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+The Project Gutenberg EBook of Mémoires d'Outre-Tombe, Tome I, by
+François-René de Chateaubriand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Mémoires d'Outre-Tombe, Tome I
+
+Author: François-René de Chateaubriand
+
+Editor: Ed. Biré
+
+Release Date: July 18, 2006 [EBook #18864]
+[Date last updated: July 30, 2006]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE, TOME I ***
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+Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
+the Online Distributed Proofreading Team at
+http://www.pgdp.net (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+--Page 339, l'"Alcyon y jetaient" a été remplacé par l'"Alcyon y jetait".
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+--Le nom de l'illustration de la page 344 n'étant pas lisible, cette
+illustration a été renommée "Une jeune marinière" lors de la création de
+ce fichier.]
+
+
+ OEUVRES COMPLÈTES
+
+ DE
+
+ CHATEAUBRIAND
+
+
+
+ Annotées par SAINTE-BEUVE
+
+ de l'Académie française
+
+
+
+
+ MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE
+
+ Introduction, Notes et Appendices de M. Ed. BIRÉ
+
+
+
+
+ TOME PREMIER
+
+
+
+ PARIS
+
+ GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS
+
+ 6, RUE DES SAINTS-PÈRES, 6
+
+ 1904
+
+
+
+ KRAUS REPRINT
+
+ Nendeln/Liechtenstein
+
+ 1975
+
+
+
+ Reprinted by permission of the original publishers
+
+ KRAUS REPRINT
+
+ A Division of
+
+ KRAUS-THOMSON ORGANIZATION LIMITED
+
+ Nendeln/Liechtenstein
+
+ 1975
+
+ Printed in Germany
+
+ Lessingdruckerei Wiesbaden
+
+
+
+
+INTRODUCTION (p. V)
+
+
+
+
+I
+
+
+En 1834, la rédaction des _Mémoires d'Outre-Tombe_ était fort avancée.
+Toute la partie qui va de la naissance de l'auteur, en 1768, à son
+retour de l'émigration, en 1800, était terminée, ainsi que le récit de
+son ambassade de Rome (1828-1829), de la Révolution de 1830, de son
+voyage à Prague et de ses visites au roi Charles X et à Mme la
+Dauphine, à Mademoiselle et au duc de Bordeaux. La Conclusion était
+écrite. Tout cet ensemble ne formait pas moins de sept volumes
+complets. Si le champ était loin encore d'être épuisé, la récolte
+était pourtant assez riche pour que le glorieux moissonneur, déposant
+sa faucille, pût songer un instant à s'asseoir sur le sillon, à lier
+sa gerbe et à nouer sa couronne. Avant de se remettre à l'oeuvre, de
+retracer sa vie sous l'Empire et sous la Restauration jusqu'en 1828,
+et de réunir ainsi, en remplissant l'intervalle encore vide, les deux
+ailes de son monument, Chateaubriand éprouva le besoin de communiquer
+ses _Mémoires_ à quelques amis, de recueillir leurs impressions, de
+prendre leurs avis; peut-être songeait-il à se donner par là un
+avant-goût du succès réservé, il le croyait du moins, à celui de ses
+livres qu'il avait le plus travaillé et qui était, depuis (p. VI)
+vingt-cinq ans, l'objet de ses prédilections. Mme Récamier eut mission
+de réunir à l'Abbaye-au-Bois le petit nombre des invités jugés dignes
+d'être admis à ces premières lectures.
+
+Situé au premier étage, le salon où l'on pénétrait, après avoir monté
+le grand escalier et traversé deux petites chambres très sombres,
+était éclairé par deux fenêtres donnant sur le jardin. La lumière,
+ménagée par de doubles rideaux, laissait cette pièce dans une
+demi-obscurité, mystérieuse et douce. La première impression avait
+quelque chose de religieux, en rapport avec le lieu même et avec ses
+hôtes: salon étrange, en effet, entre le monastère et le monde, et qui
+tenait de l'un et de l'autre; d'où l'on ne sortait pas sans avoir
+éprouvé une émotion profonde et sans avoir eu, pendant quelques
+instants, fugitifs et inoubliables, une claire vision de ces deux
+choses idéales: le génie et la beauté.
+
+Le tableau de Gérard, _Corinne au cap Misène_, occupait toute la paroi
+du fond, et lorsqu'un rayon de soleil, à travers les rideaux bleus,
+éclairait soudain la toile et la faisait vivre, on pouvait croire que
+Corinne, ou Mme de Staël elle-même, allait ouvrir ses lèvres
+éloquentes et prendre part à la conversation. Que l'admirable
+improvisatrice fût descendue de son cadre, et elle eût retrouvé autour
+d'elle, dans ce salon ami, les meubles familiers: le paravent Louis
+XV, la causeuse de damas bleu ciel à col de cygne doré, les fauteuils
+à tête de sphinx et, sur les consoles, ces bustes du temps de
+l'Empire. A défaut de Mme de Staël, la causerie ne laissait pas d'être
+animée, grave ou piquante, éloquente parfois. Tandis que le bon
+Ballanche, avec une innocence digne de l'âge d'or, essayait d'aiguiser
+le calembour, Ampère, toujours en verve, prodiguait sans compter les
+aperçus, les saillies, les traits ingénieux et vifs. Les heures
+s'écoulaient rapides, et certes, nul ne se fût avisé de les compter,
+alors même que, sur le marbre de la cheminée, la pendule (p. VII)
+absente n'eût pas été remplacée par un vase de fleurs, par une branche
+toujours verte de fraxinelle ou de chêne.
+
+C'est dans ce salon qu'eut lieu, au mois de février 1834, la lecture
+des _Mémoires_. L'assemblée, composée d'une douzaine de personnes
+seulement, renfermait des représentants de l'ancienne France et de
+la France nouvelle, des membres de la presse et du clergé, des
+critiques et des poètes, le prince de Montmorency, le duc de la
+Rochefoucauld-Doudeauville, le duc de Noailles, Ballanche,
+Sainte-Beuve, Edgar Quinet, l'abbé Gerbet, M. Dubois, ancien
+directeur du _Globe_, un journaliste de province, Léonce de
+Lavergne, J.-J. Ampère, Charles Lenormant, Mme Amable Tastu et Mme
+A. Dupin. On arrivait à deux heures de l'après-midi, Chateaubriand
+portant à la main un paquet enveloppé dans un mouchoir de soie. Ce
+paquet, c'était le manuscrit des _Mémoires_. Il le remettait à l'un
+de ses jeunes amis, Ampère ou Lenormant, chargé de lire pour lui, et
+il s'asseyait à sa place accoutumée, au côté gauche de la cheminée,
+en face de la maîtresse de la maison. La lecture se prolongeait bien
+avant dans la soirée. Elle dura plusieurs jours.
+
+On pense bien que les initiés gardèrent assez mal un secret dont ils
+étaient fiers et ne se firent pas faute de répandre la bonne nouvelle.
+Jules Janin, qui n'était point des après-midi de l'Abbaye-au-Bois,
+mais qui possédait des intelligences dans la place, sut faire causer
+deux ou trois des heureux élus; comme il avait une mémoire excellente
+et une facilité de plume merveilleuse, en quelques heures il improvisa
+un long article, qui est un véritable tour de force, et que la _Revue
+de Paris_ s'empressa d'insérer[1].
+
+ [Note 1: _Revue de Paris_, t. III, mars 1834.]
+
+Sainte-Beuve. Edgar Quinet, Léonce de Lavergne, qui avaient assisté
+aux lectures; Désiré Nisard et Alfred Nettement, à qui Chateaubriand
+avait libéralement ouvert ses portefeuilles et qui avaient (p. VIII)
+pu, dans son petit cabinet de la rue d'Enfer, assis à sa table de
+travail, parcourir tout à leur aise son manuscrit, parlèrent à leur
+tour des _Mémoires_ en pleine connaissance de cause et avec une
+admiration raisonnée[2]. Les journaux se mirent de la partie,
+sollicitèrent et reproduisirent des fragments, et tous, sans
+distinction d'opinion, des _Débats_ au _National de 1834_, de la
+_Revue européenne_ à la _Revue des Deux-Mondes_, du _Courrier
+français_ à la _Gazette de France_, de la _Tribune_ à la
+_Quotidienne_, se réunirent, pour la première fois peut-être, dans le
+sentiment d'une commune admiration. Tel était, à cette date, le
+prestige qui entourait le nom de Chateaubriand, si profond était le
+respect qu'inspirait son génie, sa gloire dominait de si haut toutes
+les renommées de son temps, que la seule annonce d'un livre signé de
+lui, et d'un livre qui ne devait paraître que bien des années plus
+tard, avait pris les proportions d'un événement politique et
+littéraire.
+
+ [Note 2: L'analyse de M. Nisard sert de préface au
+ volume intitulé: _Lectures des Mémoires de M. de
+ Chateaubriand_ (juillet 1834).--Les articles
+ d'Alfred Nettement parurent dans l'_Écho de la
+ jeune France_, numéros de mai et juin 1834.]
+
+J'ai sous les yeux un volume, devenu aujourd'hui très rare, publié par
+l'éditeur Lefèvre, sous ce titre: _Lectures des Mémoires de M. de
+Chateaubriand, ou Recueil d'articles publiés sur ces Mémoires, avec
+des fragments originaux_[3]. Il porte, à chaque page, le témoignage
+d'une admiration sans réserve, dont l'unanimité relevait encore
+l'éclat, et dont l'histoire des lettres au XIXe siècle ne nous offre
+pas un autre exemple.
+
+ [Note 3: Un volume in-8. à Paris, chez Lefèvre,
+ libraire, rue de l'Éperon, n° 6, 1834.]
+
+
+
+
+II (p. IX)
+
+
+Les heures pourtant, les années s'écoulaient. Dans son ermitage de la
+rue d'Enfer, à deux pas de l'Infirmerie de Marie-Thérèse, fondée par
+les soins de Mme de Chateaubriand, et qui donnait asile à de vieux
+prêtres et à de pauvres femmes, l'auteur du _Génie du Christianisme_
+vieillissait, pauvre et malade, non sans se dire parfois, avec un
+sourire mélancolique, lorsque ses regards parcouraient les gazons et
+les massifs d'arbustes de l'Infirmerie, qu'il était sur le chemin de
+l'hôpital. La devise de son vieil écusson était: _Je sème l'or_. Pair
+de France, ministre des affaires étrangères, ambassadeur du roi de
+France à Berlin, à Londres et à Rome, il avait _semé l'or_: il avait
+mangé consciencieusement ce que le roi lui avait donné; il ne lui en
+était pas resté deux sous. Le jour où dans son exil de Prague, au fond
+d'un vieux château emprunté aux souverains de Bohême, Charles X lui
+avait dit: «Vous savez, mon cher Chateaubriand, que je garde toujours
+à votre disposition votre traitement de pair», il s'était incliné et
+avait répondu: «Non, Sire, je ne puis accepter, parce que vous avez
+des serviteurs plus malheureux que moi[4].»
+
+ [Note 4: _Mémoires d'Outre-tombe_, t. X. p. 418.]
+
+Sa maison de la rue d'Enfer n'était pas payée. Il avait d'autres
+dettes encore, et leur poids, chaque année, devenait plus lourd. Il ne
+dépendait que de lui, cependant, de devenir riche. Qu'il voulut bien
+céder la propriété de ses _Mémoires_, en autoriser la publication
+immédiate, et il allait pouvoir toucher aussitôt des sommes
+considérables. Pour brillantes qu'elles fussent, les offres qu'il
+reçut des éditeurs de ses oeuvres ne purent fléchir sa résolution: il
+restera pauvre, mais ses _Mémoires_ ne paraîtront pas dans des (p. X)
+conditions autres que celles qu'il a rêvées pour eux. Aucune
+considération de fortune ou de succès ne le pourra décider à livrer au
+public, avant l'heure, ces pages testamentaires. On le verra plutôt,
+quand le besoin sera trop pressant, s'atteler à d'ingrates besognes;
+vieux et cassé par l'âge, il traduira pour un libraire le _Paradis
+perdu_, comme aux jours de sa jeunesse, à Londres, il faisait, pour
+l'imprimeur Baylis, «des traductions du latin et de l'anglais[5]».
+
+ [Note 5: _Mémoires_, t. III, p. 159.]
+
+Cependant ses amis personnels et plusieurs de ses amis politiques,
+émus de sa situation, se préoccupaient d'y porter remède. On était en
+1836. C'était le temps où les sociétés par actions commençaient à
+faire parler d'elles, et, avant de prendre leur vol dans toutes les
+directions, essayaient leurs ailes naissantes. A cette époque déjà
+lointaine, et qui fut l'âge d'or, j'allais dire l'âge d'innocence de
+l'industrialisme, il n'était pas rare de voir les capitaux se grouper
+autour d'une idée philanthropique; de même que l'on s'associait pour
+exploiter les mines du Saint-Bérain ou les bitumes du Maroc, on
+s'associait aussi pour élever des orphelins ou pour distribuer des
+soupes économiques. Puisqu'on mettait tout en actions, même la morale,
+pourquoi n'y mettrait-on pas la gloire et le génie? Les amis du grand
+écrivain décidèrent de faire appel à ses admirateurs, et de former une
+société qui, devenant propriétaire de ses _Mémoires_, assurerait à
+tout le moins le repos de sa vieillesse. Peut-être n'y aurait-il pas
+d'autre dividende que celui-là; mais ils estimaient qu'il se
+trouverait bien quelques actionnaires pour s'en contenter.
+
+Leur espoir ne fut pas déçu. En quelques semaines, le chiffre des
+souscripteurs s'élevait à cent quarante-six, et, au mois de juin 1836,
+la société était définitivement constituée. Sur la liste des membres,
+je relève les noms suivants: le duc des Cars, le vicomte de (p. XI)
+Saint-Priest, Amédée Jauge, le baron Hyde de Neuville, M. Bertin, M.
+Mandaroux-Verlamy, le vicomte Beugnot, le duc de Lévis-Ventadour,
+Édouard Mennechet, le marquis de la Rochejaquelein, M. de Caradeuc, le
+vicomte d'Armaillé, H.-L. Delloye. Ce dernier, ancien officier de la
+garde royale, devenu libraire, sut trouver une combinaison
+satisfaisante pour les intérêts de l'illustre écrivain, en même temps
+que respectueuse de ses intentions. La société fournissait à
+Chateaubriand les sommes dont il avait besoin dans le moment, et qui
+s'élevaient à 250,000 francs; elle lui garantissait de plus une rente
+viagère de 12,000 francs, réversible sur la tête de sa femme. De son
+côté, Chateaubriand faisait abandon à la société de la propriété des
+_Mémoires d'Outre-tombe_ et de toutes les oeuvres nouvelles qu'il
+pourrait composer; mais en ce qui concernait les _Mémoires_, il était
+formellement stipulé que la publication ne pourrait en avoir lieu du
+vivant de l'auteur.
+
+En 1844, quelques-uns des premiers souscripteurs étant morts, un
+certain nombre d'actions ayant changé de mains, la société écouta la
+proposition du directeur de la _Presse_, M. Émile de Girardin. Il
+offrait de verser immédiatement une somme de 80,000 francs, si on
+voulait lui céder le droit, à la mort de Chateaubriand et avant la
+mise en vente du livre, de faire paraître les _Mémoires d'Outre-tombe_
+dans le feuilleton de son journal. Le marché fut conclu.
+Chateaubriand, dès qu'il en fut instruit, ne cacha point son
+indignation. «Je suis maître de mes cendres, dit-il, et je ne
+permettrai jamais qu'on les jette au vent[6].» Il fit insérer dans les
+journaux la déclaration suivante:
+
+ Fatigué des bruits qui ne peuvent m'atteindre, mais qui
+ m'importunent, il m'est utile de répéter que je suis resté tel
+ que j'étais lorsque, le 25 mars de l'année 1836, j'ai signé le
+ contrat pour la vente de mes ouvrages avec M. Delloye, officier
+ de l'ancienne garde royale. Rien depuis n'a été changé, (p. XII)
+ ni ne sera changé, avec mon approbation, aux clauses de ce
+ contrat. Si par hasard d'autres arrangements avaient été faits,
+ je l'ignore. Je n'ai jamais eu qu'une idée, c'est que tous mes
+ ouvrages posthumes parussent en entier _et non par livraisons
+ détachées_, soit dans un journal, soit ailleurs.
+
+ Chateaubriand[7].
+
+ [Note 6: Cité par Alfred Nettement, _La Mode_, 5
+ décembre 1844.]
+
+ [Note 7: _La Mode_, t. IV, p. 408.]
+
+Sa répugnance à l'égard d'un pareil mode de publication était si vive,
+que par deux fois, dans deux codicilles, il protesta avec énergie
+contre l'arrangement intervenu entre le directeur de la _Presse_ et la
+société des _Mémoires_[8]. Il ne s'en tint pas là. Dans la crainte que
+sa signature, donnée au bas du reçu de la rente viagère, ne fut
+considérée comme une approbation, il refusa d'en toucher les
+arrérages. Six mois s'étaient écoulés, et sa résolution paraissait
+inébranlable. Très effrayée d'une résistance qui allait la réduire à
+un complet dénuement, elle, son mari et ses pauvres, Mme de
+Chateaubriand s'efforça de la vaincre; mais ses instances même
+menaçaient de demeurer sans résultat, lorsque M. Mandaroux-Vertamy,
+depuis longtemps le conseil du grand écrivain, parvint à dénouer la
+situation, en rédigeant pour lui une quittance dont les termes
+réservaient son opposition.
+
+ [Note 8: _Souvenirs et Correspondance tirés des
+ papiers de Mme Récamier_, par Mme Charles
+ Lenormant. t. II. p. 489 et suiv.]
+
+
+
+
+III
+
+
+Le 4 juillet 1848, au lendemain des journées de Juin, Chateaubriand
+rendit son âme à Dieu, ayant à son chevet son neveu Louis de
+Chateaubriand, son directeur l'abbé Deguerry, une soeur de charité et
+Mme Récamier[9]. Il habitait alors au numéro 112 de la rue (p. XIII)
+du Bac. Le cercueil, déposé dans un caveau de l'église des Missions
+étrangères, y reçut les premiers honneurs funèbres, et fut conduit à
+Saint-Malo, où, le 19 juillet, eurent lieu les funérailles. C'est là
+que repose le grand poète, sur le rocher du Grand-Bé, à quelques pas
+de son berceau, dans la tombe depuis longtemps préparée par ses soins,
+sous le ciel, en face de la mer, à l'ombre de la croix.
+
+ [Note 9: Mme de Chateaubriand était morte le 9
+ février 1848. Mme Récamier mourut le 11 mai 1849.]
+
+Si cela n'eût dépendu que de M. Émile de Girardin, la publication des
+_Mémoires_ eût commencé dès le lendemain des obsèques. Malheureusement
+pour le directeur de la _Presse_, il était obligé de compter avec les
+formalités judiciaires et les délais légaux. Ce fut donc seulement le
+27 septembre 1848 qu'il put faire paraître en tête de son journal les
+alinéas suivants:
+
+ Le 14 octobre, la _Presse_ commencera la publication des _Mémoires
+ d'Outre-tombe_; il n'a pas dépendu de la _Presse_ de commencer
+ plus tôt cette publication; il y avait, pour la levée des scellés,
+ des délais et des formalités qu'on n'abrège ni ne lève au gré de
+ son impatience.
+
+ Enfin les scellés ont été levés samedi[10].
+
+ C'est en publiant ces _Mémoires_, si impatiemment attendus, que la
+ _Presse_ répondra à tous les journaux qui, dans un intérêt de
+ rivalité, répandent depuis trois mois (disons depuis quatre ans),
+ que les _Mémoires d'Outre-tombe_ ne seront pas publiés dans nos
+ colonnes.
+
+ Les _Mémoires_ forment dix volumes.
+
+ Le droit de première publication de ces volumes a été acheté et
+ payé par la _Presse_ 96,000 francs[11].
+
+ [Note 10: Le samedi 23 septembre.]
+
+ [Note 11: _La Presse_, on l'a vu plus haut, avait
+ versé, en 1841, une somme de 80,000 francs qui,
+ avec les intérêts, représentait, en effet, en 1848,
+ 96,000 francs.]
+
+Après la note commerciale, la note lyrique. Il s'agissait de présenter
+aux lecteurs Chateaubriand et son oeuvre. La _Presse_ comptait alors
+parmi ses rédacteurs un écrivain qui se serait acquitté à merveille de
+ce soin, c'était Théophile Gautier. Mais Émile de Girardin (p. XIV)
+n'y regardait pas de si près; il choisit, pour servir d'introducteur
+au chantre des _Martyrs_... M. Charles Monselet. Monselet, à cette
+date, n'avait guère à son actif que deux joyeuses pochades: _Lucrèce
+ou la femme sauvage_, parodie de la tragédie de Ponsard, et les _Trois
+Gendarmes_, parodie des _Trois Mousquetaires_ de Dumas. Ce n'était
+peut-être pas là une préparation suffisante, et Chateaubriand était,
+pour cet homme d'esprit, un bien gros morceau. Il se trouva
+cependant--Monselet étant de ceux qu'on ne prend pas facilement sans
+vert--que son dithyrambe était assez galamment tourné. La _Presse_ le
+publia dans ses numéros des 17, 18, 19 et 20 octobre et, le 21,
+paraissait le premier feuilleton des _Mémoires_. Il était accompagné
+d'un entre-filet d'Émile de Girardin, lequel faisait sonner bien haut,
+une fois de plus, les écus qu'il avait dû verser.
+
+ ... Les _Mémoires d'Outre-tombe_ ont été achetés par la _Presse_,
+ en 1844, au prix de 96,000 francs, prix qui aurait pu s'élever
+ jusqu'à 120,000 francs. Elle avait pris l'engagement de les
+ publier; cet engagement, elle l'a tenu, sans vouloir accepter les
+ brillantes propositions de rachat qui lui ont été faites...
+
+ Cette publication aura lieu sans préjudice de l'accomplissement
+ des traités conclus par la _Presse_ avec M. Alexandre Dumas, pour
+ les _Mémoires d'un médecin_; avec M. Félicien Mallefille
+ (aujourd'hui ambassadeur à Lisbonne), pour les _Mémoires de don
+ Juan_; avec MM. Jules Sandeau et Théophile Gautier.
+
+Les choses, en effet, ne se passèrent point autrement. La _Presse_
+avait intérêt à faire durer le plus longtemps possible la publication
+d'une oeuvre qui lui valait beaucoup d'abonnés nouveaux. Elle la
+suspendait quelquefois durant des mois entiers. Les intervalles
+étaient remplis, tantôt par les _Mémoires d'un médecin_, tantôt par
+des feuilletons de Théophile Gautier ou d'Eugène Pelletan. D'autres
+fois, c'était simplement l'abondance des matières, la longueur des
+débats législatifs, qui obligeaient le journal à laisser en (p. XV)
+souffrance le feuilleton de Chateaubriand. La _Presse_ mit ainsi près
+de deux ans à publier les _Mémoires d'Outre-tombe_. Il avait fallu
+moins de temps à son directeur pour passer des opinions les plus
+conservatrices et les plus réactionnaires au républicanisme le plus
+ardent, au socialisme le plus effréné.
+
+Paraître ainsi, haché, déchiqueté; être lu sans suite, avec des
+interruptions perpétuelles; servir de lendemain et, en quelque sorte,
+d'intermède aux diverses parties des _Mémoires d'un médecin_, qui
+étaient, pour les lecteurs ordinaires de la _Presse_, la pièce
+principale et le morceau de choix, c'étaient là, il faut en convenir,
+des conditions de publicité déplorables pour un livre comme celui de
+Chateaubriand. Et ce n'était pas tout. Pendant les deux années que
+dura la publication des _Mémoires d'Outre-tombe_--du 21 octobre 1848
+au 3 juillet 1850--ils eurent à soutenir une concurrence bien
+autrement redoutable que celle du roman d'Alexandre Dumas,--la
+concurrence des événements politiques. Tandis que, au rez-de-chaussée
+de la _Presse_, se déroulait la vie du grand écrivain, le haut du
+journal retentissait du bruit des émeutes et du fracas des discours.
+En vain tant de belles pages, tant de poétiques et harmonieux récits
+sollicitaient l'attention du lecteur, elle allait avant tout aux
+événements du jour, et quels événements! Des émeutes et des batailles,
+la mêlée furieuse des partis, les luttes ardentes de la tribune,
+l'élection du dix décembre, le procès des accusés du 15 mai, la guerre
+de Hongrie et l'expédition de Rome, la chute de la Constituante, les
+élections de la Législative, l'insurrection du 13 juin 1849, les
+débats de la liberté d'enseignement, la loi du 31 mai 1850.
+Chateaubriand avait écrit, dans l'_Avant-Propos_ de son livre: «On m'a
+pressé de faire paraître de mon vivant quelques morceaux de mes
+_Mémoires_; je préfère parler du fond de mon cercueil: ma narration
+sera alors accompagnée de ces voix qui ont quelque chose de sacré,(p. XVI)
+parce qu'elles sortent du sépulcre.» Hélas! sa narration était
+accompagnée de la voix et du hurlement des factions. Le chant du poète
+se perdit au milieu des rumeurs de la Révolution, comme le cri des
+Alcyons se perd au milieu du tumulte des vagues déchaînées.
+
+
+
+
+IV
+
+
+On pouvait espérer, du moins, qu'après cette malencontreuse
+publication dans le feuilleton de la _Presse_, les _Mémoires_
+paraissant en volumes, trouveraient meilleure fortune auprès des vrais
+lecteurs, de ceux qui, même en temps de révolution, restent fidèles au
+culte des lettres. Mais, ici encore, le grand poète eut toutes les
+chances contre lui. Son livre fut publié en douze volumes in-8°[12], à
+7 fr. 50 le volume, soit, pour l'ouvrage entier, 90 fr. Quelques
+millionnaires et aussi quelques fidèles de Chateaubriand se risquèrent
+pourtant à faire la dépense. Mais les millionnaires trouvèrent qu'il y
+avait trop de pages blanches; quant aux fidèles, ils ne laissèrent pas
+d'éprouver, eux aussi, une vive déception. Divisés, découpés en une
+infinité de petits chapitres, comme si le feuilleton continuait encore
+son oeuvre, les _Mémoires_ n'avaient rien de cette belle ordonnance,
+de cette symétrie savante, qui caractérisent les autres ouvrages de
+Chateaubriand. Le décousu, le défaut de suite, l'absence de plan,
+déconcertaient le lecteur, le disposaient mal à goûter tant de belles
+pages, où se révélait, avec un éclat plus vif que jamais, le génie de
+l'écrivain.
+
+ [Note 12: Les onze premiers volumes renferment le
+ texte des _Mémoires_; le douzième volume était
+ formé d'appendices. Les douze volumes parurent de
+ 1848 à 1850.]
+
+L'édition à 90 francs ne fit donc pas regagner aux _Mémoires_ le (p. XVII)
+terrain que leur avait fait perdre tout d'abord la publication en
+feuilletons. Elle eut d'ailleurs contre elle la critique presque tout
+entière. Vivant, Chateaubriand avait pour lui tous les critiques,
+petits et grands. A deux ou trois exceptions près, que j'indiquerai
+tout à l'heure, ils se prononcèrent tous, grands et petits, contre
+_l'empereur enterré_.
+
+Est-il besoin de dire que la prétendue infériorité des _Mémoires
+d'Outre-tombe_ n'était pour rien, ou pour bien peu de chose, dans
+cette levée générale de boucliers, laquelle tenait à de tout autres
+causes?
+
+En 1850, les fautes de la République, les sottises et les crimes des
+républicains, avaient remis en faveur les hommes de la monarchie de
+Juillet. Nombreux et puissants à l'Assemblée législative, ils
+disposaient de quelques-uns des journaux les plus en crédit. Ils
+usèrent de leurs avantages, ce qui, après tout, était de bonne guerre,
+en faisant expier à Chateaubriand les attaques qu'il ne leur avaient
+pas ménagées dans son livre. Paraissant au lendemain du 24 février, en
+1848, ces attaques revêtaient un caractère fâcheux. Leur auteur
+faisait figure d'un homme sans courage, courant sus à des vaincus,
+poursuivant de ses invectives passionnées des ennemis par terre. M.
+Thiers, surtout, avait été traité par l'illustre écrivain avec une
+justice qui allait jusqu'à l'extrême rigueur; dans ce passage, par
+exemple: «Devenu président du Conseil et ministre des affaires
+étrangères, M. Thiers s'extasie aux finesses diplomatiques de l'école
+Talleyrand; il s'expose à se faire prendre pour un turlupin à la
+suite, faute d'aplomb, de gravité et de silence. On peut faire fi du
+sérieux et des grandeurs de l'âme, mais il ne faut pas le dire avant
+d'avoir amené le monde subjugué à s'asseoir aux orgies de
+Grand-Vaux[13]». Un peu plus loin, le ministre du 1er mars était
+représenté dans une autre et non moins étrange posture: (p. XVIII)
+«perché sur la monarchie contrefaite de juillet comme un singe sur le
+dos d'un chameau[14]». Ces choses-là se paient.
+
+ [Note 13: Tome XI, p. 358.]
+
+ [Note 14: Tome XI, p. 360.]
+
+Les bonapartistes n'étaient pas non plus pour être satisfaits des
+_Mémoires_. Si l'auteur avait célébré, en termes magnifiques, le génie
+et la gloire de Napoléon, il n'en était pas moins resté, dans son
+dernier livre, le Chateaubriand de 1804 et de 1814, l'homme qui avait
+jeté sa démission à la face du meurtrier du duc d'Enghien et qui, dix
+ans plus tard, avait, dans un pamphlet immortel et d'une voix bien
+autrement autorisée que celle du Sénat, proclamé la déchéance de
+l'empereur.
+
+Les républicains à leur tour, firent campagne avec les bonapartistes.
+Chateaubriand avait été l'ami d'Armand Carrel; il avait même été seul,
+pendant plusieurs années, à prendre soin de sa sépulture et à
+entretenir des fleurs sur sa tombe. Mais, en 1850, il y avait beau
+temps que Carrel était oublié des gens de son parti! En revanche, ils
+n'étaient pas gens à mettre en oubli tant de pages des _Mémoires_ où
+les _géants_ de 93 étaient ramenés à leurs vraies proportions, où
+leurs noms et leurs crimes étaient marqués d'un stigmate indélébile.
+
+Sainte-Beuve _attacha le grelot_. Il était de ceux qui flairent le
+vent et qui le suivent. N'avait-il pas, d'ailleurs, à se venger des
+adulations qu'il avait si longtemps prodiguées au grand écrivain? Le
+moment était venu pour lui de brûler ce qu'il avait adoré. Le 18 mai
+1850, alors que les _Mémoires_ n'avaient pas encore fini de paraître,
+il publia dans le _Constitutionnel_ un premier article, suivi, le 27
+mai et le 30 septembre, de deux autres, tout rempli, comme le premier,
+de dextérité, de finesse et, à côté de malices piquantes, de
+sous-entendus perfides[15].
+
+ [Note 15: _Causeries du Lundi_, tome I, p. 406 et
+ tome II. p. 138 et 565.]
+
+Après le maître, vinrent les critiques à la suite, de toute plume (p. XIX)
+et de toute opinion. Ce fut une exécution en règle.
+
+Contre ces attaques venues de tant de côtés différents, les écrivains
+royalistes protesteront-ils? Prendront-ils la défense des _Mémoires_
+et de leur auteur? Ils le firent, sans doute, mais timidement et à
+contre-coeur. Eux-mêmes, disciples de M. de Villèle, avaient peine à
+oublier la part que Chateaubriand avait prise à la chute du grand
+ministre de la Restauration; les autres ne lui pardonnaient pas ses
+sévérités à l'endroit de M. de Blacas et de la petite cour de Prague.
+Vivement attaqués, les _Mémoires_ furent donc mollement défendus.
+Seuls, Charles Lenormant, dans le _Correspondant_[16], et Armand de
+Pontmartin, dans l'_Opinion publique_[17], soutinrent avec vaillance
+l'effort des adversaires. S'il ne leur fut pas donné de vaincre, ils
+sauvèrent du moins l'honneur du drapeau.
+
+ [Note 16: _Le Correspondant_, livraisons des 25
+ octobre et 10 novembre 1850.]
+
+ [Note 17: _L'Opinion publique_, des 7 mai 1850, 16
+ et 22 février, 2, 9 et 16 mars 1851.]
+
+Quand un combat s'émeut entre deux essaims d'abeilles, il suffit, pour
+le faire cesser, de leur jeter quelques grains de poussière. Cette
+grande mêlée, provoquée par la publication des _Mémoires
+d'Outre-tombe_, et à laquelle prirent part les abeilles--et les
+frelons--de la critique, a pris fin, elle aussi, il y a longtemps. Il
+a suffi, pour le faire tomber, d'un peu de ce sable que nous jettent
+en passant les années:
+
+ Hi motus animorum atque hæc certamina tanta Pulveris exigui
+ jactu compressa quiescunt[18].
+
+ [Note 18: _Les Géorgiques_, liv. IV.]
+
+Les _Mémoires d'Outre-tombe_ se sont relevés de la condamnation portée
+contre eux. Il n'est pas un véritable ami des lettres qui ne les
+tienne aujourd'hui pour une oeuvre digne de Chateaubriand, pour l'un
+des plus beaux modèles de la prose française.
+
+Beaucoup cependant se refusent encore à y voir un des (p. XX)
+chefs-d'oeuvre de notre littérature et ne taisent pas le regret qu'ils
+éprouvent à constater dans un livre où, à chaque page, se rencontrent
+des merveilles de style, l'absence de ces qualités de composition que
+rien ne remplace et que des beautés de détail, si brillantes et si
+nombreuses soient-elles, ne sauraient suppléer. Ce regret, ceux-là ne
+l'éprouveront pas--je crois pouvoir le dire--qui liront les _Mémoires_
+dans la présente édition.
+
+
+
+
+V
+
+
+«Les Français seuls savent dîner avec méthode, comme _eux seuls savent
+composer un livre_[19].» Lorsque Chateaubriand disait cela, il est
+permis de penser qu'il songeait à lui et à ses ouvrages, car nul
+n'attacha plus de prix à la composition, à cet art qui établit entre
+les diverses parties d'un livre une distribution savante, une
+harmonieuse symétrie. Du commencement à la fin de sa carrière, il
+resta fidèle à la méthode de nos anciens auteurs, qui adoptaient
+presque toujours dans leurs ouvrages la division en _LIVRES_. Ainsi
+fit-il, dès ses débuts, lorsqu'il publia, en 1797, à Londres, chez le
+libraire Deboffe, son _Essai sur les Révolutions_. «L'ouvrage entier,
+disait-il dans son _Introduction_, sera composé de _six livres_, les
+uns de deux, les autres de trois parties, formant, en totalité, quinze
+parties divisées en chapitres.»
+
+ [Note 19: _Mémoires_, tome VI. p. 411.]
+
+Dans _Atala_, le récit, encadré entre un prologue et un épilogue,
+comprend quatre divisions, qui sont comme les quatre chants d'un
+poème: les _Chasseurs_, les _Laboureurs_, le _Drame_, les
+_Funérailles_.
+
+_Le Génie du Christianisme_ est composé de quatre _parties_ et (p. XXI)
+de _vingt-deux livres_.
+
+Simple journal de voyage, l'_Itinéraire de Paris à Jérusalem_ ne
+comporte pas la division en _livres_, qui aurait altéré le caractère
+et la physionomie de l'ouvrage. L'auteur, cependant, l'a fait précéder
+d'une _Introduction_ et l'a divisé en sept _parties_, dont chacune
+forme un tout distinct et comme un voyage séparé.
+
+Pour les _Martyrs_, au contraire, la division en _livres_ était de
+rigueur, et l'on sait combien est savante et variée l'ordonnance de ce
+poème.
+
+Les _Mémoires sur la vie et la mort du duc de Berry_, une des oeuvres
+les plus parfaites du grand écrivain, sont formés de deux _parties_,
+renfermant, la première, trois, et la seconde, deux _livres_.
+
+En abordant l'histoire, Chateaubriand ne crut pas devoir abandonner
+les règles de composition qu'il avait suivies jusqu'à ce moment. Les
+_Études historiques_ sur la chute de l'empire romain, la naissance et
+les progrès du christianisme et l'invasion des barbares se composent
+de six _discours_: chacun de ces discours est lui-même divisé en
+plusieurs _parties_.
+
+En 1814, un demi-siècle après l'_Essai sur les Révolutions_
+Chateaubriand donnait au public son dernier ouvrage, la _Vie de
+Rancé_. Là encore, nous le retrouvons fidèle à ses habitudes: la _Vie
+de Rancé_ est divisée en quatre _livres_.
+
+Des détails qui précèdent ressort déjà, si je ne me trompe, un préjugé
+puissant entre l'absence, dans les _Mémoires d'Outre-tombe_, de ces
+divisions que l'auteur avait jusque-là, dans tous ses autres ouvrages,
+tenues pour nécessaires. Dans la _Vie du duc de Berry_, dans la _Vie
+de Rancé_, qui n'ont chacune qu'un volume, il n'a pas cru devoir s'en
+passer; et dans ses _Mémoires_, qui ne forment pas moins de onze
+volumes, il les aurait jugées inutiles! Dans la moindre des oeuvres
+sorties de sa plume, il se préoccupait de la forme non moins (p. XXII)
+que du fond; mieux que personne, il savait que le décousu, le défaut
+de plan et de coordination, sont des vices qui ne peuvent couvrir les
+plus éminentes et les plus rares qualités de style; il professait que
+l'écrivain, l'artiste digne de ce nom doit soigner, plus encore que
+les détails, les grandes lignes de son monument. Et ces vérités, dont
+nul n'était plus pénétré que lui, il les aurait mises en oubli
+précisément dans celui de ses ouvrages où il était le plus
+indispensable de s'en souvenir; dans celui de ses livres qui, par sa
+nature comme par son étendue, en réclamait le plus impérieusement
+l'application! Ses Mémoires, en effet, ne sont pas, comme tant
+d'autres, un simple recueil de faits, de renseignements et
+d'anecdotes, un supplément à l'histoire générale de son temps et à la
+biographie de ces contemporains; c'est, en réalité, un poème, une
+_épopée_ dont il est le héros. Sainte-Beuve ne s'y était pas trompé;
+il écrivait, en 1834, après les lectures de l'Abbaye-aux-Bois: «De ses
+_Mémoires_, M. de Chateaubriand a fait et a dû faire un poème.
+Quiconque est poète à ce degré, reste poète jusqu'à la fin[20].» Un
+autre critique, d'une pénétration singulière et qui, moins artiste que
+Sainte-Beuve, lui est, à d'autres égards, supérieur, Alexandre Vinet,
+dans ses belles _Études sur la littérature française au dix-neuvième
+siècle_, a dit de son côté: «Ce qui a persisté à travers ces
+vicissitudes de la pensée et de la forme, ce qui ne vieillit pas chez
+M. de Chateaubriand, c'est le poète..... En d'autres grands écrivains
+on peut discerner l'homme et le poète comme deux êtres indépendants;
+ailleurs, ils font ensemble un tout indivisible; chez M. de
+Chateaubriand, on dirait que le poète a dérobé tout l'homme, que la
+vie, même intérieure, est _un pur poème_; que cette existence entière
+est un chant, et chacun de ces moments, chacune de ses manifestations,
+une note dans ce chant merveilleux. Tout ce que M. de Chateaubriand a
+été dans sa carrière, il l'a été en poète... La plus parfaite (p. XXIII)
+de ses compositions, c'est sa vie; il n'est pas poète seulement, il
+est _un poème entier; la biographie de son âme formerait une
+épopée_[21].»
+
+ [Note 20: _Portraits contemporains_, tome I, p.
+ 17.]
+
+ [Note 21: A. Vinet, tome I, p. 352.]
+
+Chateaubriand pensait sans doute sur ce point comme son critique,
+puisque aussi bien il ne pêchait point par excès de modestie, ainsi
+qu'on le lui a si souvent et si durement reproché. Du moment qu'à ses
+yeux sa _Biographie_, ses _Mémoires_, devaient _former une épopée_, un
+_poème entier_, il a dû d'abord, en raison de leur étendue, les
+diviser en plusieurs _parties_ et diviser ensuite chacune de ces
+_parties_ elles-mêmes en plusieurs _livres_. Il a dû le faire et il
+l'a fait. Nul doute possible à cet égard.
+
+Dans la Préface testamentaire, écrite le 1er décembre 1833 et publiée
+en 1834[22], il dit expressément: «Les _Mémoires_ sont divisés en
+_parties_ et en _livres_.»
+
+ [Note 22: Dans la _Revue des Deux-Mondes_, du 15
+ mars 1834.--Cette préface, très belle, très
+ élégante, ne figure dans aucune des éditions des
+ _Mémoires_; on la trouvera dans l'édition
+ actuelle.]
+
+L'ouvrage comprenait alors trois parties. C'est encore ce que constate
+la _Préface_ de 1833: «Quand la mort baissera la toile entre moi et le
+monde, on trouvera que mon drame _se divise en trois actes_. Depuis ma
+première jeunesse jusqu'en 1800, j'ai été soldat et voyageur; depuis
+1800 jusqu'en 1814, sous le Consulat de l'Empire, ma vie a été
+littéraire; depuis la Restauration jusqu'aujourd'hui, ma vie a été
+politique.»
+
+La Révolution de Juillet inaugurait une nouvelle phase dans la vie de
+Chateaubriand. Elle donnait forcément ouverture, dans ses _Mémoires_,
+à une nouvelle partie qui serait la _quatrième_. Ici encore son
+témoignage ne nous fait pas défaut. Au mois d'août 1830, sous la
+dictée même des événements, il a retracé la chute de la vieille
+monarchie, l'avènement de la royauté nouvelle. Lorsqu'il reprend la
+plume, au mois d'octobre, il écrivit: «Au sortir du fracas (p. XXIV)
+des trois journées, je suis étonné d'ouvrir, dans un calme profond, la
+_quatrième partie_ de cet ouvrage[23].»
+
+ [Note 23: Tome X, p. I.]
+
+La division des _Mémoires_ en _livres_ n'est pas moins certaine que
+leur division en quatre parties.
+
+En 1826, Chateaubriand avait autorisé Mme Récamier à prendre copie du
+début de ses _Mémoires_. Cette copie, à peu près tout entière de la
+main de Mme Récamier, qui se fit seulement aider (pour un quart
+environ) par Charles Lenormant, va de la naissance du poète jusqu'à sa
+dix-huitième année, lorsqu'il se rend à Cambrai pour y rejoindre le
+régiment de Navarre-infanterie, avec un brevet de sous-lieutenant et
+100 louis dans sa poche. Le texte de 1826 est divisé non en chapitres,
+mais en livres; il en comprend trois, les trois premiers de
+l'ouvrage[24].
+
+ [Note 24: Le manuscrit de 1826 a été publié, en
+ 1874, par Mme Charles Lenormant, sous ce titre:
+ _Souvenirs d'enfance et de jeunesse de
+ Chateaubriand_.--1 vol. in-16, Michel Lévy frères,
+ éditeurs.]
+
+Veut-on que Chateaubriand, après avoir commencé ses _Mémoires_ sous
+cette forme et l'avoir maintenue jusqu'en 1826, l'ait abandonnée dans
+les années qui suivirent? Cela ne se pourrait soutenir. En 1834, lors
+des _lectures_ de l'Abbaye-au-Bois, la division en _livres_ subsistait
+toujours, ainsi que le constatent non seulement tout ceux qui
+assistèrent aux lectures et en rendirent compte, mais encore
+Chateaubriand lui-même, dans le passage déjà cité de sa préface
+testamentaire du 1er décembre 1833: «Les _Mémoires_ sont divisés en
+parties et en _livres_.» J'en trouverais une autre preuve, si besoin
+était, dans une lettre écrite par l'auteur, le 24 avril 1834, à
+Édouard Mennechet, qui lui avait demandé un fragment de l'ouvrage pour
+le _Panorama littéraire de l'Europe_. «Tel _livre_ de mes _Mémoires_,
+lui écrivait Chateaubriand, est un voyage; _tel autre_ s'élève à la
+poésie; _tel autre_ est une aventure privée; _tel autre_, un (p. XXV)
+récit général, une correspondance intime, le détail d'un congrès, le
+compte rendu d'une affaire d'État, une peinture de moeurs, une
+esquisse de salon, de club, de cour, etc. Tout n'est donc pas adressé
+aux mêmes lecteurs, et, dans cette variété, un sujet fait passer
+l'autre[25].»
+
+ [Note 25: _Lectures des Mémoires de M. de
+ Chateaubriand_, p. 269.]
+
+Donc, en 1834, toute la partie des _Mémoires_ alors rédigée,
+c'est-à-dire sept volumes sur onze, était divisée en livres. L'auteur
+avait encore à écrire le récit de sa carrière littéraire, de 1800 à
+1814, et d'une partie de sa carrière politique, de 1814 à 1828. Ce fut
+l'objet des quatre volumes complémentaires, composés de 1836 à 1839.
+En cette nouvelle et dernière partie de sa rédaction, Chateaubriand
+a-t-il brisé le moule dans lequel il avait jeté ses précédents
+volumes? A-t-il rompu tout à coup avec ses procédés habituels de
+composition? Il n'en est rien, ainsi que le montrent les textes
+ci-après, empruntés à la rédaction de 1836-1839.
+
+Tome V, p. 97.--_Paris, 1839._--_Revu en juin 1847._--«Le premier
+_livre_ de ces _Mémoires_ est daté de la Vallée-aux-Loups, le 4
+octobre 1811: là se trouve la description de la petite retraite que
+j'achetai pour me cacher à cette époque.»
+
+Tome V, p. 178.--_Paris, 1839._--«Ces deux années (de 1812 à 1814), je
+les employai à des recherches sur la France et à la rédaction de
+quelques _livres_ de ces _Mémoires_.»
+
+Tome V, p. 189.--_Paris, 1839._--«Maintenant, le récit que j'achève
+rejoint les _premiers livres_ de ma vie publique, précédemment écrits
+à des dates diverses.»
+
+Tome VI, p. 195.--«Au _livre second_ de ces _Mémoires_, on lit (je
+revenais alors de mon premier exil de Dieppe): «On m'a permis de
+revenir à ma vallée. La terre tremble sous les pas du soldat étranger;
+j'écris, comme les derniers Romains, au bruit de l'invasion des
+barbares. Le jour, je trace des pages aussi agitées que les (p. XXVI)
+événements de ce jour[26]; la nuit, tandis que le roulement du canon
+lointain expire dans mes bois solitaires, je retourne au silence des
+années qui dorment dans la tombe et à la paix de mes plus jeunes
+souvenirs.»
+
+ [Note 26: La brochure _De Buonaparte et des
+ Bourbons_. Elle parut, non le 30 mars 1814, comme
+ le dit M. de Lescure, p. 93, ni le 3 avril, comme
+ le dit M. Henry Houssaye, à la page 570 de son
+ remarquable ouvrage sur _1814_, mais le mardi 5
+ avril. (Voyez le _Journal des Débats_ des 4 et 5
+ avril 1814.)]
+
+Tome VI, p. 336.--«Dans le _livre IV_ de ces _Mémoires_, j'ai parlé
+des exhumations de 1815.»
+
+Tome VI, p. 380.--1838.--«Benjamin Constant imprime son énergique
+protestation contre le tyran, et il change en vingt-quatre heures. On
+verra plus tard, dans _un autre livre_ de ces _Mémoires_, qui lui
+inspira ce noble mouvement auquel la mobilité de sa nature ne lui
+permit pas de rester fidèle.»
+
+Tome VIII, p. 283.--1839.--_Revu le 22 février 1845._--«Le _livre
+précédent_ que je viens d'écrire en 1839 rejoint ce _livre_ de mon
+ambassade de Rome, écrit en 1828 et 1829, il y a dix ans... Pour ce
+_livre_ de mon ambassade de Rome, les matériaux ont abondé...[27]»
+
+ [Note 27: Beaucoup d'autres passages des _Mémoires_
+ ne sont pas moins formels. Voyez notamment tome I,
+ p. 182 et 347; tome II, p. 131; tome III p. 147,
+ 246 et 350; tome VII, p. 328.]
+
+Ainsi, en 1839, dernière date de la rédaction de ses _Mémoires_
+(quelques pages seulement y furent ajoutées plus tard), Chateaubriand
+continue d'être fidèle aux principes de composition qui avaient
+présidé au commencement de son travail. Si nous poussons plus avant,
+si nous descendons jusqu'à l'année 1846, époque à laquelle l'ouvrage
+était depuis longtemps terminé, nous trouvons ce curieux et très
+significatif billet de Mme de Chateaubriand. Il est adressé à M.
+Mandaroux-Vertamy:
+
+ 2 février 46. (p. XXVII)
+
+ En priant M. Vertamy d'agréer tous mes remerciements empressés,
+ j'ai l'honneur de lui envoyer les 1er, 2e et 3e _livres_ de la
+ première partie des _Mémoires_ que je sais qu'il lira avec toute
+ l'attention de l'amitié.
+
+ La vicomtesse de CHATEAUBRIAND[28].
+
+
+ [Note 28: Je dois la connaissance de cette lettre à
+ une obligeante communication de M. Charles de
+ Lacombe.]
+
+
+
+
+VI
+
+
+Il faut bien croire, en présence de l'édition de 1849-1850, et des
+éditions suivantes, qui en sont la reproduction pure et simple, que le
+manuscrit de Chateaubriand, dans son dernier état, ne renfermait plus
+«cette division en livres et en parties», dont l'auteur lui-même parle
+en tant d'endroits. Les premiers éditeurs se sont certainement
+appliqués à donner fidèlement et sans y rien changer le texte et la
+suite du manuscrit qu'ils avaient entre les mains. Faire autrement,
+faire plus, même pour faire mieux, c'eût été sortir de leur rôle, et
+ils ont eu raison de s'y tenir. Mais aujourd'hui, après bientôt un
+demi-siècle, la situation n'est plus la même. Chateaubriand est pour
+nous un ancien, c'est un des classiques de notre littérature, et le
+moment est venu de donner une édition des _Mémoires d'Outre-tombe_ qui
+replace le chef-d'oeuvre du grand écrivain dans les conditions même où
+il fut composé, qui nous le restitue dans son intégrité première.
+
+Nous avons donc, contrairement à ce qui avait été fait dans les
+éditions précédentes, rétabli dans la nôtre cette division en parties
+et en livres dont il est parlé dans la Préface testamentaire. Cette
+distribution nouvelle de l'ouvrage--nullement arbitraire, cela va sans
+dire, mais, au contraire, exactement et scrupuleusement conforme aux
+divisions établies par l'auteur--n'a pas seulement pour (p. XXVIII)
+effet, comme on serait peut-être tenté de le croire, de ménager de
+distance en distance des suspensions, des repos pour le lecteur. Elle
+donne au livre une physionomie toute nouvelle.
+
+Les _Mémoires_, ainsi rendus à leur premier et véritable état, se
+divisent en quatre parties.
+
+La première (1768-1800) va de la naissance de Chateaubriand à son
+retour de l'émigration et à sa rentrée en France. Elle renferme neuf
+livres.
+
+La seconde partie, qui forme cinq livres, et va de 1800 à 1814, est
+consacrée à sa carrière littéraire.
+
+A sa carrière politique (1814-1830) est réservé la troisième partie.
+Elle ne comprend pas moins de quinze livres.
+
+Les années qui suivent la Révolution de 1830 et la conclusion des
+_Mémoires_ occupent neuf livres: c'est la quatrième partie.
+
+Et déjà, par ce seul énoncé, ne voit-on pas combien est peu justifiée
+la principale critique mise en avant par les adversaires des
+_Mémoires_, et à laquelle les amis mêmes de Chateaubriand se croyaient
+obligés de souscrire, M. de Marcellus, par exemple, son ancien
+secrétaire à l'ambassade de Londres, qui, dans la préface de son
+intéressant volume sur _Chateaubriand et son temps_, signale le
+«décousu» du livre de son maître, et ajoute, non sans tristesse: «Ce
+dernier de ces ouvrages n'a point subi les combinaisons d'une
+composition uniforme. Revu sans cesse, il n'a jamais été pour ainsi
+dire coordonné. C'est une série de fragments sans plan, presque sans
+symétrie, tracés de verve, suivant le caprice du jour[29].» C'est
+justement le contraire qui est vrai.
+
+ [Note 29: _Chateaubriand et son temps_, par le
+ comte de Marcellus, ancien ministre
+ plénipotentiaire. 1 vol. in-8º, 1859.--Préface,
+ page 19.]
+
+Ce n'est pas tout. Lors des _lectures_ de l'Abbaye-au-Bois, en (p. XXIX)
+1834, les auditeurs avaient été frappés, tout particulièrement, de la
+beauté des _Prologues_ qui ouvraient la plupart des livres des
+mémoires. Voici, par exemple, ce qu'en disait Edgar Quinet:
+
+ Ces _Mémoires_ sont fréquemment interrompus par des espèces de
+ prologues _mis en tête de chaque livre_... Le poète se réserve là
+ tous ses droits, et il se donne pleine carrière; le trop plein de
+ son imagination, que la réalité ne peut pas garder, déborde en
+ nappes enchantées dans des bassins de vermeil. Il y a de ces
+ _commencements_ pleins de larmes qui mènent à une histoire
+ burlesque, et de comiques _débuts_ qui conduisent à une fin
+ tragique; ils représentent véritablement la fantaisie qui va et
+ vient dans l'infini, les yeux fermés, et qui se réveille en
+ sursaut là où la vie la blesse. Par là, vous sentez, à chaque
+ point de cet ouvrage, la jeunesse et la vieillesse, la tristesse
+ et la joie, la vie et la mort, la réalité et l'idéal, le présent
+ et le passé, réunis et confondus dans l'_harmonie_ et l'éternité
+ d'_une oeuvre d'art_[30].
+
+ [Note 30: _Revue de Paris_, tome IV, avril 1834.]
+
+L'enthousiasme de Jules Janin à l'endroit de ces _Prologues_ n'était
+pas moins vif:
+
+ Il faut vous dire que _chaque livre_ nouveau de ces _Mémoires_
+ commence par un magnifique exorde... Ces _introductions_ dont je
+ vous parle sont de superbes morceaux oratoires qui ne sont pas
+ des hors-d'oeuvre, qui entrent, au contraire, profondément dans
+ le récit principal, tant ils servent admirablement à désigner
+ l'heure, le lieu, l'instant, la disposition d'âme et d'esprit
+ dans lesquels l'auteur pense, écrit et raconte... Dans ces
+ merveilleux _préliminaires_, la perfection de la langue française
+ a été poussée à un degré inouï, même pour la langue de M. de
+ Chateaubriand[31].
+
+ [Note 31: Jules Janin, _loc. cit._--_Revue de
+ Paris_, mars 1834.]
+
+Jules Janin avait raison. Ces _Prologues_ n'étaient pas des
+hors-d'oeuvre à la place que Chateaubriand leur avait assignée. Dans
+les éditions actuelles, survenant au cours même du récit qu'ils
+interrompent sans que l'on sache pourquoi, ils déroutent et (p. XXX)
+déconcertent le lecteur: ce qui était une beauté est devenu un défaut.
+
+De même qu'il avait mis le meilleur de son art dans ces _Prologues_,
+dans ces _commencements_, de même aussi Chateaubriand s'applique à
+bien finir ses _livres_. Chacun d'eux se termine d'ordinaire par des
+réflexions générales, par des vues d'ensemble, par des traits d'un
+effet grandiose et poétique. Ce sont de beaux finales, à la condition
+de venir à la fin du morceau. S'ils viennent au milieu, comme
+aujourd'hui, ils font l'effet d'une dissonance. Un exemple, entre
+vingt autres, va permettre d'en juger.
+
+Le livre Ier de la seconde partie des _Mémoires_ est consacré au
+_Génie du Christianisme_. L'auteur, après avoir parlé des
+circonstances dans lesquelles parut son ouvrage, finit par cette belle
+page:
+
+ Si l'influence de mon travail ne se bornait pas au changement
+ que, depuis quarante années, il a produit parmi les générations
+ vivantes; s'il servait encore à ranimer chez les tard-venus une
+ étincelle des vérités civilisatrices de la terre; si ce léger
+ symptôme de vie que l'on croit apercevoir s'y soutenait dans les
+ générations à venir, je m'en irais plein d'espérance dans la
+ miséricorde divine. Chrétien réconcilié, ne m'oublie pas dans tes
+ prières, quand je serai parti; mes fautes m'arrêteront peut-être
+ à ces portes où ma charité avait crié pour toi: «Ouvrez-vous,
+ portes éternelles! _Elevamini, portæ æternales_[32]!»
+
+ [Note 32: _Mémoires d'Outre-tombe_, tome IV. page
+ 70.]
+
+Dans la pensée de Chateaubriand, le lecteur devait rester sur ces
+paroles, s'y arrêter au moins le temps nécessaire pour lui donner
+cette prière, si chrétiennement demandée. Les éditeurs de 1849 ne
+l'ont pas voulu; car aussitôt après, et sans que rien l'avertisse
+qu'ici prend fin un des _livres des Mémoires_, le lecteur tombe
+brusquement sur les lignes suivantes:
+
+ Ma vie se trouva toute dérangée aussitôt qu'elle cessa d'être à
+ moi. J'avais une foule de connaissances en dehors de ma société
+ habituelle. J'étais appelé dans les châteaux que l'on (p. XXXI)
+ rétablissait. On se rendait comme on pouvait dans ces manoirs
+ demi-démeublés, demi-meublés, où un vieux fauteuil succédait à un
+ fauteuil neuf. Cependant quelques-uns de ces manoirs étaient
+ restés intacts, tels que le Marais, échu à Mme de la Briche,
+ excellente femme dont le bonheur n'a jamais pu se débarrasser. Je
+ me souviens que mon immortalité allait rue
+ Saint-Dominique-d'Enfer prendre une place dans une méchante
+ voiture de louage où je rencontrais Mme de Vintimille et Mme de
+ Fezensac. A Champlâtreux, M. Molé faisait refaire de petites
+ chambres au second étage[33].
+
+ [Note 33: Tome IV, page 71.]
+
+Quelle impression voulez-vous qu'éprouve le lecteur lorsqu'il passe,
+sans transition, des _portes éternelles_ à ces _petites chambres au
+second étage_? Il n'est pas jusqu'à ce mot charmant sur Mme de la
+Briche, _dont le bonheur n'a jamais pu se débarrasser_, qui ne vienne
+ici à contre-temps, puisqu'il me fait sourire, au moment où je devrais
+être tout entier à l'émotion que la page citée tout à l'heure était si
+bien faite pour produire.
+
+Voici ce qui est plus grave encore.
+
+Le lecteur que Chateaubriand vient de conduire jusqu'à l'année 1812,
+et qui s'est amusé avec lui de la petite guerre que lui faisait, à
+cette époque, la police impériale, laquelle avait déterré un
+exemplaire de l'_Essai sur les Révolutions_ et triomphait de pouvoir
+l'opposer au _Génie du Christianisme_, le lecteur se trouve à ce
+moment en présence de la _vie_ de Napoléon Bonaparte. Il se demande
+pourquoi la vie de Chateaubriand se trouve ainsi tout à coup
+suspendue. Il a peine à s'expliquer cette soudaine et longue
+interruption, et si éloquentes que soient les pages consacrées à
+l'empereur, il lui est bien difficile de n'y pas voir une digression
+fâcheuse, un injustifiable hors-d'oeuvre.
+
+Rétablissons les divisions créées par Chateaubriand, et tout
+s'éclaire, tout s'explique.
+
+Il a terminé le récit des deux premières parties de sa vie, (p. XXXII)
+de sa _carrière de voyageur et de soldat_ et de sa _carrière
+littéraire_; il lui reste à raconter sa carrière politique. En
+réalité, c'est un ouvrage nouveau qu'il va écrire; et par où le
+pourrait-il mieux commencer que par un portrait de Bonaparte, une
+vue--à vol d'aigle--du Consulat et de l'Empire, préface naturelle de
+ces prodigieux événements de 1814 qui, en changeant la face de
+l'Europe, donneront du même coup à la vie de Chateaubriand une
+orientation nouvelle? Seulement, il lui arrive avec Napoléon ce qui
+était arrivé à Montesquieu avec Alexandre. Il en parle, lui aussi,
+_tout à son aise_[34]. Il lui consacre les deux premiers livres de sa
+troisième partie. Déjà, dans sa première partie, il avait esquissé à
+grands traits le tableau de la Révolution, de 1789 à 1792. Voici
+maintenant une vivante peinture de Napoléon et du régime impérial.
+Nous aurons plus tard un éloquent récit de la Révolution de 1830:
+trois admirables décors pour les trois actes de ce drame, qui fut la
+vie de Chateaubriand et qu'il a lui-même encadré, suivant la mode
+romantique du temps, entre un prologue et un épilogue, entre la
+description du château de Combourg, qui ouvre les _Mémoires_, et les
+considérations sur l'_avenir du monde_, qui les terminent. Pour ma
+part, je ne sais pas d'ouvrage, dans la littérature contemporaine,
+dont le plan soit plus parfait, dont l'ordonnance soit plus savante et
+plus belle.
+
+ [Note 34: _Esprit des lois_, liv. X, chap. XIII.]
+
+En tout cas, il me semble bien que je ne me suis pas trop avancé en
+disant que les _Mémoires d'Outre-tombe_, ainsi divisés en parties et
+en livres, prennent une physionomie nouvelle. Par suite de cette
+division en livres, plus de ces subdivisions incessantes, de ces
+chapitres, de deux à trois pages chacun, qui venaient à tout instant
+interrompre et couper le récit. Les sommaires qui, intercalés dans le
+texte, en détruisaient la continuité et la suite, ont été (p. XXXIII)
+reportés à leur vraie place, en tête de chaque livre. Nous nous sommes
+attaché, en dernier lieu, à restituer la véritable orthographe des
+noms cités dans les _Mémoires_ et dont un trop grand nombre, dans les
+éditions actuelles, sont imprimés d'une manière fautive. Il est tel de
+ces noms, celui de Peltier, par exemple, le célèbre rédacteur des
+_Actes des Apôtres_ et de l'_Ambigu_, qui revient presque à chaque
+page, sous la plume de Chateaubriand, dans le récit de ses années
+d'exil et de misère à Londres, et qui n'est pas donné une seule fois
+d'une façon exacte.
+
+
+
+
+VII
+
+
+En présentant au public, pour la première fois, une édition des
+_Mémoires d'Outre-tombe_ conforme au plan et aux divisions de
+l'auteur, nous avons la confiance que les lecteurs, ayant enfin sous
+les yeux son livre, tel qu'il l'a conçu et exécuté, partageront
+l'enthousiasme qu'il excita, il y a un demi-siècle, chez tous ceux qui
+furent admis aux lectures de l'Abbaye-au-Bois.
+
+Il réunit, en effet, à un degré rare, ces qualités maîtresses: d'une
+part, l'unité, la proportion, la beauté de l'ordonnance;--d'autre
+part, la souplesse, la vigueur, la grâce et l'éclat du style.
+
+Quelques mots sur ce dernier point.
+
+Parce que Chateaubriand a revu son ouvrage jusqu'à ses dernières
+années, et que sa main, affaiblie par l'âge, y a fait en quelques
+endroits des retouches malheureuses, on s'est plu à y voir une oeuvre
+de vieillesse et de déclin, comparable à la dernière toile du Titien,
+à ce _Christ au Tombeau_ que l'on montre à Venise, à l'Académie des
+beaux-arts, et que le peintre, âgé de quatre-vingt-dix-neuf ans, a
+signé d'une main tremblante, _senescente manu_. Rien de (p. XXXIV)
+moins exact. Chateaubriand a commencé ses _Mémoires_ au mois d'octobre
+1811, au lendemain de la publication de l'_Itinéraire_, c'est-à-dire à
+l'heure où son talent, en pleine vigueur, conservait encore la
+fraîcheur et la grâce de la jeunesse. De 1811 à 1814, il écrit les
+premiers livres, l'histoire de son enfance, sa vie sur les landes et
+les grèves bretonnes, au fond du vieux manoir de Combourg, auprès de
+sa soeur Lucile, sous l'oeil sévère de son père, ce grand vieillard
+dont il a tracé un portrait inoubliable. La Restauration, en le jetant
+dans la vie politique, en l'obligeant à se mesurer avec les faits et à
+en tenir compte, à prouver et à convaincre, au lieu de peindre
+seulement et de charmer, révèle chez lui des dons nouveaux et de
+nouvelles qualités de style. Il se trouve que ce poète est un
+historien et un polémiste; il écrit les _Réflexions politiques_, la
+_Monarchie selon la Charte_, les articles du _Conservateur_, les
+_Mémoires sur la vie et la mort du duc de Berry_. Certes, ce n'est pas
+à ce moment que son talent baisse et que son génie décline. C'est à ce
+moment pourtant que prend place la rédaction d'une partie considérable
+des _Mémoires_. Le tableau des premiers mouvements de la Révolution,
+le voyage en Amérique, l'émigration, les combats à l'armée des princes
+et, jusqu'à la rentrée en France en 1800, la vie de l'exilé à Londres,
+les années de misère et d'étude, de deuil et d'espérance, qui
+préparaient et annonçaient déjà l'avenir du poète, pareilles à cette
+aube obscure, et pourtant pleine de promesses, qui précède l'éclat du
+jour naissant et de la gloire prochaine: ces belles pages ont été
+écrites en 1821 et 1822, à Berlin et à Londres, dans les moments de
+loisir que laissaient à l'auteur les travaux et les fêtes de ses deux
+ambassades. Le récit de l'ambassade de Rome a été composé à Rome même,
+en 1828 et 1829; il est contemporain par conséquent de ces admirables
+dépêches diplomatiques qui sont restées des modèles du genre. Donc,
+ici encore, il ne saurait être question de déclin et (p. XXXV)
+d'affaiblissement littéraire. Ce qui vient ensuite,--la révolution de
+Juillet, le voyage à Prague et le voyage à Venise, les rêveries au
+Lido et sur les grands chemins de Bohême, les considérations sur
+l'_Avenir du monde_,--tout cela est de la même date que les _Études
+historiques_ et les célèbres brochures sur _La Restauration et la
+monarchie élective_, sur le _Bannissement de Charles X et de sa
+famille_, et sur la _Captivité de Mme la duchesse de Berry_. Le génie
+de l'écrivain avait encore toute sa coloration et toute sa trempe:
+l'éclair jaillissait encore de l'épée de Roland.
+
+Reste, il est vrai, la partie des _Mémoires_ qui va de 1800 à 1828, et
+qui a été écrite de 1836 à 1839. Cette partie est-elle inférieure aux
+autres? En 1836, Chateaubriand avait soixante-huit ans, l'âge
+précisément auquel M. Guizot commença d'écrire ses _Mémoires_, le plus
+parfait de ses ouvrages. En 1839, l'auteur du _Génie du Christianisme_
+avait soixante et onze ans, l'âge auquel Malherbe, dans l'une de ses
+plus belles odes, s'écriait avec une confiance que justifiait sa pièce
+même:
+
+ Je suis vaincu du temps, je cède à ses outrages;
+ Mon esprit seulement, exempt de sa rigueur,
+ A de quoi témoigner en ses derniers ouvrages
+ Sa première vigueur[35].
+
+ [Note 35: Malherbe. liv. 1. ode IX.]
+
+Chateaubriand se pouvait rendre le même témoignage. Il écrivait alors
+et faisait paraître le _Congrès de Vérone_[36].
+
+ [Note 36: Deux vol. in-8º. 1838.]
+
+Ce livre n'est pas autre chose qu'un fragment des _Mémoires_: l'auteur
+s'était résolu à le détacher de son oeuvre et à le publier séparément,
+parce que cet épisode, en raison des développements qu'il avait reçus
+sous sa plume, aurait dérangé l'économie de ses _Mémoires_ et leur eût
+enlevé ce caractère d'harmonieuse proportion qu'il voulait avant tout
+leur conserver. Tant vaut le _Congrès de Vérone_, au point (p. XXXVI)
+de vue du style--le seul qui nous occupe en ce moment--tant vaut
+nécessairement toute la partie des _Mémoires d'Outre-tombe_, composée
+à la même date, écrite avec la même encre. Or, voici comme un
+excellent juge, Alexandre Vinet, appréciait le style du _Congrès de
+Vérone_:
+
+ Ce livre est une belle oeuvre d'historien et de politique; mais
+ quand elle ferait, sous ces deux rapports, moins d'honneur à M.
+ de Chateaubriand, quel honneur ne fait-elle pas à son talent
+ d'écrivain? Nous ne croyons pas que, dans aucun de ses ouvrages,
+ il ait répandu plus de beautés, ni des beautés plus vraies et
+ plus diverses. La verve et la perfection de la forme ne sont
+ point ici aux dépens l'une de l'autre; toutes les deux sont à la
+ fois portées au plus haut degré, et semblent dériver l'une de
+ l'autre. Le style propre à M. de Chateaubriand ne nous a jamais
+ paru plus accompli que dans cette dernière production; nous
+ devrions dire les styles, car il y en a plusieurs, et dans chacun
+ il est presque également parfait. L'homme d'État dans ses
+ éloquentes dépêches, l'historien-poète dans ses vivants tableaux,
+ le peintre des moeurs dans ses sarcasmes mordants et altiers, se
+ disputent le prix et nous laissent indécis dans l'admiration...
+ On a l'air de croire que l'auteur d'_Atala_ et des _Martyrs_ n'a
+ fait que se continuer. C'est une erreur. Son talent n'a cessé,
+ depuis lors, d'être en voie de progrès; à l'âge de soixante-dix
+ ans, il avance, il acquiert encore autant pour le moins et aussi
+ rapidement qu'à l'époque «de sa plus verte nouveauté...» Ce
+ talent, à mesure que la pensée et la passion s'y sont fait leur
+ part, a pris une constitution plus ferme; la vie et le travail
+ l'ont affermi et complété; sans rien perdre de sa suavité et de
+ sa magnificence, le style s'est entrelacé, comme la soie d'une
+ riche tenture, à un canevas plus serré, et ses couleurs en ont
+ paru tout ensemble plus vives et mieux fondues. Tout, jusqu'à la
+ forme de la phrase, est devenu plus précis, moins flottant; le
+ mouvement du discours a gagné en souplesse et en variété; une
+ étude délicate de notre langue, qu'on désirait fléchir et jamais
+ froisser, a fait trouver des tours heureux et nouveaux, qui sont
+ savants et ne paraissent que libres. Le prisme a décomposé le
+ rayon solaire sans l'obscurcir, et les couleurs qui en
+ rejaillissent éclairent comme la lumière[37].
+
+ [Note 37: A. Vinet. _Études sur la littérature
+ française au dix-neuvième siècle_, tome I, page
+ 432.]
+
+A l'appui de ses éloges, Alexandre Vinet fait de nombreuses (p. XXXVII)
+citations. Il se trouve que toutes sont empruntées à des passages des
+_Mémoires d'Outre-tombe_ que Chateaubriand avait intercalés dans le
+texte du _Congrès de Vérone_. N'est-ce pas là la preuve, une preuve
+décisive, que la portion des _Mémoires_ écrite de 1836 à 1839, la
+seule qui aurait pu causer quelque inquiétude littéraire, ne le cède
+en rien aux autres parties de l'ouvrage?
