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Biré + +Release Date: July 18, 2006 [EBook #18864] +[Date last updated: July 30, 2006] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE, TOME I *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + +[Notes au lecteur de ce fichier digital. Afin de faciliter l'utilisation +des notes de fin de page contenant des numéros de page, les numéros de +pages du volume imprimé ont été conservés dans la marge de droite sous le +format (p. xxx) sur la première ligne de la page. +Les notes ont de plus été décalées vers la droite afin de permettre une +lecture plus fluide. + +--Les numéros de page manquants correspondent à des pages blanches. + +--Le premier mot de la page XXXIX n'étant pas lisible dans le livre +utilisé lors de la création de ce fichier, cet espace a été rempli avec +"du trône le". + +--Page 339, l'"Alcyon y jetaient" a été remplacé par l'"Alcyon y jetait". + +--Le nom de l'illustration de la page 344 n'étant pas lisible, cette +illustration a été renommée "Une jeune marinière" lors de la création de +ce fichier.] + + + OEUVRES COMPLÈTES + + DE + + CHATEAUBRIAND + + + + Annotées par SAINTE-BEUVE + + de l'Académie française + + + + + MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE + + Introduction, Notes et Appendices de M. Ed. BIRÉ + + + + + TOME PREMIER + + + + PARIS + + GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS + + 6, RUE DES SAINTS-PÈRES, 6 + + 1904 + + + + KRAUS REPRINT + + Nendeln/Liechtenstein + + 1975 + + + + Reprinted by permission of the original publishers + + KRAUS REPRINT + + A Division of + + KRAUS-THOMSON ORGANIZATION LIMITED + + Nendeln/Liechtenstein + + 1975 + + Printed in Germany + + Lessingdruckerei Wiesbaden + + + + +INTRODUCTION (p. V) + + + + +I + + +En 1834, la rédaction des _Mémoires d'Outre-Tombe_ était fort avancée. +Toute la partie qui va de la naissance de l'auteur, en 1768, à son +retour de l'émigration, en 1800, était terminée, ainsi que le récit de +son ambassade de Rome (1828-1829), de la Révolution de 1830, de son +voyage à Prague et de ses visites au roi Charles X et à Mme la +Dauphine, à Mademoiselle et au duc de Bordeaux. La Conclusion était +écrite. Tout cet ensemble ne formait pas moins de sept volumes +complets. Si le champ était loin encore d'être épuisé, la récolte +était pourtant assez riche pour que le glorieux moissonneur, déposant +sa faucille, pût songer un instant à s'asseoir sur le sillon, à lier +sa gerbe et à nouer sa couronne. Avant de se remettre à l'oeuvre, de +retracer sa vie sous l'Empire et sous la Restauration jusqu'en 1828, +et de réunir ainsi, en remplissant l'intervalle encore vide, les deux +ailes de son monument, Chateaubriand éprouva le besoin de communiquer +ses _Mémoires_ à quelques amis, de recueillir leurs impressions, de +prendre leurs avis; peut-être songeait-il à se donner par là un +avant-goût du succès réservé, il le croyait du moins, à celui de ses +livres qu'il avait le plus travaillé et qui était, depuis (p. VI) +vingt-cinq ans, l'objet de ses prédilections. Mme Récamier eut mission +de réunir à l'Abbaye-au-Bois le petit nombre des invités jugés dignes +d'être admis à ces premières lectures. + +Situé au premier étage, le salon où l'on pénétrait, après avoir monté +le grand escalier et traversé deux petites chambres très sombres, +était éclairé par deux fenêtres donnant sur le jardin. La lumière, +ménagée par de doubles rideaux, laissait cette pièce dans une +demi-obscurité, mystérieuse et douce. La première impression avait +quelque chose de religieux, en rapport avec le lieu même et avec ses +hôtes: salon étrange, en effet, entre le monastère et le monde, et qui +tenait de l'un et de l'autre; d'où l'on ne sortait pas sans avoir +éprouvé une émotion profonde et sans avoir eu, pendant quelques +instants, fugitifs et inoubliables, une claire vision de ces deux +choses idéales: le génie et la beauté. + +Le tableau de Gérard, _Corinne au cap Misène_, occupait toute la paroi +du fond, et lorsqu'un rayon de soleil, à travers les rideaux bleus, +éclairait soudain la toile et la faisait vivre, on pouvait croire que +Corinne, ou Mme de Staël elle-même, allait ouvrir ses lèvres +éloquentes et prendre part à la conversation. Que l'admirable +improvisatrice fût descendue de son cadre, et elle eût retrouvé autour +d'elle, dans ce salon ami, les meubles familiers: le paravent Louis +XV, la causeuse de damas bleu ciel à col de cygne doré, les fauteuils +à tête de sphinx et, sur les consoles, ces bustes du temps de +l'Empire. A défaut de Mme de Staël, la causerie ne laissait pas d'être +animée, grave ou piquante, éloquente parfois. Tandis que le bon +Ballanche, avec une innocence digne de l'âge d'or, essayait d'aiguiser +le calembour, Ampère, toujours en verve, prodiguait sans compter les +aperçus, les saillies, les traits ingénieux et vifs. Les heures +s'écoulaient rapides, et certes, nul ne se fût avisé de les compter, +alors même que, sur le marbre de la cheminée, la pendule (p. VII) +absente n'eût pas été remplacée par un vase de fleurs, par une branche +toujours verte de fraxinelle ou de chêne. + +C'est dans ce salon qu'eut lieu, au mois de février 1834, la lecture +des _Mémoires_. L'assemblée, composée d'une douzaine de personnes +seulement, renfermait des représentants de l'ancienne France et de +la France nouvelle, des membres de la presse et du clergé, des +critiques et des poètes, le prince de Montmorency, le duc de la +Rochefoucauld-Doudeauville, le duc de Noailles, Ballanche, +Sainte-Beuve, Edgar Quinet, l'abbé Gerbet, M. Dubois, ancien +directeur du _Globe_, un journaliste de province, Léonce de +Lavergne, J.-J. Ampère, Charles Lenormant, Mme Amable Tastu et Mme +A. Dupin. On arrivait à deux heures de l'après-midi, Chateaubriand +portant à la main un paquet enveloppé dans un mouchoir de soie. Ce +paquet, c'était le manuscrit des _Mémoires_. Il le remettait à l'un +de ses jeunes amis, Ampère ou Lenormant, chargé de lire pour lui, et +il s'asseyait à sa place accoutumée, au côté gauche de la cheminée, +en face de la maîtresse de la maison. La lecture se prolongeait bien +avant dans la soirée. Elle dura plusieurs jours. + +On pense bien que les initiés gardèrent assez mal un secret dont ils +étaient fiers et ne se firent pas faute de répandre la bonne nouvelle. +Jules Janin, qui n'était point des après-midi de l'Abbaye-au-Bois, +mais qui possédait des intelligences dans la place, sut faire causer +deux ou trois des heureux élus; comme il avait une mémoire excellente +et une facilité de plume merveilleuse, en quelques heures il improvisa +un long article, qui est un véritable tour de force, et que la _Revue +de Paris_ s'empressa d'insérer[1]. + + [Note 1: _Revue de Paris_, t. III, mars 1834.] + +Sainte-Beuve. Edgar Quinet, Léonce de Lavergne, qui avaient assisté +aux lectures; Désiré Nisard et Alfred Nettement, à qui Chateaubriand +avait libéralement ouvert ses portefeuilles et qui avaient (p. VIII) +pu, dans son petit cabinet de la rue d'Enfer, assis à sa table de +travail, parcourir tout à leur aise son manuscrit, parlèrent à leur +tour des _Mémoires_ en pleine connaissance de cause et avec une +admiration raisonnée[2]. Les journaux se mirent de la partie, +sollicitèrent et reproduisirent des fragments, et tous, sans +distinction d'opinion, des _Débats_ au _National de 1834_, de la +_Revue européenne_ à la _Revue des Deux-Mondes_, du _Courrier +français_ à la _Gazette de France_, de la _Tribune_ à la +_Quotidienne_, se réunirent, pour la première fois peut-être, dans le +sentiment d'une commune admiration. Tel était, à cette date, le +prestige qui entourait le nom de Chateaubriand, si profond était le +respect qu'inspirait son génie, sa gloire dominait de si haut toutes +les renommées de son temps, que la seule annonce d'un livre signé de +lui, et d'un livre qui ne devait paraître que bien des années plus +tard, avait pris les proportions d'un événement politique et +littéraire. + + [Note 2: L'analyse de M. Nisard sert de préface au + volume intitulé: _Lectures des Mémoires de M. de + Chateaubriand_ (juillet 1834).--Les articles + d'Alfred Nettement parurent dans l'_Écho de la + jeune France_, numéros de mai et juin 1834.] + +J'ai sous les yeux un volume, devenu aujourd'hui très rare, publié par +l'éditeur Lefèvre, sous ce titre: _Lectures des Mémoires de M. de +Chateaubriand, ou Recueil d'articles publiés sur ces Mémoires, avec +des fragments originaux_[3]. Il porte, à chaque page, le témoignage +d'une admiration sans réserve, dont l'unanimité relevait encore +l'éclat, et dont l'histoire des lettres au XIXe siècle ne nous offre +pas un autre exemple. + + [Note 3: Un volume in-8. à Paris, chez Lefèvre, + libraire, rue de l'Éperon, n° 6, 1834.] + + + + +II (p. IX) + + +Les heures pourtant, les années s'écoulaient. Dans son ermitage de la +rue d'Enfer, à deux pas de l'Infirmerie de Marie-Thérèse, fondée par +les soins de Mme de Chateaubriand, et qui donnait asile à de vieux +prêtres et à de pauvres femmes, l'auteur du _Génie du Christianisme_ +vieillissait, pauvre et malade, non sans se dire parfois, avec un +sourire mélancolique, lorsque ses regards parcouraient les gazons et +les massifs d'arbustes de l'Infirmerie, qu'il était sur le chemin de +l'hôpital. La devise de son vieil écusson était: _Je sème l'or_. Pair +de France, ministre des affaires étrangères, ambassadeur du roi de +France à Berlin, à Londres et à Rome, il avait _semé l'or_: il avait +mangé consciencieusement ce que le roi lui avait donné; il ne lui en +était pas resté deux sous. Le jour où dans son exil de Prague, au fond +d'un vieux château emprunté aux souverains de Bohême, Charles X lui +avait dit: «Vous savez, mon cher Chateaubriand, que je garde toujours +à votre disposition votre traitement de pair», il s'était incliné et +avait répondu: «Non, Sire, je ne puis accepter, parce que vous avez +des serviteurs plus malheureux que moi[4].» + + [Note 4: _Mémoires d'Outre-tombe_, t. X. p. 418.] + +Sa maison de la rue d'Enfer n'était pas payée. Il avait d'autres +dettes encore, et leur poids, chaque année, devenait plus lourd. Il ne +dépendait que de lui, cependant, de devenir riche. Qu'il voulut bien +céder la propriété de ses _Mémoires_, en autoriser la publication +immédiate, et il allait pouvoir toucher aussitôt des sommes +considérables. Pour brillantes qu'elles fussent, les offres qu'il +reçut des éditeurs de ses oeuvres ne purent fléchir sa résolution: il +restera pauvre, mais ses _Mémoires_ ne paraîtront pas dans des (p. X) +conditions autres que celles qu'il a rêvées pour eux. Aucune +considération de fortune ou de succès ne le pourra décider à livrer au +public, avant l'heure, ces pages testamentaires. On le verra plutôt, +quand le besoin sera trop pressant, s'atteler à d'ingrates besognes; +vieux et cassé par l'âge, il traduira pour un libraire le _Paradis +perdu_, comme aux jours de sa jeunesse, à Londres, il faisait, pour +l'imprimeur Baylis, «des traductions du latin et de l'anglais[5]». + + [Note 5: _Mémoires_, t. III, p. 159.] + +Cependant ses amis personnels et plusieurs de ses amis politiques, +émus de sa situation, se préoccupaient d'y porter remède. On était en +1836. C'était le temps où les sociétés par actions commençaient à +faire parler d'elles, et, avant de prendre leur vol dans toutes les +directions, essayaient leurs ailes naissantes. A cette époque déjà +lointaine, et qui fut l'âge d'or, j'allais dire l'âge d'innocence de +l'industrialisme, il n'était pas rare de voir les capitaux se grouper +autour d'une idée philanthropique; de même que l'on s'associait pour +exploiter les mines du Saint-Bérain ou les bitumes du Maroc, on +s'associait aussi pour élever des orphelins ou pour distribuer des +soupes économiques. Puisqu'on mettait tout en actions, même la morale, +pourquoi n'y mettrait-on pas la gloire et le génie? Les amis du grand +écrivain décidèrent de faire appel à ses admirateurs, et de former une +société qui, devenant propriétaire de ses _Mémoires_, assurerait à +tout le moins le repos de sa vieillesse. Peut-être n'y aurait-il pas +d'autre dividende que celui-là; mais ils estimaient qu'il se +trouverait bien quelques actionnaires pour s'en contenter. + +Leur espoir ne fut pas déçu. En quelques semaines, le chiffre des +souscripteurs s'élevait à cent quarante-six, et, au mois de juin 1836, +la société était définitivement constituée. Sur la liste des membres, +je relève les noms suivants: le duc des Cars, le vicomte de (p. XI) +Saint-Priest, Amédée Jauge, le baron Hyde de Neuville, M. Bertin, M. +Mandaroux-Verlamy, le vicomte Beugnot, le duc de Lévis-Ventadour, +Édouard Mennechet, le marquis de la Rochejaquelein, M. de Caradeuc, le +vicomte d'Armaillé, H.-L. Delloye. Ce dernier, ancien officier de la +garde royale, devenu libraire, sut trouver une combinaison +satisfaisante pour les intérêts de l'illustre écrivain, en même temps +que respectueuse de ses intentions. La société fournissait à +Chateaubriand les sommes dont il avait besoin dans le moment, et qui +s'élevaient à 250,000 francs; elle lui garantissait de plus une rente +viagère de 12,000 francs, réversible sur la tête de sa femme. De son +côté, Chateaubriand faisait abandon à la société de la propriété des +_Mémoires d'Outre-tombe_ et de toutes les oeuvres nouvelles qu'il +pourrait composer; mais en ce qui concernait les _Mémoires_, il était +formellement stipulé que la publication ne pourrait en avoir lieu du +vivant de l'auteur. + +En 1844, quelques-uns des premiers souscripteurs étant morts, un +certain nombre d'actions ayant changé de mains, la société écouta la +proposition du directeur de la _Presse_, M. Émile de Girardin. Il +offrait de verser immédiatement une somme de 80,000 francs, si on +voulait lui céder le droit, à la mort de Chateaubriand et avant la +mise en vente du livre, de faire paraître les _Mémoires d'Outre-tombe_ +dans le feuilleton de son journal. Le marché fut conclu. +Chateaubriand, dès qu'il en fut instruit, ne cacha point son +indignation. «Je suis maître de mes cendres, dit-il, et je ne +permettrai jamais qu'on les jette au vent[6].» Il fit insérer dans les +journaux la déclaration suivante: + + Fatigué des bruits qui ne peuvent m'atteindre, mais qui + m'importunent, il m'est utile de répéter que je suis resté tel + que j'étais lorsque, le 25 mars de l'année 1836, j'ai signé le + contrat pour la vente de mes ouvrages avec M. Delloye, officier + de l'ancienne garde royale. Rien depuis n'a été changé, (p. XII) + ni ne sera changé, avec mon approbation, aux clauses de ce + contrat. Si par hasard d'autres arrangements avaient été faits, + je l'ignore. Je n'ai jamais eu qu'une idée, c'est que tous mes + ouvrages posthumes parussent en entier _et non par livraisons + détachées_, soit dans un journal, soit ailleurs. + + Chateaubriand[7]. + + [Note 6: Cité par Alfred Nettement, _La Mode_, 5 + décembre 1844.] + + [Note 7: _La Mode_, t. IV, p. 408.] + +Sa répugnance à l'égard d'un pareil mode de publication était si vive, +que par deux fois, dans deux codicilles, il protesta avec énergie +contre l'arrangement intervenu entre le directeur de la _Presse_ et la +société des _Mémoires_[8]. Il ne s'en tint pas là. Dans la crainte que +sa signature, donnée au bas du reçu de la rente viagère, ne fut +considérée comme une approbation, il refusa d'en toucher les +arrérages. Six mois s'étaient écoulés, et sa résolution paraissait +inébranlable. Très effrayée d'une résistance qui allait la réduire à +un complet dénuement, elle, son mari et ses pauvres, Mme de +Chateaubriand s'efforça de la vaincre; mais ses instances même +menaçaient de demeurer sans résultat, lorsque M. Mandaroux-Vertamy, +depuis longtemps le conseil du grand écrivain, parvint à dénouer la +situation, en rédigeant pour lui une quittance dont les termes +réservaient son opposition. + + [Note 8: _Souvenirs et Correspondance tirés des + papiers de Mme Récamier_, par Mme Charles + Lenormant. t. II. p. 489 et suiv.] + + + + +III + + +Le 4 juillet 1848, au lendemain des journées de Juin, Chateaubriand +rendit son âme à Dieu, ayant à son chevet son neveu Louis de +Chateaubriand, son directeur l'abbé Deguerry, une soeur de charité et +Mme Récamier[9]. Il habitait alors au numéro 112 de la rue (p. XIII) +du Bac. Le cercueil, déposé dans un caveau de l'église des Missions +étrangères, y reçut les premiers honneurs funèbres, et fut conduit à +Saint-Malo, où, le 19 juillet, eurent lieu les funérailles. C'est là +que repose le grand poète, sur le rocher du Grand-Bé, à quelques pas +de son berceau, dans la tombe depuis longtemps préparée par ses soins, +sous le ciel, en face de la mer, à l'ombre de la croix. + + [Note 9: Mme de Chateaubriand était morte le 9 + février 1848. Mme Récamier mourut le 11 mai 1849.] + +Si cela n'eût dépendu que de M. Émile de Girardin, la publication des +_Mémoires_ eût commencé dès le lendemain des obsèques. Malheureusement +pour le directeur de la _Presse_, il était obligé de compter avec les +formalités judiciaires et les délais légaux. Ce fut donc seulement le +27 septembre 1848 qu'il put faire paraître en tête de son journal les +alinéas suivants: + + Le 14 octobre, la _Presse_ commencera la publication des _Mémoires + d'Outre-tombe_; il n'a pas dépendu de la _Presse_ de commencer + plus tôt cette publication; il y avait, pour la levée des scellés, + des délais et des formalités qu'on n'abrège ni ne lève au gré de + son impatience. + + Enfin les scellés ont été levés samedi[10]. + + C'est en publiant ces _Mémoires_, si impatiemment attendus, que la + _Presse_ répondra à tous les journaux qui, dans un intérêt de + rivalité, répandent depuis trois mois (disons depuis quatre ans), + que les _Mémoires d'Outre-tombe_ ne seront pas publiés dans nos + colonnes. + + Les _Mémoires_ forment dix volumes. + + Le droit de première publication de ces volumes a été acheté et + payé par la _Presse_ 96,000 francs[11]. + + [Note 10: Le samedi 23 septembre.] + + [Note 11: _La Presse_, on l'a vu plus haut, avait + versé, en 1841, une somme de 80,000 francs qui, + avec les intérêts, représentait, en effet, en 1848, + 96,000 francs.] + +Après la note commerciale, la note lyrique. Il s'agissait de présenter +aux lecteurs Chateaubriand et son oeuvre. La _Presse_ comptait alors +parmi ses rédacteurs un écrivain qui se serait acquitté à merveille de +ce soin, c'était Théophile Gautier. Mais Émile de Girardin (p. XIV) +n'y regardait pas de si près; il choisit, pour servir d'introducteur +au chantre des _Martyrs_... M. Charles Monselet. Monselet, à cette +date, n'avait guère à son actif que deux joyeuses pochades: _Lucrèce +ou la femme sauvage_, parodie de la tragédie de Ponsard, et les _Trois +Gendarmes_, parodie des _Trois Mousquetaires_ de Dumas. Ce n'était +peut-être pas là une préparation suffisante, et Chateaubriand était, +pour cet homme d'esprit, un bien gros morceau. Il se trouva +cependant--Monselet étant de ceux qu'on ne prend pas facilement sans +vert--que son dithyrambe était assez galamment tourné. La _Presse_ le +publia dans ses numéros des 17, 18, 19 et 20 octobre et, le 21, +paraissait le premier feuilleton des _Mémoires_. Il était accompagné +d'un entre-filet d'Émile de Girardin, lequel faisait sonner bien haut, +une fois de plus, les écus qu'il avait dû verser. + + ... Les _Mémoires d'Outre-tombe_ ont été achetés par la _Presse_, + en 1844, au prix de 96,000 francs, prix qui aurait pu s'élever + jusqu'à 120,000 francs. Elle avait pris l'engagement de les + publier; cet engagement, elle l'a tenu, sans vouloir accepter les + brillantes propositions de rachat qui lui ont été faites... + + Cette publication aura lieu sans préjudice de l'accomplissement + des traités conclus par la _Presse_ avec M. Alexandre Dumas, pour + les _Mémoires d'un médecin_; avec M. Félicien Mallefille + (aujourd'hui ambassadeur à Lisbonne), pour les _Mémoires de don + Juan_; avec MM. Jules Sandeau et Théophile Gautier. + +Les choses, en effet, ne se passèrent point autrement. La _Presse_ +avait intérêt à faire durer le plus longtemps possible la publication +d'une oeuvre qui lui valait beaucoup d'abonnés nouveaux. Elle la +suspendait quelquefois durant des mois entiers. Les intervalles +étaient remplis, tantôt par les _Mémoires d'un médecin_, tantôt par +des feuilletons de Théophile Gautier ou d'Eugène Pelletan. D'autres +fois, c'était simplement l'abondance des matières, la longueur des +débats législatifs, qui obligeaient le journal à laisser en (p. XV) +souffrance le feuilleton de Chateaubriand. La _Presse_ mit ainsi près +de deux ans à publier les _Mémoires d'Outre-tombe_. Il avait fallu +moins de temps à son directeur pour passer des opinions les plus +conservatrices et les plus réactionnaires au républicanisme le plus +ardent, au socialisme le plus effréné. + +Paraître ainsi, haché, déchiqueté; être lu sans suite, avec des +interruptions perpétuelles; servir de lendemain et, en quelque sorte, +d'intermède aux diverses parties des _Mémoires d'un médecin_, qui +étaient, pour les lecteurs ordinaires de la _Presse_, la pièce +principale et le morceau de choix, c'étaient là, il faut en convenir, +des conditions de publicité déplorables pour un livre comme celui de +Chateaubriand. Et ce n'était pas tout. Pendant les deux années que +dura la publication des _Mémoires d'Outre-tombe_--du 21 octobre 1848 +au 3 juillet 1850--ils eurent à soutenir une concurrence bien +autrement redoutable que celle du roman d'Alexandre Dumas,--la +concurrence des événements politiques. Tandis que, au rez-de-chaussée +de la _Presse_, se déroulait la vie du grand écrivain, le haut du +journal retentissait du bruit des émeutes et du fracas des discours. +En vain tant de belles pages, tant de poétiques et harmonieux récits +sollicitaient l'attention du lecteur, elle allait avant tout aux +événements du jour, et quels événements! Des émeutes et des batailles, +la mêlée furieuse des partis, les luttes ardentes de la tribune, +l'élection du dix décembre, le procès des accusés du 15 mai, la guerre +de Hongrie et l'expédition de Rome, la chute de la Constituante, les +élections de la Législative, l'insurrection du 13 juin 1849, les +débats de la liberté d'enseignement, la loi du 31 mai 1850. +Chateaubriand avait écrit, dans l'_Avant-Propos_ de son livre: «On m'a +pressé de faire paraître de mon vivant quelques morceaux de mes +_Mémoires_; je préfère parler du fond de mon cercueil: ma narration +sera alors accompagnée de ces voix qui ont quelque chose de sacré,(p. XVI) +parce qu'elles sortent du sépulcre.» Hélas! sa narration était +accompagnée de la voix et du hurlement des factions. Le chant du poète +se perdit au milieu des rumeurs de la Révolution, comme le cri des +Alcyons se perd au milieu du tumulte des vagues déchaînées. + + + + +IV + + +On pouvait espérer, du moins, qu'après cette malencontreuse +publication dans le feuilleton de la _Presse_, les _Mémoires_ +paraissant en volumes, trouveraient meilleure fortune auprès des vrais +lecteurs, de ceux qui, même en temps de révolution, restent fidèles au +culte des lettres. Mais, ici encore, le grand poète eut toutes les +chances contre lui. Son livre fut publié en douze volumes in-8°[12], à +7 fr. 50 le volume, soit, pour l'ouvrage entier, 90 fr. Quelques +millionnaires et aussi quelques fidèles de Chateaubriand se risquèrent +pourtant à faire la dépense. Mais les millionnaires trouvèrent qu'il y +avait trop de pages blanches; quant aux fidèles, ils ne laissèrent pas +d'éprouver, eux aussi, une vive déception. Divisés, découpés en une +infinité de petits chapitres, comme si le feuilleton continuait encore +son oeuvre, les _Mémoires_ n'avaient rien de cette belle ordonnance, +de cette symétrie savante, qui caractérisent les autres ouvrages de +Chateaubriand. Le décousu, le défaut de suite, l'absence de plan, +déconcertaient le lecteur, le disposaient mal à goûter tant de belles +pages, où se révélait, avec un éclat plus vif que jamais, le génie de +l'écrivain. + + [Note 12: Les onze premiers volumes renferment le + texte des _Mémoires_; le douzième volume était + formé d'appendices. Les douze volumes parurent de + 1848 à 1850.] + +L'édition à 90 francs ne fit donc pas regagner aux _Mémoires_ le (p. XVII) +terrain que leur avait fait perdre tout d'abord la publication en +feuilletons. Elle eut d'ailleurs contre elle la critique presque tout +entière. Vivant, Chateaubriand avait pour lui tous les critiques, +petits et grands. A deux ou trois exceptions près, que j'indiquerai +tout à l'heure, ils se prononcèrent tous, grands et petits, contre +_l'empereur enterré_. + +Est-il besoin de dire que la prétendue infériorité des _Mémoires +d'Outre-tombe_ n'était pour rien, ou pour bien peu de chose, dans +cette levée générale de boucliers, laquelle tenait à de tout autres +causes? + +En 1850, les fautes de la République, les sottises et les crimes des +républicains, avaient remis en faveur les hommes de la monarchie de +Juillet. Nombreux et puissants à l'Assemblée législative, ils +disposaient de quelques-uns des journaux les plus en crédit. Ils +usèrent de leurs avantages, ce qui, après tout, était de bonne guerre, +en faisant expier à Chateaubriand les attaques qu'il ne leur avaient +pas ménagées dans son livre. Paraissant au lendemain du 24 février, en +1848, ces attaques revêtaient un caractère fâcheux. Leur auteur +faisait figure d'un homme sans courage, courant sus à des vaincus, +poursuivant de ses invectives passionnées des ennemis par terre. M. +Thiers, surtout, avait été traité par l'illustre écrivain avec une +justice qui allait jusqu'à l'extrême rigueur; dans ce passage, par +exemple: «Devenu président du Conseil et ministre des affaires +étrangères, M. Thiers s'extasie aux finesses diplomatiques de l'école +Talleyrand; il s'expose à se faire prendre pour un turlupin à la +suite, faute d'aplomb, de gravité et de silence. On peut faire fi du +sérieux et des grandeurs de l'âme, mais il ne faut pas le dire avant +d'avoir amené le monde subjugué à s'asseoir aux orgies de +Grand-Vaux[13]». Un peu plus loin, le ministre du 1er mars était +représenté dans une autre et non moins étrange posture: (p. XVIII) +«perché sur la monarchie contrefaite de juillet comme un singe sur le +dos d'un chameau[14]». Ces choses-là se paient. + + [Note 13: Tome XI, p. 358.] + + [Note 14: Tome XI, p. 360.] + +Les bonapartistes n'étaient pas non plus pour être satisfaits des +_Mémoires_. Si l'auteur avait célébré, en termes magnifiques, le génie +et la gloire de Napoléon, il n'en était pas moins resté, dans son +dernier livre, le Chateaubriand de 1804 et de 1814, l'homme qui avait +jeté sa démission à la face du meurtrier du duc d'Enghien et qui, dix +ans plus tard, avait, dans un pamphlet immortel et d'une voix bien +autrement autorisée que celle du Sénat, proclamé la déchéance de +l'empereur. + +Les républicains à leur tour, firent campagne avec les bonapartistes. +Chateaubriand avait été l'ami d'Armand Carrel; il avait même été seul, +pendant plusieurs années, à prendre soin de sa sépulture et à +entretenir des fleurs sur sa tombe. Mais, en 1850, il y avait beau +temps que Carrel était oublié des gens de son parti! En revanche, ils +n'étaient pas gens à mettre en oubli tant de pages des _Mémoires_ où +les _géants_ de 93 étaient ramenés à leurs vraies proportions, où +leurs noms et leurs crimes étaient marqués d'un stigmate indélébile. + +Sainte-Beuve _attacha le grelot_. Il était de ceux qui flairent le +vent et qui le suivent. N'avait-il pas, d'ailleurs, à se venger des +adulations qu'il avait si longtemps prodiguées au grand écrivain? Le +moment était venu pour lui de brûler ce qu'il avait adoré. Le 18 mai +1850, alors que les _Mémoires_ n'avaient pas encore fini de paraître, +il publia dans le _Constitutionnel_ un premier article, suivi, le 27 +mai et le 30 septembre, de deux autres, tout rempli, comme le premier, +de dextérité, de finesse et, à côté de malices piquantes, de +sous-entendus perfides[15]. + + [Note 15: _Causeries du Lundi_, tome I, p. 406 et + tome II. p. 138 et 565.] + +Après le maître, vinrent les critiques à la suite, de toute plume (p. XIX) +et de toute opinion. Ce fut une exécution en règle. + +Contre ces attaques venues de tant de côtés différents, les écrivains +royalistes protesteront-ils? Prendront-ils la défense des _Mémoires_ +et de leur auteur? Ils le firent, sans doute, mais timidement et à +contre-coeur. Eux-mêmes, disciples de M. de Villèle, avaient peine à +oublier la part que Chateaubriand avait prise à la chute du grand +ministre de la Restauration; les autres ne lui pardonnaient pas ses +sévérités à l'endroit de M. de Blacas et de la petite cour de Prague. +Vivement attaqués, les _Mémoires_ furent donc mollement défendus. +Seuls, Charles Lenormant, dans le _Correspondant_[16], et Armand de +Pontmartin, dans l'_Opinion publique_[17], soutinrent avec vaillance +l'effort des adversaires. S'il ne leur fut pas donné de vaincre, ils +sauvèrent du moins l'honneur du drapeau. + + [Note 16: _Le Correspondant_, livraisons des 25 + octobre et 10 novembre 1850.] + + [Note 17: _L'Opinion publique_, des 7 mai 1850, 16 + et 22 février, 2, 9 et 16 mars 1851.] + +Quand un combat s'émeut entre deux essaims d'abeilles, il suffit, pour +le faire cesser, de leur jeter quelques grains de poussière. Cette +grande mêlée, provoquée par la publication des _Mémoires +d'Outre-tombe_, et à laquelle prirent part les abeilles--et les +frelons--de la critique, a pris fin, elle aussi, il y a longtemps. Il +a suffi, pour le faire tomber, d'un peu de ce sable que nous jettent +en passant les années: + + Hi motus animorum atque hæc certamina tanta Pulveris exigui + jactu compressa quiescunt[18]. + + [Note 18: _Les Géorgiques_, liv. IV.] + +Les _Mémoires d'Outre-tombe_ se sont relevés de la condamnation portée +contre eux. Il n'est pas un véritable ami des lettres qui ne les +tienne aujourd'hui pour une oeuvre digne de Chateaubriand, pour l'un +des plus beaux modèles de la prose française. + +Beaucoup cependant se refusent encore à y voir un des (p. XX) +chefs-d'oeuvre de notre littérature et ne taisent pas le regret qu'ils +éprouvent à constater dans un livre où, à chaque page, se rencontrent +des merveilles de style, l'absence de ces qualités de composition que +rien ne remplace et que des beautés de détail, si brillantes et si +nombreuses soient-elles, ne sauraient suppléer. Ce regret, ceux-là ne +l'éprouveront pas--je crois pouvoir le dire--qui liront les _Mémoires_ +dans la présente édition. + + + + +V + + +«Les Français seuls savent dîner avec méthode, comme _eux seuls savent +composer un livre_[19].» Lorsque Chateaubriand disait cela, il est +permis de penser qu'il songeait à lui et à ses ouvrages, car nul +n'attacha plus de prix à la composition, à cet art qui établit entre +les diverses parties d'un livre une distribution savante, une +harmonieuse symétrie. Du commencement à la fin de sa carrière, il +resta fidèle à la méthode de nos anciens auteurs, qui adoptaient +presque toujours dans leurs ouvrages la division en _LIVRES_. Ainsi +fit-il, dès ses débuts, lorsqu'il publia, en 1797, à Londres, chez le +libraire Deboffe, son _Essai sur les Révolutions_. «L'ouvrage entier, +disait-il dans son _Introduction_, sera composé de _six livres_, les +uns de deux, les autres de trois parties, formant, en totalité, quinze +parties divisées en chapitres.» + + [Note 19: _Mémoires_, tome VI. p. 411.] + +Dans _Atala_, le récit, encadré entre un prologue et un épilogue, +comprend quatre divisions, qui sont comme les quatre chants d'un +poème: les _Chasseurs_, les _Laboureurs_, le _Drame_, les +_Funérailles_. + +_Le Génie du Christianisme_ est composé de quatre _parties_ et (p. XXI) +de _vingt-deux livres_. + +Simple journal de voyage, l'_Itinéraire de Paris à Jérusalem_ ne +comporte pas la division en _livres_, qui aurait altéré le caractère +et la physionomie de l'ouvrage. L'auteur, cependant, l'a fait précéder +d'une _Introduction_ et l'a divisé en sept _parties_, dont chacune +forme un tout distinct et comme un voyage séparé. + +Pour les _Martyrs_, au contraire, la division en _livres_ était de +rigueur, et l'on sait combien est savante et variée l'ordonnance de ce +poème. + +Les _Mémoires sur la vie et la mort du duc de Berry_, une des oeuvres +les plus parfaites du grand écrivain, sont formés de deux _parties_, +renfermant, la première, trois, et la seconde, deux _livres_. + +En abordant l'histoire, Chateaubriand ne crut pas devoir abandonner +les règles de composition qu'il avait suivies jusqu'à ce moment. Les +_Études historiques_ sur la chute de l'empire romain, la naissance et +les progrès du christianisme et l'invasion des barbares se composent +de six _discours_: chacun de ces discours est lui-même divisé en +plusieurs _parties_. + +En 1814, un demi-siècle après l'_Essai sur les Révolutions_ +Chateaubriand donnait au public son dernier ouvrage, la _Vie de +Rancé_. Là encore, nous le retrouvons fidèle à ses habitudes: la _Vie +de Rancé_ est divisée en quatre _livres_. + +Des détails qui précèdent ressort déjà, si je ne me trompe, un préjugé +puissant entre l'absence, dans les _Mémoires d'Outre-tombe_, de ces +divisions que l'auteur avait jusque-là, dans tous ses autres ouvrages, +tenues pour nécessaires. Dans la _Vie du duc de Berry_, dans la _Vie +de Rancé_, qui n'ont chacune qu'un volume, il n'a pas cru devoir s'en +passer; et dans ses _Mémoires_, qui ne forment pas moins de onze +volumes, il les aurait jugées inutiles! Dans la moindre des oeuvres +sorties de sa plume, il se préoccupait de la forme non moins (p. XXII) +que du fond; mieux que personne, il savait que le décousu, le défaut +de plan et de coordination, sont des vices qui ne peuvent couvrir les +plus éminentes et les plus rares qualités de style; il professait que +l'écrivain, l'artiste digne de ce nom doit soigner, plus encore que +les détails, les grandes lignes de son monument. Et ces vérités, dont +nul n'était plus pénétré que lui, il les aurait mises en oubli +précisément dans celui de ses ouvrages où il était le plus +indispensable de s'en souvenir; dans celui de ses livres qui, par sa +nature comme par son étendue, en réclamait le plus impérieusement +l'application! Ses Mémoires, en effet, ne sont pas, comme tant +d'autres, un simple recueil de faits, de renseignements et +d'anecdotes, un supplément à l'histoire générale de son temps et à la +biographie de ces contemporains; c'est, en réalité, un poème, une +_épopée_ dont il est le héros. Sainte-Beuve ne s'y était pas trompé; +il écrivait, en 1834, après les lectures de l'Abbaye-aux-Bois: «De ses +_Mémoires_, M. de Chateaubriand a fait et a dû faire un poème. +Quiconque est poète à ce degré, reste poète jusqu'à la fin[20].» Un +autre critique, d'une pénétration singulière et qui, moins artiste que +Sainte-Beuve, lui est, à d'autres égards, supérieur, Alexandre Vinet, +dans ses belles _Études sur la littérature française au dix-neuvième +siècle_, a dit de son côté: «Ce qui a persisté à travers ces +vicissitudes de la pensée et de la forme, ce qui ne vieillit pas chez +M. de Chateaubriand, c'est le poète..... En d'autres grands écrivains +on peut discerner l'homme et le poète comme deux êtres indépendants; +ailleurs, ils font ensemble un tout indivisible; chez M. de +Chateaubriand, on dirait que le poète a dérobé tout l'homme, que la +vie, même intérieure, est _un pur poème_; que cette existence entière +est un chant, et chacun de ces moments, chacune de ses manifestations, +une note dans ce chant merveilleux. Tout ce que M. de Chateaubriand a +été dans sa carrière, il l'a été en poète... La plus parfaite (p. XXIII) +de ses compositions, c'est sa vie; il n'est pas poète seulement, il +est _un poème entier; la biographie de son âme formerait une +épopée_[21].» + + [Note 20: _Portraits contemporains_, tome I, p. + 17.] + + [Note 21: A. Vinet, tome I, p. 352.] + +Chateaubriand pensait sans doute sur ce point comme son critique, +puisque aussi bien il ne pêchait point par excès de modestie, ainsi +qu'on le lui a si souvent et si durement reproché. Du moment qu'à ses +yeux sa _Biographie_, ses _Mémoires_, devaient _former une épopée_, un +_poème entier_, il a dû d'abord, en raison de leur étendue, les +diviser en plusieurs _parties_ et diviser ensuite chacune de ces +_parties_ elles-mêmes en plusieurs _livres_. Il a dû le faire et il +l'a fait. Nul doute possible à cet égard. + +Dans la Préface testamentaire, écrite le 1er décembre 1833 et publiée +en 1834[22], il dit expressément: «Les _Mémoires_ sont divisés en +_parties_ et en _livres_.» + + [Note 22: Dans la _Revue des Deux-Mondes_, du 15 + mars 1834.--Cette préface, très belle, très + élégante, ne figure dans aucune des éditions des + _Mémoires_; on la trouvera dans l'édition + actuelle.] + +L'ouvrage comprenait alors trois parties. C'est encore ce que constate +la _Préface_ de 1833: «Quand la mort baissera la toile entre moi et le +monde, on trouvera que mon drame _se divise en trois actes_. Depuis ma +première jeunesse jusqu'en 1800, j'ai été soldat et voyageur; depuis +1800 jusqu'en 1814, sous le Consulat de l'Empire, ma vie a été +littéraire; depuis la Restauration jusqu'aujourd'hui, ma vie a été +politique.» + +La Révolution de Juillet inaugurait une nouvelle phase dans la vie de +Chateaubriand. Elle donnait forcément ouverture, dans ses _Mémoires_, +à une nouvelle partie qui serait la _quatrième_. Ici encore son +témoignage ne nous fait pas défaut. Au mois d'août 1830, sous la +dictée même des événements, il a retracé la chute de la vieille +monarchie, l'avènement de la royauté nouvelle. Lorsqu'il reprend la +plume, au mois d'octobre, il écrivit: «Au sortir du fracas (p. XXIV) +des trois journées, je suis étonné d'ouvrir, dans un calme profond, la +_quatrième partie_ de cet ouvrage[23].» + + [Note 23: Tome X, p. I.] + +La division des _Mémoires_ en _livres_ n'est pas moins certaine que +leur division en quatre parties. + +En 1826, Chateaubriand avait autorisé Mme Récamier à prendre copie du +début de ses _Mémoires_. Cette copie, à peu près tout entière de la +main de Mme Récamier, qui se fit seulement aider (pour un quart +environ) par Charles Lenormant, va de la naissance du poète jusqu'à sa +dix-huitième année, lorsqu'il se rend à Cambrai pour y rejoindre le +régiment de Navarre-infanterie, avec un brevet de sous-lieutenant et +100 louis dans sa poche. Le texte de 1826 est divisé non en chapitres, +mais en livres; il en comprend trois, les trois premiers de +l'ouvrage[24]. + + [Note 24: Le manuscrit de 1826 a été publié, en + 1874, par Mme Charles Lenormant, sous ce titre: + _Souvenirs d'enfance et de jeunesse de + Chateaubriand_.--1 vol. in-16, Michel Lévy frères, + éditeurs.] + +Veut-on que Chateaubriand, après avoir commencé ses _Mémoires_ sous +cette forme et l'avoir maintenue jusqu'en 1826, l'ait abandonnée dans +les années qui suivirent? Cela ne se pourrait soutenir. En 1834, lors +des _lectures_ de l'Abbaye-au-Bois, la division en _livres_ subsistait +toujours, ainsi que le constatent non seulement tout ceux qui +assistèrent aux lectures et en rendirent compte, mais encore +Chateaubriand lui-même, dans le passage déjà cité de sa préface +testamentaire du 1er décembre 1833: «Les _Mémoires_ sont divisés en +parties et en _livres_.» J'en trouverais une autre preuve, si besoin +était, dans une lettre écrite par l'auteur, le 24 avril 1834, à +Édouard Mennechet, qui lui avait demandé un fragment de l'ouvrage pour +le _Panorama littéraire de l'Europe_. «Tel _livre_ de mes _Mémoires_, +lui écrivait Chateaubriand, est un voyage; _tel autre_ s'élève à la +poésie; _tel autre_ est une aventure privée; _tel autre_, un (p. XXV) +récit général, une correspondance intime, le détail d'un congrès, le +compte rendu d'une affaire d'État, une peinture de moeurs, une +esquisse de salon, de club, de cour, etc. Tout n'est donc pas adressé +aux mêmes lecteurs, et, dans cette variété, un sujet fait passer +l'autre[25].» + + [Note 25: _Lectures des Mémoires de M. de + Chateaubriand_, p. 269.] + +Donc, en 1834, toute la partie des _Mémoires_ alors rédigée, +c'est-à-dire sept volumes sur onze, était divisée en livres. L'auteur +avait encore à écrire le récit de sa carrière littéraire, de 1800 à +1814, et d'une partie de sa carrière politique, de 1814 à 1828. Ce fut +l'objet des quatre volumes complémentaires, composés de 1836 à 1839. +En cette nouvelle et dernière partie de sa rédaction, Chateaubriand +a-t-il brisé le moule dans lequel il avait jeté ses précédents +volumes? A-t-il rompu tout à coup avec ses procédés habituels de +composition? Il n'en est rien, ainsi que le montrent les textes +ci-après, empruntés à la rédaction de 1836-1839. + +Tome V, p. 97.--_Paris, 1839._--_Revu en juin 1847._--«Le premier +_livre_ de ces _Mémoires_ est daté de la Vallée-aux-Loups, le 4 +octobre 1811: là se trouve la description de la petite retraite que +j'achetai pour me cacher à cette époque.» + +Tome V, p. 178.--_Paris, 1839._--«Ces deux années (de 1812 à 1814), je +les employai à des recherches sur la France et à la rédaction de +quelques _livres_ de ces _Mémoires_.» + +Tome V, p. 189.--_Paris, 1839._--«Maintenant, le récit que j'achève +rejoint les _premiers livres_ de ma vie publique, précédemment écrits +à des dates diverses.» + +Tome VI, p. 195.--«Au _livre second_ de ces _Mémoires_, on lit (je +revenais alors de mon premier exil de Dieppe): «On m'a permis de +revenir à ma vallée. La terre tremble sous les pas du soldat étranger; +j'écris, comme les derniers Romains, au bruit de l'invasion des +barbares. Le jour, je trace des pages aussi agitées que les (p. XXVI) +événements de ce jour[26]; la nuit, tandis que le roulement du canon +lointain expire dans mes bois solitaires, je retourne au silence des +années qui dorment dans la tombe et à la paix de mes plus jeunes +souvenirs.» + + [Note 26: La brochure _De Buonaparte et des + Bourbons_. Elle parut, non le 30 mars 1814, comme + le dit M. de Lescure, p. 93, ni le 3 avril, comme + le dit M. Henry Houssaye, à la page 570 de son + remarquable ouvrage sur _1814_, mais le mardi 5 + avril. (Voyez le _Journal des Débats_ des 4 et 5 + avril 1814.)] + +Tome VI, p. 336.--«Dans le _livre IV_ de ces _Mémoires_, j'ai parlé +des exhumations de 1815.» + +Tome VI, p. 380.--1838.--«Benjamin Constant imprime son énergique +protestation contre le tyran, et il change en vingt-quatre heures. On +verra plus tard, dans _un autre livre_ de ces _Mémoires_, qui lui +inspira ce noble mouvement auquel la mobilité de sa nature ne lui +permit pas de rester fidèle.» + +Tome VIII, p. 283.--1839.--_Revu le 22 février 1845._--«Le _livre +précédent_ que je viens d'écrire en 1839 rejoint ce _livre_ de mon +ambassade de Rome, écrit en 1828 et 1829, il y a dix ans... Pour ce +_livre_ de mon ambassade de Rome, les matériaux ont abondé...[27]» + + [Note 27: Beaucoup d'autres passages des _Mémoires_ + ne sont pas moins formels. Voyez notamment tome I, + p. 182 et 347; tome II, p. 131; tome III p. 147, + 246 et 350; tome VII, p. 328.] + +Ainsi, en 1839, dernière date de la rédaction de ses _Mémoires_ +(quelques pages seulement y furent ajoutées plus tard), Chateaubriand +continue d'être fidèle aux principes de composition qui avaient +présidé au commencement de son travail. Si nous poussons plus avant, +si nous descendons jusqu'à l'année 1846, époque à laquelle l'ouvrage +était depuis longtemps terminé, nous trouvons ce curieux et très +significatif billet de Mme de Chateaubriand. Il est adressé à M. +Mandaroux-Vertamy: + + 2 février 46. (p. XXVII) + + En priant M. Vertamy d'agréer tous mes remerciements empressés, + j'ai l'honneur de lui envoyer les 1er, 2e et 3e _livres_ de la + première partie des _Mémoires_ que je sais qu'il lira avec toute + l'attention de l'amitié. + + La vicomtesse de CHATEAUBRIAND[28]. + + + [Note 28: Je dois la connaissance de cette lettre à + une obligeante communication de M. Charles de + Lacombe.] + + + + +VI + + +Il faut bien croire, en présence de l'édition de 1849-1850, et des +éditions suivantes, qui en sont la reproduction pure et simple, que le +manuscrit de Chateaubriand, dans son dernier état, ne renfermait plus +«cette division en livres et en parties», dont l'auteur lui-même parle +en tant d'endroits. Les premiers éditeurs se sont certainement +appliqués à donner fidèlement et sans y rien changer le texte et la +suite du manuscrit qu'ils avaient entre les mains. Faire autrement, +faire plus, même pour faire mieux, c'eût été sortir de leur rôle, et +ils ont eu raison de s'y tenir. Mais aujourd'hui, après bientôt un +demi-siècle, la situation n'est plus la même. Chateaubriand est pour +nous un ancien, c'est un des classiques de notre littérature, et le +moment est venu de donner une édition des _Mémoires d'Outre-tombe_ qui +replace le chef-d'oeuvre du grand écrivain dans les conditions même où +il fut composé, qui nous le restitue dans son intégrité première. + +Nous avons donc, contrairement à ce qui avait été fait dans les +éditions précédentes, rétabli dans la nôtre cette division en parties +et en livres dont il est parlé dans la Préface testamentaire. Cette +distribution nouvelle de l'ouvrage--nullement arbitraire, cela va sans +dire, mais, au contraire, exactement et scrupuleusement conforme aux +divisions établies par l'auteur--n'a pas seulement pour (p. XXVIII) +effet, comme on serait peut-être tenté de le croire, de ménager de +distance en distance des suspensions, des repos pour le lecteur. Elle +donne au livre une physionomie toute nouvelle. + +Les _Mémoires_, ainsi rendus à leur premier et véritable état, se +divisent en quatre parties. + +La première (1768-1800) va de la naissance de Chateaubriand à son +retour de l'émigration et à sa rentrée en France. Elle renferme neuf +livres. + +La seconde partie, qui forme cinq livres, et va de 1800 à 1814, est +consacrée à sa carrière littéraire. + +A sa carrière politique (1814-1830) est réservé la troisième partie. +Elle ne comprend pas moins de quinze livres. + +Les années qui suivent la Révolution de 1830 et la conclusion des +_Mémoires_ occupent neuf livres: c'est la quatrième partie. + +Et déjà, par ce seul énoncé, ne voit-on pas combien est peu justifiée +la principale critique mise en avant par les adversaires des +_Mémoires_, et à laquelle les amis mêmes de Chateaubriand se croyaient +obligés de souscrire, M. de Marcellus, par exemple, son ancien +secrétaire à l'ambassade de Londres, qui, dans la préface de son +intéressant volume sur _Chateaubriand et son temps_, signale le +«décousu» du livre de son maître, et ajoute, non sans tristesse: «Ce +dernier de ces ouvrages n'a point subi les combinaisons d'une +composition uniforme. Revu sans cesse, il n'a jamais été pour ainsi +dire coordonné. C'est une série de fragments sans plan, presque sans +symétrie, tracés de verve, suivant le caprice du jour[29].» C'est +justement le contraire qui est vrai. + + [Note 29: _Chateaubriand et son temps_, par le + comte de Marcellus, ancien ministre + plénipotentiaire. 1 vol. in-8º, 1859.--Préface, + page 19.] + +Ce n'est pas tout. Lors des _lectures_ de l'Abbaye-au-Bois, en (p. XXIX) +1834, les auditeurs avaient été frappés, tout particulièrement, de la +beauté des _Prologues_ qui ouvraient la plupart des livres des +mémoires. Voici, par exemple, ce qu'en disait Edgar Quinet: + + Ces _Mémoires_ sont fréquemment interrompus par des espèces de + prologues _mis en tête de chaque livre_... Le poète se réserve là + tous ses droits, et il se donne pleine carrière; le trop plein de + son imagination, que la réalité ne peut pas garder, déborde en + nappes enchantées dans des bassins de vermeil. Il y a de ces + _commencements_ pleins de larmes qui mènent à une histoire + burlesque, et de comiques _débuts_ qui conduisent à une fin + tragique; ils représentent véritablement la fantaisie qui va et + vient dans l'infini, les yeux fermés, et qui se réveille en + sursaut là où la vie la blesse. Par là, vous sentez, à chaque + point de cet ouvrage, la jeunesse et la vieillesse, la tristesse + et la joie, la vie et la mort, la réalité et l'idéal, le présent + et le passé, réunis et confondus dans l'_harmonie_ et l'éternité + d'_une oeuvre d'art_[30]. + + [Note 30: _Revue de Paris_, tome IV, avril 1834.] + +L'enthousiasme de Jules Janin à l'endroit de ces _Prologues_ n'était +pas moins vif: + + Il faut vous dire que _chaque livre_ nouveau de ces _Mémoires_ + commence par un magnifique exorde... Ces _introductions_ dont je + vous parle sont de superbes morceaux oratoires qui ne sont pas + des hors-d'oeuvre, qui entrent, au contraire, profondément dans + le récit principal, tant ils servent admirablement à désigner + l'heure, le lieu, l'instant, la disposition d'âme et d'esprit + dans lesquels l'auteur pense, écrit et raconte... Dans ces + merveilleux _préliminaires_, la perfection de la langue française + a été poussée à un degré inouï, même pour la langue de M. de + Chateaubriand[31]. + + [Note 31: Jules Janin, _loc. cit._--_Revue de + Paris_, mars 1834.] + +Jules Janin avait raison. Ces _Prologues_ n'étaient pas des +hors-d'oeuvre à la place que Chateaubriand leur avait assignée. Dans +les éditions actuelles, survenant au cours même du récit qu'ils +interrompent sans que l'on sache pourquoi, ils déroutent et (p. XXX) +déconcertent le lecteur: ce qui était une beauté est devenu un défaut. + +De même qu'il avait mis le meilleur de son art dans ces _Prologues_, +dans ces _commencements_, de même aussi Chateaubriand s'applique à +bien finir ses _livres_. Chacun d'eux se termine d'ordinaire par des +réflexions générales, par des vues d'ensemble, par des traits d'un +effet grandiose et poétique. Ce sont de beaux finales, à la condition +de venir à la fin du morceau. S'ils viennent au milieu, comme +aujourd'hui, ils font l'effet d'une dissonance. Un exemple, entre +vingt autres, va permettre d'en juger. + +Le livre Ier de la seconde partie des _Mémoires_ est consacré au +_Génie du Christianisme_. L'auteur, après avoir parlé des +circonstances dans lesquelles parut son ouvrage, finit par cette belle +page: + + Si l'influence de mon travail ne se bornait pas au changement + que, depuis quarante années, il a produit parmi les générations + vivantes; s'il servait encore à ranimer chez les tard-venus une + étincelle des vérités civilisatrices de la terre; si ce léger + symptôme de vie que l'on croit apercevoir s'y soutenait dans les + générations à venir, je m'en irais plein d'espérance dans la + miséricorde divine. Chrétien réconcilié, ne m'oublie pas dans tes + prières, quand je serai parti; mes fautes m'arrêteront peut-être + à ces portes où ma charité avait crié pour toi: «Ouvrez-vous, + portes éternelles! _Elevamini, portæ æternales_[32]!» + + [Note 32: _Mémoires d'Outre-tombe_, tome IV. page + 70.] + +Dans la pensée de Chateaubriand, le lecteur devait rester sur ces +paroles, s'y arrêter au moins le temps nécessaire pour lui donner +cette prière, si chrétiennement demandée. Les éditeurs de 1849 ne +l'ont pas voulu; car aussitôt après, et sans que rien l'avertisse +qu'ici prend fin un des _livres des Mémoires_, le lecteur tombe +brusquement sur les lignes suivantes: + + Ma vie se trouva toute dérangée aussitôt qu'elle cessa d'être à + moi. J'avais une foule de connaissances en dehors de ma société + habituelle. J'étais appelé dans les châteaux que l'on (p. XXXI) + rétablissait. On se rendait comme on pouvait dans ces manoirs + demi-démeublés, demi-meublés, où un vieux fauteuil succédait à un + fauteuil neuf. Cependant quelques-uns de ces manoirs étaient + restés intacts, tels que le Marais, échu à Mme de la Briche, + excellente femme dont le bonheur n'a jamais pu se débarrasser. Je + me souviens que mon immortalité allait rue + Saint-Dominique-d'Enfer prendre une place dans une méchante + voiture de louage où je rencontrais Mme de Vintimille et Mme de + Fezensac. A Champlâtreux, M. Molé faisait refaire de petites + chambres au second étage[33]. + + [Note 33: Tome IV, page 71.] + +Quelle impression voulez-vous qu'éprouve le lecteur lorsqu'il passe, +sans transition, des _portes éternelles_ à ces _petites chambres au +second étage_? Il n'est pas jusqu'à ce mot charmant sur Mme de la +Briche, _dont le bonheur n'a jamais pu se débarrasser_, qui ne vienne +ici à contre-temps, puisqu'il me fait sourire, au moment où je devrais +être tout entier à l'émotion que la page citée tout à l'heure était si +bien faite pour produire. + +Voici ce qui est plus grave encore. + +Le lecteur que Chateaubriand vient de conduire jusqu'à l'année 1812, +et qui s'est amusé avec lui de la petite guerre que lui faisait, à +cette époque, la police impériale, laquelle avait déterré un +exemplaire de l'_Essai sur les Révolutions_ et triomphait de pouvoir +l'opposer au _Génie du Christianisme_, le lecteur se trouve à ce +moment en présence de la _vie_ de Napoléon Bonaparte. Il se demande +pourquoi la vie de Chateaubriand se trouve ainsi tout à coup +suspendue. Il a peine à s'expliquer cette soudaine et longue +interruption, et si éloquentes que soient les pages consacrées à +l'empereur, il lui est bien difficile de n'y pas voir une digression +fâcheuse, un injustifiable hors-d'oeuvre. + +Rétablissons les divisions créées par Chateaubriand, et tout +s'éclaire, tout s'explique. + +Il a terminé le récit des deux premières parties de sa vie, (p. XXXII) +de sa _carrière de voyageur et de soldat_ et de sa _carrière +littéraire_; il lui reste à raconter sa carrière politique. En +réalité, c'est un ouvrage nouveau qu'il va écrire; et par où le +pourrait-il mieux commencer que par un portrait de Bonaparte, une +vue--à vol d'aigle--du Consulat et de l'Empire, préface naturelle de +ces prodigieux événements de 1814 qui, en changeant la face de +l'Europe, donneront du même coup à la vie de Chateaubriand une +orientation nouvelle? Seulement, il lui arrive avec Napoléon ce qui +était arrivé à Montesquieu avec Alexandre. Il en parle, lui aussi, +_tout à son aise_[34]. Il lui consacre les deux premiers livres de sa +troisième partie. Déjà, dans sa première partie, il avait esquissé à +grands traits le tableau de la Révolution, de 1789 à 1792. Voici +maintenant une vivante peinture de Napoléon et du régime impérial. +Nous aurons plus tard un éloquent récit de la Révolution de 1830: +trois admirables décors pour les trois actes de ce drame, qui fut la +vie de Chateaubriand et qu'il a lui-même encadré, suivant la mode +romantique du temps, entre un prologue et un épilogue, entre la +description du château de Combourg, qui ouvre les _Mémoires_, et les +considérations sur l'_avenir du monde_, qui les terminent. Pour ma +part, je ne sais pas d'ouvrage, dans la littérature contemporaine, +dont le plan soit plus parfait, dont l'ordonnance soit plus savante et +plus belle. + + [Note 34: _Esprit des lois_, liv. X, chap. XIII.] + +En tout cas, il me semble bien que je ne me suis pas trop avancé en +disant que les _Mémoires d'Outre-tombe_, ainsi divisés en parties et +en livres, prennent une physionomie nouvelle. Par suite de cette +division en livres, plus de ces subdivisions incessantes, de ces +chapitres, de deux à trois pages chacun, qui venaient à tout instant +interrompre et couper le récit. Les sommaires qui, intercalés dans le +texte, en détruisaient la continuité et la suite, ont été (p. XXXIII) +reportés à leur vraie place, en tête de chaque livre. Nous nous sommes +attaché, en dernier lieu, à restituer la véritable orthographe des +noms cités dans les _Mémoires_ et dont un trop grand nombre, dans les +éditions actuelles, sont imprimés d'une manière fautive. Il est tel de +ces noms, celui de Peltier, par exemple, le célèbre rédacteur des +_Actes des Apôtres_ et de l'_Ambigu_, qui revient presque à chaque +page, sous la plume de Chateaubriand, dans le récit de ses années +d'exil et de misère à Londres, et qui n'est pas donné une seule fois +d'une façon exacte. + + + + +VII + + +En présentant au public, pour la première fois, une édition des +_Mémoires d'Outre-tombe_ conforme au plan et aux divisions de +l'auteur, nous avons la confiance que les lecteurs, ayant enfin sous +les yeux son livre, tel qu'il l'a conçu et exécuté, partageront +l'enthousiasme qu'il excita, il y a un demi-siècle, chez tous ceux qui +furent admis aux lectures de l'Abbaye-au-Bois. + +Il réunit, en effet, à un degré rare, ces qualités maîtresses: d'une +part, l'unité, la proportion, la beauté de l'ordonnance;--d'autre +part, la souplesse, la vigueur, la grâce et l'éclat du style. + +Quelques mots sur ce dernier point. + +Parce que Chateaubriand a revu son ouvrage jusqu'à ses dernières +années, et que sa main, affaiblie par l'âge, y a fait en quelques +endroits des retouches malheureuses, on s'est plu à y voir une oeuvre +de vieillesse et de déclin, comparable à la dernière toile du Titien, +à ce _Christ au Tombeau_ que l'on montre à Venise, à l'Académie des +beaux-arts, et que le peintre, âgé de quatre-vingt-dix-neuf ans, a +signé d'une main tremblante, _senescente manu_. Rien de (p. XXXIV) +moins exact. Chateaubriand a commencé ses _Mémoires_ au mois d'octobre +1811, au lendemain de la publication de l'_Itinéraire_, c'est-à-dire à +l'heure où son talent, en pleine vigueur, conservait encore la +fraîcheur et la grâce de la jeunesse. De 1811 à 1814, il écrit les +premiers livres, l'histoire de son enfance, sa vie sur les landes et +les grèves bretonnes, au fond du vieux manoir de Combourg, auprès de +sa soeur Lucile, sous l'oeil sévère de son père, ce grand vieillard +dont il a tracé un portrait inoubliable. La Restauration, en le jetant +dans la vie politique, en l'obligeant à se mesurer avec les faits et à +en tenir compte, à prouver et à convaincre, au lieu de peindre +seulement et de charmer, révèle chez lui des dons nouveaux et de +nouvelles qualités de style. Il se trouve que ce poète est un +historien et un polémiste; il écrit les _Réflexions politiques_, la +_Monarchie selon la Charte_, les articles du _Conservateur_, les +_Mémoires sur la vie et la mort du duc de Berry_. Certes, ce n'est pas +à ce moment que son talent baisse et que son génie décline. C'est à ce +moment pourtant que prend place la rédaction d'une partie considérable +des _Mémoires_. Le tableau des premiers mouvements de la Révolution, +le voyage en Amérique, l'émigration, les combats à l'armée des princes +et, jusqu'à la rentrée en France en 1800, la vie de l'exilé à Londres, +les années de misère et d'étude, de deuil et d'espérance, qui +préparaient et annonçaient déjà l'avenir du poète, pareilles à cette +aube obscure, et pourtant pleine de promesses, qui précède l'éclat du +jour naissant et de la gloire prochaine: ces belles pages ont été +écrites en 1821 et 1822, à Berlin et à Londres, dans les moments de +loisir que laissaient à l'auteur les travaux et les fêtes de ses deux +ambassades. Le récit de l'ambassade de Rome a été composé à Rome même, +en 1828 et 1829; il est contemporain par conséquent de ces admirables +dépêches diplomatiques qui sont restées des modèles du genre. Donc, +ici encore, il ne saurait être question de déclin et (p. XXXV) +d'affaiblissement littéraire. Ce qui vient ensuite,--la révolution de +Juillet, le voyage à Prague et le voyage à Venise, les rêveries au +Lido et sur les grands chemins de Bohême, les considérations sur +l'_Avenir du monde_,--tout cela est de la même date que les _Études +historiques_ et les célèbres brochures sur _La Restauration et la +monarchie élective_, sur le _Bannissement de Charles X et de sa +famille_, et sur la _Captivité de Mme la duchesse de Berry_. Le génie +de l'écrivain avait encore toute sa coloration et toute sa trempe: +l'éclair jaillissait encore de l'épée de Roland. + +Reste, il est vrai, la partie des _Mémoires_ qui va de 1800 à 1828, et +qui a été écrite de 1836 à 1839. Cette partie est-elle inférieure aux +autres? En 1836, Chateaubriand avait soixante-huit ans, l'âge +précisément auquel M. Guizot commença d'écrire ses _Mémoires_, le plus +parfait de ses ouvrages. En 1839, l'auteur du _Génie du Christianisme_ +avait soixante et onze ans, l'âge auquel Malherbe, dans l'une de ses +plus belles odes, s'écriait avec une confiance que justifiait sa pièce +même: + + Je suis vaincu du temps, je cède à ses outrages; + Mon esprit seulement, exempt de sa rigueur, + A de quoi témoigner en ses derniers ouvrages + Sa première vigueur[35]. + + [Note 35: Malherbe. liv. 1. ode IX.] + +Chateaubriand se pouvait rendre le même témoignage. Il écrivait alors +et faisait paraître le _Congrès de Vérone_[36]. + + [Note 36: Deux vol. in-8º. 1838.] + +Ce livre n'est pas autre chose qu'un fragment des _Mémoires_: l'auteur +s'était résolu à le détacher de son oeuvre et à le publier séparément, +parce que cet épisode, en raison des développements qu'il avait reçus +sous sa plume, aurait dérangé l'économie de ses _Mémoires_ et leur eût +enlevé ce caractère d'harmonieuse proportion qu'il voulait avant tout +leur conserver. Tant vaut le _Congrès de Vérone_, au point (p. XXXVI) +de vue du style--le seul qui nous occupe en ce moment--tant vaut +nécessairement toute la partie des _Mémoires d'Outre-tombe_, composée +à la même date, écrite avec la même encre. Or, voici comme un +excellent juge, Alexandre Vinet, appréciait le style du _Congrès de +Vérone_: + + Ce livre est une belle oeuvre d'historien et de politique; mais + quand elle ferait, sous ces deux rapports, moins d'honneur à M. + de Chateaubriand, quel honneur ne fait-elle pas à son talent + d'écrivain? Nous ne croyons pas que, dans aucun de ses ouvrages, + il ait répandu plus de beautés, ni des beautés plus vraies et + plus diverses. La verve et la perfection de la forme ne sont + point ici aux dépens l'une de l'autre; toutes les deux sont à la + fois portées au plus haut degré, et semblent dériver l'une de + l'autre. Le style propre à M. de Chateaubriand ne nous a jamais + paru plus accompli que dans cette dernière production; nous + devrions dire les styles, car il y en a plusieurs, et dans chacun + il est presque également parfait. L'homme d'État dans ses + éloquentes dépêches, l'historien-poète dans ses vivants tableaux, + le peintre des moeurs dans ses sarcasmes mordants et altiers, se + disputent le prix et nous laissent indécis dans l'admiration... + On a l'air de croire que l'auteur d'_Atala_ et des _Martyrs_ n'a + fait que se continuer. C'est une erreur. Son talent n'a cessé, + depuis lors, d'être en voie de progrès; à l'âge de soixante-dix + ans, il avance, il acquiert encore autant pour le moins et aussi + rapidement qu'à l'époque «de sa plus verte nouveauté...» Ce + talent, à mesure que la pensée et la passion s'y sont fait leur + part, a pris une constitution plus ferme; la vie et le travail + l'ont affermi et complété; sans rien perdre de sa suavité et de + sa magnificence, le style s'est entrelacé, comme la soie d'une + riche tenture, à un canevas plus serré, et ses couleurs en ont + paru tout ensemble plus vives et mieux fondues. Tout, jusqu'à la + forme de la phrase, est devenu plus précis, moins flottant; le + mouvement du discours a gagné en souplesse et en variété; une + étude délicate de notre langue, qu'on désirait fléchir et jamais + froisser, a fait trouver des tours heureux et nouveaux, qui sont + savants et ne paraissent que libres. Le prisme a décomposé le + rayon solaire sans l'obscurcir, et les couleurs qui en + rejaillissent éclairent comme la lumière[37]. + + [Note 37: A. Vinet. _Études sur la littérature + française au dix-neuvième siècle_, tome I, page + 432.] + +A l'appui de ses éloges, Alexandre Vinet fait de nombreuses (p. XXXVII) +citations. Il se trouve que toutes sont empruntées à des passages des +_Mémoires d'Outre-tombe_ que Chateaubriand avait intercalés dans le +texte du _Congrès de Vérone_. N'est-ce pas là la preuve, une preuve +décisive, que la portion des _Mémoires_ écrite de 1836 à 1839, la +seule qui aurait pu causer quelque inquiétude littéraire, ne le cède +en rien aux autres parties de l'ouvrage? + + + + +VIII + + +Par le style comme par la composition, les _Mémoires d'Outre-tombe_ +sont donc dignes du génie de Chateaubriand. Leur place est marquée +immédiatement au-dessous des Mémoires de Saint-Simon. Et encore, tout +en maintenant le premier rang à son incomparable prédécesseur, +n'est-il que juste d'ajouter que Chateaubriand lui est supérieur par +plus d'un endroit. Dans un éloquent article, publié en 1857, +Montalembert a dit de Saint-Simon: «Il est tout, excepté poète; car il +lui manque l'idéal et la rêverie[38].» Chateaubriand, dans ses +_Mémoires_, est poète et grand poète. Qu'il promène ses rêves +d'adolescent sur les grèves de Bretagne ou ses rêveries de vieillard +sur les lagunes de Venise; qu'il écoute, sentinelle perdue aux bords +de la Moselle, la confuse rumeur du camp qui s'éveille, aux premières +blancheurs de l'aube, ou que, ministre du roi de France, il entende, +sur la route de Gand à Bruxelles, à l'angle d'un champ, au pied d'un +peuplier, le bruit lointain de cette grande bataille encore sans nom, +qui s'appellera demain Waterloo, il a partout--et c'est (p. XXXVIII) +Sainte-Beuve lui-même qui est réduit à le confesser--il a, en toute +rencontre, _des passages d'une grâce, d'une suavité magiques, où se +reconnaissent la touche et l'accent de l'enchanteur_; il a _de ces +paroles qui semblent couler d'une lèvre d'or_[39]! + + [Note 38: _Le Correspondant_, livraison du 25 + janvier 1857. Article sur la nouvelle édition de + Saint-Simon. Réimprimé dans les _OEuvres de + Montalembert_, tome VI, p. 405 et 507.] + + [Note 39: _Causeries du Lundi_, tome I, p. 408, + 424.] + +A côté du poète, les _Mémoires d'Outre-tombe_ nous montrent +l'historien, cet historien que Saint-Simon n'a pas été. La vie de +Napoléon Bonaparte par Chateaubriand[40] n'est qu'une esquisse, mais +une esquisse de maître, qui, dans sa rapidité même, reflète, avec une +incontestable fidélité, cette existence prodigieuse, toute pleine de +coups de théâtre et de coups de foudre. Le bruit du canon, les chants +de victoire retentissent au milieu de ces pages, mais sans couvrir le +prix de la Justice foulée aux pieds et de la Liberté mise aux fers. +Pour défendre ces deux nobles clientes, Chateaubriand trouve des +accents vraiment magnifiques, également bien inspiré quand il prend en +main la cause de Pie VII, du chef de la chrétienté, arraché du +Quirinal et jeté dans une voiture dont les portières sont fermées à +clef, ou lorsqu'il fait entendre, à l'occasion d'un pauvre pêcheur +d'Albano, fusillé par les autorités impériales, cette protestation +indignée: + + Pour dégoûter des conquérants, il faudrait savoir tous les maux + qu'ils causent; il faudrait être témoin de l'indifférence avec + laquelle on leur sacrifie les plus inoffensives créatures dans un + coin du globe où ils n'ont jamais mis le pied. Qu'importaient au + succès de Bonaparte les jours d'un pauvre faiseur de filets des + États romains? Sans doute il n'a jamais su que ce chétif avait + existé; il a ignoré, dans le fracas de sa lutte avec les rois, + jusqu'au nom de sa victime plébéienne. Le monde n'aperçoit en + Napoléon que des victoires; les larmes dont les colonnes + triomphales sont cimentées ne tombent point de ses yeux. Et moi + je pense que, de ces souffrances méprisées, de ces calamités des + humbles et des petits, se forment, dans les conseils de la + Providence, les causes secrètes qui précipitent du trône (p. XXXIX) + le dominateur. Quand les injustices particulières se + sont accumulées de manière à l'emporter sur le poids de la + fortune, le bassin descend. Il y a du sang muet et du sang qui + crie; le sang des champs de bataille est bu en silence par la + terre; le sang pacifique répandu jaillit en gémissant vers le + ciel: Dieu le reçoit et le venge. Bonaparte tua le pêcheur + d'Albano; quelques mois après, il était banni chez les pêcheurs + de l'île d'Elbe, et il est mort parmi ceux de Sainte-Hélène[41]. + + [Note 40: Tomes V et VI des _Mémoires_; édition de + 1849.] + + [Note 41: Tome VIII, p. 203.] + +Sans doute, il y a des défauts, et en grand nombre, au cours des +_Mémoires_, de bizarres puérilités, des veines de mauvais goût, et, en +plus d'un endroit,--la remarque est de Sainte-Beuve,--un cliquetis +d'érudition, de rapprochements historiques, de souvenirs personnels et +de plaisanteries affectées, dont l'effet est trop souvent étrange +quand il n'est pas faux[42]. Mais, au demeurant, que sont ces taches +dans une oeuvre d'une si considérable étendue et où étincellent tant +et de si rares beautés? + + [Note 42: _Causeries du lundi_, tome I, p. 420.] + +Il ne suffit pas qu'une oeuvre soit belle: il faut encore, il faut +surtout qu'elle soit morale. + +A l'époque où les _Mémoires d'Outre-tombe_ paraissaient dans la +_Presse_, Georges Sand--qui aurait peut-être sagement fait de se +récuser sur ce point:--écrivait à un ami: «C'est un ouvrage _sans +moralité_. Je ne veux pas dire par là qu'il soit immoral, mais je n'y +trouve pas cette bonne grosse moralité qu'on aime à lire même au bout +d'une fable ou d'un conte de fées[43].» + + [Note 43: Lettre de George Sand, citée par + Sainte-Beuve, _Causeries du lundi_, tome I, p. + 421.--Si sévère qu'elle se montre ici pour + Chateaubriand et ses _Mémoires_, George Sand ne + peut s'empêcher de terminer sa lettre par ces + lignes: «Et pourtant, malgré tout ce qui me déplaît + dans cette oeuvre, je retrouve _à chaque instant_ + des beautés de forme grandes, simples, fraîches, de + certaines pages qui sont du plus grand maître de ce + siècle, et qu'aucun de nous, freluquets formés à + son école, ne pourrions jamais écrire en faisant de + notre mieux.»] + +Précisément à l'heure où l'auteur de _Lélia_ prononçait cet arrêt, une +autre femme, Mme Swetchine, avec l'autorité que donnait à sa (p. XL) +parole toute une vie d'honneur et de vertu, écrivait de son côté, +après une lecture des _Mémoires_: + + Ce qui reste de cette lecture, c'est que notre vie si brève n'est + faite absolument que pour l'autre vie immortelle, et que tout + fuit devant nous jusqu'au rivage immobile. + + Il (Chateaubriand) peint d'après nature, voilà pourquoi il choque + tant. Il ne se lie pas par les idées émises, mais dit le bien + après avoir dit le mal et se montre _successif_ comme la pauvre + nature humaine... + + Du pour et du contre; oui, dans les choses de la politique + humaine, jamais contre les vérités imprescriptibles, contre les + hauts sentiments du coeur humain: «Mon zèle, dit-il sur + l'émigration, surpassait ma foi,» et puis sur cette même + émigration viennent deux pages admirables. + + Combien son mouvement religieux est vrai! Jamais il ne le blesse, + ni par inadvertance ni par désir de bien dire... + + Quelle est donc la beauté morale dont M. de Chateaubriand n'ait + pas eu le sentiment, qu'il n'ait pas respectée, qu'il n'ait pas + glorifiée de tout l'éclat de son pinceau? Quel est donc le devoir + dont il n'ait pas eu l'instinct et souvent le courage? On veut + bien qu'il ait été quelquefois sublime d'égoïsme; avec plus de + justice on pourrait le montrer dans bien des circonstances + capable d'élan, de sacrifice et de dévouement, non pas à un homme + peut-être, mais à une idée, à un sentiment incessamment vénéré. + Certes, M. de Chateaubriand n'est pas un homme en qui la vérité + règle, pondère, perfectionne tout. Le sacrifice aurait plu à son + imagination; mais l'abnégation, le détachement de lui-même, + aurait trop coûté à sa volonté. De là des côtés faibles; une + insuffisance de la raison, qui a nui à la dignité de son + caractère, à son attitude dans le monde, mais _n'a jamais rien + coûté à l'honneur_[44]. + + [Note 44: _Mme Swetchine, sa vie et ses oeuvres_, + par le comte de Falioux, tome I, p. 339.--Extrait + d'une note de Mme Swetchine sur les _Mémoires + d'Outre-tombe_.] + +C'est sur ce mot que je veux finir. Chateaubriand a été le plus grand +écrivain du dix-neuvième siècle. Mais il n'est pas seulement en poésie +l'initiateur et le maître: + + Tu duca, tu signore et tu maestro. + + +Il est aussi le maître de l'honneur; et comme me l'écrivait un (p. XLI) +jour Victor de Laprade,--qui avait cependant de bonnes raisons pour ne +pas déprécier la poésie et pour la mettre en bon rang,--«l'honneur +passe avant tout, même avant la poésie[45].» + + [Note 45: Lettre du 7 octobre 1880.] + +Edmond BIRÉ. + + + + +PRÉFACE TESTAMENTAIRE[46] (p. XLIII) + + [Note 46: Cette _Préface_ manque dans toutes les + éditions précédentes.] + + _Sicut nubes... quasi naves... velut umbra_ (Job.) + + _Paris, 1er décembre 1833._ + + +Comme il m'est impossible de prévoir le moment de ma fin; comme à mon +âge les jours accordés à l'homme ne sont que des jours de grâce, ou +plutôt de rigueur, je vais, dans la crainte d'être surpris, +m'expliquer sur un travail destiné à tromper pour moi l'ennui de ces +heures dernières et délaissées, que personne ne veut, et dont on ne +sait que faire. + +Les _Mémoires_ à la tête desquels on lira cette préface embrassent et +embrasseront le cours entier de ma vie; ils ont été commencés dès +l'année 1811 et continués jusqu'à ce jour. Je raconte dans ce qui est +achevé et raconterai dans ce qui n'est encore qu'ébauché mon enfance, +mon éducation, ma jeunesse, mon entrée au service, mon arrivée à +Paris, ma présentation à Louis XVI, les premières scènes de la +Révolution, mes voyages en Amérique, mon retour en Europe, mon +émigration en Allemagne et en Angleterre, ma rentrée en France sous le +Consulat, mes occupations et mes ouvrages sous l'empire, ma (p. XLIV) +course à Jérusalem, mes occupations et mes ouvrages sous la +restauration, enfin l'histoire complète de cette restauration et de sa +chute. + +J'ai rencontré presque tous les hommes qui ont joué de mon temps un +rôle grand ou petit à l'étranger et dans ma patrie. Depuis Washington +jusqu'à Napoléon, depuis Louis XVIII jusqu'à Alexandre, depuis Pie VII +jusqu'à Grégoire XVI, depuis Fox, Burke, Pitt, Sheridan, Londonderry, +Capo-d'Istrias, jusqu'à Malesherbes, Mirabeau, etc.; depuis Nelson, +Bolivar, Méhémet, pacha d'Égypte jusqu'à Suffren, Bougainville, +Lapeyrouse, Moreau, etc. J'ai fait partie d'un triumvirat qui n'avait +point eu d'exemple: trois poètes opposés d'intérêts et de nations se +sont trouvés, presque à la fois, ministres des Affaires étrangères, +moi en France, M. Canning en Angleterre, M. Martinez de la Rosa en +Espagne. J'ai traversé successivement les années vides de ma jeunesse, +les années si remplies de l'ère républicaine, des fastes de Bonaparte +et du règne de la légitimité. + +J'ai exploré les mers de l'Ancien et du Nouveau-Monde, et foulé le sol +des quatre parties de la terre. Après avoir campé sous la hutte de +l'Iroquois et sous la tente de l'Arabe, dans les wigwuams des Hurons, +dans les débris d'Athènes, de Jérusalem, de Memphis, de Carthage, de +Grenade, chez le Grec, le Turc et le Maure, parmi les forêts et les +ruines; après avoir revêtu la casaque de peau d'ours du sauvage et le +cafetan de soie du mameluck, après avoir subi la pauvreté, la faim, la +soif et l'exil, je me suis assis, ministre et ambassadeur, brodé d'or, +bariolé d'insignes et de rubans, à la table des rois, aux (p. XLV) +fêtes des princes et des princesses, pour retomber dans l'indigence et +essayer de la prison. + +J'ai été en relation avec une foule de personnages célèbres dans les +armes, l'Église, la politique, la magistrature, les sciences et les +arts. Je possède des matériaux immenses, plus de quatre mille lettres +particulières, les correspondances diplomatiques de mes différentes +ambassades, celles de mon passage au ministère des Affaires +étrangères, entre lesquelles se trouvent des pièces à moi +particulières, uniques et inconnues. J'ai porté le mousquet du soldat, +le bâton du voyageur, le bourdon du pèlerin: navigateur, mes destinées +ont eu l'inconstance de ma voile; alcyon, j'ai fait mon nid sur les +flots. + +Je me suis mêlé de paix et de guerre; j'ai signé des traités, des +protocoles, et publié chemin faisant de nombreux ouvrages. J'ai été +initié à des secrets de partis, de cour et d'état; j'ai vu de près les +plus rares malheurs, les plus hautes fortunes, les plus grandes +renommées. J'ai assisté à des sièges, à des congrès, à des conclaves, +à la réédification et à la démolition des trônes. J'ai fait de +l'histoire, et je pouvais l'écrire. Et ma vie solitaire, rêveuse, +poétique, marchait au travers de ce monde de réalités, de +catastrophes, de tumulte, de bruit, avec les fils de mes songes, +Chactas, René, Eudore, Aben-Hamet, avec les filles de mes chimères, +Atala, Amélie, Blanca, Velléda, Cymodocée. En dedans et à côté de mon +siècle, j'exerçais peut-être sur lui, sans le vouloir et sans le +chercher, une triple influence religieuse, politique et littéraire. + +Je n'ai plus autour de moi que quatre ou cinq contemporains d'une +longue renommée. Alfieri, Canova et Monti ont disparu; de ses (p. XLVI) +jours brillants, l'Italie ne conserve que Pindemonte et Manzoni. +Pellico a usé ses belles années dans les cachots du Spielberg; les +talents de la patrie de Dante sont condamnés au silence, ou forcés de +languir en terre étrangère; lord Byron et M. Canning sont morts +jeunes; Walter Scott nous a laissés; Goethe nous a quittés rempli de +gloire et d'années. La France n'a presque plus rien de son passé si +riche, elle commence une autre ère: je reste pour enterrer mon siècle, +comme le vieux prêtre qui, dans le sac de Béziers, devait sonner la +cloche avant de tomber lui-même, lorsque le dernier citoyen aurait +expiré. + +Quand la mort baissera la toile entre moi et le monde, on trouvera que +mon drame se divise en trois actes. + +Depuis ma première jeunesse jusqu'en 1800, j'ai été soldat et +voyageur; depuis 1800 jusqu'en 1814, sous le consulat et l'empire, ma +vie a été littéraire; depuis la restauration jusqu'aujourd'hui, ma vie +a été politique. + +Dans mes trois carrières successives, je me suis toujours proposé une +grande tâche: voyageur, j'ai aspiré à la découverte du monde polaire; +littérateur, j'ai essayé de rétablir la religion sur ses ruines; homme +d'état, je me suis efforcé de donner au peuple le vrai système +monarchique représentatif avec ses diverses libertés: j'ai du moins +aidé à conquérir celle qui les vaut, les remplace, et tient lieu de +toute constitution, la liberté de la presse. Si j'ai souvent échoué +dans mes entreprises, il y a eu chez moi faillance de destinée. Les +étrangers qui ont succédé dans leurs desseins furent servis (p. XLVII) +par la fortune; ils avaient derrière eux des amis puissants et une +patrie tranquille. Je n'ai pas eu ce bonheur. + +Des auteurs modernes français de ma date, je suis quasi le seul dont +la vie ressemble à ses ouvrages: voyageur, soldat, poète, publiciste, +c'est dans les bois que j'ai chanté les bois, sur les vaisseaux que +j'ai peint la mer, dans les camps que j'ai parlé des armes, dans +l'exil que j'ai appris l'exil, dans les cours, dans les affaires, dans +les assemblées, que j'ai étudié les princes, la politique, les lois et +l'histoire. Les orateurs de la Grèce et de Rome furent mêlés à la +chose publique et en partagèrent le sort. Dans l'Italie et l'Espagne +de la fin du moyen âge et de la Renaissance, les premiers génies des +lettres et des arts participèrent au mouvement social. Quelles +orageuses et belles vies que celles de Dante, de Tasse, de Camoëns, +d'Ercilla, de Cervantes! + +En France nos anciens poètes et nos anciens historiens chantaient et +écrivaient au milieu des pèlerinages et des combats: Thibault, comte +de Champagne, Villehardouin, Joinville, empruntent les félicités de +leur style des aventures de leur carrière; Froissard va chercher +l'histoire sur les grands chemins, et l'apprend des chevaliers et des +abbés, qu'il rencontre, avec lesquels il chevauche. Mais, à compter du +règne de François Ier, nos écrivains ont été des hommes isolés dont +les talents, pouvaient être l'expression de l'esprit, non des faits de +leur époque. Si j'étais destiné à vivre, je représenterais dans ma +personne, représentée dans mes mémoires, les principes, les idées, les +événements, les catastrophes, l'épopée de mon temps, d'autant (p. XLVIII) +plus que j'ai vu finir et commencer un monde, et que les caractères +opposés de cette fin et de ce commencement se trouvent mêlés dans mes +opinions. Je me suis rencontré entre les deux siècles comme au +confluent de deux fleuves; j'ai plongé dans leurs eaux troublées, +m'éloignant à regret du vieux rivage où j'étais né, et nageant avec +espérance vers la rive inconnue où vont aborder les générations +nouvelles. + +Les _Mémoires_, divisés en livres et en parties, sont écrits à +différentes dates et en différents lieux: ces sections amènent +naturellement des espèces de prologues qui rappellent les accidents +survenus depuis les dernières dates, et peignent les lieux où je +reprends le fil de ma narration. Les événements variés et les formes +changeantes de ma vie entrent ainsi les uns dans les autres: il arrive +que, dans les instants de mes prospérités, j'ai à parler du temps de +mes misères, et que dans mes jours de tribulation, je retrace mes +jours de bonheur. Les divers sentiments de mes âges divers, ma +jeunesse pénétrant dans ma vieillesse, la gravité de mes années +d'expérience attristant mes années légères, les rayons de mon soleil, +depuis son aurore jusqu'à son couchant, se croisant et se confondant +comme les reflets épars de mon existence, donnent une sorte d'unité +indéfinissable à mon travail; mon berceau a de ma tombe, ma tombe a de +mon berceau; mes souffrances deviennent des plaisirs, mes plaisirs des +douleurs, et l'on ne sait si ces _Mémoires_ sont l'ouvrage d'une tête +brune ou chenue. + +Je ne dis point ceci pour me louer, car je ne sais si cela est bon, je +dis ce qui est, ce qui est arrivé, sans que j'y songeasse, par (p. XLIX) +l'inconstance même des tempêtes déchaînées contre ma barque, et +qui souvent ne m'ont laissé pour écrire tel ou tel fragment de ma vie +que l'écueil de mon naufrage. + +J'ai mis à composer ces _Mémoires_ une prédilection toute paternelle, +je désirerais pouvoir ressusciter à l'heure des fantômes pour en +corriger les épreuves: les morts vont vite. + +Les notes qui accompagnent le texte sont de trois sortes: les +premières, rejetées à la fin des volumes, comprennent les +_éclaircissements et pièces justificatives_; les secondes, au bas des +pages, sont de l'époque même du texte; les troisièmes, pareillement au +bas des pages, ont été ajoutées depuis la composition de ce texte, et +portent la date du temps et du lieu où elles ont été écrites. Un an ou +deux de solitude dans un coin de la terre suffiraient à l'achèvement +de mes _Mémoires_; mais je n'ai eu de repos que durant les neuf mois +où j'ai dormi la vie dans le sein de ma mère: il est probable que je +ne retrouverai ce repos avant-naître, que dans les entrailles de notre +mère commune après-mourir. + +Plusieurs de mes amis m'ont pressé de publier à présent une partie de +mon histoire; je n'ai pu me rendre à leur voeu. D'abord, je serais, +malgré moi, moins franc et moins véridique; ensuite, j'ai toujours +supposé que j'écrivais assis dans mon cercueil. L'ouvrage a pris de là +un certain caractère religieux que je ne lui pourrais ôter sans +préjudice; il m'en coûterait d'étouffer cette voix lointaine qui sort +de la tombe et que l'on entend dans tout le cours du récit. On ne +trouvera pas étrange que je garde quelques faiblesses, que je (p. L) +sois préoccupé de la fortune du pauvre orphelin, destiné à rester +après moi sur la terre. Si Minos jugeait que j'ai assez souffert dans +ce monde pour être au moins dans l'autre une Ombre heureuse, un peu de +lumière des Champs-Élysées, venant éclairer mon dernier tableau, +servirait à rendre moins saillants les défauts du peintre; la vie me +sied mal; la mort m'ira peut-être mieux. + + + + +AVANT-PROPOS (p. LI) + + _Paris, 14 avril 1846._ + + _Revu le 28 juillet 1846._ + + _Sicut nubes... quasi naves... velut umbra._ (Job). + + +Comme il m'est impossible de prévoir le moment de ma fin, comme à mon +âge les jours accordés à l'homme ne sont que des jours de grâce ou +plutôt de rigueur, je vais m'expliquer. + +Le 4 septembre prochain j'aurai atteint ma soixante-dix-huitième +année: il est bien temps que je quitte ce monde qui me quitte et que +je ne regrette pas. + +Les _Mémoires_ à la tête desquels on lira cet avant-propos suivent, +dans leurs divisions, les divisions naturelles de mes carrières. + +La triste nécessité qui m'a toujours tenu le pied sur la gorge, m'a +forcé de vendre mes _Mémoires_. Personne ne peut savoir ce que j'ai +souffert d'avoir été obligé d'hypothéquer ma tombe; mais je devais ce +dernier sacrifice à mes serments et à l'unité de ma conduite. (p. LII) +Par un attachement peut-être pusillanime, je regardais ces _Mémoires_ +comme des confidents dont je ne m'aurais pas voulu séparer; mon +dessein était de les laisser à Mme de Chateaubriand; elle les eût fait +connaître à sa volonté, ou les aurait supprimés, ce que je désirerais +plus que jamais aujourd'hui. + +Ah! si, avant de quitter la terre, j'avais pu trouver quelqu'un +d'assez riche, d'assez confiant pour racheter les actions de la +_Société_, et n'étant, pas comme cette Société, dans la nécessité de +mettre l'ouvrage sous presse sitôt que tintera mon glas! Quelques-uns +des actionnaires sont mes amis; plusieurs sont des personnes +obligeantes qui ont cherché à m'être utiles; mais enfin les actions se +seront peut-être vendues, elles auront été transmises à des tiers que +je ne connais pas, et dont les affaires de famille doivent passer en +première ligne; à ceux-ci, il est naturel que mes jours, en se +prolongeant, deviennent sinon une importunité, du moins un dommage. +Enfin, si j'étais encore maître de ces _Mémoires_, ou je les garderais +en manuscrit ou j'en retarderais l'apparition de cinquante années. + +Ces _Mémoires_ ont été composés à différentes dates et en différents +pays. De là des prologues obligés qui peignent les lieux que j'avais +sous les yeux, les sentiments qui m'occupaient au moment où se renoue +le fil de ma narration. Les formes changeantes de ma vie sont ainsi +entrées les unes dans les autres: il m'est arrivé que, dans mes +instants de prospérité, j'ai eu à parler de mes temps de misère; dans +mes jours de tribulation, à retracer mes jours de bonheur. Ma (p. LIII) +jeunesse pénétrant dans ma vieillesse, la gravité de mes années +d'expérience attristant mes années légères, les rayons de mon soleil, +depuis son aurore jusqu'à son couchant, se croisant et se confondant, +ont produit dans mes récits une sorte de confusion, ou, si l'on veut, +une sorte d'unité indéfinissable; mon berceau a de ma tombe, ma tombe +a de mon berceau: mes souffrances deviennent des plaisirs, mes +plaisirs des douleurs, et je ne sais plus, en achevant de lire ces +_Mémoires_, s'ils sont d'une tête brune ou chenue. + +J'ignore si ce mélange, auquel je ne puis apporter remède, plaira ou +déplaira; il est le fruit des inconstances de mon sort: les tempêtes +ne m'ont laissé souvent de table pour écrire que l'écueil de mon +naufrage. + +On m'a pressé de faire paraître de mon vivant quelques morceaux de ces +_Mémoires_; je préfère parler du fond de mon cercueil; ma narration +sera alors accompagnée de ces voix qui ont quelque chose de sacré, +parce qu'elles sortent du sépulcre. Si j'ai assez souffert en ce monde +pour être dans l'autre une ombre heureuse, un rayon échappé des +Champs-Élysées répandra sur mes derniers tableaux une lumière +protectrice: la vie me sied mal; la mort m'ira peut-être mieux. + +Ces _Mémoires_ ont été l'objet de ma prédilection: saint Bonaventure +obtint du ciel la permission de continuer les siens après sa mort; je +n'espère pas une telle faveur, mais je désirerais ressusciter à +l'heure des fantômes, pour corriger au moins les épreuves. Au surplus, +quand l'Éternité m'aura de ses deux mains bouché les oreilles, (p. LIV) +dans la poudreuse famille des sourds, je n'entendrai plus personne. + +Si telle partie de ce travail m'a plus attaché que telle autre, c'est +ce qui regarde ma jeunesse, le coin le plus ignoré de ma vie. Là, j'ai +eu à réveiller un monde qui n'était connu que de moi; je n'ai +rencontré, en errant dans cette société évanouie, que des souvenirs et +le silence; de toutes les personnes que j'ai connues, combien en +existe-t-il aujourd'hui? + +Les habitants de Saint-Malo s'adressèrent à moi le 25 août 1828, par +l'entremise de leur maire au sujet d'un bassin à flot qu'ils +désiraient établir. Je m'empressai de répondre, sollicitant, en +échange de bienveillance, une concession de quelques pieds de terre, +pour mon tombeau, sur le _Grand-Bé_[47]. Cela souffrit des difficultés +à cause de l'opposition du génie militaire. Je reçus enfin, le 27 +octobre 1831, une lettre du maire, M. Hovius, il me disait: «Le lieu +de repos que vous désirez au bord de la mer, à quelques pas de votre +berceau, sera préparé par la piété filiale des Malouins. Une pensée +triste se mêle pourtant à ce soin. Ah! puisse le monument rester +longtemps vide! mais l'honneur et la gloire survivent à tout ce qui +passe sur la terre.» Je cite avec reconnaissance ces belles paroles de +M. Hovius: il n'y a de trop que le mot _gloire_[48]. + + [Note 47: Îlot situé dans la rade de Saint-Malo. + Ch.] + + [Note 48: Voir à l'_Appendice_ le nº 1: _La Tombe + du_ GRAND-BÉ.] + +Je reposerai donc au bord de la mer que j'ai tant aimée. Si je décède +hors de France, je souhaite que mon corps ne soit rapporté dans (p. LV) +ma patrie qu'après cinquante ans révolus d'une première inhumation. +Qu'on sauve mes restes d'une sacrilège autopsie; qu'on s'épargne le +soin de chercher dans mon cerveau glacé et dans mon coeur éteint le +mystère de mon être. La mort ne révèle point les secrets de la vie. Un +cadavre courant la poste me fait horreur; des os blanchis et légers se +transportent facilement: ils seront moins fatigués dans ce dernier +voyage que quand je les traînais çà et là chargés de mes ennuis. + + + + +CHATEAUBRIAND (p. 001) + +HISTOIRE DE SES OEUVRES + + +«Il y a des personnes qui voudraient faire de la littérature une chose +abstraite et l'isoler au milieu des choses humaines... Quoi! Après une +révolution qui nous a fait parcourir en quelques années les événements +de plusieurs siècles, on interdira à l'écrivain toute considération +élevée, on lui refusera d'examiner le côté sérieux des objets! Il +passera une vie frivole à s'occuper de chicanes grammaticales, de +règles de goût, de petites sentences littéraires! Il vieillira +enchaîné dans les langes de son berceau! Il ne montrera pas sur la fin +de ses jours un front sillonné par ses longs travaux, par ses graves +pensées, et souvent par ces mâles douleurs qui ajoutent à la grandeur +de l'homme!... Pour moi, je ne puis ainsi me rapetisser, ni me réduire +à l'état d'enfance, dans l'âge de la force et de la raison. Je ne puis +me renfermer dans le cercle étroit qu'on voudrait tracer autour de +l'écrivain...[49]». + + [Note 49: Chateaubriand, _Discours de réception à + l'Académie française_, écrit au mois d'avril 1811. + Napoléon ne permit pas qu'il fût prononcé.] + +C'est parce qu'il ne s'est pas renfermé dans ce cercle étroit que +Chateaubriand a si puissamment agi sur son siècle. Il n'est pas +possible de séparer chez lui l'homme de l'écrivain: l'homme de lettres +et l'homme d'État, l'homme de pensée et l'homme d'action ne faisaient +qu'un. Presque tous ses livres ont été des actes, et c'est pour cela +qu'aujourd'hui encore, à cette aurore du XXe siècle, ils sont vivants +comme au premier jour. S'ils n'avaient été que des fleurs de +littérature et des modèles de style, ils dormiraient depuis longtemps, +comme tant d'autres chefs-d'oeuvre, dans la poudre des bibliothèques. +Mais ils ont été aussi des leçons et des exemples, et ces leçons, ces +exemples, nous avons besoin plus que jamais de les entendre et de les +suivre. Ils ont été dictés par les plus nobles sentiments, par les +plus généreuses passions, l'honneur, le désintéressement, le +sacrifice. A quel moment fut-il plus nécessaire de réveiller dans les +âmes, de ranimer dans les coeurs ces sentiments et ces passions? +Chateaubriand dort depuis cinquante ans son dernier sommeil dans sa +tombe de l'îlot du Grand-Bé. Et pourtant jamais heure ne fut plus +opportune pour faire entendre de nouveau sa grande voix, pour (p. 002) +remettre ses enseignements sous les yeux des générations nouvelles. +_Defunctus adhuc loquitur._ + +Une rapide revue de ses principaux ouvrages va nous en fournir la +démonstration. + + + + +I + + +Napoléon Bonaparte a remporté de prodigieuses victoires; il est entré +dans toutes les capitales, il a vu à ses pieds tous les rois. Mais la +campagne d'Italie et la campagne d'Égypte, Austerlitz, Marengo, +Wagram, Friedland, Iéna, toutes ces victoires et cent autres +pareilles, ont été suivies de revers inouïs. Ces ennemis tant de fois +vaincus, Napoléon est allé les chercher lui-même, jusqu'aux extrémités +de l'Europe, et, de Moscou, de Vienne, de Cadix, il les a amenés +jusque sous les murs de Paris. Et c'est pourquoi il est une journée, +dans sa vie, plus glorieuse, plus véritablement grande que celles que +je viens de rappeler. C'est le dimanche 28 germinal an X[50], le jour +de Pâques de l'année 1802. Ce jour-là, à six heures du matin, une +salve de cent coups de canon annonça au peuple, en même temps que la +ratification du traité de paix signé entre la France et l'Angleterre, +la promulgation du concordat et le rétablissement de la religion +catholique. + + [Note 50: 18 avril 1802.] + +Quelques heures plus tard, suivi des premiers Corps de l'État, entouré +de ses généraux en grand uniforme, le Premier Consul se rendait du +palais des Tuileries à l'Église métropolitaine de Notre-Dame, où le +cardinal Caprara, légat du Saint-Siège, après avoir dit la messe, +entonnait le _Te Deum_, exécuté par deux orchestres que conduisaient +Méhul et Cherubini. Ce même jour, le _Moniteur_ insérait un article de +Fontanes sur le _Génie du Christianisme_ qui venait de paraître et +qui, à cette heure propice, allait être lui-même un événement. + +Ce n'est pas sans émotion qu'on lit, dans le _Journal des Débats_ du +samedi 27 germinal an X: «Demain, le fameux bourdon de Notre-Dame +retentira enfin, _après dix ans de silence_, pour annoncer _la fête de +Pâques_.» Combien dut être profonde la joie de nos pères, lorsqu'au +matin de ce 18 avril 1802, ils entendirent retentir dans les airs les +joyeuses volées du bourdon de la vieille église! Dans les villes, dans +les hameaux, d'un bout de la France à l'autre, les cloches répondirent +à cet appel et firent entendre un immense, un inoubliable _Alleluia!_ +Le _Génie du Christianisme_ mêla sa voix à ces voix sublimes; comme +elles, il rassembla les fidèles et les convoqua au pied des autels. + +Chateaubriand ici avait devancé Bonaparte. Lorsqu'il était rentré en +France, au printemps de 1800, après un exil de huit années, il +apportait avec lui, dans sa petite malle, où il n'y avait guère (p. 003) +de linge, le premier volume du _Génie_, qui avait alors pour +titre: _Des beautés poétiques et morales de la religion chrétienne et +de sa supériorité sur tous les autres cultes de la terre_. Pendant +deux ans, il ne cessa de remanier et de perfectionner son ouvrage, si +bien que le jour où fut publié le _Concordat_, les cinq volumes[51] se +trouvèrent prêts. + + [Note 51: La première édition, qui comprenait les + deux épisodes d'_Atala_ et de _René_, formait cinq + volumes in-8°. Le cinquième se composait uniquement + des _Notes et éclaircissements_.] + +Dans toute notre littérature, il n'est pas un autre livre qui ait +produit un effet aussi considérable, qui ait eu des conséquences aussi +grandes et aussi heureuses; son importance historique dépasse encore +son importance littéraire. + +Ce que Voltaire et les Encyclopédistes avaient commencé, la Révolution +l'avait achevé. L'oeuvre des bourreaux avait complété l'oeuvre des +sophistes. L'édifice religieux s'était écroulé tout entier. De la +France chrétienne, plus rien ne restait debout. Pie VI mourait captif +à Valence, et l'on se demandait, s'il ne serait pas le dernier pape. +Le matérialisme le plus éhonté, le sensualisme le plus abject +triomphaient avec le Directoire. Ce qu'il y avait alors de littérature +en France se traînait stérilement dans l'imitation des coryphées du +philosophisme. Le XVIIIe siècle finissant se fermait sur le succès de +l'odieux poème de Parny: _La Guerre des Dieux_. C'est à cette heure-là +que Chateaubriand, seul, pauvre, exilé, ramené à la foi par la +douleur, se tourne vers le Christianisme, célèbre ses beautés et ose +lui promettre la victoire. Déjà son livre s'avance, et voilà que lui +arrive un collaborateur inattendu. Bonaparte rétablit le culte, où il +ne voit d'ailleurs qu'un moyen d'ordre et de discipline; il rouvre les +temples, mais ces temples rouverts, qui les remplira? La politique +agit sur les faits, mais elle n'a pas d'action sur les âmes, et ce +sont les âmes qu'il faudrait changer. Ce sera l'oeuvre de +Chateaubriand. La réaction n'est pas faite, il la fera. On entend +encore à l'horizon le rire de Voltaire: ce rire s'évanouira comme un +vain son, lorsque retentira la voix de Chateaubriand, lorsqu'on +entendra ces accents, à la fois si anciens et si nouveaux, tout +pénétrés de bon sens et de raison, de lumière et de poésie, +d'imagination et d'éloquence. + +Le _Génie du Christianisme_ n'était pas un ouvrage de théologie; ce +n'était pas non plus une oeuvre de réfutation et de critique. Les +beautés de la religion chrétienne, les grandes choses qu'elle avait +inspirées depuis les bonnes oeuvres jusqu'aux pensées de génie; les +services qu'elle avait rendus à la civilisation et à la société, ceux +dont lui étaient redevables la poésie, les beaux-arts et la +littérature; comment enfin elle se prêtait merveilleusement à tous les +élans de l'âme et répondait à tous les besoins du coeur: tel est le +cadre que Chateaubriand avait magnifiquement rempli. Les apologistes +qui l'avaient précédé s'étaient exclusivement attachés aux (p. 004) +preuves surnaturelles du Christianisme. Chateaubriand employait +surtout des preuves d'un autre ordre. Au lieu d'aller de la cause à +l'effet, il passait de l'effet à la cause; il montrait, non que le +Christianisme est excellent parce qu'il vient de Dieu, mais qu'il +vient de Dieu parce qu'il est excellent, parce que rien n'égale la +sublimité de sa morale, l'immensité de ses bienfaits, la pureté de son +culte. + +C'était bien là l'apologie que réclamait le temps. L'effet fut +immédiat et il fut prodigieux. Et puisque sont revenus, après un +siècle écoulé, les jours mauvais, les négations brutales, les +violences sectaires, le livre de 1802 retrouvera sans doute, à +l'aurore du XXe siècle, quelque chose de son premier succès. + +L'influence du _Génie du Christianisme_ n'a pas été seulement +religieuse et sociale. Ce livre immortel a été, plus qu'aucun autre, +une oeuvre d'initiative. Il a lancé les intelligences dans vingt voies +nouvelles, en art, en littérature, en histoire. + +C'est lui, qui rapprit à notre pays le chemin des deux antiquités, qui +ramena les esprits à ces deux grandes sources d'inspiration, la Bible +et Homère. + +Les Pères de l'Église--saint Augustin, saint Jérôme, saint Ambroise, +Tertullien--étaient relégués dans un complet oubli. Chateaubriand +remit en lumière ces admirables et puissantes figures. + +La supériorité des écrivains du XVIIe siècle sur ceux du XVIIIe était +méconnue. Chateaubriand rétablit les rangs. Grâce à lui, justice fut +rendue à Bossuet et à Pascal, comme à Moïse et à Homère. + +Les chefs-d'oeuvre des littératures étrangères n'avaient pas encore +obtenu droit de cité dans la nôtre. On lisait le _Roland furieux_, à +cause des amours de Roger et de Bradamante, et un peu aussi la +_Jérusalem délivrée_, à cause de l'épisode d'Armide; mais c'était à +peu près tout. On ignorait volontiers la _Divine comédie_, les +_Lusiades_, le _Paradis perdu_, la _Messiade_. Chateaubriand nous dit +leurs mérites; par d'habiles citations, il nous révèle leurs beautés. +C'est lui qui, le premier, nous apprend à regarder au delà de nos +frontières. + +C'est lui également qui a créé la critique moderne, l'une des gloires +du XIXe siècle. Avant lui, la critique s'occupait, non de la pensée, +mais de la grammaire, non de l'âme, mais de la syntaxe. Elle avait +quelque peu l'air de l'_auceps syllabarum_, dont se raille quelque +part Cicéron. Chateaubriand a vite fait de sentir le vide de cette +rhétorique, la puérilité de ces chicanes grammaticales. Il substitue à +la critique des défauts celle des beautés. Dans ses chapitres sur la +_Poétique du Christianisme_, il compare toutes les littératures de +l'antiquité avec toutes celles des temps modernes. Il étudie tour à +tour les caractères _naturels_, tels que ceux de l'époux, du père, de +la mère, du fils et de la fille, et les caractères _sociaux_, tels que +ceux du prêtre et du guerrier, et il nous montre comment ils ont été +compris par les grands écrivains. Il élargit ainsi le domaine de (p. 005) +la critique et lui ouvre de nouveaux horizons: il l'élève à la +hauteur d'un art. + +Et comme il a renouvelé la critique, il renouvelle de même la poésie. +S'il était un point sur lequel, à la fin du XVIIIe siècle, tout le +monde fût d'accord, dans la République des lettres, c'était +l'incompatibilité de la poésie et de la foi chrétienne. On en était +plus que jamais aux fameux vers de Boileau: _«De la foi des chrétiens +les mystères terribles--D'ornements égayés ne sont pas susceptibles_». +Dieu n'avait rien à voir, rien à faire dans une ode ou dans un poème: +Jupiter, à la bonne heure! On ne pouvait faire des vers, on ne pouvait +en lire sans avoir sous la main le _Dictionnaire de la Fable_. C'est +le _Génie du Christianisme_ qui a changé tout cela. Chateaubriand a +banni de la poésie les sentiments et les images du paganisme; il lui a +rendu ses titres et restitué son domaine: la nature et l'idéal, l'âme +et Dieu. + +Et de même, il a rendu leurs titres à nos vieilles cathédrales. +Lorsqu'il les avait décorées du nom de barbares, Fénelon n'avait fait +que résumer les idées de tout son temps. Aux dédains du siècle de +Louis XIV avaient succédé les mépris du siècle de Voltaire. On les +avait badigeonnées, meurtries, déshonorées. En trois pages, +Chateaubriand arrêta ce beau mouvement. L'archéologie du moyen âge est +sortie de son chapitre sur les _Églises gothiques_. «C'est grâce à +Chateaubriand, a dit un professeur de l'École des Chartes, M. Léon +Gautier, que nos archéologues ont retrouvé aujourd'hui tous les +secrets de cet art remis si légitimement en honneur; c'est grâce à +Chateaubriand que M. Viollet Leduc peut écrire son _Dictionnaire de +l'Architecture_, et M. Quicherat professer son admirable cours à +l'École des Chartes; c'est grâce à Chateaubriand que Notre-Dame et la +Sainte-Chapelle sont si belles et si radieuses[52].» M. Ernest Renan a +dit, de son côté: «C'est au _Génie du Christianisme_, à Chateaubriand, +que notre siècle doit la révélation de l'esthétique chrétienne, de la +beauté de l'art gothique[53].» + + [Note 52: _Portraits littéraires_, par Léon + Gautier, p. 14.--1868.] + + [Note 53: _Revue des Deux-Mondes_ du 1er juillet + 1862.] + +Le _Génie du Christianisme_ n'est donc pas seulement un chef-d'oeuvre, +c'est un livre d'une nouveauté profonde et d'où est sorti le grand +mouvement intellectuel, littéraire et artistique, qui restera +l'honneur de la première moitié du XIXe siècle. Le bon Ducis avait mis +à la scène, non sans succès, les principaux drames de William +Shakespeare. L'académicien Campenon raconte[54] qu'étant allé le voir +à Versailles, par une assez froide journée de janvier, il le trouva +dans sa chambre à coucher, monté sur une chaise, et tout occupé à +disposer avec une certaine pompe, autour du buste du grand tragique +anglais, une énorme touffe de buis qu'on venait de lui apporter. Comme +il paraissait un peu surpris: «Vous ne voyez donc pas? lui dit Ducis, +c'est demain la Saint-Guillaume, fête nationale de mon Shakespeare.» +Puis, s'appuyant sur l'épaule de Campenon pour descendre, et (p. 006) +l'ayant consulté sur l'effet de son bouquet, le seul sans doute que la +saison eût pu lui offrir: «_Mon ami_, ajouta-t-il avec émotion, _les +anciens couronnaient de fleurs les sources où ils avaient puisé_.» + + [Note 54: _Lettres sur Ducis_, par Campenon, de + l'Académie française.] + +Que d'écrivains, parmi ceux qui comptent, poètes, historiens, +critiques, orateurs, ont trouvé des inspirations dans le _Génie du +Christianisme_! Combien ont puisé à cette source et auraient dû, le +jour de la Saint-François, couronner de fleurs le buste de +Chateaubriand! + + + + +II + + +La publication d'_Atala_ avait précédé celle du _Génie du +Christianisme_. _Atala_ était un roman et un poème. Au sortir du drame +gigantesque dont la France venait d'être le théâtre, après tant de +scènes tragiques et de péripéties sanglantes, besoin était que le +roman lui-même se transformât et présentât au lecteur autre chose que +des tableaux de société, des conversations de salon, des portraits et +des anecdotes. Ce besoin de nouveauté, Chateaubriand allait le +satisfaire. Tandis que Mme de Staël, à la même heure, dans _Delphine_, +suivait le train commun, il sortait de toutes les routes connues et +transportait le roman du salon dans le désert. Déjà sans doute +Bernardin de Saint-Pierre lui avait fait franchir les mers; mais +l'Île-de-France, c'était encore la France; Paul et Virginie étaient +Français. Les héros de Chateaubriand étaient deux sauvages: Chactas, +fils d'Outalissi, fils de Miscou, et Atala, fille de Simaghan aux +bracelets d'or. La hardiesse, certes, était grande, et comme s'il eût +voulu ajouter encore aux difficultés de son sujet, le jeune auteur +avait mis, à côté de ses deux sauvages, au premier plan de son livre, +un homme noir, un vieux missionnaire, un ancien Jésuite, le Père +Aubry. C'était pour échouer cent fois auprès du public de 1801; le +livre pourtant fut accueilli avec enthousiasme. C'est qu'il y avait, +dans cette peinture de deux amants qui marchent et causent dans la +solitude, et dans ce tableau des troubles de l'amour, au milieu du +calme des déserts, une originalité puissante, la révélation d'un monde +nouveau, l'attrait de l'inconnu, et, par-dessus tout, cette ardeur, +cette flamme, ce rayonnement de jeunesse qui surpassent le rayonnement +même et l'éclat du génie. + +La partie descriptive du roman était supérieure encore à la partie +dramatique. Notre littérature descriptive n'a pas de pages plus +splendides que celles où Chateaubriand a peint les rives du +Meschacébé, les savanes et les forêts de l'Amérique: tableaux +merveilleux où le génie de l'artiste s'est élevé à la hauteur du +modèle: _majestati naturæ par ingenium_. + +Il y avait des défauts sans doute, et les critiques du temps--les +Morellet, les Giuguené, les Marie-Joseph-Chénier--ne manquèrent pas +de les signaler; mais que pouvaient les railleries contre la (p. 007) +magie du talent? Atala, Chactas, le Père Aubry sont des êtres vivants; +toute cette histoire, avant de passer dans un livre, a eu sa réalité +dans le coeur du poète. La simple sauvage, l'ignorante Atala, est une +figure de plus dans le groupe de ces figures immortelles dont le génie +a composé un monde aussi vivant que le monde réel. + +_Atala_ fut longtemps préféré à _René_, qui parut dans le _Génie du +Christianisme_, à la suite du chapitre sur le _Vague des passions_; +mais _René_ prit peu à peu la première place, il l'a gardée. + +Ce court récit n'est pas, comme on l'a trop dit, un souvenir intime du +poète, un épisode de famille; ce n'est pas non plus un roman dans la +banale acception du mot. C'est la peinture d'un état de l'âme, des +mélancolies et des tristesses d'un jeune homme dont l'imagination est +riche, abondante et excessive, et dont l'existence est pauvre et +désenchantée. René est l'amant de l'impossible. Ses rêveries, ses +incertitudes, les vagues ardeurs qui le consument, ne sont pas +l'indice d'une passion dirigée vers un objet saisissable, mais le +symptôme de l'incurable ennui d'une âme tourmentée par le douloureux +contraste de l'infini de ses désirs avec la petitesse de ses +destinées. Cette aspiration vers l'impossible, le poète ne peut pas la +maintenir dans les régions métaphysiques; il lui donne un nom, une +forme, un visage, et il l'appelle Amélie. Amélie, c'est l'impossible +personnifié, et René, en tournant vers elle une pensée qui ne s'avoue +pas, un sentiment qui frémirait de lui-même, ne fait qu'obéir à sa +nature, révoltée contre la réalité, se débattant sous l'inégal fardeau +de ses grandeurs et de ses misères, et aspirant sans cesse à placer +sur quelque cime inaccessible quelque objet inabordable, pour se +donner enfin un but en cherchant à l'approcher et à l'atteindre. + +Au fond, le héros de Chateaubriand, ce poursuivant de l'impossible, +est malade, et sa maladie est contagieuse. Vienne le Romantisme, et +les salons et les cénacles seront remplis de pâles élégiaques, de +poitrinaires rubiconds, jeunes désabusés qui n'avaient encore usé de +rien: + + Ils n'en mouraient pas tous, mais tous étaient frappés. + +On appelait cela le _mal de René_. Cette mode a passé, et le petit +livre de Chateaubriand lui a survécu. Nous pouvons aujourd'hui le +relire sans danger et l'admirer sans crainte. N'est-ce pas M. Nisard, +le plus classique et le plus sage de nos critiques, qui a dit, à la +fin de son _Histoire de la littérature française_: + + «J'ai relu à plusieurs reprises _René_, et une dernière fois + avant d'en parler ici. Comme dans _Paul et Virginie_, à certaines + pages irrésistibles, les larmes me sont venues; j'ai pleuré, + c'était jugé. Voltaire a raison: «Les bons ouvrages sont ceux qui + font le plus pleurer.» Mettons l'amendement de Chateaubriand: + «Pourvu que ce soit d'admiration autant que de douleur.» C'est + ainsi que _René_ fait pleurer. On y pleure non seulement du + pathétique de l'aventure, toujours poignante, quoique (p. 008) + toujours attendue, mais de l'émotion du beau qui poétise toutes + ces pages[55].» + + [Note 55: D. Nisard, t. IV, p. 500.] + +Le _Génie du Christianisme_ avait valu à son auteur d'être nommé par +le Premier Consul, en 1803, secrétaire de la légation de la République +à Rome. Il n'y devait rester que peu de mois. Quelques jours avant de +quitter la Ville Éternelle, le 10 janvier 1804, il écrivit à M. de +Fontanes une _Lettre sur la Campagne romaine_, qui parut dans le +_Mercure de France_[56]. Depuis Montaigne jusqu'à Goethe, beaucoup +d'écrivains, français ou étrangers, avaient parlé de Rome. Aucun n'en +a parlé comme Chateaubriand. Nul n'a senti et rendu comme lui le +caractère grandiose et l'attendrissante mélancolie des ruines +romaines. On sait à cet égard le jugement de Sainte-Beuve, écrit +pourtant à une époque où il se piquait de n'être plus sous le charme: +«La lettre à M. de Fontanes sur la Campagne romaine, dit-il, est comme +un paysage de Claude Lorrain ou du Poussin: _Lumière du Lorrain et +cadre du Poussin_... En prose, il n'y a rien au delà.» Et le célèbre +critique ajoutait: «N'oubliez pas, m'écrit un bon juge, Chateaubriand +comme paysagiste, car il est le premier; il est unique de son ordre en +français. Rousseau n'a ni sa grandeur ni son élégance. Qu'avons-nous +de comparable à la _Lettre sur Rome_? Rousseau ne connaît pas ce +langage. Quelle différence! L'un est genevois, l'autre olympique[57].» + + [Note 56: Livraison de mars 1804.] + + [Note 57: _Chateaubriand et son groupe littéraire + sous l'Empire_, t. I, p. 396.] + + + + +III + + +C'est à Rome, en 1803, que Chateaubriand conçut la première pensée des +_Martyrs_, et depuis cette époque il ne cessa d'y travailler. Après de +longues études et de savantes recherches, il s'embarqua et alla voir +les sites qu'il voulait peindre. Il commença ses courses aux ruines de +Sparte et ne les finit qu'aux débris de Carthage, passant par Argos, +Corinthe, Athènes, Constantinople, Jérusalem et Memphis. + +L'ouvrage parut au mois de mars 1809 et fut aussitôt violemment +attaqué. Outre que la presse était alors aux gages de la police, +laquelle avait ses raisons pour n'aimer pas l'ennemi de César, les +bons amis n'étaient pas fâchés de faire expier à Chateaubriand ses +succès et sa gloire. Un moment, il put croire que son livre était +tombé. Si les _Martyrs_ depuis se sont relevés, il ne me paraît pas +pourtant qu'on leur ait rendu pleine justice. + +Le tort des _Martyrs_ est d'avoir été entrepris à l'origine pour +démontrer une thèse. L'auteur avait avancé, dans le _Génie du +Christianisme_, que la Religion chrétienne était plus favorable que le +Paganisme au développement des caractères et au jeu des passions dans +l'Épopée; il avait dit encore que le _merveilleux_ de cette (p. 009) +religion pouvait peut-être lutter contre le _merveilleux_ emprunté de +la Mythologie: ce sont ces opinions plus ou moins combattues qu'il +avait voulu appuyer par un exemple. Il devait donc arriver qu'il +écrirait parfois, non pour plaire, mais pour prouver, que ses récits +tendraient souvent à être des démonstrations, et c'était là un +malheur: le poète ou le romancier doit écrire seulement pour chanter +ou pour raconter--_ad narrandum non ad probandum_. + +Son sujet présentait d'ailleurs un écueil contre lequel son génie même +devait se briser. Il lui fallait faire un Ciel, un Purgatoire et un +Enfer chrétiens; mais une telle oeuvre, la plus grande qui se puisse +tenter, ne peut naître et s'épanouir que dans l'atmosphère d'un siècle +de foi, tel que celui de Dante et de Saint Louis, quand les Anges et +les Démons sont, pour le poète et ses contemporains, non des figures +abstraites, mais des réalités vivantes. En l'an de grâce 1809, ni +Chateaubriand ni personne ne pouvait refaire la _Divine Comédie_. Dans +le Ciel, dans l'Enfer et surtout dans le Purgatoire des _Martyrs_, il +y a des traits admirables, mais nous restons froids devant le Démon de +la Fausse Sagesse et celui de la Volupté, devant l'Ange de l'Amitié et +celui des Saintes Amours. + +J'ai dit les défauts. Il faudrait bien des pages pour indiquer +seulement les beautés du livre. Je me bornerai à dire qu'ici encore +Chateaubriand a été un initiateur. Il a été le premier en France, et +cela dans les _Martyrs_, à avoir le sentiment profond de l'histoire. +C'est la lecture de son poème, celle surtout du sixième livre, de ce +combat des Romains contre les Francs, si vrai, si vivant et si +nouveau, c'est cette lecture qui a éveillé la vocation historique +d'Augustin Thierry, alors élève au collège de Blois. On sait la belle +page où l'auteur des _Récits mérovingiens_ a consigné ce souvenir de +sa studieuse jeunesse. J'en rappelle ici les dernières lignes: + + «... L'impression que fit sur moi le chant de guerre des Franks + eut quelque chose d'électrique. Je quittai la place où j'étais + assis, et, marchant d'un bout à l'autre de la salle, je répétai à + haute voix et en faisant sonner mes pas sur le pavé: «Pharamond! + Pharamond! nous avons combattu avec l'épée...» Ce moment + d'enthousiasme fut peut-être décisif pour ma vocation à venir. Je + n'eus alors aucune conscience de ce qui venait de se passer en + moi, mon attention ne s'y arrêta pas; je l'oubliai même durant + plusieurs années; mais lorsque, après d'inévitables tâtonnements + pour le choix d'une carrière, je me fus livré tout entier à + l'histoire, je me rappelai cet incident de ma vie et ses moindres + circonstances avec une singulière précision. Aujourd'hui, si je + me fais lire la page qui m'a tant frappé, je retrouve mes + émotions d'il y a trente ans. Voilà ma dette envers l'écrivain de + génie qui a ouvert et qui domine le nouveau siècle littéraire. + Tous ceux qui, en divers sens, marchent dans les voies de ce + siècle, l'ont rencontré de même à la source de leurs études, à + leur première inspiration; il n'en est pas un qui ne doive lui + dire comme Dante à Virgile: + + «Tu duca, tu signore, e tu maestro[58].» + + [Note 58: Préface des _Récits mérovingiens_, 1840.] + +C'est également à Chateaubriand et aux _Martyrs_ qu'est dû (p. 010) +l'avènement du pittoresque dans notre littérature, l'introduction de +la couleur locale. Pour la première fois, la description pittoresque +était appliquée aux choses anciennes pour les reconstituer dans leur +frappante réalité et les faire revivre. Ce n'est pas seulement le +fameux sixième livre, qui est incomparable de pittoresque, de +pénétration et de fidélité historique. A l'exception des livres +purement épiques--le Ciel, le Purgatoire et l'Enfer--l'ouvrage tout +entier offre les mêmes qualités et mérite les mêmes éloges. Tout, dans +ces admirables tableaux, tout est vu avec la netteté, rendu avec la +sûreté merveilleuse du maître des peintres[59]. + + [Note 59: _Le Roman historique à l'époque + romantique_, par Louis Maigron.] + +Mais à côté du peintre et de l'historien il y avait aussi le poète, il +y avait le chantre d'Eudore et de Cymodocée. Nous avons vu tout à +l'heure que _René_ arrachait des pleurs à M. Nisard. _Les Martyrs_ +ont fait pleurer Lacordaire. L'orateur de Notre-Dame, celui qui a été, +avec Chateaubriand, le plus éloquent apologiste du Christianisme au +XIXe siècle, écrivait en 1858, dans ses _Lettres à un jeune homme sur +la vie chrétienne_: + + «Il y a peu d'années, _les Martyrs_ de M. de Chateaubriand me + tombèrent sous la main; je ne les avais pas lus depuis ma + première jeunesse. Il me prit fantaisie d'éprouver l'impression + que j'en ressentirais, et si l'âge avait affaibli en moi les + échos de cette poésie qui m'avait autrefois transporté. A peine + eus-je ouvert le livre et laissé mon coeur à sa merci, que les + larmes me vinrent aux yeux avec une abondance qui ne m'était pas + ordinaire.» + +Chateaubriand n'avait pu voir Sparte, Athènes, Jérusalem sans faire +quelques réflexions. Ces réflexions ne pouvaient entrer dans le sujet +d'une épopée; il les publia en 1811 sous le titre d'_Itinéraire de +Paris à Jérusalem et de Jérusalem à Paris_. + +Les récits de voyages forment une des branches importantes de la +littérature au XIXe siècle. Je crains de me répéter, et pourtant force +m'est bien de dire qu'ici encore c'est Chateaubriand qui a ouvert la +voie. Son _Itinéraire_ est une oeuvre complètement originale. _Le +Voyage du jeune Anacharsis en Grèce_, de l'abbé Barthélemy, et le +_Voyage en Égypte et en Syrie_, du philosophe Volney, l'avaient bien +précédé, mais ils étaient conçus sur un tout autre plan. _Le Voyage du +jeune Anacharsis_ était le journal d'un érudit, qui avait tenu +registre, pendant trente ans, de toutes ses impressions de lectures; +ce n'était pas le journal d'un touriste qui note ses impressions +personnelles; l'abbé Barthélemy n'avait jamais vu la Grèce. M. +Chasseboeuf de Volney avait bien visité l'Égypte et la Syrie, mais il +s'était borné à donner, dans des vues d'ensemble, les résultats +généraux de ses observations. Il est fermé à tout ce qui est couleur, +lumière, émotion, poésie. Il a peur de tout ce qui est charme, évite +avec soin de se mettre en scène, et ne nous montre nulle part l'homme, +le voyageur. + +Chateaubriand, au contraire, nous donne son _Journal de route_; (p. 011) +il nous initie à ses aventures, à ses joies et à ses ennuis; on ne le +lit pas, on le suit; c'est plus qu'un guide, c'est un compagnon. +L'illusion est d'autant plus facile, que le pinceau du grand artiste, +réunissant à la vigueur et à l'éclat dont ses premières oeuvres +étaient empreintes une sobriété et une mesure qui leur avaient +quelquefois manqué, met véritablement sous nos yeux les paysages, les +monuments, le ciel et la lumière de l'Orient. Et ce ne sont pas les +lieux seulement qui revivent sous son pinceau, ce sont encore les plus +grands souvenirs de la religion et de l'histoire. _L'Itinéraire de +Paris à Jérusalem_ est, en même temps que l'oeuvre d'un voyageur et +d'un peintre, celle d'un pèlerin, d'un historien et d'un poète. Telle +est la perfection, tel est l'art ou plutôt le naturel exquis avec +lequel ces inspirations diverses se combinent entre elles, que le +livre de Chateaubriand forme un tout harmonieux, un ensemble achevé. +L'_Itinéraire_ demeurera l'un des plus rares chefs-d'oeuvre de la +littérature française; en l'écrivant, Chateaubriand a créé un genre et +il en a, du même coup, donné le modèle. + +Vingt-cinq ans plus tard, Lamartine, à son tour, fera le même voyage; +il repassera sur les pas du pèlerin de 1807, et il dira de l'auteur de +l'_Itinéraire_: «Ce grand écrivain et ce grand poète n'a fait que +passer sur cette terre de prodiges, mais il a imprimé pour toujours le +sceau du génie sur cette terre que tant de siècles ont remuée; il est +allé à Jérusalem en pèlerin et en chevalier, la Bible, l'Évangile et +les Croisades à la main[60]». + + [Note 60: _Voyage en Orient_.] + +En revenant de Jérusalem, Chateaubriand avait traversé l'Espagne. +C'est à Grenade, sous les portiques déserts de l'Alhambra et dans les +jardins enchantés du Généralife, qu'il conçut l'idée d'un des plus +charmants écrits de son âge mûr, _les Aventures du dernier +Abencerage_. Publiée seulement en 1827, cette nouvelle fut composée à +la Vallée-aux-loups, à la même époque que l'_Itinéraire_. Bien +qu'antérieure de plusieurs années à l'époque du romantisme, elle est +une des perles les plus fines de l'écrin romantique. C'est dans les +_Abencerages_ que se trouve cette romance si pleine de mélancolie, de +douceur et de simplicité: + + + Combien j'ai douce souvenance + Du joli lieu de ma naissance! + Ma soeur, qu'ils étaient beaux les jours + De France! + Ô mon Pays, sois mes amours + Toujours! + +Gracieuse inspiration, suave et touchante complainte, une de ces +humbles pièces comme la _Chute des Feuilles_, de Millevoye, ou la +_Pauvre Fille_, de Soumet, qui vivront peut-être plus longtemps que +les Odes les plus superbes, et pour lesquelles, à certaines heures, on +donnerait toutes les _Tristesses d'Olympio_. + +L'Empire cependant s'écroulait. Chateaubriand avait prévu sa (p. 012) +chute, et c'est pourquoi, dès les premiers jours d'avril 1814, il +était en mesure de publier sa brochure: _De Buonaparte et des +Bourbons_. A-t-elle eu pour effet de briser entre les mains de +l'Empereur une arme dont il pouvait encore se servir avec succès pour +le salut de la patrie? On l'a dit souvent, on le répète encore; mais +rien n'est moins exact. Lorsque parurent, dans le _Journal des Débats_ +du 4 avril, les premiers extraits de l'écrit de Chateaubriand qui +devait être mis en vente le lendemain, la déchéance de Napoléon avait +été votée par le Sénat, par le conseil municipal de Paris, par les +membres du Corps législatif présents dans la capitale. Le maréchal +Marmont avait signé la veille avec le prince de Schwarzenberg, la +convention d'Essonne (3 avril); et le matin même, à Fontainebleau, les +maréchaux Lefebvre, Oudinot, Ney, Macdonald, Berthier, avaient arraché +à l'Empereur son abdication. Il ne dépendait donc plus de lui, à ce +moment, de changer la situation, de reprendre victorieusement +l'offensive, de rejeter loin de Paris et de la France les ennemis +qu'il y avait lui-même et lui seul attirés. + +A cette date du 4 avril, la question n'était plus entre Napoléon et +les coalisés; la victoire, seul arbitre qu'il eût jamais reconnu, +s'était prononcée contre lui, et l'arrêt était sans appel. Il ne +s'agissait plus que de savoir si le trône d'où il allait descendre, +appartiendrait à son fils ou au frère de Louis XVI. La brochure de +Chateaubriand, jetée dans l'un des plateaux de la balance où se +pesaient alors les destinées de la France, contribua à la faire +pencher du côté des Bourbons. Elle valut, pour leur cause, selon +l'expression de Louis XVIII, plus qu'une armée. + +Sans doute, il y avait, dans ce violent réquisitoire, des allégations +erronées, des attaques sans fondement, des invectives sans justice; +mais ces exagérations, ces erreurs, n'étaient-elles pas inévitables +après tant d'années de compression, de silence et, il faut bien le +dire, de mensonge? Après tout, ce que la terrible brochure renfermait +de plus accusateur et de plus amer sur la dureté de l'Empire, le +ravage annuel et les reprises croissantes de la conscription, les +tyrannies locales et l'oppression publique, n'excédait en rien--le mot +est de Villemain--le grief et la plainte de la France à cette +époque[61]. Le Sénat lui-même venait de résumer, dans son décret de +déchéance, ces griefs et ces plaintes de la France; mais il ne pouvait +pas lui appartenir d'être l'organe et le vengeur de la conscience +publique à l'heure où elle recouvrait enfin la faculté de se faire +entendre. Cet honneur revenait de droit à l'homme qui, dix ans +auparavant, le 21 mars 1804, avait _seul_ répondu par sa démission à +l'attentat de Vincennes. + + [Note 61: Villemain, _M. de Chateaubriand, sa vie, + ses écrits, son influence littéraire et politique + sur son temps_, page 200.--1858.] + + + + +IV (p. 013) + + +La Restauration ouvrait à Chateaubriand une nouvelle carrière. Pair de +France, ministre d'État, ministre des Affaires étrangères, ambassadeur +à Berlin, à Londres et à Rome, son rôle politique fut considérable, et +il semble qu'il y ait eu pour lui, pendant quinze ans, de 1814 à 1830, +un interrègne littéraire. Il n'en fut rien en réalité. Ses écrits ne +furent jamais plus nombreux, et plus encore peut-être que ceux de la +période impériale, ils sont marqués au coin de la perfection. + +Sa qualité maîtresse était l'imagination; il était surtout un poète et +un artiste, attiré par le côté brillant des choses, frappé du beau +plus que de l'utile, du grand plus que du possible. On pouvait donc +craindre que, le jour où il aborderait la politique, il ne se laissât +aller à la fantaisie et au rêve, qu'il ne transportât dans la +_littérature des idées_, la _littérature des images_. Il arriva, au +contraire, qu'il fut simple, correct, logique, sévère de forme et +puissant de raisonnement. Il ne faillit point, du reste, en cette +nouvelle occurrence, à son rôle d'initiateur, et c'est lui qui a +donné, dès les premiers jours de la liberté renaissante, les premiers +modèles d'un art nouveau, la polémique politique. + +Les écrits de Chateaubriand sous la Restauration peuvent se diviser en +plusieurs séries. + +La première comprend les écrits purement royalistes, ceux où il +présente les Bourbons à la France nouvelle. Ces pages de circonstance, +l'écrivain a su les élever à la hauteur de pages d'histoire. En dépit +des révolutions, elles ont conservé leur beauté. Elles sont +aujourd'hui oubliées, je le veux bien; cela importe peu, puisque aussi +bien elles sont immortelles. + +En voici la liste: _Compiègne_, compte rendu de l'arrivée de Louis +XVIII (avril 1814); _Le Vingt-et-un janvier_ (janvier 1815); _Notice +sur la Vendée_ (1818); _la Mort du duc de Berry_ (février 1820); +_Mémoires sur S. A. R. Monseigneur le duc de Berry_ (juin 1820); _Le +Roi est mort: Vive le roi!_ (septembre 1824); _Le Sacre de Charles X_ +(juin 1825); _La Fête de saint Louis_ (25 août 1825); _La +Saint-Charles_ (3 novembre 1825). + +Les _Mémoires touchant la vie et la mort du duc de Berry_ ont été +composés sur les documents originaux les plus précieux. Ils renferment +des lettres de Louis XVIII, de Charles X, du duc d'Angoulême, du duc +de Berry, du prince de Condé, et un fragment de journal inédit. + +Ce livre reçut une récompense d'un prix inestimable. La mère du duc de +Bordeaux voulut que les _Mémoires_ fussent ensevelis avec le coeur de +la victime de Louvel. Cette récompense était méritée. Chateaubriand +n'a peut-être pas d'ouvrage plus achevé. Il semble, en l'écrivant, +s'être proposé pour modèle la _Vie d'Agricola_, de Tacite. Le (p. 014) +succès n'a pas trompé son effort. S'il est dans notre littérature +historique un livre qui puisse être mis à côté de l'oeuvre du grand +historien latin, ce sont les _Mémoires sur le duc de Berry_. + +Chateaubriand s'était associé aux joies de la famille royale; il +s'était associé surtout à ses douleurs et à ses deuils. Mais il +s'était proposé en même temps une autre tâche. L'éducation politique +de la France était à faire. La Charte de 1814 avait établi le +gouvernement représentatif. Les hommes qui avaient servi la Révolution +et l'Empire l'acceptaient, s'y résignaient tout au moins, parce qu'ils +y voyaient la sauvegarde de leurs intérêts. Les royalistes, au +contraire, croyaient avoir besoin de garanties, du moment que leur +parti et leurs idées triomphaient, et ils ne laissaient pas d'éprouver +quelque appréhension en présence d'un régime qui avait le tort, à +leurs yeux, de rappeler ce gouvernement des Assemblées qui, en 1791 et +1792, avaient détruit la monarchie. Il était donc nécessaire de +dissiper ces préventions, de montrer aux royalistes que leur intérêt, +aussi bien que leur devoir, était de se rallier à la Charte. Il +n'importait pas moins de prouver au pays que les partisans les plus +convaincus et les plus éloquents de la Charte se trouvaient dans les +rangs des serviteurs de la royauté. + +C'est à cette oeuvre, importante entre toutes, que s'employa +Chateaubriand. Il publia successivement les considérations sur _l'État +de la France au 4 octobre 1814_, les _Réflexions politiques sur +quelques écrits du jour et sur les intérêts de tous les Français_ +(décembre 1814), le _Rapport sur l'état de la France_, fait au Roi +dans son conseil (mai 1815), et _la Monarchie selon la Charte_ +(septembre 1816). + +Tous ces écrits, les trois derniers surtout, furent des événements. +Écrites à l'occasion de diverses brochures révolutionnaires, et plus +particulièrement du _Mémoire au roi_, de Carnot, où l'ancien membre du +Comité de salut public faisait l'éloge des régicides, les _Réflexions +politiques_ renfermaient, dans leur première partie, sur la Révolution +et sur les juges de Louis XVI, des pages admirables et dont Joseph de +Maistre lui-même n'a pas surpassé l'éloquence. Dans une seconde +partie, l'auteur faisait l'éloge de la Charte, montrait qu'elle +consacrait tous les principes de la monarchie, en même temps qu'elle +posait toutes les bases d'une liberté raisonnable. C'était un traité +de paix signé entre les deux partis qui avaient divisé les Français: +traité où chacun des deux abandonnait quelque chose de ses prétentions +pour concourir à la gloire de la patrie. + +Quelques jours après l'apparition des _Réflexions politiques_, le roi +Louis XVIII, recevant une députation de la Chambre des députés, saisit +cette occasion solennelle pour faire l'éloge de l'ouvrage de +Chateaubriand et pour déclarer que les principes qui y étaient +contenus devaient être ceux de tous les Français. + +Bientôt cependant Napoléon allait quitter l'île d'Elbe, détruire +toutes les espérances de réconciliation et déchaîner sur la (p. 015) +France les plus terribles catastrophes. Chateaubriand a suivi Louis +XVIII à Gand, il fait partie de son Conseil, et il rédige, à la date +du 12 mai 1815, le _Rapport au Roi sur l'état de la France_. A Gand +comme à Paris, il se montre fidèle aux principes d'une sage liberté, +il proclame une fois de plus qu'on ne peut régner en France que par la +Charte et avec la Charte. Approuvé par le roi, inséré au _Journal +officiel_, le rapport du 12 mai est un des documents les plus +considérables de la période des Cent-Jours. C'était une réponse à +l'Acte additionnel, et le gouvernement impérial en fut troublé à ce +point qu'il fit, à l'occasion de ce rapport, ce que le Directoire +avait fait à l'apparition des _Mémoires_ de Cléry. Le texte en fut +audacieusement falsifié. Chateaubriand était censé proposer au roi le +rétablissement des droits féodaux et des dîmes ainsi que le retour des +biens nationaux à leurs anciens propriétaires. Rien ne prouve mieux +que ce faux en matière historique l'importance de l'écrit de +Chateaubriand. S'il avait pu être répandu dans toute la France, comme +la brochure _De Buonaparte et des Bourbons_, il aurait, une fois de +plus, valu à Louis XVIII une armée. + +La _Monarchie selon la Charte_, publiée au mois de septembre 1816, est +divisée en deux parties. La seconde avait trait aux circonstances du +moment; elle ne présente plus qu'un intérêt très secondaire. Il n'en +est pas de même de la première. Les quarante chapitres dont elle se +compose sont consacrés à développer les principes du gouvernement +représentatif, et ces principes sont, en général, les véritables, les +principes orthodoxes constitutionnels. Le style est partout sobre, +précis, exact. Chateaubriand enseigne la langue parlementaire à des +hommes qui étaient loin de la parler avec cette netteté et cette +lucidité. Un vieil adversaire, l'abbé Morellet[62], ne pouvait en +revenir de surprise. L'auteur d'_Atala_ avait disparu pour faire place +à un publiciste qui, s'il n'égalait pas Montesquieu, le rappelait +cependant par plus d'un côté. + + [Note 62: Il avait publié, en l'an IX, des + _Observations critiques sur le roman intitulé_: + ATALA.] + + + + +V + + +Un jour devait venir où, de plus en plus attiré par la politique, +Chateaubriand se ferait journaliste. Pendant deux ans, d'octobre 1818 +à mars 1820, il a dirigé _Le Conservateur_, auquel il avait donné pour +devise: _Le Roi, la Charte et les Honnêtes gens_. Après sa sortie du +ministère, il devint l'un des rédacteurs du _Journal des Débats_, où +il écrivit pendant trois ans et demi, du 21 juin 1824 à la fin de +1827. + +Si j'écrivais la vie politique de Chateaubriand, je serais sans (p. 016) +doute amené à relever les inconséquences et les contradictions +auxquelles il n'a pas échappé: libéral, il a combattu le ministère +libéral de M. Decazes; royaliste, il a combattu le ministère royaliste +de M. de Villèle. Je serais conduit à déplorer les funestes résultats +de ses ardentes polémiques. Mais je n'examine que la valeur littéraire +de ses oeuvres, je ne considère que le talent déployé. Or, le talent +ici fut merveilleux. Chateaubriand a été sans conteste le plus grand +polémiste de son temps. Il serait resté--si Louis Veuillot ne fût pas +venu--le maître du journalisme au XIXe siècle. Armand Camel, son +élève, ne l'a suivi que de très loin, _non passibus æquis_. Solidité +de la dialectique, trame serrée du raisonnement, propriété de termes +exacte et forte, ces qualités du journaliste, Chateaubriand les +possède au plus haut degré; mais il a de plus ce qui manqua au +rédacteur du _National_, l'image éblouissante, le rayon poétique, +l'éclair lumineux de l'épée. Napoléon ne s'y trompa point. Il disait, +à Sainte-Hélène, après avoir lu les premiers articles du +_Conservateur_: + + «Si, en 1814 et en 1815, la confiance royale n'avait pas été + placée dans des hommes dont l'âme était détrempée par des + circonstances trop fortes...; si le duc de Richelieu, dont + l'ambition fut de délivrer son pays des baïonnettes étrangères; + si Chateaubriand, qui venait de rendre à Gand d'éminents + services, avaient eu la direction des affaires, la France serait + sortie puissante de ces deux grandes crises nationales. + Chateaubriand a reçu de la nature le feu sacré, ses ouvrages + l'attestent. Son style n'est pas celui de Racine, c'est celui du + prophète. Il n'y a que lui au monde qui ai pu dire impunément à + la tribune des pairs, que _la redingote grise et le chapeau de + Napoléon, placés au bout d'un bâton sur la côte de Brest, + feraient courir l'Europe aux armes_[63]. Si jamais il arrive au + timon des affaires, il est possible que Chateaubriand s'égare: + tant d'autres y ont trouvé leur perte! Mais, ce qui est certain, + c'est que tout ce qui est grand et national doit convenir à son + génie[64].» + + [Note 63: Voici le passage auquel Napoléon fait + allusion, et qui se trouve, non dans un discours à + la Chambres des pairs, mais dans un article du + _Conservateur_, celui du 17 novembre 1818: + + «Jeté au milieu des mers où Camoëns plaça le + génie des tempêtes, Buonaparte ne peut se + remuer sur son rocher sans que nous ne soyons + avertis de son mouvement par une secousse. Un + pas de cet homme à l'autre pôle se ferait + sentir à celui-ci. Si la Providence déchaînait + encore son fléau; si Buonaparte était libre + aux États-Unis, ses regards attachés sur + l'océan suffiraient pour troubler les peuples + de l'ancien monde: sa seule présence sur le + rivage américain de l'Atlantique forcerait + l'Europe à camper sur le rivage opposé.»] + + [Note 64: _Mémoires pour servir à l'Histoire de + France sous Napoléon_, par M. de Montholon, t. IV, + p. 248.] + + Élevé à la pairie[65], lors de la seconde rentrée de Louis XVIII, + Chateaubriand a prononcé de nombreux discours, du 19 décembre 1815 + au 7 août 1830. Sous la Restauration, les séances du Luxembourg + n'étaient pas publiques. Les discours de Chateaubriand, comme ceux + de presque tous ses collègues, sont des discours écrits. Ce (p. 017) + fut seulement en 1823 et en 1824 qu'il eut occasion, comme + ministre des Affaires étrangères, de paraître à la tribune de la + Chambre des députés. Un témoin de ce temps-là, M. Villemain, dit à + ce sujet: «M. de Chateaubriand soutint avec succès l'épreuve, + nouvelle pour lui, de la tribune des députés, de cette tribune, + déjà si passionnée, où l'éloquence avait reparu avec le pouvoir. + Sa parole écrite, mais prononcée avec une expression forte et + naturelle, exerça beaucoup d'empire[66]». + + [Note 65: Le 17 août 1815.] + + [Note 66: M. Villemain, _la Tribune moderne_, p. + 324.] + +Par la beauté du style, par l'importance des questions qu'ils +traitent, les _Discours_ et les _Opinions_ de Chateaubriand méritent +de survivre aux circonstances qui les ont vus naître. Les sujets qu'il +aborde sont de ceux dont l'intérêt est toujours _actuel_: +l'inamovibilité des juges, la liberté religieuse, la loi d'élections, +la liberté de la presse, la loi de recrutement, la liberté +individuelle. + +Deux discours, d'un intérêt surtout historique, sont particulièrement +remarquables: celui du 23 février 1823 sur la guerre d'Espagne, celui +du 7 août 1830, en faveur des droits du duc de Bordeaux. Composés dans +le silence du cabinet au lieu d'être nés à la tribune, ces discours ne +sauraient suffire à valoir une place à Chateaubriand parmi nos grands +orateurs: il n'en reste pas moins qu'ils sont admirables et que +personne, ni de Serre, ni Royer-Collard, ni même Berryer, n'a eu comme +lui le secret des mots puissants et des paroles impérissables. + +Ses ouvrages politiques, ses écrits polémiques, ses Opinions et ses +Discours sont comme une histoire abrégée de la Restauration. Rangés +par ordre chronologique, ils représentent, comme dans un miroir, les +hommes et les choses de ce temps. A l'intérêt historique se vient +ajouter ici l'intérêt littéraire, car Chateaubriand ne fut jamais plus +en possession de son talent d'écrivain que dans ces années qui vont de +1814 à 1830. Même quand il fait de la politique, il reste un charmeur. +Même quand il est devenu l'homme des temps nouveaux et qu'il rompt des +lances en faveur de la liberté de la presse, il reste un chevalier; +son écu porte toujours la devise: _Je sème l'or_, et l'on voit à son +casque, comme à celui de Manfred, l'aigle déployée aux ailes d'argent. + + + + +VI + + +La politique cependant n'absorbait pas Chateaubriand tout entier. De +1826 à 1830, le libraire Ladvocat publia une édition des _OEuvres +complètes_ du grand écrivain, et ce fut pour ce dernier une occasion +de revoir avec soin tous ses anciens ouvrages et de donner aux +lecteurs quelques ouvrages nouveaux. + +Il avait fait paraître à Londres, en 1797, un _Essai historique, +politique et moral sur les Révolutions anciennes et modernes, (p. 018) +considérées dans leurs rapports avec la République française de nos +jours_. Réimprimé en Angleterre et en Allemagne, le livre n'avait pas +pénétré en France, et Chateaubriand eût volontiers condamné à l'oubli +cette oeuvre de jeunesse, inspirée par les idées philosophiques de +Rousseau. Mais une oeuvre sortie de sa plume et signée de son nom +pouvait-elle éternellement rester sous le boisseau? A défaut de ses +amis, ses ennemis ne l'auraient pas permis. Ayant pu s'en procurer +quelques exemplaires dans les bureaux de la police, ils ne se +faisaient pas faute d'en citer des extraits, habilement choisis, à +l'aide desquels ils s'efforçaient de mettre en contradiction avec +lui-même l'auteur du _Génie du Christianisme_. + +En 1826, Chateaubriand réimprima l'Essai sans y changer un seul mot: +seulement, il l'accompagna de notes où il relevait et réfutait ses +erreurs; où, sans nul souci d'amour-propre, il faisait amende +honorable au bon sens, à la religion et à la saine philosophie. C'est +un spectacle curieux, et peut-être sans exemple avant Chateaubriand, +que celui d'un auteur qui, au lieu de défendre son ouvrage, le +condamne avec une sévérité que la critique la plus malveillante aurait +eu peine à égaler. + +Il apparaît d'ailleurs, à la lecture de l'_Essai_, que la raison du +jeune émigré, sa conscience et ses penchants démentaient son +philosophisme, et aussi que l'esprit de liberté ne l'abandonnait pas +davantage que l'esprit monarchique. On s'attendait, d'après les +insinuations de la malveillance, à trouver un impie, un +révolutionnaire, un factieux, et on découvrait un jeune homme +accessible à tous les sentiments honnêtes, impartial avec ses ennemis, +juste contre lui-même, et auquel, dans le cours d'un long ouvrage, il +n'échappe pas un seul mot qui décèle une bassesse de coeur. + +L'_Essai_ est un véritable chaos, dit Chateaubriand dans sa préface. +Il y a de tout, en effet, dans ce livre: de l'érudition, des portraits +et des anecdotes, des impressions de lecture et des récits de voyages, +des considérations politiques et des tableaux de la nature. Malgré le +décousu, la bizarrerie et les incohérences de l'ouvrage, on ne le +parcourt pas sans éprouver un réel intérêt, sans ressentir un attrait +très vif, parce que l'auteur y a versé toutes ses pensées, toutes ses +rêveries, toutes ses souffrances, parce que ses souvenirs personnels +s'y mêlent avec tous les souvenirs de cette Révolution qui a tué son +frère et qui a fait mourir sa mère. Ce sont déjà des pages de +mémoires--les mémoires d'avant la gloire, en attendant les mémoires +d'outre-tombe. On s'attache à ce livre étrange, où déjà se révèle, au +milieu d'énormes défauts, un si rare talent d'écrivain, soit que +l'auteur redise la mort de Louis XVI, les vertus de Malesherbes, ou +encore les misères et les douleurs de l'exil. On ne lit pas sans +pleurer cet admirable chapitre XIII: _Aux Infortunés_, qui suffirait +seul à sauver de l'oubli l'_Essai sur les Révolutions_. + +En 1827, parut le _Voyage en Amérique_. + +Chateaubriand aimait à s'appliquer le vers de Lucrèce: (p. 019) + + Tum porro puer ut sævis projectus ab undis + Navita.................. + +Né au bord de la mer en un jour de tempête, élevé comme le compagnon +des vents et des flots, il aimait naturellement les voyages, les +longues courses à travers l'océan. + +Le 6 mai 1791, il s'embarquait à Saint-Malo pour l'Amérique, avec le +dessein de rechercher par terre, au nord de l'Amérique septentrionale, +le passage qui établit la communication entre le détroit de Behring et +les mers du Groënland. Il ne retrouva pas la mer Polaire; mais, +lorsqu'il revint, au mois de janvier 1792, il rapportait des images, +des couleurs, toute une poésie nouvelle; il amenait avec lui deux +sauvages d'une espèce inconnue: Chactas et Atala. + +Dans son voyage de 1807, il fit le tour de la Méditerranée, retrouvant +Sparte, passant à Athènes, saluant Jérusalem, admirant Alexandrie, +signalant Carthage, et se reposant à Grenade, sous les portiques de +l'Alhambra. C'était une course à travers les cités célèbres et les +ruines. En 1791, au contraire, après une rapide visite à deux ou trois +villes dont le nom était alors à peine connu, Baltimore, Philadelphie, +New-York, son voyage s'était accompli tout entier dans les déserts, +sur les grands fleuves, au milieu des forêts. Rien ne ressemble donc +moins à l'_Itinéraire de Paris à Jérusalem_ que le _Voyage en +Amérique_; mais, avec des qualités différentes, ce _Voyage_ est aussi +un chef-d'oeuvre. A côté des pages où l'on croit entendre, selon le +mot de Sainte-Beuve, «l'hymne triomphal de l'indépendance naturelle et +le chant d'ivresse de la solitude», on y trouve des _notes sans date_, +qui rendent admirablement, dit encore Sainte-Beuve, «l'impression +vraie, toute pure, à sa source: ce sont les cartons du grand peintre, +du grand paysagiste, dans leur premier jet[67]». Des considérations +sur les nouvelles républiques de l'Amérique du Sud, sur les périls qui +les menacent, sur l'anarchie qui les attend, ferment le volume. Il +s'ouvre par un portrait de Washington, que l'auteur met en regard du +portrait de Bonaparte. «En 1814, dit-il dans une de ses préfaces, j'ai +peint _Buonaparte et les Bourbons_; en 1827, j'ai tracé le _parallèle +de Washington et de Buonaparte_; mes deux plâtres de Napoléon lui +ressemblent: mais l'un a été coulé sur la vie, l'autre modelé sur la +mort, et la mort est plus vraie que la vie.» + + [Note 67: _Chateaubriand et son groupe littéraire + sous l'Empire_, t. I, p. 126.] + +_Habent sua fata libelli_... Les _Natchez_ ont leur histoire. +Lorsqu'en 1800, Chateaubriand quitta l'Angleterre pour rentrer en +France sous un nom supposé, celui de La Sagne, il n'osa se charger +d'un trop gros bagage: il laissa la plupart de ses manuscrits à +Londres. Parmi ces manuscrits se trouvait celui des _Natchez_, dont +il n'apportait à Paris que _René_, _Atala_ et quelques (p. 020) +descriptions de l'Amérique. + +Quatorze années s'écoulèrent avant que les communications avec la +Grande-Bretagne se rouvrissent. Il ne songea guère à ses papiers dans +le premier moment de la Restauration; et, d'ailleurs, comment les +retrouver? Ils étaient restés renfermés dans une malle, chez une +Anglaise, qui lui avait loué une mansarde à Londres. Il avait oublié +le nom de cette femme; le nom de la rue et le numéro de la maison où +il avait demeuré, étaient également sortis de sa mémoire. + +Après la seconde Restauration, sur quelques renseignements vagues et +même contradictoires qu'il fit passer à Londres, deux de ses amis, MM. +de Thuisy, à la suite de longues recherches, finirent par découvrir la +maison qu'il avait habitée dans la partie ouest de Londres. Mais son +hôtesse était morte depuis plusieurs années, laissant des enfants qui, +eux-mêmes, avaient disparu. D'indications en indications, MM. de +Thuisy, après bien des courses infructueuses, les retrouvèrent enfin +dans un village à plusieurs milles de Londres. + +Ces braves gens avaient conservé avec une religieuse fidélité la malle +du pauvre émigré; ils ne l'avaient pas même ouverte. Rentré en +possession de son _trésor_, Chateaubriand ne songea pas à mettre en +ordre ces vieux papiers, jusqu'au jour où, sorti du pouvoir, il eut à +s'occuper de l'édition de ses _OEuvres complètes_. + +Le manuscrit des _Natchez_ se composait de deux mille trois cent +quatre-vingt-trois pages in-folio. Ce premier manuscrit était écrit de +suite sans section; tous les sujets y étaient confondus: voyages, +histoire naturelle, partie dramatique, etc.; mais auprès de ce +manuscrit d'un seul jet, il en existait un autre, partagé en livres, +et où il avait commencé à établir l'ordre. Dans ce second travail non +achevé, Chateaubriand avait non seulement procédé à la revision de la +matière, mais il avait encore changé le genre de la composition, en la +faisant passer du roman à l'épopée. + +Cette transformation s'arrêtait à peu près à la moitié de l'ouvrage. +Chateaubriand, lorsqu'il revisa son manuscrit en 1825, ne crut pas +devoir la pousser plus loin; de sorte que, des deux volumes dont se +composent aujourd'hui les _Natchez_, le premier s'élève à la dignité +de l'épopée, comme dans les _Martyrs_, le second descend à la +narration ordinaire, comme dans _Atala_ et dans _René_. + +Sainte-Beuve, à l'époque où il essayait de réagir contre la gloire de +Chateaubriand et où il s'efforçait de la diminuer, a dit de la partie +épique des _Natchez_: «On ne saurait se figurer quelle prodigieuse +fertilité d'imagination il y a déployée, que d'inventions, que de +machines, surtout quelle profusion de figures proprement dites, de +similitudes les plus ingénieuses à côté des plus bizarres, un mélange +à tout moment de grotesque et de charmant. Mais certes, au sortir de +ce poème il était rompu aux images, il avait la main faite à tout en +ce genre. Jamais l'art de la comparaison homérique n'a été poussé plus +loin, non pas seulement le procédé de l'imitation directe, mais (p. 021) +celui de la transposition. C'est un tour de force perpétuel que cette +reprise d'Homère en iroquois. Après les _Natchez_, tout ce qui nous +étonne en ce genre dans les _Martyrs_ n'était pour l'auteur qu'un +jeu[68]». + + [Note 68: _Chateaubriand et son groupe littéraire + sous l'Empire_, t. II, p. 2.] + +Le second volume, non plus épique, mais simplement romanesque, offre +de brillantes descriptions, des péripéties tragiques, des personnages +et des caractères variés, types d'héroïsme et de vertu, de séduction +et de grâces, de scélératesse et de cruauté: Chactas et le père Souel, +le commandant Chépar, le capitaine d'Artaguette et le grenadier +Jacques, le sage Adario, le généreux Outougamiz, le sauvage Ondouré, +la criminelle Akansie, et ces deux soeurs d'Atala, Céluta, l'épouse de +René, et cette jeune Mila, sur qui le poète semble avoir épuisé toutes +les grâces de son pinceau et les plus fraîches couleurs de sa palette; +qu'il prend au sortir de l'enfance, pour peindre ses premiers +sentiments, ses premières sensations et ses premières pensées, dont il +fait ressortir la légèreté piquante, la vivacité spirituelle, la +prudence sous les apparences de l'irréflexion, le courage et la +résolution, sous des traits enfantins. Mila est le charme de ce poème +et de ce roman, que M. Émile Faguet a eu raison d'appeler «ces +charmants _Natchez_[69]», et dont le spirituel abbé de Féletz +écrivait, au moment de leur apparition: «Pour me résumer, je dirai que +_les Natchez_ sont l'oeuvre d'un génie fort, vigoureux, puissant et +original; c'est un ouvrage qui n'a point de modèle; l'illustre auteur +me permettra d'ajouter, et qui ne doit pas en servir[70].» + + [Note 69: _Études littéraires sur le XIXe siècle_ + par Émile Faguet, de l'Académie française.--«Les + premiers livres des _Natchez_, dit M. Faguet, sont + écrits dans la manière d'une épopée en prose, ton + que l'auteur ne possédait pas encore. Mais ensuite + c'est le livre le plus _naturel_ et le plus varié + qu'ait écrit Chateaubriand. Sa verve s'y abandonne + en inventions charmantes, en rêveries + merveilleuses, en tableaux d'une grandeur achevée. + C'est, avec _René_, le vrai livre de Chateaubriand + jeune, sans système, sans thèse, sans attitude, + sans prétention, enivré de liberté, de solitude, + d'ironie sincère, de naïve et magnifique + désespérance. Il ne faut pas oublier que des pages + sublimes du _Génie_ (la forêt d'Amérique sous la + lune, par exemple), sont tout simplement empruntées + aux _Natchez_, et que _René_ et _Atala_ en étaient, + en leur forme primitive, des fragments. C'est là + qu'est la source vive, fraîche, délicieusement + jaillissante et libre, déjà épurée, non encore + entourée de constructions un peu artificielles, + d'où devait naître ce fleuve si abondamment et + magnifiquement épanché pendant quarante ans.»] + + [Note 70: _Mélanges de philosophie, d'histoire et + de littérature_, par Ch.-M. de Féletz, de + l'Académie française, t. III, p. 304.] + +En même temps qu'il faisait paraître _les Natchez_, Chateaubriand +réunissait, sous le titre de _Mélanges littéraires_, les principaux +articles de critique insérés par lui, de 1800 à 1826, dans le _Mercure +de France_, le _Conservateur_ et le _Journal des Débats_. Quelques-uns +de ces articles avaient été des événements. Tel, par exemple, celui du +4 juillet 1807, qui s'ouvre par la phrase fameuse: «C'est en vain que +Néron prospère, Tacite est déjà né dans l'empire; il croît inconnu +auprès des cendres de Germanicus, et déjà l'intègre Providence (p. 022) +a livré à un enfant obscur la gloire du maître du monde...» et qui se +termine par ces lignes: «Il y a des autels, comme celui de l'honneur, +qui, bien qu'abandonnés, réclament encore des sacrifices... Après +tout, qu'importent les revers, si notre nom prononcé dans la postérité +va faire battre un coeur généreux deux mille ans après notre vie[71]!» + + [Note 71: Article _Sur le «Voyage pittoresque et + artistique de l'Espagne_», par M. Alexandre de + Laborde.--Cet article fit supprimer le _Mercure_.] + +Sur les _Mémoires de Louis XIV_, sur la _Législation primitive_ de M. +de Bonald, sur la _Vie de M. de Malesherbes_, l'auteur des _Mélanges_ +a des pages de la plus haute éloquence. C'est un inoubliable tableau +que celui des derniers moments du défenseur de Louis XVI, que rendit +si douloureux et si amer l'affreux spectacle de sa famille, dans +laquelle il comptait un frère de Chateaubriand, immolée le même jour +que lui, avec lui, et sous ses yeux! Chateaubriand excelle à peindre +ces grandes scènes de douleur et de désolation: _Crescit cum +amplitudine rerum vis ingenii_. + +En d'autres rencontres, s'il traite des sujets d'un intérêt +secondaire, quelques-uns même qui pourraient sembler insignifiants, il +sait leur donner l'importance qui leur manque. Il oublie, à la vérité, +un peu le livre, il n'y revient que de loin en loin, pour l'acquit de +sa conscience; et je ne connais point de critique qui en ait plus que +lui. Mais, enfin, nous n'y perdons rien, car ces pages à côté valent +mieux que tout le livre: _Materiam superabat opus_. Même quand il +écrit de simples _articles de journaux_, Chateaubriand sait leur +imprimer un caractère de durée. + + * * * * * + +Les _Mélanges littéraires_ furent bientôt suivis d'un volume +entièrement inédit. Dans les dernières années de la Restauration, il +était beaucoup question des Stuarts. Leur nom retentissait sans cesse +à la tribune et dans la presse. En 1827, Armand Carrel composait +l'_Histoire de la Contre-Révolution en Angleterre sous Charles II et +Jacques II_. Chateaubriand voulut en parler à son tour, et, en 1828, +il publia les _Quatre Stuart_. + +Il s'était occupé autrefois, dans l'_Essai sur les Révolutions_, du +règne de Charles Ier; il en avait même écrit l'histoire complète. Avec +la conscience qu'il apportait dans tous ses travaux, il relut +attentivement, outre les historiens qui l'avaient précédé, les +mémoires latins et anglais des contemporains, sur la matière; il +déterra quelques pièces peu connues. De tout cela il est résulté, non +une histoire des Stuart qu'il ne voulait pas faire, mais une sorte de +traité où les faits n'ont été placés que pour en tirer des +conséquences. Tantôt la narration est courte lorsqu'aucun sujet de +réflexions ne se présente ou qu'on n'est pas attaché par l'intérêt des +événements; tantôt elle est longue quand les réflexions en sortent +avec abondance, ou quand les événements sont pathétiques. + +Carrel se plaisait à voir dans le renversement des Stuarts, la (p. 023) +préface et l'annonce du renversement des Bourbons. Chateaubriand, au +contraire, tâche de faire sentir les principales différences des deux +révolutions, celle de 1640 et celle de 1789, et des deux +restaurations, celle de 1660 et celle de 1814. Il signale les écueils, +afin d'en rendre l'évitée plus facile, mais l'homme pervertit souvent +les choses à son usage, et quand on lui croit offrir des leçons, on ne +lui fournit que des exemples. + +Les conseils de Chateaubriand ne furent pas entendus: le vieux château +des Stuarts s'ouvrit bientôt pour recevoir les Bourbons exilés. Et +voilà pourquoi on ne lit plus les _Quatre Stuart_. On y reviendra un +jour, car de bons juges, et parmi eux M. Nisard, n'hésitent pas à y +voir un chef-d'oeuvre de pensée et de style. Un autre critique qui, +lui non plus, n'était pas de la paroisse de Chateaubriand, dit de son +côté: «Les _Quatre Stuart_, où la manière de Voltaire se marie à celle +qui ne peut être désignée que par le nom de Chateaubriand, sont un +morceau brillant et impartial, où l'imagination ne paraît guère que +pour embellir un incorruptible bon sens[72].» + + [Note 72: _Études sur la littérature française au + XIXe siècle_, par A. Vinet, t. I, p. 321.] + + + + +VII + + +Pendant les quinze années de la Restauration, Chateaubriand avait +maintenu son rang. Sa primauté littéraire était incontestable et +incontestée. Son talent avait révélé des qualités nouvelles, des dons +nouveaux. Sans cesser d'être un grand poète, il était devenu le +premier de nos publicistes. Rien, semblait-il, ne pouvait plus ajouter +à sa gloire, et puisque la vieillesse était venue, puisque le +gouvernement qu'il avait servi était tombé, il allait sans doute se +retirer de la lice, se renfermer dans le silence et se consacrer tout +entier à l'achèvement des _Mémoires de sa vie_. Il l'eût fait, s'il +eût été libre, mais il ne l'était pas. L'édition de ses _OEuvres +complètes_ n'était pas achevée, et il avait contracté vis-à-vis de ses +souscripteurs des engagements qu'il lui fallait remplir. + +Le 4 avril 1831, parurent les quatre volumes des _Études historiques_. + +Chateaubriand avait eu de bonne heure la vocation de l'historien. +C'est elle qui lui inspira son premier ouvrage, l'_Essai sur les +Révolutions_. Le sixième livre des _Martyrs_, la lutte des Romains et +des Franks, est une reconstitution historique pleine de relief et de +vie. Le récit de la mort de saint Louis dans l'_Itinéraire_, +l'esquisse des guerres de la Vendée dans le _Conservateur_, avaient +achevé de montrer ce que l'auteur était capable de faire en ce genre. +Cependant ce n'étaient là que des préludes, des essais, des (p. 024) +cartons de maître; ce n'était pas encore la grande toile, le tableau +définitif et complet. + +Ce tableau, nous l'avons dans les _Études ou Discours historiques sur +la chute de l'Empire romain, la naissance et les progrès du +Christianisme et l'invasion des Barbares_. + +Chateaubriand, dans ces _Études_, est remonté aux sources; son +érudition est de première main. C'est de l'histoire documentaire. +Mais, en même temps, comme il sait ranimer ces documents éteints, +éclairer ces vieux textes, les mettre dans la plus belle, dans la plus +éclatante lumière! Comme il laisse loin derrière lui le philosophe +Gibbon, qui semblait pourtant avoir dit le dernier mot sur la +Décadence et la chute de l'Empire romain et sur les invasions! Nul n'a +mieux compris--et c'est un témoignage que lui rend un savant +médiéviste que j'ai déjà eu l'occasion de citer, M. Léon Gautier, nul +n'a mieux compris que Chateaubriand les derniers Romains et les +Barbares vengeurs. Nul n'a mieux saisi et rendu ce formidable +contraste entre ces deux races, dont l'une était dangereuse pour avoir +trop vécu, et l'autre pour n'avoir pas encore vécu assez; dont l'une +était aussi éloignée de la civilisation par sa corruption que l'autre +par sa grossièreté[73]. + + [Note 73: _Portraits littéraires_, par Léon + Gautier, p. 13.] + +Chateaubriand se montre, dans les _Études historiques_, investigateur +patient, penseur sagace et profond; il prend soin de rendre sa raison +maîtresse de ses autres facultés. Mais chaque historien donne à +l'histoire la teinte de son génie. Celui de Chateaubriand, où dominait +l'imagination, se trahit à chaque instant par des traits d'un effet +grandiose et poétique. Dessinateur exact, il est aussi un admirable +coloriste. Ni la solidité, d'ailleurs, ni l'impartialité du récit n'en +souffrent: l'éclat d'une belle arme n'altère pas la beauté de sa +trempe. + +Dans la pensée de Chateaubriand, les six _Discours_ sur les Empereurs +romains, d'Auguste à Augustule, sur les moeurs des chrétiens et des +païens, et sur les moeurs des Barbares, devaient servir d'introduction +à la grande _Histoire de France_ qu'il avait, dès 1809, projeté +d'écrire. De cette Histoire, nous n'avons malheureusement qu'une +esquisse et un certain nombre de fragments, qui forment, sous le titre +d'_Analyse raisonnée de l'Histoire de France_, la majeure partie du +tome III et tout le tome IV des _Études historiques_. + +L'esquisse, trop rapide, est nécessairement très incomplète; mais les +fragments sur les règnes des Valois et sur l'invasion des Anglais au +XIVe siècle, les récits des batailles de Poitiers et de Crécy en +particulier sont des morceaux achevés. Dans cette seconde partie de +son livre, du reste, la manière de Chateaubriand est toute différente +de celle qu'il avait suivie dans la première partie. Il ne lui +déplaisait pas de montrer ainsi les faces diverses de son talent, sans +cesse renouvelé. Voici ce que dit du style de l'_Analyse (p. 025) +raisonnée_ l'un des meilleurs critiques du temps, M. Charles Magnin: +«Elle est écrite avec cette facilité à la fois élégante et cursive, +devenue depuis quelque temps la manière habituelle de l'auteur... Dans +toute cette partie des _Études historiques_, la manière de M. de +Chateaubriand est sensiblement changée, mais pour être moins élevée, +elle n'est pas moins parfaite. Sa diction, sans cesser d'être +pittoresque, est devenue familière, agile et transparente, comme la +plus excellente prose de Voltaire[74].» + + [Note 74: _Causeries et méditations_, par Charles + Magnin, t. I, p. 447.] + +Chateaubriand achevait à peine de corriger les épreuves des _Études +historiques_, lorsque les circonstances le forcèrent à faire de +nouveau acte de polémiste. De mars 1831 à décembre 1832, il publia +successivement quatre brochures politiques: _De la Restauration et de +la Monarchie élective_ (24 mars 1831);--_De la nouvelle proposition +relative au bannissement de Charles X et de sa famille_ (31 octobre +1831);--_Courtes explications sur les 12.000 francs offerts par Mme la +Duchesse de Berry aux indigents attaqués de la contagion_ (26 avril +1832); _Mémoire sur la captivité de Mme la Duchesse de Berry_ (29 +décembre 1832). + +Ces brochures, dont le retentissement fut considérable, ne sont pas +des pamphlets. Cormenin a eu raison de le dire: Chateaubriand n'est +pas un pamphlétaire. Le pamphlétaire, c'est Paul-Louis Courier, +écrivain exquis, mais coeur vulgaire, qui dénigre tout ce qui est +noble, rabaisse tout ce qui est grand, se déguise pour attaquer et +fait de sa plume un stylet. Chateaubriand descend dans l'arène la +visière levée, il ne se sert que d'armes loyales. Même quand il se +trompe, même quand ses colères sont injustes, il ne fait appel qu'à de +hauts sentiments. La cause qu'il défendait était une cause vaincue; +s'il n'a pu la relever, il lui a été donné du moins de l'honorer par +sa fidélité. Dans le _Génie du Christianisme_, il nous avait montré +Bossuet, un pied dans la tombe, mettant Condé au cercueil et «faisant +les funérailles du siècle de Louis». Chateaubriand, à son tour, dans +ses éloquentes brochures, conduit le deuil de la vieille monarchie, de +cette race antique qui avait fait la France. + + + + +VIII + + +L'heure du repos avait sonné pour le vieil athlète. Mais quoi! il est +pauvre! De sa pairie, de son ministère, de ses ambassades et de ses +pensions, il n'a rien gardé. Fidèle à la devise de sa maison, il a +_semé l'or_, et il ne lui reste pas deux sous. Il faut vivre pourtant. +Aux jours de sa jeunesse, à Londres, dans son grenier d'Holborn, il +avait fait, pour l'imprimeur Baylis, des traductions du latin et de +l'anglais. A Paris, vieilli, malade, plein d'ans et de gloire, il +fera, pour le libraire Gosselin, une traduction du _Paradis (p. 026) +perdu_, et il écrira un _Essai sur la littérature anglaise_. + +Dans les deux volumes de l'_Essai_, Chateaubriand n'isole pas +l'histoire de la nation anglaise de l'examen de sa littérature. Là +surtout est l'originalité de son livre. Ici encore il est un +précurseur, il ouvre la voie que M. Taine parcourra un jour avec tant +de succès. + +On peut, certes, signaler dans l'_Essai_ des défauts de composition. +L'auteur y a introduit des passages de ses précédents écrits et des +fragments de ses futurs _Mémoires_. Tel chapitre sur l'abbé de +Lamennais, tel autre sur Béranger et ses chansons, ne semblent guère +là à leur place. Mais si l'auteur se joue ainsi autour de son sujet, +s'il va et vient et touche à tout, le lecteur n'a pas à se plaindre, +puisqu'il trouve, dans ces deux volumes, une vaste érudition, de +larges tableaux de moeurs et d'histoire, des vues ingénieuses et +profondes, les jugements et les pensées d'un homme supérieur sur les +plus graves questions d'art et de morale. Partout on sent le maître, +l'homme qui, s'étant peu à peu désabusé de toutes les fausses beautés, +conserve pour les véritables, la ferveur d'un premier amour. + +L'_Essai sur la littérature anglaise_ est de 1836. Presqu'en même +temps paraissait la traduction du _Paradis perdu_. Certes, il était +dur, pour l'auteur des _Martyrs_, d'être condamné «à traduire du +Milton à l'aune». Il s'acquitta du moins de cette besogne en homme +qui, même en une telle et si fâcheuse rencontre, n'abdique pas son +originalité. Le premier, et, cette fois, je crois bien qu'il eut tort, +il adopta pour système de traduction la littéralité. «Une traduction +interlinéaire, disait-il, dans son Avertissement, serait la perfection +du genre.» Nous en sommes venus là, et j'estime que nous y avons +perdu. Aussi littérale que possible, la traduction de Chateaubriand +n'est donc ni flatteuse, ni parée, + + Mais fidèle, mais fière, et même un peu farouche.[75] + +Un peu trop farouche même. Elle reste pourtant la meilleure que nous +possédions. Le chantre d'Eudore et de Cymodocée se plaisait aux +souvenirs de l'antiquité. Nul doute qu'au cours de son labeur de +traducteur, il n'ait songé plus d'une fois à ce pauvre Apollon réduit +à garder les troupeaux d'Admète. Mais, de même que, dans les plaines +de la Thessalie, le Dieu se trahissait quelquefois sous le sayon du +berger, de même le génie de Chateaubriand perce, en maint endroit, à +travers les rudesses de sa traduction. Dans aucune autre, nous ne nous +sentons mieux en commerce avec le génie de Milton; aucune autre ne +nous donne une aussi vive conscience d'avoir lu Milton lui-même. + + [Note 75: _Phèdre_, acte II, scène V.] + + * * * * * + +Chateaubriand travaillait toujours à ses _Mémoires_, et leur +achèvement était proche. + +La guerre d'Espagne avait été la grande affaire de sa vie (p. 027) +politique. Il lui fallait en parler avec de longs détails; mais ces +détails, il ne les pouvait donner dans ses _Mémoires_ mêmes sans +déranger l'ordonnance de son livre, et c'est à quoi il ne se pouvait +résigner. Encore moins se résignait-il à mourir sans avoir mis en +pleine lumière cet épisode auquel était attaché l'honneur de son nom +et aussi l'honneur du gouvernement royal. Il se décida donc à écrire, +avec tous les développements nécessaires, un récit de la guerre de +1823 et des négociations qui l'avaient précédée, et, en 1838, il le +publia sous le titre de _Congrès de Vérone_. + +En composant cet ouvrage, Chateaubriand revivait l'année la plus +glorieuse de sa vie. Aussi l'a-t-il écrit avec entrain, avec une sorte +de joie naïve et d'enthousiasme juvénile,--et il s'est trouvé qu'il +avait fait là, à soixante-dix ans, un de ses plus beaux livres. Au +lendemain de la publication, M. Vinet en portait ce jugement: + + «La grande réputation de M. de Chateaubriand semble se rattacher + à ses premières productions; on a l'air de croire que l'auteur + d'_Atala_ et des _Martyrs_ n'a fait que se continuer. C'est une + erreur. Son talent n'a cessé depuis lors d'être en progrès; à + l'âge de soixante-dix ans, il avance, il acquiert encore, autant + pour le moins et aussi rapidement qu'à l'époque «de sa plus verte + nouveauté».... Le talent, à mesure que la pensée et la passion + s'y sont fait leur part, a pris une constitution plus ferme; la + vie et le travail l'ont affermi et complété; sans rien perdre de + sa suavité et de sa magnificence, le style s'est entrelacé, comme + la soie d'une riche tenture, à un canevas plus serré, et ses + couleurs en ont paru tout ensemble plus vives et mieux fondues. + Tout, jusqu'à la forme de la phrase, est devenu plus précis, + moins flottant; le mouvement du discours a gagné en souplesse et + en variété; une étude délicate de notre langue, qu'on désirait + fléchir et jamais froisser, a fait trouver des tours heureux et + nouveaux, qui sont savants et ne paraissent que libres. Le prisme + a décomposé le rayon solaire sans l'obscurcir; et les couleurs + qui en rejaillissent éclairent comme la lumière[76].» + + [Note 76: _Études sur la littérature française au + XIXe siècle_, par Alexandre Vinet, t. I, p. 433.] + +Chateaubriand alors déposa sa plume, croyant bien ne plus jamais la +reprendre. Il la reprit pourtant, en 1844, non pour chercher un +nouveau succès, mais pour obéir aux ordres de son directeur de +conscience, un vieux prêtre de Saint-Sulpice, l'abbé Séguin. Il +écrivit la _Vie de Rancé_. C'est le seul de ses livres qui soit +manqué. C'est moins un livre d'ailleurs qu'une causerie du soir, entre +amis, causerie vagabonde, décousue, pleine de boutades et de +bigarrures. Les traits charmants, du reste, n'y sont pas rares, ni les +heureuses rencontres, ni les riches indemnités. On y retrouve encore, +par endroits, le magicien et l'enchanteur. Et puis, si le livre est +manqué, la préface est si touchante et si belle! Ces quelques pages +sur la vie du vieil abbé Séguin sont la plus éloquente des réponses à +ceux qui ont trouvé piquant de mettre en doute la sincérité religieuse +du grand écrivain. + + + + +IX (p. 028) + + +Chateaubriand mourut le 4 juillet 1848. Mort, il allait remporter sa +plus éclatante victoire. Les oeuvres posthumes des grands écrivains +sont presque invariablement des rogatons qui ont déjà servi, des +miettes tombées de leur table, des écus rognés oubliés au fond de +leurs tiroirs. Par une suprême coquetterie, Chateaubriand avait +réservé, pour l'heure où il ne serait plus, la pièce la plus riche de +son trésor, le plus impérissable de ses chefs-d'oeuvre. + +Il arriva cependant que les _Mémoires d'Outre-Tombe_ furent publiés +dans des circonstances défavorables et dans de déplorables conditions, +si bien que l'on put croire d'abord à un insuccès complet: ce fut +quelque chose comme cette glorieuse journée de Marengo qui, à trois +heures de l'après-midi, était une défaite. L'occasion parut bonne à +tous ceux qui avaient encensé l'_empereur debout_ pour jeter la pierre +à l'_empereur enterré_. On découvrit que Chateaubriand, dans ses +_Mémoires_, avait parlé de... Chateaubriand, et on s'accorda pour dire +que c'était là une chose inouïe, un scandale sans précédent, un crime +abominable. Songez donc! Un homme qui écrit l'histoire de sa vie, et +qui en profite pour se mettre en scène! Cela se pouvait-il supporter? +Un auteur de mémoires qui parle de ses contemporains et qui ne +proclame pas que tous ont été de petits saints! Cela s'était-il jamais +vu? + +On ne manquait pas d'ailleurs de se prévaloir, contre les _Mémoires +d'Outre-Tombe_, de ce qu'ils avaient été publiés par bribes et par +morceaux, déchiquetés en feuilletons. Quand ils parurent en volumes, +on triompha contre eux de ce qu'ils étaient découpés en une infinité +de petits chapitres, sans lien entre eux, sans coordination, sans +suite apparente. Nul n'eut l'idée de se dire qu'on était évidemment en +présence d'une édition fautive, que Chateaubriand n'avait pas pu, +contrairement à toutes ses habitudes, renoncer, pour son livre de +prédilection, à cet art savant de la composition, à cette symétrie, à +cette belle ordonnance, qui avaient signalé jusque-là et marqué toutes +ses oeuvres, même les moindres. On trouva commode de dire avec +Sainte-Beuve: «Les _Mémoires d'Outre-Tombe_ font l'effet des mémoires +du _Chat Murr_ dans Hoffmann, pour l'interruption continuelle et la +bigarrure[77].» + + [Note 77: _Chateaubriand et son groupe littéraire + sous l'Empire_, t. II, p. 435.] + +Chateaubriand avait divisé son ouvrage en quatre parties et chacune de +ces parties en livres. Il m'a suffi de rétablir ces divisions, dans +mon édition de 1898[78], pour que le livre prît aussitôt une +physionomie toute nouvelle, pour que le monument apparût tel que +l'avait conçu le grand artiste, avec son étonnante variété et, en même +temps, la noblesse et la régularité de ses lignes. + + [Note 78: Édition de 1898-1900. Librairie de MM. + Garnier frères.] + +On est alors revenu à ces _Mémoires_, longtemps si maltraités, (p. 029) +et la surprise a été presque aussi grande que l'admiration. Il était +admis, en effet, que les _Mémoires d'Outre-Tombe_ étaient un long +pamphlet, que l'auteur s'y était montré sans pitié pour les hommes de +son temps, les sacrifiant tous à ses passions et à ses orgueilleuses +rancunes. Et il se trouvait que--Talleyrand et Fouché mis à part--il +les avait tous traités avec une modération et une indulgence qui +faisaient dire un jour à Mme de Chateaubriand: «Je n'y comprends rien! +M. de Chateaubriand est si bon qu'il en est bête!»--C'était aussi une +commune opinion que l'illustre écrivain avait passé les dernières +années de sa vie à _gâter_ ses _Mémoires_, à les surcharger de traits +bizarres, de couleurs fausses, d'images incohérentes et de néologismes +barbares. Et de ces défauts sans mesure et sans nombre, qui devaient +ruiner l'oeuvre entière, on trouvait à peine trace. Ces terribles +surcharges se réduisaient, dans une oeuvre d'une si considérable +étendue, à quelques citations inutiles, à quelques plaisanteries +affectées, à quelques mots ou à quelques tournures vieillies: taches +légères qu'eût effacées un coup de brosse, grains de poussière qu'eût +enlevés le souffle d'un enfant! + +Le monument reste donc intact, et, dans l'ordre littéraire, c'est le +plus beau que le XXe siècle ait élevé. Ce n'est pas seulement la vie +d'un homme illustre qui se déroule sous nos yeux, c'est, autour de +cette vie, tout un merveilleux décor,--la fin de l'ancienne France, la +Révolution, Napoléon et l'Empire, les deux Restaurations, les +Cent-Jours et les Journées de Juillet. La biographie s'y mêle à +l'histoire, la poésie y coudoie la politique, l'exactitude la plus +minutieuse y fait bon ménage avec l'épopée. Presque tous les mémoires +s'arrêtent brusquement et restent inachevés: _Pendent interrupta_... +Ceux de Chateaubriand, conduits à leur terme, se terminent par des +considérations sur l'_avenir du monde_. Dans tout l'ouvrage, sans que +le talent de l'auteur faiblisse jamais, la beauté de la forme vient +ajouter à l'intérêt du récit. Les _Mémoires_ touchent aux sujets les +plus variés, aux événements les plus divers; et de même le style prend +tous les tons, revêt toutes les couleurs: il sait unir sans effort la +grâce à la vigueur, le charme à l'éclat, la simplicité à la grandeur. + + * * * * * + +Est-il besoin maintenant de résumer ce qui précède. Quelques traits du +moins suffiront. + +Voltaire a dit, au sujet de Corneille: «Les novateurs ont le premier +rang à juste titre dans la mémoire des hommes.» Chateaubriand fut, au +XIXe siècle, dans l'ordre intellectuel, le novateur par excellence. +Nul n'a plus souvent que lui crié le premier, du haut du mat de +misaine: «Italie! Italie!» + +Le _Génie du Christianisme_ a relevé la religion dans les esprits, et +en même temps qu'il les ramenait à la vérité religieuse, il donnait le +signal du retour à la vérité littéraire. La Bible vengée du sarcasme +de Voltaire, l'antiquité classique remise en honneur et Homère (p. 030) +replacé à son rang; l'attention ramenée sur les Pères de l'Église; la +supériorité des écrivains du XVIIe siècle sur ceux du XVIIIe hautement +proclamée et invinciblement établie; les chefs-d'oeuvre des +littératures étrangères admis au foyer d'une hospitalité plus large et +plus intelligente; l'art gothique réhabilité; les nouveaux historiens +de la France invités, par l'exemple même de l'auteur, à étudier avec +un respect filial le passé de la patrie; les semences du vrai +romantisme, du romantisme national et chrétien, déposées en terre pour +produire bientôt une glorieuse moisson: tels sont les principaux +services rendus à la société et aux lettres par le _Génie du +Christianisme_. «Ce livre, a dit M. Léon Gautier, a enfanté et mis au +monde le XIXe siècle[79].» «Toutes les nouveautés, a dit de son côté +M. Nisard, toutes les nouveautés durables de la première moitié du +XIXe siècle, en poésie, en histoire, en critique, ont reçu de +Chateaubriand ou la première inspiration ou l'impulsion décisive[80].» + + [Note 79: _Portraits littéraires_, p. 6.] + + [Note 80: _Histoire de la littérature française_, + t. IV, p. 503.] + +Les _Martyrs_ sont la seule épopée que possède la France, et il est +arrivé que leur auteur, en créant la couleur locale, en +_individualisant_ ses Francs et ses Gaulois, ses Romains et ses Grecs, +renouvelait la manière d'écrire et de concevoir l'histoire. A l'entrée +de cette voie où vont s'engager, avec Augustin Thierry, Guizot, de +Barante, Michelet, c'est encore Chateaubriand que nous apercevons: là +encore, il est l'initiateur et le guide. + +Dans l'_Itinéraire_, il ouvre également une voie nouvelle. Il crée un +genre, et, du même coup, il le porte à sa perfection. + +Sous la Restauration, ses écrits politiques le placent au premier rang +des publicistes et des polémistes. Ses moindres articles de journaux, +de l'aveu même de Sainte-Beuve, «sont de petits chefs-d'oeuvre[81]». + + [Note 81: _Chateaubriand et son groupe littéraire + sous l'Empire_, t. II, p. 424.] + +«Ô Muse, avait-il dit en 1809, au dernier livre des _Martyrs_, je +n'oublierai point tes leçons! Je ne laisserai point tomber mon coeur +des régions élevées où tu l'as placé. Les talents de l'esprit que tu +dispenses s'affaiblissent par le cours des ans: la voix perd sa +fraîcheur, les doigts se glacent sur le luth; mais les nobles +sentiments que tu inspires peuvent rester quand les autres dons ont +disparu. Fidèle compagne de ma vie, en remontant dans les cieux, +laissez-moi l'indépendance et la vertu. Qu'elles viennent, ces vierges +austères, qu'elles viennent fermer pour moi le livre de la poésie, et +m'ouvrir les pages de l'histoire. J'ai consacré l'âge des illusions à +la riante peinture du mensonge; j'emploierai l'âge des regrets au +tableau de la vérité.» + +Après 1830, l'âge des regrets était venu. C'est le moment où il publie +les _Études historiques_, l'_Analyse raisonnée de l'histoire de +France_, le _Congrès de Vérone_. Ces dernières oeuvres sont (p. 031) +belles, comme les précédentes. Les années n'ont pas affaibli ses +talents. La Muse lui est restée fidèle, et c'est elle qui lui ouvre +les pages de l'histoire. A cette tâche nouvelle, Chateaubriand +apportait d'ailleurs de nouveaux dons, un nouveau style et comme un +perpétuel rajeunissement. Au lieu de se continuer toujours, de se +répéter sans fin, comme tant d'autres, Victor Hugo par exemple, il ne +cessait de se renouveler. Il a eu successivement plusieurs manières, +qui toutes ont fini par se réunir, par se déverser dans les _Mémoires +d'Outre-Tombe_, comme ces rivières du Nouveau-Monde qu'avait visitées +sa jeunesse, et qui, après avoir fertilisé de riches contrées, +finissent toutes par descendre au Meschacébé et forment avec lui le +plus grand et le plus majestueux des fleuves. + +Chez Chateaubriand, l'homme a pu avoir ses faiblesses, le politique a +pu commettre des fautes; mais, dans tous ses ouvrages, il est resté +invariablement fidèle à toutes les nobles causes. Il a toujours +défendu la vérité, le droit, la justice. Il n'a pas écrit une page où +ne respire la passion de l'honneur, pas une où il ait offensé la +religion et la pudeur. Et c'est par là, plus encore que par son génie, +qu'il mérite notre admiration et notre reconnaissance. La France ne se +pourra relever que si les générations nouvelles élèvent leur coeur à +la hauteur des généreux sentiments pour lesquels l'âme de +Chateaubriand n'a cessé de battre, si elles reviennent à ses +enseignements et si, à leur tour, elles lui disent: + + Tu duca, tu signore, e tu maestro! + +Edmond BIRÉ. + + + + +MÉMOIRES (p. 001) + + + _Sicut nubes... quasi naves... velut umbra._ (Job). + + + +PREMIÈRE PARTIE + +ANNÉES DE JEUNESSE.--LE SOLDAT ET LE VOYAGEUR + +1768-1800 + + + + +LIVRE PREMIER[82] + + [Note 82: Ce livre a été écrit, à la + Vallée-aux-Loups, près d'Aulnay, d'octobre 1811 à + juin 1812.] + +Naissance de mes frères et soeurs.--Je viens au +monde.--Plancoët.--Voeu.--Combourg.--Plan de mon père pour mon +éducation.--La Villeneuve.--Lucile.--Mesdemoiselles Coupart.--Mauvais +écolier que je suis.--Vie de ma grand'mère maternelle et de sa soeur, +à Plancoët.--Mon oncle, le comte de Bedée, à Manchoix.--Relèvement du +voeu de ma nourrice.--Gesril.--Hervine Magon.--Combat contre les deux +mousses. + + +Il y a quatre ans qu'à mon retour de la Terre Sainte, j'achetai près +du hameau d'Aulnay, dans le voisinage de Sceaux et de Châtenay, une +maison de jardinier, cachée parmi les collines couvertes de bois. Le +terrain inégal et sablonneux dépendant de cette maison n'était (p. 002) +qu'un verger sauvage au bout duquel se trouvait une ravine et un +taillis de châtaigniers. Cet étroit espace me parut propre à renfermer +mes longues espérances; _spatio brevi spem longam reseces_[83]. Les +arbres que j'y ai plantés prospèrent, ils sont encore si petits que je +leur donne de l'ombre quand je me place entre eux et le soleil. Un +jour, en me rendant cette ombre, ils protégeront mes vieux ans comme +j'ai protégé leur jeunesse. Je les ai choisis autant que je l'ai pu +des divers climats où j'ai erré, ils rappellent mes voyages et +nourrissent au fond de mon coeur d'autres illusions. + + [Note 83: Horace, _Odes_, liv. Ier, XI.] + +Si jamais les Bourbons remontent sur le trône, je ne leur demanderai, +en récompense de ma fidélité, que de me rendre assez riche pour +joindre à mon héritage la lisière des bois qui l'environnent: +l'ambition m'est venue; je voudrais accroître ma promenade de quelques +arpents: tout chevalier errant que je suis, j'ai les goûts sédentaires +d'un moine: depuis que j'habite cette retraite, je ne crois pas avoir +mis trois fois les pieds hors de mon enclos. Mes pins, mes sapins, mes +mélèzes, mes cèdres tenant jamais ce qu'ils promettent, la +Vallée-aux-Loups deviendra une véritable chartreuse. Lorsque Voltaire +naquit à Châtenay, le 20 février 1694[84], quel était l'aspect du +coteau où se devait retirer, en 1807, l'auteur du _Génie du (p. 003) +Christianisme_? + + [Note 84: Voltaire n'est pas né le 20 février 1694, + et il n'est pas né à Châtenay. Il y a là une double + erreur, qui était du reste acceptée par tout le + monde à la date où écrivait Chateaubriand. Chacun + tenait alors pour exact le dire de Condorcet, dans + sa _Vie de Voltaire_: «François-Marie _Arouet_, qui + a rendu le nom de Voltaire si célèbre, naquit à + Châtenay le 20 de février 1694. M. A. Jal, en 1864 + (_Dictionnaire critique de biographie et + d'histoire_, page 1283 et suivantes), a établi + d'une façon certaine, à l'aide des registres de la + paroisse de Saint-André-des-Arts, que Voltaire + était né à Paris le dimanche 21 novembre 1694. + Voltaire, du reste, avait dit lui-même, dans sa + lettre du 17 juin 1760 à M. de Parcieux: «Que + puis-je faire, sinon plaindre _la ville où je suis + né_?... Je vous remercie en qualité de _Parisien_, + et quand mes compatriotes cesseront d'être + _Welches_, je les louerai tant que je pourrai.» + L'année suivante, dans son _Épître à Boileau_, il + disait à l'auteur des _Satires_: + + Dans la cour du Palais je naquis ton voisin.] + +Ce lieu me plaît; il a remplacé pour moi les champs paternels; je l'ai +payé du produit de mes rêves et de mes veilles; c'est au grand désert +d'Atala que je dois le petit désert d'Aulnay; et, pour me créer ce +refuge, je n'ai pas, comme le colon américain, dépouillé l'Indien des +Florides. Je suis attaché à mes arbres; je leur ai adressé des +élégies, des sonnets, des odes. Il n'y a pas un seul d'entre eux que +je n'aie soigné de mes propres mains, que je n'aie délivré du ver +attaché à sa racine, de la chenille collée à sa feuille; je les +connais tous par leurs noms, comme mes enfants: c'est ma famille, je +n'en ai pas d'autre, j'espère mourir auprès d'elle. + +Ici, j'ai écrit les _Martyrs_, les _Abencerages_, l'_Itinéraire_ et +_Moïse_; que ferai-je maintenant dans les soirées de cet automne? Ce 4 +octobre 1811, anniversaire de ma fête et de mon entrée à +Jérusalem[85], me tente à commencer l'histoire de ma vie. L'homme qui +ne donne aujourd'hui l'empire du monde à la France que pour la (p. 004) +fouler à ses pieds, cet homme, dont j'admire le génie et dont +j'abhorre le despotisme, cet homme m'enveloppe de la tyrannie comme +d'une autre solitude; mais s'il écrase le présent, le passé le brave, +et je reste libre dans tout ce qui a précédé sa gloire. + + [Note 85: Le 4 octobre, l'Église célèbre la fête de + saint François d'Assises. Chateaubriand avait reçu + au baptême les prénoms de _François-René_.--Il + était entré à Jérusalem le 4 octobre 1806. + (_Itinéraire de Paris à Jérusalem_, tome I, p. + 286.)] + +La plupart de mes sentiments sont demeurés au fond de mon âme, ou ne +se sont montrés dans mes ouvrages que comme appliqués à des êtres +imaginaires. Aujourd'hui que je regrette encore mes chimères sans les +poursuivre, je veux remonter le penchant de mes belles années: ces +_Mémoires_ seront un temple de la mort élevé à la clarté de mes +souvenirs[86]. + + [Note 86: Voir, à l'_Appendice_, le Nº II: _Le + Manuscrit de 1826_.] + +Commençons donc, et parlons d'abord de ma famille; c'est essentiel, +parce que le caractère de mon père a tenu en grande partie à sa +position et que ce caractère a beaucoup influé sur la nature de mes +idées, en décidant du genre de mon éducation[87]. + + [Note 87: Ce paragraphe que nous empruntons au + _Manuscrit de 1826_, nous a paru devoir être + préféré à celui qui se trouve dans toutes les + éditions des Mémoires et dont voici le texte: «De + la naissance de mon père et des épreuves de sa + première position, se forma en lui un des + caractères les plus sombres qui aient été. Or, ce + caractère a influé sur mes idées en effrayant mon + enfance, contristant ma jeunesse et décidant du + genre de mon éducation.» Selon la très juste + remarque du comte de Marcellus (_Chateaubriand et + son temps_, p. 6), ces lignes interrompent plus + qu'elles n'aident le récit. «C'était sans doute, + ajoute M. de Marcellus, un de ces feuillets + supplémentaires dont l'auteur, aux derniers moments + de sa vie, renversait continuellement l'ordre, de + telle façon qu'il ne s'y reconnaissait plus + lui-même, comme il le disait à son dernier + secrétaire, M. Daniélo.» (Voir, Tome XII de la + première édition des _Mémoires d'outre-tombe_, les + pages auxquelles M. J. Daniélo a donné pour titre: + _M. et Mme de Chateaubriand; quelques détails sur + leurs habitudes, leurs conversations._)] + +Je suis né gentilhomme. Selon moi, j'ai profité du hasard de mon +berceau, j'ai gardé cet amour plus ferme de la liberté qui appartient +principalement à l'aristocratie dont la dernière heure est sonnée. +L'aristocratie a trois âges successifs: l'âge des supériorités, (p. 005) +l'âge des privilèges, l'âge des vanités; sortie du premier, elle +dégénère dans le second et s'éteint dans le dernier. + +On peut s'enquérir de ma famille, si l'envie en prend, dans le +dictionnaire de Moréri, dans les diverses histoires de Bretagne de +d'Argentré, de dom Lobineau, de dom Morice, dans l'_Histoire +généalogique de plusieurs maisons illustres de Bretagne_ du P. Du Paz, +dans Toussaint de Saint-Luc, Le Borgne, et enfin dans l'_Histoire des +grands officiers de la couronne_ du P. Anselme[88]. + + [Note 88: Cette généalogie est résumée dans + l'_Histoire généalogique et héraldique des Pairs de + France_, etc., par M. le chevalier de Courcelles, + Ch.] + +Les preuves de ma descendance furent faites entre les mains de +Chérin[89], pour l'admission de ma soeur Lucile comme chanoinesse au +chapitre de l'Argentière, d'où elle devait passer à celui de +Remiremont; elles furent reproduites pour ma présentation à Louis XVI, +reproduites pour mon affiliation à l'ordre de Malte, et reproduites +une dernière fois quand mon frère fut présenté au même infortuné Louis +XVI. + + [Note 89: Bernard _Chérin_ (1718-1785), + généalogiste et historiographe des Ordres de + Saint-Lazare, de Saint-Michel et du Saint Esprit.] + +Mon nom est d'abord écrit _Brien_, ensuite _Briant_ et _Briand_, par +l'invasion de l'orthographe française, Guillaume le Breton dit +_Castrum-Briani_. Il n'y a pas un nom en France qui ne présente (p. 006) +ces variations de lettres. Quelle est l'orthographe de Du Guesclin? + +Les _Brien_ vers le commencement du onzième siècle communiquèrent leur +nom à un château considérable de Bretagne, et ce château devint le +chef-lieu de la baronnie de Chateaubriand. Les armes de Chateaubriand +étaient d'abord des pommes de pin avec la devise: _Je sème l'or_. +Geoffroy, baron de Chateaubriand, passa avec saint Louis en Terre +Sainte. Fait prisonnier à la bataille de la Massoure, il revint, et sa +femme Sibylle mourut de joie et de surprise en le revoyant. Saint +Louis, pour récompenser ses services, lui concéda à lui et à ses +héritiers, en échange de ses anciennes armoiries, un écu de gueules, +semé de fleurs de lis d'or: _Cui et ejus hæredibus_, atteste un +cartulaire du prieuré de Bérée, _sanctus Ludovicus tum Francorum rex, +propter ejus probitatem in armis, flores lilii auri, loco pomorum pini +auri, contulit_. + +Les Chateaubriand se partagèrent dès leur origine en trois branches: +la première, dite _barons de Chateaubriand_, souche des deux autres et +qui commença l'an 1000 dans la personne de Thiern, fils de Brien, +petit-fils d'Alain III, comte ou chef de Bretagne; la seconde, +surnommée _seigneurs des Roches Baritaut_, ou du _Lion d'Angers_; la +troisième paraissant sous le titre de _sires de Beaufort_. + +Lorsque la lignée des sires de Beaufort vint à s'éteindre dans la +personne de dame Renée, un Christophe II, branche collatérale de cette +lignée, eut en partage la terre de la Guerrande en Morbihan[90]. A +cette époque, vers le milieu du XVIIe siècle, une grande (p. 007) +confusion s'était répandue dans l'ordre de la noblesse; des titres et +des noms avaient été usurpés. Louis XIV prescrivit une enquête, afin +de remettre chacun dans son droit. Christophe fut maintenu, sur preuve +de sa noblesse d'ancienne extraction, dans son titre et dans la +possession de ses armes, par arrêt de la Chambre établie à Rennes pour +la réformation de la noblesse de Bretagne. Cet arrêt fut rendu le 16 +septembre 1669; en voici le texte: + + «Arrêt de la Chambre établie par le Roi (Louis XIV) pour la + réformation de la noblesse en la province de Bretagne, rendu le + 16 septembre 1669: entre le procureur général du Roi, et M. + Christophe de Chateaubriand, sieur de La Guerrande; lequel + déclare ledit Christophe issu d'ancienne extraction noble, lui + permet de prendre la qualité de chevalier, et le maintient dans + le droit de porter pour armes de gueules semé de fleurs de lys + d'or sans nombre, et ce après production par lui faite de ses + titres authentiques, desquels il appert, etc., etc., ledit arrêt + signé Malescot.» + + [Note 90: La terre de la Guerrande était située, + non dans le Morbihan, mais dans la paroisse de + Hénan-Bihen, aujourd'hui l'une des communes du + canton de Matignon, arrondissement de Dinan + (Côtes-du-Nord).] + +Cet arrêt constate que Christophe de Chateaubriand de La Guerrande +descendait directement des Chateaubriand, sires de Beaufort; les sires +de Beaufort se rattachaient par documents historiques aux premiers +barons de Chateaubriand. Les Chateaubriand de Villeneuve, du Plessis +et de Combourg étaient cadets des Chateaubriand de La Guerrande, comme +il est prouvé par la descendance d'Amaury, frère de Michel, lequel +Michel était fils de ce Christophe de La Guerrande maintenu dans (p. 008) +son extraction par l'arrêt ci-dessus rapporté de la réformation de la +noblesse, du 16 septembre 1669. + +Après ma présentation à Louis XVI, mon frère songea à augmenter ma +fortune de cadet en me nantissant de quelques-uns de ces bénéfices +appelés _bénéfices simples_. Il n'y avait qu'un seul moyen praticable +à cet effet, puisque j'étais laïque et militaire, c'était de m'agréger +à l'ordre de Malte. Mon frère envoya mes preuves à Malte, et bientôt +après il présenta requête, en mon nom, au chapitre du grand-prieuré +d'Aquitaine, tenu à Poitiers, aux fins qu'il fût nommé des +commissaires pour prononcer d'urgence. M. Pontois était alors +archiviste, vice-chancelier et généalogiste de l'ordre de Malte, au +Prieuré. + +Le président du chapitre était Louis-Joseph des Escotais, bailli, +grand-prieur d'Aquitaine, ayant avec lui le bailli de Freslon, le +chevalier de La Laurencie, le chevalier de Murat, le chevalier de +Lanjamet, le chevalier de La Bourdonnaye-Montluc et le chevalier du +Bouëtiez. La requête fut admise les 9, 10 et 11 septembre 1789. Il est +dit, dans les termes d'admission du _Mémorial_, que je méritais _à +plus d'un titre_ la grâce que je sollicitais, et que des +_considérations du plus grand poids_ me rendaient digne de la +satisfaction que je réclamais. + +Et tout cela avait lieu après la prise de la Bastille, à la veille des +scènes du 6 octobre 1789 et de la translation de la famille royale à +Paris! Et, dans la séance du 7 août de cette année 1789, l'Assemblée +nationale avait aboli les titres de noblesse! Comment les chevaliers +et les examinateurs de mes preuves trouvaient-ils aussi que je (p. 009) +méritais _à plus d'un titre la grâce que je sollicitais_, etc., moi +qui n'étais qu'un chétif sous-lieutenant d'infanterie, inconnu, sans +crédit, sans faveur et sans fortune? + +Le fils aîné de mon frère (j'ajoute ceci en 1831 à mon texte primitif +écrit en 1811), le comte Louis de Chateaubriand[91], a épousé +mademoiselle d'Orglandes, dont il a eu cinq filles et un garçon, +celui-ci nommé Geoffroy. Christian, frère cadet de Louis, +arrière-petit-fils et filleul de M. de Malesherbes, et lui ressemblant +d'une manière frappante, servit avec distinction en Espagne comme +capitaine dans les dragons de la garde, en 1823. Il s'est fait jésuite +à Rome. Les jésuites suppléent à la solitude à mesure que celle-ci +s'efface de la terre. Christian vient de mourir à Chiert, près Turin: +vieux et malade, je le devais devancer; mais ses vertus l'appelaient +au ciel avant moi, qui ai encore bien des fautes à pleurer. + + [Note 91: Sur le comte Louis de Chateaubriand et + sur son frère Christian, voir l'_Appendice_, Nº + III.] + +Dans la division du patrimoine de la famille, Christian avait eu la +terre de Malesherbes, et Louis la terre de Combourg. Christian, ne +regardant pas le partage égal comme légitime, voulut, en quittant le +monde, se dépouiller des biens qui ne lui appartenaient pas et les +rendre à son frère aîné. + +A la vue de mes parchemins, il ne tiendrait qu'à moi, si j'héritais de +l'infatuation de mon père et de mon frère, de me croire cadet des ducs +de Bretagne, venant de Thiern, petit-fils d'Alain III. + +Cesdits Chateaubriand auraient mêlé deux fois leur sang au sang (p. 010) +des souverains d'Angleterre, Geoffroy IV de Chateaubriand ayant +épousé en secondes noces Agnès de Laval, petite-fille du comte d'Anjou +et de Mathilde, fille de Henri Ier; Marguerite de Lusignan, veuve du +roi d'Angleterre et petite-fille de Louis le Gros, s'étant mariée à +Geoffroy V, douzième baron de Chateaubriand. Sur la race royale +d'Espagne, on trouverait Brien, frère puîné du neuvième baron de +Chateaubriand, qui se serait uni à Jeanne, fille d'Alphonse, roi +d'Aragon. Il faudrait croire encore, quant aux grandes familles de +France, qu'Édouard de Rohan prit à femme Marguerite de Chateaubriand; +il faudrait croire encore qu'un Croï épousa Charlotte de +Chateaubriand. Tinténiac, vainqueur au combat des Trente[92], Du +Guesclin, le connétable, auraient eu des alliances avec nous dans les +trois branches. Tiphaine Du Guesclin, petite-fille du frère de +Bertrand, céda à Brien de Chateaubriand, son cousin et son héritier, +la propriété de Plessis-Bertrand. Dans les traités, des Chateaubriand +sont donnés pour caution de la paix aux rois de France, à Clisson, au +baron de Vitré. Les ducs de Bretagne envoient à des Chateaubriand +copie de leurs assises. Les Chateaubriand deviennent grands officiers +de la couronne, et des _illustres_ dans la cour de Nantes; ils +reçoivent des commissions pour veiller à la sûreté de leur province +contre les Anglais. Brien Ier se trouve à la bataille d'Hastings: il +était fils d'Eudon, comte de Penthièvre. Guy de Chateaubriand est (p. 011) +du nombre des seigneurs qu'Arthur de Bretagne donna à son fils pour +l'accompagner dans son ambassade auprès du Pape, en 1309. + + [Note 92: Jean de Tinténiac, le héros du combat des + Trente, était fils d'Olivier, IIIe du nom, seigneur + de Tinténiac, et d'Eustaice de Chasteaubrient, + seconde fille de Geoffroy, VIe du nom, baron de + Chasteau-brient, et d'Isabeau de Machecoul. (Le P. + Aug. Du Paz, _Histoire généalogique de plusieurs + maisons illustres, de Bretagne_.)] + +Je ne finirais pas si j'achevais ce dont je n'ai voulu faire qu'un +court résumé; la note[93] à laquelle je me suis enfin résolu, en +considération de mes deux neveux, qui ne font pas sans doute aussi bon +marché que moi de ces vieilles misères, remplacera ce que j'omets dans +ce texte. Toutefois, on passe aujourd'hui un peu la borne; il devient +d'usage de déclarer que l'on est de race corvéable, qu'on a l'honneur +d'être fils d'un homme attaché à la glèbe. Ces déclarations sont-elles +aussi fières que philosophiques? N'est-ce pas se ranger du parti du +plus fort? Les marquis, les comtes, les barons du maintenant, n'ayant +ni privilèges ni sillons, les trois quarts mourant de faim, se +dénigrant les uns les autres, ne voulant pas se reconnaître, se +contestant mutuellement leur naissance; ces nobles, à qui l'on nie +leur propre nom, ou à qui on ne l'accorde que sous bénéfice +d'inventaire, peuvent-ils inspirer quelque crainte? Au reste, qu'on me +pardonne d'avoir été contraint de m'abaisser à ces puériles +récitations, afin de rendre compte de la passion dominante de mon +père, passion qui fit le noeud du drame de ma jeunesse. Quant à moi, +je ne me glorifie ni ne me plains de l'ancienne ou de la nouvelle +société. Si dans la première j'étais le chevalier ou le vicomte de +Chateaubriand, dans la seconde je suis François de Chateaubriand; je +préfère mon nom à mon titre. + + [Note 93: Voyez cette note à la fin de ces + Mémoires. Ch.] + +Monsieur mon père aurait volontiers, comme un grand terrien du (p. 012) +moyen âge[94], appelé Dieu _le Gentilhomme de là-haut_, et surnommé +Nicodème (le Nicodème de l'Évangile) un _saint gentilhomme_. +Maintenant, en passant par mon géniteur, arrivons de Christophe, +seigneur suzerain de la Guerrande, et descendant en ligne directe des +barons de Chateaubriand, jusqu'à moi, François, seigneur sans vassaux +et sans argent de la Vallée-aux-Loups. + + [Note 94: Les éditions précédentes portent, toutes, + «comme un grand _terrier_ du moyen-âge». + Chateaubriand avait dû certainement écrire + _terrien_. Le _Dictionnaire_ de Furetière (1690) + porte: «_Terrien_.--Qui possède grande étendue de + terre.--Le roy d'Espagne est le plus grand + _terrien_ du monde depuis la découverte des Indes + occidentales.--Cette duchesse est grande + _terrienne_ en Bretagne, elle y possède beaucoup de + terres.»--Littré dit aussi: «Grand _terrien_, + seigneur qui possède beaucoup de terres.»] + +En remontant la lignée des Chateaubriand, composée de trois branches, +les deux premières étant faillies, la troisième, celle des sires de +Beaufort, prolongée par un rameau (les Chateaubriand de La Guerrande), +s'appauvrit, effet inévitable de la loi du pays; les aînés nobles +emportaient les deux tiers des biens, en vertu de la coutume de +Bretagne; les cadets divisaient entre eux tous un seul tiers de +l'héritage paternel. La décomposition du chétif estoc de ceux-ci +s'opérait avec d'autant plus de rapidité, qu'ils se mariaient; et +comme la même distribution des deux tiers au tiers existait aussi pour +leurs enfants, ces cadets des cadets arrivaient promptement au partage +d'un pigeon, d'un lapin, d'une canardière et d'un chien de chasse, +bien qu'ils fussent toujours _chevaliers hauts et puissants seigneurs_ +d'un colombier, d'une crapaudière et d'une garenne. On voit (p. 013) +les anciennes familles nobles une quantité de cadets; on les suit +pendant deux ou trois générations, puis ils disparaissent, redescendus +peu à peu à la charrue ou absorbés par les classes ouvrières, sans +qu'on sache ce qu'ils sont devenus. + +Le chef de nom et d'armes de ma famille était, vers le commencement du +dix-huitième siècle, Alexis de Chateaubriand, seigneur de la +Guerrande, fils de Michel, lequel Michel avait un frère, Amaury. +Michel était fils de ce Christophe maintenu dans son extraction des +sires de Beaufort et des barons de Chateaubriand par l'arrêt ci-dessus +rapporté. Alexis de la Guerrande était veuf; ivrogne décidé, il +passait ses jours à boire, vivait dans le désordre avec ses servantes, +et mettait les plus beaux titres de sa maison à couvrir des pots de +beurre. + +En même temps que ce chef de nom et d'armes, existait son cousin +François, fils d'Amaury, puîné de Michel. François, né le 19 février +1683, possédait les petites seigneuries des Touches et de la +Villeneuve. Il avait épousé, le 27 août 1713, Pétronille-Claude +Lamour, dame de Lanjégu[95], dont il eut quatre fils: François-Henri, +René (mon père), Pierre, seigneur du Plessis, et Joseph, seigneur du +Parc. Mon grand-père, François, mourut le 28 mars 1729; ma grand-mère, +je l'ai connue dans mon enfance, avait encore un beau regard qui (p. 014) +souriait dans l'ombre de ses années. Elle habitait, au décès de son +mari, le manoir de La Villeneuve, dans les environs de Dinan. Toute la +fortune de mon aïeule ne dépassait par 5,000 livres de rente, dont +l'aîné de ses fils emportait les deux tiers, 3,333 livres: restaient +1,666 livres de rente pour les trois cadets, sur laquelle somme l'aîné +prélevait encore le préciput. + + [Note 95: Grand'mère paternelle de Chateaubriand. + Les actes de l'état civil où elle figure lui + donnent tous pour premier prénom, au lieu de + _Pétronille_, celui de _Perronnelle_. Ce dernier + nom était très fréquent en Bretagne: on le + traduisait en latin par _Petronilla_, d'où il + arrivait que, dans les familles, on écrivait + indifféremment _Pétronille_ ou _Perronnelle_, sans + y attacher d'importance.] + +Pour comble de malheur, ma grand'mère fut contrariée dans ses desseins +par le caractère de ses fils: l'aîné, François-Henri, à qui le +magnifique héritage de la seigneurie de la Villeneuve était dévolu, +refusa de se marier et se fit prêtre: mais au lieu de quêter les +bénéfices que son nom lui aurait pu procurer, et avec lesquels il +aurait soutenu ses frères, il ne sollicita rien par fierté et par +insouciance. Il s'ensevelit dans une cure de campagne et fut +successivement recteur de Saint-Launeuc et de Merdrignac[96], dans le +diocèse de Saint-Malo. Il avait la passion de la poésie; j'ai vu bon +nombre de ses vers. Le caractère joyeux de cette espèce de noble +Rabelais, le culte que ce prêtre chrétien avait voué aux Muses dans un +presbytère, excitaient la curiosité. Il donnait tout ce qu'il avait et +mourut insolvable[97]. + + [Note 96: Avant d'être recteur de Saint-Launeuc et + de Merdrignac, il avait été prieur de Bécherel (en + 1747).] + + [Note 97: Le _Manuscrit de 1826_ entrait ici, sur + François-Henri de Chateaubriand, seigneur de la + Villeneuve, dans les détails qui suivent: «Ce + singulier curé fut adoré par ses paroissiens. Son + nom, illustre en Bretagne, excitait d'abord + l'étonnement; ensuite son caractère joyeux, le + culte que cette autre espèce de Rabelais avait voué + aux Muses dans un presbytère attirait à lui, on + venait le voir de toutes parts; il donnait tout ce + qu'il avait, et n'était, à la lettre, pas maître + chez lui; il mourut insolvable, et ma grand'mère + n'osa prendre sa chétive succession que sous + bénéfice d'inventaire. Les paysans s'assemblèrent, + déclarèrent qu'on faisait injure à la mémoire de + leur curé, et se chargèrent d'acquitter ses dettes; + en conséquences, ils l'enterrèrent à leurs frais, + liquidèrent sa succession et envoyèrent à sa + famille le peu qu'il avait laissé.»] + +Le quatrième frère de mon père, Joseph, se rendit à Paris et (p. 015) +s'enferma dans une bibliothèque: on lui envoyait tous les ans les 416 +livres, son lopin de cadet. Il passa inconnu au milieu des livres; il +s'occupait de recherches historiques. Pendant sa vie, qui fut courte, +il écrivait chaque premier de janvier à sa mère, seul signe +d'existence qu'il ait jamais donné. Singulière destinée! Voilà mes +deux oncles, l'un érudit et l'autre poète; mon frère aîné faisait +agréablement des vers; une de mes soeurs, madame de Farcy, avait un +vrai talent pour la poésie; une autre de mes soeurs, la comtesse +Lucile, chanoinesse, pourrait être connue par quelques pages +admirables; moi, j'ai barbouillé force papier. Mon frère a péri sur +l'échafaud, mes deux soeurs ont quitté une vie de douleur après avoir +langui dans les prisons; mes deux oncles ne laissèrent pas de quoi +payer les quatre planches de leur cercueil; les lettres ont causé mes +joies et mes peines, et je ne désespère pas, Dieu aidant, de mourir à +l'hôpital. + +Ma grand'mère, s'étant épuisée pour faire quelque chose de son fils +aîné et de son fils cadet, ne pouvait plus rien pour les deux autres, +René, mon père, et Pierre, mon oncle. Cette famille, qui avait _semé +l'or_, selon sa devise, voyait de sa gentilhommière les riches abbayes +qu'elle avait fondées et qui entombaient[98] ses aïeux. Elle (p. 016) +avait présidé les états de Bretagne, comme possédant une des neuf +baronnies; elle avait signé au traité des souverains, servi de caution +à Clisson, et elle n'aurait pas eu le crédit d'obtenir une +sous-lieutenance pour l'héritier de son nom. + + [Note 98: Chateaubriand a francisé ici un vers de + Shakespeare, qui a dit dans un de ses sonnets: + + When you _entombed_, in men' eyes, shall lie + Your monument shall be my gentle verse.] + +Il restait à la pauvre noblesse bretonne une ressource, la marine +royale: on essaya d'en profiter pour mon père; mais il fallait d'abord +se rendre à Brest, y vivre, payer les maîtres, acheter l'uniforme, les +armes, les livres, les instruments de mathématique: comment subvenir à +tous ces frais? Le brevet demandé au ministre de la marine n'arriva +point faute de protecteur pour en solliciter l'expédition; la +châtelaine de Villeneuve tomba malade de chagrin. + +Alors mon père donna la première marque du caractère décidé que je lui +ai connu. Il avait environ quinze ans: s'étant aperçu des inquiétudes +de sa mère, il s'approcha du lit où elle était couchée et lui dit: «Je +ne veux plus être un fardeau pour vous.» Sur ce, ma grand'mère se prit +à pleurer (j'ai vingt fois entendu mon père raconter cette scène). +«René, répondit-elle, que veux-tu faire? Laboure ton champ.--Il ne +peut pas nous nourrir; laissez-moi partir.--Eh bien, dit la mère, va +donc où Dieu veut que tu ailles.» Elle embrassa l'enfant en +sanglotant. Le soir même mon père quitta la ferme maternelle, arriva à +Dinan, où une de nos parentes lui donna une lettre de recommandation +pour un habitant de Saint-Malo. L'aventurier orphelin fut embarqué +comme volontaire sur une goëlette armée, qui mit à la voile quelques +jours après. + +La petite république malouine soutenait seule alors sur la mer (p. 017) +l'honneur du pavillon français. La goëlette rejoignit la flotte que le +cardinal de Fleury envoyait au secours de Stanislas, assiégé dans +Dantzick par les Russes. Mon père mit pied à terre et se trouva au +mémorable combat que quinze cents Français, commandés par le Breton de +Bréhan, comte de Plélo[99], livrèrent, le 29 mai 1734, à quarante +mille Moscovites commandés par Munich. De Bréhan, diplomate, guerrier +et poète, fut tué et mon père blessé deux fois. Il revint en France et +se rembarqua. Naufragé sur les côtes de l'Espagne, des voleurs +l'attaquèrent et le dépouillèrent dans la Galice; il prit passage à +Bayonne sur un vaisseau et surgit encore au toit paternel. Son courage +et son esprit d'ordre l'avaient fait connaître. Il passa aux Îles; il +s'enrichit dans les colonies et jeta les fondements de la nouvelle +fortune de sa famille[100]. + + [Note 99: Louis-Robert-Hippolyte _de Bréhan_, comte + de _Plélo_, né à Rennes le 28 mars 1699, était le + petit-neveu de Mme de Sévigné. Sa vie a été écrite + par M. Edmond Rathery, sous ce titre: _Le comte de + Plélo_, un volume in-8°, 1876.] + + [Note 100: Voir, à l'_Appendice_, le Nº IV: _le + comte René de Chateaubriand armateur_.] + +Ma grand'mère confia à son fils René son fils Pierre, M. de +Chateaubriand du Plessis[101], dont le fils, Armand de Chateaubriand, +fut fusillé, par ordre de Bonaparte, le vendredi saint de l'année +1809[102]. Ce fut un des derniers gentilshommes français morts (p. 018) +pour la cause de la monarchie[103]. Mon père se chargea du sort de son +frère, quoiqu'il eût contracté, par l'habitude de souffrir, une +rigueur de caractère qu'il conserva toute sa vie; le _Non ignora mali_ +n'est pas toujours vrai: le malheur a ses duretés comme ses +tendresses. + + [Note 101: Pierre-Marie-Anne de Chateaubriand, + seigneur du Plessis et du Val-Guildo, né en 1727. + Il commanda plusieurs des navires de son frère. + (Voir à l'_Appendice_ le Nº IV.) Le 12 février + 1760, il épousa Marie-Jeanne-Thérèse Brignon fille + de Nicolas-Jean Brignon, seigneur de Laher, + négociant, et de Marie-Anne Le Tondu. Incarcéré + pendant la Terreur, il mourut dans la prison de + Saint-Malo, le 3 fructidor an II (20 août 1794).] + + [Note 102: Les éditions précédentes portent toutes: + _1810_. C'est une erreur. Armand de Chateaubriand + fut fusillé le vendredi saint (31 mars) de l'année + 1809. Lorsque Chateaubriand reviendra plus tard + avec détails sur ce douloureux épisode, il aura + bien soin de lui donner sa vraie date.] + + [Note 103: Ceci était écrit en 1811 (note de 1831, + Genève). Ch.] + +M. de Chateaubriand était grand et sec; il avait le nez aquilin, les +lèvres minces et pâles, les yeux enfoncés, petits et pers ou glauques, +comme ceux des lions ou des anciens barbares. Je n'ai jamais vu un +pareil regard: quand la colère y montait, la prunelle étincelante +semblait se détacher et venir vous frapper comme une balle. + +Une seule passion dominait mon père, celle de son nom. Son état +habituel était une tristesse profonde que l'âge augmenta et un silence +dont il ne sortait que par des emportements. Avare dans l'espoir de +rendre à sa famille son premier éclat, hautain aux états de Bretagne +avec les gentilhommes, dur avec ses vassaux à Combourg, taciturne, +despotique et menaçant dans son intérieur, ce qu'on sentait en le +voyant, c'était la crainte. S'il eût vécu jusqu'à la Révolution et +s'il eût été plus jeune, il aurait joué un rôle important, ou se +serait fait massacrer dans son château. Il avait certainement du +génie: je ne doute pas qu'à la tête des administrations ou des armées, +il n'eût été un homme extraordinaire. + +Ce fut en revenant d'Amérique qu'il songea à se marier. Né le 23 (p. 019) +septembre 1718, il épousa à trente-cinq ans, le 3 juillet 1753[104], +Apolline-Jeanne-Suzanne de Bedée, née le 7 avril 1726, et fille de +messire Ange-Annibal, comte de Bedée, seigneur de La Bouëtardais[105]. +Il s'établit avec elle à Saint-Malo, dont ils étaient nés l'un (p. 020) +et l'autre à sept ou huit lieues, de sorte qu'ils apercevaient de leur +demeure l'horizon sous lequel ils étaient venus au monde. Mon aïeule +maternelle, Marie-Anne de Ravenel de Boisteilleul, dame de Bedée, née +à Rennes le 16 octobre 1698[106] avait été élevée à Saint-Cyr dans les +dernières années de madame de Maintenon: son éducation s'était +répandue sur ses filles. + + [Note 104: Le mariage des parents de Chateaubriand + fut célébré à Bourseul. Bourseul est aujourd'hui + l'une des communes du canton de Plancoët, + arrondissement de Dinan (Côtes-du-Nord).--Voici + l'extrait de l'acte de mariage, relevé sur les + registres paroissiaux de Bourseul:--«Du troisième + de juillet 1753, j'ay administré la bénédiction + nuptiale à haut et puissant René-Auguste de + Chateaubriand, chevalier seigneur du Plessis, fils + majeur de haut et puissant François de + Chateaubriand, chevalier seigneur de Villeneuve, et + de dame Perronnelle-Claude Lamour de Lanjegu, dame + de Chateaubriand, son épouse, domiciliée de la + paroisse de Guitté en ce diocèse, d'une part; et à + très noble demoiselle Apolline-Jeanne-Suzanne de + Bedée, dame de la Villemain, fille de haut et + puissant seigneur Ange-Annibal de Bedée, chevalier + seigneur de la Bouëtardays et autres lieux, et de + dame Bénigne-Jeanne-Marie de Ravenel du + Boistilleul, son épouse, d'autre part... Ont été + présents à la cérémonie: messire Ange-Annibal de + Bedée et dame Bénigne-Jeanne-Marie de Ravenel, père + et mère de l'épouse; demoiselle Anne de Bedée et + demoiselle Suzanne-Apolline de Ravenel, tantes de + l'épouse; messire Théodore-Jean-Baptiste de Ravenel + de Boistilleul, cousin germain de l'épouse, + conseiller au Parlement de Bretagne, et autres + soussignants.--Suivent les signatures: Apoline de + Bedée de Vilmain, B. de Chateaubriand, Bénigne + J.-M. de Ravenel de la Bouëtardaye, de Bedée de la + Bouëtardaye, Suzanne de Ravenel, Anne de Bedée, + Angélique Bedée du Boisrioux, Jeanne Le Mintier du + Boistilleul, Marie-Antoine de Bedée, Théodore J.-B. + de Ravenel du Boistilleul, du Breil pontbriand, F. + de Chateaubriand, frère de l'époux, et Guillemot, + curé de Bourseul.] + + [Note 105: Ange-Annibal de _Bedée_, seigneur de la + Bouëtardais de la Mettrie et de Boisriou, né à la + Bouëtardais, en Bourseul, le 11 septembre 1696, + était fils de Jean-Marc de Bedée de la Bouëtardais, + seigneur des mêmes lieux, et de Jeanne de + Bégaignon. Il mourut le 14 janvier 1761 et fut + inhumé dans l'église de Bourseul. La famille de + Bedée, qui a compté des branches nombreuses, tire + son nom d'une paroisse aujourd'hui commune du + canton et de l'arrondissement de Montfort + (Ille-et-Vilaine). La seigneurie de Bedée a cessé + depuis longtemps d'appartenir à la famille de ce + nom: au siècle dernier, elle était aux mains des + Visdelou, qui se qualifiaient de marquis de + Bedée.] + + [Note 106: Bénigne-Jeanne-Marie (et non Marie-Anne) + de Ravenel du Boisteilleul, née à Rennes, en la + paroisse Saint-Jean, le 15 octobre 1698 (et non le + 16 octobre), était fille de écuyer Benjamin de + Ravenel, seigneur de Boisteilleul, et de + Catherine-Françoise de Farcy. Elle avait épousé, le + 24 février 1720, en l'église de Toussaint, à + Rennes, Ange-Annibal de Bedée.--Je dois ces + indications, ainsi que la plupart de celles qui + vont suivre et qui ont trait aux parents de + Chateaubriand, à M. Frédéric Saulnier, conseiller à + la Cour d'appel de Rennes. Sans son utile et si + dévoué concours, je n'aurais pu mener à bonne fin + cette partie de mon travail.] + +Ma mère, douée de beaucoup d'esprit et d'une imagination prodigieuse, +avait été formée à la lecture de Fénelon, de Racine, de madame de +Sévigné, et nourrie des anecdotes de la cour de Louis XIV; elle savait +tout _Cyrus_ par coeur. Apolline de Bedée, avec de grands traits, +était noire, petite et laide; l'élégance de ses manières, l'allure +vive de son humeur, contrastaient avec la rigidité et le calme de mon +père. Aimant la société autant qu'il aimait la solitude, aussi +pétulante et animée qu'il était immobile et froid, elle n'avait pas un +goût qui ne fût opposé à ceux de son mari. La contrariété qu'elle +éprouva la rendit mélancolique, de légère et gaie qu'elle était. +Obligée de se taire quand elle eût voulu parler, elle s'en (p. 021) +dédommageait par une espèce de tristesse bruyante entrecoupée de +soupirs qui interrompaient seuls la tristesse muette de mon père. Pour +la piété, ma mère était un ange. + + * * * * * + +Ma mère accoucha à Saint-Malo d'un premier garçon qui mourut au +berceau, et qui fut nommé Geoffroy, comme presque tous les aînés de ma +famille. Ce fils fut suivi d'un autre et de deux filles qui ne +vécurent que quelques mois. + +Ces quatre enfants périrent d'un épanchement de sang au cerveau. +Enfin, ma mère mit au monde un troisième garçon qu'on appela +Jean-Baptiste: c'est lui qui dans la suite devint le petit-gendre de +M. de Malesherbes. Après Jean-Baptiste naquirent quatre filles: +Marie-Anne, Bénigne, Julie et Lucile, toutes quatre d'une rare beauté, +et dont les deux aînées ont seules survécu aux orages de la +Révolution. La beauté, frivolité sérieuse, reste quand toutes les +autres sont passées. Je fus le dernier de ces dix enfants[107]. Il est +probable que mes quatre soeurs durent leur existence au désir de (p. 022) +mon père d'avoir son nom assuré par l'arrivée d'un second garçon; je +résistais, j'avais aversion pour la vie. + + [Note 107: Chateaubriand fixe à _dix_ le nombre des + enfants issus du mariage de ses père et mère. Les + registres de la ville de Saint-Malo n'en accusent + que neuf: + + 1º Geoffroy-René-Marie, né le 4 mai 1758 (mort au + berceau). + + 2º Jean-Baptiste-Auguste, né le 23 juin 1759 (celui + qui sera le petit-gendre de Malesherbes). + + 3º Marie-Anne-Françoise, née le 4 juillet 1760 + (plus tard Mme de Marigny). + + 4º Bénigne-Jeanne, née le 31 août 1761 (qui + épousera plus tard M. de Québriac, puis M. de + Châteaubourg). + + 5º Julie-Marie-Agathe, née le 2 septembre 1763 + (plus tard Mme de Farcy). + + 6º Lucile-Angélique, née le 7 août 1764 (plus tard + Mme de Caud). + + 7º Auguste, né le 28 mai 1766 (mort au bout de + quelques mois). + + 8º Calixte-Anne-Marie, née le 3 juin 1767 (morte en + bas âge). + + 9º François-René, né le 4 septembre 1768 (l'auteur + du _Génie du christianisme_). + + Le chiffre de _dix_ enfants, donné par + Chateaubriand, n'en est pas moins exact. Un + _dixième_ enfant--qui fut en réalité le + premier--était né à Plancoët, où M. et Mme de + Chateaubriand habitèrent pendant quelque temps à la + suite de leur mariage. Ce premier enfant, né et + mort à Plancoët, n'a pu figurer sur les registres + de Saint-Malo. _(Recherches sur plusieurs des + circonstances relatives aux origines, à la + naissance et à l'enfance de M. de Chateaubriand_, + par _M. Ch. Cunat_, 1850.)] + +Voici mon extrait de baptême[108]: + +«Extrait des registres de l'état civil de la commune de Saint-Malo +pour l'année 1768. + + «François-René de Chateaubriand, fils de René de Chateaubriand et + de Pauline-Jeanne-Suzanne de Bedée, son épouse, né le 4 septembre + 1768, baptisé le jour suivant par nous Pierre-Henri Nouail, grand + vicaire de l'évêque de Saint-Malo. A été parrain (p. 023) + Jean-Baptiste de Chateaubriand, son frère, et marraine + Françoise-Gertrude de Contades, qui signent et le père. Ainsi signé + au registre: Contades de Plouër, Jean-Baptiste de Chateaubriand, + Brignon de Chateaubriand, de Chateaubriand et Nouail, vicaire + général[109].» + + [Note 108: Le texte complet de l'acte de baptême de + Chateaubriand est ainsi conçu: + + «François-René de Chateaubriand, fils de haut et + puissant René de Chateaubriand, chevalier, comte de + Combourg, et de haute et puissante dame, + Apolline-Jeanne-Suzanne de Bedée, dame de + Chateaubriand, son épouse, né le 4 septembre 1768, + baptisé le jour suivant par nous, Messire + Pierre-Henry Nouail, grand chantre et chanoine de + l'Église cathédrale, official et grand vicaire de + Monseigneur l'évêque de Saint-Malo. A été parrain + haut et puissant Jean-Baptiste de Chateaubriand, + son frère, et marraine haute et puissante dame + Françoise-Marie-Gertrude de Contade, dame et + comtesse de Plouër, qui signent et le Père. Ont + signé: _Jean-Baptiste de Chateaubriand_, _Brignon + de Chateaubriand_, _Contades de Plouër_, _de + Chateaubriand_, _Nouail_, _vicaire général_.»] + + [Note 109: Vingt jours avant moi, le 15 août 1768, + naissait dans une autre île, à l'autre extrémité de + la France, l'homme qui a mis fin à l'ancienne + société, Bonaparte. Ch.] + +On voit que je m'étais trompé dans mes ouvrages: je me fais naître le +4 octobre[110] et non le 4 septembre; mes prénoms sont: François-René, +et non pas François-_Auguste_[111]. + + [Note 110: On lit, dans l'_Itinéraire de Paris à + Jérusalem_, tome I, p. 295: «Tandis que j'attendais + l'instant du départ, les religieux se mirent à + chanter dans l'église du monastère. Je demandai la + cause de ses chants et j'appris que l'on célébrait + la fête du patron de l'ordre. Je me souvins alors + que nous étions au _4 octobre_, jour de la + Saint-François, _jour de ma naissance_ et de ma + fête. Je courus au choeur et j'offris des voeux + pour le repos de celle qui m'avait autrefois donné + la vie à pareil jour.»] + + [Note 111: «Je fus nommé François du jour où + j'étais né, et René à cause de mon père.» + _Manuscrit de 1826_.--_Atala_, le _Génie du + christianisme_, les _Martyrs_ et l'_Itinéraire_ + sont signés: François-Auguste de Chateaubriand. En + supprimant ainsi, en tête de ses premiers ouvrages, + l'appellation de _René_, Chateaubriand voulait + éviter les fausses interprétations de ceux qui + auraient été tentés de le reconnaître dans + l'immortel épisode de ses oeuvres qui ne porte + d'autre titre que ce nom.] + +La maison qu'habitaient alors mes parents est située dans une rue +sombre et étroite de Saint-Malo, appelée la rue des Juifs[112]: cette +maison est aujourd'hui transformée en auberge[113]. La chambre (p. 024) +où ma mère accoucha domine une partie déserte des murs de la ville, et +à travers les fenêtres de cette chambre on aperçoit une mer qui +s'étend à perte de vue, en se brisant sur des écueils. J'eus pour +parrain, comme on le voit dans mon extrait de baptême, mon frère, et +pour marraine la comtesse de Plouër, fille du maréchal de +Contades[114]. J'étais presque mort quand je vins au jour. Le +mugissement des vagues, soulevées par une bourrasque annonçant +l'équinoxe d'automne, empêchait d'entendre mes cris: on m'a souvent +conté ces détails; leur tristesse ne s'est jamais effacée de ma +mémoire: Il n'y a pas de jour où, rêvant à ce que j'ai été, je ne +revoie en pensée le rocher sur lequel je suis né, la chambre où ma +mère m'infligea la vie, la tempête dont le bruit berça mon premier +sommeil[115], le frère infortuné qui me donna un nom que j'ai (p. 025) +presque toujours traîné dans le malheur. Le ciel sembla réunir ces +diverses circonstances pour placer dans mon berceau une image de mes +destinées. + + [Note 112: En 1768, les parents de Chateaubriand + habitaient _rue des Juifs_ (aujourd'hui _rue de + Chateaubriand_) une maison appartenant à M. Magon + de Boisgarein. On la distinguait alors sous le nom + d'_Hôtel de la Gicquelais_, nom du père de M. + Magon.] + + [Note 113: En 1780, M. Magon de Boisgarein vendit + cette maison à M. Dupuy-Fromy, et peu de temps + après elle fut occupée par M. Chenu, qui en fit une + auberge. Sa destination, depuis plus d'un siècle, + n'a pas changé. L'un des trois corps de logis dont + est actuellement composé l'_Hôtel de France et de + Chateaubriand_, celui qui est le plus avancé dans + la rue, est la maison natale du grand écrivain.] + + [Note 114: Françoise-Gertrude de Contades, fille de + Louis-Georges-Erasme de Contades, maréchal de + France, et de Nicole Magon de la Lande. Elle avait + épousé en 1747 Jean-Pierre de la Haye, comte de + Plouër, colonel de dragons.] + + [Note 115: Chateaubriand n'a point imaginé cette + tempête _romantique_, qui éclate pourtant si à + propos à l'heure même de sa naissance. M. Charles + Cunat, le savant et consciencieux archiviste de + Saint-Malo, confirme de la façon la plus précise, + dans son écrit de 1850, l'exactitude de tous les + détails donnés par le grand poète: «En effet, + dit-il, une pluie opiniâtre durait depuis près de + deux mois; plusieurs coups de vent qu'on avait + éprouvés n'avaient pas changé l'état de + l'atmosphère; ce temps pluvieux jetait l'alarme + dans le pays; ce fut _dans la nuit de samedi à + dimanche_, à l'approche du dernier quartier de la + lune, qu'eut lieu la tempête horrible qui + accompagna la naissance de Chateaubriand et dont + les terribles effets se firent sentir dans le pays, + et notamment à la chaussée du Sillon.» Cette nuit + du samedi au dimanche, où la tempête fut + particulièrement horrible, était précisément celle + du 3 au 4 septembre, et c'est le 4 septembre que + naquit Chateaubriand.--La continuité et la violence + des tempêtes, en ces premiers jours de septembre + 1768, furent telles que l'évêque et le chapitre + firent exposer pendant neuf jours, comme aux + époques des plus grandes calamités, les reliques de + Saint Malo dans le choeur de la cathédrale; les + voûtes de l'antique basilique ne cessèrent de + retentir des chants de la pénitence et des appels à + la miséricorde divine. Enfin, l'orage s'apaisa, le + ciel reprit sa sérénité, et, le dimanche 18 + septembre, on porta processionnellement les restes + du saint à travers les rues de la ville et autour + des remparts, au milieu d'un concours immense de la + population. Les reliques, précédées du clergé, + étaient portées par des chanoines et suivies par + Mgr. Jean-Joseph Fogasse de la Bastie, évêque du + diocèse. (Ch. Cunat, _op. cit._)] + + * * * * * + +En sortant du sein de ma mère, je subis mon premier exil; on me +relégua à Plancoët, joli village situé entre Dinan, Saint-Malo et +Lamballe. L'unique frère de ma mère, le comte de Bedée, avait bâti +près de ce village le château de _Monchoix_. Les biens de mon aïeule +maternelle s'étendaient dans les environs jusqu'au bourg de Courseul, +les _Curiosolites des Commentaires de César_. Ma grand'mère, veuve +depuis longtemps, habitait avec sa soeur, mademoiselle de +Boisteilleul, un hameau séparé de Plancoët par un pont, et qu'on +appelait l'Abbaye, à cause d'une abbaye de Bénédictins[116], consacrée +à Notre-Dame de Nazareth. + + [Note 116: Il n'y eut jamais à Plancoët d'_abbaye + de Bénédictins_. Il existait seulement, au hameau + de l'Abbaye, une maison de _Dominicains_, dont les + bâtiments, aujourd'hui transformés en ferme, + joignent la partie nord-est de la modeste chapelle + où le futur pèlerin _de Paris à Jérusalem_ fut + relevé de son premier voeu.] + +Ma nourrice se trouva stérile; une autre pauvre chrétienne me (p. 026) +prit à son sein. Elle me voua à la patronne du hameau, Notre-Dame de +Nazareth, et lui promit que je porterais en son honneur le bleu et le +blanc jusqu'à l'âge de sept ans. Je n'avais vécu que quelques heures, +et la pesanteur du temps était déjà marquée sur mon front. Que ne me +laissait-on mourir? Il entrait dans les conseils de Dieu d'accorder au +voeu de l'obscurité et de l'innocence la conservation des jours qu'une +vaine renommée menaçait d'atteindre. + +Ce voeu de la paysanne bretonne n'est plus de ce siècle: c'était +toutefois une chose touchante que l'intervention d'une Mère divine +placée entre l'enfant et le ciel, et partageant les sollicitudes de la +mère terrestre. + +Au bout de trois ans, on me ramena à Saint-Malo; il y en avait déjà +sept que mon père avait recouvré la terre de Combourg. Il désirait +rentrer dans les biens où ses ancêtres avaient passé; ne pouvant +traiter ni pour la seigneurie de Beaufort, échue à la famille de +Goyon, ni pour la baronnie de Chateaubriand, tombée dans la maison de +Condé, il tourna ses yeux sur Combourg que Froissart écrit +_Combour_[117]; plusieurs branches de ma famille l'avaient possédé par +des mariages avec les Coëtquen. Combourg défendait la Bretagne dans +les marches normande et anglaise: Junken, évêque de Dol, le (p. 027) +bâtit en 1016; la grande tour date de 1100. Le Maréchal de Duras[118], +qui tenait Combourg de sa femme, Maclovie de Coëtquen[119], née d'une +Chateaubriand, s'arrangea avec mon père. Le marquis du Hallay[120], +officier aux grenadiers à cheval de la garde royale, peut-être trop +connu par sa bravoure, est le dernier des Coëtquen-Chateaubriand: M. +du Hallay a un frère[121]. Le même maréchal de Duras, en qualité de +notre allié, nous présenta dans la suite à Louis XVI, mon frère et +moi. + + [Note 117: Longtemps encore après Froissart, on a + continué d'écrire _Combour_, ce qui était suivre + l'ancienne forme du nom, _Comburnium_. C'est + seulement de 1660 à 1680 que le _g_ a été ajouté.] + + [Note 118: Emmanuel-Félicité de _Durfort_, duc de + Duras (1715-1789), pair et maréchal de France, + premier gentilhomme de la Chambre, membre de + l'Académie française. Choisi par le roi pour aller + commander en Bretagne au milieu des troubles + qu'avait fait naître l'affaire de La Chalotais, il + réussit à concilier les esprits et à rétablir la + tranquillité.] + + [Note 119: Louise-Françoise-Maclovie-Céleste de + _Coëtquen_, mariée en 1736 au duc de Duras, décédée + le 17 nivôse an X (7 janvier 1802).] + + [Note 120: _Hallay-Coëtquen_ + (Jean-Georges-Charles-Frédéric-Emmanuel, marquis + du), né le 5 octobre 1799, mort le 10 mars 1867. Il + avait été, sous la Restauration, capitaine au 1er + régiment de grenadiers à cheval de la garde royale + et gentilhomme ordinaire de la chambre du roi. Le + marquis du Hallay a eu une grande réputation comme + juge du point d'honneur et arbitre en matière de + duel. Il a publié des _Nouvelles et Souvenirs_, + Paris, 1835 et 1836, 2 tomes en 1 vol. in-8°.] + + [Note 121: Le comte du Hallay-Coëtquen, frère cadet + du précédent, a été page de Louis XVIII en 1814, + puis garde du corps de _Monsieur_, et lieutenant au + 4e régiment de chasseurs à cheval.] + +Je fus destiné à la marine royale: l'éloignement pour la cour était +naturel à tout Breton, et particulièrement à mon père. L'aristocratie +de nos États fortifiait en lui ce sentiment. + +Quand je fus rapporté à Saint-Malo, mon père était à Combourg, mon +frère au collège de Saint-Brieuc; mes quatre soeurs vivaient auprès de +ma mère. + +Toutes les affections de celle-ci s'étaient concentrées dans son (p. 028) +fils aîné; non qu'elle ne chérît ses autres enfants, mais elle +témoignait une préférence aveugle au jeune comte de Combourg. J'avais +bien, il est vrai, comme garçon, comme le dernier venu, comme le +_chevalier_ (ainsi m'appelait-on), quelques privilèges sur mes soeurs; +mais, en définitive, j'étais abandonné aux mains des gens. Ma mère +d'ailleurs, pleine d'esprit et de vertu, était préoccupée par les +soins de la société et les devoirs de la religion. La comtesse de +Plouër, ma marraine, était son intime amie; elle voyait aussi les +parents de Maupertuis[122] et de l'abbé Trublet[123]. Elle aimait la +politique, le bruit, le monde: car on faisait de la politique à +Saint-Malo, comme les moines de Saba dans le ravin du Cédron[124]; +elle se jeta avec ardeur dans l'affaire La Chalotais. Elle rapportait +chez elle une humeur grondeuse, une imagination distraite, un (p. 029) +esprit de parcimonie, qui nous empêchèrent d'abord de reconnaître ses +admirables qualités. Avec de l'ordre, ses enfants étaient tenus sans +ordre; avec de la générosité, elle avait l'apparence de l'avarice; +avec de la douceur d'âme elle grondait toujours: mon père était la +terreur des domestiques, ma mère le fléau. + + [Note 122: Pierre-Louis Moreau de _Maupertuis_ + (1698-1759); membre de l'Académie des sciences et + de l'Académie française; président perpétuel de + l'Académie des sciences et belles-lettres de + Berlin. Il était né à Saint-Malo.] + + [Note 123: Nicolas-Charles-Joseph _Trublet_ + (1697-1770); parent et ami de Maupertuis et, comme + lui, né à Saint-Malo. Il avait été reçu membre de + l'Académie française le 13 avril 1761.] + + [Note 124: C'est un souvenir du voyage de l'auteur + en Palestine et de son séjour au couvent de + Saint-Saba: «On montre aujourd'hui dans ce + monastère trois ou quatre mille têtes de morts, qui + sont celles des religieux massacrés par les + infidèles. Les moines me laissèrent un quart + d'heure tout seul avec ces reliques: ils semblaient + avoir deviné que mon dessein était de peindre un + jour la situation de l'âme des solitaires de la + Thébaïde. Mais je ne me rappelle pas encore sans un + sentiment pénible qu'_un caloyer voulut me parler + de politique et me raconter les secrets de la cour + de Russie_. «Hélas! mon père, lui dis-je, où + chercherez-vous la paix, si vous ne la trouvez pas + ici?» _Itinéraire de Paris à Jérusalem_, tome I, p. + 313.] + +De ce caractère de mes parents sont nés les premiers sentiments de ma +vie. Je m'attachai à la femme qui prit soin de moi, excellente +créature appelée _la Villeneuve_, dont j'écris le nom avec un +mouvement de reconnaissance et les larmes aux yeux. La Villeneuve +était une espèce de surintendante de la maison, me portant dans ses +bras, me donnant, à la dérobée, tout ce qu'elle pouvait trouver, +essuyant mes pleurs, m'embrassant, me jetant dans un coin, me +reprenant et marmottant toujours: «C'est celui-là qui ne sera pas +fier! qui a bon coeur! qui ne rebute point les pauvres gens! Tiens, +petit garçon;» et elle me bourrait de vin et de sucre. + +Mes sympathies d'enfant pour la Villeneuve furent bientôt dominées par +une amitié plus digne. + +Lucile, la quatrième de mes soeurs, avait deux ans de plus que +moi[125]. Cadette délaissée, sa parure ne se composait que de la +dépouille de ses soeurs. Qu'on se figure une petite fille maigre, (p. 030) +trop grande pour son âge, bras dégingandés, air timide, parlant avec +difficulté et ne pouvant rien apprendre; qu'on lui mette une robe +empruntée à une autre taille que la sienne; renfermez sa poitrine dans +un corps piqué dont les pointes lui faisaient des plaies aux côtés; +soutenez son cou par un collier de fer garni de velours brun; +retroussez ses cheveux sur le haut de sa tête, rattachez-les avec une +toque d'étoffe noire; et vous verrez la misérable créature qui me +frappa en rentrant sous le toit paternel. Personne n'aurait soupçonné +dans la chétive Lucile les talents et la beauté qui devait un jour +briller en elle. + + [Note 125: Lucile avait, non pas _deux ans_, mais + quatre ans de plus que son frère. Elle était née le + 7 août 1764.--Voir son acte de naissance à la page + 7 de la remarquable étude de M. Frédéric Saulnier + sur _Lucile de Chateaubriand et M. de Caud_, + d'après des documents inédits, 1885. M. Anatole + France s'est donc trompé, lui aussi, lorsque, dans + son petit volume, d'ailleurs si charmant, sur + _Lucile de Chateaubriand, sa vie et ses oeuvres_, + il l'a fait naître «en l'an 1766».] + +Elle me fut livrée comme un jouet; je n'abusai point de mon pouvoir; +au lieu de la soumettre à mes volontés, je devins son défenseur. On me +conduisait tous les matins avec elle chez les soeurs Couppart, deux +vieilles bossues habillées de noir, qui montraient à lire aux enfants. +Lucile lisait fort mal; je lisais encore plus mal. On la grondait; je +griffais les soeurs: grandes plaintes portées à ma mère. Je commençais +à passer pour un vaurien, un révolté, un paresseux, un âne enfin. Ces +idées entraient dans la tête de mes parents: mon père disait que tous +les chevaliers de Chateaubriand avaient été des fouetteurs de lièvres, +des ivrognes et des querelleurs. Ma mère soupirait et grognait en +voyant le désordre de ma jaquette. Tout enfant que j'étais, le propos +de mon père me révoltait; quand ma mère couronnait ses remontrances +par l'éloge de mon père qu'elle appelait un Caton, un héros, je me +sentais disposé à faire tout le mal qu'on semblait attendre de moi. + +Mon maître d'écriture, M. Després, à perruque de matelot, n'était (p. 031) +pas plus content de moi que mes parents; il me faisait copier +éternellement, d'après un exemple de sa façon, ces deux vers que j'ai +pris en horreur, non à cause de la faute de langue qui s'y trouve: + + C'est à vous, mon esprit, à qui je veux parler: + Vous avez des défauts que je ne puis celer. + +Il accompagnait ses réprimandes de coups de poing qu'il me donnait +dans le cou, en m'appelant _tête d'achôcre_; voulait-il dire +_achore_[126]? Je ne sais pas ce que c'est qu'une tête d'_achôcre_, +mais je la tiens pour effroyable. + + [Note 126: [Grec: Achôr], gourme. Ch.] + +Saint-Malo n'est qu'un rocher. S'élevant autrefois au milieu d'un +marais salant, il devint une île par l'irruption de la mer qui, en +709, creusa le golfe et mit le mont Saint-Michel au milieu des flots. +Aujourd'hui, le rocher de Saint-Malo ne tient à la terre ferme que par +une chaussée appelée poétiquement le Sillon. Le Sillon est assailli +d'un côté par la pleine mer, de l'autre est lavé par le flux qui +tourne pour entrer dans le port. Une tempête le détruisit presque +entièrement en 1730. Pendant les heures de reflux, le port reste à +sec, et, à la bordure est et nord de la mer, se découvre une grève du +plus beau sable. On peut faire alors le tour de mon nid paternel. +Auprès et au loin, sont semés des rochers, des forts, des îlots +inhabités: le Fort-Royal, la Conchée, Césembre et le Grand-Bé, où sera +mon tombeau; j'avais bien choisi sans le savoir: _bé_, en breton, +signifie _tombe_. + +Au bout du Sillon, planté d'un calvaire, on trouve une butte de (p. 032) +sable au bord de la grande mer. Cette butte s'appelle la Hoguette; +elle est surmontée d'un vieux gibet: les piliers nous servaient à +jouer aux quatre coins; nous les disputions aux oiseaux de rivage. Ce +n'était pourtant pas sans une sorte de terreur que nous nous arrêtions +dans ce lieu. + +Là se rencontrent aussi les _Miels_, dunes où pâturaient les moutons; +à droite sont des prairies au bas du Paramé, le chemin de poste de +Saint-Servan, le cimetière neuf, un calvaire et des moulins sur des +buttes, comme ceux qui s'élèvent sur le tombeau d'Achille à l'entrée +de l'Hellespont. + + * * * * * + +Je touchais à ma septième année; ma mère me conduisit à Plancoët, afin +d'être relevée du voeu de ma nourrice; nous descendîmes chez ma +grand'mère. Si j'ai vu le bonheur, c'était certainement dans cette +maison. + +Ma grand'mère occupait, dans la rue du Hameau-de-l'Abbaye, une maison +dont les jardins descendaient en terrasse sur un vallon, au fond +duquel on trouvait une fontaine entourée de saules. Madame de Bedée ne +marchait plus, mais à cela près, elle n'avait aucun des inconvénients +de son âge: c'était une agréable vieille, grasse, blanche, propre, +l'air grand, les manières belles et nobles, portant des robes à plis à +l'antique et une coiffe noire de dentelle, nouée sous le menton. Elle +avait l'esprit orné, la conversation grave, l'humeur sérieuse. Elle +était soignée par sa soeur, mademoiselle de Boisteilleul, qui ne lui +ressemblait que par la bonté. Celle-ci était une petite personne +maigre, enjouée, causeuse, railleuse. Elle avait aimé un comte (p. 033) +de Trémignon, lequel comte, ayant dû l'épouser, avait ensuite +violé sa promesse. Ma tante s'était consolée en célébrant ses amours, +car elle était poète. Je me souviens de l'avoir souvent entendue +chantonner en nasillant, lunettes sur le nez, tandis qu'elle brodait +pour sa soeur des manchettes à deux rangs, un apologue qui commençait +ainsi: + + Un épervier aimait une fauvette + Et, ce dit-on, il en était aimé, + +ce qui m'a paru toujours singulier pour un épervier. La chanson +finissait par ce refrain: + + Ah! Trémignon, la fable est-elle obscure? + Ture lure. + +Que de choses dans ce monde finissent comme les amours de ma tante, +ture, lure! + +Ma grand'mère se reposait sur sa soeur des soins de la maison. Elle +dînait à onze heures du matin, faisait la sieste; à une heure elle se +réveillait; on la portait au bas des terrasses du jardin, sous les +saules de la fontaine, où elle tricotait, entourée de sa soeur, de ses +enfants et petits-enfants[127]. En ce temps-là, la vieillesse était +une dignité; aujourd'hui elle est une charge. A quatre heures, on +reportait ma grand'mère dans son salon; Pierre, le domestique, (p. 034) +mettait une table de jeu; mademoiselle de Boisteilleul[128] frappait +avec les pincettes contre la plaque de la cheminée, et quelques +instants après on voyait entrer trois autres vieilles filles qui +sortaient de la maison voisine à l'appel de ma tante. + + [Note 127: «Dans les jardins en terrasse de cette + maison, qui sert maintenant de presbytère à la + paroisse de Nazareth, se voit encore la fontaine + entourée de saules, où l'aïeule de Chateaubriand + venait respirer le frais en tricotant au milieu de + ses enfants et petits-enfants.» Du Breil de Marzan, + _Impressions bretonnes sur les funérailles de + Chateaubriand et sur les Mémoires d'outre-tombe_, + 1850.] + + [Note 128: Suzanne-Émilie de Ravenel, demoiselle du + Boisteilleul, soeur cadette de madame de Bedée de + la Bouëtardais, née à Rennes le 12 mai 1700.] + +Ces trois soeurs se nommaient les demoiselles Vildéneux[129]; filles +d'un pauvre gentilhomme, au lieu de partager son mince héritage, elles +en avaient joui en commun, ne s'étaient jamais quittées, n'étaient +jamais sorties de leur village paternel. Liées depuis leur enfance +avec ma grand'mère, elles logeaient à sa porte et venaient tous les +jours, au signal convenu dans la cheminée, faire la partie de +quadrille de leur amie. Le jeu commençait; les bonnes dames se +querellaient: c'était le seul événement de leur vie, le seul moment où +l'égalité de leur humeur fût altérée. A huit heures, le souper +ramenait la sérénité. Souvent mon oncle de Bedée[130], avec son fils +et ses trois filles, assistait au souper de l'aïeule. Celle-ci faisait +mille récits du vieux temps; mon oncle, à son tour, racontait la +bataille de Fontenoy, où il s'était trouvé, et couronnait ses +vanteries par des histoires un peu franches, qui faisaient pâmer (p. 035) +de rire les honnêtes demoiselles. A neuf heures, le souper fini, +les domestiques entraient; on se mettait à genoux, et mademoiselle de +Boisteilleul disait à haute voix la prière. A dix heures, tout dormait +dans la maison, excepté ma grand'mère, qui se faisait faire la lecture +par sa femme de chambre jusqu'à une heure du matin. + + [Note 129: La véritable orthographe du nom des + trois vieilles filles était: Loisel de la + _Villedeneu_. (Du Breil de Marzan, _op. cit._)] + + [Note 130: Marie-Antoine-Bénigne de Bedée, comte de + la Bouëtardais, baron de Plancoët, fils de + Ange-Annibal de Bedée et de Bénigne-Jeanne-Marie de + Ravenel de Boisteilleul, frère de madame de + Chateaubriand et d'un an plus jeune qu'elle; il + était né dans la paroisse de Bourseul, le 5 avril + 1727. Il mourut à Dinan, le 24 juillet 1807.] + +Cette société, que j'ai remarquée la première dans ma vie, est aussi +la première qui ait disparu à mes yeux. J'ai vu la mort entrer sous ce +toit de paix et de bénédiction, le rendre peu à peu solitaire, fermer +une chambre et puis une autre qui ne se rouvrait plus. J'ai vu ma +grand'mère forcée de renoncer à son quadrille, faute des partners +accoutumés; j'ai vu diminuer le nombre de ces constantes amies, +jusqu'au jour où mon aïeule tomba la dernière. Elle et sa soeur +s'étaient promis de s'entre-appeler aussitôt que l'une aurait devancé +l'autre; elles se tinrent parole, et madame de Bedée ne survécut que +peu de mois à mademoiselle de Boisteilleul. Je suis peut-être le seul +homme au monde qui sache que ces personnes ont existé. Vingt fois, +depuis cette époque, j'ai fait la même observation; vingt fois des +sociétés se sont formées et dissoutes autour de moi. Cette +impossibilité de durée et de longueur dans les liaisons humaines, cet +oubli profond qui nous suit, cet invincible silence qui s'empare de +notre tombe et s'étend de là sur notre maison, me ramènent sans cesse +à la nécessité de l'isolement. Toute main est bonne pour nous donner +le verre d'eau dont nous pouvons avoir besoin dans la fièvre de la +mort. Ah! qu'elle ne nous soit pas trop chère! car comment abandonner +sans désespoir la main que l'on a couverte de baisers et que l'on (p. 036) +voudrait tenir éternellement sur son coeur? + +Le château du comte de Bedée[131] était situé à une lieue de Plancoët, +dans une position élevée et riante. Tout y respirait la joie; +l'hilarité de mon oncle était inépuisable. Il avait trois filles, +Caroline, Marie et Flore, et un fils, le comte de La Bouëtardais, +conseiller au Parlement[132], qui partageaient son épanouissement de +coeur. Monchoix était rempli des cousins du voisinage; on faisait de +la musique, on dansait, on chassait, on était en liesse du matin au +soir. Ma tante, madame de Bedée[133], qui voyait mon oncle manger +gaiement son fonds et son revenu, se fâchait assez justement; (p. 037) +mais on ne l'écoutait pas, et sa mauvaise humeur augmentait la bonne +humeur de sa famille; d'autant que ma tante était elle-même sujette à +bien des manies: elle avait toujours un grand chien de chasse hargneux +couché dans son giron, et à sa suite un sanglier privé qui remplissait +le château de ses grognements. Quand j'arrivais de la maison +paternelle, si sombre et si silencieuse, à cette maison de fêtes et de +bruit, je me trouvais dans un véritable paradis. Ce contraste devint +plus frappant lorsque ma famille fut fixée à la campagne: passer de +Combourg à Monchoix, c'était passer du désert dans le monde, du donjon +d'un baron du moyen âge à la villa d'un prince romain. + + [Note 131: Le château de _Monchoix_, dans la + paroisse de Pluduno, aujourd'hui l'une des communes + du canton de Plancoët, arrondissement de Dinan, + Monchoix est actuellement habité par M. du + Boishamon, arrière-petit-fils du comte de Bedée.] + + [Note 132: Le comte de Bedée avait eu huit enfants, + dont quatre morts en bas âge. Chateaubriand n'a + donc connu que les quatre dont il parle: 1º + _Charlotte-Suzanne-Marie_ (celle qu'il appelle + Caroline), née en la paroisse de Pluduno, le 24 + avril 1762, décédée à Dinan, non mariée, le 28 + avril 1849;--2º Marie-Jeanne-Claude ou _Claudine_, + née le 21 avril 1765, mariée en émigration à + René-Hervé du Hecquet, seigneur de Rauville. + Revenue en France, elle s'est fixée à Valognes et a + dû y mourir. Ce sont ses héritiers qui ont hérité + de la Bouëtardais.--3º _Flore-Anne_, née le 5 + octobre 1766, mariée au château de Monchoix, le 28 + octobre 1788, à Charles-Augustin-Jean-Baptiste + Locquet, chevalier de Château-d'Assy, d'une famille + d'origine malouine; elle est décédée, veuve, à + Dinan, le 7 janvier 1851.--4º Marie-Joseph-Annibal + de Bedée, comte de la Bouëtardais, conseiller au + Parlement de Rennes. Il fut, à Londres, le + compagnon d'émigration de Chateaubriand et nous + renvoyons à ce moment les détails que nous aurons à + fournir sur lui.] + + [Note 133: Marie-Angélique-Fortunée-Cécile + Ginguené, fille de écuyer François Ginguené et de + dame Thérèse-Françoise Jean. Elle était née à + Rennes le 23 novembre 1729. Mariée, le 23 novembre + 1756, à Marie-Antoine-Bénigne de Bedée. Décédée à + Dinan, le 22 novembre 1823.] + +Le jour de l'Ascension de l'année 1775, je partis de chez ma +grand'mère, avec ma mère, ma tante de Boisteilleul, mon oncle de Bedée +et ses enfants, ma nourrice et mon frère de lait, pour Notre-Dame de +Nazareth. J'avais une lévite blanche, des souliers, des gants, un +chapeau blancs, et une ceinture de soie bleue[134]. Nous montâmes à +l'Abbaye à dix heures du matin. Le couvent, placé au bord du chemin, +s'envieillissait[135] d'un quinconce d'ormes du temps de Jean V (p. 038) +de Bretagne. Du quinconce, on entrait dans le cimetière; le chrétien +ne parvenait à l'église qu'à travers la région des sépulcres: c'est +par la mort qu'on arrive à la présence de Dieu. + + [Note 134: «C'était la première fois de ma vie que + j'étais décemment habillé. Je devais tout devoir à + la religion, même la propreté, que saint Augustin + appelle une demi-vertu.» _Manuscrit de 1826_.] + + [Note 135: A propos de cette expression et de + quelques autres (me jouer _emmi_ les vagues qui se + retiraient;--_à l'orée_ d'une plaine;--des nuages + qui projettent leur ombre _fuitive_, etc.), + Sainte-Beuve écrivait, dans son article du 15 avril + 1834, après les premières lectures des _Mémoires_: + «L'effet est souvent heureux de ces mots gaulois + rajeunis, mêlés à de fraîches importations latines. + (_Le vaste du ciel_, _les blandices des sens_, + etc.) et encadrés dans des lignes d'une pureté + grecque, au tour grandiose, mais correct et défini. + Le vocabulaire de M. de Chateaubriand dans ces + _Mémoires_ comprend toute la langue française + imaginable et ne la dépasse guère que parfois en + quelque demi-douzaine de petits mots que je + voudrais retrancher. Cet art d'écrire qui ne + dédaigne rien, avide de toute fleur et de toute + couleur assortie, remonte jusqu'au sein de Ducange + pour glaner un épi d'or oublié, ou ajouter un + antique bleuet à la couronne.» _Portraits + contemporains_, I, 30.] + +Déjà les religieux occupaient les stalles; l'autel était illuminé +d'une multitude de cierges; des lampes descendaient des différentes +voûtes: il y a, dans les édifices gothiques[136], des lointains et +comme des horizons successifs. Les massiers vinrent me prendre à la +porte, en cérémonie, et me conduisirent dans le choeur. On y avait +préparé trois sièges: je me plaçai dans celui du milieu; ma nourrice +se mit à ma gauche, mon frère de lait à ma droite[137]. + + [Note 136: La chapelle de Notre-Dame de Nazareth + n'était aucunement un édifice gothique. Elle datait + du milieu du XVIIe siècle et avait été fondée par + dame Catherine de Rosmadec, épouse de Guy de Rieux, + comte de Châteauneuf, qui en fit don au couvent des + religieux dominicains de Dinan. La première pierre + fut posée, en présence de Ferdinand de Neufville, + évêque de Saint-Malo, le 2 mai 1649, et, à cette + date, on ne construisait plus, même en Bretagne, ni + églises ni chapelles gothiques. (Voir _Dictionnaire + d'Ogée_, article _Corseul_, et l'_Histoire de la + découverte de la Sainte image de Notre Dame de + Nazareth, copiée sur l'ancien original du père + Guillouzou_, et publiée par M. L. Prud'homme, de + Saint-Brieuc).] + + [Note 137: «La religion, qui ne connaît pas les + rangs et qui donne toujours des leçons, ne voyait + dans cette cérémonie que la pauvre femme qui + m'avait sauvé de la mort, et l'enfant qui avait + sucé le même lait que moi; la grande dame ma mère + était à la porte, la paysanne dans le sanctuaire.» + _Manuscrit de 1826_.] + +La messe commença: à l'offertoire, le célébrant se tourna vers (p. 039) +moi et lut des prières; après quoi on m'ôta mes habits blancs, qui +furent attachés en _ex voto_ au-dessous d'une image de la Vierge. On +me revêtit d'un habit couleur violette. Le prieur prononça un discours +sur l'efficacité des voeux; il rappela l'histoire du baron de +Chateaubriand, passé dans l'Orient avec saint Louis; il me dit que je +visiterais peut-être aussi, dans la Palestine, cette Vierge de +Nazareth à qui je devais la vie par l'intercession des prières du +pauvre, toujours puissantes auprès de Dieu[138]. Ce moine, qui me +racontait l'histoire de ma famille, comme le grand-père de Dante (p. 040) +lui faisait l'histoire de ses aïeux, aurait pu aussi, comme +Cacciaguida, y joindre la prédiction de mon exil. + + Tu proverai si come sà di sale + Lo pane altrui, e com' è duro calle + Lo scendere e il salir per l' altrui scale. + E quel che più ti graverà le spalle, + Sarà la compagnia malvagia e scempia, + Con la qual tu cadrai in questa valle; + Che tutta ingrata, tutta matta ed empia + Si farà contra te.................... + ..................................... + Di sua bestialitate il suo processo + Farà la pruova: si ch'a te fia bello. + Averti fatta parte, per te stesso[139]. + + «Tu sauras combien le pain d'autrui a le goût du + sel, combien est dur le degré du monter et du descendre + de l'escalier d'autrui. Et ce qui pèsera encore + davantage sur tes épaules sera la compagnie mauvaise + et insensée avec laquelle tu tomberas et qui, tout ingrate, + toute folle, toute impie, se tournera contre toi. + ..................................... + ..................................... + De sa stupidité sa conduite fera preuve; tant qu'à toi (p. 041) + il sera beau de t'être fait un parti de toi-même.» + + [Note 138: «Quand cela fut fait, on acheva de + célébrer la messe; ma mère communia après le + prêtre, et très certainement ses voeux cherchèrent + à détourner sur moi les grâces que cette communion + devait répandre sur elle. Combien il est essentiel + de frapper l'imagination des enfants, par des actes + de religion! Jamais dans le cours de ma vie je n'ai + oublié le relèvement de mon voeu. Il s'est présenté + à ma mémoire au milieu des plus grands égarements + de ma jeunesse; je m'y sentais attaché comme à un + point fixe autour duquel je tournais sans pouvoir + me déprendre. Depuis l'exhortation du bénédictin, + j'ai toujours rêvé le pèlerinage de Jérusalem et + j'ai fini par l'accomplir. Il est certain que la + plupart des actes religieux, nobles par eux-mêmes, + laissent au fond du coeur de nobles souvenirs, + nourrissent l'âme de sentiments élevés et disposent + à aimer les choses belles et touchantes; que de + droit la religion n'avait-elle donc pas sur moi! Ne + devait-elle pas me dire: «Tu m'as été consacré dans + ta jeunesse, je ne t'ai rendu à la vie que pour que + tu devinsses mon défenseur. La dépouille de ton + innocence, trempée des larmes de ta mère, repose + encore sur mes autels; ce ne sont pas tes vêtements + qu'il faut suspendre à mes temples, ce sont tes + passions. Consacre-moi ton coeur et tes chagrins, + je bénirai ta nouvelle offrande.» Sainte religion, + voilà ton langage; toi seule pourrais remplir le + vide que j'ai toujours senti en moi, et guérir + cette tristesse qui me suit. Tout sujet m'y + replonge ou m'y ramène; je n'écris pas un mot + qu'elle ne soit prête à déborder comme un torrent: + je ne suis occupé qu'à la renfermer, pour ne pas me + rendre ridicule aux hommes. Mais dans cet écrit qui + ne paraîtra qu'après moi, que j'ai entrepris pour + me soulager, pour donner une issue aux sentiments + qui m'étouffent, pourquoi me contraindrais-je? + Rassasions-nous de nos peines secrètes, que mon âme + malade et blessée puisse à son gré repasser ses + chimères et se noyer dans ses souvenirs!» + _Manuscrit de 1826_.] + + [Note 139: Dante, _Le Paradis_, Chant XVII.] + +Depuis l'exhortation du bénédictin, j'ai toujours rêvé le pèlerinage +de Jérusalem, et j'ai fini par l'accomplir. + +J'ai été consacré à la religion, la dépouille de mon innocence a +reposé sur ses autels: ce ne sont pas mes vêtements qu'il faudrait +suspendre aujourd'hui à ces temples, ce sont mes misères. + +On me ramena à Saint-Malo[140]. Saint Malo n'est point l'Aleth de la +_Notitia imperii_: Aleth était mieux placée par les Romains dans le +faubourg Saint-Servan, au port militaire appelé _Solidor_, à +l'embouchure de la Rance. En face d'Aleth était un rocher, _est in +conspectu Tenedos_, non le refuge des perfides Grecs, mais la retraite +de l'ermite Aaron, qui, l'an 507[141], établit dans cette île sa +demeure; c'est la date de la victoire de Clovis sur Alaric; l'un fonda +un petit couvent, l'autre une grande monarchie, édifices également +tombés. + + [Note 140: «Au mois d'octobre de l'année 1775, nous + retournâmes à Saint-Malo.» _Manuscrit de 1826_.] + + [Note 141: Saint Aaron vivait bien au VIe siècle, + mais on ignore absolument la date à laquelle il + s'établit sur le rocher qui porte aujourd'hui la + ville de Saint-Malo. La date de 507, donnée ici par + Chateaubriand, ne repose sur aucune autorité + sérieuse. On ne la trouve même pas dans l'ouvrage, + plus légendaire qu'historique, du P. Albert Le + Grand, _la vie, gestes, mort et miracles des saints + de la Bretagne-Armorique_.] + +Malo, en latin _Maclovius, Macutus, Machutes_, devenu en 541 évêque +d'Aleth[142], attiré qu'il fut par la renommée d'Aaron, le visita. +Chapelain de l'oratoire de cet ermite, après la mort du saint il éleva +une église cénobiale, _in prædio Machutis_. Ce nom de Malo se (p. 042) +communiqua à l'île, et ensuite à la ville, _Maclovium_, _Maclopolis_. + + [Note 142: Cette date de 541, que Chateaubriand a + prise cette fois dans Albert Le Grand (édition de + 1680, p. 583), n'est rien moins qu'exacte. Malo fut + bien le premier titulaire de l'évêché d'Aleth, + fondé par Judaël, roi de Domnonée, mais cette + fondation eut lieu, non en 541, mais près d'un + demi-siècle plus tard. Né vers 520 dans la Cambrie + méridionale, Malo ne passa en Armorique que vers + 550. Il aborda dans l'île de Césembre, avec une + trentaine de disciples et se mit aussitôt à + évangéliser les campagnes aléthiennes et + curiosolites. Il comptait déjà dans la péninsule + armoricaine, et spécialement dans le pays d'Aleth, + quarante ans d'apostolat, lorsqu'il fut honoré de + la dignité épiscopale, vers 585-590. Saint Malo + mourut en Saintonge, le dimanche 16 décembre 621, + âgé d'environ cent ans. (Voir _l'Histoire de + Bretagne_, par Arthur de la Borderie, tome I, p. + 421, 465, 475.)] + +De saint Malo, premier évêque d'Aleth, au bienheureux Jean surnommé +_de la Grille_, sacré en 1140 et qui fit élever la cathédrale, on +compte quarante-cinq évêques. Aleth étant déjà presque entièrement +abandonnée, Jean de la Grille transféra le siège épiscopal de la ville +romaine dans la ville bretonne qui croissait sur le rocher d'Aaron. + +Saint-Malo eut beaucoup à souffrir dans les guerres qui survinrent +entre les rois de France et d'Angleterre. + +Le comte de Richemont, depuis Henri VII d'Angleterre, en qui se +terminèrent les démêlés de la Rose blanche et de la Rose rouge, fut +conduit à Saint-Malo. Livré par le duc de Bretagne aux ambassadeurs de +Richard, ceux-ci l'emmenaient à Londres pour le faire mourir. Échappé +à ses gardes, il se réfugia dans la cathédrale, _asylum quod in eâ +urbe est inviolatissimum_: ce droit d'asile remontait aux Druides, +premiers prêtres de l'île d'Aaron. + +Un évêque de Saint-Malo fut l'un des trois favoris (les deux (p. 043) +autres étaient Arthur de Montauban et Jean Hingant) qui perdirent +l'infortuné Gilles de Bretagne: c'est ce que l'on voit dans +l'_Histoire lamentable de Gilles, seigneur de Chateaubriand et de +Chantocé, prince du sang de France et de Bretagne, étranglé en prison +par les ministres du favori, le 24 avril 1450_. + +Il y a une belle capitulation entre Henri IV et Saint-Malo: la ville +traite de puissance à puissance, protège ceux qui se sont réfugiés +dans ses murs, et demeure libre, par une ordonnance de Philibert de la +Guiche, grand maître de l'artillerie de France, de faire fondre cent +pièces de canon. Rien ne ressemblait davantage à Venise (au soleil et +aux arts près) que cette petite république malouine par sa religion, +sa richesse et sa chevalerie de mer. Elle appuya l'expédition de +Charles-Quint en Afrique et secourut Louis XIII devant la Rochelle. +Elle promenait son pavillon sur tous les flots, entretenait des +relations avec Moka, Surate, Pondichéry, et une compagnie formée dans +son sein explorait la mer du Sud. + +A compter du règne de Henri IV, ma ville natale se distingua par son +dévouement et sa fidélité à la France. Les Anglais la bombardèrent en +1693; ils y lancèrent, le 29 novembre de cette année, une machine +infernale, dans les débris de laquelle j'ai souvent joué avec mes +camarades. Ils la bombardèrent de nouveau en 1758. + +Les Malouins prêtèrent des sommes considérables à Louis XIV pendant la +guerre de 1701: en reconnaissance de ce service, il leur confirma le +privilège de se garder eux-mêmes; il voulut que l'équipage du premier +vaisseau de la marine royale fût exclusivement composé de (p. 044) +matelots de Saint-Malo et de son territoire. + +En 1771, les Malouins renouvelèrent leur sacrifice et prêtèrent trente +millions à Louis XV. Le fameux amiral Anson[143] descendit à Cancale, +en 1758, et brûla Saint-Servan. Dans le château de Saint-Malo, La +Chalotais écrivit sur du linge, avec un cure-dent, de l'eau et de la +suie, les mémoires qui firent tant de bruit et dont personne ne se +souvient[144]. Les événements effacent les événements; inscriptions +gravées sur d'autres inscriptions, ils font des pages de l'histoire +des palimpsestes. + + [Note 143: _Anson_ (Georges), amiral anglais, né en + 1697, mort en 1762.] + + [Note 144: _La Chalotais_ (Louis-René _de Caradeuc_ + de), procureur-général au Parlement de Bretagne, né + à Rennes le 6 mars 1701, mort le 12 juillet + 1785.--Le premier Mémoire, écrit sous le nom de M. + de La Chalotais, et reconnu par lui comme son + oeuvre se terminait par ces lignes: «Fait au + château de Saint-Malo, 15 janvier 1766, écrit avec + une plume faite d'un cure-dent, et de l'encre faite + avec de le suie de cheminée, du vinaigre et du + sucre, sur des papiers d'enveloppe de sucre et de + chocolat.» La vérité est que La Chalotais, dans sa + prison, avait tout ce qu'il faut pour écrire et + qu'il _écrivait par toutes les postes à sa + famille_. Voir, dans l'ouvrage de M. Henri Carré, + _La Chalotais et le duc d'Aiguillon_ (1803), la + correspondance du chevalier de Fontette, commandant + du château de Saint-Malo, et en particulier la + lettre du 28 avril 1766.] + +Saint-Malo fournissait les meilleurs matelots de notre marine; on peut +en voir le rôle général dans le volume in-folio publié en 1682 sous ce +titre: _Rôle général des officiers, mariniers et matelots de +Saint-Malo_. Il y a une _Coutume de Saint-Malo_, imprimée dans le +recueil du Coutumier général. Les archives de la ville sont assez (p. 045) +riches en chartes utiles à l'histoire et au droit maritime. + +Saint-Malo est la patrie de Jacques Cartier[145], le Christophe Colomb +de la France, qui découvrit le Canada. Les Malouins ont encore signalé +à l'autre extrémité de l'Amérique les îles qui portent leur nom: _Îles +Malouines_. + + [Note 145: Jacques _Cartier_ naquit à Saint-Malo le + 31 décembre 1494, l'année même où Christophe Colomb + découvrait la Jamaïque. On ne sait pas exactement + la date de sa mort. Le savant annaliste de + Saint-Malo, M. Ch. Cunat, croit pouvoir la fixer + aux environs de 1554.] + +Saint-Malo est la ville natale de Duguay-Trouin[146], l'un des plus +grands hommes de mer qui aient paru, et, de nos jours, elle a donné à +la France Surcouf[147]. Le célèbre Mahé de La Bourdonnais[148], +gouverneur de l'Île de France, naquit à Saint-Malo, de même que La +Mettrie[149], Maupertuis, l'abbé Trublet dont Voltaire a ri: tout cela +n'est pas trop mal pour une enceinte qui n'égale pas celle du jardin +des Tuileries. + + [Note 146: René _Dugay-Trouin_, né le 10 juin 1673; + mort le 27 septembre 1736.] + + [Note 147: Robert _Surcouf_, le célèbre corsaire + (1773-1827). M. Ch. Cunat a écrit son _Histoire_.] + + [Note 148: Bertrand-François _Mahé de La + Bourdonnais_ (1699-1753).] + + [Note 149: Julien _Offraye de La Mettrie_, né à + Saint-Malo le 19 décembre 1709, mort le 11 novembre + 1751 à Berlin, où ses ouvrages ouvertement + matérialistes lui avaient valu d'être nommé lecteur + du roi. Frédéric II a composé son _Éloge_.] + +L'abbé de Lamennais[150] a laissé loin derrière lui ces petites +illustrations littéraires de ma patrie. Broussais[151] est (p. 046) +également né à Saint-Malo, ainsi que mon noble ami, le comte de La +Ferronnays[152]. + + [Note 150: Hugues-Félicité _Robert de La Mennais_, + né le 19 juin 1782, mort le 27 février 1854. + Presque tous ses biographes le font naître dans la + même rue que Chateaubriand. C'est une erreur. + L'hôtel de la Mennais, où naquit l'auteur de + l'_Essai sur l'Indifférence_, était situé, non rue + des Juifs, mais rue Saint-Vincent.] + + [Note 151: François-Joseph-Victor _Broussais_ + (1772-1832). Comme son compatriote La Mettrie, mais + avec plus d'éclat et de talent, il se montra dans + tous ses ouvrages, un ardent adversaire des + doctrines psychologiques et spiritualistes.] + + [Note 152: Pierre-Louis-Auguste _Ferron_, comte de + _La Ferronnays_, né le 17 décembre 1772. Il émigra + avec son père, lieutenant général des armées du + roi, servit sous le prince de Condé et devint aide + de camp du duc de Berry. Maréchal de camp (4 juin + 1814); pair de France (17 août 1815), ministre à + Copenhague en 1817; ambassadeur à Saint-Pétersbourg + en 1819; ministre des Affaires étrangères du 4 + janvier 1828 au 14 mai 1829; ambassadeur à Rome du + mois de février au mois d'août 1830. Il mourut en + cette ville le 17 janvier 1842, laissant une + mémoire honorée de tous les partis.] + +Enfin, pour ne rien omettre, je rappellerai les dogues qui formaient +la garnison de Saint-Malo: ils descendaient de ces chiens fameux, +enfants de régiment dans les Gaules, et qui, selon Strabon, livraient +avec leurs maîtres des batailles rangées aux Romains. Albert le Grand, +religieux de l'ordre de Saint-Dominique, auteur aussi grave que le +géographe grec, déclare qu'à Saint-Malo «la garde d'une place si +importante était commise toutes les nuits à la fidélité de certains +dogues qui faisaient bonne et sûre patrouille». Ils furent condamnés à +la peine capitale pour avoir eu le malheur de manger inconsidérément +les jambes d'un gentilhomme; ce qui a donné lieu de nos jours à la +chanson: _Bon voyage_. On se moque de tout. On emprisonna les +criminels; l'un d'eux refusa de prendre la nourriture des mains de son +gardien qui pleurait; le noble animal se laissa mourir de faim: les +chiens, comme les hommes, sont punis de leur fidélité. Au surplus, le +Capitole était, de même que ma Délos, gardé par des chiens, (p. 047) +lesquels n'aboyaient pas lorsque Scipion l'Africain venait à l'aube +faire sa prière. + +Enclos de murs de diverses époques qui se divisent en _grands_ et +_petits_, et sur lesquels on se promène, Saint-Malo est encore défendu +par le château dont j'ai parlé, et qu'augmenta de tours, de bastions +et de fossés, la duchesse Anne. Vue du dehors, la cité insulaire +ressemble à une citadelle de granit. + +C'est sur la grève de la pleine mer, entre le château et le +Fort-Royal, que se rassemblent les enfants; c'est là que j'ai été +élevé, compagnon des flots et des vents. Un des premiers plaisirs que +j'aie goûtés était de lutter contre les orages, de me jouer avec les +vagues qui se retiraient devant moi, ou couraient après moi sur la +rive. Un autre divertissement était de construire, avec l'arène de la +plage, des monuments que mes camarades appelaient des _fours_. Depuis +cette époque, j'ai souvent vu bâtir pour l'éternité des châteaux plus +vite écroulés que mes palais de sable. + +Mon sort étant irrévocablement fixé, on me livra à une enfance oisive. +Quelques notions de dessin, de langue anglaise, d'hydrographie et de +mathématiques, parurent plus que suffisantes à l'éducation d'un +garçonnet destiné d'avance à la rude vie d'un marin. + +Je croissais sans étude dans ma famille; nous n'habitions plus la maison +où j'étais né: ma mère occupait un hôtel, place Saint-Vincent[153], +presque en face de la porte qui communique au Sillon. Les (p. 048) +polissons de la ville étaient devenus mes plus chers amis: j'en +remplissais la cour et les escaliers de la maison. Je leur ressemblais +en tout; je parlais leur langage; j'avais leur façon et leur allure; +j'étais vêtu comme eux, déboutonné et débraillé comme eux; mes +chemises tombaient en loques; je n'avais jamais une paire de bas qui +ne fût largement trouée; je traînais de méchants souliers éculés, qui +sortaient à chaque pas de mes pieds; je perdais souvent mon chapeau et +quelquefois mon habit. J'avais le visage barbouillé, égratigné, +meurtri, les mains noires. Ma figure était si étrange, que ma mère, au +milieu de sa colère, ne se pouvait empêcher de rire et de s'écrier: +«Qu'il est laid!» + + [Note 153: Peu d'années après la naissance de + Chateaubriand, sa famille avait quitté l'hôtel de + la Gicquelais et était venue habiter le premier + étage de la belle maison de M. White de Boisglé, + maire de Saint-Malo, maison située sur la rue et la + place Saint-Vincent, presque en face de la porte + _Saint-Vincent_. (Ch. Cunat, _op. cit._)] + +J'aimais pourtant et j'ai toujours aimé la propreté, même l'élégance. +La nuit, j'essayais de raccommoder mes lambeaux; la bonne Villeneuve +et ma Lucile m'aidaient à réparer ma toilette, afin de m'épargner des +pénitences et des gronderies; mais leur rapiécetage ne servait qu'à +rendre mon accoutrement plus bizarre. J'étais surtout désolé quand je +paraissais déguenillé au milieu des enfants, fiers de leurs habits +neufs et de leur braverie. + +Mes compatriotes avaient quelque chose d'étranger, qui rappelait +l'Espagne. Des familles malouines étaient établies à Cadix; des +familles de Cadix résidaient à Saint-Malo. La position insulaire, la +chaussée, l'architecture, les maisons, les citernes, les murailles de +granit de Saint-Malo, lui donnent un air de ressemblance avec Cadix: +quand j'ai vu la dernière ville, je me suis souvenu de la première. + +Enfermés le soir sous la même clé dans leur cité, les Malouins (p. 049) +ne composaient qu'une famille. Les moeurs étaient si candides que de +jeunes femmes qui faisaient venir des rubans et des gazes de Paris, +passaient pour des mondaines dont leurs compagnes effarouchées se +séparaient. Une faiblesse était une chose inouïe: une comtesse +d'Abbeville ayant été soupçonnée, il en résulta une complainte que +l'on chantait en se signant. Cependant le poète, fidèle malgré lui aux +traditions des troubadours, prenait parti contre le mari qu'il +appelait _un monstre barbare_. + +Certains jours de l'année, les habitants de la ville et de la campagne +se rencontraient à des foires appelées _assemblées_, qui se tenaient +dans les îles et sur des forts autour de Saint-Malo; ils s'y rendaient +à pied quand la mer était basse, en bateau lorsqu'elle était haute. La +multitude de matelots et de paysans; les charrettes entoilées; les +caravanes de chevaux, d'ânes et de mulets; le concours des marchands; +les tentes plantées sur le rivage; les processions de moines et de +confréries qui serpentaient avec leurs bannières et leurs croix au +milieu de la foule; les chaloupes allant et venant à la rame ou à la +voile; les vaisseaux entrant au port, ou mouillant en rade; les salves +d'artillerie, le branle des cloches, tout contribuait à répandre dans +ces réunions le bruit, le mouvement et la variété. + +J'étais le seul témoin de ces fêtes qui n'en partageât pas la joie. +J'y paraissais sans argent pour acheter des jouets et des gâteaux. +Évitant le mépris qui s'attache à la mauvaise fortune, je m'asseyais +loin de la foule, auprès de ces flaques d'eau que la mer entretient et +renouvelle dans les concavités des rochers. Là, je m'amusais à (p. 050) +voir voler les pingouins et les mouettes, à béer aux lointains +bleuâtres, à ramasser des coquillages, à écouter le refrain des vagues +parmi les écueils. Le soir, au logis, je n'étais guère plus heureux; +j'avais une répugnance pour certains mets; on me forçait d'en manger. +J'implorais des yeux La France qui m'enlevait adroitement mon +assiette, quand mon père tournait la tête. Pour le feu, même rigueur: +il ne m'était pas permis d'approcher de la cheminée. Il y a loin de +ces parents sévères aux gâte-enfants d'aujourd'hui. + +Mais si j'avais des peines qui sont inconnues de l'enfance nouvelle, +j'avais aussi quelques plaisirs qu'elle ignore. + +On ne sait plus ce que c'est que ces solennités de religion et de +famille où la patrie entière et le Dieu de cette patrie avaient l'air +de se réjouir; Noël, le premier de l'an, les Rois, Pâques, la +Pentecôte, la Saint-Jean, étaient pour moi des jours de prospérité. +Peut-être l'influence de mon rocher natal a-t-elle agi sur mes +sentiments et sur mes études. Dès l'année 1015, les Malouins firent +voeu d'aller aider à bâtir _de leurs mains et de leurs moyens_ les +clochers de la cathédrale de Chartres: n'ai-je pas aussi travaillé de +mes mains à relever la flèche abattue de la vieille basilique +chrétienne? «Le soleil, dit le père Maunoir, n'a jamais éclairé canton +où ait paru une plus constante et invariable fidélité dans la vraie +foi que la Bretagne. Il y a treize siècles qu'aucune infidélité n'a +souillé la langue qui a servi d'organe pour prêcher Jésus-Christ, et +il est à naître qui ait vu Breton bretonnant prêcher autre religion +que la catholique.» + +Durant les jours de fête que je viens de rappeler, j'étais (p. 051) +conduit en station avec mes soeurs aux divers sanctuaires de la ville, +à la chapelle de Saint-Aaron, au couvent de la Victoire; mon oreille +était frappée de la douce voix de quelques femmes invisibles: +l'harmonie de leurs cantiques se mêlait aux mugissements des flots. +Lorsque dans l'hiver, à l'heure du salut, la cathédrale se remplissait +de la foule; que de vieux matelots à genoux, de jeunes femmes et des +enfants lisaient, avec de petites bougies, dans leurs Heures; que la +multitude, au moment de la bénédiction, répétait en choeur le _Tantum +ergo_; que, dans l'intervalle de ces chants, les rafales de Noël +frôlaient les vitraux de la basilique, ébranlaient les voûtes de cette +nef que fit résonner la mâle poitrine de Jacques Cartier et de +Duguay-Trouin, j'éprouvais un sentiment extraordinaire de religion. Je +n'avais pas besoin que la Villeneuve me dît de joindre les mains pour +invoquer Dieu par tous les noms que ma mère m'avait appris; je voyais +les cieux ouverts, les anges offrant notre encens et nos voeux; je +courbais mon front: il n'était point encore chargé de ces ennuis qui +pèsent si horriblement sur nous, qu'on est tenté de ne plus relever la +tête lorsqu'on l'a inclinée au pied des autels. + +Tel marin, au sortir de ces pompes, s'embarquait tout fortifié contre +la nuit, tandis que tel autre rentrait au port en se dirigeant sur le +dôme éclairé de l'église: ainsi la religion et les périls étaient +continuellement en présence, et leurs images se présentaient +inséparables à ma pensée. A peine étais-je né, que j'ouïs parler de +mourir: le soir, un homme allait avec une sonnette de rue en rue, (p. 052) +avertissant les chrétiens de prier pour un de leurs frères décédé. +Presque tous les ans, des vaisseaux se perdaient sous mes yeux, et, +lorsque je m'ébattais le long des grèves, la mer roulait à mes pieds +les cadavres d'hommes étrangers, expirés loin de leur patrie. Madame +de Chateaubriand me disait, comme sainte Monique disait à son fils: +_Nihil longe est a Deo_: «Rien n'est loin de Dieu.» On avait confié +mon éducation à la Providence: elle ne m'épargnait pas les leçons. + +Voué à la Vierge, je connaissais et j'aimais ma protectrice que je +confondais avec mon ange gardien: son image, qui avait coûté un +demi-sou à la bonne Villeneuve, était attachée avec quatre épingles à +la tête de mon lit. J'aurais dû vivre dans ces temps où l'on disait à +Marie: «Doulce dame du ciel et de la terre, mère de pitié, fontaine de +tous biens, qui portastes Jésus-Christ en vos prétieulx flancz, belle +très-doulce Dame, je vous mercye et vous prye.» + +La première chose que j'ai sue par coeur est un cantique de matelot +commençant ainsi: + + Je mets ma confiance, + Vierge, en votre secours, + Servez-moi de défense, + Prenez soin de mes jours; + Et quand ma dernière heure + Viendra finir mon sort, + Obtenez que je meure + De la plus sainte mort. + +J'ai entendu depuis chanter ce cantique dans un naufrage. Je répète +encore aujourd'hui ces méchantes rimes avec autant de plaisir que (p. 053) +des vers d'Homère; une madone coiffée d'une couronne gothique, vêtue +d'une robe de soie bleue, garnie d'une frange d'argent, m'inspire plus +de dévotion qu'une Vierge de Raphaël. + +Du moins, si cette pacifique _Étoile des mers_ avait pu calmer les +troubles de ma vie! Mais je devais être agité, même dans mon enfance; +comme le dattier de l'Arabe, à peine ma tige était sortie du rocher +qu'elle fut battue du vent. + + * * * * * + +J'ai dit que ma révolte prématurée contre les maîtresses de Lucile +commença ma mauvaise renommée; un camarade l'acheva. + +Mon oncle, M. de Chateaubriand du Plessis, établi à Saint-Malo comme +son frère, avait, comme lui, quatre filles et deux garçons[154]. De +mes deux cousins (Pierre et Armand), qui formaient d'abord ma société, +Pierre devint page de la reine, Armand fut envoyé au collège comme +étant destiné à l'état ecclésiastique. Pierre, au sortir des pages, +entra dans la marine et se noya à la côte d'Afrique. Armand, depuis +longtemps enfermé au collège, quitta la France en 1790, servit pendant +toute l'émigration, fit intrépidement dans une chaloupe vingt voyages +à la côte de Bretagne, et vint enfin mourir pour le roi à la plaine de +Grenelle, le vendredi saint de l'année 1809[155], ainsi que je l'ai +déjà dit et que je le répéterai encore en racontant sa (p. 054) +catastrophe[156]. + + [Note 154: De ces six enfants, cinq figurent sur + les registres de naissance de Saint-Malo: Adélaïde, + née en 1762; Émilie-Thérèse-Rosalie, née le 12 + septembre 1763; Pierre, né en 1767; + Armand-Louis-Marie, né le 16 mars 1768; Modeste, + née en 1772.] + + [Note 155: Ici encore, dans toutes les éditions, on + a imprimé à tort: _1810_.] + + [Note 156: Il a laissé un fils, Frédéric, que je + plaçai d'abord dans les gardes de _Monsieur_, et + qui entra depuis dans un régiment de cuirassiers. + Il a épousé, à Nancy, mademoiselle de Gastaldi, + dont il a eu deux fils, et s'est retiré du service. + La soeur aînée d'Armand, ma cousine, est, depuis de + longues années, supérieure des religieuses + Trappistes. (Note de 1831, Genève.) Ch.