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Par le style comme par la composition, les _Mémoires d'Outre-tombe_
+sont donc dignes du génie de Chateaubriand. Leur place est marquée
+immédiatement au-dessous des Mémoires de Saint-Simon. Et encore, tout
+en maintenant le premier rang à son incomparable prédécesseur,
+n'est-il que juste d'ajouter que Chateaubriand lui est supérieur par
+plus d'un endroit. Dans un éloquent article, publié en 1857,
+Montalembert a dit de Saint-Simon: «Il est tout, excepté poète; car il
+lui manque l'idéal et la rêverie[38].» Chateaubriand, dans ses
+_Mémoires_, est poète et grand poète. Qu'il promène ses rêves
+d'adolescent sur les grèves de Bretagne ou ses rêveries de vieillard
+sur les lagunes de Venise; qu'il écoute, sentinelle perdue aux bords
+de la Moselle, la confuse rumeur du camp qui s'éveille, aux premières
+blancheurs de l'aube, ou que, ministre du roi de France, il entende,
+sur la route de Gand à Bruxelles, à l'angle d'un champ, au pied d'un
+peuplier, le bruit lointain de cette grande bataille encore sans nom,
+qui s'appellera demain Waterloo, il a partout--et c'est (p. XXXVIII)
+Sainte-Beuve lui-même qui est réduit à le confesser--il a, en toute
+rencontre, _des passages d'une grâce, d'une suavité magiques, où se
+reconnaissent la touche et l'accent de l'enchanteur_; il a _de ces
+paroles qui semblent couler d'une lèvre d'or_[39]!
+
+ [Note 38: _Le Correspondant_, livraison du 25
+ janvier 1857. Article sur la nouvelle édition de
+ Saint-Simon. Réimprimé dans les _OEuvres de
+ Montalembert_, tome VI, p. 405 et 507.]
+
+ [Note 39: _Causeries du Lundi_, tome I, p. 408,
+ 424.]
+
+A côté du poète, les _Mémoires d'Outre-tombe_ nous montrent
+l'historien, cet historien que Saint-Simon n'a pas été. La vie de
+Napoléon Bonaparte par Chateaubriand[40] n'est qu'une esquisse, mais
+une esquisse de maître, qui, dans sa rapidité même, reflète, avec une
+incontestable fidélité, cette existence prodigieuse, toute pleine de
+coups de théâtre et de coups de foudre. Le bruit du canon, les chants
+de victoire retentissent au milieu de ces pages, mais sans couvrir le
+prix de la Justice foulée aux pieds et de la Liberté mise aux fers.
+Pour défendre ces deux nobles clientes, Chateaubriand trouve des
+accents vraiment magnifiques, également bien inspiré quand il prend en
+main la cause de Pie VII, du chef de la chrétienté, arraché du
+Quirinal et jeté dans une voiture dont les portières sont fermées à
+clef, ou lorsqu'il fait entendre, à l'occasion d'un pauvre pêcheur
+d'Albano, fusillé par les autorités impériales, cette protestation
+indignée:
+
+ Pour dégoûter des conquérants, il faudrait savoir tous les maux
+ qu'ils causent; il faudrait être témoin de l'indifférence avec
+ laquelle on leur sacrifie les plus inoffensives créatures dans un
+ coin du globe où ils n'ont jamais mis le pied. Qu'importaient au
+ succès de Bonaparte les jours d'un pauvre faiseur de filets des
+ États romains? Sans doute il n'a jamais su que ce chétif avait
+ existé; il a ignoré, dans le fracas de sa lutte avec les rois,
+ jusqu'au nom de sa victime plébéienne. Le monde n'aperçoit en
+ Napoléon que des victoires; les larmes dont les colonnes
+ triomphales sont cimentées ne tombent point de ses yeux. Et moi
+ je pense que, de ces souffrances méprisées, de ces calamités des
+ humbles et des petits, se forment, dans les conseils de la
+ Providence, les causes secrètes qui précipitent du trône (p. XXXIX)
+ le dominateur. Quand les injustices particulières se
+ sont accumulées de manière à l'emporter sur le poids de la
+ fortune, le bassin descend. Il y a du sang muet et du sang qui
+ crie; le sang des champs de bataille est bu en silence par la
+ terre; le sang pacifique répandu jaillit en gémissant vers le
+ ciel: Dieu le reçoit et le venge. Bonaparte tua le pêcheur
+ d'Albano; quelques mois après, il était banni chez les pêcheurs
+ de l'île d'Elbe, et il est mort parmi ceux de Sainte-Hélène[41].
+
+ [Note 40: Tomes V et VI des _Mémoires_; édition de
+ 1849.]
+
+ [Note 41: Tome VIII, p. 203.]
+
+Sans doute, il y a des défauts, et en grand nombre, au cours des
+_Mémoires_, de bizarres puérilités, des veines de mauvais goût, et, en
+plus d'un endroit,--la remarque est de Sainte-Beuve,--un cliquetis
+d'érudition, de rapprochements historiques, de souvenirs personnels et
+de plaisanteries affectées, dont l'effet est trop souvent étrange
+quand il n'est pas faux[42]. Mais, au demeurant, que sont ces taches
+dans une oeuvre d'une si considérable étendue et où étincellent tant
+et de si rares beautés?
+
+ [Note 42: _Causeries du lundi_, tome I, p. 420.]
+
+Il ne suffit pas qu'une oeuvre soit belle: il faut encore, il faut
+surtout qu'elle soit morale.
+
+A l'époque où les _Mémoires d'Outre-tombe_ paraissaient dans la
+_Presse_, Georges Sand--qui aurait peut-être sagement fait de se
+récuser sur ce point:--écrivait à un ami: «C'est un ouvrage _sans
+moralité_. Je ne veux pas dire par là qu'il soit immoral, mais je n'y
+trouve pas cette bonne grosse moralité qu'on aime à lire même au bout
+d'une fable ou d'un conte de fées[43].»
+
+ [Note 43: Lettre de George Sand, citée par
+ Sainte-Beuve, _Causeries du lundi_, tome I, p.
+ 421.--Si sévère qu'elle se montre ici pour
+ Chateaubriand et ses _Mémoires_, George Sand ne
+ peut s'empêcher de terminer sa lettre par ces
+ lignes: «Et pourtant, malgré tout ce qui me déplaît
+ dans cette oeuvre, je retrouve _à chaque instant_
+ des beautés de forme grandes, simples, fraîches, de
+ certaines pages qui sont du plus grand maître de ce
+ siècle, et qu'aucun de nous, freluquets formés à
+ son école, ne pourrions jamais écrire en faisant de
+ notre mieux.»]
+
+Précisément à l'heure où l'auteur de _Lélia_ prononçait cet arrêt, une
+autre femme, Mme Swetchine, avec l'autorité que donnait à sa (p. XL)
+parole toute une vie d'honneur et de vertu, écrivait de son côté,
+après une lecture des _Mémoires_:
+
+ Ce qui reste de cette lecture, c'est que notre vie si brève n'est
+ faite absolument que pour l'autre vie immortelle, et que tout
+ fuit devant nous jusqu'au rivage immobile.
+
+ Il (Chateaubriand) peint d'après nature, voilà pourquoi il choque
+ tant. Il ne se lie pas par les idées émises, mais dit le bien
+ après avoir dit le mal et se montre _successif_ comme la pauvre
+ nature humaine...
+
+ Du pour et du contre; oui, dans les choses de la politique
+ humaine, jamais contre les vérités imprescriptibles, contre les
+ hauts sentiments du coeur humain: «Mon zèle, dit-il sur
+ l'émigration, surpassait ma foi,» et puis sur cette même
+ émigration viennent deux pages admirables.
+
+ Combien son mouvement religieux est vrai! Jamais il ne le blesse,
+ ni par inadvertance ni par désir de bien dire...
+
+ Quelle est donc la beauté morale dont M. de Chateaubriand n'ait
+ pas eu le sentiment, qu'il n'ait pas respectée, qu'il n'ait pas
+ glorifiée de tout l'éclat de son pinceau? Quel est donc le devoir
+ dont il n'ait pas eu l'instinct et souvent le courage? On veut
+ bien qu'il ait été quelquefois sublime d'égoïsme; avec plus de
+ justice on pourrait le montrer dans bien des circonstances
+ capable d'élan, de sacrifice et de dévouement, non pas à un homme
+ peut-être, mais à une idée, à un sentiment incessamment vénéré.
+ Certes, M. de Chateaubriand n'est pas un homme en qui la vérité
+ règle, pondère, perfectionne tout. Le sacrifice aurait plu à son
+ imagination; mais l'abnégation, le détachement de lui-même,
+ aurait trop coûté à sa volonté. De là des côtés faibles; une
+ insuffisance de la raison, qui a nui à la dignité de son
+ caractère, à son attitude dans le monde, mais _n'a jamais rien
+ coûté à l'honneur_[44].
+
+ [Note 44: _Mme Swetchine, sa vie et ses oeuvres_,
+ par le comte de Falioux, tome I, p. 339.--Extrait
+ d'une note de Mme Swetchine sur les _Mémoires
+ d'Outre-tombe_.]
+
+C'est sur ce mot que je veux finir. Chateaubriand a été le plus grand
+écrivain du dix-neuvième siècle. Mais il n'est pas seulement en poésie
+l'initiateur et le maître:
+
+ Tu duca, tu signore et tu maestro.
+
+
+Il est aussi le maître de l'honneur; et comme me l'écrivait un (p. XLI)
+jour Victor de Laprade,--qui avait cependant de bonnes raisons pour ne
+pas déprécier la poésie et pour la mettre en bon rang,--«l'honneur
+passe avant tout, même avant la poésie[45].»
+
+ [Note 45: Lettre du 7 octobre 1880.]
+
+Edmond BIRÉ.
+
+
+
+
+PRÉFACE TESTAMENTAIRE[46] (p. XLIII)
+
+ [Note 46: Cette _Préface_ manque dans toutes les
+ éditions précédentes.]
+
+ _Sicut nubes... quasi naves... velut umbra_ (Job.)
+
+ _Paris, 1er décembre 1833._
+
+
+Comme il m'est impossible de prévoir le moment de ma fin; comme à mon
+âge les jours accordés à l'homme ne sont que des jours de grâce, ou
+plutôt de rigueur, je vais, dans la crainte d'être surpris,
+m'expliquer sur un travail destiné à tromper pour moi l'ennui de ces
+heures dernières et délaissées, que personne ne veut, et dont on ne
+sait que faire.
+
+Les _Mémoires_ à la tête desquels on lira cette préface embrassent et
+embrasseront le cours entier de ma vie; ils ont été commencés dès
+l'année 1811 et continués jusqu'à ce jour. Je raconte dans ce qui est
+achevé et raconterai dans ce qui n'est encore qu'ébauché mon enfance,
+mon éducation, ma jeunesse, mon entrée au service, mon arrivée à
+Paris, ma présentation à Louis XVI, les premières scènes de la
+Révolution, mes voyages en Amérique, mon retour en Europe, mon
+émigration en Allemagne et en Angleterre, ma rentrée en France sous le
+Consulat, mes occupations et mes ouvrages sous l'empire, ma (p. XLIV)
+course à Jérusalem, mes occupations et mes ouvrages sous la
+restauration, enfin l'histoire complète de cette restauration et de sa
+chute.
+
+J'ai rencontré presque tous les hommes qui ont joué de mon temps un
+rôle grand ou petit à l'étranger et dans ma patrie. Depuis Washington
+jusqu'à Napoléon, depuis Louis XVIII jusqu'à Alexandre, depuis Pie VII
+jusqu'à Grégoire XVI, depuis Fox, Burke, Pitt, Sheridan, Londonderry,
+Capo-d'Istrias, jusqu'à Malesherbes, Mirabeau, etc.; depuis Nelson,
+Bolivar, Méhémet, pacha d'Égypte jusqu'à Suffren, Bougainville,
+Lapeyrouse, Moreau, etc. J'ai fait partie d'un triumvirat qui n'avait
+point eu d'exemple: trois poètes opposés d'intérêts et de nations se
+sont trouvés, presque à la fois, ministres des Affaires étrangères,
+moi en France, M. Canning en Angleterre, M. Martinez de la Rosa en
+Espagne. J'ai traversé successivement les années vides de ma jeunesse,
+les années si remplies de l'ère républicaine, des fastes de Bonaparte
+et du règne de la légitimité.
+
+J'ai exploré les mers de l'Ancien et du Nouveau-Monde, et foulé le sol
+des quatre parties de la terre. Après avoir campé sous la hutte de
+l'Iroquois et sous la tente de l'Arabe, dans les wigwuams des Hurons,
+dans les débris d'Athènes, de Jérusalem, de Memphis, de Carthage, de
+Grenade, chez le Grec, le Turc et le Maure, parmi les forêts et les
+ruines; après avoir revêtu la casaque de peau d'ours du sauvage et le
+cafetan de soie du mameluck, après avoir subi la pauvreté, la faim, la
+soif et l'exil, je me suis assis, ministre et ambassadeur, brodé d'or,
+bariolé d'insignes et de rubans, à la table des rois, aux (p. XLV)
+fêtes des princes et des princesses, pour retomber dans l'indigence et
+essayer de la prison.
+
+J'ai été en relation avec une foule de personnages célèbres dans les
+armes, l'Église, la politique, la magistrature, les sciences et les
+arts. Je possède des matériaux immenses, plus de quatre mille lettres
+particulières, les correspondances diplomatiques de mes différentes
+ambassades, celles de mon passage au ministère des Affaires
+étrangères, entre lesquelles se trouvent des pièces à moi
+particulières, uniques et inconnues. J'ai porté le mousquet du soldat,
+le bâton du voyageur, le bourdon du pèlerin: navigateur, mes destinées
+ont eu l'inconstance de ma voile; alcyon, j'ai fait mon nid sur les
+flots.
+
+Je me suis mêlé de paix et de guerre; j'ai signé des traités, des
+protocoles, et publié chemin faisant de nombreux ouvrages. J'ai été
+initié à des secrets de partis, de cour et d'état; j'ai vu de près les
+plus rares malheurs, les plus hautes fortunes, les plus grandes
+renommées. J'ai assisté à des sièges, à des congrès, à des conclaves,
+à la réédification et à la démolition des trônes. J'ai fait de
+l'histoire, et je pouvais l'écrire. Et ma vie solitaire, rêveuse,
+poétique, marchait au travers de ce monde de réalités, de
+catastrophes, de tumulte, de bruit, avec les fils de mes songes,
+Chactas, René, Eudore, Aben-Hamet, avec les filles de mes chimères,
+Atala, Amélie, Blanca, Velléda, Cymodocée. En dedans et à côté de mon
+siècle, j'exerçais peut-être sur lui, sans le vouloir et sans le
+chercher, une triple influence religieuse, politique et littéraire.
+
+Je n'ai plus autour de moi que quatre ou cinq contemporains d'une
+longue renommée. Alfieri, Canova et Monti ont disparu; de ses (p. XLVI)
+jours brillants, l'Italie ne conserve que Pindemonte et Manzoni.
+Pellico a usé ses belles années dans les cachots du Spielberg; les
+talents de la patrie de Dante sont condamnés au silence, ou forcés de
+languir en terre étrangère; lord Byron et M. Canning sont morts
+jeunes; Walter Scott nous a laissés; Goethe nous a quittés rempli de
+gloire et d'années. La France n'a presque plus rien de son passé si
+riche, elle commence une autre ère: je reste pour enterrer mon siècle,
+comme le vieux prêtre qui, dans le sac de Béziers, devait sonner la
+cloche avant de tomber lui-même, lorsque le dernier citoyen aurait
+expiré.
+
+Quand la mort baissera la toile entre moi et le monde, on trouvera que
+mon drame se divise en trois actes.
+
+Depuis ma première jeunesse jusqu'en 1800, j'ai été soldat et
+voyageur; depuis 1800 jusqu'en 1814, sous le consulat et l'empire, ma
+vie a été littéraire; depuis la restauration jusqu'aujourd'hui, ma vie
+a été politique.
+
+Dans mes trois carrières successives, je me suis toujours proposé une
+grande tâche: voyageur, j'ai aspiré à la découverte du monde polaire;
+littérateur, j'ai essayé de rétablir la religion sur ses ruines; homme
+d'état, je me suis efforcé de donner au peuple le vrai système
+monarchique représentatif avec ses diverses libertés: j'ai du moins
+aidé à conquérir celle qui les vaut, les remplace, et tient lieu de
+toute constitution, la liberté de la presse. Si j'ai souvent échoué
+dans mes entreprises, il y a eu chez moi faillance de destinée. Les
+étrangers qui ont succédé dans leurs desseins furent servis (p. XLVII)
+par la fortune; ils avaient derrière eux des amis puissants et une
+patrie tranquille. Je n'ai pas eu ce bonheur.
+
+Des auteurs modernes français de ma date, je suis quasi le seul dont
+la vie ressemble à ses ouvrages: voyageur, soldat, poète, publiciste,
+c'est dans les bois que j'ai chanté les bois, sur les vaisseaux que
+j'ai peint la mer, dans les camps que j'ai parlé des armes, dans
+l'exil que j'ai appris l'exil, dans les cours, dans les affaires, dans
+les assemblées, que j'ai étudié les princes, la politique, les lois et
+l'histoire. Les orateurs de la Grèce et de Rome furent mêlés à la
+chose publique et en partagèrent le sort. Dans l'Italie et l'Espagne
+de la fin du moyen âge et de la Renaissance, les premiers génies des
+lettres et des arts participèrent au mouvement social. Quelles
+orageuses et belles vies que celles de Dante, de Tasse, de Camoëns,
+d'Ercilla, de Cervantes!
+
+En France nos anciens poètes et nos anciens historiens chantaient et
+écrivaient au milieu des pèlerinages et des combats: Thibault, comte
+de Champagne, Villehardouin, Joinville, empruntent les félicités de
+leur style des aventures de leur carrière; Froissard va chercher
+l'histoire sur les grands chemins, et l'apprend des chevaliers et des
+abbés, qu'il rencontre, avec lesquels il chevauche. Mais, à compter du
+règne de François Ier, nos écrivains ont été des hommes isolés dont
+les talents, pouvaient être l'expression de l'esprit, non des faits de
+leur époque. Si j'étais destiné à vivre, je représenterais dans ma
+personne, représentée dans mes mémoires, les principes, les idées, les
+événements, les catastrophes, l'épopée de mon temps, d'autant (p. XLVIII)
+plus que j'ai vu finir et commencer un monde, et que les caractères
+opposés de cette fin et de ce commencement se trouvent mêlés dans mes
+opinions. Je me suis rencontré entre les deux siècles comme au
+confluent de deux fleuves; j'ai plongé dans leurs eaux troublées,
+m'éloignant à regret du vieux rivage où j'étais né, et nageant avec
+espérance vers la rive inconnue où vont aborder les générations
+nouvelles.
+
+Les _Mémoires_, divisés en livres et en parties, sont écrits à
+différentes dates et en différents lieux: ces sections amènent
+naturellement des espèces de prologues qui rappellent les accidents
+survenus depuis les dernières dates, et peignent les lieux où je
+reprends le fil de ma narration. Les événements variés et les formes
+changeantes de ma vie entrent ainsi les uns dans les autres: il arrive
+que, dans les instants de mes prospérités, j'ai à parler du temps de
+mes misères, et que dans mes jours de tribulation, je retrace mes
+jours de bonheur. Les divers sentiments de mes âges divers, ma
+jeunesse pénétrant dans ma vieillesse, la gravité de mes années
+d'expérience attristant mes années légères, les rayons de mon soleil,
+depuis son aurore jusqu'à son couchant, se croisant et se confondant
+comme les reflets épars de mon existence, donnent une sorte d'unité
+indéfinissable à mon travail; mon berceau a de ma tombe, ma tombe a de
+mon berceau; mes souffrances deviennent des plaisirs, mes plaisirs des
+douleurs, et l'on ne sait si ces _Mémoires_ sont l'ouvrage d'une tête
+brune ou chenue.
+
+Je ne dis point ceci pour me louer, car je ne sais si cela est bon, je
+dis ce qui est, ce qui est arrivé, sans que j'y songeasse, par (p. XLIX)
+l'inconstance même des tempêtes déchaînées contre ma barque, et
+qui souvent ne m'ont laissé pour écrire tel ou tel fragment de ma vie
+que l'écueil de mon naufrage.
+
+J'ai mis à composer ces _Mémoires_ une prédilection toute paternelle,
+je désirerais pouvoir ressusciter à l'heure des fantômes pour en
+corriger les épreuves: les morts vont vite.
+
+Les notes qui accompagnent le texte sont de trois sortes: les
+premières, rejetées à la fin des volumes, comprennent les
+_éclaircissements et pièces justificatives_; les secondes, au bas des
+pages, sont de l'époque même du texte; les troisièmes, pareillement au
+bas des pages, ont été ajoutées depuis la composition de ce texte, et
+portent la date du temps et du lieu où elles ont été écrites. Un an ou
+deux de solitude dans un coin de la terre suffiraient à l'achèvement
+de mes _Mémoires_; mais je n'ai eu de repos que durant les neuf mois
+où j'ai dormi la vie dans le sein de ma mère: il est probable que je
+ne retrouverai ce repos avant-naître, que dans les entrailles de notre
+mère commune après-mourir.
+
+Plusieurs de mes amis m'ont pressé de publier à présent une partie de
+mon histoire; je n'ai pu me rendre à leur voeu. D'abord, je serais,
+malgré moi, moins franc et moins véridique; ensuite, j'ai toujours
+supposé que j'écrivais assis dans mon cercueil. L'ouvrage a pris de là
+un certain caractère religieux que je ne lui pourrais ôter sans
+préjudice; il m'en coûterait d'étouffer cette voix lointaine qui sort
+de la tombe et que l'on entend dans tout le cours du récit. On ne
+trouvera pas étrange que je garde quelques faiblesses, que je (p. L)
+sois préoccupé de la fortune du pauvre orphelin, destiné à rester
+après moi sur la terre. Si Minos jugeait que j'ai assez souffert dans
+ce monde pour être au moins dans l'autre une Ombre heureuse, un peu de
+lumière des Champs-Élysées, venant éclairer mon dernier tableau,
+servirait à rendre moins saillants les défauts du peintre; la vie me
+sied mal; la mort m'ira peut-être mieux.
+
+
+
+
+AVANT-PROPOS (p. LI)
+
+ _Paris, 14 avril 1846._
+
+ _Revu le 28 juillet 1846._
+
+ _Sicut nubes... quasi naves... velut umbra._ (Job).
+
+
+Comme il m'est impossible de prévoir le moment de ma fin, comme à mon
+âge les jours accordés à l'homme ne sont que des jours de grâce ou
+plutôt de rigueur, je vais m'expliquer.
+
+Le 4 septembre prochain j'aurai atteint ma soixante-dix-huitième
+année: il est bien temps que je quitte ce monde qui me quitte et que
+je ne regrette pas.
+
+Les _Mémoires_ à la tête desquels on lira cet avant-propos suivent,
+dans leurs divisions, les divisions naturelles de mes carrières.
+
+La triste nécessité qui m'a toujours tenu le pied sur la gorge, m'a
+forcé de vendre mes _Mémoires_. Personne ne peut savoir ce que j'ai
+souffert d'avoir été obligé d'hypothéquer ma tombe; mais je devais ce
+dernier sacrifice à mes serments et à l'unité de ma conduite. (p. LII)
+Par un attachement peut-être pusillanime, je regardais ces _Mémoires_
+comme des confidents dont je ne m'aurais pas voulu séparer; mon
+dessein était de les laisser à Mme de Chateaubriand; elle les eût fait
+connaître à sa volonté, ou les aurait supprimés, ce que je désirerais
+plus que jamais aujourd'hui.
+
+Ah! si, avant de quitter la terre, j'avais pu trouver quelqu'un
+d'assez riche, d'assez confiant pour racheter les actions de la
+_Société_, et n'étant, pas comme cette Société, dans la nécessité de
+mettre l'ouvrage sous presse sitôt que tintera mon glas! Quelques-uns
+des actionnaires sont mes amis; plusieurs sont des personnes
+obligeantes qui ont cherché à m'être utiles; mais enfin les actions se
+seront peut-être vendues, elles auront été transmises à des tiers que
+je ne connais pas, et dont les affaires de famille doivent passer en
+première ligne; à ceux-ci, il est naturel que mes jours, en se
+prolongeant, deviennent sinon une importunité, du moins un dommage.
+Enfin, si j'étais encore maître de ces _Mémoires_, ou je les garderais
+en manuscrit ou j'en retarderais l'apparition de cinquante années.
+
+Ces _Mémoires_ ont été composés à différentes dates et en différents
+pays. De là des prologues obligés qui peignent les lieux que j'avais
+sous les yeux, les sentiments qui m'occupaient au moment où se renoue
+le fil de ma narration. Les formes changeantes de ma vie sont ainsi
+entrées les unes dans les autres: il m'est arrivé que, dans mes
+instants de prospérité, j'ai eu à parler de mes temps de misère; dans
+mes jours de tribulation, à retracer mes jours de bonheur. Ma (p. LIII)
+jeunesse pénétrant dans ma vieillesse, la gravité de mes années
+d'expérience attristant mes années légères, les rayons de mon soleil,
+depuis son aurore jusqu'à son couchant, se croisant et se confondant,
+ont produit dans mes récits une sorte de confusion, ou, si l'on veut,
+une sorte d'unité indéfinissable; mon berceau a de ma tombe, ma tombe
+a de mon berceau: mes souffrances deviennent des plaisirs, mes
+plaisirs des douleurs, et je ne sais plus, en achevant de lire ces
+_Mémoires_, s'ils sont d'une tête brune ou chenue.
+
+J'ignore si ce mélange, auquel je ne puis apporter remède, plaira ou
+déplaira; il est le fruit des inconstances de mon sort: les tempêtes
+ne m'ont laissé souvent de table pour écrire que l'écueil de mon
+naufrage.
+
+On m'a pressé de faire paraître de mon vivant quelques morceaux de ces
+_Mémoires_; je préfère parler du fond de mon cercueil; ma narration
+sera alors accompagnée de ces voix qui ont quelque chose de sacré,
+parce qu'elles sortent du sépulcre. Si j'ai assez souffert en ce monde
+pour être dans l'autre une ombre heureuse, un rayon échappé des
+Champs-Élysées répandra sur mes derniers tableaux une lumière
+protectrice: la vie me sied mal; la mort m'ira peut-être mieux.
+
+Ces _Mémoires_ ont été l'objet de ma prédilection: saint Bonaventure
+obtint du ciel la permission de continuer les siens après sa mort; je
+n'espère pas une telle faveur, mais je désirerais ressusciter à
+l'heure des fantômes, pour corriger au moins les épreuves. Au surplus,
+quand l'Éternité m'aura de ses deux mains bouché les oreilles, (p. LIV)
+dans la poudreuse famille des sourds, je n'entendrai plus personne.
+
+Si telle partie de ce travail m'a plus attaché que telle autre, c'est
+ce qui regarde ma jeunesse, le coin le plus ignoré de ma vie. Là, j'ai
+eu à réveiller un monde qui n'était connu que de moi; je n'ai
+rencontré, en errant dans cette société évanouie, que des souvenirs et
+le silence; de toutes les personnes que j'ai connues, combien en
+existe-t-il aujourd'hui?
+
+Les habitants de Saint-Malo s'adressèrent à moi le 25 août 1828, par
+l'entremise de leur maire au sujet d'un bassin à flot qu'ils
+désiraient établir. Je m'empressai de répondre, sollicitant, en
+échange de bienveillance, une concession de quelques pieds de terre,
+pour mon tombeau, sur le _Grand-Bé_[47]. Cela souffrit des difficultés
+à cause de l'opposition du génie militaire. Je reçus enfin, le 27
+octobre 1831, une lettre du maire, M. Hovius, il me disait: «Le lieu
+de repos que vous désirez au bord de la mer, à quelques pas de votre
+berceau, sera préparé par la piété filiale des Malouins. Une pensée
+triste se mêle pourtant à ce soin. Ah! puisse le monument rester
+longtemps vide! mais l'honneur et la gloire survivent à tout ce qui
+passe sur la terre.» Je cite avec reconnaissance ces belles paroles de
+M. Hovius: il n'y a de trop que le mot _gloire_[48].
+
+ [Note 47: Îlot situé dans la rade de Saint-Malo.
+ Ch.]
+
+ [Note 48: Voir à l'_Appendice_ le nº 1: _La Tombe
+ du_ GRAND-BÉ.]
+
+Je reposerai donc au bord de la mer que j'ai tant aimée. Si je décède
+hors de France, je souhaite que mon corps ne soit rapporté dans (p. LV)
+ma patrie qu'après cinquante ans révolus d'une première inhumation.
+Qu'on sauve mes restes d'une sacrilège autopsie; qu'on s'épargne le
+soin de chercher dans mon cerveau glacé et dans mon coeur éteint le
+mystère de mon être. La mort ne révèle point les secrets de la vie. Un
+cadavre courant la poste me fait horreur; des os blanchis et légers se
+transportent facilement: ils seront moins fatigués dans ce dernier
+voyage que quand je les traînais çà et là chargés de mes ennuis.
+
+
+
+
+CHATEAUBRIAND (p. 001)
+
+HISTOIRE DE SES OEUVRES
+
+
+«Il y a des personnes qui voudraient faire de la littérature une chose
+abstraite et l'isoler au milieu des choses humaines... Quoi! Après une
+révolution qui nous a fait parcourir en quelques années les événements
+de plusieurs siècles, on interdira à l'écrivain toute considération
+élevée, on lui refusera d'examiner le côté sérieux des objets! Il
+passera une vie frivole à s'occuper de chicanes grammaticales, de
+règles de goût, de petites sentences littéraires! Il vieillira
+enchaîné dans les langes de son berceau! Il ne montrera pas sur la fin
+de ses jours un front sillonné par ses longs travaux, par ses graves
+pensées, et souvent par ces mâles douleurs qui ajoutent à la grandeur
+de l'homme!... Pour moi, je ne puis ainsi me rapetisser, ni me réduire
+à l'état d'enfance, dans l'âge de la force et de la raison. Je ne puis
+me renfermer dans le cercle étroit qu'on voudrait tracer autour de
+l'écrivain...[49]».
+
+ [Note 49: Chateaubriand, _Discours de réception à
+ l'Académie française_, écrit au mois d'avril 1811.
+ Napoléon ne permit pas qu'il fût prononcé.]
+
+C'est parce qu'il ne s'est pas renfermé dans ce cercle étroit que
+Chateaubriand a si puissamment agi sur son siècle. Il n'est pas
+possible de séparer chez lui l'homme de l'écrivain: l'homme de lettres
+et l'homme d'État, l'homme de pensée et l'homme d'action ne faisaient
+qu'un. Presque tous ses livres ont été des actes, et c'est pour cela
+qu'aujourd'hui encore, à cette aurore du XXe siècle, ils sont vivants
+comme au premier jour. S'ils n'avaient été que des fleurs de
+littérature et des modèles de style, ils dormiraient depuis longtemps,
+comme tant d'autres chefs-d'oeuvre, dans la poudre des bibliothèques.
+Mais ils ont été aussi des leçons et des exemples, et ces leçons, ces
+exemples, nous avons besoin plus que jamais de les entendre et de les
+suivre. Ils ont été dictés par les plus nobles sentiments, par les
+plus généreuses passions, l'honneur, le désintéressement, le
+sacrifice. A quel moment fut-il plus nécessaire de réveiller dans les
+âmes, de ranimer dans les coeurs ces sentiments et ces passions?
+Chateaubriand dort depuis cinquante ans son dernier sommeil dans sa
+tombe de l'îlot du Grand-Bé. Et pourtant jamais heure ne fut plus
+opportune pour faire entendre de nouveau sa grande voix, pour (p. 002)
+remettre ses enseignements sous les yeux des générations nouvelles.
+_Defunctus adhuc loquitur._
+
+Une rapide revue de ses principaux ouvrages va nous en fournir la
+démonstration.
+
+
+
+
+I
+
+
+Napoléon Bonaparte a remporté de prodigieuses victoires; il est entré
+dans toutes les capitales, il a vu à ses pieds tous les rois. Mais la
+campagne d'Italie et la campagne d'Égypte, Austerlitz, Marengo,
+Wagram, Friedland, Iéna, toutes ces victoires et cent autres
+pareilles, ont été suivies de revers inouïs. Ces ennemis tant de fois
+vaincus, Napoléon est allé les chercher lui-même, jusqu'aux extrémités
+de l'Europe, et, de Moscou, de Vienne, de Cadix, il les a amenés
+jusque sous les murs de Paris. Et c'est pourquoi il est une journée,
+dans sa vie, plus glorieuse, plus véritablement grande que celles que
+je viens de rappeler. C'est le dimanche 28 germinal an X[50], le jour
+de Pâques de l'année 1802. Ce jour-là, à six heures du matin, une
+salve de cent coups de canon annonça au peuple, en même temps que la
+ratification du traité de paix signé entre la France et l'Angleterre,
+la promulgation du concordat et le rétablissement de la religion
+catholique.
+
+ [Note 50: 18 avril 1802.]
+
+Quelques heures plus tard, suivi des premiers Corps de l'État, entouré
+de ses généraux en grand uniforme, le Premier Consul se rendait du
+palais des Tuileries à l'Église métropolitaine de Notre-Dame, où le
+cardinal Caprara, légat du Saint-Siège, après avoir dit la messe,
+entonnait le _Te Deum_, exécuté par deux orchestres que conduisaient
+Méhul et Cherubini. Ce même jour, le _Moniteur_ insérait un article de
+Fontanes sur le _Génie du Christianisme_ qui venait de paraître et
+qui, à cette heure propice, allait être lui-même un événement.
+
+Ce n'est pas sans émotion qu'on lit, dans le _Journal des Débats_ du
+samedi 27 germinal an X: «Demain, le fameux bourdon de Notre-Dame
+retentira enfin, _après dix ans de silence_, pour annoncer _la fête de
+Pâques_.» Combien dut être profonde la joie de nos pères, lorsqu'au
+matin de ce 18 avril 1802, ils entendirent retentir dans les airs les
+joyeuses volées du bourdon de la vieille église! Dans les villes, dans
+les hameaux, d'un bout de la France à l'autre, les cloches répondirent
+à cet appel et firent entendre un immense, un inoubliable _Alleluia!_
+Le _Génie du Christianisme_ mêla sa voix à ces voix sublimes; comme
+elles, il rassembla les fidèles et les convoqua au pied des autels.
+
+Chateaubriand ici avait devancé Bonaparte. Lorsqu'il était rentré en
+France, au printemps de 1800, après un exil de huit années, il
+apportait avec lui, dans sa petite malle, où il n'y avait guère (p. 003)
+de linge, le premier volume du _Génie_, qui avait alors pour
+titre: _Des beautés poétiques et morales de la religion chrétienne et
+de sa supériorité sur tous les autres cultes de la terre_. Pendant
+deux ans, il ne cessa de remanier et de perfectionner son ouvrage, si
+bien que le jour où fut publié le _Concordat_, les cinq volumes[51] se
+trouvèrent prêts.
+
+ [Note 51: La première édition, qui comprenait les
+ deux épisodes d'_Atala_ et de _René_, formait cinq
+ volumes in-8°. Le cinquième se composait uniquement
+ des _Notes et éclaircissements_.]
+
+Dans toute notre littérature, il n'est pas un autre livre qui ait
+produit un effet aussi considérable, qui ait eu des conséquences aussi
+grandes et aussi heureuses; son importance historique dépasse encore
+son importance littéraire.
+
+Ce que Voltaire et les Encyclopédistes avaient commencé, la Révolution
+l'avait achevé. L'oeuvre des bourreaux avait complété l'oeuvre des
+sophistes. L'édifice religieux s'était écroulé tout entier. De la
+France chrétienne, plus rien ne restait debout. Pie VI mourait captif
+à Valence, et l'on se demandait, s'il ne serait pas le dernier pape.
+Le matérialisme le plus éhonté, le sensualisme le plus abject
+triomphaient avec le Directoire. Ce qu'il y avait alors de littérature
+en France se traînait stérilement dans l'imitation des coryphées du
+philosophisme. Le XVIIIe siècle finissant se fermait sur le succès de
+l'odieux poème de Parny: _La Guerre des Dieux_. C'est à cette heure-là
+que Chateaubriand, seul, pauvre, exilé, ramené à la foi par la
+douleur, se tourne vers le Christianisme, célèbre ses beautés et ose
+lui promettre la victoire. Déjà son livre s'avance, et voilà que lui
+arrive un collaborateur inattendu. Bonaparte rétablit le culte, où il
+ne voit d'ailleurs qu'un moyen d'ordre et de discipline; il rouvre les
+temples, mais ces temples rouverts, qui les remplira? La politique
+agit sur les faits, mais elle n'a pas d'action sur les âmes, et ce
+sont les âmes qu'il faudrait changer. Ce sera l'oeuvre de
+Chateaubriand. La réaction n'est pas faite, il la fera. On entend
+encore à l'horizon le rire de Voltaire: ce rire s'évanouira comme un
+vain son, lorsque retentira la voix de Chateaubriand, lorsqu'on
+entendra ces accents, à la fois si anciens et si nouveaux, tout
+pénétrés de bon sens et de raison, de lumière et de poésie,
+d'imagination et d'éloquence.
+
+Le _Génie du Christianisme_ n'était pas un ouvrage de théologie; ce
+n'était pas non plus une oeuvre de réfutation et de critique. Les
+beautés de la religion chrétienne, les grandes choses qu'elle avait
+inspirées depuis les bonnes oeuvres jusqu'aux pensées de génie; les
+services qu'elle avait rendus à la civilisation et à la société, ceux
+dont lui étaient redevables la poésie, les beaux-arts et la
+littérature; comment enfin elle se prêtait merveilleusement à tous les
+élans de l'âme et répondait à tous les besoins du coeur: tel est le
+cadre que Chateaubriand avait magnifiquement rempli. Les apologistes
+qui l'avaient précédé s'étaient exclusivement attachés aux (p. 004)
+preuves surnaturelles du Christianisme. Chateaubriand employait
+surtout des preuves d'un autre ordre. Au lieu d'aller de la cause à
+l'effet, il passait de l'effet à la cause; il montrait, non que le
+Christianisme est excellent parce qu'il vient de Dieu, mais qu'il
+vient de Dieu parce qu'il est excellent, parce que rien n'égale la
+sublimité de sa morale, l'immensité de ses bienfaits, la pureté de son
+culte.
+
+C'était bien là l'apologie que réclamait le temps. L'effet fut
+immédiat et il fut prodigieux. Et puisque sont revenus, après un
+siècle écoulé, les jours mauvais, les négations brutales, les
+violences sectaires, le livre de 1802 retrouvera sans doute, à
+l'aurore du XXe siècle, quelque chose de son premier succès.
+
+L'influence du _Génie du Christianisme_ n'a pas été seulement
+religieuse et sociale. Ce livre immortel a été, plus qu'aucun autre,
+une oeuvre d'initiative. Il a lancé les intelligences dans vingt voies
+nouvelles, en art, en littérature, en histoire.
+
+C'est lui, qui rapprit à notre pays le chemin des deux antiquités, qui
+ramena les esprits à ces deux grandes sources d'inspiration, la Bible
+et Homère.
+
+Les Pères de l'Église--saint Augustin, saint Jérôme, saint Ambroise,
+Tertullien--étaient relégués dans un complet oubli. Chateaubriand
+remit en lumière ces admirables et puissantes figures.
+
+La supériorité des écrivains du XVIIe siècle sur ceux du XVIIIe était
+méconnue. Chateaubriand rétablit les rangs. Grâce à lui, justice fut
+rendue à Bossuet et à Pascal, comme à Moïse et à Homère.
+
+Les chefs-d'oeuvre des littératures étrangères n'avaient pas encore
+obtenu droit de cité dans la nôtre. On lisait le _Roland furieux_, à
+cause des amours de Roger et de Bradamante, et un peu aussi la
+_Jérusalem délivrée_, à cause de l'épisode d'Armide; mais c'était à
+peu près tout. On ignorait volontiers la _Divine comédie_, les
+_Lusiades_, le _Paradis perdu_, la _Messiade_. Chateaubriand nous dit
+leurs mérites; par d'habiles citations, il nous révèle leurs beautés.
+C'est lui qui, le premier, nous apprend à regarder au delà de nos
+frontières.
+
+C'est lui également qui a créé la critique moderne, l'une des gloires
+du XIXe siècle. Avant lui, la critique s'occupait, non de la pensée,
+mais de la grammaire, non de l'âme, mais de la syntaxe. Elle avait
+quelque peu l'air de l'_auceps syllabarum_, dont se raille quelque
+part Cicéron. Chateaubriand a vite fait de sentir le vide de cette
+rhétorique, la puérilité de ces chicanes grammaticales. Il substitue à
+la critique des défauts celle des beautés. Dans ses chapitres sur la
+_Poétique du Christianisme_, il compare toutes les littératures de
+l'antiquité avec toutes celles des temps modernes. Il étudie tour à
+tour les caractères _naturels_, tels que ceux de l'époux, du père, de
+la mère, du fils et de la fille, et les caractères _sociaux_, tels que
+ceux du prêtre et du guerrier, et il nous montre comment ils ont été
+compris par les grands écrivains. Il élargit ainsi le domaine de (p. 005)
+la critique et lui ouvre de nouveaux horizons: il l'élève à la
+hauteur d'un art.
+
+Et comme il a renouvelé la critique, il renouvelle de même la poésie.
+S'il était un point sur lequel, à la fin du XVIIIe siècle, tout le
+monde fût d'accord, dans la République des lettres, c'était
+l'incompatibilité de la poésie et de la foi chrétienne. On en était
+plus que jamais aux fameux vers de Boileau: _«De la foi des chrétiens
+les mystères terribles--D'ornements égayés ne sont pas susceptibles_».
+Dieu n'avait rien à voir, rien à faire dans une ode ou dans un poème:
+Jupiter, à la bonne heure! On ne pouvait faire des vers, on ne pouvait
+en lire sans avoir sous la main le _Dictionnaire de la Fable_. C'est
+le _Génie du Christianisme_ qui a changé tout cela. Chateaubriand a
+banni de la poésie les sentiments et les images du paganisme; il lui a
+rendu ses titres et restitué son domaine: la nature et l'idéal, l'âme
+et Dieu.
+
+Et de même, il a rendu leurs titres à nos vieilles cathédrales.
+Lorsqu'il les avait décorées du nom de barbares, Fénelon n'avait fait
+que résumer les idées de tout son temps. Aux dédains du siècle de
+Louis XIV avaient succédé les mépris du siècle de Voltaire. On les
+avait badigeonnées, meurtries, déshonorées. En trois pages,
+Chateaubriand arrêta ce beau mouvement. L'archéologie du moyen âge est
+sortie de son chapitre sur les _Églises gothiques_. «C'est grâce à
+Chateaubriand, a dit un professeur de l'École des Chartes, M. Léon
+Gautier, que nos archéologues ont retrouvé aujourd'hui tous les
+secrets de cet art remis si légitimement en honneur; c'est grâce à
+Chateaubriand que M. Viollet Leduc peut écrire son _Dictionnaire de
+l'Architecture_, et M. Quicherat professer son admirable cours à
+l'École des Chartes; c'est grâce à Chateaubriand que Notre-Dame et la
+Sainte-Chapelle sont si belles et si radieuses[52].» M. Ernest Renan a
+dit, de son côté: «C'est au _Génie du Christianisme_, à Chateaubriand,
+que notre siècle doit la révélation de l'esthétique chrétienne, de la
+beauté de l'art gothique[53].»
+
+ [Note 52: _Portraits littéraires_, par Léon
+ Gautier, p. 14.--1868.]
+
+ [Note 53: _Revue des Deux-Mondes_ du 1er juillet
+ 1862.]
+
+Le _Génie du Christianisme_ n'est donc pas seulement un chef-d'oeuvre,
+c'est un livre d'une nouveauté profonde et d'où est sorti le grand
+mouvement intellectuel, littéraire et artistique, qui restera
+l'honneur de la première moitié du XIXe siècle. Le bon Ducis avait mis
+à la scène, non sans succès, les principaux drames de William
+Shakespeare. L'académicien Campenon raconte[54] qu'étant allé le voir
+à Versailles, par une assez froide journée de janvier, il le trouva
+dans sa chambre à coucher, monté sur une chaise, et tout occupé à
+disposer avec une certaine pompe, autour du buste du grand tragique
+anglais, une énorme touffe de buis qu'on venait de lui apporter. Comme
+il paraissait un peu surpris: «Vous ne voyez donc pas? lui dit Ducis,
+c'est demain la Saint-Guillaume, fête nationale de mon Shakespeare.»
+Puis, s'appuyant sur l'épaule de Campenon pour descendre, et (p. 006)
+l'ayant consulté sur l'effet de son bouquet, le seul sans doute que la
+saison eût pu lui offrir: «_Mon ami_, ajouta-t-il avec émotion, _les
+anciens couronnaient de fleurs les sources où ils avaient puisé_.»
+
+ [Note 54: _Lettres sur Ducis_, par Campenon, de
+ l'Académie française.]
+
+Que d'écrivains, parmi ceux qui comptent, poètes, historiens,
+critiques, orateurs, ont trouvé des inspirations dans le _Génie du
+Christianisme_! Combien ont puisé à cette source et auraient dû, le
+jour de la Saint-François, couronner de fleurs le buste de
+Chateaubriand!
+
+
+
+
+II
+
+
+La publication d'_Atala_ avait précédé celle du _Génie du
+Christianisme_. _Atala_ était un roman et un poème. Au sortir du drame
+gigantesque dont la France venait d'être le théâtre, après tant de
+scènes tragiques et de péripéties sanglantes, besoin était que le
+roman lui-même se transformât et présentât au lecteur autre chose que
+des tableaux de société, des conversations de salon, des portraits et
+des anecdotes. Ce besoin de nouveauté, Chateaubriand allait le
+satisfaire. Tandis que Mme de Staël, à la même heure, dans _Delphine_,
+suivait le train commun, il sortait de toutes les routes connues et
+transportait le roman du salon dans le désert. Déjà sans doute
+Bernardin de Saint-Pierre lui avait fait franchir les mers; mais
+l'Île-de-France, c'était encore la France; Paul et Virginie étaient
+Français. Les héros de Chateaubriand étaient deux sauvages: Chactas,
+fils d'Outalissi, fils de Miscou, et Atala, fille de Simaghan aux
+bracelets d'or. La hardiesse, certes, était grande, et comme s'il eût
+voulu ajouter encore aux difficultés de son sujet, le jeune auteur
+avait mis, à côté de ses deux sauvages, au premier plan de son livre,
+un homme noir, un vieux missionnaire, un ancien Jésuite, le Père
+Aubry. C'était pour échouer cent fois auprès du public de 1801; le
+livre pourtant fut accueilli avec enthousiasme. C'est qu'il y avait,
+dans cette peinture de deux amants qui marchent et causent dans la
+solitude, et dans ce tableau des troubles de l'amour, au milieu du
+calme des déserts, une originalité puissante, la révélation d'un monde
+nouveau, l'attrait de l'inconnu, et, par-dessus tout, cette ardeur,
+cette flamme, ce rayonnement de jeunesse qui surpassent le rayonnement
+même et l'éclat du génie.
+
+La partie descriptive du roman était supérieure encore à la partie
+dramatique. Notre littérature descriptive n'a pas de pages plus
+splendides que celles où Chateaubriand a peint les rives du
+Meschacébé, les savanes et les forêts de l'Amérique: tableaux
+merveilleux où le génie de l'artiste s'est élevé à la hauteur du
+modèle: _majestati naturæ par ingenium_.
+
+Il y avait des défauts sans doute, et les critiques du temps--les
+Morellet, les Giuguené, les Marie-Joseph-Chénier--ne manquèrent pas
+de les signaler; mais que pouvaient les railleries contre la (p. 007)
+magie du talent? Atala, Chactas, le Père Aubry sont des êtres vivants;
+toute cette histoire, avant de passer dans un livre, a eu sa réalité
+dans le coeur du poète. La simple sauvage, l'ignorante Atala, est une
+figure de plus dans le groupe de ces figures immortelles dont le génie
+a composé un monde aussi vivant que le monde réel.
+
+_Atala_ fut longtemps préféré à _René_, qui parut dans le _Génie du
+Christianisme_, à la suite du chapitre sur le _Vague des passions_;
+mais _René_ prit peu à peu la première place, il l'a gardée.
+
+Ce court récit n'est pas, comme on l'a trop dit, un souvenir intime du
+poète, un épisode de famille; ce n'est pas non plus un roman dans la
+banale acception du mot. C'est la peinture d'un état de l'âme, des
+mélancolies et des tristesses d'un jeune homme dont l'imagination est
+riche, abondante et excessive, et dont l'existence est pauvre et
+désenchantée. René est l'amant de l'impossible. Ses rêveries, ses
+incertitudes, les vagues ardeurs qui le consument, ne sont pas
+l'indice d'une passion dirigée vers un objet saisissable, mais le
+symptôme de l'incurable ennui d'une âme tourmentée par le douloureux
+contraste de l'infini de ses désirs avec la petitesse de ses
+destinées. Cette aspiration vers l'impossible, le poète ne peut pas la
+maintenir dans les régions métaphysiques; il lui donne un nom, une
+forme, un visage, et il l'appelle Amélie. Amélie, c'est l'impossible
+personnifié, et René, en tournant vers elle une pensée qui ne s'avoue
+pas, un sentiment qui frémirait de lui-même, ne fait qu'obéir à sa
+nature, révoltée contre la réalité, se débattant sous l'inégal fardeau
+de ses grandeurs et de ses misères, et aspirant sans cesse à placer
+sur quelque cime inaccessible quelque objet inabordable, pour se
+donner enfin un but en cherchant à l'approcher et à l'atteindre.
+
+Au fond, le héros de Chateaubriand, ce poursuivant de l'impossible,
+est malade, et sa maladie est contagieuse. Vienne le Romantisme, et
+les salons et les cénacles seront remplis de pâles élégiaques, de
+poitrinaires rubiconds, jeunes désabusés qui n'avaient encore usé de
+rien:
+
+ Ils n'en mouraient pas tous, mais tous étaient frappés.
+
+On appelait cela le _mal de René_. Cette mode a passé, et le petit
+livre de Chateaubriand lui a survécu. Nous pouvons aujourd'hui le
+relire sans danger et l'admirer sans crainte. N'est-ce pas M. Nisard,
+le plus classique et le plus sage de nos critiques, qui a dit, à la
+fin de son _Histoire de la littérature française_:
+
+ «J'ai relu à plusieurs reprises _René_, et une dernière fois
+ avant d'en parler ici. Comme dans _Paul et Virginie_, à certaines
+ pages irrésistibles, les larmes me sont venues; j'ai pleuré,
+ c'était jugé. Voltaire a raison: «Les bons ouvrages sont ceux qui
+ font le plus pleurer.» Mettons l'amendement de Chateaubriand:
+ «Pourvu que ce soit d'admiration autant que de douleur.» C'est
+ ainsi que _René_ fait pleurer. On y pleure non seulement du
+ pathétique de l'aventure, toujours poignante, quoique (p. 008)
+ toujours attendue, mais de l'émotion du beau qui poétise toutes
+ ces pages[55].»
+
+ [Note 55: D. Nisard, t. IV, p. 500.]
+
+Le _Génie du Christianisme_ avait valu à son auteur d'être nommé par
+le Premier Consul, en 1803, secrétaire de la légation de la République
+à Rome. Il n'y devait rester que peu de mois. Quelques jours avant de
+quitter la Ville Éternelle, le 10 janvier 1804, il écrivit à M. de
+Fontanes une _Lettre sur la Campagne romaine_, qui parut dans le
+_Mercure de France_[56]. Depuis Montaigne jusqu'à Goethe, beaucoup
+d'écrivains, français ou étrangers, avaient parlé de Rome. Aucun n'en
+a parlé comme Chateaubriand. Nul n'a senti et rendu comme lui le
+caractère grandiose et l'attendrissante mélancolie des ruines
+romaines. On sait à cet égard le jugement de Sainte-Beuve, écrit
+pourtant à une époque où il se piquait de n'être plus sous le charme:
+«La lettre à M. de Fontanes sur la Campagne romaine, dit-il, est comme
+un paysage de Claude Lorrain ou du Poussin: _Lumière du Lorrain et
+cadre du Poussin_... En prose, il n'y a rien au delà.» Et le célèbre
+critique ajoutait: «N'oubliez pas, m'écrit un bon juge, Chateaubriand
+comme paysagiste, car il est le premier; il est unique de son ordre en
+français. Rousseau n'a ni sa grandeur ni son élégance. Qu'avons-nous
+de comparable à la _Lettre sur Rome_? Rousseau ne connaît pas ce
+langage. Quelle différence! L'un est genevois, l'autre olympique[57].»
+
+ [Note 56: Livraison de mars 1804.]
+
+ [Note 57: _Chateaubriand et son groupe littéraire
+ sous l'Empire_, t. I, p. 396.]
+
+
+
+
+III
+
+
+C'est à Rome, en 1803, que Chateaubriand conçut la première pensée des
+_Martyrs_, et depuis cette époque il ne cessa d'y travailler. Après de
+longues études et de savantes recherches, il s'embarqua et alla voir
+les sites qu'il voulait peindre. Il commença ses courses aux ruines de
+Sparte et ne les finit qu'aux débris de Carthage, passant par Argos,
+Corinthe, Athènes, Constantinople, Jérusalem et Memphis.
+
+L'ouvrage parut au mois de mars 1809 et fut aussitôt violemment
+attaqué. Outre que la presse était alors aux gages de la police,
+laquelle avait ses raisons pour n'aimer pas l'ennemi de César, les
+bons amis n'étaient pas fâchés de faire expier à Chateaubriand ses
+succès et sa gloire. Un moment, il put croire que son livre était
+tombé. Si les _Martyrs_ depuis se sont relevés, il ne me paraît pas
+pourtant qu'on leur ait rendu pleine justice.
+
+Le tort des _Martyrs_ est d'avoir été entrepris à l'origine pour
+démontrer une thèse. L'auteur avait avancé, dans le _Génie du
+Christianisme_, que la Religion chrétienne était plus favorable que le
+Paganisme au développement des caractères et au jeu des passions dans
+l'Épopée; il avait dit encore que le _merveilleux_ de cette (p. 009)
+religion pouvait peut-être lutter contre le _merveilleux_ emprunté de
+la Mythologie: ce sont ces opinions plus ou moins combattues qu'il
+avait voulu appuyer par un exemple. Il devait donc arriver qu'il
+écrirait parfois, non pour plaire, mais pour prouver, que ses récits
+tendraient souvent à être des démonstrations, et c'était là un
+malheur: le poète ou le romancier doit écrire seulement pour chanter
+ou pour raconter--_ad narrandum non ad probandum_.
+
+Son sujet présentait d'ailleurs un écueil contre lequel son génie même
+devait se briser. Il lui fallait faire un Ciel, un Purgatoire et un
+Enfer chrétiens; mais une telle oeuvre, la plus grande qui se puisse
+tenter, ne peut naître et s'épanouir que dans l'atmosphère d'un siècle
+de foi, tel que celui de Dante et de Saint Louis, quand les Anges et
+les Démons sont, pour le poète et ses contemporains, non des figures
+abstraites, mais des réalités vivantes. En l'an de grâce 1809, ni
+Chateaubriand ni personne ne pouvait refaire la _Divine Comédie_. Dans
+le Ciel, dans l'Enfer et surtout dans le Purgatoire des _Martyrs_, il
+y a des traits admirables, mais nous restons froids devant le Démon de
+la Fausse Sagesse et celui de la Volupté, devant l'Ange de l'Amitié et
+celui des Saintes Amours.
+
+J'ai dit les défauts. Il faudrait bien des pages pour indiquer
+seulement les beautés du livre. Je me bornerai à dire qu'ici encore
+Chateaubriand a été un initiateur. Il a été le premier en France, et
+cela dans les _Martyrs_, à avoir le sentiment profond de l'histoire.
+C'est la lecture de son poème, celle surtout du sixième livre, de ce
+combat des Romains contre les Francs, si vrai, si vivant et si
+nouveau, c'est cette lecture qui a éveillé la vocation historique
+d'Augustin Thierry, alors élève au collège de Blois. On sait la belle
+page où l'auteur des _Récits mérovingiens_ a consigné ce souvenir de
+sa studieuse jeunesse. J'en rappelle ici les dernières lignes:
+
+ «... L'impression que fit sur moi le chant de guerre des Franks
+ eut quelque chose d'électrique. Je quittai la place où j'étais
+ assis, et, marchant d'un bout à l'autre de la salle, je répétai à
+ haute voix et en faisant sonner mes pas sur le pavé: «Pharamond!
+ Pharamond! nous avons combattu avec l'épée...» Ce moment
+ d'enthousiasme fut peut-être décisif pour ma vocation à venir. Je
+ n'eus alors aucune conscience de ce qui venait de se passer en
+ moi, mon attention ne s'y arrêta pas; je l'oubliai même durant
+ plusieurs années; mais lorsque, après d'inévitables tâtonnements
+ pour le choix d'une carrière, je me fus livré tout entier à
+ l'histoire, je me rappelai cet incident de ma vie et ses moindres
+ circonstances avec une singulière précision. Aujourd'hui, si je
+ me fais lire la page qui m'a tant frappé, je retrouve mes
+ émotions d'il y a trente ans. Voilà ma dette envers l'écrivain de
+ génie qui a ouvert et qui domine le nouveau siècle littéraire.
+ Tous ceux qui, en divers sens, marchent dans les voies de ce
+ siècle, l'ont rencontré de même à la source de leurs études, à
+ leur première inspiration; il n'en est pas un qui ne doive lui
+ dire comme Dante à Virgile:
+
+ «Tu duca, tu signore, e tu maestro[58].»
+
+ [Note 58: Préface des _Récits mérovingiens_, 1840.]
+
+C'est également à Chateaubriand et aux _Martyrs_ qu'est dû (p. 010)
+l'avènement du pittoresque dans notre littérature, l'introduction de
+la couleur locale. Pour la première fois, la description pittoresque
+était appliquée aux choses anciennes pour les reconstituer dans leur
+frappante réalité et les faire revivre. Ce n'est pas seulement le
+fameux sixième livre, qui est incomparable de pittoresque, de
+pénétration et de fidélité historique. A l'exception des livres
+purement épiques--le Ciel, le Purgatoire et l'Enfer--l'ouvrage tout
+entier offre les mêmes qualités et mérite les mêmes éloges. Tout, dans
+ces admirables tableaux, tout est vu avec la netteté, rendu avec la
+sûreté merveilleuse du maître des peintres[59].
+
+ [Note 59: _Le Roman historique à l'époque
+ romantique_, par Louis Maigron.]
+
+Mais à côté du peintre et de l'historien il y avait aussi le poète, il
+y avait le chantre d'Eudore et de Cymodocée. Nous avons vu tout à
+l'heure que _René_ arrachait des pleurs à M. Nisard. _Les Martyrs_
+ont fait pleurer Lacordaire. L'orateur de Notre-Dame, celui qui a été,
+avec Chateaubriand, le plus éloquent apologiste du Christianisme au
+XIXe siècle, écrivait en 1858, dans ses _Lettres à un jeune homme sur
+la vie chrétienne_:
+
+ «Il y a peu d'années, _les Martyrs_ de M. de Chateaubriand me
+ tombèrent sous la main; je ne les avais pas lus depuis ma
+ première jeunesse. Il me prit fantaisie d'éprouver l'impression
+ que j'en ressentirais, et si l'âge avait affaibli en moi les
+ échos de cette poésie qui m'avait autrefois transporté. A peine
+ eus-je ouvert le livre et laissé mon coeur à sa merci, que les
+ larmes me vinrent aux yeux avec une abondance qui ne m'était pas
+ ordinaire.»
+
+Chateaubriand n'avait pu voir Sparte, Athènes, Jérusalem sans faire
+quelques réflexions. Ces réflexions ne pouvaient entrer dans le sujet
+d'une épopée; il les publia en 1811 sous le titre d'_Itinéraire de
+Paris à Jérusalem et de Jérusalem à Paris_.
+
+Les récits de voyages forment une des branches importantes de la
+littérature au XIXe siècle. Je crains de me répéter, et pourtant force
+m'est bien de dire qu'ici encore c'est Chateaubriand qui a ouvert la
+voie. Son _Itinéraire_ est une oeuvre complètement originale. _Le
+Voyage du jeune Anacharsis en Grèce_, de l'abbé Barthélemy, et le
+_Voyage en Égypte et en Syrie_, du philosophe Volney, l'avaient bien
+précédé, mais ils étaient conçus sur un tout autre plan. _Le Voyage du
+jeune Anacharsis_ était le journal d'un érudit, qui avait tenu
+registre, pendant trente ans, de toutes ses impressions de lectures;
+ce n'était pas le journal d'un touriste qui note ses impressions
+personnelles; l'abbé Barthélemy n'avait jamais vu la Grèce. M.
+Chasseboeuf de Volney avait bien visité l'Égypte et la Syrie, mais il
+s'était borné à donner, dans des vues d'ensemble, les résultats
+généraux de ses observations. Il est fermé à tout ce qui est couleur,
+lumière, émotion, poésie. Il a peur de tout ce qui est charme, évite
+avec soin de se mettre en scène, et ne nous montre nulle part l'homme,
+le voyageur.
+
+Chateaubriand, au contraire, nous donne son _Journal de route_; (p. 011)
+il nous initie à ses aventures, à ses joies et à ses ennuis; on ne le
+lit pas, on le suit; c'est plus qu'un guide, c'est un compagnon.
+L'illusion est d'autant plus facile, que le pinceau du grand artiste,
+réunissant à la vigueur et à l'éclat dont ses premières oeuvres
+étaient empreintes une sobriété et une mesure qui leur avaient
+quelquefois manqué, met véritablement sous nos yeux les paysages, les
+monuments, le ciel et la lumière de l'Orient. Et ce ne sont pas les
+lieux seulement qui revivent sous son pinceau, ce sont encore les plus
+grands souvenirs de la religion et de l'histoire. _L'Itinéraire de
+Paris à Jérusalem_ est, en même temps que l'oeuvre d'un voyageur et
+d'un peintre, celle d'un pèlerin, d'un historien et d'un poète. Telle
+est la perfection, tel est l'art ou plutôt le naturel exquis avec
+lequel ces inspirations diverses se combinent entre elles, que le
+livre de Chateaubriand forme un tout harmonieux, un ensemble achevé.
+L'_Itinéraire_ demeurera l'un des plus rares chefs-d'oeuvre de la
+littérature française; en l'écrivant, Chateaubriand a créé un genre et
+il en a, du même coup, donné le modèle.
+
+Vingt-cinq ans plus tard, Lamartine, à son tour, fera le même voyage;
+il repassera sur les pas du pèlerin de 1807, et il dira de l'auteur de
+l'_Itinéraire_: «Ce grand écrivain et ce grand poète n'a fait que
+passer sur cette terre de prodiges, mais il a imprimé pour toujours le
+sceau du génie sur cette terre que tant de siècles ont remuée; il est
+allé à Jérusalem en pèlerin et en chevalier, la Bible, l'Évangile et
+les Croisades à la main[60]».
+
+ [Note 60: _Voyage en Orient_.]
+
+En revenant de Jérusalem, Chateaubriand avait traversé l'Espagne.
+C'est à Grenade, sous les portiques déserts de l'Alhambra et dans les
+jardins enchantés du Généralife, qu'il conçut l'idée d'un des plus
+charmants écrits de son âge mûr, _les Aventures du dernier
+Abencerage_. Publiée seulement en 1827, cette nouvelle fut composée à
+la Vallée-aux-loups, à la même époque que l'_Itinéraire_. Bien
+qu'antérieure de plusieurs années à l'époque du romantisme, elle est
+une des perles les plus fines de l'écrin romantique. C'est dans les
+_Abencerages_ que se trouve cette romance si pleine de mélancolie, de
+douceur et de simplicité:
+
+
+ Combien j'ai douce souvenance
+ Du joli lieu de ma naissance!
+ Ma soeur, qu'ils étaient beaux les jours
+ De France!
+ Ô mon Pays, sois mes amours
+ Toujours!
+
+Gracieuse inspiration, suave et touchante complainte, une de ces
+humbles pièces comme la _Chute des Feuilles_, de Millevoye, ou la
+_Pauvre Fille_, de Soumet, qui vivront peut-être plus longtemps que
+les Odes les plus superbes, et pour lesquelles, à certaines heures, on
+donnerait toutes les _Tristesses d'Olympio_.
+
+L'Empire cependant s'écroulait. Chateaubriand avait prévu sa (p. 012)
+chute, et c'est pourquoi, dès les premiers jours d'avril 1814, il
+était en mesure de publier sa brochure: _De Buonaparte et des
+Bourbons_. A-t-elle eu pour effet de briser entre les mains de
+l'Empereur une arme dont il pouvait encore se servir avec succès pour
+le salut de la patrie? On l'a dit souvent, on le répète encore; mais
+rien n'est moins exact. Lorsque parurent, dans le _Journal des Débats_
+du 4 avril, les premiers extraits de l'écrit de Chateaubriand qui
+devait être mis en vente le lendemain, la déchéance de Napoléon avait
+été votée par le Sénat, par le conseil municipal de Paris, par les
+membres du Corps législatif présents dans la capitale. Le maréchal
+Marmont avait signé la veille avec le prince de Schwarzenberg, la
+convention d'Essonne (3 avril); et le matin même, à Fontainebleau, les
+maréchaux Lefebvre, Oudinot, Ney, Macdonald, Berthier, avaient arraché
+à l'Empereur son abdication. Il ne dépendait donc plus de lui, à ce
+moment, de changer la situation, de reprendre victorieusement
+l'offensive, de rejeter loin de Paris et de la France les ennemis
+qu'il y avait lui-même et lui seul attirés.
+
+A cette date du 4 avril, la question n'était plus entre Napoléon et
+les coalisés; la victoire, seul arbitre qu'il eût jamais reconnu,
+s'était prononcée contre lui, et l'arrêt était sans appel. Il ne
+s'agissait plus que de savoir si le trône d'où il allait descendre,
+appartiendrait à son fils ou au frère de Louis XVI. La brochure de
+Chateaubriand, jetée dans l'un des plateaux de la balance où se
+pesaient alors les destinées de la France, contribua à la faire
+pencher du côté des Bourbons. Elle valut, pour leur cause, selon
+l'expression de Louis XVIII, plus qu'une armée.
+
+Sans doute, il y avait, dans ce violent réquisitoire, des allégations
+erronées, des attaques sans fondement, des invectives sans justice;
+mais ces exagérations, ces erreurs, n'étaient-elles pas inévitables
+après tant d'années de compression, de silence et, il faut bien le
+dire, de mensonge? Après tout, ce que la terrible brochure renfermait
+de plus accusateur et de plus amer sur la dureté de l'Empire, le
+ravage annuel et les reprises croissantes de la conscription, les
+tyrannies locales et l'oppression publique, n'excédait en rien--le mot
+est de Villemain--le grief et la plainte de la France à cette
+époque[61]. Le Sénat lui-même venait de résumer, dans son décret de
+déchéance, ces griefs et ces plaintes de la France; mais il ne pouvait
+pas lui appartenir d'être l'organe et le vengeur de la conscience
+publique à l'heure où elle recouvrait enfin la faculté de se faire
+entendre. Cet honneur revenait de droit à l'homme qui, dix ans
+auparavant, le 21 mars 1804, avait _seul_ répondu par sa démission à
+l'attentat de Vincennes.
+
+ [Note 61: Villemain, _M. de Chateaubriand, sa vie,
+ ses écrits, son influence littéraire et politique
+ sur son temps_, page 200.--1858.]
+
+
+
+
+IV (p. 013)
+
+
+La Restauration ouvrait à Chateaubriand une nouvelle carrière. Pair de
+France, ministre d'État, ministre des Affaires étrangères, ambassadeur
+à Berlin, à Londres et à Rome, son rôle politique fut considérable, et
+il semble qu'il y ait eu pour lui, pendant quinze ans, de 1814 à 1830,
+un interrègne littéraire. Il n'en fut rien en réalité. Ses écrits ne
+furent jamais plus nombreux, et plus encore peut-être que ceux de la
+période impériale, ils sont marqués au coin de la perfection.
+
+Sa qualité maîtresse était l'imagination; il était surtout un poète et
+un artiste, attiré par le côté brillant des choses, frappé du beau
+plus que de l'utile, du grand plus que du possible. On pouvait donc
+craindre que, le jour où il aborderait la politique, il ne se laissât
+aller à la fantaisie et au rêve, qu'il ne transportât dans la
+_littérature des idées_, la _littérature des images_. Il arriva, au
+contraire, qu'il fut simple, correct, logique, sévère de forme et
+puissant de raisonnement. Il ne faillit point, du reste, en cette
+nouvelle occurrence, à son rôle d'initiateur, et c'est lui qui a
+donné, dès les premiers jours de la liberté renaissante, les premiers
+modèles d'un art nouveau, la polémique politique.
+
+Les écrits de Chateaubriand sous la Restauration peuvent se diviser en
+plusieurs séries.
+
+La première comprend les écrits purement royalistes, ceux où il
+présente les Bourbons à la France nouvelle. Ces pages de circonstance,
+l'écrivain a su les élever à la hauteur de pages d'histoire. En dépit
+des révolutions, elles ont conservé leur beauté. Elles sont
+aujourd'hui oubliées, je le veux bien; cela importe peu, puisque aussi
+bien elles sont immortelles.
+
+En voici la liste: _Compiègne_, compte rendu de l'arrivée de Louis
+XVIII (avril 1814); _Le Vingt-et-un janvier_ (janvier 1815); _Notice
+sur la Vendée_ (1818); _la Mort du duc de Berry_ (février 1820);
+_Mémoires sur S. A. R. Monseigneur le duc de Berry_ (juin 1820); _Le
+Roi est mort: Vive le roi!_ (septembre 1824); _Le Sacre de Charles X_
+(juin 1825); _La Fête de saint Louis_ (25 août 1825); _La
+Saint-Charles_ (3 novembre 1825).
+
+Les _Mémoires touchant la vie et la mort du duc de Berry_ ont été
+composés sur les documents originaux les plus précieux. Ils renferment
+des lettres de Louis XVIII, de Charles X, du duc d'Angoulême, du duc
+de Berry, du prince de Condé, et un fragment de journal inédit.
+
+Ce livre reçut une récompense d'un prix inestimable. La mère du duc de
+Bordeaux voulut que les _Mémoires_ fussent ensevelis avec le coeur de
+la victime de Louvel. Cette récompense était méritée. Chateaubriand
+n'a peut-être pas d'ouvrage plus achevé. Il semble, en l'écrivant,
+s'être proposé pour modèle la _Vie d'Agricola_, de Tacite. Le (p. 014)
+succès n'a pas trompé son effort. S'il est dans notre littérature
+historique un livre qui puisse être mis à côté de l'oeuvre du grand
+historien latin, ce sont les _Mémoires sur le duc de Berry_.
+
+Chateaubriand s'était associé aux joies de la famille royale; il
+s'était associé surtout à ses douleurs et à ses deuils. Mais il
+s'était proposé en même temps une autre tâche. L'éducation politique
+de la France était à faire. La Charte de 1814 avait établi le
+gouvernement représentatif. Les hommes qui avaient servi la Révolution
+et l'Empire l'acceptaient, s'y résignaient tout au moins, parce qu'ils
+y voyaient la sauvegarde de leurs intérêts. Les royalistes, au
+contraire, croyaient avoir besoin de garanties, du moment que leur
+parti et leurs idées triomphaient, et ils ne laissaient pas d'éprouver
+quelque appréhension en présence d'un régime qui avait le tort, à
+leurs yeux, de rappeler ce gouvernement des Assemblées qui, en 1791 et
+1792, avaient détruit la monarchie. Il était donc nécessaire de
+dissiper ces préventions, de montrer aux royalistes que leur intérêt,
+aussi bien que leur devoir, était de se rallier à la Charte. Il
+n'importait pas moins de prouver au pays que les partisans les plus
+convaincus et les plus éloquents de la Charte se trouvaient dans les
+rangs des serviteurs de la royauté.
+
+C'est à cette oeuvre, importante entre toutes, que s'employa
+Chateaubriand. Il publia successivement les considérations sur _l'État
+de la France au 4 octobre 1814_, les _Réflexions politiques sur
+quelques écrits du jour et sur les intérêts de tous les Français_
+(décembre 1814), le _Rapport sur l'état de la France_, fait au Roi
+dans son conseil (mai 1815), et _la Monarchie selon la Charte_
+(septembre 1816).
+
+Tous ces écrits, les trois derniers surtout, furent des événements.
+Écrites à l'occasion de diverses brochures révolutionnaires, et plus
+particulièrement du _Mémoire au roi_, de Carnot, où l'ancien membre du
+Comité de salut public faisait l'éloge des régicides, les _Réflexions
+politiques_ renfermaient, dans leur première partie, sur la Révolution
+et sur les juges de Louis XVI, des pages admirables et dont Joseph de
+Maistre lui-même n'a pas surpassé l'éloquence. Dans une seconde
+partie, l'auteur faisait l'éloge de la Charte, montrait qu'elle
+consacrait tous les principes de la monarchie, en même temps qu'elle
+posait toutes les bases d'une liberté raisonnable. C'était un traité
+de paix signé entre les deux partis qui avaient divisé les Français:
+traité où chacun des deux abandonnait quelque chose de ses prétentions
+pour concourir à la gloire de la patrie.
+
+Quelques jours après l'apparition des _Réflexions politiques_, le roi
+Louis XVIII, recevant une députation de la Chambre des députés, saisit
+cette occasion solennelle pour faire l'éloge de l'ouvrage de
+Chateaubriand et pour déclarer que les principes qui y étaient
+contenus devaient être ceux de tous les Français.
+
+Bientôt cependant Napoléon allait quitter l'île d'Elbe, détruire
+toutes les espérances de réconciliation et déchaîner sur la (p. 015)
+France les plus terribles catastrophes. Chateaubriand a suivi Louis
+XVIII à Gand, il fait partie de son Conseil, et il rédige, à la date
+du 12 mai 1815, le _Rapport au Roi sur l'état de la France_. A Gand
+comme à Paris, il se montre fidèle aux principes d'une sage liberté,
+il proclame une fois de plus qu'on ne peut régner en France que par la
+Charte et avec la Charte. Approuvé par le roi, inséré au _Journal
+officiel_, le rapport du 12 mai est un des documents les plus
+considérables de la période des Cent-Jours. C'était une réponse à
+l'Acte additionnel, et le gouvernement impérial en fut troublé à ce
+point qu'il fit, à l'occasion de ce rapport, ce que le Directoire
+avait fait à l'apparition des _Mémoires_ de Cléry. Le texte en fut
+audacieusement falsifié. Chateaubriand était censé proposer au roi le
+rétablissement des droits féodaux et des dîmes ainsi que le retour des
+biens nationaux à leurs anciens propriétaires. Rien ne prouve mieux
+que ce faux en matière historique l'importance de l'écrit de
+Chateaubriand. S'il avait pu être répandu dans toute la France, comme
+la brochure _De Buonaparte et des Bourbons_, il aurait, une fois de
+plus, valu à Louis XVIII une armée.
+
+La _Monarchie selon la Charte_, publiée au mois de septembre 1816, est
+divisée en deux parties. La seconde avait trait aux circonstances du
+moment; elle ne présente plus qu'un intérêt très secondaire. Il n'en
+est pas de même de la première. Les quarante chapitres dont elle se
+compose sont consacrés à développer les principes du gouvernement
+représentatif, et ces principes sont, en général, les véritables, les
+principes orthodoxes constitutionnels. Le style est partout sobre,
+précis, exact. Chateaubriand enseigne la langue parlementaire à des
+hommes qui étaient loin de la parler avec cette netteté et cette
+lucidité. Un vieil adversaire, l'abbé Morellet[62], ne pouvait en
+revenir de surprise. L'auteur d'_Atala_ avait disparu pour faire place
+à un publiciste qui, s'il n'égalait pas Montesquieu, le rappelait
+cependant par plus d'un côté.
+
+ [Note 62: Il avait publié, en l'an IX, des
+ _Observations critiques sur le roman intitulé_:
+ ATALA.]
+
+
+
+
+V
+
+
+Un jour devait venir où, de plus en plus attiré par la politique,
+Chateaubriand se ferait journaliste. Pendant deux ans, d'octobre 1818
+à mars 1820, il a dirigé _Le Conservateur_, auquel il avait donné pour
+devise: _Le Roi, la Charte et les Honnêtes gens_. Après sa sortie du
+ministère, il devint l'un des rédacteurs du _Journal des Débats_, où
+il écrivit pendant trois ans et demi, du 21 juin 1824 à la fin de
+1827.
+
+Si j'écrivais la vie politique de Chateaubriand, je serais sans (p. 016)
+doute amené à relever les inconséquences et les contradictions
+auxquelles il n'a pas échappé: libéral, il a combattu le ministère
+libéral de M. Decazes; royaliste, il a combattu le ministère royaliste
+de M. de Villèle. Je serais conduit à déplorer les funestes résultats
+de ses ardentes polémiques. Mais je n'examine que la valeur littéraire
+de ses oeuvres, je ne considère que le talent déployé. Or, le talent
+ici fut merveilleux. Chateaubriand a été sans conteste le plus grand
+polémiste de son temps. Il serait resté--si Louis Veuillot ne fût pas
+venu--le maître du journalisme au XIXe siècle. Armand Camel, son
+élève, ne l'a suivi que de très loin, _non passibus æquis_. Solidité
+de la dialectique, trame serrée du raisonnement, propriété de termes
+exacte et forte, ces qualités du journaliste, Chateaubriand les
+possède au plus haut degré; mais il a de plus ce qui manqua au
+rédacteur du _National_, l'image éblouissante, le rayon poétique,
+l'éclair lumineux de l'épée. Napoléon ne s'y trompa point. Il disait,
+à Sainte-Hélène, après avoir lu les premiers articles du
+_Conservateur_:
+
+ «Si, en 1814 et en 1815, la confiance royale n'avait pas été
+ placée dans des hommes dont l'âme était détrempée par des
+ circonstances trop fortes...; si le duc de Richelieu, dont
+ l'ambition fut de délivrer son pays des baïonnettes étrangères;
+ si Chateaubriand, qui venait de rendre à Gand d'éminents
+ services, avaient eu la direction des affaires, la France serait
+ sortie puissante de ces deux grandes crises nationales.
+ Chateaubriand a reçu de la nature le feu sacré, ses ouvrages
+ l'attestent. Son style n'est pas celui de Racine, c'est celui du
+ prophète. Il n'y a que lui au monde qui ai pu dire impunément à
+ la tribune des pairs, que _la redingote grise et le chapeau de
+ Napoléon, placés au bout d'un bâton sur la côte de Brest,
+ feraient courir l'Europe aux armes_[63]. Si jamais il arrive au
+ timon des affaires, il est possible que Chateaubriand s'égare:
+ tant d'autres y ont trouvé leur perte! Mais, ce qui est certain,
+ c'est que tout ce qui est grand et national doit convenir à son
+ génie[64].»
+
+ [Note 63: Voici le passage auquel Napoléon fait
+ allusion, et qui se trouve, non dans un discours à
+ la Chambres des pairs, mais dans un article du
+ _Conservateur_, celui du 17 novembre 1818:
+
+ «Jeté au milieu des mers où Camoëns plaça le
+ génie des tempêtes, Buonaparte ne peut se
+ remuer sur son rocher sans que nous ne soyons
+ avertis de son mouvement par une secousse. Un
+ pas de cet homme à l'autre pôle se ferait
+ sentir à celui-ci. Si la Providence déchaînait
+ encore son fléau; si Buonaparte était libre
+ aux États-Unis, ses regards attachés sur
+ l'océan suffiraient pour troubler les peuples
+ de l'ancien monde: sa seule présence sur le
+ rivage américain de l'Atlantique forcerait
+ l'Europe à camper sur le rivage opposé.»]
+
+ [Note 64: _Mémoires pour servir à l'Histoire de
+ France sous Napoléon_, par M. de Montholon, t. IV,
+ p. 248.]
+
+ Élevé à la pairie[65], lors de la seconde rentrée de Louis XVIII,
+ Chateaubriand a prononcé de nombreux discours, du 19 décembre 1815
+ au 7 août 1830. Sous la Restauration, les séances du Luxembourg
+ n'étaient pas publiques. Les discours de Chateaubriand, comme ceux
+ de presque tous ses collègues, sont des discours écrits. Ce (p. 017)
+ fut seulement en 1823 et en 1824 qu'il eut occasion, comme
+ ministre des Affaires étrangères, de paraître à la tribune de la
+ Chambre des députés. Un témoin de ce temps-là, M. Villemain, dit à
+ ce sujet: «M. de Chateaubriand soutint avec succès l'épreuve,
+ nouvelle pour lui, de la tribune des députés, de cette tribune,
+ déjà si passionnée, où l'éloquence avait reparu avec le pouvoir.
+ Sa parole écrite, mais prononcée avec une expression forte et
+ naturelle, exerça beaucoup d'empire[66]».
+
+ [Note 65: Le 17 août 1815.]
+
+ [Note 66: M. Villemain, _la Tribune moderne_, p.
+ 324.]
+
+Par la beauté du style, par l'importance des questions qu'ils
+traitent, les _Discours_ et les _Opinions_ de Chateaubriand méritent
+de survivre aux circonstances qui les ont vus naître. Les sujets qu'il
+aborde sont de ceux dont l'intérêt est toujours _actuel_:
+l'inamovibilité des juges, la liberté religieuse, la loi d'élections,
+la liberté de la presse, la loi de recrutement, la liberté
+individuelle.
+
+Deux discours, d'un intérêt surtout historique, sont particulièrement
+remarquables: celui du 23 février 1823 sur la guerre d'Espagne, celui
+du 7 août 1830, en faveur des droits du duc de Bordeaux. Composés dans
+le silence du cabinet au lieu d'être nés à la tribune, ces discours ne
+sauraient suffire à valoir une place à Chateaubriand parmi nos grands
+orateurs: il n'en reste pas moins qu'ils sont admirables et que
+personne, ni de Serre, ni Royer-Collard, ni même Berryer, n'a eu comme
+lui le secret des mots puissants et des paroles impérissables.
+
+Ses ouvrages politiques, ses écrits polémiques, ses Opinions et ses
+Discours sont comme une histoire abrégée de la Restauration. Rangés
+par ordre chronologique, ils représentent, comme dans un miroir, les
+hommes et les choses de ce temps. A l'intérêt historique se vient
+ajouter ici l'intérêt littéraire, car Chateaubriand ne fut jamais plus
+en possession de son talent d'écrivain que dans ces années qui vont de
+1814 à 1830. Même quand il fait de la politique, il reste un charmeur.
+Même quand il est devenu l'homme des temps nouveaux et qu'il rompt des
+lances en faveur de la liberté de la presse, il reste un chevalier;
+son écu porte toujours la devise: _Je sème l'or_, et l'on voit à son
+casque, comme à celui de Manfred, l'aigle déployée aux ailes d'argent.
+
+
+
+
+VI
+
+
+La politique cependant n'absorbait pas Chateaubriand tout entier. De
+1826 à 1830, le libraire Ladvocat publia une édition des _OEuvres
+complètes_ du grand écrivain, et ce fut pour ce dernier une occasion
+de revoir avec soin tous ses anciens ouvrages et de donner aux
+lecteurs quelques ouvrages nouveaux.
+
+Il avait fait paraître à Londres, en 1797, un _Essai historique,
+politique et moral sur les Révolutions anciennes et modernes, (p. 018)
+considérées dans leurs rapports avec la République française de nos
+jours_. Réimprimé en Angleterre et en Allemagne, le livre n'avait pas
+pénétré en France, et Chateaubriand eût volontiers condamné à l'oubli
+cette oeuvre de jeunesse, inspirée par les idées philosophiques de
+Rousseau. Mais une oeuvre sortie de sa plume et signée de son nom
+pouvait-elle éternellement rester sous le boisseau? A défaut de ses
+amis, ses ennemis ne l'auraient pas permis. Ayant pu s'en procurer
+quelques exemplaires dans les bureaux de la police, ils ne se
+faisaient pas faute d'en citer des extraits, habilement choisis, à
+l'aide desquels ils s'efforçaient de mettre en contradiction avec
+lui-même l'auteur du _Génie du Christianisme_.
+
+En 1826, Chateaubriand réimprima l'Essai sans y changer un seul mot:
+seulement, il l'accompagna de notes où il relevait et réfutait ses
+erreurs; où, sans nul souci d'amour-propre, il faisait amende
+honorable au bon sens, à la religion et à la saine philosophie. C'est
+un spectacle curieux, et peut-être sans exemple avant Chateaubriand,
+que celui d'un auteur qui, au lieu de défendre son ouvrage, le
+condamne avec une sévérité que la critique la plus malveillante aurait
+eu peine à égaler.
+
+Il apparaît d'ailleurs, à la lecture de l'_Essai_, que la raison du
+jeune émigré, sa conscience et ses penchants démentaient son
+philosophisme, et aussi que l'esprit de liberté ne l'abandonnait pas
+davantage que l'esprit monarchique. On s'attendait, d'après les
+insinuations de la malveillance, à trouver un impie, un
+révolutionnaire, un factieux, et on découvrait un jeune homme
+accessible à tous les sentiments honnêtes, impartial avec ses ennemis,
+juste contre lui-même, et auquel, dans le cours d'un long ouvrage, il
+n'échappe pas un seul mot qui décèle une bassesse de coeur.
+
+L'_Essai_ est un véritable chaos, dit Chateaubriand dans sa préface.
+Il y a de tout, en effet, dans ce livre: de l'érudition, des portraits
+et des anecdotes, des impressions de lecture et des récits de voyages,
+des considérations politiques et des tableaux de la nature. Malgré le
+décousu, la bizarrerie et les incohérences de l'ouvrage, on ne le
+parcourt pas sans éprouver un réel intérêt, sans ressentir un attrait
+très vif, parce que l'auteur y a versé toutes ses pensées, toutes ses
+rêveries, toutes ses souffrances, parce que ses souvenirs personnels
+s'y mêlent avec tous les souvenirs de cette Révolution qui a tué son
+frère et qui a fait mourir sa mère. Ce sont déjà des pages de
+mémoires--les mémoires d'avant la gloire, en attendant les mémoires
+d'outre-tombe. On s'attache à ce livre étrange, où déjà se révèle, au
+milieu d'énormes défauts, un si rare talent d'écrivain, soit que
+l'auteur redise la mort de Louis XVI, les vertus de Malesherbes, ou
+encore les misères et les douleurs de l'exil. On ne lit pas sans
+pleurer cet admirable chapitre XIII: _Aux Infortunés_, qui suffirait
+seul à sauver de l'oubli l'_Essai sur les Révolutions_.
+
+En 1827, parut le _Voyage en Amérique_.
+
+Chateaubriand aimait à s'appliquer le vers de Lucrèce: (p. 019)
+
+ Tum porro puer ut sævis projectus ab undis
+ Navita..................
+
+Né au bord de la mer en un jour de tempête, élevé comme le compagnon
+des vents et des flots, il aimait naturellement les voyages, les
+longues courses à travers l'océan.
+
+Le 6 mai 1791, il s'embarquait à Saint-Malo pour l'Amérique, avec le
+dessein de rechercher par terre, au nord de l'Amérique septentrionale,
+le passage qui établit la communication entre le détroit de Behring et
+les mers du Groënland. Il ne retrouva pas la mer Polaire; mais,
+lorsqu'il revint, au mois de janvier 1792, il rapportait des images,
+des couleurs, toute une poésie nouvelle; il amenait avec lui deux
+sauvages d'une espèce inconnue: Chactas et Atala.
+
+Dans son voyage de 1807, il fit le tour de la Méditerranée, retrouvant
+Sparte, passant à Athènes, saluant Jérusalem, admirant Alexandrie,
+signalant Carthage, et se reposant à Grenade, sous les portiques de
+l'Alhambra. C'était une course à travers les cités célèbres et les
+ruines. En 1791, au contraire, après une rapide visite à deux ou trois
+villes dont le nom était alors à peine connu, Baltimore, Philadelphie,
+New-York, son voyage s'était accompli tout entier dans les déserts,
+sur les grands fleuves, au milieu des forêts. Rien ne ressemble donc
+moins à l'_Itinéraire de Paris à Jérusalem_ que le _Voyage en
+Amérique_; mais, avec des qualités différentes, ce _Voyage_ est aussi
+un chef-d'oeuvre. A côté des pages où l'on croit entendre, selon le
+mot de Sainte-Beuve, «l'hymne triomphal de l'indépendance naturelle et
+le chant d'ivresse de la solitude», on y trouve des _notes sans date_,
+qui rendent admirablement, dit encore Sainte-Beuve, «l'impression
+vraie, toute pure, à sa source: ce sont les cartons du grand peintre,
+du grand paysagiste, dans leur premier jet[67]». Des considérations
+sur les nouvelles républiques de l'Amérique du Sud, sur les périls qui
+les menacent, sur l'anarchie qui les attend, ferment le volume. Il
+s'ouvre par un portrait de Washington, que l'auteur met en regard du
+portrait de Bonaparte. «En 1814, dit-il dans une de ses préfaces, j'ai
+peint _Buonaparte et les Bourbons_; en 1827, j'ai tracé le _parallèle
+de Washington et de Buonaparte_; mes deux plâtres de Napoléon lui
+ressemblent: mais l'un a été coulé sur la vie, l'autre modelé sur la
+mort, et la mort est plus vraie que la vie.»
+
+ [Note 67: _Chateaubriand et son groupe littéraire
+ sous l'Empire_, t. I, p. 126.]
+
+_Habent sua fata libelli_... Les _Natchez_ ont leur histoire.
+Lorsqu'en 1800, Chateaubriand quitta l'Angleterre pour rentrer en
+France sous un nom supposé, celui de La Sagne, il n'osa se charger
+d'un trop gros bagage: il laissa la plupart de ses manuscrits à
+Londres. Parmi ces manuscrits se trouvait celui des _Natchez_, dont
+il n'apportait à Paris que _René_, _Atala_ et quelques (p. 020)
+descriptions de l'Amérique.
+
+Quatorze années s'écoulèrent avant que les communications avec la
+Grande-Bretagne se rouvrissent. Il ne songea guère à ses papiers dans
+le premier moment de la Restauration; et, d'ailleurs, comment les
+retrouver? Ils étaient restés renfermés dans une malle, chez une
+Anglaise, qui lui avait loué une mansarde à Londres. Il avait oublié
+le nom de cette femme; le nom de la rue et le numéro de la maison où
+il avait demeuré, étaient également sortis de sa mémoire.
+
+Après la seconde Restauration, sur quelques renseignements vagues et
+même contradictoires qu'il fit passer à Londres, deux de ses amis, MM.
+de Thuisy, à la suite de longues recherches, finirent par découvrir la
+maison qu'il avait habitée dans la partie ouest de Londres. Mais son
+hôtesse était morte depuis plusieurs années, laissant des enfants qui,
+eux-mêmes, avaient disparu. D'indications en indications, MM. de
+Thuisy, après bien des courses infructueuses, les retrouvèrent enfin
+dans un village à plusieurs milles de Londres.
+
+Ces braves gens avaient conservé avec une religieuse fidélité la malle
+du pauvre émigré; ils ne l'avaient pas même ouverte. Rentré en
+possession de son _trésor_, Chateaubriand ne songea pas à mettre en
+ordre ces vieux papiers, jusqu'au jour où, sorti du pouvoir, il eut à
+s'occuper de l'édition de ses _OEuvres complètes_.
+
+Le manuscrit des _Natchez_ se composait de deux mille trois cent
+quatre-vingt-trois pages in-folio. Ce premier manuscrit était écrit de
+suite sans section; tous les sujets y étaient confondus: voyages,
+histoire naturelle, partie dramatique, etc.; mais auprès de ce
+manuscrit d'un seul jet, il en existait un autre, partagé en livres,
+et où il avait commencé à établir l'ordre. Dans ce second travail non
+achevé, Chateaubriand avait non seulement procédé à la revision de la
+matière, mais il avait encore changé le genre de la composition, en la
+faisant passer du roman à l'épopée.
+
+Cette transformation s'arrêtait à peu près à la moitié de l'ouvrage.
+Chateaubriand, lorsqu'il revisa son manuscrit en 1825, ne crut pas
+devoir la pousser plus loin; de sorte que, des deux volumes dont se
+composent aujourd'hui les _Natchez_, le premier s'élève à la dignité
+de l'épopée, comme dans les _Martyrs_, le second descend à la
+narration ordinaire, comme dans _Atala_ et dans _René_.
+
+Sainte-Beuve, à l'époque où il essayait de réagir contre la gloire de
+Chateaubriand et où il s'efforçait de la diminuer, a dit de la partie
+épique des _Natchez_: «On ne saurait se figurer quelle prodigieuse
+fertilité d'imagination il y a déployée, que d'inventions, que de
+machines, surtout quelle profusion de figures proprement dites, de
+similitudes les plus ingénieuses à côté des plus bizarres, un mélange
+à tout moment de grotesque et de charmant. Mais certes, au sortir de
+ce poème il était rompu aux images, il avait la main faite à tout en
+ce genre. Jamais l'art de la comparaison homérique n'a été poussé plus
+loin, non pas seulement le procédé de l'imitation directe, mais (p. 021)
+celui de la transposition. C'est un tour de force perpétuel que cette
+reprise d'Homère en iroquois. Après les _Natchez_, tout ce qui nous
+étonne en ce genre dans les _Martyrs_ n'était pour l'auteur qu'un
+jeu[68]».
+
+ [Note 68: _Chateaubriand et son groupe littéraire
+ sous l'Empire_, t. II, p. 2.]
+
+Le second volume, non plus épique, mais simplement romanesque, offre
+de brillantes descriptions, des péripéties tragiques, des personnages
+et des caractères variés, types d'héroïsme et de vertu, de séduction
+et de grâces, de scélératesse et de cruauté: Chactas et le père Souel,
+le commandant Chépar, le capitaine d'Artaguette et le grenadier
+Jacques, le sage Adario, le généreux Outougamiz, le sauvage Ondouré,
+la criminelle Akansie, et ces deux soeurs d'Atala, Céluta, l'épouse de
+René, et cette jeune Mila, sur qui le poète semble avoir épuisé toutes
+les grâces de son pinceau et les plus fraîches couleurs de sa palette;
+qu'il prend au sortir de l'enfance, pour peindre ses premiers
+sentiments, ses premières sensations et ses premières pensées, dont il
+fait ressortir la légèreté piquante, la vivacité spirituelle, la
+prudence sous les apparences de l'irréflexion, le courage et la
+résolution, sous des traits enfantins. Mila est le charme de ce poème
+et de ce roman, que M. Émile Faguet a eu raison d'appeler «ces
+charmants _Natchez_[69]», et dont le spirituel abbé de Féletz
+écrivait, au moment de leur apparition: «Pour me résumer, je dirai que
+_les Natchez_ sont l'oeuvre d'un génie fort, vigoureux, puissant et
+original; c'est un ouvrage qui n'a point de modèle; l'illustre auteur
+me permettra d'ajouter, et qui ne doit pas en servir[70].»
+
+ [Note 69: _Études littéraires sur le XIXe siècle_
+ par Émile Faguet, de l'Académie française.--«Les
+ premiers livres des _Natchez_, dit M. Faguet, sont
+ écrits dans la manière d'une épopée en prose, ton
+ que l'auteur ne possédait pas encore. Mais ensuite
+ c'est le livre le plus _naturel_ et le plus varié
+ qu'ait écrit Chateaubriand. Sa verve s'y abandonne
+ en inventions charmantes, en rêveries
+ merveilleuses, en tableaux d'une grandeur achevée.
+ C'est, avec _René_, le vrai livre de Chateaubriand
+ jeune, sans système, sans thèse, sans attitude,
+ sans prétention, enivré de liberté, de solitude,
+ d'ironie sincère, de naïve et magnifique
+ désespérance. Il ne faut pas oublier que des pages
+ sublimes du _Génie_ (la forêt d'Amérique sous la
+ lune, par exemple), sont tout simplement empruntées
+ aux _Natchez_, et que _René_ et _Atala_ en étaient,
+ en leur forme primitive, des fragments. C'est là
+ qu'est la source vive, fraîche, délicieusement
+ jaillissante et libre, déjà épurée, non encore
+ entourée de constructions un peu artificielles,
+ d'où devait naître ce fleuve si abondamment et
+ magnifiquement épanché pendant quarante ans.»]
+
+ [Note 70: _Mélanges de philosophie, d'histoire et
+ de littérature_, par Ch.-M. de Féletz, de
+ l'Académie française, t. III, p. 304.]
+
+En même temps qu'il faisait paraître _les Natchez_, Chateaubriand
+réunissait, sous le titre de _Mélanges littéraires_, les principaux
+articles de critique insérés par lui, de 1800 à 1826, dans le _Mercure
+de France_, le _Conservateur_ et le _Journal des Débats_. Quelques-uns
+de ces articles avaient été des événements. Tel, par exemple, celui du
+4 juillet 1807, qui s'ouvre par la phrase fameuse: «C'est en vain que
+Néron prospère, Tacite est déjà né dans l'empire; il croît inconnu
+auprès des cendres de Germanicus, et déjà l'intègre Providence (p. 022)
+a livré à un enfant obscur la gloire du maître du monde...» et qui se
+termine par ces lignes: «Il y a des autels, comme celui de l'honneur,
+qui, bien qu'abandonnés, réclament encore des sacrifices... Après
+tout, qu'importent les revers, si notre nom prononcé dans la postérité
+va faire battre un coeur généreux deux mille ans après notre vie[71]!»
+
+ [Note 71: Article _Sur le «Voyage pittoresque et
+ artistique de l'Espagne_», par M. Alexandre de
+ Laborde.--Cet article fit supprimer le _Mercure_.]
+
+Sur les _Mémoires de Louis XIV_, sur la _Législation primitive_ de M.
+de Bonald, sur la _Vie de M. de Malesherbes_, l'auteur des _Mélanges_
+a des pages de la plus haute éloquence. C'est un inoubliable tableau
+que celui des derniers moments du défenseur de Louis XVI, que rendit
+si douloureux et si amer l'affreux spectacle de sa famille, dans
+laquelle il comptait un frère de Chateaubriand, immolée le même jour
+que lui, avec lui, et sous ses yeux! Chateaubriand excelle à peindre
+ces grandes scènes de douleur et de désolation: _Crescit cum
+amplitudine rerum vis ingenii_.
+
+En d'autres rencontres, s'il traite des sujets d'un intérêt
+secondaire, quelques-uns même qui pourraient sembler insignifiants, il
+sait leur donner l'importance qui leur manque. Il oublie, à la vérité,
+un peu le livre, il n'y revient que de loin en loin, pour l'acquit de
+sa conscience; et je ne connais point de critique qui en ait plus que
+lui. Mais, enfin, nous n'y perdons rien, car ces pages à côté valent
+mieux que tout le livre: _Materiam superabat opus_. Même quand il
+écrit de simples _articles de journaux_, Chateaubriand sait leur
+imprimer un caractère de durée.
+
+ * * * * *
+
+Les _Mélanges littéraires_ furent bientôt suivis d'un volume
+entièrement inédit. Dans les dernières années de la Restauration, il
+était beaucoup question des Stuarts. Leur nom retentissait sans cesse
+à la tribune et dans la presse. En 1827, Armand Carrel composait
+l'_Histoire de la Contre-Révolution en Angleterre sous Charles II et
+Jacques II_. Chateaubriand voulut en parler à son tour, et, en 1828,
+il publia les _Quatre Stuart_.
+
+Il s'était occupé autrefois, dans l'_Essai sur les Révolutions_, du
+règne de Charles Ier; il en avait même écrit l'histoire complète. Avec
+la conscience qu'il apportait dans tous ses travaux, il relut
+attentivement, outre les historiens qui l'avaient précédé, les
+mémoires latins et anglais des contemporains, sur la matière; il
+déterra quelques pièces peu connues. De tout cela il est résulté, non
+une histoire des Stuart qu'il ne voulait pas faire, mais une sorte de
+traité où les faits n'ont été placés que pour en tirer des
+conséquences. Tantôt la narration est courte lorsqu'aucun sujet de
+réflexions ne se présente ou qu'on n'est pas attaché par l'intérêt des
+événements; tantôt elle est longue quand les réflexions en sortent
+avec abondance, ou quand les événements sont pathétiques.
+
+Carrel se plaisait à voir dans le renversement des Stuarts, la (p. 023)
+préface et l'annonce du renversement des Bourbons. Chateaubriand, au
+contraire, tâche de faire sentir les principales différences des deux
+révolutions, celle de 1640 et celle de 1789, et des deux
+restaurations, celle de 1660 et celle de 1814. Il signale les écueils,
+afin d'en rendre l'évitée plus facile, mais l'homme pervertit souvent
+les choses à son usage, et quand on lui croit offrir des leçons, on ne
+lui fournit que des exemples.
+
+Les conseils de Chateaubriand ne furent pas entendus: le vieux château
+des Stuarts s'ouvrit bientôt pour recevoir les Bourbons exilés. Et
+voilà pourquoi on ne lit plus les _Quatre Stuart_. On y reviendra un
+jour, car de bons juges, et parmi eux M. Nisard, n'hésitent pas à y
+voir un chef-d'oeuvre de pensée et de style. Un autre critique qui,
+lui non plus, n'était pas de la paroisse de Chateaubriand, dit de son
+côté: «Les _Quatre Stuart_, où la manière de Voltaire se marie à celle
+qui ne peut être désignée que par le nom de Chateaubriand, sont un
+morceau brillant et impartial, où l'imagination ne paraît guère que
+pour embellir un incorruptible bon sens[72].»
+
+ [Note 72: _Études sur la littérature française au
+ XIXe siècle_, par A. Vinet, t. I, p. 321.]
+
+
+
+
+VII
+
+
+Pendant les quinze années de la Restauration, Chateaubriand avait
+maintenu son rang. Sa primauté littéraire était incontestable et
+incontestée. Son talent avait révélé des qualités nouvelles, des dons
+nouveaux. Sans cesser d'être un grand poète, il était devenu le
+premier de nos publicistes. Rien, semblait-il, ne pouvait plus ajouter
+à sa gloire, et puisque la vieillesse était venue, puisque le
+gouvernement qu'il avait servi était tombé, il allait sans doute se
+retirer de la lice, se renfermer dans le silence et se consacrer tout
+entier à l'achèvement des _Mémoires de sa vie_. Il l'eût fait, s'il
+eût été libre, mais il ne l'était pas. L'édition de ses _OEuvres
+complètes_ n'était pas achevée, et il avait contracté vis-à-vis de ses
+souscripteurs des engagements qu'il lui fallait remplir.
+
+Le 4 avril 1831, parurent les quatre volumes des _Études historiques_.
+
+Chateaubriand avait eu de bonne heure la vocation de l'historien.
+C'est elle qui lui inspira son premier ouvrage, l'_Essai sur les
+Révolutions_. Le sixième livre des _Martyrs_, la lutte des Romains et
+des Franks, est une reconstitution historique pleine de relief et de
+vie. Le récit de la mort de saint Louis dans l'_Itinéraire_,
+l'esquisse des guerres de la Vendée dans le _Conservateur_, avaient
+achevé de montrer ce que l'auteur était capable de faire en ce genre.
+Cependant ce n'étaient là que des préludes, des essais, des (p. 024)
+cartons de maître; ce n'était pas encore la grande toile, le tableau
+définitif et complet.
+
+Ce tableau, nous l'avons dans les _Études ou Discours historiques sur
+la chute de l'Empire romain, la naissance et les progrès du
+Christianisme et l'invasion des Barbares_.
+
+Chateaubriand, dans ces _Études_, est remonté aux sources; son
+érudition est de première main. C'est de l'histoire documentaire.
+Mais, en même temps, comme il sait ranimer ces documents éteints,
+éclairer ces vieux textes, les mettre dans la plus belle, dans la plus
+éclatante lumière! Comme il laisse loin derrière lui le philosophe
+Gibbon, qui semblait pourtant avoir dit le dernier mot sur la
+Décadence et la chute de l'Empire romain et sur les invasions! Nul n'a
+mieux compris--et c'est un témoignage que lui rend un savant
+médiéviste que j'ai déjà eu l'occasion de citer, M. Léon Gautier, nul
+n'a mieux compris que Chateaubriand les derniers Romains et les
+Barbares vengeurs. Nul n'a mieux saisi et rendu ce formidable
+contraste entre ces deux races, dont l'une était dangereuse pour avoir
+trop vécu, et l'autre pour n'avoir pas encore vécu assez; dont l'une
+était aussi éloignée de la civilisation par sa corruption que l'autre
+par sa grossièreté[73].
+
+ [Note 73: _Portraits littéraires_, par Léon
+ Gautier, p. 13.]
+
+Chateaubriand se montre, dans les _Études historiques_, investigateur
+patient, penseur sagace et profond; il prend soin de rendre sa raison
+maîtresse de ses autres facultés. Mais chaque historien donne à
+l'histoire la teinte de son génie. Celui de Chateaubriand, où dominait
+l'imagination, se trahit à chaque instant par des traits d'un effet
+grandiose et poétique. Dessinateur exact, il est aussi un admirable
+coloriste. Ni la solidité, d'ailleurs, ni l'impartialité du récit n'en
+souffrent: l'éclat d'une belle arme n'altère pas la beauté de sa
+trempe.
+
+Dans la pensée de Chateaubriand, les six _Discours_ sur les Empereurs
+romains, d'Auguste à Augustule, sur les moeurs des chrétiens et des
+païens, et sur les moeurs des Barbares, devaient servir d'introduction
+à la grande _Histoire de France_ qu'il avait, dès 1809, projeté
+d'écrire. De cette Histoire, nous n'avons malheureusement qu'une
+esquisse et un certain nombre de fragments, qui forment, sous le titre
+d'_Analyse raisonnée de l'Histoire de France_, la majeure partie du
+tome III et tout le tome IV des _Études historiques_.
+
+L'esquisse, trop rapide, est nécessairement très incomplète; mais les
+fragments sur les règnes des Valois et sur l'invasion des Anglais au
+XIVe siècle, les récits des batailles de Poitiers et de Crécy en
+particulier sont des morceaux achevés. Dans cette seconde partie de
+son livre, du reste, la manière de Chateaubriand est toute différente
+de celle qu'il avait suivie dans la première partie. Il ne lui
+déplaisait pas de montrer ainsi les faces diverses de son talent, sans
+cesse renouvelé. Voici ce que dit du style de l'_Analyse (p. 025)
+raisonnée_ l'un des meilleurs critiques du temps, M. Charles Magnin:
+«Elle est écrite avec cette facilité à la fois élégante et cursive,
+devenue depuis quelque temps la manière habituelle de l'auteur... Dans
+toute cette partie des _Études historiques_, la manière de M. de
+Chateaubriand est sensiblement changée, mais pour être moins élevée,
+elle n'est pas moins parfaite. Sa diction, sans cesser d'être
+pittoresque, est devenue familière, agile et transparente, comme la
+plus excellente prose de Voltaire[74].»
+
+ [Note 74: _Causeries et méditations_, par Charles
+ Magnin, t. I, p. 447.]
+
+Chateaubriand achevait à peine de corriger les épreuves des _Études
+historiques_, lorsque les circonstances le forcèrent à faire de
+nouveau acte de polémiste. De mars 1831 à décembre 1832, il publia
+successivement quatre brochures politiques: _De la Restauration et de
+la Monarchie élective_ (24 mars 1831);--_De la nouvelle proposition
+relative au bannissement de Charles X et de sa famille_ (31 octobre
+1831);--_Courtes explications sur les 12.000 francs offerts par Mme la
+Duchesse de Berry aux indigents attaqués de la contagion_ (26 avril
+1832); _Mémoire sur la captivité de Mme la Duchesse de Berry_ (29
+décembre 1832).
+
+Ces brochures, dont le retentissement fut considérable, ne sont pas
+des pamphlets. Cormenin a eu raison de le dire: Chateaubriand n'est
+pas un pamphlétaire. Le pamphlétaire, c'est Paul-Louis Courier,
+écrivain exquis, mais coeur vulgaire, qui dénigre tout ce qui est
+noble, rabaisse tout ce qui est grand, se déguise pour attaquer et
+fait de sa plume un stylet. Chateaubriand descend dans l'arène la
+visière levée, il ne se sert que d'armes loyales. Même quand il se
+trompe, même quand ses colères sont injustes, il ne fait appel qu'à de
+hauts sentiments. La cause qu'il défendait était une cause vaincue;
+s'il n'a pu la relever, il lui a été donné du moins de l'honorer par
+sa fidélité. Dans le _Génie du Christianisme_, il nous avait montré
+Bossuet, un pied dans la tombe, mettant Condé au cercueil et «faisant
+les funérailles du siècle de Louis». Chateaubriand, à son tour, dans
+ses éloquentes brochures, conduit le deuil de la vieille monarchie, de
+cette race antique qui avait fait la France.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+L'heure du repos avait sonné pour le vieil athlète. Mais quoi! il est
+pauvre! De sa pairie, de son ministère, de ses ambassades et de ses
+pensions, il n'a rien gardé. Fidèle à la devise de sa maison, il a
+_semé l'or_, et il ne lui reste pas deux sous. Il faut vivre pourtant.
+Aux jours de sa jeunesse, à Londres, dans son grenier d'Holborn, il
+avait fait, pour l'imprimeur Baylis, des traductions du latin et de
+l'anglais. A Paris, vieilli, malade, plein d'ans et de gloire, il
+fera, pour le libraire Gosselin, une traduction du _Paradis (p. 026)
+perdu_, et il écrira un _Essai sur la littérature anglaise_.
+
+Dans les deux volumes de l'_Essai_, Chateaubriand n'isole pas
+l'histoire de la nation anglaise de l'examen de sa littérature. Là
+surtout est l'originalité de son livre. Ici encore il est un
+précurseur, il ouvre la voie que M. Taine parcourra un jour avec tant
+de succès.
+
+On peut, certes, signaler dans l'_Essai_ des défauts de composition.
+L'auteur y a introduit des passages de ses précédents écrits et des
+fragments de ses futurs _Mémoires_. Tel chapitre sur l'abbé de
+Lamennais, tel autre sur Béranger et ses chansons, ne semblent guère
+là à leur place. Mais si l'auteur se joue ainsi autour de son sujet,
+s'il va et vient et touche à tout, le lecteur n'a pas à se plaindre,
+puisqu'il trouve, dans ces deux volumes, une vaste érudition, de
+larges tableaux de moeurs et d'histoire, des vues ingénieuses et
+profondes, les jugements et les pensées d'un homme supérieur sur les
+plus graves questions d'art et de morale. Partout on sent le maître,
+l'homme qui, s'étant peu à peu désabusé de toutes les fausses beautés,
+conserve pour les véritables, la ferveur d'un premier amour.
+
+L'_Essai sur la littérature anglaise_ est de 1836. Presqu'en même
+temps paraissait la traduction du _Paradis perdu_. Certes, il était
+dur, pour l'auteur des _Martyrs_, d'être condamné «à traduire du
+Milton à l'aune». Il s'acquitta du moins de cette besogne en homme
+qui, même en une telle et si fâcheuse rencontre, n'abdique pas son
+originalité. Le premier, et, cette fois, je crois bien qu'il eut tort,
+il adopta pour système de traduction la littéralité. «Une traduction
+interlinéaire, disait-il, dans son Avertissement, serait la perfection
+du genre.» Nous en sommes venus là, et j'estime que nous y avons
+perdu. Aussi littérale que possible, la traduction de Chateaubriand
+n'est donc ni flatteuse, ni parée,
+
+ Mais fidèle, mais fière, et même un peu farouche.[75]
+
+Un peu trop farouche même. Elle reste pourtant la meilleure que nous
+possédions. Le chantre d'Eudore et de Cymodocée se plaisait aux
+souvenirs de l'antiquité. Nul doute qu'au cours de son labeur de
+traducteur, il n'ait songé plus d'une fois à ce pauvre Apollon réduit
+à garder les troupeaux d'Admète. Mais, de même que, dans les plaines
+de la Thessalie, le Dieu se trahissait quelquefois sous le sayon du
+berger, de même le génie de Chateaubriand perce, en maint endroit, à
+travers les rudesses de sa traduction. Dans aucune autre, nous ne nous
+sentons mieux en commerce avec le génie de Milton; aucune autre ne
+nous donne une aussi vive conscience d'avoir lu Milton lui-même.
+
+ [Note 75: _Phèdre_, acte II, scène V.]
+
+ * * * * *
+
+Chateaubriand travaillait toujours à ses _Mémoires_, et leur
+achèvement était proche.
+
+La guerre d'Espagne avait été la grande affaire de sa vie (p. 027)
+politique. Il lui fallait en parler avec de longs détails; mais ces
+détails, il ne les pouvait donner dans ses _Mémoires_ mêmes sans
+déranger l'ordonnance de son livre, et c'est à quoi il ne se pouvait
+résigner. Encore moins se résignait-il à mourir sans avoir mis en
+pleine lumière cet épisode auquel était attaché l'honneur de son nom
+et aussi l'honneur du gouvernement royal. Il se décida donc à écrire,
+avec tous les développements nécessaires, un récit de la guerre de
+1823 et des négociations qui l'avaient précédée, et, en 1838, il le
+publia sous le titre de _Congrès de Vérone_.
+
+En composant cet ouvrage, Chateaubriand revivait l'année la plus
+glorieuse de sa vie. Aussi l'a-t-il écrit avec entrain, avec une sorte
+de joie naïve et d'enthousiasme juvénile,--et il s'est trouvé qu'il
+avait fait là, à soixante-dix ans, un de ses plus beaux livres. Au
+lendemain de la publication, M. Vinet en portait ce jugement:
+
+ «La grande réputation de M. de Chateaubriand semble se rattacher
+ à ses premières productions; on a l'air de croire que l'auteur
+ d'_Atala_ et des _Martyrs_ n'a fait que se continuer. C'est une
+ erreur. Son talent n'a cessé depuis lors d'être en progrès; à
+ l'âge de soixante-dix ans, il avance, il acquiert encore, autant
+ pour le moins et aussi rapidement qu'à l'époque «de sa plus verte
+ nouveauté».... Le talent, à mesure que la pensée et la passion
+ s'y sont fait leur part, a pris une constitution plus ferme; la
+ vie et le travail l'ont affermi et complété; sans rien perdre de
+ sa suavité et de sa magnificence, le style s'est entrelacé, comme
+ la soie d'une riche tenture, à un canevas plus serré, et ses
+ couleurs en ont paru tout ensemble plus vives et mieux fondues.
+ Tout, jusqu'à la forme de la phrase, est devenu plus précis,
+ moins flottant; le mouvement du discours a gagné en souplesse et
+ en variété; une étude délicate de notre langue, qu'on désirait
+ fléchir et jamais froisser, a fait trouver des tours heureux et
+ nouveaux, qui sont savants et ne paraissent que libres. Le prisme
+ a décomposé le rayon solaire sans l'obscurcir; et les couleurs
+ qui en rejaillissent éclairent comme la lumière[76].»
+
+ [Note 76: _Études sur la littérature française au
+ XIXe siècle_, par Alexandre Vinet, t. I, p. 433.]
+
+Chateaubriand alors déposa sa plume, croyant bien ne plus jamais la
+reprendre. Il la reprit pourtant, en 1844, non pour chercher un
+nouveau succès, mais pour obéir aux ordres de son directeur de
+conscience, un vieux prêtre de Saint-Sulpice, l'abbé Séguin. Il
+écrivit la _Vie de Rancé_. C'est le seul de ses livres qui soit
+manqué. C'est moins un livre d'ailleurs qu'une causerie du soir, entre
+amis, causerie vagabonde, décousue, pleine de boutades et de
+bigarrures. Les traits charmants, du reste, n'y sont pas rares, ni les
+heureuses rencontres, ni les riches indemnités. On y retrouve encore,
+par endroits, le magicien et l'enchanteur. Et puis, si le livre est
+manqué, la préface est si touchante et si belle! Ces quelques pages
+sur la vie du vieil abbé Séguin sont la plus éloquente des réponses à
+ceux qui ont trouvé piquant de mettre en doute la sincérité religieuse
+du grand écrivain.
+
+
+
+
+IX (p. 028)
+
+
+Chateaubriand mourut le 4 juillet 1848. Mort, il allait remporter sa
+plus éclatante victoire. Les oeuvres posthumes des grands écrivains
+sont presque invariablement des rogatons qui ont déjà servi, des
+miettes tombées de leur table, des écus rognés oubliés au fond de
+leurs tiroirs. Par une suprême coquetterie, Chateaubriand avait
+réservé, pour l'heure où il ne serait plus, la pièce la plus riche de
+son trésor, le plus impérissable de ses chefs-d'oeuvre.
+
+Il arriva cependant que les _Mémoires d'Outre-Tombe_ furent publiés
+dans des circonstances défavorables et dans de déplorables conditions,
+si bien que l'on put croire d'abord à un insuccès complet: ce fut
+quelque chose comme cette glorieuse journée de Marengo qui, à trois
+heures de l'après-midi, était une défaite. L'occasion parut bonne à
+tous ceux qui avaient encensé l'_empereur debout_ pour jeter la pierre
+à l'_empereur enterré_. On découvrit que Chateaubriand, dans ses
+_Mémoires_, avait parlé de... Chateaubriand, et on s'accorda pour dire
+que c'était là une chose inouïe, un scandale sans précédent, un crime
+abominable. Songez donc! Un homme qui écrit l'histoire de sa vie, et
+qui en profite pour se mettre en scène! Cela se pouvait-il supporter?
+Un auteur de mémoires qui parle de ses contemporains et qui ne
+proclame pas que tous ont été de petits saints! Cela s'était-il jamais
+vu?
+
+On ne manquait pas d'ailleurs de se prévaloir, contre les _Mémoires
+d'Outre-Tombe_, de ce qu'ils avaient été publiés par bribes et par
+morceaux, déchiquetés en feuilletons. Quand ils parurent en volumes,
+on triompha contre eux de ce qu'ils étaient découpés en une infinité
+de petits chapitres, sans lien entre eux, sans coordination, sans
+suite apparente. Nul n'eut l'idée de se dire qu'on était évidemment en
+présence d'une édition fautive, que Chateaubriand n'avait pas pu,
+contrairement à toutes ses habitudes, renoncer, pour son livre de
+prédilection, à cet art savant de la composition, à cette symétrie, à
+cette belle ordonnance, qui avaient signalé jusque-là et marqué toutes
+ses oeuvres, même les moindres. On trouva commode de dire avec
+Sainte-Beuve: «Les _Mémoires d'Outre-Tombe_ font l'effet des mémoires
+du _Chat Murr_ dans Hoffmann, pour l'interruption continuelle et la
+bigarrure[77].»
+
+ [Note 77: _Chateaubriand et son groupe littéraire
+ sous l'Empire_, t. II, p. 435.]
+
+Chateaubriand avait divisé son ouvrage en quatre parties et chacune de
+ces parties en livres. Il m'a suffi de rétablir ces divisions, dans
+mon édition de 1898[78], pour que le livre prît aussitôt une
+physionomie toute nouvelle, pour que le monument apparût tel que
+l'avait conçu le grand artiste, avec son étonnante variété et, en même
+temps, la noblesse et la régularité de ses lignes.
+
+ [Note 78: Édition de 1898-1900. Librairie de MM.
+ Garnier frères.]
+
+On est alors revenu à ces _Mémoires_, longtemps si maltraités, (p. 029)
+et la surprise a été presque aussi grande que l'admiration. Il était
+admis, en effet, que les _Mémoires d'Outre-Tombe_ étaient un long
+pamphlet, que l'auteur s'y était montré sans pitié pour les hommes de
+son temps, les sacrifiant tous à ses passions et à ses orgueilleuses
+rancunes. Et il se trouvait que--Talleyrand et Fouché mis à part--il
+les avait tous traités avec une modération et une indulgence qui
+faisaient dire un jour à Mme de Chateaubriand: «Je n'y comprends rien!
+M. de Chateaubriand est si bon qu'il en est bête!»--C'était aussi une
+commune opinion que l'illustre écrivain avait passé les dernières
+années de sa vie à _gâter_ ses _Mémoires_, à les surcharger de traits
+bizarres, de couleurs fausses, d'images incohérentes et de néologismes
+barbares. Et de ces défauts sans mesure et sans nombre, qui devaient
+ruiner l'oeuvre entière, on trouvait à peine trace. Ces terribles
+surcharges se réduisaient, dans une oeuvre d'une si considérable
+étendue, à quelques citations inutiles, à quelques plaisanteries
+affectées, à quelques mots ou à quelques tournures vieillies: taches
+légères qu'eût effacées un coup de brosse, grains de poussière qu'eût
+enlevés le souffle d'un enfant!
+
+Le monument reste donc intact, et, dans l'ordre littéraire, c'est le
+plus beau que le XXe siècle ait élevé. Ce n'est pas seulement la vie
+d'un homme illustre qui se déroule sous nos yeux, c'est, autour de
+cette vie, tout un merveilleux décor,--la fin de l'ancienne France, la
+Révolution, Napoléon et l'Empire, les deux Restaurations, les
+Cent-Jours et les Journées de Juillet. La biographie s'y mêle à
+l'histoire, la poésie y coudoie la politique, l'exactitude la plus
+minutieuse y fait bon ménage avec l'épopée. Presque tous les mémoires
+s'arrêtent brusquement et restent inachevés: _Pendent interrupta_...
+Ceux de Chateaubriand, conduits à leur terme, se terminent par des
+considérations sur l'_avenir du monde_. Dans tout l'ouvrage, sans que
+le talent de l'auteur faiblisse jamais, la beauté de la forme vient
+ajouter à l'intérêt du récit. Les _Mémoires_ touchent aux sujets les
+plus variés, aux événements les plus divers; et de même le style prend
+tous les tons, revêt toutes les couleurs: il sait unir sans effort la
+grâce à la vigueur, le charme à l'éclat, la simplicité à la grandeur.
+
+ * * * * *
+
+Est-il besoin maintenant de résumer ce qui précède. Quelques traits du
+moins suffiront.
+
+Voltaire a dit, au sujet de Corneille: «Les novateurs ont le premier
+rang à juste titre dans la mémoire des hommes.» Chateaubriand fut, au
+XIXe siècle, dans l'ordre intellectuel, le novateur par excellence.
+Nul n'a plus souvent que lui crié le premier, du haut du mat de
+misaine: «Italie! Italie!»
+
+Le _Génie du Christianisme_ a relevé la religion dans les esprits, et
+en même temps qu'il les ramenait à la vérité religieuse, il donnait le
+signal du retour à la vérité littéraire. La Bible vengée du sarcasme
+de Voltaire, l'antiquité classique remise en honneur et Homère (p. 030)
+replacé à son rang; l'attention ramenée sur les Pères de l'Église; la
+supériorité des écrivains du XVIIe siècle sur ceux du XVIIIe hautement
+proclamée et invinciblement établie; les chefs-d'oeuvre des
+littératures étrangères admis au foyer d'une hospitalité plus large et
+plus intelligente; l'art gothique réhabilité; les nouveaux historiens
+de la France invités, par l'exemple même de l'auteur, à étudier avec
+un respect filial le passé de la patrie; les semences du vrai
+romantisme, du romantisme national et chrétien, déposées en terre pour
+produire bientôt une glorieuse moisson: tels sont les principaux
+services rendus à la société et aux lettres par le _Génie du
+Christianisme_. «Ce livre, a dit M. Léon Gautier, a enfanté et mis au
+monde le XIXe siècle[79].» «Toutes les nouveautés, a dit de son côté
+M. Nisard, toutes les nouveautés durables de la première moitié du
+XIXe siècle, en poésie, en histoire, en critique, ont reçu de
+Chateaubriand ou la première inspiration ou l'impulsion décisive[80].»
+
+ [Note 79: _Portraits littéraires_, p. 6.]
+
+ [Note 80: _Histoire de la littérature française_,
+ t. IV, p. 503.]
+
+Les _Martyrs_ sont la seule épopée que possède la France, et il est
+arrivé que leur auteur, en créant la couleur locale, en
+_individualisant_ ses Francs et ses Gaulois, ses Romains et ses Grecs,
+renouvelait la manière d'écrire et de concevoir l'histoire. A l'entrée
+de cette voie où vont s'engager, avec Augustin Thierry, Guizot, de
+Barante, Michelet, c'est encore Chateaubriand que nous apercevons: là
+encore, il est l'initiateur et le guide.
+
+Dans l'_Itinéraire_, il ouvre également une voie nouvelle. Il crée un
+genre, et, du même coup, il le porte à sa perfection.
+
+Sous la Restauration, ses écrits politiques le placent au premier rang
+des publicistes et des polémistes. Ses moindres articles de journaux,
+de l'aveu même de Sainte-Beuve, «sont de petits chefs-d'oeuvre[81]».
+
+ [Note 81: _Chateaubriand et son groupe littéraire
+ sous l'Empire_, t. II, p. 424.]
+
+«Ô Muse, avait-il dit en 1809, au dernier livre des _Martyrs_, je
+n'oublierai point tes leçons! Je ne laisserai point tomber mon coeur
+des régions élevées où tu l'as placé. Les talents de l'esprit que tu
+dispenses s'affaiblissent par le cours des ans: la voix perd sa
+fraîcheur, les doigts se glacent sur le luth; mais les nobles
+sentiments que tu inspires peuvent rester quand les autres dons ont
+disparu. Fidèle compagne de ma vie, en remontant dans les cieux,
+laissez-moi l'indépendance et la vertu. Qu'elles viennent, ces vierges
+austères, qu'elles viennent fermer pour moi le livre de la poésie, et
+m'ouvrir les pages de l'histoire. J'ai consacré l'âge des illusions à
+la riante peinture du mensonge; j'emploierai l'âge des regrets au
+tableau de la vérité.»
+
+Après 1830, l'âge des regrets était venu. C'est le moment où il publie
+les _Études historiques_, l'_Analyse raisonnée de l'histoire de
+France_, le _Congrès de Vérone_. Ces dernières oeuvres sont (p. 031)
+belles, comme les précédentes. Les années n'ont pas affaibli ses
+talents. La Muse lui est restée fidèle, et c'est elle qui lui ouvre
+les pages de l'histoire. A cette tâche nouvelle, Chateaubriand
+apportait d'ailleurs de nouveaux dons, un nouveau style et comme un
+perpétuel rajeunissement. Au lieu de se continuer toujours, de se
+répéter sans fin, comme tant d'autres, Victor Hugo par exemple, il ne
+cessait de se renouveler. Il a eu successivement plusieurs manières,
+qui toutes ont fini par se réunir, par se déverser dans les _Mémoires
+d'Outre-Tombe_, comme ces rivières du Nouveau-Monde qu'avait visitées
+sa jeunesse, et qui, après avoir fertilisé de riches contrées,
+finissent toutes par descendre au Meschacébé et forment avec lui le
+plus grand et le plus majestueux des fleuves.
+
+Chez Chateaubriand, l'homme a pu avoir ses faiblesses, le politique a
+pu commettre des fautes; mais, dans tous ses ouvrages, il est resté
+invariablement fidèle à toutes les nobles causes. Il a toujours
+défendu la vérité, le droit, la justice. Il n'a pas écrit une page où
+ne respire la passion de l'honneur, pas une où il ait offensé la
+religion et la pudeur. Et c'est par là, plus encore que par son génie,
+qu'il mérite notre admiration et notre reconnaissance. La France ne se
+pourra relever que si les générations nouvelles élèvent leur coeur à
+la hauteur des généreux sentiments pour lesquels l'âme de
+Chateaubriand n'a cessé de battre, si elles reviennent à ses
+enseignements et si, à leur tour, elles lui disent:
+
+ Tu duca, tu signore, e tu maestro!
+
+Edmond BIRÉ.
+
+
+
+
+MÉMOIRES (p. 001)
+
+
+ _Sicut nubes... quasi naves... velut umbra._ (Job).
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+ANNÉES DE JEUNESSE.--LE SOLDAT ET LE VOYAGEUR
+
+1768-1800
+
+
+
+
+LIVRE PREMIER[82]
+
+ [Note 82: Ce livre a été écrit, à la
+ Vallée-aux-Loups, près d'Aulnay, d'octobre 1811 à
+ juin 1812.]
+
+Naissance de mes frères et soeurs.--Je viens au
+monde.--Plancoët.--Voeu.--Combourg.--Plan de mon père pour mon
+éducation.--La Villeneuve.--Lucile.--Mesdemoiselles Coupart.--Mauvais
+écolier que je suis.--Vie de ma grand'mère maternelle et de sa soeur,
+à Plancoët.--Mon oncle, le comte de Bedée, à Manchoix.--Relèvement du
+voeu de ma nourrice.--Gesril.--Hervine Magon.--Combat contre les deux
+mousses.
+
+
+Il y a quatre ans qu'à mon retour de la Terre Sainte, j'achetai près
+du hameau d'Aulnay, dans le voisinage de Sceaux et de Châtenay, une
+maison de jardinier, cachée parmi les collines couvertes de bois. Le
+terrain inégal et sablonneux dépendant de cette maison n'était (p. 002)
+qu'un verger sauvage au bout duquel se trouvait une ravine et un
+taillis de châtaigniers. Cet étroit espace me parut propre à renfermer
+mes longues espérances; _spatio brevi spem longam reseces_[83]. Les
+arbres que j'y ai plantés prospèrent, ils sont encore si petits que je
+leur donne de l'ombre quand je me place entre eux et le soleil. Un
+jour, en me rendant cette ombre, ils protégeront mes vieux ans comme
+j'ai protégé leur jeunesse. Je les ai choisis autant que je l'ai pu
+des divers climats où j'ai erré, ils rappellent mes voyages et
+nourrissent au fond de mon coeur d'autres illusions.
+
+ [Note 83: Horace, _Odes_, liv. Ier, XI.]
+
+Si jamais les Bourbons remontent sur le trône, je ne leur demanderai,
+en récompense de ma fidélité, que de me rendre assez riche pour
+joindre à mon héritage la lisière des bois qui l'environnent:
+l'ambition m'est venue; je voudrais accroître ma promenade de quelques
+arpents: tout chevalier errant que je suis, j'ai les goûts sédentaires
+d'un moine: depuis que j'habite cette retraite, je ne crois pas avoir
+mis trois fois les pieds hors de mon enclos. Mes pins, mes sapins, mes
+mélèzes, mes cèdres tenant jamais ce qu'ils promettent, la
+Vallée-aux-Loups deviendra une véritable chartreuse. Lorsque Voltaire
+naquit à Châtenay, le 20 février 1694[84], quel était l'aspect du
+coteau où se devait retirer, en 1807, l'auteur du _Génie du (p. 003)
+Christianisme_?
+
+ [Note 84: Voltaire n'est pas né le 20 février 1694,
+ et il n'est pas né à Châtenay. Il y a là une double
+ erreur, qui était du reste acceptée par tout le
+ monde à la date où écrivait Chateaubriand. Chacun
+ tenait alors pour exact le dire de Condorcet, dans
+ sa _Vie de Voltaire_: «François-Marie _Arouet_, qui
+ a rendu le nom de Voltaire si célèbre, naquit à
+ Châtenay le 20 de février 1694. M. A. Jal, en 1864
+ (_Dictionnaire critique de biographie et
+ d'histoire_, page 1283 et suivantes), a établi
+ d'une façon certaine, à l'aide des registres de la
+ paroisse de Saint-André-des-Arts, que Voltaire
+ était né à Paris le dimanche 21 novembre 1694.
+ Voltaire, du reste, avait dit lui-même, dans sa
+ lettre du 17 juin 1760 à M. de Parcieux: «Que
+ puis-je faire, sinon plaindre _la ville où je suis
+ né_?... Je vous remercie en qualité de _Parisien_,
+ et quand mes compatriotes cesseront d'être
+ _Welches_, je les louerai tant que je pourrai.»
+ L'année suivante, dans son _Épître à Boileau_, il
+ disait à l'auteur des _Satires_:
+
+ Dans la cour du Palais je naquis ton voisin.]
+
+Ce lieu me plaît; il a remplacé pour moi les champs paternels; je l'ai
+payé du produit de mes rêves et de mes veilles; c'est au grand désert
+d'Atala que je dois le petit désert d'Aulnay; et, pour me créer ce
+refuge, je n'ai pas, comme le colon américain, dépouillé l'Indien des
+Florides. Je suis attaché à mes arbres; je leur ai adressé des
+élégies, des sonnets, des odes. Il n'y a pas un seul d'entre eux que
+je n'aie soigné de mes propres mains, que je n'aie délivré du ver
+attaché à sa racine, de la chenille collée à sa feuille; je les
+connais tous par leurs noms, comme mes enfants: c'est ma famille, je
+n'en ai pas d'autre, j'espère mourir auprès d'elle.
+
+Ici, j'ai écrit les _Martyrs_, les _Abencerages_, l'_Itinéraire_ et
+_Moïse_; que ferai-je maintenant dans les soirées de cet automne? Ce 4
+octobre 1811, anniversaire de ma fête et de mon entrée à
+Jérusalem[85], me tente à commencer l'histoire de ma vie. L'homme qui
+ne donne aujourd'hui l'empire du monde à la France que pour la (p. 004)
+fouler à ses pieds, cet homme, dont j'admire le génie et dont
+j'abhorre le despotisme, cet homme m'enveloppe de la tyrannie comme
+d'une autre solitude; mais s'il écrase le présent, le passé le brave,
+et je reste libre dans tout ce qui a précédé sa gloire.
+
+ [Note 85: Le 4 octobre, l'Église célèbre la fête de
+ saint François d'Assises. Chateaubriand avait reçu
+ au baptême les prénoms de _François-René_.--Il
+ était entré à Jérusalem le 4 octobre 1806.
+ (_Itinéraire de Paris à Jérusalem_, tome I, p.
+ 286.)]
+
+La plupart de mes sentiments sont demeurés au fond de mon âme, ou ne
+se sont montrés dans mes ouvrages que comme appliqués à des êtres
+imaginaires. Aujourd'hui que je regrette encore mes chimères sans les
+poursuivre, je veux remonter le penchant de mes belles années: ces
+_Mémoires_ seront un temple de la mort élevé à la clarté de mes
+souvenirs[86].
+
+ [Note 86: Voir, à l'_Appendice_, le Nº II: _Le
+ Manuscrit de 1826_.]
+
+Commençons donc, et parlons d'abord de ma famille; c'est essentiel,
+parce que le caractère de mon père a tenu en grande partie à sa
+position et que ce caractère a beaucoup influé sur la nature de mes
+idées, en décidant du genre de mon éducation[87].
+
+ [Note 87: Ce paragraphe que nous empruntons au
+ _Manuscrit de 1826_, nous a paru devoir être
+ préféré à celui qui se trouve dans toutes les
+ éditions des Mémoires et dont voici le texte: «De
+ la naissance de mon père et des épreuves de sa
+ première position, se forma en lui un des
+ caractères les plus sombres qui aient été. Or, ce
+ caractère a influé sur mes idées en effrayant mon
+ enfance, contristant ma jeunesse et décidant du
+ genre de mon éducation.» Selon la très juste
+ remarque du comte de Marcellus (_Chateaubriand et
+ son temps_, p. 6), ces lignes interrompent plus
+ qu'elles n'aident le récit. «C'était sans doute,
+ ajoute M. de Marcellus, un de ces feuillets
+ supplémentaires dont l'auteur, aux derniers moments
+ de sa vie, renversait continuellement l'ordre, de
+ telle façon qu'il ne s'y reconnaissait plus
+ lui-même, comme il le disait à son dernier
+ secrétaire, M. Daniélo.» (Voir, Tome XII de la
+ première édition des _Mémoires d'outre-tombe_, les
+ pages auxquelles M. J. Daniélo a donné pour titre:
+ _M. et Mme de Chateaubriand; quelques détails sur
+ leurs habitudes, leurs conversations._)]
+
+Je suis né gentilhomme. Selon moi, j'ai profité du hasard de mon
+berceau, j'ai gardé cet amour plus ferme de la liberté qui appartient
+principalement à l'aristocratie dont la dernière heure est sonnée.
+L'aristocratie a trois âges successifs: l'âge des supériorités, (p. 005)
+l'âge des privilèges, l'âge des vanités; sortie du premier, elle
+dégénère dans le second et s'éteint dans le dernier.
+
+On peut s'enquérir de ma famille, si l'envie en prend, dans le
+dictionnaire de Moréri, dans les diverses histoires de Bretagne de
+d'Argentré, de dom Lobineau, de dom Morice, dans l'_Histoire
+généalogique de plusieurs maisons illustres de Bretagne_ du P. Du Paz,
+dans Toussaint de Saint-Luc, Le Borgne, et enfin dans l'_Histoire des
+grands officiers de la couronne_ du P. Anselme[88].
+
+ [Note 88: Cette généalogie est résumée dans
+ l'_Histoire généalogique et héraldique des Pairs de
+ France_, etc., par M. le chevalier de Courcelles,
+ Ch.]
+
+Les preuves de ma descendance furent faites entre les mains de
+Chérin[89], pour l'admission de ma soeur Lucile comme chanoinesse au
+chapitre de l'Argentière, d'où elle devait passer à celui de
+Remiremont; elles furent reproduites pour ma présentation à Louis XVI,
+reproduites pour mon affiliation à l'ordre de Malte, et reproduites
+une dernière fois quand mon frère fut présenté au même infortuné Louis
+XVI.
+
+ [Note 89: Bernard _Chérin_ (1718-1785),
+ généalogiste et historiographe des Ordres de
+ Saint-Lazare, de Saint-Michel et du Saint Esprit.]
+
+Mon nom est d'abord écrit _Brien_, ensuite _Briant_ et _Briand_, par
+l'invasion de l'orthographe française, Guillaume le Breton dit
+_Castrum-Briani_. Il n'y a pas un nom en France qui ne présente (p. 006)
+ces variations de lettres. Quelle est l'orthographe de Du Guesclin?
+
+Les _Brien_ vers le commencement du onzième siècle communiquèrent leur
+nom à un château considérable de Bretagne, et ce château devint le
+chef-lieu de la baronnie de Chateaubriand. Les armes de Chateaubriand
+étaient d'abord des pommes de pin avec la devise: _Je sème l'or_.
+Geoffroy, baron de Chateaubriand, passa avec saint Louis en Terre
+Sainte. Fait prisonnier à la bataille de la Massoure, il revint, et sa
+femme Sibylle mourut de joie et de surprise en le revoyant. Saint
+Louis, pour récompenser ses services, lui concéda à lui et à ses
+héritiers, en échange de ses anciennes armoiries, un écu de gueules,
+semé de fleurs de lis d'or: _Cui et ejus hæredibus_, atteste un
+cartulaire du prieuré de Bérée, _sanctus Ludovicus tum Francorum rex,
+propter ejus probitatem in armis, flores lilii auri, loco pomorum pini
+auri, contulit_.
+
+Les Chateaubriand se partagèrent dès leur origine en trois branches:
+la première, dite _barons de Chateaubriand_, souche des deux autres et
+qui commença l'an 1000 dans la personne de Thiern, fils de Brien,
+petit-fils d'Alain III, comte ou chef de Bretagne; la seconde,
+surnommée _seigneurs des Roches Baritaut_, ou du _Lion d'Angers_; la
+troisième paraissant sous le titre de _sires de Beaufort_.
+
+Lorsque la lignée des sires de Beaufort vint à s'éteindre dans la
+personne de dame Renée, un Christophe II, branche collatérale de cette
+lignée, eut en partage la terre de la Guerrande en Morbihan[90]. A
+cette époque, vers le milieu du XVIIe siècle, une grande (p. 007)
+confusion s'était répandue dans l'ordre de la noblesse; des titres et
+des noms avaient été usurpés. Louis XIV prescrivit une enquête, afin
+de remettre chacun dans son droit. Christophe fut maintenu, sur preuve
+de sa noblesse d'ancienne extraction, dans son titre et dans la
+possession de ses armes, par arrêt de la Chambre établie à Rennes pour
+la réformation de la noblesse de Bretagne. Cet arrêt fut rendu le 16
+septembre 1669; en voici le texte:
+
+ «Arrêt de la Chambre établie par le Roi (Louis XIV) pour la
+ réformation de la noblesse en la province de Bretagne, rendu le
+ 16 septembre 1669: entre le procureur général du Roi, et M.
+ Christophe de Chateaubriand, sieur de La Guerrande; lequel
+ déclare ledit Christophe issu d'ancienne extraction noble, lui
+ permet de prendre la qualité de chevalier, et le maintient dans
+ le droit de porter pour armes de gueules semé de fleurs de lys
+ d'or sans nombre, et ce après production par lui faite de ses
+ titres authentiques, desquels il appert, etc., etc., ledit arrêt
+ signé Malescot.»
+
+ [Note 90: La terre de la Guerrande était située,
+ non dans le Morbihan, mais dans la paroisse de
+ Hénan-Bihen, aujourd'hui l'une des communes du
+ canton de Matignon, arrondissement de Dinan
+ (Côtes-du-Nord).]
+
+Cet arrêt constate que Christophe de Chateaubriand de La Guerrande
+descendait directement des Chateaubriand, sires de Beaufort; les sires
+de Beaufort se rattachaient par documents historiques aux premiers
+barons de Chateaubriand. Les Chateaubriand de Villeneuve, du Plessis
+et de Combourg étaient cadets des Chateaubriand de La Guerrande, comme
+il est prouvé par la descendance d'Amaury, frère de Michel, lequel
+Michel était fils de ce Christophe de La Guerrande maintenu dans (p. 008)
+son extraction par l'arrêt ci-dessus rapporté de la réformation de la
+noblesse, du 16 septembre 1669.
+
+Après ma présentation à Louis XVI, mon frère songea à augmenter ma
+fortune de cadet en me nantissant de quelques-uns de ces bénéfices
+appelés _bénéfices simples_. Il n'y avait qu'un seul moyen praticable
+à cet effet, puisque j'étais laïque et militaire, c'était de m'agréger
+à l'ordre de Malte. Mon frère envoya mes preuves à Malte, et bientôt
+après il présenta requête, en mon nom, au chapitre du grand-prieuré
+d'Aquitaine, tenu à Poitiers, aux fins qu'il fût nommé des
+commissaires pour prononcer d'urgence. M. Pontois était alors
+archiviste, vice-chancelier et généalogiste de l'ordre de Malte, au
+Prieuré.
+
+Le président du chapitre était Louis-Joseph des Escotais, bailli,
+grand-prieur d'Aquitaine, ayant avec lui le bailli de Freslon, le
+chevalier de La Laurencie, le chevalier de Murat, le chevalier de
+Lanjamet, le chevalier de La Bourdonnaye-Montluc et le chevalier du
+Bouëtiez. La requête fut admise les 9, 10 et 11 septembre 1789. Il est
+dit, dans les termes d'admission du _Mémorial_, que je méritais _à
+plus d'un titre_ la grâce que je sollicitais, et que des
+_considérations du plus grand poids_ me rendaient digne de la
+satisfaction que je réclamais.