--Frédéric + de Chateaubriand, dont il est parlé dans cette + note, était né à Jersey le 11 novembre 1798. Il est + mort le 8 juin 1849, au château de la Ballue, près + Saint-Servan, laissant un fils, + Henri-Frédéric-Marie-Geoffroy de Chateaubriand, né + à la Ballue le 11 mai 1835 et marié en 1869 à + Françoise-Madeleine-Anne _Regnault de Parcieu_.] + +Privé de la société de mes deux cousins, je la remplaçai par une +liaison nouvelle. + +Au Second étage de l'hôtel que nous habitions, demeurait un +gentilhomme nommé Gesril: il avait un fils et deux filles. Ce fils +était élevé autrement que moi; enfant gâté, ce qu'il faisait était +trouvé charmant: il ne se plaisait qu'à se battre, et surtout qu'à +exciter des querelles dont il s'établissait le juge. Jouant des tours +perfides aux bonnes qui menaient promener les enfants, il n'était +bruit que de ses espiègleries que l'on transformait en crimes noirs. +Le père riait de tout, et _Joson_ n'était que plus chéri. Gesril +devint mon intime ami et prit sur moi un ascendant incroyable: je +profitai sous un tel maître, quoique mon caractère fût entièrement +l'opposé de sien. J'aimais les jeux solitaires, je ne cherchais +querelle à personne: Gesril était fou de plaisirs, de cohue, et +jubilait au milieu des bagarres d'enfants. Quand quelque polisson me +parlait, Gesril me disait: «Tu le souffres?» A ce mot, je croyais mon +honneur compromis et je sautais aux yeux du téméraire; la taille (p. 055) +et l'âge n'y faisaient rien. Spectateur du combat, mon ami +applaudissait à mon courage, mais ne faisait rien pour me servir. +Quelquefois il levait une armée de tous les sautereaux qu'il +rencontrait, divisait ses conscrits en deux bandes, et nous +escarmouchions sur la plage à coups de pierres. + +Un autre jeu, inventé par Gesril, paraissait encore plus dangereux: +lorsque la mer était haute et qu'il y avait tempête, la vague, +fouettée au pied du château, du côté de la grande grève, jaillissait +jusqu'aux grandes tours. A vingt pieds d'élévation au-dessus de la +base d'une de ces tours, régnait un parapet en granit, étroit, +glissant, incliné, par lequel on communiquait au ravelin qui défendait +le fossé: il s'agissait de saisir l'instant entre deux vagues, de +franchir l'endroit périlleux avant que le flot se brisât et couvrit la +tour. Voici venir un montagne d'eau qui s'avançait en mugissant, +laquelle, si vous tardiez d'une minute, pouvait ou vous entraîner, ou +vous écraser contre le mur. Pas un de nous ne se refusait à +l'aventure, mais j'ai vu des enfants pâlir avant de la tenter. + +Ce penchant à pousser les autres à des rencontres dont il restait +spectateur, induirait à penser que Gesril ne montra pas dans la suite +un caractère fort généreux; c'est lui néanmoins qui, sur un plus petit +théâtre, a peut-être effacé l'héroïsme de Régulus; il n'a manqué à sa +gloire que Rome et Tite-Live. Devenu officier de marine, il fut pris à +l'affaire de Quiberon; l'action finie et les Anglais continuant de +canonner l'armée républicaine, Gesril se jette à la nage, s'approche +des vaisseaux, dit aux Anglais de cesser le feu, leur annonce le (p. 056) +malheur et la capitulation des émigrés. On le voulut sauver, en lui +filant une corde et le conjurant de monter à bord: «Je suis prisonnier +sur parole,» s'écrie-t-il du milieu des flots, et il retourne à terre +à la nage: il fut fusillé avec Sombreuil et ses compagnons[157]. + + [Note 157: _Gesril du Papeu_ (Joseph-François-Anne) + avait un an de moins que son ami Chateaubriand; il + était né à Saint-Malo le 23 février 1767. Entré + dans la marine, comme garde, à quatorze ans, il + prit part à la guerre de l'Indépendance américaine + et fit ensuite une campagne de trois ans dans les + mers de l'Inde et de la Chine. Lieutenant de + vaisseau, le 9 octobre 1789, il ne tarda pas à + émigrer, fit la campagne des Princes en 1792, comme + simple soldat, et se rendit ensuite à Jersey. Le 21 + juillet 1795, il était à Quiberon, cette fois comme + lieutenant de la compagnie noble des élèves de la + marine, dans le régiment du comte d'Hector. + L'épisode dont il fut le héros dans cette tragique + journée suffirait seul à prouver que Sombreuil et + ses soldats n'ont mis bas les armes qu'à la suite + d'une capitulation. Ceux qui nient l'existence de + cette capitulation l'ont bien compris: ils ont + essayé de contester l'acte même de Gesril et son + généreux sacrifice. Mais ce sacrifice et les + circonstances qui l'accompagnèrent sont attestés + par trop de témoins pour qu'on puisse les mettre en + doute. Ces témoins sont de ceux dont la parole ne + se peut récuser: En voici la liste: 1º Chaumereix; + 2º Berthier de Grandry; 3º La Bothelière, capitaine + d'artillerie; 4º Cornulier-Lucinière; 5º La + Tullaye; 6º Du Fort; 7º le contre-amiral Vossey; 8º + le baron de Gourdeau; 9º le capitaine républicain + Rottier, de la légion nantaise. Le fait, + d'ailleurs, est consigné dans une lettre écrite des + prisons de Vannes par Gesril du Papeu à son père. + Le jeune héros fut fusillé à Vannes, le 10 + fructidor (27 août 1796).] + +Gesril a été mon premier ami; tous deux mal jugés dans notre enfance, +nous nous liâmes par l'instinct de ce que nous pouvions valoir un +jour[158]. + + [Note 158: «Je pense avec orgueil que cet homme a + été mon premier ami, et que tous les deux, mal + jugés dans notre enfance, nous nous liâmes par + l'instinct de ce que nous pouvions valoir un jour, + et que c'est dans le coin le plus obscur de la + monarchie, sur un misérable rocher, que sont nés + ensemble et presque sous le même toit deux hommes + dont les noms ne seront peut-être pas tout à fait + inconnus dans les annales de l'honneur et de la + fidélité.» _Manuscrit de 1826_.] + +Deux aventures mirent fin à cette première partie de mon (p. 057) +histoire, et produisirent un changement notable dans le système de mon +éducation. + +Nous étions un dimanche sur la grève, à l'_éventail_ de la porte +Saint-Thomas et le long du _Sillon_; de gros pieux enfoncés dans le +sable protègent les murs contre la houle. Nous grimpions ordinairement +au haut de ces pieux pour voir passer au-dessous de nous les premières +ondulations du flux. Les places étaient prises comme de coutume; +plusieurs petites filles se mêlaient aux petits garçons. J'étais le +plus en pointe vers la mer, n'ayant devant moi qu'une jolie mignonne, +Hervine Magon, qui riait de plaisir et pleurait de peur. Gesril se +trouvait à l'autre bout du côté de le terre. + +Le flot arrivait, il faisait du vent; déjà les bonnes et les +domestiques criaient: «Descendez, mademoiselle! descendez, monsieur!» +Gesril attend une grosse lame: lorsqu'elle s'engouffre entre les +pilotis, il pousse l'enfant assis auprès de lui; celui-là se renverse +sur un autre; celui-ci sur un autre: toute la file s'abat comme des +moines de cartes, mais chacun est retenu par son voisin; il n'y eut +que la petite fille de l'extrémité de la ligne sur laquelle je +chavirai et qui, n'étant appuyée par personne, tomba. Le jusant +l'entraîne; aussitôt mille cris, toutes les bonnes retroussant leurs +robes et tripotant dans la mer, chacune saisissant son marmot et lui +donnant une tape. Hervine fut repêchée; mais elle déclara que (p. 058) +François l'avait jetée bas. Les bonnes fondent sur moi; je leur +échappe; je cours me barricader dans la cave de la maison: l'armée +femelle me pourchasse. Ma mère et mon père étaient heureusement +sortis. La Villeneuve défend vaillamment la porte et soufflette +l'avant-garde ennemie. Le véritable auteur du mal, Gesril, me prête +secours: il monte chez lui, et, avec ses deux soeurs, jette par les +fenêtres des potées d'eau et des pommes cuites aux assaillantes. Elles +levèrent le siège à l'entrée de la nuit; mais cette nouvelle se +répandit dans la ville, et le chevalier de Chateaubriand, âgé de neuf +ans, passa pour un homme atroce, un reste de ces pirates dont saint +Aaron avait purgé son rocher. + +Voici l'autre aventure: + +J'allais avec Gesril à Saint-Servan, faubourg séparé de Saint-Malo par +le port marchand. Pour y arriver à basse mer, on franchit des courants +d'eau sur des ponts étroits de pierres plates, que recouvre la marée +montante. Les domestiques qui nous accompagnaient étaient restés assez +loin derrière nous. Nous apercevons à l'extrémité d'un de ces ponts +deux mousses qui venaient à notre rencontre; Gesril me dit: +«Laisserons-nous passer ces gueux-là?» et aussitôt il leur crie: «A +l'eau, canards!» Ceux-ci, en qualité de mousses, n'entendant pas +raillerie, avancent; Gesril recule; nous nous plaçons au bout du pont, +et, saisissant des galets, nous les jetons à la tête des mousses. Ils +fondent sur nous, nous obligent à lâcher pied, s'arment eux-mêmes de +cailloux, et nous mènent battant jusqu'à notre corps de réserve, +c'est-à-dire jusqu'à nos domestiques. Je ne fus pas, comme Horatius, +frappé à l'oeil: une pierre m'atteignit si rudement que mon (p. 059) +oreille gauche, à moitié détachée, tombait sur mon épaule. + +Je ne pensai point à mon mal, mais à mon retour. Quand mon ami +rapportait de ses courses un oeil poché, un habit déchiré, il était +plaint, caressé, choyé, rhabillé: en pareil cas, j'étais mis en +pénitence. Le coup que j'avais reçu était dangereux, mais jamais La +France ne me put persuader de rentrer, tant j'étais effrayé. Je +m'allai cacher au second étage de la maison, chez Gesril, qui +m'entortilla la tête d'une serviette. Cette serviette le mit en train: +elle lui représenta une mitre; il me transforma en évêque, et me fit +chanter la grand'messe avec lui et ses soeurs jusqu'à l'heure du +souper. Le pontife fut alors obligé de descendre: le coeur me battait. +Surpris de ma figure débiffée et barbouillée de sang, mon père ne dit +pas un mot; ma mère poussa un cri; La France conta mon cas piteux, en +m'excusant; je n'en fus pas moins rabroué. On pansa mon oreille, et +monsieur et madame de Chateaubriand résolurent de me séparer de Gesril +le plus tôt possible[159]. + + [Note 159: J'avais déjà parlé de Gesril dans mes + ouvrages. Une de ses soeurs, Angélique Gesril de La + Trochardais, m'écrivit en 1818 pour me prier + d'obtenir que le nom de Gesril fut joint à ceux de + son mari et du mari de sa soeur: j'échouai dans ma + négociation. (Note de 1831, Genève.) Ch. + + Gesril avait trois soeurs; _Mmes Colas de la + Baronnais, Le Roy de la Trochardais_ et _Le Metaër + de la Ravillais_. Les deux dernières seules ont + laissé des enfants; la famille Gesril se trouve + éteinte et fondue dans le Metaër et, par Le Roy, + dans Boisguéhéneuc et du Raquet.] + +Je ne sais si ce ne fut point cette année que le comte d'Artois (p. 060) +vint à Saint-Malo[160]: on lui donna le spectacle d'un combat naval. +Du haut du bastion de la poudrière, je vis le jeune prince dans la +foule au bord de la mer: dans son éclat et dans mon obscurité, que de +destinées inconnues! Ainsi, sauf erreur de mémoire, Saint-Malo +n'aurait vu que deux rois de France, Charles IX et Charles X. + + [Note 160: Le comte d'Artois vint, en effet, à + Saint-Malo le 11 mai 1777 et y séjourna trois + jours. De grandes fêtes eurent lieu en son honneur. + (Ch. Cunat, _op. cit._)] + +Voilà le tableau de ma première enfance. J'ignore si la dure éducation +que je reçus est bonne en principe, mais elle fut adoptée de mes +proches sans dessein et par une suite naturelle de leur humeur. Ce +qu'il y a de sûr, c'est qu'elle a rendu mes idées moins semblables à +celles des autres hommes; ce qu'il y a de plus sûr encore, c'est +qu'elle a imprimé à mes sentiments un caractère de mélancolie née chez +moi de l'habitude de souffrir à l'âge de la faiblesse, de +l'imprévoyance et de la joie. + +Dira-t-on que cette manière de m'élever m'aurait pu conduire à +détester les auteurs de mes jours? Nullement; le souvenir de leur +rigueur m'est presque agréable; j'estime et honore leurs grandes +qualités. Quand mon père mourut, mes camarades au régiment de Navarre +furent témoins de mes regrets. C'est de ma mère que je tiens la +consolation de ma vie, puisque c'est d'elle que je tiens ma religion; +je recueillais les vérités chrétiennes qui sortaient de sa bouche, +comme Pierre de Langres étudiait la nuit dans une église, à la lueur +de la lampe qui brûlait devant le Saint-Sacrement. Aurait-on mieux +développé mon intelligence en me jetant plus tôt dans l'étude? (p. 061) +J'en doute: ces flots, ces vents, cette solitude qui furent mes +premiers maîtres, convenaient peut-être mieux à mes dispositions +natives; peut-être dois-je à ces instituteurs sauvages quelques vertus +que j'aurais ignorées. La vérité est qu'aucun système d'éducation +n'est en soi préférable à un autre système; les enfants aiment-ils +mieux leurs parents aujourd'hui qu'ils les tutoient et ne les +craignent plus? Gesril était gâté dans la maison où j'étais gourmandé, +nous avons été tous deux d'honnêtes gens et des fils tendres et +respectueux. Telle chose que vous croyez mauvaise met en valeur les +talents de votre enfant; telle chose qui vous semble bonne étoufferait +ces mêmes talents. Dieu fait bien ce qu'il fait; c'est la Providence +qui nous dirige, lorsqu'elle nous destine à jouer un rôle sur la scène +du monde. + + + + +LIVRE II[161] (p. 063) + + [Note 161: Ce livre a été écrit à Dieppe (septembre + et octobre 1812), et à la Vallée-aux-Loups, + (décembre 1813 et janvier 1814). Il a été revu en + juin 1846.] + +Billet de M. Pasquier.--Dieppe.--Changement de mon +éducation.--Printemps en Bretagne.--Forêt historique.--Campagnes +Pélagiennes.--Coucher de la lune sur la mer.--Départ pour +Combourg.--Description du château.--Collège de Dol.--Mathématiques et +langues.--Trait de mémoire.--Vacances à Combourg.--Vie de château en +province.--Moeurs féodales.--Habitants de Combourg.--Secondes vacances +à Combourg.--Régiment de Conti.--Camp à Saint-Malo.--Une +abbaye.--Théâtre.--Mariage de mes deux soeurs aînées.--Retour au +collège.--Révolution commencée dans mes idées.--Aventure de la +pie.--Troisièmes vacances à Combourg.--Le charlatan.--Rentrée au +collège.--Invasion de la France.--Jeux.--L'abbé de Chateaubriand. +--Première communion.--Je quitte le collège de Dol.--Mission à Combourg. +--Collège de Rennes.--Je retrouve Gesril.--Moreau.--Limoëlan.--Mariage +de ma troisième soeur.--Je suis envoyé à Brest pour subir l'examen de +garde de marine.--Le port de Brest.--Je retrouve encore Gesril. +--Lapeyrouse.--Je reviens à Combourg. + + +Le 4 septembre 1812[162], j'ai reçu ce billet de M. Pasquier, préfet +de police[163]: + + CABINET DU PRÉFET: + + «M. le préfet de police invite M. de Chateaubriand à prendre la + peine de passer à son cabinet, soit aujourd'hui sur les quatre + heures de l'après-midi, soit demain à neuf heures du matin.» (p. 064) + + [Note 162: C'était précisément le jour anniversaire + de la naissance de Chateaubriand.] + + [Note 163: Étienne-Denis Pasquier (1767-1842). Il + était préfet de police depuis le 14 octobre 1810. + Chateaubriand et M. Pasquier devaient se retrouver + à la Chambre des pairs et à l'Académie française.] + +C'était un ordre de m'éloigner de Paris que M. le préfet de police +voulait me signifier. Je me suis retiré à Dieppe, qui porta d'abord le +nom de _Bertheville_, et fut ensuite appelé Dieppe, il y a déjà plus +de quatre cents ans, du mot anglais _deep_, profond (mouillage). En +1788, je tins garnison ici avec le second bataillon de mon régiment: +habiter cette ville, de brique dans ses maisons, d'ivoire dans ses +boutiques, cette ville à rues propres et à belle lumière, c'était me +réfugier auprès de ma jeunesse. Quand je me promenais, je rencontrais +les ruines du château d'Arques, que mille débris accompagnent. On n'a +point oublié que Dieppe fut la patrie de Duquesne. Lorsque je restais +chez moi, j'avais pour spectacle la mer; de la table où j'étais assis, +je contemplais cette mer qui m'a vu naître, et qui baigne les côtes de +la Grande-Bretagne, où j'ai subi un si long exil: mes regards +parcouraient les vagues qui me portèrent en Amérique, me rejetèrent en +Europe et me reportèrent aux rivages de l'Afrique et de l'Asie. Salut, +ô mer, mon berceau et mon image! Je te veux raconter la suite de mon +histoire: si je mens, tes flots, mêlés à tous mes jours, m'accuseront +d'imposture chez les hommes à venir. + +Ma mère n'avait cessé de désirer qu'on me donnât une éducation +classique. L'état de marin auquel on me destinait «ne serait peut-être +pas de mon goût», disait-elle; il lui semblait bon à tout événement de +me rendre capable de suivre une autre carrière. Sa piété la portait à +souhaiter que je me décidasse pour l'Église. Elle proposa donc (p. 065) +de me mettre dans un collège où j'apprendrais les mathématiques, le +dessin, les armes et la langue anglaise; elle ne parla point du grec +et du latin, de peur d'effaroucher mon père; mais elle me les comptait +faire enseigner, d'abord en secret, ensuite à découvert lorsque +j'aurais fait des progrès. Mon père agréa la proposition: il fut +convenu que j'entrerais au collège de Dol. Cette ville eut la +préférence parce qu'elle se trouvait sur la route de Saint-Malo à +Combourg. + +Pendant l'hiver très froid qui précéda ma réclusion scolaire, le feu +prit à l'hôtel où nous demeurions[164]: je fus sauvé par ma soeur +aînée, qui m'emporta à travers les flammes. M. de Chateaubriand, +retiré dans son château, appela sa femme auprès de lui: il le fallut +rejoindre au printemps. + + [Note 164: Cet incendie eut lieu dans la nuit du 16 + au 17 février 1776. Le feu prit dans les magasins + qui occupaient le rez-de-chaussée de la maison de + M. White, dont le premier étage, ainsi que nous + l'avons dit, était habité par la famille + Chateaubriand. Ces magasins servaient d'entrepôt à + un marchand épicier et renfermaient beaucoup de + matières combustibles. Les progrès du feu furent + rapides, et la maison toute entière serait sans + doute devenue la proie des flammes, si le cocher du + _Carrosse public_, qui partait cette nuit-là pour + Rennes, n'avait heureusement donné l'alarme. (Ch. + Cunat, _op. cit._)] + +Le printemps, en Bretagne, est plus doux qu'aux environs de Paris, et +fleurit trois semaines plus tôt. Les cinq oiseaux qui l'annoncent, +l'hirondelle, le loriot, le coucou, la caille et le rossignol, +arrivent avec des brises qui hébergent dans les golfes de la péninsule +armoricaine. La terre se couvre de marguerites, de pensées, de +jonquilles, de narcisses, d'hyacinthes, de renoncules, d'anémones, +comme les espaces abandonnés qui environnent Saint-Jean-de-Latran (p. 066) +et Sainte-Croix-de-Jérusalem, à Rome. Des clairières se panachent +d'élégantes et hautes fougères; des champs de genêts et d'ajoncs +resplendissent de leurs fleurs qu'on prendrait pour des papillons +d'or. Les haies, au long desquelles abondent la fraise, la framboise +et la violette, sont décorées d'aubépines, de chèvrefeuille, de ronces +dont les rejets bruns et courbés portent des feuilles et des fruits +magnifiques. Tout fourmille d'abeilles et d'oiseaux; les essaims et +les nids arrêtent les enfants à chaque pas. Dans certains abris, le +myrte et le laurier-rose croissent en pleine terre, comme en Grèce; la +figue mûrit comme en Provence; chaque pommier, avec ses fleurs +carminées, ressemble à un gros bouquet de fiancée de village. + +Au XIIe siècle, les cantons de Fougères, Rennes, Bécherel, Dinan, +Saint-Malo et Dol, étaient occupés par la forêt de Brécheliant; elle +avait servi de champ de bataille aux Francs et aux peuples de la +Domnonée. Wace raconte qu'on y voyait l'homme sauvage, la fontaine de +Berenton et un bassin d'or. Un document historique du XIe siècle, les +_Usemens et coutumes de la forêt de Brécilien_, confirme le roman de +_Rou_[165]: elle est, disent les _Usemens_, de grande et (p. 067) +spacieuse étendue; «il y a quatre châteaux, fort grand nombre de beaux +étangs, belles chasses où n'habitent aucunes bêtes vénéneuses, ni +nulles mouches, deux cents futaies, autant de fontaines, nommément la +fontaine de _Belenton_, auprès de laquelle le chevalier Pontus fit ses +armes.» + + [Note 165: Le roman de _Rou_ (Rollon, duc de + Normandie), fut composé au XIIe siècle par le + trouvère normand Robert Wace. L'immense forêt qui + couvrait la partie centrale de la péninsule + armoricaine y est, en effet, appelée la forêt de + _Brecheliant_. Chez d'autres poètes du moyen-âge, + ce nom devient _Brécilien_ ou _Brecelien_, + _Breseliand, Bersillant_, ou plus généralement + _Broceliande_. L'un d'eux en donne cette + explication: + + E ce fut en _Broceliande_, + Une _broce_ (une forêt) en une _lande_. + + (Voir _Brocéliande et ses chevaliers_, par M. Baron + du Taya, p. 6, et _Histoire de Bretagne_, par + Arthur de la Borderie, tome I, p. 44, 45.)] + +Aujourd'hui, le pays conserve des traits de son origine: entrecoupé de +fossés boisés, il a de loin l'air d'une forêt et rappelle +l'Angleterre; c'était le séjour des fées, et vous allez voir qu'en +effet j'y ai rencontré une sylphide. Des vallons étroits sont arrosés +par de petites rivières non navigables. Ces vallons sont séparés par +des landes et par des futaies à cépées de houx. Sur les côtes, se +succèdent phares, vigies, dolmens, constructions romaines, ruines de +châteaux du moyen âge, clochers de la renaissance: la mer borde le +tout. Pline dit de la Bretagne: _Péninsule spectatrice de +l'Océan_[166]. + + [Note 166: A la suite de la lecture d'une partie de + ses _Mémoires_, faite en 1834 chez Mme Récamier, + Chateaubriand communiqua aux journaux divers + fragments de son ouvrage. Les pages sur le + _Printemps en Bretagne_ furent publiées dans le + _Panorama littéraire de l'Europe_ (tome II, IVe + livraison; avril 1834). Les deux paragraphes qu'on + a lus plus haut n'en formaient alors qu'un seul, + dont le texte, assez différent du texte actuel, + mérite d'être conservé. Voici cette première + version: + + «L'aspect du pays, entrecoupé de fossés + boisés, est celui d'une continuelle forêt, et + rappelle l'Angleterre. Des vallons étroits et + profonds où coulent, parmi des saulaies et des + chenevières, de petites rivières non + navigables, présentent des perspectives + riantes et solitaires. Les futaies à fond de + bruyères et à cépées de houx, habitées par des + sabotiers, des charbonniers et des verriers + tenant du gentilhomme, du commerçant et du + sauvage; les landes nues, les plateaux pelés, + les champs rougeâtres de sarrasin qui séparent + ces vallons entre eux, en font mieux sentir la + fraîcheur et l'agrément. Sur les côtes se + succèdent des tours à fanaux, des clochers de + la renaissance, des vigies, des ouvrages + romains, des monuments druidiques, des ruines + de châteaux: la mer borde le tout.»] + +Entre la mer et la terre s'étendent des campagnes pélagiennes, +frontières indécises des deux éléments: l'alouette de champ y vole +avec l'alouette marine; la charrue et la barque, à un jet de (p. 068) +pierre l'une de l'autre, sillonnent la terre et l'eau. Le navigateur +et le berger s'empruntent mutuellement leur langue: le matelot dit +_les vagues moutonnent_, le pâtre dit _des flottes de moutons_. Des +sables de diverses couleurs, des bancs variés de coquillages, des +varechs, des franges d'une écume argentée, dessinent la lisière blonde +ou verte des blés. Je ne sais plus dans quelle île de la Méditerranée +j'ai vu un bas-relief représentant les Néréides attachant des festons +au bas de la robe de Cérès[167]. + + [Note 167. «J'ai vu dans l'île de Céos un + bas-relief antique qui représentait les Néréides + attachant des festons au bas de la robe de Cérès.» + _Manuscrit de 1834_.] + +Mais ce qu'il faut admirer en Bretagne, c'est la lune se levant sur la +terre et se couchant sur la mer. + +Établie par Dieu gouvernante de l'abîme, la lune a ses nuages, ses +vapeurs, ses rayons, ses ombres portées comme le soleil; mais comme +lui elle ne se retire pas solitaire: un cortège d'étoiles +l'accompagne. A mesure que sur mon rivage natal elle descend au bout +du ciel, elle accroît son silence qu'elle communique à la mer; bientôt +elle tombe à l'horizon, l'intersecte, ne montre plus que la moitié de +son front qui s'assoupit, s'incline et disparaît dans la molle +intumescence des vagues. Les astres voisins de leur reine, avant (p. 069) +de plonger à sa suite, semblent s'arrêter, suspendus à la cime +des flots. La lune n'est pas plutôt couchée, qu'un souffle venant du +large brise l'image des constellations, comme on éteint les flambeaux +après une solennité. + + * * * * * + +Je devais suivre mes soeurs jusqu'à Combourg: nous nous mîmes en route +dans la première quinzaine de mai. Nous sortîmes de Saint-Malo au +lever du soleil, ma mère, mes quatre soeurs et moi, dans une énorme +berline à l'antique, panneaux surdorés, marchepieds en dehors, glands +de pourpre aux quatre coins de l'impériale. Huit chevaux parés comme +les mulets en Espagne, sonnettes au cou, grelots aux brides, housses +et franges de laine de diverses couleurs, nous traînaient. Tandis que +ma mère soupirait, mes soeurs parlaient à perdre haleine, je regardais +de mes deux yeux, j'écoutais de mes deux oreilles, je m'émerveillais à +chaque tour de roue: premier pas d'un Juif errant qui ne se devait +plus arrêter. Encore si l'homme ne faisait que changer de lieux! mais +ses jours et son coeur changent. + +Nos chevaux reposèrent à un village de pêcheurs sur la grève de +Cancale. Nous traversâmes ensuite les marais et la fiévreuse ville de +Dol: passant devant la porte du collège où j'allais bientôt revenir, +nous nous enfonçâmes dans l'intérieur du pays. + +Durant quatre mortelles lieues, nous n'aperçûmes que des bruyères +guirlandées de bois, des friches à peines écrêtées, des semailles de +blé noir, court et pauvre, et d'indigentes avénières. Des +charbonniers conduisant des files de petits chevaux à crinière (p. 070) +pendante et mêlée; des paysans à sayons de peau de bique, à cheveux +longs, pressaient des boeufs maigres avec des cris aigus et marchaient +à la queue d'une lourde charrue, comme des faunes labourant. Enfin, +nous découvrîmes une vallée au fond de laquelle s'élevait, non loin +d'un étang, la flèche de l'église d'une bourgade; les tours d'un +château féodal montaient dans les arbres d'une futaie éclairée par le +soleil couchant. + +J'ai été obligé de m'arrêter: mon coeur battait au point de repousser +la table sur laquelle j'écris. Les souvenirs qui se réveillent dans ma +mémoire m'accablent de leur force et de leur multitude: et pourtant, +que sont-ils pour le reste du monde? + +Descendus de la colline, nous guéâmes un ruisseau; après avoir cheminé +une demi-heure, nous quittâmes la grande route, et la voiture roula au +bord d'un quinconce, dans une allée de charmilles dont les cimes +s'entrelaçaient au-dessus de nos têtes: je me souviens encore du +moment où j'entrai sous cet ombrage et de la joie effrayée que +j'éprouvai. + +En sortant de l'obscurité du bois, nous franchîmes une avant-cour +plantée de noyers, attenante au jardin et à la maison du régisseur; de +là nous débouchâmes, par une porte bâtie, dans une cour de gazon, +appelée la _Cour Verte_. A droite étaient de longues écuries et un +bouquet de marronniers; à gauche, un autre bouquet de marronniers. Au +fond de la cour, dont le terrain s'élevait insensiblement, le château +se montrait entre deux groupes d'arbres. Sa triste et sévère façade +présentait une courtine portant une galerie à mâchicoulis, (p. 071) +denticulée et couverte. Cette courtine liait ensemble deux tours +inégales en âge, en matériaux, en hauteur et en grosseur, lesquelles +tours se terminaient par des créneaux surmontés d'un toit pointu, +comme un bonnet posé sur une couronne gothique. + +Quelques fenêtres grillées[168] apparaissaient çà et là sur la nudité +des murs. Un large perron, roide et droit, de vingt-deux marches, sans +rampes, sans garde-fou, remplaçait sur les fossés comblés l'ancien +pont-levis; il atteignait la porte du château, percée au milieu de la +courtine. Au-dessus de cette porte on voyait les armes des seigneurs +de Combourg, et les taillades à travers lesquelles sortaient jadis les +bras et les chaînes du pont-levis. + + [Note 168: «Quelques fenêtres grillées, d'_un goût + mauresque_...» _Manuscrit de 1826_ et _Manuscrit de + 1834_.] + +La voiture s'arrêta au pied du perron; mon père vint au-devant de +nous. La réunion de la famille[169] adoucit si fort son humeur pour le +moment, qu'il nous fit la mine la plus gracieuse. Nous montâmes le +perron; nous pénétrâmes dans un vestibule sonore, à voûte ogive, et de +ce vestibule dans une petite cour intérieure[170]. + + [Note 169: «L'arrivée de sa famille dans un lieu où + il vivait selon ses goûts...» _Manuscrit de + 1826_.--«La réunion de la famille dans le lieu de + son choix...» _Manuscrit de 1834_.] + + [Note 170: «Cette cour était formée par le corps de + logis d'entrée, par un autre corps de logis + parallèle, qui réunissait également deux tours plus + petites que les premières, et par deux autres + courtines qui rattachaient la grande et la grosse + tour aux deux petites tours. Le château entier + avait la figure d'un char à quatre roues.» + _Manuscrits de 1826 et de 1834_.] + +De cette cour, nous entrâmes dans le bâtiment regardant au midi (p. 072) +sur l'étang, et jointif des deux petites tours. Le château entier +avait la figure d'un char à quatre roues. Nous nous trouvâmes de +plain-pied dans une salle jadis appelée la _salle des Gardes_. Une +fenêtre s'ouvrait à chacune de ses extrémités; deux autres coupaient +la ligne latérale. Pour agrandir ces quatre fenêtres, il avait fallu +excaver des murs de huit à dix pieds d'épaisseur. Deux corridors à +plan incliné, comme le corridor de la grande Pyramide, partaient des +deux angles extérieurs de la salle et conduisaient aux petites tours. +Un escalier, serpentant dans l'une de ces tours, établissait des +relations entre la salle des Gardes et l'étage supérieur: tel était ce +corps de logis. + +Celui de la façade de la grande et de la grosse tour, dominant le +nord, du côté de la Cour Verte, se composait d'une espèce de dortoir +carré et sombre, qui servait de cuisine; il s'accroissait du +vestibule, du perron et d'une chapelle. Au-dessus de ces pièces était +le salon des _Archives_, ou des _Armoiries_, ou des _Oiseaux_, ou des +_Chevaliers_, ainsi nommé d'un plafond semé d'écussons coloriés et +d'oiseaux peints. Les embrasures des fenêtres étroites et tréflées +étaient si profondes qu'elles formaient des cabinets autour desquels +régnait un banc de granit. Mêlez à cela, dans les diverses parties de +l'édifice, des passages et des escaliers secrets, des cachots et des +donjons, un labyrinthe de galeries couvertes et découvertes, des +souterrains murés, dont les ramifications étaient inconnues; partout +silence, obscurité et visage de pierre: voilà le château de Combourg. + +Un souper servi dans la salle des Gardes, et où je mangeai sans (p. 073) +contrainte, termina pour moi la première journée heureuse de ma vie. +Le vrai bonheur coûte peu; s'il est cher, il n'est pas d'une bonne +espèce. + +A peine fus-je réveillé le lendemain que j'allai visiter les dehors du +château, et célébrer mon avènement à la solitude. Le perron faisait +face au nord-ouest. Quand on était assis sur le diazome de ce perron, +on avait devant soi la Cour Verte, et, au delà de cette cour, un +potager étendu entre deux futaies: l'une à droite (le quinconce par +lequel nous étions arrivés), s'appelait le _petit Mail_; l'autre, à +gauche, le _grand Mail_: celle-ci était un bois de chênes, de hêtres, +de sycomores, d'ormes et de châtaigniers. Madame de Sévigné vantait de +son temps ces vieux ombrages[171]; depuis cette époque, cent quarante +années avaient été ajoutées à leur beauté. + + [Note 171: «Mme de Sévigné vantait en 1669 ces + vieux ombrages.»--_Manuscrit de 1826_.] + +Du côté opposé, au midi et à l'est, le paysage offrait un tout autre +tableau: par les fenêtres de la grand'salle, on apercevait les maisons +de Combourg[172], un étang, la chaussée de cet étang sur laquelle +passait le grand chemin de Rennes, un moulin à eau, une prairie +couverte de troupeaux de vaches et séparée de l'étang par la chaussée. +Au bord de cette prairie, s'allongeait un hameau dépendant d'un +prieuré fondé en 1149 par Rivallon, seigneur de Combourg, et où l'on +voyait sa statue mortuaire, couchée sur le dos, en armure de +chevalier. Depuis l'étang, le terrain s'élevant par degrés (p. 074) +formait un amphithéâtre d'arbres, d'où sortaient des campaniles de +villages et des tourelles de gentilhommières. Sur un dernier plan de +l'horizon, entre l'occident et le midi, se profilaient les hauteurs de +Bécherel. Une terrasse bordée de grands buis taillés circulait au pied +du château de ce côté, passait derrière les écuries, et allait, à +diverses reprises, rejoindre le jardin des bains qui communiquait au +grand Mail. + + [Note 172: «On apercevait le haut clocher de la + paroisse et les maisons _confuses_ de Combourg...» + _Manuscrit de 1826_.] + +Si, d'après cette trop longue description, un peintre prenait son +crayon, produirait-il une esquisse ressemblant au château[173]? Je ne +le crois pas; et cependant ma mémoire voit l'objet comme s'il était +sous mes yeux; telle est dans les choses matérielles l'impuissance de +la parole et la puissance du souvenir! En commençant à parler de +Combourg, je chante les premiers couplets d'une complainte qui ne +charmera que moi; demandez au pâtre du Tyrol pourquoi il se plaît aux +trois ou quatre notes qu'il répète à ses chèvres, notes de montagne, +jetées d'écho en écho pour retentir du bord d'un torrent au bord +opposé? + + [Note 173: Le château qui fut comme la seconde + patrie de Chateaubriand appartient toujours à sa + famille. Mme la comtesse de Chateaubriand, née + Bernon de Rochetaillée, veuve du comte Geoffroy de + Chateaubriand, petit-neveu de l'auteur du _Génie du + Christianisme_, habite Combourg la plus grande + partie de l'année et y conserve avec un soin pieux + tout ce qui rappelle la mémoire du grand écrivain.] + +Ma première apparition à Combourg fut de courte durée. Quinze jours +s'étaient à peine écoulés que je vis arriver l'abbé Porcher, principal +du collège de Dol; on me remit entre ses mains, et je le suivis malgré +mes pleurs. + +Je n'étais pas tout à fait étranger à Dol; mon père en était (p. 075) +_chanoine_, comme descendant et représentant de la maison de Guillaume +de Chateaubriand, sire de Beaufort, fondateur en 1529 d'une première +stalle dans le choeur de la cathédrale. L'évêque de Dol était M. de +Hercé, ami de ma famille, prélat d'une grande modération politique, qui, +à genoux, le crucifix à la main, fut fusillé avec son frère l'abbé de +Hercé, à Quiberon, dans le Champ du Martyre[174]. En arrivant au +collège, je fus confié aux soins particuliers de M. l'abbé Leprince, qui +professait la rhétorique et possédait à fond la géométrie: c'était un +homme d'esprit, d'une belle figure, aimant les arts, peignant assez bien +le portrait. Il se chargea de m'apprendre mon _Bezout_; l'abbé Égault, +régent de troisième, devint mon maître de latin; j'étudiais les +mathématiques dans ma chambre, le latin dans la salle commune. + + [Note 174: Urbain-René _De Hercé_, né à Mayenne le + 6 février 1726, sacré évêque de Dol le 5 juillet + 1757. Il fut fusillé, le 28 juillet 1795, non à + Quiberon, dans le Champ du martyre, mais à Vannes, + sur la promenade de la Garenne, en même temps que + Sombreuil et quatorze autres victimes, parmi + lesquelles était son frère, François de Hercé, + grand-vicaire de Dol, né à Mayenne, le 8 mai 1733. + (Voir les _Débris de Quiberon_, par Eugène de la + Gournerie, p. 13.--Consulter aussi, dans + l'_Histoire de la persécution révolutionnaire en + Bretagne_, par l'abbé Tresvaux, la notice sur Mgr. + de Hercé. Il était le cinquième des dix-neuf + enfants vivants de Jean-Baptiste de Hercé et de + Françoise Tanquerel.)] + +Il fallut quelque temps à un hibou de mon espèce pour s'accoutumer à +la cage d'un collège et régler sa volée au son d'une cloche. Je ne +pouvais avoir ces prompts amis que donne la fortune, car il n'y avait +rien à gagner avec un pauvre polisson qui n'avait pas même d'argent la +semaine; je ne m'enrôlai point non plus dans une clientèle, car (p. 076) +je hais les protecteurs. Dans les jeux, je ne prétendais mener +personne, mais je ne voulais pas être mené: je n'étais bon ni pour +tyran ni pour esclave, et tel je suis demeuré. + +Il arriva pourtant que je devins assez vite un centre de réunion; +j'exerçai dans la suite, à mon régiment, la même puissance: simple +sous-lieutenant que j'étais, les vieux officiers passaient leurs +soirées chez moi et préféraient mon appartement au café. Je ne sais +d'où cela venait, n'était peut-être ma facilité à entrer dans l'esprit +et à prendre les moeurs des autres. J'aimais autant chasser et courir +que lire et écrire. Il m'est encore indifférent de deviser des choses +les plus communes, ou de causer des sujets les plus relevés[175]. Très +peu sensible à l'esprit, il m'est presque antipathique, bien que je ne +sois pas une bête. Aucun défaut ne me choque, excepté la moquerie et +la suffisance que j'ai grand'peine à ne pas morguer; je trouve que les +autres ont toujours sur moi une supériorité quelconque, et si je me +sens par hasard un avantage, j'en suis tout embarrassé[176]. + + [Note 175: Après avoir cité ce passage, M. de + Marcellus ajoute: «J'ai eu bien des fois l'occasion + de constater l'exactitude de ces traits si + habilement tirés du caractère de M. de + Chateaubriand, si justes et si vrais sous sa main, + qu'on croirait impossible de les dessiner + soi-même.» (_Chateaubriand et son temps_, p. 15.)] + + [Note 176: «Depuis que j'ai acquis une malheureuse + célébrité, il m'est arrivé de passer des jours, des + mois entiers avec des personnes qui ne se + souvenaient plus que j'avais fait des livres; + moi-même je l'oubliais, si bien que cela nous + paraissait à tous une chose de l'autre monde. + Écrire aujourd'hui m'est odieux, non que j'affecte + un sot dédain pour les lettres, mais c'est que je + doute plus que jamais de mon talent, et que les + lettres ont si cruellement troublé ma vie que j'ai + pris mes ouvrages en aversion.» _Manuscrit de + 1826_.] + +Des qualités que ma première éducation avait laissées dormir (p. 077) +s'éveillèrent au collège. Mon aptitude au travail était remarquable, +ma mémoire extraordinaire. Je fis des progrès rapides en mathématiques +où j'apportai une clarté de conception qui étonnait l'abbé Leprince. +Je montrai en même temps un goût décidé pour les langues. Le rudiment, +supplice des écoliers, ne me coûta rien à apprendre; j'attendais +l'heure des leçons de latin avec une sorte d'impatience, comme un +délassement de mes chiffres et de mes figures de géométrie. En moins +d'un an, je devins fort cinquième. Par une singularité, ma phrase +latine se transformait si naturellement en pentamètre que l'abbé +Égault m'appelait l'_Élégiaque_, nom qui me pensa rester parmi mes +camarades. + +Quant à ma mémoire, en voici deux traits. J'appris par coeur mes +tables de logarithmes: c'est-à-dire qu'un nombre étant donné dans la +proportion géométrique, je trouvais de mémoire son exposant dans la +proportion arithmétique, et _vice versa_. + +Après la prière du soir que l'on disait en commun à la chapelle du +collège, le principal faisait une lecture. Un des enfants, pris au +hasard, était obligé d'en rendre compte. Nous arrivions fatigués de +jouer et mourants de sommeil à la prière; nous nous jetions sur les +bancs, tâchant de nous enfoncer dans un coin obscur, pour n'être pas +aperçus et conséquemment interrogés. Il y avait surtout un +confessionnal que nous nous disputions comme une retraite assurée. Un +soir, j'avais eu le bonheur de gagner ce port et je m'y croyais en +sûreté contre le principal; malheureusement, il signala ma manoeuvre +et résolut de faire un exemple. Il lut donc lentement et (p. 078) +longuement le second point d'un sermon; chacun s'endormit. Je ne sais +par quel hasard je restai éveillé dans mon confessionnal. Le +principal, qui ne me voyait que le bout des pieds, crut que je +dodinais comme les autres, et tout à coup, m'apostrophant, il me +demanda ce qu'il avait lu. + +Le second point du sermon contenait une énumération des diverses +manières dont on peut offenser Dieu. Non seulement je dis le fond de +la chose, mais je repris les divisions dans leur ordre, et répétai +presque mot à mot plusieurs pages d'une prose mystique, inintelligible +pour un enfant. Un murmure d'applaudissement s'éleva dans la chapelle: +le principal m'appela, me donna un petit coup sur la joue et me +permit, en récompense, de ne me lever le lendemain qu'à l'heure du +déjeuner. Je me dérobai modestement à l'admiration de mes camarades et +je profitai bien de la grâce accordée. + +Cette mémoire des mots, qui ne m'est pas entièrement restée, a fait +place chez moi à une autre sorte de mémoire plus singulière, dont +j'aurai peut-être occasion de parler. + +Une chose m'humilie: la mémoire est souvent la qualité de la sottise; +elle appartient généralement aux esprits lourds, qu'elle rend plus +pesants par le bagage dont elle les surcharge. Et néanmoins, sans la +mémoire, que serions-nous? Nous oublierions nos amitiés, nos amours, +nos plaisirs, nos affaires; le génie ne pourrait rassembler ses idées; +le coeur le plus affectueux perdrait sa tendresse s'il ne se souvenait +plus; notre existence se réduirait aux moments successifs d'un présent +qui s'écoule sans cesse: il n'y aurait plus de passé. Ô misère (p. 079) +de nous! notre vie est si vaine qu'elle n'est qu'un reflet de notre +mémoire. + + * * * * * + +J'allai passer le temps des vacances à Combourg. La vie de château aux +environs de Paris ne peut donner une idée de la vie de château dans +une province reculée. + +La terre de Combourg n'avait pour tout domaine que des landes, +quelques moulins et les deux forêts, Bourgouët et Tanoërn, dans un +pays où le bois est presque sans valeur. Mais Combourg était riche en +droits féodaux; ces droits étaient de diverses sortes: les uns +déterminaient certaines redevances pour certaines concessions, ou +fixaient des usages nés de l'ancien ordre politique; les autres ne +semblaient avoir été dans l'origine que des divertissements. + +Mon père avait fait revivre quelques-uns de ces derniers droits, afin +de prévenir la prescription. Lorsque toute la famille était réunie, +nous prenions part à ces amusements gothiques: les trois principaux +étaient le _Saut des poissonniers_, la _Quintaine_, et une foire +appelée l'_Angevine_. Des paysans en sabots et en braies, hommes d'une +France qui n'est plus, regardaient ces jeux d'une France qui n'était +plus. Il y avait prix pour le vainqueur, amende pour le vaincu. + +La Quintaine conservait la tradition des tournois: elle avait sans +doute quelques rapports avec l'ancien service militaire des fiefs. +Elle est très bien décrite dans du Cange (voce TANA)[177]. On devait +payer les amendes en ancienne monnaie de cuivre, jusqu'à la (p. 080) +valeur de _deux moutons d'or à la couronne_ de 25 _sols parisis_ +chacun. + + [Note 177: _Le Manuscrit de 1826_ renferme ici une + courte description du jeu de la quintaine. «Tous + les nouveaux mariés de l'année dans la mouvance de + Combourg étaient obligés, au mois de mai, de venir + rompre une lance de bois contre un poteau placé + dans un chemin creux qui passait au haut du grand + mail; les jouteurs étaient à cheval; le baillif, + juge du camp, examinait la lance, déclarait qu'il + n'y avait ni fraude ni dol dans les armes; on + pouvait courir trois fois contre le poteau, mais au + troisième tour, si la lance n'était pas rompue, les + gabeurs du tournoi champêtre accablaient de + plaisanteries le joutier maladroit, qui payait un + petit écu au seigneur.»] + +La foire appelée _l'Angevine_ se tenait dans la prairie de l'Étang, le +4 septembre de chaque année, jour de ma naissance. Les vassaux étaient +obligés de prendre les armes, ils venaient au château lever la +bannière du seigneur; de là ils se rendaient à la foire pour établir +l'ordre et prêter force à la perception d'un péage dû aux comtes de +Combourg par chaque tête de bétail, espèce de droit régalien. A cette +époque, mon père tenait table ouverte. On ballait pendant trois jours: +les maîtres dans la grande salle, au raclement d'un violon; les +vassaux, dans la cour Verte, au nasillement d'une musette. On +chantait, on poussait des huzzas, on tirait des arquebusades. Ces +bruits se mêlaient aux mugissements des troupeaux de la foire; la +foule vaguait dans les jardins et les bois, et du moins une fois l'an +on voyait à Combourg quelque chose qui ressemblait à de la joie. + +Ainsi, j'ai été placé assez singulièrement dans la vie pour avoir +assisté aux courses de la _Quintaine_ et à la proclamation des _Droits +de l'Homme_; pour avoir vu la milice bourgeoise d'un village de +Bretagne et la garde nationale de France, la bannière des seigneurs de +Combourg et le drapeau de la révolution. Je suis comme le dernier +témoin des moeurs féodales. + +Les visiteurs que l'on recevait au château se composaient des (p. 081) +habitants de la bourgade et de la noblesse de la banlieue: ces +honnêtes gens furent mes premiers amis. Notre vanité met trop +d'importance au rôle que nous jouons dans le monde. Le bourgeois de +Paris rit du bourgeois d'une petite ville; le noble de cour se moque +du noble de province; l'homme connu dédaigne l'homme ignoré, sans +songer que le temps fait également justice de leurs prétentions, et +qu'ils sont tous également ridicules ou indifférents aux yeux des +générations qui se succèdent. + +Le premier habitant du lieu était un M. Potelet, ancien capitaine de +vaisseau de la compagnie des Indes[178] qui redisait de grandes +histoires de Pondichéry. Comme il les racontait les coudes appuyés sur +la table, mon père avait toujours envie de lui jeter son assiette au +visage. Venait ensuite l'entrepositaire des tabacs, M. Launay de La +Billardière[179] père de famille qui comptait douze enfants, comme +Jacob, neuf filles et trois garçons, dont le plus jeune, David, était +mon camarade de jeux[180]. Le bonhomme s'avisa de vouloir être (p. 082) +noble en 1789: il prenait bien son temps! Dans cette maison, il y +avait force joie et beaucoup de dettes. Le sénéchal Gesbert[181], le +procureur fiscal Petit[182], le receveur Corvaisier[183], le chapelain +l'abbé Chalmel[184], formaient la société de Combourg. Je n'ai pas +rencontré à Athènes des personnages plus célèbres. + + [Note 178: Dans cette peinture de la petite société + de Combourg, Chateaubriand a été scrupuleusement + exact, comme il le sera du reste en toute + circonstance, ainsi qu'on le verra de plus en plus + en avançant dans la lecture des _Mémoires_.--Noble + Me François-Jean-Baptiste _Potelet_, seigneur de + Saint-Mahé et de la Durantais, après avoir servi + dans la marine de la compagnie des Indes, épousa, + le 6 octobre 1767, à Combourg, Marie-Marguerite de + Lormel. Sa fille aînée, Marie-Marguerite, née en + 1768, la même année que Chateaubriand, se maria en + 1789 à Pierre-Emmanuel-Vincent-Marie de Freslon de + Saint-Aubin, président des requêtes au Parlement de + Bretagne.] + + [Note 179: Gilles-Marie _de Launay_, sieur de la + _Biliardière_, d'abord procureur fiscal de + Bécherel, puis sénéchal des juridictions du + Vauruffier, de la vicomté de Besso et du marquisat + de Caradenc, était devenu plus tard entreposeur des + fermes du roi à Combourg. Né à Bécherel, il avait + épousé à Bain, le 17 juillet 1750, Marie-Anne + Nogues, dont étaient nés, de 1752 à 1769, treize + enfants (et non douze), cinq garçons et huit + filles. David, le compagnon de jeux de + Chateaubriand, était bien, comme il le dit, le plus + jeune des fils.] + + [Note 180: J'ai retrouvé mon ami David: je dirai + quand et comment. (Note de Genève, 1832.) Ch.] + + [Note 181: Jean-Baptiste _Gesbert_, Sr de la + Noé-Sécho, sénéchal de la juridiction seigneuriale + de Combourg, originaire de Rostrenen, marié à + Bécherel, le 22 octobre 1782, à Marie-Jeanne + Faisant de la Gantraye.] + + [Note 182: Me René _Petit_, né à la Guerche, + procureur fiscal du comté de Combourg. Il devint en + 1791 juge au district de Dinan. Son fils René-Marie + _Lucil_, né le 29 mars 1783, a été tenu sur les + fonts baptismaux par Lucile de Chateaubriand.] + + [Note 183: Me Julien _Corvaisier_ ou _le + Corvaisier_, notaire et procureur de la + juridiction.] + + [Note 184: L'abbé _Chalmel_ (Jean-François), + chapelain du château de Combourg, était petit-fils + de Me Noël Chalmel, notaire à Rennes.] + +MM. du Petit-Bois[185], de Château d'Assie[186], de Tinténiac[187], un +ou deux autres gentilshommes, venaient, le dimanche, entendre (p. 083) +la messe à la paroisse, et dîner ensuite chez le châtelain. Nous +étions plus particulièrement liés avec la famille Trémaudan, composée +du mari[188], de la femme extrêmement belle, d'une soeur naturelle et +de plusieurs enfants. Cette famille habitait une métairie, qui +n'attestait sa noblesse que par un colombier. Les Trémaudan vivent +encore. Plus sages et plus heureux que moi, ils n'ont point perdu de +vue les tours du château que j'ai quitté depuis trente ans; ils font +encore ce qu'ils faisaient lorsque j'allais manger le pain bis à leur +table; ils ne sont point sortis du port dans lequel je ne rentrerai +plus. Peut-être parlent-ils de moi au moment même où j'écris cette +page: je me reproche de tirer leur nom de sa protectrice obscurité. +Ils ont douté longtemps que l'homme dont ils entendaient parler fût le +_petit chevalier_. Le recteur ou curé de Combourg, l'abbé Sévin[189], +celui-là même dont j'écoutais le prône, a montré la même (p. 084) +incrédulité: il ne se pouvait persuader que le polisson, camarade des +paysans, fût le défenseur de la religion; il a fini par le croire, et +il me cite dans ses sermons, après m'avoir tenu sur ses genoux. Ces +dignes gens, qui ne mêlent à mon image aucune idée étrangère, qui me +voient tel que j'étais dans mon enfance et dans ma jeunesse, me +reconnaîtraient-ils aujourd'hui sous les travestissements du temps? Je +serais obligé de leur dire mon nom avant qu'ils me voulussent presser +dans leurs bras. + + [Note 185: Jean Anne _Pinot_ du _Petitbois_, né à + Rennes le 10 janvier 1737, était le fils aîné de + Maurille-Anne Pinot, écuyer, seigneur du Petitbois, + et de Jeanne-Perrine Guybert. D'abord sous-aide + major au régiment de la Reine, puis capitaine de + dragons au régiment de Belzunce, il habitait le + château du Grandval en Combourg et y mourut, le 10 + octobre 1789, _en grande odeur de piété_ (acte + d'inhumation). Il avait épousé en Saint-Aubin de + Rennes, le 7 mars 1769, Anne-Marc de la Chénardais, + décédée à Rennes le 26 vendémiaire an III (17 + octobre 1794).--Le château du Grandval est encore + habité aujourd'hui par la famille du Petitbois.] + + [Note 186: Michel-Charles _Locquet_, comte de + Château-d'Assis, né à Saint-Malo le 14 janvier + 1748. Il appartenait à une famille très honorée + dans le pays malouin: sa mère était une Trublet. + Marié en 1774 à Jeanne-Anne Joséphine de + Boisbaudry, il demeurait au château de Triaudin, en + Combourg, qui est aujourd'hui habité par le vicomte + Roger du Petitbois.] + + [Note 187: Des Tinténiac, en résidence momentanée + chez des amis habitant le pays, auront sans doute + fait au château de Combourg des visites dont + Chateaubriand avait gardé le souvenir; mais il n'y + avait pas de Tinténiac établis à Combourg ou dans + les paroisses environnantes.] + + [Note 188: Nicolas-Pierre _Philippes_, seigneur de + Trémaudan, ancien officier de dragons au régiment + de la Ferronnais, était né à Pontorson le 19 + septembre 1749, fils d'écuyer Pierre _Philippes_, + seigneur de Villeneuve Torrens, et d'Augustine de + Lantivy. Il avait épousé, à Saint-Malo, le 24 + janvier 1769, Marie-Louise Mazin, dont il eut + plusieurs enfants nés à Combourg de 1770 à 1786.] + + [Note 189: René-Malo Sévin fut nommé recteur de la + paroisse de Combourg en 1776. Il refusa de prêter + serment à la constitution civile du clergé, et + passa à Jersey en 1792. Rentré en 1797, il fut + réinstallé en 1803 à la cure de Combourg et y + mourut en 1817.] + +Je porte malheur à mes amis. Un garde-chasse, appelé Raulx, qui +s'était attaché à moi, fut tué par un braconnier. Ce meurtre me fit +une impression extraordinaire. Quel étrange mystère dans le sacrifice +humain! Pourquoi faut-il que le plus grand crime et la plus grande +gloire soient de verser le sang de l'homme? Mon imagination me +représentait Raulx tenant ses entrailles dans ses mains et se traînant +à la chaumière où il expira. Je conçus l'idée de la vengeance; je +m'aurais voulu battre contre l'assassin. Sous ce rapport je suis +singulièrement né: dans le premier moment d'une offense, je la sens à +peine; mais elle se grave dans ma mémoire; son souvenir, au lieu de +décroître, s'augmente avec le temps; il dort dans mon coeur des mois, +des années entières, puis il se réveille à la moindre circonstance +avec une force nouvelle, et ma blessure devient plus vive que le +premier jour. Mais si je ne pardonne point à mes ennemis, je ne leur +fais aucun mal; je suis rancunier et ne suis point vindicatif. (p. 085) +Ai-je la puissance de me venger, j'en perds l'envie; je ne serais +dangereux que dans le malheur. Ceux qui m'ont cru faire céder en +m'opprimant se sont trompés; l'adversité est pour moi ce qu'était la +terre pour Antée: je reprends des forces dans le sein de ma mère. Si +jamais le bonheur m'avait enlevé dans ses bras, il m'eût étouffé. + + * * * * * + +Je retournai à Dol, à mon grand regret. L'année suivante, il y eut un +projet de descente à Jersey, et un camp s'établit auprès de Saint-Malo. +Des troupes furent cantonnées à Combourg; M. de Chateaubriand donna, +par courtoisie, successivement asile aux colonels des régiments de +Touraine et de Conti: l'un était le duc de Saint-Simon[190], et l'autre +le marquis de Causans[191]. Vingt officiers étaient tous les jours +invités à la table de mon père. Les plaisanteries de ces (p. 086) +étrangers me déplaisaient; leurs promenades troublaient la paix de mes +bois. C'est pour avoir vu le colonel en second du régiment de Conti, +le marquis de Wignacourt[192], galoper sous des arbres, que des idées +de voyage me passèrent pour la première fois par la tête. + + [Note 190: Claude-Anne, vicomte, puis marquis, puis + duc de Saint-Simon, de la branche de Montbléru, + fils de Louis-Gabriel, marquis de Saint-Simon, et + de Catherine-Marguerite-Jaquette Pineau de Viennay, + naquit au château de la Faye (Charente). Entré très + jeune au service militaire, il fut nommé, le 3 + janvier 1770, brigadier, puis, le 29 juin 1775, + _colonel du régiment de Touraine_. Il prit part à + la guerre d'Amérique, fut élu, en 1789, par le + bailliage d'Angoulême, député de la noblesse aux + États-Généraux, émigra en Espagne, y prit du + service et devint capitaine-général de la + Vieille-Castille. Le roi Charles IV le nomma grand + d'Espagne en 1803. En 1808, lors de la prise de + Madrid par les Français, il fut blessé et fait + prisonnier; condamné à mort par un conseil de + guerre, il obtint une commutation de peine et fut + enfermé dans la citadelle de Besançon, où il resta + jusqu'à la chute de l'Empire. Il retourna alors en + Espagne et fut créé duc par Ferdinand VII. Il + mourut à Madrid le 3 janvier 1819.] + + [Note 91: J'ai éprouvé un sensible plaisir en + retrouvant, depuis la Restauration, ce galant + homme, distingué par sa fidélité et ses vertus + chrétiennes. (Note de Genève, 1831.) Ch. + + Cette note de 1831, relative au marquis de Causans, + remplace les lignes suivantes du _Manuscrit de + 1826_, écrites au lendemain de l'ordonnance du 5 + septembre 1816, qui prononçait la dissolution de la + _Chambre introuvable_: «J'ai éprouvé un sensible + plaisir en retrouvant ce dernier, distingué par ses + vertus chrétiennes, dans cette chambre des députés + qui fera à jamais l'honneur et les regrets de la + France, quand le temps des factions sera passé et + celui de la justice venu; dans cette Chambre que la + Providence avait envoyée pour sauver la France et + l'Europe, qui n'a pu être cassée que par un + véritable crime politique, et dont la gloire + survivra à la renommée des misérables ministres qui + s'en firent les persécuteurs.»--_Causans de + Mauléon_ (Jacques-Vincent, marquis de), né le 31 + juillet 1751, était colonel du régiment de Conti, + lorsqu'il fut élu député de la noblesse aux + États-Généraux pour la principauté d'Orange. Le 17 + avril 1790, il fut promu maréchal de camp. La + Restauration le nomma lieutenant-général le 23 août + 1814. Élu député de Vaucluse à la _Chambre + introuvable_, le 24 août 1815; réélu le 4 octobre + 1816; éliminé au renouvellement par cinquième de + 1819, renvoyé à la Chambre des députés le 24 avril + 1820, il y siégea jusqu'à sa mort, arrivée le 24 + avril 1824.] + + [Note 192: _Wignacourt_ (Antoine-Louis, marquis + de), fils de Louis-Daniel, marquis de Wignacourt, + et de Marie-Julie de Maizières, né le 22 janvier + 1753. Il est porté sur l'_État militaire de la + France_ pour 1784 comme mestre de camp + lieutenant-colonel en second du régiment de Conti, + chevalier de Saint-Louis.] + +Quand j'entendais nos hôtes parler de Paris et de la cour, je devenais +triste; je cherchais à deviner ce que c'était que la société: je +découvrais quelque chose de confus et de lointain; mais bientôt je me +troublais. Des tranquilles régions de l'innocence, en jetant les yeux +sur le monde, j'avais des vertiges, comme lorsqu'on regarde la (p. 087) +terre du haut de ces tours qui se perdent dans le ciel. + +Une chose me charmait pourtant, la parade. Tous les jours, la garde +montante défilait, tambour et musique en tête, au pied du perron, dans +la Cour Verte. M. de Causans proposa de me montrer le camp de la côte: +mon père y consentit. + +Je fus conduit à Saint-Malo par M. de La Morandais, très bon +gentilhomme, mais que la pauvreté avait réduit à être régisseur de la +terre de Combourg[193]. Il portait un habit de camelot gris, avec un +petit galon d'argent au collet, une têtière ou morion de feutre gris à +oreilles, à une seule corne en avant. Il me mit à califourchon +derrière lui, sur la croupe de sa jument _Isabelle_. Je me tenais au +ceinturon de son couteau de chasse, attaché par-dessus son habit: +j'étais enchanté. Lorsque Claude de Bullion et le père du président de +Lamoignon, enfants, allaient en campagne, «on les portait tous les +deux sur un même âne, dans des paniers, l'un d'un côté, l'autre de +l'autre, et l'on mettait un pain du côté de Lamoignon, parce qu'il +était plus léger que son camarade, pour faire le contrepoids.» (p. 088) +(_Mémoires du président de Lamoignon._) + + [Note 193: François-Placide _Maillard_, seigneur + _de la Morandais_, marié en 1757 à Gillette Dastin + et père de quinze enfants, dont le dernier, né à + Combourg en 1777, eut pour parrain M. de + Chateaubriand, père du grand écrivain. Les Maillard + de la Morandais étaient d'ancienne noblesse, et de + la même famille que les Maillard de Belestre et des + Portes, de l'évêché de Nantes, qui ont été + maintenus en 1670, après avoir fait preuve de huit + générations nobles. Seulement, ceux qui s'étaient + établis à Combourg avaient singulièrement dérogé, à + raison de leur pauvreté. Les actes paroissiaux qui + les concernent ne leur donnent que des + qualifications bourgeoises. François-Placide de la + Morandais est décédé à Combourg le 30 août 1779.] + +M. de La Morandais prit des chemins de traverse: + + Moult volontiers, de grand'manière, + Alloit en bois et en rivière; + Car nulles gens ne vont en bois + Moult volontiers comme François. + +Nous nous arrêtâmes pour dîner à une abbaye de bénédictins qui, faute +d'un nombre suffisant de moines, venait d'être réunie à un chef-lieu +de l'ordre. Nous n'y trouvâmes que le père procureur, chargé de la +disposition des biens meubles et de l'exploitation des futaies. Il +nous fit servir un excellent dîner maigre, à l'ancienne bibliothèque +du prieur; nous mangeâmes quantité d'oeufs frais, avec des carpes et +des brochets énormes. A travers l'arcade d'un cloître, je voyais de +grands sycomores qui bordaient un étang. La cognée les frappait au +pied, leur cime tremblait dans l'air, et ils tombaient pour nous +servir de spectacle. Des charpentiers, venus de Saint-Malo, sciaient à +terre des branches vertes, comme on coupe une jeune chevelure, ou +équarrissaient des troncs abattus. Mon coeur saignait à la vue de ces +forêts ébréchées et de ce monastère déshabité. Le sac général des +maisons religieuses m'a rappelé depuis le dépouillement de l'abbaye +qui en fut pour moi le pronostic. + +Arrivé à Saint-Malo, j'y trouvai le marquis de Causans; je parcourus +sous sa garde les rues du camp. Les tentes, les faisceaux d'armes, les +chevaux au piquet, formaient une belle scène avec la mer, les +vaisseaux, les murailles et les clochers lointains de la ville. (p. 089) +Je vis passer, en habit de hussard, au grand galop sur un barbe, un de +ces hommes en qui finissait un monde, le duc de Lauzun. Le prince de +Carignan, venu au camp, épousa la fille de M. de Boisgarein, un peu +boiteuse, mais charmante[194]: cela fit grand bruit, et donna matière +à un procès que plaide encore aujourd'hui M. Lacretelle (p. 090) +l'aîné[195] Mais quel rapport ces choses ont-elles avec ma vie? «A +mesure que la mémoire de mes privés amis, dit Montaigne, leur fournit +la chose entière, ils reculent si arrière leur narration, que si le +conte est bon, ils en étouffent la bonté; s'il ne l'est pas, vous êtes +à maudire ou l'heur de leur mémoire ou le malheur de leur jugement. +J'ai vu des récits bien plaisans devenir très ennuyeux en la bouche +d'un seigneur.» J'ai peur d'être ce seigneur. + + [Note 194: Le prince Eugène de _Savoie-Carignan_, + né le 22 septembre 1753, était le fils cadet du + prince Louis-Victor de Savoie Carignan et de la + princesse Christine-Henriette de + Hesse-Rheinfelds-Rothembourg. Frère de la princesse + de Lamballe, il entra au service de France sous le + nom de comte de Villefranche (_Villafranca_) et fut + placé à la tête du régiment de son nom. Le 22 + septembre 1781, il épousa, dans la chapelle du + château du Parc, en la paroisse de + Saint-Méloir-des-Ondes, à quelques lieues de + Saint-Malo, Élisabeth-Anne Magon de Boisgarein, + fille de Jean-François-Nicolas Maçon, seigneur de + Boisgarein et de Louise de Karuel. Ce mariage fut + annulé par le Parlement, à la requête des parents + du prince. Celui-ci lutta désespérément pour faire + reviser cet arrêt. Les tristesses de cette lutte + abrégèrent sans doute ses jours, car une mort + prématurée l'enleva, le 30 juin 1785.--Un fils + était né de cette union, le 30 septembre 1783: il + se fit soldat sous Napoléon et fut nommé, pendant + la campagne de Russie, colonel d'un régiment de + hussards. Des lettres-patentes de 1810 lui + conférèrent le titre de baron. Louis XVIII, en + 1814, lui rendit son ancien titre de comte de + Villefranche. Il devint officier-général et mourut + le 15 octobre 1825.--Il avait épousé, le 9 octobre + 1810, Pauline-Antoinette Bénédictine-Marie de + Quélen d'Estuer de Caussade, fille du duc de la + Vauguyon; le fils issu de ce mariage, + _Eugène_-Emmanuel-Joseph-Marie-Paul-François, + reprit le rang de ses ancêtres, lorsque la branche + de Carignan monta sur le trône de Sardaigne avec le + roi Charles-Albert, petit-neveu du mari de Mlle de + Boisgarein. Le petit-fils de cette dernière, par + décret royal du 18 avril 1834, fut reconnu héritier + présomptif de la couronne, en cas d'extinction de + la branche régnante. A plusieurs reprises, pendant + que le roi était à la tête de son armée, lors des + guerres de l'indépendance italienne, le prince + Eugène de Savoie-Carignan remplit les fonctions de + lieutenant-général du royaume. Il est mort le 15 + décembre 1886, laissant de son mariage morganatique + avec Dlle Félicité Crosic, contracté le 25 novembre + 1863, six enfants, dont trois fils, qui sont + aujourd'hui les derniers descendants par les mâles + du mariage romanesque célébré, le 22 septembre + 1781, dans la chapelle du château du Parc. Le roi + d'Italie leur a accordé, en 1888, le nom de + _Villafranca-Soissons_, avec le titre de comte.] + + [Note 195: _Lacretelle_ (Pierre-Louis) dit l'_Aîné_ + (1751-1824), membre de l'Académie française. Avocat + à Metz, puis à Paris, il plaida peu, mais ses + mémoires judiciaires lui valurent une assez grande + célébrité.] + +Mon frère était à Saint-Malo lorsque M. de La Morandais m'y déposa. Il +me dit un soir: «Je te mène au spectacle: prends ton chapeau.» Je +perds la tête; je descends droit à la cave pour chercher mon chapeau +qui était au grenier. Une troupe de comédiens ambulants venait de +débarquer. J'avais rencontré des marionnettes; je supposais qu'on +voyait au théâtre des polichinelles beaucoup plus beaux que ceux de la +rue. + +J'arrive, le coeur palpitant, à une salle bâtie en bois, dans une rue +déserte de la ville. J'entre par des corridors noirs, non sans un +certain mouvement de frayeur. On ouvre une petite porte, et me voilà +avec mon frère dans une loge à moitié pleine. + +Le rideau était levé, la pièce commencée: on jouait _le Père de (p. 091) +famille_[196]. J'aperçois deux hommes qui se promenaient sur le +théâtre en causant, et que tout le monde regardait. Je les pris pour +les directeurs des marionnettes, qui devisaient devant la cahute de +madame Gigogne, en attendant l'arrivée du public: j'étais seulement +étonné qu'ils parlassent si haut de leurs affaires et qu'on les +écoutât en silence. Mon ébahissement redoubla lorsque d'autres +personnages, arrivant sur la scène, se mirent à faire de grands bras, +à larmoyer, et lorsque chacun se mit à pleurer par contagion. Le +rideau tomba sans que j'eusse rien compris à tout cela. Mon frère +descendit au foyer entre les deux pièces. Demeuré dans la loge au +milieu des étrangers dont ma timidité me faisait un supplice, j'aurais +voulu être au fond de mon collège. Telle fut la première impression +que je reçus de l'art de Sophocle et de Molière. + + [Note 196: Le _Père de famille_, de Diderot, + imprimé dès 1758, ne fut représenté à la Comédie + Française que le 18 février 1768. Le succès du + reste fut médiocre. La pièce n'eut que sept + représentations.] + +La troisième année de mon séjour à Dol fut marquée par le mariage de +mes deux soeurs aînées: Marianne épousa le comte de Marigny, et +Bénigne le comte de Québriac. Elles suivirent leurs maris à Fougères: +signal de la dispersion d'une famille dont les membres devaient +bientôt se séparer. Mes soeurs reçurent la bénédiction nuptiale à +Combourg le même jour, à la même heure, au même autel, dans la +chapelle du château[197]. Elles pleuraient, ma mère pleurait; je fus +étonné de cette douleur: je la comprends aujourd'hui. Je (p. 092) +n'assiste pas à un baptême ou à un mariage sans sourire amèrement ou +sans éprouver un serrement de coeur. Après le malheur de naître, je +n'en connais pas de plus grand que celui de donner le jour à un homme. + + [Note 197: Le double mariage des deux soeurs aînées + de Chateaubriand eut lieu le 11 janvier 1780. + Marie-Anne-Françoise épousait Jean-Joseph + _Geffelot_, comte _de Marigny_. Bénigne-Jeanne + épousait Jean-François-Xavier, comte de _Québriac_, + seigneur de Patrion.] + +Cette même année commença une révolution dans ma personne comme dans +ma famille. Le hasard fit tomber entre mes mains deux livres bien +divers, un _Horace_ non châtié et une histoire des _Confessions mal +faites_. Le bouleversement d'idées que ces deux livres me causèrent +est incroyable: un monde étrange s'éleva autour de moi. D'un côté, je +soupçonnai des secrets incompréhensibles à mon âge, une existence +différente de la mienne, des plaisirs au delà de mes jeux, des charmes +d'une nature ignorée dans un sexe où je n'avais vu qu'une mère et des +soeurs; d'un autre côté, des spectres traînant des chaînes et +vomissant des flammes m'annonçaient les supplices éternels pour un +seul péché dissimulé. Je perdis le sommeil; la nuit, je croyais voir +tour à tour des mains noires et des mains blanches passer à travers +mes rideaux: je vins à me figurer que ces dernières mains étaient +maudites par la religion, et cette idée accrut mon épouvante des +ombres infernales. Je cherchais en vain dans le ciel et dans l'enfer +l'explication d'un double mystère. Frappé à la fois au moral et au +physique, je luttais encore avec mon innocence contre les orages d'une +passion prématurée et les terreurs de la superstition. + +Dès lors je sentis s'échapper quelques étincelles de ce feu qui est la +transmission de la vie. J'expliquais le quatrième livre de (p. 093) +l'_Énéide_ et lisais le _Télémaque_; tout à coup je découvris dans +Didon et dans Eucharis des beautés qui me ravirent; je devins sensible +à l'harmonie de ces vers admirables et de cette prose antique. Je +traduisis un jour à livre ouvert _l'Æneadum genitrix, hominum divûmque +voluptas_ de Lucrèce avec tant de vivacité, que M. Égault m'arracha le +poème et me jeta dans les racines grecques. Je dérobai un Tibulle: +quand j'arrivai au _Quam juvat immites ventos audire cubantem_, ces +sentiments de volupté et de mélancolie semblèrent me révéler ma propre +nature. Les volumes de Massillon qui contenaient les sermons de la +_Pécheresse_ et de _l'Enfant prodigue_ ne me quittaient plus. On me +les laissait feuilleter, car on ne se doutait guère de ce que j'y +trouvais. Je volais de petits bouts de cierges dans la chapelle pour +lire la nuit ces descriptions séduisantes des désordres de l'âme. Je +m'endormais en balbutiant des phrases incohérentes, où je tâchais de +mettre la douceur, le nombre et la grâce de l'écrivain qui a le mieux +transporté dans la prose l'euphonie racinienne. + +Si j'ai, dans la suite, peint avec quelque vérité les entraînements du +coeur mêlés aux syndérèses chrétiennes, je suis persuadé que j'ai dû +ce succès au hasard qui me fit connaître au même moment deux empires +ennemis. Les ravages que porta dans mon imagination un mauvais livre +eurent leur correctif dans les frayeurs qu'un autre livre m'inspira, +et celles-ci furent comme alanguies par les molles pensées que +m'avaient laissées des tableaux sans voile. + +Ce qu'on dit d'un malheur, qu'il n'arrive jamais seul, on le peut (p. 094) +dire des passions: elles viennent ensemble, comme les muses ou comme +les furies. Avec le penchant qui commençait à me tourmenter, naquit en +moi l'honneur; exaltation de l'âme, qui maintient le coeur +incorruptible au milieu de la corruption; sorte de principe réparateur +placé auprès d'un principe dévorant, comme la source inépuisable des +prodiges que l'amour demande à la jeunesse et des sacrifices qu'il +impose. + +Lorsque le temps était beau, les pensionnaires du collège sortaient le +jeudi et le dimanche. On nous menait souvent au mont Dol, au sommet +duquel se trouvaient quelques ruines gallo-romaines: du haut de ce +tertre isolé, l'oeil plane sur la mer et sur des marais où voltigent +pendant la nuit des feux follets, lumière des sorciers qui brûle +aujourd'hui dans nos lampes. Un autre but de nos promenades étaient +les prés qui environnaient un séminaire d'_Eudistes_, d'Eudes, frère +de l'historien Mézeray, fondateur de leur congrégation. + +Un jour du mois de mai, l'abbé Égault, préfet de semaine, nous avait +conduits à ce séminaire: on nous laissait une grande liberté de jeux, +mais il était expressément défendu de monter sur les arbres. Le +régent, après nous avoir établis dans un chemin herbu, s'éloigna pour +dire son bréviaire. + +Des ormes bordaient le chemin: tout à la cime du plus grand brillait +un nid de pie; nous voilà en admiration, nous montrant mutuellement la +mère assise sur ses oeufs, et pressés du plus vif désir de saisir +cette superbe proie. Mais qui oserait tenter l'aventure? + +L'ordre était si sévère, le régent si près, l'arbre si haut! (p. 095) +Toutes les espérances se tournent vers moi; je grimpais comme un chat. +J'hésite, puis la gloire l'emporte: je me dépouille de mon habit, +j'embrasse l'orme et je commence à monter. Le tronc était sans +branches, excepté aux deux tiers de sa crue, où se formait une fourche +dont une des pointes portait le nid. + +Mes camarades, assemblés sous l'arbre, applaudissaient à mes efforts, +me regardant, regardant l'endroit d'où pouvait venir le préfet, +trépignant de joie dans l'espoir des oeufs, mourant de peur dans +l'attente du châtiment. J'aborde au nid; la pie s'envole; je ravis les +oeufs, je les mets dans ma chemise et redescends. Malheureusement, je +me laisse glisser entre les tiges jumelles et j'y reste à +califourchon. L'arbre étant élagué, je ne pouvais appuyer mes pieds ni +à droite ni à gauche pour me soulever et reprendre le limbe extérieur; +je demeure suspendu en l'air à cinquante pieds. + +Tout à coup un cri: «Voici le préfet!» et je me vois incontinent +abandonné de mes amis, comme c'est l'usage. Un seul, appelé Le +Gobbien, essaya de me porter secours, et fut tôt obligé de renoncer à +sa généreuse entreprise. Il n'y avait qu'un moyen de sortir de ma +fâcheuse position, c'était de me suspendre en dehors par les mains à +l'une des deux dents de la fourche, et de tâcher de saisir avec mes +pieds le tronc de l'arbre au-dessous de sa bifurcation. J'exécutai +cette manoeuvre au péril de ma vie. Au milieu de mes tribulations, je +n'avais pas lâché mon trésor: j'aurais pourtant mieux fait de le +jeter, comme depuis j'en ai jeté tant d'autres. En dévalant le (p. 096) +tronc, je m'écorchai les mains, je m'éraillai les jambes et la +poitrine, et j'écrasai les oeufs: ce fut ce qui me perdit. Le préfet +ne m'avait point vu sur l'orme; je lui cachai assez bien mon sang, +mais il n'y eut pas moyen de lui dérober l'éclatante couleur d'or dont +j'étais barbouillé: «Allons, me dit-il, monsieur, vous aurez le +fouet.» + +Si cet homme m'eût annoncé qu'il commuait cette peine en celle de +mort, j'aurais éprouvé un mouvement de joie. L'idée de la honte +n'avait point approché de mon éducation sauvage: à tous les âges de ma +vie, il n'y a point de supplice que je n'eusse préféré à l'horreur +d'avoir à rougir devant une créature vivante. L'indignation s'éleva +dans mon coeur; je répondis à l'abbé Égault, avec l'accent non d'un +enfant, mais d'un homme, que jamais ni lui ni personne ne lèverait la +main sur moi. Cette réponse l'anima; il m'appela rebelle et promit de +faire un exemple. «Nous verrons,» répliquai-je, et je me mis à jouer à +la balle avec un sang-froid qui le confondit. + +Nous retournâmes au collège; le régent me fit entrer chez lui et +m'ordonna de me soumettre. Mes sentiments exaltés firent place à des +torrents de larmes. Je représentai à l'abbé Égault qu'il m'avait +appris le latin; que j'étais son écolier, son disciple, son enfant; +qu'il ne voudrait pas déshonorer son élève, et me rendre la vue de mes +compagnons insupportable; qu'il pouvait me mettre en prison, au pain +et à l'eau, me priver de mes récréations, me charger de _pensums_; que +je lui saurais gré de cette clémence et l'en aimerais davantage. Je +tombai à ses genoux, je joignis les mains, je le suppliai par +Jésus-Christ de m'épargner: il demeura sourd à mes prières. Je (p. 097) +me levai plein de rage et lui lançai dans les jambes un coup de pied +si rude qu'il en poussa un cri. Il court en clochant à la porte de sa +chambre, la ferme à double tour et revient sur moi. Je me retranche +derrière son lit; il m'allonge à travers le lit des coups de férule. +Je m'entortille dans la couverture, et m'animant au combat, je m'écrie: + + Macte animo, generose puer! + +Cette érudition de grimaud fit rire malgré lui mon ennemi; il parla +d'armistice: nous conclûmes un traité; je convins de m'en rapporter à +l'arbitrage du principal. Sans me donner gain de cause, le principal +me voulut bien soustraire à la punition que j'avais repoussée. Quand +l'excellent prêtre prononça mon acquittement, je baisai la manche de +sa robe avec une telle effusion de coeur et de reconnaissance, qu'il +ne put s'empêcher de me donner sa bénédiction. Ainsi se termina le +premier combat qui me fit rendre cet honneur devenu l'idole de ma vie, +et auquel j'ai tant de fois sacrifié repos, plaisir et fortune. + +Les vacances où j'entrai dans ma douzième année furent tristes; l'abbé +Leprince m'accompagna à Combourg. Je ne sortais qu'avec mon +précepteur; nous faisions au hasard de longues promenades. Il se +mourait de la poitrine; il était mélancolique et silencieux; je +n'étais guère plus gai. Nous marchions des heures entières à la suite +l'un de l'autre sans prononcer une parole. Un jour, nous nous égarâmes +dans les bois; M. Leprince se tourna vers moi et me dit: «Quel chemin +faut-il prendre?» je répondis sans hésiter: «Le soleil se couche; (p. 098) +il frappe à présent la fenêtre de la grosse tour: marchons par là» M. +Leprince raconta le soir la chose à mon père: le futur voyageur se +montra dans ce jugement. Maintes fois, en voyant le soleil se coucher +dans les forêts d'Amérique, je me suis rappelé les bois de Combourg: +mes souvenirs se font écho. + +L'abbé Leprince désirait que l'on me donnât un cheval; mais dans les +idées de mon père, un officier de marine ne devait savoir manier que +son vaisseau. J'étais réduit à monter à la dérobée deux grosses +juments de carrosse ou un grand cheval pie. La _Pie_ n'était pas, +comme celle de Turenne, un de ces destriers nommés par les Romains +_desultorios equos_, et façonnés à secourir leur maître; c'était un +Pégase lunatique qui ferrait en trottant, et qui me mordait les jambes +quand je le forçais à sauter des fossés. Je ne me suis jamais beaucoup +soucié de chevaux, quoique j'aie mené la vie d'un Tartare, et, contre +l'effet que ma première éducation aurait dû produire, je monte à +cheval avec plus d'élégance que de solidité. + +La fièvre tierce, dont j'avais apporté le germe des marais de Dol, me +débarrassa de M. Leprince. Un marchand d'orviétan passa dans le +village; mon père, qui ne croyait point aux médecins, croyait aux +charlatans: il envoya chercher l'empirique, qui déclara me guérir en +vingt-quatre heures. Il revint le lendemain, habit vert galonné d'or, +large tignasse poudrée, grandes manchettes de mousseline sale, faux +brillants aux doigts, culotte de satin noir usé, bas de soie d'un +blanc bleuâtre, et souliers avec des boucles énormes. + +Il ouvre mes rideaux, me tâte le pouls, me fait tirer la langue, (p. 099) +baragouine avec un accent italien quelques mots sur la nécessité de me +purger, et me donne à manger un petit morceau de caramel. Mon père +approuvait l'affaire, car il prétendait que toute maladie venait +d'indigestion, et que pour toute espèce de maux il fallait purger son +homme jusqu'au sang. + +Une demi-heure après avoir avalé le caramel, je fus pris de +vomissements effroyables; on avertit M. de Chateaubriand, qui voulait +faire sauter le pauvre diable par la fenêtre de la tour. Celui-ci +épouvanté, met habit bas, retrousse les manches de sa chemise en +faisant les gestes les plus grotesques. A chaque mouvement, sa +perruque tournait en tous sens; il répétait mes cris et ajoutait +après: «_Che? monsou Lavandier!_» Ce monsieur Lavandier était le +pharmacien du village[198], qu'on avait appelé au secours. Je ne +savais, au milieu de mes douleurs, si je mourrais des drogues de cet +homme ou des éclats de rire qu'il m'arrachait. + + [Note 198: Maître Noël _Le Lavandier_, apothicaire, + marié à Dingé, près de Combourg, le 7 juillet 1751, + était originaire de la paroisse de Vieuvel, où sa + famille, venue de Normandie, s'était établie au + XVIIe siècle.] + +On arrêta les effets de cette trop forte dose d'émétique, et je fus +remis sur pied. Toute notre vie se passe à errer autour de notre +tombe; nos diverses maladies sont des souffles qui nous approchent +plus ou moins du port. Le premier mort que j'aie vu était un chanoine +de Saint-Malo; il gisait expiré sur son lit, le visage distors par les +dernières convulsions. La mort est belle, elle est notre amie: +néanmoins, nous ne la reconnaissons pas, parce qu'elle se présente (p. 100) +à nous masquée et que son masque nous épouvante. + +On me renvoya au collège à la fin de l'automne. + + * * * * * + +De Dieppe où l'injonction de la police m'avait obligé de me réfugier, +on m'a permis de revenir à la Vallée-aux-Loups, où je continue ma +narration. La terre tremble sous les pas du soldat étranger, qui dans +ce moment même envahit ma patrie; j'écris, comme les derniers Romains, +au bruit de l'invasion des Barbares. Le jour, je trace des pages aussi +agitées que les événements de ce jour[199]; la nuit, tandis que le +roulement du canon lointain expire dans mes bois, je retourne au +silence des années qui dorment dans la tombe, à la paix de mes plus +jeunes souvenirs. Que le passé d'un homme est étroit et court, à côté +du vaste présent des peuples et de leur avenir immense! + + [Note 199: _De Buonaparte et des Bourbons_. (Note + de Genève, 1831.) Ch.] + +Les mathématiques, le grec et le latin occupèrent tout mon hiver au +collège. Ce qui n'était pas consacré à l'étude était donné à ces jeux +du commencement de la vie, pareils en tous lieux. Le petit Anglais, le +petit Allemand, le petit Italien, le petit Espagnol, le petit +Iroquois, le petit Bédouin roulent le cerceau et lancent la balle. +Frères d'une grande famille, les enfants ne perdent leurs traits de +ressemblance qu'en perdant l'innocence, la même partout. Alors les +passions, modifiées par les climats, les gouvernements et les moeurs, +font les nations diverses; le genre humain cesse de s'entendre et de +parler le même langage: c'est la société qui est la véritable tour de +Babel. + +Un matin, j'étais très animé à une partie de barres dans la (p. 101) +grande cour du collège; on me vint dire qu'on me demandait. Je suivis +le domestique à la porte extérieure. Je trouve un gros homme, rouge de +visage, les manières brusques et impatientes, le ton farouche, ayant +un bâton à la main, portant une perruque noire mal frisée, une soutane +déchirée retroussée dans ses poches, des souliers poudreux, des bas +percés au talon: «Petit polisson, me dit-il, n'êtes-vous pas le +chevalier de Chateaubriand de Combourg?--Oui, monsieur, répondis-je +tout étourdi de l'apostrophe.--Et moi, reprit-il presque écumant, je +suis le dernier aîné de votre famille, je suis l'abbé de Chateaubriand +de la Guerrande[200]: regardez-moi bien.» Le fier abbé met la main +dans le gousset d'une vieille culotte de panne, prend un écu de six +francs moisi, enveloppé dans un papier crasseux, me le jette au nez et +continue à pied son voyage, en marmottant ses matines d'un air +furibond. J'ai su depuis que le prince de Condé avait fait offrir à ce +hobereau-vicaire le préceptorat du duc de Bourbon. Le prêtre +outrecuidé répondit que le prince, possesseur de la baronnie de +Chateaubriand, devait savoir que les héritiers de cette baronnie +pouvaient avoir des précepteurs, mais n'étaient les précepteurs de +personne. Cette hauteur était le défaut de ma famille; elle était +odieuse dans mon père; mon frère la poussait jusqu'au ridicule; (p. 102) +elle a un peu passé à son fils aîné.--Je ne suis pas bien sûr, malgré +mes inclinations républicaines, de m'en être complètement affranchi, +bien que je l'aie soigneusement cachée. + + [Note 200: Charles-Hilaire de Chateaubriand, né en + 1708, successivement recteur de + Saint-Germain-de-la-mer au diocèse de Saint-Brieuc, + de Saint-Étienne de Rennes en 1748, de + Bazouge-du-Désert en 1767, et de Toussaint de + Rennes en 1770. Il résigna en 1776 et mourut au Val + des Bretons en Pleine-Fougères, le 12 août 1782. + (_Pouillé de Rennes_, IV, 120; V, 557, 655, 658; + Paris-Jallobert, _Bazouge_, p. 27, + _Pleine-Fougères_, p. 15 et 55.)] + + * * * * * + +L'époque de ma première communion approchait, moment où l'on décidait +dans la famille de l'état futur de l'enfant. Cette cérémonie +religieuse remplaçait parmi les jeunes chrétiens la prise de la robe +virile chez les Romains. Madame de Chateaubriand était venue assister +à la première communion d'un fils qui, après s'être uni à son Dieu, +allait se séparer de sa mère. + +Ma piété paraissait sincère; j'édifiais tout le collège; mes regards +étaient ardents; mes abstinences répétées allaient jusqu'à donner de +l'inquiétude à mes maîtres. On craignait l'excès de ma dévotion; une +religion éclairée cherchait à tempérer ma ferveur. + +J'avais pour confesseur le supérieur du séminaire des Eudistes, homme +de cinquante ans, d'un aspect rigide. Toutes les fois que je me +présentais au tribunal de la pénitence, il m'interrogeait avec +anxiété. Surpris de la légèreté de mes fautes, il ne savait comment +accorder mon trouble avec le peu d'importance des secrets que je +déposais dans son sein. Plus le jour de Pâques s'avoisinait, plus les +questions du religieux étaient pressantes. «Ne me cachez-vous rien?» +me disait-il. Je répondais: «Non, mon père.--N'avez-vous pas fait +telle faute?--Non, mon père.» Et toujours: «Non, mon père.» Il me +renvoyait en doutant, en soupirant, en me regardant jusqu'au (p. 103) +fond de l'âme, et moi, je sortais de sa présence, pâle et défiguré +comme un criminel. + +Je devais recevoir l'absolution le mercredi saint. Je passai la nuit +du mardi au mercredi en prières, et à lire avec terreur le livre des +_Confessions mal faites_. Le mercredi, à trois heures de l'après-midi, +nous partîmes pour le séminaire; nos parents nous accompagnaient. Tout +le vain bruit qui s'est depuis attaché à mon nom n'aurait pas donné à +madame de Chateaubriand un seul instant de l'orgueil qu'elle éprouvait +comme chrétienne et comme mère, en voyant son fils prêt à participer +au grand mystère de la religion. + +En arrivant à l'église, je me prosternai devant le sanctuaire et j'y +restai comme anéanti. Lorsque je me levai pour me rendre à la +sacristie, où m'attendait le supérieur, mes genoux tremblaient sous +moi. Je me jetai aux pieds du prêtre; ce ne fut que de la voix la plus +altérée que je parvins à prononcer mon _Confiteor_. «Eh bien, +n'avez-vous rien oublié?» me dit l'homme de Jésus-Christ. Je demeurai +muet. Ses questions recommencèrent, et le fatal _non, mon père_, +sortit de ma bouche. Il se recueillit, il demanda des conseils à Celui +qui conféra aux apôtres le pouvoir de lier et de délier les âmes. +Alors, faisant un effort, il se prépare à me donner l'absolution. + +La foudre que le ciel eut lancée sur moi m'aurait causé moins +d'épouvante, je m'écriai: «Je n'ai pas tout dit!» Ce redoutable juge, +ce délégué du souverain Arbitre, dont le visage m'inspirait tant de +crainte, devient le pasteur le plus tendre; il m'embrasse et fond en +larmes: «Allons, me dit-il, mon cher fils, du courage!» + +Je n'aurai jamais un tel moment dans ma vie. Si l'on m'avait (p. 104) +débarrassé du poids d'une montagne, on ne m'eût pas plus soulagé: je +sanglotais de bonheur. J'ose dire que c'est de ce jour que j'ai été +créé honnête homme; je sentis que je ne survivrais jamais à un +remords: quel doit donc être celui du crime, si j'ai pu tant souffrir +pour avoir tu les faiblesses d'un enfant! Mais combien elle est divine +cette religion qui se peut emparer ainsi de nos bonnes facultés! Quels +préceptes de morale suppléeront jamais à ces institutions chrétiennes? + +Le premier aveu fait, rien ne me coûta plus: mes puérilités cachées, +et qui auraient fait rire le monde, furent pesées au poids de la +religion. Le supérieur se trouva fort embarrassé; il aurait voulu +retarder ma communion; mais j'allais quitter le collège de Dol et +bientôt entrer au service dans la marine. Il découvrit avec une +grande sagacité, dans le caractère même de mes _juvéniles_, tout +insignifiantes qu'elles étaient, la nature de mes penchants; c'est +le premier homme qui ait pénétré le secret de ce que je pouvais +être. Il devina mes futures passions; il ne me cacha pas ce qu'il +croyait voir de bon en moi, mais il me prédit aussi mes maux à +venir. «Enfin, ajouta-t-il, le temps manque à votre pénitence; mais +vous êtes lavé de vos péchés par un aveu courageux, quoique tardif.» +Il prononça, en levant la main, la formule de l'absolution. Cette +seconde fois, ce bras foudroyant ne fit descendre sur ma tête que la +rosée céleste; j'inclinai mon front pour la recevoir: ce que je +sentais participait de la félicité des anges. Je m'allai précipiter +dans le sein de ma mère qui m'attendait au pied de l'autel. Je ne (p. 105) +parus plus le même à mes maîtres et à mes camarades; je marchais d'un +pas léger, la tête haute, l'air radieux, dans tout le triomphe du +repentir. + +Le lendemain, jeudi saint, je fus admis à cette cérémonie touchante et +sublime dont j'ai vainement essayé de tracer le tableau dans le _Génie +du christianisme_[201]. J'y aurais pu retrouver mes petites +humiliations accoutumées: mon bouquet et mes habits étaient moins +beaux que ceux de mes compagnons; mais ce jour-là tout fut à Dieu et +pour Dieu. Je sais parfaitement ce que c'est que la Foi: la présence +réelle de la victime dans le saint sacrement de l'autel m'était aussi +sensible que la présence de ma mère à mes côtés. Quand l'hostie fut +déposée sur mes lèvres, je me sentis comme tout éclairé en dedans. Je +tremblais de respect, et la seule chose matérielle qui m'occupât était +la crainte de profaner le pain sacré. + + Le pain que je vous propose + Sert aux anges d'aliment, + Dieu lui-même le compose + De la fleur de son froment. + + (NE.) + + [Note 201: _Génie du christianisme_, première + partie, livre I, chapitre VII: De la Communion.] + +Je conçus encore le courage des martyrs; j'aurais pu dans ce moment +confesser le Christ sur le chevalet ou au milieu des lions. + +J'aime à rappeler ces félicités qui précédèrent de peu d'instants dans +mon âme les tribulations du monde. En comparant ces ardeurs aux +transports que je vais peindre; en voyant le même coeur éprouver, (p. 106) +dans l'intervalle de trois ou quatre années, tout ce que l'innocence +et la religion ont de plus doux et de plus salutaire, et tout ce que +les passions ont de plus séduisant et de plus funeste, on choisira des +deux joies; on verra de quel côté il faut chercher le bonheur et +surtout le repos. + +Trois semaines après ma première communion, je quittai le collège de +Dol. Il me reste de cette maison un agréable souvenir: notre enfance +laisse quelque chose d'elle-même aux lieux embellis par elle, comme +une fleur communique un parfum aux objets qu'elle a touchés. Je +m'attendris encore aujourd'hui en songeant à la dispersion de mes +premiers camarades et de mes premiers maîtres. L'abbé Leprince, nommé +à un bénéfice auprès de Rouen, vécut peu; l'abbé Égault obtint une +cure dans le diocèse de Rennes, et j'ai vu mourir le bon principal, +l'abbé Porcher, au commencement de la Révolution: il était instruit, +doux et simple de coeur. La mémoire de cet obscur Rollin me sera +toujours chère et vénérable. + + * * * * * + +Je trouvai à Combourg de quoi nourrir ma piété, une mission; j'en +suivis les exercices. Je reçus la confirmation sur le perron du +manoir, avec les paysans et les paysannes, de la main de l'évêque de +Saint-Malo. Après cela, on érigea une croix; j'aidai à la soutenir +tandis qu'on la fixait sur sa base. Elle existe encore[202]: elle +s'élève devant la tour où est mort mon père. Depuis trente années (p. 107) +elle n'a vu paraître personne aux fenêtres de cette tour; elle n'est +plus saluée des enfants du château; chaque printemps elle les attend +en vain; elle ne voit revenir que les hirondelles, compagnes de mon +enfance, plus fidèles à leur nid que l'homme à sa maison. Heureux si +ma vie s'était écoulée au pied de la croix de la mission, si mes +cheveux n'eussent été blanchis que par le temps qui a couvert de +mousse les branches de cette croix! + + [Note 202: «De tout ce que j'ai planté à Combourg, + une croix seule est restée debout, comme si je ne + pouvais rien créer de durable que pour la douleur, + ni marquer mon passage sur la terre autrement que + par des monuments de tristesse.» _Manuscrit de + 1826_.] + +Je ne tardai pas à partir pour Rennes: j'y devais continuer mes études +et clore mon cours de mathématiques, afin de subir ensuite à Brest +l'examen de garde-marine. + +M. de Fayolle était principal du collège de Rennes. On comptait dans +ce Juilly de la Bretagne trois professeurs distingués, l'abbé de +Chateaugiron pour la seconde, l'abbé Germé pour la rhétorique, l'abbé +Marchand pour la physique. Le pensionnat et les externes étaient +nombreux, les classes fortes. Dans les derniers temps, Geoffroy[203] +et Ginguené[204], sortis de ce collège, auraient fait honneur à +Sainte-Barbe et au Plessis. Le chevalier de Parny[205] avait (p. 108) +aussi étudié à Rennes; j'héritai de son lit dans la chambre qui me fut +assignée. + + [Note 203: Geoffroy (Julien-Louis), né à Rennes le + 17 août 1743, mort à Paris le 24 février 1814. + Créateur du feuilleton littéraire, il fut de 1808 à + 1814, le prince des critiques. Ses articles ont été + réunis en six volumes, sous le titre de _Cours de + littérature dramatique_. Il avait été élève du + collège de Rennes, de 1750 à 1758.--_Geoffroy et la + critique dramatique sous le Consulat et l'Empire_, + par Charles-Marc _Des Granges_, un vol. in-8° + 1897.] + + [Note 204: _Ginguené_ (Pierre-Louis), né à Rennes + le 25 avril 1748, mort à Paris le 16 novembre 1816. + Placé au collège de Rennes, il y commença ses + études sous les jésuites et les termina, après leur + expulsion (en 1762), sous les prêtres séculiers qui + leur succédèrent. Son ouvrage le plus important est + l'_Histoire littéraire d'Italie_ (Paris, 1811-1824, + 9 vol. in-8°).] + + [Note 205: _Parny_ (Evariste-Désiré De Forges de), + né à l'île Bourbon le 6 février 1753, mort à Paris + le 5 décembre 1814. A l'âge de 9 ans, il fut envoyé + en France et mis au collège de Rennes; il y fit ses + études avec Ginguené, lequel plus tard a + publiquement payé sa dette à ses souvenirs par une + agréable épître de 1790, et par son zèle à défendre + _la Guerre des Dieux_ dans la _Décade_. + (Sainte-Beuve, _Portraits contemporains et divers_, + tome III, p. 124.)] + +Rennes me semblait une Babylone, le collège un monde. La multitude des +maîtres et des écoliers, la grandeur des bâtiments, du jardin et des +cours, me paraissaient démesurées[206]: je m'y habituai cependant. A +la fête du principal, nous avions des jours de congé; nous chantions à +tue-tête à sa louange de superbes couplets de notre façon, où nous +disions: + + Ô Terpsichore, ô Polymnie, + Venez, venez remplir nos voeux; + La raison même vous convie. + + [Note 206: Le Collège de Rennes était un des plus + importants de France. Il avait été fondé par les + Jésuites en 1607. Lorsqu'ils le quittèrent, en + 1762, un collège communal, aussitôt organisé, fut + installé dans les bâtiments qu'ils venaient de + quitter. C'est encore dans le même local qui se + trouve aujourd'hui le lycée de Rennes, mais + l'étendue en a été fort réduite. Il faut, pour + avoir une idée de ce qu'était, au XVIIIe siècle, ce + collège qui semblait «un monde» à Chateaubriand, + consulter les plans que l'autorité royale fit + dresser pendant sa procédure contre les Jésuites, + plans qui furent envoyés à la cour de Rome et dont + le Cabinet des Estampes possède un double, en 5 + vol. in-f°. En 1761, le collège de Rennes comptait + 4,000 élèves. _Histoire de Rennes_, par Ducrest et + Maillet, p. 229.--_Rennes ancien et moderne_, par + Ogée et Marteville, tome I, p. 204, 235, + 237.--_Geoffroy_, par Charles-Marc Des Granges, p. + 3 et suivantes.] + +Je pris sur mes nouveaux camarades l'ascendant que j'avais eu à (p. 109) +Dol sur mes anciens compagnons: il m'en coûta quelques horions. Les +babouins bretons sont d'une humeur hargneuse; on s'envoyait des +cartels pour les jours de promenade, dans les bosquets du jardin des +Bénédictins, appelé _le Thabor_: nous nous servions de compas de +mathématiques attachés au bout d'une canne, ou nous en venions à une +lutte corps à corps plus ou moins félone ou courtoise, selon la +gravité du défi. Il y avait des juges du camp qui décidaient s'il +échéait gage, et de quelle manière les champions mèneraient des mains. +Le combat ne cessait que quand une des deux parties s'avouait vaincue. +Je retrouvai au collège mon ami Gesril, qui présidait, comme à +Saint-Malo, à ces engagements. Il voulut être mon second dans une +affaire que j'eus avec Saint-Riveul, jeune gentilhomme qui devint la +première victime de la Révolution[207]. Je tombai sous mon adversaire, +je refusai de me rendre et payai cher ma superbe. Je disais, comme +Jean Desmarest[208] allant à l'échafaud: «Je ne crie merci qu'à Dieu.» + + [Note 207: «... Saint-Riveul, jeune gentilhomme qui + eut l'honneur d'être la première victime de la + Révolution. Il fut tué dans les rues de Rennes en + se rendant avec son père à la Chambre de la + noblesse.» _Manuscrit de + 1826_.--André-François-Jean du Rocher de + Saint-Riveul, née à Plénée, fils de Henri du + Rocher, comte de Saint-Riveul, et de + Anne-Bernardine Roger. Il n'était âgé que de 17 + ans, lorsqu'il fut tué, le 27 janvier 1789.] + + [Note 208: Jean Desmarest, avocat général au + Parlement de Paris, décapité en 1383. On l'accusait + d'avoir encouragé par sa faiblesse, l'année + précédente, la révolte et les excès des + _Maillotins_.] + +Je rencontrai à ce collège deux hommes devenus depuis différemment +célèbres: Moreau le général[209], et Limoëlan, auteur de la (p. 110) +machine infernale, aujourd'hui prêtre en Amérique[210]. Il n'existe +qu'un portrait de Lucile, et cette méchante miniature a été faite (p. 111) +par Limoëlan, devenu peintre pendant les détresses révolutionnaires. +Moreau était externe, Limoëlan, pensionnaire. On a rarement (p. 112) +trouvé à la même époque, dans une même province, dans une même petite +ville, dans une même maison d'éducation, des destinées aussi +singulières. Je ne puis m'empêcher de raconter un tour d'écolier que +joua au préfet de semaine mon camarade Limoëlan. + + [Note 209: _Moreau_ Jean-Victor, né à Morlaix le 11 + août 1763, mort à Lauen le 2 septembre 1813.] + + [Note 210: Joseph-Pierre Picot de Limoëlan de + Clorivière était exactement du même âge que + Chateaubriand. Il était né à Broons le 4 novembre + 1768. Après avoir été camarades de collège à + Rennes, ils se retrouvèrent à l'école + ecclésiastique de la Victoire à Dinan. Entré dans + l'armée à l'âge de quinze ans, Limoëlan était + officier du roi Louis XVI lorsqu'éclata la + Révolution. Il émigra, puis rentra bientôt en + Bretagne, chouanna dans les environs de Saint-Méen + et de Gaël et devint adjudant-général de Georges + Cadoudal. En 1798, il remplaça temporairement Aimé + du Boisguy dans le commandement de la division de + Fougères. A la fin de 1799, alors que la plupart + des autres chefs royalistes se voyaient contraints + de déposer les armes, il refusa d'adhérer à la + pacification et vint à Paris. Il était à la veille + d'épouser une charmante jeune fille de Versailles, + Mlle Julie d'Albert, à laquelle il était fiancé + depuis plusieurs années, lorsqu'eut lieu, rue + Saint-Nicaise, l'explosion de la machine infernale + (3 nivôse an VIII--24 décembre 1799). Limoëlan + avait été l'un des principaux agents du complot. + Grâce au dévouement de sa fiancée, il put échapper + aux recherches de la police, gagner la Bretagne et + s'embarquer pour l'Amérique. Son premier soin, en + arrivant à New-York, fut d'écrire à la famille de + Mlle d'Albert, lui demandant de venir le rejoindre + aux États-Unis, où le mariage serait célébré. La + réponse fut terrible pour Limoëlan. Mlle d'Albert, + au moment où il courait les plus grands dangers, + avait fait voeu de se consacrer à Dieu, si son + fiancé parvenait à s'échapper. Fidèle à sa + promesse, elle le suppliait d'oublier le passé pour + ne songer qu'à l'avenir éternel. Le jeune officier + entra en 1808 au séminaire de Baltimore. Commençant + une vie nouvelle, il abandonna le nom de Limoëlan + pour prendre celui de _Clorivière_, sous lequel il + est uniquement connu aux États-Unis. Il fut ordonné + prêtre au mois d'août 1812 et devint curé de + Charleston. Lorsque, deux ans plus tard, l'abbé de + Clorivière apprit la restauration des Bourbons, le + chef royaliste se retrouva sous le prêtre, et il + entonna avec enthousiasme dans son église un _Te + Deum_ d'actions de grâces. En 1815, il se rendit en + France, mais dans l'unique but de liquider ce qui + lui restait de sa fortune, afin d'en rapporter le + produit en Amérique et de l'employer tout entier à + l'avantage de la religion. En 1820, il fut nommé + directeur du couvent de la Visitation de + Georgetown. Ce couvent avait été fondé, en 1805, + par une pieuse dame irlandaise, miss Alice Lalor, + et un assez grand nombre de saintes filles y + avaient pris le voile à son exemple. Mais, en 1820, + l'établissement, privé de toutes ressources + financières, végétait péniblement, et les bonnes + soeurs se voyaient menacées chaque année d'être + dispersées. L'abbé de Clorivière se chargea + d'assurer l'avenir de cette utile fondation. Il + construisit à ses frais un pensionnat pour + l'éducation des jeunes personnes, et une élégante + chapelle, dédiée au Sacré-Coeur de Jésus. Il + contribua aussi par de larges donations à + l'établissement d'un externat gratuit pour les + enfants pauvres. C'est dans le monastère même dont + il est le second fondateur que l'abbé de Clorivière + mourut, le 20 septembre 1826, laissant une mémoire + qui est encore en vénération aux États-Unis.--Mlle + Julie d'Albert lui survécut longtemps. Elle resta + fidèle à son voeu de célibat et refusa les nombreux + partis qui se présentèrent à elle dans sa jeunesse. + Mais elle ne se sentit pas la vocation d'entrer au + couvent, et après plusieurs tentatives, qui + montrèrent que la vie religieuse ne lui convenait + pas, elle obtint, à l'âge de cinquante ans, du pape + Grégoire XVI, d'être relevée du voeu imprudent + qu'elle avait formé. Elle est morte à Versailles, + dans un âge avancé, après une vie consacrée tout + entière à l'exercice de la piété et de la + charité.--L'abbé de Clorivière avait écrit, sur les + événements auxquels il avait pris part en France, + de volumineux mémoires. Arrivé à la fin de la + relation de chaque année, il cachetait le cahier et + ne l'ouvrait plus. «Ces cahiers, dit-il plus d'une + fois aux bonnes soeurs de Georgetown, contiennent + beaucoup de faits intéressants et importants pour + l'histoire et la religion.» Par son testament, il + ordonna de brûler ses cahiers. Cette clause a été + fidèlement observée à sa mort, et on doit le + regretter vivement pour l'histoire. Au moment de + mourir, l'abbé de Clorivière ne voulait pas qu'il + restât rien de ce qui avait été Limoëlan. Limoëlan + pourtant vivra. Dans le temps même où il donnait + l'ordre de détruire ses Mémoires. Chateaubriand + écrivait les siens et assurait ainsi l'immortalité + à son camarade de collège. Voir dans la _Revue de + Bretagne et de Vendée_, tome VIII, p. 343, la + notice sur l'_Abbé de Clorivière_, par C. de + Laroche-Héron (Henry de Courcy.)] + +Le préfet avait coutume de faire sa ronde dans les corridors, après la +retraite, pour voir si tout était bien: il regardait à cet effet par +un trou pratiqué dans chaque porte. Limoëlan, Gesril, Saint-Riveul et +moi nous couchions dans la même chambre: + + D'animaux malfaisants, c'était un fort bon plat. + +Vainement avions-nous plusieurs fois bouché le trou avec du papier: le +préfet poussait le papier et nous surprenait sautant sur nos lits et +cassant nos chaises. + +Un soir Limoëlan, sans nous communiquer son projet, nous engage à nous +coucher et à éteindre la lumière. Bientôt nous l'entendons se lever, +aller à la porte, et puis se remettre au lit. Un quart d'heure après, +voici venir le préfet sur la pointe du pied. Comme avec raison nous +lui étions suspects, il s'arrête à la porte, écoute, regarde, +n'aperçoit point de lumière[211]............... «Qui est-ce qui (p. 113) +a fait cela?» s'écrie-t-il en se précipitant dans la chambre. Limoëlan +d'étouffer de rire et Gesril de dire en nasillant, avec son air moitié +niais, moitié goguenard: «Qu'est-ce donc, monsieur le préfet?» Voilà +Saint-Riveul et moi à rire comme Limoëlan et à nous cacher sous nos +couvertures. + + [Note 211: Chateaubriand _glisse_ ici sur cette + petite aventure de collège; dans le _Manuscrit de + 1826_, il avait un peu plus _appuyé_, n'omettant + aucun détail. Voici cette première version: «Un + quart d'heure après, voici venir le préfet sur la + pointe du pied. Comme avec raison nous lui étions + fort suspects, il s'arrête à notre porte, écoute, + regarde, n'aperçoit point de lumière, croit le trou + bouché, y enfonce imprudemment le doigt... Qu'on + juge de sa colère? «Qui a fait cela?» s'écrie-t-il + en se précipitant dans la chambre. Limoëlan + d'éclater de rire et Gesril de dire en nasillant + avec un air moitié niais, moitié goguenard: + «Qu'est-ce donc, monsieur le préfet?» Quand nous + sûmes ce que c'était, nous voilà, Saint-Riveul et + moi, à nous pâmer de rire comme Limoëlan, à nous + boucher le nez et à nous coucher sous nos + couvertures, tandis que Gesril, se levant en + chemise, offrit gravement au préfet sa cuvette et + son pot à l'eau.»] + +On ne put rien tirer de nous: nous fûmes héroïques. Nous fûmes mis +tous quatre en prison au _caveau_: Saint-Riveul fouilla la terre sous +une porte qui communiquait à la basse-cour; il engagea la tête dans +cette taupinière, un porc accourut, et lui pensa manger la cervelle; +Gesril se glissa dans les caves du collège et mit couler un tonneau de +vin; Limoëlan démolit un mur, et moi, nouveau Perrin Dandin, grimpant +dans un soupirail, j'ameutai la canaille de la rue par mes harangues. +Le terrible auteur de la machine infernale, jouant cette niche de +polisson à un préfet de collège, rappelle en petit Cromwell +barbouillant d'encre la figure d'un autre régicide, qui signait après +lui l'arrêt de mort de Charles Ier. + +Quoique l'éducation fût très religieuse au collège de Rennes, ma +ferveur se ralentit: le grand nombre de mes maîtres, et de mes +camarades multipliait les occasions de distraction. J'avançai dans +l'étude des langues; je devins fort en mathématiques, pour lesquelles +j'ai toujours eu un penchant décidé: j'aurais fait un bon (p. 114) +officier de marine ou de génie. En tout j'étais né avec des +dispositions faciles: sensible aux choses sérieuses comme aux choses +agréables, j'ai commencé par la poésie, avant d'en venir à la prose; +les arts me transportaient; j'ai passionnément aimé la musique et +l'architecture. Quoique prompt à m'ennuyer de tout, j'étais capable +des plus petits détails; étant doué d'une patience à toute épreuve, +quoique fatigué de l'objet qui m'occupait, mon obstination était plus +forte que mon dégoût. Je n'ai jamais abandonné une affaire quand elle +a valu la peine d'être achevée; il y a telle chose que j'ai poursuivie +quinze et vingt ans de ma vie, aussi plein d'ardeur le dernier jour +que le premier. + +Cette souplesse de mon intelligence se retrouvait dans les choses +secondaires. J'étais habile aux échecs, adroit au billard, à la +chasse, au maniement des armes; je dessinais passablement; j'aurais +bien chanté, si l'on eût pris soin de ma voix. Tout cela, joint au +genre de mon éducation, à une vie de soldat et de voyageur, fait que +je n'ai point senti mon pédant, que je n'ai jamais eu l'air hébété ou +suffisant, la gaucherie, les habitudes crasseuses des hommes de +lettres d'autrefois, encore moins la morgue et l'assurance, l'envie et +la vanité fanfaronne des nouveaux auteurs. + +Je passai deux ans au collège de Rennes: Gesril le quitta dix-huit +mois avant moi. Il entra dans la marine. Julie, ma troisième soeur, se +maria dans le cours de ces deux années: elle épousa le comte de Farcy, +capitaine au régiment de Condé, et s'établit avec son mari à (p. 115) +Fougères, où déjà habitaient mes deux soeurs aînées, mesdames de +Marigny et de Québriac. Le mariage de Julie eut lieu à Combourg, et +j'assistai à la noce[212]. J'y rencontrai cette comtesse de +Tronjoli[213] qui se fit remarquer par son intrépidité à l'échafaud: +cousine et intime amie du marquis de La Rouërie, elle fut mêlée (p. 116) +à sa conspiration. Je n'avais encore vu la beauté qu'au milieu de ma +famille; je restai confondu en l'apercevant sur le visage d'une femme +étrangère. Chaque pas dans la vie m'ouvrait une nouvelle perspective; +j'entendais la voix lointaine et séduisante des passions qui venaient +à moi; je me précipitais au-devant de ces sirènes, attiré par une +harmonie inconnue. Il se trouva que, comme le grand prêtre d'Éleusis, +j'avais des encens divers pour chaque divinité. Mais les hymnes que je +chantais, en brûlant ces encens, pouvaient-ils s'appeler +_baumes_[214], ainsi que les poésies de l'hiérophante? + + [Note 212: Le mariage de la troisième soeur de + Chateaubriand avec Annibal Pierre-François _de + Farcy de Montavalon_ eut lieu en 1782. Le comte de + Farcy était capitaine au régiment de Condé, + _infanterie_.] + + [Note 213: Il s'agit ici de Thérèse-Josèphe de + _Moëlien_, fille de Sébastien-Marie-Hyacinthe de + Moëlien, chevalier seigneur de _Trojolif_ (et non + Tronjoli), Kermoisan, Kerguelenet et autres lieux, + conseiller au Parlement de Bretagne, et de + Périnne-Josèphe de la Belinaye. Elle était née à + Rennes le 14 juillet 1759. Elle avait donc + vingt-trois ans, lorsque Chateaubriand la vit à + Combourg. Quand il écrivit ses _Mémoires_, il la + revoyait encore avec ses yeux de collégien; mais + les témoignages contemporains s'accordent à dire + qu'elle n'était ni belle ni jolie. Les mots du + texte: _et intime amie du marquis de la Rouërie_, + ne se trouvent pas dans le _Manuscrit de 1826_. + Chateaubriand ici a trop facilement accepté un + bruit sans fondement. Thérèse de Moëlien + aimait--non la Rouërie--mais le major américain + Chafner, qu'elle devait épouser, si elle survivait + à la conspiration, où tous deux jouaient un rôle si + actif. Le courageux Chafner, en apprenant les + dangers dont le trône de Louis XVI était entouré, + était accouru d'Amérique pour mettre son dévouement + au service du roi qui avait assuré l'indépendance + de sa patrie. Thérèse de Moëlien, traduite devant + le tribunal révolutionnaire de Paris, avec + vingt-six autres accusés, impliqués, comme elle, + dans ce qu'on appela la Conjuration de Bretagne, + fut guillotinée, le 18 juin 1793. Le major Chafner, + qui n'avait pu être arrêté, se trouvant à Londres + au moment où la conspiration fut découverte, revint + en Bretagne et périt à Nantes, sous le proconsulat + de Carrier, après avoir, au milieu des Vendéens, + bravement vengé la mort de Mlle de Moëlien. + (_Biographie bretonne_, tome II, article _La + Rouërie_;--Crétineau-Joly, _Histoire de la Vendée + militaire_, tome III, chapitre II;--Théodore Muret, + _Histoire des guerres de l'Ouest_, tome + III;--Frédéric de Pioger, _la Conspiration de La + Rouërie_:--G. Lenotre.)] + + [Note 214: Allusion au titre des hymnes mystiques + d'Orphée qui s'appelaient _parfums (Thymiamata)_. + (Comte de Marcellus, _Chateaubriand et son temps_, + p. 17.)] + + * * * * * + +Après le mariage de Julie, je partis pour Brest. En quittant le grand +collège de Rennes, je ne sentis point le regret que j'éprouvai en +sortant du petit collège de Dol; peut-être n'avais-je plus cette +innocence qui nous fait un charme de tout; le temps commençait à la +déclore. J'eus pour mentor dans ma nouvelle position un de mes oncles +maternels, le comte Ravenel de Boisteilleul, chef d'escadre[215], dont +un des fils[216] officier très distingué d'artillerie dans les (p. 117) +armées de Bonaparte, a épousé la fille unique[217] de ma soeur la +comtesse de Farcy. + + [Note 215: _Ravenel du Boisteilleul_ + (Jean-Baptiste-Joseph-Eugène de), fils de messire + Théodore-François de Ravenel, seigneur du + Boisteilleul, du Boisfaroye, etc., et de dame + Angélique-Julie de Broise, né à Amanlis (diocèse de + Rennes) le 13 septembre 1738, décédé à Rennes le 20 + juin 1815. Il fut promu capitaine de vaisseau le 13 + mars 1779. L'année suivante, dans un combat près le + Cap Français (capitale de l'île Saint-Domingue) + contre la frégate anglaise l'_Unicorn_, il réussit + à s'emparer de ce bâtiment. Il se retira du + service, pour cause de santé, non avec le grade de + _chef d'escadre_, mais avec celui de capitaine de + vaisseau, brigadier des armées navales. (_Archives + du Ministère de la Marine._) Cousin-germain de la + mère de Chateaubriand, le comte de Ravenel du + Boisteilleul était par conséquent l'oncle à la mode + de Bretagne du grand écrivain. Il avait épousé à + Saint-Germain de Rennes, le 11 avril 1780, + Demoiselle Marie-Thérèse Mahé de Kerouan, fille + d'un ancien capitaine au régiment de Piémont, qui + lui survécut de longues années et mourut à Rennes + le 25 avril 1837.] + + [Note 216: Hyacinthe-Eugène-Pierre _de Ravenel du + Boisteilleul_, né le 17 mars 1784, capitaine + d'artillerie, décoré sur le champ de bataille de + Smolensk, décédé à la Tricaudais en Guichen le 13 + juin 1868.] + + [Note 217: Pauline-Zoé-Marie de _Farcy de + Montavallon_, née à Fougères le 15 juin 1784, + mariée le 16 novembre 1814 à Hyacinthe de Ravenel + du Boisteilleul, décédée à Rennes le 24 décembre + 1850.] + +Arrivé à Brest, je ne trouvai point mon brevet d'aspirant; je ne sais +quel accident l'avait retardé. Je restai ce qu'on appelait +_soupirant_, et, comme tel, exempt d'études régulières. Mon oncle me +mit en pension dans la rue de Siam, à une table d'hôte d'aspirants, et +me présenta au commandant de la marine, le comte Hector[218]. + + [Note 218: Charles-Jean, comte _d'Hector_, né à + Fontenay-le-Comte, en Poitou, le 22 juillet 1722. + Chef d'escadre le 4 mai 1779, après les plus + glorieux services de mer, il fut nommé, l'année + suivante, commandant du port de Brest et remplit + ces hautes fonctions jusqu'au mois de février 1791. + Obéissant à la voix des princes qui l'appelaient à + Coblentz, il se rendit près d'eux et reçut le + commandement du _Corps de la marine royale_, + exclusivement composé d'officiers de marine. A la + fin de la campagne, ce corps fut licencié; mais il + fut réorganisé deux ans plus tard, en Angleterre, + et le comte d'Hector en fut de nouveau nommé + colonel, ce qui fit donner à ce régiment, formé + tout entier d'officiers de marine, comme en 1792, + le nom de _régiment d'Hector_. Nous avions vu, dans + la note sur Gesril, que ce dernier en faisait + partie. Lorsque ce régiment fut appelé à faire + partie de l'expédition de Quiberon, il se trouva + que les intrigues de Puysaie avaient fait écarter + le comte d'Hector. Ses instances furent telles qu'à + la fin il lui fut accordé d'aller rejoindre son + poste de combat. Mais comme il faisait route pour + la Bretagne, il apprit le désastre de l'expédition + (21 juillet 1795). D'Hector avait alors 73 ans, et + il lui fallait renoncer à l'espoir qu'il avait eu + de mourir sur le champ de bataille; il se renferma + dans la retraite, près de la ville de Reading, à + treize lieues de Londres, et c'est là qu'il mourut, + le 18 août 1808, à l'âge de 86 ans.--Le comte + d'Hector a laissé des _Mémoires_, encore inédits, + mais qui, nous l'espérons, verront bientôt le + jour.] + +Abandonné à moi-même pour la première fois, au lieu de me lier avec +mes futurs camarades, je me renfermai dans mon instinct solitaire. Ma +société habituelle se réduisit à mes maîtres d'escrime, de dessin et +de mathématiques. + +Cette mer que je devais rencontrer sur tant de rivages baignait (p. 118) +à Brest l'extrémité de la péninsule armoricaine: après ce cap avancé, +il n'y avait plus rien qu'un océan sans bornes et des mondes inconnus; +mon imagination se jouait dans ces espaces. Souvent, assis sur quelque +mât qui gisait le long du quai de Recouvrance, je regardais les +mouvements de la foule: constructeurs, matelots, militaires, +douaniers, forçats, passaient et repassaient devant moi. Des voyageurs +débarquaient et s'embarquaient, des pilotes commandaient la manoeuvre, +des charpentiers équarrissaient des pièces de bois, des cordiers +filaient des câbles, des mousses allumaient des feux sous des +chaudières d'où sortaient une épaisse fumée et la saine odeur du +goudron. On portait, on reportait, on roulait de la marine aux +magasins, et des magasins à la marine, des ballots de marchandises, +des sacs de vivres, des trains d'artillerie. Ici des charrettes (p. 119) +s'avançaient dans l'eau à reculons pour recevoir des chargements; là, +des palans enlevaient des fardeaux, tandis que des grues descendaient +des pierres, et que des cure-môles creusaient des atterrissements. Des +forts répétaient des signaux, des chaloupes allaient et venaient, des +vaisseaux appareillaient ou rentraient dans les bassins. + +Mon esprit se remplissait d'idées vagues sur la société, sur ses biens +et ses maux. Je ne sais quelle tristesse me gagnait; je quittais le +mât sur lequel j'étais assis; je remontais le Penfeld, qui se jette +dans le port; j'arrivais à un coude où ce port disparaissait. Là ne +voyant plus rien qu'une vallée tourbeuse, mais entendant encore le +murmure confus de la mer et la voix des hommes, je me couchais au bord +de la petite rivière. Tantôt regardant couler l'eau, tantôt suivant +des yeux le vol de la corneille marine, jouissant du silence autour de +moi, ou prêtant l'oreille aux coups de marteau du calfat, je tombais +dans la plus profonde rêverie. Au milieu de cette rêverie, si le vent +m'apportait le son du canon d'un vaisseau qui mettait à la voile, je +tressaillais et des larmes mouillaient mes yeux. + +Un jour, j'avais dirigé ma promenade vers l'extrémité extérieure du +port, du côté de la mer: il faisait chaud; je m'étendis sur la grève +et m'endormis. Tout à coup je suis réveillé par un bruit magnifique; +j'ouvre les yeux, comme Auguste pour voir les trirèmes dans les +mouillages de la Sicile, après la victoire sur Sextus Pompée; les +détonations de l'artillerie se succédaient; la rade était semée de +navires: la grande escadre française rentrait après la signature (p. 120) +de la paix. Les vaisseaux manoeuvraient sous voile, se couvraient de +feux, arboraient des pavillons, présentaient la poupe, la proue, le +flanc, s'arrêtaient en jetant l'ancre au milieu de leur course, ou +continuaient à voltiger sur les flots. Rien ne m'a jamais donné une +plus haute idée de l'esprit humain; l'homme semblait emprunter dans ce +moment quelque chose de Celui qui a dit à la mer: «Tu n'iras pas plus +loin. _Non procedes amplius._» + +Tout Brest accourut. Des chaloupes se détachent de la flotte et +abordent au môle. Les officiers dont elles étaient remplies, le visage +brûlé par le soleil, avaient cet air étranger qu'on apporte d'un autre +hémisphère, et je ne sais quoi de gai, de fier, de hardi, comme des +hommes qui venaient de rétablir l'honneur du pavillon national. Ce +corps de la marine, si méritant, si illustre, ces compagnons des +Suffren, des Lamothe-Piquet, des du Couëdic, des d'Estaing, échappés +aux coups de l'ennemi, devaient tomber sous ceux des Français! + +Je regardais défiler la valeureuse troupe, lorsqu'un des officiers se +détache de ses camarades et me saute au cou: c'était Gesril. Il me +parut grandi, mais faible et languissant d'un coup d'épée qu'il avait +reçu dans la poitrine. Il quitta Brest le soir même pour se rendre +dans sa famille. Je ne l'ai vu qu'une fois depuis, peu de temps avant +sa mort héroïque; je dirai plus tard en quelle occasion. L'apparition +et le départ subit de Gesril me firent prendre une résolution qui a +changé le cours de ma vie: il était écrit que ce jeune homme aurait un +empire absolu sur ma destinée. + +[Illustration: LAPEYROUSE] + +On voit comment mon caractère se formait, quel tour prenaient mes +idées, quelles furent les premières atteintes de mon génie, car (p. 121) +j'en puis parler comme d'un mal, quel qu'ait été ce génie, rare ou +vulgaire, méritant ou ne méritant pas le nom que je lui donne, faute +d'un autre mot pour m'exprimer. Plus semblable au reste des hommes, +j'eusse été plus heureux: celui qui, sans m'ôter l'esprit, fût parvenu +à tuer ce qu'on appelle mon talent, m'aurait traité en ami. + +Lorsque le comte de Boisteilleul me conduisait chez M. d'Hector, +j'entendais les jeunes et les vieux marins raconter leurs campagnes et +causer des pays qu'ils avaient parcourus: l'un arrivait de l'Inde, +l'autre de l'Amérique; celui-là devait appareiller pour faire le tour +du monde, celui-ci allait rejoindre la station de la Méditerranée, +visiter les côtes de la Grèce. Mon oncle me montra La Pérouse[219] +dans la foule, nouveau Cook dont la mort est le secret des tempêtes. +J'écoutais tout, je regardais tout, sans dire une parole; mais la nuit +suivante, plus de sommeil: je la passais à livrer en imagination des +combats, ou à découvrir des terres inconnues. + + [Note 219: _La Pérouse_ (Jean-François _de Galaup_, + comte de), né au Gua, près d'Albi, en 1741, mort + près de l'île Vanikoro à une époque incertaine, + mais vraisemblablement dans le courant de l'année + 1788. C'est à Brest qu'il prit la mer, le 1er août + 1785, avec les frégates _la Boussole_ et + _l'Astrolabe_, emportant les instructions que Louis + XVI, d'une main savante, avaient rédigées pour lui. + Tous deux, hélas! allaient périr et disparaître + presque à la même heure: le marin au sein de la + nuit et des tempêtes de l'Océan, le roi au milieu + des orages plus terribles encore de la Révolution.] + +Quoi qu'il en soit, en voyant Gesril retourner chez ses parents, je +pensai que rien ne m'empêchait d'aller rejoindre les miens. J'aurais +beaucoup aimé le service de la marine, si mon esprit d'indépendance ne +m'eût éloigné de tous les genres de service: j'ai en moi une (p. 122) +impossibilité d'obéir. Les voyages me tentaient, mais je sentais que +je ne les aimerais que seul, en suivant ma volonté. Enfin, donnant la +première preuve de mon inconstance, sans en avertir mon oncle Ravenel, +sans écrire à mes parents, sans en demander permission à personne, +sans attendre mon brevet d'aspirant, je partis un matin pour Combourg +où je tombai comme des nues. + +Je m'étonne encore aujourd'hui qu'avec la frayeur que m'inspirait mon +père, j'eusse osé prendre une pareille résolution, et ce qu'il y a +d'aussi étonnant, c'est la manière dont je fus reçu. Je devais +m'attendre aux transports de la plus vive colère, je fus accueilli +doucement. Mon père se contenta de secouer la tête comme pour dire: +«Voilà une belle équipée!» Ma mère m'embrassa de tout son coeur en +grognant, et ma Lucile avec un ravissement de joie. + + + + +LIVRE III[220] (p. 123) + + [Note 220: Ce livre a été composé au château de + Montboissier (juillet-août 1817) et à la + Vallée-aux-Loups (novembre 1817).--Il a été revu en + décembre 1846.] + +Promenade.--Apparition de Combourg.--Collège de Dinan.--Broussais.--Je +reviens chez mes parents.--Vie à Combourg.--Journées et soirées.--Mon +donjon.--Passage de l'enfant à l'homme.--Lucile.--Premier souffle de +la muse. Manuscrit de Lucile.--Dernières lignes écrites à la +Vallée-aux-Loups.--Révélations sur le mystère de ma vie.--Fantôme +d'amour.--Deux années de délire.--Occupations et chimères.--Mes joies +de l'automne.--Incantation.--Tentation.--Maladie.--Je crains et refuse +de m'engager dans l'état ecclésiastique.--Un moment dans ma ville +natale.--Souvenir de la Villeneuve et des tribulations de mon +enfance.--Je suis rappelé à Combourg.--Dernière entrevue avec mon +père.--J'entre au service.--Adieux à Combourg. + + +Depuis la dernière date de ces Mémoires, Vallée-aux-Loups, janvier +1814, jusqu'à la date d'aujourd'hui, Montboissier, juillet 1817, trois +ans et dix mois se sont passés. Avez-vous entendu tomber l'Empire? +Non: rien n'a troublé le repos de ces lieux. L'Empire s'est abîmé +pourtant; l'immense ruine s'est écroulée dans ma vie, comme ces débris +romains renversés dans le cours d'un ruisseau ignoré. Mais à qui ne +les compte pas, peu importent les événements: quelques années +échappées des mains de l'Éternel feront justice de tous ces bruits par +un silence sans fin. + +Le livre précédent fut écrit sous la tyrannie expirante de (p. 124) +Bonaparte et à la lueur des derniers éclairs de sa gloire: je commence +le livre actuel sous le règne de Louis XVIII. J'ai vu de près les +rois, et mes illusions politiques se sont évanouies, comme ces +chimères plus douces dont je continue le récit. Disons d'abord ce qui +me fait reprendre la plume: le coeur humain est le jouet de tout, et +l'on ne saurait prévoir quelle circonstance frivole cause ses joies et +ses douleurs. Montaigne l'a remarqué: «Il ne faut point de cause, +dit-il, pour agiter notre âme: une resverie sans cause et sans subjet +la régente et l'agite.» + +Je suis maintenant à Montboissier, sur les confins de la Beauce et du +Perche[221]. Le château de cette terre, appartenant à madame la +comtesse de Colbert-Montboissier[222], a été vendu et démoli pendant +la Révolution; il ne reste que deux pavillons, séparés par une grille +et formant autrefois le logement du concierge. Le parc, maintenant à +l'anglaise, conserve des traces de son ancienne régularité française: +des allées droites, des taillis encadrés dans des charmilles, (p. 125) +lui donnent un air sérieux; il plaît comme un ruine. + + [Note 221: Le château de Montboissier est situé + dans la commune de Montboissier, canton de + Bonneval, arrondissement de Châteaudun + (Eure-et-Loir).] + + [Note 222: La comtesse de Colbert-Montboissier + était la petite-fille de Malesherbes. Fille du + marquis de Montboissier, l'un des gendres du + défenseur de Louis XVI, elle avait épousé, en 1803, + le comte de Colbert de Maulevrier + (Édouard-Charles-Victornien), descendant du comte + de Maulevrier, lieutenant-général des armées du + roi, l'un des frères du grand Colbert. Capitaine de + vaisseau en 1791, le comte de Colbert avait émigré + l'année suivante et avait pris part à l'expédition + de Quiberon. La Restauration le fit capitaine des + gardes du pavillon amiral (1814). Retiré avec le + grade de contre-amiral à Montboissier, il fut élu + député d'Eure-et-Loir, le 22 août 1815, et fit + partie de la majorité de la Chambre introuvable. Il + mourut à Paris le 2 février 1820.] + +Hier au soir je me promenais seul; le ciel ressemblait à un ciel +d'automne; un vent froid soufflait par intervalles. A la percée d'un +fourré, je m'arrêtai pour regarder le soleil: il s'enfonçait dans des +nuages au-dessus de la tour d'Alluye, d'où Gabrielle, habitante de +cette tour, avait vu comme moi le soleil se coucher il y a deux cents +ans. Que sont devenues Henri et Gabrielle? Ce que je serai devenu +quand ces Mémoires seront publiés. + +Je fus tiré de mes réflexions par le gazouillement d'une grive perchée +sur la plus haute branche d'un bouleau. A l'instant, ce son magique +fit reparaître à mes yeux le domaine paternel; j'oubliai les +catastrophes dont je venais d'être le témoin, et, transporté +subitement dans le passé, je revis ces campagnes où j'entendis si +souvent siffler la grive. Quand je l'écoutais alors, j'étais triste de +même qu'aujourd'hui; mais cette première tristesse était celle qui +naît d'un désir vague de bonheur, lorsqu'on est sans expérience; la +tristesse que j'éprouve actuellement vient de la connaissance des +choses appréciées et jugées. Le chant de l'oiseau dans les bois de +Combourg m'entretenait d'une félicité que je croyais atteindre; le +même chant dans le parc de Montboissier me rappelait des jours perdus +à la poursuite de cette félicité insaisissable. Je n'ai plus rien à +apprendre; j'ai marché plus vite qu'un autre, et j'ai fait le tour de +la vie. Les heures fuient et m'entraînent; je n'ai pas même la +certitude de pouvoir achever ces Mémoires. Dans combien de lieux ai-je +déjà commencé à les écrire et dans quel lieu les finirai-je? (p. 126) +Combien de temps me promènerai-je au bord des bois? Mettons à profit +le peu d'instants qui me restent; hâtons-nous de peindre ma jeunesse, +tandis que j'y touche encore: le navigateur, abandonnant pour jamais +un rivage enchanté, écrit son journal à la vue de la terre qui +s'éloigne et qui va bientôt disparaître. + +J'ai dit mon retour à Combourg, et comment je fus accueilli par mon +père, ma mère et ma soeur Lucile. + +On n'a peut-être pas oublié que mes trois autres soeurs s'étaient +mariées, et qu'elles vivaient dans les terres de leurs nouvelles +familles, aux environs de Fougères. Mon frère, dont l'ambition +commençait à se développer, était plus souvent à Paris qu'à Rennes. Il +acheta d'abord une charge de maître des requêtes qu'il revendit afin +d'entrer dans la carrière militaire[223]. Il entra dans le régiment de +Royal-Cavalerie: il s'attacha au corps diplomatique et suivit le comte +de La Luzerne à Londres, où il se rencontra avec André Chénier[224]; +il était sur le point d'obtenir l'ambassade de Vienne, lorsque nos +troubles éclatèrent; il sollicita celle de Constantinople; mais (p. 127) +il eut un concurrent redoutable, Mirabeau, à qui cette ambassade fut +promise pour prix de sa réunion au parti de la cour[225]. Mon frère +avait donc à peu près quitté Combourg au moment où je vins l'habiter. + + [Note 223: «Il acheta bientôt une charge de maître + des requêtes, que M. de Malesherbes le força de + vendre pour entrer au service, comme la véritable + carrière d'un homme de son nom, lorsqu'il épousa + mademoiselle de Rosambo.» _Manuscrit de 1826_.--Le + mariage du frère de Chateaubriand avec + Aline-Thérèse Le Peletier de Rosambo eut lieu en + novembre 1787.] + + [Note 224: M. de La Luzerne, qui prit possession de + l'ambassade de Londres au mois de janvier 1788, + comptait, en effet, parmi les secrétaires attachés + à son ambassade, André de Chénier, alors âgé de + vingt-cinq ans seulement. Le poète, qui prenait + d'ailleurs de fréquents congés, revint + définitivement à Paris au mois de juin 1791. + (_Notice sur André de Chénier_, par M. Gabriel de + Chénier, p. 11.--_André Chénier, sa vie et ses + écrits politiques_, par L. Becq de Fouquières, p. + 12.)] + + [Note 225: Mirabeau écrivait à son ami Mauvillon, + le 3 décembre 1789: «Ce qu'on vous avait dit + relativement au Bosphore (c'est-à-dire à + l'ambassade de Constantinople) a été vrai, et + beaucoup d'autres choses plus belles encore; mais + tout cela n'était qu'un honorable exil, et c'est + ici que je suis nécessaire, si je suis nécessaire à + quelque chose.»--Voir _les Mirabeau_, par Louis de + Loménie, tome V, page 31.] + +Cantonné dans sa seigneurie, mon père n'en sortait plus, pas même +pendant la tenue des États. Ma mère allait tous les ans passer six +semaines à Saint-Malo, au temps de Pâques; elle attendait ce moment +comme celui de sa délivrance, car elle détestait Combourg. Un mois +avant ce voyage, on en parlait comme d'une entreprise hasardeuse; on +faisait des préparatifs: on laissait reposer les chevaux. La veille du +départ, on se couchait à sept heures du soir, pour se lever à deux +heures du matin. Ma mère, à sa grande satisfaction, se mettait en +route à trois heures, et employait toute la journée pour faire douze +lieues. + +Lucile, reçue chanoinesse au chapitre de l'Argentière, devait passer +dans celui de Remiremont; en attendant ce changement, elle restait +ensevelie à la campagne. + +Pour moi, je déclarai, après mon escapade de Brest, ma volonté +d'embrasser l'état ecclésiastique: la vérité est que je ne cherchais +qu'à gagner du temps, car j'ignorais ce que je voulais. On m'envoya au +collège de Dinan achever mes humanités. Je savais mieux le latin (p. 128) +que mes maîtres; mais je commençai à apprendre l'hébreu. L'abbé de +Rouillac était principal du collège, et l'abbé Duhamel mon +professeur[226]. + + [Note 226: Sur l'abbé Duhamel et le séjour de + Chateaubriand à Dinan, voir à l'_Appendice_, le n° + V: _Chateaubriand et le collège de Dinan_.] + +Dinan, orné de vieux arbres, remparé de vieilles tours, est bâtie dans +un site pittoresque, sur une haute colline au pied de laquelle coule +la Rance, que remonte la mer; il domine des vallées à pentes +agréablement boisées. Les eaux minérales de Dinan ont quelque renom. +Cette ville, tout historique, et qui a donné le jour à Duclos[227], +montrait parmi ses antiquités le coeur de Du Guesclin: poussière +historique qui, dérobée pendant la Révolution, fut au moment d'être +broyée par un vitrier pour servir à faire de la peinture; la +destinait-on aux tableaux des victoires remportées sur les ennemis de +la patrie? + + [Note 227: _Duclos_ (Charles _Pinot_, sieur), + historiographe de France et secrétaire perpétuel de + l'Académie française, né à Dinan le 12 février + 1704, mort le 26 mars 1772. Maire de sa ville + natale, de 1741 à 1750, il s'occupa avec + sollicitude de ses intérêts et de son + embellissement, encore bien qu'il résidât + habituellement à Paris. C'est à lui qu'on doit les + deux promenades des _Grands_ et des + _Petits-Fossés_, qui longent les anciennes + fortifications de Dinan.] + +M. Broussais, mon compatriote, étudiait avec moi à Dinan[228]; on +menait les écoliers baigner tous les jeudis, comme les clercs sous le +pape Adrien Ier, ou tous les dimanches, comme les prisonniers sous +l'empereur Honorius. Une fois, je pensais me noyer; une autre fois, M. +Broussais fut mordu par d'ingrates sangsues, imprévoyantes de (p. 129) +l'avenir[229]. Dinan était à égale distance de Combourg et de +Plancoët. J'allais tour à tour voir mon oncle de Bedée à Monchoix, et +ma famille à Combourg. + + [Note 228: «Broussais fut envoyé au collège de + Dinan, où il fit un séjour de huit années.» _Notice + sur Broussais_, par le Dr de Kergaradec, membre de + l'Académie de Médecine.] + + [Note 229: «On sait l'effroyable abus que Broussais + et son école ont fait de la diète et des + _sangsues_.» Dr de Kergaradec, _op. cit._] + +M. de Chateaubriand, qui trouvait économie à me garder, ma mère qui +désirait ma persistance dans la vocation religieuse, mais qui se +serait fait scrupule de me presser, n'insistèrent plus sur ma +résidence au collège, et je me trouvai insensiblement fixé au foyer +paternel. + +Je me complairais encore à rappeler les moeurs de mes parents, ne me +fussent-elles qu'un touchant souvenir; mais j'en reproduirai d'autant +plus volontiers le tableau qui semblera calqué sur les vignettes des +manuscrits du moyen âge: du temps présent au temps que je vais +peindre, il y a des siècles. + + * * * * * + +A mon retour de Brest, quatre maîtres (mon père, ma mère, ma soeur et +moi) habitaient le château de Combourg. Une cuisinière, une femme de +chambre, deux laquais et un cocher composaient tout le domestique: un +chien de chasse et deux vieilles juments étaient retranchés dans un +coin de l'écurie. Ces douze êtres vivants disparaissaient dans un +manoir où l'on aurait à peine aperçu cent chevaliers, leurs dames, +leurs écuyers, leurs varlets, les destriers et la meute du roi +Dagobert. + +Dans tout le cours de l'année aucun étranger ne se présentait au +château hormis, quelques gentilshommes, le marquis de (p. 130) +Montlouet[230], le comte de Goyon-Beaufort[231], qui demandaient +l'hospitalité en allant plaider au Parlement. Ils arrivaient l'hiver, +à cheval, pistolets aux arçons, couteau de chasse au côté, et suivis +d'un valet également à cheval, ayant en croupe un portemanteau de +livrée. + + [Note 230: François-Jean Raphaël de _Brunes_, comte + (et non marquis) de Montlouet, commissaire des + États de Bretagne, né à Pleine-Fougères le 13 août + 1728, mort à Bains-les-Bains en Lorraine le 2 août + 1787.] + + [Note 231: Luc-Jean, comte de Gouyon-Beaufort (et + non Goyon), chevalier de Saint-Louis, né le 15 + février 1725. Il fut guillotiné à Paris le 2 + messidor an II (20 juin 1794). Sur les listes de + MM. Campardon et Wallon, dans leurs _Histoires du + Tribunal révolutionnaire_, il figure sous le nom de + _Guyon_ de Beaufort.] + +Mon père, toujours très cérémonieux, les recevait tête nue sur le +perron, au milieu de la pluie et du vent. Les campagnards introduits +racontaient leurs guerres de Hanovre, les affaires de leur famille et +l'histoire de leur procès. Le soir, on les conduisait dans la tour du +nord, à l'appartement de la _reine Christine_, chambre d'honneur +occupée par un lit de sept pieds en tout sens, à doubles rideaux de +gaze verte et de soie cramoisie, et soutenu par quatre amours dorés. +Le lendemain matin, lorsque je descendais dans la grand'salle, et qu'à +travers les fenêtres je regardais la campagne inondée ou couverte de +frimas, je n'apercevais que deux ou trois voyageurs sur la chaussée +solitaire de l'étang: c'étaient nos hôtes chevauchant vers Rennes. + +Ces étrangers ne connaissaient pas beaucoup les choses de la vie; +cependant notre vue s'étendait par eux à quelques lieues au delà de +l'horizon de nos bois. Aussitôt qu'ils étaient partis, nous étions +réduits, les jours ouvrables au tête-à-tête de famille, le (p. 131) +dimanche à la société des bourgeois du village et des gentilshommes +voisins. + +Le dimanche, quand il faisait beau, ma mère, Lucile et moi, nous nous +rendions à la paroisse à travers le petit Mail, le long d'un chemin +champêtre; lorsqu'il pleuvait, nous suivions l'abominable rue de +Combourg. Nous n'étions pas traînés, comme l'abbé de Marolles, dans un +chariot léger que menaient quatre chevaux blancs, pris sur les Turcs +en Hongrie[232]. Mon père ne descendait qu'une fois l'an à la paroisse +pour faire ses Pâques; le reste de l'année, il entendait la messe à la +chapelle du château. Placés dans le banc du seigneur, nous recevions +l'encens et les prières en face du sépulcre de marbre noir de Renée de +Rohan, attenant à l'autel: image des honneurs de l'homme; quelques +grains d'encens devant un cercueil! + + [Note 232: «Les cavaliers turcs, dit l'abbé de + Marolles, battus par l'armée chrestienne, près de + Komorre, laissèrent neuf cornettes en la puissance + des victorieux avec un bon nombre de chevaux, entre + lesquels se trouvèrent quatre belles cavales d'une + blancheur de poil extraordinaire, qui furent + envoyées à ma mère avec un petit carrosse à la mode + de ce pays-là, dont elle se servit assez longtemps + pour aller à l'église de la paroisse qui estait à + une petite lieue de notre maison, ou faire quelques + visites dans le voisinage, et quand elle nous + menait avec elle, ce nous estait une joye + nompareille, parce qu'avec ce qu'elle nous estait + la meilleure du monde, et que nous estions ravis de + la voir, ce nous estait une réjouyssance + nompareille de sortir et de nous aller promener.» + _Les Mémoires de Michel de Marolles, abbé de + Villeloin_, tome 1, p. 7.--1656.] + +Les distractions du dimanche expiraient avec la journée: elles +n'étaient pas même régulières. Pendant la mauvaise saison, des mois +entiers s'écoulaient sans qu'aucune créature humaine frappât à la +porte de notre forteresse. Si la tristesse était grande sur les (p. 132) +bruyères de Combourg, elle était encore plus grande au château: on +éprouvait, en pénétrant sous ses voûtes, la même sensation qu'en +entrant à la chartreuse de Grenoble. Lorsque je visitai celle-ci en +1805, je traversai un désert, lequel allait toujours croissant; je +crus qu'il se terminerait au monastère; mais on me montra, dans les +murs mêmes du couvent, les jardins des Chartreux encore plus +abandonnés que les bois. Enfin, au centre du monument, je trouvai, +enveloppé dans les replis de toutes ces solitudes, l'ancien cimetière +des cénobites; sanctuaire d'où le silence éternel, divinité du lieu, +étendait sa puissance sur les montagnes et dans les forêts d'alentour. + +Le calme morne du château de Combourg était augmenté par l'humeur +taciturne et insociable de mon père. Au lieu de resserrer sa famille +et ses gens autour de lui, il les avait dispersés à toutes les aires +de vent de l'édifice. Sa chambre à coucher était placée dans la petite +tour de l'est, et son cabinet dans la petit tour de l'ouest. Les +meubles de ce cabinet consistaient en trois chaises de cuir noir et +une table couverte de titres et de parchemins. Un arbre généalogique +de la famille des Chateaubriand tapissait le manteau de la cheminée, +et dans l'embrasure d'une fenêtre on voyait toutes sortes d'armes, +depuis le pistolet jusqu'à l'espingole. L'appartement de ma mère +régnait au-dessus de la grande salle, entre les deux petites tours: il +était parqueté et orné de glaces de Venise à facettes. Ma soeur +habitait un cabinet dépendant de l'appartement de ma mère. La femme de +chambre couchait loin de là, dans le corps de logis des grandes tours. +Moi, j'étais niché dans une espèce de cellule isolée, au haut (p. 133) +de la tourelle de l'escalier qui communiquait de la cour intérieure +aux diverses parties du château. Au bas de cet escalier, le valet de +chambre de mon père et le domestique gîtaient dans des caveaux voûtés, +et la cuisinière tenait garnison dans la grosse tour de l'ouest. + +Mon père se levait à quatre heures du matin, hiver comme été: il +venait dans la cour intérieure appeler et éveiller son valet de +chambre, à l'entrée de l'escalier de la tourelle. On lui apportait un +peu de café à cinq heures; il travaillait ensuite dans son cabinet +jusqu'à midi. Ma mère et ma soeur déjeunaient chacune dans leur +chambre, à huit heures du matin. Je n'avais aucune heure fixe, ni pour +me lever, ni pour déjeuner; j'étais censé étudier jusqu'à midi: la +plupart du temps je ne faisais rien. + +A onze heures et demie, on sonnait le dîner que l'on servait à midi. +La grand'salle était à la fois salle à manger et salon: on dînait et +l'on soupait à l'une de ses extrémités du côté de l'est; après le +repas, on se venait placer à l'autre extrémité du côté de l'ouest, +devant une énorme cheminée. La grand'salle était boisée, peinte en +gris blanc et ornée de vieux portraits depuis le règne de François Ier +jusqu'à celui de Louis XIV; parmi ces portraits, on distinguait ceux +de Condé et de Turenne: un tableau, représentant Hector tué par +Achille sous les murs de Troie, était suspendu au-dessus de la +cheminée. + +Le dîner fait, on restait ensemble, jusqu'à deux heures. Alors, si +l'été, mon père prenait le divertissement de la pêche, visitait ses +potagers, se promenait dans l'étendue du vol du chapon; si l'automne +et l'hiver, il partait pour la chasse, ma mère se retirait dans (p. 134) +la chapelle, où elle passait quelques heures en prière. Cette chapelle +était un oratoire sombre, embelli de bons tableaux des plus grands +maîtres, qu'on ne s'attendait guère à trouver dans un château féodal, +au fond de la Bretagne. J'ai aujourd'hui en ma possession une _Sainte +Famille_ de l'Albane, peinte sur cuivre, tirée de cette chapelle: +c'est tout ce qui me reste de Combourg. + +Mon père parti et ma mère en prière, Lucile s'enfermait dans sa +chambre; je regagnais ma cellule, ou j'allais courir les champs. + +A huit heures, la cloche annonçait le souper. Après le souper, dans +les beaux jours, on s'asseyait sur le perron. Mon père, armé de son +fusil, tirait des chouettes qui sortaient des créneaux à l'entrée de +la nuit. Ma mère, Lucile et moi, nous regardions le ciel, les bois, +les derniers rayons du soleil, les premières étoiles. A dix heures on +rentrait et l'on se couchait. + +Les soirées d'automne et d'hiver étaient d'une autre nature. Le souper +fini et les quatre convives revenus de la table à la cheminée, ma mère +se jetait, en soupirant, sur un vieux lit de jour de siamoise flambée, +on mettait devant elle un guéridon avec une bougie. Je m'asseyais +auprès du feu avec Lucile; les domestiques enlevaient le couvert et se +retiraient. Mon père commençait alors une promenade qui ne cessait +qu'à l'heure de son coucher. Il était vêtu d'une robe de ratine +blanche, ou plutôt d'une espèce de manteau que je n'ai vu qu'à lui. Sa +tête, demi-chauve, était couverte d'un grand bonnet blanc qui se +tenait tout droit. Lorsqu'en se promenant il s'éloignait du foyer, la +vaste salle était si peu éclairée par une seule bougie qu'on ne (p. 135) +le voyait plus; on l'entendait seulement encore marcher dans les +ténèbres: puis il revenait lentement vers la lumière et émergeait peu +à peu de l'obscurité, comme un spectre, avec sa robe blanche, son +bonnet blanc, sa figure longue et pâle. Lucile et moi nous échangions +quelques mots à voix basse quand il était à l'autre bout de la salle; +nous nous taisions quand il se rapprochait de nous. Il nous disait en +passant: «De quoi parliez-vous?» Saisis de terreur, nous ne répondions +rien; il continuait sa marche. Le reste de la soirée, l'oreille +n'était plus frappée que du bruit mesuré de ses pas, des soupirs de ma +mère et du murmure du vent[233]. + + [Note 233: «Un seul incident variait ces soirées + qui figureraient dans un roman du XIe siècle: Il + arrivait que mon père, interrompant sa promenade, + venait quelquefois s'asseoir au foyer pour nous + faire l'histoire de la détresse de son enfance et + des traverses de sa vie. Il racontait des tempêtes + et des périls, un voyage en Italie, un naufrage sur + la côte d'Espagne. + + «Il avait vu Paris; il en parlait comme d'un lieu + d'abomination et comme d'un pays étranger. Les + Bretons trouvaient que la Chine était dans leur + voisinage, mais Paris leur paraissait au bout du + monde. J'écoutais avidement mon père. Lorsque + j'entendais cet homme si dur à lui-même regretter + de n'avoir pas fait assez pour sa famille, se + plaindre en paroles courtes mais amères de sa + destinée, lorsque je le voyais à la fin de son + récit se lever brusquement, s'envelopper dans son + manteau, recommencer sa promenade, presser d'abord + ses pas, puis les ralentir en les réglant sur les + mouvements de son coeur, l'amour filial remplissait + mes yeux de larmes; je repassais dans mon esprit + les chagrins de mon père, et il me semblait que les + souffrances endurées par l'auteur de mes jours + n'auraient dû tomber que sur moi.» _Manuscrit de + 1826_.] + +Dix heures sonnaient à l'horloge du château: mon père s'arrêtait; le +même ressort, qui avait soulevé le marteau de l'horloge, semblait +avoir suspendu ses pas. Il tirait sa montre, la montait, prenait (p. 136) +un grand flambeau d'argent surmonté d'une grande bougie, entrait un +moment dans la petite tour de l'ouest, puis revenait, son flambeau à +la main, et s'avançait vers sa chambre à coucher, dépendante de la +petite tour de l'est. Lucile et moi, nous nous tenions sur son +passage; nous l'embrassions en lui souhaitant une bonne nuit. Il +penchait vers nous sa joue sèche et creuse sans nous répondre, +continuait sa route et se retirait au fond de la tour, dont nous +entendions les portes se refermer sur lui. + +Le talisman était brisé; ma mère, ma soeur et moi, transformés en +statues par la présence de mon père, nous recouvrions les fonctions de +la vie. Le premier effet de notre désenchantement se manifestait par +un débordement de paroles: si le silence nous avait opprimés, il nous +le payait cher. + +Ce torrent de paroles écoulé, j'appelais la femme de chambre, et je +reconduisais ma mère et ma soeur à leur appartement. Avant de me +retirer, elles me faisaient regarder sous les lits, dans les +cheminées, derrière les portes, visiter les escaliers, les passages et +les corridors voisins. Toutes les traditions du château, voleurs et +spectres, leur revenaient en mémoire. Les gens étaient persuadés qu'un +certain comte de Combourg, à jambe de bois, mort depuis trois siècles, +apparaissait à certaines époques, et qu'on l'avait rencontré dans le +grand escalier de la tourelle; sa jambe de bois se promenait aussi +quelquefois seule avec un chat noir[234]. + + [Note 234: Voir, à l'_Appendice_, le n° VI: + _Histoires de voleurs et de revenants_.] + +Ces récits occupaient tout le temps du coucher de ma mère et de (p. 137) +ma soeur: elles se mettaient au lit mourantes de peur; je me retirais +au haut de ma tourelle; la cuisinière rentrait dans la grosse tour, et +les domestiques descendaient dans leur souterrain. + +La fenêtre de mon donjon s'ouvrait sur la cour intérieure; le jour, +j'avais en perspective les créneaux de la courtine opposée, où +végétaient des scolopendres et croissait un prunier sauvage. Quelques +martinets, qui durant l'été s'enfonçaient en criant dans les trous des +murs, étaient mes seuls compagnons. La nuit, je n'apercevais qu'un +petit morceau de ciel et quelques étoiles. Lorsque la lune brillait et +qu'elle s'abaissait à l'occident, j'en étais averti par ses rayons, +qui venaient à mon lit au travers des carreaux losangés de la fenêtre. +Des chouettes, voletant d'une tour à l'autre, passant et repassant +entre la lune et moi, dessinaient sur mes rideaux l'ombre mobile de +leurs ailes. Relégué dans l'endroit le plus désert, à l'ouverture des +galeries, je ne perdais pas un murmure des ténèbres. Quelquefois le +vent semblait courir à pas légers; quelquefois il laissait échapper +des plaintes; tout à coup ma porte était ébranlée avec violence, les +souterrains poussaient des mugissements, puis ces bruits expiraient +pour recommencer encore. A quatre heures du matin, la voix du maître +du château, appelant le valet de chambre à l'entrée des voûtes +séculaires, se faisait entendre comme la voix du dernier fantôme de la +nuit. Cette voix remplaçait pour moi la douce harmonie au son de +laquelle le père de Montaigne éveillait son fils. + +L'entêtement du comte de Chateaubriand à faire coucher un (p. 138) +enfant seul au haut d'une tour pouvait avoir quelque inconvénient; +mais il tourna à mon avantage. Cette manière violente de me traiter me +laissa le courage d'un homme, sans m'ôter cette sensibilité +d'imagination dont on voudrait aujourd'hui priver la jeunesse. Au lieu +de chercher à me convaincre qu'il n'y avait point de revenants, on me +força de les braver. Lorsque mon père me disait, avec un sourire +ironique: «Monsieur le chevalier aurait-il peur?» il m'eût fait +coucher avec un mort. Lorsque mon excellente mère me disait: «Mon +enfant, tout n'arrive que par la permission de Dieu; vous n'avez rien +à craindre des mauvais esprits, tant que vous serez bon chrétien;» +j'étais mieux rassuré que par tous les arguments de la philosophie. +Mon succès fut si complet que les vents de la nuit, dans ma tour +déshabitée, ne servaient que de jouets à mes caprices et d'ailes à mes +songes. Mon imagination allumée, se propageant sur tous les objets, ne +trouvait nulle part assez de nourriture et aurait dévoré la terre et +le ciel. C'est cet état moral qu'il faut maintenant décrire. Replongé +dans ma jeunesse, je vais essayer de me saisir dans le passé, de me +montrer tel que j'étais, tel peut-être que je regrette de n'être plus, +malgré les tourments que j'ai endurés. + + * * * * * + +A peine étais-je revenu de Brest à Combourg, qu'il se fit dans mon +existence une révolution; l'enfant disparut et l'homme se montra avec +ses joies qui passent et ses chagrins qui restent. + +D'abord, tout devint passion chez moi, en attendant les passions +mêmes. Lorsque, après un dîner silencieux où je n'avais osé ni (p. 139) +parler ni manger, je parvenais à m'échapper, mes transports étaient +incroyables; je ne pouvais descendre le perron d'une seule traite: je +me serais précipité. J'étais obligé de m'asseoir sur une marche pour +laisser se calmer mon agitation; mais, aussitôt que j'avais atteint la +Cour Verte et les bois, je me mettais à courir, à sauter, à bondir, à +fringuer, à m'éjouir jusqu'à ce que je tombasse épuisé de forces, +palpitant, enivré de folâtreries et de liberté. + +Mon père me menait quand et lui à la chasse. Le goût de la chasse me +saisit et je le portai jusqu'à la fureur; je vois encore le champ où +j'ai tué mon premier lièvre. Il m'est souvent arrivé, en automne, de +demeurer quatre ou cinq heures dans l'eau jusqu'à la ceinture, pour +attendre au bord d'un étang des canards sauvages; même aujourd'hui, je +ne suis pas de sang-froid lorsqu'un chien tombe en arrêt. Toutefois, +dans ma première ardeur pour la chasse, il entrait un fonds +d'indépendance; franchir les fossés, arpenter les champs, les marais, +les bruyères, me trouver avec un fusil dans un lieu désert, ayant +puissance et solitude, c'était ma façon d'être naturelle. Dans mes +courses, je pointais si loin que, ne pouvant plus marcher, les gardes +étaient obligés de me rapporter sur des branches entrelacées. + +Cependant le plaisir de la chasse ne me suffisait plus; j'étais agité +d'un désir de bonheur que je ne pouvais ni régler, ni comprendre; mon +esprit et mon coeur s'achevaient de former comme deux temples vides, +sans autels et sans sacrifices; on ne savait encore quel Dieu y serait +adoré. Je croissais auprès de ma soeur Lucile; notre amitié (p. 140) +était toute notre vie. + + * * * * * + +Lucile était grande et d'une beauté remarquable, mais sérieuse. Son +visage pâle était accompagné de longs cheveux noirs; elle attachait +souvent au ciel ou promenait autour d'elle des regards pleins de +tristesse ou de feu. Sa démarche, sa voix, son sourire, sa physionomie +avaient quelque chose de rêveur et de souffrant. + +Lucile et moi nous nous étions inutiles. Quand nous parlions du monde, +c'était de celui que nous portions au-dedans de nous et qui +ressemblait bien peu au monde véritable. Elle voyait en moi son +protecteur, je voyais en elle mon amie. Il lui prenait des accès de +pensées noires que j'avais peine à dissiper: à dix-sept ans, elle +déplorait la perte de ses jeunes années; elle se voulait ensevelir +dans un cloître. Tout lui était souci, chagrin, blessure: une +expression qu'elle cherchait, une chimère qu'elle s'était faite, la +tourmentaient des mois entiers. Je l'ai souvent vue, un bras jeté sur +sa tête, rêver immobile et inanimée; retirée vers son coeur, sa vie +cessait de paraître au dehors; son sein même ne se soulevait plus. Par +son attitude, sa mélancolie, sa vénusté, elle ressemblait à un Génie +funèbre. J'essayais alors de la consoler, et, l'instant d'après, je +m'abîmais dans des désespoirs inexplicables. + +Lucile aimait à faire seule, vers le soir, quelque lecture pieuse: son +oratoire de prédilection était l'embranchement des deux routes +champêtres, marqué par une croix de pierre et par un peuplier dont le +long style s'élevait dans le ciel comme un pinceau. Ma dévote (p. 141) +mère, toute charmée, disait que sa fille lui représentait une +chrétienne de la primitive Église, priant à ces stations appelées +_laures_. + +De la concentration de l'âme naissaient chez ma soeur des effets +d'esprit extraordinaires: endormie, elle avait des songes +prophétiques; éveillée, elle semblait lire dans l'avenir. Sur un +palier de l'escalier de la grande tour, battait une pendule qui +sonnait le temps au silence; Lucile, dans ses insomnies, allait +s'asseoir sur une marche, en face de cette pendule: elle regardait le +cadran à la lueur de sa lampe posée à terre. Lorsque les deux +aiguilles, unies à minuit, enfantaient dans leur conjonction +formidable l'heure des désordres et des crimes, Lucile entendait des +bruits qui lui révélaient des trépas lointains. Se trouvant à Paris +quelques jours avant le 10 août, et demeurant avec mes autres soeurs +dans le voisinage du couvent des Carmes, elle jette les yeux sur une +glace, pousse un cri et dit: «Je viens de voir entrer la mort.» Dans +les bruyères de la Calédonie, Lucile eût été une femme céleste de +Walter Scott, douée de la seconde vue; dans les bruyères armoricaines, +elle n'était qu'une solitaire avantagée de beauté, de génie et de +malheur. + + * * * * * + +La vie que nous menions à Combourg, ma soeur et moi, augmentait +l'exaltation de notre âge et de notre caractère. Notre principal +désennui consistait à nous promener côte à côte dans le grand Mail, au +printemps sur un tapis de primevères, en automne sur un lit de +feuilles séchées, en hiver sur une nappe de neige que brodait la (p. 142) +trace des oiseaux, des écureuils et des hermines. Jeunes comme les +primevères, tristes comme la feuille séchée, purs comme la neige +nouvelle, il y avait harmonie entre nos récréations et nous. + +Ce fut dans une de ces promenades que Lucile, m'entendant parler avec +ravissement de la solitude, me dit: «Tu devrais peindre tout cela.» Ce +mot me révéla la Muse; un souffle divin passa sur moi. Je me mis à +bégayer des vers, comme si c'eût été ma langue naturelle; jour et nuit +je chantais mes plaisirs, c'est-à-dire mes bois et mes vallons[235]; +je composais une foule de petites idylles ou tableaux de la +nature[236]. J'ai écrit longtemps en vers avant d'écrire en prose: M. +de Fontanes prétendait que j'avais reçu les deux instruments. + + [Note 235: «Je composai alors la petite pièce sur + la forêt: _Forêt silencieuse_, que l'on trouve dans + mes ouvrages» _Manuscrit de 1826_. A son retour de + l'émigration, en 1800, Chateaubriand fit insérer + ces vers dans le _Mercure de France_, que dirigeait + son ami Fontanes. Ils reparurent, en 1828, au tome + XXII des _OEuvres complètes_.] + + [Note 236: Voyez mes OEuvres complètes. (Paris, + note de 1837.) Ch.] + +Ce talent que me promettait l'amitié s'est-il jamais levé pour moi? +Que de choses j'ai vainement attendues! Un esclave, dans l'_Agamemnon_ +d'Eschyle, est placé en sentinelle au haut du palais d'Argos; ses yeux +cherchent à découvrir le signal convenu du retour des vaisseaux; il +chante pour solacier ses veilles, mais les heures s'envolent et les +astres se couchent, et le flambeau ne brille pas. Lorsque, après +maintes années, sa lumière tardive apparaît sur les flots, l'esclave +est courbé sous le poids du temps; il ne lui reste plus qu'à (p. 143) +recueillir des malheurs, et le choeur lui dit: «qu'un vieillard est +une ombre errante à la clarté du jour.» [Grec: Onar hêmerophanton +alainei]. + + * * * * * + +Dans les premiers enchantements de l'inspiration, j'invitai Lucile à +m'imiter. Nous passions des jours à nous consulter mutuellement, à +nous communiquer ce que nous avions fait, ce que nous comptions faire. +Nous entreprenions des ouvrages en commun; guidés par notre instinct, +nous traduisîmes les plus beaux et les plus tristes passages de Job et +de Lucrèce sur la vie: le _Tædet animam meam vitæ meæ, l'Homo natus de +muliere_, le _Tum porro puer, ut sævis projectus ab undis navita_, +etc. Les pensées de Lucile n'étaient que des sentiments: elles +sortaient avec difficulté de son âme; mais quand elle parvenait à les +exprimer, il n'y avait rien au-dessus. Elle a laissé une trentaine de +pages manuscrites; il est impossible de les lire sans être +profondément ému. L'élégance, la suavité, la rêverie, la sensibilité +passionnée de ces pages offrent un mélange du génie grec et du génie +germanique[237]. + + [Note 237: Sous ce titre: _Lucile de Chateaubriand, + ses contes, ses poèmes, ses lettres, précédés d'une + Étude sur sa vie_, M. Anatole France a publié, en + 1879, un exquis petit volume. On y trouve, à la + suite des trois petits poèmes insérés ici dans les + _Mémoires,--L'Aurore, A la lune, + l'Innocence_,--deux contes publiés dans le + _Mercure_, du vivant de Lucile, mais contre son + gré: _L'Arbre sensible_, conte oriental, et + _l'Origine de la Rose_, conte grec. Viennent + ensuite trois lettres à M. de Chênedollé, deux + lettres à madame de Beaumont, onze lettres ou + fragments de lettres à son frère. C'est peu de + chose sans doute, assez pourtant pour que le nom de + Lucile de Chateaubriand soit immortel.] + + +L'AURORE. (p. 144) + +«Quelle douce clarté vient éclairer l'Orient! Est-ce la jeune Aurore +qui entr'ouvre au monde ses beaux yeux chargés des langueurs du +sommeil? Déesse charmante, hâte-toi! quitte la couche nuptiale, prends +la robe de pourpre; qu'une ceinture moelleuse la retienne dans ses +noeuds; que nulle chaussure ne presse tes pieds délicats: qu'aucun +ornement ne profane tes belles mains faites pour entr'ouvrir les +portes du jour. Mais tu te lèves déjà sur la colline ombreuse. Tes +cheveux d'or tombent en boucles humides sur ton col de rose. De ta +bouche s'exhale un souffle pur et parfumé. Tendre déité, toute la +nature sourit à ta présence; toi seule verses des larmes, et les +fleurs naissent.» + + +A LA LUNE. + +«Chaste déesse! déesse si pure, que jamais même les roses de la pudeur +ne se mêlent à tes tendres clartés, j'ose te prendre pour confidente +de mes sentiments. Je n'ai point, non plus que toi, à rougir de mon +propre coeur. Mais quelquefois le souvenir du jugement injuste et +aveugle des hommes couvre mon front de nuages, ainsi que le tien. +Comme toi, les erreurs et les misères de ce monde inspirent mes +rêveries. Mais plus heureuse que moi, citoyenne des cieux, tu +conserves toujours la sérénité; les tempêtes et les orages qui +s'élèvent de notre globe glissent sur ton disque paisible. «Déesse +aimable à ma tristesse, verse ton froid repos dans mon âme.» (p. 145) + + +L'INNOCENCE. + +«Fille du ciel, aimable innocence, si j'osais de quelques-uns de tes +traits essayer une faible peinture, je dirais que tu tiens lieu de +vertu à l'enfance, de sagesse au printemps de la vie, de beauté à la +vieillesse et de bonheur à l'infortune; qu'étrangère à nos erreurs, tu +ne verses que des larmes pures, et que ton sourire n'ai rien que de +céleste. Belle innocence! mais quoi! les dangers t'environnent, +l'envie t'adresse tous ses traits: trembleras-tu, modeste innocence? +chercheras-tu à te dérober aux périls qui te menacent? Non, je te vois +debout, endormie, la tête appuyée sur un autel.» + +Mon frère accordait quelquefois de courts instants aux ermites de +Combourg: Il avait coutume d'amener avec lui un jeune conseiller au +parlement de Bretagne. M. de Malfilâtre[238], cousin de l'infortuné +poète de ce nom. Je crois que Lucile, à son insu, avait ressenti une +passion secrète pour cet ami de mon frère, et que cette passion +étouffée était au fond de la mélancolie de ma soeur. Elle avait (p. 146) +d'ailleurs la manie de Rousseau sans en avoir l'orgueil: elle croyait +que tout le monde était conjuré contre elle. Elle vint à Paris en +1789, accompagnée de cette soeur Julie dont elle a déploré la perte +avec une tendresse empreinte de sublime. Quiconque la connut l'admira, +depuis M. de Malesherbes jusqu'à Chamfort. Jetée dans les cryptes +révolutionnaires à Rennes[239], elle fut au moment d'être renfermée au +château de Combourg, devenu cachot pendant la Terreur. Délivrée (p. 147) +de prison[240], elle se maria à M. de Caud, qui la laissa veuve au +bout d'un an[241]. Au retour de mon émigration, je revis l'amie de mon +enfance: je dirai comment elle disparut, quand il plut à Dieu de +m'affliger. + + [Note 238: _Malfilâtre_ (Alexandre-Henri de), né le + 19 février 1757. Pourvu d'un office de conseiller + non originaire au Parlement de Bretagne, par + lettres du 3 mars 1785, il fut reçu le 3 mai + suivant. Pendant l'émigration, il entra dans les + ordres et mourut à Somers-town, près Londres, le 18 + mars 1803. (_Lucile de Chateaubriand et M. de + Caud_, par Frédéric Saulnier, p.7.) M. Saulnier + ajoute: «Il était, croyons-nous, d'origine + normande, et peut-être parent du poète du même nom. + Au XVIIIe siècle, il y avait des Malfilâtre aux + environs de Falaise.»] + + [Note 239: Vers la fin de 1793, Lucile fut arrêtée + et enfermée à Rennes, au couvent du Bon-Pasteur, + devenu la prison de la Motte, où se trouvaient déjà + sa soeur, madame de Farcy, et sa belle-soeur, + madame de Chateaubriand. Un document émané du + Comité de surveillance de la commune de Rennes + relate ainsi les causes de leur incarcération: + + «_Séance du 8 pluviôse an II (27 janvier 1794) de + la République une et indivisible._ + + «Le Comité de surveillance et révolutionnaire de la + commune de Rennes a arrêté d'envoyer au district + les motifs qui ont déterminé les incarcérations et + arrestations des personnes suivantes: + + «1º Julie Chateaubriand, femme Farcy, _ex-noble_, + âgée de 27 ans, envoyée à la maison de réclusion de + Rennes, le 21 octobre 1793 (vieux stile), par le + Comité de surveillance de Fougères, _sans autres + motifs_; + + «2º Lucille Chateaubriand, _ex-noble_, âgée de 25 + ans, regardée comme suspecte aux termes de la loi + du 17 septembre (vieux stile); + + «3º Céleste Buisson, femme Chateaubriand, + _ex-noble_, âgée de 18 ans, envoyée de Fougères le + 21 octobre 1793, _même motif_.» + + Il ressort de cette pièce que Lucile n'a pas été + _envoyée de Fougères_ à Rennes, le 21 octobre 1793, + bien qu'à cette époque elle vécût, dans la première + de ces deux villes, avec sa soeur et sa + belle-soeur. Il est probable qu'elle fut, à ce + moment, laissée en liberté, et qu'elle provoqua + elle-même son incarcération, pour ne pas quitter la + jeune femme, son amie, dont elle avait promis de ne + pas se séparer. On lit, en effet, dans une lettre + de Lucile, la dernière qu'elle ait écrite à son + frère: «Lorsque tu partis pour la seconde fois de + France, tu remis ta femme entre mes mains, tu me + fis promettre de ne m'en point séparer. _Fidèle à + ce cher engagement, j'ai tendu volontairement mes + mains aux fers, et je suis entrée dans ces lieux + destinés aux seules victimes vouées à la mort._»] + + [Note 240: Lucile, madame de Farcy et leur jeune + belle-soeur recouvrèrent la liberté après le 9 + thermidor. Elles sortirent de la prison de la Motte + le 15 brumaire an III (5 novembre 1794).] + + [Note 241: Le mariage de Lucile et de M. de Caud + eut lieu à Rennes le 15 thermidor an IV (2 août + 1796). Le chevalier de Caud (Jacques-Louis-René), + fils de Pierre-Julien Caud, sieur du Basbourg, + avocat au Parlement, et de dame Jeanne-Rose + Baconnière, était né à Rennes le 19 juin 1727. Sur + l'_État militaire de France pour l'année 1787_, il + figure avec les qualifications suivantes: «M. le + chevalier de Caud, lieutenant-colonel, chevalier de + Saint-Louis, commandant le bataillon de garnison du + régiment de Monsieur (_Troupes provinciales_)». Il + était, à la même date, commandant pour _S. M._ des + ville et château de Fougères. En 1796, il n'est + plus, sur son acte de mariage, que + «Jacques-Louis-René Decaud, vivant de son bien». Le + jour des épousailles, Lucile avait 31 ans; M. de + Caud était presque septuagénaire: il avait 69 ans + passés. «Il laissa sa femme, dit Chateaubriand, + veuve au bout d'un an.» Il fit même mieux: il la + laissa veuve au bout de sept mois et demi. Le 26 + ventôse an V (16 mars 1797), l'officier public de + Rennes enregistrait le décès de «Jacques-Louis-René + Decaud, vivant de son bien, âgé de soixante-dix + ans, décédé en sa demeure, rue de Paris, ce matin, + environ six heures.» Voir l'étude si intéressante + et si complète de M. Frédéric Saulnier sur _Lucile + de Chateaubriand et M. de Caud_.--M. Anatole France + a commis une double erreur, dans sa Notice sur + _Lucile_, page 35, en donnant pour date à son + mariage «cette terrible année 1793», et en disant + qu'elle épousa «le _comte_ de Caud».] + + * * * * * + +Revenu de Montboissier, voici les dernières lignes que je trace dans +mon ermitage; il le faut abandonner tout rempli des beaux (p. 148) +adolescents qui déjà dans leurs rangs pressés cachaient et +couronnaient leur père. Je ne verrai plus le magnolia qui promettait +sa rose à la tombe de ma Floridienne, le pin de Jérusalem et le cèdre +du Liban consacrés à la mémoire de Jérôme, le laurier de Grenade, le +platane de la Grèce, le chêne de l'Armorique, au pied desquels je +peignis Blanca, chantai Cymodocée, inventai Velléda. Ces arbres +naquirent et crûrent avec mes rêveries; elles en étaient les +Hamadryades. Ils vont passer sous un autre empire: leur nouveau maître +les aimera-t-il comme je les aimais? Il les laissera dépérir, il les +abattra peut-être: je ne dois rien conserver sur la terre. C'est en +disant adieu aux bois d'Aulnay que je vais rappeler l'adieu que je dis +autrefois aux bois de Combourg: tous mes jours sont des adieux. + +Le goût que Lucile m'avait inspiré pour la poésie fut de l'huile jetée +sur le feu. Mes sentiments prirent un nouveau degré de force; il me +passa par l'esprit des vanités de renommée; je crus un moment à mon +_talent_, mais bientôt, revenu à une juste défiance de moi-même, je me +mis à douter de ce talent, ainsi que j'en ai toujours douté. Je +regardai mon travail comme une mauvaise tentation; j'en voulus à +Lucile d'avoir fait naître en moi un penchant malheureux: je cessai +d'écrire, et je me pris à pleurer ma gloire à venir, comme on +pleurerait sa gloire passée. + +Rentré dans ma première oisiveté, je sentis davantage ce qui manquait +à ma jeunesse: je m'étais un mystère. Je ne pouvais voir une femme +sans être troublé; je rougissais si elle m'adressait la parole. Ma +timidité, déjà excessive avec tout le monde, était si grande (p. 149) +avec une femme que j'aurais préféré je ne sais quel tourment à celui +de demeurer seul avec cette femme: elle n'était pas plutôt partie, que +je la rappelais de tous mes voeux. Les peintures de Virgile, de +Tibulle et de Massillon se présentaient bien à ma mémoire: mais +l'image de ma mère et de ma soeur, couvrant tout de sa pureté, +épaississait les voiles que la nature cherchait à soulever; la +tendresse filiale et fraternelle me trompait sur une tendresse moins +désintéressée. Quand on m'aurait livré les plus belles esclaves du +sérail, je n'aurais su que leur demander: le hasard m'éclaira. + +Un voisin de la terre de Combourg était venu passer quelques jours au +château avec sa femme, fort jolie. Je ne sais ce qui advint dans le +village; on courut à l'une des fenêtres de la grand' salle pour +regarder. J'y arrivai le premier, l'étrangère se précipitait sur mes +pas, je voulus lui céder la place et je me tournai vers elle; elle me +barra involontairement le chemin, et je me sentis pressé entre elle et +la fenêtre. Je ne sus plus ce qui se passa autour de moi. + +Dès ce moment, j'entrevis que d'aimer et d'être aimé d'une manière qui +m'était inconnue devait être la félicité suprême. Si j'avais fait ce +que font les autres hommes, j'aurais bientôt appris les peines et les +plaisirs de la passion dont je portais le germe; mais tout prenait en +moi un caractère extraordinaire. L'ardeur de mon imagination, ma +timidité, la solitude, firent, qu'au lieu de me jeter au dehors, je me +repliai sur moi-même; faute d'objet réel, j'évoquai par la puissance +de mes vagues désirs un fantôme qui ne me quitta plus. Je ne sais si +l'histoire du coeur humain offre un autre exemple de cette (p. 150) +nature. + + * * * * * + +Je me composai donc une femme de toutes les femmes que j'avais vues: +elle avait la taille, les cheveux et le sourire de l'étrangère qui +m'avait pressé contre son sein; je lui donnai les yeux de telle jeune +fille du village, la fraîcheur de telle autre. Les portraits des +grandes dames du temps de François Ier, de Henri IV et de Louis XIV, +dont le salon était orné, m'avaient fourni d'autres traits, et j'avais +dérobé des grâces jusqu'aux tableaux des Vierges suspendus dans les +églises. + +Cette charmeresse me suivait partout invisible; je m'entretenais avec +elle comme avec un être réel; elle variait au gré de ma folie: +Aphrodite sans voile, Diane vêtue d'azur et de rosée, Thalie au masque +riant, Hébé à la coupe de la jeunesse, souvent elle devenait une fée +qui me soumettait la nature. Sans cesse je retouchais ma toile; +j'enlevais un appas à ma beauté pour le remplacer par un autre. Je +changeais aussi mes parures; j'en empruntais à tous les pays, à tous +les siècles, à tous les arts, à toutes les religions. Puis, quand +j'avais fait un chef-d'oeuvre, j'éparpillais de nouveau mes dessins et +mes couleurs; ma femme unique se transformait en une multitude de +femmes dans lesquelles j'idolâtrais séparément les charmes que j'avais +adorés réunis. + +Pygmalion fut moins amoureux de sa statue: mon embarras était de +plaire à la mienne. Ne me reconnaissant rien de ce qu'il fallait pour +être aimé, je me prodiguais ce qui me manquait. Je montais à cheval +comme Castor et Pollux; je jouais de la lyre comme Apollon; Mars (p. 151) +maniait ses armes avec moins de force et d'adresse: héros de +roman ou d'histoire, que d'aventures fictives j'entassais sur des +fictions! Les ombres des filles de Morven, les sultanes de Bagdad et +de Grenade, les châtelaines des vieux manoirs; bains, parfums, danses, +délices de l'Asie, tout m'était approprié par une baguette magique. + +Voici venir une jeune reine, ornée de diamants et de fleurs (c'était +toujours ma sylphide); elle me cherche à minuit, au travers des +jardins d'orangers, dans les galeries d'un palais baigné des flots de +la mer, au rivage embaumé de Naples ou de Messine, sous un ciel +d'amour que l'astre d'Endymion pénètre de sa lumière; elle s'avance, +statue animée de Praxitèle, au milieu des statues immobiles, des pâles +tableaux et des fresques silencieusement blanchies par les rayons de +la lune: le bruit léger de sa course sur les mosaïques des marbres se +mêle au murmure insensible de la vague. La jalousie royale nous +environne. Je tombe aux genoux de la souveraine des campagnes d'Enna; +les ondes de soie de son diadème dénoué viennent caresser mon front, +lorsqu'elle penche sur mon visage sa tête de seize années et que ses +mains s'appuient sur mon sein palpitant de respect et de volupté. + +Au sortir de ces rêves, quand je me retrouvais un pauvre petit Breton +obscur, sans gloire, sans beauté, sans talents, qui n'attirerait les +regards de personne, qui passerait ignoré, qu'aucune femme n'aimerait +jamais, le désespoir s'emparait de moi: je n'osais plus lever les yeux +sur l'image brillante que j'avais attachée à mes pas. + +Ce délire dura deux années entières, pendant lesquelles les (p. 152) +facultés de mon âme arrivèrent au plus haut point d'exaltation. Je +parlais peu, je ne parlai plus; j'étudiais encore, je jetai là les +livres; mon goût pour la solitude redoubla. J'avais tous les symptômes +d'une passion violente; mes yeux se creusaient; je maigrissais; je ne +dormais plus; j'étais distrait, triste, ardent, farouche. Mes jours +s'écoulaient d'une manière sauvage, bizarre, insensée, et pourtant +pleine de délices. + +Au nord du château s'étendait une lande semée de pierres druidiques; +j'allais m'asseoir sur une de ces pierres au soleil couchant. La cime +dorée des bois, la splendeur de la terre, l'étoile du soir scintillant +à travers les nuages de rose, me ramenaient à mes songes: j'aurais +voulu jouir de ce spectacle avec l'idéal objet de mes désirs. Je +suivais en pensée l'astre du jour; je lui donnais ma beauté à +conduire, afin qu'il la présentât radieuse avec lui aux hommages de +l'univers. + +Le vent du soir qui brisait les réseaux tendus par l'insecte sur la +pointe des herbes, l'alouette de bruyère qui se posait sur un caillou, +me rappelaient à la réalité: je reprenais le chemin du manoir, le +coeur serré, le visage abattu. + +Les jours d'orage, en été, je montais au haut de la grosse tour de +l'ouest. Le roulement du tonnerre sous les combles du château, les +torrents de pluie qui tombaient en grondant sur le toit pyramidal des +tours, l'éclair qui sillonnait la nue et marquait d'une flamme +électrique les girouettes d'airain, excitaient mon enthousiasme: comme +Ismen sur les remparts de Jérusalem, j'appelais la foudre, (p. 153) +j'espérais qu'elle m'apporterait Armide. + +[Illustration: RÊVERIE.] + +Le ciel était-il serein, je traversais le grand Mail, autour duquel +étaient des prairies divisées par des haies plantées de saules. +J'avais établi un siège, comme un nid, dans un de ces saules: là, +isolé entre le ciel et la terre, je passais des heures avec les +fauvettes; ma nymphe était à mes côtés. J'associais également son +image à la beauté de ces nuits de printemps toutes remplies de la +fraîcheur de la rosée, des soupirs du rossignol et du murmure des +brises. + +D'autres fois je suivais un chemin abandonné, une onde ornée de ses +plantes rivulaires; j'écoutais les bruits qui sortent des lieux +infréquentés; je prêtais l'oreille à chaque arbre; je croyais entendre +la clarté de la lune chanter dans les bois: je voulais redire ces +plaisirs, et les paroles expiraient sur mes lèvres. Je ne sais comment +je retrouvais encore ma déesse dans les accents d'une voix, dans les +frémissements d'une harpe, dans les sons veloutés ou liquides d'un cor +ou d'un harmonica. Il serait trop long de raconter les beaux voyages +que je faisais avec ma fleur d'amour; comment, main en main, nous +visitions les ruines célèbres, Venise, Rome, Athènes, Jérusalem, +Memphis, Carthage; comment nous franchissions les mers; comment nous +demandions le bonheur aux palmiers d'Otahiti, aux bosquets embaumés +d'Amboine et de Tidor; comment, au sommet de l'Himalaya, nous allions +réveiller l'aurore; comment nous descendions les _fleuves saints_ dont +les vagues épandues entourent les pagodes aux boules d'or; comment +nous dormions aux rives du Gange, tandis que le bengali, perché sur +le mât d'une nacelle de bambou, chantait sa barcarolle indienne. (p. 154) + +La terre et le ciel ne m'étaient plus rien; j'oubliais surtout le +dernier; mais si je ne lui adressais plus mes voeux, il écoutait la +voix de ma secrète misère: car je souffrais et les souffrances prient. + + * * * * * + +Plus la saison était triste, plus elle était en rapport avec moi; le +temps des frimas, en rendant les communications moins faciles, isole +les habitants des campagnes: on se sent mieux à l'abri des hommes. + +Un caractère moral s'attache aux scènes de l'automne: ces feuilles qui +tombent comme nos ans, ces fleurs qui se fanent comme nos heures, ces +nuages qui fuient comme nos illusions, cette lumière qui s'affaiblit +comme notre intelligence, ce soleil qui se refroidit comme nos amours, +ces fleuves qui se glacent comme notre vie, ont des rapports secrets +avec nos destinées. + +Je voyais avec un plaisir indicible le retour de la saison des +tempêtes, le passage des cygnes et des ramiers, le rassemblement des +corneilles dans la prairie de l'étang, et leur perchée à l'entrée de +la nuit sur les plus hauts chênes du grand Mail. Lorsque le soir +élevait une vapeur bleuâtre au carrefour des forêts, que les +complaintes ou les lais du vent gémissaient dans les mousses flétries, +j'entrais en pleine possession des sympathies de ma nature. +Rencontrais-je quelque laboureur au bout d'un guéret, je m'arrêtais +pour regarder cet homme germé à l'ombre des épis parmi lesquels il +devait être moissonné, et qui retournant la terre de sa tombe avec le +soc de la charrue, mêlait ses sueurs brûlantes aux pluies (p. 155) +glacées de l'automne: le sillon qu'il creusait était le monument +destiné à lui survivre. Que faisait à cela mon élégante démone? Par sa +magie, elle me transportait au bord du Nil, me montrait la pyramide +égyptienne noyée dans le sable, comme un jour le sillon armoricain +caché sous la bruyère: je m'applaudissais d'avoir placé les fables de +ma félicité hors du cercle des réalités humaines. + +Le soir, je m'embarquais sur l'étang, conduisant seul mon bateau au +milieu des joncs et des larges feuilles flottantes du nénuphar. Là se +réunissaient les hirondelles prêtes à quitter nos climats. Je ne +perdais pas un seul de leur gazouillis: Tavernier enfant était moins +attentif au récit d'un voyageur[242]. Elles se jouaient sur l'eau au +tomber du soleil, poursuivaient les insectes, s'élançaient ensemble +dans les airs, comme pour éprouver leurs ailes, se rabattaient à la +surface du lac, puis se venaient suspendre aux roseaux que leur poids +courbait à peine, et qu'elles remplissaient de leur ramage confus. + + [Note 242: _Tavernier_ (Jean-Baptiste), né en 1605 + à Paris, mort en 1686 à Moscou. Après avoir + parcouru la plus grande partie de l'Europe, il fit + six voyages dans les Indes. _Les Voyages de + Tavernier en Turquie, en Perse et aux Indes_ + (Paris, 1679) ont été souvent réimprimés.] + + * * * * * + +La nuit descendait; les roseaux agitaient leurs champs de quenouilles +et de glaives, parmi lesquels la caravane emplumée, poules d'eaux, +sarcelles, martins-pêcheurs, bécassines, se taisait; le lac battait +ses bords; les grandes voix de l'automne sortaient des marais et des +bois: j'échouais mon bateau au rivage et retournais au château. (p. 156) +Dix heures sonnaient. A peine retiré dans ma chambre, ouvrant mes +fenêtres, fixant mes regards au ciel, je commençais une incantation. +Je montais avec ma magicienne sur les nuages: roulé dans ses cheveux +et dans ses voiles, j'allais, au gré des tempêtes, agiter la cime des +forêts, ébranler le sommet des montagnes, ou tourbillonner sur les +mers. Plongeant dans l'espace, descendant du trône de Dieu aux portes +de l'abîme, les mondes étaient livrés à la puissance de mes amours. Au +milieu du désordre des éléments, je mariais avec ivresse la pensée du +danger à celle du plaisir. Les souffles de l'aquilon ne m'apportaient +que les soupirs de la volupté; le murmure de la pluie m'invitait au +sommeil sur le sein d'une femme. Les paroles que j'adressais à cette +femme auraient rendu des sens à la vieillesse et réchauffé le marbre +des tombeaux. Ignorant tout, sachant tout, à la fois vierge et amante, +Ève innocente, Ève tombée, l'enchanteresse par qui me venait ma folie +était un mélange de mystères et de passions: je la plaçais sur un +autel et je l'adorais. L'orgueil d'être aimé d'elle augmentait encore +mon amour. Marchait-elle, je me prosternais pour être foulé sous ses +pieds, ou pour en baiser la trace. Je me troublais à son sourire; je +tremblais au son de sa voix; je frémissais de désir si je touchais ce +qu'elle avait touché. L'air exhalé de sa bouche humide pénétrait dans +la moelle de mes os, coulait dans mes veines au lieu de sang. + +Un seul de ses regards m'eût fait voler au bout de la terre; quel +désert ne m'eût suffi avec elle! A ses côtés, l'antre des lions se fut +changé en palais, et des millions de siècles eussent été trop (p. 157) +courts pour épuiser les feux dont je me sentais embrasé. + +A cette fureur se joignait une idolâtrie morale: par un autre jeu de +mon imagination, cette Phryné qui m'enlaçait dans ses bras était aussi +pour moi la gloire et surtout l'honneur; la vertu lorsqu'elle +accomplit ses plus nobles sacrifices, le génie lorsqu'il enfante la +pensée la plus rare, donneraient à peine une idée de cette autre sorte +de bonheur. Je trouvais à la fois dans ma création merveilleuse toutes +les blandices des sens et toutes les jouissances de l'âme. Accablé et +comme submergé de ces doubles délices, je ne savais plus quelle était +ma véritable existence; j'étais homme et n'étais pas homme; je +devenais le nuage, le vent, le bruit; j'étais un pur esprit, un être +aérien, chantant la souveraine félicité. Je me dépouillais de ma +nature pour me fondre avec la fille de mes désirs, pour me transformer +en elle, pour toucher plus intimement la beauté, pour être à la fois +la passion reçue et donnée, l'amour et l'objet de l'amour. + +Tout à coup, frappé de ma folie, je me précipitais sur ma couche; je +me roulais dans ma douleur: j'arrosais mon lit de larmes cuisantes que +personne ne voyait et qui coulaient, misérables, pour un néant. + + * * * * * + +Bientôt, ne pouvant plus rester dans ma tour, je descendais à travers +les ténèbres, j'ouvrais furtivement la porte du perron comme un +meurtrier, et j'allais errer dans le grand bois. + +Après avoir marché à l'aventure, agitant mes mains, embrassant les +vents qui m'échappaient ainsi que l'ombre, objet de mes poursuites, je +m'appuyais contre le tronc d'un hêtre; je regardais les corbeaux (p. 158) +que je faisais envoler d'un arbre pour se poser sur un autre, ou la +lune se traînant sur la cime dépouillée de la futaie: j'aurais voulu +habiter ce monde mort, qui réfléchissait la pâleur du sépulcre. Je ne +sentais ni le froid, ni l'humidité de la nuit; l'haleine glaciale de +l'aube ne m'aurait pas même tiré du fond de mes pensées, si à cette +heure la cloche du village ne s'était fait entendre. + +Dans la plupart des villages de la Bretagne, c'est ordinairement à la +pointe du jour que l'on sonne pour les trépassés. Celte sonnerie se +compose, de trois notes répétées, un petit air monotone, mélancolique +et champêtre. Rien ne convenait mieux à mon âme malade et blessée que +d'être rendue aux tribulations de l'existence par la cloche qui en +annonçait la fin. Je me représentais le pâtre expiré dans sa cabane +inconnue, ensuite déposé dans un cimetière non moins ignoré. +Qu'était-il venu faire sur la terre? moi-même, que faisais-je dans ce +monde[243]? Puisque enfin je devais passer, ne valait-il pas mieux +partir à la fraîcheur du matin, arriver de bonne heure, que d'achever +le voyage sous le poids et pendant la chaleur du jour? Le rouge du +désir me montait au visage; l'idée de n'être plus me saisissait le +coeur à la façon d'une joie subite. Au temps des erreurs de ma +jeunesse, j'ai souvent souhaité ne pas survivre au bonheur: il y (p. 159) +avait dans le premier succès un degré de félicité qui me faisait +aspirer à la destruction. + + [Note 243: Chactas fait la même question au P. + Aubry--: «Homme-prêtre, qu'es-tu venu faire dans + ces forêts?--Te sauver, dit le vieillard d'une voix + terrible, dompter tes passions, et t'empêcher, + blasphémateur, d'attirer sur toi la colère + céleste!» (_Atala._)] + +De plus en plus garrotté à mon fantôme, ne pouvant jouir de ce qui +n'existait pas, j'étais comme ces hommes mutilés qui rêvent des +béatitudes pour eux insaisissables, et qui se créent un songe dont les +plaisirs égalent les tortures de l'enfer. J'avais en outre le +pressentiment des misères de mes futures destinées: ingénieux à me +forger des souffrances, je m'étais placé entre deux désespoirs; +quelquefois je ne me croyais qu'un être nul, incapable de s'élever +au-dessus du vulgaire; quelquefois il me semblait sentir en moi des +qualités qui ne seraient jamais appréciées. Un secret instinct +m'avertissait qu'en avançant dans le monde, je ne trouverais rien de +ce que je cherchais. + +Tout nourrissait l'amertume de mes goûts: Lucile était malheureuse; ma +mère ne me consolait pas; mon père me faisait éprouver les affres de +la vie. Sa morosité augmentait avec l'âge; la vieillesse roidissait +son âme comme son corps; il m'épiait sans cesse pour me gourmander. +Lorsque je revenais de mes courses sauvages et que je l'apercevais +assis sur le perron, on m'aurait plutôt tué que de me faire rentrer au +château. Ce n'était néanmoins que différer mon supplice: obligé de +paraître au souper, je m'asseyais tout interdit sur le coin de ma +chaise, mes joues battues de la pluie, ma chevelure en désordre. Sous +les regards de mon père, je demeurais immobile et la sueur couvrait +mon front: la dernière lueur de la raison m'échappa. + +Me voici arrivé à un moment où j'ai besoin de quelque force pour +confesser ma faiblesse. L'homme qui attente à ses jours montre (p. 160) +moins la vigueur de son âme que la défaillance de sa nature. + +Je possédais un fusil de chasse dont la détente usée partait souvent +au repos. Je chargeai ce fusil de trois balles, et je me rendis dans +un endroit écarté du grand Mail. J'armai le fusil, introduisis le bout +du canon dans ma bouche, je frappai la crosse contre terre; je +réitérai plusieurs fois l'épreuve: le coup ne partit pas; l'apparition +d'un garde suspendit ma résolution. Fataliste sans le vouloir et sans +le savoir, je supposai que mon heure n'était pas arrivée, et je remis +à un autre jour l'exécution de mon projet. Si je m'étais tué, tout ce +que j'ai été s'ensevelissait avec moi; on ne saurait rien de +l'histoire qui m'aurait conduit à ma catastrophe; j'aurais grossi la +foule des infortunés sans nom, je ne me serais pas fait suivre à la +trace de mes chagrins comme un blessé à la trace de son sang. + +Ceux qui seraient troublés par ces peintures et tentés d'imiter ces +folies, ceux qui s'attacheraient à ma mémoire par mes chimères, se +doivent souvenir qu'ils n'entendent que la voix d'un mort. Lecteur, +que je ne connaîtrai jamais, rien n'est demeuré: il ne reste de moi +que ce que je suis entre les mains du Dieu vivant qui m'a jugé. + +Une maladie, fruit de cette vie désordonnée, mit fin aux tourments par +qui m'arrivèrent les premières inspirations de la Muse et les +premières attaques des passions. Ces passions dont mon âme était +surmenée, ces passions vagues encore, ressemblaient aux tempêtes de +mer qui affluent de tous les points de l'horizon: pilote sans +expérience, je ne savais de quel côté présenter la voile à des vents +indécis. Ma poitrine se gonfla, la fièvre me saisit; on envoya (p. 161) +chercher à Bazouges, petite ville éloignée de Combourg de cinq ou six +lieues, un excellent médecin nommé Cheftel, dont le fils a joué un +rôle dans l'affaire du marquis de La Rouërie[244]. Il m'examina +attentivement, ordonna des remèdes et déclara qu'il était surtout +nécessaire de m'arracher à mon genre de vie[245]. + + [Note 244: A mesure que j'avance dans la vie, je + retrouve des personnages de mes _Mémoires_: la + veuve du fils du médecin Cheftel vient d'être reçue + à l'infirmerie de _Marie-Thérèse_; c'est un témoin + de plus de ma véracité (Note de Paris, 1834). Ch.] + + [Note 245: Par pitié sans doute et par + reconnaissance pour le médecin qui l'avait si bien + soigné, Chateaubriand n'a pas cru devoir dire ce + que fut le rôle de Cheftel fils. Il ne se contenta + pas de vendre les secrets du marquis de La Rouërie, + il trahit jusqu'au cadavre de celui qui avait été + son ami. Ses perfides manoeuvres conduisirent au + tribunal révolutionnaire ceux dont il avait paru + servir les desseins; il fit monter sur l'échafaud + ces trois femmes héroïques, Thérèse de Moëlien, Mme + de la Motte de la Guyomarais et Mme de La Fonchais, + la soeur d'André Desilles.] + +Je fus six semaines en péril. Ma mère vint un matin s'asseoir au bord +de mon lit, et me dit: «Il est temps de vous décider; votre frère est +à même de vous obtenir un bénéfice; mais, avant d'entrer au séminaire, +il faut vous bien consulter, car si je désire que vous embrassiez +l'état ecclésiastique, j'aime encore mieux vous voir homme du monde +que prêtre scandaleux.» + +D'après ce qu'on vient de lire, on peut juger si la proposition de ma +pieuse mère tombait à propos. Dans les événements majeurs de ma vie, +j'ai toujours su promptement ce que je devais éviter; un mouvement +d'honneur me pousse. Abbé, je me parus ridicule. Évêque, la majesté du +sacerdoce m'imposait et je reculais avec respect devant l'autel. (p. 162) +Ferais-je, comme évêque, des efforts afin d'acquérir des vertus, ou me +contenterais-je de cacher mes vices? Je me sentais trop faible pour le +premier parti, trop franc pour le second. Ceux qui me traitent +d'hypocrite et d'ambitieux me connaissent peu: je ne réussirai jamais +dans le monde, précisément parce qu'il me manque une passion et un +vice, l'ambition et l'hypocrisie. La première serait tout au plus chez +moi de l'amour-propre piqué; je pourrais désirer quelquefois être +ministre ou roi pour me rire de mes ennemis; mais au bout de +vingt-quatre heures je jetterais mon portefeuille et ma couronne par +la fenêtre. + +Je dis donc à ma mère que je n'étais pas assez fortement appelé à +l'état ecclésiastique. Je variais pour la seconde fois dans mes +projets: je n'avais point voulu me faire marin, je ne voulais plus +être prêtre. Restait la carrière militaire; je l'aimais: mais comment +supporter la perte de mon indépendance et la contrainte de la +discipline européenne? Je m'avisai d'une chose saugrenue: je déclarai +que j'irais au Canada défricher des forêts, ou aux Indes chercher du +service dans les armées des princes de ce pays. + +Par un de ces contrastes qu'on remarque chez tous les hommes, mon +père, si raisonnable d'ailleurs, n'était jamais trop choqué d'un +projet aventureux. Il gronda ma mère de mes tergiversations, mais il +se décida à me faire passer aux Indes. On m'envoya à Saint-Malo; on y +préparait un armement pour Pondichéry. + + * * * * * + +Deux mois s'écoulèrent: je me retrouvai seul dans mon île (p. 163) +maternelle: la Villeneuve y venait de mourir. En allant la pleurer au +bord du lit vide et pauvre où elle expira, j'aperçus le petit chariot +d'osier dans lequel j'avais appris à me tenir debout sur ce triste +globe. Je me représentais ma vieille bonne, attachant du fond de sa +couche ses regards affaiblis sur cette corbeille roulante: ce premier +monument de ma vie en face de dernier monument de la vie de ma seconde +mère, l'idée des souhaits de bonheur que la bonne Villeneuve adressait +au ciel pour son nourrisson en quittant le monde, cette preuve d'un +attachement si constant, si désintéressé, si pur, me brisaient le +coeur de tendresse, de regrets et de reconnaissance. + +Du reste, rien de mon passé à Saint-Malo: dans le port je cherchais en +vain les navires aux cordes desquels je me jouais; ils étaient partis +ou dépecés; dans la ville, l'hôtel où j'étais né avait été transformé +en auberge. Je touchais presque à mon berceau et déjà tout un monde +s'était écroulé. Étranger aux lieux de mon enfance, en me rencontrant +on demandait qui j'étais, par l'unique raison que ma tête s'élevait de +quelques lignes de plus au-dessus du sol vers lequel elle s'inclinera +de nouveau dans peu d'années. Combien rapidement et que de fois nous +changeons d'existence et de chimère! Des amis nous quittent, d'autres +leur succèdent; nos liaisons varient: il y a toujours un temps où nous +ne possédions rien de ce que nous possédons, un temps où nous n'avons +rien de ce que nous eûmes. L'homme n'a pas une seule et même vie; il +en a plusieurs mises bout à bout, et c'est sa misère. + +Désormais sans compagnon, j'explorais l'arène qui vit mes (p. 164) +châteaux de sable: _campos ubi Troja fuit_. Je marchais sur la plage +désertée de la mer. Les grèves abandonnées du flux m'offraient l'image +de ces espaces désolés que les illusions laissent autour de nous +lorsqu'elles se retirent. Mon compatriote Abailard[246] regardait +comme moi ces flots, il y a huit cents ans, avec le souvenir de son +Héloïse; comme moi il voyait fuir quelque vaisseau (_ad horizontis +undas_), et son oreille était bercée ainsi que la mienne de +l'unisonange des vagues. Je m'exposais au brisement de la lame en me +livrant aux imaginations funestes que j'avais apportées des bois de +Combourg. Un cap, nommé Lavarde, servait de terme à mes courses: assis +sur la pointe de ce cap, dans les pensées les plus amères, je me +souvenais que ces mêmes rochers servaient à cacher mon enfance, à +l'époque des fêtes; j'y dévorais mes larmes, et mes camarades +s'enivraient de joie. Je ne me sentais ni plus aimé, ni plus heureux. +Bientôt j'allais quitter ma patrie pour émietter mes jours en divers +climats. Ces réflexions me navraient à mort, et j'étais tenté de me +laisser tomber dans les flots. + + [Note 246: Pierre _Abailard_ (1079-1142) est né au + Pallet, petit bourg à quatre lieues de Nantes.] + +Une lettre me rappelle à Combourg: j'arrive, je soupe avec ma famille; +monsieur mon père ne me dit pas un mot, ma mère soupire, Lucile paraît +consternée; à dix heures on se retire. J'interroge ma soeur; elle ne +savait rien. Le lendemain à huit heures du matin on m'envoie chercher. +Je descends: mon père m'attendait dans son cabinet. + +«Monsieur le chevalier, me dit-il, il faut renoncer à vos folies. (p. 165) +Votre frère a obtenu pour vous un brevet de sous-lieutenant au +régiment de Navarre. Vous allez partir pour Rennes, et de là pour +Cambrai. Voilà cent louis; ménagez-les. Je suis vieux et malade; je +n'ai pas longtemps à vivre. Conduisez-vous en homme de bien et ne +déshonorez jamais votre nom.» + +Il m'embrassa. Je sentis ce visage ridé et sévère se presser avec +émotion contre le mien: c'était pour moi le dernier embrassement +paternel. + +Le comte de Chateaubriand, homme redoutable à mes yeux, ne me parut +dans ce moment que le père le plus digne de ma tendresse. Je me jetai +sur sa main décharnée et pleurai. Il commençait d'être attaqué d'une +paralysie; elle le conduisit au tombeau; son bras gauche avait un +mouvement convulsif qu'il était obligé de contenir avec sa main +droite. Ce fut en retenant ainsi son bras et après m'avoir remis sa +vieille épée, que, sans me donner le temps de me reconnaître, il me +conduisit au cabriolet qui m'attendait dans la Cour Verte. Il m'y fit +monter devant lui. Le postillon partit, tandis que je saluais des yeux +ma mère et ma soeur qui fondaient en larmes sur le perron. + +Je remontai la chaussée de l'étang; je vis les roseaux de mes +hirondelles, le ruisseau du moulin et la prairie: je jetai un regard +sur le château. Alors, comme Adam après son péché, je m'avançai sur la +terre inconnue: le monde était tout devant moi: _and the world was all +before him_[247]. + + [Note 247: Ce sont les derniers vers du _Paradis + perdu_, chant XIIe: + + The world was all before them, where to choose + Their place of rest, and Providence their guide!] + +Depuis cette époque, je n'ai revu Combourg que trois fois: après (p. 166) +la mort de mon père, nous nous y trouvâmes en deuil, pour partager +notre héritage et nous dire adieu. Une autre fois j'accompagnais ma +mère à Combourg: elle s'occupait de l'ameublement du château; elle +attendait mon frère, qui devait amener ma belle-soeur en Bretagne. Mon +frère ne vint point; il eut bientôt avec sa jeune épouse, de la main +du bourreau, un autre chevet que l'oreiller préparé des mains de ma +mère. Enfin je traversai une troisième fois Combourg, en allant +m'embarquer à Saint-Malo pour l'Amérique. Le château était abandonné, +je fus obligé de descendre chez le régisseur. Lorsque, en errant dans +le grand Mail, j'aperçus du fond d'une allée obscure le perron désert, +la porte et les fenêtres fermées, je me trouvai mal[248]. Je regagnai +avec peine le village; j'envoyai chercher mes chevaux et je partis au +milieu de la nuit. + + [Note 248: Dans _René_, Chateaubriand a immortalisé + le souvenir de cette dernière visite à Combourg: + «J'arrivai au château par la longue avenue de + sapins; je traversai à pied les cours désertes; je + m'arrêtai à regarder les fenêtres fermées ou + demi-brisées, le chardon qui croissait au pied des + murs, les feuilles qui jonchaient le seuil des + portes, et ce perron solitaire où j'avais vu si + souvent mon père et ses fidèles serviteurs. Les + marches étaient déjà couvertes de mousse; le + violier jaune croissait entre leurs pierres + déjointes et tremblantes. Un gardien inconnu + m'ouvrit brusquement les portes..... J'entrai sous + le toit de mes ancêtres. Je parcourus les + appartements sonores où l'on n'entendait que le + bruit de mes pas. Les chambres étaient à peine + éclairées par la faible lumière qui pénétrait entre + les volets fermés: je visitai celle où ma mère + avait perdu la vie en me mettant au monde, celle où + se retirait mon père, celle où j'avais dormi dans + mon berceau, celle enfin où l'amitié avait reçu mes + premiers voeux dans le sein d'une soeur. Partout + les salles étaient détendues, et l'araignée filait + sa toile dans les couches abandonnées. Je sortis + précipitamment de ces lieux, je m'en éloignai à + grands pas sans oser tourner la tête. Qu'ils sont + doux, mais qu'ils sont rapides, les moments que les + frères et les soeurs passent dans leurs jeunes + années, réunis sous l'aile de leurs vieux parents! + La famille de l'homme n'est que d'un jour; le + souffle de Dieu la disperse comme une fumée. A + peine le fils connaît-il le père, le père le fils, + le frère la soeur, la soeur le frère! Le chêne voit + germer ses glands autour de lui; il n'en est pas + ainsi des enfants des hommes!»] + +Après quinze années d'absence, avant de quitter de nouveau la France +et de passer en Terre sainte, je courus embrasser à Fougères ce qui me +restait de ma famille. Je n'eus pas le courage d'entreprendre le (p. 167) +pèlerinage des champs où la plus vive partie de mon existence fut +attachée. C'est dans les bois de Combourg que je suis devenu ce que je +suis, que j'ai commencé à sentir la première atteinte de cet ennui que +j'ai traîné toute ma vie, de cette tristesse qui a fait mon tourment +et ma félicité. Là, j'ai cherché un coeur qui pût entendre le mien; +là, j'ai vu se réunir, puis se disperser ma famille. Mon père y rêva +son nom rétabli, la fortune de sa maison renouvelée: autre chimère que +le temps et les révolutions ont dissipée. De six enfants que nous +étions, nous ne restons plus que trois: mon frère, Julie et Lucile ne +sont plus, ma mère est morte de douleur, les cendres de mon père ont +été arrachées de son tombeau. + +Si mes ouvrages me survivent, si je dois laisser un nom, peut-être un +jour, guidé par ces _Mémoires_, quelque voyageur viendra visiter les +lieux que j'ai peints. Il pourra reconnaître le château; mais il +cherchera vainement le grand bois: le berceau de mes songes a disparu +comme ces songes. Demeuré seul debout sur son rocher, l'antique donjon +pleure les chênes, vieux compagnons qui l'environnaient et le (p. 168) +protégeaient contre la tempête. Isolé comme lui, j'ai vu comme lui +tomber autour de moi la famille qui embellissait mes jours et me +prêtait son abri: heureusement ma vie n'est pas bâtie sur la terre +aussi solidement que les tours où j'ai passé ma jeunesse, et l'homme +résiste moins aux orages que les monuments élevés par ses mains. + + + + +LIVRE IV[249] (p. 169) + + [Note 249: Ce livre a été écrit à Berlin (mars et + avril 1821). Il a été revu en juillet 1846.] + +Berlin.--Potsdam.--Frédéric.--Mon frère.--Mon cousin Moreau.--Ma soeur, +la comtesse de Farcy.--Julie mondaine.--Dîner.--Pommereul.--Mme de +Chastenay.--Cambrai.--Le régiment de Navarre.--La Martinière.--Mort +de mon père.--Regrets.--Mon père m'eut-il apprécié?--Retour en +Bretagne.--Séjour chez ma soeur aînée.--Mon frère m'appelle à Paris.--Ma +vie solitaire à Paris.--Présentation à Versailles.--Chasse avec le roi. + + +Il y a loin de Combourg à Berlin, d'un jeune rêveur à un vieux +ministre. Je retrouve dans ce qui précède ces paroles: «Dans combien +de lieux ai-je commencé à écrire ces _Mémoires_, et dans quel lieu les +finirai-je?» + +Près de quatre ans ont passé entre la date des faits que je viens de +raconter et celle où je reprends ces _Mémoires_. Mille choses sont +survenues; un second homme s'est trouvé en moi, l'homme politique: j'y +suis fort peu attaché. J'ai défendu les libertés de la France, qui +seules peuvent faire durer le trône légitime. Avec le _Conservateur_[250] +j'ai mis M. de Villèle au pouvoir; j'ai vu mourir le duc de Berry (p. 170) +et j'ai honoré sa mémoire[251]. Afin de tout concilier, je me +suis éloigné; j'ai accepté l'ambassade de Berlin[252]. + + [Note 250: Le _Conservateur_ avait été fondé par + Chateaubriand au mois d'octobre 1818. Il avait pour + devise: _Le Roi, la Charte et les Honnêtes Gens_. + Ses principaux rédacteurs étaient, avec + Chateaubriand, qui n'a peut-être rien écrit de plus + parfait que certains articles de ce recueil, l'abbé + de La Mennais, le vicomte de Bonald, Fiévée, + Berryer fils, Eugène Genoude, le vicomte de + Castelbajac, le marquis d'Herbouville, M. Agier, le + cardinal de La Luzerne, le duc de Fitz-James, etc. + Le _Conservateur_ cessa de paraître le 29 mars + 1820, à la suite du rétablissement de la censure.] + + [Note 251: Les _Mémoires sur la vie et la mort de + Mgr le duc de Berry_ avaient paru dès le mois + d'avril 1820.] + + [Note 252: Chateaubriand fut nommé, par Ordonnance + du 28 novembre 1820, envoyé extraordinaire et + ministre plénipotentiaire près la cour de Prusse.] + +J'étais hier à Potsdam, caserne ornée, aujourd'hui sans soldats: +j'étudiais le faux Julien dans sa fausse Athènes. On m'a montré à +_Sans-Souci_ la table où un grand monarque allemand mettait en petits +vers français les maximes encyclopédiques; la chambre de Voltaire, +décorée de singes et de perroquets de bois, le moulin que se fit un +jeu de respecter celui qui ravageait des provinces, le tombeau du +cheval _César_ et des levrettes _Diane_, _Amourette_, _Biche_, +_Superbe_ et _Pax_. Le royal impie se plut à profaner même la religion +des tombeaux en élevant des mausolées à ses chiens; il avait marqué sa +sépulture auprès d'eux, moins par mépris des hommes que par +ostentation du néant. + +On m'a conduit au nouveau palais, déjà tombant. On respecte dans +l'ancien château de Potsdam les taches de tabac, les fauteuils +déchirés et souillés, enfin toutes les traces de la malpropreté du +prince renégat. Ces lieux immortalisent à la fois la saleté du +cynique, l'impudence de l'athée, la tyrannie du despote et la gloire +du soldat. + +Une seule chose a attiré mon attention: l'aiguille d'une pendule fixée +sur la minute où Frédéric expira; j'étais trompé par l'immobilité (p. 171) +de l'image: les heures ne suspendent point leur fuite; ce +n'est pas l'homme qui arrête le temps, c'est le temps qui arrête +l'homme. Au surplus, peu importe le rôle que nous avons joué dans la +vie; l'éclat ou l'obscurité de nos doctrines, nos richesses ou nos +misères, nos joies ou nos douleurs, ne changent rien à la mesure de +nos jours. Que l'aiguille circule sur un cadran d'or ou de bois, que +le cadran plus ou moins large remplisse le chaton d'une bague ou la +rosace d'une basilique, l'heure n'a que la même durée. + +Dans un caveau de l'église protestante, immédiatement au-dessous de la +chaire du schismatique défroqué, j'ai vu le cercueil du sophiste à +couronne. Ce cercueil est de bronze; quand on le frappe, il retentit. +Le gendarme qui dort dans ce lit d'airain ne serait pas même arraché à +son sommeil par le bruit de sa renommée; il ne se réveillera qu'au son +de la trompette, lorsqu'elle l'appellera sur son dernier champ de +bataille, en face du Dieu des armées. + +J'avais un tel besoin de changer d'impression que j'ai trouvé du +soulagement à visiter la Maison-de-Marbre. Le roi qui la fit +construire m'adressa autrefois quelques paroles honorables, quand, +pauvre officier, je traversai son armée. Du moins, ce roi partagea les +faiblesses ordinaires des hommes; vulgaire comme eux, il se réfugia +dans les plaisirs. Les deux squelettes se mettent-ils en peine +aujourd'hui de la différence qui fut entre eux jadis, lorsque l'un +était le grand Frédéric, et l'autre Frédéric-Guillaume[253]? +Sans-Souci et la Maison-de-Marbre sont également des ruines sans (p. 172) +maître. + + [Note 253: Frédéric-Guillaume II (1744-1797), neveu + et successeur du grand Frédéric.] + +A tout prendre, bien que l'énormité des événements de nos jours ait +rapetissé les événements passés, bien que Rosbach, Lissa, Liegnitz, +Torgau, etc., etc., ne soient plus que des escarmouches auprès des +batailles de Marengo, d'Austerlitz, d'Iéna, de la Moskova, Frédéric +souffre moins que d'autres personnages de la comparaison avec le géant +enchaîné à Sainte-Hélène. Le roi de Prusse et Voltaire sont deux +figures bizarrement groupées qui vivront: le second détruisait une +société avec la philosophie qui servait au premier à fonder un +royaume. + +Les soirées sont longues à Berlin. J'habite un hôtel appartenant à +madame la duchesse de Dino[254]. Dès l'entrée de la nuit, mes (p. 173) +secrétaires m'abandonnent[255]. Quand il n'y a pas de fête à la cour +pour le mariage du grand-duc et de la grande-duchesse Nicolas[256], je +reste chez moi. Enfermé seul auprès d'un poêle à figure morne, je +n'entends que le cri de la sentinelle de la porte de Brandebourg, et +les pas sur la neige de l'homme qui siffle les heures. A quoi +passerai-je mon temps? Des livres? je n'en ai guère: si je continuais +mes _Mémoires_? + + [Note 254: Dorothée, princesse de Courlande, née le + 21 août 1795, de Pierre, dernier duc de Courlande, + et de Dorothée, comtesse de Miden. Elle épousa, le + 22 avril 1810, le comte Edmond de Périgord, neveu + du prince de Talleyrand. Ce dernier, à l'époque du + Congrès de Vienne, dut renoncer à la principauté de + Bénévent et reçut en échange le duché de Dino en + Calabre: il en abandonna le titre à son neveu, et + sa nièce s'appela dès lors _duchesse de Dino_. Ce + fut à elle qu'il confia le soin de faire les + honneurs de son salon. Femme éminente, d'un esprit + sérieux, cultivé et indépendant, elle déploya dans + cette tâche tant de charme et de tact que l'on + accourait à l'hôtel de la rue Saint-Florentin pour + elle peut-être plus encore que pour le maître de la + maison. Elle ne quitta plus le prince et entoura de + soins les années de sa vieillesse. Ce fut elle qui + lui parla d'une réconciliation avec l'Église; ce + fut sur ses instances qu'il signa, le 17 mai 1838, + sa rétractation et sa lettre au Saint-Père. Le 3 + mai, précédant de quelques jours dans la tombe son + frère le prince de Talleyrand, le _duc de + Talleyrand-Périgord_ était mort à l'âge de + soixante-dix-huit ans, et ce titre était passé à + son fils Edmond de Talleyrand-Périgord. Madame de + Dino, devenue _duchesse de Talleyrand_, mourut à + son tour le 19 septembre 1862. (Voir, à l'Appendice + du tome III des _Souvenirs du baron de Barante_, la + _Notice sur la duchesse de Dino_.)] + + [Note 255: Le comte Roger de Caux, premier + secrétaire; le chevalier de Cussy, deuxième + secrétaire.--Le comte Roger de _Caux_, après avoir + été secrétaire à Madrid (1814) et à la Haye (1816), + était depuis 1820 secrétaire à Berlin. Lors de la + guerre d'Espagne, il fut attaché à l'expédition du + duc d'Angoulême avec le titre de chargé d'affaires + à Madrid. Il a rempli le fonctions de ministre de + France à Hanovre du 1er juin 1823 au 15 mai + 1831.--Le chevalier _de Cussy_, né à + Saint-Étienne-de-Montluc (Loire-Inférieure) le 1er + décembre 1795, était deuxième secrétaire à Berlin + depuis le 1er février 1820. Il devint en 1823 + secrétaire à Dresde. De 1827 à 1845, il fut + successivement consul à Fernambouc, à Corfou, à + Rotterdam, à Dublin et à Dantzick. Consul général à + Palerme (12 mars 1845), puis à Livourne (novembre + 1847), il fut mis à la retraite le 13 avril 1848. + Il avait épousé en 1828 Mlle Amélie Dubourg de + Rosnay, fille du général de ce nom.] + + [Note 256: Aujourd'hui l'empereur et l'impératrice + de Russie. (Paris, note 1832.) Ch.--_Nicolas Ier_ + (1796-1855). Troisième fils de Paul Ier, il monta + sur le trône en 1825, à la mort d'Alexandre Ier, + son frère aîné, par l'effet de la renonciation de + son autre frère, l'archiduc Constantin. Il avait + épousé la princesse Charlotte de Prusse, fille du + roi Frédéric-Guillaume III.] + +Vous m'avez laissé sur le chemin de Combourg à Rennes: je débarquai +dans cette dernière ville chez un de mes parents. Il m'annonça, tout +joyeux, qu'une dame de sa connaissance, allant à Paris, avait une +place à donner dans sa voiture, et qu'il se faisait fort de (p. 174) +déterminer cette dame à me prendre avec elle. J'acceptai, en +maudissant la courtoisie de mon parent. Il conclut l'affaire et me +présenta bientôt à ma compagne de voyage, marchande de modes, leste et +désinvolte, qui se prit à rire en me regardant. A minuit les chevaux +arrivèrent et nous partîmes. + +Me voilà dans une chaise de poste, seul avec une femme, au milieu de +la nuit. Moi, qui de ma vie n'avais regardé une femme sans rougir, +comment descendre de la hauteur de mes songes à cette effrayante +vérité? Je ne savais où j'étais; je me collais dans l'angle de la +voiture de peur de toucher la robe de madame Rose. Lorsqu'elle me +parlait, je balbutiais sans lui pouvoir répondre. Elle fut obligée de +payer le postillon, de se charger de tout, car je n'étais capable de +rien. Au lever du jour, elle regarda avec un nouvel ébahissement ce +nigaud dont elle regrettait de s'être emberloquée. + +Dès que l'aspect du paysage commença de changer et que je ne reconnus +plus l'habillement et l'accent des paysans bretons, je tombai dans un +abattement profond, ce qui augmenta le mépris que madame Rose avait de +moi. Je m'aperçus du sentiment que j'inspirais, et je reçus de ce +premier essai du monde une impression que le temps n'a pas +complètement effacée. J'étais né sauvage et non vergogneux; j'avais la +modestie de mes années, je n'en avais pas l'embarras. Quand je devinai +que j'étais ridicule par mon bon côté, ma sauvagerie se changea en une +timidité insurmontable. Je ne pouvais plus dire un mot: je sentais que +j'avais quelque chose à cacher, et que ce quelque chose était une +vertu; je pris le parti de me cacher moi-même pour porter en paix (p. 175) +mon innocence. + +Nous avancions vers Paris. A la descente de Saint-Cyr, je fus frappé +de la grandeur des chemins et de la régularité des plantations. +Bientôt nous atteignîmes Versailles: l'orangerie et ses escaliers de +marbre m'émerveillèrent. Les succès de la guerre d'Amérique avaient +ramené des triomphes au château de Louis XIV; la reine y régnait dans +l'éclat de sa jeunesse et de la beauté: le trône, si près de sa chute, +semblait n'avoir jamais été plus solide. Et moi, passant obscur, je +devais survivre à cette pompe, je devais demeurer pour voir les bois +de Trianon aussi déserts que ceux dont je sortais alors. + +Enfin, nous entrâmes dans Paris. Je trouvais à tous les visages un air +goguenard: comme le gentilhomme périgourdin, je croyais qu'on me +regardait pour se moquer de moi. Madame Rose se fit conduire rue du +Mail, à l'_Hôtel de l'Europe_, et s'empressa de se débarrasser de son +imbécile. A peine étais-je descendu de voiture, qu'elle dit au +portier: «Donnez une chambre à ce monsieur.--Votre servante,» +ajouta-t-elle, en me faisant une révérence courte. Je n'ai de mes +jours revu madame Rose. + + * * * * * + +Une femme monta devant moi un escalier noir et roide, tenant une clef +étiquetée à la main; un Savoyard me suivit portant ma petite malle. +Arrivée au troisième étage, la servante ouvrit une chambre; le +Savoyard posa la malade en travers sur les bras d'un fauteuil. La +servante me dit: «Monsieur veut-il quelque chose?»--Je répondis: +«Non.» Trois coups de sifflet partirent; la servante cria: (p. 176) +«On y va!» sortit brusquement, ferma la porte et dégringola l'escalier +avec le Savoyard. Quand je me vis seul enfermé, mon coeur se serra +d'une si étrange sorte qu'il s'en fallut peu que je ne reprisse le +chemin de la Bretagne. Tout ce que j'avais entendu dire de Paris me +revenait dans l'esprit; j'étais embarrassé de cent manières. Je +m'aurais voulu coucher, et le lit n'était point fait; j'avais faim, et +je ne savais comment dîner. Je craignais de manquer aux usages: +fallait-il appeler les gens de l'hôtel? fallait-il descendre? à qui +m'adresser? Je me hasardai à mettre la tête à la fenêtre: je n'aperçus +qu'une petite cour intérieure, profonde comme un puits, où passaient +et repassaient des gens qui ne songeraient de leur vie au prisonnier +du troisième étage. Je vins me rasseoir auprès de la sale alcôve où je +me devais coucher, réduit à contempler les personnages du papier peint +qui en tapissait l'intérieur. Un bruit lointain de voix se fait +entendre, augmente, approche; ma porte s'ouvre: entrent mon frère et +un de mes cousins, fils d'une soeur de ma mère qui avait fait un assez +mauvais mariage. Madame Rose avait pourtant eu pitié du benêt, elle +avait fait dire à mon frère, dont elle avait su l'adresse à Rennes, +que j'étais arrivé à Paris. Mon frère m'embrassa. Mon cousin +Moreau[257] était un grand et gros homme, tout barbouillé de tabac, +mangeant comme un ogre, parlant beaucoup, toujours trottant, +soufflant, étouffant, la bouche entr'ouverte, la langue à moitié +tirée, connaissant toute la terre, vivant dans les tripots, les (p. 177) +antichambres et les salons. «Allons, chevalier, s'écria-t-il, vous +voilà à Paris; je vais vous mener chez madame de Chastenay?» +Qu'était-ce que cette femme dont j'entendais prononcer le nom pour la +première fois? Cette proposition me révolta contre mon cousin Moreau. +«Le chevalier a sans doute besoin de repos, dit mon frère; nous irons +voir madame de Farcy, puis il reviendra dîner et se coucher.» + + [Note 257: Sur le cousin Moreau et sur sa mère + Julie-Angélique-Hyacinthe de Bedée, soeur de madame + de Chateaubriand, voir, à l'Appendice, le n° VII: + _Le cousin Moreau_.] + +Un sentiment de joie entra dans mon coeur: le souvenir de ma famille +au milieu d'un monde indifférent me fut un baume. Nous sortîmes. Le +cousin Moreau tempêta au sujet de ma mauvaise chambre, et enjoignit à +mon hôte de me faire descendre au moins d'un étage. Nous montâmes dans +la voiture de mon frère, et nous nous rendîmes au couvent qu'habitait +madame de Farcy. + +Julie se trouvait depuis quelque temps à Paris pour consulter les +médecins. Sa charmante figure, son élégance et son esprit l'avaient +bientôt fait rechercher. J'ai déjà dit qu'elle était née avec un vrai +talent pour la poésie[258]. Elle est devenue une sainte, après avoir +été une des femmes les plus agréables de son siècle: l'abbé (p. 178) +Carron a écrit sa vie[259]. Ces apôtres qui vont partout à la +recherche des âmes ressentent pour elles l'amour qu'un Père de +l'Église attribue au Créateur: «Quand une âme arrive au ciel,» dit ce +Père, avec la simplicité de coeur d'un chrétien primitif et la naïveté +du génie grec, «Dieu la prend sur ses genoux et l'appelle sa fille». + + [Note 258: Avec une figure que l'on trouvait + charmante, une imagination pleine de fraîcheur et + de grâce, avec beaucoup d'esprit naturel, se + développèrent en elle ces talents brillants + auxquels les amis de la terre et de ses vaines + jouissances attachent un si puissant intérêt. + _Mademoiselle de Chateaubriand faisait agréablement + et facilement les vers_; sa mémoire se montrait + fort étendue, sa lecture prodigieuse; c'était en + elle une véritable passion. On a connu d'elle une + traduction en vers du septième chant de la + _Jérusalem délivrée_, quelques épîtres et deux + actes d'une comédie où les moeurs de ce siècle + étaient peintes avec autant de finesse que de + goût.» (L'abbé Carron, _Vie_ de Julie de + Chateaubriand, comtesse de Farcy.)] + + [Note 259: J'ai placé la vie de ma soeur Julie au + supplément de ces Mémoires. (Note B.)--Ch.] + +Lucile a laissé une poignante lamentation: _A la soeur que je n'ai +plus_. L'admiration de l'abbé Carron pour Julie explique et justifie +les paroles de Lucile. Le récit du saint prêtre montre aussi que j'ai +dit vrai dans la préface du _Génie du christianisme_, et sert de +preuve à quelques parties de mes _Mémoires_. + +Julie innocente se livra aux mains du repentir; elle consacra les +trésors de ses austérités au rachat de ses frères; et, à l'exemple de +l'illustre Africaine sa patronne, elle se fit martyre. + +L'abbé Carron, l'auteur de la _Vie des Justes_, est cet ecclésiastique +mon compatriote, le François de Paule de l'exil[260], dont la +renommée, révélée par les affligés, perça même à travers la (p. 179) +renommée de Bonaparte. La voix d'un pauvre vicaire proscrit n'a point +été étouffée par les retentissements d'une révolution qui bouleversait +la société; il parut être revenu tout exprès de la terre étrangère +pour écrire les vertus de ma soeur: il a cherché parmi nos ruines, il +a découvert une victime et une tombe oubliées. + + [Note 260: L'abbé _Carron_ (Guy-Toussaint-Joseph), + né à Rennes le 25 février 1760. Réfugié en + Angleterre après le 10 Août, il fonda à + Somers-Town, près Londres, plusieurs établissements + charitables, et notamment deux maisons d'éducation + destinées à recevoir les enfants des émigrés + pauvres. A la première Restauration il fut invité + par Louis XVIII à revenir à Paris, amenant avec lui + ses élèves et les dames qui s'étaient consacrées, + sous sa direction, à cette oeuvre de dévouement. + L'_Institut des nobles orphelines_--tel fut alors + le titre que prit l'établissement de l'abbé + Carron--fut installé rue du faubourg Saint-Jacques, + au nº 12 de l'impasse des Feuillantines. Le retour + de l'île d'Elbe obligea le saint prêtre à reprendre + le chemin de l'exil; il se trouvait, en effet, + compris dans l'un des nombreux décrets de + proscription que Napoléon avait lancés de Lyon. Il + ne revint en France que le 8 novembre 1815. En + 1816, la duchesse d'Angoulême consentit à ce que + son établissement prit le nom d'_Institut royal de + Marie-Thérèse_. C'est dans cette maison qu'il + mourut le 15 mars 1821. Il avait écrit un nombre + considérable d'ouvrages, dont les principaux sont: + _les Confesseurs de la foi dans l'Église gallicane + à la fin du XVIIIe siècle_, et les _Vies des + Justes_ dans les différentes conditions de la vie. + Ce dernier recueil, qui ne forme pas moins de huit + volumes, se divise en plusieurs séries: _Vies des + Justes dans l'état du mariage_;--_dans l'étude des + lois ou dans la Magistrature_;--_dans la profession + des armes_;--_dans l'épiscopat et le + sacerdoce_;--_parmi les filles chrétiennes_;--_dans les + conditions ordinaires de la société_;--_dans les plus + humbles conditions de la société_;--_dans les plus + hauts rangs de la société_. C'est dans cette + dernière série que se trouve la vie de Mme de + Farcy.--Voir la _Vie de l'abbé Carron_, par un + Bénédictin de la congrégation de France, un volume + in-8, 1866.] + +Lorsque le nouvel hagiographe fait la peinture des religieuses +cruautés de Julie, on croit entendre Bossuet dans le sermon sur la +profession de foi de mademoiselle de La Vallière: + +«Osera-t-elle toucher à ce corps si tendre, si chéri, si ménagé? +N'aura-t-on point pitié de cette complexion délicate? Au contraire! +c'est à lui principalement que l'âme s'en prend comme à son plus +dangereux séducteur; elle se met des bornes; resserrée de toutes +parts, elle ne peut plus respirer que du côté du ciel.» + +Je ne puis me défendre d'une certaine confusion en retrouvant (p. 180) +mon nom dans les dernières lignes tracées par la main du vénérable +historien de Julie[261]. Qu'ai-je affaire avec mes faiblesses auprès +de si hautes perfections? Ai-je tenu tout ce que le billet de ma soeur +m'avait fait promettre, lorsque je le reçus pendant mon émigration à +Londres? Un livre suffit-il à Dieu? n'est-ce pas ma vie que je devrais +lui présenter? Or, cette vie est-elle conforme au _Génie du +christianisme_? Qu'importe que j'aie tracé des images plus ou moins +brillantes de la religion, si mes passions jettent une ombre sur ma +foi! Je n'ai pas été jusqu'au bout; je n'ai pas endossé le cilice: +cette tunique de mon viatique aurait bu et séché mes sueurs. Mais, +voyageur lassé, je me suis assis au bord du chemin: fatigué ou non, il +faudra bien que je me relève, que j'arrive où ma soeur est arrivée. + + [Note 261: La Vie de Julie de Chateaubriand se + termine en effet par ces lignes: «Mlle de + Chateaubriand n'était pas fille unique: hélas! la + postérité, en s'attachant à ce nom célèbre, dira + les victimes qu'il rappelle, victimes d'un + dévouement sans bornes à l'autel et au trône. Un de + ses frères, avec tant d'autres braves, avait quitté + le sol de la patrie quand sa soeur y périt; elle + avait vu la tombe s'ouvrir devant elle, et ce fut + de ses bords qu'elle fit tenir, à ce frère si chéri + et si digne de l'être, le dernier gage de sa + tendresse. Écoutons-le nous raconter l'effet que + cet envoi touchant fit sur son coeur.» (Suivait un + extrait de la Préface de la première édition du + _Génie du christianisme_.)] + +Il ne manque rien à la gloire de Julie: l'abbé Carron a écrit sa vie; +Lucile a pleuré sa mort. + + * * * * * + +Quand je retrouvai Julie à Paris, elle était dans la pompe de la +mondanité; elle se montrait couverte de ces fleurs, parée de ces +colliers, voilée de ces tissus parfumés que saint Clément défend (p. 181) +aux premières chrétiennes. Saint Basile veut que le milieu de la +nuit soit pour le solitaire ce que le matin est pour les autres, +afin de profiter du silence de la nature. Ce milieu de la nuit était +l'heure où Julie allait à des fêtes dont ses vers, accentués par elle +avec une merveilleuse euphonie, faisaient la principale séduction. + +Julie était infiniment plus jolie que Lucile; elle avait des yeux +bleus caressants et des cheveux bruns à gaufrures ou à grandes ondes. +Ses mains et ses bras, modèles de blancheur et de forme, ajoutaient +par leurs mouvements gracieux quelque chose de plus charmant encore à +sa taille charmante. Elle était brillante, animée, riait beaucoup sans +affectation, et montrait en riant des dents perlées. Une foule de +portraits de femmes du temps de Louis XIV ressemblaient à Julie, entre +autres ceux des trois Mortemart; mais elle avait plus d'élégance que +madame de Montespan. + +Julie me reçut avec cette tendresse qui n'appartient qu'à une soeur. +Je sentis protégé en étant serré dans ses bras, ses rubans, son +bouquet de roses et ses dentelles. Rien ne remplace l'attachement, la +délicatesse et le dévouement d'une femme; on est oublié de ses frères +et de ses amis; on est méconnu de ses compagnons: on ne l'est jamais +de sa mère, de sa soeur ou de sa femme. Quand Harold fut tué à la +bataille d'Hastings, personne ne le pouvait indiquer dans la foule des +morts; il fallut avoir recours à une jeune fille, sa bien-aimée. Elle +vint, et l'infortuné prince fut retrouvé par Edith au cou de cygne: +«_Editha swanes-hales, quod sonat collum cycni_.» + +Mon frère me ramena à mon hôtel; il donna des ordres pour mon (p. 182) +dîner et me quitta. Je dînai solitaire, je me couchai triste. Je +passai ma première nuit à Paris à regretter mes bruyères et à trembler +devant l'obscurité de mon avenir. + +A huit heures, le lendemain matin, mon gros cousin arriva; il était +déjà à sa cinquième ou sixième course. «Eh bien! chevalier, nous +allons déjeuner; nous dînerons avec Pommereul, et ce soir je vous mène +chez madame de Chastenay.» Ceci me parut un sort, et je me résignai. +Tout se passa comme le cousin l'avait voulu. Après déjeuner, il +prétendit me montrer Paris, et me traîna dans les rues les plus sales +des environs du Palais-Royal, me racontant les dangers auxquels était +exposé un jeune homme. Nous fûmes ponctuels au rendez-vous du dîner, +chez le restaurateur. Tout ce qu'on servit me parut mauvais. La +conversation et les convives me montrèrent un autre monde. Il fut +question de la cour, des projets de finances, des séances de +l'Académie, des femmes et des intrigues du jour, de la pièce nouvelle, +des succès des acteurs, des actrices et des auteurs. + +Plusieurs Bretons étaient au nombre des convives, entre autres le +chevalier de Guer[262] et Pommereul. Celui-ci était un beau parleur, +lequel a écrit quelques campagnes de Bonaparte, et que j'étais (p. 183) +destiné à retrouver à la tête de la librairie[263]. + + [Note 262: Julien-Hyacinthe de _Marnière_, + chevalier de Guer, fils cadet de Joseph-Julien de + Marnière, marquis de Guer, et d'Angélique-Olive de + Chappedelaine, né à Rennes le 25 mars 1748. Il + émigra en 1791, fit une campagne à l'armée des + princes et passa ensuite en Angleterre. En 1795, il + rentra en France, et on le retrouve alors à Lyon, + où il est un des agents les plus actifs du parti + royaliste. Obligé de repasser en Angleterre, il ne + revint que sous le Consulat et publia, de 1801 à + 1815, plusieurs écrits sur des matières + financières, économiques et politiques. Préfet du + Lot-et-Garonne sous la Restauration, il venait + d'être appelé à la préfecture du Morbihan, + lorsqu'il mourut à Paris, le 26 juin 1816.] + + [Note 263: _Pommereul_ (François-René-Jean, baron + de), né à Fougères le 12 décembre 1745. Général de + division (1796); préfet d'Indre-et-Loire + (1800-1805); préfet du Nord (1805-1810); + directeur-général de l'imprimerie et de la + librairie (1811-1814); commissaire extraordinaire, + durant les Cent-Jours, dans la 5e division + militaire (Haut et Bas-Rhin). Il fut proscrit par + l'ordonnance du 24 juillet 1815, mais, dès 1819, il + obtint de rentrer en France. Il mourut à Paris le 5 + janvier 1823. On lui doit un grand nombre + d'ouvrages et, en particulier, celui auquel fait + allusion Chateaubriand: _Campagnes du général + Bonaparte en Italie pendant les années IV et V de + la République française_, in-8°, avec cartes; + Paris, l'an VI (1797). Le baron de Pommereul était + un homme de rare mérite. Un contemporain, dont les + jugements ne pèchent pas d'habitude par excès + d'indulgence, le général Thiébault, parle de lui en + ces termes: «Quant au général Pommereul, ce que + j'avais appris de ses travaux scientifiques et + littéraires, des missions qu'il avait remplies, de + sa capacité enfin, était fort au-dessous de ce que + je trouvai en lui. Peu d'hommes réunissaient à une + instruction aussi variée et aussi complète une + élocution plus nerveuse. Sa répartie était toujours + vive, juste et ferme, et, lorsqu'il entreprenait + une discussion, il la soutenait avec une haute + supériorité, de même que, lorsqu'il s'emparait d'un + sujet, il le développait avec autant d'ordre et de + profondeur que de clarté; et tous ces avantages, il + les complétait par une noble prestance et une + figure qui ne révélait pas moins son caractère que + sa sagacité. C'est un des hommes les plus + remarquables que j'aie connus.» _Mémoires du + général baron Thiébault_, T. III, p. 280.] + +Pommereul, sous l'Empire, a joui d'une sorte de renom par sa haine +pour la noblesse. Quand un gentilhomme s'était fait chambellan, il +s'écriait plein de joie: «Encore un pot de chambre sur la tête de ces +nobles!» Et pourtant Pommereul prétendait, et avec raison, être +gentilhomme. Il signait _Pommereux_, se faisant descendre de la (p. 184) +famille Pommereux des Lettres de madame de Sévigné[264]. + + [Note 264: Lettres de _Mme de Sévigné_, des 4, 11 + et 18 décembre 1675.] + +Mon frère, après le dîner, voulut me mener au spectacle, mais mon +cousin me réclama pour madame de Chastenay, et j'allai avec lui chez +ma destinée. + +Je vis une belle femme qui n'était plus de la première jeunesse, mais +qui pouvait encore inspirer un attachement. Elle me reçut bien, tâcha +de me mettre à l'aise, me questionna sur ma province et sur mon +régiment. Je fus gauche et embarrassé; je faisais des signes à mon +cousin pour abréger la visite. Mais lui, sans me regarder, ne +tarissait point sur mes mérites, assurant que j'avais fait des vers +dans le sein de ma mère, et m'invitant à célébrer madame de Chastenay. +Elle me débarrassa de cette situation pénible, me demanda pardon +d'être obligée de sortir, et m'invita à revenir la voir le lendemain +matin, avec un son de voix si doux que je promis involontairement +d'obéir. + +Je revins le lendemain seul chez elle: je la trouvai couchée dans une +chambre élégamment arrangée. Elle me dit qu'elle était un peu +souffrante, et qu'elle avait la mauvaise habitude de se lever tard. Je +me trouvais pour la première fois au bord du lit d'une femme qui +n'était ni ma mère ni ma soeur. Elle avait remarqué la veille ma +timidité, elle la vainquit au point que j'osai m'exprimer avec une +sorte d'abandon. J'ai oublié ce que je lui dis; mais il me semble que +je vois encore son air étonné. Elle me tendit un bras demi-nu et la +plus belle main du monde, en me disant avec un sourire: «Nous vous +apprivoiserons.» Je ne baisai pas même cette belle main; je me (p. 185) +retirai tout troublé. Je partis le lendemain pour Cambrai. Qui +était cette dame de Chastenay[265]? Je n'en sais rien: elle a passé +comme une ombre charmante dans ma vie. + + [Note 265: Ce n'était pas la comtesse Victorine de + Chastenay, l'auteur des très spirituels _Mémoires_ + publiés en 1896 par M. Alphonse Roserot. Mme + Victorine de Chastenay n'avait que quinze ans en + 1786. Elle a raconté elle-même comment elle vit + Chateaubriand, _pour la première fois_, non chez + elle en 1786, mais beaucoup plus tard, sous le + Consulat, à un dîner chez Mme de Coislin, auquel + assistait: «l'auteur du _Génie du christianisme_», + alors dans tout l'éclat de sa jeune gloire. + _Mémoires de Mme de Chastenay_, T. II, p. 76.] + + * * * * * + +Le courrier de la malle me conduisit à ma garnison. Un de mes +beaux-frères, le vicomte de Chateaubourg (il avait épousé ma soeur +Bénigne, restée veuve du comte de Québriac[266]), m'avait donné des +lettres de recommandation pour des officiers de mon régiment. Le +chevalier de Guénan, homme de fort bonne compagnie, me fit admettre à +une table où mangeaient des officiers distingués par leurs talents, +MM. Achard, des Mahis, La Martinière[267]. Le marquis de Mortemart +était colonel du régiment[268]; le comte d'Andrezel, major[269]; (p. 186) +j'étais particulièrement placé sous la tutelle de celui-ci. Je les ai +retrouvés tous dans la suite: l'un est devenu mon collègue à la +chambre des pairs, l'autre s'est adressé à moi pour quelques services +que j'ai été heureux de lui rendre. Il y a un plaisir triste à +rencontrer des personnes que l'on a connues à diverses époques de la +vie, et à considérer le changement opéré dans leur existence et dans +la nôtre. Comme des jalons laissés en arrière, ils nous tracent le +chemin que nous avons suivi dans le désert du passé. + + [Note 266: La comtesse de Québriac, Bénigne-Jeanne + de Chateaubriand, avait épousé en secondes noces, à + Saint-Léonard de Fougères, le 24 avril 1786, + Paul-François de la Celle, vicomte de Chateaubourg, + capitaine au régiment de Condé, chevalier de + Saint-Louis, né à Rennes le 29 février 1752.--De ce + dernier mariage sont nés plusieurs enfants, et + notamment un fils, Paul-Marie-Charles, devenu chef + de nom et armes, né en 1789, décédé en 1859, + laissant plusieurs fils qui ont continué la + postérité.] + + [Note 267: L'_État militaire de la France_ pour + 1787, à l'article _Régiment de Navarre_, donne sur + ces officiers les indications suivantes: _M. de + Guénan_, lieutenant en premier; _M. Berbis des + Maillis_ (et non des _Mahis_), lieutenant en + second; _La Martinière_, lieutenant en second; + _Achard_, sous-lieutenant.] + + [Note 268: Victurnien-Bonaventure-Victor de + _Rochechouart_, marquis de _Mortemart_ (1753-1823), + entra en 1768 à l'École d'artillerie de Strasbourg, + devint ensuite capitaine, puis lieutenant-colonel + au régiment de Navarre, fut, en 1778, colonel en + second du régiment de Brie, et, en 1784, + _colonel-commandant du régiment de Navarre_. Député + aux États-Généraux de 1789 par la noblesse du + bailliage de Rouen, il fut promu maréchal de camp + le 1er mars 1791, émigra en 1792 et servit à + l'armée des princes, où Chateaubriand le retrouva. + A la première Restauration, il fut fait lieutenant + général le 3 mars 1815, et, après les Cent-Jours, + il fit partie, ainsi que son ancien sous-lieutenant + au régiment de Navarre, de la promotion de Pairs du + 17 août 1815.] + + [Note 269: Christophe-François-Thérèse Picon, comte + _d'Andrezel_, né à Paris en 1746, était le + petit-fils de Jean-Baptiste-Louis Picon, marquis + d'Andrezel, ambassadeur de France à Constantinople, + et de Françoise-Thérèse de Bassompierre. D'abord + page, il entra dans l'armée et fut promu, en 1784, + _major au régiment de Navarre_. Il émigra et fit la + campagne des princes. Au retour des Bourbons, il + fut nommé maréchal de camp et admis à la retraite. + Il entra alors, quoique âgé de 69 ans, dans la + carrière administrative et remplit, de 1815 à 1821, + les fonctions de sous-préfet de l'arrondissement de + Saint-Dié (Vosges).] + +Arrivé en habit bourgeois au régiment, vingt-quatre heures après +j'avais pris l'habit de soldat; il me semblait l'avoir toujours porté. +Mon uniforme était bleu et blanc, comme jadis la jaquette de mes (p. 187) +voeux; j'ai marché sous les mêmes couleurs, jeune homme et enfant. Je +ne subis aucune des épreuves à travers lesquelles les sous-lieutenants +étaient dans l'usage de faire passer un nouveau venu; je ne sais +pourquoi on n'osa se livrer avec moi à ces enfantillages militaires. +Il n'y avait pas quinze jours que j'étais au corps, qu'on me traitait +comme un _ancien_. J'appris facilement le maniement des armes et la +théorie; je franchis mes grades de caporal et de sergent aux +applaudissements de mes instructeurs. Ma chambre devint le rendez-vous +des vieux capitaines comme des jeunes sous-lieutenants: les premiers +me faisaient faire leurs campagnes, les autres me confiaient leurs +amours. + +La Martinière me venait chercher pour passer avec lui devant la porte +d'une belle Cambrésienne qu'il adorait; cela nous arrivait cinq à six +fois le jour. Il était très laid et avait le visage labouré par la +petite vérole. Il me racontait sa passion en buvant de grands verres +d'eau de groseille, que je payais quelquefois. + +Tout aurait été à merveille sans ma folle ardeur pour la toilette; on +affectait alors le rigorisme de la tenue prussienne: petit chapeau, +petites boucles serrées à la tête, queue attachée roide, habit +strictement agrafé. Cela me déplaisait fort; je me soumettais le matin +à ces entraves, mais le soir, quand j'espérais n'être pas vu de mes +chefs, je m'affublais d'un plus grand chapeau; le barbier descendait +les boucles de mes cheveux et desserrait ma queue; je déboutonnais et +croisais les revers de mon habit; dans ce tendre négligé, j'allais +faire ma cour pour La Martinière, sous la fenêtre de sa cruelle +Flamande. Voilà qu'un jour je me rencontre nez à nez avec M. (p. 188) +d'Andrezel: «Qu'est-ce que cela, monsieur? me dit le terrible major: +vous garderez trois jours les arrêts.» Je fus un peu humilié; mais je +reconnus la vérité du proverbe, qu'à quelque chose malheur est bon; il +me délivra des amours de mon camarade. + +Auprès du tombeau de Fénelon, je relus _Télémaque_: je n'étais pas +trop en train de l'historiette philanthropique de la vache et du +prélat. + +Le début de ma carrière amuse mes ressouvenirs. En traversant Cambrai +avec le roi, après les Cent-Jours, je cherchai la maison que j'avais +habitée et le café que je fréquentais: je ne les pus retrouver; tout +avait disparu, hommes et monuments. + + * * * * * + +L'année même où je faisais à Cambrai mes premières armes; on apprit la +mort de Frédéric II[270]; je suis ambassadeur auprès du neveu de ce +grand roi, et j'écris à Berlin cette partie de mes _Mémoires_. A cette +nouvelle importante pour le public succéda une autre nouvelle +douloureuse pour moi: Lucile m'annonça que mon père avait été emporté +d'une attaque d'apoplexie, le surlendemain de cette fête de +l'Angevine, une des joies de mon enfance. + + [Note 270: Frédéric II mourut le 17 août 1786.] + +Parmi les pièces authentiques qui me servent de guide, je trouve les +actes de décès de mes parents. Ces actes marquant aussi d'une façon +particulière le _décès du siècle_, je les consigne ici comme une page +d'histoire. + +«Extrait du registre de décès de la paroisse de «Combourg, pour (p. 189) +1786, où est écrit ce qui suit, folio 8, verso: + + «Le corps de haut et puissant messire René de Chateaubriand, + chevalier, comte de Combourg, seigneur de Gaugres, le + Plessis-l'Épine, Boulet, Malestroit en Dol et autres lieux, époux + de haute et puissante dame Apolline-Jeanne-Suzanne de Bedée de La + Bouëtardais, dame comtesse de Combourg, âgé de soixante-neuf ans + environ, mort en son château de Combourg, le six septembre, + environ les huit heures du soir, a été inhumé le huit, dans le + caveau de ladite seigneurie, placé dans le chasseau de notre + église de Combourg, en présence de messieurs les gentilshommes, + de messieurs les officiers de la juridiction et autres notables + bourgeois soussignants. Signé au registre: le comte du Petitbois, + de Monlouët, de Chateaudassy, Delaunay, Morault, Noury de Mauny, + avocat; Hermer, procureur; Petit, avocat et procureur fiscal; + Robion, Portal, Le Douarin, de Trevelec, recteur doyen de Dingé; + Sévin, recteur.» + +Dans le _collationné_ délivré en 1812 par M. Lodin, maire de Combourg, +les dix-neuf mots portant titres: _haut et puissant messire_, etc., +sont biffés. + +«Extrait du registre des décès de la ville de Saint-Servan, premier +arrondissement du département d'Ille-et-Vilaine, pour l'an VI de la +République, folio 35, recto, où est écrit ce qui suit: + + «Le douze prairial an VI[271] de la République française, devant + moi, Jacques Bourdasse, officier municipal de la commune de (p. 190) + Saint-Servan, élu officier public le quatre floréal dernier[272], + sont comparus Jean Baslé, jardinier, et Joseph Boulin, journalier, + lesquels m'ont déclaré qu'Apolline-Jeanne-Suzanne de Bedée, + veuve de René-Auguste de Chateaubriand, est décédée au domicile + de la citoyenne Gouyon, situé à La Ballue, en cette commune, ce + jour à une heure après-midi. D'après cette déclaration, dont je + me suis assuré de la vérité, j'ai rédigé le présent acte, que + Jean Baslé a seul signé avec moi, Joseph Boulin ayant déclaré + ne le savoir faire, de ce interpellé. + + [Note 271: Le 12 prairial an VI correspondait au 31 + mai 1798.] + + [Note 272: 23 avril 1798.] + + «Fait en la maison commune lesdits jours et an. Signé: Jean Baslé + et Bourdasse.» + +Dans le premier extrait, l'ancienne société subsiste: M. de +Chateaubriand est un _haut et puissant seigneur_, etc., etc; les +témoins sont des _gentilshommes_ et de _notables bourgeois_; je +rencontre parmi les signataires ce marquis de Montlouët, qui +s'arrêtait l'hiver au château de Combourg, le curé Sévin, qui eut tant +de peine à me croire l'auteur du _Génie du christianisme_, hôtes +fidèles de mon père jusqu'à sa dernière demeure. Mais mon père ne +coucha pas longtemps dans son linceul: il en fut jeté hors quand on +jeta la vieille France à la voirie. + +Dans l'extrait mortuaire de ma mère, la terre roule sur d'autres +pôles: nouveau monde, nouvelle ère; le comput des années et les noms +même des mois sont changés. Madame de Chateaubriand n'est plus qu'une +pauvre femme qui obite au domicile de la _citoyenne_ Gouyon; un (p. 191) +jardinier, et un journalier qui ne sait pas signer, attestent seuls +la mort de ma mère; de parents et d'amis, point; nulle pompe funèbre; +pour tout assistant, la Révolution[273]. + + [Note 273: Mon neveu à la mode de Bretagne, + Frédéric de Chateaubriand, fils de mon cousin + Armand, a acheté La Ballue, où mourut ma mère. Ch.] + + * * * * * + +Je pleurai M. de Chateaubriand: sa mort me montra mieux ce qu'il +valait; je ne me souvins ni de ses rigueurs ni de ses faiblesses. Je +croyais encore le voir se promener le soir dans la salle de Combourg; +je m'attendrissais à la pensée de ces scènes de famille. Si +l'affection de mon père pour moi se ressentait de la sévérité du +caractère, au fond elle n'en était pas moins vive. Le farouche +maréchal de Montluc qui, rendu camard par des blessures effrayantes, +était réduit à cacher, sous un morceau de suaire, l'horreur de sa +gloire, cet homme de carnage se reproche sa dureté envers un fils +qu'il venait de perdre. + + «Ce pauvre garçon, disait-il, n'a rien veu de moy qu'une + contenance refroignée et pleine de mespris; il a emporté cette + créance, que je n'ay sceu n'y l'aymer, ni l'estimer selon son + mérite. A qui garday-je à descouvrir cette singulière affection + que je luy portay dans mon âme? Estoit-ce pas luy qui en devait + avoir tout le plaisir et toute l'obligation? Je me suis contraint + et gehenné pour maintenir ce vain masque, et y ay perdu le + plaisir de sa conversation, et sa volonté, quant et quant, qu'il + ne me peut avoir portée autre que bien froide, n'ayant jamais + receu de moy que rudesse, ny senti qu'une façon (p. 192) + tyrannique.» + +Ma _volonté ne fut point portée bien froide_ envers mon père, et je ne +doute point que, malgré sa _façon tyrannique_, il ne m'aimât +tendrement: il m'eût, j'en suis sûr, regretté, la Providence +m'appelant avant lui. Mais lui, restant sur la terre avec moi, eût-il +été sensible au bruit qui s'est élevé de ma vie? Une renommée +littéraire aurait blessé sa gentilhommerie; il n'aurait vu dans les +aptitudes de son fils qu'une dégénération; l'ambassade même de Berlin, +conquête de la plume, non de l'épée, l'eût médiocrement satisfait. Son +sang breton le rendait d'ailleurs frondeur en politique, grand +opposant des taxes et violent ennemi de la cour. Il lisait la _Gazette +de Leyde_, le _Journal de Francfort_, le _Mercure de France_ et +l'_Histoire philosophique des deux Indes_, dont les déclamations le +charmaient; il appelait l'abbé Raynal _un maître homme_. En diplomatie +il était antimusulman; il affirmait que quarante mille _polissons +russes_ passeraient sur le ventre des janissaires et prendraient +Constantinople. Bien que turcophage, mon père avait nonobstant rancune +au coeur contre les _polissons russes_, à cause de ses rencontres à +Dantzick. + +Je partage le sentiment de M. de Chateaubriand sur les réputations +littéraires ou autres, mais par des raisons différentes des siennes. +Je ne sache pas dans l'histoire une renommée qui me tente: fallût-il +me baisser pour ramasser à mes pieds et à mon profit la plus grande +gloire du monde, je ne m'en donnerais pas la fatigue. Si j'avais pétri +mon limon, peut-être me fussé-je créé femme, en passion d'elles; ou si +je m'étais fait homme, je me serais octroyé d'abord la beauté; (p. 193) +ensuite, par précaution contre l'ennui mon ennemi acharné, il m'eût +assez convenu d'être un artiste supérieur, mais inconnu, et n'usant de +mon talent qu'au bénéfice de ma solitude. Dans la vie pesée à son +poids léger, aunée à sa courte mesure, dégagée de toute piperie, +il n'est que deux choses vraies: la religion avec l'intelligence, +l'amour avec la jeunesse, c'est-à-dire l'avenir et le présent: le +reste n'en vaut pas la peine. + +Avec mon père finissait le premier acte de ma vie; les foyers +paternels devenaient vides; je les plaignais, comme s'ils eussent été +capables de sentir l'abandon et la solitude. Désormais j'étais sans +maître et jouissant de ma fortune: cette liberté m'effraya. Qu'en +allais-je faire? A qui la donnerais-je? Je me défiais de ma force: je +reculais devant moi. + + * * * * * + +J'obtins un congé. M. d'Andrezel, nommé lieutenant-colonel du régiment +de Picardie, quittait Cambrai: je lui servis de courrier. Je traversai +Paris, où je ne voulus pas m'arrêter un quart d'heure; je revis les +landes de ma Bretagne avec plus de joie qu'un Napolitain banni dans +nos climats ne reverrait les rives de Portici, les campagnes de +Sorrente. Ma famille se rassembla à Combourg; on régla les partages; +cela fait, nous nous dispersâmes, comme des oiseaux s'envolent du nid +paternel. Mon frère arrivé de Paris y retourna; ma mère se fixa à +Saint-Malo; Lucile suivit Julie; je passai une partie de mon temps +chez mesdames de Marigny, de Chateaubourg et de Farcy. Marigny, +château de ma soeur aînée, à trois lieues de Fougères, était (p. 194) +agréablement situé entre deux étangs parmi des bois, des rochers et +des prairies[274]. J'y demeurai quelques mois tranquille; une lettre +de Paris vint troubler mon repos. + + [Note 274: Le château de Marigny est situé dans la + commune de Saint-Germain-en-Coglès, canton de + Saint-Brice-en-Coglès, arrondissement de Fougères + (Ille-et-Vilaine). C'est, on le sait, dans les + environs de Fougères que Balzac a placé le théâtre + de son roman des _Chouans, ou la Bretagne en 1799_, + et il l'écrivit précisément au château de Marigny, + où il était l'hôte du général baron de Pommereul. + Il aurait pu y faire un rôle à la soeur de + Chateaubriand, car la comtesse de Marigny, + royaliste ardente, ne laissa pas de prendre à la + chouannerie une part assez active; son château + servait aux chefs de lieu de rendez-vous. On la + trouve de même mêlée à la pacification de 1800. (Le + Maz, _Un district breton_, p. 338.) La comtesse de + Marigny est morte à Dinan le 18 juillet 1860, dans + sa _cent et unième année_.] + +Au moment d'entrer au service et d'épouser mademoiselle de Rosambo, +mon frère n'avait point encore quitté la robe; par cette raison il ne +pouvait monter dans les carrosses. Son ambition pressée lui suggéra +l'idée de me faire jouir des honneurs de la cour afin de mieux +préparer les voies à son élévation. Les preuves de noblesse avaient +été faites pour Lucile lorsqu'elle fut reçue au chapitre de +l'Argentière; de sorte que tout était prêt: le maréchal de Duras[275] +devait être mon patron. Mon frère m'annonçait que j'entrais dans la +route de la fortune; que déjà j'obtenais le rang de capitaine de +cavalerie, rang honorifique et de courtoisie; qu'il serait aisé de +m'attacher à l'ordre de Malte, au moyen de quoi je jouirais de gros +bénéfices. + + [Note 275: Voir sur lui la note 1 de la page 27.] + +Cette lettre me frappa comme un coup de foudre: retourner à Paris, +être présenté à la cour,--et je me trouvais presque mal quand je (p. 195) +rencontrais trois ou quatre personnes inconnues dans un salon! Me +faire comprendre l'ambition, à moi qui ne rêvais que de vivre oublié! + +Mon premier mouvement fut de répondre à mon frère qu'étant l'aîné, +c'était à lui de soutenir son nom; que, quant à moi, obscur cadet de +Bretagne, je ne me retirerais pas du service, parce qu'il y avait des +chances de guerre; mais que si le roi avait besoin d'un soldat dans +son armée, il n'avait pas besoin d'un pauvre gentilhomme à sa cour. + +Je m'empressai de lire cette réponse romanesque à madame de Marigny, +qui jeta les hauts cris; on appela madame de Farcy, qui se moqua de +moi; Lucile m'aurait bien voulu soutenir, mais elle n'osait combattre +ses soeurs. On m'arracha ma lettre, et, toujours faible quand il +s'agit de moi, je mandai à mon frère que j'allais partir. + +Je partis en effet; je partis pour être présenté à la première cour de +l'Europe, pour débuter dans la vie de la manière la plus brillante, et +j'avais l'air d'un homme que l'on traîne aux galères ou sur lequel on +va prononcer une sentence de mort. + + * * * * * + +J'entrai dans Paris par le chemin que j'avais suivi la première fois; +j'allai descendre au même hôtel, rue du Mail: je ne connaissais que +cela. Je fus logé à la porte de mon ancienne chambre, mais dans un +appartement un peu plus grand et donnant sur la rue. + +Mon frère, soit qu'il fût embarrassé de mes manières, soit qu'il eût +pitié de ma timidité, ne me mena point dans le monde et ne me fit +faire connaissance avec personne. Il demeurait rue des (p. 196) +Fossés-Montmartre; j'allais tous les jours dîner chez lui à trois +heures; nous nous quittions ensuite, et nous ne nous revoyions que le +lendemain. Mon gros cousin Moreau n'était plus à Paris. Je passai deux +ou trois fois devant l'hôtel de madame de Chastenay, sans oser +demander au suisse ce qu'elle était devenue. + +L'automne commençait. Je me levais à six heures; je passais au manège; +je déjeunais. J'avais heureusement alors la rage du grec: je +traduisais l'_Odyssée_ et la _Cyropédie_ jusqu'à deux heures, en +entremêlant mon travail d'études historiques. A deux heures je +m'habillais, je me rendais chez mon frère; il me demandait ce que +j'avais fait, ce que j'avais vu; je répondais: «Rien». Il haussait les +épaules et me tournait le dos. + +Un jour, on entend du bruit au dehors; mon frère court à la fenêtre et +m'appelle: je ne voulus jamais quitter le fauteuil dans lequel j'étais +étendu au fond de la chambre. Mon pauvre frère me prédit que je +mourrais inconnu, inutile à moi et à ma famille. + +A quatre heures, je rentrais chez moi: je m'asseyais derrière ma +croisée. Deux jeunes personnes de quinze ou seize ans venaient à cette +heure dessiner à la fenêtre d'un hôtel bâti en face, de l'autre côté +de la rue. Elles s'étaient aperçues de ma régularité, comme moi de la +leur. De temps en temps elles levaient la tête pour regarder leur +voisin; je leur savais un gré infini de cette marque d'attention: +elles étaient ma seule société à Paris. + +Quand la nuit approchait, j'allais à quelque spectacle; le désert de +la foule me plaisait, quoiqu'il m'en coûtât toujours un peu (p. 197) +de prendre mon billet à la porte et de me mêler aux hommes. Je +rectifiai les idées que je m'étais formées du théâtre à Saint-Malo. Je +vis madame Saint-Huberti[276] dans le rôle d'Armide; je sentis qu'il +avait manqué quelque chose à la magicienne de ma création. Lorsque je +ne m'emprisonnais pas dans la salle de l'Opéra ou des Français, je me +promenais de rue en rue ou le long des quais, jusqu'à dix ou onze +heures du soir. Je n'aperçois pas encore aujourd'hui la file des +réverbères de la place Louis XV à la barrière des BONS-HOMMES sans me +souvenir des angoisses dans lesquelles j'étais quand je suivis cette +route pour me rendre à Versailles lors de ma présentation. + + [Note 276: _Saint-Huberti_ (Marie-Antoinette + _Clavel_, dite), première chanteuse de l'Opéra, née + à Strasbourg vers 1756. Point belle, mais d'une + physionomie fort expressive, elle était sans rivale + dans les opéras de Gluck, et particulièrement dans + le rôle d'Armide, pour l'expression de son chant, + la largeur de son jeu et la noblesse de ses + attitudes. Mariée d'abord à un aventurier nommé + Saint-Huberti, elle épousa, le 29 décembre 1790, le + comte d'Antraigues, député aux États-Généraux. Ils + périrent tous deux tragiquement, le 22 juillet + 1812, en leur cottage de Barnes Terrace, près + Londres, assassinés par un domestique italien nommé + Lorenzo, congédié de la veille.--Voir le volume de + M. Léonce Pingaud: _Un agent secret sous la + Révolution et l'Empire. Le comte d'Antraigues_, + 1893.] + +Rentré au logis, je demeurais une partie de la nuit la tête penchée +sur mon feu qui ne me disait rien: je n'avais pas, comme les Persans, +l'imagination assez riche pour me figurer que la flamme ressemblait à +l'anémone, et la braise à la grenade. J'écoutais les voitures allant, +venant, se croisant; leur roulement lointain imitait le murmure de la +mer sur les grèves de ma Bretagne, ou du vent dans les bois de +Combourg. Ces bruits du monde qui rappelaient ceux de la (p. 198) +solitude réveillaient mes regrets; j'évoquais mon ancien mal, ou bien +mon imagination inventait l'histoire des personnages que ces chars +emportaient: j'apercevais des salons radieux, des bals, des amours, +des conquêtes. Bientôt, retombé sur moi-même, je me retrouvais, +délaissé dans une hôtellerie, voyant le monde par la fenêtre et +l'entendant aux échos de mon foyer. + +Rousseau croit devoir à sa sincérité, comme à l'enseignement des +hommes, la confession des voluptés suspectes de sa vie; il suppose +même qu'on l'interroge gravement et qu'on lui demande compte de ses +péchés avec les _donne pericolanti_ de Venise. Si je m'étais prostitué +aux courtisanes de Paris, je ne me croirais pas obligé d'en instruire +la postérité; mais j'étais trop timide d'un côté, trop exalté de +l'autre, pour me laisser séduire à des filles de joie. Quand je +traversais les troupeaux de ces malheureuses attaquant les passants +pour les hisser à leurs entre-sols, comme les cochers de Saint-Cloud +pour faire monter les voyageurs dans leurs voitures, j'étais saisi de +dégoût et d'horreur. Les plaisirs d'aventure ne m'auraient convenu +qu'aux temps passés. + +Dans les XIVe, XVe, XVIe, et XVIIe siècles, la civilisation +imparfaite, les croyances superstitieuses, les usages étrangers et +demi-barbares, mêlaient le roman partout: les caractères étaient +forts, l'imagination puissante, l'existence mystérieuse et cachée. La +nuit, autour des hauts murs des cimetières et des couvents, sous les +remparts déserts de la ville, le long des chaînes et des fossés des +marchés, à l'orée des quartiers clos, dans les rues étroites et (p. 199) +sans réverbères, où des voleurs et des assassins se tenaient embusqués, +où des rencontres avaient lieu tantôt à la lumière des flambeaux, +tantôt dans l'épaisseur des ténèbres, c'était au péril de sa tête +qu'on cherchait le rendez-vous donné par quelque Héloïse. Pour se +livrer au désordre, il fallait aimer véritablement; pour violer les +moeurs générales, il fallait faire de grands sacrifices. Non seulement +il s'agissait d'affronter des dangers fortuits et de braver le glaive +des lois, mais on était obligé de vaincre en soi l'empire des +habitudes régulières, l'autorité de la famille, la tyrannie des +coutumes domestiques, l'opposition de la conscience, les terreurs et +les devoirs du chrétien. Toutes ces entraves doublaient l'énergie des +passions. + +Je n'aurais pas suivi en 1788 une misérable affamée qui m'eût entraîné +dans son bouge sous la surveillance de la police; mais il est probable +que j'eusse mis à fin, en 1606 une aventure du genre de celle qu'a si +bien racontée Bassompierre. + +«Il y avoit cinq ou six mois, dit le maréchal, que toutes les fois que +je passois sur le Petit-Pont (car en ce temps-là le Pont-Neuf n'était +point bâti), une belle femme, lingère à l'enseigne des _Deux-Anges_, +me faisoit de grandes révérences et m'accompagnoit de la vue tant +qu'elle pouvoit; et comme j'eus pris garde à son action, je la +regardois aussi et la saluois avec plus de soin. + +«Il advint que lorsque j'arrivai de Fontainebleau à Paris, passant sur +le Petit-Pont, dès qu'elle m'aperçut venir, elle se mit sur l'entrée +de sa boutique et me dit, comme je passois:--Monsieur je suis votre +servante.--Je lui rendis son salut, et, me retournant de temps (p. 200) +en temps, je vis qu'elle me suivoit de la vue aussi longtemps qu'elle +pouvoit.» + +Bassompierre obtient un rendez-vous: «Je trouvai, dit-il, une +très-belle femme, âgée de vingt ans, qui étoit coiffée de nuit, +n'ayant qu'une très fine chemise sur elle et une petite jupe de +revesche verte, et des mules aux pieds, avec un peignoir sur elle. +Elle me plut bien fort. Je lui demandai si je ne pourrois pas la voir +encore une autre fois.--Si vous voulez me voir une autre fois, me +répondit-elle, ce sera chez une de mes tantes, qui se tient en la rue +Bourg-l'Abbé, proche des Halles, auprès de la rue aux Ours, à la +troisième porte du côté de la rue Saint-Martin; je vous y attendrai +depuis dix heures jusqu'à minuit, et plus tard encore; je laisserai la +porte ouverte. A l'entrée, il y a une petite allée que vous passerez +vite, car la porte de la chambre de ma tante y répond, et trouverez un +degré qui vous mènera à ce second étage.--Je vins à dix heures, et +trouvai la porte qu'elle m'avoit marquée, et de la lumière bien +grande, non-seulement au second étage, mais au troisième et au premier +encore; mais la porte était fermée. Je frappai pour avertir de ma +venue; mais j'ouïs une voix d'homme qui me demanda qui j'étois. Je +m'en retournai à la rue aux Ours, et étant retourné pour la deuxième +fois, ayant trouvé la porte ouverte, j'entrai jusques au second étage, +où je trouvai que cette lumière étoit la paille du lit que l'on y +brûloit, et deux corps nus étendus sur la table de la chambre. Alors, +je me retirai bien étonné, et en sortant je rencontrai des corbeaux +_(enterreurs de morts)_ qui me demandèrent ce que je cherchois; (p. 201) +et moi, pour les faire écarter, mis l'épée à la main et passai outre, +m'en revenant à mon logis, un peu ému de ce spectacle inopiné[277].» + + [Note 277: _Mémoires du maréchal de Bassompierre, + contenant l'histoire de sa vie et ce qui s'est fait + de plus remarquable à la cour de France jusqu'en + 1640_, tome I, p. 305.] + +Je suis allé, à mon tour, à la découverte, avec l'adresse donnée, il y +deux cent quarante ans, par Bassompierre. J'ai traversé le Petit-Pont, +passé les Halles, et suivi la rue Saint-Denis jusqu'à la rue aux Ours, +à main droite; la première rue à main gauche, aboutissant rue aux +Ours, est la rue Bourg-l'Abbé. Son inscription, enfumée comme par le +temps et un incendie, m'a donné bonne espérance. J'ai retrouvé la +_troisième petite porte_ du côté de la rue Saint-Martin, tant les +renseignements de l'historien sont fidèles. Là, malheureusement, les +deux siècles et demi, que j'avais cru d'abord restés dans la rue, ont +disparu. La façade de la maison est moderne; aucune clarté ne sortait +ni du premier, ni du second, ni du troisième étage. Aux fenêtres de +l'attique, sous le toit, régnait une guirlande de capucines et de pois +de senteur; au rez-de-chaussée, une boutique de coiffeur offrait une +multitude de tours de cheveux accrochés derrière les vitres. + +Tout déconvenu, je suis entré dans ce musée des Éponines: depuis la +conquête des Romains, les Gauloises ont toujours vendu leurs tresses +blondes à des fronts moins parés; mes compatriotes bretonnes se font +tondre encore à certains jours de foire et troquent le voile naturel +de leur tête pour un mouchoir des Indes. M'adressant à un merlan, (p. 202) +qui filait une perruque sur un peigne de fer: «Monsieur, n'auriez-vous +pas acheté les cheveux d'une jeune lingère, qui demeurait à l'enseigne +des _Deux-Anges_, près du Petit-Pont?» Il est resté sous le coup, ne +pouvant dire ni oui, ni non. Je me suis retiré, avec mille excuses, à +travers un labyrinthe de toupets. + +J'ai ensuite erré de porte en porte: point de lingère de vingt ans, me +faisant _grandes révérences_; point de jeune femme franche, +désintéressée, passionnée, _coiffée de nuit, n'ayant qu'une très fine +chemise, une petite jupe de revesche verte, et des mules aux pieds, +avec un peignoir sur elle_. Une vieille grognon, prête à rejoindre ses +dents dans la tombe, m'a pensé battre avec sa béquille: c'était +peut-être la tante du rendez-vous. + +Quelle belle histoire que cette histoire de Bassompierre! il faut +comprendre une des raisons pour laquelle il avait été si résolument +aimé. A cette époque, les Français se séparaient en deux classes +distinctes, l'une dominante, l'autre demi-serve. La lingère pressait +Bassompierre dans ses bras, comme un demi-dieu descendu au sein d'une +esclave: il lui faisait l'illusion de la gloire, et les Françaises, +seules de toutes les femmes, sont capables de s'enivrer de cette +illusion. + +Mais qui nous révélera les causes inconnues de la catastrophe? +Était-ce la gentille grisette des _Deux-Anges_, dont le corps gisait +sur la table avec un autre corps? Quel était l'autre corps? Celui du +mari, ou de l'homme dont Bassompierre entendit la voix? La peste (car +il y avait peste à Paris) ou la jalousie étaient-elles accourues +dans la rue Bourg-l'Abbé avant l'amour? L'imagination se peut (p. 203) +exercer à l'aise sur un tel sujet. Mêlez aux inventions du poète le +choeur populaire, les fossoyeurs arrivant, les _corbeaux_ et l'épée de +Bassompierre, un superbe mélodrame sortira de l'aventure. + +Vous admirerez aussi la chasteté et la retenue de ma jeunesse à Paris: +dans cette capitale, il m'était loisible de me livrer à tous mes +caprices, comme dans l'abbaye de Thélème où chacun agissait à sa +volonté; je n'abusai pas néanmoins de mon indépendance: je n'avais de +commerce qu'avec une courtisane âgée de deux cent seize ans, jadis +éprise d'un maréchal de France, rival du Béarnais auprès de +mademoiselle de Montmorency, et amant de mademoiselle d'Entragues, +soeur de la marquise de Verneuil, qui parle si mal de Henri IV. Louis +XVI, que j'allais voir, ne se doutait pas de mes rapports secrets avec +sa famille. + +Le jour fatal arriva; il fallut partir pour Versailles plus mort que +vif. Mon frère m'y conduisit la veille de ma présentation et me mena +chez le maréchal de Duras, galant homme dont l'esprit était si commun +qu'il réfléchissait quelque chose de bourgeois sur ses belles +manières: ce bon maréchal me fit pourtant une peur horrible. + + * * * * * + +Le lendemain matin, je me rendis seul au château. On n'a rien vu quand +on n'a pas vu la pompe de Versailles, même après le licenciement de +l'ancienne maison du roi: Louis XIV était toujours là. + +La chose alla bien tant que je n'eus qu'à traverser les salles des +gardes: l'appareil militaire m'a toujours plu et ne m'a jamais (p. 204) +imposé. Mais quand j'entrai dans l'OEil-de-boeuf[278] et que je me +trouvai au milieu des courtisans, alors commença ma détresse. On me +regardait; j'entendais demander qui j'étais. Il se faut souvenir de +l'ancien prestige de la royauté pour se pénétrer de l'importance dont +était alors une présentation. Une destinée mystérieuse s'attachait au +_débutant_; on lui épargnait l'air protecteur méprisant qui composait, +avec l'extrême politesse, les manières inimitables du grand seigneur. +Qui sait si ce débutant ne deviendra pas le favori du maître? On +respectait en lui la domesticité future dont il pouvait être honoré. +Aujourd'hui, nous nous précipitons dans le palais avec encore plus +d'empressement qu'autrefois et, ce qu'il y a d'étrange, sans illusion: +un courtisan réduit à se nourrir de vérités est bien près de mourir de +faim. + +Lorsqu'on annonça le lever de roi, les personnes non présentées se +retirèrent; je sentis un mouvement de vanité: je n'étais pas fier de +rester, j'aurais été humilié de sortir. La chambre à coucher du roi +s'ouvrit; je vis le roi, selon l'usage, achever sa toilette, +c'est-à-dire prendre son chapeau de la main du premier gentilhomme de +service. Le roi s'avança allant à la messe; je m'inclinai; le maréchal +de Duras me nomma: «Sire, le chevalier de Chateaubriand.» Le roi me +regarda, me rendit mon salut, hésita, eut l'air de vouloir m'adresser +la parole. J'aurais répondu d'une contenance assurée: ma timidité +s'était évanouie. Parler au général de l'armée, au chef de (p. 205) +l'État, me paraissait tout simple, sans que je me rendisse compte de +ce que j'éprouvais. Le roi, plus embarrassé que moi, ne trouvant rien +à me dire, passa outre. Vanité des destinées humaines! ce souverain +que je voyais pour la première fois, ce monarque si puissant était +Louis XVI à six ans de son échafaud! Et ce nouveau courtisan qu'il +regardait à peine, chargé de démêler les ossements parmi les +ossements, après avoir été sur preuves de noblesse présenté aux +grandeurs du fils de saint Louis, le serait un jour à sa poussière sur +preuves de fidélité! double tribut de respect à la double royauté du +sceptre et de la palme! Louis XVI pouvait répondre à ses juges comme +le Christ aux Juifs: «Je vous ai fait voir beaucoup de bonnes oeuvres; +pour laquelle me lapidez-vous?» + + [Note 278: Nom d'une salle d'attente dans le + château de Versailles, lorsque la Cour s'y + trouvait; elle était éclairée par un + oeil-de-boeuf.] + +[Illustration: CHASSE AVEC LE ROI] + +Nous courûmes à la galerie pour nous trouver sur le passage de la +reine lorsqu'elle reviendrait de la chapelle. Elle se montra bientôt +entourée d'un radieux et nombreux cortège; elle nous fit une noble +révérence; elle semblait enchantée de la vie. Et ces belles mains, qui +soutenaient alors avec tant de grâce le sceptre de tant de rois, +devaient, avant d'être liées par le bourreau, ravauder les haillons de +la veuve, prisonnière à la Conciergerie! + +Si mon frère avait obtenu de moi un sacrifice, il ne dépendait pas de +lui de me le faire pousser plus loin. Vainement il me supplia de +rester à Versailles, afin d'assister le soir au jeu de la reine: «Tu +seras, me dit-il, nommé à la reine, et le roi te parlera.» Il ne me +pouvait pas donner de meilleures raisons pour m'enfuir. Je me hâtai de +venir cacher ma gloire dans mon hôtel garni, heureux d'être (p. 206) +échappé à la cour, mais voyant encore devant moi la terrible journée +des carrosses, du 19 février 1787. + +Le duc de Coigny[279] me fit prévenir que je chasserais avec le roi +dans la forêt de Saint-Germain. Je m'acheminai de grand matin vers mon +supplice, en uniforme de _débutant_, habit gris, veste et culottes +rouges, manchettes de bottes, bottes à l'écuyère, couteau de chasse au +côté, petit chapeau français à galon d'or. Nous nous trouvâmes quatre +_débutants_ au château de Versailles, moi, les deux messieurs de +Saint-Marsault et le comte d'Hautefeuille[280]. Le duc de Coigny nous +donna nos instructions: il nous avisa de ne pas couper la chasse, (p. 207) +le roi s'emportant lorsqu'on passait entre lui et la bête. Le duc de +Coigny portait un nom fatal à la reine. Le rendez-vous était au Val, +dans la forêt de Saint-Germain, domaine engagé par la couronne au +maréchal de Beauvau[281]. L'usage voulait que les chevaux de la +première chasse à laquelle assistaient les hommes présentés fussent +fournis des écuries du roi[282]. + + [Note 279: _Coigny_ (Marie-Henry-François + Franquetot, duc de), né à Paris le 28 mars 1737. Il + était, depuis 1774, _premier écuyer du roi_. En + 1789, il fut élu député de la noblesse aux + États-Généraux par le baillage de Caen et siégea au + côté droit. Sous la Restauration, il fut nommé + successivement pair de France (4 juin 1814), + gouverneur du château de Fontainebleau, premier + écuyer du roi, gouverneur de Cambrai, gouverneur + des Invalides (10 janvier 1816) et maréchal de + France (3 juillet suivant). Il est mort à Paris le + 19 mai 1821.] + + [Note 280: J'ai retrouvé M. le comte + d'Hautefeuille; il s'occupe de la traduction de + morceaux choisis de Byron; madame la comtesse + d'Hautefeuille est l'auteur, plein de talent, de + l'_Âme exilée_, etc., etc. Ch. + + _Hautefeuille_ (Charles-Louis-Félicité-_Texier_, + comte d'), né à Caen le 7 janvier 1770. Capitaine + de cavalerie en 1789, il fut des premiers à émigrer + (1791), et, après avoir fait à l'armée des princes + la campagne de 1792, il prit du service en Suède, + dans la garde royale, et ne rentra en France qu'en + 1811. Le département du Calvados l'envoya en 1815 à + la Chambre des députés, où il siégea jusqu'en 1824. + Nommé gentilhomme de la chambre du roi, il assista, + en cette qualité, au sacre de Charles X. Il est + mort à Versailles le 21 septembre 1865. Il avait + épousé, en 1823, Mlle de Beaurepaire, fille de l'un + des plus vaillants officiers de l'armée vendéenne. + La comtesse d'Hautefeuille a publié, sous le + pseudonyme d'_Anna-Marie_, plusieurs ouvrages + remarquables, dont les principaux sont _l'Âme + exilée_, _la Famille Gazotte_ et _les + Cathelineau_.] + + [Note 281: _Beauvau_ (Charles-Juste, duc de), né à + Lunéville le 10 septembre 1720. Membre de + l'Académie française en 1771, maréchal de France en + 1783, ministre de Louis XVI en 1789. Il mourut, le + 19 mai 1793, au Val, près de Saint-Germain.] + + [Note 282: Dans la _Gazette de France_, du mardi 27 + février 1787, on lit ce qui suit: «Le comte Charles + d'Hautefeuille, le baron de Saint-Marsault, le + baron de Saint-Marsault Chatelaillon et le + chevalier de Chateaubriand, qui précédemment + avaient eu l'honneur d'être présentés au roi, ont + eu, le 19, celui de monter dans les voitures de Sa + Majesté, et de la suivre à la chasse.» Ch.] + +On bat aux champs: mouvement d'armes, voix de commandement. On crie: +_Le roi!_ Le roi sort, monte dans son carrosse: nous roulons dans les +carrosses à la suite. Il y avait loin de cette course et de cette +chasse avec le roi de France à mes courses et à mes chasses dans les +landes de la Bretagne; et plus loin encore à mes courses et à mes +chasses avec les sauvages de l'Amérique: ma vie devait être remplie de +ces contrastes. + +Nous arrivâmes au point de ralliement, où de nombreux chevaux de +selle, tenus en main sous les arbres, témoignaient leur impatience. +Les carrosses arrêtés dans la forêt avec les gardes; les groupes +d'hommes et de femmes; les meutes à peine contenues par les piqueurs; +les aboiements des chiens, le hennissement des chevaux, le bruit (p. 208) +des cors, formaient une scène très animée. Les chasses de nos rois +rappelaient à la fois les anciennes et les nouvelles moeurs de la +monarchie, les rudes passe-temps de Clodion, de Chilpéric, de +Dagobert, la galanterie de François Ier, de Henri IV et de Louis XIV. + +J'étais trop plein de mes lectures pour ne pas voir partout des +comtesses de Chateaubriand, des duchesses d'Étampes, des Gabrielles +d'Estrées, des La Vallière, des Montespan. Mon imagination prit cette +chasse historiquement, et je me sentis à l'aise: j'étais d'ailleurs +dans une forêt, j'étais chez moi. + +Au descendu des carrosses, je présentai mon billet aux piqueurs. On +m'avait destiné une jument appelée l'_Heureuse_, bête légère, mais +sans bouche, ombrageuse et pleine de caprices: assez vive image de ma +fortune, qui chauvit sans cesse des oreilles. Le roi mis en selle +partit; la chasse le suivit, prenant diverses routes. Je restai +derrière à me débattre avec l'_Heureuse_, qui ne voulait pas se +laisser enfourcher par son nouveau maître; je finis cependant par +m'élancer sur son dos: la chasse était déjà loin. + +Je maîtrisai d'abord assez bien l'_Heureuse_; forcée de raccourcir son +galop, elle baissait le cou, secouait le mors blanchi d'écume, +s'avançait de travers à petits bonds; mais lorsqu'elle approcha du +lieu de l'action, il n'y eut plus moyen de la retenir. Elle allonge le +chanfrein, m'abat la main sur le garrot, vient au grand galop donner +dans une troupe de chasseurs, écartant tout sur son passage, ne +s'arrêtant qu'au heurt du cheval d'une femme qu'elle faillit culbuter, +au milieu des éclats de rire des uns, des cris de frayeur des (p. 209) +autres. Je fais aujourd'hui d'inutiles efforts pour me rappeler le nom +de cette femme, qui reçut poliment mes excuses. Il ne fut plus +question que de l'_aventure_ du débutant. + +Je n'étais pas au bout de mes épreuves. Environ une demi-heure après +ma déconvenue, je chevauchais dans une longue percée à travers des +parties de bois désertes; un pavillon s'élevait au bout: voilà que je +me mis à songer à ces palais répandus dans les forêts de la couronne, +en souvenir de l'origine des rois chevelus et de leurs mystérieux +plaisirs: un coup de fusil part; l'_Heureuse_ tourne court, brosse +tête baissée dans le fourré, et me porte juste à l'endroit où le +chevreuil venait d'être abattu: le roi paraît. + +Je me souvins alors, mais trop tard, des injonctions du duc de Coigny: +la maudite _Heureuse_ avait tout fait. Je saute à terre, d'une main +poussant en arrière ma cavale, de l'autre tenant mon chapeau bas. Le +roi regarde, et ne voit qu'un débutant arrivé avant lui aux fins de la +bête; il avait besoin de parler; au lieu de s'emporter, il me dit avec +un ton de bonhomie et un gros rire: «Il n'a pas tenu longtemps.» C'est +le seul mot que j'aie jamais obtenu de Louis XVI. On vint de toutes +parts; on fut étonné de me trouver _causant_ avec le roi. Le débutant +Chateaubriand fit du bruit par ses deux _aventures_; mais, comme il +lui est toujours arrivé depuis, il ne sut profiter ni de la bonne ni +de la mauvaise fortune. + +Le roi força trois autres chevreuils. Les débutants ne pouvant courre +que la première bête, j'allai attendre au Val avec mes compagnons le +retour de la chasse. + +Le roi revint au Val; il était gai et contait les accidents de (p. 210) +la chasse. On reprit le chemin de Versailles. Nouveau désappointement +pour mon frère: au lieu d'aller m'habiller pour me trouver au débotté, +moment de triomphe et de faveur, je me jetai au fond de ma voiture et +rentrai dans Paris plein de joie d'être délivré de mes honneurs et de +mes maux. Je déclarai à mon frère que j'étais déterminé à retourner en +Bretagne. + +Content d'avoir fait connaître son nom, espérant amener un jour à +maturité, par sa présentation, ce qu'il y avait d'avorté dans la +mienne, il ne s'opposa pas au départ d'un esprit aussi biscornu[283]. + + [Note 283: _Le Mémorial historique de la Noblesse_ + a publié un document inédit annoté de la main du + roi, tiré des Archives du royaume, section + historique, registre M. 813 et carton M. 814; il + contient les _Entrées_. On y voit mon nom et celui + de mon frère: il prouve que ma mémoire m'avait bien + servi pour les dates. (Notes de Paris, 1840.) Ch.] + +Telle fut ma première vue de la ville et de la cour. La société me +parut plus odieuse encore que je ne l'avais imaginé; mais si elle +m'effraya, elle ne me découragea pas; je sentis confusément que +j'étais supérieur à ce que j'avais aperçu. Je pris pour la cour un +dégoût invincible; ce dégoût, ou plutôt ce mépris que je n'ai pu +cacher, m'empêchera de réussir ou me fera tomber du plus haut point de +ma carrière. + +Au reste, si je jugeais le monde sans le connaître, le monde, à son +tour, m'ignorait. Personne ne devina à mon début ce que je pouvais +valoir, et quand je revins à Paris, on ne le devina pas davantage. +Depuis ma triste célébrité, beaucoup de personnes m'ont dit: «Comme +nous vous eussions remarqué, si nous vous avions rencontré (p. 211) +dans votre jeunesse!» Cette obligeante prétention n'est que l'illusion +d'une renommée déjà faite. Les hommes se ressemblent à l'extérieur; en +vain Rousseau nous dit qu'il possédait deux petits yeux tout +charmants: il n'en est pas moins certain, témoin ses portraits, qu'il +avait l'air d'un maître d'école ou d'un cordonnier grognon. + +Pour en finir avec la cour, je dirai qu'après avoir revu la Bretagne +et m'être venu fixer à Paris avec mes soeurs cadettes, Lucile et +Julie, je m'enfonçai plus que jamais dans mes habitudes solitaires. On +me demandera ce que devint l'histoire de ma présentation. Elle resta +là.--Vous ne chassâtes donc plus avec le roi?--Pas plus qu'avec +l'empereur de la Chine.--Vous ne retournâtes donc plus à +Versailles?--J'allai deux fois jusqu'à Sèvres; le coeur me faillit, et +je revins à Paris.--Vous ne tirâtes donc aucun parti de votre +position?--Aucun.--Que faisiez-vous donc?--Je m'ennuyais.--Ainsi, vous +ne vous sentiez aucune ambition?--Si fait: à force d'intrigues et de +soucis, j'arrivai à la gloire d'insérer dans l'_Almanach des Muses_ +une idylle dont l'apparition me pensa tuer d'espérance et de +crainte[284]. J'aurais donné tous les carrosses du roi pour avoir +composé la romance: _Ô ma tendre musette!_ ou: _De mon berger volage_. + + [Note 284: Cette idylle figure, dans l'_Almanach + des Muses_ de 1790, à la page 205, sous ce titre: + _L'Amour de la campagne_, et avec cette signature: + _par le chevalier de C***_. Chateaubriand lui a + donné place dans ses _OEuvres complètes_, tome XXI, + p. 321.] + +Propre à tout pour les autres, bon à rien pour moi: me voilà. + + + + +LIVRE V[285] (p. 213) + + [Note 285: Ce livre a été écrit à Paris de juin à + décembre 1821.--Il a été revu en décembre 1846.] + +Passage en Bretagne.--Garnison de Dieppe.--Retour à Paris avec Lucile +et Julie.--Delisle de Sales.--Gens de lettres.--Portraits.--Famille +Rosambo.--M. de Malesherbes.--Sa prédilection pour Lucile.--Apparition +et changement de ma Sylphide.--Premiers mouvements politiques en +Bretagne.--Coup d'oeil sur l'histoire de la monarchie.--Constitution +des États de Bretagne.--Tenue des États.--Revenu du roi en +Bretagne.--Revenu particulier de la province.--Le Fouage.--J'assiste +pour la première fois à une réunion politique.--Scène.--Ma mère +retirée à Saint-Malo.--Cléricature.--Environs de Saint-Malo.--Le +revenant.--Le malade.--États de Bretagne en 1789.--Insurrection. +--Saint-Riveul, mon camarade de collège, est tué.--Année 1789.--Voyage +de Bretagne à Paris.--Mouvement sur la route.--Aspect de Paris.--Renvoi +de M. Necker.--Versailles.--Joie de la famille royale.--Insurrection +générale. Prise de la Bastille.--Effet de la prise de la Bastille sur +la cour.--Têtes de Foullon et de Bertier.--Rappel de M. Necker.--Séance +du 4 août 1789.--Journée du 5 octobre.--Le roi est amené à +Paris.--Assemblée constituante.--Mirabeau.--Séances de l'Assemblée +nationale.--Robespierre.--Société.--Aspect de Paris.--Ce que je +faisais au milieu de tout ce bruit.--Mes jours solitaires.--Mlle +Monet.--J'arrête avec M. de Malesherbes le plan de mon voyage en +Amérique.--Bonaparte et moi sous-lieutenants ignorés.--Le marquis de +la Rouërie.--Je m'embarque à Saint-Malo.--Dernières pensées en +quittant la terre natale. + + +Tout ce qu'on vient de lire dans le livre précédent a été écrit à +Berlin. Je suis revenu à Paris pour le baptême du duc de (p. 214) +Bordeaux[286], et j'ai donné la démission de mon ambassade par +fidélité politique à M. de Villèle sorti du ministère[287]. Rendu à +mes loisirs, écrivons. A mesure que ces _Mémoires_ se remplissent de +mes années écoulées, ils me représentent le globe inférieur d'un +sablier constatant ce qu'il y a de tombé de ma vie; quand tout le +sable sera passé, je ne retournerais pas mon horloge de verre, Dieu +m'en eût-il donné la puissance. + + [Note 286: On lit dans le _Moniteur_ du dimanche 29 + avril 1821, sous la rubrique: _Paris, 28 avril_: + «M. le vicomte de Chateaubriand, ministre + plénipotentiaire de France à Berlin, est arrivé + avant-hier à Paris.» Le baptême du duc de Bordeaux + eut lieu à Notre-Dame le 1er mai 1821.] + + [Note 287: M. de Villèle sortit du ministère le 27 + juillet 1821; Chateaubriand donna sa démission + d'ambassadeur le 31 juillet.] + +La nouvelle solitude dans laquelle j'entrai en Bretagne, après ma +présentation, n'était plus celle de Combourg; elle n'était ni aussi +entière, ni aussi sérieuse, et, pour tout dire, ni aussi forcée: il +m'était loisible de la quitter; elle perdait de sa valeur. Une vieille +châtelaine armoriée, un vieux baron blasonné, gardant dans un manoir +féodal leur dernière fille et leur dernier fils, offraient ce que les +Anglais appellent des _caractères_: rien de provincial, de rétréci +dans cette vie, parce qu'elle n'était pas la vie commune. + +Chez mes soeurs, la province se retrouvait au milieu des champs: on +allait dansant de voisins en voisins, jouant la comédie dont j'étais +quelquefois un mauvais acteur. L'hiver, il fallait subir à Fougères la +société d'une petite ville, les bals, les assemblées, les dîners, et +je ne pouvais pas, comme à Paris, être oublié. + +D'un autre côté, je n'avais pas vu l'armée, la cour, sans qu'un (p. 215) +changement se fût opéré dans mes idées: en dépit de mes goûts +naturels, je ne sais quoi se débattant en moi contre l'obscurité me +demandait de sortir de l'ombre. Julie avait la province en +détestation; l'instinct du génie et de la beauté poussait Lucile sur +un plus grand théâtre. + +Je sentais donc dans mon existence, un malaise par qui j'étais averti +que cette existence n'était pas ma destinée. + +Cependant, j'aimais toujours la campagne, et celle de Marigny était +charmante[288]. Mon régiment avait changé de résidence: le premier +bataillon tenait garnison au Havre, le second à Dieppe; je rejoignis +celui-ci: ma présentation faisait de moi un personnage. Je pris goût à +mon métier; je travaillais à la manoeuvre; on me confia des recrues +que j'exerçais sur les galets au bord de la mer: cette mer a formé le +fond du tableau dans presque toutes les scènes de ma vie. + + [Note 288: Marigny a beaucoup changé depuis + l'époque où ma soeur l'habitait. Il a été vendu et + appartient aujourd'hui à MM. de Pommereul, qui + l'ont fait rebâtir et l'ont fort embelli. Ch. + + C'est la nièce de Chateaubriand, Mme + Élisabeth-Cécile Geffelot de Marigny, mariée à + Joseph-Louis-Mathurin Gouyquet de Bienassis, qui + vendit le château de Marigny au baron de Pommereul, + par contrat du 30 juin 1810. Le propriétaire actuel + est M. Henri-Charles-Jean, baron de Pommereul, + petit-fils de l'acquéreur de 1810, marié le 9 + juillet 1849 à Mlle Marie-Thérèse Macdonald de + Tarente, petite-fille du maréchal duc de Tarente.] + +La Martinière ne s'occupait à Dieppe ni de son homonyme +_Lamartinière_[289], ni du P. Simon, lequel écrivait contre (p. 216) +Bossuet, Port-Royal et les Bénédictins[290], ni de l'anatomiste +Pecquet, que madame de Sévigné appelle le petit Pecquet[291]; mais La +Martinière était amoureux à Dieppe comme à Cambrai: il dépérissait aux +pieds d'une forte Cauchoise, dont la coiffe et le toupet avaient une +demi-toise de haut. Elle n'était pas jeune: par un singulier hasard, +elle s'appelait Cauchie, petite-fille apparemment de cette Dieppoise, +Anne Cauchie, qui en 1645 était âgée de cent cinquante ans. + + [Note 289: _La Martinière_ (Antoine-Augustin + _Bruzen_ de), né à Dieppe en 1673, mort à La Haye + le 19 juin 1749. Il a laissé un grand nombre + d'ouvrages, dont le principal: _Grand Dictionnaire + géographique et critique_ (La Haye, 1726-1730) ne + forme pas moins de 10 vol. in-fol. Il était neveu + du P. Simon, dont la notice suit.] + + [Note 290: _Simon_ (Richard), introducteur du + rationalisme dans l'exégèse; né le 13 mai 1638 à + Dieppe, où il est mort le 11 avril 1712. Il était + membre de l'Oratoire. Après avoir enseigné la + philosophie à Juilly et à Paris, il fut exclu de + son ordre pour avoir soutenu, dans son _Histoire + critique du Vieux Testament_ (1678), des opinions + qui suscitèrent les critiques de Bossuet et des + solitaires de Port-Royal et le firent condamner par + le Saint-Siège. Voir _Port-Royal_, par + Sainte-Beuve, tome IV, p. 380, 509.] + + [Note 291: Jean _Pecquet_ (1622-1674), né à Dieppe + comme les deux précédents. On lui doit plusieurs + découvertes importantes, entre autres celle du + réservoir du chyle, dit _Réservoir de Pecquet_. Il + était membre de l'Académie des sciences. Médecin et + ami de Fouquet, il était aussi l'ami de Mme de + Sévigné, qui l'appela pour donner ses soins à Mme + de Grignan. Voir les _Lettres_ de Mme de Sévigné + des 22 décembre 1664, de janvier 1665, du 19 + novembre 1670 et du 11 juillet 1672.] + +C'était en 1647 qu'Anne d'Autriche, voyant comme moi la mer par les +fenêtres de sa chambre, s'amusait à regarder les brûlots se consumer +pour la divertir. Elle laissait les peuples qui avaient été fidèles à +Henri IV garder le jeune Louis XIV; elle donnait à ces peuples des +bénédictions infinies, _malgré leur vilain langage normand_. + +On retrouvait à Dieppe quelques redevances féodales que j'avais vu +payer à Combourg, il était dû au bourgeois Vauquelin trois têtes (p. 217) +de porc ayant chacun une orange entre les dents, et trois sous marqués +de la plus ancienne monnaie connue. + +Je revins passer un semestre à Fougères. Là régnait une fille noble, +appelée mademoiselle de La Belinaye[292], tante de cette comtesse de +Tronjoli, dont j'ai déjà parlé. Une agréable laide, soeur d'un +officier au régiment de Condé, attira mes admirations: je n'aurais pas +été assez téméraire pour élever mes voeux jusqu'à la beauté; ce n'est +qu'à la faveur des imperfections d'une femme que j'osais risquer un +respectueux hommage. + + [Note 292: Renée-Élisabeth de la Belinaye, fille + aînée d'Armand Magdelon, comte de la Belinaye, et + de Marie-Thérèse Frain de la Villegontier, née à + Fougères le 28 janvier 1728, morte en la même ville + le 19 juin 1816.