+
+Et tout cela avait lieu après la prise de la Bastille, à la veille des
+scènes du 6 octobre 1789 et de la translation de la famille royale à
+Paris! Et, dans la séance du 7 août de cette année 1789, l'Assemblée
+nationale avait aboli les titres de noblesse! Comment les chevaliers
+et les examinateurs de mes preuves trouvaient-ils aussi que je (p. 009)
+méritais _à plus d'un titre la grâce que je sollicitais_, etc., moi
+qui n'étais qu'un chétif sous-lieutenant d'infanterie, inconnu, sans
+crédit, sans faveur et sans fortune?
+
+Le fils aîné de mon frère (j'ajoute ceci en 1831 à mon texte primitif
+écrit en 1811), le comte Louis de Chateaubriand[91], a épousé
+mademoiselle d'Orglandes, dont il a eu cinq filles et un garçon,
+celui-ci nommé Geoffroy. Christian, frère cadet de Louis,
+arrière-petit-fils et filleul de M. de Malesherbes, et lui ressemblant
+d'une manière frappante, servit avec distinction en Espagne comme
+capitaine dans les dragons de la garde, en 1823. Il s'est fait jésuite
+à Rome. Les jésuites suppléent à la solitude à mesure que celle-ci
+s'efface de la terre. Christian vient de mourir à Chiert, près Turin:
+vieux et malade, je le devais devancer; mais ses vertus l'appelaient
+au ciel avant moi, qui ai encore bien des fautes à pleurer.
+
+ [Note 91: Sur le comte Louis de Chateaubriand et
+ sur son frère Christian, voir l'_Appendice_, Nº
+ III.]
+
+Dans la division du patrimoine de la famille, Christian avait eu la
+terre de Malesherbes, et Louis la terre de Combourg. Christian, ne
+regardant pas le partage égal comme légitime, voulut, en quittant le
+monde, se dépouiller des biens qui ne lui appartenaient pas et les
+rendre à son frère aîné.
+
+A la vue de mes parchemins, il ne tiendrait qu'à moi, si j'héritais de
+l'infatuation de mon père et de mon frère, de me croire cadet des ducs
+de Bretagne, venant de Thiern, petit-fils d'Alain III.
+
+Cesdits Chateaubriand auraient mêlé deux fois leur sang au sang (p. 010)
+des souverains d'Angleterre, Geoffroy IV de Chateaubriand ayant
+épousé en secondes noces Agnès de Laval, petite-fille du comte d'Anjou
+et de Mathilde, fille de Henri Ier; Marguerite de Lusignan, veuve du
+roi d'Angleterre et petite-fille de Louis le Gros, s'étant mariée à
+Geoffroy V, douzième baron de Chateaubriand. Sur la race royale
+d'Espagne, on trouverait Brien, frère puîné du neuvième baron de
+Chateaubriand, qui se serait uni à Jeanne, fille d'Alphonse, roi
+d'Aragon. Il faudrait croire encore, quant aux grandes familles de
+France, qu'Édouard de Rohan prit à femme Marguerite de Chateaubriand;
+il faudrait croire encore qu'un Croï épousa Charlotte de
+Chateaubriand. Tinténiac, vainqueur au combat des Trente[92], Du
+Guesclin, le connétable, auraient eu des alliances avec nous dans les
+trois branches. Tiphaine Du Guesclin, petite-fille du frère de
+Bertrand, céda à Brien de Chateaubriand, son cousin et son héritier,
+la propriété de Plessis-Bertrand. Dans les traités, des Chateaubriand
+sont donnés pour caution de la paix aux rois de France, à Clisson, au
+baron de Vitré. Les ducs de Bretagne envoient à des Chateaubriand
+copie de leurs assises. Les Chateaubriand deviennent grands officiers
+de la couronne, et des _illustres_ dans la cour de Nantes; ils
+reçoivent des commissions pour veiller à la sûreté de leur province
+contre les Anglais. Brien Ier se trouve à la bataille d'Hastings: il
+était fils d'Eudon, comte de Penthièvre. Guy de Chateaubriand est (p. 011)
+du nombre des seigneurs qu'Arthur de Bretagne donna à son fils pour
+l'accompagner dans son ambassade auprès du Pape, en 1309.
+
+ [Note 92: Jean de Tinténiac, le héros du combat des
+ Trente, était fils d'Olivier, IIIe du nom, seigneur
+ de Tinténiac, et d'Eustaice de Chasteaubrient,
+ seconde fille de Geoffroy, VIe du nom, baron de
+ Chasteau-brient, et d'Isabeau de Machecoul. (Le P.
+ Aug. Du Paz, _Histoire généalogique de plusieurs
+ maisons illustres, de Bretagne_.)]
+
+Je ne finirais pas si j'achevais ce dont je n'ai voulu faire qu'un
+court résumé; la note[93] à laquelle je me suis enfin résolu, en
+considération de mes deux neveux, qui ne font pas sans doute aussi bon
+marché que moi de ces vieilles misères, remplacera ce que j'omets dans
+ce texte. Toutefois, on passe aujourd'hui un peu la borne; il devient
+d'usage de déclarer que l'on est de race corvéable, qu'on a l'honneur
+d'être fils d'un homme attaché à la glèbe. Ces déclarations sont-elles
+aussi fières que philosophiques? N'est-ce pas se ranger du parti du
+plus fort? Les marquis, les comtes, les barons du maintenant, n'ayant
+ni privilèges ni sillons, les trois quarts mourant de faim, se
+dénigrant les uns les autres, ne voulant pas se reconnaître, se
+contestant mutuellement leur naissance; ces nobles, à qui l'on nie
+leur propre nom, ou à qui on ne l'accorde que sous bénéfice
+d'inventaire, peuvent-ils inspirer quelque crainte? Au reste, qu'on me
+pardonne d'avoir été contraint de m'abaisser à ces puériles
+récitations, afin de rendre compte de la passion dominante de mon
+père, passion qui fit le noeud du drame de ma jeunesse. Quant à moi,
+je ne me glorifie ni ne me plains de l'ancienne ou de la nouvelle
+société. Si dans la première j'étais le chevalier ou le vicomte de
+Chateaubriand, dans la seconde je suis François de Chateaubriand; je
+préfère mon nom à mon titre.
+
+ [Note 93: Voyez cette note à la fin de ces
+ Mémoires. Ch.]
+
+Monsieur mon père aurait volontiers, comme un grand terrien du (p. 012)
+moyen âge[94], appelé Dieu _le Gentilhomme de là-haut_, et surnommé
+Nicodème (le Nicodème de l'Évangile) un _saint gentilhomme_.
+Maintenant, en passant par mon géniteur, arrivons de Christophe,
+seigneur suzerain de la Guerrande, et descendant en ligne directe des
+barons de Chateaubriand, jusqu'à moi, François, seigneur sans vassaux
+et sans argent de la Vallée-aux-Loups.
+
+ [Note 94: Les éditions précédentes portent, toutes,
+ «comme un grand _terrier_ du moyen-âge».
+ Chateaubriand avait dû certainement écrire
+ _terrien_. Le _Dictionnaire_ de Furetière (1690)
+ porte: «_Terrien_.--Qui possède grande étendue de
+ terre.--Le roy d'Espagne est le plus grand
+ _terrien_ du monde depuis la découverte des Indes
+ occidentales.--Cette duchesse est grande
+ _terrienne_ en Bretagne, elle y possède beaucoup de
+ terres.»--Littré dit aussi: «Grand _terrien_,
+ seigneur qui possède beaucoup de terres.»]
+
+En remontant la lignée des Chateaubriand, composée de trois branches,
+les deux premières étant faillies, la troisième, celle des sires de
+Beaufort, prolongée par un rameau (les Chateaubriand de La Guerrande),
+s'appauvrit, effet inévitable de la loi du pays; les aînés nobles
+emportaient les deux tiers des biens, en vertu de la coutume de
+Bretagne; les cadets divisaient entre eux tous un seul tiers de
+l'héritage paternel. La décomposition du chétif estoc de ceux-ci
+s'opérait avec d'autant plus de rapidité, qu'ils se mariaient; et
+comme la même distribution des deux tiers au tiers existait aussi pour
+leurs enfants, ces cadets des cadets arrivaient promptement au partage
+d'un pigeon, d'un lapin, d'une canardière et d'un chien de chasse,
+bien qu'ils fussent toujours _chevaliers hauts et puissants seigneurs_
+d'un colombier, d'une crapaudière et d'une garenne. On voit (p. 013)
+les anciennes familles nobles une quantité de cadets; on les suit
+pendant deux ou trois générations, puis ils disparaissent, redescendus
+peu à peu à la charrue ou absorbés par les classes ouvrières, sans
+qu'on sache ce qu'ils sont devenus.
+
+Le chef de nom et d'armes de ma famille était, vers le commencement du
+dix-huitième siècle, Alexis de Chateaubriand, seigneur de la
+Guerrande, fils de Michel, lequel Michel avait un frère, Amaury.
+Michel était fils de ce Christophe maintenu dans son extraction des
+sires de Beaufort et des barons de Chateaubriand par l'arrêt ci-dessus
+rapporté. Alexis de la Guerrande était veuf; ivrogne décidé, il
+passait ses jours à boire, vivait dans le désordre avec ses servantes,
+et mettait les plus beaux titres de sa maison à couvrir des pots de
+beurre.
+
+En même temps que ce chef de nom et d'armes, existait son cousin
+François, fils d'Amaury, puîné de Michel. François, né le 19 février
+1683, possédait les petites seigneuries des Touches et de la
+Villeneuve. Il avait épousé, le 27 août 1713, Pétronille-Claude
+Lamour, dame de Lanjégu[95], dont il eut quatre fils: François-Henri,
+René (mon père), Pierre, seigneur du Plessis, et Joseph, seigneur du
+Parc. Mon grand-père, François, mourut le 28 mars 1729; ma grand-mère,
+je l'ai connue dans mon enfance, avait encore un beau regard qui (p. 014)
+souriait dans l'ombre de ses années. Elle habitait, au décès de son
+mari, le manoir de La Villeneuve, dans les environs de Dinan. Toute la
+fortune de mon aïeule ne dépassait par 5,000 livres de rente, dont
+l'aîné de ses fils emportait les deux tiers, 3,333 livres: restaient
+1,666 livres de rente pour les trois cadets, sur laquelle somme l'aîné
+prélevait encore le préciput.
+
+ [Note 95: Grand'mère paternelle de Chateaubriand.
+ Les actes de l'état civil où elle figure lui
+ donnent tous pour premier prénom, au lieu de
+ _Pétronille_, celui de _Perronnelle_. Ce dernier
+ nom était très fréquent en Bretagne: on le
+ traduisait en latin par _Petronilla_, d'où il
+ arrivait que, dans les familles, on écrivait
+ indifféremment _Pétronille_ ou _Perronnelle_, sans
+ y attacher d'importance.]
+
+Pour comble de malheur, ma grand'mère fut contrariée dans ses desseins
+par le caractère de ses fils: l'aîné, François-Henri, à qui le
+magnifique héritage de la seigneurie de la Villeneuve était dévolu,
+refusa de se marier et se fit prêtre: mais au lieu de quêter les
+bénéfices que son nom lui aurait pu procurer, et avec lesquels il
+aurait soutenu ses frères, il ne sollicita rien par fierté et par
+insouciance. Il s'ensevelit dans une cure de campagne et fut
+successivement recteur de Saint-Launeuc et de Merdrignac[96], dans le
+diocèse de Saint-Malo. Il avait la passion de la poésie; j'ai vu bon
+nombre de ses vers. Le caractère joyeux de cette espèce de noble
+Rabelais, le culte que ce prêtre chrétien avait voué aux Muses dans un
+presbytère, excitaient la curiosité. Il donnait tout ce qu'il avait et
+mourut insolvable[97].
+
+ [Note 96: Avant d'être recteur de Saint-Launeuc et
+ de Merdrignac, il avait été prieur de Bécherel (en
+ 1747).]
+
+ [Note 97: Le _Manuscrit de 1826_ entrait ici, sur
+ François-Henri de Chateaubriand, seigneur de la
+ Villeneuve, dans les détails qui suivent: «Ce
+ singulier curé fut adoré par ses paroissiens. Son
+ nom, illustre en Bretagne, excitait d'abord
+ l'étonnement; ensuite son caractère joyeux, le
+ culte que cette autre espèce de Rabelais avait voué
+ aux Muses dans un presbytère attirait à lui, on
+ venait le voir de toutes parts; il donnait tout ce
+ qu'il avait, et n'était, à la lettre, pas maître
+ chez lui; il mourut insolvable, et ma grand'mère
+ n'osa prendre sa chétive succession que sous
+ bénéfice d'inventaire. Les paysans s'assemblèrent,
+ déclarèrent qu'on faisait injure à la mémoire de
+ leur curé, et se chargèrent d'acquitter ses dettes;
+ en conséquences, ils l'enterrèrent à leurs frais,
+ liquidèrent sa succession et envoyèrent à sa
+ famille le peu qu'il avait laissé.»]
+
+Le quatrième frère de mon père, Joseph, se rendit à Paris et (p. 015)
+s'enferma dans une bibliothèque: on lui envoyait tous les ans les 416
+livres, son lopin de cadet. Il passa inconnu au milieu des livres; il
+s'occupait de recherches historiques. Pendant sa vie, qui fut courte,
+il écrivait chaque premier de janvier à sa mère, seul signe
+d'existence qu'il ait jamais donné. Singulière destinée! Voilà mes
+deux oncles, l'un érudit et l'autre poète; mon frère aîné faisait
+agréablement des vers; une de mes soeurs, madame de Farcy, avait un
+vrai talent pour la poésie; une autre de mes soeurs, la comtesse
+Lucile, chanoinesse, pourrait être connue par quelques pages
+admirables; moi, j'ai barbouillé force papier. Mon frère a péri sur
+l'échafaud, mes deux soeurs ont quitté une vie de douleur après avoir
+langui dans les prisons; mes deux oncles ne laissèrent pas de quoi
+payer les quatre planches de leur cercueil; les lettres ont causé mes
+joies et mes peines, et je ne désespère pas, Dieu aidant, de mourir à
+l'hôpital.
+
+Ma grand'mère, s'étant épuisée pour faire quelque chose de son fils
+aîné et de son fils cadet, ne pouvait plus rien pour les deux autres,
+René, mon père, et Pierre, mon oncle. Cette famille, qui avait _semé
+l'or_, selon sa devise, voyait de sa gentilhommière les riches abbayes
+qu'elle avait fondées et qui entombaient[98] ses aïeux. Elle (p. 016)
+avait présidé les états de Bretagne, comme possédant une des neuf
+baronnies; elle avait signé au traité des souverains, servi de caution
+à Clisson, et elle n'aurait pas eu le crédit d'obtenir une
+sous-lieutenance pour l'héritier de son nom.
+
+ [Note 98: Chateaubriand a francisé ici un vers de
+ Shakespeare, qui a dit dans un de ses sonnets:
+
+ When you _entombed_, in men' eyes, shall lie
+ Your monument shall be my gentle verse.]
+
+Il restait à la pauvre noblesse bretonne une ressource, la marine
+royale: on essaya d'en profiter pour mon père; mais il fallait d'abord
+se rendre à Brest, y vivre, payer les maîtres, acheter l'uniforme, les
+armes, les livres, les instruments de mathématique: comment subvenir à
+tous ces frais? Le brevet demandé au ministre de la marine n'arriva
+point faute de protecteur pour en solliciter l'expédition; la
+châtelaine de Villeneuve tomba malade de chagrin.
+
+Alors mon père donna la première marque du caractère décidé que je lui
+ai connu. Il avait environ quinze ans: s'étant aperçu des inquiétudes
+de sa mère, il s'approcha du lit où elle était couchée et lui dit: «Je
+ne veux plus être un fardeau pour vous.» Sur ce, ma grand'mère se prit
+à pleurer (j'ai vingt fois entendu mon père raconter cette scène).
+«René, répondit-elle, que veux-tu faire? Laboure ton champ.--Il ne
+peut pas nous nourrir; laissez-moi partir.--Eh bien, dit la mère, va
+donc où Dieu veut que tu ailles.» Elle embrassa l'enfant en
+sanglotant. Le soir même mon père quitta la ferme maternelle, arriva à
+Dinan, où une de nos parentes lui donna une lettre de recommandation
+pour un habitant de Saint-Malo. L'aventurier orphelin fut embarqué
+comme volontaire sur une goëlette armée, qui mit à la voile quelques
+jours après.
+
+La petite république malouine soutenait seule alors sur la mer (p. 017)
+l'honneur du pavillon français. La goëlette rejoignit la flotte que le
+cardinal de Fleury envoyait au secours de Stanislas, assiégé dans
+Dantzick par les Russes. Mon père mit pied à terre et se trouva au
+mémorable combat que quinze cents Français, commandés par le Breton de
+Bréhan, comte de Plélo[99], livrèrent, le 29 mai 1734, à quarante
+mille Moscovites commandés par Munich. De Bréhan, diplomate, guerrier
+et poète, fut tué et mon père blessé deux fois. Il revint en France et
+se rembarqua. Naufragé sur les côtes de l'Espagne, des voleurs
+l'attaquèrent et le dépouillèrent dans la Galice; il prit passage à
+Bayonne sur un vaisseau et surgit encore au toit paternel. Son courage
+et son esprit d'ordre l'avaient fait connaître. Il passa aux Îles; il
+s'enrichit dans les colonies et jeta les fondements de la nouvelle
+fortune de sa famille[100].
+
+ [Note 99: Louis-Robert-Hippolyte _de Bréhan_, comte
+ de _Plélo_, né à Rennes le 28 mars 1699, était le
+ petit-neveu de Mme de Sévigné. Sa vie a été écrite
+ par M. Edmond Rathery, sous ce titre: _Le comte de
+ Plélo_, un volume in-8°, 1876.]
+
+ [Note 100: Voir, à l'_Appendice_, le Nº IV: _le
+ comte René de Chateaubriand armateur_.]
+
+Ma grand'mère confia à son fils René son fils Pierre, M. de
+Chateaubriand du Plessis[101], dont le fils, Armand de Chateaubriand,
+fut fusillé, par ordre de Bonaparte, le vendredi saint de l'année
+1809[102]. Ce fut un des derniers gentilshommes français morts (p. 018)
+pour la cause de la monarchie[103]. Mon père se chargea du sort de son
+frère, quoiqu'il eût contracté, par l'habitude de souffrir, une
+rigueur de caractère qu'il conserva toute sa vie; le _Non ignora mali_
+n'est pas toujours vrai: le malheur a ses duretés comme ses
+tendresses.
+
+ [Note 101: Pierre-Marie-Anne de Chateaubriand,
+ seigneur du Plessis et du Val-Guildo, né en 1727.
+ Il commanda plusieurs des navires de son frère.
+ (Voir à l'_Appendice_ le Nº IV.) Le 12 février
+ 1760, il épousa Marie-Jeanne-Thérèse Brignon fille
+ de Nicolas-Jean Brignon, seigneur de Laher,
+ négociant, et de Marie-Anne Le Tondu. Incarcéré
+ pendant la Terreur, il mourut dans la prison de
+ Saint-Malo, le 3 fructidor an II (20 août 1794).]
+
+ [Note 102: Les éditions précédentes portent toutes:
+ _1810_. C'est une erreur. Armand de Chateaubriand
+ fut fusillé le vendredi saint (31 mars) de l'année
+ 1809. Lorsque Chateaubriand reviendra plus tard
+ avec détails sur ce douloureux épisode, il aura
+ bien soin de lui donner sa vraie date.]
+
+ [Note 103: Ceci était écrit en 1811 (note de 1831,
+ Genève). Ch.]
+
+M. de Chateaubriand était grand et sec; il avait le nez aquilin, les
+lèvres minces et pâles, les yeux enfoncés, petits et pers ou glauques,
+comme ceux des lions ou des anciens barbares. Je n'ai jamais vu un
+pareil regard: quand la colère y montait, la prunelle étincelante
+semblait se détacher et venir vous frapper comme une balle.
+
+Une seule passion dominait mon père, celle de son nom. Son état
+habituel était une tristesse profonde que l'âge augmenta et un silence
+dont il ne sortait que par des emportements. Avare dans l'espoir de
+rendre à sa famille son premier éclat, hautain aux états de Bretagne
+avec les gentilhommes, dur avec ses vassaux à Combourg, taciturne,
+despotique et menaçant dans son intérieur, ce qu'on sentait en le
+voyant, c'était la crainte. S'il eût vécu jusqu'à la Révolution et
+s'il eût été plus jeune, il aurait joué un rôle important, ou se
+serait fait massacrer dans son château. Il avait certainement du
+génie: je ne doute pas qu'à la tête des administrations ou des armées,
+il n'eût été un homme extraordinaire.
+
+Ce fut en revenant d'Amérique qu'il songea à se marier. Né le 23 (p. 019)
+septembre 1718, il épousa à trente-cinq ans, le 3 juillet 1753[104],
+Apolline-Jeanne-Suzanne de Bedée, née le 7 avril 1726, et fille de
+messire Ange-Annibal, comte de Bedée, seigneur de La Bouëtardais[105].
+Il s'établit avec elle à Saint-Malo, dont ils étaient nés l'un (p. 020)
+et l'autre à sept ou huit lieues, de sorte qu'ils apercevaient de leur
+demeure l'horizon sous lequel ils étaient venus au monde. Mon aïeule
+maternelle, Marie-Anne de Ravenel de Boisteilleul, dame de Bedée, née
+à Rennes le 16 octobre 1698[106] avait été élevée à Saint-Cyr dans les
+dernières années de madame de Maintenon: son éducation s'était
+répandue sur ses filles.
+
+ [Note 104: Le mariage des parents de Chateaubriand
+ fut célébré à Bourseul. Bourseul est aujourd'hui
+ l'une des communes du canton de Plancoët,
+ arrondissement de Dinan (Côtes-du-Nord).--Voici
+ l'extrait de l'acte de mariage, relevé sur les
+ registres paroissiaux de Bourseul:--«Du troisième
+ de juillet 1753, j'ay administré la bénédiction
+ nuptiale à haut et puissant René-Auguste de
+ Chateaubriand, chevalier seigneur du Plessis, fils
+ majeur de haut et puissant François de
+ Chateaubriand, chevalier seigneur de Villeneuve, et
+ de dame Perronnelle-Claude Lamour de Lanjegu, dame
+ de Chateaubriand, son épouse, domiciliée de la
+ paroisse de Guitté en ce diocèse, d'une part; et à
+ très noble demoiselle Apolline-Jeanne-Suzanne de
+ Bedée, dame de la Villemain, fille de haut et
+ puissant seigneur Ange-Annibal de Bedée, chevalier
+ seigneur de la Bouëtardays et autres lieux, et de
+ dame Bénigne-Jeanne-Marie de Ravenel du
+ Boistilleul, son épouse, d'autre part... Ont été
+ présents à la cérémonie: messire Ange-Annibal de
+ Bedée et dame Bénigne-Jeanne-Marie de Ravenel, père
+ et mère de l'épouse; demoiselle Anne de Bedée et
+ demoiselle Suzanne-Apolline de Ravenel, tantes de
+ l'épouse; messire Théodore-Jean-Baptiste de Ravenel
+ de Boistilleul, cousin germain de l'épouse,
+ conseiller au Parlement de Bretagne, et autres
+ soussignants.--Suivent les signatures: Apoline de
+ Bedée de Vilmain, B. de Chateaubriand, Bénigne
+ J.-M. de Ravenel de la Bouëtardaye, de Bedée de la
+ Bouëtardaye, Suzanne de Ravenel, Anne de Bedée,
+ Angélique Bedée du Boisrioux, Jeanne Le Mintier du
+ Boistilleul, Marie-Antoine de Bedée, Théodore J.-B.
+ de Ravenel du Boistilleul, du Breil pontbriand, F.
+ de Chateaubriand, frère de l'époux, et Guillemot,
+ curé de Bourseul.]
+
+ [Note 105: Ange-Annibal de _Bedée_, seigneur de la
+ Bouëtardais de la Mettrie et de Boisriou, né à la
+ Bouëtardais, en Bourseul, le 11 septembre 1696,
+ était fils de Jean-Marc de Bedée de la Bouëtardais,
+ seigneur des mêmes lieux, et de Jeanne de
+ Bégaignon. Il mourut le 14 janvier 1761 et fut
+ inhumé dans l'église de Bourseul. La famille de
+ Bedée, qui a compté des branches nombreuses, tire
+ son nom d'une paroisse aujourd'hui commune du
+ canton et de l'arrondissement de Montfort
+ (Ille-et-Vilaine). La seigneurie de Bedée a cessé
+ depuis longtemps d'appartenir à la famille de ce
+ nom: au siècle dernier, elle était aux mains des
+ Visdelou, qui se qualifiaient de marquis de
+ Bedée.]
+
+ [Note 106: Bénigne-Jeanne-Marie (et non Marie-Anne)
+ de Ravenel du Boisteilleul, née à Rennes, en la
+ paroisse Saint-Jean, le 15 octobre 1698 (et non le
+ 16 octobre), était fille de écuyer Benjamin de
+ Ravenel, seigneur de Boisteilleul, et de
+ Catherine-Françoise de Farcy. Elle avait épousé, le
+ 24 février 1720, en l'église de Toussaint, à
+ Rennes, Ange-Annibal de Bedée.--Je dois ces
+ indications, ainsi que la plupart de celles qui
+ vont suivre et qui ont trait aux parents de
+ Chateaubriand, à M. Frédéric Saulnier, conseiller à
+ la Cour d'appel de Rennes. Sans son utile et si
+ dévoué concours, je n'aurais pu mener à bonne fin
+ cette partie de mon travail.]
+
+Ma mère, douée de beaucoup d'esprit et d'une imagination prodigieuse,
+avait été formée à la lecture de Fénelon, de Racine, de madame de
+Sévigné, et nourrie des anecdotes de la cour de Louis XIV; elle savait
+tout _Cyrus_ par coeur. Apolline de Bedée, avec de grands traits,
+était noire, petite et laide; l'élégance de ses manières, l'allure
+vive de son humeur, contrastaient avec la rigidité et le calme de mon
+père. Aimant la société autant qu'il aimait la solitude, aussi
+pétulante et animée qu'il était immobile et froid, elle n'avait pas un
+goût qui ne fût opposé à ceux de son mari. La contrariété qu'elle
+éprouva la rendit mélancolique, de légère et gaie qu'elle était.
+Obligée de se taire quand elle eût voulu parler, elle s'en (p. 021)
+dédommageait par une espèce de tristesse bruyante entrecoupée de
+soupirs qui interrompaient seuls la tristesse muette de mon père. Pour
+la piété, ma mère était un ange.
+
+ * * * * *
+
+Ma mère accoucha à Saint-Malo d'un premier garçon qui mourut au
+berceau, et qui fut nommé Geoffroy, comme presque tous les aînés de ma
+famille. Ce fils fut suivi d'un autre et de deux filles qui ne
+vécurent que quelques mois.
+
+Ces quatre enfants périrent d'un épanchement de sang au cerveau.
+Enfin, ma mère mit au monde un troisième garçon qu'on appela
+Jean-Baptiste: c'est lui qui dans la suite devint le petit-gendre de
+M. de Malesherbes. Après Jean-Baptiste naquirent quatre filles:
+Marie-Anne, Bénigne, Julie et Lucile, toutes quatre d'une rare beauté,
+et dont les deux aînées ont seules survécu aux orages de la
+Révolution. La beauté, frivolité sérieuse, reste quand toutes les
+autres sont passées. Je fus le dernier de ces dix enfants[107]. Il est
+probable que mes quatre soeurs durent leur existence au désir de (p. 022)
+mon père d'avoir son nom assuré par l'arrivée d'un second garçon; je
+résistais, j'avais aversion pour la vie.
+
+ [Note 107: Chateaubriand fixe à _dix_ le nombre des
+ enfants issus du mariage de ses père et mère. Les
+ registres de la ville de Saint-Malo n'en accusent
+ que neuf:
+
+ 1º Geoffroy-René-Marie, né le 4 mai 1758 (mort au
+ berceau).
+
+ 2º Jean-Baptiste-Auguste, né le 23 juin 1759 (celui
+ qui sera le petit-gendre de Malesherbes).
+
+ 3º Marie-Anne-Françoise, née le 4 juillet 1760
+ (plus tard Mme de Marigny).
+
+ 4º Bénigne-Jeanne, née le 31 août 1761 (qui
+ épousera plus tard M. de Québriac, puis M. de
+ Châteaubourg).
+
+ 5º Julie-Marie-Agathe, née le 2 septembre 1763
+ (plus tard Mme de Farcy).
+
+ 6º Lucile-Angélique, née le 7 août 1764 (plus tard
+ Mme de Caud).
+
+ 7º Auguste, né le 28 mai 1766 (mort au bout de
+ quelques mois).
+
+ 8º Calixte-Anne-Marie, née le 3 juin 1767 (morte en
+ bas âge).
+
+ 9º François-René, né le 4 septembre 1768 (l'auteur
+ du _Génie du christianisme_).
+
+ Le chiffre de _dix_ enfants, donné par
+ Chateaubriand, n'en est pas moins exact. Un
+ _dixième_ enfant--qui fut en réalité le
+ premier--était né à Plancoët, où M. et Mme de
+ Chateaubriand habitèrent pendant quelque temps à la
+ suite de leur mariage. Ce premier enfant, né et
+ mort à Plancoët, n'a pu figurer sur les registres
+ de Saint-Malo. _(Recherches sur plusieurs des
+ circonstances relatives aux origines, à la
+ naissance et à l'enfance de M. de Chateaubriand_,
+ par _M. Ch. Cunat_, 1850.)]
+
+Voici mon extrait de baptême[108]:
+
+«Extrait des registres de l'état civil de la commune de Saint-Malo
+pour l'année 1768.
+
+ «François-René de Chateaubriand, fils de René de Chateaubriand et
+ de Pauline-Jeanne-Suzanne de Bedée, son épouse, né le 4 septembre
+ 1768, baptisé le jour suivant par nous Pierre-Henri Nouail, grand
+ vicaire de l'évêque de Saint-Malo. A été parrain (p. 023)
+ Jean-Baptiste de Chateaubriand, son frère, et marraine
+ Françoise-Gertrude de Contades, qui signent et le père. Ainsi signé
+ au registre: Contades de Plouër, Jean-Baptiste de Chateaubriand,
+ Brignon de Chateaubriand, de Chateaubriand et Nouail, vicaire
+ général[109].»
+
+ [Note 108: Le texte complet de l'acte de baptême de
+ Chateaubriand est ainsi conçu:
+
+ «François-René de Chateaubriand, fils de haut et
+ puissant René de Chateaubriand, chevalier, comte de
+ Combourg, et de haute et puissante dame,
+ Apolline-Jeanne-Suzanne de Bedée, dame de
+ Chateaubriand, son épouse, né le 4 septembre 1768,
+ baptisé le jour suivant par nous, Messire
+ Pierre-Henry Nouail, grand chantre et chanoine de
+ l'Église cathédrale, official et grand vicaire de
+ Monseigneur l'évêque de Saint-Malo. A été parrain
+ haut et puissant Jean-Baptiste de Chateaubriand,
+ son frère, et marraine haute et puissante dame
+ Françoise-Marie-Gertrude de Contade, dame et
+ comtesse de Plouër, qui signent et le Père. Ont
+ signé: _Jean-Baptiste de Chateaubriand_, _Brignon
+ de Chateaubriand_, _Contades de Plouër_, _de
+ Chateaubriand_, _Nouail_, _vicaire général_.»]
+
+ [Note 109: Vingt jours avant moi, le 15 août 1768,
+ naissait dans une autre île, à l'autre extrémité de
+ la France, l'homme qui a mis fin à l'ancienne
+ société, Bonaparte. Ch.]
+
+On voit que je m'étais trompé dans mes ouvrages: je me fais naître le
+4 octobre[110] et non le 4 septembre; mes prénoms sont: François-René,
+et non pas François-_Auguste_[111].
+
+ [Note 110: On lit, dans l'_Itinéraire de Paris à
+ Jérusalem_, tome I, p. 295: «Tandis que j'attendais
+ l'instant du départ, les religieux se mirent à
+ chanter dans l'église du monastère. Je demandai la
+ cause de ses chants et j'appris que l'on célébrait
+ la fête du patron de l'ordre. Je me souvins alors
+ que nous étions au _4 octobre_, jour de la
+ Saint-François, _jour de ma naissance_ et de ma
+ fête. Je courus au choeur et j'offris des voeux
+ pour le repos de celle qui m'avait autrefois donné
+ la vie à pareil jour.»]
+
+ [Note 111: «Je fus nommé François du jour où
+ j'étais né, et René à cause de mon père.»
+ _Manuscrit de 1826_.--_Atala_, le _Génie du
+ christianisme_, les _Martyrs_ et l'_Itinéraire_
+ sont signés: François-Auguste de Chateaubriand. En
+ supprimant ainsi, en tête de ses premiers ouvrages,
+ l'appellation de _René_, Chateaubriand voulait
+ éviter les fausses interprétations de ceux qui
+ auraient été tentés de le reconnaître dans
+ l'immortel épisode de ses oeuvres qui ne porte
+ d'autre titre que ce nom.]
+
+La maison qu'habitaient alors mes parents est située dans une rue
+sombre et étroite de Saint-Malo, appelée la rue des Juifs[112]: cette
+maison est aujourd'hui transformée en auberge[113]. La chambre (p. 024)
+où ma mère accoucha domine une partie déserte des murs de la ville, et
+à travers les fenêtres de cette chambre on aperçoit une mer qui
+s'étend à perte de vue, en se brisant sur des écueils. J'eus pour
+parrain, comme on le voit dans mon extrait de baptême, mon frère, et
+pour marraine la comtesse de Plouër, fille du maréchal de
+Contades[114]. J'étais presque mort quand je vins au jour. Le
+mugissement des vagues, soulevées par une bourrasque annonçant
+l'équinoxe d'automne, empêchait d'entendre mes cris: on m'a souvent
+conté ces détails; leur tristesse ne s'est jamais effacée de ma
+mémoire: Il n'y a pas de jour où, rêvant à ce que j'ai été, je ne
+revoie en pensée le rocher sur lequel je suis né, la chambre où ma
+mère m'infligea la vie, la tempête dont le bruit berça mon premier
+sommeil[115], le frère infortuné qui me donna un nom que j'ai (p. 025)
+presque toujours traîné dans le malheur. Le ciel sembla réunir ces
+diverses circonstances pour placer dans mon berceau une image de mes
+destinées.
+
+ [Note 112: En 1768, les parents de Chateaubriand
+ habitaient _rue des Juifs_ (aujourd'hui _rue de
+ Chateaubriand_) une maison appartenant à M. Magon
+ de Boisgarein. On la distinguait alors sous le nom
+ d'_Hôtel de la Gicquelais_, nom du père de M.
+ Magon.]
+
+ [Note 113: En 1780, M. Magon de Boisgarein vendit
+ cette maison à M. Dupuy-Fromy, et peu de temps
+ après elle fut occupée par M. Chenu, qui en fit une
+ auberge. Sa destination, depuis plus d'un siècle,
+ n'a pas changé. L'un des trois corps de logis dont
+ est actuellement composé l'_Hôtel de France et de
+ Chateaubriand_, celui qui est le plus avancé dans
+ la rue, est la maison natale du grand écrivain.]
+
+ [Note 114: Françoise-Gertrude de Contades, fille de
+ Louis-Georges-Erasme de Contades, maréchal de
+ France, et de Nicole Magon de la Lande. Elle avait
+ épousé en 1747 Jean-Pierre de la Haye, comte de
+ Plouër, colonel de dragons.]
+
+ [Note 115: Chateaubriand n'a point imaginé cette
+ tempête _romantique_, qui éclate pourtant si à
+ propos à l'heure même de sa naissance. M. Charles
+ Cunat, le savant et consciencieux archiviste de
+ Saint-Malo, confirme de la façon la plus précise,
+ dans son écrit de 1850, l'exactitude de tous les
+ détails donnés par le grand poète: «En effet,
+ dit-il, une pluie opiniâtre durait depuis près de
+ deux mois; plusieurs coups de vent qu'on avait
+ éprouvés n'avaient pas changé l'état de
+ l'atmosphère; ce temps pluvieux jetait l'alarme
+ dans le pays; ce fut _dans la nuit de samedi à
+ dimanche_, à l'approche du dernier quartier de la
+ lune, qu'eut lieu la tempête horrible qui
+ accompagna la naissance de Chateaubriand et dont
+ les terribles effets se firent sentir dans le pays,
+ et notamment à la chaussée du Sillon.» Cette nuit
+ du samedi au dimanche, où la tempête fut
+ particulièrement horrible, était précisément celle
+ du 3 au 4 septembre, et c'est le 4 septembre que
+ naquit Chateaubriand.--La continuité et la violence
+ des tempêtes, en ces premiers jours de septembre
+ 1768, furent telles que l'évêque et le chapitre
+ firent exposer pendant neuf jours, comme aux
+ époques des plus grandes calamités, les reliques de
+ Saint Malo dans le choeur de la cathédrale; les
+ voûtes de l'antique basilique ne cessèrent de
+ retentir des chants de la pénitence et des appels à
+ la miséricorde divine. Enfin, l'orage s'apaisa, le
+ ciel reprit sa sérénité, et, le dimanche 18
+ septembre, on porta processionnellement les restes
+ du saint à travers les rues de la ville et autour
+ des remparts, au milieu d'un concours immense de la
+ population. Les reliques, précédées du clergé,
+ étaient portées par des chanoines et suivies par
+ Mgr. Jean-Joseph Fogasse de la Bastie, évêque du
+ diocèse. (Ch. Cunat, _op. cit._)]
+
+ * * * * *
+
+En sortant du sein de ma mère, je subis mon premier exil; on me
+relégua à Plancoët, joli village situé entre Dinan, Saint-Malo et
+Lamballe. L'unique frère de ma mère, le comte de Bedée, avait bâti
+près de ce village le château de _Monchoix_. Les biens de mon aïeule
+maternelle s'étendaient dans les environs jusqu'au bourg de Courseul,
+les _Curiosolites des Commentaires de César_. Ma grand'mère, veuve
+depuis longtemps, habitait avec sa soeur, mademoiselle de
+Boisteilleul, un hameau séparé de Plancoët par un pont, et qu'on
+appelait l'Abbaye, à cause d'une abbaye de Bénédictins[116], consacrée
+à Notre-Dame de Nazareth.
+
+ [Note 116: Il n'y eut jamais à Plancoët d'_abbaye
+ de Bénédictins_. Il existait seulement, au hameau
+ de l'Abbaye, une maison de _Dominicains_, dont les
+ bâtiments, aujourd'hui transformés en ferme,
+ joignent la partie nord-est de la modeste chapelle
+ où le futur pèlerin _de Paris à Jérusalem_ fut
+ relevé de son premier voeu.]
+
+Ma nourrice se trouva stérile; une autre pauvre chrétienne me (p. 026)
+prit à son sein. Elle me voua à la patronne du hameau, Notre-Dame de
+Nazareth, et lui promit que je porterais en son honneur le bleu et le
+blanc jusqu'à l'âge de sept ans. Je n'avais vécu que quelques heures,
+et la pesanteur du temps était déjà marquée sur mon front. Que ne me
+laissait-on mourir? Il entrait dans les conseils de Dieu d'accorder au
+voeu de l'obscurité et de l'innocence la conservation des jours qu'une
+vaine renommée menaçait d'atteindre.
+
+Ce voeu de la paysanne bretonne n'est plus de ce siècle: c'était
+toutefois une chose touchante que l'intervention d'une Mère divine
+placée entre l'enfant et le ciel, et partageant les sollicitudes de la
+mère terrestre.
+
+Au bout de trois ans, on me ramena à Saint-Malo; il y en avait déjà
+sept que mon père avait recouvré la terre de Combourg. Il désirait
+rentrer dans les biens où ses ancêtres avaient passé; ne pouvant
+traiter ni pour la seigneurie de Beaufort, échue à la famille de
+Goyon, ni pour la baronnie de Chateaubriand, tombée dans la maison de
+Condé, il tourna ses yeux sur Combourg que Froissart écrit
+_Combour_[117]; plusieurs branches de ma famille l'avaient possédé par
+des mariages avec les Coëtquen. Combourg défendait la Bretagne dans
+les marches normande et anglaise: Junken, évêque de Dol, le (p. 027)
+bâtit en 1016; la grande tour date de 1100. Le Maréchal de Duras[118],
+qui tenait Combourg de sa femme, Maclovie de Coëtquen[119], née d'une
+Chateaubriand, s'arrangea avec mon père. Le marquis du Hallay[120],
+officier aux grenadiers à cheval de la garde royale, peut-être trop
+connu par sa bravoure, est le dernier des Coëtquen-Chateaubriand: M.
+du Hallay a un frère[121]. Le même maréchal de Duras, en qualité de
+notre allié, nous présenta dans la suite à Louis XVI, mon frère et
+moi.
+
+ [Note 117: Longtemps encore après Froissart, on a
+ continué d'écrire _Combour_, ce qui était suivre
+ l'ancienne forme du nom, _Comburnium_. C'est
+ seulement de 1660 à 1680 que le _g_ a été ajouté.]
+
+ [Note 118: Emmanuel-Félicité de _Durfort_, duc de
+ Duras (1715-1789), pair et maréchal de France,
+ premier gentilhomme de la Chambre, membre de
+ l'Académie française. Choisi par le roi pour aller
+ commander en Bretagne au milieu des troubles
+ qu'avait fait naître l'affaire de La Chalotais, il
+ réussit à concilier les esprits et à rétablir la
+ tranquillité.]
+
+ [Note 119: Louise-Françoise-Maclovie-Céleste de
+ _Coëtquen_, mariée en 1736 au duc de Duras, décédée
+ le 17 nivôse an X (7 janvier 1802).]
+
+ [Note 120: _Hallay-Coëtquen_
+ (Jean-Georges-Charles-Frédéric-Emmanuel, marquis
+ du), né le 5 octobre 1799, mort le 10 mars 1867. Il
+ avait été, sous la Restauration, capitaine au 1er
+ régiment de grenadiers à cheval de la garde royale
+ et gentilhomme ordinaire de la chambre du roi. Le
+ marquis du Hallay a eu une grande réputation comme
+ juge du point d'honneur et arbitre en matière de
+ duel. Il a publié des _Nouvelles et Souvenirs_,
+ Paris, 1835 et 1836, 2 tomes en 1 vol. in-8°.]
+
+ [Note 121: Le comte du Hallay-Coëtquen, frère cadet
+ du précédent, a été page de Louis XVIII en 1814,
+ puis garde du corps de _Monsieur_, et lieutenant au
+ 4e régiment de chasseurs à cheval.]
+
+Je fus destiné à la marine royale: l'éloignement pour la cour était
+naturel à tout Breton, et particulièrement à mon père. L'aristocratie
+de nos États fortifiait en lui ce sentiment.
+
+Quand je fus rapporté à Saint-Malo, mon père était à Combourg, mon
+frère au collège de Saint-Brieuc; mes quatre soeurs vivaient auprès de
+ma mère.
+
+Toutes les affections de celle-ci s'étaient concentrées dans son (p. 028)
+fils aîné; non qu'elle ne chérît ses autres enfants, mais elle
+témoignait une préférence aveugle au jeune comte de Combourg. J'avais
+bien, il est vrai, comme garçon, comme le dernier venu, comme le
+_chevalier_ (ainsi m'appelait-on), quelques privilèges sur mes soeurs;
+mais, en définitive, j'étais abandonné aux mains des gens. Ma mère
+d'ailleurs, pleine d'esprit et de vertu, était préoccupée par les
+soins de la société et les devoirs de la religion. La comtesse de
+Plouër, ma marraine, était son intime amie; elle voyait aussi les
+parents de Maupertuis[122] et de l'abbé Trublet[123]. Elle aimait la
+politique, le bruit, le monde: car on faisait de la politique à
+Saint-Malo, comme les moines de Saba dans le ravin du Cédron[124];
+elle se jeta avec ardeur dans l'affaire La Chalotais. Elle rapportait
+chez elle une humeur grondeuse, une imagination distraite, un (p. 029)
+esprit de parcimonie, qui nous empêchèrent d'abord de reconnaître ses
+admirables qualités. Avec de l'ordre, ses enfants étaient tenus sans
+ordre; avec de la générosité, elle avait l'apparence de l'avarice;
+avec de la douceur d'âme elle grondait toujours: mon père était la
+terreur des domestiques, ma mère le fléau.
+
+ [Note 122: Pierre-Louis Moreau de _Maupertuis_
+ (1698-1759); membre de l'Académie des sciences et
+ de l'Académie française; président perpétuel de
+ l'Académie des sciences et belles-lettres de
+ Berlin. Il était né à Saint-Malo.]
+
+ [Note 123: Nicolas-Charles-Joseph _Trublet_
+ (1697-1770); parent et ami de Maupertuis et, comme
+ lui, né à Saint-Malo. Il avait été reçu membre de
+ l'Académie française le 13 avril 1761.]
+
+ [Note 124: C'est un souvenir du voyage de l'auteur
+ en Palestine et de son séjour au couvent de
+ Saint-Saba: «On montre aujourd'hui dans ce
+ monastère trois ou quatre mille têtes de morts, qui
+ sont celles des religieux massacrés par les
+ infidèles. Les moines me laissèrent un quart
+ d'heure tout seul avec ces reliques: ils semblaient
+ avoir deviné que mon dessein était de peindre un
+ jour la situation de l'âme des solitaires de la
+ Thébaïde. Mais je ne me rappelle pas encore sans un
+ sentiment pénible qu'_un caloyer voulut me parler
+ de politique et me raconter les secrets de la cour
+ de Russie_. «Hélas! mon père, lui dis-je, où
+ chercherez-vous la paix, si vous ne la trouvez pas
+ ici?» _Itinéraire de Paris à Jérusalem_, tome I, p.
+ 313.]
+
+De ce caractère de mes parents sont nés les premiers sentiments de ma
+vie. Je m'attachai à la femme qui prit soin de moi, excellente
+créature appelée _la Villeneuve_, dont j'écris le nom avec un
+mouvement de reconnaissance et les larmes aux yeux. La Villeneuve
+était une espèce de surintendante de la maison, me portant dans ses
+bras, me donnant, à la dérobée, tout ce qu'elle pouvait trouver,
+essuyant mes pleurs, m'embrassant, me jetant dans un coin, me
+reprenant et marmottant toujours: «C'est celui-là qui ne sera pas
+fier! qui a bon coeur! qui ne rebute point les pauvres gens! Tiens,
+petit garçon;» et elle me bourrait de vin et de sucre.
+
+Mes sympathies d'enfant pour la Villeneuve furent bientôt dominées par
+une amitié plus digne.
+
+Lucile, la quatrième de mes soeurs, avait deux ans de plus que
+moi[125]. Cadette délaissée, sa parure ne se composait que de la
+dépouille de ses soeurs. Qu'on se figure une petite fille maigre, (p. 030)
+trop grande pour son âge, bras dégingandés, air timide, parlant avec
+difficulté et ne pouvant rien apprendre; qu'on lui mette une robe
+empruntée à une autre taille que la sienne; renfermez sa poitrine dans
+un corps piqué dont les pointes lui faisaient des plaies aux côtés;
+soutenez son cou par un collier de fer garni de velours brun;
+retroussez ses cheveux sur le haut de sa tête, rattachez-les avec une
+toque d'étoffe noire; et vous verrez la misérable créature qui me
+frappa en rentrant sous le toit paternel. Personne n'aurait soupçonné
+dans la chétive Lucile les talents et la beauté qui devait un jour
+briller en elle.
+
+ [Note 125: Lucile avait, non pas _deux ans_, mais
+ quatre ans de plus que son frère. Elle était née le
+ 7 août 1764.--Voir son acte de naissance à la page
+ 7 de la remarquable étude de M. Frédéric Saulnier
+ sur _Lucile de Chateaubriand et M. de Caud_,
+ d'après des documents inédits, 1885. M. Anatole
+ France s'est donc trompé, lui aussi, lorsque, dans
+ son petit volume, d'ailleurs si charmant, sur
+ _Lucile de Chateaubriand, sa vie et ses oeuvres_,
+ il l'a fait naître «en l'an 1766».]
+
+Elle me fut livrée comme un jouet; je n'abusai point de mon pouvoir;
+au lieu de la soumettre à mes volontés, je devins son défenseur. On me
+conduisait tous les matins avec elle chez les soeurs Couppart, deux
+vieilles bossues habillées de noir, qui montraient à lire aux enfants.
+Lucile lisait fort mal; je lisais encore plus mal. On la grondait; je
+griffais les soeurs: grandes plaintes portées à ma mère. Je commençais
+à passer pour un vaurien, un révolté, un paresseux, un âne enfin. Ces
+idées entraient dans la tête de mes parents: mon père disait que tous
+les chevaliers de Chateaubriand avaient été des fouetteurs de lièvres,
+des ivrognes et des querelleurs. Ma mère soupirait et grognait en
+voyant le désordre de ma jaquette. Tout enfant que j'étais, le propos
+de mon père me révoltait; quand ma mère couronnait ses remontrances
+par l'éloge de mon père qu'elle appelait un Caton, un héros, je me
+sentais disposé à faire tout le mal qu'on semblait attendre de moi.
+
+Mon maître d'écriture, M. Després, à perruque de matelot, n'était (p. 031)
+pas plus content de moi que mes parents; il me faisait copier
+éternellement, d'après un exemple de sa façon, ces deux vers que j'ai
+pris en horreur, non à cause de la faute de langue qui s'y trouve:
+
+ C'est à vous, mon esprit, à qui je veux parler:
+ Vous avez des défauts que je ne puis celer.
+
+Il accompagnait ses réprimandes de coups de poing qu'il me donnait
+dans le cou, en m'appelant _tête d'achôcre_; voulait-il dire
+_achore_[126]? Je ne sais pas ce que c'est qu'une tête d'_achôcre_,
+mais je la tiens pour effroyable.
+
+ [Note 126: [Grec: Achôr], gourme. Ch.]
+
+Saint-Malo n'est qu'un rocher. S'élevant autrefois au milieu d'un
+marais salant, il devint une île par l'irruption de la mer qui, en
+709, creusa le golfe et mit le mont Saint-Michel au milieu des flots.
+Aujourd'hui, le rocher de Saint-Malo ne tient à la terre ferme que par
+une chaussée appelée poétiquement le Sillon. Le Sillon est assailli
+d'un côté par la pleine mer, de l'autre est lavé par le flux qui
+tourne pour entrer dans le port. Une tempête le détruisit presque
+entièrement en 1730. Pendant les heures de reflux, le port reste à
+sec, et, à la bordure est et nord de la mer, se découvre une grève du
+plus beau sable. On peut faire alors le tour de mon nid paternel.
+Auprès et au loin, sont semés des rochers, des forts, des îlots
+inhabités: le Fort-Royal, la Conchée, Césembre et le Grand-Bé, où sera
+mon tombeau; j'avais bien choisi sans le savoir: _bé_, en breton,
+signifie _tombe_.
+
+Au bout du Sillon, planté d'un calvaire, on trouve une butte de (p. 032)
+sable au bord de la grande mer. Cette butte s'appelle la Hoguette;
+elle est surmontée d'un vieux gibet: les piliers nous servaient à
+jouer aux quatre coins; nous les disputions aux oiseaux de rivage. Ce
+n'était pourtant pas sans une sorte de terreur que nous nous arrêtions
+dans ce lieu.
+
+Là se rencontrent aussi les _Miels_, dunes où pâturaient les moutons;
+à droite sont des prairies au bas du Paramé, le chemin de poste de
+Saint-Servan, le cimetière neuf, un calvaire et des moulins sur des
+buttes, comme ceux qui s'élèvent sur le tombeau d'Achille à l'entrée
+de l'Hellespont.
+
+ * * * * *
+
+Je touchais à ma septième année; ma mère me conduisit à Plancoët, afin
+d'être relevée du voeu de ma nourrice; nous descendîmes chez ma
+grand'mère. Si j'ai vu le bonheur, c'était certainement dans cette
+maison.
+
+Ma grand'mère occupait, dans la rue du Hameau-de-l'Abbaye, une maison
+dont les jardins descendaient en terrasse sur un vallon, au fond
+duquel on trouvait une fontaine entourée de saules. Madame de Bedée ne
+marchait plus, mais à cela près, elle n'avait aucun des inconvénients
+de son âge: c'était une agréable vieille, grasse, blanche, propre,
+l'air grand, les manières belles et nobles, portant des robes à plis à
+l'antique et une coiffe noire de dentelle, nouée sous le menton. Elle
+avait l'esprit orné, la conversation grave, l'humeur sérieuse. Elle
+était soignée par sa soeur, mademoiselle de Boisteilleul, qui ne lui
+ressemblait que par la bonté. Celle-ci était une petite personne
+maigre, enjouée, causeuse, railleuse. Elle avait aimé un comte (p. 033)
+de Trémignon, lequel comte, ayant dû l'épouser, avait ensuite
+violé sa promesse. Ma tante s'était consolée en célébrant ses amours,
+car elle était poète. Je me souviens de l'avoir souvent entendue
+chantonner en nasillant, lunettes sur le nez, tandis qu'elle brodait
+pour sa soeur des manchettes à deux rangs, un apologue qui commençait
+ainsi:
+
+ Un épervier aimait une fauvette
+ Et, ce dit-on, il en était aimé,
+
+ce qui m'a paru toujours singulier pour un épervier. La chanson
+finissait par ce refrain:
+
+ Ah! Trémignon, la fable est-elle obscure?
+ Ture lure.
+
+Que de choses dans ce monde finissent comme les amours de ma tante,
+ture, lure!
+
+Ma grand'mère se reposait sur sa soeur des soins de la maison. Elle
+dînait à onze heures du matin, faisait la sieste; à une heure elle se
+réveillait; on la portait au bas des terrasses du jardin, sous les
+saules de la fontaine, où elle tricotait, entourée de sa soeur, de ses
+enfants et petits-enfants[127]. En ce temps-là, la vieillesse était
+une dignité; aujourd'hui elle est une charge. A quatre heures, on
+reportait ma grand'mère dans son salon; Pierre, le domestique, (p. 034)
+mettait une table de jeu; mademoiselle de Boisteilleul[128] frappait
+avec les pincettes contre la plaque de la cheminée, et quelques
+instants après on voyait entrer trois autres vieilles filles qui
+sortaient de la maison voisine à l'appel de ma tante.
+
+ [Note 127: «Dans les jardins en terrasse de cette
+ maison, qui sert maintenant de presbytère à la
+ paroisse de Nazareth, se voit encore la fontaine
+ entourée de saules, où l'aïeule de Chateaubriand
+ venait respirer le frais en tricotant au milieu de
+ ses enfants et petits-enfants.» Du Breil de Marzan,
+ _Impressions bretonnes sur les funérailles de
+ Chateaubriand et sur les Mémoires d'outre-tombe_,
+ 1850.]
+
+ [Note 128: Suzanne-Émilie de Ravenel, demoiselle du
+ Boisteilleul, soeur cadette de madame de Bedée de
+ la Bouëtardais, née à Rennes le 12 mai 1700.]
+
+Ces trois soeurs se nommaient les demoiselles Vildéneux[129]; filles
+d'un pauvre gentilhomme, au lieu de partager son mince héritage, elles
+en avaient joui en commun, ne s'étaient jamais quittées, n'étaient
+jamais sorties de leur village paternel. Liées depuis leur enfance
+avec ma grand'mère, elles logeaient à sa porte et venaient tous les
+jours, au signal convenu dans la cheminée, faire la partie de
+quadrille de leur amie. Le jeu commençait; les bonnes dames se
+querellaient: c'était le seul événement de leur vie, le seul moment où
+l'égalité de leur humeur fût altérée. A huit heures, le souper
+ramenait la sérénité. Souvent mon oncle de Bedée[130], avec son fils
+et ses trois filles, assistait au souper de l'aïeule. Celle-ci faisait
+mille récits du vieux temps; mon oncle, à son tour, racontait la
+bataille de Fontenoy, où il s'était trouvé, et couronnait ses
+vanteries par des histoires un peu franches, qui faisaient pâmer (p. 035)
+de rire les honnêtes demoiselles. A neuf heures, le souper fini,
+les domestiques entraient; on se mettait à genoux, et mademoiselle de
+Boisteilleul disait à haute voix la prière. A dix heures, tout dormait
+dans la maison, excepté ma grand'mère, qui se faisait faire la lecture
+par sa femme de chambre jusqu'à une heure du matin.
+
+ [Note 129: La véritable orthographe du nom des
+ trois vieilles filles était: Loisel de la
+ _Villedeneu_. (Du Breil de Marzan, _op. cit._)]
+
+ [Note 130: Marie-Antoine-Bénigne de Bedée, comte de
+ la Bouëtardais, baron de Plancoët, fils de
+ Ange-Annibal de Bedée et de Bénigne-Jeanne-Marie de
+ Ravenel de Boisteilleul, frère de madame de
+ Chateaubriand et d'un an plus jeune qu'elle; il
+ était né dans la paroisse de Bourseul, le 5 avril
+ 1727. Il mourut à Dinan, le 24 juillet 1807.]
+
+Cette société, que j'ai remarquée la première dans ma vie, est aussi
+la première qui ait disparu à mes yeux. J'ai vu la mort entrer sous ce
+toit de paix et de bénédiction, le rendre peu à peu solitaire, fermer
+une chambre et puis une autre qui ne se rouvrait plus. J'ai vu ma
+grand'mère forcée de renoncer à son quadrille, faute des partners
+accoutumés; j'ai vu diminuer le nombre de ces constantes amies,
+jusqu'au jour où mon aïeule tomba la dernière. Elle et sa soeur
+s'étaient promis de s'entre-appeler aussitôt que l'une aurait devancé
+l'autre; elles se tinrent parole, et madame de Bedée ne survécut que
+peu de mois à mademoiselle de Boisteilleul. Je suis peut-être le seul
+homme au monde qui sache que ces personnes ont existé. Vingt fois,
+depuis cette époque, j'ai fait la même observation; vingt fois des
+sociétés se sont formées et dissoutes autour de moi. Cette
+impossibilité de durée et de longueur dans les liaisons humaines, cet
+oubli profond qui nous suit, cet invincible silence qui s'empare de
+notre tombe et s'étend de là sur notre maison, me ramènent sans cesse
+à la nécessité de l'isolement. Toute main est bonne pour nous donner
+le verre d'eau dont nous pouvons avoir besoin dans la fièvre de la
+mort. Ah! qu'elle ne nous soit pas trop chère! car comment abandonner
+sans désespoir la main que l'on a couverte de baisers et que l'on (p. 036)
+voudrait tenir éternellement sur son coeur?
+
+Le château du comte de Bedée[131] était situé à une lieue de Plancoët,
+dans une position élevée et riante. Tout y respirait la joie;
+l'hilarité de mon oncle était inépuisable. Il avait trois filles,
+Caroline, Marie et Flore, et un fils, le comte de La Bouëtardais,
+conseiller au Parlement[132], qui partageaient son épanouissement de
+coeur. Monchoix était rempli des cousins du voisinage; on faisait de
+la musique, on dansait, on chassait, on était en liesse du matin au
+soir. Ma tante, madame de Bedée[133], qui voyait mon oncle manger
+gaiement son fonds et son revenu, se fâchait assez justement; (p. 037)
+mais on ne l'écoutait pas, et sa mauvaise humeur augmentait la bonne
+humeur de sa famille; d'autant que ma tante était elle-même sujette à
+bien des manies: elle avait toujours un grand chien de chasse hargneux
+couché dans son giron, et à sa suite un sanglier privé qui remplissait
+le château de ses grognements. Quand j'arrivais de la maison
+paternelle, si sombre et si silencieuse, à cette maison de fêtes et de
+bruit, je me trouvais dans un véritable paradis. Ce contraste devint
+plus frappant lorsque ma famille fut fixée à la campagne: passer de
+Combourg à Monchoix, c'était passer du désert dans le monde, du donjon
+d'un baron du moyen âge à la villa d'un prince romain.
+
+ [Note 131: Le château de _Monchoix_, dans la
+ paroisse de Pluduno, aujourd'hui l'une des communes
+ du canton de Plancoët, arrondissement de Dinan,
+ Monchoix est actuellement habité par M. du
+ Boishamon, arrière-petit-fils du comte de Bedée.]
+
+ [Note 132: Le comte de Bedée avait eu huit enfants,
+ dont quatre morts en bas âge. Chateaubriand n'a
+ donc connu que les quatre dont il parle: 1º
+ _Charlotte-Suzanne-Marie_ (celle qu'il appelle
+ Caroline), née en la paroisse de Pluduno, le 24
+ avril 1762, décédée à Dinan, non mariée, le 28
+ avril 1849;--2º Marie-Jeanne-Claude ou _Claudine_,
+ née le 21 avril 1765, mariée en émigration à
+ René-Hervé du Hecquet, seigneur de Rauville.
+ Revenue en France, elle s'est fixée à Valognes et a
+ dû y mourir. Ce sont ses héritiers qui ont hérité
+ de la Bouëtardais.--3º _Flore-Anne_, née le 5
+ octobre 1766, mariée au château de Monchoix, le 28
+ octobre 1788, à Charles-Augustin-Jean-Baptiste
+ Locquet, chevalier de Château-d'Assy, d'une famille
+ d'origine malouine; elle est décédée, veuve, à
+ Dinan, le 7 janvier 1851.--4º Marie-Joseph-Annibal
+ de Bedée, comte de la Bouëtardais, conseiller au
+ Parlement de Rennes. Il fut, à Londres, le
+ compagnon d'émigration de Chateaubriand et nous
+ renvoyons à ce moment les détails que nous aurons à
+ fournir sur lui.]
+
+ [Note 133: Marie-Angélique-Fortunée-Cécile
+ Ginguené, fille de écuyer François Ginguené et de
+ dame Thérèse-Françoise Jean. Elle était née à
+ Rennes le 23 novembre 1729. Mariée, le 23 novembre
+ 1756, à Marie-Antoine-Bénigne de Bedée. Décédée à
+ Dinan, le 22 novembre 1823.]
+
+Le jour de l'Ascension de l'année 1775, je partis de chez ma
+grand'mère, avec ma mère, ma tante de Boisteilleul, mon oncle de Bedée
+et ses enfants, ma nourrice et mon frère de lait, pour Notre-Dame de
+Nazareth. J'avais une lévite blanche, des souliers, des gants, un
+chapeau blancs, et une ceinture de soie bleue[134]. Nous montâmes à
+l'Abbaye à dix heures du matin. Le couvent, placé au bord du chemin,
+s'envieillissait[135] d'un quinconce d'ormes du temps de Jean V (p. 038)
+de Bretagne. Du quinconce, on entrait dans le cimetière; le chrétien
+ne parvenait à l'église qu'à travers la région des sépulcres: c'est
+par la mort qu'on arrive à la présence de Dieu.
+
+ [Note 134: «C'était la première fois de ma vie que
+ j'étais décemment habillé. Je devais tout devoir à
+ la religion, même la propreté, que saint Augustin
+ appelle une demi-vertu.» _Manuscrit de 1826_.]
+
+ [Note 135: A propos de cette expression et de
+ quelques autres (me jouer _emmi_ les vagues qui se
+ retiraient;--_à l'orée_ d'une plaine;--des nuages
+ qui projettent leur ombre _fuitive_, etc.),
+ Sainte-Beuve écrivait, dans son article du 15 avril
+ 1834, après les premières lectures des _Mémoires_:
+ «L'effet est souvent heureux de ces mots gaulois
+ rajeunis, mêlés à de fraîches importations latines.
+ (_Le vaste du ciel_, _les blandices des sens_,
+ etc.) et encadrés dans des lignes d'une pureté
+ grecque, au tour grandiose, mais correct et défini.
+ Le vocabulaire de M. de Chateaubriand dans ces
+ _Mémoires_ comprend toute la langue française
+ imaginable et ne la dépasse guère que parfois en
+ quelque demi-douzaine de petits mots que je
+ voudrais retrancher. Cet art d'écrire qui ne
+ dédaigne rien, avide de toute fleur et de toute
+ couleur assortie, remonte jusqu'au sein de Ducange
+ pour glaner un épi d'or oublié, ou ajouter un
+ antique bleuet à la couronne.» _Portraits
+ contemporains_, I, 30.]
+
+Déjà les religieux occupaient les stalles; l'autel était illuminé
+d'une multitude de cierges; des lampes descendaient des différentes
+voûtes: il y a, dans les édifices gothiques[136], des lointains et
+comme des horizons successifs. Les massiers vinrent me prendre à la
+porte, en cérémonie, et me conduisirent dans le choeur. On y avait
+préparé trois sièges: je me plaçai dans celui du milieu; ma nourrice
+se mit à ma gauche, mon frère de lait à ma droite[137].
+
+ [Note 136: La chapelle de Notre-Dame de Nazareth
+ n'était aucunement un édifice gothique. Elle datait
+ du milieu du XVIIe siècle et avait été fondée par
+ dame Catherine de Rosmadec, épouse de Guy de Rieux,
+ comte de Châteauneuf, qui en fit don au couvent des
+ religieux dominicains de Dinan. La première pierre
+ fut posée, en présence de Ferdinand de Neufville,
+ évêque de Saint-Malo, le 2 mai 1649, et, à cette
+ date, on ne construisait plus, même en Bretagne, ni
+ églises ni chapelles gothiques. (Voir _Dictionnaire
+ d'Ogée_, article _Corseul_, et l'_Histoire de la
+ découverte de la Sainte image de Notre Dame de
+ Nazareth, copiée sur l'ancien original du père
+ Guillouzou_, et publiée par M. L. Prud'homme, de
+ Saint-Brieuc).]
+
+ [Note 137: «La religion, qui ne connaît pas les
+ rangs et qui donne toujours des leçons, ne voyait
+ dans cette cérémonie que la pauvre femme qui
+ m'avait sauvé de la mort, et l'enfant qui avait
+ sucé le même lait que moi; la grande dame ma mère
+ était à la porte, la paysanne dans le sanctuaire.»
+ _Manuscrit de 1826_.]
+
+La messe commença: à l'offertoire, le célébrant se tourna vers (p. 039)
+moi et lut des prières; après quoi on m'ôta mes habits blancs, qui
+furent attachés en _ex voto_ au-dessous d'une image de la Vierge. On
+me revêtit d'un habit couleur violette. Le prieur prononça un discours
+sur l'efficacité des voeux; il rappela l'histoire du baron de
+Chateaubriand, passé dans l'Orient avec saint Louis; il me dit que je
+visiterais peut-être aussi, dans la Palestine, cette Vierge de
+Nazareth à qui je devais la vie par l'intercession des prières du
+pauvre, toujours puissantes auprès de Dieu[138]. Ce moine, qui me
+racontait l'histoire de ma famille, comme le grand-père de Dante (p. 040)
+lui faisait l'histoire de ses aïeux, aurait pu aussi, comme
+Cacciaguida, y joindre la prédiction de mon exil.
+
+ Tu proverai si come sà di sale
+ Lo pane altrui, e com' è duro calle
+ Lo scendere e il salir per l' altrui scale.
+ E quel che più ti graverà le spalle,
+ Sarà la compagnia malvagia e scempia,
+ Con la qual tu cadrai in questa valle;
+ Che tutta ingrata, tutta matta ed empia
+ Si farà contra te....................
+ .....................................
+ Di sua bestialitate il suo processo
+ Farà la pruova: si ch'a te fia bello.
+ Averti fatta parte, per te stesso[139].
+
+ «Tu sauras combien le pain d'autrui a le goût du
+ sel, combien est dur le degré du monter et du descendre
+ de l'escalier d'autrui. Et ce qui pèsera encore
+ davantage sur tes épaules sera la compagnie mauvaise
+ et insensée avec laquelle tu tomberas et qui, tout ingrate,
+ toute folle, toute impie, se tournera contre toi.
+ .....................................
+ .....................................
+ De sa stupidité sa conduite fera preuve; tant qu'à toi (p. 041)
+ il sera beau de t'être fait un parti de toi-même.»
+
+ [Note 138: «Quand cela fut fait, on acheva de
+ célébrer la messe; ma mère communia après le
+ prêtre, et très certainement ses voeux cherchèrent
+ à détourner sur moi les grâces que cette communion
+ devait répandre sur elle. Combien il est essentiel
+ de frapper l'imagination des enfants, par des actes
+ de religion! Jamais dans le cours de ma vie je n'ai
+ oublié le relèvement de mon voeu. Il s'est présenté
+ à ma mémoire au milieu des plus grands égarements
+ de ma jeunesse; je m'y sentais attaché comme à un
+ point fixe autour duquel je tournais sans pouvoir
+ me déprendre. Depuis l'exhortation du bénédictin,
+ j'ai toujours rêvé le pèlerinage de Jérusalem et
+ j'ai fini par l'accomplir. Il est certain que la
+ plupart des actes religieux, nobles par eux-mêmes,
+ laissent au fond du coeur de nobles souvenirs,
+ nourrissent l'âme de sentiments élevés et disposent
+ à aimer les choses belles et touchantes; que de
+ droit la religion n'avait-elle donc pas sur moi! Ne
+ devait-elle pas me dire: «Tu m'as été consacré dans
+ ta jeunesse, je ne t'ai rendu à la vie que pour que
+ tu devinsses mon défenseur. La dépouille de ton
+ innocence, trempée des larmes de ta mère, repose
+ encore sur mes autels; ce ne sont pas tes vêtements
+ qu'il faut suspendre à mes temples, ce sont tes
+ passions. Consacre-moi ton coeur et tes chagrins,
+ je bénirai ta nouvelle offrande.» Sainte religion,
+ voilà ton langage; toi seule pourrais remplir le
+ vide que j'ai toujours senti en moi, et guérir
+ cette tristesse qui me suit. Tout sujet m'y
+ replonge ou m'y ramène; je n'écris pas un mot
+ qu'elle ne soit prête à déborder comme un torrent:
+ je ne suis occupé qu'à la renfermer, pour ne pas me
+ rendre ridicule aux hommes. Mais dans cet écrit qui
+ ne paraîtra qu'après moi, que j'ai entrepris pour
+ me soulager, pour donner une issue aux sentiments
+ qui m'étouffent, pourquoi me contraindrais-je?
+ Rassasions-nous de nos peines secrètes, que mon âme
+ malade et blessée puisse à son gré repasser ses
+ chimères et se noyer dans ses souvenirs!»
+ _Manuscrit de 1826_.]
+
+ [Note 139: Dante, _Le Paradis_, Chant XVII.]
+
+Depuis l'exhortation du bénédictin, j'ai toujours rêvé le pèlerinage
+de Jérusalem, et j'ai fini par l'accomplir.
+
+J'ai été consacré à la religion, la dépouille de mon innocence a
+reposé sur ses autels: ce ne sont pas mes vêtements qu'il faudrait
+suspendre aujourd'hui à ces temples, ce sont mes misères.