--Sa soeur, Thérèse de la Belinaye, + mariée à Anne-Joseph-Jacques Tuffin de la Rouërie, + a été la mère du marquis Armand, le célèbre + conspirateur.] + +Madame de Farcy, toujours souffrante, prit enfin la résolution +d'abandonner la Bretagne. Elle détermina Lucile à la suivre; Lucile, à +son tour, vainquit mes répugnances: nous prîmes la route de Paris; +douce association des trois plus jeunes oiseaux de la couvée. + +Mon frère était marié; il demeurait chez son beau-père, le président +de Rosambo, rue de Bondy[293]. Nous convînmes de nous placer dans son +voisinage: par l'entremise de M. Delisle de Sales, logé dans les +pavillons de Saint-Lazare, au haut du faubourg Saint-Denis, nous +arrêtâmes un appartement dans ces mêmes pavillons. + + [Note 293: Je relève sur l'_Almanach royal_ de + 1789, p. 294, la mention suivante: «Cour de + Parlement. Grand'Chambre. Président... Messire + Louis Le Peletier de Rosambo, _rue de Bondy_.»] + +Madame de Farcy s'était accointée, je ne sais comment, avec (p. 218) +Delisle de Sales[294], lequel avait été mis jadis à Vincennes pour des +niaiseries philosophiques. A cette époque, on devenait un personnage +quand on avait barbouillé quelques lignes de prose ou inséré un +quatrain dans l'_Almanach des Muses_. Delisle de Sales, très brave +homme, très cordialement médiocre, avait un grand relâchement +d'esprit, et laissait aller sous lui ses années; ce vieillard s'était +composé une belle bibliothèque avec ses ouvrages, qu'il brocantait à +l'étranger et que personne ne lisait à Paris. Chaque année, au +printemps, il faisait ses remontes d'idées en Allemagne. Gras et +débraillé, il portait un rouleau de papier crasseux que l'on voyait +sortir de sa poche; il y consignait au coin des rues sa pensée du +moment. Sur le piédestal de son buste en marbre, il avait tracé de sa +main cette inscription, empruntée au buste de Buffon: _Dieu, l'homme, +la nature, il a tout expliqué_. Delisle de Sales tout expliqué! Ces +orgueils sont bien plaisants, mais bien décourageants. Qui se peut +flatter d'avoir un talent véritable? Ne pouvons-nous pas être, tous +tant que nous sommes, sous l'empire d'une illusion semblable à celle +de Delisle de Sales? Je parierais que tel auteur qui lit cette phrase +se croit un écrivain de génie, et n'est pourtant qu'un sot. + + [Note 294: _Delisle de Sales_ (Jean-Baptiste + _Isoard_, dit), né en 1743 à Lyon, mort le 22 + septembre 1816. Quelques-unes de ses compilations + ne laissèrent pas d'avoir un assez grand succès. Sa + _Philosophie de la nature, ou Traité de morale pour + l'espèce humaine_ (1769) a obtenu sept éditions. La + dernière, publiée en 1804, forme 10 vol. in-8°.] + +Si je me suis trop longuement étendu sur le compte du digne homme des +pavillons de Saint-Lazare, c'est qu'il fut le premier littérateur (p. 219) +que je rencontrai: il m'introduisit dans la société des autres. + +La présence de mes deux soeurs me rendit le séjour de Paris moins +insupportable; mon penchant pour l'étude affaiblit encore mes dégoûts. +Delisle de Sales me semblait un aigle. Je vis chez lui Carbon Flins +des Oliviers[295], qui tomba amoureux de madame de Farcy. Elle s'en +moquait; il prenait bien la chose, car il se piquait d'être de bonne +compagnie. Flins me fit connaître Fontanes, son ami, qui est devenu le +mien. + + [Note 295: _Flins des Oliviers_ + (Claude-Marie-Louis-Emmanuel _Carbon de_), né en + 1757 à Reims, mort en 1806. La multiplicité de ses + noms lui attira cette épigramme de Lebrun: + + Carbon de Flins des Oliviers + A plus de noms que de lauriers. + + Ami de Fontanes, il rédigea avec lui, en 1789, le + _Journal de la Ville et des Provinces, ou le + Modérateur_. Il a fait jouer, non sans succès, + plusieurs comédies en vers. L'une d'elles, le + _Réveil d'Épiménide à Paris ou les Étrennes de la + liberté_, représentée sur le Théâtre-Français, le + 1er janvier 1790, obtint une vogue considérable, + justifiée d'ailleurs par le mérite de la pièce et + par son excellent esprit.] + +Fils d'un maître des eaux et forêts de Reims, Flins avait reçu une +éducation négligée; au demeurant, homme d'esprit et parfois de talent. +On ne pouvait voir quelque chose de plus laid: court et bouffi, de +gros yeux saillants, des cheveux hérissés, des dents sales, et malgré +cela l'air pas trop ignoble. Son genre de vie, qui était celui de +presque tous les gens de lettres de Paris à cette époque, mérite +d'être raconté. + +Flins occupait un appartement rue Mazarine, assez près de La Harpe, +qui demeurait rue Guénégaud. Deux Savoyards, travestis en laquais par +la vertu d'une casaque de livrée, le servaient; le soir, ils le +suivaient, et introduisaient les visites chez lui le matin. Flins (p. 220) +allait régulièrement au Théâtre-Français, alors placé à l'Odéon[296], +et excellent surtout dans la comédie. Brizard venait à peine de +finir[297]; Talma commençait[298]; Larive, Saint-Phal, Fleury, Molé, +Dazincourt, Dugazon, Grandmesnil, mesdames Contat, Saint-Val[299], +Desgarcins, Olivier[300], étaient dans toute la force du talent, en +attendant mademoiselle Mars, fille de Monvel, prête à débuter au +théâtre Montansier[301]. Les actrices protégeaient les auteurs (p. 221) +et devenaient quelquefois l'occasion de leur fortune. + + [Note 296: Le Théâtre-Français occupait, depuis + 1782, la salle construite par ordre de Louis XVI, + d'après les plans des architectes Peyre et de + Wailly, près le Luxembourg, à l'extrémité du + terrain qu'occupait le jardin de l'hôtel Condé. En + 1798, ce théâtre reçut le nom d'Odéon, parce que + des opéras devaient former le fond de son + répertoire. C'était un souvenir classique du + théâtre couvert de ce nom [Grec: Ôdeion] bâti à + Athènes par Périclès pour les concours de musique. + La salle de 1782 fut incendiée dans la nuit du 18 + au 19 mars 1799. Reconstruit sur ses anciennes + fondations par décision du premier Consul, ce + théâtre fut détruit une seconde fois par le feu le + 20 avril 1818. Louis XVIII le fit rebâtir. C'est + l'Odéon actuel.] + + [Note 297: _Brizard_ (Jean-Baptiste _Britard_, + dit), né en 1721 à Orléans, mort le 30 janvier + 1791. Après avoir remporté, comme tragédien, de + très grands succès dans les pères nobles et les + rois, il s'était retiré, le 1er avril 1786, le même + soir que le couple Préville et Mlle Fanier. Tous + parurent dans _la Partie de chasse de Henri IV_, au + milieu des bravos et de l'émotion générale. (G. + Monval et P. Porel, _l'Odéon_, tome I, p. 249.)] + + [Note 298: Talma avait débuté, le 21 novembre 1787, + en jouant le rôle de _Séide_, dans le _Mahomet_, de + Voltaire. (G. Monval et P. Porel, _op. cit._, tome + I, page 57.)] + + [Note 299: Mlle _Saint-Val_ cadette. Son aînée + avait quitté la Comédie-Française en 1779.] + + [Note 300: Mlle _Olivier_ + (Jeanne-Adélaïde-Gérardine), née à Londres en 1765. + Toute jeune encore, charmante avec sa chevelure + blonde et ses yeux noirs, elle avait créé, le 27 + avril 1784, le rôle de Chérubin dans le _Mariage de + Figaro_, et son succès avait presque égalé celui de + Mlle Contat, qui jouait Suzanne.] + + [Note 301: _Mars_ (Anne-Françoise-Hyppolyte + _Boutet_, dite Mlle), née à Paris le 9 février + 1779, morte le 20 mars 1847. Elle était fille de + l'acteur Boutet dit _Monvel_ et d'une actrice de + province, Marguerite Salvetat. Ne pouvant prendre, + au théâtre, le nom de Monvel, elle prit celui de sa + mère, qui se faisait appeler Madame Mars. Dès l'âge + de treize ans, en 1792, elle débuta dans des rôles + d'enfants au _Théâtre de mademoiselle Montansier_, + auquel était attaché son père.--La salle de Mlle + Montansier est actuellement le _Théâtre du + Palais-Royal_.] + +Flins qui n'avait qu'une petite pension de sa famille, vivait de +crédit. Vers les vacances du Parlement, il mettait en gage les livrées +de ses Savoyards, ses deux montres, ses bagues et son linge, payait +avec le prêt ce qu'il devait, partait pour Reims, y passait trois +mois, revenait à Paris, retirait, au moyen de l'argent que lui donnait +son père, ce qu'il avait déposé au mont-de-piété, et recommençait le +cercle de cette vie, toujours gai et bien reçu. + + * * * * * + +Dans le cours des deux années qui s'écoulèrent depuis mon +établissement à Paris jusqu'à l'ouverture des états généraux, cette +société s'élargit. Je savais par coeur les élégies du chevalier de +Parny, et je les sais encore. Je lui écrivis pour lui demander la +permission de voir un poète dont les ouvrages faisaient mes délices; +il me répondit poliment: je me rendis chez lui rue de Cléry. + +Je trouvai un homme assez jeune encore, de très bon ton, grand, +maigre, le visage marqué de petite vérole[302]. Il me rendit ma +visite; je le présentai à mes soeurs. Il aimait peu la société (p. 222) +et il en fut bientôt chassé par la politique: il était alors du vieux +parti. Je n'ai point connu d'écrivain qui fût plus semblable à ses +ouvrages: poète et créole, il ne lui fallait que le ciel de l'Inde, +une fontaine, un palmier et une femme. Il redoutait le bruit, +cherchait à glisser dans la vie sans être aperçu, sacrifiait tout à sa +paresse, et n'était trahi dans son obscurité que par ses plaisirs qui +touchaient en passant sa lyre: + + Que notre vie heureuse et fortunée + Coule en secret, sous l'aile des amours, + Comme un ruisseau qui, murmurant à peine, + Et dans son lit resserrant tous ses flots, + Cherche avec soin l'ombre des arbrisseaux. + Et n'ose pas se montrer dans la plaine. + + [Note 302: «Le chevalier de Parny est grand, mince, + le teint brun, les yeux noirs enfoncés et fort + vifs. Nous étions liés. Il n'a pas de douceur dans + la conversation... Il m'a dit que les sites décrits + par Saint-Pierre dans _Paul et Virginie_ étaient + faux: mais Parny enviait Bernardin.» (Note + manuscrite de Chateaubriand, écrite en 1798 sur un + exemplaire de l'Essai.) Ce curieux exemplaire, + donné un jour par Chateaubriand à J.-B. Soulié, + rédacteur de la _Quotidienne_, après avoir passé + dans la bibliothèque de M. Aimé-Martin, dans celle + de M. Tripier et enfin dans celle de Sainte-Beuve, + est possédé aujourd'hui par Mme la comtesse de + Chateaubriand.] + +C'est cette impossibilité de se soustraire à son indolence qui, de +furieux aristocrate, rendit le chevalier de Parny misérable +révolutionnaire, insultant la religion persécutée et les prêtres à +l'échafaud, achetant son repos à tout prix, et prêtant à la muse qui +chanta Éléonore le langage de ces lieux où Camille Desmoulins allait +marchander ses amours. + +L'auteur de l'_Histoire de la littérature italienne_[303], qui +s'insinua dans la Révolution à la suite de Chamfort, nous arriva (p. 223) +par ce cousinage que tous les Bretons ont entre eux. Ginguené vivait +dans le monde sur la réputation d'une pièce de vers assez gracieuse, +_la Confession de Zulmé_, qui lui valut une chétive place dans les +bureaux de M. de Necker; de là sa pièce sur son entrée au contrôle +général. Je ne sais qui disputait à Ginguené son titre de gloire, _la +Confession de Zulmé_; mais dans le fait il lui appartenait. + + [Note 303: Guinguené.--Voir sur lui la note 2 de la + page 107.] + +Le poète rennais savait bien la musique et composait des romances. +D'humble qu'il était, nous vîmes croître son orgueil, à mesure qu'il +s'accrochait à quelqu'un de connu. Vers le temps de la convocation des +états généraux, Chamfort l'employa à barbouiller des articles pour des +journaux et des discours pour des clubs: il se fit superbe. A la +première fédération il disait: «Voilà une belle fête; on devrait pour +mieux l'éclairer brûler quatre aristocrates aux quatre coins de +l'autel.» Il n'avait pas l'initiative de ces voeux; longtemps avant lui, +le ligueur Louis Dorléans avait écrit dans son _Banquet du comte +d'Arète_: «qu'il falloit attacher en guise de fagots les ministres +protestants à l'arbre du feu de Saint-Jean et mettre le roy Henry IV +dans le muids où l'on mettoit les chats.» + +Ginguené eut une connaissance anticipée des meurtres révolutionnaires. +Madame Ginguené prévint mes soeurs et ma femme du massacre qui devait +avoir lieu aux Carmes, et leur donna asile: elle demeurait _cul-de-sac +Férou_, dans le voisinage du lieu où l'on devait égorger. + +Après la Terreur, Ginguené devint quasi chef de l'instruction (p. 224) +publique; ce fut alors qu'il chanta _l'Arbre de la liberté_ au +Cadran-Bleu, sur l'air: _Je l'ai planté, je l'ai vu naître_. On le +jugea assez béat de philosophie pour une ambassade auprès d'un de ces +rois qu'on découronnait. Il écrivait de Turin à M. de Talleyrand qu'il +avait _vaincu un préjugé_: il avait fait recevoir sa femme _en +pet-en-l'air_ à la cour[304]. Tombé de la médiocrité dans +l'importance, de l'importance dans la niaiserie, et de la niaiserie +dans le ridicule, il a fini ses jours littérateur distingué comme +critique, et, ce qu'il y a de mieux, écrivain indépendant dans la +_Décade_[305] la nature l'avait remis à la place d'où la société +l'avait mal à propos tiré. Son savoir est de seconde main, sa (p. 225) +prose lourde, sa poésie correcte et quelquefois agréable. + + [Note 304: Guinguené fut nommé, au commencement de + 1798, ambassadeur de la République française à + Turin. «C'était, dit M. Ludovic Sciout (_le + Directoire_, tome III, p. 532), c'était un vrai + Trissotin, un révolutionnaire aussi sot + qu'insolent.» Par affectation de simplicité, et + sans doute aussi par économie, car il tenait + beaucoup à l'argent, il fit dispenser sa femme de + paraître en habit de cour aux audiences. Sans + perdre une heure, il dépêcha au ministre des + relations extérieures un courrier extraordinaire, + porteur de la grande nouvelle: la citoyenne + ambassadrice est allée à la cour _en pet-en-l'air_! + Ce pauvre Guinguené avait compté sans son hôte: le + ministre (c'était Talleyrand) glissa aussitôt dans + le _Moniteur_ la note suivante: «Un ambassadeur de + la République a écrit, dit-on, au ministre des + relations extérieures qu'il venait de remporter une + victoire signalée sur l'étiquette d'une vieille + monarchie, en y faisant recevoir _l'ambassadrice en + habits bourgeois_. Le ministre lui a répondu que la + République n'envoyait que des ambassadeurs, parce + qu'il n'y avait chez elle que des directeurs et + qu'on n'y connaissait de _directrices_ que celles + qui se trouvaient à la tête de quelques + spectacles.» (_Moniteur_ du 26 juin 1798.)--A + quelques jours de là, Guinguené était rappelé.] + + [Note 305: La _Décade philosophique_, fondée le 10 + floréal an II (29 avril 1794). Guinguené en fut le + principal rédacteur. Il était secondé par une + «société de républicains» devenue en l'an V «une + société de gens de lettres». On remarquait, dans le + nombre, J.-B. Say, Amaury Duval, Lebreton, + Andrieux, etc. Peu après l'établissement de + l'empire, le 10 vendémiaire an XIII (2 octobre + 1804), la _Décade_ changea son titre en celui de + _Revue philosophique, littéraire et politique_. + Elle cessa de paraître en 1807. Lors de la + publication du _Génie du christianisme_, la + _Décade_ n'avait pas manqué de l'attaquer très + vivement dans trois articles dus à la plume de + Guinguené et réunis aussitôt en brochure sous ce + titre: _Coup d'oeil rapide sur le Génie du + christianisme, ou quelques pages sur les cinq + volumes in-8° publiées sous ce titre par + François-Auguste Chateaubriand_.--Paris, de + l'imprimerie de la _Décade_, etc., an X (1802), + in-8° de 92 pages.] + +Ginguené avait un ami, le poète Le Brun[306]. Ginguené protégeait Le +Brun, comme un homme de talent, qui connaît le monde, protège la +simplicité d'un homme de génie; Le Brun, à son tour, répandait ses +rayons sur les hauteurs de Ginguené. Rien n'était plus comique que le +rôle de ces deux compères, se rendant, par un doux commerce, tous les +services que se peuvent rendre deux hommes supérieurs dans des genres +divers. + + [Note 306: Le Brun (Ponce-Denis _Escouchard_) dit + _Lebrun-Pindare_; né le 11 août 1729 à Paris, où il + est mort le 2 septembre 1807.] + +Le Brun était tout bonnement un faux monsieur de l'Empyrée; sa verve +était aussi froide que ses transports étaient glacés. Son Parnasse, +chambre haute dans la rue Montmartre, offrait pour tout meuble des +livres entassés pêle-mêle sur le plancher, un lit de sangle dont les +rideaux, formés de deux serviettes sales, pendillaient sur un tringle +de fer rouillé, et la moitié d'un pot à l'eau accotée contre un +fauteuil dépaillé. Ce n'est pas que Le Brun ne fût à son aise, mais +il était avare et adonné à des femmes de mauvaise vie[307]. (p. 226) + + [Note 307: Déjà, en 1798, dans une note manuscrite + de son exemplaire de l'_Essai_, Chateaubriand avait + tracé de Le Brun ce joli croquis: «Le Brun a toutes + les qualités du lyrique. Ses yeux sont âpres, ses + tempes chauves, sa taille élevée. Il est maigre, + pâle, et quand il récite son _Exegi monumentum_, on + croirait entendre Pindare aux Jeux olympiques. Le + Brun ne s'endort jamais qu'il n'ait composé + quelques vers, et c'est toujours dans son lit, + entre trois et quatre heures du matin, que l'esprit + divin le visite. Quand j'allais le voir le matin, + je le trouvais entre trois ou quatre pots sales + avec une vieille servante qui faisait son ménage: + «Mon ami, me disait-il, ah! j'ai fait cette nuit + quelque chose! oh! si vous l'entendiez!» Et il se + mettait à _tonner_ sa strophe, tandis que son + perruquier, qui enrageait, lui disait: «Monsieur, + tournez donc la tête!» et avec ses deux mains il + inclinait la tête de Le Brun, qui oubliait bientôt + le perruquier et recommençait à gesticuler et + déclamer.»] + +Au souper _antique_ de M. de Vaudreuil, il joua le personnage de +Pindare[308]. Parmi ses poésies lyriques, on trouve des strophes +énergiques ou élégantes, comme dans l'ode sur le vaisseau _le Vengeur_ +et dans l'ode sur _les Environs de Paris_. Ses élégies sortent de sa +tête, rarement de son âme; il a l'originalité recherchée, non +l'originalité naturelle; il ne crée rien qu'à force d'art; il se +fatigue à pervertir le sens des mots et à les conjoindre par des +alliances monstrueuses. Le Brun n'avait de vrai talent que pour le +satire; son épître sur _la bonne et la mauvaise plaisanterie_ a joui +d'un renom mérité. Quelques-unes de ces épigrammes sont à mettre +auprès de celles de J.-B. Rousseau; La Harpe surtout l'inspirait. Il +faut encore lui rendre une autre justice: il fut indépendant sous +Bonaparte, et il reste de lui, contre l'oppresseur de nos (p. 227) +libertés, des vers sanglants[309]. + + [Note 308: Sur le souper antique de M. de + Vaudreuil, voyez les _Souvenirs_ de Mme + Lebrun-Vigée. Le Brun, coiffé du laurier de + Pindare, y récita des imitations d'Anacréon.] + + [Note 309: Il est bien vrai que Le Brun a écrit des + vers sanglants contre Bonaparte; mais ces vers, il + les a tenus secrets, tandis qu'il avait bien soin + de publier ceux où il célébrait ce même Bonaparte. + «Il s'était tout à fait, et dès le premier jour, + dit Sainte-Beuve, rallié à Bonaparte, qui lui avait + accordé une grosse pension 6,000 francs. Il a loué + le héros, comme il avait déjà loué indifféremment + Louis XVI, Calonne, Vergennes, Robespierre, sans + préjudice des petites épigrammes qu'il se passait + dans l'intervalle et qui ne comptaient pas.» + _Causeries du lundi_, V. 134.] + +Mais, sans contredit, le plus bilieux des gens de lettres que je +connus à Paris à cette époque était Chamfort[310]; atteint de la +maladie qui a fait les Jacobins, il ne pouvait pardonner aux hommes le +hasard de sa naissance. Il trahissait la confiance des maisons où il +était admis; il prenait le cynisme de son langage pour la peinture des +moeurs de la cour. On ne pouvait lui contester de l'esprit et du +talent, mais de cet esprit et de ce talent qui n'atteignent point la +postérité. Quand il vit que sous la Révolution il n'arrivait à rien, +il tourna contre lui-même les mains qu'il avait levées sur la société. +Le bonnet rouge ne parut plus à son orgueil qu'une autre espèce de +couronne, le sans-culottisme qu'une sorte de noblesse, dont les Marat +et les Robespierre étaient les grands seigneurs. Furieux de retrouver +l'inégalité des rangs jusque dans le monde des douleurs et des larmes, +condamné à n'être encore qu'un _vilain_ dans la féodalité des +bourreaux, il se voulut tuer pour échapper aux supériorités du (p. 228) +crime; il se manqua: la mort se rit de ceux qui l'appellent et qui la +confondent avec le néant[311]. + + [Note 310: _Chamfort_ (Sébastien-Roch Nicolas, + dit), né près de Clermont en Auvergne en 1741, mort + à Paris, sous la Terreur, victime de cette + révolution dont il avait été l'un des adeptes les + plus fanatiques.] + + [Note 311: Arrêté une première fois et enfermé aux + Madelonnettes, ramené bientôt dans son appartement + de la Bibliothèque nationale, mais placé sous la + surveillance d'un gendarme, le jour où on avait + voulu le conduire en prison, pour la seconde fois, + Chamfort avait voulu se tuer. Il s'était tiré un + coup de pistolet, qui lui avait seulement fracassé + le bout du nez et crevé un oeil. Il avait pris + alors un rasoir, essayant de se couper la gorge, y + revenant à plusieurs reprises et se mettant en + lambeaux toutes les chairs; enfin cette seconde + tentative ayant manqué comme la première, il + s'était porté plusieurs coups vers le coeur; puis + par un dernier effort, il avait tâché de se couper + les deux jarrets et de s'ouvrir toutes les veines. + La mort s'était ri de lui, selon le mot de + Chateaubriand, et elle le vint prendre seulement + quelques semaines plus tard, le 13 avril 1794.--En + 1797, dans son _Essai sur les Révolutions_, + Chateaubriand avait tracé de Chamfort un portrait + qui doit être rapproché de celui des _Mémoires_. + «Chamfort, écrivait-il, était d'une taille + au-dessus de la médiocre, un peu courbé, d'une + figure pâle, d'un teint maladif. Son oeil bleu, + souvent froid et couvert dans le repos, lançait + l'éclair quand il venait à s'animer. Des narines un + peu ouvertes donnaient à sa physionomie + l'expression de la sensibilité et de l'énergie. Sa + voix était flexible, ses modulations suivaient les + mouvements de son âme, mais dans les derniers temps + de mon séjour à Paris, elle avait pris de + l'aspérité, et on y démêlait l'accent agité et + impérieux des factions... Ceux qui ont approché M. + Chamfort savent qu'il avait dans la conversation + tout le mérite qu'on retrouve dans ses écrits. Je + l'ai souvent vu chez M. Guinguené, et plus d'une + fois il m'a fait passer d'heureux moments, + lorsqu'il consentait, avec une petite société + choisie, à accepter un souper dans ma famille.» + _Essai_, livre I, première partie, chapitre XXIV.] + +Je n'ai connu l'abbé Delille[312] qu'en 1798 à Londres, et n'ai vu ni +Rulhière, qui vit par madame d'Egmont et qui la fait vivre[313], (p. 229) +ni Palissot[314], ni Beaumarchais[315], ni Marmontel[316]. Il en est +ainsi de Chénier[317] que je n'ai jamais rencontré, qui m'a beaucoup +attaqué, auquel je n'ai jamais répondu, et dont la place à l'Institut +devait produire une des crises de ma vie. + + [Note 312: _Delille_ (Jacques), né le 22 juin 1738 + à Aigueperse (Auvergne), mort le 1er mai 1813.] + + [Note 313: _Rulhière_ (Claude-Carloman de), né en + 1735 à Bondy, près Paris, mort le 30 janvier 1791. + Mme d'Egmont était la fille du maréchal de + Richelieu. Ce fut elle, en effet, qui mit à + Rulhière la plume à la main. En 1760, il avait + suivi, en qualité de secrétaire, le baron de + Breteuil, qui venait d'être nommé ministre + plénipotentiaire en Russie. «Il assista de près, + dit Sainte-Beuve, à la révolution qui, en 1762, + précipita Pierre III et mit Catherine II sur le + trône. Il s'appliqua, suivant la nature de son + esprit observateur, à tout deviner, à tout démêler + dans cet événement extraordinaire, et il en fit, à + son retour à Paris, des récits qui charmèrent la + société. La comtesse d'Egmont, qui était la + divinité de Rulhière, lui demanda d'écrire ce qu'il + contait si bien: il lui obéit, et, une fois la + relation écrite, l'amour-propre d'auteur + l'emportant sur la prudence du diplomate, les + lectures se multiplièrent. Elles firent événement.» + _Causeries du lundi_, tome IV, p. 436.] + + [Note 314: _Palissot de Montenoy_ (Charles), né le + 3 janvier 1730 à Nancy, mort le 15 juin 1814; + auteur de la comédie des _Philosophes_ (1760) et du + poème de la _Dunciade ou la guerre des sots_ + (1764).] + + [Note 315: _Beaumarchais_ (Pierre-Augustin _Caron_ + de), né le 24 janvier 1732, mort le 19 mai 1799.] + + [Note 316: _Marmontel_ (Jean-François), né le 11 + juillet 1723 à Bort (Limousin), mort le 31 décembre + 1799.] + + [Note 317: _Chénier_ (Marie-Joseph de), né le 28 + août 1764 à Constantinople, mort le 10 janvier + 1811. Chateaubriand fut appelé à le remplacer comme + membre de la seconde classe de l'Institut; + l'Académie française n'avait pas encore recouvré + son titre, que la Restauration allait bientôt lui + rendre (Ordonnance royale du 21 mars 1816).] + +Lorsque je relis la plupart des écrivains du XVIIIe siècle, je suis +confondu et du bruit qu'ils ont fait et de mes anciennes admirations. +Soit que la langue ait avancé, soit qu'elle ait rétrogradé, soit que +nous ayons marché vers la civilisation, ou battu en retraite vers (p. 230) +la barbarie, il est certain que je trouve quelque chose d'usé, de +passé, de grisaillé, d'inanimé, de froid dans les auteurs qui firent +les délices de ma jeunesse. Je trouve même dans les plus grands +écrivains de l'âge voltairien des choses pauvres de sentiment, de +pensée et de style. + +A qui m'en prendre de mon mécompte? J'ai peur d'avoir été le premier +coupable; novateur né, j'aurai peut-être communiqué aux générations +nouvelles la maladie dont j'étais atteint. Épouvanté, j'ai beau crier +à mes enfants; «N'oubliez pas le français!» Ils me répondent comme le +Limousin à Pantagruel: «qu'ils viennent de l'alme, inclyte et célèbre +académie que l'on vocite Lutèce[318]». + + [Note 318: _Rabelais_, livre II, chapitre VI: + _Comment Pantagruel rencontra un Limousin qui + contrefaisait le langaige françois_.] + +Cette manière de gréciser et de latiniser notre langue n'est pas +nouvelle, comme on le voit: Rabelais la guérit, elle reparut dans +Ronsard; Boileau l'attaqua. De nos jours elle a ressuscité par la +science; nos révolutionnaires, grands Grecs par nature, ont obligé nos +marchands et nos paysans à apprendre les hectares, les hectolitres, +les kilomètres, les millimètres, les décagrammes: la politique a +_ronsardisé_. + +J'aurais pu parler ici de M. de La Harpe, que je connus alors; et sur +lequel je reviendrai; j'aurais pu ajouter à la galerie de mes +portraits celui de Fontanes; mais, bien que mes relations avec cet +excellent homme prissent naissance en 1789, ce ne fut qu'en Angleterre +que je me liai avec lui d'une amitié toujours accrue par la mauvaise +fortune, jamais diminuée par la bonne; je vous en entretiendrai (p. 231) +plus tard dans toute l'effusion de mon coeur. Je n'aurai à peindre que +des talents qui ne consolent plus la terre. La mort de mon ami est +survenue au moment où mes souvenirs me conduisaient à retracer le +commencement de sa vie[319]. Notre existence est d'une telle fuite, +que si nous n'écrivons pas le soir l'événement du matin, le travail +nous encombre et nous n'avons plus le temps de le mettre à jour. Cela +ne nous empêche pas de gaspiller nos années, de jeter au vent ces +heures qui sont pour l'homme les semences de l'éternité. + + [Note 319: Chateaubriand écrivait cette page au + mois de juin 1821: Fontanes était mort le 17 mars + précèdent.] + + * * * * * + +Si mon inclination et celle de mes deux soeurs m'avaient jeté dans +cette société littéraire, notre position nous forçait d'en fréquenter +une autre; la famille de la femme de mon frère fut naturellement pour +nous le centre de cette dernière société. + +Le président Le Peletier de Rosambo, mort depuis avec tant de +courage[320], était, quand j'arrivai à Paris, un modèle de légèreté. A +cette époque, tout était dérangé dans les esprits et dans les moeurs, +symptôme d'une révolution prochaine. Les magistrats rougissaient de +porter la robe et tournaient en moquerie la gravité de leurs pères. +Les Lamoignon, les Molé, les Séguier, les d'Aguesseau voulaient +combattre et ne voulaient plus juger. Les présidentes, cessant d'être +de vénérables mères de famille, sortaient de leurs sombres hôtels pour +devenir femmes à brillantes aventures. Le prêtre, en chaire, (p. 232) +évitait le nom de Jésus-Christ et ne parlait que du _législateur des +chrétiens_; les ministres tombaient les uns sur les autres; le pouvoir +glissait de toutes les mains. Le suprême bon ton était d'être +Américain à la ville, Anglais à la cour, Prussien à l'armée; d'être +tout, excepté Français. Ce que l'on faisait, ce que l'on disait, +n'était qu'une suite d'inconséquences. On prétendait garder des abbés +commendataires, et l'on ne voulait point de religion; nul ne pouvait +être officier s'il n'était gentilhomme, et l'on déblatérait contre la +noblesse; on introduisait l'égalité dans les salons et les coups de +bâton dans les camps. + + [Note 320: Il fut guillotiné le 1er floréal an II + (20 avril 1794).] + +M. de Malesherbes avait trois filles[321], mesdames de Rosambo, +d'Aulnay, de Montboissier; il aimait de préférence madame de Rosambo, +à cause de la ressemblance de ses opinions avec les siennes. Le +président de Rosambo avait également trois filles, mesdames de +Chateaubriand, d'Aunay, de Tocqueville[322], et un fils dont (p. 233) +l'esprit brillant s'est recouvert de la perfection chrétienne[323]. M. +de Malesherbes se plaisait au milieu de ses enfants, petits-enfants et +arrière-petits-enfants. Mainte fois, au commencement de la Révolution, +je l'ai vu arriver chez madame de Rosambo, tout échauffé de politique, +jeter sa perruque, se coucher sur le tapis de la chambre de ma +belle-soeur, et se laisser lutiner avec un tapage affreux par les +enfants ameutés. Ç'aurait été du reste un homme assez vulgaire dans +ses manières, s'il n'eût eu certaine brusquerie qui le sauvait de +l'air commun: à la première phrase qui sortait de sa bouche, on +sentait l'homme d'un vieux nom et le magistrat supérieur. Ses vertus +naturelles s'étaient un peu entachées d'affectation par la philosophie +qu'il y mêlait. Il était plein de science, de probité et de courage; +mais bouillant, passionné au point qu'il me disait un jour en (p. 234) +parlant de Condorcet: «Cet homme a été mon ami; aujourd'hui, je ne me +ferais aucun scrupule de le tuer comme un chien[324]». Les flots de la +Révolution le débordèrent, et sa mort a fait sa gloire. Ce grand homme +serait demeuré caché dans ses mérites, si le malheur ne l'eût décelé à +la terre. Un noble Vénitien perdit la vie en retrouvant ses titres +dans l'éboulement d'un vieux palais. + + [Note 321: Il doit y avoir là une erreur de plume. + Malesherbes n'a eu que deux filles: Marie-Thérèse, + née le 6 février 1756, mariée le 30 mai 1769 à + Louis Le Peletier, seigneur de + Rosambo;--Françoise-Pauline, née le 15 juillet + 1758, mariée le 22 janvier 1775 à + Charles-Philippe-Simon de + Montboissier-Beaufort-Canillac, mestre de camp du + régiment d'Orléans dragons.] + + [Note 322: Les trois filles du président de Rosambo + épousèrent le frère de Chateaubriand, le comte + Lepelletier d'Aunay et le comte de Tocqueville. Né + le 3 août 1772, d'abord sous-lieutenant au régiment + de Vexin, puis soldat dans la garde + constitutionnelle de Louis XVI, M. de Tocqueville + quitta la France pendant la période + révolutionnaire. Sous la Restauration, il + administra successivement, comme préfet, les + départements de Maine-et-Loire, de l'Oise, de la + Côte-d'Or, de la Moselle, de la Somme et de + Seine-et-Oise. Charles X le nomma gentilhomme de la + Chambre et pair de France (5 septembre 1827). Il + fut exclu de la Chambre haute en 1830, en vertu de + l'article 68 de la nouvelle charte. Il a publié + divers ouvrages: _Histoire philosophique du règne + de Louis XV; Coup d'oeil sur le règne de Louis + XVI_, etc. Il est mort à Clairoix (Oise) le 9 juin + 1856. De son mariage avec Mlle de Rosambo naquit, + le 29 juillet 1805, à Verneuil (Seine-et-Oise), le + futur auteur de la _Démocratie en Amérique_, Alexis + de Tocqueville.--Le comte de Tocqueville et sa + femme avaient été emprisonnés en même temps que + Malesherbes. On lit à ce sujet dans un article de + Chateaubriand (_le Conservateur_, mars 1819): «M. + de Tocqueville, qui a épousé une autre petite-fille + de M. de Malesherbes, m'a raconté que cet homme + admirable, la veille de sa mort, lui dit: «Mon ami, + si vous avez des enfants, élevez-les pour en faire + des chrétiens; il n'y a que cela de bon.»] + + [Note 323: Louis _Le Peletier_, vicomte de + _Rosambo_, né à Paris le 23 juin 1777. Nommé pair + de France le 17 août 1815, le même jour que + Chateaubriand, il se retira comme lui de la Chambre + haute, au mois d'août 1830, ne voulant pas prêter + serment de fidélité au nouveau roi. D'une piété + très vive, il était entré dans la Congrégation en + 1814. Il est mort au château de Saint-Marcel + (Ardèche), le 30 septembre 1858.] + + [Note 324: A propos de ces paroles, Sainte-Beuve a + dit, dans son article sur _Condorcet_: «Dans sa + colère d'honnête homme, Malesherbes a proféré sur + Condorcet des paroles d'exécration qu'on a + retenues. Noble vieillard, ces paroles n'étaient + pas dignes d'une bouche telle que la vôtre; mais le + vrai coupable est celui qui a pu vous les + arracher!» _Causeries du lundi_, tome III, p. 274.] + +Les franches façons de M. de Malesherbes m'ôtèrent toute contrainte. +Il me trouva quelque instruction; nous nous touchâmes par ce premier +point: nous parlions de botanique et de géographie, sujets favoris de +ses conversations. C'est en m'entretenant avec lui que je conçus +l'idée de faire un voyage dans l'Amérique du Nord, pour découvrir la +mer vue par Hearne et depuis par Mackensie[325]. Nous nous entendions +aussi en politique: les sentiments généreux du fond de nos premiers +troubles allaient à l'indépendance de mon caractère; l'antipathie +naturelle que je ressentais pour la cour ajoutait force à ce penchant. +J'étais du côté de M. de Malesherbes et de madame de Rosambo, contre +M. de Rosambo et contre mon frère, à qui l'on donna le surnom de +_l'enragé_ Chateaubriand. La Révolution m'aurait entraîné, si elle +n'eût débuté par des crimes: je vis la première tête portée au bout +d'une pique, et je reculai. Jamais le meurtre ne sera à mes yeux (p. 235) +un objet d'admiration et un argument de liberté; je ne connais rien de +plus servile, de plus méprisable, de plus lâche, de plus borné qu'un +terroriste. N'ai-je pas rencontré en France toute cette race de Brutus +au service de César et de sa police? Les niveleurs, régénérateurs, +égorgeurs, étaient transformés en valets, espions, sycophantes, et +moins naturellement encore en ducs, comtes et barons: quel moyen âge! + + [Note 325: Dans ces dernières années, naviguée par + le capitaine Franklin et le capitaine Parry. (Note + de Genève, 1831.) Ch.] + +Enfin, ce qui m'attacha davantage à l'illustre vieillard, ce fut sa +prédilection pour ma soeur: malgré la timidité de la comtesse Lucile, +on parvint, à l'aide d'un peu de vin de Champagne, à lui faire jouer +un rôle dans une petite pièce, à l'occasion de la fête de M. de +Malesherbes; elle se montra si touchante que le bon et grand homme en +avait la tête tournée. Il poussait plus que mon frère même à sa +translation du chapitre d'Argentière à celui de Remiremont, où l'on +exigeait les preuves rigoureuses et difficile _des seize quartiers_. +Tout philosophe qu'il était, M. de Malesherbes avait à un haut degré +les principes de la naissance[326]. + + [Note 326: Dans l'_Essai sur les Révolutions_, sous + l'impression encore récente du supplice de + Malesherbes et de presque tous les siens, + Chateaubriand avait tracé du défenseur de Louis XVI + un éloquent et admirable portrait, que ne fait + point pâlir celui des _Mémoires_. On trouvera ce + premier portrait de Malesherbes à l'_Appendice_, Nº + VIII: _M. de Malesherbes_.] + +Il faut étendre dans l'espace d'environ deux années cette peinture des +hommes et de la société à mon apparition dans le monde, entre la +clôture de la première assemblée de Notables, le 25 mai 1787, et +l'ouverture des états généraux, le 5 mai 1789. Pendant ces deux (p. 236) +années, mes soeurs et moi nous n'habitâmes constamment ni Paris, ni le +même lieu dans Paris. Je vais maintenant rétrograder et ramener mes +lecteurs en Bretagne. + +Du reste, j'étais toujours affolé de mes illusions; si mes bois me +manquaient, les temps passés, au défaut des lieux lointains, m'avaient +ouvert une autre solitude. Dans le vieux Paris, dans les enceintes de +Saint-Germain-des-Prés, dans les cloîtres des couvents, dans les +caveaux de Saint-Denis, dans la Sainte-Chapelle, dans Notre-Dame, dans +les petites rues de la Cité, à la porte obscure d'Héloïse, je revoyais +mon enchanteresse; mais elle avait pris, sous les arches gothiques et +parmi les tombeaux, quelque chose de la mort: elle était pâle, elle me +regardait avec des yeux tristes; ce n'était plus que l'ombre ou les +mânes du rêve que j'avais aimé. + + * * * * * + +Mes différentes résidences en Bretagne, dans les années 1787 et 1788, +commencèrent mon éducation politique. On retrouvait dans les états de +province le modèle des états généraux: aussi les troubles particuliers +qui annoncèrent ceux de la nation éclatèrent-ils dans deux pays +d'états, la Bretagne et le Dauphiné. + +La transformation qui se développait depuis deux cents ans touchait à +son terme: la France passée de la monarchie féodale à la monarchie des +états généraux, de la monarchie des états généraux à la monarchie des +parlements, de la monarchie des parlements à la monarchie absolue, +tendait à la monarchie représentative, à travers la lutte de la +magistrature contre la puissance royale. + +Le parlement Maupeou, l'établissement des assemblées (p. 237) +provinciales, avec le vote par tête, la première et la seconde +assemblée des Notables, la Cour plénière, la formation des grands +baillages, la réintégration civile des protestants, l'abolition +partielle de la torture, celle des corvées, l'égale répartition du +payement de l'impôt, étaient des preuves successives de la révolution +qui s'opérait. Mais alors on ne voyait pas l'ensemble des faits: +chaque événement paraissait un accident isolé. A toutes les périodes +historiques, il existe un esprit principe. En ne regardant qu'un +point, on n'aperçoit pas les rayons convergeant au centre de tous les +autres points; on ne remonte pas jusqu'à l'agent caché qui donne la +vie et le mouvement général, comme l'eau ou le feu dans les machines: +c'est pourquoi au début des révolutions, tant de personnes croient +qu'il suffirait de briser telle roue pour empêcher le torrent de +couler ou la vapeur de faire explosion. + +Le XVIIIe siècle, siècle d'action intellectuelle, non d'action +matérielle, n'aurait pas réussi à changer si promptement les lois, +s'il n'eût rencontré son véhicule: les parlements, et notamment le +parlement de Paris, devinrent les instruments du système +philosophique. Toute opinion meurt impuissante ou frénétique, si elle +n'est pas logée dans une assemblée qui la rend pouvoir, la munit d'une +volonté, lui attache une langue et des bras. C'est et ce sera toujours +par des corps légaux ou illégaux qu'arrivent et arriveront les +révolutions. + +Les parlements avaient leur cause à venger: la monarchie absolue leur +avait ravi une autorité usurpée sur les états généraux. Les (p. 238) +enregistrements forcés, les lits de justice, les exils, en rendant les +magistrats populaires, les poussaient à demander des libertés dont au +fond ils n'étaient pas sincères partisans. Ils réclamaient les états +généraux, n'osant avouer qu'ils désiraient pour eux-mêmes la puissance +législative et politique; ils hâtaient de la sorte la résurrection +d'un corps dont ils avaient recueilli l'héritage, lequel, en reprenant +la vie, les réduirait tout d'abord à leur propre spécialité, la +justice. Les hommes se trompent presque toujours dans leur intérêt, +qu'ils se meuvent par sagesse ou passion: Louis XVI rétablit les +parlements qui le forcèrent à appeler les états généraux; les états +généraux, transformés en assemblée nationale et bientôt en Convention, +détruisirent le trône et les parlements, envoyèrent à la mort et les +juges et le monarque de qui émanait la justice. Mais Louis XVI et les +parlements en agirent de la sorte, parce qu'ils étaient, sans le +savoir, les moyens d'une révolution sociale. + +L'idée des états généraux était donc dans toutes les têtes, seulement +on ne voyait pas où cela allait. Il était question, pour la foule, de +combler un déficit que le moindre banquier aujourd'hui se chargerait +de faire disparaître. Un remède si violent, appliqué à un mal si +léger, prouve qu'on était emporté vers des régions politiques +inconnues. Pour l'année 1786, seule année dont l'état financier soit +bien avéré, la recette était de 412,924,000 livres, la dépense de +593,542,000 livres; déficit 180,018,000 livres, réduit à 140 millions, +par 40,018,000 livres d'économie. Dans ce budget, la maison du roi est +portée à l'immense somme de 37,200,000 livres: les dettes des (p. 239) +princes, les acquisitions de châteaux et les déprédations de la cour +étaient la cause de cette surcharge. + +On voulait avoir les états généraux dans leur forme de 1614. Les +historiens citent toujours cette forme, comme si, depuis 1614, on +n'avait jamais ouï parler des états généraux, ni réclamer leur +convocation. Cependant, en 1651, les ordres de la noblesse et du +clergé, réunis à Paris, demandèrent les états généraux. Il existe un +gros recueil des actes et des discours faits et prononcés alors. Le +parlement de Paris, tout-puissant à cette époque, loin de seconder le +voeu des deux premiers ordres, cassa leurs assemblées comme illégales; +ce qui était vrai. + +Et puisque je suis sur ce chapitre, je veux noter un autre fait +grave échappé à ceux qui se sont mêlés et qui se mêlent d'écrire +l'histoire de France, sans la savoir. On parle des _trois ordres_, +comme constituant essentiellement les états dits généraux. Eh bien, +il arrivait souvent que des bailliages ne nommaient des députés que +pour _un_ ou _deux_ ordres. En 1614, le bailliage d'Amboise n'en +nomma ni pour le clergé ni pour la noblesse: le bailliage de +Châteauneuf-en-Thimerais n'en envoya ni pour le clergé ni pour le +tiers état: Le Puy, La Rochelle, Le Lauraguais, Calais, la +Haute-Marche, Châtellerault, firent défaut pour le clergé, et +Montdidier et Roye pour la noblesse. Néanmoins, les états de 1614 +furent appelés _états généraux_. Aussi les anciennes chroniques, +s'exprimant d'une manière plus correcte, disent, en parlant de nos +assemblées nationales, ou les _trois états_, ou les _notables +bourgeois_, ou les _barons et les évêques_, selon l'occurrence, et +elles attribuent à ces assemblées ainsi composées la même force (p. 240) +législative. Dans les diverses provinces, souvent le tiers, tout +convoqué qu'il était, ne députait pas, et cela par une raison +inaperçue, mais fort naturelle. Le tiers s'était emparé de la +magistrature, il en avait chassé les gens d'épée; il y régnait d'une +manière absolue, excepté dans quelques parlements nobles, comme juge, +avocat, procureur, greffier, clerc, etc.; il faisait les lois civiles +et criminelles, et, à l'aide de l'usurpation parlementaire, il +exerçait même le pouvoir politique. La fortune, l'honneur et la vie +des citoyens relevaient de lui: tout obéissait à ses arrêts, toute +tête tombait sous le glaive de ses justices. Quand donc il jouissait +isolément d'une puissance sans bornes, qu'avait-il besoin d'aller +chercher une faible portion de cette puissance dans des assemblées où +il n'avait paru qu'à genoux? + +Le peuple, métamorphosé en moine, s'était réfugié dans les cloîtres, +et gouvernait la société par l'opinion religieuse; le peuple, +métamorphosé en collecteur et en banquier, s'était réfugié dans la +finance, et gouvernait la société par l'argent; le peuple, +métamorphosé en magistrat, s'était réfugié dans les tribunaux, et +gouvernait la société par la loi. Ce grand royaume de France, +aristocrate dans ses parties ou ses provinces, était démocrate dans +son ensemble, sous la direction de son roi, avec lequel il s'entendait +à merveille et marchait presque toujours d'accord. C'est ce qui +explique sa longue existence. Il y a toute une nouvelle histoire de +France à faire, ou plutôt l'histoire de France n'est pas faite. + +Toutes les grandes questions mentionnées ci-dessus étaient (p. 241) +particulièrement agitées dans les années 1786, 1787 et 1788. Les têtes +de mes compatriotes trouvaient dans leur vivacité naturelle, dans les +privilèges de la province, du clergé et de la noblesse, dans les +collisions du parlement et des états, abondante matière +d'inflammation. M. de Calonne, un moment intendant de la +Bretagne[327], avait augmenté les divisions en favorisant la cause du +tiers état. M. de Montmorin[328] et M. de Thiard étaient des +commandants trop faibles pour faire dominer le parti de la cour. La +noblesse se coalisait avec le parlement, qui était noble; tantôt elle +résistait à M. Necker[329], à M. de Calonne, à l'archevêque de +Sens[330]; tantôt elle repoussait le mouvement populaire, que sa +résistance première avait favorisé. Elle s'assemblait, (p. 242) +délibérait, protestait; les communes ou municipalités s'assemblaient, +délibéraient, protestaient en sens contraire. L'affaire particulière +du _fouage_, en se mêlant aux affaires générales, avait accru les +inimitiés. Pour comprendre ceci, il est nécessaire d'expliquer la +constitution du duché de Bretagne. + + [Note 327: Charles-Alexandre de _Calonne_; + (1734-1802), contrôleur général des finances de + 1783 à 1785. Il avait été en 1766 procureur général + de la commission instituée pour examiner la + conduite de La Chalotais.] + + [Note 328: _Montmorin-Saint-Hérem_ (Armand-Marc, + comte de), né le 13 octobre 1746. Menin du Dauphin, + depuis Louis XVI, il avait débuté dans la carrière + politique comme diplomate et avait rempli auprès du + roi d'Espagne le poste d'ambassadeur. De retour en + France, il fut nommé commandant pour le roi en + Bretagne (4 avril 1784). Il conserva ces fonctions + jusqu'au commencement de 1787. Ministre des + affaires étrangères, du 18 février 1787 au 11 + juillet 1789, et du 17 juillet 1789 au 20 novembre + 1791, dénoncé par les journalistes du parti de la + Gironde comme l'un des membres du prétendu _comité + autrichien_, emprisonné à l'Abbaye après le 10 + août, il fut égorgé le 2 septembre 1792. Le comte + de Montmorin était le père de Mme de Beaumont, qui + a tenu une si grande place dans la vie de + Chateaubriand.] + + [Note 329: _Necker_ (Jacques), contrôleur général + des finances, (né à Genève le 30 septembre 1732, + mort à Coppet le 9 avril 1814).] + + [Note 330: Étienne-Charles de _Loménie de Brienne_, + archevêque de Sens (1727-1794): il était premier + ministre lors de la Convocation des États-Généraux, + mais fut forcé de donner sa démission, le 25 août + 1789. Arrêté à Sens le 9 novembre 1793 et jeté en + prison, il fut, au mois de février 1794, remis chez + lui avec des gardes qui ne le perdaient pas de vue. + Son frère, le comte de Brienne, ancien ministre de + la guerre, l'étant venu voir, on arrêta le + ci-devant comte, et, du même coup, l'archevêque, + les trois Loménie ses neveux, dont l'un son + coadjuteur, et Mme de Canisy, sa nièce. Ils + devaient tous, en vertu d'un ordre du Comité de + sûreté générale, être conduits le lendemain à + Paris. Le lendemain au matin, quand on entra dans + la chambre de l'archevêque, on le trouva mort. + (Voir les _Mémoires de Morellet_, tome II, p. + 15.)--Le comte de Loménie de Brienne; ses trois + neveux, l'abbé Martial de Loménie, François de + Loménie, capitaine de chasseurs, Charles de + Loménie, chevalier de Saint-Louis et de + Cincinnatus; sa nièce, Mme de Canisy, furent + guillotinés tous les cinq, le 21 floréal an II, 10 + mai 1794.] + +Les états de Bretagne ont plus ou moins varié dans leur forme, comme +tous les états de l'Europe féodale, auxquels ils ressemblaient. + +Les rois de France furent substitués aux droits des ducs de Bretagne. +Le contrat de mariage de la duchesse Anne, de l'an 1491, n'apporta pas +seulement la Bretagne en dot à la couronne de Charles VIII et de Louis +XII, mais il stipula une transaction, en vertu de laquelle fut terminé +un différend qui remontait à Charles de Blois et au comte de Montfort. +La Bretagne prétendait que les filles héritaient au duché; la France +soutenait que la succession n'avait lieu qu'en ligne masculine; que +celle-ci venant à s'éteindre, la Bretagne, comme grand fief, faisait +retour à la couronne. Charles VIII et Anne, ensuite Anne et Louis XII, +se cédèrent mutuellement leurs droits ou prétentions. Claude (p. 243) +fille d'Anne et de Louis XII, qui devint femme de François Ier, laissa +en mourant le duché de Bretagne à son mari. François Ier, d'après la +prière des états assemblées à Vannes, unit, par édit publié à Nantes +en 1532, le duché de Bretagne à la couronne de France, garantissant à +ce duché ses libertés et privilèges. + +A cette époque, les états de Bretagne étaient réunis tous les ans: +mais en 1630 la réunion devint bisannuelle. Le gouverneur proclamait +l'ouverture des états. Les trois ordres s'assemblaient selon les +lieux, dans une église ou dans les salles d'un couvent. Chaque ordre +délibérait à part: c'étaient trois assemblées particulières avec leurs +diverses tempêtes, qui se convertissaient en ouragan général quand le +clergé, la noblesse et le tiers venaient à se réunir. La cour +soufflait la discorde, et dans ce champ resserré, comme dans une plus +vaste arène, les talents, les vanités et les ambitions étaient en jeu. + +Le père Grégoire de Rostrenen, capucin, dans la dédicace de son +_Dictionnaire français-breton_[331], parle de la sorte à nos seigneurs +les états de Bretagne: + + «S'il ne convenait qu'à l'orateur romain de louer dignement (p. 244) + l'auguste assemblée du sénat de Rome, me convenait-il de hasarder + l'éloge de votre auguste assemblée, qui nous retrace si dignement + l'idée de ce que l'ancienne et la nouvelle Rome avaient de + majestueux et de respectable?» + + [Note 331: _Rostrenen_ Grégoire de, capucin et + prédicateur. Le savant éditeur de la _Biographie + bretonne_, M. Paul Levot, n'a pu découvrir ni la + date et le lieu de sa naissance, ni la date et le + lieu de sa mort. Il est l'auteur du dictionnaire + paru en 1732 à Rennes, chez l'imprimeur Julien + Vatar, sous ce titre: _Dictionnaire + françois-celtique ou françois-breton, nécessaire à + tous ceux qui veulent traduire le françois en + celtique ou en langage breton, pour prêcher, + catéchiser et confesser, selon les différents + dialectes de chaque diocèse; utile et curieux pour + s'instruire à fond de la langue bretonne, et pour + trouver l'étymologie de plusieurs mots françois et + bretons, de noms propres de villes et de + maisons_.] + +Rostrenen prouve que le celtique est une de ces langues primitives que +Gomer, fils aîné de Japhet, apporta en Europe, et que les Bas-Bretons, +malgré leur taille, descendent des géants. Malheureusement, les +enfants bretons de Gomer, longtemps séparés de la France, ont laissé +dépérir une partie de leurs vieux titres: leurs chartes, auxquelles +ils ne mettaient pas une assez grande importance comme les liant à +l'histoire générale, manquent trop souvent de cette authenticité à +laquelle les déchiffreurs de diplômes attachent de leur côté beaucoup +trop de prix. + +Le temps de la tenue des états en Bretagne était un temps de galas et +de bals: on mangeait chez M. le commandant, on mangeait chez M. le +président de la noblesse, on mangeait chez M. le président du clergé, +on mangeait chez M. le trésorier des états, on mangeait chez M. +l'intendant de la province, on mangeait chez M. le président du +parlement; on mangeait partout: et l'on buvait! A de longues tables de +réfectoires se voyaient assis des Du Guesclins laboureurs, des +Duguay-Trouin matelots, portant au côté leur épée de fer à vieille +garde ou leur petit sabre d'abordage. Tous les gentilshommes assistant +aux états en personne ne ressemblaient pas mal à une diète de Pologne, +de la Pologne à pied, non à cheval, diète de Scythes, non de +Sarmates. + +Malheureusement, on jouait trop. Les bals ne discontinuaient. (p. 245) +Les Bretons sont remarquables par leurs danses et par les airs de ces +danses. Madame de Sévigné a peint nos ripailles politiques au milieu +des landes, comme ces festins des fées et des sorciers qui avaient +lieu la nuit sur les bruyères: + + «Vous aurez maintenant, écrit-elle, des nouvelles de nos états + pour votre peine d'être Bretonne. M. de Chaulnes arriva dimanche + au soir, au bruit de tout ce qui peut en faire à Vitré: le lundi + matin il m'écrivit une lettre; j'y fis réponse par aller dîner + avec lui. On mange à deux tables dans le même lieu: il y a + quatorze couverts à chaque table: Monsieur en tient une, et + Madame l'autre. La bonne chère est excessive, on remporte les + plats de rôti tout entiers; et pour les pyramides de fruits, il + faut faire hausser les portes. Nos pères ne prévoyaient pas ces + sortes de machines, puisque même ils ne comprenaient pas qu'il + fallût qu'une porte fût plus haute qu'eux... Après le dîner, MM. + de Lomaria et Coëtlogon dansèrent avec deux Bretonnes des + passe-pieds merveilleux et des menuets, d'un air que les + courtisans n'ont pas à beaucoup près: ils y font des pas de + Bohémiens et de Bas-Bretons avec une délicatesse et une justesse + qui charment... C'est un jeu, une chère, une liberté jour et nuit + qui attirent tout le monde. Je n'avais jamais vu les états; c'est + une assez belle chose. Je ne crois pas qu'il y ait une province + rassemblée qui ait aussi grand air que celle-ci; elle doit être + bien pleine, du moins, car il n'y en a pas un seul à la guerre ni + à la cour; il n'y a que le petit guidon (M. de Sévigné le fils) + qui peut-être y reviendra un jour comme les autres... Une (p. 246) + infinité de présents, des pensions, des réparations de chemins + et de villes, quinze ou vingt grandes tables, un jeu continuel, + des bals éternels, des comédies trois fois la semaine, une grande + braverie: voilà les états. J'oublie trois ou quatre cents pipes + de vin qu'on y boit[332].» + + [Note 332: Lettre du 5 août 1671.] + +Les Bretons ont de la peine à pardonner à madame de Sévigné ses +moqueries. Je suis moins rigoureux; mais je n'aime pas qu'elle dise: +«Vous me parlez bien plaisamment de nos misères; nous ne sommes plus +si _roués_: _un_ en huit jours seulement, pour entretenir la justice. +Il est vrai que la penderie me paraît maintenant un rafraîchissement.» +C'est pousser trop loin l'agréable langage de cour: Barère parlait +avec la même grâce de la guillotine. En 1793, les noyades de Nantes +s'appelaient des _mariages républicains_: le despotisme populaire +reproduisait l'aménité de style du despotisme royal. + +Les fats de Paris, qui accompagnaient aux états messieurs les gens du +roi, racontaient que nous autres hobereaux nous faisions doubler nos +poches de fer-blanc, afin de porter à nos femmes les fricassées de +poulet de M. le commandant. On payait cher ces railleries. Un comte de +Sabran était naguère resté sur la place, en échange de ses mauvais +propos. Ce descendant des troubadours et des rois provençaux, grand +comme un Suisse, se fit tuer par un petit chasse-lièvre du Morbihan, +de la hauteur d'un Lapon[333]. Ce _Ker_ ne le cédait point à son (p. 247) +adversaire en généalogie: si saint Elzéar de Sabran était proche +parent de Saint Louis, saint Corentin, grand-oncle du très noble +_Ker_, était évêque de Quimper sous le roi Gallon II, trois cents ans +avant Jésus-Christ[334]. + + [Note 333: La date de ce duel, resté légendaire en + Bretagne, se place aux environs de 1735. Celui qui + en fut le héros n'était pas «un petit chasse-lièvre + du Morbihan», mais un cadet de Cornouaille, + Jean-François de _Kératry_, qui fut plus tard, + après le décès de son aîné, chef de nom et armes, + présida en 1776 l'ordre de la noblesse aux États de + la province, et mourut à Quimper le 7 février 1779. + L'un de ses fils, le plus jeune, Auguste-Hilarion, + comte de Kératry, après avoir été plusieurs fois + député, fut élevé à la pairie en 1837 et laissa + deux fils, dont l'un, le comte Émile de Kératry, a + été le premier préfet de police de la troisième + République.--Sur le duel lui-même, voici les + détails que je trouve dans une curieuse et + rarissime brochure, publiée en 1788 à Rennes, à + l'occasion des troubles de Bretagne, et intitulée: + _Lettre de Mme la comtesse de Kératry au maréchal + de Stainville_: «Tout le monde en Bretagne, sait + l'affaire du comte de Kératry avec le marquis de + Sabran. Ce dernier, qui avait accompagné la + maréchale d'Estrées aux États, se permit quelques + propos indiscrets contre les Bretons, en présence + du comte de Kératry. Le marquis de Sabran était + brave et n'avait point de dignité qui le dispensât + de rendre raison à un gentilhomme d'une insulte + faite à tous les habitants d'une province. Tous les + deux se rencontrent et mettent l'épée à la main. M. + de Kératry est le premier atteint. «Vous êtes + blessé», lui crie M. de Sabran.--«Un Breton blessé + tue son adversaire», répond le comte de Kératry. Le + combat recommence avec plus de fureur, le marquis + de Sabran est percé et meurt.»] + + [Note 334: Saint Corentin fut le premier titulaire + de l'évêché de Cornouaille (ou de Quimper), créé + par le fondateur même du comté ou royaume de + Cornouaille, le roi Grallon, qui a reçu de la + postérité le nom de _Mur_ ou Grand, et auquel de + son vivant ses peuples décernèrent, à cause de son + exacte justice, celui de _Iaun_, c'est-à-dire la + Loi, le Droit ou la Règle. L'érection de l'évêché + de Quimper se place, non _trois cents ans avant + Jésus-Christ_, mais vers la fin du Ve siècle après + Jésus-Christ, de 495 à 500. (_Annuaire historique + et archéologique de Bretagne_), par Arthur de la + Borderie, (tome II, p. 12 et 134.)] + + * * * * * + +Le revenu du roi, en Bretagne, consistait dans le don gratuit, +variable selon les besoins; dans le produit du domaine de la couronne, +qu'on pouvait évaluer de trois à quatre cent mille francs; dans la +perception du timbre, etc. + +La Bretagne avait ses revenus particuliers, qui lui servaient à (p. 248) +faire face à ses charges: le _grand_ et le _petit devoir_, qui frappaient +les liquides et le mouvement des liquides, fournissant deux millions +annuels; enfin, les sommes rentrant par le _fouage_. On ne se doute +guère de l'importance du fouage dans notre histoire; cependant il fut +à la révolution de France, ce que fut le timbre à la révolution des +États-Unis. + +Le fouage (_census pro singulis focis exactus_) était un cens, ou une +espèce de taille, exigé par chaque feu sur les biens roturiers. Avec +le fouage graduellement augmenté, se payaient les dettes de la +province. En temps de guerre, les dépenses s'élevaient à plus de sept +millions d'une session à l'autre, somme qui primait la recette. On +avait conçu le projet de créer un capital des deniers provenus du +fouage, et de le constituer en rentes au profit des fouagistes: le +fouage n'eut plus alors été qu'un emprunt. L'injustice (bien +qu'injustice _légale_ au terme du droit coutumier) était de le faire +porter sur la seule propriété routière. Les communes ne cessaient de +réclamer; la noblesse, qui tenait moins à son argent qu'à ses +privilèges, ne voulait pas entendre parler d'un impôt qui l'aurait +rendue taillable. Telle était la question, quand se réunirent les +sanglants états de Bretagne du mois de décembre 1788. + +Les esprits étaient alors agités par diverses causes; l'assemblée (p. 249) +des Notables, l'impôt territorial, le commerce des grains, la tenue +prochaine des états généraux et l'affaire du collier, la Cour plénière +et le _Mariage de Figaro_, les grands bailliages et Cagliostro et +Mesmer, mille autres incidents graves ou futiles, étaient l'objet des +controverses dans toutes les familles. + +La noblesse bretonne, de sa propre autorité, s'était convoquée à +Rennes pour protester contre l'établissement de la Cour plénière. Je +me rendis à cette diète: c'est la première réunion politique où je me +sois trouvé de ma vie. J'étais étourdi et amusé des cris que +j'entendais. On montait sur les tables et sur les fauteuils; on +gesticulait, on parlait tous à la fois. Le marquis de Trémargat, Jambe +de bois[335], disait d'une voix de stentor: «Allons tous chez le +commandant, M. de Thiard; nous lui dirons: La noblesse bretonne est à +votre porte; elle demande à vous parler: «le roi même ne la refuserait +pas!» A ce trait d'éloquence les bravos ébranlaient les voûtes de (p. 250) +la salle. Il recommençait: «Le roi même ne la refuserait pas!» Les +huchées et les trépignements redoublaient. Nous allâmes chez M. le +comte de Thiard[336], homme de cour, poète érotique, esprit doux et +frivole, mortellement ennuyé de notre vacarme; il nous regardait comme +des _houhous_, des sangliers, des bêtes fauves; il brûlait d'être hors +de notre Armorique et n'avait nulle envie de nous refuser l'entrée de +son hôtel. Notre orateur lui dit ce qu'il voulut, après quoi nous +vînmes rédiger cette déclaration: «Déclarons infâmes ceux qui +pourraient accepter quelques places, soit dans l'administration +nouvelle de la justice, soit dans l'administration des états, qui ne +seraient pas avouées par les lois constitutives de la Bretagne.» Douze +gentilshommes furent choisis pour porter cette pièce au roi: à leur +arrivée à Paris, on les coffra à la Bastille, d'où ils sortirent +bientôt en façon de héros[337]; ils furent reçus à leur retour avec +des branches de laurier. Nous portions des habits avec de grands (p. 251) +boutons de nacre semés d'hermine, autour desquels boutons était écrite +en latin cette devise: «Plutôt mourir que de se déshonorer.» Nous +triomphions de la cour dont tout le monde triomphait, et nous tombions +avec elle dans le même abîme. + + [Note 335: Louis-Anne-Pierre _Geslin_, comte (et + non _marquis_) de _Trémargat_, né à + Bain-de-Bretagne le 24 décembre 1749. Fils d'un + président au Parlement de Bretagne, il avait servi + dans la marine et était devenu lieutenant de + vaisseau et chevalier de Saint-Louis. En 1776, il + avait épousé Anne-Françoise de _Caradenc_ de + Launay, parente du célèbre procureur général et + veuve de M. de Quénétain. Un fils lui naquit à + Rennes, le 18 janvier 1785, pendant la tenue des + États. On lit, à cette occasion, dans la _Gazette + de France_ du 4 février 1785: «On mande de Rennes + que la comtesse de Trémargat, épouse du comte de + Trémargat, Jambe-de-bois, président de l'ordre de + la noblesse, étant accouchée d'un fils, les États + ont arrêté de donner à cet enfant le nom de + _Bretagne_ et d'envoyer à la comtesse de Montmorin + (femme du Commandant de la province) une députation + pour la prier de le présenter au baptême.»--Le + comte de Trémargat émigra à Jersey, où il perdit sa + femme le 25 novembre 1790. Nous ignorons le lieu et + la date de sa mort.] + + [Note 336: _Thiard-Bissy_ (Henri-Charles, comte + de), né en 1726. Lieutenant-général et premier + écuyer du duc d'Orléans, il avait succédé à M. de + Montmorin, au mois de février 1787, en qualité de + commandant pour le roi en Bretagne. Chateaubriand + le juge peut-être ici avec trop de sévérité. S'il + fut «homme de cour», il sut aussi, à l'heure du + péril, noblement défendre le roi. Il fut blessé + dans la journée du 10 août: le 26 juillet 1794, il + porta sa tête sur l'échafaud.--Maton de la Varenne + a publié en l'an VII (1799) les _OEuvres posthumes + du comte de Thiard_, 2 vol. in-12.] + + [Note 337: Les douze gentilhommes mis à la + Bastille, le 15 juillet 1788, pour l'affaire de + Bretagne, étaient: le marquis de la Rouërie, le + comte de La Fruglaye, le marquis de La Bourdonnaye + de Montluc, le comte de Trémargat, le marquis de + Corné, le comte Godet de Châtillon, le vicomte de + Champion de Cicé, le marquis Alexis de Bedée, le + chevalier de Guer, le marquis du Bois de la + Feronnière, le comte Hay des Nétumières et le comte + de Bec-delièvre-Penhouët.--Sur leur captivité, qui + fut d'ailleurs la plus douce du monde et qui ne + dura que deux mois, du 15 juillet au 12 septembre + 1788, voir _la Bastille sous Louis XVI_, dans les + _Légendes révolutionnaires_, par Edmond Biré.] + + * * * * * + +Ce fut à cette époque que mon frère, suivant toujours ses projets, +prit le parti de me faire agréger à l'ordre de Malte. Il fallait pour +cela me faire entrer dans la cléricature: elle pouvait m'être donnée +par M. Cortois de Pressigny, évêque de Saint-Malo. Je me rendis donc +dans ma ville natale, où mon excellente mère s'était retirée; elle +n'avait plus ses enfants avec elle; elle passait le jour à l'église, +la soirée à tricoter. Ses distractions étaient inconcevables: je la +rencontrai un matin dans la rue, portant une de ses pantoufles sous +son bras, en guise de livre de prières. De fois à autre pénétraient +dans sa retraite quelques vieux amis, et ils parlaient du bon temps. +Lorsque nous étions tête à tête, elle me faisait de beaux contes en +vers, qu'elle improvisait. Dans un de ces contes le diable emportait +une cheminée avec un mécréant, et le poète s'écriait: + + Le diable en l'avenue + Chemina tant et tant, + Qu'on en perdit la vue + En moins d'une heur' de temps. + +«Il me semble, dis-je, que le diable ne va pas bien vite.» (p. 252) + +Mais madame de Chateaubriand me prouva que je n'y entendais rien: elle +était charmante, ma mère. + +Elle avait une longue complainte sur le _Récit véritable d'une cane +sauvage, en la ville de Montfort-la-Cane-lez-Saint-Malo_. Certain +seigneur avait renfermé une jeune fille d'une grande beauté dans le +château de Montfort, à dessein de lui ravir l'honneur. A travers une +lucarne, elle apercevait l'église de Saint-Nicolas; elle pria le saint +avec des yeux pleins de larmes, et elle fut miraculeusement +transportée hors du château; mais elle tomba entre les mains des +serviteurs du félon, qui voulurent en user avec elle comme ils +supposaient qu'en avait fait leur maître. La pauvre fille éperdue, +regardant de tous côtés pour chercher quelque secours, n'aperçut que +des canes sauvages sur l'étang du château. Renouvelant sa prière à +saint Nicolas, elle le supplia de permettre à ces animaux d'être +témoins de son innocence, afin que si elle devait perdre la vie, et +qu'elle ne pût accomplir les voeux qu'elle avait faits à saint +Nicolas, les oiseaux les remplissent eux-mêmes à leur façon, en son +nom et pour sa personne. + +La fille mourut dans l'année: voici qu'à la translation des os de +saint Nicolas, le 9 mai, une cane sauvage, accompagnée de ses petits +canetons, vint à l'église de Saint-Nicolas. Elle y entra et voltigea +devant l'image du bienheureux libérateur, pour lui applaudir par le +battement de ses ailes; après quoi, elle retourna à l'étang, ayant +laissé un de ses petits en offrande. Quelque temps après, le caneton +s'en retourna sans qu'on s'en aperçut. Pendant deux cents ans et (p. 253) +plus, la cane, toujours la même cane, est revenue, à jour fixe, avec +sa couvée, dans l'église du grand saint Nicolas, à Montfort. L'histoire +en a été écrite et imprimée en 1652; l'auteur remarque fort justement: +«que c'est une chose peu considérable devant les yeux de Dieu, qu'une +chétive cane sauvage; que néanmoins elle tient sa partie pour rendre +hommage à sa grandeur; que la cigale de saint François était encore +moins prisable, et que pourtant ses fredons charmaient le coeur d'un +séraphin.» Mais madame de Chateaubriand suivait une fausse tradition: +dans sa complainte, la fille renfermée à Montfort était une princesse, +laquelle obtint d'être changée en cane, pour échapper à la violence de +son vainqueur. Je n'ai retenu que ces vers d'un couplet de la romance +de ma mère: + + Cane la belle est devenue, + Cane la belle est devenue, + Et s'envola, par une grille, + Dans un étang plein de lentilles. + +Comme madame de Chateaubriand était une véritable sainte, elle obtint +de l'évêque de Saint-Malo la promesse de me donner la cléricature; il +s'en faisait scrupule: la marque ecclésiastique donnée à un laïque et +à un militaire lui paraissait une profanation qui tenait de la +simonie. M. Cortois de Pressigny, aujourd'hui archevêque de Besançon +et pair de France[338], est un homme de bien et de mérite. Il (p. 254) +était jeune alors, protégé de la reine, et sur le chemin de la +fortune, où il est arrivé plus tard par une meilleure voie: la +persécution. + + [Note 338: _Cortois de Pressigny_ (Gabriel, comte), + né à Dijon le 11 décembre 1745. Il avait été sacré + évêque de Saint-Malo le 15 janvier 1786. Forcé + d'émigrer en 1791, il se retira en Suisse, rentra à + Paris en l'an VIII, remit sa démission entre les + mains de Pie VII, à l'occasion du Concordat, mais + refusa toutes fonctions sous le Consulat et + l'Empire. La première Restauration l'envoya comme + ambassadeur à Rome, afin d'obtenir du Pape des + modifications au Concordat de 1801. Nommé pair de + France en 1816 et archevêque de Besançon en 1818, + il mourut à Paris le 2 mai 1823.] + +Je me mis à genoux, en uniforme, l'épée au côté, aux pieds du prélat; +il me coupa deux ou trois cheveux sur le sommet de la tête; cela +s'appela tonsure, de laquelle je reçus lettres en bonnes formes[339]. +Avec ces lettres, 200,000 livres de rentes pouvaient m'échoir, quand +mes preuves de noblesse auraient été admises à Malte: abus, sans +doute, dans l'ordre ecclésiastique, mais chose utile dans l'ordre +politique de l'ancienne constitution. Ne valait-il pas mieux qu'une +espèce de bénéfice militaire s'attachât à l'épée d'un soldat qu'à la +mantille d'un abbé, lequel aurait mangé sa grasse prieurée sur les +pavés de Paris? + + [Note 339: Voir l'_Appendice_ Nº IX: _la + Cléricature de Chateaubriand_.] + +La cléricature, à moi conférée pour les raisons précédentes, a fait +dire, par des biographes mal informés, que j'étais d'abord entré dans +l'Église. + +Ceci se passait en 1788[340]. J'avais des chevaux, je parcourais la +campagne, ou je galopais le long des vagues, mes gémissantes et +anciennes amies; je descendais de cheval, et je me jouais avec elles; +toute la famille aboyante de Scylla sautait à mes genoux pour me (p. 255) +caresser: _Nunc cada latrantis Scyllæ_. Je suis allé bien loin admirer +les scènes de la nature: je m'aurais pu contenter de celles que +m'offrait mon pays natal. + + [Note 340: Cette date, comme toutes celles que + donne Chateaubriand dans ses _Mémoires_, est + exacte. Ceci se passait le 16 décembre 1788. Voir à + l'_Appendice_ précité.] + +Rien de plus charmant que les environs de Saint-Malo, dans un rayon de +cinq à six lieues. Les bords de la Rance, en remontant cette rivière +depuis son embouchure jusqu'à Dinan, mériteraient seuls d'attirer les +voyageurs; mélange continuel de rochers et de verdure, de grèves et de +forêts, de criques et de hameaux, d'antiques manoirs de la Bretagne +féodale et d'habitations modernes de la Bretagne commerçante. +Celles-ci ont été construites en un temps où les négociants de +Saint-Malo étaient si riches que, dans leurs jours de goguette, ils +fricassaient des piastres, et les jetaient toutes bouillantes au +peuple par les fenêtres. Ces habitations sont d'un grand luxe. +Bonnaban, château de MM. de la Saudre, est en partie de marbre apporté +de Gênes, magnificence dont nous n'avons pas même l'idée à Paris[341]. +La Briantais[342], Le Bosq, le Montmarin[343], La Balue[344], (p. 256) +le Colombier[345], sont ou étaient ornés d'orangeries, d'eaux +jaillissantes et de statues. Quelquefois les jardins descendent en +pente au rivage derrière les arcades d'un portique de tilleuls, à +travers une colonnade de pins, au bout d'une pelouse; par-dessus les +tulipes d'un parterre, la mer présente ses vaisseaux, son calme et ses +tempêtes. + + [Note 341: Le château de Bonnaban, alors en la + paroisse du même nom, aujourd'hui en La Gouesnière, + acheté en 1754, au prix de 195 000 livres, et + reconstruit avec luxe pendant les années suivantes, + est encore aujourd'hui une des belles propriétés + des environs de Saint-Malo. MM. de la Saudre + étaient deux frères, d'origine malouine, qui + s'étaient établis à Cadix et y avaient fait une + immense fortune. A leur retour en France, Pierre, + l'aîné, acheta Bonnaban et en commença la + reconstruction, qui fut terminée seulement en 1777 + par son frère, François-Guillaume, devenu son + héritier en 1763. Le comte de Kergariou en est + aujourd'hui propriétaire.] + + [Note 342: La Briantais, situé en Saint-Servan, sur + les bords de la Rance, appartenait alors aux Picot + de Prémesnil et appartient actuellement à M. + Lachambre, ancien député.] + + [Note 343: Ces deux châteaux, situés l'un vis-à-vis + de l'autre, sur les bords de la Rance--la Bosq en + Saint-Servan, le Montmarin en Pleurtuit--étaient la + propriété de l'opulente famille des Magon.] + + [Note 344: La Balue, en Saint-Servan, appartenait + également aux Magon.--M. Magon de la Balue a été + guillotiné le 9 juillet 1794, avec son frère Luc + Magon de la Blinaye, et son cousin + Erasme-Charles-Auguste Magon de la Lande; avec la + marquise de Saint-Pern, sa fille, + Jean-Baptiste-Marie-Bertrand de Saint-Pern, son + petit-fils, et François-Joseph de Cornulier, son + petit-gendre. Quelques jours auparavant, le 20 juin + 1794, deux autres membres de la famille Magon, + Nicolas-François Magon de la Villehuchet et son + fils, Jean-Baptiste Magon de Coëtizac, étaient + également montés sur l'échafaud.] + + [Note 345: Le château de Colombier, en Paramé, + appartenait en 1788 aux Eon de Carissan.] + +Chaque paysan, matelot et laboureur, est propriétaire d'une petite +bastide blanche avec un jardin; parmi les herbes potagères, les +groseilliers, les rosiers, les iris, les soucis de ce jardin, on +trouve un plant de thé de Cayenne, un pied de tabac de Virginie, une +fleur de la Chine, enfin quelque souvenir d'une autre rive et d'un +autre soleil: c'est l'itinéraire et la carte du maître du lieu. Les +tenanciers de la côte sont d'une belle race normande; les femmes +grandes, minces, agiles, portent des corsets de laine grise, des +jupons courts de callomandre et de soie rayée, des bas blancs à +coins de couleur. Leur front est ombragé d'une large coiffe de (p. 257) +basin ou de batiste, dont les pattes se relèvent en forme de béret, +ou flottent en manière de voile. Une chaîne d'argent à plusieurs +branches pend à leur côté gauche. Tous les matins, au printemps, +ces filles du Nord, descendant de leurs barques, comme si elles +venaient encore envahir la contrée, apportent au marché des fruits +dans des corbeilles, et des caillebottes dans des coquilles; +lorsqu'elles soutiennent d'une main sur leur tête des vases noirs +remplis de lait ou de fleurs, que les barbes de leurs cornettes +blanches accompagnent leurs yeux bleus, leur visage rose, leurs +cheveux blonds emperlés de rosée, les Valkyries de l'Edda dont la +plus jeune est l'_Avenir_, ou les Canéphores d'Athènes, n'avaient +rien d'aussi gracieux. Ce tableau ressemble-t-il encore? Ces femmes, +sans doute, ne sont plus; il n'en reste que mon souvenir. + + * * * * * + +Je quittai ma mère et j'allai voir mes soeurs aînées aux environs de +Fougères. Je demeurai un mois chez madame de Chateaubourg. Ses deux +maisons de campagne, Lascardais[346] et Le Plessis[347], près de +Saint-Aubin-du-Cormier, célèbre par sa tour et par sa bataille, +étaient situées dans un pays de roches, de landes et de bois. Ma soeur +avait pour régisseur M. Livoret, jadis jésuite[348], auquel il (p. 258) +était arrivé une étrange aventure. + + [Note 346: Le château de Lascardais était la + principale résidence de M. et Mme de Chateaubourg; + il est situé dans la commune de Mézières, canton de + Saint-Aubin-du-Cormier, arrondissement de Fougères + (Ille-et-Vilaine), et est habité aujourd'hui par + Mme la vicomtesse du Breil de Pontbriand, + petite-fille de la comtesse de Chateaubourg.] + + [Note 347: Le Plessis-Pillet est situé dans la + commune de Dourdain, canton de Liffré, + arrondissement de Fougères.] + + [Note 348: Rob. Lamb. _Livorel_ (et non _Livoret_), + né le 17 septembre 1735, était entré dans la + Compagnie de Jésus le 27 octobre 1753. Au moment de + la suppression de la Compagnie (1762), il était au + collège de Rennes, en qualité de frère coadjuteur, + et chargé, à ce titre, de s'occuper de la maison de + campagne du collège.] + +Quand il fut nommé régisseur à Lascardais, le comte de Chateaubourg, +le père, venait de mourir: M. Livoret, qui ne l'avait pas connu, fut +installé gardien du castel. La première nuit qu'il y coucha seul, il +vit entrer dans son appartement un vieillard pâle, en robe de chambre, +en bonnet de nuit, portant une petite lumière. L'apparition s'approche +de l'âtre, pose son bougeoir sur la cheminée, rallume le feu et +s'assied dans un fauteuil. M. Livoret tremblait de tout son corps. +Après deux heures de silence, le vieillard se lève, reprend sa +lumière, et sort de la chambre en fermant la porte. + +Le lendemain, le régisseur conta son aventure aux fermiers, qui, sur +la description de la lémure, affirmèrent que c'était leur vieux +maître. Tout ne finit pas là: si M. Livoret regardait derrière lui +dans une forêt, il apercevait le fantôme; s'il avait à franchir un +échalier dans un champ, l'ombre se mettait à califourchon sur +l'échalier. Un jour, le misérable obsédé s'étant hasardé à lui dire: +«Monsieur de Chateaubourg, laissez-moi;» le revenant répondit: «Non.» +M. Livoret, homme froid et positif, très peu brillant d'imaginative, +racontait tant qu'on voulait son histoire, toujours de la même manière +et avec la même conviction. + +Un peu plus tard, j'accompagnai en Normandie un brave officier (p. 259) +atteint d'une fièvre cérébrale. On nous logea dans une maison de +paysan; une vieille tapisserie, prêtée par le seigneur du lieu, +séparait mon lit de celui du malade. Derrière cette tapisserie on +saignait le patient; en délassement de ses souffrances, on le +plongeait dans des bains de glace; il grelottait dans cette torture, +les ongles bleus, le visage violet et grincé, les dents serrées, la +tête chauve, une longue barbe descendant de son menton pointu et +servant de vêtement à sa poitrine nue, maigre et mouillée. + +Quand le malade s'attendrissait, il ouvrait un parapluie, croyant se +mettre à l'abri de ses larmes: si le moyen était sûr contre les +pleurs, il faudrait élever une statue à l'auteur de la découverte. + +Mes seuls bons moments étaient ceux où je m'allais promener dans le +cimetière de l'église du hameau, bâtie sur un tertre. Mes compagnons +étaient les morts, quelques oiseaux et le soleil qui se couchait. Je +rêvais à la société de Paris, à mes premières années, à mon fantôme, à +ces bois de Combourg dont j'étais si près par l'espace, si loin par le +temps; je retournais à mon pauvre malade: c'était un aveugle +conduisant un aveugle. + +Hélas! un coup, une chute, une peine morale raviront à Homère, à +Newton, à Bossuet, leur génie, et ces hommes divins, au lieu d'exciter +une pitié profonde, un regret amer et éternel, pourraient être l'objet +d'un sourire! Beaucoup de personnes que j'ai connues et aimées ont vu +se troubler leur raison auprès de moi, comme si je portais le germe de +la contagion. Je ne m'explique le chef-d'oeuvre de Cervantes et sa +gaieté cruelle que par une réflexion triste: en considérant (p. 260) +l'être entier, en pesant le bien et le mal, on serait tenté de désirer +tout accident qui porte à l'oubli, comme un moyen d'échapper à +soi-même: un ivrogne joyeux est une créature heureuse. Religion à +part, le bonheur est de s'ignorer et d'arriver à la mort sans avoir +senti la vie. + +Je ramenai mon compatriote parfaitement guéri. + + * * * * * + +Madame Lucile et madame de Farcy, revenues avec moi en Bretagne, +voulaient retourner à Paris; mais je fus retenu par les troubles de la +province. Les états étaient semoncés pour la fin de décembre (1788). +La commune de Rennes, et après elle les autres communes de Bretagne, +avaient pris un arrêté qui défendait à leurs députés de s'occuper +d'aucune affaire avant que la question des _fouages_ n'eût été réglée. + +Le comte de Boisgelin[349], qui devait présider l'ordre de la +noblesse, se hâta d'arriver à Rennes. Les gentilhommes furent +convoqués par lettres particulières, y compris ceux qui, comme moi, +étaient encore trop jeunes pour avoir voix délibérative. Nous (p. 261) +pouvions être attaqués, il fallait compter les bras autant que les +suffrages: nous nous rendîmes à notre poste. + + [Note 349: _Boisgelin_ (Louis-Bruno, comte de) + était né à Rennes le 17 novembre 1734. Maréchal de + camp, chevalier de Saint-Louis et du Saint-Esprit, + maître de la garde-robe du roi et baron des États + de Bretagne, il présida plusieurs fois aux États + l'ordre de la noblesse, notamment dans l'orageuse + session de 1788-1789. L'ordre de la noblesse et la + fraction de l'ordre du clergé qui avait entrée aux + États de Bretagne refusèrent de députer pour cette + province aux États-Généraux de 1789. Le comte de + Boisgelin ne siégea donc pas à l'Assemblée + constituante, où son frère Boisgelin de Cucé, + archevêque d'Aix et député du clergé de la + sénéchaussée de cette ville, a tenu au contraire + une place si considérable. Il fut guillotiné le 19 + messidor an II (7 juillet 1794). Sa femme, + Marie-Catherine-Stanislas de Boufflers, soeur du + chevalier de Bouffiers, qui unissait à l'esprit le + plus brillant le plus noble courage, monta sur + l'échafaud le même jour.] + +Plusieurs assemblées se tinrent chez M. de Boisgelin avant l'ouverture +des états. Toutes les scènes de confusion auxquelles j'avais assisté +se renouvelèrent. Le chevalier de Guer, le marquis de Trémargat, mon +oncle le comte de Bedée, qu'on appelait _Bedée l'artichaut_, à cause +de sa grosseur, par opposition à un autre Bedée, long et effilé, qu'on +nommait _Bedée l'asperge_, cassèrent plusieurs chaises en grimpant +dessus pour pérorer. Le marquis de Trémargat, officier de marine, à +jambe de bois, faisait beaucoup d'ennemis à son ordre: on parlait un +jour d'établir une école militaire où seraient élevés les fils de la +pauvre noblesse; un membre du tiers s'écria: «Et nos fils +qu'auront-ils?--L'hôpital,» repartit Trémargat: mot qui, tombé dans la +foule, germa promptement. + +Je m'aperçus au milieu de ces réunions d'une disposition de mon +caractère que j'ai retrouvée depuis dans la politique et dans les +armes: plus mes collègues ou mes camarades s'échauffaient, plus je me +refroidissais; je voyais mettre le feu à la tribune ou au canon avec +indifférence: je n'ai jamais salué la parole ou le boulet. + +Le résultat de nos délibérations fut que la noblesse traiterait +d'abord des affaires générales, et ne s'occuperait du fouage qu'après +la solution des autres questions; résolution directement opposée à +celle du tiers. Les gentilshommes n'avaient pas grande confiance dans +le clergé, qui les abandonnait souvent, surtout quand il était présidé +par l'évêque de Rennes[350], personnage patelin, mesuré, parlant (p. 262) +avec un léger zézaiement qui n'était pas sans grâce, et se ménageant +des chances à la cour. Un journal, _la Sentinelle du Peuple_, rédigé à +Rennes par un écrivailleur arrivé de Paris[351], fomentait les haines. + + [Note 350: François Bareau de Girac.--Le jugement + que porte sur lui Chateaubriand est peut-être trop + sévère. «Sur le siège de Rennes, dit l'auteur des + _Évêques avant la Révolution_, M. l'abbé Sicard, M. + de Girac faisait apprécier avec les talents d'un + administrateur souple, conciliant et habile, sa + charité, son zèle, sa sollicitude pour toutes les + branches de l'instruction publique.» Bonaparte + voulut le nommer à un évêché; il refusa et + n'accepta qu'un canonicat à Saint-Denis. Il mourut + en 1820, âgé de quatre-vingt-huit ans.--Cardinal de + La Pare, _Notice sur M. François Bareau de Girac_, + évêque de Rennes, 1821.] + + [Note 351: _La Sentinelle du peuple, aux gens de + toutes professions, sciences, arts, commerce et + métiers, composant le Tiers-État de la province de + Bretagne._ Ce journal, dont le premier numéro parut + le 10 novembre 1788, était publié par MM. + _Monodive_ et _Volney_. Le Volney de la + _Sentinelle_ est bien le Volney du _Voyage en + Égypte et en Syrie_ (1787) et des _Ruines_ (1791), + celui qui sera plus tard membre de la Constituante + et sénateur, pair de France et académicien. Et + c'est bien lui, j'imagine, et non le pauvre et + obscur Monodive, que vise Chateaubriand, quand il + parle de «l'écrivailleur arrivé de Paris».] + +Les états se tinrent dans le couvent des Jacobins, sur la place du +Palais. Nous entrâmes, avec les dispositions qu'on vient de voir, dans +la salle des séances; nous n'y fûmes pas plutôt établis, que le peuple +nous assiégea. Les 25, 26, 27 et 28 janvier 1789 furent des jours +malheureux. Le comte de Thiard avait peu de troupes; chef indécis et +sans vigueur, il se remuait et n'agissait point. L'école de droit de +Rennes, à la tête de laquelle était Moreau, avait envoyé quérir les +jeunes gens de Nantes; ils arrivaient au nombre de quatre cents et le +commandant, malgré ses prières, ne les put empêcher d'envahir la (p. 263) +ville. Des assemblées, en sens divers, au Champ-Montmorin[352] et +dans les cafés, en étaient venues à des collisions sanglantes. + + [Note 352: En 1785, le comte de Montmorin, + commandant pour le roi en Bretagne, fit créer et + planter sur une butte au sud-est de la ville une + promenade qui fut appelée le Champ-Montmorin. C'est + aujourd'hui le Champ de Mars, dont l'aspect et les + abords ont été du reste complètement modifiés + depuis l'établissement de la gare du chemin de fer, + qui est voisine.] + +Las d'être bloqués dans notre salle, nous prîmes la résolution de +saillir dehors, l'épée à la main; ce fut un assez beau spectacle. Au +signal de notre président, nous tirâmes nos épées tous à la fois, au +cri de: _Vive la Bretagne!_ et, comme une garnison sans ressources, +nous exécutâmes une furieuse sortie, pour passer sur le ventre des +assiégeants. Le peuple nous reçut avec des hurlements, des jets de +pierres, des bourrades de bâtons ferrés et des coups de pistolet. Nous +fîmes une trouée dans la masse de ses flots qui se refermaient sur +nous. Plusieurs gentilshommes furent blessés, traînés, déchirés, +chargées de meurtrissures et de contusions. Parvenus à grande peine à +nous dégager, chacun regagna son logis. + +Des duels s'ensuivirent entre les gentilshommes, les écoliers de droit +et leurs amis de Nantes. Un de ces duels eut lieu publiquement sur la +place Royale; l'honneur en resta au vieux Keralieu[353], officier de +marine, attaqué, qui se battit avec une incroyable vigueur, aux (p. 264) +applaudissements de ses jeunes adversaires. + + [Note 353: Aucun _Keralieu_ ne figure sur la liste + des États de 1788-1789, et on ne le trouve pas dans + les nobiliaires bretons. Au lieu de Keralieu, il + faut lire sans doute Kersalaün. Un duel eut lieu, + en effet, sur la place Royale, entre M. de + Kersalaün, qui faisait partie des États et qui a + signé la protestation de la Noblesse, et un jeune + Rennais, Joseph-Marie-Jacques Blin, qui, après + avoir fait la campagne d'Amérique, était alors + employé dans les fermes de Bretagne. Le courage des + deux adversaires excita l'admiration des + assistants. Jean-Joseph, comte de Kersalaün, était + l'aîné des fils du marquis de Kersalaün, le doyen + du Parlement. Âgé de 45 ans, il était beaucoup plus + _vieux_ que son adversaire, lequel n'avait que + vingt-quatre ans.] + +Un autre attroupement s'était formé. Le comte de Montboucher[354] +aperçut dans la foule un étudiant nommé Ulliac, auquel il dit: +«Monsieur, ceci nous regarde.» On se range en cercle autour d'eux; +Montboucher fait sauter l'épée d'Ulliac et la lui rend: on s'embrasse +et la foule se disperse. + + [Note 354: René-François-Joseph de _Montbourcher_ + (dont le nom se prononçait alors _Montboucher_, + comme l'écrit Chateaubriand). Né à Rennes le 21 + novembre 1759, fils de Guy-Joseph-Amador, comte de + Montbourcher, lieutenant-colonel au régiment de + Marbeuf, et de Jeanne-Céleste de Saint-Gilles, il + était capitaine au régiment général Dragons. Il est + mort à Rennes le 13 mai 1835.] + +Du moins, la noblesse bretonne ne succomba pas sans honneur. Elle +refusa de députer aux états généraux, parce qu'elle n'était pas +convoquée selon les lois fondamentales de la constitution de la +province; elle alla rejoindre en grand nombre l'armée des princes, se +fit décimer à l'armée de Condé, ou avec Charette dans les guerres +vendéennes. Eût-elle changé quelque chose à la majorité de l'Assemblée +nationale, au cas de sa réunion à cette assemblée? Cela n'est guère +probable: dans les grandes transformations sociales, les résistances +individuelles, honorables pour les caractères, sont impuissantes +contre les faits. Cependant, il est difficile de dire ce qu'aurait pu +produire un homme du génie de Mirabeau, mais d'une opinion opposée, +s'il s'était rencontré dans l'ordre de la noblesse bretonne. (p. 265) + +Le jeune Boishue et Saint-Riveul, mon camarade de collège avaient péri +avant ces rencontres, en se rendant à la chambre de la noblesse; le +premier fut en vain défendu par son père, qui lui servit de +second[355]. + + [Note 355: Louis-Pierre de _Guehenneue de Boishue_, + fils aîné de Jean-Baptiste-René de Guehenneue, + comte de Boishue, était né à Lanhélen (évêché de + Dol), le 31 octobre 1767. Il n'avait donc que 21 + ans lorsqu'il fut tué dans les rues de Rennes, le + 27 janvier 1789, en même temps que le jeune + Saint-Riveul. (Voyez sur ce dernier la note de la + page 109.)--Ces deux jeunes gens avaient signé, + quelques jours auparavant la protestation de la + noblesse contre les Arrêtés du Conseil relatifs à + la convocation des États-Généraux. Un certain + nombre d'autres gentilshommes, âgés de moins de 25 + ans, avaient été autorisés comme eux à apposer leur + signature sur ce document, à la suite des membres + des États. L'original de cette pièce est aux + Archives d'Ille-et-Vilaine.--Pour les détails de la + mort des jeunes Boishue et Saint-Riveul, consulter + l'ouvrage de M. Barthélémy Pocquet, _les Origines + de la Révolution en Bretagne_, tome II, p. 255.] + +Lecteur, je t'arrête: regarde couler les premières gouttes de sang que +la Révolution devait répandre. Le ciel a voulu qu'elles sortissent des +veines d'un compagnon de mon enfance. Supposons ma chute au lieu de +celle de Saint-Riveul; on eût dit de moi, en changeant seulement le +nom, ce que l'on dit de la victime par qui commence la grande +immolation: «Un gentilhomme nommé _Chateaubriand_, fut tué en se +rendant à la salle des États.» Ces deux mots auraient remplacé ma +longue histoire. Saint-Riveul eût-il joué mon rôle sur la terre? +était-il destiné au bruit ou au silence? + +Passe maintenant, lecteur; franchis le fleuve de sang qui sépare (p. 266) +à jamais le vieux monde, dont tu sors, du monde nouveau à l'entrée +duquel tu mourras. + + * * * * * + +L'année 1789, si fameuse dans notre histoire et dans l'histoire de +l'espèce humaine, me trouva dans les landes de ma Bretagne; je ne pus +même quitter la province qu'assez tard, et n'arrivai à Paris qu'après +le pillage de la maison Reveillon[356], l'ouverture des états +généraux, la constitution du tiers état en Assemblée nationale, le +serment du Jeu de Paume, la séance royale du 23 juin, et la réunion du +clergé et de la noblesse au tiers état. + + [Note 356: Le pillage de la maison de Reveillon, + fabricant de papiers peints de la rue + Saint-Antoine, avait eu lieu le 28 avril 1789.] + +Le mouvement était grand sur ma route: dans les villages, les paysans +arrêtaient les voitures, demandaient les passeports, interrogeaient +les voyageurs. Plus on approchait de la capitale, plus l'agitation +croissait. En traversant Versailles, je vis des troupes casernées dans +l'orangerie, des trains d'artillerie parqués dans les cours; la salle +provisoire de l'Assemblée nationale élevée sur la place du Palais, et +des députés allant et venant parmi des curieux, des gens du château et +des soldats. + +A Paris, les rues étaient encombrées d'une foule qui stationnait à la +porte des boulangers; les passants discouraient au coin des bornes; +les marchands, sortis de leurs boutiques, écoutaient et racontaient +des nouvelles devant leurs portes; au Palais-Royal s'aggloméraient des +agitateurs: Camille Desmoulins commençait à se distinguer dans les +groupes. + +A peine fus-je descendu, avec madame de Farcy et madame Lucile, (p. 267) +dans un hôtel garni de la rue de Richelieu, qu'une insurrection éclate: +le peuple se porte à l'Abbaye, pour délivrer quelques gardes-françaises +arrêtés par ordre de leurs chefs[357]. Les sous-officiers d'un régiment +d'artillerie caserné aux Invalides se joignent au peuple. La défection +commence dans l'armée. + + [Note 357: L'insurrection pour délivrer les + gardes-françaises emprisonnés à l'Abbaye éclata le + 30 juin 1789.] + +La cour tantôt cédant, tantôt voulant résister, mélange d'entêtement +et de faiblesse, de bravacherie et de peur, se laisse morguer par +Mirabeau qui demande l'éloignement des troupes, et elle ne consent pas +à les éloigner: elle accepte l'affront et n'en détruit pas la cause. A +Paris, le bruit se répand qu'une armée arrive par l'égoût Montmartre, +que des dragons vont forcer les barrières. On recommande de dépaver +les rues, de monter les pavés au cinquième étage, pour les jeter sur +les satellites du tyran: chacun se met à l'oeuvre. Au milieu de ce +brouillement, M. Necker reçoit l'ordre de se retirer. Le ministère +changé se compose de MM. de Breteuil, de La Galaizière, du maréchal de +Broglie, de La Vauguyon, de La Porte et de Foullon. Ils remplaçaient +MM. de Montmorin, de La Luzerne, de Saint-Priest et de Nivernais. + +Un poète breton, nouvellement débarqué, m'avait prié de le mener à +Versailles. Il y a des gens qui visitent des jardins et des jets d'eau +au milieu du renversement des empires: les barbouilleurs de papier ont +surtout cette faculté de s'abstraire dans leur manie pendant les plus +grands événements; leur phrase ou leur strophe leur tient lieu de +tout. + +Je menai mon Pindare à l'heure de la messe dans la galerie de (p. 268) +Versailles. L'OEil-de-Boeuf était rayonnant: le renvoi de M. Necker +avait exalté les esprits; on se croyait sûr de la victoire: peut-être +Sanson[358] et Simon[359], mêlés dans la foule, étaient spectateurs +des joies de la famille royale. + + [Note 358: _Sanson_ (Charles-Henri), né en 1739, il + fut nommé exécuteur des hautes-oeuvres le 1er + février 1778. _Louis, par la grâce de Dieu, roi de + France et de Navarre_, qui lui accordait, ce + jour-là, ses lettres de provision, devait, quinze + ans plus tard, mourir de sa main.--Charles-Henri + Sanson, que la plupart des biographes font à tort + mourir en 1793, quelques mois après l'exécution de + Louis XVI, n'a cesse d'exercer ses fonctions de + bourreau que le 13 fructidor an III (30 août 1795), + époque à laquelle il sollicita sa mise à la + retraite. Le 4 pluviôse an X (24 janvier 1802), il + réclamait une pension pour ses services. On ignore + la date de sa mort. (G. Lenotre, _la Guillotine + pendant la Révolution._)] + + [Note 359: _Simon_ (Antoine), savetier et membre de + la Commune de Paris; nommé instituteur du fils de + Louis XVI le 1er juillet 1793;--guillotiné le 10 + thermidor an II (28 juillet 1794).] + +La reine passa avec ses deux enfants; leur chevelure blonde semblait +attendre des couronnes: madame la duchesse d'Angoulême, âgée de onze +ans, attirait les yeux par un orgueil virginal; belle de la noblesse +du rang et de l'innocence de la jeune fille, elle semblait dire comme +la fleur d'oranger de Corneille, dans la _Guirlande de Julie_: + + J'ai la pompe de ma naissance. + +Le petit Dauphin marchait sous la protection de sa soeur, et M. Du +Touchet suivait son élève; il m'aperçut et me montra obligeamment à la +reine. Elle me fit, en me jetant un regard avec un sourire, ce salut +gracieux qu'elle m'avait déjà fait le jour de ma présentation. (p. 269) +Je n'oublierai jamais ce regard qui devait s'éteindre sitôt. +Marie-Antoinette, en souriant, dessina si bien la forme de sa bouche, +que le souvenir de ce sourire (chose effroyable!) me fit reconnaître +la mâchoire de la fille des rois, quand on découvrit la tête de +l'infortunée dans les exhumations de 1815[360]. + + [Note 360: Les 18 et 19 janvier 1815, en exécution + des ordres du roi Louis XVIII, il fut procédé dans + le cimetière de la Madeleine, à la recherche des + restes de Louis XVI et de Marie-Antoinette. + Chateaubriand était présent. Le 9 janvier 1816, à + la Chambre des pairs, dans son discours sur la + résolution de la Chambre des députés, relative au + deuil général du 21 janvier, il prononça les + paroles suivantes: «J'ai vu, Messieurs, les + ossements de Louis XVI mêlés dans la fosse ouverte + avec la chaux vive qui avait consumé les chairs, + mais qui n'a pu faire disparaître le crime! J'ai vu + le squelette de Marie-Antoinette, intact à l'abri + d'une espèce de voûte qui s'était formée au-dessus + d'elle, comme par miracle! La tête seule était + déplacée! et dans la forme de cette tête _on + pouvait encore reconnaître (ô Providence!) les + traits où respirait avec la grâce d'une femme toute + la majesté d'une Reine!_ Voilà ce que j'ai vu, + Messieurs! voilà les souvenirs pour lesquels nous + n'aurons jamais assez de larmes...» _OEuvres + complètes_, tome XXIII: _Opinions et Discours_, p. + 78.] + +Le contre-coup du coup porté dans Versailles retentit à Paris. A mon +retour, je rebroussai le cours d'une multitude qui portait les bustes +de M. Necker et de M. le duc d'Orléans, couverts de crêpes. On criait: +«Vive Necker! vive le duc d'Orléans!» et parmi ces cris on en +entendait un plus hardi et plus imprévu: «Vive Louis XVII!» Vive cet +enfant dont le nom même eût été oublié dans l'inscription funèbre de +sa famille, si je ne l'avais rappelé à la Chambre des pairs![361]--Louis +XVI abdiquant, Louis XVII placé sur le trône, M. le duc d'Orléans (p. 270) +déclaré régent, que fût-il arrivé? + + [Note 361: Le nom de Louis XVII avait en effet été + oublié. Chateaubriand, dans son discours du 9 + janvier, releva en ces termes cette omission: «Au + milieu de tant d'objets de tristesse, on n'a pas + assez également départi le tribut de nos larmes. A + peine dans les projets divers a-t-on nommé ce + Roi-Enfant, ce jeune martyr qui a chanté les + louanges de Dieu dans la fournaise ardente. Est-ce + parce qu'il a tenu si peu de place dans la vie et + dans notre histoire, que nous l'oublions? Mais que + ces souffrances ont dû rendra ses jours lents à + couler, et que son règne a été long par la douleur! + Jamais vieux roi, courbé sous les ennuis du trône, + a-t-il porté un sceptre aussi lourd? Jamais la + couronne a-t-elle pesé sur la tête de Louis XIV + descendant dans la tombe, autant que le bandeau de + l'innocence sur le front de Louis XVII sortant du + berceau? Qu'est-il devenu, ce pupille royal laissé + sous la tutelle du bourreau, cet orphelin qui + pouvait dire, comme l'héritier de David: «Mon père + et ma mère m'ont abandonné»? Où est-il, le + compagnon des adversités, le frère de l'Orpheline + du Temple? Où pourrais-je lui adresser cette + interrogation terrible et trop connue: _Capet, + dors-tu? Lève-toi!_--Il se lève, Messieurs, dans + toute sa gloire céleste, et il vous demande un + tombeau... Je propose d'ajouter à la résolution de + la Chambre des députés un amendement qui complétera + les résolutions du 21 janvier: «le Roi sera + humblement supplié d'ordonner qu'un monument soit + élevé à la mémoire de Louis XVII, au nom et aux + frais de la nation.» _Opinions et Discours_, p. + 79.] + +Sur la place Louis XV, le prince de Lambesc, à la tête de +_Royal-Allemand_, refoule le peuple dans le jardin des Tuileries et +blesse un vieillard: soudain le tocsin sonne. Les boutiques des +fourbisseurs sont enfoncées, et trente mille fusils enlevés aux +Invalides. On se pourvoit de piques, de bâtons, de fourches, de +sabres, de pistolets; on pille Saint-Lazare, on brûle les barrières. +Les électeurs de Paris prennent en main le gouvernement de la +capitale, et, dans une nuit, soixante mille citoyens sont organisés, +armés, équipés en gardes nationales. + +Le 14 juillet, prise de la Bastille. J'assistai, comme spectateur, +à cet assaut contre quelques invalides et un timide gouverneur: (p. 271) +si l'on eût tenu les portes fermées, jamais le peuple ne fût entré +dans la forteresse. Je vis tirer deux ou trois coups de canon, non par +les invalides, mais par des gardes-françaises, déjà montés sur les +tours. De Launey[362], arraché de sa cachette, après avoir subi mille +outrages, est assommé sur les marches de l'Hôtel de Ville; le prévôt +des marchands, Flesselles[363], a la tête cassée d'un coup de +pistolet: c'est ce spectacle que des béats sans coeur trouvaient si +beau. Au milieu de ces meurtres, on se livrait à des orgies, comme +dans les troubles de Rome, sous Othon et Vitellius. On promenait dans +des fiacres _les vainqueurs de la Bastille_, ivrognes heureux, +déclarés conquérants au cabaret; des prostituées et des +_sans-culottes_ commençaient à régner, et leur faisaient escorte. Les +passants se découvraient, avec le respect de la peur, devant ces +héros, dont quelques-uns moururent de fatigue au milieu de leur +triomphe. Les clefs de la Bastille se multiplièrent; on en envoya à +tous les niais d'importance dans les quatre parties du monde. Que de +fois j'ai manqué ma fortune! Si, moi, spectateur, je me fusse inscrit +sur le registre des vainqueurs, j'aurais une pension aujourd'hui. + + [Note 362: Bernard-René _Jourdan_, marquis de + _Launey_ (1740-1789), capitaine-gouverneur de la + Bastille.] + + [Note 363: Jacques de _Flesselles_ (1721-1789), + ancien intendant de Bretagne et de Lyon.] + +Les experts accoururent à l'autopsie de la Bastille. Des cafés +provisoires s'établirent sous des tentes; on s'y pressait, comme à la +foire Saint-Germain ou à Longchamp; de nombreuses voitures défilaient +ou s'arrêtaient au pied des tours, dont on précipitait les (p. 272) +pierres parmi des tourbillons de poussière. Des femmes élégamment +parées, des jeunes gens à la mode, placés sur différents degrés des +décombres gothiques, se mêlaient aux ouvriers demi-nus qui +démolissaient les murs, aux acclamations de la foule. A ce rendez-vous +se rencontraient les orateurs les plus fameux, les gens de lettres les +plus connus, les peintres les plus célèbres, les acteurs et les +actrices les plus renommés, les danseuses les plus en vogue, les +étrangers les plus illustres, les seigneurs de la cour et les +ambassadeurs de l'Europe: la vieille France était venue là pour finir, +la nouvelle pour commencer. + +Tout événement, si misérable ou si odieux qu'il soit en lui-même, +lorsque les circonstances en sont sérieuses et qu'il fait époque, ne +doit pas être traité avec légèreté: ce qu'il fallait voir dans la +prise de la Bastille (et ce que l'on ne vit pas alors), c'était, non +l'acte violent de l'émancipation d'un peuple, mais l'émancipation +même, résultat de cet acte. + +On admira ce qu'il fallait condamner, l'accident, et l'on n'alla pas +chercher dans l'avenir les destinées accomplies d'un peuple, le +changement des moeurs, des idées, des pouvoirs politiques, une +rénovation de l'espèce humaine, dont la prise de la Bastille ouvrait +l'ère, comme un sanglant jubilé. La colère brutale faisait des ruines, +et sous cette colère était cachée l'intelligence qui jetait parmi ces +ruines les fondements du nouvel édifice. + +Mais la nation, qui se trompa sur la grandeur du fait matériel, ne se +trompa pas sur la grandeur du fait moral: la Bastille était à ses yeux +le trophée de sa servitude; elle lui semblait élevée à l'entrée (p. 273) +de Paris, en face des seize piliers de Montfaucon, comme le gibet de +ses libertés.[364] En rasant une forteresse d'État, le peuple crut +briser le joug militaire, et prit l'engagement tacite de remplacer +l'armée qu'il licenciait: on sait quels prodiges enfanta le peuple +devenu soldat. + + [Note 364: Après cinquante-deux ans, on élève + quinze bastilles pour supprimer cette liberté au + nom de laquelle on a rasé la première Bastille. + (Paris, note de 1841.) Ch.] + + * * * * * + +Réveillé au bruit, de la chute de la Bastille comme au bruit +avant-coureur de la chute du trône, Versailles avait passé de la +jactance à l'abattement. Le roi accourt à l'Assemblée nationale, +prononce un discours dans le fauteuil même du président; il annonce +l'ordre donné aux troupes de s'éloigner, et retourne à son palais au +milieu des bénédictions; parades inutiles! les partis ne croient point +à la conversion des partis contraires: la liberté qui capitule, ou le +pouvoir qui se dégrade, n'obtient point merci de ses ennemis. + +Quatre-vingts députés partent de Versailles, pour annoncer la paix à +la capitale; illuminations. M. Bailly[365] est nommé maire de Paris, +M. de La Fayette[366] commandant de la garde nationale: je n'ai connu +le pauvre, mais respectable savant, que par ses malheurs. Les +révolutions ont des hommes pour toutes leurs périodes; les uns suivent +ces révolutions jusqu'au bout, les autres les commencent, mais (p. 274) +ne les achèvent pas. + + [Note 365: Jean-Sylvain _Bailly_ (1736-1793). Garde + des Tableaux du Roi, membre de l'Académie française + et de l'Académie des sciences et de celle des + inscriptions et belles-lettres, premier président + de l'Assemblée nationale et premier maire de + Paris.] + + [Note 366: Marie-Paul-Joseph-Gilbert de _Motier_, + marquis de La Fayette.] + +Tout se dispersa; les courtisans partirent pour Bâle, Lausanne, +Luxembourg et Bruxelles. Madame de Polignac[367] rencontra, en fuyant, +M. Necker qui rentrait. Le comte d'Artois[368], ses fils[369], les +trois Condés[370], émigrèrent; ils entraînèrent le haut clergé et une +partie de la noblesse. Les officiers, menacés par leurs soldats +insurgés, cédèrent au torrent qui les charriait hors. Louis XVI +demeura seul devant la nation avec ses deux enfants et quelques +femmes, la reine, _Mesdames_[371] et Madame Élisabeth[372], +_Monsieur_[373], qui resta jusqu'à l'évasion de Varennes, n'était pas +d'un grand secours à son frère: bien que, en opinant dans l'assemblée +des Notables pour le vote par tête, il eût décidé le sort de la +Révolution, la Révolution s'en défiait; lui, _Monsieur_, avait peu de +goût pour le roi, ne comprenait pas la reine, et n'était pas aimé +d'eux. + + [Note 367: Yolande-Martine-Gabrielle de Polastron, + femme du comte, puis duc de Polignac, gouvernante + des Enfants de France. Elle mourut à Vienne + (Autriche) le 5 décembre 1793.] + + [Note 368: Le comte d'Artois, depuis Charles X + (1757-1836).] + + [Note 369: Le duc d'Angoulême (1775-1844), et le + duc de Berry (1778-1820).] + + [Note 370: Le prince de Condé (1736-1818);--son + fils, le duc de Bourbon (1756-1830) et son + petit-fils le duc d'Enghien (1772-1804).] + + [Note 371: Mme _Adélaïde_, fille aînée de Louis XV, + née en 1732, et sa soeur, Mme _Victoire_, née en + 1733. Elles émigrèrent en 1791 et moururent à + Trieste, la première en 1800 et la seconde en + 1799.] + + [Note 372: Mme _Élisabeth de France_, soeur de + Louis XVI, née à Versailles le 3 mai 1764, + guillotinée le 10 mai 1794.] + + [Note 373: Le comte de Provence, depuis Louis XVIII + (1755-1824).] + +Louis XVI vint à l'Hôtel de Ville le 17: cent mille hommes, armés +comme les moines de la Ligue, le reçurent. Il est harangué par (p. 275) +MM. Bailly, Moreau de Saint-Méry[374] et Lally-Tolendal[375], qui +pleurèrent: le dernier est resté sujet aux larmes. Le roi s'attendrit +à son tour: il mit à son chapeau une énorme cocarde tricolore; on le +déclara, sur place, _honnête homme, père des Français, roi d'un peuple +libre_, lequel peuple se préparait, en vertu de sa liberté, à abattre +la tête de cet honnête homme, son père et son roi. + + [Note 374: _Moreau de Saint-Méry_ + (Médéric-Louis-Élie), né à Port-Royal (Martinique) + le 13 janvier 1750. Président des électeurs de + Paris, il harangua deux fois Louis XVI en cette + qualité. Il fut élu, à la fin de 1789, député de la + Martinique à l'Assemblée nationale. Arrêté après le + 10 août, il ne dut son salut qu'au dévouement d'un + de ses gardiens. Il réussit à gagner les États-Unis + et ne revint en France qu'à la veille du Consulat. + Il mourut à Paris le 28 janvier 1819.] + + [Note 375: _Lally-Tolendal_ (Trophime-Gérard, + marquis de) né le 5 mars 1751. Député de la + noblesse de Paris aux États-Généraux, il s'éloigna + après les journées d'octobre, reparut en 1792, + faillit périr dans les massacres de septembre, + émigra une seconde fois et ne revint qu'en 1800. Il + se tint à l'écart sous le Consulat et l'Empire. + Pendant les Cent-Jours, il suivit Louis XVIII à + Gand et fit partie de son conseil privé. Le 19 août + 1815, le roi l'éleva à la pairie. Membre de + l'Académie française en vertu de l'ordonnance + royale du 24 mars 1816, il reçut, le 31 août 1817, + le titre de marquis. Il est mort à Paris le 11 mars + 1830.] + +Peu de jours après ce raccommodement, j'étais aux fenêtres de mon +hôtel garni avec mes soeurs et quelques Bretons; nous entendons crier: +«Fermez les portes! fermez les portes!» Un groupe de déguenillés +arrive par un des bouts de la rue; du milieu de ce groupe s'élevaient +deux étendards que nous ne voyions pas bien de loin. Lorsqu'ils +s'avancèrent, nous distinguâmes deux têtes échevelées et défigurées, +que les devanciers de Marat portaient chacune au bout d'une pique: +c'étaient les têtes de MM. Foullon[376] et Bertier[377]. Tout le (p. 276) +monde se retira des fenêtres; j'y restai. Les assassins s'arrêtèrent +devant moi, me tendirent les piques en chantant, en faisant des +gambades, en sautant pour approcher de mon visage les pâles effigies. +L'oeil d'une de ces têtes, sorti de son orbite, descendait sur le visage +obscur du mort; la pique traversait la bouche ouverte, dont les dents +mordaient le fer: «Brigands! m'écriai-je plein d'une indignation que +je ne pus contenir, est-ce comme cela que vous entendez la liberté?» +Si j'avais eu un fusil, j'aurais tiré sur ces misérables comme sur des +loups. Ils poussèrent des hurlements, frappèrent à coups redoublés à +la porte cochère pour l'enfoncer et joindre ma tête à celles de leurs +victimes. Mes soeurs se trouvèrent mal; les poltrons de l'hôtel +m'accablèrent de reproches. Les massacreurs, qu'on poursuivait, n'eurent +pas le temps d'envahir la maison et s'éloignèrent. Ces têtes, et +d'autres que je rencontrai bientôt après, changèrent mes dispositions +politiques; j'eus horreur des festins de cannibales, et l'idée de +quitter la France pour quelque pays lointain germa dans mon esprit. + + [Note 376: François-Joseph _Foullon_ (1715-1789). + Il était intendant des finances depuis 1771, + lorsqu'il fut nommé contrôleur général le 12 + juillet 1789, après la retraite de Necker. Le 22 + juillet, il fut arrêté à la campagne par des + bandits, conduit à Paris et accroché à la lanterne. + Sa tête fut portée en triomphe au bout d'une + pique.] + + [Note 377: Louis-Bénigne François _Bertier de + Sauvigny_ (1742-1789), intendant de Paris. Il était + le gendre de Foullon et périt le même jour que lui, + massacré par la populace. Un dragon lui arracha le + coeur et alla déposer ce débris sanglant sur la + table du comité des électeurs. Sa tête fut promenée + dans les rues.] + +Rappelé au ministère le 25 juillet, inauguré, accueilli par des (p. 277) +fêtes, M. Necker, troisième successeur de Turgot, après Calonne et +Taboureau[378] fut bientôt dépassé par les événements, et tomba dans +l'impopularité. C'est une des singularités du temps qu'un aussi grave +personnage eût été élevé au poste de ministre par le savoir-faire d'un +homme aussi médiocre et aussi léger que le marquis de Pezay[379]. Le +_Compte rendu_[380], qui substitua en France le système de l'emprunt à +celui de l'impôt, remua les idées: les femmes discutaient de dépenses +et de recettes; pour la première fois, on croyait ou l'on croyait voir +quelque chose dans la machine à chiffres. Ces calculs, peints d'une +couleur à la Thomas[381], avaient établi la première réputation du +directeur général des finances. Habile teneur de caisse, mais +économiste sans expédient; écrivain noble, mais enflé; honnête (p. 278) +homme, mais sans haute vertu, le banquier était un de ces anciens +personnages d'avant-scène qui disparaissent au lever de la toile, +après avoir expliqué la pièce au public. M. Necker est le père de +madame de Staël: sa vanité ne lui permettait guère de penser que son +vrai titre au souvenir de la postérité serait la gloire de sa fille. + + [Note 378: _Taboureau des Réaux_, intendant de + Valenciennes. Il fut contrôleur général des + finances, du 22 octobre 1776 au 29 juin 1777.] + + [Note 379: Alexandre-Frédéric-Jacques _Masson_, + marquis de _Pezay_ (1741-1777), traducteur de + Catulle et de Tibulle, auteur de _Zélis au bain_, + de la _Lettre d'Alcibiade à Glycère_, etc. Très + avant dans la faveur du premier ministre, le comte + de Maurepas, il eut une très grande part à l'entrée + de Necker aux affaires, en 1776 (J. Droz, _Histoire + du règne de Louis XVI_, tome I, p. 219).] + + [Note 380: Sous ce titre: _Compte rendu au Roi_, le + ministre Necker avait publié, en 1780, un exposé ou + plutôt un aperçu, non du budget réel, mais d'un + budget-type, se soldant, comme de raison, par un + fort excédent. Pour la première fois, l'opinion + publique était ainsi appelée à connaître, par + conséquent à juger l'administration des finances. + La sensation produite par le _Compte rendu_ fut + prodigieuse.] + + [Note 381: Antoine-Léonard _Thomas_ (1732-1785), + membre de l'Académie française, qui lui avait + décerné une fois le prix de poésie et cinq fois le + prix d'éloquence. «Il a de la force, dit La Harpe, + mais elle est emphatique.»] + +La monarchie fut démolie à l'instar de la Bastille, dans la séance du +soir de l'Assemblée nationale du 4 août. Ceux qui, par haine du passé, +crient aujourd'hui contre la noblesse, oublient que ce fut un membre +de cette noblesse, le vicomte de Noailles[382], soutenu par le duc +d'Aiguillon[383] et par Mathieu de Montmorency[384], qui renversa +l'édifice, objet des préventions révolutionnaires. Sur la motion (p. 279) +du député féodal, les droits féodaux, les droits de chasse, de +colombier et de garenne, les dîmes et champarts, les privilèges des +ordres, des villes et des provinces, les servitudes personnelles, les +justices seigneuriales, la vénalité des offices, furent abolis. Les +plus grands coups portés à l'antique constitution de l'État le furent +par des gentilhommes. Les patriciens commencèrent la Révolution, les +plébéiens l'achevèrent: comme la vieille France avait dû sa gloire à +la noblesse française, la jeune France lui doit sa liberté, si liberté +il y a pour la France. + + [Note 382: _Noailles_ (Louis-Marie, vicomte de), né + à Paris le 17 avril 1756, mort à la Havane (Cuba) + le 9 janvier 1804. Député de la noblesse du + bailliage de Nemours aux États-Généraux, il + demanda, dans la nuit du 4 août, que l'impôt fut + payé par tous dans la proportion du revenu de + chacun, que tous les droits féodaux fussent + remboursés, que les rentes seigneuriales fussent + remboursables, que les corvées, main-mortes et + autres servitudes personnelles fussent détruites + sans rachat. Il était fils du maréchal de Mouchy et + beau-frère de La Fayette.] + + [Note 383: _Aiguillon_ (Armand-Désiré + _Vignerot-Duplessis-Richelieu_, duc d'), né à Paris + le 31 octobre 1731. Élu aux États-Généraux par la + noblesse de la sénéchaussée d'Agen, il siégea parmi + les membres les plus avancés de l'Assemblée. Il + n'en fut pas moins, après le 10 août, décrété + d'accusation et obligé de quitter la France. Il est + mort à Hambourg le 3 mai 1800.] + + [Note 384: _Montmorency-Laval_ + (Mathieu-Jean-Félicité, vicomte, puis duc de). Né + le 10 juillet 1767, il n'avait que 21 ans, + lorsqu'il fut envoyé aux États-Généraux par la + noblesse du bailliage de Monfort-l'Amaury. Il fut + l'un des premiers à se réunir aux Communes, et il + se montra aussi empressé que MM. d'Aiguillon et de + Noailles à réclamer l'abolition des droits féodaux. + Le 19 juin 1790, il appuya le décret qui supprimait + la noblesse, et demanda l'anéantissement «de ces + distinctions anti-sociales, afin de voir effacer du + Code constitutionnel toute institution de noblesse + et la vaine ostentation des livrées» Pair de France + (17 août 1815), ministre des Affaires étrangères + (21 décembre 1821--22 décembre 1822), créé duc par + Louis XVIII le 30 novembre 1822, élu membre de + l'Académie française le 3 novembre 1825, nommé + gouverneur du duc de Bordeaux le 11 janvier 1826, + il mourut le 24 mars 1826, le jour du + Vendredi-Saint, dans l'église Saint-Thomas d'Aquin, + au moment où il venait de s'agenouiller devant le + tombeau dressé dans l'église.] + +Les troupes campées aux environs de Paris avaient été renvoyées, et, +par un de ces conseils contradictoires qui tiraillaient la volonté du +roi, on appela le régiment de Flandre à Versailles. Les gardes du +corps donnèrent un repas aux officiers de ce régiment[385]; les têtes +s'échauffèrent; la reine parut au milieu du banquet avec le Dauphin; +on porta la santé de la famille royale; le roi vint à son tour; la +musique militaire joue l'air touchant et favori: _Ô Richard! ô mon +roi[386]!_ A peine cette nouvelle s'est-elle répandue à Paris, (p. 280) +que l'opinion opposée s'en empare; on s'écrie que Louis refuse sa +sanction à la déclaration des droits, pour s'enfuir à Metz avec le +comte d'Estaing[387], Marat propage cette rumeur: il écrivait déjà +_l'Ami du peuple_[388]. + + [Note 385: Le banquet donné par les gardes du corps + au château de Versailles, dans la salle de l'Opéra, + eut lieu le 1er octobre 1789.] + + [Note 386: Lorsque Louis XVI entra dans la salle, + M. de Canecaude, garde de la manche du roi, + chevalier de Saint-Louis, qui faisait les honneurs + du banquet en qualité de commissaire de la Maison + militaire de Sa Majesté, donna l'ordre au chef de + musique d'exécuter l'air de Grétry: _Où peut-on + être mieux qu'au sein de sa famille!_ Le chef + répondit qu'il ne l'avait pas et fit jouer: _Ô + Richard, ô mon roi!_ qui était aussi de Grétry. Ce + pauvre chef de musique ne prévoyait pas en + choisissant cet air, qu'il préparait à + Fouquier-Tinville un des articles de son acte + d'accusation contre la reine de France (_Moniteur_ + du 16 octobre 1793).--La pièce de _Richard + Coeur-de-Lion_, où se trouve l'air: _Ô Richard, ô + mon roi!_ avait été représentée pour la première + fois le 21 octobre 1784. Les paroles sont de + Sedaine.] + + [Note 387: Le vice-amiral Charles-Henri d'Estaing, + lors des journées d'octobre, était commandant de la + garde nationale de Versailles. Il s'était couvert + de gloire pendant la guerre d'Amérique. Nommé + amiral de France au mois de mars 1792, il fut + autorisé à en remplir les fonctions sans perdre le + droit d'avancer, à son tour, dans l'armée de terre, + à laquelle il appartenait également. L'année + suivante, il était arrêté comme _suspect_, et, le + 28 avril 1794, il mourait sur l'échafaud.] + + [Note 388: Le journal de Marat commença de paraître + le 12 septembre 1789, avec ce titre: LE PUBLICISTE + PARISIEN, _journal politique, libre et impartial, + par une Société de patriotes, et rédigé par_ M. + MARAT, _auteur de l'OFFRANDE A LA PATRIE, du + MONITEUR et du PLAN DE CONSTITUTION_, etc. A partir + du numéro 6, c'est-à-dire le 17 septembre 1789, le + journal prit le titre de _l'Ami du Peuple ou le + Publiciste parisien_.] + +Le 5 octobre arrive. Je ne fus point témoin des événements de cette +journée. Le récit en parvint de bonne heure, le 6, dans la capitale. +On nous annonce en même temps une visite du roi. Timide dans les +salons, j'étais hardi sur les places publiques: je me sentais fait +pour la solitude ou pour le forum. Je courus aux Champs-Élysées: +d'abord parurent des canons, sur lesquels des harpies, des +larronnesses, des filles de joie montées à califourchon, tenaient (p. 281) +les propos les plus obscènes et faisaient les gestes les plus +immondes. Puis, au milieu d'une horde de tout âge et de tout sexe, +marchaient à pied les gardes du corps, ayant changé de chapeaux, +d'épées et de baudriers avec les gardes nationaux: chacun de leurs +chevaux portait deux ou trois poissardes, sales bacchantes ivres et +débraillées. Ensuite venait la députation de l'Assemblée nationale; +les voitures du roi suivaient: elles roulaient dans l'obscurité +poudreuse d'une forêt de piques et de baïonnettes. Des chiffonniers en +lambeaux, des bouchers, tablier sanglant aux cuisses, couteaux nus à +la ceinture, manches de chemises retroussées, cheminaient aux +portières; d'autres ægipans noirs étaient grimpés sur l'impériale; +d'autres, accrochés au marchepied des laquais, au siège des cochers. +On tirait des coups de fusil et de pistolet; on criait: _Voici le +boulanger, la boulangère et le petit mitron!_ Pour oriflamme, devant +le fils de Saint-Louis, des hallebarbes suisses élevaient en l'air +deux têtes de gardes du corps, frisées et poudrées par un perruquier +de Sèvres. + +L'astronome Bailly déclara à Louis XVI, dans l'Hôtel de Ville, que le +peuple _humain_, _respectueux et fidèle_, venait de _conquérir_ son +roi, et le roi de son côté, _fort touché et fort content_, déclara +qu'il était venu à Paris _de son plein gré_: indignes faussetés de la +violence et de la peur qui déshonoraient alors tous les partis et tous +les hommes. Louis XVI n'était pas faux: il était faible; la faiblesse +n'est pas une fausseté, mais elle en tient lieu et elle en remplit les +fonctions; le respect que doivent inspirer la vertu et le malheur du +roi saint et martyr rend tout jugement humain presque sacrilège. (p. 282) + + * * * * * + +Les députés quittèrent Versailles et tinrent leur première séance le +19 octobre, dans une des salles de l'archevêché. Le 9 novembre ils se +transportèrent dans l'enceinte du Manège, près des Tuileries. Le reste +de l'année 1789 vit les décrets qui dépouillèrent le clergé, +détruisirent l'ancienne magistrature et créèrent les assignats, +l'arrêté de la commune de Paris pour le premier comité des recherches, +et le mandat des juges pour la poursuite du marquis de Favras[389]. + + [Note 389: _Favras_ (Thomas _Mahy_, marquis de), né + à Blois en 1744. Lieutenant des Suisses de la garde + de _Monsieur_, il fut dénoncé par le comité des + recherches et traduit devant les juges du Châtelet + comme auteur d'un complot ayant pour objet + d'égorger La Fayette, Necker et Bailly, et + d'enlever Louis XVI pour le mettre à la tête d'une + armée contre-révolutionnaire. Condamné à être + pendu, il fut exécuté le 19 février 1790, sur la + place de l'Hôtel-de-Ville.] + +L'Assemblée constituante, malgré ce qui peut lui être reproché, n'en +reste pas moins la plus illustre congrégation populaire qui jamais ait +paru chez les nations, tant par la grandeur de ses transactions que +par l'immensité de leurs résultats. Il n'y a si haute question +politique qu'elle n'ait touchée et convenablement résolue. Que +serait-ce si elle s'en fût tenue aux cahiers des états généraux et +n'eût pas essayé d'aller au delà! Tout ce que l'expérience et +l'intelligence humaine avaient conçu, découvert et élaboré pendant +trois siècles, se trouve dans ces cahiers. Les abus divers de +l'ancienne monarchie y sont indiqués et les remèdes proposés; tous les +genres de liberté sont réclamés, même la liberté de la presse; (p. 283) +toutes les améliorations demandées, pour l'industrie, les manufactures, +le commerce, les chemins, l'armée, l'impôt, les finances, les écoles, +l'éducation publique, etc. Nous avons traversé sans profit des abîmes +de crimes et des tas de gloire; la République et l'Empire n'ont servi +à rien: l'Empire a seulement réglé la force brutale des bras que la +République avait mis en mouvement; il nous a laissé la centralisation, +administration vigoureuse que je crois un mal, mais qui peut-être +pouvait seule remplacer les administrations locales alors qu'elles +étaient détruites et que l'anarchie avec l'ignorance étaient dans +toutes les têtes. A cela près, nous n'avons pas fait un pas depuis +l'Assemblée constituante: ses travaux sont comme ceux du grand médecin +de l'antiquité, lesquels ont à la fois reculé et posé les bornes de la +science. Parlons de quelques membres de cette Assemblée, et +arrêtons-nous à Mirabeau qui les résume et les domine tous. + + * * * * * + +Mêlé par les désordres et les hasards de sa vie aux plus grands +événements et à l'existence des repris de justice, des ravisseurs et +des aventuriers, Mirabeau, tribun de l'aristocratie, député de la +démocratie, avait du Gracchus et du don Juan, du Catilina et du Gusman +d'Alfarache, du cardinal de Richelieu et du cardinal de Retz, du roué +de la Régence et du sauvage de la Révolution; il avait de plus du +_Mirabeau_, famille florentine exilée, qui gardait quelque chose de +ces palais armés et de ses grands factieux célébrés par Dante; famille +naturalisée française, où l'esprit républicain du moyen âge de +l'Italie et l'esprit féodal de notre moyen âge se trouvaient (p. 284) +réunis dans une succession d'hommes extraordinaires. + +La laideur de Mirabeau, appliquée sur le fond de beauté particulière à +sa race, produisait une sorte de puissante figure du _Jugement +dernier_ de Michel-Ange, compatriote des _Arrighetti_. Les sillons +creusés par la petite vérole sur le visage de l'orateur avaient plutôt +l'air d'escarres laissées par la flamme. La nature semblait avoir +moulé sa tête pour l'empire ou pour le gibet, taillé ses bras pour +étreindre une nation ou pour enlever une femme. Quand il secouait sa +crinière en regardant le peuple, il l'arrêtait; quand il levait sa +patte et montrait ses ongles, la plèbe courait furieuse. Au milieu de +l'effroyable désordre d'une séance, je l'ai vu à la tribune, sombre, +laid et immobile: il rappelait le chaos de Milton, impassible et sans +forme au centre de sa confusion. + +Mirabeau tenait de son père[390] et de son oncle[391] qui, comme +Saint-Simon, écrivaient à la diable des pages immortelles. On lui +fournissait des discours pour la tribune: il en prenait ce que son +esprit pouvait amalgamer à sa propre substance. S'il les adoptait en +entier, il les débitait mal; on s'apercevait qu'ils n'étaient pas (p. 285) +de lui par des mots qu'il y mêlait d'aventure, et qui le révélaient. +Il tirait son énergie de ses vices; ces vices ne naissaient pas d'un +tempérament frigide, ils portaient sur des passions profondes, +brûlantes, orageuses. Le cynisme des moeurs ramène dans la société, en +annihilant le sens moral, une sorte de barbares; ces barbares de la +civilisation, propres à détruire comme les Goths, n'ont pas la +puissance de fonder comme eux: ceux-ci étaient les énormes enfants +d'une nature vierge, ceux-là sont les avortons monstrueux d'une nature +dépravée. + + [Note 390: Victor _Riqueti_, marquis de _Mirabeau_, + né le 5 octobre 1715 à Pertuis (Provence). Il + prenait le titre de l'_Ami des hommes_, du titre de + son principal ouvrage, paru en 1756. Il mourut la + veille même de la prise de la Bastille, le 13 + juillet 1789.] + + [Note 391: Jean-Antoine-Joseph-Charles-Elzéar de + _Riqueti_, né à Pertuis, comme son frère, le 8 + octobre 1717. Il prit le titre de _bailli_ en 1763, + en devenant grand-croix de l'ordre de Malte. A + partir de ce moment, il n'est plus appelé que le + _bailli de Mirabeau_. Il mourut à Malte en 1794. + Ainsi que l'_Ami des hommes_, le _bailli_ était, + lui aussi, une façon de Saint-Simon. Chateaubriand + n'a rien exagéré, quand il a dit des deux frères: + «qu'ils écrivaient à la diable des pages + immortelles». (Voir les belles études sur les + _Mirabeau_, par Louis de Loménie, tomes I et II.)] + +Deux fois j'ai rencontré Mirabeau à un banquet, une fois chez la nièce +de Voltaire, la marquise de Villette[392], une autre fois au +Palais-Royal, avec des députés de l'opposition que Chapelier[393] +m'avait fait connaître: Chapelier est allé à l'échafaud, dans le même +tombereau que mon frère et M. de Malesherbes. Mirabeau parla beaucoup, +et surtout beaucoup de lui. Ce fils des lions, lion lui-même à la (p. 286) +tête de chimère, cet homme si positif dans les faits, était tout +roman, tout poésie, tout enthousiasme par l'imagination et le langage; +on reconnaissait l'amant de Sophie, exalté dans ses sentiments et +capable de sacrifice. «Je la trouvai, dit-il, cette femme adorable;... +je sus ce qu'était son âme, cette âme formée des mains de la nature +dans un moment de magnificence.» + + [Note 392: Reine-Philiberte Rouph de _Varicourt_, + que Voltaire avait surnommée _Belle et Bonne_. Elle + avait épousé à Ferney, le 12 novembre 1777, le + marquis de Villette. Elle est morte à Paris en + 1822, dans son hôtel de la rue de Beaune, où + Voltaire lui-même était mort. C'est dans cet hôtel + que Chateaubriand rencontra Mirabeau.] + + [Note 393: _Le Chapelier_ (Isaac-René-Guy), né à + Rennes, le 12 juin 1754. Député du tiers-état et de + la sénéchaussée de Rennes, il prit une part des + plus actives aux travaux de la Constituante. L'un + des principaux orateurs du côté gauche, l'un des + fondateurs du _Club breton_, devenu bientôt le club + des Jacobins, il n'en fut pas moins condamné par le + tribunal révolutionnaire «pour avoir conspiré + depuis 1789 en faveur de la royauté». Il périt le + même jour que le frère et la belle-soeur de + Chateaubriand, le 3 floréal an II (22 avril + 1794).--Sa veuve, Marie-Esther de la Marre, se + remaria le 10 nivôse an VIII (31 décembre 1799) + avec M. Corbière, le futur ministre de la + Restauration.] + +Mirabeau m'enchanta de récits d'amour, de souhaits de retraite dont il +bigarreait des discussions arides. Il m'intéressait encore par un +autre endroit: comme moi, il avait été traité sévèrement par son père, +lequel avait gardé, comme le mien, l'inflexible tradition de +l'autorité paternelle absolue. + +Le grand convive s'étendit sur la politique étrangère, et ne dit +presque rien de la politique intérieure; c'était pourtant ce qui +l'occupait; mais il laissa échapper quelques mots d'un souverain +mépris contre ces hommes se proclamant supérieurs, en raison de +l'indifférence qu'ils affectent pour les malheurs et les crimes. +Mirabeau était né généreux, sensible à l'amitié, facile à pardonner +les offenses. Malgré son immoralité, il n'avait pu fausser sa +conscience; il n'était corrompu que pour lui, son esprit droit et +ferme ne faisait pas du meurtre une sublimité de l'intelligence; il +n'avait aucune admiration pour des abattoirs et des voiries. + +Cependant Mirabeau ne manquait pas d'orgueil; il se vantait +outrageusement; bien qu'il se fût constitué marchand de drap pour être +élu par le tiers état (l'ordre de la noblesse ayant eu l'honorable +folie de le rejeter), il était épris de sa naissance: _oiseau hagard, +dont le nid fut entre quatre tourelles_, dit son père. Il n'oubliait +pas qu'il avait paru à la cour, monté dans les carrosses et (p. 287) +chassé avec le roi. Il exigeait qu'on le qualifiât du titre de comte; +il tenait à ses couleurs, et couvrit ses gens de livrée quand tout le +monde la quitta. Il citait à tout propos et hors de propos _son +parent_, l'amiral de Coligny. Le _Moniteur_ l'ayant appelé Riquet[394]: +«Savez-vous, dit-il avec emportement au journaliste, qu'avec votre +Riquet, vous avez désorienté l'Europe pendant trois jours?» Il +répétait cette plaisanterie impudente et si connue: «Dans une autre +famille, mon frère le vicomte serait l'homme d'esprit et le mauvais +sujet; dans ma famille, c'est le sot et l'homme de bien.» Des +biographes attribuent ce mot au vicomte, se comparant avec humilité +aux autres membres de la famille. + + [Note 394: Non pas _Riquet_,--ce qui était le nom + patronymique des Caraman, descendant de Pierre-Paul + Riquet, le créateur du canal du Languedoc,--mais + _Riqueti_, nom patronymique des Mirabeau. «On + connaît, écrit M. de Loménie, le mot adressé, + dit-on, par Mirabeau au rédacteur du _Moniteur_ + qui, au lendemain du décret d'abolition des titres + et distinctions nobiliaires, et en conformité à ce + décret, lui avait, dans le compte rendu de + l'Assemblée, ôté le nom du fief sous lequel il + était si populaire, et l'avait désigné par son nom + patronymique de Riqueti, ou, comme lui-même + l'écrivait, Riquetti: «Avec votre _Riquetti_, vous + avez désorienté toute l'Europe.» Dans sa lettre du + 20 juin 1790 pour la Cour, Mirabeau parle de ce + décret comme d'une démence dont La Fayette a été ou + bêtement, ou perfidement complice». _Les Mirabeau_, + tome V, p. 325.] + +Le fond des sentiments de Mirabeau était monarchique: il a prononcé +ces belles paroles: «J'ai voulu guérir les Français de la superstition +de la monarchie et y substituer son culte.» Dans une lettre, destinée +à être mise sous les yeux de Louis XVI, il écrivait: «Je ne voudrais +pas avoir travaillé seulement à une vaste destruction.» C'est (p. 288) +cependant ce qui lui est arrivé: le ciel, pour nous punir de nos +talents mal employés, nous donne le repentir de nos succès. + +Mirabeau remuait l'opinion avec deux leviers: d'un côté, il prenait +son point d'appui dans les masses dont il s'était constitué le +défenseur en les méprisant; de l'autre, quoique traître à son ordre, +il en soutenait la sympathie par des affinités de caste et des +intérêts communs. Cela n'arriverait pas au plébéien, champion des +classes privilégiées, il serait abandonné de son parti sans gagner +l'aristocratie, de sa nature ingrate et ingagnable, quand on n'est pas +né dans ses rangs. L'aristocratie ne peut d'ailleurs improviser un +noble, puisque la noblesse est fille du temps. + +Mirabeau a fait école. En s'affranchissant des liens moraux, on a rêvé +qu'on se transformait en homme d'État. Ces imitations n'ont produit +que de petits pervers: tel qui se flatte d'être corrompu et voleur +n'est que débauché et fripon; tel qui se croit vicieux n'est que vil; +tel qui se vante d'être criminel n'est qu'infâme. + +Trop tôt pour lui, trop tard pour elle, Mirabeau se vendit à la cour, +et la cour l'acheta. Il mit en enjeu sa renommée devant une pension et +une ambassade: Cromwell fut au moment de troquer son avenir contre un +titre et l'ordre de la Jarretière. Malgré sa superbe, Mirabeau ne +s'évaluait pas assez haut. Maintenant que l'abondance du numéraire et +des places a élevé le prix des consciences, il n'y a pas de sautereau +dont l'acquêt ne coûte des centaines de mille francs et les premiers +honneurs de l'État. La tombe délia Mirabeau de ses promesses, et (p. 289) +le mit à l'abri des périls que vraisemblablement il n'aurait pu +vaincre; sa vie eût montré sa faiblesse dans le bien; sa mort l'a +laissé en possession de sa force dans le mal. + +En sortant de notre dîner, on discutait des ennemis de Mirabeau; je me +trouvais à côté de lui et n'avais pas prononcé un mot. Il me regarda +en face avec ses yeux d'orgueil, de vice et de génie, et, m'appliquant +sa main sur l'épaule, il me dit: «Ils ne me pardonneront jamais ma +supériorité!» Je sens encore l'impression de cette main, comme si +Satan m'eût touché de sa griffe de feu. + +Lorsque Mirabeau fixa ses regards sur un jeune muet, eut-il un +pressentiment de mes futuritions? pensa-t-il qu'il comparaîtrait un +jour devant mes souvenirs? J'étais destiné à devenir l'historien de +hauts personnages: ils ont défilé devant moi sans que je me sois +appendu à leur manteau pour me faire traîner avec eux à la postérité. + +Mirabeau a déjà subi la métamorphose qui s'opère parmi ceux dont la +mémoire doit demeurer; porté du Panthéon à l'égoût, et reporté de +l'égoût au Panthéon, il s'est élevé de toute la hauteur du temps qui +lui sert aujourd'hui de piédestal. On ne voit plus le Mirabeau réel, +mais le Mirabeau idéalisé, le Mirabeau tel que le font les peintres, +pour le rendre le symbole ou le mythe de l'époque qu'il représente: il +devient ainsi plus faux et plus vrai. De tant de réputations, de tant +d'acteurs, de tant d'événements, de tant de ruines, il ne restera que +trois hommes, chacun d'eux attaché à chacune des trois grandes époques +révolutionnaires, Mirabeau pour l'aristocratie, Robespierre pour la +démocratie, Bonaparte pour le despotisme; la monarchie n'a rien: (p. 290) +la France a payé cher trois renommées que ne peut avouer la vertu. + + * * * * * + +Les séances de l'Assemblée nationale offraient un intérêt dont les +séances de nos _chambres_ sont loin d'approcher. On se levait de bonne +heure pour trouver place dans les tribunes encombrées. Les députés +arrivaient en mangeant, causant, gesticulant; ils se groupaient dans +les diverses parties de la salle, selon leurs opinions. Lecture du +procès-verbal; après cette lecture, développement du sujet convenu, ou +motion extraordinaire. Il ne s'agissait pas de quelque article +insipide de loi; rarement une destruction manquait d'être à l'ordre du +jour. On parlait pour ou contre; tout le monde improvisait bien ou +mal. Les débats devenaient orageux; les tribunes se mêlaient à la +discussion, applaudissaient et glorifiaient, sifflaient et huaient les +orateurs. Le président agitait sa sonnette; les députés +s'apostrophaient d'un banc à l'autre. Mirabeau le jeune prenait au +collet son compétiteur; Mirabeau l'aîné criait: «Silence aux _trente +voix_!» Un jour, j'étais placé derrière l'opposition royaliste; +j'avais devant moi un gentilhomme dauphinois, noir de visage, petit de +taille, qui sautait de fureur sur son siège, et disait à ses amis: +«Tombons, l'épée à la main, sur ces gueux-là.» Il montrait le côté de +la majorité. Les dames de la Halle, tricotant dans les tribunes, +l'entendirent, se levèrent et crièrent toutes à la fois, leurs +chausses à la main, l'écume à la bouche: «A la lanterne!» Le vicomte +de Mirabeau[395], Lautrec[396] et quelques jeunes nobles (p. 291) +voulaient donner l'assaut aux tribunes. + + [Note 395: _Mirabeau_ (André-Boniface-Louis + _Riqueti_, vicomte de), dit _Mirabeau-Tonneau_, né + à Paris le 30 novembre 1754. Élu député de la + noblesse par la sénéchaussée de Limoges, il ne + cessa de harceler les orateurs du côté gauche, + hachant leurs discours d'interruptions sans nombre, + toujours spirituelles et souvent grossières. Son + frère lui-même n'était pas épargné. Émigré au delà + du Rhin, il continua ses escarmouches contre les + Révolutionnaires à la tête de cette _légion de + Mirabeau_, qu'il avait créée et qui devint bientôt + célèbre sous le nom de _hussards de la mort_. Il + mourut à Fribourg-en-Brisgau le 15 septembre + 1792.] + + [Note 396: Aucun député du nom de _Lautrec_ ne + figure sur la liste des membres de la Constituante. + Chateaubriand ne s'est pourtant pas trompé en + plaçant ici le nom de Lautrec à côté de celui du + vicomte de Mirabeau. J'en trouve la preuve dans le + billet d'enterrement suivant qui circula dans + Paris, le 24 décembre 1789. A la suite d'une double + provocation adressée au marquis de la Tour-Maubourg + et au duc de Liancourt, Mirabeau-Tonneau avait été + blessé dans une première rencontre, et le bruit de + sa mort s'était répandu. De là le billet + d'enterrement, dont voici un extrait: «Vous êtes + prié d'assister aux convoi, service et enterrement + de très haut et très puissant aristocrate, + André-Boniface-Louis de Riquetti, vicomte de + Mirabeau, député de la noblesse du Haut-Limousin, + etc., etc., qui, commencé par M. le marquis de la + Tour-Maubourg, son collègue, a été achevé par très + haut, très puissant et très illustrissime + démagogue, François-Alexandre-Frédéric de + Liancourt, duc héréditaire, etc., etc., qui a + débarrassé la Nation de ce pesant ennemi, au milieu + du Champ-de-Mars, le 22 décembre 1789, en présence + de MM. _de Lautrec de Saint-Simon_, de Causans et + de La Châtre, et est décédé en son hôtel, rue de + Seine, faubourg Saint-Germain, le 23, à 11 heures + du matin. L'enterrement se fera en l'église + Saint-Sulpice sa paroisse, le 25, à cinq heures du + soir... Le Parlement de Rennes y assistera par + députation... Le Clergé est invité, et l'on a droit + de s'attendre à l'y rencontrer, le défunt a pris + trop vivement son parti pour n'avoir pas mérité ce + tribut de reconnaissance. La noblesse suivra le + deuil sans manteau, mais en pleureuse... »] + +Bientôt ce fracas était étouffé par un autre: des pétitionnaires, +armés de piques, paraissaient à la barre: «Le peuple meurt de faim, +disaient-ils; il est temps de prendre des mesures contre les (p. 292) +aristocrates et de s'élever _à la hauteur des circonstances_.» Le +président assurait ces citoyens de son respect: «On a l'oeil sur les +traîtres, répondait-il, et l'Assemblée fera justice:» Là-dessus; +nouveau vacarme; les députés de droite s'écriaient qu'on allait à +l'anarchie; les députés de gauche répliquaient que le peuple était +libre d'exprimer sa volonté, qu'il avait le droit de se plaindre des +fauteurs du despotisme, assis jusque dans le sein de la représentation +nationale: ils désignaient ainsi leurs collègues à ce peuple +souverain, qui les attendait au réverbère. + +Les séances du soir l'emportaient en scandales sur les séances du +matin: on parle mieux et plus hardiment à la lumière des lustres. La +salle du manège était alors une véritable salle de spectacle, où se +jouait un des plus grands drames du monde. Les premiers personnages +appartenaient encore à l'ancien ordre de choses: leurs terribles +remplaçants, cachés derrière eux, parlaient peu ou point. A la fin +d'une discussion violente, je vis monter à la tribune un député d'un +air commun, d'une figure grise et inanimée, régulièrement coiffé, +proprement habillé comme le régisseur d'une bonne maison, ou comme un +notaire de village soigneux de sa personne. Il fit un rapport long et +ennuyeux; on ne l'écouta pas; je demandai son nom: c'était +Robespierre. Les gens à souliers étaient prêts à sortir des salons, et +déjà les sabots heurtaient à la porte. + + * * * * * + +Lorsque, avant la Révolution, je lisais l'histoire des troubles +publics chez divers peuples, je ne concevais pas comment on avait (p. 293) +pu vivre en ces temps-là; je m'étonnais que Montaigne écrivît si +gaillardement dans un château dont il ne pouvait faire le tour sans +courir le risque d'être enlevé par des bandes de ligueurs ou de +protestants. + +La Révolution m'a fait comprendre cette possibilité d'existence. Les +moments de crise produisent un redoublement de vie chez les hommes. +Dans une société qui se dissout et se recompose, la lutte des deux +génies, le choc du passé et de l'avenir, le mélange des moeurs +anciennes et des moeurs nouvelles, forment une combinaison transitoire +qui ne laisse pas un moment d'ennui. Les passions et les caractères en +liberté se montrent avec une énergie qu'ils n'ont point dans la cité +bien réglée. L'infraction des lois, l'affranchissement des devoirs, +des usages et des bienséances, les périls même, ajoutent à l'intérêt +de ce désordre. Le genre humain en vacances se promène dans la rue, +débarrassé de ses pédagogues, rentré pour un moment dans l'état de +nature, et ne recommençant à sentir la nécessité du frein social que +lorsqu'il porte le joug des nouveaux tyrans enfantés par la licence. + +Je ne pourrais mieux peindre la société de 1789 et 1790 qu'en la +comparant à l'architecture du temps de Louis XII et de François Ier, +lorsque les ordres grecs se vinrent mêler au style gothique, ou plutôt +en l'assimilant à la collection des ruines et des tombeaux de tous les +siècles, entassés pêle-mêle après la Terreur dans les cloîtres des +Petits-Augustins: seulement, les débris dont je parle étaient vivants +et variaient sans cesse. Dans tous les coins de Paris, il y avait des +réunions littéraires, des sociétés politiques et des spectacles; (p. 294) +les renommées futures erraient dans la foule sans être connues, comme +les âmes au bord du Léthé, avant d'avoir joui de la lumière. J'ai vu +le maréchal Gouvion-Saint-Cyr remplir un rôle, sur le théâtre du +Marais[397], dans la _Mère coupable_ de Beaumarchais[398]. On se +transportait du club des Feuillants au club des Jacobins, des bals et +des maisons de jeu aux groupes du Palais-Royal, de la tribune de +l'Assemblée nationale à la tribune en plein vent. Passaient et +repassaient dans les rues des députations populaires, des piquets de +cavalerie, des patrouilles d'infanterie. Auprès d'un homme en habit +français, tête poudrée, épée au côté, chapeau sous le bras, escarpins +et bas de soie, marchait un homme, cheveux coupés et sans poudre, (p. 295) +portant le frac anglais et la cravate américaine. Aux théâtres, les +acteurs publiaient les nouvelles; le parterre entonnait des couplets +patriotiques. Des pièces de circonstances attiraient la foule: un abbé +paraissait sur la scène; le peuple lui criait: «Calotin! calotin!» et +l'abbé répondait; «Messieurs, vive la nation!» On courait entendre +chanter Mandini et sa femme, Viganoni et Rovedino à l'_Opera-Buffa_[399], +après avoir entendu hurler _Ça ira_, on allait admirer madame Dugazon, +madame Saint-Aubin, Carline[400], la petite Olivier[401], (p. 296) +mademoiselle Contat, Molé, Fleury, Talma débutant, après avoir vu +pendre Favras. + + [Note 397: Ce théâtre, situé rue + Culture-Sainte-Catherine, quartier Saint-Antoine, + fut ouvert le 31 août 1791. Beaumarchais en était + le principal commanditaire, il y fit jouer, le 6 + juin 1792, sa dernière pièce, l'_Autre Tartufe ou + la mère coupable_, drame en cinq actes et en + prose.] + + [Note 398: _Gouvion-Saint-Cyr_ (Laurent, marquis), + maréchal de France, né à Toul le 13 avril 1764, + mort à Hyères le 17 mars 1830.--Il se consacra + d'abord aux beaux-arts et alla pendant deux ans + étudier la peinture à Rome. Il parcourut ensuite + l'Italie, revint à Paris en 1784, et fréquenta + l'atelier du peintre Brenet. «Cherchant, dit la + _Biographie universelle_, à se procurer par + d'autres moyens les ressources que son art ne + pouvait lui offrir, il se lia avec des comédiens, + et se croyant quelque vocation pour le théâtre, il + commença à jouer dans les sociétés d'amateurs, puis + dans la salle Beaumarchais, au Marais, où il fut le + confident de Baptiste, lorsque cet artiste y attira + la foule par le rôle de _Robert, chef de brigands_. + Mais, bien que doué d'un organe sonore et d'une + belle stature, ne pouvant surmonter sa timidité en + présence du public, et parlant quelquefois avec + tant de difficulté qu'il semblait être bègue, + Gouvion n'eut aucun succès dans cette carrière; et + on l'a entendu plus tard, lorsqu'il fut général, + s'applaudir des sifflets qui l'avaient forcé d'y + renoncer.»] + + [Note 399: Le comte de Provence avait accordé son + patronage à une société qui se proposait de + naturaliser en France la musique des _Opera-buffa_ + d'Italie. En attendant la construction d'une salle + nouvelle, la compagnie italienne s'établit aux + Tuileries, dans la _salle des Machines_, où elle + donna sa première représentation, le 26 janvier + 1789. On y remarquait Raffanelli, Rovedino, + Mandini, Viganoni; Mmes Baletti, Mandini et + Morichelli. Jamais chanteurs plus accomplis ne + s'étaient fait entendre à Paris.--Obligés de + quitter les Tuileries, par suite de l'installation + de la famille royale à Paris, au lendemain des + journées d'octobre, les chanteurs italiens + donnèrent leur dernière représentation à la salle + des Machines le 23 décembre 1789. Du 10 janvier + 1790 au 1er janvier 1791, ils jouèrent dans une + méchante petite salle, nommée _Théâtre des + Variétés_, sise à la foire Saint-Germain. Le 6 + janvier 1791, ils prirent possession de la salle + construite pour eux rue Feydeau et qui reçut le nom + de _Théâtre de Monsieur_, titre bientôt remplacé, + le 4 juillet 1791, par celui de _Théâtre de la rue + Feydeau_.] + + [Note 400: Mme Dugazon, Mme Saint-Aubin et Carline + étaient les trois meilleures actrices du + _Théâtre-Italien_, rue Favart, qui allait bientôt + s'appeler l'_Opéra-Comique + National_.--Louise-Rosalie _Lefèvre_, femme de + l'acteur Dugazon, de la Comédie-Française, était + née à Berlin en 1755; elle mourut à Paris en 1821. + Deux emplois ont gardé son nom au théâtre: les + _jeunes Dugazon_ et les _mères + Dugazon_.--_Saint-Aubin_ (Jeanne-Charlotte + _Schroeder_, dame _d'Herbey_, dite Mme), née en + 1764, morte en 1850. Depuis ses débuts (29 juin + 1786) jusqu'en 1808, époque à laquelle elle prit sa + retraite, elle tint le premier rang parmi le + personnel féminin de la salle Favart. Elle a laissé + son nom à l'emploi des ingénues de l'Opéra-Comique, + que l'on appelle encore aujourd'hui l'emploi des + _Saint-Aubin_.--_Carline_, la charmante soubrette + du Théâtre-Italien, s'appelait de son vrai nom + Marie-Gabrielle Malagrida. Elle avait débuté en + 1780 et réussissait mieux dans la comédie que dans + l'opéra-comique, ayant peu de voix. Femme du + danseur Nivelon, de l'Opéra, elle se retira du + théâtre en 1801 et mourut en 1818, à 55 ans.] + + [Note 401: Chateaubriand commet à son sujet une + petite erreur. Il parle ici des théâtres en 1789 et + 1790: Mlle Olivier était morte le 21 septembre + 1787, à 23 ans.] + +Les promenades au boulevard du Temple et à celui des Italiens, +surnommé _Coblentz_, les allées du jardin des Tuileries, étaient +inondées de femmes pimpantes: trois jeunes filles de Grétry y +brillaient, blanches et roses comme leur parure: elles moururent +bientôt toutes trois. «Elle s'endormit pour jamais, dit Grétry en +parlant de sa fille aînée, assise sur mes genoux, aussi belle que +pendant sa vie.» Une multitude de voitures sillonnaient les carrefours +où barbotaient les sans-culottes, et l'on trouvait la belle madame de +Buffon[402], assise seule dans un phaéton du duc d'Orléans, stationné +à la porte de quelque club. + + [Note 402: _Buffon_ (Marguerite-Françoise de + Bouvier de Cépoy, comtesse de), née en 1767, morte + en 1808. Femme de Georges-Louis-Marie Leclerc, + comte de Buffon, fils du grand écrivain, elle fut + la maîtresse affichée du duc d'Orléans + (Philippe-Égalité), dont elle eut un fils, tué sous + l'Empire en Espagne, où il servait comme officier + supérieur dans l'armée anglaise. Son mari, le comte + de Buffon, fut guillotiné le 10 juillet 1794. Elle + se remaria à Rome, en 1798, avec un banquier + strasbourgeois, M. Renouard de Bussières. Sur Mme + de Buffon et son rôle pendant la Révolution, les + _Mémoires_ du conventionnel Choudieu renferment (p. + 475) les détails suivants: «Elle était la maîtresse + de Philippe-Égalité; elle demeurait chez le marquis + de Sillery, mari de Mme de Genlis; il y avait table + ouverte dans cette maison pour tous les députés. + Cette dame était jeune, aimable et jolie; et malgré + tous ces avantages, quoique secondée par + l'ex-constituant Voidel, homme très adroit, elle + n'a pas fait beaucoup de prosélytes au parti + d'Orléans, mais elle a essayé d'en faire.»] + +[Illustration: MADAME DE STAËL] + +L'élégance et le goût de la société aristocratique se retrouvaient +à l'hôtel de La Rochefoucauld, aux soirées de mesdames de Poix, (p. 297) +d'Hénin, de Simiane, de Vaudreuil, dans quelques salons de la haute +magistrature, restés ouverts. Chez M. Necker, chez M. le comte de +Montmorin, chez les divers ministres, se rencontraient (avec madame +de Staël[403], la duchesse d'Aiguillon, mesdames de Beaumont[404]--et +de Sérilly[405]) toutes les nouvelles illustrations de la (p. 298) +France, et toutes les libertés des nouvelles moeurs. Le cordonnier, en +uniforme d'officier de la garde nationale, prenait à genoux la mesure +de votre pied; le moine, qui le vendredi traînait sa robe noire ou +blanche, portait le dimanche le chapeau rond et l'habit bourgeois; le +capucin, rasé, lisait le journal à la guinguette, et dans un cercle de +femmes folles paraissait une religieuse gravement assise: c'était une +tante ou une soeur mise à la porte de son monastère. La foule visitait +ces couvents ouverts au monde, comme les voyageurs parcourent à +Grenade, les salles abandonnées de l'Alhambra, ou comme ils s'arrêtent +à Tibur, sous les colonnes du temple de la Sibylle. + + [Note 403: _Staël-Holstein_ (Anne-Louise-Germaine + _Necker_, baronne de), née à Paris le 22 avril + 1766, morte dans cette ville le 14 juillet 1817.] + + [Note 404: _Beaumont_ + (Pauline-Marie-Michelle-Frédérique-Ulrique de + Montmorin-Saint-Hérem, comtesse de), née à + Meussy-l'Évêque en Champagne, le 15 août 1768. Elle + avait épousé, le 25 septembre 1786, en + Saint-Sulpice de Paris, _Christophe-François_ de + Beaumont, fils du marquis _Jacques_ de Beaumont et + de Claire-Marguerite Riché de Beaupré,--et non, + comme le dit à tort M. Bardoux (_la comtesse + Pauline de Beaumont_, p. 27), + Christophe-Armand-Paul-Alexandre de Beaumont, + marquis d'Auty, fils du marquis Christophe de + Beaumont et de Marie-Claude de Baynac. Mme de + Beaumont mourut à Rome en 1803, comme on le verra + dans la suite des _Mémoires_.] + + [Note 405: _Sérilly_ (Anne-Louise _Thomas_, dame + de), cousine de Mme de Beaumont. Elle avait épousé + Antoine-Jean-François de _Megret de Sérilly_, + trésorier de l'extraordinaire des guerres. Le 21 + floréal an II (10 mai 1794), le jour même où Mme + Élisabeth porta sa tête sur l'échafaud, elle fut + condamnée à mort, ainsi que son mari et M. Megret + d'Etigny, son beau-frère. Le _Moniteur_ du 23 + floréal (12 mai) l'indique comme ayant été + guillotinée. Elle échappa cependant. Comme elle + était enceinte, il fut sursis à son exécution. Son + extrait mortuaire n'en fut pas moins dressé, et ce + fut, cet extrait mortuaire à la main, qu'elle + comparut, le 29 germinal an III (18 avril 1795), + dans le procès de Fouquier-Tinville: «J'ai vu là + mon mari, dit-elle; j'y vois aujourd'hui ses + assassins et ses bourreaux. Voici mon extrait + mortuaire, il est du 21 floréal, jour de notre + jugement à mort; il m'a été délivré par la police + municipale de Paris.» Dans le courant de l'année + 1795, elle épousa, en secondes noces, François de + Pange, l'ami d'André Chénier, qui la laissa veuve, + pour la seconde fois, dans les premiers jours de + septembre 1796. (Voir, en tête des _OEuvres de + François de Pange_, la notice de M. L. Becq de + Fouquières.)] + +Du reste, force duels et amours, liaisons de prison et fraternité de +politique, rendez-vous mystérieux parmi des ruines, sous un ciel +serein, au milieu de la paix et de la poésie de la nature; promenades +écartées, silencieuses, solitaires, mêlées de serments éternels et de +tendresses indéfinissables, au sourd fracas d'un monde qui fuyait, au +bruit lointain d'une société croulante qui menaçait de sa chute ces +félicités placées au pied des événements. Quand on s'était perdu de +vue vingt-quatre heures, on n'était pas sûr de se retrouver jamais. +Les uns s'engageaient dans les routes révolutionnaires, les autres +méditaient la guerre civile; les autres partaient pour l'Ohio, (p. 299) +où ils se faisaient précéder de plans de châteaux à bâtir chez les +sauvages; les autres allaient rejoindre les princes: tout cela +allègrement, sans avoir souvent un sou dans sa poche: les royalistes +affirmant que la chose finirait un de ces matins par un arrêt du +parlement, les patriotes, tout aussi légers dans leurs espérances, +annonçant le règne de la paix et du bonheur avec celui de la liberté. +On chantait: + + La sainte chandelle d'Arras, + Le flambeau de la Provence, + S'ils ne nous éclairent pas, + Mettent le feu dans la France; + On ne peut pas les toucher, + Mais on espère les moucher. + +Et voilà comme on jugeait Robespierre et Mirabeau! «Il est aussi peu +en la puissance de toute faculté terrienne, dit l'Estoile, d'engarder +le peuple françois de parler, que d'enfouir le soleil en terre ou +l'enfermer dedans un trou.» + +Le palais des Tuileries, grande geôle remplie de condamnés, s'élevait +au milieu de ces fêtes de la destruction. Les sentenciés jouaient +aussi en attendant la _charrette_, la _tonte_, la _chemise rouge_ +qu'on avait mise à sécher, et l'on voyait à travers les fenêtres les +éblouissantes illuminations du cercle de la reine. + +Des milliers de brochures et de journaux pullulaient; les satires et +les poèmes, les chansons des _Actes des Apôtres_[406], répondaient à +l'_Ami du peuple_ ou au _Modérateur_ du club monarchien, rédigé (p. 300) +par Fontanes[407]; Mallet du Pan[408], dans la partie politique du +_Mercure_, était en opposition avec la Harpe et Chamfort dans la +partie littéraire du même journal. Champcenetz, le marquis de Bonnay, +Rivarol, Mirabeau le cadet (le Holbein d'épée, qui leva sur le Rhin la +légion des hussards de la Mort), Honoré Mirabeau l'aîné, s'amusaient à +faire, en dînant, des caricatures et le _Petit Almanach des grands +hommes_[409]: Honoré allait ensuite proposer la loi martiale ou la +saisie des biens du clergé. Il passait la nuit chez madame Le Jay[410] +après avoir déclaré qu'il ne sortirait de l'Assemblée nationale que +par la puissance des baïonnettes. _Égalité_ consultait le diable (p. 301) +dans les carrières de Montrouge, et revenait au jardin de Monceau +présider les orgies dont Laclos[411] était l'ordonnateur. Le futur +régicide ne dégénérait point de sa race: double prostitué, la débauche +le livrait épuisé à l'ambition. Lauzun[412], déjà fané, soupait dans +sa petite maison à la barrière du Maine avec des danseuses de l'Opéra, +entre-caressées de MM. de Noailles, de Dillon, de Choiseul, de +Narbonne, de Talleyrand, et de quelques autres élégances du jour dont +il nous reste deux ou trois momies. + + [Note 406: Ce pamphlet périodique, qui renfermait + en effet des satires, des poèmes et des chansons, a + paru de novembre 1789 à octobre 1791. Ses + principaux rédacteurs étaient Peltier, Rivarol, + Champcenetz, Mirabeau le jeune, le marquis de + Bonnay, François Suleau, Montlosier, Bergasse, etc. + La collection des _Actes des Apôtres_ comprend 311 + numéros, réunis en onze volumes in-8°, dont chacun + est appelé _version_ et contient 30 numéros, une + introduction et une planche gravée. Il en existe + une édition contrefaite en vingt volumes in-12.] + + [Note 407: _Le Journal de la Ville et des Provinces + ou le_ MODÉRATEUR, par M. de Fontanes, avait + commencé de paraître le 1er octobre 1789.] + + [Note 408: Jacques _Mallet du Pan_ (1749-1800), + rédacteur politique du _Mercure de France_. + Sainte-Beuve a dit de lui: «Comme journaliste et + comme publiciste, dans cette rude fonction de + saisir, d'embrasser au passage des événements + orageux et compliqués qui se déroulent et se + précipitent, nul n'a eu plus souvent raison, plume + en main, que lui.» (_Causeries du lundi_, tome IV, + p. 361-394).] + + [Note 409: Le vrai titre de ce spirituel pamphlet, + paru en 1791, est celui-ci: _Petit dictionnaire des + grands hommes et des grandes choses qui ont rapport + à la Révolution_, composé par une société + d'aristocrates.] + + [Note 410: Femme du libraire Le Jay, l'éditeur de + Mirabeau. Sur les relations du grand orateur avec + Mme Le Jay, voir les tomes III et IV des _Mirabeau_ + par Louis de Loménie.] + + [Note 411: _Laclos_ Pierre-Ambroise-François + _Choderlos_ de, l'auteur des _Liaisons + dangereuses_, né en 1741 à Amiens. Rédacteur du + _Journal des Amis de la Constitution_ (du 1er + novembre 1790 au 20 septembre 1791), maréchal de + camp en 1792, il servait à l'armée de Naples comme + inspecteur général d'artillerie, lorsqu'il mourut à + Tarente le 5 novembre 1803.] + + [Note 412: Le duc de _Lauzun_ (Armand-Louis de + Gontaut-Biron) devint duc de Biron en 1788. Élu + député de la noblesse aux États-Généraux par la + sénéchaussée du Quercy, il embrassa avec ardeur les + idées nouvelles et fut successivement promu + maréchal de camp (13 janvier 1792), général en chef + de l'armée du Rhin (9 juillet 1792), commandant de + l'armée des Côtes de la Rochelle (15 mai + 1793).--Guillotiné le 31 décembre 1793.] + +La plupart des courtisans, célèbres par leur immoralité, à la fin du +règne de Louis XV et pendant le règne de Louis XVI, étaient enrôlés +sous le drapeau tricolore: presque tous avaient fait la guerre +d'Amérique et barbouillé leurs cordons des couleurs républicaines. La +Révolution les employa tant qu'elle se tint à une médiocre hauteur; +ils devinrent même les premiers généraux de ses armées. Le duc de +Lauzun, le romanesque amoureux de la princesse Czartoriska, le coureur +de femmes sur les grands chemins, le Lovelace qui _avait_ celle-ci et +puis qui _avait_ celle-là, selon le noble et chaste jargon de la (p. 302) +cour, le duc de Lauzun, devenu duc de Biron, commandant pour la +Convention dans la Vendée: quelle pitié! Le baron de Besenval[413], +révélateur menteur et cynique des corruptions de la haute société, +mouche du coche des puérilités de la vieille monarchie expirante, ce +lourd baron compromis dans l'affaire de la Bastille, sauvé par M. +Necker et par Mirabeau, uniquement parce qu'il était Suisse: quelle +misère! Qu'avaient à faire de pareils hommes avec de pareils +événements? Quand la Révolution eut grandi, elle abandonna avec dédain +les frivoles apostats du trône: elle avait eu besoin de leurs vices, +elle eut besoin de leurs têtes: elle ne méprisait aucun sang, pas même +celui de la du Barry. + + [Note 413: Pierre-Victor, baron de _Besenval_, né + en 1722 à Soleure, mort le 2 juin 1791. Ses + _Mémoires_, publiés par le vicomte de Ségur + (1805-1807), 4 vol. in-8°, ont été désavoués par la + famille.] + + * * * * * + +L'année 1790 compléta les mesures ébauchées de l'année 1780. Le bien +de l'Église, mis d'abord sous la main de la nation, fut confisqué, la +constitution civile du clergé décrétée, la noblesse abolie. + +Je n'assistais pas à la fédération de juillet 1790: une indisposition +assez grave me retenait au lit; mais je m'étais fort amusé auparavant +aux brouettes du Champ de Mars. Madame de Staël a merveilleusement +décrit cette scène[414]. Je regretterai toujours de n'avoir pas vu M. +de Talleyrand dire la messe servie par l'abbé Louis[415], comme (p. 303) +de ne l'avoir pas vu, le sabre au côté, donner audience à l'ambassadeur +du Grand Turc. + + [Note 414: _Considérations sur les principaux + événements de la Révolution française_, par Mme de + Staël, seconde partie, chapitre XVI: _De la + Fédération du 14 juillet 1790_.] + + [Note 415: _Louis_ Joseph-Dominique, baron, né à + Toul le 13 novembre 1755, mort à Bry-sur-Marne le + 26 août 1837. Après avoir reçu les ordres mineurs, + il acheta en 1779 une charge de conseiller-clerc au + Parlement de Paris, où l'on remarqua bientôt ses + aptitudes en matière financière. Lorsque l'évêque + d'Autun, le 14 juillet 1790, célébra solennellement + la messe au Champ de Mars sur l'autel de la Patrie, + il avait l'abbé Louis pour diacre. Ministre des + finances, du 1er avril 1814 au 20 mars 1815, le + baron Louis reprit plus tard ce portefeuille à cinq + reprises différentes, sous Louis XVIII et sous + Louis-Philippe.] + +Mirabeau déchut de sa popularité dans l'année 1790; ses liaisons avec +la Cour étaient évidentes. M. Necker résigna le ministère et se +retira, sans que personne eût envie de le retenir[416]. Mesdames, +tante du roi, partirent pour Rome avec un passe-port de l'Assemblée +nationale[417]. Le duc d'Orléans, revenu d'Angleterre, se déclara le +très humble et très obéissant serviteur du roi. Les sociétés des Amis +de la Constitution, multipliées sur le sol, se rattachaient à Paris à +la société mère, dont elles recevaient les inspirations et exécutaient +les ordres. + + [Note 416: Necker se retira le 4 septembre 1790.] + + [Note 417: Le 20 février 1791 _Moniteur_ du 22 + février.] + +La vie publique rencontrait dans mon caractère des dispositions +favorables: ce qui se passait en commun m'attirait, parce que dans la +foule je regardais ma solitude et n'avais point à combattre ma +timidité. Cependant les salons, participant du mouvement universel, +étaient un peu moins étrangers à mon allure, et j'avais, malgré moi, +fait des connaissances nouvelles. + +La marquise de Villette s'était trouvée sur mon chemin. Son (p. 304) +mari[418], d'une réputation calomniée, écrivait, avec Monsieur, frère +du roi, dans le _Journal de Paris_. Madame de Villette, charmante +encore, perdit une fille de seize ans, plus charmante que sa mère, et +pour laquelle le chevalier de Parny fit ces vers dignes de +l'_Anthologie_: + + Au ciel elle a rendu sa vie, + Et doucement s'est endormie, + Sans murmurer contre ses lois: + Ainsi le sourire s'efface, + Ainsi meurt sans laisser de trace + Le chant d'un oiseau dans les bois. + + [Note 418: Charles-Michel, marquis de _Villette_, + né le 4 décembre 1736, député de l'Oise à la + Convention, il vota, dans le procès de Louis XVI, + pour la réclusion et le bannissement à l'époque de + la paix. Il mourut, le 9 juillet 1793, dans son + hôtel de la rue de Beaune.] + +Mon régiment, en garnison à Rouen, conserva sa discipline assez tard. +Il eut un engagement avec le peuple au sujet de l'exécution du +comédien Bordier[419], qui subit le dernier arrêt de la (p. 305) +puissance parlementaire; pendu la veille, héros le lendemain, s'il eût +vécu vingt-quatre heures de plus. Mais, enfin, l'insurrection se mit +parmi les soldats de Navarre. Le marquis de Mortemart émigra; les +officiers le suivirent. Je n'avais ni adopté ni rejeté les nouvelles +opinions; aussi peu disposé à les attaquer qu'à les servir, je ne +voulus ni émigrer ni continuer la carrière militaire: je me retirai. + + [Note 419: Le comédien Bordier, célèbre à Paris + dans le rôle d'Arlequin, était en représentation à + Rouen, lorsque, dans la nuit du 3 au 4 août 1789, + assisté d'un avocat de Lisieux, nommé Jourdain, il + se mit à la tête d'une émeute. L'hôtel de + l'intendant, M. de Maussion, fut pillé, les + bureaux-recettes, les barrières de la ville, le + bureau des aides, tous les bâtiments où l'on + percevait les droits du roi furent pillés. «De + grands feux s'allument, dit M. Taine, dans les rues + et sur la place du Vieux-Marché; on y jette + pêle-mêle des meubles, des habits, des papiers et + des batteries de cuisine; des voitures sont + traînées et précipitées dans la Seine. C'est + seulement lorsque l'hôtel de ville est envahi que + la garde nationale, prenant peur, se décida à + saisir Bordier et quelques autres. Mais le + lendemain, au cri de _Carabo_, et sous la conduite + de Jourdain, la Conciergerie est forcée, Bordier + est délivré, et l'Intendance avec les bureaux est + saccagée une seconde fois. Lorsqu'enfin les deux + coquins sont pris et menés à la potence, la + populace est si bien pour eux qu'on est forcé, pour + la maintenir, de braquer contre elle des canons + chargés. » (_La Révolution_, tome I, page 84.)--Le + 28 brumaire an II (18 novembre 1793), sur la motion + du conventionnel Dubois-Crancé, la Société des + Jacobins arrêta qu'il serait demandé à la + Convention d'accorder une pension au fils de + Bordier. Le _Moniteur_ du 11 frimaire suivant (1er + décembre) constate «qu'une fête vient d'être + célébrée à Rouen, en l'honneur de Jourdain et + Bordier, victimes de l'aristocratie, dont la + mémoire est réhabilitée.»] + +Dégagé de tous liens, j'avais, d'une part, des disputes assez vives +avec mon frère et le président de Rosambo; de l'autre, des discussions +non moins aigres avec Ginguené, La Harpe et Chamfort. Dès ma jeunesse, +mon impartialité politique ne plaisait à personne. Au surplus, je +n'attachais d'importance aux questions soulevées alors que par des +idées générales de liberté et de dignité humaines; la politique +personnelle m'ennuyait; ma véritable vie était dans des régions plus +hautes. + +Les rues de Paris, jour et nuit encombrées de peuple, ne me +permettaient plus mes flâneries. Pour retrouver le désert, je me +réfugiais au théâtre: je m'établissais au fond d'une loge, et laissais +errer ma pensée aux vers de Racine, à la musique de Sacchini, ou aux +danses de l'Opéra. Il faut que j'aie vu intrépidement vingt fois (p. 306) +de suite, aux Italiens[420], la _Barbe-bleue_ et le _Sabot perdu_[421], +m'ennuyant pour me désennuyer, comme un hibou dans un trou de mur; +tandis que la monarchie tombait, je n'entendais ni le craquement des +voûtes séculaires, ni les miaulements du vaudeville, ni la voix tonnante +de Mirabeau à la tribune, ni celle de Colin qui chantait à Babet sur +le théâtre: + + Qu'il pleuve, qu'il vente ou qu'il neige, + Quand la nuit est longue, on l'abrège. + + [Note 420: Le Théâtre-Italien était situé entre les + rues Favart et Marivaux. On y jouait des comédies + et des opéras-comiques. Malgré le nom de ce + théâtre, les pièces et les acteurs étaient + français. En 1792, il prit le nom d'_Opéra-Comique + National_; il a été brûlé le 25 mai 1887.] + + [Note 421: _Raoul Barbe-Bleue_, comédie en trois + actes, mêlée d'ariettes, paroles de Sedaine, + représentée pour la première fois, sur le + Théâtre-Italien, au commencement de 1789.--_Le + Sabot perdu_, opéra-comique en un acte, mêlé + d'ariettes, était de date plus ancienne. Bien qu'il + eût paru sous les noms de Duni et de Sedaine, il + était en réalité de Cazotte, non seulement pour les + paroles, mais encore pour la plus grande partie de + la musique. Voir les _OEuvres de Cazotte_, tome III.] + +M. Monet, directeur des mines, et sa jeune fille, envoyés par madame +Ginguené, venaient quelquefois troubler ma sauvagerie: mademoiselle +Monet se plaçait sur le devant de la loge; je m'asseyais moitié +content, moitié grognant, derrière elle. Je ne sais si elle me +plaisait, si je l'aimais; mais j'en avais bien peur. Quand elle était +partie, je la regrettais, en étant plein de joie de ne la voir plus. +Cependant j'allais quelquefois, à la sueur de mon front, la chercher +chez elle, pour l'accompagner à la promenade: je lui donnais le (p. 307) +bras, et je crois que je serrais un peu le sien. + +Une idée me dominait, l'idée de passer aux États-Unis: il fallait un +but utile à mon voyage; je me proposais de découvrir (ainsi que je +l'ai dit dans ces _Mémoires_ et dans plusieurs de mes ouvrages) le +passage au nord-ouest de l'Amérique. Ce projet n'était pas dégagé de +ma nature poétique. Personne ne s'occupait de moi; j'étais alors, +ainsi que Bonaparte, un mince sous-lieutenant tout à fait inconnu; +nous partions, l'un et l'autre, de l'obscurité à la même époque, moi +pour chercher ma renommée dans la solitude, lui sa gloire parmi les +hommes. Or, ne m'étant attaché à aucune femme, ma sylphide obsédait +encore mon imagination. Je me faisais une félicité de réaliser avec +elle mes courses fantastiques dans les forêts du Nouveau Monde. Par +l'influence d'une autre nature, ma fleur d'amour, mon fantôme sans nom +des bois de l'Armorique, est devenue _Atala_ sous les ombrages de la +Floride. + +M. de Malesherbes me montait la tête sur ce voyage, j'allais le voir +le matin; le nez collé sur des cartes, nous comparions les différents +dessins de la coupole arctique; nous supputions les distances du +détroit de Behring au fond de la baie d'Hudson; nous lisions les +divers récits des navigateurs et voyageurs anglais, hollandais, +français, russes, suédois, danois; nous nous enquérions des chemins à +suivre par terre pour attaquer le rivage de la mer polaire; nous +devisions des difficultés à surmonter, des précautions à prendre +contre la rigueur du climat, les assauts des bêtes et le manque de +vivres. Cet homme illustre me disait: «Si j'étais plus jeune, (p. 308) +je partirai avec vous, je m'épargnerais le spectacle que m'offrent ici +tant de crimes, de lâchetés et de folies. Mais à mon âge il faut +mourir où l'on est. Ne manquez pas de m'écrire par tous les vaisseaux, +de me mander vos progrès et vos découvertes: je les ferai valoir +auprès des ministres. C'est bien dommage que vous ne sachiez pas la +botanique!» Au sortir de ces conversations, je feuilletais Tournefort, +Duhamel, Bernard de Jussieu, Grew, Jacquin, le _Dictionnaire_ de +Rousseau, les Flores élémentaires; je courais au Jardin du Roi, et +déjà je me croyais un Linné[422]. + + [Note 422: De ces études botaniques qui avaient + préparé son voyage au nouveau monde, il était resté + à Chateaubriand une connaissance assez étendue des + plantes; et ses contemplations de la nature, comme + ses promenades solitaires, avaient accru sa + science: «Quand nous errions, dit M. de Marcellus + (_Chateaubriand et son temps_, p. 44) dans les + grands espaces presque déserts, autour de Londres, + il s'amusait à me montrer dans les prairies de + _Regent's-Park_, ou sous les bois de _Kensington_, + quelques-unes des fleurs, ses anciennes amies de + Combourg, retrouvées dans les forêts de l'Amérique, + mais il citait moins Linné que Virgile, car il + savait les _Géorgiques_ par coeur. «--Voici,» me + dit-il un jour, «l'avoine stérile, _steriles + dominantur avenæ_. Mais Virgile veut parler ici de + l'avoine folle et sauvage, et elle n'est pas + stérile; car les Indiens la récoltent en Amérique; + j'en ai vu des moissons naturelles aussi hautes et + épaisses que nos champs de blé. Là, au lieu de la + main des hommes, c'est la Providence qui la sème. + Regardez ce chardon épineux, _segnisque horreret in + arvis carduus_, et il n'est pas _segnis_, parce + qu'il serait lent et paresseux à croître; mais bien + au contraire parce qu'il rapporte aussi peu que les + terres où il s'élève: _neu segnes faceant terræ_, + a dit aussi Virgile, ici la grande centaurée, + _graveolentia centaurea_, que j'ai cueillie sur les + raines de Lacédémone; plus loin le _cerinthæ_ + _ignobile gramen_, périphrase pour laquelle + j'aurais à gronder un peu le poète latin, car je + veux y retrouver notre gentille pâquerette, qui + certes n'a rien d'ignoble.»] + +Enfin, au mois de janvier 1791, je pris sérieusement mon parti. (p. 309) +Le chaos augmentait: il suffisait de porter un nom _aristocrate_ pour +être exposé aux persécutions: plus votre opinion était consciencieuse +et modérée, plus elle était suspecte et poursuivie. Je résolus donc +de lever mes tentes: je laissai mon frère et mes soeurs à Paris et +m'acheminai vers la Bretagne. + +Je rencontrai, à Fougères, le marquis de la Rouërie: je lui demandai +une lettre pour le général Washington. Le _colonel Armand_ (nom qu'on +donnait au marquis en Amérique) s'était distingué dans la guerre de +l'indépendance américaine. Il se rendit célèbre, en France, par la +conspiration royaliste qui fit des victimes si touchantes dans la +famille des Desilles[423]. Mort en organisant cette conspiration, il +fut exhumé, reconnu, et causa le malheur de ses hôtes et de ses amis. +Rival de La Fayette et de Lauzun, devancier de La Roche-jaquelin, le +marquis de la Rouërie avait plus d'esprit qu'eux; il s'était plus +souvent battu que le premier; il avait enlevé des actrices à l'Opéra, +comme le second; il serait devenu le compagnon d'armes du troisième. +Il fourrageait les bois, en Bretagne, avec un major américain[424], et +accompagné d'un singe assis sur la croupe de son cheval. Les écoliers +de droit de Rennes l'aimaient, à cause de sa hardiesse d'action et de +sa liberté d'idées: il avait été un des douze gentilshommes bretons +mis à la Bastille. Il était élégant de taille et de manières, (p. 310) +brave de mine, charmant de visage, et ressemblait aux portraits des +jeunes seigneurs de la Ligue. + + [Note 423: Angélique-Françoise _Desilles_, dame de + _La Fonchais_, soeur d'André Desilles, le héros de + Nancy, née à Saint-Malo le 16 mai 1769. Elle fut + guillotinée, le 13 juin 1793, en même temps que son + beau-frère Michel-Julien Picot de Limoëlan. La + soeur d'André Desilles mourut avec un admirable + courage.] + + [Note 424: Le major américain Chafner. Voyez sur + lui la note 2 de la page 115.] + +Je choisis Saint-Malo pour m'embarquer, afin d'embrasser ma mère. Je +vous ai dit au troisième livre de ces _Mémoires_, comment je passai +par Combourg, et quels sentiments m'oppressèrent. Je demeurai deux +mois à Saint-Malo, occupé des préparatifs de mon voyage, comme jadis +de mon départ projeté pour les Indes. + +Je fis marché avec un capitaine nommé Dujardin[425]: Il devait +transporter à Baltimore l'abbé Nagot, supérieur du séminaire de +Saint-Sulpice, et plusieurs séminaristes, sous la conduite de leur +chef[426]. Ces compagnons de voyage m'auraient mieux convenu (p. 311) +quatre ans plus tôt: de chrétien zélé que j'avais été, j'étais devenu +un esprit fort, c'est-à-dire un esprit faible. Ce changement dans mes +opinions religieuses s'était opéré par la lecture des livres +philosophiques. Je croyais, de bonne foi, qu'un esprit religieux était +paralysé d'un côté, qu'il y avait des vérités qui ne pouvaient arriver +jusqu'à lui, tout supérieur qu'il pût être d'ailleurs. Ce benoît +orgueil me faisait prendre le change; je supposais dans l'esprit +religieux cette absence d'une faculté qui se trouve précisément dans +l'esprit philosophique: l'intelligence courte croit tout voir, parce +qu'elle reste les yeux ouverts; l'intelligence supérieure consent à +fermer les yeux, parce qu'elle aperçoit tout en dedans. Enfin, une +chose m'achevait: le désespoir sans cause que je portais au fond du +coeur. + + [Note 425: Les recherches faites par M. Ch. Cunat + aux Archives de la Marine, ont constaté + l'exactitude de tous les détails donnés ici par + Chateaubriand. Il s'embarqua à bord du brick le + _Saint-Pierre_ de 160 tonneaux, capitaine Dujardin + Pinte-de-Vin, allant aux îles Saint-Pierre et + Miquelon, d'où il devait relever pour Baltimore + (Ch. Cunat, _op. cit._).] + + [Note 426: François-Charles _Nagot_, (et non + Nagault, comme l'a écrit Chateaubriand) n'était pas + supérieur du séminaire de St-Sulpice; il était + supérieur à Paris de la communauté des Robertins, + une des annexes du séminaire de Saint-Sulpice. + Désigné par M. Emery pour être supérieur du + séminaire que les Sulpiciens projetaient d'établir + à Baltimore, il s'embarqua à Saint-Malo sur le + _Saint-Pierre_, emmenant avec lui trois jeunes + prêtres de la Compagnie de Saint-Sulpice, MM. + Tessier, Antoine Garnier et Levadoux. Arrivés à + Baltimore le 10 juillet 1791, l'abbé Nagot y + installa, dès le mois de septembre suivant, le + séminaire de Sainte-Marie, le premier et le plus + renommé séminaire des États-Unis. En 1822, le pape + Pie VII érigea le collège de Sainte-Marie en + Université catholique, avec pouvoir de conférer des + grades ayant la même valeur que ceux qui se donnent + à Rome et dans les autres universités du monde + chrétien. M. Nagot mourut en 1816 dans cette maison + qu'il avait fondée et qu'il laissait prospère, + après l'avoir conduite à travers les difficultés + inséparables de tout commencement. (Voir _Élisabeth + Seton et les commencements de l'Église catholique + aux États-Unis_, par _Mme de Barberey_, 4me + édition, tome II, p. 482.)] + +Une lettre de mon frère a fixé dans ma mémoire la date de mon départ: +il écrivait de Paris à ma mère, en lui annonçant la mort de Mirabeau. +Trois jours après l'arrivée de cette lettre, je rejoignis en rade le +navire sur lequel mes bagages étaient chargés[427]. On leva (p. 312) +l'ancre, moment solennel parmi les navigateurs. Le soleil se couchait +quand le pilote côtier nous quitta, après nous avoir mis hors des +passes. Le temps était sombre, la brise molle, et la houle battait +lourdement les écueils à quelques encablures du vaisseau. + + [Note 427: Ici encore se vérifie la minutieuse + exactitude à laquelle Chateaubriand s'est astreint + dans la rédaction de ses _Mémoires_. Mirabeau est + mort le 2 avril 1791. Les lettres mettant alors + environ trois jours pour aller de Paris à + Saint-Malo, madame de Chateaubriand a donc dû + recevoir la lettre de son fils aîné le 5 avril. + Trois jours après, c'était le 8 avril... C'est + justement le 8 avril que l'abbé Nagot--et + Chateaubriand avec lui--s'embarquèrent sur le + _Saint-Pierre_. (Voir _Élisabeth Seton_, tome II, + p. 483.)] + +Mes regards restaient attachés sur Saint-Malo. Je venais d'y laisser +ma mère tout en larmes. J'apercevais les clochers et les dômes des +églises où j'avais prié avec Lucile, les murs, les remparts, les +forts, les tours, les grèves où j'avais passé mon enfance avec Gesril +et mes camarades de jeux; j'abandonnais ma patrie déchirée, +lorsqu'elle perdait un homme que rien ne pouvait remplacer. Je +m'éloignais également incertain des destinées de mon pays et des +miennes: qui périrait de la France ou de moi? Reverrai-je jamais cette +France et ma famille? + +Le calme nous arrêta avec la nuit au débouquement de la rade; les feux +de la ville et les phares s'allumèrent: ces lumières qui tremblaient +sous mon toit paternel semblaient à la fois me sourire et me dire +adieu, en m'éclairant parmi les rochers, les ténèbres de la nuit et +l'obscurité des flots. + +Je n'emportais que ma jeunesse et mes illusions; je désertais un monde +dont j'avais foulé la poussière et compté les étoiles, pour un monde +de qui la terre et le ciel m'étaient inconnus. Que devait-il m'arriver +si j'atteignais le but de mon voyage? Égaré sur les rives +hyperboréennes, les années de discorde qui ont écrasé tant de +générations avec tant de bruit seraient tombées en silence sur ma +tête; la société eût renouvelé sa face, moi absent. Il est probable +que je n'aurais jamais eu le malheur d'écrire; mon nom serait demeuré +ignoré, ou il ne s'y fût attaché qu'une de ces renommées (p. 313) +paisibles au-dessous de la gloire, dédaignées de l'envie et laissées +au bonheur. Qui sait si j'eusse repassé l'Atlantique, si je ne me +serais point fixé dans les solitudes, à mes risques et périls +explorées et découvertes, comme un conquérant au milieu de ses +conquêtes! + +Mais non! je devais rentrer dans ma patrie pour y changer de misères, +pour y être toute autre chose que ce que j'avais été. Cette mer, au +giron de laquelle j'étais né, allait devenir le berceau de ma seconde +vie: j'étais porté par elle, dans mon premier voyage, comme dans le +sein de ma nourrice, dans les bras de la confidente de mes premiers +pleurs et de mes premiers plaisirs. + +Le jusant, au défaut de la brise, nous entraîna au large, les lumières +du rivage diminuèrent peu à peu et disparurent. Épuisé de réflexions, +de regrets vagues, d'espérances plus vagues encore, je descendis à ma +cabine: je me couchai, balancé dans mon hamac au bruit de la lame qui +caressait le flanc du vaisseau. Le vent se leva; les voiles déferlées +qui coiffaient les mâts s'enflèrent, et quand je montai sur le tillac +le lendemain matin, on ne voyait plus la terre de France. + +Ici changent mes destinées: «Encore à la mer! _Again to sea!_» +(Byron.) + + + + +LIVRE VI[428] (p. 315) + + [Note 428: Ce livre a été écrit à Londres, d'avril + à septembre 1822.--Il a été revu en décembre 1846.] + +Prologue.--Traversée de l'océan.--Francis Tulloch.--Christophe +Colomb.--Camoëns.--Les Açores.--Île Graciosa.--Jeux marins.--Île +Saint-Pierre.--Côtes de la Virginie.--Soleil couchant.--Péril. +--J'aborde en Amérique.--Baltimore.--Séparation des passagers. +--Tulloch.--Philadelphie.--Le général Washington.--Parallèle de +Washington et de Bonaparte.--Voyage de Philadelphie à New-York et à +Boston.--Mackenzie.--Rivière du nord.--Chant de la passagère.--M. Swift. +--Départ pour la cataracte de Niagara avec un guide hollandais. +--M. Violet.--Mon accoutrement sauvage.--Chasse.--Le carcajou et +le renard canadien.--Rate musquée.--Chiens pêcheurs.--Insectes. +--Montcalm et Wolfe.--Campement au bord du lac des Onondagas.--Arabes. +--Course botanique.--L'Indienne et la vache.--Un Iroquois.--Sachem +des Onondagas.--Velly et les Franks.--Cérémonie de l'hospitalité. +--Anciens grecs.--Voyage du lac des Onondagas à la rivière Genesee. +--Abeilles, défrichements.--Hospitalité.--Lit.--Serpent à sonnettes +enchanté.--Cataracte de Niagara.--Serpent à sonnettes.--Je tombe au +bord de l'abîme.--Douze jours dans une hutte.--Changement de moeurs +chez les sauvages.--Naissance et mort.--Montaigne.--Chant de la +couleuvre.--Pantomime d'une petite Indienne, original de _Mila_. +--Incidences.--Ancien Canada.--Population indienne.--Dégradation +des moeurs.--Vraie civilisation répandue par la religion.--Fausse +civilisation introduite par le commerce.--Coureurs de bois. +--Factoreries.--Chasses.--Métis ou Bois-brûlés.--Guerres des compagnies. +--Mort des langues indiennes.--Anciennes possessions françaises en +Amérique.--Regrets.--Manie du passé.--Billet de Francis Conyngham. +--Manuscrit original en Amérique.--Lacs du Canada.--Flotte de (p. 316) +canots indiens.--Ruines de la nature.--Vallée du tombeau.--Destinée +des fleuves.--Fontaine de Jouvence.--Muscogulges et siminoles.--Notre +camp.--Deux Floridiennes.--Ruines sur l'Ohio.--Quelles étaient les +demoiselles Muscogulges.--Arrestation du roi à Varennes.--J'interromps +mon voyage pour repasser en Europe.--Dangers pour les États-Unis. +--Retour en Europe.--Naufrage. + + +Trente et un ans après m'être embarqué, simple sous-lieutenant, pour +l'Amérique, je m'embarquais pour Londres, avec un passe-port conçu en +ces termes: «Laissez passer, disait ce passe-port, laissez passer sa +seigneurie le vicomte de Chateaubriand, pair de France, ambassadeur du +roi près Sa Majesté Britannique, etc.» Point de signalement; ma +grandeur devait faire connaître mon visage en tous lieux. Un bateau à +vapeur, nolisé pour moi seul, me porte de Calais à Douvres. En mettant +le pied sur le sol anglais, le 5 avril 1822, je suis salué par le +canon du fort[429]. Un officier vient, de la part du commandant, +m'offrir une garde d'honneur. Descendu à _Shipwright-Inn_[430], le +maître et les garçons de l'auberge me reçoivent bras pendants (p. 317) +et tête nue. Madame la mairesse m'invite à une soirée, au nom des plus +belles dames de la ville. M. Billing[431], attaché à mon ambassade, +m'attendait. Un dîner d'énormes poissons et de monstrueux quartiers de +boeuf restaure monsieur l'ambassadeur, qui n'a point d'appétit et qui +n'était pas du tout fatigué. Le peuple, attroupé sous mes fenêtres, +fait retentir l'air de _huzzas_. L'officier revient et pose, malgré +moi, des sentinelles à ma porte. Le lendemain, après avoir distribué +force argent du roi mon maître, je me mets en route pour Londres, au +ronflement du canon, dans une légère voiture, qu'emportent quatre +beaux chevaux menés au grand trot par deux élégants jockeys. Mes gens +suivent dans d'autres carrosses; des courriers à ma livrée +accompagnent le cortège. Nous passons Cantorbery, attirant les yeux de +John Bull et des équipages qui nous croisent. A Black-Heath, bruyère +jadis hantée des voleurs, je trouve un village tout neuf. Bientôt +m'apparaît l'immense calotte de fumée qui couvre la cité de Londres. + + [Note 429: Le 5 avril 1822 est le jour de son + arrivée à Londres. Il débarqua à Douvres dans la + soirée du 4 avril. On lit dans le _Moniteur_ du + jeudi 11 avril: «D'après les dernières nouvelles + d'Angleterre, le paquebot français _L'Antigone_ est + entré le 4 avril au soir dans le port de Douvres, + ayant à bord M. le vicomte de Chateaubriand, + ambassadeur de Sa Majesté Très-Chrétienne. Il est + descendu à l'hôtel _Wright_, où il a passé la nuit. + Le lendemain, au point du jour, il a été salué par + les batteries du château et une seconde salve a + annoncé le moment de son départ pour Londres. Son + excellence est arrivée dans la capitale le 5 dans + l'après-midi, avec une suite composée de cinq + voitures. Sa demeure est l'hôtel habité + précédemment par M. le duc Decazes, dans + _Portland-Place_.»] + + [Note 430: L'auberge de Douvres, où descendit + Chateaubriand, ne s'appelait pas _Shipwrigt-Inn_, + ce qui signifierait _hôtel du constructeur de + vaisseau_; mais bien _Ship-Inn, hôtel du vaisseau_. + Il est vrai que le propriétaire de l'hôtel + s'appelait _Wright_, et qu'il a été ainsi cause de + la méprise. (_Chateaubriand et son temps_, par M. + de Marcellus, p. 46.)] + + [Note 431: Voir l'_Appendice_ n° X: _Le Baron + Billing et l'ambassade de Londres_.] + +Plongé dans le gouffre de vapeur charbonnée, comme dans une des +gueules du Tartare, traversant la ville entière dont je reconnais les +rues, j'aborde l'hôtel de l'ambassade, _Portland-Place_. Le chargé +d'affaires, M. le comte Georges de Caraman[432], les secrétaires +d'ambassade, M. le vicomte de Marcellus[433], M. le baron E. (p. 318) +de Cazes, M. de Bourqueney[434], les attachés à l'ambassade, +m'accueillent avec une noble politesse. Tous les huissiers, (p. 319) +concierges, valets de chambre, valet de pied de l'hôtel, sont +assemblés sur le trottoir. On me présente les cartes des ministres +anglais et des ambassadeurs étrangers, déjà instruits de ma prochaine +arrivée. + + [Note 432: Le comte Georges de _Caraman_, devenu + plus tard ministre plénipotentiaire, était le fils + du duc de Caraman, alors ambassadeur à Vienne, et + qui allait bientôt, avec le vicomte Mathieu de + Montmorency, ministre des Affaires étrangères, avec + Chateaubriand, ambassadeur à Londres, et M. de la + Ferronnays, ambassadeur à Saint-Pétersbourg, + représenter la France au congrès de Vérone.] + + [Note 433: Marie-Louis-Jean-André-Charles _Demartin + du Tyrac_, comte de _Marcellus_ (1795-1865). + Secrétaire d'ambassade à Constantinople en 1820, il + découvrit à Milo et envoya en France la _Vénus + victorieuse_, dite _Vénus de Milo_. Après avoir été + premier secrétaire à Londres et chargé d'affaires, + après le départ de Chateaubriand pour le congrès de + Vérone, il fut envoyé en mission à Madrid et à + Lucques. Nommé, sous le ministère Polignac, + sous-secrétaire d'État des Affaires étrangères, il + déclina ses fonctions et rentra dans la vie privée. + Il a publié, de 1839 à 1861, les ouvrages suivants: + _Souvenirs de l'Orient_,--_Vingt jours en + Sicile_,--_Épisodes littéraires en + Orient_,--_Chants du peuple en Grèce_,--_Politique + de la Restauration_,--_Chateaubriand et son + temps_,--_Les Grecs anciens et modernes_.] + + [Note 434: François-Adolphe, comte de _Bourqueney_ + (1799-1869). Il avait débuté dans la carrière + diplomatique à 17 ans comme attaché d'ambassade aux + États-Unis. En 1824, secrétaire de légation à + Berne, il donna sa démission pour suivre dans sa + chute M. de Chateaubriand, qui venait d'être + renvoyé du ministère, et, comme le grand écrivain, + il collabora au _Journal des Débats_. Comme lui + encore, il accepta sous le ministère Martignac, un + poste dont il se démit à l'avènement du ministère + Polignac. Après la Révolution de 1830, il rentra + dans la diplomatie, et nous le retrouvons + secrétaire d'ambassade à Londres, en 1840, sous M. + Guizot; il signa, en qualité de chargé d'affaires, + la convention des détroits (1841), qui faisait + rentrer la France dans le concert européen. Nommé + ambassadeur à Constantinople en 1844, il se retira + à la suite de la Révolution de 1848. Sous le second + Empire, ambassadeur à Vienne, il prit une part + importante aux négociations qui terminèrent la + guerre d'Orient et à celles qui terminèrent la + guerre d'Italie. Il fut ainsi l'un des signataires + du traité de Paris (1856) et du traité de Zurich + (1859). Louis-Philippe l'avait fait baron en 1842; + en 1859, Napoléon III le fit comte. Le 31 mars + 1856, il avait été appelé au Sénat impérial.] + +Le 17 mai de l'an de _grâce_ 1793, je débarquais pour la même ville de +Londres, humble et obscur voyageur, à Southampton, venant de Jersey. +Aucune mairesse ne s'aperçut que je passais; le maire de la ville, +William Smith, me délivra le 18, pour Londres, une feuille de route à +laquelle était joint un extrait de l'_Alien-bill_. Mon signalement +portait en anglais: «François de Chateaubriand, officier français à +l'armée des émigrés _(French officer in the emigrant army)_, taille de +cinq pieds quatre pouces _(five feet four inches high)_, mince _(thin +shape)_, favoris et cheveux bruns _(brown hair and fits)_.» Je +partageai modestement la voiture la moins chère avec quelques matelots +en congé; je relayai aux plus chétives tavernes; j'entrai pauvre, +malade, inconnu, dans une ville opulente et fameuse, où M. Pitt +régnait; j'allai loger, à six schellings par mois, sous le lattis d'un +grenier que m'avait préparé un cousin de Bretagne, au bout d'une +petite rue qui joignait Tottenham-Court-Road. + + Ah! _Monseigneur_, que votre vie, + D'honneurs aujourd'hui, si remplie, + Diffère de ces heureux temps! + +Cependant une autre obscurité m'enténèbre à Londres. Ma place +politique met à l'ombre ma renommée littéraire; il n'y a pas un (p. 320) +sot dans les trois royaumes qui ne préfère l'ambassadeur de Louis XVIII +à l'auteur du _Génie du christianisme_. Je verrai comment la chose +tournera après ma mort, ou quand j'aurai cessé de remplacer M. le duc +Decazes[435] auprès de George IV[436], succession aussi bizarre que le +reste de ma vie. + + [Note 435: M. _Decazes_, le 17 février 1820, avait + quitté le ministère pour l'ambassade de Londres + (avec le titre de duc), et il avait conservé cette + ambassade jusqu'au 9 février 1822.] + + [Note 436: Georges IV, né en 1762, mort en 1830. + Appelé à la régence en 1811, lorsque son père fut + tombé en démence, il ne prit le titre de roi qu'en + 1820.] + +Arrivé à Londres comme ambassadeur français, un de mes plus grands +plaisirs est de laisser ma voiture au coin d'un square, et d'aller à +pied parcourir les ruelles que j'avais jadis fréquentées, les +faubourgs populaires et à bon marché, où se réfugie le malheur sous la +protection d'une même souffrance, les abris ignorés que je hantais +avec mes associés de détresse, ne sachant si j'aurai du pain le +lendemain, moi dont trois ou quatre services couvrent aujourd'hui la +table. A toutes ces portes étroites et indigentes qui m'étaient +autrefois ouvertes, je ne rencontre que des visages étrangers. Je ne +vois plus errer mes compatriotes, reconnaissables à leurs gestes, à +leur manière de marcher, à la forme et à la vétusté de leurs habits. +Je n'aperçois plus ces prêtres martyrs portant le petit collet, le +grand chapeau à trois cornes, la longue redingote noire usée, et que +les Anglais saluaient en passant. De larges rues bordées de palais ont +été percées, des ponts bâtis, des promenades plantées: _Regent's-Park_ +occupe, auprès de _Portland-Place_, les anciennes prairies couvertes +de troupeaux de vaches. Un cimetière, perspective de la lucarne (p. 321) +d'un de mes greniers, a disparu dans l'enceinte d'une fabrique. Quand +je me rends chez lord Liverpool[437], j'ai de la peine à retrouver +l'espace vide de l'échafaud de Charles Ier; des bâtisses nouvelles, +resserrant la statue de Charles II, se sont avancées avec l'oubli sur +des événements mémorables. + + [Note 437: Robert Banks Jenkinson, 2me comte + _Liverpool_, d'abord lord Hawesbury, né en 1770, + était entré jeune dans la vie publique sous le + patronage de son père, collègue de Pitt, et + occupait depuis 1812 le poste de premier ministre. + Il mourut en 1827.] + +Que je regrette, au milieu des insipides pompes, ce monde de +tribulations et de larmes, ces temps où je mêlai mes peines à celles +d'une colonie d'infortunés! Il est donc vrai que tout change, que le +malheur même périt comme la prospérité! Que sont devenus mes frères en +émigration? Les uns sont morts, les autres ont subi diverses +destinées: ils ont vu comme moi disparaître leurs proches et leurs +amis; ils sont moins heureux dans leur patrie qu'ils ne l'étaient sur +la terre étrangère. N'avions-nous pas sur cette terre nos réunions, +nos divertissements, nos fêtes et surtout notre jeunesse? Des mères de +famille, des jeunes filles qui commençaient la vie par l'adversité, +apportaient le fruit semainier du labeur, pour s'éjouir à quelque +danse de la patrie. Des attachements se formaient dans les causeries +du soir après le travail, sur les gazons d'Amstead et de +Primrose-Hill. A des chapelles, ornées de nos mains dans de vieilles +masures, nous priions le 21 janvier et le jour de la mort de la reine, +tout émus d'une oraison funèbre prononcée par le curé émigré de notre +village. Nous allions le long de la Tamise, tantôt voir surgir (p. 322) +aux docks les vaisseaux chargés des richesses du monde, tantôt admirer +les maisons de campagne de Richmond, nous si pauvres, nous privés du +toit paternel: toutes ces choses sont de véritables félicités! + +Quand je rentre en 1822, au lieu d'être reçu par mon ami, tremblant de +froid, qui m'ouvre la porte de notre grenier en me tutoyant, qui se +couche sur son grabat auprès du mien, en se recouvrant de son mince +habit et ayant pour lampe le clair de lune,--je passe à la lueur des +flambeaux entre deux files de laquais, qui vont aboutir à cinq ou six +respectueux secrétaires. J'arrive, tout criblé sur ma route des mots: +_Monseigneur_, _Mylord_, _Votre Excellence_, _Monsieur l'Ambassadeur_, +à un salon tapissé d'or et de soie. + +--Je vous en supplie, messieurs, laissez-moi! Trêve de ces _Mylords_! +Que voulez-vous que je fasse de vous? Allez rire à la chancellerie, +comme si je n'étais pas là. Prétendez-vous me faire prendre au sérieux +cette mascarade? Pensez-vous que je sois assez bête pour me croire +changé de nature parce que j'ai changé d'habit? Le marquis de +Londonderry[438] va venir, dites-vous; le duc de Wellington[439] m'a +demandé; M. Canning[440] me cherche; lady Jersey[441] m'attend à (p. 323) +dîner avec M. Brougham[442], lady Gwydir m'espère, à dix heures, dans +sa loge à l'Opéra; lady Mansfield[443] à minuit, à Almack's[444]. + + [Note 438: _Castlereagh_ (Robert _Stewart_, marquis + de _Londonderry_, vicomte), né en Irlande en 1769. + Secrétaire d'État pour les Affaires étrangères, + lorsque Chateaubriand arriva à Londres, il devait + bientôt périr d'une fin tragique. Atteint d'un + affaiblissement cérébral attribué au chagrin que + lui causait le désordre de ses affaires, il se + coupa la gorge le 13 août 1822.] + + [Note 439: Le duc de Wellington ne faisait pas + partie, en 1822, du cabinet Liverpool. Ce fut + seulement au mois de janvier 1828 qu'il devint + premier ministre et premier lord de la trésorerie.] + + [Note 440: George _Canning_ (1770-1827). Il venait + d'être nommé gouverneur général des Indes, lorsque + Castlereagh se tua. Il le remplaça au + foreign-office et devint le chef du cabinet à la + fin d'avril 1827, quand lord Liverpool fut frappé + d'apoplexie. Canning mourut moins de quatre mois + après, le 8 août 1827.] + + [Note 441: Sarah, fille aînée du 10e comte de + Westmoreland et héritière de son grand-père + maternel, le très riche banquier Robert Child, + était en 1822 une des reines du monde élégant de + Londres. Son mari, lord Jersey, un type accompli de + grand seigneur, a rempli à plusieurs reprises des + charges de cour. Lady Jersey est morte en 1867, à + l'âge de quatre-vingts ans, ayant survécu à son + mari et à tous ses enfants. Une de ses filles, lady + Clementina, morte sans être mariée, avait inspiré + une vive passion au prince Louis-Napoléon, qui + n'avait été détourné de demander sa main que par + l'aversion que lui témoignait lady Jersey.] + + [Note 442: Henry, 1er baron _Brougham_ et de Vaux, + né à Edimbourg en 1778, mort le 9 mai 1868 à + Cannes, où il avait fini par fixer sa résidence. + L'extraordinaire talent qu'il avait déployé dans le + procès de la reine Caroline, comme avocat de la + princesse, avait fait de lui un des personnages les + plus célèbres de l'Angleterre.] + + [Note 443: Lady _Mansfield_, une des rares dames + anglaises qui aient hérité directement de la + pairie. Les lettres patentes qui avaient créé son + oncle William Murray, Grand-Juge d'Angleterre, + comte de Mansfield, stipulaient que le titre serait + réversible sur la tête de sa nièce Louise. Elle en + hérita, en effet, en 1793. La comtesse de Mansfield + avait épousé en 1776 son cousin, le 7e vicomte + Stormont, de qui elle eut plusieurs enfants, + entr'autres un fils qui lui succéda comme 3e comte + Mansfield. Devenue veuve, elle se remaria en 1797 + avec l'honorable Robert Fulke Greville. Son titre + étant supérieur à celui de l'un ou de l'autre de + ses maris, suivant la coutume anglaise elle ne prit + pas leur nom, mais était toujours appelée la + comtesse de Mansfield. Elle mourut en 1843, après + avoir occupé une place brillante dans la société de + Londres.] + + [Note 444: On appelait ainsi une suite de salons + servant à des concerts, à des bals et autres + réunions de ce genre. Ils tiraient leur nom d'un + certain _Almack_, ancien cabaretier, qui les fit + construire, en 1765, dans King street, Saint-James. + Plus tard ces salons furent connus sous la + désignation de Willis Rooms. Le nom d'Almack's est + surtout associé au souvenir des bals élégants qui + s'y donnèrent depuis 1765 jusqu'en 1810. Ces fêtes + étaient organisées par un comité de dames + appartenant à la plus haute aristocratie et qui se + montraient extrêmement difficiles sur le choix des + invités. Être reçu aux bals d'Almack était + considéré par les gens du monde fashionable comme + la plus rare des distinctions, et la plus + enviable.] + +Miséricorde! où me fourrer? qui me délivrera? qui m'arrachera à (p. 324) +ces persécutions? Revenez beaux jours de ma misère et de ma solitude! +Ressuscitez, compagnons de mon exil! Allons, mes vieux camarades du +lit de camp et de la couche de paille, allons dans la campagne, dans +le petit jardin d'une taverne dédaignée, boire sur un banc de bois une +tasse de mauvais thé, en parlant de nos folles espérances et de notre +ingrate patrie, en devisant de nos chagrins, en cherchant le moyen de +nous assister les uns les autres, de secourir un de nos parents encore +plus nécessiteux que nous. + +Voilà ce que j'éprouve, ce que je me dis dans ces premiers jours de +mon ambassade à Londres. Je n'échappe à la tristesse qui m'assiège +sous mon toit qu'en me saturant d'une tristesse moins pesante dans le +parc de Kensington. Lui, ce parc, n'est point changé; les arbres +seulement ont grandi; toujours solitaire, les oiseaux y font leur nid +en paix. Ce n'est plus même la mode de se rassembler dans ce lieu, +comme au temps que la plus belle des Françaises, madame Récamier, y +passait suivie de la foule. Du bord des pelouses désertes de +Kensington, j'aime à voire courre, à travers Hyde-Park, les troupes de +chevaux, les voitures des fashionables, parmi lesquelles figure mon +tilbury vide, tandis que, redevenu gentillâtre émigré, je remonte +l'allée où le confesseur banni disait autrefois son bréviaire. + +C'est dans ce parc de Kensington que j'ai médité l'_Essai (p. 325) +historique_; que, relisant le journal de mes courses d'outre-mer, j'en +ai tiré les amours d'_Atala_; c'est aussi dans ce parc, après avoir +erré au loin dans les campagnes sous un ciel baissé, blondissant et +comme pénétré de la clarté polaire, que je traçai au crayon les +premières ébauches des passions de _René_. Je déposais, la nuit, la +moisson de mes rêveries du jour dans l'_Essai historique_ et dans les +_Natchez_. Les deux manuscrits marchaient de front, bien que souvent +je manquasse d'argent pour en acheter le papier, et que j'en +assemblasse les feuillets avec des pointes arrachées aux tasseaux de +mon grenier, faute de fil. + +Ces lieux de mes premières inspirations me font sentir leur puissance; +ils reflètent sur le présent la douce lumière des souvenirs: je me +sens en train de reprendre la plume. Tant d'heures sont perdues dans +les ambassades! Le temps ne me vaut pas plus ici qu'à Berlin pour +continuer mes _Mémoires_, édifice que je bâtis avec des ossements et +des ruines. Mes secrétaires à Londres désirent aller le matin à des +pique-niques et le soir au bal: très volontiers! Les gens, Peter, +Valentin, Lewis, vont à leur tour au cabaret, et les femmes, Rose, +Peggy, Maria, à la promenade des trottoirs; j'en suis charmé[445]. On +me laisse la clef de la porte extérieure: monsieur l'ambassadeur est +commis à la garde de sa maison; si on frappe, il ouvrira. Tout le +monde est sorti; me voilà seul: mettons-nous à l'oeuvre. (p. 326) + + [Note 445: «L'ambassadeur, dit ici M. de Marcellus, + n'a jamais eu de serviteur appelé Lewis, ni de + _house-maid_ nommée Peggy. On peut m'en croire sur + tous ces détails de son ménage, moi qui le tenais. + Le reste est exact.» _Chateaubriand et son temps_, + p. 48.] + +Il y a vingt-deux ans, je viens de le dire, que j'esquissais à Londres +les _Natchez_ et _Atala_; j'en suis précisément dans mes _Mémoires_ à +l'époque de mes voyages en Amérique: cela se rejoint à merveille. +Supprimons ces vingt-deux ans, comme ils sont en effet supprimés de ma +vie, et partons pour les forêts du Nouveau Monde: le récit de mon +ambassade viendra à sa date, quand il plaira à Dieu; mais, pour peu +que je reste ici quelque mois, j'aurai le plaisir d'arriver de la +cataracte du Niagara à l'armée des princes en Allemagne, et de l'armée +des princes à ma retraite en Angleterre. L'ambassadeur du roi de +France peut raconter l'histoire de l'émigré français dans le lieu même +où celui-ci était exilé. + + * * * * * + +Le livre précédent se termine par mon embarquement à Saint-Malo. +Bientôt nous sortîmes de la Manche, et l'immense houle de l'ouest nous +annonça l'Atlantique. + +Il est difficile aux personnes qui n'ont jamais navigué de se faire +une idée des sentiments qu'on éprouve, lorsque du bord d'un vaisseau +on n'aperçoit de toutes parts que la face sérieuse de l'abîme. Il y a +dans la vie périlleuse du marin une indépendance qui tient de +l'absence de la terre: on laisse sur le rivage les passions des +hommes; entre le monde que l'on quitte et celui que l'on cherche, on +n'a pour amour et pour patrie que l'élément sur lequel on est porté. +Plus de devoirs à remplir, plus de visites à rendre, plus de journaux, +plus de politique. La langue même des matelots n'est pas la (p. 327) +langue ordinaire: c'est une langue telle que la parlent l'Océan et le +ciel, le calme et la tempête. Vous habitez un univers d'eau, parmi des +créatures dont le vêtement, les goûts, les manières, le visage, ne +ressemblent point aux peuples autochthones; elles ont la rudesse du +loup marin et la légèreté de l'oiseau. On ne voit point sur leur front +les soucis de la société; les rides qui le traversent ressemblent aux +plissures de la voile diminuée, et sont moins creusées par l'âge que +par la bise, ainsi que dans les flots. La peau de ces créatures, +imprégnée de sel, est rouge et rigide, comme la surface de l'écueil +battu de la lame. + +Les matelots se passionnent pour leur navire; ils pleurent de regret +en le quittant, de tendresse en le retrouvant. Ils ne peuvent rester +dans leur famille; après avoir juré cent fois qu'ils ne s'exposeront +plus à la mer, il leur est impossible de s'en passer, comme un jeune +homme ne se peut arracher des bras d'une maîtresse orageuse et +infidèle. + +Dans les docks de Londres et de Plymouth, il n'est pas rare de trouver +des _sailors_ nés sur des vaisseaux: depuis leur enfance jusqu'à leur +vieillesse, ils ne sont jamais descendus au rivage; ils n'ont vu la +terre que du bord de leur berceau flottant, spectateurs du monde où +ils ne sont point entrés. Dans cette vie réduite à un si petit espace, +sous les nuages et sur les abîmes, tout s'anime pour le marinier: une +ancre, une voile, un mât, un canon, sont des personnages qu'on +affectionne et qui ont chacun leur histoire. + +La voile fut déchirée sur la côte du Labrador; le maître voilier lui +mit la pièce que vous voyez. + +L'ancre sauva le vaisseau quand il eut chassé sur ses autres (p. 328) +ancres, au milieu des coraux des îles Sandwich. + +Le mât fut rompu dans une bourrasque au cap de Bonne-Espérance; il +n'était que d'un seul jet; il est beaucoup plus fort depuis qu'il est +composé de deux pièces. + +Le canon est le seul qui ne fut pas démonté au combat de la +Chesapeake. + +Les nouvelles du bord sont des plus intéressantes: on vient de jeter +le loch; le navire file dix noeuds. + +Le ciel est clair à midi: on a pris hauteur; on est à telle latitude. + +On a fait le point: il y a tant de lieues gagnées en bonne route. + +La déclinaison de l'aiguille est de tant de degrés: on s'est élevé au +nord. + +Le sable des sabliers passe mal: on aura de la pluie. + +On a remarqué des _procellaria_ dans le sillage du vaisseau: on +essuiera un grain. + +Des poissons volants se sont montrés au sud: le temps va se calmer. + +Une éclaircie s'est formée à l'ouest dans les nuages: c'est le pied du +vent; demain, le vent soufflera de ce côté. + +L'eau a changé de couleur; on a vu flotter du bois et des goëmons; on +a aperçu des mouettes et des canards; un petit oiseau est venu se +percher sur les vergues: il faut mettre le cap dehors, car on approche +de terre, et il n'est pas bon de l'accoster la nuit. + +Dans l'épinette, il y a un coq favori et pour ainsi dire sacré, (p. 329) +qui survit à tous les autres; il est fameux pour avoir chanté pendant +un combat, comme dans la cour d'une ferme au milieu de ses poules. + +Sous les ponts habite un chat; peau verdâtre zébrée, queue pelée, +moustache de crin, ferme sur ses pattes, opposant le contrepoids au +tangage et le balancier au roulis; il a fait deux fois le tour du +monde et s'est sauvé d'un naufrage sur un tonneau. Les mousses donnent +au coq du biscuit trempé dans du vin, et Matou a le privilège de +dormir, quand il lui plaît, dans le vitchoura du second capitaine. + +Le vieux matelot ressemble au vieux laboureur. Leurs moissons sont +différentes, il est vrai: le matelot a mené une vie errante, le +laboureur n'a jamais quitté son champ; mais ils connaissent également +les étoiles et prédisent l'avenir en creusant leurs sillons. A l'un, +l'alouette, le rouge-gorge, le rossignol; à l'autre, la procellaria, +le courlis, l'alcyon,--leurs prophètes. Ils se retirent le soir, +celui-ci dans sa cabine, celui-là dans sa chaumière; frêles demeures, +où l'ouragan qui les ébranle n'agite point des consciences +tranquilles. + + If the wind tempestuous is blowing, + Still no danger they descry; + The guiltless heart its boon bestowing, + Soothes them with its Lullaby, etc., etc. + + «Si le vent souffle orageux, ils n'aperçoivent aucun danger; le coeur + innocent, versant son baume, les berce avec ses _dodo, l'enfant do; + dodo, l'enfant do_, etc.» + +Le matelot ne sait où la mort le surprendra, à quel bord il (p. 330) +laissera sa vie: peut-être, quand il aura mêlé au vent son dernier +soupir, sera-t-il lancé au sein des flots, attaché sur deux avirons, +pour continuer son voyage; peut-être sera-t-il enterré dans un îlot +désert que l'on ne retrouvera jamais, ainsi qu'il a dormi isolé dans +son hamac, au milieu de l'Océan. + +Le vaisseau seul est un spectacle: sensible au plus léger mouvement du +gouvernail, hippogriffe ou coursier ailé, il obéit à la main du +pilote, comme un cheval à la main du cavalier. L'élégance des mâts et +des cordages, la légèreté des matelots qui voltigent sur les vergues, +les différents aspects dans lesquels se présente le navire, soit qu'il +vogue penché par un autan contraire, soit qu'il fuie droit devant un +aquilon favorable, font de cette machine savante une des merveilles du +génie de l'homme. Tantôt la lame et son écume brisent et rejaillissent +contre la carène; tantôt l'onde paisible se divise, sans résistance, +devant la proue. Les pavillons, les flammes, les voiles, achèvent la +beauté de ce palais de Neptune: les plus basses voiles, déployées dans +leur largeur, s'arrondissent comme de vastes cylindres; les plus +hautes, comprimées dans leur milieu, ressemblent aux mamelles d'une +sirène. Animé d'un souffle impétueux, le navire, avec sa quille, comme +avec le soc d'une charrue, laboure à grand bruit le champ des mers. + +Sur ce chemin de l'Océan, le long duquel on n'aperçoit ni arbres, ni +villages, ni villes, ni tours, ni clochers, ni tombeaux; sur cette +route sans colonnes, sans pierres milliaires, qui n'a pour bornes que +les vagues, pour relais que les vents, pour flambeaux que les (p. 331) +astres, la plus belle des aventures, quand on n'est pas en quête de +terres et de mers inconnues, est la rencontre de deux vaisseaux. On se +découvre mutuellement à l'horizon avec la longue-vue; on se dirige les +uns vers les autres. Les équipages et les passagers s'empressent sur +le pont. Les deux bâtiments s'approchent, hissent leur pavillon, +carguent à demi leurs voiles, se mettent en travers. Quand tout est +silence, les deux capitaines, placés sur le gaillard d'arrière, se +hèlent avec le porte-voix: «Le nom du navire? De quel port? Le nom du +capitaine? D'où vient-il? Combien de jours de traversée? La latitude +et la longitude? A Dieu, va!» On lâche les ris; la voile retombe. Les +matelots et les passagers des deux vaisseaux se regardent fuir, sans +mot dire: les uns vont chercher le soleil de l'Asie, les autres le +soleil de l'Europe, qui les verront également mourir. Le temps emporte +et sépare les voyageurs sur la terre, plus promptement encore que le +vent ne les emporte et ne les sépare sur l'Océan; on se fait un signe +de loin: _à Dieu, va!_ Le port commun est l'Éternité. + +Et si le vaisseau rencontré était celui de Cook ou de La Pérouse? + +Le maître de l'équipage de mon vaisseau malouin était un ancien +subrécargue, appelé Pierre Villeneuve, dont le nom seul me plaisait à +cause de la bonne Villeneuve. Il avait servi dans l'Inde, sous le +bailli de Suffren, et en Amérique sous le comte d'Estaing; il s'était +trouvé à une multitude d'affaires. Appuyé sur l'avant du vaisseau, +auprès du beaupré, de même qu'un vétéran assis sous la treille de son +petit jardin dans le fossé des Invalides, Pierre, en mâchant une +chique de tabac, qui lui enflait la joue comme une fluxion, me (p. 332) +peignait le moment du branle-bas, l'effet des détonations de +l'artillerie sous les ponts, le ravage des boulets dans leurs +ricochets contre les affûts, les canons, les pièces de charpente. Je +le faisais parler des Indiens, des nègres, des colons. Je lui +demandais comment étaient habillés les peuples, comment les arbres +faits, quelle couleur avaient la terre et le ciel, quel goût les +fruits; si les ananas étaient meilleurs que les pêches, les palmiers +plus beaux que les chênes. Il m'expliquait tout cela par des +comparaisons prises des choses que je connaissais: le palmier était un +grand chou, la robe d'un Indien celle de ma grand'mère; les chameaux +ressemblaient à un âne bossu; tous les peuples de l'Orient, et +notamment les Chinois, étaient des poltrons et des voleurs. Villeneuve +était de Bretagne, et nous ne manquions pas de finir par l'éloge de +l'incomparable beauté de notre patrie. + +La cloche interrompait nos conversations; elle réglait les Quarts, +l'heure de l'habillement, celle de la revue, celle des repas. Le +matin, à un signal, l'équipage, rangé sur le pont, dépouillait la +chemise bleue pour en revêtir une autre qui séchait dans les haubans. +La chemise quittée était immédiatement lavée dans des baquets, où +cette pension de phoques savonnait aussi des faces brunes et des +pattes goudronnées. + +Au repas du midi et du soir, les matelots, assis en rond autour des +gamelles, plongeaient l'un après l'autre, régulièrement et sans +fraude, leur cuiller d'étain dans la soupe flottante au roulis. Ceux +qui n'avaient pas faim vendaient, pour un morceau de tabac ou pour un +verre d'eau-de-vie, leur portion de biscuit ou de viande salée (p. 333) +à leurs camarades. Les passagers mangeaient dans la chambre du +capitaine. Quand il faisait beau, on tendait une voile sur l'arrière +du vaisseau, et l'on dînait à la vue d'une mer bleue, tachetée çà et +là de marques blanches par les écorchures de la brise. + +Enveloppé de mon manteau, je me couchais la nuit sur le tillac. Mes +regards contemplaient les étoiles au-dessus de ma tête. La voile +enflée me renvoyait la fraîcheur de la brise qui me berçait sous le +dôme céleste: à demi assoupi et poussé par le vent, je changeais de +ciel en changeant de rêve. + +Les passagers, à bord d'un vaisseau, offrent une société différente de +celle de l'équipage: ils appartiennent à un autre élément; leurs +destinées sont de la terre. Les uns courent chercher la fortune, les +autres le repos; ceux-là retournent à leur patrie, ceux-ci la +quittent; d'autres naviguent pour s'instruire des moeurs des peuples, +pour étudier les sciences et les arts. On a le loisir de se connaître +dans cette hôtellerie errante qui voyage avec le voyageur, d'apprendre +maintes aventures, de concevoir des antipathies, de contracter des +amitiés. Quand vont et viennent ces jeunes femmes nées du sang anglais +et du sang indien, qui joignent à la beauté de Clarisse la délicatesse +de Sacontala, alors se forment des chaînes que nouent et dénouent les +vents parfumés de Ceylan, douces comme eux, comme eux légères. + + * * * * * + +Parmi les passagers, mes compagnons, se trouvait un Anglais. Francis +Tulloch avait servi dans l'artillerie: peintre, musicien, (p. 334) +mathématicien, il parlait plusieurs langues. L'abbé Nagot, supérieur +des Sulpiciens, ayant rencontré l'officier anglican, en fit un +catholique: il emmenait son néophyte à Baltimore. + +Je m'accointai avec Tulloch: comme j'étais alors profond philosophe, +je l'invitais à revenir chez ses parents[446]. Le spectacle que nous +avions sous les yeux le transportait d'admiration. Nous nous levions +la nuit, lorsque le pont était abandonné à l'officier de quart et à +quelques matelots qui fumaient leur pipe en silence: _Tuta æquora +silent_[447]. Le vaisseau roulait au gré des lames sourdes et lentes, +tandis que des étincelles de feu couraient avec une blanche écume le +long de ses flancs. Des milliers d'étoiles rayonnant dans le sombre +azur du dôme céleste, une mer sans rivage, l'infini dans le ciel et +sur les flots! Jamais Dieu ne m'a plus troublé de sa grandeur que dans +ces nuits où j'avais l'immensité sur ma tête et l'immensité sous mes +pieds. + + [Note 446: Voir, à l'_Appendice_, le n° XI: + _Francis Tulloch_.] + + [Note 447: C'est l'hémistiche de Virgile renversé. + Virgile a dit: _Æquora tuta silent_. (_Énéid._ I. + v. 164.)] + +Des vents d'ouest, entremêlés de calmes, retardèrent notre marche. Le +4 mai, nous n'étions qu'à la hauteur des Açores. Le 6, vers les 8 +heures du matin, nous eûmes connaissance de l'île du Pic; ce volcan +domina longtemps des mers non naviguées: inutile phare la nuit, signal +sans témoin le jour. + +Il y a quelque chose de magique à voir s'élever la terre du fond de la +mer. Christophe Colomb, au milieu d'un équipage révolté, prêt à +retourner en Europe sans avoir atteint le but de son voyage, aperçoit +une petite lumière sur une plage que la nuit lui cachait. Le vol (p. 335) +des oiseaux l'avait guidé vers l'Amérique; la lueur du foyer d'un +sauvage lui révèle un nouvel univers. Colomb dut éprouver cette sorte +de sentiment que l'Écriture donne au Créateur quand, après avoir tiré +le monde du néant, il vit que son ouvrage était bon: _vidit Deus quod +esset bonum_. Colomb créait un monde. Une des premières vies du pilote +génois est celle que Giustiniani[448], publiant un psautier hébreu, +plaça en forme de _note_ sous le psaume: _Cæli enarrant gloriam Dei_. + + [Note 448: _Giustiniani_ (1470-153l), hébraïsant, + né à Gênes. Il fut évêque de Nebbio (Corse), et + publia, en 1516, un psautier sous ce titre: + _Psalterium hebraicum, græcum, arabicum, + chaldaicum_.] + +Vasco de Gama ne dut pas être moins émerveillé lorsqu'en 1498 il +aborda la côte de Malabar. Alors, tout change sur le globe; une nature +nouvelle apparaît; le rideau qui depuis des milliers de siècles +cachait une partie de la terre, se lève: on découvre la patrie du +soleil, le lieu d'où il sort chaque matin «comme un époux ou comme un +géant, _tanquam sponsus, ut gigas_;[449]» on voit à nu ce sage et +brillant Orient, dont l'histoire mystérieuse se mêlait aux voyages de +Pythagore, aux conquêtes d'Alexandre, au souvenir des croisades, et +dont les parfums nous arrivaient à travers les champs de l'Arabie et +les mers de la Grèce. L'Europe lui envoya un poète pour le saluer: le +cygne du Tage fit entendre sa triste et belle voix sur les rivages de +l'Inde: Camoëns leur emprunta leur éclat, leur renommée et leur +malheur; il ne leur laissa que leurs richesses. + + [Note 449: Psaume XVIII, v. 5-6.] + +Lorsque Gonzalo Villo, aïeul maternel de Camoëns, découvrit une (p. 336) +partie de l'archipel des Açores, il aurait dû, s'il eût prévu +l'avenir, se réserver une concession de six pieds de terre pour +recouvrir les os de son petit-fils. + +Nous ancrâmes dans une mauvaise rade, sur une base de roches, par +quarante-cinq brasses d'eau. L'île _Graciosa_, devant laquelle nous +étions mouillés, nous présentait ses collines un peu renflées dans +leurs contours comme les ellipses d'une amphore étrusque: elle étaient +drapées de la verdure des blés, et elles exhalaient une odeur +fromentacée agréable, particulière aux moissons des Açores. On voyait +au milieu de ces tapis les divisions des champs, formées de pierres +volcaniques, mi-parties blanches et noires, et entassées les unes sur +les autres. Une abbaye, monument d'un ancien monde sur un sol nouveau, +se montrait au sommet d'un tertre; au pied de ce tertre, dans une anse +caillouteuse, miroitaient les toits rouges de la ville de Santa-Cruz. +L'île entière avec ses découpures de baies, de caps, de criques, de +promontoires, répétait son paysage inverti dans les flots. Des rochers +verticaux au plan des vagues lui servaient de ceinture extérieure. Au +fond du tableau, le cône du volcan du Pic, planté sur une coupole de +nuages, perçait, par delà Graciosa, la perspective aérienne. + +Il fut décidé que j'irais à terre avec Tulloch et le second capitaine; +on mit la chaloupe en mer: elle nagea au rivage dont nous étions à +environ deux milles. Nous aperçûmes du mouvement sur la côte; une +prame s'avança vers nous. Aussitôt qu'elle fût à portée de la voix, +nous distinguâmes une quantité de moines. Ils nous hélèrent en (p. 337) +portugais, en italien, en anglais, en français, et nous répondîmes +dans ces quatre langues. L'alarme régnait, notre vaisseau était le +premier bâtiment d'un grand port qui eût osé mouiller dans la rade +dangereuse où nous étalions la marée. D'une autre part, les insulaires +voyaient pour la première fois le pavillon tricolore; ils ne savaient +si nous sortions d'Alger ou de Tunis: Neptune n'avait point reconnu ce +pavillon si glorieusement porté par Cybèle. Quand on vit que nous +avions figure humaine et que nous entendions ce qu'on disait, la joie +fut extrême. Les moines nous recueillirent dans le bateau, et nous +ramâmes gaiement vers Santa-Cruz: nous y débarquâmes avec quelque +difficulté, à cause d'un ressac assez violent. + +Toute l'île accourut. Quatre ou cinq alguazils, armés de piques +rouillées, s'emparèrent de nous. L'uniforme de Sa Majesté m'attirant +les honneurs, je passai pour l'homme important de la députation. On +nous conduisit chez le gouverneur, dans un taudis, où Son Excellence, +vêtue d'un méchant habit vert, autrefois galonné d'or, nous donna une +audience solennelle: il nous permit le ravitaillement. + +Nos religieux nous menèrent à leur couvent, édifice à balcons commode +et bien éclairé. Tulloch avait trouvé un compatriote: le principal +frère, qui se donnait tous les mouvements pour nous, était un matelot +de Jersey, dont le vaisseau avait péri corps et biens sur Graciosa. +Sauvé seul du naufrage, ne manquant pas d'intelligence, il se montra +docile aux leçons des catéchistes; il apprit le portugais et quelques +mots de latin; sa qualité d'Anglais militant en sa faveur, on le +convertit et on en fit un moine. Le matelot jerseyais, logé, vêtu (p. 338) +et nourri à l'autel, trouvait cela beaucoup plus doux que d'aller +serrer la voile du perroquet de fougue. Il se souvenait encore de son +ancien métier: ayant été longtemps sans parler sa langue, il était +enchanté de rencontrer quelqu'un qui l'entendit; il riait et jurait en +vrai pilotin. Il nous promena dans l'île. + +Les maisons des villages, bâties en planches et en pierres, +s'enjolivaient de galeries extérieures qui donnaient un air propre à +ces cabanes, parce qu'il y régnait beaucoup de lumière. Les paysans, +presque tous vignerons, étaient à moitié nus et bronzés par le soleil; +les femmes, petites, jaunes comme des mulâtresses, mais éveillées, +étaient naïvement coquettes avec leurs bouquets de seringas, leurs +chapelets en guise de couronnes ou de chaînes. + +Les pentes des collines rayonnaient de ceps, dont le vin approchait +celui de Fayal. L'eau était rare, mais, partout où sourdait une +fontaine, croissait un figuier et s'élevait un oratoire avec un +portique peint à fresque. Les ogives du portique encadraient quelques +aspects de l'île et quelques portions de la mer. C'est sur un de ces +figuiers que je vis s'abattre une compagnie de sarcelles bleues, non +palmipèdes. L'arbre n'avait point de feuilles, mais il portait des +fruits rouges enchâssés comme des cristaux. Quand il fut orné des +oiseaux cérulés[450] qui laissaient pendre leurs ailes, ses fruits +parurent d'une pourpre éclatante, tandis que l'arbre semblait avoir +poussé tout à coup un feuillage d'azur. + + [Note 450: Locution nouvelle empruntée à l'adjectif + latin _cæruleus_, azuré.] + +Il est probable que les Açores furent connues des Carthaginois; (p. 339) +il est certain que des monnaies phéniciennes ont été déterrées dans +l'île de Corvo. Les navigateurs modernes qui abordèrent les premiers à +cette île trouvèrent, dit-on, une statue équestre, le bras droit +étendu et montrant du doigt l'Occident, si toutefois cette statue +n'est pas la gravure d'invention qui décore les anciens +portulans[451]. + + [Note 451: _Portulan_, livre qui contient la + description de chaque port de mer, du fond qui s'y + trouve, de ses marées, de la manière d'y entrer et + d'en sortir, de ses inconvénients et de ses + avantages. _Dictionnaire de Littré_.] + +J'ai supposé, dans le manuscrit des _Natchez_, que Chactas, revenant +d'Europe, prit terre à l'île de Corvo, et qu'il rencontra la statue +mystérieuse[452]. Il exprime ainsi les sentiments qui m'occupaient à +Graciosa, en me rappelant la tradition: «J'approche de ce monument +extraordinaire. Sur sa base, baignée de l'écume des flots, étaient +gravés des caractères inconnus; la mousse et le salpêtre des mers +rongeaient la surface du bronze antique; l'alcyon, perché sur le +casque du colosse, y jetait par intervalles, des voix langoureuses; +des coquillages se collaient aux flancs et aux crins d'airain du +coursier, et lorsqu'on approchait l'oreille de ses naseaux ouverts, on +croyait ouïr des rumeurs confuses.» + + [Note 452: Voir les _Natchez_, livre VII.] + +Un bon souper nous fut servi chez les religieux après notre course; +nous passâmes la nuit à boire avec nos hôtes. Le lendemain, vers midi, +nos provisions embarquées, nous retournâmes à bord. Les religieux se +chargèrent de nos lettres pour l'Europe. Le vaisseau s'était trouvé en +danger par la levée d'un fort sud-est. On vira l'ancre; mais, (p. 340) +engagée dans des roches, on la perdit, comme on s'y attendait. Nous +appareillâmes: le vent continuant de fraîchir, nous eûmes bientôt +dépassé les Açores[453]. + + Fac pelagus me scire probes, quo carbasa laxo. + + «Muse, aide-moi à montrer que je connais la mer + sur laquelle je déploie mes voiles.» + + [Note 453: Dans son _Essai sur les Révolutions_, + pages 635 et suivantes, Chateaubriand avait raconté + avec beaucoup de détails son voyage aux Açores. Le + récit des _Mémoires_ est de tous points conforme à + celui de _l'Essai_.] + +C'est ce que disait, il y a six cents ans, Guillaume-le-Breton, mon +compatriote[454]. Rendu à la mer, je recommençai à contempler ses +solitudes; mais à travers le monde idéal de mes rêveries +m'apparaissaient, moniteurs sévères, la France et les événements +réels. Ma retraite pendant le jour, lorsque je voulais éviter les +passagers, était la hune du grand mât; j'y montais lestement aux +applaudissements des matelots. Je m'y asseyais dominant les vagues. + + [Note 454: C'est un des 9000 vers de la Chronique + dans laquelle Guillaume-le-Breton a retracé la vie + de Philippe-Auguste depuis son couronnement jusqu'à + sa mort: _Philippidos libri duodecine, sive Gesta + Philippi Augusti, versibus heroïcis descripta_.] + +L'espace tendu d'un double azur avait l'air d'une toile préparée pour +recevoir les futures créations d'un grand peintre. La couleur des eaux +était pareille à celle du verre liquide. De longues et hautes +ondulations ouvraient dans leurs ravines des échappées de vue sur les +déserts de l'Océan: ces vacillants paysages rendaient sensible à mes +yeux la comparaison que fait l'Écriture de la terre chancelante (p. 341) +devant le Seigneur, comme un homme ivre. Quelquefois, on eût dit +l'espace étroit et borné, faute d'un point de saillie; mais si une +vague venait à lever la tête, un flot à se courber en imitation d'une +côte lointaine, un escadron de chiens de mer à passer à l'horizon, +alors se présentait une échelle de mesure. L'étendue se révélait +surtout lorsqu'une brume, rampant à la surface pélagienne, semblait +accroître l'immensité même. + +Descendu de l'aire du mât comme autrefois du nid de mon saule, +toujours réduit à une existence solitaire, je soupais d'un biscuit de +vaisseau, d'un peu de sucre et d'un citron; ensuite je me couchais, ou +sur le tillac dans mon manteau, ou sous le pont dans mon cadre: je +n'avais qu'à déployer mon bras pour atteindre de mon lit à mon +cercueil. + +Le vent nous força d'anordir et nous accostâmes le banc de +Terre-Neuve. Quelques glaces flottantes rôdaient au milieu d'une +bruine froide et pâle. + +Les hommes du trident ont des jeux qui leur viennent de leurs +devanciers: quand on passe la Ligne, il faut se résoudre à recevoir le +_baptême_: même cérémonie sous le Tropique, même cérémonie sur le banc +de Terre-Neuve, et, quel que soit le lieu, le chef de la mascarade est +toujours le _bonhomme Tropique_. Tropique et _hydropique_ sont +synonymes pour les matelots: le bonhomme Tropique a donc une bedaine +énorme; il est vêtu, lors même qu'il est sous son tropique, de toutes +les peaux de mouton et de toutes les jaquettes fourrées de l'équipage. +Il se tient accroupi dans la grande hune, poussant de temps en temps +des mugissements. Chacun le regarde d'en bas: il commence à (p. 342) +descendre le long des haubans, pesant comme un ours, trébuchant comme +Silène. En mettant le pied sur le pont, il pousse de nouveaux +rugissements, bondit, saisit un sceau, le remplit d'eau de mer et le +verse sur le chef de ceux qui n'ont pas passé la Ligne, ou qui ne sont +pas parvenus à la latitude des glaces. On fuit sous les ponts, on +remonte sur les écoutilles, on grimpe aux mâts: père Tropique vous +poursuit; cela finit au moyen d'un large pourboire: jeux d'Amphitrite, +qu'Homère aurait célébrés comme il a chanté Protée, si le vieil +Océanus eût été connu tout entier du temps d'Ulysse; mais alors on ne +voyait encore que sa tête aux Colonnes d'Hercule; son corps caché +couvrait le monde. + +Nous gouvernâmes vers les îles Saint-Pierre et Miquelon, cherchant une +nouvelle relâche. Quand nous approchâmes de la première, un matin +entre dix heures et midi, nous étions presque dessus; ses côtés +perçaient, en forme de bosse noire, à travers la brume. + +Nous mouillâmes devant la capitale de l'île: nous ne la voyions pas, +mais nous entendions le bruit de la terre. Les passagers se hâtèrent +de débarquer; le supérieur de Saint-Sulpice, continuellement harcelé +du mal de mer, était si faible, qu'on fut obligé de le porter au +rivage. Je pris un logement à part; j'attendis qu'une rafale, +arrachant le brouillard, me montra le lieu que j'habitais, et pour +ainsi dire le visage de mes hôtes dans ce pays des ombres. + +Le port et la rade de Saint-Pierre sont placés entre la côte orientale +de l'île et un îlot allongé, l'_île aux Chiens_. Le port, surnommé le +_Barachois_, creuse les terres et aboutit à une flaque saumâtre. Des +mornes stériles se serrent au noyau de l'île: quelques-uns, (p. 343) +détachés, surplombent le littoral; les autres ont à leur pied une +lisière de landes tourbeuses et arasées. On aperçoit du bourg le morne +de la vigie. + +La maison du gouverneur fait face à l'embarcadère. L'église, la cure, +le magasin aux vivres, sont placés au même lieu; puis viennent la +demeure du commissaire de la marine et celle du capitaine du port. +Ensuite commence, le long du rivage sur les galets, la seule rue du +bourg. + +Je dînai deux ou trois fois chez le gouverneur, officier plein +d'obligeance et de politesse. Il cultivait sur un glacis quelques +légumes d'Europe. Après le dîner, il me montrait ce qu'il appelait son +jardin. + +Une odeur fine et suave d'héliotrope s'exhalait d'un petit carré de +fèves en fleurs; elle ne nous était point apportée par une brise de la +patrie, mais par un vent sauvage de Terre-Neuve, sans relation avec la +plante exilée, sans sympathie de réminiscence et de volupté. Dans ce +parfum non respiré de la beauté, non épuré dans son sein, non répandu +sur ses traces, dans ce parfum changé d'aurore, de culture et de +monde, il y avait toutes les mélancolies des regrets, de l'absence et +de la jeunesse. + +Du jardin, nous montions aux mornes, et nous nous arrêtions au pied du +mât de pavillon de la vigie. Le nouveau drapeau français flottait sur +notre tête: comme les femmes de Virgile, nous regardions la mer, +_flentes_; elle nous séparait de la terre natale! Le gouverneur était +inquiet; il appartenait à l'opinion battue; il s'ennuyait d'ailleurs +dans cette retraite, convenable à un songe-creux de mon espèce, rude +séjour pour un homme occupé d'affaires, ou ne portant point en (p. 344) +lui cette passion qui remplit tout et fait disparaître le reste du +monde. Mon hôte s'enquérait de la Révolution, je lui demandais des +nouvelles du passage au nord-ouest. Il était à l'avant-garde du +désert, mais il ne savait rien des Esquimaux et ne recevait du Canada +que des perdrix. + +Un matin, j'étais allé seul au Cap-à-l'Aigle, pour voir se lever le +soleil du côté de la France. Là, une eau hyémale formait une cascade +dont le dernier bond atteignait la mer. Je m'assis au ressaut d'une +roche, les pieds pendant sur la vague qui déferlait au bas de la +falaise. Une jeune marinière parut dans les déclivités supérieures du +morne; elle avait les jambes nues, quoiqu'il fit froid, et marchait +parmi la rosée. Ses cheveux noirs passaient en touffes sous le +mouchoir des Indes dont sa tête était entortillée; par-dessus ce +mouchoir elle portait un chapeau de roseaux du pays en façon de nef ou +de berceau. Un bouquet de bruyères lilas sortait de son sein que +modelait l'entoilage blanc de sa chemise. De temps en temps elle se +baissait et cueillait les feuilles d'une plante aromatique qu'on +appelle dans l'île _thé naturel_. D'une main elle jetait ces feuilles +dans un panier qu'elle tenait de l'autre main. Elle m'aperçut: sans +être effrayée, elle se vint asseoir à mon côté, posa son panier près +d'elle, et se mit comme moi, les jambes ballantes sur la mer, à +regarder le soleil. + +[Illustration: Une jeune marinière.] + +Nous restâmes quelques minutes sans parler; enfin, je fus le plus +courageux et je dis: «Que cueillez-vous là? la saison des lucets et +des atocas est passée». Elle leva de grands yeux noirs, timides et +fiers, et me répondit: «Je cueillais du thé.» Elle me présenta (p. 345) +son panier. «Vous portez ce thé à votre père et à votre mère?--Mon +père est à la pêche avec Guillaumy.--Que faites-vous l'hiver dans +l'île?--Nous tressons des filets, nous pêchons les étangs, en faisant +des trous dans la glace; le dimanche, nous allons à la messe et aux +vêpres, ou nous chantons des cantiques; et puis nous jouons sur la +neige et nous voyons les garçons chasser les ours blancs.--Votre père +va bientôt revenir?--Oh! non: le capitaine mène le navire à Gênes avec +Guillaumy.--Mais Guillaumy reviendra?--Oh! oui, à la saison prochaine, +au retour des pêcheurs. Il m'apportera dans sa pacotille un corset de +soie rayée, un jupon de mousseline et un collier noir.--Et vous serez +parée pour le vent, la montagne et la mer. Voulez-vous que je vous +envoie un corset, un jupon et un collier?--Oh! non.» + +Elle se leva, prit son panier, et se précipita par un sentier rapide, +le long d'une sapinière. Elle chantait d'une voix sonore un cantique +des Missions: + + Tout brûlant d'une ardeur immortelle, + C'est vers Dieu que tendent mes désirs. + +Elle faisait envoler sur sa route de beaux oiseaux appelés aigrettes, +à cause du panache de leur tête; elle avait l'air d'être de leur +troupe. Arrivée à la mer, elle sauta dans un bateau, déploya la voile +et s'assit au gouvernail; on l'eût prit pour la Fortune: elle +s'éloigna de moi. + +_Oh! oui, oh! non, Guillaumy_, l'image du jeune matelot sur une +vergue, au milieu des vents, changeaient en terre de délices (p. 346) +l'affreux rocher de Saint-Pierre: + + L'isole di Fortuna, ora vedete[455]. + + [Note 455: _Jérusalem délivrée_, chant XV, stance + 27.] + +Nous passâmes quinze jours dans l'île. De ses côtes désolées on +découvre les rivages encore plus désolés de Terre-Neuve. Les mornes à +l'intérieur étendent des chaînes divergentes dont la plus élevée se +prolonge vers l'anse Rodrigue. Dans les vallons, la roche granitique, +mêlée d'un mica rouge et verdâtre, se rembourre d'un matelas de +sphaignes, de lichen et de dicranum. + +De petits lacs s'alimentent du tribut des ruisseaux de la _Vigie_, du +_Courval_, du _Pain-de-Sucre_, du _Kergariou_, de la _Tête-Galante_. +Ces flaques sont connues sous le nom des _Étangs-du-Savoyard_, du +_Cap-Noir_, du _Ravenel_, du _Colombier_, du _Cap-à-l'Aigle_. Quand +les tourbillons fondent sur ces étangs, ils déchirent les eaux peu +profondes, mettant à nu çà et là quelques portions de prairies +sous-marines que recouvre subitement le voile retissu de l'onde. + +La Flore de Saint-Pierre est celle de la Laponie et du détroit de +Magellan. Le nombre des végétaux diminue en allant vers le pôle; au +Spitzberg, on ne rencontre plus que quarante espèces de phanérogames. +En changeant de localité, des races de plantes s'éteignent: les unes +au nord, habitantes des steppes glacées, deviennent au midi des filles +de la montagne: les autres, nourries dans l'atmosphère tranquille des +plus épaisses forêts, viennent, en décroissant de force et de (p. 347) +grandeur, expirer aux plages tourmenteuses de l'Océan. A Saint-Pierre, +le myrtille marécageux (_vaccinium fugilinosium_) est réduit à l'état +de traînasses; il sera bientôt enterré dans l'ouate et les bourrelets +des mousses qui lui servent d'humus. Plante voyageuse, j'ai pris mes +précautions pour disparaître au bord de la mer, mon site natal. + +La pente des monticules de Saint-Pierre est plaquée de baumiers, +d'amelanchiers, de palomiers, de mélèzes, de sapins noirs, dont les +bourgeons servent à brasser une bière antiscorbutique. Ces arbres ne +dépassent pas la hauteur d'un homme. Le vent océanique les étête, les +secoue, les prosterne, à l'instar des fougères; puis, se glissant sous +ces forêts en broussailles, il les relève; mais il n'y trouve ni +troncs, ni rameaux, ni voûtes, ni échos pour y gémir, et il n'y fait +pas plus de bruit que sur une bruyère. + +Ces bois rachitiques contrastent avec les grands bois de Terre-Neuve +dont on découvre le rivage voisin, et dont les sapins portent un +lichen argenté (_alectoria trichodes_): les ours blancs semblent avoir +accroché leur poil aux branches de ces arbres, dont ils sont les +étranges grimpereaux. Les _swamps_ de cette île de Jacques Cartier +offrent des chemins battus par ces ours: on croirait voir les sentiers +rustiques des environs d'une bergerie. Toute la nuit retentit des cris +des animaux affamés; le voyageur ne se rassure qu'au bruit non moins +triste de la mer; ces vagues, si insociables et si rudes, deviennent +des compagnes et des amies. + +La pointe septentrionale de Terre-Neuve arrive à la latitude du cap +Charles Ier du Labrador; quelques degrés plus haut, commence le (p. 348) +paysage polaire. Si nous en croyons les voyageurs, il est un charme +à ces régions: le soir, le soleil, touchant la terre semble rester +immobile, et remonte ensuite dans le ciel au lieu de descendre sous +l'horizon. Les monts revêtus de neige, les vallées tapissées de la +mousse blanche que broutent les rennes, les mers couvertes de baleines +et semées de glaces flottantes, toute cette scène brille, éclairée +comme à la fois par les feux du couchant et la lumière de l'aurore: on +ne sait si l'on assiste à la création ou à la fin du monde. Un petit +oiseau, semblable à celui qui chante la nuit dans nos bois, fait +entendre un ramage plaintif. L'amour amène alors l'Esquimau sur le +rocher de glace où l'attendait sa compagne: ces noces de l'homme aux +dernières bornes de la terre ne sont ni sans pompe ni sans félicité. + + * * * * * + +Après avoir embarqué des vivres et remplacé l'ancre perdue à Graciosa, +nous quittâmes Saint-Pierre. Cinglant au midi, nous atteignîmes la +latitude de 38 degrés. Les calmes nous arrêtèrent à une petite +distance des côtes du Maryland et de la Virginie. Au ciel brumeux des +régions boréales avait succédé le plus beau ciel; nous ne voyions pas +la terre, mais l'odeur des forêts de pins arrivait jusqu'à nous. Les +aubes et les aurores, les levers et les couchers du soleil, les +crépuscules et les nuits étaient admirables. Je ne me pouvais +rassasier de regarder Vénus, dont les rayons semblaient m'envelopper +comme jadis les cheveux de ma sylphide. + +Un soir, je lisais dans la chambre du capitaine; la cloche de la +prière sonna: j'allai mêler mes voeux à ceux de mes compagnons. (p. 349) +Les officiers occupaient le gaillard d'arrière avec les passagers; +l'aumônier, un livre à la main, un peu en avant d'eux, près du +gouvernail; les matelots se pressaient pêle-mêle sur le tillac: nous +nous tenions debout, le visage tourné vers la proue du vaisseau. +Toutes les voiles étaient pliées. + +Le globe du soleil, prêt à se plonger dans les flots, apparaissait +entre les cordages du navire au milieu des espaces sans bornes: on eût +dit, par les balancements de la poupe, que l'astre radieux changeait à +chaque instant d'horizon. Quand je peignis ce tableau dont vous pouvez +revoir l'ensemble dans le _Génie du christianisme_[456], mes +sentiments religieux s'harmonisaient avec la scène; mais, hélas! quand +j'y assistai en personne, le vieil homme était vivant en moi: ce +n'était pas Dieu seul que je contemplais sur les flots, dans la +magnificence de ses oeuvres. Je voyais une femme inconnue et les +miracles de son sourire; les beautés du ciel me semblaient écloses de +son souffle; j'aurais vendu l'éternité pour une de ses caresses. Je me +figurais qu'elle palpitait derrière ce voile de l'univers qui la +cachait à mes yeux. Oh! que n'était-il en ma puissance de déchirer le +rideau pour presser la femme idéalisée contre mon coeur, pour me +consumer sur son sein dans cet amour, source de mes inspirations, de +mon désespoir et de ma vie! Tandis que je me laissais aller à ces +mouvements si propres à ma carrière future de _coureur des bois_, il +ne s'en fallut guère qu'un accident ne mit un terme à mes desseins et +à mes songes. + + [Note 456: _Génie du christianisme_, première + partie, livre V, chapitre XII: _Deux perspectives + de la Nature_.] + +La chaleur nous accablait; le vaisseau, dans un calme plat, sans (p. 350) +voiles et trop chargé de ses mâts, était tourmenté du roulis: brûlé +sur le pont et fatigué du mouvement, je me voulus baigner, et, quoique +nous n'eussions point de chaloupe dehors, je me jetai du beaupré à la +mer. Tout alla d'abord à merveille, et plusieurs passagers +m'imitèrent. Je nageais sans regarder le vaisseau; mais quand je vins +à tourner la tête, je m'aperçus que le courant l'entraînait déjà loin. +Les matelots, alarmés, avaient filé un grelin aux autres nageurs. Des +requins se montraient dans les eaux du navire, et on leur tirait des +coups de fusil pour les écarter. La houle était si grosse qu'elle +retardait mon retour en épuisant mes forces. J'avais un gouffre +au-dessous de moi, et les requins pouvaient à tout moment m'emporter +un bras ou une jambe. Sur le bâtiment, le maître d'équipage cherchait +à descendre un canot dans la mer, mais il fallait établir un palan, et +cela prenait un temps considérable. + +Par le plus grand bonheur, une brise presque insensible se leva; le +vaisseau, gouvernant un peu, s'approcha de moi; je me pus emparer de +la corde; mais les compagnons de ma témérité s'étaient accrochés à +cette corde; quand on nous tira au flanc du bâtiment, me trouvant à +l'extrémité de la file, ils pesaient sur moi de tout leur poids. On +nous repêcha ainsi un à un, ce qui fut long. Les roulis continuaient; +à chacun de ces roulis en sens opposé, nous plongions de six ou sept +pieds dans la vague, ou nous étions suspendus en l'air à un même +nombre de pieds, comme des poissons au bout d'une ligne; à la dernière +immersion, je me sentis prêt à m'évanouir; un roulis de plus, et (p. 351) +c'en était fait. On me hissa sur le pont à demi mort: si je m'étais +noyé, le bon débarras pour moi et pour les autres! + +Deux jours après cet accident, nous aperçûmes la terre. Le coeur me +battit quand le capitaine me la montra: l'Amérique! Elle était à peine +déclinée par la cime de quelques érables sortant de l'eau. Les +palmiers de l'embouchure du Nil m'indiquèrent depuis le rivage de +l'Égypte de la même manière. Un pilote vint à bord; nous entrâmes dans +la baie de Chesapeake. Le soir même, on envoya une chaloupe chercher +des vivres frais. Je me joignis au parti et bientôt je foulai le sol +américain. + +Promenant mes regards autour de moi, je demeurai quelques instants +immobile. Ce continent, peut-être ignoré pendant la durée des temps +anciens et un grand nombre de siècles modernes; les premières +destinées sauvages de ce continent, et ses secondes destinées depuis +l'arrivée de Christophe Colomb; la domination des monarchies de +l'Europe ébranlée dans ce nouveau monde: la vieille société finissant +dans la jeune Amérique; une république d'un genre inconnu annonçant un +changement dans l'esprit humain; la part que mon pays avait eue à ces +événements; ces mers et ces rivages devant en partie leur indépendance +au pavillon et au sang français; un grand homme sortant du milieu des +discordes et des déserts; Washington habitant une ville florissante, +dans le même lieu où Guillaume Penn avait acheté un coin de forêts; +les États-Unis renvoyant à la France la révolution que la France avait +soutenue de ses armes; enfin mes propres destins, ma muse vierge (p. 352) +que je venais livrer à la passion d'une nouvelle nature; les +découvertes que je voulais tenter dans ces déserts; lesquels +étendaient encore leur large royaume derrière l'étroit empire d'une +civilisation étrangère: telles étaient les choses qui roulaient dans +mon esprit. + +Nous nous avançâmes vers une habitation. Des bois de baumiers et de +cèdres de la Virginie, des oiseaux-moqueurs et des cardinaux, +annonçaient, par leur port et leur ombre, par leur chant et leur +couleur, un autre climat. La maison où nous arrivâmes au bout d'une +demi-heure tenait de la ferme d'un Anglais et de la case d'un créole. +Des troupeaux de vaches européennes pâturaient les herbages entourés +de claires-voies, dans lesquelles se jouaient des écureuils à peau +rayée. Des noirs sciaient des pièces de bois, des blancs cultivaient +des plants de tabac. Une négresse de treize à quatorze ans, presque +nue, d'une beauté singulière, nous ouvrit la barrière de l'enclos +comme une jeune Nuit. Nous achetâmes des gâteaux de maïs, des poules, +des oeufs, du lait, et nous retournâmes au bâtiment avec nos +dames-jeannes et nos paniers. Je donnai mon mouchoir de soie à la +petite Africaine: ce fut une esclave qui me reçut sur la terre de la +liberté. + +On désancra pour gagner la rade et le port de Baltimore: en +approchant, les eaux se rétrécirent; elles étaient lisses et +immobiles: nous avions l'air de remonter un fleuve indolent bordé +d'avenues. Baltimore s'offrit à nous comme au fond d'un lac. En regard +de la ville, s'élevait une colline boisée, au pied de laquelle on +commençait à bâtir. Nous amarrâmes au quai du port. Je dormis à (p. 353) +bord et n'atterris que le lendemain. J'allai loger à l'auberge avec +mes bagages; les séminaristes se retirèrent à l'établissement préparé +pour eux, d'où ils se sont dispersés en Amérique. + +Qu'est devenu Francis Tulloch? La lettre suivante m'a été remise à +Londres, le 12 du mois d'avril 1822: + + «Trente ans s'étant écoulés, mon très cher vicomte, depuis + l'_époch_ de notre voyage à Baltimore, il est très possible que + vous ayez oublié jusqu'à mon nom; mais à juger d'après les + sentiments de mon coeur, qui vous a toujours été vrai et loyal, + ce n'est pas ainsi, et je me flatte que vous ne seriez pas fâché + de me revoir. Presque en face l'un de l'autre (comme vous verrez + par la date de cette lettre), je ne sens que trop que bien des + choses nous séparent. Mais témoignez le moindre désir de me voir, + et je m'empresserai de vous prouver, autant qu'il me sera + possible, que je suis toujours, comme j'ai toujours été, votre + fidèle et dévoué, + + Franc. TULLOCH. + + _P. S._--Le rang distingué que vous vous êtes acquis et que vous + méritez par tant de titres, m'est devant les yeux; mais le + souvenir du chevalier de Chateaubriand m'est si cher, que je ne + puis vous écrire (au moins cette fois-ci) comme ambassadeur, + etc., etc. Ainsi pardonnez le style en faveur de notre ancienne + alliance. + + Vendredi, 12 avril. + + Portland Place, nº 30.» + +Ainsi, Tulloch était à Londres; il ne s'est point fait prêtre, (p. 354) +il s'est marié; son roman est fini comme le mien. Cette lettre dépose +en faveur de la véracité de mes _Mémoires_, et de la fidélité de mes +souvenirs. Qui aurait rendu témoignage d'une _alliance_ et d'une +_amitié_ formées il y a trente ans sur les flots, si la partie +contractante ne fût survenue? et quelle perspective morne et +rétrograde me déroule cette lettre! Tulloch se retrouvait en 1822 dans +la même ville que moi, dans la même rue que moi; la porte de sa maison +était en face de la mienne, ainsi que nous nous étions rencontrés dans +le même vaisseau, sur le même tillac, cabine vis-à-vis cabine. Combien +d'autres amis je ne rencontrerai plus! L'homme, chaque soir en se +couchant, peut compter ses pertes: il n'y a que ses ans qui ne le +quittent point, bien qu'ils passent; lorsqu'il en fait la revue et +qu'il les nomme, ils répondent: «Présents!» Aucun ne manque à l'appel. + + * * * * * + +Baltimore, comme toutes les autres métropoles des États-Unis, n'avait +pas l'étendue qu'elle a maintenant, c'était une jolie petite ville +catholique, propre, animée, où les moeurs et la société avaient une +grande affinité avec les moeurs et la société de l'Europe. Je payai +mon passage au capitaine et lui donnai un dîner d'adieu. J'arrêtai ma +place au _stage-coach_ qui faisait trois fois la semaine le voyage de +Pensylvanie. A quatre heures du matin, j'y montai, et me voilà roulant +sur les chemins du Nouveau Monde. + +La route que nous parcourûmes, plutôt tracée que faite, traversait un +pays assez plat: presque point d'arbres, fermes éparses, villages +clair-semés, climat de la France, hirondelles volant sur les (p. 355) +eaux comme sur l'étang de Combourg. + +En approchant de Philadelphie, nous rencontrâmes des paysans allant au +marché, des voitures publiques et des voitures particulières. +Philadelphie me parut une belle ville, les rues larges, quelques-unes +plantées, se coupant à l'angle droit dans un ordre régulier du nord au +sud et de l'est à l'ouest. La Delaware coule parallèlement à la rue +qui suit son bord occidental. Cette rivière serait considérable en +Europe: on n'en parle pas en Amérique; ses rives sont basses et peu +pittoresques. + +A l'époque de mon voyage (1791), Philadelphie ne s'étendait pas encore +jusqu'à la Shuylkill; le terrain, en avançant vers cet affluent, était +divisé par lots, sur lesquels on construisait çà et là des maisons. + +L'aspect de Philadelphie est monotone. En général, ce qui manque aux +cités protestantes des États-Unis, ce sont les grandes oeuvres de +l'architecture; la Réformation jeune d'âge, qui ne sacrifie point à +l'imagination, a rarement élevé ces dômes, ces nefs aériennes, ces +tours jumelles dont l'antique religion catholique a couronné l'Europe. +Aucun monument, à Philadelphie, à New-York, à Boston, une pyramide +au-dessus de la masse des murs et des toits: l'oeil est attristé de ce +niveau. + +Descendu d'abord à l'auberge, je pris ensuite un appartement dans une +pension où logeaient des colons de Saint-Domingue, et des Français +émigrés avec d'autres idées que les miennes. Une terre de liberté +offrait un asile à ceux qui fuyaient la liberté: rien ne prouve mieux +le haut prix des institutions généreuses que cet exil volontaire (p. 356) +des partisans du pouvoir absolu dans une pure démocratie. + +Un homme, débarqué comme moi aux États-Unis, plein d'enthousiasme pour +les peuples classiques, un colon qui cherchait partout la rigidité des +premières moeurs romaines, dut être fort scandalisé de trouver partout +le luxe des équipages, la frivolité des conversations, l'inégalité des +fortunes, l'immoralité des maisons de banque et de jeu, le bruit des +salles de bal et de spectacle. A Philadelphie j'aurais pu me croire à +Liverpool ou à Bristol. L'apparence du peuple était agréable: les +quakeresses avec leurs robes grises, leurs petits chapeaux uniformes +et leurs visages pâles, paraissaient belles. + +A cette heure de ma vie, j'admirais beaucoup les républiques, bien que +je ne les crusse pas possibles à l'époque du monde où nous étions +parvenus: je connaissais la liberté à la manière des anciens, la +liberté, fille des moeurs dans une société naissante; mais j'ignorais +la liberté fille des lumières et d'une vieille civilisation, liberté +dont la république représentative a prouvé la réalité: Dieu veuille +qu'elle soit durable! On n'est plus obligé de labourer soi-même son +petit champ, de maugréer les arts et les sciences, d'avoir des ongles +crochus et la barbe sale pour être libre. + +Lorsque j'arrivai à Philadelphie, le général Washington n'y était pas; +je fus obligé de l'attendre une huitaine de jours. Je le vis passer +dans une voiture que tiraient quatre chevaux fringants, conduits à +grandes guides. Washington, d'après mes idées d'alors, était +nécessairement Cincinnatus; Cincinnatus en carrosse dérangeait (p. 357) +un peu ma république de l'an de Rome 296. Le dictateur Washington +pouvait-il être autre qu'un rustre, piquant ses boeufs de l'aiguillon +et tenant le manche de sa charrue? Mais quand j'allai lui porter ma +lettre de recommandation, je retrouvai la simplicité du vieux Romain. + +Une petite maison, ressemblant aux maisons voisines, était le palais +du président des États-Unis[457]: point de gardes, pas même de valets. +Je frappai; une jeune servante ouvrit. Je lui demandai si le général +était chez lui; elle me répondit qu'il y était. Je répliquai que +j'avais une lettre à lui remettre. La servante me demanda mon nom, +difficile à prononcer en anglais et qu'elle ne put retenir. Elle me +dit alors doucement: «_Walk in, sir;_ entrez, monsieur» et elle marcha +devant moi dans un de ces étroits corridors qui servent de vestibule +aux maisons anglaises: elle m'introduisit dans un parloir où elle me +pria d'attendre le général. + + [Note 457: Washington avait été nommé, en 1789, + président de la République pour quatre ans. Réélu + en 1793, il résigna le pouvoir en 1797.] + +Je n'étais pas ému; la grandeur de l'âme ou celle de la fortune ne +m'imposent point: j'admire la première sans en être écrasé; la seconde +m'inspire plus de pitié que de respect: visage d'homme ne me troublera +jamais. + +Au bout de quelques minutes, le général entra: d'une grande taille, +d'un air calme et froid plutôt que noble, il est ressemblant dans ses +gravures. Je lui présentai ma lettre en silence; il l'ouvrit, courut à +la signature qu'il lut tout haut avec exclamation: «Le colonel (p. 358) +Armand!» C'est ainsi qu'il l'appelait et qu'avait signé le marquis +de la Rouërie. + +Nous nous assîmes. Je lui expliquai tant bien que mal le motif de mon +voyage. Il me répondait par monosyllabes anglais et français, et +m'écoutait avec une sorte d'étonnement; je m'en aperçus, et je lui dis +avec un peu de vivacité: «Mais il est moins difficile de découvrir le +passage du nord-ouest que de créer un peuple comme vous l'avez +fait.--_Well, well, young man!_, Bien, bien, jeune homme,» +s'écria-t-il en me tendant la main. Il m'invita à dîner pour le jour +suivant, et nous nous quittâmes. + +Je n'eus garde de manquer au rendez-vous. Nous n'étions que cinq ou +six convives. La conversation roula sur la Révolution française. Le +général nous montra une clef de la Bastille. Ces clefs, je l'ai déjà +remarqué, étaient des jouets assez niais qu'on se distribuait alors. +Les expéditionnaires en serrurerie auraient pu, trois ans plus tard, +envoyer au président des États-Unis le verrou de la prison du monarque +qui donna la liberté à la France et à l'Amérique. Si Washington avait +vu dans les ruisseaux de Paris les _vainqueurs de la Bastille_, il +aurait moins respecté sa relique. Le sérieux et la force de la +Révolution ne venaient pas de ces orgies sanglantes. Lors de la +révocation de l'Édit de Nantes, en 1685, la même populace du faubourg +Saint-Antoine démolit le temple protestant à Charenton, avec autant de +zèle qu'elle dévasta l'église de Saint-Denis en 1793. + +Je quittai mon hôte à dix heures du soir, et ne l'ai jamais revu; il +partit le lendemain, et je continuai mon voyage. + +Telle fut ma rencontre avec le soldat citoyen, libérateur d'un (p. 359) +monde. Washington est descendu dans la tombe[458] avant qu'un peu de +bruit se soit attaché à mes pas; j'ai passé devant lui comme l'être le +plus inconnu; il était dans tout son éclat, moi dans toute mon +obscurité; mon nom n'est peut-être pas demeuré un jour entier dans sa +mémoire: heureux pourtant que ses regards soient tombés sur moi! je +m'en suis senti échauffé le reste de ma vie: il y a une vertu dans les +regards d'un grand homme. + + [Note 458: Washington est mort le 9 décembre 1799.] + + * * * * * + +Bonaparte achève à peine de mourir. Puisque je viens de heurter à la +porte de Washington, le parallèle entre le fondateur des États-Unis et +l'empereur des Français se présente naturellement à mon esprit; +d'autant mieux qu'au moment où je trace ces lignes, Washington +lui-même n'est plus. Ercilla, chantant et bataillant dans le Chili, +s'arrête au milieu de son voyage pour raconter la mort de Didon[459]; +moi je m'arrête au début de ma course dans la Pensylvanie pour +comparer Washington à Bonaparte. J'aurais pu ne m'occuper d'eux qu'à +l'époque où je rencontrai Napoléon; mais si je venais à toucher ma +tombe avant d'avoir atteint dans ma chronique l'année 1814, on ne +saurait donc rien de ce que j'aurais à dire des deux mandataires de la +Providence? Je me souviens de Castelnau: ambassadeur comme moi (p. 360) +en Angleterre, il écrivait comme moi une partie de sa vie à Londres. A +la dernière page du livre VIIe, il dit à son fils: «Je traiterai de ce +fait au VIIIe livre,» et le VIIIe livre des _Mémoires_ de Castelnau +n'existe pas: cela m'avertit de profiter de la vie[460]. + + [Note 459: _Ercilla Y Zuniga_ (Don Alonso _de_), + célèbre poète espagnol (1533-1595). A vingt ans, il + fit partie sur sa demande, de l'expédition envoyée + pour étouffer la révolte des Araucans dans le + Chili. Il y trouva le sujet de son poème: + l'_Araucanie_ (la Araucana), qu'il dédia à Philippe + II et qui parut en trois parties + (1569-1578-1589).] + + [Note 460: Michel de _Castelnau_ (1520-1572) a été + cinq fois ambassadeur en Angleterre, sous les + règnes de Charles IX et de Henri III. Ses + _Mémoires_ vont de 1559 à 1570.] + +Washington n'appartient pas, comme Bonaparte, à cette race qui dépasse +la stature humaine. Rien d'étonnant ne s'attache à sa personne; il +n'est point placé sur un vaste théâtre; il n'est point aux prises avec +les capitaines les plus habiles, et les plus puissants monarques du +temps; il ne court point de Memphis à Vienne, de Cadix à Moscou: il se +défend avec une poignée de citoyens sur une terre sans célébrité, dans +le cercle étroit des foyers domestiques. Il ne livre point de ces +combats qui renouvellent les triomphes d'Arbelle et de Pharsale; il ne +renverse point les trônes pour en recomposer d'autres avec leurs +débris; il ne fait point dire aux rois à sa porte: + + Qu'ils se font trop attendre, et qu'Attila s'ennuie[461]. + + [Note 461: C'est le second vers de _l'Attila_ de + Corneille (Acte I, scène I): + + Ils ne sont pas venus, nos deux rois; qu'on + leur die + Qu'ils se font trop attendre, et qu'Attila + s'ennuie.] + +Quelque chose de silencieux enveloppe les actions de Washington; il +agit avec lenteur; on dirait qu'il se sent chargé de la liberté de +l'avenir et qu'il craint de la compromettre. Ce ne sont pas ses +destinées que porte ce héros d'une nouvelle espèce: ce sont celles de +son pays; il ne se permet pas de jouer de ce qui ne lui (p. 361) +appartient pas; mais de cette profonde humilité quelle lumière va +jaillir! Cherchez les bois où brilla l'épée de Washington: qu'y +trouvez-vous? Des tombeaux? Non; un monde! Washington a laissé les +États-Unis pour trophée sur son champ de bataille. + + * * * * * + +Bonaparte n'a aucun trait de ce grave Américain: il combat avec fracas +sur une vieille terre; il ne veut créer que sa renommée; il ne se +charge que de son propre sort. Il semble savoir que sa mission sera +courte, que le torrent qui descend de si haut s'écoulera vite; il se +hâte de jouir et d'abuser de sa gloire, comme d'une jeunesse fugitive. +A l'instar des dieux d'Homère, il veut arriver en quatre pas au bout +du monde. Il paraît sur tous les rivages; il inscrit précipitamment +son nom dans les fastes de tous les peuples; il jette des couronnes à +sa famille et à ses soldats; il se dépêche dans ses monuments, dans +ses lois, dans ses victoires. Penché sur le monde, d'une main il +terrasse les rois, de l'autre il abat le géant révolutionnaire; mais +en écrasant l'anarchie, il étouffe la liberté, et finit par perdre la +sienne sur son dernier champ de bataille. + +Chacun est récompensé selon ses oeuvres: Washington élève une nation à +l'indépendance; magistrat en repos, il s'endort sous son toit au +milieu des regrets de ses compatriotes et de la vénération des +peuples. + +Bonaparte ravit à une nation son indépendance: empereur déchu, il est +précipité dans l'exil, où la frayeur de la terre ne le croit pas +encore assez emprisonné sous la garde de l'Océan. Il expire: cette +nouvelle, publiée à la porte du palais devant laquelle le (p. 362) +conquérant fit proclamer tant de funérailles, n'arrête ni n'étonne le +passant: qu'avaient à pleurer les citoyens? + +La république de Washington subsiste; l'empire de Bonaparte est +détruit. Washington et Bonaparte sortirent du sein de la démocratie; +nés tous deux de la liberté, le premier lui fut fidèle, le second la +trahit. + +Washington a été le représentant des besoins, des idées, des lumières, +des opinions de son époque; il a secondé, au lieu de le contrarier, le +mouvement des esprits; il a voulu ce qu'il devait vouloir, la chose +même à laquelle il était appelé: de là la cohérence et la perpétuité +de son ouvrage. Cette homme qui frappe peu, parce qu'il est dans des +proportions justes, a confondu son existence avec celle de son pays: +sa gloire est le patrimoine de la civilisation; sa renommée s'élève +comme un de ces sanctuaires publics où coule une source féconde et +intarissable. + +Bonaparte pouvait enrichir également le domaine commun; il agissait +sur la nation la plus intelligente, la plus brave, la plus brillante +de la terre. Quel serait aujourd'hui le rang occupé par lui, s'il eût +joint la magnanimité à ce qu'il avait d'héroïque, si, Washington et +Bonaparte à la fois, il eût nommé la liberté légataire universelle de +sa gloire! + +Mais ce géant ne liait point ses destinées à celles de ses +contemporains; son génie appartenait à l'âge moderne: son ambition +était des vieux jours; il ne s'aperçut pas que les miracles de sa vie +excédaient la valeur d'un diadème, et que cet ornement gothique lui +siérait mal. Tantôt il se précipitait sur l'avenir, tantôt il (p. 363) +reculait vers le passé; et, soit qu'il remontât ou suivît le cours du +temps, par sa force prodigieuse, il entraînait ou repoussait les +flots. Les hommes ne furent à ses yeux qu'un moyen de puissance; +aucune sympathie ne s'établit entre leur bonheur et le sien: il avait +promis de les délivrer, il les enchaîna; il s'isola d'eux, ils +s'éloignèrent de lui. Les rois d'Égypte plaçaient leurs pyramides +funèbres, non parmi des campagnes florissantes, mais au milieu des +sables stériles; ces grands tombeaux s'élèvent comme l'éternité dans +la solitude: Bonaparte a bâti à leur image le monument de sa renommée. + + * * * * * + +J'étais impatient de continuer mon voyage. Ce n'étaient pas les +Américains que j'étais venu voir, mais quelque chose de tout à fait +différent des hommes que je connaissais, quelque chose plus d'accord +avec l'ordre habituel de mes idées; je brûlais de me jeter dans une +entreprise pour laquelle je n'avais rien de préparé que mon +imagination et mon courage. + +Quand je formai le projet de découvrir le passage au nord-ouest, on +ignorait si l'Amérique septentrionale s'étendait sous le pôle en +rejoignant le Groënland, ou si elle se terminait à quelque mer +contiguë à la baie d'Hudson et au détroit de Behring. En 1772, Hearn +avait découvert la mer à l'embouchure de la rivière de la +Mine-de-Cuivre, par les 71 degrés 15 minutes de latitude nord, et les +119 degrés 15 minutes de longitude ouest de Greenwich[462]. + + [Note 462: Latitude et longitude reconnues + aujourd'hui trop fortes de 4 degrés 1/4. (Note de + Genève, 1832.) Ch.] + +Sur la côte de l'océan Pacifique, les efforts du capitaine Cook (p. 364) +et ceux des navigateurs subséquents avaient laissé des doutes. En +1787, un vaisseau disait être entré dans une mer intérieure de +l'Amérique septentrionale; selon le récit du capitaine de ce vaisseau, +tout ce qu'on avait pris pour la côte non interrompue au nord de la +Californie n'était qu'une chaîne d'îles extrêmement serrées. +L'amirauté d'Angleterre envoya Vancouver vérifier ces rapports qui se +trouvèrent faux. Vancouver n'avait point encore fait son second +voyage. + +Aux États-Unis, en 1791, on commençait à s'entretenir de la course de +Mackenzie: parti le 3 juin 1789 du fort Chipewan, sur le lac des +Montagnes, il descendit à la mer du pôle par le fleuve auquel il a +donné son nom. + +Cette découverte aurait pu changer ma direction et me faire prendre ma +route droit au nord; mais je me serais fait scrupule d'altérer le plan +arrêté entre moi et M. de Malesherbes. Ainsi donc, je voulais marcher +à l'ouest, de manière à intersecter la côte nord-ouest au-dessus du +golfe de Californie; de là, suivant le profil du continent, et +toujours en vue de la mer, je prétendais reconnaître le détroit de +Behring, doubler le dernier cap septentrional de l'Amérique, descendre +à l'Est le long des rivages de la mer polaire, et rentrer dans les +États-Unis par la baie d'Hudson, le Labrador et le Canada. + +Quels moyens avais-je d'exécuter cette prodigieuse pérégrination? +aucun. La plupart des voyageurs français ont été des hommes isolés, +abandonnés à leurs propres forces; il est rare que le gouvernement ou +des compagnies les aient employés ou secourus. Des Anglais, des (p. 365) +Américains, des Allemands, des Espagnols, des Portugais ont accompli, +à l'aide du concours des volontés nationales, ce que chez nous des +individus délaissés ont commencé en vain. Mackenzie, et après lui +plusieurs autres, au profit des États-Unis et de la Grande-Bretagne, +ont fait sur la vastitude de l'Amérique des conquêtes que j'avais +rêvées pour agrandir ma terre natale. En cas de succès, j'aurais eu +l'honneur d'imposer des noms français à des régions inconnues, de +doter mon pays d'une colonie sur l'océan Pacifique, d'enlever le riche +commerce des pelleteries à une puissance rivale, d'empêcher cette +rivale de s'ouvrir un plus court chemin aux Indes, en mettant la +France elle-même en possession de ce chemin. J'ai consigné ces projets +dans l'_Essai historique_, publié à Londres en 1796[463], et ces +projets étaient tirés du manuscrit de mes voyages écrit en 1791. Ces +dates prouvent que j'avais devancé par mes voeux et par mes travaux +les derniers explorateurs des glaces arctiques. + + [Note 463: «L'_Essai historique sur les + Révolutions_ fut imprimé à Londres en 1796, par + Baylis, et vendu chez de Boffe en 1797.» + _Avertissement de l'auteur_ pour l'édition de 1826. + _OEuvres complètes de Chateaubriand_, tome + premier.] + +Je ne trouvai aucun encouragement à Philadelphie. J'entrevis dès lors +que le but de ce premier voyage serait manqué, et que ma course ne +serait que le prélude d'un second et plus long voyage. J'en écrivis en +ce sens à M. de Malesherbes, et, en attendant l'avenir, je promis à la +poésie ce qui serait perdu pour la science. En effet, si je ne rencontrai +pas en Amérique ce que j'y cherchais, le monde polaire, (p. 366) +j'y rencontrai une nouvelle muse. + +Un stage-coach, semblable à celui qui m'avait amené de Baltimore, me +conduisit de Philadelphie à New-York, ville gaie, peuplée, +commerçante, qui cependant était loin d'être ce qu'elle est +aujourd'hui, loin de ce qu'elle sera dans quelques années; car les +États-Unis croissent plus vite que ce manuscrit. J'allai en pèlerinage +à Boston saluer le premier champ de bataille de la liberté américaine. +J'ai vu les champs de Lexington; j'y cherchai, comme depuis à Sparte, +la tombe de ces guerriers qui moururent _pour obéir aux saintes lois +de la patrie_[464]. Mémorable exemple de l'enchaînement des (p. 367) +choses humaines! un bill de finances, passé dans le Parlement +d'Angleterre en 1765, élève un nouvel empire sur la terre en 1782, et +fait disparaître du monde un des plus antiques royaumes de l'Europe en +1789! + + [Note 464: Trompé par sa mémoire, Chateaubriand, + lors de son voyage en Grèce, avait, en effet, + cherché à Sparte le tombeau de Léonidas et de ses + compagnons. «J'interrogeai vainement les moindres + pierres, dit-il dans l'_Itinéraire_, pour leur + demander les cendres de Léonidas. J'eus pourtant un + mouvement d'espoir près de cette espèce de tour que + j'ai indiquée à l'ouest de la citadelle, je vis des + débris de sculptures, qui me semblèrent être ceux + d'un lion. Nous savons par Hérodote qu'il y avait + un Lion de pierre sur le tombeau de Léonidas; + circonstance qui n'est pas rapportée par Pausanias. + Je redoublai d'ardeur, tous mes soins furent + inutiles.» Et ici, en note, Chateaubriand ajoute: + «Ma mémoire me trompait ici: le lion dont parle + Hérodote était aux Thermopyles. Cet historien ne + dit pas même que les os de Léonidas furent + transportés dans sa patrie. Il prétend, au + contraire, que Xercès fit mettre en croix le corps + de ce prince. Ainsi, les débris du lion que j'ai + vus à Sparte ne peuvent point indiquer la tombe de + Léonidas. On croit bien que je n'avais pas un + Horace à la main sur les ruines de Lacédémone; je + n'avais porté dans mes voyages que Racine, Le + Tasse, Virgile et Homère, celui-ci avec des + feuillets blancs pour écrire des notes. Il n'est + donc pas bien étonnant qu'obligé de tirer mes + ressources de ma mémoire, j'aie pu me méprendre sur + un lieu, sans néanmoins me tromper sur un fait. On + peut voir deux jolies épigrammes de l'_Anthologie_ + sur ce lion de pierre des Thermopyles.» _Itinéraire + de Paris à Jérusalem_, tome I, p. 83.] + + * * * * * + +Je m'embarquai à New-York sur le paquebot qui faisait voile pour +Albany, situé en amont de la rivière du Nord. La société était +nombreuse. Vers le soir de la première journée, on nous servit une +collation de fruits et de lait; les femmes étaient assises sur les +bancs du tillac, et les hommes sur le pont, à leurs pieds. La +conversation ne se soutint pas longtemps: à l'aspect d'un beau tableau +de la nature, on tombe involontairement dans le silence. Tout à coup, +je ne sais qui s'écria: «Voilà l'endroit où Asgill[465] fut arrêté.» +On pria une quakeresse de Philadelphie de chanter la complainte connue +sous le nom d'_Asgill_. Nous étions entre des montagnes; la voix de la +passagère expirait sur la vague, ou se renflait lorsque nous rasions +de plus près la rive. La destinée d'un jeune soldat, amant, poète et +brave, honoré de l'intérêt de Washington et de la généreuse +intervention d'une reine infortunée, ajoutait un charme au romantique +de la scène. L'ami que j'ai perdu, M. de Fontanes, laissa tomber (p. 368) +de courageuses paroles en mémoire d'Asgill, quand Bonaparte se +disposait à monter au trône où s'était assise Marie-Antoinette[466]. +Les officiers américains semblaient touchés du chant de la +Pensylvanienne: le souvenir des troubles passés de la patrie leur +rendait plus sensible le calme du moment présent. Ils contemplaient +avec émotion ces lieux naguère chargés de troupes, retentissant du +bruit des armes, maintenant ensevelis dans une paix profonde; ces +lieux dorés des derniers feux du jour, animés du sifflement des +cardinaux, du roucoulement des palombes bleues, du chant des +oiseaux-moqueurs, et dont les habitants, accoudés sur des clôtures +frangées de bignonias, regardaient notre barque passer au-dessous +d'eux. + + [Note 465: _Asgill_ (sir Charles), général anglais. + Envoyé en Amérique en 1781 pour servir sous les + ordres de Cornwallis, il fut fait prisonniers par + les _Insurgents_ et désigné par le sort pour être + mis à mort par représailles. L'intervention du + gouvernement français le sauva. Un acte du congrès + américain révoqua son arrêt de mort. Asgill + accourut aussitôt à Versailles pour remercier Louis + XVI et Marie-Antoinette, qui avaient vivement + intercédé pour lui. Cet épisode a fourni le sujet + de plusieurs pièces de théâtre et de plusieurs + romans qui obtinrent une grande vogue.] + + [Note 466: Fontanes fut chargé par le premier + consul de prononcer aux Invalides, le 20 pluviôse + an VIII (9 février 1800), l'éloge funèbre de + Washington. Dans cet éloquent et noble discours, + l'orateur, devant tous ses témoins, dont + quelques-uns avaient applaudi au crime du 16 + octobre 1793, ne craignit pas de faire à la reine + Marie-Antoinette une allusion délicate autant que + courageuse: «C'est toi que j'en atteste, disait-il, + ô jeune Asgill, toi dont le malheur sut intéresser + l'Angleterre, la France et l'Amérique. Avec quels + soins compatissants Washington ne retarda-t-il pas + un jugement que le droit de la guerre permettait de + précipiter! Il attendit _qu'une voix alors toute + puissante franchit l'étendue des mers, et demandât + une grâce qu'il ne pouvait lui refuser_. Il se + laissa toucher sans peine _par cette voix conforme + aux inspirations de son coeur_, et le jour qui + sauva une victime innocente doit être inscrit parmi + les plus beaux de l'Amérique indépendante et + victorieuse». _Éloge funèbre de Washington, + prononcé dans le Temple de Mars, par Louis + Fontanes, le 20 pluviôse, an VIII._] + +Arrivé à Albany, j'allai chercher un M. Swift, pour lequel on m'avait +donné une lettre. Ce M. Swift trafiquait de pelleteries avec des (p. 369) +tribus indiennes enclavées dans le territoire cédé par l'Angleterre +aux États-Unis; car les puissances civilisées, républicaines et +monarchiques, se partagent sans façon en Amérique des terres qui ne +leur appartiennent pas. Après m'avoir entendu, M. Swift me fit des +objections très raisonnables. Il me dit que je ne pouvais pas +entreprendre de prime abord, seul, sans secours, sans appui, sans +recommandation pour les postes anglais, américains, espagnols, où je +serais forcé de passer, un voyage de cette importance; que, quand +j'aurais le bonheur de traverser tant de solitudes, j'arriverais à des +régions glacées où je périrais de froid et de faim: il me conseilla de +commencer par m'acclimater, m'invita à apprendre le sioux, l'iroquois +et l'esquimau, à vivre au milieu des _coureurs de bois_ et des agents +de la baie d'Hudson. Ces expériences préliminaires faites, je pourrais +alors, dans quatre ou cinq ans, avec l'assistance du gouvernement +français, procéder à ma hasardeuse mission. + +Ces conseils, dont au fond je reconnaissais la justesse, me +contrariaient. Si je m'en étais cru, je serais parti tout droit pour +aller au pôle, comme on va de Paris à Pontoise. Je cachai à M. Swift +mon déplaisir; je le priai de me procurer un guide et des chevaux pour +me rendre à Niagara et à Pittsbourg: à Pittsbourg, je descendrais +l'Ohio et je recueillerais des notions utiles à mes futurs projets. +J'avais toujours dans la tête mon premier plan de route. + +M. Swift engagea à mon service un Hollandais qui parlait plusieurs +dialectes indiens. J'achetai deux chevaux et je quittai Albany. + +Tout le pays qui s'étend aujourd'hui entre le territoire de cette (p. 370) +ville et celui de Niagara est habité et défriché; le canal de New-York +le traverse; mais alors une grande partie de ce pays était déserte. + +Lorsque après avoir passé le Mohawk, j'entrai dans des bois qui +n'avaient jamais été abattus, je fus pris d'une sorte d'ivresse +d'indépendance: j'allais d'arbre en arbre, à gauche, à droite, me +disant: «Ici plus de chemins, plus de villes, plus de monarchie, plus +de république, plus de présidents, plus de rois, plus d'hommes.» Et, +pour essayer si j'étais rétabli dans mes droits originels, je me +livrais à des actes de volonté qui faisaient enrager mon guide, +lequel, dans son âme, me croyait fou. + +Hélas! je me figurais être seul dans cette forêt où je levais une tête +si fière! tout à coup je vins m'énaser contre un hangar. Sous ce +hangar s'offrent à mes yeux ébaubis les premiers sauvages que j'aie +vus de ma vie. Ils étaient une vingtaine, tant hommes que femmes, tous +barbouillés comme des sorciers, le corps demi-nu, les oreilles +découpées, des plumes de corbeau sur la tête et des anneaux passés +dans les narines. Un petit Français, poudré et frisé, habit +vert-pomme, veste de droguet, jabot et manchettes de mousseline, +raclait un violon de poche, et faisait danser _Madelon Friquet_ à ces +Iroquois. M. Violet (c'était son nom) était maître de danse chez les +sauvages. On lui payait ses leçons en peaux de castors et en jambons +d'ours. Il avait été marmiton au service du général Rochambeau[467], +pendant la guerre d'Amérique. Demeuré à New-York après le départ (p. 371) +de notre armée, il se résolut d'enseigner les beaux-arts aux +Américains. Ses vues s'étant agrandies avec le succès, le nouvel +Orphée porta la civilisation jusque chez les hordes sauvages du +Nouveau-Monde. En me parlant des Indiens, il me disait toujours: «Ces +messieurs sauvages et ces dames sauvagesses.» Il se louait beaucoup de +la légèreté de ses écoliers; en effet, je n'ai jamais vu faire de +telles gambades. M. Violet, tenant son petit violon entre son menton +et sa poitrine, accordait l'instrument fatal; il criait aux Iroquois: +_A vos places!_ Et toute la troupe sautait comme une bande de +démons[468]. + + [Note 467: J.-B. Donatien _de Vimeur_, comte de + _Rochambeau_, né le 1er juillet 1725. En 1780, + il fut envoyé en Amérique, avec 6,000 hommes, au + secours des _Insurgents_, et contribua puissamment + à leurs succès. Nommé maréchal de France en 1791, + puis investi, la même année, du commandement de + l'armée du Nord, il tenta vainement d'y rétablir la + discipline et donna sa démission au mois de mai + 1792. Il mourut le 10 mai 1807.] + + [Note 468: Cette jolie page sur M. Violet, maître + de danse chez les Iroquois, avait déjà paru dans + l'_Itinéraire_, tome II, p 201. En arrivant à + Tunis, le 18 janvier 1807, Chateaubriand tomba au + milieu d'un bal donné par le consul de France, M. + Devoise. «Le caractère national, dit-il, ne peut + s'effacer. Nos marins disent que, dans les colonies + nouvelles, les Espagnols commencent par bâtir une + église, les Anglais une taverne, et les Français un + fort; et j'ajoute une salle de bal. Je me trouvais + en Amérique, sur la frontière du pays des sauvages: + j'appris qu'à la première journée je rencontrerais + parmi les Indiens un de mes compatriotes. Arrivé + chez les Cayougas, tribu qui faisait partie de la + nation des Iroquois, mon guide me conduisit dans + une forêt. Au milieu de cette forêt on voyait une + espèce de grange; je trouvai dans cette grange une + vingtaine de sauvages, hommes et femmes...» Vient + alors le récit du bal, avec la peinture de M. + Violet, en veste de droguet et en habit vert-pomme. + Chateaubriand avait écrit là une page de ses + _Mémoires_; force lui était bien de la reprendre + pour la remettre ici à sa vraie place.] + +N'était-ce pas une chose accablante pour un disciple de Rousseau (p. 372) +que cette introduction à la vie sauvage par un bal que l'ancien +marmiton du général Rochambeau donnait à des Iroquois? J'avais grande +envie de rire, mais j'étais cruellement humilié. + + * * * * * + +J'achetai des Indiens un habillement complet: deux peaux d'ours, l'une +pour demi-toge, l'autre pour lit. Je joignis à mon nouvel accoutrement +la calotte de drap rouge à côtes, la casaque, la ceinture, la corne +pour rappeler les chiens, la bandoulière des coureurs de bois. Mes +cheveux flottaient sur mon cou découvert; je portais la barbe longue: +j'avais du sauvage, du chasseur et du missionnaire. On m'invita à une +partie de chasse qui devait avoir lieu le lendemain, pour dépister un +carcajou. + +Cette race d'animaux est presque entièrement détruite dans le Canada, +ainsi que celle des castors. + +Nous nous embarquâmes avant le jour pour remonter une rivière sortant +du bois où l'on avait aperçu le carcajou. Nous étions une trentaine, +tant Indiens que coureurs de bois américains et canadiens: une partie +de la troupe côtoyait, avec les meutes, la marche de la flotille, et +des femmes portaient nos vivres. + +Nous ne rencontrâmes pas le carcajou; mais nous tuâmes des +loups-cerviers et des rats musqués. Jadis les Indiens menaient un +grand deuil lorsqu'ils avaient immolé, par mégarde, quelques-uns de +ces derniers animaux, la femelle du rat musqué étant, comme chacun le +sait, la mère du genre humain. Les Chinois, meilleurs observateurs, +tiennent pour certain que le rat se change en caille, la taupe en +loriot. + +Des oiseaux de rivière et des poissons fournirent abondamment (p. 373) +notre table. On accoutume les chiens à plonger; quand ils ne vont pas +à la chasse, ils vont à la pêche: ils se précipitent dans les fleuves +et saisissent le poisson jusqu'au fond de l'eau. Un grand feu autour +duquel nous nous placions servait aux femmes pour les apprêts de notre +repas. + +Il fallait nous coucher horizontalement, le visage contre terre, pour +nous mettre les yeux à l'abri de la fumée, dont le nuage flottant +au-dessus de nos têtes, nous garantissait tellement quellement de la +piqûre des maringouins. + +Les divers insectes carnivores, vus au microscope, sont des animaux +formidables, ils étaient peut-être ces dragons ailés dont on retrouve +les anatomies: diminués de taille à mesure que la matière diminuait +d'énergie, ces hydres, griffons et autres, se trouveraient aujourd'hui +à l'état d'insectes. Les géants antédiluviens sont les petits hommes +d'aujourd'hui. + + * * * * * + +M. Violet m'offrit ses lettres de créance pour les Onondagas, reste +d'une des six nations iroquoises. J'arrivai d'abord au lac des +Onondagas. Le Hollandais choisit un lieu propre à établir notre camp: +une rivière sortait du lac; notre appareil fut dressé dans la courbe +de cette rivière. Nous fichâmes en terre, à six pieds de distance l'un +de l'autre, deux piquets fourchus; nous suspendîmes horizontalement +dans l'endentement de ces piquets une longue perche. Des écorces de +bouleau, un bout appuyé sur le sol, l'autre sur la gaule transversale, +formèrent le toit incliné de notre palais. Nos selles devaient nous +servir d'oreillers et nos manteaux de couvertures. Nous attachâmes +des sonnettes au cou de nos chevaux et nous les lâchâmes dans les (p. 374) +bois près de notre camp: ils ne s'en éloignèrent pas. + +Lorsque, quinze ans plus tard, je bivaquais dans les sables du désert +du Sabba, à quelques pas du Jourdain, au bord de la mer Morte, nos +chevaux, ces fils légers de l'Arabie, avaient l'air d'écouter les +contes du scheick, et de prendre part à l'histoire d'Antar et du +cheval de Job[469]. + + [Note 469: Il y a encore là un souvenir de + l'_Itinéraire_, souvenir qui se rapporte à la page + suivante: «Tout ce qu'on dit de la passion des + Arabes pour les contes est vrai, et j'en vais citer + un exemple: pendant la nuit que nous venions de + passer sur la grève de la mer Morte, nos + Bethléémites étaient assis autour de leur bûcher, + leurs fusils couchés à terre à leurs côtés, les + chevaux attachés à des piquets, formant un second + cercle en dehors. Après avoir bu le café et parlé + beaucoup ensemble, ces Arabes tombèrent dans le + silence, à l'exception du scheick. Je voyais à la + lueur du feu ses gestes expressifs, sa barbe noire, + ses dents blanches, les diverses formes qu'il + donnait à son vêtement en continuant son récit. Ses + compagnons l'écoutaient dans une attention + profonde, tous penchés en avant, le visage sur la + flamme, tantôt poussant un cri d'admiration, tantôt + répétant avec emphase les gestes du conteur; + quelques têtes de chevaux qui s'avançaient au + dessus de la troupe, et qui se dessinaient dans + l'ombre, achevaient de donner à ce tableau le + caractère le plus pittoresque, surtout lorsqu'on y + joignait un coin du paysage de la mer Morte et des + montagnes de Judée.» _Itinéraire_, Tome I, p. 336.] + +[Illustration: LA JEUNE INDIENNE] + +Il n'était guère que quatre heures après midi lorsque nous fûmes +huttés. Je pris mon fusil et j'allai flâner dans les environs. Il y +avait peu d'oiseaux. Un couple solitaire voltigeait seulement devant +moi, comme ces oiseaux que je suivais dans mes bois paternels; à la +couleur du mâle, je reconnus le passereau blanc, _passer nivalis_ des +ornithologistes. J'entendis aussi l'orfraie, fort bien (p. 375) +caractérisée par sa voix. Le vol de l'_exclamateur_ m'avait conduit à +un vallon resserré entre des hauteurs nues et pierreuses; à mi-côte +s'élevait une méchante cabane; une vache maigre errait dans un pré +au-dessous. + +J'aime les petits abris: «_A chico pajarillo chico nidillo_, à petit +oiseau, petit nid.» Je m'assis sur la pente en face de la hutte +plantée sur le coteau opposé. + +Au bout de quelques minutes, j'entendis des voix dans le vallon: trois +hommes conduisaient cinq ou six vaches grasses; ils les mirent paître +et éloignèrent à coups de gaule la vache maigre. Une femme sauvage +sortit de la hutte, s'avança vers l'animal effrayé et l'appelait. La +vache courut à elle en allongeant le cou avec un petit mugissement. +Les planteurs menacèrent de loin l'Indienne, qui revint à sa cabane. +La vache la suivit. + +Je me levai, descendis la rampe de la côte, traversai le vallon et, +montant la colline parallèle, j'arrivai à la hutte. + +Je prononçai le salut qu'on m'avait appris: «_Siegoh!_ Je suis venu!» +l'Indienne, au lieu de me rendre mon salut par la répétition d'usage: +«_Vous êtes venu_», ne répondit rien. Alors je caressai la vache: le +visage jaune et attristé de l'Indien ne laissa paraître des signes +d'attendrissement. J'étais ému de ces mystérieuses relations de +l'infortune: il y a de la douceur à pleurer sur des maux qui n'ont été +pleurés de personne. + +Mon hôtesse me regarda encore quelque temps avec un reste de doute, +puis elle s'avança et vint passer la main sur le front de sa compagne +de misère et de solitude. + +Encouragé par cette marque de confiance, je dis en anglais, car (p. 376) +j'avais épuisé mon indien: «Elle est bien maigre!» L'Indienne repartit +en mauvais anglais: «Elle mange fort peu, _she eats very little_.--On +l'a chassée rudement», repris-je. Et la femme répondit: «Nous sommes +accoutumées à cela toutes deux, _both_.» Je repris: «Cette prairie +n'est donc pas à vous?» Elle répondit: «Cette prairie était à mon mari +qui est mort. Je n'ai point d'enfants, et les chairs blanches mènent +leurs vaches dans ma prairie.» + +Je n'avais rien à offrir à cette créature de Dieu. Nous nous +quittâmes, mon hôtesse me dit beaucoup de chose que je ne compris +point; c'étaient sans doute des souhaits de prospérité; s'ils n'ont +pas été entendus du ciel, ce n'est pas la faute de celle qui priait, +mais l'infirmité de celui pour qui la prière était offerte. Toutes les +âmes n'ont pas une égale aptitude au bonheur, comme toutes les terres +ne portent pas également des moissons. + +Je retournai à mon _ajoupa_, où m'attendait une collation de pommes de +terre et de maïs. La soirée fut magnifique: le lac, uni comme une +glace sans tain, n'avait pas une ride; la rivière baignait en +murmurant notre presqu'île, que les calycanthes parfumaient de l'odeur +de la pomme. Le _weep-poor-will_ répétait son chant: nous +l'entendions, tantôt plus près, tantôt plus loin, suivant que l'oiseau +changeait le lieu de ses appels amoureux. Personne ne m'appelait. +Pleure, pauvre William! _weep, poor Will!_ + + * * * * * + +Le lendemain, j'allai rendre visite au sachem des Onondagas; j'arrivai +à son village à dix heures du matin. Aussitôt je fus environné (p. 377) +de jeunes sauvages qui me parlaient dans leur langue, mêlée de phrases +anglaises et de quelques mots français; ils faisaient grand bruit, et +avaient l'air joyeux, comme les premiers Turcs que je vis depuis à +Coron, en débarquant sur le sol de la Grèce. Ces tribus indiennes, +enclavées dans les défrichements des blancs, ont des chevaux et des +troupeaux; leurs cabanes sont remplies d'ustensiles achetés, d'un +côté, à Québec, à Montréal, à Niagara, à Détroit, et, de l'autre, aux +marchés des États-Unis. + +Quand on parcourut l'intérieur de l'Amérique septentrionale, on trouva +dans l'état de nature, parmi les diverses nations sauvages, les +différentes formes de gouvernement connues des peuples civilisés. +L'Iroquois appartenait à une race qui semblait destinée à conquérir +les races indiennes, si des étrangers n'étaient venus épuiser ses +veines et arrêter son génie. Cet homme intrépide ne fut point étonné +des armes à feu, lorsque pour la première fois on en usa contre lui; +il tint ferme au sifflement des balles et au bruit du canon, comme +s'il les eût entendus toute sa vie; il n'eut pas l'air d'y faire plus +d'attention qu'à un orage. Aussitôt qu'il se put procurer un mousquet, +il s'en servit mieux qu'un Européen. Il n'abandonna pas pour cela le +casse-tête, le couteau de scalpe, l'arc et la flèche; mais il y ajouta +la carabine, le pistolet, le poignard et la hache: il semblait n'avoir +jamais assez d'armes pour sa valeur. Doublement paré des instruments +meurtriers de l'Europe et de l'Amérique, la tête ornée de panaches, +les oreilles découpées, le visage bariolé de diverses couleurs, les +bras tatoués et pleins de sang, ce champion du Nouveau Monde (p. 378) +devint aussi redoutable à voir qu'à combattre, sur le rivage qu'il +défendit pied à pied contre les envahisseurs. + +Le sachem des Onondagas était un vieil Iroquois dans toute la rigueur +du mot; sa personne gardait la tradition des anciens temps du désert. + +Les relations anglaises ne manquent jamais d'appeler le sachem indien +_the old gentleman_. Or, le _vieux gentilhomme_ est tout nu; il a une +plume ou une arête de poisson passée dans ses narines, et couvre +quelquefois sa tête, rase et ronde comme un fromage, d'un chapeau +bordé à trois cornes, en signe d'honneur européen. Velly ne peint pas +l'histoire avec la même vérité? Le cheftain franc Khilpérick se +frottait les cheveux avec du beurre aigre, _infundens acido comam +butyro_, se barbouillait les joues de vert, et portait une jaquette +bigarrée ou un sayon de peau de bête; il est représenté par Velly +comme un prince magnifique jusqu'à l'ostentation dans ses meubles et +dans ses équipages, voluptueux jusqu'à la débauche, croyant à peine en +Dieu, dont les ministres étaient le sujet de ses railleries. + +Le sachem Onondagas me reçut bien et me fit asseoir sur une natte. Il +parlait anglais et entendait le français; mon guide savait l'iroquois: +la conversation fut facile. Entre autres choses, le vieillard me dit +que, quoique sa nation eût toujours été en guerre avec la mienne, il +l'avait toujours estimée. Il se plaignit des Américains; il les +trouvait injustes et avides, et regrettait que dans le partage des +terres indiennes sa tribu n'eût pas augmenté le lot des Anglais. + +Les femmes nous servirent un repas. L'hospitalité est la dernière (p. 379) +vertu restée aux sauvages au milieu de la civilisation européenne; on +sait quelle était autrefois cette hospitalité; le foyer avait la +puissance de l'autel. + +Lorsqu'une tribu était chassée de ses bois, ou lorsqu'un homme venait +demander l'hospitalité, l'étranger commençait ce qu'on appelait la +danse du suppliant; l'enfant touchait le seuil de la porte et disait: +«Voici l'étranger!» Et le chef répondait: «Enfant, introduis l'homme +dans la hutte.» L'étranger, entrant sous la protection de l'enfant, +s'allait asseoir sur la cendre du foyer. Les femmes disaient le chant +de la consolation: «L'étranger a retrouvé une mère et une femme; le +soleil se lèvera et se couchera pour lui comme auparavant.» + +Ces usages semblent empruntés des Grecs: Thémistocle, chez Admète, +embrasse les pénates et le jeune fils de son hôte (j'ai peut-être +foulé à Mégare l'âtre de la pauvre femme sous lequel fut cachée l'urne +cinéraire de Phocion[470]); et Ulysse, chez Alcinoüs, implore Arété: +«Noble Arété, fille de Rhexénor, après avoir souffert des maux cruels, +je me jette à vos pieds...[471]» En achevant ces mots, le héros +s'éloigne et va s'asseoir sur la cendre du foyer.--Je pris congé du +vieux sachem. Il s'était trouvé à la prise de Québec. Dans les +honteuses années du règne de Louis XV, l'épisode de la guerre du +Canada vient nous consoler comme une page de notre ancienne histoire +retrouvée à la Tour de Londres. + + [Note 470: _Vie de Phocion_, par Plutarque.] + + [Note 471: L'_Odyssée_, chant VII.--Arété était la + femme d'Alcinoüs.] + +Montcalm, chargé sans secours de défendre le Canada contre des (p. 380) +forces souvent rafraîchies et le quadruple des siennes, lutte avec +succès pendant deux années; il bat lord Loudon et le général +Abercromby. Enfin la fortune l'abandonne; blessé sous les murs de +Québec, il tombe, et deux jours après il rend le dernier soupir: ses +grenadiers l'enterrent dans le trou creusé par une bombe, fosse digne +de l'honneur de nos armes! Son noble ennemi Wolfe meurt en face de +lui; il paye de sa vie celle de Montcalm et la gloire d'expirer sur +quelques drapeaux français. + + * * * * * + +Nous voilà, mon guide et moi, remontés à cheval. Notre route, devenue +plus pénible, était à peine tracée par des abatis d'arbres. Les troncs +de ces arbres servaient de ponts sur les ruisseaux ou de fascines dans +les fondrières. La population américaine se portait alors vers les +concessions de Genesee. Ces concessions se vendaient plus ou moins +cher selon la bonté du sol, la qualité des arbres, le cours et la +foison des eaux. + +On a remarqué que les colons sont souvent précédés dans les bois par +les abeilles: avant-garde des laboureurs, elles sont le symbole de +l'industrie et de la civilisation qu'elles annoncent. Étrangères à +l'Amérique, arrivées à la suite des voiles de Colomb, ces conquérants +pacifiques n'ont ravi à un nouveau monde de fleurs que des trésors +dont les indigènes ignoraient l'usage; elles ne se sont servies de ces +trésors que pour enrichir le sol dont elles les avaient tirés. + +Les défrichements sur les deux bords de la route que je parcourais +offraient un curieux mélange de l'état de nature et de l'état (p. 381) +civilisé. Dans le coin d'un bois qui n'avait jamais retenti que des +cris du sauvage et des bramements de la bête fauve, on rencontrait une +terre labourée; on apercevait du même point de vue le wigwuam d'un +Indien et l'habitation d'un planteur. Quelques-unes de ces +habitations, déjà achevées, rappelaient la propreté des fermes +hollandaises; d'autres n'étaient qu'à demi terminées et n'avaient pour +toit que le ciel. + +J'étais reçu dans ces demeures, ouvrages d'un matin; j'y trouvais +souvent une famille avec les élégances de l'Europe; des meubles +d'acajou, un piano, des tapis, des glaces, à quatre pas de la hutte +d'un Iroquois. Le soir, lorsque les serviteurs étaient revenus des +bois ou des champs avec la cognée ou la houe, on ouvrait les fenêtres. +Les filles de mon hôte, en beaux cheveux blonds annelés, chantaient au +piano le duo de _Pandolfetto_ de Paisiello[472], ou un _cantabile_ de +Cimarosa[473], le tout à la vue du désert, et quelquefois au murmure +d'une cascade. + + [Note 472: Giovanni _Paisiello_ (1741-1816). De ses + compositions dramatiques qui sont au nombre de + quatre-vingt-quatorze, plusieurs ont survécu. Les + plus célèbres sont _la Serva padrona_, _Nina o la + pazza d'amore_, _la Molinara_ et _Il re Teodoro_. + + «Le duo de _Pandolfette_, dit M. de Marcellus, + était le morceau que M. de Chateaubriand demandait + le plus souvent à mon piano; et, quand je le lui + rappelais par quelques notes, il chantait lui-même + volontiers _Il tuo viso m'innamora_.» + _Chateaubriand et son temps_, p. 59.] + + [Note 473: Domenico _Cimarosa_ (1754-1801). Il a + composé plus de 120 opéras. Il excellait surtout + dans le genre bouffon. Son chef-d'oeuvre, dans ce + dernier genre est _Il matrimonio segreto_, + représenté pour la première fois à Vienne en 1792.] + +Dans les terrains les meilleurs s'établissaient des bourgades. La +flèche d'un nouveau clocher s'élançait du sein d'une vieille (p. 382) +forêt. Comme les moeurs anglaises suivent partout les Anglais, après +avoir traversé des pays où il n'y avait pas trace d'habitants, +j'apercevais l'enseigne d'une auberge qui brandillait à une branche +d'arbre. Des chasseurs, des planteurs, des Indiens se rencontraient à +ces caravansérails: la première fois que je m'y reposai, je jurai que +ce serait la dernière. + +Il arriva qu'en entrant dans une de ces hôtelleries, je restai +stupéfait à l'aspect d'un lit immense, bâti en rond autour d'un +poteau: chaque voyageur prenait place dans ce lit, les pieds au poteau +du centre, la tête à la circonférence du cercle de manière que les +dormeurs étaient rangés symétriquement, comme les rayons d'une roue ou +les bâtons d'un éventail. Après quelque hésitation, je m'introduisis +dans cette machine, parce que je n'y voyais personne. Je commençais à +m'assoupir, lorsque je sentis quelque chose se glisser contre moi; +c'était la jambe de mon grand Hollandais; je n'ai de ma vie éprouvé +une plus grande horreur. Je sautais dehors du cabas hospitalier, +maudissant cordialement les usages de nos bons aïeux. J'allai dormir, +dans mon manteau, au clair de lune: cette compagne de la couche du +voyageur n'avait rien du moins que d'agréable, de frais et de pur. + +Au bord de la Genesee, nous trouvâmes un bac. Une troupe de colons et +d'Indiens passa la rivière avec nous. Nous campâmes dans des prairies +peinturées de papillons et de fleurs. Avec nos costumes divers, nos +différents groupes autour de nos feux, nos chevaux attachés ou +paissant, nous avions l'air d'une caravane. C'est là que je fis la +rencontre de ce serpent à sonnettes qui se laissait enchanter par (p. 383) +le son d'une flûte. Les Grecs auraient fait de mon Canadien, +Orphée; de la flûte, une lyre; du serpent, Cerbère, ou peut-être +Eurydice. + + * * * * * + +Nous avançâmes vers Niagara. Nous n'en étions plus qu'à huit ou neuf +lieues, lorsque nous aperçûmes, dans une chênaie, le feu de quelques +sauvages, arrêtés au bord d'un ruisseau, où nous songions nous-mêmes à +bivaquer. Nous profitâmes de leur établissement: chevaux pansés, +toilette de nuit faite, nous accostâmes la horde. Les jambes croisées +à la manière des tailleurs, nous nous assîmes avec les Indiens, autour +du bûcher, pour mettre rôtir nos quenouilles de maïs. + +La famille était composée de deux femmes, de deux enfants à la +mamelle, et de trois guerriers. La conversation devint générale, +c'est-à-dire entrecoupée par quelques mots de ma part, et par beaucoup +de gestes; ensuite chacun s'endormit dans la place où il était. Resté +seul éveillé, j'allai m'asseoir à l'écart, sur une racine qui traçait +au bord du ruisseau. + +La lune se montrait à la cime des arbres: une brise embaumée, que +cette reine des nuits amenait de l'Orient avec elle, semblait la +précéder dans les forêts, comme sa fraîche haleine. L'astre solitaire +gravit peu à peu dans le ciel: tantôt il suivait sa course, tantôt il +franchissait des groupes de nues, qui ressemblaient aux sommets d'une +chaîne de montagnes couronnées de neige. Tout aurait été silence et +repos, sans la chute de quelques feuilles, le passage d'un vent subit, +le gémissement de la hulotte; au loin, on entendait les sourds +mugissements de la cataracte de Niagara, qui, dans le calme de la (p. 384) +nuit, se prolongeaient de désert en désert, et expiraient à travers +les forêts solitaires. C'est dans ces nuits que m'apparut une muse +inconnue: je recueillis quelques-uns de ses accents; je les marquai +sur mon livre, à la clarté des étoiles, comme un musicien vulgaire +écrirait les notes que lui dicterait quelque grand maître des +harmonies. + +Le lendemain, les Indiens s'armèrent, les femmes rassemblèrent les +bagages. Je distribuai un peu de poudre et de vermillon à mes hôtes. +Nous nous séparâmes en touchant nos fronts et notre poitrine. Les +guerriers poussèrent le cri de marche et partirent en avant: les +femmes cheminèrent derrière, chargées des enfants qui, suspendus dans +des fourrures aux épaules de leurs mères, tournaient la tête pour nous +regarder. Je suivis des yeux cette marche jusqu'à ce que la troupe +entière eût disparu entre les arbres de la forêt. + +Les sauvages du Saut de Niagara dans la dépendance des Anglais, +étaient chargés de la police de la frontière de ce côté. Cette bizarre +gendarmerie, armée d'arcs et de flèches, nous empêcha de passer. Je +fus obligé d'envoyer le Hollandais au fort de Niagara chercher un +permis afin d'entrer sur les terres de la domination britannique. Cela +me serrait un peu le coeur, car il me souvenait que la France avait +jadis commandé dans le Haut comme dans le Bas-Canada. Mon guide revint +avec le permis: je le conserve encore; il est signé: _le capitaine +Gordon_. N'est-il pas singulier que j'aie retrouvé le même nom anglais +sur la porte de ma cellule à Jérusalem? «Treize pèlerins avaient écrit +leurs noms sur la porte en dedans de la chambre: le premier s'appelait +Charles Lombard, et il se trouvait à Jérusalem en 1669; le (p. 385) +dernier est John Gordon, et la date de son passage est de 1804.» +(_Itinéraire_[474].) + + [Note 474: _Itinéraire de Paris à Jérusalem_, tome + II, p. 102.] + +Je restai deux jours dans le village indien, d'où j'écrivis encore une +lettre à M. de Malesherbes. Les Indiennes s'occupaient de différents +ouvrages; leurs nourrissons étaient suspendus dans des réseaux aux +branches d'un gros hêtre pourpre. L'herbe était couverte de rosée, le +vent sortait des forêts tout parfumé, et les plantes à coton du pays, +renversant leurs capsules, ressemblaient à des rosiers blancs. La +brise berçait les couches aériennes d'un mouvement presque insensible; +les mères se levaient de temps en temps pour voir si leurs enfants +dormaient et s'ils n'avaient point été réveillés par les oiseaux. Du +village indien à la cataracte, on comptait trois à quatre lieues: il +nous fallut autant d'heures, à mon guide et à moi, pour y arriver. A +six milles de distance, une colonne de vapeur m'indiquait déjà le lieu +du déversoir. Le coeur me battait d'une joie mêlée de terreur en +entrant dans le bois qui me dérobait la vue d'un des plus grands +spectacles que la nature ait offerts aux hommes. + +Nous mîmes pied à terre. Tirant après nous nos chevaux par la bride, +nous parvînmes, à travers des brandes et des halliers, au bord de la +rivière Niagara, sept ou huit cents pas au-dessus du Saut. Comme je +m'avançais incessamment, le guide me saisit par le bras: il m'arrêta +au rez même de l'eau, qui passait avec la vélocité d'une flèche. Elle +ne bouillonnait point, elle glissait en une seule masse sur la pente +du roc; son silence avant sa chute faisait contraste avec le (p. 386) +fracas de sa chute même. L'Écriture compare souvent un peuple aux +grandes eaux; c'était ici un peuple mourant, qui, privé de la voix par +l'agonie, allait se précipiter dans l'abîme de l'éternité. + +Le guide me retenait toujours, car je me sentais pour ainsi dire +entraîné par le fleuve, et j'avais une envie involontaire de m'y +jeter. Tantôt je portais mes regards en amont, sur le rivage; tantôt +en aval, sur l'île qui partageait les eaux et où ces eaux manquaient +tout à coup, comme si elles avaient été coupées dans le ciel. + +Après un quart d'heure de perplexité et d'une admiration indéfinie, je +me rendis à la chute. On peut chercher dans _l'Essai sur les +révolutions_ et dans _Atala_ les deux descriptions que j'en ai +faites[475]. Aujourd'hui, de grands chemins passent à la cataracte; il +y a des auberges sur la rive américaine et sur la rive anglaise, des +moulins et des manufactures au-dessous du chasme. + + [Note 475: _Essai sur les révolutions_, livre Ier, + seconde partie, chapitre XXIII.--_Atala_, dans + l'Épilogue.] + +Je ne pouvais communiquer les pensées qui m'agitaient à la vue d'un +désordre si sublime. Dans le désert de ma première existence, j'ai été +obligé d'inventer des personnages pour la décorer; j'ai tiré de ma +propre substance des êtres que je ne trouvais pas ailleurs, et que je +portais en moi. Ainsi j'ai placé des souvenirs d'Atala et de René au +bord de la cataracte de Niagara, comme l'expression de sa tristesse. +Qu'est-ce qu'une cascade qui tombe éternellement à l'aspect insensible +de la terre et du ciel, si la nature humaine n'est là avec ses (p. 387) +destinées et ses malheurs? S'enfoncer dans cette solitude d'eau et +de montagnes, et ne savoir avec qui parler de ce grand spectacle! Les +flots, les rochers, les bois, les torrents pour soi seul! Donnez à +l'âme une compagne, et la riante parure des coteaux, et la fraîche +haleine de l'onde, tout va devenir ravissement: le voyage de jour, le +repos plus doux de la fin de la journée, le passer sur les flots, le +dormir sur la mousse, tireront du coeur sa plus profonde tendresse. +J'ai assis Velléda sur les grèves de l'Armorique, Cymodocée sous les +portiques d'Athènes, Blanca dans les salles de l'Alhambra. Alexandre +créait des villes partout où il courait: j'ai laissé des songes +partout où j'ai traîné ma vie. + +J'ai vu les cascades des Alpes avec leurs chamois et celles des +Pyrénées avec leur isards; je n'ai pas remonté le Nil assez haut pour +rencontrer ses cataractes, qui se réduisent à des rapides; je ne parle +pas des zones d'azur de Terni et de Tivoli, élégantes écharpes de +ruines ou sujets de chansons pour le poète; + + Et præceps Anio ac Tiburni lucus. + + «Et l'Anio rapide et le bois sacré de Tibur[476].» + + [Note 476: Horace. _Odes_, livre I, _ode_ VII, _A. + L. Munaccius Plancus_.] + +Niagara efface tout. Je contemplais la cataracte que révélèrent au +vieux monde, non d'infimes voyageurs de mon espèce, mais des +missionnaires qui, cherchant la solitude pour Dieu, se jetaient à +genoux à la vue de quelque merveille de la nature et recevaient le +martyre en achevant leur cantique d'admiration. Nos prêtres saluèrent +les beaux sites de l'Amérique et les consacrèrent de leur sang; (p. 388) +nos soldats ont battu des mains aux ruines de Thèbes et présenté +les armes à l'Andalousie: tout le génie de la France est dans la +double milice de nos camps et de nos autels. + +Je tenais la bride de mon cheval entortillée à mon bras; un serpent à +sonnettes vint à bruire dans les buissons. Le cheval effrayé se cabre +et recule en approchant de la chute. Je ne puis dégager mon bras des +rênes; le cheval, toujours plus effarouché, m'entraîne après lui. Déjà +ses pieds de devant quittent la terre; accroupi sur le bord de +l'abîme, il ne s'y tenait plus qu'à force de reins. C'en était fait de +moi, lorsque l'animal, étonné lui-même du nouveau péril, volte en +dedans par une pirouette. En quittant la vie au milieu des bois +canadiens, mon âme aurait-elle porté au tribunal suprême les +sacrifices, les bonnes oeuvres, les vertus des pères Jogues et +Lallemant[477], ou des jours vides et de misérables chimères? + + [Note 477: Jésuites français, missionnaires au + Canada; le premier fut massacré, en haine de la + foi, après d'horribles tortures; le second + évangélisa les Sauvages pendant près de quarante + ans. Isaac _Jogues_, né à Orléans le 10 janvier + 1607, admis au noviciat de Rouen le 24 octobre + 1624, professa les humanités dans le collège de + cette ville. Il obtint les missions du Canada en + 1636, et fut martyrisé par les Agniers ou Mohawks, + le 18 octobre 1646.--Jérôme _Lallemant_, né à Paris + le 26 avril 1593, entra au noviciat le 2 octobre + 1610. Il enseigna les belles lettres et la + philosophie à Paris, et fut recteur de Blois et de + La Flèche. Il partit ensuite pour le Canada, fut + supérieur général de la mission et mourut à Québec + le 26 janvier 1673. _Bibliothèque de la Compagnie + de Jésus_, nouvelle édition (1693), par le P. C. + Sommervogel, Tome IV, p. 808 et 1400.] + +[Illustration: LA CHUTE DU NIAGARA] + +Ce ne fut pas le seul danger que je courus à Niagara: une échelle de +lianes servait aux sauvages pour descendre dans le bassin inférieur; +elle était alors rompue. Désirant voir la cataracte de bas en (p. 389) +haut, je m'aventurai, en dépit des représentations du guide, sur le +flanc d'un rocher presque à pic. Malgré les rugissements de l'eau qui +bouillonnait au-dessous de moi, je conservai ma tête et je parvins à +une quarantaine de pieds du fond. Arrivé là, la pierre nue et +verticale n'offrait plus rien pour m'accrocher; je demeurai suspendu +par une main à la dernière racine, sentant mes doigts s'ouvrir sous le +poids de mon corps: Il y a peu d'hommes qui aient passé dans leur vie +deux minutes comme je les comptai. Ma main fatiguée lâcha prise; je +tombai. Par un bonheur inouï, je me trouvai sur le redan d'un roc où +j'aurais dû me briser mille fois, et je ne me sentis pas grand mal; +j'étais à un demi-pied de l'abîme et je n'y avais pas roulé: mais +lorsque le froid et l'humidité commencèrent à me pénétrer, je +m'aperçus que je n'en étais pas quitte à si bon marché: j'avais le +bras gauche cassé au-dessus du coude. Le guide, qui me regardait d'en +haut et auquel je fis des signes de détresse, courut chercher des +sauvages. Ils me hissèrent avec des harts par un sentier de loutres, +et me transportèrent à leur village. Je n'avais qu'une fracture +simple: deux lattes, un bandage et une écharpe suffirent à ma +guérison[478]. + + [Note 478: Chateaubriand n'a point _romancé_ ses + souvenirs. Le récit des dangers qu'il a courus à + Niagara est ici de tous points conforme à celui + qu'il en avait donné dès 1797 dans une note de + l'_Essai_, pages 527-530.] + + * * * * * + +Je demeurai douze jours chez mes médecins, les Indiens de Niagara. J'y +vis passer des tribus qui descendaient de Détroit ou des pays situés +au midi et à l'orient du lac Érié. Je m'enquis de leurs coutumes; (p. 390) +j'obtins pour de petits présents des représentations de leurs anciennes +moeurs, car ces moeurs elles-mêmes n'existent plus. Cependant, au +commencement de la guerre de l'indépendance américaine, les sauvages +mangeaient encore les prisonniers ou plutôt les tués: un capitaine +anglais, puisant du bouillon dans une marmite indienne avec le cuiller +à pot, en retira une main. + +La naissance et la mort ont le moins perdu des usages indiens, parce +qu'elles ne s'en vont point à la venvole comme la partie de la vie qui +les sépare; elles ne sont point choses de mode qui passent. On confère +encore au nouveau-né, afin de l'honorer, le nom le plus ancien sous +son toit, celui de son aïeule, par exemple: car les noms sont toujours +pris dans la lignée maternelle. Dès ce moment, l'enfant occupe la +place de la femme dont il a recueilli le nom; on lui donne, en lui +parlant, le degré de parenté que ce nom fait revivre; ainsi, un oncle +peut saluer un neveu du titre de _grand'mère_. Cette coutume, en +apparence risible, est néanmoins touchante. Elle ressuscite les vieux +décédés; elle reproduit dans la faiblesse des premiers ans la +faiblesse des derniers; elle rapproche les extrémités de la vie, le +commencement et la fin de la famille; elle communique une espèce +d'immortalité aux ancêtres et les suppose présents au milieu de leur +postérité. + +En ce qui regarde les morts, il est aisé de trouver les motifs de +l'attachement du sauvage à de saintes reliques. Les nations civilisées +ont, pour conserver les souvenirs de leur patrie, la mnémonique des +lettres et des arts; elles ont des cités, des palais, des tours, (p. 391) +des colonnes, des obélisques; elles ont la trace de la charrue dans les +champs jadis cultivés: les noms sont entaillés dans l'airain et le +marbre, les actions consignées dans les chroniques. + +Rien de tout cela aux peuples de la solitude: leur nom n'est point +écrit sur les arbres; leur hutte, bâtie en quelques heures, disparaît +en quelques instants; la crosse de leur labour ne fait qu'effleurer la +terre, et n'a pu même élever un sillon. Leurs chansons traditionnelles +périssent avec la dernière mémoire qui les retient, s'évanouissent +avec la dernière voix qui les répète. Les tribus du Nouveau-Monde +n'ont donc qu'un seul monument: la tombe. Enlevez à des sauvages les +os de leurs pères, vous leur enlevez leur histoire, leurs lois, et +jusqu'à leurs dieux; vous ravissez à ces hommes, parmi les générations +futures, la preuve de leur existence comme celle de leur néant. + +Je voulais entendre le chant de mes hôtes. Une petite Indienne de +quatorze ans, nommée Mila, très jolie (les femmes indiennes ne sont +jolies qu'à cet âge), chanta quelque chose de fort agréable. +N'était-ce point le couplet cité par Montaigne? «Couleuvre, +arreste-toy; arreste-toy, couleuvre, à fin que ma soeur tire sur le +patron de ta peincture la façon et l'ouvrage d'un riche cordon, que je +puisse donner à ma mie: ainsi, soit en tout temps ta beauté et ta +disposition préférée à tous les aultres serpens.» + +L'auteur des _Essais_ vit à Rouen des Iroquois qui, selon lui, étaient +des personnages très sensés: «Mais quoi, ajoute-t-il, ils ne portent +point de hauts-de-chausses!» + +Si jamais je publie les _stromates_ ou bigarrures de ma jeunesse, (p. 392) +pour parler comme saint Clément d'Alexandrie[479], on y verra Mila[480]. + + [Note 479: De Saint-Clément d'Alexandrie, un des + pères de l'Église grecque, il nous reste entre + autres ouvrages [Grec: Strômateis] les _Stromates_ + (tapisseries), recueil en huit livres de pensées + chrétiennes et de maximes philosophiques, placées + sans ordre et sans liaison, de même que dans une + prairie, selon l'expression de l'auteur, les fleurs + se mêlent et se confondent.] + + [Note 480: Ceci était écrit en 1822, et les + _Natchez_ n'avaient pas encore paru. L'auteur ne + devait les publier qu'en 1826. Mila, l'une des + héroïnes du poème, est peut-être la plus charmante + création de Chateaubriand.] + + * * * * * + +Les Canadiens ne sont plus tels que les ont peints Cartier, Champlain, +La Hontan, Lescarbot, Lafitau, Charlevoix et les _Lettres édifiantes_: +le XVIe siècle et le commencement du XVIIe étaient encore le temps de +la grande imagination et des moeurs naïves: la merveille de l'une +reflétait une nature vierge, et la candeur des autres reproduisait la +simplicité du sauvage. Champlain, à la fin de son premier voyage au +Canada, en 1603, raconte que «proche de la baye des Chaleurs, tirant +au sud, est une isle, où fait résidence un monstre épouvantable que +les sauvages appellent Gougou.» Le Canada avait son géant comme le cap +des Tempêtes avait le sien. Homère est le véritable père de toutes ces +inventions; ce sont toujours les Cyclopes, Charybde et Scylla, ogres +ou gougous. + +La population sauvage de l'Amérique septentrionale, en n'y comprenant +ni les Mexicains ni les Esquimaux, ne s'élève pas aujourd'hui à quatre +cent mille âmes, en deçà et au delà des montagnes Rocheuses; des +voyageurs ne la portent même qu'à cent cinquante mille. La (p. 393) +dégradation des moeurs indiennes a marché de pair avec la dépopulation +des tribus. Les traditions religieuses sont devenues confuses; +l'instruction répandue par les jésuites du Canada a mêlé des idées +étrangères aux idées natives des indigènes: on aperçoit, au travers de +fables grossières, les croyances chrétiennes défigurées; la plupart +des sauvages portent des croix en guise d'ornements, et les marchands +protestants leur vendent ce que leur donnaient les missionnaires +catholiques. Disons, à l'honneur de notre patrie et à la gloire de +notre religion, que les Indiens s'étaient fortement attachés à nous; +qu'ils ne cessent de nous regretter, et qu'une _robe noire_ (un +missionnaire) est encore en vénération dans les forêts américaines. Le +sauvage continue de nous aimer sous l'arbre où nous fûmes ses premiers +hôtes, sur le sol que nous avons foulé et où nous lui avons confié des +tombeaux. + +Quand l'Indien était nu ou vêtu de peau, il avait quelque chose de +grand et de noble; à cette heure, des haillons européens, sans couvrir +sa nudité, attestent sa misère: c'est un mendiant à la porte d'un +comptoir, ce n'est plus un sauvage dans sa forêt. + +Enfin, il s'est formé une espèce de peuple métis, né des colons et des +Indiennes. Ces hommes, surnommés _Bois-brûlés_, à cause de la couleur +de leur peau, sont les courtiers de change entre les auteurs de leur +double origine. Parlant la langue de leurs pères et de leurs mères, +ils ont les vices des deux races. Ces bâtards de la nature civilisée +et de la nature sauvage se vendent tantôt aux Américains, tantôt aux +Anglais, pour leur livrer le monopole des pelleteries; ils +entretiennent les rivalités des compagnies anglaises de la (p. 394) +_Baie d'Hudson_ et du _Nord-Ouest_, et des compagnies américaines, +_Fur Colombian-American Company, Missouri's fur Company_ et autres: +ils font eux-mêmes des chasses au compte des traitants et avec des +chasseurs soldés par les compagnies. + +La grande guerre de l'indépendance américaine est seule connue. On +ignore que le sang a coulé pour les chétifs intérêts d'une poignée de +marchands. La compagnie de la _Baie d'Hudson_ vendit, en 1811, à lord +Selkirk, un terrain au bord de la rivière Rouge; l'établissement se +fit en 1812. La compagnie du _Nord-Ouest_, ou du _Canada_, en prit +ombrage. Les deux compagnies, alliées à diverses tribus indiennes et +secondées des _Bois-brûlés_, en vinrent aux mains. Ce conflit +domestique, horrible dans ses détails, avait lieu au milieu des +déserts glacés de la baie d'Hudson. La colonie de lord Selkirk fut +détruite au mois de juin 1815, précisément à l'époque de la bataille +de Waterloo. Sur ces deux théâtres, si différents par l'éclat et par +l'obscurité, les malheurs de l'espèce humaine étaient les mêmes. + +Ne cherchez plus en Amérique les constitutions politiques artistement +construites dont Charlevoix a fait l'histoire: la monarchie des +Hurons, la république des Iroquois. Quelque chose de cette destruction +s'est accompli et s'accomplit encore en Europe, même sous nos yeux; un +poète prussien, au banquet de l'ordre Teutonique, chanta, en vieux +prussien, vers l'an 1400, les faits héroïques des anciens guerriers de +son pays: personne ne le comprit, et on lui donna, pour récompense, +cent noix vides. Aujourd'hui, le bas breton, le basque, le (p. 395) +gaëlique, meurent de cabane en cabane, à mesure que meurent les +chevriers et les laboureurs. + +Dans la province anglaise de Cornouailles, la langue des indigènes +s'éteignit vers l'an 1676. Un pêcheur disait à des voyageurs: «Je ne +connais guère que quatre ou cinq personnes qui parlent breton, et ce +sont de vieilles gens comme moi, de soixante à quatre-vingts ans; tout +ce qui est jeune n'en sait plus un mot.» + +Des peuplades de l'Orénoque n'existent plus; il n'est resté de leur +dialecte qu'une douzaine de mots prononcés dans la cime des arbres par +des perroquets redevenus libres, comme la grive d'Agrippine qui +gazouillait des mots grecs sur les balustrades des palais de Rome. Tel +sera tôt ou tard le sort de nos jargons modernes, débris du grec et du +latin. Quelque corbeau envolé de la cage du dernier curé +franco-gaulois dira, du haut d'un clocher en ruine, à des peuples +étrangers à nos successeurs: «Agréez ces derniers efforts d'une voix +qui vous fut connue: vous mettrez fin à tous ces discours.» + +Soyez donc Bossuet, pour qu'en dernier résultat votre chef-d'oeuvre +survive, dans la mémoire d'un oiseau, à votre langage et à votre +souvenir chez les hommes! + + * * * * * + +En parlant du Canada et de la Louisiane, en regardant sur les vieilles +cartes l'étendue des anciennes colonies françaises en Amérique, je me +demandais comment le gouvernement de mon pays avait pu laisser périr +ces colonies, qui seraient aujourd'hui pour nous une source +inépuisable de prospérité. + +De l'Acadie et du Canada à la Louisiane, de l'embouchure du (p. 396) +Saint-Laurent à celle du Mississipi, le territoire de la +_Nouvelle-France_ entoura ce qui formait la confédération des treize +premiers États unis: les onze autres, avec le district de la Colombie, +le territoire de Michigan, du Nord-Ouest, du Missouri, de l'Orégon et +d'Arkansas, nous appartenaient, ou nous appartiendraient, comme ils +appartiennent aux États-Unis par la cession des Anglais et des +Espagnols, nos successeurs dans le Canada et dans la Louisiane. Le +pays compris entre l'Atlantique au nord-est, la mer Polaire au nord, +l'Océan Pacifique et les possessions russes au nord-ouest, le golfe +Mexicain au midi, c'est-à-dire plus des deux tiers de l'Amérique +septentrionale, reconnaîtraient les lois de la France. + +J'ai peur que la Restauration ne se perde par les idées contraires à +celles que j'exprime ici; la manie de s'en tenir au passé, manie que +je ne cesse de combattre, n'aurait rien de funeste si elle ne +renversait que moi en me retirant la faveur du prince; mais elle +pourrait bien renverser le trône. L'immobilité politique est +impossible; force est d'avancer avec l'intelligence humaine. +Respectons la majesté du temps; contemplons avec vénération les +siècles écoulés, rendus sacrés par la mémoire et les vestiges de nos +pères; toutefois n'essayons pas de rétrograder vers eux, car ils n'ont +plus rien de notre nature réelle, et, si nous prétendions les saisir, +ils s'évanouiraient. Le chapitre de Notre-Dame d'Aix-la-Chapelle fit +ouvrir, dit-on, vers l'an 1450, le tombeau de Charlemagne. On trouva +l'empereur assis dans une chaise dorée, tenant dans ses mains de +squelette le livre des Évangiles écrit en lettres d'or; devant (p. 397) +lui étaient posés son sceptre et son bouclier d'or; il avait au côté +sa _Joyeuse_ engainée dans un fourreau d'or. Il était revêtu des +habits impériaux. Sur sa tête, qu'une chaîne d'or forçait à rester +droite, était un suaire qui couvrait ce qui fut son visage et que +surmontait une couronne. On toucha le fantôme; il tomba en poussière. + +Nous possédions outre mer de vastes contrées: elles offraient un asile +à l'excédent de notre population, un marché à notre commerce, un +aliment à notre marine. Nous sommes exclus du nouvel univers où le +genre humain recommence: les langues anglaise, portugaise, espagnole, +servent en Afrique, en Asie, dans l'Océanie, dans les îles de la mer +du Sud, sur le continent des deux Amériques, à l'interprétation de la +pensée de plusieurs millions d'hommes; et nous, déshérités des +conquêtes de notre courage et de notre génie, à peine entendons-nous +parler dans quelque bourgade de la Louisiane et du Canada, sous une +domination étrangère, la langue de Colbert et de Louis XIV: elle n'y +reste que comme un témoin des revers de notre fortune et des fautes de +notre politique[481]. + + [Note 481: «Tout ce qui précède, depuis: + l'_immobilité politique est impossible_, avait été, + dit M. de Marcellus, écrit dans une dépêche + officielle, transcrite de ma main, et en fut + retranché presque aussitôt pour passer dans les + _Mémoires_; comme si c'était dicté par une verve + trop élevée pour aller se perdre et s'enfouir dans + une correspondance éphémère.» _Chateaubriand et son + temps_, p. 62.] + +Et quel est le roi dont la domination remplace maintenant la +domination du roi de France sur les forêts canadiennes? Celui qui hier +me faisait écrire ce billet: + + Royal-Lodge Windsor, 4 juin 1822. (p. 398) + + «Monsieur le vicomte, + + «J'ai les ordres du roi d'inviter Votre Excellence à venir dîner + et coucher ici jeudi 6 courant. + + «Le très humble et très obéissant serviteur, + + Francis CONYNGHAM[482]». + + [Note 482: Lord Francis Conyngham, frère du premier + marquis de ce nom, était chambellan (_groom of the + bed-chamber_) du roi Georges IV.] + +Il était dans ma destinée d'être tourmenté par les princes. Je +m'interromps; je repasse l'Atlantique; je remets mon bras cassé à +Niagara; je me dépouille de ma peau d'ours: je reprends mon habit +doré; je me rends du wigwaum d'un Iroquois à la royale loge de Sa +Majesté Britannique, monarque des trois royaumes unis et dominateur +des Indes; je laisse mes hôtes aux oreilles découvertes et la petite +sauvage à la perle; souhaitant à lady Conyngham[483], la gentillesse +de Mila, avec cet âge qui n'appartient encore qu'au plus jeune (p. 399) +printemps, qu'à ces jours qui précèdent le mois de mai, et que nos +poètes gaulois appelaient l'_avrillée_. + + [Note 483: Lady Conyngham, dont Chateaubriand parle + ici, non peut-être sans une certaine malice + rétrospective, n'était pas la femme de lord Francis + Conyngham, mais sa belle-soeur, la femme du + marquis, elle était la maîtresse de George + IV.--Dans le _Journal de Charles G.-F. Greville_, + secrétaire du conseil privé, il est souvent parlé + de Lady Conyngham. Greville, écrit, à la date du 2 + mai 1821: «Lady Conyngham habite une maison de + Marlborough-Row, entourée de toute sa famille, qui + est, comme elle-même, pourvue de chevaux, de + voitures et de gens par les écuries royales et elle + se promène à cheval avec sa fille Élisabeth, mais + jamais avec le roi, qui va de son côté en compagnie + d'un de ses gentilshommes. Au surplus, ils ne se + montrent jamais ensemble en public. Elle dîne tous + les jours avec le roi, ainsi que sa fille qui ne la + quitte guère, et elle agit en maîtresse de maison. + Elles ont toutes deux reçu de lui de magnifiques + présents, notamment des perles du plus grand prix, + que Mme de Liéven dit supérieures à celles des + grandes-duchesses elles-mêmes.»] + + * * * * * + +La tribu de la petite fille à la perle partit; mon guide, le +Hollandais, refusa de m'accompagner au delà de la cataracte; je le +payai et je m'associai avec des trafiquants qui partaient pour +descendre l'Ohio; je jetai, avant de partir, un coup d'oeil sur les +lacs du Canada. Rien n'est triste comme l'aspect de ces lacs. Les +plaines de l'Océan et de la Méditerranée ouvrent des chemins aux +nations, et leurs bords sont ou furent habités par des peuples +civilisés, nombreux et puissants; les lacs du Canada ne présentent que +la nudité de leurs eaux, laquelle va rejoindre une terre dévêtue: +solitudes qui séparent d'autres solitudes. Des rivages sans habitants +regardent des mers sans vaisseaux; vous descendez des flots déserts +sur des grèves désertes. + +Le lac Érié a plus de cent lieues de circonférence. Les nations +riveraines furent exterminées par les Iroquois, il y a deux siècles. +C'est une chose effrayante que de voir les Indiens s'aventurer dans +des nacelles d'écorce sur ce lac renommé par ses tempêtes, où +fourmillaient autrefois des myriades de serpents. Ces Indiens +suspendent leurs manitous à la poupe des canots, et s'élancent au +milieu des tourbillons entre les vagues soulevées. Les vagues, (p. 400) +de niveau avec l'orifice des canots, semblent prêtes à les engloutir. +Les chiens des chasseurs, les pattes appuyées sur le bord, poussent +des abois, tandis que leurs maîtres, gardant un silence profond, +frappent les flots en cadence avec leurs pagaies. Les canots +s'avancent à la file: à la proue du premier se tient debout un chef +qui répète la diphtongue _oah_: _o_ sur une note sourde et longue, +_ah_ sur un ton aigu et bref. Dans le dernier canot est un autre chef, +debout encore, manoeuvrant une rame en forme de gouvernail. Les autres +guerriers sont assis sur leurs talons au fond des cales. A travers le +brouillard et les vents, on n'aperçoit que les plumes dont la tête des +Indiens est ornée, le cou tendu des dogues hurlants, et les épaules +des deux _sachems_, pilote et augure: on dirait les dieux de ces lacs. + +Les fleuves du Canada sont sans histoire dans l'ancien monde; autre +est la destinée du Gange, de l'Euphrate, du Nil, du Danube et du Rhin. +Quels changements n'ont-ils point vus sur leurs bords! que de sueur et +de sang les conquérants ont répandus pour traverser dans leur cours +ces ondes qu'un chevrier franchit d'un pas à leur source! + + * * * * * + +Partis des lacs du Canada, nous vînmes à Pittsbourg, au confluent du +Kentucky et de l'Ohio; là, le paysage déploie une pompe +extraordinaire. Ce pays si magnifique s'appelle pourtant Kentucky, du +nom de sa rivière qui signifie _rivière de sang_. Il doit ce nom à sa +beauté: pendant plus de deux siècles, les nations du parti des +Chérokis et du parti des nations iroquoises s'en disputèrent les +chasses. + +Les générations européennes seront-elles plus vertueuses et plus (p. 401) +libres sur ces bords que les générations américaines exterminées? Des +esclaves ne laboureront-ils point la terre sous le fouet de leurs +maîtres, dans ces déserts de la primitive indépendance de l'homme? Des +prisons et des gibets ne remplaceront-ils point la cabane ouverte et +le haut tulipier où l'oiseau pend sa couvée? La richesse du sol ne +fera-t-elle point naître de nouvelles guerres? Le Kentucky +cessera-t-il d'être la _terre de sang_, et les monuments des arts +embelliront-ils mieux les bords de l'Ohio que les monuments de la +nature? + +Le Wabach, la grande Cyprière, la Rivière-aux-Ailes ou Cumberland, le +Chéroki ou Tennessee, les Bancs-Jaunes passés, on arrive à une langue +de terre souvent noyée dans les grandes eaux; là s'opère le confluent +de l'Ohio et du Mississipi par les 36° 51' de latitude. Les deux +fleuves s'opposant une résistance égale ralentissent leurs cours; ils +dorment l'un auprès de l'autre sans se confondre pendant quelques +milles dans le même chenal, comme deux grands peuples divisés +d'origine, puis réunis pour ne plus former qu'une seule race; comme +deux illustres rivaux, partageant la même couche après une bataille; +comme deux époux, mais de sang ennemi, qui d'abord ont peu de penchant +à mêler dans le lit nuptial leurs destinées. + +Et moi aussi, tel que les puissantes urnes des fleuves, j'ai répandu +le petit cours de ma vie, tantôt d'un côté de la montagne, tantôt de +l'autre; capricieux dans mes erreurs, jamais malfaisant; préférant les +vallons pauvres aux riches plaines, m'arrêtant aux fleurs plutôt +qu'aux palais. Du reste, j'étais si charmé de mes courses, que je (p. 402) +ne pensais presque plus au pôle. Une compagnie de trafiquants, venant +de chez les Creeks, dans les Florides, me permit de la suivre. + +Nous nous acheminâmes vers les pays connus alors sous le nom général +des Florides, et où s'étendent aujourd'hui les États de l'Alabama, de +la Géorgie, de la Caroline du Sud, du Tennessee. Nous suivions à peu +près des sentiers que lie maintenant la grande route des Natchez à +Nashville par Jackson et Florence, et qui rentre en Virginie par +Knoxville et Salem: pays dans ce temps peu fréquenté et dont cependant +Bartram avait exploré les lacs et les sites. Les planteurs de la +Géorgie et des Florides maritimes venaient jusque chez les diverses +tribus des Creeks acheter des chevaux et des bestiaux demi-sauvages, +multipliés à l'infini dans les savanes que percent ces _puits_ au bord +desquels j'ai fait reposer Atala et Chactas. Ils étendaient même leur +course jusqu'à l'Ohio. + +Nous étions poussés par un vent frais. L'Ohio, grossi de cent +rivières, tantôt allait se perdre dans les lacs qui s'ouvraient devant +nous, tantôt dans les bois. Des îles s'élevaient au milieu des lacs. +Nous fîmes voile vers une des plus grandes: nous l'abordâmes à huit +heures du matin. + +Je traversai une prairie semée de jacobées à fleurs jaunes, d'alcées à +panaches roses et d'obélarias dont l'aigrette est pourpre. + +Une ruine indienne frappa mes regards. Le contraste de cette ruine et +de la jeunesse de la nature, ce monument des hommes dans un désert, +causait un grand saisissement. Quel peuple habita cette île? Son nom, +sa race, le temps de son passage? Vivait-il, alors que le monde (p. 403) +au sein duquel il était caché existait ignoré des trois autres parties +de la terre? Le silence de ce peuple est peut-être contemporain du +bruit de quelques grandes nations tombées à leur tour dans le +silence[484]. + + [Note 484: Les ruines de Mitla et de Palenque au + Mexique prouvent aujourd'hui que le Nouveau-Monde + dispute d'antiquité avec l'Ancien. (Paris, note de + 1834.) Ch.] + +Des anfractuosités sablonneuses, des ruines ou des tumulus, sortaient +des pavots à fleurs roses pendant au bout d'un pédoncule incliné d'un +vert pâle. La tige et la fleur ont un arôme qui reste attaché aux +doigts lorsqu'on touche à la plante. Le parfum qui survit à cette +fleur est une image du souvenir d'une vie passée dans la solitude. + +J'observai la nymphéa: elle se préparait à cacher son lis blanc dans +l'onde, à la fin du jour; l'_arbre triste_, pour déclore le sien, +n'attendait que la nuit: l'épouse se couche à l'heure où la courtisane +se lève. + +L'oenothère pyramidale, haute de sept à huit pieds, à feuilles blondes +dentelées d'un vert noir, a d'autres moeurs et une autre destinée: sa +fleur jaune commence à s'entr'ouvrir le soir, dans l'espace de temps +que Vénus met à descendre sous l'horizon; elle continue de s'épanouir +aux rayons des étoiles; l'aurore la trouve dans tout son éclat; vers +la moitié du matin elle se fane; elle tombe à midi. Elle ne vit que +quelques heures; mais elle dépêche ces heures sous un ciel serein, +entre les souffles de Vénus et de l'Aurore; qu'importe alors la +brièveté de la vie? + +Un ruisseau s'enguirlandait de dionées; une multitude d'éphémères (p. 404) +bourdonnaient alentour. Il y avait aussi des oiseaux-mouches et des +papillons qui, dans leurs plus brillants affiquets, joutaient d'éclat +avec la diaprure du parterre. Au milieu de ces promenades et de ces +études, j'étais souvent frappé de leur futilité. Quoi! la Révolution, +qui pesait déjà sur moi et me chassait dans les bois, ne m'inspirait +rien de plus brave? Quoi! c'était pendant les heures du bouleversement +de mon pays que je m'occupais de descriptions et de plantes, de +papillons et de fleurs? L'individualité humaine sert à mesurer la +petitesse des plus grands événements. Combien d'hommes sont +indifférents à ces événements! De combien d'autres seront-ils ignorés! +La population générale du globe est évaluée de onze à douze cents +millions; il meurt un homme par _seconde_; ainsi, à chaque _minute_ de +notre existence, de nos sourires, de nos joies, soixante hommes +expirent, soixante familles gémissent et pleurent. La vie est une +peste permanente. Cette chaîne de deuil et de funérailles qui nous +entortille ne se brise point, elle s'allonge: nous en formerons +nous-mêmes un anneau. Et puis, magnifions l'importance de ces +catastrophes, dont les trois quarts et demi du monde n'entendront +jamais parler! Haletons après une renommée qui ne volera pas à +quelques lieues de notre tombe! Plongeons-nous dans l'océan d'une +félicité dont chaque minute s'écoule entre soixante cercueils +incessamment renouvelés! + + Nom nox nulla diem, neque noctem aurora sequuta est + Quæ non audierit mixtos vagitibus ægris + Ploratus, mortis comites et funeris atri. + + «Aucun jour n'a suivi la nuit, aucune nuit n'a été (p. 405) + suivie de l'aurore, qui n'ait entendu des pleurs mêlés + à des vagissements douloureux, compagnons de + la mort et des noires funérailles.» + + * * * * * + +Les sauvages de la Floride racontent qu'au milieu d'un lac est une île +où vivent les plus belles femmes du monde. Les Muscogulges en ont +tenté maintes fois la conquête; mais cet Éden fuit devant les canots, +naturelle image de ces chimères qui se retirent devant nos désirs. + +Cette contrée renfermait aussi une fontaine de Jouvence: qui voudrait +revivre? + +Peu s'en fallut que ces fables ne prissent à mes yeux une espèce de +réalité. Au moment où nous nous y attendions le moins, nous vîmes +sortir d'une baie une flottille de canots, les uns à la rame, les +autres à la voile. Ils abordèrent notre île. Ils formaient deux +familles de Creeks, l'une siminole, l'autre muscogulge, parmi +lesquelles se trouvaient des Chérokis et des _Bois-brûlés_. Je fus +frappé de l'élégance de ces sauvages qui ne ressemblaient en rien à +ceux du Canada. + +Les Siminoles et les Muscogulges sont assez grands, et, par un +contraste extraordinaire, leurs mères, leurs épouses et leurs filles +sont la plus petite race de femmes connue en Amérique. + +Les Indiennes qui débarquèrent auprès de nous, issues d'un sang mêlé +de chéroki et de castillan, avaient la taille élevée. Deux d'entre +elles ressemblaient à des créoles de Saint-Domingue et de +l'Île-de-France, mais jaunes et délicates comme des femmes du (p. 406) +Gange. Ces deux Floridiennes, cousines du côté paternel, m'ont servi +de modèles, l'une pour _Atala_, l'autre pour _Céluta_: elles +surpassaient seulement les portraits que j'en ai faits par cette +vérité de nature variable et fugitive, par cette physionomie de race +et de climat que je n'ai pu rendre. Il y avait quelque chose +d'indéfinissable dans ce visage ovale, dans ce teint ombré que l'on +croyait voir à travers une fumée orangée et légère, dans ces cheveux +si noirs et si doux, dans ces yeux si longs, à demi cachés sous le +voile de deux paupières satinées qui s'entr'ouvraient avec lenteur; +enfin, dans la double séduction de l'Indienne et de l'Espagnole. + +La réunion à nos hôtes changea quelque peu nos allures; nos agents de +traite commencèrent à s'enquérir des chevaux: il fut résolu que nous +irions nous établir dans les environs des haras. + +La plaine de notre camp était couverte de taureaux, de vaches, de +chevaux, de bisons, de buffles, de grues, de dindes, de pélicans: ces +oiseaux marbraient de blanc, de noir et de rose le fond vert de la +savane. + +Beaucoup de passions agitaient nos trafiquants et nos chasseurs: non +des passions de rang, d'éducation, de préjugés, mais des passions de +la nature, pleines, entières, allant directement à leur but, ayant +pour témoins un arbre tombé au fond d'une forêt inconnue, un vallon +inretrouvable, un fleuve sans nom. Les rapports des Espagnols et des +femmes creekes faisaient le fond des aventures: les _Bois-brûlés_ +jouaient le rôle principal dans ces romans. Une histoire était +célèbre, celle d'un marchand d'eau-de-vie séduit et ruiné par une (p. 407) +_fille peinte_ (une courtisane). Cette histoire, mise en vers +siminoles sous le nom de _Tabamica_, se chantait au passage des +bois[485]. Enlevées à leur tour par les colons, les Indiennes +mouraient bientôt délaissées à Pensacola: leurs malheurs allaient +grossir les _Romanceros_ et se placer auprès des complaintes de +Chimène. + + [Note 485: Je l'ai donnée dans mes Voyages. (Note + de Genève, 1832.) Ch.--Cette histoire de _Tabamica_ + se trouve à la page 248 du _Voyage en Amérique_, où + elle porte ce titre: _Chanson de la Chair + blanche_.] + + * * * * * + +C'est une mère charmante que la terre; nous sortons de son sein: dans +l'enfance, elle nous tient à ses mamelles gonflées de lait et de miel; +dans la jeunesse et l'âge mur, elle nous prodigue ses eaux fraîches, +ses moissons et ses fruits; elle nous offre en tous lieux l'ombre, le +bain, la table et le lit; à notre mort, elle nous rouvre ses +entrailles, jette sur notre dépouille une couverture d'herbes et de +fleurs, tandis qu'elle nous transforme secrètement dans sa propre +substance, pour nous reproduire sous quelque forme gracieuse. Voilà ce +que je me disais, en m'éveillant lorsque mon premier regard +rencontrait le ciel, dôme de ma couche. + +Les chasseurs étant partis pour les opérations de la journée, je +restais avec les femmes et les enfants. Je ne quittai plus mes deux +sylvaines: l'une était fière, et l'autre triste. Je n'entendais pas un +mot de ce qu'elles me disaient, elles ne me comprenaient pas; mais +j'allais chercher l'eau pour leur coupe, les sarments pour leur feu, +les mousses pour leur lit. Elles portaient la jupe courte et les (p. 408) +grosses manches tailladées à l'espagnole, le corset et le manteau +indiens. Leurs jambes nues étaient losangées de dentelles de bouleau. +Elles nattaient leurs cheveux avec des bouquets ou des filaments de +joncs; elles se maillaient de chaînes et de colliers de verre. A leurs +oreilles pendaient des graines empourprées; elles avaient une jolie +perruche qui parlait: oiseau d'Armide; elles l'agrafaient à leur +épaule en guise d'émeraude, ou la portaient chaperonnée sur la main +comme les grandes dames du Xe siècle portaient l'épervier. Pour +s'affermir le sein et les bras, elles se frottaient avec l'apoya ou +souchet d'Amérique. Au Bengale, les bayadères mâchent le bétel, et, +dans le Levant, les almées sucent le mastic de Chio; les Floridiennes +broyaient, sous leurs dents d'un blanc azuré, des larmes de +_liquidambar_ et des racines de _libanis_, qui mêlaient la fragrance de +l'angélique, du cédrat et de la vanille. Elles vivaient dans une +atmosphère de parfums émanés d'elles, comme des orangers et des fleurs +dans les pures effluences de leur feuilles et de leur calice. Je +m'amusais à mettre sur leur tête quelque parure: elles se +soumettaient, doucement effrayées; magiciennes, elles croyaient que je +leur faisais un charme. L'une d'elles, la _fière_, priait souvent; +elle me paraissait demi-chrétienne. L'autre chantait avec une voix de +velours, poussant à la fin de chaque phrase un cri qui troublait. +Quelquefois elles se parlaient vivement: je croyais démêler des +accents de jalousie, mais la triste pleurait, et le silence revenait. + +Faible que j'étais, je cherchais des exemples de faiblesse, afin (p. 409) +de m'encourager. Camoëns n'avait-il pas aimé dans les Indes une +esclave noire de Barbarie, et moi, ne pouvais-je pas en Amérique +offrir des hommages à deux jeunes sultanes jonquilles? Camoëns +n'avait-il pas adressé des _Endechas_, ou des stances, à _Barbaru +escrava_? Ne lui avait-il pas dit: + + Aquella captiva + Que me tem captivo, + Porque nella vivo, + Já naõ quer que viva. + Eu nunqua vi rosa, + Em suaves mólhos, + Que para meus olhos + Fosse mais formosa. + Pretidaõ de amor, + Taõ doce a figura, + Que a neve lhe jura + Que trocára a còr. + Léda mansidaõ, + Que o siso acompanha: + Bem parece estranha, + Mas Barbara naõ. + + «Cette captive qui me tient captif, parce que je vis + en elle, n'épargne pas ma vie. Jamais rose, dans + de suaves bouquets, ne fut à mes yeux plus charmante + . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . + + «Sa chevelure noire inspire l'amour; sa figure est si douce que + la neige a envie de changer de couleur avec elle; sa gaieté est + accompagnée de réserve: c'est une étrangère; une barbare, non.» + +On fit une partie de pêche. Le soleil approchait de son couchant. (p. 410) +Sur le premier plan paraissaient des sassafras, des tulipiers, des +catalpas et des chênes dont les rameaux étalaient des écheveaux de +mousse blanche. Derrière ce premier plan s'élevait le plus charmant +des arbres, le papayer, qu'on eût pris pour un style d'argent ciselé, +surmonté d'une urne corinthienne. Au troisième plan dominaient les +baumiers, les magnolias et les liquidambars. + +Le soleil tomba derrière ce rideau: un rayon glissant à travers le +dôme d'une futaie scintillait comme une escarboucle enchâssée dans le +feuillage sombre; la lumière divergeant entre les troncs et les +branches projetait sur les gazons des colonnes croissantes et des +arabesques mobiles. En bas, c'étaient des lilas, des azaléas, des +lianes annelées, aux gerbes gigantesques; en haut, des nuages, les uns +fixes, promontoires ou vieilles tours, les autres flottants, fumées de +rose ou cardées de soie. Par des transformations successives, on +voyait dans ces nues s'ouvrir des gueules de four, s'amonceler des tas +de braise, couler des rivières de lave: tout était éclatant, radieux, +doré, opulent, saturé de lumière. + +Après l'insurrection de la Morée, en 1770, des familles grecques se +réfugièrent à la Floride: elles se purent croire encore dans ce climat +de l'Ionie, qui semble s'être amolli avec les passions des hommes: à +Smyrne, le soir, la nature dort comme une courtisane fatiguée d'amour. + +A notre droite étaient des ruines appartenant aux grandes +fortifications trouvées sur l'Ohio, à notre gauche un ancien camp de +sauvages; l'île où nous étions, arrêtée dans l'onde et reproduite (p. 411) +par un mirage, balançait devant nous sa double perspective. A +l'orient, la lune reposait sur des collines lointaines; à l'occident, +la voûte du ciel était fondue en une mer de diamants et de saphirs, +dans laquelle le soleil, à demi plongé, paraissait se dissoudre. Les +animaux de la création veillaient; la terre, en adoration, semblait +encenser le ciel, et l'ambre exhalé de son sein retombait sur elle en +rosée, comme la prière redescend sur celui qui prie. + +Quitté de mes compagnes je me reposai au bord d'un massif d'arbres: +son obscurité, glacée de lumière, formait la pénombre où j'étais +assis. Des mouches luisantes brillaient parmi les arbrisseaux +encrêpés, et s'éclipsaient lorsqu'elles passaient dans les +irradiations de la lune. On entendait le bruit du flux et reflux du +lac, les sauts du poisson d'or, et le cri rare de la cane plongeuse. +Mes yeux étaient fixés sur les eaux; je déclinais peu à peu vers cette +somnolence connue des hommes qui courent les chemins du monde: nul +souvenir distinct ne me restait; je me sentais vivre et végéter avec +la nature dans une espèce de panthéisme. Je m'adossai contre le tronc +d'un magnolia et je m'endormis; mon repos flottait sur un fond vague +d'espérance. + +Quand je sortis de ce Léthé, je me trouvais entre deux femmes; les +odalisques étaient revenues; elles n'avaient pas voulu me réveiller; +elles s'étaient assises en silence à mes côtés; soit qu'elles +feignissent le sommeil, soit qu'elles fussent réellement assoupies, +leurs têtes étaient tombées sur mes épaules. + +Une brise traversa le bocage et nous inonda d'une pluie de roses (p. 412) +de magnolia. Alors la plus jeune des Siminoles se mit à chanter: +quiconque n'est pas sûr de sa vie se garde de l'exposer ainsi jamais! +on ne peut savoir ce que c'est que la passion infiltrée avec la +mélodie dans le sein d'un homme. A cette voix une voix rude et jalouse +répondit: un _Bois-brûlé_ appelait les deux cousines; elles +tressaillirent, se levèrent: l'aube commençait à poindre. + +Aspasie de moins, j'ai retrouvé cette scène aux rivages de la Grèce: +monté aux colonnes du Parthénon avec l'aurore, j'ai vu le Cythéron, le +mont Hymette, l'Acropolis de Corinthe, les tombeaux, les ruines, +baignés dans une rosée de lumière dorée, transparente, volage, que +réfléchissaient les mers, que répandaient comme un parfum les zéphyrs +de Salamine et de Délos. + +Nous achevâmes au rivage notre navigation sans paroles. A midi, le +camp fut levé pour examiner les chevaux que les Creeks voulaient +vendre et les trafiquants acheter. Femmes et enfants, tous étaient +convoqués comme témoins, selon la coutume dans les marchés solennels. +Les étalons de tous les âges et de tous les poils, les poulains et les +juments avec des taureaux, des vaches et des génisses, commencèrent à +fuir et à galoper autour de nous. Dans cette confusion, je fus séparés +des Creeks. Un groupe épais de chevaux et d'hommes s'aggloméra à +l'orée d'un bois. Tout à coup, j'aperçois de loin mes deux +Floridiennes; des mains vigoureuses les asseyaient sur les croupes de +deux barbes que montaient à cru un _Bois-brûlé_ et un Siminole. Ô Cid! +que n'avais-je ta rapide Babieça pour les rejoindre! Les cavales +prennent leur course, l'immense escadron les suit. Les chevaux (p. 413) +ruent, sautent, bondissent, hennissent au milieu des cornes des +buffles et des taureaux, leurs soles se choquent en l'air, leurs +queues et leurs crinières volent sanglantes. Un tourbillon d'insectes +dévorants enveloppe l'orbe de cette cavalerie sauvage. Mes +Floridiennes disparaissent comme la fille de Cérès, enlevée par le +dieu des enfers. + +Voilà comme tout avorte dans mon histoire, comme il ne me reste que +des images de ce qui a passé si vite: je descendrai aux champs Élysées +avec plus d'ombres qu'homme n'en a jamais emmené avec soi. La faute en +est à mon organisation: je ne sais profiter d'aucune fortune; je ne +m'intéresse à quoi que ce soit de ce qui intéresse les autres. Hors en +religion, je n'ai aucune croyance. Pasteur ou roi, qu'aurais-je fait +de mon sceptre ou de ma houlette? Je me serais également fatigué de la +gloire et du génie, du travail et du loisir, de la propriété et de +l'infortune. Tout me lasse: je remorque avec peine mon ennui avec mes +jours, et je vais partout bâillant ma vie. + + * * * * * + +Ronsard nous peint Marie Stuart prête à partir pour l'Écosse, après la +mort de François II. + + De tel habit vous estiez accoustrée, + Partant, hélas! de la belle contrée + (Dont aviez eu le sceptre dans la main), + Lorsque, pensive et baignant vostre sein + Du beau crystal de vos larmes roulées, + Triste, marchiez par les longues allées + Du grand jardin de ce royal chasteau + Qui prend son nom de la source d'une eau. + +Ressemblais-je à Marie Stuart se promenant à Fontainebleau, quand (p. 414) +je me promenai dans ma savane après mon veuvage? Ce qu'il y a de +certain, c'est que mon esprit, sinon ma personne, était enveloppé +d'_un crespe long, subtil et délié_, comme dit encore Ronsard, ancien +poète de la nouvelle école. + +Le diable ayant emporté les demoiselles muscogulges, j'appris du guide +qu'un _Bois-brûlé_, amoureux d'une des deux femmes, avait été jaloux +de moi et qu'il s'était résolu, avec un Siminole, frère de l'autre +cousine, de m'enlever _Atala_ et _Céluta_. Les guides les appelaient +sans façon des _filles peintes_, ce qui choquait ma vanité. Je me +sentais d'autant plus humilié que le _Bois-brûlé_, mon rival préféré, +était un maringouin maigre, laid et noir, ayant tous les caractères +des insectes qui, selon la définition des entomologistes du grand +Lama, sont des animaux dont la chair est à l'intérieur et les os à +l'extérieur. La solitude me parut vide après ma mésaventure. Je reçus +mal ma sylphide généreusement accourue pour consoler un infidèle, +comme Julie lorsqu'elle pardonnait à Saint-Preux ses Floridiennes de +Paris. Je me hâtai de quitter le désert, où j'ai ranimé depuis les +compagnes endormies de ma nuit. Je ne sais si je leur ai rendu la vie +qu'elles me donnèrent; du moins, j'ai fait de l'une vierge, et de +l'autre une chaste épouse, par expiation. + +Nous repassâmes les montagnes Bleues, et nous rapprochâmes des +défrichements européens vers Chillicothi. Je n'avais recueilli aucune +lumière sur le but principal de mon entreprise; mais j'étais escorté +d'un monde de poésie: + + Comme une jeune abeille aux roses engagée, (p. 415) + Ma muse revenait de son butin chargée. + +J'avisai au bord d'un ruisseau une maison américaine, ferme à l'un de +ses pignons, moulin à l'autre. J'entrai demander le vivre et le +couvert et fus bien reçu. + +Mon hôtesse me conduisit par une échelle dans une chambre au-dessus de +l'axe de la machine hydraulique. Ma petite croisée, festonnée de +lierre et de cobées à cloches d'iris, ouvrait sur le ruisseau qui +coulait, étroit et solitaire, entre deux épaisses bordures de saules, +d'aunes, de sassafras, de tamarins et de peupliers de la Caroline. La +roue moussue tournait sous ces ombrages en laissant retomber de longs +rubans d'eau. Des perches et des truites sautaient dans l'écume du +remous; des bergeronnettes volaient d'une rive à l'autre, et des +espèces de martins-pêcheurs agitaient au-dessus du courant leurs ailes +bleues. + +N'aurais-je pas bien été là avec la _triste_, supposée fidèle, rêvant +assis à ses pieds, la tête appuyée sur ses genoux, écoutant le bruit +de la cascade, les révolutions de la roue, le roulement de la meule, +le sassement du blutoir, les battements égaux du traquet, respirant la +fraîcheur de l'onde et l'odeur de l'effleurage des orges perlées? + +La nuit vint, je descendis à la chambre de la ferme. Elle n'était +éclairée que par des feurres de maïs et des coques de faséoles qui +flambaient au foyer. Les fusils du maître, horizontalement couchés au +porte-armes, brillaient au reflet de l'âtre. Je m'assis sur un +escabeau dans le coin de la cheminée, auprès d'un écureuil qui sautait +alternativement du dos d'un gros chien sur la tablette d'un (p. 416) +rouet. Un petit chat prit possession de mon genou pour regarder ce +jeu. La meunière coiffa le brasier d'une large marmite, dont la flamme +embrassa le fond noir comme une couronne d'or radiée. Tandis que les +patates de mon souper ébouillaient sous ma garde, je m'amusai à lire à +la lueur du feu, en baissant la tête, un journal anglais tombé à terre +entre mes jambes: j'aperçus, écrits en grosses lettres, ces mots: +_Flight of the king_ (Fuite du roi). C'était le récit de l'évasion de +Louis XVI et de l'arrestation de l'infortuné monarque à Varennes[486]. +Le journal racontait aussi les progrès de l'émigration et réunion des +officiers de l'armée sous le drapeau des princes français. + + [Note 486: L'arrestation du roi à Varennes eut lieu + le 22 juin 1791.] + +Une conversion subite s'opéra dans mon esprit: Renaud vit sa faiblesse +au miroir de l'honneur dans les jardins d'Armide; sans être le héros +du Tasse, la même glace m'offrit mon image au milieu d'un verger +américain. Le fracas des armes, le tumulte du monde retentit à mon +oreille sous le chaume d'un moulin caché dans des bois inconnus. +J'interrompis brusquement ma course, et je me dis: «Retourne en +France.» + +Ainsi, ce qui me parut un devoir renversa mes premiers desseins, amena +la première de ces péripéties dont ma carrière a été marquée. Les +Bourbons n'avaient pas besoin qu'un cadet de Bretagne revint +d'outre-mer leur offrir son obscur dévouement, pas plus qu'ils n'ont +eu besoin de ses services quand il est sorti de son obscurité. Si, +continuant mon voyage, j'eusse allumé ma pipe avec le journal qui a +changé ma vie, personne ne se fût aperçu de mon absence; ma vie était +alors aussi ignorée et ne pesait pas plus que la fumée de mon (p. 417) +calumet. Un simple démêlé entre moi et ma conscience me jeta sur le +théâtre du monde. J'eusse pu faire ce que j'aurais voulu, puisque +j'étais seul témoin du débat; mais de tous les témoins, c'est celui +aux yeux duquel je craindrais le plus de rougir. + +Pourquoi les solitudes de l'Érié, de l'Ontario, se présentent-elles +aujourd'hui à ma pensée avec un charme que n'a point à ma mémoire le +brillant spectacle du Bosphore? C'est qu'à l'époque de mon voyage aux +États-Unis, j'étais plein d'illusions; les troubles de la France +commençaient en même temps que commençait mon existence; rien n'était +achevé en moi, ni dans mon pays. Ces jours me sont doux, parce qu'ils +me rappellent l'innocence des sentiments inspirés par la famille et +les plaisirs de la jeunesse. + +Quinze ans plus tard, après mon voyage au Levant, la République, +grossie de débris et de larmes, s'était déchargée comme un torrent du +déluge dans le despotisme. Je ne me berçais plus de chimères: mes +souvenirs, prenant désormais leur source dans la société et dans des +passions, étaient sans candeur. Déçu dans mes deux pèlerinages en +Occident et en Orient, je n'avais point découvert le passage au pôle, +je n'avais point enlevé la gloire des bords du Niagara où je l'étais +allé chercher, et je l'avais laissée assise sur les ruines d'Athènes. + +Parti pour être voyageur en Amérique, revenu pour être soldat en +Europe, je ne fournis jusqu'au bout ni l'une ni l'autre de ces +carrières: un mauvais génie m'arracha le bâton et l'épée, et me mit la +plume à la main. Il y a de cette heure quinze autres années, qu'étant +à Sparte, et contemplant le ciel pendant la nuit, je me souvenais (p. 418) +des pays qui avaient déjà vu mon sommeil paisible ou troublé: parmi +les bois de l'Allemagne, dans les bruyères de l'Angleterre, dans les +champs de l'Italie, au milieu des mers, dans les forêts canadiennes, +j'avais déjà salué les mêmes étoiles que je voyais briller sur la +patrie d'Hélène et de Ménélas. Mais que me servirait de me plaindre +aux astres, immobiles témoins de mes destinées vagabondes? Un jour +leur regard ne se fatiguera plus à me poursuivre; maintenant, +indifférent à mon sort, je ne demanderai pas à ces astres de +l'incliner par une plus douce influence, ni de me rendre ce que le +voyageur laisse de sa vie dans les lieux où il passe. + +Si je revoyais aujourd'hui les États-Unis, je ne les reconnaîtrais +plus; là où j'ai laissé des forêts, je trouverais des champs cultivés; +là où je me suis frayé un sentier à travers les halliers, je +voyagerais sur de grandes routes; aux Natchez, au lieu de la hutte de +Céluta, s'élève une ville d'environ cinq mille habitants; Chactas +pourrait être aujourd'hui député au Congrès. J'ai reçu dernièrement +une brochure imprimée chez les _Chérokis_, laquelle m'est adressée +dans l'intérêt de ces sauvages, comme au _défenseur de la liberté de +la presse_. + +Il y a chez les Muscogulges, les Siminoles, les Chickasas, une cité +d'Athènes, une autre de Marathon, une autre de Carthage, une autre de +Memphis, une autre de Sparte, une autre de Florence; on trouve un +comté de la Colombie et un comté de Marengo: la gloire de tous les +pays a placé un nom dans ces mêmes déserts où j'ai rencontré le père +Aubry et l'obscure Atala. Le Kentucky montre un Versailles; un (p. 419) +territoire appelé Bourbon a pour capitale un Paris. + +Tous les exilés, tous les opprimés qui se sont retirés en Amérique y +ont porté la mémoire de leur patrie. + +.... Falsi Simæntis ad undam +Libabat cineri Andromache[487]. + + [Note 487: _Énéide_, livre III, v. 302-303.] + +Les États-Unis offrent dans leur sein, sous la protection de la +liberté, une image et un souvenir de la plupart des lieux célèbres de +l'antiquité et de la moderne Europe: dans son jardin de la campagne de +Rome, Adrien avait fait répéter les monuments de son empire. + +Trente-trois grandes routes sortent de Washington, comme autrefois les +voies romaines partaient du Capitole; elles aboutissent, en se +ramifiant, à la circonférence des États-Unis, et tracent une +circulation de 25,747 milles. Sur un grand nombre de ces routes, les +postes sont montées. On prend la diligence pour l'Ohio ou pour +Niagara, comme de mon temps on prenait un guide ou un interprète +indien. Ces moyens de transport sont doubles: des lacs et des rivières +existent partout, liés ensemble par des canaux; on peut voyager le +long des chemins de terre sur des chaloupes à rames et à voiles, ou +sur des coches d'eau, ou sur des bateaux à vapeur. Le combustible est +inépuisable, puisque des forêts immenses couvrent des mines de charbon +à fleur de terre. + +La population des États-Unis s'est accrue de dix ans en dix ans, +depuis 1790 jusqu'en 1820, dans la proportion de trente-cinq (p. 420) +individus sur cent. On présume qu'en 1830 elle sera de douze millions +huit cent soixante quinze mille âmes. En continuant à doubler tous les +vingt-cinq ans, elle serait en 1855 de vingt-cinq millions sept cent +cinquante mille âmes, et vingt-cinq ans plus tard, en 1880, elle +dépasserait cinquante millions[488]. + + [Note 488: Les prévisions de Chateaubriand se sont + vérifiées ici avec une étonnante justesse. Il + écrivait en 1822: «En 1880, la population des + États-Unis _dépassera cinquante millions_.» Or, + d'après le recensement officiel du 1er juin 1880, + le chiffre de la population, à cette date, était de + _cinquante millions quatre cent quarante-cinq + mille, trois cent trente-six habitants_.] + +Cette sève humaine fait fleurir de toutes parts le désert. Les lacs du +Canada, naguère sans voiles, ressemblent aujourd'hui à des docks où +des frégates, des corvettes, des cutters, des barques, se croisent +avec les pirogues et les canots indiens, comme les gros navires et les +galères se mêlent aux pinques, aux chaloupes et aux caïques dans les +eaux de Constantinople. + +Le Mississipi, le Missouri, l'Ohio, ne coulent plus dans la solitude; +des trois-mâts les remontent; plus de deux cents bateaux à vapeur en +vivifient les rivages. + +Cette immense navigation intérieure, qui suffirait seule à la +prospérité des États-Unis, ne ralentit point leurs expéditions +lointaines. Leurs vaisseaux courent toutes les mers, se livrent à +toutes les espèces d'entreprises, promènent le pavillon étoilé du +couchant le long de ces rivages de l'aurore qui n'ont jamais connu que +la servitude. + +Pour achever ce tableau surprenant, il se faut représenter des villes +comme Boston, New-York, Philadelphie, Baltimore, Charlestown, Savanah, +La Nouvelle-Orléans, éclairées la nuit, remplies de chevaux et (p. 421) +de voitures, ornées de cafés, de musées, de bibliothèques, de +salles de danse et de spectacle, offrant toutes les jouissances du +luxe. + +Toutefois, il ne faut pas chercher aux États-Unis ce qui distingue +l'homme des autres êtres de la création, ce qui est son extrait +d'immortalité et l'ornement de ses jours: les lettres sont inconnues +dans la nouvelle République, quoiqu'elles soient appelées par une +foule d'établissements. L'Américain a remplacé les opérations +intellectuelles par les opérations positives; ne lui imputez point à +infériorité sa médiocrité dans les arts, car ce n'est pas de ce côté +qu'il a porté son attention. Jeté par différentes causes sur un sol +désert, l'agriculture et le commerce ont été l'objet de ses soins; +avant de penser, il faut vivre; avant de planter des arbres, il faut +les abattre afin de labourer. + +Les colons primitifs, l'esprit rempli de controverses religieuses, +portaient, il est vrai, la passion de la dispute jusqu'au sein des +forêts; mais il fallait qu'ils marchassent d'abord à la conquête du +désert la hache sur l'épaule, n'ayant pour pupitre, dans l'intervalle +de leurs labeurs, que l'orme qu'ils équarrissaient. Les Américains +n'ont point parcouru les degrés de l'âge des peuples; ils ont laissé +en Europe leur enfance et leur jeunesse; les paroles naïves du berceau +leur ont été inconnues; ils n'ont joui des douceurs du foyer qu'à +travers le regret d'une patrie qu'ils n'avaient jamais vue, dont ils +pleuraient l'éternelle absence et le charme qu'on leur avait raconté. + +Il n'y a dans le nouveau continent ni littérature classique, ni +littérature romantique, ni littérature indienne: classique, les (p. 422) +Américains n'ont point de modèles; romantique, les Américains +n'ont point de moyen âge; indienne, les Américains méprisent les +sauvages et ont horreur des bois comme d'une prison qui leur était +destinée. + +Ainsi, ce n'est donc pas la littérature à part, la littérature +proprement dite, que l'on trouve en Amérique, c'est la littérature +appliquée, servant aux divers usages de la société; c'est la +littérature d'ouvriers, de négociants, de marins, de laboureurs. Les +Américains ne réussissent guère que dans la mécanique et dans les +sciences, parce que les sciences ont un côté matériel: Franklin et +Fulton se sont emparés de la foudre et de la vapeur au profit des +hommes. Il appartenait à l'Amérique de doter le monde de la découverte +par laquelle aucun continent ne pourra désormais échapper aux +recherches du navigateur. + +La poésie et l'imagination, partage d'un très petit nombre de +désoeuvrés, sont regardées aux États-Unis comme des puérilités du +premier et du dernier âge de la vie: les Américains n'ont point eu +d'enfance, ils n'ont point encore de vieillesse. + +De ceci, il résulte que les hommes engagés dans les études sérieuses +ont dû nécessairement appartenir aux affaires de leur pays afin d'en +acquérir la connaissance, et qu'ils ont dû de même se trouver acteurs +dans leur révolution. Mais une chose triste est à remarquer: la +dégénération prompte du talent, depuis les premiers hommes des +troubles américains jusqu'aux hommes de ces derniers temps; et +cependant ces hommes se touchent. Les anciens présidents de la +République ont un caractère religieux, simple, élevé, calme, dont (p. 423) +on ne trouve aucune trace dans nos fracas sanglants de la République +et de l'Empire. La solitude dont les Américains étaient environnés a +réagi sur leur nature; ils ont accompli en silence leur liberté. + +Le discours d'adieu du général Washington au peuple des États-Unis +pourrait avoir été prononcé par les personnages les plus graves de +l'antiquité: + +«Les actes publics, dit le général, prouvent jusqu'à quel point les +principes que je viens de rappeler m'ont guidé lorsque je me suis +acquitté des devoirs de ma place. Ma conscience me dit du moins que je +les ai suivis. Bien qu'en repassant les actes de mon administration je +n'aie connaissance d'aucune faute d'intention, j'ai un sentiment trop +profond de mes défauts pour ne pas penser que probablement j'ai commis +beaucoup de fautes. Quelles qu'elles soient, je supplie avec ferveur +le Tout-Puissant d'écarter ou de dissiper les maux qu'elles pourraient +entraîner. J'emporterai aussi avec moi l'espoir que mon pays ne +cessera jamais de les considérer avec indulgence, et qu'après +quarante-cinq années de ma vie dévouées à son service avec zèle et +droiture, les torts d'un mérite insuffisant tomberont dans l'oubli, +comme je tomberai bientôt moi-même dans la demeure du repos.» + +Jefferson, dans son habitation de Monticello, écrit, après la mort de +l'un de ses deux enfants: + + «La perte que j'ai éprouvée est réellement grande. D'autres + peuvent perdre ce qu'ils ont en abondance; mais moi, de mon + strict nécessaire, j'ai à déplorer la moitié. Le déclin de mes + jours ne tient plus que par le faible fil d'une vie humaine. (p. 424) + Peut-être suis-je destiné à voir rompre ce dernier lien + de l'affection d'un père!» + +La philosophie, rarement touchante, l'est ici au souverain degré. Et ce +n'est pas là la douleur oiseuse d'un homme qui ne s'était mêlé de rien: +Jefferson mourut le 4 juillet 1826, dans la quatre-vingt-quatrième +année de son âge, et la cinquante-quatrième de l'indépendance de son +pays. Ses restes reposent, recouverts d'une pierre, n'ayant pour +épitaphe que ces mots: Thomas JEFFERSON, _Auteur de la Déclaration +d'indépendance_[489]. + + [Note 489: Thomas _Jefferson_ (1743-1826) fut le + troisième président des États-Unis (les deux + premiers avaient été Washington et John Adams). Élu + en 1801 et réélu en 1805, il resta huit ans à la + tête de l'administration. C'est lui qui réunit la + Louisiane aux États-Unis.] + +Périclès et Démosthène avaient prononcé l'oraison funèbre des jeunes +Grecs tombés pour un peuple qui disparut bientôt après eux: +Brackenridge[490], en 1817, célébrait la mort des jeunes Américains +dont le sang a fait naître un peuple. + + [Note 490: _Brackenridge_ (Henri), né à Pittsburg + en 1786. Outre deux études sur _Jefferson_ et + _Adams_ et une _Histoire populaire de la guerre de + 1814 avec l'Angleterre_, il a publié un _Voyage + dans l'Amérique du Sud_ (1810),--_La Louisiane_ + (1812),--et les _Souvenirs de l'Ouest_ (1834).] + +On a une galerie nationale des portraits des Américains distingués, en +quatre volumes in-octavo, et, ce qu'il y a de plus singulier, une +biographie contenant la vie de plus de cent principaux chefs indiens. +Logan, chef de la Virginie, prononça devant lord Dunmore ces paroles: +«Au printemps dernier, sans provocation aucune, le colonel Crasp +égorgea tous les parents de Logan: il ne coule plus une seule (p. 425) +goutte de mon sang dans les veines d'aucune créature vivante. C'est là +ce qui m'a appelé à la vengeance. Je l'ai cherchée; j'ai tué beaucoup +de monde. Est-il quelqu'un qui viendra maintenant pleurer la mort de +Logan? Personne.» + +Sans aimer la nature, les Américains se sont appliqués à l'étude de +l'histoire naturelle. Towsend, parti de Philadelphie, a parcouru à +pied les régions qui séparent l'Atlantique de l'océan Pacifique, en +consignant dans son journal ses nombreuses observations. Thomas +Say[491], voyageur dans les Florides et aux montagnes Rocheuses, a +donné un ouvrage sur l'entomologie américaine. Wilson[492], tisserand, +devenu auteur, a laissé des peintures assez finies. + + [Note 491: Thomas _Say_, né à Philadelphie en 1787, + mort à New-Harmony en 1834. On lui doit une + _Entomologie américaine_ (1824) et une + _Conchyliologie américaine_ (1830).] + + [Note 492: Alexandre _Wilson_ (1766-1813) était né + à Paisley, en Écosse, mais il passa de bonne heure + en Amérique. Tour à tour tisserand, maître d'école, + colporteur, il s'attacha à l'étude et à la + description des oiseaux. Son _Ornithologie_ + (American Ornithology), parue de 1808 à 1813, et + formant sept volumes, est à la fois un monument + scientifique et, par la variété et la finesse des + peintures, une oeuvre littéraire d'une réelle + valeur.] + +Arrivés à la littérature proprement dite, quoiqu'elle soit peu de +chose, il y a pourtant quelques écrivains à citer parmi les romanciers +et les poètes. Le fils d'un quaker, Brown[493], est l'auteur de +_Wieland_, lequel Wieland est la source et le modèle des romans de la +nouvelle école. Contrairement à ses compatriotes, «j'aime mieux, (p. 426) +assurait Brown, errer parmi les forêts que de battre le blé». Wieland, +le héros du roman, est un puritain à qui le ciel a recommandé de tuer +sa femme: + +«Je t'ai amenée ici, lui dit-il, pour accomplir les ordres de Dieu: +c'est par moi que tu dois périr, et je saisis ses deux bras. Elle +poussa plusieurs cris perçants et voulut se dégager.--Wieland, ne +suis-je pas ta femme? et tu veux me tuer; me tuer, moi, oh! non, oh! +grâce! grâce!--Tant que sa voix eut un passage, elle cria ainsi grâce +et secours.» Wieland étrangle sa femme et éprouve d'ineffables délices +auprès du cadavre expiré. L'horreur de nos inventions modernes est ici +surpassée. Brown s'était formé à la lecture de _Caleb Williams_[494], +et il imitait dans _Wieland_ une scène d'_Othello_. + + [Note 493: Charles Brockden _Brown_, né à + Philadelphie le 17 janvier 1771, mort le 22 février + 1810. Il est l'auteur de plusieurs romans, dont le + meilleur est celui que cite Chateaubriand, _Wieland + ou la Transformation_.] + + [Note 494: _Caleb Williams_, oeuvre dramatique et + puissante du romancier anglais William Godwin, + avait paru en 1794, un an avant le roman de Brown, + et son succès avait été aussi considérable en + Amérique qu'en Angleterre.] + +A cette heure, les romanciers américains, Cooper[495], Washington +Irving[496], sont forcés de se réfugier en Europe pour y trouver des +chroniques et un public. La langue des grands écrivains de +l'Angleterre s'est _créolisée_, _provincialisée_, _barbarisée_, sans +avoir rien gagné en énergie au milieu de la nature vierge; on a été +obligé de dresser des catalogues des expressions américaines. (p. 427) + + [Note 495: Fenimore _Cooper_ (1780-1851), le plus + célèbre des romanciers américains.] + + [Note 496: Washington _Irving_ (1783-1859). De + nombreux voyages en Europe et surtout de longs + séjours en Espagne, où il revint enfin, comme + ministre de son pays, en 1842, lui ont fourni les + éléments de ses principaux ouvrages. Les plus + célèbres sont les _Contes d'un voyageur_ (1824), + _l'Histoire de la vie et des voyages de Christophe + Colomb_ (1828-1830), la _Chronique de la conquête + de Grenade_ (1829).] + +Quant aux poètes américains, leur langage a de l'agrément, mais ils +s'élèvent peu au-dessus de l'ordre commun. Cependant, l'_Ode à la +brise du soir_, le _Lever du soleil sur la montagne_, le _Torrent_, et +quelques autres poésies, méritent d'être parcourues. Halleck[497] a +chanté Botzaris expirant, et Georges Hill a erré parmi les ruines de +la Grèce: «Ô Athènes! dit-il, c'est donc toi, reine solitaire, reine +détrônée!..... Parthénon, roi des temples, tu as vu les monuments tes +contemporains laisser au temps dérober leurs prêtres et leurs dieux.» + + [Note 497: _Halleck_ (Fitz-Greene), poète + américain, né à Guilfort (Connecticut) en 1795, + mort en 1867. Ses _OEuvres complètes_, parues à + New-York en 1852, ont eu de nombreuses rééditions. + _Marco Botzaris_, épisode de la révolution grecque, + est son oeuvre la plus remarquable.] + +Il me plaît, à moi, voyageur aux rivages de la Hellade et de +l'Atlantide, d'entendre la voix indépendante d'une terre inconnue à +l'antiquité gémir sur la liberté perdue du vieux monde. + + * * * * * + +Mais l'Amérique conservera-t-elle la forme de son gouvernement? Les +États ne se diviseront-ils pas? Un député de la Virginie n'a-t-il pas +déjà soutenu la thèse de la liberté antique avec des esclaves, +résultat du paganisme, contre un député de Massachusetts, défendant la +cause de la liberté moderne sans esclaves, telle que le christianisme +l'a faite? + +Les États du nord et du midi ne sont-ils pas opposés d'esprit et +d'intérêts? Les États de l'ouest, trop éloignés de l'Atlantique, ne +voudront-ils pas avoir un régime à part? D'un côté, le lien (p. 428) +fédéral est-il assez fort pour maintenir l'union et contraindre chaque +État à s'y resserrer? D'un autre côté, si l'on augmente le pouvoir de +la présidence, le despotisme n'arrivera-t-il pas avec les gardes et +les privilèges du dictateur? + +L'isolement des États-Unis leur a permis de naître et de grandir: il +est douteux qu'ils eussent pu vivre et croître en Europe. La Suisse +fédérale subsiste au milieu de nous: pourquoi? parce qu'elle est +petite, pauvre, cantonnée au giron des montagnes, pépinière de soldats +pour les rois, but de promenade pour les voyageurs. + +Séparée de l'ancien monde, la population des États-Unis habite encore +la solitude; ses déserts ont été sa liberté: mais déjà les conditions +de son existence s'altèrent. + +L'existence des démocraties du Mexique, de la Colombie, du Pérou, du +Chili, de Buenos-Ayres, toutes troublées qu'elles sont, est un danger. +Lorsque les États-Unis n'avaient auprès d'eux que les colonies d'un +royaume transatlantique, aucune guerre sérieuse n'était probable, +maintenant des rivalités ne sont-elles pas à craindre? que de part et +d'autre on coure aux armes, que l'esprit militaire s'empare des +enfants de Washington, un grand capitaine pourra surgir au trône: la +gloire aime les couronnes. + +J'ai dit que les États du nord, du midi et de l'ouest étaient divisés +d'intérêts; chacun le sait: ces États rompant l'union, les +réduira-t-on par les armes? Alors, quel ferment d'inimitiés répandu +dans le corps social! Les États dissidents maintiendront-ils leur +indépendance? Alors quelles discordes n'éclateront pas parmi ces +États émancipés! Ces républiques d'outre-mer, désengrenées, ne (p. 429) +formeraient plus que des unités débiles de nul poids dans la balance +sociale, ou elles seraient successivement subjuguées par l'une d'entre +elles. (Je laisse de côté le grave sujet des alliances et des +interventions étrangères.) Le Kentucky, peuplé d'une race d'hommes +plus rustique, plus hardie et plus militaire, semblerait destiné à +devenir l'État conquérant. Dans cet état qui dévorerait les autres, le +pouvoir d'un seul ne tarderait pas à s'élever sur la ruine du pouvoir +de tous. + +J'ai parlé du danger de la guerre, je dois rappeler les dangers d'une +longue paix. Les États-Unis, depuis leur émancipation, ont joui, à +quelques mois près, de la tranquillité la plus profonde: tandis que +cent batailles ébranlaient l'Europe, ils cultivaient leurs champs en +sûreté. De là un débordement de population et de richesses, avec tous +les inconvénients de la surabondance des richesses et des populations. + +Si des hostilités survenaient chez un peuple imbelliqueux, saurait-on +résister? Les fortunes et les moeurs consentiraient-elles à des +sacrifices? Comment renoncer aux usances câlines, au confort, au +bien-être indolent de la vie? La Chine et l'Inde, endormies dans leur +mousseline, ont constamment subi la domination étrangère. Ce qui +convient à la complexion d'une société libre, c'est un état de paix +modéré par la guerre, et un état de guerre attrempé[498] de paix. Les +Américains ont déjà porté trop longtemps de suite la couronne (p. 430) +d'olivier: l'arbre qui la fournit n'est pas naturel à leur rive. + + [Note 498: L'adjectif _attrempé_ est un terme de + fauconnerie pour désigner un oiseau qui n'est ni + gras, ni maigre. Chateaubriand l'emploie ici dans + le sens de _mitigé_. C'est un emprunt qu'il fait à + la langue italienne, _attemperato_, comme il a déjà + fait de nombreux emprunts à la langue latine, + _fragrance_, _effluences_, _cérulés_, _diluviés_, + _vastitude_, _blandices_, _rivulaires_, _obiter_.] + +L'esprit mercantile commence à les envahir; l'intérêt devient chez eux +le vice national. Déjà, le jeu des banques des divers États s'entrave, +et des banqueroutes menacent la fortune commune. Tant que la liberté +produit de l'or, une république industrielle fait des prodiges; mais +quand l'or est acquis ou épuisé, elle perd son amour de l'indépendance +non fondé sur un sentiment moral, mais provenu de la soif du gain et +de la passion de l'industrie. + +De plus, il est difficile de créer une _patrie_ parmi des États qui +n'ont aucune communauté de religion et d'intérêts, qui, sortis de +diverses sources en des temps divers, vivent sur un sol différent et +sous un différent soleil. Quel rapport y a-t-il entre un Français de +la Louisiane, un Espagnol des Florides, un Allemand de New-York, un +Anglais de la Nouvelle-Angleterre, de la Virginie, de la Caroline, de +la Géorgie, tous réputés Américains? Celui-là léger et duelliste; +celui-là catholique, paresseux et superbe; celui-là luthérien, +laboureur et sans esclaves; celui-là anglican et planteur avec des +nègres; celui-là puritain et négociant; combien faudra-t-il de siècles +pour rendre ces éléments homogènes? + +Une aristocratie chrysogène[499] est prête à paraître avec l'amour des +distinctions et la passion des titres. On se figure qu'il règne (p. 431) +un niveau général aux États-Unis: c'est une complète erreur. Il y a des +sociétés qui se dédaignent et ne se voient point entre elles; il y a +des salons où la morgue des maîtres surpasse celle d'un prince allemand +à seize quartiers. Ces nobles plébéiens aspirent à la caste, en dépit +du progrès des lumières qui les a fait égaux et libres. Quelques-uns +d'entre eux ne parlent que de leurs aïeux, fiers barons, apparemment +bâtards et compagnons de Guillaume le Bâtard. Ils étalent les blasons +de chevalerie de l'ancien monde, ornés des serpents, des lézards et +des perruches du monde nouveau. Un cadet de Gascogne abordant avec la +cape et le parapluie au rivage républicain, s'il a soin de se +surnommer _marquis_, est considéré sur les bateaux à vapeur. + + [Note 499: _Chrysogène_, née de l'or. Terme nouveau + inventé par l'auteur et qui mérite de faire + fortune.] + +L'énorme inégalité des fortunes menace encore plus sérieusement de +tuer l'esprit d'égalité. Tel Américain possède un ou deux millions de +revenu; aussi les Yankees de la grande société ne peuvent-ils déjà +plus vivre comme Franklin: le vrai _gentleman_, dégoûté de son pays +neuf, vient en Europe chercher du vieux; on le rencontre dans les +auberges, faisant comme les Anglais, avec l'extravagance ou le spleen, +des _tours_ en Italie. Ces rôdeurs de la Caroline ou de la Virginie +achètent des ruines d'abbayes en France, et plantent, à Melun, des +jardins anglais avec des arbre américains. Naples envoie à New-York +ses chanteurs et ses parfumeurs, Paris ses modes et ses baladins, +Londres ses grooms et ses boxeurs: joies exotiques qui ne rendent pas +l'Union plus gaie. On s'y divertit en se jetant dans la cataracte du +Niagara, aux applaudissements de cinquante mille planteurs, (p. 432) +demi-sauvages que la mort a bien de la peine à faire rire. + +Et ce qu'il y a d'extraordinaire, c'est qu'en même temps que déborde +l'inégalité des fortunes et qu'une aristocratie commencera, la grande +impulsion égalitaire au dehors oblige les possesseurs industriels ou +fonciers à cacher leur luxe, à dissimuler leurs richesses, de crainte +d'être assommés par leurs voisins. On ne reconnaît point la puissance +exécutive; on chasse à volonté les autorités locales que l'on a +choisies, et on leur substitue des autorités nouvelles. Cela ne +trouble point l'ordre; la démocratie pratique est observée, et l'on se +rit des lois posées par la même démocratie en théorie. L'esprit de +famille existe peu; aussitôt que l'enfant est en état de travailler, +il faut, comme l'oiseau emplumé, qu'il vole de ses propres ailes. De +ces générations émancipées dans un hâtif orphelinage et des +émigrations qui arrivent de l'Europe, il se forme des compagnies +nomades qui défrichent les terres, creusent des canaux et portent leur +industrie partout sans s'attacher au sol; elles commencent des maisons +dans le désert où le propriétaire passager restera à peine quelques +jours. + +Un égoïsme froid et dur règne dans les villes; piastres et dollars, +billets de banque et argent, hausse et baisse des fonds, c'est tout +l'entretien; on se croirait à la Bourse ou au comptoir d'une grande +boutique. Les journaux, d'une dimension immense, sont remplis +d'expositions d'affaires ou de caquets grossiers. Les Américains +subiraient-ils, sans le savoir, la loi d'un climat où la nature +végétale parait avoir profité aux dépens de la nature vivante, loi +combattue par des esprits distingués, mais que la réfutation n'a (p. 433) +pas tout à fait mise hors d'examen? On pourrait s'enquérir si +l'Américain n'a pas été trop usé dans la liberté philosophique, comme +le Russe dans le despotisme civilisé. + +En somme, les États-Unis donnent l'idée d'une colonie et non d'une +patrie-mère: ils n'ont point de passé, les moeurs s'y sont faites par +les lois. Ces citoyens du Nouveau-Monde ont pris rang parmi les +nations au moment que les idées politiques entraient dans une phase +ascendante: cela explique pourquoi ils se transforment avec une +rapidité extraordinaire. La société permanente semble devenir +impraticable chez eux, d'un côté par l'extrême ennui des individus, de +l'autre par l'impossibilité de rester en place, et par la nécessité de +mouvement qui les domine: car on n'est jamais bien fixe là où les +pénates sont errants. Placé sur la route des océans, à la tête des +opinions progressives aussi neuves que son pays, l'Américain semble +avoir reçu de Colomb plutôt la mission de découvrir d'autres univers +que de les créer. + + * * * * * + +Revenu du désert à Philadelphie, comme je l'ai déjà dit, et ayant +écrit sur le chemin à la hâte _ce que je viens de raconter_, comme le +vieillard de La Fontaine, je ne trouvai point les lettres de change +que j'attendais; ce fut le commencement des embarras pécuniaires où +j'ai été plongé le reste de ma vie. La fortune et moi nous nous sommes +pris en grippe aussitôt que nous nous sommes vus. Selon Hérodote[500], +certaines fourmis de l'Inde ramassaient des tas d'or; d'après (p. 434) +Athénée, le soleil avait donné à Hercule un vaisseau d'or pour aborder +à l'île d'Érythia, retraite des Hespérides: bien que fourmi, je n'ai +pas l'honneur d'appartenir à la grande famille indienne, et, bien que +navigateur, je n'ai jamais traversé l'eau que dans une barque de +sapin. Ce fut un bâtiment de cette espèce qui me ramena d'Amérique en +Europe. Le capitaine me donna mon passage à crédit. Le 10 de décembre +1791, je m'embarquai avec plusieurs de mes compatriotes, qui, pour +divers motifs, retournaient comme moi en France. La désignation du +navire était le Havre. + + [Note 500: Chateaubriand avait beaucoup lu + Hérodote, qui ne quittait pas sa table, à l'époque + où il écrivait son _Essai sur les Révolutions_. + Dans une conversation avec M. de Marcellus, en + 1822, il jugeait ainsi le vieil historien: + «Hérodote est, avec Homère, le seul auteur grec que + je puisse lire encore. Il n'y a pas, quoiqu'en dise + Plutarque, une ombre de malice dans ses récits. Il + est véridique et très circonspect quand il touche + aux antiques légendes. Enfin, il est aisé, + abondant, et surtout clair et simple, premières + vertus du style de l'histoire.» _Chateaubriand et + son temps_, p. 75.] + +Un coup de vent d'ouest nous prit au débouquement de la Delaware, et +nous chassa en dix-sept jours à l'autre bord de l'Atlantique. Souvent +à mât et à corde, à peine pouvions-nous mettre à la cape. Le soleil ne +se montra pas une seule fois. Le vaisseau, gouvernant à l'estime, +fuyait devant la lame. Je traversai l'Océan au milieu des ombres; +jamais il ne m'avait paru si triste. Moi-même, plus triste, je +revenais trompé dès mon premier pas dans la vie: «On ne bâtit point de +palais sur la mer », dit le poète persan Feryd-Eddin. J'éprouvais je +ne sais quelle pesanteur de coeur, comme à l'approche d'une grande +infortune. Promenant mes regards sur les flots, je leur demandais (p. 435) +ma destinée, ou j'écrivais, plus gêné de leur mouvement qu'occupé de +leur menace. + +Loin de calmer, la tempête augmentait à mesure que nous approchions de +l'Europe, mais d'un souffle égal; il résultait de l'uniformité de sa +rage une sorte de bonace furieuse dans le ciel hâve et la mer plombée. +Le capitaine, n'ayant pu prendre hauteur, était inquiet; il montait +dans les haubans, regardait les divers points de l'horizon avec une +lunette. Une vigie était placée sur le beaupré, une autre dans le +petit hunier du grand mât. La lame devenait courte et la couleur de +l'eau changeait, signes des approches de la terre: de quelle terre? +Les matelots bretons ont ce proverbe: «Celui qui voit Belle-Isle, voit +son île; celui qui voit Groie, voit sa joie; celui qui voit Ouessant, +voit son sang.» + +J'avais passé deux nuits à me promener sur le tillac, au glapissement +des ondes dans les ténèbres, au bourdonnement du vent dans les +cordages, et sous les sauts de la mer qui couvrait et découvrait le +pont: c'était tout autour de nous une émeute de vagues. Fatigué des +chocs et des heurts, à l'entrée de la troisième nuit, je m'allai +coucher. Le temps était horrible; mon hamac craquait et blutait aux +coups du flot qui, crevant sur le navire, en disloquait la carcasse. +Bientôt j'entends courir d'un bout du pont à l'autre et tomber des +paquets de cordages: j'éprouve le mouvement que l'on ressent lorsqu'un +vaisseau vire de bord. Le couvercle de l'échelle de l'entrepont +s'ouvre; une voix effrayée appelle le capitaine: cette voix, au milieu +de la nuit et de la tempête, avait quelque chose de formidable. (p. 436) +Je prête l'oreille; il me semble ouïr des marins discutant sur le +gisement d'une terre. Je me jette en bas de mon branle; une vague +enfonce le château de poupe, inonde la chambre du capitaine, renverse +et roule pêle-mêle tables, lits, coffres, meubles et armes; je gagne +le tillac à demi noyé. + +En mettant la tête hors de l'entrepont, je fus frappé d'un spectacle +sublime. Le bâtiment avait essayé de virer de bord; mais, n'ayant pu y +parvenir, il s'était affalé sous le vent. A la lueur de la lune +écornée, qui émergeait des nuages pour s'y replonger aussitôt, on +découvrait sur les deux bords du navire, à travers une brume jaune, +des côtes hérissées de rochers. La mer boursouflait ses flots comme +des monts[501] dans le canal où nous nous trouvions engouffrés; tantôt +ils s'épanouissaient en écumes et en étincelles; tantôt ils +n'offraient qu'une surface huileuse et vitreuse, marbrée de taches +noires, cuivrées, verdâtres, selon la couleur des bas-fonds sur +lesquels ils mugissaient. Pendant deux ou trois minutes, les +vagissements de l'abîme et ceux du vent étaient confondus; l'instant +d'après, on distinguait le détaler des courants, le sifflement des +récifs, la voix de la lame lointaine. De la concavité du bâtiment +sortaient des bruits qui faisaient battre le coeur aux plus intrépides +matelots. La proue du navire tranchait la masse épaisse des vagues +avec un froissement affreux, et au gouvernail des torrents d'eau +s'écoulaient en tourbillonnant, comme à l'échappée d'une écluse. (p. 437) +Au milieu de ce fracas, rien n'était aussi alarmant qu'un certain +murmure sourd, pareil à celui d'un vase qui se remplit. + + [Note 501: Traduction du _mons aquæ_, dans la + tempête de Virgile: + + ... Cumulo præruptus aquæ mons. + + (_Énéide_, livre I, v. 109.)] + +Éclairés d'un falot et contenus sous des plombs, des portulans, des +cartes, des journaux de route étaient déployés sur une cage à poulets. +Dans l'habitacle de la boussole, une rafale avait éteint la lampe. +Chacun parlait diversement de la terre. Nous étions entrés dans la +Manche sans nous en apercevoir; le vaisseau, bronchant à chaque vague, +courait en dérive entre l'île de Guernesey et celle d'Aurigny. Le +naufrage parut inévitable, et les passagers serrèrent ce qu'ils +avaient de plus précieux afin de le sauver. + +Il y avait parmi l'équipage des matelots français; un d'entre eux, au +défaut d'aumônier, entonna ce cantique à _Notre-Dame de Bon-Secours_, +premier enseignement de mon enfance; je le répétai à la vue des côtes +de la Bretagne, presque sous les yeux de ma mère. Les matelots +américains-protestants se joignaient de coeur aux chants de leurs +camarades français-catholiques: le danger apprend aux hommes leur +faiblesse et unit leurs voeux. Passagers et marins, tous étaient sur +le pont, qui accroché aux manoeuvres, qui au bordage, qui au cabestan, +qui au bec des ancres pour n'être pas balayé de la lame ou versé à la +mer par le roulis. Le capitaine criait: «Une hache! une hache!» pour +couper les mâts; et le gouvernail, dont le timon avait été abandonné, +allait, tournant sur lui-même, avec un bruit rauque. + +Un essai restait à tenter: la sonde ne marquait plus que quatre +brassées sur un banc de sable qui traversait le chenal; il était (p. 438) +possible que la lame nous fit franchir le banc et nous portât dans une +eau profonde: mais qui oserait saisir le gouvernail et se charger du +salut commun? Un faux coup de barre, nous étions perdus. + +Un de ces hommes qui jaillissent des événements et qui sont les +enfants spontanés du péril, se trouva: un matelot de New-York s'empare +de la place désertée du pilote. Il me semble encore le voir en +chemise, en pantalon de toile, les pieds nus, les cheveux épars et +diluviés[502], tenant le timon dans ses fortes serres, tandis que, la +tête tournée, il regardait à la poupe l'onde qui devait nous sauver ou +nous perdre. Voici venir cette lame embrassant la largeur de la passe, +roulant haut sans se briser, ainsi qu'une mer envahissant les flots +d'une autre mer: de grands oiseaux blancs, au vol calme, la précèdent +comme les oiseaux de la mort. Le navire touchait et talonnait; il se +fit un silence profond; tous les visages blêmirent. La houle arrive: +au moment où elle nous attaque, le matelot donne le coup de barre; le +vaisseau, près de tomber sur le flanc, présente l'arrière, et la lame, +qui paraît nous engloutir, nous soulève. On jette la sonde; elle +rapporte vingt-sept brasses. Un huzza monte jusqu'au ciel et nous y +joignons le cri de: _Vive le roi!_ il ne fut point entendu de Dieu +pour Louis XVI; il ne profita qu'à nous. + + [Note 502: _Diluviés_ pour _ruisselants_, + expression latine de Lucrèce: + + _Omnia diluviare ex alto gurgite ponti_.] + +Dégagés des deux îles, nous ne fûmes pas hors de danger; nous ne +pouvions parvenir à nous élever au-dessus de la côte de Granville. +Enfin la marée retirante nous emporta, et nous doublâmes le cap (p. 439) +de La Hougue. Je n'éprouvai aucun trouble pendant ce demi-naufrage +et ne sentis point de joie d'être sauvé[503]. Mieux vaut déguerpir de +la vie quand on est jeune que d'en être chassé par le temps. Le +lendemain, nous entrâmes au Havre. Toute la population était accourue +pour nous voir. Nos mâts de hune étaient rompus, nos chaloupes +emportées, le gaillard d'arrière rasé, et nous embarquions l'eau à +chaque tangage. Je descendis à la jetée. Le 2 de janvier 1792, je +foulai de nouveau le sol natal qui devait encore fuir sous mes pas. +J'amenais avec moi, non des Esquimaux des régions polaires, mais deux +sauvages d'une espèce inconnue: Chactas et Atala. + + [Note 503: C'est d'après cette tempête, où il avait + failli périr, que Chateaubriand peindra plus tard, + au XIXe livre des _Martyrs_, le naufrage de + Cymodocée. On lit dans les notes qui accompagnent + ce livre: «Je ne peins dans ce naufrage que ma + propre aventure. En revenant de l'Amérique, je fus + accueilli d'une tempête de l'Ouest qui me + conduisit, en vingt et un jours, de l'embouchure de + la Delaware à l'île d'Aurigny, dans la Manche, et + fit toucher le vaisseau sur un banc de sable... _Je + regrette de n'avoir point la lettre que j'écrivis à + M. de Chateaubriand_, mon frère, qui a péri avec + son aïeul M. de Malesherbes. Je lui rendais compte + de mon naufrage. _J'aurais retrouvé dans cette + lettre des circonstances qui ont sans doute échappé + à ma mémoire_, quoique ma mémoire m'ait bien + rarement trompé.»--Ne convient-il pas de voir dans + ce regret une nouvelle preuve de ce constant souci + d'exactitude qui ne quitta jamais Chateaubriand, + même lorsqu'il écrivait ses poèmes, à plus forte + raison lorsqu'il écrivit ses _Mémoires_?] + + + + +APPENDICE (p. 441) + +LA TOMBE DU GRAND-BÉ[504] + + [Note 504: Ci-dessus, _Avant-propos_.] + + +Au mois d'août 1828, le maire de Saint-Malo, M. de Bizien, écrivit à +Chateaubriand pour le prier d'appuyer auprès du Gouvernement la +demande de la ville, relative à l'établissement d'un bassin à flot. +L'auteur du _Génie du christianisme_, en même temps qu'il se mettait à +leur disposition, sollicitait de ses concitoyens la concession, «à la +pointe occidentale du Grand-Bé, d'un petit coin de terre tout juste +suffisant pour contenir son cercueil». La réponse du maire au grand +poète fut peut-être un peu trop administrative: «Je ne crois pas, +disait-il, qu'il soit difficile d'obtenir la concession d'une portion +de terrain dans le flanc occidental de cette île, et si votre +seigneurie le _juge à propos_, j'informerai _en son nom_ M. le +commandant du génie à Saint-Malo de son désir en le priant de le faire +connaître à M. le ministre de la guerre auprès duquel votre S. +_terminerait aisément_, je crois, cette affaire.»--Il ne pouvait +convenir à Chateaubriand de courir les bureaux de la guerre et de +faire des démarches auprès du ministre. L'affaire en resta là. (p. 442) +Elle fut reprise trois ans plus tard, en 1831, par un jeune poète, +M. Hippolyte La Morvonnais. Sur sa requête, le Conseil municipal +décida de demander à l'État les quelques pieds de terre nécessaire à +la sépulture du grand écrivain; il se chargerait de plus des frais de +la tombe. Au maire, M. Hovius, qui lui avait transmis la délibération +du Conseil, Chateaubriand répondit par la lettre suivante: + + Il me serait impossible de vous exprimer l'émotion que j'ai + éprouvée en recevant la lettre que vous m'avez fait l'honneur + de m'écrire. Avant d'entrer dans quelques détails, je + m'empresse d'abord, Monsieur, de satisfaire au devoir de la + reconnaissance, en vous priant d'offrir mes remerciements les + plus sincères à MM. les membres du conseil municipal et + d'agréer vous-même dans ces remerciements la part qui vous est + si justement due. + + Je n'avais jamais prétendu et je n'aurais jamais osé espérer, + Monsieur, que ma ville natale se chargeât des frais de ma + tombe. Je ne demandais qu'à acheter un morceau de terre de + vingt pieds de long sur douze de large, à la pointe occidentale + du Grand-Bé. J'aurais entouré cet espace d'un mur à fleur de + terre, lequel aurait été surmonté d'une simple grille de fer + peu élevée, pour servir non d'ornement, mais de défense à mes + cendres. Dans l'intérieur je ne voulais placer qu'un socle de + granit taillé dans les rochers de la grève. Ce socle aurait + porté une petite croix de fer. Du reste, point d'inscription, + ni nom, ni date. La croix dira que l'homme reposant à ses pieds + était un chrétien: cela suffira à ma mémoire. + + Je ne suis revenu, Monsieur, que momentanément en France; il + est probable que je mourrai en terre étrangère[505]. Si la + ville qui m'a vu naître m'octroie le terrain dont je + sollicitais la concession, ou si elle maintient la résolution + si glorieuse pour moi, de s'occuper de ces soins funèbres, + j'ordonnerai par mon testament de rapporter mon cercueil auprès + de mon berceau, quel que soit le lieu où il plaise à la + Providence de disposer de ma vie. Dans le cas où mes + concitoyens persisteraient dans leur dessein généreux, je les + supplie de ne rien changer à mon plan de sépulture et de faire + bénir par le curé de Saint-Malo le lieu de mon repos, après + l'avoir préparé. + + Je ne puis, Monsieur, que vous renouveler, en finissant cette + lettre, l'assurance de ma profonde reconnaissance, et vous (p. 443) + prier encore d'offrir mes remerciements aux personnes dont je + transcris ici les noms avec un respect tout religieux: MM. + Bossinot, Boishamon, Dupuy-Fromy, Egault, Delastelle, + Villalard, Béhier, Lebreton-de-Blessin, Choesnet, Lanuel, + Fontan, Bossinot-Ponphily, Michel-Villeblanche, Michel père, + Gaultier, Sereldes-Forges, Dujardin-Pinte-de-Vin, Blaize, + Lachambre, Bourdet, de Seguinville, Chapel, Heurtault, Pothier. + + [Note 505: Chateaubriand s'était alors fixé à + Genève.] + +Chateaubriand et la ville sont d'accord; les choses vont donc pouvoir +marcher vite... Mais, si elles marchaient vite, à quoi servirait +l'Administration? à quoi serviraient les Bureaux? Huit années se +passeront avant que l'affaire aboutisse. Besoin sera que M. La +Morvonnais fasse encore démarches sur démarches, mette en mouvement +des députés, et non des moindres, M. Eugène Janvier et M. de +Lamartine. Ce dernier lui écrivait: + + Personne ne sera plus fier que moi d'avoir porté ma pierre au + tombeau de notre plus grand poète. Le peu de poésie qui est dans + mon âme y a découlé de la sienne: mon hommage n'est que de la + reconnaissance et de la tendresse pour cette grande individualité + de notre temps qui fera, je l'espère, attendre longtemps notre + prévoyance. + +Je serai à Paris dans huit jours et je demanderai audience au ministre +pour lui exposer vos motifs: j'espère qu'il se montrera digne de les +entendre. + +Enfin, en 1839, le département de la guerre consentit à céder «les +quelques pieds de terre»,--non sans faire d'ailleurs d'expresses +réserves et spécifier que l'érection du tombeau de M. de Chateaubriand +ne devait être considéré que comme une simple «tolérance». Voici la +déclaration que le maire de Saint-Malo était obligé de signer: + + L'an mil huit cent trente-neuf, le vendredi dix-sept mai, nous + soussigné Louis-François Hovius, maire de Saint-Malo, dûment + autorisé par le conseil municipal, en vertu de sa délibération du + trois août mil huit cent trente-six, dont l'expédition a été + adressée à M. le chef du Génie le huit septembre mil huit cent + trente-sept, reconnaissons, conformément à la lettre de (p. 444) + M. le Ministre de la guerre en date du vingt-et-un janvier mil + huit cent trente-six, que c'est par _tolérance_ du département de + la guerre qu'un tombeau a été érigé pour M. de Chateaubriand sur + l'île du Grand-Bé, et que cette construction ne pourra jamais + faire acquérir à la commune aucun droit de propriété sur cette + île qui appartient au département de la guerre, et que ceux de ce + dernier sur tout le terrain sont maintenus dans leur plénitude. + +Pendant tout ce temps, je l'ai dit, M. La Morvonnais était resté sur +la brèche. Son zèle et son pieux dévouement ne devaient pas rester +sans récompenses. Le 15 mai 1836, il recevait de Chateaubriand la +lettre qu'on va lire: + + _Paris, le 15 mai 1836._ + + Enfin, Monsieur, j'aurai un tombeau et je vous le devrai, ainsi + qu'à mes bienveillants compatriotes! Vous savez, Monsieur, que je + ne veux que quelques pieds de sable, une pierre du rivage sans + ornement et sans inscription, une simple croix de fer et une + petite grille pour empêcher les animaux de me déterrer. + + Maintenant, Monsieur, il faut que je vous avoue ma faiblesse. + Tous les ans, je fais le projet d'aller revoir le lieu de ma + naissance, et tous les ans, le courage me manque. Je crains les + souvenirs, plus ils me sont chers, plus ils me font mal. Je + tâcherai cependant, Monsieur, de faire un effort et d'aller + visiter quelque jour mon dernier asile. + + Je suis charmé que Saint-Malo ait enfin obtenu le bassin à flot + auquel je m'étais intéressé pendant mon ministère. Le projet du + bassin entre la ville et le Grand-Bé me plairait, surtout parce + qu'il accroîtrait la ville de ce côté. + + Offrez, je vous prie, à toutes les personnes qui se sont + intéressées à ma tombe, mes remerciements les plus sincères. + Recevez en particulier, Monsieur, ceux que j'ai l'honneur de vous + offrir. J'espère que vous voudrez bien quelquefois me donner de + vos nouvelles et m'apprendre aussi un peu le progrès du monument: + le temps me presse, et j'aimerais à apprendre bientôt que mon lit + est préparé. Ma route a été longue, et je commence à avoir + sommeil. + + CHATEAUBRIAND. + +A quelques mois de là, M. La Morvonnais écrivit au grand poète, de +Combourg même, que bientôt il allait donner le premier coup de (p. 445) +bêche à sa tombe. Chateaubriand lui répondit: + + _Paris, 15 août 1836._ + + J'ai ouvert avec émotion une lettre timbrée de _Combourg_, et + j'ai trouvé, Monsieur, qu'elle était de vous et qu'il s'agissait + de mon tombeau. Mille grâces à vous, Monsieur, et Dieu soit loué! + La chose est donc finie! tout est bien pourvu que je sois sur un + point solitaire de l'île, au soleil couchant, et aussi avancé + vers la pleine mer que le _génie militaire_ le permettra. Quand + ma cendre recevrait, avec le sable donc elle sera chargée, + quelques boulets, il n'y aurait pas de mal: Je suis un vieux + soldat. + + Pour ce qui est de la pierre qui doit me recouvrir, j'avais pensé + qu'elle pourrait être prise dans le rivage; mais s'il y a + quelques objections, on peut la prendre partout où l'on voudra: + Je cherche surtout le bon marché, afin d'éviter à ma ville natale + les frais dont elle veut bien se charger. Vous savez, Monsieur, + qu'il ne faut aucun travail de l'art, aucune inscription, aucun + nom, aucune date sur la pierre qui doit porter une petite croix + de fer, seule marque de mon naufrage ou de mon passage en ce + monde. Autour de cette pierre un mur à fleur de sable, muni d'une + grille de fer, suffira pour défendre mes restes contre les + animaux sauvages et domestiques. + + Je ne connais personne, Monsieur, qui mieux que vous et les + hommes qui ont eu la bonté de s'occuper de cette affaire de mort, + puisse prendre la peine d'inaugurer ma tombe. Le cippe posé et + l'enceinte fermée, je désire que M. le curé de Saint-Malo bénisse + le lieu de mon futur repos; car avant tout, je veux être enterré + en terre sainte; un jour, Monsieur, comme vous me survivrez + longues années, vous voudrez quelquefois vous reposer sur ma + tombe au bord des vagues, et le soleil couchant vous fera mes + adieux. + + Voilà, Monsieur, les dernières explications que vous désiriez, je + les ai dictées à mon secrétaire avec le regret de ne pouvoir les + écrire moi-même, ayant une douleur assez vive à la main droite. + Si vous avez l'extrême bonté de me tenir au courant du travail et + de m'en annoncer la fin, je vous en aurai beaucoup d'obligation. + La nuit _me presse_, comme dit Horace, et je n'ai guère le temps + d'attendre. + +En 1838, Hippolyte La Morvonnais publia la _Thébaïde des Grèves_ et en +fit hommage à Chateaubriand, qui lui répondit en ces termes: + + Je commence par vous demander pardon, Monsieur, d'être (p. 446) + obligé de dicter cette lettre à Pilorge, mon secrétaire, parce + que le long voyage que je viens d'achever[506], quoiqu'il m'ait + fait du bien, ne m'a pourtant point guéri de la goutte que j'ai à + la main droite. + + Je vous remercie mille fois, Monsieur, des peines que vous vous + êtes données. Tout devait être difficile dans ma vie, même mon + tombeau. Je suis presque affligé de la croix massive de granit; + j'aurais préféré une petite croix de fer, un peu épaisse + seulement, pour qu'elle résiste mieux à la rouille: mais enfin, + si la croix de pierre n'est pas trop élevée, je ne serai pas + aperçu de trop loin, et je resterai dans l'obscurité de ma fosse + de sable, ce qui surtout est mon but. J'espère aussi que la + grille de fer n'aura que la hauteur nécessaire pour empêcher les + chiens de venir gratter et ronger mes os. Je tiens avant tout à + la bénédiction du lieu sur lequel votre piété et vos espérances + chrétiennes ont bien voulu veiller. + + Le bruit qu'on a fait dans les journaux de mes dispositions + dernières est parvenu jusqu'à Mme de Chateaubriand: vous jugez, + Monsieur, combien elle en a été troublée. S'il était donc + possible qu'il ne fut plus question de ma tombe, à laquelle le + public ne peut prendre aucun intérêt, et que vous eussiez la + bonté de faire achever le monument dans le plus grand silence, + vous me rendriez un vrai service. J'ai déjà fait part de mes + inquiétudes à M. L..., de Dinan, qui m'a envoyé de fort beaux + vers sur un sujet qui nécessairement est fort pénible à ma femme. + + Vos vers, Monsieur, n'ont point cet inconvénient. J'ai déjà + parcouru le volume _Aux amis inconnus_[507]. J'y ai retrouvé la + tristesse de nos grèves natives et ce charme qui m'a toujours + rendu si chers les souvenirs et les vents. J'envie votre sort, + Monsieur; je voudrais dans votre _Thébaïde_, parmi les rochers au + bord des flots, entendre à la fin de ma vie + + Ce chant qui m'endormait à l'aube de mes jours[508]. + + Je n'ai point encore eu l'honneur de voir le bienveillant + compatriote que vous m'annoncez. + + Agréez, je vous prie, Monsieur, avec l'expression de ma + reconnaissance, la nouvelle assurance de ma considération très + distinguée. + + CHATEAUBRIAND. + + _Paris, le 4 septembre 1838._ + + + [Note 506: Chateaubriand venait de faire un voyage + dans le Midi de la France.] + + [Note 507: Épigraphe de la _Thébaïde des Grèves_.] + + [Note 508: Vers du même recueil, extrait de la + pièce intitulée: _une Soirée de Février_.] + +On a parfois reproché à Chateaubriand d'avoir trop «soigné» son (p. 447) +tombeau. Les lettres qu'on vient de lire, d'un sentiment si chrétien, +répondent suffisamment à ce reproche, et certes Alfred de Vigny, le +noble poète, avait tort de s'y associer, lorsqu'il écrivait à la +vicomtesse du Plessis, sa petite-cousine: «Chateaubriand n'a-t-il pas +assez _soigné_ d'avance son tombeau? N'est-il pas vrai qu'il en a été +le saule pleureur toute sa vie? _Il lui faisait de tendre visites sur +le bord de la mer_, et l'un de ses plus naïfs admirateurs me disait un +jour, comme un trait d'originalité charmant: «Monsieur, il est allé +cet été, tout seul, voir son rocher de Saint-Malo, et il n'est pas +allé faire visite à sa soeur âgée, pauvre et malade, qui demeure +quelque part sur cette route-là. On me contait cela dans la voiture +noire où je suivais ce pauvre Ballanche qui fut son Pylade[509].» +C'est un conte macabre qu'Alfred de Vigny répétait là à sa +petite-cousine. La vérité est que pas une seule fois, en son vivant, +Chateaubriand n'a fait visite à son tombeau. Il était de notoriété à +Saint-Malo, en 1848, à l'époque de ses funérailles, qu'il n'avait pas +revu sa ville natale depuis 1792. M. Charles Cunat, le savant et +consciencieux archiviste de Saint-Malo, écrivait en 1850, dans ses +_Recherches sur plusieurs des circonstances relatives aux origines, à +la naissance et à l'enfance de M. de Chateaubriand_: «Peu de temps +après son mariage (19 mars 1792), Chateaubriand partit pour Paris avec +sa femme et ses soeurs Lucile et Julie. Depuis cette époque, _il ne +revit plus sa ville natale_, quoiqu'il en eût manifesté maintes fois +le désir: il remettait ce voyage d'année en année.»--Quant à sa soeur, +Mme de Marigny, qui habitait Dinan, où elle est morte au couvent de la +Sagesse, le 18 juillet 1860, Chateaubriand ne l'oubliait point, et il +ne cessa de lui écrire jusqu'à la fin, lui qui, dans ses dernières +années, n'écrivait plus à personne. J'ai sous les yeux (p. 448) +quelques-unes de ces lettres de Chateaubriand à sa soeur, écrites +parfois à peu de jours de distance, l'une par exemple à la date du 9 +septembre 1845, et l'autre à la date du 15 du même mois. De cette +correspondance j'extrairai seulement la lettre suivante, où il est +parlé de la tombe du Grand-Bé; elle est signée de ce prénom de +_François_, qui rappelait au frère et à la soeur les lointaines années +de Combourg: + + _Paris, le 15 mars 1834._ + + J'ai porté, chère soeur, ta lettre et la lettre qu'elle + renfermait à Louis[510], il ne comprend grand'chose à l'affaire, + mais il te répond aujourd'hui même. Chaque année je forme le + projet d'aller t'embrasser, toi et mes parents, d'aller revoir + avant de mourir notre pauvre Bretagne, et chaque année vient une + bouffée de vent qui me pousse ailleurs. Tu étais souffrante en + m'écrivant, et je t'écris, extrêmement souffrant moi-même. Tu + sais que j'ai pris mes précautions, et la ville de Saint-Malo + m'accorde une petite place sur le Grand-Bé pour ma sépulture. La + ville a la bonté d'élever mon tombeau à ses frais; tu vois que je + ne renonce pas à notre patrie. Chère amie, je désire beaucoup + cependant te revoir de mon vivant et t'embrasser comme je t'aime. + Dis mille choses à Caroline[511] et à toute notre famille. + + Ton frère, + + François. + + [Note 509: _Lettres inédites d'Alfred de Vigny_, + dans la _Revue des Deux Mondes_ du 1er janvier + 1897.] + + [Note 510: Son neveu, le comte Louis de + Chateaubriand.] + + [Note 511: Caroline de Bedée, cousine-germaine de + Chateaubriand.] + + + + +II + +LE MANUSCRIT DE 1826[512] + + [Note 512: Ci-dessus, p. 4.] + + +Sous ce titre: _Esquisse d'un maître_: _souvenirs d'enfance et de +jeunesse de Chateaubriand_[513], Mme Charles Lenormant a publié, en +1874, le texte primitif des trois premiers livres de _Mémoires (p. 449) +d'outre-tombe_, d'après un manuscrit qui porte la date de 1826. Ce +manuscrit, ainsi que j'ai déjà eu occasion de le dire dans +l'_Introduction_ de l'édition actuelle, est à peu près tout entier de +la main de Mme Récamier qui se fit seulement aider dans sa copie (pour +un quart environ) par Charles Lenormant. Nous avons là le premier jet, +l'expression spontanée la plus pure et la plus simple de la pensée de +son auteur. Cette rédaction première, Chateaubriand, depuis 1826, l'a +profondément remaniée. Il y a beaucoup ajouté; il y a fait aussi des +suppressions, dont quelques-unes sont regrettables. C'est ainsi que, +dans sa version dernière, il a fait disparaître tout le début du livre +premier. Et pourtant ces pages, littérairement très belles, avaient en +outre l'avantage de bien indiquer le dessein de leur auteur, et quels +sentiments l'animaient au moment où il entreprenait d'écrire les +Mémoires de sa vie[514]. Le lecteur sera heureux de trouver ici ces +pages supprimées: + + Je me suis souvent dit: Je n'écrirai point les mémoires de ma + vie, je ne veux point imiter ces hommes qui, conduits par la + vanité et le plaisir qu'on trouve naturellement à parler de soi, + révèlent au monde des secrets inutiles, des faiblesses qui ne + sont pas les leurs, et compromettent la paix des familles. + + Après ces belles réflexions, me voilà écrivant les premières + lignes de mes mémoires. Pour ne pas rougir à mes propres yeux, et + pour me faire illusion, voici comment je pallie mon + inconséquence. + + D'abord je n'entreprends ces mémoires qu'avec le dessein formel + de ne disposer d'aucun nom que du mien propre dans tout ce qui + concerne ma vie privée; j'écris principalement pour rendre compte + de moi à moi-même. Je n'ai jamais été heureux, je n'ai jamais + atteint le bonheur, que j'ai poursuivi avec une persévérance qui + tient à l'ardeur naturelle de mon âme; personne ne sait quel + était le bonheur que je cherchais, personne n'a connu entièrement + le fond de mon coeur: la plupart des sentiments y sont (p. 450) + restés ensevelis ou ne se sont montrés dans mes ouvrages que + comme appliqués à des êtres imaginaires. Aujourd'hui que je + regrette encore mes chimères sans les poursuivre, que parvenu au + sommet de la vie, je descends vers la tombe, je veux, avant de + mourir, remonter vers mes belles années, expliquer mon + inexplicable coeur, voir enfin ce que je pourrai dire, lorsque ma + plume sans contrainte s'abandonnera à tous mes souvenirs. En + rentrant au sein de ma famille qui n'est plus, en rappelant des + illusions passées, des amitiés évanouies, j'oublierai le monde au + milieu duquel je vis et auquel je suis si parfaitement étranger. + Ce sera de plus un moyen agréable pour moi d'interrompre des + études pénibles, et quand je me sentirai las de tracer les + tristes vérités de l'histoire, je me reposerai en écrivant + l'histoire de mes songes. + + Je considère ensuite que, ma vie appartenant au public par un + côté, je n'aurais pu échapper à tous les faiseurs de mémoires, à + tous les biographes marchands, qui couchent le soir sur le papier + ce qu'ils ont entendu dire le matin dans les antichambres. J'ai + eu des succès littéraires, j'ai attaqué toutes les erreurs de mon + temps, j'ai démasqué des hommes, blessé une multitude d'intérêts; + je dois donc avoir réuni contre moi la double phalange des + ennemis littéraires et politiques. Ils ne manqueront pas de me + peindre à leur manière; et ne l'ont-ils pas déjà fait! Dans un + siècle où les plus grands crimes commis ont dû faire naître les + haines les plus violentes, dans un siècle corrompu, où les + bourreaux ont un intérêt à noircir les victimes, où les plus + grandes calomnies sont celles que l'on répand avec le plus de + légèreté, tout homme qui a joué un rôle dans la société doit, + pour la défense de sa mémoire, laisser un monument par lequel on + puisse le juger. + + Mais avec cette idée, je vais peut-être me montrer meilleur que + je ne suis? J'en serai peut-être tenté? A présent, je ne le crois + pas, je suis résolu à dire toute la vérité. Comme j'entreprends + d'ailleurs l'histoire de mes idées et de mes sentiments, plutôt + que l'histoire de ma vie, je n'aurai pas autant de raisons de + mentir. Au reste, si je me fais illusion sur moi, ce sera de + bonne foi, et par cela même on verra encore la vérité au fond de + mes préventions personnelles. + + [Note 513: Un volume in-18. Michel Lévy frères, + éditeurs.] + + [Note 514: C'était le titre que Chateaubriand avait + d'abord projeté de donner à ses récits. On lit à la + première page du Manuscrit de 1826: _Mémoires de ma + vie, commencés en 1809_.] + + + + +III (p. 451) + +LE COMTE LOUIS DE CHATEAUBRIAND ET SON FRÈRE CHRISTIAN[515] + + [Note 515: Ci-dessus, p. 9.] + + +Geoffroy-Louis, comte de Chateaubriand, neveu du grand écrivain et +arrière-petit-fils de Malesherbes, naquit à Paris le 13 février 1790. +Il était le fils aîné de Jean-Baptiste-Auguste de Chateaubriand, comte +de Combourg, et d'Aline-Thérèse Le Peletier de Rosambo, fille de Louis +Le Peletier de Rosambo, président à mortier au Parlement de Paris, et +de Marguerite de Lamoignon de Malesherbes. En 1812, à l'âge de +vingt-deux ans, il épousa Mlle Henriette-Félicité-Zélie d'Orglandes, +qui en avait à peine dix-sept. Le mariage eut lieu au château du Ménil, +près de Mantes, chez Mme de Rosambo, tante de Mlle d'Orglandes. +Chateaubriand composa en l'honneur des jeunes époux ce gracieux +épithalame: + + L'autel est prêt; la foule t'environne: + Belle Zélie, il réclame ta foi. + Viens; de ton front est la blanche couronne + Moins virginale et moins pure que toi. + + J'ai quelquefois peint la grâce ingénue + Et la pudeur sous ses voiles nouveaux: + Ah! si mes yeux plus tôt t'avaient connue + On aurait moins critiqué mes tableaux. + + Mon cher Louis, chez la race étrangère + Tu n'iras point t'égarer comme moi: + A qui la suit la fortune est légère; + Il faut l'attendre et l'enfermer chez soi. + + Cher orphelin, image de ta mère + Au Ciel pour toi je demande ici-bas + Les jours heureux retranchés à ton père + Et les enfants que ton oncle n'a pas. + + Fais de l'honneur l'idole de ta vie: (p. 452) + Rends tes aïeux fiers de leur rejeton, + Et ne permets qu'à la seule Zélie + Pour un moment de rougir à ton nom. + +Mais la prose allait mieux que les vers au chantre des _Martyrs_. A +peu de temps de là, il écrivait à sa jeune nièce cette charmante +lettre: + + Oui, ma chère nièce, je ferai tout ce que vous voudrez cette + année, et si vous y mettez un peu de soin, je suis assez vieux + pour radoter de vous toute ma vie. Il y a toutefois une condition + à notre traité: c'est que vous rendrez Louis heureux. Plusieurs + dames de Chateaubriand ont été célèbres de diverses manières. + L'une mourut de joie en revoyant son mari qu'on avait cru tué par + les Sarrasins en Terre-Sainte; l'autre séduisit le coeur d'un + grand roi; une troisième fut mère ou aïeule de ce duc de + Montausier, si connu par l'austérité de ses vertus. Vous êtes + belle comme cette haute dame qui charma le coeur de François Ier; + vous serez sage comme la femme du chevalier de Palestine et comme + la mère de Montausier. Voilà un petit conte qui sent tout à fait + son oncle, et qui vous annonce tout ce que vous aurez à souffrir. + Songez que je suis le plus proche parent de Louis; il n'a point + de père, je n'ai point d'enfant, vous ne pouvez éviter d'être ma + fille. + +Le comte Louis de Chateaubriand embrassa la carrière militaire et fit, +en qualité de colonel au 4e chasseurs, la campagne d'Espagne en 1823. +Le 23 décembre de cette même année, une ordonnance du roi Louis XVIII +l'institua héritier présomptif de la pairie de son oncle, l'auteur du +_Génie du christianisme_. En 1830, après avoir suivi jusqu'à Cherbourg +Charles X partant pour l'exil, il quitta l'armée, en même temps que +son oncle se retirait de la Chambre des pairs. Lors des journées de +juin 1848, il se montra un des plus énergiques volontaires de l'ordre, +au service duquel il mit son épée. Peu de jours après, le 18 juillet, +il avait l'honneur, comme chef de la famille, de ramener à Saint-Malo +le cercueil de Chateaubriand. En 1870, à quatre-vingts ans, il +s'enferma dans Paris et se fit inscrire au nombre des défenseurs (p. 453) +de la capitale assiégée. Il mourût au château de Malesherbes le 14 +octobre 1873, survivant de peu à sa femme, morte le 27 septembre +précédent. Selon le mot de son oncle, le comte Louis de Chateaubriand +_avait fait de l'honneur l'idole de sa vie_. + +Il avait eu un fils et cinq filles, dont Anne-Louise (baronne de Baudry), +Louise-Françoise (marquise d'Espeuilles), Marie-Antoinette-Clémentine +(comtesse de Beaufort) et Marie-Adélaïde-Louise-Henriette (baronne de +Carayon-Latour).--Son fils, Marie-Christian-Camille-Geoffroy, né le +25 janvier 1828, mort au château de Combourg le 8 novembre 1889, n'a +laissé que deux filles: Marie-Louise-Mélanie, née en 1858 d'un premier +mariage avec Joséphine-Marie-Mélanie Rogniat, qui a épousé en 1881 +Gérard-Louis-Marie, comte de la Tour du Pin; et Georgette-Marie-Sybille, +née en 1876 d'un second mariage avec Françoise-Marie-Antoinette Bernou +de Rochetaillée. + +Le château et le parc de Combourg appartiennent aujourd'hui, pour la +nue-propriété, à Mlle Sybille de Chateaubriand, et, pour l'usufruit, à +sa mère, Mme la comtesse Geoffroy de Chateaubriand. + +Christian-Antoine de Chateaubriand, frère cadet du comte Louis, était +né à Paris le 21 avril 1791, Chevau-léger garde du Roi le 1er mai +1814, il suivit Louis XVIII à Gand. Lieutenant en second de la garde +royale le 10 octobre 1815, il fut breveté capitaine le 1er juillet +1818 et fit la campagne d'Espagne en 1823. Démissionnaire le 5 mars +1824, il entra dans la compagnie de Jésus à Rome le 30 avril de la +même année. Il est mort dans la maison de Chieri le 27 mai 1843. D'une +lettre qu'a bien voulu m'écrire un des Pères de la Compagnie, +j'extrais ces lignes: «Le P. Christian de Chateaubriand jouit parmi +nous d'une réputation de grande vertu. Il s'était exilé en Italie pour +un motif d'humilité.» + + + + +IV (p. 454) + +LE COMTE RENÉ DE CHATEAUBRIAND, ARMATEUR[516] + + [Note 516: Ci-dessus, p. 17.] + + +Le père de Chateaubriand--comme on l'a vu dans le texte des +_Mémoires_--ne pouvait compter que sur un chétif avoir. Tout au plus +devait-il lui échoir, à la mort de sa mère, une rente de quelques +centaines de livres. Au retour de Dantzick, il passa aux îles +d'Amérique avec son frère, M. de Chateaubriand du Plessis, afin d'y +chercher fortune. Il en revint avec un pécule modeste encore, mais +qu'il saura faire fructifier. + +Marié en 1755 et retenu au port par ses devoirs de chef de famille, +puisqu'il ne peut plus être marin, il sera armateur. Aussi bien, le +commerce de mer ne déroge pas, surtout en Bretagne, surtout à +Saint-Malo. En 1757, le navire la _Villegenie_, armé par MM. Petel et +Leyritz, était en partance pour Saint-Domingue. René de Chateaubriand +y prit un grand nombre d'actions. Le fort intérêt qu'elles +représentaient lui permit d'obtenir pour son frère, M. du Plessis, le +commandement du navire. On était alors au début de la guerre de +Sept-Ans. Au péril de mer se venait donc ajouter le péril de guerre; +mais, en cas d'heureuse issue du voyage, les bénéfices étaient +considérables. Malgré les nombreux vaisseaux de guerre anglais qui +couvraient les mers, le _Villegenie_ effectua avec succès sa double +traversée. Son retour en France avait lieu au lendemain de +l'expédition du duc de Marlborough qui, au mois de juin 1758, avait +incendié dans le port même de Saint-Malo plus de soixante navires de +commerce, parmi lesquels plusieurs étaient richement chargés. Cette +première opération fut donc pour M. de Chateaubriand un vrai coup (p. 455) +de fortune. + +Encouragé par ce succès, il n'hésita pas en 1759, à armer le même +navire pour son compte et à son risque exclusif. Commandée, comme la +première fois, par M. du Plessis, cette seconde expédition, aussi +heureuse que la précédente, fut plus fructueuse encore. + +En janvier 1760, la guerre durant toujours, René de Chateaubriand arma +trois corsaires: le _Vautour_, l'_Amaranthe_ et la _Villegenie_, ce +dernier toujours commandé par son frère. Après avoir pris aux Anglais +quelques navires marchands, la _Villegenie_ fut capturée par le +vaisseau de guerre l'_Antilope_; mais au tour que venaient de lui +jouer les Anglais, M. de Chateaubriand répondit en vrai Malouin: il +arma deux nouveaux corsaires, le _Jean-Baptiste_--qui portait le nom +de son fils aîné--et la _Providence_. + +Le traité de Paris (10 février 1763) ayant mis fin aux hostilités +entre la France et l'Angleterre, la paix donna un nouveau +développement aux opérations commerciales de M. de Chateaubriand. +Outre le _Jean-Baptiste_, il arma pour Terre-Neuve le _Paquet +d'Afrique_, l'_Apolline_ (du nom de sa femme) et l'_Amaranthe_. Ce fut +à bord de ce dernier navire que son frère reprit la navigation. En +1764, le _Jean-Baptiste_ partit pour Saint-Domingue, et l'_Amaranthe_ +pour les côtes de Guinée, pendant que l'_Apolline_ et le _Paquet +d'Afrique_ retournaient à Terre-Neuve. Il continua ses entreprises +d'armement jusqu'en 1772: à partir de cette époque, il se retira peu à +peu des affaires. En 1775, il ne mit plus en mer qu'un seul navire, le +_Saint-René_, qu'il expédia à l'île de France et à l'île Bourbon sous +le commandement de M. Benoît Giron. Le voyage du _Saint-René_ mit fin +à la carrière commerciale de M. de Chateaubriand[517]. Son but était +atteint. La fortune de la famille était relevée. Le 3 mai 1761, (p. 456) +il avait pu acquérir de très haut et très puissant seigneur +Emmanuel-Félicité de Durfort, duc de Duras, et de très haute et très +puissante dame Louise-Françoise-Maclovie-Céleste de Coëtquen, duchesse +de Duras, le château et la terre de Combourg, qui avait été le +principal domaine de ses ancêtres. Sur l'acte de baptême de sa fille +Julie-Marie-Agathe (la future comtesse de Farcy), le 2 septembre 1763, +il put signer: René de Chateaubriand, chevalier, comte de Combourg. Le +petit cadet de Bretagne, qui avait eu pour tout héritage une rente de +416 livres, était, lorsqu'il mourut, en 1786, comte de Combourg, baron +d'Aubigné, seigneur de Gaugres, du Plessis-l'Épine, du Boulet, de +Malestroit-en-Dol et autres lieux. + + [Note 517: Charles Cunat. _Recherches sur plusieurs + des circonstances relatives aux origines, à la + naissance et à l'enfance de M. de Chateaubriand._] + + + + +V + +CHATEAUBRIAND ET LE COLLÈGE DE DINAN[518] + + [Note 518: Ci-dessus, p. 128.] + + +Au mois de décembre 1832, Chateaubriand publia son _Mémoire sur la +captivité de Mme la duchesse de Berry_. Cet écrit, qui se terminait +par la fameuse apostrophe: «Illustre captive de Blaye, _Madame!... +Votre fils est mon Roi!_» eut un immense retentissement et valut à son +auteur des lettres sans nombre. L'une d'elles lui venait d'un de ses +anciens camarades du collège de Dinan, M. Lecourt de la Villethassetz, +ancien juge de paix à Ploubalay (Côtes-du-Nord), démissionnaire à la +suite des journées de Juillet, Chateaubriand lui répondit, le 1er +février 1833: + + Vous me rappelez, Monsieur, des souvenirs bien chers. Je + m'occupais précisément de mes Mémoires, qui ne paraîtront + qu'après ma mort, lorsque votre lettre est venue jeter un rayon + de lumière sur les obscures années de ma jeunesse, et faire + revivre des images presque effacées par le temps. François (p. 457) + regrette _Francillon_, ses petits camarades et les heures de + l'enfance qui ne portent ni le poids du passé, ni les inquiétudes + de l'avenir. Hélas! mes chères bruyères de Bretagne, je ne les + reverrai jamais! Mais si je meurs en terre étrangère, comme la + chose est probable, j'ai demandé et obtenu que mes os fussent + rapportés dans ma patrie, et j'entends par patrie cette pauvre + Armorique où j'ai été le compagnon de vos jeux. Convenez, Monsieur, + que nous étions des polissons bien heureux, à Dinan, et que la + gloire (si gloire il y a), et ses prétentailles, et nos vieilles + années, et tout ce que nous avons vu, ne valent pas une partie de + barres au bord de la Rance. Je ne sais pas si vous étiez là un + jour que j'ai pensé me noyer en apprenant à nager dans cette + rivière? Vous seriez venu à mon enterrement, et vous auriez pour + jamais oublié mon nom: voilà comme la Providence dispose de + chaque homme. Dans ce temps-là, Monsieur, je vous aurais écrit + de ma propre main: aujourd'hui j'ai la goutte à cette ancienne + jeune main que vous avez serrée, et je suis obligé de dicter ma + lettre. Mais, Monsieur, vous n'y perdrez rien, car je n'ai jamais + pu apprendre à écrire, et c'est toujours comme si je barbouillais + la matière d'un thème latin sous la dictée de l'abbé Duhamel. + + Sans plus de façon, Monsieur le juge de paix démissionnaire après + expérience, ma seigneurie, qui n'a point prêté serment et qui n'a + trahi personne, vous renouvelle toutes ses amitiés de collège, + bien supérieures à la considération très distinguée avec laquelle + j'aurais l'honneur d'être, + + Votre très humble et très obéissant serviteur, + + CHATEAUBRIAND. + + + + +VI + +RÉCITS DE LA VEILLÉE[519] + + [Note 519: Ci-dessus, p. 136.] + + +Après avoir dit que «les gens du château étaient persuadés qu'un +certain comte de Combourg, à jambe de bois, mort depuis trois siècles, +apparaissait à certaines époques», Chateaubriand ajoute: «_Ces récits_ +occupaient tout le temps du coucher de ma mère et de ma soeur: (p. 458) +elles se mettaient au lit mourantes de peur...» Ces _récits_, on les +cherche en vain dans l'édition de 1849 et dans les éditions suivantes, +et cependant ils avaient charmé tous les auditeurs des _lectures_ de +1834. Sainte-Beuve écrivait, dans son article du 15 avril 1834: «Le +coup de dix heures arrêtant brusquement sa marche, le père se retire +dans son donjon. Alors, il y a un court moment d'explosion de paroles +et d'allégement. Madame de Chateaubriand elle-même y cède, et elle +entame une de ces merveilleuses histoires de revenants et de +chevaliers, comme celle du sire de Beaumanoir et de Jehan de +Tinténiac, dont le poète nous reproduit la légende dans une langue +créée, inouïe[520].»--Jules Janin disait de son côté, dans la _Revue +de Paris_: «Onze heures venues, le vieux seigneur remontait dans sa +chambre; on prêtait l'oreille et on l'entendait marcher là-haut: son +pied faisait gémir les vieilles solives; puis enfin tout se taisait, +et alors la mère, le fils, la soeur, poussaient un cri de joie... Ils +se racontaient des histoires de revenants. Parmi ces histoires, il y +en a une que M. de Chateaubriand raconte dans ses _Mémoires_, et qui +sera un jour citée comme un modèle de narration. + + [Note 520: _Revue des Deux-Mondes_, du 15 avril + 1831.--_Portraits contemporains_, par C. A. Sainte + Beuve, t. I, p. 37.] + +«Voici quelques lambeaux de cette histoire, voici le pâle squelette du +revenant de M. de Chateaubriand: + + «La nuit, à minuit, un vieux moine, dans sa cellule, entend + frapper à sa porte. Une voix plaintive l'appelle; le moine hésite + à ouvrir. A la fin il se lève, il ouvre: c'est un pèlerin qui + demande l'hospitalité. Le moine donne un lit au pèlerin et il se + repose sur le sien; mais à peine est-il endormi que tout à coup + il voit le pèlerin au bord de son lit qui lui fait signe de le + suivre. Ils sortent ensemble. La porte de l'église s'ouvre et se + referme derrière eux. Le prêtre, à l'autel, célébrait les saints + mystères. Arrivé au pied de l'autel, le pèlerin ôte son (p. 459) + capuchon et montre au moine une tête de mort: «Tu m'as donné une + place à tes côtés, dit le pèlerin; à mon tour, je te donne une + place sur mon lit de cendres![521]» + + [Note 521: _Revue de Paris_, mars 1834.] + +Qui retrouvera le manuscrit de 1834? Qui nous rendra ces merveilleuses +histoires, la légende du _Moine et du Pèlerin_, et celle du _Sire de +Beaumanoir et de Jehan de Tinténiac_? A leur défaut, voici du moins +deux histoires de revenants et de voleurs que la copie de 1826 nous a +très heureusement conservées: + +Deux faits mieux prouvés venaient mêler, pour ma mère et pour Lucile, +la crainte des voleurs à celle des revenants et de la nuit. Il y avait +quelques années que mes quatre soeurs, alors fort jeunes, se +trouvaient seules à Combourg avec mon père. Une nuit, elles étaient +occupées à lire ensemble la mort de Clarisse; déjà tout effrayées des +détails de cette mort, elles entendent distinctement des pas d'homme +dans l'escalier de la tour qui conduisait à leur appartement. Il était +une heure du matin. Épouvantées, elles éteignent la lumière et se +précipitent dans leurs lits. On approche, on arrive à la porte de leur +chambre, on s'arrête un moment comme pour écouter, ensuite on s'engage +dans un escalier dérobé qui communiquait à la chambre de mon père; +quelque temps après on revient, on traverse de nouveau l'antichambre, +et le bruit des pas s'éloigne, s'évanouit dans la profondeur du +château. + +Mes soeurs n'osaient parler de l'aventure le lendemain, car elles +craignaient que le revenant ou le voleur ne fût mon père lui-même qui +avait voulu les surprendre. Il les mit à l'aise en leur demandant si +elles n'avaient rien entendu. Il raconta qu'on était venu à la porte +de l'escalier secret de sa chambre et qu'on l'eût ouverte sans un +coffre qui se trouvait par hasard devant cette porte. Éveillé en +sursaut, il avait pris ses pistolets; mais, le bruit cessant, il avait +cru s'être trompé et il s'était rendormi. Il est probable qu'on avait +voulu l'assassiner. Les soupçons tombèrent sur un de ses domestiques. +Il est certain qu'un homme à qui le château eût été inconnu, n'aurait +pas pu trouver l'escalier dérobé par où l'on descendait dans la +chambre de mon père. Une autre fois, dans une soirée du mois de +décembre, mon père écrivait auprès du feu dans la grande salle. On +ouvre une porte derrière lui; il tourne la tête et aperçoit un (p. 460) +homme qui le regardait avec des yeux hagards et étincelants. Mon +père tire du feu de grosses pincettes dont on se servait pour remuer +les quartiers d'arbres dans le foyer; armé de ces tenailles rougies, +il se lève: l'homme s'effraye, sort de la salle, traverse la cour +intérieure, se précipite sur le perron et s'échappe à travers la nuit. + + + + +VII + +LE COUSIN MOREAU ET SA MÈRE[522] + + [Note 522: Ci-dessus, p. 176.] + + +Vers 1866--ou, pour être tout à fait exact, en 1867--M. Alexandre +Dumas fils a publié avec grand succès, un roman intitulé l'_Affaire +Clémenceau_. Se doutait-il qu'un siècle auparavant, en 1766, au plus +fort de la querelle de La Chalotais et du duc d'Aiguillon, une autre +«affaire Clémenceau» avait été lancée à Rennes, et que le roman +chalotiste avait fait plus de tapage que le sien? Le livre d'Alexandre +Dumas avait pour second titre: _Mémoire à consulter_. Or, j'ai sous +les yeux quelques-uns des nombreux écrits publiés à Rennes et à Paris +sur l'affaire de 1766, et l'un d'eux a de même pour titre: _Mémoire à +consulter pour le sieur Clémenceau_. Je vais essayer de résumer aussi +brièvement que possible ce Mémoire oublié, qui dut intéresser tout +particulièrement la mère de Chateaubriand, puisqu'aussi bien, nous le +savons, elle s'était «jetée avec ardeur dans l'affaire La Chalotais», +et qu'elle retrouvait, parmi les personnages dont il était question +dans le _Mémoire à consulter_, sa propre soeur et l'un de ses neveux. + +Un Normand en résidence à Rennes, le sieur Bouquerel, avait écrit à M. +de Saint-Florentin[523] une lettre anonyme fort injurieuse. (p. 461) +Soupçonné d'en être l'auteur, arrêté et conduit à la Bastille, il +avoua que la lettre était de sa main. Comme ce Bouquerel paraissait +avoir eu des relations avec M. de La Chalotais, on résolut de joindre +son affaire à celle du procureur général, et il fut ramené à Rennes. +Il devait y être incarcéré aux Cordeliers, couvent voisin du Palais du +Parlement; mais les préparatifs nécessaires pour le recevoir n'étant +pas complètement terminés, on le déposa, pour une nuit, dans l'hôpital +de Saint-Méen, maison de force semblable à celle de Charenton. + + [Note 523: Le comte de Saint-Florentin (1705-1777) + était fils de L. Philippeaux, marquis de La + Vrillière, ministre de la maison de Louis XV. Il + occupa lui-même, pendant cinquante-deux ans, + différents ministères, notamment celui de la maison + du roi et celui de l'intérieur. Louis XV le créa + duc en 1770.] + +Le supérieur de Saint-Méen était un prêtre du nom de Clémenceau. Il +avait été jésuite dans sa jeunesse, mais depuis 1740, c'est-à-dire +depuis plus de vingt-cinq ans, il était sorti de la «Société». Il +garda, durant une nuit, l'accusé Bouquerel, et quand celui-ci, +transféré aux Cordeliers, demanda à se confesser, ce fut M. Clémenceau +que l'autorité militaire fit venir. + +Aux Cordeliers, le supérieur de Saint-Méen fut en rapports avec un +officier de dragons du nom de des Fourneaux, qui se trouvait préposé à +la garde de Bouquerel. C'était un homme très brave, qui avait sauvé +son colonel sur le champ de bataille. Dans une affaire, il avait reçu, +disait-on, quatorze coups de sabre sur la tête. Il en avait gardé +l'esprit un peu faible, et il perdit tout son sang-froid, quand il se +vit en présence d'un prisonnier comme Bouquerel, lequel, depuis son +entrée aux Cordeliers, avait des accès de folie réels ou simulés. M. +Clémenceau lui demanda s'il voulait se charger de la malle de +Bouquerel et d'une bourse trouvée sur lui. Des Fourneaux refusa et le +prêtre dut alors s'adresser à l'intendant, qui l'autorisa à déposer +l'argent et la malle au greffe criminel du Parlement. + +Voilà les faits tels qu'ils furent racontés par Clémenceau et admis +par le Parlement qui, après enquête, les reconnut vrais. De ces faits +très simples allait sortir tout un roman. + +Très inquiet d'être le gardien d'un homme dont l'affaire avait (p. 462) +de la connexité avec le procès La Chalotais, M. des Fourneaux prétexta +sa mauvaise santé, et il obtint qu'on le débarrassât de Bouquerel. Il +n'en resta pas moins obsédé de terreur, à la pensée qu'il avait attiré +sur sa tête la haine des partisans de Bouquerel et celle de tous les +Chalotistes. Son régiment ayant quitté Rennes pour prendre ses +quartiers à Blain, il fit là une grave maladie. Dans un accès de +fièvre chaude, il courut chez une dame Roland de Lisle, et lui tint +les propos les plus extravagants, disant qu'il était Jésus-Christ, et +parlant en même temps d'un prisonnier d'État menacé d'empoisonnement. + +Sur ces entrefaites vint de Blain à Rennes un jeune homme de dix-huit +ans, Annibal Moreau, fils d'un procureur au Parlement et soldat au +même régiment que des Fourneaux. Il raconta à sa mère la maladie du +lieutenant et en fit, peut-être sans en avoir conscience, une +véritable légende. Des Fourneaux, disait-il, avait dans son délire +souvent parlé de poison; il s'était dit circonvenu pour tuer un +prisonnier; enfin, pendant sa convalescence, un jour qu'il entendait +lire le _Tableau des Assemblées_[524], il avait frémi au nom de M. +Clémenceau. Annibal Moreau, qui ne savait rien de Bouquerel, pas même +son existence, s'était dit que le prisonnier dont le souvenir (p. 463) +torturait des Fourneaux devait être M. de La Chalotais; de là à +supposer que l'empoisonnement dont parlait son officier avait dû être +conseillé par «l'ex-jésuite» Clémenceau, il n'y avait qu'un pas, et ce +pas Annibal l'avait franchi. + + [Note 524: _Le Tableau des Assemblées secrètes et + fréquentes des Jésuites et leurs affiliés à + Rennes_, était un libelle anonyme répandu par les + partisans de La Chalotais. On y dévoilait les + horribles détails de la grande conspiration + «Jésuitique», tramée contre de «vertueux + magistrats». On y montrait les Jésuites préparant + tout dans leurs assemblées clandestines, rédigeant + les chefs d'accusation, sollicitant les témoins, + dénonçant les parents, les amis, les conseils des + accusés, choisissant les espions qu'ils voulaient + distribuer dans toute la province. Une information + fut ordonnée contre les auteurs, complices et + distributeurs de l'écrit anonyme, aussi bien que + contre ceux qui avaient pu former quelque part des + assemblées illicites. Plus de cent témoins furent + entendus. Pas un fait ne fut articulé qui pût + donner créance aux affirmations de la brochure, et + un arrêt ordonna que le _Tableau des Assemblées_ + fût «lacéré et brûlé».--Voy. _La Chalotais et le + duc d'Aiguillon_, par _Henri Carré_, professeur + d'histoire à la Faculté des lettres de Poitiers. + 1893.] + +Les Moreau confièrent leurs soupçons à leurs amis, qui en parlèrent à +d'autres. Mme Moreau, d'ailleurs, ne se faisait pas faute d'embellir +les récits de son fils. Elle racontait que M. des Fourneaux, alors +qu'il résidait à Rennes, lui avait un jour demandé une fiole de lait +qui pût servir de contre-poison. Les imaginations s'enflammèrent sur +ce sujet, et le gros public, épris de scènes dramatiques et d'émotions +violentes, eut vite fait de voir «l'ex-jésuite» Clémenceau se dressant +devant des Fourneaux pour le tenter, une fiole de poison dans une +main, une bourse pleine d'or dans l'autre. + +La poire était mûre: il ne restait plus aux Chalotistes qu'à la cueillir. +Ils avaient précisément sous la main l'homme qu'il leur fallait, un +procureur du nom de Canon, ancien clerc de M. Moreau et très avant dans +l'intimité de Mme Moreau, homme de moeurs suspectes, de fortune mal +aisée, friand de scandales et doué d'une imagination hardie. Il reprit +à son compte tous les récits d'Annibal Moreau et de sa mère et en déposa +en justice, les exagérant encore, les dénaturant au besoin. Il prétendit +tenir des Moreau que le projet d'empoisonnement de La Chalotais avait +été l'un des objets des «assemblées secrètes», et jamais ils n'avaient +rien dit de semblable. Mais Canon croyait essentiel de lier l'affaire +des assemblées à l'affaire Clémenceau, pour que les menées des Jésuites +en parussent mieux combinées, selon un plan plus vigoureux. Très +satisfait du reste de son rôle, enivré du bruit qui se faisait autour +de son nom, il se plaisait à répéter et à faire sien le vers du poète: + + Victrix causa Diis placuit, sed victa _Canoni_. + +Une instruction fut ouverte. Le malheureux des Fourneaux subit (p. 464) +de nombreux interrogatoires et fut confronté avec les principaux +témoins. Il déclara n'avoir jamais parlé d'un ecclésiastique lui +présentant du poison et de l'or. Il soutint aux Moreau qu'il ne les +avait jamais entretenus d'aucune tentative faite sur lui pour le +corrompre; il n'avait jamais, dit-il, prononcé devant eux le nom de La +Chalotais. Aussi bien, toute la légende créée à son sujet +s'évanouissait, aux yeux des gens non prévenus, devant le seul fait +que des Fourneaux avait été le gardien non pas de La Chalotais, mais +de Bouquerel; devant cet autre fait également certain que La Chalotais +était dans la prison de Saint-Malo, quand des Fourneaux était à +Rennes. Cependant, grâce aux intrigues des Chalotistes et aux nombreux +partisans qu'ils comptaient dans le Parlement, le procès dura très +longtemps. Ce fut seulement le 3 mai 1768 que la Cour rendit son +arrêt. Jean Canon fut banni à perpétuité «hors du royaume». +Julie-Angélique de Bedée, épouse de Jean-François Moreau, et Annibal +Moreau, son fils, furent condamnés «en mille livres de dommages et +intérêts, par forme de réparation civile au sieur Clémenceau +seulement, applicables à l'hôpital de Saint-Méen; ladite somme +supportable, savoir: six cents livres par Canon, deux cents livres par +Annibal Moreau, et deux cents livres par ladite de Bedée[525]». + + [Note 525: Henri Carré, _La Chalotais et le duc + d'Aiguillon_.] + +L'innocence de M. Clémenceau était proclamée par arrêt. Elle n'était +douteuse pour aucune personne de bonne foi. Dans le camp de La +Chalotais, on n'en continua pas moins à dire et à écrire que le +«complot du poison» avait réellement existé. Des pamphlets +chalotistes, cet inepte et grossier mensonge a passé dans les livres +de nos historiens. + +Dans le dispositif de l'arrêt du 5 mai 1768, le lecteur n'aura +pas été sans remarquer cette ligne: «Julie-Angélique de _Bedée_, (p. 465) +épouse de Jean-François Moreau...» La dame Moreau, qui fut si +déplorablement mêlée à l'affaire Clémenceau, n'était rien moins, en +effet, que la tante propre de Chateaubriand, une soeur de sa mère, +celle-là même dont il dit dans ses _Mémoires_: «Une soeur de ma mère +qui avait fait un assez mauvais mariage.» Fille d'Ange-Annibal de +Bedée, seigneur de la Boüétardais, et de Bénigne-Jeanne-Marie de +Ravenel du Boisteilleul, Julie-Angélique-Hyacinthe de Bedée avait +épousé, le 14 avril 1744, «noble Me Jean-François Moreau, procureur au +Parlement, noble échevin de la ville et communauté de Rennes». Leur +fils _Annibal_ était donc le cousin germain de Chateaubriand. Seul de +tous les personnages de l'affaire Clémenceau, il vivra, grâce aux +_Mémoires_ où son glorieux parent a tracé de lui cet inoubliable +portrait: «Un bruit lointain de voix se fait entendre, augmente, +approche; ma porte s'ouvre: entrent mon frère et un de mes cousins, +fils d'une soeur de ma mère qui avait fait un assez mauvais mariage... +Mon cousin Moreau était un grand et gros homme, tout barbouillé de +tabac, mangeant comme un ogre, parlant beaucoup, toujours trottant, +soufflant, étouffant, la bouche entr'ouverte, la langue à moitié +tirée, connaissant toute la terre, vivant dans les tripots, les +antichambres et les salons». + + + + +VIII + +M. DE MALESHERBES[526] + + [Note 526: Ci-dessus, p. 235] + + +Un des chapitres de l'_Essai sur les Révolutions_ (Seconde partie, +chapitre XVII) a pour titre: _M. de Malesherbes_. _Exécution de Louis +XVI._ Sur cet exécrable attentat, sur ce crime que la postérité, (p. 466) +faisant écho à Joseph de Maistre, appellera, comme lui, LE GRAND +CRIME[527], Chateaubriand a des paroles éloquentes, celle-ci, par +exemple: «Fions-nous en à la postérité, dont la voix tonnante gronde +déjà dans l'avenir; à la postérité qui, juge incorruptible des âges +écoulés, s'apprête à traîner au supplice la mémoire pâlissante des +hommes de mon siècle.» Dans une note de ce chapitre, le jeune émigré, +le beau-frère de la petite-fille de Malesherbes, parle en ces termes +du défenseur de Louis XVI: + + [Note 527: Au mois de février 1793, Joseph de + Maistre, envoyant à Mallet du Pan le manuscrit de + son _Adresse à la Convention nationale_, lui + écrivait: «Combien il m'en a coûté d'adresser la + parole à cette Convention française! A chaque + instant, je croyais me souiller en lui parlant et + je l'ai perdue de vue autant qu'il m'a été + possible, vous l'apercevrez en me lisant. _Depuis + le grand crime_, toute ma philosophie + m'abandonne.»--Lettre inédite, publiée par M. + François Descostes, dans son ouvrage sur _Joseph de + Maistre pendant la Révolution_.] + + Ce que l'on sent trop n'est pas trop toujours ce que l'on exprime + le mieux, et je ne puis parler aussi dignement que je l'aurais + désiré du défenseur de Louis XVI. L'alliance qui unissait ma + famille à la sienne me procurait souvent le bonheur d'approcher + de lui. Il me semblait que je devenais plus fort et plus libre en + présence de cet homme vertueux qui, au milieu de la corruption + des cours, avait su conserver dans un rang élevé l'intégrité du + coeur et le courage du patriote. Je me rappellerai longtemps la + dernière entrevue que j'eus avec lui. C'était un matin: je le + trouvai par hasard seul chez sa petite-fille. Il se mit à me + parler de Rousseau avec une émotion que je ne partageais que + trop. Je n'oublierai jamais le vénérable vieillard voulant bien + condescendre à me donner des conseils, et me disant: «J'ai tort + de vous entretenir de ces choses-là; je devrais plutôt vous + engager à modérer cette chaleur d'âme qui a fait tant de mal à + votre ami (J. S.). J'ai été comme vous, l'injustice me révoltait; + j'ai fait autant de bien que j'ai pu, sans compter sur la + reconnaissance des hommes. Vous êtes jeune, vous verrez bien des + choses; moi j'ai peu de temps à vivre.» Je supprime ce que + l'épanchement d'une conversation intime et l'indulgence de son + caractère lui faisait alors ajouter. De toutes ses prédictions + une seule s'est accomplie, je ne suis rien, et il n'est plus. Le + déchirement de coeur que j'éprouvai en le quittant me (p. 467) + semblait dès lors un pressentiment que je ne le reverrais jamais. + + M. de Malesherbes aurait été grand si sa taille épaisse ne + l'avait empêché de le paraître. Ce qu'il y avait de très étonnant + en lui, c'était l'énergie avec laquelle il s'exprimait dans une + vieillesse avancée. Si vous le voyiez assis sans parler, avec ses + yeux un peu enfoncés, ses gros sourcils grisonnants et son air de + bonté, vous l'eussiez pris pour un de ces augustes personnages + peints de la main de Le Sueur. Mais si on venait à toucher la + corde sensible, il se levait comme l'éclair, ses yeux à l'instant + s'ouvraient et s'agrandissaient: aux paroles chaudes qui + sortaient de sa bouche, à son air expressif et animé, il vous + aurait semblé voir un jeune homme dans toute l'effervescence de + l'âge; mais à sa tête chenue, à ses mots un peu confus, faute de + dents pour les prononcer, vous reconnaissiez le septuagénaire. Ce + contraste redoublait les charmes que l'on trouvait dans sa + conversation, comme on aime ces feux qui brûlent au milieu des + neiges et des glaces de l'hiver. + + M. de Malesherbes a rempli l'Europe du bruit de son nom; mais le + défenseur de Louis XVI n'a pas été moins admirable aux autres + époques de sa vie que dans les derniers instants qui l'ont si + glorieusement couronnée. Patron des gens de lettres, le monde lui + doit l'_Émile_, et l'on sait que c'est le seul homme de cour, le + maréchal de Luxembourg excepté, que Jean-Jacques ait sincèrement + aimé. Plus d'une fois il brisa les portes des bastilles; lui seul + refusa de plier son caractère aux vices des grands, et sortit par + des places où tant d'autres avaient laissé leur vertu. + Quelques-uns lui ont reproché de donner dans ce qu'on appelle + _les principes du jour_. Si par principes du jour on entend haine + des abus, M. de Malesherbes fut certainement coupable. Quant à + moi, j'avouerai que s'il n'eût été qu'un bon et franc + gentilhomme, prêt à se sacrifier pour le roi, son maître, et à en + appeler à son épée plutôt qu'à sa raison, je l'eusse sincèrement + estimé, mais j'aurais laissé à d'autres le soin de faire son + éloge. + + Je me propose d'écrire la vie de M. de Malesherbes, pour laquelle + je rassemble depuis longtemps des matériaux. Cet ouvrage + embrassera ce qu'il y a de plus intéressant dans le règne de + Louis XV et de Louis XVI. Je montrerai l'illustre magistrat mêlé + dans toutes les affaires des temps. On le verra patriote à la + cour, naturaliste à Malesherbes, philosophe à Paris. On le suivra + au conseil des rois et dans la retraite du sage. On le verra + écrivant d'un côté aux ministres sur des matières d'état, de + l'autre entretenant une correspondance de coeur avec (p. 468) + Rousseau sur la botanique. Enfin, je le ferai voir disgracié par + la cour pour son intégrité, et voulant porter sa tête sur + l'échafaud avec son souverain.» + + + + +IX + +LA CLÉRICATURE DE CHATEAUBRIAND[528] + + [Note 528: Ci-dessus, p. 254] + + +Il est parfaitement exact que Chateaubriand, en vue d'obtenir son +agrégation à l'ordre de Malte, s'est fait donner par l'évêque de +Saint-Malo la première tonsure cléricale. Sur un registre de l'ancien +évêché de Saint-Malo, destiné à enregistrer les dispenses, démissions, +lettres d'ordre, synodes, délibérations du clergé du diocèse et +généralement les expéditions quelconques du secrétariat de l'évêché, +on trouve à la date du _16 décembre 1788_, cette mention: _Lettre de +tonsure pour M. de Chateaubriand_. Suit le texte de la lettre: + + _Gabriel Cortois de Pressigny miseratione divina et sanctæ sedis + apostolicæ gratia Episcopus Macloviensis, etc. Notum facimus + quod nos die datæ præsentium in sacello palatii nostri dilectum + nostrum nobilem Franciscum-Augustum-Renatum de Chateaubriand, + filium Renati-Augusti et dame Apollinæ-Joannæ-Suzannæ de Bedée + conjugum, ex parochia et civitate Macloviensi laïcum de legitimo + matrimonio procreatum, examinatum capacem et idoneum repertum, ad + primam tonsuram clericalem promovendum duximus et promovimus. + Datum maclovii sub signo sigilloque nostris et secretarii nostri + suscriptione, anno Domini millesimo septingentesima octogesimo + die vero decembris decima sexta._ + + G. Epus Macloviensis. + + DE MANDATO. + + Met, _secrét._ + +Voici la traduction: (p. 469) + + Gabriel Cortois de Pressigny, par la miséricorde divine et la + grâce du Saint-Siège apostolique, évêque de Saint-Malo, etc. + + Nous faisons connaître que le jour de la date de ces présentes + lettres nous avons promu et nous promouvons à la première tonsure + cléricale, dans la chapelle de notre palais, notre cher fils + noble François-Auguste-René de Chateaubriand, fils de + René-Auguste et de dame Apolline-Jeanne-Suzanne de Bedée, son + épouse, laïque de la ville, et paroisse de Saint-Malo, procréé de + légitime mariage, examiné et trouvé capable et idoine. + + Donné à Saint-Malo sous notre seing et notre sceau et sous la + signature de notre secrétaire, l'an du Seigneur mil sept cent + quatre-vingt-huit, le 16e jour de décembre. + + _Signé_: G., évêque de Saint-Malo. + + PAR MANDEMENT: + + Met, _secrétaire_. + + + + +X + +LE BARON BILLING ET L'AMBASSADE DE LONDRES[529] + + [Note 529: Ci-dessus, p. 317.] + + +En 1834, à l'époque où, dans le salon de madame Récamier, eurent lieu +les lectures des _Mémoires_, le baron de Billing était chargé +d'affaires de France à Naples. C'est de cette ville qu'après avoir lu, +dans la _Revue de Paris_, le premier article de Jules Janin; il lui +écrivit pour lui signaler un de ces actes de générosité dont +Chateaubriand fut coutumier toute sa vie, aux jours de sa détresse +comme aux heures de sa prospérité. Parce qu'il a plu à Chateaubriand +de toujours se taire sur ces actes-là, ce nous est peut-être une +raison d'en faire connaître au moins quelques-uns. Par l'anecdote +qu'elle rappelle, par les détails qu'elle contient, la lettre de M. +Billing est, d'ailleurs, comme une page tombée des _Mémoires_; il +sied, je crois, de la leur restituer. + +Voici cette lettre. (p. 470) + + _Naples, ce 30 avril 1834._ + + Monsieur Jules JANIN, à PARIS, + + Vous nous avez donné, dans la _Revue de Paris_, un admirable + article sur M. de Chateaubriand; vous nous en promettez un + second, et c'est à cette occasion que je vous adresse la présente + lettre..... + + Vous savez donc que, par un bonheur inespéré, lors de son + ambassade à Londres, M. de Chateaubriand voulut bien non + seulement m'honorer d'un intérêt, dont j'ai plus tard éprouvé les + effets, mais qu'il daigna m'accorder quelque part dans sa + confiance. Connaissant ma longue habitude du pays où il venait + représenter la France, il avait coutume de remettre entre mes + mains, souvent même presque sans examen, les lettres qu'il + recevait de l'intérieur de l'Angleterre. Un jour, parmi celles + qui composaient cette correspondance pour ainsi dire quotidienne, + il s'en trouva une dont l'écriture, la forme même, excitèrent + particulièrement mon attention; un certain parfum de femme me fit + hésiter longtemps d'en pénétrer le contenu, car je craignais + quelque distraction de la part de celui dont la tête, comme celle + du père Aubry, n'avait pas toujours été chauve. Enfin, il me + sembla que ce papier respirait une odeur de pureté et + d'innocence. Je l'ouvris: c'était une de ces lettres charmantes + telle que Clarisse l'aurait écrite avant d'avoir rencontré + Lovelace. Elle était adressée à M. de Chateaubriand par une jeune + femme qu'il avait connue enfant, qu'il avait entièrement perdue + de vue depuis lors, mais qui néanmoins (heureux privilège du + génie!) conservait encore le nom poétique, dont il l'avait + baptisée en badinant. Elle lui rappelait ces jours charmants de + sa joyeuse enfance et lui racontait comment, depuis cette époque, + elle avait grandi et venait de contracter avec un jeune + _Clergyman_ une union qui faisait la félicité de son existence. + Elle lui demandait la grâce de paraître devant lui pour lui + présenter son mari, mais surtout pour remercier, au nom de ses + vieux parents, l'ambassadeur du puissant roi de France, des + bienfaits dont l'auteur pauvre, et _alors_ ignoré, de l'_Essai + sur les Révolutions_, les avait jadis comblés: «Vous ne pouvez + avoir oublié, disait-elle, que sachant mes parents dans la + détresse, vous avez compati à des maux que vous éprouviez + vous-même, au point d'abandonner généreusement à vos humbles + hôtes tout le produit de l'ouvrage que vous veniez de mettre au + jour!» + + Quand je rapportai cette lettre à M. de Chateaubriand, et (p. 471) + que je lui demandai quel était le jour que je devais indiquer à + cette jeune femme pour qu'elle accomplit le devoir dont elle + avait à s'acquitter envers lui, sa physionomie se couvrit de + cette confusion enfantine que vous lui connaissez: il était + confus que même l'un de ses plus sincères admirateurs eût surpris + un nouveau trait de son admirable caractère! + + Je n'oublierai jamais, monsieur, cette entrevue qui eut lieu peu + de jours après, où la jeune Anglaise, pleine de cette chaste + assurance de la vertu, remplissant un devoir, portait des yeux + calmes et confiants sur le timide représentant d'un grand empire, + rougissant de cette sorte de _flagrante delicto_, où il se + trouvait pris. Puis, le mari de la jeune femme, sérieux comme son + saint ministère, appelant gravement la bénédiction divine sur le + bienfaiteur de la famille de sa femme. Enfin, M. de + Chateaubriand, homme alors puissant et entouré des pompes + diplomatiques, troublé, éperdu, balbutiant quelques mots + d'anglais, de cette voix dont je n'ai retrouvé l'harmonie que + dans la bouche de Canning et dans celle de mademoiselle Mars; + pour étouffer ce souvenir du bien qu'il avait fait, alors que + pauvre, obscur, isolé, il avait généreusement secouru une famille + plus pauvre, plus obscure, plus isolée encore que lui! + + Je ne sais, monsieur, si ce petit incident inaperçu dans un drame + admirable, par une distraction bien naturelle à M. de + Chateaubriand, n'aura pas été omis des _Mémoires_, dont il est si + fort question, en ce moment, dans le monde; mais il m'a semblé + que c'était surtout à vous qu'il appartenait de réparer cet + oubli. Quel parti, si vous le voulez bien, ne saurez-vous pas + tirer de tout ce que cette anecdote renferme, à mon gré, de + touchant! + + Pour mon compte, je serais trop heureux si en la voyant figurer + dans le prochain article que nous attendons de vous, j'avais, en + la tirant de l'oubli, témoigné à l'homme illustre qui en est + l'objet combien la reconnaissance que sa conduite envers moi m'a + inspirée, est plus vive aux jours de ce que le monde appelle son + infortune, qu'alors qu'il était assis parmi les puissants de la + terre! + + Recevez, monsieur, l'assurance de mon dévouement et de mes + sentiments tout particuliers. + + A. BILLING. + + + + +XI (p. 472) + +FRANCIS TULLOCH[530] + + [Note 530: Ci-dessus, p. 334.] + + +Il y a de tout dans l'_Essai sur les Révolutions_, «cette tour de +Babel», comme l'appelle quelque part Chateaubriand[531]. Les Trente +Tyrans d'Athènes y coudoient les membres du Comité de salut public et +du Comité de sûreté générale. Critias y donne la main à Marat, et +Tallien y donne la réplique à Théramènes. Aux massacres d'Eleusine +répondent les massacres de Septembre. La campagne de 1792 fait suite à +la campagne de l'an III de la soixante-douzième olympiade, et la +campagne de 1794 est comme un décalque de la campagne de l'an 479 +avant notre ère. Voici pêle-mêle la bataille de Marathon et celle de +Jemmapes, le combat de Salamine et celui de Maubeuge, la victoire de +Platée et la victoire de Fleurus. Voici, accouplés à tout bout de +champ, Miltiade et Dumouriez, Mardonius et le prince de Cobourg, +Darius et l'empereur Léopold, Agis et Louis XVI, Pisistrate et +Robespierre, Lycurque et Saint-Just, le second chant de Tyrtée et +l'Hymne des Marseillais, Épiménide et M. de Flins! Au milieu de ce +chaos, traversé par des éclairs de génie, il y a des pages de +Mémoires; l'une d'elles est relative à ce Francis Tulloch, que +Chateaubriand rencontra sur le navire qui le transportait en Amérique. +Cette page, qui confirme d'ailleurs pleinement le récit des _Mémoires +d'Outre-tombe_, est des plus intéressantes, et il me semble bien +qu'elle a ici sa place marquée. Racontant, au chapitre LIV de (p. 473) +sa seconde partie, son voyage aux Açores, Chateaubriand s'exprime en +ces termes: + + [Note 531: Dans la préface de l'édition de 1823.] + + Manquant d'eau et de provisions fraîches, et nous trouvant au + printemps de 1791 par la hauteur des Açores, il fut résolu que + nous y relâcherions. Dans le vaisseau sur lequel je passais alors + en Amérique, il y avait plusieurs prêtres français qui émigraient + à Baltimore, sous la conduite du supérieur de St..., M. N... + (l'abbé Nagot). Parmi ces prêtres se trouvaient quelques + étrangers, en particulier M. T... (Francis Tulloch), jeune + Anglais d'une excellente famille, qui s'était nouvellement + converti à la religion romaine. + +Et ici, en note, vient l'histoire du jeune Anglais et de ses relations +avec le futur auteur du _Génie du christianisme_, qui, passionnément +épris, à cette date, des idées philosophiques de Rousseau, cherche à +le mettre en garde contre «les prêtres» et s'efforce de le détacher de +«la religion romaine». L'épisode est curieux. On va le lire: + + L'histoire de ce jeune homme est trop singulière pour n'être pas + racontée, surtout écrivant en Angleterre, où elle peut intéresser + plusieurs. J'invite le lecteur à la parcourir avant de continuer + la lecture du chapitre. + + M. T... était né d'une mère écossaise et d'un père anglais, + ministre, je crois, de W. (quoique j'aie fait en vain des + démarches pour trouver celui-ci, et que je puis d'ailleurs avoir + oublié les vrais noms). Il servait dans l'artillerie, où son + mérite l'eût sans doute bientôt fait distinguer. Peintre, + musicien, mathématicien, parlant plusieurs langues, il réunissait + aux avantages d'une taille élevée et d'une figure charmante les + talents utiles et ceux qui nous font rechercher de la société. + + M. N..., supérieur de Saint..., étant venu à Londres, je crois, + en 1790, pour ses affaires, fit la connaissance de T... A + l'esprit rusé d'un vieux prêtre, M. N... joignait cette chaleur + d'âme qui fait aisément des prosélytes parmi des hommes d'une + imagination aussi vive que celle de T... Il fut donc résolu que + celui-ci passerait à Paris, renverrait de là sa commission au duc + de Richmond, embrasserait la religion romaine, et, entrant dans + les ordres, suivrait M. N... en Amérique. La chose fut exécutée; + et T..., en dépit des lettres de sa mère, qui lui tiraient des + larmes, s'embarqua pour le Nouveau-Monde. + + Un de ces hasards qui décident de notre destinée m'amena (p. 474) + sur le même vaisseau où se trouvait ce jeune homme. Je ne fus pas + longtemps sans découvrir cette âme, si mal assortie avec celles + qui l'environnaient; et j'avoue que je ne pouvais cesser de + m'étonner de la chance singulière qui jetait un Anglais, riche et + bien né, parmi une troupe de prêtres catholiques. T..., de son + côté, s'aperçut que je l'entendais; il me recherchait, mais il + craignait M. N..., qui marquait de moi une juste défiance, et + redoutait une trop grande intimité entre moi et son disciple. + + Cependant notre voyage se prolongeait, et nous n'avions pu encore + nous ouvrir l'un à l'autre. Une nuit, enfin, nous restâmes seuls + sur le gaillard, et T... me conta son histoire. Je lui + représentai que, s'il croyait la religion romaine meilleure que + la protestante, je n'avais rien à dire à cet égard; mais que + d'abandonner sa patrie, sa famille, sa fortune, pour aller courir + à l'autre bout du monde avec un séminaire de prêtres, me + paraissait une insigne folie dont il se repentirait amèrement. Je + l'engageai à rompre avec M. N...: comme il lui avait confié son + argent, et qu'il craignait de ne pouvoir le ravoir, je lui dis + que nous partagerions ma bourse; que mon dessein était de voyager + chez les sauvages aussitôt que j'aurais remis mes lettres de + recommandation au général Washington; que, s'il voulait + m'accompagner dans cette intéressante caravane, nous reviendrons + ensemble en Europe; que je passerais par amitié pour lui en + Angleterre, et que j'aurais le plaisir de le ramener moi-même au + sein de sa famille. Je me chargeai en même temps d'écrire à sa + mère, et de lui annoncer cette heureuse nouvelle. T..... me + promit tout, et nous nous liâmes d'une tendre amitié. + + T... était comme moi, épris de la nature. Nous passions les nuits + entières à causer sur le pont, lorsque tout dormait dans le + vaisseau, qu'il ne restait plus que quelques matelots de quart; + que, toutes les voiles étant pliées, nous roulions au gré d'une + lame sourde et lente, tandis qu'une mer immense s'étendait autour + de nous dans les ombres, et répétait l'illumination magnifique + d'un ciel chargé d'étoiles. Nos conversations alors n'étaient + peut-être pas tout à fait indignes du grand spectacle que nous + avions sous les yeux; et il nous échappait de ces pensées qu'on + aurait honte d'énoncer dans la société, mais qu'on serait trop + heureux de pouvoir saisir et écrire. Ce fut dans une de ces + belles nuits, qu'étant à environ cinquante lieues des côtes de la + Virginie, et cinglant sous une légère brise de l'ouest, qui nous + apportait l'odeur aromatique de la terre, il composa, pour une + romance française, un air qui exhalait le sentiment entier (p. 475) + de la scène qui l'inspira. J'ai conservé ce morceau précieux, et + lorsqu'il m'arrive de le répéter dans les circonstances présentes, + il fait naître en moi des émotions que peu de gens pourraient + comprendre. + + Avant cette époque, le vent nous ayant forcés de nous élever + considérablement dans le Nord, nous nous étions trouvés dans la + nécessité de faire une seconde relâche à l'île de + Saint-Pierre[532]. Durant les quinze jours que nous passâmes à + terre, T... et moi nous allions courir dans les montagnes de + cette île affreuse; nous nous perdions au milieu des brouillards + dont elle est sans cesse couverte. L'imagination sensible de mon + ami se plaisait à ces scènes sombres et romantiques: quelquefois, + errant au milieu des nuages et des bouffées de vent, en entendant + les mugissements d'une mer que nous ne pouvions découvrir, égarés + sur une bruyère laineuse et morte, au bord d'un torrent rouge qui + roulait entre des rochers, T... s'imaginait être le barde de + Cona; et, en sa qualité de demi-Écossais, il se mettait à + déclamer des passages d'_Ossian_ pour lesquels il improvisait des + airs sauvages, qui m'ont plus d'une fois rappelé le «_'t was like + the memory of joys that are past, pleasing and mournful to the + soul_.» Je suis bien fâché de n'avoir pas noté quelques-uns de + ces chants extraordinaires, qui auraient étonné les amateurs et + les artistes. Je me souviens que nous passâmes toute une + après-midi à élever quatre grosses pierres en mémoire d'un + malheureux célébré dans un petit épisode à la manière + d'Ossian[533]. Nous nous rappelions alors Rousseau s'amusant à + lever des rochers dans son île, pour regarder ce qui était + dessous: si nous n'avions pas le génie de l'auteur de l'_Émile_, + nous avions du moins sa simplicité. D'autres fois nous + herborisions. + + [Note 532: Sur la côte de _Terre-Neuve_. Ch.] + + [Note 533: Il était tiré de mes _Tableaux de la + Nature_, que quelques gens de lettres connus et qui + ont péri comme je le rapporte ci-après. Ch.] + + «Mais je prévis dès lors que T... m'échapperait. Nos prêtres se + mirent alors à faire des processions et voilà mon ami qui se + monte la tête, court se placer dans les rangs, et se met à + chanter avec les autres. J'écrivis aussi de Saint-Pierre à la + mère de T... Je ne sais si ma lettre lui aura été remise, comme + le gouverneur me l'avait promis; je désire qu'elle ait été + perdue, puisque j'y donnais des espérances qui n'ont pas été + réalisées. + + Arrivé à Baltimore, sans me dire adieu, sans paraître sensible à + notre ancienne liaison, à ce que j'avais fait pour lui (m'étant + attiré la haine des prêtres), T... me quitta un matin et je (p. 476) + ne l'ai jamais revu depuis. J'essayai, mais en vain, de lui + parler; le malheureux était circonvenu, et il se laissa aller. + J'ai été moins touché de l'ingratitude de ce jeune homme que de + son sort: depuis ma retraite en Angleterre, j'ai fait de vaines + recherches pour découvrir sa famille. Je n'avais d'autre envie + que d'apprendre qu'il était heureux, et de me retirer; car, quand + je le connus, je n'étais pas alors ce que je suis: je rendais + alors des services, et ce n'est pas ma manière de rappeler des + liaisons passés avec des riches, lorsque je suis tombé dans + l'infortune. Je me suis présenté chez l'évêque de Londres et, sur + les registres qu'on m'a permis de feuilleter, je n'ai pu trouver + le nom du ministre T... Il faut que je l'orthographie mal. Tout + ce que je sais, c'est que T... avait un frère et que deux de ses + soeurs étaient placées à la cour. J'ai peu trouvé d'hommes dont + le coeur fût mieux en harmonie avec le mien que celui de T...; + cependant mon ami avait dans les yeux une arrière pensée que je + ne lui aurais pas voulu.» + +Lorsque Chateaubriand publia, en 1826, une nouvelle édition de +l'Essai, il fit suivre la note qu'on vient de lire des lignes +suivantes: + + Il n'y a de passable dans cette note que mes descriptions comme + voyageur. Il fallait bien, au reste, puisque j'étais philosophe, + que j'eusse tous les caractères de ma secte: la fureur du + propagandisme et le penchant à calomnier les prêtres. J'ai été + plus heureux comme ambassadeur que je ne l'avais été comme + émigré. J'ai retrouvé à Londres, en 1822, M. T..., il ne s'est + point fait prêtre: il est resté dans le monde; il s'est marié; il + est devenu vieux comme moi; il n'a plus _d'arrière-pensée_ dans + les yeux: son roman, ainsi que le mien, est fini. + + + + +XII + +JOURNAL DE VOYAGE[534] + + [Note 534: Ci-dessus, p. 402.] + + +Dans son _Voyage en Amérique_ (_OEuvres complètes_, tome VI), +Chateaubriand a donné quelques fragments de son _Journal de (p. 477) +route_. Ce sont de simples notes, mais où se révèle déjà le grand +peintre qu'il sera plus tard. «Rien, dit Sainte-Beuve _(Chateaubriand +et son groupe littéraire sous l'Empire_, t. I, p. 126), rien ne rend +mieux l'impression vraie, toute pure, à sa source; ce sont les cartons +du grand peintre, du grand paysagiste, dans leur premier jet.» + +Voici quelques-unes de ces notes. + + Le ciel est pur sur ma tête, l'onde limpide sous mon canot qui + fuit devant une légère brise. A ma gauche sont des collines + taillées à pic et flanquées de rochers d'où pendent des + convolvulus à fleurs blanches et bleues, des festons de + bignonias, de longs graminées, des plantes saxatiles de toutes + les couleurs; à ma droite règnent de vastes prairies. A mesure + que le canot avance, s'ouvrent de nouvelles scènes et de nouveaux + points de vue; tantôt ce sont des vallées solitaires et riantes, + tantôt des collines nues; ici c'est une forêt de cyprès dont on + aperçoit les portiques sombres; là c'est un bois léger d'érables, + où le soleil se joue comme à travers une dentelle. + + Liberté primitive, je te retrouve enfin! Je passe comme cet + oiseau qui vole devant moi, qui se dirige au hasard, et n'est + embarrassé que du choix des ombrages. Me voilà tel que le + Tout-Puissant m'a créé, souverain de la nature, porté triomphant + sur les eaux, tandis que les habitants des fleuves accompagnent + ma course, que les peuples de l'air me chantent leurs hymnes, que + les bêtes de la terre me saluent, que les forêts courbent leur + cime sur mon passage. Est-ce sur le front de l'homme de la + société, ou sur le mien, qu'est gravé le sceau immortel de notre + origine? Courez vous enfermer dans vos cités, allez vous + soumettre à vos petites lois; gagnez votre pain à la sueur de + votre front, ou dévorez le pain du pauvre; égorgez-vous pour un + mot, pour un maître; doutez de l'existence de Dieu, ou adorez-le + sous des formes superstitieuses: moi j'irai errant dans mes + solitudes; pas un seul battement de mon coeur ne sera comprimé, + pas une seule de mes pensées ne sera enchaînée; je serai libre + comme la nature; je ne reconnaîtrai de souverain que celui qui + alluma la flamme des soleils, et qui d'un seul coup de sa main + fit rouler tous les mondes. + + _Sept heures du soir._ + + Nous nous sommes levés de grand matin pour partir à la fraîcheur; + les bagages ont été rembarques; nous avons déroulé notre (p. 478) + voile. Des deux côtés nous avions de hautes terres chargées de + forêts; le feuillage offrait toutes les nuances imaginables: + l'écarlate fuyant sur le rouge, le jaune foncé sur l'or brillant, + le brun ardent sur le brun léger; le vert, le blanc, l'azur, + lavés en mille teintes plus ou moins faibles, plus ou moins + éclatantes. Près de nous c'était toute la variété du prisme; loin + de nous, dans les détours de la vallée, les couleurs se mêlaient + et se perdaient dans des fonds veloutés. Les arbres harmonisaient + ensemble leurs formes; les uns se déployaient en éventail, + d'autres s'élevaient en cônes, d'autres s'arrondissaient en + boule, d'autres étaient taillés en pyramide: mais il faut se + contenter de jouir de ce spectacle sans chercher à le décrire. + + _Midi._ + + Il est impossible de remonter plus haut en canot: il faut + maintenant changer notre manière de voyager; nous allons tirer + notre canot à terre, prendre nos provisions, nos armes, nos + fourrures pour la nuit, et pénétrer dans les bois. + + _Trois heures._ + + Qui dira le sentiment qu'on éprouve en entrant dans ces forêts + aussi vieilles que le monde, et qui seules donnent une idée de la + création telle qu'elle sortit des mains de Dieu? Le jour, tombant + d'en haut à travers un voile de feuillage, répand dans la + profondeur du bois une demi-lumière changeante et mobile qui + donne aux objets une grandeur fantastique. Partout il faut + franchir des arbres abattus, sur lesquels s'élèvent d'autres + générations d'arbres. Je cherche en vain une issue dans ces + solitudes; trompé par un jour plus vif, j'avance à travers les + herbes, les mousses, les lianes, et l'épais humus composé des + débris des végétaux; mais je n'arrive qu'à une clairière formée + par quelques pins tombés. Bientôt la forêt redevient plus sombre; + l'oeil n'aperçoit que des troncs de chênes et de noyers qui se + succèdent les uns aux autres, et qui semblent se serrer en + s'éloignant: l'idée de l'infini se présente à moi. + + _Six heures._ + + J'avais entrevu de nouveau une clarté et j'avais marché vers + elle. Me voilà au point de lumière: triste champ plus + mélancolique que les forêts qui l'environnent! Ce champ est un + ancien cimetière indien. Que je me repose un instant dans cette + double solitude de la mort et de la nature: est-il un asile où + j'aimasse mieux dormir pour toujours. + + _Sept heures._ (p. 479) + + Ne pouvant sortir de ces bois, nous y avons campé. La + réverbération de notre bûcher s'étend au loin; éclairé en dessous + par la lueur scarlatine, le feuillage parait ensanglanté, les + troncs des arbres les plus proches s'élèvent comme des colonnes + de granit rouge, mais les plus distants, atteints à peine de la + lumière, ressemblent, dans l'enfoncement du bois, à de pâles + fantômes rangés en cercle au bord d'une nuit profonde. + + _Minuit._ + + Le feu commence à s'éteindre, le cercle de sa lumière se + rétrécit. J'écoute; un calme formidable pèse sur ces forêts; on + dirait que des silences succèdent à des silences. Je cherche + vainement à entendre dans un tombeau universel quelque bruit qui + décèle la vie. D'où vient ce soupir? d'un de mes compagnons: il + se plaint, bien qu'il sommeille. Tu vis, donc, tu souffres: voilà + l'homme. + + _Minuit et demie._ + + Le repos continue: mais l'arbre décrépit se rompt: il tombe. Les + forêts mugissent; mille voix s'élèvent. Bientôt les bruits + s'affaiblissent; ils meurent dans des lointains presque + imaginaires; le silence envahit de nouveau le désert. + + _Une heure du matin._ + + Voici le vent: il court sur la cime des arbres; il les secoue en + passant sur ma tête. Maintenant c'est comme le flot de la mer qui + se brise tristement sur le rivage. + + Les bruits ont réveillé les bruits. La forêt est toute harmonie, + Est-ce les sons graves de l'orgue que j'entends, tandis que des + sons plus légers errent dans les voûtes de verdure? Un court + silence succède: la musique aérienne recommence; partout de + douces plaintes, des murmures qui renferment eux-mêmes d'autres + murmures; chaque feuille parle un langage différent, chaque brin + d'herbe rend une note particulière. + + Une voix extraordinaire retentit: c'est celle de cette grenouille + qui imite les mugissements du taureau. De toutes les parties de + la forêt les chauves-souris accrochées aux feuilles élèvent leurs + chants monotones: on croit ouïr des glas continus, ou le + tintement funèbre d'une cloche. Tout nous ramène à quelque idée + de la mort, parce que cette idée est au fond de la vie. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + +INTRODUCTION. ......................................................... V + +PRÉFACE TESTAMENTAIRE.............................................. XLIII + +AVANT-PROPOS.......................................................... LI + + +PREMIÈRE PARTIE + + +LIVRE PREMIER + + +Naissance de mes frères et soeurs.--Je viens au monde.--Plancoët.--Voeu. +--Combourg.--Plan de mon père pour mon éducation.--La Villeneuve. +--Lucile.--Mesdemoiselles Couppart.--Mauvais écolier que je suis.--Vie +de ma grand'mère maternelle et de sa soeur, à Plancoët.--Mon oncle, +le comte de Bedée, à Monchoix.--Relèvement du voeu de ma nourrice. +--Gesril.--Hervine Magnon.--Combat contre les deux mousses............. 1 + + +LIVRE II + + +Billet de M. Pasquier.--Dieppe.--Changement de mon éducation.--Printemps +en Bretagne.--Forêt historique.--Campagnes Pélagiennes.--Coucher de la +lune sur la mer.--Départ pour Combourg.--Description du château. +--Collège de Dol.--Mathématiques et langues.--Trait de mémoire. +--Vacances à Combourg.--Vie de château en province.--Moeurs féodales. +--Habitants de Combourg.--Secondes vacances à Combourg.--Régiment de +Conti.--Camp à Saint-Malo.--Une abbaye.--Théâtre.--Mariage de mes deux +soeurs aînées.--Retour au collège.--Révolution commencée dans mes idées. +--Aventures de la pie.--Troisièmes vacances à Combourg.--Le charlatan. +--Rentrée au collège.--Invasion de la France.--Jeux.--L'abbé de +Chateaubriand.--Première communion.--Je quitte le collège de Dol. +--Mission à Combourg.--Collège de Rennes.--Je retrouve Gesril.--Moreau. +--Limoëlan.--Mariage de ma troisième soeur.--Je suis envoyé à Brest +pour subir l'examen de garde de marine.--Le port de Brest.--Je retrouve +encore Gesril.--Lapeyrouse.--Je reviens à Combourg.................... 63 + + +LIVRE III + + +Promenade.--Apparition de Combourg.--Collège de Dinan.--Broussais.--Je +reviens chez mes parents.--Vie à Combourg.--Journées et soirées.--Mon +donjon.--Passage de l'enfant à l'homme.--Lucile.--Dernières lignes +écrites à La Vallée-aux-Loups.--Révélations sur le mystère de ma vie. +--Fantôme d'amour.--Deux années de délire.--Occupations et chimères. +--Mes joies de l'automne.--Incantation.--Tentation.--Maladie.--Je +crains et refuse de m'engager dans l'état ecclésiastique.--Un moment +dans ma ville natale.--Souvenir de la Villeneuve et des tribulations +de mon enfance.--Je suis rappelé à Combourg.--Dernière entrevue avec +mon père.--J'entre au service.--Adieux à Combourg.................... 123 + + +LIVRE IV + + +Berlin.--Potsdam.--Frédéric.--Mon frère.--Mon cousin Moreau.--Ma +soeur, la comtesse de Farcy.--Julie mondaine.--Dîner.--Pommereul.--Mme +de Chastenay.--Cambrai.--Le régiment de Navarre.--La Martinière.--Mort +de mon père.--Regrets.--Mon père m'eût-il apprécié?--Retour en +Bretagne.--Séjour chez ma soeur aînée.--Mon frère m'appelle à Paris. +--Premier souffle de la muse.--Manuscrit de Lucile.--Ma vie solitaire +à Paris.--Présentation à Versailles.--Chasse avec le roi............. 169 + + +LIVRE V + + +Passage en Bretagne.--Garnison de Dieppe.--Retour à Paris avec Lucile +et Julie.--Delisle de Sales.--Gens de lettres.--Portraits.--Famille +Rosambo.--M. de Malesherbes.--Sa prédilection pour Lucile.--Apparition +et changement de ma Sylphide.--Premiers mouvements politiques en +Bretagne.--Coup d'oeil sur l'histoire de la monarchie.--Constitution +des États de Bretagne.--Tenue des États.--Revenu du roi en +Bretagne.--Revenu particulier de la province.--Le Fouage.--J'assiste +pour la première fois à une réunion politique.--Scène.--Ma mère +retirée à Saint-Malo.--Cléricature.--Environs de Saint-Malo.--Le +revenant.--Le malade.--États de Bretagne en 1789.--Insurrection. +--Saint-Riveul, mon camarade de collège est tué.--Année 1789.--Voyage +de Bretagne à Paris.--Mouvement sur la route.--Aspect de Paris.--Renvoi +de M. Necker.--Versailles.--Joie de la famille royale.--Insurrection +générale. Prise de la Bastille.--Effet de la prise de la Bastille sur +la cour.--Têtes de Foullon et de Bertier.--Rappel de M. Necker.--Séance +du 4 août 1789.--Journée du 5 octobre.--Le roi est amené à Paris. +--Assemblée constituante.--Mirabeau.--Séances de l'Assemblée nationale. +--Robespierre.--Société.--Aspect de Paris.--Ce que je faisais au milieu +de tout ce bruit.--Mes jours solitaires.--Mlle Monet.--J'arrête avec +M. de Malesherbes le plan de mon voyage en Amérique.--Bonaparte et moi +sous-lieutenants ignorés.--Le marquis de la Rouërie.--Je m'embarque à +Saint-Malo.--Dernières pensées en quittant la terre natale........... 213 + + +LIVRE VI + + +Prologue.--Traversée de l'océan.--Francis Tulloch.--Christophe +Colomb.--Camoëns.--Les Açores.--Île Graciosa.--Jeux marins.--Île +Saint-Pierre.--Côtes de la Virginie.--Soleil couchant.--Péril.--J'aborde +en Amérique.--Baltimore.--Séparation des passagers.--Tulloch. +--Philadelphie.--Le général Washington.--Parallèle de Washington et de +Bonaparte.--Voyage de Philadelphie à New-York et à Boston.--Mackensie. +--Rivière du nord.--Chant de la passagère.--M. Swift.--Départ pour la +cataracte de Niagara avec un guide hollandais.--M. Violet.--Mon +accoutrement sauvage.--Chasse.--Le carcajou et le renard canadien.--Rate +musquée.--Chiens pêcheurs.--Insectes.--Montcalm et Wolfe.--Campement +au bord du lac des Onondagas.--Arabes.--Course botanique.--L'Indienne +et la vache.--Un Iroquois.--Sachem des Onondagas.--Velly et les +Franks.--Cérémonie de l'hospitalité.--Anciens grecs.--Voyage du lac +des Onondagas à la rivière Genesee.--Abeilles, défrichements. +--Hospitalité.--Lit.--Serpent à sonnettes enchanté.--Cataracte de +Niagara.--Serpent à sonnettes.--Je tombe au bord de l'abîme.--Douze +jours dans une hutte.--Changement de moeurs chez les sauvages.--Naissance +et mort.--Montaigne.--Chant de la couleuvre.--Pantomime d'une petite +Indienne, original de _Mila_.--Incidences.--Ancien Canada.--Population +indienne.--Dégradation des moeurs.--Vraie civilisation répandue par la +religion.--Fausse civilisation introduite par le commerce.--Coureurs +de bois.--Factoreries.--Chasses.--Métis ou Bois-brûlés.--Guerres des +compaynies.--Mort des langues indiennes.--Anciennes possessions +françaises en Amérique.--Regrets.--Manie du passé.--Billet de Francis +Conyngham.--Manuscrit original en Amérique.--Lacs du Canada.--Flotte +de canots indiens.--Ruines de la nature.--Vallée du tombeau.--Destinée +des fleuves.--Fontaine de Jouvence.--Muscogulges et Siminoles.--Notre +camp.--Deux Floridiennes.--Ruines sur l'Ohio.--Quelles étaient les +demoiselles Muscogulges.--Arrestation du roi à Varennes.--J'interromps +mon voyage pour repasser en Europe.--Dangers pour les États-Unis. +--Retour en Europe.--Naufrage........................................ 315 + + + +APPENDICE + + + I. La tombe du Grand-Bé.......................................... 441 + + II. Le manuscrit de 1826.......................................... 448 + + III. Le comte Louis de Chateaubriand et son frère Christian........ 451 + + IV. Le comte René de Chateaubriand, armateur....................... 454 + + V. Chateaubriand et le collège de Dinan........................... 456 + + VI. Récits de la Veillée........................................... 457 + + VII. Le cousin Moreau et sa mère.................................... 460 + +VIII. M. de Malesherbes.............................................. 465 + + IX. La cléricature de Chateaubriand................................ 468 + + X. Le baron Billing et l'ambassade de Londres..................... 469 + + XI. Francis Tulloch................................................ 472 + + XII. Journal de voyage.............................................. 476 + + Table.......................................................... 481 + + +Paris.--E. Kapp, imprimeur, 83, rue du Bac. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires d'Outre-Tombe, Tome I, by +François-René de Chateaubriand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE, TOME I *** + +***** This file should be named 18864-8.txt or 18864-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/8/6/18864/ + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. 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General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + diff --git a/18864-8.zip b/18864-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..8516859 --- /dev/null +++ b/18864-8.zip diff --git a/18864-h.zip b/18864-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b79ad2d --- /dev/null +++ b/18864-h.zip diff --git a/18864-h/18864-h.htm b/18864-h/18864-h.htm new file mode 100644 index 0000000..e3ec4f2 --- /dev/null +++ b/18864-h/18864-h.htm @@ -0,0 +1,21634 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> + +<head> +<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html; charset=iso-8859-1"> +<title>The Project Gutenberg eBook of Mémoires d'Outre-Tombe, Tome I, by Chateaubriand</title> + + +<style type="text/css"> +<!-- +body {font-size: 1em; text-align: left; margin-left: 5%; margin-right: 8%;} + +h1 {font-size: 1.4em; text-align: center; margin-top: 4em;} + +h2 {font-size: 1.2em; text-align: center; margin-top: 4em; margin-bottom: 2em;} + +h3 {font-size: 1em; text-align: center; margin-bottom: 2em;} + +h4 {font-size: 1em; text-align: center; margin-top: 2em;} + + +.pagenum {position: absolute; right:0; font-size: smaller; text-align: right; color: #C0C0C0; background-color: inherit;} + +.remarque {font-size: smaller;} + +.figcenter {margin-left: 20%; margin-right: 20%;} + +.note {margin-top: 2em; margin-bottom: 1em;} + +.quotedr2 {margin-left: 20%; margin-bottom: 1em; text-align: right;} + +.quotega {margin-left: 5%;} + +.smcap {font-variant: small-caps;} + +.tb {text-align:center;} + +--> +</style> + +</head> + +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Mémoires d'Outre-Tombe, Tome I, by +François-René de Chateaubriand + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Mémoires d'Outre-Tombe, Tome I + +Author: François-René de Chateaubriand + +Editor: Ed. Biré + +Release Date: July 18, 2006 [EBook #18864] +[Date last updated: July 30, 2006] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE, TOME I *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + + +<p>[Note au lecteur de ce fichier digital. Afin de faciliter l'utilisation +des notes de fin de page contenant des numéros de page, les numéros de +pages du volume imprimé ont été conservés dans la marge de droite sous le +format (p. xxx) sur la première ligne de la page.<br> + +--Les numéros de page manquants correspondent à des pages blanches.<br> + +--Le premier mot de la page XXXIX n'étant pas lisible dans le livre +utilisé lors de la création de ce fichier, cet espace a été rempli avec +"du trône le".<br> + +--Page 339, l'"Alcyon y jetaient" a été remplacé par l'"Alcyon y jetait".<br> + +--Le nom de l'illustration de la page 344 n'étant pas lisible, cette +illustration a été renommée "Une jeune marinière" lors de la création de +ce fichier.]</p> + + + + <h1>ŒUVRES COMPLÈTES</h1> + + <h1><span class="smcap">DE</span></h1> + + <h1>CHATEAUBRIAND</h1> + + + + <h2>Annotées par SAINTE-BEUVE<br> + + de l'Académie française</h2> + + + + + <h1>MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE</h1> + + <h2>Introduction, Notes et Appendices de M. Ed. BIRÉ</h2> + + + + + <h1>TOME PREMIER</h1> + + + + <h2> PARIS<br> + + GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS<br> + + 6, RUE DES SAINTS-PÈRES, 6<br> + + 1904</h2> + + + + <h2>KRAUS REPRINT<br> + + Nendeln/Liechtenstein<br> + + 1975</h2> + + + + <h2>Reprinted by permission of the original publishers<br> + + KRAUS REPRINT<br> + + A Division of<br> + + KRAUS-THOMSON ORGANIZATION LIMITED<br> + + Nendeln/Liechtenstein<br> + + 1975<br> + + Printed in Germany<br> + + Lessingdruckerei Wiesbaden</h2> + + + +<a id="pageV" name="pageV"></a><a href="#pageV"></a> +<h1>INTRODUCTION <span class="pagenum">(p. V)</span></h1> + + + + +<h2>I</h2> + + +<p>En 1834, la rédaction des <i>Mémoires d'Outre-Tombe</i> était fort avancée. +Toute la partie qui va de la naissance de l'auteur, en 1768, à son +retour de l'émigration, en 1800, était terminée, ainsi que le récit de +son ambassade de Rome (1828-1829), de la Révolution de 1830, de son +voyage à Prague et de ses visites au roi Charles X et à M<sup>me</sup> la +Dauphine, à Mademoiselle et au duc de Bordeaux. La Conclusion était +écrite. Tout cet ensemble ne formait pas moins de sept volumes +complets. Si le champ était loin encore d'être épuisé, la récolte +était pourtant assez riche pour que le glorieux moissonneur, déposant +sa faucille, pût songer un instant à s'asseoir sur le sillon, à lier +sa gerbe et à nouer sa couronne. Avant de se remettre à l'œuvre, +de retracer sa vie sous l'Empire et sous la Restauration jusqu'en +1828, et de réunir ainsi, en remplissant l'intervalle encore vide, les +deux ailes de son monument, Chateaubriand éprouva le besoin de +communiquer ses <i>Mémoires</i> à quelques amis, de recueillir leurs +impressions, de prendre leurs avis; peut-être songeait-il à se donner +par là un avant-goût du succès réservé, il le croyait du moins, à +celui de ses livres qu'il avait le plus travaillé et qui <span class="pagenum">(p. VI)</span> +était, depuis vingt-cinq ans, l'objet de ses prédilections. M<sup>me</sup> +Récamier eut mission de réunir à l'Abbaye-au-Bois le petit nombre des +invités jugés dignes d'être admis à ces premières lectures.</p> + +<p>Situé au premier étage, le salon où l'on pénétrait, après avoir monté +le grand escalier et traversé deux petites chambres très sombres, +était éclairé par deux fenêtres donnant sur le jardin. La lumière, +ménagée par de doubles rideaux, laissait cette pièce dans une +demi-obscurité, mystérieuse et douce. La première impression avait +quelque chose de religieux, en rapport avec le lieu même et avec ses +hôtes: salon étrange, en effet, entre le monastère et le monde, et qui +tenait de l'un et de l'autre; d'où l'on ne sortait pas sans avoir +éprouvé une émotion profonde et sans avoir eu, pendant quelques +instants, fugitifs et inoubliables, une claire vision de ces deux +choses idéales: le génie et la beauté.</p> + +<p>Le tableau de Gérard, <i>Corinne au cap Misène</i>, occupait toute la paroi +du fond, et lorsqu'un rayon de soleil, à travers les rideaux bleus, +éclairait soudain la toile et la faisait vivre, on pouvait croire que +Corinne, ou M<sup>me</sup> de Staël elle-même, allait ouvrir ses lèvres +éloquentes et prendre part à la conversation. Que l'admirable +improvisatrice fût descendue de son cadre, et elle eût retrouvé autour +d'elle, dans ce salon ami, les meubles familiers: le paravent Louis +XV, la causeuse de damas bleu ciel à col de cygne doré, les fauteuils +à tête de sphinx et, sur les consoles, ces bustes du temps de +l'Empire. A défaut de M<sup>me</sup> de Staël, la causerie ne laissait pas d'être +animée, grave ou piquante, éloquente parfois. Tandis que le bon +Ballanche, avec une innocence digne de l'âge d'or, essayait d'aiguiser +le calembour, Ampère, toujours en verve, prodiguait sans compter les +aperçus, les saillies, les traits ingénieux et vifs. Les heures +s'écoulaient rapides, et certes, nul ne se fût avisé de les compter, +alors même que, sur le marbre de <span class="pagenum">(p. VII)</span> la cheminée, la pendule +absente n'eût pas été remplacée par un vase de fleurs, par une branche +toujours verte de fraxinelle ou de chêne.</p> + +<p>C'est dans ce salon qu'eut lieu, au mois de février 1834, la lecture +des <i>Mémoires</i>. L'assemblée, composée d'une douzaine de personnes +seulement, renfermait des représentants de l'ancienne France et de la +France nouvelle, des membres de la presse et du clergé, des critiques +et des poètes, le prince de Montmorency, le duc de la +Rochefoucauld-Doudeauville, le duc de Noailles, Ballanche, +Sainte-Beuve, Edgar Quinet, l'abbé Gerbet, M. Dubois, ancien directeur +du <i>Globe</i>, un journaliste de province, Léonce de Lavergne, J.-J. +Ampère, Charles Lenormant, M<sup>me</sup> Amable Tastu et M<sup>me</sup> A. Dupin. On +arrivait à deux heures de l'après-midi, Chateaubriand portant à la +main un paquet enveloppé dans un mouchoir de soie. Ce paquet, c'était +le manuscrit des <i>Mémoires</i>. Il le remettait à l'un de ses jeunes +amis, Ampère ou Lenormant, chargé de lire pour lui, et il s'asseyait à +sa place accoutumée, au côté gauche de la cheminée, en face de la +maîtresse de la maison. La lecture se prolongeait bien avant dans la +soirée. Elle dura plusieurs jours.</p> + +<p>On pense bien que les initiés gardèrent assez mal un secret dont ils +étaient fiers et ne se firent pas faute de répandre la bonne nouvelle. +Jules Janin, qui n'était point des après-midi de l'Abbaye-au-Bois, +mais qui possédait des intelligences dans la place, sut faire causer +deux ou trois des heureux élus; comme il avait une mémoire excellente +et une facilité de plume merveilleuse, en quelques heures il improvisa +un long article, qui est un véritable tour de force, et que la <i>Revue +de Paris</i> s'empressa d'insérer<a id="footnotetag001" name="footnotetag001"></a> +<a href="#footnote001">[1]</a>.</p> + + +<p>Sainte-Beuve. Edgar Quinet, Léonce de Lavergne, qui avaient assisté +aux lectures; Désiré Nisard et Alfred Nettement, à qui Chateaubriand +avait libéralement ouvert ses portefeuilles +<span class="pagenum">(p. VIII)</span> +et qui avaient +pu, dans son petit cabinet de la rue d'Enfer, assis à sa table de +travail, parcourir tout à leur aise son manuscrit, parlèrent à leur +tour des <i>Mémoires</i> en pleine connaissance de cause et avec une +admiration raisonnée<a id="footnotetag002" name="footnotetag002"></a> +<a href="#footnote002">[2]</a>. Les journaux se mirent de la partie, +sollicitèrent et reproduisirent des fragments, et tous, sans +distinction d'opinion, des <i>Débats</i> au <i>National de 1834</i>, de la +<i>Revue européenne</i> à la <i>Revue des Deux-Mondes</i>, du <i>Courrier +français</i> à la <i>Gazette de France</i>, de la <i>Tribune</i> à la +<i>Quotidienne</i>, se réunirent, pour la première fois peut-être, dans le +sentiment d'une commune admiration. Tel était, à cette date, le +prestige qui entourait le nom de Chateaubriand, si profond était le +respect qu'inspirait son génie, sa gloire dominait de si haut toutes +les renommées de son temps, que la seule annonce d'un livre signé de +lui, et d'un livre qui ne devait paraître que bien des années plus +tard, avait pris les proportions d'un événement politique et +littéraire.</p> + + +<p>J'ai sous les yeux un volume, devenu aujourd'hui très rare, publié par +l'éditeur Lefèvre, sous ce titre: <i>Lectures des Mémoires de M. de +Chateaubriand, ou Recueil d'articles publiés sur ces Mémoires, avec +des fragments originaux</i><a id="footnotetag003" name="footnotetag003"></a> +<a href="#footnote003">[3]</a>. Il porte, à chaque page, le témoignage +d'une admiration sans réserve, dont l'unanimité relevait encore +l'éclat, et dont l'histoire des lettres au <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> +siècle ne nous offre pas un autre exemple.</p> + + + + + +<h2>II <span class="pagenum">(p. IX)</span></h2> + + +<p>Les heures pourtant, les années s'écoulaient. Dans son ermitage de la +rue d'Enfer, à deux pas de l'Infirmerie de Marie-Thérèse, fondée par +les soins de M<sup>me</sup> de Chateaubriand, et qui donnait asile à de vieux +prêtres et à de pauvres femmes, l'auteur du <i>Génie du Christianisme</i> +vieillissait, pauvre et malade, non sans se dire parfois, avec un +sourire mélancolique, lorsque ses regards parcouraient les gazons et +les massifs d'arbustes de l'Infirmerie, qu'il était sur le chemin de +l'hôpital. La devise de son vieil écusson était: <i>Je sème l'or</i>. Pair +de France, ministre des affaires étrangères, ambassadeur du roi de +France à Berlin, à Londres et à Rome, il avait <i>semé l'or</i>: il avait +mangé consciencieusement ce que le roi lui avait donné; il ne lui en +était pas resté deux sous. Le jour où dans son exil de Prague, au fond +d'un vieux château emprunté aux souverains de Bohême, Charles X lui +avait dit: «Vous savez, mon cher Chateaubriand, que je garde toujours +à votre disposition votre traitement de pair», il s'était incliné et +avait répondu: «Non, Sire, je ne puis accepter, parce que vous avez +des serviteurs plus malheureux que moi<a id="footnotetag004" name="footnotetag004"></a> +<a href="#footnote004">[4]</a>.»</p> + +<p>Sa maison de la rue d'Enfer n'était pas payée. Il avait d'autres +dettes encore, et leur poids, chaque année, devenait plus lourd. Il ne +dépendait que de lui, cependant, de devenir riche. Qu'il voulut bien +céder la propriété de ses <i>Mémoires</i>, en autoriser la publication +immédiate, et il allait pouvoir toucher aussitôt des sommes +considérables. Pour brillantes qu'elles fussent, les offres qu'il +reçut des éditeurs de ses œuvres ne purent fléchir sa résolution: il +restera pauvre, <span class="pagenum">(p. X)</span> +mais ses <i>Mémoires</i> ne paraîtront pas dans des +conditions autres que celles qu'il a rêvées pour eux. Aucune +considération de fortune ou de succès ne le pourra décider à livrer au +public, avant l'heure, ces pages testamentaires. On le verra plutôt, +quand le besoin sera trop pressant, s'atteler à d'ingrates besognes; +vieux et cassé par l'âge, il traduira pour un libraire le <i>Paradis +perdu</i>, comme aux jours de sa jeunesse, à Londres, il faisait, pour +l'imprimeur Baylis, «des traductions du latin et de l'anglais<a id="footnotetag005" +name="footnotetag005"></a> +<a href="#footnote005">[5]</a>».</p> + +<p>Cependant ses amis personnels et plusieurs de ses amis politiques, +émus de sa situation, se préoccupaient d'y porter remède. On était en +1836. C'était le temps où les sociétés par actions commençaient à +faire parler d'elles, et, avant de prendre leur vol dans toutes les +directions, essayaient leurs ailes naissantes. A cette époque déjà +lointaine, et qui fut l'âge d'or, j'allais dire l'âge d'innocence de +l'industrialisme, il n'était pas rare de voir les capitaux se grouper +autour d'une idée philanthropique; de même que l'on s'associait pour +exploiter les mines du Saint-Bérain ou les bitumes du Maroc, on +s'associait aussi pour élever des orphelins ou pour distribuer des +soupes économiques. Puisqu'on mettait tout en actions, même la morale, +pourquoi n'y mettrait-on pas la gloire et le génie? Les amis du grand +écrivain décidèrent de faire appel à ses admirateurs, et de former une +société qui, devenant propriétaire de ses <i>Mémoires</i>, assurerait à +tout le moins le repos de sa vieillesse. Peut-être n'y aurait-il pas +d'autre dividende que celui-là; mais ils estimaient qu'il se +trouverait bien quelques actionnaires pour s'en contenter.</p> + +<p>Leur espoir ne fut pas déçu. En quelques semaines, le chiffre des +souscripteurs s'élevait à cent quarante-six, et, au mois de juin 1836, +la société était définitivement constituée. Sur la liste des membres, +je relève les noms suivants: <span class="pagenum">(p. XI)</span> +le duc des Cars, le vicomte de +Saint-Priest, Amédée Jauge, le baron Hyde de Neuville, M. Bertin, M. +Mandaroux-Verlamy, le vicomte Beugnot, le duc de Lévis-Ventadour, +Édouard Mennechet, le marquis de la Rochejaquelein, M. de Caradeuc, le +vicomte d'Armaillé, H.-L. Delloye. Ce dernier, ancien officier de la +garde royale, devenu libraire, sut trouver une combinaison +satisfaisante pour les intérêts de l'illustre écrivain, en même temps +que respectueuse de ses intentions. La société fournissait à +Chateaubriand les sommes dont il avait besoin dans le moment, et qui +s'élevaient à 250,000 francs; elle lui garantissait de plus une rente +viagère de 12,000 francs, réversible sur la tête de sa femme. De son +côté, Chateaubriand faisait abandon à la société de la propriété des +<i>Mémoires d'Outre-tombe</i> et de toutes les œuvres nouvelles qu'il +pourrait composer; mais en ce qui concernait les <i>Mémoires</i>, il était +formellement stipulé que la publication ne pourrait en avoir lieu du +vivant de l'auteur.</p> + +<p>En 1844, quelques-uns des premiers souscripteurs étant morts, un +certain nombre d'actions ayant changé de mains, la société écouta la +proposition du directeur de la <i>Presse</i>, M. Émile de Girardin. Il +offrait de verser immédiatement une somme de 80,000 francs, si on +voulait lui céder le droit, à la mort de Chateaubriand et avant la +mise en vente du livre, de faire paraître les <i>Mémoires d'Outre-tombe</i> +dans le feuilleton de son journal. Le marché fut conclu. +Chateaubriand, dès qu'il en fut instruit, ne cacha point son +indignation. «Je suis maître de mes cendres, dit-il, et je ne +permettrai jamais qu'on les jette au vent<a id="footnotetag006" +name="footnotetag006"></a> +<a href="#footnote006">[6]</a>.» Il fit insérer dans les +journaux la déclaration suivante:</p> + +<p class="quotega"> + Fatigué des bruits qui ne peuvent m'atteindre, mais qui + m'importunent, il m'est utile de répéter que je suis resté tel + que j'étais lorsque, le 25 mars de l'année 1836, j'ai signé le + contrat pour la vente de mes ouvrages avec M. Delloye, officier + de l'ancienne garde royale. <span class="pagenum">(p. XII)</span> + Rien depuis n'a été changé, + ni ne sera changé, avec mon approbation, aux clauses de ce + contrat. Si par hasard d'autres arrangements avaient été faits, + je l'ignore. Je n'ai jamais eu qu'une idée, c'est que tous mes + ouvrages posthumes parussent en entier <i>et non par livraisons + détachées</i>, soit dans un journal, soit ailleurs.</p> + + <p class="quotedr2"><span class="smcap">Chateaubriand</span><a id="footnotetag007" +name="footnotetag007"> +</a><a href="#footnote007">[7]</a>. + +<p>Sa répugnance à l'égard d'un pareil mode de publication était si vive, +que par deux fois, dans deux codicilles, il protesta avec énergie +contre l'arrangement intervenu entre le directeur de la <i>Presse</i> et la +société des <i>Mémoires</i><a id="footnotetag008" name="footnotetag008"> +</a><a href="#footnote008">[8]</a>. Il ne s'en tint pas là. Dans la crainte que +sa signature, donnée au bas du reçu de la rente viagère, ne fut +considérée comme une approbation, il refusa d'en toucher les +arrérages. Six mois s'étaient écoulés, et sa résolution paraissait +inébranlable. Très effrayée d'une résistance qui allait la réduire à +un complet dénuement, elle, son mari et ses pauvres, M<sup>me</sup> de +Chateaubriand s'efforça de la vaincre; mais ses instances même +menaçaient de demeurer sans résultat, lorsque M. Mandaroux-Vertamy, +depuis longtemps le conseil du grand écrivain, parvint à dénouer la +situation, en rédigeant pour lui une quittance dont les termes +réservaient son opposition.</p> + + + + +<h2>III</h2> + + +<p>Le 4 juillet 1848, au lendemain des journées de Juin, Chateaubriand +rendit son âme à Dieu, ayant à son chevet son neveu Louis de +Chateaubriand, son directeur l'abbé Deguerry, une sœur de charité et +M<sup>me</sup> Récamier<a id="footnotetag009" name="footnotetag009"></a> +<a href="#footnote009">[9]</a>. Il habitait <span class="pagenum">(p. XIII)</span> +alors au numéro 112 de la rue +du Bac. Le cercueil, déposé dans un caveau de l'église des Missions +étrangères, y reçut les premiers honneurs funèbres, et fut conduit à +Saint-Malo, où, le 19 juillet, eurent lieu les funérailles. C'est là +que repose le grand poète, sur le rocher du Grand-Bé, à quelques pas +de son berceau, dans la tombe depuis longtemps préparée par ses soins, +sous le ciel, en face de la mer, à l'ombre de la croix.</p> + +<p>Si cela n'eût dépendu que de M. Émile de Girardin, la publication des +<i>Mémoires</i> eût commencé dès le lendemain des obsèques. Malheureusement +pour le directeur de la <i>Presse</i>, il était obligé de compter avec les +formalités judiciaires et les délais légaux. Ce fut donc seulement le +27 septembre 1848 qu'il put faire paraître en tête de son journal les +alinéas suivants:</p> + +<p class="quotega"> + Le 14 octobre, la <i>Presse</i> commencera la publication des <i>Mémoires + d'Outre-tombe</i>; il n'a pas dépendu de la <i>Presse</i> de commencer + plus tôt cette publication; il y avait, pour la levée des scellés, + des délais et des formalités qu'on n'abrège ni ne lève au gré de + son impatience.<br><br> + + Enfin les scellés ont été levés samedi<a id="footnotetag010" name="footnotetag010"></a> +<a href="#footnote010">[10]</a>.<br><br> + + C'est en publiant ces <i>Mémoires</i>, si impatiemment attendus, que la + <i>Presse</i> répondra à tous les journaux qui, dans un intérêt de + rivalité, répandent depuis trois mois (disons depuis quatre ans), + que les <i>Mémoires d'Outre-tombe</i> ne seront pas publiés dans nos + colonnes.<br><br> + + Les <i>Mémoires</i> forment dix volumes.<br><br> + + Le droit de première publication de ces volumes a été acheté et + payé par la <i>Presse</i> 96,000 francs<a id="footnotetag011" name="footnotetag011"></a> +<a href="#footnote011">[11]</a>.</p> + +<p>Après la note commerciale, la note lyrique. Il s'agissait de présenter +aux lecteurs Chateaubriand et son œuvre. La <i>Presse</i> comptait alors +parmi ses rédacteurs un écrivain qui se serait acquitté à merveille de +ce soin, c'était Théophile Gautier.<span class="pagenum">(p.XIV)</span> +Mais Émile de Girardin +n'y regardait pas de si près; il choisit, pour servir d'introducteur +au chantre des <i>Martyrs</i>.... M. Charles Monselet. Monselet, à cette +date, n'avait guère à son actif que deux joyeuses pochades: <i>Lucrèce +ou la femme sauvage</i>, parodie de la tragédie de Ponsard, et les <i>Trois +Gendarmes</i>, parodie des <i>Trois Mousquetaires</i> de Dumas. Ce n'était +peut-être pas là une préparation suffisante, et Chateaubriand était, +pour cet homme d'esprit, un bien gros morceau. Il se trouva +cependant -- Monselet étant de ceux qu'on ne prend pas facilement sans +vert -- que son dithyrambe était assez galamment tourné. La <i>Presse</i> le +publia dans ses numéros des 17, 18, 19 et 20 octobre et, le 21, +paraissait le premier feuilleton des <i>Mémoires</i>. Il était accompagné +d'un entre-filet d'Émile de Girardin, lequel faisait sonner bien haut, +une fois de plus, les écus qu'il avait dû verser.</> + +<p class="quotega"> + ... Les <i>Mémoires d'Outre-tombe</i> ont été achetés par la <i>Presse</i>, + en 1844, au prix de 96,000 francs, prix qui aurait pu s'élever + jusqu'à 120,000 francs. Elle avait pris l'engagement de les + publier; cet engagement, elle l'a tenu, sans vouloir accepter les + brillantes propositions de rachat qui lui ont été faites...<br><br> + + Cette publication aura lieu sans préjudice de l'accomplissement + des traités conclus par la <i>Presse</i> avec M. Alexandre Dumas, pour + les <i>Mémoires d'un médecin</i>; avec M. Félicien Mallefille + (aujourd'hui ambassadeur à Lisbonne), pour les <i>Mémoires de don + Juan</i>; avec MM. Jules Sandeau et Théophile Gautier.</p> + +<p>Les choses, en effet, ne se passèrent point autrement. La <i>Presse</i> +avait intérêt à faire durer le plus longtemps possible la publication +d'une œuvre qui lui valait beaucoup d'abonnés nouveaux. Elle la +suspendait quelquefois durant des mois entiers. Les intervalles +étaient remplis, tantôt par les <i>Mémoires d'un médecin</i>, tantôt par +des feuilletons de Théophile Gautier ou d'Eugène Pelletan. D'autres +fois, c'était simplement l'abondance des matières, la longueur des +débats législatifs, qui obligeaient le journal à laisser en +<span class="pagenum">(p. XV)</span> +souffrance le feuilleton de Chateaubriand. La <i>Presse</i> mit ainsi près +de deux ans à publier les <i>Mémoires d'Outre-tombe</i>. Il avait fallu +moins de temps à son directeur pour passer des opinions les plus +conservatrices et les plus réactionnaires au républicanisme le plus +ardent, au socialisme le plus effréné.</p> + +<p>Paraître ainsi, haché, déchiqueté; être lu sans suite, avec des +interruptions perpétuelles; servir de lendemain et, en quelque sorte, +d'intermède aux diverses parties des <i>Mémoires d'un médecin</i>, qui +étaient, pour les lecteurs ordinaires de la <i>Presse</i>, la pièce +principale et le morceau de choix, c'étaient là, il faut en convenir, +des conditions de publicité déplorables pour un livre comme celui de +Chateaubriand. Et ce n'était pas tout. Pendant les deux années que +dura la publication des <i>Mémoires d'Outre-tombe</i> -- du 21 octobre 1848 +au 3 juillet 1850 -- ils eurent à soutenir une concurrence bien +autrement redoutable que celle du roman d'Alexandre Dumas, -- la +concurrence des événements politiques. Tandis que, au rez-de-chaussée +de la <i>Presse</i>, se déroulait la vie du grand écrivain, le haut du +journal retentissait du bruit des émeutes et du fracas des discours. +En vain tant de belles pages, tant de poétiques et harmonieux récits +sollicitaient l'attention du lecteur, elle allait avant tout aux +événements du jour, et quels événements! Des émeutes et des batailles, +la mêlée furieuse des partis, les luttes ardentes de la tribune, +l'élection du dix décembre, le procès des accusés du 15 mai, la guerre +de Hongrie et l'expédition de Rome, la chute de la Constituante, les +élections de la Législative, l'insurrection du 13 juin 1849, les +débats de la liberté d'enseignement, la loi du 31 mai 1850. +Chateaubriand avait écrit, dans l'<i>Avant-Propos</i> de son livre: «On m'a +pressé de faire paraître de mon vivant quelques morceaux de mes +<i>Mémoires</i>; je préfère parler du fond de mon cercueil: ma narration +sera alors accompagnée de ces voix qui ont quelque chose de sacré, +<span class="pagenum">(p. XVI)</span> +parce qu'elles sortent du sépulcre.» Hélas! sa narration était +accompagnée de la voix et du hurlement des factions. Le chant du poète +se perdit au milieu des rumeurs de la Révolution, comme le cri des +Alcyons se perd au milieu du tumulte des vagues déchaînées.</p> + + + + +<h2>IV</h2> + + +<p>On pouvait espérer, du moins, qu'après cette malencontreuse +publication dans le feuilleton de la <i>Presse</i>, les <i>Mémoires</i> +paraissant en volumes, trouveraient meilleure fortune auprès des vrais +lecteurs, de ceux qui, même en temps de révolution, restent fidèles au +culte des lettres. Mais, ici encore, le grand poète eut toutes les +chances contre lui. Son livre fut publié en douze volumes in-8°<a id="footnotetag012" +name="footnotetag012"></a> +<a href="#footnote012">[12]</a>, à +7 fr. 50 le volume, soit, pour l'ouvrage entier, 90 fr. Quelques +millionnaires et aussi quelques fidèles de Chateaubriand se risquèrent +pourtant à faire la dépense. Mais les millionnaires trouvèrent qu'il y +avait trop de pages blanches; quant aux fidèles, ils ne laissèrent pas +d'éprouver, eux aussi, une vive déception. Divisés, découpés en une +infinité de petits chapitres, comme si le feuilleton continuait encore +son œuvre, les <i>Mémoires</i> n'avaient rien de cette belle ordonnance, +de cette symétrie savante, qui caractérisent les autres ouvrages de +Chateaubriand. Le décousu, le défaut de suite, l'absence de plan, +déconcertaient le lecteur, le disposaient mal à goûter tant de belles +pages, où se révélait, avec un éclat plus vif que jamais, le génie de +l'écrivain.</p> + +<p>L'édition à 90 francs ne fit donc pas regagner aux <i>Mémoires</i> le +<span class="pagenum">(p. XVII)</span> +terrain que leur avait fait perdre tout d'abord la publication en +feuilletons. Elle eut d'ailleurs contre elle la critique presque tout +entière. Vivant, Chateaubriand avait pour lui tous les critiques, +petits et grands. A deux ou trois exceptions près, que j'indiquerai +tout à l'heure, ils se prononcèrent tous, grands et petits, contre +<i>l'empereur enterré</i>.</p> + +<p>Est-il besoin de dire que la prétendue infériorité des <i>Mémoires +d'Outre-tombe</i> n'était pour rien, ou pour bien peu de chose, dans +cette levée générale de boucliers, laquelle tenait à de tout autres +causes?</p> + +<p>En 1850, les fautes de la République, les sottises et les crimes des +républicains, avaient remis en faveur les hommes de la monarchie de +Juillet. Nombreux et puissants à l'Assemblée législative, ils +disposaient de quelques-uns des journaux les plus en crédit. Ils +usèrent de leurs avantages, ce qui, après tout, était de bonne guerre, +en faisant expier à Chateaubriand les attaques qu'il ne leur avaient +pas ménagées dans son livre. Paraissant au lendemain du 24 février, en +1848, ces attaques revêtaient un caractère fâcheux. Leur auteur +faisait figure d'un homme sans courage, courant sus à des vaincus, +poursuivant de ses invectives passionnées des ennemis par terre. M. +Thiers, surtout, avait été traité par l'illustre écrivain avec une +justice qui allait jusqu'à l'extrême rigueur; dans ce passage, par +exemple: «Devenu président du Conseil et ministre des affaires +étrangères, M. Thiers s'extasie aux finesses diplomatiques de l'école +Talleyrand; il s'expose à se faire prendre pour un turlupin à la +suite, faute d'aplomb, de gravité et de silence. On peut faire fi du +sérieux et des grandeurs de l'âme, mais il ne faut pas le dire avant +d'avoir amené le monde subjugué à s'asseoir aux orgies de +Grand-Vaux<a id="footnotetag013" name="footnotetag013"></a> +<a href="#footnote013">[13]</a>». Un peu plus loin, le ministre du 1<sup>er</sup> mars était +représenté dans une autre et non moins étrange posture: +<span class="pagenum">(p. XVIII)</span> +«perché sur la monarchie contrefaite de juillet comme un singe sur le +dos d'un chameau<a id="footnotetag014" name="footnotetag014"></a> +<a href="#footnote014">[14]</a>». Ces choses-là se paient.</p> + +<p>Les bonapartistes n'étaient pas non plus pour être satisfaits des +<i>Mémoires</i>. Si l'auteur avait célébré, en termes magnifiques, le génie +et la gloire de Napoléon, il n'en était pas moins resté, dans son +dernier livre, le Chateaubriand de 1804 et de 1814, l'homme qui avait +jeté sa démission à la face du meurtrier du duc d'Enghien et qui, dix +ans plus tard, avait, dans un pamphlet immortel et d'une voix bien +autrement autorisée que celle du Sénat, proclamé la déchéance de +l'empereur.</p> + +<p>Les républicains à leur tour, firent campagne avec les bonapartistes. +Chateaubriand avait été l'ami d'Armand Carrel; il avait même été seul, +pendant plusieurs années, à prendre soin de sa sépulture et à +entretenir des fleurs sur sa tombe. Mais, en 1850, il y avait beau +temps que Carrel était oublié des gens de son parti! En revanche, ils +n'étaient pas gens à mettre en oubli tant de pages des <i>Mémoires</i> où +les <i>géants</i> de 93 étaient ramenés à leurs vraies proportions, où +leurs noms et leurs crimes étaient marqués d'un stigmate indélébile.</p> + +<p>Sainte-Beuve <i>attacha le grelot</i>. Il était de ceux qui flairent le +vent et qui le suivent. N'avait-il pas, d'ailleurs, à se venger des +adulations qu'il avait si longtemps prodiguées au grand écrivain? Le +moment était venu pour lui de brûler ce qu'il avait adoré. Le 18 mai +1850, alors que les <i>Mémoires</i> n'avaient pas encore fini de paraître, +il publia dans le <i>Constitutionnel</i> un premier article, suivi, le 27 +mai et le 30 septembre, de deux autres, tout rempli, comme le premier, +de dextérité, de finesse et, à côté de malices piquantes, de +sous-entendus perfides<a id="footnotetag015" name="footnotetag015"></a> +<a href="#footnote015">[15]</a>.</p> + +<p>Après le maître, vinrent les critiques à la suite, de toute plume +<span class="pagenum">(p. XIX)</span> +et de toute opinion. Ce fut une exécution en règle.</p> + +<p>Contre ces attaques venues de tant de côtés différents, les écrivains +royalistes protesteront-ils? Prendront-ils la défense des <i>Mémoires</i> +et de leur auteur? Ils le firent, sans doute, mais timidement et à +contre-cœur. Eux-mêmes, disciples de M. de Villèle, avaient peine à +oublier la part que Chateaubriand avait prise à la chute du grand +ministre de la Restauration; les autres ne lui pardonnaient pas ses +sévérités à l'endroit de M. de Blacas et de la petite cour de Prague. +Vivement attaqués, les <i>Mémoires</i> furent donc mollement défendus. +Seuls, Charles Lenormant, dans le <i>Correspondant</i><a id="footnotetag016" name="footnotetag016"></a> +<a href="#footnote016">[16]</a>, et Armand de +Pontmartin, dans l'<i>Opinion publique</i><a id="footnotetag017" name="footnotetag017"></a> +<a href="#footnote017">[17]</a>, soutinrent avec vaillance +l'effort des adversaires. S'il ne leur fut pas donné de vaincre, ils +sauvèrent du moins l'honneur du drapeau.</p> + +<p>Quand un combat s'émeut entre deux essaims d'abeilles, il suffit, pour +le faire cesser, de leur jeter quelques grains de poussière. Cette +grande mêlée, provoquée par la publication des <i>Mémoires +d'Outre-tombe</i>, et à laquelle prirent part les abeilles -- et les +frelons -- de la critique, a pris fin, elle aussi, il y a longtemps. Il +a suffi, pour le faire tomber, d'un peu de ce sable que nous jettent +en passant les années:</p> + +<p class="quotega"> + Hi motus animorum atque hæc certamina tanta Pulveris exigui<br> + jactu compressa quiescunt<a id="footnotetag018" name="footnotetag018"></a> +<a href="#footnote018">[18]</a>.</p> + +<p>Les <i>Mémoires d'Outre-tombe</i> se sont relevés de la condamnation portée +contre eux. Il n'est pas un véritable ami des lettres qui ne les +tienne aujourd'hui pour une œuvre digne de Chateaubriand, pour l'un +des plus beaux modèles de la prose française.</p> + +<p>Beaucoup <span class="pagenum">(p. XX)</span> +cependant se refusent encore à y voir un des +chefs-d'œuvre de notre littérature et ne taisent pas le regret qu'ils +éprouvent à constater dans un livre où, à chaque page, se rencontrent +des merveilles de style, l'absence de ces qualités de composition que +rien ne remplace et que des beautés de détail, si brillantes et si +nombreuses soient-elles, ne sauraient suppléer. Ce regret, ceux-là ne +l'éprouveront pas -- je crois pouvoir le dire -- qui liront les <i>Mémoires</i> +dans la présente édition.</p> + + + + +<h2>V</h2> + + +<p>«Les Français seuls savent dîner avec méthode, comme <i>eux seuls savent +composer un livre</i><a id="footnotetag019" name="footnotetag019"></a> +<a href="#footnote019">[19]</a>.» Lorsque Chateaubriand disait cela, il est +permis de penser qu'il songeait à lui et à ses ouvrages, car nul +n'attacha plus de prix à la composition, à cet art qui établit entre +les diverses parties d'un livre une distribution savante, une +harmonieuse symétrie. Du commencement à la fin de sa carrière, il +resta fidèle à la méthode de nos anciens auteurs, qui adoptaient +presque toujours dans leurs ouvrages la division en <span class="smcap"><i>LIVRES</i></span>. Ainsi +fit-il, dès ses débuts, lorsqu'il publia, en 1797, à Londres, chez le +libraire Deboffe, son <i>Essai sur les Révolutions</i>. «L'ouvrage entier, +disait-il dans son <i>Introduction</i>, sera composé de <i>six livres</i>, les +uns de deux, les autres de trois parties, formant, en totalité, quinze +parties divisées en chapitres.»</p> + +<p>Dans <i>Atala</i>, le récit, encadré entre un prologue et un épilogue, +comprend quatre divisions, qui sont comme les quatre chants d'un +poème: les <i>Chasseurs</i>, les <i>Laboureurs</i>, le <i>Drame</i>, les +<i>Funérailles</i>.</p> + +<p><i>Le Génie du Christianisme</i> <span class="pagenum">(p. XXI)</span> +est composé de quatre <i>parties</i> et +de <i>vingt-deux livres</i>.</p> + +<p>Simple journal de voyage, l'<i>Itinéraire de Paris à Jérusalem</i> ne +comporte pas la division en <i>livres</i>, qui aurait altéré le caractère +et la physionomie de l'ouvrage. L'auteur, cependant, l'a fait précéder +d'une <i>Introduction</i> et l'a divisé en sept <i>parties</i>, dont chacune +forme un tout distinct et comme un voyage séparé.</p> + +<p>Pour les <i>Martyrs</i>, au contraire, la division en <i>livres</i> était de +rigueur, et l'on sait combien est savante et variée l'ordonnance de ce +poème.</p> + +<p>Les <i>Mémoires sur la vie et la mort du duc de Berry</i>, une des œuvres +les plus parfaites du grand écrivain, sont formés de deux <i>parties</i>, +renfermant, la première, trois, et la seconde, deux <i>livres</i>.</p> + +<p>En abordant l'histoire, Chateaubriand ne crut pas devoir abandonner +les règles de composition qu'il avait suivies jusqu'à ce moment. Les +<i>Études historiques</i> sur la chute de l'empire romain, la naissance et +les progrès du christianisme et l'invasion des barbares se composent +de six <i>discours</i>: chacun de ces discours est lui-même divisé en +plusieurs <i>parties</i>.</p> + +<p>En 1814, un demi-siècle après l'<i>Essai sur les Révolutions</i> +Chateaubriand donnait au public son dernier ouvrage, la <i>Vie de +Rancé</i>. Là encore, nous le retrouvons fidèle à ses habitudes: la <i>Vie +de Rancé</i> est divisée en quatre <i>livres</i>.</p> + +<p>Des détails qui précèdent ressort déjà, si je ne me trompe, un préjugé +puissant entre l'absence, dans les <i>Mémoires d'Outre-tombe</i>, de ces +divisions que l'auteur avait jusque-là, dans tous ses autres ouvrages, +tenues pour nécessaires. Dans la <i>Vie du duc de Berry</i>, dans la <i>Vie +de Rancé</i>, qui n'ont chacune qu'un volume, il n'a pas cru devoir s'en +passer; et dans ses <i>Mémoires</i>, qui ne forment pas moins de onze +volumes, il les aurait jugées inutiles! Dans la moindre des œuvres +sorties de sa plume, il se préoccupait de +<span class="pagenum">(p. XXII)</span> +la forme non moins +que du fond; mieux que personne, il savait que le décousu, le défaut +de plan et de coordination, sont des vices qui ne peuvent couvrir les +plus éminentes et les plus rares qualités de style; il professait que +l'écrivain, l'artiste digne de ce nom doit soigner, plus encore que +les détails, les grandes lignes de son monument. Et ces vérités, dont +nul n'était plus pénétré que lui, il les aurait mises en oubli +précisément dans celui de ses ouvrages où il était le plus +indispensable de s'en souvenir; dans celui de ses livres qui, par sa +nature comme par son étendue, en réclamait le plus impérieusement +l'application! Ses Mémoires, en effet, ne sont pas, comme tant +d'autres, un simple recueil de faits, de renseignements et +d'anecdotes, un supplément à l'histoire générale de son temps et à la +biographie de ces contemporains; c'est, en réalité, un poème, une +<i>épopée</i> dont il est le héros. Sainte-Beuve ne s'y était pas trompé; +il écrivait, en 1834, après les lectures de l'Abbaye-aux-Bois: «De ses +<i>Mémoires</i>, M. de Chateaubriand a fait et a dû faire un poème. +Quiconque est poète à ce degré, reste poète jusqu'à la fin<a id="footnotetag020" +name="footnotetag020"></a> +<a href="#footnote020">[20]</a>.» Un +autre critique, d'une pénétration singulière et qui, moins artiste que +Sainte-Beuve, lui est, à d'autres égards, supérieur, Alexandre Vinet, +dans ses belles <i>Études sur la littérature française au dix-neuvième +siècle</i>, a dit de son côté: «Ce qui a persisté à travers ces +vicissitudes de la pensée et de la forme, ce qui ne vieillit pas chez +M. de Chateaubriand, c'est le poète..... En d'autres grands écrivains +on peut discerner l'homme et le poète comme deux êtres indépendants; +ailleurs, ils font ensemble un tout indivisible; chez M. de +Chateaubriand, on dirait que le poète a dérobé tout l'homme, que la +vie, même intérieure, est <i>un pur poème</i>; que cette existence entière +est un chant, et chacun de ces moments, chacune de ses manifestations, +une note dans ce chant merveilleux. Tout ce que M. de Chateaubriand a +été <span class="pagenum">(p. XXIII)</span> +dans sa carrière, il l'a été en poète... La plus parfaite +de ses compositions, c'est sa vie; il n'est pas poète seulement, il +est <i>un poème entier; la biographie de son âme formerait une +épopée</i><a id="footnotetag021" name="footnotetag021"></a> +<a href="#footnote021">[21]</a>.»</p> + +<p>Chateaubriand pensait sans doute sur ce point comme son critique, +puisque aussi bien il ne pêchait point par excès de modestie, ainsi +qu'on le lui a si souvent et si durement reproché. Du moment qu'à ses +yeux sa <i>Biographie</i>, ses <i>Mémoires</i>, devaient <i>former une épopée</i>, un +<i>poème entier</i>, il a dû d'abord, en raison de leur étendue, les +diviser en plusieurs <i>parties</i> et diviser ensuite chacune de ces +<i>parties</i> elles-mêmes en plusieurs <i>livres</i>. Il a dû le faire et il +l'a fait. Nul doute possible à cet égard.</p> + +<p>Dans la Préface testamentaire, écrite le 1<sup>er</sup> décembre 1833 et publiée +en 1834<a id="footnotetag022" name="footnotetag022"></a> +<a href="#footnote022">[22]</a>, il dit expressément: «Les <i>Mémoires</i> sont divisés en +<i>parties</i> et en <i>livres</i>.»</p> + +<p>L'ouvrage comprenait alors trois parties. C'est encore ce que constate +la <i>Préface</i> de 1833: «Quand la mort baissera la toile entre moi et le +monde, on trouvera que mon drame <i>se divise en trois actes</i>. Depuis ma +première jeunesse jusqu'en 1800, j'ai été soldat et voyageur; depuis +1800 jusqu'en 1814, sous le Consulat de l'Empire, ma vie a été +littéraire; depuis la Restauration jusqu'aujourd'hui, ma vie a été +politique.»</p> + +<p>La Révolution de Juillet inaugurait une nouvelle phase dans la vie de +Chateaubriand. Elle donnait forcément ouverture, dans ses <i>Mémoires</i>, +à une nouvelle partie qui serait la <i>quatrième</i>. Ici encore son +témoignage ne nous fait pas défaut. Au mois d'août 1830, sous la +dictée même des événements, il a retracé la chute de la vieille +monarchie, l'avènement de la royauté nouvelle. Lorsqu'il reprend la +plume, <span class="pagenum">(p.XXIV)</span> +au mois d'octobre, il écrivit: «Au sortir du fracas +des trois journées, je suis étonné d'ouvrir, dans un calme profond, la +<i>quatrième partie</i> de cet ouvrage<a id="footnotetag023" name="footnotetag023"></a> +<a href="#footnote023">[23]</a>.»</p> + +<p>La division des <i>Mémoires</i> en <i>livres</i> n'est pas moins certaine que +leur division en quatre parties.</p> + +<p>En 1826, Chateaubriand avait autorisé M<sup>me</sup> Récamier à prendre copie du +début de ses <i>Mémoires</i>. Cette copie, à peu près tout entière de la +main de M<sup>me</sup> Récamier, qui se fit seulement aider (pour un quart +environ) par Charles Lenormant, va de la naissance du poète jusqu'à sa +dix-huitième année, lorsqu'il se rend à Cambrai pour y rejoindre le +régiment de Navarre-infanterie, avec un brevet de sous-lieutenant et +100 louis dans sa poche. Le texte de 1826 est divisé non en chapitres, +mais en livres; il en comprend trois, les trois premiers de +l'ouvrage<a id="footnotetag024" name="footnotetag024"></a> +<a href="#footnote024">[24]</a>.</p> + +<p>Veut-on que Chateaubriand, après avoir commencé ses <i>Mémoires</i> sous +cette forme et l'avoir maintenue jusqu'en 1826, l'ait abandonnée dans +les années qui suivirent? Cela ne se pourrait soutenir. En 1834, lors +des <i>lectures</i> de l'Abbaye-au-Bois, la division en <i>livres</i> subsistait +toujours, ainsi que le constatent non seulement tout ceux qui +assistèrent aux lectures et en rendirent compte, mais encore +Chateaubriand lui-même, dans le passage déjà cité de sa préface +testamentaire du 1<sup>er</sup> décembre 1833: «Les <i>Mémoires</i> sont divisés en +parties et en <i>livres</i>.» J'en trouverais une autre preuve, si besoin +était, dans une lettre écrite par l'auteur, le 24 avril 1834, à +Édouard Mennechet, qui lui avait demandé un fragment de l'ouvrage pour +le <i>Panorama littéraire de l'Europe</i>. «Tel <i>livre</i> de mes <i>Mémoires</i>, +lui écrivait Chateaubriand, est un voyage; <i>tel autre</i> s'élève à la +poésie; <i>tel autre</i> est une aventure privée; <i>tel autre</i>, un +récit <span class="pagenum">(p. XXV)</span> +général, une correspondance intime, le détail d'un congrès, le +compte rendu d'une affaire d'État, une peinture de mœurs, une +esquisse de salon, de club, de cour, etc. Tout n'est donc pas adressé +aux mêmes lecteurs, et, dans cette variété, un sujet fait passer +l'autre<a id="footnotetag025" name="footnotetag025"></a> +<a href="#footnote025">[25]</a>.»</p> + +<p>Donc, en 1834, toute la partie des <i>Mémoires</i> alors rédigée, +c'est-à-dire sept volumes sur onze, était divisée en livres. L'auteur +avait encore à écrire le récit de sa carrière littéraire, de 1800 à +1814, et d'une partie de sa carrière politique, de 1814 à 1828. Ce fut +l'objet des quatre volumes complémentaires, composés de 1836 à 1839. +En cette nouvelle et dernière partie de sa rédaction, Chateaubriand +a-t-il brisé le moule dans lequel il avait jeté ses précédents +volumes? A-t-il rompu tout à coup avec ses procédés habituels de +composition? Il n'en est rien, ainsi que le montrent les textes +ci-après, empruntés à la rédaction de 1836-1839.</p> + +<p>Tome <span class="smcap">V</span>, p. 97. -- <i>Paris, 1839. -- Revu en juin 1847.</i> -- «Le premier +<i>livre</i> de ces <i>Mémoires</i> est daté de la Vallée-aux-Loups, le 4 +octobre 1811: là se trouve la description de la petite retraite que +j'achetai pour me cacher à cette époque.»</p> + +<p>Tome <span class="smcap">V</span>, p. 178. -- <i>Paris, 1839.</i> -- «Ces deux +années (de 1812 à 1814), je +les employai à des recherches sur la France et à la rédaction de +quelques <i>livres</i> de ces <i>Mémoires</i>.»</p> + +<p>Tome <span class="smcap">V</span>, p. 189. -- <i>Paris, 1839.</i> -- «Maintenant, +le récit que j'achève +rejoint les <i>premiers livres</i> de ma vie publique, précédemment écrits +à des dates diverses.»</p> + +<p>Tome <span class="smcap">VI</span>, p. 195. -- «Au <i>livre second</i> de ces +<i>Mémoires</i>, on lit (je +revenais alors de mon premier exil de Dieppe): «On m'a permis de +revenir à ma vallée. La terre tremble sous les pas du soldat étranger; +j'écris, comme les derniers Romains, au bruit de l'invasion des +barbares. Le jour, <span class="pagenum">(p. XXVI)</span> +je trace des pages aussi agitées que les +événements de ce jour<a id="footnotetag026" name="footnotetag026"></a> +<a href="#footnote026">[26]</a>; la nuit, tandis que le roulement du canon +lointain expire dans mes bois solitaires, je retourne au silence des +années qui dorment dans la tombe et à la paix de mes plus jeunes +souvenirs.»</p> + +<p>Tome <span class="smcap">VI</span>, p. 336. -- «Dans le <i>livre +<span class="smcap">IV</span></i> de ces <i>Mémoires</i>, j'ai parlé +des exhumations de 1815.»</p> + +<p>Tome <span class="smcap">VI</span>, p. 380. -- 1838. -- «Benjamin Constant +imprime son énergique +protestation contre le tyran, et il change en vingt-quatre heures. On +verra plus tard, dans <i>un autre livre</i> de ces <i>Mémoires</i>, qui lui +inspira ce noble mouvement auquel la mobilité de sa nature ne lui +permit pas de rester fidèle.»</p> + +<p>Tome <span class="smcap">VIII</span>, p. 283. -- 1839. -- <i>Revu le 22 +février 1845.</i> -- «Le <i>livre +précédent</i> que je viens d'écrire en 1839 rejoint ce <i>livre</i> de mon +ambassade de Rome, écrit en 1828 et 1829, il y a dix ans... Pour ce +<i>livre</i> de mon ambassade de Rome, les matériaux ont abondé...<a id="footnotetag027" +name="footnotetag027"></a><a href="#footnote027">[27]</a>»</p> + +<p>Ainsi, en 1839, dernière date de la rédaction de ses <i>Mémoires</i> +(quelques pages seulement y furent ajoutées plus tard), Chateaubriand +continue d'être fidèle aux principes de composition qui avaient +présidé au commencement de son travail. Si nous poussons plus avant, +si nous descendons jusqu'à l'année 1846, époque à laquelle l'ouvrage +était depuis longtemps terminé, nous trouvons ce curieux et très +significatif billet de M<sup>me</sup> de Chateaubriand. Il est adressé à M. +Mandaroux-Vertamy:</p> + +<p class="quotedr2"> + 2 février 46. <span class="pagenum">(p. XXVII)</span></p> + +<p class="quotega"> + En priant M. Vertamy d'agréer tous mes remerciements empressés, + j'ai l'honneur de lui envoyer les 1<sup>er</sup>, 2<sup>e</sup> et 3<sup>e</sup> +<i>livres</i> de la + première partie des <i>Mémoires</i> que je sais qu'il lira avec toute + l'attention de l'amitié.</p> + +<p class="quotedr2"> + La vicomtesse de <span class="smcap">Chateaubriand</span> +<a id="footnotetag028" +name="footnotetag028"></a><a href="#footnote028">[28]</a>.</p> + + + + + +<h2>VI</h2> + + +<p>Il faut bien croire, en présence de l'édition de 1849-1850, et des +éditions suivantes, qui en sont la reproduction pure et simple, que le +manuscrit de Chateaubriand, dans son dernier état, ne renfermait plus +«cette division en livres et en parties», dont l'auteur lui-même parle +en tant d'endroits. Les premiers éditeurs se sont certainement +appliqués à donner fidèlement et sans y rien changer le texte et la +suite du manuscrit qu'ils avaient entre les mains. Faire autrement, +faire plus, même pour faire mieux, c'eût été sortir de leur rôle, et +ils ont eu raison de s'y tenir. Mais aujourd'hui, après bientôt un +demi-siècle, la situation n'est plus la même. Chateaubriand est pour +nous un ancien, c'est un des classiques de notre littérature, et le +moment est venu de donner une édition des <i>Mémoires d'Outre-tombe</i> qui +replace le chef-d'œuvre du grand écrivain dans les conditions même où +il fut composé, qui nous le restitue dans son intégrité première.</p> + +<p>Nous avons donc, contrairement à ce qui avait été fait dans les +éditions précédentes, rétabli dans la nôtre cette division en parties +et en livres dont il est parlé dans la Préface testamentaire. Cette +distribution nouvelle de l'ouvrage -- nullement arbitraire, cela va sans +dire, mais, au contraire, exactement et scrupuleusement conforme aux +divisions <span class="pagenum">(p. XXVIII)</span> +établies par l'auteur -- n'a pas seulement pour +effet, comme on serait peut-être tenté de le croire, de ménager de +distance en distance des suspensions, des repos pour le lecteur. Elle +donne au livre une physionomie toute nouvelle.</p> + +<p>Les <i>Mémoires</i>, ainsi rendus à leur premier et véritable état, se +divisent en quatre parties.</p> + +<p>La première (1768-1800) va de la naissance de Chateaubriand à son +retour de l'émigration et à sa rentrée en France. Elle renferme neuf +livres.</p> + +<p>La seconde partie, qui forme cinq livres, et va de 1800 à 1814, est +consacrée à sa carrière littéraire.</p> + +<p>A sa carrière politique (1814-1830) est réservé la troisième partie. +Elle ne comprend pas moins de quinze livres.</p> + +<p>Les années qui suivent la Révolution de 1830 et la conclusion des +<i>Mémoires</i> occupent neuf livres: c'est la quatrième partie.</p> + +<p>Et déjà, par ce seul énoncé, ne voit-on pas combien est peu justifiée +la principale critique mise en avant par les adversaires des +<i>Mémoires</i>, et à laquelle les amis mêmes de Chateaubriand se croyaient +obligés de souscrire, M. de Marcellus, par exemple, son ancien +secrétaire à l'ambassade de Londres, qui, dans la préface de son +intéressant volume sur <i>Chateaubriand et son temps</i>, signale le +«décousu» du livre de son maître, et ajoute, non sans tristesse: «Ce +dernier de ces ouvrages n'a point subi les combinaisons d'une +composition uniforme. Revu sans cesse, il n'a jamais été pour ainsi +dire coordonné. C'est une série de fragments sans plan, presque sans +symétrie, tracés de verve, suivant le caprice du jour<a id="footnotetag029" +name="footnotetag029"></a> +<a href="#footnote029">[29]</a>.» C'est +justement le contraire qui est vrai.</p> + +<p>Ce n'est pas tout. Lors des <i>lectures</i> de l'Abbaye-au-Bois, en +<span class="pagenum">(p. XXIX)</span> +1834, les auditeurs avaient été frappés, tout particulièrement, de la +beauté des <i>Prologues</i> qui ouvraient la plupart des livres des +mémoires. Voici, par exemple, ce qu'en disait Edgar Quinet:</p> + +<p class="quotega"> + Ces <i>Mémoires</i> sont fréquemment interrompus par des espèces de + prologues <i>mis en tête de chaque livre</i>... Le poète se réserve là + tous ses droits, et il se donne pleine carrière; le trop plein de + son imagination, que la réalité ne peut pas garder, déborde en + nappes enchantées dans des bassins de vermeil. Il y a de ces + <i>commencements</i> pleins de larmes qui mènent à une histoire + burlesque, et de comiques <i>débuts</i> qui conduisent à une fin + tragique; ils représentent véritablement la fantaisie qui va et + vient dans l'infini, les yeux fermés, et qui se réveille en + sursaut là où la vie la blesse. Par là, vous sentez, à chaque + point de cet ouvrage, la jeunesse et la vieillesse, la tristesse + et la joie, la vie et la mort, la réalité et l'idéal, le présent + et le passé, réunis et confondus dans l'<i>harmonie</i> et l'éternité + d'<i>une œuvre d'art</i><a id="footnotetag030" name="footnotetag030"></a> +<a href="#footnote030">[30]</a>.</p> + +<p>L'enthousiasme de Jules Janin à l'endroit de ces <i>Prologues</i> n'était +pas moins vif:</p> + +<p class="quotega"> + Il faut vous dire que <i>chaque livre</i> nouveau de ces <i>Mémoires</i> + commence par un magnifique exorde... Ces <i>introductions</i> dont je + vous parle sont de superbes morceaux oratoires qui ne sont pas + des hors-d'œuvre, qui entrent, au contraire, profondément dans + le récit principal, tant ils servent admirablement à désigner + l'heure, le lieu, l'instant, la disposition d'âme et d'esprit + dans lesquels l'auteur pense, écrit et raconte... Dans ces + merveilleux <i>préliminaires</i>, la perfection de la langue française + a été poussée à un degré inouï, même pour la langue de M. de + Chateaubriand<a id="footnotetag031" name="footnotetag031"></a> +<a href="#footnote031">[31]</a>.</p> + +<p>Jules Janin avait raison. Ces <i>Prologues</i> n'étaient pas des +hors-d'œuvre à la place que Chateaubriand leur avait assignée. Dans +les éditions actuelles, survenant au cours même du récit qu'ils +interrompent sans que l'on sache pourquoi, +<span class="pagenum">(p. XXX)</span> +ils déroutent et +déconcertent le lecteur: ce qui était une beauté est devenu un défaut.</p> + +<p>De même qu'il avait mis le meilleur de son art dans ces <i>Prologues</i>, +dans ces <i>commencements</i>, de même aussi Chateaubriand s'applique à +bien finir ses <i>livres</i>. Chacun d'eux se termine d'ordinaire par des +réflexions générales, par des vues d'ensemble, par des traits d'un +effet grandiose et poétique. Ce sont de beaux finales, à la condition +de venir à la fin du morceau. S'ils viennent au milieu, comme +aujourd'hui, ils font l'effet d'une dissonance. Un exemple, entre +vingt autres, va permettre d'en juger.</p> + +<p>Le livre I<sup>er</sup> de la seconde partie des <i>Mémoires</i> est consacré au +<i>Génie du Christianisme</i>. L'auteur, après avoir parlé des +circonstances dans lesquelles parut son ouvrage, finit par cette belle +page:</p> + +<p class="quotega"> + Si l'influence de mon travail ne se bornait pas au changement + que, depuis quarante années, il a produit parmi les générations + vivantes; s'il servait encore à ranimer chez les tard-venus une + étincelle des vérités civilisatrices de la terre; si ce léger + symptôme de vie que l'on croit apercevoir s'y soutenait dans les + générations à venir, je m'en irais plein d'espérance dans la + miséricorde divine. Chrétien réconcilié, ne m'oublie pas dans tes + prières, quand je serai parti; mes fautes m'arrêteront peut-être + à ces portes où ma charité avait crié pour toi: «Ouvrez-vous, + portes éternelles! <i>Elevamini, portæ æternales</i><a id="footnotetag032" +name="footnotetag032"></a> +<a href="#footnote032">[32]</a>!»</p> + +<p>Dans la pensée de Chateaubriand, le lecteur devait rester sur ces +paroles, s'y arrêter au moins le temps nécessaire pour lui donner +cette prière, si chrétiennement demandée. Les éditeurs de 1849 ne +l'ont pas voulu; car aussitôt après, et sans que rien l'avertisse +qu'ici prend fin un des <i>livres des Mémoires</i>, le lecteur tombe +brusquement sur les lignes suivantes:</p> + +<p class="quotega"> + Ma vie se trouva toute dérangée aussitôt qu'elle cessa d'être à + moi. J'avais une foule de connaissances en dehors de ma société + <span class="pagenum">(p. XXXI)</span> + habituelle. J'étais appelé dans les châteaux que l'on + rétablissait. On se rendait comme on pouvait dans ces manoirs + demi-démeublés, demi-meublés, où un vieux fauteuil succédait à un + fauteuil neuf. Cependant quelques-uns de ces manoirs étaient + restés intacts, tels que le Marais, échu à M<sup>me</sup> de la Briche, + excellente femme dont le bonheur n'a jamais pu se débarrasser. Je + me souviens que mon immortalité allait rue + Saint-Dominique-d'Enfer prendre une place dans une méchante + voiture de louage où je rencontrais M<sup>me</sup> de Vintimille et M<sup>me</sup> de + Fezensac. A Champlâtreux, M. Molé faisait refaire de petites + chambres au second étage<a id="footnotetag033" name="footnotetag033"></a> +<a href="#footnote033">[33]</a>.</p> + +<p>Quelle impression voulez-vous qu'éprouve le lecteur lorsqu'il passe, +sans transition, des <i>portes éternelles</i> à ces <i>petites chambres au +second étage</i>? Il n'est pas jusqu'à ce mot charmant sur M<sup>me</sup> de la +Briche, <i>dont le bonheur n'a jamais pu se débarrasser</i>, qui ne vienne +ici à contre-temps, puisqu'il me fait sourire, au moment où je devrais +être tout entier à l'émotion que la page citée tout à l'heure était si +bien faite pour produire.</p> + +<p>Voici ce qui est plus grave encore.</p> + +<p>Le lecteur que Chateaubriand vient de conduire jusqu'à l'année 1812, +et qui s'est amusé avec lui de la petite guerre que lui faisait, à +cette époque, la police impériale, laquelle avait déterré un +exemplaire de l'<i>Essai sur les Révolutions</i> et triomphait de pouvoir +l'opposer au <i>Génie du Christianisme</i>, le lecteur se trouve à ce +moment en présence de la <i>vie</i> de Napoléon Bonaparte. Il se demande +pourquoi la vie de Chateaubriand se trouve ainsi tout à coup +suspendue. Il a peine à s'expliquer cette soudaine et longue +interruption, et si éloquentes que soient les pages consacrées à +l'empereur, il lui est bien difficile de n'y pas voir une digression +fâcheuse, un injustifiable hors-d'œuvre.</p> + +<p>Rétablissons les divisions créées par Chateaubriand, et tout +s'éclaire, tout s'explique.</p> + +<p>Il <span class="pagenum">(p. XXXII)</span> +a terminé le récit des deux premières parties de sa vie, +de sa <i>carrière de voyageur et de soldat</i> et de sa <i>carrière +littéraire</i>; il lui reste à raconter sa carrière politique. En +réalité, c'est un ouvrage nouveau qu'il va écrire; et par où le +pourrait-il mieux commencer que par un portrait de Bonaparte, une +vue -- à vol d'aigle -- du Consulat et de l'Empire, préface naturelle de +ces prodigieux événements de 1814 qui, en changeant la face de +l'Europe, donneront du même coup à la vie de Chateaubriand une +orientation nouvelle? Seulement, il lui arrive avec Napoléon ce qui +était arrivé à Montesquieu avec Alexandre. Il en parle, lui aussi, +<i>tout à son aise</i><a id="footnotetag034" name="footnotetag034"></a> +<a href="#footnote034">[34]</a>. Il lui consacre les deux premiers livres de sa +troisième partie. Déjà, dans sa première partie, il avait esquissé à +grands traits le tableau de la Révolution, de 1789 à 1792. Voici +maintenant une vivante peinture de Napoléon et du régime impérial. +Nous aurons plus tard un éloquent récit de la Révolution de 1830: +trois admirables décors pour les trois actes de ce drame, qui fut la +vie de Chateaubriand et qu'il a lui-même encadré, suivant la mode +romantique du temps, entre un prologue et un épilogue, entre la +description du château de Combourg, qui ouvre les <i>Mémoires</i>, et les +considérations sur l'<i>avenir du monde</i>, qui les terminent. Pour ma +part, je ne sais pas d'ouvrage, dans la littérature contemporaine, +dont le plan soit plus parfait, dont l'ordonnance soit plus savante et +plus belle.</p> + +<p>En tout cas, il me semble bien que je ne me suis pas trop avancé en +disant que les <i>Mémoires d'Outre-tombe</i>, ainsi divisés en parties et +en livres, prennent une physionomie nouvelle. Par suite de cette +division en livres, plus de ces subdivisions incessantes, de ces +chapitres, de deux à trois pages chacun, qui venaient à tout instant +interrompre et couper le récit. Les sommaires qui, intercalés dans le +texte, en détruisaient la continuité et la suite, +<span class="pagenum">(p. XXXIII)</span> +ont été +reportés à leur vraie place, en tête de chaque livre. Nous nous sommes +attaché, en dernier lieu, à restituer la véritable orthographe des +noms cités dans les <i>Mémoires</i> et dont un trop grand nombre, dans les +éditions actuelles, sont imprimés d'une manière fautive. Il est tel de +ces noms, celui de Peltier, par exemple, le célèbre rédacteur des +<i>Actes des Apôtres</i> et de l'<i>Ambigu</i>, qui revient presque à chaque +page, sous la plume de Chateaubriand, dans le récit de ses années +d'exil et de misère à Londres, et qui n'est pas donné une seule fois +d'une façon exacte.</p> + + + + +<h2>VII</h2> + + +<p>En présentant au public, pour la première fois, une édition des +<i>Mémoires d'Outre-tombe</i> conforme au plan et aux divisions de +l'auteur, nous avons la confiance que les lecteurs, ayant enfin sous +les yeux son livre, tel qu'il l'a conçu et exécuté, partageront +l'enthousiasme qu'il excita, il y a un demi-siècle, chez tous ceux qui +furent admis aux lectures de l'Abbaye-au-Bois.</p> + +<p>Il réunit, en effet, à un degré rare, ces qualités maîtresses: d'une +part, l'unité, la proportion, la beauté de l'ordonnance; -- d'autre +part, la souplesse, la vigueur, la grâce et l'éclat du style.</p> + +<p>Quelques mots sur ce dernier point.</p> + +<p>Parce que Chateaubriand a revu son ouvrage jusqu'à ses dernières +années, et que sa main, affaiblie par l'âge, y a fait en quelques +endroits des retouches malheureuses, on s'est plu à y voir une œuvre +de vieillesse et de déclin, comparable à la dernière toile du Titien, +à ce <i>Christ au Tombeau</i> que l'on montre à Venise, à l'Académie des +beaux-arts, et que le peintre, âgé de quatre-vingt-dix-neuf ans, a +signé d'une main tremblante, <i>senescente manu</i>. Rien de +<span class="pagenum">(p. XXXIV)</span> +moins exact. Chateaubriand a commencé ses <i>Mémoires</i> au mois d'octobre +1811, au lendemain de la publication de l'<i>Itinéraire</i>, c'est-à-dire à +l'heure où son talent, en pleine vigueur, conservait encore la +fraîcheur et la grâce de la jeunesse. De 1811 à 1814, il écrit les +premiers livres, l'histoire de son enfance, sa vie sur les landes et +les grèves bretonnes, au fond du vieux manoir de Combourg, auprès de +sa sœur Lucile, sous l'œil sévère de son père, ce grand vieillard +dont il a tracé un portrait inoubliable. La Restauration, en le jetant +dans la vie politique, en l'obligeant à se mesurer avec les faits et à +en tenir compte, à prouver et à convaincre, au lieu de peindre +seulement et de charmer, révèle chez lui des dons nouveaux et de +nouvelles qualités de style. Il se trouve que ce poète est un +historien et un polémiste; il écrit les <i>Réflexions politiques</i>, la +<i>Monarchie selon la Charte</i>, les articles du <i>Conservateur</i>, les +<i>Mémoires sur la vie et la mort du duc de Berry</i>. Certes, ce n'est pas +à ce moment que son talent baisse et que son génie décline. C'est à ce +moment pourtant que prend place la rédaction d'une partie considérable +des <i>Mémoires</i>. Le tableau des premiers mouvements de la Révolution, +le voyage en Amérique, l'émigration, les combats à l'armée des princes +et, jusqu'à la rentrée en France en 1800, la vie de l'exilé à Londres, +les années de misère et d'étude, de deuil et d'espérance, qui +préparaient et annonçaient déjà l'avenir du poète, pareilles à cette +aube obscure, et pourtant pleine de promesses, qui précède l'éclat du +jour naissant et de la gloire prochaine: ces belles pages ont été +écrites en 1821 et 1822, à Berlin et à Londres, dans les moments de +loisir que laissaient à l'auteur les travaux et les fêtes de ses deux +ambassades. Le récit de l'ambassade de Rome a été composé à Rome même, +en 1828 et 1829; il est contemporain par conséquent de ces admirables +dépêches diplomatiques qui sont restées des modèles du genre. Donc, +ici encore, <span class="pagenum">(p.XXXV)</span> +il ne saurait être question de déclin et +d'affaiblissement littéraire. Ce qui vient ensuite, -- la révolution de +Juillet, le voyage à Prague et le voyage à Venise, les rêveries au +Lido et sur les grands chemins de Bohême, les considérations sur +l'<i>Avenir du monde</i>, -- tout cela est de la même date que les <i>Études +historiques</i> et les célèbres brochures sur <i>La Restauration et la +monarchie élective</i>, sur le <i>Bannissement de Charles X et de sa +famille</i>, et sur la <i>Captivité de M<sup>me</sup> la duchesse de Berry</i>. Le génie +de l'écrivain avait encore toute sa coloration et toute sa trempe: +l'éclair jaillissait encore de l'épée de Roland.</p> + +<p>Reste, il est vrai, la partie des <i>Mémoires</i> qui va de 1800 à 1828, et +qui a été écrite de 1836 à 1839. Cette partie est-elle inférieure aux +autres? En 1836, Chateaubriand avait soixante-huit ans, l'âge +précisément auquel M. Guizot commença d'écrire ses <i>Mémoires</i>, le plus +parfait de ses ouvrages. En 1839, l'auteur du <i>Génie du Christianisme</i> +avait soixante et onze ans, l'âge auquel Malherbe, dans l'une de ses +plus belles odes, s'écriait avec une confiance que justifiait sa pièce +même:</p> + +<p class="quotega"> + Je suis vaincu du temps, je cède à ses outrages;<br> + Mon esprit seulement, exempt de sa rigueur,<br> + A de quoi témoigner en ses derniers ouvrages<br> + Sa première vigueur<a id="footnotetag035" name="footnotetag035"></a> +<a href="#footnote035">[35]</a>.</p> + +<p>Chateaubriand se pouvait rendre le même témoignage. Il écrivait alors +et faisait paraître le <i>Congrès de Vérone</i><a id="footnotetag036" name="footnotetag036"></a> +<a href="#footnote036">[36]</a>.</p> + +<p>Ce livre n'est pas autre chose qu'un fragment des <i>Mémoires</i>: l'auteur +s'était résolu à le détacher de son œuvre et à le publier séparément, +parce que cet épisode, en raison des développements qu'il avait reçus +sous sa plume, aurait dérangé l'économie de ses <i>Mémoires</i> et leur eût +enlevé ce caractère d'harmonieuse proportion qu'il voulait avant tout +leur conserver. Tant vaut le <i>Congrès de Vérone</i>, +<span class="pagenum">(p. XXXVI)</span> +au point +de vue du style -- le seul qui nous occupe en ce moment -- tant vaut +nécessairement toute la partie des <i>Mémoires d'Outre-tombe</i>, composée +à la même date, écrite avec la même encre. Or, voici comme un +excellent juge, Alexandre Vinet, appréciait le style du <i>Congrès de +Vérone</i>:</p> + +<p class="quotega"> + Ce livre est une belle œuvre d'historien et de politique; mais + quand elle ferait, sous ces deux rapports, moins d'honneur à M. + de Chateaubriand, quel honneur ne fait-elle pas à son talent + d'écrivain? Nous ne croyons pas que, dans aucun de ses ouvrages, + il ait répandu plus de beautés, ni des beautés plus vraies et + plus diverses. La verve et la perfection de la forme ne sont + point ici aux dépens l'une de l'autre; toutes les deux sont à la + fois portées au plus haut degré, et semblent dériver l'une de + l'autre. Le style propre à M. de Chateaubriand ne nous a jamais + paru plus accompli que dans cette dernière production; nous + devrions dire les styles, car il y en a plusieurs, et dans chacun + il est presque également parfait. L'homme d'État dans ses + éloquentes dépêches, l'historien-poète dans ses vivants tableaux, + le peintre des mœurs dans ses sarcasmes mordants et altiers, se + disputent le prix et nous laissent indécis dans l'admiration... + On a l'air de croire que l'auteur d'<i>Atala</i> et des <i>Martyrs</i> n'a + fait que se continuer. C'est une erreur. Son talent n'a cessé, + depuis lors, d'être en voie de progrès; à l'âge de soixante-dix + ans, il avance, il acquiert encore autant pour le moins et aussi + rapidement qu'à l'époque «de sa plus verte nouveauté...» Ce + talent, à mesure que la pensée et la passion s'y sont fait leur + part, a pris une constitution plus ferme; la vie et le travail + l'ont affermi et complété; sans rien perdre de sa suavité et de + sa magnificence, le style s'est entrelacé, comme la soie d'une + riche tenture, à un canevas plus serré, et ses couleurs en ont + paru tout ensemble plus vives et mieux fondues. Tout, jusqu'à la + forme de la phrase, est devenu plus précis, moins flottant; le + mouvement du discours a gagné en souplesse et en variété; une + étude délicate de notre langue, qu'on désirait fléchir et jamais + froisser, a fait trouver des tours heureux et nouveaux, qui sont + savants et ne paraissent que libres. Le prisme a décomposé le + rayon solaire sans l'obscurcir, et les couleurs qui en + rejaillissent éclairent comme la lumière<a id="footnotetag037" name="footnotetag037"></a> +<a href="#footnote037">[37]</a>.</p> + +<p>A <span class="pagenum">(p. XXXVII)</span> +l'appui de ses éloges, Alexandre Vinet fait de nombreuses +citations. Il se trouve que toutes sont empruntées à des passages des +<i>Mémoires d'Outre-tombe</i> que Chateaubriand avait intercalés dans le +texte du <i>Congrès de Vérone</i>. N'est-ce pas là la preuve, une preuve +décisive, que la portion des <i>Mémoires</i> écrite de 1836 à 1839, la +seule qui aurait pu causer quelque inquiétude littéraire, ne le cède +en rien aux autres parties de l'ouvrage?</p> + + + + +<h2>VIII</h2> + + +<p>Par le style comme par la composition, les <i>Mémoires d'Outre-tombe</i> +sont donc dignes du génie de Chateaubriand. Leur place est marquée +immédiatement au-dessous des Mémoires de Saint-Simon. Et encore, tout +en maintenant le premier rang à son incomparable prédécesseur, +n'est-il que juste d'ajouter que Chateaubriand lui est supérieur par +plus d'un endroit. Dans un éloquent article, publié en 1857, +Montalembert a dit de Saint-Simon: «Il est tout, excepté poète; car il +lui manque l'idéal et la rêverie<a id="footnotetag038" name="footnotetag038"></a> +<a href="#footnote038">[38]</a>.» Chateaubriand, dans ses +<i>Mémoires</i>, est poète et grand poète. Qu'il promène ses rêves +d'adolescent sur les grèves de Bretagne ou ses rêveries de vieillard +sur les lagunes de Venise; qu'il écoute, sentinelle perdue aux bords +de la Moselle, la confuse rumeur du camp qui s'éveille, aux premières +blancheurs de l'aube, ou que, ministre du roi de France, il entende, +sur la route de Gand à Bruxelles, à l'angle d'un champ, au pied d'un +peuplier, le bruit lointain de cette grande bataille encore sans nom, +qui s'appellera demain Waterloo, il <span class="pagenum">(p. XXXVIII)</span> +a partout -- et c'est +Sainte-Beuve lui-même qui est réduit à le confesser -- il a, en toute +rencontre, <i>des passages d'une grâce, d'une suavité magiques, où se +reconnaissent la touche et l'accent de l'enchanteur</i>; il a <i>de ces +paroles qui semblent couler d'une lèvre d'or</i><a id="footnotetag039" name="footnotetag039"></a> +<a href="#footnote039">[39]</a>!</p> + +<p>A côté du poète, les <i>Mémoires d'Outre-tombe</i> nous montrent +l'historien, cet historien que Saint-Simon n'a pas été. La vie de +Napoléon Bonaparte par Chateaubriand<a id="footnotetag040" name="footnotetag040"></a> +<a href="#footnote040">[40]</a> n'est qu'une esquisse, mais +une esquisse de maître, qui, dans sa rapidité même, reflète, avec une +incontestable fidélité, cette existence prodigieuse, toute pleine de +coups de théâtre et de coups de foudre. Le bruit du canon, les chants +de victoire retentissent au milieu de ces pages, mais sans couvrir le +prix de la Justice foulée aux pieds et de la Liberté mise aux fers. +Pour défendre ces deux nobles clientes, Chateaubriand trouve des +accents vraiment magnifiques, également bien inspiré quand il prend en +main la cause de Pie VII, du chef de la chrétienté, arraché du +Quirinal et jeté dans une voiture dont les portières sont fermées à +clef, ou lorsqu'il fait entendre, à l'occasion d'un pauvre pêcheur +d'Albano, fusillé par les autorités impériales, cette protestation +indignée:</p> + +<p class="quotega"> + Pour dégoûter des conquérants, il faudrait savoir tous les maux + qu'ils causent; il faudrait être témoin de l'indifférence avec + laquelle on leur sacrifie les plus inoffensives créatures dans un + coin du globe où ils n'ont jamais mis le pied. Qu'importaient au + succès de Bonaparte les jours d'un pauvre faiseur de filets des + États romains? Sans doute il n'a jamais su que ce chétif avait + existé; il a ignoré, dans le fracas de sa lutte avec les rois, + jusqu'au nom de sa victime plébéienne. Le monde n'aperçoit en + Napoléon que des victoires; les larmes dont les colonnes + triomphales sont cimentées ne tombent point de ses yeux. Et moi + je pense que, de ces souffrances méprisées, de ces calamités des + humbles et des petits, se forment, dans les conseils de la + Providence, les causes secrètes qui précipitent du trône + <span class="pagenum">(p. XXXIX)</span> + le dominateur. Quand les injustices particulières se + sont accumulées de manière à l'emporter sur le poids de la + fortune, le bassin descend. Il y a du sang muet et du sang qui + crie; le sang des champs de bataille est bu en silence par la + terre; le sang pacifique répandu jaillit en gémissant vers le + ciel: Dieu le reçoit et le venge. Bonaparte tua le pêcheur + d'Albano; quelques mois après, il était banni chez les pêcheurs + de l'île d'Elbe, et il est mort parmi ceux de Sainte-Hélène<a id="footnotetag041" +name="footnotetag041"></a> +<a href="#footnote041">[41]</a>.</p> + +<p>Sans doute, il y a des défauts, et en grand nombre, au cours des +<i>Mémoires</i>, de bizarres puérilités, des veines de mauvais goût, et, en +plus d'un endroit, -- la remarque est de Sainte-Beuve, -- un cliquetis +d'érudition, de rapprochements historiques, de souvenirs personnels et +de plaisanteries affectées, dont l'effet est trop souvent étrange +quand il n'est pas faux<a id="footnotetag042" name="footnotetag042"></a> +<a href="#footnote042">[42]</a>. Mais, au demeurant, que sont ces taches +dans une œuvre d'une si considérable étendue et où étincellent tant +et de si rares beautés?</p> + +<p>Il ne suffit pas qu'une œuvre soit belle: il faut encore, il faut +surtout qu'elle soit morale.</p> + +<p>A l'époque où les <i>Mémoires d'Outre-tombe</i> paraissaient dans la +<i>Presse</i>, Georges Sand -- qui aurait peut-être sagement fait de se +récuser sur ce point: -- écrivait à un ami: «C'est un ouvrage <i>sans +moralité</i>. Je ne veux pas dire par là qu'il soit immoral, mais je n'y +trouve pas cette bonne grosse moralité qu'on aime à lire même au bout +d'une fable ou d'un conte de fées<a id="footnotetag043" name="footnotetag043"></a> +<a href="#footnote043">[43]</a>.»</p> + +<p>Précisément à l'heure où l'auteur de <i>Lélia</i> prononçait cet arrêt, une +autre femme, M<sup>me</sup> Swetchine, avec l'autorité +<span class="pagenum">(p. XL)</span> +que donnait à sa +parole toute une vie d'honneur et de vertu, écrivait de son côté, +après une lecture des <i>Mémoires</i>:</p> + +<p class="quotega"> + Ce qui reste de cette lecture, c'est que notre vie si brève n'est + faite absolument que pour l'autre vie immortelle, et que tout + fuit devant nous jusqu'au rivage immobile.<br><br> + + Il (Chateaubriand) peint d'après nature, voilà pourquoi il choque + tant. Il ne se lie pas par les idées émises, mais dit le bien + après avoir dit le mal et se montre <i>successif</i> comme la pauvre + nature humaine...<br><br> + + Du pour et du contre; oui, dans les choses de la politique + humaine, jamais contre les vérités imprescriptibles, contre les + hauts sentiments du cœur humain: «Mon zèle, dit-il sur + l'émigration, surpassait ma foi,» et puis sur cette même + émigration viennent deux pages admirables.<br><br> + + Combien son mouvement religieux est vrai! Jamais il ne le blesse, + ni par inadvertance ni par désir de bien dire...<br><br> + + Quelle est donc la beauté morale dont M. de Chateaubriand n'ait + pas eu le sentiment, qu'il n'ait pas respectée, qu'il n'ait pas + glorifiée de tout l'éclat de son pinceau? Quel est donc le devoir + dont il n'ait pas eu l'instinct et souvent le courage? On veut + bien qu'il ait été quelquefois sublime d'égoïsme; avec plus de + justice on pourrait le montrer dans bien des circonstances + capable d'élan, de sacrifice et de dévouement, non pas à un homme + peut-être, mais à une idée, à un sentiment incessamment vénéré. + Certes, M. de Chateaubriand n'est pas un homme en qui la vérité + règle, pondère, perfectionne tout. Le sacrifice aurait plu à son + imagination; mais l'abnégation, le détachement de lui-même, + aurait trop coûté à sa volonté. De là des côtés faibles; une + insuffisance de la raison, qui a nui à la dignité de son + caractère, à son attitude dans le monde, mais <i>n'a jamais rien + coûté à l'honneur</i><a id="footnotetag044" name="footnotetag044"></a> +<a href="#footnote044">[44]</a>.</p> + +<p>C'est sur ce mot que je veux finir. Chateaubriand a été le plus grand +écrivain du dix-neuvième siècle. Mais il n'est pas seulement en poésie +l'initiateur et le maître:</p> + +<p class="quotega"> + Tu duca, tu signore et tu maestro.</p> + + +<p>Il <span class="pagenum">(p. XLI)</span> +est aussi le maître de l'honneur; et comme me l'écrivait un +jour Victor de Laprade, -- qui avait cependant de bonnes raisons pour ne +pas déprécier la poésie et pour la mettre en bon rang, -- «l'honneur +passe avant tout, même avant la poésie<a id="footnotetag045" name="footnotetag045"></a> +<a href="#footnote045">[45]</a>.»</p> + +<p class="quotedr2"> +Edmond BIRÉ.</p> + + + +<a id="pageXLIII" name="pageXLIII"></a><a href="#pageXLIII"></a> +<h1>PRÉFACE TESTAMENTAIRE<a id="footnotetag046" name="footnotetag046"></a> +<a href="#footnote046">[46]</a> <span class="pagenum">(p. XLIII)</span></h1> + + <p class="quotedr2"><i>Sicut nubes... quasi naves... velut umbra</i> (Job.)<br> + + <i>Paris, 1<sup>er</sup> décembre 1833.</i></p><br> + +<p>Comme il m'est impossible de prévoir le moment de ma fin; comme à mon +âge les jours accordés à l'homme ne sont que des jours de grâce, ou +plutôt de rigueur, je vais, dans la crainte d'être surpris, +m'expliquer sur un travail destiné à tromper pour moi l'ennui de ces +heures dernières et délaissées, que personne ne veut, et dont on ne +sait que faire.