+
+On me ramena à Saint-Malo[140]. Saint Malo n'est point l'Aleth de la
+_Notitia imperii_: Aleth était mieux placée par les Romains dans le
+faubourg Saint-Servan, au port militaire appelé _Solidor_, à
+l'embouchure de la Rance. En face d'Aleth était un rocher, _est in
+conspectu Tenedos_, non le refuge des perfides Grecs, mais la retraite
+de l'ermite Aaron, qui, l'an 507[141], établit dans cette île sa
+demeure; c'est la date de la victoire de Clovis sur Alaric; l'un fonda
+un petit couvent, l'autre une grande monarchie, édifices également
+tombés.
+
+ [Note 140: «Au mois d'octobre de l'année 1775, nous
+ retournâmes à Saint-Malo.» _Manuscrit de 1826_.]
+
+ [Note 141: Saint Aaron vivait bien au VIe siècle,
+ mais on ignore absolument la date à laquelle il
+ s'établit sur le rocher qui porte aujourd'hui la
+ ville de Saint-Malo. La date de 507, donnée ici par
+ Chateaubriand, ne repose sur aucune autorité
+ sérieuse. On ne la trouve même pas dans l'ouvrage,
+ plus légendaire qu'historique, du P. Albert Le
+ Grand, _la vie, gestes, mort et miracles des saints
+ de la Bretagne-Armorique_.]
+
+Malo, en latin _Maclovius, Macutus, Machutes_, devenu en 541 évêque
+d'Aleth[142], attiré qu'il fut par la renommée d'Aaron, le visita.
+Chapelain de l'oratoire de cet ermite, après la mort du saint il éleva
+une église cénobiale, _in prædio Machutis_. Ce nom de Malo se (p. 042)
+communiqua à l'île, et ensuite à la ville, _Maclovium_, _Maclopolis_.
+
+ [Note 142: Cette date de 541, que Chateaubriand a
+ prise cette fois dans Albert Le Grand (édition de
+ 1680, p. 583), n'est rien moins qu'exacte. Malo fut
+ bien le premier titulaire de l'évêché d'Aleth,
+ fondé par Judaël, roi de Domnonée, mais cette
+ fondation eut lieu, non en 541, mais près d'un
+ demi-siècle plus tard. Né vers 520 dans la Cambrie
+ méridionale, Malo ne passa en Armorique que vers
+ 550. Il aborda dans l'île de Césembre, avec une
+ trentaine de disciples et se mit aussitôt à
+ évangéliser les campagnes aléthiennes et
+ curiosolites. Il comptait déjà dans la péninsule
+ armoricaine, et spécialement dans le pays d'Aleth,
+ quarante ans d'apostolat, lorsqu'il fut honoré de
+ la dignité épiscopale, vers 585-590. Saint Malo
+ mourut en Saintonge, le dimanche 16 décembre 621,
+ âgé d'environ cent ans. (Voir _l'Histoire de
+ Bretagne_, par Arthur de la Borderie, tome I, p.
+ 421, 465, 475.)]
+
+De saint Malo, premier évêque d'Aleth, au bienheureux Jean surnommé
+_de la Grille_, sacré en 1140 et qui fit élever la cathédrale, on
+compte quarante-cinq évêques. Aleth étant déjà presque entièrement
+abandonnée, Jean de la Grille transféra le siège épiscopal de la ville
+romaine dans la ville bretonne qui croissait sur le rocher d'Aaron.
+
+Saint-Malo eut beaucoup à souffrir dans les guerres qui survinrent
+entre les rois de France et d'Angleterre.
+
+Le comte de Richemont, depuis Henri VII d'Angleterre, en qui se
+terminèrent les démêlés de la Rose blanche et de la Rose rouge, fut
+conduit à Saint-Malo. Livré par le duc de Bretagne aux ambassadeurs de
+Richard, ceux-ci l'emmenaient à Londres pour le faire mourir. Échappé
+à ses gardes, il se réfugia dans la cathédrale, _asylum quod in eâ
+urbe est inviolatissimum_: ce droit d'asile remontait aux Druides,
+premiers prêtres de l'île d'Aaron.
+
+Un évêque de Saint-Malo fut l'un des trois favoris (les deux (p. 043)
+autres étaient Arthur de Montauban et Jean Hingant) qui perdirent
+l'infortuné Gilles de Bretagne: c'est ce que l'on voit dans
+l'_Histoire lamentable de Gilles, seigneur de Chateaubriand et de
+Chantocé, prince du sang de France et de Bretagne, étranglé en prison
+par les ministres du favori, le 24 avril 1450_.
+
+Il y a une belle capitulation entre Henri IV et Saint-Malo: la ville
+traite de puissance à puissance, protège ceux qui se sont réfugiés
+dans ses murs, et demeure libre, par une ordonnance de Philibert de la
+Guiche, grand maître de l'artillerie de France, de faire fondre cent
+pièces de canon. Rien ne ressemblait davantage à Venise (au soleil et
+aux arts près) que cette petite république malouine par sa religion,
+sa richesse et sa chevalerie de mer. Elle appuya l'expédition de
+Charles-Quint en Afrique et secourut Louis XIII devant la Rochelle.
+Elle promenait son pavillon sur tous les flots, entretenait des
+relations avec Moka, Surate, Pondichéry, et une compagnie formée dans
+son sein explorait la mer du Sud.
+
+A compter du règne de Henri IV, ma ville natale se distingua par son
+dévouement et sa fidélité à la France. Les Anglais la bombardèrent en
+1693; ils y lancèrent, le 29 novembre de cette année, une machine
+infernale, dans les débris de laquelle j'ai souvent joué avec mes
+camarades. Ils la bombardèrent de nouveau en 1758.
+
+Les Malouins prêtèrent des sommes considérables à Louis XIV pendant la
+guerre de 1701: en reconnaissance de ce service, il leur confirma le
+privilège de se garder eux-mêmes; il voulut que l'équipage du premier
+vaisseau de la marine royale fût exclusivement composé de (p. 044)
+matelots de Saint-Malo et de son territoire.
+
+En 1771, les Malouins renouvelèrent leur sacrifice et prêtèrent trente
+millions à Louis XV. Le fameux amiral Anson[143] descendit à Cancale,
+en 1758, et brûla Saint-Servan. Dans le château de Saint-Malo, La
+Chalotais écrivit sur du linge, avec un cure-dent, de l'eau et de la
+suie, les mémoires qui firent tant de bruit et dont personne ne se
+souvient[144]. Les événements effacent les événements; inscriptions
+gravées sur d'autres inscriptions, ils font des pages de l'histoire
+des palimpsestes.
+
+ [Note 143: _Anson_ (Georges), amiral anglais, né en
+ 1697, mort en 1762.]
+
+ [Note 144: _La Chalotais_ (Louis-René _de Caradeuc_
+ de), procureur-général au Parlement de Bretagne, né
+ à Rennes le 6 mars 1701, mort le 12 juillet
+ 1785.--Le premier Mémoire, écrit sous le nom de M.
+ de La Chalotais, et reconnu par lui comme son
+ oeuvre se terminait par ces lignes: «Fait au
+ château de Saint-Malo, 15 janvier 1766, écrit avec
+ une plume faite d'un cure-dent, et de l'encre faite
+ avec de le suie de cheminée, du vinaigre et du
+ sucre, sur des papiers d'enveloppe de sucre et de
+ chocolat.» La vérité est que La Chalotais, dans sa
+ prison, avait tout ce qu'il faut pour écrire et
+ qu'il _écrivait par toutes les postes à sa
+ famille_. Voir, dans l'ouvrage de M. Henri Carré,
+ _La Chalotais et le duc d'Aiguillon_ (1803), la
+ correspondance du chevalier de Fontette, commandant
+ du château de Saint-Malo, et en particulier la
+ lettre du 28 avril 1766.]
+
+Saint-Malo fournissait les meilleurs matelots de notre marine; on peut
+en voir le rôle général dans le volume in-folio publié en 1682 sous ce
+titre: _Rôle général des officiers, mariniers et matelots de
+Saint-Malo_. Il y a une _Coutume de Saint-Malo_, imprimée dans le
+recueil du Coutumier général. Les archives de la ville sont assez (p. 045)
+riches en chartes utiles à l'histoire et au droit maritime.
+
+Saint-Malo est la patrie de Jacques Cartier[145], le Christophe Colomb
+de la France, qui découvrit le Canada. Les Malouins ont encore signalé
+à l'autre extrémité de l'Amérique les îles qui portent leur nom: _Îles
+Malouines_.
+
+ [Note 145: Jacques _Cartier_ naquit à Saint-Malo le
+ 31 décembre 1494, l'année même où Christophe Colomb
+ découvrait la Jamaïque. On ne sait pas exactement
+ la date de sa mort. Le savant annaliste de
+ Saint-Malo, M. Ch. Cunat, croit pouvoir la fixer
+ aux environs de 1554.]
+
+Saint-Malo est la ville natale de Duguay-Trouin[146], l'un des plus
+grands hommes de mer qui aient paru, et, de nos jours, elle a donné à
+la France Surcouf[147]. Le célèbre Mahé de La Bourdonnais[148],
+gouverneur de l'Île de France, naquit à Saint-Malo, de même que La
+Mettrie[149], Maupertuis, l'abbé Trublet dont Voltaire a ri: tout cela
+n'est pas trop mal pour une enceinte qui n'égale pas celle du jardin
+des Tuileries.
+
+ [Note 146: René _Dugay-Trouin_, né le 10 juin 1673;
+ mort le 27 septembre 1736.]
+
+ [Note 147: Robert _Surcouf_, le célèbre corsaire
+ (1773-1827). M. Ch. Cunat a écrit son _Histoire_.]
+
+ [Note 148: Bertrand-François _Mahé de La
+ Bourdonnais_ (1699-1753).]
+
+ [Note 149: Julien _Offraye de La Mettrie_, né à
+ Saint-Malo le 19 décembre 1709, mort le 11 novembre
+ 1751 à Berlin, où ses ouvrages ouvertement
+ matérialistes lui avaient valu d'être nommé lecteur
+ du roi. Frédéric II a composé son _Éloge_.]
+
+L'abbé de Lamennais[150] a laissé loin derrière lui ces petites
+illustrations littéraires de ma patrie. Broussais[151] est (p. 046)
+également né à Saint-Malo, ainsi que mon noble ami, le comte de La
+Ferronnays[152].
+
+ [Note 150: Hugues-Félicité _Robert de La Mennais_,
+ né le 19 juin 1782, mort le 27 février 1854.
+ Presque tous ses biographes le font naître dans la
+ même rue que Chateaubriand. C'est une erreur.
+ L'hôtel de la Mennais, où naquit l'auteur de
+ l'_Essai sur l'Indifférence_, était situé, non rue
+ des Juifs, mais rue Saint-Vincent.]
+
+ [Note 151: François-Joseph-Victor _Broussais_
+ (1772-1832). Comme son compatriote La Mettrie, mais
+ avec plus d'éclat et de talent, il se montra dans
+ tous ses ouvrages, un ardent adversaire des
+ doctrines psychologiques et spiritualistes.]
+
+ [Note 152: Pierre-Louis-Auguste _Ferron_, comte de
+ _La Ferronnays_, né le 17 décembre 1772. Il émigra
+ avec son père, lieutenant général des armées du
+ roi, servit sous le prince de Condé et devint aide
+ de camp du duc de Berry. Maréchal de camp (4 juin
+ 1814); pair de France (17 août 1815), ministre à
+ Copenhague en 1817; ambassadeur à Saint-Pétersbourg
+ en 1819; ministre des Affaires étrangères du 4
+ janvier 1828 au 14 mai 1829; ambassadeur à Rome du
+ mois de février au mois d'août 1830. Il mourut en
+ cette ville le 17 janvier 1842, laissant une
+ mémoire honorée de tous les partis.]
+
+Enfin, pour ne rien omettre, je rappellerai les dogues qui formaient
+la garnison de Saint-Malo: ils descendaient de ces chiens fameux,
+enfants de régiment dans les Gaules, et qui, selon Strabon, livraient
+avec leurs maîtres des batailles rangées aux Romains. Albert le Grand,
+religieux de l'ordre de Saint-Dominique, auteur aussi grave que le
+géographe grec, déclare qu'à Saint-Malo «la garde d'une place si
+importante était commise toutes les nuits à la fidélité de certains
+dogues qui faisaient bonne et sûre patrouille». Ils furent condamnés à
+la peine capitale pour avoir eu le malheur de manger inconsidérément
+les jambes d'un gentilhomme; ce qui a donné lieu de nos jours à la
+chanson: _Bon voyage_. On se moque de tout. On emprisonna les
+criminels; l'un d'eux refusa de prendre la nourriture des mains de son
+gardien qui pleurait; le noble animal se laissa mourir de faim: les
+chiens, comme les hommes, sont punis de leur fidélité. Au surplus, le
+Capitole était, de même que ma Délos, gardé par des chiens, (p. 047)
+lesquels n'aboyaient pas lorsque Scipion l'Africain venait à l'aube
+faire sa prière.
+
+Enclos de murs de diverses époques qui se divisent en _grands_ et
+_petits_, et sur lesquels on se promène, Saint-Malo est encore défendu
+par le château dont j'ai parlé, et qu'augmenta de tours, de bastions
+et de fossés, la duchesse Anne. Vue du dehors, la cité insulaire
+ressemble à une citadelle de granit.
+
+C'est sur la grève de la pleine mer, entre le château et le
+Fort-Royal, que se rassemblent les enfants; c'est là que j'ai été
+élevé, compagnon des flots et des vents. Un des premiers plaisirs que
+j'aie goûtés était de lutter contre les orages, de me jouer avec les
+vagues qui se retiraient devant moi, ou couraient après moi sur la
+rive. Un autre divertissement était de construire, avec l'arène de la
+plage, des monuments que mes camarades appelaient des _fours_. Depuis
+cette époque, j'ai souvent vu bâtir pour l'éternité des châteaux plus
+vite écroulés que mes palais de sable.
+
+Mon sort étant irrévocablement fixé, on me livra à une enfance oisive.
+Quelques notions de dessin, de langue anglaise, d'hydrographie et de
+mathématiques, parurent plus que suffisantes à l'éducation d'un
+garçonnet destiné d'avance à la rude vie d'un marin.
+
+Je croissais sans étude dans ma famille; nous n'habitions plus la maison
+où j'étais né: ma mère occupait un hôtel, place Saint-Vincent[153],
+presque en face de la porte qui communique au Sillon. Les (p. 048)
+polissons de la ville étaient devenus mes plus chers amis: j'en
+remplissais la cour et les escaliers de la maison. Je leur ressemblais
+en tout; je parlais leur langage; j'avais leur façon et leur allure;
+j'étais vêtu comme eux, déboutonné et débraillé comme eux; mes
+chemises tombaient en loques; je n'avais jamais une paire de bas qui
+ne fût largement trouée; je traînais de méchants souliers éculés, qui
+sortaient à chaque pas de mes pieds; je perdais souvent mon chapeau et
+quelquefois mon habit. J'avais le visage barbouillé, égratigné,
+meurtri, les mains noires. Ma figure était si étrange, que ma mère, au
+milieu de sa colère, ne se pouvait empêcher de rire et de s'écrier:
+«Qu'il est laid!»
+
+ [Note 153: Peu d'années après la naissance de
+ Chateaubriand, sa famille avait quitté l'hôtel de
+ la Gicquelais et était venue habiter le premier
+ étage de la belle maison de M. White de Boisglé,
+ maire de Saint-Malo, maison située sur la rue et la
+ place Saint-Vincent, presque en face de la porte
+ _Saint-Vincent_. (Ch. Cunat, _op. cit._)]
+
+J'aimais pourtant et j'ai toujours aimé la propreté, même l'élégance.
+La nuit, j'essayais de raccommoder mes lambeaux; la bonne Villeneuve
+et ma Lucile m'aidaient à réparer ma toilette, afin de m'épargner des
+pénitences et des gronderies; mais leur rapiécetage ne servait qu'à
+rendre mon accoutrement plus bizarre. J'étais surtout désolé quand je
+paraissais déguenillé au milieu des enfants, fiers de leurs habits
+neufs et de leur braverie.
+
+Mes compatriotes avaient quelque chose d'étranger, qui rappelait
+l'Espagne. Des familles malouines étaient établies à Cadix; des
+familles de Cadix résidaient à Saint-Malo. La position insulaire, la
+chaussée, l'architecture, les maisons, les citernes, les murailles de
+granit de Saint-Malo, lui donnent un air de ressemblance avec Cadix:
+quand j'ai vu la dernière ville, je me suis souvenu de la première.
+
+Enfermés le soir sous la même clé dans leur cité, les Malouins (p. 049)
+ne composaient qu'une famille. Les moeurs étaient si candides que de
+jeunes femmes qui faisaient venir des rubans et des gazes de Paris,
+passaient pour des mondaines dont leurs compagnes effarouchées se
+séparaient. Une faiblesse était une chose inouïe: une comtesse
+d'Abbeville ayant été soupçonnée, il en résulta une complainte que
+l'on chantait en se signant. Cependant le poète, fidèle malgré lui aux
+traditions des troubadours, prenait parti contre le mari qu'il
+appelait _un monstre barbare_.
+
+Certains jours de l'année, les habitants de la ville et de la campagne
+se rencontraient à des foires appelées _assemblées_, qui se tenaient
+dans les îles et sur des forts autour de Saint-Malo; ils s'y rendaient
+à pied quand la mer était basse, en bateau lorsqu'elle était haute. La
+multitude de matelots et de paysans; les charrettes entoilées; les
+caravanes de chevaux, d'ânes et de mulets; le concours des marchands;
+les tentes plantées sur le rivage; les processions de moines et de
+confréries qui serpentaient avec leurs bannières et leurs croix au
+milieu de la foule; les chaloupes allant et venant à la rame ou à la
+voile; les vaisseaux entrant au port, ou mouillant en rade; les salves
+d'artillerie, le branle des cloches, tout contribuait à répandre dans
+ces réunions le bruit, le mouvement et la variété.
+
+J'étais le seul témoin de ces fêtes qui n'en partageât pas la joie.
+J'y paraissais sans argent pour acheter des jouets et des gâteaux.
+Évitant le mépris qui s'attache à la mauvaise fortune, je m'asseyais
+loin de la foule, auprès de ces flaques d'eau que la mer entretient et
+renouvelle dans les concavités des rochers. Là, je m'amusais à (p. 050)
+voir voler les pingouins et les mouettes, à béer aux lointains
+bleuâtres, à ramasser des coquillages, à écouter le refrain des vagues
+parmi les écueils. Le soir, au logis, je n'étais guère plus heureux;
+j'avais une répugnance pour certains mets; on me forçait d'en manger.
+J'implorais des yeux La France qui m'enlevait adroitement mon
+assiette, quand mon père tournait la tête. Pour le feu, même rigueur:
+il ne m'était pas permis d'approcher de la cheminée. Il y a loin de
+ces parents sévères aux gâte-enfants d'aujourd'hui.
+
+Mais si j'avais des peines qui sont inconnues de l'enfance nouvelle,
+j'avais aussi quelques plaisirs qu'elle ignore.
+
+On ne sait plus ce que c'est que ces solennités de religion et de
+famille où la patrie entière et le Dieu de cette patrie avaient l'air
+de se réjouir; Noël, le premier de l'an, les Rois, Pâques, la
+Pentecôte, la Saint-Jean, étaient pour moi des jours de prospérité.
+Peut-être l'influence de mon rocher natal a-t-elle agi sur mes
+sentiments et sur mes études. Dès l'année 1015, les Malouins firent
+voeu d'aller aider à bâtir _de leurs mains et de leurs moyens_ les
+clochers de la cathédrale de Chartres: n'ai-je pas aussi travaillé de
+mes mains à relever la flèche abattue de la vieille basilique
+chrétienne? «Le soleil, dit le père Maunoir, n'a jamais éclairé canton
+où ait paru une plus constante et invariable fidélité dans la vraie
+foi que la Bretagne. Il y a treize siècles qu'aucune infidélité n'a
+souillé la langue qui a servi d'organe pour prêcher Jésus-Christ, et
+il est à naître qui ait vu Breton bretonnant prêcher autre religion
+que la catholique.»
+
+Durant les jours de fête que je viens de rappeler, j'étais (p. 051)
+conduit en station avec mes soeurs aux divers sanctuaires de la ville,
+à la chapelle de Saint-Aaron, au couvent de la Victoire; mon oreille
+était frappée de la douce voix de quelques femmes invisibles:
+l'harmonie de leurs cantiques se mêlait aux mugissements des flots.
+Lorsque dans l'hiver, à l'heure du salut, la cathédrale se remplissait
+de la foule; que de vieux matelots à genoux, de jeunes femmes et des
+enfants lisaient, avec de petites bougies, dans leurs Heures; que la
+multitude, au moment de la bénédiction, répétait en choeur le _Tantum
+ergo_; que, dans l'intervalle de ces chants, les rafales de Noël
+frôlaient les vitraux de la basilique, ébranlaient les voûtes de cette
+nef que fit résonner la mâle poitrine de Jacques Cartier et de
+Duguay-Trouin, j'éprouvais un sentiment extraordinaire de religion. Je
+n'avais pas besoin que la Villeneuve me dît de joindre les mains pour
+invoquer Dieu par tous les noms que ma mère m'avait appris; je voyais
+les cieux ouverts, les anges offrant notre encens et nos voeux; je
+courbais mon front: il n'était point encore chargé de ces ennuis qui
+pèsent si horriblement sur nous, qu'on est tenté de ne plus relever la
+tête lorsqu'on l'a inclinée au pied des autels.
+
+Tel marin, au sortir de ces pompes, s'embarquait tout fortifié contre
+la nuit, tandis que tel autre rentrait au port en se dirigeant sur le
+dôme éclairé de l'église: ainsi la religion et les périls étaient
+continuellement en présence, et leurs images se présentaient
+inséparables à ma pensée. A peine étais-je né, que j'ouïs parler de
+mourir: le soir, un homme allait avec une sonnette de rue en rue, (p. 052)
+avertissant les chrétiens de prier pour un de leurs frères décédé.
+Presque tous les ans, des vaisseaux se perdaient sous mes yeux, et,
+lorsque je m'ébattais le long des grèves, la mer roulait à mes pieds
+les cadavres d'hommes étrangers, expirés loin de leur patrie. Madame
+de Chateaubriand me disait, comme sainte Monique disait à son fils:
+_Nihil longe est a Deo_: «Rien n'est loin de Dieu.» On avait confié
+mon éducation à la Providence: elle ne m'épargnait pas les leçons.
+
+Voué à la Vierge, je connaissais et j'aimais ma protectrice que je
+confondais avec mon ange gardien: son image, qui avait coûté un
+demi-sou à la bonne Villeneuve, était attachée avec quatre épingles à
+la tête de mon lit. J'aurais dû vivre dans ces temps où l'on disait à
+Marie: «Doulce dame du ciel et de la terre, mère de pitié, fontaine de
+tous biens, qui portastes Jésus-Christ en vos prétieulx flancz, belle
+très-doulce Dame, je vous mercye et vous prye.»
+
+La première chose que j'ai sue par coeur est un cantique de matelot
+commençant ainsi:
+
+ Je mets ma confiance,
+ Vierge, en votre secours,
+ Servez-moi de défense,
+ Prenez soin de mes jours;
+ Et quand ma dernière heure
+ Viendra finir mon sort,
+ Obtenez que je meure
+ De la plus sainte mort.
+
+J'ai entendu depuis chanter ce cantique dans un naufrage. Je répète
+encore aujourd'hui ces méchantes rimes avec autant de plaisir que (p. 053)
+des vers d'Homère; une madone coiffée d'une couronne gothique, vêtue
+d'une robe de soie bleue, garnie d'une frange d'argent, m'inspire plus
+de dévotion qu'une Vierge de Raphaël.
+
+Du moins, si cette pacifique _Étoile des mers_ avait pu calmer les
+troubles de ma vie! Mais je devais être agité, même dans mon enfance;
+comme le dattier de l'Arabe, à peine ma tige était sortie du rocher
+qu'elle fut battue du vent.
+
+ * * * * *
+
+J'ai dit que ma révolte prématurée contre les maîtresses de Lucile
+commença ma mauvaise renommée; un camarade l'acheva.
+
+Mon oncle, M. de Chateaubriand du Plessis, établi à Saint-Malo comme
+son frère, avait, comme lui, quatre filles et deux garçons[154]. De
+mes deux cousins (Pierre et Armand), qui formaient d'abord ma société,
+Pierre devint page de la reine, Armand fut envoyé au collège comme
+étant destiné à l'état ecclésiastique. Pierre, au sortir des pages,
+entra dans la marine et se noya à la côte d'Afrique. Armand, depuis
+longtemps enfermé au collège, quitta la France en 1790, servit pendant
+toute l'émigration, fit intrépidement dans une chaloupe vingt voyages
+à la côte de Bretagne, et vint enfin mourir pour le roi à la plaine de
+Grenelle, le vendredi saint de l'année 1809[155], ainsi que je l'ai
+déjà dit et que je le répéterai encore en racontant sa (p. 054)
+catastrophe[156].
+
+ [Note 154: De ces six enfants, cinq figurent sur
+ les registres de naissance de Saint-Malo: Adélaïde,
+ née en 1762; Émilie-Thérèse-Rosalie, née le 12
+ septembre 1763; Pierre, né en 1767;
+ Armand-Louis-Marie, né le 16 mars 1768; Modeste,
+ née en 1772.]
+
+ [Note 155: Ici encore, dans toutes les éditions, on
+ a imprimé à tort: _1810_.]
+
+ [Note 156: Il a laissé un fils, Frédéric, que je
+ plaçai d'abord dans les gardes de _Monsieur_, et
+ qui entra depuis dans un régiment de cuirassiers.
+ Il a épousé, à Nancy, mademoiselle de Gastaldi,
+ dont il a eu deux fils, et s'est retiré du service.
+ La soeur aînée d'Armand, ma cousine, est, depuis de
+ longues années, supérieure des religieuses
+ Trappistes. (Note de 1831, Genève.) Ch.--Frédéric
+ de Chateaubriand, dont il est parlé dans cette
+ note, était né à Jersey le 11 novembre 1798. Il est
+ mort le 8 juin 1849, au château de la Ballue, près
+ Saint-Servan, laissant un fils,
+ Henri-Frédéric-Marie-Geoffroy de Chateaubriand, né
+ à la Ballue le 11 mai 1835 et marié en 1869 à
+ Françoise-Madeleine-Anne _Regnault de Parcieu_.]
+
+Privé de la société de mes deux cousins, je la remplaçai par une
+liaison nouvelle.
+
+Au Second étage de l'hôtel que nous habitions, demeurait un
+gentilhomme nommé Gesril: il avait un fils et deux filles. Ce fils
+était élevé autrement que moi; enfant gâté, ce qu'il faisait était
+trouvé charmant: il ne se plaisait qu'à se battre, et surtout qu'à
+exciter des querelles dont il s'établissait le juge. Jouant des tours
+perfides aux bonnes qui menaient promener les enfants, il n'était
+bruit que de ses espiègleries que l'on transformait en crimes noirs.
+Le père riait de tout, et _Joson_ n'était que plus chéri. Gesril
+devint mon intime ami et prit sur moi un ascendant incroyable: je
+profitai sous un tel maître, quoique mon caractère fût entièrement
+l'opposé de sien. J'aimais les jeux solitaires, je ne cherchais
+querelle à personne: Gesril était fou de plaisirs, de cohue, et
+jubilait au milieu des bagarres d'enfants. Quand quelque polisson me
+parlait, Gesril me disait: «Tu le souffres?» A ce mot, je croyais mon
+honneur compromis et je sautais aux yeux du téméraire; la taille (p. 055)
+et l'âge n'y faisaient rien. Spectateur du combat, mon ami
+applaudissait à mon courage, mais ne faisait rien pour me servir.
+Quelquefois il levait une armée de tous les sautereaux qu'il
+rencontrait, divisait ses conscrits en deux bandes, et nous
+escarmouchions sur la plage à coups de pierres.
+
+Un autre jeu, inventé par Gesril, paraissait encore plus dangereux:
+lorsque la mer était haute et qu'il y avait tempête, la vague,
+fouettée au pied du château, du côté de la grande grève, jaillissait
+jusqu'aux grandes tours. A vingt pieds d'élévation au-dessus de la
+base d'une de ces tours, régnait un parapet en granit, étroit,
+glissant, incliné, par lequel on communiquait au ravelin qui défendait
+le fossé: il s'agissait de saisir l'instant entre deux vagues, de
+franchir l'endroit périlleux avant que le flot se brisât et couvrit la
+tour. Voici venir un montagne d'eau qui s'avançait en mugissant,
+laquelle, si vous tardiez d'une minute, pouvait ou vous entraîner, ou
+vous écraser contre le mur. Pas un de nous ne se refusait à
+l'aventure, mais j'ai vu des enfants pâlir avant de la tenter.
+
+Ce penchant à pousser les autres à des rencontres dont il restait
+spectateur, induirait à penser que Gesril ne montra pas dans la suite
+un caractère fort généreux; c'est lui néanmoins qui, sur un plus petit
+théâtre, a peut-être effacé l'héroïsme de Régulus; il n'a manqué à sa
+gloire que Rome et Tite-Live. Devenu officier de marine, il fut pris à
+l'affaire de Quiberon; l'action finie et les Anglais continuant de
+canonner l'armée républicaine, Gesril se jette à la nage, s'approche
+des vaisseaux, dit aux Anglais de cesser le feu, leur annonce le (p. 056)
+malheur et la capitulation des émigrés. On le voulut sauver, en lui
+filant une corde et le conjurant de monter à bord: «Je suis prisonnier
+sur parole,» s'écrie-t-il du milieu des flots, et il retourne à terre
+à la nage: il fut fusillé avec Sombreuil et ses compagnons[157].
+
+ [Note 157: _Gesril du Papeu_ (Joseph-François-Anne)
+ avait un an de moins que son ami Chateaubriand; il
+ était né à Saint-Malo le 23 février 1767. Entré
+ dans la marine, comme garde, à quatorze ans, il
+ prit part à la guerre de l'Indépendance américaine
+ et fit ensuite une campagne de trois ans dans les
+ mers de l'Inde et de la Chine. Lieutenant de
+ vaisseau, le 9 octobre 1789, il ne tarda pas à
+ émigrer, fit la campagne des Princes en 1792, comme
+ simple soldat, et se rendit ensuite à Jersey. Le 21
+ juillet 1795, il était à Quiberon, cette fois comme
+ lieutenant de la compagnie noble des élèves de la
+ marine, dans le régiment du comte d'Hector.
+ L'épisode dont il fut le héros dans cette tragique
+ journée suffirait seul à prouver que Sombreuil et
+ ses soldats n'ont mis bas les armes qu'à la suite
+ d'une capitulation. Ceux qui nient l'existence de
+ cette capitulation l'ont bien compris: ils ont
+ essayé de contester l'acte même de Gesril et son
+ généreux sacrifice. Mais ce sacrifice et les
+ circonstances qui l'accompagnèrent sont attestés
+ par trop de témoins pour qu'on puisse les mettre en
+ doute. Ces témoins sont de ceux dont la parole ne
+ se peut récuser: En voici la liste: 1º Chaumereix;
+ 2º Berthier de Grandry; 3º La Bothelière, capitaine
+ d'artillerie; 4º Cornulier-Lucinière; 5º La
+ Tullaye; 6º Du Fort; 7º le contre-amiral Vossey; 8º
+ le baron de Gourdeau; 9º le capitaine républicain
+ Rottier, de la légion nantaise. Le fait,
+ d'ailleurs, est consigné dans une lettre écrite des
+ prisons de Vannes par Gesril du Papeu à son père.
+ Le jeune héros fut fusillé à Vannes, le 10
+ fructidor (27 août 1796).]
+
+Gesril a été mon premier ami; tous deux mal jugés dans notre enfance,
+nous nous liâmes par l'instinct de ce que nous pouvions valoir un
+jour[158].
+
+ [Note 158: «Je pense avec orgueil que cet homme a
+ été mon premier ami, et que tous les deux, mal
+ jugés dans notre enfance, nous nous liâmes par
+ l'instinct de ce que nous pouvions valoir un jour,
+ et que c'est dans le coin le plus obscur de la
+ monarchie, sur un misérable rocher, que sont nés
+ ensemble et presque sous le même toit deux hommes
+ dont les noms ne seront peut-être pas tout à fait
+ inconnus dans les annales de l'honneur et de la
+ fidélité.» _Manuscrit de 1826_.]
+
+Deux aventures mirent fin à cette première partie de mon (p. 057)
+histoire, et produisirent un changement notable dans le système de mon
+éducation.
+
+Nous étions un dimanche sur la grève, à l'_éventail_ de la porte
+Saint-Thomas et le long du _Sillon_; de gros pieux enfoncés dans le
+sable protègent les murs contre la houle. Nous grimpions ordinairement
+au haut de ces pieux pour voir passer au-dessous de nous les premières
+ondulations du flux. Les places étaient prises comme de coutume;
+plusieurs petites filles se mêlaient aux petits garçons. J'étais le
+plus en pointe vers la mer, n'ayant devant moi qu'une jolie mignonne,
+Hervine Magon, qui riait de plaisir et pleurait de peur. Gesril se
+trouvait à l'autre bout du côté de le terre.
+
+Le flot arrivait, il faisait du vent; déjà les bonnes et les
+domestiques criaient: «Descendez, mademoiselle! descendez, monsieur!»
+Gesril attend une grosse lame: lorsqu'elle s'engouffre entre les
+pilotis, il pousse l'enfant assis auprès de lui; celui-là se renverse
+sur un autre; celui-ci sur un autre: toute la file s'abat comme des
+moines de cartes, mais chacun est retenu par son voisin; il n'y eut
+que la petite fille de l'extrémité de la ligne sur laquelle je
+chavirai et qui, n'étant appuyée par personne, tomba. Le jusant
+l'entraîne; aussitôt mille cris, toutes les bonnes retroussant leurs
+robes et tripotant dans la mer, chacune saisissant son marmot et lui
+donnant une tape. Hervine fut repêchée; mais elle déclara que (p. 058)
+François l'avait jetée bas. Les bonnes fondent sur moi; je leur
+échappe; je cours me barricader dans la cave de la maison: l'armée
+femelle me pourchasse. Ma mère et mon père étaient heureusement
+sortis. La Villeneuve défend vaillamment la porte et soufflette
+l'avant-garde ennemie. Le véritable auteur du mal, Gesril, me prête
+secours: il monte chez lui, et, avec ses deux soeurs, jette par les
+fenêtres des potées d'eau et des pommes cuites aux assaillantes. Elles
+levèrent le siège à l'entrée de la nuit; mais cette nouvelle se
+répandit dans la ville, et le chevalier de Chateaubriand, âgé de neuf
+ans, passa pour un homme atroce, un reste de ces pirates dont saint
+Aaron avait purgé son rocher.
+
+Voici l'autre aventure:
+
+J'allais avec Gesril à Saint-Servan, faubourg séparé de Saint-Malo par
+le port marchand. Pour y arriver à basse mer, on franchit des courants
+d'eau sur des ponts étroits de pierres plates, que recouvre la marée
+montante. Les domestiques qui nous accompagnaient étaient restés assez
+loin derrière nous. Nous apercevons à l'extrémité d'un de ces ponts
+deux mousses qui venaient à notre rencontre; Gesril me dit:
+«Laisserons-nous passer ces gueux-là?» et aussitôt il leur crie: «A
+l'eau, canards!» Ceux-ci, en qualité de mousses, n'entendant pas
+raillerie, avancent; Gesril recule; nous nous plaçons au bout du pont,
+et, saisissant des galets, nous les jetons à la tête des mousses. Ils
+fondent sur nous, nous obligent à lâcher pied, s'arment eux-mêmes de
+cailloux, et nous mènent battant jusqu'à notre corps de réserve,
+c'est-à-dire jusqu'à nos domestiques. Je ne fus pas, comme Horatius,
+frappé à l'oeil: une pierre m'atteignit si rudement que mon (p. 059)
+oreille gauche, à moitié détachée, tombait sur mon épaule.
+
+Je ne pensai point à mon mal, mais à mon retour. Quand mon ami
+rapportait de ses courses un oeil poché, un habit déchiré, il était
+plaint, caressé, choyé, rhabillé: en pareil cas, j'étais mis en
+pénitence. Le coup que j'avais reçu était dangereux, mais jamais La
+France ne me put persuader de rentrer, tant j'étais effrayé. Je
+m'allai cacher au second étage de la maison, chez Gesril, qui
+m'entortilla la tête d'une serviette. Cette serviette le mit en train:
+elle lui représenta une mitre; il me transforma en évêque, et me fit
+chanter la grand'messe avec lui et ses soeurs jusqu'à l'heure du
+souper. Le pontife fut alors obligé de descendre: le coeur me battait.
+Surpris de ma figure débiffée et barbouillée de sang, mon père ne dit
+pas un mot; ma mère poussa un cri; La France conta mon cas piteux, en
+m'excusant; je n'en fus pas moins rabroué. On pansa mon oreille, et
+monsieur et madame de Chateaubriand résolurent de me séparer de Gesril
+le plus tôt possible[159].
+
+ [Note 159: J'avais déjà parlé de Gesril dans mes
+ ouvrages. Une de ses soeurs, Angélique Gesril de La
+ Trochardais, m'écrivit en 1818 pour me prier
+ d'obtenir que le nom de Gesril fut joint à ceux de
+ son mari et du mari de sa soeur: j'échouai dans ma
+ négociation. (Note de 1831, Genève.) Ch.
+
+ Gesril avait trois soeurs; _Mmes Colas de la
+ Baronnais, Le Roy de la Trochardais_ et _Le Metaër
+ de la Ravillais_. Les deux dernières seules ont
+ laissé des enfants; la famille Gesril se trouve
+ éteinte et fondue dans le Metaër et, par Le Roy,
+ dans Boisguéhéneuc et du Raquet.]
+
+Je ne sais si ce ne fut point cette année que le comte d'Artois (p. 060)
+vint à Saint-Malo[160]: on lui donna le spectacle d'un combat naval.
+Du haut du bastion de la poudrière, je vis le jeune prince dans la
+foule au bord de la mer: dans son éclat et dans mon obscurité, que de
+destinées inconnues! Ainsi, sauf erreur de mémoire, Saint-Malo
+n'aurait vu que deux rois de France, Charles IX et Charles X.
+
+ [Note 160: Le comte d'Artois vint, en effet, à
+ Saint-Malo le 11 mai 1777 et y séjourna trois
+ jours. De grandes fêtes eurent lieu en son honneur.
+ (Ch. Cunat, _op. cit._)]
+
+Voilà le tableau de ma première enfance. J'ignore si la dure éducation
+que je reçus est bonne en principe, mais elle fut adoptée de mes
+proches sans dessein et par une suite naturelle de leur humeur. Ce
+qu'il y a de sûr, c'est qu'elle a rendu mes idées moins semblables à
+celles des autres hommes; ce qu'il y a de plus sûr encore, c'est
+qu'elle a imprimé à mes sentiments un caractère de mélancolie née chez
+moi de l'habitude de souffrir à l'âge de la faiblesse, de
+l'imprévoyance et de la joie.
+
+Dira-t-on que cette manière de m'élever m'aurait pu conduire à
+détester les auteurs de mes jours? Nullement; le souvenir de leur
+rigueur m'est presque agréable; j'estime et honore leurs grandes
+qualités. Quand mon père mourut, mes camarades au régiment de Navarre
+furent témoins de mes regrets. C'est de ma mère que je tiens la
+consolation de ma vie, puisque c'est d'elle que je tiens ma religion;
+je recueillais les vérités chrétiennes qui sortaient de sa bouche,
+comme Pierre de Langres étudiait la nuit dans une église, à la lueur
+de la lampe qui brûlait devant le Saint-Sacrement. Aurait-on mieux
+développé mon intelligence en me jetant plus tôt dans l'étude? (p. 061)
+J'en doute: ces flots, ces vents, cette solitude qui furent mes
+premiers maîtres, convenaient peut-être mieux à mes dispositions
+natives; peut-être dois-je à ces instituteurs sauvages quelques vertus
+que j'aurais ignorées. La vérité est qu'aucun système d'éducation
+n'est en soi préférable à un autre système; les enfants aiment-ils
+mieux leurs parents aujourd'hui qu'ils les tutoient et ne les
+craignent plus? Gesril était gâté dans la maison où j'étais gourmandé,
+nous avons été tous deux d'honnêtes gens et des fils tendres et
+respectueux. Telle chose que vous croyez mauvaise met en valeur les
+talents de votre enfant; telle chose qui vous semble bonne étoufferait
+ces mêmes talents. Dieu fait bien ce qu'il fait; c'est la Providence
+qui nous dirige, lorsqu'elle nous destine à jouer un rôle sur la scène
+du monde.
+
+
+
+
+LIVRE II[161] (p. 063)
+
+ [Note 161: Ce livre a été écrit à Dieppe (septembre
+ et octobre 1812), et à la Vallée-aux-Loups,
+ (décembre 1813 et janvier 1814). Il a été revu en
+ juin 1846.]
+
+Billet de M. Pasquier.--Dieppe.--Changement de mon
+éducation.--Printemps en Bretagne.--Forêt historique.--Campagnes
+Pélagiennes.--Coucher de la lune sur la mer.--Départ pour
+Combourg.--Description du château.--Collège de Dol.--Mathématiques et
+langues.--Trait de mémoire.--Vacances à Combourg.--Vie de château en
+province.--Moeurs féodales.--Habitants de Combourg.--Secondes vacances
+à Combourg.--Régiment de Conti.--Camp à Saint-Malo.--Une
+abbaye.--Théâtre.--Mariage de mes deux soeurs aînées.--Retour au
+collège.--Révolution commencée dans mes idées.--Aventure de la
+pie.--Troisièmes vacances à Combourg.--Le charlatan.--Rentrée au
+collège.--Invasion de la France.--Jeux.--L'abbé de Chateaubriand.
+--Première communion.--Je quitte le collège de Dol.--Mission à Combourg.
+--Collège de Rennes.--Je retrouve Gesril.--Moreau.--Limoëlan.--Mariage
+de ma troisième soeur.--Je suis envoyé à Brest pour subir l'examen de
+garde de marine.--Le port de Brest.--Je retrouve encore Gesril.
+--Lapeyrouse.--Je reviens à Combourg.
+
+
+Le 4 septembre 1812[162], j'ai reçu ce billet de M. Pasquier, préfet
+de police[163]:
+
+ CABINET DU PRÉFET:
+
+ «M. le préfet de police invite M. de Chateaubriand à prendre la
+ peine de passer à son cabinet, soit aujourd'hui sur les quatre
+ heures de l'après-midi, soit demain à neuf heures du matin.» (p. 064)
+
+ [Note 162: C'était précisément le jour anniversaire
+ de la naissance de Chateaubriand.]
+
+ [Note 163: Étienne-Denis Pasquier (1767-1842). Il
+ était préfet de police depuis le 14 octobre 1810.
+ Chateaubriand et M. Pasquier devaient se retrouver
+ à la Chambre des pairs et à l'Académie française.]
+
+C'était un ordre de m'éloigner de Paris que M. le préfet de police
+voulait me signifier. Je me suis retiré à Dieppe, qui porta d'abord le
+nom de _Bertheville_, et fut ensuite appelé Dieppe, il y a déjà plus
+de quatre cents ans, du mot anglais _deep_, profond (mouillage). En
+1788, je tins garnison ici avec le second bataillon de mon régiment:
+habiter cette ville, de brique dans ses maisons, d'ivoire dans ses
+boutiques, cette ville à rues propres et à belle lumière, c'était me
+réfugier auprès de ma jeunesse. Quand je me promenais, je rencontrais
+les ruines du château d'Arques, que mille débris accompagnent. On n'a
+point oublié que Dieppe fut la patrie de Duquesne. Lorsque je restais
+chez moi, j'avais pour spectacle la mer; de la table où j'étais assis,
+je contemplais cette mer qui m'a vu naître, et qui baigne les côtes de
+la Grande-Bretagne, où j'ai subi un si long exil: mes regards
+parcouraient les vagues qui me portèrent en Amérique, me rejetèrent en
+Europe et me reportèrent aux rivages de l'Afrique et de l'Asie. Salut,
+ô mer, mon berceau et mon image! Je te veux raconter la suite de mon
+histoire: si je mens, tes flots, mêlés à tous mes jours, m'accuseront
+d'imposture chez les hommes à venir.
+
+Ma mère n'avait cessé de désirer qu'on me donnât une éducation
+classique. L'état de marin auquel on me destinait «ne serait peut-être
+pas de mon goût», disait-elle; il lui semblait bon à tout événement de
+me rendre capable de suivre une autre carrière. Sa piété la portait à
+souhaiter que je me décidasse pour l'Église. Elle proposa donc (p. 065)
+de me mettre dans un collège où j'apprendrais les mathématiques, le
+dessin, les armes et la langue anglaise; elle ne parla point du grec
+et du latin, de peur d'effaroucher mon père; mais elle me les comptait
+faire enseigner, d'abord en secret, ensuite à découvert lorsque
+j'aurais fait des progrès. Mon père agréa la proposition: il fut
+convenu que j'entrerais au collège de Dol. Cette ville eut la
+préférence parce qu'elle se trouvait sur la route de Saint-Malo à
+Combourg.
+
+Pendant l'hiver très froid qui précéda ma réclusion scolaire, le feu
+prit à l'hôtel où nous demeurions[164]: je fus sauvé par ma soeur
+aînée, qui m'emporta à travers les flammes. M. de Chateaubriand,
+retiré dans son château, appela sa femme auprès de lui: il le fallut
+rejoindre au printemps.
+
+ [Note 164: Cet incendie eut lieu dans la nuit du 16
+ au 17 février 1776. Le feu prit dans les magasins
+ qui occupaient le rez-de-chaussée de la maison de
+ M. White, dont le premier étage, ainsi que nous
+ l'avons dit, était habité par la famille
+ Chateaubriand. Ces magasins servaient d'entrepôt à
+ un marchand épicier et renfermaient beaucoup de
+ matières combustibles. Les progrès du feu furent
+ rapides, et la maison toute entière serait sans
+ doute devenue la proie des flammes, si le cocher du
+ _Carrosse public_, qui partait cette nuit-là pour
+ Rennes, n'avait heureusement donné l'alarme. (Ch.
+ Cunat, _op. cit._)]
+
+Le printemps, en Bretagne, est plus doux qu'aux environs de Paris, et
+fleurit trois semaines plus tôt. Les cinq oiseaux qui l'annoncent,
+l'hirondelle, le loriot, le coucou, la caille et le rossignol,
+arrivent avec des brises qui hébergent dans les golfes de la péninsule
+armoricaine. La terre se couvre de marguerites, de pensées, de
+jonquilles, de narcisses, d'hyacinthes, de renoncules, d'anémones,
+comme les espaces abandonnés qui environnent Saint-Jean-de-Latran (p. 066)
+et Sainte-Croix-de-Jérusalem, à Rome. Des clairières se panachent
+d'élégantes et hautes fougères; des champs de genêts et d'ajoncs
+resplendissent de leurs fleurs qu'on prendrait pour des papillons
+d'or. Les haies, au long desquelles abondent la fraise, la framboise
+et la violette, sont décorées d'aubépines, de chèvrefeuille, de ronces
+dont les rejets bruns et courbés portent des feuilles et des fruits
+magnifiques. Tout fourmille d'abeilles et d'oiseaux; les essaims et
+les nids arrêtent les enfants à chaque pas. Dans certains abris, le
+myrte et le laurier-rose croissent en pleine terre, comme en Grèce; la
+figue mûrit comme en Provence; chaque pommier, avec ses fleurs
+carminées, ressemble à un gros bouquet de fiancée de village.
+
+Au XIIe siècle, les cantons de Fougères, Rennes, Bécherel, Dinan,
+Saint-Malo et Dol, étaient occupés par la forêt de Brécheliant; elle
+avait servi de champ de bataille aux Francs et aux peuples de la
+Domnonée. Wace raconte qu'on y voyait l'homme sauvage, la fontaine de
+Berenton et un bassin d'or. Un document historique du XIe siècle, les
+_Usemens et coutumes de la forêt de Brécilien_, confirme le roman de
+_Rou_[165]: elle est, disent les _Usemens_, de grande et (p. 067)
+spacieuse étendue; «il y a quatre châteaux, fort grand nombre de beaux
+étangs, belles chasses où n'habitent aucunes bêtes vénéneuses, ni
+nulles mouches, deux cents futaies, autant de fontaines, nommément la
+fontaine de _Belenton_, auprès de laquelle le chevalier Pontus fit ses
+armes.»
+
+ [Note 165: Le roman de _Rou_ (Rollon, duc de
+ Normandie), fut composé au XIIe siècle par le
+ trouvère normand Robert Wace. L'immense forêt qui
+ couvrait la partie centrale de la péninsule
+ armoricaine y est, en effet, appelée la forêt de
+ _Brecheliant_. Chez d'autres poètes du moyen-âge,
+ ce nom devient _Brécilien_ ou _Brecelien_,
+ _Breseliand, Bersillant_, ou plus généralement
+ _Broceliande_. L'un d'eux en donne cette
+ explication:
+
+ E ce fut en _Broceliande_,
+ Une _broce_ (une forêt) en une _lande_.
+
+ (Voir _Brocéliande et ses chevaliers_, par M. Baron
+ du Taya, p. 6, et _Histoire de Bretagne_, par
+ Arthur de la Borderie, tome I, p. 44, 45.)]
+
+Aujourd'hui, le pays conserve des traits de son origine: entrecoupé de
+fossés boisés, il a de loin l'air d'une forêt et rappelle
+l'Angleterre; c'était le séjour des fées, et vous allez voir qu'en
+effet j'y ai rencontré une sylphide. Des vallons étroits sont arrosés
+par de petites rivières non navigables. Ces vallons sont séparés par
+des landes et par des futaies à cépées de houx. Sur les côtes, se
+succèdent phares, vigies, dolmens, constructions romaines, ruines de
+châteaux du moyen âge, clochers de la renaissance: la mer borde le
+tout. Pline dit de la Bretagne: _Péninsule spectatrice de
+l'Océan_[166].
+
+ [Note 166: A la suite de la lecture d'une partie de
+ ses _Mémoires_, faite en 1834 chez Mme Récamier,
+ Chateaubriand communiqua aux journaux divers
+ fragments de son ouvrage. Les pages sur le
+ _Printemps en Bretagne_ furent publiées dans le
+ _Panorama littéraire de l'Europe_ (tome II, IVe
+ livraison; avril 1834). Les deux paragraphes qu'on
+ a lus plus haut n'en formaient alors qu'un seul,
+ dont le texte, assez différent du texte actuel,
+ mérite d'être conservé. Voici cette première
+ version:
+
+ «L'aspect du pays, entrecoupé de fossés
+ boisés, est celui d'une continuelle forêt, et
+ rappelle l'Angleterre. Des vallons étroits et
+ profonds où coulent, parmi des saulaies et des
+ chenevières, de petites rivières non
+ navigables, présentent des perspectives
+ riantes et solitaires. Les futaies à fond de
+ bruyères et à cépées de houx, habitées par des
+ sabotiers, des charbonniers et des verriers
+ tenant du gentilhomme, du commerçant et du
+ sauvage; les landes nues, les plateaux pelés,
+ les champs rougeâtres de sarrasin qui séparent
+ ces vallons entre eux, en font mieux sentir la
+ fraîcheur et l'agrément. Sur les côtes se
+ succèdent des tours à fanaux, des clochers de
+ la renaissance, des vigies, des ouvrages
+ romains, des monuments druidiques, des ruines
+ de châteaux: la mer borde le tout.»]
+
+Entre la mer et la terre s'étendent des campagnes pélagiennes,
+frontières indécises des deux éléments: l'alouette de champ y vole
+avec l'alouette marine; la charrue et la barque, à un jet de (p. 068)
+pierre l'une de l'autre, sillonnent la terre et l'eau. Le navigateur
+et le berger s'empruntent mutuellement leur langue: le matelot dit
+_les vagues moutonnent_, le pâtre dit _des flottes de moutons_. Des
+sables de diverses couleurs, des bancs variés de coquillages, des
+varechs, des franges d'une écume argentée, dessinent la lisière blonde
+ou verte des blés. Je ne sais plus dans quelle île de la Méditerranée
+j'ai vu un bas-relief représentant les Néréides attachant des festons
+au bas de la robe de Cérès[167].
+
+ [Note 167. «J'ai vu dans l'île de Céos un
+ bas-relief antique qui représentait les Néréides
+ attachant des festons au bas de la robe de Cérès.»
+ _Manuscrit de 1834_.]
+
+Mais ce qu'il faut admirer en Bretagne, c'est la lune se levant sur la
+terre et se couchant sur la mer.
+
+Établie par Dieu gouvernante de l'abîme, la lune a ses nuages, ses
+vapeurs, ses rayons, ses ombres portées comme le soleil; mais comme
+lui elle ne se retire pas solitaire: un cortège d'étoiles
+l'accompagne. A mesure que sur mon rivage natal elle descend au bout
+du ciel, elle accroît son silence qu'elle communique à la mer; bientôt
+elle tombe à l'horizon, l'intersecte, ne montre plus que la moitié de
+son front qui s'assoupit, s'incline et disparaît dans la molle
+intumescence des vagues. Les astres voisins de leur reine, avant (p. 069)
+de plonger à sa suite, semblent s'arrêter, suspendus à la cime
+des flots. La lune n'est pas plutôt couchée, qu'un souffle venant du
+large brise l'image des constellations, comme on éteint les flambeaux
+après une solennité.
+
+ * * * * *
+
+Je devais suivre mes soeurs jusqu'à Combourg: nous nous mîmes en route
+dans la première quinzaine de mai. Nous sortîmes de Saint-Malo au
+lever du soleil, ma mère, mes quatre soeurs et moi, dans une énorme
+berline à l'antique, panneaux surdorés, marchepieds en dehors, glands
+de pourpre aux quatre coins de l'impériale. Huit chevaux parés comme
+les mulets en Espagne, sonnettes au cou, grelots aux brides, housses
+et franges de laine de diverses couleurs, nous traînaient. Tandis que
+ma mère soupirait, mes soeurs parlaient à perdre haleine, je regardais
+de mes deux yeux, j'écoutais de mes deux oreilles, je m'émerveillais à
+chaque tour de roue: premier pas d'un Juif errant qui ne se devait
+plus arrêter. Encore si l'homme ne faisait que changer de lieux! mais
+ses jours et son coeur changent.
+
+Nos chevaux reposèrent à un village de pêcheurs sur la grève de
+Cancale. Nous traversâmes ensuite les marais et la fiévreuse ville de
+Dol: passant devant la porte du collège où j'allais bientôt revenir,
+nous nous enfonçâmes dans l'intérieur du pays.
+
+Durant quatre mortelles lieues, nous n'aperçûmes que des bruyères
+guirlandées de bois, des friches à peines écrêtées, des semailles de
+blé noir, court et pauvre, et d'indigentes avénières. Des
+charbonniers conduisant des files de petits chevaux à crinière (p. 070)
+pendante et mêlée; des paysans à sayons de peau de bique, à cheveux
+longs, pressaient des boeufs maigres avec des cris aigus et marchaient
+à la queue d'une lourde charrue, comme des faunes labourant. Enfin,
+nous découvrîmes une vallée au fond de laquelle s'élevait, non loin
+d'un étang, la flèche de l'église d'une bourgade; les tours d'un
+château féodal montaient dans les arbres d'une futaie éclairée par le
+soleil couchant.
+
+J'ai été obligé de m'arrêter: mon coeur battait au point de repousser
+la table sur laquelle j'écris. Les souvenirs qui se réveillent dans ma
+mémoire m'accablent de leur force et de leur multitude: et pourtant,
+que sont-ils pour le reste du monde?
+
+Descendus de la colline, nous guéâmes un ruisseau; après avoir cheminé
+une demi-heure, nous quittâmes la grande route, et la voiture roula au
+bord d'un quinconce, dans une allée de charmilles dont les cimes
+s'entrelaçaient au-dessus de nos têtes: je me souviens encore du
+moment où j'entrai sous cet ombrage et de la joie effrayée que
+j'éprouvai.
+
+En sortant de l'obscurité du bois, nous franchîmes une avant-cour
+plantée de noyers, attenante au jardin et à la maison du régisseur; de
+là nous débouchâmes, par une porte bâtie, dans une cour de gazon,
+appelée la _Cour Verte_. A droite étaient de longues écuries et un
+bouquet de marronniers; à gauche, un autre bouquet de marronniers. Au
+fond de la cour, dont le terrain s'élevait insensiblement, le château
+se montrait entre deux groupes d'arbres. Sa triste et sévère façade
+présentait une courtine portant une galerie à mâchicoulis, (p. 071)
+denticulée et couverte. Cette courtine liait ensemble deux tours
+inégales en âge, en matériaux, en hauteur et en grosseur, lesquelles
+tours se terminaient par des créneaux surmontés d'un toit pointu,
+comme un bonnet posé sur une couronne gothique.
+
+Quelques fenêtres grillées[168] apparaissaient çà et là sur la nudité
+des murs. Un large perron, roide et droit, de vingt-deux marches, sans
+rampes, sans garde-fou, remplaçait sur les fossés comblés l'ancien
+pont-levis; il atteignait la porte du château, percée au milieu de la
+courtine. Au-dessus de cette porte on voyait les armes des seigneurs
+de Combourg, et les taillades à travers lesquelles sortaient jadis les
+bras et les chaînes du pont-levis.
+
+ [Note 168: «Quelques fenêtres grillées, d'_un goût
+ mauresque_...» _Manuscrit de 1826_ et _Manuscrit de
+ 1834_.]
+
+La voiture s'arrêta au pied du perron; mon père vint au-devant de
+nous. La réunion de la famille[169] adoucit si fort son humeur pour le
+moment, qu'il nous fit la mine la plus gracieuse. Nous montâmes le
+perron; nous pénétrâmes dans un vestibule sonore, à voûte ogive, et de
+ce vestibule dans une petite cour intérieure[170].
+
+ [Note 169: «L'arrivée de sa famille dans un lieu où
+ il vivait selon ses goûts...» _Manuscrit de
+ 1826_.--«La réunion de la famille dans le lieu de
+ son choix...» _Manuscrit de 1834_.]
+
+ [Note 170: «Cette cour était formée par le corps de
+ logis d'entrée, par un autre corps de logis
+ parallèle, qui réunissait également deux tours plus
+ petites que les premières, et par deux autres
+ courtines qui rattachaient la grande et la grosse
+ tour aux deux petites tours. Le château entier
+ avait la figure d'un char à quatre roues.»
+ _Manuscrits de 1826 et de 1834_.]
+
+De cette cour, nous entrâmes dans le bâtiment regardant au midi (p. 072)
+sur l'étang, et jointif des deux petites tours. Le château entier
+avait la figure d'un char à quatre roues. Nous nous trouvâmes de
+plain-pied dans une salle jadis appelée la _salle des Gardes_. Une
+fenêtre s'ouvrait à chacune de ses extrémités; deux autres coupaient
+la ligne latérale. Pour agrandir ces quatre fenêtres, il avait fallu
+excaver des murs de huit à dix pieds d'épaisseur. Deux corridors à
+plan incliné, comme le corridor de la grande Pyramide, partaient des
+deux angles extérieurs de la salle et conduisaient aux petites tours.
+Un escalier, serpentant dans l'une de ces tours, établissait des
+relations entre la salle des Gardes et l'étage supérieur: tel était ce
+corps de logis.
+
+Celui de la façade de la grande et de la grosse tour, dominant le
+nord, du côté de la Cour Verte, se composait d'une espèce de dortoir
+carré et sombre, qui servait de cuisine; il s'accroissait du
+vestibule, du perron et d'une chapelle. Au-dessus de ces pièces était
+le salon des _Archives_, ou des _Armoiries_, ou des _Oiseaux_, ou des
+_Chevaliers_, ainsi nommé d'un plafond semé d'écussons coloriés et
+d'oiseaux peints. Les embrasures des fenêtres étroites et tréflées
+étaient si profondes qu'elles formaient des cabinets autour desquels
+régnait un banc de granit. Mêlez à cela, dans les diverses parties de
+l'édifice, des passages et des escaliers secrets, des cachots et des
+donjons, un labyrinthe de galeries couvertes et découvertes, des
+souterrains murés, dont les ramifications étaient inconnues; partout
+silence, obscurité et visage de pierre: voilà le château de Combourg.
+
+Un souper servi dans la salle des Gardes, et où je mangeai sans (p. 073)
+contrainte, termina pour moi la première journée heureuse de ma vie.
+Le vrai bonheur coûte peu; s'il est cher, il n'est pas d'une bonne
+espèce.
+
+A peine fus-je réveillé le lendemain que j'allai visiter les dehors du
+château, et célébrer mon avènement à la solitude. Le perron faisait
+face au nord-ouest. Quand on était assis sur le diazome de ce perron,
+on avait devant soi la Cour Verte, et, au delà de cette cour, un
+potager étendu entre deux futaies: l'une à droite (le quinconce par
+lequel nous étions arrivés), s'appelait le _petit Mail_; l'autre, à
+gauche, le _grand Mail_: celle-ci était un bois de chênes, de hêtres,
+de sycomores, d'ormes et de châtaigniers. Madame de Sévigné vantait de
+son temps ces vieux ombrages[171]; depuis cette époque, cent quarante
+années avaient été ajoutées à leur beauté.
+
+ [Note 171: «Mme de Sévigné vantait en 1669 ces
+ vieux ombrages.»--_Manuscrit de 1826_.]
+
+Du côté opposé, au midi et à l'est, le paysage offrait un tout autre
+tableau: par les fenêtres de la grand'salle, on apercevait les maisons
+de Combourg[172], un étang, la chaussée de cet étang sur laquelle
+passait le grand chemin de Rennes, un moulin à eau, une prairie
+couverte de troupeaux de vaches et séparée de l'étang par la chaussée.
+Au bord de cette prairie, s'allongeait un hameau dépendant d'un
+prieuré fondé en 1149 par Rivallon, seigneur de Combourg, et où l'on
+voyait sa statue mortuaire, couchée sur le dos, en armure de
+chevalier. Depuis l'étang, le terrain s'élevant par degrés (p. 074)
+formait un amphithéâtre d'arbres, d'où sortaient des campaniles de
+villages et des tourelles de gentilhommières. Sur un dernier plan de
+l'horizon, entre l'occident et le midi, se profilaient les hauteurs de
+Bécherel. Une terrasse bordée de grands buis taillés circulait au pied
+du château de ce côté, passait derrière les écuries, et allait, à
+diverses reprises, rejoindre le jardin des bains qui communiquait au
+grand Mail.
+
+ [Note 172: «On apercevait le haut clocher de la
+ paroisse et les maisons _confuses_ de Combourg...»
+ _Manuscrit de 1826_.]
+
+Si, d'après cette trop longue description, un peintre prenait son
+crayon, produirait-il une esquisse ressemblant au château[173]? Je ne
+le crois pas; et cependant ma mémoire voit l'objet comme s'il était
+sous mes yeux; telle est dans les choses matérielles l'impuissance de
+la parole et la puissance du souvenir! En commençant à parler de
+Combourg, je chante les premiers couplets d'une complainte qui ne
+charmera que moi; demandez au pâtre du Tyrol pourquoi il se plaît aux
+trois ou quatre notes qu'il répète à ses chèvres, notes de montagne,
+jetées d'écho en écho pour retentir du bord d'un torrent au bord
+opposé?
+
+ [Note 173: Le château qui fut comme la seconde
+ patrie de Chateaubriand appartient toujours à sa
+ famille. Mme la comtesse de Chateaubriand, née
+ Bernon de Rochetaillée, veuve du comte Geoffroy de
+ Chateaubriand, petit-neveu de l'auteur du _Génie du
+ Christianisme_, habite Combourg la plus grande
+ partie de l'année et y conserve avec un soin pieux
+ tout ce qui rappelle la mémoire du grand écrivain.]
+
+Ma première apparition à Combourg fut de courte durée. Quinze jours
+s'étaient à peine écoulés que je vis arriver l'abbé Porcher, principal
+du collège de Dol; on me remit entre ses mains, et je le suivis malgré
+mes pleurs.
+
+Je n'étais pas tout à fait étranger à Dol; mon père en était (p. 075)
+_chanoine_, comme descendant et représentant de la maison de Guillaume
+de Chateaubriand, sire de Beaufort, fondateur en 1529 d'une première
+stalle dans le choeur de la cathédrale. L'évêque de Dol était M. de
+Hercé, ami de ma famille, prélat d'une grande modération politique, qui,
+à genoux, le crucifix à la main, fut fusillé avec son frère l'abbé de
+Hercé, à Quiberon, dans le Champ du Martyre[174]. En arrivant au
+collège, je fus confié aux soins particuliers de M. l'abbé Leprince, qui
+professait la rhétorique et possédait à fond la géométrie: c'était un
+homme d'esprit, d'une belle figure, aimant les arts, peignant assez bien
+le portrait. Il se chargea de m'apprendre mon _Bezout_; l'abbé Égault,
+régent de troisième, devint mon maître de latin; j'étudiais les
+mathématiques dans ma chambre, le latin dans la salle commune.
+
+ [Note 174: Urbain-René _De Hercé_, né à Mayenne le
+ 6 février 1726, sacré évêque de Dol le 5 juillet
+ 1757. Il fut fusillé, le 28 juillet 1795, non à
+ Quiberon, dans le Champ du martyre, mais à Vannes,
+ sur la promenade de la Garenne, en même temps que
+ Sombreuil et quatorze autres victimes, parmi
+ lesquelles était son frère, François de Hercé,
+ grand-vicaire de Dol, né à Mayenne, le 8 mai 1733.
+ (Voir les _Débris de Quiberon_, par Eugène de la
+ Gournerie, p. 13.--Consulter aussi, dans
+ l'_Histoire de la persécution révolutionnaire en
+ Bretagne_, par l'abbé Tresvaux, la notice sur Mgr.
+ de Hercé. Il était le cinquième des dix-neuf
+ enfants vivants de Jean-Baptiste de Hercé et de
+ Françoise Tanquerel.)]
+
+Il fallut quelque temps à un hibou de mon espèce pour s'accoutumer à
+la cage d'un collège et régler sa volée au son d'une cloche. Je ne
+pouvais avoir ces prompts amis que donne la fortune, car il n'y avait
+rien à gagner avec un pauvre polisson qui n'avait pas même d'argent la
+semaine; je ne m'enrôlai point non plus dans une clientèle, car (p. 076)
+je hais les protecteurs. Dans les jeux, je ne prétendais mener
+personne, mais je ne voulais pas être mené: je n'étais bon ni pour
+tyran ni pour esclave, et tel je suis demeuré.
+
+Il arriva pourtant que je devins assez vite un centre de réunion;
+j'exerçai dans la suite, à mon régiment, la même puissance: simple
+sous-lieutenant que j'étais, les vieux officiers passaient leurs
+soirées chez moi et préféraient mon appartement au café. Je ne sais
+d'où cela venait, n'était peut-être ma facilité à entrer dans l'esprit
+et à prendre les moeurs des autres. J'aimais autant chasser et courir
+que lire et écrire. Il m'est encore indifférent de deviser des choses
+les plus communes, ou de causer des sujets les plus relevés[175]. Très
+peu sensible à l'esprit, il m'est presque antipathique, bien que je ne
+sois pas une bête. Aucun défaut ne me choque, excepté la moquerie et
+la suffisance que j'ai grand'peine à ne pas morguer; je trouve que les
+autres ont toujours sur moi une supériorité quelconque, et si je me
+sens par hasard un avantage, j'en suis tout embarrassé[176].
+
+ [Note 175: Après avoir cité ce passage, M. de
+ Marcellus ajoute: «J'ai eu bien des fois l'occasion
+ de constater l'exactitude de ces traits si
+ habilement tirés du caractère de M. de
+ Chateaubriand, si justes et si vrais sous sa main,
+ qu'on croirait impossible de les dessiner
+ soi-même.» (_Chateaubriand et son temps_, p. 15.)]
+
+ [Note 176: «Depuis que j'ai acquis une malheureuse
+ célébrité, il m'est arrivé de passer des jours, des
+ mois entiers avec des personnes qui ne se
+ souvenaient plus que j'avais fait des livres;
+ moi-même je l'oubliais, si bien que cela nous
+ paraissait à tous une chose de l'autre monde.
+ Écrire aujourd'hui m'est odieux, non que j'affecte
+ un sot dédain pour les lettres, mais c'est que je
+ doute plus que jamais de mon talent, et que les
+ lettres ont si cruellement troublé ma vie que j'ai
+ pris mes ouvrages en aversion.» _Manuscrit de
+ 1826_.]
+
+Des qualités que ma première éducation avait laissées dormir (p. 077)
+s'éveillèrent au collège. Mon aptitude au travail était remarquable,
+ma mémoire extraordinaire. Je fis des progrès rapides en mathématiques
+où j'apportai une clarté de conception qui étonnait l'abbé Leprince.
+Je montrai en même temps un goût décidé pour les langues. Le rudiment,
+supplice des écoliers, ne me coûta rien à apprendre; j'attendais
+l'heure des leçons de latin avec une sorte d'impatience, comme un
+délassement de mes chiffres et de mes figures de géométrie. En moins
+d'un an, je devins fort cinquième. Par une singularité, ma phrase
+latine se transformait si naturellement en pentamètre que l'abbé
+Égault m'appelait l'_Élégiaque_, nom qui me pensa rester parmi mes
+camarades.
+
+Quant à ma mémoire, en voici deux traits. J'appris par coeur mes
+tables de logarithmes: c'est-à-dire qu'un nombre étant donné dans la
+proportion géométrique, je trouvais de mémoire son exposant dans la
+proportion arithmétique, et _vice versa_.
+
+Après la prière du soir que l'on disait en commun à la chapelle du
+collège, le principal faisait une lecture. Un des enfants, pris au
+hasard, était obligé d'en rendre compte. Nous arrivions fatigués de
+jouer et mourants de sommeil à la prière; nous nous jetions sur les
+bancs, tâchant de nous enfoncer dans un coin obscur, pour n'être pas
+aperçus et conséquemment interrogés. Il y avait surtout un
+confessionnal que nous nous disputions comme une retraite assurée. Un
+soir, j'avais eu le bonheur de gagner ce port et je m'y croyais en
+sûreté contre le principal; malheureusement, il signala ma manoeuvre
+et résolut de faire un exemple. Il lut donc lentement et (p. 078)
+longuement le second point d'un sermon; chacun s'endormit. Je ne sais
+par quel hasard je restai éveillé dans mon confessionnal. Le
+principal, qui ne me voyait que le bout des pieds, crut que je
+dodinais comme les autres, et tout à coup, m'apostrophant, il me
+demanda ce qu'il avait lu.
+
+Le second point du sermon contenait une énumération des diverses
+manières dont on peut offenser Dieu. Non seulement je dis le fond de
+la chose, mais je repris les divisions dans leur ordre, et répétai
+presque mot à mot plusieurs pages d'une prose mystique, inintelligible
+pour un enfant. Un murmure d'applaudissement s'éleva dans la chapelle:
+le principal m'appela, me donna un petit coup sur la joue et me
+permit, en récompense, de ne me lever le lendemain qu'à l'heure du
+déjeuner. Je me dérobai modestement à l'admiration de mes camarades et
+je profitai bien de la grâce accordée.
+
+Cette mémoire des mots, qui ne m'est pas entièrement restée, a fait
+place chez moi à une autre sorte de mémoire plus singulière, dont
+j'aurai peut-être occasion de parler.