</p> + +<p>Les <i>Mémoires</i> à la tête desquels on lira cette préface embrassent et +embrasseront le cours entier de ma vie; ils ont été commencés dès +l'année 1811 et continués jusqu'à ce jour. Je raconte dans ce qui est +achevé et raconterai dans ce qui n'est encore qu'ébauché mon enfance, +mon éducation, ma jeunesse, mon entrée au service, mon arrivée à +Paris, ma présentation à Louis XVI, les premières scènes de la +Révolution, mes voyages en Amérique, mon retour en Europe, mon +émigration en Allemagne et en Angleterre, ma rentrée en France sous le +Consulat, mes occupations et <span class="pagenum">(p. XLIV)</span> +mes ouvrages sous l'empire, ma +course à Jérusalem, mes occupations et mes ouvrages sous la +restauration, enfin l'histoire complète de cette restauration et de sa +chute.</p> + +<p>J'ai rencontré presque tous les hommes qui ont joué de mon temps un +rôle grand ou petit à l'étranger et dans ma patrie. Depuis Washington +jusqu'à Napoléon, depuis Louis XVIII jusqu'à Alexandre, depuis Pie VII +jusqu'à Grégoire XVI, depuis Fox, Burke, Pitt, Sheridan, Londonderry, +Capo-d'Istrias, jusqu'à Malesherbes, Mirabeau, etc.; depuis Nelson, +Bolivar, Méhémet, pacha d'Égypte jusqu'à Suffren, Bougainville, +Lapeyrouse, Moreau, etc. J'ai fait partie d'un triumvirat qui n'avait +point eu d'exemple: trois poètes opposés d'intérêts et de nations se +sont trouvés, presque à la fois, ministres des Affaires étrangères, +moi en France, M. Canning en Angleterre, M. Martinez de la Rosa en +Espagne. J'ai traversé successivement les années vides de ma jeunesse, +les années si remplies de l'ère républicaine, des fastes de Bonaparte +et du règne de la légitimité.</p> + +<p>J'ai exploré les mers de l'Ancien et du Nouveau-Monde, et foulé le sol +des quatre parties de la terre. Après avoir campé sous la hutte de +l'Iroquois et sous la tente de l'Arabe, dans les wigwuams des Hurons, +dans les débris d'Athènes, de Jérusalem, de Memphis, de Carthage, de +Grenade, chez le Grec, le Turc et le Maure, parmi les forêts et les +ruines; après avoir revêtu la casaque de peau d'ours du sauvage et le +cafetan de soie du mameluck, après avoir subi la pauvreté, la faim, la +soif et l'exil, je me suis assis, ministre et ambassadeur, brodé d'or, +bariolé d'insignes et de <span class="pagenum">(p.XLV)</span> +rubans, à la table des rois, aux +fêtes des princes et des princesses, pour retomber dans l'indigence et +essayer de la prison.</p> + +<p>J'ai été en relation avec une foule de personnages célèbres dans les +armes, l'Église, la politique, la magistrature, les sciences et les +arts. Je possède des matériaux immenses, plus de quatre mille lettres +particulières, les correspondances diplomatiques de mes différentes +ambassades, celles de mon passage au ministère des Affaires +étrangères, entre lesquelles se trouvent des pièces à moi +particulières, uniques et inconnues. J'ai porté le mousquet du soldat, +le bâton du voyageur, le bourdon du pèlerin: navigateur, mes destinées +ont eu l'inconstance de ma voile; alcyon, j'ai fait mon nid sur les +flots.</p> + +<p>Je me suis mêlé de paix et de guerre; j'ai signé des traités, des +protocoles, et publié chemin faisant de nombreux ouvrages. J'ai été +initié à des secrets de partis, de cour et d'état; j'ai vu de près les +plus rares malheurs, les plus hautes fortunes, les plus grandes +renommées. J'ai assisté à des sièges, à des congrès, à des conclaves, +à la réédification et à la démolition des trônes. J'ai fait de +l'histoire, et je pouvais l'écrire. Et ma vie solitaire, rêveuse, +poétique, marchait au travers de ce monde de réalités, de +catastrophes, de tumulte, de bruit, avec les fils de mes songes, +Chactas, René, Eudore, Aben-Hamet, avec les filles de mes chimères, +Atala, Amélie, Blanca, Velléda, Cymodocée. En dedans et à côté de mon +siècle, j'exerçais peut-être sur lui, sans le vouloir et sans le +chercher, une triple influence religieuse, politique et littéraire.</p> + +<p>Je n'ai plus autour de moi que quatre ou cinq contemporains +<span class="pagenum">(p.XLVI)</span> +d'une longue renommée. Alfieri, Canova et Monti ont disparu; de ses +jours brillants, l'Italie ne conserve que Pindemonte et Manzoni. +Pellico a usé ses belles années dans les cachots du Spielberg; les +talents de la patrie de Dante sont condamnés au silence, ou forcés de +languir en terre étrangère; lord Byron et M. Canning sont morts +jeunes; Walter Scott nous a laissés; Gœthe nous a quittés rempli de +gloire et d'années. La France n'a presque plus rien de son passé si +riche, elle commence une autre ère: je reste pour enterrer mon siècle, +comme le vieux prêtre qui, dans le sac de Béziers, devait sonner la +cloche avant de tomber lui-même, lorsque le dernier citoyen aurait +expiré.</p> + +<p>Quand la mort baissera la toile entre moi et le monde, on trouvera que +mon drame se divise en trois actes.</p> + +<p>Depuis ma première jeunesse jusqu'en 1800, j'ai été soldat et +voyageur; depuis 1800 jusqu'en 1814, sous le consulat et l'empire, ma +vie a été littéraire; depuis la restauration jusqu'aujourd'hui, ma vie +a été politique.</p> + +<p>Dans mes trois carrières successives, je me suis toujours proposé une +grande tâche: voyageur, j'ai aspiré à la découverte du monde polaire; +littérateur, j'ai essayé de rétablir la religion sur ses ruines; homme +d'état, je me suis efforcé de donner au peuple le vrai système +monarchique représentatif avec ses diverses libertés: j'ai du moins +aidé à conquérir celle qui les vaut, les remplace, et tient lieu de +toute constitution, la liberté de la presse. Si j'ai souvent échoué +dans mes entreprises, il y a eu chez moi faillance de destinée. Les +<span class="pagenum">(p. XLVII)</span> +étrangers qui ont succédé dans leurs desseins furent servis +par la fortune; ils avaient derrière eux des amis puissants et une +patrie tranquille. Je n'ai pas eu ce bonheur.</p> + +<p>Des auteurs modernes français de ma date, je suis quasi le seul dont +la vie ressemble à ses ouvrages: voyageur, soldat, poète, publiciste, +c'est dans les bois que j'ai chanté les bois, sur les vaisseaux que +j'ai peint la mer, dans les camps que j'ai parlé des armes, dans +l'exil que j'ai appris l'exil, dans les cours, dans les affaires, dans +les assemblées, que j'ai étudié les princes, la politique, les lois et +l'histoire. Les orateurs de la Grèce et de Rome furent mêlés à la +chose publique et en partagèrent le sort. Dans l'Italie et l'Espagne +de la fin du moyen âge et de la Renaissance, les premiers génies des +lettres et des arts participèrent au mouvement social. Quelles +orageuses et belles vies que celles de Dante, de Tasse, de Camoëns, +d'Ercilla, de Cervantes!</p> + +<p>En France nos anciens poètes et nos anciens historiens chantaient et +écrivaient au milieu des pèlerinages et des combats: Thibault, comte +de Champagne, Villehardouin, Joinville, empruntent les félicités de +leur style des aventures de leur carrière; Froissard va chercher +l'histoire sur les grands chemins, et l'apprend des chevaliers et des +abbés, qu'il rencontre, avec lesquels il chevauche. Mais, à compter du +règne de François I<sup>er</sup>, nos écrivains ont été des hommes isolés dont +les talents, pouvaient être l'expression de l'esprit, non des faits de +leur époque. Si j'étais destiné à vivre, je représenterais dans ma +personne, représentée dans mes mémoires, les principes, les idées, les +événements, les <span class="pagenum">(p. XLVIII)</span> +catastrophes, l'épopée de mon temps, d'autant +plus que j'ai vu finir et commencer un monde, et que les caractères +opposés de cette fin et de ce commencement se trouvent mêlés dans mes +opinions. Je me suis rencontré entre les deux siècles comme au +confluent de deux fleuves; j'ai plongé dans leurs eaux troublées, +m'éloignant à regret du vieux rivage où j'étais né, et nageant avec +espérance vers la rive inconnue où vont aborder les générations +nouvelles.</p> + +<p>Les <i>Mémoires</i>, divisés en livres et en parties, sont écrits à +différentes dates et en différents lieux: ces sections amènent +naturellement des espèces de prologues qui rappellent les accidents +survenus depuis les dernières dates, et peignent les lieux où je +reprends le fil de ma narration. Les événements variés et les formes +changeantes de ma vie entrent ainsi les uns dans les autres: il arrive +que, dans les instants de mes prospérités, j'ai à parler du temps de +mes misères, et que dans mes jours de tribulation, je retrace mes +jours de bonheur. Les divers sentiments de mes âges divers, ma +jeunesse pénétrant dans ma vieillesse, la gravité de mes années +d'expérience attristant mes années légères, les rayons de mon soleil, +depuis son aurore jusqu'à son couchant, se croisant et se confondant +comme les reflets épars de mon existence, donnent une sorte d'unité +indéfinissable à mon travail; mon berceau a de ma tombe, ma tombe a de +mon berceau; mes souffrances deviennent des plaisirs, mes plaisirs des +douleurs, et l'on ne sait si ces <i>Mémoires</i> sont l'ouvrage d'une tête +brune ou chenue.</p> + +<p>Je ne dis point ceci pour me louer, car je ne sais si cela est bon, je +dis ce qui est, ce qui est arrivé, sans que j'y <span class="pagenum">(p. XLIX)</span> +songeasse, par l'inconstance même des tempêtes déchaînées contre ma barque, et +qui souvent ne m'ont laissé pour écrire tel ou tel fragment de ma vie +que l'écueil de mon naufrage.</p> + +<p>J'ai mis à composer ces <i>Mémoires</i> une prédilection toute paternelle, +je désirerais pouvoir ressusciter à l'heure des fantômes pour en +corriger les épreuves: les morts vont vite.</p> + +<p>Les notes qui accompagnent le texte sont de trois sortes: les +premières, rejetées à la fin des volumes, comprennent les +<i>éclaircissements et pièces justificatives</i>; les secondes, au bas des +pages, sont de l'époque même du texte; les troisièmes, pareillement au +bas des pages, ont été ajoutées depuis la composition de ce texte, et +portent la date du temps et du lieu où elles ont été écrites. Un an ou +deux de solitude dans un coin de la terre suffiraient à l'achèvement +de mes <i>Mémoires</i>; mais je n'ai eu de repos que durant les neuf mois +où j'ai dormi la vie dans le sein de ma mère: il est probable que je +ne retrouverai ce repos avant-naître, que dans les entrailles de notre +mère commune après-mourir.</p> + +<p>Plusieurs de mes amis m'ont pressé de publier à présent une partie de +mon histoire; je n'ai pu me rendre à leur vœu. D'abord, je serais, +malgré moi, moins franc et moins véridique; ensuite, j'ai toujours +supposé que j'écrivais assis dans mon cercueil. L'ouvrage a pris de là +un certain caractère religieux que je ne lui pourrais ôter sans +préjudice; il m'en coûterait d'étouffer cette voix lointaine qui sort +de la tombe et que l'on entend dans tout le cours du récit. On ne +trouvera pas étrange que je garde quelques faiblesses, que je +<span class="pagenum">(p. L)</span> +sois préoccupé de la fortune du pauvre orphelin, destiné à rester +après moi sur la terre. Si Minos jugeait que j'ai assez souffert dans +ce monde pour être au moins dans l'autre une Ombre heureuse, un peu de +lumière des Champs-Élysées, venant éclairer mon dernier tableau, +servirait à rendre moins saillants les défauts du peintre; la vie me +sied mal; la mort m'ira peut-être mieux.</p> + + + +<a id="pageLI" name="pageLI"></a><a href="#pageLI"></a> +<h1>AVANT-PROPOS <span class="pagenum">(p. LI)</span></h1> + + <p class="quotedr2"><i>Paris, 14 avril 1846.</i></p> + <p class="quotega"><i>Revu le 28 juillet 1846.</i></p> + + <p class="quotedr2"><i>Sicut nubes... quasi naves... velut umbra.</i> (Job).</p><br> + + +<p>Comme il m'est impossible de prévoir le moment de ma fin, comme à mon +âge les jours accordés à l'homme ne sont que des jours de grâce ou +plutôt de rigueur, je vais m'expliquer.</p> + +<p>Le 4 septembre prochain j'aurai atteint ma soixante-dix-huitième +année: il est bien temps que je quitte ce monde qui me quitte et que +je ne regrette pas.</p> + +<p>Les <i>Mémoires</i> à la tête desquels on lira cet avant-propos suivent, +dans leurs divisions, les divisions naturelles de mes carrières.</p> + +<p>La triste nécessité qui m'a toujours tenu le pied sur la gorge, m'a +forcé de vendre mes <i>Mémoires</i>. Personne ne peut savoir ce que j'ai +souffert d'avoir été obligé d'hypothéquer ma tombe; mais je devais ce +dernier <span class="pagenum">(p. LII)</span> +sacrifice à mes serments et à l'unité de ma conduite. +Par un attachement peut-être pusillanime, je regardais ces <i>Mémoires</i> +comme des confidents dont je ne m'aurais pas voulu séparer; mon +dessein était de les laisser à M<sup>me</sup> de Chateaubriand; elle les eût fait +connaître à sa volonté, ou les aurait supprimés, ce que je désirerais +plus que jamais aujourd'hui.</p> + +<p>Ah! si, avant de quitter la terre, j'avais pu trouver quelqu'un +d'assez riche, d'assez confiant pour racheter les actions de la +<i>Société</i>, et n'étant, pas comme cette Société, dans la nécessité de +mettre l'ouvrage sous presse sitôt que tintera mon glas! Quelques-uns +des actionnaires sont mes amis; plusieurs sont des personnes +obligeantes qui ont cherché à m'être utiles; mais enfin les actions se +seront peut-être vendues, elles auront été transmises à des tiers que +je ne connais pas, et dont les affaires de famille doivent passer en +première ligne; à ceux-ci, il est naturel que mes jours, en se +prolongeant, deviennent sinon une importunité, du moins un dommage. +Enfin, si j'étais encore maître de ces <i>Mémoires</i>, ou je les garderais +en manuscrit ou j'en retarderais l'apparition de cinquante années.</p> + +<p>Ces <i>Mémoires</i> ont été composés à différentes dates et en différents +pays. De là des prologues obligés qui peignent les lieux que j'avais +sous les yeux, les sentiments qui m'occupaient au moment où se renoue +le fil de ma narration. Les formes changeantes de ma vie sont ainsi +entrées les unes dans les autres: il m'est arrivé que, dans mes +instants de prospérité, j'ai eu à parler de mes temps de misère; dans +mes jours de tribulation, à retracer mes jours de bonheur. Ma +<span class="pagenum">(p. LIII)</span> +jeunesse pénétrant dans ma vieillesse, la gravité de mes années +d'expérience attristant mes années légères, les rayons de mon soleil, +depuis son aurore jusqu'à son couchant, se croisant et se confondant, +ont produit dans mes récits une sorte de confusion, ou, si l'on veut, +une sorte d'unité indéfinissable; mon berceau a de ma tombe, ma tombe +a de mon berceau: mes souffrances deviennent des plaisirs, mes +plaisirs des douleurs, et je ne sais plus, en achevant de lire ces +<i>Mémoires</i>, s'ils sont d'une tête brune ou chenue.</p> + +<p>J'ignore si ce mélange, auquel je ne puis apporter remède, plaira ou +déplaira; il est le fruit des inconstances de mon sort: les tempêtes +ne m'ont laissé souvent de table pour écrire que l'écueil de mon +naufrage.</p> + +<p>On m'a pressé de faire paraître de mon vivant quelques morceaux de ces +<i>Mémoires</i>; je préfère parler du fond de mon cercueil; ma narration +sera alors accompagnée de ces voix qui ont quelque chose de sacré, +parce qu'elles sortent du sépulcre. Si j'ai assez souffert en ce monde +pour être dans l'autre une ombre heureuse, un rayon échappé des +Champs-Élysées répandra sur mes derniers tableaux une lumière +protectrice: la vie me sied mal; la mort m'ira peut-être mieux.</p> + +<p>Ces <i>Mémoires</i> ont été l'objet de ma prédilection: saint Bonaventure +obtint du ciel la permission de continuer les siens après sa mort; je +n'espère pas une telle faveur, mais je désirerais ressusciter à +l'heure des fantômes, pour corriger au moins les épreuves. Au surplus, +quand l'Éternité m'aura de ses +<span class="pagenum">(p. LIV)</span> +deux mains bouché les oreilles, +dans la poudreuse famille des sourds, je n'entendrai plus personne.</p> + +<p>Si telle partie de ce travail m'a plus attaché que telle autre, c'est +ce qui regarde ma jeunesse, le coin le plus ignoré de ma vie. Là, j'ai +eu à réveiller un monde qui n'était connu que de moi; je n'ai +rencontré, en errant dans cette société évanouie, que des souvenirs et +le silence; de toutes les personnes que j'ai connues, combien en +existe-t-il aujourd'hui?</p> + +<p>Les habitants de Saint-Malo s'adressèrent à moi le 25 août 1828, par +l'entremise de leur maire au sujet d'un bassin à flot qu'ils +désiraient établir. Je m'empressai de répondre, sollicitant, en +échange de bienveillance, une concession de quelques pieds de terre, +pour mon tombeau, sur le <i>Grand-Bé</i><a id="footnotetag047" name="footnotetag047"></a> +<a href="#footnote047">[47]</a>. Cela souffrit des difficultés +à cause de l'opposition du génie militaire. Je reçus enfin, le 27 +octobre 1831, une lettre du maire, M. Hovius, il me disait: «Le lieu +de repos que vous désirez au bord de la mer, à quelques pas de votre +berceau, sera préparé par la piété filiale des Malouins. Une pensée +triste se mêle pourtant à ce soin. Ah! puisse le monument rester +longtemps vide! mais l'honneur et la gloire survivent à tout ce qui +passe sur la terre.» Je cite avec reconnaissance ces belles paroles de +M. Hovius: il n'y a de trop que le mot <i>gloire</i><a id="footnotetag048" name="footnotetag048"></a> +<a href="#footnote048">[48]</a>.</p> + +<p>Je reposerai donc au bord de la mer que j'ai tant aimée. Si je décède +hors de France, je souhaite que mon +<span class="pagenum">(p. LV)</span> +corps ne soit rapporté dans +ma patrie qu'après cinquante ans révolus d'une première inhumation. +Qu'on sauve mes restes d'une sacrilège autopsie; qu'on s'épargne le +soin de chercher dans mon cerveau glacé et dans mon cœur éteint le +mystère de mon être. La mort ne révèle point les secrets de la vie. Un +cadavre courant la poste me fait horreur; des os blanchis et légers se +transportent facilement: ils seront moins fatigués dans ce dernier +voyage que quand je les traînais çà et là chargés de mes ennuis.</p> + + + + +<h1>CHATEAUBRIAND <span class="pagenum">(p. 001)</span></h1> + +<h2>HISTOIRE DE SES ŒUVRES</h2> + + +<p>«Il y a des personnes qui voudraient faire de la littérature une chose +abstraite et l'isoler au milieu des choses humaines... Quoi! Après une +révolution qui nous a fait parcourir en quelques années les événements +de plusieurs siècles, on interdira à l'écrivain toute considération +élevée, on lui refusera d'examiner le côté sérieux des objets! Il +passera une vie frivole à s'occuper de chicanes grammaticales, de +règles de goût, de petites sentences littéraires! Il vieillira +enchaîné dans les langes de son berceau! Il ne montrera pas sur la fin +de ses jours un front sillonné par ses longs travaux, par ses graves +pensées, et souvent par ces mâles douleurs qui ajoutent à la grandeur +de l'homme!... Pour moi, je ne puis ainsi me rapetisser, ni me réduire +à l'état d'enfance, dans l'âge de la force et de la raison. Je ne puis +me renfermer dans le cercle étroit qu'on voudrait tracer autour de +l'écrivain...<a id="footnotetag049" name="footnotetag049"></a> +<a href="#footnote049">[49]</a>».</p> + +<p>C'est parce qu'il ne s'est pas renfermé dans ce cercle étroit que +Chateaubriand a si puissamment agi sur son siècle. Il n'est pas +possible de séparer chez lui l'homme de l'écrivain: l'homme de lettres +et l'homme d'État, l'homme de pensée et l'homme d'action ne faisaient +qu'un. Presque tous ses livres ont été des actes, et c'est pour cela +qu'aujourd'hui encore, à cette aurore du <span class="smcap">XX</span><sup>e</sup> siècle, ils sont vivants +comme au premier jour. S'ils n'avaient été que des fleurs de +littérature et des modèles de style, ils dormiraient depuis longtemps, +comme tant d'autres chefs-d'œuvre, dans la poudre des bibliothèques. +Mais ils ont été aussi des leçons et des exemples, et ces leçons, ces +exemples, nous avons besoin plus que jamais de les entendre et de les +suivre. Ils ont été dictés par les plus nobles sentiments, par les +plus généreuses passions, l'honneur, le désintéressement, le +sacrifice. A quel moment fut-il plus nécessaire de réveiller dans les +âmes, de ranimer dans les cœurs ces sentiments et ces passions? +Chateaubriand dort depuis cinquante ans son dernier sommeil dans sa +tombe de l'îlot du Grand-Bé. Et pourtant jamais heure ne fut plus +opportune pour faire entendre de nouveau sa grande voix, pour +<span class="pagenum">(p. 002)</span> +remettre ses enseignements sous les yeux des générations nouvelles. +<i>Defunctus adhuc loquitur.</i></p> + +<p>Une rapide revue de ses principaux ouvrages va nous en fournir la +démonstration.</p> + + + + +<h2>I</h2> + + +<p>Napoléon Bonaparte a remporté de prodigieuses victoires; il est entré +dans toutes les capitales, il a vu à ses pieds tous les rois. Mais la +campagne d'Italie et la campagne d'Égypte, Austerlitz, Marengo, +Wagram, Friedland, Iéna, toutes ces victoires et cent autres +pareilles, ont été suivies de revers inouïs. Ces ennemis tant de fois +vaincus, Napoléon est allé les chercher lui-même, jusqu'aux extrémités +de l'Europe, et, de Moscou, de Vienne, de Cadix, il les a amenés +jusque sous les murs de Paris. Et c'est pourquoi il est une journée, +dans sa vie, plus glorieuse, plus véritablement grande que celles que +je viens de rappeler. C'est le dimanche 28 germinal an <span class="smcap">X</span> +<a id="footnotetag050" name="footnotetag050"></a><a href="#footnote050">[50]</a>, +le jour +de Pâques de l'année 1802. Ce jour-là, à six heures du matin, une +salve de cent coups de canon annonça au peuple, en même temps que la +ratification du traité de paix signé entre la France et l'Angleterre, +la promulgation du concordat et le rétablissement de la religion +catholique.</p> + +<p>Quelques heures plus tard, suivi des premiers Corps de l'État, entouré +de ses généraux en grand uniforme, le Premier Consul se rendait du +palais des Tuileries à l'Église métropolitaine de Notre-Dame, où le +cardinal Caprara, légat du Saint-Siège, après avoir dit la messe, +entonnait le <i>Te Deum</i>, exécuté par deux orchestres que conduisaient +Méhul et Cherubini. Ce même jour, le <i>Moniteur</i> insérait un article de +Fontanes sur le <i>Génie du Christianisme</i> qui venait de paraître et +qui, à cette heure propice, allait être lui-même un événement.</p> + +<p>Ce n'est pas sans émotion qu'on lit, dans le <i>Journal des Débats</i> du +samedi 27 germinal an <span class="smcap">X</span>: «Demain, le fameux bourdon de Notre-Dame +retentira enfin, <i>après dix ans de silence</i>, pour annoncer <i>la fête de +Pâques</i>.» Combien dut être profonde la joie de nos pères, lorsqu'au +matin de ce 18 avril 1802, ils entendirent retentir dans les airs les +joyeuses volées du bourdon de la vieille église! Dans les villes, dans +les hameaux, d'un bout de la France à l'autre, les cloches répondirent +à cet appel et firent entendre un immense, un inoubliable <i>Alleluia!</i> +Le <i>Génie du Christianisme</i> mêla sa voix à ces voix sublimes; comme +elles, il rassembla les fidèles et les convoqua au pied des autels.</p> + +<p>Chateaubriand ici avait devancé Bonaparte. Lorsqu'il était rentré en +France, au printemps de 1800, après un exil de huit années, il +apportait <span class="pagenum">(p. 003)</span> +avec lui, dans sa petite malle, où il n'y avait guère +de linge, le premier volume du <i>Génie</i>, qui avait alors pour +titre: <i>Des beautés poétiques et morales de la religion chrétienne et +de sa supériorité sur tous les autres cultes de la terre</i>. Pendant +deux ans, il ne cessa de remanier et de perfectionner son ouvrage, si +bien que le jour où fut publié le <i>Concordat</i>, les cinq volumes<a id="footnotetag051" name="footnotetag051"></a> +<a href="#footnote051">[51]</a> se +trouvèrent prêts.</p> + +<p>Dans toute notre littérature, il n'est pas un autre livre qui ait +produit un effet aussi considérable, qui ait eu des conséquences aussi +grandes et aussi heureuses; son importance historique dépasse encore +son importance littéraire.</p> + +<p>Ce que Voltaire et les Encyclopédistes avaient commencé, la Révolution +l'avait achevé. L'œuvre des bourreaux avait complété l'œuvre des +sophistes. L'édifice religieux s'était écroulé tout entier. De la +France chrétienne, plus rien ne restait debout. Pie VI mourait captif +à Valence, et l'on se demandait, s'il ne serait pas le dernier pape. +Le matérialisme le plus éhonté, le sensualisme le plus abject +triomphaient avec le Directoire. Ce qu'il y avait alors de littérature +en France se traînait stérilement dans l'imitation des coryphées du +philosophisme. Le <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle finissant se fermait sur le succès de +l'odieux poème de Parny: <i>La Guerre des Dieux</i>. C'est à cette heure-là +que Chateaubriand, seul, pauvre, exilé, ramené à la foi par la +douleur, se tourne vers le Christianisme, célèbre ses beautés et ose +lui promettre la victoire. Déjà son livre s'avance, et voilà que lui +arrive un collaborateur inattendu. Bonaparte rétablit le culte, où il +ne voit d'ailleurs qu'un moyen d'ordre et de discipline; il rouvre les +temples, mais ces temples rouverts, qui les remplira? La politique +agit sur les faits, mais elle n'a pas d'action sur les âmes, et ce +sont les âmes qu'il faudrait changer. Ce sera l'œuvre de +Chateaubriand. La réaction n'est pas faite, il la fera. On entend +encore à l'horizon le rire de Voltaire: ce rire s'évanouira comme un +vain son, lorsque retentira la voix de Chateaubriand, lorsqu'on +entendra ces accents, à la fois si anciens et si nouveaux, tout +pénétrés de bon sens et de raison, de lumière et de poésie, +d'imagination et d'éloquence.</p> + +<p>Le <i>Génie du Christianisme</i> n'était pas un ouvrage de théologie; ce +n'était pas non plus une œuvre de réfutation et de critique. Les +beautés de la religion chrétienne, les grandes choses qu'elle avait +inspirées depuis les bonnes œuvres jusqu'aux pensées de génie; les +services qu'elle avait rendus à la civilisation et à la société, ceux +dont lui étaient redevables la poésie, les beaux-arts et la +littérature; comment enfin elle se prêtait merveilleusement à tous les +élans de l'âme et répondait à tous les besoins du cœur: tel est le +cadre que Chateaubriand avait magnifiquement rempli. Les apologistes +qui l'avaient <span class="pagenum">(p. 004)</span> +précédé s'étaient exclusivement attachés aux +preuves surnaturelles du Christianisme. Chateaubriand employait +surtout des preuves d'un autre ordre. Au lieu d'aller de la cause à +l'effet, il passait de l'effet à la cause; il montrait, non que le +Christianisme est excellent parce qu'il vient de Dieu, mais qu'il +vient de Dieu parce qu'il est excellent, parce que rien n'égale la +sublimité de sa morale, l'immensité de ses bienfaits, la pureté de son +culte.</p> + +<p>C'était bien là l'apologie que réclamait le temps. L'effet fut +immédiat et il fut prodigieux. Et puisque sont revenus, après un +siècle écoulé, les jours mauvais, les négations brutales, les +violences sectaires, le livre de 1802 retrouvera sans doute, à +l'aurore du <span class="smcap">XX</span><sup>e</sup> siècle, quelque chose de son premier succès.</p> + +<p>L'influence du <i>Génie du Christianisme</i> n'a pas été seulement +religieuse et sociale. Ce livre immortel a été, plus qu'aucun autre, +une œuvre d'initiative. Il a lancé les intelligences dans vingt voies +nouvelles, en art, en littérature, en histoire.</p> + +<p>C'est lui, qui rapprit à notre pays le chemin des deux antiquités, qui +ramena les esprits à ces deux grandes sources d'inspiration, la Bible +et Homère.</p> + +<p>Les Pères de l'Église -- saint Augustin, saint Jérôme, saint Ambroise, +Tertullien -- étaient relégués dans un complet oubli. Chateaubriand +remit en lumière ces admirables et puissantes figures.</p> + +<p>La supériorité des écrivains du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle sur ceux du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> était +méconnue. Chateaubriand rétablit les rangs. Grâce à lui, justice fut +rendue à Bossuet et à Pascal, comme à Moïse et à Homère.</p> + +<p>Les chefs-d'œuvre des littératures étrangères n'avaient pas encore +obtenu droit de cité dans la nôtre. On lisait le <i>Roland furieux</i>, à +cause des amours de Roger et de Bradamante, et un peu aussi la +<i>Jérusalem délivrée</i>, à cause de l'épisode d'Armide; mais c'était à +peu près tout. On ignorait volontiers la <i>Divine comédie</i>, les +<i>Lusiades</i>, le <i>Paradis perdu</i>, la <i>Messiade</i>. Chateaubriand nous dit +leurs mérites; par d'habiles citations, il nous révèle leurs beautés. +C'est lui qui, le premier, nous apprend à regarder au delà de nos +frontières.</p> + +<p>C'est lui également qui a créé la critique moderne, l'une des gloires +du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle. Avant lui, la critique s'occupait, non de la pensée, +mais de la grammaire, non de l'âme, mais de la syntaxe. Elle avait +quelque peu l'air de l'<i>auceps syllabarum</i>, dont se raille quelque +part Cicéron. Chateaubriand a vite fait de sentir le vide de cette +rhétorique, la puérilité de ces chicanes grammaticales. Il substitue à +la critique des défauts celle des beautés. Dans ses chapitres sur la +<i>Poétique du Christianisme</i>, il compare toutes les littératures de +l'antiquité avec toutes celles des temps modernes. Il étudie tour à +tour les caractères <i>naturels</i>, tels que ceux de l'époux, du père, de +la mère, du fils et de la fille, et les caractères <i>sociaux</i>, tels que +ceux du prêtre et du guerrier, et il nous montre comment ils ont été +compris par les grands écrivains. Il élargit ainsi le domaine de +<span class="pagenum">(p. 005)</span> +la critique et lui ouvre de nouveaux horizons: il l'élève à la +hauteur d'un art.</p> + +<p>Et comme il a renouvelé la critique, il renouvelle de même la poésie. +S'il était un point sur lequel, à la fin du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, tout le +monde fût d'accord, dans la République des lettres, c'était +l'incompatibilité de la poésie et de la foi chrétienne. On en était +plus que jamais aux fameux vers de Boileau: <i>«De la foi des chrétiens +les mystères terribles -- D'ornements égayés ne sont pas susceptibles</i>». +Dieu n'avait rien à voir, rien à faire dans une ode ou dans un poème: +Jupiter, à la bonne heure! On ne pouvait faire des vers, on ne pouvait +en lire sans avoir sous la main le <i>Dictionnaire de la Fable</i>. C'est +le <i>Génie du Christianisme</i> qui a changé tout cela. Chateaubriand a +banni de la poésie les sentiments et les images du paganisme; il lui a +rendu ses titres et restitué son domaine: la nature et l'idéal, l'âme +et Dieu.</p> + +<p>Et de même, il a rendu leurs titres à nos vieilles cathédrales. +Lorsqu'il les avait décorées du nom de barbares, Fénelon n'avait fait +que résumer les idées de tout son temps. Aux dédains du siècle de +Louis XIV avaient succédé les mépris du siècle de Voltaire. On les +avait badigeonnées, meurtries, déshonorées. En trois pages, +Chateaubriand arrêta ce beau mouvement. L'archéologie du moyen âge est +sortie de son chapitre sur les <i>Églises gothiques</i>. «C'est grâce à +Chateaubriand, a dit un professeur de l'École des Chartes, M. Léon +Gautier, que nos archéologues ont retrouvé aujourd'hui tous les +secrets de cet art remis si légitimement en honneur; c'est grâce à +Chateaubriand que M. Viollet Leduc peut écrire son <i>Dictionnaire de +l'Architecture</i>, et M. Quicherat professer son admirable cours à +l'École des Chartes; c'est grâce à Chateaubriand que Notre-Dame et la +Sainte-Chapelle sont si belles et si radieuses<a id="footnotetag052" name="footnotetag052"></a> +<a href="#footnote052">[52]</a>.» M. Ernest Renan a +dit, de son côté: «C'est au <i>Génie du Christianisme</i>, à Chateaubriand, +que notre siècle doit la révélation de l'esthétique chrétienne, de la +beauté de l'art gothique<a id="footnotetag053" name="footnotetag053"></a> +<a href="#footnote053">[53]</a>.»</p> + +<p>Le <i>Génie du Christianisme</i> n'est donc pas seulement un chef-d'œuvre, +c'est un livre d'une nouveauté profonde et d'où est sorti le grand +mouvement intellectuel, littéraire et artistique, qui restera +l'honneur de la première moitié du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle. Le bon Ducis avait mis +à la scène, non sans succès, les principaux drames de William +Shakespeare. L'académicien Campenon raconte<a id="footnotetag054" name="footnotetag054"></a> +<a href="#footnote054">[54]</a> qu'étant allé le voir +à Versailles, par une assez froide journée de janvier, il le trouva +dans sa chambre à coucher, monté sur une chaise, et tout occupé à +disposer avec une certaine pompe, autour du buste du grand tragique +anglais, une énorme touffe de buis qu'on venait de lui apporter. Comme +il paraissait un peu surpris: «Vous ne voyez donc pas? lui dit Ducis, +c'est demain la Saint-Guillaume, fête nationale de mon Shakespeare.» +<span class="pagenum">(p. 006)</span> +Puis, s'appuyant sur l'épaule de Campenon pour descendre, et +l'ayant consulté sur l'effet de son bouquet, le seul sans doute que la +saison eût pu lui offrir: «<i>Mon ami</i>, ajouta-t-il avec émotion, <i>les +anciens couronnaient de fleurs les sources où ils avaient puisé</i>.»</p> + +<p>Que d'écrivains, parmi ceux qui comptent, poètes, historiens, +critiques, orateurs, ont trouvé des inspirations dans le <i>Génie du +Christianisme</i>! Combien ont puisé à cette source et auraient dû, le +jour de la Saint-François, couronner de fleurs le buste de +Chateaubriand!</p> + + + + +<h2>II</h2> + + +<p>La publication d'<i>Atala</i> avait précédé celle du <i>Génie du +Christianisme</i>. <i>Atala</i> était un roman et un poème. Au sortir du drame +gigantesque dont la France venait d'être le théâtre, après tant de +scènes tragiques et de péripéties sanglantes, besoin était que le +roman lui-même se transformât et présentât au lecteur autre chose que +des tableaux de société, des conversations de salon, des portraits et +des anecdotes. Ce besoin de nouveauté, Chateaubriand allait le +satisfaire. Tandis que M<sup>me</sup> de Staël, à la même heure, dans <i>Delphine</i>, +suivait le train commun, il sortait de toutes les routes connues et +transportait le roman du salon dans le désert. Déjà sans doute +Bernardin de Saint-Pierre lui avait fait franchir les mers; mais +l'Île-de-France, c'était encore la France; Paul et Virginie étaient +Français. Les héros de Chateaubriand étaient deux sauvages: Chactas, +fils d'Outalissi, fils de Miscou, et Atala, fille de Simaghan aux +bracelets d'or. La hardiesse, certes, était grande, et comme s'il eût +voulu ajouter encore aux difficultés de son sujet, le jeune auteur +avait mis, à côté de ses deux sauvages, au premier plan de son livre, +un homme noir, un vieux missionnaire, un ancien Jésuite, le Père +Aubry. C'était pour échouer cent fois auprès du public de 1801; le +livre pourtant fut accueilli avec enthousiasme. C'est qu'il y avait, +dans cette peinture de deux amants qui marchent et causent dans la +solitude, et dans ce tableau des troubles de l'amour, au milieu du +calme des déserts, une originalité puissante, la révélation d'un monde +nouveau, l'attrait de l'inconnu, et, par-dessus tout, cette ardeur, +cette flamme, ce rayonnement de jeunesse qui surpassent le rayonnement +même et l'éclat du génie.</p> + +<p>La partie descriptive du roman était supérieure encore à la partie +dramatique. Notre littérature descriptive n'a pas de pages plus +splendides que celles où Chateaubriand a peint les rives du +Meschacébé, les savanes et les forêts de l'Amérique: tableaux +merveilleux où le génie de l'artiste s'est élevé à la hauteur du +modèle: <i>majestati naturæ par ingenium</i>.</p> + +<p>Il y avait des défauts sans doute, et les critiques du temps -- les +Morellet, les Giuguené, les Marie-Joseph-Chénier -- ne manquèrent pas +de <span class="pagenum">(p. 007)</span> +les signaler; mais que pouvaient les railleries contre la +magie du talent? Atala, Chactas, le Père Aubry sont des êtres vivants; +toute cette histoire, avant de passer dans un livre, a eu sa réalité +dans le cœur du poète. La simple sauvage, l'ignorante Atala, est une +figure de plus dans le groupe de ces figures immortelles dont le génie +a composé un monde aussi vivant que le monde réel.</p> + +<p><i>Atala</i> fut longtemps préféré à <i>René</i>, qui parut dans le <i>Génie du +Christianisme</i>, à la suite du chapitre sur le <i>Vague des passions</i>; +mais <i>René</i> prit peu à peu la première place, il l'a gardée.</p> + +<p>Ce court récit n'est pas, comme on l'a trop dit, un souvenir intime du +poète, un épisode de famille; ce n'est pas non plus un roman dans la +banale acception du mot. C'est la peinture d'un état de l'âme, des +mélancolies et des tristesses d'un jeune homme dont l'imagination est +riche, abondante et excessive, et dont l'existence est pauvre et +désenchantée. René est l'amant de l'impossible. Ses rêveries, ses +incertitudes, les vagues ardeurs qui le consument, ne sont pas +l'indice d'une passion dirigée vers un objet saisissable, mais le +symptôme de l'incurable ennui d'une âme tourmentée par le douloureux +contraste de l'infini de ses désirs avec la petitesse de ses +destinées. Cette aspiration vers l'impossible, le poète ne peut pas la +maintenir dans les régions métaphysiques; il lui donne un nom, une +forme, un visage, et il l'appelle Amélie. Amélie, c'est l'impossible +personnifié, et René, en tournant vers elle une pensée qui ne s'avoue +pas, un sentiment qui frémirait de lui-même, ne fait qu'obéir à sa +nature, révoltée contre la réalité, se débattant sous l'inégal fardeau +de ses grandeurs et de ses misères, et aspirant sans cesse à placer +sur quelque cime inaccessible quelque objet inabordable, pour se +donner enfin un but en cherchant à l'approcher et à l'atteindre.</p> + +<p>Au fond, le héros de Chateaubriand, ce poursuivant de l'impossible, +est malade, et sa maladie est contagieuse. Vienne le Romantisme, et +les salons et les cénacles seront remplis de pâles élégiaques, de +poitrinaires rubiconds, jeunes désabusés qui n'avaient encore usé de +rien:</p> + +<p class="quotega"> + Ils n'en mouraient pas tous, mais tous étaient frappés.</p> + +<p>On appelait cela le <i>mal de René</i>. Cette mode a passé, et le petit +livre de Chateaubriand lui a survécu. Nous pouvons aujourd'hui le +relire sans danger et l'admirer sans crainte. N'est-ce pas M. Nisard, +le plus classique et le plus sage de nos critiques, qui a dit, à la +fin de son <i>Histoire de la littérature française</i>:</p> + +<p class="quotega"> + «J'ai relu à plusieurs reprises <i>René</i>, et une dernière fois + avant d'en parler ici. Comme dans <i>Paul et Virginie</i>, à certaines + pages irrésistibles, les larmes me sont venues; j'ai pleuré, + c'était jugé. Voltaire a raison: «Les bons ouvrages sont ceux qui + font le plus pleurer.» Mettons l'amendement de Chateaubriand: + «Pourvu que ce soit d'admiration autant que de douleur.» C'est + ainsi que <i>René</i> fait pleurer. On y pleure non seulement du + pathétique de l'aventure, toujours poignante, + <span class="pagenum">(p. 008)</span> + quoique + toujours attendue, mais de l'émotion du beau qui poétise toutes + ces pages<a id="footnotetag055" name="footnotetag055"></a> +<a href="#footnote055">[55]</a>.»</p> + +<p>Le <i>Génie du Christianisme</i> avait valu à son auteur d'être nommé par +le Premier Consul, en 1803, secrétaire de la légation de la République +à Rome. Il n'y devait rester que peu de mois. Quelques jours avant de +quitter la Ville Éternelle, le 10 janvier 1804, il écrivit à M. de +Fontanes une <i>Lettre sur la Campagne romaine</i>, qui parut dans le +<i>Mercure de France</i><a id="footnotetag056" name="footnotetag056"></a> +<a href="#footnote056">[56]</a>. Depuis Montaigne jusqu'à Gœthe, beaucoup +d'écrivains, français ou étrangers, avaient parlé de Rome. Aucun n'en +a parlé comme Chateaubriand. Nul n'a senti et rendu comme lui le +caractère grandiose et l'attendrissante mélancolie des ruines +romaines. On sait à cet égard le jugement de Sainte-Beuve, écrit +pourtant à une époque où il se piquait de n'être plus sous le charme: +«La lettre à M. de Fontanes sur la Campagne romaine, dit-il, est comme +un paysage de Claude Lorrain ou du Poussin: <i>Lumière du Lorrain et +cadre du Poussin</i>... En prose, il n'y a rien au delà.» Et le célèbre +critique ajoutait: «N'oubliez pas, m'écrit un bon juge, Chateaubriand +comme paysagiste, car il est le premier; il est unique de son ordre en +français. Rousseau n'a ni sa grandeur ni son élégance. Qu'avons-nous +de comparable à la <i>Lettre sur Rome</i>? Rousseau ne connaît pas ce +langage. Quelle différence! L'un est genevois, l'autre olympique<a id="footnotetag057" name="footnotetag057"></a> +<a href="#footnote057">[57]</a>.»</p> + + + + +<h2>III</h2> + + +<p>C'est à Rome, en 1803, que Chateaubriand conçut la première pensée des +<i>Martyrs</i>, et depuis cette époque il ne cessa d'y travailler. Après de +longues études et de savantes recherches, il s'embarqua et alla voir +les sites qu'il voulait peindre. Il commença ses courses aux ruines de +Sparte et ne les finit qu'aux débris de Carthage, passant par Argos, +Corinthe, Athènes, Constantinople, Jérusalem et Memphis.</p> + +<p>L'ouvrage parut au mois de mars 1809 et fut aussitôt violemment +attaqué. Outre que la presse était alors aux gages de la police, +laquelle avait ses raisons pour n'aimer pas l'ennemi de César, les +bons amis n'étaient pas fâchés de faire expier à Chateaubriand ses +succès et sa gloire. Un moment, il put croire que son livre était +tombé. Si les <i>Martyrs</i> depuis se sont relevés, il ne me paraît pas +pourtant qu'on leur ait rendu pleine justice.</p> + +<p>Le tort des <i>Martyrs</i> est d'avoir été entrepris à l'origine pour +démontrer une thèse. L'auteur avait avancé, dans le <i>Génie du +Christianisme</i>, que la Religion chrétienne était plus favorable que le +Paganisme au développement des caractères et au jeu des passions dans +l'Épopée; <span class="pagenum">(p. 009)</span> +il avait dit encore que le <i>merveilleux</i> de cette +religion pouvait peut-être lutter contre le <i>merveilleux</i> emprunté de +la Mythologie: ce sont ces opinions plus ou moins combattues qu'il +avait voulu appuyer par un exemple. Il devait donc arriver qu'il +écrirait parfois, non pour plaire, mais pour prouver, que ses récits +tendraient souvent à être des démonstrations, et c'était là un +malheur: le poète ou le romancier doit écrire seulement pour chanter +ou pour raconter -- <i>ad narrandum non ad probandum</i>.</p> + +<p>Son sujet présentait d'ailleurs un écueil contre lequel son génie même +devait se briser. Il lui fallait faire un Ciel, un Purgatoire et un +Enfer chrétiens; mais une telle œuvre, la plus grande qui se puisse +tenter, ne peut naître et s'épanouir que dans l'atmosphère d'un siècle +de foi, tel que celui de Dante et de Saint Louis, quand les Anges et +les Démons sont, pour le poète et ses contemporains, non des figures +abstraites, mais des réalités vivantes. En l'an de grâce 1809, ni +Chateaubriand ni personne ne pouvait refaire la <i>Divine Comédie</i>. Dans +le Ciel, dans l'Enfer et surtout dans le Purgatoire des <i>Martyrs</i>, il +y a des traits admirables, mais nous restons froids devant le Démon de +la Fausse Sagesse et celui de la Volupté, devant l'Ange de l'Amitié et +celui des Saintes Amours.</p> + +<p>J'ai dit les défauts. Il faudrait bien des pages pour indiquer +seulement les beautés du livre. Je me bornerai à dire qu'ici encore +Chateaubriand a été un initiateur. Il a été le premier en France, et +cela dans les <i>Martyrs</i>, à avoir le sentiment profond de l'histoire. +C'est la lecture de son poème, celle surtout du sixième livre, de ce +combat des Romains contre les Francs, si vrai, si vivant et si +nouveau, c'est cette lecture qui a éveillé la vocation historique +d'Augustin Thierry, alors élève au collège de Blois. On sait la belle +page où l'auteur des <i>Récits mérovingiens</i> a consigné ce souvenir de +sa studieuse jeunesse. J'en rappelle ici les dernières lignes:</p> + +<p class="quotega"> + «... L'impression que fit sur moi le chant de guerre des Franks + eut quelque chose d'électrique. Je quittai la place où j'étais + assis, et, marchant d'un bout à l'autre de la salle, je répétai à + haute voix et en faisant sonner mes pas sur le pavé: «Pharamond! + Pharamond! nous avons combattu avec l'épée...» Ce moment + d'enthousiasme fut peut-être décisif pour ma vocation à venir. Je + n'eus alors aucune conscience de ce qui venait de se passer en + moi, mon attention ne s'y arrêta pas; je l'oubliai même durant + plusieurs années; mais lorsque, après d'inévitables tâtonnements + pour le choix d'une carrière, je me fus livré tout entier à + l'histoire, je me rappelai cet incident de ma vie et ses moindres + circonstances avec une singulière précision. Aujourd'hui, si je + me fais lire la page qui m'a tant frappé, je retrouve mes + émotions d'il y a trente ans. Voilà ma dette envers l'écrivain de + génie qui a ouvert et qui domine le nouveau siècle littéraire. + Tous ceux qui, en divers sens, marchent dans les voies de ce + siècle, l'ont rencontré de même à la source de leurs études, à + leur première inspiration; il n'en est pas un qui ne doive lui + dire comme Dante à Virgile:<br><br> + + «Tu duca, tu signore, e tu maestro<a id="footnotetag058" name="footnotetag058"></a> +<a href="#footnote058">[58]</a>.»</p> + +<p>C'est <span class="pagenum">(p. 010)</span> +également à Chateaubriand et aux <i>Martyrs</i> qu'est dû +l'avènement du pittoresque dans notre littérature, l'introduction de +la couleur locale. Pour la première fois, la description pittoresque +était appliquée aux choses anciennes pour les reconstituer dans leur +frappante réalité et les faire revivre. Ce n'est pas seulement le +fameux sixième livre, qui est incomparable de pittoresque, de +pénétration et de fidélité historique. A l'exception des livres +purement épiques -- le Ciel, le Purgatoire et l'Enfer -- l'ouvrage tout +entier offre les mêmes qualités et mérite les mêmes éloges. Tout, dans +ces admirables tableaux, tout est vu avec la netteté, rendu avec la +sûreté merveilleuse du maître des peintres<a id="footnotetag059" name="footnotetag059"></a> +<a href="#footnote059">[59]</a>.</p> + +<p>Mais à côté du peintre et de l'historien il y avait aussi le poète, il +y avait le chantre d'Eudore et de Cymodocée. Nous avons vu tout à +l'heure que <i>René</i> arrachait des pleurs à M. Nisard. <i>Les Martyrs</i> +ont fait pleurer Lacordaire. L'orateur de Notre-Dame, celui qui a été, +avec Chateaubriand, le plus éloquent apologiste du Christianisme au +<span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, écrivait en 1858, dans ses <i>Lettres à un jeune homme sur +la vie chrétienne</i>:</p> + +<p class="quotega"> + «Il y a peu d'années, <i>les Martyrs</i> de M. de Chateaubriand me + tombèrent sous la main; je ne les avais pas lus depuis ma + première jeunesse. Il me prit fantaisie d'éprouver l'impression + que j'en ressentirais, et si l'âge avait affaibli en moi les + échos de cette poésie qui m'avait autrefois transporté. A peine + eus-je ouvert le livre et laissé mon cœur à sa merci, que les + larmes me vinrent aux yeux avec une abondance qui ne m'était pas + ordinaire.»</p> + +<p>Chateaubriand n'avait pu voir Sparte, Athènes, Jérusalem sans faire +quelques réflexions. Ces réflexions ne pouvaient entrer dans le sujet +d'une épopée; il les publia en 1811 sous le titre d'<i>Itinéraire de +Paris à Jérusalem et de Jérusalem à Paris</i>.</p> + +<p>Les récits de voyages forment une des branches importantes de la +littérature au <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle. Je crains de me répéter, et pourtant force +m'est bien de dire qu'ici encore c'est Chateaubriand qui a ouvert la +voie. Son <i>Itinéraire</i> est une œuvre complètement originale. <i>Le +Voyage du jeune Anacharsis en Grèce</i>, de l'abbé Barthélemy, et le +<i>Voyage en Égypte et en Syrie</i>, du philosophe Volney, l'avaient bien +précédé, mais ils étaient conçus sur un tout autre plan. <i>Le Voyage du +jeune Anacharsis</i> était le journal d'un érudit, qui avait tenu +registre, pendant trente ans, de toutes ses impressions de lectures; +ce n'était pas le journal d'un touriste qui note ses impressions +personnelles; l'abbé Barthélemy n'avait jamais vu la Grèce. M. +Chassebœuf de Volney avait bien visité l'Égypte et la Syrie, mais il +s'était borné à donner, dans des vues d'ensemble, les résultats +généraux de ses observations. Il est fermé à tout ce qui est couleur, +lumière, émotion, poésie. Il a peur de tout ce qui est charme, évite +avec soin de se mettre en scène, et ne nous montre nulle part l'homme, +le voyageur.</p> + +<p>Chateaubriand, <span class="pagenum">(p. 011)</span> +au contraire, nous donne son <i>Journal de route</i>; +il nous initie à ses aventures, à ses joies et à ses ennuis; on ne le +lit pas, on le suit; c'est plus qu'un guide, c'est un compagnon. +L'illusion est d'autant plus facile, que le pinceau du grand artiste, +réunissant à la vigueur et à l'éclat dont ses premières œuvres +étaient empreintes une sobriété et une mesure qui leur avaient +quelquefois manqué, met véritablement sous nos yeux les paysages, les +monuments, le ciel et la lumière de l'Orient. Et ce ne sont pas les +lieux seulement qui revivent sous son pinceau, ce sont encore les plus +grands souvenirs de la religion et de l'histoire. <i>L'Itinéraire de +Paris à Jérusalem</i> est, en même temps que l'œuvre d'un voyageur et +d'un peintre, celle d'un pèlerin, d'un historien et d'un poète. Telle +est la perfection, tel est l'art ou plutôt le naturel exquis avec +lequel ces inspirations diverses se combinent entre elles, que le +livre de Chateaubriand forme un tout harmonieux, un ensemble achevé. +L'<i>Itinéraire</i> demeurera l'un des plus rares chefs-d'œuvre de la +littérature française; en l'écrivant, Chateaubriand a créé un genre et +il en a, du même coup, donné le modèle.</p> + +<p>Vingt-cinq ans plus tard, Lamartine, à son tour, fera le même voyage; +il repassera sur les pas du pèlerin de 1807, et il dira de l'auteur de +l'<i>Itinéraire</i>: «Ce grand écrivain et ce grand poète n'a fait que +passer sur cette terre de prodiges, mais il a imprimé pour toujours le +sceau du génie sur cette terre que tant de siècles ont remuée; il est +allé à Jérusalem en pèlerin et en chevalier, la Bible, l'Évangile et +les Croisades à la main<a id="footnotetag060" name="footnotetag060"></a> +<a href="#footnote060">[60]</a>».</p> + +<p>En revenant de Jérusalem, Chateaubriand avait traversé l'Espagne. +C'est à Grenade, sous les portiques déserts de l'Alhambra et dans les +jardins enchantés du Généralife, qu'il conçut l'idée d'un des plus +charmants écrits de son âge mûr, <i>les Aventures du dernier +Abencerage</i>. Publiée seulement en 1827, cette nouvelle fut composée à +la Vallée-aux-loups, à la même époque que l'<i>Itinéraire</i>. Bien +qu'antérieure de plusieurs années à l'époque du romantisme, elle est +une des perles les plus fines de l'écrin romantique. C'est dans les +<i>Abencerages</i> que se trouve cette romance si pleine de mélancolie, de +douceur et de simplicité:</p> + +<p class="quotega"> + Combien j'ai douce souvenance<br> + Du joli lieu de ma naissance!<br> + Ma sœur, qu'ils étaient beaux les jours<br> + De France!<br> + Ô mon Pays, sois mes amours<br> + Toujours!</p> + +<p>Gracieuse inspiration, suave et touchante complainte, une de ces +humbles pièces comme la <i>Chute des Feuilles</i>, de Millevoye, ou la +<i>Pauvre Fille</i>, de Soumet, qui vivront peut-être plus longtemps que +les Odes les plus superbes, et pour lesquelles, à certaines heures, on +donnerait toutes les <i>Tristesses d'Olympio</i>.</p> + +<p>L'Empire <span class="pagenum">(p. 012)</span> +cependant s'écroulait. Chateaubriand avait prévu sa +chute, et c'est pourquoi, dès les premiers jours d'avril 1814, il +était en mesure de publier sa brochure: <i>De Buonaparte et des +Bourbons</i>. A-t-elle eu pour effet de briser entre les mains de +l'Empereur une arme dont il pouvait encore se servir avec succès pour +le salut de la patrie? On l'a dit souvent, on le répète encore; mais +rien n'est moins exact. Lorsque parurent, dans le <i>Journal des Débats</i> +du 4 avril, les premiers extraits de l'écrit de Chateaubriand qui +devait être mis en vente le lendemain, la déchéance de Napoléon avait +été votée par le Sénat, par le conseil municipal de Paris, par les +membres du Corps législatif présents dans la capitale. Le maréchal +Marmont avait signé la veille avec le prince de Schwarzenberg, la +convention d'Essonne (3 avril); et le matin même, à Fontainebleau, les +maréchaux Lefebvre, Oudinot, Ney, Macdonald, Berthier, avaient arraché +à l'Empereur son abdication. Il ne dépendait donc plus de lui, à ce +moment, de changer la situation, de reprendre victorieusement +l'offensive, de rejeter loin de Paris et de la France les ennemis +qu'il y avait lui-même et lui seul attirés.</p> + +<p>A cette date du 4 avril, la question n'était plus entre Napoléon et +les coalisés; la victoire, seul arbitre qu'il eût jamais reconnu, +s'était prononcée contre lui, et l'arrêt était sans appel. Il ne +s'agissait plus que de savoir si le trône d'où il allait descendre, +appartiendrait à son fils ou au frère de Louis XVI. La brochure de +Chateaubriand, jetée dans l'un des plateaux de la balance où se +pesaient alors les destinées de la France, contribua à la faire +pencher du côté des Bourbons. Elle valut, pour leur cause, selon +l'expression de Louis XVIII, plus qu'une armée.</p> + +<p>Sans doute, il y avait, dans ce violent réquisitoire, des allégations +erronées, des attaques sans fondement, des invectives sans justice; +mais ces exagérations, ces erreurs, n'étaient-elles pas inévitables +après tant d'années de compression, de silence et, il faut bien le +dire, de mensonge? Après tout, ce que la terrible brochure renfermait +de plus accusateur et de plus amer sur la dureté de l'Empire, le +ravage annuel et les reprises croissantes de la conscription, les +tyrannies locales et l'oppression publique, n'excédait en rien -- le mot +est de Villemain -- le grief et la plainte de la France à cette +époque<a id="footnotetag061" name="footnotetag061"></a> +<a href="#footnote061">[61]</a>. Le Sénat lui-même venait de résumer, dans son décret de +déchéance, ces griefs et ces plaintes de la France; mais il ne pouvait +pas lui appartenir d'être l'organe et le vengeur de la conscience +publique à l'heure où elle recouvrait enfin la faculté de se faire +entendre. Cet honneur revenait de droit à l'homme qui, dix ans +auparavant, le 21 mars 1804, avait <i>seul</i> répondu par sa démission à +l'attentat de Vincennes.</p> + + + + + +<h2>IV <span class="pagenum">(p. 013)</span></h2> + + +<p>La Restauration ouvrait à Chateaubriand une nouvelle carrière. Pair de +France, ministre d'État, ministre des Affaires étrangères, ambassadeur +à Berlin, à Londres et à Rome, son rôle politique fut considérable, et +il semble qu'il y ait eu pour lui, pendant quinze ans, de 1814 à 1830, +un interrègne littéraire. Il n'en fut rien en réalité. Ses écrits ne +furent jamais plus nombreux, et plus encore peut-être que ceux de la +période impériale, ils sont marqués au coin de la perfection.</p> + +<p>Sa qualité maîtresse était l'imagination; il était surtout un poète et +un artiste, attiré par le côté brillant des choses, frappé du beau +plus que de l'utile, du grand plus que du possible. On pouvait donc +craindre que, le jour où il aborderait la politique, il ne se laissât +aller à la fantaisie et au rêve, qu'il ne transportât dans la +<i>littérature des idées</i>, la <i>littérature des images</i>. Il arriva, au +contraire, qu'il fut simple, correct, logique, sévère de forme et +puissant de raisonnement. Il ne faillit point, du reste, en cette +nouvelle occurrence, à son rôle d'initiateur, et c'est lui qui a +donné, dès les premiers jours de la liberté renaissante, les premiers +modèles d'un art nouveau, la polémique politique.</p> + +<p>Les écrits de Chateaubriand sous la Restauration peuvent se diviser en +plusieurs séries.</p> + +<p>La première comprend les écrits purement royalistes, ceux où il +présente les Bourbons à la France nouvelle. Ces pages de circonstance, +l'écrivain a su les élever à la hauteur de pages d'histoire. En dépit +des révolutions, elles ont conservé leur beauté. Elles sont +aujourd'hui oubliées, je le veux bien; cela importe peu, puisque aussi +bien elles sont immortelles.</p> + +<p>En voici la liste: <i>Compiègne</i>, compte rendu de l'arrivée de Louis +XVIII (avril 1814); <i>Le Vingt-et-un janvier</i> (janvier 1815); <i>Notice +sur la Vendée</i> (1818); <i>la Mort du duc de Berry</i> (février 1820); +<i>Mémoires sur S. A. R. Monseigneur le duc de Berry</i> (juin 1820); <i>Le +Roi est mort: Vive le roi!</i> (septembre 1824); <i>Le Sacre de Charles X</i> +(juin 1825); <i>La Fête de saint Louis</i> (25 août 1825); <i>La +Saint-Charles</i> (3 novembre 1825).</p> + +<p>Les <i>Mémoires touchant la vie et la mort du duc de Berry</i> ont été +composés sur les documents originaux les plus précieux. Ils renferment +des lettres de Louis XVIII, de Charles X, du duc d'Angoulême, du duc +de Berry, du prince de Condé, et un fragment de journal inédit.</p> + +<p>Ce livre reçut une récompense d'un prix inestimable. La mère du duc de +Bordeaux voulut que les <i>Mémoires</i> fussent ensevelis avec le cœur de +la victime de Louvel. Cette récompense était méritée. Chateaubriand +n'a peut-être pas d'ouvrage plus achevé. Il semble, en l'écrivant, +<span class="pagenum">(p. 014)</span> +s'être proposé pour modèle la <i>Vie d'Agricola</i>, de Tacite. Le +succès n'a pas trompé son effort. S'il est dans notre littérature +historique un livre qui puisse être mis à côté de l'œuvre du grand +historien latin, ce sont les <i>Mémoires sur le duc de Berry</i>.</p> + +<p>Chateaubriand s'était associé aux joies de la famille royale; il +s'était associé surtout à ses douleurs et à ses deuils. Mais il +s'était proposé en même temps une autre tâche. L'éducation politique +de la France était à faire. La Charte de 1814 avait établi le +gouvernement représentatif. Les hommes qui avaient servi la Révolution +et l'Empire l'acceptaient, s'y résignaient tout au moins, parce qu'ils +y voyaient la sauvegarde de leurs intérêts. Les royalistes, au +contraire, croyaient avoir besoin de garanties, du moment que leur +parti et leurs idées triomphaient, et ils ne laissaient pas d'éprouver +quelque appréhension en présence d'un régime qui avait le tort, à +leurs yeux, de rappeler ce gouvernement des Assemblées qui, en 1791 et +1792, avaient détruit la monarchie. Il était donc nécessaire de +dissiper ces préventions, de montrer aux royalistes que leur intérêt, +aussi bien que leur devoir, était de se rallier à la Charte. Il +n'importait pas moins de prouver au pays que les partisans les plus +convaincus et les plus éloquents de la Charte se trouvaient dans les +rangs des serviteurs de la royauté.</p> + +<p>C'est à cette œuvre, importante entre toutes, que s'employa +Chateaubriand. Il publia successivement les considérations sur <i>l'État +de la France au 4 octobre 1814</i>, les <i>Réflexions politiques sur +quelques écrits du jour et sur les intérêts de tous les Français</i> +(décembre 1814), le <i>Rapport sur l'état de la France</i>, fait au Roi +dans son conseil (mai 1815), et <i>la Monarchie selon la Charte</i> +(septembre 1816).</p> + +<p>Tous ces écrits, les trois derniers surtout, furent des événements. +Écrites à l'occasion de diverses brochures révolutionnaires, et plus +particulièrement du <i>Mémoire au roi</i>, de Carnot, où l'ancien membre du +Comité de salut public faisait l'éloge des régicides, les <i>Réflexions +politiques</i> renfermaient, dans leur première partie, sur la Révolution +et sur les juges de Louis XVI, des pages admirables et dont Joseph de +Maistre lui-même n'a pas surpassé l'éloquence. Dans une seconde +partie, l'auteur faisait l'éloge de la Charte, montrait qu'elle +consacrait tous les principes de la monarchie, en même temps qu'elle +posait toutes les bases d'une liberté raisonnable. C'était un traité +de paix signé entre les deux partis qui avaient divisé les Français: +traité où chacun des deux abandonnait quelque chose de ses prétentions +pour concourir à la gloire de la patrie.</p> + +<p>Quelques jours après l'apparition des <i>Réflexions politiques</i>, le roi +Louis XVIII, recevant une députation de la Chambre des députés, saisit +cette occasion solennelle pour faire l'éloge de l'ouvrage de +Chateaubriand et pour déclarer que les principes qui y étaient +contenus devaient être ceux de tous les Français.</p> + +<p>Bientôt cependant Napoléon allait quitter l'île d'Elbe, détruire +toutes <span class="pagenum">(p. 015)</span> +les espérances de réconciliation et déchaîner sur la +France les plus terribles catastrophes. Chateaubriand a suivi Louis +XVIII à Gand, il fait partie de son Conseil, et il rédige, à la date +du 12 mai 1815, le <i>Rapport au Roi sur l'état de la France</i>. A Gand +comme à Paris, il se montre fidèle aux principes d'une sage liberté, +il proclame une fois de plus qu'on ne peut régner en France que par la +Charte et avec la Charte. Approuvé par le roi, inséré au <i>Journal +officiel</i>, le rapport du 12 mai est un des documents les plus +considérables de la période des Cent-Jours. C'était une réponse à +l'Acte additionnel, et le gouvernement impérial en fut troublé à ce +point qu'il fit, à l'occasion de ce rapport, ce que le Directoire +avait fait à l'apparition des <i>Mémoires</i> de Cléry. Le texte en fut +audacieusement falsifié. Chateaubriand était censé proposer au roi le +rétablissement des droits féodaux et des dîmes ainsi que le retour des +biens nationaux à leurs anciens propriétaires. Rien ne prouve mieux +que ce faux en matière historique l'importance de l'écrit de +Chateaubriand. S'il avait pu être répandu dans toute la France, comme +la brochure <i>De Buonaparte et des Bourbons</i>, il aurait, une fois de +plus, valu à Louis XVIII une armée.</p> + +<p>La <i>Monarchie selon la Charte</i>, publiée au mois de septembre 1816, est +divisée en deux parties. La seconde avait trait aux circonstances du +moment; elle ne présente plus qu'un intérêt très secondaire. Il n'en +est pas de même de la première. Les quarante chapitres dont elle se +compose sont consacrés à développer les principes du gouvernement +représentatif, et ces principes sont, en général, les véritables, les +principes orthodoxes constitutionnels. Le style est partout sobre, +précis, exact. Chateaubriand enseigne la langue parlementaire à des +hommes qui étaient loin de la parler avec cette netteté et cette +lucidité. Un vieil adversaire, l'abbé Morellet<a id="footnotetag062" name="footnotetag062"></a> +<a href="#footnote062">[62]</a>, ne pouvait en +revenir de surprise. L'auteur d'<i>Atala</i> avait disparu pour faire place +à un publiciste qui, s'il n'égalait pas Montesquieu, le rappelait +cependant par plus d'un côté.</p> + + + + +<h2>V</h2> + + +<p>Un jour devait venir où, de plus en plus attiré par la politique, +Chateaubriand se ferait journaliste. Pendant deux ans, d'octobre 1818 +à mars 1820, il a dirigé <i>Le Conservateur</i>, auquel il avait donné pour +devise: <i>Le Roi, la Charte et les Honnêtes gens</i>. Après sa sortie du +ministère, il devint l'un des rédacteurs du <i>Journal des Débats</i>, où +il écrivit pendant trois ans et demi, du 21 juin 1824 à la fin de +1827.</p> + +<p>Si <span class="pagenum">(p. 016)</span> +j'écrivais la vie politique de Chateaubriand, je serais sans +doute amené à relever les inconséquences et les contradictions +auxquelles il n'a pas échappé: libéral, il a combattu le ministère +libéral de M. Decazes; royaliste, il a combattu le ministère royaliste +de M. de Villèle. Je serais conduit à déplorer les funestes résultats +de ses ardentes polémiques. Mais je n'examine que la valeur littéraire +de ses œuvres, je ne considère que le talent déployé. Or, le talent +ici fut merveilleux. Chateaubriand a été sans conteste le plus grand +polémiste de son temps. Il serait resté -- si Louis Veuillot ne fût pas +venu -- le maître du journalisme au <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle. Armand Camel, son +élève, ne l'a suivi que de très loin, <i>non passibus æquis</i>. Solidité +de la dialectique, trame serrée du raisonnement, propriété de termes +exacte et forte, ces qualités du journaliste, Chateaubriand les +possède au plus haut degré; mais il a de plus ce qui manqua au +rédacteur du <i>National</i>, l'image éblouissante, le rayon poétique, +l'éclair lumineux de l'épée. Napoléon ne s'y trompa point. Il disait, +à Sainte-Hélène, après avoir lu les premiers articles du +<i>Conservateur</i>:</p> + +<p class="quotega"> + «Si, en 1814 et en 1815, la confiance royale n'avait pas été + placée dans des hommes dont l'âme était détrempée par des + circonstances trop fortes...; si le duc de Richelieu, dont + l'ambition fut de délivrer son pays des baïonnettes étrangères; + si Chateaubriand, qui venait de rendre à Gand d'éminents + services, avaient eu la direction des affaires, la France serait + sortie puissante de ces deux grandes crises nationales. + Chateaubriand a reçu de la nature le feu sacré, ses ouvrages + l'attestent. Son style n'est pas celui de Racine, c'est celui du + prophète. Il n'y a que lui au monde qui ai pu dire impunément à + la tribune des pairs, que <i>la redingote grise et le chapeau de + Napoléon, placés au bout d'un bâton sur la côte de Brest, + feraient courir l'Europe aux armes</i><a id="footnotetag063" name="footnotetag063"></a> +<a href="#footnote063">[63]</a>. Si jamais il arrive au + timon des affaires, il est possible que Chateaubriand s'égare: + tant d'autres y ont trouvé leur perte! Mais, ce qui est certain, + c'est que tout ce qui est grand et national doit convenir à son + génie<a id="footnotetag064" name="footnotetag064"></a> +<a href="#footnote064">[64]</a>.»</p> + + +<p class="quotega"> + Élevé à la pairie<a id="footnotetag065" name="footnotetag065"></a> +<a href="#footnote065">[65]</a>, lors de la seconde rentrée de Louis XVIII, + Chateaubriand a prononcé de nombreux discours, du 19 décembre 1815 + au 7 août 1830. Sous la Restauration, les séances du Luxembourg + n'étaient pas publiques. Les discours de Chateaubriand, comme ceux + de presque tous ses collègues, sont des discours écrits. Ce + <span class="pagenum">(p. 017)</span> + fut seulement en 1823 et en 1824 qu'il eut occasion, comme + ministre des Affaires étrangères, de paraître à la tribune de la + Chambre des députés. Un témoin de ce temps-là, M. Villemain, dit à + ce sujet: «M. de Chateaubriand soutint avec succès l'épreuve, + nouvelle pour lui, de la tribune des députés, de cette tribune, + déjà si passionnée, où l'éloquence avait reparu avec le pouvoir. + Sa parole écrite, mais prononcée avec une expression forte et + naturelle, exerça beaucoup d'empire<a id="footnotetag066" name="footnotetag066"></a> +<a href="#footnote066">[66]</a>».</p> + +<p>Par la beauté du style, par l'importance des questions qu'ils +traitent, les <i>Discours</i> et les <i>Opinions</i> de Chateaubriand méritent +de survivre aux circonstances qui les ont vus naître. Les sujets qu'il +aborde sont de ceux dont l'intérêt est toujours <i>actuel</i>: +l'inamovibilité des juges, la liberté religieuse, la loi d'élections, +la liberté de la presse, la loi de recrutement, la liberté +individuelle.</p> + +<p>Deux discours, d'un intérêt surtout historique, sont particulièrement +remarquables: celui du 23 février 1823 sur la guerre d'Espagne, celui +du 7 août 1830, en faveur des droits du duc de Bordeaux. Composés dans +le silence du cabinet au lieu d'être nés à la tribune, ces discours ne +sauraient suffire à valoir une place à Chateaubriand parmi nos grands +orateurs: il n'en reste pas moins qu'ils sont admirables et que +personne, ni de Serre, ni Royer-Collard, ni même Berryer, n'a eu comme +lui le secret des mots puissants et des paroles impérissables.</p> + +<p>Ses ouvrages politiques, ses écrits polémiques, ses Opinions et ses +Discours sont comme une histoire abrégée de la Restauration. Rangés +par ordre chronologique, ils représentent, comme dans un miroir, les +hommes et les choses de ce temps. A l'intérêt historique se vient +ajouter ici l'intérêt littéraire, car Chateaubriand ne fut jamais plus +en possession de son talent d'écrivain que dans ces années qui vont de +1814 à 1830. Même quand il fait de la politique, il reste un charmeur. +Même quand il est devenu l'homme des temps nouveaux et qu'il rompt des +lances en faveur de la liberté de la presse, il reste un chevalier; +son écu porte toujours la devise: <i>Je sème l'or</i>, et l'on voit à son +casque, comme à celui de Manfred, l'aigle déployée aux ailes d'argent.</p> + + + + +<h2>VI</h2> + + +<p>La politique cependant n'absorbait pas Chateaubriand tout entier. De +1826 à 1830, le libraire Ladvocat publia une édition des <i>Œuvres +complètes</i> du grand écrivain, et ce fut pour ce dernier une occasion +de revoir avec soin tous ses anciens ouvrages et de donner aux +lecteurs quelques ouvrages nouveaux.</p> + +<p>Il avait fait paraître à Londres, en 1797, un <i>Essai historique, +politique <span class="pagenum">(p. 018)</span> +et moral sur les Révolutions anciennes et modernes, +considérées dans leurs rapports avec la République française de nos +jours</i>. Réimprimé en Angleterre et en Allemagne, le livre n'avait pas +pénétré en France, et Chateaubriand eût volontiers condamné à l'oubli +cette œuvre de jeunesse, inspirée par les idées philosophiques de +Rousseau. Mais une œuvre sortie de sa plume et signée de son nom +pouvait-elle éternellement rester sous le boisseau? A défaut de ses +amis, ses ennemis ne l'auraient pas permis. Ayant pu s'en procurer +quelques exemplaires dans les bureaux de la police, ils ne se +faisaient pas faute d'en citer des extraits, habilement choisis, à +l'aide desquels ils s'efforçaient de mettre en contradiction avec +lui-même l'auteur du <i>Génie du Christianisme</i>.</p> + +<p>En 1826, Chateaubriand réimprima l'Essai sans y changer un seul mot: +seulement, il l'accompagna de notes où il relevait et réfutait ses +erreurs; où, sans nul souci d'amour-propre, il faisait amende +honorable au bon sens, à la religion et à la saine philosophie. C'est +un spectacle curieux, et peut-être sans exemple avant Chateaubriand, +que celui d'un auteur qui, au lieu de défendre son ouvrage, le +condamne avec une sévérité que la critique la plus malveillante aurait +eu peine à égaler.</p> + +<p>Il apparaît d'ailleurs, à la lecture de l'<i>Essai</i>, que la raison du +jeune émigré, sa conscience et ses penchants démentaient son +philosophisme, et aussi que l'esprit de liberté ne l'abandonnait pas +davantage que l'esprit monarchique. On s'attendait, d'après les +insinuations de la malveillance, à trouver un impie, un +révolutionnaire, un factieux, et on découvrait un jeune homme +accessible à tous les sentiments honnêtes, impartial avec ses ennemis, +juste contre lui-même, et auquel, dans le cours d'un long ouvrage, il +n'échappe pas un seul mot qui décèle une bassesse de cœur.</p> + +<p>L'<i>Essai</i> est un véritable chaos, dit Chateaubriand dans sa préface. +Il y a de tout, en effet, dans ce livre: de l'érudition, des portraits +et des anecdotes, des impressions de lecture et des récits de voyages, +des considérations politiques et des tableaux de la nature. Malgré le +décousu, la bizarrerie et les incohérences de l'ouvrage, on ne le +parcourt pas sans éprouver un réel intérêt, sans ressentir un attrait +très vif, parce que l'auteur y a versé toutes ses pensées, toutes ses +rêveries, toutes ses souffrances, parce que ses souvenirs personnels +s'y mêlent avec tous les souvenirs de cette Révolution qui a tué son +frère et qui a fait mourir sa mère. Ce sont déjà des pages de +mémoires -- les mémoires d'avant la gloire, en attendant les mémoires +d'outre-tombe. On s'attache à ce livre étrange, où déjà se révèle, au +milieu d'énormes défauts, un si rare talent d'écrivain, soit que +l'auteur redise la mort de Louis XVI, les vertus de Malesherbes, ou +encore les misères et les douleurs de l'exil. On ne lit pas sans +pleurer cet admirable chapitre <span class="smcap">XIII</span>: <i>Aux Infortunés</i>, qui suffirait +seul à sauver de l'oubli l'<i>Essai sur les Révolutions</i>.</p> + +<p>En 1827, parut le <i>Voyage en Amérique</i>.</p> + +<p>Chateaubriand <span class="pagenum">(p. 019)</span> +aimait à s'appliquer le vers de Lucrèce:</p> + +<p class="quotega"> + Tum porro puer ut sævis projectus ab undis<br> + Navita..................</p> + +<p>Né au bord de la mer en un jour de tempête, élevé comme le compagnon +des vents et des flots, il aimait naturellement les voyages, les +longues courses à travers l'océan.</p> + +<p>Le 6 mai 1791, il s'embarquait à Saint-Malo pour l'Amérique, avec le +dessein de rechercher par terre, au nord de l'Amérique septentrionale, +le passage qui établit la communication entre le détroit de Behring et +les mers du Groënland. Il ne retrouva pas la mer Polaire; mais, +lorsqu'il revint, au mois de janvier 1792, il rapportait des images, +des couleurs, toute une poésie nouvelle; il amenait avec lui deux +sauvages d'une espèce inconnue: Chactas et Atala.</p> + +<p>Dans son voyage de 1807, il fit le tour de la Méditerranée, retrouvant +Sparte, passant à Athènes, saluant Jérusalem, admirant Alexandrie, +signalant Carthage, et se reposant à Grenade, sous les portiques de +l'Alhambra. C'était une course à travers les cités célèbres et les +ruines. En 1791, au contraire, après une rapide visite à deux ou trois +villes dont le nom était alors à peine connu, Baltimore, Philadelphie, +New-York, son voyage s'était accompli tout entier dans les déserts, +sur les grands fleuves, au milieu des forêts. Rien ne ressemble donc +moins à l'<i>Itinéraire de Paris à Jérusalem</i> que le <i>Voyage en +Amérique</i>; mais, avec des qualités différentes, ce <i>Voyage</i> est aussi +un chef-d'œuvre. A côté des pages où l'on croit entendre, selon le +mot de Sainte-Beuve, «l'hymne triomphal de l'indépendance naturelle et +le chant d'ivresse de la solitude», on y trouve des <i>notes sans date</i>, +qui rendent admirablement, dit encore Sainte-Beuve, «l'impression +vraie, toute pure, à sa source: ce sont les cartons du grand peintre, +du grand paysagiste, dans leur premier jet<a id="footnotetag067" name="footnotetag067"></a> +<a href="#footnote067">[67]</a>». Des considérations +sur les nouvelles républiques de l'Amérique du Sud, sur les périls qui +les menacent, sur l'anarchie qui les attend, ferment le volume. Il +s'ouvre par un portrait de Washington, que l'auteur met en regard du +portrait de Bonaparte. «En 1814, dit-il dans une de ses préfaces, j'ai +peint <i>Buonaparte et les Bourbons</i>; en 1827, j'ai tracé le <i>parallèle +de Washington et de Buonaparte</i>; mes deux plâtres de Napoléon lui +ressemblent: mais l'un a été coulé sur la vie, l'autre modelé sur la +mort, et la mort est plus vraie que la vie.»</p> + +<p><i>Habent sua fata libelli</i>... Les <i>Natchez</i> ont leur histoire. +Lorsqu'en 1800, Chateaubriand quitta l'Angleterre pour rentrer en +France sous un nom supposé, celui de La Sagne, il n'osa se charger +d'un trop gros bagage: il laissa la plupart de ses manuscrits à +Londres. Parmi ces manuscrits se trouvait celui des <i>Natchez</i>, dont +il n'apportait à <span class="pagenum">(p. 020)</span> +Paris que <i>René</i>, <i>Atala</i> et quelques +descriptions de l'Amérique.</p> + +<p>Quatorze années s'écoulèrent avant que les communications avec la +Grande-Bretagne se rouvrissent. Il ne songea guère à ses papiers dans +le premier moment de la Restauration; et, d'ailleurs, comment les +retrouver? Ils étaient restés renfermés dans une malle, chez une +Anglaise, qui lui avait loué une mansarde à Londres. Il avait oublié +le nom de cette femme; le nom de la rue et le numéro de la maison où +il avait demeuré, étaient également sortis de sa mémoire.</p> + +<p>Après la seconde Restauration, sur quelques renseignements vagues et +même contradictoires qu'il fit passer à Londres, deux de ses amis, MM. +de Thuisy, à la suite de longues recherches, finirent par découvrir la +maison qu'il avait habitée dans la partie ouest de Londres. Mais son +hôtesse était morte depuis plusieurs années, laissant des enfants qui, +eux-mêmes, avaient disparu. D'indications en indications, MM. de +Thuisy, après bien des courses infructueuses, les retrouvèrent enfin +dans un village à plusieurs milles de Londres.</p> + +<p>Ces braves gens avaient conservé avec une religieuse fidélité la malle +du pauvre émigré; ils ne l'avaient pas même ouverte. Rentré en +possession de son <i>trésor</i>, Chateaubriand ne songea pas à mettre en +ordre ces vieux papiers, jusqu'au jour où, sorti du pouvoir, il eut à +s'occuper de l'édition de ses <i>Œuvres complètes</i>.</p> + +<p>Le manuscrit des <i>Natchez</i> se composait de deux mille trois cent +quatre-vingt-trois pages in-folio. Ce premier manuscrit était écrit de +suite sans section; tous les sujets y étaient confondus: voyages, +histoire naturelle, partie dramatique, etc.; mais auprès de ce +manuscrit d'un seul jet, il en existait un autre, partagé en livres, +et où il avait commencé à établir l'ordre. Dans ce second travail non +achevé, Chateaubriand avait non seulement procédé à la revision de la +matière, mais il avait encore changé le genre de la composition, en la +faisant passer du roman à l'épopée.</p> + +<p>Cette transformation s'arrêtait à peu près à la moitié de l'ouvrage. +Chateaubriand, lorsqu'il revisa son manuscrit en 1825, ne crut pas +devoir la pousser plus loin; de sorte que, des deux volumes dont se +composent aujourd'hui les <i>Natchez</i>, le premier s'élève à la dignité +de l'épopée, comme dans les <i>Martyrs</i>, le second descend à la +narration ordinaire, comme dans <i>Atala</i> et dans <i>René</i>.</p> + +<p>Sainte-Beuve, à l'époque où il essayait de réagir contre la gloire de +Chateaubriand et où il s'efforçait de la diminuer, a dit de la partie +épique des <i>Natchez</i>: «On ne saurait se figurer quelle prodigieuse +fertilité d'imagination il y a déployée, que d'inventions, que de +machines, surtout quelle profusion de figures proprement dites, de +similitudes les plus ingénieuses à côté des plus bizarres, un mélange +à tout moment de grotesque et de charmant. Mais certes, au sortir de +ce poème il était rompu aux images, il avait la main faite à tout en +ce genre. Jamais l'art de la comparaison homérique n'a été poussé plus +loin, non pas seulement le procédé de l'imitation directe, +<span class="pagenum">(p. 021)</span> mais +celui de la transposition. C'est un tour de force perpétuel que cette +reprise d'Homère en iroquois. Après les <i>Natchez</i>, tout ce qui nous +étonne en ce genre dans les <i>Martyrs</i> n'était pour l'auteur qu'un +jeu<a id="footnotetag068" name="footnotetag068"></a> +<a href="#footnote068">[68]</a>».</p> + +<p>Le second volume, non plus épique, mais simplement romanesque, offre +de brillantes descriptions, des péripéties tragiques, des personnages +et des caractères variés, types d'héroïsme et de vertu, de séduction +et de grâces, de scélératesse et de cruauté: Chactas et le père Souel, +le commandant Chépar, le capitaine d'Artaguette et le grenadier +Jacques, le sage Adario, le généreux Outougamiz, le sauvage Ondouré, +la criminelle Akansie, et ces deux sœurs d'Atala, Céluta, l'épouse de +René, et cette jeune Mila, sur qui le poète semble avoir épuisé toutes +les grâces de son pinceau et les plus fraîches couleurs de sa palette; +qu'il prend au sortir de l'enfance, pour peindre ses premiers +sentiments, ses premières sensations et ses premières pensées, dont il +fait ressortir la légèreté piquante, la vivacité spirituelle, la +prudence sous les apparences de l'irréflexion, le courage et la +résolution, sous des traits enfantins. Mila est le charme de ce poème +et de ce roman, que M. Émile Faguet a eu raison d'appeler «ces +charmants <i>Natchez</i><a id="footnotetag069" name="footnotetag069"></a> +<a href="#footnote069">[69]</a>», et dont le spirituel abbé de Féletz +écrivait, au moment de leur apparition: «Pour me résumer, je dirai que +<i>les Natchez</i> sont l'œuvre d'un génie fort, vigoureux, puissant et +original; c'est un ouvrage qui n'a point de modèle; l'illustre auteur +me permettra d'ajouter, et qui ne doit pas en servir<a id="footnotetag070" name="footnotetag070"></a> +<a href="#footnote070">[70]</a>.»</p> + +<p>En même temps qu'il faisait paraître <i>les Natchez</i>, Chateaubriand +réunissait, sous le titre de <i>Mélanges littéraires</i>, les principaux +articles de critique insérés par lui, de 1800 à 1826, dans le <i>Mercure +de France</i>, le <i>Conservateur</i> et le <i>Journal des Débats</i>. Quelques-uns +de ces articles avaient été des événements. Tel, par exemple, celui du +4 juillet 1807, qui s'ouvre par la phrase fameuse: «C'est en vain que +Néron prospère, Tacite est déjà né dans l'empire; il croît inconnu +auprès <span class="pagenum">(p. 022)</span> +des cendres de Germanicus, et déjà l'intègre Providence +a livré à un enfant obscur la gloire du maître du monde...» et qui se +termine par ces lignes: «Il y a des autels, comme celui de l'honneur, +qui, bien qu'abandonnés, réclament encore des sacrifices... Après +tout, qu'importent les revers, si notre nom prononcé dans la postérité +va faire battre un cœur généreux deux mille ans après notre vie<a id="footnotetag071" name="footnotetag071"></a> +<a href="#footnote071">[71]</a>!»</p> + +<p>Sur les <i>Mémoires de Louis XIV</i>, sur la <i>Législation primitive</i> de M. +de Bonald, sur la <i>Vie de M. de Malesherbes</i>, l'auteur des <i>Mélanges</i> +a des pages de la plus haute éloquence. C'est un inoubliable tableau +que celui des derniers moments du défenseur de Louis XVI, que rendit +si douloureux et si amer l'affreux spectacle de sa famille, dans +laquelle il comptait un frère de Chateaubriand, immolée le même jour +que lui, avec lui, et sous ses yeux! Chateaubriand excelle à peindre +ces grandes scènes de douleur et de désolation: <i>Crescit cum +amplitudine rerum vis ingenii</i>.</p> + +<p>En d'autres rencontres, s'il traite des sujets d'un intérêt +secondaire, quelques-uns même qui pourraient sembler insignifiants, il +sait leur donner l'importance qui leur manque. Il oublie, à la vérité, +un peu le livre, il n'y revient que de loin en loin, pour l'acquit de +sa conscience; et je ne connais point de critique qui en ait plus que +lui. Mais, enfin, nous n'y perdons rien, car ces pages à côté valent +mieux que tout le livre: <i>Materiam superabat opus</i>. Même quand il +écrit de simples <i>articles de journaux</i>, Chateaubriand sait leur +imprimer un caractère de durée.</p> + +<p class="tb">* * + * + * + *</p> + +<p>Les <i>Mélanges littéraires</i> furent bientôt suivis d'un volume +entièrement inédit. Dans les dernières années de la Restauration, il +était beaucoup question des Stuarts. Leur nom retentissait sans cesse +à la tribune et dans la presse. En 1827, Armand Carrel composait +l'<i>Histoire de la Contre-Révolution en Angleterre sous Charles II et +Jacques II</i>. Chateaubriand voulut en parler à son tour, et, en 1828, +il publia les <i>Quatre Stuart</i>.</p> + +<p>Il s'était occupé autrefois, dans l'<i>Essai sur les Révolutions</i>, du +règne de Charles I<sup>er</sup>; il en avait même écrit l'histoire complète. Avec +la conscience qu'il apportait dans tous ses travaux, il relut +attentivement, outre les historiens qui l'avaient précédé, les +mémoires latins et anglais des contemporains, sur la matière; il +déterra quelques pièces peu connues. De tout cela il est résulté, non +une histoire des Stuart qu'il ne voulait pas faire, mais une sorte de +traité où les faits n'ont été placés que pour en tirer des +conséquences. Tantôt la narration est courte lorsqu'aucun sujet de +réflexions ne se présente ou qu'on n'est pas attaché par l'intérêt des +événements; tantôt elle est longue quand les réflexions en sortent +avec abondance, ou quand les événements sont pathétiques.</p> + +<p>Carrel <span class="pagenum">(p. 023)</span> +se plaisait à voir dans le renversement des Stuarts, la +préface et l'annonce du renversement des Bourbons. Chateaubriand, au +contraire, tâche de faire sentir les principales différences des deux +révolutions, celle de 1640 et celle de 1789, et des deux +restaurations, celle de 1660 et celle de 1814. Il signale les écueils, +afin d'en rendre l'évitée plus facile, mais l'homme pervertit souvent +les choses à son usage, et quand on lui croit offrir des leçons, on ne +lui fournit que des exemples.</p> + +<p>Les conseils de Chateaubriand ne furent pas entendus: le vieux château +des Stuarts s'ouvrit bientôt pour recevoir les Bourbons exilés. Et +voilà pourquoi on ne lit plus les <i>Quatre Stuart</i>. On y reviendra un +jour, car de bons juges, et parmi eux M. Nisard, n'hésitent pas à y +voir un chef-d'œuvre de pensée et de style. Un autre critique qui, +lui non plus, n'était pas de la paroisse de Chateaubriand, dit de son +côté: «Les <i>Quatre Stuart</i>, où la manière de Voltaire se marie à celle +qui ne peut être désignée que par le nom de Chateaubriand, sont un +morceau brillant et impartial, où l'imagination ne paraît guère que +pour embellir un incorruptible bon sens<a id="footnotetag072" name="footnotetag072"></a> +<a href="#footnote072">[72]</a>.»</p> + + + + + + +<h2>VII</h2> + + +<p>Pendant les quinze années de la Restauration, Chateaubriand avait +maintenu son rang. Sa primauté littéraire était incontestable et +incontestée. Son talent avait révélé des qualités nouvelles, des dons +nouveaux. Sans cesser d'être un grand poète, il était devenu le +premier de nos publicistes. Rien, semblait-il, ne pouvait plus ajouter +à sa gloire, et puisque la vieillesse était venue, puisque le +gouvernement qu'il avait servi était tombé, il allait sans doute se +retirer de la lice, se renfermer dans le silence et se consacrer tout +entier à l'achèvement des <i>Mémoires de sa vie</i>. Il l'eût fait, s'il +eût été libre, mais il ne l'était pas. L'édition de ses <i>Œuvres +complètes</i> n'était pas achevée, et il avait contracté vis-à-vis de ses +souscripteurs des engagements qu'il lui fallait remplir.</p> + +<p>Le 4 avril 1831, parurent les quatre volumes des <i>Études historiques</i>.</p> + +<p>Chateaubriand avait eu de bonne heure la vocation de l'historien. +C'est elle qui lui inspira son premier ouvrage, l'<i>Essai sur les +Révolutions</i>. Le sixième livre des <i>Martyrs</i>, la lutte des Romains et +des Franks, est une reconstitution historique pleine de relief et de +vie. Le récit de la mort de saint Louis dans l'<i>Itinéraire</i>, +l'esquisse des guerres de la Vendée dans le <i>Conservateur</i>, avaient +achevé de montrer ce que l'auteur était capable de faire en ce genre. +Cependant ce <span class="pagenum">(p. 024)</span> +n'étaient là que des préludes, des essais, des +cartons de maître; ce n'était pas encore la grande toile, le tableau +définitif et complet.</p> + +<p>Ce tableau, nous l'avons dans les <i>Études ou Discours historiques sur +la chute de l'Empire romain, la naissance et les progrès du +Christianisme et l'invasion des Barbares</i>.</p> + +<p>Chateaubriand, dans ces <i>Études</i>, est remonté aux sources; son +érudition est de première main. C'est de l'histoire documentaire. +Mais, en même temps, comme il sait ranimer ces documents éteints, +éclairer ces vieux textes, les mettre dans la plus belle, dans la plus +éclatante lumière! Comme il laisse loin derrière lui le philosophe +Gibbon, qui semblait pourtant avoir dit le dernier mot sur la +Décadence et la chute de l'Empire romain et sur les invasions! Nul n'a +mieux compris -- et c'est un témoignage que lui rend un savant +médiéviste que j'ai déjà eu l'occasion de citer, M. Léon Gautier, nul +n'a mieux compris que Chateaubriand les derniers Romains et les +Barbares vengeurs. Nul n'a mieux saisi et rendu ce formidable +contraste entre ces deux races, dont l'une était dangereuse pour avoir +trop vécu, et l'autre pour n'avoir pas encore vécu assez; dont l'une +était aussi éloignée de la civilisation par sa corruption que l'autre +par sa grossièreté<a id="footnotetag073" name="footnotetag073"> +</a><a href="#footnote073">[73]</a>.</p> + +<p>Chateaubriand se montre, dans les <i>Études historiques</i>, investigateur +patient, penseur sagace et profond; il prend soin de rendre sa raison +maîtresse de ses autres facultés. Mais chaque historien donne à +l'histoire la teinte de son génie. Celui de Chateaubriand, où dominait +l'imagination, se trahit à chaque instant par des traits d'un effet +grandiose et poétique. Dessinateur exact, il est aussi un admirable +coloriste. Ni la solidité, d'ailleurs, ni l'impartialité du récit n'en +souffrent: l'éclat d'une belle arme n'altère pas la beauté de sa +trempe.</p> + +<p>Dans la pensée de Chateaubriand, les six <i>Discours</i> sur les Empereurs +romains, d'Auguste à Augustule, sur les mœurs des chrétiens et des +païens, et sur les mœurs des Barbares, devaient servir d'introduction +à la grande <i>Histoire de France</i> qu'il avait, dès 1809, projeté +d'écrire. De cette Histoire, nous n'avons malheureusement qu'une +esquisse et un certain nombre de fragments, qui forment, sous le titre +d'<i>Analyse raisonnée de l'Histoire de France</i>, la majeure partie du +tome <span class="smcap">III</span> et tout le tome <span class="smcap">IV</span> des <i>Études historiques</i>.</p> + +<p>L'esquisse, trop rapide, est nécessairement très incomplète; mais les +fragments sur les règnes des Valois et sur l'invasion des Anglais au +<span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle, les récits des batailles de Poitiers et de Crécy en +particulier sont des morceaux achevés. Dans cette seconde partie de +son livre, du reste, la manière de Chateaubriand est toute différente +de celle qu'il avait suivie dans la première partie. Il ne lui +déplaisait pas de montrer ainsi les faces diverses de son talent, sans +cesse renouvelé. <span class="pagenum">(p. 025)</span> +Voici ce que dit du style de l'<i>Analyse +raisonnée</i> l'un des meilleurs critiques du temps, M. Charles Magnin: +«Elle est écrite avec cette facilité à la fois élégante et cursive, +devenue depuis quelque temps la manière habituelle de l'auteur... Dans +toute cette partie des <i>Études historiques</i>, la manière de M. de +Chateaubriand est sensiblement changée, mais pour être moins élevée, +elle n'est pas moins parfaite. Sa diction, sans cesser d'être +pittoresque, est devenue familière, agile et transparente, comme la +plus excellente prose de Voltaire<a id="footnotetag074" name="footnotetag074"></a> +<a href="#footnote074">[74]</a>.»</p> + +<p>Chateaubriand achevait à peine de corriger les épreuves des <i>Études +historiques</i>, lorsque les circonstances le forcèrent à faire de +nouveau acte de polémiste. De mars 1831 à décembre 1832, il publia +successivement quatre brochures politiques: <i>De la Restauration et de +la Monarchie élective</i> (24 mars 1831); -- <i>De la nouvelle proposition +relative au bannissement de Charles X et de sa famille</i> (31 octobre +1831); -- <i>Courtes explications sur les 12.000 francs offerts par M<sup>me</sup> la +Duchesse de Berry aux indigents attaqués de la contagion</i> (26 avril +1832); <i>Mémoire sur la captivité de M<sup>me</sup> la Duchesse de Berry</i> (29 +décembre 1832).</p> + +<p>Ces brochures, dont le retentissement fut considérable, ne sont pas +des pamphlets. Cormenin a eu raison de le dire: Chateaubriand n'est +pas un pamphlétaire. Le pamphlétaire, c'est Paul-Louis Courier, +écrivain exquis, mais cœur vulgaire, qui dénigre tout ce qui est +noble, rabaisse tout ce qui est grand, se déguise pour attaquer et +fait de sa plume un stylet. Chateaubriand descend dans l'arène la +visière levée, il ne se sert que d'armes loyales. Même quand il se +trompe, même quand ses colères sont injustes, il ne fait appel qu'à de +hauts sentiments. La cause qu'il défendait était une cause vaincue; +s'il n'a pu la relever, il lui a été donné du moins de l'honorer par +sa fidélité. Dans le <i>Génie du Christianisme</i>, il nous avait montré +Bossuet, un pied dans la tombe, mettant Condé au cercueil et «faisant +les funérailles du siècle de Louis». Chateaubriand, à son tour, dans +ses éloquentes brochures, conduit le deuil de la vieille monarchie, de +cette race antique qui avait fait la France.</p> + + + + +<h2>VIII</h2> + + +<p>L'heure du repos avait sonné pour le vieil athlète. Mais quoi! il est +pauvre! De sa pairie, de son ministère, de ses ambassades et de ses +pensions, il n'a rien gardé. Fidèle à la devise de sa maison, il a +<i>semé l'or</i>, et il ne lui reste pas deux sous. Il faut vivre pourtant. +Aux jours de sa jeunesse, à Londres, dans son grenier d'Holborn, il +avait fait, pour l'imprimeur Baylis, des traductions du latin et de +l'anglais. A Paris, vieilli, malade, plein d'ans et de gloire, il +fera, pour <span class="pagenum">(p. 026)</span> +le libraire Gosselin, une traduction du <i>Paradis +perdu</i>, et il écrira un <i>Essai sur la littérature anglaise</i>.</p> + +<p>Dans les deux volumes de l'<i>Essai</i>, Chateaubriand n'isole pas +l'histoire de la nation anglaise de l'examen de sa littérature. Là +surtout est l'originalité de son livre. Ici encore il est un +précurseur, il ouvre la voie que M. Taine parcourra un jour avec tant +de succès.</p> + +<p>On peut, certes, signaler dans l'<i>Essai</i> des défauts de composition. +L'auteur y a introduit des passages de ses précédents écrits et des +fragments de ses futurs <i>Mémoires</i>. Tel chapitre sur l'abbé de +Lamennais, tel autre sur Béranger et ses chansons, ne semblent guère +là à leur place. Mais si l'auteur se joue ainsi autour de son sujet, +s'il va et vient et touche à tout, le lecteur n'a pas à se plaindre, +puisqu'il trouve, dans ces deux volumes, une vaste érudition, de +larges tableaux de mœurs et d'histoire, des vues ingénieuses et +profondes, les jugements et les pensées d'un homme supérieur sur les +plus graves questions d'art et de morale. Partout on sent le maître, +l'homme qui, s'étant peu à peu désabusé de toutes les fausses beautés, +conserve pour les véritables, la ferveur d'un premier amour.</p> + +<p>L'<i>Essai sur la littérature anglaise</i> est de 1836. Presqu'en même +temps paraissait la traduction du <i>Paradis perdu</i>. Certes, il était +dur, pour l'auteur des <i>Martyrs</i>, d'être condamné «à traduire du +Milton à l'aune». Il s'acquitta du moins de cette besogne en homme +qui, même en une telle et si fâcheuse rencontre, n'abdique pas son +originalité. Le premier, et, cette fois, je crois bien qu'il eut tort, +il adopta pour système de traduction la littéralité. «Une traduction +interlinéaire, disait-il, dans son Avertissement, serait la perfection +du genre.» Nous en sommes venus là, et j'estime que nous y avons +perdu. Aussi littérale que possible, la traduction de Chateaubriand +n'est donc ni flatteuse, ni parée,</p> + +<p class="quotega"> + Mais fidèle, mais fière, et même un peu farouche.<a id="footnotetag075" name="footnotetag075"></a> +<a href="#footnote075">[75]</a></p> + +<p>Un peu trop farouche même. Elle reste pourtant la meilleure que nous +possédions. Le chantre d'Eudore et de Cymodocée se plaisait aux +souvenirs de l'antiquité. Nul doute qu'au cours de son labeur de +traducteur, il n'ait songé plus d'une fois à ce pauvre Apollon réduit +à garder les troupeaux d'Admète. Mais, de même que, dans les plaines +de la Thessalie, le Dieu se trahissait quelquefois sous le sayon du +berger, de même le génie de Chateaubriand perce, en maint endroit, à +travers les rudesses de sa traduction. Dans aucune autre, nous ne nous +sentons mieux en commerce avec le génie de Milton; aucune autre ne +nous donne une aussi vive conscience d'avoir lu Milton lui-même.</p> + +<p class="tb">* * + * + * + *</p> + +<p>Chateaubriand travaillait toujours à ses <i>Mémoires</i>, et leur +achèvement était proche.</p> + +<p>La <span class="pagenum">(p. 027)</span> +guerre d'Espagne avait été la grande affaire de sa vie +politique. Il lui fallait en parler avec de longs détails; mais ces +détails, il ne les pouvait donner dans ses <i>Mémoires</i> mêmes sans +déranger l'ordonnance de son livre, et c'est à quoi il ne se pouvait +résigner. Encore moins se résignait-il à mourir sans avoir mis en +pleine lumière cet épisode auquel était attaché l'honneur de son nom +et aussi l'honneur du gouvernement royal. Il se décida donc à écrire, +avec tous les développements nécessaires, un récit de la guerre de +1823 et des négociations qui l'avaient précédée, et, en 1838, il le +publia sous le titre de <i>Congrès de Vérone</i>.</p> + +<p>En composant cet ouvrage, Chateaubriand revivait l'année la plus +glorieuse de sa vie. Aussi l'a-t-il écrit avec entrain, avec une sorte +de joie naïve et d'enthousiasme juvénile, -- et il s'est trouvé qu'il +avait fait là, à soixante-dix ans, un de ses plus beaux livres. Au +lendemain de la publication, M. Vinet en portait ce jugement:</p> + +<p class="quotega"> + «La grande réputation de M. de Chateaubriand semble se rattacher + à ses premières productions; on a l'air de croire que l'auteur + d'<i>Atala</i> et des <i>Martyrs</i> n'a fait que se continuer. C'est une + erreur. Son talent n'a cessé depuis lors d'être en progrès; à + l'âge de soixante-dix ans, il avance, il acquiert encore, autant + pour le moins et aussi rapidement qu'à l'époque «de sa plus verte + nouveauté».... Le talent, à mesure que la pensée et la passion + s'y sont fait leur part, a pris une constitution plus ferme; la + vie et le travail l'ont affermi et complété; sans rien perdre de + sa suavité et de sa magnificence, le style s'est entrelacé, comme + la soie d'une riche tenture, à un canevas plus serré, et ses + couleurs en ont paru tout ensemble plus vives et mieux fondues. + Tout, jusqu'à la forme de la phrase, est devenu plus précis, + moins flottant; le mouvement du discours a gagné en souplesse et + en variété; une étude délicate de notre langue, qu'on désirait + fléchir et jamais froisser, a fait trouver des tours heureux et + nouveaux, qui sont savants et ne paraissent que libres. Le prisme + a décomposé le rayon solaire sans l'obscurcir; et les couleurs + qui en rejaillissent éclairent comme la lumière<a id="footnotetag076" name="footnotetag076"></a> + <a href="#footnote076">[76]</a>.»</p> + +<p>Chateaubriand alors déposa sa plume, croyant bien ne plus jamais la +reprendre. Il la reprit pourtant, en 1844, non pour chercher un +nouveau succès, mais pour obéir aux ordres de son directeur de +conscience, un vieux prêtre de Saint-Sulpice, l'abbé Séguin. Il +écrivit la <i>Vie de Rancé</i>. C'est le seul de ses livres qui soit +manqué. C'est moins un livre d'ailleurs qu'une causerie du soir, entre +amis, causerie vagabonde, décousue, pleine de boutades et de +bigarrures. Les traits charmants, du reste, n'y sont pas rares, ni les +heureuses rencontres, ni les riches indemnités. On y retrouve encore, +par endroits, le magicien et l'enchanteur. Et puis, si le livre est +manqué, la préface est si touchante et si belle! Ces quelques pages +sur la vie du vieil abbé Séguin sont la plus éloquente des réponses à +ceux qui ont trouvé piquant de mettre en doute la sincérité religieuse +du grand écrivain.</p> + + + + +<h2>IX <span class="pagenum">(p. 028)</span></h2> + + +<p>Chateaubriand mourut le 4 juillet 1848. Mort, il allait remporter sa +plus éclatante victoire. Les œuvres posthumes des grands écrivains +sont presque invariablement des rogatons qui ont déjà servi, des +miettes tombées de leur table, des écus rognés oubliés au fond de +leurs tiroirs. Par une suprême coquetterie, Chateaubriand avait +réservé, pour l'heure où il ne serait plus, la pièce la plus riche de +son trésor, le plus impérissable de ses chefs-d'œuvre.</p> + +<p>Il arriva cependant que les <i>Mémoires d'Outre-Tombe</i> furent publiés +dans des circonstances défavorables et dans de déplorables conditions, +si bien que l'on put croire d'abord à un insuccès complet: ce fut +quelque chose comme cette glorieuse journée de Marengo qui, à trois +heures de l'après-midi, était une défaite. L'occasion parut bonne à +tous ceux qui avaient encensé l'<i>empereur debout</i> pour jeter la pierre +à l'<i>empereur enterré</i>. On découvrit que Chateaubriand, dans ses +<i>Mémoires</i>, avait parlé de... Chateaubriand, et on s'accorda pour dire +que c'était là une chose inouïe, un scandale sans précédent, un crime +abominable. Songez donc! Un homme qui écrit l'histoire de sa vie, et +qui en profite pour se mettre en scène! Cela se pouvait-il supporter? +Un auteur de mémoires qui parle de ses contemporains et qui ne +proclame pas que tous ont été de petits saints! Cela s'était-il jamais +vu?</p> + +<p>On ne manquait pas d'ailleurs de se prévaloir, contre les <i>Mémoires +d'Outre-Tombe</i>, de ce qu'ils avaient été publiés par bribes et par +morceaux, déchiquetés en feuilletons. Quand ils parurent en volumes, +on triompha contre eux de ce qu'ils étaient découpés en une infinité +de petits chapitres, sans lien entre eux, sans coordination, sans +suite apparente. Nul n'eut l'idée de se dire qu'on était évidemment en +présence d'une édition fautive, que Chateaubriand n'avait pas pu, +contrairement à toutes ses habitudes, renoncer, pour son livre de +prédilection, à cet art savant de la composition, à cette symétrie, à +cette belle ordonnance, qui avaient signalé jusque-là et marqué toutes +ses œuvres, même les moindres. On trouva commode de dire avec +Sainte-Beuve: «Les <i>Mémoires d'Outre-Tombe</i> font l'effet des mémoires +du <i>Chat Murr</i> dans Hoffmann, pour l'interruption continuelle et la +bigarrure<a id="footnotetag077" name="footnotetag077"></a> +<a href="#footnote077">[77]</a>.»</p> + +<p>Chateaubriand avait divisé son ouvrage en quatre parties et chacune de +ces parties en livres. Il m'a suffi de rétablir ces divisions, dans +mon édition de 1898<a id="footnotetag078" name="footnotetag078"></a> +<a href="#footnote078">[78]</a>, pour que le livre prît aussitôt une +physionomie toute nouvelle, pour que le monument apparût tel que +l'avait conçu le grand artiste, avec son étonnante variété et, en même +temps, la noblesse et la régularité de ses lignes.</p> + +<p>On <span class="pagenum">(p. 029)</span> +est alors revenu à ces <i>Mémoires</i>, longtemps si maltraités, +et la surprise a été presque aussi grande que l'admiration. Il était +admis, en effet, que les <i>Mémoires d'Outre-Tombe</i> étaient un long +pamphlet, que l'auteur s'y était montré sans pitié pour les hommes de +son temps, les sacrifiant tous à ses passions et à ses orgueilleuses +rancunes. Et il se trouvait que -- Talleyrand et Fouché mis à part -- il +les avait tous traités avec une modération et une indulgence qui +faisaient dire un jour à M<sup>me</sup> de Chateaubriand: «Je n'y comprends rien! +M. de Chateaubriand est si bon qu'il en est bête!» -- C'était aussi une +commune opinion que l'illustre écrivain avait passé les dernières +années de sa vie à <i>gâter</i> ses <i>Mémoires</i>, à les surcharger de traits +bizarres, de couleurs fausses, d'images incohérentes et de néologismes +barbares. Et de ces défauts sans mesure et sans nombre, qui devaient +ruiner l'œuvre entière, on trouvait à peine trace. Ces terribles +surcharges se réduisaient, dans une œuvre d'une si considérable +étendue, à quelques citations inutiles, à quelques plaisanteries +affectées, à quelques mots ou à quelques tournures vieillies: taches +légères qu'eût effacées un coup de brosse, grains de poussière qu'eût +enlevés le souffle d'un enfant!</p> + +<p>Le monument reste donc intact, et, dans l'ordre littéraire, c'est le +plus beau que le <span class="smcap">XX</span><sup>e</sup> siècle ait élevé. Ce n'est pas seulement la vie +d'un homme illustre qui se déroule sous nos yeux, c'est, autour de +cette vie, tout un merveilleux décor, -- la fin de l'ancienne France, la +Révolution, Napoléon et l'Empire, les deux Restaurations, les +Cent-Jours et les Journées de Juillet. La biographie s'y mêle à +l'histoire, la poésie y coudoie la politique, l'exactitude la plus +minutieuse y fait bon ménage avec l'épopée. Presque tous les mémoires +s'arrêtent brusquement et restent inachevés: <i>Pendent interrupta</i>... +Ceux de Chateaubriand, conduits à leur terme, se terminent par des +considérations sur l'<i>avenir du monde</i>. Dans tout l'ouvrage, sans que +le talent de l'auteur faiblisse jamais, la beauté de la forme vient +ajouter à l'intérêt du récit. Les <i>Mémoires</i> touchent aux sujets les +plus variés, aux événements les plus divers; et de même le style prend +tous les tons, revêt toutes les couleurs: il sait unir sans effort la +grâce à la vigueur, le charme à l'éclat, la simplicité à la grandeur.</p> + +<p class="tb">* * + * + * + *</p> + +<p>Est-il besoin maintenant de résumer ce qui précède. Quelques traits du +moins suffiront.</p> + +<p>Voltaire a dit, au sujet de Corneille: «Les novateurs ont le premier +rang à juste titre dans la mémoire des hommes.» Chateaubriand fut, au +<span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, dans l'ordre intellectuel, le novateur par excellence. +Nul n'a plus souvent que lui crié le premier, du haut du mat de +misaine: «Italie! Italie!»</p> + +<p>Le <i>Génie du Christianisme</i> a relevé la religion dans les esprits, et +en même temps qu'il les ramenait à la vérité religieuse, il donnait le +signal du retour à la vérité littéraire. La Bible vengée du sarcasme +<span class="pagenum">(p. 030)</span> +de Voltaire, l'antiquité classique remise en honneur et Homère +replacé à son rang; l'attention ramenée sur les Pères de l'Église; la +supériorité des écrivains du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle sur ceux du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> hautement +proclamée et invinciblement établie; les chefs-d'œuvre des +littératures étrangères admis au foyer d'une hospitalité plus large et +plus intelligente; l'art gothique réhabilité; les nouveaux historiens +de la France invités, par l'exemple même de l'auteur, à étudier avec +un respect filial le passé de la patrie; les semences du vrai +romantisme, du romantisme national et chrétien, déposées en terre pour +produire bientôt une glorieuse moisson: tels sont les principaux +services rendus à la société et aux lettres par le <i>Génie du +Christianisme</i>. «Ce livre, a dit M. Léon Gautier, a enfanté et mis au +monde le <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle<a id="footnotetag079" name="footnotetag079"></a> +<a href="#footnote079">[79]</a>.» «Toutes les nouveautés, a dit de son côté +M. Nisard, toutes les nouveautés durables de la première moitié du +<span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, en poésie, en histoire, en critique, ont reçu de +Chateaubriand ou la première inspiration ou l'impulsion décisive<a id="footnotetag080" name="footnotetag080"></a> +<a href="#footnote080">[80]</a>.»</p> + +<p>Les <i>Martyrs</i> sont la seule épopée que possède la France, et il est +arrivé que leur auteur, en créant la couleur locale, en +<i>individualisant</i> ses Francs et ses Gaulois, ses Romains et ses Grecs, +renouvelait la manière d'écrire et de concevoir l'histoire. A l'entrée +de cette voie où vont s'engager, avec Augustin Thierry, Guizot, de +Barante, Michelet, c'est encore Chateaubriand que nous apercevons: là +encore, il est l'initiateur et le guide.</p> + +<p>Dans l'<i>Itinéraire</i>, il ouvre également une voie nouvelle. Il crée un +genre, et, du même coup, il le porte à sa perfection.</p> + +<p>Sous la Restauration, ses écrits politiques le placent au premier rang +des publicistes et des polémistes. Ses moindres articles de journaux, +de l'aveu même de Sainte-Beuve, «sont de petits chefs-d'œuvre<a id="footnotetag081" name="footnotetag081"></a> +<a href="#footnote081">[81]</a>».</p> + +<p>«Ô Muse, avait-il dit en 1809, au dernier livre des <i>Martyrs</i>, je +n'oublierai point tes leçons! Je ne laisserai point tomber mon cœur +des régions élevées où tu l'as placé. Les talents de l'esprit que tu +dispenses s'affaiblissent par le cours des ans: la voix perd sa +fraîcheur, les doigts se glacent sur le luth; mais les nobles +sentiments que tu inspires peuvent rester quand les autres dons ont +disparu. Fidèle compagne de ma vie, en remontant dans les cieux, +laissez-moi l'indépendance et la vertu. Qu'elles viennent, ces vierges +austères, qu'elles viennent fermer pour moi le livre de la poésie, et +m'ouvrir les pages de l'histoire. J'ai consacré l'âge des illusions à +la riante peinture du mensonge; j'emploierai l'âge des regrets au +tableau de la vérité.»</p> + +<p>Après 1830, l'âge des regrets était venu. C'est le moment où il publie +les <i>Études historiques</i>, l'<i>Analyse raisonnée de l'histoire de +France</i>, <span class="pagenum">(p. 031)</span> +le <i>Congrès de Vérone</i>. Ces dernières œuvres sont +belles, comme les précédentes. Les années n'ont pas affaibli ses +talents. La Muse lui est restée fidèle, et c'est elle qui lui ouvre +les pages de l'histoire. A cette tâche nouvelle, Chateaubriand +apportait d'ailleurs de nouveaux dons, un nouveau style et comme un +perpétuel rajeunissement. Au lieu de se continuer toujours, de se +répéter sans fin, comme tant d'autres, Victor Hugo par exemple, il ne +cessait de se renouveler. Il a eu successivement plusieurs manières, +qui toutes ont fini par se réunir, par se déverser dans les <i>Mémoires +d'Outre-Tombe</i>, comme ces rivières du Nouveau-Monde qu'avait visitées +sa jeunesse, et qui, après avoir fertilisé de riches contrées, +finissent toutes par descendre au Meschacébé et forment avec lui le +plus grand et le plus majestueux des fleuves.</p> + +<p>Chez Chateaubriand, l'homme a pu avoir ses faiblesses, le politique a +pu commettre des fautes; mais, dans tous ses ouvrages, il est resté +invariablement fidèle à toutes les nobles causes. Il a toujours +défendu la vérité, le droit, la justice. Il n'a pas écrit une page où +ne respire la passion de l'honneur, pas une où il ait offensé la +religion et la pudeur. Et c'est par là, plus encore que par son génie, +qu'il mérite notre admiration et notre reconnaissance. La France ne se +pourra relever que si les générations nouvelles élèvent leur cœur à +la hauteur des généreux sentiments pour lesquels l'âme de +Chateaubriand n'a cessé de battre, si elles reviennent à ses +enseignements et si, à leur tour, elles lui disent:</p> + +<p class="quotega"> + Tu duca, tu signore, e tu maestro!</p> + +<p class="quotedr2"> +Edmond BIRÉ.</p> + + + +<a id="page001" name="page001"></a><a href="#page001"></a> +<h1>MÉMOIRES <span class="pagenum">(p. 001)</span></h1> + + +<h3><span class="quotedr2>"><i>Sicut nubes... quasi naves... velut umbra.</i> (Job).</span></h3> + + + +<h1>PREMIÈRE PARTIE</h1> + +<h2>ANNÉES DE JEUNESSE. -- LE SOLDAT ET LE VOYAGEUR<br><br> + +1768-1800</h2> + + + + +<h1>LIVRE PREMIER<a id="footnotetag082" name="footnotetag082"></a> +<a href="#footnote082">[82]</a></h1> + + +<h3>Naissance de mes frères et sœurs. -- Je viens au +monde. -- Plancoët. -- Vœu. -- Combourg. -- Plan de mon père pour mon +éducation. -- La Villeneuve. -- Lucile. -- Mesdemoiselles Coupart. -- Mauvais +écolier que je suis. -- Vie de ma grand'mère maternelle et de sa sœur, +à Plancoët. -- Mon oncle, le comte de Bedée, à Manchoix. -- Relèvement du +vœu de ma nourrice. -- Gesril. -- Hervine Magon. -- Combat contre les deux +mousses.</h3> + + +<p>Il y a quatre ans qu'à mon retour de la Terre Sainte, j'achetai près +du hameau d'Aulnay, dans le voisinage de Sceaux et de Châtenay, une +maison de jardinier, cachée parmi les collines couvertes de bois. Le +terrain inégal <span class="pagenum">(p. 002)</span> +et sablonneux dépendant de cette maison n'était +qu'un verger sauvage au bout duquel se trouvait une ravine et un +taillis de châtaigniers. Cet étroit espace me parut propre à renfermer +mes longues espérances; <i>spatio brevi spem longam +reseces</i><a id="footnotetag083" name="footnotetag083"></a> +<a href="#footnote083">[83]</a>. Les +arbres que j'y ai plantés prospèrent, ils sont encore si petits que je +leur donne de l'ombre quand je me place entre eux et le soleil. Un +jour, en me rendant cette ombre, ils protégeront mes vieux ans comme +j'ai protégé leur jeunesse. Je les ai choisis autant que je l'ai pu +des divers climats où j'ai erré, ils rappellent mes voyages et +nourrissent au fond de mon cœur d'autres illusions.</p> + +<p>Si jamais les Bourbons remontent sur le trône, je ne leur demanderai, +en récompense de ma fidélité, que de me rendre assez riche pour +joindre à mon héritage la lisière des bois qui l'environnent: +l'ambition m'est venue; je voudrais accroître ma promenade de quelques +arpents: tout chevalier errant que je suis, j'ai les goûts sédentaires +d'un moine: depuis que j'habite cette retraite, je ne crois pas avoir +mis trois fois les pieds hors de mon enclos. Mes pins, mes sapins, mes +mélèzes, mes cèdres tenant jamais ce qu'ils promettent, la +Vallée-aux-Loups deviendra une véritable chartreuse. Lorsque Voltaire +naquit à Châtenay, le 20 février 1694<a id="footnotetag084" name="footnotetag084"></a> +<a href="#footnote084">[84]</a>, quel était l'aspect du +coteau où <span class="pagenum">(p. 003)</span> +se devait retirer, en 1807, l'auteur du <i>Génie du +Christianisme</i>?</p> + +<p>Ce lieu me plaît; il a remplacé pour moi les champs paternels; je l'ai +payé du produit de mes rêves et de mes veilles; c'est au grand désert +d'Atala que je dois le petit désert d'Aulnay; et, pour me créer ce +refuge, je n'ai pas, comme le colon américain, dépouillé l'Indien des +Florides. Je suis attaché à mes arbres; je leur ai adressé des +élégies, des sonnets, des odes. Il n'y a pas un seul d'entre eux que +je n'aie soigné de mes propres mains, que je n'aie délivré du ver +attaché à sa racine, de la chenille collée à sa feuille; je les +connais tous par leurs noms, comme mes enfants: c'est ma famille, je +n'en ai pas d'autre, j'espère mourir auprès d'elle.</p> + +<p>Ici, j'ai écrit les <i>Martyrs</i>, les <i>Abencerages</i>, l'<i>Itinéraire</i> et +<i>Moïse</i>; que ferai-je maintenant dans les soirées de cet automne? Ce 4 +octobre 1811, anniversaire de ma fête et de mon entrée à +Jérusalem<a id="footnotetag085" name="footnotetag085"></a> +<a href="#footnote085">[85]</a>, +me tente à commencer l'histoire de ma vie. L'homme qui +ne donne aujourd'hui <span class="pagenum">(p. 004)</span> +l'empire du monde à la France que pour la +fouler à ses pieds, cet homme, dont j'admire le génie et dont +j'abhorre le despotisme, cet homme m'enveloppe de la tyrannie comme +d'une autre solitude; mais s'il écrase le présent, le passé le brave, +et je reste libre dans tout ce qui a précédé sa gloire.</p> + +<p>La plupart de mes sentiments sont demeurés au fond de mon âme, ou ne +se sont montrés dans mes ouvrages que comme appliqués à des êtres +imaginaires. Aujourd'hui que je regrette encore mes chimères sans les +poursuivre, je veux remonter le penchant de mes belles années: ces +<i>Mémoires</i> seront un temple de la mort élevé à la clarté de mes +souvenirs<a id="footnotetag086" name="footnotetag086"></a> +<a href="#footnote086">[86]</a>.</p> + +<p>Commençons donc, et parlons d'abord de ma famille; c'est essentiel, +parce que le caractère de mon père a tenu en grande partie à sa +position et que ce caractère a beaucoup influé sur la nature de mes +idées, en décidant du genre de mon éducation<a id="footnotetag087" name="footnotetag087"></a> +<a href="#footnote087">[87]</a>.</p> + +<p>Je suis né gentilhomme. Selon moi, j'ai profité du hasard de mon +berceau, j'ai gardé cet amour plus ferme de la liberté qui appartient +principalement à l'aristocratie dont la dernière heure est sonnée. +L'aristocratie a <span class="pagenum">(p. 005)</span> +trois âges successifs: l'âge des supériorités, +l'âge des privilèges, l'âge des vanités; sortie du premier, elle +dégénère dans le second et s'éteint dans le dernier.</p> + +<p>On peut s'enquérir de ma famille, si l'envie en prend, dans le +dictionnaire de Moréri, dans les diverses histoires de Bretagne de +d'Argentré, de dom Lobineau, de dom Morice, dans l'<i>Histoire +généalogique de plusieurs maisons illustres de Bretagne</i> du P. Du Paz, +dans Toussaint de Saint-Luc, Le Borgne, et enfin dans l'<i>Histoire des +grands officiers de la couronne</i> du P. Anselme<a id="footnotetag088" name="footnotetag088"></a> +<a href="#footnote088">[88]</a>.</p> + +<p>Les preuves de ma descendance furent faites entre les mains de +Chérin<a id="footnotetag089" name="footnotetag089"></a> +<a href="#footnote089">[89]</a>, pour l'admission de ma sœur Lucile +comme chanoinesse au +chapitre de l'Argentière, d'où elle devait passer à celui de +Remiremont; elles furent reproduites pour ma présentation à Louis XVI, +reproduites pour mon affiliation à l'ordre de Malte, et reproduites +une dernière fois quand mon frère fut présenté au même infortuné Louis +XVI.</p> + +<p>Mon nom est d'abord écrit <i>Brien</i>, ensuite <i>Briant</i> et <i>Briand</i>, par +l'invasion de l'orthographe française, Guillaume le Breton dit +<i>Castrum-Briani</i>. Il n'y a pas un <span class="pagenum">(p. 006)</span> +nom en France qui ne présente +ces variations de lettres. Quelle est l'orthographe de Du Guesclin?</p> + +<p>Les <i>Brien</i> vers le commencement du onzième siècle communiquèrent leur +nom à un château considérable de Bretagne, et ce château devint le +chef-lieu de la baronnie de Chateaubriand. Les armes de Chateaubriand +étaient d'abord des pommes de pin avec la devise: <i>Je sème l'or</i>. +Geoffroy, baron de Chateaubriand, passa avec saint Louis en Terre +Sainte. Fait prisonnier à la bataille de la Massoure, il revint, et sa +femme Sibylle mourut de joie et de surprise en le revoyant. Saint +Louis, pour récompenser ses services, lui concéda à lui et à ses +héritiers, en échange de ses anciennes armoiries, un écu de gueules, +semé de fleurs de lis d'or: <i>Cui et ejus hæredibus</i>, atteste un +cartulaire du prieuré de Bérée, <i>sanctus Ludovicus tum Francorum rex, +propter ejus probitatem in armis, flores lilii auri, loco pomorum pini +auri, contulit</i>.</p> + +<p>Les Chateaubriand se partagèrent dès leur origine en trois branches: +la première, dite <i>barons de Chateaubriand</i>, souche des deux autres et +qui commença l'an 1000 dans la personne de Thiern, fils de Brien, +petit-fils d'Alain III, comte ou chef de Bretagne; la seconde, +surnommée <i>seigneurs des Roches Baritaut</i>, ou du <i>Lion d'Angers</i>; la +troisième paraissant sous le titre de <i>sires de Beaufort</i>.</p> + +<p>Lorsque la lignée des sires de Beaufort vint à s'éteindre dans la +personne de dame Renée, un Christophe II, branche collatérale de cette +lignée, eut en partage la terre de la Guerrande en +Morbihan<a id="footnotetag090" name="footnotetag090"></a> +<a href="#footnote090">[90]</a>. A +cette <span class="pagenum">(p. 007)</span> +époque, vers le milieu du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, une grande +confusion s'était répandue dans l'ordre de la noblesse; des titres et +des noms avaient été usurpés. Louis XIV prescrivit une enquête, afin +de remettre chacun dans son droit. Christophe fut maintenu, sur preuve +de sa noblesse d'ancienne extraction, dans son titre et dans la +possession de ses armes, par arrêt de la Chambre établie à Rennes pour +la réformation de la noblesse de Bretagne. Cet arrêt fut rendu le 16 +septembre 1669; en voici le texte:</p> + +<p class="quotega"> + «Arrêt de la Chambre établie par le Roi (Louis XIV) pour la + réformation de la noblesse en la province de Bretagne, rendu le + 16 septembre 1669: entre le procureur général du Roi, et M. + Christophe de Chateaubriand, sieur de La Guerrande; lequel + déclare ledit Christophe issu d'ancienne extraction noble, lui + permet de prendre la qualité de chevalier, et le maintient dans + le droit de porter pour armes de gueules semé de fleurs de lys + d'or sans nombre, et ce après production par lui faite de ses + titres authentiques, desquels il appert, etc., etc., ledit arrêt + signé Malescot.»</p> + +<p>Cet arrêt constate que Christophe de Chateaubriand de La Guerrande +descendait directement des Chateaubriand, sires de Beaufort; les sires +de Beaufort se rattachaient par documents historiques aux premiers +barons de Chateaubriand. Les Chateaubriand de Villeneuve, du Plessis +et de Combourg étaient cadets des Chateaubriand de La Guerrande, comme +il est prouvé par la descendance d'Amaury, frère de Michel, lequel +Michel <span class="pagenum">(p. 008)</span> +était fils de ce Christophe de La Guerrande maintenu dans +son extraction par l'arrêt ci-dessus rapporté de la réformation de la +noblesse, du 16 septembre 1669.</p> + +<p>Après ma présentation à Louis XVI, mon frère songea à augmenter ma +fortune de cadet en me nantissant de quelques-uns de ces bénéfices +appelés <i>bénéfices simples</i>. Il n'y avait qu'un seul moyen praticable +à cet effet, puisque j'étais laïque et militaire, c'était de m'agréger +à l'ordre de Malte. Mon frère envoya mes preuves à Malte, et bientôt +après il présenta requête, en mon nom, au chapitre du grand-prieuré +d'Aquitaine, tenu à Poitiers, aux fins qu'il fût nommé des +commissaires pour prononcer d'urgence. M. Pontois était alors +archiviste, vice-chancelier et généalogiste de l'ordre de Malte, au +Prieuré.</p> + +<p>Le président du chapitre était Louis-Joseph des Escotais, bailli, +grand-prieur d'Aquitaine, ayant avec lui le bailli de Freslon, le +chevalier de La Laurencie, le chevalier de Murat, le chevalier de +Lanjamet, le chevalier de La Bourdonnaye-Montluc et le chevalier du +Bouëtiez. La requête fut admise les 9, 10 et 11 septembre 1789. Il est +dit, dans les termes d'admission du <i>Mémorial</i>, que je méritais <i>à +plus d'un titre</i> la grâce que je sollicitais, et que des +<i>considérations du plus grand poids</i> me rendaient digne de la +satisfaction que je réclamais.</p> + +<p>Et tout cela avait lieu après la prise de la Bastille, à la veille des +scènes du 6 octobre 1789 et de la translation de la famille royale à +Paris! Et, dans la séance du 7 août de cette année 1789, l'Assemblée +nationale avait aboli les titres de noblesse! Comment les chevaliers +et <span class="pagenum">(p. 009)</span> +les examinateurs de mes preuves trouvaient-ils aussi que je +méritais <i>à plus d'un titre la grâce que je sollicitais</i>, etc., moi +qui n'étais qu'un chétif sous-lieutenant d'infanterie, inconnu, sans +crédit, sans faveur et sans fortune?</p> + +<p>Le fils aîné de mon frère (j'ajoute ceci en 1831 à mon texte primitif +écrit en 1811), le comte Louis de Chateaubriand<a id="footnotetag091" name="footnotetag091"></a> +<a href="#footnote091">[91]</a>, a épousé +mademoiselle d'Orglandes, dont il a eu cinq filles et un garçon, +celui-ci nommé Geoffroy. Christian, frère cadet de Louis, +arrière-petit-fils et filleul de M. de Malesherbes, et lui ressemblant +d'une manière frappante, servit avec distinction en Espagne comme +capitaine dans les dragons de la garde, en 1823. Il s'est fait jésuite +à Rome. Les jésuites suppléent à la solitude à mesure que celle-ci +s'efface de la terre. Christian vient de mourir à Chiert, près Turin: +vieux et malade, je le devais devancer; mais ses vertus l'appelaient +au ciel avant moi, qui ai encore bien des fautes à pleurer.</p> + +<p>Dans la division du patrimoine de la famille, Christian avait eu la +terre de Malesherbes, et Louis la terre de Combourg. Christian, ne +regardant pas le partage égal comme légitime, voulut, en quittant le +monde, se dépouiller des biens qui ne lui appartenaient pas et les +rendre à son frère aîné.</p> + +<p>A la vue de mes parchemins, il ne tiendrait qu'à moi, si j'héritais de +l'infatuation de mon père et de mon frère, de me croire cadet des ducs +de Bretagne, venant de Thiern, petit-fils d'Alain III.</p> + +<p>Cesdits Chateaubriand auraient mêlé deux fois leur sang +<span class="pagenum">(p. 010)</span> +au sang +des souverains d'Angleterre, Geoffroy IV de Chateaubriand ayant +épousé en secondes noces Agnès de Laval, petite-fille du comte d'Anjou +et de Mathilde, fille de Henri I<sup>er</sup>; Marguerite de Lusignan, veuve du +roi d'Angleterre et petite-fille de Louis le Gros, s'étant mariée à +Geoffroy V, douzième baron de Chateaubriand. Sur la race royale +d'Espagne, on trouverait Brien, frère puîné du neuvième baron de +Chateaubriand, qui se serait uni à Jeanne, fille d'Alphonse, roi +d'Aragon. Il faudrait croire encore, quant aux grandes familles de +France, qu'Édouard de Rohan prit à femme Marguerite de Chateaubriand; +il faudrait croire encore qu'un Croï épousa Charlotte de +Chateaubriand. Tinténiac, vainqueur au combat des +Trente<a id="footnotetag092" name="footnotetag092"></a> +<a href="#footnote092">[92]</a>, Du +Guesclin, le connétable, auraient eu des alliances avec nous dans les +trois branches. Tiphaine Du Guesclin, petite-fille du frère de +Bertrand, céda à Brien de Chateaubriand, son cousin et son héritier, +la propriété de Plessis-Bertrand. Dans les traités, des Chateaubriand +sont donnés pour caution de la paix aux rois de France, à Clisson, au +baron de Vitré. Les ducs de Bretagne envoient à des Chateaubriand +copie de leurs assises. Les Chateaubriand deviennent grands officiers +de la couronne, et des <i>illustres</i> dans la cour de Nantes; ils +reçoivent des commissions pour veiller à la sûreté de leur province +contre les Anglais. Brien I<sup>er</sup> se trouve à la bataille d'Hastings: il +était fils <span class="pagenum">(p. 011)</span> +d'Eudon, comte de Penthièvre. Guy de Chateaubriand est +du nombre des seigneurs qu'Arthur de Bretagne donna à son fils pour +l'accompagner dans son ambassade auprès du Pape, en 1309.</p> + +<p>Je ne finirais pas si j'achevais ce dont je n'ai voulu faire qu'un +court résumé; la note<a id="footnotetag093" name="footnotetag093"></a> +<a href="#footnote093">[93]</a> à laquelle je me suis enfin résolu, en +considération de mes deux neveux, qui ne font pas sans doute aussi bon +marché que moi de ces vieilles misères, remplacera ce que j'omets dans +ce texte. Toutefois, on passe aujourd'hui un peu la borne; il devient +d'usage de déclarer que l'on est de race corvéable, qu'on a l'honneur +d'être fils d'un homme attaché à la glèbe. Ces déclarations sont-elles +aussi fières que philosophiques? N'est-ce pas se ranger du parti du +plus fort? Les marquis, les comtes, les barons du maintenant, n'ayant +ni privilèges ni sillons, les trois quarts mourant de faim, se +dénigrant les uns les autres, ne voulant pas se reconnaître, se +contestant mutuellement leur naissance; ces nobles, à qui l'on nie +leur propre nom, ou à qui on ne l'accorde que sous bénéfice +d'inventaire, peuvent-ils inspirer quelque crainte? Au reste, qu'on me +pardonne d'avoir été contraint de m'abaisser à ces puériles +récitations, afin de rendre compte de la passion dominante de mon +père, passion qui fit le nœud du drame de ma jeunesse. Quant à moi, +je ne me glorifie ni ne me plains de l'ancienne ou de la nouvelle +société. Si dans la première j'étais le chevalier ou le vicomte de +Chateaubriand, dans la seconde je suis François de Chateaubriand; je +préfère mon nom à mon titre.</p> + +<p>Monsieur <span class="pagenum">(p. 012)</span> +mon père aurait volontiers, comme un grand terrien du +moyen âge<a id="footnotetag094" name="footnotetag094"></a> +<a href="#footnote094">[94]</a>, appelé Dieu <i>le Gentilhomme de là-haut</i>, et surnommé +Nicodème (le Nicodème de l'Évangile) un <i>saint gentilhomme</i>. +Maintenant, en passant par mon géniteur, arrivons de Christophe, +seigneur suzerain de la Guerrande, et descendant en ligne directe des +barons de Chateaubriand, jusqu'à moi, François, seigneur sans vassaux +et sans argent de la Vallée-aux-Loups.</p> + +<p>En remontant la lignée des Chateaubriand, composée de trois branches, +les deux premières étant faillies, la troisième, celle des sires de +Beaufort, prolongée par un rameau (les Chateaubriand de La Guerrande), +s'appauvrit, effet inévitable de la loi du pays; les aînés nobles +emportaient les deux tiers des biens, en vertu de la coutume de +Bretagne; les cadets divisaient entre eux tous un seul tiers de +l'héritage paternel. La décomposition du chétif estoc de ceux-ci +s'opérait avec d'autant plus de rapidité, qu'ils se mariaient; et +comme la même distribution des deux tiers au tiers existait aussi pour +leurs enfants, ces cadets des cadets arrivaient promptement au partage +d'un pigeon, d'un lapin, d'une canardière et d'un chien de chasse, +bien qu'ils fussent toujours <i>chevaliers hauts et puissants seigneurs</i> +d'un colombier, d'une crapaudière et d'une garenne. <span class="pagenum">(p. 013)</span> +On voit +les anciennes familles nobles une quantité de cadets; on les suit +pendant deux ou trois générations, puis ils disparaissent, redescendus +peu à peu à la charrue ou absorbés par les classes ouvrières, sans +qu'on sache ce qu'ils sont devenus.</p> + +<p>Le chef de nom et d'armes de ma famille était, vers le commencement du +dix-huitième siècle, Alexis de Chateaubriand, seigneur de la +Guerrande, fils de Michel, lequel Michel avait un frère, Amaury. +Michel était fils de ce Christophe maintenu dans son extraction des +sires de Beaufort et des barons de Chateaubriand par l'arrêt ci-dessus +rapporté. Alexis de la Guerrande était veuf; ivrogne décidé, il +passait ses jours à boire, vivait dans le désordre avec ses servantes, +et mettait les plus beaux titres de sa maison à couvrir des pots de +beurre.</p> + +<p>En même temps que ce chef de nom et d'armes, existait son cousin +François, fils d'Amaury, puîné de Michel. François, né le 19 février +1683, possédait les petites seigneuries des Touches et de la +Villeneuve. Il avait épousé, le 27 août 1713, Pétronille-Claude +Lamour, dame de Lanjégu<a id="footnotetag095" name="footnotetag095"></a> +<a href="#footnote095">[95]</a>, dont il eut quatre fils: François-Henri, +René (mon père), Pierre, seigneur du Plessis, et Joseph, seigneur du +Parc. Mon grand-père, François, mourut le 28 mars 1729; ma grand-mère, +je l'ai connue dans mon enfance, avait encore un <span class="pagenum">(p. 014)</span> +beau regard qui +souriait dans l'ombre de ses années. Elle habitait, au décès de son +mari, le manoir de La Villeneuve, dans les environs de Dinan. Toute la +fortune de mon aïeule ne dépassait par 5,000 livres de rente, dont +l'aîné de ses fils emportait les deux tiers, 3,333 livres: restaient +1,666 livres de rente pour les trois cadets, sur laquelle somme l'aîné +prélevait encore le préciput.</p> + +<p>Pour comble de malheur, ma grand'mère fut contrariée dans ses desseins +par le caractère de ses fils: l'aîné, François-Henri, à qui le +magnifique héritage de la seigneurie de la Villeneuve était dévolu, +refusa de se marier et se fit prêtre: mais au lieu de quêter les +bénéfices que son nom lui aurait pu procurer, et avec lesquels il +aurait soutenu ses frères, il ne sollicita rien par fierté et par +insouciance. Il s'ensevelit dans une cure de campagne et fut +successivement recteur de Saint-Launeuc et de +Merdrignac<a id="footnotetag096" name="footnotetag096"></a> +<a href="#footnote096">[96]</a>, dans le +diocèse de Saint-Malo. Il avait la passion de la poésie; j'ai vu bon +nombre de ses vers. Le caractère joyeux de cette espèce de noble +Rabelais, le culte que ce prêtre chrétien avait voué aux Muses dans un +presbytère, excitaient la curiosité. Il donnait tout ce qu'il avait et +mourut insolvable<a id="footnotetag097" name="footnotetag097"></a> +<a href="#footnote097">[97]</a>.</p> + +<p>Le quatrième frère de mon père, Joseph, se rendit à +<span class="pagenum">(p. 015)</span> Paris et +s'enferma dans une bibliothèque: on lui envoyait tous les ans les 416 +livres, son lopin de cadet. Il passa inconnu au milieu des livres; il +s'occupait de recherches historiques. Pendant sa vie, qui fut courte, +il écrivait chaque premier de janvier à sa mère, seul signe +d'existence qu'il ait jamais donné. Singulière destinée! Voilà mes +deux oncles, l'un érudit et l'autre poète; mon frère aîné faisait +agréablement des vers; une de mes sœurs, madame de Farcy, avait un +vrai talent pour la poésie; une autre de mes sœurs, la comtesse +Lucile, chanoinesse, pourrait être connue par quelques pages +admirables; moi, j'ai barbouillé force papier. Mon frère a péri sur +l'échafaud, mes deux sœurs ont quitté une vie de douleur après avoir +langui dans les prisons; mes deux oncles ne laissèrent pas de quoi +payer les quatre planches de leur cercueil; les lettres ont causé mes +joies et mes peines, et je ne désespère pas, Dieu aidant, de mourir à +l'hôpital.</p> + +<p>Ma grand'mère, s'étant épuisée pour faire quelque chose de son fils +aîné et de son fils cadet, ne pouvait plus rien pour les deux autres, +René, mon père, et Pierre, mon oncle. Cette famille, qui avait <i>semé +l'or</i>, selon sa devise, voyait de sa gentilhommière les riches abbayes +qu'elle avait fondées et qui +entombaient<a id="footnotetag098" name="footnotetag098"></a> +<a href="#footnote098">[98]</a> ses aïeux. Elle +<span class="pagenum">(p. 016)</span> +avait présidé les états de Bretagne, comme possédant une des neuf +baronnies; elle avait signé au traité des souverains, servi de caution +à Clisson, et elle n'aurait pas eu le crédit d'obtenir une +sous-lieutenance pour l'héritier de son nom.</p> + +<p>Il restait à la pauvre noblesse bretonne une ressource, la marine +royale: on essaya d'en profiter pour mon père; mais il fallait d'abord +se rendre à Brest, y vivre, payer les maîtres, acheter l'uniforme, les +armes, les livres, les instruments de mathématique: comment subvenir à +tous ces frais? Le brevet demandé au ministre de la marine n'arriva +point faute de protecteur pour en solliciter l'expédition; la +châtelaine de Villeneuve tomba malade de chagrin.</p> + +<p>Alors mon père donna la première marque du caractère décidé que je lui +ai connu. Il avait environ quinze ans: s'étant aperçu des inquiétudes +de sa mère, il s'approcha du lit où elle était couchée et lui dit: «Je +ne veux plus être un fardeau pour vous.» Sur ce, ma grand'mère se prit +à pleurer (j'ai vingt fois entendu mon père raconter cette scène). +«René, répondit-elle, que veux-tu faire? Laboure ton champ. -- Il ne +peut pas nous nourrir; laissez-moi partir. -- Eh bien, dit la mère, va +donc où Dieu veut que tu ailles.» Elle embrassa l'enfant en +sanglotant. Le soir même mon père quitta la ferme maternelle, arriva à +Dinan, où une de nos parentes lui donna une lettre de recommandation +pour un habitant de Saint-Malo. L'aventurier orphelin fut embarqué +comme volontaire sur une goëlette armée, qui mit à la voile quelques +jours après.</p> + +<p>La petite république malouine soutenait seule alors sur +<span class="pagenum">(p. 017)</span> la mer +l'honneur du pavillon français. La goëlette rejoignit la flotte que le +cardinal de Fleury envoyait au secours de Stanislas, assiégé dans +Dantzick par les Russes. Mon père mit pied à terre et se trouva au +mémorable combat que quinze cents Français, commandés par le Breton de +Bréhan, comte de Plélo<a id="footnotetag099" name="footnotetag099"></a> +<a href="#footnote099">[99]</a>, livrèrent, le 29 mai 1734, à quarante +mille Moscovites commandés par Munich. De Bréhan, diplomate, guerrier +et poète, fut tué et mon père blessé deux fois. Il revint en France et +se rembarqua. Naufragé sur les côtes de l'Espagne, des voleurs +l'attaquèrent et le dépouillèrent dans la Galice; il prit passage à +Bayonne sur un vaisseau et surgit encore au toit paternel. Son courage +et son esprit d'ordre l'avaient fait connaître. Il passa aux Îles; il +s'enrichit dans les colonies et jeta les fondements de la nouvelle +fortune de sa famille<a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a> +<a href="#footnote100">[100]</a>.</p> + +<p>Ma grand'mère confia à son fils René son fils Pierre, M. de +Chateaubriand du Plessis<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a> +<a href="#footnote101">[101]</a>, dont le fils, Armand de Chateaubriand, +fut fusillé, par ordre de Bonaparte, le vendredi saint de l'année +1809<a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a> +<a href="#footnote102">[102]</a>. Ce fut un des derniers <span class="pagenum">(p. 018)</span> +gentilshommes français morts +pour la cause de la monarchie<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a> +<a href="#footnote103">[103]</a>. Mon père se chargea du sort de son +frère, quoiqu'il eût contracté, par l'habitude de souffrir, une +rigueur de caractère qu'il conserva toute sa vie; le <i>Non ignora mali</i> +n'est pas toujours vrai: le malheur a ses duretés comme ses +tendresses.</p> + +<p>M. de Chateaubriand était grand et sec; il avait le nez aquilin, les +lèvres minces et pâles, les yeux enfoncés, petits et pers ou glauques, +comme ceux des lions ou des anciens barbares. Je n'ai jamais vu un +pareil regard: quand la colère y montait, la prunelle étincelante +semblait se détacher et venir vous frapper comme une balle.</p> + +<p>Une seule passion dominait mon père, celle de son nom. Son état +habituel était une tristesse profonde que l'âge augmenta et un silence +dont il ne sortait que par des emportements. Avare dans l'espoir de +rendre à sa famille son premier éclat, hautain aux états de Bretagne +avec les gentilhommes, dur avec ses vassaux à Combourg, taciturne, +despotique et menaçant dans son intérieur, ce qu'on sentait en le +voyant, c'était la crainte. S'il eût vécu jusqu'à la Révolution et +s'il eût été plus jeune, il aurait joué un rôle important, ou se +serait fait massacrer dans son château. Il avait certainement du +génie: je ne doute pas qu'à la tête des administrations ou des armées, +il n'eût été un homme extraordinaire.</p> + +<p>Ce fut en revenant d'Amérique qu'il songea à se marier. Né +<span class="pagenum">(p. 019)</span> le 23 +septembre 1718, il épousa à trente-cinq ans, le 3 juillet +1753<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a> +<a href="#footnote104">[104]</a>, +Apolline-Jeanne-Suzanne de Bedée, née le 7 avril 1726, et fille de +messire Ange-Annibal, comte de Bedée, seigneur de La +Bouëtardais<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a> +<a href="#footnote105">[105]</a>. +Il <span class="pagenum">(p. 020)</span> +s'établit avec elle à Saint-Malo, dont ils étaient nés l'un +et l'autre à sept ou huit lieues, de sorte qu'ils apercevaient de leur +demeure l'horizon sous lequel ils étaient venus au monde. Mon aïeule +maternelle, Marie-Anne de Ravenel de Boisteilleul, dame de Bedée, née +à Rennes le 16 octobre +1698<a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a> +<a href="#footnote106">[106]</a> avait été élevée à Saint-Cyr dans les +dernières années de madame de Maintenon: son éducation s'était +répandue sur ses filles.</p> + +<p>Ma mère, douée de beaucoup d'esprit et d'une imagination prodigieuse, +avait été formée à la lecture de Fénelon, de Racine, de madame de +Sévigné, et nourrie des anecdotes de la cour de Louis XIV; elle savait +tout <i>Cyrus</i> par cœur. Apolline de Bedée, avec de grands traits, +était noire, petite et laide; l'élégance de ses manières, l'allure +vive de son humeur, contrastaient avec la rigidité et le calme de mon +père. Aimant la société autant qu'il aimait la solitude, aussi +pétulante et animée qu'il était immobile et froid, elle n'avait pas un +goût qui ne fût opposé à ceux de son mari. La contrariété qu'elle +éprouva la rendit mélancolique, de légère et gaie qu'elle était. +Obligée de se taire quand <span class="pagenum">(p. 021)</span> +elle eût voulu parler, elle s'en +dédommageait par une espèce de tristesse bruyante entrecoupée de +soupirs qui interrompaient seuls la tristesse muette de mon père. Pour +la piété, ma mère était un ange.</p> + +<p class="tb">* * + * + * + *</p> + +<p>Ma mère accoucha à Saint-Malo d'un premier garçon qui mourut au +berceau, et qui fut nommé Geoffroy, comme presque tous les aînés de ma +famille. Ce fils fut suivi d'un autre et de deux filles qui ne +vécurent que quelques mois.</p> + +<p>Ces quatre enfants périrent d'un épanchement de sang au cerveau. +Enfin, ma mère mit au monde un troisième garçon qu'on appela +Jean-Baptiste: c'est lui qui dans la suite devint le petit-gendre de +M. de Malesherbes. Après Jean-Baptiste naquirent quatre filles: +Marie-Anne, Bénigne, Julie et Lucile, toutes quatre d'une rare beauté, +et dont les deux aînées ont seules survécu aux orages de la +Révolution. La beauté, frivolité sérieuse, reste quand toutes les +autres sont passées. Je fus le dernier de ces dix +enfants<a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a> +<a href="#footnote107">[107]</a>. Il est +probable <span class="pagenum">(p. 022)</span> +que mes quatre sœurs durent leur existence au désir de +mon père d'avoir son nom assuré par l'arrivée d'un second garçon; je +résistais, j'avais aversion pour la vie.</p> + +<p>Voici mon extrait de baptême<a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a> +<a href="#footnote108">[108]</a>:</p> + +<p>«Extrait des registres de l'état civil de la commune de Saint-Malo +pour l'année 1768.</p> + +<p class="quotega"> + «François-René de Chateaubriand, fils de René de Chateaubriand et + de Pauline-Jeanne-Suzanne de Bedée, son épouse, né le 4 septembre + 1768, baptisé le jour suivant par nous Pierre-Henri Nouail, grand + vicaire <span class="pagenum">(p. 023)</span> + de l'évêque de Saint-Malo. A été parrain + Jean-Baptiste de Chateaubriand, son frère, et marraine + Françoise-Gertrude de Contades, qui signent et le père. Ainsi signé + au registre: Contades de Plouër, Jean-Baptiste de Chateaubriand, + Brignon de Chateaubriand, de Chateaubriand et Nouail, vicaire + général<a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a> +<a href="#footnote109">[109]</a>.»</p> + +<p>On voit que je m'étais trompé dans mes ouvrages: je me fais naître le +4 octobre<a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a> +<a href="#footnote110">[110]</a> et non le 4 septembre; mes prénoms sont: François-René, +et non pas François-<i>Auguste</i><a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a> +<a href="#footnote111">[111]</a>.</p> + +<p>La maison qu'habitaient alors mes parents est située dans une rue +sombre et étroite de Saint-Malo, appelée la rue des +Juifs<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a> +<a href="#footnote112">[112]</a>: cette +maison est aujourd'hui transformée <span class="pagenum">(p. 024)</span> +en auberge<a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a> +<a href="#footnote113">[113]</a>. La chambre +où ma mère accoucha domine une partie déserte des murs de la ville, et +à travers les fenêtres de cette chambre on aperçoit une mer qui +s'étend à perte de vue, en se brisant sur des écueils. J'eus pour +parrain, comme on le voit dans mon extrait de baptême, mon frère, et +pour marraine la comtesse de Plouër, fille du maréchal de +Contades<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a> +<a href="#footnote114">[114]</a>. J'étais presque mort quand je vins au jour. Le +mugissement des vagues, soulevées par une bourrasque annonçant +l'équinoxe d'automne, empêchait d'entendre mes cris: on m'a souvent +conté ces détails; leur tristesse ne s'est jamais effacée de ma +mémoire: Il n'y a pas de jour où, rêvant à ce que j'ai été, je ne +revoie en pensée le rocher sur lequel je suis né, la chambre où ma +mère m'infligea la vie, la tempête dont le bruit berça mon premier +sommeil<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a> +<a href="#footnote115">[115]</a>, le frère infortuné qui me <span class="pagenum">(p. 025)</span> +donna un nom que j'ai +presque toujours traîné dans le malheur. Le ciel sembla réunir ces +diverses circonstances pour placer dans mon berceau une image de mes +destinées.</p> + +<p class="tb">* * + * + * + *</p> + +<p>En sortant du sein de ma mère, je subis mon premier exil; on me +relégua à Plancoët, joli village situé entre Dinan, Saint-Malo et +Lamballe. L'unique frère de ma mère, le comte de Bedée, avait bâti +près de ce village le château de <i>Monchoix</i>. Les biens de mon aïeule +maternelle s'étendaient dans les environs jusqu'au bourg de Courseul, +les <i>Curiosolites des Commentaires de César</i>. Ma grand'mère, veuve +depuis longtemps, habitait avec sa sœur, mademoiselle de +Boisteilleul, un hameau séparé de Plancoët par un pont, et qu'on +appelait l'Abbaye, à cause d'une abbaye de Bénédictins<a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a> +<a href="#footnote116">[116]</a>, consacrée +à Notre-Dame de Nazareth.</p> + +<p>Ma <span class="pagenum">(p. 026)</span> +nourrice se trouva stérile; une autre pauvre chrétienne me +prit à son sein. Elle me voua à la patronne du hameau, Notre-Dame de +Nazareth, et lui promit que je porterais en son honneur le bleu et le +blanc jusqu'à l'âge de sept ans. Je n'avais vécu que quelques heures, +et la pesanteur du temps était déjà marquée sur mon front. Que ne me +laissait-on mourir? Il entrait dans les conseils de Dieu d'accorder au +vœu de l'obscurité et de l'innocence la conservation des jours qu'une +vaine renommée menaçait d'atteindre.</p> + +<p>Ce vœu de la paysanne bretonne n'est plus de ce siècle: c'était +toutefois une chose touchante que l'intervention d'une Mère divine +placée entre l'enfant et le ciel, et partageant les sollicitudes de la +mère terrestre.</p> + +<p>Au bout de trois ans, on me ramena à Saint-Malo; il y en avait déjà +sept que mon père avait recouvré la terre de Combourg. Il désirait +rentrer dans les biens où ses ancêtres avaient passé; ne pouvant +traiter ni pour la seigneurie de Beaufort, échue à la famille de +Goyon, ni pour la baronnie de Chateaubriand, tombée dans la maison de +Condé, il tourna ses yeux sur Combourg que Froissart écrit +<i>Combour</i><a id="footnotetag117" name="footnotetag117"></a> +<a href="#footnote117">[117]</a>; plusieurs branches de ma famille l'avaient possédé par +des mariages avec les Coëtquen. Combourg défendait la Bretagne dans +les marches normande et anglaise: <span class="pagenum">(p. 027)</span> +Junken, évêque de Dol, le +bâtit en 1016; la grande tour date de 1100. Le Maréchal de +Duras<a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a><a href="#footnote118">[118]</a>, +qui tenait Combourg de sa femme, Maclovie de +Coëtquen<a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a> +<a href="#footnote119">[119]</a>, née d'une +Chateaubriand, s'arrangea avec mon père. Le marquis du +Hallay<a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a> +<a href="#footnote120">[120]</a>, +officier aux grenadiers à cheval de la garde royale, peut-être trop +connu par sa bravoure, est le dernier des Coëtquen-Chateaubriand: M. +du Hallay a un frère<a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a> +<a href="#footnote121">[121]</a>. Le même maréchal de Duras, en qualité de +notre allié, nous présenta dans la suite à Louis XVI, mon frère et +moi.</p> + +<p>Je fus destiné à la marine royale: l'éloignement pour la cour était +naturel à tout Breton, et particulièrement à mon père. L'aristocratie +de nos États fortifiait en lui ce sentiment.</p> + +<p>Quand je fus rapporté à Saint-Malo, mon père était à Combourg, mon +frère au collège de Saint-Brieuc; mes quatre sœurs vivaient auprès de +ma mère.</p> + +<p>Toutes <span class="pagenum">(p. 028)</span> +les affections de celle-ci s'étaient concentrées dans son +fils aîné; non qu'elle ne chérît ses autres enfants, mais elle +témoignait une préférence aveugle au jeune comte de Combourg. J'avais +bien, il est vrai, comme garçon, comme le dernier venu, comme le +<i>chevalier</i> (ainsi m'appelait-on), quelques privilèges sur mes sœurs; +mais, en définitive, j'étais abandonné aux mains des gens. Ma mère +d'ailleurs, pleine d'esprit et de vertu, était préoccupée par les +soins de la société et les devoirs de la religion. La comtesse de +Plouër, ma marraine, était son intime amie; elle voyait aussi les +parents de Maupertuis<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a> +<a href="#footnote122">[122]</a> et de l'abbé +Trublet<a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a> +<a href="#footnote123">[123]</a>. Elle aimait la +politique, le bruit, le monde: car on faisait de la politique à +Saint-Malo, comme les moines de Saba dans le ravin du +Cédron<a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a> +<a href="#footnote124">[124]</a>; +elle se jeta avec ardeur dans l'affaire La Chalotais. Elle rapportait +chez elle une humeur grondeuse, une imagination <span class="pagenum">(p. 029)</span> +distraite, un +esprit de parcimonie, qui nous empêchèrent d'abord de reconnaître ses +admirables qualités. Avec de l'ordre, ses enfants étaient tenus sans +ordre; avec de la générosité, elle avait l'apparence de l'avarice; +avec de la douceur d'âme elle grondait toujours: mon père était la +terreur des domestiques, ma mère le fléau.</p> + +<p>De ce caractère de mes parents sont nés les premiers sentiments de ma +vie. Je m'attachai à la femme qui prit soin de moi, excellente +créature appelée <i>la Villeneuve</i>, dont j'écris le nom avec un +mouvement de reconnaissance et les larmes aux yeux. La Villeneuve +était une espèce de surintendante de la maison, me portant dans ses +bras, me donnant, à la dérobée, tout ce qu'elle pouvait trouver, +essuyant mes pleurs, m'embrassant, me jetant dans un coin, me +reprenant et marmottant toujours: «C'est celui-là qui ne sera pas +fier! qui a bon cœur! qui ne rebute point les pauvres gens! Tiens, +petit garçon;» et elle me bourrait de vin et de sucre.</p> + +<p>Mes sympathies d'enfant pour la Villeneuve furent bientôt dominées par +une amitié plus digne.</p> + +<p>Lucile, la quatrième de mes sœurs, avait deux ans de plus que +moi<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a><a href="#footnote125">[125]</a>. +Cadette délaissée, sa parure ne se composait que de la +dépouille de ses sœurs. Qu'on se figure <span class="pagenum">(p. 030)</span> +une petite fille maigre, +trop grande pour son âge, bras dégingandés, air timide, parlant avec +difficulté et ne pouvant rien apprendre; qu'on lui mette une robe +empruntée à une autre taille que la sienne; renfermez sa poitrine dans +un corps piqué dont les pointes lui faisaient des plaies aux côtés; +soutenez son cou par un collier de fer garni de velours brun; +retroussez ses cheveux sur le haut de sa tête, rattachez-les avec une +toque d'étoffe noire; et vous verrez la misérable créature qui me +frappa en rentrant sous le toit paternel. Personne n'aurait soupçonné +dans la chétive Lucile les talents et la beauté qui devait un jour +briller en elle.</p> + +<p>Elle me fut livrée comme un jouet; je n'abusai point de mon pouvoir; +au lieu de la soumettre à mes volontés, je devins son défenseur. On me +conduisait tous les matins avec elle chez les sœurs Couppart, deux +vieilles bossues habillées de noir, qui montraient à lire aux enfants. +Lucile lisait fort mal; je lisais encore plus mal. On la grondait; je +griffais les sœurs: grandes plaintes portées à ma mère. Je commençais +à passer pour un vaurien, un révolté, un paresseux, un âne enfin. Ces +idées entraient dans la tête de mes parents: mon père disait que tous +les chevaliers de Chateaubriand avaient été des fouetteurs de lièvres, +des ivrognes et des querelleurs. Ma mère soupirait et grognait en +voyant le désordre de ma jaquette. Tout enfant que j'étais, le propos +de mon père me révoltait; quand ma mère couronnait ses remontrances +par l'éloge de mon père qu'elle appelait un Caton, un héros, je me +sentais disposé à faire tout le mal qu'on semblait attendre de moi.</p> + +<p>Mon <span class="pagenum">(p. 031)</span> +maître d'écriture, M. Després, à perruque de matelot, n'était +pas plus content de moi que mes parents; il me faisait copier +éternellement, d'après un exemple de sa façon, ces deux vers que j'ai +pris en horreur, non à cause de la faute de langue qui s'y trouve:</p> + +<p class="quotega"> + C'est à vous, mon esprit, à qui je veux parler:<br> + Vous avez des défauts que je ne puis celer.</p> + +<p>Il accompagnait ses réprimandes de coups de poing qu'il me donnait +dans le cou, en m'appelant <i>tête d'achôcre</i>; voulait-il dire +<i>achore</i><a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a> +<a href="#footnote126">[126]</a>? +Je ne sais pas ce que c'est qu'une tête d'<i>achôcre</i>, +mais je la tiens pour effroyable.</p> + +<p>Saint-Malo n'est qu'un rocher. S'élevant autrefois au milieu d'un +marais salant, il devint une île par l'irruption de la mer qui, en +709, creusa le golfe et mit le mont Saint-Michel au milieu des flots. +Aujourd'hui, le rocher de Saint-Malo ne tient à la terre ferme que par +une chaussée appelée poétiquement le Sillon. Le Sillon est assailli +d'un côté par la pleine mer, de l'autre est lavé par le flux qui +tourne pour entrer dans le port. Une tempête le détruisit presque +entièrement en 1730. Pendant les heures de reflux, le port reste à +sec, et, à la bordure est et nord de la mer, se découvre une grève du +plus beau sable. On peut faire alors le tour de mon nid paternel. +Auprès et au loin, sont semés des rochers, des forts, des îlots +inhabités: le Fort-Royal, la Conchée, Césembre et le Grand-Bé, où sera +mon tombeau; j'avais bien choisi sans le savoir: <i>bé</i>, en breton, +signifie <i>tombe</i>.</p> + +<p>Au <span class="pagenum">(p. 032)</span> +bout du Sillon, planté d'un calvaire, on trouve une butte de +sable au bord de la grande mer. Cette butte s'appelle la Hoguette; +elle est surmontée d'un vieux gibet: les piliers nous servaient à +jouer aux quatre coins; nous les disputions aux oiseaux de rivage. Ce +n'était pourtant pas sans une sorte de terreur que nous nous arrêtions +dans ce lieu.</p> + +<p>Là se rencontrent aussi les <i>Miels</i>, dunes où pâturaient les moutons; +à droite sont des prairies au bas du Paramé, le chemin de poste de +Saint-Servan, le cimetière neuf, un calvaire et des moulins sur des +buttes, comme ceux qui s'élèvent sur le tombeau d'Achille à l'entrée +de l'Hellespont.</p> + +<p class="tb">* * + * + * + *</p> + +<p>Je touchais à ma septième année; ma mère me conduisit à Plancoët, afin +d'être relevée du vœu de ma nourrice; nous descendîmes chez ma +grand'mère. Si j'ai vu le bonheur, c'était certainement dans cette +maison.</p> + +<p>Ma grand'mère occupait, dans la rue du Hameau-de-l'Abbaye, une maison +dont les jardins descendaient en terrasse sur un vallon, au fond +duquel on trouvait une fontaine entourée de saules. Madame de Bedée ne +marchait plus, mais à cela près, elle n'avait aucun des inconvénients +de son âge: c'était une agréable vieille, grasse, blanche, propre, +l'air grand, les manières belles et nobles, portant des robes à plis à +l'antique et une coiffe noire de dentelle, nouée sous le menton. Elle +avait l'esprit orné, la conversation grave, l'humeur sérieuse. Elle +était soignée par sa sœur, mademoiselle de Boisteilleul, qui ne lui +ressemblait que par la bonté. Celle-ci était une petite personne +maigre, enjouée, <span class="pagenum">(p. 033)</span> +causeuse, railleuse. Elle avait aimé un comte +de Trémignon, lequel comte, ayant dû l'épouser, avait ensuite +violé sa promesse. Ma tante s'était consolée en célébrant ses amours, +car elle était poète. Je me souviens de l'avoir souvent entendue +chantonner en nasillant, lunettes sur le nez, tandis qu'elle brodait +pour sa sœur des manchettes à deux rangs, un apologue qui commençait +ainsi:</p> + +<p class="quotega"> + Un épervier aimait une fauvette<br> + Et, ce dit-on, il en était aimé,</p> + +<p>ce qui m'a paru toujours singulier pour un épervier. La chanson +finissait par ce refrain:</p> + +<p class="quotega"> + Ah! Trémignon, la fable est-elle obscure?<br> + Ture lure.</p> + +<p>Que de choses dans ce monde finissent comme les amours de ma tante, +ture, lure!</p> + +<p>Ma grand'mère se reposait sur sa sœur des soins de la maison. Elle +dînait à onze heures du matin, faisait la sieste; à une heure elle se +réveillait; on la portait au bas des terrasses du jardin, sous les +saules de la fontaine, où elle tricotait, entourée de sa sœur, de ses +enfants et petits-enfants<a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a> +<a href="#footnote127">[127]</a>. En ce temps-là, la vieillesse était +une dignité; aujourd'hui elle est une charge. A quatre heures, on +reportait ma grand'mère dans son salon; <span class="pagenum">(p. 034)</span> +Pierre, le domestique, +mettait une table de jeu; mademoiselle de +Boisteilleul<a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a> +<a href="#footnote128">[128]</a> frappait +avec les pincettes contre la plaque de la cheminée, et quelques +instants après on voyait entrer trois autres vieilles filles qui +sortaient de la maison voisine à l'appel de ma tante.</p> + +<p>Ces trois sœurs se nommaient les demoiselles +Vildéneux<a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a> +<a href="#footnote129">[129]</a>; filles +d'un pauvre gentilhomme, au lieu de partager son mince héritage, elles +en avaient joui en commun, ne s'étaient jamais quittées, n'étaient +jamais sorties de leur village paternel. Liées depuis leur enfance +avec ma grand'mère, elles logeaient à sa porte et venaient tous les +jours, au signal convenu dans la cheminée, faire la partie de +quadrille de leur amie. Le jeu commençait; les bonnes dames se +querellaient: c'était le seul événement de leur vie, le seul moment où +l'égalité de leur humeur fût altérée. A huit heures, le souper +ramenait la sérénité. Souvent mon oncle de +Bedée<a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a> +<a href="#footnote130">[130]</a>, avec son fils +et ses trois filles, assistait au souper de l'aïeule. Celle-ci faisait +mille récits du vieux temps; mon oncle, à son tour, racontait la +bataille de Fontenoy, où il s'était trouvé, et couronnait ses +vanteries par des histoires un peu franches, qui faisaient pâmer +<span class="pagenum">(p. 035)</span> +de rire les honnêtes demoiselles. A neuf heures, le souper fini, +les domestiques entraient; on se mettait à genoux, et mademoiselle de +Boisteilleul disait à haute voix la prière. A dix heures, tout dormait +dans la maison, excepté ma grand'mère, qui se faisait faire la lecture +par sa femme de chambre jusqu'à une heure du matin.</p> + +<p>Cette société, que j'ai remarquée la première dans ma vie, est aussi +la première qui ait disparu à mes yeux. J'ai vu la mort entrer sous ce +toit de paix et de bénédiction, le rendre peu à peu solitaire, fermer +une chambre et puis une autre qui ne se rouvrait plus. J'ai vu ma +grand'mère forcée de renoncer à son quadrille, faute des partners +accoutumés; j'ai vu diminuer le nombre de ces constantes amies, +jusqu'au jour où mon aïeule tomba la dernière. Elle et sa sœur +s'étaient promis de s'entre-appeler aussitôt que l'une aurait devancé +l'autre; elles se tinrent parole, et madame de Bedée ne survécut que +peu de mois à mademoiselle de Boisteilleul. Je suis peut-être le seul +homme au monde qui sache que ces personnes ont existé. Vingt fois, +depuis cette époque, j'ai fait la même observation; vingt fois des +sociétés se sont formées et dissoutes autour de moi. Cette +impossibilité de durée et de longueur dans les liaisons humaines, cet +oubli profond qui nous suit, cet invincible silence qui s'empare de +notre tombe et s'étend de là sur notre maison, me ramènent sans cesse +à la nécessité de l'isolement. Toute main est bonne pour nous donner +le verre d'eau dont nous pouvons avoir besoin dans la fièvre de la +mort. Ah! qu'elle ne nous soit pas trop chère! car comment abandonner +sans désespoir la main que l'on a couverte <span class="pagenum">(p. 036)</span> +de baisers et que l'on +voudrait tenir éternellement sur son cœur?</p> + +<p>Le château du comte de +Bedée<a id="footnotetag131" name="footnotetag131"></a> +<a href="#footnote131">[131]</a> était situé à une lieue de Plancoët, +dans une position élevée et riante. Tout y respirait la joie; +l'hilarité de mon oncle était inépuisable. Il avait trois filles, +Caroline, Marie et Flore, et un fils, le comte de La Bouëtardais, +conseiller au Parlement<a id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a> +<a href="#footnote132">[132]</a>, qui partageaient son épanouissement de +cœur. Monchoix était rempli des cousins du voisinage; on faisait de +la musique, on dansait, on chassait, on était en liesse du matin au +soir. Ma tante, madame de Bedée<a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a> +<a href="#footnote133">[133]</a>, qui voyait mon oncle manger +gaiement <span class="pagenum">(p. 037)</span> +son fonds et son revenu, se fâchait assez justement; +mais on ne l'écoutait pas, et sa mauvaise humeur augmentait la bonne +humeur de sa famille; d'autant que ma tante était elle-même sujette à +bien des manies: elle avait toujours un grand chien de chasse hargneux +couché dans son giron, et à sa suite un sanglier privé qui remplissait +le château de ses grognements. Quand j'arrivais de la maison +paternelle, si sombre et si silencieuse, à cette maison de fêtes et de +bruit, je me trouvais dans un véritable paradis. Ce contraste devint +plus frappant lorsque ma famille fut fixée à la campagne: passer de +Combourg à Monchoix, c'était passer du désert dans le monde, du donjon +d'un baron du moyen âge à la villa d'un prince romain.</p> + +<p>Le jour de l'Ascension de l'année 1775, je partis de chez ma +grand'mère, avec ma mère, ma tante de Boisteilleul, mon oncle de Bedée +et ses enfants, ma nourrice et mon frère de lait, pour Notre-Dame de +Nazareth. J'avais une lévite blanche, des souliers, des gants, un +chapeau blancs, et une ceinture de soie bleue<a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a> +<a href="#footnote134">[134]</a>. Nous montâmes à +l'Abbaye à dix heures du matin. Le couvent, placé au bord du chemin, +s'envieillissait<a id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a> +<a href="#footnote135">[135]</a> d'un quinconce <span class="pagenum">(p. 038)</span> +d'ormes du temps de Jean V +de Bretagne. Du quinconce, on entrait dans le cimetière; le chrétien +ne parvenait à l'église qu'à travers la région des sépulcres: c'est +par la mort qu'on arrive à la présence de Dieu.</p> + +<p>Déjà les religieux occupaient les stalles; l'autel était illuminé +d'une multitude de cierges; des lampes descendaient des différentes +voûtes: il y a, dans les édifices gothiques<a id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a> +<a href="#footnote136">[136]</a>, des lointains et +comme des horizons successifs. Les massiers vinrent me prendre à la +porte, en cérémonie, et me conduisirent dans le chœur. On y avait +préparé trois sièges: je me plaçai dans celui du milieu; ma nourrice +se mit à ma gauche, mon frère de lait à ma droite<a id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a> +<a href="#footnote137">[137]</a>.</p> + +<p>La <span class="pagenum">(p. 039)</span> +messe commença: à l'offertoire, le célébrant se tourna vers +moi et lut des prières; après quoi on m'ôta mes habits blancs, qui +furent attachés en <i>ex voto</i> au-dessous d'une image de la Vierge. On +me revêtit d'un habit couleur violette. Le prieur prononça un discours +sur l'efficacité des vœux; il rappela l'histoire du baron de +Chateaubriand, passé dans l'Orient avec saint Louis; il me dit que je +visiterais peut-être aussi, dans la Palestine, cette Vierge de +Nazareth à qui je devais la vie par l'intercession des prières du +pauvre, toujours puissantes auprès de Dieu<a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a> +<a href="#footnote138">[138]</a>. Ce moine, qui me +racontait l'histoire de ma famille, comme le grand-père +<span class="pagenum">(p. 040)</span> de Dante +lui faisait l'histoire de ses aïeux, aurait pu aussi, comme +Cacciaguida, y joindre la prédiction de mon exil.</p> + +<p class="quotega"> + Tu proverai si come sà di sale<br> + Lo pane altrui, e com' è duro calle<br> + Lo scendere e il salir per l' altrui scale.<br> + E quel che più ti graverà le spalle,<br> + Sarà la compagnia malvagia e scempia,<br> + Con la qual tu cadrai in questa valle;<br> + Che tutta ingrata, tutta matta ed empia<br> + Si farà contra te....................<br> + .....................................<br> + Di sua bestialitate il suo processo<br> + Farà la pruova: si ch'a te fia bello.<br> + Averti fatta parte, per te stesso<a id="footnotetag139" name="footnotetag139"></a> +<a href="#footnote139">[139]</a>.</p> + +<p class="quotega"> + «Tu sauras combien le pain d'autrui a le goût du<br> + sel, combien est dur le degré du monter et du descendre<br> + de l'escalier d'autrui. Et ce qui pèsera encore<br> + davantage sur tes épaules sera la compagnie mauvaise<br> + et insensée avec laquelle tu tomberas et qui, tout ingrate,<br> + toute folle, toute impie, se tournera contre toi.<br> + .....................................<br> + .....................................<br> + De <span class="pagenum">(p. 041)</span> + sa stupidité sa conduite fera preuve; tant qu'à toi<br> + il sera beau de t'être fait un parti de toi-même.»</p> + +<p>Depuis l'exhortation du bénédictin, j'ai toujours rêvé le pèlerinage +de Jérusalem, et j'ai fini par l'accomplir.</p> + +<p>J'ai été consacré à la religion, la dépouille de mon innocence a +reposé sur ses autels: ce ne sont pas mes vêtements qu'il faudrait +suspendre aujourd'hui à ces temples, ce sont mes misères.</p> + +<p>On me ramena à Saint-Malo<a id="footnotetag140" name="footnotetag140"></a> +<a href="#footnote140">[140]</a>. Saint Malo n'est point l'Aleth de la +<i>Notitia imperii</i>: Aleth était mieux placée par les Romains dans le +faubourg Saint-Servan, au port militaire appelé <i>Solidor</i>, à +l'embouchure de la Rance. En face d'Aleth était un rocher, <i>est in +conspectu Tenedos</i>, non le refuge des perfides Grecs, mais la retraite +de l'ermite Aaron, qui, l'an 507<a id="footnotetag141" name="footnotetag141"></a> +<a href="#footnote141">[141]</a>, établit dans cette île sa +demeure; c'est la date de la victoire de Clovis sur Alaric; l'un fonda +un petit couvent, l'autre une grande monarchie, édifices également +tombés.</p> + +<p>Malo, en latin <i>Maclovius, Macutus, Machutes</i>, devenu en 541 évêque +d'Aleth<a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a> +<a href="#footnote142">[142]</a>, attiré qu'il fut par la renommée d'Aaron, le visita. +Chapelain de l'oratoire de cet ermite, après la mort du saint il éleva +une église <span class="pagenum">(p. 042)</span> +cénobiale, <i>in prædio Machutis</i>. Ce nom de Malo se +communiqua à l'île, et ensuite à la ville, <i>Maclovium</i>, <i>Maclopolis</i>.</p> + +<p>De saint Malo, premier évêque d'Aleth, au bienheureux Jean surnommé +<i>de la Grille</i>, sacré en 1140 et qui fit élever la cathédrale, on +compte quarante-cinq évêques. Aleth étant déjà presque entièrement +abandonnée, Jean de la Grille transféra le siège épiscopal de la ville +romaine dans la ville bretonne qui croissait sur le rocher d'Aaron.</p> + +<p>Saint-Malo eut beaucoup à souffrir dans les guerres qui survinrent +entre les rois de France et d'Angleterre.</p> + +<p>Le comte de Richemont, depuis Henri VII d'Angleterre, en qui se +terminèrent les démêlés de la Rose blanche et de la Rose rouge, fut +conduit à Saint-Malo. Livré par le duc de Bretagne aux ambassadeurs de +Richard, ceux-ci l'emmenaient à Londres pour le faire mourir. Échappé +à ses gardes, il se réfugia dans la cathédrale, <i>asylum quod in eâ +urbe est inviolatissimum</i>: ce droit d'asile remontait aux Druides, +premiers prêtres de l'île d'Aaron.</p> + +<p>Un <span class="pagenum">(p. 043)</span> +évêque de Saint-Malo fut l'un des trois favoris (les deux +autres étaient Arthur de Montauban et Jean Hingant) qui perdirent +l'infortuné Gilles de Bretagne: c'est ce que l'on voit dans +l'<i>Histoire lamentable de Gilles, seigneur de Chateaubriand et de +Chantocé, prince du sang de France et de Bretagne, étranglé en prison +par les ministres du favori, le 24 avril 1450</i>.</p> + +<p>Il y a une belle capitulation entre Henri IV et Saint-Malo: la ville +traite de puissance à puissance, protège ceux qui se sont réfugiés +dans ses murs, et demeure libre, par une ordonnance de Philibert de la +Guiche, grand maître de l'artillerie de France, de faire fondre cent +pièces de canon. Rien ne ressemblait davantage à Venise (au soleil et +aux arts près) que cette petite république malouine par sa religion, +sa richesse et sa chevalerie de mer. Elle appuya l'expédition de +Charles-Quint en Afrique et secourut Louis XIII devant la Rochelle. +Elle promenait son pavillon sur tous les flots, entretenait des +relations avec Moka, Surate, Pondichéry, et une compagnie formée dans +son sein explorait la mer du Sud.</p> + +<p>A compter du règne de Henri IV, ma ville natale se distingua par son +dévouement et sa fidélité à la France. Les Anglais la bombardèrent en +1693; ils y lancèrent, le 29 novembre de cette année, une machine +infernale, dans les débris de laquelle j'ai souvent joué avec mes +camarades. Ils la bombardèrent de nouveau en 1758.</p> + +<p>Les Malouins prêtèrent des sommes considérables à Louis XIV pendant la +guerre de 1701: en reconnaissance de ce service, il leur confirma le +privilège de se garder eux-mêmes; il voulut que l'équipage du premier +<span class="pagenum">(p. 044)</span> +vaisseau de la marine royale fût exclusivement composé de +matelots de Saint-Malo et de son territoire.</p> + +<p>En 1771, les Malouins renouvelèrent leur sacrifice et prêtèrent trente +millions à Louis XV. Le fameux amiral Anson<a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a> +<a href="#footnote143">[143]</a> descendit à Cancale, +en 1758, et brûla Saint-Servan. Dans le château de Saint-Malo, La +Chalotais écrivit sur du linge, avec un cure-dent, de l'eau et de la +suie, les mémoires qui firent tant de bruit et dont personne ne se +souvient<a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a> +<a href="#footnote144">[144]</a>. Les événements effacent les événements; inscriptions +gravées sur d'autres inscriptions, ils font des pages de l'histoire +des palimpsestes.</p> + +<p>Saint-Malo fournissait les meilleurs matelots de notre marine; on peut +en voir le rôle général dans le volume in-folio publié en 1682 sous ce +titre: <i>Rôle général des officiers, mariniers et matelots de +Saint-Malo</i>. Il y a une <i>Coutume de Saint-Malo</i>, imprimée dans le +recueil du Coutumier général. Les archives de la ville sont assez +<span class="pagenum">(p. 045)</span> +riches en chartes utiles à l'histoire et au droit maritime.</p> + +<p>Saint-Malo est la patrie de Jacques Cartier<a id="footnotetag145" name="footnotetag145"></a> +<a href="#footnote145">[145]</a>, le Christophe Colomb +de la France, qui découvrit le Canada. Les Malouins ont encore signalé +à l'autre extrémité de l'Amérique les îles qui portent leur nom: <i>Îles +Malouines</i>.</p> + +<p>Saint-Malo est la ville natale de Duguay-Trouin<a id="footnotetag146" name="footnotetag146"></a> +<a href="#footnote146">[146]</a>, l'un des plus +grands hommes de mer qui aient paru, et, de nos jours, elle a donné à +la France Surcouf<a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a> +<a href="#footnote147">[147]</a>. Le célèbre Mahé de La +Bourdonnais<a id="footnotetag148" name="footnotetag148"></a> +<a href="#footnote148">[148]</a>, +gouverneur de l'Île de France, naquit à Saint-Malo, de même que La +Mettrie<a id="footnotetag149" name="footnotetag149"></a> +<a href="#footnote149">[149]</a>, Maupertuis, l'abbé Trublet dont Voltaire a ri: tout cela +n'est pas trop mal pour une enceinte qui n'égale pas celle du jardin +des Tuileries.</p> + +<p>L'abbé de Lamennais<a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a> +<a href="#footnote150">[150]</a> + a laissé loin derrière lui ces petites +illustrations littéraires de ma patrie. +Broussais<a id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a> +<a href="#footnote151">[151]</a> +<span class="pagenum">(p. 046)</span> est +également né à Saint-Malo, ainsi que mon noble ami, le comte de La +Ferronnays<a id="footnotetag152" name="footnotetag152"></a> +<a href="#footnote152">[152]</a>.</p> + +<p>Enfin, pour ne rien omettre, je rappellerai les dogues qui formaient +la garnison de Saint-Malo: ils descendaient de ces chiens fameux, +enfants de régiment dans les Gaules, et qui, selon Strabon, livraient +avec leurs maîtres des batailles rangées aux Romains. Albert le Grand, +religieux de l'ordre de Saint-Dominique, auteur aussi grave que le +géographe grec, déclare qu'à Saint-Malo «la garde d'une place si +importante était commise toutes les nuits à la fidélité de certains +dogues qui faisaient bonne et sûre patrouille». Ils furent condamnés à +la peine capitale pour avoir eu le malheur de manger inconsidérément +les jambes d'un gentilhomme; ce qui a donné lieu de nos jours à la +chanson: <i>Bon voyage</i>. On se moque de tout. On emprisonna les +criminels; l'un d'eux refusa de prendre la nourriture des mains de son +gardien qui pleurait; le noble animal se laissa mourir de faim: les +chiens, comme les hommes, sont punis de leur fidélité. Au surplus, le +Capitole était, de même que <span class="pagenum">(p. 047)</span> +ma Délos, gardé par des chiens, +lesquels n'aboyaient pas lorsque Scipion l'Africain venait à l'aube +faire sa prière.</p> + +<p>Enclos de murs de diverses époques qui se divisent en <i>grands</i> et +<i>petits</i>, et sur lesquels on se promène, Saint-Malo est encore défendu +par le château dont j'ai parlé, et qu'augmenta de tours, de bastions +et de fossés, la duchesse Anne. Vue du dehors, la cité insulaire +ressemble à une citadelle de granit.</p> + +<p>C'est sur la grève de la pleine mer, entre le château et le +Fort-Royal, que se rassemblent les enfants; c'est là que j'ai été +élevé, compagnon des flots et des vents. Un des premiers plaisirs que +j'aie goûtés était de lutter contre les orages, de me jouer avec les +vagues qui se retiraient devant moi, ou couraient après moi sur la +rive. Un autre divertissement était de construire, avec l'arène de la +plage, des monuments que mes camarades appelaient des <i>fours</i>. Depuis +cette époque, j'ai souvent vu bâtir pour l'éternité des châteaux plus +vite écroulés que mes palais de sable.</p> + +<p>Mon sort étant irrévocablement fixé, on me livra à une enfance oisive. +Quelques notions de dessin, de langue anglaise, d'hydrographie et de +mathématiques, parurent plus que suffisantes à l'éducation d'un +garçonnet destiné d'avance à la rude vie d'un marin.</p> + +<p>Je croissais sans étude dans ma famille; nous n'habitions plus la maison +où j'étais né: ma mère occupait un hôtel, place +Saint-Vincent<a id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a> +<a href="#footnote153">[153]</a>, +presque en face de <span class="pagenum">(p. 048)</span> +la porte qui communique au Sillon. Les +polissons de la ville étaient devenus mes plus chers amis: j'en +remplissais la cour et les escaliers de la maison. Je leur ressemblais +en tout; je parlais leur langage; j'avais leur façon et leur allure; +j'étais vêtu comme eux, déboutonné et débraillé comme eux; mes +chemises tombaient en loques; je n'avais jamais une paire de bas qui +ne fût largement trouée; je traînais de méchants souliers éculés, qui +sortaient à chaque pas de mes pieds; je perdais souvent mon chapeau et +quelquefois mon habit. J'avais le visage barbouillé, égratigné, +meurtri, les mains noires. Ma figure était si étrange, que ma mère, au +milieu de sa colère, ne se pouvait empêcher de rire et de s'écrier: +«Qu'il est laid!»</p> + +<p>J'aimais pourtant et j'ai toujours aimé la propreté, même l'élégance. +La nuit, j'essayais de raccommoder mes lambeaux; la bonne Villeneuve +et ma Lucile m'aidaient à réparer ma toilette, afin de m'épargner des +pénitences et des gronderies; mais leur rapiécetage ne servait qu'à +rendre mon accoutrement plus bizarre. J'étais surtout désolé quand je +paraissais déguenillé au milieu des enfants, fiers de leurs habits +neufs et de leur braverie.</p> + +<p>Mes compatriotes avaient quelque chose d'étranger, qui rappelait +l'Espagne. Des familles malouines étaient établies à Cadix; des +familles de Cadix résidaient à Saint-Malo. La position insulaire, la +chaussée, l'architecture, les maisons, les citernes, les murailles de +granit de Saint-Malo, lui donnent un air de ressemblance avec Cadix: +quand j'ai vu la dernière ville, je me suis souvenu de la première.</p> + +<p>Enfermés <span class="pagenum">(p. 049)</span> +le soir sous la même clé dans leur cité, les Malouins +ne composaient qu'une famille. Les mœurs étaient si candides que de +jeunes femmes qui faisaient venir des rubans et des gazes de Paris, +passaient pour des mondaines dont leurs compagnes effarouchées se +séparaient. Une faiblesse était une chose inouïe: une comtesse +d'Abbeville ayant été soupçonnée, il en résulta une complainte que +l'on chantait en se signant. Cependant le poète, fidèle malgré lui aux +traditions des troubadours, prenait parti contre le mari qu'il +appelait <i>un monstre barbare</i>.</p> + +<p>Certains jours de l'année, les habitants de la ville et de la campagne +se rencontraient à des foires appelées <i>assemblées</i>, qui se tenaient +dans les îles et sur des forts autour de Saint-Malo; ils s'y rendaient +à pied quand la mer était basse, en bateau lorsqu'elle était haute. La +multitude de matelots et de paysans; les charrettes entoilées; les +caravanes de chevaux, d'ânes et de mulets; le concours des marchands; +les tentes plantées sur le rivage; les processions de moines et de +confréries qui serpentaient avec leurs bannières et leurs croix au +milieu de la foule; les chaloupes allant et venant à la rame ou à la +voile; les vaisseaux entrant au port, ou mouillant en rade; les salves +d'artillerie, le branle des cloches, tout contribuait à répandre dans +ces réunions le bruit, le mouvement et la variété.</p> + +<p>J'étais le seul témoin de ces fêtes qui n'en partageât pas la joie. +J'y paraissais sans argent pour acheter des jouets et des gâteaux. +Évitant le mépris qui s'attache à la mauvaise fortune, je m'asseyais +loin de la foule, auprès de ces flaques d'eau que la mer entretient et +renouvelle dans les concavités des rochers. Là, je m'amusais +<span class="pagenum">(p. 050)</span> à +voir voler les pingouins et les mouettes, à béer aux lointains +bleuâtres, à ramasser des coquillages, à écouter le refrain des vagues +parmi les écueils. Le soir, au logis, je n'étais guère plus heureux; +j'avais une répugnance pour certains mets; on me forçait d'en manger. +J'implorais des yeux La France qui m'enlevait adroitement mon +assiette, quand mon père tournait la tête. Pour le feu, même rigueur: +il ne m'était pas permis d'approcher de la cheminée. Il y a loin de +ces parents sévères aux gâte-enfants d'aujourd'hui.</p> + +<p>Mais si j'avais des peines qui sont inconnues de l'enfance nouvelle, +j'avais aussi quelques plaisirs qu'elle ignore.</p> + +<p>On ne sait plus ce que c'est que ces solennités de religion et de +famille où la patrie entière et le Dieu de cette patrie avaient l'air +de se réjouir; Noël, le premier de l'an, les Rois, Pâques, la +Pentecôte, la Saint-Jean, étaient pour moi des jours de prospérité. +Peut-être l'influence de mon rocher natal a-t-elle agi sur mes +sentiments et sur mes études. Dès l'année 1015, les Malouins firent +vœu d'aller aider à bâtir <i>de leurs mains et de leurs moyens</i> les +clochers de la cathédrale de Chartres: n'ai-je pas aussi travaillé de +mes mains à relever la flèche abattue de la vieille basilique +chrétienne? «Le soleil, dit le père Maunoir, n'a jamais éclairé canton +où ait paru une plus constante et invariable fidélité dans la vraie +foi que la Bretagne. Il y a treize siècles qu'aucune infidélité n'a +souillé la langue qui a servi d'organe pour prêcher Jésus-Christ, et +il est à naître qui ait vu Breton bretonnant prêcher autre religion +que la catholique.»</p> + +<p>Durant <span class="pagenum">(p. 051)</span> +les jours de fête que je viens de rappeler, j'étais +conduit en station avec mes sœurs aux divers sanctuaires de la ville, +à la chapelle de Saint-Aaron, au couvent de la Victoire; mon oreille +était frappée de la douce voix de quelques femmes invisibles: +l'harmonie de leurs cantiques se mêlait aux mugissements des flots. +Lorsque dans l'hiver, à l'heure du salut, la cathédrale se remplissait +de la foule; que de vieux matelots à genoux, de jeunes femmes et des +enfants lisaient, avec de petites bougies, dans leurs Heures; que la +multitude, au moment de la bénédiction, répétait en chœur le <i>Tantum +ergo</i>; que, dans l'intervalle de ces chants, les rafales de Noël +frôlaient les vitraux de la basilique, ébranlaient les voûtes de cette +nef que fit résonner la mâle poitrine de Jacques Cartier et de +Duguay-Trouin, j'éprouvais un sentiment extraordinaire de religion. Je +n'avais pas besoin que la Villeneuve me dît de joindre les mains pour +invoquer Dieu par tous les noms que ma mère m'avait appris; je voyais +les cieux ouverts, les anges offrant notre encens et nos vœux; je +courbais mon front: il n'était point encore chargé de ces ennuis qui +pèsent si horriblement sur nous, qu'on est tenté de ne plus relever la +tête lorsqu'on l'a inclinée au pied des autels.</p> + +<p>Tel marin, au sortir de ces pompes, s'embarquait tout fortifié contre +la nuit, tandis que tel autre rentrait au port en se dirigeant sur le +dôme éclairé de l'église: ainsi la religion et les périls étaient +continuellement en présence, et leurs images se présentaient +inséparables à ma pensée. A peine étais-je né, que j'ouïs parler de +mourir: le soir, un homme allait avec <span class="pagenum">(p. 052)</span> +une sonnette de rue en rue, +avertissant les chrétiens de prier pour un de leurs frères décédé. +Presque tous les ans, des vaisseaux se perdaient sous mes yeux, et, +lorsque je m'ébattais le long des grèves, la mer roulait à mes pieds +les cadavres d'hommes étrangers, expirés loin de leur patrie. Madame +de Chateaubriand me disait, comme sainte Monique disait à son fils: +<i>Nihil longe est a Deo</i>: «Rien n'est loin de Dieu.» On avait confié +mon éducation à la Providence: elle ne m'épargnait pas les leçons.</p> + +<p>Voué à la Vierge, je connaissais et j'aimais ma protectrice que je +confondais avec mon ange gardien: son image, qui avait coûté un +demi-sou à la bonne Villeneuve, était attachée avec quatre épingles à +la tête de mon lit. J'aurais dû vivre dans ces temps où l'on disait à +Marie: «Doulce dame du ciel et de la terre, mère de pitié, fontaine de +tous biens, qui portastes Jésus-Christ en vos prétieulx flancz, belle +très-doulce Dame, je vous mercye et vous prye.»</p> + +<p>La première chose que j'ai sue par cœur est un cantique de matelot +commençant ainsi:</p> + +<p class="quotega"> + Je mets ma confiance,<br> + Vierge, en votre secours,<br> + Servez-moi de défense,<br> + Prenez soin de mes jours;<br> + Et quand ma dernière heure<br> + Viendra finir mon sort,<br> + Obtenez que je meure<br> + De la plus sainte mort.</p> + +<p>J'ai entendu depuis chanter ce cantique dans un naufrage. Je répète +encore aujourd'hui ces méchantes rimes <span class="pagenum">(p. 053)</span> +avec autant de plaisir que +des vers d'Homère; une madone coiffée d'une couronne gothique, vêtue +d'une robe de soie bleue, garnie d'une frange d'argent, m'inspire plus +de dévotion qu'une Vierge de Raphaël.</p> + +<p>Du moins, si cette pacifique <i>Étoile des mers</i> avait pu calmer les +troubles de ma vie! Mais je devais être agité, même dans mon enfance; +comme le dattier de l'Arabe, à peine ma tige était sortie du rocher +qu'elle fut battue du vent.</p> + +<p class="tb">* * + * + * + *</p> + +<p>J'ai dit que ma révolte prématurée contre les maîtresses de Lucile +commença ma mauvaise renommée; un camarade l'acheva.</p> + +<p>Mon oncle, M. de Chateaubriand du Plessis, établi à Saint-Malo comme +son frère, avait, comme lui, quatre filles et deux +garçons<a id="footnotetag154" name="footnotetag154"></a> +<a href="#footnote154">[154]</a>. De +mes deux cousins (Pierre et Armand), qui formaient d'abord ma société, +Pierre devint page de la reine, Armand fut envoyé au collège comme +étant destiné à l'état ecclésiastique. Pierre, au sortir des pages, +entra dans la marine et se noya à la côte d'Afrique. Armand, depuis +longtemps enfermé au collège, quitta la France en 1790, servit pendant +toute l'émigration, fit intrépidement dans une chaloupe vingt voyages +à la côte de Bretagne, et vint enfin mourir pour le roi à la plaine de +Grenelle, le vendredi saint de l'année +1809<a id="footnotetag155" name="footnotetag155"></a> +<a href="#footnote155">[155]</a>, ainsi que je l'ai +déjà dit <span class="pagenum">(p. 054)</span> +et que je le répéterai encore en racontant sa +catastrophe<a id="footnotetag156" name="footnotetag156"></a> +<a href="#footnote156">[156]</a>.</p> + +<p>Privé de la société de mes deux cousins, je la remplaçai par une +liaison nouvelle.</p> + +<p>Au Second étage de l'hôtel que nous habitions, demeurait un +gentilhomme nommé Gesril: il avait un fils et deux filles. Ce fils +était élevé autrement que moi; enfant gâté, ce qu'il faisait était +trouvé charmant: il ne se plaisait qu'à se battre, et surtout qu'à +exciter des querelles dont il s'établissait le juge. Jouant des tours +perfides aux bonnes qui menaient promener les enfants, il n'était +bruit que de ses espiègleries que l'on transformait en crimes noirs. +Le père riait de tout, et <i>Joson</i> n'était que plus chéri. Gesril +devint mon intime ami et prit sur moi un ascendant incroyable: je +profitai sous un tel maître, quoique mon caractère fût entièrement +l'opposé de sien. J'aimais les jeux solitaires, je ne cherchais +querelle à personne: Gesril était fou de plaisirs, de cohue, et +jubilait au milieu des bagarres d'enfants. Quand quelque polisson me +parlait, Gesril me disait: «Tu le souffres?» A ce mot, je croyais mon +honneur compromis <span class="pagenum">(p. 055)</span> +et je sautais aux yeux du téméraire; la taille +et l'âge n'y faisaient rien. Spectateur du combat, mon ami +applaudissait à mon courage, mais ne faisait rien pour me servir. +Quelquefois il levait une armée de tous les sautereaux qu'il +rencontrait, divisait ses conscrits en deux bandes, et nous +escarmouchions sur la plage à coups de pierres.</p> + +<p>Un autre jeu, inventé par Gesril, paraissait encore plus dangereux: +lorsque la mer était haute et qu'il y avait tempête, la vague, +fouettée au pied du château, du côté de la grande grève, jaillissait +jusqu'aux grandes tours. A vingt pieds d'élévation au-dessus de la +base d'une de ces tours, régnait un parapet en granit, étroit, +glissant, incliné, par lequel on communiquait au ravelin qui défendait +le fossé: il s'agissait de saisir l'instant entre deux vagues, de +franchir l'endroit périlleux avant que le flot se brisât et couvrit la +tour. Voici venir un montagne d'eau qui s'avançait en mugissant, +laquelle, si vous tardiez d'une minute, pouvait ou vous entraîner, ou +vous écraser contre le mur. Pas un de nous ne se refusait à +l'aventure, mais j'ai vu des enfants pâlir avant de la tenter.</p> + +<p>Ce penchant à pousser les autres à des rencontres dont il restait +spectateur, induirait à penser que Gesril ne montra pas dans la suite +un caractère fort généreux; c'est lui néanmoins qui, sur un plus petit +théâtre, a peut-être effacé l'héroïsme de Régulus; il n'a manqué à sa +gloire que Rome et Tite-Live. Devenu officier de marine, il fut pris à +l'affaire de Quiberon; l'action finie et les Anglais continuant de +canonner l'armée républicaine, Gesril se jette à la nage, s'approche +des vaisseaux, dit aux Anglais de cesser le feu, +<span class="pagenum">(p. 056)</span> leur annonce le +malheur et la capitulation des émigrés. On le voulut sauver, en lui +filant une corde et le conjurant de monter à bord: «Je suis prisonnier +sur parole,» s'écrie-t-il du milieu des flots, et il retourne à terre +à la nage: il fut fusillé avec Sombreuil et ses +compagnons<a id="footnotetag157" name="footnotetag157"></a> +<a href="#footnote157">[157]</a>.</p> + +<p>Gesril a été mon premier ami; tous deux mal jugés dans notre enfance, +nous nous liâmes par l'instinct de ce que nous pouvions valoir un +jour<a id="footnotetag158" name="footnotetag158"></a> +<a href="#footnote158">[158]</a>.</p> + +<p>Deux <span class="pagenum">(p. 057)</span> +aventures mirent fin à cette première partie de mon +histoire, et produisirent un changement notable dans le système de mon +éducation.</p> + +<p>Nous étions un dimanche sur la grève, à l'<i>éventail</i> de la porte +Saint-Thomas et le long du <i>Sillon</i>; de gros pieux enfoncés dans le +sable protègent les murs contre la houle. Nous grimpions ordinairement +au haut de ces pieux pour voir passer au-dessous de nous les premières +ondulations du flux. Les places étaient prises comme de coutume; +plusieurs petites filles se mêlaient aux petits garçons. J'étais le +plus en pointe vers la mer, n'ayant devant moi qu'une jolie mignonne, +Hervine Magon, qui riait de plaisir et pleurait de peur. Gesril se +trouvait à l'autre bout du côté de le terre.</p> + +<p>Le flot arrivait, il faisait du vent; déjà les bonnes et les +domestiques criaient: «Descendez, mademoiselle! descendez, monsieur!» +Gesril attend une grosse lame: lorsqu'elle s'engouffre entre les +pilotis, il pousse l'enfant assis auprès de lui; celui-là se renverse +sur un autre; celui-ci sur un autre: toute la file s'abat comme des +moines de cartes, mais chacun est retenu par son voisin; il n'y eut +que la petite fille de l'extrémité de la ligne sur laquelle je +chavirai et qui, n'étant appuyée par personne, tomba. Le jusant +l'entraîne; aussitôt mille cris, toutes les bonnes retroussant leurs +robes et tripotant dans la mer, chacune saisissant son marmot et lui +donnant une tape. Hervine <span class="pagenum">(p. 058)</span> +fut repêchée; mais elle déclara que +François l'avait jetée bas. Les bonnes fondent sur moi; je leur +échappe; je cours me barricader dans la cave de la maison: l'armée +femelle me pourchasse. Ma mère et mon père étaient heureusement +sortis. La Villeneuve défend vaillamment la porte et soufflette +l'avant-garde ennemie. Le véritable auteur du mal, Gesril, me prête +secours: il monte chez lui, et, avec ses deux sœurs, jette par les +fenêtres des potées d'eau et des pommes cuites aux assaillantes. Elles +levèrent le siège à l'entrée de la nuit; mais cette nouvelle se +répandit dans la ville, et le chevalier de Chateaubriand, âgé de neuf +ans, passa pour un homme atroce, un reste de ces pirates dont saint +Aaron avait purgé son rocher.</p> + +<p>Voici l'autre aventure:</p> + +<p>J'allais avec Gesril à Saint-Servan, faubourg séparé de Saint-Malo par +le port marchand. Pour y arriver à basse mer, on franchit des courants +d'eau sur des ponts étroits de pierres plates, que recouvre la marée +montante. Les domestiques qui nous accompagnaient étaient restés assez +loin derrière nous. Nous apercevons à l'extrémité d'un de ces ponts +deux mousses qui venaient à notre rencontre; Gesril me dit: +«Laisserons-nous passer ces gueux-là?» et aussitôt il leur crie: «A +l'eau, canards!» Ceux-ci, en qualité de mousses, n'entendant pas +raillerie, avancent; Gesril recule; nous nous plaçons au bout du pont, +et, saisissant des galets, nous les jetons à la tête des mousses. Ils +fondent sur nous, nous obligent à lâcher pied, s'arment eux-mêmes de +cailloux, et nous mènent battant jusqu'à notre corps de réserve, +c'est-à-dire jusqu'à nos domestiques. Je ne fus pas, comme Horatius, +frappé <span class="pagenum">(p. 059)</span> +à l'œil: une pierre m'atteignit si rudement que mon +oreille gauche, à moitié détachée, tombait sur mon épaule.</p> + +<p>Je ne pensai point à mon mal, mais à mon retour. Quand mon ami +rapportait de ses courses un œil poché, un habit déchiré, il était +plaint, caressé, choyé, rhabillé: en pareil cas, j'étais mis en +pénitence. Le coup que j'avais reçu était dangereux, mais jamais La +France ne me put persuader de rentrer, tant j'étais effrayé. Je +m'allai cacher au second étage de la maison, chez Gesril, qui +m'entortilla la tête d'une serviette. Cette serviette le mit en train: +elle lui représenta une mitre; il me transforma en évêque, et me fit +chanter la grand'messe avec lui et ses sœurs jusqu'à l'heure du +souper. Le pontife fut alors obligé de descendre: le cœur me battait. +Surpris de ma figure débiffée et barbouillée de sang, mon père ne dit +pas un mot; ma mère poussa un cri; La France conta mon cas piteux, en +m'excusant; je n'en fus pas moins rabroué. On pansa mon oreille, et +monsieur et madame de Chateaubriand résolurent de me séparer de Gesril +le plus tôt possible<a id="footnotetag159" name="footnotetag159"></a> +<a href="#footnote159">[159]</a>.</p> + +<p>Je ne sais si ce ne fut point cette année que le comte +<span class="pagenum">(p. 060)</span> d'Artois +vint à Saint-Malo<a id="footnotetag160" name="footnotetag160"></a> +<a href="#footnote160">[160]</a>: on lui donna le spectacle d'un combat naval. +Du haut du bastion de la poudrière, je vis le jeune prince dans la +foule au bord de la mer: dans son éclat et dans mon obscurité, que de +destinées inconnues! Ainsi, sauf erreur de mémoire, Saint-Malo +n'aurait vu que deux rois de France, Charles IX et Charles X.</p> + +<p>Voilà le tableau de ma première enfance. J'ignore si la dure éducation +que je reçus est bonne en principe, mais elle fut adoptée de mes +proches sans dessein et par une suite naturelle de leur humeur. Ce +qu'il y a de sûr, c'est qu'elle a rendu mes idées moins semblables à +celles des autres hommes; ce qu'il y a de plus sûr encore, c'est +qu'elle a imprimé à mes sentiments un caractère de mélancolie née chez +moi de l'habitude de souffrir à l'âge de la faiblesse, de +l'imprévoyance et de la joie.</p> + +<p>Dira-t-on que cette manière de m'élever m'aurait pu conduire à +détester les auteurs de mes jours? Nullement; le souvenir de leur +rigueur m'est presque agréable; j'estime et honore leurs grandes +qualités. Quand mon père mourut, mes camarades au régiment de Navarre +furent témoins de mes regrets. C'est de ma mère que je tiens la +consolation de ma vie, puisque c'est d'elle que je tiens ma religion; +je recueillais les vérités chrétiennes qui sortaient de sa bouche, +comme Pierre de Langres étudiait la nuit dans une église, à la lueur +de la lampe qui brûlait devant le Saint-Sacrement. Aurait-on mieux +développé mon <span class="pagenum">(p. 061)</span> +intelligence en me jetant plus tôt dans l'étude? +J'en doute: ces flots, ces vents, cette solitude qui furent mes +premiers maîtres, convenaient peut-être mieux à mes dispositions +natives; peut-être dois-je à ces instituteurs sauvages quelques vertus +que j'aurais ignorées. La vérité est qu'aucun système d'éducation +n'est en soi préférable à un autre système; les enfants aiment-ils +mieux leurs parents aujourd'hui qu'ils les tutoient et ne les +craignent plus? Gesril était gâté dans la maison où j'étais gourmandé, +nous avons été tous deux d'honnêtes gens et des fils tendres et +respectueux. Telle chose que vous croyez mauvaise met en valeur les +talents de votre enfant; telle chose qui vous semble bonne étoufferait +ces mêmes talents. Dieu fait bien ce qu'il fait; c'est la Providence +qui nous dirige, lorsqu'elle nous destine à jouer un rôle sur la scène +du monde.</p> + + + +<a id="page063" name="page063"></a><a href="#page063"></a> +<h1>LIVRE II<a id="footnotetag161" name="footnotetag161"></a> +<a href="#footnote161">[161]</a> <span class="pagenum">(p. 063)</span></h1> + +<h3>Billet de M. Pasquier. -- Dieppe. -- Changement de mon +éducation. -- Printemps en Bretagne. -- Forêt historique. -- Campagnes +Pélagiennes. -- Coucher de la lune sur la mer. -- Départ pour +Combourg. -- Description du château. -- Collège de Dol. -- Mathématiques et +langues. -- Trait de mémoire. -- Vacances à Combourg. -- Vie de château en +province. -- Mœurs féodales. -- Habitants de Combourg. -- Secondes vacances +à Combourg. -- Régiment de Conti. -- Camp à Saint-Malo. -- Une +abbaye. -- Théâtre. -- Mariage de mes deux sœurs aînées. -- Retour au +collège. -- Révolution commencée dans mes idées. -- Aventure de la +pie. -- Troisièmes vacances à Combourg. -- Le charlatan. -- Rentrée au +collège. -- Invasion de la France. -- Jeux. -- L'abbé de Chateaubriand. + -- Première communion. -- Je quitte le collège de Dol. -- Mission à Combourg. + -- Collège de Rennes. -- Je retrouve Gesril. -- Moreau. -- Limoëlan. -- Mariage +de ma troisième sœur. -- Je suis envoyé à Brest pour subir l'examen de +garde de marine. -- Le port de Brest. -- Je retrouve encore Gesril. + -- Lapeyrouse. -- Je reviens à Combourg.</h3> + + +<p>Le 4 septembre 1812<a id="footnotetag162" name="footnotetag162"> +</a><a href="#footnote162">[162]</a>, j'ai reçu ce billet de M. Pasquier, préfet +de police<a id="footnotetag163" name="footnotetag163"></a> +<a href="#footnote163">[163]</a>:</p> + +<p class="quotega"> + CABINET DU PRÉFET:<br><br> + + «M. le préfet de police invite M. de Chateaubriand à prendre la + peine de passer à son cabinet, soit aujourd'hui + <span class="pagenum">(p. 064)</span> sur les quatre + heures de l'après-midi, soit demain à neuf heures du matin.»</p> + +<p>C'était un ordre de m'éloigner de Paris que M. le préfet de police +voulait me signifier. Je me suis retiré à Dieppe, qui porta d'abord le +nom de <i>Bertheville</i>, et fut ensuite appelé Dieppe, il y a déjà plus +de quatre cents ans, du mot anglais <i>deep</i>, profond (mouillage). En +1788, je tins garnison ici avec le second bataillon de mon régiment: +habiter cette ville, de brique dans ses maisons, d'ivoire dans ses +boutiques, cette ville à rues propres et à belle lumière, c'était me +réfugier auprès de ma jeunesse. Quand je me promenais, je rencontrais +les ruines du château d'Arques, que mille débris accompagnent. On n'a +point oublié que Dieppe fut la patrie de Duquesne. Lorsque je restais +chez moi, j'avais pour spectacle la mer; de la table où j'étais assis, +je contemplais cette mer qui m'a vu naître, et qui baigne les côtes de +la Grande-Bretagne, où j'ai subi un si long exil: mes regards +parcouraient les vagues qui me portèrent en Amérique, me rejetèrent en +Europe et me reportèrent aux rivages de l'Afrique et de l'Asie. Salut, +ô mer, mon berceau et mon image! Je te veux raconter la suite de mon +histoire: si je mens, tes flots, mêlés à tous mes jours, m'accuseront +d'imposture chez les hommes à venir.</p> + +<p>Ma mère n'avait cessé de désirer qu'on me donnât une éducation +classique. L'état de marin auquel on me destinait «ne serait peut-être +pas de mon goût», disait-elle; il lui semblait bon à tout événement de +me rendre capable de suivre une autre carrière. Sa piété la portait à +souhaiter que je me décidasse pour l'Église. +<span class="pagenum">(p. 065)</span> Elle proposa donc +de me mettre dans un collège où j'apprendrais les mathématiques, le +dessin, les armes et la langue anglaise; elle ne parla point du grec +et du latin, de peur d'effaroucher mon père; mais elle me les comptait +faire enseigner, d'abord en secret, ensuite à découvert lorsque +j'aurais fait des progrès. Mon père agréa la proposition: il fut +convenu que j'entrerais au collège de Dol. Cette ville eut la +préférence parce qu'elle se trouvait sur la route de Saint-Malo à +Combourg.</p> + +<p>Pendant l'hiver très froid qui précéda ma réclusion scolaire, le feu +prit à l'hôtel où nous demeurions<a id="footnotetag164" name="footnotetag164"> +</a><a href="#footnote164">[164]</a>: je fus sauvé par ma sœur +aînée, qui m'emporta à travers les flammes. M. de Chateaubriand, +retiré dans son château, appela sa femme auprès de lui: il le fallut +rejoindre au printemps.</p> + +<p>Le printemps, en Bretagne, est plus doux qu'aux environs de Paris, et +fleurit trois semaines plus tôt. Les cinq oiseaux qui l'annoncent, +l'hirondelle, le loriot, le coucou, la caille et le rossignol, +arrivent avec des brises qui hébergent dans les golfes de la péninsule +armoricaine. La terre se couvre de marguerites, de pensées, de +jonquilles, de narcisses, d'hyacinthes, de renoncules, d'anémones, +comme les espaces abandonnés <span class="pagenum">(p. 066)</span> +qui environnent Saint-Jean-de-Latran +et Sainte-Croix-de-Jérusalem, à Rome. Des clairières se panachent +d'élégantes et hautes fougères; des champs de genêts et d'ajoncs +resplendissent de leurs fleurs qu'on prendrait pour des papillons +d'or. Les haies, au long desquelles abondent la fraise, la framboise +et la violette, sont décorées d'aubépines, de chèvrefeuille, de ronces +dont les rejets bruns et courbés portent des feuilles et des fruits +magnifiques. Tout fourmille d'abeilles et d'oiseaux; les essaims et +les nids arrêtent les enfants à chaque pas. Dans certains abris, le +myrte et le laurier-rose croissent en pleine terre, comme en Grèce; la +figue mûrit comme en Provence; chaque pommier, avec ses fleurs +carminées, ressemble à un gros bouquet de fiancée de village.</p> + +<p>Au <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle, les cantons de Fougères, Rennes, Bécherel, Dinan, +Saint-Malo et Dol, étaient occupés par la forêt de Brécheliant; elle +avait servi de champ de bataille aux Francs et aux peuples de la +Domnonée. Wace raconte qu'on y voyait l'homme sauvage, la fontaine de +Berenton et un bassin d'or. Un document historique du <span class="smcap">XI</span><sup>e</sup> siècle, les +<i>Usemens et coutumes de la forêt de Brécilien</i>, confirme le roman de +<i>Rou</i><a id="footnotetag165" name="footnotetag165"></a> +<a href="#footnote165">[165]</a>: elle est, <span class="pagenum">(p. 067)</span> +disent les <i>Usemens</i>, de grande et +spacieuse étendue; «il y a quatre châteaux, fort grand nombre de beaux +étangs, belles chasses où n'habitent aucunes bêtes vénéneuses, ni +nulles mouches, deux cents futaies, autant de fontaines, nommément la +fontaine de <i>Belenton</i>, auprès de laquelle le chevalier Pontus fit ses +armes.»</p> + +<p>Aujourd'hui, le pays conserve des traits de son origine: entrecoupé de +fossés boisés, il a de loin l'air d'une forêt et rappelle +l'Angleterre; c'était le séjour des fées, et vous allez voir qu'en +effet j'y ai rencontré une sylphide. Des vallons étroits sont arrosés +par de petites rivières non navigables. Ces vallons sont séparés par +des landes et par des futaies à cépées de houx. Sur les côtes, se +succèdent phares, vigies, dolmens, constructions romaines, ruines de +châteaux du moyen âge, clochers de la renaissance: la mer borde le +tout. Pline dit de la Bretagne: <i>Péninsule spectatrice de +l'Océan</i><a id="footnotetag166" name="footnotetag166"></a> +<a href="#footnote166">[166]</a>.</p> + +<p>Entre la mer et la terre s'étendent des campagnes pélagiennes, +frontières indécises des deux éléments: l'alouette de champ y vole +avec l'alouette marine; la charrue <span class="pagenum">(p. 068)</span> +et la barque, à un jet de +pierre l'une de l'autre, sillonnent la terre et l'eau. Le navigateur +et le berger s'empruntent mutuellement leur langue: le matelot dit +<i>les vagues moutonnent</i>, le pâtre dit <i>des flottes de moutons</i>. Des +sables de diverses couleurs, des bancs variés de coquillages, des +varechs, des franges d'une écume argentée, dessinent la lisière blonde +ou verte des blés. Je ne sais plus dans quelle île de la Méditerranée +j'ai vu un bas-relief représentant les Néréides attachant des festons +au bas de la robe de Cérès<a id="footnotetag167" name="footnotetag167"></a> +<a href="#footnote167">[167]</a>.</p> + +<p>Mais ce qu'il faut admirer en Bretagne, c'est la lune se levant sur la +terre et se couchant sur la mer.</p> + +<p>Établie par Dieu gouvernante de l'abîme, la lune a ses nuages, ses +vapeurs, ses rayons, ses ombres portées comme le soleil; mais comme +lui elle ne se retire pas solitaire: un cortège d'étoiles +l'accompagne. A mesure que sur mon rivage natal elle descend au bout +du ciel, elle accroît son silence qu'elle communique à la mer; bientôt +elle tombe à l'horizon, l'intersecte, ne montre plus que la moitié de +son front qui s'assoupit, s'incline et disparaît dans la molle +intumescence <span class="pagenum">(p. 069)</span> +des vagues. Les astres voisins de leur reine, avant +de plonger à sa suite, semblent s'arrêter, suspendus à la cime +des flots. La lune n'est pas plutôt couchée, qu'un souffle venant du +large brise l'image des constellations, comme on éteint les flambeaux +après une solennité.</p> + +<p class="tb">* * + * + * + *</p> + +<p>Je devais suivre mes sœurs jusqu'à Combourg: nous nous mîmes en route +dans la première quinzaine de mai. Nous sortîmes de Saint-Malo au +lever du soleil, ma mère, mes quatre sœurs et moi, dans une énorme +berline à l'antique, panneaux surdorés, marchepieds en dehors, glands +de pourpre aux quatre coins de l'impériale. Huit chevaux parés comme +les mulets en Espagne, sonnettes au cou, grelots aux brides, housses +et franges de laine de diverses couleurs, nous traînaient. Tandis que +ma mère soupirait, mes sœurs parlaient à perdre haleine, je regardais +de mes deux yeux, j'écoutais de mes deux oreilles, je m'émerveillais à +chaque tour de roue: premier pas d'un Juif errant qui ne se devait +plus arrêter. Encore si l'homme ne faisait que changer de lieux! mais +ses jours et son cœur changent.</p> + +<p>Nos chevaux reposèrent à un village de pêcheurs sur la grève de +Cancale. Nous traversâmes ensuite les marais et la fiévreuse ville de +Dol: passant devant la porte du collège où j'allais bientôt revenir, +nous nous enfonçâmes dans l'intérieur du pays.</p> + +<p>Durant quatre mortelles lieues, nous n'aperçûmes que des bruyères +guirlandées de bois, des friches à peines écrêtées, des semailles de +blé noir, court et pauvre, et d'indigentes avénières. Des +charbonniers conduisant <span class="pagenum">(p. 070)</span> +des files de petits chevaux à crinière +pendante et mêlée; des paysans à sayons de peau de bique, à cheveux +longs, pressaient des bœufs maigres avec des cris aigus et marchaient +à la queue d'une lourde charrue, comme des faunes labourant. Enfin, +nous découvrîmes une vallée au fond de laquelle s'élevait, non loin +d'un étang, la flèche de l'église d'une bourgade; les tours d'un +château féodal montaient dans les arbres d'une futaie éclairée par le +soleil couchant.</p> + +<p>J'ai été obligé de m'arrêter: mon cœur battait au point de repousser +la table sur laquelle j'écris. Les souvenirs qui se réveillent dans ma +mémoire m'accablent de leur force et de leur multitude: et pourtant, +que sont-ils pour le reste du monde?</p> + +<p>Descendus de la colline, nous guéâmes un ruisseau; après avoir cheminé +une demi-heure, nous quittâmes la grande route, et la voiture roula au +bord d'un quinconce, dans une allée de charmilles dont les cimes +s'entrelaçaient au-dessus de nos têtes: je me souviens encore du +moment où j'entrai sous cet ombrage et de la joie effrayée que +j'éprouvai.</p> + +<p>En sortant de l'obscurité du bois, nous franchîmes une avant-cour +plantée de noyers, attenante au jardin et à la maison du régisseur; de +là nous débouchâmes, par une porte bâtie, dans une cour de gazon, +appelée la <i>Cour Verte</i>. A droite étaient de longues écuries et un +bouquet de marronniers; à gauche, un autre bouquet de marronniers. Au +fond de la cour, dont le terrain s'élevait insensiblement, le château +se montrait entre deux groupes d'arbres. Sa triste et sévère façade +présentait une courtine portant une galerie à mâchicoulis, +<span class="pagenum">(p. 071)</span> +denticulée et couverte. Cette courtine liait ensemble deux tours +inégales en âge, en matériaux, en hauteur et en grosseur, lesquelles +tours se terminaient par des créneaux surmontés d'un toit pointu, +comme un bonnet posé sur une couronne gothique.</p> + +<p>Quelques fenêtres grillées<a id="footnotetag168" name="footnotetag168"></a> +<a href="#footnote168">[168]</a> apparaissaient çà et là sur la nudité +des murs. Un large perron, roide et droit, de vingt-deux marches, sans +rampes, sans garde-fou, remplaçait sur les fossés comblés l'ancien +pont-levis; il atteignait la porte du château, percée au milieu de la +courtine. Au-dessus de cette porte on voyait les armes des seigneurs +de Combourg, et les taillades à travers lesquelles sortaient jadis les +bras et les chaînes du pont-levis.</p> + +<p>La voiture s'arrêta au pied du perron; mon père vint au-devant de +nous. La réunion de la famille<a id="footnotetag169" name="footnotetag169"></a> +<a href="#footnote169">[169]</a> adoucit si fort son humeur pour le +moment, qu'il nous fit la mine la plus gracieuse. Nous montâmes le +perron; nous pénétrâmes dans un vestibule sonore, à voûte ogive, et de +ce vestibule dans une petite cour intérieure<a id="footnotetag170" name="footnotetag170"></a> +<a href="#footnote170">[170]</a>.</p> + +<p>De cette cour, nous entrâmes dans le bâtiment regardant +<span class="pagenum">(p. 072)</span> au midi +sur l'étang, et jointif des deux petites tours. Le château entier +avait la figure d'un char à quatre roues. Nous nous trouvâmes de +plain-pied dans une salle jadis appelée la <i>salle des Gardes</i>. Une +fenêtre s'ouvrait à chacune de ses extrémités; deux autres coupaient +la ligne latérale. Pour agrandir ces quatre fenêtres, il avait fallu +excaver des murs de huit à dix pieds d'épaisseur. Deux corridors à +plan incliné, comme le corridor de la grande Pyramide, partaient des +deux angles extérieurs de la salle et conduisaient aux petites tours. +Un escalier, serpentant dans l'une de ces tours, établissait des +relations entre la salle des Gardes et l'étage supérieur: tel était ce +corps de logis.</p> + +<p>Celui de la façade de la grande et de la grosse tour, dominant le +nord, du côté de la Cour Verte, se composait d'une espèce de dortoir +carré et sombre, qui servait de cuisine; il s'accroissait du +vestibule, du perron et d'une chapelle. Au-dessus de ces pièces était +le salon des <i>Archives</i>, ou des <i>Armoiries</i>, ou des <i>Oiseaux</i>, ou des +<i>Chevaliers</i>, ainsi nommé d'un plafond semé d'écussons coloriés et +d'oiseaux peints. Les embrasures des fenêtres étroites et tréflées +étaient si profondes qu'elles formaient des cabinets autour desquels +régnait un banc de granit. Mêlez à cela, dans les diverses parties de +l'édifice, des passages et des escaliers secrets, des cachots et des +donjons, un labyrinthe de galeries couvertes et découvertes, des +souterrains murés, dont les ramifications étaient inconnues; partout +silence, obscurité et visage de pierre: voilà le château de Combourg.</p> + +<p>Un souper servi dans la salle des Gardes, et où je mangeai +<span class="pagenum">(p. 073)</span> sans +contrainte, termina pour moi la première journée heureuse de ma vie. +Le vrai bonheur coûte peu; s'il est cher, il n'est pas d'une bonne +espèce.</p> + +<p>A peine fus-je réveillé le lendemain que j'allai visiter les dehors du +château, et célébrer mon avènement à la solitude. Le perron faisait +face au nord-ouest. Quand on était assis sur le diazome de ce perron, +on avait devant soi la Cour Verte, et, au delà de cette cour, un +potager étendu entre deux futaies: l'une à droite (le quinconce par +lequel nous étions arrivés), s'appelait le <i>petit Mail</i>; l'autre, à +gauche, le <i>grand Mail</i>: celle-ci était un bois de chênes, de hêtres, +de sycomores, d'ormes et de châtaigniers. Madame de Sévigné vantait de +son temps ces vieux ombrages<a id="footnotetag171" name="footnotetag171"></a> +<a href="#footnote171">[171]</a>; depuis cette époque, cent quarante +années avaient été ajoutées à leur beauté.</p> + +<p>Du côté opposé, au midi et à l'est, le paysage offrait un tout autre +tableau: par les fenêtres de la grand'salle, on apercevait les maisons +de Combourg<a id="footnotetag172" name="footnotetag172"></a> +<a href="#footnote172">[172]</a>, un étang, la chaussée de cet étang sur laquelle +passait le grand chemin de Rennes, un moulin à eau, une prairie +couverte de troupeaux de vaches et séparée de l'étang par la chaussée. +Au bord de cette prairie, s'allongeait un hameau dépendant d'un +prieuré fondé en 1149 par Rivallon, seigneur de Combourg, et où l'on +voyait sa statue mortuaire, couchée sur le dos, en armure de +chevalier. Depuis l'étang, le <span class="pagenum">(p. 074)</span> +terrain s'élevant par degrés +formait un amphithéâtre d'arbres, d'où sortaient des campaniles de +villages et des tourelles de gentilhommières. Sur un dernier plan de +l'horizon, entre l'occident et le midi, se profilaient les hauteurs de +Bécherel. Une terrasse bordée de grands buis taillés circulait au pied +du château de ce côté, passait derrière les écuries, et allait, à +diverses reprises, rejoindre le jardin des bains qui communiquait au +grand Mail.</p> + +<p>Si, d'après cette trop longue description, un peintre prenait son +crayon, produirait-il une esquisse ressemblant au +château<a id="footnotetag173" name="footnotetag173"></a> +<a href="#footnote173">[173]</a>? Je ne +le crois pas; et cependant ma mémoire voit l'objet comme s'il était +sous mes yeux; telle est dans les choses matérielles l'impuissance de +la parole et la puissance du souvenir! En commençant à parler de +Combourg, je chante les premiers couplets d'une complainte qui ne +charmera que moi; demandez au pâtre du Tyrol pourquoi il se plaît aux +trois ou quatre notes qu'il répète à ses chèvres, notes de montagne, +jetées d'écho en écho pour retentir du bord d'un torrent au bord +opposé?</p> + +<p>Ma première apparition à Combourg fut de courte durée. Quinze jours +s'étaient à peine écoulés que je vis arriver l'abbé Porcher, principal +du collège de Dol; on me remit entre ses mains, et je le suivis malgré +mes pleurs.</p> + +<p>Je <span class="pagenum">(p. 075)</span> +n'étais pas tout à fait étranger à Dol; mon père en était +<i>chanoine</i>, comme descendant et représentant de la maison de Guillaume +de Chateaubriand, sire de Beaufort, fondateur en 1529 d'une première +stalle dans le chœur de la cathédrale. L'évêque de Dol était M. de +Hercé, ami de ma famille, prélat d'une grande modération politique, qui, +à genoux, le crucifix à la main, fut fusillé avec son frère l'abbé de +Hercé, à Quiberon, dans le Champ du Martyre<a id="footnotetag174" name="footnotetag174"></a> +<a href="#footnote174">[174]</a>. En arrivant au +collège, je fus confié aux soins particuliers de M. l'abbé Leprince, qui +professait la rhétorique et possédait à fond la géométrie: c'était un +homme d'esprit, d'une belle figure, aimant les arts, peignant assez bien +le portrait. Il se chargea de m'apprendre mon <i>Bezout</i>; l'abbé Égault, +régent de troisième, devint mon maître de latin; j'étudiais les +mathématiques dans ma chambre, le latin dans la salle commune.</p> + +<p>Il fallut quelque temps à un hibou de mon espèce pour s'accoutumer à +la cage d'un collège et régler sa volée au son d'une cloche. Je ne +pouvais avoir ces prompts amis que donne la fortune, car il n'y avait +rien à gagner avec un pauvre polisson qui n'avait pas même d'argent la +semaine; je ne m'enrôlai point non plus <span class="pagenum">(p. 076)</span> +dans une clientèle, car +je hais les protecteurs. Dans les jeux, je ne prétendais mener +personne, mais je ne voulais pas être mené: je n'étais bon ni pour +tyran ni pour esclave, et tel je suis demeuré.</p> + +<p>Il arriva pourtant que je devins assez vite un centre de réunion; +j'exerçai dans la suite, à mon régiment, la même puissance: simple +sous-lieutenant que j'étais, les vieux officiers passaient leurs +soirées chez moi et préféraient mon appartement au café. Je ne sais +d'où cela venait, n'était peut-être ma facilité à entrer dans l'esprit +et à prendre les mœurs des autres. J'aimais autant chasser et courir +que lire et écrire. Il m'est encore indifférent de deviser des choses +les plus communes, ou de causer des sujets les plus +relevés<a id="footnotetag175" name="footnotetag175"></a> +<a href="#footnote175">[175]</a>. Très +peu sensible à l'esprit, il m'est presque antipathique, bien que je ne +sois pas une bête. Aucun défaut ne me choque, excepté la moquerie et +la suffisance que j'ai grand'peine à ne pas morguer; je trouve que les +autres ont toujours sur moi une supériorité quelconque, et si je me +sens par hasard un avantage, j'en suis tout +embarrassé<a id="footnotetag176" name="footnotetag176"></a> +<a href="#footnote176">[176]</a>.</p> + +<p>Des <span class="pagenum">(p. 077)</span> +qualités que ma première éducation avait laissées dormir +s'éveillèrent au collège. Mon aptitude au travail était remarquable, +ma mémoire extraordinaire. Je fis des progrès rapides en mathématiques +où j'apportai une clarté de conception qui étonnait l'abbé Leprince. +Je montrai en même temps un goût décidé pour les langues. Le rudiment, +supplice des écoliers, ne me coûta rien à apprendre; j'attendais +l'heure des leçons de latin avec une sorte d'impatience, comme un +délassement de mes chiffres et de mes figures de géométrie. En moins +d'un an, je devins fort cinquième. Par une singularité, ma phrase +latine se transformait si naturellement en pentamètre que l'abbé +Égault m'appelait l'<i>Élégiaque</i>, nom qui me pensa rester parmi mes +camarades.</p> + +<p>Quant à ma mémoire, en voici deux traits. J'appris par cœur mes +tables de logarithmes: c'est-à-dire qu'un nombre étant donné dans la +proportion géométrique, je trouvais de mémoire son exposant dans la +proportion arithmétique, et <i>vice versa</i>.</p> + +<p>Après la prière du soir que l'on disait en commun à la chapelle du +collège, le principal faisait une lecture. Un des enfants, pris au +hasard, était obligé d'en rendre compte. Nous arrivions fatigués de +jouer et mourants de sommeil à la prière; nous nous jetions sur les +bancs, tâchant de nous enfoncer dans un coin obscur, pour n'être pas +aperçus et conséquemment interrogés. Il y avait surtout un +confessionnal que nous nous disputions comme une retraite assurée. Un +soir, j'avais eu le bonheur de gagner ce port et je m'y croyais en +sûreté contre le principal; malheureusement, il signala ma manœuvre +et résolut de faire un exemple. <span class="pagenum">(p. 078)</span> +Il lut donc lentement et +longuement le second point d'un sermon; chacun s'endormit. Je ne sais +par quel hasard je restai éveillé dans mon confessionnal. Le +principal, qui ne me voyait que le bout des pieds, crut que je +dodinais comme les autres, et tout à coup, m'apostrophant, il me +demanda ce qu'il avait lu.</p> + +<p>Le second point du sermon contenait une énumération des diverses +manières dont on peut offenser Dieu. Non seulement je dis le fond de +la chose, mais je repris les divisions dans leur ordre, et répétai +presque mot à mot plusieurs pages d'une prose mystique, inintelligible +pour un enfant. Un murmure d'applaudissement s'éleva dans la chapelle: +le principal m'appela, me donna un petit coup sur la joue et me +permit, en récompense, de ne me lever le lendemain qu'à l'heure du +déjeuner. Je me dérobai modestement à l'admiration de mes camarades et +je profitai bien de la grâce accordée.</p> + +<p>Cette mémoire des mots, qui ne m'est pas entièrement restée, a fait +place chez moi à une autre sorte de mémoire plus singulière, dont +j'aurai peut-être occasion de parler.</p> + +<p>Une chose m'humilie: la mémoire est souvent la qualité de la sottise; +elle appartient généralement aux esprits lourds, qu'elle rend plus +pesants par le bagage dont elle les surcharge. Et néanmoins, sans la +mémoire, que serions-nous? Nous oublierions nos amitiés, nos amours, +nos plaisirs, nos affaires; le génie ne pourrait rassembler ses idées; +le cœur le plus affectueux perdrait sa tendresse s'il ne se souvenait +plus; notre existence se réduirait aux moments successifs d'un présent +qui s'écoule sans cesse: il n'y aurait plus de <span class="pagenum">(p. 079)</span> +passé. Ô misère +de nous! notre vie est si vaine qu'elle n'est qu'un reflet de notre +mémoire.</p> + +<p class="tb">* * + * + * + *</p> + +<p>J'allai passer le temps des vacances à Combourg. La vie de château aux +environs de Paris ne peut donner une idée de la vie de château dans +une province reculée.</p> + +<p>La terre de Combourg n'avait pour tout domaine que des landes, +quelques moulins et les deux forêts, Bourgouët et Tanoërn, dans un +pays où le bois est presque sans valeur. Mais Combourg était riche en +droits féodaux; ces droits étaient de diverses sortes: les uns +déterminaient certaines redevances pour certaines concessions, ou +fixaient des usages nés de l'ancien ordre politique; les autres ne +semblaient avoir été dans l'origine que des divertissements.</p> + +<p>Mon père avait fait revivre quelques-uns de ces derniers droits, afin +de prévenir la prescription. Lorsque toute la famille était réunie, +nous prenions part à ces amusements gothiques: les trois principaux +étaient le <i>Saut des poissonniers</i>, la <i>Quintaine</i>, et une foire +appelée l'<i>Angevine</i>. Des paysans en sabots et en braies, hommes d'une +France qui n'est plus, regardaient ces jeux d'une France qui n'était +plus. Il y avait prix pour le vainqueur, amende pour le vaincu.</p> + +<p>La Quintaine conservait la tradition des tournois: elle avait sans +doute quelques rapports avec l'ancien service militaire des fiefs. +Elle est très bien décrite dans du Cange +(voce <span class="smcap">Tana</span>)<a id="footnotetag177" name="footnotetag177"></a> +<a href="#footnote177">[177]</a>. On devait +payer les amendes <span class="pagenum">(p. 080)</span> +en ancienne monnaie de cuivre, jusqu'à la +valeur de <i>deux moutons d'or à la couronne</i> de 25 <i>sols parisis</i> +chacun.</p> + +<p>La foire appelée <i>l'Angevine</i> se tenait dans la prairie de l'Étang, le +4 septembre de chaque année, jour de ma naissance. Les vassaux étaient +obligés de prendre les armes, ils venaient au château lever la +bannière du seigneur; de là ils se rendaient à la foire pour établir +l'ordre et prêter force à la perception d'un péage dû aux comtes de +Combourg par chaque tête de bétail, espèce de droit régalien. A cette +époque, mon père tenait table ouverte. On ballait pendant trois jours: +les maîtres dans la grande salle, au raclement d'un violon; les +vassaux, dans la cour Verte, au nasillement d'une musette. On +chantait, on poussait des huzzas, on tirait des arquebusades. Ces +bruits se mêlaient aux mugissements des troupeaux de la foire; la +foule vaguait dans les jardins et les bois, et du moins une fois l'an +on voyait à Combourg quelque chose qui ressemblait à de la joie.</p> + +<p>Ainsi, j'ai été placé assez singulièrement dans la vie pour avoir +assisté aux courses de la <i>Quintaine</i> et à la proclamation des <i>Droits +de l'Homme</i>; pour avoir vu la milice bourgeoise d'un village de +Bretagne et la garde nationale de France, la bannière des seigneurs de +Combourg et le drapeau de la révolution. Je suis comme le dernier +témoin des mœurs féodales.</p> + +<p>Les <span class="pagenum">(p. 081)</span> +visiteurs que l'on recevait au château se composaient des +habitants de la bourgade et de la noblesse de la banlieue: ces +honnêtes gens furent mes premiers amis. Notre vanité met trop +d'importance au rôle que nous jouons dans le monde. Le bourgeois de +Paris rit du bourgeois d'une petite ville; le noble de cour se moque +du noble de province; l'homme connu dédaigne l'homme ignoré, sans +songer que le temps fait également justice de leurs prétentions, et +qu'ils sont tous également ridicules ou indifférents aux yeux des +générations qui se succèdent.</p> + +<p>Le premier habitant du lieu était un M. Potelet, ancien capitaine de +vaisseau de la compagnie des Indes<a id="footnotetag178" name="footnotetag178"></a> +<a href="#footnote178">[178]</a> qui redisait de grandes +histoires de Pondichéry. Comme il les racontait les coudes appuyés sur +la table, mon père avait toujours envie de lui jeter son assiette au +visage. Venait ensuite l'entrepositaire des tabacs, M. Launay de La +Billardière<a id="footnotetag179" name="footnotetag179"></a> +<a href="#footnote179">[179]</a> père de famille qui comptait douze enfants, comme +Jacob, neuf filles et trois garçons, dont le plus jeune, David, était +mon <span class="pagenum">(p. 082)</span> +camarade de jeux<a id="footnotetag180" name="footnotetag180"></a> +<a href="#footnote180">[180]</a>. Le bonhomme s'avisa de vouloir être +noble en 1789: il prenait bien son temps! Dans cette maison, il y +avait force joie et beaucoup de dettes. Le sénéchal +Gesbert<a id="footnotetag181" name="footnotetag181"></a> +<a href="#footnote181">[181]</a>, le +procureur fiscal Petit<a id="footnotetag182" name="footnotetag182"></a> +<a href="#footnote182">[182]</a>, le receveur +Corvaisier<a id="footnotetag183" name="footnotetag183"></a> +<a href="#footnote183">[183]</a>, le chapelain +l'abbé Chalmel<a id="footnotetag184" name="footnotetag184"></a> +<a href="#footnote184">[184]</a>, formaient la société de Combourg. Je n'ai pas +rencontré à Athènes des personnages plus célèbres.</p> + +<p>MM. du Petit-Bois<a id="footnotetag185" name="footnotetag185"></a> +<a href="#footnote185">[185]</a>, de Château +d'Assie<a id="footnotetag186" name="footnotetag186"></a> +<a href="#footnote186">[186]</a>, de Tinténiac<a id="footnotetag187" name="footnotetag187"></a> +<a href="#footnote187">[187]</a>, +<span class="pagenum">(p. 083)</span> un +ou deux autres gentilshommes, venaient, le dimanche, entendre +la messe à la paroisse, et dîner ensuite chez le châtelain. Nous +étions plus particulièrement liés avec la famille Trémaudan, composée +du mari<a id="footnotetag188" name="footnotetag188"></a> +<a href="#footnote188">[188]</a>, de la femme extrêmement belle, d'une sœur naturelle et +de plusieurs enfants. Cette famille habitait une métairie, qui +n'attestait sa noblesse que par un colombier. Les Trémaudan vivent +encore. Plus sages et plus heureux que moi, ils n'ont point perdu de +vue les tours du château que j'ai quitté depuis trente ans; ils font +encore ce qu'ils faisaient lorsque j'allais manger le pain bis à leur +table; ils ne sont point sortis du port dans lequel je ne rentrerai +plus. Peut-être parlent-ils de moi au moment même où j'écris cette +page: je me reproche de tirer leur nom de sa protectrice obscurité. +Ils ont douté longtemps que l'homme dont ils entendaient parler fût le +<i>petit chevalier</i>. Le recteur ou curé de Combourg, l'abbé +Sévin<a id="footnotetag189" name="footnotetag189"></a> +<a href="#footnote189">[189]</a>, +celui-là même dont j'écoutais le prône, a montré la même +<span class="pagenum">(p. 084)</span> +incrédulité: il ne se pouvait persuader que le polisson, camarade des +paysans, fût le défenseur de la religion; il a fini par le croire, et +il me cite dans ses sermons, après m'avoir tenu sur ses genoux. Ces +dignes gens, qui ne mêlent à mon image aucune idée étrangère, qui me +voient tel que j'étais dans mon enfance et dans ma jeunesse, me +reconnaîtraient-ils aujourd'hui sous les travestissements du temps? Je +serais obligé de leur dire mon nom avant qu'ils me voulussent presser +dans leurs bras.</p> + +<p>Je porte malheur à mes amis. Un garde-chasse, appelé Raulx, qui +s'était attaché à moi, fut tué par un braconnier. Ce meurtre me fit +une impression extraordinaire. Quel étrange mystère dans le sacrifice +humain! Pourquoi faut-il que le plus grand crime et la plus grande +gloire soient de verser le sang de l'homme? Mon imagination me +représentait Raulx tenant ses entrailles dans ses mains et se traînant +à la chaumière où il expira. Je conçus l'idée de la vengeance; je +m'aurais voulu battre contre l'assassin. Sous ce rapport je suis +singulièrement né: dans le premier moment d'une offense, je la sens à +peine; mais elle se grave dans ma mémoire; son souvenir, au lieu de +décroître, s'augmente avec le temps; il dort dans mon cœur des mois, +des années entières, puis il se réveille à la moindre circonstance +avec une force nouvelle, et ma blessure devient plus vive que le +premier jour. Mais si je ne pardonne point à mes ennemis, je ne leur +fais aucun <span class="pagenum">(p. 085)</span> +mal; je suis rancunier et ne suis point vindicatif. +Ai-je la puissance de me venger, j'en perds l'envie; je ne serais +dangereux que dans le malheur. Ceux qui m'ont cru faire céder en +m'opprimant se sont trompés; l'adversité est pour moi ce qu'était la +terre pour Antée: je reprends des forces dans le sein de ma mère. Si +jamais le bonheur m'avait enlevé dans ses bras, il m'eût étouffé.</p> + +<p class="tb">* * + * + * + *</p> + +<p>Je retournai à Dol, à mon grand regret. L'année suivante, il y eut un +projet de descente à Jersey, et un camp s'établit auprès de Saint-Malo. +Des troupes furent cantonnées à Combourg; M. de Chateaubriand donna, +par courtoisie, successivement asile aux colonels des régiments de +Touraine et de Conti: l'un était le duc de +Saint-Simon<a id="footnotetag190" name="footnotetag190"></a> +<a href="#footnote190">[190]</a>, et l'autre +le marquis de Causans<a id="footnotetag191" name="footnotetag191"></a> +<a href="#footnote191">[191]</a>. Vingt officiers étaient tous les jours +invités à la <span class="pagenum">(p. 086)</span> +table de mon père. Les plaisanteries de ces +étrangers me déplaisaient; leurs promenades troublaient la paix de mes +bois. C'est pour avoir vu le colonel en second du régiment de Conti, +le marquis de Wignacourt<a id="footnotetag192" name="footnotetag192"></a> +<a href="#footnote192">[192]</a>, galoper sous des arbres, que des idées +de voyage me passèrent pour la première fois par la tête.</p> + +<p>Quand j'entendais nos hôtes parler de Paris et de la cour, je devenais +triste; je cherchais à deviner ce que c'était que la société: je +découvrais quelque chose de confus et de lointain; mais bientôt je me +troublais. Des tranquilles régions de l'innocence, en jetant les yeux +sur <span class="pagenum">(p. 087)</span> +le monde, j'avais des vertiges, comme lorsqu'on regarde la +terre du haut de ces tours qui se perdent dans le ciel.</p> + +<p>Une chose me charmait pourtant, la parade. Tous les jours, la garde +montante défilait, tambour et musique en tête, au pied du perron, dans +la Cour Verte. M. de Causans proposa de me montrer le camp de la côte: +mon père y consentit.</p> + +<p>Je fus conduit à Saint-Malo par M. de La Morandais, très bon +gentilhomme, mais que la pauvreté avait réduit à être régisseur de la +terre de Combourg<a id="footnotetag193" name="footnotetag193"></a> +<a href="#footnote193">[193]</a>. Il portait un habit de camelot gris, avec un +petit galon d'argent au collet, une têtière ou morion de feutre gris à +oreilles, à une seule corne en avant. Il me mit à califourchon +derrière lui, sur la croupe de sa jument <i>Isabelle</i>. Je me tenais au +ceinturon de son couteau de chasse, attaché par-dessus son habit: +j'étais enchanté. Lorsque Claude de Bullion et le père du président de +Lamoignon, enfants, allaient en campagne, «on les portait tous les +deux sur un même âne, dans des paniers, l'un d'un côté, l'autre de +l'autre, et l'on mettait un pain du côté de Lamoignon, parce qu'il +était plus léger <span class="pagenum">(p. 088)</span> +que son camarade, pour faire le contrepoids.» +(<i>Mémoires du président de Lamoignon.</i>)</p> + +<p>M. de La Morandais prit des chemins de traverse:</p> + +<p class="quotega"> + Moult volontiers, de grand'manière,<br> + Alloit en bois et en rivière;<br> + Car nulles gens ne vont en bois<br> + Moult volontiers comme François.</p> + +<p>Nous nous arrêtâmes pour dîner à une abbaye de bénédictins qui, faute +d'un nombre suffisant de moines, venait d'être réunie à un chef-lieu +de l'ordre. Nous n'y trouvâmes que le père procureur, chargé de la +disposition des biens meubles et de l'exploitation des futaies. Il +nous fit servir un excellent dîner maigre, à l'ancienne bibliothèque +du prieur; nous mangeâmes quantité d'œufs frais, avec des carpes et +des brochets énormes. A travers l'arcade d'un cloître, je voyais de +grands sycomores qui bordaient un étang. La cognée les frappait au +pied, leur cime tremblait dans l'air, et ils tombaient pour nous +servir de spectacle. Des charpentiers, venus de Saint-Malo, sciaient à +terre des branches vertes, comme on coupe une jeune chevelure, ou +équarrissaient des troncs abattus. Mon cœur saignait à la vue de ces +forêts ébréchées et de ce monastère déshabité. Le sac général des +maisons religieuses m'a rappelé depuis le dépouillement de l'abbaye +qui en fut pour moi le pronostic.</p> + +<p>Arrivé à Saint-Malo, j'y trouvai le marquis de Causans; je parcourus +sous sa garde les rues du camp. Les tentes, les faisceaux d'armes, les +chevaux au piquet, formaient une belle scène avec la mer, les +vaisseaux, les murailles et les clochers lointains de la ville. +<span class="pagenum">(p. 089)</span> +Je vis passer, en habit de hussard, au grand galop sur un barbe, un de +ces hommes en qui finissait un monde, le duc de Lauzun. Le prince de +Carignan, venu au camp, épousa la fille de M. de Boisgarein, un peu +boiteuse, mais charmante<a id="footnotetag194" name="footnotetag194"></a> +<a href="#footnote194">[194]</a>: cela fit grand bruit, et donna matière +à un procès que plaide encore aujourd'hui <span class="pagenum">(p. 090)</span> +M. Lacretelle +l'aîné<a id="footnotetag195" name="footnotetag195"></a> +<a href="#footnote195">[195]</a> Mais quel rapport ces choses ont-elles avec ma vie? «A +mesure que la mémoire de mes privés amis, dit Montaigne, leur fournit +la chose entière, ils reculent si arrière leur narration, que si le +conte est bon, ils en étouffent la bonté; s'il ne l'est pas, vous êtes +à maudire ou l'heur de leur mémoire ou le malheur de leur jugement. +J'ai vu des récits bien plaisans devenir très ennuyeux en la bouche +d'un seigneur.» J'ai peur d'être ce seigneur.</p> + +<p>Mon frère était à Saint-Malo lorsque M. de La Morandais m'y déposa. Il +me dit un soir: «Je te mène au spectacle: prends ton chapeau.» Je +perds la tête; je descends droit à la cave pour chercher mon chapeau +qui était au grenier. Une troupe de comédiens ambulants venait de +débarquer. J'avais rencontré des marionnettes; je supposais qu'on +voyait au théâtre des polichinelles beaucoup plus beaux que ceux de la +rue.</p> + +<p>J'arrive, le cœur palpitant, à une salle bâtie en bois, dans une rue +déserte de la ville. J'entre par des corridors noirs, non sans un +certain mouvement de frayeur. On ouvre une petite porte, et me voilà +avec mon frère dans une loge à moitié pleine.</p> + +<p>Le rideau était levé, la pièce commencée: on jouait <i>le +<span class="pagenum">(p. 091)</span> Père de +famille</i><a id="footnotetag196" name="footnotetag196"></a> +<a href="#footnote196">[196]</a>. J'aperçois deux hommes qui se promenaient sur le +théâtre en causant, et que tout le monde regardait. Je les pris pour +les directeurs des marionnettes, qui devisaient devant la cahute de +madame Gigogne, en attendant l'arrivée du public: j'étais seulement +étonné qu'ils parlassent si haut de leurs affaires et qu'on les +écoutât en silence. Mon ébahissement redoubla lorsque d'autres +personnages, arrivant sur la scène, se mirent à faire de grands bras, +à larmoyer, et lorsque chacun se mit à pleurer par contagion. Le +rideau tomba sans que j'eusse rien compris à tout cela. Mon frère +descendit au foyer entre les deux pièces. Demeuré dans la loge au +milieu des étrangers dont ma timidité me faisait un supplice, j'aurais +voulu être au fond de mon collège. Telle fut la première impression +que je reçus de l'art de Sophocle et de Molière.</p> + +<p>La troisième année de mon séjour à Dol fut marquée par le mariage de +mes deux sœurs aînées: Marianne épousa le comte de Marigny, et +Bénigne le comte de Québriac. Elles suivirent leurs maris à Fougères: +signal de la dispersion d'une famille dont les membres devaient +bientôt se séparer. Mes sœurs reçurent la bénédiction nuptiale à +Combourg le même jour, à la même heure, au même autel, dans la +chapelle du château<a id="footnotetag197" name="footnotetag197"></a> +<a href="#footnote197">[197]</a>. Elles pleuraient, ma mère pleurait; je fus +étonné <span class="pagenum">(p. 092)</span> +de cette douleur: je la comprends aujourd'hui. Je +n'assiste pas à un baptême ou à un mariage sans sourire amèrement ou +sans éprouver un serrement de cœur. Après le malheur de naître, je +n'en connais pas de plus grand que celui de donner le jour à un homme.</p> + +<p>Cette même année commença une révolution dans ma personne comme dans +ma famille. Le hasard fit tomber entre mes mains deux livres bien +divers, un <i>Horace</i> non châtié et une histoire des <i>Confessions mal +faites</i>. Le bouleversement d'idées que ces deux livres me causèrent +est incroyable: un monde étrange s'éleva autour de moi. D'un côté, je +soupçonnai des secrets incompréhensibles à mon âge, une existence +différente de la mienne, des plaisirs au delà de mes jeux, des charmes +d'une nature ignorée dans un sexe où je n'avais vu qu'une mère et des +sœurs; d'un autre côté, des spectres traînant des chaînes et +vomissant des flammes m'annonçaient les supplices éternels pour un +seul péché dissimulé. Je perdis le sommeil; la nuit, je croyais voir +tour à tour des mains noires et des mains blanches passer à travers +mes rideaux: je vins à me figurer que ces dernières mains étaient +maudites par la religion, et cette idée accrut mon épouvante des +ombres infernales. Je cherchais en vain dans le ciel et dans l'enfer +l'explication d'un double mystère. Frappé à la fois au moral et au +physique, je luttais encore avec mon innocence contre les orages d'une +passion prématurée et les terreurs de la superstition.</p> + +<p>Dès lors je sentis s'échapper quelques étincelles de ce feu qui est la +transmission de la vie. J'expliquais le <span class="pagenum">(p. 093)</span> +quatrième livre de +l'<i>Énéide</i> et lisais le <i>Télémaque</i>; tout à coup je découvris dans +Didon et dans Eucharis des beautés qui me ravirent; je devins sensible +à l'harmonie de ces vers admirables et de cette prose antique. Je +traduisis un jour à livre ouvert <i>l'Æneadum genitrix, hominum divûmque +voluptas</i> de Lucrèce avec tant de vivacité, que M. Égault m'arracha le +poème et me jeta dans les racines grecques. Je dérobai un Tibulle: +quand j'arrivai au <i>Quam juvat immites ventos audire cubantem</i>, ces +sentiments de volupté et de mélancolie semblèrent me révéler ma propre +nature. Les volumes de Massillon qui contenaient les sermons de la +<i>Pécheresse</i> et de <i>l'Enfant prodigue</i> ne me quittaient plus. On me +les laissait feuilleter, car on ne se doutait guère de ce que j'y +trouvais. Je volais de petits bouts de cierges dans la chapelle pour +lire la nuit ces descriptions séduisantes des désordres de l'âme. Je +m'endormais en balbutiant des phrases incohérentes, où je tâchais de +mettre la douceur, le nombre et la grâce de l'écrivain qui a le mieux +transporté dans la prose l'euphonie racinienne.</p> + +<p>Si j'ai, dans la suite, peint avec quelque vérité les entraînements du +cœur mêlés aux syndérèses chrétiennes, je suis persuadé que j'ai dû +ce succès au hasard qui me fit connaître au même moment deux empires +ennemis. Les ravages que porta dans mon imagination un mauvais livre +eurent leur correctif dans les frayeurs qu'un autre livre m'inspira, +et celles-ci furent comme alanguies par les molles pensées que +m'avaient laissées des tableaux sans voile.</p> + +<p>Ce <span class="pagenum">(p. 094)</span> +qu'on dit d'un malheur, qu'il n'arrive jamais seul, on le peut +dire des passions: elles viennent ensemble, comme les muses ou comme +les furies. Avec le penchant qui commençait à me tourmenter, naquit en +moi l'honneur; exaltation de l'âme, qui maintient le cœur +incorruptible au milieu de la corruption; sorte de principe réparateur +placé auprès d'un principe dévorant, comme la source inépuisable des +prodiges que l'amour demande à la jeunesse et des sacrifices qu'il +impose.</p> + +<p>Lorsque le temps était beau, les pensionnaires du collège sortaient le +jeudi et le dimanche. On nous menait souvent au mont Dol, au sommet +duquel se trouvaient quelques ruines gallo-romaines: du haut de ce +tertre isolé, l'œil plane sur la mer et sur des marais où voltigent +pendant la nuit des feux follets, lumière des sorciers qui brûle +aujourd'hui dans nos lampes. Un autre but de nos promenades étaient +les prés qui environnaient un séminaire d'<i>Eudistes</i>, d'Eudes, frère +de l'historien Mézeray, fondateur de leur congrégation.</p> + +<p>Un jour du mois de mai, l'abbé Égault, préfet de semaine, nous avait +conduits à ce séminaire: on nous laissait une grande liberté de jeux, +mais il était expressément défendu de monter sur les arbres. Le +régent, après nous avoir établis dans un chemin herbu, s'éloigna pour +dire son bréviaire.</p> + +<p>Des ormes bordaient le chemin: tout à la cime du plus grand brillait +un nid de pie; nous voilà en admiration, nous montrant mutuellement la +mère assise sur ses œufs, et pressés du plus vif désir de saisir +cette superbe proie. Mais qui oserait tenter l'aventure?</p> + +<p>L'ordre <span class="pagenum">(p. 095)</span> +était si sévère, le régent si près, l'arbre si haut! +Toutes les espérances se tournent vers moi; je grimpais comme un chat. +J'hésite, puis la gloire l'emporte: je me dépouille de mon habit, +j'embrasse l'orme et je commence à monter. Le tronc était sans +branches, excepté aux deux tiers de sa crue, où se formait une fourche +dont une des pointes portait le nid.</p> + +<p>Mes camarades, assemblés sous l'arbre, applaudissaient à mes efforts, +me regardant, regardant l'endroit d'où pouvait venir le préfet, +trépignant de joie dans l'espoir des œufs, mourant de peur dans +l'attente du châtiment. J'aborde au nid; la pie s'envole; je ravis les +œufs, je les mets dans ma chemise et redescends. Malheureusement, je +me laisse glisser entre les tiges jumelles et j'y reste à +califourchon. L'arbre étant élagué, je ne pouvais appuyer mes pieds ni +à droite ni à gauche pour me soulever et reprendre le limbe extérieur; +je demeure suspendu en l'air à cinquante pieds.</p> + +<p>Tout à coup un cri: «Voici le préfet!» et je me vois incontinent +abandonné de mes amis, comme c'est l'usage. Un seul, appelé Le +Gobbien, essaya de me porter secours, et fut tôt obligé de renoncer à +sa généreuse entreprise. Il n'y avait qu'un moyen de sortir de ma +fâcheuse position, c'était de me suspendre en dehors par les mains à +l'une des deux dents de la fourche, et de tâcher de saisir avec mes +pieds le tronc de l'arbre au-dessous de sa bifurcation. J'exécutai +cette manœuvre au péril de ma vie. Au milieu de mes tribulations, je +n'avais pas lâché mon trésor: j'aurais pourtant mieux fait de le +jeter, comme depuis j'en ai jeté <span class="pagenum">(p. 096)</span> +tant d'autres. En dévalant le +tronc, je m'écorchai les mains, je m'éraillai les jambes et la +poitrine, et j'écrasai les œufs: ce fut ce qui me perdit. Le préfet +ne m'avait point vu sur l'orme; je lui cachai assez bien mon sang, +mais il n'y eut pas moyen de lui dérober l'éclatante couleur d'or dont +j'étais barbouillé: «Allons, me dit-il, monsieur, vous aurez le +fouet.»</p> + +<p>Si cet homme m'eût annoncé qu'il commuait cette peine en celle de +mort, j'aurais éprouvé un mouvement de joie. L'idée de la honte +n'avait point approché de mon éducation sauvage: à tous les âges de ma +vie, il n'y a point de supplice que je n'eusse préféré à l'horreur +d'avoir à rougir devant une créature vivante. L'indignation s'éleva +dans mon cœur; je répondis à l'abbé Égault, avec l'accent non d'un +enfant, mais d'un homme, que jamais ni lui ni personne ne lèverait la +main sur moi. Cette réponse l'anima; il m'appela rebelle et promit de +faire un exemple. «Nous verrons,» répliquai-je, et je me mis à jouer à +la balle avec un sang-froid qui le confondit.</p> + +<p>Nous retournâmes au collège; le régent me fit entrer chez lui et +m'ordonna de me soumettre. Mes sentiments exaltés firent place à des +torrents de larmes. Je représentai à l'abbé Égault qu'il m'avait +appris le latin; que j'étais son écolier, son disciple, son enfant; +qu'il ne voudrait pas déshonorer son élève, et me rendre la vue de mes +compagnons insupportable; qu'il pouvait me mettre en prison, au pain +et à l'eau, me priver de mes récréations, me charger de <i>pensums</i>; que +je lui saurais gré de cette clémence et l'en aimerais davantage. Je +tombai à ses genoux, je joignis les mains, je le suppliai par +Jésus-Christ de m'épargner: il <span class="pagenum">(p. 097)</span> +demeura sourd à mes prières. Je +me levai plein de rage et lui lançai dans les jambes un coup de pied +si rude qu'il en poussa un cri. Il court en clochant à la porte de sa +chambre, la ferme à double tour et revient sur moi. Je me retranche +derrière son lit; il m'allonge à travers le lit des coups de férule. +Je m'entortille dans la couverture, et m'animant au combat, je m'écrie:</p> + +<p class="quotega"> + Macte animo, generose puer!</p> + +<p>Cette érudition de grimaud fit rire malgré lui mon ennemi; il parla +d'armistice: nous conclûmes un traité; je convins de m'en rapporter à +l'arbitrage du principal. Sans me donner gain de cause, le principal +me voulut bien soustraire à la punition que j'avais repoussée. Quand +l'excellent prêtre prononça mon acquittement, je baisai la manche de +sa robe avec une telle effusion de cœur et de reconnaissance, qu'il +ne put s'empêcher de me donner sa bénédiction. Ainsi se termina le +premier combat qui me fit rendre cet honneur devenu l'idole de ma vie, +et auquel j'ai tant de fois sacrifié repos, plaisir et fortune.</p> + +<p>Les vacances où j'entrai dans ma douzième année furent tristes; l'abbé +Leprince m'accompagna à Combourg. Je ne sortais qu'avec mon +précepteur; nous faisions au hasard de longues promenades. Il se +mourait de la poitrine; il était mélancolique et silencieux; je +n'étais guère plus gai. Nous marchions des heures entières à la suite +l'un de l'autre sans prononcer une parole. Un jour, nous nous égarâmes +dans les bois; M. Leprince se tourna vers moi et me dit: «Quel chemin +faut-il prendre?» je répondis sans hésiter: «Le +<span class="pagenum">(p. 098)</span> soleil se couche; +il frappe à présent la fenêtre de la grosse tour: marchons par là» M. +Leprince raconta le soir la chose à mon père: le futur voyageur se +montra dans ce jugement. Maintes fois, en voyant le soleil se coucher +dans les forêts d'Amérique, je me suis rappelé les bois de Combourg: +mes souvenirs se font écho.</p> + +<p>L'abbé Leprince désirait que l'on me donnât un cheval; mais dans les +idées de mon père, un officier de marine ne devait savoir manier que +son vaisseau. J'étais réduit à monter à la dérobée deux grosses +juments de carrosse ou un grand cheval pie. La <i>Pie</i> n'était pas, +comme celle de Turenne, un de ces destriers nommés par les Romains +<i>desultorios equos</i>, et façonnés à secourir leur maître; c'était un +Pégase lunatique qui ferrait en trottant, et qui me mordait les jambes +quand je le forçais à sauter des fossés. Je ne me suis jamais beaucoup +soucié de chevaux, quoique j'aie mené la vie d'un Tartare, et, contre +l'effet que ma première éducation aurait dû produire, je monte à +cheval avec plus d'élégance que de solidité.</p> + +<p>La fièvre tierce, dont j'avais apporté le germe des marais de Dol, me +débarrassa de M. Leprince. Un marchand d'orviétan passa dans le +village; mon père, qui ne croyait point aux médecins, croyait aux +charlatans: il envoya chercher l'empirique, qui déclara me guérir en +vingt-quatre heures. Il revint le lendemain, habit vert galonné d'or, +large tignasse poudrée, grandes manchettes de mousseline sale, faux +brillants aux doigts, culotte de satin noir usé, bas de soie d'un +blanc bleuâtre, et souliers avec des boucles énormes.</p> + +<p>Il <span class="pagenum">(p. 099)</span> +ouvre mes rideaux, me tâte le pouls, me fait tirer la langue, +baragouine avec un accent italien quelques mots sur la nécessité de me +purger, et me donne à manger un petit morceau de caramel. Mon père +approuvait l'affaire, car il prétendait que toute maladie venait +d'indigestion, et que pour toute espèce de maux il fallait purger son +homme jusqu'au sang.</p> + +<p>Une demi-heure après avoir avalé le caramel, je fus pris de +vomissements effroyables; on avertit M. de Chateaubriand, qui voulait +faire sauter le pauvre diable par la fenêtre de la tour. Celui-ci +épouvanté, met habit bas, retrousse les manches de sa chemise en +faisant les gestes les plus grotesques. A chaque mouvement, sa +perruque tournait en tous sens; il répétait mes cris et ajoutait +après: «<i>Che? monsou Lavandier!</i>» Ce monsieur Lavandier était le +pharmacien du village<a id="footnotetag198" name="footnotetag198"></a> +<a href="#footnote198">[198]</a>, qu'on avait appelé au secours. Je ne +savais, au milieu de mes douleurs, si je mourrais des drogues de cet +homme ou des éclats de rire qu'il m'arrachait.</p> + +<p>On arrêta les effets de cette trop forte dose d'émétique, et je fus +remis sur pied. Toute notre vie se passe à errer autour de notre +tombe; nos diverses maladies sont des souffles qui nous approchent +plus ou moins du port. Le premier mort que j'aie vu était un chanoine +de Saint-Malo; il gisait expiré sur son lit, le visage distors par les +dernières convulsions. La mort est belle, elle est notre amie: +néanmoins, nous <span class="pagenum">(p. 100)</span> +ne la reconnaissons pas, parce qu'elle se présente +à nous masquée et que son masque nous épouvante.</p> + +<p>On me renvoya au collège à la fin de l'automne.</p> + +<p class="tb">* * + * + * + *</p> + +<p>De Dieppe où l'injonction de la police m'avait obligé de me réfugier, +on m'a permis de revenir à la Vallée-aux-Loups, où je continue ma +narration. La terre tremble sous les pas du soldat étranger, qui dans +ce moment même envahit ma patrie; j'écris, comme les derniers Romains, +au bruit de l'invasion des Barbares. Le jour, je trace des pages aussi +agitées que les événements de ce jour<a id="footnotetag199" name="footnotetag199"></a> +<a href="#footnote199">[199]</a>; la nuit, tandis que le +roulement du canon lointain expire dans mes bois, je retourne au +silence des années qui dorment dans la tombe, à la paix de mes plus +jeunes souvenirs. Que le passé d'un homme est étroit et court, à côté +du vaste présent des peuples et de leur avenir immense!</p> + +<p>Les mathématiques, le grec et le latin occupèrent tout mon hiver au +collège. Ce qui n'était pas consacré à l'étude était donné à ces jeux +du commencement de la vie, pareils en tous lieux. Le petit Anglais, le +petit Allemand, le petit Italien, le petit Espagnol, le petit +Iroquois, le petit Bédouin roulent le cerceau et lancent la balle. +Frères d'une grande famille, les enfants ne perdent leurs traits de +ressemblance qu'en perdant l'innocence, la même partout. Alors les +passions, modifiées par les climats, les gouvernements et les mœurs, +font les nations diverses; le genre humain cesse de s'entendre et de +parler le même langage: c'est la société qui est la véritable tour de +Babel.</p> + +<p>Un <span class="pagenum">(p. 101)</span> +matin, j'étais très animé à une partie de barres dans la +grande cour du collège; on me vint dire qu'on me demandait. Je suivis +le domestique à la porte extérieure. Je trouve un gros homme, rouge de +visage, les manières brusques et impatientes, le ton farouche, ayant +un bâton à la main, portant une perruque noire mal frisée, une soutane +déchirée retroussée dans ses poches, des souliers poudreux, des bas +percés au talon: «Petit polisson, me dit-il, n'êtes-vous pas le +chevalier de Chateaubriand de Combourg? -- Oui, monsieur, répondis-je +tout étourdi de l'apostrophe. -- Et moi, reprit-il presque écumant, je +suis le dernier aîné de votre famille, je suis l'abbé de Chateaubriand +de la Guerrande<a id="footnotetag200" name="footnotetag200"></a> +<a href="#footnote200">[200]</a>: regardez-moi bien.» Le fier abbé met la main +dans le gousset d'une vieille culotte de panne, prend un écu de six +francs moisi, enveloppé dans un papier crasseux, me le jette au nez et +continue à pied son voyage, en marmottant ses matines d'un air +furibond. J'ai su depuis que le prince de Condé avait fait offrir à ce +hobereau-vicaire le préceptorat du duc de Bourbon. Le prêtre +outrecuidé répondit que le prince, possesseur de la baronnie de +Chateaubriand, devait savoir que les héritiers de cette baronnie +pouvaient avoir des précepteurs, mais n'étaient les précepteurs de +personne. Cette hauteur était le défaut de ma famille; elle était +odieuse dans <span class="pagenum">(p. 102)</span> +mon père; mon frère la poussait jusqu'au ridicule; +elle a un peu passé à son fils aîné. -- Je ne suis pas bien sûr, malgré +mes inclinations républicaines, de m'en être complètement affranchi, +bien que je l'aie soigneusement cachée.</p> + +<p class="tb">* * + * + * + *</p> + +<p>L'époque de ma première communion approchait, moment où l'on décidait +dans la famille de l'état futur de l'enfant. Cette cérémonie +religieuse remplaçait parmi les jeunes chrétiens la prise de la robe +virile chez les Romains. Madame de Chateaubriand était venue assister +à la première communion d'un fils qui, après s'être uni à son Dieu, +allait se séparer de sa mère.</p> + +<p>Ma piété paraissait sincère; j'édifiais tout le collège; mes regards +étaient ardents; mes abstinences répétées allaient jusqu'à donner de +l'inquiétude à mes maîtres. On craignait l'excès de ma dévotion; une +religion éclairée cherchait à tempérer ma ferveur.</p> + +<p>J'avais pour confesseur le supérieur du séminaire des Eudistes, homme +de cinquante ans, d'un aspect rigide. Toutes les fois que je me +présentais au tribunal de la pénitence, il m'interrogeait avec +anxiété. Surpris de la légèreté de mes fautes, il ne savait comment +accorder mon trouble avec le peu d'importance des secrets que je +déposais dans son sein. Plus le jour de Pâques s'avoisinait, plus les +questions du religieux étaient pressantes. «Ne me cachez-vous rien?» +me disait-il. Je répondais: «Non, mon père. -- N'avez-vous pas fait +telle faute? -- Non, mon père.» Et toujours: «Non, mon père.» Il me +renvoyait en doutant, en soupirant, en me regardant jusqu'au +<span class="pagenum">(p. 103)</span> +fond de l'âme, et moi, je sortais de sa présence, pâle et défiguré +comme un criminel.</p> + +<p>Je devais recevoir l'absolution le mercredi saint. Je passai la nuit +du mardi au mercredi en prières, et à lire avec terreur le livre des +<i>Confessions mal faites</i>. Le mercredi, à trois heures de l'après-midi, +nous partîmes pour le séminaire; nos parents nous accompagnaient. Tout +le vain bruit qui s'est depuis attaché à mon nom n'aurait pas donné à +madame de Chateaubriand un seul instant de l'orgueil qu'elle éprouvait +comme chrétienne et comme mère, en voyant son fils prêt à participer +au grand mystère de la religion.</p> + +<p>En arrivant à l'église, je me prosternai devant le sanctuaire et j'y +restai comme anéanti. Lorsque je me levai pour me rendre à la +sacristie, où m'attendait le supérieur, mes genoux tremblaient sous +moi. Je me jetai aux pieds du prêtre; ce ne fut que de la voix la plus +altérée que je parvins à prononcer mon <i>Confiteor</i>. «Eh bien, +n'avez-vous rien oublié?» me dit l'homme de Jésus-Christ. Je demeurai +muet. Ses questions recommencèrent, et le fatal <i>non, mon père</i>, +sortit de ma bouche. Il se recueillit, il demanda des conseils à Celui +qui conféra aux apôtres le pouvoir de lier et de délier les âmes. +Alors, faisant un effort, il se prépare à me donner l'absolution.</p> + +<p>La foudre que le ciel eut lancée sur moi m'aurait causé moins +d'épouvante, je m'écriai: «Je n'ai pas tout dit!» Ce redoutable juge, +ce délégué du souverain Arbitre, dont le visage m'inspirait tant de +crainte, devient le pasteur le plus tendre; il m'embrasse et fond en +larmes: «Allons, me dit-il, mon cher fils, du courage!»</p> + +<p>Je <span class="pagenum">(p. 104)</span> +n'aurai jamais un tel moment dans ma vie. Si l'on m'avait +débarrassé du poids d'une montagne, on ne m'eût pas plus soulagé: je +sanglotais de bonheur. J'ose dire que c'est de ce jour que j'ai été +créé honnête homme; je sentis que je ne survivrais jamais à un +remords: quel doit donc être celui du crime, si j'ai pu tant souffrir +pour avoir tu les faiblesses d'un enfant! Mais combien elle est divine +cette religion qui se peut emparer ainsi de nos bonnes facultés! Quels +préceptes de morale suppléeront jamais à ces institutions chrétiennes?</p> + +<p>Le premier aveu fait, rien ne me coûta plus: mes puérilités cachées, +et qui auraient fait rire le monde, furent pesées au poids de la +religion. Le supérieur se trouva fort embarrassé; il aurait voulu +retarder ma communion; mais j'allais quitter le collège de Dol et +bientôt entrer au service dans la marine. Il découvrit avec une +grande sagacité, dans le caractère même de mes <i>juvéniles</i>, tout +insignifiantes qu'elles étaient, la nature de mes penchants; c'est +le premier homme qui ait pénétré le secret de ce que je pouvais +être. Il devina mes futures passions; il ne me cacha pas ce qu'il +croyait voir de bon en moi, mais il me prédit aussi mes maux à +venir. «Enfin, ajouta-t-il, le temps manque à votre pénitence; mais +vous êtes lavé de vos péchés par un aveu courageux, quoique tardif.» +Il prononça, en levant la main, la formule de l'absolution. Cette +seconde fois, ce bras foudroyant ne fit descendre sur ma tête que la +rosée céleste; j'inclinai mon front pour la recevoir: ce que je +sentais participait de la félicité des anges. Je m'allai précipiter +dans le sein de ma mère qui m'attendait au pied de l'autel. +<span class="pagenum">(p. 105)</span> Je ne +parus plus le même à mes maîtres et à mes camarades; je marchais d'un +pas léger, la tête haute, l'air radieux, dans tout le triomphe du +repentir.</p> + +<p>Le lendemain, jeudi saint, je fus admis à cette cérémonie touchante et +sublime dont j'ai vainement essayé de tracer le tableau dans le <i>Génie +du christianisme</i><a id="footnotetag201" name="footnotetag201"></a> +<a href="#footnote201">[201]</a>. J'y aurais pu retrouver mes petites +humiliations accoutumées: mon bouquet et mes habits étaient moins +beaux que ceux de mes compagnons; mais ce jour-là tout fut à Dieu et +pour Dieu. Je sais parfaitement ce que c'est que la Foi: la présence +réelle de la victime dans le saint sacrement de l'autel m'était aussi +sensible que la présence de ma mère à mes côtés. Quand l'hostie fut +déposée sur mes lèvres, je me sentis comme tout éclairé en dedans. Je +tremblais de respect, et la seule chose matérielle qui m'occupât était +la crainte de profaner le pain sacré.</p> + +<p class="quotega"> + Le pain que je vous propose<br> + Sert aux anges d'aliment,<br> + Dieu lui-même le compose<br> + De la fleur de son froment.<br><br> + + (NE.)</p> + +<p>Je conçus encore le courage des martyrs; j'aurais pu dans ce moment +confesser le Christ sur le chevalet ou au milieu des lions.</p> + +<p>J'aime à rappeler ces félicités qui précédèrent de peu d'instants dans +mon âme les tribulations du monde. En comparant ces ardeurs aux +transports que je <span class="pagenum">(p. 106)</span> +vais peindre; en voyant le même cœur éprouver, +dans l'intervalle de trois ou quatre années, tout ce que l'innocence +et la religion ont de plus doux et de plus salutaire, et tout ce que +les passions ont de plus séduisant et de plus funeste, on choisira des +deux joies; on verra de quel côté il faut chercher le bonheur et +surtout le repos.</p> + +<p>Trois semaines après ma première communion, je quittai le collège de +Dol. Il me reste de cette maison un agréable souvenir: notre enfance +laisse quelque chose d'elle-même aux lieux embellis par elle, comme +une fleur communique un parfum aux objets qu'elle a touchés. Je +m'attendris encore aujourd'hui en songeant à la dispersion de mes +premiers camarades et de mes premiers maîtres. L'abbé Leprince, nommé +à un bénéfice auprès de Rouen, vécut peu; l'abbé Égault obtint une +cure dans le diocèse de Rennes, et j'ai vu mourir le bon principal, +l'abbé Porcher, au commencement de la Révolution: il était instruit, +doux et simple de cœur. La mémoire de cet obscur Rollin me sera +toujours chère et vénérable.</p> + +<p class="tb">* * + * + * + *</p> + +<p>Je trouvai à Combourg de quoi nourrir ma piété, une mission; j'en +suivis les exercices. Je reçus la confirmation sur le perron du +manoir, avec les paysans et les paysannes, de la main de l'évêque de +Saint-Malo. Après cela, on érigea une croix; j'aidai à la soutenir +tandis qu'on la fixait sur sa base. Elle existe +encore<a id="footnotetag202" name="footnotetag202"></a> +<a href="#footnote202">[202]</a>: elle +s'élève devant la tour où est mort <span class="pagenum">(p. 107)</span> +mon père. Depuis trente années +elle n'a vu paraître personne aux fenêtres de cette tour; elle n'est +plus saluée des enfants du château; chaque printemps elle les attend +en vain; elle ne voit revenir que les hirondelles, compagnes de mon +enfance, plus fidèles à leur nid que l'homme à sa maison. Heureux si +ma vie s'était écoulée au pied de la croix de la mission, si mes +cheveux n'eussent été blanchis que par le temps qui a couvert de +mousse les branches de cette croix!</p> + +<p>Je ne tardai pas à partir pour Rennes: j'y devais continuer mes études +et clore mon cours de mathématiques, afin de subir ensuite à Brest +l'examen de garde-marine.</p> + +<p>M. de Fayolle était principal du collège de Rennes. On comptait dans +ce Juilly de la Bretagne trois professeurs distingués, l'abbé de +Chateaugiron pour la seconde, l'abbé Germé pour la rhétorique, l'abbé +Marchand pour la physique. Le pensionnat et les externes étaient +nombreux, les classes fortes. Dans les derniers temps, +Geoffroy<a id="footnotetag203" name="footnotetag203"></a> +<a href="#footnote203">[203]</a> +et Ginguené<a id="footnotetag204" name="footnotetag204"></a> +<a href="#footnote204">[204]</a>, sortis de ce collège, auraient fait honneur à +Sainte-Barbe et au Plessis. <span class="pagenum">(p. 108)</span> +Le chevalier de Parny<a id="footnotetag205" name="footnotetag205"></a> +<a href="#footnote205">[205]</a> avait +aussi étudié à Rennes; j'héritai de son lit dans la chambre qui me fut +assignée.</p> + +<p>Rennes me semblait une Babylone, le collège un monde. La multitude des +maîtres et des écoliers, la grandeur des bâtiments, du jardin et des +cours, me paraissaient démesurées<a id="footnotetag206" name="footnotetag206"></a> +<a href="#footnote206">[206]</a>: je m'y habituai cependant. A +la fête du principal, nous avions des jours de congé; nous chantions à +tue-tête à sa louange de superbes couplets de notre façon, où nous +disions:</p> + +<p class="quotega"> + Ô Terpsichore, ô Polymnie,<br> + Venez, venez remplir nos vœux;<br> + La raison même vous convie.</p> + +<p>Je pris sur mes nouveaux camarades l'ascendant que +<span class="pagenum">(p. 109)</span> j'avais eu à +Dol sur mes anciens compagnons: il m'en coûta quelques horions. Les +babouins bretons sont d'une humeur hargneuse; on s'envoyait des +cartels pour les jours de promenade, dans les bosquets du jardin des +Bénédictins, appelé <i>le Thabor</i>: nous nous servions de compas de +mathématiques attachés au bout d'une canne, ou nous en venions à une +lutte corps à corps plus ou moins félone ou courtoise, selon la +gravité du défi. Il y avait des juges du camp qui décidaient s'il +échéait gage, et de quelle manière les champions mèneraient des mains. +Le combat ne cessait que quand une des deux parties s'avouait vaincue. +Je retrouvai au collège mon ami Gesril, qui présidait, comme à +Saint-Malo, à ces engagements. Il voulut être mon second dans une +affaire que j'eus avec Saint-Riveul, jeune gentilhomme qui devint la +première victime de la Révolution<a id="footnotetag207" name="footnotetag207"></a> +<a href="#footnote207">[207]</a>. Je tombai sous mon adversaire, +je refusai de me rendre et payai cher ma superbe. Je disais, comme +Jean Desmarest<a id="footnotetag208" name="footnotetag208"></a> +<a href="#footnote208">[208]</a> allant à l'échafaud: «Je ne crie merci qu'à Dieu.»</p> + +<p>Je rencontrai à ce collège deux hommes devenus depuis différemment +célèbres: Moreau le général<a id="footnotetag209" name="footnotetag209"></a> +<a href="#footnote209">[209]</a>, et Limoëlan, +<span class="pagenum">(p. 110)</span> auteur de la +machine infernale, aujourd'hui prêtre en Amérique<a id="footnotetag210" name="footnotetag210"></a> +<a href="#footnote210">[210]</a>. Il n'existe +qu'un portrait de <span class="pagenum">(p. 111)</span> +Lucile, et cette méchante miniature a été faite +par Limoëlan, devenu peintre pendant les détresses révolutionnaires. +Moreau était externe, Limoëlan, pensionnaire. +On <span class="pagenum">(p. 112)</span> +a rarement trouvé à la même époque, dans une même province, +dans une même petite ville, dans une même maison d'éducation, des +destinées aussi singulières. Je ne puis m'empêcher de raconter un tour +d'écolier que joua au préfet de semaine mon camarade Limoëlan.</p> + +<p>Le préfet avait coutume de faire sa ronde dans les corridors, après la +retraite, pour voir si tout était bien: il regardait à cet effet par +un trou pratiqué dans chaque porte. Limoëlan, Gesril, Saint-Riveul et +moi nous couchions dans la même chambre:</p> + +<p class="quotega"> + D'animaux malfaisants, c'était un fort bon plat.</p> + +<p>Vainement avions-nous plusieurs fois bouché le trou avec du papier: le +préfet poussait le papier et nous surprenait sautant sur nos lits et +cassant nos chaises.</p> + +<p>Un soir Limoëlan, sans nous communiquer son projet, nous engage à nous +coucher et à éteindre la lumière. Bientôt nous l'entendons se lever, +aller à la porte, et puis se remettre au lit. Un quart d'heure après, +voici venir le préfet sur la pointe du pied. Comme avec raison nous +lui étions suspects, il s'arrête à la porte, écoute, regarde, +n'aperçoit point de lumière<a id="footnotetag211" name="footnotetag211"></a> +<a href="#footnote211">[211]</a>............... «Qui +<span class="pagenum">(p. 113)</span> est-ce qui +a fait cela?» s'écrie-t-il en se précipitant dans la chambre. Limoëlan +d'étouffer de rire et Gesril de dire en nasillant, avec son air moitié +niais, moitié goguenard: «Qu'est-ce donc, monsieur le préfet?» Voilà +Saint-Riveul et moi à rire comme Limoëlan et à nous cacher sous nos +couvertures.</p> + +<p>On ne put rien tirer de nous: nous fûmes héroïques. Nous fûmes mis +tous quatre en prison au <i>caveau</i>: Saint-Riveul fouilla la terre sous +une porte qui communiquait à la basse-cour; il engagea la tête dans +cette taupinière, un porc accourut, et lui pensa manger la cervelle; +Gesril se glissa dans les caves du collège et mit couler un tonneau de +vin; Limoëlan démolit un mur, et moi, nouveau Perrin Dandin, grimpant +dans un soupirail, j'ameutai la canaille de la rue par mes harangues. +Le terrible auteur de la machine infernale, jouant cette niche de +polisson à un préfet de collège, rappelle en petit Cromwell +barbouillant d'encre la figure d'un autre régicide, qui signait après +lui l'arrêt de mort de Charles I<sup>er</sup>.</p> + +<p>Quoique l'éducation fût très religieuse au collège de Rennes, ma +ferveur se ralentit: le grand nombre de mes maîtres, et de mes +camarades multipliait les occasions de distraction. J'avançai dans +l'étude des langues; je devins fort en mathématiques, pour lesquelles +<span class="pagenum">(p. 114)</span> +j'ai toujours eu un penchant décidé: j'aurais fait un bon +officier de marine ou de génie. En tout j'étais né avec des +dispositions faciles: sensible aux choses sérieuses comme aux choses +agréables, j'ai commencé par la poésie, avant d'en venir à la prose; +les arts me transportaient; j'ai passionnément aimé la musique et +l'architecture. Quoique prompt à m'ennuyer de tout, j'étais capable +des plus petits détails; étant doué d'une patience à toute épreuve, +quoique fatigué de l'objet qui m'occupait, mon obstination était plus +forte que mon dégoût. Je n'ai jamais abandonné une affaire quand elle +a valu la peine d'être achevée; il y a telle chose que j'ai poursuivie +quinze et vingt ans de ma vie, aussi plein d'ardeur le dernier jour +que le premier.</p> + +<p>Cette souplesse de mon intelligence se retrouvait dans les choses +secondaires. J'étais habile aux échecs, adroit au billard, à la +chasse, au maniement des armes; je dessinais passablement; j'aurais +bien chanté, si l'on eût pris soin de ma voix. Tout cela, joint au +genre de mon éducation, à une vie de soldat et de voyageur, fait que +je n'ai point senti mon pédant, que je n'ai jamais eu l'air hébété ou +suffisant, la gaucherie, les habitudes crasseuses des hommes de +lettres d'autrefois, encore moins la morgue et l'assurance, l'envie et +la vanité fanfaronne des nouveaux auteurs.</p> + +<p>Je passai deux ans au collège de Rennes: Gesril le quitta dix-huit +mois avant moi. Il entra dans la marine. Julie, ma troisième sœur, se +maria dans le cours de ces deux années: elle épousa le comte de Farcy, +capitaine au régiment de Condé, et s'établit avec son mari à +<span class="pagenum">(p. 115)</span> +Fougères, où déjà habitaient mes deux sœurs aînées, mesdames de +Marigny et de Québriac. Le mariage de Julie eut lieu à Combourg, et +j'assistai à la noce<a id="footnotetag212" name="footnotetag212"></a> +<a href="#footnote212">[212]</a>. J'y rencontrai cette comtesse de +Tronjoli<a id="footnotetag213" name="footnotetag213"></a> +<a href="#footnote213">[213]</a> qui se fit remarquer par son intrépidité à l'échafaud: +cousine et intime amie du marquis de La Rouërie, elle +<span class="pagenum">(p. 116)</span> fut mêlée +à sa conspiration. Je n'avais encore vu la beauté qu'au milieu de ma +famille; je restai confondu en l'apercevant sur le visage d'une femme +étrangère. Chaque pas dans la vie m'ouvrait une nouvelle perspective; +j'entendais la voix lointaine et séduisante des passions qui venaient +à moi; je me précipitais au-devant de ces sirènes, attiré par une +harmonie inconnue. Il se trouva que, comme le grand prêtre d'Éleusis, +j'avais des encens divers pour chaque divinité. Mais les hymnes que je +chantais, en brûlant ces encens, pouvaient-ils s'appeler +<i>baumes</i><a id="footnotetag214" name="footnotetag214"></a> +<a href="#footnote214">[214]</a>, ainsi que les poésies de l'hiérophante?</p> + +<p class="tb">* * + * + * + *</p> + +<p>Après le mariage de Julie, je partis pour Brest. En quittant le grand +collège de Rennes, je ne sentis point le regret que j'éprouvai en +sortant du petit collège de Dol; peut-être n'avais-je plus cette +innocence qui nous fait un charme de tout; le temps commençait à la +déclore. J'eus pour mentor dans ma nouvelle position un de mes oncles +maternels, le comte Ravenel de Boisteilleul, chef +d'escadre<a id="footnotetag215" name="footnotetag215"></a> +<a href="#footnote215">215]</a>, dont +un <span class="pagenum">(p. 117)</span> +des fils<a id="footnotetag216" name="footnotetag216"></a> +<a href="#footnote216">[216]</a> officier très distingué d'artillerie dans les +armées de Bonaparte, a épousé la fille unique<a id="footnotetag217" name="footnotetag217"></a> +<a href="#footnote217">[217]</a> de ma sœur la +comtesse de Farcy.</p> + +<p>Arrivé à Brest, je ne trouvai point mon brevet d'aspirant; je ne sais +quel accident l'avait retardé. Je restai ce qu'on appelait +<i>soupirant</i>, et, comme tel, exempt d'études régulières. Mon oncle me +mit en pension dans la rue de Siam, à une table d'hôte d'aspirants, et +me présenta au commandant de la marine, le comte Hector<a id="footnotetag218" name="footnotetag218"></a> +<a href="#footnote218">[218]</a>.</p> + +<p>Abandonné à moi-même pour la première fois, au lieu de me lier avec +mes futurs camarades, je me renfermai dans mon instinct solitaire. Ma +société habituelle se réduisit à mes maîtres d'escrime, de dessin et +de mathématiques.</p> + +<p>Cette <span class="pagenum">(p. 118)</span> +mer que je devais rencontrer sur tant de rivages baignait +à Brest l'extrémité de la péninsule armoricaine: après ce cap avancé, +il n'y avait plus rien qu'un océan sans bornes et des mondes inconnus; +mon imagination se jouait dans ces espaces. Souvent, assis sur quelque +mât qui gisait le long du quai de Recouvrance, je regardais les +mouvements de la foule: constructeurs, matelots, militaires, +douaniers, forçats, passaient et repassaient devant moi. Des voyageurs +débarquaient et s'embarquaient, des pilotes commandaient la manœuvre, +des charpentiers équarrissaient des pièces de bois, des cordiers +filaient des câbles, des mousses allumaient des feux sous des +chaudières d'où sortaient une épaisse fumée et la saine odeur du +goudron. On portait, on reportait, on roulait de la marine aux +magasins, et des magasins à la marine, des ballots de marchandises, +des sacs de vivres, <span class="pagenum">(p. 119)</span> +des trains d'artillerie. Ici des charrettes +s'avançaient dans l'eau à reculons pour recevoir des chargements; là, +des palans enlevaient des fardeaux, tandis que des grues descendaient +des pierres, et que des cure-môles creusaient des atterrissements. Des +forts répétaient des signaux, des chaloupes allaient et venaient, des +vaisseaux appareillaient ou rentraient dans les bassins.</p> + +<p>Mon esprit se remplissait d'idées vagues sur la société, sur ses biens +et ses maux. Je ne sais quelle tristesse me gagnait; je quittais le +mât sur lequel j'étais assis; je remontais le Penfeld, qui se jette +dans le port; j'arrivais à un coude où ce port disparaissait. Là ne +voyant plus rien qu'une vallée tourbeuse, mais entendant encore le +murmure confus de la mer et la voix des hommes, je me couchais au bord +de la petite rivière. Tantôt regardant couler l'eau, tantôt suivant +des yeux le vol de la corneille marine, jouissant du silence autour de +moi, ou prêtant l'oreille aux coups de marteau du calfat, je tombais +dans la plus profonde rêverie. Au milieu de cette rêverie, si le vent +m'apportait le son du canon d'un vaisseau qui mettait à la voile, je +tressaillais et des larmes mouillaient mes yeux.</p> + +<p>Un jour, j'avais dirigé ma promenade vers l'extrémité extérieure du +port, du côté de la mer: il faisait chaud; je m'étendis sur la grève +et m'endormis. Tout à coup je suis réveillé par un bruit magnifique; +j'ouvre les yeux, comme Auguste pour voir les trirèmes dans les +mouillages de la Sicile, après la victoire sur Sextus Pompée; les +détonations de l'artillerie se succédaient; la rade était semée de +navires: la grande escadre française <span class="pagenum">(p. 120)</span> +rentrait après la signature +de la paix. Les vaisseaux manœuvraient sous voile, se couvraient de +feux, arboraient des pavillons, présentaient la poupe, la proue, le +flanc, s'arrêtaient en jetant l'ancre au milieu de leur course, ou +continuaient à voltiger sur les flots. Rien ne m'a jamais donné une +plus haute idée de l'esprit humain; l'homme semblait emprunter dans ce +moment quelque chose de Celui qui a dit à la mer: «Tu n'iras pas plus +loin. <i>Non procedes amplius.</i>»</p> + +<p>Tout Brest accourut. Des chaloupes se détachent de la flotte et +abordent au môle. Les officiers dont elles étaient remplies, le visage +brûlé par le soleil, avaient cet air étranger qu'on apporte d'un autre +hémisphère, et je ne sais quoi de gai, de fier, de hardi, comme des +hommes qui venaient de rétablir l'honneur du pavillon national. Ce +corps de la marine, si méritant, si illustre, ces compagnons des +Suffren, des Lamothe-Piquet, des du Couëdic, des d'Estaing, échappés +aux coups de l'ennemi, devaient tomber sous ceux des Français!</p> + +<p>Je regardais défiler la valeureuse troupe, lorsqu'un des officiers se +détache de ses camarades et me saute au cou: c'était Gesril. Il me +parut grandi, mais faible et languissant d'un coup d'épée qu'il avait +reçu dans la poitrine. Il quitta Brest le soir même pour se rendre +dans sa famille. Je ne l'ai vu qu'une fois depuis, peu de temps avant +sa mort héroïque; je dirai plus tard en quelle occasion. L'apparition +et le départ subit de Gesril me firent prendre une résolution qui a +changé le cours de ma vie: il était écrit que ce jeune homme aurait un +empire absolu sur ma destinée.</p> + +<div class="figcenter" style="width: 440px;"> +<img src="images/lapeyrouse.jpg" width="470" height="600" alt="LAPEYROUSE" title="" /> +</div> + + +<p>On voit comment mon caractère se formait, quel tour prenaient mes +idées, quelles furent les premières atteintes +<span class="pagenum">(p. 121)</span> de mon génie, car +j'en puis parler comme d'un mal, quel qu'ait été ce génie, rare ou +vulgaire, méritant ou ne méritant pas le nom que je lui donne, faute +d'un autre mot pour m'exprimer. Plus semblable au reste des hommes, +j'eusse été plus heureux: celui qui, sans m'ôter l'esprit, fût parvenu +à tuer ce qu'on appelle mon talent, m'aurait traité en ami.</p> + +<p>Lorsque le comte de Boisteilleul me conduisait chez M. d'Hector, +j'entendais les jeunes et les vieux marins raconter leurs campagnes et +causer des pays qu'ils avaient parcourus: l'un arrivait de l'Inde, +l'autre de l'Amérique; celui-là devait appareiller pour faire le tour +du monde, celui-ci allait rejoindre la station de la Méditerranée, +visiter les côtes de la Grèce. Mon oncle me montra La Pérouse<a id="footnotetag219" name="footnotetag219"></a> +<a href="#footnote219">[219]</a> +dans la foule, nouveau Cook dont la mort est le secret des tempêtes. +J'écoutais tout, je regardais tout, sans dire une parole; mais la nuit +suivante, plus de sommeil: je la passais à livrer en imagination des +combats, ou à découvrir des terres inconnues.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, en voyant Gesril retourner chez ses parents, je +pensai que rien ne m'empêchait d'aller rejoindre les miens. J'aurais +beaucoup aimé le service de la marine, si mon esprit d'indépendance ne +m'eût éloigné <span class="pagenum">(p. 122)</span> +de tous les genres de service: j'ai en moi une +impossibilité d'obéir. Les voyages me tentaient, mais je sentais que +je ne les aimerais que seul, en suivant ma volonté. Enfin, donnant la +première preuve de mon inconstance, sans en avertir mon oncle Ravenel, +sans écrire à mes parents, sans en demander permission à personne, +sans attendre mon brevet d'aspirant, je partis un matin pour Combourg +où je tombai comme des nues.</p> + +<p>Je m'étonne encore aujourd'hui qu'avec la frayeur que m'inspirait mon +père, j'eusse osé prendre une pareille résolution, et ce qu'il y a +d'aussi étonnant, c'est la manière dont je fus reçu. Je devais +m'attendre aux transports de la plus vive colère, je fus accueilli +doucement. Mon père se contenta de secouer la tête comme pour dire: +«Voilà une belle équipée!» Ma mère m'embrassa de tout son cœur en +grognant, et ma Lucile avec un ravissement de joie.</p> + + + +<a id="page123" name="page123"></a><a href="#page123"></a> +<h1>LIVRE III<a id="footnotetag220" name="footnotetag220"></a> +<a href="#footnote220">[220]</a> <span class="pagenum">(p. 123)</span></h1> + +<h3>Promenade. -- Apparition de Combourg. -- Collège de Dinan. -- Broussais. -- Je +reviens chez mes parents. -- Vie à Combourg. -- Journées et soirées. -- Mon +donjon. -- Passage de l'enfant à l'homme. -- Lucile. -- Premier souffle de +la muse. Manuscrit de Lucile. -- Dernières lignes écrites à la +Vallée-aux-Loups. -- Révélations sur le mystère de ma vie. -- Fantôme +d'amour. -- Deux années de délire. -- Occupations et chimères. -- Mes joies +de l'automne. -- Incantation. -- Tentation. -- Maladie. -- Je crains et refuse +de m'engager dans l'état ecclésiastique. -- Un moment dans ma ville +natale. -- Souvenir de la Villeneuve et des tribulations de mon +enfance. -- Je suis rappelé à Combourg. -- Dernière entrevue avec mon +père. -- J'entre au service. -- Adieux à Combourg.</h3> + + +<p>Depuis la dernière date de ces Mémoires, Vallée-aux-Loups, janvier +1814, jusqu'à la date d'aujourd'hui, Montboissier, juillet 1817, trois +ans et dix mois se sont passés. Avez-vous entendu tomber l'Empire? +Non: rien n'a troublé le repos de ces lieux. L'Empire s'est abîmé +pourtant; l'immense ruine s'est écroulée dans ma vie, comme ces débris +romains renversés dans le cours d'un ruisseau ignoré. Mais à qui ne +les compte pas, peu importent les événements: quelques années +échappées des mains de l'Éternel feront justice de tous ces bruits par +un silence sans fin.</p> + +<p>Le <span class="pagenum">(p. 124)</span> +livre précédent fut écrit sous la tyrannie expirante de +Bonaparte et à la lueur des derniers éclairs de sa gloire: je commence +le livre actuel sous le règne de Louis XVIII. J'ai vu de près les +rois, et mes illusions politiques se sont évanouies, comme ces +chimères plus douces dont je continue le récit. Disons d'abord ce qui +me fait reprendre la plume: le cœur humain est le jouet de tout, et +l'on ne saurait prévoir quelle circonstance frivole cause ses joies et +ses douleurs. Montaigne l'a remarqué: «Il ne faut point de cause, +dit-il, pour agiter notre âme: une resverie sans cause et sans subjet +la régente et l'agite.»</p> + +<p>Je suis maintenant à Montboissier, sur les confins de la Beauce et du +Perche<a id="footnotetag221" name="footnotetag221"></a> +<a href="#footnote221">[221]</a>. Le château de cette terre, appartenant à madame la +comtesse de Colbert-Montboissier<a id="footnotetag222" name="footnotetag222"></a> +<a href="#footnote222">[222]</a>, a été vendu et démoli pendant +la Révolution; il ne reste que deux pavillons, séparés par une grille +et formant autrefois le logement du concierge. Le parc, maintenant à +l'anglaise, conserve des traces de son ancienne régularité française: +des allées droites, des <span class="pagenum">(p. 125)</span> +taillis encadrés dans des charmilles, +lui donnent un air sérieux; il plaît comme un ruine.</p> + +<p>Hier au soir je me promenais seul; le ciel ressemblait à un ciel +d'automne; un vent froid soufflait par intervalles. A la percée d'un +fourré, je m'arrêtai pour regarder le soleil: il s'enfonçait dans des +nuages au-dessus de la tour d'Alluye, d'où Gabrielle, habitante de +cette tour, avait vu comme moi le soleil se coucher il y a deux cents +ans. Que sont devenues Henri et Gabrielle? Ce que je serai devenu +quand ces Mémoires seront publiés.</p> + +<p>Je fus tiré de mes réflexions par le gazouillement d'une grive perchée +sur la plus haute branche d'un bouleau. A l'instant, ce son magique +fit reparaître à mes yeux le domaine paternel; j'oubliai les +catastrophes dont je venais d'être le témoin, et, transporté +subitement dans le passé, je revis ces campagnes où j'entendis si +souvent siffler la grive. Quand je l'écoutais alors, j'étais triste de +même qu'aujourd'hui; mais cette première tristesse était celle qui +naît d'un désir vague de bonheur, lorsqu'on est sans expérience; la +tristesse que j'éprouve actuellement vient de la connaissance des +choses appréciées et jugées. Le chant de l'oiseau dans les bois de +Combourg m'entretenait d'une félicité que je croyais atteindre; le +même chant dans le parc de Montboissier me rappelait des jours perdus +à la poursuite de cette félicité insaisissable. Je n'ai plus rien à +apprendre; j'ai marché plus vite qu'un autre, et j'ai fait le tour de +la vie. Les heures fuient et m'entraînent; je n'ai pas même la +certitude de pouvoir achever ces Mémoires. Dans combien de lieux ai-je +déjà commencé à les écrire et dans quel lieu les finirai-je? +<span class="pagenum">(p. 126)</span> +Combien de temps me promènerai-je au bord des bois? Mettons à profit +le peu d'instants qui me restent; hâtons-nous de peindre ma jeunesse, +tandis que j'y touche encore: le navigateur, abandonnant pour jamais +un rivage enchanté, écrit son journal à la vue de la terre qui +s'éloigne et qui va bientôt disparaître.</p> + +<p>J'ai dit mon retour à Combourg, et comment je fus accueilli par mon +père, ma mère et ma sœur Lucile.</p> + +<p>On n'a peut-être pas oublié que mes trois autres sœurs s'étaient +mariées, et qu'elles vivaient dans les terres de leurs nouvelles +familles, aux environs de Fougères. Mon frère, dont l'ambition +commençait à se développer, était plus souvent à Paris qu'à Rennes. Il +acheta d'abord une charge de maître des requêtes qu'il revendit afin +d'entrer dans la carrière militaire<a id="footnotetag223" name="footnotetag223"></a> +<a href="#footnote223">[223]</a>. Il entra dans le régiment de +Royal-Cavalerie: il s'attacha au corps diplomatique et suivit le comte +de La Luzerne à Londres, où il se rencontra avec André Chénier<a id="footnotetag224" name="footnotetag224"></a> +<a href="#footnote224">[224]</a>; +il était sur le point d'obtenir l'ambassade de Vienne, lorsque nos +troubles éclatèrent; il sollicita celle +<span class="pagenum">(p. 127)</span> de Constantinople; mais +il eut un concurrent redoutable, Mirabeau, à qui cette ambassade fut +promise pour prix de sa réunion au parti de la cour<a id="footnotetag225" name="footnotetag225"></a> +<a href="#footnote225">[225]</a>. Mon frère +avait donc à peu près quitté Combourg au moment où je vins l'habiter.</p> + +<p>Cantonné dans sa seigneurie, mon père n'en sortait plus, pas même +pendant la tenue des États. Ma mère allait tous les ans passer six +semaines à Saint-Malo, au temps de Pâques; elle attendait ce moment +comme celui de sa délivrance, car elle détestait Combourg. Un mois +avant ce voyage, on en parlait comme d'une entreprise hasardeuse; on +faisait des préparatifs: on laissait reposer les chevaux. La veille du +départ, on se couchait à sept heures du soir, pour se lever à deux +heures du matin. Ma mère, à sa grande satisfaction, se mettait en +route à trois heures, et employait toute la journée pour faire douze +lieues.</p> + +<p>Lucile, reçue chanoinesse au chapitre de l'Argentière, devait passer +dans celui de Remiremont; en attendant ce changement, elle restait +ensevelie à la campagne.</p> + +<p>Pour moi, je déclarai, après mon escapade de Brest, ma volonté +d'embrasser l'état ecclésiastique: la vérité est que je ne cherchais +qu'à gagner du temps, car j'ignorais ce que je voulais. On m'envoya au +collège de Dinan achever mes humanités. Je savais mieux le latin +<span class="pagenum">(p. 128)</span> +que mes maîtres; mais je commençai à apprendre l'hébreu. L'abbé de +Rouillac était principal du collège, et l'abbé Duhamel mon +professeur<a id="footnotetag226" name="footnotetag226"></a> +<a href="#footnote226">[226]</a>.</p> + +<p>Dinan, orné de vieux arbres, remparé de vieilles tours, est bâtie dans +un site pittoresque, sur une haute colline au pied de laquelle coule +la Rance, que remonte la mer; il domine des vallées à pentes +agréablement boisées. Les eaux minérales de Dinan ont quelque renom. +Cette ville, tout historique, et qui a donné le jour à Duclos<a id="footnotetag227" name="footnotetag227"></a> +<a href="#footnote227">[227]</a>, +montrait parmi ses antiquités le cœur de Du Guesclin: poussière +historique qui, dérobée pendant la Révolution, fut au moment d'être +broyée par un vitrier pour servir à faire de la peinture; la +destinait-on aux tableaux des victoires remportées sur les ennemis de +la patrie?</p> + +<p>M. Broussais, mon compatriote, étudiait avec moi à Dinan<a id="footnotetag228" name="footnotetag228"></a> +<a href="#footnote228">[228]</a>; on +menait les écoliers baigner tous les jeudis, comme les clercs sous le +pape Adrien I<sup>er</sup>, ou tous les dimanches, comme les prisonniers sous +l'empereur Honorius. Une fois, je pensais me noyer; une autre fois, M. +Broussais fut mordu par d'ingrates sangsues, imprévoyantes +<span class="pagenum">(p. 129)</span> de +l'avenir<a id="footnotetag229" name="footnotetag229"></a> +<a href="#footnote229">[229]</a>. Dinan était à égale distance de Combourg et de +Plancoët. J'allais tour à tour voir mon oncle de Bedée à Monchoix, et +ma famille à Combourg.</p> + +<p>M. de Chateaubriand, qui trouvait économie à me garder, ma mère qui +désirait ma persistance dans la vocation religieuse, mais qui se +serait fait scrupule de me presser, n'insistèrent plus sur ma +résidence au collège, et je me trouvai insensiblement fixé au foyer +paternel.</p> + +<p>Je me complairais encore à rappeler les mœurs de mes parents, ne me +fussent-elles qu'un touchant souvenir; mais j'en reproduirai d'autant +plus volontiers le tableau qui semblera calqué sur les vignettes des +manuscrits du moyen âge: du temps présent au temps que je vais +peindre, il y a des siècles.</p> + +<p class="tb">* * + * + * + *</p> + +<p>A mon retour de Brest, quatre maîtres (mon père, ma mère, ma sœur et +moi) habitaient le château de Combourg. Une cuisinière, une femme de +chambre, deux laquais et un cocher composaient tout le domestique: un +chien de chasse et deux vieilles juments étaient retranchés dans un +coin de l'écurie. Ces douze êtres vivants disparaissaient dans un +manoir où l'on aurait à peine aperçu cent chevaliers, leurs dames, +leurs écuyers, leurs varlets, les destriers et la meute du roi +Dagobert.</p> + +<p>Dans tout le cours de l'année aucun étranger ne se présentait au +château hormis, quelques gentilshommes, <span class="pagenum">(p. 130)</span> +le marquis de +Montlouet<a id="footnotetag230" name="footnotetag230"></a> +<a href="#footnote230">[230]</a>, le comte de Goyon-Beaufort<a id="footnotetag231" name="footnotetag231"></a> +<a href="#footnote231">[231]</a>, qui demandaient +l'hospitalité en allant plaider au Parlement. Ils arrivaient l'hiver, +à cheval, pistolets aux arçons, couteau de chasse au côté, et suivis +d'un valet également à cheval, ayant en croupe un portemanteau de +livrée.</p> + +<p>Mon père, toujours très cérémonieux, les recevait tête nue sur le +perron, au milieu de la pluie et du vent. Les campagnards introduits +racontaient leurs guerres de Hanovre, les affaires de leur famille et +l'histoire de leur procès. Le soir, on les conduisait dans la tour du +nord, à l'appartement de la <i>reine Christine</i>, chambre d'honneur +occupée par un lit de sept pieds en tout sens, à doubles rideaux de +gaze verte et de soie cramoisie, et soutenu par quatre amours dorés. +Le lendemain matin, lorsque je descendais dans la grand'salle, et qu'à +travers les fenêtres je regardais la campagne inondée ou couverte de +frimas, je n'apercevais que deux ou trois voyageurs sur la chaussée +solitaire de l'étang: c'étaient nos hôtes chevauchant vers Rennes.</p> + +<p>Ces étrangers ne connaissaient pas beaucoup les choses de la vie; +cependant notre vue s'étendait par eux à quelques lieues au delà de +l'horizon de nos bois. Aussitôt qu'ils étaient partis, nous étions +réduits, les jours <span class="pagenum">(p. 131)</span> +ouvrables au tête-à-tête de famille, le +dimanche à la société des bourgeois du village et des gentilshommes +voisins.</p> + +<p>Le dimanche, quand il faisait beau, ma mère, Lucile et moi, nous nous +rendions à la paroisse à travers le petit Mail, le long d'un chemin +champêtre; lorsqu'il pleuvait, nous suivions l'abominable rue de +Combourg. Nous n'étions pas traînés, comme l'abbé de Marolles, dans un +chariot léger que menaient quatre chevaux blancs, pris sur les Turcs +en Hongrie<a id="footnotetag232" name="footnotetag232"></a> +<a href="#footnote232">[232]</a>. Mon père ne descendait qu'une fois l'an à la paroisse +pour faire ses Pâques; le reste de l'année, il entendait la messe à la +chapelle du château. Placés dans le banc du seigneur, nous recevions +l'encens et les prières en face du sépulcre de marbre noir de Renée de +Rohan, attenant à l'autel: image des honneurs de l'homme; quelques +grains d'encens devant un cercueil!</p> + +<p>Les distractions du dimanche expiraient avec la journée: elles +n'étaient pas même régulières. Pendant la mauvaise saison, des mois +entiers s'écoulaient sans qu'aucune créature humaine frappât à la +porte de notre <span class="pagenum">(p. 132)</span> +forteresse. Si la tristesse était grande sur les +bruyères de Combourg, elle était encore plus grande au château: on +éprouvait, en pénétrant sous ses voûtes, la même sensation qu'en +entrant à la chartreuse de Grenoble. Lorsque je visitai celle-ci en +1805, je traversai un désert, lequel allait toujours croissant; je +crus qu'il se terminerait au monastère; mais on me montra, dans les +murs mêmes du couvent, les jardins des Chartreux encore plus +abandonnés que les bois. Enfin, au centre du monument, je trouvai, +enveloppé dans les replis de toutes ces solitudes, l'ancien cimetière +des cénobites; sanctuaire d'où le silence éternel, divinité du lieu, +étendait sa puissance sur les montagnes et dans les forêts d'alentour.</p> + +<p>Le calme morne du château de Combourg était augmenté par l'humeur +taciturne et insociable de mon père. Au lieu de resserrer sa famille +et ses gens autour de lui, il les avait dispersés à toutes les aires +de vent de l'édifice. Sa chambre à coucher était placée dans la petite +tour de l'est, et son cabinet dans la petit tour de l'ouest. Les +meubles de ce cabinet consistaient en trois chaises de cuir noir et +une table couverte de titres et de parchemins. Un arbre généalogique +de la famille des Chateaubriand tapissait le manteau de la cheminée, +et dans l'embrasure d'une fenêtre on voyait toutes sortes d'armes, +depuis le pistolet jusqu'à l'espingole. L'appartement de ma mère +régnait au-dessus de la grande salle, entre les deux petites tours: il +était parqueté et orné de glaces de Venise à facettes. Ma sœur +habitait un cabinet dépendant de l'appartement de ma mère. La femme de +chambre couchait loin de là, dans le corps de logis des grandes tours. +Moi, j'étais niché dans <span class="pagenum">(p. 133)</span> +une espèce de cellule isolée, au haut +de la tourelle de l'escalier qui communiquait de la cour intérieure +aux diverses parties du château. Au bas de cet escalier, le valet de +chambre de mon père et le domestique gîtaient dans des caveaux voûtés, +et la cuisinière tenait garnison dans la grosse tour de l'ouest.</p> + +<p>Mon père se levait à quatre heures du matin, hiver comme été: il +venait dans la cour intérieure appeler et éveiller son valet de +chambre, à l'entrée de l'escalier de la tourelle. On lui apportait un +peu de café à cinq heures; il travaillait ensuite dans son cabinet +jusqu'à midi. Ma mère et ma sœur déjeunaient chacune dans leur +chambre, à huit heures du matin. Je n'avais aucune heure fixe, ni pour +me lever, ni pour déjeuner; j'étais censé étudier jusqu'à midi: la +plupart du temps je ne faisais rien.</p> + +<p>A onze heures et demie, on sonnait le dîner que l'on servait à midi. +La grand'salle était à la fois salle à manger et salon: on dînait et +l'on soupait à l'une de ses extrémités du côté de l'est; après le +repas, on se venait placer à l'autre extrémité du côté de l'ouest, +devant une énorme cheminée. La grand'salle était boisée, peinte en +gris blanc et ornée de vieux portraits depuis le règne de François I<sup>er</sup> +jusqu'à celui de Louis XIV; parmi ces portraits, on distinguait ceux +de Condé et de Turenne: un tableau, représentant Hector tué par +Achille sous les murs de Troie, était suspendu au-dessus de la +cheminée.</p> + +<p>Le dîner fait, on restait ensemble, jusqu'à deux heures. Alors, si +l'été, mon père prenait le divertissement de la pêche, visitait ses +potagers, se promenait dans l'étendue du vol du chapon; si l'automne +et l'hiver, il <span class="pagenum">(p. 134)</span> +partait pour la chasse, ma mère se retirait dans +la chapelle, où elle passait quelques heures en prière. Cette chapelle +était un oratoire sombre, embelli de bons tableaux des plus grands +maîtres, qu'on ne s'attendait guère à trouver dans un château féodal, +au fond de la Bretagne. J'ai aujourd'hui en ma possession une <i>Sainte +Famille</i> de l'Albane, peinte sur cuivre, tirée de cette chapelle: +c'est tout ce qui me reste de Combourg.</p> + +<p>Mon père parti et ma mère en prière, Lucile s'enfermait dans sa +chambre; je regagnais ma cellule, ou j'allais courir les champs.</p> + +<p>A huit heures, la cloche annonçait le souper. Après le souper, dans +les beaux jours, on s'asseyait sur le perron. Mon père, armé de son +fusil, tirait des chouettes qui sortaient des créneaux à l'entrée de +la nuit. Ma mère, Lucile et moi, nous regardions le ciel, les bois, +les derniers rayons du soleil, les premières étoiles. A dix heures on +rentrait et l'on se couchait.</p> + +<p>Les soirées d'automne et d'hiver étaient d'une autre nature. Le souper +fini et les quatre convives revenus de la table à la cheminée, ma mère +se jetait, en soupirant, sur un vieux lit de jour de siamoise flambée, +on mettait devant elle un guéridon avec une bougie. Je m'asseyais +auprès du feu avec Lucile; les domestiques enlevaient le couvert et se +retiraient. Mon père commençait alors une promenade qui ne cessait +qu'à l'heure de son coucher. Il était vêtu d'une robe de ratine +blanche, ou plutôt d'une espèce de manteau que je n'ai vu qu'à lui. Sa +tête, demi-chauve, était couverte d'un grand bonnet blanc qui se +tenait tout droit. Lorsqu'en se promenant il s'éloignait du foyer, la +vaste salle était si peu éclairée par une seule bougie qu'on +<span class="pagenum">(p. 135)</span> ne +le voyait plus; on l'entendait seulement encore marcher dans les +ténèbres: puis il revenait lentement vers la lumière et émergeait peu +à peu de l'obscurité, comme un spectre, avec sa robe blanche, son +bonnet blanc, sa figure longue et pâle. Lucile et moi nous échangions +quelques mots à voix basse quand il était à l'autre bout de la salle; +nous nous taisions quand il se rapprochait de nous. Il nous disait en +passant: «De quoi parliez-vous?» Saisis de terreur, nous ne répondions +rien; il continuait sa marche. Le reste de la soirée, l'oreille +n'était plus frappée que du bruit mesuré de ses pas, des soupirs de ma +mère et du murmure du vent<a id="footnotetag233" name="footnotetag233"></a> +<a href="#footnote233">[233]</a>.</p> + +<p>Dix heures sonnaient à l'horloge du château: mon père s'arrêtait; le +même ressort, qui avait soulevé le marteau de l'horloge, semblait +avoir suspendu ses pas. <span class="pagenum">(p. 136)</span> +Il tirait sa montre, la montait, prenait +un grand flambeau d'argent surmonté d'une grande bougie, entrait un +moment dans la petite tour de l'ouest, puis revenait, son flambeau à +la main, et s'avançait vers sa chambre à coucher, dépendante de la +petite tour de l'est. Lucile et moi, nous nous tenions sur son +passage; nous l'embrassions en lui souhaitant une bonne nuit. Il +penchait vers nous sa joue sèche et creuse sans nous répondre, +continuait sa route et se retirait au fond de la tour, dont nous +entendions les portes se refermer sur lui.</p> + +<p>Le talisman était brisé; ma mère, ma sœur et moi, transformés en +statues par la présence de mon père, nous recouvrions les fonctions de +la vie. Le premier effet de notre désenchantement se manifestait par +un débordement de paroles: si le silence nous avait opprimés, il nous +le payait cher.</p> + +<p>Ce torrent de paroles écoulé, j'appelais la femme de chambre, et je +reconduisais ma mère et ma sœur à leur appartement. Avant de me +retirer, elles me faisaient regarder sous les lits, dans les +cheminées, derrière les portes, visiter les escaliers, les passages et +les corridors voisins. Toutes les traditions du château, voleurs et +spectres, leur revenaient en mémoire. Les gens étaient persuadés qu'un +certain comte de Combourg, à jambe de bois, mort depuis trois siècles, +apparaissait à certaines époques, et qu'on l'avait rencontré dans le +grand escalier de la tourelle; sa jambe de bois se promenait aussi +quelquefois seule avec un chat noir<a id="footnotetag234" name="footnotetag234"></a> +<a href="#footnote234">[234]</a>.</p> + +<p>Ces <span class="pagenum">(p. 137)</span> +récits occupaient tout le temps du coucher de ma mère et de +ma sœur: elles se mettaient au lit mourantes de peur; je me retirais +au haut de ma tourelle; la cuisinière rentrait dans la grosse tour, et +les domestiques descendaient dans leur souterrain.</p> + +<p>La fenêtre de mon donjon s'ouvrait sur la cour intérieure; le jour, +j'avais en perspective les créneaux de la courtine opposée, où +végétaient des scolopendres et croissait un prunier sauvage. Quelques +martinets, qui durant l'été s'enfonçaient en criant dans les trous des +murs, étaient mes seuls compagnons. La nuit, je n'apercevais qu'un +petit morceau de ciel et quelques étoiles. Lorsque la lune brillait et +qu'elle s'abaissait à l'occident, j'en étais averti par ses rayons, +qui venaient à mon lit au travers des carreaux losangés de la fenêtre. +Des chouettes, voletant d'une tour à l'autre, passant et repassant +entre la lune et moi, dessinaient sur mes rideaux l'ombre mobile de +leurs ailes. Relégué dans l'endroit le plus désert, à l'ouverture des +galeries, je ne perdais pas un murmure des ténèbres. Quelquefois le +vent semblait courir à pas légers; quelquefois il laissait échapper +des plaintes; tout à coup ma porte était ébranlée avec violence, les +souterrains poussaient des mugissements, puis ces bruits expiraient +pour recommencer encore. A quatre heures du matin, la voix du maître +du château, appelant le valet de chambre à l'entrée des voûtes +séculaires, se faisait entendre comme la voix du dernier fantôme de la +nuit. Cette voix remplaçait pour moi la douce harmonie au son de +laquelle le père de Montaigne éveillait son fils.</p> + +<p>L'entêtement du comte de Chateaubriand à faire coucher +<span class="pagenum">(p. 138)</span> un +enfant seul au haut d'une tour pouvait avoir quelque inconvénient; +mais il tourna à mon avantage. Cette manière violente de me traiter me +laissa le courage d'un homme, sans m'ôter cette sensibilité +d'imagination dont on voudrait aujourd'hui priver la jeunesse. Au lieu +de chercher à me convaincre qu'il n'y avait point de revenants, on me +força de les braver. Lorsque mon père me disait, avec un sourire +ironique: «Monsieur le chevalier aurait-il peur?» il m'eût fait +coucher avec un mort. Lorsque mon excellente mère me disait: «Mon +enfant, tout n'arrive que par la permission de Dieu; vous n'avez rien +à craindre des mauvais esprits, tant que vous serez bon chrétien;» +j'étais mieux rassuré que par tous les arguments de la philosophie. +Mon succès fut si complet que les vents de la nuit, dans ma tour +déshabitée, ne servaient que de jouets à mes caprices et d'ailes à mes +songes. Mon imagination allumée, se propageant sur tous les objets, ne +trouvait nulle part assez de nourriture et aurait dévoré la terre et +le ciel. C'est cet état moral qu'il faut maintenant décrire. Replongé +dans ma jeunesse, je vais essayer de me saisir dans le passé, de me +montrer tel que j'étais, tel peut-être que je regrette de n'être plus, +malgré les tourments que j'ai endurés.</p> + +<p class="tb">* * + * + * + *</p> + +<p>A peine étais-je revenu de Brest à Combourg, qu'il se fit dans mon +existence une révolution; l'enfant disparut et l'homme se montra avec +ses joies qui passent et ses chagrins qui restent.</p> + +<p>D'abord, tout devint passion chez moi, en attendant les passions +mêmes. Lorsque, après un dîner silencieux où +<span class="pagenum">(p. 139)</span> je n'avais osé ni +parler ni manger, je parvenais à m'échapper, mes transports étaient +incroyables; je ne pouvais descendre le perron d'une seule traite: je +me serais précipité. J'étais obligé de m'asseoir sur une marche pour +laisser se calmer mon agitation; mais, aussitôt que j'avais atteint la +Cour Verte et les bois, je me mettais à courir, à sauter, à bondir, à +fringuer, à m'éjouir jusqu'à ce que je tombasse épuisé de forces, +palpitant, enivré de folâtreries et de liberté.</p> + +<p>Mon père me menait quand et lui à la chasse. Le goût de la chasse me +saisit et je le portai jusqu'à la fureur; je vois encore le champ où +j'ai tué mon premier lièvre. Il m'est souvent arrivé, en automne, de +demeurer quatre ou cinq heures dans l'eau jusqu'à la ceinture, pour +attendre au bord d'un étang des canards sauvages; même aujourd'hui, je +ne suis pas de sang-froid lorsqu'un chien tombe en arrêt. Toutefois, +dans ma première ardeur pour la chasse, il entrait un fonds +d'indépendance; franchir les fossés, arpenter les champs, les marais, +les bruyères, me trouver avec un fusil dans un lieu désert, ayant +puissance et solitude, c'était ma façon d'être naturelle. Dans mes +courses, je pointais si loin que, ne pouvant plus marcher, les gardes +étaient obligés de me rapporter sur des branches entrelacées.</p> + +<p>Cependant le plaisir de la chasse ne me suffisait plus; j'étais agité +d'un désir de bonheur que je ne pouvais ni régler, ni comprendre; mon +esprit et mon cœur s'achevaient de former comme deux temples vides, +sans autels et sans sacrifices; on ne savait encore quel Dieu y serait +adoré. Je croissais auprès <span class="pagenum">(p. 140)</span> +de ma sœur Lucile; notre amitié +était toute notre vie.</p> + +<p class="tb">* * + * + * + *</p> + +<p>Lucile était grande et d'une beauté remarquable, mais sérieuse. Son +visage pâle était accompagné de longs cheveux noirs; elle attachait +souvent au ciel ou promenait autour d'elle des regards pleins de +tristesse ou de feu. Sa démarche, sa voix, son sourire, sa physionomie +avaient quelque chose de rêveur et de souffrant.</p> + +<p>Lucile et moi nous nous étions inutiles. Quand nous parlions du monde, +c'était de celui que nous portions au-dedans de nous et qui +ressemblait bien peu au monde véritable. Elle voyait en moi son +protecteur, je voyais en elle mon amie. Il lui prenait des accès de +pensées noires que j'avais peine à dissiper: à dix-sept ans, elle +déplorait la perte de ses jeunes années; elle se voulait ensevelir +dans un cloître. Tout lui était souci, chagrin, blessure: une +expression qu'elle cherchait, une chimère qu'elle s'était faite, la +tourmentaient des mois entiers. Je l'ai souvent vue, un bras jeté sur +sa tête, rêver immobile et inanimée; retirée vers son cœur, sa vie +cessait de paraître au dehors; son sein même ne se soulevait plus. Par +son attitude, sa mélancolie, sa vénusté, elle ressemblait à un Génie +funèbre. J'essayais alors de la consoler, et, l'instant d'après, je +m'abîmais dans des désespoirs inexplicables.</p> + +<p>Lucile aimait à faire seule, vers le soir, quelque lecture pieuse: son +oratoire de prédilection était l'embranchement des deux routes +champêtres, marqué par une croix de pierre et par un peuplier dont le +long style <span class="pagenum">(p. 141)</span> +s'élevait dans le ciel comme un pinceau. Ma dévote +mère, toute charmée, disait que sa fille lui représentait une +chrétienne de la primitive Église, priant à ces stations appelées +<i>laures</i>.</p> + +<p>De la concentration de l'âme naissaient chez ma sœur des effets +d'esprit extraordinaires: endormie, elle avait des songes +prophétiques; éveillée, elle semblait lire dans l'avenir. Sur un +palier de l'escalier de la grande tour, battait une pendule qui +sonnait le temps au silence; Lucile, dans ses insomnies, allait +s'asseoir sur une marche, en face de cette pendule: elle regardait le +cadran à la lueur de sa lampe posée à terre. Lorsque les deux +aiguilles, unies à minuit, enfantaient dans leur conjonction +formidable l'heure des désordres et des crimes, Lucile entendait des +bruits qui lui révélaient des trépas lointains. Se trouvant à Paris +quelques jours avant le 10 août, et demeurant avec mes autres sœurs +dans le voisinage du couvent des Carmes, elle jette les yeux sur une +glace, pousse un cri et dit: «Je viens de voir entrer la mort.» Dans +les bruyères de la Calédonie, Lucile eût été une femme céleste de +Walter Scott, douée de la seconde vue; dans les bruyères armoricaines, +elle n'était qu'une solitaire avantagée de beauté, de génie et de +malheur.</p> + +<p class="tb">* * + * + * + *</p> + +<p>La vie que nous menions à Combourg, ma sœur et moi, augmentait +l'exaltation de notre âge et de notre caractère. Notre principal +désennui consistait à nous promener côte à côte dans le grand Mail, au +printemps sur un tapis de primevères, en automne sur un lit de +feuilles séchées, en hiver sur une nappe de neige +<span class="pagenum">(p. 142)</span> que brodait la +trace des oiseaux, des écureuils et des hermines. Jeunes comme les +primevères, tristes comme la feuille séchée, purs comme la neige +nouvelle, il y avait harmonie entre nos récréations et nous.</p> + +<p>Ce fut dans une de ces promenades que Lucile, m'entendant parler avec +ravissement de la solitude, me dit: «Tu devrais peindre tout cela.» Ce +mot me révéla la Muse; un souffle divin passa sur moi. Je me mis à +bégayer des vers, comme si c'eût été ma langue naturelle; jour et nuit +je chantais mes plaisirs, c'est-à-dire mes bois et mes vallons<a id="footnotetag235" name="footnotetag235"></a> +<a href="#footnote235">[235]</a>; +je composais une foule de petites idylles ou tableaux de la +nature<a id="footnotetag236" name="footnotetag236"></a> +<a href="#footnote236">[236]</a>. J'ai écrit longtemps en vers avant d'écrire en prose: M. +de Fontanes prétendait que j'avais reçu les deux instruments.</p> + +<p>Ce talent que me promettait l'amitié s'est-il jamais levé pour moi? +Que de choses j'ai vainement attendues! Un esclave, dans l'<i>Agamemnon</i> +d'Eschyle, est placé en sentinelle au haut du palais d'Argos; ses yeux +cherchent à découvrir le signal convenu du retour des vaisseaux; il +chante pour solacier ses veilles, mais les heures s'envolent et les +astres se couchent, et le flambeau ne brille pas. Lorsque, après +maintes années, sa lumière tardive apparaît sur les flots, l'esclave +est courbé sous le poids du temps; il ne lui reste +<span class="pagenum">(p. 143)</span> plus qu'à +recueillir des malheurs, et le chœur lui dit: «qu'un vieillard est +une ombre errante à la clarté du jour.» [Grec: Οναρ +ἡμερόφαντον +ἀλαίνει].</p> + +<p class="tb">* * + * + * + *</p> + +<p>Dans les premiers enchantements de l'inspiration, j'invitai Lucile à +m'imiter. Nous passions des jours à nous consulter mutuellement, à +nous communiquer ce que nous avions fait, ce que nous comptions faire. +Nous entreprenions des ouvrages en commun; guidés par notre instinct, +nous traduisîmes les plus beaux et les plus tristes passages de Job et +de Lucrèce sur la vie: le <i>Tædet animam meam vitæ meæ, l'Homo natus de +muliere</i>, le <i>Tum porro puer, ut sævis projectus ab undis navita</i>, +etc. Les pensées de Lucile n'étaient que des sentiments: elles +sortaient avec difficulté de son âme; mais quand elle parvenait à les +exprimer, il n'y avait rien au-dessus. Elle a laissé une trentaine de +pages manuscrites; il est impossible de les lire sans être +profondément ému. L'élégance, la suavité, la rêverie, la sensibilité +passionnée de ces pages offrent un mélange du génie grec et du génie +germanique<a id="footnotetag237" name="footnotetag237"></a> +<a href="#footnote237">[237]</a>.</p> + +<p>L'AURORE. <span class="pagenum">(p. 144)</span></p> + +<p>«Quelle douce clarté vient éclairer l'Orient! Est-ce la jeune Aurore +qui entr'ouvre au monde ses beaux yeux chargés des langueurs du +sommeil? Déesse charmante, hâte-toi! quitte la couche nuptiale, prends +la robe de pourpre; qu'une ceinture moelleuse la retienne dans ses +nœuds; que nulle chaussure ne presse tes pieds délicats: qu'aucun +ornement ne profane tes belles mains faites pour entr'ouvrir les +portes du jour. Mais tu te lèves déjà sur la colline ombreuse. Tes +cheveux d'or tombent en boucles humides sur ton col de rose. De ta +bouche s'exhale un souffle pur et parfumé. Tendre déité, toute la +nature sourit à ta présence; toi seule verses des larmes, et les +fleurs naissent.»</p> + + +<p>A LA LUNE.</p> + +<p>«Chaste déesse! déesse si pure, que jamais même les roses de la pudeur +ne se mêlent à tes tendres clartés, j'ose te prendre pour confidente +de mes sentiments. Je n'ai point, non plus que toi, à rougir de mon +propre cœur. Mais quelquefois le souvenir du jugement injuste et +aveugle des hommes couvre mon front de nuages, ainsi que le tien. +Comme toi, les erreurs et les misères de ce monde inspirent mes +rêveries. Mais plus heureuse que moi, citoyenne des cieux, tu +conserves toujours la sérénité; les tempêtes et les orages qui +s'élèvent de notre globe glissent sur ton disque paisible. «Déesse +<span class="pagenum">(p. 145)</span> +aimable à ma tristesse, verse ton froid repos dans mon âme.» + + +<p>L'INNOCENCE. + +«Fille du ciel, aimable innocence, si j'osais de quelques-uns de tes +traits essayer une faible peinture, je dirais que tu tiens lieu de +vertu à l'enfance, de sagesse au printemps de la vie, de beauté à la +vieillesse et de bonheur à l'infortune; qu'étrangère à nos erreurs, tu +ne verses que des larmes pures, et que ton sourire n'ai rien que de +céleste. Belle innocence! mais quoi! les dangers t'environnent, +l'envie t'adresse tous ses traits: trembleras-tu, modeste innocence? +chercheras-tu à te dérober aux périls qui te menacent? Non, je te vois +debout, endormie, la tête appuyée sur un autel.»</p> + +<p>Mon frère accordait quelquefois de courts instants aux ermites de +Combourg: Il avait coutume d'amener avec lui un jeune conseiller au +parlement de Bretagne. M. de Malfilâtre<a id="footnotetag238" name="footnotetag238"></a> +<a href="#footnote238">[238]</a>, cousin de l'infortuné +poète de ce nom. Je crois que Lucile, à son insu, avait ressenti une +passion secrète pour cet ami de mon frère, et que cette passion +étouffée était au fond de la mélancolie +<span class="pagenum">(p. 146)</span> de ma sœur. Elle avait +d'ailleurs la manie de Rousseau sans en avoir l'orgueil: elle croyait +que tout le monde était conjuré contre elle. Elle vint à Paris en +1789, accompagnée de cette sœur Julie dont elle a déploré la perte +avec une tendresse empreinte de sublime. Quiconque la connut l'admira, +depuis M. de Malesherbes jusqu'à Chamfort. Jetée dans les cryptes +révolutionnaires à Rennes<a id="footnotetag239" name="footnotetag239"></a> +<a href="#footnote239">[239]</a>, elle fut au moment d'être renfermée au +château de Combourg, devenu cachot +<span class="pagenum">(p. 147)</span> pendant la Terreur. Délivrée +de prison<a id="footnotetag240" name="footnotetag240"></a> +<a href="#footnote240">[240]</a>, elle se maria à M. de Caud, qui la laissa veuve au +bout d'un an<a id="footnotetag241" name="footnotetag241"></a> +<a href="#footnote241">[241]</a>. Au retour de mon émigration, je revis l'amie de mon +enfance: je dirai comment elle disparut, quand il plut à Dieu de +m'affliger.</p> + +<p class="tb">* * + * + * + *</p> + +<p>Revenu de Montboissier, voici les dernières lignes que je trace dans +mon ermitage; il le faut abandonner tout +<span class="pagenum">(p. 148)</span> rempli des beaux +adolescents qui déjà dans leurs rangs pressés cachaient et +couronnaient leur père. Je ne verrai plus le magnolia qui promettait +sa rose à la tombe de ma Floridienne, le pin de Jérusalem et le cèdre +du Liban consacrés à la mémoire de Jérôme, le laurier de Grenade, le +platane de la Grèce, le chêne de l'Armorique, au pied desquels je +peignis Blanca, chantai Cymodocée, inventai Velléda. Ces arbres +naquirent et crûrent avec mes rêveries; elles en étaient les +Hamadryades. Ils vont passer sous un autre empire: leur nouveau maître +les aimera-t-il comme je les aimais? Il les laissera dépérir, il les +abattra peut-être: je ne dois rien conserver sur la terre. C'est en +disant adieu aux bois d'Aulnay que je vais rappeler l'adieu que je dis +autrefois aux bois de Combourg: tous mes jours sont des adieux.</p> + +<p>Le goût que Lucile m'avait inspiré pour la poésie fut de l'huile jetée +sur le feu. Mes sentiments prirent un nouveau degré de force; il me +passa par l'esprit des vanités de renommée; je crus un moment à mon +<i>talent</i>, mais bientôt, revenu à une juste défiance de moi-même, je me +mis à douter de ce talent, ainsi que j'en ai toujours douté. Je +regardai mon travail comme une mauvaise tentation; j'en voulus à +Lucile d'avoir fait naître en moi un penchant malheureux: je cessai +d'écrire, et je me pris à pleurer ma gloire à venir, comme on +pleurerait sa gloire passée.</p> + +<p>Rentré dans ma première oisiveté, je sentis davantage ce qui manquait +à ma jeunesse: je m'étais un mystère. Je ne pouvais voir une femme +sans être troublé; je rougissais si elle m'adressait la parole. Ma +timidité, déjà excessive avec tout le monde, était si +<span class="pagenum">(p. 149)</span> grande +avec une femme que j'aurais préféré je ne sais quel tourment à celui +de demeurer seul avec cette femme: elle n'était pas plutôt partie, que +je la rappelais de tous mes vœux. Les peintures de Virgile, de +Tibulle et de Massillon se présentaient bien à ma mémoire: mais +l'image de ma mère et de ma sœur, couvrant tout de sa pureté, +épaississait les voiles que la nature cherchait à soulever; la +tendresse filiale et fraternelle me trompait sur une tendresse moins +désintéressée. Quand on m'aurait livré les plus belles esclaves du +sérail, je n'aurais su que leur demander: le hasard m'éclaira.</p> + +<p>Un voisin de la terre de Combourg était venu passer quelques jours au +château avec sa femme, fort jolie. Je ne sais ce qui advint dans le +village; on courut à l'une des fenêtres de la grand' salle pour +regarder. J'y arrivai le premier, l'étrangère se précipitait sur mes +pas, je voulus lui céder la place et je me tournai vers elle; elle me +barra involontairement le chemin, et je me sentis pressé entre elle et +la fenêtre. Je ne sus plus ce qui se passa autour de moi.</p> + +<p>Dès ce moment, j'entrevis que d'aimer et d'être aimé d'une manière qui +m'était inconnue devait être la félicité suprême. Si j'avais fait ce +que font les autres hommes, j'aurais bientôt appris les peines et les +plaisirs de la passion dont je portais le germe; mais tout prenait en +moi un caractère extraordinaire. L'ardeur de mon imagination, ma +timidité, la solitude, firent, qu'au lieu de me jeter au dehors, je me +repliai sur moi-même; faute d'objet réel, j'évoquai par la puissance +de mes vagues désirs un fantôme qui ne me quitta plus. Je ne sais si +l'histoire du cœur <span class="pagenum">(p. 150)</span> +humain offre un autre exemple de cette +nature.</p> + +<p class="tb">* * + * + * + *</p> + +<p>Je me composai donc une femme de toutes les femmes que j'avais vues: +elle avait la taille, les cheveux et le sourire de l'étrangère qui +m'avait pressé contre son sein; je lui donnai les yeux de telle jeune +fille du village, la fraîcheur de telle autre. Les portraits des +grandes dames du temps de François I<sup>er</sup>, de Henri IV et de Louis XIV, +dont le salon était orné, m'avaient fourni d'autres traits, et j'avais +dérobé des grâces jusqu'aux tableaux des Vierges suspendus dans les +églises.</p> + +<p>Cette charmeresse me suivait partout invisible; je m'entretenais avec +elle comme avec un être réel; elle variait au gré de ma folie: +Aphrodite sans voile, Diane vêtue d'azur et de rosée, Thalie au masque +riant, Hébé à la coupe de la jeunesse, souvent elle devenait une fée +qui me soumettait la nature. Sans cesse je retouchais ma toile; +j'enlevais un appas à ma beauté pour le remplacer par un autre. Je +changeais aussi mes parures; j'en empruntais à tous les pays, à tous +les siècles, à tous les arts, à toutes les religions. Puis, quand +j'avais fait un chef-d'œuvre, j'éparpillais de nouveau mes dessins et +mes couleurs; ma femme unique se transformait en une multitude de +femmes dans lesquelles j'idolâtrais séparément les charmes que j'avais +adorés réunis.</p> + +<p>Pygmalion fut moins amoureux de sa statue: mon embarras était de +plaire à la mienne. Ne me reconnaissant rien de ce qu'il fallait pour +être aimé, je me prodiguais ce qui me manquait. Je montais à cheval +comme <span class="pagenum">(p. 151)</span> +Castor et Pollux; je jouais de la lyre comme Apollon; Mars +maniait ses armes avec moins de force et d'adresse: héros de +roman ou d'histoire, que d'aventures fictives j'entassais sur des +fictions! Les ombres des filles de Morven, les sultanes de Bagdad et +de Grenade, les châtelaines des vieux manoirs; bains, parfums, danses, +délices de l'Asie, tout m'était approprié par une baguette magique.</p> + +<p>Voici venir une jeune reine, ornée de diamants et de fleurs (c'était +toujours ma sylphide); elle me cherche à minuit, au travers des +jardins d'orangers, dans les galeries d'un palais baigné des flots de +la mer, au rivage embaumé de Naples ou de Messine, sous un ciel +d'amour que l'astre d'Endymion pénètre de sa lumière; elle s'avance, +statue animée de Praxitèle, au milieu des statues immobiles, des pâles +tableaux et des fresques silencieusement blanchies par les rayons de +la lune: le bruit léger de sa course sur les mosaïques des marbres se +mêle au murmure insensible de la vague. La jalousie royale nous +environne. Je tombe aux genoux de la souveraine des campagnes d'Enna; +les ondes de soie de son diadème dénoué viennent caresser mon front, +lorsqu'elle penche sur mon visage sa tête de seize années et que ses +mains s'appuient sur mon sein palpitant de respect et de volupté.</p> + +<p>Au sortir de ces rêves, quand je me retrouvais un pauvre petit Breton +obscur, sans gloire, sans beauté, sans talents, qui n'attirerait les +regards de personne, qui passerait ignoré, qu'aucune femme n'aimerait +jamais, le désespoir s'emparait de moi: je n'osais plus lever les yeux +sur l'image brillante que j'avais attachée à mes pas.</p> + +<p>Ce <span class="pagenum">(p. 152)</span> +délire dura deux années entières, pendant lesquelles les +facultés de mon âme arrivèrent au plus haut point d'exaltation. Je +parlais peu, je ne parlai plus; j'étudiais encore, je jetai là les +livres; mon goût pour la solitude redoubla. J'avais tous les symptômes +d'une passion violente; mes yeux se creusaient; je maigrissais; je ne +dormais plus; j'étais distrait, triste, ardent, farouche. Mes jours +s'écoulaient d'une manière sauvage, bizarre, insensée, et pourtant +pleine de délices.</p> + +<p>Au nord du château s'étendait une lande semée de pierres druidiques; +j'allais m'asseoir sur une de ces pierres au soleil couchant. La cime +dorée des bois, la splendeur de la terre, l'étoile du soir scintillant +à travers les nuages de rose, me ramenaient à mes songes: j'aurais +voulu jouir de ce spectacle avec l'idéal objet de mes désirs. Je +suivais en pensée l'astre du jour; je lui donnais ma beauté à +conduire, afin qu'il la présentât radieuse avec lui aux hommages de +l'univers.</p> + +<p>Le vent du soir qui brisait les réseaux tendus par l'insecte sur la +pointe des herbes, l'alouette de bruyère qui se posait sur un caillou, +me rappelaient à la réalité: je reprenais le chemin du manoir, le +cœur serré, le visage abattu.</p> + +<p>Les jours d'orage, en été, je montais au haut de la grosse tour de +l'ouest. Le roulement du tonnerre sous les combles du château, les +torrents de pluie qui tombaient en grondant sur le toit pyramidal des +tours, l'éclair qui sillonnait la nue et marquait d'une flamme +électrique les girouettes d'airain, excitaient mon enthousiasme: comme +Ismen sur les remparts de Jérusalem, <span class="pagenum">(p. 153)</span> +j'appelais la foudre, +j'espérais qu'elle m'apporterait Armide.</p> + +<div class="figcenter" style="width: 440px;"> +<img src="images/reverie.jpg" width="440" height="600" alt="RÊVERIE." title="" /> +<span class="caption">RÊVERIE.</span> +</div> + +<p>Le ciel était-il serein, je traversais le grand Mail, autour duquel +étaient des prairies divisées par des haies plantées de saules. +J'avais établi un siège, comme un nid, dans un de ces saules: là, +isolé entre le ciel et la terre, je passais des heures avec les +fauvettes; ma nymphe était à mes côtés. J'associais également son +image à la beauté de ces nuits de printemps toutes remplies de la +fraîcheur de la rosée, des soupirs du rossignol et du murmure des +brises.</p> + +<p>D'autres fois je suivais un chemin abandonné, une onde ornée de ses +plantes rivulaires; j'écoutais les bruits qui sortent des lieux +infréquentés; je prêtais l'oreille à chaque arbre; je croyais entendre +la clarté de la lune chanter dans les bois: je voulais redire ces +plaisirs, et les paroles expiraient sur mes lèvres. Je ne sais comment +je retrouvais encore ma déesse dans les accents d'une voix, dans les +frémissements d'une harpe, dans les sons veloutés ou liquides d'un cor +ou d'un harmonica. Il serait trop long de raconter les beaux voyages +que je faisais avec ma fleur d'amour; comment, main en main, nous +visitions les ruines célèbres, Venise, Rome, Athènes, Jérusalem, +Memphis, Carthage; comment nous franchissions les mers; comment nous +demandions le bonheur aux palmiers d'Otahiti, aux bosquets embaumés +d'Amboine et de Tidor; comment, au sommet de l'Himalaya, nous allions +réveiller l'aurore; comment nous descendions les <i>fleuves saints</i> dont +les vagues épandues entourent les pagodes aux boules d'or; comment +nous dormions aux rives du Gange, tandis que le bengali, perché sur +le mât <span class="pagenum">(p. 154)</span> +d'une nacelle de bambou, chantait sa barcarolle indienne.</p> + +<p>La terre et le ciel ne m'étaient plus rien; j'oubliais surtout le +dernier; mais si je ne lui adressais plus mes vœux, il écoutait la +voix de ma secrète misère: car je souffrais et les souffrances prient.</p> + +<p class="tb">* * + * + * + *</p> + +<p>Plus la saison était triste, plus elle était en rapport avec moi; le +temps des frimas, en rendant les communications moins faciles, isole +les habitants des campagnes: on se sent mieux à l'abri des hommes.</p> + +<p>Un caractère moral s'attache aux scènes de l'automne: ces feuilles qui +tombent comme nos ans, ces fleurs qui se fanent comme nos heures, ces +nuages qui fuient comme nos illusions, cette lumière qui s'affaiblit +comme notre intelligence, ce soleil qui se refroidit comme nos amours, +ces fleuves qui se glacent comme notre vie, ont des rapports secrets +avec nos destinées.</p> + +<p>Je voyais avec un plaisir indicible le retour de la saison des +tempêtes, le passage des cygnes et des ramiers, le rassemblement des +corneilles dans la prairie de l'étang, et leur perchée à l'entrée de +la nuit sur les plus hauts chênes du grand Mail. Lorsque le soir +élevait une vapeur bleuâtre au carrefour des forêts, que les +complaintes ou les lais du vent gémissaient dans les mousses flétries, +j'entrais en pleine possession des sympathies de ma nature. +Rencontrais-je quelque laboureur au bout d'un guéret, je m'arrêtais +pour regarder cet homme germé à l'ombre des épis parmi lesquels il +devait être moissonné, et qui retournant la terre de sa tombe avec le +soc de la charrue, mêlait ses <span class="pagenum">(p. 155)</span> +sueurs brûlantes aux pluies +glacées de l'automne: le sillon qu'il creusait était le monument +destiné à lui survivre. Que faisait à cela mon élégante démone? Par sa +magie, elle me transportait au bord du Nil, me montrait la pyramide +égyptienne noyée dans le sable, comme un jour le sillon armoricain +caché sous la bruyère: je m'applaudissais d'avoir placé les fables de +ma félicité hors du cercle des réalités humaines.</p> + +<p>Le soir, je m'embarquais sur l'étang, conduisant seul mon bateau au +milieu des joncs et des larges feuilles flottantes du nénuphar. Là se +réunissaient les hirondelles prêtes à quitter nos climats. Je ne +perdais pas un seul de leur gazouillis: Tavernier enfant était moins +attentif au récit d'un voyageur<a id="footnotetag242" name="footnotetag242"></a> +<a href="#footnote242">[242]</a>. Elles se jouaient sur l'eau au +tomber du soleil, poursuivaient les insectes, s'élançaient ensemble +dans les airs, comme pour éprouver leurs ailes, se rabattaient à la +surface du lac, puis se venaient suspendre aux roseaux que leur poids +courbait à peine, et qu'elles remplissaient de leur ramage confus.</p> + +<p class="tb">* * + * + * + *</p> + +<p>La nuit descendait; les roseaux agitaient leurs champs de quenouilles +et de glaives, parmi lesquels la caravane emplumée, poules d'eaux, +sarcelles, martins-pêcheurs, bécassines, se taisait; le lac battait +ses bords; les grandes voix de l'automne sortaient des marais et des +bois: j'échouais mon bateau au rivage et +<span class="pagenum">(p. 156)</span> retournais au château. +Dix heures sonnaient. A peine retiré dans ma chambre, ouvrant mes +fenêtres, fixant mes regards au ciel, je commençais une incantation. +Je montais avec ma magicienne sur les nuages: roulé dans ses cheveux +et dans ses voiles, j'allais, au gré des tempêtes, agiter la cime des +forêts, ébranler le sommet des montagnes, ou tourbillonner sur les +mers. Plongeant dans l'espace, descendant du trône de Dieu aux portes +de l'abîme, les mondes étaient livrés à la puissance de mes amours. Au +milieu du désordre des éléments, je mariais avec ivresse la pensée du +danger à celle du plaisir. Les souffles de l'aquilon ne m'apportaient +que les soupirs de la volupté; le murmure de la pluie m'invitait au +sommeil sur le sein d'une femme. Les paroles que j'adressais à cette +femme auraient rendu des sens à la vieillesse et réchauffé le marbre +des tombeaux. Ignorant tout, sachant tout, à la fois vierge et amante, +Ève innocente, Ève tombée, l'enchanteresse par qui me venait ma folie +était un mélange de mystères et de passions: je la plaçais sur un +autel et je l'adorais. L'orgueil d'être aimé d'elle augmentait encore +mon amour. Marchait-elle, je me prosternais pour être foulé sous ses +pieds, ou pour en baiser la trace. Je me troublais à son sourire; je +tremblais au son de sa voix; je frémissais de désir si je touchais ce +qu'elle avait touché. L'air exhalé de sa bouche humide pénétrait dans +la moelle de mes os, coulait dans mes veines au lieu de sang.</p> + +<p>Un seul de ses regards m'eût fait voler au bout de la terre; quel +désert ne m'eût suffi avec elle! A ses côtés, l'antre des lions se fut +changé en palais, et des millions +<span class="pagenum">(p. 157)</span> de siècles eussent été trop +courts pour épuiser les feux dont je me sentais embrasé.</p> + +<p>A cette fureur se joignait une idolâtrie morale: par un autre jeu de +mon imagination, cette Phryné qui m'enlaçait dans ses bras était aussi +pour moi la gloire et surtout l'honneur; la vertu lorsqu'elle +accomplit ses plus nobles sacrifices, le génie lorsqu'il enfante la +pensée la plus rare, donneraient à peine une idée de cette autre sorte +de bonheur. Je trouvais à la fois dans ma création merveilleuse toutes +les blandices des sens et toutes les jouissances de l'âme. Accablé et +comme submergé de ces doubles délices, je ne savais plus quelle était +ma véritable existence; j'étais homme et n'étais pas homme; je +devenais le nuage, le vent, le bruit; j'étais un pur esprit, un être +aérien, chantant la souveraine félicité. Je me dépouillais de ma +nature pour me fondre avec la fille de mes désirs, pour me transformer +en elle, pour toucher plus intimement la beauté, pour être à la fois +la passion reçue et donnée, l'amour et l'objet de l'amour.</p> + +<p>Tout à coup, frappé de ma folie, je me précipitais sur ma couche; je +me roulais dans ma douleur: j'arrosais mon lit de larmes cuisantes que +personne ne voyait et qui coulaient, misérables, pour un néant.</p> + +<p class="tb">* * + * + * + *</p> + +<p>Bientôt, ne pouvant plus rester dans ma tour, je descendais à travers +les ténèbres, j'ouvrais furtivement la porte du perron comme un +meurtrier, et j'allais errer dans le grand bois.</p> + +<p>Après avoir marché à l'aventure, agitant mes mains, embrassant les +vents qui m'échappaient ainsi que l'ombre, objet de mes poursuites, je +m'appuyais contre <span class="pagenum">(p. 158)</span> +le tronc d'un hêtre; je regardais les corbeaux +que je faisais envoler d'un arbre pour se poser sur un autre, ou la +lune se traînant sur la cime dépouillée de la futaie: j'aurais voulu +habiter ce monde mort, qui réfléchissait la pâleur du sépulcre. Je ne +sentais ni le froid, ni l'humidité de la nuit; l'haleine glaciale de +l'aube ne m'aurait pas même tiré du fond de mes pensées, si à cette +heure la cloche du village ne s'était fait entendre.</p> + +<p>Dans la plupart des villages de la Bretagne, c'est ordinairement à la +pointe du jour que l'on sonne pour les trépassés. Cette sonnerie se +compose, de trois notes répétées, un petit air monotone, mélancolique +et champêtre. Rien ne convenait mieux à mon âme malade et blessée que +d'être rendue aux tribulations de l'existence par la cloche qui en +annonçait la fin. Je me représentais le pâtre expiré dans sa cabane +inconnue, ensuite déposé dans un cimetière non moins ignoré. +Qu'était-il venu faire sur la terre? moi-même, que faisais-je dans ce +monde<a id="footnotetag243" name="footnotetag243"></a> +<a href="#footnote243">[243]</a>? Puisque enfin je devais passer, ne valait-il pas mieux +partir à la fraîcheur du matin, arriver de bonne heure, que d'achever +le voyage sous le poids et pendant la chaleur du jour? Le rouge du +désir me montait au visage; l'idée de n'être plus me saisissait le +cœur à la façon d'une joie subite. Au temps des erreurs de ma +jeunesse, j'ai souvent souhaité ne pas survivre au bonheur: +<span class="pagenum">(p. 159)</span> il y +avait dans le premier succès un degré de félicité qui me faisait +aspirer à la destruction.</p> + +<p>De plus en plus garrotté à mon fantôme, ne pouvant jouir de ce qui +n'existait pas, j'étais comme ces hommes mutilés qui rêvent des +béatitudes pour eux insaisissables, et qui se créent un songe dont les +plaisirs égalent les tortures de l'enfer. J'avais en outre le +pressentiment des misères de mes futures destinées: ingénieux à me +forger des souffrances, je m'étais placé entre deux désespoirs; +quelquefois je ne me croyais qu'un être nul, incapable de s'élever +au-dessus du vulgaire; quelquefois il me semblait sentir en moi des +qualités qui ne seraient jamais appréciées. Un secret instinct +m'avertissait qu'en avançant dans le monde, je ne trouverais rien de +ce que je cherchais.</p> + +<p>Tout nourrissait l'amertume de mes goûts: Lucile était malheureuse; ma +mère ne me consolait pas; mon père me faisait éprouver les affres de +la vie. Sa morosité augmentait avec l'âge; la vieillesse roidissait +son âme comme son corps; il m'épiait sans cesse pour me gourmander. +Lorsque je revenais de mes courses sauvages et que je l'apercevais +assis sur le perron, on m'aurait plutôt tué que de me faire rentrer au +château. Ce n'était néanmoins que différer mon supplice: obligé de +paraître au souper, je m'asseyais tout interdit sur le coin de ma +chaise, mes joues battues de la pluie, ma chevelure en désordre. Sous +les regards de mon père, je demeurais immobile et la sueur couvrait +mon front: la dernière lueur de la raison m'échappa.</p> + +<p>Me voici arrivé à un moment où j'ai besoin de quelque force pour +confesser ma faiblesse. L'homme qui attente +<span class="pagenum">(p. 160)</span> à ses jours montre +moins la vigueur de son âme que la défaillance de sa nature.</p> + +<p>Je possédais un fusil de chasse dont la détente usée partait souvent +au repos. Je chargeai ce fusil de trois balles, et je me rendis dans +un endroit écarté du grand Mail. J'armai le fusil, introduisis le bout +du canon dans ma bouche, je frappai la crosse contre terre; je +réitérai plusieurs fois l'épreuve: le coup ne partit pas; l'apparition +d'un garde suspendit ma résolution. Fataliste sans le vouloir et sans +le savoir, je supposai que mon heure n'était pas arrivée, et je remis +à un autre jour l'exécution de mon projet. Si je m'étais tué, tout ce +que j'ai été s'ensevelissait avec moi; on ne saurait rien de +l'histoire qui m'aurait conduit à ma catastrophe; j'aurais grossi la +foule des infortunés sans nom, je ne me serais pas fait suivre à la +trace de mes chagrins comme un blessé à la trace de son sang.</p> + +<p>Ceux qui seraient troublés par ces peintures et tentés d'imiter ces +folies, ceux qui s'attacheraient à ma mémoire par mes chimères, se +doivent souvenir qu'ils n'entendent que la voix d'un mort. Lecteur, +que je ne connaîtrai jamais, rien n'est demeuré: il ne reste de moi +que ce que je suis entre les mains du Dieu vivant qui m'a jugé.</p> + +<p>Une maladie, fruit de cette vie désordonnée, mit fin aux tourments par +qui m'arrivèrent les premières inspirations de la Muse et les +premières attaques des passions. Ces passions dont mon âme était +surmenée, ces passions vagues encore, ressemblaient aux tempêtes de +mer qui affluent de tous les points de l'horizon: pilote sans +expérience, je ne savais de quel côté présenter la voile à des vents +indécis. Ma poitrine <span class="pagenum">(p. 161)</span> +se gonfla, la fièvre me saisit; on envoya +chercher à Bazouges, petite ville éloignée de Combourg de cinq ou six +lieues, un excellent médecin nommé Cheftel, dont le fils a joué un +rôle dans l'affaire du marquis de La Rouërie<a id="footnotetag244" name="footnotetag244"></a> +<a href="#footnote244">[244]</a>. Il m'examina +attentivement, ordonna des remèdes et déclara qu'il était surtout +nécessaire de m'arracher à mon genre de vie<a id="footnotetag245" name="footnotetag245"></a> +<a href="#footnote245">[245]</a>.</p> + +<p>Je fus six semaines en péril. Ma mère vint un matin s'asseoir au bord +de mon lit, et me dit: «Il est temps de vous décider; votre frère est +à même de vous obtenir un bénéfice; mais, avant d'entrer au séminaire, +il faut vous bien consulter, car si je désire que vous embrassiez +l'état ecclésiastique, j'aime encore mieux vous voir homme du monde +que prêtre scandaleux.»</p> + +<p>D'après ce qu'on vient de lire, on peut juger si la proposition de ma +pieuse mère tombait à propos. Dans les événements majeurs de ma vie, +j'ai toujours su promptement ce que je devais éviter; un mouvement +d'honneur me pousse. Abbé, je me parus ridicule. Évêque, la majesté du +sacerdoce m'imposait et je reculais <span class="pagenum">(p. 162)</span> +avec respect devant l'autel. +Ferais-je, comme évêque, des efforts afin d'acquérir des vertus, ou me +contenterais-je de cacher mes vices? Je me sentais trop faible pour le +premier parti, trop franc pour le second. Ceux qui me traitent +d'hypocrite et d'ambitieux me connaissent peu: je ne réussirai jamais +dans le monde, précisément parce qu'il me manque une passion et un +vice, l'ambition et l'hypocrisie. La première serait tout au plus chez +moi de l'amour-propre piqué; je pourrais désirer quelquefois être +ministre ou roi pour me rire de mes ennemis; mais au bout de +vingt-quatre heures je jetterais mon portefeuille et ma couronne par +la fenêtre.</p> + +<p>Je dis donc à ma mère que je n'étais pas assez fortement appelé à +l'état ecclésiastique. Je variais pour la seconde fois dans mes +projets: je n'avais point voulu me faire marin, je ne voulais plus +être prêtre. Restait la carrière militaire; je l'aimais: mais comment +supporter la perte de mon indépendance et la contrainte de la +discipline européenne? Je m'avisai d'une chose saugrenue: je déclarai +que j'irais au Canada défricher des forêts, ou aux Indes chercher du +service dans les armées des princes de ce pays.</p> + +<p>Par un de ces contrastes qu'on remarque chez tous les hommes, mon +père, si raisonnable d'ailleurs, n'était jamais trop choqué d'un +projet aventureux. Il gronda ma mère de mes tergiversations, mais il +se décida à me faire passer aux Indes. On m'envoya à Saint-Malo; on y +préparait un armement pour Pondichéry.</p> + +<p class="tb">* * + * + * + *</p> + +<p>Deux mois s'écoulèrent: je me retrouvai seul dans mon île +<span class="pagenum">(p. 163)</span> +maternelle: la Villeneuve y venait de mourir. En allant la pleurer au +bord du lit vide et pauvre où elle expira, j'aperçus le petit chariot +d'osier dans lequel j'avais appris à me tenir debout sur ce triste +globe. Je me représentais ma vieille bonne, attachant du fond de sa +couche ses regards affaiblis sur cette corbeille roulante: ce premier +monument de ma vie en face de dernier monument de la vie de ma seconde +mère, l'idée des souhaits de bonheur que la bonne Villeneuve adressait +au ciel pour son nourrisson en quittant le monde, cette preuve d'un +attachement si constant, si désintéressé, si pur, me brisaient le +cœur de tendresse, de regrets et de reconnaissance.</p> + +<p>Du reste, rien de mon passé à Saint-Malo: dans le port je cherchais en +vain les navires aux cordes desquels je me jouais; ils étaient partis +ou dépecés; dans la ville, l'hôtel où j'étais né avait été transformé +en auberge. Je touchais presque à mon berceau et déjà tout un monde +s'était écroulé. Étranger aux lieux de mon enfance, en me rencontrant +on demandait qui j'étais, par l'unique raison que ma tête s'élevait de +quelques lignes de plus au-dessus du sol vers lequel elle s'inclinera +de nouveau dans peu d'années. Combien rapidement et que de fois nous +changeons d'existence et de chimère! Des amis nous quittent, d'autres +leur succèdent; nos liaisons varient: il y a toujours un temps où nous +ne possédions rien de ce que nous possédons, un temps où nous n'avons +rien de ce que nous eûmes. L'homme n'a pas une seule et même vie; il +en a plusieurs mises bout à bout, et c'est sa misère.</p> + +<p>Désormais sans compagnon, j'explorais l'arène qui vit +<span class="pagenum">(p. 164)</span> mes +châteaux de sable: <i>campos ubi Troja fuit</i>. Je marchais sur la plage +désertée de la mer. Les grèves abandonnées du flux m'offraient l'image +de ces espaces désolés que les illusions laissent autour de nous +lorsqu'elles se retirent. Mon compatriote Abailard<a id="footnotetag246" name="footnotetag246"></a> +<a href="#footnote246">[246]</a> regardait +comme moi ces flots, il y a huit cents ans, avec le souvenir de son +Héloïse; comme moi il voyait fuir quelque vaisseau (<i>ad horizontis +undas</i>), et son oreille était bercée ainsi que la mienne de +l'unisonange des vagues. Je m'exposais au brisement de la lame en me +livrant aux imaginations funestes que j'avais apportées des bois de +Combourg. Un cap, nommé Lavarde, servait de terme à mes courses: assis +sur la pointe de ce cap, dans les pensées les plus amères, je me +souvenais que ces mêmes rochers servaient à cacher mon enfance, à +l'époque des fêtes; j'y dévorais mes larmes, et mes camarades +s'enivraient de joie. Je ne me sentais ni plus aimé, ni plus heureux. +Bientôt j'allais quitter ma patrie pour émietter mes jours en divers +climats. Ces réflexions me navraient à mort, et j'étais tenté de me +laisser tomber dans les flots.</p> + +<p>Une lettre me rappelle à Combourg: j'arrive, je soupe avec ma famille; +monsieur mon père ne me dit pas un mot, ma mère soupire, Lucile paraît +consternée; à dix heures on se retire. J'interroge ma sœur; elle ne +savait rien. Le lendemain à huit heures du matin on m'envoie chercher. +Je descends: mon père m'attendait dans son cabinet.</p> + +<p>«Monsieur le chevalier, me dit-il, il faut renoncer à +<span class="pagenum">(p. 165)</span> vos folies. +Votre frère a obtenu pour vous un brevet de sous-lieutenant au +régiment de Navarre. Vous allez partir pour Rennes, et de là pour +Cambrai. Voilà cent louis; ménagez-les. Je suis vieux et malade; je +n'ai pas longtemps à vivre. Conduisez-vous en homme de bien et ne +déshonorez jamais votre nom.»</p> + +<p>Il m'embrassa. Je sentis ce visage ridé et sévère se presser avec +émotion contre le mien: c'était pour moi le dernier embrassement +paternel.</p> + +<p>Le comte de Chateaubriand, homme redoutable à mes yeux, ne me parut +dans ce moment que le père le plus digne de ma tendresse. Je me jetai +sur sa main décharnée et pleurai. Il commençait d'être attaqué d'une +paralysie; elle le conduisit au tombeau; son bras gauche avait un +mouvement convulsif qu'il était obligé de contenir avec sa main +droite. Ce fut en retenant ainsi son bras et après m'avoir remis sa +vieille épée, que, sans me donner le temps de me reconnaître, il me +conduisit au cabriolet qui m'attendait dans la Cour Verte. Il m'y fit +monter devant lui. Le postillon partit, tandis que je saluais des yeux +ma mère et ma sœur qui fondaient en larmes sur le perron.</p> + +<p>Je remontai la chaussée de l'étang; je vis les roseaux de mes +hirondelles, le ruisseau du moulin et la prairie: je jetai un regard +sur le château. Alors, comme Adam après son péché, je m'avançai sur la +terre inconnue: le monde était tout devant moi: <i>and the world was all +before him</i><a id="footnotetag247" name="footnotetag247"></a> +<a href="#footnote247">[247]</a>.</p> + +<p>Depuis <span class="pagenum">(p. 166)</span> +cette époque, je n'ai revu Combourg que trois fois: après +la mort de mon père, nous nous y trouvâmes en deuil, pour partager +notre héritage et nous dire adieu. Une autre fois j'accompagnais ma +mère à Combourg: elle s'occupait de l'ameublement du château; elle +attendait mon frère, qui devait amener ma belle-sœur en Bretagne. Mon +frère ne vint point; il eut bientôt avec sa jeune épouse, de la main +du bourreau, un autre chevet que l'oreiller préparé des mains de ma +mère. Enfin je traversai une troisième fois Combourg, en allant +m'embarquer à Saint-Malo pour l'Amérique. Le château était abandonné, +je fus obligé de descendre chez le régisseur. Lorsque, en errant dans +le grand Mail, j'aperçus du fond d'une allée obscure le perron désert, +la porte et les fenêtres fermées, je me trouvai mal<a id="footnotetag248" name="footnotetag248"></a> +<a href="#footnote248">[248]</a>. Je regagnai +avec peine le village; j'envoyai chercher mes chevaux et je partis au +milieu de la nuit.</p> + +<p>Après quinze années d'absence, avant de quitter de nouveau la France +et de passer en Terre sainte, je courus embrasser à Fougères ce qui me +restait de ma famille. <span class="pagenum">(p. 167)</span> +Je n'eus pas le courage d'entreprendre le +pèlerinage des champs où la plus vive partie de mon existence fut +attachée. C'est dans les bois de Combourg que je suis devenu ce que je +suis, que j'ai commencé à sentir la première atteinte de cet ennui que +j'ai traîné toute ma vie, de cette tristesse qui a fait mon tourment +et ma félicité. Là, j'ai cherché un cœur qui pût entendre le mien; +là, j'ai vu se réunir, puis se disperser ma famille. Mon père y rêva +son nom rétabli, la fortune de sa maison renouvelée: autre chimère que +le temps et les révolutions ont dissipée. De six enfants que nous +étions, nous ne restons plus que trois: mon frère, Julie et Lucile ne +sont plus, ma mère est morte de douleur, les cendres de mon père ont +été arrachées de son tombeau.</p> + +<p>Si mes ouvrages me survivent, si je dois laisser un nom, peut-être un +jour, guidé par ces <i>Mémoires</i>, quelque voyageur viendra visiter les +lieux que j'ai peints. Il pourra reconnaître le château; mais il +cherchera vainement le grand bois: le berceau de mes songes a disparu +comme ces songes. Demeuré seul debout sur son rocher, l'antique donjon +pleure les chênes, <span class="pagenum">(p. 168)</span> +vieux compagnons qui l'environnaient et le +protégeaient contre la tempête. Isolé comme lui, j'ai vu comme lui +tomber autour de moi la famille qui embellissait mes jours et me +prêtait son abri: heureusement ma vie n'est pas bâtie sur la terre +aussi solidement que les tours où j'ai passé ma jeunesse, et l'homme +résiste moins aux orages que les monuments élevés par ses mains.</p> + + + +<a id="page169" name="page169"></a><a href="#page169"></a> +<h1>LIVRE IV<a id="footnotetag249" name="footnotetag249"></a> +<a href="#footnote249">[249]</a> <span class="pagenum">(p. 169)</span></h1> + + +<h3>Berlin. -- Potsdam. -- Frédéric. -- Mon frère. -- Mon cousin Moreau. -- Ma sœur, +la comtesse de Farcy. -- Julie mondaine. -- Dîner. -- Pommereul. -- M<sup>me</sup> de +Chastenay. -- Cambrai. -- Le régiment de Navarre. -- La Martinière. -- Mort +de mon père. -- Regrets. -- Mon père m'eut-il apprécié? -- Retour en +Bretagne. -- Séjour chez ma sœur aînée. -- Mon frère m'appelle à Paris. -- Ma +vie solitaire à Paris. -- Présentation à Versailles. -- Chasse avec le roi.</h3> + + +<p>Il y a loin de Combourg à Berlin, d'un jeune rêveur à un vieux +ministre. Je retrouve dans ce qui précède ces paroles: «Dans combien +de lieux ai-je commencé à écrire ces <i>Mémoires</i>, et dans quel lieu les +finirai-je?»</p> + +<p>Près de quatre ans ont passé entre la date des faits que je viens de +raconter et celle où je reprends ces <i>Mémoires</i>. Mille choses sont +survenues; un second homme s'est trouvé en moi, l'homme politique: j'y +suis fort peu attaché. J'ai défendu les libertés de la France, qui +seules peuvent faire durer le trône légitime. +Avec le <i>Conservateur</i><a id="footnotetag250" name="footnotetag250"></a> +<a href="#footnote250">[250]</a> +j'ai mis M. de Villèle au pouvoir; <span class="pagenum">(p. 170)</span> +j'ai vu mourir le duc de Berry +et j'ai honoré sa mémoire<a id="footnotetag251" name="footnotetag251"></a> +<a href="#footnote251">[251]</a>. Afin de tout concilier, je me +suis éloigné; j'ai accepté l'ambassade de Berlin<a id="footnotetag252" name="footnotetag252"></a> +<a href="#footnote252">[252]</a>.</p> + +<p>J'étais hier à Potsdam, caserne ornée, aujourd'hui sans soldats: +j'étudiais le faux Julien dans sa fausse Athènes. On m'a montré à +<i>Sans-Souci</i> la table où un grand monarque allemand mettait en petits +vers français les maximes encyclopédiques; la chambre de Voltaire, +décorée de singes et de perroquets de bois, le moulin que se fit un +jeu de respecter celui qui ravageait des provinces, le tombeau du +cheval <i>César</i> et des levrettes <i>Diane</i>, <i>Amourette</i>, <i>Biche</i>, +<i>Superbe</i> et<i>Pax</i>. Le royal impie se plut à profaner même la religion +des tombeaux en élevant des mausolées à ses chiens; il avait marqué sa +sépulture auprès d'eux, moins par mépris des hommes que par +ostentation du néant.</p> + +<p>On m'a conduit au nouveau palais, déjà tombant. On respecte dans +l'ancien château de Potsdam les taches de tabac, les fauteuils +déchirés et souillés, enfin toutes les traces de la malpropreté du +prince renégat. Ces lieux immortalisent à la fois la saleté du +cynique, l'impudence de l'athée, la tyrannie du despote et la gloire +du soldat.</p> + +<p>Une seule chose a attiré mon attention: l'aiguille d'une pendule fixée +sur la minute où Frédéric expira; j'étais <span class="pagenum">(p. 171)</span> +trompé par l'immobilité +de l'image: les heures ne suspendent point leur fuite; ce +n'est pas l'homme qui arrête le temps, c'est le temps qui arrête +l'homme. Au surplus, peu importe le rôle que nous avons joué dans la +vie; l'éclat ou l'obscurité de nos doctrines, nos richesses ou nos +misères, nos joies ou nos douleurs, ne changent rien à la mesure de +nos jours. Que l'aiguille circule sur un cadran d'or ou de bois, que +le cadran plus ou moins large remplisse le chaton d'une bague ou la +rosace d'une basilique, l'heure n'a que la même durée.</p> + +<p>Dans un caveau de l'église protestante, immédiatement au-dessous de la +chaire du schismatique défroqué, j'ai vu le cercueil du sophiste à +couronne. Ce cercueil est de bronze; quand on le frappe, il retentit. +Le gendarme qui dort dans ce lit d'airain ne serait pas même arraché à +son sommeil par le bruit de sa renommée; il ne se réveillera qu'au son +de la trompette, lorsqu'elle l'appellera sur son dernier champ de +bataille, en face du Dieu des armées.</p> + +<p>J'avais un tel besoin de changer d'impression que j'ai trouvé du +soulagement à visiter la Maison-de-Marbre. Le roi qui la fit +construire m'adressa autrefois quelques paroles honorables, quand, +pauvre officier, je traversai son armée. Du moins, ce roi partagea les +faiblesses ordinaires des hommes; vulgaire comme eux, il se réfugia +dans les plaisirs. Les deux squelettes se mettent-ils en peine +aujourd'hui de la différence qui fut entre eux jadis, lorsque l'un +était le grand Frédéric, et l'autre Frédéric-Guillaume<a id="footnotetag253" name="footnotetag253"></a> +<a href="#footnote253">[253]</a>? +Sans-Souci <span class="pagenum">(p. 172)</span> +et la Maison-de-Marbre sont également des ruines sans +maître.</p> + +<p>A tout prendre, bien que l'énormité des événements de nos jours ait +rapetissé les événements passés, bien que Rosbach, Lissa, Liegnitz, +Torgau, etc., etc., ne soient plus que des escarmouches auprès des +batailles de Marengo, d'Austerlitz, d'Iéna, de la Moskova, Frédéric +souffre moins que d'autres personnages de la comparaison avec le géant +enchaîné à Sainte-Hélène. Le roi de Prusse et Voltaire sont deux +figures bizarrement groupées qui vivront: le second détruisait une +société avec la philosophie qui servait au premier à fonder un +royaume.</p> + +<p>Les soirées sont longues à Berlin. J'habite un hôtel appartenant à +madame la duchesse de Dino<a id="footnotetag254" name="footnotetag254"></a> +<a href="#footnote254">[254]</a>. Dès l'entrée <span class="pagenum">(p. 173)</span> +de la nuit, mes +secrétaires m'abandonnent<a id="footnotetag255" name="footnotetag255"></a> +<a href="#footnote255">[255]</a>. Quand il n'y a pas de fête à la cour +pour le mariage du grand-duc et de la grande-duchesse Nicolas<a id="footnotetag256" name="footnotetag256"></a> +<a href="#footnote256">[256]</a>, je +reste chez moi. Enfermé seul auprès d'un poêle à figure morne, je +n'entends que le cri de la sentinelle de la porte de Brandebourg, et +les pas sur la neige de l'homme qui siffle les heures. A quoi +passerai-je mon temps? Des livres? je n'en ai guère: si je continuais +mes <i>Mémoires</i>?</p> + +<p>Vous m'avez laissé sur le chemin de Combourg à Rennes: je débarquai +dans cette dernière ville chez un de mes parents. Il m'annonça, tout +joyeux, qu'une dame de sa connaissance, allant à Paris, avait une +place à donner dans sa voiture, et qu'il se faisait fort de +<span class="pagenum">(p. 174)</span> +déterminer cette dame à me prendre avec elle. J'acceptai, en +maudissant la courtoisie de mon parent. Il conclut l'affaire et me +présenta bientôt à ma compagne de voyage, marchande de modes, leste et +désinvolte, qui se prit à rire en me regardant. A minuit les chevaux +arrivèrent et nous partîmes.</p> + +<p>Me voilà dans une chaise de poste, seul avec une femme, au milieu de +la nuit. Moi, qui de ma vie n'avais regardé une femme sans rougir, +comment descendre de la hauteur de mes songes à cette effrayante +vérité? Je ne savais où j'étais; je me collais dans l'angle de la +voiture de peur de toucher la robe de madame Rose. Lorsqu'elle me +parlait, je balbutiais sans lui pouvoir répondre. Elle fut obligée de +payer le postillon, de se charger de tout, car je n'étais capable de +rien. Au lever du jour, elle regarda avec un nouvel ébahissement ce +nigaud dont elle regrettait de s'être emberloquée.</p> + +<p>Dès que l'aspect du paysage commença de changer et que je ne reconnus +plus l'habillement et l'accent des paysans bretons, je tombai dans un +abattement profond, ce qui augmenta le mépris que madame Rose avait de +moi. Je m'aperçus du sentiment que j'inspirais, et je reçus de ce +premier essai du monde une impression que le temps n'a pas +complètement effacée. J'étais né sauvage et non vergogneux; j'avais la +modestie de mes années, je n'en avais pas l'embarras. Quand je devinai +que j'étais ridicule par mon bon côté, ma sauvagerie se changea en une +timidité insurmontable. Je ne pouvais plus dire un mot: je sentais que +j'avais quelque chose à cacher, et que ce quelque chose était une +vertu; je pris le parti de me cacher <span class="pagenum">(p. 175)</span> +moi-même pour porter en paix +mon innocence.</p> + +<p>Nous avancions vers Paris. A la descente de Saint-Cyr, je fus frappé +de la grandeur des chemins et de la régularité des plantations. +Bientôt nous atteignîmes Versailles: l'orangerie et ses escaliers de +marbre m'émerveillèrent. Les succès de la guerre d'Amérique avaient +ramené des triomphes au château de Louis XIV; la reine y régnait dans +l'éclat de sa jeunesse et de la beauté: le trône, si près de sa chute, +semblait n'avoir jamais été plus solide. Et moi, passant obscur, je +devais survivre à cette pompe, je devais demeurer pour voir les bois +de Trianon aussi déserts que ceux dont je sortais alors.</p> + +<p>Enfin, nous entrâmes dans Paris. Je trouvais à tous les visages un air +goguenard: comme le gentilhomme périgourdin, je croyais qu'on me +regardait pour se moquer de moi. Madame Rose se fit conduire rue du +Mail, à l'<i>Hôtel de l'Europe</i>, et s'empressa de se débarrasser de son +imbécile. A peine étais-je descendu de voiture, qu'elle dit au +portier: «Donnez une chambre à ce monsieur. -- Votre servante,» +ajouta-t-elle, en me faisant une révérence courte. Je n'ai de mes +jours revu madame Rose.</p> + +<p class="tb">* * + * + * + *</p> + +<p>Une femme monta devant moi un escalier noir et roide, tenant une clef +étiquetée à la main; un Savoyard me suivit portant ma petite malle. +Arrivée au troisième étage, la servante ouvrit une chambre; le +Savoyard posa la malade en travers sur les bras d'un fauteuil. La +servante me dit: «Monsieur veut-il quelque chose?» -- Je répondis: +«Non.» Trois coups de sifflet <span class="pagenum">(p. 176)</span> +partirent; la servante cria: +«On y va!» sortit brusquement, ferma la porte et dégringola l'escalier +avec le Savoyard. Quand je me vis seul enfermé, mon cœur se serra +d'une si étrange sorte qu'il s'en fallut peu que je ne reprisse le +chemin de la Bretagne. Tout ce que j'avais entendu dire de Paris me +revenait dans l'esprit; j'étais embarrassé de cent manières. Je +m'aurais voulu coucher, et le lit n'était point fait; j'avais faim, et +je ne savais comment dîner. Je craignais de manquer aux usages: +fallait-il appeler les gens de l'hôtel? fallait-il descendre? à qui +m'adresser? Je me hasardai à mettre la tête à la fenêtre: je n'aperçus +qu'une petite cour intérieure, profonde comme un puits, où passaient +et repassaient des gens qui ne songeraient de leur vie au prisonnier +du troisième étage. Je vins me rasseoir auprès de la sale alcôve où je +me devais coucher, réduit à contempler les personnages du papier peint +qui en tapissait l'intérieur. Un bruit lointain de voix se fait +entendre, augmente, approche; ma porte s'ouvre: entrent mon frère et +un de mes cousins, fils d'une sœur de ma mère qui avait fait un assez +mauvais mariage. Madame Rose avait pourtant eu pitié du benêt, elle +avait fait dire à mon frère, dont elle avait su l'adresse à Rennes, +que j'étais arrivé à Paris. Mon frère m'embrassa. Mon cousin +Moreau<a id="footnotetag257" name="footnotetag257"></a> +<a href="#footnote257">[257]</a> était un grand et gros homme, tout barbouillé de tabac, +mangeant comme un ogre, parlant beaucoup, toujours trottant, +soufflant, étouffant, la bouche entr'ouverte, la langue à moitié +tirée, <span class="pagenum">(p. 177)</span> +connaissant toute la terre, vivant dans les tripots, les +antichambres et les salons. «Allons, chevalier, s'écria-t-il, vous +voilà à Paris; je vais vous mener chez madame de Chastenay?» +Qu'était-ce que cette femme dont j'entendais prononcer le nom pour la +première fois? Cette proposition me révolta contre mon cousin Moreau. +«Le chevalier a sans doute besoin de repos, dit mon frère; nous irons +voir madame de Farcy, puis il reviendra dîner et se coucher.»</p> + +<p>Un sentiment de joie entra dans mon cœur: le souvenir de ma famille +au milieu d'un monde indifférent me fut un baume. Nous sortîmes. Le +cousin Moreau tempêta au sujet de ma mauvaise chambre, et enjoignit à +mon hôte de me faire descendre au moins d'un étage. Nous montâmes dans +la voiture de mon frère, et nous nous rendîmes au couvent qu'habitait +madame de Farcy.</p> + +<p>Julie se trouvait depuis quelque temps à Paris pour consulter les +médecins. Sa charmante figure, son élégance et son esprit l'avaient +bientôt fait rechercher. J'ai déjà dit qu'elle était née avec un vrai +talent pour la poésie<a id="footnotetag258" name="footnotetag258"></a> +<a href="#footnote258">[258]</a>. Elle est devenue une sainte, après avoir +été <span class="pagenum">(p. 178)</span> +une des femmes les plus agréables de son siècle: l'abbé +Carron a écrit sa vie<a id="footnotetag259" name="footnotetag259"></a> +<a href="#footnote259">[259]</a>. Ces apôtres qui vont partout à la +recherche des âmes ressentent pour elles l'amour qu'un Père de +l'Église attribue au Créateur: «Quand une âme arrive au ciel,» dit ce +Père, avec la simplicité de cœur d'un chrétien primitif et la naïveté +du génie grec, «Dieu la prend sur ses genoux et l'appelle sa fille».</p> + +<p>Lucile a laissé une poignante lamentation: <i>A la sœur que je n'ai +plus</i>. L'admiration de l'abbé Carron pour Julie explique et justifie +les paroles de Lucile. Le récit du saint prêtre montre aussi que j'ai +dit vrai dans la préface du <i>Génie du christianisme</i>, et sert de +preuve à quelques parties de mes <i>Mémoires</i>.</p> + +<p>Julie innocente se livra aux mains du repentir; elle consacra les +trésors de ses austérités au rachat de ses frères; et, à l'exemple de +l'illustre Africaine sa patronne, elle se fit martyre.</p> + +<p>L'abbé Carron, l'auteur de la <i>Vie des Justes</i>, est cet ecclésiastique +mon compatriote, le François de Paule de l'exil<a id="footnotetag260" name="footnotetag260"></a> +<a href="#footnote260">[260]</a>, dont la +renommée, révélée par les affligés, perça <span class="pagenum">(p. 179)</span> +même à travers la +renommée de Bonaparte. La voix d'un pauvre vicaire proscrit n'a point +été étouffée par les retentissements d'une révolution qui bouleversait +la société; il parut être revenu tout exprès de la terre étrangère +pour écrire les vertus de ma sœur: il a cherché parmi nos ruines, il +a découvert une victime et une tombe oubliées.</p> + +<p>Lorsque le nouvel hagiographe fait la peinture des religieuses +cruautés de Julie, on croit entendre Bossuet dans le sermon sur la +profession de foi de mademoiselle de La Vallière:</p> + +<p class="quotega"> +«Osera-t-elle toucher à ce corps si tendre, si chéri, si ménagé? +N'aura-t-on point pitié de cette complexion délicate? Au contraire! +c'est à lui principalement que l'âme s'en prend comme à son plus +dangereux séducteur; elle se met des bornes; resserrée de toutes +parts, elle ne peut plus respirer que du côté du ciel.»</p> + +<p>Je <span class="pagenum">(p. 180)</span> +ne puis me défendre d'une certaine confusion en retrouvant +mon nom dans les dernières lignes tracées par la main du vénérable +historien de Julie<a id="footnotetag261" name="footnotetag261"></a> +<a href="#footnote261">[261]</a>. Qu'ai-je affaire avec mes faiblesses auprès +de si hautes perfections? Ai-je tenu tout ce que le billet de ma sœur +m'avait fait promettre, lorsque je le reçus pendant mon émigration à +Londres? Un livre suffit-il à Dieu? n'est-ce pas ma vie que je devrais +lui présenter? Or, cette vie est-elle conforme au <i>Génie du +christianisme</i>? Qu'importe que j'aie tracé des images plus ou moins +brillantes de la religion, si mes passions jettent une ombre sur ma +foi! Je n'ai pas été jusqu'au bout; je n'ai pas endossé le cilice: +cette tunique de mon viatique aurait bu et séché mes sueurs. Mais, +voyageur lassé, je me suis assis au bord du chemin: fatigué ou non, il +faudra bien que je me relève, que j'arrive où ma sœur est arrivée.</p> + +<p>Il ne manque rien à la gloire de Julie: l'abbé Carron a écrit sa vie; +Lucile a pleuré sa mort.</p> + +<p class="tb">* * + * + * + *</p> + +<p>Quand je retrouvai Julie à Paris, elle était dans la pompe de la +mondanité; elle se montrait couverte de ces fleurs, parée de ces +colliers, voilée de ces tissus parfumés <span class="pagenum">(p. 181)</span> +que saint Clément défend +aux premières chrétiennes. Saint Basile veut que le milieu de la +nuit soit pour le solitaire ce que le matin est pour les autres, +afin de profiter du silence de la nature. Ce milieu de la nuit était +l'heure où Julie allait à des fêtes dont ses vers, accentués par elle +avec une merveilleuse euphonie, faisaient la principale séduction.</p> + +<p>Julie était infiniment plus jolie que Lucile; elle avait des yeux +bleus caressants et des cheveux bruns à gaufrures ou à grandes ondes. +Ses mains et ses bras, modèles de blancheur et de forme, ajoutaient +par leurs mouvements gracieux quelque chose de plus charmant encore à +sa taille charmante. Elle était brillante, animée, riait beaucoup sans +affectation, et montrait en riant des dents perlées. Une foule de +portraits de femmes du temps de Louis XIV ressemblaient à Julie, entre +autres ceux des trois Mortemart; mais elle avait plus d'élégance que +madame de Montespan.</p> + +<p>Julie me reçut avec cette tendresse qui n'appartient qu'à une sœur. +Je sentis protégé en étant serré dans ses bras, ses rubans, son +bouquet de roses et ses dentelles. Rien ne remplace l'attachement, la +délicatesse et le dévouement d'une femme; on est oublié de ses frères +et de ses amis; on est méconnu de ses compagnons: on ne l'est jamais +de sa mère, de sa sœur ou de sa femme. Quand Harold fut tué à la +bataille d'Hastings, personne ne le pouvait indiquer dans la foule des +morts; il fallut avoir recours à une jeune fille, sa bien-aimée. Elle +vint, et l'infortuné prince fut retrouvé par Edith au cou de cygne: +«<i>Editha swanes-hales, quod sonat collum cycni</i>.»</p> + +<p>Mon <span class="pagenum">(p. 182)</span> +frère me ramena à mon hôtel; il donna des ordres pour mon +dîner et me quitta. Je dînai solitaire, je me couchai triste. Je +passai ma première nuit à Paris à regretter mes bruyères et à trembler +devant l'obscurité de mon avenir.</p> + +<p>A huit heures, le lendemain matin, mon gros cousin arriva; il était +déjà à sa cinquième ou sixième course. «Eh bien! chevalier, nous +allons déjeuner; nous dînerons avec Pommereul, et ce soir je vous mène +chez madame de Chastenay.» Ceci me parut un sort, et je me résignai. +Tout se passa comme le cousin l'avait voulu. Après déjeuner, il +prétendit me montrer Paris, et me traîna dans les rues les plus sales +des environs du Palais-Royal, me racontant les dangers auxquels était +exposé un jeune homme. Nous fûmes ponctuels au rendez-vous du dîner, +chez le restaurateur. Tout ce qu'on servit me parut mauvais. La +conversation et les convives me montrèrent un autre monde. Il fut +question de la cour, des projets de finances, des séances de +l'Académie, des femmes et des intrigues du jour, de la pièce nouvelle, +des succès des acteurs, des actrices et des auteurs.</p> + +<p>Plusieurs Bretons étaient au nombre des convives, entre autres le +chevalier de Guer<a id="footnotetag262" name="footnotetag262"></a> +<a href="#footnote262">[262]</a> et Pommereul. Celui-ci était un beau parleur, +lequel a écrit quelques campagnes <span class="pagenum">(p. 183)</span> +de Bonaparte, et que j'étais +destiné à retrouver à la tête de la librairie<a id="footnotetag263" name="footnotetag263"></a> +<a href="#footnote263">[263]</a>.</p> + +<p>Pommereul, sous l'Empire, a joui d'une sorte de renom par sa haine +pour la noblesse. Quand un gentilhomme s'était fait chambellan, il +s'écriait plein de joie: «Encore un pot de chambre sur la tête de ces +nobles!» Et pourtant Pommereul prétendait, et avec raison, être +gentilhomme. Il signait <i>Pommereux</i>, se faisant <span class="pagenum">(p. 184)</span> +descendre de la +famille Pommereux des Lettres de madame de Sévigné<a id="footnotetag264" name="footnotetag264"></a> +<a href="#footnote264">[264]</a>.</p> + +<p>Mon frère, après le dîner, voulut me mener au spectacle, mais mon +cousin me réclama pour madame de Chastenay, et j'allai avec lui chez +ma destinée.</p> + +<p>Je vis une belle femme qui n'était plus de la première jeunesse, mais +qui pouvait encore inspirer un attachement. Elle me reçut bien, tâcha +de me mettre à l'aise, me questionna sur ma province et sur mon +régiment. Je fus gauche et embarrassé; je faisais des signes à mon +cousin pour abréger la visite. Mais lui, sans me regarder, ne +tarissait point sur mes mérites, assurant que j'avais fait des vers +dans le sein de ma mère, et m'invitant à célébrer madame de Chastenay. +Elle me débarrassa de cette situation pénible, me demanda pardon +d'être obligée de sortir, et m'invita à revenir la voir le lendemain +matin, avec un son de voix si doux que je promis involontairement +d'obéir.</p> + +<p>Je revins le lendemain seul chez elle: je la trouvai couchée dans une +chambre élégamment arrangée. Elle me dit qu'elle était un peu +souffrante, et qu'elle avait la mauvaise habitude de se lever tard. Je +me trouvais pour la première fois au bord du lit d'une femme qui +n'était ni ma mère ni ma sœur. Elle avait remarqué la veille ma +timidité, elle la vainquit au point que j'osai m'exprimer avec une +sorte d'abandon. J'ai oublié ce que je lui dis; mais il me semble que +je vois encore son air étonné. Elle me tendit un bras demi-nu et la +plus belle main du monde, en me disant avec un sourire: «Nous vous +apprivoiserons.» Je ne baisai pas même <span class="pagenum">(p. 185)</span> +cette belle main; je me +retirai tout troublé. Je partis le lendemain pour Cambrai. Qui +était cette dame de Chastenay<a id="footnotetag265" name="footnotetag265"></a> +<a href="#footnote265">[265]</a>? Je n'en sais rien: elle a passé +comme une ombre charmante dans ma vie.</p> + +<p class="tb">* * + * + * + *</p> + +<p>Le courrier de la malle me conduisit à ma garnison. Un de mes +beaux-frères, le vicomte de Chateaubourg (il avait épousé ma sœur +Bénigne, restée veuve du comte de Québriac<a id="footnotetag266" name="footnotetag266"></a> +<a href="#footnote266">[266]</a>), m'avait donné des +lettres de recommandation pour des officiers de mon régiment. Le +chevalier de Guénan, homme de fort bonne compagnie, me fit admettre à +une table où mangeaient des officiers distingués par leurs talents, +MM. Achard, des Mahis, La Martinière<a id="footnotetag267" name="footnotetag267"></a> +<a href="#footnote267">[267]</a>. Le marquis de Mortemart +était <span class="pagenum">(p. 186)</span> +colonel du régiment<a id="footnotetag268" name="footnotetag268"></a> +<a href="#footnote268">[268]</a>; le comte d'Andrezel, major<a id="footnotetag269" name="footnotetag269"></a> +<a href="#footnote269">[269]</a>; +j'étais particulièrement placé sous la tutelle de celui-ci. Je les ai +retrouvés tous dans la suite: l'un est devenu mon collègue à la +chambre des pairs, l'autre s'est adressé à moi pour quelques services +que j'ai été heureux de lui rendre. Il y a un plaisir triste à +rencontrer des personnes que l'on a connues à diverses époques de la +vie, et à considérer le changement opéré dans leur existence et dans +la nôtre. Comme des jalons laissés en arrière, ils nous tracent le +chemin que nous avons suivi dans le désert du passé.</p> + +<p>Arrivé en habit bourgeois au régiment, vingt-quatre heures après +j'avais pris l'habit de soldat; il me semblait l'avoir toujours porté. +Mon uniforme était bleu et <span class="pagenum">(p. 187)</span> +blanc, comme jadis la jaquette de mes +vœux; j'ai marché sous les mêmes couleurs, jeune homme et enfant. Je +ne subis aucune des épreuves à travers lesquelles les sous-lieutenants +étaient dans l'usage de faire passer un nouveau venu; je ne sais +pourquoi on n'osa se livrer avec moi à ces enfantillages militaires. +Il n'y avait pas quinze jours que j'étais au corps, qu'on me traitait +comme un <i>ancien</i>. J'appris facilement le maniement des armes et la +théorie; je franchis mes grades de caporal et de sergent aux +applaudissements de mes instructeurs. Ma chambre devint le rendez-vous +des vieux capitaines comme des jeunes sous-lieutenants: les premiers +me faisaient faire leurs campagnes, les autres me confiaient leurs +amours.</p> + +<p>La Martinière me venait chercher pour passer avec lui devant la porte +d'une belle Cambrésienne qu'il adorait; cela nous arrivait cinq à six +fois le jour. Il était très laid et avait le visage labouré par la +petite vérole. Il me racontait sa passion en buvant de grands verres +d'eau de groseille, que je payais quelquefois.</p> + +<p>Tout aurait été à merveille sans ma folle ardeur pour la toilette; on +affectait alors le rigorisme de la tenue prussienne: petit chapeau, +petites boucles serrées à la tête, queue attachée roide, habit +strictement agrafé. Cela me déplaisait fort; je me soumettais le matin +à ces entraves, mais le soir, quand j'espérais n'être pas vu de mes +chefs, je m'affublais d'un plus grand chapeau; le barbier descendait +les boucles de mes cheveux et desserrait ma queue; je déboutonnais et +croisais les revers de mon habit; dans ce tendre négligé, j'allais +faire ma cour pour La Martinière, sous la fenêtre de sa cruelle +Flamande. Voilà qu'un jour je me rencontre <span class="pagenum">(p. 188)</span> +nez à nez avec M. +d'Andrezel: «Qu'est-ce que cela, monsieur? me dit le terrible major: +vous garderez trois jours les arrêts.» Je fus un peu humilié; mais je +reconnus la vérité du proverbe, qu'à quelque chose malheur est bon; il +me délivra des amours de mon camarade.</p> + +<p>Auprès du tombeau de Fénelon, je relus <i>Télémaque</i>: je n'étais pas +trop en train de l'historiette philanthropique de la vache et du +prélat.</p> + +<p>Le début de ma carrière amuse mes ressouvenirs. En traversant Cambrai +avec le roi, après les Cent-Jours, je cherchai la maison que j'avais +habitée et le café que je fréquentais: je ne les pus retrouver; tout +avait disparu, hommes et monuments.</p> + +<p class="tb">* * + * + * + *</p> + +<p>L'année même où je faisais à Cambrai mes premières armes; on apprit la +mort de Frédéric II<a id="footnotetag270" name="footnotetag270"></a> +<a href="#footnote270">[270]</a>; je suis ambassadeur auprès du neveu de ce +grand roi, et j'écris à Berlin cette partie de mes <i>Mémoires</i>. A cette +nouvelle importante pour le public succéda une autre nouvelle +douloureuse pour moi: Lucile m'annonça que mon père avait été emporté +d'une attaque d'apoplexie, le surlendemain de cette fête de +l'Angevine, une des joies de mon enfance.</p> + +<p>Parmi les pièces authentiques qui me servent de guide, je trouve les +actes de décès de mes parents. Ces actes marquant aussi d'une façon +particulière le <i>décès du siècle</i>, je les consigne ici comme une page +d'histoire.</p> + +<p>«Extrait du registre de décès de la paroisse de «Combourg, +<span class="pagenum">(p. 189)</span> pour +1786, où est écrit ce qui suit, folio 8, verso:</p> + +<p class="quotega"> + «Le corps de haut et puissant messire René de Chateaubriand, + chevalier, comte de Combourg, seigneur de Gaugres, le + Plessis-l'Épine, Boulet, Malestroit en Dol et autres lieux, époux + de haute et puissante dame Apolline-Jeanne-Suzanne de Bedée de La + Bouëtardais, dame comtesse de Combourg, âgé de soixante-neuf ans + environ, mort en son château de Combourg, le six septembre, + environ les huit heures du soir, a été inhumé le huit, dans le + caveau de ladite seigneurie, placé dans le chasseau de notre + église de Combourg, en présence de messieurs les gentilshommes, + de messieurs les officiers de la juridiction et autres notables + bourgeois soussignants. Signé au registre: le comte du Petitbois, + de Monlouët, de Chateaudassy, Delaunay, Morault, Noury de Mauny, + avocat; Hermer, procureur; Petit, avocat et procureur fiscal; + Robion, Portal, Le Douarin, de Trevelec, recteur doyen de Dingé; + Sévin, recteur.»</p> + +<p>Dans le <i>collationné</i> délivré en 1812 par M. Lodin, maire de Combourg, +les dix-neuf mots portant titres: <i>haut et puissant messire</i>, etc., +sont biffés.</p> + +<p>«Extrait du registre des décès de la ville de Saint-Servan, premier +arrondissement du département d'Ille-et-Vilaine, pour l'an <span class="smcap">VI</span> de la +République, folio 35, recto, où est écrit ce qui suit:</p> + +<p class="quotega"> + «Le douze prairial an <span class="smcap">VI</span><a id="footnotetag271" name="footnotetag271"></a> +<a href="#footnote271">[271]</a> de la République française, devant + moi, Jacques Bourdasse, officier municipal + <span class="pagenum">(p. 190)</span> de la commune de + Saint-Servan, élu officier public le quatre floréal dernier<a id="footnotetag272" name="footnotetag272"></a> +<a href="#footnote272">[272]</a>, + sont comparus Jean Baslé, jardinier, et Joseph Boulin, journalier, + lesquels m'ont déclaré qu'Apolline-Jeanne-Suzanne de Bedée, + veuve de René-Auguste de Chateaubriand, est décédée au domicile + de la citoyenne Gouyon, situé à La Ballue, en cette commune, ce + jour à une heure après-midi. D'après cette déclaration, dont je + me suis assuré de la vérité, j'ai rédigé le présent acte, que + Jean Baslé a seul signé avec moi, Joseph Boulin ayant déclaré + ne le savoir faire, de ce interpellé.<br><br> + + «Fait en la maison commune lesdits jours et an. Signé: Jean Baslé + et Bourdasse.»</p> + +<p>Dans le premier extrait, l'ancienne société subsiste: M. de +Chateaubriand est un <i>haut et puissant seigneur</i>, etc., etc; les +témoins sont des <i>gentilshommes</i> et de <i>notables bourgeois</i>; je +rencontre parmi les signataires ce marquis de Montlouët, qui +s'arrêtait l'hiver au château de Combourg, le curé Sévin, qui eut tant +de peine à me croire l'auteur du <i>Génie du christianisme</i>, hôtes +fidèles de mon père jusqu'à sa dernière demeure. Mais mon père ne +coucha pas longtemps dans son linceul: il en fut jeté hors quand on +jeta la vieille France à la voirie.</p> + +<p>Dans l'extrait mortuaire de ma mère, la terre roule sur d'autres +pôles: nouveau monde, nouvelle ère; le comput des années et les noms +même des mois sont changés. Madame de Chateaubriand n'est plus qu'une +pauvre femme qui obite au domicile de la <i>citoyenne</i> Gouyon; +<span class="pagenum">(p. 191)</span> un +jardinier, et un journalier qui ne sait pas signer, attestent seuls +la mort de ma mère; de parents et d'amis, point; nulle pompe funèbre; +pour tout assistant, la Révolution<a id="footnotetag273" name="footnotetag273"></a> +<a href="#footnote273">[273]</a>.</p> + +<p class="tb">* * + * + * + *</p> + +<p>Je pleurai M. de Chateaubriand: sa mort me montra mieux ce qu'il +valait; je ne me souvins ni de ses rigueurs ni de ses faiblesses. Je +croyais encore le voir se promener le soir dans la salle de Combourg; +je m'attendrissais à la pensée de ces scènes de famille. Si +l'affection de mon père pour moi se ressentait de la sévérité du +caractère, au fond elle n'en était pas moins vive. Le farouche +maréchal de Montluc qui, rendu camard par des blessures effrayantes, +était réduit à cacher, sous un morceau de suaire, l'horreur de sa +gloire, cet homme de carnage se reproche sa dureté envers un fils +qu'il venait de perdre.</p> + +<p class="quotega"> + «Ce pauvre garçon, disait-il, n'a rien veu de moy qu'une + contenance refroignée et pleine de mespris; il a emporté cette + créance, que je n'ay sceu n'y l'aymer, ni l'estimer selon son + mérite. A qui garday-je à descouvrir cette singulière affection + que je luy portay dans mon âme? Estoit-ce pas luy qui en devait + avoir tout le plaisir et toute l'obligation? Je me suis contraint + et gehenné pour maintenir ce vain masque, et y ay perdu le + plaisir de sa conversation, et sa volonté, quant et quant, qu'il + ne me peut avoir portée autre que bien froide, n'ayant jamais + <span class="pagenum">(p. 192)</span> + receu de moy que rudesse, ny senti qu'une façon + tyrannique.»</p> + +<p>Ma <i>volonté ne fut point portée bien froide</i> envers mon père, et je ne +doute point que, malgré sa <i>façon tyrannique</i>, il ne m'aimât +tendrement: il m'eût, j'en suis sûr, regretté, la Providence +m'appelant avant lui. Mais lui, restant sur la terre avec moi, eût-il +été sensible au bruit qui s'est élevé de ma vie? Une renommée +littéraire aurait blessé sa gentilhommerie; il n'aurait vu dans les +aptitudes de son fils qu'une dégénération; l'ambassade même de Berlin, +conquête de la plume, non de l'épée, l'eût médiocrement satisfait. Son +sang breton le rendait d'ailleurs frondeur en politique, grand +opposant des taxes et violent ennemi de la cour. Il lisait la <i>Gazette +de Leyde</i>, le <i>Journal de Francfort</i>, le <i>Mercure de France</i> et +l'<i>Histoire philosophique des deux Indes</i>, dont les déclamations le +charmaient; il appelait l'abbé Raynal <i>un maître homme</i>. En diplomatie +il était antimusulman; il affirmait que quarante mille <i>polissons +russes</i> passeraient sur le ventre des janissaires et prendraient +Constantinople. Bien que turcophage, mon père avait nonobstant rancune +au cœur contre les <i>polissons russes</i>, à cause de ses rencontres à +Dantzick.</p> + +<p>Je partage le sentiment de M. de Chateaubriand sur les réputations +littéraires ou autres, mais par des raisons différentes des siennes. +Je ne sache pas dans l'histoire une renommée qui me tente: fallût-il +me baisser pour ramasser à mes pieds et à mon profit la plus grande +gloire du monde, je ne m'en donnerais pas la fatigue. Si j'avais pétri +mon limon, peut-être me fussé-je créé femme, en passion d'elles; ou si +je m'étais <span class="pagenum">(p. 193)</span> +fait homme, je me serais octroyé d'abord la beauté; +ensuite, par précaution contre l'ennui mon ennemi acharné, il m'eût +assez convenu d'être un artiste supérieur, mais inconnu, et n'usant de +mon talent qu'au bénéfice de ma solitude. Dans la vie pesée à son +poids léger, aunée à sa courte mesure, dégagée de toute piperie, +il n'est que deux choses vraies: la religion avec l'intelligence, +l'amour avec la jeunesse, c'est-à-dire l'avenir et le présent: le +reste n'en vaut pas la peine.</p> + +<p>Avec mon père finissait le premier acte de ma vie; les foyers +paternels devenaient vides; je les plaignais, comme s'ils eussent été +capables de sentir l'abandon et la solitude. Désormais j'étais sans +maître et jouissant de ma fortune: cette liberté m'effraya. Qu'en +allais-je faire? A qui la donnerais-je? Je me défiais de ma force: je +reculais devant moi.</p> + +<p class="tb">* * + * + * + *</p> + +<p>J'obtins un congé. M. d'Andrezel, nommé lieutenant-colonel du régiment +de Picardie, quittait Cambrai: je lui servis de courrier. Je traversai +Paris, où je ne voulus pas m'arrêter un quart d'heure; je revis les +landes de ma Bretagne avec plus de joie qu'un Napolitain banni dans +nos climats ne reverrait les rives de Portici, les campagnes de +Sorrente. Ma famille se rassembla à Combourg; on régla les partages; +cela fait, nous nous dispersâmes, comme des oiseaux s'envolent du nid +paternel. Mon frère arrivé de Paris y retourna; ma mère se fixa à +Saint-Malo; Lucile suivit Julie; je passai une partie de mon temps +chez mesdames de Marigny, de Chateaubourg et de Farcy. Marigny, +château de ma sœur aînée, à trois lieues de Fougères, +<span class="pagenum">(p. 194)</span>était +agréablement situé entre deux étangs parmi des bois, des rochers et +des prairies<a id="footnotetag274" name="footnotetag274"></a> +<a href="#footnote274">[274]</a>. J'y demeurai quelques mois tranquille; une lettre +de Paris vint troubler mon repos.</p> + +<p>Au moment d'entrer au service et d'épouser mademoiselle de Rosambo, +mon frère n'avait point encore quitté la robe; par cette raison il ne +pouvait monter dans les carrosses. Son ambition pressée lui suggéra +l'idée de me faire jouir des honneurs de la cour afin de mieux +préparer les voies à son élévation. Les preuves de noblesse avaient +été faites pour Lucile lorsqu'elle fut reçue au chapitre de +l'Argentière; de sorte que tout était prêt: le maréchal de Duras<a id="footnotetag275" name="footnotetag275"></a> +<a href="#footnote275">[275]</a> +devait être mon patron. Mon frère m'annonçait que j'entrais dans la +route de la fortune; que déjà j'obtenais le rang de capitaine de +cavalerie, rang honorifique et de courtoisie; qu'il serait aisé de +m'attacher à l'ordre de Malte, au moyen de quoi je jouirais de gros +bénéfices.</p> + +<p>Cette lettre me frappa comme un coup de foudre: retourner à Paris, +être présenté à la cour, -- et je <span class="pagenum">(p. 195)</span> +me trouvais presque mal quand je +rencontrais trois ou quatre personnes inconnues dans un salon! Me +faire comprendre l'ambition, à moi qui ne rêvais que de vivre oublié!</p> + +<p>Mon premier mouvement fut de répondre à mon frère qu'étant l'aîné, +c'était à lui de soutenir son nom; que, quant à moi, obscur cadet de +Bretagne, je ne me retirerais pas du service, parce qu'il y avait des +chances de guerre; mais que si le roi avait besoin d'un soldat dans +son armée, il n'avait pas besoin d'un pauvre gentilhomme à sa cour.</p> + +<p>Je m'empressai de lire cette réponse romanesque à madame de Marigny, +qui jeta les hauts cris; on appela madame de Farcy, qui se moqua de +moi; Lucile m'aurait bien voulu soutenir, mais elle n'osait combattre +ses sœurs. On m'arracha ma lettre, et, toujours faible quand il +s'agit de moi, je mandai à mon frère que j'allais partir.</p> + +<p>Je partis en effet; je partis pour être présenté à la première cour de +l'Europe, pour débuter dans la vie de la manière la plus brillante, et +j'avais l'air d'un homme que l'on traîne aux galères ou sur lequel on +va prononcer une sentence de mort.</p> + +<p class="tb">* * + * + * + *</p> + +<p>J'entrai dans Paris par le chemin que j'avais suivi la première fois; +j'allai descendre au même hôtel, rue du Mail: je ne connaissais que +cela. Je fus logé à la porte de mon ancienne chambre, mais dans un +appartement un peu plus grand et donnant sur la rue.</p> + +<p>Mon frère, soit qu'il fût embarrassé de mes manières, soit qu'il eût +pitié de ma timidité, ne me mena point dans le monde et ne me fit +faire connaissance avec <span class="pagenum">(p. 196)</span> +personne. Il demeurait rue des +Fossés-Montmartre; j'allais tous les jours dîner chez lui à trois +heures; nous nous quittions ensuite, et nous ne nous revoyions que le +lendemain. Mon gros cousin Moreau n'était plus à Paris. Je passai deux +ou trois fois devant l'hôtel de madame de Chastenay, sans oser +demander au suisse ce qu'elle était devenue.</p> + +<p>L'automne commençait. Je me levais à six heures; je passais au manège; +je déjeunais. J'avais heureusement alors la rage du grec: je +traduisais l'<i>Odyssée</i> et la <i>Cyropédie</i> jusqu'à deux heures, en +entremêlant mon travail d'études historiques. A deux heures je +m'habillais, je me rendais chez mon frère; il me demandait ce que +j'avais fait, ce que j'avais vu; je répondais: «Rien». Il haussait les +épaules et me tournait le dos.</p> + +<p>Un jour, on entend du bruit au dehors; mon frère court à la fenêtre et +m'appelle: je ne voulus jamais quitter le fauteuil dans lequel j'étais +étendu au fond de la chambre. Mon pauvre frère me prédit que je +mourrais inconnu, inutile à moi et à ma famille.</p> + +<p>A quatre heures, je rentrais chez moi: je m'asseyais derrière ma +croisée. Deux jeunes personnes de quinze ou seize ans venaient à cette +heure dessiner à la fenêtre d'un hôtel bâti en face, de l'autre côté +de la rue. Elles s'étaient aperçues de ma régularité, comme moi de la +leur. De temps en temps elles levaient la tête pour regarder leur +voisin; je leur savais un gré infini de cette marque d'attention: +elles étaient ma seule société à Paris.</p> + +<p>Quand la nuit approchait, j'allais à quelque spectacle; le désert de +la foule me plaisait, quoiqu'il m'en coûtât <span class="pagenum">(p. 197)</span> +toujours un peu +de prendre mon billet à la porte et de me mêler aux hommes. Je +rectifiai les idées que je m'étais formées du théâtre à Saint-Malo. Je +vis madame Saint-Huberti<a id="footnotetag276" name="footnotetag276"></a> +<a href="#footnote276">[276]</a> dans le rôle d'Armide; je sentis qu'il +avait manqué quelque chose à la magicienne de ma création. Lorsque je +ne m'emprisonnais pas dans la salle de l'Opéra ou des Français, je me +promenais de rue en rue ou le long des quais, jusqu'à dix ou onze +heures du soir. Je n'aperçois pas encore aujourd'hui la file des +réverbères de la place Louis XV à la barrière des <span class="smcap">Bons-Hommes</span> sans me +souvenir des angoisses dans lesquelles j'étais quand je suivis cette +route pour me rendre à Versailles lors de ma présentation.</p> + +<p>Rentré au logis, je demeurais une partie de la nuit la tête penchée +sur mon feu qui ne me disait rien: je n'avais pas, comme les Persans, +l'imagination assez riche pour me figurer que la flamme ressemblait à +l'anémone, et la braise à la grenade. J'écoutais les voitures allant, +venant, se croisant; leur roulement lointain imitait le murmure de la +mer sur les grèves de ma Bretagne, ou du vent dans les bois de +Combourg. <span class="pagenum">(p. 198)</span> +Ces bruits du monde qui rappelaient ceux de la +solitude réveillaient mes regrets; j'évoquais mon ancien mal, ou bien +mon imagination inventait l'histoire des personnages que ces chars +emportaient: j'apercevais des salons radieux, des bals, des amours, +des conquêtes. Bientôt, retombé sur moi-même, je me retrouvais, +délaissé dans une hôtellerie, voyant le monde par la fenêtre et +l'entendant aux échos de mon foyer.</p> + +<p>Rousseau croit devoir à sa sincérité, comme à l'enseignement des +hommes, la confession des voluptés suspectes de sa vie; il suppose +même qu'on l'interroge gravement et qu'on lui demande compte de ses +péchés avec les <i>donne pericolanti</i> de Venise. Si je m'étais prostitué +aux courtisanes de Paris, je ne me croirais pas obligé d'en instruire +la postérité; mais j'étais trop timide d'un côté, trop exalté de +l'autre, pour me laisser séduire à des filles de joie. Quand je +traversais les troupeaux de ces malheureuses attaquant les passants +pour les hisser à leurs entre-sols, comme les cochers de Saint-Cloud +pour faire monter les voyageurs dans leurs voitures, j'étais saisi de +dégoût et d'horreur. Les plaisirs d'aventure ne m'auraient convenu +qu'aux temps passés.</p> + +<p>Dans les <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup>, <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup>, +<span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup>, et <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècles, la civilisation +imparfaite, les croyances superstitieuses, les usages étrangers et +demi-barbares, mêlaient le roman partout: les caractères étaient +forts, l'imagination puissante, l'existence mystérieuse et cachée. La +nuit, autour des hauts murs des cimetières et des couvents, sous les +remparts déserts de la ville, le long des chaînes et des fossés des +marchés, à l'orée des quartiers <span class="pagenum">(p. 199)</span> +clos, dans les rues étroites et +sans réverbères, où des voleurs et des assassins se tenaient embusqués, +où des rencontres avaient lieu tantôt à la lumière des flambeaux, +tantôt dans l'épaisseur des ténèbres, c'était au péril de sa tête +qu'on cherchait le rendez-vous donné par quelque Héloïse. Pour se +livrer au désordre, il fallait aimer véritablement; pour violer les +mœurs générales, il fallait faire de grands sacrifices. Non seulement +il s'agissait d'affronter des dangers fortuits et de braver le glaive +des lois, mais on était obligé de vaincre en soi l'empire des +habitudes régulières, l'autorité de la famille, la tyrannie des +coutumes domestiques, l'opposition de la conscience, les terreurs et +les devoirs du chrétien. Toutes ces entraves doublaient l'énergie des +passions.</p> + +<p>Je n'aurais pas suivi en 1788 une misérable affamée qui m'eût entraîné +dans son bouge sous la surveillance de la police; mais il est probable +que j'eusse mis à fin, en 1606 une aventure du genre de celle qu'a si +bien racontée Bassompierre.</p> + +<p>«Il y avoit cinq ou six mois, dit le maréchal, que toutes les fois que +je passois sur le Petit-Pont (car en ce temps-là le Pont-Neuf n'était +point bâti), une belle femme, lingère à l'enseigne des <i>Deux-Anges</i>, +me faisoit de grandes révérences et m'accompagnoit de la vue tant +qu'elle pouvoit; et comme j'eus pris garde à son action, je la +regardois aussi et la saluois avec plus de soin.</p> + +<p>«Il advint que lorsque j'arrivai de Fontainebleau à Paris, passant sur +le Petit-Pont, dès qu'elle m'aperçut venir, elle se mit sur l'entrée +de sa boutique et me dit, comme je passois: -- Monsieur je suis votre +servante. -- Je <span class="pagenum">(p. 200)</span> +lui rendis son salut, et, me retournant de temps +en temps, je vis qu'elle me suivoit de la vue aussi longtemps qu'elle +pouvoit.»</p> + +<p>Bassompierre obtient un rendez-vous: «Je trouvai, dit-il, une +très-belle femme, âgée de vingt ans, qui étoit coiffée de nuit, +n'ayant qu'une très fine chemise sur elle et une petite jupe de +revesche verte, et des mules aux pieds, avec un peignoir sur elle. +Elle me plut bien fort. Je lui demandai si je ne pourrois pas la voir +encore une autre fois. -- Si vous voulez me voir une autre fois, me +répondit-elle, ce sera chez une de mes tantes, qui se tient en la rue +Bourg-l'Abbé, proche des Halles, auprès de la rue aux Ours, à la +troisième porte du côté de la rue Saint-Martin; je vous y attendrai +depuis dix heures jusqu'à minuit, et plus tard encore; je laisserai la +porte ouverte. A l'entrée, il y a une petite allée que vous passerez +vite, car la porte de la chambre de ma tante y répond, et trouverez un +degré qui vous mènera à ce second étage. -- Je vins à dix heures, et +trouvai la porte qu'elle m'avoit marquée, et de la lumière bien +grande, non-seulement au second étage, mais au troisième et au premier +encore; mais la porte était fermée. Je frappai pour avertir de ma +venue; mais j'ouïs une voix d'homme qui me demanda qui j'étois. Je +m'en retournai à la rue aux Ours, et étant retourné pour la deuxième +fois, ayant trouvé la porte ouverte, j'entrai jusques au second étage, +où je trouvai que cette lumière étoit la paille du lit que l'on y +brûloit, et deux corps nus étendus sur la table de la chambre. Alors, +je me retirai bien étonné, et en sortant je rencontrai des corbeaux +<i>(enterreurs de morts)</i> qui me demandèrent <span class="pagenum">(p. 201)</span> +ce que je cherchois; +et moi, pour les faire écarter, mis l'épée à la main et passai outre, +m'en revenant à mon logis, un peu ému de ce spectacle inopiné<a id="footnotetag277" name="footnotetag277"></a> +<a href="#footnote277">[277]</a>.»</p> + +<p>Je suis allé, à mon tour, à la découverte, avec l'adresse donnée, il y +deux cent quarante ans, par Bassompierre. J'ai traversé le Petit-Pont, +passé les Halles, et suivi la rue Saint-Denis jusqu'à la rue aux Ours, +à main droite; la première rue à main gauche, aboutissant rue aux +Ours, est la rue Bourg-l'Abbé. Son inscription, enfumée comme par le +temps et un incendie, m'a donné bonne espérance. J'ai retrouvé la +<i>troisième petite porte</i> du côté de la rue Saint-Martin, tant les +renseignements de l'historien sont fidèles. Là, malheureusement, les +deux siècles et demi, que j'avais cru d'abord restés dans la rue, ont +disparu. La façade de la maison est moderne; aucune clarté ne sortait +ni du premier, ni du second, ni du troisième étage. Aux fenêtres de +l'attique, sous le toit, régnait une guirlande de capucines et de pois +de senteur; au rez-de-chaussée, une boutique de coiffeur offrait une +multitude de tours de cheveux accrochés derrière les vitres.</p> + +<p>Tout déconvenu, je suis entré dans ce musée des Éponines: depuis la +conquête des Romains, les Gauloises ont toujours vendu leurs tresses +blondes à des fronts moins parés; mes compatriotes bretonnes se font +tondre encore à certains jours de foire et troquent le voile naturel +de leur tête pour un mouchoir des Indes. <span class="pagenum">(p. 202)</span> +M'adressant à un merlan, +qui filait une perruque sur un peigne de fer: «Monsieur, n'auriez-vous +pas acheté les cheveux d'une jeune lingère, qui demeurait à l'enseigne +des <i>Deux-Anges</i>, près du Petit-Pont?» Il est resté sous le coup, ne +pouvant dire ni oui, ni non. Je me suis retiré, avec mille excuses, à +travers un labyrinthe de toupets.</p> + +<p>J'ai ensuite erré de porte en porte: point de lingère de vingt ans, me +faisant <i>grandes révérences</i>; point de jeune femme franche, +désintéressée, passionnée, <i>coiffée de nuit, n'ayant qu'une très fine +chemise, une petite jupe de revesche verte, et des mules aux pieds, +avec un peignoir sur elle</i>. Une vieille grognon, prête à rejoindre ses +dents dans la tombe, m'a pensé battre avec sa béquille: c'était +peut-être la tante du rendez-vous.</p> + +<p>Quelle belle histoire que cette histoire de Bassompierre! il faut +comprendre une des raisons pour laquelle il avait été si résolument +aimé. A cette époque, les Français se séparaient en deux classes +distinctes, l'une dominante, l'autre demi-serve. La lingère pressait +Bassompierre dans ses bras, comme un demi-dieu descendu au sein d'une +esclave: il lui faisait l'illusion de la gloire, et les Françaises, +seules de toutes les femmes, sont capables de s'enivrer de cette +illusion.</p> + +<p>Mais qui nous révélera les causes inconnues de la catastrophe? +Était-ce la gentille grisette des <i>Deux-Anges</i>, dont le corps gisait +sur la table avec un autre corps? Quel était l'autre corps? Celui du +mari, ou de l'homme dont Bassompierre entendit la voix? La peste (car +il y avait peste à Paris) ou la jalousie étaient-elles accourues +<span class="pagenum">(p. 203)</span> +dans la rue Bourg-l'Abbé avant l'amour? L'imagination se peut +exercer à l'aise sur un tel sujet. Mêlez aux inventions du poète le +chœur populaire, les fossoyeurs arrivant, les <i>corbeaux</i> et l'épée de +Bassompierre, un superbe mélodrame sortira de l'aventure.</p> + +<p>Vous admirerez aussi la chasteté et la retenue de ma jeunesse à Paris: +dans cette capitale, il m'était loisible de me livrer à tous mes +caprices, comme dans l'abbaye de Thélème où chacun agissait à sa +volonté; je n'abusai pas néanmoins de mon indépendance: je n'avais de +commerce qu'avec une courtisane âgée de deux cent seize ans, jadis +éprise d'un maréchal de France, rival du Béarnais auprès de +mademoiselle de Montmorency, et amant de mademoiselle d'Entragues, +sœur de la marquise de Verneuil, qui parle si mal de Henri IV. Louis +XVI, que j'allais voir, ne se doutait pas de mes rapports secrets avec +sa famille.</p> + +<p>Le jour fatal arriva; il fallut partir pour Versailles plus mort que +vif. Mon frère m'y conduisit la veille de ma présentation et me mena +chez le maréchal de Duras, galant homme dont l'esprit était si commun +qu'il réfléchissait quelque chose de bourgeois sur ses belles +manières: ce bon maréchal me fit pourtant une peur horrible.</p> + +<p class="tb">* * + * + * + *</p> + +<p>Le lendemain matin, je me rendis seul au château. On n'a rien vu quand +on n'a pas vu la pompe de Versailles, même après le licenciement de +l'ancienne maison du roi: Louis XIV était toujours là.</p> + +<p>La chose alla bien tant que je n'eus qu'à traverser les salles des +gardes: l'appareil militaire m'a toujours plu <span class="pagenum">(p. 204)</span> +et ne m'a jamais +imposé. Mais quand j'entrai dans l'Œil-de-bœuf<a id="footnotetag278" name="footnotetag278"></a> +<a href="#footnote278">[278]</a> et que je me +trouvai au milieu des courtisans, alors commença ma détresse. On me +regardait; j'entendais demander qui j'étais. Il se faut souvenir de +l'ancien prestige de la royauté pour se pénétrer de l'importance dont +était alors une présentation. Une destinée mystérieuse s'attachait au +<i>débutant</i>; on lui épargnait l'air protecteur méprisant qui composait, +avec l'extrême politesse, les manières inimitables du grand seigneur. +Qui sait si ce débutant ne deviendra pas le favori du maître? On +respectait en lui la domesticité future dont il pouvait être honoré. +Aujourd'hui, nous nous précipitons dans le palais avec encore plus +d'empressement qu'autrefois et, ce qu'il y a d'étrange, sans illusion: +un courtisan réduit à se nourrir de vérités est bien près de mourir de +faim.</p> + +<p>Lorsqu'on annonça le lever de roi, les personnes non présentées se +retirèrent; je sentis un mouvement de vanité: je n'étais pas fier de +rester, j'aurais été humilié de sortir. La chambre à coucher du roi +s'ouvrit; je vis le roi, selon l'usage, achever sa toilette, +c'est-à-dire prendre son chapeau de la main du premier gentilhomme de +service. Le roi s'avança allant à la messe; je m'inclinai; le maréchal +de Duras me nomma: «Sire, le chevalier de Chateaubriand.» Le roi me +regarda, me rendit mon salut, hésita, eut l'air de vouloir m'adresser +la parole. J'aurais répondu d'une contenance assurée: ma timidité +s'était évanouie. Parler <span class="pagenum">(p. 205)</span> +au général de l'armée, au chef de l'État, +me paraissait +tout simple, sans que je me rendisse compte de ce que j'éprouvais. Le +roi, plus embarrassé que moi, ne trouvant rien à me dire, passa outre. +Vanité des destinées humaines! ce souverain que je voyais pour la +première fois, ce monarque si puissant était Louis XVI à six ans de +son échafaud! Et ce nouveau courtisan qu'il regardait à peine, chargé +de démêler les ossements parmi les ossements, après avoir été sur +preuves de noblesse présenté aux grandeurs du fils de saint Louis, le +serait un jour à sa poussière sur preuves de fidélité! double tribut +de respect à la double royauté du sceptre et de la palme! Louis XVI +pouvait répondre à ses juges comme le Christ aux Juifs: «Je vous ai +fait voir beaucoup de bonnes œuvres; pour laquelle me lapidez-vous?»</p> + +<div class="figcenter" style="width: 400px;"> +<img src="images/chasse_avec_le_roi.jpg" width="400" height="558" alt="CHASSE AVEC LE ROI" title="" /> +<span class="caption">CHASSE AVEC LE ROI</span> +</div> + +<p>Nous courûmes à la galerie pour nous trouver sur le passage de la +reine lorsqu'elle reviendrait de la chapelle. Elle se montra bientôt +entourée d'un radieux et nombreux cortège; elle nous fit une noble +révérence; elle semblait enchantée de la vie. Et ces belles mains, qui +soutenaient alors avec tant de grâce le sceptre de tant de rois, +devaient, avant d'être liées par le bourreau, ravauder les haillons de +la veuve, prisonnière à la Conciergerie!</p> + +<p>Si mon frère avait obtenu de moi un sacrifice, il ne dépendait pas de +lui de me le faire pousser plus loin. Vainement il me supplia de +rester à Versailles, afin d'assister le soir au jeu de la reine: «Tu +seras, me dit-il, nommé à la reine, et le roi te parlera.» Il ne me +pouvait pas donner de meilleures raisons pour m'enfuir. Je me hâtai de +venir cacher ma gloire dans mon <span class="pagenum">(p. 206)</span> +hôtel garni, heureux d'être +échappé à la cour, mais voyant encore devant moi la terrible journée +des carrosses, du 19 février 1787.</p> + +<p>Le duc de Coigny<a id="footnotetag279" name="footnotetag279"></a> +<a href="#footnote279">[279]</a> me fit prévenir que je chasserais avec le roi +dans la forêt de Saint-Germain. Je m'acheminai de grand matin vers mon +supplice, en uniforme de <i>débutant</i>, habit gris, veste et culottes +rouges, manchettes de bottes, bottes à l'écuyère, couteau de chasse au +côté, petit chapeau français à galon d'or. Nous nous trouvâmes quatre +<i>débutants</i> au château de Versailles, moi, les deux messieurs de +Saint-Marsault et le comte d'Hautefeuille<a id="footnotetag280" name="footnotetag280"></a> +<a href="#footnote280">[280]</a>. Le duc de Coigny nous +donna <span class="pagenum">(p. 207)</span> +nos instructions: il nous avisa de ne pas couper la chasse, +le roi s'emportant lorsqu'on passait entre lui et la bête. Le duc de +Coigny portait un nom fatal à la reine. Le rendez-vous était au Val, +dans la forêt de Saint-Germain, domaine engagé par la couronne au +maréchal de Beauvau<a id="footnotetag281" name="footnotetag281"></a> +<a href="#footnote281">[281]</a>. L'usage voulait que les chevaux de la +première chasse à laquelle assistaient les hommes présentés fussent +fournis des écuries du roi<a id="footnotetag282" name="footnotetag282"></a> +<a href="#footnote282">[282]</a>.</p> + +<p>On bat aux champs: mouvement d'armes, voix de commandement. On crie: +<i>Le roi!</i> Le roi sort, monte dans son carrosse: nous roulons dans les +carrosses à la suite. Il y avait loin de cette course et de cette +chasse avec le roi de France à mes courses et à mes chasses dans les +landes de la Bretagne; et plus loin encore à mes courses et à mes +chasses avec les sauvages de l'Amérique: ma vie devait être remplie de +ces contrastes.</p> + +<p>Nous arrivâmes au point de ralliement, où de nombreux chevaux de +selle, tenus en main sous les arbres, témoignaient leur impatience. +Les carrosses arrêtés dans la forêt avec les gardes; les groupes +d'hommes et de femmes; les meutes à peine contenues par les piqueurs; +les aboiements des chiens, le hennissement <span class="pagenum">(p. 208)</span> +des chevaux, le bruit +des cors, formaient une scène très animée. Les chasses de nos rois +rappelaient à la fois les anciennes et les nouvelles mœurs de la +monarchie, les rudes passe-temps de Clodion, de Chilpéric, de +Dagobert, la galanterie de François I<sup>er</sup>, de Henri IV et de Louis XIV.</p> + +<p>J'étais trop plein de mes lectures pour ne pas voir partout des +comtesses de Chateaubriand, des duchesses d'Étampes, des Gabrielles +d'Estrées, des La Vallière, des Montespan. Mon imagination prit cette +chasse historiquement, et je me sentis à l'aise: j'étais d'ailleurs +dans une forêt, j'étais chez moi.</p> + +<p>Au descendu des carrosses, je présentai mon billet aux piqueurs. On +m'avait destiné une jument appelée l'<i>Heureuse</i>, bête légère, mais +sans bouche, ombrageuse et pleine de caprices: assez vive image de ma +fortune, qui chauvit sans cesse des oreilles. Le roi mis en selle +partit; la chasse le suivit, prenant diverses routes. Je restai +derrière à me débattre avec l'<i>Heureuse</i>, qui ne voulait pas se +laisser enfourcher par son nouveau maître; je finis cependant par +m'élancer sur son dos: la chasse était déjà loin.</p> + +<p>Je maîtrisai d'abord assez bien l'<i>Heureuse</i>; forcée de raccourcir son +galop, elle baissait le cou, secouait le mors blanchi d'écume, +s'avançait de travers à petits bonds; mais lorsqu'elle approcha du +lieu de l'action, il n'y eut plus moyen de la retenir. Elle allonge le +chanfrein, m'abat la main sur le garrot, vient au grand galop donner +dans une troupe de chasseurs, écartant tout sur son passage, ne +s'arrêtant qu'au heurt du cheval d'une femme qu'elle faillit culbuter, +au milieu des éclats de rire des uns, des cris <span class="pagenum">(p. 209)</span> +de frayeur des +autres. Je fais aujourd'hui d'inutiles efforts pour me rappeler le nom +de cette femme, qui reçut poliment mes excuses. Il ne fut plus +question que de l'<i>aventure</i> du débutant.</p> + +<p>Je n'étais pas au bout de mes épreuves. Environ une demi-heure après +ma déconvenue, je chevauchais dans une longue percée à travers des +parties de bois désertes; un pavillon s'élevait au bout: voilà que je +me mis à songer à ces palais répandus dans les forêts de la couronne, +en souvenir de l'origine des rois chevelus et de leurs mystérieux +plaisirs: un coup de fusil part; l'<i>Heureuse</i> tourne court, brosse +tête baissée dans le fourré, et me porte juste à l'endroit où le +chevreuil venait d'être abattu: le roi paraît.</p> + +<p>Je me souvins alors, mais trop tard, des injonctions du duc de Coigny: +la maudite <i>Heureuse</i> avait tout fait. Je saute à terre, d'une main +poussant en arrière ma cavale, de l'autre tenant mon chapeau bas. Le +roi regarde, et ne voit qu'un débutant arrivé avant lui aux fins de la +bête; il avait besoin de parler; au lieu de s'emporter, il me dit avec +un ton de bonhomie et un gros rire: «Il n'a pas tenu longtemps.» C'est +le seul mot que j'aie jamais obtenu de Louis XVI. On vint de toutes +parts; on fut étonné de me trouver <i>causant</i> avec le roi. Le débutant +Chateaubriand fit du bruit par ses deux <i>aventures</i>; mais, comme il +lui est toujours arrivé depuis, il ne sut profiter ni de la bonne ni +de la mauvaise fortune.</p> + +<p>Le roi força trois autres chevreuils. Les débutants ne pouvant courre +que la première bête, j'allai attendre au Val avec mes compagnons le +retour de la chasse.</p> + +<p>Le <span class="pagenum">(p. 210)</span> +roi revint au Val; il était gai et contait les accidents de +la chasse. On reprit le chemin de Versailles. Nouveau désappointement +pour mon frère: au lieu d'aller m'habiller pour me trouver au débotté, +moment de triomphe et de faveur, je me jetai au fond de ma voiture et +rentrai dans Paris plein de joie d'être délivré de mes honneurs et de +mes maux. Je déclarai à mon frère que j'étais déterminé à retourner en +Bretagne.</p> + +<p>Content d'avoir fait connaître son nom, espérant amener un jour à +maturité, par sa présentation, ce qu'il y avait d'avorté dans la +mienne, il ne s'opposa pas au départ d'un esprit aussi biscornu<a id="footnotetag283" name="footnotetag283"></a> +<a href="#footnote283">[283]</a>.</p> + +<p>Telle fut ma première vue de la ville et de la cour. La société me +parut plus odieuse encore que je ne l'avais imaginé; mais si elle +m'effraya, elle ne me découragea pas; je sentis confusément que +j'étais supérieur à ce que j'avais aperçu. Je pris pour la cour un +dégoût invincible; ce dégoût, ou plutôt ce mépris que je n'ai pu +cacher, m'empêchera de réussir ou me fera tomber du plus haut point de +ma carrière.</p> + +<p>Au reste, si je jugeais le monde sans le connaître, le monde, à son +tour, m'ignorait. Personne ne devina à mon début ce que je pouvais +valoir, et quand je revins à Paris, on ne le devina pas davantage. +Depuis ma triste célébrité, beaucoup de personnes m'ont dit: «Comme +nous vous eussions remarqué, si nous vous avions <span class="pagenum">(p. 211)</span> +rencontré +dans votre jeunesse!» Cette obligeante prétention n'est que l'illusion +d'une renommée déjà faite. Les hommes se ressemblent à l'extérieur; en +vain Rousseau nous dit qu'il possédait deux petits yeux tout +charmants: il n'en est pas moins certain, témoin ses portraits, qu'il +avait l'air d'un maître d'école ou d'un cordonnier grognon.</p> + +<p>Pour en finir avec la cour, je dirai qu'après avoir revu la Bretagne +et m'être venu fixer à Paris avec mes sœurs cadettes, Lucile et +Julie, je m'enfonçai plus que jamais dans mes habitudes solitaires. On +me demandera ce que devint l'histoire de ma présentation. Elle resta +là. -- Vous ne chassâtes donc plus avec le roi? -- Pas plus qu'avec +l'empereur de la Chine. -- Vous ne retournâtes donc plus à +Versailles? -- J'allai deux fois jusqu'à Sèvres; le cœur me faillit, et +je revins à Paris. -- Vous ne tirâtes donc aucun parti de votre +position? -- Aucun. -- Que faisiez-vous donc? -- Je m'ennuyais. -- Ainsi, vous +ne vous sentiez aucune ambition? -- Si fait: à force d'intrigues et de +soucis, j'arrivai à la gloire d'insérer dans l'<i>Almanach des Muses</i> +une idylle dont l'apparition me pensa tuer d'espérance et de +crainte<a id="footnotetag284" name="footnotetag284"></a> +<a href="#footnote284">[284]</a>. J'aurais donné tous les carrosses du roi pour avoir +composé la romance: <i>Ô ma tendre musette!</i> ou: <i>De mon berger volage</i>.</p> + +<p>Propre à tout pour les autres, bon à rien pour moi: me voilà.</p> + + + +<a id="page213" name="page213"></a><a href="#page213"></a> +<h1>LIVRE V<a id="footnotetag285" name="footnotetag285"></a> +<a href="#footnote285">[285]</a> <span class="pagenum">(p. 213)</span></h1> + + +<h3>Passage en Bretagne. -- Garnison de Dieppe. -- Retour à Paris avec Lucile +et Julie. -- Delisle de Sales. -- Gens de lettres. -- Portraits. -- Famille +Rosambo. -- M. de Malesherbes. -- Sa prédilection pour Lucile. -- Apparition +et changement de ma Sylphide. -- Premiers mouvements politiques en +Bretagne. -- Coup d'œil sur l'histoire de la monarchie. -- Constitution +des États de Bretagne. -- Tenue des États. -- Revenu du roi en +Bretagne. -- Revenu particulier de la province. -- Le Fouage. -- J'assiste +pour la première fois à une réunion politique. -- Scène. -- Ma mère +retirée à Saint-Malo. -- Cléricature. -- Environs de Saint-Malo. -- Le +revenant. -- Le malade. -- États de Bretagne en 1789. -- Insurrection. + -- Saint-Riveul, mon camarade de collège, est tué. -- Année 1789. -- Voyage +de Bretagne à Paris. -- Mouvement sur la route. -- Aspect de Paris. -- Renvoi +de M. Necker. -- Versailles. -- Joie de la famille royale. -- Insurrection +générale. Prise de la Bastille. -- Effet de la prise de la Bastille sur +la cour. -- Têtes de Foullon et de Bertier. -- Rappel de M. Necker. -- Séance +du 4 août 1789. -- Journée du 5 octobre. -- Le roi est amené à +Paris. -- Assemblée constituante. -- Mirabeau. -- Séances de l'Assemblée +nationale. -- Robespierre. -- Société. -- Aspect de Paris. -- Ce que je +faisais au milieu de tout ce bruit. -- Mes jours solitaires. -- M<sup>lle</sup> +Monet. -- J'arrête avec M. de Malesherbes le plan de mon voyage en +Amérique. -- Bonaparte et moi sous-lieutenants ignorés. -- Le marquis de +la Rouërie. -- Je m'embarque à Saint-Malo. -- Dernières pensées en +quittant la terre natale.</h3> + + +<p>Tout ce qu'on vient de lire dans le livre précédent a été écrit à +Berlin. Je suis revenu à Paris pour le baptême <span class="pagenum">(p. 214)</span> +du duc de +Bordeaux<a id="footnotetag286" name="footnotetag286"></a> +<a href="#footnote286">[286]</a>, et j'ai donné la démission de mon ambassade par +fidélité politique à M. de Villèle sorti du ministère<a id="footnotetag287" name="footnotetag287"></a> +<a href="#footnote287">[287]</a>. Rendu à +mes loisirs, écrivons. A mesure que ces <i>Mémoires</i> se remplissent de +mes années écoulées, ils me représentent le globe inférieur d'un +sablier constatant ce qu'il y a de tombé de ma vie; quand tout le +sable sera passé, je ne retournerais pas mon horloge de verre, Dieu +m'en eût-il donné la puissance.</p> + +<p>La nouvelle solitude dans laquelle j'entrai en Bretagne, après ma +présentation, n'était plus celle de Combourg; elle n'était ni aussi +entière, ni aussi sérieuse, et, pour tout dire, ni aussi forcée: il +m'était loisible de la quitter; elle perdait de sa valeur. Une vieille +châtelaine armoriée, un vieux baron blasonné, gardant dans un manoir +féodal leur dernière fille et leur dernier fils, offraient ce que les +Anglais appellent des <i>caractères</i>: rien de provincial, de rétréci +dans cette vie, parce qu'elle n'était pas la vie commune.</p> + +<p>Chez mes sœurs, la province se retrouvait au milieu des champs: on +allait dansant de voisins en voisins, jouant la comédie dont j'étais +quelquefois un mauvais acteur. L'hiver, il fallait subir à Fougères la +société d'une petite ville, les bals, les assemblées, les dîners, et +je ne pouvais pas, comme à Paris, être oublié.</p> + +<p>D'un autre côté, je n'avais pas vu l'armée, la cour, sans +<span class="pagenum">(p. 215)</span> qu'un +changement se fût opéré dans mes idées: en dépit de mes goûts +naturels, je ne sais quoi se débattant en moi contre l'obscurité me +demandait de sortir de l'ombre. Julie avait la province en +détestation; l'instinct du génie et de la beauté poussait Lucile sur +un plus grand théâtre.</p> + +<p>Je sentais donc dans mon existence, un malaise par qui j'étais averti +que cette existence n'était pas ma destinée.</p> + +<p>Cependant, j'aimais toujours la campagne, et celle de Marigny était +charmante<a id="footnotetag288" name="footnotetag288"></a> +<a href="#footnote288">[288]</a>. Mon régiment avait changé de résidence: le premier +bataillon tenait garnison au Havre, le second à Dieppe; je rejoignis +celui-ci: ma présentation faisait de moi un personnage. Je pris goût à +mon métier; je travaillais à la manœuvre; on me confia des recrues +que j'exerçais sur les galets au bord de la mer: cette mer a formé le +fond du tableau dans presque toutes les scènes de ma vie.</p> + +<p>La Martinière ne s'occupait à Dieppe ni de son homonyme +<i>Lamartinière</i><a id="footnotetag289" name="footnotetag289"></a> +<a href="#footnote289">[289]</a>, ni du P. Simon, lequel écrivait contre +<span class="pagenum">(p. 216)</span> +Bossuet, Port-Royal et les Bénédictins<a id="footnotetag290" name="footnotetag290"></a> +<a href="#footnote290">[290]</a>, ni de l'anatomiste +Pecquet, que madame de Sévigné appelle le petit Pecquet<a id="footnotetag291" name="footnotetag291"></a> +<a href="#footnote291">[291]</a>; mais La +Martinière était amoureux à Dieppe comme à Cambrai: il dépérissait aux +pieds d'une forte Cauchoise, dont la coiffe et le toupet avaient une +demi-toise de haut. Elle n'était pas jeune: par un singulier hasard, +elle s'appelait Cauchie, petite-fille apparemment de cette Dieppoise, +Anne Cauchie, qui en 1645 était âgée de cent cinquante ans.</p> + +<p>C'était en 1647 qu'Anne d'Autriche, voyant comme moi la mer par les +fenêtres de sa chambre, s'amusait à regarder les brûlots se consumer +pour la divertir. Elle laissait les peuples qui avaient été fidèles à +Henri IV garder le jeune Louis XIV; elle donnait à ces peuples des +bénédictions infinies, <i>malgré leur vilain langage normand</i>.</p> + +<p>On retrouvait à Dieppe quelques redevances féodales que j'avais vu +payer à Combourg, il était dû au bourgeois +<span class="pagenum">(p. 217)</span> Vauquelin trois têtes +de porc ayant chacun une orange entre les dents, et trois sous marqués +de la plus ancienne monnaie connue.</p> + +<p>Je revins passer un semestre à Fougères. Là régnait une fille noble, +appelée mademoiselle de La Belinaye<a id="footnotetag292" name="footnotetag292"></a> +<a href="#footnote292">[292]</a>, tante de cette comtesse de +Tronjoli, dont j'ai déjà parlé. Une agréable laide, sœur d'un +officier au régiment de Condé, attira mes admirations: je n'aurais pas +été assez téméraire pour élever mes vœux jusqu'à la beauté; ce n'est +qu'à la faveur des imperfections d'une femme que j'osais risquer un +respectueux hommage.</p> + +<p>Madame de Farcy, toujours souffrante, prit enfin la résolution +d'abandonner la Bretagne. Elle détermina Lucile à la suivre; Lucile, à +son tour, vainquit mes répugnances: nous prîmes la route de Paris; +douce association des trois plus jeunes oiseaux de la couvée.</p> + +<p>Mon frère était marié; il demeurait chez son beau-père, le président +de Rosambo, rue de Bondy<a id="footnotetag293" name="footnotetag293"></a> +<a href="#footnote293">[293]</a>. Nous convînmes de nous placer dans son +voisinage: par l'entremise de M. Delisle de Sales, logé dans les +pavillons de Saint-Lazare, au haut du faubourg Saint-Denis, nous +arrêtâmes un appartement dans ces mêmes pavillons.</p> + +<p>Madame <span class="pagenum">(p. 218)</span> +de Farcy s'était accointée, je ne sais comment, avec +Delisle de Sales<a id="footnotetag294" name="footnotetag294"></a> +<a href="#footnote294">[294]</a>, lequel avait été mis jadis à Vincennes pour des +niaiseries philosophiques. A cette époque, on devenait un personnage +quand on avait barbouillé quelques lignes de prose ou inséré un +quatrain dans l'<i>Almanach des Muses</i>. Delisle de Sales, très brave +homme, très cordialement médiocre, avait un grand relâchement +d'esprit, et laissait aller sous lui ses années; ce vieillard s'était +composé une belle bibliothèque avec ses ouvrages, qu'il brocantait à +l'étranger et que personne ne lisait à Paris. Chaque année, au +printemps, il faisait ses remontes d'idées en Allemagne. Gras et +débraillé, il portait un rouleau de papier crasseux que l'on voyait +sortir de sa poche; il y consignait au coin des rues sa pensée du +moment. Sur le piédestal de son buste en marbre, il avait tracé de sa +main cette inscription, empruntée au buste de Buffon: <i>Dieu, l'homme, +la nature, il a tout expliqué</i>. Delisle de Sales tout expliqué! Ces +orgueils sont bien plaisants, mais bien décourageants. Qui se peut +flatter d'avoir un talent véritable? Ne pouvons-nous pas être, tous +tant que nous sommes, sous l'empire d'une illusion semblable à celle +de Delisle de Sales? Je parierais que tel auteur qui lit cette phrase +se croit un écrivain de génie, et n'est pourtant qu'un sot.</p> + +<p>Si je me suis trop longuement étendu sur le compte du digne homme des +pavillons de Saint-Lazare, c'est qu'il <span class="pagenum">(p. 219)</span> +fut le premier littérateur +que je rencontrai: il m'introduisit dans la société des autres.</p> + +<p>La présence de mes deux sœurs me rendit le séjour de Paris moins +insupportable; mon penchant pour l'étude affaiblit encore mes dégoûts. +Delisle de Sales me semblait un aigle. Je vis chez lui Carbon Flins +des Oliviers<a id="footnotetag295" name="footnotetag295"></a> +<a href="#footnote295">[295]</a>, qui tomba amoureux de madame de Farcy. Elle s'en +moquait; il prenait bien la chose, car il se piquait d'être de bonne +compagnie. Flins me fit connaître Fontanes, son ami, qui est devenu le +mien.</p> + +<p>Fils d'un maître des eaux et forêts de Reims, Flins avait reçu une +éducation négligée; au demeurant, homme d'esprit et parfois de talent. +On ne pouvait voir quelque chose de plus laid: court et bouffi, de +gros yeux saillants, des cheveux hérissés, des dents sales, et malgré +cela l'air pas trop ignoble. Son genre de vie, qui était celui de +presque tous les gens de lettres de Paris à cette époque, mérite +d'être raconté.</p> + +<p>Flins occupait un appartement rue Mazarine, assez près de La Harpe, +qui demeurait rue Guénégaud. Deux Savoyards, travestis en laquais par +la vertu d'une casaque de livrée, le servaient; le soir, ils le +suivaient, et introduisaient <span class="pagenum">(p. 220)</span> +les visites chez lui le matin. Flins +allait régulièrement au Théâtre-Français, alors placé à l'Odéon<a id="footnotetag296" name="footnotetag296"></a> +<a href="#footnote296">[296]</a>, +et excellent surtout dans la comédie. Brizard venait à peine de +finir<a id="footnotetag297" name="footnotetag297"></a> +<a href="#footnote297">[297]</a>; Talma commençait<a id="footnotetag298" name="footnotetag298"></a> +<a href="#footnote298">[298]</a>; Larive, Saint-Phal, Fleury, Molé, +Dazincourt, Dugazon, Grandmesnil, mesdames Contat, Saint-Val<a id="footnotetag299" name="footnotetag299"></a> +<a href="#footnote291">[299]</a>, +Desgarcins, Olivier<a id="footnotetag300" name="footnotetag300"></a> +<a href="#footnote300">[300]</a>, étaient dans toute la force du talent, en +attendant mademoiselle Mars, fille de Monvel, prête à débuter au +théâtre Montansier<a id="footnotetag301" name="footnotetag301"></a> +<a href="#footnote301">[301]</a>. Les actrices <span class="pagenum">(p. 221)</span> +protégeaient les auteurs +et devenaient quelquefois l'occasion de leur fortune.</p> + +<p>Flins qui n'avait qu'une petite pension de sa famille, vivait de +crédit. Vers les vacances du Parlement, il mettait en gage les livrées +de ses Savoyards, ses deux montres, ses bagues et son linge, payait +avec le prêt ce qu'il devait, partait pour Reims, y passait trois +mois, revenait à Paris, retirait, au moyen de l'argent que lui donnait +son père, ce qu'il avait déposé au mont-de-piété, et recommençait le +cercle de cette vie, toujours gai et bien reçu.</p> + +<p class="tb">* * + * + * + *</p> + +<p>Dans le cours des deux années qui s'écoulèrent depuis mon +établissement à Paris jusqu'à l'ouverture des états généraux, cette +société s'élargit. Je savais par cœur les élégies du chevalier de +Parny, et je les sais encore. Je lui écrivis pour lui demander la +permission de voir un poète dont les ouvrages faisaient mes délices; +il me répondit poliment: je me rendis chez lui rue de Cléry.</p> + +<p>Je trouvai un homme assez jeune encore, de très bon ton, grand, +maigre, le visage marqué de petite vérole<a id="footnotetag302" name="footnotetag302"></a> +<a href="#footnote302">[302]</a>. Il me rendit ma +visite; je le présentai à mes sœurs. <span class="pagenum">(p. 222)</span> +Il aimait peu la société +et il en fut bientôt chassé par la politique: il était alors du vieux +parti. Je n'ai point connu d'écrivain qui fût plus semblable à ses +ouvrages: poète et créole, il ne lui fallait que le ciel de l'Inde, +une fontaine, un palmier et une femme. Il redoutait le bruit, +cherchait à glisser dans la vie sans être aperçu, sacrifiait tout à sa +paresse, et n'était trahi dans son obscurité que par ses plaisirs qui +touchaient en passant sa lyre:</p> + +<p class="quotega"> + Que notre vie heureuse et fortunée<br> + Coule en secret, sous l'aile des amours,<br> + Comme un ruisseau qui, murmurant à peine,<br> + Et dans son lit resserrant tous ses flots,<br> + Cherche avec soin l'ombre des arbrisseaux.<br> + Et n'ose pas se montrer dans la plaine.</p> + +<p>C'est cette impossibilité de se soustraire à son indolence qui, de +furieux aristocrate, rendit le chevalier de Parny misérable +révolutionnaire, insultant la religion persécutée et les prêtres à +l'échafaud, achetant son repos à tout prix, et prêtant à la muse qui +chanta Éléonore le langage de ces lieux où Camille Desmoulins allait +marchander ses amours.</p> + +<p>L'auteur de l'<i>Histoire de la littérature italienne</i><a id="footnotetag303" name="footnotetag303"></a> +<a href="#footnote303">[303]</a>, qui +s'insinua <span class="pagenum">(p. 223)</span> +dans la Révolution à la suite de Chamfort, nous arriva +par ce cousinage que tous les Bretons ont entre eux. Ginguené vivait +dans le monde sur la réputation d'une pièce de vers assez gracieuse, +<i>la Confession de Zulmé</i>, qui lui valut une chétive place dans les +bureaux de M. de Necker; de là sa pièce sur son entrée au contrôle +général. Je ne sais qui disputait à Ginguené son titre de gloire, <i>la +Confession de Zulmé</i>; mais dans le fait il lui appartenait.</p> + +<p>Le poète rennais savait bien la musique et composait des romances. +D'humble qu'il était, nous vîmes croître son orgueil, à mesure qu'il +s'accrochait à quelqu'un de connu. Vers le temps de la convocation des +états généraux, Chamfort l'employa à barbouiller des articles pour des +journaux et des discours pour des clubs: il se fit superbe. A la +première fédération il disait: «Voilà une belle fête; on devrait pour +mieux l'éclairer brûler quatre aristocrates aux quatre coins de +l'autel.» Il n'avait pas l'initiative de ces vœux; longtemps avant lui, +le ligueur Louis Dorléans avait écrit dans son <i>Banquet du comte +d'Arète</i>: «qu'il falloit attacher en guise de fagots les ministres +protestants à l'arbre du feu de Saint-Jean et mettre le roy Henry IV +dans le muids où l'on mettoit les chats.»</p> + +<p>Ginguené eut une connaissance anticipée des meurtres révolutionnaires. +Madame Ginguené prévint mes sœurs et ma femme du massacre qui devait +avoir lieu aux Carmes, et leur donna asile: elle demeurait <i>cul-de-sac +Férou</i>, dans le voisinage du lieu où l'on devait égorger.</p> + +<p>Après la Terreur, Ginguené devint quasi chef de l'instruction +<span class="pagenum">(p. 224)</span> +publique; ce fut alors qu'il chanta <i>l'Arbre de la liberté</i> au +Cadran-Bleu, sur l'air: <i>Je l'ai planté, je l'ai vu naître</i>. On le +jugea assez béat de philosophie pour une ambassade auprès d'un de ces +rois qu'on découronnait. Il écrivait de Turin à M. de Talleyrand qu'il +avait <i>vaincu un préjugé</i>: il avait fait recevoir sa femme <i>en +pet-en-l'air</i> à la cour<a id="footnotetag304" name="footnotetag304"></a> +<a href="#footnote304">[304]</a>. Tombé de la médiocrité dans +l'importance, de l'importance dans la niaiserie, et de la niaiserie +dans le ridicule, il a fini ses jours littérateur distingué comme +critique, et, ce qu'il y a de mieux, écrivain indépendant dans la +<i>Décade</i><a id="footnotetag305" name="footnotetag305"></a> +<a href="#footnote305">[305]</a> la nature l'avait remis à la place d'où la société +l'avait mal à propos tiré. Son savoir est de seconde main, +<span class="pagenum">(p. 225)</span> sa +prose lourde, sa poésie correcte et quelquefois agréable.</p> + +<p>Ginguené avait un ami, le poète Le Brun<a id="footnotetag306" name="footnotetag306"></a> +<a href="#footnote306">[306]</a>. Ginguené protégeait Le +Brun, comme un homme de talent, qui connaît le monde, protège la +simplicité d'un homme de génie; Le Brun, à son tour, répandait ses +rayons sur les hauteurs de Ginguené. Rien n'était plus comique que le +rôle de ces deux compères, se rendant, par un doux commerce, tous les +services que se peuvent rendre deux hommes supérieurs dans des genres +divers.</p> + +<p>Le Brun était tout bonnement un faux monsieur de l'Empyrée; sa verve +était aussi froide que ses transports étaient glacés. Son Parnasse, +chambre haute dans la rue Montmartre, offrait pour tout meuble des +livres entassés pêle-mêle sur le plancher, un lit de sangle dont les +rideaux, formés de deux serviettes sales, pendillaient sur un tringle +de fer rouillé, et la moitié d'un pot à l'eau accotée contre un +fauteuil dépaillé. Ce n'est pas que Le Brun ne fût à son aise, mais +<span class="pagenum">(p. 226)</span> +il était avare et adonné à des femmes de mauvaise vie<a id="footnotetag307" name="footnotetag307"></a> +<a href="#footnote307">[307]</a>.</p> + +<p>Au souper <i>antique</i> de M. de Vaudreuil, il joua le personnage de +Pindare<a id="footnotetag308" name="footnotetag308"></a> +<a href="#footnote308">[308]</a>. Parmi ses poésies lyriques, on trouve des strophes +énergiques ou élégantes, comme dans l'ode sur le vaisseau <i>le Vengeur</i> +et dans l'ode sur <i>les Environs de Paris</i>. Ses élégies sortent de sa +tête, rarement de son âme; il a l'originalité recherchée, non +l'originalité naturelle; il ne crée rien qu'à force d'art; il se +fatigue à pervertir le sens des mots et à les conjoindre par des +alliances monstrueuses. Le Brun n'avait de vrai talent que pour le +satire; son épître sur <i>la bonne et la mauvaise plaisanterie</i> a joui +d'un renom mérité. Quelques-unes de ces épigrammes sont à mettre +auprès de celles de J.-B. Rousseau; La Harpe surtout l'inspirait. Il +faut encore lui rendre une autre justice: il fut indépendant sous +Bonaparte, et il reste de <span class="pagenum">(p. 227)</span> +lui, contre l'oppresseur de nos +libertés, des vers sanglants<a id="footnotetag309" name="footnotetag309"></a> +<a href="#footnote309">[309]</a>.</p> + +<p>Mais, sans contredit, le plus bilieux des gens de lettres que je +connus à Paris à cette époque était Chamfort<a id="footnotetag310" name="footnotetag310"></a> +<a href="#footnote310">[310]</a>; atteint de la +maladie qui a fait les Jacobins, il ne pouvait pardonner aux hommes le +hasard de sa naissance. Il trahissait la confiance des maisons où il +était admis; il prenait le cynisme de son langage pour la peinture des +mœurs de la cour. On ne pouvait lui contester de l'esprit et du +talent, mais de cet esprit et de ce talent qui n'atteignent point la +postérité. Quand il vit que sous la Révolution il n'arrivait à rien, +il tourna contre lui-même les mains qu'il avait levées sur la société. +Le bonnet rouge ne parut plus à son orgueil qu'une autre espèce de +couronne, le sans-culottisme qu'une sorte de noblesse, dont les Marat +et les Robespierre étaient les grands seigneurs. Furieux de retrouver +l'inégalité des rangs jusque dans le monde des douleurs et des larmes, +condamné à n'être encore qu'un <i>vilain</i> dans la féodalité des +bourreaux, il se voulut tuer <span class="pagenum">(p. 228)</span> +pour échapper aux supériorités du +crime; il se manqua: la mort se rit de ceux qui l'appellent et qui la +confondent avec le néant<a id="footnotetag311" name="footnotetag311"></a> +<a href="#footnote311">[311]</a>.</p> + +<p>Je n'ai connu l'abbé Delille<a id="footnotetag312" name="footnotetag312"></a> +<a href="#footnote312">[312]</a> qu'en 1798 à Londres, et n'ai vu ni +Rulhière, qui vit par madame d'Egmont et <span class="pagenum">(p. 229)</span> +qui la fait vivre<a id="footnotetag313" name="footnotetag313"></a> +<a href="#footnote313">[313]</a>, +ni Palissot<a id="footnotetag314" name="footnotetag314"></a> +<a href="#footnote314">[314]</a>, ni Beaumarchais<a id="footnotetag315" name="footnotetag315"></a> +<a href="#footnote315">[315]</a>, ni Marmontel<a id="footnotetag316" name="footnotetag316"></a> +<a href="#footnote316">[316]</a>. Il en est +ainsi de Chénier<a id="footnotetag317" name="footnotetag317"></a> +<a href="#footnote317">[317]</a> que je n'ai jamais rencontré, qui m'a beaucoup +attaqué, auquel je n'ai jamais répondu, et dont la place à l'Institut +devait produire une des crises de ma vie.</p> + +<p>Lorsque je relis la plupart des écrivains du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, je suis +confondu et du bruit qu'ils ont fait et de mes anciennes admirations. +Soit que la langue ait avancé, soit qu'elle ait rétrogradé, soit que +nous ayons marché <span class="pagenum">(p. 230)</span> +vers la civilisation, ou battu en retraite vers +la barbarie, il est certain que je trouve quelque chose d'usé, de +passé, de grisaillé, d'inanimé, de froid dans les auteurs qui firent +les délices de ma jeunesse. Je trouve même dans les plus grands +écrivains de l'âge voltairien des choses pauvres de sentiment, de +pensée et de style.</p> + +<p>A qui m'en prendre de mon mécompte? J'ai peur d'avoir été le premier +coupable; novateur né, j'aurai peut-être communiqué aux générations +nouvelles la maladie dont j'étais atteint. Épouvanté, j'ai beau crier +à mes enfants; «N'oubliez pas le français!» Ils me répondent comme le +Limousin à Pantagruel: «qu'ils viennent de l'alme, inclyte et célèbre +académie que l'on vocite Lutèce<a id="footnotetag318" name="footnotetag318"></a> +<a href="#footnote318">[318]</a>».</p> + +<p>Cette manière de gréciser et de latiniser notre langue n'est pas +nouvelle, comme on le voit: Rabelais la guérit, elle reparut dans +Ronsard; Boileau l'attaqua. De nos jours elle a ressuscité par la +science; nos révolutionnaires, grands Grecs par nature, ont obligé nos +marchands et nos paysans à apprendre les hectares, les hectolitres, +les kilomètres, les millimètres, les décagrammes: la politique a +<i>ronsardisé</i>.</p> + +<p>J'aurais pu parler ici de M. de La Harpe, que je connus alors; et sur +lequel je reviendrai; j'aurais pu ajouter à la galerie de mes +portraits celui de Fontanes; mais, bien que mes relations avec cet +excellent homme prissent naissance en 1789, ce ne fut qu'en Angleterre +que je me liai avec lui d'une amitié toujours accrue par la mauvaise +fortune, jamais diminuée <span class="pagenum">(p. 231)</span> +par la bonne; je vous en entretiendrai +plus tard dans toute l'effusion de mon cœur. Je n'aurai à peindre que +des talents qui ne consolent plus la terre. La mort de mon ami est +survenue au moment où mes souvenirs me conduisaient à retracer le +commencement de sa vie<a id="footnotetag319" name="footnotetag319"></a> +<a href="#footnote319">[319]</a>. Notre existence est d'une telle fuite, +que si nous n'écrivons pas le soir l'événement du matin, le travail +nous encombre et nous n'avons plus le temps de le mettre à jour. Cela +ne nous empêche pas de gaspiller nos années, de jeter au vent ces +heures qui sont pour l'homme les semences de l'éternité.</p> + +<p class="tb">* * + * + * + *</p> + +<p>Si mon inclination et celle de mes deux sœurs m'avaient jeté dans +cette société littéraire, notre position nous forçait d'en fréquenter +une autre; la famille de la femme de mon frère fut naturellement pour +nous le centre de cette dernière société.</p> + +<p>Le président Le Peletier de Rosambo, mort depuis avec tant de +courage<a id="footnotetag320" name="footnotetag320"></a> +<a href="#footnote320">[320]</a>, était, quand j'arrivai à Paris, un modèle de légèreté. A +cette époque, tout était dérangé dans les esprits et dans les mœurs, +symptôme d'une révolution prochaine. Les magistrats rougissaient de +porter la robe et tournaient en moquerie la gravité de leurs pères. +Les Lamoignon, les Molé, les Séguier, les d'Aguesseau voulaient +combattre et ne voulaient plus juger. Les présidentes, cessant d'être +de vénérables mères de famille, sortaient de leurs sombres hôtels pour +devenir femmes à brillantes aventures. Le <span class="pagenum">(p. 232)</span> +prêtre, en chaire, +évitait le nom de Jésus-Christ et ne parlait que du <i>législateur des +chrétiens</i>; les ministres tombaient les uns sur les autres; le pouvoir +glissait de toutes les mains. Le suprême bon ton était d'être +Américain à la ville, Anglais à la cour, Prussien à l'armée; d'être +tout, excepté Français. Ce que l'on faisait, ce que l'on disait, +n'était qu'une suite d'inconséquences. On prétendait garder des abbés +commendataires, et l'on ne voulait point de religion; nul ne pouvait +être officier s'il n'était gentilhomme, et l'on déblatérait contre la +noblesse; on introduisait l'égalité dans les salons et les coups de +bâton dans les camps.</p> + +<p>M. de Malesherbes avait trois filles<a id="footnotetag321" name="footnotetag321"></a> +<a href="#footnote321">[321]</a>, mesdames de Rosambo, +d'Aulnay, de Montboissier; il aimait de préférence madame de Rosambo, +à cause de la ressemblance de ses opinions avec les siennes. Le +président de Rosambo avait également trois filles, mesdames de +Chateaubriand, d'Aunay, de Tocqueville<a id="footnotetag322" name="footnotetag322"></a> +<a href="#footnote322">[322]</a>, et un fils dont +<span class="pagenum">(p. 233)</span> +l'esprit brillant s'est recouvert de la perfection chrétienne<a id="footnotetag323" name="footnotetag323"></a> +<a href="#footnote323">[323]</a>. M. +de Malesherbes se plaisait au milieu de ses enfants, petits-enfants et +arrière-petits-enfants. Mainte fois, au commencement de la Révolution, +je l'ai vu arriver chez madame de Rosambo, tout échauffé de politique, +jeter sa perruque, se coucher sur le tapis de la chambre de ma +belle-sœur, et se laisser lutiner avec un tapage affreux par les +enfants ameutés. Ç'aurait été du reste un homme assez vulgaire dans +ses manières, s'il n'eût eu certaine brusquerie qui le sauvait de +l'air commun: à la première phrase qui sortait de sa bouche, on +sentait l'homme d'un vieux nom et le magistrat supérieur. Ses vertus +naturelles s'étaient un peu entachées d'affectation par la philosophie +qu'il y mêlait. Il était plein de science, de probité et de courage; +mais bouillant, passionné au point qu'il <span class="pagenum">(p. 234)</span> +me disait un jour en +parlant de Condorcet: «Cet homme a été mon ami; aujourd'hui, je ne me +ferais aucun scrupule de le tuer comme un chien<a id="footnotetag324" name="footnotetag324"></a> +<a href="#footnote324">[324]</a>». Les flots de la +Révolution le débordèrent, et sa mort a fait sa gloire. Ce grand homme +serait demeuré caché dans ses mérites, si le malheur ne l'eût décelé à +la terre. Un noble Vénitien perdit la vie en retrouvant ses titres +dans l'éboulement d'un vieux palais.</p> + +<p>Les franches façons de M. de Malesherbes m'ôtèrent toute contrainte. +Il me trouva quelque instruction; nous nous touchâmes par ce premier +point: nous parlions de botanique et de géographie, sujets favoris de +ses conversations. C'est en m'entretenant avec lui que je conçus +l'idée de faire un voyage dans l'Amérique du Nord, pour découvrir la +mer vue par Hearne et depuis par Mackensie<a id="footnotetag325" name="footnotetag325"></a> +<a href="#footnote325">[325]</a>. Nous nous entendions +aussi en politique: les sentiments généreux du fond de nos premiers +troubles allaient à l'indépendance de mon caractère; l'antipathie +naturelle que je ressentais pour la cour ajoutait force à ce penchant. +J'étais du côté de M. de Malesherbes et de madame de Rosambo, contre +M. de Rosambo et contre mon frère, à qui l'on donna le surnom de +<i>l'enragé</i> Chateaubriand. La Révolution m'aurait entraîné, si elle +n'eût débuté par des crimes: je vis la première tête portée au bout +d'une pique, et je <span class="pagenum">(p. 235)</span> +reculai. Jamais le meurtre ne sera à mes yeux +un objet d'admiration et un argument de liberté; je ne connais rien de +plus servile, de plus méprisable, de plus lâche, de plus borné qu'un +terroriste. N'ai-je pas rencontré en France toute cette race de Brutus +au service de César et de sa police? Les niveleurs, régénérateurs, +égorgeurs, étaient transformés en valets, espions, sycophantes, et +moins naturellement encore en ducs, comtes et barons: quel moyen âge!</p> + +<p>Enfin, ce qui m'attacha davantage à l'illustre vieillard, ce fut sa +prédilection pour ma sœur: malgré la timidité de la comtesse Lucile, +on parvint, à l'aide d'un peu de vin de Champagne, à lui faire jouer +un rôle dans une petite pièce, à l'occasion de la fête de M. de +Malesherbes; elle se montra si touchante que le bon et grand homme en +avait la tête tournée. Il poussait plus que mon frère même à sa +translation du chapitre d'Argentière à celui de Remiremont, où l'on +exigeait les preuves rigoureuses et difficile <i>des seize quartiers</i>. +Tout philosophe qu'il était, M. de Malesherbes avait à un haut degré +les principes de la naissance<a id="footnotetag326" name="footnotetag326"></a> +<a href="#footnote326">[326]</a>.</p> + +<p>Il faut étendre dans l'espace d'environ deux années cette peinture des +hommes et de la société à mon apparition dans le monde, entre la +clôture de la première assemblée de Notables, le 25 mai 1787, et +l'ouverture des états généraux, le 5 mai 1789. Pendant +<span class="pagenum">(p. 236)</span> ces deux +années, mes sœurs et moi nous n'habitâmes constamment ni Paris, ni le +même lieu dans Paris. Je vais maintenant rétrograder et ramener mes +lecteurs en Bretagne.</p> + +<p>Du reste, j'étais toujours affolé de mes illusions; si mes bois me +manquaient, les temps passés, au défaut des lieux lointains, m'avaient +ouvert une autre solitude. Dans le vieux Paris, dans les enceintes de +Saint-Germain-des-Prés, dans les cloîtres des couvents, dans les +caveaux de Saint-Denis, dans la Sainte-Chapelle, dans Notre-Dame, dans +les petites rues de la Cité, à la porte obscure d'Héloïse, je revoyais +mon enchanteresse; mais elle avait pris, sous les arches gothiques et +parmi les tombeaux, quelque chose de la mort: elle était pâle, elle me +regardait avec des yeux tristes; ce n'était plus que l'ombre ou les +mânes du rêve que j'avais aimé.</p> + +<p class="tb">* * + * + * + *</p> + +<p>Mes différentes résidences en Bretagne, dans les années 1787 et 1788, +commencèrent mon éducation politique. On retrouvait dans les états de +province le modèle des états généraux: aussi les troubles particuliers +qui annoncèrent ceux de la nation éclatèrent-ils dans deux pays +d'états, la Bretagne et le Dauphiné.</p> + +<p>La transformation qui se développait depuis deux cents ans touchait à +son terme: la France passée de la monarchie féodale à la monarchie des +états généraux, de la monarchie des états généraux à la monarchie des +parlements, de la monarchie des parlements à la monarchie absolue, +tendait à la monarchie représentative, à travers la lutte de la +magistrature contre la puissance royale.</p> + +<p>Le <span class="pagenum">(p. 237)</span> +parlement Maupeou, l'établissement des assemblées +provinciales, avec le vote par tête, la première et la seconde +assemblée des Notables, la Cour plénière, la formation des grands +baillages, la réintégration civile des protestants, l'abolition +partielle de la torture, celle des corvées, l'égale répartition du +payement de l'impôt, étaient des preuves successives de la révolution +qui s'opérait. Mais alors on ne voyait pas l'ensemble des faits: +chaque événement paraissait un accident isolé. A toutes les périodes +historiques, il existe un esprit principe. En ne regardant qu'un +point, on n'aperçoit pas les rayons convergeant au centre de tous les +autres points; on ne remonte pas jusqu'à l'agent caché qui donne la +vie et le mouvement général, comme l'eau ou le feu dans les machines: +c'est pourquoi au début des révolutions, tant de personnes croient +qu'il suffirait de briser telle roue pour empêcher le torrent de +couler ou la vapeur de faire explosion.</p> + +<p>Le <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, siècle d'action intellectuelle, non d'action +matérielle, n'aurait pas réussi à changer si promptement les lois, +s'il n'eût rencontré son véhicule: les parlements, et notamment le +parlement de Paris, devinrent les instruments du système +philosophique. Toute opinion meurt impuissante ou frénétique, si elle +n'est pas logée dans une assemblée qui la rend pouvoir, la munit d'une +volonté, lui attache une langue et des bras. C'est et ce sera toujours +par des corps légaux ou illégaux qu'arrivent et arriveront les +révolutions.</p> + +<p>Les parlements avaient leur cause à venger: la monarchie absolue leur +avait ravi une autorité usurpée sur <span class="pagenum">(p. 238)</span> +les états généraux. Les +enregistrements forcés, les lits de justice, les exils, en rendant les +magistrats populaires, les poussaient à demander des libertés dont au +fond ils n'étaient pas sincères partisans. Ils réclamaient les états +généraux, n'osant avouer qu'ils désiraient pour eux-mêmes la puissance +législative et politique; ils hâtaient de la sorte la résurrection +d'un corps dont ils avaient recueilli l'héritage, lequel, en reprenant +la vie, les réduirait tout d'abord à leur propre spécialité, la +justice. Les hommes se trompent presque toujours dans leur intérêt, +qu'ils se meuvent par sagesse ou passion: Louis XVI rétablit les +parlements qui le forcèrent à appeler les états généraux; les états +généraux, transformés en assemblée nationale et bientôt en Convention, +détruisirent le trône et les parlements, envoyèrent à la mort et les +juges et le monarque de qui émanait la justice. Mais Louis XVI et les +parlements en agirent de la sorte, parce qu'ils étaient, sans le +savoir, les moyens d'une révolution sociale.</p> + +<p>L'idée des états généraux était donc dans toutes les têtes, seulement +on ne voyait pas où cela allait. Il était question, pour la foule, de +combler un déficit que le moindre banquier aujourd'hui se chargerait +de faire disparaître. Un remède si violent, appliqué à un mal si +léger, prouve qu'on était emporté vers des régions politiques +inconnues. Pour l'année 1786, seule année dont l'état financier soit +bien avéré, la recette était de 412,924,000 livres, la dépense de +593,542,000 livres; déficit 180,018,000 livres, réduit à 140 millions, +par 40,018,000 livres d'économie. Dans ce budget, la maison du roi est +portée à l'immense somme de <span class="pagenum">(p. 239)</span> +37,200,000 livres: les dettes des +princes, les acquisitions de châteaux et les déprédations de la cour +étaient la cause de cette surcharge.</p> + +<p>On voulait avoir les états généraux dans leur forme de 1614. Les +historiens citent toujours cette forme, comme si, depuis 1614, on +n'avait jamais ouï parler des états généraux, ni réclamer leur +convocation. Cependant, en 1651, les ordres de la noblesse et du +clergé, réunis à Paris, demandèrent les états généraux. Il existe un +gros recueil des actes et des discours faits et prononcés alors. Le +parlement de Paris, tout-puissant à cette époque, loin de seconder le +vœu des deux premiers ordres, cassa leurs assemblées comme illégales; +ce qui était vrai.</p> + +<p>Et puisque je suis sur ce chapitre, je veux noter un autre fait +grave échappé à ceux qui se sont mêlés et qui se mêlent d'écrire +l'histoire de France, sans la savoir. On parle des <i>trois ordres</i>, +comme constituant essentiellement les états dits généraux. Eh bien, +il arrivait souvent que des bailliages ne nommaient des députés que +pour <i>un</i> ou <i>deux</i> ordres. En 1614, le bailliage d'Amboise n'en +nomma ni pour le clergé ni pour la noblesse: le bailliage de +Châteauneuf-en-Thimerais n'en envoya ni pour le clergé ni pour le +tiers état: Le Puy, La Rochelle, Le Lauraguais, Calais, la +Haute-Marche, Châtellerault, firent défaut pour le clergé, et +Montdidier et Roye pour la noblesse. Néanmoins, les états de 1614 +furent appelés <i>états généraux</i>. Aussi les anciennes chroniques, +s'exprimant d'une manière plus correcte, disent, en parlant de nos +assemblées nationales, ou les <i>trois états</i>, ou les <i>notables +bourgeois</i>, ou les <i>barons et les évêques</i>, selon l'occurrence, et +<span class="pagenum">(p. 240)</span> +elles attribuent à ces assemblées ainsi composées la même force +législative. Dans les diverses provinces, souvent le tiers, tout +convoqué qu'il était, ne députait pas, et cela par une raison +inaperçue, mais fort naturelle. Le tiers s'était emparé de la +magistrature, il en avait chassé les gens d'épée; il y régnait d'une +manière absolue, excepté dans quelques parlements nobles, comme juge, +avocat, procureur, greffier, clerc, etc.; il faisait les lois civiles +et criminelles, et, à l'aide de l'usurpation parlementaire, il +exerçait même le pouvoir politique. La fortune, l'honneur et la vie +des citoyens relevaient de lui: tout obéissait à ses arrêts, toute +tête tombait sous le glaive de ses justices. Quand donc il jouissait +isolément d'une puissance sans bornes, qu'avait-il besoin d'aller +chercher une faible portion de cette puissance dans des assemblées où +il n'avait paru qu'à genoux?</p> + +<p>Le peuple, métamorphosé en moine, s'était réfugié dans les cloîtres, +et gouvernait la société par l'opinion religieuse; le peuple, +métamorphosé en collecteur et en banquier, s'était réfugié dans la +finance, et gouvernait la société par l'argent; le peuple, +métamorphosé en magistrat, s'était réfugié dans les tribunaux, et +gouvernait la société par la loi. Ce grand royaume de France, +aristocrate dans ses parties ou ses provinces, était démocrate dans +son ensemble, sous la direction de son roi, avec lequel il s'entendait +à merveille et marchait presque toujours d'accord. C'est ce qui +explique sa longue existence. Il y a toute une nouvelle histoire de +France à faire, ou plutôt l'histoire de France n'est pas faite.</p> + +<p>Toutes les grandes questions mentionnées ci-dessus étaient +<span class="pagenum">(p. 24)</span> +particulièrement agitées dans les années 1786, 1787 et 1788. Les têtes +de mes compatriotes trouvaient dans leur vivacité naturelle, dans les +privilèges de la province, du clergé et de la noblesse, dans les +collisions du parlement et des états, abondante matière +d'inflammation. M. de Calonne, un moment intendant de la +Bretagne<a id="footnotetag327" name="footnotetag327"></a> +<a href="#footnote327">[327]</a>, avait augmenté les divisions en favorisant la cause du +tiers état. M. de Montmorin<a id="footnotetag328" name="footnotetag328"></a> +<a href="#footnote328">[328]</a> et M. de Thiard étaient des +commandants trop faibles pour faire dominer le parti de la cour. La +noblesse se coalisait avec le parlement, qui était noble; tantôt elle +résistait à M. Necker<a id="footnotetag329" name="footnotetag329"></a> +<a href="#footnote329">[329]</a>, à M. de Calonne, à l'archevêque de +Sens<a id="footnotetag330" name="footnotetag330"></a> +<a href="#footnote330">[330]</a>; tantôt elle repoussait le mouvement populaire, que sa +résistance première avait favorisé. Elle s'assemblait, +<span class="pagenum">(p. 242)</span> +délibérait, protestait; les communes ou municipalités s'assemblaient, +délibéraient, protestaient en sens contraire. L'affaire particulière +du <i>fouage</i>, en se mêlant aux affaires générales, avait accru les +inimitiés. Pour comprendre ceci, il est nécessaire d'expliquer la +constitution du duché de Bretagne.</p> + +<p>Les états de Bretagne ont plus ou moins varié dans leur forme, comme +tous les états de l'Europe féodale, auxquels ils ressemblaient.</p> + +<p>Les rois de France furent substitués aux droits des ducs de Bretagne. +Le contrat de mariage de la duchesse Anne, de l'an 1491, n'apporta pas +seulement la Bretagne en dot à la couronne de Charles VIII et de Louis +XII, mais il stipula une transaction, en vertu de laquelle fut terminé +un différend qui remontait à Charles de Blois et au comte de Montfort. +La Bretagne prétendait que les filles héritaient au duché; la France +soutenait que la succession n'avait lieu qu'en ligne masculine; que +celle-ci venant à s'éteindre, la Bretagne, comme grand fief, faisait +retour à la couronne. Charles VIII et Anne, ensuite Anne et Louis XII, +se cédèrent <span class="pagenum">(p. 243)</span> +mutuellement leurs droits ou prétentions. Claude +fille d'Anne et de Louis XII, qui devint femme de François I<sup>er</sup>, laissa +en mourant le duché de Bretagne à son mari. François I<sup>er</sup>, d'après la +prière des états assemblées à Vannes, unit, par édit publié à Nantes +en 1532, le duché de Bretagne à la couronne de France, garantissant à +ce duché ses libertés et privilèges.</p> + +<p>A cette époque, les états de Bretagne étaient réunis tous les ans: +mais en 1630 la réunion devint bisannuelle. Le gouverneur proclamait +l'ouverture des états. Les trois ordres s'assemblaient selon les +lieux, dans une église ou dans les salles d'un couvent. Chaque ordre +délibérait à part: c'étaient trois assemblées particulières avec leurs +diverses tempêtes, qui se convertissaient en ouragan général quand le +clergé, la noblesse et le tiers venaient à se réunir. La cour +soufflait la discorde, et dans ce champ resserré, comme dans une plus +vaste arène, les talents, les vanités et les ambitions étaient en jeu.</p> + +<p>Le père Grégoire de Rostrenen, capucin, dans la dédicace de son +<i>Dictionnaire français-breton</i><a id="footnotetag331" name="footnotetag331"></a> +<a href="#footnote331">[331]</a>, parle de la sorte à nos seigneurs +les états de Bretagne:</p> + +<p class="quotega"> + «S'il <span class="pagenum">(p. 244)</span> + ne convenait qu'à l'orateur romain de louer dignement + l'auguste assemblée du sénat de Rome, me convenait-il de hasarder + l'éloge de votre auguste assemblée, qui nous retrace si dignement + l'idée de ce que l'ancienne et la nouvelle Rome avaient de + majestueux et de respectable?»</p> + +<p>Rostrenen prouve que le celtique est une de ces langues primitives que +Gomer, fils aîné de Japhet, apporta en Europe, et que les Bas-Bretons, +malgré leur taille, descendent des géants. Malheureusement, les +enfants bretons de Gomer, longtemps séparés de la France, ont laissé +dépérir une partie de leurs vieux titres: leurs chartes, auxquelles +ils ne mettaient pas une assez grande importance comme les liant à +l'histoire générale, manquent trop souvent de cette authenticité à +laquelle les déchiffreurs de diplômes attachent de leur côté beaucoup +trop de prix.</p> + +<p>Le temps de la tenue des états en Bretagne était un temps de galas et +de bals: on mangeait chez M. le commandant, on mangeait chez M. le +président de la noblesse, on mangeait chez M. le président du clergé, +on mangeait chez M. le trésorier des états, on mangeait chez M. +l'intendant de la province, on mangeait chez M. le président du +parlement; on mangeait partout: et l'on buvait! A de longues tables de +réfectoires se voyaient assis des Du Guesclins laboureurs, des +Duguay-Trouin matelots, portant au côté leur épée de fer à vieille +garde ou leur petit sabre d'abordage. Tous les gentilshommes assistant +aux états en personne ne ressemblaient pas mal à une diète de Pologne, +de la Pologne à pied, non à cheval, diète de Scythes, non de +Sarmates.</p> + +<p>Malheureusement, <span class="pagenum">(p. 245)</span> +on jouait trop. Les bals ne discontinuaient. +Les Bretons sont remarquables par leurs danses et par les airs de ces +danses. Madame de Sévigné a peint nos ripailles politiques au milieu +des landes, comme ces festins des fées et des sorciers qui avaient +lieu la nuit sur les bruyères:</p> + +<p class="quotega"> + «Vous aurez maintenant, écrit-elle, des nouvelles de nos états + pour votre peine d'être Bretonne. M. de Chaulnes arriva dimanche + au soir, au bruit de tout ce qui peut en faire à Vitré: le lundi + matin il m'écrivit une lettre; j'y fis réponse par aller dîner + avec lui. On mange à deux tables dans le même lieu: il y a + quatorze couverts à chaque table: Monsieur en tient une, et + Madame l'autre. La bonne chère est excessive, on remporte les + plats de rôti tout entiers; et pour les pyramides de fruits, il + faut faire hausser les portes. Nos pères ne prévoyaient pas ces + sortes de machines, puisque même ils ne comprenaient pas qu'il + fallût qu'une porte fût plus haute qu'eux... Après le dîner, MM. + de Lomaria et Coëtlogon dansèrent avec deux Bretonnes des + passe-pieds merveilleux et des menuets, d'un air que les + courtisans n'ont pas à beaucoup près: ils y font des pas de + Bohémiens et de Bas-Bretons avec une délicatesse et une justesse + qui charment... C'est un jeu, une chère, une liberté jour et nuit + qui attirent tout le monde. Je n'avais jamais vu les états; c'est + une assez belle chose. Je ne crois pas qu'il y ait une province + rassemblée qui ait aussi grand air que celle-ci; elle doit être + bien pleine, du moins, car il n'y en a pas un seul à la guerre ni + à la cour; il n'y a que le petit guidon (M. de Sévigné le fils) + qui peut-être <span class="pagenum">(p. 246)</span> + y reviendra un jour comme les autres... Une + infinité de présents, des pensions, des réparations de chemins + et de villes, quinze ou vingt grandes tables, un jeu continuel, + des bals éternels, des comédies trois fois la semaine, une grande + braverie: voilà les états. J'oublie trois ou quatre cents pipes + de vin qu'on y boit<a id="footnotetag332" name="footnotetag332"></a> +<a href="#footnote332">[332]</a>.»</p> + +<p>Les Bretons ont de la peine à pardonner à madame de Sévigné ses +moqueries. Je suis moins rigoureux; mais je n'aime pas qu'elle dise: +«Vous me parlez bien plaisamment de nos misères; nous ne sommes plus +si <i>roués</i>: <i>un</i> en huit jours seulement, pour entretenir la justice. +Il est vrai que la penderie me paraît maintenant un rafraîchissement.» +C'est pousser trop loin l'agréable langage de cour: Barère parlait +avec la même grâce de la guillotine. En 1793, les noyades de Nantes +s'appelaient des <i>mariages républicains</i>: le despotisme populaire +reproduisait l'aménité de style du despotisme royal.</p> + +<p>Les fats de Paris, qui accompagnaient aux états messieurs les gens du +roi, racontaient que nous autres hobereaux nous faisions doubler nos +poches de fer-blanc, afin de porter à nos femmes les fricassées de +poulet de M. le commandant. On payait cher ces railleries. Un comte de +Sabran était naguère resté sur la place, en échange de ses mauvais +propos. Ce descendant des troubadours et des rois provençaux, grand +comme un Suisse, se fit tuer par un petit chasse-lièvre du Morbihan, +de la hauteur d'un Lapon<a id="footnotetag333" name="footnotetag333"></a> +<a href="#footnote333">[333]</a>. Ce <span class="pagenum">(p. 247)</span> +<i>Ker</i> ne le cédait point à son +adversaire en généalogie: si saint Elzéar de Sabran était proche +parent de Saint Louis, saint Corentin, grand-oncle du très noble +<i>Ker</i>, était évêque de Quimper sous le roi Gallon II, trois cents ans +avant Jésus-Christ<a id="footnotetag334" name="footnotetag334"></a> +<a href="#footnote334">[334]</a>.</p> + +<p class="tb">* * + * + * + *</p> + +<p>Le revenu du roi, en Bretagne, consistait dans le don gratuit, +variable selon les besoins; dans le produit du domaine de la couronne, +qu'on pouvait évaluer de trois à quatre cent mille francs; dans la +perception du timbre, etc.</p> + +<p>La <span class="pagenum">(p. 248)</span> +Bretagne avait ses revenus particuliers, qui lui servaient à +faire face à ses charges: le <i>grand</i> et le <i>petit devoir</i>, qui frappaient +les liquides et le mouvement des liquides, fournissant deux millions +annuels; enfin, les sommes rentrant par le <i>fouage</i>. On ne se doute +guère de l'importance du fouage dans notre histoire; cependant il fut +à la révolution de France, ce que fut le timbre à la révolution des +États-Unis.</p> + +<p>Le fouage (<i>census pro singulis focis exactus</i>) était un cens, ou une +espèce de taille, exigé par chaque feu sur les biens roturiers. Avec +le fouage graduellement augmenté, se payaient les dettes de la +province. En temps de guerre, les dépenses s'élevaient à plus de sept +millions d'une session à l'autre, somme qui primait la recette. On +avait conçu le projet de créer un capital des deniers provenus du +fouage, et de le constituer en rentes au profit des fouagistes: le +fouage n'eut plus alors été qu'un emprunt. L'injustice (bien +qu'injustice <i>légale</i> au terme du droit coutumier) était de le faire +porter sur la seule propriété routière. Les communes ne cessaient de +réclamer; la noblesse, qui tenait moins à son argent qu'à ses +privilèges, ne voulait pas entendre parler d'un impôt qui l'aurait +rendue taillable. Telle était la question, quand se réunirent les +sanglants états de Bretagne du mois de décembre 1788.</p> + +<p>Les <span class="pagenum">(p. 249)</span> +esprits étaient alors agités par diverses causes; l'assemblée +des Notables, l'impôt territorial, le commerce des grains, la tenue +prochaine des états généraux et l'affaire du collier, la Cour plénière +et le <i>Mariage de Figaro</i>, les grands bailliages et Cagliostro et +Mesmer, mille autres incidents graves ou futiles, étaient l'objet des +controverses dans toutes les familles.</p> + +<p>La noblesse bretonne, de sa propre autorité, s'était convoquée à +Rennes pour protester contre l'établissement de la Cour plénière. Je +me rendis à cette diète: c'est la première réunion politique où je me +sois trouvé de ma vie. J'étais étourdi et amusé des cris que +j'entendais. On montait sur les tables et sur les fauteuils; on +gesticulait, on parlait tous à la fois. Le marquis de Trémargat, Jambe +de bois<a id="footnotetag335" name="footnotetag335"></a> +<a href="#footnote335">[335]</a>, disait d'une voix de stentor: «Allons tous chez le +commandant, M. de Thiard; nous lui dirons: La noblesse bretonne est à +votre porte; elle demande à vous parler: «le roi même ne la refuserait +pas!» A ce trait d'éloquence <span class="pagenum">(p. 250)</span> +les bravos ébranlaient les voûtes de +la salle. Il recommençait: «Le roi même ne la refuserait pas!» Les +huchées et les trépignements redoublaient. Nous allâmes chez M. le +comte de Thiard<a id="footnotetag336" name="footnotetag336"></a> +<a href="#footnote336">[336]</a>, homme de cour, poète érotique, esprit doux et +frivole, mortellement ennuyé de notre vacarme; il nous regardait comme +des <i>houhous</i>, des sangliers, des bêtes fauves; il brûlait d'être hors +de notre Armorique et n'avait nulle envie de nous refuser l'entrée de +son hôtel. Notre orateur lui dit ce qu'il voulut, après quoi nous +vînmes rédiger cette déclaration: «Déclarons infâmes ceux qui +pourraient accepter quelques places, soit dans l'administration +nouvelle de la justice, soit dans l'administration des états, qui ne +seraient pas avouées par les lois constitutives de la Bretagne.» Douze +gentilshommes furent choisis pour porter cette pièce au roi: à leur +arrivée à Paris, on les coffra à la Bastille, d'où ils sortirent +bientôt en façon de héros<a id="footnotetag337" name="footnotetag337"></a> +<a href="#footnote337">[337]</a>; ils furent reçus à leur retour avec +des branches de laurier. <span class="pagenum">(p. 251)</span> +Nous portions des habits avec de grands +boutons de nacre semés d'hermine, autour desquels boutons était écrite +en latin cette devise: «Plutôt mourir que de se déshonorer.» Nous +triomphions de la cour dont tout le monde triomphait, et nous tombions +avec elle dans le même abîme.</p> + +<p class="tb">* * + * + * + *</p> + +<p>Ce fut à cette époque que mon frère, suivant toujours ses projets, +prit le parti de me faire agréger à l'ordre de Malte. Il fallait pour +cela me faire entrer dans la cléricature: elle pouvait m'être donnée +par M. Cortois de Pressigny, évêque de Saint-Malo. Je me rendis donc +dans ma ville natale, où mon excellente mère s'était retirée; elle +n'avait plus ses enfants avec elle; elle passait le jour à l'église, +la soirée à tricoter. Ses distractions étaient inconcevables: je la +rencontrai un matin dans la rue, portant une de ses pantoufles sous +son bras, en guise de livre de prières. De fois à autre pénétraient +dans sa retraite quelques vieux amis, et ils parlaient du bon temps. +Lorsque nous étions tête à tête, elle me faisait de beaux contes en +vers, qu'elle improvisait. Dans un de ces contes le diable emportait +une cheminée avec un mécréant, et le poète s'écriait:</p> + +<p class="quotega"> + Le diable en l'avenue<br> + Chemina tant et tant,<br> + Qu'on en perdit la vue<br> + En moins d'une heur' de temps.</p> + +<p>«Il <span class="pagenum">(p. 252)</span> +me semble, dis-je, que le diable ne va pas bien vite.»</p> + +<p>Mais madame de Chateaubriand me prouva que je n'y entendais rien: elle +était charmante, ma mère.</p> + +<p>Elle avait une longue complainte sur le <i>Récit véritable d'une cane +sauvage, en la ville de Montfort-la-Cane-lez-Saint-Malo</i>. Certain +seigneur avait renfermé une jeune fille d'une grande beauté dans le +château de Montfort, à dessein de lui ravir l'honneur. A travers une +lucarne, elle apercevait l'église de Saint-Nicolas; elle pria le saint +avec des yeux pleins de larmes, et elle fut miraculeusement +transportée hors du château; mais elle tomba entre les mains des +serviteurs du félon, qui voulurent en user avec elle comme ils +supposaient qu'en avait fait leur maître. La pauvre fille éperdue, +regardant de tous côtés pour chercher quelque secours, n'aperçut que +des canes sauvages sur l'étang du château. Renouvelant sa prière à +saint Nicolas, elle le supplia de permettre à ces animaux d'être +témoins de son innocence, afin que si elle devait perdre la vie, et +qu'elle ne pût accomplir les vœux qu'elle avait faits à saint +Nicolas, les oiseaux les remplissent eux-mêmes à leur façon, en son +nom et pour sa personne.</p> + +<p>La fille mourut dans l'année: voici qu'à la translation des os de +saint Nicolas, le 9 mai, une cane sauvage, accompagnée de ses petits +canetons, vint à l'église de Saint-Nicolas. Elle y entra et voltigea +devant l'image du bienheureux libérateur, pour lui applaudir par le +battement de ses ailes; après quoi, elle retourna à l'étang, ayant +laissé un de ses petits en offrande. Quelque temps après, le caneton +s'en retourna <span class="pagenum">(p. 253)</span> +sans qu'on s'en aperçut. Pendant deux cents ans et +plus, la cane, toujours la même cane, est revenue, à jour fixe, avec +sa couvée, dans l'église du grand saint Nicolas, à Montfort. L'histoire +en a été écrite et imprimée en 1652; l'auteur remarque fort justement: +«que c'est une chose peu considérable devant les yeux de Dieu, qu'une +chétive cane sauvage; que néanmoins elle tient sa partie pour rendre +hommage à sa grandeur; que la cigale de saint François était encore +moins prisable, et que pourtant ses fredons charmaient le cœur d'un +séraphin.» Mais madame de Chateaubriand suivait une fausse tradition: +dans sa complainte, la fille renfermée à Montfort était une princesse, +laquelle obtint d'être changée en cane, pour échapper à la violence de +son vainqueur. Je n'ai retenu que ces vers d'un couplet de la romance +de ma mère:</p> + +<p class="quotega"> + Cane la belle est devenue,<br> + Cane la belle est devenue,<br> + Et s'envola, par une grille,<br> + Dans un étang plein de lentilles.</p> + +<p>Comme madame de Chateaubriand était une véritable sainte, elle obtint +de l'évêque de Saint-Malo la promesse de me donner la cléricature; il +s'en faisait scrupule: la marque ecclésiastique donnée à un laïque et +à un militaire lui paraissait une profanation qui tenait de la +simonie. M. Cortois de Pressigny, aujourd'hui archevêque de Besançon +et pair de France<a id="footnotetag338" name="footnotetag338"></a> +<a href="#footnote338">[338]</a>, est un <span class="pagenum">(p. 254)</span> +homme de bien et de mérite. Il +était jeune alors, protégé de la reine, et sur le chemin de la +fortune, où il est arrivé plus tard par une meilleure voie: la +persécution.</p> + +<p>Je me mis à genoux, en uniforme, l'épée au côté, aux pieds du prélat; +il me coupa deux ou trois cheveux sur le sommet de la tête; cela +s'appela tonsure, de laquelle je reçus lettres en bonnes formes<a id="footnotetag339" name="footnotetag339"></a> +<a href="#footnote339">[339]</a>. +Avec ces lettres, 200,000 livres de rentes pouvaient m'échoir, quand +mes preuves de noblesse auraient été admises à Malte: abus, sans +doute, dans l'ordre ecclésiastique, mais chose utile dans l'ordre +politique de l'ancienne constitution. Ne valait-il pas mieux qu'une +espèce de bénéfice militaire s'attachât à l'épée d'un soldat qu'à la +mantille d'un abbé, lequel aurait mangé sa grasse prieurée sur les +pavés de Paris?</p> + +<p>La cléricature, à moi conférée pour les raisons précédentes, a fait +dire, par des biographes mal informés, que j'étais d'abord entré dans +l'Église.</p> + +<p>Ceci se passait en 1788<a id="footnotetag340" name="footnotetag340"></a> +<a href="#footnote340">[340]</a>. J'avais des chevaux, je parcourais la +campagne, ou je galopais le long des vagues, mes gémissantes et +anciennes amies; je descendais de cheval, et je me jouais avec elles; +toute la famille <span class="pagenum">(p. 255)</span> +aboyante de Scylla sautait à mes genoux pour me +caresser: <i>Nunc cada latrantis Scyllæ</i>. Je suis allé bien loin admirer +les scènes de la nature: je m'aurais pu contenter de celles que +m'offrait mon pays natal.</p> + +<p>Rien de plus charmant que les environs de Saint-Malo, dans un rayon de +cinq à six lieues. Les bords de la Rance, en remontant cette rivière +depuis son embouchure jusqu'à Dinan, mériteraient seuls d'attirer les +voyageurs; mélange continuel de rochers et de verdure, de grèves et de +forêts, de criques et de hameaux, d'antiques manoirs de la Bretagne +féodale et d'habitations modernes de la Bretagne commerçante. +Celles-ci ont été construites en un temps où les négociants de +Saint-Malo étaient si riches que, dans leurs jours de goguette, ils +fricassaient des piastres, et les jetaient toutes bouillantes au +peuple par les fenêtres. Ces habitations sont d'un grand luxe. +Bonnaban, château de MM. de la Saudre, est en partie de marbre apporté +de Gênes, magnificence dont nous n'avons pas même l'idée à Paris<a id="footnotetag341" name="footnotetag341"></a> +<a href="#footnote341">[341]</a>. +La Briantais<a id="footnotetag342" name="footnotetag342"></a> +<a href="#footnote342">[342]</a>, Le Bosq, le Montmarin<a id="footnotetag343" name="footnotetag343"></a> +<a href="#footnote343">[343]</a>, <span class="pagenum">(p. 256)</span> +La Balue<a id="footnotetag344" name="footnotetag344"></a> +<a href="#footnote344">[344]</a>, +le Colombier<a id="footnotetag345" name="footnotetag345"></a> +<a href="#footnote345">[345]</a>, sont ou étaient ornés d'orangeries, d'eaux +jaillissantes et de statues. Quelquefois les jardins descendent en +pente au rivage derrière les arcades d'un portique de tilleuls, à +travers une colonnade de pins, au bout d'une pelouse; par-dessus les +tulipes d'un parterre, la mer présente ses vaisseaux, son calme et ses +tempêtes.</p> + +<p>Chaque paysan, matelot et laboureur, est propriétaire d'une petite +bastide blanche avec un jardin; parmi les herbes potagères, les +groseilliers, les rosiers, les iris, les soucis de ce jardin, on +trouve un plant de thé de Cayenne, un pied de tabac de Virginie, une +fleur de la Chine, enfin quelque souvenir d'une autre rive et d'un +autre soleil: c'est l'itinéraire et la carte du maître du lieu. Les +tenanciers de la côte sont d'une belle race normande; les femmes +grandes, minces, agiles, portent des corsets de laine grise, des +jupons courts de callomandre et de soie rayée, des bas blancs à +coins de couleur. Leur front est ombragé d'une large coiffe +<span class="pagenum">(p. 257)</span> de +basin ou de batiste, dont les pattes se relèvent en forme de béret, +ou flottent en manière de voile. Une chaîne d'argent à plusieurs +branches pend à leur côté gauche. Tous les matins, au printemps, +ces filles du Nord, descendant de leurs barques, comme si elles +venaient encore envahir la contrée, apportent au marché des fruits +dans des corbeilles, et des caillebottes dans des coquilles; +lorsqu'elles soutiennent d'une main sur leur tête des vases noirs +remplis de lait ou de fleurs, que les barbes de leurs cornettes +blanches accompagnent leurs yeux bleus, leur visage rose, leurs +cheveux blonds emperlés de rosée, les Valkyries de l'Edda dont la +plus jeune est l'<i>Avenir</i>, ou les Canéphores d'Athènes, n'avaient +rien d'aussi gracieux. Ce tableau ressemble-t-il encore? Ces femmes, +sans doute, ne sont plus; il n'en reste que mon souvenir.</p> + +<p class="tb">* * + * + * + *</p> + +<p>Je quittai ma mère et j'allai voir mes sœurs aînées aux environs de +Fougères. Je demeurai un mois chez madame de Chateaubourg. Ses deux +maisons de campagne, Lascardais<a id="footnotetag346" name="footnotetag346"></a> +<a href="#footnote346">[346]</a> et Le Plessis<a id="footnotetag347" name="footnotetag347"></a> +<a href="#footnote347">[347]</a>, près de +Saint-Aubin-du-Cormier, célèbre par sa tour et par sa bataille, +étaient situées dans un pays de roches, de landes et de bois. Ma sœur +avait pour régisseur M. Livoret, jadis <span class="pagenum">(p. 258)</span> +jésuite<a id="footnotetag348" name="footnotetag348"></a> +<a href="#footnote348">[348]</a>, auquel il +était arrivé une étrange aventure.</p> + +<p>Quand il fut nommé régisseur à Lascardais, le comte de Chateaubourg, +le père, venait de mourir: M. Livoret, qui ne l'avait pas connu, fut +installé gardien du castel. La première nuit qu'il y coucha seul, il +vit entrer dans son appartement un vieillard pâle, en robe de chambre, +en bonnet de nuit, portant une petite lumière. L'apparition s'approche +de l'âtre, pose son bougeoir sur la cheminée, rallume le feu et +s'assied dans un fauteuil. M. Livoret tremblait de tout son corps. +Après deux heures de silence, le vieillard se lève, reprend sa +lumière, et sort de la chambre en fermant la porte.</p> + +<p>Le lendemain, le régisseur conta son aventure aux fermiers, qui, sur +la description de la lémure, affirmèrent que c'était leur vieux +maître. Tout ne finit pas là: si M. Livoret regardait derrière lui +dans une forêt, il apercevait le fantôme; s'il avait à franchir un +échalier dans un champ, l'ombre se mettait à califourchon sur +l'échalier. Un jour, le misérable obsédé s'étant hasardé à lui dire: +«Monsieur de Chateaubourg, laissez-moi;» le revenant répondit: «Non.» +M. Livoret, homme froid et positif, très peu brillant d'imaginative, +racontait tant qu'on voulait son histoire, toujours de la même manière +et avec la même conviction.</p> + +<p>Un peu plus tard, j'accompagnai en Normandie un +<span class="pagenum">(p. 259)</span> brave officier +atteint d'une fièvre cérébrale. On nous logea dans une maison de +paysan; une vieille tapisserie, prêtée par le seigneur du lieu, +séparait mon lit de celui du malade. Derrière cette tapisserie on +saignait le patient; en délassement de ses souffrances, on le +plongeait dans des bains de glace; il grelottait dans cette torture, +les ongles bleus, le visage violet et grincé, les dents serrées, la +tête chauve, une longue barbe descendant de son menton pointu et +servant de vêtement à sa poitrine nue, maigre et mouillée.</p> + +<p>Quand le malade s'attendrissait, il ouvrait un parapluie, croyant se +mettre à l'abri de ses larmes: si le moyen était sûr contre les +pleurs, il faudrait élever une statue à l'auteur de la découverte.</p> + +<p>Mes seuls bons moments étaient ceux où je m'allais promener dans le +cimetière de l'église du hameau, bâtie sur un tertre. Mes compagnons +étaient les morts, quelques oiseaux et le soleil qui se couchait. Je +rêvais à la société de Paris, à mes premières années, à mon fantôme, à +ces bois de Combourg dont j'étais si près par l'espace, si loin par le +temps; je retournais à mon pauvre malade: c'était un aveugle +conduisant un aveugle.</p> + +<p>Hélas! un coup, une chute, une peine morale raviront à Homère, à +Newton, à Bossuet, leur génie, et ces hommes divins, au lieu d'exciter +une pitié profonde, un regret amer et éternel, pourraient être l'objet +d'un sourire! Beaucoup de personnes que j'ai connues et aimées ont vu +se troubler leur raison auprès de moi, comme si je portais le germe de +la contagion. Je ne m'explique le chef-d'œuvre de Cervantes et sa +gaieté <span class="pagenum">(p. 260)</span> +cruelle que par une réflexion triste: en considérant +l'être entier, en pesant le bien et le mal, on serait tenté de désirer +tout accident qui porte à l'oubli, comme un moyen d'échapper à +soi-même: un ivrogne joyeux est une créature heureuse. Religion à +part, le bonheur est de s'ignorer et d'arriver à la mort sans avoir +senti la vie.</p> + +<p>Je ramenai mon compatriote parfaitement guéri.</p> + +<p class="tb">* * + * + * + *</p> + +<p>Madame Lucile et madame de Farcy, revenues avec moi en Bretagne, +voulaient retourner à Paris; mais je fus retenu par les troubles de la +province. Les états étaient semoncés pour la fin de décembre (1788). +La commune de Rennes, et après elle les autres communes de Bretagne, +avaient pris un arrêté qui défendait à leurs députés de s'occuper +d'aucune affaire avant que la question des <i>fouages</i> n'eût été réglée.</p> + +<p>Le comte de Boisgelin<a id="footnotetag349" name="footnotetag349"></a> +<a href="#footnote349">[349]</a>, qui devait présider l'ordre de la +noblesse, se hâta d'arriver à Rennes. Les gentilhommes furent +convoqués par lettres particulières, y compris ceux qui, comme moi, +étaient encore trop jeunes <span class="pagenum">(p. 261)</span> +pour avoir voix délibérative. Nous +pouvions être attaqués, il fallait compter les bras autant que les +suffrages: nous nous rendîmes à notre poste.</p> + +<p>Plusieurs assemblées se tinrent chez M. de Boisgelin avant l'ouverture +des états. Toutes les scènes de confusion auxquelles j'avais assisté +se renouvelèrent. Le chevalier de Guer, le marquis de Trémargat, mon +oncle le comte de Bedée, qu'on appelait <i>Bedée l'artichaut</i>, à cause +de sa grosseur, par opposition à un autre Bedée, long et effilé, qu'on +nommait <i>Bedée l'asperge</i>, cassèrent plusieurs chaises en grimpant +dessus pour pérorer. Le marquis de Trémargat, officier de marine, à +jambe de bois, faisait beaucoup d'ennemis à son ordre: on parlait un +jour d'établir une école militaire où seraient élevés les fils de la +pauvre noblesse; un membre du tiers s'écria: «Et nos fils +qu'auront-ils? -- L'hôpital,» repartit Trémargat: mot qui, tombé dans la +foule, germa promptement.</p> + +<p>Je m'aperçus au milieu de ces réunions d'une disposition de mon +caractère que j'ai retrouvée depuis dans la politique et dans les +armes: plus mes collègues ou mes camarades s'échauffaient, plus je me +refroidissais; je voyais mettre le feu à la tribune ou au canon avec +indifférence: je n'ai jamais salué la parole ou le boulet.</p> + +<p>Le résultat de nos délibérations fut que la noblesse traiterait +d'abord des affaires générales, et ne s'occuperait du fouage qu'après +la solution des autres questions; résolution directement opposée à +celle du tiers. Les gentilshommes n'avaient pas grande confiance dans +le clergé, qui les abandonnait souvent, surtout quand il était présidé +par l'évêque de Rennes<a id="footnotetag350" name="footnotetag350"></a> +<a href="#footnote350">[350]</a>, <span class="pagenum">(p. 262)</span> +personnage patelin, mesuré, parlant +avec un léger zézaiement qui n'était pas sans grâce, et se ménageant +des chances à la cour. Un journal, <i>la Sentinelle du Peuple</i>, rédigé à +Rennes par un écrivailleur arrivé de Paris<a id="footnotetag351" name="footnotetag351"></a> +<a href="#footnote351">[351]</a>, fomentait les haines.</p> + +<p>Les états se tinrent dans le couvent des Jacobins, sur la place du +Palais. Nous entrâmes, avec les dispositions qu'on vient de voir, dans +la salle des séances; nous n'y fûmes pas plutôt établis, que le peuple +nous assiégea. Les 25, 26, 27 et 28 janvier 1789 furent des jours +malheureux. Le comte de Thiard avait peu de troupes; chef indécis et +sans vigueur, il se remuait et n'agissait point. L'école de droit de +Rennes, à la tête de laquelle était Moreau, avait envoyé quérir les +jeunes gens de Nantes; ils arrivaient au nombre de quatre cents et le +commandant, malgré ses prières, ne les put +<span class="pagenum">(p. 263)</span> empêcher d'envahir la +ville. Des assemblées, en sens divers, au Champ-Montmorin<a id="footnotetag352" name="footnotetag352"></a> +<a href="#footnote352">[352]</a> et +dans les cafés, en étaient venues à des collisions sanglantes.</p> + +<p>Las d'être bloqués dans notre salle, nous prîmes la résolution de +saillir dehors, l'épée à la main; ce fut un assez beau spectacle. Au +signal de notre président, nous tirâmes nos épées tous à la fois, au +cri de: <i>Vive la Bretagne!</i> et, comme une garnison sans ressources, +nous exécutâmes une furieuse sortie, pour passer sur le ventre des +assiégeants. Le peuple nous reçut avec des hurlements, des jets de +pierres, des bourrades de bâtons ferrés et des coups de pistolet. Nous +fîmes une trouée dans la masse de ses flots qui se refermaient sur +nous. Plusieurs gentilshommes furent blessés, traînés, déchirés, +chargées de meurtrissures et de contusions. Parvenus à grande peine à +nous dégager, chacun regagna son logis.</p> + +<p>Des duels s'ensuivirent entre les gentilshommes, les écoliers de droit +et leurs amis de Nantes. Un de ces duels eut lieu publiquement sur la +place Royale; l'honneur en resta au vieux Keralieu<a id="footnotetag353" name="footnotetag353"></a> +<a href="#footnote353">[353]</a>, officier de +marine, attaqué, <span class="pagenum">(p. 264)</span> +qui se battit avec une incroyable vigueur, aux +applaudissements de ses jeunes adversaires.</p> + +<p>Un autre attroupement s'était formé. Le comte de Montboucher<a id="footnotetag354" name="footnotetag354"></a> +<a href="#footnote354">[354]</a> +aperçut dans la foule un étudiant nommé Ulliac, auquel il dit: +«Monsieur, ceci nous regarde.» On se range en cercle autour d'eux; +Montboucher fait sauter l'épée d'Ulliac et la lui rend: on s'embrasse +et la foule se disperse.</p> + +<p>Du moins, la noblesse bretonne ne succomba pas sans honneur. Elle +refusa de députer aux états généraux, parce qu'elle n'était pas +convoquée selon les lois fondamentales de la constitution de la +province; elle alla rejoindre en grand nombre l'armée des princes, se +fit décimer à l'armée de Condé, ou avec Charette dans les guerres +vendéennes. Eût-elle changé quelque chose à la majorité de l'Assemblée +nationale, au cas de sa réunion à cette assemblée? Cela n'est guère +probable: dans les grandes transformations sociales, les résistances +individuelles, honorables pour les caractères, sont impuissantes +contre les faits. Cependant, il est difficile de dire ce qu'aurait pu +produire un homme du génie de Mirabeau, mais d'une opinion opposée, +<span class="pagenum">(p. 265)</span> +s'il s'était rencontré dans l'ordre de la noblesse bretonne.</p> + +<p>Le jeune Boishue et Saint-Riveul, mon camarade de collège avaient péri +avant ces rencontres, en se rendant à la chambre de la noblesse; le +premier fut en vain défendu par son père, qui lui servit de +second<a id="footnotetag355" name="footnotetag355"></a> +<a href="#footnote355">[355]</a>.</p> + +<p>Lecteur, je t'arrête: regarde couler les premières gouttes de sang que +la Révolution devait répandre. Le ciel a voulu qu'elles sortissent des +veines d'un compagnon de mon enfance. Supposons ma chute au lieu de +celle de Saint-Riveul; on eût dit de moi, en changeant seulement le +nom, ce que l'on dit de la victime par qui commence la grande +immolation: «Un gentilhomme nommé <i>Chateaubriand</i>, fut tué en se +rendant à la salle des États.» Ces deux mots auraient remplacé ma +longue histoire. Saint-Riveul eût-il joué mon rôle sur la terre? +était-il destiné au bruit ou au silence?</p> + +<p>Passe maintenant, lecteur; franchis le fleuve de sang +<span class="pagenum">(p. 266)</span> qui sépare +à jamais le vieux monde, dont tu sors, du monde nouveau à l'entrée +duquel tu mourras.</p> + +<p class="tb">* * + * + * + *</p> + +<p>L'année 1789, si fameuse dans notre histoire et dans l'histoire de +l'espèce humaine, me trouva dans les landes de ma Bretagne; je ne pus +même quitter la province qu'assez tard, et n'arrivai à Paris qu'après +le pillage de la maison Reveillon<a id="footnotetag356" name="footnotetag356"></a> +<a href="#footnote356">[356]</a>, l'ouverture des états +généraux, la constitution du tiers état en Assemblée nationale, le +serment du Jeu de Paume, la séance royale du 23 juin, et la réunion du +clergé et de la noblesse au tiers état.</p> + +<p>Le mouvement était grand sur ma route: dans les villages, les paysans +arrêtaient les voitures, demandaient les passeports, interrogeaient +les voyageurs. Plus on approchait de la capitale, plus l'agitation +croissait. En traversant Versailles, je vis des troupes casernées dans +l'orangerie, des trains d'artillerie parqués dans les cours; la salle +provisoire de l'Assemblée nationale élevée sur la place du Palais, et +des députés allant et venant parmi des curieux, des gens du château et +des soldats.</p> + +<p>A Paris, les rues étaient encombrées d'une foule qui stationnait à la +porte des boulangers; les passants discouraient au coin des bornes; +les marchands, sortis de leurs boutiques, écoutaient et racontaient +des nouvelles devant leurs portes; au Palais-Royal s'aggloméraient des +agitateurs: Camille Desmoulins commençait à se distinguer dans les +groupes.</p> + +<p>A peine fus-je descendu, avec madame de Farcy et madame +<span class="pagenum">(p. 267)</span> Lucile, +dans un hôtel garni de la rue de Richelieu, qu'une insurrection éclate: +le peuple se porte à l'Abbaye, pour délivrer quelques gardes-françaises +arrêtés par ordre de leurs chefs<a id="footnotetag357" name="footnotetag357"></a> +<a href="#footnote357">[357]</a>. Les sous-officiers d'un régiment +d'artillerie caserné aux Invalides se joignent au peuple. La défection +commence dans l'armée.</p> + +<p>La cour tantôt cédant, tantôt voulant résister, mélange d'entêtement +et de faiblesse, de bravacherie et de peur, se laisse morguer par +Mirabeau qui demande l'éloignement des troupes, et elle ne consent pas +à les éloigner: elle accepte l'affront et n'en détruit pas la cause. A +Paris, le bruit se répand qu'une armée arrive par l'égoût Montmartre, +que des dragons vont forcer les barrières. On recommande de dépaver +les rues, de monter les pavés au cinquième étage, pour les jeter sur +les satellites du tyran: chacun se met à l'œuvre. Au milieu de ce +brouillement, M. Necker reçoit l'ordre de se retirer. Le ministère +changé se compose de MM. de Breteuil, de La Galaizière, du maréchal de +Broglie, de La Vauguyon, de La Porte et de Foullon. Ils remplaçaient +MM. de Montmorin, de La Luzerne, de Saint-Priest et de Nivernais.</p> + +<p>Un poète breton, nouvellement débarqué, m'avait prié de le mener à +Versailles. Il y a des gens qui visitent des jardins et des jets d'eau +au milieu du renversement des empires: les barbouilleurs de papier ont +surtout cette faculté de s'abstraire dans leur manie pendant les plus +grands événements; leur phrase ou leur strophe leur tient lieu de +tout.</p> + +<p>Je <span class="pagenum">(p. 268)</span> +menai mon Pindare à l'heure de la messe dans la galerie de +Versailles. L'Œil-de-Bœuf était rayonnant: le renvoi de M. Necker +avait exalté les esprits; on se croyait sûr de la victoire: peut-être +Sanson<a id="footnotetag358" name="footnotetag358"></a> +<a href="#footnote358">[358]</a> et Simon<a id="footnotetag359" name="footnotetag359"></a> +<a href="#footnote359">[359]</a>, mêlés dans la foule, étaient spectateurs +des joies de la famille royale.</p> + +<p>La reine passa avec ses deux enfants; leur chevelure blonde semblait +attendre des couronnes: madame la duchesse d'Angoulême, âgée de onze +ans, attirait les yeux par un orgueil virginal; belle de la noblesse +du rang et de l'innocence de la jeune fille, elle semblait dire comme +la fleur d'oranger de Corneille, dans la <i>Guirlande de Julie</i>:</p> + +<p class="quotega"> + J'ai la pompe de ma naissance.</p> + +<p>Le petit Dauphin marchait sous la protection de sa sœur, et M. Du +Touchet suivait son élève; il m'aperçut et me montra obligeamment à la +reine. Elle me fit, en me jetant un regard avec un sourire, ce salut +gracieux <span class="pagenum">(p. 269)</span> +qu'elle m'avait déjà fait le jour de ma présentation. +Je n'oublierai jamais ce regard qui devait s'éteindre sitôt. +Marie-Antoinette, en souriant, dessina si bien la forme de sa bouche, +que le souvenir de ce sourire (chose effroyable!) me fit reconnaître +la mâchoire de la fille des rois, quand on découvrit la tête de +l'infortunée dans les exhumations de 1815<a id="footnotetag360" name="footnotetag360"></a> +<a href="#footnote360">[360]</a>.</p> + +<p>Le contre-coup du coup porté dans Versailles retentit à Paris. A mon +retour, je rebroussai le cours d'une multitude qui portait les bustes +de M. Necker et de M. le duc d'Orléans, couverts de crêpes. On criait: +«Vive Necker! vive le duc d'Orléans!» et parmi ces cris on en +entendait un plus hardi et plus imprévu: «Vive Louis XVII!» Vive cet +enfant dont le nom même eût été oublié dans l'inscription funèbre de +sa famille, si je ne l'avais rappelé à la Chambre des pairs!<a id="footnotetag361" name="footnotetag361"></a> +<a href="#footnote361">[361]</a> -- Louis +XVI abdiquant, Louis XVII placé sur le trône, <span class="pagenum">(p. 270)</span> +M. le duc d'Orléans +déclaré régent, que fût-il arrivé?</p> + +<p>Sur la place Louis XV, le prince de Lambesc, à la tête de +<i>Royal-Allemand</i>, refoule le peuple dans le jardin des Tuileries et +blesse un vieillard: soudain le tocsin sonne. Les boutiques des +fourbisseurs sont enfoncées, et trente mille fusils enlevés aux +Invalides. On se pourvoit de piques, de bâtons, de fourches, de +sabres, de pistolets; on pille Saint-Lazare, on brûle les barrières. +Les électeurs de Paris prennent en main le gouvernement de la +capitale, et, dans une nuit, soixante mille citoyens sont organisés, +armés, équipés en gardes nationales.</p> + +<p>Le 14 juillet, prise de la Bastille. J'assistai, comme spectateur, +<span class="pagenum">(p. 271)</span> +à cet assaut contre quelques invalides et un timide gouverneur: +si l'on eût tenu les portes fermées, jamais le peuple ne fût entré +dans la forteresse. Je vis tirer deux ou trois coups de canon, non par +les invalides, mais par des gardes-françaises, déjà montés sur les +tours. De Launey<a id="footnotetag362" name="footnotetag362"></a> +<a href="#footnote362">[362]</a>, arraché de sa cachette, après avoir subi mille +outrages, est assommé sur les marches de l'Hôtel de Ville; le prévôt +des marchands, Flesselles<a id="footnotetag363" name="footnotetag363"></a> +<a href="#footnote363">[363]</a>, a la tête cassée d'un coup de +pistolet: c'est ce spectacle que des béats sans cœur trouvaient si +beau. Au milieu de ces meurtres, on se livrait à des orgies, comme +dans les troubles de Rome, sous Othon et Vitellius. On promenait dans +des fiacres <i>les vainqueurs de la Bastille</i>, ivrognes heureux, +déclarés conquérants au cabaret; des prostituées et des +<i>sans-culottes</i> commençaient à régner, et leur faisaient escorte. Les +passants se découvraient, avec le respect de la peur, devant ces +héros, dont quelques-uns moururent de fatigue au milieu de leur +triomphe. Les clefs de la Bastille se multiplièrent; on en envoya à +tous les niais d'importance dans les quatre parties du monde. Que de +fois j'ai manqué ma fortune! Si, moi, spectateur, je me fusse inscrit +sur le registre des vainqueurs, j'aurais une pension aujourd'hui.</p> + +<p>Les experts accoururent à l'autopsie de la Bastille. Des cafés +provisoires s'établirent sous des tentes; on s'y pressait, comme à la +foire Saint-Germain ou à Longchamp; de nombreuses voitures défilaient +ou s'arrêtaient <span class="pagenum">(p. 272)</span> +au pied des tours, dont on précipitait les +pierres parmi des tourbillons de poussière. Des femmes élégamment +parées, des jeunes gens à la mode, placés sur différents degrés des +décombres gothiques, se mêlaient aux ouvriers demi-nus qui +démolissaient les murs, aux acclamations de la foule. A ce rendez-vous +se rencontraient les orateurs les plus fameux, les gens de lettres les +plus connus, les peintres les plus célèbres, les acteurs et les +actrices les plus renommés, les danseuses les plus en vogue, les +étrangers les plus illustres, les seigneurs de la cour et les +ambassadeurs de l'Europe: la vieille France était venue là pour finir, +la nouvelle pour commencer.</p> + +<p>Tout événement, si misérable ou si odieux qu'il soit en lui-même, +lorsque les circonstances en sont sérieuses et qu'il fait époque, ne +doit pas être traité avec légèreté: ce qu'il fallait voir dans la +prise de la Bastille (et ce que l'on ne vit pas alors), c'était, non +l'acte violent de l'émancipation d'un peuple, mais l'émancipation +même, résultat de cet acte.</p> + +<p>On admira ce qu'il fallait condamner, l'accident, et l'on n'alla pas +chercher dans l'avenir les destinées accomplies d'un peuple, le +changement des mœurs, des idées, des pouvoirs politiques, une +rénovation de l'espèce humaine, dont la prise de la Bastille ouvrait +l'ère, comme un sanglant jubilé. La colère brutale faisait des ruines, +et sous cette colère était cachée l'intelligence qui jetait parmi ces +ruines les fondements du nouvel édifice.</p> + +<p>Mais la nation, qui se trompa sur la grandeur du fait matériel, ne se +trompa pas sur la grandeur du fait moral: la Bastille était à ses yeux +le trophée de sa <span class="pagenum">(p. 273)</span> +servitude; elle lui semblait élevée à l'entrée +de Paris, en face des seize piliers de Montfaucon, comme le gibet de +ses libertés.<a id="footnotetag364" name="footnotetag364"></a> +<a href="#footnote364">[364]</a> En rasant une forteresse d'État, le peuple crut +briser le joug militaire, et prit l'engagement tacite de remplacer +l'armée qu'il licenciait: on sait quels prodiges enfanta le peuple +devenu soldat.</p> + +<p class="tb">* * + * + * + *</p> + +<p>Réveillé au bruit, de la chute de la Bastille comme au bruit +avant-coureur de la chute du trône, Versailles avait passé de la +jactance à l'abattement. Le roi accourt à l'Assemblée nationale, +prononce un discours dans le fauteuil même du président; il annonce +l'ordre donné aux troupes de s'éloigner, et retourne à son palais au +milieu des bénédictions; parades inutiles! les partis ne croient point +à la conversion des partis contraires: la liberté qui capitule, ou le +pouvoir qui se dégrade, n'obtient point merci de ses ennemis.</p> + +<p>Quatre-vingts députés partent de Versailles, pour annoncer la paix à +la capitale; illuminations. M. Bailly<a id="footnotetag365" name="footnotetag365"></a> +<a href="#footnote365">[365]</a> est nommé maire de Paris, +M. de La Fayette<a id="footnotetag366" name="footnotetag366"></a> +<a href="#footnote366">[366]</a> commandant de la garde nationale: je n'ai connu +le pauvre, mais respectable savant, que par ses malheurs. Les +révolutions ont des hommes pour toutes leurs périodes; les uns suivent +ces révolutions jusqu'au bout, <span class="pagenum">(p. 274)</span> +les autres les commencent, mais +ne les achèvent pas.</p> + +<p>Tout se dispersa; les courtisans partirent pour Bâle, Lausanne, +Luxembourg et Bruxelles. Madame de Polignac<a id="footnotetag367" name="footnotetag367"></a> +<a href="#footnote367">[367]</a> rencontra, en fuyant, +M. Necker qui rentrait. Le comte d'Artois<a id="footnotetag368" name="footnotetag368"></a> +<a href="#footnote368">[368]</a>, ses fils<a id="footnotetag369" name="footnotetag369"></a> +<a href="#footnote369">[369]</a>, les +trois Condés<a id="footnotetag370" name="footnotetag370"></a> +<a href="#footnote370">[370]</a>, émigrèrent; ils entraînèrent le haut clergé et une +partie de la noblesse. Les officiers, menacés par leurs soldats +insurgés, cédèrent au torrent qui les charriait hors. Louis XVI +demeura seul devant la nation avec ses deux enfants et quelques +femmes, la reine, <i>Mesdames</i><a id="footnotetag371" name="footnotetag371"></a> +<a href="#footnote371">[371]</a> et Madame Élisabeth<a id="footnotetag372" name="footnotetag372"></a> +<a href="#footnote372">[372]</a>, +<i>Monsieur</i><a id="footnotetag373" name="footnotetag373"></a> +<a href="#footnote373">[373]</a>, qui resta jusqu'à l'évasion de Varennes, n'était pas +d'un grand secours à son frère: bien que, en opinant dans l'assemblée +des Notables pour le vote par tête, il eût décidé le sort de la +Révolution, la Révolution s'en défiait; lui, <i>Monsieur</i>, avait peu de +goût pour le roi, ne comprenait pas la reine, et n'était pas aimé +d'eux.</p> + +<p>Louis XVI vint à l'Hôtel de Ville le 17: cent mille hommes, armés +comme les moines de la Ligue, le reçurent. <span class="pagenum">(p. 275)</span> +Il est harangué par +MM. Bailly, Moreau de Saint-Méry<a id="footnotetag374" name="footnotetag374"></a> +<a href="#footnote374">[374]</a> et Lally-Tolendal<a id="footnotetag375" name="footnotetag375"></a> +<a href="#footnote375">[375]</a>, qui +pleurèrent: le dernier est resté sujet aux larmes. Le roi s'attendrit +à son tour: il mit à son chapeau une énorme cocarde tricolore; on le +déclara, sur place, <i>honnête homme, père des Français, roi d'un peuple +libre</i>, lequel peuple se préparait, en vertu de sa liberté, à abattre +la tête de cet honnête homme, son père et son roi.</p> + +<p>Peu de jours après ce raccommodement, j'étais aux fenêtres de mon +hôtel garni avec mes sœurs et quelques Bretons; nous entendons crier: +«Fermez les portes! fermez les portes!» Un groupe de déguenillés +arrive par un des bouts de la rue; du milieu de ce groupe s'élevaient +deux étendards que nous ne voyions pas bien de loin. Lorsqu'ils +s'avancèrent, nous distinguâmes deux têtes échevelées et défigurées, +que les devanciers de Marat portaient chacune au bout d'une pique: +c'étaient les têtes de MM. Foullon<a id="footnotetag376" name="footnotetag376"></a> +<a href="#footnote376">[376]</a> <span class="pagenum">(p. 276)</span> +et Bertier<a id="footnotetag377" name="footnotetag377"></a> +<a href="#footnote377">[377]</a>. Tout le +monde se retira des fenêtres; j'y restai. Les assassins s'arrêtèrent +devant moi, me tendirent les piques en chantant, en faisant des +gambades, en sautant pour approcher de mon visage les pâles effigies. +L'œil d'une de ces têtes, sorti de son orbite, descendait sur le visage +obscur du mort; la pique traversait la bouche ouverte, dont les dents +mordaient le fer: «Brigands! m'écriai-je plein d'une indignation que +je ne pus contenir, est-ce comme cela que vous entendez la liberté?» +Si j'avais eu un fusil, j'aurais tiré sur ces misérables comme sur des +loups. Ils poussèrent des hurlements, frappèrent à coups redoublés à +la porte cochère pour l'enfoncer et joindre ma tête à celles de leurs +victimes. Mes sœurs se trouvèrent mal; les poltrons de l'hôtel +m'accablèrent de reproches. Les massacreurs, qu'on poursuivait, n'eurent +pas le temps d'envahir la maison et s'éloignèrent. Ces têtes, et +d'autres que je rencontrai bientôt après, changèrent mes dispositions +politiques; j'eus horreur des festins de cannibales, et l'idée de +quitter la France pour quelque pays lointain germa dans mon esprit.</p> + +<p>Rappelé <span class="pagenum">(p. 277)</span> +au ministère le 25 juillet, inauguré, accueilli par des +fêtes, M. Necker, troisième successeur de Turgot, après Calonne et +Taboureau<a id="footnotetag378" name="footnotetag378"></a> +<a href="#footnote378">[378]</a> fut bientôt dépassé par les événements, et tomba dans +l'impopularité. C'est une des singularités du temps qu'un aussi grave +personnage eût été élevé au poste de ministre par le savoir-faire d'un +homme aussi médiocre et aussi léger que le marquis de Pezay<a id="footnotetag379" name="footnotetag379"></a> +<a href="#footnote379">[379]</a>. Le +<i>Compte rendu</i><a id="footnotetag380" name="footnotetag380"></a> +<a href="#footnote380">[380]</a>, qui substitua en France le système de l'emprunt à +celui de l'impôt, remua les idées: les femmes discutaient de dépenses +et de recettes; pour la première fois, on croyait ou l'on croyait voir +quelque chose dans la machine à chiffres. Ces calculs, peints d'une +couleur à la Thomas<a id="footnotetag381" name="footnotetag381"></a> +<a href="#footnote381">[381]</a>, avaient établi la première réputation du +directeur général des finances. Habile teneur de caisse, mais +économiste sans expédient; écrivain noble, mais enflé; +<span class="pagenum">(p. 278)</span> honnête +homme, mais sans haute vertu, le banquier était un de ces anciens +personnages d'avant-scène qui disparaissent au lever de la toile, +après avoir expliqué la pièce au public. M. Necker est le père de +madame de Staël: sa vanité ne lui permettait guère de penser que son +vrai titre au souvenir de la postérité serait la gloire de sa fille.</p> + +<p>La monarchie fut démolie à l'instar de la Bastille, dans la séance du +soir de l'Assemblée nationale du 4 août. Ceux qui, par haine du passé, +crient aujourd'hui contre la noblesse, oublient que ce fut un membre +de cette noblesse, le vicomte de Noailles<a id="footnotetag382" name="footnotetag382"></a> +<a href="#footnote382">[382]</a>, soutenu par le duc +d'Aiguillon<a id="footnotetag383" name="footnotetag383"></a> +<a href="#footnote383">[383]</a> et par Mathieu de Montmorency<a id="footnotetag384" name="footnotetag384"></a> +<a href="#footnote384">[384]</a>, qui renversa +l'édifice, objet des préventions révolutionnaires. <span class="pagenum">(p. 279)</span> +Sur la motion +du député féodal, les droits féodaux, les droits de chasse, de +colombier et de garenne, les dîmes et champarts, les privilèges des +ordres, des villes et des provinces, les servitudes personnelles, les +justices seigneuriales, la vénalité des offices, furent abolis. Les +plus grands coups portés à l'antique constitution de l'État le furent +par des gentilhommes. Les patriciens commencèrent la Révolution, les +plébéiens l'achevèrent: comme la vieille France avait dû sa gloire à +la noblesse française, la jeune France lui doit sa liberté, si liberté +il y a pour la France.</p> + +<p>Les troupes campées aux environs de Paris avaient été renvoyées, et, +par un de ces conseils contradictoires qui tiraillaient la volonté du +roi, on appela le régiment de Flandre à Versailles. Les gardes du +corps donnèrent un repas aux officiers de ce régiment<a id="footnotetag385" name="footnotetag385"></a> +<a href="#footnote385">[385]</a>; les têtes +s'échauffèrent; la reine parut au milieu du banquet avec le Dauphin; +on porta la santé de la famille royale; le roi vint à son tour; la +musique militaire joue l'air touchant et favori: <i>Ô Richard! ô mon +roi<a id="footnotetag386" name="footnotetag386"></a> +<a href="#footnote386">[386]</a>!</i> A peine cette nouvelle <span class="pagenum">(p. 280)</span> +s'est-elle répandue à Paris, +que l'opinion opposée s'en empare; on s'écrie que Louis refuse sa +sanction à la déclaration des droits, pour s'enfuir à Metz avec le +comte d'Estaing<a id="footnotetag387" name="footnotetag387"></a> +<a href="#footnote387">[387]</a>, Marat propage cette rumeur: il écrivait déjà +<i>l'Ami du peuple</i><a id="footnotetag388" name="footnotetag388"></a> +<a href="#footnote388">[388]</a>.</p> + +<p>Le 5 octobre arrive. Je ne fus point témoin des événements de cette +journée. Le récit en parvint de bonne heure, le 6, dans la capitale. +On nous annonce en même temps une visite du roi. Timide dans les +salons, j'étais hardi sur les places publiques: je me sentais fait +pour la solitude ou pour le forum. Je courus aux Champs-Élysées: +d'abord parurent des canons, sur lesquels des harpies, des +larronnesses, des filles de <span class="pagenum">(p. 281)</span> +joie montées à califourchon, tenaient +les propos les plus obscènes et faisaient les gestes les plus +immondes. Puis, au milieu d'une horde de tout âge et de tout sexe, +marchaient à pied les gardes du corps, ayant changé de chapeaux, +d'épées et de baudriers avec les gardes nationaux: chacun de leurs +chevaux portait deux ou trois poissardes, sales bacchantes ivres et +débraillées. Ensuite venait la députation de l'Assemblée nationale; +les voitures du roi suivaient: elles roulaient dans l'obscurité +poudreuse d'une forêt de piques et de baïonnettes. Des chiffonniers en +lambeaux, des bouchers, tablier sanglant aux cuisses, couteaux nus à +la ceinture, manches de chemises retroussées, cheminaient aux +portières; d'autres ægipans noirs étaient grimpés sur l'impériale; +d'autres, accrochés au marchepied des laquais, au siège des cochers. +On tirait des coups de fusil et de pistolet; on criait: <i>Voici le +boulanger, la boulangère et le petit mitron!</i> Pour oriflamme, devant +le fils de Saint-Louis, des hallebarbes suisses élevaient en l'air +deux têtes de gardes du corps, frisées et poudrées par un perruquier +de Sèvres.</p> + +<p>L'astronome Bailly déclara à Louis XVI, dans l'Hôtel de Ville, que le +peuple <i>humain</i>, <i>respectueux et fidèle</i>, venait de <i>conquérir</i> son +roi, et le roi de son côté, <i>fort touché et fort content</i>, déclara +qu'il était venu à Paris <i>de son plein gré</i>: indignes faussetés de la +violence et de la peur qui déshonoraient alors tous les partis et tous +les hommes. Louis XVI n'était pas faux: il était faible; la faiblesse +n'est pas une fausseté, mais elle en tient lieu et elle en remplit les +fonctions; le respect que doivent inspirer la vertu et le malheur du +roi saint <span class="pagenum">(p. 282)</span> +et martyr rend tout jugement humain presque sacrilège.</p> + +<p class="tb">* * + * + * + *</p> + +<p>Les députés quittèrent Versailles et tinrent leur première séance le +19 octobre, dans une des salles de l'archevêché. Le 9 novembre ils se +transportèrent dans l'enceinte du Manège, près des Tuileries. Le reste +de l'année 1789 vit les décrets qui dépouillèrent le clergé, +détruisirent l'ancienne magistrature et créèrent les assignats, +l'arrêté de la commune de Paris pour le premier comité des recherches, +et le mandat des juges pour la poursuite du marquis de Favras<a id="footnotetag389" name="footnotetag389"></a> +<a href="#footnote389">[389]</a>.</p> + +<p>L'Assemblée constituante, malgré ce qui peut lui être reproché, n'en +reste pas moins la plus illustre congrégation populaire qui jamais ait +paru chez les nations, tant par la grandeur de ses transactions que +par l'immensité de leurs résultats. Il n'y a si haute question +politique qu'elle n'ait touchée et convenablement résolue. Que +serait-ce si elle s'en fût tenue aux cahiers des états généraux et +n'eût pas essayé d'aller au delà! Tout ce que l'expérience et +l'intelligence humaine avaient conçu, découvert et élaboré pendant +trois siècles, se trouve dans ces cahiers. Les abus divers de +l'ancienne monarchie y sont indiqués et les remèdes proposés; tous les +genres de liberté sont réclamés, même <span class="pagenum">(p. 283)</span> +la liberté de la presse; +toutes les améliorations demandées, pour l'industrie, les manufactures, +le commerce, les chemins, l'armée, l'impôt, les finances, les écoles, +l'éducation publique, etc. Nous avons traversé sans profit des abîmes +de crimes et des tas de gloire; la République et l'Empire n'ont servi +à rien: l'Empire a seulement réglé la force brutale des bras que la +République avait mis en mouvement; il nous a laissé la centralisation, +administration vigoureuse que je crois un mal, mais qui peut-être +pouvait seule remplacer les administrations locales alors qu'elles +étaient détruites et que l'anarchie avec l'ignorance étaient dans +toutes les têtes. A cela près, nous n'avons pas fait un pas depuis +l'Assemblée constituante: ses travaux sont comme ceux du grand médecin +de l'antiquité, lesquels ont à la fois reculé et posé les bornes de la +science. Parlons de quelques membres de cette Assemblée, et +arrêtons-nous à Mirabeau qui les résume et les domine tous.</p> + +<p class="tb">* * + * + * + *</p> + +<p>Mêlé par les désordres et les hasards de sa vie aux plus grands +événements et à l'existence des repris de justice, des ravisseurs et +des aventuriers, Mirabeau, tribun de l'aristocratie, député de la +démocratie, avait du Gracchus et du don Juan, du Catilina et du Gusman +d'Alfarache, du cardinal de Richelieu et du cardinal de Retz, du roué +de la Régence et du sauvage de la Révolution; il avait de plus du +<i>Mirabeau</i>, famille florentine exilée, qui gardait quelque chose de +ces palais armés et de ses grands factieux célébrés par Dante; famille +naturalisée française, où l'esprit républicain du moyen âge +<span class="pagenum">(p. 284)</span> de +l'Italie et l'esprit féodal de notre moyen âge se trouvaient +réunis dans une succession d'hommes extraordinaires.</p> + +<p>La laideur de Mirabeau, appliquée sur le fond de beauté particulière à +sa race, produisait une sorte de puissante figure du <i>Jugement +dernier</i> de Michel-Ange, compatriote des <i>Arrighetti</i>. Les sillons +creusés par la petite vérole sur le visage de l'orateur avaient plutôt +l'air d'escarres laissées par la flamme. La nature semblait avoir +moulé sa tête pour l'empire ou pour le gibet, taillé ses bras pour +étreindre une nation ou pour enlever une femme. Quand il secouait sa +crinière en regardant le peuple, il l'arrêtait; quand il levait sa +patte et montrait ses ongles, la plèbe courait furieuse. Au milieu de +l'effroyable désordre d'une séance, je l'ai vu à la tribune, sombre, +laid et immobile: il rappelait le chaos de Milton, impassible et sans +forme au centre de sa confusion.</p> + +<p>Mirabeau tenait de son père<a id="footnotetag390" name="footnotetag390"></a> +<a href="#footnote390">[390]</a> et de son oncle<a id="footnotetag391" name="footnotetag391"></a> +<a href="#footnote391">[391]</a> qui, comme +Saint-Simon, écrivaient à la diable des pages immortelles. On lui +fournissait des discours pour la tribune: il en prenait ce que son +esprit pouvait amalgamer à sa propre substance. S'il les adoptait en +entier, <span class="pagenum">(p. 285)</span> +il les débitait mal; on s'apercevait qu'ils n'étaient pas +de lui par des mots qu'il y mêlait d'aventure, et qui le révélaient. +Il tirait son énergie de ses vices; ces vices ne naissaient pas d'un +tempérament frigide, ils portaient sur des passions profondes, +brûlantes, orageuses. Le cynisme des mœurs ramène dans la société, en +annihilant le sens moral, une sorte de barbares; ces barbares de la +civilisation, propres à détruire comme les Goths, n'ont pas la +puissance de fonder comme eux: ceux-ci étaient les énormes enfants +d'une nature vierge, ceux-là sont les avortons monstrueux d'une nature +dépravée.</p> + +<p>Deux fois j'ai rencontré Mirabeau à un banquet, une fois chez la nièce +de Voltaire, la marquise de Villette<a id="footnotetag392" name="footnotetag392"></a> +<a href="#footnote392">[392]</a>, une autre fois au +Palais-Royal, avec des députés de l'opposition que Chapelier<a id="footnotetag393" name="footnotetag393"></a> +<a href="#footnote393">[393]</a> +m'avait fait connaître: Chapelier est allé à l'échafaud, dans le même +tombereau que mon frère et M. de Malesherbes. Mirabeau parla beaucoup, +et surtout beaucoup de lui. Ce <span class="pagenum">(p. 286)</span> fils des +lions, lion lui-même à la tête de chimère, cet homme si positif dans +les faits, était tout roman, tout poésie, tout enthousiasme par +l'imagination et le langage; on reconnaissait l'amant de Sophie, +exalté dans ses sentiments et capable de sacrifice. «Je la trouvai, +dit-il, cette femme adorable;... je sus ce qu'était son âme, cette âme +formée des mains de la nature dans un moment de magnificence.»</p> + +<p>Mirabeau m'enchanta de récits d'amour, de souhaits de retraite dont il +bigarreait des discussions arides. Il m'intéressait encore par un +autre endroit: comme moi, il avait été traité sévèrement par son père, +lequel avait gardé, comme le mien, l'inflexible tradition de +l'autorité paternelle absolue.</p> + +<p>Le grand convive s'étendit sur la politique étrangère, et ne dit +presque rien de la politique intérieure; c'était pourtant ce qui +l'occupait; mais il laissa échapper quelques mots d'un souverain +mépris contre ces hommes se proclamant supérieurs, en raison de +l'indifférence qu'ils affectent pour les malheurs et les crimes. +Mirabeau était né généreux, sensible à l'amitié, facile à pardonner +les offenses. Malgré son immoralité, il n'avait pu fausser sa +conscience; il n'était corrompu que pour lui, son esprit droit et +ferme ne faisait pas du meurtre une sublimité de l'intelligence; il +n'avait aucune admiration pour des abattoirs et des voiries.</p> + +<p>Cependant Mirabeau ne manquait pas d'orgueil; il se vantait +outrageusement; bien qu'il se fût constitué marchand de drap pour être +élu par le tiers état (l'ordre de la noblesse ayant eu l'honorable +folie de le rejeter), il était épris de sa naissance: <i>oiseau hagard, +dont le nid fut entre quatre tourelles</i>, dit son père. Il n'oubliait +<span class="pagenum">(p. 287)</span> +pas qu'il avait paru à la cour, monté dans les carrosses et +chassé avec le roi. Il exigeait qu'on le qualifiât du titre de comte; +il tenait à ses couleurs, et couvrit ses gens de livrée quand tout le +monde la quitta. Il citait à tout propos et hors de propos <i>son +parent</i>, l'amiral de Coligny. Le <i>Moniteur</i> l'ayant appelé +Riquet<a id="footnotetag394" name="footnotetag394"></a> +<a href="#footnote394">[394]</a>: +«Savez-vous, dit-il avec emportement au journaliste, qu'avec votre +Riquet, vous avez désorienté l'Europe pendant trois jours?» Il +répétait cette plaisanterie impudente et si connue: «Dans une autre +famille, mon frère le vicomte serait l'homme d'esprit et le mauvais +sujet; dans ma famille, c'est le sot et l'homme de bien.» Des +biographes attribuent ce mot au vicomte, se comparant avec humilité +aux autres membres de la famille.</p> + +<p>Le fond des sentiments de Mirabeau était monarchique: il a prononcé +ces belles paroles: «J'ai voulu guérir les Français de la superstition +de la monarchie et y substituer son culte.» Dans une lettre, destinée +à être mise sous les yeux de Louis XVI, il écrivait: «Je ne voudrais +pas avoir travaillé seulement <span class="pagenum">(p. 288)</span> +à une vaste destruction.» C'est +cependant ce qui lui est arrivé: le ciel, pour nous punir de nos +talents mal employés, nous donne le repentir de nos succès.</p> + +<p>Mirabeau remuait l'opinion avec deux leviers: d'un côté, il prenait +son point d'appui dans les masses dont il s'était constitué le +défenseur en les méprisant; de l'autre, quoique traître à son ordre, +il en soutenait la sympathie par des affinités de caste et des +intérêts communs. Cela n'arriverait pas au plébéien, champion des +classes privilégiées, il serait abandonné de son parti sans gagner +l'aristocratie, de sa nature ingrate et ingagnable, quand on n'est pas +né dans ses rangs. L'aristocratie ne peut d'ailleurs improviser un +noble, puisque la noblesse est fille du temps.</p> + +<p>Mirabeau a fait école. En s'affranchissant des liens moraux, on a rêvé +qu'on se transformait en homme d'État. Ces imitations n'ont produit +que de petits pervers: tel qui se flatte d'être corrompu et voleur +n'est que débauché et fripon; tel qui se croit vicieux n'est que vil; +tel qui se vante d'être criminel n'est qu'infâme.</p> + +<p>Trop tôt pour lui, trop tard pour elle, Mirabeau se vendit à la cour, +et la cour l'acheta. Il mit en enjeu sa renommée devant une pension et +une ambassade: Cromwell fut au moment de troquer son avenir contre un +titre et l'ordre de la Jarretière. Malgré sa superbe, Mirabeau ne +s'évaluait pas assez haut. Maintenant que l'abondance du numéraire et +des places a élevé le prix des consciences, il n'y a pas de sautereau +dont l'acquêt ne coûte des centaines de mille francs et les premiers +honneurs de l'État. La tombe délia Mirabeau de ses <span class="pagenum">(p. 289)</span> +promesses, et +le mit à l'abri des périls que vraisemblablement il n'aurait pu +vaincre; sa vie eût montré sa faiblesse dans le bien; sa mort l'a +laissé en possession de sa force dans le mal.</p> + +<p>En sortant de notre dîner, on discutait des ennemis de Mirabeau; je me +trouvais à côté de lui et n'avais pas prononcé un mot. Il me regarda +en face avec ses yeux d'orgueil, de vice et de génie, et, m'appliquant +sa main sur l'épaule, il me dit: «Ils ne me pardonneront jamais ma +supériorité!» Je sens encore l'impression de cette main, comme si +Satan m'eût touché de sa griffe de feu.</p> + +<p>Lorsque Mirabeau fixa ses regards sur un jeune muet, eut-il un +pressentiment de mes futuritions? pensa-t-il qu'il comparaîtrait un +jour devant mes souvenirs? J'étais destiné à devenir l'historien de +hauts personnages: ils ont défilé devant moi sans que je me sois +appendu à leur manteau pour me faire traîner avec eux à la postérité.</p> + +<p>Mirabeau a déjà subi la métamorphose qui s'opère parmi ceux dont la +mémoire doit demeurer; porté du Panthéon à l'égoût, et reporté de +l'égoût au Panthéon, il s'est élevé de toute la hauteur du temps qui +lui sert aujourd'hui de piédestal. On ne voit plus le Mirabeau réel, +mais le Mirabeau idéalisé, le Mirabeau tel que le font les peintres, +pour le rendre le symbole ou le mythe de l'époque qu'il représente: il +devient ainsi plus faux et plus vrai. De tant de réputations, de tant +d'acteurs, de tant d'événements, de tant de ruines, il ne restera que +trois hommes, chacun d'eux attaché à chacune des trois grandes époques +révolutionnaires, Mirabeau pour l'aristocratie, Robespierre pour la +démocratie, <span class="pagenum">(p. 290)</span> +Bonaparte pour le despotisme; la monarchie n'a rien: +la France a payé cher trois renommées que ne peut avouer la vertu.</p> + +<p class="tb">* * + * + * + *</p> + +<p>Les séances de l'Assemblée nationale offraient un intérêt dont les +séances de nos <i>chambres</i> sont loin d'approcher. On se levait de bonne +heure pour trouver place dans les tribunes encombrées. Les députés +arrivaient en mangeant, causant, gesticulant; ils se groupaient dans +les diverses parties de la salle, selon leurs opinions. Lecture du +procès-verbal; après cette lecture, développement du sujet convenu, ou +motion extraordinaire. Il ne s'agissait pas de quelque article +insipide de loi; rarement une destruction manquait d'être à l'ordre du +jour. On parlait pour ou contre; tout le monde improvisait bien ou +mal. Les débats devenaient orageux; les tribunes se mêlaient à la +discussion, applaudissaient et glorifiaient, sifflaient et huaient les +orateurs. Le président agitait sa sonnette; les députés +s'apostrophaient d'un banc à l'autre. Mirabeau le jeune prenait au +collet son compétiteur; Mirabeau l'aîné criait: «Silence aux <i>trente +voix</i>!» Un jour, j'étais placé derrière l'opposition royaliste; +j'avais devant moi un gentilhomme dauphinois, noir de visage, petit de +taille, qui sautait de fureur sur son siège, et disait à ses amis: +«Tombons, l'épée à la main, sur ces gueux-là.» Il montrait le côté de +la majorité. Les dames de la Halle, tricotant dans les tribunes, +l'entendirent, se levèrent et crièrent toutes à la fois, leurs +chausses à la main, l'écume à la bouche: «A la lanterne!» Le vicomte +de Mirabeau<a id="footnotetag395" name="footnotetag395"></a> +<a href="#footnote395">[395]</a>, Lautrec<a id="footnotetag396" name="footnotetag396"></a> +<a href="#footnote396">[396]</a> <span class="pagenum">(p. 291)</span> +et quelques jeunes nobles +voulaient donner l'assaut aux tribunes.</p> + +<p>Bientôt ce fracas était étouffé par un autre: des pétitionnaires, +armés de piques, paraissaient à la barre: «Le peuple meurt de faim, +disaient-ils; il est temps <span class="pagenum">(p. 292)</span> +de prendre des mesures contre les +aristocrates et de s'élever <i>à la hauteur des circonstances</i>.» Le +président assurait ces citoyens de son respect: «On a l'œil sur les +traîtres, répondait-il, et l'Assemblée fera justice:» Là-dessus; +nouveau vacarme; les députés de droite s'écriaient qu'on allait à +l'anarchie; les députés de gauche répliquaient que le peuple était +libre d'exprimer sa volonté, qu'il avait le droit de se plaindre des +fauteurs du despotisme, assis jusque dans le sein de la représentation +nationale: ils désignaient ainsi leurs collègues à ce peuple +souverain, qui les attendait au réverbère.</p> + +<p>Les séances du soir l'emportaient en scandales sur les séances du +matin: on parle mieux et plus hardiment à la lumière des lustres. La +salle du manège était alors une véritable salle de spectacle, où se +jouait un des plus grands drames du monde. Les premiers personnages +appartenaient encore à l'ancien ordre de choses: leurs terribles +remplaçants, cachés derrière eux, parlaient peu ou point. A la fin +d'une discussion violente, je vis monter à la tribune un député d'un +air commun, d'une figure grise et inanimée, régulièrement coiffé, +proprement habillé comme le régisseur d'une bonne maison, ou comme un +notaire de village soigneux de sa personne. Il fit un rapport long et +ennuyeux; on ne l'écouta pas; je demandai son nom: c'était +Robespierre. Les gens à souliers étaient prêts à sortir des salons, et +déjà les sabots heurtaient à la porte.</p> + +<p class="tb">* * + * + * + *</p> + +<p>Lorsque, avant la Révolution, je lisais l'histoire des troubles +publics chez divers peuples, je ne concevais pas +<span class="pagenum">(p. 293)</span> +comment on avait +pu vivre en ces temps-là; je m'étonnais que Montaigne écrivît si +gaillardement dans un château dont il ne pouvait faire le tour sans +courir le risque d'être enlevé par des bandes de ligueurs ou de +protestants.</p> + +<p>La Révolution m'a fait comprendre cette possibilité d'existence. Les +moments de crise produisent un redoublement de vie chez les hommes. +Dans une société qui se dissout et se recompose, la lutte des deux +génies, le choc du passé et de l'avenir, le mélange des mœurs +anciennes et des mœurs nouvelles, forment une combinaison transitoire +qui ne laisse pas un moment d'ennui. Les passions et les caractères en +liberté se montrent avec une énergie qu'ils n'ont point dans la cité +bien réglée. L'infraction des lois, l'affranchissement des devoirs, +des usages et des bienséances, les périls même, ajoutent à l'intérêt +de ce désordre. Le genre humain en vacances se promène dans la rue, +débarrassé de ses pédagogues, rentré pour un moment dans l'état de +nature, et ne recommençant à sentir la nécessité du frein social que +lorsqu'il porte le joug des nouveaux tyrans enfantés par la licence.</p> + +<p>Je ne pourrais mieux peindre la société de 1789 et 1790 qu'en la +comparant à l'architecture du temps de Louis XII et de François I<sup>er</sup>, +lorsque les ordres grecs se vinrent mêler au style gothique, ou plutôt +en l'assimilant à la collection des ruines et des tombeaux de tous les +siècles, entassés pêle-mêle après la Terreur dans les cloîtres des +Petits-Augustins: seulement, les débris dont je parle étaient vivants +et variaient sans cesse. Dans tous les coins de Paris, il y avait des +réunions <span class="pagenum">(p. 294)</span> +littéraires, des sociétés politiques et des spectacles; +les renommées futures erraient dans la foule sans être connues, comme +les âmes au bord du Léthé, avant d'avoir joui de la lumière. J'ai vu +le maréchal Gouvion-Saint-Cyr remplir un rôle, sur le théâtre du +Marais<a id="footnotetag397" name="footnotetag397"></a> +<a href="#footnote397">[397]</a>, dans la <i>Mère coupable</i> de +Beaumarchais<a id="footnotetag398" name="footnotetag398"></a> +<a href="#footnote398">[398]</a>. On se +transportait du club des Feuillants au club des Jacobins, des bals et +des maisons de jeu aux groupes du Palais-Royal, de la tribune de +l'Assemblée nationale à la tribune en plein vent. Passaient et +repassaient dans les rues des députations populaires, des piquets de +cavalerie, des patrouilles d'infanterie. Auprès d'un homme en habit +français, tête poudrée, épée au côté, chapeau sous le bras, escarpins +et bas de soie, <span class="pagenum">(p. 295)</span> +marchait un homme, cheveux coupés et sans poudre, +portant le frac anglais et la cravate américaine. Aux théâtres, les +acteurs publiaient les nouvelles; le parterre entonnait des couplets +patriotiques. Des pièces de circonstances attiraient la foule: un abbé +paraissait sur la scène; le peuple lui criait: «Calotin! calotin!» et +l'abbé répondait; «Messieurs, vive la nation!» On courait entendre +chanter Mandini et sa femme, Viganoni et Rovedino à +l'<i>Opera-Buffa</i><a id="footnotetag399" name="footnotetag399"></a> +<a href="#footnote399">[399]</a>, +après avoir entendu hurler <i>Ça ira</i>, on allait admirer madame Dugazon, +madame Saint-Aubin, Carline<a id="footnotetag400" name="footnotetag400"></a> +<a href="#footnote400">[400]</a>, la petite Olivier<a id="footnotetag401" name="footnotetag401"></a> +<a href="#footnote401">[401]</a>, +<span class="pagenum">(p. 296)</span> +mademoiselle Contat, Molé, Fleury, Talma débutant, après avoir vu +pendre Favras.</p> + +<p>Les promenades au boulevard du Temple et à celui des Italiens, +surnommé <i>Coblentz</i>, les allées du jardin des Tuileries, étaient +inondées de femmes pimpantes: trois jeunes filles de Grétry y +brillaient, blanches et roses comme leur parure: elles moururent +bientôt toutes trois. «Elle s'endormit pour jamais, dit Grétry en +parlant de sa fille aînée, assise sur mes genoux, aussi belle que +pendant sa vie.» Une multitude de voitures sillonnaient les carrefours +où barbotaient les sans-culottes, et l'on trouvait la belle madame de +Buffon<a id="footnotetag402" name="footnotetag402"></a> +<a href="#footnote402">[402]</a>, assise seule dans un phaéton du duc d'Orléans, stationné +à la porte de quelque club.</p> + +<div class="figcenter" style="width: 464px;"> +<img src="images/stael.jpg" width="464" height="600" alt="MADAME DE STAËL" title="" /> +<span class="caption">MADAME DE STAËL</span> +</div> + +<p>L'élégance et le goût de la société aristocratique se retrouvaient +<span class="pagenum">(p. 297)</span> +à l'hôtel de La Rochefoucauld, aux soirées de mesdames de Poix, +d'Hénin, de Simiane, de Vaudreuil, dans quelques salons de la haute +magistrature, restés ouverts. Chez M. Necker, chez M. le comte de +Montmorin, chez les divers ministres, se rencontraient (avec madame +de Staël<a id="footnotetag403" name="footnotetag403"></a> +<a href="#footnote403">[403]</a>, la duchesse d'Aiguillon, mesdames de +Beaumont<a id="footnotetag404" name="footnotetag404"></a> +<a href="#footnote404">[404]</a> -- et +de Sérilly<a id="footnotetag405" name="footnotetag405"></a> +<a href="#footnote405">[405]</a>) toutes <span class="pagenum">(p. 298)</span> +les nouvelles illustrations de la +France, et toutes les libertés des nouvelles mœurs. Le cordonnier, en +uniforme d'officier de la garde nationale, prenait à genoux la mesure +de votre pied; le moine, qui le vendredi traînait sa robe noire ou +blanche, portait le dimanche le chapeau rond et l'habit bourgeois; le +capucin, rasé, lisait le journal à la guinguette, et dans un cercle de +femmes folles paraissait une religieuse gravement assise: c'était une +tante ou une sœur mise à la porte de son monastère. La foule visitait +ces couvents ouverts au monde, comme les voyageurs parcourent à +Grenade, les salles abandonnées de l'Alhambra, ou comme ils s'arrêtent +à Tibur, sous les colonnes du temple de la Sibylle.</p> + +<p>Du reste, force duels et amours, liaisons de prison et fraternité de +politique, rendez-vous mystérieux parmi des ruines, sous un ciel +serein, au milieu de la paix et de la poésie de la nature; promenades +écartées, silencieuses, solitaires, mêlées de serments éternels et de +tendresses indéfinissables, au sourd fracas d'un monde qui fuyait, au +bruit lointain d'une société croulante qui menaçait de sa chute ces +félicités placées au pied des événements. Quand on s'était perdu de +vue vingt-quatre heures, on n'était pas sûr de se retrouver jamais. +Les uns s'engageaient dans les routes révolutionnaires, les autres +méditaient la guerre civile; <span class="pagenum">(p. 299)</span> +les autres partaient pour l'Ohio, +où ils se faisaient précéder de plans de châteaux à bâtir chez les +sauvages; les autres allaient rejoindre les princes: tout cela +allègrement, sans avoir souvent un sou dans sa poche: les royalistes +affirmant que la chose finirait un de ces matins par un arrêt du +parlement, les patriotes, tout aussi légers dans leurs espérances, +annonçant le règne de la paix et du bonheur avec celui de la liberté. +On chantait:</p> + +<p class="quotega"> + La sainte chandelle d'Arras,<br> + Le flambeau de la Provence,<br> + S'ils ne nous éclairent pas,<br> + Mettent le feu dans la France;<br> + On ne peut pas les toucher,<br> + Mais on espère les moucher.</p> + +<p>Et voilà comme on jugeait Robespierre et Mirabeau! «Il est aussi peu +en la puissance de toute faculté terrienne, dit l'Estoile, d'engarder +le peuple françois de parler, que d'enfouir le soleil en terre ou +l'enfermer dedans un trou.»</p> + +<p>Le palais des Tuileries, grande geôle remplie de condamnés, s'élevait +au milieu de ces fêtes de la destruction. Les sentenciés jouaient +aussi en attendant la <i>charrette</i>, la <i>tonte</i>, la <i>chemise rouge</i> +qu'on avait mise à sécher, et l'on voyait à travers les fenêtres les +éblouissantes illuminations du cercle de la reine.</p> + +<p>Des milliers de brochures et de journaux pullulaient; les satires et +les poèmes, les chansons des <i>Actes des Apôtres</i><a id="footnotetag406" name="footnotetag406"></a> +<a href="#footnote406">[406]</a>, répondaient à +l'<i>Ami du peuple</i> ou au <span class="pagenum">(p. 300)</span> +<i>Modérateur</i> du club monarchien, rédigé +par Fontanes<a id="footnotetag407" name="footnotetag407"></a> +<a href="#footnote407">[407]</a>; Mallet du Pan<a id="footnotetag408" name="footnotetag408"></a> +<a href="#footnote408">[408]</a>, dans la partie politique du +<i>Mercure</i>, était en opposition avec la Harpe et Chamfort dans la +partie littéraire du même journal. Champcenetz, le marquis de Bonnay, +Rivarol, Mirabeau le cadet (le Holbein d'épée, qui leva sur le Rhin la +légion des hussards de la Mort), Honoré Mirabeau l'aîné, s'amusaient à +faire, en dînant, des caricatures et le <i>Petit Almanach des grands +hommes</i><a id="footnotetag409" name="footnotetag409"></a> +<a href="#footnote409">[409]</a>: Honoré allait ensuite proposer la loi martiale ou la +saisie des biens du clergé. Il passait la nuit chez madame Le +Jay<a id="footnotetag410" name="footnotetag410"></a> +<a href="#footnote410">[410]</a> +après avoir déclaré qu'il ne sortirait de l'Assemblée nationale que +par la puissance des baïonnettes. <i>Égalité</i> <span class="pagenum">(p. 301)</span> +consultait le diable +dans les carrières de Montrouge, et revenait au jardin de Monceau +présider les orgies dont Laclos<a id="footnotetag411" name="footnotetag411"></a> +<a href="#footnote411">[411]</a> était l'ordonnateur. Le futur +régicide ne dégénérait point de sa race: double prostitué, la débauche +le livrait épuisé à l'ambition. Lauzun<a id="footnotetag412" name="footnotetag412"></a> +<a href="#footnote412">[412]</a>, déjà fané, soupait dans +sa petite maison à la barrière du Maine avec des danseuses de l'Opéra, +entre-caressées de MM. de Noailles, de Dillon, de Choiseul, de +Narbonne, de Talleyrand, et de quelques autres élégances du jour dont +il nous reste deux ou trois momies.</p> + +<p>La plupart des courtisans, célèbres par leur immoralité, à la fin du +règne de Louis XV et pendant le règne de Louis XVI, étaient enrôlés +sous le drapeau tricolore: presque tous avaient fait la guerre +d'Amérique et barbouillé leurs cordons des couleurs républicaines. La +Révolution les employa tant qu'elle se tint à une médiocre hauteur; +ils devinrent même les premiers généraux de ses armées. Le duc de +Lauzun, le romanesque amoureux de la princesse Czartoriska, le coureur +de femmes sur les grands chemins, le Lovelace qui <i>avait</i> celle-ci et +puis qui <i>avait</i> celle-là, selon le noble <span class="pagenum">(p. 302)</span> +et chaste jargon de la +cour, le duc de Lauzun, devenu duc de Biron, commandant pour la +Convention dans la Vendée: quelle pitié! Le baron de +Besenval<a id="footnotetag413" name="footnotetag413"></a> +<a href="#footnote413">[413]</a>, +révélateur menteur et cynique des corruptions de la haute société, +mouche du coche des puérilités de la vieille monarchie expirante, ce +lourd baron compromis dans l'affaire de la Bastille, sauvé par M. +Necker et par Mirabeau, uniquement parce qu'il était Suisse: quelle +misère! Qu'avaient à faire de pareils hommes avec de pareils +événements? Quand la Révolution eut grandi, elle abandonna avec dédain +les frivoles apostats du trône: elle avait eu besoin de leurs vices, +elle eut besoin de leurs têtes: elle ne méprisait aucun sang, pas même +celui de la du Barry.</p> + +<p class="tb">* * + * + * + *</p> + +<p>L'année 1790 compléta les mesures ébauchées de l'année 1780. Le bien +de l'Église, mis d'abord sous la main de la nation, fut confisqué, la +constitution civile du clergé décrétée, la noblesse abolie.</p> + +<p>Je n'assistais pas à la fédération de juillet 1790: une indisposition +assez grave me retenait au lit; mais je m'étais fort amusé auparavant +aux brouettes du Champ de Mars. Madame de Staël a merveilleusement +décrit cette scène<a id="footnotetag414" name="footnotetag414"></a> +<a href="#footnote414">[414]</a>. Je regretterai toujours de n'avoir pas vu M. +de Talleyrand dire la messe servie par l'abbé <span class="pagenum">(p. 303)</span> +Louis<a id="footnotetag415" name="footnotetag415"></a> +<a href="#footnote415">[415]</a>, comme +de ne l'avoir pas vu, le sabre au côté, donner audience à l'ambassadeur +du Grand Turc.</p> + +<p>Mirabeau déchut de sa popularité dans l'année 1790; ses liaisons avec +la Cour étaient évidentes. M. Necker résigna le ministère et se +retira, sans que personne eût envie de le retenir<a id="footnotetag416" name="footnotetag416"></a> +<a href="#footnote416">[416]</a>. Mesdames, +tante du roi, partirent pour Rome avec un passe-port de l'Assemblée +nationale<a id="footnotetag417" name="footnotetag417"></a> +<a href="#footnote417">[417]</a>. Le duc d'Orléans, revenu d'Angleterre, se déclara le +très humble et très obéissant serviteur du roi. Les sociétés des Amis +de la Constitution, multipliées sur le sol, se rattachaient à Paris à +la société mère, dont elles recevaient les inspirations et exécutaient +les ordres.</p> + +<p>La vie publique rencontrait dans mon caractère des dispositions +favorables: ce qui se passait en commun m'attirait, parce que dans la +foule je regardais ma solitude et n'avais point à combattre ma +timidité. Cependant les salons, participant du mouvement universel, +étaient un peu moins étrangers à mon allure, et j'avais, malgré moi, +fait des connaissances nouvelles.</p> + +<p>La marquise de Villette s'était trouvée sur mon chemin. Son +<span class="pagenum">(p. 304)</span> +mari<a id="footnotetag418" name="footnotetag418"></a> +<a href="#footnote418">[418]</a>, d'une réputation calomniée, écrivait, avec Monsieur, frère +du roi, dans le <i>Journal de Paris</i>. Madame de Villette, charmante +encore, perdit une fille de seize ans, plus charmante que sa mère, et +pour laquelle le chevalier de Parny fit ces vers dignes de +l'<i>Anthologie</i>:</p> + +<p class="quotega"> + Au ciel elle a rendu sa vie,<br> + Et doucement s'est endormie,<br> + Sans murmurer contre ses lois:<br> + Ainsi le sourire s'efface,<br> + Ainsi meurt sans laisser de trace<br> + Le chant d'un oiseau dans les bois.</p> + +<p>Mon régiment, en garnison à Rouen, conserva sa discipline assez tard. +Il eut un engagement avec le peuple au sujet de l'exécution du +comédien Bordier<a id="footnotetag419" name="footnotetag419"></a> +<a href="#footnote419">[419]</a>, qui subit <span class="pagenum">(p. 305)</span> +le dernier arrêt de la +puissance parlementaire; pendu la veille, héros le lendemain, s'il eût +vécu vingt-quatre heures de plus. Mais, enfin, l'insurrection se mit +parmi les soldats de Navarre. Le marquis de Mortemart émigra; les +officiers le suivirent. Je n'avais ni adopté ni rejeté les nouvelles +opinions; aussi peu disposé à les attaquer qu'à les servir, je ne +voulus ni émigrer ni continuer la carrière militaire: je me retirai.</p> + +<p>Dégagé de tous liens, j'avais, d'une part, des disputes assez vives +avec mon frère et le président de Rosambo; de l'autre, des discussions +non moins aigres avec Ginguené, La Harpe et Chamfort. Dès ma jeunesse, +mon impartialité politique ne plaisait à personne. Au surplus, je +n'attachais d'importance aux questions soulevées alors que par des +idées générales de liberté et de dignité humaines; la politique +personnelle m'ennuyait; ma véritable vie était dans des régions plus +hautes.</p> + +<p>Les rues de Paris, jour et nuit encombrées de peuple, ne me +permettaient plus mes flâneries. Pour retrouver le désert, je me +réfugiais au théâtre: je m'établissais au fond d'une loge, et laissais +errer ma pensée aux vers de Racine, à la musique de Sacchini, ou aux +danses <span class="pagenum">(p. 306)</span> +de l'Opéra. Il faut que j'aie vu intrépidement vingt fois +de suite, aux Italiens<a id="footnotetag420" name="footnotetag420"></a> +<a href="#footnote420">[420]</a>, la <i>Barbe-bleue</i> et le <i>Sabot +perdu</i><a id="footnotetag421" name="footnotetag421"></a> +<a href="#footnote421">[421]</a>, +m'ennuyant pour me désennuyer, comme un hibou dans un trou de mur; +tandis que la monarchie tombait, je n'entendais ni le craquement des +voûtes séculaires, ni les miaulements du vaudeville, ni la voix tonnante +de Mirabeau à la tribune, ni celle de Colin qui chantait à Babet sur +le théâtre:</p> + +<p class="quotega"> + Qu'il pleuve, qu'il vente ou qu'il neige,<br> + Quand la nuit est longue, on l'abrège.</p> + +<p>M. Monet, directeur des mines, et sa jeune fille, envoyés par madame +Ginguené, venaient quelquefois troubler ma sauvagerie: mademoiselle +Monet se plaçait sur le devant de la loge; je m'asseyais moitié +content, moitié grognant, derrière elle. Je ne sais si elle me +plaisait, si je l'aimais; mais j'en avais bien peur. Quand elle était +partie, je la regrettais, en étant plein de joie de ne la voir plus. +Cependant j'allais quelquefois, à la sueur de mon front, la chercher +chez elle, pour <span class="pagenum">(p. 307)</span> +l'accompagner à la promenade: je lui donnais le +bras, et je crois que je serrais un peu le sien.</p> + +<p>Une idée me dominait, l'idée de passer aux États-Unis: il fallait un +but utile à mon voyage; je me proposais de découvrir (ainsi que je +l'ai dit dans ces <i>Mémoires</i> et dans plusieurs de mes ouvrages) le +passage au nord-ouest de l'Amérique. Ce projet n'était pas dégagé de +ma nature poétique. Personne ne s'occupait de moi; j'étais alors, +ainsi que Bonaparte, un mince sous-lieutenant tout à fait inconnu; +nous partions, l'un et l'autre, de l'obscurité à la même époque, moi +pour chercher ma renommée dans la solitude, lui sa gloire parmi les +hommes. Or, ne m'étant attaché à aucune femme, ma sylphide obsédait +encore mon imagination. Je me faisais une félicité de réaliser avec +elle mes courses fantastiques dans les forêts du Nouveau Monde. Par +l'influence d'une autre nature, ma fleur d'amour, mon fantôme sans nom +des bois de l'Armorique, est devenue <i>Atala</i> sous les ombrages de la +Floride.</p> + +<p>M. de Malesherbes me montait la tête sur ce voyage, j'allais le voir +le matin; le nez collé sur des cartes, nous comparions les différents +dessins de la coupole arctique; nous supputions les distances du +détroit de Behring au fond de la baie d'Hudson; nous lisions les +divers récits des navigateurs et voyageurs anglais, hollandais, +français, russes, suédois, danois; nous nous enquérions des chemins à +suivre par terre pour attaquer le rivage de la mer polaire; nous +devisions des difficultés à surmonter, des précautions à prendre +contre la rigueur du climat, les assauts des bêtes et le manque de +vivres. Cet homme illustre me disait: «Si <span class="pagenum">(p. 308)</span> +j'étais plus jeune, +je partirai avec vous, je m'épargnerais le spectacle que m'offrent ici +tant de crimes, de lâchetés et de folies. Mais à mon âge il faut +mourir où l'on est. Ne manquez pas de m'écrire par tous les vaisseaux, +de me mander vos progrès et vos découvertes: je les ferai valoir +auprès des ministres. C'est bien dommage que vous ne sachiez pas la +botanique!» Au sortir de ces conversations, je feuilletais Tournefort, +Duhamel, Bernard de Jussieu, Grew, Jacquin, le <i>Dictionnaire</i> de +Rousseau, les Flores élémentaires; je courais au Jardin du Roi, et +déjà je me croyais un Linné<a id="footnotetag422" name="footnotetag422"></a> +<a href="#footnote422">[422]</a>.</p> + +<p>Enfin, <span class="pagenum">(p. 309)</span> +au mois de janvier 1791, je pris sérieusement mon parti. +Le chaos augmentait: il suffisait de porter un nom <i>aristocrate</i> pour +être exposé aux persécutions: plus votre opinion était consciencieuse +et modérée, plus elle était suspecte et poursuivie. Je résolus donc +de lever mes tentes: je laissai mon frère et mes sœurs à Paris et +m'acheminai vers la Bretagne.</p> + +<p>Je rencontrai, à Fougères, le marquis de la Rouërie: je lui demandai +une lettre pour le général Washington. Le <i>colonel Armand</i> (nom qu'on +donnait au marquis en Amérique) s'était distingué dans la guerre de +l'indépendance américaine. Il se rendit célèbre, en France, par la +conspiration royaliste qui fit des victimes si touchantes dans la +famille des Desilles<a id="footnotetag423" name="footnotetag423"></a> +<a href="#footnote423">[423]</a>. Mort en organisant cette conspiration, il +fut exhumé, reconnu, et causa le malheur de ses hôtes et de ses amis. +Rival de La Fayette et de Lauzun, devancier de La Roche-jaquelin, le +marquis de la Rouërie avait plus d'esprit qu'eux; il s'était plus +souvent battu que le premier; il avait enlevé des actrices à l'Opéra, +comme le second; il serait devenu le compagnon d'armes du troisième. +Il fourrageait les bois, en Bretagne, avec un major +américain<a id="footnotetag424" name="footnotetag424"></a> +<a href="#footnote424">[424]</a>, et +accompagné d'un singe assis sur la croupe de son cheval. Les écoliers +de droit de Rennes l'aimaient, à cause de sa hardiesse d'action et de +sa liberté d'idées: il avait été un des douze gentilshommes +<span class="pagenum">(p. 310)</span> bretons +mis à la Bastille. Il était élégant de taille et de manières, +brave de mine, charmant de visage, et ressemblait aux portraits des +jeunes seigneurs de la Ligue.</p> + +<p>Je choisis Saint-Malo pour m'embarquer, afin d'embrasser ma mère. Je +vous ai dit au troisième livre de ces <i>Mémoires</i>, comment je passai +par Combourg, et quels sentiments m'oppressèrent. Je demeurai deux +mois à Saint-Malo, occupé des préparatifs de mon voyage, comme jadis +de mon départ projeté pour les Indes.</p> + +<p>Je fis marché avec un capitaine nommé Dujardin<a id="footnotetag425" name="footnotetag425"></a> +<a href="#footnote425">[425]</a>: Il devait +transporter à Baltimore l'abbé Nagot, supérieur du séminaire de +Saint-Sulpice, et plusieurs séminaristes, sous la conduite de leur +chef<a id="footnotetag426" name="footnotetag426"></a> +<a href="#footnote426">[426]</a>. Ces compagnons <span class="pagenum">(p. 311)</span> +de voyage m'auraient mieux convenu +quatre ans plus tôt: de chrétien zélé que j'avais été, j'étais devenu +un esprit fort, c'est-à-dire un esprit faible. Ce changement dans mes +opinions religieuses s'était opéré par la lecture des livres +philosophiques. Je croyais, de bonne foi, qu'un esprit religieux était +paralysé d'un côté, qu'il y avait des vérités qui ne pouvaient arriver +jusqu'à lui, tout supérieur qu'il pût être d'ailleurs. Ce benoît +orgueil me faisait prendre le change; je supposais dans l'esprit +religieux cette absence d'une faculté qui se trouve précisément dans +l'esprit philosophique: l'intelligence courte croit tout voir, parce +qu'elle reste les yeux ouverts; l'intelligence supérieure consent à +fermer les yeux, parce qu'elle aperçoit tout en dedans. Enfin, une +chose m'achevait: le désespoir sans cause que je portais au fond du +cœur.</p> + +<p>Une lettre de mon frère a fixé dans ma mémoire la date de mon départ: +il écrivait de Paris à ma mère, en lui annonçant la mort de Mirabeau. +Trois jours après l'arrivée de cette lettre, je rejoignis en rade le +navire sur lequel mes bagages étaient chargés<a id="footnotetag427" name="footnotetag427"></a> +<a href="#footnote427">[427]</a>. On leva +<span class="pagenum">(p. 312)</span> +l'ancre, moment solennel parmi les navigateurs. Le soleil se couchait +quand le pilote côtier nous quitta, après nous avoir mis hors des +passes. Le temps était sombre, la brise molle, et la houle battait +lourdement les écueils à quelques encablures du vaisseau.</p> + +<p>Mes regards restaient attachés sur Saint-Malo. Je venais d'y laisser +ma mère tout en larmes. J'apercevais les clochers et les dômes des +églises où j'avais prié avec Lucile, les murs, les remparts, les +forts, les tours, les grèves où j'avais passé mon enfance avec Gesril +et mes camarades de jeux; j'abandonnais ma patrie déchirée, +lorsqu'elle perdait un homme que rien ne pouvait remplacer. Je +m'éloignais également incertain des destinées de mon pays et des +miennes: qui périrait de la France ou de moi? Reverrai-je jamais cette +France et ma famille?</p> + +<p>Le calme nous arrêta avec la nuit au débouquement de la rade; les feux +de la ville et les phares s'allumèrent: ces lumières qui tremblaient +sous mon toit paternel semblaient à la fois me sourire et me dire +adieu, en m'éclairant parmi les rochers, les ténèbres de la nuit et +l'obscurité des flots.</p> + +<p>Je n'emportais que ma jeunesse et mes illusions; je désertais un monde +dont j'avais foulé la poussière et compté les étoiles, pour un monde +de qui la terre et le ciel m'étaient inconnus. Que devait-il m'arriver +si j'atteignais le but de mon voyage? Égaré sur les rives +hyperboréennes, les années de discorde qui ont écrasé tant de +générations avec tant de bruit seraient tombées en silence sur ma +tête; la société eût renouvelé sa face, moi absent. Il est probable +que je n'aurais jamais eu le malheur d'écrire; mon nom serait demeuré +<span class="pagenum">(p. 313)</span> +ignoré, ou il ne s'y fût attaché qu'une de ces renommées +paisibles au-dessous de la gloire, dédaignées de l'envie et laissées +au bonheur. Qui sait si j'eusse repassé l'Atlantique, si je ne me +serais point fixé dans les solitudes, à mes risques et périls +explorées et découvertes, comme un conquérant au milieu de ses +conquêtes!</p> + +<p>Mais non! je devais rentrer dans ma patrie pour y changer de misères, +pour y être toute autre chose que ce que j'avais été. Cette mer, au +giron de laquelle j'étais né, allait devenir le berceau de ma seconde +vie: j'étais porté par elle, dans mon premier voyage, comme dans le +sein de ma nourrice, dans les bras de la confidente de mes premiers +pleurs et de mes premiers plaisirs.</p> + +<p>Le jusant, au défaut de la brise, nous entraîna au large, les lumières +du rivage diminuèrent peu à peu et disparurent. Épuisé de réflexions, +de regrets vagues, d'espérances plus vagues encore, je descendis à ma +cabine: je me couchai, balancé dans mon hamac au bruit de la lame qui +caressait le flanc du vaisseau. Le vent se leva; les voiles déferlées +qui coiffaient les mâts s'enflèrent, et quand je montai sur le tillac +le lendemain matin, on ne voyait plus la terre de France.</p> + +<p>Ici changent mes destinées: «Encore à la mer! <i>Again to sea!</i>» +(Byron.)</p> + + + +<a id="page315" name="page315"></a><a href="#page315"></a> +<h1>LIVRE VI<a id="footnotetag428" name="footnotetag428"></a> +<a href="#footnote428">[428]</a> <span class="pagenum">(p. 315)</span></h1> + + +<h3>Prologue. -- Traversée de l'océan. -- Francis Tulloch. -- Christophe +Colomb. -- Camoëns. -- Les Açores. -- Île Graciosa. -- Jeux marins. -- Île +Saint-Pierre. -- Côtes de la Virginie. -- Soleil couchant. -- Péril. + -- J'aborde en Amérique. -- Baltimore. -- Séparation des passagers. + -- Tulloch. -- Philadelphie. -- Le général Washington. -- Parallèle de +Washington et de Bonaparte. -- Voyage de Philadelphie à New-York et à +Boston. -- Mackenzie. -- Rivière du nord. -- Chant de la passagère. -- M. Swift. + -- Départ pour la cataracte de Niagara avec un guide hollandais. + -- M. Violet. -- Mon accoutrement sauvage. -- Chasse. -- Le carcajou et +le renard canadien. -- Rate musquée. -- Chiens pêcheurs. -- Insectes. + -- Montcalm et Wolfe. -- Campement au bord du lac des Onondagas. -- Arabes. + -- Course botanique. -- L'Indienne et la vache. -- Un Iroquois. -- Sachem +des Onondagas. -- Velly et les Franks. -- Cérémonie de l'hospitalité. + -- Anciens grecs. -- Voyage du lac des Onondagas à la rivière Genesee. + -- Abeilles, défrichements. -- Hospitalité. -- Lit. -- Serpent à sonnettes +enchanté. -- Cataracte de Niagara. -- Serpent à sonnettes. -- Je tombe au +bord de l'abîme. -- Douze jours dans une hutte. -- Changement de mœurs +chez les sauvages. -- Naissance et mort. -- Montaigne. -- Chant de la +couleuvre. -- Pantomime d'une petite Indienne, original de <i>Mila</i>. + -- Incidences. -- Ancien Canada. -- Population indienne. -- Dégradation +des mœurs. -- Vraie civilisation répandue par la religion. -- Fausse +civilisation introduite par le commerce. -- Coureurs de bois. + -- Factoreries. -- Chasses. -- Métis ou Bois-brûlés. -- Guerres des compagnies. + -- Mort des langues indiennes. -- Anciennes possessions françaises en +Amérique. -- Regrets. -- Manie du passé. -- Billet de Francis Conyngham. + -- Manuscrit original en <span class="pagenum">(p. 316)</span> +Amérique. -- Lacs du Canada. -- Flotte de +canots indiens. -- Ruines de la nature. -- Vallée du tombeau. -- Destinée +des fleuves. -- Fontaine de Jouvence. -- Muscogulges et siminoles. -- Notre +camp. -- Deux Floridiennes. -- Ruines sur l'Ohio. -- Quelles étaient les +demoiselles Muscogulges. -- Arrestation du roi à Varennes. -- J'interromps +mon voyage pour repasser en Europe. -- Dangers pour les États-Unis. + -- Retour en Europe. -- Naufrage.</h3> + + +<p>Trente et un ans après m'être embarqué, simple sous-lieutenant, pour +l'Amérique, je m'embarquais pour Londres, avec un passe-port conçu en +ces termes: «Laissez passer, disait ce passe-port, laissez passer sa +seigneurie le vicomte de Chateaubriand, pair de France, ambassadeur du +roi près Sa Majesté Britannique, etc.» Point de signalement; ma +grandeur devait faire connaître mon visage en tous lieux. Un bateau à +vapeur, nolisé pour moi seul, me porte de Calais à Douvres. En mettant +le pied sur le sol anglais, le 5 avril 1822, je suis salué par le +canon du fort<a id="footnotetag429" name="footnotetag429"></a> +<a href="#footnote429">[429]</a>. Un officier vient, de la part du commandant, +m'offrir une garde d'honneur. Descendu à <i>Shipwright-Inn</i><a id="footnotetag430" name="footnotetag430"></a> +<a href="#footnote430">[430]</a>, le +maître et <span class="pagenum">(p. 317)</span> +les garçons de l'auberge me reçoivent bras pendants +et tête nue. Madame la mairesse m'invite à une soirée, au nom des plus +belles dames de la ville. M. Billing<a id="footnotetag431" name="footnotetag431"></a> +<a href="#footnote431">[431]</a>, attaché à mon ambassade, +m'attendait. Un dîner d'énormes poissons et de monstrueux quartiers de +bœuf restaure monsieur l'ambassadeur, qui n'a point d'appétit et qui +n'était pas du tout fatigué. Le peuple, attroupé sous mes fenêtres, +fait retentir l'air de <i>huzzas</i>. L'officier revient et pose, malgré +moi, des sentinelles à ma porte. Le lendemain, après avoir distribué +force argent du roi mon maître, je me mets en route pour Londres, au +ronflement du canon, dans une légère voiture, qu'emportent quatre +beaux chevaux menés au grand trot par deux élégants jockeys. Mes gens +suivent dans d'autres carrosses; des courriers à ma livrée +accompagnent le cortège. Nous passons Cantorbery, attirant les yeux de +John Bull et des équipages qui nous croisent. A Black-Heath, bruyère +jadis hantée des voleurs, je trouve un village tout neuf. Bientôt +m'apparaît l'immense calotte de fumée qui couvre la cité de Londres.</p> + +<p>Plongé dans le gouffre de vapeur charbonnée, comme dans une des +gueules du Tartare, traversant la ville entière dont je reconnais les +rues, j'aborde l'hôtel de l'ambassade, <i>Portland-Place</i>. Le chargé +d'affaires, M. le comte Georges de Caraman<a id="footnotetag432" name="footnotetag432"></a> +<a href="#footnote432">[432]</a>, les secrétaires +d'ambassade, <span class="pagenum">(p. 318)</span> +M. le vicomte de Marcellus<a id="footnotetag433" name="footnotetag433"></a> +<a href="#footnote433">[433]</a>, M. le baron E. +de Cazes, M. de Bourqueney<a id="footnotetag434" name="footnotetag434"></a> +<a href="#footnote434">[434]</a>, les attachés à l'ambassade, +<span class="pagenum">(p. 319)</span> +m'accueillent avec une noble politesse. Tous les huissiers, +concierges, valets de chambre, valet de pied de l'hôtel, sont +assemblés sur le trottoir. On me présente les cartes des ministres +anglais et des ambassadeurs étrangers, déjà instruits de ma prochaine +arrivée.</p> + +<p>Le 17 mai de l'an de <i>grâce</i> 1793, je débarquais pour la même ville de +Londres, humble et obscur voyageur, à Southampton, venant de Jersey. +Aucune mairesse ne s'aperçut que je passais; le maire de la ville, +William Smith, me délivra le 18, pour Londres, une feuille de route à +laquelle était joint un extrait de l'<i>Alien-bill</i>. Mon signalement +portait en anglais: «François de Chateaubriand, officier français à +l'armée des émigrés <i>(French officer in the emigrant army)</i>, taille de +cinq pieds quatre pouces <i>(five feet four inches high)</i>, mince <i>(thin +shape)</i>, favoris et cheveux bruns <i>(brown hair and fits)</i>.» Je +partageai modestement la voiture la moins chère avec quelques matelots +en congé; je relayai aux plus chétives tavernes; j'entrai pauvre, +malade, inconnu, dans une ville opulente et fameuse, où M. Pitt +régnait; j'allai loger, à six schellings par mois, sous le lattis d'un +grenier que m'avait préparé un cousin de Bretagne, au bout d'une +petite rue qui joignait Tottenham-Court-Road.</p> + +<p class="quotega"> + Ah! <i>Monseigneur</i>, que votre vie,<br> + D'honneurs aujourd'hui, si remplie,<br> + Diffère de ces heureux temps!</p> + +<p>Cependant une autre obscurité m'enténèbre à Londres. Ma place +politique met à l'ombre ma renommée littéraire; <span class="pagenum">(p. 320)</span> +il n'y a pas un sot +dans les trois royaumes qui ne préfère l'ambassadeur de Louis XVIII à +l'auteur du <i>Génie du christianisme</i>. Je verrai comment la chose +tournera après ma mort, ou quand j'aurai cessé de remplacer M. le duc +Decazes<a id="footnotetag435" name="footnotetag435"></a> +<a href="#footnote435">[435]</a> auprès de George IV<a id="footnotetag436" name="footnotetag436"></a> +<a href="#footnote436">[436]</a>, succession aussi bizarre que le +reste de ma vie.</p> + +<p>Arrivé à Londres comme ambassadeur français, un de mes plus grands +plaisirs est de laisser ma voiture au coin d'un square, et d'aller à +pied parcourir les ruelles que j'avais jadis fréquentées, les +faubourgs populaires et à bon marché, où se réfugie le malheur sous la +protection d'une même souffrance, les abris ignorés que je hantais +avec mes associés de détresse, ne sachant si j'aurai du pain le +lendemain, moi dont trois ou quatre services couvrent aujourd'hui la +table. A toutes ces portes étroites et indigentes qui m'étaient +autrefois ouvertes, je ne rencontre que des visages étrangers. Je ne +vois plus errer mes compatriotes, reconnaissables à leurs gestes, à +leur manière de marcher, à la forme et à la vétusté de leurs habits. +Je n'aperçois plus ces prêtres martyrs portant le petit collet, le +grand chapeau à trois cornes, la longue redingote noire usée, et que +les Anglais saluaient en passant. De larges rues bordées de palais ont +été percées, des ponts bâtis, des promenades plantées: <i>Regent's-Park</i> +occupe, auprès de <i>Portland-Place</i>, les anciennes prairies couvertes +de troupeaux de vaches. Un cimetière, <span class="pagenum">(p. 321)</span> +perspective de la lucarne +d'un de mes greniers, a disparu dans l'enceinte d'une fabrique. Quand +je me rends chez lord Liverpool<a id="footnotetag437" name="footnotetag437"></a> +<a href="#footnote437">[437]</a>, j'ai de la peine à retrouver +l'espace vide de l'échafaud de Charles I<sup>er</sup>; des bâtisses nouvelles, +resserrant la statue de Charles II, se sont avancées avec l'oubli sur +des événements mémorables.</p> + +<p>Que je regrette, au milieu des insipides pompes, ce monde de +tribulations et de larmes, ces temps où je mêlai mes peines à celles +d'une colonie d'infortunés! Il est donc vrai que tout change, que le +malheur même périt comme la prospérité! Que sont devenus mes frères en +émigration? Les uns sont morts, les autres ont subi diverses +destinées: ils ont vu comme moi disparaître leurs proches et leurs +amis; ils sont moins heureux dans leur patrie qu'ils ne l'étaient sur +la terre étrangère. N'avions-nous pas sur cette terre nos réunions, +nos divertissements, nos fêtes et surtout notre jeunesse? Des mères de +famille, des jeunes filles qui commençaient la vie par l'adversité, +apportaient le fruit semainier du labeur, pour s'éjouir à quelque +danse de la patrie. Des attachements se formaient dans les causeries +du soir après le travail, sur les gazons d'Amstead et de +Primrose-Hill. A des chapelles, ornées de nos mains dans de vieilles +masures, nous priions le 21 janvier et le jour de la mort de la reine, +tout émus d'une oraison funèbre prononcée par le curé émigré de notre +village. Nous allions le long de la Tamise, <span class="pagenum">(p. 322)</span> +tantôt voir surgir +aux docks les vaisseaux chargés des richesses du monde, tantôt admirer +les maisons de campagne de Richmond, nous si pauvres, nous privés du +toit paternel: toutes ces choses sont de véritables félicités!</p> + +<p>Quand je rentre en 1822, au lieu d'être reçu par mon ami, tremblant de +froid, qui m'ouvre la porte de notre grenier en me tutoyant, qui se +couche sur son grabat auprès du mien, en se recouvrant de son mince +habit et ayant pour lampe le clair de lune, -- je passe à la lueur des +flambeaux entre deux files de laquais, qui vont aboutir à cinq ou six +respectueux secrétaires. J'arrive, tout criblé sur ma route des mots: +<i>Monseigneur</i>, <i>Mylord</i>, <i>Votre Excellence</i>, <i>Monsieur l'Ambassadeur</i>, +à un salon tapissé d'or et de soie.</p> + +<p>-- Je vous en supplie, messieurs, laissez-moi! Trêve de ces <i>Mylords</i>! +Que voulez-vous que je fasse de vous? Allez rire à la chancellerie, +comme si je n'étais pas là. Prétendez-vous me faire prendre au sérieux +cette mascarade? Pensez-vous que je sois assez bête pour me croire +changé de nature parce que j'ai changé d'habit? Le marquis de +Londonderry<a id="footnotetag438" name="footnotetag438"></a> +<a href="#footnote438">[438]</a> va venir, dites-vous; le duc de +Wellington<a id="footnotetag439" name="footnotetag439"></a> +<a href="#footnote439">[439]</a> m'a +demandé; M. Canning<a id="footnotetag440" name="footnotetag440"></a> +<a href="#footnote440">[440]</a> me cherche; <span class="pagenum">(p. 323)</span> +lady Jersey<a id="footnotetag441" name="footnotetag441"></a> +<a href="#footnote441">[441]</a> m'attend à +dîner avec M. Brougham<a id="footnotetag442" name="footnotetag442"></a> +<a href="#footnote442">[442]</a>, lady Gwydir m'espère, à dix heures, dans +sa loge à l'Opéra; lady Mansfield<a id="footnotetag443" name="footnotetag443"></a> +<a href="#footnote443">[443]</a> à minuit, à Almack's<a id="footnotetag444" name="footnotetag444"></a> +<a href="#footnote444">[444]</a>.</p> + +<p>Miséricorde! <span class="pagenum">(p. 324)</span> +où me fourrer? qui me délivrera? qui m'arrachera à +ces persécutions? Revenez beaux jours de ma misère et de ma solitude! +Ressuscitez, compagnons de mon exil! Allons, mes vieux camarades du +lit de camp et de la couche de paille, allons dans la campagne, dans +le petit jardin d'une taverne dédaignée, boire sur un banc de bois une +tasse de mauvais thé, en parlant de nos folles espérances et de notre +ingrate patrie, en devisant de nos chagrins, en cherchant le moyen de +nous assister les uns les autres, de secourir un de nos parents encore +plus nécessiteux que nous.</p> + +<p>Voilà ce que j'éprouve, ce que je me dis dans ces premiers jours de +mon ambassade à Londres. Je n'échappe à la tristesse qui m'assiège +sous mon toit qu'en me saturant d'une tristesse moins pesante dans le +parc de Kensington. Lui, ce parc, n'est point changé; les arbres +seulement ont grandi; toujours solitaire, les oiseaux y font leur nid +en paix. Ce n'est plus même la mode de se rassembler dans ce lieu, +comme au temps que la plus belle des Françaises, madame Récamier, y +passait suivie de la foule. Du bord des pelouses désertes de +Kensington, j'aime à voire courre, à travers Hyde-Park, les troupes de +chevaux, les voitures des fashionables, parmi lesquelles figure mon +tilbury vide, tandis que, redevenu gentillâtre émigré, je remonte +l'allée où le confesseur banni disait autrefois son bréviaire.</p> + +<p>C'est <span class="pagenum">(p. 325)</span> +dans ce parc de Kensington que j'ai médité l'<i>Essai +historique</i>; que, relisant le journal de mes courses d'outre-mer, j'en +ai tiré les amours d'<i>Atala</i>; c'est aussi dans ce parc, après avoir +erré au loin dans les campagnes sous un ciel baissé, blondissant et +comme pénétré de la clarté polaire, que je traçai au crayon les +premières ébauches des passions de <i>René</i>. Je déposais, la nuit, la +moisson de mes rêveries du jour dans l'<i>Essai historique</i> et dans les +<i>Natchez</i>. Les deux manuscrits marchaient de front, bien que souvent +je manquasse d'argent pour en acheter le papier, et que j'en +assemblasse les feuillets avec des pointes arrachées aux tasseaux de +mon grenier, faute de fil.</p> + +<p>Ces lieux de mes premières inspirations me font sentir leur puissance; +ils reflètent sur le présent la douce lumière des souvenirs: je me +sens en train de reprendre la plume. Tant d'heures sont perdues dans +les ambassades! Le temps ne me vaut pas plus ici qu'à Berlin pour +continuer mes <i>Mémoires</i>, édifice que je bâtis avec des ossements et +des ruines. Mes secrétaires à Londres désirent aller le matin à des +pique-niques et le soir au bal: très volontiers! Les gens, Peter, +Valentin, Lewis, vont à leur tour au cabaret, et les femmes, Rose, +Peggy, Maria, à la promenade des trottoirs; j'en suis charmé<a id="footnotetag445" name="footnotetag445"></a> +<a href="#footnote445">[445]</a>. On +me laisse la clef de la porte extérieure: monsieur l'ambassadeur est +commis à la garde de sa maison; si on frappe, il ouvrira. Tout le +<span class="pagenum">(p. 326)</span> +monde est sorti; me voilà seul: mettons-nous à l'œuvre.