+
+Une chose m'humilie: la mémoire est souvent la qualité de la sottise;
+elle appartient généralement aux esprits lourds, qu'elle rend plus
+pesants par le bagage dont elle les surcharge. Et néanmoins, sans la
+mémoire, que serions-nous? Nous oublierions nos amitiés, nos amours,
+nos plaisirs, nos affaires; le génie ne pourrait rassembler ses idées;
+le coeur le plus affectueux perdrait sa tendresse s'il ne se souvenait
+plus; notre existence se réduirait aux moments successifs d'un présent
+qui s'écoule sans cesse: il n'y aurait plus de passé. Ô misère (p. 079)
+de nous! notre vie est si vaine qu'elle n'est qu'un reflet de notre
+mémoire.
+
+ * * * * *
+
+J'allai passer le temps des vacances à Combourg. La vie de château aux
+environs de Paris ne peut donner une idée de la vie de château dans
+une province reculée.
+
+La terre de Combourg n'avait pour tout domaine que des landes,
+quelques moulins et les deux forêts, Bourgouët et Tanoërn, dans un
+pays où le bois est presque sans valeur. Mais Combourg était riche en
+droits féodaux; ces droits étaient de diverses sortes: les uns
+déterminaient certaines redevances pour certaines concessions, ou
+fixaient des usages nés de l'ancien ordre politique; les autres ne
+semblaient avoir été dans l'origine que des divertissements.
+
+Mon père avait fait revivre quelques-uns de ces derniers droits, afin
+de prévenir la prescription. Lorsque toute la famille était réunie,
+nous prenions part à ces amusements gothiques: les trois principaux
+étaient le _Saut des poissonniers_, la _Quintaine_, et une foire
+appelée l'_Angevine_. Des paysans en sabots et en braies, hommes d'une
+France qui n'est plus, regardaient ces jeux d'une France qui n'était
+plus. Il y avait prix pour le vainqueur, amende pour le vaincu.
+
+La Quintaine conservait la tradition des tournois: elle avait sans
+doute quelques rapports avec l'ancien service militaire des fiefs.
+Elle est très bien décrite dans du Cange (voce TANA)[177]. On devait
+payer les amendes en ancienne monnaie de cuivre, jusqu'à la (p. 080)
+valeur de _deux moutons d'or à la couronne_ de 25 _sols parisis_
+chacun.
+
+ [Note 177: _Le Manuscrit de 1826_ renferme ici une
+ courte description du jeu de la quintaine. «Tous
+ les nouveaux mariés de l'année dans la mouvance de
+ Combourg étaient obligés, au mois de mai, de venir
+ rompre une lance de bois contre un poteau placé
+ dans un chemin creux qui passait au haut du grand
+ mail; les jouteurs étaient à cheval; le baillif,
+ juge du camp, examinait la lance, déclarait qu'il
+ n'y avait ni fraude ni dol dans les armes; on
+ pouvait courir trois fois contre le poteau, mais au
+ troisième tour, si la lance n'était pas rompue, les
+ gabeurs du tournoi champêtre accablaient de
+ plaisanteries le joutier maladroit, qui payait un
+ petit écu au seigneur.»]
+
+La foire appelée _l'Angevine_ se tenait dans la prairie de l'Étang, le
+4 septembre de chaque année, jour de ma naissance. Les vassaux étaient
+obligés de prendre les armes, ils venaient au château lever la
+bannière du seigneur; de là ils se rendaient à la foire pour établir
+l'ordre et prêter force à la perception d'un péage dû aux comtes de
+Combourg par chaque tête de bétail, espèce de droit régalien. A cette
+époque, mon père tenait table ouverte. On ballait pendant trois jours:
+les maîtres dans la grande salle, au raclement d'un violon; les
+vassaux, dans la cour Verte, au nasillement d'une musette. On
+chantait, on poussait des huzzas, on tirait des arquebusades. Ces
+bruits se mêlaient aux mugissements des troupeaux de la foire; la
+foule vaguait dans les jardins et les bois, et du moins une fois l'an
+on voyait à Combourg quelque chose qui ressemblait à de la joie.
+
+Ainsi, j'ai été placé assez singulièrement dans la vie pour avoir
+assisté aux courses de la _Quintaine_ et à la proclamation des _Droits
+de l'Homme_; pour avoir vu la milice bourgeoise d'un village de
+Bretagne et la garde nationale de France, la bannière des seigneurs de
+Combourg et le drapeau de la révolution. Je suis comme le dernier
+témoin des moeurs féodales.
+
+Les visiteurs que l'on recevait au château se composaient des (p. 081)
+habitants de la bourgade et de la noblesse de la banlieue: ces
+honnêtes gens furent mes premiers amis. Notre vanité met trop
+d'importance au rôle que nous jouons dans le monde. Le bourgeois de
+Paris rit du bourgeois d'une petite ville; le noble de cour se moque
+du noble de province; l'homme connu dédaigne l'homme ignoré, sans
+songer que le temps fait également justice de leurs prétentions, et
+qu'ils sont tous également ridicules ou indifférents aux yeux des
+générations qui se succèdent.
+
+Le premier habitant du lieu était un M. Potelet, ancien capitaine de
+vaisseau de la compagnie des Indes[178] qui redisait de grandes
+histoires de Pondichéry. Comme il les racontait les coudes appuyés sur
+la table, mon père avait toujours envie de lui jeter son assiette au
+visage. Venait ensuite l'entrepositaire des tabacs, M. Launay de La
+Billardière[179] père de famille qui comptait douze enfants, comme
+Jacob, neuf filles et trois garçons, dont le plus jeune, David, était
+mon camarade de jeux[180]. Le bonhomme s'avisa de vouloir être (p. 082)
+noble en 1789: il prenait bien son temps! Dans cette maison, il y
+avait force joie et beaucoup de dettes. Le sénéchal Gesbert[181], le
+procureur fiscal Petit[182], le receveur Corvaisier[183], le chapelain
+l'abbé Chalmel[184], formaient la société de Combourg. Je n'ai pas
+rencontré à Athènes des personnages plus célèbres.
+
+ [Note 178: Dans cette peinture de la petite société
+ de Combourg, Chateaubriand a été scrupuleusement
+ exact, comme il le sera du reste en toute
+ circonstance, ainsi qu'on le verra de plus en plus
+ en avançant dans la lecture des _Mémoires_.--Noble
+ Me François-Jean-Baptiste _Potelet_, seigneur de
+ Saint-Mahé et de la Durantais, après avoir servi
+ dans la marine de la compagnie des Indes, épousa,
+ le 6 octobre 1767, à Combourg, Marie-Marguerite de
+ Lormel. Sa fille aînée, Marie-Marguerite, née en
+ 1768, la même année que Chateaubriand, se maria en
+ 1789 à Pierre-Emmanuel-Vincent-Marie de Freslon de
+ Saint-Aubin, président des requêtes au Parlement de
+ Bretagne.]
+
+ [Note 179: Gilles-Marie _de Launay_, sieur de la
+ _Biliardière_, d'abord procureur fiscal de
+ Bécherel, puis sénéchal des juridictions du
+ Vauruffier, de la vicomté de Besso et du marquisat
+ de Caradenc, était devenu plus tard entreposeur des
+ fermes du roi à Combourg. Né à Bécherel, il avait
+ épousé à Bain, le 17 juillet 1750, Marie-Anne
+ Nogues, dont étaient nés, de 1752 à 1769, treize
+ enfants (et non douze), cinq garçons et huit
+ filles. David, le compagnon de jeux de
+ Chateaubriand, était bien, comme il le dit, le plus
+ jeune des fils.]
+
+ [Note 180: J'ai retrouvé mon ami David: je dirai
+ quand et comment. (Note de Genève, 1832.) Ch.]
+
+ [Note 181: Jean-Baptiste _Gesbert_, Sr de la
+ Noé-Sécho, sénéchal de la juridiction seigneuriale
+ de Combourg, originaire de Rostrenen, marié à
+ Bécherel, le 22 octobre 1782, à Marie-Jeanne
+ Faisant de la Gantraye.]
+
+ [Note 182: Me René _Petit_, né à la Guerche,
+ procureur fiscal du comté de Combourg. Il devint en
+ 1791 juge au district de Dinan. Son fils René-Marie
+ _Lucil_, né le 29 mars 1783, a été tenu sur les
+ fonts baptismaux par Lucile de Chateaubriand.]
+
+ [Note 183: Me Julien _Corvaisier_ ou _le
+ Corvaisier_, notaire et procureur de la
+ juridiction.]
+
+ [Note 184: L'abbé _Chalmel_ (Jean-François),
+ chapelain du château de Combourg, était petit-fils
+ de Me Noël Chalmel, notaire à Rennes.]
+
+MM. du Petit-Bois[185], de Château d'Assie[186], de Tinténiac[187], un
+ou deux autres gentilshommes, venaient, le dimanche, entendre (p. 083)
+la messe à la paroisse, et dîner ensuite chez le châtelain. Nous
+étions plus particulièrement liés avec la famille Trémaudan, composée
+du mari[188], de la femme extrêmement belle, d'une soeur naturelle et
+de plusieurs enfants. Cette famille habitait une métairie, qui
+n'attestait sa noblesse que par un colombier. Les Trémaudan vivent
+encore. Plus sages et plus heureux que moi, ils n'ont point perdu de
+vue les tours du château que j'ai quitté depuis trente ans; ils font
+encore ce qu'ils faisaient lorsque j'allais manger le pain bis à leur
+table; ils ne sont point sortis du port dans lequel je ne rentrerai
+plus. Peut-être parlent-ils de moi au moment même où j'écris cette
+page: je me reproche de tirer leur nom de sa protectrice obscurité.
+Ils ont douté longtemps que l'homme dont ils entendaient parler fût le
+_petit chevalier_. Le recteur ou curé de Combourg, l'abbé Sévin[189],
+celui-là même dont j'écoutais le prône, a montré la même (p. 084)
+incrédulité: il ne se pouvait persuader que le polisson, camarade des
+paysans, fût le défenseur de la religion; il a fini par le croire, et
+il me cite dans ses sermons, après m'avoir tenu sur ses genoux. Ces
+dignes gens, qui ne mêlent à mon image aucune idée étrangère, qui me
+voient tel que j'étais dans mon enfance et dans ma jeunesse, me
+reconnaîtraient-ils aujourd'hui sous les travestissements du temps? Je
+serais obligé de leur dire mon nom avant qu'ils me voulussent presser
+dans leurs bras.
+
+ [Note 185: Jean Anne _Pinot_ du _Petitbois_, né à
+ Rennes le 10 janvier 1737, était le fils aîné de
+ Maurille-Anne Pinot, écuyer, seigneur du Petitbois,
+ et de Jeanne-Perrine Guybert. D'abord sous-aide
+ major au régiment de la Reine, puis capitaine de
+ dragons au régiment de Belzunce, il habitait le
+ château du Grandval en Combourg et y mourut, le 10
+ octobre 1789, _en grande odeur de piété_ (acte
+ d'inhumation). Il avait épousé en Saint-Aubin de
+ Rennes, le 7 mars 1769, Anne-Marc de la Chénardais,
+ décédée à Rennes le 26 vendémiaire an III (17
+ octobre 1794).--Le château du Grandval est encore
+ habité aujourd'hui par la famille du Petitbois.]
+
+ [Note 186: Michel-Charles _Locquet_, comte de
+ Château-d'Assis, né à Saint-Malo le 14 janvier
+ 1748. Il appartenait à une famille très honorée
+ dans le pays malouin: sa mère était une Trublet.
+ Marié en 1774 à Jeanne-Anne Joséphine de
+ Boisbaudry, il demeurait au château de Triaudin, en
+ Combourg, qui est aujourd'hui habité par le vicomte
+ Roger du Petitbois.]
+
+ [Note 187: Des Tinténiac, en résidence momentanée
+ chez des amis habitant le pays, auront sans doute
+ fait au château de Combourg des visites dont
+ Chateaubriand avait gardé le souvenir; mais il n'y
+ avait pas de Tinténiac établis à Combourg ou dans
+ les paroisses environnantes.]
+
+ [Note 188: Nicolas-Pierre _Philippes_, seigneur de
+ Trémaudan, ancien officier de dragons au régiment
+ de la Ferronnais, était né à Pontorson le 19
+ septembre 1749, fils d'écuyer Pierre _Philippes_,
+ seigneur de Villeneuve Torrens, et d'Augustine de
+ Lantivy. Il avait épousé, à Saint-Malo, le 24
+ janvier 1769, Marie-Louise Mazin, dont il eut
+ plusieurs enfants nés à Combourg de 1770 à 1786.]
+
+ [Note 189: René-Malo Sévin fut nommé recteur de la
+ paroisse de Combourg en 1776. Il refusa de prêter
+ serment à la constitution civile du clergé, et
+ passa à Jersey en 1792. Rentré en 1797, il fut
+ réinstallé en 1803 à la cure de Combourg et y
+ mourut en 1817.]
+
+Je porte malheur à mes amis. Un garde-chasse, appelé Raulx, qui
+s'était attaché à moi, fut tué par un braconnier. Ce meurtre me fit
+une impression extraordinaire. Quel étrange mystère dans le sacrifice
+humain! Pourquoi faut-il que le plus grand crime et la plus grande
+gloire soient de verser le sang de l'homme? Mon imagination me
+représentait Raulx tenant ses entrailles dans ses mains et se traînant
+à la chaumière où il expira. Je conçus l'idée de la vengeance; je
+m'aurais voulu battre contre l'assassin. Sous ce rapport je suis
+singulièrement né: dans le premier moment d'une offense, je la sens à
+peine; mais elle se grave dans ma mémoire; son souvenir, au lieu de
+décroître, s'augmente avec le temps; il dort dans mon coeur des mois,
+des années entières, puis il se réveille à la moindre circonstance
+avec une force nouvelle, et ma blessure devient plus vive que le
+premier jour. Mais si je ne pardonne point à mes ennemis, je ne leur
+fais aucun mal; je suis rancunier et ne suis point vindicatif. (p. 085)
+Ai-je la puissance de me venger, j'en perds l'envie; je ne serais
+dangereux que dans le malheur. Ceux qui m'ont cru faire céder en
+m'opprimant se sont trompés; l'adversité est pour moi ce qu'était la
+terre pour Antée: je reprends des forces dans le sein de ma mère. Si
+jamais le bonheur m'avait enlevé dans ses bras, il m'eût étouffé.
+
+ * * * * *
+
+Je retournai à Dol, à mon grand regret. L'année suivante, il y eut un
+projet de descente à Jersey, et un camp s'établit auprès de Saint-Malo.
+Des troupes furent cantonnées à Combourg; M. de Chateaubriand donna,
+par courtoisie, successivement asile aux colonels des régiments de
+Touraine et de Conti: l'un était le duc de Saint-Simon[190], et l'autre
+le marquis de Causans[191]. Vingt officiers étaient tous les jours
+invités à la table de mon père. Les plaisanteries de ces (p. 086)
+étrangers me déplaisaient; leurs promenades troublaient la paix de mes
+bois. C'est pour avoir vu le colonel en second du régiment de Conti,
+le marquis de Wignacourt[192], galoper sous des arbres, que des idées
+de voyage me passèrent pour la première fois par la tête.
+
+ [Note 190: Claude-Anne, vicomte, puis marquis, puis
+ duc de Saint-Simon, de la branche de Montbléru,
+ fils de Louis-Gabriel, marquis de Saint-Simon, et
+ de Catherine-Marguerite-Jaquette Pineau de Viennay,
+ naquit au château de la Faye (Charente). Entré très
+ jeune au service militaire, il fut nommé, le 3
+ janvier 1770, brigadier, puis, le 29 juin 1775,
+ _colonel du régiment de Touraine_. Il prit part à
+ la guerre d'Amérique, fut élu, en 1789, par le
+ bailliage d'Angoulême, député de la noblesse aux
+ États-Généraux, émigra en Espagne, y prit du
+ service et devint capitaine-général de la
+ Vieille-Castille. Le roi Charles IV le nomma grand
+ d'Espagne en 1803. En 1808, lors de la prise de
+ Madrid par les Français, il fut blessé et fait
+ prisonnier; condamné à mort par un conseil de
+ guerre, il obtint une commutation de peine et fut
+ enfermé dans la citadelle de Besançon, où il resta
+ jusqu'à la chute de l'Empire. Il retourna alors en
+ Espagne et fut créé duc par Ferdinand VII. Il
+ mourut à Madrid le 3 janvier 1819.]
+
+ [Note 91: J'ai éprouvé un sensible plaisir en
+ retrouvant, depuis la Restauration, ce galant
+ homme, distingué par sa fidélité et ses vertus
+ chrétiennes. (Note de Genève, 1831.) Ch.
+
+ Cette note de 1831, relative au marquis de Causans,
+ remplace les lignes suivantes du _Manuscrit de
+ 1826_, écrites au lendemain de l'ordonnance du 5
+ septembre 1816, qui prononçait la dissolution de la
+ _Chambre introuvable_: «J'ai éprouvé un sensible
+ plaisir en retrouvant ce dernier, distingué par ses
+ vertus chrétiennes, dans cette chambre des députés
+ qui fera à jamais l'honneur et les regrets de la
+ France, quand le temps des factions sera passé et
+ celui de la justice venu; dans cette Chambre que la
+ Providence avait envoyée pour sauver la France et
+ l'Europe, qui n'a pu être cassée que par un
+ véritable crime politique, et dont la gloire
+ survivra à la renommée des misérables ministres qui
+ s'en firent les persécuteurs.»--_Causans de
+ Mauléon_ (Jacques-Vincent, marquis de), né le 31
+ juillet 1751, était colonel du régiment de Conti,
+ lorsqu'il fut élu député de la noblesse aux
+ États-Généraux pour la principauté d'Orange. Le 17
+ avril 1790, il fut promu maréchal de camp. La
+ Restauration le nomma lieutenant-général le 23 août
+ 1814. Élu député de Vaucluse à la _Chambre
+ introuvable_, le 24 août 1815; réélu le 4 octobre
+ 1816; éliminé au renouvellement par cinquième de
+ 1819, renvoyé à la Chambre des députés le 24 avril
+ 1820, il y siégea jusqu'à sa mort, arrivée le 24
+ avril 1824.]
+
+ [Note 192: _Wignacourt_ (Antoine-Louis, marquis
+ de), fils de Louis-Daniel, marquis de Wignacourt,
+ et de Marie-Julie de Maizières, né le 22 janvier
+ 1753. Il est porté sur l'_État militaire de la
+ France_ pour 1784 comme mestre de camp
+ lieutenant-colonel en second du régiment de Conti,
+ chevalier de Saint-Louis.]
+
+Quand j'entendais nos hôtes parler de Paris et de la cour, je devenais
+triste; je cherchais à deviner ce que c'était que la société: je
+découvrais quelque chose de confus et de lointain; mais bientôt je me
+troublais. Des tranquilles régions de l'innocence, en jetant les yeux
+sur le monde, j'avais des vertiges, comme lorsqu'on regarde la (p. 087)
+terre du haut de ces tours qui se perdent dans le ciel.
+
+Une chose me charmait pourtant, la parade. Tous les jours, la garde
+montante défilait, tambour et musique en tête, au pied du perron, dans
+la Cour Verte. M. de Causans proposa de me montrer le camp de la côte:
+mon père y consentit.
+
+Je fus conduit à Saint-Malo par M. de La Morandais, très bon
+gentilhomme, mais que la pauvreté avait réduit à être régisseur de la
+terre de Combourg[193]. Il portait un habit de camelot gris, avec un
+petit galon d'argent au collet, une têtière ou morion de feutre gris à
+oreilles, à une seule corne en avant. Il me mit à califourchon
+derrière lui, sur la croupe de sa jument _Isabelle_. Je me tenais au
+ceinturon de son couteau de chasse, attaché par-dessus son habit:
+j'étais enchanté. Lorsque Claude de Bullion et le père du président de
+Lamoignon, enfants, allaient en campagne, «on les portait tous les
+deux sur un même âne, dans des paniers, l'un d'un côté, l'autre de
+l'autre, et l'on mettait un pain du côté de Lamoignon, parce qu'il
+était plus léger que son camarade, pour faire le contrepoids.» (p. 088)
+(_Mémoires du président de Lamoignon._)
+
+ [Note 193: François-Placide _Maillard_, seigneur
+ _de la Morandais_, marié en 1757 à Gillette Dastin
+ et père de quinze enfants, dont le dernier, né à
+ Combourg en 1777, eut pour parrain M. de
+ Chateaubriand, père du grand écrivain. Les Maillard
+ de la Morandais étaient d'ancienne noblesse, et de
+ la même famille que les Maillard de Belestre et des
+ Portes, de l'évêché de Nantes, qui ont été
+ maintenus en 1670, après avoir fait preuve de huit
+ générations nobles. Seulement, ceux qui s'étaient
+ établis à Combourg avaient singulièrement dérogé, à
+ raison de leur pauvreté. Les actes paroissiaux qui
+ les concernent ne leur donnent que des
+ qualifications bourgeoises. François-Placide de la
+ Morandais est décédé à Combourg le 30 août 1779.]
+
+M. de La Morandais prit des chemins de traverse:
+
+ Moult volontiers, de grand'manière,
+ Alloit en bois et en rivière;
+ Car nulles gens ne vont en bois
+ Moult volontiers comme François.
+
+Nous nous arrêtâmes pour dîner à une abbaye de bénédictins qui, faute
+d'un nombre suffisant de moines, venait d'être réunie à un chef-lieu
+de l'ordre. Nous n'y trouvâmes que le père procureur, chargé de la
+disposition des biens meubles et de l'exploitation des futaies. Il
+nous fit servir un excellent dîner maigre, à l'ancienne bibliothèque
+du prieur; nous mangeâmes quantité d'oeufs frais, avec des carpes et
+des brochets énormes. A travers l'arcade d'un cloître, je voyais de
+grands sycomores qui bordaient un étang. La cognée les frappait au
+pied, leur cime tremblait dans l'air, et ils tombaient pour nous
+servir de spectacle. Des charpentiers, venus de Saint-Malo, sciaient à
+terre des branches vertes, comme on coupe une jeune chevelure, ou
+équarrissaient des troncs abattus. Mon coeur saignait à la vue de ces
+forêts ébréchées et de ce monastère déshabité. Le sac général des
+maisons religieuses m'a rappelé depuis le dépouillement de l'abbaye
+qui en fut pour moi le pronostic.
+
+Arrivé à Saint-Malo, j'y trouvai le marquis de Causans; je parcourus
+sous sa garde les rues du camp. Les tentes, les faisceaux d'armes, les
+chevaux au piquet, formaient une belle scène avec la mer, les
+vaisseaux, les murailles et les clochers lointains de la ville. (p. 089)
+Je vis passer, en habit de hussard, au grand galop sur un barbe, un de
+ces hommes en qui finissait un monde, le duc de Lauzun. Le prince de
+Carignan, venu au camp, épousa la fille de M. de Boisgarein, un peu
+boiteuse, mais charmante[194]: cela fit grand bruit, et donna matière
+à un procès que plaide encore aujourd'hui M. Lacretelle (p. 090)
+l'aîné[195] Mais quel rapport ces choses ont-elles avec ma vie? «A
+mesure que la mémoire de mes privés amis, dit Montaigne, leur fournit
+la chose entière, ils reculent si arrière leur narration, que si le
+conte est bon, ils en étouffent la bonté; s'il ne l'est pas, vous êtes
+à maudire ou l'heur de leur mémoire ou le malheur de leur jugement.
+J'ai vu des récits bien plaisans devenir très ennuyeux en la bouche
+d'un seigneur.» J'ai peur d'être ce seigneur.
+
+ [Note 194: Le prince Eugène de _Savoie-Carignan_,
+ né le 22 septembre 1753, était le fils cadet du
+ prince Louis-Victor de Savoie Carignan et de la
+ princesse Christine-Henriette de
+ Hesse-Rheinfelds-Rothembourg. Frère de la princesse
+ de Lamballe, il entra au service de France sous le
+ nom de comte de Villefranche (_Villafranca_) et fut
+ placé à la tête du régiment de son nom. Le 22
+ septembre 1781, il épousa, dans la chapelle du
+ château du Parc, en la paroisse de
+ Saint-Méloir-des-Ondes, à quelques lieues de
+ Saint-Malo, Élisabeth-Anne Magon de Boisgarein,
+ fille de Jean-François-Nicolas Maçon, seigneur de
+ Boisgarein et de Louise de Karuel. Ce mariage fut
+ annulé par le Parlement, à la requête des parents
+ du prince. Celui-ci lutta désespérément pour faire
+ reviser cet arrêt. Les tristesses de cette lutte
+ abrégèrent sans doute ses jours, car une mort
+ prématurée l'enleva, le 30 juin 1785.--Un fils
+ était né de cette union, le 30 septembre 1783: il
+ se fit soldat sous Napoléon et fut nommé, pendant
+ la campagne de Russie, colonel d'un régiment de
+ hussards. Des lettres-patentes de 1810 lui
+ conférèrent le titre de baron. Louis XVIII, en
+ 1814, lui rendit son ancien titre de comte de
+ Villefranche. Il devint officier-général et mourut
+ le 15 octobre 1825.--Il avait épousé, le 9 octobre
+ 1810, Pauline-Antoinette Bénédictine-Marie de
+ Quélen d'Estuer de Caussade, fille du duc de la
+ Vauguyon; le fils issu de ce mariage,
+ _Eugène_-Emmanuel-Joseph-Marie-Paul-François,
+ reprit le rang de ses ancêtres, lorsque la branche
+ de Carignan monta sur le trône de Sardaigne avec le
+ roi Charles-Albert, petit-neveu du mari de Mlle de
+ Boisgarein. Le petit-fils de cette dernière, par
+ décret royal du 18 avril 1834, fut reconnu héritier
+ présomptif de la couronne, en cas d'extinction de
+ la branche régnante. A plusieurs reprises, pendant
+ que le roi était à la tête de son armée, lors des
+ guerres de l'indépendance italienne, le prince
+ Eugène de Savoie-Carignan remplit les fonctions de
+ lieutenant-général du royaume. Il est mort le 15
+ décembre 1886, laissant de son mariage morganatique
+ avec Dlle Félicité Crosic, contracté le 25 novembre
+ 1863, six enfants, dont trois fils, qui sont
+ aujourd'hui les derniers descendants par les mâles
+ du mariage romanesque célébré, le 22 septembre
+ 1781, dans la chapelle du château du Parc. Le roi
+ d'Italie leur a accordé, en 1888, le nom de
+ _Villafranca-Soissons_, avec le titre de comte.]
+
+ [Note 195: _Lacretelle_ (Pierre-Louis) dit l'_Aîné_
+ (1751-1824), membre de l'Académie française. Avocat
+ à Metz, puis à Paris, il plaida peu, mais ses
+ mémoires judiciaires lui valurent une assez grande
+ célébrité.]
+
+Mon frère était à Saint-Malo lorsque M. de La Morandais m'y déposa. Il
+me dit un soir: «Je te mène au spectacle: prends ton chapeau.» Je
+perds la tête; je descends droit à la cave pour chercher mon chapeau
+qui était au grenier. Une troupe de comédiens ambulants venait de
+débarquer. J'avais rencontré des marionnettes; je supposais qu'on
+voyait au théâtre des polichinelles beaucoup plus beaux que ceux de la
+rue.
+
+J'arrive, le coeur palpitant, à une salle bâtie en bois, dans une rue
+déserte de la ville. J'entre par des corridors noirs, non sans un
+certain mouvement de frayeur. On ouvre une petite porte, et me voilà
+avec mon frère dans une loge à moitié pleine.
+
+Le rideau était levé, la pièce commencée: on jouait _le Père de (p. 091)
+famille_[196]. J'aperçois deux hommes qui se promenaient sur le
+théâtre en causant, et que tout le monde regardait. Je les pris pour
+les directeurs des marionnettes, qui devisaient devant la cahute de
+madame Gigogne, en attendant l'arrivée du public: j'étais seulement
+étonné qu'ils parlassent si haut de leurs affaires et qu'on les
+écoutât en silence. Mon ébahissement redoubla lorsque d'autres
+personnages, arrivant sur la scène, se mirent à faire de grands bras,
+à larmoyer, et lorsque chacun se mit à pleurer par contagion. Le
+rideau tomba sans que j'eusse rien compris à tout cela. Mon frère
+descendit au foyer entre les deux pièces. Demeuré dans la loge au
+milieu des étrangers dont ma timidité me faisait un supplice, j'aurais
+voulu être au fond de mon collège. Telle fut la première impression
+que je reçus de l'art de Sophocle et de Molière.
+
+ [Note 196: Le _Père de famille_, de Diderot,
+ imprimé dès 1758, ne fut représenté à la Comédie
+ Française que le 18 février 1768. Le succès du
+ reste fut médiocre. La pièce n'eut que sept
+ représentations.]
+
+La troisième année de mon séjour à Dol fut marquée par le mariage de
+mes deux soeurs aînées: Marianne épousa le comte de Marigny, et
+Bénigne le comte de Québriac. Elles suivirent leurs maris à Fougères:
+signal de la dispersion d'une famille dont les membres devaient
+bientôt se séparer. Mes soeurs reçurent la bénédiction nuptiale à
+Combourg le même jour, à la même heure, au même autel, dans la
+chapelle du château[197]. Elles pleuraient, ma mère pleurait; je fus
+étonné de cette douleur: je la comprends aujourd'hui. Je (p. 092)
+n'assiste pas à un baptême ou à un mariage sans sourire amèrement ou
+sans éprouver un serrement de coeur. Après le malheur de naître, je
+n'en connais pas de plus grand que celui de donner le jour à un homme.
+
+ [Note 197: Le double mariage des deux soeurs aînées
+ de Chateaubriand eut lieu le 11 janvier 1780.
+ Marie-Anne-Françoise épousait Jean-Joseph
+ _Geffelot_, comte _de Marigny_. Bénigne-Jeanne
+ épousait Jean-François-Xavier, comte de _Québriac_,
+ seigneur de Patrion.]
+
+Cette même année commença une révolution dans ma personne comme dans
+ma famille. Le hasard fit tomber entre mes mains deux livres bien
+divers, un _Horace_ non châtié et une histoire des _Confessions mal
+faites_. Le bouleversement d'idées que ces deux livres me causèrent
+est incroyable: un monde étrange s'éleva autour de moi. D'un côté, je
+soupçonnai des secrets incompréhensibles à mon âge, une existence
+différente de la mienne, des plaisirs au delà de mes jeux, des charmes
+d'une nature ignorée dans un sexe où je n'avais vu qu'une mère et des
+soeurs; d'un autre côté, des spectres traînant des chaînes et
+vomissant des flammes m'annonçaient les supplices éternels pour un
+seul péché dissimulé. Je perdis le sommeil; la nuit, je croyais voir
+tour à tour des mains noires et des mains blanches passer à travers
+mes rideaux: je vins à me figurer que ces dernières mains étaient
+maudites par la religion, et cette idée accrut mon épouvante des
+ombres infernales. Je cherchais en vain dans le ciel et dans l'enfer
+l'explication d'un double mystère. Frappé à la fois au moral et au
+physique, je luttais encore avec mon innocence contre les orages d'une
+passion prématurée et les terreurs de la superstition.
+
+Dès lors je sentis s'échapper quelques étincelles de ce feu qui est la
+transmission de la vie. J'expliquais le quatrième livre de (p. 093)
+l'_Énéide_ et lisais le _Télémaque_; tout à coup je découvris dans
+Didon et dans Eucharis des beautés qui me ravirent; je devins sensible
+à l'harmonie de ces vers admirables et de cette prose antique. Je
+traduisis un jour à livre ouvert _l'Æneadum genitrix, hominum divûmque
+voluptas_ de Lucrèce avec tant de vivacité, que M. Égault m'arracha le
+poème et me jeta dans les racines grecques. Je dérobai un Tibulle:
+quand j'arrivai au _Quam juvat immites ventos audire cubantem_, ces
+sentiments de volupté et de mélancolie semblèrent me révéler ma propre
+nature. Les volumes de Massillon qui contenaient les sermons de la
+_Pécheresse_ et de _l'Enfant prodigue_ ne me quittaient plus. On me
+les laissait feuilleter, car on ne se doutait guère de ce que j'y
+trouvais. Je volais de petits bouts de cierges dans la chapelle pour
+lire la nuit ces descriptions séduisantes des désordres de l'âme. Je
+m'endormais en balbutiant des phrases incohérentes, où je tâchais de
+mettre la douceur, le nombre et la grâce de l'écrivain qui a le mieux
+transporté dans la prose l'euphonie racinienne.
+
+Si j'ai, dans la suite, peint avec quelque vérité les entraînements du
+coeur mêlés aux syndérèses chrétiennes, je suis persuadé que j'ai dû
+ce succès au hasard qui me fit connaître au même moment deux empires
+ennemis. Les ravages que porta dans mon imagination un mauvais livre
+eurent leur correctif dans les frayeurs qu'un autre livre m'inspira,
+et celles-ci furent comme alanguies par les molles pensées que
+m'avaient laissées des tableaux sans voile.
+
+Ce qu'on dit d'un malheur, qu'il n'arrive jamais seul, on le peut (p. 094)
+dire des passions: elles viennent ensemble, comme les muses ou comme
+les furies. Avec le penchant qui commençait à me tourmenter, naquit en
+moi l'honneur; exaltation de l'âme, qui maintient le coeur
+incorruptible au milieu de la corruption; sorte de principe réparateur
+placé auprès d'un principe dévorant, comme la source inépuisable des
+prodiges que l'amour demande à la jeunesse et des sacrifices qu'il
+impose.
+
+Lorsque le temps était beau, les pensionnaires du collège sortaient le
+jeudi et le dimanche. On nous menait souvent au mont Dol, au sommet
+duquel se trouvaient quelques ruines gallo-romaines: du haut de ce
+tertre isolé, l'oeil plane sur la mer et sur des marais où voltigent
+pendant la nuit des feux follets, lumière des sorciers qui brûle
+aujourd'hui dans nos lampes. Un autre but de nos promenades étaient
+les prés qui environnaient un séminaire d'_Eudistes_, d'Eudes, frère
+de l'historien Mézeray, fondateur de leur congrégation.
+
+Un jour du mois de mai, l'abbé Égault, préfet de semaine, nous avait
+conduits à ce séminaire: on nous laissait une grande liberté de jeux,
+mais il était expressément défendu de monter sur les arbres. Le
+régent, après nous avoir établis dans un chemin herbu, s'éloigna pour
+dire son bréviaire.
+
+Des ormes bordaient le chemin: tout à la cime du plus grand brillait
+un nid de pie; nous voilà en admiration, nous montrant mutuellement la
+mère assise sur ses oeufs, et pressés du plus vif désir de saisir
+cette superbe proie. Mais qui oserait tenter l'aventure?
+
+L'ordre était si sévère, le régent si près, l'arbre si haut! (p. 095)
+Toutes les espérances se tournent vers moi; je grimpais comme un chat.
+J'hésite, puis la gloire l'emporte: je me dépouille de mon habit,
+j'embrasse l'orme et je commence à monter. Le tronc était sans
+branches, excepté aux deux tiers de sa crue, où se formait une fourche
+dont une des pointes portait le nid.
+
+Mes camarades, assemblés sous l'arbre, applaudissaient à mes efforts,
+me regardant, regardant l'endroit d'où pouvait venir le préfet,
+trépignant de joie dans l'espoir des oeufs, mourant de peur dans
+l'attente du châtiment. J'aborde au nid; la pie s'envole; je ravis les
+oeufs, je les mets dans ma chemise et redescends. Malheureusement, je
+me laisse glisser entre les tiges jumelles et j'y reste à
+califourchon. L'arbre étant élagué, je ne pouvais appuyer mes pieds ni
+à droite ni à gauche pour me soulever et reprendre le limbe extérieur;
+je demeure suspendu en l'air à cinquante pieds.
+
+Tout à coup un cri: «Voici le préfet!» et je me vois incontinent
+abandonné de mes amis, comme c'est l'usage. Un seul, appelé Le
+Gobbien, essaya de me porter secours, et fut tôt obligé de renoncer à
+sa généreuse entreprise. Il n'y avait qu'un moyen de sortir de ma
+fâcheuse position, c'était de me suspendre en dehors par les mains à
+l'une des deux dents de la fourche, et de tâcher de saisir avec mes
+pieds le tronc de l'arbre au-dessous de sa bifurcation. J'exécutai
+cette manoeuvre au péril de ma vie. Au milieu de mes tribulations, je
+n'avais pas lâché mon trésor: j'aurais pourtant mieux fait de le
+jeter, comme depuis j'en ai jeté tant d'autres. En dévalant le (p. 096)
+tronc, je m'écorchai les mains, je m'éraillai les jambes et la
+poitrine, et j'écrasai les oeufs: ce fut ce qui me perdit. Le préfet
+ne m'avait point vu sur l'orme; je lui cachai assez bien mon sang,
+mais il n'y eut pas moyen de lui dérober l'éclatante couleur d'or dont
+j'étais barbouillé: «Allons, me dit-il, monsieur, vous aurez le
+fouet.»
+
+Si cet homme m'eût annoncé qu'il commuait cette peine en celle de
+mort, j'aurais éprouvé un mouvement de joie. L'idée de la honte
+n'avait point approché de mon éducation sauvage: à tous les âges de ma
+vie, il n'y a point de supplice que je n'eusse préféré à l'horreur
+d'avoir à rougir devant une créature vivante. L'indignation s'éleva
+dans mon coeur; je répondis à l'abbé Égault, avec l'accent non d'un
+enfant, mais d'un homme, que jamais ni lui ni personne ne lèverait la
+main sur moi. Cette réponse l'anima; il m'appela rebelle et promit de
+faire un exemple. «Nous verrons,» répliquai-je, et je me mis à jouer à
+la balle avec un sang-froid qui le confondit.
+
+Nous retournâmes au collège; le régent me fit entrer chez lui et
+m'ordonna de me soumettre. Mes sentiments exaltés firent place à des
+torrents de larmes. Je représentai à l'abbé Égault qu'il m'avait
+appris le latin; que j'étais son écolier, son disciple, son enfant;
+qu'il ne voudrait pas déshonorer son élève, et me rendre la vue de mes
+compagnons insupportable; qu'il pouvait me mettre en prison, au pain
+et à l'eau, me priver de mes récréations, me charger de _pensums_; que
+je lui saurais gré de cette clémence et l'en aimerais davantage. Je
+tombai à ses genoux, je joignis les mains, je le suppliai par
+Jésus-Christ de m'épargner: il demeura sourd à mes prières. Je (p. 097)
+me levai plein de rage et lui lançai dans les jambes un coup de pied
+si rude qu'il en poussa un cri. Il court en clochant à la porte de sa
+chambre, la ferme à double tour et revient sur moi. Je me retranche
+derrière son lit; il m'allonge à travers le lit des coups de férule.
+Je m'entortille dans la couverture, et m'animant au combat, je m'écrie:
+
+ Macte animo, generose puer!
+
+Cette érudition de grimaud fit rire malgré lui mon ennemi; il parla
+d'armistice: nous conclûmes un traité; je convins de m'en rapporter à
+l'arbitrage du principal. Sans me donner gain de cause, le principal
+me voulut bien soustraire à la punition que j'avais repoussée. Quand
+l'excellent prêtre prononça mon acquittement, je baisai la manche de
+sa robe avec une telle effusion de coeur et de reconnaissance, qu'il
+ne put s'empêcher de me donner sa bénédiction. Ainsi se termina le
+premier combat qui me fit rendre cet honneur devenu l'idole de ma vie,
+et auquel j'ai tant de fois sacrifié repos, plaisir et fortune.
+
+Les vacances où j'entrai dans ma douzième année furent tristes; l'abbé
+Leprince m'accompagna à Combourg. Je ne sortais qu'avec mon
+précepteur; nous faisions au hasard de longues promenades. Il se
+mourait de la poitrine; il était mélancolique et silencieux; je
+n'étais guère plus gai. Nous marchions des heures entières à la suite
+l'un de l'autre sans prononcer une parole. Un jour, nous nous égarâmes
+dans les bois; M. Leprince se tourna vers moi et me dit: «Quel chemin
+faut-il prendre?» je répondis sans hésiter: «Le soleil se couche; (p. 098)
+il frappe à présent la fenêtre de la grosse tour: marchons par là» M.
+Leprince raconta le soir la chose à mon père: le futur voyageur se
+montra dans ce jugement. Maintes fois, en voyant le soleil se coucher
+dans les forêts d'Amérique, je me suis rappelé les bois de Combourg:
+mes souvenirs se font écho.
+
+L'abbé Leprince désirait que l'on me donnât un cheval; mais dans les
+idées de mon père, un officier de marine ne devait savoir manier que
+son vaisseau. J'étais réduit à monter à la dérobée deux grosses
+juments de carrosse ou un grand cheval pie. La _Pie_ n'était pas,
+comme celle de Turenne, un de ces destriers nommés par les Romains
+_desultorios equos_, et façonnés à secourir leur maître; c'était un
+Pégase lunatique qui ferrait en trottant, et qui me mordait les jambes
+quand je le forçais à sauter des fossés. Je ne me suis jamais beaucoup
+soucié de chevaux, quoique j'aie mené la vie d'un Tartare, et, contre
+l'effet que ma première éducation aurait dû produire, je monte à
+cheval avec plus d'élégance que de solidité.
+
+La fièvre tierce, dont j'avais apporté le germe des marais de Dol, me
+débarrassa de M. Leprince. Un marchand d'orviétan passa dans le
+village; mon père, qui ne croyait point aux médecins, croyait aux
+charlatans: il envoya chercher l'empirique, qui déclara me guérir en
+vingt-quatre heures. Il revint le lendemain, habit vert galonné d'or,
+large tignasse poudrée, grandes manchettes de mousseline sale, faux
+brillants aux doigts, culotte de satin noir usé, bas de soie d'un
+blanc bleuâtre, et souliers avec des boucles énormes.
+
+Il ouvre mes rideaux, me tâte le pouls, me fait tirer la langue, (p. 099)
+baragouine avec un accent italien quelques mots sur la nécessité de me
+purger, et me donne à manger un petit morceau de caramel. Mon père
+approuvait l'affaire, car il prétendait que toute maladie venait
+d'indigestion, et que pour toute espèce de maux il fallait purger son
+homme jusqu'au sang.
+
+Une demi-heure après avoir avalé le caramel, je fus pris de
+vomissements effroyables; on avertit M. de Chateaubriand, qui voulait
+faire sauter le pauvre diable par la fenêtre de la tour. Celui-ci
+épouvanté, met habit bas, retrousse les manches de sa chemise en
+faisant les gestes les plus grotesques. A chaque mouvement, sa
+perruque tournait en tous sens; il répétait mes cris et ajoutait
+après: «_Che? monsou Lavandier!_» Ce monsieur Lavandier était le
+pharmacien du village[198], qu'on avait appelé au secours. Je ne
+savais, au milieu de mes douleurs, si je mourrais des drogues de cet
+homme ou des éclats de rire qu'il m'arrachait.
+
+ [Note 198: Maître Noël _Le Lavandier_, apothicaire,
+ marié à Dingé, près de Combourg, le 7 juillet 1751,
+ était originaire de la paroisse de Vieuvel, où sa
+ famille, venue de Normandie, s'était établie au
+ XVIIe siècle.]
+
+On arrêta les effets de cette trop forte dose d'émétique, et je fus
+remis sur pied. Toute notre vie se passe à errer autour de notre
+tombe; nos diverses maladies sont des souffles qui nous approchent
+plus ou moins du port. Le premier mort que j'aie vu était un chanoine
+de Saint-Malo; il gisait expiré sur son lit, le visage distors par les
+dernières convulsions. La mort est belle, elle est notre amie:
+néanmoins, nous ne la reconnaissons pas, parce qu'elle se présente (p. 100)
+à nous masquée et que son masque nous épouvante.
+
+On me renvoya au collège à la fin de l'automne.
+
+ * * * * *
+
+De Dieppe où l'injonction de la police m'avait obligé de me réfugier,
+on m'a permis de revenir à la Vallée-aux-Loups, où je continue ma
+narration. La terre tremble sous les pas du soldat étranger, qui dans
+ce moment même envahit ma patrie; j'écris, comme les derniers Romains,
+au bruit de l'invasion des Barbares. Le jour, je trace des pages aussi
+agitées que les événements de ce jour[199]; la nuit, tandis que le
+roulement du canon lointain expire dans mes bois, je retourne au
+silence des années qui dorment dans la tombe, à la paix de mes plus
+jeunes souvenirs. Que le passé d'un homme est étroit et court, à côté
+du vaste présent des peuples et de leur avenir immense!
+
+ [Note 199: _De Buonaparte et des Bourbons_. (Note
+ de Genève, 1831.) Ch.]
+
+Les mathématiques, le grec et le latin occupèrent tout mon hiver au
+collège. Ce qui n'était pas consacré à l'étude était donné à ces jeux
+du commencement de la vie, pareils en tous lieux. Le petit Anglais, le
+petit Allemand, le petit Italien, le petit Espagnol, le petit
+Iroquois, le petit Bédouin roulent le cerceau et lancent la balle.
+Frères d'une grande famille, les enfants ne perdent leurs traits de
+ressemblance qu'en perdant l'innocence, la même partout. Alors les
+passions, modifiées par les climats, les gouvernements et les moeurs,
+font les nations diverses; le genre humain cesse de s'entendre et de
+parler le même langage: c'est la société qui est la véritable tour de
+Babel.
+
+Un matin, j'étais très animé à une partie de barres dans la (p. 101)
+grande cour du collège; on me vint dire qu'on me demandait. Je suivis
+le domestique à la porte extérieure. Je trouve un gros homme, rouge de
+visage, les manières brusques et impatientes, le ton farouche, ayant
+un bâton à la main, portant une perruque noire mal frisée, une soutane
+déchirée retroussée dans ses poches, des souliers poudreux, des bas
+percés au talon: «Petit polisson, me dit-il, n'êtes-vous pas le
+chevalier de Chateaubriand de Combourg?--Oui, monsieur, répondis-je
+tout étourdi de l'apostrophe.--Et moi, reprit-il presque écumant, je
+suis le dernier aîné de votre famille, je suis l'abbé de Chateaubriand
+de la Guerrande[200]: regardez-moi bien.» Le fier abbé met la main
+dans le gousset d'une vieille culotte de panne, prend un écu de six
+francs moisi, enveloppé dans un papier crasseux, me le jette au nez et
+continue à pied son voyage, en marmottant ses matines d'un air
+furibond. J'ai su depuis que le prince de Condé avait fait offrir à ce
+hobereau-vicaire le préceptorat du duc de Bourbon. Le prêtre
+outrecuidé répondit que le prince, possesseur de la baronnie de
+Chateaubriand, devait savoir que les héritiers de cette baronnie
+pouvaient avoir des précepteurs, mais n'étaient les précepteurs de
+personne. Cette hauteur était le défaut de ma famille; elle était
+odieuse dans mon père; mon frère la poussait jusqu'au ridicule; (p. 102)
+elle a un peu passé à son fils aîné.--Je ne suis pas bien sûr, malgré
+mes inclinations républicaines, de m'en être complètement affranchi,
+bien que je l'aie soigneusement cachée.
+
+ [Note 200: Charles-Hilaire de Chateaubriand, né en
+ 1708, successivement recteur de
+ Saint-Germain-de-la-mer au diocèse de Saint-Brieuc,
+ de Saint-Étienne de Rennes en 1748, de
+ Bazouge-du-Désert en 1767, et de Toussaint de
+ Rennes en 1770. Il résigna en 1776 et mourut au Val
+ des Bretons en Pleine-Fougères, le 12 août 1782.
+ (_Pouillé de Rennes_, IV, 120; V, 557, 655, 658;
+ Paris-Jallobert, _Bazouge_, p. 27,
+ _Pleine-Fougères_, p. 15 et 55.)]
+
+ * * * * *
+
+L'époque de ma première communion approchait, moment où l'on décidait
+dans la famille de l'état futur de l'enfant. Cette cérémonie
+religieuse remplaçait parmi les jeunes chrétiens la prise de la robe
+virile chez les Romains. Madame de Chateaubriand était venue assister
+à la première communion d'un fils qui, après s'être uni à son Dieu,
+allait se séparer de sa mère.
+
+Ma piété paraissait sincère; j'édifiais tout le collège; mes regards
+étaient ardents; mes abstinences répétées allaient jusqu'à donner de
+l'inquiétude à mes maîtres. On craignait l'excès de ma dévotion; une
+religion éclairée cherchait à tempérer ma ferveur.
+
+J'avais pour confesseur le supérieur du séminaire des Eudistes, homme
+de cinquante ans, d'un aspect rigide. Toutes les fois que je me
+présentais au tribunal de la pénitence, il m'interrogeait avec
+anxiété. Surpris de la légèreté de mes fautes, il ne savait comment
+accorder mon trouble avec le peu d'importance des secrets que je
+déposais dans son sein. Plus le jour de Pâques s'avoisinait, plus les
+questions du religieux étaient pressantes. «Ne me cachez-vous rien?»
+me disait-il. Je répondais: «Non, mon père.--N'avez-vous pas fait
+telle faute?--Non, mon père.» Et toujours: «Non, mon père.» Il me
+renvoyait en doutant, en soupirant, en me regardant jusqu'au (p. 103)
+fond de l'âme, et moi, je sortais de sa présence, pâle et défiguré
+comme un criminel.
+
+Je devais recevoir l'absolution le mercredi saint. Je passai la nuit
+du mardi au mercredi en prières, et à lire avec terreur le livre des
+_Confessions mal faites_. Le mercredi, à trois heures de l'après-midi,
+nous partîmes pour le séminaire; nos parents nous accompagnaient. Tout
+le vain bruit qui s'est depuis attaché à mon nom n'aurait pas donné à
+madame de Chateaubriand un seul instant de l'orgueil qu'elle éprouvait
+comme chrétienne et comme mère, en voyant son fils prêt à participer
+au grand mystère de la religion.
+
+En arrivant à l'église, je me prosternai devant le sanctuaire et j'y
+restai comme anéanti. Lorsque je me levai pour me rendre à la
+sacristie, où m'attendait le supérieur, mes genoux tremblaient sous
+moi. Je me jetai aux pieds du prêtre; ce ne fut que de la voix la plus
+altérée que je parvins à prononcer mon _Confiteor_. «Eh bien,
+n'avez-vous rien oublié?» me dit l'homme de Jésus-Christ. Je demeurai
+muet. Ses questions recommencèrent, et le fatal _non, mon père_,
+sortit de ma bouche. Il se recueillit, il demanda des conseils à Celui
+qui conféra aux apôtres le pouvoir de lier et de délier les âmes.
+Alors, faisant un effort, il se prépare à me donner l'absolution.
+
+La foudre que le ciel eut lancée sur moi m'aurait causé moins
+d'épouvante, je m'écriai: «Je n'ai pas tout dit!» Ce redoutable juge,
+ce délégué du souverain Arbitre, dont le visage m'inspirait tant de
+crainte, devient le pasteur le plus tendre; il m'embrasse et fond en
+larmes: «Allons, me dit-il, mon cher fils, du courage!»
+
+Je n'aurai jamais un tel moment dans ma vie. Si l'on m'avait (p. 104)
+débarrassé du poids d'une montagne, on ne m'eût pas plus soulagé: je
+sanglotais de bonheur. J'ose dire que c'est de ce jour que j'ai été
+créé honnête homme; je sentis que je ne survivrais jamais à un
+remords: quel doit donc être celui du crime, si j'ai pu tant souffrir
+pour avoir tu les faiblesses d'un enfant! Mais combien elle est divine
+cette religion qui se peut emparer ainsi de nos bonnes facultés! Quels
+préceptes de morale suppléeront jamais à ces institutions chrétiennes?
+
+Le premier aveu fait, rien ne me coûta plus: mes puérilités cachées,
+et qui auraient fait rire le monde, furent pesées au poids de la
+religion. Le supérieur se trouva fort embarrassé; il aurait voulu
+retarder ma communion; mais j'allais quitter le collège de Dol et
+bientôt entrer au service dans la marine. Il découvrit avec une
+grande sagacité, dans le caractère même de mes _juvéniles_, tout
+insignifiantes qu'elles étaient, la nature de mes penchants; c'est
+le premier homme qui ait pénétré le secret de ce que je pouvais
+être. Il devina mes futures passions; il ne me cacha pas ce qu'il
+croyait voir de bon en moi, mais il me prédit aussi mes maux à
+venir. «Enfin, ajouta-t-il, le temps manque à votre pénitence; mais
+vous êtes lavé de vos péchés par un aveu courageux, quoique tardif.»
+Il prononça, en levant la main, la formule de l'absolution. Cette
+seconde fois, ce bras foudroyant ne fit descendre sur ma tête que la
+rosée céleste; j'inclinai mon front pour la recevoir: ce que je
+sentais participait de la félicité des anges. Je m'allai précipiter
+dans le sein de ma mère qui m'attendait au pied de l'autel. Je ne (p. 105)
+parus plus le même à mes maîtres et à mes camarades; je marchais d'un
+pas léger, la tête haute, l'air radieux, dans tout le triomphe du
+repentir.
+
+Le lendemain, jeudi saint, je fus admis à cette cérémonie touchante et
+sublime dont j'ai vainement essayé de tracer le tableau dans le _Génie
+du christianisme_[201]. J'y aurais pu retrouver mes petites
+humiliations accoutumées: mon bouquet et mes habits étaient moins
+beaux que ceux de mes compagnons; mais ce jour-là tout fut à Dieu et
+pour Dieu. Je sais parfaitement ce que c'est que la Foi: la présence
+réelle de la victime dans le saint sacrement de l'autel m'était aussi
+sensible que la présence de ma mère à mes côtés. Quand l'hostie fut
+déposée sur mes lèvres, je me sentis comme tout éclairé en dedans. Je
+tremblais de respect, et la seule chose matérielle qui m'occupât était
+la crainte de profaner le pain sacré.
+
+ Le pain que je vous propose
+ Sert aux anges d'aliment,
+ Dieu lui-même le compose
+ De la fleur de son froment.
+
+ (NE.)
+
+ [Note 201: _Génie du christianisme_, première
+ partie, livre I, chapitre VII: De la Communion.]
+
+Je conçus encore le courage des martyrs; j'aurais pu dans ce moment
+confesser le Christ sur le chevalet ou au milieu des lions.
+
+J'aime à rappeler ces félicités qui précédèrent de peu d'instants dans
+mon âme les tribulations du monde. En comparant ces ardeurs aux
+transports que je vais peindre; en voyant le même coeur éprouver, (p. 106)
+dans l'intervalle de trois ou quatre années, tout ce que l'innocence
+et la religion ont de plus doux et de plus salutaire, et tout ce que
+les passions ont de plus séduisant et de plus funeste, on choisira des
+deux joies; on verra de quel côté il faut chercher le bonheur et
+surtout le repos.
+
+Trois semaines après ma première communion, je quittai le collège de
+Dol. Il me reste de cette maison un agréable souvenir: notre enfance
+laisse quelque chose d'elle-même aux lieux embellis par elle, comme
+une fleur communique un parfum aux objets qu'elle a touchés. Je
+m'attendris encore aujourd'hui en songeant à la dispersion de mes
+premiers camarades et de mes premiers maîtres. L'abbé Leprince, nommé
+à un bénéfice auprès de Rouen, vécut peu; l'abbé Égault obtint une
+cure dans le diocèse de Rennes, et j'ai vu mourir le bon principal,
+l'abbé Porcher, au commencement de la Révolution: il était instruit,
+doux et simple de coeur. La mémoire de cet obscur Rollin me sera
+toujours chère et vénérable.
+
+ * * * * *
+
+Je trouvai à Combourg de quoi nourrir ma piété, une mission; j'en
+suivis les exercices. Je reçus la confirmation sur le perron du
+manoir, avec les paysans et les paysannes, de la main de l'évêque de
+Saint-Malo. Après cela, on érigea une croix; j'aidai à la soutenir
+tandis qu'on la fixait sur sa base. Elle existe encore[202]: elle
+s'élève devant la tour où est mort mon père. Depuis trente années (p. 107)
+elle n'a vu paraître personne aux fenêtres de cette tour; elle n'est
+plus saluée des enfants du château; chaque printemps elle les attend
+en vain; elle ne voit revenir que les hirondelles, compagnes de mon
+enfance, plus fidèles à leur nid que l'homme à sa maison. Heureux si
+ma vie s'était écoulée au pied de la croix de la mission, si mes
+cheveux n'eussent été blanchis que par le temps qui a couvert de
+mousse les branches de cette croix!
+
+ [Note 202: «De tout ce que j'ai planté à Combourg,
+ une croix seule est restée debout, comme si je ne
+ pouvais rien créer de durable que pour la douleur,
+ ni marquer mon passage sur la terre autrement que
+ par des monuments de tristesse.» _Manuscrit de
+ 1826_.]
+
+Je ne tardai pas à partir pour Rennes: j'y devais continuer mes études
+et clore mon cours de mathématiques, afin de subir ensuite à Brest
+l'examen de garde-marine.
+
+M. de Fayolle était principal du collège de Rennes. On comptait dans
+ce Juilly de la Bretagne trois professeurs distingués, l'abbé de
+Chateaugiron pour la seconde, l'abbé Germé pour la rhétorique, l'abbé
+Marchand pour la physique. Le pensionnat et les externes étaient
+nombreux, les classes fortes. Dans les derniers temps, Geoffroy[203]
+et Ginguené[204], sortis de ce collège, auraient fait honneur à
+Sainte-Barbe et au Plessis. Le chevalier de Parny[205] avait (p. 108)
+aussi étudié à Rennes; j'héritai de son lit dans la chambre qui me fut
+assignée.
+
+ [Note 203: Geoffroy (Julien-Louis), né à Rennes le
+ 17 août 1743, mort à Paris le 24 février 1814.
+ Créateur du feuilleton littéraire, il fut de 1808 à
+ 1814, le prince des critiques. Ses articles ont été
+ réunis en six volumes, sous le titre de _Cours de
+ littérature dramatique_. Il avait été élève du
+ collège de Rennes, de 1750 à 1758.--_Geoffroy et la
+ critique dramatique sous le Consulat et l'Empire_,
+ par Charles-Marc _Des Granges_, un vol. in-8°
+ 1897.]
+
+ [Note 204: _Ginguené_ (Pierre-Louis), né à Rennes
+ le 25 avril 1748, mort à Paris le 16 novembre 1816.
+ Placé au collège de Rennes, il y commença ses
+ études sous les jésuites et les termina, après leur
+ expulsion (en 1762), sous les prêtres séculiers qui
+ leur succédèrent. Son ouvrage le plus important est
+ l'_Histoire littéraire d'Italie_ (Paris, 1811-1824,
+ 9 vol. in-8°).]
+
+ [Note 205: _Parny_ (Evariste-Désiré De Forges de),
+ né à l'île Bourbon le 6 février 1753, mort à Paris
+ le 5 décembre 1814. A l'âge de 9 ans, il fut envoyé
+ en France et mis au collège de Rennes; il y fit ses
+ études avec Ginguené, lequel plus tard a
+ publiquement payé sa dette à ses souvenirs par une
+ agréable épître de 1790, et par son zèle à défendre
+ _la Guerre des Dieux_ dans la _Décade_.
+ (Sainte-Beuve, _Portraits contemporains et divers_,
+ tome III, p. 124.)]
+
+Rennes me semblait une Babylone, le collège un monde. La multitude des
+maîtres et des écoliers, la grandeur des bâtiments, du jardin et des
+cours, me paraissaient démesurées[206]: je m'y habituai cependant. A
+la fête du principal, nous avions des jours de congé; nous chantions à
+tue-tête à sa louange de superbes couplets de notre façon, où nous
+disions:
+
+ Ô Terpsichore, ô Polymnie,
+ Venez, venez remplir nos voeux;
+ La raison même vous convie.
+
+ [Note 206: Le Collège de Rennes était un des plus
+ importants de France. Il avait été fondé par les
+ Jésuites en 1607. Lorsqu'ils le quittèrent, en
+ 1762, un collège communal, aussitôt organisé, fut
+ installé dans les bâtiments qu'ils venaient de
+ quitter. C'est encore dans le même local qui se
+ trouve aujourd'hui le lycée de Rennes, mais
+ l'étendue en a été fort réduite. Il faut, pour
+ avoir une idée de ce qu'était, au XVIIIe siècle, ce
+ collège qui semblait «un monde» à Chateaubriand,
+ consulter les plans que l'autorité royale fit
+ dresser pendant sa procédure contre les Jésuites,
+ plans qui furent envoyés à la cour de Rome et dont
+ le Cabinet des Estampes possède un double, en 5
+ vol. in-f°. En 1761, le collège de Rennes comptait
+ 4,000 élèves. _Histoire de Rennes_, par Ducrest et
+ Maillet, p. 229.--_Rennes ancien et moderne_, par
+ Ogée et Marteville, tome I, p. 204, 235,
+ 237.--_Geoffroy_, par Charles-Marc Des Granges, p.
+ 3 et suivantes.]
+
+Je pris sur mes nouveaux camarades l'ascendant que j'avais eu à (p. 109)
+Dol sur mes anciens compagnons: il m'en coûta quelques horions. Les
+babouins bretons sont d'une humeur hargneuse; on s'envoyait des
+cartels pour les jours de promenade, dans les bosquets du jardin des
+Bénédictins, appelé _le Thabor_: nous nous servions de compas de
+mathématiques attachés au bout d'une canne, ou nous en venions à une
+lutte corps à corps plus ou moins félone ou courtoise, selon la
+gravité du défi. Il y avait des juges du camp qui décidaient s'il
+échéait gage, et de quelle manière les champions mèneraient des mains.
+Le combat ne cessait que quand une des deux parties s'avouait vaincue.
+Je retrouvai au collège mon ami Gesril, qui présidait, comme à
+Saint-Malo, à ces engagements. Il voulut être mon second dans une
+affaire que j'eus avec Saint-Riveul, jeune gentilhomme qui devint la
+première victime de la Révolution[207]. Je tombai sous mon adversaire,
+je refusai de me rendre et payai cher ma superbe. Je disais, comme
+Jean Desmarest[208] allant à l'échafaud: «Je ne crie merci qu'à Dieu.»
+
+ [Note 207: «... Saint-Riveul, jeune gentilhomme qui
+ eut l'honneur d'être la première victime de la
+ Révolution. Il fut tué dans les rues de Rennes en
+ se rendant avec son père à la Chambre de la
+ noblesse.» _Manuscrit de
+ 1826_.--André-François-Jean du Rocher de
+ Saint-Riveul, née à Plénée, fils de Henri du
+ Rocher, comte de Saint-Riveul, et de
+ Anne-Bernardine Roger. Il n'était âgé que de 17
+ ans, lorsqu'il fut tué, le 27 janvier 1789.]
+
+ [Note 208: Jean Desmarest, avocat général au
+ Parlement de Paris, décapité en 1383. On l'accusait
+ d'avoir encouragé par sa faiblesse, l'année
+ précédente, la révolte et les excès des
+ _Maillotins_.]
+
+Je rencontrai à ce collège deux hommes devenus depuis différemment
+célèbres: Moreau le général[209], et Limoëlan, auteur de la (p. 110)
+machine infernale, aujourd'hui prêtre en Amérique[210]. Il n'existe
+qu'un portrait de Lucile, et cette méchante miniature a été faite (p. 111)
+par Limoëlan, devenu peintre pendant les détresses révolutionnaires.
+Moreau était externe, Limoëlan, pensionnaire. On a rarement (p. 112)
+trouvé à la même époque, dans une même province, dans une même petite
+ville, dans une même maison d'éducation, des destinées aussi
+singulières. Je ne puis m'empêcher de raconter un tour d'écolier que
+joua au préfet de semaine mon camarade Limoëlan.
+
+ [Note 209: _Moreau_ Jean-Victor, né à Morlaix le 11
+ août 1763, mort à Lauen le 2 septembre 1813.]
+
+ [Note 210: Joseph-Pierre Picot de Limoëlan de
+ Clorivière était exactement du même âge que
+ Chateaubriand. Il était né à Broons le 4 novembre
+ 1768. Après avoir été camarades de collège à
+ Rennes, ils se retrouvèrent à l'école
+ ecclésiastique de la Victoire à Dinan. Entré dans
+ l'armée à l'âge de quinze ans, Limoëlan était
+ officier du roi Louis XVI lorsqu'éclata la
+ Révolution. Il émigra, puis rentra bientôt en
+ Bretagne, chouanna dans les environs de Saint-Méen
+ et de Gaël et devint adjudant-général de Georges
+ Cadoudal. En 1798, il remplaça temporairement Aimé
+ du Boisguy dans le commandement de la division de
+ Fougères. A la fin de 1799, alors que la plupart
+ des autres chefs royalistes se voyaient contraints
+ de déposer les armes, il refusa d'adhérer à la
+ pacification et vint à Paris. Il était à la veille
+ d'épouser une charmante jeune fille de Versailles,
+ Mlle Julie d'Albert, à laquelle il était fiancé
+ depuis plusieurs années, lorsqu'eut lieu, rue
+ Saint-Nicaise, l'explosion de la machine infernale
+ (3 nivôse an VIII--24 décembre 1799). Limoëlan
+ avait été l'un des principaux agents du complot.
+ Grâce au dévouement de sa fiancée, il put échapper
+ aux recherches de la police, gagner la Bretagne et
+ s'embarquer pour l'Amérique. Son premier soin, en
+ arrivant à New-York, fut d'écrire à la famille de
+ Mlle d'Albert, lui demandant de venir le rejoindre
+ aux États-Unis, où le mariage serait célébré. La
+ réponse fut terrible pour Limoëlan. Mlle d'Albert,
+ au moment où il courait les plus grands dangers,
+ avait fait voeu de se consacrer à Dieu, si son
+ fiancé parvenait à s'échapper. Fidèle à sa
+ promesse, elle le suppliait d'oublier le passé pour
+ ne songer qu'à l'avenir éternel. Le jeune officier
+ entra en 1808 au séminaire de Baltimore. Commençant
+ une vie nouvelle, il abandonna le nom de Limoëlan
+ pour prendre celui de _Clorivière_, sous lequel il
+ est uniquement connu aux États-Unis. Il fut ordonné
+ prêtre au mois d'août 1812 et devint curé de
+ Charleston. Lorsque, deux ans plus tard, l'abbé de
+ Clorivière apprit la restauration des Bourbons, le
+ chef royaliste se retrouva sous le prêtre, et il
+ entonna avec enthousiasme dans son église un _Te
+ Deum_ d'actions de grâces. En 1815, il se rendit en
+ France, mais dans l'unique but de liquider ce qui
+ lui restait de sa fortune, afin d'en rapporter le
+ produit en Amérique et de l'employer tout entier à
+ l'avantage de la religion. En 1820, il fut nommé
+ directeur du couvent de la Visitation de
+ Georgetown. Ce couvent avait été fondé, en 1805,
+ par une pieuse dame irlandaise, miss Alice Lalor,
+ et un assez grand nombre de saintes filles y
+ avaient pris le voile à son exemple. Mais, en 1820,
+ l'établissement, privé de toutes ressources
+ financières, végétait péniblement, et les bonnes
+ soeurs se voyaient menacées chaque année d'être
+ dispersées. L'abbé de Clorivière se chargea
+ d'assurer l'avenir de cette utile fondation. Il
+ construisit à ses frais un pensionnat pour
+ l'éducation des jeunes personnes, et une élégante
+ chapelle, dédiée au Sacré-Coeur de Jésus. Il
+ contribua aussi par de larges donations à
+ l'établissement d'un externat gratuit pour les
+ enfants pauvres. C'est dans le monastère même dont
+ il est le second fondateur que l'abbé de Clorivière
+ mourut, le 20 septembre 1826, laissant une mémoire
+ qui est encore en vénération aux États-Unis.--Mlle
+ Julie d'Albert lui survécut longtemps. Elle resta
+ fidèle à son voeu de célibat et refusa les nombreux
+ partis qui se présentèrent à elle dans sa jeunesse.
+ Mais elle ne se sentit pas la vocation d'entrer au
+ couvent, et après plusieurs tentatives, qui
+ montrèrent que la vie religieuse ne lui convenait
+ pas, elle obtint, à l'âge de cinquante ans, du pape
+ Grégoire XVI, d'être relevée du voeu imprudent
+ qu'elle avait formé. Elle est morte à Versailles,
+ dans un âge avancé, après une vie consacrée tout
+ entière à l'exercice de la piété et de la
+ charité.--L'abbé de Clorivière avait écrit, sur les
+ événements auxquels il avait pris part en France,
+ de volumineux mémoires. Arrivé à la fin de la
+ relation de chaque année, il cachetait le cahier et
+ ne l'ouvrait plus. «Ces cahiers, dit-il plus d'une
+ fois aux bonnes soeurs de Georgetown, contiennent
+ beaucoup de faits intéressants et importants pour
+ l'histoire et la religion.» Par son testament, il
+ ordonna de brûler ses cahiers. Cette clause a été
+ fidèlement observée à sa mort, et on doit le
+ regretter vivement pour l'histoire. Au moment de
+ mourir, l'abbé de Clorivière ne voulait pas qu'il
+ restât rien de ce qui avait été Limoëlan. Limoëlan
+ pourtant vivra. Dans le temps même où il donnait
+ l'ordre de détruire ses Mémoires. Chateaubriand
+ écrivait les siens et assurait ainsi l'immortalité
+ à son camarade de collège. Voir dans la _Revue de
+ Bretagne et de Vendée_, tome VIII, p. 343, la
+ notice sur l'_Abbé de Clorivière_, par C. de
+ Laroche-Héron (Henry de Courcy.)]
+
+Le préfet avait coutume de faire sa ronde dans les corridors, après la
+retraite, pour voir si tout était bien: il regardait à cet effet par
+un trou pratiqué dans chaque porte. Limoëlan, Gesril, Saint-Riveul et
+moi nous couchions dans la même chambre:
+
+ D'animaux malfaisants, c'était un fort bon plat.
+
+Vainement avions-nous plusieurs fois bouché le trou avec du papier: le
+préfet poussait le papier et nous surprenait sautant sur nos lits et
+cassant nos chaises.
+
+Un soir Limoëlan, sans nous communiquer son projet, nous engage à nous
+coucher et à éteindre la lumière. Bientôt nous l'entendons se lever,
+aller à la porte, et puis se remettre au lit. Un quart d'heure après,
+voici venir le préfet sur la pointe du pied. Comme avec raison nous
+lui étions suspects, il s'arrête à la porte, écoute, regarde,
+n'aperçoit point de lumière[211]............... «Qui est-ce qui (p. 113)
+a fait cela?» s'écrie-t-il en se précipitant dans la chambre. Limoëlan
+d'étouffer de rire et Gesril de dire en nasillant, avec son air moitié
+niais, moitié goguenard: «Qu'est-ce donc, monsieur le préfet?» Voilà
+Saint-Riveul et moi à rire comme Limoëlan et à nous cacher sous nos
+couvertures.
+
+ [Note 211: Chateaubriand _glisse_ ici sur cette
+ petite aventure de collège; dans le _Manuscrit de
+ 1826_, il avait un peu plus _appuyé_, n'omettant
+ aucun détail. Voici cette première version: «Un
+ quart d'heure après, voici venir le préfet sur la
+ pointe du pied. Comme avec raison nous lui étions
+ fort suspects, il s'arrête à notre porte, écoute,
+ regarde, n'aperçoit point de lumière, croit le trou
+ bouché, y enfonce imprudemment le doigt... Qu'on
+ juge de sa colère? «Qui a fait cela?» s'écrie-t-il
+ en se précipitant dans la chambre. Limoëlan
+ d'éclater de rire et Gesril de dire en nasillant
+ avec un air moitié niais, moitié goguenard:
+ «Qu'est-ce donc, monsieur le préfet?» Quand nous
+ sûmes ce que c'était, nous voilà, Saint-Riveul et
+ moi, à nous pâmer de rire comme Limoëlan, à nous
+ boucher le nez et à nous coucher sous nos
+ couvertures, tandis que Gesril, se levant en
+ chemise, offrit gravement au préfet sa cuvette et
+ son pot à l'eau.»]