</p> + +<p>Il y a vingt-deux ans, je viens de le dire, que j'esquissais à Londres +les <i>Natchez</i> et <i>Atala</i>; j'en suis précisément dans mes <i>Mémoires</i> à +l'époque de mes voyages en Amérique: cela se rejoint à merveille. +Supprimons ces vingt-deux ans, comme ils sont en effet supprimés de ma +vie, et partons pour les forêts du Nouveau Monde: le récit de mon +ambassade viendra à sa date, quand il plaira à Dieu; mais, pour peu +que je reste ici quelque mois, j'aurai le plaisir d'arriver de la +cataracte du Niagara à l'armée des princes en Allemagne, et de l'armée +des princes à ma retraite en Angleterre. L'ambassadeur du roi de +France peut raconter l'histoire de l'émigré français dans le lieu même +où celui-ci était exilé.</p> + +<p class="tb">* * + * + * + *</p> + +<p>Le livre précédent se termine par mon embarquement à Saint-Malo. +Bientôt nous sortîmes de la Manche, et l'immense houle de l'ouest nous +annonça l'Atlantique.</p> + +<p>Il est difficile aux personnes qui n'ont jamais navigué de se faire +une idée des sentiments qu'on éprouve, lorsque du bord d'un vaisseau +on n'aperçoit de toutes parts que la face sérieuse de l'abîme. Il y a +dans la vie périlleuse du marin une indépendance qui tient de +l'absence de la terre: on laisse sur le rivage les passions des +hommes; entre le monde que l'on quitte et celui que l'on cherche, on +n'a pour amour et pour patrie que l'élément sur lequel on est porté. +Plus de devoirs à remplir, plus de visites à rendre, plus de journaux, +plus de politique. La langue même des matelots <span class="pagenum">(p. 327)</span> +n'est pas la +langue ordinaire: c'est une langue telle que la parlent l'Océan et le +ciel, le calme et la tempête. Vous habitez un univers d'eau, parmi des +créatures dont le vêtement, les goûts, les manières, le visage, ne +ressemblent point aux peuples autochthones; elles ont la rudesse du +loup marin et la légèreté de l'oiseau. On ne voit point sur leur front +les soucis de la société; les rides qui le traversent ressemblent aux +plissures de la voile diminuée, et sont moins creusées par l'âge que +par la bise, ainsi que dans les flots. La peau de ces créatures, +imprégnée de sel, est rouge et rigide, comme la surface de l'écueil +battu de la lame.</p> + +<p>Les matelots se passionnent pour leur navire; ils pleurent de regret +en le quittant, de tendresse en le retrouvant. Ils ne peuvent rester +dans leur famille; après avoir juré cent fois qu'ils ne s'exposeront +plus à la mer, il leur est impossible de s'en passer, comme un jeune +homme ne se peut arracher des bras d'une maîtresse orageuse et +infidèle.</p> + +<p>Dans les docks de Londres et de Plymouth, il n'est pas rare de trouver +des <i>sailors</i> nés sur des vaisseaux: depuis leur enfance jusqu'à leur +vieillesse, ils ne sont jamais descendus au rivage; ils n'ont vu la +terre que du bord de leur berceau flottant, spectateurs du monde où +ils ne sont point entrés. Dans cette vie réduite à un si petit espace, +sous les nuages et sur les abîmes, tout s'anime pour le marinier: une +ancre, une voile, un mât, un canon, sont des personnages qu'on +affectionne et qui ont chacun leur histoire.</p> + +<p>La voile fut déchirée sur la côte du Labrador; le maître voilier lui +mit la pièce que vous voyez.</p> + +<p>L'ancre <span class="pagenum">(p. 328)</span> +sauva le vaisseau quand il eut chassé sur ses autres +ancres, au milieu des coraux des îles Sandwich.</p> + +<p>Le mât fut rompu dans une bourrasque au cap de Bonne-Espérance; il +n'était que d'un seul jet; il est beaucoup plus fort depuis qu'il est +composé de deux pièces.</p> + +<p>Le canon est le seul qui ne fut pas démonté au combat de la +Chesapeake.</p> + +<p>Les nouvelles du bord sont des plus intéressantes: on vient de jeter +le loch; le navire file dix nœuds.</p> + +<p>Le ciel est clair à midi: on a pris hauteur; on est à telle latitude.</p> + +<p>On a fait le point: il y a tant de lieues gagnées en bonne route.</p> + +<p>La déclinaison de l'aiguille est de tant de degrés: on s'est élevé au +nord.</p> + +<p>Le sable des sabliers passe mal: on aura de la pluie.</p> + +<p>On a remarqué des <i>procellaria</i> dans le sillage du vaisseau: on +essuiera un grain.</p> + +<p>Des poissons volants se sont montrés au sud: le temps va se calmer.</p> + +<p>Une éclaircie s'est formée à l'ouest dans les nuages: c'est le pied du +vent; demain, le vent soufflera de ce côté.</p> + +<p>L'eau a changé de couleur; on a vu flotter du bois et des goëmons; on +a aperçu des mouettes et des canards; un petit oiseau est venu se +percher sur les vergues: il faut mettre le cap dehors, car on approche +de terre, et il n'est pas bon de l'accoster la nuit.</p> + +<p>Dans <span class="pagenum">(p. 329)</span> +l'épinette, il y a un coq favori et pour ainsi dire sacré, +qui survit à tous les autres; il est fameux pour avoir chanté pendant +un combat, comme dans la cour d'une ferme au milieu de ses poules.</p> + +<p>Sous les ponts habite un chat; peau verdâtre zébrée, queue pelée, +moustache de crin, ferme sur ses pattes, opposant le contrepoids au +tangage et le balancier au roulis; il a fait deux fois le tour du +monde et s'est sauvé d'un naufrage sur un tonneau. Les mousses donnent +au coq du biscuit trempé dans du vin, et Matou a le privilège de +dormir, quand il lui plaît, dans le vitchoura du second capitaine.</p> + +<p>Le vieux matelot ressemble au vieux laboureur. Leurs moissons sont +différentes, il est vrai: le matelot a mené une vie errante, le +laboureur n'a jamais quitté son champ; mais ils connaissent également +les étoiles et prédisent l'avenir en creusant leurs sillons. A l'un, +l'alouette, le rouge-gorge, le rossignol; à l'autre, la procellaria, +le courlis, l'alcyon, -- leurs prophètes. Ils se retirent le soir, +celui-ci dans sa cabine, celui-là dans sa chaumière; frêles demeures, +où l'ouragan qui les ébranle n'agite point des consciences +tranquilles.</p> + +<p class="quotega"> + If the wind tempestuous is blowing,<br> + Still no danger they descry;<br> + The guiltless heart its boon bestowing,<br> + Soothes them with its Lullaby, etc., etc.</p> + +<p class="quotega"> + «Si le vent souffle orageux, ils n'aperçoivent aucun danger; le cœur + innocent, versant son baume, les berce avec ses <i>dodo, l'enfant do; + dodo, l'enfant do</i>, etc.»</p> + +<p>Le <span class="pagenum">(p. 330)</span> +matelot ne sait où la mort le surprendra, à quel bord il +laissera sa vie: peut-être, quand il aura mêlé au vent son dernier +soupir, sera-t-il lancé au sein des flots, attaché sur deux avirons, +pour continuer son voyage; peut-être sera-t-il enterré dans un îlot +désert que l'on ne retrouvera jamais, ainsi qu'il a dormi isolé dans +son hamac, au milieu de l'Océan.</p> + +<p>Le vaisseau seul est un spectacle: sensible au plus léger mouvement du +gouvernail, hippogriffe ou coursier ailé, il obéit à la main du +pilote, comme un cheval à la main du cavalier. L'élégance des mâts et +des cordages, la légèreté des matelots qui voltigent sur les vergues, +les différents aspects dans lesquels se présente le navire, soit qu'il +vogue penché par un autan contraire, soit qu'il fuie droit devant un +aquilon favorable, font de cette machine savante une des merveilles du +génie de l'homme. Tantôt la lame et son écume brisent et rejaillissent +contre la carène; tantôt l'onde paisible se divise, sans résistance, +devant la proue. Les pavillons, les flammes, les voiles, achèvent la +beauté de ce palais de Neptune: les plus basses voiles, déployées dans +leur largeur, s'arrondissent comme de vastes cylindres; les plus +hautes, comprimées dans leur milieu, ressemblent aux mamelles d'une +sirène. Animé d'un souffle impétueux, le navire, avec sa quille, comme +avec le soc d'une charrue, laboure à grand bruit le champ des mers.</p> + +<p>Sur ce chemin de l'Océan, le long duquel on n'aperçoit ni arbres, ni +villages, ni villes, ni tours, ni clochers, ni tombeaux; sur cette +route sans colonnes, sans pierres milliaires, qui n'a pour bornes que +les vagues, pour relais que les vents, pour flambeaux que les +<span class="pagenum">(p. 331)</span> +astres, la plus belle des aventures, quand on n'est pas en quête de +terres et de mers inconnues, est la rencontre de deux vaisseaux. On se +découvre mutuellement à l'horizon avec la longue-vue; on se dirige les +uns vers les autres. Les équipages et les passagers s'empressent sur +le pont. Les deux bâtiments s'approchent, hissent leur pavillon, +carguent à demi leurs voiles, se mettent en travers. Quand tout est +silence, les deux capitaines, placés sur le gaillard d'arrière, se +hèlent avec le porte-voix: «Le nom du navire? De quel port? Le nom du +capitaine? D'où vient-il? Combien de jours de traversée? La latitude +et la longitude? A Dieu, va!» On lâche les ris; la voile retombe. Les +matelots et les passagers des deux vaisseaux se regardent fuir, sans +mot dire: les uns vont chercher le soleil de l'Asie, les autres le +soleil de l'Europe, qui les verront également mourir. Le temps emporte +et sépare les voyageurs sur la terre, plus promptement encore que le +vent ne les emporte et ne les sépare sur l'Océan; on se fait un signe +de loin: <i>à Dieu, va!</i> Le port commun est l'Éternité.</p> + +<p>Et si le vaisseau rencontré était celui de Cook ou de La Pérouse?</p> + +<p>Le maître de l'équipage de mon vaisseau malouin était un ancien +subrécargue, appelé Pierre Villeneuve, dont le nom seul me plaisait à +cause de la bonne Villeneuve. Il avait servi dans l'Inde, sous le +bailli de Suffren, et en Amérique sous le comte d'Estaing; il s'était +trouvé à une multitude d'affaires. Appuyé sur l'avant du vaisseau, +auprès du beaupré, de même qu'un vétéran assis sous la treille de son +petit jardin dans le fossé des Invalides, Pierre, en mâchant une +chique de tabac, <span class="pagenum">(p. 332)</span> +qui lui enflait la joue comme une fluxion, me +peignait le moment du branle-bas, l'effet des détonations de +l'artillerie sous les ponts, le ravage des boulets dans leurs +ricochets contre les affûts, les canons, les pièces de charpente. Je +le faisais parler des Indiens, des nègres, des colons. Je lui +demandais comment étaient habillés les peuples, comment les arbres +faits, quelle couleur avaient la terre et le ciel, quel goût les +fruits; si les ananas étaient meilleurs que les pêches, les palmiers +plus beaux que les chênes. Il m'expliquait tout cela par des +comparaisons prises des choses que je connaissais: le palmier était un +grand chou, la robe d'un Indien celle de ma grand'mère; les chameaux +ressemblaient à un âne bossu; tous les peuples de l'Orient, et +notamment les Chinois, étaient des poltrons et des voleurs. Villeneuve +était de Bretagne, et nous ne manquions pas de finir par l'éloge de +l'incomparable beauté de notre patrie.</p> + +<p>La cloche interrompait nos conversations; elle réglait les Quarts, +l'heure de l'habillement, celle de la revue, celle des repas. Le +matin, à un signal, l'équipage, rangé sur le pont, dépouillait la +chemise bleue pour en revêtir une autre qui séchait dans les haubans. +La chemise quittée était immédiatement lavée dans des baquets, où +cette pension de phoques savonnait aussi des faces brunes et des +pattes goudronnées.</p> + +<p>Au repas du midi et du soir, les matelots, assis en rond autour des +gamelles, plongeaient l'un après l'autre, régulièrement et sans +fraude, leur cuiller d'étain dans la soupe flottante au roulis. Ceux +qui n'avaient pas faim vendaient, pour un morceau de tabac ou pour un +<span class="pagenum">(p. 333)</span> +verre d'eau-de-vie, leur portion de biscuit ou de viande salée +à leurs camarades. Les passagers mangeaient dans la chambre du +capitaine. Quand il faisait beau, on tendait une voile sur l'arrière +du vaisseau, et l'on dînait à la vue d'une mer bleue, tachetée çà et +là de marques blanches par les écorchures de la brise.</p> + +<p>Enveloppé de mon manteau, je me couchais la nuit sur le tillac. Mes +regards contemplaient les étoiles au-dessus de ma tête. La voile +enflée me renvoyait la fraîcheur de la brise qui me berçait sous le +dôme céleste: à demi assoupi et poussé par le vent, je changeais de +ciel en changeant de rêve.</p> + +<p>Les passagers, à bord d'un vaisseau, offrent une société différente de +celle de l'équipage: ils appartiennent à un autre élément; leurs +destinées sont de la terre. Les uns courent chercher la fortune, les +autres le repos; ceux-là retournent à leur patrie, ceux-ci la +quittent; d'autres naviguent pour s'instruire des mœurs des peuples, +pour étudier les sciences et les arts. On a le loisir de se connaître +dans cette hôtellerie errante qui voyage avec le voyageur, d'apprendre +maintes aventures, de concevoir des antipathies, de contracter des +amitiés. Quand vont et viennent ces jeunes femmes nées du sang anglais +et du sang indien, qui joignent à la beauté de Clarisse la délicatesse +de Sacontala, alors se forment des chaînes que nouent et dénouent les +vents parfumés de Ceylan, douces comme eux, comme eux légères.</p> + +<p class="tb">* * + * + * + *</p> + +<p>Parmi les passagers, mes compagnons, se trouvait un Anglais. Francis +Tulloch avait servi dans l'artillerie: <span class="pagenum">(p. 334)</span> +peintre, musicien, +mathématicien, il parlait plusieurs langues. L'abbé Nagot, supérieur +des Sulpiciens, ayant rencontré l'officier anglican, en fit un +catholique: il emmenait son néophyte à Baltimore.</p> + +<p>Je m'accointai avec Tulloch: comme j'étais alors profond philosophe, +je l'invitais à revenir chez ses parents<a id="footnotetag446" name="footnotetag446"></a> +<a href="#footnote446">[446]</a>. Le spectacle que nous +avions sous les yeux le transportait d'admiration. Nous nous levions +la nuit, lorsque le pont était abandonné à l'officier de quart et à +quelques matelots qui fumaient leur pipe en silence: <i>Tuta æquora +silent</i><a id="footnotetag447" name="footnotetag447"></a> +<a href="#footnote447">[447]</a>. Le vaisseau roulait au gré des lames sourdes et lentes, +tandis que des étincelles de feu couraient avec une blanche écume le +long de ses flancs. Des milliers d'étoiles rayonnant dans le sombre +azur du dôme céleste, une mer sans rivage, l'infini dans le ciel et +sur les flots! Jamais Dieu ne m'a plus troublé de sa grandeur que dans +ces nuits où j'avais l'immensité sur ma tête et l'immensité sous mes +pieds.</p> + +<p>Des vents d'ouest, entremêlés de calmes, retardèrent notre marche. Le +4 mai, nous n'étions qu'à la hauteur des Açores. Le 6, vers les 8 +heures du matin, nous eûmes connaissance de l'île du Pic; ce volcan +domina longtemps des mers non naviguées: inutile phare la nuit, signal +sans témoin le jour.</p> + +<p>Il y a quelque chose de magique à voir s'élever la terre du fond de la +mer. Christophe Colomb, au milieu d'un équipage révolté, prêt à +retourner en Europe sans avoir atteint le but de son voyage, aperçoit +une <span class="pagenum">(p. 335)</span> +petite lumière sur une plage que la nuit lui cachait. Le vol +des oiseaux l'avait guidé vers l'Amérique; la lueur du foyer d'un +sauvage lui révèle un nouvel univers. Colomb dut éprouver cette sorte +de sentiment que l'Écriture donne au Créateur quand, après avoir tiré +le monde du néant, il vit que son ouvrage était bon: <i>vidit Deus quod +esset bonum</i>. Colomb créait un monde. Une des premières vies du pilote +génois est celle que Giustiniani<a id="footnotetag448" name="footnotetag448"></a> +<a href="#footnote448">[448]</a>, publiant un psautier hébreu, +plaça en forme de <i>note</i> sous le psaume: <i>Cæli enarrant gloriam Dei</i>.</p> + +<p>Vasco de Gama ne dut pas être moins émerveillé lorsqu'en 1498 il +aborda la côte de Malabar. Alors, tout change sur le globe; une nature +nouvelle apparaît; le rideau qui depuis des milliers de siècles +cachait une partie de la terre, se lève: on découvre la patrie du +soleil, le lieu d'où il sort chaque matin «comme un époux ou comme un +géant, <i>tanquam sponsus, ut gigas</i>;<a id="footnotetag449" name="footnotetag449"></a> +<a href="#footnote449">[449]</a>» on voit à nu ce sage et +brillant Orient, dont l'histoire mystérieuse se mêlait aux voyages de +Pythagore, aux conquêtes d'Alexandre, au souvenir des croisades, et +dont les parfums nous arrivaient à travers les champs de l'Arabie et +les mers de la Grèce. L'Europe lui envoya un poète pour le saluer: le +cygne du Tage fit entendre sa triste et belle voix sur les rivages de +l'Inde: Camoëns leur emprunta leur éclat, leur renommée et leur +malheur; il ne leur laissa que leurs richesses.</p> + +<p>Lorsque <span class="pagenum">(p. 336)</span> +Gonzalo Villo, aïeul maternel de Camoëns, découvrit une +partie de l'archipel des Açores, il aurait dû, s'il eût prévu +l'avenir, se réserver une concession de six pieds de terre pour +recouvrir les os de son petit-fils.</p> + +<p>Nous ancrâmes dans une mauvaise rade, sur une base de roches, par +quarante-cinq brasses d'eau. L'île <i>Graciosa</i>, devant laquelle nous +étions mouillés, nous présentait ses collines un peu renflées dans +leurs contours comme les ellipses d'une amphore étrusque: elle étaient +drapées de la verdure des blés, et elles exhalaient une odeur +fromentacée agréable, particulière aux moissons des Açores. On voyait +au milieu de ces tapis les divisions des champs, formées de pierres +volcaniques, mi-parties blanches et noires, et entassées les unes sur +les autres. Une abbaye, monument d'un ancien monde sur un sol nouveau, +se montrait au sommet d'un tertre; au pied de ce tertre, dans une anse +caillouteuse, miroitaient les toits rouges de la ville de Santa-Cruz. +L'île entière avec ses découpures de baies, de caps, de criques, de +promontoires, répétait son paysage inverti dans les flots. Des rochers +verticaux au plan des vagues lui servaient de ceinture extérieure. Au +fond du tableau, le cône du volcan du Pic, planté sur une coupole de +nuages, perçait, par delà Graciosa, la perspective aérienne.</p> + +<p>Il fut décidé que j'irais à terre avec Tulloch et le second capitaine; +on mit la chaloupe en mer: elle nagea au rivage dont nous étions à +environ deux milles. Nous aperçûmes du mouvement sur la côte; une +prame s'avança vers nous. Aussitôt qu'elle fût à portée de la voix, +nous distinguâmes une quantité de moines. <span class="pagenum">(p. 337)</span> +Ils nous hélèrent en +portugais, en italien, en anglais, en français, et nous répondîmes +dans ces quatre langues. L'alarme régnait, notre vaisseau était le +premier bâtiment d'un grand port qui eût osé mouiller dans la rade +dangereuse où nous étalions la marée. D'une autre part, les insulaires +voyaient pour la première fois le pavillon tricolore; ils ne savaient +si nous sortions d'Alger ou de Tunis: Neptune n'avait point reconnu ce +pavillon si glorieusement porté par Cybèle. Quand on vit que nous +avions figure humaine et que nous entendions ce qu'on disait, la joie +fut extrême. Les moines nous recueillirent dans le bateau, et nous +ramâmes gaiement vers Santa-Cruz: nous y débarquâmes avec quelque +difficulté, à cause d'un ressac assez violent.</p> + +<p>Toute l'île accourut. Quatre ou cinq alguazils, armés de piques +rouillées, s'emparèrent de nous. L'uniforme de Sa Majesté m'attirant +les honneurs, je passai pour l'homme important de la députation. On +nous conduisit chez le gouverneur, dans un taudis, où Son Excellence, +vêtue d'un méchant habit vert, autrefois galonné d'or, nous donna une +audience solennelle: il nous permit le ravitaillement.</p> + +<p>Nos religieux nous menèrent à leur couvent, édifice à balcons commode +et bien éclairé. Tulloch avait trouvé un compatriote: le principal +frère, qui se donnait tous les mouvements pour nous, était un matelot +de Jersey, dont le vaisseau avait péri corps et biens sur Graciosa. +Sauvé seul du naufrage, ne manquant pas d'intelligence, il se montra +docile aux leçons des catéchistes; il apprit le portugais et quelques +mots de latin; sa qualité d'Anglais militant en sa faveur, on le +convertit <span class="pagenum">(p. 338)</span> +et on en fit un moine. Le matelot jerseyais, logé, vêtu +et nourri à l'autel, trouvait cela beaucoup plus doux que d'aller +serrer la voile du perroquet de fougue. Il se souvenait encore de son +ancien métier: ayant été longtemps sans parler sa langue, il était +enchanté de rencontrer quelqu'un qui l'entendit; il riait et jurait en +vrai pilotin. Il nous promena dans l'île.</p> + +<p>Les maisons des villages, bâties en planches et en pierres, +s'enjolivaient de galeries extérieures qui donnaient un air propre à +ces cabanes, parce qu'il y régnait beaucoup de lumière. Les paysans, +presque tous vignerons, étaient à moitié nus et bronzés par le soleil; +les femmes, petites, jaunes comme des mulâtresses, mais éveillées, +étaient naïvement coquettes avec leurs bouquets de seringas, leurs +chapelets en guise de couronnes ou de chaînes.</p> + +<p>Les pentes des collines rayonnaient de ceps, dont le vin approchait +celui de Fayal. L'eau était rare, mais, partout où sourdait une +fontaine, croissait un figuier et s'élevait un oratoire avec un +portique peint à fresque. Les ogives du portique encadraient quelques +aspects de l'île et quelques portions de la mer. C'est sur un de ces +figuiers que je vis s'abattre une compagnie de sarcelles bleues, non +palmipèdes. L'arbre n'avait point de feuilles, mais il portait des +fruits rouges enchâssés comme des cristaux. Quand il fut orné des +oiseaux cérulés<a id="footnotetag450" name="footnotetag450"></a> +<a href="#footnote450">[450]</a> qui laissaient pendre leurs ailes, ses fruits +parurent d'une pourpre éclatante, tandis que l'arbre semblait avoir +poussé tout à coup un feuillage d'azur.</p> + +<p>Il <span class="pagenum">(p. 339)</span> +est probable que les Açores furent connues des Carthaginois; +il est certain que des monnaies phéniciennes ont été déterrées dans +l'île de Corvo. Les navigateurs modernes qui abordèrent les premiers à +cette île trouvèrent, dit-on, une statue équestre, le bras droit +étendu et montrant du doigt l'Occident, si toutefois cette statue +n'est pas la gravure d'invention qui décore les anciens +portulans<a id="footnotetag451" name="footnotetag451"></a> +<a href="#footnote451">[451]</a>.</p> + +<p>J'ai supposé, dans le manuscrit des <i>Natchez</i>, que Chactas, revenant +d'Europe, prit terre à l'île de Corvo, et qu'il rencontra la statue +mystérieuse<a id="footnotetag452" name="footnotetag452"></a> +<a href="#footnote452">[452]</a>. Il exprime ainsi les sentiments qui m'occupaient à +Graciosa, en me rappelant la tradition: «J'approche de ce monument +extraordinaire. Sur sa base, baignée de l'écume des flots, étaient +gravés des caractères inconnus; la mousse et le salpêtre des mers +rongeaient la surface du bronze antique; l'alcyon, perché sur le +casque du colosse, y jetait par intervalles, des voix langoureuses; +des coquillages se collaient aux flancs et aux crins d'airain du +coursier, et lorsqu'on approchait l'oreille de ses naseaux ouverts, on +croyait ouïr des rumeurs confuses.»</p> + +<p>Un bon souper nous fut servi chez les religieux après notre course; +nous passâmes la nuit à boire avec nos hôtes. Le lendemain, vers midi, +nos provisions embarquées, nous retournâmes à bord. Les religieux se +chargèrent de nos lettres pour l'Europe. Le vaisseau s'était trouvé en +danger par la levée d'un fort <span class="pagenum">(p. 340)</span> +sud-est. On vira l'ancre; mais, +engagée dans des roches, on la perdit, comme on s'y attendait. Nous +appareillâmes: le vent continuant de fraîchir, nous eûmes bientôt +dépassé les Açores<a id="footnotetag453" name="footnotetag453"></a> +<a href="#footnote453">[453]</a>.</p> + +<p class="quotega"> + Fac pelagus me scire probes, quo carbasa laxo.<br><br> + + «Muse, aide-moi à montrer que je connais la mer<br> + sur laquelle je déploie mes voiles.»</p> + +<p>C'est ce que disait, il y a six cents ans, Guillaume-le-Breton, mon +compatriote<a id="footnotetag454" name="footnotetag454"></a> +<a href="#footnote454">[454]</a>. Rendu à la mer, je recommençai à contempler ses +solitudes; mais à travers le monde idéal de mes rêveries +m'apparaissaient, moniteurs sévères, la France et les événements +réels. Ma retraite pendant le jour, lorsque je voulais éviter les +passagers, était la hune du grand mât; j'y montais lestement aux +applaudissements des matelots. Je m'y asseyais dominant les vagues.</p> + +<p>L'espace tendu d'un double azur avait l'air d'une toile préparée pour +recevoir les futures créations d'un grand peintre. La couleur des eaux +était pareille à celle du verre liquide. De longues et hautes +ondulations ouvraient dans leurs ravines des échappées de vue sur les +déserts de l'Océan: ces vacillants paysages rendaient sensible à mes +yeux la comparaison que fait l'Écriture <span class="pagenum">(p. 341)</span> +de la terre chancelante +devant le Seigneur, comme un homme ivre. Quelquefois, on eût dit +l'espace étroit et borné, faute d'un point de saillie; mais si une +vague venait à lever la tête, un flot à se courber en imitation d'une +côte lointaine, un escadron de chiens de mer à passer à l'horizon, +alors se présentait une échelle de mesure. L'étendue se révélait +surtout lorsqu'une brume, rampant à la surface pélagienne, semblait +accroître l'immensité même.</p> + +<p>Descendu de l'aire du mât comme autrefois du nid de mon saule, +toujours réduit à une existence solitaire, je soupais d'un biscuit de +vaisseau, d'un peu de sucre et d'un citron; ensuite je me couchais, ou +sur le tillac dans mon manteau, ou sous le pont dans mon cadre: je +n'avais qu'à déployer mon bras pour atteindre de mon lit à mon +cercueil.</p> + +<p>Le vent nous força d'anordir et nous accostâmes le banc de +Terre-Neuve. Quelques glaces flottantes rôdaient au milieu d'une +bruine froide et pâle.</p> + +<p>Les hommes du trident ont des jeux qui leur viennent de leurs +devanciers: quand on passe la Ligne, il faut se résoudre à recevoir le +<i>baptême</i>: même cérémonie sous le Tropique, même cérémonie sur le banc +de Terre-Neuve, et, quel que soit le lieu, le chef de la mascarade est +toujours le <i>bonhomme Tropique</i>. Tropique et <i>hydropique</i> sont +synonymes pour les matelots: le bonhomme Tropique a donc une bedaine +énorme; il est vêtu, lors même qu'il est sous son tropique, de toutes +les peaux de mouton et de toutes les jaquettes fourrées de l'équipage. +Il se tient accroupi dans la grande hune, poussant de temps en temps +des mugissements. Chacun le regarde d'en bas: il commence <span class="pagenum">(p. 342)</span> +à descendre le long des haubans, pesant comme un ours, trébuchant comme +Silène. En mettant le pied sur le pont, il pousse de nouveaux +rugissements, bondit, saisit un sceau, le remplit d'eau de mer et le +verse sur le chef de ceux qui n'ont pas passé la Ligne, ou qui ne sont +pas parvenus à la latitude des glaces. On fuit sous les ponts, on +remonte sur les écoutilles, on grimpe aux mâts: père Tropique vous +poursuit; cela finit au moyen d'un large pourboire: jeux d'Amphitrite, +qu'Homère aurait célébrés comme il a chanté Protée, si le vieil +Océanus eût été connu tout entier du temps d'Ulysse; mais alors on ne +voyait encore que sa tête aux Colonnes d'Hercule; son corps caché +couvrait le monde.</p> + +<p>Nous gouvernâmes vers les îles Saint-Pierre et Miquelon, cherchant une +nouvelle relâche. Quand nous approchâmes de la première, un matin +entre dix heures et midi, nous étions presque dessus; ses côtés +perçaient, en forme de bosse noire, à travers la brume.</p> + +<p>Nous mouillâmes devant la capitale de l'île: nous ne la voyions pas, +mais nous entendions le bruit de la terre. Les passagers se hâtèrent +de débarquer; le supérieur de Saint-Sulpice, continuellement harcelé +du mal de mer, était si faible, qu'on fut obligé de le porter au +rivage. Je pris un logement à part; j'attendis qu'une rafale, +arrachant le brouillard, me montra le lieu que j'habitais, et pour +ainsi dire le visage de mes hôtes dans ce pays des ombres.</p> + +<p>Le port et la rade de Saint-Pierre sont placés entre la côte orientale +de l'île et un îlot allongé, l'<i>île aux Chiens</i>. Le port, surnommé le +<i>Barachois</i>, creuse les terres et aboutit à une flaque saumâtre. Des +mornes stériles <span class="pagenum">(p. 343)</span> +se serrent au noyau de l'île: quelques-uns, +détachés, surplombent le littoral; les autres ont à leur pied une +lisière de landes tourbeuses et arasées. On aperçoit du bourg le morne +de la vigie.</p> + +<p>La maison du gouverneur fait face à l'embarcadère. L'église, la cure, +le magasin aux vivres, sont placés au même lieu; puis viennent la +demeure du commissaire de la marine et celle du capitaine du port. +Ensuite commence, le long du rivage sur les galets, la seule rue du +bourg.</p> + +<p>Je dînai deux ou trois fois chez le gouverneur, officier plein +d'obligeance et de politesse. Il cultivait sur un glacis quelques +légumes d'Europe. Après le dîner, il me montrait ce qu'il appelait son +jardin.</p> + +<p>Une odeur fine et suave d'héliotrope s'exhalait d'un petit carré de +fèves en fleurs; elle ne nous était point apportée par une brise de la +patrie, mais par un vent sauvage de Terre-Neuve, sans relation avec la +plante exilée, sans sympathie de réminiscence et de volupté. Dans ce +parfum non respiré de la beauté, non épuré dans son sein, non répandu +sur ses traces, dans ce parfum changé d'aurore, de culture et de +monde, il y avait toutes les mélancolies des regrets, de l'absence et +de la jeunesse.</p> + +<p>Du jardin, nous montions aux mornes, et nous nous arrêtions au pied du +mât de pavillon de la vigie. Le nouveau drapeau français flottait sur +notre tête: comme les femmes de Virgile, nous regardions la mer, +<i>flentes</i>; elle nous séparait de la terre natale! Le gouverneur était +inquiet; il appartenait à l'opinion battue; il s'ennuyait d'ailleurs +dans cette retraite, convenable à un songe-creux de mon espèce, rude +séjour pour un homme <span class="pagenum">(p. 344)</span> +occupé d'affaires, ou ne portant point en +lui cette passion qui remplit tout et fait disparaître le reste du +monde. Mon hôte s'enquérait de la Révolution, je lui demandais des +nouvelles du passage au nord-ouest. Il était à l'avant-garde du +désert, mais il ne savait rien des Esquimaux et ne recevait du Canada +que des perdrix.</p> + +<p>Un matin, j'étais allé seul au Cap-à-l'Aigle, pour voir se lever le +soleil du côté de la France. Là, une eau hyémale formait une cascade +dont le dernier bond atteignait la mer. Je m'assis au ressaut d'une +roche, les pieds pendant sur la vague qui déferlait au bas de la +falaise. Une jeune marinière parut dans les déclivités supérieures du +morne; elle avait les jambes nues, quoiqu'il fit froid, et marchait +parmi la rosée. Ses cheveux noirs passaient en touffes sous le +mouchoir des Indes dont sa tête était entortillée; par-dessus ce +mouchoir elle portait un chapeau de roseaux du pays en façon de nef ou +de berceau. Un bouquet de bruyères lilas sortait de son sein que +modelait l'entoilage blanc de sa chemise. De temps en temps elle se +baissait et cueillait les feuilles d'une plante aromatique qu'on +appelle dans l'île <i>thé naturel</i>. D'une main elle jetait ces feuilles +dans un panier qu'elle tenait de l'autre main. Elle m'aperçut: sans +être effrayée, elle se vint asseoir à mon côté, posa son panier près +d'elle, et se mit comme moi, les jambes ballantes sur la mer, à +regarder le soleil.</p> + +<div class="figcenter" style="width: 443px;"> +<img src="images/la_jeune_mariniere.jpg" width="443" height="600" alt="Une jeune marinière." title="" /> +<span class="caption">Une jeune marinière.</span> +</div> + +<p>Nous restâmes quelques minutes sans parler; enfin, je fus le plus +courageux et je dis: «Que cueillez-vous là? la saison des lucets et +des atocas est passée». Elle leva de grands yeux noirs, timides et +fiers, et me répondit: <span class="pagenum">(p. 345)</span> +«Je cueillais du thé.» Elle me présenta +son panier. «Vous portez ce thé à votre père et à votre mère? -- Mon +père est à la pêche avec Guillaumy. -- Que faites-vous l'hiver dans +l'île? -- Nous tressons des filets, nous pêchons les étangs, en faisant +des trous dans la glace; le dimanche, nous allons à la messe et aux +vêpres, ou nous chantons des cantiques; et puis nous jouons sur la +neige et nous voyons les garçons chasser les ours blancs. -- Votre père +va bientôt revenir? -- Oh! non: le capitaine mène le navire à Gênes avec +Guillaumy. -- Mais Guillaumy reviendra? -- Oh! oui, à la saison prochaine, +au retour des pêcheurs. Il m'apportera dans sa pacotille un corset de +soie rayée, un jupon de mousseline et un collier noir. -- Et vous serez +parée pour le vent, la montagne et la mer. Voulez-vous que je vous +envoie un corset, un jupon et un collier? -- Oh! non.»</p> + +<p>Elle se leva, prit son panier, et se précipita par un sentier rapide, +le long d'une sapinière. Elle chantait d'une voix sonore un cantique +des Missions:</p> + +<p class="quotega"> + Tout brûlant d'une ardeur immortelle,<br> + C'est vers Dieu que tendent mes désirs.</p> + +<p>Elle faisait envoler sur sa route de beaux oiseaux appelés aigrettes, +à cause du panache de leur tête; elle avait l'air d'être de leur +troupe. Arrivée à la mer, elle sauta dans un bateau, déploya la voile +et s'assit au gouvernail; on l'eût prit pour la Fortune: elle +s'éloigna de moi.</p> + +<p><i>Oh! oui, oh! non, Guillaumy</i>, l'image du jeune matelot sur une +vergue, au milieu des vents, changeaient <span class="pagenum">(p. 346)</span> +en terre de délices +l'affreux rocher de Saint-Pierre:</p> + +<p class="quotega"> + L'isole di Fortuna, ora vedete<a id="footnotetag455" name="footnotetag455"></a> +<a href="#footnote455">[455]</a>.</p> + +<p>Nous passâmes quinze jours dans l'île. De ses côtes désolées on +découvre les rivages encore plus désolés de Terre-Neuve. Les mornes à +l'intérieur étendent des chaînes divergentes dont la plus élevée se +prolonge vers l'anse Rodrigue. Dans les vallons, la roche granitique, +mêlée d'un mica rouge et verdâtre, se rembourre d'un matelas de +sphaignes, de lichen et de dicranum.</p> + +<p>De petits lacs s'alimentent du tribut des ruisseaux de la <i>Vigie</i>, du +<i>Courval</i>, du <i>Pain-de-Sucre</i>, du <i>Kergariou</i>, de la <i>Tête-Galante</i>. +Ces flaques sont connues sous le nom des <i>Étangs-du-Savoyard</i>, du +<i>Cap-Noir</i>, du <i>Ravenel</i>, du <i>Colombier</i>, du <i>Cap-à-l'Aigle</i>. Quand +les tourbillons fondent sur ces étangs, ils déchirent les eaux peu +profondes, mettant à nu çà et là quelques portions de prairies +sous-marines que recouvre subitement le voile retissu de l'onde.</p> + +<p>La Flore de Saint-Pierre est celle de la Laponie et du détroit de +Magellan. Le nombre des végétaux diminue en allant vers le pôle; au +Spitzberg, on ne rencontre plus que quarante espèces de phanérogames. +En changeant de localité, des races de plantes s'éteignent: les unes +au nord, habitantes des steppes glacées, deviennent au midi des filles +de la montagne: les autres, nourries dans l'atmosphère tranquille des +plus épaisses forêts, viennent, en décroissant de force et de +<span class="pagenum">(p. 347)</span> +grandeur, expirer aux plages tourmenteuses de l'Océan. A Saint-Pierre, +le myrtille marécageux (<i>vaccinium fugilinosium</i>) est réduit à l'état +de traînasses; il sera bientôt enterré dans l'ouate et les bourrelets +des mousses qui lui servent d'humus. Plante voyageuse, j'ai pris mes +précautions pour disparaître au bord de la mer, mon site natal.</p> + +<p>La pente des monticules de Saint-Pierre est plaquée de baumiers, +d'amelanchiers, de palomiers, de mélèzes, de sapins noirs, dont les +bourgeons servent à brasser une bière antiscorbutique. Ces arbres ne +dépassent pas la hauteur d'un homme. Le vent océanique les étête, les +secoue, les prosterne, à l'instar des fougères; puis, se glissant sous +ces forêts en broussailles, il les relève; mais il n'y trouve ni +troncs, ni rameaux, ni voûtes, ni échos pour y gémir, et il n'y fait +pas plus de bruit que sur une bruyère.</p> + +<p>Ces bois rachitiques contrastent avec les grands bois de Terre-Neuve +dont on découvre le rivage voisin, et dont les sapins portent un +lichen argenté (<i>alectoria trichodes</i>): les ours blancs semblent avoir +accroché leur poil aux branches de ces arbres, dont ils sont les +étranges grimpereaux. Les <i>swamps</i> de cette île de Jacques Cartier +offrent des chemins battus par ces ours: on croirait voir les sentiers +rustiques des environs d'une bergerie. Toute la nuit retentit des cris +des animaux affamés; le voyageur ne se rassure qu'au bruit non moins +triste de la mer; ces vagues, si insociables et si rudes, deviennent +des compagnes et des amies.</p> + +<p>La pointe septentrionale de Terre-Neuve arrive à la latitude du cap +Charles I<sup>er</sup> du Labrador; quelques degrés <span class="pagenum">(p. 348)</span> +plus haut, commence le +paysage polaire. Si nous en croyons les voyageurs, il est un charme +à ces régions: le soir, le soleil, touchant la terre semble rester +immobile, et remonte ensuite dans le ciel au lieu de descendre sous +l'horizon. Les monts revêtus de neige, les vallées tapissées de la +mousse blanche que broutent les rennes, les mers couvertes de baleines +et semées de glaces flottantes, toute cette scène brille, éclairée +comme à la fois par les feux du couchant et la lumière de l'aurore: on +ne sait si l'on assiste à la création ou à la fin du monde. Un petit +oiseau, semblable à celui qui chante la nuit dans nos bois, fait +entendre un ramage plaintif. L'amour amène alors l'Esquimau sur le +rocher de glace où l'attendait sa compagne: ces noces de l'homme aux +dernières bornes de la terre ne sont ni sans pompe ni sans félicité.</p> + +<p class="tb">* * + * + * + *</p> + +<p>Après avoir embarqué des vivres et remplacé l'ancre perdue à Graciosa, +nous quittâmes Saint-Pierre. Cinglant au midi, nous atteignîmes la +latitude de 38 degrés. Les calmes nous arrêtèrent à une petite +distance des côtes du Maryland et de la Virginie. Au ciel brumeux des +régions boréales avait succédé le plus beau ciel; nous ne voyions pas +la terre, mais l'odeur des forêts de pins arrivait jusqu'à nous. Les +aubes et les aurores, les levers et les couchers du soleil, les +crépuscules et les nuits étaient admirables. Je ne me pouvais +rassasier de regarder Vénus, dont les rayons semblaient m'envelopper +comme jadis les cheveux de ma sylphide.</p> + +<p>Un soir, je lisais dans la chambre du capitaine; la cloche de la +prière sonna: j'allai mêler mes vœux à ceux <span class="pagenum">(p. 349)</span> +de mes compagnons. +Les officiers occupaient le gaillard d'arrière avec les passagers; +l'aumônier, un livre à la main, un peu en avant d'eux, près du +gouvernail; les matelots se pressaient pêle-mêle sur le tillac: nous +nous tenions debout, le visage tourné vers la proue du vaisseau. +Toutes les voiles étaient pliées.</p> + +<p>Le globe du soleil, prêt à se plonger dans les flots, apparaissait +entre les cordages du navire au milieu des espaces sans bornes: on eût +dit, par les balancements de la poupe, que l'astre radieux changeait à +chaque instant d'horizon. Quand je peignis ce tableau dont vous pouvez +revoir l'ensemble dans le <i>Génie du christianisme</i><a id="footnotetag456" name="footnotetag456"></a> +<a href="#footnote456">[456]</a>, mes +sentiments religieux s'harmonisaient avec la scène; mais, hélas! quand +j'y assistai en personne, le vieil homme était vivant en moi: ce +n'était pas Dieu seul que je contemplais sur les flots, dans la +magnificence de ses œuvres. Je voyais une femme inconnue et les +miracles de son sourire; les beautés du ciel me semblaient écloses de +son souffle; j'aurais vendu l'éternité pour une de ses caresses. Je me +figurais qu'elle palpitait derrière ce voile de l'univers qui la +cachait à mes yeux. Oh! que n'était-il en ma puissance de déchirer le +rideau pour presser la femme idéalisée contre mon cœur, pour me +consumer sur son sein dans cet amour, source de mes inspirations, de +mon désespoir et de ma vie! Tandis que je me laissais aller à ces +mouvements si propres à ma carrière future de <i>coureur des bois</i>, il +ne s'en fallut guère qu'un accident ne mit un terme à mes desseins et +à mes songes.</p> + +<p>La <span class="pagenum">(p. 350)</span> +chaleur nous accablait; le vaisseau, dans un calme plat, sans +voiles et trop chargé de ses mâts, était tourmenté du roulis: brûlé +sur le pont et fatigué du mouvement, je me voulus baigner, et, quoique +nous n'eussions point de chaloupe dehors, je me jetai du beaupré à la +mer. Tout alla d'abord à merveille, et plusieurs passagers +m'imitèrent. Je nageais sans regarder le vaisseau; mais quand je vins +à tourner la tête, je m'aperçus que le courant l'entraînait déjà loin. +Les matelots, alarmés, avaient filé un grelin aux autres nageurs. Des +requins se montraient dans les eaux du navire, et on leur tirait des +coups de fusil pour les écarter. La houle était si grosse qu'elle +retardait mon retour en épuisant mes forces. J'avais un gouffre +au-dessous de moi, et les requins pouvaient à tout moment m'emporter +un bras ou une jambe. Sur le bâtiment, le maître d'équipage cherchait +à descendre un canot dans la mer, mais il fallait établir un palan, et +cela prenait un temps considérable.</p> + +<p>Par le plus grand bonheur, une brise presque insensible se leva; le +vaisseau, gouvernant un peu, s'approcha de moi; je me pus emparer de +la corde; mais les compagnons de ma témérité s'étaient accrochés à +cette corde; quand on nous tira au flanc du bâtiment, me trouvant à +l'extrémité de la file, ils pesaient sur moi de tout leur poids. On +nous repêcha ainsi un à un, ce qui fut long. Les roulis continuaient; +à chacun de ces roulis en sens opposé, nous plongions de six ou sept +pieds dans la vague, ou nous étions suspendus en l'air à un même +nombre de pieds, comme des poissons au bout d'une ligne; à la dernière +immersion, je <span class="pagenum">(p. 351)</span> +me sentis prêt à m'évanouir; un roulis de plus, et +c'en était fait. On me hissa sur le pont à demi mort: si je m'étais +noyé, le bon débarras pour moi et pour les autres!</p> + +<p>Deux jours après cet accident, nous aperçûmes la terre. Le cœur me +battit quand le capitaine me la montra: l'Amérique! Elle était à peine +déclinée par la cime de quelques érables sortant de l'eau. Les +palmiers de l'embouchure du Nil m'indiquèrent depuis le rivage de +l'Égypte de la même manière. Un pilote vint à bord; nous entrâmes dans +la baie de Chesapeake. Le soir même, on envoya une chaloupe chercher +des vivres frais. Je me joignis au parti et bientôt je foulai le sol +américain.</p> + +<p>Promenant mes regards autour de moi, je demeurai quelques instants +immobile. Ce continent, peut-être ignoré pendant la durée des temps +anciens et un grand nombre de siècles modernes; les premières +destinées sauvages de ce continent, et ses secondes destinées depuis +l'arrivée de Christophe Colomb; la domination des monarchies de +l'Europe ébranlée dans ce nouveau monde: la vieille société finissant +dans la jeune Amérique; une république d'un genre inconnu annonçant un +changement dans l'esprit humain; la part que mon pays avait eue à ces +événements; ces mers et ces rivages devant en partie leur indépendance +au pavillon et au sang français; un grand homme sortant du milieu des +discordes et des déserts; Washington habitant une ville florissante, +dans le même lieu où Guillaume Penn avait acheté un coin de forêts; +les États-Unis renvoyant à la France la révolution que la France avait +soutenue de ses armes; enfin <span class="pagenum">(p. 352)</span> +mes propres destins, ma muse vierge +que je venais livrer à la passion d'une nouvelle nature; les +découvertes que je voulais tenter dans ces déserts; lesquels +étendaient encore leur large royaume derrière l'étroit empire d'une +civilisation étrangère: telles étaient les choses qui roulaient dans +mon esprit.</p> + +<p>Nous nous avançâmes vers une habitation. Des bois de baumiers et de +cèdres de la Virginie, des oiseaux-moqueurs et des cardinaux, +annonçaient, par leur port et leur ombre, par leur chant et leur +couleur, un autre climat. La maison où nous arrivâmes au bout d'une +demi-heure tenait de la ferme d'un Anglais et de la case d'un créole. +Des troupeaux de vaches européennes pâturaient les herbages entourés +de claires-voies, dans lesquelles se jouaient des écureuils à peau +rayée. Des noirs sciaient des pièces de bois, des blancs cultivaient +des plants de tabac. Une négresse de treize à quatorze ans, presque +nue, d'une beauté singulière, nous ouvrit la barrière de l'enclos +comme une jeune Nuit. Nous achetâmes des gâteaux de maïs, des poules, +des œufs, du lait, et nous retournâmes au bâtiment avec nos +dames-jeannes et nos paniers. Je donnai mon mouchoir de soie à la +petite Africaine: ce fut une esclave qui me reçut sur la terre de la +liberté.</p> + +<p>On désancra pour gagner la rade et le port de Baltimore: en +approchant, les eaux se rétrécirent; elles étaient lisses et +immobiles: nous avions l'air de remonter un fleuve indolent bordé +d'avenues. Baltimore s'offrit à nous comme au fond d'un lac. En regard +de la ville, s'élevait une colline boisée, au pied de laquelle on +commençait à bâtir. Nous amarrâmes au quai <span class="pagenum">(p. 353)</span> +du port. Je dormis à +bord et n'atterris que le lendemain. J'allai loger à l'auberge avec +mes bagages; les séminaristes se retirèrent à l'établissement préparé +pour eux, d'où ils se sont dispersés en Amérique.</p> + +<p>Qu'est devenu Francis Tulloch? La lettre suivante m'a été remise à +Londres, le 12 du mois d'avril 1822:</p> + +<p class="quotega"> + «Trente ans s'étant écoulés, mon très cher vicomte, depuis + l'<i>époch</i> de notre voyage à Baltimore, il est très possible que + vous ayez oublié jusqu'à mon nom; mais à juger d'après les + sentiments de mon cœur, qui vous a toujours été vrai et loyal, + ce n'est pas ainsi, et je me flatte que vous ne seriez pas fâché + de me revoir. Presque en face l'un de l'autre (comme vous verrez + par la date de cette lettre), je ne sens que trop que bien des + choses nous séparent. Mais témoignez le moindre désir de me voir, + et je m'empresserai de vous prouver, autant qu'il me sera + possible, que je suis toujours, comme j'ai toujours été, votre + fidèle et dévoué,<br><br> + + Franc. <span class="smcap">Tulloch</span>.<br><br> + + <i>P. S.</i> -- Le rang distingué que vous vous êtes acquis et que vous + méritez par tant de titres, m'est devant les yeux; mais le + souvenir du chevalier de Chateaubriand m'est si cher, que je ne + puis vous écrire (au moins cette fois-ci) comme ambassadeur, + etc., etc. Ainsi pardonnez le style en faveur de notre ancienne + alliance.<br><br> + + Vendredi, 12 avril.<br><br> + + Portland Place, nº 30.»</p> + +<p>Ainsi, <span class="pagenum">(p. 354)</span> +Tulloch était à Londres; il ne s'est point fait prêtre, +il s'est marié; son roman est fini comme le mien. Cette lettre dépose +en faveur de la véracité de mes <i>Mémoires</i>, et de la fidélité de mes +souvenirs. Qui aurait rendu témoignage d'une <i>alliance</i> et d'une +<i>amitié</i> formées il y a trente ans sur les flots, si la partie +contractante ne fût survenue? et quelle perspective morne et +rétrograde me déroule cette lettre! Tulloch se retrouvait en 1822 dans +la même ville que moi, dans la même rue que moi; la porte de sa maison +était en face de la mienne, ainsi que nous nous étions rencontrés dans +le même vaisseau, sur le même tillac, cabine vis-à-vis cabine. Combien +d'autres amis je ne rencontrerai plus! L'homme, chaque soir en se +couchant, peut compter ses pertes: il n'y a que ses ans qui ne le +quittent point, bien qu'ils passent; lorsqu'il en fait la revue et +qu'il les nomme, ils répondent: «Présents!» Aucun ne manque à l'appel.</p> + +<p class="tb">* * + * + * + *</p> + +<p>Baltimore, comme toutes les autres métropoles des États-Unis, n'avait +pas l'étendue qu'elle a maintenant, c'était une jolie petite ville +catholique, propre, animée, où les mœurs et la société avaient une +grande affinité avec les mœurs et la société de l'Europe. Je payai +mon passage au capitaine et lui donnai un dîner d'adieu. J'arrêtai ma +place au <i>stage-coach</i> qui faisait trois fois la semaine le voyage de +Pensylvanie. A quatre heures du matin, j'y montai, et me voilà roulant +sur les chemins du Nouveau Monde.</p> + +<p>La route que nous parcourûmes, plutôt tracée que faite, traversait un +pays assez plat: presque point d'arbres, fermes éparses, villages +clair-semés, climat de <span class="pagenum">(p. 355)</span> +la France, hirondelles volant sur les +eaux comme sur l'étang de Combourg.</p> + +<p>En approchant de Philadelphie, nous rencontrâmes des paysans allant au +marché, des voitures publiques et des voitures particulières. +Philadelphie me parut une belle ville, les rues larges, quelques-unes +plantées, se coupant à l'angle droit dans un ordre régulier du nord au +sud et de l'est à l'ouest. La Delaware coule parallèlement à la rue +qui suit son bord occidental. Cette rivière serait considérable en +Europe: on n'en parle pas en Amérique; ses rives sont basses et peu +pittoresques.</p> + +<p>A l'époque de mon voyage (1791), Philadelphie ne s'étendait pas encore +jusqu'à la Shuylkill; le terrain, en avançant vers cet affluent, était +divisé par lots, sur lesquels on construisait çà et là des maisons.</p> + +<p>L'aspect de Philadelphie est monotone. En général, ce qui manque aux +cités protestantes des États-Unis, ce sont les grandes œuvres de +l'architecture; la Réformation jeune d'âge, qui ne sacrifie point à +l'imagination, a rarement élevé ces dômes, ces nefs aériennes, ces +tours jumelles dont l'antique religion catholique a couronné l'Europe. +Aucun monument, à Philadelphie, à New-York, à Boston, une pyramide +au-dessus de la masse des murs et des toits: l'œil est attristé de ce +niveau.</p> + +<p>Descendu d'abord à l'auberge, je pris ensuite un appartement dans une +pension où logeaient des colons de Saint-Domingue, et des Français +émigrés avec d'autres idées que les miennes. Une terre de liberté +offrait un asile à ceux qui fuyaient la liberté: rien ne prouve mieux +le haut prix des institutions généreuses que cet <span class="pagenum">(p. 356)</span> +exil volontaire +des partisans du pouvoir absolu dans une pure démocratie.</p> + +<p>Un homme, débarqué comme moi aux États-Unis, plein d'enthousiasme pour +les peuples classiques, un colon qui cherchait partout la rigidité des +premières mœurs romaines, dut être fort scandalisé de trouver partout +le luxe des équipages, la frivolité des conversations, l'inégalité des +fortunes, l'immoralité des maisons de banque et de jeu, le bruit des +salles de bal et de spectacle. A Philadelphie j'aurais pu me croire à +Liverpool ou à Bristol. L'apparence du peuple était agréable: les +quakeresses avec leurs robes grises, leurs petits chapeaux uniformes +et leurs visages pâles, paraissaient belles.</p> + +<p>A cette heure de ma vie, j'admirais beaucoup les républiques, bien que +je ne les crusse pas possibles à l'époque du monde où nous étions +parvenus: je connaissais la liberté à la manière des anciens, la +liberté, fille des mœurs dans une société naissante; mais j'ignorais +la liberté fille des lumières et d'une vieille civilisation, liberté +dont la république représentative a prouvé la réalité: Dieu veuille +qu'elle soit durable! On n'est plus obligé de labourer soi-même son +petit champ, de maugréer les arts et les sciences, d'avoir des ongles +crochus et la barbe sale pour être libre.</p> + +<p>Lorsque j'arrivai à Philadelphie, le général Washington n'y était pas; +je fus obligé de l'attendre une huitaine de jours. Je le vis passer +dans une voiture que tiraient quatre chevaux fringants, conduits à +grandes guides. Washington, d'après mes idées d'alors, était +nécessairement Cincinnatus; Cincinnatus en <span class="pagenum">(p. 357)</span> +carrosse dérangeait +un peu ma république de l'an de Rome 296. Le dictateur Washington +pouvait-il être autre qu'un rustre, piquant ses bœufs de l'aiguillon +et tenant le manche de sa charrue? Mais quand j'allai lui porter ma +lettre de recommandation, je retrouvai la simplicité du vieux Romain.</p> + +<p>Une petite maison, ressemblant aux maisons voisines, était le palais +du président des États-Unis<a id="footnotetag457" name="footnotetag457"></a> +<a href="#footnote457">[457]</a>: point de gardes, pas même de valets. +Je frappai; une jeune servante ouvrit. Je lui demandai si le général +était chez lui; elle me répondit qu'il y était. Je répliquai que +j'avais une lettre à lui remettre. La servante me demanda mon nom, +difficile à prononcer en anglais et qu'elle ne put retenir. Elle me +dit alors doucement: «<i>Walk in, sir;</i> entrez, monsieur» et elle marcha +devant moi dans un de ces étroits corridors qui servent de vestibule +aux maisons anglaises: elle m'introduisit dans un parloir où elle me +pria d'attendre le général.</p> + +<p>Je n'étais pas ému; la grandeur de l'âme ou celle de la fortune ne +m'imposent point: j'admire la première sans en être écrasé; la seconde +m'inspire plus de pitié que de respect: visage d'homme ne me troublera +jamais.</p> + +<p>Au bout de quelques minutes, le général entra: d'une grande taille, +d'un air calme et froid plutôt que noble, il est ressemblant dans ses +gravures. Je lui présentai ma lettre en silence; il l'ouvrit, courut à +la signature qu'il lut tout haut avec exclamation: «Le colonel +<span class="pagenum">(p. 358)</span> +Armand!» C'est ainsi qu'il l'appelait et qu'avait signé le marquis +de la Rouërie.</p> + +<p>Nous nous assîmes. Je lui expliquai tant bien que mal le motif de mon +voyage. Il me répondait par monosyllabes anglais et français, et +m'écoutait avec une sorte d'étonnement; je m'en aperçus, et je lui dis +avec un peu de vivacité: «Mais il est moins difficile de découvrir le +passage du nord-ouest que de créer un peuple comme vous l'avez +fait. -- <i>Well, well, young man!</i>, Bien, bien, jeune homme,» +s'écria-t-il en me tendant la main. Il m'invita à dîner pour le jour +suivant, et nous nous quittâmes.</p> + +<p>Je n'eus garde de manquer au rendez-vous. Nous n'étions que cinq ou +six convives. La conversation roula sur la Révolution française. Le +général nous montra une clef de la Bastille. Ces clefs, je l'ai déjà +remarqué, étaient des jouets assez niais qu'on se distribuait alors. +Les expéditionnaires en serrurerie auraient pu, trois ans plus tard, +envoyer au président des États-Unis le verrou de la prison du monarque +qui donna la liberté à la France et à l'Amérique. Si Washington avait +vu dans les ruisseaux de Paris les <i>vainqueurs de la Bastille</i>, il +aurait moins respecté sa relique. Le sérieux et la force de la +Révolution ne venaient pas de ces orgies sanglantes. Lors de la +révocation de l'Édit de Nantes, en 1685, la même populace du faubourg +Saint-Antoine démolit le temple protestant à Charenton, avec autant de +zèle qu'elle dévasta l'église de Saint-Denis en 1793.</p> + +<p>Je quittai mon hôte à dix heures du soir, et ne l'ai jamais revu; il +partit le lendemain, et je continuai mon voyage.</p> + +<p>Telle <span class="pagenum">(p. 359)</span> +fut ma rencontre avec le soldat citoyen, libérateur d'un +monde. Washington est descendu dans la tombe<a id="footnotetag458" name="footnotetag458"></a> +<a href="#footnote458">[458]</a> avant qu'un peu de +bruit se soit attaché à mes pas; j'ai passé devant lui comme l'être le +plus inconnu; il était dans tout son éclat, moi dans toute mon +obscurité; mon nom n'est peut-être pas demeuré un jour entier dans sa +mémoire: heureux pourtant que ses regards soient tombés sur moi! je +m'en suis senti échauffé le reste de ma vie: il y a une vertu dans les +regards d'un grand homme.</p> + +<p class="tb">* * + * + * + *</p> + +<p>Bonaparte achève à peine de mourir. Puisque je viens de heurter à la +porte de Washington, le parallèle entre le fondateur des États-Unis et +l'empereur des Français se présente naturellement à mon esprit; +d'autant mieux qu'au moment où je trace ces lignes, Washington +lui-même n'est plus. Ercilla, chantant et bataillant dans le Chili, +s'arrête au milieu de son voyage pour raconter la mort de +Didon<a id="footnotetag459" name="footnotetag459"></a> +<a href="#footnote459">[459]</a>; +moi je m'arrête au début de ma course dans la Pensylvanie pour +comparer Washington à Bonaparte. J'aurais pu ne m'occuper d'eux qu'à +l'époque où je rencontrai Napoléon; mais si je venais à toucher ma +tombe avant d'avoir atteint dans ma chronique l'année 1814, on ne +saurait donc rien de ce que j'aurais à dire des deux mandataires de la +Providence? Je me souviens de <span class="pagenum">(p. 360)</span> +Castelnau: ambassadeur comme moi +en Angleterre, il écrivait comme moi une partie de sa vie à Londres. A +la dernière page du livre <span class="smcap">VII</span><sup>e</sup>, il dit à son fils: «Je traiterai de ce +fait au <span class="smcap">VIII</span><sup>e</sup> livre,» et le <span class="smcap">VIII</span><sup>e</sup> livre des <i>Mémoires</i> de Castelnau +n'existe pas: cela m'avertit de profiter de la vie<a id="footnotetag460" name="footnotetag460"></a> +<a href="#footnote460">[460]</a>.</p> + +<p>Washington n'appartient pas, comme Bonaparte, à cette race qui dépasse +la stature humaine. Rien d'étonnant ne s'attache à sa personne; il +n'est point placé sur un vaste théâtre; il n'est point aux prises avec +les capitaines les plus habiles, et les plus puissants monarques du +temps; il ne court point de Memphis à Vienne, de Cadix à Moscou: il se +défend avec une poignée de citoyens sur une terre sans célébrité, dans +le cercle étroit des foyers domestiques. Il ne livre point de ces +combats qui renouvellent les triomphes d'Arbelle et de Pharsale; il ne +renverse point les trônes pour en recomposer d'autres avec leurs +débris; il ne fait point dire aux rois à sa porte:</p> + +<p class="quotega"> + Qu'ils se font trop attendre, et qu'Attila s'ennuie<a id="footnotetag461" name="footnotetag461"></a> +<a href="#footnote461">[461]</a>.</p> + +<p>Quelque chose de silencieux enveloppe les actions de Washington; il +agit avec lenteur; on dirait qu'il se sent chargé de la liberté de +l'avenir et qu'il craint de la compromettre. Ce ne sont pas ses +destinées que porte ce héros d'une nouvelle espèce: ce sont celles de +<span class="pagenum">(p. 361)</span> +son pays; il ne se permet pas de jouer de ce qui ne lui +appartient pas; mais de cette profonde humilité quelle lumière va +jaillir! Cherchez les bois où brilla l'épée de Washington: qu'y +trouvez-vous? Des tombeaux? Non; un monde! Washington a laissé les +États-Unis pour trophée sur son champ de bataille.</p> + +<p class="tb">* * + * + * + *</p> + +<p>Bonaparte n'a aucun trait de ce grave Américain: il combat avec fracas +sur une vieille terre; il ne veut créer que sa renommée; il ne se +charge que de son propre sort. Il semble savoir que sa mission sera +courte, que le torrent qui descend de si haut s'écoulera vite; il se +hâte de jouir et d'abuser de sa gloire, comme d'une jeunesse fugitive. +A l'instar des dieux d'Homère, il veut arriver en quatre pas au bout +du monde. Il paraît sur tous les rivages; il inscrit précipitamment +son nom dans les fastes de tous les peuples; il jette des couronnes à +sa famille et à ses soldats; il se dépêche dans ses monuments, dans +ses lois, dans ses victoires. Penché sur le monde, d'une main il +terrasse les rois, de l'autre il abat le géant révolutionnaire; mais +en écrasant l'anarchie, il étouffe la liberté, et finit par perdre la +sienne sur son dernier champ de bataille.</p> + +<p>Chacun est récompensé selon ses œuvres: Washington élève une nation à +l'indépendance; magistrat en repos, il s'endort sous son toit au +milieu des regrets de ses compatriotes et de la vénération des +peuples.</p> + +<p>Bonaparte ravit à une nation son indépendance: empereur déchu, il est +précipité dans l'exil, où la frayeur de la terre ne le croit pas +encore assez emprisonné sous la garde de l'Océan. Il expire: cette +nouvelle, publiée <span class="pagenum">(p. 362)</span> +à la porte du palais devant laquelle le +conquérant fit proclamer tant de funérailles, n'arrête ni n'étonne le +passant: qu'avaient à pleurer les citoyens?</p> + +<p>La république de Washington subsiste; l'empire de Bonaparte est +détruit. Washington et Bonaparte sortirent du sein de la démocratie; +nés tous deux de la liberté, le premier lui fut fidèle, le second la +trahit.</p> + +<p>Washington a été le représentant des besoins, des idées, des lumières, +des opinions de son époque; il a secondé, au lieu de le contrarier, le +mouvement des esprits; il a voulu ce qu'il devait vouloir, la chose +même à laquelle il était appelé: de là la cohérence et la perpétuité +de son ouvrage. Cette homme qui frappe peu, parce qu'il est dans des +proportions justes, a confondu son existence avec celle de son pays: +sa gloire est le patrimoine de la civilisation; sa renommée s'élève +comme un de ces sanctuaires publics où coule une source féconde et +intarissable.</p> + +<p>Bonaparte pouvait enrichir également le domaine commun; il agissait +sur la nation la plus intelligente, la plus brave, la plus brillante +de la terre. Quel serait aujourd'hui le rang occupé par lui, s'il eût +joint la magnanimité à ce qu'il avait d'héroïque, si, Washington et +Bonaparte à la fois, il eût nommé la liberté légataire universelle de +sa gloire!</p> + +<p>Mais ce géant ne liait point ses destinées à celles de ses +contemporains; son génie appartenait à l'âge moderne: son ambition +était des vieux jours; il ne s'aperçut pas que les miracles de sa vie +excédaient la valeur d'un diadème, et que cet ornement gothique lui +siérait mal. Tantôt il se précipitait sur l'avenir, tantôt +<span class="pagenum">(p. 363)</span> il +reculait vers le passé; et, soit qu'il remontât ou suivît le cours du +temps, par sa force prodigieuse, il entraînait ou repoussait les +flots. Les hommes ne furent à ses yeux qu'un moyen de puissance; +aucune sympathie ne s'établit entre leur bonheur et le sien: il avait +promis de les délivrer, il les enchaîna; il s'isola d'eux, ils +s'éloignèrent de lui. Les rois d'Égypte plaçaient leurs pyramides +funèbres, non parmi des campagnes florissantes, mais au milieu des +sables stériles; ces grands tombeaux s'élèvent comme l'éternité dans +la solitude: Bonaparte a bâti à leur image le monument de sa renommée.</p> + +<p class="tb">* * + * + * + *</p> + +<p>J'étais impatient de continuer mon voyage. Ce n'étaient pas les +Américains que j'étais venu voir, mais quelque chose de tout à fait +différent des hommes que je connaissais, quelque chose plus d'accord +avec l'ordre habituel de mes idées; je brûlais de me jeter dans une +entreprise pour laquelle je n'avais rien de préparé que mon +imagination et mon courage.</p> + +<p>Quand je formai le projet de découvrir le passage au nord-ouest, on +ignorait si l'Amérique septentrionale s'étendait sous le pôle en +rejoignant le Groënland, ou si elle se terminait à quelque mer +contiguë à la baie d'Hudson et au détroit de Behring. En 1772, Hearn +avait découvert la mer à l'embouchure de la rivière de la +Mine-de-Cuivre, par les 71 degrés 15 minutes de latitude nord, et les +119 degrés 15 minutes de longitude ouest de Greenwich<a id="footnotetag462" name="footnotetag462"></a> +<a href="#footnote462">[462]</a>.</p> + +<p>Sur <span class="pagenum">(p. 364)</span> +la côte de l'océan Pacifique, les efforts du capitaine Cook +et ceux des navigateurs subséquents avaient laissé des doutes. En +1787, un vaisseau disait être entré dans une mer intérieure de +l'Amérique septentrionale; selon le récit du capitaine de ce vaisseau, +tout ce qu'on avait pris pour la côte non interrompue au nord de la +Californie n'était qu'une chaîne d'îles extrêmement serrées. +L'amirauté d'Angleterre envoya Vancouver vérifier ces rapports qui se +trouvèrent faux. Vancouver n'avait point encore fait son second +voyage.</p> + +<p>Aux États-Unis, en 1791, on commençait à s'entretenir de la course de +Mackenzie: parti le 3 juin 1789 du fort Chipewan, sur le lac des +Montagnes, il descendit à la mer du pôle par le fleuve auquel il a +donné son nom.</p> + +<p>Cette découverte aurait pu changer ma direction et me faire prendre ma +route droit au nord; mais je me serais fait scrupule d'altérer le plan +arrêté entre moi et M. de Malesherbes. Ainsi donc, je voulais marcher +à l'ouest, de manière à intersecter la côte nord-ouest au-dessus du +golfe de Californie; de là, suivant le profil du continent, et +toujours en vue de la mer, je prétendais reconnaître le détroit de +Behring, doubler le dernier cap septentrional de l'Amérique, descendre +à l'Est le long des rivages de la mer polaire, et rentrer dans les +États-Unis par la baie d'Hudson, le Labrador et le Canada.</p> + +<p>Quels moyens avais-je d'exécuter cette prodigieuse pérégrination? +aucun. La plupart des voyageurs français ont été des hommes isolés, +abandonnés à leurs propres forces; il est rare que le gouvernement ou +des <span class="pagenum">(p. 365)</span> +compagnies les aient employés ou secourus. Des Anglais, des +Américains, des Allemands, des Espagnols, des Portugais ont accompli, +à l'aide du concours des volontés nationales, ce que chez nous des +individus délaissés ont commencé en vain. Mackenzie, et après lui +plusieurs autres, au profit des États-Unis et de la Grande-Bretagne, +ont fait sur la vastitude de l'Amérique des conquêtes que j'avais +rêvées pour agrandir ma terre natale. En cas de succès, j'aurais eu +l'honneur d'imposer des noms français à des régions inconnues, de +doter mon pays d'une colonie sur l'océan Pacifique, d'enlever le riche +commerce des pelleteries à une puissance rivale, d'empêcher cette +rivale de s'ouvrir un plus court chemin aux Indes, en mettant la +France elle-même en possession de ce chemin. J'ai consigné ces projets +dans l'<i>Essai historique</i>, publié à Londres en 1796<a id="footnotetag463" name="footnotetag463"></a> +<a href="#footnote463">[463]</a>, et ces +projets étaient tirés du manuscrit de mes voyages écrit en 1791. Ces +dates prouvent que j'avais devancé par mes vœux et par mes travaux +les derniers explorateurs des glaces arctiques.</p> + +<p>Je ne trouvai aucun encouragement à Philadelphie. J'entrevis dès lors +que le but de ce premier voyage serait manqué, et que ma course ne +serait que le prélude d'un second et plus long voyage. J'en écrivis en +ce sens à M. de Malesherbes, et, en attendant l'avenir, je promis à la +poésie ce qui serait perdu pour la science. En effet, si je ne rencontrai +pas en Amérique ce <span class="pagenum">(p. 366)</span> +que j'y cherchais, le monde polaire, +j'y rencontrai une nouvelle muse.</p> + +<p>Un stage-coach, semblable à celui qui m'avait amené de Baltimore, me +conduisit de Philadelphie à New-York, ville gaie, peuplée, +commerçante, qui cependant était loin d'être ce qu'elle est +aujourd'hui, loin de ce qu'elle sera dans quelques années; car les +États-Unis croissent plus vite que ce manuscrit. J'allai en pèlerinage +à Boston saluer le premier champ de bataille de la liberté américaine. +J'ai vu les champs de Lexington; j'y cherchai, comme depuis à Sparte, +la tombe de ces guerriers qui moururent <i>pour obéir aux saintes lois +de la patrie</i><a id="footnotetag464" name="footnotetag464"></a> +<a href="#footnote464">[464]</a>. Mémorable exemple de l'enchaînement +<span class="pagenum">(p. 367)</span> des +choses humaines! un bill de finances, passé dans le Parlement +d'Angleterre en 1765, élève un nouvel empire sur la terre en 1782, et +fait disparaître du monde un des plus antiques royaumes de l'Europe en +1789!</p> + +<p class="tb">* * + * + * + *</p> + +<p>Je m'embarquai à New-York sur le paquebot qui faisait voile pour +Albany, situé en amont de la rivière du Nord. La société était +nombreuse. Vers le soir de la première journée, on nous servit une +collation de fruits et de lait; les femmes étaient assises sur les +bancs du tillac, et les hommes sur le pont, à leurs pieds. La +conversation ne se soutint pas longtemps: à l'aspect d'un beau tableau +de la nature, on tombe involontairement dans le silence. Tout à coup, +je ne sais qui s'écria: «Voilà l'endroit où Asgill<a id="footnotetag465" name="footnotetag465"></a> +<a href="#footnote465">[465]</a> fut arrêté.» +On pria une quakeresse de Philadelphie de chanter la complainte connue +sous le nom d'<i>Asgill</i>. Nous étions entre des montagnes; la voix de la +passagère expirait sur la vague, ou se renflait lorsque nous rasions +de plus près la rive. La destinée d'un jeune soldat, amant, poète et +brave, honoré de l'intérêt de Washington et de la généreuse +intervention d'une reine infortunée, ajoutait un charme au romantique +de la scène. <span class="pagenum">(p. 368)</span> +L'ami que j'ai perdu, M. de Fontanes, laissa tomber +de courageuses paroles en mémoire d'Asgill, quand Bonaparte se +disposait à monter au trône où s'était assise Marie-Antoinette<a id="footnotetag466" name="footnotetag466"></a> +<a href="#footnote466">[466]</a>. +Les officiers américains semblaient touchés du chant de la +Pensylvanienne: le souvenir des troubles passés de la patrie leur +rendait plus sensible le calme du moment présent. Ils contemplaient +avec émotion ces lieux naguère chargés de troupes, retentissant du +bruit des armes, maintenant ensevelis dans une paix profonde; ces +lieux dorés des derniers feux du jour, animés du sifflement des +cardinaux, du roucoulement des palombes bleues, du chant des +oiseaux-moqueurs, et dont les habitants, accoudés sur des clôtures +frangées de bignonias, regardaient notre barque passer au-dessous +d'eux.</p> + +<p>Arrivé à Albany, j'allai chercher un M. Swift, pour lequel on m'avait +donné une lettre. Ce M. Swift trafiquait <span class="pagenum">(p. 369)</span> +de pelleteries avec des +tribus indiennes enclavées dans le territoire cédé par l'Angleterre +aux États-Unis; car les puissances civilisées, républicaines et +monarchiques, se partagent sans façon en Amérique des terres qui ne +leur appartiennent pas. Après m'avoir entendu, M. Swift me fit des +objections très raisonnables. Il me dit que je ne pouvais pas +entreprendre de prime abord, seul, sans secours, sans appui, sans +recommandation pour les postes anglais, américains, espagnols, où je +serais forcé de passer, un voyage de cette importance; que, quand +j'aurais le bonheur de traverser tant de solitudes, j'arriverais à des +régions glacées où je périrais de froid et de faim: il me conseilla de +commencer par m'acclimater, m'invita à apprendre le sioux, l'iroquois +et l'esquimau, à vivre au milieu des <i>coureurs de bois</i> et des agents +de la baie d'Hudson. Ces expériences préliminaires faites, je pourrais +alors, dans quatre ou cinq ans, avec l'assistance du gouvernement +français, procéder à ma hasardeuse mission.</p> + +<p>Ces conseils, dont au fond je reconnaissais la justesse, me +contrariaient. Si je m'en étais cru, je serais parti tout droit pour +aller au pôle, comme on va de Paris à Pontoise. Je cachai à M. Swift +mon déplaisir; je le priai de me procurer un guide et des chevaux pour +me rendre à Niagara et à Pittsbourg: à Pittsbourg, je descendrais +l'Ohio et je recueillerais des notions utiles à mes futurs projets. +J'avais toujours dans la tête mon premier plan de route.</p> + +<p>M. Swift engagea à mon service un Hollandais qui parlait plusieurs +dialectes indiens. J'achetai deux chevaux et je quittai Albany.</p> + +<p>Tout <span class="pagenum">(p. 370)</span> +le pays qui s'étend aujourd'hui entre le territoire de cette +ville et celui de Niagara est habité et défriché; le canal de New-York +le traverse; mais alors une grande partie de ce pays était déserte.</p> + +<p>Lorsque après avoir passé le Mohawk, j'entrai dans des bois qui +n'avaient jamais été abattus, je fus pris d'une sorte d'ivresse +d'indépendance: j'allais d'arbre en arbre, à gauche, à droite, me +disant: «Ici plus de chemins, plus de villes, plus de monarchie, plus +de république, plus de présidents, plus de rois, plus d'hommes.» Et, +pour essayer si j'étais rétabli dans mes droits originels, je me +livrais à des actes de volonté qui faisaient enrager mon guide, +lequel, dans son âme, me croyait fou.</p> + +<p>Hélas! je me figurais être seul dans cette forêt où je levais une tête +si fière! tout à coup je vins m'énaser contre un hangar. Sous ce +hangar s'offrent à mes yeux ébaubis les premiers sauvages que j'aie +vus de ma vie. Ils étaient une vingtaine, tant hommes que femmes, tous +barbouillés comme des sorciers, le corps demi-nu, les oreilles +découpées, des plumes de corbeau sur la tête et des anneaux passés +dans les narines. Un petit Français, poudré et frisé, habit +vert-pomme, veste de droguet, jabot et manchettes de mousseline, +raclait un violon de poche, et faisait danser <i>Madelon Friquet</i> à ces +Iroquois. M. Violet (c'était son nom) était maître de danse chez les +sauvages. On lui payait ses leçons en peaux de castors et en jambons +d'ours. Il avait été marmiton au service du général Rochambeau<a id="footnotetag467" name="footnotetag467"></a> +<a href="#footnote467">[467]</a>, +pendant la guerre d'Amérique. Demeuré <span class="pagenum">(p. 371)</span> +à New-York après le départ +de notre armée, il se résolut d'enseigner les beaux-arts aux +Américains. Ses vues s'étant agrandies avec le succès, le nouvel +Orphée porta la civilisation jusque chez les hordes sauvages du +Nouveau-Monde. En me parlant des Indiens, il me disait toujours: «Ces +messieurs sauvages et ces dames sauvagesses.» Il se louait beaucoup de +la légèreté de ses écoliers; en effet, je n'ai jamais vu faire de +telles gambades. M. Violet, tenant son petit violon entre son menton +et sa poitrine, accordait l'instrument fatal; il criait aux Iroquois: +<i>A vos places!</i> Et toute la troupe sautait comme une bande de +démons<a id="footnotetag468" name="footnotetag468"></a> +<a href="#footnote468">[468]</a>.</p> + +<p>N'était-ce pas une chose accablante pour un disciple de +<span class="pagenum">(p. 372)</span> Rousseau +que cette introduction à la vie sauvage par un bal que l'ancien +marmiton du général Rochambeau donnait à des Iroquois? J'avais grande +envie de rire, mais j'étais cruellement humilié.</p> + +<p class="tb">* * + * + * + *</p> + +<p>J'achetai des Indiens un habillement complet: deux peaux d'ours, l'une +pour demi-toge, l'autre pour lit. Je joignis à mon nouvel accoutrement +la calotte de drap rouge à côtes, la casaque, la ceinture, la corne +pour rappeler les chiens, la bandoulière des coureurs de bois. Mes +cheveux flottaient sur mon cou découvert; je portais la barbe longue: +j'avais du sauvage, du chasseur et du missionnaire. On m'invita à une +partie de chasse qui devait avoir lieu le lendemain, pour dépister un +carcajou.</p> + +<p>Cette race d'animaux est presque entièrement détruite dans le Canada, +ainsi que celle des castors.</p> + +<p>Nous nous embarquâmes avant le jour pour remonter une rivière sortant +du bois où l'on avait aperçu le carcajou. Nous étions une trentaine, +tant Indiens que coureurs de bois américains et canadiens: une partie +de la troupe côtoyait, avec les meutes, la marche de la flotille, et +des femmes portaient nos vivres.</p> + +<p>Nous ne rencontrâmes pas le carcajou; mais nous tuâmes des +loups-cerviers et des rats musqués. Jadis les Indiens menaient un +grand deuil lorsqu'ils avaient immolé, par mégarde, quelques-uns de +ces derniers animaux, la femelle du rat musqué étant, comme chacun le +sait, la mère du genre humain. Les Chinois, meilleurs observateurs, +tiennent pour certain que le rat se change en caille, la taupe en +loriot.</p> + +<p>Des oiseaux de rivière et des poissons fournirent abondamment +<span class="pagenum">(p. 373)</span> +notre table. On accoutume les chiens à plonger; quand ils ne vont pas +à la chasse, ils vont à la pêche: ils se précipitent dans les fleuves +et saisissent le poisson jusqu'au fond de l'eau. Un grand feu autour +duquel nous nous placions servait aux femmes pour les apprêts de notre +repas.</p> + +Il fallait nous coucher horizontalement, le visage contre terre, pour +nous mettre les yeux à l'abri de la fumée, dont le nuage flottant +au-dessus de nos têtes, nous garantissait tellement quellement de la +piqûre des maringouins. + +<p>Les divers insectes carnivores, vus au microscope, sont des animaux +formidables, ils étaient peut-être ces dragons ailés dont on retrouve +les anatomies: diminués de taille à mesure que la matière diminuait +d'énergie, ces hydres, griffons et autres, se trouveraient aujourd'hui +à l'état d'insectes. Les géants antédiluviens sont les petits hommes +d'aujourd'hui.</p> + +<p class="tb">* * + * + * + *</p> + +<p>M. Violet m'offrit ses lettres de créance pour les Onondagas, reste +d'une des six nations iroquoises. J'arrivai d'abord au lac des +Onondagas. Le Hollandais choisit un lieu propre à établir notre camp: +une rivière sortait du lac; notre appareil fut dressé dans la courbe +de cette rivière. Nous fichâmes en terre, à six pieds de distance l'un +de l'autre, deux piquets fourchus; nous suspendîmes horizontalement +dans l'endentement de ces piquets une longue perche. Des écorces de +bouleau, un bout appuyé sur le sol, l'autre sur la gaule transversale, +formèrent le toit incliné de notre palais. Nos selles devaient nous +servir d'oreillers et nos manteaux de couvertures. Nous attachâmes +des <span class="pagenum">(p. 374)</span> +sonnettes au cou de nos chevaux et nous les lâchâmes dans les +bois près de notre camp: ils ne s'en éloignèrent pas.</p> + +<p>Lorsque, quinze ans plus tard, je bivaquais dans les sables du désert +du Sabba, à quelques pas du Jourdain, au bord de la mer Morte, nos +chevaux, ces fils légers de l'Arabie, avaient l'air d'écouter les +contes du scheick, et de prendre part à l'histoire d'Antar et du +cheval de Job<a id="footnotetag469" name="footnotetag469"></a> +<a href="#footnote469">[469]</a>.</p> + +<div class="figcenter" style="width: 432px;"> +<img src="images/la_jeune_indienne.jpg" width="432" height="585" alt="LA JEUNE INDIENNE" title="" /> +<span class="caption">LA JEUNE INDIENNE</span> +</div> + +<p>Il n'était guère que quatre heures après midi lorsque nous fûmes +huttés. Je pris mon fusil et j'allai flâner dans les environs. Il y +avait peu d'oiseaux. Un couple solitaire voltigeait seulement devant +moi, comme ces oiseaux que je suivais dans mes bois paternels; à la +couleur du mâle, je reconnus le passereau blanc, <i>passer nivalis</i> des +ornithologistes. J'entendis aussi <span class="pagenum">(p. 375)</span> +l'orfraie, fort bien +caractérisée par sa voix. Le vol de l'<i>exclamateur</i> m'avait conduit à +un vallon resserré entre des hauteurs nues et pierreuses; à mi-côte +s'élevait une méchante cabane; une vache maigre errait dans un pré +au-dessous.</p> + +<p>J'aime les petits abris: «<i>A chico pajarillo chico nidillo</i>, à petit +oiseau, petit nid.» Je m'assis sur la pente en face de la hutte +plantée sur le coteau opposé.</p> + +<p>Au bout de quelques minutes, j'entendis des voix dans le vallon: trois +hommes conduisaient cinq ou six vaches grasses; ils les mirent paître +et éloignèrent à coups de gaule la vache maigre. Une femme sauvage +sortit de la hutte, s'avança vers l'animal effrayé et l'appelait. La +vache courut à elle en allongeant le cou avec un petit mugissement. +Les planteurs menacèrent de loin l'Indienne, qui revint à sa cabane. +La vache la suivit.</p> + +<p>Je me levai, descendis la rampe de la côte, traversai le vallon et, +montant la colline parallèle, j'arrivai à la hutte.</p> + +<p>Je prononçai le salut qu'on m'avait appris: «<i>Siegoh!</i> Je suis venu!» +l'Indienne, au lieu de me rendre mon salut par la répétition d'usage: +«<i>Vous êtes venu</i>», ne répondit rien. Alors je caressai la vache: le +visage jaune et attristé de l'Indien ne laissa paraître des signes +d'attendrissement. J'étais ému de ces mystérieuses relations de +l'infortune: il y a de la douceur à pleurer sur des maux qui n'ont été +pleurés de personne.</p> + +<p>Mon hôtesse me regarda encore quelque temps avec un reste de doute, +puis elle s'avança et vint passer la main sur le front de sa compagne +de misère et de solitude.</p> + +<p>Encouragé <span class="pagenum">(p. 376)</span> +par cette marque de confiance, je dis en anglais, car +j'avais épuisé mon indien: «Elle est bien maigre!» L'Indienne repartit +en mauvais anglais: «Elle mange fort peu, <i>she eats very little</i>. -- On +l'a chassée rudement», repris-je. Et la femme répondit: «Nous sommes +accoutumées à cela toutes deux, <i>both</i>.» Je repris: «Cette prairie +n'est donc pas à vous?» Elle répondit: «Cette prairie était à mon mari +qui est mort. Je n'ai point d'enfants, et les chairs blanches mènent +leurs vaches dans ma prairie.»</p> + +<p>Je n'avais rien à offrir à cette créature de Dieu. Nous nous +quittâmes, mon hôtesse me dit beaucoup de chose que je ne compris +point; c'étaient sans doute des souhaits de prospérité; s'ils n'ont +pas été entendus du ciel, ce n'est pas la faute de celle qui priait, +mais l'infirmité de celui pour qui la prière était offerte. Toutes les +âmes n'ont pas une égale aptitude au bonheur, comme toutes les terres +ne portent pas également des moissons.</p> + +<p>Je retournai à mon <i>ajoupa</i>, où m'attendait une collation de pommes de +terre et de maïs. La soirée fut magnifique: le lac, uni comme une +glace sans tain, n'avait pas une ride; la rivière baignait en +murmurant notre presqu'île, que les calycanthes parfumaient de l'odeur +de la pomme. Le <i>weep-poor-will</i> répétait son chant: nous +l'entendions, tantôt plus près, tantôt plus loin, suivant que l'oiseau +changeait le lieu de ses appels amoureux. Personne ne m'appelait. +Pleure, pauvre William! <i>weep, poor Will!</i></p> + +<p class="tb">* * + * + * + *</p> + +<p>Le lendemain, j'allai rendre visite au sachem des Onondagas; j'arrivai +à son village à dix heures du matin. Aussitôt <span class="pagenum">(p. 377)</span> +je fus environné +de jeunes sauvages qui me parlaient dans leur langue, mêlée de phrases +anglaises et de quelques mots français; ils faisaient grand bruit, et +avaient l'air joyeux, comme les premiers Turcs que je vis depuis à +Coron, en débarquant sur le sol de la Grèce. Ces tribus indiennes, +enclavées dans les défrichements des blancs, ont des chevaux et des +troupeaux; leurs cabanes sont remplies d'ustensiles achetés, d'un +côté, à Québec, à Montréal, à Niagara, à Détroit, et, de l'autre, aux +marchés des États-Unis.</p> + +<p>Quand on parcourut l'intérieur de l'Amérique septentrionale, on trouva +dans l'état de nature, parmi les diverses nations sauvages, les +différentes formes de gouvernement connues des peuples civilisés. +L'Iroquois appartenait à une race qui semblait destinée à conquérir +les races indiennes, si des étrangers n'étaient venus épuiser ses +veines et arrêter son génie. Cet homme intrépide ne fut point étonné +des armes à feu, lorsque pour la première fois on en usa contre lui; +il tint ferme au sifflement des balles et au bruit du canon, comme +s'il les eût entendus toute sa vie; il n'eut pas l'air d'y faire plus +d'attention qu'à un orage. Aussitôt qu'il se put procurer un mousquet, +il s'en servit mieux qu'un Européen. Il n'abandonna pas pour cela le +casse-tête, le couteau de scalpe, l'arc et la flèche; mais il y ajouta +la carabine, le pistolet, le poignard et la hache: il semblait n'avoir +jamais assez d'armes pour sa valeur. Doublement paré des instruments +meurtriers de l'Europe et de l'Amérique, la tête ornée de panaches, +les oreilles découpées, le visage bariolé de diverses couleurs, les +bras tatoués et <span class="pagenum">(p. 378)</span> +pleins de sang, ce champion du Nouveau Monde +devint aussi redoutable à voir qu'à combattre, sur le rivage qu'il +défendit pied à pied contre les envahisseurs.</p> + +<p>Le sachem des Onondagas était un vieil Iroquois dans toute la rigueur +du mot; sa personne gardait la tradition des anciens temps du désert.</p> + +<p>Les relations anglaises ne manquent jamais d'appeler le sachem indien +<i>the old gentleman</i>. Or, le <i>vieux gentilhomme</i> est tout nu; il a une +plume ou une arête de poisson passée dans ses narines, et couvre +quelquefois sa tête, rase et ronde comme un fromage, d'un chapeau +bordé à trois cornes, en signe d'honneur européen. Velly ne peint pas +l'histoire avec la même vérité? Le cheftain franc Khilpérick se +frottait les cheveux avec du beurre aigre, <i>infundens acido comam +butyro</i>, se barbouillait les joues de vert, et portait une jaquette +bigarrée ou un sayon de peau de bête; il est représenté par Velly +comme un prince magnifique jusqu'à l'ostentation dans ses meubles et +dans ses équipages, voluptueux jusqu'à la débauche, croyant à peine en +Dieu, dont les ministres étaient le sujet de ses railleries.</p> + +<p>Le sachem Onondagas me reçut bien et me fit asseoir sur une natte. Il +parlait anglais et entendait le français; mon guide savait l'iroquois: +la conversation fut facile. Entre autres choses, le vieillard me dit +que, quoique sa nation eût toujours été en guerre avec la mienne, il +l'avait toujours estimée. Il se plaignit des Américains; il les +trouvait injustes et avides, et regrettait que dans le partage des +terres indiennes sa tribu n'eût pas augmenté le lot des Anglais.</p> + +<p>Les <span class="pagenum">(p. 379)</span> +femmes nous servirent un repas. L'hospitalité est la dernière +vertu restée aux sauvages au milieu de la civilisation européenne; on +sait quelle était autrefois cette hospitalité; le foyer avait la +puissance de l'autel.</p> + +<p>Lorsqu'une tribu était chassée de ses bois, ou lorsqu'un homme venait +demander l'hospitalité, l'étranger commençait ce qu'on appelait la +danse du suppliant; l'enfant touchait le seuil de la porte et disait: +«Voici l'étranger!» Et le chef répondait: «Enfant, introduis l'homme +dans la hutte.» L'étranger, entrant sous la protection de l'enfant, +s'allait asseoir sur la cendre du foyer. Les femmes disaient le chant +de la consolation: «L'étranger a retrouvé une mère et une femme; le +soleil se lèvera et se couchera pour lui comme auparavant.»</p> + +<p>Ces usages semblent empruntés des Grecs: Thémistocle, chez Admète, +embrasse les pénates et le jeune fils de son hôte (j'ai peut-être +foulé à Mégare l'âtre de la pauvre femme sous lequel fut cachée l'urne +cinéraire de Phocion<a id="footnotetag470" name="footnotetag470"></a> +<a href="#footnote470">[470]</a>); et Ulysse, chez Alcinoüs, implore Arété: +«Noble Arété, fille de Rhexénor, après avoir souffert des maux cruels, +je me jette à vos pieds...<a id="footnotetag471" name="footnotetag471"></a> +<a href="#footnote471">[471]</a>» En achevant ces mots, le héros +s'éloigne et va s'asseoir sur la cendre du foyer. -- Je pris congé du +vieux sachem. Il s'était trouvé à la prise de Québec. Dans les +honteuses années du règne de Louis XV, l'épisode de la guerre du +Canada vient nous consoler comme une page de notre ancienne histoire +retrouvée à la Tour de Londres.</p> + +<p>Montcalm, <span class="pagenum">(p. 380)</span> +chargé sans secours de défendre le Canada contre des +forces souvent rafraîchies et le quadruple des siennes, lutte avec +succès pendant deux années; il bat lord Loudon et le général +Abercromby. Enfin la fortune l'abandonne; blessé sous les murs de +Québec, il tombe, et deux jours après il rend le dernier soupir: ses +grenadiers l'enterrent dans le trou creusé par une bombe, fosse digne +de l'honneur de nos armes! Son noble ennemi Wolfe meurt en face de +lui; il paye de sa vie celle de Montcalm et la gloire d'expirer sur +quelques drapeaux français.</p> + +<p class="tb">* * + * + * + *</p> + +<p>Nous voilà, mon guide et moi, remontés à cheval. Notre route, devenue +plus pénible, était à peine tracée par des abatis d'arbres. Les troncs +de ces arbres servaient de ponts sur les ruisseaux ou de fascines dans +les fondrières. La population américaine se portait alors vers les +concessions de Genesee. Ces concessions se vendaient plus ou moins +cher selon la bonté du sol, la qualité des arbres, le cours et la +foison des eaux.</p> + +<p>On a remarqué que les colons sont souvent précédés dans les bois par +les abeilles: avant-garde des laboureurs, elles sont le symbole de +l'industrie et de la civilisation qu'elles annoncent. Étrangères à +l'Amérique, arrivées à la suite des voiles de Colomb, ces conquérants +pacifiques n'ont ravi à un nouveau monde de fleurs que des trésors +dont les indigènes ignoraient l'usage; elles ne se sont servies de ces +trésors que pour enrichir le sol dont elles les avaient tirés.</p> + +<p>Les défrichements sur les deux bords de la route que je parcourais +offraient un curieux mélange de l'état <span class="pagenum">(p. 381)</span> +de nature et de l'état +civilisé. Dans le coin d'un bois qui n'avait jamais retenti que des +cris du sauvage et des bramements de la bête fauve, on rencontrait une +terre labourée; on apercevait du même point de vue le wigwuam d'un +Indien et l'habitation d'un planteur. Quelques-unes de ces +habitations, déjà achevées, rappelaient la propreté des fermes +hollandaises; d'autres n'étaient qu'à demi terminées et n'avaient pour +toit que le ciel.</p> + +<p>J'étais reçu dans ces demeures, ouvrages d'un matin; j'y trouvais +souvent une famille avec les élégances de l'Europe; des meubles +d'acajou, un piano, des tapis, des glaces, à quatre pas de la hutte +d'un Iroquois. Le soir, lorsque les serviteurs étaient revenus des +bois ou des champs avec la cognée ou la houe, on ouvrait les fenêtres. +Les filles de mon hôte, en beaux cheveux blonds annelés, chantaient au +piano le duo de <i>Pandolfetto</i> de Paisiello<a id="footnotetag472" name="footnotetag472"></a> +<a href="#footnote472">[472]</a>, ou un <i>cantabile</i> de +Cimarosa<a id="footnotetag473" name="footnotetag473"></a> +<a href="#footnote473">[473]</a>, le tout à la vue du désert, et quelquefois au murmure +d'une cascade.</p> + +<p>Dans les terrains les meilleurs s'établissaient des bourgades. La +flèche d'un nouveau clocher s'élançait du sein <span class="pagenum">(p. 382)</span> +d'une vieille +forêt. Comme les mœurs anglaises suivent partout les Anglais, après +avoir traversé des pays où il n'y avait pas trace d'habitants, +j'apercevais l'enseigne d'une auberge qui brandillait à une branche +d'arbre. Des chasseurs, des planteurs, des Indiens se rencontraient à +ces caravansérails: la première fois que je m'y reposai, je jurai que +ce serait la dernière.</p> + +<p>Il arriva qu'en entrant dans une de ces hôtelleries, je restai +stupéfait à l'aspect d'un lit immense, bâti en rond autour d'un +poteau: chaque voyageur prenait place dans ce lit, les pieds au poteau +du centre, la tête à la circonférence du cercle de manière que les +dormeurs étaient rangés symétriquement, comme les rayons d'une roue ou +les bâtons d'un éventail. Après quelque hésitation, je m'introduisis +dans cette machine, parce que je n'y voyais personne. Je commençais à +m'assoupir, lorsque je sentis quelque chose se glisser contre moi; +c'était la jambe de mon grand Hollandais; je n'ai de ma vie éprouvé +une plus grande horreur. Je sautais dehors du cabas hospitalier, +maudissant cordialement les usages de nos bons aïeux. J'allai dormir, +dans mon manteau, au clair de lune: cette compagne de la couche du +voyageur n'avait rien du moins que d'agréable, de frais et de pur.</p> + +<p>Au bord de la Genesee, nous trouvâmes un bac. Une troupe de colons et +d'Indiens passa la rivière avec nous. Nous campâmes dans des prairies +peinturées de papillons et de fleurs. Avec nos costumes divers, nos +différents groupes autour de nos feux, nos chevaux attachés ou +paissant, nous avions l'air d'une caravane. C'est là que je fis la +rencontre de ce serpent à sonnettes <span class="pagenum">(p. 383)</span> +qui se laissait enchanter par +le son d'une flûte. Les Grecs auraient fait de mon Canadien, +Orphée; de la flûte, une lyre; du serpent, Cerbère, ou peut-être +Eurydice.</p> + +<p class="tb">* * + * + * + *</p> + +<p>Nous avançâmes vers Niagara. Nous n'en étions plus qu'à huit ou neuf +lieues, lorsque nous aperçûmes, dans une chênaie, le feu de quelques +sauvages, arrêtés au bord d'un ruisseau, où nous songions nous-mêmes à +bivaquer. Nous profitâmes de leur établissement: chevaux pansés, +toilette de nuit faite, nous accostâmes la horde. Les jambes croisées +à la manière des tailleurs, nous nous assîmes avec les Indiens, autour +du bûcher, pour mettre rôtir nos quenouilles de maïs.</p> + +<p>La famille était composée de deux femmes, de deux enfants à la +mamelle, et de trois guerriers. La conversation devint générale, +c'est-à-dire entrecoupée par quelques mots de ma part, et par beaucoup +de gestes; ensuite chacun s'endormit dans la place où il était. Resté +seul éveillé, j'allai m'asseoir à l'écart, sur une racine qui traçait +au bord du ruisseau.</p> + +<p>La lune se montrait à la cime des arbres: une brise embaumée, que +cette reine des nuits amenait de l'Orient avec elle, semblait la +précéder dans les forêts, comme sa fraîche haleine. L'astre solitaire +gravit peu à peu dans le ciel: tantôt il suivait sa course, tantôt il +franchissait des groupes de nues, qui ressemblaient aux sommets d'une +chaîne de montagnes couronnées de neige. Tout aurait été silence et +repos, sans la chute de quelques feuilles, le passage d'un vent subit, +le gémissement de la hulotte; au loin, on entendait les sourds +mugissements de la cataracte de Niagara, qui, dans <span class="pagenum">(p. 384)</span> +le calme de la +nuit, se prolongeaient de désert en désert, et expiraient à travers +les forêts solitaires. C'est dans ces nuits que m'apparut une muse +inconnue: je recueillis quelques-uns de ses accents; je les marquai +sur mon livre, à la clarté des étoiles, comme un musicien vulgaire +écrirait les notes que lui dicterait quelque grand maître des +harmonies.</p> + +<p>Le lendemain, les Indiens s'armèrent, les femmes rassemblèrent les +bagages. Je distribuai un peu de poudre et de vermillon à mes hôtes. +Nous nous séparâmes en touchant nos fronts et notre poitrine. Les +guerriers poussèrent le cri de marche et partirent en avant: les +femmes cheminèrent derrière, chargées des enfants qui, suspendus dans +des fourrures aux épaules de leurs mères, tournaient la tête pour nous +regarder. Je suivis des yeux cette marche jusqu'à ce que la troupe +entière eût disparu entre les arbres de la forêt.</p> + +<p>Les sauvages du Saut de Niagara dans la dépendance des Anglais, +étaient chargés de la police de la frontière de ce côté. Cette bizarre +gendarmerie, armée d'arcs et de flèches, nous empêcha de passer. Je +fus obligé d'envoyer le Hollandais au fort de Niagara chercher un +permis afin d'entrer sur les terres de la domination britannique. Cela +me serrait un peu le cœur, car il me souvenait que la France avait +jadis commandé dans le Haut comme dans le Bas-Canada. Mon guide revint +avec le permis: je le conserve encore; il est signé: <i>le capitaine +Gordon</i>. N'est-il pas singulier que j'aie retrouvé le même nom anglais +sur la porte de ma cellule à Jérusalem? «Treize pèlerins avaient écrit +leurs noms sur la porte en dedans de la chambre: le premier s'appelait +Charles Lombard, et il se trouvait <span class="pagenum">(p. 385)</span> +à Jérusalem en 1669; le +dernier est John Gordon, et la date de son passage est de 1804.» +(<i>Itinéraire</i><a id="footnotetag474" name="footnotetag474"></a> +<a href="#footnote474">[474]</a>.)</p> + +<p>Je restai deux jours dans le village indien, d'où j'écrivis encore une +lettre à M. de Malesherbes. Les Indiennes s'occupaient de différents +ouvrages; leurs nourrissons étaient suspendus dans des réseaux aux +branches d'un gros hêtre pourpre. L'herbe était couverte de rosée, le +vent sortait des forêts tout parfumé, et les plantes à coton du pays, +renversant leurs capsules, ressemblaient à des rosiers blancs. La +brise berçait les couches aériennes d'un mouvement presque insensible; +les mères se levaient de temps en temps pour voir si leurs enfants +dormaient et s'ils n'avaient point été réveillés par les oiseaux. Du +village indien à la cataracte, on comptait trois à quatre lieues: il +nous fallut autant d'heures, à mon guide et à moi, pour y arriver. A +six milles de distance, une colonne de vapeur m'indiquait déjà le lieu +du déversoir. Le cœur me battait d'une joie mêlée de terreur en +entrant dans le bois qui me dérobait la vue d'un des plus grands +spectacles que la nature ait offerts aux hommes.</p> + +<p>Nous mîmes pied à terre. Tirant après nous nos chevaux par la bride, +nous parvînmes, à travers des brandes et des halliers, au bord de la +rivière Niagara, sept ou huit cents pas au-dessus du Saut. Comme je +m'avançais incessamment, le guide me saisit par le bras: il m'arrêta +au rez même de l'eau, qui passait avec la vélocité d'une flèche. Elle +ne bouillonnait point, elle glissait en une seule masse sur la pente +du roc; son <span class="pagenum">(p. 386)</span> +silence avant sa chute faisait contraste avec le +fracas de sa chute même. L'Écriture compare souvent un peuple aux +grandes eaux; c'était ici un peuple mourant, qui, privé de la voix par +l'agonie, allait se précipiter dans l'abîme de l'éternité.</p> + +<p>Le guide me retenait toujours, car je me sentais pour ainsi dire +entraîné par le fleuve, et j'avais une envie involontaire de m'y +jeter. Tantôt je portais mes regards en amont, sur le rivage; tantôt +en aval, sur l'île qui partageait les eaux et où ces eaux manquaient +tout à coup, comme si elles avaient été coupées dans le ciel.</p> + +<p>Après un quart d'heure de perplexité et d'une admiration indéfinie, je +me rendis à la chute. On peut chercher dans <i>l'Essai sur les +révolutions</i> et dans <i>Atala</i> les deux descriptions que j'en ai +faites<a id="footnotetag475" name="footnotetag475"></a> +<a href="#footnote475">[475]</a>. Aujourd'hui, de grands chemins passent à la cataracte; il +y a des auberges sur la rive américaine et sur la rive anglaise, des +moulins et des manufactures au-dessous du chasme.</p> + +<p>Je ne pouvais communiquer les pensées qui m'agitaient à la vue d'un +désordre si sublime. Dans le désert de ma première existence, j'ai été +obligé d'inventer des personnages pour la décorer; j'ai tiré de ma +propre substance des êtres que je ne trouvais pas ailleurs, et que je +portais en moi. Ainsi j'ai placé des souvenirs d'Atala et de René au +bord de la cataracte de Niagara, comme l'expression de sa tristesse. +Qu'est-ce qu'une cascade qui tombe éternellement à l'aspect insensible +de la terre et du ciel, si la nature humaine <span class="pagenum">(p. 387)</span> +n'est là avec ses +destinées et ses malheurs? S'enfoncer dans cette solitude d'eau et +de montagnes, et ne savoir avec qui parler de ce grand spectacle! Les +flots, les rochers, les bois, les torrents pour soi seul! Donnez à +l'âme une compagne, et la riante parure des coteaux, et la fraîche +haleine de l'onde, tout va devenir ravissement: le voyage de jour, le +repos plus doux de la fin de la journée, le passer sur les flots, le +dormir sur la mousse, tireront du cœur sa plus profonde tendresse. +J'ai assis Velléda sur les grèves de l'Armorique, Cymodocée sous les +portiques d'Athènes, Blanca dans les salles de l'Alhambra. Alexandre +créait des villes partout où il courait: j'ai laissé des songes +partout où j'ai traîné ma vie.</p> + +<p>J'ai vu les cascades des Alpes avec leurs chamois et celles des +Pyrénées avec leur isards; je n'ai pas remonté le Nil assez haut pour +rencontrer ses cataractes, qui se réduisent à des rapides; je ne parle +pas des zones d'azur de Terni et de Tivoli, élégantes écharpes de +ruines ou sujets de chansons pour le poète;</p> + +<p class="quotega"> + Et præceps Anio ac Tiburni lucus.<br><br> + + «Et l'Anio rapide et le bois sacré de Tibur<a id="footnotetag476" name="footnotetag476"></a> +<a href="#footnote476">[476]</a>.»</p> + +<p>Niagara efface tout. Je contemplais la cataracte que révélèrent au +vieux monde, non d'infimes voyageurs de mon espèce, mais des +missionnaires qui, cherchant la solitude pour Dieu, se jetaient à +genoux à la vue de quelque merveille de la nature et recevaient le +martyre en achevant leur cantique d'admiration. Nos prêtres saluèrent +les beaux sites de l'Amérique et les consacrèrent de <span class="pagenum">(p. 388)</span> +leur sang; +nos soldats ont battu des mains aux ruines de Thèbes et présenté +les armes à l'Andalousie: tout le génie de la France est dans la +double milice de nos camps et de nos autels.</p> + +<p>Je tenais la bride de mon cheval entortillée à mon bras; un serpent à +sonnettes vint à bruire dans les buissons. Le cheval effrayé se cabre +et recule en approchant de la chute. Je ne puis dégager mon bras des +rênes; le cheval, toujours plus effarouché, m'entraîne après lui. Déjà +ses pieds de devant quittent la terre; accroupi sur le bord de +l'abîme, il ne s'y tenait plus qu'à force de reins. C'en était fait de +moi, lorsque l'animal, étonné lui-même du nouveau péril, volte en +dedans par une pirouette. En quittant la vie au milieu des bois +canadiens, mon âme aurait-elle porté au tribunal suprême les +sacrifices, les bonnes œuvres, les vertus des pères Jogues et +Lallemant<a id="footnotetag477" name="footnotetag477"></a> +<a href="#footnote477">[477]</a>, ou des jours vides et de misérables chimères?</p> + +<div class="figcenter" style="width: 421px;"> +<img src="images/la_chute_du_niagara.jpg" width="440" height="600" alt="LA CHUTE DU NIAGARA" title="" /> +<span class="caption">LA CHUTE DU NIAGARA</span> +</div> + +<p>Ce ne fut pas le seul danger que je courus à Niagara: une échelle de +lianes servait aux sauvages pour descendre dans le bassin inférieur; +elle était alors rompue. Désirant <span class="pagenum">(p. 389)</span> +voir la cataracte de bas en +haut, je m'aventurai, en dépit des représentations du guide, sur le +flanc d'un rocher presque à pic. Malgré les rugissements de l'eau qui +bouillonnait au-dessous de moi, je conservai ma tête et je parvins à +une quarantaine de pieds du fond. Arrivé là, la pierre nue et +verticale n'offrait plus rien pour m'accrocher; je demeurai suspendu +par une main à la dernière racine, sentant mes doigts s'ouvrir sous le +poids de mon corps: Il y a peu d'hommes qui aient passé dans leur vie +deux minutes comme je les comptai. Ma main fatiguée lâcha prise; je +tombai. Par un bonheur inouï, je me trouvai sur le redan d'un roc où +j'aurais dû me briser mille fois, et je ne me sentis pas grand mal; +j'étais à un demi-pied de l'abîme et je n'y avais pas roulé: mais +lorsque le froid et l'humidité commencèrent à me pénétrer, je +m'aperçus que je n'en étais pas quitte à si bon marché: j'avais le +bras gauche cassé au-dessus du coude. Le guide, qui me regardait d'en +haut et auquel je fis des signes de détresse, courut chercher des +sauvages. Ils me hissèrent avec des harts par un sentier de loutres, +et me transportèrent à leur village. Je n'avais qu'une fracture +simple: deux lattes, un bandage et une écharpe suffirent à ma +guérison<a id="footnotetag478" name="footnotetag478"></a> +<a href="#footnote478">[478]</a>.</p> + +<p class="tb">* * + * + * + *</p> + +<p>Je demeurai douze jours chez mes médecins, les Indiens de Niagara. J'y +vis passer des tribus qui descendaient de Détroit ou des pays situés +au midi et à l'orient <span class="pagenum">(p. 390)</span> +du lac Érié. Je m'enquis de leurs coutumes; +j'obtins pour de petits présents des représentations de leurs anciennes +mœurs, car ces mœurs elles-mêmes n'existent plus. Cependant, au +commencement de la guerre de l'indépendance américaine, les sauvages +mangeaient encore les prisonniers ou plutôt les tués: un capitaine +anglais, puisant du bouillon dans une marmite indienne avec le cuiller +à pot, en retira une main.</p> + +<p>La naissance et la mort ont le moins perdu des usages indiens, parce +qu'elles ne s'en vont point à la venvole comme la partie de la vie qui +les sépare; elles ne sont point choses de mode qui passent. On confère +encore au nouveau-né, afin de l'honorer, le nom le plus ancien sous +son toit, celui de son aïeule, par exemple: car les noms sont toujours +pris dans la lignée maternelle. Dès ce moment, l'enfant occupe la +place de la femme dont il a recueilli le nom; on lui donne, en lui +parlant, le degré de parenté que ce nom fait revivre; ainsi, un oncle +peut saluer un neveu du titre de <i>grand'mère</i>. Cette coutume, en +apparence risible, est néanmoins touchante. Elle ressuscite les vieux +décédés; elle reproduit dans la faiblesse des premiers ans la +faiblesse des derniers; elle rapproche les extrémités de la vie, le +commencement et la fin de la famille; elle communique une espèce +d'immortalité aux ancêtres et les suppose présents au milieu de leur +postérité.</p> + +<p>En ce qui regarde les morts, il est aisé de trouver les motifs de +l'attachement du sauvage à de saintes reliques. Les nations civilisées +ont, pour conserver les souvenirs de leur patrie, la mnémonique des +lettres <span class="pagenum">(p. 391)</span> +et des arts; elles ont des cités, des palais, des tours, +des colonnes, des obélisques; elles ont la trace de la charrue dans les +champs jadis cultivés: les noms sont entaillés dans l'airain et le +marbre, les actions consignées dans les chroniques.</p> + +<p>Rien de tout cela aux peuples de la solitude: leur nom n'est point +écrit sur les arbres; leur hutte, bâtie en quelques heures, disparaît +en quelques instants; la crosse de leur labour ne fait qu'effleurer la +terre, et n'a pu même élever un sillon. Leurs chansons traditionnelles +périssent avec la dernière mémoire qui les retient, s'évanouissent +avec la dernière voix qui les répète. Les tribus du Nouveau-Monde +n'ont donc qu'un seul monument: la tombe. Enlevez à des sauvages les +os de leurs pères, vous leur enlevez leur histoire, leurs lois, et +jusqu'à leurs dieux; vous ravissez à ces hommes, parmi les générations +futures, la preuve de leur existence comme celle de leur néant.</p> + +<p>Je voulais entendre le chant de mes hôtes. Une petite Indienne de +quatorze ans, nommée Mila, très jolie (les femmes indiennes ne sont +jolies qu'à cet âge), chanta quelque chose de fort agréable. +N'était-ce point le couplet cité par Montaigne? «Couleuvre, +arreste-toy; arreste-toy, couleuvre, à fin que ma sœur tire sur le +patron de ta peincture la façon et l'ouvrage d'un riche cordon, que je +puisse donner à ma mie: ainsi, soit en tout temps ta beauté et ta +disposition préférée à tous les aultres serpens.»</p> + +<p>L'auteur des <i>Essais</i> vit à Rouen des Iroquois qui, selon lui, étaient +des personnages très sensés: «Mais quoi, ajoute-t-il, ils ne portent +point de hauts-de-chausses!»</p> + +<p>Si <span class="pagenum">(p. 392)</span> +jamais je publie les <i>stromates</i> ou bigarrures de ma jeunesse, +pour parler comme saint Clément d'Alexandrie<a id="footnotetag479" name="footnotetag479"></a> +<a href="#footnote479">[479]</a>, on y verra Mila<a id="footnotetag480" name="footnotetag480"></a> +<a href="#footnote480">[480]</a>.</p> + +<p class="tb">* * + * + * + *</p> + +<p>Les Canadiens ne sont plus tels que les ont peints Cartier, Champlain, +La Hontan, Lescarbot, Lafitau, Charlevoix et les <i>Lettres édifiantes</i>: +le <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle et le commencement du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> étaient encore le temps de +la grande imagination et des mœurs naïves: la merveille de l'une +reflétait une nature vierge, et la candeur des autres reproduisait la +simplicité du sauvage. Champlain, à la fin de son premier voyage au +Canada, en 1603, raconte que «proche de la baye des Chaleurs, tirant +au sud, est une isle, où fait résidence un monstre épouvantable que +les sauvages appellent Gougou.» Le Canada avait son géant comme le cap +des Tempêtes avait le sien. Homère est le véritable père de toutes ces +inventions; ce sont toujours les Cyclopes, Charybde et Scylla, ogres +ou gougous.</p> + +<p>La population sauvage de l'Amérique septentrionale, en n'y comprenant +ni les Mexicains ni les Esquimaux, ne s'élève pas aujourd'hui à quatre +cent mille âmes, en deçà et au delà des montagnes Rocheuses; des +voyageurs ne la portent même qu'à cent <span class="pagenum">(p. 393)</span> +cinquante mille. La +dégradation des mœurs indiennes a marché de pair avec la dépopulation +des tribus. Les traditions religieuses sont devenues confuses; +l'instruction répandue par les jésuites du Canada a mêlé des idées +étrangères aux idées natives des indigènes: on aperçoit, au travers de +fables grossières, les croyances chrétiennes défigurées; la plupart +des sauvages portent des croix en guise d'ornements, et les marchands +protestants leur vendent ce que leur donnaient les missionnaires +catholiques. Disons, à l'honneur de notre patrie et à la gloire de +notre religion, que les Indiens s'étaient fortement attachés à nous; +qu'ils ne cessent de nous regretter, et qu'une <i>robe noire</i> (un +missionnaire) est encore en vénération dans les forêts américaines. Le +sauvage continue de nous aimer sous l'arbre où nous fûmes ses premiers +hôtes, sur le sol que nous avons foulé et où nous lui avons confié des +tombeaux.</p> + +<p>Quand l'Indien était nu ou vêtu de peau, il avait quelque chose de +grand et de noble; à cette heure, des haillons européens, sans couvrir +sa nudité, attestent sa misère: c'est un mendiant à la porte d'un +comptoir, ce n'est plus un sauvage dans sa forêt.</p> + +<p>Enfin, il s'est formé une espèce de peuple métis, né des colons et des +Indiennes. Ces hommes, surnommés <i>Bois-brûlés</i>, à cause de la couleur +de leur peau, sont les courtiers de change entre les auteurs de leur +double origine. Parlant la langue de leurs pères et de leurs mères, +ils ont les vices des deux races. Ces bâtards de la nature civilisée +et de la nature sauvage se vendent tantôt aux Américains, tantôt aux +Anglais, pour leur livrer le monopole des pelleteries; ils +entretiennent <span class="pagenum">(p. 394)</span> +les rivalités des compagnies anglaises de la +<i>Baie d'Hudson</i> et du <i>Nord-Ouest</i>, et des compagnies américaines, +<i>Fur Colombian-American Company, Missouri's fur Company</i> et autres: +ils font eux-mêmes des chasses au compte des traitants et avec des +chasseurs soldés par les compagnies.</p> + +<p>La grande guerre de l'indépendance américaine est seule connue. On +ignore que le sang a coulé pour les chétifs intérêts d'une poignée de +marchands. La compagnie de la <i>Baie d'Hudson</i> vendit, en 1811, à lord +Selkirk, un terrain au bord de la rivière Rouge; l'établissement se +fit en 1812. La compagnie du <i>Nord-Ouest</i>, ou du <i>Canada</i>, en prit +ombrage. Les deux compagnies, alliées à diverses tribus indiennes et +secondées des <i>Bois-brûlés</i>, en vinrent aux mains. Ce conflit +domestique, horrible dans ses détails, avait lieu au milieu des +déserts glacés de la baie d'Hudson. La colonie de lord Selkirk fut +détruite au mois de juin 1815, précisément à l'époque de la bataille +de Waterloo. Sur ces deux théâtres, si différents par l'éclat et par +l'obscurité, les malheurs de l'espèce humaine étaient les mêmes.</p> + +<p>Ne cherchez plus en Amérique les constitutions politiques artistement +construites dont Charlevoix a fait l'histoire: la monarchie des +Hurons, la république des Iroquois. Quelque chose de cette destruction +s'est accompli et s'accomplit encore en Europe, même sous nos yeux; un +poète prussien, au banquet de l'ordre Teutonique, chanta, en vieux +prussien, vers l'an 1400, les faits héroïques des anciens guerriers de +son pays: personne ne le comprit, et on lui donna, pour récompense, +cent noix vides. Aujourd'hui, le bas breton, le basque, +<span class="pagenum">(p. 395)</span> +le gaëlique, meurent de cabane en cabane, à mesure que meurent les +chevriers et les laboureurs.</p> + +<p>Dans la province anglaise de Cornouailles, la langue des indigènes +s'éteignit vers l'an 1676. Un pêcheur disait à des voyageurs: «Je ne +connais guère que quatre ou cinq personnes qui parlent breton, et ce +sont de vieilles gens comme moi, de soixante à quatre-vingts ans; tout +ce qui est jeune n'en sait plus un mot.»</p> + +<p>Des peuplades de l'Orénoque n'existent plus; il n'est resté de leur +dialecte qu'une douzaine de mots prononcés dans la cime des arbres par +des perroquets redevenus libres, comme la grive d'Agrippine qui +gazouillait des mots grecs sur les balustrades des palais de Rome. Tel +sera tôt ou tard le sort de nos jargons modernes, débris du grec et du +latin. Quelque corbeau envolé de la cage du dernier curé +franco-gaulois dira, du haut d'un clocher en ruine, à des peuples +étrangers à nos successeurs: «Agréez ces derniers efforts d'une voix +qui vous fut connue: vous mettrez fin à tous ces discours.»</p> + +<p>Soyez donc Bossuet, pour qu'en dernier résultat votre chef-d'œuvre +survive, dans la mémoire d'un oiseau, à votre langage et à votre +souvenir chez les hommes!</p> + +<p class="tb">* * + * + * + *</p> + +<p>En parlant du Canada et de la Louisiane, en regardant sur les vieilles +cartes l'étendue des anciennes colonies françaises en Amérique, je me +demandais comment le gouvernement de mon pays avait pu laisser périr +ces colonies, qui seraient aujourd'hui pour nous une source +inépuisable de prospérité.</p> + +<p>De <span class="pagenum">(p. 396)</span> +l'Acadie et du Canada à la Louisiane, de l'embouchure du +Saint-Laurent à celle du Mississipi, le territoire de la +<i>Nouvelle-France</i> entoura ce qui formait la confédération des treize +premiers États unis: les onze autres, avec le district de la Colombie, +le territoire de Michigan, du Nord-Ouest, du Missouri, de l'Orégon et +d'Arkansas, nous appartenaient, ou nous appartiendraient, comme ils +appartiennent aux États-Unis par la cession des Anglais et des +Espagnols, nos successeurs dans le Canada et dans la Louisiane. Le +pays compris entre l'Atlantique au nord-est, la mer Polaire au nord, +l'Océan Pacifique et les possessions russes au nord-ouest, le golfe +Mexicain au midi, c'est-à-dire plus des deux tiers de l'Amérique +septentrionale, reconnaîtraient les lois de la France.</p> + +<p>J'ai peur que la Restauration ne se perde par les idées contraires à +celles que j'exprime ici; la manie de s'en tenir au passé, manie que +je ne cesse de combattre, n'aurait rien de funeste si elle ne +renversait que moi en me retirant la faveur du prince; mais elle +pourrait bien renverser le trône. L'immobilité politique est +impossible; force est d'avancer avec l'intelligence humaine. +Respectons la majesté du temps; contemplons avec vénération les +siècles écoulés, rendus sacrés par la mémoire et les vestiges de nos +pères; toutefois n'essayons pas de rétrograder vers eux, car ils n'ont +plus rien de notre nature réelle, et, si nous prétendions les saisir, +ils s'évanouiraient. Le chapitre de Notre-Dame d'Aix-la-Chapelle fit +ouvrir, dit-on, vers l'an 1450, le tombeau de Charlemagne. On trouva +l'empereur assis dans une chaise dorée, tenant dans ses mains de +squelette le livre des Évangiles écrit en lettres d'or; +<span class="pagenum">(p. 397)</span> devant +lui étaient posés son sceptre et son bouclier d'or; il avait au côté +sa <i>Joyeuse</i> engainée dans un fourreau d'or. Il était revêtu des +habits impériaux. Sur sa tête, qu'une chaîne d'or forçait à rester +droite, était un suaire qui couvrait ce qui fut son visage et que +surmontait une couronne. On toucha le fantôme; il tomba en poussière.</p> + +<p>Nous possédions outre mer de vastes contrées: elles offraient un asile +à l'excédent de notre population, un marché à notre commerce, un +aliment à notre marine. Nous sommes exclus du nouvel univers où le +genre humain recommence: les langues anglaise, portugaise, espagnole, +servent en Afrique, en Asie, dans l'Océanie, dans les îles de la mer +du Sud, sur le continent des deux Amériques, à l'interprétation de la +pensée de plusieurs millions d'hommes; et nous, déshérités des +conquêtes de notre courage et de notre génie, à peine entendons-nous +parler dans quelque bourgade de la Louisiane et du Canada, sous une +domination étrangère, la langue de Colbert et de Louis XIV: elle n'y +reste que comme un témoin des revers de notre fortune et des fautes de +notre politique<a id="footnotetag481" name="footnotetag481"></a> +<a href="#footnote481">[481]</a>.</p> + +<p>Et quel est le roi dont la domination remplace maintenant la +domination du roi de France sur les forêts canadiennes? Celui qui hier +me faisait écrire ce billet:</p> + +<p class="quotedr2">Royal-Lodge Windsor, 4 juin 1822.<span class="pagenum">(p. 398)</span></p> + +<p class="quotega"> + «Monsieur le vicomte,<br><br> + + «J'ai les ordres du roi d'inviter Votre Excellence à venir dîner + et coucher ici jeudi 6 courant.<br><br> + + «Le très humble et très obéissant serviteur,</p> + + <p class="quotedr2">Francis <span class="smcap">Conyngham</span><a id="footnotetag482" name="footnotetag482"></a> +<a href="#footnote482">[482]</a>».</p> + +<p>Il était dans ma destinée d'être tourmenté par les princes. Je +m'interromps; je repasse l'Atlantique; je remets mon bras cassé à +Niagara; je me dépouille de ma peau d'ours: je reprends mon habit +doré; je me rends du wigwaum d'un Iroquois à la royale loge de Sa +Majesté Britannique, monarque des trois royaumes unis et dominateur +des Indes; je laisse mes hôtes aux oreilles découvertes et la petite +sauvage à la perle; souhaitant à lady Conyngham<a id="footnotetag483" name="footnotetag483"></a> +<a href="#footnote483">[483]</a>, la gentillesse +de Mila, avec <span class="pagenum">(p. 399)</span> +cet âge qui n'appartient encore qu'au plus jeune +printemps, qu'à ces jours qui précèdent le mois de mai, et que nos +poètes gaulois appelaient l'<i>avrillée</i>.</p> + +<p class="tb">* * + * + * + *</p> + +<p>La tribu de la petite fille à la perle partit; mon guide, le +Hollandais, refusa de m'accompagner au delà de la cataracte; je le +payai et je m'associai avec des trafiquants qui partaient pour +descendre l'Ohio; je jetai, avant de partir, un coup d'œil sur les +lacs du Canada. Rien n'est triste comme l'aspect de ces lacs. Les +plaines de l'Océan et de la Méditerranée ouvrent des chemins aux +nations, et leurs bords sont ou furent habités par des peuples +civilisés, nombreux et puissants; les lacs du Canada ne présentent que +la nudité de leurs eaux, laquelle va rejoindre une terre dévêtue: +solitudes qui séparent d'autres solitudes. Des rivages sans habitants +regardent des mers sans vaisseaux; vous descendez des flots déserts +sur des grèves désertes.</p> + +<p>Le lac Érié a plus de cent lieues de circonférence. Les nations +riveraines furent exterminées par les Iroquois, il y a deux siècles. +C'est une chose effrayante que de voir les Indiens s'aventurer dans +des nacelles d'écorce sur ce lac renommé par ses tempêtes, où +fourmillaient autrefois des myriades de serpents. Ces Indiens +suspendent leurs manitous à la poupe des canots, et s'élancent au +milieu des tourbillons entre les vagues <span class="pagenum">(p. 400)</span> +soulevées. Les vagues, +de niveau avec l'orifice des canots, semblent prêtes à les engloutir. +Les chiens des chasseurs, les pattes appuyées sur le bord, poussent +des abois, tandis que leurs maîtres, gardant un silence profond, +frappent les flots en cadence avec leurs pagaies. Les canots +s'avancent à la file: à la proue du premier se tient debout un chef +qui répète la diphtongue <i>oah</i>: <i>o</i> sur une note sourde et longue, +<i>ah</i> sur un ton aigu et bref. Dans le dernier canot est un autre chef, +debout encore, manœuvrant une rame en forme de gouvernail. Les autres +guerriers sont assis sur leurs talons au fond des cales. A travers le +brouillard et les vents, on n'aperçoit que les plumes dont la tête des +Indiens est ornée, le cou tendu des dogues hurlants, et les épaules +des deux <i>sachems</i>, pilote et augure: on dirait les dieux de ces lacs.</p> + +<p>Les fleuves du Canada sont sans histoire dans l'ancien monde; autre +est la destinée du Gange, de l'Euphrate, du Nil, du Danube et du Rhin. +Quels changements n'ont-ils point vus sur leurs bords! que de sueur et +de sang les conquérants ont répandus pour traverser dans leur cours +ces ondes qu'un chevrier franchit d'un pas à leur source!</p> + +<p class="tb">* * + * + * + *</p> + +<p>Partis des lacs du Canada, nous vînmes à Pittsbourg, au confluent du +Kentucky et de l'Ohio; là, le paysage déploie une pompe +extraordinaire. Ce pays si magnifique s'appelle pourtant Kentucky, du +nom de sa rivière qui signifie <i>rivière de sang</i>. Il doit ce nom à sa +beauté: pendant plus de deux siècles, les nations du parti des +Chérokis et du parti des nations iroquoises s'en disputèrent les +chasses.</p> + +<p>Les <span class="pagenum">(p. 401)</span> +générations européennes seront-elles plus vertueuses et plus +libres sur ces bords que les générations américaines exterminées? Des +esclaves ne laboureront-ils point la terre sous le fouet de leurs +maîtres, dans ces déserts de la primitive indépendance de l'homme? Des +prisons et des gibets ne remplaceront-ils point la cabane ouverte et +le haut tulipier où l'oiseau pend sa couvée? La richesse du sol ne +fera-t-elle point naître de nouvelles guerres? Le Kentucky +cessera-t-il d'être la <i>terre de sang</i>, et les monuments des arts +embelliront-ils mieux les bords de l'Ohio que les monuments de la +nature?</p> + +<p>Le Wabach, la grande Cyprière, la Rivière-aux-Ailes ou Cumberland, le +Chéroki ou Tennessee, les Bancs-Jaunes passés, on arrive à une langue +de terre souvent noyée dans les grandes eaux; là s'opère le confluent +de l'Ohio et du Mississipi par les 36° 51' de latitude. Les deux +fleuves s'opposant une résistance égale ralentissent leurs cours; ils +dorment l'un auprès de l'autre sans se confondre pendant quelques +milles dans le même chenal, comme deux grands peuples divisés +d'origine, puis réunis pour ne plus former qu'une seule race; comme +deux illustres rivaux, partageant la même couche après une bataille; +comme deux époux, mais de sang ennemi, qui d'abord ont peu de penchant +à mêler dans le lit nuptial leurs destinées.</p> + +<p>Et moi aussi, tel que les puissantes urnes des fleuves, j'ai répandu +le petit cours de ma vie, tantôt d'un côté de la montagne, tantôt de +l'autre; capricieux dans mes erreurs, jamais malfaisant; préférant les +vallons pauvres aux riches plaines, m'arrêtant aux fleurs plutôt +qu'aux <span class="pagenum">(p. 402)</span> +palais. Du reste, j'étais si charmé de mes courses, que je +ne pensais presque plus au pôle. Une compagnie de trafiquants, venant +de chez les Creeks, dans les Florides, me permit de la suivre.</p> + +<p>Nous nous acheminâmes vers les pays connus alors sous le nom général +des Florides, et où s'étendent aujourd'hui les États de l'Alabama, de +la Géorgie, de la Caroline du Sud, du Tennessee. Nous suivions à peu +près des sentiers que lie maintenant la grande route des Natchez à +Nashville par Jackson et Florence, et qui rentre en Virginie par +Knoxville et Salem: pays dans ce temps peu fréquenté et dont cependant +Bartram avait exploré les lacs et les sites. Les planteurs de la +Géorgie et des Florides maritimes venaient jusque chez les diverses +tribus des Creeks acheter des chevaux et des bestiaux demi-sauvages, +multipliés à l'infini dans les savanes que percent ces <i>puits</i> au bord +desquels j'ai fait reposer Atala et Chactas. Ils étendaient même leur +course jusqu'à l'Ohio.</p> + +<p>Nous étions poussés par un vent frais. L'Ohio, grossi de cent +rivières, tantôt allait se perdre dans les lacs qui s'ouvraient devant +nous, tantôt dans les bois. Des îles s'élevaient au milieu des lacs. +Nous fîmes voile vers une des plus grandes: nous l'abordâmes à huit +heures du matin.</p> + +<p>Je traversai une prairie semée de jacobées à fleurs jaunes, d'alcées à +panaches roses et d'obélarias dont l'aigrette est pourpre.</p> + +<p>Une ruine indienne frappa mes regards. Le contraste de cette ruine et +de la jeunesse de la nature, ce monument des hommes dans un désert, +causait un grand saisissement. Quel peuple habita cette île? Son nom, +sa <span class="pagenum">(p. 403)</span> +race, le temps de son passage? Vivait-il, alors que le monde +au sein duquel il était caché existait ignoré des trois autres parties +de la terre? Le silence de ce peuple est peut-être contemporain du +bruit de quelques grandes nations tombées à leur tour dans le +silence<a id="footnotetag484" name="footnotetag484"></a> +<a href="#footnote484">[484]</a>.</p> + +<p>Des anfractuosités sablonneuses, des ruines ou des tumulus, sortaient +des pavots à fleurs roses pendant au bout d'un pédoncule incliné d'un +vert pâle. La tige et la fleur ont un arôme qui reste attaché aux +doigts lorsqu'on touche à la plante. Le parfum qui survit à cette +fleur est une image du souvenir d'une vie passée dans la solitude.</p> + +<p>J'observai la nymphéa: elle se préparait à cacher son lis blanc dans +l'onde, à la fin du jour; l'<i>arbre triste</i>, pour déclore le sien, +n'attendait que la nuit: l'épouse se couche à l'heure où la courtisane +se lève.</p> + +<p>L'œnothère pyramidale, haute de sept à huit pieds, à feuilles blondes +dentelées d'un vert noir, a d'autres mœurs et une autre destinée: sa +fleur jaune commence à s'entr'ouvrir le soir, dans l'espace de temps +que Vénus met à descendre sous l'horizon; elle continue de s'épanouir +aux rayons des étoiles; l'aurore la trouve dans tout son éclat; vers +la moitié du matin elle se fane; elle tombe à midi. Elle ne vit que +quelques heures; mais elle dépêche ces heures sous un ciel serein, +entre les souffles de Vénus et de l'Aurore; qu'importe alors la +brièveté de la vie?</p> + +<p>Un <span class="pagenum">(p. 404)</span> +ruisseau s'enguirlandait de dionées; une multitude d'éphémères +bourdonnaient alentour. Il y avait aussi des oiseaux-mouches et des +papillons qui, dans leurs plus brillants affiquets, joutaient d'éclat +avec la diaprure du parterre. Au milieu de ces promenades et de ces +études, j'étais souvent frappé de leur futilité. Quoi! la Révolution, +qui pesait déjà sur moi et me chassait dans les bois, ne m'inspirait +rien de plus brave? Quoi! c'était pendant les heures du bouleversement +de mon pays que je m'occupais de descriptions et de plantes, de +papillons et de fleurs? L'individualité humaine sert à mesurer la +petitesse des plus grands événements. Combien d'hommes sont +indifférents à ces événements! De combien d'autres seront-ils ignorés! +La population générale du globe est évaluée de onze à douze cents +millions; il meurt un homme par <i>seconde</i>; ainsi, à chaque <i>minute</i> de +notre existence, de nos sourires, de nos joies, soixante hommes +expirent, soixante familles gémissent et pleurent. La vie est une +peste permanente. Cette chaîne de deuil et de funérailles qui nous +entortille ne se brise point, elle s'allonge: nous en formerons +nous-mêmes un anneau. Et puis, magnifions l'importance de ces +catastrophes, dont les trois quarts et demi du monde n'entendront +jamais parler! Haletons après une renommée qui ne volera pas à +quelques lieues de notre tombe! Plongeons-nous dans l'océan d'une +félicité dont chaque minute s'écoule entre soixante cercueils +incessamment renouvelés!</p> + +<p class="quotega"> + Nom nox nulla diem, neque noctem aurora sequuta est<br> + Quæ non audierit mixtos vagitibus ægris<br> + Ploratus, mortis comites et funeris atri.</p> + +<p class="quotega"> + «Aucun <span class="pagenum">(p. 405)</span> + jour n'a suivi la nuit, aucune nuit n'a été<br> + suivie de l'aurore, qui n'ait entendu des pleurs mêlés<br> + à des vagissements douloureux, compagnons de<br> + la mort et des noires funérailles.»</p> + +<p class="tb">* * + * + * + *</p> + +<p>Les sauvages de la Floride racontent qu'au milieu d'un lac est une île +où vivent les plus belles femmes du monde. Les Muscogulges en ont +tenté maintes fois la conquête; mais cet Éden fuit devant les canots, +naturelle image de ces chimères qui se retirent devant nos désirs.</p> + +<p>Cette contrée renfermait aussi une fontaine de Jouvence: qui voudrait +revivre?</p> + +<p>Peu s'en fallut que ces fables ne prissent à mes yeux une espèce de +réalité. Au moment où nous nous y attendions le moins, nous vîmes +sortir d'une baie une flottille de canots, les uns à la rame, les +autres à la voile. Ils abordèrent notre île. Ils formaient deux +familles de Creeks, l'une siminole, l'autre muscogulge, parmi +lesquelles se trouvaient des Chérokis et des <i>Bois-brûlés</i>. Je fus +frappé de l'élégance de ces sauvages qui ne ressemblaient en rien à +ceux du Canada.</p> + +<p>Les Siminoles et les Muscogulges sont assez grands, et, par un +contraste extraordinaire, leurs mères, leurs épouses et leurs filles +sont la plus petite race de femmes connue en Amérique.</p> + +<p>Les Indiennes qui débarquèrent auprès de nous, issues d'un sang mêlé +de chéroki et de castillan, avaient la taille élevée. Deux d'entre +elles ressemblaient à des créoles de Saint-Domingue et de +l'Île-de-France, mais jaunes et délicates comme des femmes +<span class="pagenum">(p. 406)</span> du +Gange. Ces deux Floridiennes, cousines du côté paternel, m'ont servi +de modèles, l'une pour <i>Atala</i>, l'autre pour <i>Céluta</i>: elles +surpassaient seulement les portraits que j'en ai faits par cette +vérité de nature variable et fugitive, par cette physionomie de race +et de climat que je n'ai pu rendre. Il y avait quelque chose +d'indéfinissable dans ce visage ovale, dans ce teint ombré que l'on +croyait voir à travers une fumée orangée et légère, dans ces cheveux +si noirs et si doux, dans ces yeux si longs, à demi cachés sous le +voile de deux paupières satinées qui s'entr'ouvraient avec lenteur; +enfin, dans la double séduction de l'Indienne et de l'Espagnole.</p> + +<p>La réunion à nos hôtes changea quelque peu nos allures; nos agents de +traite commencèrent à s'enquérir des chevaux: il fut résolu que nous +irions nous établir dans les environs des haras.</p> + +<p>La plaine de notre camp était couverte de taureaux, de vaches, de +chevaux, de bisons, de buffles, de grues, de dindes, de pélicans: ces +oiseaux marbraient de blanc, de noir et de rose le fond vert de la +savane.</p> + +<p>Beaucoup de passions agitaient nos trafiquants et nos chasseurs: non +des passions de rang, d'éducation, de préjugés, mais des passions de +la nature, pleines, entières, allant directement à leur but, ayant +pour témoins un arbre tombé au fond d'une forêt inconnue, un vallon +inretrouvable, un fleuve sans nom. Les rapports des Espagnols et des +femmes creekes faisaient le fond des aventures: les <i>Bois-brûlés</i> +jouaient le rôle principal dans ces romans. Une histoire était +célèbre, celle d'un marchand d'eau-de-vie séduit <span class="pagenum">(p. 407)</span> +et ruiné par une +<i>fille peinte</i> (une courtisane). Cette histoire, mise en vers +siminoles sous le nom de <i>Tabamica</i>, se chantait au passage des +bois<a id="footnotetag485" name="footnotetag485"></a> +<a href="#footnote485">[485]</a>. Enlevées à leur tour par les colons, les Indiennes +mouraient bientôt délaissées à Pensacola: leurs malheurs allaient +grossir les <i>Romanceros</i> et se placer auprès des complaintes de +Chimène.</p> + +<p class="tb">* * + * + * + *</p> + +<p>C'est une mère charmante que la terre; nous sortons de son sein: dans +l'enfance, elle nous tient à ses mamelles gonflées de lait et de miel; +dans la jeunesse et l'âge mur, elle nous prodigue ses eaux fraîches, +ses moissons et ses fruits; elle nous offre en tous lieux l'ombre, le +bain, la table et le lit; à notre mort, elle nous rouvre ses +entrailles, jette sur notre dépouille une couverture d'herbes et de +fleurs, tandis qu'elle nous transforme secrètement dans sa propre +substance, pour nous reproduire sous quelque forme gracieuse. Voilà ce +que je me disais, en m'éveillant lorsque mon premier regard +rencontrait le ciel, dôme de ma couche.</p> + +<p>Les chasseurs étant partis pour les opérations de la journée, je +restais avec les femmes et les enfants. Je ne quittai plus mes deux +sylvaines: l'une était fière, et l'autre triste. Je n'entendais pas un +mot de ce qu'elles me disaient, elles ne me comprenaient pas; mais +j'allais chercher l'eau pour leur coupe, les sarments pour leur feu, +les mousses pour leur lit. Elles <span class="pagenum">(p. 408)</span> +portaient la jupe courte et les +grosses manches tailladées à l'espagnole, le corset et le manteau +indiens. Leurs jambes nues étaient losangées de dentelles de bouleau. +Elles nattaient leurs cheveux avec des bouquets ou des filaments de +joncs; elles se maillaient de chaînes et de colliers de verre. A leurs +oreilles pendaient des graines empourprées; elles avaient une jolie +perruche qui parlait: oiseau d'Armide; elles l'agrafaient à leur +épaule en guise d'émeraude, ou la portaient chaperonnée sur la main +comme les grandes dames du Xe siècle portaient l'épervier. Pour +s'affermir le sein et les bras, elles se frottaient avec l'apoya ou +souchet d'Amérique. Au Bengale, les bayadères mâchent le bétel, et, +dans le Levant, les almées sucent le mastic de Chio; les Floridiennes +broyaient, sous leurs dents d'un blanc azuré, des larmes de +<i>liquidambar</i> et des racines de <i>libanis</i>, qui mêlaient la fragrance de +l'angélique, du cédrat et de la vanille. Elles vivaient dans une +atmosphère de parfums émanés d'elles, comme des orangers et des fleurs +dans les pures effluences de leur feuilles et de leur calice. Je +m'amusais à mettre sur leur tête quelque parure: elles se +soumettaient, doucement effrayées; magiciennes, elles croyaient que je +leur faisais un charme. L'une d'elles, la <i>fière</i>, priait souvent; +elle me paraissait demi-chrétienne. L'autre chantait avec une voix de +velours, poussant à la fin de chaque phrase un cri qui troublait. +Quelquefois elles se parlaient vivement: je croyais démêler des +accents de jalousie, mais la triste pleurait, et le silence revenait.</p> + +<p>Faible que j'étais, je cherchais des exemples de faiblesse, +<span class="pagenum">(p. 409)</span> afin +de m'encourager. Camoëns n'avait-il pas aimé dans les Indes une +esclave noire de Barbarie, et moi, ne pouvais-je pas en Amérique +offrir des hommages à deux jeunes sultanes jonquilles? Camoëns +n'avait-il pas adressé des <i>Endechas</i>, ou des stances, à <i>Barbaru +escrava</i>? Ne lui avait-il pas dit:</p> + +<p class="quotega"> + Aquella captiva<br> + Que me tem captivo,<br> + Porque nella vivo,<br> + Já naõ quer que viva.<br> + Eu nunqua vi rosa,<br> + Em suaves mólhos,<br> + Que para meus olhos<br> + Fosse mais formosa.<br> + Pretidaõ de amor,<br> + Taõ doce a figura,<br> + Que a neve lhe jura<br> + Que trocára a còr.<br> + Léda mansidaõ,<br> + Que o siso acompanha:<br> + Bem parece estranha,<br> + Mas Barbara naõ.</p> + +<p class="quotega"> + «Cette captive qui me tient captif, parce que je vis + en elle, n'épargne pas ma vie. Jamais rose, dans + de suaves bouquets, ne fut à mes yeux plus charmante<br> + ......................................................<br> + ......................................................<p> +<p class="quotega"> + Sa chevelure noire inspire l'amour; sa figure est si douce que la + neige a envie de changer de couleur avec elle; sa gaieté est + accompagnée de réserve: c'est une étrangère; une barbare, non.»</p> + +<p>On <span class="pagenum">(p. 410)</span> +fit une partie de pêche. Le soleil approchait de son couchant. +Sur le premier plan paraissaient des sassafras, des tulipiers, des +catalpas et des chênes dont les rameaux étalaient des écheveaux de +mousse blanche. Derrière ce premier plan s'élevait le plus charmant +des arbres, le papayer, qu'on eût pris pour un style d'argent ciselé, +surmonté d'une urne corinthienne. Au troisième plan dominaient les +baumiers, les magnolias et les liquidambars.</p> + +<p>Le soleil tomba derrière ce rideau: un rayon glissant à travers le +dôme d'une futaie scintillait comme une escarboucle enchâssée dans le +feuillage sombre; la lumière divergeant entre les troncs et les +branches projetait sur les gazons des colonnes croissantes et des +arabesques mobiles. En bas, c'étaient des lilas, des azaléas, des +lianes annelées, aux gerbes gigantesques; en haut, des nuages, les uns +fixes, promontoires ou vieilles tours, les autres flottants, fumées de +rose ou cardées de soie. Par des transformations successives, on +voyait dans ces nues s'ouvrir des gueules de four, s'amonceler des tas +de braise, couler des rivières de lave: tout était éclatant, radieux, +doré, opulent, saturé de lumière.</p> + +<p>Après l'insurrection de la Morée, en 1770, des familles grecques se +réfugièrent à la Floride: elles se purent croire encore dans ce climat +de l'Ionie, qui semble s'être amolli avec les passions des hommes: à +Smyrne, le soir, la nature dort comme une courtisane fatiguée d'amour.</p> + +<p>A notre droite étaient des ruines appartenant aux grandes +fortifications trouvées sur l'Ohio, à notre gauche un ancien camp de +sauvages; l'île où nous étions, <span class="pagenum">(p. 411)</span> +arrêtée dans l'onde et reproduite +par un mirage, balançait devant nous sa double perspective. A +l'orient, la lune reposait sur des collines lointaines; à l'occident, +la voûte du ciel était fondue en une mer de diamants et de saphirs, +dans laquelle le soleil, à demi plongé, paraissait se dissoudre. Les +animaux de la création veillaient; la terre, en adoration, semblait +encenser le ciel, et l'ambre exhalé de son sein retombait sur elle en +rosée, comme la prière redescend sur celui qui prie.</p> + +<p>Quitté de mes compagnes je me reposai au bord d'un massif d'arbres: +son obscurité, glacée de lumière, formait la pénombre où j'étais +assis. Des mouches luisantes brillaient parmi les arbrisseaux +encrêpés, et s'éclipsaient lorsqu'elles passaient dans les +irradiations de la lune. On entendait le bruit du flux et reflux du +lac, les sauts du poisson d'or, et le cri rare de la cane plongeuse. +Mes yeux étaient fixés sur les eaux; je déclinais peu à peu vers cette +somnolence connue des hommes qui courent les chemins du monde: nul +souvenir distinct ne me restait; je me sentais vivre et végéter avec +la nature dans une espèce de panthéisme. Je m'adossai contre le tronc +d'un magnolia et je m'endormis; mon repos flottait sur un fond vague +d'espérance.</p> + +<p>Quand je sortis de ce Léthé, je me trouvais entre deux femmes; les +odalisques étaient revenues; elles n'avaient pas voulu me réveiller; +elles s'étaient assises en silence à mes côtés; soit qu'elles +feignissent le sommeil, soit qu'elles fussent réellement assoupies, +leurs têtes étaient tombées sur mes épaules.</p> + +<p>Une brise traversa le bocage et nous inonda d'une pluie +<span class="pagenum">(p. 412)</span> de roses +de magnolia. Alors la plus jeune des Siminoles se mit à chanter: +quiconque n'est pas sûr de sa vie se garde de l'exposer ainsi jamais! +on ne peut savoir ce que c'est que la passion infiltrée avec la +mélodie dans le sein d'un homme. A cette voix une voix rude et jalouse +répondit: un <i>Bois-brûlé</i> appelait les deux cousines; elles +tressaillirent, se levèrent: l'aube commençait à poindre.</p> + +<p>Aspasie de moins, j'ai retrouvé cette scène aux rivages de la Grèce: +monté aux colonnes du Parthénon avec l'aurore, j'ai vu le Cythéron, le +mont Hymette, l'Acropolis de Corinthe, les tombeaux, les ruines, +baignés dans une rosée de lumière dorée, transparente, volage, que +réfléchissaient les mers, que répandaient comme un parfum les zéphyrs +de Salamine et de Délos.</p> + +<p>Nous achevâmes au rivage notre navigation sans paroles. A midi, le +camp fut levé pour examiner les chevaux que les Creeks voulaient +vendre et les trafiquants acheter. Femmes et enfants, tous étaient +convoqués comme témoins, selon la coutume dans les marchés solennels. +Les étalons de tous les âges et de tous les poils, les poulains et les +juments avec des taureaux, des vaches et des génisses, commencèrent à +fuir et à galoper autour de nous. Dans cette confusion, je fus séparés +des Creeks. Un groupe épais de chevaux et d'hommes s'aggloméra à +l'orée d'un bois. Tout à coup, j'aperçois de loin mes deux +Floridiennes; des mains vigoureuses les asseyaient sur les croupes de +deux barbes que montaient à cru un <i>Bois-brûlé</i> et un Siminole. Ô Cid! +que n'avais-je ta rapide Babieça pour les rejoindre! Les cavales +prennent leur course, l'immense <span class="pagenum">(p. 413)</span> +escadron les suit. Les chevaux +ruent, sautent, bondissent, hennissent au milieu des cornes des +buffles et des taureaux, leurs soles se choquent en l'air, leurs +queues et leurs crinières volent sanglantes. Un tourbillon d'insectes +dévorants enveloppe l'orbe de cette cavalerie sauvage. Mes +Floridiennes disparaissent comme la fille de Cérès, enlevée par le +dieu des enfers.</p> + +<p>Voilà comme tout avorte dans mon histoire, comme il ne me reste que +des images de ce qui a passé si vite: je descendrai aux champs Élysées +avec plus d'ombres qu'homme n'en a jamais emmené avec soi. La faute en +est à mon organisation: je ne sais profiter d'aucune fortune; je ne +m'intéresse à quoi que ce soit de ce qui intéresse les autres. Hors en +religion, je n'ai aucune croyance. Pasteur ou roi, qu'aurais-je fait +de mon sceptre ou de ma houlette? Je me serais également fatigué de la +gloire et du génie, du travail et du loisir, de la propriété et de +l'infortune. Tout me lasse: je remorque avec peine mon ennui avec mes +jours, et je vais partout bâillant ma vie.</p> + +<p class="tb">* * + * + * + *</p> + +<p>Ronsard nous peint Marie Stuart prête à partir pour l'Écosse, après la +mort de François II.</p> + +<p class="quotega"> + De tel habit vous estiez accoustrée,<br> + Partant, hélas! de la belle contrée<br> + (Dont aviez eu le sceptre dans la main),<br> + Lorsque, pensive et baignant vostre sein<br> + Du beau crystal de vos larmes roulées,<br> + Triste, marchiez par les longues allées<br> + Du grand jardin de ce royal chasteau<br> + Qui prend son nom de la source d'une eau.</p> + +<p>Ressemblais-je <span class="pagenum">(p. 414)</span> +à Marie Stuart se promenant à Fontainebleau, quand +je me promenai dans ma savane après mon veuvage? Ce qu'il y a de +certain, c'est que mon esprit, sinon ma personne, était enveloppé +d'<i>un crespe long, subtil et délié</i>, comme dit encore Ronsard, ancien +poète de la nouvelle école.</p> + +<p>Le diable ayant emporté les demoiselles muscogulges, j'appris du guide +qu'un <i>Bois-brûlé</i>, amoureux d'une des deux femmes, avait été jaloux +de moi et qu'il s'était résolu, avec un Siminole, frère de l'autre +cousine, de m'enlever <i>Atala</i> et <i>Céluta</i>. Les guides les appelaient +sans façon des <i>filles peintes</i>, ce qui choquait ma vanité. Je me +sentais d'autant plus humilié que le <i>Bois-brûlé</i>, mon rival préféré, +était un maringouin maigre, laid et noir, ayant tous les caractères +des insectes qui, selon la définition des entomologistes du grand +Lama, sont des animaux dont la chair est à l'intérieur et les os à +l'extérieur. La solitude me parut vide après ma mésaventure. Je reçus +mal ma sylphide généreusement accourue pour consoler un infidèle, +comme Julie lorsqu'elle pardonnait à Saint-Preux ses Floridiennes de +Paris. Je me hâtai de quitter le désert, où j'ai ranimé depuis les +compagnes endormies de ma nuit. Je ne sais si je leur ai rendu la vie +qu'elles me donnèrent; du moins, j'ai fait de l'une vierge, et de +l'autre une chaste épouse, par expiation.</p> + +<p>Nous repassâmes les montagnes Bleues, et nous rapprochâmes des +défrichements européens vers Chillicothi. Je n'avais recueilli aucune +lumière sur le but principal de mon entreprise; mais j'étais escorté +d'un monde de poésie:</p> + +<p class="quotega"> + Comme <span class="pagenum">(p. 415)</span> une jeune abeille aux roses engagée,<br> + Ma muse revenait de son butin chargée.</p> + +<p>J'avisai au bord d'un ruisseau une maison américaine, ferme à l'un de +ses pignons, moulin à l'autre. J'entrai demander le vivre et le +couvert et fus bien reçu.</p> + +<p>Mon hôtesse me conduisit par une échelle dans une chambre au-dessus de +l'axe de la machine hydraulique. Ma petite croisée, festonnée de +lierre et de cobées à cloches d'iris, ouvrait sur le ruisseau qui +coulait, étroit et solitaire, entre deux épaisses bordures de saules, +d'aunes, de sassafras, de tamarins et de peupliers de la Caroline. La +roue moussue tournait sous ces ombrages en laissant retomber de longs +rubans d'eau. Des perches et des truites sautaient dans l'écume du +remous; des bergeronnettes volaient d'une rive à l'autre, et des +espèces de martins-pêcheurs agitaient au-dessus du courant leurs ailes +bleues.</p> + +<p>N'aurais-je pas bien été là avec la <i>triste</i>, supposée fidèle, rêvant +assis à ses pieds, la tête appuyée sur ses genoux, écoutant le bruit +de la cascade, les révolutions de la roue, le roulement de la meule, +le sassement du blutoir, les battements égaux du traquet, respirant la +fraîcheur de l'onde et l'odeur de l'effleurage des orges perlées?</p> + +<p>La nuit vint, je descendis à la chambre de la ferme. Elle n'était +éclairée que par des feurres de maïs et des coques de faséoles qui +flambaient au foyer. Les fusils du maître, horizontalement couchés au +porte-armes, brillaient au reflet de l'âtre. Je m'assis sur un +escabeau dans le coin de la cheminée, auprès d'un écureuil qui sautait +alternativement du dos d'un gros chien <span class="pagenum">(p. 416)</span> +sur la tablette d'un +rouet. Un petit chat prit possession de mon genou pour regarder ce +jeu. La meunière coiffa le brasier d'une large marmite, dont la flamme +embrassa le fond noir comme une couronne d'or radiée. Tandis que les +patates de mon souper ébouillaient sous ma garde, je m'amusai à lire à +la lueur du feu, en baissant la tête, un journal anglais tombé à terre +entre mes jambes: j'aperçus, écrits en grosses lettres, ces mots: +<i>Flight of the king</i> (Fuite du roi). C'était le récit de l'évasion de +Louis XVI et de l'arrestation de l'infortuné monarque à +Varennes<a id="footnotetag486" name="footnotetag486"></a> +<a href="#footnote486">[486]</a>. +Le journal racontait aussi les progrès de l'émigration et réunion des +officiers de l'armée sous le drapeau des princes français.</p> + +<p>Une conversion subite s'opéra dans mon esprit: Renaud vit sa faiblesse +au miroir de l'honneur dans les jardins d'Armide; sans être le héros +du Tasse, la même glace m'offrit mon image au milieu d'un verger +américain. Le fracas des armes, le tumulte du monde retentit à mon +oreille sous le chaume d'un moulin caché dans des bois inconnus. +J'interrompis brusquement ma course, et je me dis: «Retourne en +France.»</p> + +<p>Ainsi, ce qui me parut un devoir renversa mes premiers desseins, amena +la première de ces péripéties dont ma carrière a été marquée. Les +Bourbons n'avaient pas besoin qu'un cadet de Bretagne revint +d'outre-mer leur offrir son obscur dévouement, pas plus qu'ils n'ont +eu besoin de ses services quand il est sorti de son obscurité. Si, +continuant mon voyage, j'eusse allumé ma pipe avec le journal qui a +changé ma vie, personne ne se fût aperçu de mon absence; ma vie était +<span class="pagenum">(p. 417)</span> +alors aussi ignorée et ne pesait pas plus que la fumée de mon +calumet. Un simple démêlé entre moi et ma conscience me jeta sur le +théâtre du monde. J'eusse pu faire ce que j'aurais voulu, puisque +j'étais seul témoin du débat; mais de tous les témoins, c'est celui +aux yeux duquel je craindrais le plus de rougir.</p> + +<p>Pourquoi les solitudes de l'Érié, de l'Ontario, se présentent-elles +aujourd'hui à ma pensée avec un charme que n'a point à ma mémoire le +brillant spectacle du Bosphore? C'est qu'à l'époque de mon voyage aux +États-Unis, j'étais plein d'illusions; les troubles de la France +commençaient en même temps que commençait mon existence; rien n'était +achevé en moi, ni dans mon pays. Ces jours me sont doux, parce qu'ils +me rappellent l'innocence des sentiments inspirés par la famille et +les plaisirs de la jeunesse.</p> + +<p>Quinze ans plus tard, après mon voyage au Levant, la République, +grossie de débris et de larmes, s'était déchargée comme un torrent du +déluge dans le despotisme. Je ne me berçais plus de chimères: mes +souvenirs, prenant désormais leur source dans la société et dans des +passions, étaient sans candeur. Déçu dans mes deux pèlerinages en +Occident et en Orient, je n'avais point découvert le passage au pôle, +je n'avais point enlevé la gloire des bords du Niagara où je l'étais +allé chercher, et je l'avais laissée assise sur les ruines d'Athènes.</p> + +<p>Parti pour être voyageur en Amérique, revenu pour être soldat en +Europe, je ne fournis jusqu'au bout ni l'une ni l'autre de ces +carrières: un mauvais génie m'arracha le bâton et l'épée, et me mit la +plume à la main. Il y a de cette heure quinze autres années, qu'étant +à <span class="pagenum">(p. 418)</span> +Sparte, et contemplant le ciel pendant la nuit, je me souvenais +des pays qui avaient déjà vu mon sommeil paisible ou troublé: parmi +les bois de l'Allemagne, dans les bruyères de l'Angleterre, dans les +champs de l'Italie, au milieu des mers, dans les forêts canadiennes, +j'avais déjà salué les mêmes étoiles que je voyais briller sur la +patrie d'Hélène et de Ménélas. Mais que me servirait de me plaindre +aux astres, immobiles témoins de mes destinées vagabondes? Un jour +leur regard ne se fatiguera plus à me poursuivre; maintenant, +indifférent à mon sort, je ne demanderai pas à ces astres de +l'incliner par une plus douce influence, ni de me rendre ce que le +voyageur laisse de sa vie dans les lieux où il passe.</p> + +<p>Si je revoyais aujourd'hui les États-Unis, je ne les reconnaîtrais +plus; là où j'ai laissé des forêts, je trouverais des champs cultivés; +là où je me suis frayé un sentier à travers les halliers, je +voyagerais sur de grandes routes; aux Natchez, au lieu de la hutte de +Céluta, s'élève une ville d'environ cinq mille habitants; Chactas +pourrait être aujourd'hui député au Congrès. J'ai reçu dernièrement +une brochure imprimée chez les <i>Chérokis</i>, laquelle m'est adressée +dans l'intérêt de ces sauvages, comme au <i>défenseur de la liberté de +la presse</i>.</p> + +<p>Il y a chez les Muscogulges, les Siminoles, les Chickasas, une cité +d'Athènes, une autre de Marathon, une autre de Carthage, une autre de +Memphis, une autre de Sparte, une autre de Florence; on trouve un +comté de la Colombie et un comté de Marengo: la gloire de tous les +pays a placé un nom dans ces mêmes déserts où j'ai rencontré le père +Aubry et l'obscure Atala. Le Kentucky <span class="pagenum">(p. 419)</span> +montre un Versailles; un +territoire appelé Bourbon a pour capitale un Paris.</p> + +<p>Tous les exilés, tous les opprimés qui se sont retirés en Amérique y +ont porté la mémoire de leur patrie.</p> + +<p class="quotega"> +.... Falsi Simæntis ad undam<br> +Libabat cineri Andromache<a id="footnotetag487" name="footnotetag487"></a> +<a href="#footnote487">[487]</a>.</p> + +<p>Les États-Unis offrent dans leur sein, sous la protection de la +liberté, une image et un souvenir de la plupart des lieux célèbres de +l'antiquité et de la moderne Europe: dans son jardin de la campagne de +Rome, Adrien avait fait répéter les monuments de son empire.</p> + +<p>Trente-trois grandes routes sortent de Washington, comme autrefois les +voies romaines partaient du Capitole; elles aboutissent, en se +ramifiant, à la circonférence des États-Unis, et tracent une +circulation de 25,747 milles. Sur un grand nombre de ces routes, les +postes sont montées. On prend la diligence pour l'Ohio ou pour +Niagara, comme de mon temps on prenait un guide ou un interprète +indien. Ces moyens de transport sont doubles: des lacs et des rivières +existent partout, liés ensemble par des canaux; on peut voyager le +long des chemins de terre sur des chaloupes à rames et à voiles, ou +sur des coches d'eau, ou sur des bateaux à vapeur. Le combustible est +inépuisable, puisque des forêts immenses couvrent des mines de charbon +à fleur de terre.</p> + +<p>La population des États-Unis s'est accrue de dix ans en dix ans, +depuis 1790 jusqu'en 1820, dans la proportion <span class="pagenum">(p. 420)</span> +de trente-cinq +individus sur cent. On présume qu'en 1830 elle sera de douze millions +huit cent soixante quinze mille âmes. En continuant à doubler tous les +vingt-cinq ans, elle serait en 1855 de vingt-cinq millions sept cent +cinquante mille âmes, et vingt-cinq ans plus tard, en 1880, elle +dépasserait cinquante millions<a id="footnotetag488" name="footnotetag488"></a> +<a href="#footnote488">[488]</a>.</p> + +<p>Cette sève humaine fait fleurir de toutes parts le désert. Les lacs du +Canada, naguère sans voiles, ressemblent aujourd'hui à des docks où +des frégates, des corvettes, des cutters, des barques, se croisent +avec les pirogues et les canots indiens, comme les gros navires et les +galères se mêlent aux pinques, aux chaloupes et aux caïques dans les +eaux de Constantinople.</p> + +<p>Le Mississipi, le Missouri, l'Ohio, ne coulent plus dans la solitude; +des trois-mâts les remontent; plus de deux cents bateaux à vapeur en +vivifient les rivages.</p> + +<p>Cette immense navigation intérieure, qui suffirait seule à la +prospérité des États-Unis, ne ralentit point leurs expéditions +lointaines. Leurs vaisseaux courent toutes les mers, se livrent à +toutes les espèces d'entreprises, promènent le pavillon étoilé du +couchant le long de ces rivages de l'aurore qui n'ont jamais connu que +la servitude.</p> + +<p>Pour achever ce tableau surprenant, il se faut représenter des villes +comme Boston, New-York, Philadelphie, Baltimore, Charlestown, Savanah, +La Nouvelle-Orléans, <span class="pagenum">(p. 421)</span> +éclairées la nuit, remplies de chevaux et +de voitures, ornées de cafés, de musées, de bibliothèques, de +salles de danse et de spectacle, offrant toutes les jouissances du +luxe.</p> + +<p>Toutefois, il ne faut pas chercher aux États-Unis ce qui distingue +l'homme des autres êtres de la création, ce qui est son extrait +d'immortalité et l'ornement de ses jours: les lettres sont inconnues +dans la nouvelle République, quoiqu'elles soient appelées par une +foule d'établissements. L'Américain a remplacé les opérations +intellectuelles par les opérations positives; ne lui imputez point à +infériorité sa médiocrité dans les arts, car ce n'est pas de ce côté +qu'il a porté son attention. Jeté par différentes causes sur un sol +désert, l'agriculture et le commerce ont été l'objet de ses soins; +avant de penser, il faut vivre; avant de planter des arbres, il faut +les abattre afin de labourer.</p> + +<p>Les colons primitifs, l'esprit rempli de controverses religieuses, +portaient, il est vrai, la passion de la dispute jusqu'au sein des +forêts; mais il fallait qu'ils marchassent d'abord à la conquête du +désert la hache sur l'épaule, n'ayant pour pupitre, dans l'intervalle +de leurs labeurs, que l'orme qu'ils équarrissaient. Les Américains +n'ont point parcouru les degrés de l'âge des peuples; ils ont laissé +en Europe leur enfance et leur jeunesse; les paroles naïves du berceau +leur ont été inconnues; ils n'ont joui des douceurs du foyer qu'à +travers le regret d'une patrie qu'ils n'avaient jamais vue, dont ils +pleuraient l'éternelle absence et le charme qu'on leur avait raconté.</p> + +<p>Il n'y a dans le nouveau continent ni littérature classique, ni +littérature romantique, ni littérature indienne: <span class="pagenum">(p. 422)</span> +classique, les +Américains n'ont point de modèles; romantique, les Américains +n'ont point de moyen âge; indienne, les Américains méprisent les +sauvages et ont horreur des bois comme d'une prison qui leur était +destinée.</p> + +<p>Ainsi, ce n'est donc pas la littérature à part, la littérature +proprement dite, que l'on trouve en Amérique, c'est la littérature +appliquée, servant aux divers usages de la société; c'est la +littérature d'ouvriers, de négociants, de marins, de laboureurs. Les +Américains ne réussissent guère que dans la mécanique et dans les +sciences, parce que les sciences ont un côté matériel: Franklin et +Fulton se sont emparés de la foudre et de la vapeur au profit des +hommes. Il appartenait à l'Amérique de doter le monde de la découverte +par laquelle aucun continent ne pourra désormais échapper aux +recherches du navigateur.</p> + +<p>La poésie et l'imagination, partage d'un très petit nombre de +désœuvrés, sont regardées aux États-Unis comme des puérilités du +premier et du dernier âge de la vie: les Américains n'ont point eu +d'enfance, ils n'ont point encore de vieillesse.</p> + +<p>De ceci, il résulte que les hommes engagés dans les études sérieuses +ont dû nécessairement appartenir aux affaires de leur pays afin d'en +acquérir la connaissance, et qu'ils ont dû de même se trouver acteurs +dans leur révolution. Mais une chose triste est à remarquer: la +dégénération prompte du talent, depuis les premiers hommes des +troubles américains jusqu'aux hommes de ces derniers temps; et +cependant ces hommes se touchent. Les anciens présidents de la +République ont un caractère religieux, simple, élevé, calme, +<span class="pagenum">(p. 423)</span> dont +on ne trouve aucune trace dans nos fracas sanglants de la République +et de l'Empire. La solitude dont les Américains étaient environnés a +réagi sur leur nature; ils ont accompli en silence leur liberté.</p> + +<p>Le discours d'adieu du général Washington au peuple des États-Unis +pourrait avoir été prononcé par les personnages les plus graves de +l'antiquité:</p> + +<p class="quotega"> +«Les actes publics, dit le général, prouvent jusqu'à quel point les +principes que je viens de rappeler m'ont guidé lorsque je me suis +acquitté des devoirs de ma place. Ma conscience me dit du moins que je +les ai suivis. Bien qu'en repassant les actes de mon administration je +n'aie connaissance d'aucune faute d'intention, j'ai un sentiment trop +profond de mes défauts pour ne pas penser que probablement j'ai commis +beaucoup de fautes. Quelles qu'elles soient, je supplie avec ferveur +le Tout-Puissant d'écarter ou de dissiper les maux qu'elles pourraient +entraîner. J'emporterai aussi avec moi l'espoir que mon pays ne +cessera jamais de les considérer avec indulgence, et qu'après +quarante-cinq années de ma vie dévouées à son service avec zèle et +droiture, les torts d'un mérite insuffisant tomberont dans l'oubli, +comme je tomberai bientôt moi-même dans la demeure du repos.»</p> + +<p>Jefferson, dans son habitation de Monticello, écrit, après la mort de +l'un de ses deux enfants:</p> + +<p class="quotega"> + «La perte que j'ai éprouvée est réellement grande. D'autres + peuvent perdre ce qu'ils ont en abondance; mais moi, de mon + strict nécessaire, j'ai à déplorer la moitié. Le déclin de mes + jours ne tient plus que par <span class="pagenum">(p. 424)</span> + le faible fil d'une vie humaine. + Peut-être suis-je destiné à voir rompre ce dernier lien + de l'affection d'un père!»</p> + +<p>La philosophie, rarement touchante, l'est ici au souverain degré. Et ce +n'est pas là la douleur oiseuse d'un homme qui ne s'était mêlé de rien: +Jefferson mourut le 4 juillet 1826, dans la quatre-vingt-quatrième +année de son âge, et la cinquante-quatrième de l'indépendance de son +pays. Ses restes reposent, recouverts d'une pierre, n'ayant pour +épitaphe que ces mots: Thomas <span class="smcap">Jefferson</span>, <i>Auteur de la Déclaration +d'indépendance</i><a id="footnotetag489" name="footnotetag489"></a> +<a href="#footnote489">[489]</a>.</p> + +<p>Périclès et Démosthène avaient prononcé l'oraison funèbre des jeunes +Grecs tombés pour un peuple qui disparut bientôt après eux: +Brackenridge<a id="footnotetag490" name="footnotetag490"></a> +<a href="#footnote490">[490]</a>, en 1817, célébrait la mort des jeunes Américains +dont le sang a fait naître un peuple.</p> + +<p>On a une galerie nationale des portraits des Américains distingués, en +quatre volumes in-octavo, et, ce qu'il y a de plus singulier, une +biographie contenant la vie de plus de cent principaux chefs indiens. +Logan, chef de la Virginie, prononça devant lord Dunmore ces paroles: +«Au printemps dernier, sans provocation aucune, le colonel Crasp +égorgea tous les parents <span class="pagenum">(p. 425)</span> +de Logan: il ne coule plus une seule +goutte de mon sang dans les veines d'aucune créature vivante. C'est là +ce qui m'a appelé à la vengeance. Je l'ai cherchée; j'ai tué beaucoup +de monde. Est-il quelqu'un qui viendra maintenant pleurer la mort de +Logan? Personne.»</p> + +<p>Sans aimer la nature, les Américains se sont appliqués à l'étude de +l'histoire naturelle. Towsend, parti de Philadelphie, a parcouru à +pied les régions qui séparent l'Atlantique de l'océan Pacifique, en +consignant dans son journal ses nombreuses observations. Thomas +Say<a id="footnotetag491" name="footnotetag491"></a> +<a href="#footnote491">[491]</a>, voyageur dans les Florides et aux montagnes Rocheuses, a +donné un ouvrage sur l'entomologie américaine. Wilson<a id="footnotetag492" name="footnotetag492"></a> +<a href="#footnote492">[492]</a>, tisserand, +devenu auteur, a laissé des peintures assez finies.</p> + +<p>Arrivés à la littérature proprement dite, quoiqu'elle soit peu de +chose, il y a pourtant quelques écrivains à citer parmi les romanciers +et les poètes. Le fils d'un quaker, Brown<a id="footnotetag493" name="footnotetag493"></a> +<a href="#footnote493">[493]</a>, est l'auteur de +<i>Wieland</i>, lequel Wieland est la source et le modèle des romans de la +nouvelle école. <span class="pagenum">(p. 426)</span> +Contrairement à ses compatriotes, «j'aime mieux, +assurait Brown, errer parmi les forêts que de battre le blé». Wieland, +le héros du roman, est un puritain à qui le ciel a recommandé de tuer +sa femme:</p> + +<p class="quotega"> +«Je t'ai amenée ici, lui dit-il, pour accomplir les ordres de Dieu: +c'est par moi que tu dois périr, et je saisis ses deux bras. Elle +poussa plusieurs cris perçants et voulut se dégager. -- Wieland, ne +suis-je pas ta femme? et tu veux me tuer; me tuer, moi, oh! non, oh! +grâce! grâce! -- Tant que sa voix eut un passage, elle cria ainsi grâce +et secours.» Wieland étrangle sa femme et éprouve d'ineffables délices +auprès du cadavre expiré. L'horreur de nos inventions modernes est ici +surpassée. Brown s'était formé à la lecture de <i>Caleb +Williams</i><a id="footnotetag494" name="footnotetag494"></a> +<a href="#footnote494">[494]</a>, +et il imitait dans <i>Wieland</i> une scène d'<i>Othello</i>.</p> + +<p>A cette heure, les romanciers américains, Cooper<a id="footnotetag495" name="footnotetag495"></a> +<a href="#footnote495">[495]</a>, Washington +Irving<a id="footnotetag496" name="footnotetag496"></a> +<a href="#footnote496">[496]</a>, sont forcés de se réfugier en Europe pour y trouver des +chroniques et un public. La langue des grands écrivains de +l'Angleterre s'est <i>créolisée</i>, <i>provincialisée</i>, <i>barbarisée</i>, sans +avoir rien gagné en énergie au milieu de la nature vierge; on a été +<span class="pagenum">(p. 427)</span> +obligé de dresser des catalogues des expressions américaines.</p> + +<p>Quant aux poètes américains, leur langage a de l'agrément, mais ils +s'élèvent peu au-dessus de l'ordre commun. Cependant, l'<i>Ode à la +brise du soir</i>, le <i>Lever du soleil sur la montagne</i>, le <i>Torrent</i>, et +quelques autres poésies, méritent d'être parcourues. Halleck<a id="footnotetag497" name="footnotetag497"></a> +<a href="#footnote497">[497]</a> a +chanté Botzaris expirant, et Georges Hill a erré parmi les ruines de +la Grèce: «Ô Athènes! dit-il, c'est donc toi, reine solitaire, reine +détrônée!..... Parthénon, roi des temples, tu as vu les monuments tes +contemporains laisser au temps dérober leurs prêtres et leurs dieux.»</p> + +<p>Il me plaît, à moi, voyageur aux rivages de la Hellade et de +l'Atlantide, d'entendre la voix indépendante d'une terre inconnue à +l'antiquité gémir sur la liberté perdue du vieux monde.</p> + +<p class="tb">* * + * + * + *</p> + +<p>Mais l'Amérique conservera-t-elle la forme de son gouvernement? Les +États ne se diviseront-ils pas? Un député de la Virginie n'a-t-il pas +déjà soutenu la thèse de la liberté antique avec des esclaves, +résultat du paganisme, contre un député de Massachusetts, défendant la +cause de la liberté moderne sans esclaves, telle que le christianisme +l'a faite?</p> + +<p>Les États du nord et du midi ne sont-ils pas opposés d'esprit et +d'intérêts? Les États de l'ouest, trop éloignés de l'Atlantique, ne +voudront-ils pas avoir un régime <span class="pagenum">(p. 428)</span> +à part? D'un côté, le lien +fédéral est-il assez fort pour maintenir l'union et contraindre chaque +État à s'y resserrer? D'un autre côté, si l'on augmente le pouvoir de +la présidence, le despotisme n'arrivera-t-il pas avec les gardes et +les privilèges du dictateur?</p> + +<p>L'isolement des États-Unis leur a permis de naître et de grandir: il +est douteux qu'ils eussent pu vivre et croître en Europe. La Suisse +fédérale subsiste au milieu de nous: pourquoi? parce qu'elle est +petite, pauvre, cantonnée au giron des montagnes, pépinière de soldats +pour les rois, but de promenade pour les voyageurs.</p> + +<p>Séparée de l'ancien monde, la population des États-Unis habite encore +la solitude; ses déserts ont été sa liberté: mais déjà les conditions +de son existence s'altèrent.</p> + +<p>L'existence des démocraties du Mexique, de la Colombie, du Pérou, du +Chili, de Buenos-Ayres, toutes troublées qu'elles sont, est un danger. +Lorsque les États-Unis n'avaient auprès d'eux que les colonies d'un +royaume transatlantique, aucune guerre sérieuse n'était probable, +maintenant des rivalités ne sont-elles pas à craindre? que de part et +d'autre on coure aux armes, que l'esprit militaire s'empare des +enfants de Washington, un grand capitaine pourra surgir au trône: la +gloire aime les couronnes.</p> + +<p>J'ai dit que les États du nord, du midi et de l'ouest étaient divisés +d'intérêts; chacun le sait: ces États rompant l'union, les +réduira-t-on par les armes? Alors, quel ferment d'inimitiés répandu +dans le corps social! Les États dissidents maintiendront-ils leur +indépendance? Alors quelles discordes n'éclateront pas parmi ces +États <span class="pagenum">(p. 429)</span> +émancipés! Ces républiques d'outre-mer, désengrenées, ne +formeraient plus que des unités débiles de nul poids dans la balance +sociale, ou elles seraient successivement subjuguées par l'une d'entre +elles. (Je laisse de côté le grave sujet des alliances et des +interventions étrangères.) Le Kentucky, peuplé d'une race d'hommes +plus rustique, plus hardie et plus militaire, semblerait destiné à +devenir l'État conquérant. Dans cet état qui dévorerait les autres, le +pouvoir d'un seul ne tarderait pas à s'élever sur la ruine du pouvoir +de tous.</p> + +<p>J'ai parlé du danger de la guerre, je dois rappeler les dangers d'une +longue paix. Les États-Unis, depuis leur émancipation, ont joui, à +quelques mois près, de la tranquillité la plus profonde: tandis que +cent batailles ébranlaient l'Europe, ils cultivaient leurs champs en +sûreté. De là un débordement de population et de richesses, avec tous +les inconvénients de la surabondance des richesses et des populations.</p> + +<p>Si des hostilités survenaient chez un peuple imbelliqueux, saurait-on +résister? Les fortunes et les mœurs consentiraient-elles à des +sacrifices? Comment renoncer aux usances câlines, au confort, au +bien-être indolent de la vie? La Chine et l'Inde, endormies dans leur +mousseline, ont constamment subi la domination étrangère. Ce qui +convient à la complexion d'une société libre, c'est un état de paix +modéré par la guerre, et un état de guerre attrempé<a id="footnotetag498" name="footnotetag498"></a> +<a href="#footnote498">[498]</a> de paix. Les +Américains <span class="pagenum">(p. 430)</span> +ont déjà porté trop longtemps de suite la couronne +d'olivier: l'arbre qui la fournit n'est pas naturel à leur rive.</p> + +<p>L'esprit mercantile commence à les envahir; l'intérêt devient chez eux +le vice national. Déjà, le jeu des banques des divers États s'entrave, +et des banqueroutes menacent la fortune commune. Tant que la liberté +produit de l'or, une république industrielle fait des prodiges; mais +quand l'or est acquis ou épuisé, elle perd son amour de l'indépendance +non fondé sur un sentiment moral, mais provenu de la soif du gain et +de la passion de l'industrie.</p> + +<p>De plus, il est difficile de créer une <i>patrie</i> parmi des États qui +n'ont aucune communauté de religion et d'intérêts, qui, sortis de +diverses sources en des temps divers, vivent sur un sol différent et +sous un différent soleil. Quel rapport y a-t-il entre un Français de +la Louisiane, un Espagnol des Florides, un Allemand de New-York, un +Anglais de la Nouvelle-Angleterre, de la Virginie, de la Caroline, de +la Géorgie, tous réputés Américains? Celui-là léger et duelliste; +celui-là catholique, paresseux et superbe; celui-là luthérien, +laboureur et sans esclaves; celui-là anglican et planteur avec des +nègres; celui-là puritain et négociant; combien faudra-t-il de siècles +pour rendre ces éléments homogènes?</p> + +<p>Une aristocratie chrysogène<a id="footnotetag499" name="footnotetag499"></a> +<a href="#footnote499">[499]</a> est prête à paraître avec l'amour des +distinctions et la passion des titres. On <span class="pagenum">(p. 431)</span> +se figure qu'il règne +un niveau général aux États-Unis: c'est une complète erreur. Il y a des +sociétés qui se dédaignent et ne se voient point entre elles; il y a +des salons où la morgue des maîtres surpasse celle d'un prince allemand +à seize quartiers. Ces nobles plébéiens aspirent à la caste, en dépit +du progrès des lumières qui les a fait égaux et libres. Quelques-uns +d'entre eux ne parlent que de leurs aïeux, fiers barons, apparemment +bâtards et compagnons de Guillaume le Bâtard. Ils étalent les blasons +de chevalerie de l'ancien monde, ornés des serpents, des lézards et +des perruches du monde nouveau. Un cadet de Gascogne abordant avec la +cape et le parapluie au rivage républicain, s'il a soin de se +surnommer <i>marquis</i>, est considéré sur les bateaux à vapeur.</p> + +<p>L'énorme inégalité des fortunes menace encore plus sérieusement de +tuer l'esprit d'égalité. Tel Américain possède un ou deux millions de +revenu; aussi les Yankees de la grande société ne peuvent-ils déjà +plus vivre comme Franklin: le vrai <i>gentleman</i>, dégoûté de son pays +neuf, vient en Europe chercher du vieux; on le rencontre dans les +auberges, faisant comme les Anglais, avec l'extravagance ou le spleen, +des <i>tours</i> en Italie. Ces rôdeurs de la Caroline ou de la Virginie +achètent des ruines d'abbayes en France, et plantent, à Melun, des +jardins anglais avec des arbre américains. Naples envoie à New-York +ses chanteurs et ses parfumeurs, Paris ses modes et ses baladins, +Londres ses grooms et ses boxeurs: joies exotiques qui ne rendent pas +l'Union plus gaie. On s'y divertit en se jetant dans la cataracte du +Niagara, aux applaudissements de <span class="pagenum">(p. 432)</span> +cinquante mille planteurs, +demi-sauvages que la mort a bien de la peine à faire rire.</p> + +<p>Et ce qu'il y a d'extraordinaire, c'est qu'en même temps que déborde +l'inégalité des fortunes et qu'une aristocratie commencera, la grande +impulsion égalitaire au dehors oblige les possesseurs industriels ou +fonciers à cacher leur luxe, à dissimuler leurs richesses, de crainte +d'être assommés par leurs voisins. On ne reconnaît point la puissance +exécutive; on chasse à volonté les autorités locales que l'on a +choisies, et on leur substitue des autorités nouvelles. Cela ne +trouble point l'ordre; la démocratie pratique est observée, et l'on se +rit des lois posées par la même démocratie en théorie. L'esprit de +famille existe peu; aussitôt que l'enfant est en état de travailler, +il faut, comme l'oiseau emplumé, qu'il vole de ses propres ailes. De +ces générations émancipées dans un hâtif orphelinage et des +émigrations qui arrivent de l'Europe, il se forme des compagnies +nomades qui défrichent les terres, creusent des canaux et portent leur +industrie partout sans s'attacher au sol; elles commencent des maisons +dans le désert où le propriétaire passager restera à peine quelques +jours.</p> + +<p>Un égoïsme froid et dur règne dans les villes; piastres et dollars, +billets de banque et argent, hausse et baisse des fonds, c'est tout +l'entretien; on se croirait à la Bourse ou au comptoir d'une grande +boutique. Les journaux, d'une dimension immense, sont remplis +d'expositions d'affaires ou de caquets grossiers. Les Américains +subiraient-ils, sans le savoir, la loi d'un climat où la nature +végétale parait avoir profité aux dépens de la nature vivante, loi +combattue par <span class="pagenum">(p. 433)</span> +des esprits distingués, mais que la réfutation n'a +pas tout à fait mise hors d'examen? On pourrait s'enquérir si +l'Américain n'a pas été trop usé dans la liberté philosophique, comme +le Russe dans le despotisme civilisé.</p> + +<p>En somme, les États-Unis donnent l'idée d'une colonie et non d'une +patrie-mère: ils n'ont point de passé, les mœurs s'y sont faites par +les lois. Ces citoyens du Nouveau-Monde ont pris rang parmi les +nations au moment que les idées politiques entraient dans une phase +ascendante: cela explique pourquoi ils se transforment avec une +rapidité extraordinaire. La société permanente semble devenir +impraticable chez eux, d'un côté par l'extrême ennui des individus, de +l'autre par l'impossibilité de rester en place, et par la nécessité de +mouvement qui les domine: car on n'est jamais bien fixe là où les +pénates sont errants. Placé sur la route des océans, à la tête des +opinions progressives aussi neuves que son pays, l'Américain semble +avoir reçu de Colomb plutôt la mission de découvrir d'autres univers +que de les créer.</p> + +<p class="tb">* * + * + * + *</p> + +<p>Revenu du désert à Philadelphie, comme je l'ai déjà dit, et ayant +écrit sur le chemin à la hâte <i>ce que je viens de raconter</i>, comme le +vieillard de La Fontaine, je ne trouvai point les lettres de change +que j'attendais; ce fut le commencement des embarras pécuniaires où +j'ai été plongé le reste de ma vie. La fortune et moi nous nous sommes +pris en grippe aussitôt que nous nous sommes vus. Selon +Hérodote<a id="footnotetag500" name="footnotetag500"></a> +<a href="#footnote500">[500]</a>, +certaines <span class="pagenum">(p. 434)</span> +fourmis de l'Inde ramassaient des tas d'or; d'après +Athénée, le soleil avait donné à Hercule un vaisseau d'or pour aborder +à l'île d'Érythia, retraite des Hespérides: bien que fourmi, je n'ai +pas l'honneur d'appartenir à la grande famille indienne, et, bien que +navigateur, je n'ai jamais traversé l'eau que dans une barque de +sapin. Ce fut un bâtiment de cette espèce qui me ramena d'Amérique en +Europe. Le capitaine me donna mon passage à crédit. Le 10 de décembre +1791, je m'embarquai avec plusieurs de mes compatriotes, qui, pour +divers motifs, retournaient comme moi en France. La désignation du +navire était le Havre.</p> + +<p>Un coup de vent d'ouest nous prit au débouquement de la Delaware, et +nous chassa en dix-sept jours à l'autre bord de l'Atlantique. Souvent +à mât et à corde, à peine pouvions-nous mettre à la cape. Le soleil ne +se montra pas une seule fois. Le vaisseau, gouvernant à l'estime, +fuyait devant la lame. Je traversai l'Océan au milieu des ombres; +jamais il ne m'avait paru si triste. Moi-même, plus triste, je +revenais trompé dès mon premier pas dans la vie: «On ne bâtit point de +palais sur la mer », dit le poète persan Feryd-Eddin. J'éprouvais je +ne sais quelle pesanteur de cœur, comme à l'approche d'une grande +infortune. Promenant <span class="pagenum">(p. 435)</span> +mes regards sur les flots, je leur demandais +ma destinée, ou j'écrivais, plus gêné de leur mouvement qu'occupé de +leur menace.</p> + +<p>Loin de calmer, la tempête augmentait à mesure que nous approchions de +l'Europe, mais d'un souffle égal; il résultait de l'uniformité de sa +rage une sorte de bonace furieuse dans le ciel hâve et la mer plombée. +Le capitaine, n'ayant pu prendre hauteur, était inquiet; il montait +dans les haubans, regardait les divers points de l'horizon avec une +lunette. Une vigie était placée sur le beaupré, une autre dans le +petit hunier du grand mât. La lame devenait courte et la couleur de +l'eau changeait, signes des approches de la terre: de quelle terre? +Les matelots bretons ont ce proverbe: «Celui qui voit Belle-Isle, voit +son île; celui qui voit Groie, voit sa joie; celui qui voit Ouessant, +voit son sang.»</p> + +<p>J'avais passé deux nuits à me promener sur le tillac, au glapissement +des ondes dans les ténèbres, au bourdonnement du vent dans les +cordages, et sous les sauts de la mer qui couvrait et découvrait le +pont: c'était tout autour de nous une émeute de vagues. Fatigué des +chocs et des heurts, à l'entrée de la troisième nuit, je m'allai +coucher. Le temps était horrible; mon hamac craquait et blutait aux +coups du flot qui, crevant sur le navire, en disloquait la carcasse. +Bientôt j'entends courir d'un bout du pont à l'autre et tomber des +paquets de cordages: j'éprouve le mouvement que l'on ressent lorsqu'un +vaisseau vire de bord. Le couvercle de l'échelle de l'entrepont +s'ouvre; une voix effrayée appelle le capitaine: cette voix, au milieu +de la nuit et de la tempête, avait quelque <span class="pagenum">(p. 436)</span> +chose de formidable. +Je prête l'oreille; il me semble ouïr des marins discutant sur le +gisement d'une terre. Je me jette en bas de mon branle; une vague +enfonce le château de poupe, inonde la chambre du capitaine, renverse +et roule pêle-mêle tables, lits, coffres, meubles et armes; je gagne +le tillac à demi noyé.</p> + +<p>En mettant la tête hors de l'entrepont, je fus frappé d'un spectacle +sublime. Le bâtiment avait essayé de virer de bord; mais, n'ayant pu y +parvenir, il s'était affalé sous le vent. A la lueur de la lune +écornée, qui émergeait des nuages pour s'y replonger aussitôt, on +découvrait sur les deux bords du navire, à travers une brume jaune, +des côtes hérissées de rochers. La mer boursouflait ses flots comme +des monts<a id="footnotetag501" name="footnotetag501"></a> +<a href="#footnote501">[501]</a> dans le canal où nous nous trouvions engouffrés; tantôt +ils s'épanouissaient en écumes et en étincelles; tantôt ils +n'offraient qu'une surface huileuse et vitreuse, marbrée de taches +noires, cuivrées, verdâtres, selon la couleur des bas-fonds sur +lesquels ils mugissaient. Pendant deux ou trois minutes, les +vagissements de l'abîme et ceux du vent étaient confondus; l'instant +d'après, on distinguait le détaler des courants, le sifflement des +récifs, la voix de la lame lointaine. De la concavité du bâtiment +sortaient des bruits qui faisaient battre le cœur aux plus intrépides +matelots. La proue du navire tranchait la masse épaisse des vagues +avec un froissement affreux, et au gouvernail des torrents d'eau +s'écoulaient en tourbillonnant, comme <span class="pagenum">(p. 437)</span> +à l'échappée d'une écluse. +Au milieu de ce fracas, rien n'était aussi alarmant qu'un certain +murmure sourd, pareil à celui d'un vase qui se remplit.</p> + +<p>Éclairés d'un falot et contenus sous des plombs, des portulans, des +cartes, des journaux de route étaient déployés sur une cage à poulets. +Dans l'habitacle de la boussole, une rafale avait éteint la lampe. +Chacun parlait diversement de la terre. Nous étions entrés dans la +Manche sans nous en apercevoir; le vaisseau, bronchant à chaque vague, +courait en dérive entre l'île de Guernesey et celle d'Aurigny. Le +naufrage parut inévitable, et les passagers serrèrent ce qu'ils +avaient de plus précieux afin de le sauver.</p> + +<p>Il y avait parmi l'équipage des matelots français; un d'entre eux, au +défaut d'aumônier, entonna ce cantique à <i>Notre-Dame de Bon-Secours</i>, +premier enseignement de mon enfance; je le répétai à la vue des côtes +de la Bretagne, presque sous les yeux de ma mère. Les matelots +américains-protestants se joignaient de cœur aux chants de leurs +camarades français-catholiques: le danger apprend aux hommes leur +faiblesse et unit leurs vœux. Passagers et marins, tous étaient sur +le pont, qui accroché aux manœuvres, qui au bordage, qui au cabestan, +qui au bec des ancres pour n'être pas balayé de la lame ou versé à la +mer par le roulis. Le capitaine criait: «Une hache! une hache!» pour +couper les mâts; et le gouvernail, dont le timon avait été abandonné, +allait, tournant sur lui-même, avec un bruit rauque.</p> + +<p>Un essai restait à tenter: la sonde ne marquait plus que quatre +brassées sur un banc de sable qui traversait <span class="pagenum">(p. 438)</span> +le chenal; il était +possible que la lame nous fit franchir le banc et nous portât dans une +eau profonde: mais qui oserait saisir le gouvernail et se charger du +salut commun? Un faux coup de barre, nous étions perdus.</p> + +<p>Un de ces hommes qui jaillissent des événements et qui sont les +enfants spontanés du péril, se trouva: un matelot de New-York s'empare +de la place désertée du pilote. Il me semble encore le voir en +chemise, en pantalon de toile, les pieds nus, les cheveux épars et +diluviés<a id="footnotetag502" name="footnotetag502"></a> +<a href="#footnote502">[502]</a>, tenant le timon dans ses fortes serres, tandis que, la +tête tournée, il regardait à la poupe l'onde qui devait nous sauver ou +nous perdre. Voici venir cette lame embrassant la largeur de la passe, +roulant haut sans se briser, ainsi qu'une mer envahissant les flots +d'une autre mer: de grands oiseaux blancs, au vol calme, la précèdent +comme les oiseaux de la mort. Le navire touchait et talonnait; il se +fit un silence profond; tous les visages blêmirent. La houle arrive: +au moment où elle nous attaque, le matelot donne le coup de barre; le +vaisseau, près de tomber sur le flanc, présente l'arrière, et la lame, +qui paraît nous engloutir, nous soulève. On jette la sonde; elle +rapporte vingt-sept brasses. Un huzza monte jusqu'au ciel et nous y +joignons le cri de: <i>Vive le roi!</i> il ne fut point entendu de Dieu +pour Louis XVI; il ne profita qu'à nous.</p> + +<p>Dégagés des deux îles, nous ne fûmes pas hors de danger; nous ne +pouvions parvenir à nous élever au-dessus de la côte de Granville. +Enfin la marée retirante <span class="pagenum">(p. 439)</span> +nous emporta, et nous doublâmes le cap +de La Hougue. Je n'éprouvai aucun trouble pendant ce demi-naufrage +et ne sentis point de joie d'être sauvé<a id="footnotetag503" name="footnotetag503"></a> +<a href="#footnote503">[503]</a>. Mieux vaut déguerpir de +la vie quand on est jeune que d'en être chassé par le temps. Le +lendemain, nous entrâmes au Havre. Toute la population était accourue +pour nous voir. Nos mâts de hune étaient rompus, nos chaloupes +emportées, le gaillard d'arrière rasé, et nous embarquions l'eau à +chaque tangage. Je descendis à la jetée. Le 2 de janvier 1792, je +foulai de nouveau le sol natal qui devait encore fuir sous mes pas. +J'amenais avec moi, non des Esquimaux des régions polaires, mais deux +sauvages d'une espèce inconnue: Chactas et Atala.</p> + + + +<a id="page441" name="page441"></a><a href="#page441"></a> +<h1>APPENDICE <span class="pagenum">(p. 441)</span></h1> + +<h3>LA TOMBE DU GRAND-BÉ<a id="footnotetag504" name="footnotetag504"></a> +<a href="#footnote504">[504]</a></h3> + + +<p>Au mois d'août 1828, le maire de Saint-Malo, M. de Bizien, écrivit à +Chateaubriand pour le prier d'appuyer auprès du Gouvernement la +demande de la ville, relative à l'établissement d'un bassin à flot. +L'auteur du <i>Génie du christianisme</i>, en même temps qu'il se mettait à +leur disposition, sollicitait de ses concitoyens la concession, «à la +pointe occidentale du Grand-Bé, d'un petit coin de terre tout juste +suffisant pour contenir son cercueil». La réponse du maire au grand +poète fut peut-être un peu trop administrative: «Je ne crois pas, +disait-il, qu'il soit difficile d'obtenir la concession d'une portion +de terrain dans le flanc occidental de cette île, et si votre +seigneurie le <i>juge à propos</i>, j'informerai <i>en son nom</i> M. le +commandant du génie à Saint-Malo de son désir en le priant de le faire +connaître à M. le ministre de la guerre auprès duquel votre S. +<i>terminerait aisément</i>, je crois, cette affaire.» -- Il ne pouvait +convenir à Chateaubriand de courir les bureaux de la guerre et de +faire des démarches auprès du ministre. <span class="pagenum">(p. 442)</span> +L'affaire en resta là. +Elle fut reprise trois ans plus tard, en 1831, par un jeune poète, +M. Hippolyte La Morvonnais. Sur sa requête, le Conseil municipal +décida de demander à l'État les quelques pieds de terre nécessaire à +la sépulture du grand écrivain; il se chargerait de plus des frais de +la tombe. Au maire, M. Hovius, qui lui avait transmis la délibération +du Conseil, Chateaubriand répondit par la lettre suivante:</p> + +<p class="quotega"> + Il me serait impossible de vous exprimer l'émotion que j'ai + éprouvée en recevant la lettre que vous m'avez fait l'honneur + de m'écrire. Avant d'entrer dans quelques détails, je + m'empresse d'abord, Monsieur, de satisfaire au devoir de la + reconnaissance, en vous priant d'offrir mes remerciements les + plus sincères à MM. les membres du conseil municipal et + d'agréer vous-même dans ces remerciements la part qui vous est + si justement due.<br><br> + + Je n'avais jamais prétendu et je n'aurais jamais osé espérer, + Monsieur, que ma ville natale se chargeât des frais de ma + tombe. Je ne demandais qu'à acheter un morceau de terre de + vingt pieds de long sur douze de large, à la pointe occidentale + du Grand-Bé. J'aurais entouré cet espace d'un mur à fleur de + terre, lequel aurait été surmonté d'une simple grille de fer + peu élevée, pour servir non d'ornement, mais de défense à mes + cendres. Dans l'intérieur je ne voulais placer qu'un socle de + granit taillé dans les rochers de la grève. Ce socle aurait + porté une petite croix de fer. Du reste, point d'inscription, + ni nom, ni date. La croix dira que l'homme reposant à ses pieds + était un chrétien: cela suffira à ma mémoire.<br><br> + + Je ne suis revenu, Monsieur, que momentanément en France; il + est probable que je mourrai en terre étrangère<a id="footnotetag505" name="footnotetag505"></a> +<a href="#footnote505">[505]</a>. Si la + ville qui m'a vu naître m'octroie le terrain dont je + sollicitais la concession, ou si elle maintient la résolution + si glorieuse pour moi, de s'occuper de ces soins funèbres, + j'ordonnerai par mon testament de rapporter mon cercueil auprès + de mon berceau, quel que soit le lieu où il plaise à la + Providence de disposer de ma vie. Dans le cas où mes + concitoyens persisteraient dans leur dessein généreux, je les + supplie de ne rien changer à mon plan de sépulture et de faire + bénir par le curé de Saint-Malo le lieu de mon repos, après + l'avoir préparé.<br><br> + + Je ne puis, Monsieur, que vous renouveler, en finissant cette + lettre, <span class="pagenum">(p. 443)</span> + l'assurance de ma profonde reconnaissance, et vous + prier encore d'offrir mes remerciements aux personnes dont je + transcris ici les noms avec un respect tout religieux: MM. + Bossinot, Boishamon, Dupuy-Fromy, Egault, Delastelle, + Villalard, Béhier, Lebreton-de-Blessin, Choesnet, Lanuel, + Fontan, Bossinot-Ponphily, Michel-Villeblanche, Michel père, + Gaultier, Sereldes-Forges, Dujardin-Pinte-de-Vin, Blaize, + Lachambre, Bourdet, de Seguinville, Chapel, Heurtault, Pothier.</p> + +<p>Chateaubriand et la ville sont d'accord; les choses vont donc pouvoir +marcher vite... Mais, si elles marchaient vite, à quoi servirait +l'Administration? à quoi serviraient les Bureaux? Huit années se +passeront avant que l'affaire aboutisse. Besoin sera que M. La +Morvonnais fasse encore démarches sur démarches, mette en mouvement +des députés, et non des moindres, M. Eugène Janvier et M. de +Lamartine. Ce dernier lui écrivait:</p> + +<p class="quotega"> + Personne ne sera plus fier que moi d'avoir porté ma pierre au + tombeau de notre plus grand poète. Le peu de poésie qui est dans + mon âme y a découlé de la sienne: mon hommage n'est que de la + reconnaissance et de la tendresse pour cette grande individualité + de notre temps qui fera, je l'espère, attendre longtemps notre + prévoyance.</p> + +<p>Je serai à Paris dans huit jours et je demanderai audience au ministre +pour lui exposer vos motifs: j'espère qu'il se montrera digne de les +entendre.</p> + +<p>Enfin, en 1839, le département de la guerre consentit à céder «les +quelques pieds de terre», -- non sans faire d'ailleurs d'expresses +réserves et spécifier que l'érection du tombeau de M. de Chateaubriand +ne devait être considéré que comme une simple «tolérance». Voici la +déclaration que le maire de Saint-Malo était obligé de signer:</p> + +<p class="quotega"> + L'an mil huit cent trente-neuf, le vendredi dix-sept mai, nous + soussigné Louis-François Hovius, maire de Saint-Malo, dûment + autorisé par le conseil municipal, en vertu de sa délibération du + trois août mil huit cent trente-six, dont l'expédition a été + adressée à M. le chef du Génie le huit septembre mil huit cent + trente-sept, <span class="pagenum">(p. 444)</span> + reconnaissons, conformément à la lettre de + M. le Ministre de la guerre en date du vingt-et-un janvier mil + huit cent trente-six, que c'est par <i>tolérance</i> du département de + la guerre qu'un tombeau a été érigé pour M. de Chateaubriand sur + l'île du Grand-Bé, et que cette construction ne pourra jamais + faire acquérir à la commune aucun droit de propriété sur cette + île qui appartient au département de la guerre, et que ceux de ce + dernier sur tout le terrain sont maintenus dans leur plénitude.</p> + +<p>Pendant tout ce temps, je l'ai dit, M. La Morvonnais était resté sur +la brèche. Son zèle et son pieux dévouement ne devaient pas rester +sans récompenses. Le 15 mai 1836, il recevait de Chateaubriand la +lettre qu'on va lire:</p> + +<p class="quotedr2"><i>Paris, le 15 mai 1836.</i></p> + +<p class="quotega"> + Enfin, Monsieur, j'aurai un tombeau et je vous le devrai, ainsi + qu'à mes bienveillants compatriotes! Vous savez, Monsieur, que je + ne veux que quelques pieds de sable, une pierre du rivage sans + ornement et sans inscription, une simple croix de fer et une + petite grille pour empêcher les animaux de me déterrer.<br><br> + + Maintenant, Monsieur, il faut que je vous avoue ma faiblesse. + Tous les ans, je fais le projet d'aller revoir le lieu de ma + naissance, et tous les ans, le courage me manque. Je crains les + souvenirs, plus ils me sont chers, plus ils me font mal. Je + tâcherai cependant, Monsieur, de faire un effort et d'aller + visiter quelque jour mon dernier asile.<br><br> + + Je suis charmé que Saint-Malo ait enfin obtenu le bassin à flot + auquel je m'étais intéressé pendant mon ministère. Le projet du + bassin entre la ville et le Grand-Bé me plairait, surtout parce + qu'il accroîtrait la ville de ce côté.<br><br> + + Offrez, je vous prie, à toutes les personnes qui se sont + intéressées à ma tombe, mes remerciements les plus sincères. + Recevez en particulier, Monsieur, ceux que j'ai l'honneur de vous + offrir. J'espère que vous voudrez bien quelquefois me donner de + vos nouvelles et m'apprendre aussi un peu le progrès du monument: + le temps me presse, et j'aimerais à apprendre bientôt que mon lit + est préparé. Ma route a été longue, et je commence à avoir + sommeil.</p> + +<p class="quotedr2"><span class="smcap">Chateaubriand</span>.</p> + +<p>A quelques mois de là, M. La Morvonnais écrivit au grand poète, de +Combourg même, que bientôt il allait donner <span class="pagenum">(p. 445)</span> +le premier coup de +bêche à sa tombe. Chateaubriand lui répondit:</p> + +<p class="quotedr2"> <i>Paris, 15 août 1836.</i></p> + +<p class="quotega"> + J'ai ouvert avec émotion une lettre timbrée de <i>Combourg</i>, et + j'ai trouvé, Monsieur, qu'elle était de vous et qu'il s'agissait + de mon tombeau. Mille grâces à vous, Monsieur, et Dieu soit loué! + La chose est donc finie! tout est bien pourvu que je sois sur un + point solitaire de l'île, au soleil couchant, et aussi avancé + vers la pleine mer que le <i>génie militaire</i> le permettra. Quand + ma cendre recevrait, avec le sable donc elle sera chargée, + quelques boulets, il n'y aurait pas de mal: Je suis un vieux + soldat.<br><br> + + Pour ce qui est de la pierre qui doit me recouvrir, j'avais pensé + qu'elle pourrait être prise dans le rivage; mais s'il y a + quelques objections, on peut la prendre partout où l'on voudra: + Je cherche surtout le bon marché, afin d'éviter à ma ville natale + les frais dont elle veut bien se charger. Vous savez, Monsieur, + qu'il ne faut aucun travail de l'art, aucune inscription, aucun + nom, aucune date sur la pierre qui doit porter une petite croix + de fer, seule marque de mon naufrage ou de mon passage en ce + monde. Autour de cette pierre un mur à fleur de sable, muni d'une + grille de fer, suffira pour défendre mes restes contre les + animaux sauvages et domestiques.<br><br> + + Je ne connais personne, Monsieur, qui mieux que vous et les + hommes qui ont eu la bonté de s'occuper de cette affaire de mort, + puisse prendre la peine d'inaugurer ma tombe. Le cippe posé et + l'enceinte fermée, je désire que M. le curé de Saint-Malo bénisse + le lieu de mon futur repos; car avant tout, je veux être enterré + en terre sainte; un jour, Monsieur, comme vous me survivrez + longues années, vous voudrez quelquefois vous reposer sur ma + tombe au bord des vagues, et le soleil couchant vous fera mes + adieux.<br><br> + + Voilà, Monsieur, les dernières explications que vous désiriez, je + les ai dictées à mon secrétaire avec le regret de ne pouvoir les + écrire moi-même, ayant une douleur assez vive à la main droite. + Si vous avez l'extrême bonté de me tenir au courant du travail et + de m'en annoncer la fin, je vous en aurai beaucoup d'obligation. + La nuit <i>me presse</i>, comme dit Horace, et je n'ai guère le temps + d'attendre.</p> + +<p>En 1838, Hippolyte La Morvonnais publia la <i>Thébaïde des Grèves</i> et en +fit hommage à Chateaubriand, qui lui répondit en ces termes:</p> + +<p class="quotega"> + Je <span class="pagenum">(p. 446)</span> + commence par vous demander pardon, Monsieur, d'être + obligé de dicter cette lettre à Pilorge, mon secrétaire, parce + que le long voyage que je viens d'achever<a id="footnotetag506" name="footnotetag506"></a> +<a href="#footnote506">[506]</a>, quoiqu'il m'ait + fait du bien, ne m'a pourtant point guéri de la goutte que j'ai à + la main droite.<br><br> + + Je vous remercie mille fois, Monsieur, des peines que vous vous + êtes données. Tout devait être difficile dans ma vie, même mon + tombeau. Je suis presque affligé de la croix massive de granit; + j'aurais préféré une petite croix de fer, un peu épaisse + seulement, pour qu'elle résiste mieux à la rouille: mais enfin, + si la croix de pierre n'est pas trop élevée, je ne serai pas + aperçu de trop loin, et je resterai dans l'obscurité de ma fosse + de sable, ce qui surtout est mon but. J'espère aussi que la + grille de fer n'aura que la hauteur nécessaire pour empêcher les + chiens de venir gratter et ronger mes os. Je tiens avant tout à + la bénédiction du lieu sur lequel votre piété et vos espérances + chrétiennes ont bien voulu veiller.<br><br> + + Le bruit qu'on a fait dans les journaux de mes dispositions + dernières est parvenu jusqu'à M<sup>me</sup> de Chateaubriand: vous jugez, + Monsieur, combien elle en a été troublée. S'il était donc + possible qu'il ne fut plus question de ma tombe, à laquelle le + public ne peut prendre aucun intérêt, et que vous eussiez la + bonté de faire achever le monument dans le plus grand silence, + vous me rendriez un vrai service. J'ai déjà fait part de mes + inquiétudes à M. L..., de Dinan, qui m'a envoyé de fort beaux + vers sur un sujet qui nécessairement est fort pénible à ma femme.<br><br> + + Vos vers, Monsieur, n'ont point cet inconvénient. J'ai déjà + parcouru le volume <i>Aux amis inconnus</i><a id="footnotetag507" name="footnotetag507"></a> +<a href="#footnote507">[507]</a>. J'y ai retrouvé la + tristesse de nos grèves natives et ce charme qui m'a toujours + rendu si chers les souvenirs et les vents. J'envie votre sort, + Monsieur; je voudrais dans votre <i>Thébaïde</i>, parmi les rochers au + bord des flots, entendre à la fin de ma vie<br><br> + + Ce chant qui m'endormait à l'aube de mes jours<a id="footnotetag508" name="footnotetag508"></a> +<a href="#footnote508">[508]</a>.<br><br> + + Je n'ai point encore eu l'honneur de voir le bienveillant + compatriote que vous m'annoncez.<br><br> + + Agréez, je vous prie, Monsieur, avec l'expression de ma + reconnaissance, la nouvelle assurance de ma considération très + distinguée.</p> + + <p class="quotedr2"><span class="smcap">Chateaubriand</span>.<br><br> + + <i>Paris, le 4 septembre 1838.</i></p> + +<p>On <span class="pagenum">(p. 447)</span> +a parfois reproché à Chateaubriand d'avoir trop «soigné» son +tombeau. Les lettres qu'on vient de lire, d'un sentiment si chrétien, +répondent suffisamment à ce reproche, et certes Alfred de Vigny, le +noble poète, avait tort de s'y associer, lorsqu'il écrivait à la +vicomtesse du Plessis, sa petite-cousine: «Chateaubriand n'a-t-il pas +assez <i>soigné</i> d'avance son tombeau? N'est-il pas vrai qu'il en a été +le saule pleureur toute sa vie? <i>Il lui faisait de tendre visites sur +le bord de la mer</i>, et l'un de ses plus naïfs admirateurs me disait un +jour, comme un trait d'originalité charmant: «Monsieur, il est allé +cet été, tout seul, voir son rocher de Saint-Malo, et il n'est pas +allé faire visite à sa sœur âgée, pauvre et malade, qui demeure +quelque part sur cette route-là. On me contait cela dans la voiture +noire où je suivais ce pauvre Ballanche qui fut son Pylade<a id="footnotetag509" name="footnotetag509"></a> +<a href="#footnote509">[509]</a>.» +C'est un conte macabre qu'Alfred de Vigny répétait là à sa +petite-cousine. La vérité est que pas une seule fois, en son vivant, +Chateaubriand n'a fait visite à son tombeau. Il était de notoriété à +Saint-Malo, en 1848, à l'époque de ses funérailles, qu'il n'avait pas +revu sa ville natale depuis 1792. M. Charles Cunat, le savant et +consciencieux archiviste de Saint-Malo, écrivait en 1850, dans ses +<i>Recherches sur plusieurs des circonstances relatives aux origines, à +la naissance et à l'enfance de M. de Chateaubriand</i>: «Peu de temps +après son mariage (19 mars 1792), Chateaubriand partit pour Paris avec +sa femme et ses sœurs Lucile et Julie. Depuis cette époque, <i>il ne +revit plus sa ville natale</i>, quoiqu'il en eût manifesté maintes fois +le désir: il remettait ce voyage d'année en année.» -- Quant à sa sœur, +M<sup>me</sup> de Marigny, qui habitait Dinan, où elle est morte au couvent de la +Sagesse, le 18 juillet 1860, Chateaubriand ne l'oubliait point, et il +ne cessa de lui écrire jusqu'à la fin, lui qui, dans ses dernières +années, n'écrivait plus <span class="pagenum">(p. 448)</span> +à personne. J'ai sous les yeux +quelques-unes de ces lettres de Chateaubriand à sa sœur, écrites +parfois à peu de jours de distance, l'une par exemple à la date du 9 +septembre 1845, et l'autre à la date du 15 du même mois. De cette +correspondance j'extrairai seulement la lettre suivante, où il est +parlé de la tombe du Grand-Bé; elle est signée de ce prénom de +<i>François</i>, qui rappelait au frère et à la sœur les lointaines années +de Combourg:</p> + + <p class="quotedr2"><i>Paris, le 15 mars 1834.</i></p> + +<p class="quotega"> + J'ai porté, chère sœur, ta lettre et la lettre qu'elle + renfermait à Louis<a id="footnotetag510" name="footnotetag510"></a> +<a href="#footnote510">[510]</a>, il ne comprend grand'chose à l'affaire, + mais il te répond aujourd'hui même. Chaque année je forme le + projet d'aller t'embrasser, toi et mes parents, d'aller revoir + avant de mourir notre pauvre Bretagne, et chaque année vient une + bouffée de vent qui me pousse ailleurs. Tu étais souffrante en + m'écrivant, et je t'écris, extrêmement souffrant moi-même. Tu + sais que j'ai pris mes précautions, et la ville de Saint-Malo + m'accorde une petite place sur le Grand-Bé pour ma sépulture. La + ville a la bonté d'élever mon tombeau à ses frais; tu vois que je + ne renonce pas à notre patrie. Chère amie, je désire beaucoup + cependant te revoir de mon vivant et t'embrasser comme je t'aime. + Dis mille choses à Caroline<a id="footnotetag511" name="footnotetag511"></a> +<a href="#footnote511">[511]</a> et à toute notre famille.</p> + + <p class="quotedr2">Ton frère,<br><br> + + François.</p> + + + +<a id="page448" name="page448"></a><a href="#page448"></a> +<h1>II</h1> + +<h3>LE MANUSCRIT DE 1826<a id="footnotetag512" name="footnotetag512"></a> +<a href="#footnote512">[512]</a></h3> + + +<p>Sous ce titre: <i>Esquisse d'un maître</i>: <i>souvenirs d'enfance et de +jeunesse de Chateaubriand</i><a id="footnotetag513" name="footnotetag513"></a> +<a href="#footnote513">[513]</a>, M<sup>me</sup> Charles Lenormant a publié, en +1874, le texte primitif des trois premiers livres de +<span class="pagenum">(p. 449)</span> <i>Mémoires +d'outre-tombe</i>, d'après un manuscrit qui porte la date de 1826. Ce +manuscrit, ainsi que j'ai déjà eu occasion de le dire dans +l'<i>Introduction</i> de l'édition actuelle, est à peu près tout entier de +la main de M<sup>me</sup> Récamier qui se fit seulement aider dans sa copie (pour +un quart environ) par Charles Lenormant. Nous avons là le premier jet, +l'expression spontanée la plus pure et la plus simple de la pensée de +son auteur. Cette rédaction première, Chateaubriand, depuis 1826, l'a +profondément remaniée. Il y a beaucoup ajouté; il y a fait aussi des +suppressions, dont quelques-unes sont regrettables. C'est ainsi que, +dans sa version dernière, il a fait disparaître tout le début du livre +premier. Et pourtant ces pages, littérairement très belles, avaient en +outre l'avantage de bien indiquer le dessein de leur auteur, et quels +sentiments l'animaient au moment où il entreprenait d'écrire les +Mémoires de sa vie<a id="footnotetag514" name="footnotetag514"></a> +<a href="#footnote514">[514]</a>. Le lecteur sera heureux de trouver ici ces +pages supprimées:</p> + +<p class="quotega"> + Je me suis souvent dit: Je n'écrirai point les mémoires de ma + vie, je ne veux point imiter ces hommes qui, conduits par la + vanité et le plaisir qu'on trouve naturellement à parler de soi, + révèlent au monde des secrets inutiles, des faiblesses qui ne + sont pas les leurs, et compromettent la paix des familles.<br><br> + + Après ces belles réflexions, me voilà écrivant les premières + lignes de mes mémoires. Pour ne pas rougir à mes propres yeux, et + pour me faire illusion, voici comment je pallie mon + inconséquence.<br><br> + + D'abord je n'entreprends ces mémoires qu'avec le dessein formel + de ne disposer d'aucun nom que du mien propre dans tout ce qui + concerne ma vie privée; j'écris principalement pour rendre compte + de moi à moi-même. Je n'ai jamais été heureux, je n'ai jamais + atteint le bonheur, que j'ai poursuivi avec une persévérance qui + tient à l'ardeur naturelle de mon âme; personne ne sait quel + était le bonheur que je cherchais, personne n'a connu entièrement + le fond de mon cœur: la plupart des sentiments y sont + <span class="pagenum">(p. 450)</span> + restés ensevelis ou ne se sont montrés dans mes ouvrages que + comme appliqués à des êtres imaginaires. Aujourd'hui que je + regrette encore mes chimères sans les poursuivre, que parvenu au + sommet de la vie, je descends vers la tombe, je veux, avant de + mourir, remonter vers mes belles années, expliquer mon + inexplicable cœur, voir enfin ce que je pourrai dire, lorsque ma + plume sans contrainte s'abandonnera à tous mes souvenirs. En + rentrant au sein de ma famille qui n'est plus, en rappelant des + illusions passées, des amitiés évanouies, j'oublierai le monde au + milieu duquel je vis et auquel je suis si parfaitement étranger. + Ce sera de plus un moyen agréable pour moi d'interrompre des + études pénibles, et quand je me sentirai las de tracer les + tristes vérités de l'histoire, je me reposerai en écrivant + l'histoire de mes songes.<br><br> + + Je considère ensuite que, ma vie appartenant au public par un + côté, je n'aurais pu échapper à tous les faiseurs de mémoires, à + tous les biographes marchands, qui couchent le soir sur le papier + ce qu'ils ont entendu dire le matin dans les antichambres. J'ai + eu des succès littéraires, j'ai attaqué toutes les erreurs de mon + temps, j'ai démasqué des hommes, blessé une multitude d'intérêts; + je dois donc avoir réuni contre moi la double phalange des + ennemis littéraires et politiques. Ils ne manqueront pas de me + peindre à leur manière; et ne l'ont-ils pas déjà fait! Dans un + siècle où les plus grands crimes commis ont dû faire naître les + haines les plus violentes, dans un siècle corrompu, où les + bourreaux ont un intérêt à noircir les victimes, où les plus + grandes calomnies sont celles que l'on répand avec le plus de + légèreté, tout homme qui a joué un rôle dans la société doit, + pour la défense de sa mémoire, laisser un monument par lequel on + puisse le juger.<br><br> + + Mais avec cette idée, je vais peut-être me montrer meilleur que + je ne suis? J'en serai peut-être tenté? A présent, je ne le crois + pas, je suis résolu à dire toute la vérité. Comme j'entreprends + d'ailleurs l'histoire de mes idées et de mes sentiments, plutôt + que l'histoire de ma vie, je n'aurai pas autant de raisons de + mentir. Au reste, si je me fais illusion sur moi, ce sera de + bonne foi, et par cela même on verra encore la vérité au fond de + mes préventions personnelles.</p> + + + +<a id="page451" name="page451"></a><a href="#page451"></a> +<h1>III <span class="pagenum">(p. 451)</span></h1> + +<h3>LE COMTE LOUIS DE CHATEAUBRIAND ET SON FRÈRE CHRISTIAN<a id="footnotetag515" name="footnotetag515"></a> +<a href="#footnote515">[515]</a></h3> + + +<p>Geoffroy-Louis, comte de Chateaubriand, neveu du grand écrivain et +arrière-petit-fils de Malesherbes, naquit à Paris le 13 février 1790. +Il était le fils aîné de Jean-Baptiste-Auguste de Chateaubriand, comte +de Combourg, et d'Aline-Thérèse Le Peletier de Rosambo, fille de Louis +Le Peletier de Rosambo, président à mortier au Parlement de Paris, et +de Marguerite de Lamoignon de Malesherbes. En 1812, à l'âge de +vingt-deux ans, il épousa M<sup>lle</sup> Henriette-Félicité-Zélie d'Orglandes, +qui en avait à peine dix-sept. Le mariage eut lieu au château du Ménil, +près de Mantes, chez M<sup>me</sup> de Rosambo, tante de M<sup>lle</sup> d'Orglandes. +Chateaubriand composa en l'honneur des jeunes époux ce gracieux +épithalame:</p> + +<p class="quotega"> + L'autel est prêt; la foule t'environne:<br> + Belle Zélie, il réclame ta foi.<br> + Viens; de ton front est la blanche couronne<br> + Moins virginale et moins pure que toi.<br><br> + + J'ai quelquefois peint la grâce ingénue<br> + Et la pudeur sous ses voiles nouveaux:<br> + Ah! si mes yeux plus tôt t'avaient connue<br> + On aurait moins critiqué mes tableaux.<br><br> + + Mon cher Louis, chez la race étrangère<br> + Tu n'iras point t'égarer comme moi:<br> + A qui la suit la fortune est légère;<br> + Il faut l'attendre et l'enfermer chez soi.<br><br> + + Cher orphelin, image de ta mère<br> + Au Ciel pour toi je demande ici-bas<br> + Les jours heureux retranchés à ton père<br> + Et les enfants que ton oncle n'a pas.<br><br> + + Fais <span class="pagenum">(p. 452)</span> de l'honneur l'idole de ta vie:<br> + Rends tes aïeux fiers de leur rejeton,<br> + Et ne permets qu'à la seule Zélie<br> + Pour un moment de rougir à ton nom.</p> + +<p>Mais la prose allait mieux que les vers au chantre des <i>Martyrs</i>. A +peu de temps de là, il écrivait à sa jeune nièce cette charmante +lettre:</p> + +<p class="quotega"> + Oui, ma chère nièce, je ferai tout ce que vous voudrez cette + année, et si vous y mettez un peu de soin, je suis assez vieux + pour radoter de vous toute ma vie. Il y a toutefois une condition + à notre traité: c'est que vous rendrez Louis heureux. Plusieurs + dames de Chateaubriand ont été célèbres de diverses manières. + L'une mourut de joie en revoyant son mari qu'on avait cru tué par + les Sarrasins en Terre-Sainte; l'autre séduisit le cœur d'un + grand roi; une troisième fut mère ou aïeule de ce duc de + Montausier, si connu par l'austérité de ses vertus. Vous êtes + belle comme cette haute dame qui charma le cœur de François I<sup>er</sup>; + vous serez sage comme la femme du chevalier de Palestine et comme + la mère de Montausier. Voilà un petit conte qui sent tout à fait + son oncle, et qui vous annonce tout ce que vous aurez à souffrir. + Songez que je suis le plus proche parent de Louis; il n'a point + de père, je n'ai point d'enfant, vous ne pouvez éviter d'être ma + fille.</p> + +<p>Le comte Louis de Chateaubriand embrassa la carrière militaire et fit, +en qualité de colonel au 4<sup>e</sup> chasseurs, la campagne d'Espagne en 1823. +Le 23 décembre de cette même année, une ordonnance du roi Louis XVIII +l'institua héritier présomptif de la pairie de son oncle, l'auteur du +<i>Génie du christianisme</i>. En 1830, après avoir suivi jusqu'à Cherbourg +Charles X partant pour l'exil, il quitta l'armée, en même temps que +son oncle se retirait de la Chambre des pairs. Lors des journées de +juin 1848, il se montra un des plus énergiques volontaires de l'ordre, +au service duquel il mit son épée. Peu de jours après, le 18 juillet, +il avait l'honneur, comme chef de la famille, de ramener à Saint-Malo +le cercueil de Chateaubriand. En 1870, à quatre-vingts ans, il +s'enferma dans Paris et se fit inscrire <span class="pagenum">(p. 453)</span> +au nombre des défenseurs +de la capitale assiégée. Il mourût au château de Malesherbes le 14 +octobre 1873, survivant de peu à sa femme, morte le 27 septembre +précédent. Selon le mot de son oncle, le comte Louis de Chateaubriand +<i>avait fait de l'honneur l'idole de sa vie</i>.</p> + +<p>Il avait eu un fils et cinq filles, dont Anne-Louise (baronne de Baudry), +Louise-Françoise (marquise d'Espeuilles), Marie-Antoinette-Clémentine +(comtesse de Beaufort) et Marie-Adélaïde-Louise-Henriette (baronne de +Carayon-Latour). -- Son fils, Marie-Christian-Camille-Geoffroy, né le +25 janvier 1828, mort au château de Combourg le 8 novembre 1889, n'a +laissé que deux filles: Marie-Louise-Mélanie, née en 1858 d'un premier +mariage avec Joséphine-Marie-Mélanie Rogniat, qui a épousé en 1881 +Gérard-Louis-Marie, comte de la Tour du Pin; et Georgette-Marie-Sybille, +née en 1876 d'un second mariage avec Françoise-Marie-Antoinette Bernou +de Rochetaillée.</p> + +<p>Le château et le parc de Combourg appartiennent aujourd'hui, pour la +nue-propriété, à M<sup>lle</sup> Sybille de Chateaubriand, et, pour l'usufruit, à +sa mère, M<sup>me</sup> la comtesse Geoffroy de Chateaubriand.</p> + +<p>Christian-Antoine de Chateaubriand, frère cadet du comte Louis, était +né à Paris le 21 avril 1791, Chevau-léger garde du Roi le 1<sup>er</sup> mai +1814, il suivit Louis XVIII à Gand. Lieutenant en second de la garde +royale le 10 octobre 1815, il fut breveté capitaine le 1<sup>er</sup> juillet +1818 et fit la campagne d'Espagne en 1823. Démissionnaire le 5 mars +1824, il entra dans la compagnie de Jésus à Rome le 30 avril de la +même année. Il est mort dans la maison de Chieri le 27 mai 1843. D'une +lettre qu'a bien voulu m'écrire un des Pères de la Compagnie, +j'extrais ces lignes: «Le P. Christian de Chateaubriand jouit parmi +nous d'une réputation de grande vertu. Il s'était exilé en Italie pour +un motif d'humilité.»</p> + + + +<a id="page454" name="page454"></a><a href="#page454"></a> +<h1>IV <span class="pagenum">(p. 454)</span></h1> + +<h3>LE COMTE RENÉ DE CHATEAUBRIAND, ARMATEUR<a id="footnotetag516" name="footnotetag516"></a> +<a href="#footnote516">[516]</a></h3> + + +<p>Le père de Chateaubriand -- comme on l'a vu dans le texte des +<i>Mémoires</i> -- ne pouvait compter que sur un chétif avoir. Tout au plus +devait-il lui échoir, à la mort de sa mère, une rente de quelques +centaines de livres. Au retour de Dantzick, il passa aux îles +d'Amérique avec son frère, M. de Chateaubriand du Plessis, afin d'y +chercher fortune. Il en revint avec un pécule modeste encore, mais +qu'il saura faire fructifier.</p> + +<p>Marié en 1755 et retenu au port par ses devoirs de chef de famille, +puisqu'il ne peut plus être marin, il sera armateur. Aussi bien, le +commerce de mer ne déroge pas, surtout en Bretagne, surtout à +Saint-Malo. En 1757, le navire la <i>Villegenie</i>, armé par MM. Petel et +Leyritz, était en partance pour Saint-Domingue. René de Chateaubriand +y prit un grand nombre d'actions. Le fort intérêt qu'elles +représentaient lui permit d'obtenir pour son frère, M. du Plessis, le +commandement du navire. On était alors au début de la guerre de +Sept-Ans. Au péril de mer se venait donc ajouter le péril de guerre; +mais, en cas d'heureuse issue du voyage, les bénéfices étaient +considérables. Malgré les nombreux vaisseaux de guerre anglais qui +couvraient les mers, le <i>Villegenie</i> effectua avec succès sa double +traversée. Son retour en France avait lieu au lendemain de +l'expédition du duc de Marlborough qui, au mois de juin 1758, avait +incendié dans le port même de Saint-Malo plus de soixante navires de +commerce, parmi lesquels plusieurs étaient richement chargés. Cette +première opération <span class="pagenum">(p. 455)</span> +fut donc pour M. de Chateaubriand un vrai coup +de fortune.</p> + +<p>Encouragé par ce succès, il n'hésita pas en 1759, à armer le même +navire pour son compte et à son risque exclusif. Commandée, comme la +première fois, par M. du Plessis, cette seconde expédition, aussi +heureuse que la précédente, fut plus fructueuse encore.</p> + +<p>En janvier 1760, la guerre durant toujours, René de Chateaubriand arma +trois corsaires: le <i>Vautour</i>, l'<i>Amaranthe</i> et la <i>Villegenie</i>, ce +dernier toujours commandé par son frère. Après avoir pris aux Anglais +quelques navires marchands, la <i>Villegenie</i> fut capturée par le +vaisseau de guerre l'<i>Antilope</i>; mais au tour que venaient de lui +jouer les Anglais, M. de Chateaubriand répondit en vrai Malouin: il +arma deux nouveaux corsaires, le <i>Jean-Baptiste</i> -- qui portait le nom +de son fils aîné -- et la <i>Providence</i>.</p> + +<p>Le traité de Paris (10 février 1763) ayant mis fin aux hostilités +entre la France et l'Angleterre, la paix donna un nouveau +développement aux opérations commerciales de M. de Chateaubriand. +Outre le <i>Jean-Baptiste</i>, il arma pour Terre-Neuve le <i>Paquet +d'Afrique</i>, l'<i>Apolline</i> (du nom de sa femme) et l'<i>Amaranthe</i>. Ce fut +à bord de ce dernier navire que son frère reprit la navigation. En +1764, le <i>Jean-Baptiste</i> partit pour Saint-Domingue, et l'<i>Amaranthe</i> +pour les côtes de Guinée, pendant que l'<i>Apolline</i> et le <i>Paquet +d'Afrique</i> retournaient à Terre-Neuve. Il continua ses entreprises +d'armement jusqu'en 1772: à partir de cette époque, il se retira peu à +peu des affaires. En 1775, il ne mit plus en mer qu'un seul navire, le +<i>Saint-René</i>, qu'il expédia à l'île de France et à l'île Bourbon sous +le commandement de M. Benoît Giron. Le voyage du <i>Saint-René</i> mit fin +à la carrière commerciale de M. de Chateaubriand<a id="footnotetag517" name="footnotetag517"></a> +<a href="#footnote517">[517]</a>. Son but était +atteint. La fortune de la famille était relevée. Le +<span class="pagenum">(p. 456)</span> 3 mai 1761, +il avait pu acquérir de très haut et très puissant seigneur +Emmanuel-Félicité de Durfort, duc de Duras, et de très haute et très +puissante dame Louise-Françoise-Maclovie-Céleste de Coëtquen, duchesse +de Duras, le château et la terre de Combourg, qui avait été le +principal domaine de ses ancêtres. Sur l'acte de baptême de sa fille +Julie-Marie-Agathe (la future comtesse de Farcy), le 2 septembre 1763, +il put signer: René de Chateaubriand, chevalier, comte de Combourg. Le +petit cadet de Bretagne, qui avait eu pour tout héritage une rente de +416 livres, était, lorsqu'il mourut, en 1786, comte de Combourg, baron +d'Aubigné, seigneur de Gaugres, du Plessis-l'Épine, du Boulet, de +Malestroit-en-Dol et autres lieux.</p> + + + +<a id="page456" name="page456"></a><a href="#page456"></a> +<h1>V</h1> + +<h3>CHATEAUBRIAND ET LE COLLÈGE DE DINAN<a id="footnotetag518" name="footnotetag518"></a> +<a href="#footnote518">[518]</a></h3> + + +<p>Au mois de décembre 1832, Chateaubriand publia son <i>Mémoire sur la +captivité de M<sup>me</sup> la duchesse de Berry</i>. Cet écrit, qui se terminait +par la fameuse apostrophe: «Illustre captive de Blaye, <i>Madame!... +Votre fils est mon Roi!</i>» eut un immense retentissement et valut à son +auteur des lettres sans nombre. L'une d'elles lui venait d'un de ses +anciens camarades du collège de Dinan, M. Lecourt de la Villethassetz, +ancien juge de paix à Ploubalay (Côtes-du-Nord), démissionnaire à la +suite des journées de Juillet, Chateaubriand lui répondit, le 1<sup>er</sup> +février 1833:</p> + +<p class="quotega"> + Vous me rappelez, Monsieur, des souvenirs bien chers. Je + m'occupais précisément de mes Mémoires, qui ne paraîtront + qu'après ma mort, lorsque votre lettre est venue jeter un rayon + de lumière sur les obscures années de ma jeunesse, et faire + revivre des <span class="pagenum">(p. 457)</span> + images presque effacées par le temps. François + regrette <i>Francillon</i>, ses petits camarades et les heures de + l'enfance qui ne portent ni le poids du passé, ni les inquiétudes + de l'avenir. Hélas! mes chères bruyères de Bretagne, je ne les + reverrai jamais! Mais si je meurs en terre étrangère, comme la + chose est probable, j'ai demandé et obtenu que mes os fussent + rapportés dans ma patrie, et j'entends par patrie cette pauvre + Armorique où j'ai été le compagnon de vos jeux. Convenez, Monsieur, + que nous étions des polissons bien heureux, à Dinan, et que la + gloire (si gloire il y a), et ses prétentailles, et nos vieilles + années, et tout ce que nous avons vu, ne valent pas une partie de + barres au bord de la Rance. Je ne sais pas si vous étiez là un + jour que j'ai pensé me noyer en apprenant à nager dans cette + rivière? Vous seriez venu à mon enterrement, et vous auriez pour + jamais oublié mon nom: voilà comme la Providence dispose de + chaque homme. Dans ce temps-là, Monsieur, je vous aurais écrit + de ma propre main: aujourd'hui j'ai la goutte à cette ancienne + jeune main que vous avez serrée, et je suis obligé de dicter ma + lettre. Mais, Monsieur, vous n'y perdrez rien, car je n'ai jamais + pu apprendre à écrire, et c'est toujours comme si je barbouillais + la matière d'un thème latin sous la dictée de l'abbé Duhamel.<br><br> + + Sans plus de façon, Monsieur le juge de paix démissionnaire après + expérience, ma seigneurie, qui n'a point prêté serment et qui n'a + trahi personne, vous renouvelle toutes ses amitiés de collège, + bien supérieures à la considération très distinguée avec laquelle + j'aurais l'honneur d'être,<br><br> + + Votre très humble et très obéissant serviteur,</p> + + <p class="quotedr2"><span class="smcap">Chateaubriand</span>.</p> + + + +<a id="page457" name="page457"></a><a href="#page457"></a> +<h1>VI</h1> + +<h3>RÉCITS DE LA VEILLÉE<a id="footnotetag519" name="footnotetag519"></a> +<a href="#footnote519">[519]</a></h3> + + +<p>Après avoir dit que «les gens du château étaient persuadés qu'un +certain comte de Combourg, à jambe de bois, mort depuis trois siècles, +apparaissait à certaines époques», Chateaubriand ajoute: «<i>Ces récits</i> +occupaient tout <span class="pagenum">(p. 458)</span> +le temps du coucher de ma mère et de ma sœur: +elles se mettaient au lit mourantes de peur...» Ces <i>récits</i>, on les +cherche en vain dans l'édition de 1849 et dans les éditions suivantes, +et cependant ils avaient charmé tous les auditeurs des <i>lectures</i> de +1834. Sainte-Beuve écrivait, dans son article du 15 avril 1834: «Le +coup de dix heures arrêtant brusquement sa marche, le père se retire +dans son donjon. Alors, il y a un court moment d'explosion de paroles +et d'allégement. Madame de Chateaubriand elle-même y cède, et elle +entame une de ces merveilleuses histoires de revenants et de +chevaliers, comme celle du sire de Beaumanoir et de Jehan de +Tinténiac, dont le poète nous reproduit la légende dans une langue +créée, inouïe<a id="footnotetag520" name="footnotetag520"></a> +<a href="#footnote520">[520]</a>.» -- Jules Janin disait de son côté, dans la <i>Revue +de Paris</i>: «Onze heures venues, le vieux seigneur remontait dans sa +chambre; on prêtait l'oreille et on l'entendait marcher là-haut: son +pied faisait gémir les vieilles solives; puis enfin tout se taisait, +et alors la mère, le fils, la sœur, poussaient un cri de joie... Ils +se racontaient des histoires de revenants. Parmi ces histoires, il y +en a une que M. de Chateaubriand raconte dans ses <i>Mémoires</i>, et qui +sera un jour citée comme un modèle de narration.</p> + +<p>«Voici quelques lambeaux de cette histoire, voici le pâle squelette du +revenant de M. de Chateaubriand:</p> + +<p class="quotega"> + «La nuit, à minuit, un vieux moine, dans sa cellule, entend + frapper à sa porte. Une voix plaintive l'appelle; le moine hésite + à ouvrir. A la fin il se lève, il ouvre: c'est un pèlerin qui + demande l'hospitalité. Le moine donne un lit au pèlerin et il se + repose sur le sien; mais à peine est-il endormi que tout à coup + il voit le pèlerin au bord de son lit qui lui fait signe de le + suivre. Ils sortent ensemble. La porte de l'église s'ouvre et se + referme derrière eux. Le prêtre, à l'autel, célébrait les saints + mystères. Arrivé <span class="pagenum">(p. 459)</span> + au pied de l'autel, le pèlerin ôte son + capuchon et montre au moine une tête de mort: «Tu m'as donné une + place à tes côtés, dit le pèlerin; à mon tour, je te donne une + place sur mon lit de cendres!<a id="footnotetag521" name="footnotetag521"></a> +<a href="#footnote521">[521]</a>»</p> + +<p>Qui retrouvera le manuscrit de 1834? Qui nous rendra ces merveilleuses +histoires, la légende du <i>Moine et du Pèlerin</i>, et celle du <i>Sire de +Beaumanoir et de Jehan de Tinténiac</i>? A leur défaut, voici du moins +deux histoires de revenants et de voleurs que la copie de 1826 nous a +très heureusement conservées:</p> + +<p>Deux faits mieux prouvés venaient mêler, pour ma mère et pour Lucile, +la crainte des voleurs à celle des revenants et de la nuit. Il y avait +quelques années que mes quatre sœurs, alors fort jeunes, se +trouvaient seules à Combourg avec mon père. Une nuit, elles étaient +occupées à lire ensemble la mort de Clarisse; déjà tout effrayées des +détails de cette mort, elles entendent distinctement des pas d'homme +dans l'escalier de la tour qui conduisait à leur appartement. Il était +une heure du matin. Épouvantées, elles éteignent la lumière et se +précipitent dans leurs lits. On approche, on arrive à la porte de leur +chambre, on s'arrête un moment comme pour écouter, ensuite on s'engage +dans un escalier dérobé qui communiquait à la chambre de mon père; +quelque temps après on revient, on traverse de nouveau l'antichambre, +et le bruit des pas s'éloigne, s'évanouit dans la profondeur du +château.</p> + +<p>Mes sœurs n'osaient parler de l'aventure le lendemain, car elles +craignaient que le revenant ou le voleur ne fût mon père lui-même qui +avait voulu les surprendre. Il les mit à l'aise en leur demandant si +elles n'avaient rien entendu. Il raconta qu'on était venu à la porte +de l'escalier secret de sa chambre et qu'on l'eût ouverte sans un +coffre qui se trouvait par hasard devant cette porte. Éveillé en +sursaut, il avait pris ses pistolets; mais, le bruit cessant, il avait +cru s'être trompé et il s'était rendormi. Il est probable qu'on avait +voulu l'assassiner. Les soupçons tombèrent sur un de ses domestiques. +Il est certain qu'un homme à qui le château eût été inconnu, n'aurait +pas pu trouver l'escalier dérobé par où l'on descendait dans la +chambre de mon père. Une autre fois, dans une soirée du mois de +décembre, mon père écrivait auprès du feu dans la grande salle. On +ouvre une <span class="pagenum">(p. 460)</span> +porte derrière lui; il tourne la tête et aperçoit un +homme qui le regardait avec des yeux hagards et étincelants. Mon +père tire du feu de grosses pincettes dont on se servait pour remuer +les quartiers d'arbres dans le foyer; armé de ces tenailles rougies, +il se lève: l'homme s'effraye, sort de la salle, traverse la cour +intérieure, se précipite sur le perron et s'échappe à travers la nuit.</p> + + + +<a id="page460" name="page460"></a><a href="#page460"></a> +<h1>VII</h1> + +<h3>LE COUSIN MOREAU ET SA MÈRE<a id="footnotetag522" name="footnotetag522"></a> +<a href="#footnote522">[522]</a></h3> + + +<p>Vers 1866 -- ou, pour être tout à fait exact, en 1867 -- M. Alexandre +Dumas fils a publié avec grand succès, un roman intitulé l'<i>Affaire +Clémenceau</i>. Se doutait-il qu'un siècle auparavant, en 1766, au plus +fort de la querelle de La Chalotais et du duc d'Aiguillon, une autre +«affaire Clémenceau» avait été lancée à Rennes, et que le roman +chalotiste avait fait plus de tapage que le sien? Le livre d'Alexandre +Dumas avait pour second titre: <i>Mémoire à consulter</i>. Or, j'ai sous +les yeux quelques-uns des nombreux écrits publiés à Rennes et à Paris +sur l'affaire de 1766, et l'un d'eux a de même pour titre: <i>Mémoire à +consulter pour le sieur Clémenceau</i>. Je vais essayer de résumer aussi +brièvement que possible ce Mémoire oublié, qui dut intéresser tout +particulièrement la mère de Chateaubriand, puisqu'aussi bien, nous le +savons, elle s'était «jetée avec ardeur dans l'affaire La Chalotais», +et qu'elle retrouvait, parmi les personnages dont il était question +dans le <i>Mémoire à consulter</i>, sa propre sœur et l'un de ses neveux.</p> + +<p>Un Normand en résidence à Rennes, le sieur Bouquerel, avait écrit à M. +de Saint-Florentin<a id="footnotetag523" name="footnotetag523"></a> +<a href="#footnote523">[523]</a> une lettre anonyme fort +<span class="pagenum">(p. 461)</span> injurieuse. +Soupçonné d'en être l'auteur, arrêté et conduit à la Bastille, il +avoua que la lettre était de sa main. Comme ce Bouquerel paraissait +avoir eu des relations avec M. de La Chalotais, on résolut de joindre +son affaire à celle du procureur général, et il fut ramené à Rennes. +Il devait y être incarcéré aux Cordeliers, couvent voisin du Palais du +Parlement; mais les préparatifs nécessaires pour le recevoir n'étant +pas complètement terminés, on le déposa, pour une nuit, dans l'hôpital +de Saint-Méen, maison de force semblable à celle de Charenton.</p> + +<p>Le supérieur de Saint-Méen était un prêtre du nom de Clémenceau. Il +avait été jésuite dans sa jeunesse, mais depuis 1740, c'est-à-dire +depuis plus de vingt-cinq ans, il était sorti de la «Société». Il +garda, durant une nuit, l'accusé Bouquerel, et quand celui-ci, +transféré aux Cordeliers, demanda à se confesser, ce fut M. Clémenceau +que l'autorité militaire fit venir.</p> + +<p>Aux Cordeliers, le supérieur de Saint-Méen fut en rapports avec un +officier de dragons du nom de des Fourneaux, qui se trouvait préposé à +la garde de Bouquerel. C'était un homme très brave, qui avait sauvé +son colonel sur le champ de bataille. Dans une affaire, il avait reçu, +disait-on, quatorze coups de sabre sur la tête. Il en avait gardé +l'esprit un peu faible, et il perdit tout son sang-froid, quand il se +vit en présence d'un prisonnier comme Bouquerel, lequel, depuis son +entrée aux Cordeliers, avait des accès de folie réels ou simulés. M. +Clémenceau lui demanda s'il voulait se charger de la malle de +Bouquerel et d'une bourse trouvée sur lui. Des Fourneaux refusa et le +prêtre dut alors s'adresser à l'intendant, qui l'autorisa à déposer +l'argent et la malle au greffe criminel du Parlement.</p> + +<p>Voilà les faits tels qu'ils furent racontés par Clémenceau et admis +par le Parlement qui, après enquête, les reconnut vrais. De ces faits +très simples allait sortir tout un roman.</p> + +<p>Très <span class="pagenum">(p. 462)</span> +inquiet d'être le gardien d'un homme dont l'affaire avait +de la connexité avec le procès La Chalotais, M. des Fourneaux prétexta +sa mauvaise santé, et il obtint qu'on le débarrassât de Bouquerel. Il +n'en resta pas moins obsédé de terreur, à la pensée qu'il avait attiré +sur sa tête la haine des partisans de Bouquerel et celle de tous les +Chalotistes. Son régiment ayant quitté Rennes pour prendre ses +quartiers à Blain, il fit là une grave maladie. Dans un accès de +fièvre chaude, il courut chez une dame Roland de Lisle, et lui tint +les propos les plus extravagants, disant qu'il était Jésus-Christ, et +parlant en même temps d'un prisonnier d'État menacé d'empoisonnement.</p> + +<p>Sur ces entrefaites vint de Blain à Rennes un jeune homme de dix-huit +ans, Annibal Moreau, fils d'un procureur au Parlement et soldat au +même régiment que des Fourneaux. Il raconta à sa mère la maladie du +lieutenant et en fit, peut-être sans en avoir conscience, une +véritable légende. Des Fourneaux, disait-il, avait dans son délire +souvent parlé de poison; il s'était dit circonvenu pour tuer un +prisonnier; enfin, pendant sa convalescence, un jour qu'il entendait +lire le <i>Tableau des Assemblées</i><a id="footnotetag524" name="footnotetag524"></a> +<a href="#footnote524">[524]</a>, il avait frémi au nom de M. +Clémenceau. Annibal Moreau, qui ne savait rien de Bouquerel, pas même +son existence, s'était dit <span class="pagenum">(p. 463)</span> +que le prisonnier dont le souvenir +torturait des Fourneaux devait être M. de La Chalotais; de là à +supposer que l'empoisonnement dont parlait son officier avait dû être +conseillé par «l'ex-jésuite» Clémenceau, il n'y avait qu'un pas, et ce +pas Annibal l'avait franchi.</p> + +<p>Les Moreau confièrent leurs soupçons à leurs amis, qui en parlèrent à +d'autres. M<sup>me</sup> Moreau, d'ailleurs, ne se faisait pas faute d'embellir +les récits de son fils. Elle racontait que M. des Fourneaux, alors +qu'il résidait à Rennes, lui avait un jour demandé une fiole de lait +qui pût servir de contre-poison. Les imaginations s'enflammèrent sur +ce sujet, et le gros public, épris de scènes dramatiques et d'émotions +violentes, eut vite fait de voir «l'ex-jésuite» Clémenceau se dressant +devant des Fourneaux pour le tenter, une fiole de poison dans une +main, une bourse pleine d'or dans l'autre.</p> + +<p>La poire était mûre: il ne restait plus aux Chalotistes qu'à la cueillir. +Ils avaient précisément sous la main l'homme qu'il leur fallait, un +procureur du nom de Canon, ancien clerc de M. Moreau et très avant dans +l'intimité de M<sup>me</sup> Moreau, homme de mœurs suspectes, de fortune mal +aisée, friand de scandales et doué d'une imagination hardie. Il reprit +à son compte tous les récits d'Annibal Moreau et de sa mère et en déposa +en justice, les exagérant encore, les dénaturant au besoin. Il prétendit +tenir des Moreau que le projet d'empoisonnement de La Chalotais avait +été l'un des objets des «assemblées secrètes», et jamais ils n'avaient +rien dit de semblable. Mais Canon croyait essentiel de lier l'affaire +des assemblées à l'affaire Clémenceau, pour que les menées des Jésuites +en parussent mieux combinées, selon un plan plus vigoureux. Très +satisfait du reste de son rôle, enivré du bruit qui se faisait autour +de son nom, il se plaisait à répéter et à faire sien le vers du poète:</p> + +<p class="quotega"> + Victrix causa Diis placuit, sed victa <i>Canoni</i>.</p> + +<p>Une <span class="pagenum">(p. 464)</span> +instruction fut ouverte. Le malheureux des Fourneaux subit +de nombreux interrogatoires et fut confronté avec les principaux +témoins. Il déclara n'avoir jamais parlé d'un ecclésiastique lui +présentant du poison et de l'or. Il soutint aux Moreau qu'il ne les +avait jamais entretenus d'aucune tentative faite sur lui pour le +corrompre; il n'avait jamais, dit-il, prononcé devant eux le nom de La +Chalotais. Aussi bien, toute la légende créée à son sujet +s'évanouissait, aux yeux des gens non prévenus, devant le seul fait +que des Fourneaux avait été le gardien non pas de La Chalotais, mais +de Bouquerel; devant cet autre fait également certain que La Chalotais +était dans la prison de Saint-Malo, quand des Fourneaux était à +Rennes. Cependant, grâce aux intrigues des Chalotistes et aux nombreux +partisans qu'ils comptaient dans le Parlement, le procès dura très +longtemps. Ce fut seulement le 3 mai 1768 que la Cour rendit son +arrêt. Jean Canon fut banni à perpétuité «hors du royaume». +Julie-Angélique de Bedée, épouse de Jean-François Moreau, et Annibal +Moreau, son fils, furent condamnés «en mille livres de dommages et +intérêts, par forme de réparation civile au sieur Clémenceau +seulement, applicables à l'hôpital de Saint-Méen; ladite somme +supportable, savoir: six cents livres par Canon, deux cents livres par +Annibal Moreau, et deux cents livres par ladite de Bedée<a id="footnotetag525" name="footnotetag525"></a> +<a href="#footnote525">[525]</a>».</p> + +<p>L'innocence de M. Clémenceau était proclamée par arrêt. Elle n'était +douteuse pour aucune personne de bonne foi. Dans le camp de La +Chalotais, on n'en continua pas moins à dire et à écrire que le +«complot du poison» avait réellement existé. Des pamphlets +chalotistes, cet inepte et grossier mensonge a passé dans les livres +de nos historiens.</p> + +<p>Dans le dispositif de l'arrêt du 5 mai 1768, le lecteur n'aura +<span class="pagenum">(p. 465)</span> +pas été sans remarquer cette ligne: «Julie-Angélique de <i>Bedée</i>, +épouse de Jean-François Moreau...» La dame Moreau, qui fut si +déplorablement mêlée à l'affaire Clémenceau, n'était rien moins, en +effet, que la tante propre de Chateaubriand, une sœur de sa mère, +celle-là même dont il dit dans ses <i>Mémoires</i>: «Une sœur de ma mère +qui avait fait un assez mauvais mariage.» Fille d'Ange-Annibal de +Bedée, seigneur de la Boüétardais, et de Bénigne-Jeanne-Marie de +Ravenel du Boisteilleul, Julie-Angélique-Hyacinthe de Bedée avait +épousé, le 14 avril 1744, «noble Me Jean-François Moreau, procureur au +Parlement, noble échevin de la ville et communauté de Rennes». Leur +fils <i>Annibal</i> était donc le cousin germain de Chateaubriand. Seul de +tous les personnages de l'affaire Clémenceau, il vivra, grâce aux +<i>Mémoires</i> où son glorieux parent a tracé de lui cet inoubliable +portrait: «Un bruit lointain de voix se fait entendre, augmente, +approche; ma porte s'ouvre: entrent mon frère et un de mes cousins, +fils d'une sœur de ma mère qui avait fait un assez mauvais mariage... +Mon cousin Moreau était un grand et gros homme, tout barbouillé de +tabac, mangeant comme un ogre, parlant beaucoup, toujours trottant, +soufflant, étouffant, la bouche entr'ouverte, la langue à moitié +tirée, connaissant toute la terre, vivant dans les tripots, les +antichambres et les salons».</p> + + + +<a id="page465" name="page465"></a><a href="#page465"></a> +<h1>VIII</h1> + +<h3>M. DE MALESHERBES<a id="footnotetag526" name="footnotetag526"></a> +<a href="#footnote526">[526]</a></h3> + + +<p>Un des chapitres de l'<i>Essai sur les Révolutions</i> (Seconde partie, +chapitre <span class="smcap">XVII</span>) a pour titre: <i>M. de Malesherbes</i>. <i>Exécution de Louis +XVI.</i> Sur cet exécrable attentat, sur ce crime +<span class="pagenum">(p. 466)</span> que la postérité, +faisant écho à Joseph de Maistre, appellera, comme lui, <span class="smcap">Le Grand +Crime</span><a id="footnotetag527" name="footnotetag527"></a> +<a href="#footnote527">[527]</a>, Chateaubriand a des paroles éloquentes, celle-ci, par +exemple: «Fions-nous en à la postérité, dont la voix tonnante gronde +déjà dans l'avenir; à la postérité qui, juge incorruptible des âges +écoulés, s'apprête à traîner au supplice la mémoire pâlissante des +hommes de mon siècle.» Dans une note de ce chapitre, le jeune émigré, +le beau-frère de la petite-fille de Malesherbes, parle en ces termes +du défenseur de Louis XVI:</p> + +<p class="quotega"> + Ce que l'on sent trop n'est pas trop toujours ce que l'on exprime + le mieux, et je ne puis parler aussi dignement que je l'aurais + désiré du défenseur de Louis XVI. L'alliance qui unissait ma + famille à la sienne me procurait souvent le bonheur d'approcher + de lui. Il me semblait que je devenais plus fort et plus libre en + présence de cet homme vertueux qui, au milieu de la corruption + des cours, avait su conserver dans un rang élevé l'intégrité du + cœur et le courage du patriote. Je me rappellerai longtemps la + dernière entrevue que j'eus avec lui. C'était un matin: je le + trouvai par hasard seul chez sa petite-fille. Il se mit à me + parler de Rousseau avec une émotion que je ne partageais que + trop. Je n'oublierai jamais le vénérable vieillard voulant bien + condescendre à me donner des conseils, et me disant: «J'ai tort + de vous entretenir de ces choses-là; je devrais plutôt vous + engager à modérer cette chaleur d'âme qui a fait tant de mal à + votre ami (J. S.). J'ai été comme vous, l'injustice me révoltait; + j'ai fait autant de bien que j'ai pu, sans compter sur la + reconnaissance des hommes. Vous êtes jeune, vous verrez bien des + choses; moi j'ai peu de temps à vivre.» Je supprime ce que + l'épanchement d'une conversation intime et l'indulgence de son + caractère lui faisait alors ajouter. De toutes ses prédictions + une seule s'est accomplie, je ne suis rien, et il n'est plus. Le + déchirement de cœur <span class="pagenum">(p. 467)</span> + que j'éprouvai en le quittant me + semblait dès lors un pressentiment que je ne le reverrais jamais.<br><br> + + M. de Malesherbes aurait été grand si sa taille épaisse ne + l'avait empêché de le paraître. Ce qu'il y avait de très étonnant + en lui, c'était l'énergie avec laquelle il s'exprimait dans une + vieillesse avancée. Si vous le voyiez assis sans parler, avec ses + yeux un peu enfoncés, ses gros sourcils grisonnants et son air de + bonté, vous l'eussiez pris pour un de ces augustes personnages + peints de la main de Le Sueur. Mais si on venait à toucher la + corde sensible, il se levait comme l'éclair, ses yeux à l'instant + s'ouvraient et s'agrandissaient: aux paroles chaudes qui + sortaient de sa bouche, à son air expressif et animé, il vous + aurait semblé voir un jeune homme dans toute l'effervescence de + l'âge; mais à sa tête chenue, à ses mots un peu confus, faute de + dents pour les prononcer, vous reconnaissiez le septuagénaire. Ce + contraste redoublait les charmes que l'on trouvait dans sa + conversation, comme on aime ces feux qui brûlent au milieu des + neiges et des glaces de l'hiver.<br><br> + + M. de Malesherbes a rempli l'Europe du bruit de son nom; mais le + défenseur de Louis XVI n'a pas été moins admirable aux autres + époques de sa vie que dans les derniers instants qui l'ont si + glorieusement couronnée. Patron des gens de lettres, le monde lui + doit l'<i>Émile</i>, et l'on sait que c'est le seul homme de cour, le + maréchal de Luxembourg excepté, que Jean-Jacques ait sincèrement + aimé. Plus d'une fois il brisa les portes des bastilles; lui seul + refusa de plier son caractère aux vices des grands, et sortit par + des places où tant d'autres avaient laissé leur vertu. + Quelques-uns lui ont reproché de donner dans ce qu'on appelle + <i>les principes du jour</i>. Si par principes du jour on entend haine + des abus, M. de Malesherbes fut certainement coupable. Quant à + moi, j'avouerai que s'il n'eût été qu'un bon et franc + gentilhomme, prêt à se sacrifier pour le roi, son maître, et à en + appeler à son épée plutôt qu'à sa raison, je l'eusse sincèrement + estimé, mais j'aurais laissé à d'autres le soin de faire son + éloge.<br><br> + + Je me propose d'écrire la vie de M. de Malesherbes, pour laquelle + je rassemble depuis longtemps des matériaux. Cet ouvrage + embrassera ce qu'il y a de plus intéressant dans le règne de + Louis XV et de Louis XVI. Je montrerai l'illustre magistrat mêlé + dans toutes les affaires des temps. On le verra patriote à la + cour, naturaliste à Malesherbes, philosophe à Paris. On le suivra + au conseil des rois et dans la retraite du sage. On le verra + écrivant d'un côté aux ministres sur des matières d'état, de + <span class="pagenum">(p. 468)</span> + l'autre entretenant une correspondance de cœur avec + Rousseau sur la botanique. Enfin, je le ferai voir disgracié par + la cour pour son intégrité, et voulant porter sa tête sur + l'échafaud avec son souverain.»</p> + + + +<a id="page468" name="page468"></a><a href="#page468"></a> +<h1>IX</h1> + +<h3>LA CLÉRICATURE DE CHATEAUBRIAND<a id="footnotetag528" name="footnotetag528"></a> +<a href="#footnote528">[528]</a></h3> + + +<p>Il est parfaitement exact que Chateaubriand, en vue d'obtenir son +agrégation à l'ordre de Malte, s'est fait donner par l'évêque de +Saint-Malo la première tonsure cléricale. Sur un registre de l'ancien +évêché de Saint-Malo, destiné à enregistrer les dispenses, démissions, +lettres d'ordre, synodes, délibérations du clergé du diocèse et +généralement les expéditions quelconques du secrétariat de l'évêché, +on trouve à la date du <i>16 décembre 1788</i>, cette mention: <i>Lettre de +tonsure pour M. de Chateaubriand</i>. Suit le texte de la lettre:</p> + +<p class="quotega"> + <i>Gabriel Cortois de Pressigny miseratione divina et sanctæ sedis + apostolicæ gratia Episcopus Macloviensis, etc. Notum facimus + quod nos die datæ præsentium in sacello palatii nostri dilectum + nostrum nobilem Franciscum-Augustum-Renatum de Chateaubriand, + filium Renati-Augusti et dame Apollinæ-Joannæ-Suzannæ de Bedée + conjugum, ex parochia et civitate Macloviensi laïcum de legitimo + matrimonio procreatum, examinatum capacem et idoneum repertum, ad + primam tonsuram clericalem promovendum duximus et promovimus. + Datum maclovii sub signo sigilloque nostris et secretarii nostri + suscriptione, anno Domini millesimo septingentesima octogesimo + die vero decembris decima sexta.</i></p> + + <p class="quotedr2"> G. Epus Macloviensis.<br><br> + + <span class="smcap">De Mandato</span>.<br><br> + + Met, <i>secrét.</i></p> + +<p>Voici <span class="pagenum">(p. 469)</span> la traduction:</p> + +<p class="quotega"> + Gabriel Cortois de Pressigny, par la miséricorde divine et la + grâce du Saint-Siège apostolique, évêque de Saint-Malo, etc.<br><br> + + Nous faisons connaître que le jour de la date de ces présentes + lettres nous avons promu et nous promouvons à la première tonsure + cléricale, dans la chapelle de notre palais, notre cher fils + noble François-Auguste-René de Chateaubriand, fils de + René-Auguste et de dame Apolline-Jeanne-Suzanne de Bedée, son + épouse, laïque de la ville, et paroisse de Saint-Malo, procréé de + légitime mariage, examiné et trouvé capable et idoine.<br><br> + + Donné à Saint-Malo sous notre seing et notre sceau et sous la + signature de notre secrétaire, l'an du Seigneur mil sept cent + quatre-vingt-huit, le 16<sup>e</sup> jour de décembre.</p> + + <p class="quotedr2"><i>Signé</i>: G., évêque de Saint-Malo.<br><br> + + <span class="smcap">Par Mandement</span>:<br><br> + + Met, <i>secrétaire</i>.</p> + + + +<a id="page469" name="page469"></a><a href="#page469"></a> +<h1>X</h1> + +<h3>LE BARON BILLING ET L'AMBASSADE DE LONDRES<a id="footnotetag529" name="footnotetag529"></a> +<a href="#footnote529">[529]</a></h3> + + +<p>En 1834, à l'époque où, dans le salon de madame Récamier, eurent lieu +les lectures des <i>Mémoires</i>, le baron de Billing était chargé +d'affaires de France à Naples. C'est de cette ville qu'après avoir lu, +dans la <i>Revue de Paris</i>, le premier article de Jules Janin; il lui +écrivit pour lui signaler un de ces actes de générosité dont +Chateaubriand fut coutumier toute sa vie, aux jours de sa détresse +comme aux heures de sa prospérité. Parce qu'il a plu à Chateaubriand +de toujours se taire sur ces actes-là, ce nous est peut-être une +raison d'en faire connaître au moins quelques-uns. Par l'anecdote +qu'elle rappelle, par les détails qu'elle contient, la lettre de M. +Billing est, d'ailleurs, comme une page tombée des <i>Mémoires</i>; il +sied, je crois, de la leur restituer.</p> + +<p>Voici <span class="pagenum">(p. 470)</span> cette lettre.</p> + + <p class="quotedr2"><i>Naples, ce 30 avril 1834.</i><br><br> + + Monsieur Jules JANIN, à PARIS,</p> + +<p class="quotega"> + Vous nous avez donné, dans la <i>Revue de Paris</i>, un admirable + article sur M. de Chateaubriand; vous nous en promettez un + second, et c'est à cette occasion que je vous adresse la présente + lettre.....<br><br> + + Vous savez donc que, par un bonheur inespéré, lors de son + ambassade à Londres, M. de Chateaubriand voulut bien non + seulement m'honorer d'un intérêt, dont j'ai plus tard éprouvé les + effets, mais qu'il daigna m'accorder quelque part dans sa + confiance. Connaissant ma longue habitude du pays où il venait + représenter la France, il avait coutume de remettre entre mes + mains, souvent même presque sans examen, les lettres qu'il + recevait de l'intérieur de l'Angleterre. Un jour, parmi celles + qui composaient cette correspondance pour ainsi dire quotidienne, + il s'en trouva une dont l'écriture, la forme même, excitèrent + particulièrement mon attention; un certain parfum de femme me fit + hésiter longtemps d'en pénétrer le contenu, car je craignais + quelque distraction de la part de celui dont la tête, comme celle + du père Aubry, n'avait pas toujours été chauve. Enfin, il me + sembla que ce papier respirait une odeur de pureté et + d'innocence. Je l'ouvris: c'était une de ces lettres charmantes + telle que Clarisse l'aurait écrite avant d'avoir rencontré + Lovelace. Elle était adressée à M. de Chateaubriand par une jeune + femme qu'il avait connue enfant, qu'il avait entièrement perdue + de vue depuis lors, mais qui néanmoins (heureux privilège du + génie!) conservait encore le nom poétique, dont il l'avait + baptisée en badinant. Elle lui rappelait ces jours charmants de + sa joyeuse enfance et lui racontait comment, depuis cette époque, + elle avait grandi et venait de contracter avec un jeune + <i>Clergyman</i> une union qui faisait la félicité de son existence. + Elle lui demandait la grâce de paraître devant lui pour lui + présenter son mari, mais surtout pour remercier, au nom de ses + vieux parents, l'ambassadeur du puissant roi de France, des + bienfaits dont l'auteur pauvre, et <i>alors</i> ignoré, de l'<i>Essai + sur les Révolutions</i>, les avait jadis comblés: «Vous ne pouvez + avoir oublié, disait-elle, que sachant mes parents dans la + détresse, vous avez compati à des maux que vous éprouviez + vous-même, au point d'abandonner généreusement à vos humbles + hôtes tout le produit de l'ouvrage que vous veniez de mettre au + jour!»<br><br> + + Quand <span class="pagenum">(p. 471)</span> + je rapportai cette lettre à M. de Chateaubriand, et + que je lui demandai quel était le jour que je devais indiquer à + cette jeune femme pour qu'elle accomplit le devoir dont elle + avait à s'acquitter envers lui, sa physionomie se couvrit de + cette confusion enfantine que vous lui connaissez: il était + confus que même l'un de ses plus sincères admirateurs eût surpris + un nouveau trait de son admirable caractère!<br><br> + + Je n'oublierai jamais, monsieur, cette entrevue qui eut lieu peu + de jours après, où la jeune Anglaise, pleine de cette chaste + assurance de la vertu, remplissant un devoir, portait des yeux + calmes et confiants sur le timide représentant d'un grand empire, + rougissant de cette sorte de <i>flagrante delicto</i>, où il se + trouvait pris. Puis, le mari de la jeune femme, sérieux comme son + saint ministère, appelant gravement la bénédiction divine sur le + bienfaiteur de la famille de sa femme. Enfin, M. de + Chateaubriand, homme alors puissant et entouré des pompes + diplomatiques, troublé, éperdu, balbutiant quelques mots + d'anglais, de cette voix dont je n'ai retrouvé l'harmonie que + dans la bouche de Canning et dans celle de mademoiselle Mars; + pour étouffer ce souvenir du bien qu'il avait fait, alors que + pauvre, obscur, isolé, il avait généreusement secouru une famille + plus pauvre, plus obscure, plus isolée encore que lui!<br><br> + + Je ne sais, monsieur, si ce petit incident inaperçu dans un drame + admirable, par une distraction bien naturelle à M. de + Chateaubriand, n'aura pas été omis des <i>Mémoires</i>, dont il est si + fort question, en ce moment, dans le monde; mais il m'a semblé + que c'était surtout à vous qu'il appartenait de réparer cet + oubli. Quel parti, si vous le voulez bien, ne saurez-vous pas + tirer de tout ce que cette anecdote renferme, à mon gré, de + touchant!<br><br> + + Pour mon compte, je serais trop heureux si en la voyant figurer + dans le prochain article que nous attendons de vous, j'avais, en + la tirant de l'oubli, témoigné à l'homme illustre qui en est + l'objet combien la reconnaissance que sa conduite envers moi m'a + inspirée, est plus vive aux jours de ce que le monde appelle son + infortune, qu'alors qu'il était assis parmi les puissants de la + terre!<br><br> + + Recevez, monsieur, l'assurance de mon dévouement et de mes + sentiments tout particuliers.</p> + + <p class="quotedr2"> A. <span class="smcap">Billing</span>.</p> + + + +<a id="page472" name="page472"></a><a href="#page472"></a> +<h1>XI <span class="pagenum">(p. 472)</span></h1> + +<h3>FRANCIS TULLOCH<a id="footnotetag530" name="footnotetag530"></a> +<a href="#footnote530">[530]</a></h3> + + +<p>Il y a de tout dans l'<i>Essai sur les Révolutions</i>, «cette tour de +Babel», comme l'appelle quelque part Chateaubriand<a id="footnotetag531" name="footnotetag531"></a> +<a href="#footnote531">[531]</a>. Les Trente +Tyrans d'Athènes y coudoient les membres du Comité de salut public et +du Comité de sûreté générale. Critias y donne la main à Marat, et +Tallien y donne la réplique à Théramènes. Aux massacres d'Eleusine +répondent les massacres de Septembre. La campagne de 1792 fait suite à +la campagne de l'an <span class="smcap">III</span> de la soixante-douzième olympiade, et la +campagne de 1794 est comme un décalque de la campagne de l'an 479 +avant notre ère. Voici pêle-mêle la bataille de Marathon et celle de +Jemmapes, le combat de Salamine et celui de Maubeuge, la victoire de +Platée et la victoire de Fleurus. Voici, accouplés à tout bout de +champ, Miltiade et Dumouriez, Mardonius et le prince de Cobourg, +Darius et l'empereur Léopold, Agis et Louis XVI, Pisistrate et +Robespierre, Lycurque et Saint-Just, le second chant de Tyrtée et +l'Hymne des Marseillais, Épiménide et M. de Flins! Au milieu de ce +chaos, traversé par des éclairs de génie, il y a des pages de +Mémoires; l'une d'elles est relative à ce Francis Tulloch, que +Chateaubriand rencontra sur le navire qui le transportait en Amérique. +Cette page, qui confirme d'ailleurs pleinement le récit des <i>Mémoires +d'Outre-tombe</i>, est des plus intéressantes, et il me semble bien +qu'elle a ici sa place marquée. Racontant, au chapitre <span class="smcap">LIV</span> de +<span class="pagenum">(p. 473)</span> +sa seconde partie, son voyage aux Açores, Chateaubriand s'exprime en +ces termes:</p> + +<p class="quotega"> + Manquant d'eau et de provisions fraîches, et nous trouvant au + printemps de 1791 par la hauteur des Açores, il fut résolu que + nous y relâcherions. Dans le vaisseau sur lequel je passais alors + en Amérique, il y avait plusieurs prêtres français qui émigraient + à Baltimore, sous la conduite du supérieur de St..., M. N... + (l'abbé Nagot). Parmi ces prêtres se trouvaient quelques + étrangers, en particulier M. T... (Francis Tulloch), jeune + Anglais d'une excellente famille, qui s'était nouvellement + converti à la religion romaine.</p> + +<p>Et ici, en note, vient l'histoire du jeune Anglais et de ses relations +avec le futur auteur du <i>Génie du christianisme</i>, qui, passionnément +épris, à cette date, des idées philosophiques de Rousseau, cherche à +le mettre en garde contre «les prêtres» et s'efforce de le détacher de +«la religion romaine». L'épisode est curieux. On va le lire:</p> + +<p class="quotega"> + L'histoire de ce jeune homme est trop singulière pour n'être pas + racontée, surtout écrivant en Angleterre, où elle peut intéresser + plusieurs. J'invite le lecteur à la parcourir avant de continuer + la lecture du chapitre.<br><br> + + M. T... était né d'une mère écossaise et d'un père anglais, + ministre, je crois, de W. (quoique j'aie fait en vain des + démarches pour trouver celui-ci, et que je puis d'ailleurs avoir + oublié les vrais noms). Il servait dans l'artillerie, où son + mérite l'eût sans doute bientôt fait distinguer. Peintre, + musicien, mathématicien, parlant plusieurs langues, il réunissait + aux avantages d'une taille élevée et d'une figure charmante les + talents utiles et ceux qui nous font rechercher de la société.<br><br> + + M. N..., supérieur de Saint..., étant venu à Londres, je crois, + en 1790, pour ses affaires, fit la connaissance de T... A + l'esprit rusé d'un vieux prêtre, M. N... joignait cette chaleur + d'âme qui fait aisément des prosélytes parmi des hommes d'une + imagination aussi vive que celle de T... Il fut donc résolu que + celui-ci passerait à Paris, renverrait de là sa commission au duc + de Richmond, embrasserait la religion romaine, et, entrant dans + les ordres, suivrait M. N... en Amérique. La chose fut exécutée; + et T..., en dépit des lettres de sa mère, qui lui tiraient des + larmes, s'embarqua pour le Nouveau-Monde.<br><br> + + Un <span class="pagenum">(p. 474)</span> + de ces hasards qui décident de notre destinée m'amena + sur le même vaisseau où se trouvait ce jeune homme. Je ne fus pas + longtemps sans découvrir cette âme, si mal assortie avec celles + qui l'environnaient; et j'avoue que je ne pouvais cesser de + m'étonner de la chance singulière qui jetait un Anglais, riche et + bien né, parmi une troupe de prêtres catholiques. T..., de son + côté, s'aperçut que je l'entendais; il me recherchait, mais il + craignait M. N..., qui marquait de moi une juste défiance, et + redoutait une trop grande intimité entre moi et son disciple.<br><br> + + Cependant notre voyage se prolongeait, et nous n'avions pu encore + nous ouvrir l'un à l'autre. Une nuit, enfin, nous restâmes seuls + sur le gaillard, et T... me conta son histoire. Je lui + représentai que, s'il croyait la religion romaine meilleure que + la protestante, je n'avais rien à dire à cet égard; mais que + d'abandonner sa patrie, sa famille, sa fortune, pour aller courir + à l'autre bout du monde avec un séminaire de prêtres, me + paraissait une insigne folie dont il se repentirait amèrement. Je + l'engageai à rompre avec M. N...: comme il lui avait confié son + argent, et qu'il craignait de ne pouvoir le ravoir, je lui dis + que nous partagerions ma bourse; que mon dessein était de voyager + chez les sauvages aussitôt que j'aurais remis mes lettres de + recommandation au général Washington; que, s'il voulait + m'accompagner dans cette intéressante caravane, nous reviendrons + ensemble en Europe; que je passerais par amitié pour lui en + Angleterre, et que j'aurais le plaisir de le ramener moi-même au + sein de sa famille. Je me chargeai en même temps d'écrire à sa + mère, et de lui annoncer cette heureuse nouvelle. T..... me + promit tout, et nous nous liâmes d'une tendre amitié.<br><br> + + T... était comme moi, épris de la nature. Nous passions les nuits + entières à causer sur le pont, lorsque tout dormait dans le + vaisseau, qu'il ne restait plus que quelques matelots de quart; + que, toutes les voiles étant pliées, nous roulions au gré d'une + lame sourde et lente, tandis qu'une mer immense s'étendait autour + de nous dans les ombres, et répétait l'illumination magnifique + d'un ciel chargé d'étoiles. Nos conversations alors n'étaient + peut-être pas tout à fait indignes du grand spectacle que nous + avions sous les yeux; et il nous échappait de ces pensées qu'on + aurait honte d'énoncer dans la société, mais qu'on serait trop + heureux de pouvoir saisir et écrire. Ce fut dans une de ces + belles nuits, qu'étant à environ cinquante lieues des côtes de la + Virginie, et cinglant sous une légère brise de l'ouest, qui nous + apportait l'odeur aromatique de la terre, il composa, pour une + romance <span class="pagenum">(p. 475)</span> + française, un air qui exhalait le sentiment entier + de la scène qui l'inspira. J'ai conservé ce morceau précieux, et + lorsqu'il m'arrive de le répéter dans les circonstances présentes, + il fait naître en moi des émotions que peu de gens pourraient + comprendre.<br><br> + + Avant cette époque, le vent nous ayant forcés de nous élever + considérablement dans le Nord, nous nous étions trouvés dans la + nécessité de faire une seconde relâche à l'île de + Saint-Pierre<a id="footnotetag532" name="footnotetag532"></a> +<a href="#footnote532">[532]</a>. Durant les quinze jours que nous passâmes à + terre, T... et moi nous allions courir dans les montagnes de + cette île affreuse; nous nous perdions au milieu des brouillards + dont elle est sans cesse couverte. L'imagination sensible de mon + ami se plaisait à ces scènes sombres et romantiques: quelquefois, + errant au milieu des nuages et des bouffées de vent, en entendant + les mugissements d'une mer que nous ne pouvions découvrir, égarés + sur une bruyère laineuse et morte, au bord d'un torrent rouge qui + roulait entre des rochers, T... s'imaginait être le barde de + Cona; et, en sa qualité de demi-Écossais, il se mettait à + déclamer des passages d'<i>Ossian</i> pour lesquels il improvisait des + airs sauvages, qui m'ont plus d'une fois rappelé le «<i>'t was like + the memory of joys that are past, pleasing and mournful to the + soul</i>.» Je suis bien fâché de n'avoir pas noté quelques-uns de + ces chants extraordinaires, qui auraient étonné les amateurs et + les artistes. Je me souviens que nous passâmes toute une + après-midi à élever quatre grosses pierres en mémoire d'un + malheureux célébré dans un petit épisode à la manière + d'Ossian<a id="footnotetag533" name="footnotetag533"></a> +<a href="#footnote533">[533]</a>. Nous nous rappelions alors Rousseau s'amusant à + lever des rochers dans son île, pour regarder ce qui était + dessous: si nous n'avions pas le génie de l'auteur de l'<i>Émile</i>, + nous avions du moins sa simplicité. D'autres fois nous + herborisions.<br><br> + + «Mais je prévis dès lors que T... m'échapperait. Nos prêtres se + mirent alors à faire des processions et voilà mon ami qui se + monte la tête, court se placer dans les rangs, et se met à + chanter avec les autres. J'écrivis aussi de Saint-Pierre à la + mère de T... Je ne sais si ma lettre lui aura été remise, comme + le gouverneur me l'avait promis; je désire qu'elle ait été + perdue, puisque j'y donnais des espérances qui n'ont pas été + réalisées.<br><br> + + Arrivé à Baltimore, sans me dire adieu, sans paraître sensible à + notre ancienne liaison, à ce que j'avais fait pour lui (m'étant + attiré <span class="pagenum">(p. 476)</span> + la haine des prêtres), T... me quitta un matin et je + ne l'ai jamais revu depuis. J'essayai, mais en vain, de lui + parler; le malheureux était circonvenu, et il se laissa aller. + J'ai été moins touché de l'ingratitude de ce jeune homme que de + son sort: depuis ma retraite en Angleterre, j'ai fait de vaines + recherches pour découvrir sa famille. Je n'avais d'autre envie + que d'apprendre qu'il était heureux, et de me retirer; car, quand + je le connus, je n'étais pas alors ce que je suis: je rendais + alors des services, et ce n'est pas ma manière de rappeler des + liaisons passés avec des riches, lorsque je suis tombé dans + l'infortune. Je me suis présenté chez l'évêque de Londres et, sur + les registres qu'on m'a permis de feuilleter, je n'ai pu trouver + le nom du ministre T... Il faut que je l'orthographie mal. Tout + ce que je sais, c'est que T... avait un frère et que deux de ses + sœurs étaient placées à la cour. J'ai peu trouvé d'hommes dont + le cœur fût mieux en harmonie avec le mien que celui de T...; + cependant mon ami avait dans les yeux une arrière pensée que je + ne lui aurais pas voulu.»</p> + +<p>Lorsque Chateaubriand publia, en 1826, une nouvelle édition de +l'Essai, il fit suivre la note qu'on vient de lire des lignes +suivantes:</p> + +<p class="quotega"> + Il n'y a de passable dans cette note que mes descriptions comme + voyageur. Il fallait bien, au reste, puisque j'étais philosophe, + que j'eusse tous les caractères de ma secte: la fureur du + propagandisme et le penchant à calomnier les prêtres. J'ai été + plus heureux comme ambassadeur que je ne l'avais été comme + émigré. J'ai retrouvé à Londres, en 1822, M. T..., il ne s'est + point fait prêtre: il est resté dans le monde; il s'est marié; il + est devenu vieux comme moi; il n'a plus <i>d'arrière-pensée</i> dans + les yeux: son roman, ainsi que le mien, est fini.</p> + + + +<a id="page476" name="page476"></a><a href="#page476"></a> +<h1>XII</h1> + +<h3>JOURNAL DE VOYAGE<a id="footnotetag534" name="footnotetag534"></a> +<a href="#footnote534">[534]</a></h3> + + +<p>Dans son <i>Voyage en Amérique</i> (<i>Œuvres complètes</i>, tome <span class="smcap">VI</span>), +Chateaubriand a donné quelques fragments de son <i>Journal +<span class="pagenum">(p. 477)</span> de +route</i>. Ce sont de simples notes, mais où se révèle déjà le grand +peintre qu'il sera plus tard. «Rien, dit Sainte-Beuve <i>(Chateaubriand +et son groupe littéraire sous l'Empire</i>, t. <span class="smcap">I</span>, p. 126), rien ne rend +mieux l'impression vraie, toute pure, à sa source; ce sont les cartons +du grand peintre, du grand paysagiste, dans leur premier jet.»</p> + +<p>Voici quelques-unes de ces notes.</p> + +<p class="quotega"> + Le ciel est pur sur ma tête, l'onde limpide sous mon canot qui + fuit devant une légère brise. A ma gauche sont des collines + taillées à pic et flanquées de rochers d'où pendent des + convolvulus à fleurs blanches et bleues, des festons de + bignonias, de longs graminées, des plantes saxatiles de toutes + les couleurs; à ma droite règnent de vastes prairies. A mesure + que le canot avance, s'ouvrent de nouvelles scènes et de nouveaux + points de vue; tantôt ce sont des vallées solitaires et riantes, + tantôt des collines nues; ici c'est une forêt de cyprès dont on + aperçoit les portiques sombres; là c'est un bois léger d'érables, + où le soleil se joue comme à travers une dentelle.<br><br> + + Liberté primitive, je te retrouve enfin! Je passe comme cet + oiseau qui vole devant moi, qui se dirige au hasard, et n'est + embarrassé que du choix des ombrages. Me voilà tel que le + Tout-Puissant m'a créé, souverain de la nature, porté triomphant + sur les eaux, tandis que les habitants des fleuves accompagnent + ma course, que les peuples de l'air me chantent leurs hymnes, que + les bêtes de la terre me saluent, que les forêts courbent leur + cime sur mon passage. Est-ce sur le front de l'homme de la + société, ou sur le mien, qu'est gravé le sceau immortel de notre + origine? Courez vous enfermer dans vos cités, allez vous + soumettre à vos petites lois; gagnez votre pain à la sueur de + votre front, ou dévorez le pain du pauvre; égorgez-vous pour un + mot, pour un maître; doutez de l'existence de Dieu, ou adorez-le + sous des formes superstitieuses: moi j'irai errant dans mes + solitudes; pas un seul battement de mon cœur ne sera comprimé, + pas une seule de mes pensées ne sera enchaînée; je serai libre + comme la nature; je ne reconnaîtrai de souverain que celui qui + alluma la flamme des soleils, et qui d'un seul coup de sa main + fit rouler tous les mondes.<br><br> + + <i>Sept heures du soir.</i><br><br> + + Nous nous sommes levés de grand matin pour partir à la fraîcheur; + les bagages ont été rembarques; nous avons déroulé notre + <span class="pagenum">(p. 478)</span> + voile. Des deux côtés nous avions de hautes terres chargées de + forêts; le feuillage offrait toutes les nuances imaginables: + l'écarlate fuyant sur le rouge, le jaune foncé sur l'or brillant, + le brun ardent sur le brun léger; le vert, le blanc, l'azur, + lavés en mille teintes plus ou moins faibles, plus ou moins + éclatantes. Près de nous c'était toute la variété du prisme; loin + de nous, dans les détours de la vallée, les couleurs se mêlaient + et se perdaient dans des fonds veloutés. Les arbres harmonisaient + ensemble leurs formes; les uns se déployaient en éventail, + d'autres s'élevaient en cônes, d'autres s'arrondissaient en + boule, d'autres étaient taillés en pyramide: mais il faut se + contenter de jouir de ce spectacle sans chercher à le décrire.<br><br> + + <i>Midi.</i><br><br> + + Il est impossible de remonter plus haut en canot: il faut + maintenant changer notre manière de voyager; nous allons tirer + notre canot à terre, prendre nos provisions, nos armes, nos + fourrures pour la nuit, et pénétrer dans les bois. + + <i>Trois heures.</i><br><br> + + Qui dira le sentiment qu'on éprouve en entrant dans ces forêts + aussi vieilles que le monde, et qui seules donnent une idée de la + création telle qu'elle sortit des mains de Dieu? Le jour, tombant + d'en haut à travers un voile de feuillage, répand dans la + profondeur du bois une demi-lumière changeante et mobile qui + donne aux objets une grandeur fantastique. Partout il faut + franchir des arbres abattus, sur lesquels s'élèvent d'autres + générations d'arbres. Je cherche en vain une issue dans ces + solitudes; trompé par un jour plus vif, j'avance à travers les + herbes, les mousses, les lianes, et l'épais humus composé des + débris des végétaux; mais je n'arrive qu'à une clairière formée + par quelques pins tombés. Bientôt la forêt redevient plus sombre; + l'œil n'aperçoit que des troncs de chênes et de noyers qui se + succèdent les uns aux autres, et qui semblent se serrer en + s'éloignant: l'idée de l'infini se présente à moi.<br><br> + + <i>Six heures.</i><br><br> + + J'avais entrevu de nouveau une clarté et j'avais marché vers + elle. Me voilà au point de lumière: triste champ plus + mélancolique que les forêts qui l'environnent! Ce champ est un + ancien cimetière indien. Que je me repose un instant dans cette + double solitude de la mort et de la nature: est-il un asile où + j'aimasse mieux dormir pour toujours.<br><br> + + <i>Sept <span class="pagenum">(p. 479)</span> heures.</i><br><br> + + Ne pouvant sortir de ces bois, nous y avons campé. La + réverbération de notre bûcher s'étend au loin; éclairé en dessous + par la lueur scarlatine, le feuillage parait ensanglanté, les + troncs des arbres les plus proches s'élèvent comme des colonnes + de granit rouge, mais les plus distants, atteints à peine de la + lumière, ressemblent, dans l'enfoncement du bois, à de pâles + fantômes rangés en cercle au bord d'une nuit profonde.<br><br> + + <i>Minuit.</i><br><br> + + Le feu commence à s'éteindre, le cercle de sa lumière se + rétrécit. J'écoute; un calme formidable pèse sur ces forêts; on + dirait que des silences succèdent à des silences. Je cherche + vainement à entendre dans un tombeau universel quelque bruit qui + décèle la vie. D'où vient ce soupir? d'un de mes compagnons: il + se plaint, bien qu'il sommeille. Tu vis, donc, tu souffres: voilà + l'homme.<br><br> + + <i>Minuit et demie.</i><br><br> + + Le repos continue: mais l'arbre décrépit se rompt: il tombe. Les + forêts mugissent; mille voix s'élèvent. Bientôt les bruits + s'affaiblissent; ils meurent dans des lointains presque + imaginaires; le silence envahit de nouveau le désert.<br><br> + + <i>Une heure du matin.</i><br><br> + + Voici le vent: il court sur la cime des arbres; il les secoue en + passant sur ma tête. Maintenant c'est comme le flot de la mer qui + se brise tristement sur le rivage.<br><br> + + Les bruits ont réveillé les bruits. La forêt est toute harmonie, + Est-ce les sons graves de l'orgue que j'entends, tandis que des + sons plus légers errent dans les voûtes de verdure? Un court + silence succède: la musique aérienne recommence; partout de + douces plaintes, des murmures qui renferment eux-mêmes d'autres + murmures; chaque feuille parle un langage différent, chaque brin + d'herbe rend une note particulière.<br><br> + + Une voix extraordinaire retentit: c'est celle de cette grenouille + qui imite les mugissements du taureau. De toutes les parties de + la forêt les chauves-souris accrochées aux feuilles élèvent leurs + chants monotones: on croit ouïr des glas continus, ou le + tintement funèbre d'une cloche. Tout nous ramène à quelque idée + de la mort, parce que cette idée est au fond de la vie.</p> + +<a id="page481" name="page481"></a><a href="#page481"></a> +<table border="0" cellpadding="10" summary="Table des matières"> +<colgroup> + <col width="15%"> + <col width="70%"> + <col width="15%"> +</colgroup> + +<tr> + <td> + + </td> + <td> + <h1>TABLE DES MATIÈRES.</h1> + </td> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> + <td> + <h4>INTRODUCTION.</h4> + </td> + <td> + <a href="#pageV">V</a> + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> + <td> + <h4>PRÉFACE TESTAMENTAIRE.</h4> + </td> + <td> + <a href="#pageXLIII">XLIII</a> + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> + <td> + <h4>AVANT-PROPOS.</h4> + </td> + <td> + <a href="#pageLI">LI</a>LI + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> + <td> + <h1>PREMIÈRE PARTIE.</h1> + </td> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> + <td> + <h4>LIVRE PREMIER.</h4> + </td> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> + <td> +Naissance de mes frères et sœurs. -- Je viens au monde. -- Plancoët. -- Vœu. + -- Combourg. -- Plan de mon père pour mon éducation. -- La Villeneuve. + -- Lucile. -- Mesdemoiselles Couppart. -- Mauvais écolier que je suis. -- Vie +de ma grand'mère maternelle et de sa sœur, à Plancoët. -- Mon oncle, +le comte de Bedée, à Monchoix. -- Relèvement du vœu de ma nourrice. + -- Gesril. -- Hervine Magnon. -- Combat contre les deux mousses. + </td> + <td> + <a href="#page001">1</a> + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> + <td> + <h4>LIVRE II.</h4> + </td> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> + <td> +Billet de M. Pasquier. -- Dieppe. -- Changement de mon éducation. -- Printemps +en Bretagne. -- Forêt historique. -- Campagnes Pélagiennes. -- Coucher de la +lune sur la mer. -- Départ pour Combourg. -- Description du château. + -- Collège de Dol. -- Mathématiques et langues. -- Trait de mémoire. + -- Vacances à Combourg. -- Vie de château en province. -- Mœurs féodales. + -- Habitants de Combourg. -- Secondes vacances à Combourg. -- Régiment de +Conti. -- Camp à Saint-Malo. -- Une abbaye. -- Théâtre. -- Mariage de mes deux +sœurs aînées. -- Retour au collège. -- Révolution commencée dans mes idées. + -- Aventures de la pie. -- Troisièmes vacances à Combourg. -- Le charlatan. + -- Rentrée au collège. -- Invasion de la France. -- Jeux. -- L'abbé de +Chateaubriand. -- -Première communion. -- Je quitte le collège de Dol. + -- Mission à Combourg. -- Collège de Rennes. -- Je retrouve Gesril. -- Moreau. + -- Limoëlan. -- Mariage de ma troisième sœur. -- Je suis envoyé à Brest +pour subir l'examen de garde de marine. -- Le port de Brest. -- Je retrouve +encore Gesril. -- Lapeyrouse. -- Je reviens à Combourg. + </td> + <td> + <a href="#page063">63</a> + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> + <td> + <h4>LIVRE III.</h4> + </td> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> + <td> +Promenade. -- Apparition de Combourg. -- Collège de Dinan. -- Broussais. -- Je +reviens chez mes parents. -- Vie à Combourg. -- Journées et soirées. -- Mon +donjon. -- Passage de l'enfant à l'homme. -- Lucile. -- Dernières lignes +écrites à La Vallée-aux-Loups. -- Révélations sur le mystère de ma vie. + -- Fantôme d'amour. -- Deux années de délire. -- Occupations et chimères. + -- -Mes joies de l'automne. -- Incantation. -- Tentation. -- Maladie. -- Je +crains et refuse de m'engager dans l'état ecclésiastique. -- Un moment +dans ma ville natale. -- Souvenir de la Villeneuve et des tribulations +de mon enfance. -- Je suis rappelé à Combourg. -- Dernière entrevue avec +mon père. -- J'entre au service. -- Adieux à Combourg. + </td> + <td> + <a href="#page123">123</a> + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> + <td> + <h4>LIVRE IV.</h4> + </td> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> + <td> +Berlin. -- Potsdam. -- Frédéric. -- Mon frère. -- Mon cousin Moreau. -- Ma +sœur, la comtesse de Farcy. -- Julie mondaine. -- Dîner. -- Pommereul. -- M<sup>me</sup> +de Chastenay. -- Cambrai. -- Le régiment de Navarre. -- La Martinière. -- Mort +de mon père. -- Regrets. -- Mon père m'eût-il apprécié? -- Retour en +Bretagne. -- Séjour chez ma sœur aînée. -- Mon frère m'appelle à Paris. + -- Premier souffle de la muse. -- Manuscrit de Lucile. -- Ma vie solitaire +à Paris. -- Présentation à Versailles. -- Chasse avec le roi. + </td> + <td> + <a href="#page169">169</a> + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> + <td> + <h4>LIVRE V.</h4> + </td> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> + <td> +Passage en Bretagne. -- Garnison de Dieppe. -- Retour à Paris avec Lucile +et Julie. -- Delisle de Sales. -- Gens de lettres. -- Portraits. -- Famille +Rosambo. -- M. de Malesherbes. -- Sa prédilection pour Lucile. -- Apparition +et changement de ma Sylphide. -- Premiers mouvements politiques en +Bretagne. -- Coup d'œil sur l'histoire de la monarchie. -- Constitution +des États de Bretagne. -- Tenue des États. -- Revenu du roi en +Bretagne. -- Revenu particulier de la province. -- Le Fouage. -- J'assiste +pour la première fois à une réunion politique. -- Scène. -- Ma mère +retirée à Saint-Malo. -- Cléricature. -- Environs de Saint-Malo. -- Le +revenant. -- Le malade. -- États de Bretagne en 1789. -- Insurrection. + -- Saint-Riveul, mon camarade de collège est tué. -- Année 1789. -- Voyage +de Bretagne à Paris. -- Mouvement sur la route. -- Aspect de Paris. -- Renvoi +de M. Necker. -- Versailles. -- Joie de la famille royale. -- Insurrection +générale. Prise de la Bastille. -- Effet de la prise de la Bastille sur +la cour. -- Têtes de Foullon et de Bertier. -- Rappel de M. Necker. -- Séance +du 4 août 1789. -- Journée du 5 octobre. -- Le roi est amené à Paris. + -- Assemblée constituante. -- Mirabeau. -- Séances de l'Assemblée nationale. + -- Robespierre. -- Société. -- Aspect de Paris. -- Ce que je faisais au milieu +de tout ce bruit. -- Mes jours solitaires. -- M<sup>lle</sup> Monet. -- J'arrête avec +M. de Malesherbes le plan de mon voyage en Amérique. -- Bonaparte et moi, +sous-lieutenants ignorés. -- Le marquis de la Rouërie. -- Je m'embarque à +Saint-Malo. -- Dernières pensées en quittant la terre natale. + </td> + <td> + <a href="#page213">213</a> + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> + <td> + <h4>LIVRE VI.</h4> + </td> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> + <td> +Prologue. -- Traversée de l'océan. -- Francis Tulloch. -- Christophe +Colomb. -- Camoëns. -- Les Açores. -- Île Graciosa. -- Jeux marins. -- Île +Saint-Pierre. -- Côtes de la Virginie. -- Soleil couchant. -- Péril. -- J'aborde +en Amérique. -- Baltimore. -- Séparation des passagers. -- Tulloch. + -- Philadelphie. -- Le général Washington. -- Parallèle de Washington et de +Bonaparte. -- Voyage de Philadelphie à New-York et à Boston. -- Mackensie. + -- Rivière du nord. -- Chant de la passagère. -- M. Swift. -- Départ pour la +cataracte de Niagara avec un guide hollandais. -- M. Violet. -- Mon +accoutrement sauvage. -- Chasse. -- Le carcajou et le renard canadien. -- Rate +musquée. -- Chiens pêcheurs. -- Insectes. -- Montcalm et Wolfe. -- Campement +au bord du lac des Onondagas. -- Arabes. -- Course botanique. -- L'Indienne +et la vache. -- Un Iroquois. -- Sachem des Onondagas. -- Velly et les +Franks. -- Cérémonie de l'hospitalité. -- Anciens grecs. -- Voyage du lac +des Onondagas à la rivière Genesee. -- Abeilles, défrichements. + -- Hospitalité. -- Lit. -- Serpent à sonnettes enchanté. -- Cataracte de +Niagara. -- Serpent à sonnettes. -- Je tombe au bord de l'abîme. -- Douze +jours dans une hutte. -- Changement de mœurs chez les sauvages. -- Naissance +et mort. -- Montaigne. -- Chant de la couleuvre. -- Pantomime d'une petite +Indienne, original de <i>Mila</i>. -- Incidences. -- Ancien Canada. -- Population +indienne. -- Dégradation des mœurs. -- Vraie civilisation répandue par la +religion. -- Fausse civilisation introduite par le commerce. -- Coureurs +de bois. -- Factoreries. -- Chasses. -- Métis ou Bois-brûlés. -- Guerres des +compaynies. -- Mort des langues indiennes. -- Anciennes possessions +françaises en Amérique. -- Regrets. -- Manie du passé. -- Billet de Francis +Conyngham. -- Manuscrit original en Amérique. -- Lacs du Canada. -- Flotte +de canots indiens. -- Ruines de la nature. -- Vallée du tombeau. -- Destinée +des fleuves. -- Fontaine de Jouvence. -- Muscogulges et Siminoles. -- Notre +camp. -- Deux Floridiennes. -- Ruines sur l'Ohio. -- Quelles étaient les +demoiselles Muscogulges. -- Arrestation du roi à Varennes. -- J'interromps +mon voyage pour repasser en Europe. -- Dangers pour les États-Unis. + -- Retour en Europe. -- Naufrage. + </td> + <td> + <a href="#page315">315</a> + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + + </td> + <td> + <h4>APPENDICE.</h4> + </td> + <td> + + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + I. + </td> + <td> + La tombe du Grand-Bé. + </td> + <td> + <a href="#page441">441</a> + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + II. + </td> + <td> + Le manuscrit de 1826. + </td> + <td> + <a href="#page448">448</a> + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + III. + </td> + <td> + Le comte Louis de Chateaubriand et son frère Christian. + </td> + <td> + <a href="#page451">451</a> + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + IV. + </td> + <td> + Le comte René de Chateaubriand, armateur. + </td> + <td> + <a href="#page454">454</a> + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + V. + </td> + <td> + Chateaubriand et le collège de Dinan. + </td> + <td> + <a href="#page456">456</a> + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + VI. + </td> + <td> + Récits de la Veillée. + </td> + <td> + <a href="#page457">457</a> + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + VII. + </td> + <td> + Le cousin Moreau et sa mère. + </td> + <td> + <a href="#page460">460</a> + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + VIII. + </td> + <td> + M. de Malesherbes. + </td> + <td> + <a href="#page465">465</a> + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + IX. + </td> + <td> + La cléricature de Chateaubriand. + </td> + <td> + <a href="#page468">468</a> + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + X. + </td> + <td> + Le baron Billing et l'ambassade de Londres. + </td> + <td> + <a href="#page469">469</a> + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + XI. + </td> + <td> + Francis Tulloch. + </td> + <td> + <a href="#page472">472</a> + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + XII. + </td> + <td> + Journal de voyage. + </td> + <td> + <a href="#page476">476</a> + </td> +</tr> + +<tr> + <td> + -- + </td> + <td> + Table. + </td> + <td> + <a href="#page481">481</a> + </td> +</tr> + +</table><br> + +Paris. -- E. Kapp, imprimeur, 83, rue du Bac. + +<p class="note"><a id="footnote001" name="footnote001"></a><b>Note 1: </b><i>Revue de Paris</i>, +t. <span class="smcap">III</span>, mars 1834.<a href="#footnotetag001">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote002" name="footnote002"></a><b>Note 2: </b>L'analyse de +M. Nisard sert de préface au volume intitulé: +<i>Lectures des Mémoires de M. de Chateaubriand</i> (juillet 1834). -- Les +articles d'Alfred Nettement parurent dans l'<i>Écho de la jeune France</i>, +numéros de mai et juin 1834.<a href="#footnotetag002">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote003" name="footnote003"></a><b>Note 3: </b> Un volume +in-8. à Paris, chez Lefèvre, libraire, rue de +l'Éperon, n° 6, 1834.<a href="#footnotetag003">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote004" name="footnote004"></a><b>Note 4: </b> +<i>Mémoires d'Outre-tombe</i>, t. <span class="smcap">X</span>. p. 418.<a +href="#footnotetag004">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote005" name="footnote005"></a><b>Note 5: </b><i>Mémoires</i>, +t. <span class="smcap">III</span>, p. 159.<a href="#footnotetag005">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote006" name="footnote006"></a><b>Note 6: </b>Cité +par Alfred Nettement, <i>La Mode</i>, 5 décembre 1844.<a href="#footnotetag006">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote007" name="footnote007"></a><b>Note 7: </b><i>La +Mode</i>, t. <span class="smcap">IV</span>, p. 408.