+
+On ne put rien tirer de nous: nous fûmes héroïques. Nous fûmes mis
+tous quatre en prison au _caveau_: Saint-Riveul fouilla la terre sous
+une porte qui communiquait à la basse-cour; il engagea la tête dans
+cette taupinière, un porc accourut, et lui pensa manger la cervelle;
+Gesril se glissa dans les caves du collège et mit couler un tonneau de
+vin; Limoëlan démolit un mur, et moi, nouveau Perrin Dandin, grimpant
+dans un soupirail, j'ameutai la canaille de la rue par mes harangues.
+Le terrible auteur de la machine infernale, jouant cette niche de
+polisson à un préfet de collège, rappelle en petit Cromwell
+barbouillant d'encre la figure d'un autre régicide, qui signait après
+lui l'arrêt de mort de Charles Ier.
+
+Quoique l'éducation fût très religieuse au collège de Rennes, ma
+ferveur se ralentit: le grand nombre de mes maîtres, et de mes
+camarades multipliait les occasions de distraction. J'avançai dans
+l'étude des langues; je devins fort en mathématiques, pour lesquelles
+j'ai toujours eu un penchant décidé: j'aurais fait un bon (p. 114)
+officier de marine ou de génie. En tout j'étais né avec des
+dispositions faciles: sensible aux choses sérieuses comme aux choses
+agréables, j'ai commencé par la poésie, avant d'en venir à la prose;
+les arts me transportaient; j'ai passionnément aimé la musique et
+l'architecture. Quoique prompt à m'ennuyer de tout, j'étais capable
+des plus petits détails; étant doué d'une patience à toute épreuve,
+quoique fatigué de l'objet qui m'occupait, mon obstination était plus
+forte que mon dégoût. Je n'ai jamais abandonné une affaire quand elle
+a valu la peine d'être achevée; il y a telle chose que j'ai poursuivie
+quinze et vingt ans de ma vie, aussi plein d'ardeur le dernier jour
+que le premier.
+
+Cette souplesse de mon intelligence se retrouvait dans les choses
+secondaires. J'étais habile aux échecs, adroit au billard, à la
+chasse, au maniement des armes; je dessinais passablement; j'aurais
+bien chanté, si l'on eût pris soin de ma voix. Tout cela, joint au
+genre de mon éducation, à une vie de soldat et de voyageur, fait que
+je n'ai point senti mon pédant, que je n'ai jamais eu l'air hébété ou
+suffisant, la gaucherie, les habitudes crasseuses des hommes de
+lettres d'autrefois, encore moins la morgue et l'assurance, l'envie et
+la vanité fanfaronne des nouveaux auteurs.
+
+Je passai deux ans au collège de Rennes: Gesril le quitta dix-huit
+mois avant moi. Il entra dans la marine. Julie, ma troisième soeur, se
+maria dans le cours de ces deux années: elle épousa le comte de Farcy,
+capitaine au régiment de Condé, et s'établit avec son mari à (p. 115)
+Fougères, où déjà habitaient mes deux soeurs aînées, mesdames de
+Marigny et de Québriac. Le mariage de Julie eut lieu à Combourg, et
+j'assistai à la noce[212]. J'y rencontrai cette comtesse de
+Tronjoli[213] qui se fit remarquer par son intrépidité à l'échafaud:
+cousine et intime amie du marquis de La Rouërie, elle fut mêlée (p. 116)
+à sa conspiration. Je n'avais encore vu la beauté qu'au milieu de ma
+famille; je restai confondu en l'apercevant sur le visage d'une femme
+étrangère. Chaque pas dans la vie m'ouvrait une nouvelle perspective;
+j'entendais la voix lointaine et séduisante des passions qui venaient
+à moi; je me précipitais au-devant de ces sirènes, attiré par une
+harmonie inconnue. Il se trouva que, comme le grand prêtre d'Éleusis,
+j'avais des encens divers pour chaque divinité. Mais les hymnes que je
+chantais, en brûlant ces encens, pouvaient-ils s'appeler
+_baumes_[214], ainsi que les poésies de l'hiérophante?
+
+ [Note 212: Le mariage de la troisième soeur de
+ Chateaubriand avec Annibal Pierre-François _de
+ Farcy de Montavalon_ eut lieu en 1782. Le comte de
+ Farcy était capitaine au régiment de Condé,
+ _infanterie_.]
+
+ [Note 213: Il s'agit ici de Thérèse-Josèphe de
+ _Moëlien_, fille de Sébastien-Marie-Hyacinthe de
+ Moëlien, chevalier seigneur de _Trojolif_ (et non
+ Tronjoli), Kermoisan, Kerguelenet et autres lieux,
+ conseiller au Parlement de Bretagne, et de
+ Périnne-Josèphe de la Belinaye. Elle était née à
+ Rennes le 14 juillet 1759. Elle avait donc
+ vingt-trois ans, lorsque Chateaubriand la vit à
+ Combourg. Quand il écrivit ses _Mémoires_, il la
+ revoyait encore avec ses yeux de collégien; mais
+ les témoignages contemporains s'accordent à dire
+ qu'elle n'était ni belle ni jolie. Les mots du
+ texte: _et intime amie du marquis de la Rouërie_,
+ ne se trouvent pas dans le _Manuscrit de 1826_.
+ Chateaubriand ici a trop facilement accepté un
+ bruit sans fondement. Thérèse de Moëlien
+ aimait--non la Rouërie--mais le major américain
+ Chafner, qu'elle devait épouser, si elle survivait
+ à la conspiration, où tous deux jouaient un rôle si
+ actif. Le courageux Chafner, en apprenant les
+ dangers dont le trône de Louis XVI était entouré,
+ était accouru d'Amérique pour mettre son dévouement
+ au service du roi qui avait assuré l'indépendance
+ de sa patrie. Thérèse de Moëlien, traduite devant
+ le tribunal révolutionnaire de Paris, avec
+ vingt-six autres accusés, impliqués, comme elle,
+ dans ce qu'on appela la Conjuration de Bretagne,
+ fut guillotinée, le 18 juin 1793. Le major Chafner,
+ qui n'avait pu être arrêté, se trouvant à Londres
+ au moment où la conspiration fut découverte, revint
+ en Bretagne et périt à Nantes, sous le proconsulat
+ de Carrier, après avoir, au milieu des Vendéens,
+ bravement vengé la mort de Mlle de Moëlien.
+ (_Biographie bretonne_, tome II, article _La
+ Rouërie_;--Crétineau-Joly, _Histoire de la Vendée
+ militaire_, tome III, chapitre II;--Théodore Muret,
+ _Histoire des guerres de l'Ouest_, tome
+ III;--Frédéric de Pioger, _la Conspiration de La
+ Rouërie_:--G. Lenotre.)]
+
+ [Note 214: Allusion au titre des hymnes mystiques
+ d'Orphée qui s'appelaient _parfums (Thymiamata)_.
+ (Comte de Marcellus, _Chateaubriand et son temps_,
+ p. 17.)]
+
+ * * * * *
+
+Après le mariage de Julie, je partis pour Brest. En quittant le grand
+collège de Rennes, je ne sentis point le regret que j'éprouvai en
+sortant du petit collège de Dol; peut-être n'avais-je plus cette
+innocence qui nous fait un charme de tout; le temps commençait à la
+déclore. J'eus pour mentor dans ma nouvelle position un de mes oncles
+maternels, le comte Ravenel de Boisteilleul, chef d'escadre[215], dont
+un des fils[216] officier très distingué d'artillerie dans les (p. 117)
+armées de Bonaparte, a épousé la fille unique[217] de ma soeur la
+comtesse de Farcy.
+
+ [Note 215: _Ravenel du Boisteilleul_
+ (Jean-Baptiste-Joseph-Eugène de), fils de messire
+ Théodore-François de Ravenel, seigneur du
+ Boisteilleul, du Boisfaroye, etc., et de dame
+ Angélique-Julie de Broise, né à Amanlis (diocèse de
+ Rennes) le 13 septembre 1738, décédé à Rennes le 20
+ juin 1815. Il fut promu capitaine de vaisseau le 13
+ mars 1779. L'année suivante, dans un combat près le
+ Cap Français (capitale de l'île Saint-Domingue)
+ contre la frégate anglaise l'_Unicorn_, il réussit
+ à s'emparer de ce bâtiment. Il se retira du
+ service, pour cause de santé, non avec le grade de
+ _chef d'escadre_, mais avec celui de capitaine de
+ vaisseau, brigadier des armées navales. (_Archives
+ du Ministère de la Marine._) Cousin-germain de la
+ mère de Chateaubriand, le comte de Ravenel du
+ Boisteilleul était par conséquent l'oncle à la mode
+ de Bretagne du grand écrivain. Il avait épousé à
+ Saint-Germain de Rennes, le 11 avril 1780,
+ Demoiselle Marie-Thérèse Mahé de Kerouan, fille
+ d'un ancien capitaine au régiment de Piémont, qui
+ lui survécut de longues années et mourut à Rennes
+ le 25 avril 1837.]
+
+ [Note 216: Hyacinthe-Eugène-Pierre _de Ravenel du
+ Boisteilleul_, né le 17 mars 1784, capitaine
+ d'artillerie, décoré sur le champ de bataille de
+ Smolensk, décédé à la Tricaudais en Guichen le 13
+ juin 1868.]
+
+ [Note 217: Pauline-Zoé-Marie de _Farcy de
+ Montavallon_, née à Fougères le 15 juin 1784,
+ mariée le 16 novembre 1814 à Hyacinthe de Ravenel
+ du Boisteilleul, décédée à Rennes le 24 décembre
+ 1850.]
+
+Arrivé à Brest, je ne trouvai point mon brevet d'aspirant; je ne sais
+quel accident l'avait retardé. Je restai ce qu'on appelait
+_soupirant_, et, comme tel, exempt d'études régulières. Mon oncle me
+mit en pension dans la rue de Siam, à une table d'hôte d'aspirants, et
+me présenta au commandant de la marine, le comte Hector[218].
+
+ [Note 218: Charles-Jean, comte _d'Hector_, né à
+ Fontenay-le-Comte, en Poitou, le 22 juillet 1722.
+ Chef d'escadre le 4 mai 1779, après les plus
+ glorieux services de mer, il fut nommé, l'année
+ suivante, commandant du port de Brest et remplit
+ ces hautes fonctions jusqu'au mois de février 1791.
+ Obéissant à la voix des princes qui l'appelaient à
+ Coblentz, il se rendit près d'eux et reçut le
+ commandement du _Corps de la marine royale_,
+ exclusivement composé d'officiers de marine. A la
+ fin de la campagne, ce corps fut licencié; mais il
+ fut réorganisé deux ans plus tard, en Angleterre,
+ et le comte d'Hector en fut de nouveau nommé
+ colonel, ce qui fit donner à ce régiment, formé
+ tout entier d'officiers de marine, comme en 1792,
+ le nom de _régiment d'Hector_. Nous avions vu, dans
+ la note sur Gesril, que ce dernier en faisait
+ partie. Lorsque ce régiment fut appelé à faire
+ partie de l'expédition de Quiberon, il se trouva
+ que les intrigues de Puysaie avaient fait écarter
+ le comte d'Hector. Ses instances furent telles qu'à
+ la fin il lui fut accordé d'aller rejoindre son
+ poste de combat. Mais comme il faisait route pour
+ la Bretagne, il apprit le désastre de l'expédition
+ (21 juillet 1795). D'Hector avait alors 73 ans, et
+ il lui fallait renoncer à l'espoir qu'il avait eu
+ de mourir sur le champ de bataille; il se renferma
+ dans la retraite, près de la ville de Reading, à
+ treize lieues de Londres, et c'est là qu'il mourut,
+ le 18 août 1808, à l'âge de 86 ans.--Le comte
+ d'Hector a laissé des _Mémoires_, encore inédits,
+ mais qui, nous l'espérons, verront bientôt le
+ jour.]
+
+Abandonné à moi-même pour la première fois, au lieu de me lier avec
+mes futurs camarades, je me renfermai dans mon instinct solitaire. Ma
+société habituelle se réduisit à mes maîtres d'escrime, de dessin et
+de mathématiques.
+
+Cette mer que je devais rencontrer sur tant de rivages baignait (p. 118)
+à Brest l'extrémité de la péninsule armoricaine: après ce cap avancé,
+il n'y avait plus rien qu'un océan sans bornes et des mondes inconnus;
+mon imagination se jouait dans ces espaces. Souvent, assis sur quelque
+mât qui gisait le long du quai de Recouvrance, je regardais les
+mouvements de la foule: constructeurs, matelots, militaires,
+douaniers, forçats, passaient et repassaient devant moi. Des voyageurs
+débarquaient et s'embarquaient, des pilotes commandaient la manoeuvre,
+des charpentiers équarrissaient des pièces de bois, des cordiers
+filaient des câbles, des mousses allumaient des feux sous des
+chaudières d'où sortaient une épaisse fumée et la saine odeur du
+goudron. On portait, on reportait, on roulait de la marine aux
+magasins, et des magasins à la marine, des ballots de marchandises,
+des sacs de vivres, des trains d'artillerie. Ici des charrettes (p. 119)
+s'avançaient dans l'eau à reculons pour recevoir des chargements; là,
+des palans enlevaient des fardeaux, tandis que des grues descendaient
+des pierres, et que des cure-môles creusaient des atterrissements. Des
+forts répétaient des signaux, des chaloupes allaient et venaient, des
+vaisseaux appareillaient ou rentraient dans les bassins.
+
+Mon esprit se remplissait d'idées vagues sur la société, sur ses biens
+et ses maux. Je ne sais quelle tristesse me gagnait; je quittais le
+mât sur lequel j'étais assis; je remontais le Penfeld, qui se jette
+dans le port; j'arrivais à un coude où ce port disparaissait. Là ne
+voyant plus rien qu'une vallée tourbeuse, mais entendant encore le
+murmure confus de la mer et la voix des hommes, je me couchais au bord
+de la petite rivière. Tantôt regardant couler l'eau, tantôt suivant
+des yeux le vol de la corneille marine, jouissant du silence autour de
+moi, ou prêtant l'oreille aux coups de marteau du calfat, je tombais
+dans la plus profonde rêverie. Au milieu de cette rêverie, si le vent
+m'apportait le son du canon d'un vaisseau qui mettait à la voile, je
+tressaillais et des larmes mouillaient mes yeux.
+
+Un jour, j'avais dirigé ma promenade vers l'extrémité extérieure du
+port, du côté de la mer: il faisait chaud; je m'étendis sur la grève
+et m'endormis. Tout à coup je suis réveillé par un bruit magnifique;
+j'ouvre les yeux, comme Auguste pour voir les trirèmes dans les
+mouillages de la Sicile, après la victoire sur Sextus Pompée; les
+détonations de l'artillerie se succédaient; la rade était semée de
+navires: la grande escadre française rentrait après la signature (p. 120)
+de la paix. Les vaisseaux manoeuvraient sous voile, se couvraient de
+feux, arboraient des pavillons, présentaient la poupe, la proue, le
+flanc, s'arrêtaient en jetant l'ancre au milieu de leur course, ou
+continuaient à voltiger sur les flots. Rien ne m'a jamais donné une
+plus haute idée de l'esprit humain; l'homme semblait emprunter dans ce
+moment quelque chose de Celui qui a dit à la mer: «Tu n'iras pas plus
+loin. _Non procedes amplius._»
+
+Tout Brest accourut. Des chaloupes se détachent de la flotte et
+abordent au môle. Les officiers dont elles étaient remplies, le visage
+brûlé par le soleil, avaient cet air étranger qu'on apporte d'un autre
+hémisphère, et je ne sais quoi de gai, de fier, de hardi, comme des
+hommes qui venaient de rétablir l'honneur du pavillon national. Ce
+corps de la marine, si méritant, si illustre, ces compagnons des
+Suffren, des Lamothe-Piquet, des du Couëdic, des d'Estaing, échappés
+aux coups de l'ennemi, devaient tomber sous ceux des Français!
+
+Je regardais défiler la valeureuse troupe, lorsqu'un des officiers se
+détache de ses camarades et me saute au cou: c'était Gesril. Il me
+parut grandi, mais faible et languissant d'un coup d'épée qu'il avait
+reçu dans la poitrine. Il quitta Brest le soir même pour se rendre
+dans sa famille. Je ne l'ai vu qu'une fois depuis, peu de temps avant
+sa mort héroïque; je dirai plus tard en quelle occasion. L'apparition
+et le départ subit de Gesril me firent prendre une résolution qui a
+changé le cours de ma vie: il était écrit que ce jeune homme aurait un
+empire absolu sur ma destinée.
+
+[Illustration: LAPEYROUSE]
+
+On voit comment mon caractère se formait, quel tour prenaient mes
+idées, quelles furent les premières atteintes de mon génie, car (p. 121)
+j'en puis parler comme d'un mal, quel qu'ait été ce génie, rare ou
+vulgaire, méritant ou ne méritant pas le nom que je lui donne, faute
+d'un autre mot pour m'exprimer. Plus semblable au reste des hommes,
+j'eusse été plus heureux: celui qui, sans m'ôter l'esprit, fût parvenu
+à tuer ce qu'on appelle mon talent, m'aurait traité en ami.
+
+Lorsque le comte de Boisteilleul me conduisait chez M. d'Hector,
+j'entendais les jeunes et les vieux marins raconter leurs campagnes et
+causer des pays qu'ils avaient parcourus: l'un arrivait de l'Inde,
+l'autre de l'Amérique; celui-là devait appareiller pour faire le tour
+du monde, celui-ci allait rejoindre la station de la Méditerranée,
+visiter les côtes de la Grèce. Mon oncle me montra La Pérouse[219]
+dans la foule, nouveau Cook dont la mort est le secret des tempêtes.
+J'écoutais tout, je regardais tout, sans dire une parole; mais la nuit
+suivante, plus de sommeil: je la passais à livrer en imagination des
+combats, ou à découvrir des terres inconnues.
+
+ [Note 219: _La Pérouse_ (Jean-François _de Galaup_,
+ comte de), né au Gua, près d'Albi, en 1741, mort
+ près de l'île Vanikoro à une époque incertaine,
+ mais vraisemblablement dans le courant de l'année
+ 1788. C'est à Brest qu'il prit la mer, le 1er août
+ 1785, avec les frégates _la Boussole_ et
+ _l'Astrolabe_, emportant les instructions que Louis
+ XVI, d'une main savante, avaient rédigées pour lui.
+ Tous deux, hélas! allaient périr et disparaître
+ presque à la même heure: le marin au sein de la
+ nuit et des tempêtes de l'Océan, le roi au milieu
+ des orages plus terribles encore de la Révolution.]
+
+Quoi qu'il en soit, en voyant Gesril retourner chez ses parents, je
+pensai que rien ne m'empêchait d'aller rejoindre les miens. J'aurais
+beaucoup aimé le service de la marine, si mon esprit d'indépendance ne
+m'eût éloigné de tous les genres de service: j'ai en moi une (p. 122)
+impossibilité d'obéir. Les voyages me tentaient, mais je sentais que
+je ne les aimerais que seul, en suivant ma volonté. Enfin, donnant la
+première preuve de mon inconstance, sans en avertir mon oncle Ravenel,
+sans écrire à mes parents, sans en demander permission à personne,
+sans attendre mon brevet d'aspirant, je partis un matin pour Combourg
+où je tombai comme des nues.
+
+Je m'étonne encore aujourd'hui qu'avec la frayeur que m'inspirait mon
+père, j'eusse osé prendre une pareille résolution, et ce qu'il y a
+d'aussi étonnant, c'est la manière dont je fus reçu. Je devais
+m'attendre aux transports de la plus vive colère, je fus accueilli
+doucement. Mon père se contenta de secouer la tête comme pour dire:
+«Voilà une belle équipée!» Ma mère m'embrassa de tout son coeur en
+grognant, et ma Lucile avec un ravissement de joie.
+
+
+
+
+LIVRE III[220] (p. 123)
+
+ [Note 220: Ce livre a été composé au château de
+ Montboissier (juillet-août 1817) et à la
+ Vallée-aux-Loups (novembre 1817).--Il a été revu en
+ décembre 1846.]
+
+Promenade.--Apparition de Combourg.--Collège de Dinan.--Broussais.--Je
+reviens chez mes parents.--Vie à Combourg.--Journées et soirées.--Mon
+donjon.--Passage de l'enfant à l'homme.--Lucile.--Premier souffle de
+la muse. Manuscrit de Lucile.--Dernières lignes écrites à la
+Vallée-aux-Loups.--Révélations sur le mystère de ma vie.--Fantôme
+d'amour.--Deux années de délire.--Occupations et chimères.--Mes joies
+de l'automne.--Incantation.--Tentation.--Maladie.--Je crains et refuse
+de m'engager dans l'état ecclésiastique.--Un moment dans ma ville
+natale.--Souvenir de la Villeneuve et des tribulations de mon
+enfance.--Je suis rappelé à Combourg.--Dernière entrevue avec mon
+père.--J'entre au service.--Adieux à Combourg.
+
+
+Depuis la dernière date de ces Mémoires, Vallée-aux-Loups, janvier
+1814, jusqu'à la date d'aujourd'hui, Montboissier, juillet 1817, trois
+ans et dix mois se sont passés. Avez-vous entendu tomber l'Empire?
+Non: rien n'a troublé le repos de ces lieux. L'Empire s'est abîmé
+pourtant; l'immense ruine s'est écroulée dans ma vie, comme ces débris
+romains renversés dans le cours d'un ruisseau ignoré. Mais à qui ne
+les compte pas, peu importent les événements: quelques années
+échappées des mains de l'Éternel feront justice de tous ces bruits par
+un silence sans fin.
+
+Le livre précédent fut écrit sous la tyrannie expirante de (p. 124)
+Bonaparte et à la lueur des derniers éclairs de sa gloire: je commence
+le livre actuel sous le règne de Louis XVIII. J'ai vu de près les
+rois, et mes illusions politiques se sont évanouies, comme ces
+chimères plus douces dont je continue le récit. Disons d'abord ce qui
+me fait reprendre la plume: le coeur humain est le jouet de tout, et
+l'on ne saurait prévoir quelle circonstance frivole cause ses joies et
+ses douleurs. Montaigne l'a remarqué: «Il ne faut point de cause,
+dit-il, pour agiter notre âme: une resverie sans cause et sans subjet
+la régente et l'agite.»
+
+Je suis maintenant à Montboissier, sur les confins de la Beauce et du
+Perche[221]. Le château de cette terre, appartenant à madame la
+comtesse de Colbert-Montboissier[222], a été vendu et démoli pendant
+la Révolution; il ne reste que deux pavillons, séparés par une grille
+et formant autrefois le logement du concierge. Le parc, maintenant à
+l'anglaise, conserve des traces de son ancienne régularité française:
+des allées droites, des taillis encadrés dans des charmilles, (p. 125)
+lui donnent un air sérieux; il plaît comme un ruine.
+
+ [Note 221: Le château de Montboissier est situé
+ dans la commune de Montboissier, canton de
+ Bonneval, arrondissement de Châteaudun
+ (Eure-et-Loir).]
+
+ [Note 222: La comtesse de Colbert-Montboissier
+ était la petite-fille de Malesherbes. Fille du
+ marquis de Montboissier, l'un des gendres du
+ défenseur de Louis XVI, elle avait épousé, en 1803,
+ le comte de Colbert de Maulevrier
+ (Édouard-Charles-Victornien), descendant du comte
+ de Maulevrier, lieutenant-général des armées du
+ roi, l'un des frères du grand Colbert. Capitaine de
+ vaisseau en 1791, le comte de Colbert avait émigré
+ l'année suivante et avait pris part à l'expédition
+ de Quiberon. La Restauration le fit capitaine des
+ gardes du pavillon amiral (1814). Retiré avec le
+ grade de contre-amiral à Montboissier, il fut élu
+ député d'Eure-et-Loir, le 22 août 1815, et fit
+ partie de la majorité de la Chambre introuvable. Il
+ mourut à Paris le 2 février 1820.]
+
+Hier au soir je me promenais seul; le ciel ressemblait à un ciel
+d'automne; un vent froid soufflait par intervalles. A la percée d'un
+fourré, je m'arrêtai pour regarder le soleil: il s'enfonçait dans des
+nuages au-dessus de la tour d'Alluye, d'où Gabrielle, habitante de
+cette tour, avait vu comme moi le soleil se coucher il y a deux cents
+ans. Que sont devenues Henri et Gabrielle? Ce que je serai devenu
+quand ces Mémoires seront publiés.
+
+Je fus tiré de mes réflexions par le gazouillement d'une grive perchée
+sur la plus haute branche d'un bouleau. A l'instant, ce son magique
+fit reparaître à mes yeux le domaine paternel; j'oubliai les
+catastrophes dont je venais d'être le témoin, et, transporté
+subitement dans le passé, je revis ces campagnes où j'entendis si
+souvent siffler la grive. Quand je l'écoutais alors, j'étais triste de
+même qu'aujourd'hui; mais cette première tristesse était celle qui
+naît d'un désir vague de bonheur, lorsqu'on est sans expérience; la
+tristesse que j'éprouve actuellement vient de la connaissance des
+choses appréciées et jugées. Le chant de l'oiseau dans les bois de
+Combourg m'entretenait d'une félicité que je croyais atteindre; le
+même chant dans le parc de Montboissier me rappelait des jours perdus
+à la poursuite de cette félicité insaisissable. Je n'ai plus rien à
+apprendre; j'ai marché plus vite qu'un autre, et j'ai fait le tour de
+la vie. Les heures fuient et m'entraînent; je n'ai pas même la
+certitude de pouvoir achever ces Mémoires. Dans combien de lieux ai-je
+déjà commencé à les écrire et dans quel lieu les finirai-je? (p. 126)
+Combien de temps me promènerai-je au bord des bois? Mettons à profit
+le peu d'instants qui me restent; hâtons-nous de peindre ma jeunesse,
+tandis que j'y touche encore: le navigateur, abandonnant pour jamais
+un rivage enchanté, écrit son journal à la vue de la terre qui
+s'éloigne et qui va bientôt disparaître.
+
+J'ai dit mon retour à Combourg, et comment je fus accueilli par mon
+père, ma mère et ma soeur Lucile.
+
+On n'a peut-être pas oublié que mes trois autres soeurs s'étaient
+mariées, et qu'elles vivaient dans les terres de leurs nouvelles
+familles, aux environs de Fougères. Mon frère, dont l'ambition
+commençait à se développer, était plus souvent à Paris qu'à Rennes. Il
+acheta d'abord une charge de maître des requêtes qu'il revendit afin
+d'entrer dans la carrière militaire[223]. Il entra dans le régiment de
+Royal-Cavalerie: il s'attacha au corps diplomatique et suivit le comte
+de La Luzerne à Londres, où il se rencontra avec André Chénier[224];
+il était sur le point d'obtenir l'ambassade de Vienne, lorsque nos
+troubles éclatèrent; il sollicita celle de Constantinople; mais (p. 127)
+il eut un concurrent redoutable, Mirabeau, à qui cette ambassade fut
+promise pour prix de sa réunion au parti de la cour[225]. Mon frère
+avait donc à peu près quitté Combourg au moment où je vins l'habiter.
+
+ [Note 223: «Il acheta bientôt une charge de maître
+ des requêtes, que M. de Malesherbes le força de
+ vendre pour entrer au service, comme la véritable
+ carrière d'un homme de son nom, lorsqu'il épousa
+ mademoiselle de Rosambo.» _Manuscrit de 1826_.--Le
+ mariage du frère de Chateaubriand avec
+ Aline-Thérèse Le Peletier de Rosambo eut lieu en
+ novembre 1787.]
+
+ [Note 224: M. de La Luzerne, qui prit possession de
+ l'ambassade de Londres au mois de janvier 1788,
+ comptait, en effet, parmi les secrétaires attachés
+ à son ambassade, André de Chénier, alors âgé de
+ vingt-cinq ans seulement. Le poète, qui prenait
+ d'ailleurs de fréquents congés, revint
+ définitivement à Paris au mois de juin 1791.
+ (_Notice sur André de Chénier_, par M. Gabriel de
+ Chénier, p. 11.--_André Chénier, sa vie et ses
+ écrits politiques_, par L. Becq de Fouquières, p.
+ 12.)]
+
+ [Note 225: Mirabeau écrivait à son ami Mauvillon,
+ le 3 décembre 1789: «Ce qu'on vous avait dit
+ relativement au Bosphore (c'est-à-dire à
+ l'ambassade de Constantinople) a été vrai, et
+ beaucoup d'autres choses plus belles encore; mais
+ tout cela n'était qu'un honorable exil, et c'est
+ ici que je suis nécessaire, si je suis nécessaire à
+ quelque chose.»--Voir _les Mirabeau_, par Louis de
+ Loménie, tome V, page 31.]
+
+Cantonné dans sa seigneurie, mon père n'en sortait plus, pas même
+pendant la tenue des États. Ma mère allait tous les ans passer six
+semaines à Saint-Malo, au temps de Pâques; elle attendait ce moment
+comme celui de sa délivrance, car elle détestait Combourg. Un mois
+avant ce voyage, on en parlait comme d'une entreprise hasardeuse; on
+faisait des préparatifs: on laissait reposer les chevaux. La veille du
+départ, on se couchait à sept heures du soir, pour se lever à deux
+heures du matin. Ma mère, à sa grande satisfaction, se mettait en
+route à trois heures, et employait toute la journée pour faire douze
+lieues.
+
+Lucile, reçue chanoinesse au chapitre de l'Argentière, devait passer
+dans celui de Remiremont; en attendant ce changement, elle restait
+ensevelie à la campagne.
+
+Pour moi, je déclarai, après mon escapade de Brest, ma volonté
+d'embrasser l'état ecclésiastique: la vérité est que je ne cherchais
+qu'à gagner du temps, car j'ignorais ce que je voulais. On m'envoya au
+collège de Dinan achever mes humanités. Je savais mieux le latin (p. 128)
+que mes maîtres; mais je commençai à apprendre l'hébreu. L'abbé de
+Rouillac était principal du collège, et l'abbé Duhamel mon
+professeur[226].
+
+ [Note 226: Sur l'abbé Duhamel et le séjour de
+ Chateaubriand à Dinan, voir à l'_Appendice_, le n°
+ V: _Chateaubriand et le collège de Dinan_.]
+
+Dinan, orné de vieux arbres, remparé de vieilles tours, est bâtie dans
+un site pittoresque, sur une haute colline au pied de laquelle coule
+la Rance, que remonte la mer; il domine des vallées à pentes
+agréablement boisées. Les eaux minérales de Dinan ont quelque renom.
+Cette ville, tout historique, et qui a donné le jour à Duclos[227],
+montrait parmi ses antiquités le coeur de Du Guesclin: poussière
+historique qui, dérobée pendant la Révolution, fut au moment d'être
+broyée par un vitrier pour servir à faire de la peinture; la
+destinait-on aux tableaux des victoires remportées sur les ennemis de
+la patrie?
+
+ [Note 227: _Duclos_ (Charles _Pinot_, sieur),
+ historiographe de France et secrétaire perpétuel de
+ l'Académie française, né à Dinan le 12 février
+ 1704, mort le 26 mars 1772. Maire de sa ville
+ natale, de 1741 à 1750, il s'occupa avec
+ sollicitude de ses intérêts et de son
+ embellissement, encore bien qu'il résidât
+ habituellement à Paris. C'est à lui qu'on doit les
+ deux promenades des _Grands_ et des
+ _Petits-Fossés_, qui longent les anciennes
+ fortifications de Dinan.]
+
+M. Broussais, mon compatriote, étudiait avec moi à Dinan[228]; on
+menait les écoliers baigner tous les jeudis, comme les clercs sous le
+pape Adrien Ier, ou tous les dimanches, comme les prisonniers sous
+l'empereur Honorius. Une fois, je pensais me noyer; une autre fois, M.
+Broussais fut mordu par d'ingrates sangsues, imprévoyantes de (p. 129)
+l'avenir[229]. Dinan était à égale distance de Combourg et de
+Plancoët. J'allais tour à tour voir mon oncle de Bedée à Monchoix, et
+ma famille à Combourg.
+
+ [Note 228: «Broussais fut envoyé au collège de
+ Dinan, où il fit un séjour de huit années.» _Notice
+ sur Broussais_, par le Dr de Kergaradec, membre de
+ l'Académie de Médecine.]
+
+ [Note 229: «On sait l'effroyable abus que Broussais
+ et son école ont fait de la diète et des
+ _sangsues_.» Dr de Kergaradec, _op. cit._]
+
+M. de Chateaubriand, qui trouvait économie à me garder, ma mère qui
+désirait ma persistance dans la vocation religieuse, mais qui se
+serait fait scrupule de me presser, n'insistèrent plus sur ma
+résidence au collège, et je me trouvai insensiblement fixé au foyer
+paternel.
+
+Je me complairais encore à rappeler les moeurs de mes parents, ne me
+fussent-elles qu'un touchant souvenir; mais j'en reproduirai d'autant
+plus volontiers le tableau qui semblera calqué sur les vignettes des
+manuscrits du moyen âge: du temps présent au temps que je vais
+peindre, il y a des siècles.
+
+ * * * * *
+
+A mon retour de Brest, quatre maîtres (mon père, ma mère, ma soeur et
+moi) habitaient le château de Combourg. Une cuisinière, une femme de
+chambre, deux laquais et un cocher composaient tout le domestique: un
+chien de chasse et deux vieilles juments étaient retranchés dans un
+coin de l'écurie. Ces douze êtres vivants disparaissaient dans un
+manoir où l'on aurait à peine aperçu cent chevaliers, leurs dames,
+leurs écuyers, leurs varlets, les destriers et la meute du roi
+Dagobert.
+
+Dans tout le cours de l'année aucun étranger ne se présentait au
+château hormis, quelques gentilshommes, le marquis de (p. 130)
+Montlouet[230], le comte de Goyon-Beaufort[231], qui demandaient
+l'hospitalité en allant plaider au Parlement. Ils arrivaient l'hiver,
+à cheval, pistolets aux arçons, couteau de chasse au côté, et suivis
+d'un valet également à cheval, ayant en croupe un portemanteau de
+livrée.
+
+ [Note 230: François-Jean Raphaël de _Brunes_, comte
+ (et non marquis) de Montlouet, commissaire des
+ États de Bretagne, né à Pleine-Fougères le 13 août
+ 1728, mort à Bains-les-Bains en Lorraine le 2 août
+ 1787.]
+
+ [Note 231: Luc-Jean, comte de Gouyon-Beaufort (et
+ non Goyon), chevalier de Saint-Louis, né le 15
+ février 1725. Il fut guillotiné à Paris le 2
+ messidor an II (20 juin 1794). Sur les listes de
+ MM. Campardon et Wallon, dans leurs _Histoires du
+ Tribunal révolutionnaire_, il figure sous le nom de
+ _Guyon_ de Beaufort.]
+
+Mon père, toujours très cérémonieux, les recevait tête nue sur le
+perron, au milieu de la pluie et du vent. Les campagnards introduits
+racontaient leurs guerres de Hanovre, les affaires de leur famille et
+l'histoire de leur procès. Le soir, on les conduisait dans la tour du
+nord, à l'appartement de la _reine Christine_, chambre d'honneur
+occupée par un lit de sept pieds en tout sens, à doubles rideaux de
+gaze verte et de soie cramoisie, et soutenu par quatre amours dorés.
+Le lendemain matin, lorsque je descendais dans la grand'salle, et qu'à
+travers les fenêtres je regardais la campagne inondée ou couverte de
+frimas, je n'apercevais que deux ou trois voyageurs sur la chaussée
+solitaire de l'étang: c'étaient nos hôtes chevauchant vers Rennes.
+
+Ces étrangers ne connaissaient pas beaucoup les choses de la vie;
+cependant notre vue s'étendait par eux à quelques lieues au delà de
+l'horizon de nos bois. Aussitôt qu'ils étaient partis, nous étions
+réduits, les jours ouvrables au tête-à-tête de famille, le (p. 131)
+dimanche à la société des bourgeois du village et des gentilshommes
+voisins.
+
+Le dimanche, quand il faisait beau, ma mère, Lucile et moi, nous nous
+rendions à la paroisse à travers le petit Mail, le long d'un chemin
+champêtre; lorsqu'il pleuvait, nous suivions l'abominable rue de
+Combourg. Nous n'étions pas traînés, comme l'abbé de Marolles, dans un
+chariot léger que menaient quatre chevaux blancs, pris sur les Turcs
+en Hongrie[232]. Mon père ne descendait qu'une fois l'an à la paroisse
+pour faire ses Pâques; le reste de l'année, il entendait la messe à la
+chapelle du château. Placés dans le banc du seigneur, nous recevions
+l'encens et les prières en face du sépulcre de marbre noir de Renée de
+Rohan, attenant à l'autel: image des honneurs de l'homme; quelques
+grains d'encens devant un cercueil!
+
+ [Note 232: «Les cavaliers turcs, dit l'abbé de
+ Marolles, battus par l'armée chrestienne, près de
+ Komorre, laissèrent neuf cornettes en la puissance
+ des victorieux avec un bon nombre de chevaux, entre
+ lesquels se trouvèrent quatre belles cavales d'une
+ blancheur de poil extraordinaire, qui furent
+ envoyées à ma mère avec un petit carrosse à la mode
+ de ce pays-là, dont elle se servit assez longtemps
+ pour aller à l'église de la paroisse qui estait à
+ une petite lieue de notre maison, ou faire quelques
+ visites dans le voisinage, et quand elle nous
+ menait avec elle, ce nous estait une joye
+ nompareille, parce qu'avec ce qu'elle nous estait
+ la meilleure du monde, et que nous estions ravis de
+ la voir, ce nous estait une réjouyssance
+ nompareille de sortir et de nous aller promener.»
+ _Les Mémoires de Michel de Marolles, abbé de
+ Villeloin_, tome 1, p. 7.--1656.]
+
+Les distractions du dimanche expiraient avec la journée: elles
+n'étaient pas même régulières. Pendant la mauvaise saison, des mois
+entiers s'écoulaient sans qu'aucune créature humaine frappât à la
+porte de notre forteresse. Si la tristesse était grande sur les (p. 132)
+bruyères de Combourg, elle était encore plus grande au château: on
+éprouvait, en pénétrant sous ses voûtes, la même sensation qu'en
+entrant à la chartreuse de Grenoble. Lorsque je visitai celle-ci en
+1805, je traversai un désert, lequel allait toujours croissant; je
+crus qu'il se terminerait au monastère; mais on me montra, dans les
+murs mêmes du couvent, les jardins des Chartreux encore plus
+abandonnés que les bois. Enfin, au centre du monument, je trouvai,
+enveloppé dans les replis de toutes ces solitudes, l'ancien cimetière
+des cénobites; sanctuaire d'où le silence éternel, divinité du lieu,
+étendait sa puissance sur les montagnes et dans les forêts d'alentour.
+
+Le calme morne du château de Combourg était augmenté par l'humeur
+taciturne et insociable de mon père. Au lieu de resserrer sa famille
+et ses gens autour de lui, il les avait dispersés à toutes les aires
+de vent de l'édifice. Sa chambre à coucher était placée dans la petite
+tour de l'est, et son cabinet dans la petit tour de l'ouest. Les
+meubles de ce cabinet consistaient en trois chaises de cuir noir et
+une table couverte de titres et de parchemins. Un arbre généalogique
+de la famille des Chateaubriand tapissait le manteau de la cheminée,
+et dans l'embrasure d'une fenêtre on voyait toutes sortes d'armes,
+depuis le pistolet jusqu'à l'espingole. L'appartement de ma mère
+régnait au-dessus de la grande salle, entre les deux petites tours: il
+était parqueté et orné de glaces de Venise à facettes. Ma soeur
+habitait un cabinet dépendant de l'appartement de ma mère. La femme de
+chambre couchait loin de là, dans le corps de logis des grandes tours.
+Moi, j'étais niché dans une espèce de cellule isolée, au haut (p. 133)
+de la tourelle de l'escalier qui communiquait de la cour intérieure
+aux diverses parties du château. Au bas de cet escalier, le valet de
+chambre de mon père et le domestique gîtaient dans des caveaux voûtés,
+et la cuisinière tenait garnison dans la grosse tour de l'ouest.
+
+Mon père se levait à quatre heures du matin, hiver comme été: il
+venait dans la cour intérieure appeler et éveiller son valet de
+chambre, à l'entrée de l'escalier de la tourelle. On lui apportait un
+peu de café à cinq heures; il travaillait ensuite dans son cabinet
+jusqu'à midi. Ma mère et ma soeur déjeunaient chacune dans leur
+chambre, à huit heures du matin. Je n'avais aucune heure fixe, ni pour
+me lever, ni pour déjeuner; j'étais censé étudier jusqu'à midi: la
+plupart du temps je ne faisais rien.
+
+A onze heures et demie, on sonnait le dîner que l'on servait à midi.
+La grand'salle était à la fois salle à manger et salon: on dînait et
+l'on soupait à l'une de ses extrémités du côté de l'est; après le
+repas, on se venait placer à l'autre extrémité du côté de l'ouest,
+devant une énorme cheminée. La grand'salle était boisée, peinte en
+gris blanc et ornée de vieux portraits depuis le règne de François Ier
+jusqu'à celui de Louis XIV; parmi ces portraits, on distinguait ceux
+de Condé et de Turenne: un tableau, représentant Hector tué par
+Achille sous les murs de Troie, était suspendu au-dessus de la
+cheminée.
+
+Le dîner fait, on restait ensemble, jusqu'à deux heures. Alors, si
+l'été, mon père prenait le divertissement de la pêche, visitait ses
+potagers, se promenait dans l'étendue du vol du chapon; si l'automne
+et l'hiver, il partait pour la chasse, ma mère se retirait dans (p. 134)
+la chapelle, où elle passait quelques heures en prière. Cette chapelle
+était un oratoire sombre, embelli de bons tableaux des plus grands
+maîtres, qu'on ne s'attendait guère à trouver dans un château féodal,
+au fond de la Bretagne. J'ai aujourd'hui en ma possession une _Sainte
+Famille_ de l'Albane, peinte sur cuivre, tirée de cette chapelle:
+c'est tout ce qui me reste de Combourg.
+
+Mon père parti et ma mère en prière, Lucile s'enfermait dans sa
+chambre; je regagnais ma cellule, ou j'allais courir les champs.
+
+A huit heures, la cloche annonçait le souper. Après le souper, dans
+les beaux jours, on s'asseyait sur le perron. Mon père, armé de son
+fusil, tirait des chouettes qui sortaient des créneaux à l'entrée de
+la nuit. Ma mère, Lucile et moi, nous regardions le ciel, les bois,
+les derniers rayons du soleil, les premières étoiles. A dix heures on
+rentrait et l'on se couchait.
+
+Les soirées d'automne et d'hiver étaient d'une autre nature. Le souper
+fini et les quatre convives revenus de la table à la cheminée, ma mère
+se jetait, en soupirant, sur un vieux lit de jour de siamoise flambée,
+on mettait devant elle un guéridon avec une bougie. Je m'asseyais
+auprès du feu avec Lucile; les domestiques enlevaient le couvert et se
+retiraient. Mon père commençait alors une promenade qui ne cessait
+qu'à l'heure de son coucher. Il était vêtu d'une robe de ratine
+blanche, ou plutôt d'une espèce de manteau que je n'ai vu qu'à lui. Sa
+tête, demi-chauve, était couverte d'un grand bonnet blanc qui se
+tenait tout droit. Lorsqu'en se promenant il s'éloignait du foyer, la
+vaste salle était si peu éclairée par une seule bougie qu'on ne (p. 135)
+le voyait plus; on l'entendait seulement encore marcher dans les
+ténèbres: puis il revenait lentement vers la lumière et émergeait peu
+à peu de l'obscurité, comme un spectre, avec sa robe blanche, son
+bonnet blanc, sa figure longue et pâle. Lucile et moi nous échangions
+quelques mots à voix basse quand il était à l'autre bout de la salle;
+nous nous taisions quand il se rapprochait de nous. Il nous disait en
+passant: «De quoi parliez-vous?» Saisis de terreur, nous ne répondions
+rien; il continuait sa marche. Le reste de la soirée, l'oreille
+n'était plus frappée que du bruit mesuré de ses pas, des soupirs de ma
+mère et du murmure du vent[233].
+
+ [Note 233: «Un seul incident variait ces soirées
+ qui figureraient dans un roman du XIe siècle: Il
+ arrivait que mon père, interrompant sa promenade,
+ venait quelquefois s'asseoir au foyer pour nous
+ faire l'histoire de la détresse de son enfance et
+ des traverses de sa vie. Il racontait des tempêtes
+ et des périls, un voyage en Italie, un naufrage sur
+ la côte d'Espagne.
+
+ «Il avait vu Paris; il en parlait comme d'un lieu
+ d'abomination et comme d'un pays étranger. Les
+ Bretons trouvaient que la Chine était dans leur
+ voisinage, mais Paris leur paraissait au bout du
+ monde. J'écoutais avidement mon père. Lorsque
+ j'entendais cet homme si dur à lui-même regretter
+ de n'avoir pas fait assez pour sa famille, se
+ plaindre en paroles courtes mais amères de sa
+ destinée, lorsque je le voyais à la fin de son
+ récit se lever brusquement, s'envelopper dans son
+ manteau, recommencer sa promenade, presser d'abord
+ ses pas, puis les ralentir en les réglant sur les
+ mouvements de son coeur, l'amour filial remplissait
+ mes yeux de larmes; je repassais dans mon esprit
+ les chagrins de mon père, et il me semblait que les
+ souffrances endurées par l'auteur de mes jours
+ n'auraient dû tomber que sur moi.» _Manuscrit de
+ 1826_.]
+
+Dix heures sonnaient à l'horloge du château: mon père s'arrêtait; le
+même ressort, qui avait soulevé le marteau de l'horloge, semblait
+avoir suspendu ses pas. Il tirait sa montre, la montait, prenait (p. 136)
+un grand flambeau d'argent surmonté d'une grande bougie, entrait un
+moment dans la petite tour de l'ouest, puis revenait, son flambeau à
+la main, et s'avançait vers sa chambre à coucher, dépendante de la
+petite tour de l'est. Lucile et moi, nous nous tenions sur son
+passage; nous l'embrassions en lui souhaitant une bonne nuit. Il
+penchait vers nous sa joue sèche et creuse sans nous répondre,
+continuait sa route et se retirait au fond de la tour, dont nous
+entendions les portes se refermer sur lui.
+
+Le talisman était brisé; ma mère, ma soeur et moi, transformés en
+statues par la présence de mon père, nous recouvrions les fonctions de
+la vie. Le premier effet de notre désenchantement se manifestait par
+un débordement de paroles: si le silence nous avait opprimés, il nous
+le payait cher.
+
+Ce torrent de paroles écoulé, j'appelais la femme de chambre, et je
+reconduisais ma mère et ma soeur à leur appartement. Avant de me
+retirer, elles me faisaient regarder sous les lits, dans les
+cheminées, derrière les portes, visiter les escaliers, les passages et
+les corridors voisins. Toutes les traditions du château, voleurs et
+spectres, leur revenaient en mémoire. Les gens étaient persuadés qu'un
+certain comte de Combourg, à jambe de bois, mort depuis trois siècles,
+apparaissait à certaines époques, et qu'on l'avait rencontré dans le
+grand escalier de la tourelle; sa jambe de bois se promenait aussi
+quelquefois seule avec un chat noir[234].
+
+ [Note 234: Voir, à l'_Appendice_, le n° VI:
+ _Histoires de voleurs et de revenants_.]
+
+Ces récits occupaient tout le temps du coucher de ma mère et de (p. 137)
+ma soeur: elles se mettaient au lit mourantes de peur; je me retirais
+au haut de ma tourelle; la cuisinière rentrait dans la grosse tour, et
+les domestiques descendaient dans leur souterrain.
+
+La fenêtre de mon donjon s'ouvrait sur la cour intérieure; le jour,
+j'avais en perspective les créneaux de la courtine opposée, où
+végétaient des scolopendres et croissait un prunier sauvage. Quelques
+martinets, qui durant l'été s'enfonçaient en criant dans les trous des
+murs, étaient mes seuls compagnons. La nuit, je n'apercevais qu'un
+petit morceau de ciel et quelques étoiles. Lorsque la lune brillait et
+qu'elle s'abaissait à l'occident, j'en étais averti par ses rayons,
+qui venaient à mon lit au travers des carreaux losangés de la fenêtre.
+Des chouettes, voletant d'une tour à l'autre, passant et repassant
+entre la lune et moi, dessinaient sur mes rideaux l'ombre mobile de
+leurs ailes. Relégué dans l'endroit le plus désert, à l'ouverture des
+galeries, je ne perdais pas un murmure des ténèbres. Quelquefois le
+vent semblait courir à pas légers; quelquefois il laissait échapper
+des plaintes; tout à coup ma porte était ébranlée avec violence, les
+souterrains poussaient des mugissements, puis ces bruits expiraient
+pour recommencer encore. A quatre heures du matin, la voix du maître
+du château, appelant le valet de chambre à l'entrée des voûtes
+séculaires, se faisait entendre comme la voix du dernier fantôme de la
+nuit. Cette voix remplaçait pour moi la douce harmonie au son de
+laquelle le père de Montaigne éveillait son fils.
+
+L'entêtement du comte de Chateaubriand à faire coucher un (p. 138)
+enfant seul au haut d'une tour pouvait avoir quelque inconvénient;
+mais il tourna à mon avantage. Cette manière violente de me traiter me
+laissa le courage d'un homme, sans m'ôter cette sensibilité
+d'imagination dont on voudrait aujourd'hui priver la jeunesse. Au lieu
+de chercher à me convaincre qu'il n'y avait point de revenants, on me
+força de les braver. Lorsque mon père me disait, avec un sourire
+ironique: «Monsieur le chevalier aurait-il peur?» il m'eût fait
+coucher avec un mort. Lorsque mon excellente mère me disait: «Mon
+enfant, tout n'arrive que par la permission de Dieu; vous n'avez rien
+à craindre des mauvais esprits, tant que vous serez bon chrétien;»
+j'étais mieux rassuré que par tous les arguments de la philosophie.
+Mon succès fut si complet que les vents de la nuit, dans ma tour
+déshabitée, ne servaient que de jouets à mes caprices et d'ailes à mes
+songes. Mon imagination allumée, se propageant sur tous les objets, ne
+trouvait nulle part assez de nourriture et aurait dévoré la terre et
+le ciel. C'est cet état moral qu'il faut maintenant décrire. Replongé
+dans ma jeunesse, je vais essayer de me saisir dans le passé, de me
+montrer tel que j'étais, tel peut-être que je regrette de n'être plus,
+malgré les tourments que j'ai endurés.
+
+ * * * * *
+
+A peine étais-je revenu de Brest à Combourg, qu'il se fit dans mon
+existence une révolution; l'enfant disparut et l'homme se montra avec
+ses joies qui passent et ses chagrins qui restent.
+
+D'abord, tout devint passion chez moi, en attendant les passions
+mêmes. Lorsque, après un dîner silencieux où je n'avais osé ni (p. 139)
+parler ni manger, je parvenais à m'échapper, mes transports étaient
+incroyables; je ne pouvais descendre le perron d'une seule traite: je
+me serais précipité. J'étais obligé de m'asseoir sur une marche pour
+laisser se calmer mon agitation; mais, aussitôt que j'avais atteint la
+Cour Verte et les bois, je me mettais à courir, à sauter, à bondir, à
+fringuer, à m'éjouir jusqu'à ce que je tombasse épuisé de forces,
+palpitant, enivré de folâtreries et de liberté.
+
+Mon père me menait quand et lui à la chasse. Le goût de la chasse me
+saisit et je le portai jusqu'à la fureur; je vois encore le champ où
+j'ai tué mon premier lièvre. Il m'est souvent arrivé, en automne, de
+demeurer quatre ou cinq heures dans l'eau jusqu'à la ceinture, pour
+attendre au bord d'un étang des canards sauvages; même aujourd'hui, je
+ne suis pas de sang-froid lorsqu'un chien tombe en arrêt. Toutefois,
+dans ma première ardeur pour la chasse, il entrait un fonds
+d'indépendance; franchir les fossés, arpenter les champs, les marais,
+les bruyères, me trouver avec un fusil dans un lieu désert, ayant
+puissance et solitude, c'était ma façon d'être naturelle. Dans mes
+courses, je pointais si loin que, ne pouvant plus marcher, les gardes
+étaient obligés de me rapporter sur des branches entrelacées.
+
+Cependant le plaisir de la chasse ne me suffisait plus; j'étais agité
+d'un désir de bonheur que je ne pouvais ni régler, ni comprendre; mon
+esprit et mon coeur s'achevaient de former comme deux temples vides,
+sans autels et sans sacrifices; on ne savait encore quel Dieu y serait
+adoré. Je croissais auprès de ma soeur Lucile; notre amitié (p. 140)
+était toute notre vie.
+
+ * * * * *
+
+Lucile était grande et d'une beauté remarquable, mais sérieuse. Son
+visage pâle était accompagné de longs cheveux noirs; elle attachait
+souvent au ciel ou promenait autour d'elle des regards pleins de
+tristesse ou de feu. Sa démarche, sa voix, son sourire, sa physionomie
+avaient quelque chose de rêveur et de souffrant.
+
+Lucile et moi nous nous étions inutiles. Quand nous parlions du monde,
+c'était de celui que nous portions au-dedans de nous et qui
+ressemblait bien peu au monde véritable. Elle voyait en moi son
+protecteur, je voyais en elle mon amie. Il lui prenait des accès de
+pensées noires que j'avais peine à dissiper: à dix-sept ans, elle
+déplorait la perte de ses jeunes années; elle se voulait ensevelir
+dans un cloître. Tout lui était souci, chagrin, blessure: une
+expression qu'elle cherchait, une chimère qu'elle s'était faite, la
+tourmentaient des mois entiers. Je l'ai souvent vue, un bras jeté sur
+sa tête, rêver immobile et inanimée; retirée vers son coeur, sa vie
+cessait de paraître au dehors; son sein même ne se soulevait plus. Par
+son attitude, sa mélancolie, sa vénusté, elle ressemblait à un Génie
+funèbre. J'essayais alors de la consoler, et, l'instant d'après, je
+m'abîmais dans des désespoirs inexplicables.
+
+Lucile aimait à faire seule, vers le soir, quelque lecture pieuse: son
+oratoire de prédilection était l'embranchement des deux routes
+champêtres, marqué par une croix de pierre et par un peuplier dont le
+long style s'élevait dans le ciel comme un pinceau. Ma dévote (p. 141)
+mère, toute charmée, disait que sa fille lui représentait une
+chrétienne de la primitive Église, priant à ces stations appelées
+_laures_.
+
+De la concentration de l'âme naissaient chez ma soeur des effets
+d'esprit extraordinaires: endormie, elle avait des songes
+prophétiques; éveillée, elle semblait lire dans l'avenir. Sur un
+palier de l'escalier de la grande tour, battait une pendule qui
+sonnait le temps au silence; Lucile, dans ses insomnies, allait
+s'asseoir sur une marche, en face de cette pendule: elle regardait le
+cadran à la lueur de sa lampe posée à terre. Lorsque les deux
+aiguilles, unies à minuit, enfantaient dans leur conjonction
+formidable l'heure des désordres et des crimes, Lucile entendait des
+bruits qui lui révélaient des trépas lointains. Se trouvant à Paris
+quelques jours avant le 10 août, et demeurant avec mes autres soeurs
+dans le voisinage du couvent des Carmes, elle jette les yeux sur une
+glace, pousse un cri et dit: «Je viens de voir entrer la mort.» Dans
+les bruyères de la Calédonie, Lucile eût été une femme céleste de
+Walter Scott, douée de la seconde vue; dans les bruyères armoricaines,
+elle n'était qu'une solitaire avantagée de beauté, de génie et de
+malheur.
+
+ * * * * *
+
+La vie que nous menions à Combourg, ma soeur et moi, augmentait
+l'exaltation de notre âge et de notre caractère. Notre principal
+désennui consistait à nous promener côte à côte dans le grand Mail, au
+printemps sur un tapis de primevères, en automne sur un lit de
+feuilles séchées, en hiver sur une nappe de neige que brodait la (p. 142)
+trace des oiseaux, des écureuils et des hermines. Jeunes comme les
+primevères, tristes comme la feuille séchée, purs comme la neige
+nouvelle, il y avait harmonie entre nos récréations et nous.
+
+Ce fut dans une de ces promenades que Lucile, m'entendant parler avec
+ravissement de la solitude, me dit: «Tu devrais peindre tout cela.» Ce
+mot me révéla la Muse; un souffle divin passa sur moi. Je me mis à
+bégayer des vers, comme si c'eût été ma langue naturelle; jour et nuit
+je chantais mes plaisirs, c'est-à-dire mes bois et mes vallons[235];
+je composais une foule de petites idylles ou tableaux de la
+nature[236]. J'ai écrit longtemps en vers avant d'écrire en prose: M.
+de Fontanes prétendait que j'avais reçu les deux instruments.
+
+ [Note 235: «Je composai alors la petite pièce sur
+ la forêt: _Forêt silencieuse_, que l'on trouve dans
+ mes ouvrages» _Manuscrit de 1826_. A son retour de
+ l'émigration, en 1800, Chateaubriand fit insérer
+ ces vers dans le _Mercure de France_, que dirigeait
+ son ami Fontanes. Ils reparurent, en 1828, au tome
+ XXII des _OEuvres complètes_.]
+
+ [Note 236: Voyez mes OEuvres complètes. (Paris,
+ note de 1837.) Ch.]
+
+Ce talent que me promettait l'amitié s'est-il jamais levé pour moi?
+Que de choses j'ai vainement attendues! Un esclave, dans l'_Agamemnon_
+d'Eschyle, est placé en sentinelle au haut du palais d'Argos; ses yeux
+cherchent à découvrir le signal convenu du retour des vaisseaux; il
+chante pour solacier ses veilles, mais les heures s'envolent et les
+astres se couchent, et le flambeau ne brille pas. Lorsque, après
+maintes années, sa lumière tardive apparaît sur les flots, l'esclave
+est courbé sous le poids du temps; il ne lui reste plus qu'à (p. 143)
+recueillir des malheurs, et le choeur lui dit: «qu'un vieillard est
+une ombre errante à la clarté du jour.» [Grec: Onar hêmerophanton
+alainei].
+
+ * * * * *
+
+Dans les premiers enchantements de l'inspiration, j'invitai Lucile à
+m'imiter. Nous passions des jours à nous consulter mutuellement, à
+nous communiquer ce que nous avions fait, ce que nous comptions faire.
+Nous entreprenions des ouvrages en commun; guidés par notre instinct,
+nous traduisîmes les plus beaux et les plus tristes passages de Job et
+de Lucrèce sur la vie: le _Tædet animam meam vitæ meæ, l'Homo natus de
+muliere_, le _Tum porro puer, ut sævis projectus ab undis navita_,
+etc. Les pensées de Lucile n'étaient que des sentiments: elles
+sortaient avec difficulté de son âme; mais quand elle parvenait à les
+exprimer, il n'y avait rien au-dessus. Elle a laissé une trentaine de
+pages manuscrites; il est impossible de les lire sans être
+profondément ému. L'élégance, la suavité, la rêverie, la sensibilité
+passionnée de ces pages offrent un mélange du génie grec et du génie
+germanique[237].
+
+ [Note 237: Sous ce titre: _Lucile de Chateaubriand,
+ ses contes, ses poèmes, ses lettres, précédés d'une
+ Étude sur sa vie_, M. Anatole France a publié, en
+ 1879, un exquis petit volume. On y trouve, à la
+ suite des trois petits poèmes insérés ici dans les
+ _Mémoires,--L'Aurore, A la lune,
+ l'Innocence_,--deux contes publiés dans le
+ _Mercure_, du vivant de Lucile, mais contre son
+ gré: _L'Arbre sensible_, conte oriental, et
+ _l'Origine de la Rose_, conte grec. Viennent
+ ensuite trois lettres à M. de Chênedollé, deux
+ lettres à madame de Beaumont, onze lettres ou
+ fragments de lettres à son frère. C'est peu de
+ chose sans doute, assez pourtant pour que le nom de
+ Lucile de Chateaubriand soit immortel.]
+
+
+L'AURORE. (p. 144)
+
+«Quelle douce clarté vient éclairer l'Orient! Est-ce la jeune Aurore
+qui entr'ouvre au monde ses beaux yeux chargés des langueurs du
+sommeil? Déesse charmante, hâte-toi! quitte la couche nuptiale, prends
+la robe de pourpre; qu'une ceinture moelleuse la retienne dans ses
+noeuds; que nulle chaussure ne presse tes pieds délicats: qu'aucun
+ornement ne profane tes belles mains faites pour entr'ouvrir les
+portes du jour. Mais tu te lèves déjà sur la colline ombreuse. Tes
+cheveux d'or tombent en boucles humides sur ton col de rose. De ta
+bouche s'exhale un souffle pur et parfumé. Tendre déité, toute la
+nature sourit à ta présence; toi seule verses des larmes, et les
+fleurs naissent.»
+
+
+A LA LUNE.
+
+«Chaste déesse! déesse si pure, que jamais même les roses de la pudeur
+ne se mêlent à tes tendres clartés, j'ose te prendre pour confidente
+de mes sentiments. Je n'ai point, non plus que toi, à rougir de mon
+propre coeur. Mais quelquefois le souvenir du jugement injuste et
+aveugle des hommes couvre mon front de nuages, ainsi que le tien.
+Comme toi, les erreurs et les misères de ce monde inspirent mes
+rêveries. Mais plus heureuse que moi, citoyenne des cieux, tu
+conserves toujours la sérénité; les tempêtes et les orages qui
+s'élèvent de notre globe glissent sur ton disque paisible. «Déesse
+aimable à ma tristesse, verse ton froid repos dans mon âme.» (p. 145)
+
+
+L'INNOCENCE.
+
+«Fille du ciel, aimable innocence, si j'osais de quelques-uns de tes
+traits essayer une faible peinture, je dirais que tu tiens lieu de
+vertu à l'enfance, de sagesse au printemps de la vie, de beauté à la
+vieillesse et de bonheur à l'infortune; qu'étrangère à nos erreurs, tu
+ne verses que des larmes pures, et que ton sourire n'ai rien que de
+céleste. Belle innocence! mais quoi! les dangers t'environnent,
+l'envie t'adresse tous ses traits: trembleras-tu, modeste innocence?
+chercheras-tu à te dérober aux périls qui te menacent? Non, je te vois
+debout, endormie, la tête appuyée sur un autel.»
+
+Mon frère accordait quelquefois de courts instants aux ermites de
+Combourg: Il avait coutume d'amener avec lui un jeune conseiller au
+parlement de Bretagne. M. de Malfilâtre[238], cousin de l'infortuné
+poète de ce nom. Je crois que Lucile, à son insu, avait ressenti une
+passion secrète pour cet ami de mon frère, et que cette passion
+étouffée était au fond de la mélancolie de ma soeur. Elle avait (p. 146)
+d'ailleurs la manie de Rousseau sans en avoir l'orgueil: elle croyait
+que tout le monde était conjuré contre elle. Elle vint à Paris en
+1789, accompagnée de cette soeur Julie dont elle a déploré la perte
+avec une tendresse empreinte de sublime. Quiconque la connut l'admira,
+depuis M. de Malesherbes jusqu'à Chamfort. Jetée dans les cryptes
+révolutionnaires à Rennes[239], elle fut au moment d'être renfermée au
+château de Combourg, devenu cachot pendant la Terreur. Délivrée (p. 147)
+de prison[240], elle se maria à M. de Caud, qui la laissa veuve au
+bout d'un an[241]. Au retour de mon émigration, je revis l'amie de mon
+enfance: je dirai comment elle disparut, quand il plut à Dieu de
+m'affliger.
+
+ [Note 238: _Malfilâtre_ (Alexandre-Henri de), né le
+ 19 février 1757. Pourvu d'un office de conseiller
+ non originaire au Parlement de Bretagne, par
+ lettres du 3 mars 1785, il fut reçu le 3 mai
+ suivant. Pendant l'émigration, il entra dans les
+ ordres et mourut à Somers-town, près Londres, le 18
+ mars 1803. (_Lucile de Chateaubriand et M. de
+ Caud_, par Frédéric Saulnier, p.7.) M. Saulnier
+ ajoute: «Il était, croyons-nous, d'origine
+ normande, et peut-être parent du poète du même nom.
+ Au XVIIIe siècle, il y avait des Malfilâtre aux
+ environs de Falaise.»]
+
+ [Note 239: Vers la fin de 1793, Lucile fut arrêtée
+ et enfermée à Rennes, au couvent du Bon-Pasteur,
+ devenu la prison de la Motte, où se trouvaient déjà
+ sa soeur, madame de Farcy, et sa belle-soeur,
+ madame de Chateaubriand. Un document émané du
+ Comité de surveillance de la commune de Rennes
+ relate ainsi les causes de leur incarcération:
+
+ «_Séance du 8 pluviôse an II (27 janvier 1794) de
+ la République une et indivisible._
+
+ «Le Comité de surveillance et révolutionnaire de la
+ commune de Rennes a arrêté d'envoyer au district
+ les motifs qui ont déterminé les incarcérations et
+ arrestations des personnes suivantes:
+
+ «1º Julie Chateaubriand, femme Farcy, _ex-noble_,
+ âgée de 27 ans, envoyée à la maison de réclusion de
+ Rennes, le 21 octobre 1793 (vieux stile), par le
+ Comité de surveillance de Fougères, _sans autres
+ motifs_;
+
+ «2º Lucille Chateaubriand, _ex-noble_, âgée de 25
+ ans, regardée comme suspecte aux termes de la loi
+ du 17 septembre (vieux stile);
+
+ «3º Céleste Buisson, femme Chateaubriand,
+ _ex-noble_, âgée de 18 ans, envoyée de Fougères le
+ 21 octobre 1793, _même motif_.»
+
+ Il ressort de cette pièce que Lucile n'a pas été
+ _envoyée de Fougères_ à Rennes, le 21 octobre 1793,
+ bien qu'à cette époque elle vécût, dans la première
+ de ces deux villes, avec sa soeur et sa
+ belle-soeur. Il est probable qu'elle fut, à ce
+ moment, laissée en liberté, et qu'elle provoqua
+ elle-même son incarcération, pour ne pas quitter la
+ jeune femme, son amie, dont elle avait promis de ne
+ pas se séparer. On lit, en effet, dans une lettre
+ de Lucile, la dernière qu'elle ait écrite à son
+ frère: «Lorsque tu partis pour la seconde fois de
+ France, tu remis ta femme entre mes mains, tu me
+ fis promettre de ne m'en point séparer. _Fidèle à
+ ce cher engagement, j'ai tendu volontairement mes
+ mains aux fers, et je suis entrée dans ces lieux
+ destinés aux seules victimes vouées à la mort._»]
+
+ [Note 240: Lucile, madame de Farcy et leur jeune
+ belle-soeur recouvrèrent la liberté après le 9
+ thermidor. Elles sortirent de la prison de la Motte
+ le 15 brumaire an III (5 novembre 1794).]
+
+ [Note 241: Le mariage de Lucile et de M. de Caud
+ eut lieu à Rennes le 15 thermidor an IV (2 août
+ 1796). Le chevalier de Caud (Jacques-Louis-René),
+ fils de Pierre-Julien Caud, sieur du Basbourg,
+ avocat au Parlement, et de dame Jeanne-Rose
+ Baconnière, était né à Rennes le 19 juin 1727. Sur
+ l'_État militaire de France pour l'année 1787_, il
+ figure avec les qualifications suivantes: «M. le
+ chevalier de Caud, lieutenant-colonel, chevalier de
+ Saint-Louis, commandant le bataillon de garnison du
+ régiment de Monsieur (_Troupes provinciales_)». Il
+ était, à la même date, commandant pour _S. M._ des
+ ville et château de Fougères. En 1796, il n'est
+ plus, sur son acte de mariage, que
+ «Jacques-Louis-René Decaud, vivant de son bien». Le
+ jour des épousailles, Lucile avait 31 ans; M. de
+ Caud était presque septuagénaire: il avait 69 ans
+ passés. «Il laissa sa femme, dit Chateaubriand,
+ veuve au bout d'un an.» Il fit même mieux: il la
+ laissa veuve au bout de sept mois et demi. Le 26
+ ventôse an V (16 mars 1797), l'officier public de
+ Rennes enregistrait le décès de «Jacques-Louis-René
+ Decaud, vivant de son bien, âgé de soixante-dix
+ ans, décédé en sa demeure, rue de Paris, ce matin,
+ environ six heures.» Voir l'étude si intéressante
+ et si complète de M. Frédéric Saulnier sur _Lucile
+ de Chateaubriand et M. de Caud_.--M. Anatole France
+ a commis une double erreur, dans sa Notice sur
+ _Lucile_, page 35, en donnant pour date à son
+ mariage «cette terrible année 1793», et en disant
+ qu'elle épousa «le _comte_ de Caud».]
+
+ * * * * *
+
+Revenu de Montboissier, voici les dernières lignes que je trace dans
+mon ermitage; il le faut abandonner tout rempli des beaux (p. 148)
+adolescents qui déjà dans leurs rangs pressés cachaient et
+couronnaient leur père. Je ne verrai plus le magnolia qui promettait
+sa rose à la tombe de ma Floridienne, le pin de Jérusalem et le cèdre
+du Liban consacrés à la mémoire de Jérôme, le laurier de Grenade, le
+platane de la Grèce, le chêne de l'Armorique, au pied desquels je
+peignis Blanca, chantai Cymodocée, inventai Velléda. Ces arbres
+naquirent et crûrent avec mes rêveries; elles en étaient les
+Hamadryades. Ils vont passer sous un autre empire: leur nouveau maître
+les aimera-t-il comme je les aimais? Il les laissera dépérir, il les
+abattra peut-être: je ne dois rien conserver sur la terre. C'est en
+disant adieu aux bois d'Aulnay que je vais rappeler l'adieu que je dis
+autrefois aux bois de Combourg: tous mes jours sont des adieux.
+
+Le goût que Lucile m'avait inspiré pour la poésie fut de l'huile jetée
+sur le feu. Mes sentiments prirent un nouveau degré de force; il me
+passa par l'esprit des vanités de renommée; je crus un moment à mon
+_talent_, mais bientôt, revenu à une juste défiance de moi-même, je me
+mis à douter de ce talent, ainsi que j'en ai toujours douté. Je
+regardai mon travail comme une mauvaise tentation; j'en voulus à
+Lucile d'avoir fait naître en moi un penchant malheureux: je cessai
+d'écrire, et je me pris à pleurer ma gloire à venir, comme on
+pleurerait sa gloire passée.