<a href="#footnotetag007">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote008" name="footnote008"></a><b>Note 8: </b><i>Souvenirs +et Correspondance tirés des papiers de M<sup>me</sup> +Récamier</i>, par M<sup>me</sup> Charles Lenormant. t. <span class="smcap">II</span>. p. 489 et +suiv.<a href="#footnotetag008">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote009" name="footnote009"></a><b>Note 9: </b>M<sup>me</sup> +de Chateaubriand était morte le 9 février 1848. M<sup>me</sup> +Récamier mourut le 11 mai 1849.<a href="#footnotetag009">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote010" name="footnote010"></a><b>Note 10: </b>Le +samedi 23 septembre.<a href="#footnotetag010">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote011" name="footnote011"></a><b>Note 11: </b><i>La +Presse</i>, on l'a vu plus haut, avait versé, en 1841, une +somme de 80,000 francs qui, avec les intérêts, représentait, en effet, +en 1848, 96,000 francs.<a href="#footnotetag011">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote012" name="footnote012"></a><b>Note 12: </b>Les +onze premiers volumes renferment le texte des +<i>Mémoires</i>; le douzième volume était formé d'appendices. Les douze +volumes parurent de 1848 à 1850.<a href="#footnotetag012">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote013" name="footnote013"></a><b>Note 13: </b>Tome +<span class="smcap">XI</span>, p. 358.<a href="#footnotetag013">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote014" name="footnote014"></a><b>Note 14: </b>Tome +<span class="smcap">XI</span>, p. 360.<a href="#footnotetag014">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote015" name="footnote015"></a><b>Note 15: </b><i>Causeries +du Lundi</i>, tome <span class="smcap">I</span>, p. 406 et tome <span class="smcap">II</span>. p. 138 et +565.<a href="#footnotetag015">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote016" name="footnote016"></a><b>Note 16: </b><i>Le +Correspondant</i>, livraisons des 25 octobre et 10 novembre +1850.<a href="#footnotetag016">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote017" name="footnote017"></a><b>Note 17: </b><i>L'Opinion +publique</i>, des 7 mai 1850, 16 et 22 février, 2, 9 +et 16 mars 1851.<a href="#footnotetag017">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote018" name="footnote018"></a><b>Note 18: </b><i>Les +Géorgiques</i>, liv. <span class="smcap">IV</span>.<a href="#footnotetag018">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote019" name="footnote019"></a><b>Note 19: </b><i>Mémoires</i>, +tome <span class="smcap">VI</span>. p. 411.<a href="#footnotetag019">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote020" name="footnote020"></a><b>Note 20: </b><i>Portraits +contemporains</i>, tome <span class="smcap">I</span>, p. 17.<a href="#footnotetag020">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote021" name="footnote021"></a><b>Note 21: </b>A. Vinet, +tome <span class="smcap">I</span>, p. 352.<a href="#footnotetag021">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote022" name="footnote022"></a><b>Note 22: </b>Dans +la <i>Revue des Deux-Mondes</i>, du 15 mars 1834. -- Cette +préface, très belle, très élégante, ne figure dans aucune des éditions +des <i>Mémoires</i>; on la trouvera dans l'édition +actuelle.<a href="#footnotetag022">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote023" name="footnote023"></a><b>Note 23: </b>Tome +<span class="smcap">X</span>, p. <span class="smcap">I</span>.<a href="#footnotetag023">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote024" name="footnote024"></a><b>Note 24: </b>Le +manuscrit de 1826 a été publié, en 1874, par M<sup>me</sup> Charles +Lenormant, sous ce titre: <i>Souvenirs d'enfance et de jeunesse de +Chateaubriand</i>. -- 1 vol. in-16, Michel Lévy frères, +éditeurs.<a href="#footnotetag024">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote025" name="footnote025"></a><b>Note 25: </b><i>Lectures +des Mémoires de M. de Chateaubriand</i>, p. 269.<a href="#footnotetag025">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote026" name="footnote026"></a><b>Note 26: </b>La +brochure <i>De Buonaparte et des Bourbons</i>. Elle parut, non +le 30 mars 1814, comme le dit M. de Lescure, p. 93, ni le 3 avril, +comme le dit M. Henry Houssaye, à la page 570 de son remarquable +ouvrage sur <i>1814</i>, mais le mardi 5 avril. (Voyez le <i>Journal des +Débats</i> des 4 et 5 avril 1814.)<a href="#footnotetag026">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote027" name="footnote027"></a><b>Note 27: </b>Beaucoup +d'autres passages des <i>Mémoires</i> ne sont pas moins +formels. Voyez notamment tome <span class="smcap">I</span>, p. 182 et 347; tome <span class="smcap">II</span>, p. 131; tome +<span class="smcap">III</span> p. 147, 246 et 350; tome <span class="smcap">VII</span>, +p. 328.<a href="#footnotetag027">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote028" name="footnote028"></a><b>Note 28: </b>Je +dois la connaissance de cette lettre à une obligeante +communication de M. Charles de Lacombe.<a href="#footnotetag028">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote029" name="footnote029"></a><b>Note 29: </b><i>Chateaubriand +et son temps</i>, par le comte de Marcellus, +ancien ministre plénipotentiaire. 1 vol. in-8º, 1859. -- Préface, page +19.<a href="#footnotetag029">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote030" name="footnote030"></a><b>Note 30: </b><i>Revue +de Paris</i>, tome <span class="smcap">IV</span>, avril 1834.<a href="#footnotetag030">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote031" name="footnote031"></a><b>Note 31: </b>Jules +Janin, <i>loc. cit.</i> -- <i>Revue de Paris</i>, mars 1834.<a href="#footnotetag031">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote032" name="footnote032"></a><b>Note 32: </b><i>Mémoires +d'Outre-tombe</i>, tome <span class="smcap">IV</span>. page 70.<a href="#footnotetag032">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote033" name="footnote033"></a><b>Note 33: </b>Tome +<span class="smcap">IV</span>, page 71.<a href="#footnotetag033">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote034" name="footnote034"></a><b>Note 34: </b><i>Esprit +des lois</i>, liv. <span class="smcap">X</span>, chap. <span class="smcap">XIII</span>.<a href="#footnotetag034">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote035" name="footnote035"></a><b>Note 35: </b>Malherbe. +liv. 1. ode <span class="smcap">IX</span>.<a href="#footnotetag035">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote036" name="footnote036"></a><b>Note 36: </b>Deux +vol. in-8º. 1838.<a href="#footnotetag036">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote037" name="footnote037"></a><b>Note 37: </b>A. Vinet. +<i>Études sur la littérature française au +dix-neuvième siècle</i>, tome <span class="smcap">I</span>, page 432.<a href="#footnotetag037">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote038" name="footnote038"></a><b>Note 38: </b><i>Le +Correspondant</i>, livraison du 25 janvier 1857. Article +sur la nouvelle édition de Saint-Simon. Réimprimé dans les +<i>Œuvres de Montalembert</i>, tome <span class="smcap">VI</span>, p. 405 et +507.<a href="#footnotetag038">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote039" name="footnote039"></a><b>Note 39: </b><i>Causeries +du Lundi</i>, tome <span class="smcap">I</span>, p. 408, 424.<a href="#footnotetag039">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote040" name="footnote040"></a><b>Note 40: </b>Tomes +<span class="smcap">V</span> et <span class="smcap">VI</span> des <i>Mémoires</i>; édition de +1849.<a href="#footnotetag040">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote041" name="footnote041"></a><b>Note 41: </b>Tome +<span class="smcap">VIII</span>, p. 203.<a href="#footnotetag041">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote042" name="footnote042"></a><b>Note 42: </b><i>Causeries +du lundi</i>, tome <span class="smcap">I</span>, p. 420.<a href="#footnotetag042">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote043" name="footnote043"></a><b>Note 43: </b>Lettre +de George Sand, citée par Sainte-Beuve, <i>Causeries du +lundi</i>, tome <span class="smcap">I</span>, p. 421. -- Si sévère qu'elle se montre ici pour +Chateaubriand et ses <i>Mémoires</i>, George Sand ne peut s'empêcher de +terminer sa lettre par ces lignes: «Et pourtant, malgré tout ce qui me +déplaît dans cette œuvre, je retrouve <i>à chaque instant</i> des +beautés de forme grandes, simples, fraîches, de certaines pages qui +sont du plus grand maître de ce siècle, et qu'aucun de nous, +freluquets formés à son école, ne pourrions jamais écrire en faisant +de notre mieux.»<a href="#footnotetag043">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote044" name="footnote044"></a><b>Note 44: </b><i>M<sup>me</sup> +Swetchine, sa vie et ses œuvres</i>, par le comte de +Falioux, tome <span class="smcap">I</span>, p. 339. -- Extrait d'une note de M<sup>me</sup> Swetchine sur les +<i>Mémoires d'Outre-tombe</i>.<a href="#footnotetag044">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote045" name="footnote045"></a><b>Note 45: </b>Lettre +du 7 octobre 1880.<a href="#footnotetag045">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote046" name="footnote046"></a><b>Note 46: </b>Cette +<i>Préface</i> manque dans toutes les éditions +précédentes.<a href="#footnotetag046">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote047" name="footnote047"></a><b>Note 47: </b>Îlot +situé dans la rade de Saint-Malo. Ch.<a href="#footnotetag047">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote048" name="footnote048"></a><b>Note 48: </b>Voir +à l'<i>Appendice</i> le nº 1: <i>La Tombe du</i> +<span class="smcap">Grand-Bé</span>.<a href="#footnotetag048">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote049" name="footnote049"></a><b>Note 49: </b>Chateaubriand, +<i>Discours de réception à l'Académie +française</i>, écrit au mois d'avril 1811. Napoléon ne permit pas qu'il +fût prononcé.<a href="#footnotetag049">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote050" name="footnote050"></a><b>Note 50: </b>18 +avril 1802.<a href="#footnotetag050">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote051" name="footnote051"></a><b>Note 51: </b>La +première édition, qui comprenait les deux épisodes +d'<i>Atala</i> et de <i>René</i>, formait cinq volumes in-8°. Le cinquième se +composait uniquement des <i>Notes et +éclaircissements</i>.<a href="#footnotetag051">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote052" name="footnote052"></a><b>Note 52: </b><i>Portraits +littéraires</i>, par Léon Gautier, p. 14. -- 1868.<a href="#footnotetag052">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote053" name="footnote053"></a><b>Note 53: </b><i>Revue +des Deux-Mondes</i> du 1<sup>er</sup> juillet 1862.<a href="#footnotetag053">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote054" name="footnote054"></a><b>Note 54: </b><i>Lettres +sur Ducis</i>, par Campenon, de l'Académie française.<a href="#footnotetag054">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote055" name="footnote055"></a><b>Note 55: </b>D. Nisard, +t. <span class="smcap">IV</span>, p. 500.<a href="#footnotetag055">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote056" name="footnote056"></a><b>Note 56: </b>Livraison +de mars 1804.<a href="#footnotetag056">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote057" name="footnote057"></a><b>Note 57: </b><i>Chateaubriand +et son groupe littéraire sous l'Empire</i>, t. +<span class="smcap">I</span>, p. 396.<a href="#footnotetag057">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote058" name="footnote058"></a><b>Note 58: </b>Préface +des <i>Récits mérovingiens</i>, 1840.<a href="#footnotetag058">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote059" name="footnote059"></a><b>Note 59: </b><i>Le +Roman historique à l'époque romantique</i>, par Louis +Maigron.<a href="#footnotetag059">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote060" name="footnote060"></a><b>Note 60: </b><i>Voyage +en Orient</i>.<a href="#footnotetag060">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote061" name="footnote061"></a><b>Note 61: </b>Villemain, +<i>M. de Chateaubriand, sa vie, ses écrits, son +influence littéraire et politique sur son temps</i>, +page 200. -- 1858.<a href="#footnotetag061">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote062" name="footnote062"></a><b>Note 62: </b>Il +avait publié, en l'an <span class="smcap">IX</span>, des <i>Observations critiques sur +le roman intitulé</i>: <span class="smcap">Atala</span>.<a href="#footnotetag062">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote063" name="footnote063"></a><b>Note 63: </b>Voici +le passage auquel Napoléon fait allusion, et qui se +trouve, non dans un discours à la Chambres des pairs, mais dans un +article du <i>Conservateur</i>, celui du 17 novembre 1818:</p> + +<p class="quotega"> + «Jeté au milieu des mers où Camoëns plaça le génie des tempêtes, + Buonaparte ne peut se remuer sur son rocher sans que nous ne + soyons avertis de son mouvement par une secousse. Un pas de cet + homme à l'autre pôle se ferait sentir à celui-ci. Si la + Providence déchaînait encore son fléau; si Buonaparte était libre + aux États-Unis, ses regards attachés sur l'océan suffiraient pour + troubler les peuples de l'ancien monde: sa seule présence sur le + rivage américain de l'Atlantique forcerait l'Europe à camper sur + le rivage opposé.»<a href="#footnotetag063">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote064" name="footnote064"></a><b>Note 64: </b><i>Mémoires +pour servir à l'Histoire de France sous Napoléon</i>, +par M. de Montholon, t. <span class="smcap">IV</span>, p. 248.<a href="#footnotetag064">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote065" name="footnote065"></a><b>Note 65: </b>Le +17 août 1815.<a href="#footnotetag065">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote066" name="footnote066"></a><b>Note 66: </b>M. Villemain, +<i>la Tribune moderne</i>, p. 324.<a href="#footnotetag066">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote067" name="footnote067"></a><b>Note 67: </b><i>Chateaubriand +et son groupe littéraire sous l'Empire</i>, t. +<span class="smcap">I</span>, p. 126.<a href="#footnotetag067">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote068" name="footnote068"></a><b>Note 68: </b><i>Chateaubriand +et son groupe littéraire sous l'Empire</i>, t. +<span class="smcap">II</span>, p. 2.<a href="#footnotetag068">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote069" name="footnote069"></a><b>Note 69: </b><i>Études +littéraires sur le <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle</i> par Émile Faguet, de +l'Académie française. -- «Les premiers livres des <i>Natchez</i>, dit M. +Faguet, sont écrits dans la manière d'une épopée en prose, ton que +l'auteur ne possédait pas encore. Mais ensuite c'est le livre le plus +<i>naturel</i> et le plus varié qu'ait écrit Chateaubriand. Sa verve s'y +abandonne en inventions charmantes, en rêveries merveilleuses, en +tableaux d'une grandeur achevée. C'est, avec <i>René</i>, le vrai livre de +Chateaubriand jeune, sans système, sans thèse, sans attitude, sans +prétention, enivré de liberté, de solitude, d'ironie sincère, de naïve +et magnifique désespérance. Il ne faut pas oublier que des pages +sublimes du <i>Génie</i> (la forêt d'Amérique sous la lune, par exemple), +sont tout simplement empruntées aux <i>Natchez</i>, et que <i>René</i> et +<i>Atala</i> en étaient, en leur forme primitive, des fragments. C'est là +qu'est la source vive, fraîche, délicieusement jaillissante et libre, +déjà épurée, non encore entourée de constructions un peu +artificielles, d'où devait naître ce fleuve si abondamment et +magnifiquement épanché pendant quarante ans.»<a href="#footnotetag069">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote070" name="footnote070"></a><b>Note 70: </b><i>Mélanges +de philosophie, d'histoire et de littérature</i>, par +Ch.-M. de Féletz, de l'Académie française, t. <span class="smcap">III</span>, +p. 304.<a href="#footnotetag070">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote071" name="footnote071"></a><b>Note 71: </b>Article<i>Sur le «Voyage pittoresque et artistique de +l'Espagne</i>», par M. Alexandre de Laborde. -- Cet article fit supprimer +le <i>Mercure</i>.<a href="#footnotetag071">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote072" name="footnote072"></a><b>Note 72: </b><i>Études +sur la littérature française au <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle</i>, par A. +Vinet, t. <span class="smcap">I</span>, +p. 321.<a href="#footnotetag072">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote073" name="footnote073"></a><b>Note 73: </b><i>Portraits +littéraires</i>, par Léon Gautier, p. 13.<a href="#footnotetag073">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote074" name="footnote074"></a><b>Note 74: </b><i>Causeries +et méditations</i>, par Charles Magnin, t. <span class="smcap">I</span>, p. +447.<a href="#footnotetag074">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote075" name="footnote075"></a><b>Note 75: </b><i>Phèdre</i>, +acte <span class="smcap">II</span>, +scène <span class="smcap">V</span>.<a href="#footnotetag075">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote076" name="footnote076"></a><b>Note 76: </b><i>Études +sur la littérature française au <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle</i>, par +Alexandre Vinet, t. <span class="smcap">I</span>, +p. 433.<a href="#footnotetag076">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote077" name="footnote077"></a><b>Note 77: </b><i>Chateaubriand +et son groupe littéraire sous l'Empire</i>, t. +<span class="smcap">II</span>, p. 435.<a href="#footnotetag077">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote078" name="footnote078"></a><b>Note 78: </b>Édition +de 1898-1900. Librairie de MM. Garnier frères.<a href="#footnotetag078">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote079" name="footnote079"></a><b>Note 79: </b><i>Portraits +littéraires</i>, p. 6.<a href="#footnotetag079">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote080" name="footnote080"></a><b>Note 80: </b><i>Histoire +de la littérature française</i>, t. <span class="smcap">IV</span>, +p. 503.<a href="#footnotetag080">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote081" name="footnote081"></a><b>Note 81: </b><i>Chateaubriand +et son groupe littéraire sous l'Empire</i>, t. +<span class="smcap">II</span>, p. 424.<a href="#footnotetag081">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote082" name="footnote082"></a><b>Note 82: </b>Ce +livre a été écrit, à la Vallée-aux-Loups, près d'Aulnay, +d'octobre 1811 à juin 1812.<a href="#footnotetag082">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote083" name="footnote083"></a><b>Note 83: </b>Horace, +<i>Odes</i>, liv. I<sup>er</sup>, <span class="smcap">XI</span>.<a href="#footnotetag083">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote084" name="footnote084"></a><b>Note 84: </b>Voltaire +n'est pas né le 20 février 1694, et il n'est pas né +à Châtenay. Il y a là une double erreur, qui était du reste acceptée +par tout le monde à la date où écrivait Chateaubriand. Chacun tenait +alors pour exact le dire de Condorcet, dans sa <i>Vie de Voltaire</i>: +«François-Marie <i>Arouet</i>, qui a rendu le nom de Voltaire si célèbre, +naquit à Châtenay le 20 de février 1694. M. A. Jal, en 1864 +(<i>Dictionnaire critique de biographie et d'histoire</i>, page 1283 et +suivantes), a établi d'une façon certaine, à l'aide des registres de +la paroisse de Saint-André-des-Arts, que Voltaire était né à Paris le +dimanche 21 novembre 1694. Voltaire, du reste, avait dit lui-même, +dans sa lettre du 17 juin 1760 à M. de Parcieux: «Que puis-je faire, +sinon plaindre <i>la ville où je suis né</i>?... Je vous remercie en +qualité de <i>Parisien</i>, et quand mes compatriotes cesseront d'être +<i>Welches</i>, je les louerai tant que je pourrai.» L'année suivante, dans +son <i>Épître à Boileau</i>, il disait à l'auteur des <i>Satires</i>:</p> + +<p class="quotega"> + Dans la cour du Palais je naquis ton voisin.<a href="#footnotetag084">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote085" name="footnote085"></a><b>Note 85: </b>Le +4 octobre, l'Église célèbre la fête de saint François +d'Assises. Chateaubriand avait reçu au baptême les prénoms de +<i>François-René</i>. -- Il était entré à Jérusalem le 4 octobre 1806. +(<i>Itinéraire de Paris à Jérusalem</i>, tome <span class="smcap">I</span>, +p. 286.)<a href="#footnotetag085">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote086" name="footnote086"></a><b>Note 86: </b>Voir, +à l'<i>Appendice</i>, le Nº <span class="smcap">II</span>: <i>Le Manuscrit de +1826</i>.<a href="#footnotetag086">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote087" name="footnote087"></a><b>Note 87: </b>Ce +paragraphe que nous empruntons au <i>Manuscrit de 1826</i>, +nous a paru devoir être préféré à celui qui se trouve dans toutes les +éditions des Mémoires et dont voici le texte: «De la naissance de mon +père et des épreuves de sa première position, se forma en lui un des +caractères les plus sombres qui aient été. Or, ce caractère a influé +sur mes idées en effrayant mon enfance, contristant ma jeunesse et +décidant du genre de mon éducation.» Selon la très juste remarque du +comte de Marcellus (<i>Chateaubriand et son temps</i>, p. 6), ces lignes +interrompent plus qu'elles n'aident le récit. «C'était sans doute, +ajoute M. de Marcellus, un de ces feuillets supplémentaires dont +l'auteur, aux derniers moments de sa vie, renversait continuellement +l'ordre, de telle façon qu'il ne s'y reconnaissait plus lui-même, +comme il le disait à son dernier secrétaire, M. Daniélo.» (Voir, Tome +<span class="smcap">XII</span> de la première édition des <i>Mémoires d'outre-tombe</i>, les pages +auxquelles M. J. Daniélo a donné pour titre: <i>M. et M<sup>me</sup> de +Chateaubriand; quelques détails sur leurs habitudes, leurs +conversations.</i>)<a href="#footnotetag087">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote088" name="footnote088"></a><b>Note 88: </b>Cette +généalogie est résumée dans l'<i>Histoire généalogique +et héraldique des Pairs de France</i>, etc., par M. le chevalier de +Courcelles, Ch.<a href="#footnotetag088">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote089" name="footnote089"></a><b>Note 89: </b>Bernard +<i>Chérin</i> (1718-1785), généalogiste et historiographe +des Ordres de Saint-Lazare, de Saint-Michel et du Saint Esprit.<a href="#footnotetag089">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote090" name="footnote090"></a><b>Note 90: </b>La +terre de la Guerrande était située, non dans le Morbihan, +mais dans la paroisse de Hénan-Bihen, aujourd'hui l'une des communes +du canton de Matignon, arrondissement de Dinan (Côtes-du-Nord).<a href="#footnotetag090">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote091" name="footnote091"></a><b>Note 91: </b>Sur +le comte Louis de Chateaubriand et sur son frère +Christian, voir l'<i>Appendice</i>, Nº <span +class="smcap">III</span>.<a href="#footnotetag091">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote092" name="footnote092"></a><b>Note 92: </b>Jean +de Tinténiac, le héros du combat des Trente, était fils +d'Olivier, III<sup>e</sup> du nom, seigneur de Tinténiac, et d'Eustaice de +Chasteaubrient, seconde fille de Geoffroy, VI<sup>e</sup> du nom, baron de +Chasteau-brient, et d'Isabeau de Machecoul. (Le P. Aug. Du Paz, +<i>Histoire généalogique de plusieurs maisons illustres, de +Bretagne</i>.)<a href="#footnotetag092">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote093" name="footnote093"></a><b>Note 93: </b>Voyez +cette note à la fin de ces Mémoires. Ch.<a href="#footnotetag093">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote094" name="footnote094"></a><b>Note 94: </b>Les +éditions précédentes portent, toutes, «comme un grand +<i>terrier</i> du moyen-âge». Chateaubriand avait dû certainement écrire +<i>terrien</i>. Le <i>Dictionnaire</i> de Furetière (1690) porte: +«<i>Terrien</i>. -- Qui possède grande étendue de terre. -- Le roy d'Espagne +est le plus grand <i>terrien</i> du monde depuis la découverte des Indes +occidentales. -- Cette duchesse est grande <i>terrienne</i> en Bretagne, elle +y possède beaucoup de terres.» -- Littré dit aussi: «Grand <i>terrien</i>, +seigneur qui possède beaucoup de terres.»<a href="#footnotetag094">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote095" name="footnote095"></a><b>Note 95: </b>Grand'mère +paternelle de Chateaubriand. Les actes de l'état +civil où elle figure lui donnent tous pour premier prénom, au lieu de +<i>Pétronille</i>, celui de <i>Perronnelle</i>. Ce dernier nom était très +fréquent en Bretagne: on le traduisait en latin par <i>Petronilla</i>, d'où +il arrivait que, dans les familles, on écrivait indifféremment +<i>Pétronille</i> ou <i>Perronnelle</i>, sans y attacher +d'importance.<a href="#footnotetag095">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote096" name="footnote096"></a><b>Note 96: </b>Avant +d'être recteur de Saint-Launeuc et de Merdrignac, il +avait été prieur de Bécherel (en 1747).<a href="#footnotetag096">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote097" name="footnote097"></a><b>Note 97: </b>Le +<i>Manuscrit de 1826</i> entrait ici, sur François-Henri de +Chateaubriand, seigneur de la Villeneuve, dans les détails qui +suivent: «Ce singulier curé fut adoré par ses paroissiens. Son nom, +illustre en Bretagne, excitait d'abord l'étonnement; ensuite son +caractère joyeux, le culte que cette autre espèce de Rabelais avait +voué aux Muses dans un presbytère attirait à lui, on venait le voir de +toutes parts; il donnait tout ce qu'il avait, et n'était, à la lettre, +pas maître chez lui; il mourut insolvable, et ma grand'mère n'osa +prendre sa chétive succession que sous bénéfice d'inventaire. Les +paysans s'assemblèrent, déclarèrent qu'on faisait injure à la mémoire +de leur curé, et se chargèrent d'acquitter ses dettes; en +conséquences, ils l'enterrèrent à leurs frais, liquidèrent sa +succession et envoyèrent à sa famille le peu qu'il avait +laissé.»<a href="#footnotetag097">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote098" name="footnote098"></a><b>Note 98: </b>Chateaubriand +a francisé ici un vers de Shakespeare, qui a dit dans un de ses sonnets:</p> + +<p class="quotega"> + When you <i>entombed</i>, in men' eyes, shall lie<br> + Your monument shall be my gentle verse.<a href="#footnotetag098">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote099" name="footnote099"></a><b>Note 99: </b>Louis-Robert-Hippolyte +<i>de Bréhan</i>, comte de <i>Plélo</i>, né à +Rennes le 28 mars 1699, était le petit-neveu de M<sup>me</sup> de Sévigné. Sa vie +a été écrite par M. Edmond Rathery, sous ce titre: <i>Le comte de +Plélo</i>, un volume in-8°, 1876.<a href="#footnotetag099">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote100" name="footnote100"></a><b>Note 100: </b>Voir, +à l'<i>Appendice</i>, le Nº <span class="smcap">IV</span>: <i>le comte René de +Chateaubriand armateur</i>.<a href="#footnotetag100">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote101" name="footnote101"></a><b>Note 101: </b>Pierre-Marie-Anne +de Chateaubriand, seigneur du Plessis et +du Val-Guildo, né en 1727. Il commanda plusieurs des navires de son +frère. (Voir à l'<i>Appendice</i> le Nº <span class="smcap">IV</span>.) Le 12 février 1760, il épousa +Marie-Jeanne-Thérèse Brignon fille de Nicolas-Jean Brignon, seigneur +de Laher, négociant, et de Marie-Anne Le Tondu. Incarcéré pendant la +Terreur, il mourut dans la prison de Saint-Malo, le 3 fructidor an <span class="smcap">II</span> +(20 août 1794).<a href="#footnotetag101">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote102" name="footnote102"></a><b>Note 102: </b>Les +éditions précédentes portent toutes: <i>1810</i>. C'est une +erreur. Armand de Chateaubriand fut fusillé le vendredi saint (31 +mars) de l'année 1809. Lorsque Chateaubriand reviendra plus tard avec +détails sur ce douloureux épisode, il aura bien soin de lui donner sa +vraie date.<a href="#footnotetag102">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote103" name="footnote103"></a><b>Note 103: </b>Ceci +était écrit en 1811 (note de 1831, Genève). Ch.<a href="#footnotetag103">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote104" name="footnote104"></a><b>Note 104: </b>Le +mariage des parents de Chateaubriand fut célébré à +Bourseul. Bourseul est aujourd'hui l'une des communes du canton de +Plancoët, arrondissement de Dinan (Côtes-du-Nord). -- Voici l'extrait de +l'acte de mariage, relevé sur les registres paroissiaux de +Bourseul: -- «Du troisième de juillet 1753, j'ay administré la +bénédiction nuptiale à haut et puissant René-Auguste de Chateaubriand, +chevalier seigneur du Plessis, fils majeur de haut et puissant +François de Chateaubriand, chevalier seigneur de Villeneuve, et de +dame Perronnelle-Claude Lamour de Lanjegu, dame de Chateaubriand, son +épouse, domiciliée de la paroisse de Guitté en ce diocèse, d'une part; +et à très noble demoiselle Apolline-Jeanne-Suzanne de Bedée, dame de +la Villemain, fille de haut et puissant seigneur Ange-Annibal de +Bedée, chevalier seigneur de la Bouëtardays et autres lieux, et de +dame Bénigne-Jeanne-Marie de Ravenel du Boistilleul, son épouse, +d'autre part... Ont été présents à la cérémonie: messire Ange-Annibal +de Bedée et dame Bénigne-Jeanne-Marie de Ravenel, père et mère de +l'épouse; demoiselle Anne de Bedée et demoiselle Suzanne-Apolline de +Ravenel, tantes de l'épouse; messire Théodore-Jean-Baptiste de Ravenel +de Boistilleul, cousin germain de l'épouse, conseiller au Parlement de +Bretagne, et autres soussignants. -- Suivent les signatures: Apoline de +Bedée de Vilmain, B. de Chateaubriand, Bénigne J.-M. de Ravenel de la +Bouëtardaye, de Bedée de la Bouëtardaye, Suzanne de Ravenel, Anne de +Bedée, Angélique Bedée du Boisrioux, Jeanne Le Mintier du Boistilleul, +Marie-Antoine de Bedée, Théodore J.-B. de Ravenel du Boistilleul, du +Breil pontbriand, F. de Chateaubriand, frère de l'époux, et Guillemot, +curé de Bourseul.<a href="#footnotetag104">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote105" name="footnote105"></a><b>Note 105: </b>Ange-Annibal +de <i>Bedée</i>, seigneur de la Bouëtardais de la +Mettrie et de Boisriou, né à la Bouëtardais, en Bourseul, le 11 +septembre 1696, était fils de Jean-Marc de Bedée de la Bouëtardais, +seigneur des mêmes lieux, et de Jeanne de Bégaignon. Il mourut le 14 +janvier 1761 et fut inhumé dans l'église de Bourseul. La famille de +Bedée, qui a compté des branches nombreuses, tire son nom d'une +paroisse aujourd'hui commune du canton et de l'arrondissement de +Montfort (Ille-et-Vilaine). La seigneurie de Bedée a cessé depuis +longtemps d'appartenir à la famille de ce nom: au siècle dernier, elle +était aux mains des Visdelou, qui se qualifiaient de marquis de +Bedée.<a href="#footnotetag105">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote106" name="footnote106"></a><b>Note 106: </b>Bénigne-Jeanne-Marie +(et non Marie-Anne) de Ravenel du +Boisteilleul, née à Rennes, en la paroisse Saint-Jean, le 15 octobre +1698 (et non le 16 octobre), était fille de écuyer Benjamin de +Ravenel, seigneur de Boisteilleul, et de Catherine-Françoise de Farcy. +Elle avait épousé, le 24 février 1720, en l'église de Toussaint, à +Rennes, Ange-Annibal de Bedée. -- Je dois ces indications, ainsi que la +plupart de celles qui vont suivre et qui ont trait aux parents de +Chateaubriand, à M. Frédéric Saulnier, conseiller à la Cour d'appel de +Rennes. Sans son utile et si dévoué concours, je n'aurais pu mener à +bonne fin cette partie de mon travail.<a href="#footnotetag106">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote107" name="footnote107"></a><b>Note 107: </b>Chateaubriand +fixe à <i>dix</i> le nombre des enfants issus du +mariage de ses père et mère. Les registres de la ville de Saint-Malo +n'en accusent que neuf:</p> + +<p class="quotega"> + 1º Geoffroy-René-Marie, né le 4 mai 1758 (mort au + berceau).<br><br> + + 2º Jean-Baptiste-Auguste, né le 23 juin 1759 (celui + qui sera le petit-gendre de Malesherbes).<br><br> + + 3º Marie-Anne-Françoise, née le 4 juillet 1760 + (plus tard M<sup>me</sup> de Marigny).<br><br> + + 4º Bénigne-Jeanne, née le 31 août 1761 (qui + épousera plus tard M. de Québriac, puis M. de + Châteaubourg).<br><br> + + 5º Julie-Marie-Agathe, née le 2 septembre 1763 + (plus tard M<sup>me</sup> de Farcy).<br><br> + + 6º Lucile-Angélique, née le 7 août 1764 (plus tard + M<sup>me</sup> de Caud).<br><br> + + 7º Auguste, né le 28 mai 1766 (mort au bout de + quelques mois).<br><br> + + 8º Calixte-Anne-Marie, née le 3 juin 1767 (morte en + bas âge).<br><br> + + 9º François-René, né le 4 septembre 1768 (l'auteur + du <i>Génie du christianisme</i>).<br><br> + + Le chiffre de <i>dix</i> enfants, donné par + Chateaubriand, n'en est pas moins exact. Un + <i>dixième</i> enfant -- qui fut en réalité le + premier -- était né à Plancoët, où M. et M<sup>me</sup> de + Chateaubriand habitèrent pendant quelque temps à la + suite de leur mariage. Ce premier enfant, né et + mort à Plancoët, n'a pu figurer sur les registres + de Saint-Malo. <i>(Recherches sur plusieurs des + circonstances relatives aux origines, à la + naissance et à l'enfance de M. de Chateaubriand</i>, + par <i>M. Ch. Cunat</i>, 1850.)<a href="#footnotetag107">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote108" name="footnote108"></a><b>Note 108: </b>Le texte +complet de l'acte de baptême de Chateaubriand est +ainsi conçu:</p> + +<p class="quotega"> + «François-René de Chateaubriand, fils de haut et puissant René de + Chateaubriand, chevalier, comte de Combourg, et de haute et puissante + dame, Apolline-Jeanne-Suzanne de Bedée, dame de Chateaubriand, son + épouse, né le 4 septembre 1768, baptisé le jour suivant par nous, + Messire Pierre-Henry Nouail, grand chantre et chanoine de l'Église + cathédrale, official et grand vicaire de Monseigneur l'évêque de + Saint-Malo. A été parrain haut et puissant Jean-Baptiste de + Chateaubriand, son frère, et marraine haute et puissante dame + Françoise-Marie-Gertrude de Contade, dame et comtesse de Plouër, qui + signent et le Père. Ont signé: <i>Jean-Baptiste de Chateaubriand</i>, + <i>Brignon de Chateaubriand</i>, <i>Contades de Plouër</i>, <i>de Chateaubriand</i>, + <i>Nouail</i>, <i>vicaire général</i>.»<a href="#footnotetag108">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote109" name="footnote109"></a><b>Note 109: </b>Vingt +jours avant moi, le 15 août 1768, naissait dans une +autre île, à l'autre extrémité de la France, l'homme qui a mis fin à +l'ancienne société, Bonaparte. Ch.<a href="#footnotetag109">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote110" name="footnote110"></a><b>Note 110: </b>On +lit, dans l'<i>Itinéraire de Paris à Jérusalem</i>, tome <span class="smcap">I</span>, +p. 295: «Tandis que j'attendais l'instant du départ, les religieux se +mirent à chanter dans l'église du monastère. Je demandai la cause de +ses chants et j'appris que l'on célébrait la fête du patron de +l'ordre. Je me souvins alors que nous étions au <i>4 octobre</i>, jour de +la Saint-François, <i>jour de ma naissance</i> et de ma fête. Je courus au +chœur et j'offris des vœux pour le repos de celle qui +m'avait autrefois donné la vie à pareil jour.»<a href="#footnotetag110">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote111" name="footnote111"></a><b>Note 111: </b>«Je +fus nommé François du jour où j'étais né, et René à +cause de mon père.» <i>Manuscrit de 1826</i>. -- <i>Atala</i>, le <i>Génie du +christianisme</i>, les <i>Martyrs</i> et l'<i>Itinéraire</i> sont signés: +François-Auguste de Chateaubriand. En supprimant ainsi, en tête de ses +premiers ouvrages, l'appellation de <i>René</i>, Chateaubriand voulait +éviter les fausses interprétations de ceux qui auraient été tentés de +le reconnaître dans l'immortel épisode de ses œuvres qui ne +porte d'autre titre que ce nom.<a href="#footnotetag111">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote112" name="footnote112"></a><b>Note 112: </b>En +1768, les parents de Chateaubriand habitaient <i>rue des +Juifs</i> (aujourd'hui <i>rue de Chateaubriand</i>) une maison appartenant à +M. Magon de Boisgarein. On la distinguait alors sous le nom d'<i>Hôtel +de la Gicquelais</i>, nom du père de M. Magon.<a href="#footnotetag112">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote113" name="footnote113"></a><b>Note 113: </b>En +1780, M. Magon de Boisgarein vendit cette maison à M. +Dupuy-Fromy, et peu de temps après elle fut occupée par M. Chenu, qui +en fit une auberge. Sa destination, depuis plus d'un siècle, n'a pas +changé. L'un des trois corps de logis dont est actuellement composé +l'<i>Hôtel de France et de Chateaubriand</i>, celui qui est le plus avancé +dans la rue, est la maison natale du grand écrivain.<a href="#footnotetag113">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote114" name="footnote114"></a><b>Note 114: </b>Françoise-Gertrude +de Contades, fille de +Louis-Georges-Erasme de Contades, maréchal de France, et de Nicole +Magon de la Lande. Elle avait épousé en 1747 Jean-Pierre de la Haye, +comte de Plouër, colonel de dragons.<a href="#footnotetag114">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote115" name="footnote115"></a><b>Note 115: </b>Chateaubriand +n'a point imaginé cette tempête <i>romantique</i>, +qui éclate pourtant si à propos à l'heure même de sa naissance. M. +Charles Cunat, le savant et consciencieux archiviste de Saint-Malo, +confirme de la façon la plus précise, dans son écrit de 1850, +l'exactitude de tous les détails donnés par le grand poète: «En effet, +dit-il, une pluie opiniâtre durait depuis près de deux mois; plusieurs +coups de vent qu'on avait éprouvés n'avaient pas changé l'état de +l'atmosphère; ce temps pluvieux jetait l'alarme dans le pays; ce fut +<i>dans la nuit de samedi à dimanche</i>, à l'approche du dernier quartier +de la lune, qu'eut lieu la tempête horrible qui accompagna la +naissance de Chateaubriand et dont les terribles effets se firent +sentir dans le pays, et notamment à la chaussée du Sillon.» Cette nuit +du samedi au dimanche, où la tempête fut particulièrement horrible, +était précisément celle du 3 au 4 septembre, et c'est le 4 septembre +que naquit Chateaubriand. -- La continuité et la violence des tempêtes, +en ces premiers jours de septembre 1768, furent telles que l'évêque et +le chapitre firent exposer pendant neuf jours, comme aux époques des +plus grandes calamités, les reliques de Saint Malo dans le chœur +de la cathédrale; les voûtes de l'antique basilique ne cessèrent de +retentir des chants de la pénitence et des appels à la miséricorde +divine. Enfin, l'orage s'apaisa, le ciel reprit sa sérénité, et, le +dimanche 18 septembre, on porta processionnellement les restes du +saint à travers les rues de la ville et autour des remparts, au milieu +d'un concours immense de la population. Les reliques, précédées du +clergé, étaient portées par des chanoines et suivies par Mgr. +Jean-Joseph Fogasse de la Bastie, évêque du diocèse. (Ch. Cunat, <i>op. +cit.</i>)<a href="#footnotetag115">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote116" name="footnote116"></a><b>Note 116: </b>Il +n'y eut jamais à Plancoët d'<i>abbaye de Bénédictins</i>. Il +existait seulement, au hameau de l'Abbaye, une maison de +<i>Dominicains</i>, dont les bâtiments, aujourd'hui transformés en ferme, +joignent la partie nord-est de la modeste chapelle où le futur pèlerin +<i>de Paris à Jérusalem</i> fut relevé de son premier +vœu.<a href="#footnotetag116">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote117" name="footnote117"></a><b>Note 117: </b>Longtemps +encore après Froissart, on a continué d'écrire +<i>Combour</i>, ce qui était suivre l'ancienne forme du nom, <i>Comburnium</i>. +C'est seulement de 1660 à 1680 que le <i>g</i> a été +ajouté.<a href="#footnotetag117">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote118" name="footnote118"></a><b>Note 118: </b>Emmanuel-Félicité +de <i>Durfort</i>, duc de Duras (1715-1789), +pair et maréchal de France, premier gentilhomme de la Chambre, membre +de l'Académie française. Choisi par le roi pour aller commander en +Bretagne au milieu des troubles qu'avait fait naître l'affaire de La +Chalotais, il réussit à concilier les esprits et à rétablir la +tranquillité.<a href="#footnotetag118">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote119" name="footnote119"></a><b>Note +119: </b>Louise-Françoise-Maclovie-Céleste de <i>Coëtquen</i>, mariée en +1736 au duc de Duras, décédée le 17 nivôse an <span class="smcap">X</span> +(7 janvier 1802).<a href="#footnotetag119">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote120" name="footnote120"></a><b>Note +120: </b><i>Hallay-Coëtquen</i> (Jean-Georges-Charles-Frédéric-Emmanuel, +marquis du), né le 5 octobre 1799, mort le 10 mars 1867. Il avait été, +sous la Restauration, capitaine au 1<sup>er</sup> régiment de grenadiers à cheval +de la garde royale et gentilhomme ordinaire de la chambre du roi. Le +marquis du Hallay a eu une grande réputation comme juge du point +d'honneur et arbitre en matière de duel. Il a publié des <i>Nouvelles et +Souvenirs</i>, Paris, 1835 et 1836, 2 tomes en 1 vol. +in-8°.<a href="#footnotetag120">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote121" name="footnote121"></a><b>Note +121: </b>Le comte du Hallay-Coëtquen, frère cadet du précédent, a +été page de Louis XVIII en 1814, puis garde du corps de <i>Monsieur</i>, et +lieutenant au 4<sup>e</sup> régiment de chasseurs à +cheval.<a href="#footnotetag121">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote122" name="footnote122"></a><b>Note 122: </b>Pierre-Louis +Moreau de <i>Maupertuis</i> (1698-1759); membre de +l'Académie des sciences et de l'Académie française; président +perpétuel de l'Académie des sciences et belles-lettres de Berlin. Il +était né à Saint-Malo.<a href="#footnotetag122">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote123" name="footnote123"></a><b>Note 123: </b>Nicolas-Charles-Joseph +<i>Trublet</i> (1697-1770); parent et ami +de Maupertuis et, comme lui, né à Saint-Malo. Il avait été reçu membre +de l'Académie française le 13 avril 1761.<a href="#footnotetag123">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote124" name="footnote124"></a><b>Note 124: </b>C'est +un souvenir du voyage de l'auteur en Palestine et de +son séjour au couvent de Saint-Saba: «On montre aujourd'hui dans ce +monastère trois ou quatre mille têtes de morts, qui sont celles des +religieux massacrés par les infidèles. Les moines me laissèrent un +quart d'heure tout seul avec ces reliques: ils semblaient avoir deviné +que mon dessein était de peindre un jour la situation de l'âme des +solitaires de la Thébaïde. Mais je ne me rappelle pas encore sans un +sentiment pénible qu'<i>un caloyer voulut me parler de politique et me +raconter les secrets de la cour de Russie</i>. «Hélas! mon père, lui +dis-je, où chercherez-vous la paix, si vous ne la trouvez pas ici?» +<i>Itinéraire de Paris à Jérusalem</i>, tome <span class="smcap">I</span>, +p. 313.<a href="#footnotetag124">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote125" name="footnote125"></a><b>Note 125: </b>Lucile +avait, non pas <i>deux ans</i>, mais quatre ans de plus +que son frère. Elle était née le 7 août 1764. -- Voir son acte de +naissance à la page 7 de la remarquable étude de M. Frédéric Saulnier +sur <i>Lucile de Chateaubriand et M. de Caud</i>, d'après des documents +inédits, 1885. M. Anatole France s'est donc trompé, lui aussi, +lorsque, dans son petit volume, d'ailleurs si charmant, sur <i>Lucile de +Chateaubriand, sa vie et ses œuvres</i>, il l'a fait naître «en +l'an 1766».<a href="#footnotetag125">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote126" name="footnote126"></a><b>Note 126: </b>[Grec: +Ἀχὼρ], +gourme. Ch.<a href="#footnotetag126">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote127" name="footnote127"></a><b>Note 127: </b>«Dans +les jardins en terrasse de cette maison, qui sert +maintenant de presbytère à la paroisse de Nazareth, se voit encore la +fontaine entourée de saules, où l'aïeule de Chateaubriand venait +respirer le frais en tricotant au milieu de ses enfants et +petits-enfants.» Du Breil de Marzan, <i>Impressions bretonnes sur les +funérailles de Chateaubriand et sur les Mémoires d'outre-tombe</i>, +1850.<a href="#footnotetag127">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote128" name="footnote128"></a><b>Note 128: </b>Suzanne-Émilie +de Ravenel, demoiselle du Boisteilleul, +sœur cadette de madame de Bedée de la Bouëtardais, née à Rennes +le 12 mai 1700.<a href="#footnotetag128">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote129" name="footnote129"></a><b>Note 129: </b>La +véritable orthographe du nom des trois vieilles filles +était: Loisel de la <i>Villedeneu</i>. (Du Breil de Marzan, <i>op. +cit.</i>)<a href="#footnotetag129">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote130" name="footnote130"></a><b>Note +130: </b>Marie-Antoine-Bénigne de Bedée, comte de la Bouëtardais, +baron de Plancoët, fils de Ange-Annibal de Bedée et de +Bénigne-Jeanne-Marie de Ravenel de Boisteilleul, frère de madame de +Chateaubriand et d'un an plus jeune qu'elle; il était né dans la +paroisse de Bourseul, le 5 avril 1727. Il mourut à Dinan, le 24 +juillet 1807.<a href="#footnotetag130">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote131" name="footnote131"></a><b>Note 131: </b>Le +château de <i>Monchoix</i>, dans la paroisse de Pluduno, +aujourd'hui l'une des communes du canton de Plancoët, arrondissement +de Dinan, Monchoix est actuellement habité par M. du Boishamon, +arrière-petit-fils du comte de Bedée.<a href="#footnotetag131">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote132" name="footnote132"></a><b>Note 132: </b>Le +comte de Bedée avait eu huit enfants, dont quatre morts +en bas âge. Chateaubriand n'a donc connu que les quatre dont il parle: +1º <i>Charlotte-Suzanne-Marie</i> (celle qu'il appelle Caroline), née en la +paroisse de Pluduno, le 24 avril 1762, décédée à Dinan, non mariée, le +28 avril 1849; -- 2º Marie-Jeanne-Claude ou <i>Claudine</i>, née le 21 avril +1765, mariée en émigration à René-Hervé du Hecquet, seigneur de +Rauville. Revenue en France, elle s'est fixée à Valognes et a dû y +mourir. Ce sont ses héritiers qui ont hérité de la Bouëtardais. -- 3º +<i>Flore-Anne</i>, née le 5 octobre 1766, mariée au château de Monchoix, le +28 octobre 1788, à Charles-Augustin-Jean-Baptiste Locquet, chevalier +de Château-d'Assy, d'une famille d'origine malouine; elle est décédée, +veuve, à Dinan, le 7 janvier 1851. -- 4º Marie-Joseph-Annibal de Bedée, +comte de la Bouëtardais, conseiller au Parlement de Rennes. Il fut, à +Londres, le compagnon d'émigration de Chateaubriand et nous renvoyons +à ce moment les détails que nous aurons à fournir sur +lui.<a href="#footnotetag132">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote133" name="footnote133"></a><b>Note +133: </b>Marie-Angélique-Fortunée-Cécile Ginguené, fille de écuyer +François Ginguené et de dame Thérèse-Françoise Jean. Elle était née à +Rennes le 23 novembre 1729. Mariée, le 23 novembre 1756, à +Marie-Antoine-Bénigne de Bedée. Décédée à Dinan, le 22 novembre +1823.<a href="#footnotetag133">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote134" name="footnote134"></a><b>Note 134: </b>«C'était +la première fois de ma vie que j'étais décemment +habillé. Je devais tout devoir à la religion, même la propreté, que +saint Augustin appelle une demi-vertu.» <i>Manuscrit de +1826</i>.<a href="#footnotetag134">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote135" name="footnote135"></a><b>Note 135: </b>A +propos de cette expression et de quelques autres (me +jouer <i>emmi</i> les vagues qui se retiraient; -- <i>à l'orée</i> d'une +plaine; -- des nuages qui projettent leur ombre <i>fuitive</i>, etc.), +Sainte-Beuve écrivait, dans son article du 15 avril 1834, après les +premières lectures des <i>Mémoires</i>: «L'effet est souvent heureux de ces +mots gaulois rajeunis, mêlés à de fraîches importations latines. (<i>Le +vaste du ciel</i>, <i>les blandices des sens</i>, etc.) et encadrés dans des +lignes d'une pureté grecque, au tour grandiose, mais correct et +défini. Le vocabulaire de M. de Chateaubriand dans ces <i>Mémoires</i> +comprend toute la langue française imaginable et ne la dépasse guère +que parfois en quelque demi-douzaine de petits mots que je voudrais +retrancher. Cet art d'écrire qui ne dédaigne rien, avide de toute +fleur et de toute couleur assortie, remonte jusqu'au sein de Ducange +pour glaner un épi d'or oublié, ou ajouter un antique bleuet à la +couronne.» <i>Portraits contemporains</i>, <span class="smcap">I</span>, +30.<a href="#footnotetag135">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote136" name="footnote136"></a><b>Note 136: </b>La +chapelle de Notre-Dame de Nazareth n'était aucunement un +édifice gothique. Elle datait du milieu du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> +siècle et avait été +fondée par dame Catherine de Rosmadec, épouse de Guy de Rieux, comte +de Châteauneuf, qui en fit don au couvent des religieux dominicains de +Dinan. La première pierre fut posée, en présence de Ferdinand de +Neufville, évêque de Saint-Malo, le 2 mai 1649, et, à cette date, on +ne construisait plus, même en Bretagne, ni églises ni chapelles +gothiques. (Voir <i>Dictionnaire d'Ogée</i>, article <i>Corseul</i>, et +l'<i>Histoire de la découverte de la Sainte image de Notre Dame de +Nazareth, copiée sur l'ancien original du père Guillouzou</i>, et publiée +par M. L. Prud'homme, de Saint-Brieuc).<a href="#footnotetag136">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote137" name="footnote137"></a><b>Note 137: </b>«La +religion, qui ne connaît pas les rangs et qui donne +toujours des leçons, ne voyait dans cette cérémonie que la pauvre +femme qui m'avait sauvé de la mort, et l'enfant qui avait sucé le même +lait que moi; la grande dame ma mère était à la porte, la paysanne +dans le sanctuaire.» <i>Manuscrit de 1826</i>.<a href="#footnotetag137">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote138" name="footnote138"></a><b>Note 138: </b>«Quand +cela fut fait, on acheva de célébrer la messe; ma +mère communia après le prêtre, et très certainement ses vœux +cherchèrent à détourner sur moi les grâces que cette communion devait +répandre sur elle. Combien il est essentiel de frapper l'imagination +des enfants, par des actes de religion! Jamais dans le cours de ma vie +je n'ai oublié le relèvement de mon vœu. Il s'est présenté à ma +mémoire au milieu des plus grands égarements de ma jeunesse; je m'y +sentais attaché comme à un point fixe autour duquel je tournais sans +pouvoir me déprendre. Depuis l'exhortation du bénédictin, j'ai +toujours rêvé le pèlerinage de Jérusalem et j'ai fini par l'accomplir. +Il est certain que la plupart des actes religieux, nobles par +eux-mêmes, laissent au fond du cœur de nobles souvenirs, +nourrissent l'âme de sentiments élevés et disposent à aimer les choses +belles et touchantes; que de droit la religion n'avait-elle donc pas +sur moi! Ne devait-elle pas me dire: «Tu m'as été consacré dans ta +jeunesse, je ne t'ai rendu à la vie que pour que tu devinsses mon +défenseur. La dépouille de ton innocence, trempée des larmes de ta +mère, repose encore sur mes autels; ce ne sont pas tes vêtements qu'il +faut suspendre à mes temples, ce sont tes passions. Consacre-moi ton +cœur et tes chagrins, je bénirai ta nouvelle offrande.» Sainte +religion, voilà ton langage; toi seule pourrais remplir le vide que +j'ai toujours senti en moi, et guérir cette tristesse qui me suit. +Tout sujet m'y replonge ou m'y ramène; je n'écris pas un mot qu'elle +ne soit prête à déborder comme un torrent: je ne suis occupé qu'à la +renfermer, pour ne pas me rendre ridicule aux hommes. Mais dans cet +écrit qui ne paraîtra qu'après moi, que j'ai entrepris pour me +soulager, pour donner une issue aux sentiments qui m'étouffent, +pourquoi me contraindrais-je? Rassasions-nous de nos peines secrètes, +que mon âme malade et blessée puisse à son gré repasser ses chimères +et se noyer dans ses souvenirs!» <i>Manuscrit de +1826</i>.<a href="#footnotetag138">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote139" name="footnote139"></a><b>Note 139: </b>Dante, +<i>Le Paradis</i>, Chant <span class="smcap">XVII</span>.<a href="#footnotetag139">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote140" name="footnote140"></a><b>Note 140: </b>«Au +mois d'octobre de l'année 1775, nous retournâmes à +Saint-Malo.» <i>Manuscrit de 1826</i>.<a href="#footnotetag140">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote141" name="footnote141"></a><b>Note 141: </b>Saint +Aaron vivait bien au <span class="smcap">VI</span><sup>e</sup> siècle, mais on ignore +absolument la date à laquelle il s'établit sur le rocher qui porte +aujourd'hui la ville de Saint-Malo. La date de 507, donnée ici par +Chateaubriand, ne repose sur aucune autorité sérieuse. On ne la trouve +même pas dans l'ouvrage, plus légendaire qu'historique, du P. Albert +Le Grand, <i>la vie, gestes, mort et miracles des saints de la +Bretagne-Armorique</i>.<a href="#footnotetag141">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote142" name="footnote142"></a><b>Note 142: </b>Cette +date de 541, que Chateaubriand a prise cette fois +dans Albert Le Grand (édition de 1680, p. 583), n'est rien moins +qu'exacte. Malo fut bien le premier titulaire de l'évêché d'Aleth, +fondé par Judaël, roi de Domnonée, mais cette fondation eut lieu, non +en 541, mais près d'un demi-siècle plus tard. Né vers 520 dans la +Cambrie méridionale, Malo ne passa en Armorique que vers 550. Il +aborda dans l'île de Césembre, avec une trentaine de disciples et se +mit aussitôt à évangéliser les campagnes aléthiennes et curiosolites. +Il comptait déjà dans la péninsule armoricaine, et spécialement dans +le pays d'Aleth, quarante ans d'apostolat, lorsqu'il fut honoré de la +dignité épiscopale, vers 585-590. Saint Malo mourut en Saintonge, le +dimanche 16 décembre 621, âgé d'environ cent ans. (Voir <i>l'Histoire de +Bretagne</i>, par Arthur de la Borderie, tome <span class="smcap">I</span>, +p. 421, 465, 475.)<a href="#footnotetag142">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote143" name="footnote143"></a><b>Note 143: </b><i>Anson</i> +(Georges), amiral anglais, né en 1697, mort en +1762.<a href="#footnotetag143">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote144" name="footnote144"></a><b>Note 144: </b><i>La +Chalotais</i> (Louis-René <i>de Caradeuc</i> de), +procureur-général au Parlement de Bretagne, né à Rennes le 6 mars +1701, mort le 12 juillet 1785. -- Le premier Mémoire, écrit sous le nom +de M. de La Chalotais, et reconnu par lui comme son œuvre se +terminait par ces lignes: «Fait au château de Saint-Malo, 15 janvier +1766, écrit avec une plume faite d'un cure-dent, et de l'encre faite +avec de le suie de cheminée, du vinaigre et du sucre, sur des papiers +d'enveloppe de sucre et de chocolat.» La vérité est que La Chalotais, +dans sa prison, avait tout ce qu'il faut pour écrire et qu'il +<i>écrivait par toutes les postes à sa famille</i>. Voir, dans l'ouvrage de +M. Henri Carré, <i>La Chalotais et le duc d'Aiguillon</i> (1803), la +correspondance du chevalier de Fontette, commandant du château de +Saint-Malo, et en particulier la lettre du 28 avril +1766.<a href="#footnotetag144">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote145" name="footnote145"></a><b>Note 145: </b>Jacques +<i>Cartier</i> naquit à Saint-Malo le 31 décembre 1494, +l'année même où Christophe Colomb découvrait la Jamaïque. On ne sait +pas exactement la date de sa mort. Le savant annaliste de Saint-Malo, +M. Ch. Cunat, croit pouvoir la fixer aux environs de +1554.<a href="#footnotetag145">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote146" name="footnote146"></a><b>Note 146: </b>René +<i>Dugay-Trouin</i>, né le 10 juin 1673; mort le 27 +septembre 1736.<a href="#footnotetag146">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote147" name="footnote147"></a><b>Note 147: </b>Robert +<i>Surcouf</i>, le célèbre corsaire (1773-1827). M. Ch. +Cunat a écrit son <i>Histoire</i>.<a href="#footnotetag147">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote148" name="footnote148"></a><b>Note 148: </b>Bertrand-François +<i>Mahé de La Bourdonnais</i> (1699-1753).<a href="#footnotetag148">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote149" name="footnote149"></a><b>Note 149: </b>Julien +<i>Offraye de La Mettrie</i>, né à Saint-Malo le 19 +décembre 1709, mort le 11 novembre 1751 à Berlin, où ses ouvrages +ouvertement matérialistes lui avaient valu d'être nommé lecteur du +roi. Frédéric II a composé son <i>Éloge</i>.<a href="#footnotetag149">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote150" name="footnote150"></a><b>Note 150: </b>Hugues-Félicité +<i>Robert de La Mennais</i>, né le 19 juin 1782, +mort le 27 février 1854. Presque tous ses biographes le font naître +dans la même rue que Chateaubriand. C'est une erreur. L'hôtel de la +Mennais, où naquit l'auteur de l'<i>Essai sur l'Indifférence</i>, était +situé, non rue des Juifs, mais rue Saint-Vincent.<a href="#footnotetag150">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote151" name="footnote151"></a><b>Note 151: </b>François-Joseph-Victor +<i>Broussais</i> (1772-1832). Comme son +compatriote La Mettrie, mais avec plus d'éclat et de talent, il se +montra dans tous ses ouvrages, un ardent adversaire des doctrines +psychologiques et spiritualistes.<a href="#footnotetag151">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote152" name="footnote152"></a><b>Note 152: </b>Pierre-Louis-Auguste +<i>Ferron</i>, comte de <i>La Ferronnays</i>, né +le 17 décembre 1772. Il émigra avec son père, lieutenant général des +armées du roi, servit sous le prince de Condé et devint aide de camp +du duc de Berry. Maréchal de camp (4 juin 1814); pair de France (17 +août 1815), ministre à Copenhague en 1817; ambassadeur à +Saint-Pétersbourg en 1819; ministre des Affaires étrangères du 4 +janvier 1828 au 14 mai 1829; ambassadeur à Rome du mois de février au +mois d'août 1830. Il mourut en cette ville le 17 janvier 1842, +laissant une mémoire honorée de tous les partis.<a href="#footnotetag152">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote153" name="footnote153"></a><b>Note 153: </b>Peu +d'années après la naissance de Chateaubriand, sa +famille avait quitté l'hôtel de la Gicquelais et était venue habiter +le premier étage de la belle maison de M. White de Boisglé, maire de +Saint-Malo, maison située sur la rue et la place Saint-Vincent, +presque en face de la porte <i>Saint-Vincent</i>. (Ch. Cunat, <i>op. +cit.</i>)<a href="#footnotetag153">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote154" name="footnote154"></a><b>Note 154: </b>De +ces six enfants, cinq figurent sur les registres de +naissance de Saint-Malo: Adélaïde, née en 1762; +Émilie-Thérèse-Rosalie, née le 12 septembre 1763; Pierre, né en 1767; +Armand-Louis-Marie, né le 16 mars 1768; Modeste, née en +1772.<a href="#footnotetag154">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote155" name="footnote155"></a><b>Note 155: </b>Ici +encore, dans toutes les éditions, on a imprimé à tort: +<i>1810</i>.<a href="#footnotetag155">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote156" name="footnote156"></a><b>Note 156: </b>Il +a laissé un fils, Frédéric, que je plaçai d'abord dans +les gardes de <i>Monsieur</i>, et qui entra depuis dans un régiment de +cuirassiers. Il a épousé, à Nancy, mademoiselle de Gastaldi, dont il a +eu deux fils, et s'est retiré du service. La sœur aînée +d'Armand, ma cousine, est, depuis de longues années, supérieure des +religieuses Trappistes. (Note de 1831, Genève.) Ch. -- Frédéric de +Chateaubriand, dont il est parlé dans cette note, était né à Jersey le +11 novembre 1798. Il est mort le 8 juin 1849, au château de la Ballue, +près Saint-Servan, laissant un fils, Henri-Frédéric-Marie-Geoffroy de +Chateaubriand, né à la Ballue le 11 mai 1835 et marié en 1869 à +Françoise-Madeleine-Anne <i>Regnault de +Parcieu</i>.<a href="#footnotetag156">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote157" name="footnote157"></a><b>Note 157: </b><i>Gesril +du Papeu</i> (Joseph-François-Anne) avait un an de +moins que son ami Chateaubriand; il était né à Saint-Malo le 23 +février 1767. Entré dans la marine, comme garde, à quatorze ans, il +prit part à la guerre de l'Indépendance américaine et fit ensuite une +campagne de trois ans dans les mers de l'Inde et de la Chine. +Lieutenant de vaisseau, le 9 octobre 1789, il ne tarda pas à émigrer, +fit la campagne des Princes en 1792, comme simple soldat, et se rendit +ensuite à Jersey. Le 21 juillet 1795, il était à Quiberon, cette fois +comme lieutenant de la compagnie noble des élèves de la marine, dans +le régiment du comte d'Hector. L'épisode dont il fut le héros dans +cette tragique journée suffirait seul à prouver que Sombreuil et ses +soldats n'ont mis bas les armes qu'à la suite d'une capitulation. Ceux +qui nient l'existence de cette capitulation l'ont bien compris: ils +ont essayé de contester l'acte même de Gesril et son généreux +sacrifice. Mais ce sacrifice et les circonstances qui l'accompagnèrent +sont attestés par trop de témoins pour qu'on puisse les mettre en +doute. Ces témoins sont de ceux dont la parole ne se peut récuser: En +voici la liste: 1º Chaumereix; 2º Berthier de Grandry; 3º La +Bothelière, capitaine d'artillerie; 4º Cornulier-Lucinière; 5º La +Tullaye; 6º Du Fort; 7º le contre-amiral Vossey; 8º le baron de +Gourdeau; 9º le capitaine républicain Rottier, de la légion nantaise. +Le fait, d'ailleurs, est consigné dans une lettre écrite des prisons +de Vannes par Gesril du Papeu à son père. Le jeune héros fut fusillé à +Vannes, le 10 fructidor (27 août 1796).<a href="#footnotetag157">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote158" name="footnote158"></a><b>Note 158: </b>«Je +pense avec orgueil que cet homme a été mon premier ami, +et que tous les deux, mal jugés dans notre enfance, nous nous liâmes +par l'instinct de ce que nous pouvions valoir un jour, et que c'est +dans le coin le plus obscur de la monarchie, sur un misérable rocher, +que sont nés ensemble et presque sous le même toit deux hommes dont +les noms ne seront peut-être pas tout à fait inconnus dans les annales +de l'honneur et de la fidélité.» <i>Manuscrit de +1826</i>.<a href="#footnotetag158">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote159" name="footnote159"></a><b>Note 159: </b>J'avais +déjà parlé de Gesril dans mes ouvrages. Une de ses +sœurs, Angélique Gesril de La Trochardais, m'écrivit en 1818 +pour me prier d'obtenir que le nom de Gesril fut joint à ceux de son +mari et du mari de sa sœur: j'échouai dans ma négociation. (Note +de 1831, Genève.) Ch.<br><br> + +Gesril avait trois sœurs; <i>M<sup>mes</sup> Colas de la Baronnais, Le Roy de +la Trochardais</i> et <i>Le Metaër de la Ravillais</i>. Les deux dernières +seules ont laissé des enfants; la famille Gesril se trouve éteinte et +fondue dans le Metaër et, par Le Roy, dans Boisguéhéneuc et du +Raquet.<a href="#footnotetag159">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote160" name="footnote160"></a><b>Note 160: </b>Le +comte d'Artois vint, en effet, à Saint-Malo le 11 mai +1777 et y séjourna trois jours. De grandes fêtes eurent lieu en son +honneur. (Ch. Cunat, <i>op. cit.</i>)<a href="#footnotetag160">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote161" name="footnote161"></a><b>Note 161: </b>Ce +livre a été écrit à Dieppe (septembre et octobre 1812), +et à la Vallée-aux-Loups, (décembre 1813 et janvier 1814). Il a été +revu en juin 1846.<a href="#footnotetag161">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote162" name="footnote162"></a><b>Note 162: </b>C'était +précisément le jour anniversaire de la naissance de +Chateaubriand.<a href="#footnotetag162">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote163" name="footnote163"></a><b>Note 163: </b>Étienne-Denis +Pasquier (1767-1842). Il était préfet de +police depuis le 14 octobre 1810. Chateaubriand et M. Pasquier +devaient se retrouver à la Chambre des pairs et à l'Académie +française.<a href="#footnotetag163">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote164" name="footnote164"></a><b>Note 164: </b>Cet +incendie eut lieu dans la nuit du 16 au 17 février +1776. Le feu prit dans les magasins qui occupaient le rez-de-chaussée +de la maison de M. White, dont le premier étage, ainsi que nous +l'avons dit, était habité par la famille Chateaubriand. Ces magasins +servaient d'entrepôt à un marchand épicier et renfermaient beaucoup de +matières combustibles. Les progrès du feu furent rapides, et la maison +toute entière serait sans doute devenue la proie des flammes, si le +cocher du <i>Carrosse public</i>, qui partait cette nuit-là pour Rennes, +n'avait heureusement donné l'alarme. (Ch. Cunat, <i>op. +cit.</i>)<a href="#footnotetag164">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote165" name="footnote165"></a><b>Note 165: </b>Le +roman de <i>Rou</i> (Rollon, duc de Normandie), fut composé +au <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle par le trouvère normand Robert Wace. L'immense forêt +qui couvrait la partie centrale de la péninsule armoricaine y est, en +effet, appelée la forêt de <i>Brecheliant</i>. Chez d'autres poètes du +moyen-âge, ce nom devient <i>Brécilien</i> ou <i>Brecelien</i>, <i>Breseliand, +Bersillant</i>, ou plus généralement <i>Broceliande</i>. L'un d'eux en donne +cette explication:</p> + +<p class="quotega"> + E ce fut en <i>Broceliande</i>,<br> + Une <i>broce</i> (une forêt) en une <i>lande</i>.</p> + +<p class="note">(Voir <i>Brocéliande et ses chevaliers</i>, par M. Baron du Taya, p. 6, et +<i>Histoire de Bretagne</i>, par Arthur de la Borderie, tome <span class="smcap">I</span>, p. 44, +45.)<a href="#footnotetag165">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote166" name="footnote166"></a><b>Note 166: </b>A +la suite de la lecture d'une partie de ses <i>Mémoires</i>, +faite en 1834 chez M<sup>me</sup> Récamier, Chateaubriand communiqua aux journaux +divers fragments de son ouvrage. Les pages sur le <i>Printemps en +Bretagne</i> furent publiées dans le <i>Panorama littéraire de l'Europe</i> +(tome <span class="smcap">II</span>, <span class="smcap">IV</span><sup>e</sup> +livraison; avril 1834). Les deux paragraphes qu'on a lus +plus haut n'en formaient alors qu'un seul, dont le texte, assez +différent du texte actuel, mérite d'être conservé. Voici cette +première version:</p> + +<p class="quotega"> + «L'aspect du pays, entrecoupé de fossés boisés, est celui d'une + continuelle forêt, et rappelle l'Angleterre. Des vallons étroits et + profonds où coulent, parmi des saulaies et des chenevières, de petites + rivières non navigables, présentent des perspectives riantes et + solitaires. Les futaies à fond de bruyères et à cépées de houx, + habitées par des sabotiers, des charbonniers et des verriers tenant du + gentilhomme, du commerçant et du sauvage; les landes nues, les + plateaux pelés, les champs rougeâtres de sarrasin qui séparent ces + vallons entre eux, en font mieux sentir la fraîcheur et l'agrément. + Sur les côtes se succèdent des tours à fanaux, des clochers de la + renaissance, des vigies, des ouvrages romains, des monuments + druidiques, des ruines de châteaux: la mer borde le tout.»] +<a href="#footnotetag166">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote167" name="footnote167"></a><b>Note 167: </b>«J'ai +vu dans l'île de Céos un bas-relief antique qui +représentait les Néréides attachant des festons au bas de la robe de +Cérès.» <i>Manuscrit de 1834</i>. +<a href="#footnotetag167">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote168" name="footnote168"></a><b>Note 168: </b>«Quelques +fenêtres grillées, d'<i>un goût mauresque</i>...» +<i>Manuscrit de 1826</i> et <i>Manuscrit de 1834</i>.<a href="#footnotetag168">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote169" name="footnote169"></a><b>Note 169: </b>«L'arrivée +de sa famille dans un lieu où il vivait selon +ses goûts...» <i>Manuscrit de 1826</i>. -- «La réunion de la famille dans le +lieu de son choix...» <i>Manuscrit de 1834</i>.<a href="#footnotetag169">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote170" name="footnote170"></a><b>Note 170: </b>«Cette +cour était formée par le corps de logis d'entrée, +par un autre corps de logis parallèle, qui réunissait également deux +tours plus petites que les premières, et par deux autres courtines qui +rattachaient la grande et la grosse tour aux deux petites tours. Le +château entier avait la figure d'un char à quatre roues.» <i>Manuscrits +de 1826 et de 1834</i>.<a href="#footnotetag170">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote171" name="footnote171"></a><b>Note 171: </b>«M<sup>me</sup> +de Sévigné vantait en 1669 ces vieux +ombrages.» -- <i>Manuscrit de 1826</i>.<a href="#footnotetag171">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote172" name="footnote172"></a><b>Note 172: </b>«On +apercevait le haut clocher de la paroisse et les +maisons <i>confuses</i> de Combourg...» <i>Manuscrit de +1826</i>.<a href="#footnotetag172">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote173" name="footnote173"></a><b>Note 173: </b>Le +château qui fut comme la seconde patrie de Chateaubriand +appartient toujours à sa famille. M<sup>me</sup> la comtesse de Chateaubriand, +née Bernon de Rochetaillée, veuve du comte Geoffroy de Chateaubriand, +petit-neveu de l'auteur du <i>Génie du Christianisme</i>, habite Combourg +la plus grande partie de l'année et y conserve avec un soin pieux tout +ce qui rappelle la mémoire du grand +écrivain.<a href="#footnotetag173">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote174" name="footnote174"></a><b>Note 174: </b>Urbain-René +<i>De Hercé</i>, né à Mayenne le 6 février 1726, +sacré évêque de Dol le 5 juillet 1757. Il fut fusillé, le 28 juillet +1795, non à Quiberon, dans le Champ du martyre, mais à Vannes, sur la +promenade de la Garenne, en même temps que Sombreuil et quatorze +autres victimes, parmi lesquelles était son frère, François de Hercé, +grand-vicaire de Dol, né à Mayenne, le 8 mai 1733. (Voir les <i>Débris +de Quiberon</i>, par Eugène de la Gournerie, p. 13. -- Consulter aussi, +dans l'<i>Histoire de la persécution révolutionnaire en Bretagne</i>, par +l'abbé Tresvaux, la notice sur Mgr. de Hercé. Il était le cinquième +des dix-neuf enfants vivants de Jean-Baptiste de Hercé et de Françoise +Tanquerel.)<a href="#footnotetag174">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote175" name="footnote175"></a><b>Note 175: </b>Après +avoir cité ce passage, M. de Marcellus ajoute: «J'ai +eu bien des fois l'occasion de constater l'exactitude de ces traits si +habilement tirés du caractère de M. de Chateaubriand, si justes et si +vrais sous sa main, qu'on croirait impossible de les dessiner +soi-même.» (<i>Chateaubriand et son temps</i>, p. 15.)<a href="#footnotetag175">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote176" name="footnote176"></a><b>Note 176: </b>«Depuis +que j'ai acquis une malheureuse célébrité, il m'est +arrivé de passer des jours, des mois entiers avec des personnes qui ne +se souvenaient plus que j'avais fait des livres; moi-même je +l'oubliais, si bien que cela nous paraissait à tous une chose de +l'autre monde. Écrire aujourd'hui m'est odieux, non que j'affecte un +sot dédain pour les lettres, mais c'est que je doute plus que jamais +de mon talent, et que les lettres ont si cruellement troublé ma vie +que j'ai pris mes ouvrages en aversion.» <i>Manuscrit de +1826</i>.<a href="#footnotetag176">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote177" name="footnote177"></a><b>Note 177: </b><i>Le +Manuscrit de 1826</i> renferme ici une courte description +du jeu de la quintaine. «Tous les nouveaux mariés de l'année dans la +mouvance de Combourg étaient obligés, au mois de mai, de venir rompre +une lance de bois contre un poteau placé dans un chemin creux qui +passait au haut du grand mail; les jouteurs étaient à cheval; le +baillif, juge du camp, examinait la lance, déclarait qu'il n'y avait +ni fraude ni dol dans les armes; on pouvait courir trois fois contre +le poteau, mais au troisième tour, si la lance n'était pas rompue, les +gabeurs du tournoi champêtre accablaient de plaisanteries le joutier +maladroit, qui payait un petit écu au seigneur.»<a href="#footnotetag177">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote178" name="footnote178"></a><b>Note 178: </b>Dans +cette peinture de la petite société de Combourg, +Chateaubriand a été scrupuleusement exact, comme il le sera du reste +en toute circonstance, ainsi qu'on le verra de plus en plus en +avançant dans la lecture des <i>Mémoires</i>. -- Noble Me +François-Jean-Baptiste <i>Potelet</i>, seigneur de Saint-Mahé et de la +Durantais, après avoir servi dans la marine de la compagnie des Indes, +épousa, le 6 octobre 1767, à Combourg, Marie-Marguerite de Lormel. Sa +fille aînée, Marie-Marguerite, née en 1768, la même année que +Chateaubriand, se maria en 1789 à Pierre-Emmanuel-Vincent-Marie de +Freslon de Saint-Aubin, président des requêtes au Parlement de +Bretagne.<a href="#footnotetag178">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote179" name="footnote179"></a><b>Note 179: </b>Gilles-Marie +<i>de Launay</i>, sieur de la <i>Biliardière</i>, +d'abord procureur fiscal de Bécherel, puis sénéchal des juridictions +du Vauruffier, de la vicomté de Besso et du marquisat de Caradenc, +était devenu plus tard entreposeur des fermes du roi à Combourg. Né à +Bécherel, il avait épousé à Bain, le 17 juillet 1750, Marie-Anne +Nogues, dont étaient nés, de 1752 à 1769, treize enfants (et non +douze), cinq garçons et huit filles. David, le compagnon de jeux de +Chateaubriand, était bien, comme il le dit, le plus jeune des +fils.<a href="#footnotetag179">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote180" name="footnote180"></a><b>Note 180: </b>J'ai +retrouvé mon ami David: je dirai quand et comment. +(Note de Genève, 1832.) Ch.<a href="#footnotetag180">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote181" name="footnote181"></a><b>Note 181: </b>Jean-Baptiste +<i>Gesbert</i>, Sr de la Noé-Sécho, sénéchal de la +juridiction seigneuriale de Combourg, originaire de Rostrenen, marié à +Bécherel, le 22 octobre 1782, à Marie-Jeanne Faisant de la +Gantraye.<a href="#footnotetag181">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote182" name="footnote182"></a><b>Note 182: </b>Me René +<i>Petit</i>, né à la Guerche, procureur fiscal du comté +de Combourg. Il devint en 1791 juge au district de Dinan. Son fils +René-Marie <i>Lucil</i>, né le 29 mars 1783, a été tenu sur les fonts +baptismaux par Lucile de Chateaubriand.<a href="#footnotetag182">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote183" name="footnote183"></a><b>Note 183: </b>M<sup>e</sup> +Julien <i>Corvaisier</i> ou <i>le Corvaisier</i>, notaire et +procureur de la juridiction.<a href="#footnotetag183">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote184" name="footnote184"></a><b>Note 184: </b>L'abbé +<i>Chalmel</i> (Jean-François), chapelain du château de +Combourg, était petit-fils de Me Noël Chalmel, notaire à Rennes.<a href="#footnotetag184">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote185" name="footnote185"></a><b>Note 185: </b>Jean +Anne <i>Pinot</i> du <i>Petitbois</i>, né à Rennes le 10 janvier +1737, était le fils aîné de Maurille-Anne Pinot, écuyer, seigneur du +Petitbois, et de Jeanne-Perrine Guybert. D'abord sous-aide major au +régiment de la Reine, puis capitaine de dragons au régiment de +Belzunce, il habitait le château du Grandval en Combourg et y mourut, +le 10 octobre 1789, <i>en grande odeur de piété</i> (acte d'inhumation). Il +avait épousé en Saint-Aubin de Rennes, le 7 mars 1769, Anne-Marc de la +Chénardais, décédée à Rennes le 26 vendémiaire an <span class="smcap">III</span> (17 octobre +1794). -- Le château du Grandval est encore habité aujourd'hui par la +famille du Petitbois.<a href="#footnotetag185">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote186" name="footnote186"></a><b>Note 186: +</b>Michel-Charles <i>Locquet</i>, comte de Château-d'Assis, né à +Saint-Malo le 14 janvier 1748. Il appartenait à une famille très +honorée dans le pays malouin: sa mère était une Trublet. Marié en 1774 +à Jeanne-Anne Joséphine de Boisbaudry, il demeurait au château de +Triaudin, en Combourg, qui est aujourd'hui habité par le vicomte Roger +du Petitbois.<a href="#footnotetag186">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote187" name="footnote187"></a><b>Note 187: </b>Des +Tinténiac, en résidence momentanée chez des amis +habitant le pays, auront sans doute fait au château de Combourg des +visites dont Chateaubriand avait gardé le souvenir; mais il n'y avait +pas de Tinténiac établis à Combourg ou dans les paroisses +environnantes.<a href="#footnotetag187">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote188" name="footnote188"></a><b>Note 188: </b>Nicolas-Pierre +<i>Philippes</i>, seigneur de Trémaudan, ancien +officier de dragons au régiment de la Ferronnais, était né à Pontorson +le 19 septembre 1749, fils d'écuyer Pierre <i>Philippes</i>, seigneur de +Villeneuve Torrens, et d'Augustine de Lantivy. Il avait épousé, à +Saint-Malo, le 24 janvier 1769, Marie-Louise Mazin, dont il eut +plusieurs enfants nés à Combourg de 1770 à 1786.<a href="#footnotetag188">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote189" name="footnote189"></a><b>Note 189: </b>René-Malo +Sévin fut nommé recteur de la paroisse de +Combourg en 1776. Il refusa de prêter serment à la constitution civile +du clergé, et passa à Jersey en 1792. Rentré en 1797, il fut +réinstallé en 1803 à la cure de Combourg et y mourut en 1817.<a href="#footnotetag189">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote190" name="footnote190"></a><b>Note 190: </b>Claude-Anne, +vicomte, puis marquis, puis duc de +Saint-Simon, de la branche de Montbléru, fils de Louis-Gabriel, +marquis de Saint-Simon, et de Catherine-Marguerite-Jaquette Pineau de +Viennay, naquit au château de la Faye (Charente). Entré très jeune au +service militaire, il fut nommé, le 3 janvier 1770, brigadier, puis, +le 29 juin 1775, <i>colonel du régiment de Touraine</i>. Il prit part à la +guerre d'Amérique, fut élu, en 1789, par le bailliage d'Angoulême, +député de la noblesse aux États-Généraux, émigra en Espagne, y prit du +service et devint capitaine-général de la Vieille-Castille. Le roi +Charles IV le nomma grand d'Espagne en 1803. En 1808, lors de la prise +de Madrid par les Français, il fut blessé et fait prisonnier; condamné +à mort par un conseil de guerre, il obtint une commutation de peine et +fut enfermé dans la citadelle de Besançon, où il resta jusqu'à la +chute de l'Empire. Il retourna alors en Espagne et fut créé duc par +Ferdinand VII. Il mourut à Madrid le 3 janvier 1819.<a href="#footnotetag190">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote191" name="footnote191"></a><b>Note 191: </b>J'ai +éprouvé un sensible plaisir en retrouvant, depuis la +Restauration, ce galant homme, distingué par sa fidélité et ses vertus +chrétiennes. (Note de Genève, 1831.) Ch.<br><br> + +Cette note de 1831, relative au marquis de Causans, remplace les +lignes suivantes du <i>Manuscrit de 1826</i>, écrites au lendemain de +l'ordonnance du 5 septembre 1816, qui prononçait la dissolution de la +<i>Chambre introuvable</i>: «J'ai éprouvé un sensible plaisir en retrouvant +ce dernier, distingué par ses vertus chrétiennes, dans cette chambre +des députés qui fera à jamais l'honneur et les regrets de la France, +quand le temps des factions sera passé et celui de la justice venu; +dans cette Chambre que la Providence avait envoyée pour sauver la +France et l'Europe, qui n'a pu être cassée que par un véritable crime +politique, et dont la gloire survivra à la renommée des misérables +ministres qui s'en firent les persécuteurs.» -- <i>Causans de Mauléon</i> +(Jacques-Vincent, marquis de), né le 31 juillet 1751, était colonel du +régiment de Conti, lorsqu'il fut élu député de la noblesse aux +États-Généraux pour la principauté d'Orange. Le 17 avril 1790, il fut +promu maréchal de camp. La Restauration le nomma lieutenant-général le +23 août 1814. Élu député de Vaucluse à la <i>Chambre introuvable</i>, le 24 +août 1815; réélu le 4 octobre 1816; éliminé au renouvellement par +cinquième de 1819, renvoyé à la Chambre des députés le 24 avril 1820, +il y siégea jusqu'à sa mort, arrivée le 24 avril 1824.<a href="#footnotetag191">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote192" name="footnote192"></a><b>Note 192: </b><i>Wignacourt</i> +(Antoine-Louis, marquis de), fils de +Louis-Daniel, marquis de Wignacourt, et de Marie-Julie de Maizières, +né le 22 janvier 1753. Il est porté sur l'<i>État militaire de la +France</i> pour 1784 comme mestre de camp lieutenant-colonel en second du +régiment de Conti, chevalier de Saint-Louis.<a href="#footnotetag192">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote193" name="footnote193"></a><b>Note 193: </b>François-Placide +<i>Maillard</i>, seigneur <i>de la Morandais</i>, +marié en 1757 à Gillette Dastin et père de quinze enfants, dont le +dernier, né à Combourg en 1777, eut pour parrain M. de Chateaubriand, +père du grand écrivain. Les Maillard de la Morandais étaient +d'ancienne noblesse, et de la même famille que les Maillard de +Belestre et des Portes, de l'évêché de Nantes, qui ont été maintenus +en 1670, après avoir fait preuve de huit générations nobles. +Seulement, ceux qui s'étaient établis à Combourg avaient +singulièrement dérogé, à raison de leur pauvreté. Les actes +paroissiaux qui les concernent ne leur donnent que des qualifications +bourgeoises. François-Placide de la Morandais est décédé à Combourg le +30 août 1779.<a href="#footnotetag193">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote194" name="footnote194"></a><b>Note 194: </b>Le +prince Eugène de <i>Savoie-Carignan</i>, né le 22 septembre +1753, était le fils cadet du prince Louis-Victor de Savoie Carignan et +de la princesse Christine-Henriette de Hesse-Rheinfelds-Rothembourg. +Frère de la princesse de Lamballe, il entra au service de France sous +le nom de comte de Villefranche (<i>Villafranca</i>) et fut placé à la tête +du régiment de son nom. Le 22 septembre 1781, il épousa, dans la +chapelle du château du Parc, en la paroisse de Saint-Méloir-des-Ondes, +à quelques lieues de Saint-Malo, Élisabeth-Anne Magon de Boisgarein, +fille de Jean-François-Nicolas Maçon, seigneur de Boisgarein et de +Louise de Karuel. Ce mariage fut annulé par le Parlement, à la requête +des parents du prince. Celui-ci lutta désespérément pour faire reviser +cet arrêt. Les tristesses de cette lutte abrégèrent sans doute ses +jours, car une mort prématurée l'enleva, le 30 juin 1785. -- Un fils +était né de cette union, le 30 septembre 1783: il se fit soldat sous +Napoléon et fut nommé, pendant la campagne de Russie, colonel d'un +régiment de hussards. Des lettres-patentes de 1810 lui conférèrent le +titre de baron. Louis XVIII, en 1814, lui rendit son ancien titre de +comte de Villefranche. Il devint officier-général et mourut le 15 +octobre 1825. -- Il avait épousé, le 9 octobre 1810, Pauline-Antoinette +Bénédictine-Marie de Quélen d'Estuer de Caussade, fille du duc de la +Vauguyon; le fils issu de ce mariage, +<i>Eugène</i>-Emmanuel-Joseph-Marie-Paul-François, reprit le rang de ses +ancêtres, lorsque la branche de Carignan monta sur le trône de +Sardaigne avec le roi Charles-Albert, petit-neveu du mari de M<sup>lle</sup> de +Boisgarein. Le petit-fils de cette dernière, par décret royal du 18 +avril 1834, fut reconnu héritier présomptif de la couronne, en cas +d'extinction de la branche régnante. A plusieurs reprises, pendant que +le roi était à la tête de son armée, lors des guerres de +l'indépendance italienne, le prince Eugène de Savoie-Carignan remplit +les fonctions de lieutenant-général du royaume. Il est mort le 15 +décembre 1886, laissant de son mariage morganatique avec Dlle Félicité +Crosic, contracté le 25 novembre 1863, six enfants, dont trois fils, +qui sont aujourd'hui les derniers descendants par les mâles du mariage +romanesque célébré, le 22 septembre 1781, dans la chapelle du château +du Parc. Le roi d'Italie leur a accordé, en 1888, le nom de +<i>Villafranca-Soissons</i>, avec le titre de comte.<a href="#footnotetag194">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote195" name="footnote195"></a><b>Note 195: </b><i>Lacretelle</i> +(Pierre-Louis) dit l'<i>Aîné</i> (1751-1824), +membre de l'Académie française. Avocat à Metz, puis à Paris, il plaida +peu, mais ses mémoires judiciaires lui valurent une assez grande +célébrité.<a href="#footnotetag195">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote196" name="footnote196"></a><b>Note 196: </b>Le <i>Père +de famille</i>, de Diderot, imprimé dès 1758, ne fut +représenté à la Comédie Française que le 18 février 1768. Le succès du +reste fut médiocre. La pièce n'eut que sept représentations.<a href="#footnotetag196">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote197" name="footnote197"></a><b>Note 197: </b>Le +double mariage des deux sœurs aînées de +Chateaubriand eut lieu le 11 janvier 1780. Marie-Anne-Françoise +épousait Jean-Joseph <i>Geffelot</i>, comte <i>de Marigny</i>. Bénigne-Jeanne +épousait Jean-François-Xavier, comte de <i>Québriac</i>, seigneur de +Patrion.<a href="#footnotetag197">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote198" name="footnote198"></a><b>Note 198: </b>Maître +Noël <i>Le Lavandier</i>, apothicaire, marié à Dingé, +près de Combourg, le 7 juillet 1751, était originaire de la paroisse +de Vieuvel, où sa famille, venue de Normandie, s'était établie au +<span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle.<a href="#footnotetag198">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote199" name="footnote199"></a><b>Note 199: </b><i>De +Buonaparte et des Bourbons</i>. (Note de Genève, 1831.) +Ch.<a href="#footnotetag199">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote200" name="footnote200"></a><b>Note 200: </b>Charles-Hilaire +de Chateaubriand, né en 1708, +successivement recteur de Saint-Germain-de-la-mer au diocèse de +Saint-Brieuc, de Saint-Étienne de Rennes en 1748, de Bazouge-du-Désert +en 1767, et de Toussaint de Rennes en 1770. Il résigna en 1776 et +mourut au Val des Bretons en Pleine-Fougères, le 12 août 1782. +(<i>Pouillé de Rennes</i>, <span class="smcap">IV</span>, 120; <span class="smcap">V</span>, 557, +655, 658; Paris-Jallobert, +<i>Bazouge</i>, p. 27, <i>Pleine-Fougères</i>, p. 15 et +55.)<a href="#footnotetag200">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote201" name="footnote201"></a><b>Note 201: </b><i>Génie +du christianisme</i>, première partie, livre <span class="smcap">I</span>, +chapitre <span class="smcap">VII</span>: De la Communion.<a href="#footnotetag201">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote202" name="footnote202"></a><b>Note 202: </b>«De +tout ce que j'ai planté à Combourg, une croix seule est +restée debout, comme si je ne pouvais rien créer de durable que pour +la douleur, ni marquer mon passage sur la terre autrement que par des +monuments de tristesse.» <i>Manuscrit de 1826</i>.<a href="#footnotetag202">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote203" name="footnote203"></a><b>Note 203: </b>Geoffroy +(Julien-Louis), né à Rennes le 17 août 1743, mort +à Paris le 24 février 1814. Créateur du feuilleton littéraire, il fut +de 1808 à 1814, le prince des critiques. Ses articles ont été réunis +en six volumes, sous le titre de <i>Cours de littérature dramatique</i>. Il +avait été élève du collège de Rennes, de 1750 à 1758. -- <i>Geoffroy et la +critique dramatique sous le Consulat et l'Empire</i>, par Charles-Marc +<i>Des Granges</i>, un vol. in-8° 1897.<a href="#footnotetag203">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote204" name="footnote204"></a><b>Note 204: </b><i>Ginguené</i> +(Pierre-Louis), né à Rennes le 25 avril 1748, +mort à Paris le 16 novembre 1816. Placé au collège de Rennes, il y +commença ses études sous les jésuites et les termina, après leur +expulsion (en 1762), sous les prêtres séculiers qui leur succédèrent. +Son ouvrage le plus important est l'<i>Histoire littéraire d'Italie</i> +(Paris, 1811-1824, 9 vol. in-8°).<a href="#footnotetag204">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote205" name="footnote205"></a><b>Note 205: </b><i>Parny</i> +(Evariste-Désiré De Forges de), né à l'île Bourbon +le 6 février 1753, mort à Paris le 5 décembre 1814. A l'âge de 9 ans, +il fut envoyé en France et mis au collège de Rennes; il y fit ses +études avec Ginguené, lequel plus tard a publiquement payé sa dette à +ses souvenirs par une agréable épître de 1790, et par son zèle à +défendre <i>la Guerre des Dieux</i> dans la <i>Décade</i>. (Sainte-Beuve, +<i>Portraits contemporains et divers</i>, tome <span class="smcap">III</span>, +p. 124.)<a href="#footnotetag205">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote206" name="footnote206"></a><b>Note 206: </b>Le +Collège de Rennes était un des plus importants de +France. Il avait été fondé par les Jésuites en 1607. Lorsqu'ils le +quittèrent, en 1762, un collège communal, aussitôt organisé, fut +installé dans les bâtiments qu'ils venaient de quitter. C'est encore +dans le même local qui se trouve aujourd'hui le lycée de Rennes, mais +l'étendue en a été fort réduite. Il faut, pour avoir une idée de ce +qu'était, au <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, ce collège qui semblait «un monde» à +Chateaubriand, consulter les plans que l'autorité royale fit dresser +pendant sa procédure contre les Jésuites, plans qui furent envoyés à +la cour de Rome et dont le Cabinet des Estampes possède un double, en +5 vol. in-f°. En 1761, le collège de Rennes comptait 4,000 élèves. +<i>Histoire de Rennes</i>, par Ducrest et Maillet, p. 229. -- <i>Rennes ancien +et moderne</i>, par Ogée et Marteville, tome <span class="smcap">I</span>, p. 204, 235, +237. -- <i>Geoffroy</i>, par Charles-Marc Des Granges, p. 3 et +suivantes.<a href="#footnotetag206">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote207" name="footnote207"></a><b>Note 207: </b>«... +Saint-Riveul, jeune gentilhomme qui eut l'honneur +d'être la première victime de la Révolution. Il fut tué dans les rues +de Rennes en se rendant avec son père à la Chambre de la noblesse.» +<i>Manuscrit de 1826</i>. -- André-François-Jean du Rocher de Saint-Riveul, +née à Plénée, fils de Henri du Rocher, comte de Saint-Riveul, et de +Anne-Bernardine Roger. Il n'était âgé que de 17 ans, lorsqu'il fut +tué, le 27 janvier 1789.<a href="#footnotetag207">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote208" name="footnote208"></a><b>Note 208: </b>Jean +Desmarest, avocat général au Parlement de Paris, +décapité en 1383. On l'accusait d'avoir encouragé par sa faiblesse, +l'année précédente, la révolte et les excès des +<i>Maillotins</i>.<a href="#footnotetag208">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote209" name="footnote209"></a><b>Note 209: </b><i>Moreau</i> +Jean-Victor, né à Morlaix le 11 août 1763, mort à +Lauen le 2 septembre 1813.<a href="#footnotetag209">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote210" name="footnote210"></a><b>Note 210: </b>Joseph-Pierre +Picot de Limoëlan de Clorivière était +exactement du même âge que Chateaubriand. Il était né à Broons le 4 +novembre 1768. Après avoir été camarades de collège à Rennes, ils se +retrouvèrent à l'école ecclésiastique de la Victoire à Dinan. Entré +dans l'armée à l'âge de quinze ans, Limoëlan était officier du roi +Louis XVI lorsqu'éclata la Révolution. Il émigra, puis rentra bientôt +en Bretagne, chouanna dans les environs de Saint-Méen et de Gaël et +devint adjudant-général de Georges Cadoudal. En 1798, il remplaça +temporairement Aimé du Boisguy dans le commandement de la division de +Fougères. A la fin de 1799, alors que la plupart des autres chefs +royalistes se voyaient contraints de déposer les armes, il refusa +d'adhérer à la pacification et vint à Paris. Il était à la veille +d'épouser une charmante jeune fille de Versailles, M<sup>lle</sup> Julie +d'Albert, à laquelle il était fiancé depuis plusieurs années, +lorsqu'eut lieu, rue Saint-Nicaise, l'explosion de la machine +infernale (3 nivôse an <span class="smcap">VIII</span> -- 24 décembre 1799). Limoëlan avait été +l'un des principaux agents du complot. Grâce au dévouement de sa +fiancée, il put échapper aux recherches de la police, gagner la +Bretagne et s'embarquer pour l'Amérique. Son premier soin, en arrivant +à New-York, fut d'écrire à la famille de M<sup>lle</sup> d'Albert, lui demandant +de venir le rejoindre aux États-Unis, où le mariage serait célébré. La +réponse fut terrible pour Limoëlan. M<sup>lle</sup> d'Albert, au moment où il +courait les plus grands dangers, avait fait vœu de se consacrer +à Dieu, si son fiancé parvenait à s'échapper. Fidèle à sa promesse, +elle le suppliait d'oublier le passé pour ne songer qu'à l'avenir +éternel. Le jeune officier entra en 1808 au séminaire de Baltimore. +Commençant une vie nouvelle, il abandonna le nom de Limoëlan pour +prendre celui de <i>Clorivière</i>, sous lequel il est uniquement connu aux +États-Unis. Il fut ordonné prêtre au mois d'août 1812 et devint curé +de Charleston. Lorsque, deux ans plus tard, l'abbé de Clorivière +apprit la restauration des Bourbons, le chef royaliste se retrouva +sous le prêtre, et il entonna avec enthousiasme dans son église un <i>Te +Deum</i> d'actions de grâces. En 1815, il se rendit en France, mais dans +l'unique but de liquider ce qui lui restait de sa fortune, afin d'en +rapporter le produit en Amérique et de l'employer tout entier à +l'avantage de la religion. En 1820, il fut nommé directeur du couvent +de la Visitation de Georgetown. Ce couvent avait été fondé, en 1805, +par une pieuse dame irlandaise, miss Alice Lalor, et un assez grand +nombre de saintes filles y avaient pris le voile à son exemple. Mais, +en 1820, l'établissement, privé de toutes ressources financières, +végétait péniblement, et les bonnes sœurs se voyaient menacées +chaque année d'être dispersées. L'abbé de Clorivière se chargea +d'assurer l'avenir de cette utile fondation. Il construisit à ses +frais un pensionnat pour l'éducation des jeunes personnes, et une +élégante chapelle, dédiée au Sacré-Cœur de Jésus. Il contribua +aussi par de larges donations à l'établissement d'un externat gratuit +pour les enfants pauvres. C'est dans le monastère même dont il est le +second fondateur que l'abbé de Clorivière mourut, le 20 septembre +1826, laissant une mémoire qui est encore en vénération aux +États-Unis. -- M<sup>lle</sup> Julie d'Albert lui survécut longtemps. Elle resta +fidèle à son vœu de célibat et refusa les nombreux partis qui se +présentèrent à elle dans sa jeunesse. Mais elle ne se sentit pas la +vocation d'entrer au couvent, et après plusieurs tentatives, qui +montrèrent que la vie religieuse ne lui convenait pas, elle obtint, à +l'âge de cinquante ans, du pape Grégoire XVI, d'être relevée du +vœu imprudent qu'elle avait formé. Elle est morte à Versailles, +dans un âge avancé, après une vie consacrée tout entière à l'exercice +de la piété et de la charité. -- L'abbé de Clorivière avait écrit, sur +les événements auxquels il avait pris part en France, de volumineux +mémoires. Arrivé à la fin de la relation de chaque année, il cachetait +le cahier et ne l'ouvrait plus. «Ces cahiers, dit-il plus d'une fois +aux bonnes sœurs de Georgetown, contiennent beaucoup de faits +intéressants et importants pour l'histoire et la religion.» Par son +testament, il ordonna de brûler ses cahiers. Cette clause a été +fidèlement observée à sa mort, et on doit le regretter vivement pour +l'histoire. Au moment de mourir, l'abbé de Clorivière ne voulait pas +qu'il restât rien de ce qui avait été Limoëlan. Limoëlan pourtant +vivra. Dans le temps même où il donnait l'ordre de détruire ses +Mémoires. Chateaubriand écrivait les siens et assurait ainsi +l'immortalité à son camarade de collège. Voir dans la <i>Revue de +Bretagne et de Vendée</i>, tome <span class="smcap">VIII</span>, p. 343, la notice sur l'<i>Abbé de +Clorivière</i>, par C. de Laroche-Héron (Henry de +Courcy.)<a href="#footnotetag210">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote211" name="footnote211"></a><b>Note 211: </b>Chateaubriand +<i>glisse</i> ici sur cette petite aventure de +collège; dans le <i>Manuscrit de 1826</i>, il avait un peu plus <i>appuyé</i>, +n'omettant aucun détail. Voici cette première version: «Un quart +d'heure après, voici venir le préfet sur la pointe du pied. Comme avec +raison nous lui étions fort suspects, il s'arrête à notre porte, +écoute, regarde, n'aperçoit point de lumière, croit le trou bouché, y +enfonce imprudemment le doigt... Qu'on juge de sa colère? «Qui a fait +cela?» s'écrie-t-il en se précipitant dans la chambre. Limoëlan +d'éclater de rire et Gesril de dire en nasillant avec un air moitié +niais, moitié goguenard: «Qu'est-ce donc, monsieur le préfet?» Quand +nous sûmes ce que c'était, nous voilà, Saint-Riveul et moi, à nous +pâmer de rire comme Limoëlan, à nous boucher le nez et à nous coucher +sous nos couvertures, tandis que Gesril, se levant en chemise, offrit +gravement au préfet sa cuvette et son pot à +l'eau.»<a href="#footnotetag211">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote212" name="footnote212"></a><b>Note 212: </b>Le +mariage de la troisième sœur de Chateaubriand avec +Annibal Pierre-François <i>de Farcy de Montavalon</i> eut lieu en 1782. Le +comte de Farcy était capitaine au régiment de Condé, +<i>infanterie</i>.<a href="#footnotetag212">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote213" name="footnote213"></a><b>Note 213: </b>Il +s'agit ici de Thérèse-Josèphe de <i>Moëlien</i>, fille de +Sébastien-Marie-Hyacinthe de Moëlien, chevalier seigneur de <i>Trojolif</i> +(et non Tronjoli), Kermoisan, Kerguelenet et autres lieux, conseiller +au Parlement de Bretagne, et de Périnne-Josèphe de la Belinaye. Elle +était née à Rennes le 14 juillet 1759. Elle avait donc vingt-trois +ans, lorsque Chateaubriand la vit à Combourg. Quand il écrivit ses +<i>Mémoires</i>, il la revoyait encore avec ses yeux de collégien; mais les +témoignages contemporains s'accordent à dire qu'elle n'était ni belle +ni jolie. Les mots du texte: <i>et intime amie du marquis de la +Rouërie</i>, ne se trouvent pas dans le <i>Manuscrit de 1826</i>. +Chateaubriand ici a trop facilement accepté un bruit sans fondement. +Thérèse de Moëlien aimait -- non la Rouërie -- mais le major américain +Chafner, qu'elle devait épouser, si elle survivait à la conspiration, +où tous deux jouaient un rôle si actif. Le courageux Chafner, en +apprenant les dangers dont le trône de Louis XVI était entouré, était +accouru d'Amérique pour mettre son dévouement au service du roi qui +avait assuré l'indépendance de sa patrie. Thérèse de Moëlien, traduite +devant le tribunal révolutionnaire de Paris, avec vingt-six autres +accusés, impliqués, comme elle, dans ce qu'on appela la Conjuration de +Bretagne, fut guillotinée, le 18 juin 1793. Le major Chafner, qui +n'avait pu être arrêté, se trouvant à Londres au moment où la +conspiration fut découverte, revint en Bretagne et périt à Nantes, +sous le proconsulat de Carrier, après avoir, au milieu des Vendéens, +bravement vengé la mort de M<sup>lle</sup> de Moëlien. (<i>Biographie bretonne</i>, +tome <span class="smcap">II</span>, article <i>La Rouërie</i>; -- Crétineau-Joly, +<i>Histoire de la Vendée +militaire</i>, tome <span class="smcap">III</span>, chapitre <span class="smcap">II</span>; -- Théodore +Muret, <i>Histoire des +guerres de l'Ouest</i>, tome <span class="smcap">III</span>; -- Frédéric de Pioger, <i>la Conspiration +de La Rouërie</i>: -- G. Lenotre.)<a href="#footnotetag213">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote214" name="footnote214"></a><b>Note 214: </b>Allusion +au titre des hymnes mystiques d'Orphée qui +s'appelaient <i>parfums (Thymiamata)</i>. (Comte de Marcellus, +<i>Chateaubriand et son temps</i>, p. 17.)<a href="#footnotetag214">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote215" name="footnote215"></a><b>Note 215: </b><i>Ravenel +du Boisteilleul</i> (Jean-Baptiste-Joseph-Eugène de), +fils de messire Théodore-François de Ravenel, seigneur du +Boisteilleul, du Boisfaroye, etc., et de dame Angélique-Julie de +Broise, né à Amanlis (diocèse de Rennes) le 13 septembre 1738, décédé +à Rennes le 20 juin 1815. Il fut promu capitaine de vaisseau le 13 +mars 1779. L'année suivante, dans un combat près le Cap Français +(capitale de l'île Saint-Domingue) contre la frégate anglaise +l'<i>Unicorn</i>, il réussit à s'emparer de ce bâtiment. Il se retira du +service, pour cause de santé, non avec le grade de <i>chef d'escadre</i>, +mais avec celui de capitaine de vaisseau, brigadier des armées +navales. (<i>Archives du Ministère de la Marine.</i>) Cousin-germain de la +mère de Chateaubriand, le comte de Ravenel du Boisteilleul était par +conséquent l'oncle à la mode de Bretagne du grand écrivain. Il avait +épousé à Saint-Germain de Rennes, le 11 avril 1780, Demoiselle +Marie-Thérèse Mahé de Kerouan, fille d'un ancien capitaine au régiment +de Piémont, qui lui survécut de longues années et mourut à Rennes le +25 avril 1837.<a href="#footnotetag215">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote216" name="footnote216"></a><b>Note 216: </b>Hyacinthe-Eugène-Pierre +<i>de Ravenel du Boisteilleul</i>, né le +17 mars 1784, capitaine d'artillerie, décoré sur le champ de bataille +de Smolensk, décédé à la Tricaudais en Guichen le 13 juin +1868.<a href="#footnotetag216">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote217" name="footnote217"></a><b>Note 217: </b>Pauline-Zoé-Marie +de <i>Farcy de Montavallon</i>, née à Fougères +le 15 juin 1784, mariée le 16 novembre 1814 à Hyacinthe de Ravenel du +Boisteilleul, décédée à Rennes le 24 décembre +1850.<a href="#footnotetag217">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote218" name="footnote218"></a><b>Note 218: </b>Charles-Jean, +comte <i>d'Hector</i>, né à Fontenay-le-Comte, en +Poitou, le 22 juillet 1722. Chef d'escadre le 4 mai 1779, après les +plus glorieux services de mer, il fut nommé, l'année suivante, +commandant du port de Brest et remplit ces hautes fonctions jusqu'au +mois de février 1791. Obéissant à la voix des princes qui l'appelaient +à Coblentz, il se rendit près d'eux et reçut le commandement du <i>Corps +de la marine royale</i>, exclusivement composé d'officiers de marine. A +la fin de la campagne, ce corps fut licencié; mais il fut réorganisé +deux ans plus tard, en Angleterre, et le comte d'Hector en fut de +nouveau nommé colonel, ce qui fit donner à ce régiment, formé tout +entier d'officiers de marine, comme en 1792, le nom de <i>régiment +d'Hector</i>. Nous avions vu, dans la note sur Gesril, que ce dernier en +faisait partie. Lorsque ce régiment fut appelé à faire partie de +l'expédition de Quiberon, il se trouva que les intrigues de Puysaie +avaient fait écarter le comte d'Hector. Ses instances furent telles +qu'à la fin il lui fut accordé d'aller rejoindre son poste de combat. +Mais comme il faisait route pour la Bretagne, il apprit le désastre de +l'expédition (21 juillet 1795). D'Hector avait alors 73 ans, et il lui +fallait renoncer à l'espoir qu'il avait eu de mourir sur le champ de +bataille; il se renferma dans la retraite, près de la ville de +Reading, à treize lieues de Londres, et c'est là qu'il mourut, le 18 +août 1808, à l'âge de 86 ans. -- Le comte d'Hector a laissé des +<i>Mémoires</i>, encore inédits, mais qui, nous l'espérons, verront bientôt +le jour.<a href="#footnotetag218">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote219" name="footnote219"></a><b>Note 219: </b><i>La +Pérouse</i> (Jean-François <i>de Galaup</i>, comte de), né au +Gua, près d'Albi, en 1741, mort près de l'île Vanikoro à une époque +incertaine, mais vraisemblablement dans le courant de l'année 1788. +C'est à Brest qu'il prit la mer, le 1<sup>er</sup> août 1785, avec les frégates +<i>la Boussole</i> et <i>l'Astrolabe</i>, emportant les instructions que Louis +XVI, d'une main savante, avaient rédigées pour lui. Tous deux, hélas! +allaient périr et disparaître presque à la même heure: le marin au +sein de la nuit et des tempêtes de l'Océan, le roi au milieu des +orages plus terribles encore de la +Révolution.<a href="#footnotetag219">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote220" name="footnote220"></a><b>Note 220: </b>Ce +livre a été composé au château de Montboissier +(juillet-août 1817) et à la Vallée-aux-Loups (novembre 1817). -- Il a +été revu en décembre 1846.<a href="#footnotetag220">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote221" name="footnote221"></a><b>Note 221: </b>Le +château de Montboissier est situé dans la commune de +Montboissier, canton de Bonneval, arrondissement de Châteaudun +(Eure-et-Loir).<a href="#footnotetag221">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote222" name="footnote222"></a><b>Note 222: </b>La +comtesse de Colbert-Montboissier était la petite-fille +de Malesherbes. Fille du marquis de Montboissier, l'un des gendres du +défenseur de Louis XVI, elle avait épousé, en 1803, le comte de +Colbert de Maulevrier (Édouard-Charles-Victornien), descendant du +comte de Maulevrier, lieutenant-général des armées du roi, l'un des +frères du grand Colbert. Capitaine de vaisseau en 1791, le comte de +Colbert avait émigré l'année suivante et avait pris part à +l'expédition de Quiberon. La Restauration le fit capitaine des gardes +du pavillon amiral (1814). Retiré avec le grade de contre-amiral à +Montboissier, il fut élu député d'Eure-et-Loir, le 22 août 1815, et +fit partie de la majorité de la Chambre introuvable. Il mourut à Paris +le 2 février 1820.<a href="#footnotetag222">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote223" name="footnote223"></a><b>Note 223: </b>«Il +acheta bientôt une charge de maître des requêtes, que +M. de Malesherbes le força de vendre pour entrer au service, comme la +véritable carrière d'un homme de son nom, lorsqu'il épousa +mademoiselle de Rosambo.» <i>Manuscrit de 1826</i>. -- Le mariage du frère de +Chateaubriand avec Aline-Thérèse Le Peletier de Rosambo eut lieu en +novembre 1787.<a href="#footnotetag223">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote224" name="footnote224"></a><b>Note 224: </b>M. de +La Luzerne, qui prit possession de l'ambassade de +Londres au mois de janvier 1788, comptait, en effet, parmi les +secrétaires attachés à son ambassade, André de Chénier, alors âgé de +vingt-cinq ans seulement. Le poète, qui prenait d'ailleurs de +fréquents congés, revint définitivement à Paris au mois de juin 1791. +(<i>Notice sur André de Chénier</i>, par M. Gabriel de Chénier, p. +11. -- <i>André Chénier, sa vie et ses écrits politiques</i>, par L. Becq de +Fouquières, p. 12.)<a href="#footnotetag224">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote225" name="footnote225"></a><b>Note 225: </b>Mirabeau +écrivait à son ami Mauvillon, le 3 décembre 1789: +«Ce qu'on vous avait dit relativement au Bosphore (c'est-à-dire à +l'ambassade de Constantinople) a été vrai, et beaucoup d'autres choses +plus belles encore; mais tout cela n'était qu'un honorable exil, et +c'est ici que je suis nécessaire, si je suis nécessaire à quelque +chose.» -- Voir <i>les Mirabeau</i>, par Louis de Loménie, tome <span class="smcap">V</span>, page +31.<a href="#footnotetag225">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote226" name="footnote226"></a><b>Note 226: </b>Sur +l'abbé Duhamel et le séjour de Chateaubriand à Dinan, +voir à l'<i>Appendice</i>, le n° <span class="smcap">V</span>: <i>Chateaubriand et le collège de +Dinan</i>.<a href="#footnotetag226">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote227" name="footnote227"></a><b>Note 227: </b><i>Duclos</i> +(Charles <i>Pinot</i>, sieur), historiographe de France +et secrétaire perpétuel de l'Académie française, né à Dinan le 12 +février 1704, mort le 26 mars 1772. Maire de sa ville natale, de 1741 +à 1750, il s'occupa avec sollicitude de ses intérêts et de son +embellissement, encore bien qu'il résidât habituellement à Paris. +C'est à lui qu'on doit les deux promenades des <i>Grands</i> et des +<i>Petits-Fossés</i>, qui longent les anciennes fortifications de +Dinan.<a href="#footnotetag227">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote228" name="footnote228"></a><b>Note 228: </b>«Broussais +fut envoyé au collège de Dinan, où il fit un +séjour de huit années.» <i>Notice sur Broussais</i>, par le Dr de +Kergaradec, membre de l'Académie de +Médecine.<a href="#footnotetag228">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote229" name="footnote229"></a><b>Note 229: </b>«On +sait l'effroyable abus que Broussais et son école ont +fait de la diète et des <i>sangsues</i>.» Dr de Kergaradec, <i>op. +cit.</i><a href="#footnotetag229">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote230" name="footnote230"></a><b>Note 230: </b>François-Jean +Raphaël de <i>Brunes</i>, comte (et non marquis) +de Montlouet, commissaire des États de Bretagne, né à Pleine-Fougères +le 13 août 1728, mort à Bains-les-Bains en Lorraine le 2 août +1787.<a href="#footnotetag230">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote231" name="footnote231"></a><b>Note 231: </b>Luc-Jean, +comte de Gouyon-Beaufort (et non Goyon), +chevalier de Saint-Louis, né le 15 février 1725. Il fut guillotiné à +Paris le 2 messidor an <span class="smcap">II</span> (20 juin 1794). Sur les listes de MM. +Campardon et Wallon, dans leurs <i>Histoires du Tribunal +révolutionnaire</i>, il figure sous le nom de <i>Guyon</i> de +Beaufort.<a href="#footnotetag231">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote232" name="footnote232"></a><b>Note 232: </b>«Les +cavaliers turcs, dit l'abbé de Marolles, battus par +l'armée chrestienne, près de Komorre, laissèrent neuf cornettes en la +puissance des victorieux avec un bon nombre de chevaux, entre lesquels +se trouvèrent quatre belles cavales d'une blancheur de poil +extraordinaire, qui furent envoyées à ma mère avec un petit carrosse à +la mode de ce pays-là, dont elle se servit assez longtemps pour aller +à l'église de la paroisse qui estait à une petite lieue de notre +maison, ou faire quelques visites dans le voisinage, et quand elle +nous menait avec elle, ce nous estait une joye nompareille, parce +qu'avec ce qu'elle nous estait la meilleure du monde, et que nous +estions ravis de la voir, ce nous estait une réjouyssance nompareille +de sortir et de nous aller promener.» <i>Les Mémoires de Michel de +Marolles, abbé de Villeloin</i>, tome 1, p. 7. -- 1656.<a href="#footnotetag232">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote233" name="footnote233"></a><b>Note 233: </b>«Un +seul incident variait ces soirées qui figureraient dans +un roman du <span class="smcap">XI</span><sup>e</sup> siècle: Il +arrivait que mon père, interrompant sa +promenade, venait quelquefois s'asseoir au foyer pour nous faire +l'histoire de la détresse de son enfance et des traverses de sa vie. +Il racontait des tempêtes et des périls, un voyage en Italie, un +naufrage sur la côte d'Espagne.<br><br> + +«Il avait vu Paris; il en parlait comme d'un lieu d'abomination et +comme d'un pays étranger. Les Bretons trouvaient que la Chine était +dans leur voisinage, mais Paris leur paraissait au bout du monde. +J'écoutais avidement mon père. Lorsque j'entendais cet homme si dur à +lui-même regretter de n'avoir pas fait assez pour sa famille, se +plaindre en paroles courtes mais amères de sa destinée, lorsque je le +voyais à la fin de son récit se lever brusquement, s'envelopper dans +son manteau, recommencer sa promenade, presser d'abord ses pas, puis +les ralentir en les réglant sur les mouvements de son cœur, +l'amour filial remplissait mes yeux de larmes; je repassais dans mon +esprit les chagrins de mon père, et il me semblait que les souffrances +endurées par l'auteur de mes jours n'auraient dû tomber que sur moi.» +<i>Manuscrit de 1826</i>.<a href="#footnotetag233">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote234" name="footnote234"></a><b>Note 234: </b>Voir, +à l'<i>Appendice</i>, le n° <span class="smcap">VI</span>: <i>Histoires de voleurs et +de revenants</i>.<a href="#footnotetag234">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote235" name="footnote235"></a><b>Note 235: </b>«Je +composai alors la petite pièce sur la forêt: <i>Forêt +silencieuse</i>, que l'on trouve dans mes ouvrages» <i>Manuscrit de 1826</i>. +A son retour de l'émigration, en 1800, Chateaubriand fit insérer ces +vers dans le <i>Mercure de France</i>, que dirigeait son ami Fontanes. Ils +reparurent, en 1828, au tome <span class="smcap">XXII</span> des <i>Œuvres +complètes</i>.<a href="#footnotetag235">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote236" name="footnote236"></a><b>Note 236: </b>Voyez +mes Œuvres complètes. (Paris, note de 1837.) +Ch.<a href="#footnotetag236">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote237" name="footnote237"></a><b>Note 237: </b>Sous +ce titre: <i>Lucile de Chateaubriand, ses contes, ses +poèmes, ses lettres, précédés d'une Étude sur sa vie</i>, M. Anatole +France a publié, en 1879, un exquis petit volume. On y trouve, à la +suite des trois petits poèmes insérés ici dans les +<i>Mémoires, -- L'Aurore, A la lune, l'Innocence</i>, -- deux contes publiés +dans le <i>Mercure</i>, du vivant de Lucile, mais contre son gré: <i>L'Arbre +sensible</i>, conte oriental, et <i>l'Origine de la Rose</i>, conte grec. +Viennent ensuite trois lettres à M. de Chênedollé, deux lettres à +madame de Beaumont, onze lettres ou fragments de lettres à son frère. +C'est peu de chose sans doute, assez pourtant pour que le nom de +Lucile de Chateaubriand soit immortel.<a href="#footnotetag237">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote238" name="footnote238"></a><b>Note 238: </b><i>Malfilâtre</i> +(Alexandre-Henri de), né le 19 février 1757. +Pourvu d'un office de conseiller non originaire au Parlement de +Bretagne, par lettres du 3 mars 1785, il fut reçu le 3 mai suivant. +Pendant l'émigration, il entra dans les ordres et mourut à +Somers-town, près Londres, le 18 mars 1803. (<i>Lucile de Chateaubriand +et M. de Caud</i>, par Frédéric Saulnier, p.7.) M. Saulnier ajoute: «Il +était, croyons-nous, d'origine normande, et peut-être parent du poète +du même nom. Au <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, il +y avait des Malfilâtre aux environs +de Falaise.»<a href="#footnotetag238">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote239" name="footnote239"></a><b>Note 239: </b>Vers +la fin de 1793, Lucile fut arrêtée et enfermée à +Rennes, au couvent du Bon-Pasteur, devenu la prison de la Motte, où se +trouvaient déjà sa sœur, madame de Farcy, et sa +belle-sœur, madame de Chateaubriand. Un document émané du Comité +de surveillance de la commune de Rennes relate ainsi les causes de +leur incarcération:</p> + +<p class="quotega"> + «<i>Séance du 8 pluviôse an <span class="smcap">II</span> (27 janvier 1794) de + la République une et indivisible.</i><br><br> + + «Le Comité de surveillance et révolutionnaire de la + commune de Rennes a arrêté d'envoyer au district + les motifs qui ont déterminé les incarcérations et + arrestations des personnes suivantes:<br><br> + + «1º Julie Chateaubriand, femme Farcy, <i>ex-noble</i>, + âgée de 27 ans, envoyée à la maison de réclusion de + Rennes, le 21 octobre 1793 (vieux stile), par le + Comité de surveillance de Fougères, <i>sans autres + motifs</i>;<br><br> + + «2º Lucille Chateaubriand, <i>ex-noble</i>, âgée de 25 + ans, regardée comme suspecte aux termes de la loi + du 17 septembre (vieux stile);<br><br> + + «3º Céleste Buisson, femme Chateaubriand, + <i>ex-noble</i>, âgée de 18 ans, envoyée de Fougères le + 21 octobre 1793, <i>même motif</i>.»<br><br> + + Il ressort de cette pièce que Lucile n'a pas été + <i>envoyée de Fougères</i> à Rennes, le 21 octobre 1793, + bien qu'à cette époque elle vécût, dans la première + de ces deux villes, avec sa sœur et sa + belle-sœur. Il est probable qu'elle fut, à ce + moment, laissée en liberté, et qu'elle provoqua + elle-même son incarcération, pour ne pas quitter la + jeune femme, son amie, dont elle avait promis de ne + pas se séparer. On lit, en effet, dans une lettre + de Lucile, la dernière qu'elle ait écrite à son + frère: «Lorsque tu partis pour la seconde fois de + France, tu remis ta femme entre mes mains, tu me + fis promettre de ne m'en point séparer. <i>Fidèle à + ce cher engagement, j'ai tendu volontairement mes + mains aux fers, et je suis entrée dans ces lieux + destinés aux seules victimes vouées à la mort.</i>» +<a href="#footnotetag239">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote240" name="footnote240"></a><b>Note 240: </b>Lucile, +madame de Farcy et leur jeune belle-sœur +recouvrèrent la liberté après le 9 thermidor. Elles sortirent de la +prison de la Motte le 15 brumaire an <span class="smcap">III</span> +(5 novembre 1794).<a href="#footnotetag240">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote241" name="footnote241"></a><b>Note 241: </b>Le +mariage de Lucile et de M. de Caud eut lieu à Rennes le +15 thermidor an <span class="smcap">IV</span> (2 août 1796). Le chevalier de Caud +(Jacques-Louis-René), fils de Pierre-Julien Caud, sieur du Basbourg, +avocat au Parlement, et de dame Jeanne-Rose Baconnière, était né à +Rennes le 19 juin 1727. Sur l'<i>État militaire de France pour l'année +1787</i>, il figure avec les qualifications suivantes: «M. le chevalier +de Caud, lieutenant-colonel, chevalier de Saint-Louis, commandant le +bataillon de garnison du régiment de Monsieur (<i>Troupes +provinciales</i>)». Il était, à la même date, commandant pour <i>S. M.</i> des +ville et château de Fougères. En 1796, il n'est plus, sur son acte de +mariage, que «Jacques-Louis-René Decaud, vivant de son bien». Le jour +des épousailles, Lucile avait 31 ans; M. de Caud était presque +septuagénaire: il avait 69 ans passés. «Il laissa sa femme, dit +Chateaubriand, veuve au bout d'un an.» Il fit même mieux: il la laissa +veuve au bout de sept mois et demi. Le 26 ventôse an <span class="smcap">V</span> (16 mars 1797), +l'officier public de Rennes enregistrait le décès de +«Jacques-Louis-René Decaud, vivant de son bien, âgé de soixante-dix +ans, décédé en sa demeure, rue de Paris, ce matin, environ six +heures.» Voir l'étude si intéressante et si complète de M. Frédéric +Saulnier sur <i>Lucile de Chateaubriand et M. de Caud</i>. -- M. Anatole +France a commis une double erreur, dans sa Notice sur <i>Lucile</i>, page +35, en donnant pour date à son mariage «cette terrible année 1793», et +en disant qu'elle épousa «le <i>comte</i> de Caud».<a href="#footnotetag241">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote242" name="footnote242"></a><b>Note 242: </b><i>Tavernier</i> +(Jean-Baptiste), né en 1605 à Paris, mort en +1686 à Moscou. Après avoir parcouru la plus grande partie de l'Europe, +il fit six voyages dans les Indes. <i>Les Voyages de Tavernier en +Turquie, en Perse et aux Indes</i> (Paris, 1679) ont été souvent +réimprimés.<a href="#footnotetag242">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote243" name="footnote243"></a><b>Note 243: </b>Chactas +fait la même question au P. Aubry -- : «Homme-prêtre, +qu'es-tu venu faire dans ces forêts? -- Te sauver, dit le vieillard +d'une voix terrible, dompter tes passions, et t'empêcher, +blasphémateur, d'attirer sur toi la colère céleste!» +(<i>Atala.</i>)<a href="#footnotetag243">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote244" name="footnote244"></a><b>Note 244: </b>A mesure +que j'avance dans la vie, je retrouve des +personnages de mes <i>Mémoires</i>: la veuve du fils du médecin Cheftel +vient d'être reçue à l'infirmerie de <i>Marie-Thérèse</i>; c'est un témoin +de plus de ma véracité (Note de Paris, 1834). +Ch.<a href="#footnotetag244">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote245" name="footnote245"></a><b>Note 245: </b>Par +pitié sans doute et par reconnaissance pour le médecin +qui l'avait si bien soigné, Chateaubriand n'a pas cru devoir dire ce +que fut le rôle de Cheftel fils. Il ne se contenta pas de vendre les +secrets du marquis de La Rouërie, il trahit jusqu'au cadavre de celui +qui avait été son ami. Ses perfides manœuvres conduisirent au +tribunal révolutionnaire ceux dont il avait paru servir les desseins; +il fit monter sur l'échafaud ces trois femmes héroïques, Thérèse de +Moëlien, M<sup>me</sup> de la Motte de la Guyomarais et M<sup>me</sup> de La Fonchais, la +sœur d'André Desilles.<a href="#footnotetag245">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote246" name="footnote246"></a><b>Note 246: </b>Pierre +<i>Abailard</i> (1079-1142) est né au Pallet, petit bourg +à quatre lieues de Nantes.<a href="#footnotetag246">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote247" name="footnote247"></a><b>Note 247: </b>Ce sont +les derniers vers du <i>Paradis perdu</i>, chant <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup>:</p> + +<p class="quotega"> + The world was all before them, where to choose<br> + Their place of rest, and Providence their guide! +<a href="#footnotetag247">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote248" name="footnote248"></a><b>Note 248: </b>Dans +<i>René</i>, Chateaubriand a immortalisé le souvenir de +cette dernière visite à Combourg: «J'arrivai au château par la longue +avenue de sapins; je traversai à pied les cours désertes; je m'arrêtai +à regarder les fenêtres fermées ou demi-brisées, le chardon qui +croissait au pied des murs, les feuilles qui jonchaient le seuil des +portes, et ce perron solitaire où j'avais vu si souvent mon père et +ses fidèles serviteurs. Les marches étaient déjà couvertes de mousse; +le violier jaune croissait entre leurs pierres déjointes et +tremblantes. Un gardien inconnu m'ouvrit brusquement les portes..... +J'entrai sous le toit de mes ancêtres. Je parcourus les appartements +sonores où l'on n'entendait que le bruit de mes pas. Les chambres +étaient à peine éclairées par la faible lumière qui pénétrait entre +les volets fermés: je visitai celle où ma mère avait perdu la vie en +me mettant au monde, celle où se retirait mon père, celle où j'avais +dormi dans mon berceau, celle enfin où l'amitié avait reçu mes +premiers vœux dans le sein d'une sœur. Partout les salles +étaient détendues, et l'araignée filait sa toile dans les couches +abandonnées. Je sortis précipitamment de ces lieux, je m'en éloignai à +grands pas sans oser tourner la tête. Qu'ils sont doux, mais qu'ils +sont rapides, les moments que les frères et les sœurs passent +dans leurs jeunes années, réunis sous l'aile de leurs vieux parents! +La famille de l'homme n'est que d'un jour; le souffle de Dieu la +disperse comme une fumée. A peine le fils connaît-il le père, le père +le fils, le frère la sœur, la sœur le frère! Le chêne voit +germer ses glands autour de lui; il n'en est pas ainsi des enfants des +hommes!»<a href="#footnotetag248">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote249" name="footnote249"></a><b>Note 249: </b>Ce +livre a été écrit à Berlin (mars et avril 1821). Il a +été revu en juillet 1846.<a href="#footnotetag249">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote250" name="footnote250"></a><b>Note 250: </b>Le +<i>Conservateur</i> avait été fondé par Chateaubriand au mois +d'octobre 1818. Il avait pour devise: <i>Le Roi, la Charte et les +Honnêtes Gens</i>. Ses principaux rédacteurs étaient, avec Chateaubriand, +qui n'a peut-être rien écrit de plus parfait que certains articles de +ce recueil, l'abbé de La Mennais, le vicomte de Bonald, Fiévée, +Berryer fils, Eugène Genoude, le vicomte de Castelbajac, le marquis +d'Herbouville, M. Agier, le cardinal de La Luzerne, le duc de +Fitz-James, etc. Le <i>Conservateur</i> cessa de paraître le 29 mars 1820, +à la suite du rétablissement de la +censure.<a href="#footnotetag250">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote251" name="footnote251"></a><b>Note 251: </b>Les +<i>Mémoires sur la vie et la mort de Mgr le duc de Berry</i> +avaient paru dès le mois d'avril 1820.<a href="#footnotetag251">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote252" name="footnote252"></a><b>Note 252: </b>Chateaubriand +fut nommé, par Ordonnance du 28 novembre +1820, envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire près la cour +de Prusse.<a href="#footnotetag252">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote253" name="footnote253"></a><b>Note 253: </b>Frédéric-Guillaume +II (1744-1797), neveu et successeur du +grand Frédéric.<a href="#footnotetag253">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote254" name="footnote254"></a><b>Note 254: </b>Dorothée, +princesse de Courlande, née le 21 août 1795, de +Pierre, dernier duc de Courlande, et de Dorothée, comtesse de Miden. +Elle épousa, le 22 avril 1810, le comte Edmond de Périgord, neveu du +prince de Talleyrand. Ce dernier, à l'époque du Congrès de Vienne, dut +renoncer à la principauté de Bénévent et reçut en échange le duché de +Dino en Calabre: il en abandonna le titre à son neveu, et sa nièce +s'appela dès lors <i>duchesse de Dino</i>. Ce fut à elle qu'il confia le +soin de faire les honneurs de son salon. Femme éminente, d'un esprit +sérieux, cultivé et indépendant, elle déploya dans cette tâche tant de +charme et de tact que l'on accourait à l'hôtel de la rue +Saint-Florentin pour elle peut-être plus encore que pour le maître de +la maison. Elle ne quitta plus le prince et entoura de soins les +années de sa vieillesse. Ce fut elle qui lui parla d'une +réconciliation avec l'Église; ce fut sur ses instances qu'il signa, le +17 mai 1838, sa rétractation et sa lettre au Saint-Père. Le 3 mai, +précédant de quelques jours dans la tombe son frère le prince de +Talleyrand, le <i>duc de Talleyrand-Périgord</i> était mort à l'âge de +soixante-dix-huit ans, et ce titre était passé à son fils Edmond de +Talleyrand-Périgord. Madame de Dino, devenue <i>duchesse de Talleyrand</i>, +mourut à son tour le 19 septembre 1862. (Voir, à l'Appendice du tome +<span class="smcap">III</span> des <i>Souvenirs du baron de Barante</i>, la <i>Notice +sur la duchesse de +Dino</i>.)<a href="#footnotetag254">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote255" name="footnote255"></a><b>Note 255: </b>Le comte +Roger de Caux, premier secrétaire; le chevalier de +Cussy, deuxième secrétaire. -- Le comte Roger de <i>Caux</i>, après avoir été +secrétaire à Madrid (1814) et à la Haye (1816), était depuis 1820 +secrétaire à Berlin. Lors de la guerre d'Espagne, il fut attaché à +l'expédition du duc d'Angoulême avec le titre de chargé d'affaires à +Madrid. Il a rempli le fonctions de ministre de France à Hanovre du +1<sup>er</sup> juin 1823 au 15 mai 1831. -- Le chevalier <i>de Cussy</i>, né à +Saint-Étienne-de-Montluc (Loire-Inférieure) le 1<sup>er</sup> décembre 1795, +était deuxième secrétaire à Berlin depuis le 1<sup>er</sup> février 1820. Il +devint en 1823 secrétaire à Dresde. De 1827 à 1845, il fut +successivement consul à Fernambouc, à Corfou, à Rotterdam, à Dublin et +à Dantzick. Consul général à Palerme (12 mars 1845), puis à Livourne +(novembre 1847), il fut mis à la retraite le 13 avril 1848. Il avait +épousé en 1828 M<sup>lle</sup> Amélie Dubourg de Rosnay, fille du général de ce +nom.<a href="#footnotetag255">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote256" name="footnote256"></a><b>Note 256: </b>Aujourd'hui +l'empereur et l'impératrice de Russie. (Paris, +note 1832.) Ch. -- <i>Nicolas I<sup>er</sup></i> (1796-1855). Troisième fils de Paul +I<sup>er</sup>, il monta sur le trône en 1825, à la mort d'Alexandre I<sup>er</sup>, son +frère aîné, par l'effet de la renonciation de son autre frère, +l'archiduc Constantin. Il avait épousé la princesse Charlotte de +Prusse, fille du roi Frédéric-Guillaume III.<a href="#footnotetag256">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote257" name="footnote257"></a><b>Note 257: </b>Sur +le cousin Moreau et sur sa mère +Julie-Angélique-Hyacinthe de Bedée, sœur de madame de +Chateaubriand, voir, à l'Appendice, le n° <span class="smcap">VII</span>: <i>Le cousin +Moreau</i>.<a href="#footnotetag257">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote258" name="footnote258"></a><b>Note 258: </b>Avec +une figure que l'on trouvait charmante, une +imagination pleine de fraîcheur et de grâce, avec beaucoup d'esprit +naturel, se développèrent en elle ces talents brillants auxquels les +amis de la terre et de ses vaines jouissances attachent un si puissant +intérêt. <i>Mademoiselle de Chateaubriand faisait agréablement et +facilement les vers</i>; sa mémoire se montrait fort étendue, sa lecture +prodigieuse; c'était en elle une véritable passion. On a connu d'elle +une traduction en vers du septième chant de la <i>Jérusalem délivrée</i>, +quelques épîtres et deux actes d'une comédie où les mœurs de ce +siècle étaient peintes avec autant de finesse que de goût.» (L'abbé +Carron, <i>Vie</i> de Julie de Chateaubriand, comtesse de +Farcy.)<a href="#footnotetag258">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote259" name="footnote259"></a><b>Note 259: </b>J'ai +placé la vie de ma sœur Julie au supplément de +ces Mémoires. (Note B.) -- Ch.<a href="#footnotetag259">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote260" name="footnote260"></a><b>Note 260: </b>L'abbé +<i>Carron</i> (Guy-Toussaint-Joseph), né à Rennes le 25 +février 1760. Réfugié en Angleterre après le 10 Août, il fonda à +Somers-Town, près Londres, plusieurs établissements charitables, et +notamment deux maisons d'éducation destinées à recevoir les enfants +des émigrés pauvres. A la première Restauration il fut invité par +Louis XVIII à revenir à Paris, amenant avec lui ses élèves et les +dames qui s'étaient consacrées, sous sa direction, à cette œuvre +de dévouement. L'<i>Institut des nobles orphelines</i> -- tel fut alors le +titre que prit l'établissement de l'abbé Carron -- fut installé rue du +faubourg Saint-Jacques, au nº 12 de l'impasse des Feuillantines. Le +retour de l'île d'Elbe obligea le saint prêtre à reprendre le chemin +de l'exil; il se trouvait, en effet, compris dans l'un des nombreux +décrets de proscription que Napoléon avait lancés de Lyon. Il ne +revint en France que le 8 novembre 1815. En 1816, la duchesse +d'Angoulême consentit à ce que son établissement prit le nom +d'<i>Institut royal de Marie-Thérèse</i>. C'est dans cette maison qu'il +mourut le 15 mars 1821. Il avait écrit un nombre considérable +d'ouvrages, dont les principaux sont: <i>les Confesseurs de la foi dans +l'Église gallicane à la fin du XVIII<sup>e</sup> siècle</i>, et les <i>Vies des +Justes</i> dans les différentes conditions de la vie. Ce dernier recueil, +qui ne forme pas moins de huit volumes, se divise en plusieurs séries: +<i>Vies des Justes dans l'état du mariage; -- dans l'étude des lois ou +dans la Magistrature; -- dans la profession des armes; -- dans l'épiscopat +et le sacerdoce; -- parmi les filles chrétiennes; -- dans les conditions +ordinaires de la société; -- dans les plus humbles conditions de la +société; -- dans les plus hauts rangs de la société</i>. C'est dans cette +dernière série que se trouve la vie de M<sup>me</sup> de Farcy. -- Voir la <i>Vie de +l'abbé Carron</i>, par un Bénédictin de la congrégation de France, un +volume in-8, 1866.<a href="#footnotetag260">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote261" name="footnote261"></a><b>Note 261: </b>La +Vie de Julie de Chateaubriand se termine en effet par +ces lignes: «M<sup>lle</sup> de Chateaubriand n'était pas fille unique: hélas! la +postérité, en s'attachant à ce nom célèbre, dira les victimes qu'il +rappelle, victimes d'un dévouement sans bornes à l'autel et au trône. +Un de ses frères, avec tant d'autres braves, avait quitté le sol de la +patrie quand sa sœur y périt; elle avait vu la tombe s'ouvrir +devant elle, et ce fut de ses bords qu'elle fit tenir, à ce frère si +chéri et si digne de l'être, le dernier gage de sa tendresse. +Écoutons-le nous raconter l'effet que cet envoi touchant fit sur son +cœur.» (Suivait un extrait de la Préface de la première édition +du <i>Génie du christianisme</i>.) +<a href="#footnotetag261">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote262" name="footnote262"></a><b>Note 262: </b>Julien-Hyacinthe +de <i>Marnière</i>, chevalier de Guer, fils +cadet de Joseph-Julien de Marnière, marquis de Guer, et +d'Angélique-Olive de Chappedelaine, né à Rennes le 25 mars 1748. Il +émigra en 1791, fit une campagne à l'armée des princes et passa +ensuite en Angleterre. En 1795, il rentra en France, et on le retrouve +alors à Lyon, où il est un des agents les plus actifs du parti +royaliste. Obligé de repasser en Angleterre, il ne revint que sous le +Consulat et publia, de 1801 à 1815, plusieurs écrits sur des matières +financières, économiques et politiques. Préfet du Lot-et-Garonne sous +la Restauration, il venait d'être appelé à la préfecture du Morbihan, +lorsqu'il mourut à Paris, le 26 juin 1816.<a href="#footnotetag262">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote263" name="footnote263"></a><b>Note 263: </b><i>Pommereul</i> +(François-René-Jean, baron de), né à Fougères +le 12 décembre 1745. Général de division (1796); préfet +d'Indre-et-Loire (1800-1805); préfet du Nord (1805-1810); +directeur-général de l'imprimerie et de la librairie (1811-1814); +commissaire extraordinaire, durant les Cent-Jours, dans la 5<sup>e</sup> division +militaire (Haut et Bas-Rhin). Il fut proscrit par l'ordonnance du 24 +juillet 1815, mais, dès 1819, il obtint de rentrer en France. Il +mourut à Paris le 5 janvier 1823. On lui doit un grand nombre +d'ouvrages et, en particulier, celui auquel fait allusion +Chateaubriand: <i>Campagnes du général Bonaparte en Italie pendant les +années <span class="smcap">IV</span> et <span class="smcap">V</span> de la +République française</i>, in-8°, avec cartes; Paris, +l'an <span class="smcap">VI</span> (1797). Le baron de Pommereul était +un homme de rare mérite. +Un contemporain, dont les jugements ne pèchent pas d'habitude par +excès d'indulgence, le général Thiébault, parle de lui en ces termes: +«Quant au général Pommereul, ce que j'avais appris de ses travaux +scientifiques et littéraires, des missions qu'il avait remplies, de sa +capacité enfin, était fort au-dessous de ce que je trouvai en lui. Peu +d'hommes réunissaient à une instruction aussi variée et aussi complète +une élocution plus nerveuse. Sa répartie était toujours vive, juste et +ferme, et, lorsqu'il entreprenait une discussion, il la soutenait avec +une haute supériorité, de même que, lorsqu'il s'emparait d'un sujet, +il le développait avec autant d'ordre et de profondeur que de clarté; +et tous ces avantages, il les complétait par une noble prestance et +une figure qui ne révélait pas moins son caractère que sa sagacité. +C'est un des hommes les plus remarquables que j'aie connus.» <i>Mémoires +du général baron Thiébault</i>, T. <span class="smcap">III</span>, +p. 280.<a href="#footnotetag263">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote264" name="footnote264"></a><b>Note 264: </b>Lettres +de <i>M<sup>me</sup> de Sévigné</i>, des 4, 11 et 18 décembre +1675.<a href="#footnotetag264">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote265" name="footnote265"></a><b>Note 265: </b>Ce +n'était pas la comtesse Victorine de Chastenay, l'auteur +des très spirituels <i>Mémoires</i> publiés en 1896 par M. Alphonse +Roserot. M<sup>me</sup> Victorine de Chastenay n'avait que quinze ans en 1786. +Elle a raconté elle-même comment elle vit Chateaubriand, <i>pour la +première fois</i>, non chez elle en 1786, mais beaucoup plus tard, sous +le Consulat, à un dîner chez M<sup>me</sup> de Coislin, auquel assistait: +«l'auteur du <i>Génie du christianisme</i>», alors dans tout l'éclat de sa +jeune gloire. <i>Mémoires de M<sup>me</sup> de Chastenay</i>, T. <span +class="smcap">II</span>, p. 76.<a href="#footnotetag265">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote266" name="footnote266"></a><b>Note 266: </b>La comtesse +de Québriac, Bénigne-Jeanne de Chateaubriand, +avait épousé en secondes noces, à Saint-Léonard de Fougères, le 24 +avril 1786, Paul-François de la Celle, vicomte de Chateaubourg, +capitaine au régiment de Condé, chevalier de Saint-Louis, né à Rennes +le 29 février 1752. -- De ce dernier mariage sont nés plusieurs enfants, +et notamment un fils, Paul-Marie-Charles, devenu chef de nom et armes, +né en 1789, décédé en 1859, laissant plusieurs fils qui ont continué +la postérité.<a href="#footnotetag266">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote267" name="footnote267"></a><b>Note 267: </b>L'<i>État +militaire de la France</i> pour 1787, à l'article +<i>Régiment de Navarre</i>, donne sur ces officiers les indications +suivantes: <i>M. de Guénan</i>, lieutenant en premier; <i>M. Berbis des +Maillis</i> (et non des <i>Mahis</i>), lieutenant en second; <i>La Martinière</i>, +lieutenant en second; <i>Achard</i>, sous-lieutenant.<a href="#footnotetag267">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote268" name="footnote268"></a><b>Note 268: </b>Victurnien-Bonaventure-Victor +de <i>Rochechouart</i>, marquis de +<i>Mortemart</i> (1753-1823), entra en 1768 à l'École d'artillerie de +Strasbourg, devint ensuite capitaine, puis lieutenant-colonel au +régiment de Navarre, fut, en 1778, colonel en second du régiment de +Brie, et, en 1784, <i>colonel-commandant du régiment de Navarre</i>. Député +aux États-Généraux de 1789 par la noblesse du bailliage de Rouen, il +fut promu maréchal de camp le 1<sup>er</sup> mars 1791, émigra en 1792 et servit +à l'armée des princes, où Chateaubriand le retrouva. A la première +Restauration, il fut fait lieutenant général le 3 mars 1815, et, après +les Cent-Jours, il fit partie, ainsi que son ancien sous-lieutenant au +régiment de Navarre, de la promotion de Pairs du 17 août +1815.<a href="#footnotetag268">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote269" name="footnote269"></a><b>Note 269: +</b>Christophe-François-Thérèse +Picon, comte <i>d'Andrezel</i>, né à +Paris en 1746, était le petit-fils de Jean-Baptiste-Louis Picon, +marquis d'Andrezel, ambassadeur de France à Constantinople, et de +Françoise-Thérèse de Bassompierre. D'abord page, il entra dans l'armée +et fut promu, en 1784, <i>major au régiment de Navarre</i>. Il émigra et +fit la campagne des princes. Au retour des Bourbons, il fut nommé +maréchal de camp et admis à la retraite. Il entra alors, quoique âgé +de 69 ans, dans la carrière administrative et remplit, de 1815 à 1821, +les fonctions de sous-préfet de l'arrondissement de Saint-Dié +(Vosges).<a href="#footnotetag269">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote270" name="footnote270"></a><b>Note 270: </b>Frédéric +II mourut le 17 août 1786.<a href="#footnotetag270">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote271" name="footnote271"></a><b>Note 271: </b>Le 12 +prairial an <span class="smcap">VI</span> correspondait au 31 mai +1798.<a href="#footnotetag271">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote272" name="footnote272"></a><b>Note 272: </b>23 +avril 1798.<a href="#footnotetag272">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote273" name="footnote273"></a><b>Note 273: </b>Mon +neveu à la mode de Bretagne, Frédéric de Chateaubriand, +fils de mon cousin Armand, a acheté La Ballue, où mourut +ma mère. Ch.<a href="#footnotetag273">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote274" name="footnote274"></a><b>Note 274: </b>Le +château de Marigny est situé dans la commune de +Saint-Germain-en-Coglès, canton de Saint-Brice-en-Coglès, +arrondissement de Fougères (Ille-et-Vilaine). C'est, on le sait, dans +les environs de Fougères que Balzac a placé le théâtre de son roman +des <i>Chouans, ou la Bretagne en 1799</i>, et il l'écrivit précisément au +château de Marigny, où il était l'hôte du général baron de Pommereul. +Il aurait pu y faire un rôle à la sœur de Chateaubriand, car la +comtesse de Marigny, royaliste ardente, ne laissa pas de prendre à la +chouannerie une part assez active; son château servait aux chefs de +lieu de rendez-vous. On la trouve de même mêlée à la pacification de +1800. (Le Maz, <i>Un district breton</i>, p. 338.) La comtesse de Marigny +est morte à Dinan le 18 juillet 1860, dans sa <i>cent et unième +année</i>.<a href="#footnotetag274">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote275" name="footnote275"></a><b>Note 275: </b>Voir +sur lui la note 1 de la page 27.<a href="#footnotetag275">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote276" name="footnote276"></a><b>Note 276: </b><i>Saint-Huberti</i> +(Marie-Antoinette <i>Clavel</i>, dite), première +chanteuse de l'Opéra, née à Strasbourg vers 1756. Point belle, mais +d'une physionomie fort expressive, elle était sans rivale dans les +opéras de Gluck, et particulièrement dans le rôle d'Armide, pour +l'expression de son chant, la largeur de son jeu et la noblesse de ses +attitudes. Mariée d'abord à un aventurier nommé Saint-Huberti, elle +épousa, le 29 décembre 1790, le comte d'Antraigues, député aux +États-Généraux. Ils périrent tous deux tragiquement, le 22 juillet +1812, en leur cottage de Barnes Terrace, près Londres, assassinés par +un domestique italien nommé Lorenzo, congédié de la veille. -- Voir le +volume de M. Léonce Pingaud: <i>Un agent secret sous la Révolution et +l'Empire. Le comte d'Antraigues</i>, +1893.<a href="#footnotetag276">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote277" name="footnote277"></a><b>Note 277: </b><i>Mémoires +du maréchal de Bassompierre, contenant l'histoire +de sa vie et ce qui s'est fait de plus remarquable à la cour de France +jusqu'en 1640</i>, tome <span class="smcap">I</span>, +p. 305.<a href="#footnotetag277">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote278" name="footnote278"></a><b>Note 278: </b>Nom +d'une salle d'attente dans le château de Versailles, +lorsque la Cour s'y trouvait; elle était éclairée par un +œil-de-bœuf.<a href="#footnotetag278">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote279" name="footnote279"></a><b>Note 279: </b><i>Coigny</i> +(Marie-Henry-François Franquetot, duc de), né à +Paris le 28 mars 1737. Il était, depuis 1774, <i>premier écuyer du roi</i>. +En 1789, il fut élu député de la noblesse aux États-Généraux par le +baillage de Caen et siégea au côté droit. Sous la Restauration, il fut +nommé successivement pair de France (4 juin 1814), gouverneur du +château de Fontainebleau, premier écuyer du roi, gouverneur de +Cambrai, gouverneur des Invalides (10 janvier 1816) et maréchal de +France (3 juillet suivant). Il est mort à Paris le 19 mai +1821.<a href="#footnotetag279">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote280" name="footnote280"></a><b>Note 280: </b>J'ai +retrouvé M. le comte d'Hautefeuille; il s'occupe de la +traduction de morceaux choisis de Byron; madame la comtesse +d'Hautefeuille est l'auteur, plein de talent, de l'<i>Âme exilée</i>, etc., +etc. Ch.<br><br> + +<i>Hautefeuille</i> (Charles-Louis-Félicité-<i>Texier</i>, comte d'), né à Caen +le 7 janvier 1770. Capitaine de cavalerie en 1789, il fut des premiers +à émigrer (1791), et, après avoir fait à l'armée des princes la +campagne de 1792, il prit du service en Suède, dans la garde royale, +et ne rentra en France qu'en 1811. Le département du Calvados l'envoya +en 1815 à la Chambre des députés, où il siégea jusqu'en 1824. Nommé +gentilhomme de la chambre du roi, il assista, en cette qualité, au +sacre de Charles X. Il est mort à Versailles le 21 septembre 1865. Il +avait épousé, en 1823, M<sup>lle</sup> de Beaurepaire, fille de l'un des plus +vaillants officiers de l'armée vendéenne. La comtesse d'Hautefeuille a +publié, sous le pseudonyme d'<i>Anna-Marie</i>, plusieurs ouvrages +remarquables, dont les principaux sont <i>l'Âme exilée</i>, <i>la Famille +Gazotte</i> et <i>les Cathelineau</i>.<a href="#footnotetag280">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote281" name="footnote281"></a><b>Note 281: </b><i>Beauvau</i> +(Charles-Juste, duc de), né à Lunéville le 10 +septembre 1720. Membre de l'Académie française en 1771, maréchal de +France en 1783, ministre de Louis XVI en 1789. Il mourut, le 19 mai +1793, au Val, près de Saint-Germain.<a href="#footnotetag281">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote282" name="footnote282"></a><b>Note 282: </b>Dans +la <i>Gazette de France</i>, du mardi 27 février 1787, on +lit ce qui suit: «Le comte Charles d'Hautefeuille, le baron de +Saint-Marsault, le baron de Saint-Marsault Chatelaillon et le +chevalier de Chateaubriand, qui précédemment avaient eu l'honneur +d'être présentés au roi, ont eu, le 19, celui de monter dans les +voitures de Sa Majesté, et de la suivre à la chasse.» +Ch.<a href="#footnotetag282">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote283" name="footnote283"></a><b>Note 283: </b><i>Le +Mémorial historique de la Noblesse</i> a publié un +document inédit annoté de la main du roi, tiré des Archives du +royaume, section historique, registre M. 813 et carton M. 814; il +contient les <i>Entrées</i>. On y voit mon nom et celui de mon frère: il +prouve que ma mémoire m'avait bien servi pour les dates. (Notes de +Paris, 1840.) Ch.<a href="#footnotetag283">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote284" name="footnote284"></a><b>Note 284: </b>Cette +idylle figure, dans l'<i>Almanach des Muses</i> de 1790, à +la page 205, sous ce titre: <i>L'Amour de la campagne</i>, et avec cette +signature: <i>par le chevalier de C***</i>. Chateaubriand lui a donné place +dans ses <i>Œuvres complètes</i>, tome <span class="smcap">XXI</span>, +p. 321.<a href="#footnotetag284">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote285" name="footnote285"></a><b>Note 285: </b>Ce +livre a été écrit à Paris de juin à décembre 1821. -- Il a +été revu en décembre 1846.<a href="#footnotetag285">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote286" name="footnote286"></a><b>Note 286: </b>On lit +dans le <i>Moniteur</i> du dimanche 29 avril 1821, sous +la rubrique: <i>Paris, 28 avril</i>: «M. le vicomte de Chateaubriand, +ministre plénipotentiaire de France à Berlin, est arrivé avant-hier à +Paris.» Le baptême du duc de Bordeaux eut lieu à Notre-Dame le 1<sup>er</sup> mai +1821.<a href="#footnotetag286">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote287" name="footnote287"></a><b>Note 287: </b>M. de Villèle +sortit du ministère le 27 juillet 1821; +Chateaubriand donna sa démission d'ambassadeur le 31 +juillet.<a href="#footnotetag287">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote288" name="footnote288"></a><b>Note 288: </b>Marigny +a beaucoup changé depuis l'époque où ma sœur +l'habitait. Il a été vendu et appartient aujourd'hui à MM. de +Pommereul, qui l'ont fait rebâtir et l'ont fort embelli. Ch.<br><br> + +C'est la nièce de Chateaubriand, M<sup>me</sup> Élisabeth-Cécile Geffelot de +Marigny, mariée à Joseph-Louis-Mathurin Gouyquet de Bienassis, qui +vendit le château de Marigny au baron de Pommereul, par contrat du 30 +juin 1810. Le propriétaire actuel est M. Henri-Charles-Jean, baron de +Pommereul, petit-fils de l'acquéreur de 1810, marié le 9 juillet 1849 +à M<sup>lle</sup> Marie-Thérèse Macdonald de Tarente, petite-fille du maréchal +duc de Tarente.<a href="#footnotetag288">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote289" name="footnote289"></a><b>Note 289: </b><i>La +Martinière</i> (Antoine-Augustin <i>Bruzen</i> de), né à Dieppe +en 1673, mort à La Haye le 19 juin 1749. Il a laissé un grand nombre +d'ouvrages, dont le principal: <i>Grand Dictionnaire géographique et +critique</i> (La Haye, 1726-1730) ne forme pas moins de 10 vol. in-fol. +Il était neveu du P. Simon, dont la notice suit.<a href="#footnotetag289">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote290" name="footnote290"></a><b>Note 290: </b><i>Simon</i> +(Richard), introducteur du rationalisme dans +l'exégèse; né le 13 mai 1638 à Dieppe, où il est mort le 11 avril +1712. Il était membre de l'Oratoire. Après avoir enseigné la +philosophie à Juilly et à Paris, il fut exclu de son ordre pour avoir +soutenu, dans son <i>Histoire critique du Vieux Testament</i> (1678), des +opinions qui suscitèrent les critiques de Bossuet et des solitaires de +Port-Royal et le firent condamner par le Saint-Siège. Voir +<i>Port-Royal</i>, par Sainte-Beuve, tome <span class="smcap">IV</span>, +p. 380, 509.<a href="#footnotetag290">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote291" name="footnote291"></a><b>Note 291: </b>Jean +<i>Pecquet</i> (1622-1674), né à Dieppe comme les deux +précédents. On lui doit plusieurs découvertes importantes, entre +autres celle du réservoir du chyle, dit <i>Réservoir de Pecquet</i>. Il +était membre de l'Académie des sciences. Médecin et ami de Fouquet, il +était aussi l'ami de M<sup>me</sup> de Sévigné, qui l'appela pour donner ses +soins à M<sup>me</sup> de Grignan. Voir les <i>Lettres</i> de M<sup>me</sup> de Sévigné des 22 +décembre 1664, de janvier 1665, du 19 novembre 1670 et du 11 juillet +1672.<a href="#footnotetag291">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote292" name="footnote292"></a><b>Note 292: </b>Renée-Élisabeth +de la Belinaye, fille aînée d'Armand +Magdelon, comte de la Belinaye, et de Marie-Thérèse Frain de la +Villegontier, née à Fougères le 28 janvier 1728, morte en la même +ville le 19 juin 1816. -- Sa sœur, Thérèse de la Belinaye, mariée +à Anne-Joseph-Jacques Tuffin de la Rouërie, a été la mère du marquis +Armand, le célèbre conspirateur.<a href="#footnotetag292">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote293" name="footnote293"></a><b>Note 293: </b>Je +relève sur l'<i>Almanach royal</i> de 1789, p. 294, la +mention suivante: «Cour de Parlement. Grand'Chambre. Président... +Messire Louis Le Peletier de Rosambo, <i>rue de Bondy</i>.»<a href="#footnotetag293">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote294" name="footnote294"></a><b>Note 294: </b><i>Delisle +de Sales</i> (Jean-Baptiste <i>Isoard</i>, dit), né en +1743 à Lyon, mort le 22 septembre 1816. Quelques-unes de ses +compilations ne laissèrent pas d'avoir un assez grand succès. Sa +<i>Philosophie de la nature, ou Traité de morale pour l'espèce humaine</i> +(1769) a obtenu sept éditions. La dernière, publiée en 1804, forme 10 +vol. in-8°.<a href="#footnotetag294">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote295" name="footnote295"></a><b>Note 295: </b><i>Flins +des Oliviers</i> (Claude-Marie-Louis-Emmanuel <i>Carbon +de</i>), né en 1757 à Reims, mort en 1806. La multiplicité de ses noms +lui attira cette épigramme de Lebrun:</p> + +<p class="quotega"> + Carbon de Flins des Oliviers<br> + A plus de noms que de lauriers.</p> + +<p class="note">Ami de Fontanes, il rédigea avec lui, en 1789, le <i>Journal de la Ville +et des Provinces, ou le Modérateur</i>. Il a fait jouer, non sans succès, +plusieurs comédies en vers. L'une d'elles, le <i>Réveil d'Épiménide à +Paris ou les Étrennes de la liberté</i>, représentée sur le +Théâtre-Français, le 1<sup>er</sup> janvier 1790, obtint une vogue considérable, +justifiée d'ailleurs par le mérite de la pièce et par son excellent +esprit.<a href="#footnotetag295">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote296" name="footnote296"></a><b>Note 296: </b>Le Théâtre-Français +occupait, depuis 1782, la salle +construite par ordre de Louis XVI, d'après les plans des architectes +Peyre et de Wailly, près le Luxembourg, à l'extrémité du terrain +qu'occupait le jardin de l'hôtel Condé. En 1798, ce théâtre reçut le +nom d'Odéon, parce que des opéras devaient former le fond de son +répertoire. C'était un souvenir classique du théâtre couvert de ce nom +[Grec: ᾨδεῖον] bâti à Athènes par Périclès +pour les concours de +musique. La salle de 1782 fut incendiée dans la nuit du 18 au 19 mars +1799. Reconstruit sur ses anciennes fondations par décision du premier +Consul, ce théâtre fut détruit une seconde fois par le feu le 20 avril +1818. Louis XVIII le fit rebâtir. C'est l'Odéon actuel.<a href="#footnotetag296">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote297" name="footnote297"></a><b>Note 297: </b><i>Brizard</i> +(Jean-Baptiste <i>Britard</i>, dit), né en 1721 à +Orléans, mort le 30 janvier 1791. Après avoir remporté, comme +tragédien, de très grands succès dans les pères nobles et les rois, il +s'était retiré, le 1<sup>er</sup> avril 1786, le même soir que le couple Préville +et M<sup>lle</sup> Fanier. Tous parurent dans <i>la Partie de chasse de Henri IV</i>, +au milieu des bravos et de l'émotion générale. (G. Monval et P. Porel, +<i>l'Odéon</i>, tome <span class="smcap">I</span>, p. 249.)<a href="#footnotetag297">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote298" name="footnote298"></a><b>Note 298: </b>Talma +avait débuté, le 21 novembre 1787, en jouant le rôle +de <i>Séide</i>, dans le <i>Mahomet</i>, de Voltaire. (G. Monval et P. Porel, +<i>op. cit.</i>, tome <span class="smcap">I</span>, page +57.)<a href="#footnotetag298">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote299" name="footnote299"></a><b>Note 299: </b>M<sup>lle</sup> +<i>Saint-Val</i> cadette. Son aînée avait quitté la +Comédie-Française en 1779.<a href="#footnotetag299">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote300" name="footnote300"></a><b>Note 300: </b>M<sup>lle</sup> +<i>Olivier</i> (Jeanne-Adélaïde-Gérardine), née à Londres +en 1765. Toute jeune encore, charmante avec sa chevelure blonde et ses +yeux noirs, elle avait créé, le 27 avril 1784, le rôle de Chérubin +dans le <i>Mariage de Figaro</i>, et son succès avait presque égalé celui +de M<sup>lle</sup> Contat, qui jouait Suzanne.<a href="#footnotetag300">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote301" name="footnote301"></a><b>Note 301: </b><i>Mars</i> +(Anne-Françoise-Hyppolyte <i>Boutet</i>, dite M<sup>lle</sup>), née +à Paris le 9 février 1779, morte le 20 mars 1847. Elle était fille de +l'acteur Boutet dit <i>Monvel</i> et d'une actrice de province, Marguerite +Salvetat. Ne pouvant prendre, au théâtre, le nom de Monvel, elle prit +celui de sa mère, qui se faisait appeler Madame Mars. Dès l'âge de +treize ans, en 1792, elle débuta dans des rôles d'enfants au <i>Théâtre +de mademoiselle Montansier</i>, auquel était attaché son père. -- La salle +de M<sup>lle</sup> Montansier est actuellement le <i>Théâtre du +Palais-Royal</i>.<a href="#footnotetag301">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote302" name="footnote302"></a><b>Note 302: </b>«Le +chevalier de Parny est grand, mince, le teint brun, les +yeux noirs enfoncés et fort vifs. Nous étions liés. Il n'a pas de +douceur dans la conversation... Il m'a dit que les sites décrits par +Saint-Pierre dans <i>Paul et Virginie</i> étaient faux: mais Parny enviait +Bernardin.» (Note manuscrite de Chateaubriand, écrite en 1798 sur un +exemplaire de l'Essai.) Ce curieux exemplaire, donné un jour par +Chateaubriand à J.-B. Soulié, rédacteur de la <i>Quotidienne</i>, après +avoir passé dans la bibliothèque de M. Aimé-Martin, dans celle de M. +Tripier et enfin dans celle de Sainte-Beuve, est possédé aujourd'hui +par M<sup>me</sup> la comtesse de Chateaubriand.<a href="#footnotetag302">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote303" name="footnote303"></a><b>Note 303: </b>Guinguené. -- Voir +sur lui la note 2 de la page 107.<a href="#footnotetag303">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote304" name="footnote304"></a><b>Note 304: </b>Guinguené +fut nommé, au commencement de 1798, ambassadeur +de la République française à Turin. «C'était, dit M. Ludovic Sciout +(<i>le Directoire</i>, tome <span class="smcap">III</span>, p. 532), c'était un vrai Trissotin, un +révolutionnaire aussi sot qu'insolent.» Par affectation de simplicité, +et sans doute aussi par économie, car il tenait beaucoup à l'argent, +il fit dispenser sa femme de paraître en habit de cour aux audiences. +Sans perdre une heure, il dépêcha au ministre des relations +extérieures un courrier extraordinaire, porteur de la grande nouvelle: +la citoyenne ambassadrice est allée à la cour <i>en pet-en-l'air</i>! Ce +pauvre Guinguené avait compté sans son hôte: le ministre (c'était +Talleyrand) glissa aussitôt dans le <i>Moniteur</i> la note suivante: «Un +ambassadeur de la République a écrit, dit-on, au ministre des +relations extérieures qu'il venait de remporter une victoire signalée +sur l'étiquette d'une vieille monarchie, en y faisant recevoir +<i>l'ambassadrice en habits bourgeois</i>. Le ministre lui a répondu que la +République n'envoyait que des ambassadeurs, parce qu'il n'y avait chez +elle que des directeurs et qu'on n'y connaissait de <i>directrices</i> que +celles qui se trouvaient à la tête de quelques spectacles.» +(<i>Moniteur</i> du 26 juin 1798.) -- A quelques jours de là, Guinguené était +rappelé.<a href="#footnotetag304">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote305" name="footnote305"></a><b>Note 305: </b>La +<i>Décade philosophique</i>, fondée le 10 floréal an <span class="smcap">II</span> (29 +avril 1794). Guinguené en fut le principal rédacteur. Il était secondé +par une «société de républicains» devenue en l'an <span class="smcap">V</span> «une société de +gens de lettres». On remarquait, dans le nombre, J.-B. Say, Amaury +Duval, Lebreton, Andrieux, etc. Peu après l'établissement de l'empire, +le 10 vendémiaire an <span class="smcap">XIII</span> (2 octobre 1804), la <i>Décade</i> changea son +titre en celui de <i>Revue philosophique, littéraire et politique</i>. Elle +cessa de paraître en 1807. Lors de la publication du <i>Génie du +christianisme</i>, la <i>Décade</i> n'avait pas manqué de l'attaquer très +vivement dans trois articles dus à la plume de Guinguené et réunis +aussitôt en brochure sous ce titre: <i>Coup d'œil rapide sur le +Génie du christianisme, ou quelques pages sur les cinq volumes in-8° +publiées sous ce titre par François-Auguste Chateaubriand</i>. -- Paris, de +l'imprimerie de la <i>Décade</i>, etc., an <span class="smcap">X</span> (1802), in-8° de 92 +pages.<a href="#footnotetag305">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote306" name="footnote306"></a><b>Note 306: </b>Le Brun +(Ponce-Denis <i>Escouchard</i>) dit <i>Lebrun-Pindare</i>; né +le 11 août 1729 à Paris, où il est mort le 2 septembre +1807.<a href="#footnotetag306">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote307" name="footnote307"></a><b>Note 307: </b>Déjà, +en 1798, dans une note manuscrite de son exemplaire +de l'<i>Essai</i>, Chateaubriand avait tracé de Le Brun ce joli croquis: +«Le Brun a toutes les qualités du lyrique. Ses yeux sont âpres, ses +tempes chauves, sa taille élevée. Il est maigre, pâle, et quand il +récite son <i>Exegi monumentum</i>, on croirait entendre Pindare aux Jeux +olympiques. Le Brun ne s'endort jamais qu'il n'ait composé quelques +vers, et c'est toujours dans son lit, entre trois et quatre heures du +matin, que l'esprit divin le visite. Quand j'allais le voir le matin, +je le trouvais entre trois ou quatre pots sales avec une vieille +servante qui faisait son ménage: «Mon ami, me disait-il, ah! j'ai fait +cette nuit quelque chose! oh! si vous l'entendiez!» Et il se mettait à +<i>tonner</i> sa strophe, tandis que son perruquier, qui enrageait, lui +disait: «Monsieur, tournez donc la tête!» et avec ses deux mains il +inclinait la tête de Le Brun, qui oubliait bientôt le perruquier et +recommençait à gesticuler et déclamer.»<a href="#footnotetag307">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote308" name="footnote308"></a><b>Note 308: </b>Sur +le souper antique de M. de Vaudreuil, voyez les +<i>Souvenirs</i> de M<sup>me</sup> Lebrun-Vigée. Le Brun, coiffé du laurier de +Pindare, y récita des imitations d'Anacréon.<a href="#footnotetag308">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote309" name="footnote309"></a><b>Note 309: </b>Il +est bien vrai que Le Brun a écrit des vers sanglants +contre Bonaparte; mais ces vers, il les a tenus secrets, tandis qu'il +avait bien soin de publier ceux où il célébrait ce même Bonaparte. «Il +s'était tout à fait, et dès le premier jour, dit Sainte-Beuve, rallié +à Bonaparte, qui lui avait accordé une grosse pension 6,000 francs. Il +a loué le héros, comme il avait déjà loué indifféremment Louis XVI, +Calonne, Vergennes, Robespierre, sans préjudice des petites épigrammes +qu'il se passait dans l'intervalle et qui ne comptaient pas.» +<i>Causeries du lundi</i>, <span class="smcap">V</span>. +134.<a href="#footnotetag309">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote310" name="footnote310"></a><b>Note 310: </b><i>Chamfort</i> +(Sébastien-Roch Nicolas, dit), né près de +Clermont en Auvergne en 1741, mort à Paris, sous la Terreur, victime +de cette révolution dont il avait été l'un des adeptes les plus +fanatiques.<a href="#footnotetag310">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote311" name="footnote311"></a><b>Note 311: </b>Arrêté +une première fois et enfermé aux Madelonnettes, +ramené bientôt dans son appartement de la Bibliothèque nationale, mais +placé sous la surveillance d'un gendarme, le jour où on avait voulu le +conduire en prison, pour la seconde fois, Chamfort avait voulu se +tuer. Il s'était tiré un coup de pistolet, qui lui avait seulement +fracassé le bout du nez et crevé un œil. Il avait pris alors un +rasoir, essayant de se couper la gorge, y revenant à plusieurs +reprises et se mettant en lambeaux toutes les chairs; enfin cette +seconde tentative ayant manqué comme la première, il s'était porté +plusieurs coups vers le cœur; puis par un dernier effort, il +avait tâché de se couper les deux jarrets et de s'ouvrir toutes les +veines. La mort s'était ri de lui, selon le mot de Chateaubriand, et +elle le vint prendre seulement quelques semaines plus tard, le 13 +avril 1794. -- En 1797, dans son <i>Essai sur les Révolutions</i>, +Chateaubriand avait tracé de Chamfort un portrait qui doit être +rapproché de celui des <i>Mémoires</i>. «Chamfort, écrivait-il, était d'une +taille au-dessus de la médiocre, un peu courbé, d'une figure pâle, +d'un teint maladif. Son œil bleu, souvent froid et couvert dans +le repos, lançait l'éclair quand il venait à s'animer. Des narines un +peu ouvertes donnaient à sa physionomie l'expression de la sensibilité +et de l'énergie. Sa voix était flexible, ses modulations suivaient les +mouvements de son âme, mais dans les derniers temps de mon séjour à +Paris, elle avait pris de l'aspérité, et on y démêlait l'accent agité +et impérieux des factions... Ceux qui ont approché M. Chamfort savent +qu'il avait dans la conversation tout le mérite qu'on retrouve dans +ses écrits. Je l'ai souvent vu chez M. Guinguené, et plus d'une fois +il m'a fait passer d'heureux moments, lorsqu'il consentait, avec une +petite société choisie, à accepter un souper dans ma famille.» +<i>Essai</i>, livre <span class="smcap">I</span>, première partie, chapitre +<span class="smcap">XXIV</span>.<a href="#footnotetag311">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote312" name="footnote312"></a><b>Note 312: </b><i>Delille</i> +(Jacques), né le 22 juin 1738 à Aigueperse +(Auvergne), mort le 1<sup>er</sup> mai 1813.<a href="#footnotetag312">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote313" name="footnote313"></a><b>Note 313: </b><i>Rulhière</i> +(Claude-Carloman de), né en 1735 à Bondy, près +Paris, mort le 30 janvier 1791. M<sup>me</sup> d'Egmont était la fille du +maréchal de Richelieu. Ce fut elle, en effet, qui mit à Rulhière la +plume à la main. En 1760, il avait suivi, en qualité de secrétaire, le +baron de Breteuil, qui venait d'être nommé ministre plénipotentiaire +en Russie. «Il assista de près, dit Sainte-Beuve, à la révolution qui, +en 1762, précipita Pierre III et mit Catherine II sur le trône. Il +s'appliqua, suivant la nature de son esprit observateur, à tout +deviner, à tout démêler dans cet événement extraordinaire, et il en +fit, à son retour à Paris, des récits qui charmèrent la société. La +comtesse d'Egmont, qui était la divinité de Rulhière, lui demanda +d'écrire ce qu'il contait si bien: il lui obéit, et, une fois la +relation écrite, l'amour-propre d'auteur l'emportant sur la prudence +du diplomate, les lectures se multiplièrent. Elles firent événement.» +<i>Causeries du lundi</i>, tome <span class="smcap">IV</span>, p. +436.<a href="#footnotetag313">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote314" name="footnote314"></a><b>Note 314: </b><i>Palissot +de Montenoy</i> (Charles), né le 3 janvier 1730 à +Nancy, mort le 15 juin 1814; auteur de la comédie des <i>Philosophes</i> +(1760) et du poème de la <i>Dunciade ou la guerre des sots</i> +(1764).<a href="#footnotetag314">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote315" name="footnote315"></a><b>Note 315: </b><i>Beaumarchais</i> +(Pierre-Augustin <i>Caron</i> de), né le 24 +janvier 1732, mort le 19 mai 1799.<a href="#footnotetag315">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote316" name="footnote316"></a><b>Note 316: </b><i>Marmontel</i> +(Jean-François), né le 11 juillet 1723 à Bort +(Limousin), mort le 31 décembre 1799.<a href="#footnotetag316">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote317" name="footnote317"></a><b>Note 317: </b><i>Chénier</i> +(Marie-Joseph de), né le 28 août 1764 à +Constantinople, mort le 10 janvier 1811. Chateaubriand fut appelé à le +remplacer comme membre de la seconde classe de l'Institut; l'Académie +française n'avait pas encore recouvré son titre, que la Restauration +allait bientôt lui rendre (Ordonnance royale du 21 mars +1816).<a href="#footnotetag317">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote318" name="footnote318"></a><b>Note 318: </b><i>Rabelais</i>, +livre <span class="smcap">II</span>, chapitre <span class="smcap">VI</span>: <i>Comment Pantagruel +rencontra un Limousin qui contrefaisait le langaige +françois</i>.<a href="#footnotetag318">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote319" name="footnote319"></a><b>Note 319: </b>Chateaubriand +écrivait cette page au mois de juin 1821: +Fontanes était mort le 17 mars précèdent.<a href="#footnotetag319">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote320" name="footnote320"></a><b>Note 320: </b>Il +fut guillotiné le 1<sup>er</sup> floréal an <span class="smcap">II</span> (20 avril +1794).<a href="#footnotetag320">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote321" name="footnote321"></a><b>Note 321: </b>Il +doit y avoir là une erreur de plume. Malesherbes n'a eu +que deux filles: Marie-Thérèse, née le 6 février 1756, mariée le 30 +mai 1769 à Louis Le Peletier, seigneur de Rosambo; -- Françoise-Pauline, +née le 15 juillet 1758, mariée le 22 janvier 1775 à +Charles-Philippe-Simon de Montboissier-Beaufort-Canillac, mestre de +camp du régiment d'Orléans dragons.<a href="#footnotetag321">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote322" name="footnote322"></a><b>Note 322: </b>Les +trois filles du président de Rosambo épousèrent le +frère de Chateaubriand, le comte Lepelletier d'Aunay et le comte de +Tocqueville. Né le 3 août 1772, d'abord sous-lieutenant au régiment de +Vexin, puis soldat dans la garde constitutionnelle de Louis XVI, M. de +Tocqueville quitta la France pendant la période révolutionnaire. Sous +la Restauration, il administra successivement, comme préfet, les +départements de Maine-et-Loire, de l'Oise, de la Côte-d'Or, de la +Moselle, de la Somme et de Seine-et-Oise. Charles X le nomma +gentilhomme de la Chambre et pair de France (5 septembre 1827). Il fut +exclu de la Chambre haute en 1830, en vertu de l'article 68 de la +nouvelle charte. Il a publié divers ouvrages: <i>Histoire philosophique +du règne de Louis XV; Coup d'œil sur le règne de Louis XVI</i>, +etc. Il est mort à Clairoix (Oise) le 9 juin 1856. De son mariage avec +M<sup>lle</sup> de Rosambo naquit, le 29 juillet 1805, à Verneuil +(Seine-et-Oise), le futur auteur de la <i>Démocratie en Amérique</i>, +Alexis de Tocqueville. -- Le comte de Tocqueville et sa femme avaient +été emprisonnés en même temps que Malesherbes. On lit à ce sujet dans +un article de Chateaubriand (<i>le Conservateur</i>, mars 1819): «M. de +Tocqueville, qui a épousé une autre petite-fille de M. de Malesherbes, +m'a raconté que cet homme admirable, la veille de sa mort, lui dit: +«Mon ami, si vous avez des enfants, élevez-les pour en faire des +chrétiens; il n'y a que cela de bon.»<a href="#footnotetag322">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote323" name="footnote323"></a><b>Note 323: </b>Louis +<i>Le Peletier</i>, vicomte de <i>Rosambo</i>, né à Paris le 23 +juin 1777. Nommé pair de France le 17 août 1815, le même jour que +Chateaubriand, il se retira comme lui de la Chambre haute, au mois +d'août 1830, ne voulant pas prêter serment de fidélité au nouveau roi. +D'une piété très vive, il était entré dans la Congrégation en 1814. Il +est mort au château de Saint-Marcel (Ardèche), le 30 septembre +1858.<a href="#footnotetag323">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote324" name="footnote324"></a><b>Note 324: </b>A +propos de ces paroles, Sainte-Beuve a dit, dans son +article sur <i>Condorcet</i>: «Dans sa colère d'honnête homme, Malesherbes +a proféré sur Condorcet des paroles d'exécration qu'on a retenues. +Noble vieillard, ces paroles n'étaient pas dignes d'une bouche telle +que la vôtre; mais le vrai coupable est celui qui a pu vous les +arracher!» <i>Causeries du lundi</i>, tome <span class="smcap">III</span>, p. +274.<a href="#footnotetag324">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote325" name="footnote325"></a><b>Note 325: </b>Dans +ces dernières années, naviguée par le capitaine +Franklin et le capitaine Parry. (Note de Genève, 1831.) +Ch.<a href="#footnotetag325">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote326" name="footnote326"></a><b>Note 326: </b>Dans +l'<i>Essai sur les Révolutions</i>, sous l'impression +encore récente du supplice de Malesherbes et de presque tous les +siens, Chateaubriand avait tracé du défenseur de Louis XVI un éloquent +et admirable portrait, que ne fait point pâlir celui des <i>Mémoires</i>. +On trouvera ce premier portrait de Malesherbes à l'<i>Appendice</i>, Nº +<span class="smcap">VIII</span>: <i>M. de Malesherbes</i>.<a href="#footnotetag326">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote327" name="footnote327"></a><b>Note 327: </b>Charles-Alexandre +de <i>Calonne</i>; (1734-1802), contrôleur +général des finances de 1783 à 1785. Il avait été en 1766 procureur +général de la commission instituée pour examiner la conduite de La +Chalotais.<a href="#footnotetag327">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote328" name="footnote328"></a><b>Note 328: </b><i>Montmorin-Saint-Hérem</i> +(Armand-Marc, comte de), né le 13 +octobre 1746. Menin du Dauphin, depuis Louis XVI, il avait débuté dans +la carrière politique comme diplomate et avait rempli auprès du roi +d'Espagne le poste d'ambassadeur. De retour en France, il fut nommé +commandant pour le roi en Bretagne (4 avril 1784). Il conserva ces +fonctions jusqu'au commencement de 1787. Ministre des affaires +étrangères, du 18 février 1787 au 11 juillet 1789, et du 17 juillet +1789 au 20 novembre 1791, dénoncé par les journalistes du parti de la +Gironde comme l'un des membres du prétendu <i>comité autrichien</i>, +emprisonné à l'Abbaye après le 10 août, il fut égorgé le 2 septembre +1792. Le comte de Montmorin était le père de M<sup>me</sup> de Beaumont, qui a +tenu une si grande place dans la vie de Chateaubriand.<a href="#footnotetag328">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote329" name="footnote329"></a><b>Note 329: </b><i>Necker</i> +(Jacques), contrôleur général des finances, (né à +Genève le 30 septembre 1732, mort à Coppet le 9 avril 1814).<a href="#footnotetag329">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote330" name="footnote330"></a><b>Note 330: </b>Étienne-Charles +de <i>Loménie de Brienne</i>, archevêque de Sens +(1727-1794): il était premier ministre lors de la Convocation des +États-Généraux, mais fut forcé de donner sa démission, le 25 août +1789. Arrêté à Sens le 9 novembre 1793 et jeté en prison, il fut, au +mois de février 1794, remis chez lui avec des gardes qui ne le +perdaient pas de vue. Son frère, le comte de Brienne, ancien ministre +de la guerre, l'étant venu voir, on arrêta le ci-devant comte, et, du +même coup, l'archevêque, les trois Loménie ses neveux, dont l'un son +coadjuteur, et M<sup>me</sup> de Canisy, sa nièce. Ils devaient tous, en vertu +d'un ordre du Comité de sûreté générale, être conduits le lendemain à +Paris. Le lendemain au matin, quand on entra dans la chambre de +l'archevêque, on le trouva mort. (Voir les <i>Mémoires de Morellet</i>, +tome <span class="smcap">II</span>, p. 15.) -- Le comte de Loménie de Brienne; ses trois neveux, +l'abbé Martial de Loménie, François de Loménie, capitaine de +chasseurs, Charles de Loménie, chevalier de Saint-Louis et de +Cincinnatus; sa nièce, M<sup>me</sup> de Canisy, furent guillotinés tous les +cinq, le 21 floréal an <span class="smcap">II</span>, 10 mai +1794.<a href="#footnotetag330">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote331" name="footnote331"></a><b>Note 331: </b><i>Rostrenen</i> Grégoire +de, capucin et prédicateur. Le savant +éditeur de la <i>Biographie bretonne</i>, M. Paul Levot, n'a pu découvrir +ni la date et le lieu de sa naissance, ni la date et le lieu de sa +mort. Il est l'auteur du dictionnaire paru en 1732 à Rennes, chez +l'imprimeur Julien Vatar, sous ce titre: <i>Dictionnaire +françois-celtique ou françois-breton, nécessaire à tous ceux qui +veulent traduire le françois en celtique ou en langage breton, pour +prêcher, catéchiser et confesser, selon les différents dialectes de +chaque diocèse; utile et curieux pour s'instruire à fond de la langue +bretonne, et pour trouver l'étymologie de plusieurs mots françois et +bretons, de noms propres de villes et de maisons</i>.<a href="#footnotetag331">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote332" name="footnote332"></a><b>Note 332: </b>Lettre +du 5 août 1671.<a href="#footnotetag332">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote333" name="footnote333"></a><b>Note 333: </b>La +date de ce duel, resté légendaire en Bretagne, se place +aux environs de 1735. Celui qui en fut le héros n'était pas «un petit +chasse-lièvre du Morbihan», mais un cadet de Cornouaille, +Jean-François de <i>Kératry</i>, qui fut plus tard, après le décès de son +aîné, chef de nom et armes, présida en 1776 l'ordre de la noblesse aux +États de la province, et mourut à Quimper le 7 février 1779. L'un de +ses fils, le plus jeune, Auguste-Hilarion, comte de Kératry, après +avoir été plusieurs fois député, fut élevé à la pairie en 1837 et +laissa deux fils, dont l'un, le comte Émile de Kératry, a été le +premier préfet de police de la troisième République. -- Sur le duel +lui-même, voici les détails que je trouve dans une curieuse et +rarissime brochure, publiée en 1788 à Rennes, à l'occasion des +troubles de Bretagne, et intitulée: <i>Lettre de M<sup>me</sup> la comtesse de +Kératry au maréchal de Stainville</i>: «Tout le monde en Bretagne, sait +l'affaire du comte de Kératry avec le marquis de Sabran. Ce dernier, +qui avait accompagné la maréchale d'Estrées aux États, se permit +quelques propos indiscrets contre les Bretons, en présence du comte de +Kératry. Le marquis de Sabran était brave et n'avait point de dignité +qui le dispensât de rendre raison à un gentilhomme d'une insulte faite +à tous les habitants d'une province. Tous les deux se rencontrent et +mettent l'épée à la main. M. de Kératry est le premier atteint. «Vous +êtes blessé», lui crie M. de Sabran. -- «Un Breton blessé tue son +adversaire», répond le comte de Kératry. Le combat recommence avec +plus de fureur, le marquis de Sabran est percé et +meurt.»<a href="#footnotetag333">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote334" name="footnote334"></a><b>Note 334: </b>Saint +Corentin fut le premier titulaire de l'évêché de +Cornouaille (ou de Quimper), créé par le fondateur même du comté ou +royaume de Cornouaille, le roi Grallon, qui a reçu de la postérité le +nom de <i>Mur</i> ou Grand, et auquel de son vivant ses peuples +décernèrent, à cause de son exacte justice, celui de <i>Iaun</i>, +c'est-à-dire la Loi, le Droit ou la Règle. L'érection de l'évêché de +Quimper se place, non <i>trois cents ans avant Jésus-Christ</i>, mais vers +la fin du Ve siècle après Jésus-Christ, de 495 à 500. (<i>Annuaire +historique et archéologique de Bretagne</i>), par Arthur de la Borderie, +(tome <span class="smcap">II</span>, p. 12 et +134.)<a href="#footnotetag334">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote335" name="footnote335"></a><b>Note 335: </b>Louis-Anne-Pierre +<i>Geslin</i>, comte (et non <i>marquis</i>) de +<i>Trémargat</i>, né à Bain-de-Bretagne le 24 décembre 1749. Fils d'un +président au Parlement de Bretagne, il avait servi dans la marine et +était devenu lieutenant de vaisseau et chevalier de Saint-Louis. En +1776, il avait épousé Anne-Françoise de <i>Caradenc</i> de Launay, parente +du célèbre procureur général et veuve de M. de Quénétain. Un fils lui +naquit à Rennes, le 18 janvier 1785, pendant la tenue des États. On +lit, à cette occasion, dans la <i>Gazette de France</i> du 4 février 1785: +«On mande de Rennes que la comtesse de Trémargat, épouse du comte de +Trémargat, Jambe-de-bois, président de l'ordre de la noblesse, étant +accouchée d'un fils, les États ont arrêté de donner à cet enfant le +nom de <i>Bretagne</i> et d'envoyer à la comtesse de Montmorin (femme du +Commandant de la province) une députation pour la prier de le +présenter au baptême.» -- Le comte de Trémargat émigra à Jersey, où il +perdit sa femme le 25 novembre 1790. Nous ignorons le lieu et la date +de sa mort.<a href="#footnotetag335">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote336" name="footnote336"></a><b>Note 336: </b><i>Thiard-Bissy</i> +(Henri-Charles, comte de), né en 1726. +Lieutenant-général et premier écuyer du duc d'Orléans, il avait +succédé à M. de Montmorin, au mois de février 1787, en qualité de +commandant pour le roi en Bretagne. Chateaubriand le juge peut-être +ici avec trop de sévérité. S'il fut «homme de cour», il sut aussi, à +l'heure du péril, noblement défendre le roi. Il fut blessé dans la +journée du 10 août: le 26 juillet 1794, il porta sa tête sur +l'échafaud. -- Maton de la Varenne a publié en l'an <span class="smcap">VII</span> (1799) les +<i>Œuvres posthumes du comte de Thiard</i>, 2 vol. +in-12.<a href="#footnotetag336">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote337" name="footnote337"></a><b>Note 337: </b>Les +douze gentilhommes mis à la Bastille, le 15 juillet +1788, pour l'affaire de Bretagne, étaient: le marquis de la Rouërie, +le comte de La Fruglaye, le marquis de La Bourdonnaye de Montluc, le +comte de Trémargat, le marquis de Corné, le comte Godet de Châtillon, +le vicomte de Champion de Cicé, le marquis Alexis de Bedée, le +chevalier de Guer, le marquis du Bois de la Feronnière, le comte Hay +des Nétumières et le comte de Bec-delièvre-Penhouët. -- Sur leur +captivité, qui fut d'ailleurs la plus douce du monde et qui ne dura +que deux mois, du 15 juillet au 12 septembre 1788, voir <i>la Bastille +sous Louis XVI</i>, dans les <i>Légendes révolutionnaires</i>, par Edmond +Biré.<a href="#footnotetag337">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote338" name="footnote338"></a><b>Note 338: </b><i>Cortois +de Pressigny</i> (Gabriel, comte), né à Dijon le 11 +décembre 1745. Il avait été sacré évêque de Saint-Malo le 15 janvier +1786. Forcé d'émigrer en 1791, il se retira en Suisse, rentra à Paris +en l'an <span class="smcap">VIII</span>, remit sa démission entre les mains de Pie VII, à +l'occasion du Concordat, mais refusa toutes fonctions sous le Consulat +et l'Empire. La première Restauration l'envoya comme ambassadeur à +Rome, afin d'obtenir du Pape des modifications au Concordat de 1801. +Nommé pair de France en 1816 et archevêque de Besançon en 1818, il +mourut à Paris le 2 mai 1823.<a href="#footnotetag338">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote339" name="footnote339"></a><b>Note 339: </b>Voir +l'<i>Appendice</i> Nº <span class="smcap">IX</span>: <i>la Cléricature de +Chateaubriand</i>.<a href="#footnotetag339">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote340" name="footnote340"></a><b>Note 340: </b>Cette +date, comme toutes celles que donne Chateaubriand +dans ses <i>Mémoires</i>, est exacte. Ceci se passait le 16 décembre 1788. +Voir à l'<i>Appendice</i> précité.<a href="#footnotetag340">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote341" name="footnote341"></a><b>Note 341: </b>Le +château de Bonnaban, alors en la paroisse du même nom, +aujourd'hui en La Gouesnière, acheté en 1754, au prix de 195 000 +livres, et reconstruit avec luxe pendant les années suivantes, est +encore aujourd'hui une des belles propriétés des environs de +Saint-Malo. MM. de la Saudre étaient deux frères, d'origine malouine, +qui s'étaient établis à Cadix et y avaient fait une immense fortune. A +leur retour en France, Pierre, l'aîné, acheta Bonnaban et en commença +la reconstruction, qui fut terminée seulement en 1777 par son frère, +François-Guillaume, devenu son héritier en 1763. Le comte de Kergariou +en est aujourd'hui propriétaire.<a href="#footnotetag341">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote342" name="footnote342"></a><b>Note 342: </b>La +Briantais, situé en Saint-Servan, sur les bords de la +Rance, appartenait alors aux Picot de Prémesnil et appartient +actuellement à M. Lachambre, ancien député.<a href="#footnotetag342">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote343" name="footnote343"></a><b>Note 343: </b>Ces +deux châteaux, situés l'un vis-à-vis de l'autre, sur +les bords de la Rance -- la Bosq en Saint-Servan, le Montmarin en +Pleurtuit -- étaient la propriété de l'opulente famille des +Magon.<a href="#footnotetag343">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote344" name="footnote344"></a><b>Note 344: </b>La +Balue, en Saint-Servan, appartenait également aux +Magon. -- M. Magon de la Balue a été guillotiné le 9 juillet 1794, avec +son frère Luc Magon de la Blinaye, et son cousin +Erasme-Charles-Auguste Magon de la Lande; avec la marquise de +Saint-Pern, sa fille, Jean-Baptiste-Marie-Bertrand de Saint-Pern, son +petit-fils, et François-Joseph de Cornulier, son petit-gendre. +Quelques jours auparavant, le 20 juin 1794, deux autres membres de la +famille Magon, Nicolas-François Magon de la Villehuchet et son fils, +Jean-Baptiste Magon de Coëtizac, étaient également montés sur +l'échafaud.<a href="#footnotetag344">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote345" name="footnote345"></a><b>Note 345: </b>Le +château de Colombier, en Paramé, appartenait en 1788 aux +Eon de Carissan.<a href="#footnotetag345">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote346" name="footnote346"></a><b>Note 346: </b>Le +château de Lascardais était la principale résidence de +M. et M<sup>me</sup> de Chateaubourg; il est situé dans la commune de Mézières, +canton de Saint-Aubin-du-Cormier, arrondissement de Fougères +(Ille-et-Vilaine), et est habité aujourd'hui par M<sup>me</sup> la vicomtesse du +Breil de Pontbriand, petite-fille de la comtesse de +Chateaubourg.<a href="#footnotetag346">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote347" name="footnote347"></a><b>Note 347: </b>Le Plessis-Pillet +est situé dans la commune de Dourdain, +canton de Liffré, arrondissement de Fougères.<a href="#footnotetag347">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote348" name="footnote348"></a><b>Note 348: </b>Rob. Lamb. +<i>Livorel</i> (et non <i>Livoret</i>), né le 17 septembre +1735, était entré dans la Compagnie de Jésus le 27 octobre 1753. Au +moment de la suppression de la Compagnie (1762), il était au collège +de Rennes, en qualité de frère coadjuteur, et chargé, à ce titre, de +s'occuper de la maison de campagne du collège.<a href="#footnotetag348">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote349" name="footnote349"></a><b>Note 349: </b><i>Boisgelin</i> +(Louis-Bruno, comte de) était né à Rennes le 17 +novembre 1734. Maréchal de camp, chevalier de Saint-Louis et du +Saint-Esprit, maître de la garde-robe du roi et baron des États de +Bretagne, il présida plusieurs fois aux États l'ordre de la noblesse, +notamment dans l'orageuse session de 1788-1789. L'ordre de la noblesse +et la fraction de l'ordre du clergé qui avait entrée aux États de +Bretagne refusèrent de députer pour cette province aux États-Généraux +de 1789. Le comte de Boisgelin ne siégea donc pas à l'Assemblée +constituante, où son frère Boisgelin de Cucé, archevêque d'Aix et +député du clergé de la sénéchaussée de cette ville, a tenu au +contraire une place si considérable. Il fut guillotiné le 19 messidor +an <span class="smcap">II</span> (7 juillet 1794). Sa femme, Marie-Catherine-Stanislas de +Boufflers, sœur du chevalier de Bouffiers, qui unissait à +l'esprit le plus brillant le plus noble courage, monta sur l'échafaud +le même jour.<a href="#footnotetag349">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote350" name="footnote350"></a><b>Note 350: </b>François +Bareau de Girac. -- Le jugement que porte sur lui +Chateaubriand est peut-être trop sévère. «Sur le siège de Rennes, dit +l'auteur des <i>Évêques avant la Révolution</i>, M. l'abbé Sicard, M. de +Girac faisait apprécier avec les talents d'un administrateur souple, +conciliant et habile, sa charité, son zèle, sa sollicitude pour toutes +les branches de l'instruction publique.» Bonaparte voulut le nommer à +un évêché; il refusa et n'accepta qu'un canonicat à Saint-Denis. Il +mourut en 1820, âgé de quatre-vingt-huit ans. -- Cardinal de La Pare, +<i>Notice sur M. François Bareau de Girac</i>, évêque de Rennes, +1821.<a href="#footnotetag350">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote351" name="footnote351"></a><b>Note 351: </b><i>La +Sentinelle du peuple, aux gens de toutes professions, +sciences, arts, commerce et métiers, composant le Tiers-État de la +province de Bretagne.</i> Ce journal, dont le premier numéro parut le 10 +novembre 1788, était publié par MM. <i>Monodive</i> et <i>Volney</i>. Le Volney +de la <i>Sentinelle</i> est bien le Volney du <i>Voyage en Égypte et en +Syrie</i> (1787) et des <i>Ruines</i> (1791), celui qui sera plus tard membre +de la Constituante et sénateur, pair de France et académicien. Et +c'est bien lui, j'imagine, et non le pauvre et obscur Monodive, que +vise Chateaubriand, quand il parle de «l'écrivailleur arrivé de +Paris».<a href="#footnotetag351">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote352" name="footnote352"></a><b>Note 352: </b>En +1785, le comte de Montmorin, commandant pour le roi en +Bretagne, fit créer et planter sur une butte au sud-est de la ville +une promenade qui fut appelée le Champ-Montmorin. C'est aujourd'hui le +Champ de Mars, dont l'aspect et les abords ont été du reste +complètement modifiés depuis l'établissement de la gare du chemin de +fer, qui est voisine.<a href="#footnotetag352">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote353" name="footnote353"></a><b>Note 353: </b>Aucun +<i>Keralieu</i> ne figure sur la liste des États de +1788-1789, et on ne le trouve pas dans les nobiliaires bretons. Au +lieu de Keralieu, il faut lire sans doute Kersalaün. Un duel eut lieu, +en effet, sur la place Royale, entre M. de Kersalaün, qui faisait +partie des États et qui a signé la protestation de la Noblesse, et un +jeune Rennais, Joseph-Marie-Jacques Blin, qui, après avoir fait la +campagne d'Amérique, était alors employé dans les fermes de Bretagne. +Le courage des deux adversaires excita l'admiration des assistants. +Jean-Joseph, comte de Kersalaün, était l'aîné des fils du marquis de +Kersalaün, le doyen du Parlement. Âgé de 45 ans, il était beaucoup +plus <i>vieux</i> que son adversaire, lequel n'avait que vingt-quatre +ans.<a href="#footnotetag353">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote354" name="footnote354"></a><b>Note 354: </b>René-François-Joseph +de <i>Montbourcher</i> (dont le nom se +prononçait alors <i>Montboucher</i>, comme l'écrit Chateaubriand). Né à +Rennes le 21 novembre 1759, fils de Guy-Joseph-Amador, comte de +Montbourcher, lieutenant-colonel au régiment de Marbeuf, et de +Jeanne-Céleste de Saint-Gilles, il était capitaine au régiment général +Dragons. Il est mort à Rennes le 13 mai 1835.<a href="#footnotetag354">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote355" name="footnote355"></a><b>Note 355: </b>Louis-Pierre +de <i>Guehenneue de Boishue</i>, fils aîné de +Jean-Baptiste-René de Guehenneue, comte de Boishue, était né à +Lanhélen (évêché de Dol), le 31 octobre 1767. Il n'avait donc que 21 +ans lorsqu'il fut tué dans les rues de Rennes, le 27 janvier 1789, en +même temps que le jeune Saint-Riveul. (Voyez sur ce dernier la note de +la page 109.) -- Ces deux jeunes gens avaient signé, quelques jours +auparavant la protestation de la noblesse contre les Arrêtés du +Conseil relatifs à la convocation des États-Généraux. Un certain +nombre d'autres gentilshommes, âgés de moins de 25 ans, avaient été +autorisés comme eux à apposer leur signature sur ce document, à la +suite des membres des États. L'original de cette pièce est aux +Archives d'Ille-et-Vilaine. -- Pour les détails de la mort des jeunes +Boishue et Saint-Riveul, consulter l'ouvrage de M. Barthélémy Pocquet, +<i>les Origines de la Révolution en Bretagne</i>, tome <span class="smcap">II</span>, +p. 255.<a href="#footnotetag355">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote356" name="footnote356"></a><b>Note 356: </b>Le +pillage de la maison de Reveillon, fabricant de papiers +peints de la rue Saint-Antoine, avait eu lieu le 28 avril +1789.<a href="#footnotetag356">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote357" name="footnote357"></a><b>Note 357: </b>L'insurrection +pour délivrer les gardes-françaises +emprisonnés à l'Abbaye éclata le 30 juin 1789.<a href="#footnotetag357">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote358" name="footnote358"></a><b>Note 358: </b><i>Sanson</i> +(Charles-Henri), né en 1739, il fut nommé +exécuteur des hautes-œuvres le 1<sup>er</sup> février 1778. <i>Louis, par la +grâce de Dieu, roi de France et de Navarre</i>, qui lui accordait, ce +jour-là, ses lettres de provision, devait, quinze ans plus tard, +mourir de sa main. -- Charles-Henri Sanson, que la plupart des +biographes font à tort mourir en 1793, quelques mois après l'exécution +de Louis XVI, n'a cesse d'exercer ses fonctions de bourreau que le 13 +fructidor an <span class="smcap">III</span> (30 août 1795), époque à laquelle il sollicita sa +mise à la retraite. Le 4 pluviôse an <span class="smcap">X</span> (24 janvier 1802), il réclamait +une pension pour ses services. On ignore la date de sa mort. (G. +Lenotre, <i>la Guillotine pendant la Révolution.</i>)<a href="#footnotetag358">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote359" name="footnote359"></a><b>Note 359: </b><i>Simon</i> +(Antoine), savetier et membre de la Commune de +Paris; nommé instituteur du fils de Louis XVI le 1<sup>er</sup> juillet +1793; -- guillotiné le 10 thermidor an <span class="smcap">II</span> (28 juillet +1794).<a href="#footnotetag359">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote360" name="footnote360"></a><b>Note 360: </b>Les +18 et 19 janvier 1815, en exécution des ordres du roi +Louis XVIII, il fut procédé dans le cimetière de la Madeleine, à la +recherche des restes de Louis XVI et de Marie-Antoinette. +Chateaubriand était présent. Le 9 janvier 1816, à la Chambre des +pairs, dans son discours sur la résolution de la Chambre des députés, +relative au deuil général du 21 janvier, il prononça les paroles +suivantes: «J'ai vu, Messieurs, les ossements de Louis XVI mêlés dans +la fosse ouverte avec la chaux vive qui avait consumé les chairs, mais +qui n'a pu faire disparaître le crime! J'ai vu le squelette de +Marie-Antoinette, intact à l'abri d'une espèce de voûte qui s'était +formée au-dessus d'elle, comme par miracle! La tête seule était +déplacée! et dans la forme de cette tête <i>on pouvait encore +reconnaître (ô Providence!) les traits où respirait avec la grâce +d'une femme toute la majesté d'une Reine!</i> Voilà ce que j'ai vu, +Messieurs! voilà les souvenirs pour lesquels nous n'aurons jamais +assez de larmes...» <i>Œuvres complètes</i>, tome <span class="smcap">XXIII</span>: <i>Opinions et +Discours</i>, p. 78.<a href="#footnotetag360">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote361" name="footnote361"></a><b>Note 361: </b>Le +nom de Louis XVII avait en effet été oublié. +Chateaubriand, dans son discours du 9 janvier, releva en ces termes +cette omission: «Au milieu de tant d'objets de tristesse, on n'a pas +assez également départi le tribut de nos larmes. A peine dans les +projets divers a-t-on nommé ce Roi-Enfant, ce jeune martyr qui a +chanté les louanges de Dieu dans la fournaise ardente. Est-ce parce +qu'il a tenu si peu de place dans la vie et dans notre histoire, que +nous l'oublions? Mais que ces souffrances ont dû rendra ses jours +lents à couler, et que son règne a été long par la douleur! Jamais +vieux roi, courbé sous les ennuis du trône, a-t-il porté un sceptre +aussi lourd? Jamais la couronne a-t-elle pesé sur la tête de Louis XIV +descendant dans la tombe, autant que le bandeau de l'innocence sur le +front de Louis XVII sortant du berceau? Qu'est-il devenu, ce pupille +royal laissé sous la tutelle du bourreau, cet orphelin qui pouvait +dire, comme l'héritier de David: «Mon père et ma mère m'ont +abandonné»? Où est-il, le compagnon des adversités, le frère de +l'Orpheline du Temple? Où pourrais-je lui adresser cette interrogation +terrible et trop connue: <i>Capet, dors-tu? Lève-toi!</i> -- Il se lève, +Messieurs, dans toute sa gloire céleste, et il vous demande un +tombeau... Je propose d'ajouter à la résolution de la Chambre des +députés un amendement qui complétera les résolutions du 21 janvier: +«le Roi sera humblement supplié d'ordonner qu'un monument soit élevé à +la mémoire de Louis XVII, au nom et aux frais de la nation.» <i>Opinions +et Discours</i>, p. 79.<a href="#footnotetag361">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote362" name="footnote362"></a><b>Note 362: </b>Bernard-René +<i>Jourdan</i>, marquis de <i>Launey</i> (1740-1789), +capitaine-gouverneur de la Bastille.<a href="#footnotetag362">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote363" name="footnote363"></a><b>Note 363: </b>Jacques +de <i>Flesselles</i> (1721-1789), ancien intendant de +Bretagne et de Lyon.<a href="#footnotetag363">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote364" name="footnote364"></a><b>Note 364: </b>Après +cinquante-deux ans, on élève quinze bastilles pour +supprimer cette liberté au nom de laquelle on a rasé la première +Bastille. (Paris, note de 1841.) Ch.<a href="#footnotetag364">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote365" name="footnote365"></a><b>Note 365: </b>Jean-Sylvain +<i>Bailly</i> (1736-1793). Garde des Tableaux du +Roi, membre de l'Académie française et de l'Académie des sciences et +de celle des inscriptions et belles-lettres, premier président de +l'Assemblée nationale et premier maire de Paris.<a href="#footnotetag365">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote366" name="footnote366"></a><b>Note 366: </b>Marie-Paul-Joseph-Gilbert +de <i>Motier</i>, marquis de La +Fayette.<a href="#footnotetag366">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote367" name="footnote367"></a><b>Note 367: </b>Yolande-Martine-Gabrielle +de Polastron, femme du comte, +puis duc de Polignac, gouvernante des Enfants de France. Elle mourut à +Vienne (Autriche) le 5 décembre 1793.<a href="#footnotetag367">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote368" name="footnote368"></a><b>Note 368: </b>Le +comte d'Artois, depuis Charles X (1757-1836).<a href="#footnotetag368">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote369" name="footnote369"></a><b>Note 369: </b>Le +duc d'Angoulême (1775-1844), et le duc de Berry +(1778-1820).<a href="#footnotetag369">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote370" name="footnote370"></a><b>Note 370: </b>Le +prince de Condé (1736-1818); -- son fils, le duc de +Bourbon (1756-1830) et son petit-fils le duc d'Enghien +(1772-1804).<a href="#footnotetag370">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote371" name="footnote371"></a><b>Note 371: </b>M<sup>me</sup> +<i>Adélaïde</i>, fille aînée de Louis XV, née en 1732, et sa +sœur, M<sup>me</sup> <i>Victoire</i>, née en 1733. Elles émigrèrent en 1791 et +moururent à Trieste, la première en 1800 et la seconde en +1799.<a href="#footnotetag371">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote372" name="footnote372"></a><b>Note 372: </b>M<sup>me</sup> +<i>Élisabeth de France</i>, sœur de Louis XVI, née à +Versailles le 3 mai 1764, guillotinée le 10 mai 1794.<a href="#footnotetag372">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote373" name="footnote373"></a><b>Note 373: </b>Le +comte de Provence, depuis Louis XVIII (1755-1824).<a href="#footnotetag373">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote374" name="footnote374"></a><b>Note 374: </b><i>Moreau +de Saint-Méry</i> (Médéric-Louis-Élie), né à +Port-Royal (Martinique) le 13 janvier 1750. Président des électeurs de +Paris, il harangua deux fois Louis XVI en cette qualité. Il fut élu, à +la fin de 1789, député de la Martinique à l'Assemblée nationale. +Arrêté après le 10 août, il ne dut son salut qu'au dévouement d'un de +ses gardiens. Il réussit à gagner les États-Unis et ne revint en +France qu'à la veille du Consulat. Il mourut à Paris le 28 janvier +1819.<a href="#footnotetag374">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote375" name="footnote375"></a><b>Note 375: </b><i>Lally-Tolendal</i> +(Trophime-Gérard, marquis de) né le 5 mars +1751. Député de la noblesse de Paris aux États-Généraux, il s'éloigna +après les journées d'octobre, reparut en 1792, faillit périr dans les +massacres de septembre, émigra une seconde fois et ne revint qu'en +1800. Il se tint à l'écart sous le Consulat et l'Empire. Pendant les +Cent-Jours, il suivit Louis XVIII à Gand et fit partie de son conseil +privé. Le 19 août 1815, le roi l'éleva à la pairie. Membre de +l'Académie française en vertu de l'ordonnance royale du 24 mars 1816, +il reçut, le 31 août 1817, le titre de marquis. Il est mort à Paris le +11 mars 1830.<a href="#footnotetag375">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote376" name="footnote376"></a><b>Note 376: </b>François-Joseph +<i>Foullon</i> (1715-1789). Il était intendant +des finances depuis 1771, lorsqu'il fut nommé contrôleur général le 12 +juillet 1789, après la retraite de Necker. Le 22 juillet, il fut +arrêté à la campagne par des bandits, conduit à Paris et accroché à la +lanterne. Sa tête fut portée en triomphe au bout d'une pique.<a href="#footnotetag376">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote377" name="footnote377"></a><b>Note 377: </b>Louis-Bénigne +François <i>Bertier de Sauvigny</i> (1742-1789), +intendant de Paris. Il était le gendre de Foullon et périt le même +jour que lui, massacré par la populace. Un dragon lui arracha le +cœur et alla déposer ce débris sanglant sur la table du comité +des électeurs. Sa tête fut promenée dans les rues.<a href="#footnotetag377">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote378" name="footnote378"></a><b>Note 378: </b><i>Taboureau +des Réaux</i>, intendant de Valenciennes. Il fut +contrôleur général des finances, du 22 octobre 1776 au 29 juin +1777.<a href="#footnotetag378">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote379" name="footnote379"></a><b>Note 379: </b>Alexandre-Frédéric-Jacques +<i>Masson</i>, marquis de <i>Pezay</i> +(1741-1777), traducteur de Catulle et de Tibulle, auteur de <i>Zélis au +bain</i>, de la <i>Lettre d'Alcibiade à Glycère</i>, etc. Très avant dans la +faveur du premier ministre, le comte de Maurepas, il eut une très +grande part à l'entrée de Necker aux affaires, en 1776 (J. Droz, +<i>Histoire du règne de Louis XVI</i>, tome <span class="smcap">I</span>, +p. 219).<a href="#footnotetag379">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote380" name="footnote380"></a><b>Note 380: </b>Sous +ce titre: <i>Compte rendu au Roi</i>, le ministre Necker +avait publié, en 1780, un exposé ou plutôt un aperçu, non du budget +réel, mais d'un budget-type, se soldant, comme de raison, par un fort +excédent. Pour la première fois, l'opinion publique était ainsi +appelée à connaître, par conséquent à juger l'administration des +finances. La sensation produite par le <i>Compte rendu</i> fut +prodigieuse.<a href="#footnotetag380">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote381" name="footnote381"></a><b>Note 381: </b>Antoine-Léonard +<i>Thomas</i> (1732-1785), membre de l'Académie +française, qui lui avait décerné une fois le prix de poésie et cinq +fois le prix d'éloquence. «Il a de la force, dit La Harpe, mais elle +est emphatique.»<a href="#footnotetag381">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote382" name="footnote382"></a><b>Note 382: </b><i>Noailles</i> +(Louis-Marie, vicomte de), né à Paris le 17 +avril 1756, mort à la Havane (Cuba) le 9 janvier 1804. Député de la +noblesse du bailliage de Nemours aux États-Généraux, il demanda, dans +la nuit du 4 août, que l'impôt fut payé par tous dans la proportion du +revenu de chacun, que tous les droits féodaux fussent remboursés, que +les rentes seigneuriales fussent remboursables, que les corvées, +main-mortes et autres servitudes personnelles fussent détruites sans +rachat. Il était fils du maréchal de Mouchy et beau-frère de La +Fayette.<a href="#footnotetag382">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote383" name="footnote383"></a><b>Note 383: </b><i>Aiguillon</i> +(Armand-Désiré <i>Vignerot-Duplessis-Richelieu</i>, +duc d'), né à Paris le 31 octobre 1731. Élu aux États-Généraux par la +noblesse de la sénéchaussée d'Agen, il siégea parmi les membres les +plus avancés de l'Assemblée. Il n'en fut pas moins, après le 10 août, +décrété d'accusation et obligé de quitter la France. Il est mort à +Hambourg le 3 mai 1800.<a href="#footnotetag383">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote384" name="footnote384"></a><b>Note 384: </b><i>Montmorency-Laval</i> +(Mathieu-Jean-Félicité, vicomte, puis +duc de). Né le 10 juillet 1767, il n'avait que 21 ans, lorsqu'il fut +envoyé aux États-Généraux par la noblesse du bailliage de +Monfort-l'Amaury. Il fut l'un des premiers à se réunir aux Communes, +et il se montra aussi empressé que MM. d'Aiguillon et de Noailles à +réclamer l'abolition des droits féodaux. Le 19 juin 1790, il appuya le +décret qui supprimait la noblesse, et demanda l'anéantissement «de ces +distinctions anti-sociales, afin de voir effacer du Code +constitutionnel toute institution de noblesse et la vaine ostentation +des livrées» Pair de France (17 août 1815), ministre des Affaires +étrangères (21 décembre 1821 -- 22 décembre 1822), créé duc par Louis +XVIII le 30 novembre 1822, élu membre de l'Académie française le 3 +novembre 1825, nommé gouverneur du duc de Bordeaux le 11 janvier 1826, +il mourut le 24 mars 1826, le jour du Vendredi-Saint, dans l'église +Saint-Thomas d'Aquin, au moment où il venait de s'agenouiller devant +le tombeau dressé dans l'église.<a href="#footnotetag384">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote385" name="footnote385"></a><b>Note 385: </b>Le +banquet donné par les gardes du corps au château de +Versailles, dans la salle de l'Opéra, eut lieu le 1<sup>er</sup> octobre +1789.<a href="#footnotetag385">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote386" name="footnote386"></a><b>Note 386: </b>Lorsque +Louis XVI entra dans la salle, M. de Canecaude, +garde de la manche du roi, chevalier de Saint-Louis, qui faisait les +honneurs du banquet en qualité de commissaire de la Maison militaire +de Sa Majesté, donna l'ordre au chef de musique d'exécuter l'air de +Grétry: <i>Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille!</i> Le chef +répondit qu'il ne l'avait pas et fit jouer: <i>Ô Richard, ô mon roi!</i> +qui était aussi de Grétry. Ce pauvre chef de musique ne prévoyait pas +en choisissant cet air, qu'il préparait à Fouquier-Tinville un des +articles de son acte d'accusation contre la reine de France +(<i>Moniteur</i> du 16 octobre 1793). -- La pièce de <i>Richard +Cœur-de-Lion</i>, où se trouve l'air: <i>Ô Richard, ô mon roi!</i> avait +été représentée pour la première fois le 21 octobre 1784. Les paroles +sont de Sedaine.<a href="#footnotetag386">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote387" name="footnote387"></a><b>Note 387: </b>Le +vice-amiral Charles-Henri d'Estaing, lors des journées +d'octobre, était commandant de la garde nationale de Versailles. Il +s'était couvert de gloire pendant la guerre d'Amérique. Nommé amiral +de France au mois de mars 1792, il fut autorisé à en remplir les +fonctions sans perdre le droit d'avancer, à son tour, dans l'armée de +terre, à laquelle il appartenait également. L'année suivante, il était +arrêté comme <i>suspect</i>, et, le 28 avril 1794, il mourait sur +l'échafaud.<a href="#footnotetag387">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote388" name="footnote388"></a><b>Note 388: </b>Le +journal de Marat commença de paraître le 12 septembre +1789, avec ce titre: <span class="smcap">Le Publiciste Parisien</span>, <i>journal +politique, libre +et impartial, par une Société de patriotes, et rédigé par</i> M. <span +class="smcap">Marat</span>, +<i>auteur de l'<span class="smcap">Ofrande à la Patrie</span>, du <span +class="smcap">Moniteur</span> et du <span class="smcap">Plan de +Constitution</span></i>, etc. A partir du numéro 6, c'est-à-dire le 17 septembre +1789, le journal prit le titre de <i>l'Ami du Peuple ou le Publiciste +parisien</i>.<a href="#footnotetag388">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote389" name="footnote389"></a><b>Note 389: </b><i>Favras</i> +(Thomas <i>Mahy</i>, marquis de), né à Blois en 1744. +Lieutenant des Suisses de la garde de <i>Monsieur</i>, il fut dénoncé par +le comité des recherches et traduit devant les juges du Châtelet comme +auteur d'un complot ayant pour objet d'égorger La Fayette, Necker et +Bailly, et d'enlever Louis XVI pour le mettre à la tête d'une armée +contre-révolutionnaire. Condamné à être pendu, il fut exécuté le 19 +février 1790, sur la place de l'Hôtel-de-Ville.<a href="#footnotetag389">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote390" name="footnote390"></a><b>Note 390: </b>Victor +<i>Riqueti</i>, marquis de <i>Mirabeau</i>, né le 5 octobre +1715 à Pertuis (Provence). Il prenait le titre de l'<i>Ami des hommes</i>, +du titre de son principal ouvrage, paru en 1756. Il mourut la veille +même de la prise de la Bastille, le 13 juillet 1789.<a href="#footnotetag390">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote391" name="footnote391"></a><b>Note 391: +</b>Jean-Antoine-Joseph-Charles-Elzéar de <i>Riqueti</i>, né à +Pertuis, comme son frère, le 8 octobre 1717. Il prit le titre de +<i>bailli</i> en 1763, en devenant grand-croix de l'ordre de Malte. A +partir de ce moment, il n'est plus appelé que le <i>bailli de Mirabeau</i>. +Il mourut à Malte en 1794. Ainsi que l'<i>Ami des hommes</i>, le <i>bailli</i> +était, lui aussi, une façon de Saint-Simon. Chateaubriand n'a rien +exagéré, quand il a dit des deux frères: «qu'ils écrivaient à la +diable des pages immortelles». (Voir les belles études sur les +<i>Mirabeau</i>, par Louis de Loménie, tomes <span class="smcap">I</span> +et <span class="smcap">II</span>.)<a href="#footnotetag391">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote392" name="footnote392"></a><b>Note 392: </b>Reine-Philiberte +Rouph de <i>Varicourt</i>, que Voltaire avait +surnommée <i>Belle et Bonne</i>. Elle avait épousé à Ferney, le 12 novembre +1777, le marquis de Villette. Elle est morte à Paris en 1822, dans son +hôtel de la rue de Beaune, où Voltaire lui-même était mort. C'est dans +cet hôtel que Chateaubriand rencontra Mirabeau.<a href="#footnotetag392">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote393" name="footnote393"></a><b>Note 393: </b><i>Le Chapelier</i> +(Isaac-René-Guy), né à Rennes, le 12 juin +1754. Député du tiers-état et de la sénéchaussée de Rennes, il prit +une part des plus actives aux travaux de la Constituante. L'un des +principaux orateurs du côté gauche, l'un des fondateurs du <i>Club +breton</i>, devenu bientôt le club des Jacobins, il n'en fut pas moins +condamné par le tribunal révolutionnaire «pour avoir conspiré depuis +1789 en faveur de la royauté». Il périt le même jour que le frère et +la belle-sœur de Chateaubriand, le 3 floréal an <span class="smcap">II</span> (22 avril +1794). -- Sa veuve, Marie-Esther de la Marre, se remaria le 10 nivôse an +<span class="smcap">VIII</span> (31 décembre 1799) avec M. Corbière, le futur ministre de la +Restauration.<a href="#footnotetag393">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote394" name="footnote394"></a><b>Note 394: </b>Non +pas <i>Riquet</i>, -- ce qui était le nom patronymique des +Caraman, descendant de Pierre-Paul Riquet, le créateur du canal du +Languedoc, -- mais <i>Riqueti</i>, nom patronymique des Mirabeau. «On +connaît, écrit M. de Loménie, le mot adressé, dit-on, par Mirabeau au +rédacteur du <i>Moniteur</i> qui, au lendemain du décret d'abolition des +titres et distinctions nobiliaires, et en conformité à ce décret, lui +avait, dans le compte rendu de l'Assemblée, ôté le nom du fief sous +lequel il était si populaire, et l'avait désigné par son nom +patronymique de Riqueti, ou, comme lui-même l'écrivait, Riquetti: +«Avec votre <i>Riquetti</i>, vous avez désorienté toute l'Europe.» Dans sa +lettre du 20 juin 1790 pour la Cour, Mirabeau parle de ce décret comme +d'une démence dont La Fayette a été ou bêtement, ou perfidement +complice». <i>Les Mirabeau</i>, tome <span class="smcap">V</span>, +p. 325.<a href="#footnotetag394">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote395" name="footnote395"></a><b>Note 395: </b><i>Mirabeau</i> +(André-Boniface-Louis <i>Riqueti</i>, vicomte de), +dit <i>Mirabeau-Tonneau</i>, né à Paris le 30 novembre 1754. Élu député de +la noblesse par la sénéchaussée de Limoges, il ne cessa de harceler +les orateurs du côté gauche, hachant leurs discours d'interruptions +sans nombre, toujours spirituelles et souvent grossières. Son frère +lui-même n'était pas épargné. Émigré au delà du Rhin, il continua ses +escarmouches contre les Révolutionnaires à la tête de cette <i>légion de +Mirabeau</i>, qu'il avait créée et qui devint bientôt célèbre sous le nom +de <i>hussards de la mort</i>. Il mourut à Fribourg-en-Brisgau le 15 +septembre 1792.<a href="#footnotetag395">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote396" name="footnote396"></a><b>Note 396: </b>Aucun +député du nom de <i>Lautrec</i> ne figure sur la liste des +membres de la Constituante. Chateaubriand ne s'est pourtant pas trompé +en plaçant ici le nom de Lautrec à côté de celui du vicomte de +Mirabeau. J'en trouve la preuve dans le billet d'enterrement suivant +qui circula dans Paris, le 24 décembre 1789. A la suite d'une double +provocation adressée au marquis de la Tour-Maubourg et au duc de +Liancourt, Mirabeau-Tonneau avait été blessé dans une première +rencontre, et le bruit de sa mort s'était répandu. De là le billet +d'enterrement, dont voici un extrait: «Vous êtes prié d'assister aux +convoi, service et enterrement de très haut et très puissant +aristocrate, André-Boniface-Louis de Riquetti, vicomte de Mirabeau, +député de la noblesse du Haut-Limousin, etc., etc., qui, commencé par +M. le marquis de la Tour-Maubourg, son collègue, a été achevé par très +haut, très puissant et très illustrissime démagogue, +François-Alexandre-Frédéric de Liancourt, duc héréditaire, etc., etc., +qui a débarrassé la Nation de ce pesant ennemi, au milieu du +Champ-de-Mars, le 22 décembre 1789, en présence de MM. <i>de Lautrec de +Saint-Simon</i>, de Causans et de La Châtre, et est décédé en son hôtel, +rue de Seine, faubourg Saint-Germain, le 23, à 11 heures du matin. +L'enterrement se fera en l'église Saint-Sulpice sa paroisse, le 25, à +cinq heures du soir... Le Parlement de Rennes y assistera par +députation... Le Clergé est invité, et l'on a droit de s'attendre à +l'y rencontrer, le défunt a pris trop vivement son parti pour n'avoir +pas mérité ce tribut de reconnaissance. La noblesse suivra le deuil +sans manteau, mais en pleureuse... »<a href="#footnotetag396">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote397" name="footnote397"></a><b>Note 397: </b>Ce +théâtre, situé rue Culture-Sainte-Catherine, quartier +Saint-Antoine, fut ouvert le 31 août 1791. Beaumarchais en était le +principal commanditaire, il y fit jouer, le 6 juin 1792, sa dernière +pièce, l'<i>Autre Tartufe ou la mère coupable</i>, drame en cinq actes et +en prose.<a href="#footnotetag397">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote398" name="footnote398"></a><b>Note 398: +</b><i>Gouvion-Saint-Cyr</i> +(Laurent, marquis), maréchal de France, +né à Toul le 13 avril 1764, mort à Hyères le 17 mars 1830. -- Il se +consacra d'abord aux beaux-arts et alla pendant deux ans étudier la +peinture à Rome. Il parcourut ensuite l'Italie, revint à Paris en +1784, et fréquenta l'atelier du peintre Brenet. «Cherchant, dit la +<i>Biographie universelle</i>, à se procurer par d'autres moyens les +ressources que son art ne pouvait lui offrir, il se lia avec des +comédiens, et se croyant quelque vocation pour le théâtre, il commença +à jouer dans les sociétés d'amateurs, puis dans la salle Beaumarchais, +au Marais, où il fut le confident de Baptiste, lorsque cet artiste y +attira la foule par le rôle de <i>Robert, chef de brigands</i>. Mais, bien +que doué d'un organe sonore et d'une belle stature, ne pouvant +surmonter sa timidité en présence du public, et parlant quelquefois +avec tant de difficulté qu'il semblait être bègue, Gouvion n'eut aucun +succès dans cette carrière; et on l'a entendu plus tard, lorsqu'il fut +général, s'applaudir des sifflets qui l'avaient forcé d'y +renoncer.»<a href="#footnotetag398">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote399" name="footnote399"></a><b>Note 399: </b>Le +comte de Provence avait accordé son patronage à une +société qui se proposait de naturaliser en France la musique des +<i>Opera-buffa</i> d'Italie. En attendant la construction d'une salle +nouvelle, la compagnie italienne s'établit aux Tuileries, dans la +<i>salle des Machines</i>, où elle donna sa première représentation, le 26 +janvier 1789. On y remarquait Raffanelli, Rovedino, Mandini, Viganoni; +M<sup>mes</sup> Baletti, Mandini et Morichelli. Jamais chanteurs plus accomplis +ne s'étaient fait entendre à Paris. -- Obligés de quitter les Tuileries, +par suite de l'installation de la famille royale à Paris, au lendemain +des journées d'octobre, les chanteurs italiens donnèrent leur dernière +représentation à la salle des Machines le 23 décembre 1789. Du 10 +janvier 1790 au 1<sup>er</sup> janvier 1791, ils jouèrent dans une méchante +petite salle, nommée <i>Théâtre des Variétés</i>, sise à la foire +Saint-Germain. Le 6 janvier 1791, ils prirent possession de la salle +construite pour eux rue Feydeau et qui reçut le nom de <i>Théâtre de +Monsieur</i>, titre bientôt remplacé, le 4 juillet 1791, par celui de +<i>Théâtre de la rue Feydeau</i>.<a href="#footnotetag399">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote400" name="footnote400"></a><b>Note 400: </b>M<sup>me</sup> +Dugazon, M<sup>me</sup> Saint-Aubin et Carline étaient les trois +meilleures actrices du <i>Théâtre-Italien</i>, rue Favart, qui allait +bientôt s'appeler l'<i>Opéra-Comique National</i>. -- Louise-Rosalie +<i>Lefèvre</i>, femme de l'acteur Dugazon, de la Comédie-Française, était +née à Berlin en 1755; elle mourut à Paris en 1821. Deux emplois ont +gardé son nom au théâtre: les <i>jeunes Dugazon</i> et les <i>mères +Dugazon</i>. -- <i>Saint-Aubin</i> (Jeanne-Charlotte <i>Schrœder</i>, dame +<i>d'Herbey</i>, dite M<sup>me</sup>), née en 1764, morte en 1850. Depuis ses débuts +(29 juin 1786) jusqu'en 1808, époque à laquelle elle prit sa retraite, +elle tint le premier rang parmi le personnel féminin de la salle +Favart. Elle a laissé son nom à l'emploi des ingénues de +l'Opéra-Comique, que l'on appelle encore aujourd'hui l'emploi des +<i>Saint-Aubin</i>. -- <i>Carline</i>, la charmante soubrette du Théâtre-Italien, +s'appelait de son vrai nom Marie-Gabrielle Malagrida. Elle avait +débuté en 1780 et réussissait mieux dans la comédie que dans +l'opéra-comique, ayant peu de voix. Femme du danseur Nivelon, de +l'Opéra, elle se retira du théâtre en 1801 et mourut en 1818, à 55 +ans.<a href="#footnotetag400">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote401" name="footnote401"></a><b>Note 401: </b>Chateaubriand +commet à son sujet une petite erreur. Il +parle ici des théâtres en 1789 et 1790: M<sup>lle</sup> Olivier était morte le 21 +septembre 1787, à 23 ans.<a href="#footnotetag401">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote402" name="footnote402"></a><b>Note 402: </b><i>Buffon</i> +(Marguerite-Françoise de Bouvier de Cépoy, +comtesse de), née en 1767, morte en 1808. Femme de Georges-Louis-Marie +Leclerc, comte de Buffon, fils du grand écrivain, elle fut la +maîtresse affichée du duc d'Orléans (Philippe-Égalité), dont elle eut +un fils, tué sous l'Empire en Espagne, où il servait comme officier +supérieur dans l'armée anglaise. Son mari, le comte de Buffon, fut +guillotiné le 10 juillet 1794. Elle se remaria à Rome, en 1798, avec +un banquier strasbourgeois, M. Renouard de Bussières. Sur M<sup>me</sup> de +Buffon et son rôle pendant la Révolution, les <i>Mémoires</i> du +conventionnel Choudieu renferment (p. 475) les détails suivants: «Elle +était la maîtresse de Philippe-Égalité; elle demeurait chez le marquis +de Sillery, mari de M<sup>me</sup> de Genlis; il y avait table ouverte dans cette +maison pour tous les députés. Cette dame était jeune, aimable et +jolie; et malgré tous ces avantages, quoique secondée par +l'ex-constituant Voidel, homme très adroit, elle n'a pas fait beaucoup +de prosélytes au parti d'Orléans, mais elle a essayé d'en +faire.»<a href="#footnotetag402">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote403" name="footnote403"></a><b>Note 403: </b><i>Staël-Holstein</i> +(Anne-Louise-Germaine <i>Necker</i>, baronne +de), née à Paris le 22 avril 1766, morte dans cette ville le 14 +juillet 1817.<a href="#footnotetag403">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote404" name="footnote404"></a><b>Note 404: </b><i>Beaumont</i> +(Pauline-Marie-Michelle-Frédérique-Ulrique de +Montmorin-Saint-Hérem, comtesse de), née à Meussy-l'Évêque en +Champagne, le 15 août 1768. Elle avait épousé, le 25 septembre 1786, +en Saint-Sulpice de Paris, <i>Christophe-François</i> de Beaumont, fils du +marquis <i>Jacques</i> de Beaumont et de Claire-Marguerite Riché de +Beaupré, -- et non, comme le dit à tort M. Bardoux (<i>la comtesse Pauline +de Beaumont</i>, p. 27), Christophe-Armand-Paul-Alexandre de Beaumont, +marquis d'Auty, fils du marquis Christophe de Beaumont et de +Marie-Claude de Baynac. M<sup>me</sup> de Beaumont mourut à Rome en 1803, comme +on le verra dans la suite des <i>Mémoires</i>.<a href="#footnotetag404">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote405" name="footnote405"></a><b>Note 405: </b><i>Sérilly</i> +(Anne-Louise <i>Thomas</i>, dame de), cousine de M<sup>me</sup> +de Beaumont. Elle avait épousé Antoine-Jean-François de <i>Megret de +Sérilly</i>, trésorier de l'extraordinaire des guerres. Le 21 floréal an +<span class="smcap">II</span> (10 mai 1794), le jour même où M<sup>me</sup> Élisabeth porta sa tête sur +l'échafaud, elle fut condamnée à mort, ainsi que son mari et M. Megret +d'Etigny, son beau-frère. Le <i>Moniteur</i> du 23 floréal (12 mai) +l'indique comme ayant été guillotinée. Elle échappa cependant. Comme +elle était enceinte, il fut sursis à son exécution. Son extrait +mortuaire n'en fut pas moins dressé, et ce fut, cet extrait mortuaire +à la main, qu'elle comparut, le 29 germinal an <span class="smcap">III</span> (18 avril 1795), +dans le procès de Fouquier-Tinville: «J'ai vu là mon mari, dit-elle; +j'y vois aujourd'hui ses assassins et ses bourreaux. Voici mon extrait +mortuaire, il est du 21 floréal, jour de notre jugement à mort; il m'a +été délivré par la police municipale de Paris.» Dans le courant de +l'année 1795, elle épousa, en secondes noces, François de Pange, l'ami +d'André Chénier, qui la laissa veuve, pour la seconde fois, dans les +premiers jours de septembre 1796. (Voir, en tête des <i>Œuvres de +François de Pange</i>, la notice de M. L. Becq de +Fouquières.)<a href="#footnotetag405">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote406" name="footnote406"></a><b>Note 406: </b>Ce +pamphlet périodique, qui renfermait en effet des +satires, des poèmes et des chansons, a paru de novembre 1789 à octobre +1791. Ses principaux rédacteurs étaient Peltier, Rivarol, Champcenetz, +Mirabeau le jeune, le marquis de Bonnay, François Suleau, Montlosier, +Bergasse, etc. La collection des <i>Actes des Apôtres</i> comprend 311 +numéros, réunis en onze volumes in-8°, dont chacun est appelé +<i>version</i> et contient 30 numéros, une introduction et une planche +gravée. Il en existe une édition contrefaite en vingt volumes +in-12.<a href="#footnotetag406">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote407" name="footnote407"></a><b>Note 407: </b><i>Le +Journal de la Ville et des Provinces ou le</i> MODÉRATEUR, +par M. de Fontanes, avait commencé de paraître le 1<sup>er</sup> +octobre 1789.<a href="#footnotetag407">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote408" name="footnote408"></a><b>Note 408: </b>Jacques +<i>Mallet du Pan</i> (1749-1800), rédacteur politique du +<i>Mercure de France</i>. Sainte-Beuve a dit de lui: «Comme journaliste et +comme publiciste, dans cette rude fonction de saisir, d'embrasser au +passage des événements orageux et compliqués qui se déroulent et se +précipitent, nul n'a eu plus souvent raison, plume en main, que lui.» +(<i>Causeries du lundi</i>, tome <span class="smcap">IV</span>, p. +361-394).<a href="#footnotetag408">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote409" name="footnote409"></a><b>Note 409: </b>Le +vrai titre de ce spirituel pamphlet, paru en 1791, est +celui-ci: <i>Petit dictionnaire des grands hommes et des grandes choses +qui ont rapport à la Révolution</i>, composé par une société +d'aristocrates.<a href="#footnotetag409">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote410" name="footnote410"></a><b>Note 410: </b>Femme +du libraire Le Jay, l'éditeur de Mirabeau. Sur les +relations du grand orateur avec M<sup>me</sup> Le Jay, voir les tomes <span +class="smcap">III</span> et <span class="smcap">IV</span> +des <i>Mirabeau</i> par Louis de Loménie.<a href="#footnotetag410">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote411" name="footnote411"></a><b>Note 411: </b><i>Laclos</i> +Pierre-Ambroise-François <i>Choderlos</i> de, l'auteur +des <i>Liaisons dangereuses</i>, né en 1741 à Amiens. Rédacteur du <i>Journal +des Amis de la Constitution</i> (du 1<sup>er</sup> novembre 1790 au 20 septembre +1791), maréchal de camp en 1792, il servait à l'armée de Naples comme +inspecteur général d'artillerie, lorsqu'il mourut à Tarente le 5 +novembre 1803.<a href="#footnotetag411">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote412" name="footnote412"></a><b>Note 412: </b>Le +duc de <i>Lauzun</i> (Armand-Louis de Gontaut-Biron) devint +duc de Biron en 1788. Élu député de la noblesse aux États-Généraux par +la sénéchaussée du Quercy, il embrassa avec ardeur les idées nouvelles +et fut successivement promu maréchal de camp (13 janvier 1792), +général en chef de l'armée du Rhin (9 juillet 1792), commandant de +l'armée des Côtes de la Rochelle (15 mai 1793). -- Guillotiné le 31 +décembre 1793.<a href="#footnotetag412">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote413" name="footnote413"></a><b>Note 413: </b>Pierre-Victor, +baron de <i>Besenval</i>, né en 1722 à Soleure, +mort le 2 juin 1791. Ses <i>Mémoires</i>, publiés par le vicomte de Ségur +(1805-1807), 4 vol. in-8°, ont été désavoués par la +famille.<a href="#footnotetag413">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote414" name="footnote414"></a><b>Note 414: </b><i>Considérations +sur les principaux événements de la +Révolution française</i>, par M<sup>me</sup> de Staël, seconde partie, chapitre +<span class="smcap">XVI</span>: +<i>De la Fédération du 14 juillet 1790</i>.<a href="#footnotetag414">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote415" name="footnote415"></a><b>Note 415: </b><i>Louis</i> +Joseph-Dominique, baron, né à Toul le 13 novembre +1755, mort à Bry-sur-Marne le 26 août 1837. Après avoir reçu les +ordres mineurs, il acheta en 1779 une charge de conseiller-clerc au +Parlement de Paris, où l'on remarqua bientôt ses aptitudes en matière +financière. Lorsque l'évêque d'Autun, le 14 juillet 1790, célébra +solennellement la messe au Champ de Mars sur l'autel de la Patrie, il +avait l'abbé Louis pour diacre. Ministre des finances, du 1<sup>er</sup> avril +1814 au 20 mars 1815, le baron Louis reprit plus tard ce portefeuille +à cinq reprises différentes, sous Louis XVIII et sous +Louis-Philippe.<a href="#footnotetag415">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote416" name="footnote416"></a><b>Note 416: </b>Necker +se retira le 4 septembre 1790.<a href="#footnotetag416">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote417" name="footnote417"></a><b>Note 417: </b>Le 20 +février 1791 <i>Moniteur</i> du 22 février.<a href="#footnotetag417">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote418" name="footnote418"></a><b>Note 418: </b>Charles-Michel, +marquis de <i>Villette</i>, né le 4 décembre +1736, député de l'Oise à la Convention, il vota, dans le procès de +Louis XVI, pour la réclusion et le bannissement à l'époque de la paix. +Il mourut, le 9 juillet 1793, dans son hôtel de la rue de +Beaune.<a href="#footnotetag418">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote419" name="footnote419"></a><b>Note 419: </b>Le +comédien Bordier, célèbre à Paris dans le rôle +d'Arlequin, était en représentation à Rouen, lorsque, dans la nuit du +3 au 4 août 1789, assisté d'un avocat de Lisieux, nommé Jourdain, il +se mit à la tête d'une émeute. L'hôtel de l'intendant, M. de Maussion, +fut pillé, les bureaux-recettes, les barrières de la ville, le bureau +des aides, tous les bâtiments où l'on percevait les droits du roi +furent pillés. «De grands feux s'allument, dit M. Taine, dans les rues +et sur la place du Vieux-Marché; on y jette pêle-mêle des meubles, des +habits, des papiers et des batteries de cuisine; des voitures sont +traînées et précipitées dans la Seine. C'est seulement lorsque l'hôtel +de ville est envahi que la garde nationale, prenant peur, se décida à +saisir Bordier et quelques autres. Mais le lendemain, au cri de +<i>Carabo</i>, et sous la conduite de Jourdain, la Conciergerie est forcée, +Bordier est délivré, et l'Intendance avec les bureaux est saccagée une +seconde fois. Lorsqu'enfin les deux coquins sont pris et menés à la +potence, la populace est si bien pour eux qu'on est forcé, pour la +maintenir, de braquer contre elle des canons chargés. » (<i>La +Révolution</i>, tome <span class="smcap">I</span>, page 84.) -- Le 28 brumaire +an <span class="smcap">II</span> (18 novembre +1793), sur la motion du conventionnel Dubois-Crancé, la Société des +Jacobins arrêta qu'il serait demandé à la Convention d'accorder une +pension au fils de Bordier. Le <i>Moniteur</i> du 11 frimaire suivant (1<sup>er</sup> +décembre) constate «qu'une fête vient d'être célébrée à Rouen, en +l'honneur de Jourdain et Bordier, victimes de l'aristocratie, dont la +mémoire est réhabilitée.»<a href="#footnotetag419">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote420" name="footnote420"></a><b>Note 420: </b>Le +Théâtre-Italien était situé entre les rues Favart et +Marivaux. On y jouait des comédies et des opéras-comiques. Malgré le +nom de ce théâtre, les pièces et les acteurs étaient français. En +1792, il prit le nom d'<i>Opéra-Comique National</i>; il a été brûlé le 25 +mai 1887.<a href="#footnotetag420">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote421" name="footnote421"></a><b>Note 421: </b><i>Raoul +Barbe-Bleue</i>, comédie en trois actes, mêlée +d'ariettes, paroles de Sedaine, représentée pour la première fois, sur +le Théâtre-Italien, au commencement de 1789. -- <i>Le Sabot perdu</i>, +opéra-comique en un acte, mêlé d'ariettes, était de date plus +ancienne. Bien qu'il eût paru sous les noms de Duni et de Sedaine, il +était en réalité de Cazotte, non seulement pour les paroles, mais +encore pour la plus grande partie de la musique. Voir les +<i>Œuvres de Cazotte</i>, tome <span +class="smcap">III</span>.<a href="#footnotetag421">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote422" name="footnote422"></a><b>Note 422: </b>De +ces études botaniques qui avaient préparé son voyage au +nouveau monde, il était resté à Chateaubriand une connaissance assez +étendue des plantes; et ses contemplations de la nature, comme ses +promenades solitaires, avaient accru sa science: «Quand nous errions, +dit M. de Marcellus (<i>Chateaubriand et son temps</i>, p. 44) dans les +grands espaces presque déserts, autour de Londres, il s'amusait à me +montrer dans les prairies de <i>Regent's-Park</i>, ou sous les bois de +<i>Kensington</i>, quelques-unes des fleurs, ses anciennes amies de +Combourg, retrouvées dans les forêts de l'Amérique, mais il citait +moins Linné que Virgile, car il savait les <i>Géorgiques</i> par +cœur. « -- Voici,» me dit-il un jour, «l'avoine stérile, <i>steriles +dominantur avenæ</i>. Mais Virgile veut parler ici de l'avoine +folle et sauvage, et elle n'est pas stérile; car les Indiens la +récoltent en Amérique; j'en ai vu des moissons naturelles aussi hautes +et épaisses que nos champs de blé. Là, au lieu de la main des hommes, +c'est la Providence qui la sème. Regardez ce chardon épineux, +<i>segnisque horreret in arvis carduus</i>, et il n'est pas <i>segnis</i>, parce +qu'il serait lent et paresseux à croître; mais bien au contraire parce +qu'il rapporte aussi peu que les terres où il s'élève: <i>neu segnes +faceant terræ</i>, a dit aussi Virgile, ici la grande centaurée, +<i>graveolentia centaurea</i>, que j'ai cueillie sur les raines de +Lacédémone; plus loin le <i>cerinthæ ignobile gramen</i>, périphrase +pour laquelle j'aurais à gronder un peu le poète latin, car je veux y +retrouver notre gentille pâquerette, qui certes n'a rien +d'ignoble.»<a href="#footnotetag422">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote423" name="footnote423"></a><b>Note 423: </b>Angélique-Françoise +<i>Desilles</i>, dame de <i>La Fonchais</i>, +sœur d'André Desilles, le héros de Nancy, née à Saint-Malo le 16 +mai 1769. Elle fut guillotinée, le 13 juin 1793, en même temps que son +beau-frère Michel-Julien Picot de Limoëlan. La sœur d'André +Desilles mourut avec un admirable courage.<a href="#footnotetag423">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote424" name="footnote424"></a><b>Note 424: </b>Le +major américain Chafner. Voyez sur lui la note 2 de la +page 115.<a href="#footnotetag424">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote425" name="footnote425"></a><b>Note 425: </b>Les +recherches faites par M. Ch. Cunat aux Archives de la +Marine, ont constaté l'exactitude de tous les détails donnés ici par +Chateaubriand. Il s'embarqua à bord du brick le <i>Saint-Pierre</i> de 160 +tonneaux, capitaine Dujardin Pinte-de-Vin, allant aux îles +Saint-Pierre et Miquelon, d'où il devait relever pour Baltimore (Ch. +Cunat, <i>op. cit.</i>).<a href="#footnotetag425">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote426" name="footnote426"></a><b>Note 426: </b>François-Charles +<i>Nagot</i>, (et non Nagault, comme l'a écrit +Chateaubriand) n'était pas supérieur du séminaire de St-Sulpice; il +était supérieur à Paris de la communauté des Robertins, une des +annexes du séminaire de Saint-Sulpice. Désigné par M. Emery pour être +supérieur du séminaire que les Sulpiciens projetaient d'établir à +Baltimore, il s'embarqua à Saint-Malo sur le <i>Saint-Pierre</i>, emmenant +avec lui trois jeunes prêtres de la Compagnie de Saint-Sulpice, MM. +Tessier, Antoine Garnier et Levadoux. Arrivés à Baltimore le 10 +juillet 1791, l'abbé Nagot y installa, dès le mois de septembre +suivant, le séminaire de Sainte-Marie, le premier et le plus renommé +séminaire des États-Unis. En 1822, le pape Pie VII érigea le collège +de Sainte-Marie en Université catholique, avec pouvoir de conférer des +grades ayant la même valeur que ceux qui se donnent à Rome et dans les +autres universités du monde chrétien. M. Nagot mourut en 1816 dans +cette maison qu'il avait fondée et qu'il laissait prospère, après +l'avoir conduite à travers les difficultés inséparables de tout +commencement. (Voir <i>Élisabeth Seton et les commencements de l'Église +catholique aux États-Unis</i>, par <i>M<sup>me</sup> de Barberey</i>, 4<sup>me</sup> édition, tome +<span class="smcap">II</span>, p. 482.)<a href="#footnotetag426">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote427" name="footnote427"></a><b>Note 427: </b>Ici +encore se vérifie la minutieuse exactitude à laquelle +Chateaubriand s'est astreint dans la rédaction de ses <i>Mémoires</i>. +Mirabeau est mort le 2 avril 1791. Les lettres mettant alors environ +trois jours pour aller de Paris à Saint-Malo, madame de Chateaubriand +a donc dû recevoir la lettre de son fils aîné le 5 avril. Trois jours +après, c'était le 8 avril... C'est justement le 8 avril que l'abbé +Nagot -- et Chateaubriand avec lui -- s'embarquèrent sur le +<i>Saint-Pierre</i>. (Voir <i>Élisabeth Seton</i>, tome <span +class="smcap">II</span>, p. 483.)<a href="#footnotetag427">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote428" name="footnote428"></a><b>Note 428: </b>Ce +livre a été écrit à Londres, d'avril à septembre +1822. -- Il a été revu en décembre +1846.<a href="#footnotetag428">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote429" name="footnote429"></a><b>Note 429: </b>Le +5 avril 1822 est le jour de son arrivée à Londres. Il +débarqua à Douvres dans la soirée du 4 avril. On lit dans le +<i>Moniteur</i> du jeudi 11 avril: «D'après les dernières nouvelles +d'Angleterre, le paquebot français <i>L'Antigone</i> est entré le 4 avril +au soir dans le port de Douvres, ayant à bord M. le vicomte de +Chateaubriand, ambassadeur de Sa Majesté Très-Chrétienne. Il est +descendu à l'hôtel <i>Wright</i>, où il a passé la nuit. Le lendemain, au +point du jour, il a été salué par les batteries du château et une +seconde salve a annoncé le moment de son départ pour Londres. Son +excellence est arrivée dans la capitale le 5 dans l'après-midi, avec +une suite composée de cinq voitures. Sa demeure est l'hôtel habité +précédemment par M. le duc Decazes, dans +<i>Portland-Place</i>.»<a href="#footnotetag429">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote430" name="footnote430"></a><b>Note 430: </b>L'auberge +de Douvres, où descendit Chateaubriand, ne +s'appelait pas <i>Shipwrigt-Inn</i>, ce qui signifierait <i>hôtel du +constructeur de vaisseau</i>; mais bien <i>Ship-Inn, hôtel du vaisseau</i>. Il +est vrai que le propriétaire de l'hôtel s'appelait <i>Wright</i>, et qu'il +a été ainsi cause de la méprise. (<i>Chateaubriand et son temps</i>, par M. +de Marcellus, p. 46.)<a href="#footnotetag430">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote431" name="footnote431"></a><b>Note 431: </b>Voir +l'<i>Appendice</i> n° <span class="smcap">X</span>: <i>Le Baron Billing et l'ambassade +de Londres</i>.<a href="#footnotetag431">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote432" name="footnote432"></a><b>Note 432: </b>Le +comte Georges de <i>Caraman</i>, devenu plus tard ministre +plénipotentiaire, était le fils du duc de Caraman, alors ambassadeur à +Vienne, et qui allait bientôt, avec le vicomte Mathieu de Montmorency, +ministre des Affaires étrangères, avec Chateaubriand, ambassadeur à +Londres, et M. de la Ferronnays, ambassadeur à Saint-Pétersbourg, +représenter la France au congrès de Vérone.<a href="#footnotetag432">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote433" name="footnote433"></a><b>Note 433: +</b>Marie-Louis-Jean-André-Charles +<i>Demartin du Tyrac</i>, comte +de <i>Marcellus</i> (1795-1865). Secrétaire d'ambassade à Constantinople en +1820, il découvrit à Milo et envoya en France la <i>Vénus victorieuse</i>, +dite <i>Vénus de Milo</i>. Après avoir été premier secrétaire à Londres et +chargé d'affaires, après le départ de Chateaubriand pour le congrès de +Vérone, il fut envoyé en mission à Madrid et à Lucques. Nommé, sous le +ministère Polignac, sous-secrétaire d'État des Affaires étrangères, il +déclina ses fonctions et rentra dans la vie privée. Il a publié, de +1839 à 1861, les ouvrages suivants: <i>Souvenirs de l'Orient</i>, -- <i>Vingt +jours en Sicile</i>, -- <i>Épisodes littéraires en Orient</i>, -- <i>Chants du +peuple en Grèce</i>, -- <i>Politique de la Restauration</i>, -- <i>Chateaubriand et +son temps</i>, -- <i>Les Grecs anciens et +modernes</i>.<a href="#footnotetag433">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote434" name="footnote434"></a><b>Note 434: </b>François-Adolphe, +comte de <i>Bourqueney</i> (1799-1869). Il +avait débuté dans la carrière diplomatique à 17 ans comme attaché +d'ambassade aux États-Unis. En 1824, secrétaire de légation à Berne, +il donna sa démission pour suivre dans sa chute M. de Chateaubriand, +qui venait d'être renvoyé du ministère, et, comme le grand écrivain, +il collabora au <i>Journal des Débats</i>. Comme lui encore, il accepta +sous le ministère Martignac, un poste dont il se démit à l'avènement +du ministère Polignac. Après la Révolution de 1830, il rentra dans la +diplomatie, et nous le retrouvons secrétaire d'ambassade à Londres, en +1840, sous M. Guizot; il signa, en qualité de chargé d'affaires, la +convention des détroits (1841), qui faisait rentrer la France dans le +concert européen. Nommé ambassadeur à Constantinople en 1844, il se +retira à la suite de la Révolution de 1848. Sous le second Empire, +ambassadeur à Vienne, il prit une part importante aux négociations qui +terminèrent la guerre d'Orient et à celles qui terminèrent la guerre +d'Italie. Il fut ainsi l'un des signataires du traité de Paris (1856) +et du traité de Zurich (1859). Louis-Philippe l'avait fait baron en +1842; en 1859, Napoléon III le fit comte. Le 31 mars 1856, il avait +été appelé au Sénat impérial.<a href="#footnotetag434">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote435" name="footnote435"></a><b>Note 435: </b>M. <i>Decazes</i>, +le 17 février 1820, avait quitté le ministère +pour l'ambassade de Londres (avec le titre de duc), et il avait +conservé cette ambassade jusqu'au 9 février +1822.<a href="#footnotetag435">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote436" name="footnote436"></a><b>Note 436: </b> Georges IV, +né en 1762, mort en 1830. Appelé à la régence +en 1811, lorsque son père fut tombé en démence, il ne prit le titre de +roi qu'en 1820.<a href="#footnotetag436">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote437" name="footnote437"></a><b>Note 437: </b>Robert +Banks Jenkinson, 2<sup>me</sup> comte <i>Liverpool</i>, d'abord lord +Hawesbury, né en 1770, était entré jeune dans la vie publique sous le +patronage de son père, collègue de Pitt, et occupait depuis 1812 le +poste de premier ministre. Il mourut en 1827.<a href="#footnotetag437">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote438" name="footnote438"></a><b>Note 438: </b><i>Castlereagh</i> +(Robert <i>Stewart</i>, marquis de <i>Londonderry</i>, +vicomte), né en Irlande en 1769. Secrétaire d'État pour les Affaires +étrangères, lorsque Chateaubriand arriva à Londres, il devait bientôt +périr d'une fin tragique. Atteint d'un affaiblissement cérébral +attribué au chagrin que lui causait le désordre de ses affaires, il se +coupa la gorge le 13 août 1822.<a href="#footnotetag438">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote439" name="footnote439"></a><b>Note 439: </b>Le +duc de Wellington ne faisait pas partie, en 1822, du +cabinet Liverpool. Ce fut seulement au mois de janvier 1828 qu'il +devint premier ministre et premier lord de la trésorerie.<a href="#footnotetag439">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote440" name="footnote440"></a><b>Note 440: </b>George +<i>Canning</i> (1770-1827). Il venait d'être nommé +gouverneur général des Indes, lorsque Castlereagh se tua. Il le +remplaça au foreign-office et devint le chef du cabinet à la fin +d'avril 1827, quand lord Liverpool fut frappé d'apoplexie. Canning +mourut moins de quatre mois après, le 8 août 1827.<a href="#footnotetag440">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote441" name="footnote441"></a><b>Note 441: </b>Sarah, +fille aînée du 10<sup>e</sup> comte de Westmoreland et +héritière de son grand-père maternel, le très riche banquier Robert +Child, était en 1822 une des reines du monde élégant de Londres. Son +mari, lord Jersey, un type accompli de grand seigneur, a rempli à +plusieurs reprises des charges de cour. Lady Jersey est morte en 1867, +à l'âge de quatre-vingts ans, ayant survécu à son mari et à tous ses +enfants. Une de ses filles, lady Clementina, morte sans être mariée, +avait inspiré une vive passion au prince Louis-Napoléon, qui n'avait +été détourné de demander sa main que par l'aversion que lui témoignait +lady Jersey.<a href="#footnotetag441">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote442" name="footnote442"></a><b>Note 442: </b>Henry, +1<sup>er</sup> baron <i>Brougham</i> et de Vaux, né à Edimbourg en +1778, mort le 9 mai 1868 à Cannes, où il avait fini par fixer sa +résidence. L'extraordinaire talent qu'il avait déployé dans le procès +de la reine Caroline, comme avocat de la princesse, avait fait de lui +un des personnages les plus célèbres de l'Angleterre.<a href="#footnotetag442">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote443" name="footnote443"></a><b>Note 443: </b>Lady +<i>Mansfield</i>, une des rares dames anglaises qui aient +hérité directement de la pairie. Les lettres patentes qui avaient créé +son oncle William Murray, Grand-Juge d'Angleterre, comte de Mansfield, +stipulaient que le titre serait réversible sur la tête de sa nièce +Louise. Elle en hérita, en effet, en 1793. La comtesse de Mansfield +avait épousé en 1776 son cousin, le 7<sup>e</sup> vicomte Stormont, de qui elle +eut plusieurs enfants, entr'autres un fils qui lui succéda comme 3<sup>e</sup> +comte Mansfield. Devenue veuve, elle se remaria en 1797 avec +l'honorable Robert Fulke Greville. Son titre étant supérieur à celui +de l'un ou de l'autre de ses maris, suivant la coutume anglaise elle +ne prit pas leur nom, mais était toujours appelée la comtesse de +Mansfield. Elle mourut en 1843, après avoir occupé une place brillante +dans la société de Londres.<a href="#footnotetag443">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote444" name="footnote444"></a><b>Note 444: </b>On +appelait ainsi une suite de salons servant à des +concerts, à des bals et autres réunions de ce genre. Ils tiraient leur +nom d'un certain <i>Almack</i>, ancien cabaretier, qui les fit construire, +en 1765, dans King street, Saint-James. Plus tard ces salons furent +connus sous la désignation de Willis Rooms. Le nom d'Almack's est +surtout associé au souvenir des bals élégants qui s'y donnèrent depuis +1765 jusqu'en 1810. Ces fêtes étaient organisées par un comité de +dames appartenant à la plus haute aristocratie et qui se montraient +extrêmement difficiles sur le choix des invités. Être reçu aux bals +d'Almack était considéré par les gens du monde fashionable comme la +plus rare des distinctions, et la plus enviable.<a href="#footnotetag444">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote445" name="footnote445"></a><b>Note 445: </b>«L'ambassadeur, +dit ici M. de Marcellus, n'a jamais eu de +serviteur appelé Lewis, ni de <i>house-maid</i> nommée Peggy. On peut m'en +croire sur tous ces détails de son ménage, moi qui le tenais. Le reste +est exact.» <i>Chateaubriand et son temps</i>, p. 48.<a href="#footnotetag445">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote446" name="footnote446"></a><b>Note 446: </b>Voir, +à l'<i>Appendice</i>, le n° <span class="smcap">XI</span>: +<i>Francis Tulloch</i>.<a href="#footnotetag446">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote447" name="footnote447"></a><b>Note 447: </b>C'est +l'hémistiche de Virgile renversé. Virgile a dit: +<i>Æquora tuta silent</i>. (<i>Énéid.</i> <span class="smcap">I</span>. +v. 164.)<a href="#footnotetag447">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote448" name="footnote448"></a><b>Note 448: </b><i>Giustiniani</i> +(1470-153l), hébraïsant, né à Gênes. Il fut +évêque de Nebbio (Corse), et publia, en 1516, un psautier sous ce +titre: <i>Psalterium hebraicum, græcum, arabicum, +chaldaicum</i>.<a href="#footnotetag448">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote449" name="footnote449"></a><b>Note 449: </b>Psaume +<span class="smcap">XVIII</span>, v. 5-6.<a href="#footnotetag449">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote450" name="footnote450"></a><b>Note 450: </b>Locution +nouvelle empruntée à l'adjectif latin +<i>cæruleus</i>, azuré.<a href="#footnotetag450">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote451" name="footnote451"></a><b>Note 451: </b><i>Portulan</i>, +livre qui contient la description de chaque +port de mer, du fond qui s'y trouve, de ses marées, de la manière d'y +entrer et d'en sortir, de ses inconvénients et de ses avantages. +<i>Dictionnaire de Littré</i>.<a href="#footnotetag451">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote452" name="footnote452"></a><b>Note 452: </b>Voir +les <i>Natchez</i>, livre <span class="smcap">VII</span>.<a href="#footnotetag452">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote453" name="footnote453"></a><b>Note 453: </b>Dans +son <i>Essai sur les Révolutions</i>, pages 635 et +suivantes, Chateaubriand avait raconté avec beaucoup de détails son +voyage aux Açores. Le récit des <i>Mémoires</i> est de tous points conforme +à celui de <i>l'Essai</i>.<a href="#footnotetag453">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote454" name="footnote454"></a><b>Note 454: </b>C'est +un des 9000 vers de la Chronique dans laquelle +Guillaume-le-Breton a retracé la vie de Philippe-Auguste depuis son +couronnement jusqu'à sa mort: <i>Philippidos libri duodecine, sive Gesta +Philippi Augusti, versibus heroïcis descripta</i>.<a href="#footnotetag454">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote455" name="footnote455"></a><b>Note 455: </b><i>Jérusalem +délivrée</i>, chant <span class="smcap">XV</span>, stance 27.<a href="#footnotetag455">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote456" name="footnote456"></a><b>Note 456: </b><i>Génie +du christianisme</i>, première partie, livre <span class="smcap">V</span>, +chapitre <span class="smcap">XII</span>: <i>Deux perspectives de la +Nature</i>.<a href="#footnotetag456">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote457" name="footnote457"></a><b>Note 457: </b>Washington +avait été nommé, en 1789, président de la +République pour quatre ans. Réélu en 1793, il résigna le pouvoir en +1797.<a href="#footnotetag457">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote458" name="footnote458"></a><b>Note 458: </b>Washington +est mort le 9 décembre 1799.<a href="#footnotetag458">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote459" name="footnote459"></a><b>Note 459: </b><i>Ercilla +Y Zuniga</i> (Don Alonso <i>de</i>), célèbre poète +espagnol (1533-1595). A vingt ans, il fit partie sur sa demande, de +l'expédition envoyée pour étouffer la révolte des Araucans dans le +Chili. Il y trouva le sujet de son poème: l'<i>Araucanie</i> (la Araucana), +qu'il dédia à Philippe II et qui parut en trois parties +(1569-1578-1589).<a href="#footnotetag459">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote460" name="footnote460"></a><b>Note 460: </b>Michel +de <i>Castelnau</i> (1520-1572) a été cinq fois +ambassadeur en Angleterre, sous les règnes de Charles IX et de Henri +III. Ses <i>Mémoires</i> vont de 1559 à 1570.<a href="#footnotetag460">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote461" name="footnote461"></a><b>Note 461: </b>C'est +le second vers de <i>l'Attila</i> de Corneille (Acte <span class="smcap">I</span>, +scène <span class="smcap">I</span>):</p> + +<p class="quotega"> + Ils ne sont pas venus, nos deux rois; qu'on<br> + leur die<br> + Qu'ils se font trop attendre, et qu'Attila<br> + s'ennuie.<a href="#footnotetag461">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote462" name="footnote462"></a><b>Note 462: </b>Latitude +et longitude reconnues aujourd'hui trop fortes de +4 degrés 1/4. (Note de Genève, 1832.) Ch.<a href="#footnotetag462">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote463" name="footnote463"></a><b>Note 463: </b>«L'<i>Essai +historique sur les Révolutions</i> fut imprimé à +Londres en 1796, par Baylis, et vendu chez de Boffe en 1797.» +<i>Avertissement de l'auteur</i> pour l'édition de 1826. <i>Œuvres +complètes de Chateaubriand</i>, tome premier.<a href="#footnotetag463">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote464" name="footnote464"></a><b>Note 464: </b>Trompé +par sa mémoire, Chateaubriand, lors de son voyage en +Grèce, avait, en effet, cherché à Sparte le tombeau de Léonidas et de +ses compagnons. «J'interrogeai vainement les moindres pierres, dit-il +dans l'<i>Itinéraire</i>, pour leur demander les cendres de Léonidas. J'eus +pourtant un mouvement d'espoir près de cette espèce de tour que j'ai +indiquée à l'ouest de la citadelle, je vis des débris de sculptures, +qui me semblèrent être ceux d'un lion. Nous savons par Hérodote qu'il +y avait un Lion de pierre sur le tombeau de Léonidas; circonstance qui +n'est pas rapportée par Pausanias. Je redoublai d'ardeur, tous mes +soins furent inutiles.» Et ici, en note, Chateaubriand ajoute: «Ma +mémoire me trompait ici: le lion dont parle Hérodote était aux +Thermopyles. Cet historien ne dit pas même que les os de Léonidas +furent transportés dans sa patrie. Il prétend, au contraire, que +Xercès fit mettre en croix le corps de ce prince. Ainsi, les débris du +lion que j'ai vus à Sparte ne peuvent point indiquer la tombe de +Léonidas. On croit bien que je n'avais pas un Horace à la main sur les +ruines de Lacédémone; je n'avais porté dans mes voyages que Racine, Le +Tasse, Virgile et Homère, celui-ci avec des feuillets blancs pour +écrire des notes. Il n'est donc pas bien étonnant qu'obligé de tirer +mes ressources de ma mémoire, j'aie pu me méprendre sur un lieu, sans +néanmoins me tromper sur un fait. On peut voir deux jolies épigrammes +de l'<i>Anthologie</i> sur ce lion de pierre des Thermopyles.» <i>Itinéraire +de Paris à Jérusalem</i>, tome <span class="smcap">I</span>, +p. 83.<a href="#footnotetag464">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote465" name="footnote465"></a><b>Note 465: </b><i>Asgill</i> +(sir Charles), général anglais. Envoyé en Amérique +en 1781 pour servir sous les ordres de Cornwallis, il fut fait +prisonniers par les <i>Insurgents</i> et désigné par le sort pour être mis +à mort par représailles. L'intervention du gouvernement français le +sauva. Un acte du congrès américain révoqua son arrêt de mort. Asgill +accourut aussitôt à Versailles pour remercier Louis XVI et +Marie-Antoinette, qui avaient vivement intercédé pour lui. Cet épisode +a fourni le sujet de plusieurs pièces de théâtre et de plusieurs +romans qui obtinrent une grande vogue.<a href="#footnotetag465">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote466" name="footnote466"></a><b>Note 466: </b>Fontanes +fut chargé par le premier consul de prononcer aux +Invalides, le 20 pluviôse an <span class="smcap">VIII</span> (9 février 1800), l'éloge funèbre de +Washington. Dans cet éloquent et noble discours, l'orateur, devant +tous ses témoins, dont quelques-uns avaient applaudi au crime du 16 +octobre 1793, ne craignit pas de faire à la reine Marie-Antoinette une +allusion délicate autant que courageuse: «C'est toi que j'en atteste, +disait-il, ô jeune Asgill, toi dont le malheur sut intéresser +l'Angleterre, la France et l'Amérique. Avec quels soins compatissants +Washington ne retarda-t-il pas un jugement que le droit de la guerre +permettait de précipiter! Il attendit <i>qu'une voix alors toute +puissante franchit l'étendue des mers, et demandât une grâce qu'il ne +pouvait lui refuser</i>. Il se laissa toucher sans peine <i>par cette voix +conforme aux inspirations de son cœur</i>, et le jour qui sauva une +victime innocente doit être inscrit parmi les plus beaux de l'Amérique +indépendante et victorieuse». <i>Éloge funèbre de Washington, prononcé +dans le Temple de Mars, par Louis Fontanes, le 20 pluviôse, an <span +class="smcap">VIII.</span></i><a href="#footnotetag466">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote467" name="footnote467"></a><b>Note 467: </b>J.-B. +Donatien <i>de Vimeur</i>, comte de <i>Rochambeau</i>, né le +1<sup>er</sup> juillet 1725. En 1780, il fut envoyé en Amérique, avec 6,000 +hommes, au secours des <i>Insurgents</i>, et contribua puissamment à leurs +succès. Nommé maréchal de France en 1791, puis investi, la même année, +du commandement de l'armée du Nord, il tenta vainement d'y rétablir la +discipline et donna sa démission au mois de mai 1792. Il mourut le 10 +mai 1807.<a href="#footnotetag467">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote468" name="footnote468"></a><b>Note 468: </b>Cette +jolie page sur M. Violet, maître de danse chez les +Iroquois, avait déjà paru dans l'<i>Itinéraire</i>, tome <span class="smcap">II</span>, p 201. En +arrivant à Tunis, le 18 janvier 1807, Chateaubriand tomba au milieu +d'un bal donné par le consul de France, M. Devoise. «Le caractère +national, dit-il, ne peut s'effacer. Nos marins disent que, dans les +colonies nouvelles, les Espagnols commencent par bâtir une église, les +Anglais une taverne, et les Français un fort; et j'ajoute une salle de +bal. Je me trouvais en Amérique, sur la frontière du pays des +sauvages: j'appris qu'à la première journée je rencontrerais parmi les +Indiens un de mes compatriotes. Arrivé chez les Cayougas, tribu qui +faisait partie de la nation des Iroquois, mon guide me conduisit dans +une forêt. Au milieu de cette forêt on voyait une espèce de grange; je +trouvai dans cette grange une vingtaine de sauvages, hommes et +femmes...» Vient alors le récit du bal, avec la peinture de M. Violet, +en veste de droguet et en habit vert-pomme. Chateaubriand avait écrit +là une page de ses <i>Mémoires</i>; force lui était bien de la reprendre +pour la remettre ici à sa vraie place.<a href="#footnotetag468">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote469" name="footnote469"></a><b>Note 469: </b>Il +y a encore là un souvenir de l'<i>Itinéraire</i>, souvenir +qui se rapporte à la page suivante: «Tout ce qu'on dit de la passion +des Arabes pour les contes est vrai, et j'en vais citer un exemple: +pendant la nuit que nous venions de passer sur la grève de la mer +Morte, nos Bethléémites étaient assis autour de leur bûcher, leurs +fusils couchés à terre à leurs côtés, les chevaux attachés à des +piquets, formant un second cercle en dehors. Après avoir bu le café et +parlé beaucoup ensemble, ces Arabes tombèrent dans le silence, à +l'exception du scheick. Je voyais à la lueur du feu ses gestes +expressifs, sa barbe noire, ses dents blanches, les diverses formes +qu'il donnait à son vêtement en continuant son récit. Ses compagnons +l'écoutaient dans une attention profonde, tous penchés en avant, le +visage sur la flamme, tantôt poussant un cri d'admiration, tantôt +répétant avec emphase les gestes du conteur; quelques têtes de chevaux +qui s'avançaient au dessus de la troupe, et qui se dessinaient dans +l'ombre, achevaient de donner à ce tableau le caractère le plus +pittoresque, surtout lorsqu'on y joignait un coin du paysage de la mer +Morte et des montagnes de Judée.» <i>Itinéraire</i>, Tome <span class="smcap">I</span>, +p. 336.<a href="#footnotetag469">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote470" name="footnote470"></a><b>Note 470: </b><i>Vie +de Phocion</i>, par Plutarque.<a href="#footnotetag470">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote471" name="footnote471"></a><b>Note 471: </b>L'<i>Odyssée</i>, +chant <span class="smcap">VII</span>. -- Arété était la femme +d'Alcinoüs.]<a href="#footnotetag471">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote472" name="footnote472"></a><b>Note 472: </b>Giovanni +<i>Paisiello</i> (1741-1816). De ses compositions +dramatiques qui sont au nombre de quatre-vingt-quatorze, plusieurs ont +survécu. Les plus célèbres sont <i>la Serva padrona</i>, <i>Nina o la pazza +d'amore</i>, <i>la Molinara</i> et <i>Il re Teodoro</i>.<br><br> + +«Le duo de <i>Pandolfette</i>, dit M. de Marcellus, était le morceau que M. +de Chateaubriand demandait le plus souvent à mon piano; et, quand je +le lui rappelais par quelques notes, il chantait lui-même volontiers +<i>Il tuo viso m'innamora</i>.» <i>Chateaubriand et son temps</i>, +p. 59.<a href="#footnotetag472">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote473" name="footnote473"></a><b>Note 473: </b>Domenico +<i>Cimarosa</i> (1754-1801). Il a composé plus de 120 +opéras. Il excellait surtout dans le genre bouffon. Son +chef-d'œuvre, dans ce dernier genre est <i>Il matrimonio segreto</i>, +représenté pour la première fois à Vienne en 1792.<a href="#footnotetag473">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote474" name="footnote474"></a><b>Note 474: </b><i>Itinéraire +de Paris à Jérusalem</i>, tome <span class="smcap">II</span>, +p. 102.<a href="#footnotetag474">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote475" name="footnote475"></a><b>Note 475: </b><i>Essai +sur les révolutions</i>, livre I<sup>er</sup>, seconde partie, +chapitre <span class="smcap">XXIII</span>. -- <i>Atala</i>, dans +l'Épilogue.<a href="#footnotetag475">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote476" name="footnote476"></a><b>Note 476: </b>Horace. +<i>Odes</i>, livre <span class="smcap">I</span>, <i>ode</i> <span class="smcap">VII</span>, +<i>A. L. Munaccius +Plancus</i>.<a href="#footnotetag476">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote477" name="footnote477"></a><b>Note 477: </b>Jésuites +français, missionnaires au Canada; le premier fut +massacré, en haine de la foi, après d'horribles tortures; le second +évangélisa les Sauvages pendant près de quarante ans. Isaac <i>Jogues</i>, +né à Orléans le 10 janvier 1607, admis au noviciat de Rouen le 24 +octobre 1624, professa les humanités dans le collège de cette ville. +Il obtint les missions du Canada en 1636, et fut martyrisé par les +Agniers ou Mohawks, le 18 octobre 1646. -- Jérôme <i>Lallemant</i>, né à +Paris le 26 avril 1593, entra au noviciat le 2 octobre 1610. Il +enseigna les belles lettres et la philosophie à Paris, et fut recteur +de Blois et de La Flèche. Il partit ensuite pour le Canada, fut +supérieur général de la mission et mourut à Québec le 26 janvier 1673. +<i>Bibliothèque de la Compagnie de Jésus</i>, nouvelle édition (1693), par +le P. C. Sommervogel, Tome <span class="smcap">IV</span>, p. 808 et +1400.<a href="#footnotetag477">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote478" name="footnote478"></a><b>Note 478: </b>Chateaubriand +n'a point <i>romancé</i> ses souvenirs. Le récit +des dangers qu'il a courus à Niagara est ici de tous points conforme à +celui qu'il en avait donné dès 1797 dans une note de l'<i>Essai</i>, pages +527-530.<a href="#footnotetag478">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote479" name="footnote479"></a><b>Note 479: </b>De +Saint-Clément d'Alexandrie, un des pères de l'Église +grecque, il nous reste entre autres ouvrages +[Grec: Στρωματεῖς] les +<i>Stromates</i> (tapisseries), recueil en huit livres de pensées +chrétiennes et de maximes philosophiques, placées sans ordre et sans +liaison, de même que dans une prairie, selon l'expression de l'auteur, +les fleurs se mêlent et se confondent.<a href="#footnotetag479">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote480" name="footnote480"></a><b>Note 480: </b>Ceci +était écrit en 1822, et les <i>Natchez</i> n'avaient pas +encore paru. L'auteur ne devait les publier qu'en 1826. Mila, l'une +des héroïnes du poème, est peut-être la plus charmante création de +Chateaubriand.<a href="#footnotetag480">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote481" name="footnote481"></a><b>Note 481: </b>«Tout +ce qui précède, depuis: l'<i>immobilité politique est +impossible</i>, avait été, dit M. de Marcellus, écrit dans une dépêche +officielle, transcrite de ma main, et en fut retranché presque +aussitôt pour passer dans les <i>Mémoires</i>; comme si c'était dicté par +une verve trop élevée pour aller se perdre et s'enfouir dans une +correspondance éphémère.» <i>Chateaubriand et son temps</i>, +p. 62.<a href="#footnotetag481">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote482" name="footnote482"></a><b>Note 482: </b>Lord +Francis Conyngham, frère du premier marquis de ce nom, +était chambellan (<i>groom of the bed-chamber</i>) du roi Georges +IV.<a href="#footnotetag482">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote483" name="footnote483"></a><b>Note 483: </b>Lady +Conyngham, dont Chateaubriand parle ici, non peut-être +sans une certaine malice rétrospective, n'était pas la femme de lord +Francis Conyngham, mais sa belle-sœur, la femme du marquis, elle +était la maîtresse de George IV. -- Dans le <i>Journal de Charles G.-F. +Greville</i>, secrétaire du conseil privé, il est souvent parlé de Lady +Conyngham. Greville, écrit, à la date du 2 mai 1821: «Lady Conyngham +habite une maison de Marlborough-Row, entourée de toute sa famille, +qui est, comme elle-même, pourvue de chevaux, de voitures et de gens +par les écuries royales et elle se promène à cheval avec sa fille +Élisabeth, mais jamais avec le roi, qui va de son côté en compagnie +d'un de ses gentilshommes. Au surplus, ils ne se montrent jamais +ensemble en public. Elle dîne tous les jours avec le roi, ainsi que sa +fille qui ne la quitte guère, et elle agit en maîtresse de maison. +Elles ont toutes deux reçu de lui de magnifiques présents, notamment +des perles du plus grand prix, que M<sup>me</sup> de Liéven dit supérieures à +celles des grandes-duchesses elles-mêmes.»<a href="#footnotetag483">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote484" name="footnote484"></a><b>Note 484: </b>Les +ruines de Mitla et de Palenque au Mexique prouvent +aujourd'hui que le Nouveau-Monde dispute d'antiquité avec l'Ancien. +(Paris, note de 1834.) Ch.<a href="#footnotetag484">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote485" name="footnote485"></a><b>Note 485: </b>Je +l'ai donnée dans mes Voyages. (Note de Genève, 1832.) +Ch. -- Cette histoire de <i>Tabamica</i> se trouve à la page 248 du <i>Voyage +en Amérique</i>, où elle porte ce titre: <i>Chanson de la Chair +blanche</i>.<a href="#footnotetag485">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote486" name="footnote486"></a><b>Note 486: </b>L'arrestation +du roi à Varennes eut lieu le 22 juin 1791.<a href="#footnotetag486">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote487" name="footnote487"></a><b>Note 487: </b><i>Énéide</i>, +livre <span class="smcap">III</span>, v. 302-303.<a href="#footnotetag487">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote488" name="footnote488"></a><b>Note 488: </b>Les +prévisions de Chateaubriand se sont vérifiées ici avec +une étonnante justesse. Il écrivait en 1822: «En 1880, la population +des États-Unis <i>dépassera cinquante millions</i>.» Or, d'après le +recensement officiel du 1<sup>er</sup> juin 1880, le chiffre de la population, à +cette date, était de <i>cinquante millions quatre cent quarante-cinq +mille, trois cent trente-six habitants</i>.<a href="#footnotetag488">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote489" name="footnote489"></a><b>Note 489: </b>Thomas +<i>Jefferson</i> (1743-1826) fut le troisième président +des États-Unis (les deux premiers avaient été Washington et John +Adams). Élu en 1801 et réélu en 1805, il resta huit ans à la tête de +l'administration. C'est lui qui réunit la Louisiane aux +États-Unis.<a href="#footnotetag489">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote490" name="footnote490"></a><b>Note 490: </b><i>Brackenridge</i> +(Henri), né à Pittsburg en 1786. Outre deux +études sur <i>Jefferson</i> et <i>Adams</i> et une <i>Histoire populaire de la +guerre de 1814 avec l'Angleterre</i>, il a publié un <i>Voyage dans +l'Amérique du Sud</i> (1810), -- <i>La Louisiane</i> (1812), -- et les <i>Souvenirs +de l'Ouest</i> (1834).<a href="#footnotetag490">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote491" name="footnote491"></a><b>Note 491: </b>Thomas +<i>Say</i>, né à Philadelphie en 1787, mort à New-Harmony +en 1834. On lui doit une <i>Entomologie américaine</i> (1824) et une +<i>Conchyliologie américaine</i> (1830).<a href="#footnotetag491">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote492" name="footnote492"></a><b>Note 492: </b>Alexandre +<i>Wilson</i> (1766-1813) était né à Paisley, en +Écosse, mais il passa de bonne heure en Amérique. Tour à tour +tisserand, maître d'école, colporteur, il s'attacha à l'étude et à la +description des oiseaux. Son <i>Ornithologie</i> (American Ornithology), +parue de 1808 à 1813, et formant sept volumes, est à la fois un +monument scientifique et, par la variété et la finesse des peintures, +une œuvre littéraire d'une réelle valeur.<a href="#footnotetag492">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote493" name="footnote493"></a><b>Note 493: </b>Charles +Brockden <i>Brown</i>, né à Philadelphie le 17 janvier +1771, mort le 22 février 1810. Il est l'auteur de plusieurs romans, +dont le meilleur est celui que cite Chateaubriand, <i>Wieland ou la +Transformation</i>.<a href="#footnotetag493">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote494" name="footnote494"></a><b>Note 494: </b><i>Caleb +Williams</i>, œuvre dramatique et puissante du +romancier anglais William Godwin, avait paru en 1794, un an avant le +roman de Brown, et son succès avait été aussi considérable en Amérique +qu'en Angleterre.<a href="#footnotetag494">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote495" name="footnote495"></a><b>Note 495: </b>Fenimore +<i>Cooper</i> (1780-1851), le plus célèbre des +romanciers américains.<a href="#footnotetag495">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote496" name="footnote496"></a><b>Note 496: </b>Washington +<i>Irving</i> (1783-1859). De nombreux voyages en +Europe et surtout de longs séjours en Espagne, où il revint enfin, +comme ministre de son pays, en 1842, lui ont fourni les éléments de +ses principaux ouvrages. Les plus célèbres sont les <i>Contes d'un +voyageur</i> (1824), <i>l'Histoire de la vie et des voyages de Christophe +Colomb</i> (1828-1830), la <i>Chronique de la conquête de Grenade</i> +(1829).<a href="#footnotetag496">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote497" name="footnote497"></a><b>Note 497: </b><i>Halleck</i> +(Fitz-Greene), poète américain, né à Guilfort +(Connecticut) en 1795, mort en 1867. Ses <i>Œuvres complètes</i>, +parues à New-York en 1852, ont eu de nombreuses rééditions. <i>Marco +Botzaris</i>, épisode de la révolution grecque, est son œuvre la +plus remarquable.<a href="#footnotetag497">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote498" name="footnote498"></a><b>Note 498: </b>L'adjectif +<i>attrempé</i> est un terme de fauconnerie pour +désigner un oiseau qui n'est ni gras, ni maigre. Chateaubriand +l'emploie ici dans le sens de <i>mitigé</i>. C'est un emprunt qu'il fait à +la langue italienne, <i>attemperato</i>, comme il a déjà fait de nombreux +emprunts à la langue latine, <i>fragrance</i>, <i>effluences</i>, <i>cérulés</i>, +<i>diluviés</i>, <i>vastitude</i>, <i>blandices</i>, <i>rivulaires</i>, +<i>obiter</i>.<a href="#footnotetag498">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote499" name="footnote499"></a><b>Note 499: </b><i>Chrysogène</i>, +née de l'or. Terme nouveau inventé par +l'auteur et qui mérite de faire fortune.<a href="#footnotetag499">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote500" name="footnote500"></a><b>Note 500: </b>Chateaubriand +avait beaucoup lu Hérodote, qui ne quittait +pas sa table, à l'époque où il écrivait son <i>Essai sur les +Révolutions</i>. Dans une conversation avec M. de Marcellus, en 1822, il +jugeait ainsi le vieil historien: «Hérodote est, avec Homère, le seul +auteur grec que je puisse lire encore. Il n'y a pas, quoiqu'en dise +Plutarque, une ombre de malice dans ses récits. Il est véridique et +très circonspect quand il touche aux antiques légendes. Enfin, il est +aisé, abondant, et surtout clair et simple, premières vertus du style +de l'histoire.» <i>Chateaubriand et son temps</i>, +p. 75.<a href="#footnotetag500">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote501" name="footnote501"></a><b>Note 501: </b>Traduction +du <i>mons aquæ</i>, dans la tempête de +Virgile:<br><br> + +<span class="quotega"> + ... Cumulo præruptus aquæ mons.</span> + +(<i>Énéide</i>, livre <span class="smcap">I</span>, +v. 109.)<a href="#footnotetag501">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote502" name="footnote502"></a><b>Note 502: </b><i>Diluviés</i> pour +<i>ruisselants</i>, expression latine de +Lucrèce:<br><br> + +<span class="quotega"> + <i>Omnia diluviare ex alto gurgite +ponti</i></span>.<a href="#footnotetag502">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote503" name="footnote503"></a><b>Note 503: </b>C'est +d'après cette tempête, où il avait failli périr, que +Chateaubriand peindra plus tard, au <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> livre des <i>Martyrs</i>, le +naufrage de Cymodocée. On lit dans les notes qui accompagnent ce +livre: «Je ne peins dans ce naufrage que ma propre aventure. En +revenant de l'Amérique, je fus accueilli d'une tempête de l'Ouest qui +me conduisit, en vingt et un jours, de l'embouchure de la Delaware à +l'île d'Aurigny, dans la Manche, et fit toucher le vaisseau sur un +banc de sable... <i>Je regrette de n'avoir point la lettre que j'écrivis +à M. de Chateaubriand</i>, mon frère, qui a péri avec son aïeul M. de +Malesherbes. Je lui rendais compte de mon naufrage. <i>J'aurais retrouvé +dans cette lettre des circonstances qui ont sans doute échappé à ma +mémoire</i>, quoique ma mémoire m'ait bien rarement trompé.» -- Ne +convient-il pas de voir dans ce regret une nouvelle preuve de ce +constant souci d'exactitude qui ne quitta jamais Chateaubriand, même +lorsqu'il écrivait ses poèmes, à plus forte raison lorsqu'il écrivit +ses <i>Mémoires</i>?<a href="#footnotetag503">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote504" name="footnote504"></a><b>Note 504: </b>Ci-dessus, +<i>Avant-propos</i>.<a href="#footnotetag504">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote505" name="footnote505"></a><b>Note 505: </b>Chateaubriand +s'était alors fixé à Genève.<a href="#footnotetag505">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote506" name="footnote506"></a><b>Note 506: </b>Chateaubriand +venait de faire un voyage dans le Midi de la +France.<a href="#footnotetag506">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote507" name="footnote507"></a><b>Note 507: </b>Épigraphe +de la <i>Thébaïde des Grèves</i>.<a href="#footnotetag507">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote508" name="footnote508"></a><b>Note 508: </b>Vers +du même recueil, extrait de la pièce intitulée: <i>une +Soirée de Février</i>.<a href="#footnotetag508">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote509" name="footnote509"></a><b>Note 509: </b><i>Lettres +inédites d'Alfred de Vigny</i>, dans la <i>Revue des +Deux Mondes</i> du 1<sup>er</sup> janvier 1897.<a href="#footnotetag509">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote510" name="footnote510"></a><b>Note 510: </b>Son +neveu, le comte Louis de Chateaubriand.<a href="#footnotetag510">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote511" name="footnote511"></a><b>Note 511: </b>Caroline +de Bedée, cousine-germaine de Chateaubriand.<a href="#footnotetag511">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote512" name="footnote512"></a><b>Note 512: </b>Ci-dessus, +p. 4.<a href="#footnotetag512">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote513" name="footnote513"></a><b>Note 513: </b>Un +volume in-18. Michel Lévy frères, éditeurs.<a href="#footnotetag513">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote514" name="footnote514"></a><b>Note 514: </b>C'était +le titre que Chateaubriand avait d'abord projeté de +donner à ses récits. On lit à la première page du Manuscrit de 1826: +<i>Mémoires de ma vie, commencés en 1809</i>.<a href="#footnotetag514">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote515" name="footnote515"></a><b>Note 515: </b>Ci-dessus, +p. 9.<a href="#footnotetag515">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote516" name="footnote516"></a><b>Note 516: </b>Ci-dessus, +p. 17.<a href="#footnotetag516">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote517" name="footnote517"></a><b>Note 517: </b>Charles +Cunat. <i>Recherches sur plusieurs des circonstances +relatives aux origines, à la naissance et à l'enfance de M. de +Chateaubriand.</i><a href="#footnotetag517">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote518" name="footnote518"></a><b>Note 518: </b>Ci-dessus, +p. 128.<a href="#footnotetag518">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote519" name="footnote519"></a><b>Note 519: </b>Ci-dessus, +p. 136.<a href="#footnotetag519">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote520" name="footnote520"></a><b>Note 520: </b><i>Revue +des Deux-Mondes</i>, du 15 avril 1831. -- <i>Portraits +contemporains</i>, par C. A. Sainte Beuve, t. <span class="smcap">I</span>, +p. 37.<a href="#footnotetag520">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote521" name="footnote521"></a><b>Note 521: </b><i>Revue +de Paris</i>, mars 1834.<a href="#footnotetag521">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote522" name="footnote522"></a><b>Note 522: </b>Ci-dessus, +p. 176.<a href="#footnotetag522">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote523" name="footnote523"></a><b>Note 523: </b>Le +comte de Saint-Florentin (1705-1777) était fils de L. +Philippeaux, marquis de La Vrillière, ministre de la maison de Louis +XV. Il occupa lui-même, pendant cinquante-deux ans, différents +ministères, notamment celui de la maison du roi et celui de +l'intérieur. Louis XV le créa duc en 1770.<a href="#footnotetag523">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote524" name="footnote524"></a><b>Note 524: </b><i>Le +Tableau des Assemblées secrètes et fréquentes des +Jésuites et leurs affiliés à Rennes</i>, était un libelle anonyme répandu +par les partisans de La Chalotais. On y dévoilait les horribles +détails de la grande conspiration «Jésuitique», tramée contre de +«vertueux magistrats». On y montrait les Jésuites préparant tout dans +leurs assemblées clandestines, rédigeant les chefs d'accusation, +sollicitant les témoins, dénonçant les parents, les amis, les conseils +des accusés, choisissant les espions qu'ils voulaient distribuer dans +toute la province. Une information fut ordonnée contre les auteurs, +complices et distributeurs de l'écrit anonyme, aussi bien que contre +ceux qui avaient pu former quelque part des assemblées illicites. Plus +de cent témoins furent entendus. Pas un fait ne fut articulé qui pût +donner créance aux affirmations de la brochure, et un arrêt ordonna +que le <i>Tableau des Assemblées</i> fût «lacéré et brûlé». -- Voy. <i>La +Chalotais et le duc d'Aiguillon</i>, par <i>Henri Carré</i>, professeur +d'histoire à la Faculté des lettres de Poitiers. 1893.<a href="#footnotetag524">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote525" name="footnote525"></a><b>Note 525: </b>Henri +Carré, <i>La Chalotais et le duc d'Aiguillon</i>.<a href="#footnotetag525">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote526" name="footnote526"></a><b>Note 526: </b>Ci-dessus, +p. 235.<a href="#footnotetag526">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote527" name="footnote527"></a><b>Note 527: </b>Au +mois de février 1793, Joseph de Maistre, envoyant à +Mallet du Pan le manuscrit de son <i>Adresse à la Convention nationale</i>, +lui écrivait: «Combien il m'en a coûté d'adresser la parole à cette +Convention française! A chaque instant, je croyais me souiller en lui +parlant et je l'ai perdue de vue autant qu'il m'a été possible, vous +l'apercevrez en me lisant. <i>Depuis le grand crime</i>, toute ma +philosophie m'abandonne.» -- Lettre inédite, publiée par M. François +Descostes, dans son ouvrage sur <i>Joseph de Maistre pendant la +Révolution</i>.<a href="#footnotetag527">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote528" name="footnote528"></a><b>Note 528: </b>Ci-dessus, +p. 254.<a href="#footnotetag528">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote529" name="footnote529"></a><b>Note 529: </b>Ci-dessus, +p. 317.<a href="#footnotetag529">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote530" name="footnote530"></a><b>Note 530: </b>Ci-dessus, +p. 334.<a href="#footnotetag530">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote531" name="footnote531"></a><b>Note 531: </b>Dans +la préface de l'édition de 1823.<a href="#footnotetag531">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote532" name="footnote532"></a><b>Note 532: </b>Sur +la côte de <i>Terre-Neuve</i>. Ch.<a href="#footnotetag532">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote533" name="footnote533"></a><b>Note 533: </b>Il +était tiré de mes <i>Tableaux de la Nature</i>, que quelques +gens de lettres connus et qui ont péri comme je le rapporte ci-après. +Ch.<a href="#footnotetag533">(retour)</a></p> + +<p class="note"><a id="footnote534" name="footnote534"></a><b>Note 534: </b>Ci-dessus, +p. 402.<a href="#footnotetag534">(retour)</a></p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires d'Outre-Tombe, Tome I, by +François-René de Chateaubriand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE, TOME I *** + +***** This file should be named 18864-h.htm or 18864-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/8/6/18864/ + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. 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General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. 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