+
+Rentré dans ma première oisiveté, je sentis davantage ce qui manquait
+à ma jeunesse: je m'étais un mystère. Je ne pouvais voir une femme
+sans être troublé; je rougissais si elle m'adressait la parole. Ma
+timidité, déjà excessive avec tout le monde, était si grande (p. 149)
+avec une femme que j'aurais préféré je ne sais quel tourment à celui
+de demeurer seul avec cette femme: elle n'était pas plutôt partie, que
+je la rappelais de tous mes voeux. Les peintures de Virgile, de
+Tibulle et de Massillon se présentaient bien à ma mémoire: mais
+l'image de ma mère et de ma soeur, couvrant tout de sa pureté,
+épaississait les voiles que la nature cherchait à soulever; la
+tendresse filiale et fraternelle me trompait sur une tendresse moins
+désintéressée. Quand on m'aurait livré les plus belles esclaves du
+sérail, je n'aurais su que leur demander: le hasard m'éclaira.
+
+Un voisin de la terre de Combourg était venu passer quelques jours au
+château avec sa femme, fort jolie. Je ne sais ce qui advint dans le
+village; on courut à l'une des fenêtres de la grand' salle pour
+regarder. J'y arrivai le premier, l'étrangère se précipitait sur mes
+pas, je voulus lui céder la place et je me tournai vers elle; elle me
+barra involontairement le chemin, et je me sentis pressé entre elle et
+la fenêtre. Je ne sus plus ce qui se passa autour de moi.
+
+Dès ce moment, j'entrevis que d'aimer et d'être aimé d'une manière qui
+m'était inconnue devait être la félicité suprême. Si j'avais fait ce
+que font les autres hommes, j'aurais bientôt appris les peines et les
+plaisirs de la passion dont je portais le germe; mais tout prenait en
+moi un caractère extraordinaire. L'ardeur de mon imagination, ma
+timidité, la solitude, firent, qu'au lieu de me jeter au dehors, je me
+repliai sur moi-même; faute d'objet réel, j'évoquai par la puissance
+de mes vagues désirs un fantôme qui ne me quitta plus. Je ne sais si
+l'histoire du coeur humain offre un autre exemple de cette (p. 150)
+nature.
+
+ * * * * *
+
+Je me composai donc une femme de toutes les femmes que j'avais vues:
+elle avait la taille, les cheveux et le sourire de l'étrangère qui
+m'avait pressé contre son sein; je lui donnai les yeux de telle jeune
+fille du village, la fraîcheur de telle autre. Les portraits des
+grandes dames du temps de François Ier, de Henri IV et de Louis XIV,
+dont le salon était orné, m'avaient fourni d'autres traits, et j'avais
+dérobé des grâces jusqu'aux tableaux des Vierges suspendus dans les
+églises.
+
+Cette charmeresse me suivait partout invisible; je m'entretenais avec
+elle comme avec un être réel; elle variait au gré de ma folie:
+Aphrodite sans voile, Diane vêtue d'azur et de rosée, Thalie au masque
+riant, Hébé à la coupe de la jeunesse, souvent elle devenait une fée
+qui me soumettait la nature. Sans cesse je retouchais ma toile;
+j'enlevais un appas à ma beauté pour le remplacer par un autre. Je
+changeais aussi mes parures; j'en empruntais à tous les pays, à tous
+les siècles, à tous les arts, à toutes les religions. Puis, quand
+j'avais fait un chef-d'oeuvre, j'éparpillais de nouveau mes dessins et
+mes couleurs; ma femme unique se transformait en une multitude de
+femmes dans lesquelles j'idolâtrais séparément les charmes que j'avais
+adorés réunis.
+
+Pygmalion fut moins amoureux de sa statue: mon embarras était de
+plaire à la mienne. Ne me reconnaissant rien de ce qu'il fallait pour
+être aimé, je me prodiguais ce qui me manquait. Je montais à cheval
+comme Castor et Pollux; je jouais de la lyre comme Apollon; Mars (p. 151)
+maniait ses armes avec moins de force et d'adresse: héros de
+roman ou d'histoire, que d'aventures fictives j'entassais sur des
+fictions! Les ombres des filles de Morven, les sultanes de Bagdad et
+de Grenade, les châtelaines des vieux manoirs; bains, parfums, danses,
+délices de l'Asie, tout m'était approprié par une baguette magique.
+
+Voici venir une jeune reine, ornée de diamants et de fleurs (c'était
+toujours ma sylphide); elle me cherche à minuit, au travers des
+jardins d'orangers, dans les galeries d'un palais baigné des flots de
+la mer, au rivage embaumé de Naples ou de Messine, sous un ciel
+d'amour que l'astre d'Endymion pénètre de sa lumière; elle s'avance,
+statue animée de Praxitèle, au milieu des statues immobiles, des pâles
+tableaux et des fresques silencieusement blanchies par les rayons de
+la lune: le bruit léger de sa course sur les mosaïques des marbres se
+mêle au murmure insensible de la vague. La jalousie royale nous
+environne. Je tombe aux genoux de la souveraine des campagnes d'Enna;
+les ondes de soie de son diadème dénoué viennent caresser mon front,
+lorsqu'elle penche sur mon visage sa tête de seize années et que ses
+mains s'appuient sur mon sein palpitant de respect et de volupté.
+
+Au sortir de ces rêves, quand je me retrouvais un pauvre petit Breton
+obscur, sans gloire, sans beauté, sans talents, qui n'attirerait les
+regards de personne, qui passerait ignoré, qu'aucune femme n'aimerait
+jamais, le désespoir s'emparait de moi: je n'osais plus lever les yeux
+sur l'image brillante que j'avais attachée à mes pas.
+
+Ce délire dura deux années entières, pendant lesquelles les (p. 152)
+facultés de mon âme arrivèrent au plus haut point d'exaltation. Je
+parlais peu, je ne parlai plus; j'étudiais encore, je jetai là les
+livres; mon goût pour la solitude redoubla. J'avais tous les symptômes
+d'une passion violente; mes yeux se creusaient; je maigrissais; je ne
+dormais plus; j'étais distrait, triste, ardent, farouche. Mes jours
+s'écoulaient d'une manière sauvage, bizarre, insensée, et pourtant
+pleine de délices.
+
+Au nord du château s'étendait une lande semée de pierres druidiques;
+j'allais m'asseoir sur une de ces pierres au soleil couchant. La cime
+dorée des bois, la splendeur de la terre, l'étoile du soir scintillant
+à travers les nuages de rose, me ramenaient à mes songes: j'aurais
+voulu jouir de ce spectacle avec l'idéal objet de mes désirs. Je
+suivais en pensée l'astre du jour; je lui donnais ma beauté à
+conduire, afin qu'il la présentât radieuse avec lui aux hommages de
+l'univers.
+
+Le vent du soir qui brisait les réseaux tendus par l'insecte sur la
+pointe des herbes, l'alouette de bruyère qui se posait sur un caillou,
+me rappelaient à la réalité: je reprenais le chemin du manoir, le
+coeur serré, le visage abattu.
+
+Les jours d'orage, en été, je montais au haut de la grosse tour de
+l'ouest. Le roulement du tonnerre sous les combles du château, les
+torrents de pluie qui tombaient en grondant sur le toit pyramidal des
+tours, l'éclair qui sillonnait la nue et marquait d'une flamme
+électrique les girouettes d'airain, excitaient mon enthousiasme: comme
+Ismen sur les remparts de Jérusalem, j'appelais la foudre, (p. 153)
+j'espérais qu'elle m'apporterait Armide.
+
+[Illustration: RÊVERIE.]
+
+Le ciel était-il serein, je traversais le grand Mail, autour duquel
+étaient des prairies divisées par des haies plantées de saules.
+J'avais établi un siège, comme un nid, dans un de ces saules: là,
+isolé entre le ciel et la terre, je passais des heures avec les
+fauvettes; ma nymphe était à mes côtés. J'associais également son
+image à la beauté de ces nuits de printemps toutes remplies de la
+fraîcheur de la rosée, des soupirs du rossignol et du murmure des
+brises.
+
+D'autres fois je suivais un chemin abandonné, une onde ornée de ses
+plantes rivulaires; j'écoutais les bruits qui sortent des lieux
+infréquentés; je prêtais l'oreille à chaque arbre; je croyais entendre
+la clarté de la lune chanter dans les bois: je voulais redire ces
+plaisirs, et les paroles expiraient sur mes lèvres. Je ne sais comment
+je retrouvais encore ma déesse dans les accents d'une voix, dans les
+frémissements d'une harpe, dans les sons veloutés ou liquides d'un cor
+ou d'un harmonica. Il serait trop long de raconter les beaux voyages
+que je faisais avec ma fleur d'amour; comment, main en main, nous
+visitions les ruines célèbres, Venise, Rome, Athènes, Jérusalem,
+Memphis, Carthage; comment nous franchissions les mers; comment nous
+demandions le bonheur aux palmiers d'Otahiti, aux bosquets embaumés
+d'Amboine et de Tidor; comment, au sommet de l'Himalaya, nous allions
+réveiller l'aurore; comment nous descendions les _fleuves saints_ dont
+les vagues épandues entourent les pagodes aux boules d'or; comment
+nous dormions aux rives du Gange, tandis que le bengali, perché sur
+le mât d'une nacelle de bambou, chantait sa barcarolle indienne. (p. 154)
+
+La terre et le ciel ne m'étaient plus rien; j'oubliais surtout le
+dernier; mais si je ne lui adressais plus mes voeux, il écoutait la
+voix de ma secrète misère: car je souffrais et les souffrances prient.
+
+ * * * * *
+
+Plus la saison était triste, plus elle était en rapport avec moi; le
+temps des frimas, en rendant les communications moins faciles, isole
+les habitants des campagnes: on se sent mieux à l'abri des hommes.
+
+Un caractère moral s'attache aux scènes de l'automne: ces feuilles qui
+tombent comme nos ans, ces fleurs qui se fanent comme nos heures, ces
+nuages qui fuient comme nos illusions, cette lumière qui s'affaiblit
+comme notre intelligence, ce soleil qui se refroidit comme nos amours,
+ces fleuves qui se glacent comme notre vie, ont des rapports secrets
+avec nos destinées.
+
+Je voyais avec un plaisir indicible le retour de la saison des
+tempêtes, le passage des cygnes et des ramiers, le rassemblement des
+corneilles dans la prairie de l'étang, et leur perchée à l'entrée de
+la nuit sur les plus hauts chênes du grand Mail. Lorsque le soir
+élevait une vapeur bleuâtre au carrefour des forêts, que les
+complaintes ou les lais du vent gémissaient dans les mousses flétries,
+j'entrais en pleine possession des sympathies de ma nature.
+Rencontrais-je quelque laboureur au bout d'un guéret, je m'arrêtais
+pour regarder cet homme germé à l'ombre des épis parmi lesquels il
+devait être moissonné, et qui retournant la terre de sa tombe avec le
+soc de la charrue, mêlait ses sueurs brûlantes aux pluies (p. 155)
+glacées de l'automne: le sillon qu'il creusait était le monument
+destiné à lui survivre. Que faisait à cela mon élégante démone? Par sa
+magie, elle me transportait au bord du Nil, me montrait la pyramide
+égyptienne noyée dans le sable, comme un jour le sillon armoricain
+caché sous la bruyère: je m'applaudissais d'avoir placé les fables de
+ma félicité hors du cercle des réalités humaines.
+
+Le soir, je m'embarquais sur l'étang, conduisant seul mon bateau au
+milieu des joncs et des larges feuilles flottantes du nénuphar. Là se
+réunissaient les hirondelles prêtes à quitter nos climats. Je ne
+perdais pas un seul de leur gazouillis: Tavernier enfant était moins
+attentif au récit d'un voyageur[242]. Elles se jouaient sur l'eau au
+tomber du soleil, poursuivaient les insectes, s'élançaient ensemble
+dans les airs, comme pour éprouver leurs ailes, se rabattaient à la
+surface du lac, puis se venaient suspendre aux roseaux que leur poids
+courbait à peine, et qu'elles remplissaient de leur ramage confus.
+
+ [Note 242: _Tavernier_ (Jean-Baptiste), né en 1605
+ à Paris, mort en 1686 à Moscou. Après avoir
+ parcouru la plus grande partie de l'Europe, il fit
+ six voyages dans les Indes. _Les Voyages de
+ Tavernier en Turquie, en Perse et aux Indes_
+ (Paris, 1679) ont été souvent réimprimés.]
+
+ * * * * *
+
+La nuit descendait; les roseaux agitaient leurs champs de quenouilles
+et de glaives, parmi lesquels la caravane emplumée, poules d'eaux,
+sarcelles, martins-pêcheurs, bécassines, se taisait; le lac battait
+ses bords; les grandes voix de l'automne sortaient des marais et des
+bois: j'échouais mon bateau au rivage et retournais au château. (p. 156)
+Dix heures sonnaient. A peine retiré dans ma chambre, ouvrant mes
+fenêtres, fixant mes regards au ciel, je commençais une incantation.
+Je montais avec ma magicienne sur les nuages: roulé dans ses cheveux
+et dans ses voiles, j'allais, au gré des tempêtes, agiter la cime des
+forêts, ébranler le sommet des montagnes, ou tourbillonner sur les
+mers. Plongeant dans l'espace, descendant du trône de Dieu aux portes
+de l'abîme, les mondes étaient livrés à la puissance de mes amours. Au
+milieu du désordre des éléments, je mariais avec ivresse la pensée du
+danger à celle du plaisir. Les souffles de l'aquilon ne m'apportaient
+que les soupirs de la volupté; le murmure de la pluie m'invitait au
+sommeil sur le sein d'une femme. Les paroles que j'adressais à cette
+femme auraient rendu des sens à la vieillesse et réchauffé le marbre
+des tombeaux. Ignorant tout, sachant tout, à la fois vierge et amante,
+Ève innocente, Ève tombée, l'enchanteresse par qui me venait ma folie
+était un mélange de mystères et de passions: je la plaçais sur un
+autel et je l'adorais. L'orgueil d'être aimé d'elle augmentait encore
+mon amour. Marchait-elle, je me prosternais pour être foulé sous ses
+pieds, ou pour en baiser la trace. Je me troublais à son sourire; je
+tremblais au son de sa voix; je frémissais de désir si je touchais ce
+qu'elle avait touché. L'air exhalé de sa bouche humide pénétrait dans
+la moelle de mes os, coulait dans mes veines au lieu de sang.
+
+Un seul de ses regards m'eût fait voler au bout de la terre; quel
+désert ne m'eût suffi avec elle! A ses côtés, l'antre des lions se fut
+changé en palais, et des millions de siècles eussent été trop (p. 157)
+courts pour épuiser les feux dont je me sentais embrasé.
+
+A cette fureur se joignait une idolâtrie morale: par un autre jeu de
+mon imagination, cette Phryné qui m'enlaçait dans ses bras était aussi
+pour moi la gloire et surtout l'honneur; la vertu lorsqu'elle
+accomplit ses plus nobles sacrifices, le génie lorsqu'il enfante la
+pensée la plus rare, donneraient à peine une idée de cette autre sorte
+de bonheur. Je trouvais à la fois dans ma création merveilleuse toutes
+les blandices des sens et toutes les jouissances de l'âme. Accablé et
+comme submergé de ces doubles délices, je ne savais plus quelle était
+ma véritable existence; j'étais homme et n'étais pas homme; je
+devenais le nuage, le vent, le bruit; j'étais un pur esprit, un être
+aérien, chantant la souveraine félicité. Je me dépouillais de ma
+nature pour me fondre avec la fille de mes désirs, pour me transformer
+en elle, pour toucher plus intimement la beauté, pour être à la fois
+la passion reçue et donnée, l'amour et l'objet de l'amour.
+
+Tout à coup, frappé de ma folie, je me précipitais sur ma couche; je
+me roulais dans ma douleur: j'arrosais mon lit de larmes cuisantes que
+personne ne voyait et qui coulaient, misérables, pour un néant.
+
+ * * * * *
+
+Bientôt, ne pouvant plus rester dans ma tour, je descendais à travers
+les ténèbres, j'ouvrais furtivement la porte du perron comme un
+meurtrier, et j'allais errer dans le grand bois.
+
+Après avoir marché à l'aventure, agitant mes mains, embrassant les
+vents qui m'échappaient ainsi que l'ombre, objet de mes poursuites, je
+m'appuyais contre le tronc d'un hêtre; je regardais les corbeaux (p. 158)
+que je faisais envoler d'un arbre pour se poser sur un autre, ou la
+lune se traînant sur la cime dépouillée de la futaie: j'aurais voulu
+habiter ce monde mort, qui réfléchissait la pâleur du sépulcre. Je ne
+sentais ni le froid, ni l'humidité de la nuit; l'haleine glaciale de
+l'aube ne m'aurait pas même tiré du fond de mes pensées, si à cette
+heure la cloche du village ne s'était fait entendre.
+
+Dans la plupart des villages de la Bretagne, c'est ordinairement à la
+pointe du jour que l'on sonne pour les trépassés. Celte sonnerie se
+compose, de trois notes répétées, un petit air monotone, mélancolique
+et champêtre. Rien ne convenait mieux à mon âme malade et blessée que
+d'être rendue aux tribulations de l'existence par la cloche qui en
+annonçait la fin. Je me représentais le pâtre expiré dans sa cabane
+inconnue, ensuite déposé dans un cimetière non moins ignoré.
+Qu'était-il venu faire sur la terre? moi-même, que faisais-je dans ce
+monde[243]? Puisque enfin je devais passer, ne valait-il pas mieux
+partir à la fraîcheur du matin, arriver de bonne heure, que d'achever
+le voyage sous le poids et pendant la chaleur du jour? Le rouge du
+désir me montait au visage; l'idée de n'être plus me saisissait le
+coeur à la façon d'une joie subite. Au temps des erreurs de ma
+jeunesse, j'ai souvent souhaité ne pas survivre au bonheur: il y (p. 159)
+avait dans le premier succès un degré de félicité qui me faisait
+aspirer à la destruction.
+
+ [Note 243: Chactas fait la même question au P.
+ Aubry--: «Homme-prêtre, qu'es-tu venu faire dans
+ ces forêts?--Te sauver, dit le vieillard d'une voix
+ terrible, dompter tes passions, et t'empêcher,
+ blasphémateur, d'attirer sur toi la colère
+ céleste!» (_Atala._)]
+
+De plus en plus garrotté à mon fantôme, ne pouvant jouir de ce qui
+n'existait pas, j'étais comme ces hommes mutilés qui rêvent des
+béatitudes pour eux insaisissables, et qui se créent un songe dont les
+plaisirs égalent les tortures de l'enfer. J'avais en outre le
+pressentiment des misères de mes futures destinées: ingénieux à me
+forger des souffrances, je m'étais placé entre deux désespoirs;
+quelquefois je ne me croyais qu'un être nul, incapable de s'élever
+au-dessus du vulgaire; quelquefois il me semblait sentir en moi des
+qualités qui ne seraient jamais appréciées. Un secret instinct
+m'avertissait qu'en avançant dans le monde, je ne trouverais rien de
+ce que je cherchais.
+
+Tout nourrissait l'amertume de mes goûts: Lucile était malheureuse; ma
+mère ne me consolait pas; mon père me faisait éprouver les affres de
+la vie. Sa morosité augmentait avec l'âge; la vieillesse roidissait
+son âme comme son corps; il m'épiait sans cesse pour me gourmander.
+Lorsque je revenais de mes courses sauvages et que je l'apercevais
+assis sur le perron, on m'aurait plutôt tué que de me faire rentrer au
+château. Ce n'était néanmoins que différer mon supplice: obligé de
+paraître au souper, je m'asseyais tout interdit sur le coin de ma
+chaise, mes joues battues de la pluie, ma chevelure en désordre. Sous
+les regards de mon père, je demeurais immobile et la sueur couvrait
+mon front: la dernière lueur de la raison m'échappa.
+
+Me voici arrivé à un moment où j'ai besoin de quelque force pour
+confesser ma faiblesse. L'homme qui attente à ses jours montre (p. 160)
+moins la vigueur de son âme que la défaillance de sa nature.
+
+Je possédais un fusil de chasse dont la détente usée partait souvent
+au repos. Je chargeai ce fusil de trois balles, et je me rendis dans
+un endroit écarté du grand Mail. J'armai le fusil, introduisis le bout
+du canon dans ma bouche, je frappai la crosse contre terre; je
+réitérai plusieurs fois l'épreuve: le coup ne partit pas; l'apparition
+d'un garde suspendit ma résolution. Fataliste sans le vouloir et sans
+le savoir, je supposai que mon heure n'était pas arrivée, et je remis
+à un autre jour l'exécution de mon projet. Si je m'étais tué, tout ce
+que j'ai été s'ensevelissait avec moi; on ne saurait rien de
+l'histoire qui m'aurait conduit à ma catastrophe; j'aurais grossi la
+foule des infortunés sans nom, je ne me serais pas fait suivre à la
+trace de mes chagrins comme un blessé à la trace de son sang.
+
+Ceux qui seraient troublés par ces peintures et tentés d'imiter ces
+folies, ceux qui s'attacheraient à ma mémoire par mes chimères, se
+doivent souvenir qu'ils n'entendent que la voix d'un mort. Lecteur,
+que je ne connaîtrai jamais, rien n'est demeuré: il ne reste de moi
+que ce que je suis entre les mains du Dieu vivant qui m'a jugé.
+
+Une maladie, fruit de cette vie désordonnée, mit fin aux tourments par
+qui m'arrivèrent les premières inspirations de la Muse et les
+premières attaques des passions. Ces passions dont mon âme était
+surmenée, ces passions vagues encore, ressemblaient aux tempêtes de
+mer qui affluent de tous les points de l'horizon: pilote sans
+expérience, je ne savais de quel côté présenter la voile à des vents
+indécis. Ma poitrine se gonfla, la fièvre me saisit; on envoya (p. 161)
+chercher à Bazouges, petite ville éloignée de Combourg de cinq ou six
+lieues, un excellent médecin nommé Cheftel, dont le fils a joué un
+rôle dans l'affaire du marquis de La Rouërie[244]. Il m'examina
+attentivement, ordonna des remèdes et déclara qu'il était surtout
+nécessaire de m'arracher à mon genre de vie[245].
+
+ [Note 244: A mesure que j'avance dans la vie, je
+ retrouve des personnages de mes _Mémoires_: la
+ veuve du fils du médecin Cheftel vient d'être reçue
+ à l'infirmerie de _Marie-Thérèse_; c'est un témoin
+ de plus de ma véracité (Note de Paris, 1834). Ch.]
+
+ [Note 245: Par pitié sans doute et par
+ reconnaissance pour le médecin qui l'avait si bien
+ soigné, Chateaubriand n'a pas cru devoir dire ce
+ que fut le rôle de Cheftel fils. Il ne se contenta
+ pas de vendre les secrets du marquis de La Rouërie,
+ il trahit jusqu'au cadavre de celui qui avait été
+ son ami. Ses perfides manoeuvres conduisirent au
+ tribunal révolutionnaire ceux dont il avait paru
+ servir les desseins; il fit monter sur l'échafaud
+ ces trois femmes héroïques, Thérèse de Moëlien, Mme
+ de la Motte de la Guyomarais et Mme de La Fonchais,
+ la soeur d'André Desilles.]
+
+Je fus six semaines en péril. Ma mère vint un matin s'asseoir au bord
+de mon lit, et me dit: «Il est temps de vous décider; votre frère est
+à même de vous obtenir un bénéfice; mais, avant d'entrer au séminaire,
+il faut vous bien consulter, car si je désire que vous embrassiez
+l'état ecclésiastique, j'aime encore mieux vous voir homme du monde
+que prêtre scandaleux.»
+
+D'après ce qu'on vient de lire, on peut juger si la proposition de ma
+pieuse mère tombait à propos. Dans les événements majeurs de ma vie,
+j'ai toujours su promptement ce que je devais éviter; un mouvement
+d'honneur me pousse. Abbé, je me parus ridicule. Évêque, la majesté du
+sacerdoce m'imposait et je reculais avec respect devant l'autel. (p. 162)
+Ferais-je, comme évêque, des efforts afin d'acquérir des vertus, ou me
+contenterais-je de cacher mes vices? Je me sentais trop faible pour le
+premier parti, trop franc pour le second. Ceux qui me traitent
+d'hypocrite et d'ambitieux me connaissent peu: je ne réussirai jamais
+dans le monde, précisément parce qu'il me manque une passion et un
+vice, l'ambition et l'hypocrisie. La première serait tout au plus chez
+moi de l'amour-propre piqué; je pourrais désirer quelquefois être
+ministre ou roi pour me rire de mes ennemis; mais au bout de
+vingt-quatre heures je jetterais mon portefeuille et ma couronne par
+la fenêtre.
+
+Je dis donc à ma mère que je n'étais pas assez fortement appelé à
+l'état ecclésiastique. Je variais pour la seconde fois dans mes
+projets: je n'avais point voulu me faire marin, je ne voulais plus
+être prêtre. Restait la carrière militaire; je l'aimais: mais comment
+supporter la perte de mon indépendance et la contrainte de la
+discipline européenne? Je m'avisai d'une chose saugrenue: je déclarai
+que j'irais au Canada défricher des forêts, ou aux Indes chercher du
+service dans les armées des princes de ce pays.
+
+Par un de ces contrastes qu'on remarque chez tous les hommes, mon
+père, si raisonnable d'ailleurs, n'était jamais trop choqué d'un
+projet aventureux. Il gronda ma mère de mes tergiversations, mais il
+se décida à me faire passer aux Indes. On m'envoya à Saint-Malo; on y
+préparait un armement pour Pondichéry.
+
+ * * * * *
+
+Deux mois s'écoulèrent: je me retrouvai seul dans mon île (p. 163)
+maternelle: la Villeneuve y venait de mourir. En allant la pleurer au
+bord du lit vide et pauvre où elle expira, j'aperçus le petit chariot
+d'osier dans lequel j'avais appris à me tenir debout sur ce triste
+globe. Je me représentais ma vieille bonne, attachant du fond de sa
+couche ses regards affaiblis sur cette corbeille roulante: ce premier
+monument de ma vie en face de dernier monument de la vie de ma seconde
+mère, l'idée des souhaits de bonheur que la bonne Villeneuve adressait
+au ciel pour son nourrisson en quittant le monde, cette preuve d'un
+attachement si constant, si désintéressé, si pur, me brisaient le
+coeur de tendresse, de regrets et de reconnaissance.
+
+Du reste, rien de mon passé à Saint-Malo: dans le port je cherchais en
+vain les navires aux cordes desquels je me jouais; ils étaient partis
+ou dépecés; dans la ville, l'hôtel où j'étais né avait été transformé
+en auberge. Je touchais presque à mon berceau et déjà tout un monde
+s'était écroulé. Étranger aux lieux de mon enfance, en me rencontrant
+on demandait qui j'étais, par l'unique raison que ma tête s'élevait de
+quelques lignes de plus au-dessus du sol vers lequel elle s'inclinera
+de nouveau dans peu d'années. Combien rapidement et que de fois nous
+changeons d'existence et de chimère! Des amis nous quittent, d'autres
+leur succèdent; nos liaisons varient: il y a toujours un temps où nous
+ne possédions rien de ce que nous possédons, un temps où nous n'avons
+rien de ce que nous eûmes. L'homme n'a pas une seule et même vie; il
+en a plusieurs mises bout à bout, et c'est sa misère.
+
+Désormais sans compagnon, j'explorais l'arène qui vit mes (p. 164)
+châteaux de sable: _campos ubi Troja fuit_. Je marchais sur la plage
+désertée de la mer. Les grèves abandonnées du flux m'offraient l'image
+de ces espaces désolés que les illusions laissent autour de nous
+lorsqu'elles se retirent. Mon compatriote Abailard[246] regardait
+comme moi ces flots, il y a huit cents ans, avec le souvenir de son
+Héloïse; comme moi il voyait fuir quelque vaisseau (_ad horizontis
+undas_), et son oreille était bercée ainsi que la mienne de
+l'unisonange des vagues. Je m'exposais au brisement de la lame en me
+livrant aux imaginations funestes que j'avais apportées des bois de
+Combourg. Un cap, nommé Lavarde, servait de terme à mes courses: assis
+sur la pointe de ce cap, dans les pensées les plus amères, je me
+souvenais que ces mêmes rochers servaient à cacher mon enfance, à
+l'époque des fêtes; j'y dévorais mes larmes, et mes camarades
+s'enivraient de joie. Je ne me sentais ni plus aimé, ni plus heureux.
+Bientôt j'allais quitter ma patrie pour émietter mes jours en divers
+climats. Ces réflexions me navraient à mort, et j'étais tenté de me
+laisser tomber dans les flots.
+
+ [Note 246: Pierre _Abailard_ (1079-1142) est né au
+ Pallet, petit bourg à quatre lieues de Nantes.]
+
+Une lettre me rappelle à Combourg: j'arrive, je soupe avec ma famille;
+monsieur mon père ne me dit pas un mot, ma mère soupire, Lucile paraît
+consternée; à dix heures on se retire. J'interroge ma soeur; elle ne
+savait rien. Le lendemain à huit heures du matin on m'envoie chercher.
+Je descends: mon père m'attendait dans son cabinet.
+
+«Monsieur le chevalier, me dit-il, il faut renoncer à vos folies. (p. 165)
+Votre frère a obtenu pour vous un brevet de sous-lieutenant au
+régiment de Navarre. Vous allez partir pour Rennes, et de là pour
+Cambrai. Voilà cent louis; ménagez-les. Je suis vieux et malade; je
+n'ai pas longtemps à vivre. Conduisez-vous en homme de bien et ne
+déshonorez jamais votre nom.»
+
+Il m'embrassa. Je sentis ce visage ridé et sévère se presser avec
+émotion contre le mien: c'était pour moi le dernier embrassement
+paternel.
+
+Le comte de Chateaubriand, homme redoutable à mes yeux, ne me parut
+dans ce moment que le père le plus digne de ma tendresse. Je me jetai
+sur sa main décharnée et pleurai. Il commençait d'être attaqué d'une
+paralysie; elle le conduisit au tombeau; son bras gauche avait un
+mouvement convulsif qu'il était obligé de contenir avec sa main
+droite. Ce fut en retenant ainsi son bras et après m'avoir remis sa
+vieille épée, que, sans me donner le temps de me reconnaître, il me
+conduisit au cabriolet qui m'attendait dans la Cour Verte. Il m'y fit
+monter devant lui. Le postillon partit, tandis que je saluais des yeux
+ma mère et ma soeur qui fondaient en larmes sur le perron.
+
+Je remontai la chaussée de l'étang; je vis les roseaux de mes
+hirondelles, le ruisseau du moulin et la prairie: je jetai un regard
+sur le château. Alors, comme Adam après son péché, je m'avançai sur la
+terre inconnue: le monde était tout devant moi: _and the world was all
+before him_[247].
+
+ [Note 247: Ce sont les derniers vers du _Paradis
+ perdu_, chant XIIe:
+
+ The world was all before them, where to choose
+ Their place of rest, and Providence their guide!]
+
+Depuis cette époque, je n'ai revu Combourg que trois fois: après (p. 166)
+la mort de mon père, nous nous y trouvâmes en deuil, pour partager
+notre héritage et nous dire adieu. Une autre fois j'accompagnais ma
+mère à Combourg: elle s'occupait de l'ameublement du château; elle
+attendait mon frère, qui devait amener ma belle-soeur en Bretagne. Mon
+frère ne vint point; il eut bientôt avec sa jeune épouse, de la main
+du bourreau, un autre chevet que l'oreiller préparé des mains de ma
+mère. Enfin je traversai une troisième fois Combourg, en allant
+m'embarquer à Saint-Malo pour l'Amérique. Le château était abandonné,
+je fus obligé de descendre chez le régisseur. Lorsque, en errant dans
+le grand Mail, j'aperçus du fond d'une allée obscure le perron désert,
+la porte et les fenêtres fermées, je me trouvai mal[248]. Je regagnai
+avec peine le village; j'envoyai chercher mes chevaux et je partis au
+milieu de la nuit.
+
+ [Note 248: Dans _René_, Chateaubriand a immortalisé
+ le souvenir de cette dernière visite à Combourg:
+ «J'arrivai au château par la longue avenue de
+ sapins; je traversai à pied les cours désertes; je
+ m'arrêtai à regarder les fenêtres fermées ou
+ demi-brisées, le chardon qui croissait au pied des
+ murs, les feuilles qui jonchaient le seuil des
+ portes, et ce perron solitaire où j'avais vu si
+ souvent mon père et ses fidèles serviteurs. Les
+ marches étaient déjà couvertes de mousse; le
+ violier jaune croissait entre leurs pierres
+ déjointes et tremblantes. Un gardien inconnu
+ m'ouvrit brusquement les portes..... J'entrai sous
+ le toit de mes ancêtres. Je parcourus les
+ appartements sonores où l'on n'entendait que le
+ bruit de mes pas. Les chambres étaient à peine
+ éclairées par la faible lumière qui pénétrait entre
+ les volets fermés: je visitai celle où ma mère
+ avait perdu la vie en me mettant au monde, celle où
+ se retirait mon père, celle où j'avais dormi dans
+ mon berceau, celle enfin où l'amitié avait reçu mes
+ premiers voeux dans le sein d'une soeur. Partout
+ les salles étaient détendues, et l'araignée filait
+ sa toile dans les couches abandonnées. Je sortis
+ précipitamment de ces lieux, je m'en éloignai à
+ grands pas sans oser tourner la tête. Qu'ils sont
+ doux, mais qu'ils sont rapides, les moments que les
+ frères et les soeurs passent dans leurs jeunes
+ années, réunis sous l'aile de leurs vieux parents!
+ La famille de l'homme n'est que d'un jour; le
+ souffle de Dieu la disperse comme une fumée. A
+ peine le fils connaît-il le père, le père le fils,
+ le frère la soeur, la soeur le frère! Le chêne voit
+ germer ses glands autour de lui; il n'en est pas
+ ainsi des enfants des hommes!»]
+
+Après quinze années d'absence, avant de quitter de nouveau la France
+et de passer en Terre sainte, je courus embrasser à Fougères ce qui me
+restait de ma famille. Je n'eus pas le courage d'entreprendre le (p. 167)
+pèlerinage des champs où la plus vive partie de mon existence fut
+attachée. C'est dans les bois de Combourg que je suis devenu ce que je
+suis, que j'ai commencé à sentir la première atteinte de cet ennui que
+j'ai traîné toute ma vie, de cette tristesse qui a fait mon tourment
+et ma félicité. Là, j'ai cherché un coeur qui pût entendre le mien;
+là, j'ai vu se réunir, puis se disperser ma famille. Mon père y rêva
+son nom rétabli, la fortune de sa maison renouvelée: autre chimère que
+le temps et les révolutions ont dissipée. De six enfants que nous
+étions, nous ne restons plus que trois: mon frère, Julie et Lucile ne
+sont plus, ma mère est morte de douleur, les cendres de mon père ont
+été arrachées de son tombeau.
+
+Si mes ouvrages me survivent, si je dois laisser un nom, peut-être un
+jour, guidé par ces _Mémoires_, quelque voyageur viendra visiter les
+lieux que j'ai peints. Il pourra reconnaître le château; mais il
+cherchera vainement le grand bois: le berceau de mes songes a disparu
+comme ces songes. Demeuré seul debout sur son rocher, l'antique donjon
+pleure les chênes, vieux compagnons qui l'environnaient et le (p. 168)
+protégeaient contre la tempête. Isolé comme lui, j'ai vu comme lui
+tomber autour de moi la famille qui embellissait mes jours et me
+prêtait son abri: heureusement ma vie n'est pas bâtie sur la terre
+aussi solidement que les tours où j'ai passé ma jeunesse, et l'homme
+résiste moins aux orages que les monuments élevés par ses mains.
+
+
+
+
+LIVRE IV[249] (p. 169)
+
+ [Note 249: Ce livre a été écrit à Berlin (mars et
+ avril 1821). Il a été revu en juillet 1846.]
+
+Berlin.--Potsdam.--Frédéric.--Mon frère.--Mon cousin Moreau.--Ma soeur,
+la comtesse de Farcy.--Julie mondaine.--Dîner.--Pommereul.--Mme de
+Chastenay.--Cambrai.--Le régiment de Navarre.--La Martinière.--Mort
+de mon père.--Regrets.--Mon père m'eut-il apprécié?--Retour en
+Bretagne.--Séjour chez ma soeur aînée.--Mon frère m'appelle à Paris.--Ma
+vie solitaire à Paris.--Présentation à Versailles.--Chasse avec le roi.
+
+
+Il y a loin de Combourg à Berlin, d'un jeune rêveur à un vieux
+ministre. Je retrouve dans ce qui précède ces paroles: «Dans combien
+de lieux ai-je commencé à écrire ces _Mémoires_, et dans quel lieu les
+finirai-je?»
+
+Près de quatre ans ont passé entre la date des faits que je viens de
+raconter et celle où je reprends ces _Mémoires_. Mille choses sont
+survenues; un second homme s'est trouvé en moi, l'homme politique: j'y
+suis fort peu attaché. J'ai défendu les libertés de la France, qui
+seules peuvent faire durer le trône légitime. Avec le _Conservateur_[250]
+j'ai mis M. de Villèle au pouvoir; j'ai vu mourir le duc de Berry (p. 170)
+et j'ai honoré sa mémoire[251]. Afin de tout concilier, je me
+suis éloigné; j'ai accepté l'ambassade de Berlin[252].
+
+ [Note 250: Le _Conservateur_ avait été fondé par
+ Chateaubriand au mois d'octobre 1818. Il avait pour
+ devise: _Le Roi, la Charte et les Honnêtes Gens_.
+ Ses principaux rédacteurs étaient, avec
+ Chateaubriand, qui n'a peut-être rien écrit de plus
+ parfait que certains articles de ce recueil, l'abbé
+ de La Mennais, le vicomte de Bonald, Fiévée,
+ Berryer fils, Eugène Genoude, le vicomte de
+ Castelbajac, le marquis d'Herbouville, M. Agier, le
+ cardinal de La Luzerne, le duc de Fitz-James, etc.
+ Le _Conservateur_ cessa de paraître le 29 mars
+ 1820, à la suite du rétablissement de la censure.]
+
+ [Note 251: Les _Mémoires sur la vie et la mort de
+ Mgr le duc de Berry_ avaient paru dès le mois
+ d'avril 1820.]
+
+ [Note 252: Chateaubriand fut nommé, par Ordonnance
+ du 28 novembre 1820, envoyé extraordinaire et
+ ministre plénipotentiaire près la cour de Prusse.]
+
+J'étais hier à Potsdam, caserne ornée, aujourd'hui sans soldats:
+j'étudiais le faux Julien dans sa fausse Athènes. On m'a montré à
+_Sans-Souci_ la table où un grand monarque allemand mettait en petits
+vers français les maximes encyclopédiques; la chambre de Voltaire,
+décorée de singes et de perroquets de bois, le moulin que se fit un
+jeu de respecter celui qui ravageait des provinces, le tombeau du
+cheval _César_ et des levrettes _Diane_, _Amourette_, _Biche_,
+_Superbe_ et _Pax_. Le royal impie se plut à profaner même la religion
+des tombeaux en élevant des mausolées à ses chiens; il avait marqué sa
+sépulture auprès d'eux, moins par mépris des hommes que par
+ostentation du néant.
+
+On m'a conduit au nouveau palais, déjà tombant. On respecte dans
+l'ancien château de Potsdam les taches de tabac, les fauteuils
+déchirés et souillés, enfin toutes les traces de la malpropreté du
+prince renégat. Ces lieux immortalisent à la fois la saleté du
+cynique, l'impudence de l'athée, la tyrannie du despote et la gloire
+du soldat.
+
+Une seule chose a attiré mon attention: l'aiguille d'une pendule fixée
+sur la minute où Frédéric expira; j'étais trompé par l'immobilité (p. 171)
+de l'image: les heures ne suspendent point leur fuite; ce
+n'est pas l'homme qui arrête le temps, c'est le temps qui arrête
+l'homme. Au surplus, peu importe le rôle que nous avons joué dans la
+vie; l'éclat ou l'obscurité de nos doctrines, nos richesses ou nos
+misères, nos joies ou nos douleurs, ne changent rien à la mesure de
+nos jours. Que l'aiguille circule sur un cadran d'or ou de bois, que
+le cadran plus ou moins large remplisse le chaton d'une bague ou la
+rosace d'une basilique, l'heure n'a que la même durée.
+
+Dans un caveau de l'église protestante, immédiatement au-dessous de la
+chaire du schismatique défroqué, j'ai vu le cercueil du sophiste à
+couronne. Ce cercueil est de bronze; quand on le frappe, il retentit.
+Le gendarme qui dort dans ce lit d'airain ne serait pas même arraché à
+son sommeil par le bruit de sa renommée; il ne se réveillera qu'au son
+de la trompette, lorsqu'elle l'appellera sur son dernier champ de
+bataille, en face du Dieu des armées.
+
+J'avais un tel besoin de changer d'impression que j'ai trouvé du
+soulagement à visiter la Maison-de-Marbre. Le roi qui la fit
+construire m'adressa autrefois quelques paroles honorables, quand,
+pauvre officier, je traversai son armée. Du moins, ce roi partagea les
+faiblesses ordinaires des hommes; vulgaire comme eux, il se réfugia
+dans les plaisirs. Les deux squelettes se mettent-ils en peine
+aujourd'hui de la différence qui fut entre eux jadis, lorsque l'un
+était le grand Frédéric, et l'autre Frédéric-Guillaume[253]?
+Sans-Souci et la Maison-de-Marbre sont également des ruines sans (p. 172)
+maître.
+
+ [Note 253: Frédéric-Guillaume II (1744-1797), neveu
+ et successeur du grand Frédéric.]
+
+A tout prendre, bien que l'énormité des événements de nos jours ait
+rapetissé les événements passés, bien que Rosbach, Lissa, Liegnitz,
+Torgau, etc., etc., ne soient plus que des escarmouches auprès des
+batailles de Marengo, d'Austerlitz, d'Iéna, de la Moskova, Frédéric
+souffre moins que d'autres personnages de la comparaison avec le géant
+enchaîné à Sainte-Hélène. Le roi de Prusse et Voltaire sont deux
+figures bizarrement groupées qui vivront: le second détruisait une
+société avec la philosophie qui servait au premier à fonder un
+royaume.
+
+Les soirées sont longues à Berlin. J'habite un hôtel appartenant à
+madame la duchesse de Dino[254]. Dès l'entrée de la nuit, mes (p. 173)
+secrétaires m'abandonnent[255]. Quand il n'y a pas de fête à la cour
+pour le mariage du grand-duc et de la grande-duchesse Nicolas[256], je
+reste chez moi. Enfermé seul auprès d'un poêle à figure morne, je
+n'entends que le cri de la sentinelle de la porte de Brandebourg, et
+les pas sur la neige de l'homme qui siffle les heures. A quoi
+passerai-je mon temps? Des livres? je n'en ai guère: si je continuais
+mes _Mémoires_?
+
+ [Note 254: Dorothée, princesse de Courlande, née le
+ 21 août 1795, de Pierre, dernier duc de Courlande,
+ et de Dorothée, comtesse de Miden. Elle épousa, le
+ 22 avril 1810, le comte Edmond de Périgord, neveu
+ du prince de Talleyrand. Ce dernier, à l'époque du
+ Congrès de Vienne, dut renoncer à la principauté de
+ Bénévent et reçut en échange le duché de Dino en
+ Calabre: il en abandonna le titre à son neveu, et
+ sa nièce s'appela dès lors _duchesse de Dino_. Ce
+ fut à elle qu'il confia le soin de faire les
+ honneurs de son salon. Femme éminente, d'un esprit
+ sérieux, cultivé et indépendant, elle déploya dans
+ cette tâche tant de charme et de tact que l'on
+ accourait à l'hôtel de la rue Saint-Florentin pour
+ elle peut-être plus encore que pour le maître de la
+ maison. Elle ne quitta plus le prince et entoura de
+ soins les années de sa vieillesse. Ce fut elle qui
+ lui parla d'une réconciliation avec l'Église; ce
+ fut sur ses instances qu'il signa, le 17 mai 1838,
+ sa rétractation et sa lettre au Saint-Père. Le 3
+ mai, précédant de quelques jours dans la tombe son
+ frère le prince de Talleyrand, le _duc de
+ Talleyrand-Périgord_ était mort à l'âge de
+ soixante-dix-huit ans, et ce titre était passé à
+ son fils Edmond de Talleyrand-Périgord. Madame de
+ Dino, devenue _duchesse de Talleyrand_, mourut à
+ son tour le 19 septembre 1862. (Voir, à l'Appendice
+ du tome III des _Souvenirs du baron de Barante_, la
+ _Notice sur la duchesse de Dino_.)]
+
+ [Note 255: Le comte Roger de Caux, premier
+ secrétaire; le chevalier de Cussy, deuxième
+ secrétaire.--Le comte Roger de _Caux_, après avoir
+ été secrétaire à Madrid (1814) et à la Haye (1816),
+ était depuis 1820 secrétaire à Berlin. Lors de la
+ guerre d'Espagne, il fut attaché à l'expédition du
+ duc d'Angoulême avec le titre de chargé d'affaires
+ à Madrid. Il a rempli le fonctions de ministre de
+ France à Hanovre du 1er juin 1823 au 15 mai
+ 1831.--Le chevalier _de Cussy_, né à
+ Saint-Étienne-de-Montluc (Loire-Inférieure) le 1er
+ décembre 1795, était deuxième secrétaire à Berlin
+ depuis le 1er février 1820. Il devint en 1823
+ secrétaire à Dresde. De 1827 à 1845, il fut
+ successivement consul à Fernambouc, à Corfou, à
+ Rotterdam, à Dublin et à Dantzick. Consul général à
+ Palerme (12 mars 1845), puis à Livourne (novembre
+ 1847), il fut mis à la retraite le 13 avril 1848.
+ Il avait épousé en 1828 Mlle Amélie Dubourg de
+ Rosnay, fille du général de ce nom.]
+
+ [Note 256: Aujourd'hui l'empereur et l'impératrice
+ de Russie. (Paris, note 1832.) Ch.--_Nicolas Ier_
+ (1796-1855). Troisième fils de Paul Ier, il monta
+ sur le trône en 1825, à la mort d'Alexandre Ier,
+ son frère aîné, par l'effet de la renonciation de
+ son autre frère, l'archiduc Constantin. Il avait
+ épousé la princesse Charlotte de Prusse, fille du
+ roi Frédéric-Guillaume III.]
+
+Vous m'avez laissé sur le chemin de Combourg à Rennes: je débarquai
+dans cette dernière ville chez un de mes parents. Il m'annonça, tout
+joyeux, qu'une dame de sa connaissance, allant à Paris, avait une
+place à donner dans sa voiture, et qu'il se faisait fort de (p. 174)
+déterminer cette dame à me prendre avec elle. J'acceptai, en
+maudissant la courtoisie de mon parent. Il conclut l'affaire et me
+présenta bientôt à ma compagne de voyage, marchande de modes, leste et
+désinvolte, qui se prit à rire en me regardant. A minuit les chevaux
+arrivèrent et nous partîmes.
+
+Me voilà dans une chaise de poste, seul avec une femme, au milieu de
+la nuit. Moi, qui de ma vie n'avais regardé une femme sans rougir,
+comment descendre de la hauteur de mes songes à cette effrayante
+vérité? Je ne savais où j'étais; je me collais dans l'angle de la
+voiture de peur de toucher la robe de madame Rose. Lorsqu'elle me
+parlait, je balbutiais sans lui pouvoir répondre. Elle fut obligée de
+payer le postillon, de se charger de tout, car je n'étais capable de
+rien. Au lever du jour, elle regarda avec un nouvel ébahissement ce
+nigaud dont elle regrettait de s'être emberloquée.
+
+Dès que l'aspect du paysage commença de changer et que je ne reconnus
+plus l'habillement et l'accent des paysans bretons, je tombai dans un
+abattement profond, ce qui augmenta le mépris que madame Rose avait de
+moi. Je m'aperçus du sentiment que j'inspirais, et je reçus de ce
+premier essai du monde une impression que le temps n'a pas
+complètement effacée. J'étais né sauvage et non vergogneux; j'avais la
+modestie de mes années, je n'en avais pas l'embarras. Quand je devinai
+que j'étais ridicule par mon bon côté, ma sauvagerie se changea en une
+timidité insurmontable. Je ne pouvais plus dire un mot: je sentais que
+j'avais quelque chose à cacher, et que ce quelque chose était une
+vertu; je pris le parti de me cacher moi-même pour porter en paix (p. 175)
+mon innocence.
+
+Nous avancions vers Paris. A la descente de Saint-Cyr, je fus frappé
+de la grandeur des chemins et de la régularité des plantations.
+Bientôt nous atteignîmes Versailles: l'orangerie et ses escaliers de
+marbre m'émerveillèrent. Les succès de la guerre d'Amérique avaient
+ramené des triomphes au château de Louis XIV; la reine y régnait dans
+l'éclat de sa jeunesse et de la beauté: le trône, si près de sa chute,
+semblait n'avoir jamais été plus solide. Et moi, passant obscur, je
+devais survivre à cette pompe, je devais demeurer pour voir les bois
+de Trianon aussi déserts que ceux dont je sortais alors.
+
+Enfin, nous entrâmes dans Paris. Je trouvais à tous les visages un air
+goguenard: comme le gentilhomme périgourdin, je croyais qu'on me
+regardait pour se moquer de moi. Madame Rose se fit conduire rue du
+Mail, à l'_Hôtel de l'Europe_, et s'empressa de se débarrasser de son
+imbécile. A peine étais-je descendu de voiture, qu'elle dit au
+portier: «Donnez une chambre à ce monsieur.--Votre servante,»
+ajouta-t-elle, en me faisant une révérence courte. Je n'ai de mes
+jours revu madame Rose.
+
+ * * * * *
+
+Une femme monta devant moi un escalier noir et roide, tenant une clef
+étiquetée à la main; un Savoyard me suivit portant ma petite malle.
+Arrivée au troisième étage, la servante ouvrit une chambre; le
+Savoyard posa la malade en travers sur les bras d'un fauteuil. La
+servante me dit: «Monsieur veut-il quelque chose?»--Je répondis:
+«Non.» Trois coups de sifflet partirent; la servante cria: (p. 176)
+«On y va!» sortit brusquement, ferma la porte et dégringola l'escalier
+avec le Savoyard. Quand je me vis seul enfermé, mon coeur se serra
+d'une si étrange sorte qu'il s'en fallut peu que je ne reprisse le
+chemin de la Bretagne. Tout ce que j'avais entendu dire de Paris me
+revenait dans l'esprit; j'étais embarrassé de cent manières. Je
+m'aurais voulu coucher, et le lit n'était point fait; j'avais faim, et
+je ne savais comment dîner. Je craignais de manquer aux usages:
+fallait-il appeler les gens de l'hôtel? fallait-il descendre? à qui
+m'adresser? Je me hasardai à mettre la tête à la fenêtre: je n'aperçus
+qu'une petite cour intérieure, profonde comme un puits, où passaient
+et repassaient des gens qui ne songeraient de leur vie au prisonnier
+du troisième étage. Je vins me rasseoir auprès de la sale alcôve où je
+me devais coucher, réduit à contempler les personnages du papier peint
+qui en tapissait l'intérieur. Un bruit lointain de voix se fait
+entendre, augmente, approche; ma porte s'ouvre: entrent mon frère et
+un de mes cousins, fils d'une soeur de ma mère qui avait fait un assez
+mauvais mariage. Madame Rose avait pourtant eu pitié du benêt, elle
+avait fait dire à mon frère, dont elle avait su l'adresse à Rennes,
+que j'étais arrivé à Paris. Mon frère m'embrassa. Mon cousin
+Moreau[257] était un grand et gros homme, tout barbouillé de tabac,
+mangeant comme un ogre, parlant beaucoup, toujours trottant,
+soufflant, étouffant, la bouche entr'ouverte, la langue à moitié
+tirée, connaissant toute la terre, vivant dans les tripots, les (p. 177)
+antichambres et les salons. «Allons, chevalier, s'écria-t-il, vous
+voilà à Paris; je vais vous mener chez madame de Chastenay?»
+Qu'était-ce que cette femme dont j'entendais prononcer le nom pour la
+première fois? Cette proposition me révolta contre mon cousin Moreau.
+«Le chevalier a sans doute besoin de repos, dit mon frère; nous irons
+voir madame de Farcy, puis il reviendra dîner et se coucher.»
+
+ [Note 257: Sur le cousin Moreau et sur sa mère
+ Julie-Angélique-Hyacinthe de Bedée, soeur de madame
+ de Chateaubriand, voir, à l'Appendice, le n° VII:
+ _Le cousin Moreau_.]
+
+Un sentiment de joie entra dans mon coeur: le souvenir de ma famille
+au milieu d'un monde indifférent me fut un baume. Nous sortîmes. Le
+cousin Moreau tempêta au sujet de ma mauvaise chambre, et enjoignit à
+mon hôte de me faire descendre au moins d'un étage. Nous montâmes dans
+la voiture de mon frère, et nous nous rendîmes au couvent qu'habitait
+madame de Farcy.
+
+Julie se trouvait depuis quelque temps à Paris pour consulter les
+médecins. Sa charmante figure, son élégance et son esprit l'avaient
+bientôt fait rechercher. J'ai déjà dit qu'elle était née avec un vrai
+talent pour la poésie[258]. Elle est devenue une sainte, après avoir
+été une des femmes les plus agréables de son siècle: l'abbé (p. 178)
+Carron a écrit sa vie[259]. Ces apôtres qui vont partout à la
+recherche des âmes ressentent pour elles l'amour qu'un Père de
+l'Église attribue au Créateur: «Quand une âme arrive au ciel,» dit ce
+Père, avec la simplicité de coeur d'un chrétien primitif et la naïveté
+du génie grec, «Dieu la prend sur ses genoux et l'appelle sa fille».
+
+ [Note 258: Avec une figure que l'on trouvait
+ charmante, une imagination pleine de fraîcheur et
+ de grâce, avec beaucoup d'esprit naturel, se
+ développèrent en elle ces talents brillants
+ auxquels les amis de la terre et de ses vaines
+ jouissances attachent un si puissant intérêt.
+ _Mademoiselle de Chateaubriand faisait agréablement
+ et facilement les vers_; sa mémoire se montrait
+ fort étendue, sa lecture prodigieuse; c'était en
+ elle une véritable passion. On a connu d'elle une
+ traduction en vers du septième chant de la
+ _Jérusalem délivrée_, quelques épîtres et deux
+ actes d'une comédie où les moeurs de ce siècle
+ étaient peintes avec autant de finesse que de
+ goût.» (L'abbé Carron, _Vie_ de Julie de
+ Chateaubriand, comtesse de Farcy.)]
+
+ [Note 259: J'ai placé la vie de ma soeur Julie au
+ supplément de ces Mémoires. (Note B.)--Ch.]
+
+Lucile a laissé une poignante lamentation: _A la soeur que je n'ai
+plus_. L'admiration de l'abbé Carron pour Julie explique et justifie
+les paroles de Lucile. Le récit du saint prêtre montre aussi que j'ai
+dit vrai dans la préface du _Génie du christianisme_, et sert de
+preuve à quelques parties de mes _Mémoires_.
+
+Julie innocente se livra aux mains du repentir; elle consacra les
+trésors de ses austérités au rachat de ses frères; et, à l'exemple de
+l'illustre Africaine sa patronne, elle se fit martyre.
+
+L'abbé Carron, l'auteur de la _Vie des Justes_, est cet ecclésiastique
+mon compatriote, le François de Paule de l'exil[260], dont la
+renommée, révélée par les affligés, perça même à travers la (p. 179)
+renommée de Bonaparte. La voix d'un pauvre vicaire proscrit n'a point
+été étouffée par les retentissements d'une révolution qui bouleversait
+la société; il parut être revenu tout exprès de la terre étrangère
+pour écrire les vertus de ma soeur: il a cherché parmi nos ruines, il
+a découvert une victime et une tombe oubliées.
+
+ [Note 260: L'abbé _Carron_ (Guy-Toussaint-Joseph),
+ né à Rennes le 25 février 1760. Réfugié en
+ Angleterre après le 10 Août, il fonda à
+ Somers-Town, près Londres, plusieurs établissements
+ charitables, et notamment deux maisons d'éducation
+ destinées à recevoir les enfants des émigrés
+ pauvres. A la première Restauration il fut invité
+ par Louis XVIII à revenir à Paris, amenant avec lui
+ ses élèves et les dames qui s'étaient consacrées,
+ sous sa direction, à cette oeuvre de dévouement.
+ L'_Institut des nobles orphelines_--tel fut alors
+ le titre que prit l'établissement de l'abbé
+ Carron--fut installé rue du faubourg Saint-Jacques,
+ au nº 12 de l'impasse des Feuillantines. Le retour
+ de l'île d'Elbe obligea le saint prêtre à reprendre
+ le chemin de l'exil; il se trouvait, en effet,
+ compris dans l'un des nombreux décrets de
+ proscription que Napoléon avait lancés de Lyon. Il
+ ne revint en France que le 8 novembre 1815. En
+ 1816, la duchesse d'Angoulême consentit à ce que
+ son établissement prit le nom d'_Institut royal de
+ Marie-Thérèse_. C'est dans cette maison qu'il
+ mourut le 15 mars 1821. Il avait écrit un nombre
+ considérable d'ouvrages, dont les principaux sont:
+ _les Confesseurs de la foi dans l'Église gallicane
+ à la fin du XVIIIe siècle_, et les _Vies des
+ Justes_ dans les différentes conditions de la vie.
+ Ce dernier recueil, qui ne forme pas moins de huit
+ volumes, se divise en plusieurs séries: _Vies des
+ Justes dans l'état du mariage_;--_dans l'étude des
+ lois ou dans la Magistrature_;--_dans la profession
+ des armes_;--_dans l'épiscopat et le
+ sacerdoce_;--_parmi les filles chrétiennes_;--_dans les
+ conditions ordinaires de la société_;--_dans les plus
+ humbles conditions de la société_;--_dans les plus
+ hauts rangs de la société_. C'est dans cette
+ dernière série que se trouve la vie de Mme de
+ Farcy.--Voir la _Vie de l'abbé Carron_, par un
+ Bénédictin de la congrégation de France, un volume
+ in-8, 1866.]
+
+Lorsque le nouvel hagiographe fait la peinture des religieuses
+cruautés de Julie, on croit entendre Bossuet dans le sermon sur la
+profession de foi de mademoiselle de La Vallière:
+
+«Osera-t-elle toucher à ce corps si tendre, si chéri, si ménagé?
+N'aura-t-on point pitié de cette complexion délicate? Au contraire!
+c'est à lui principalement que l'âme s'en prend comme à son plus
+dangereux séducteur; elle se met des bornes; resserrée de toutes
+parts, elle ne peut plus respirer que du côté du ciel.»
+
+Je ne puis me défendre d'une certaine confusion en retrouvant (p. 180)
+mon nom dans les dernières lignes tracées par la main du vénérable
+historien de Julie[261]. Qu'ai-je affaire avec mes faiblesses auprès
+de si hautes perfections? Ai-je tenu tout ce que le billet de ma soeur
+m'avait fait promettre, lorsque je le reçus pendant mon émigration à
+Londres? Un livre suffit-il à Dieu? n'est-ce pas ma vie que je devrais
+lui présenter? Or, cette vie est-elle conforme au _Génie du
+christianisme_? Qu'importe que j'aie tracé des images plus ou moins
+brillantes de la religion, si mes passions jettent une ombre sur ma
+foi! Je n'ai pas été jusqu'au bout; je n'ai pas endossé le cilice:
+cette tunique de mon viatique aurait bu et séché mes sueurs. Mais,
+voyageur lassé, je me suis assis au bord du chemin: fatigué ou non, il
+faudra bien que je me relève, que j'arrive où ma soeur est arrivée.
+
+ [Note 261: La Vie de Julie de Chateaubriand se
+ termine en effet par ces lignes: «Mlle de
+ Chateaubriand n'était pas fille unique: hélas! la
+ postérité, en s'attachant à ce nom célèbre, dira
+ les victimes qu'il rappelle, victimes d'un
+ dévouement sans bornes à l'autel et au trône. Un de
+ ses frères, avec tant d'autres braves, avait quitté
+ le sol de la patrie quand sa soeur y périt; elle
+ avait vu la tombe s'ouvrir devant elle, et ce fut
+ de ses bords qu'elle fit tenir, à ce frère si chéri
+ et si digne de l'être, le dernier gage de sa
+ tendresse. Écoutons-le nous raconter l'effet que
+ cet envoi touchant fit sur son coeur.» (Suivait un
+ extrait de la Préface de la première édition du
+ _Génie du christianisme_.)]
+
+Il ne manque rien à la gloire de Julie: l'abbé Carron a écrit sa vie;
+Lucile a pleuré sa mort.
+
+ * * * * *
+
+Quand je retrouvai Julie à Paris, elle était dans la pompe de la
+mondanité; elle se montrait couverte de ces fleurs, parée de ces
+colliers, voilée de ces tissus parfumés que saint Clément défend (p. 181)
+aux premières chrétiennes. Saint Basile veut que le milieu de la
+nuit soit pour le solitaire ce que le matin est pour les autres,
+afin de profiter du silence de la nature. Ce milieu de la nuit était
+l'heure où Julie allait à des fêtes dont ses vers, accentués par elle
+avec une merveilleuse euphonie, faisaient la principale séduction.
+
+Julie était infiniment plus jolie que Lucile; elle avait des yeux
+bleus caressants et des cheveux bruns à gaufrures ou à grandes ondes.
+Ses mains et ses bras, modèles de blancheur et de forme, ajoutaient
+par leurs mouvements gracieux quelque chose de plus charmant encore à
+sa taille charmante. Elle était brillante, animée, riait beaucoup sans
+affectation, et montrait en riant des dents perlées. Une foule de
+portraits de femmes du temps de Louis XIV ressemblaient à Julie, entre
+autres ceux des trois Mortemart; mais elle avait plus d'élégance que
+madame de Montespan.
+
+Julie me reçut avec cette tendresse qui n'appartient qu'à une soeur.
+Je sentis protégé en étant serré dans ses bras, ses rubans, son
+bouquet de roses et ses dentelles. Rien ne remplace l'attachement, la
+délicatesse et le dévouement d'une femme; on est oublié de ses frères
+et de ses amis; on est méconnu de ses compagnons: on ne l'est jamais
+de sa mère, de sa soeur ou de sa femme. Quand Harold fut tué à la
+bataille d'Hastings, personne ne le pouvait indiquer dans la foule des
+morts; il fallut avoir recours à une jeune fille, sa bien-aimée. Elle
+vint, et l'infortuné prince fut retrouvé par Edith au cou de cygne:
+«_Editha swanes-hales, quod sonat collum cycni_.»
+
+Mon frère me ramena à mon hôtel; il donna des ordres pour mon (p. 182)
+dîner et me quitta. Je dînai solitaire, je me couchai triste. Je
+passai ma première nuit à Paris à regretter mes bruyères et à trembler
+devant l'obscurité de mon avenir.
+
+A huit heures, le lendemain matin, mon gros cousin arriva; il était
+déjà à sa cinquième ou sixième course. «Eh bien! chevalier, nous
+allons déjeuner; nous dînerons avec Pommereul, et ce soir je vous mène
+chez madame de Chastenay.» Ceci me parut un sort, et je me résignai.
+Tout se passa comme le cousin l'avait voulu. Après déjeuner, il
+prétendit me montrer Paris, et me traîna dans les rues les plus sales
+des environs du Palais-Royal, me racontant les dangers auxquels était
+exposé un jeune homme. Nous fûmes ponctuels au rendez-vous du dîner,
+chez le restaurateur. Tout ce qu'on servit me parut mauvais. La
+conversation et les convives me montrèrent un autre monde. Il fut
+question de la cour, des projets de finances, des séances de
+l'Académie, des femmes et des intrigues du jour, de la pièce nouvelle,
+des succès des acteurs, des actrices et des auteurs.
+
+Plusieurs Bretons étaient au nombre des convives, entre autres le
+chevalier de Guer[262] et Pommereul. Celui-ci était un beau parleur,
+lequel a écrit quelques campagnes de Bonaparte, et que j'étais (p. 183)
+destiné à retrouver à la tête de la librairie[263].
+
+ [Note 262: Julien-Hyacinthe de _Marnière_,
+ chevalier de Guer, fils cadet de Joseph-Julien de
+ Marnière, marquis de Guer, et d'Angélique-Olive de
+ Chappedelaine, né à Rennes le 25 mars 1748. Il
+ émigra en 1791, fit une campagne à l'armée des
+ princes et passa ensuite en Angleterre. En 1795, il
+ rentra en France, et on le retrouve alors à Lyon,
+ où il est un des agents les plus actifs du parti
+ royaliste. Obligé de repasser en Angleterre, il ne
+ revint que sous le Consulat et publia, de 1801 à
+ 1815, plusieurs écrits sur des matières
+ financières, économiques et politiques. Préfet du
+ Lot-et-Garonne sous la Restauration, il venait
+ d'être appelé à la préfecture du Morbihan,
+ lorsqu'il mourut à Paris, le 26 juin 1816.]
+
+ [Note 263: _Pommereul_ (François-René-Jean, baron
+ de), né à Fougères le 12 décembre 1745. Général de
+ division (1796); préfet d'Indre-et-Loire
+ (1800-1805); préfet du Nord (1805-1810);
+ directeur-général de l'imprimerie et de la
+ librairie (1811-1814); commissaire extraordinaire,
+ durant les Cent-Jours, dans la 5e division
+ militaire (Haut et Bas-Rhin). Il fut proscrit par
+ l'ordonnance du 24 juillet 1815, mais, dès 1819, il
+ obtint de rentrer en France. Il mourut à Paris le 5
+ janvier 1823. On lui doit un grand nombre
+ d'ouvrages et, en particulier, celui auquel fait
+ allusion Chateaubriand: _Campagnes du général
+ Bonaparte en Italie pendant les années IV et V de
+ la République française_, in-8°, avec cartes;
+ Paris, l'an VI (1797). Le baron de Pommereul était
+ un homme de rare mérite. Un contemporain, dont les
+ jugements ne pèchent pas d'habitude par excès
+ d'indulgence, le général Thiébault, parle de lui en
+ ces termes: «Quant au général Pommereul, ce que
+ j'avais appris de ses travaux scientifiques et
+ littéraires, des missions qu'il avait remplies, de
+ sa capacité enfin, était fort au-dessous de ce que
+ je trouvai en lui. Peu d'hommes réunissaient à une
+ instruction aussi variée et aussi complète une
+ élocution plus nerveuse. Sa répartie était toujours
+ vive, juste et ferme, et, lorsqu'il entreprenait
+ une discussion, il la soutenait avec une haute
+ supériorité, de même que, lorsqu'il s'emparait d'un
+ sujet, il le développait avec autant d'ordre et de
+ profondeur que de clarté; et tous ces avantages, il
+ les complétait par une noble prestance et une
+ figure qui ne révélait pas moins son caractère que
+ sa sagacité. C'est un des hommes les plus
+ remarquables que j'aie connus.» _Mémoires du
+ général baron Thiébault_, T. III, p. 280.]
+
+Pommereul, sous l'Empire, a joui d'une sorte de renom par sa haine
+pour la noblesse. Quand un gentilhomme s'était fait chambellan, il
+s'écriait plein de joie: «Encore un pot de chambre sur la tête de ces
+nobles!» Et pourtant Pommereul prétendait, et avec raison, être
+gentilhomme. Il signait _Pommereux_, se faisant descendre de la (p. 184)
+famille Pommereux des Lettres de madame de Sévigné[264].
+
+ [Note 264: Lettres de _Mme de Sévigné_, des 4, 11
+ et 18 décembre 1675.]
+
+Mon frère, après le dîner, voulut me mener au spectacle, mais mon
+cousin me réclama pour madame de Chastenay, et j'allai avec lui chez
+ma destinée.
+
+Je vis une belle femme qui n'était plus de la première jeunesse, mais
+qui pouvait encore inspirer un attachement. Elle me reçut bien, tâcha
+de me mettre à l'aise, me questionna sur ma province et sur mon
+régiment. Je fus gauche et embarrassé; je faisais des signes à mon
+cousin pour abréger la visite. Mais lui, sans me regarder, ne
+tarissait point sur mes mérites, assurant que j'avais fait des vers
+dans le sein de ma mère, et m'invitant à célébrer madame de Chastenay.
+Elle me débarrassa de cette situation pénible, me demanda pardon
+d'être obligée de sortir, et m'invita à revenir la voir le lendemain
+matin, avec un son de voix si doux que je promis involontairement
+d'obéir.
+
+Je revins le lendemain seul chez elle: je la trouvai couchée dans une
+chambre élégamment arrangée. Elle me dit qu'elle était un peu
+souffrante, et qu'elle avait la mauvaise habitude de se lever tard. Je
+me trouvais pour la première fois au bord du lit d'une femme qui
+n'était ni ma mère ni ma soeur. Elle avait remarqué la veille ma
+timidité, elle la vainquit au point que j'osai m'exprimer avec une
+sorte d'abandon. J'ai oublié ce que je lui dis; mais il me semble que
+je vois encore son air étonné. Elle me tendit un bras demi-nu et la
+plus belle main du monde, en me disant avec un sourire: «Nous vous
+apprivoiserons.» Je ne baisai pas même cette belle main; je me (p. 185)
+retirai tout troublé. Je partis le lendemain pour Cambrai. Qui
+était cette dame de Chastenay[265]? Je n'en sais rien: elle a passé
+comme une ombre charmante dans ma vie.
+
+ [Note 265: Ce n'était pas la comtesse Victorine de
+ Chastenay, l'auteur des très spirituels _Mémoires_
+ publiés en 1896 par M. Alphonse Roserot. Mme
+ Victorine de Chastenay n'avait que quinze ans en
+ 1786. Elle a raconté elle-même comment elle vit
+ Chateaubriand, _pour la première fois_, non chez
+ elle en 1786, mais beaucoup plus tard, sous le
+ Consulat, à un dîner chez Mme de Coislin, auquel
+ assistait: «l'auteur du _Génie du christianisme_»,
+ alors dans tout l'éclat de sa jeune gloire.
+ _Mémoires de Mme de Chastenay_, T. II, p. 76.]
+
+ * * * * *
+
+Le courrier de la malle me conduisit à ma garnison. Un de mes
+beaux-frères, le vicomte de Chateaubourg (il avait épousé ma soeur
+Bénigne, restée veuve du comte de Québriac[266]), m'avait donné des
+lettres de recommandation pour des officiers de mon régiment. Le
+chevalier de Guénan, homme de fort bonne compagnie, me fit admettre à
+une table où mangeaient des officiers distingués par leurs talents,
+MM. Achard, des Mahis, La Martinière[267]. Le marquis de Mortemart
+était colonel du régiment[268]; le comte d'Andrezel, major[269]; (p. 186)
+j'étais particulièrement placé sous la tutelle de celui-ci. Je les ai
+retrouvés tous dans la suite: l'un est devenu mon collègue à la
+chambre des pairs, l'autre s'est adressé à moi pour quelques services
+que j'ai été heureux de lui rendre. Il y a un plaisir triste à
+rencontrer des personnes que l'on a connues à diverses époques de la
+vie, et à considérer le changement opéré dans leur existence et dans
+la nôtre. Comme des jalons laissés en arrière, ils nous tracent le
+chemin que nous avons suivi dans le désert du passé.
+
+ [Note 266: La comtesse de Québriac, Bénigne-Jeanne
+ de Chateaubriand, avait épousé en secondes noces, à
+ Saint-Léonard de Fougères, le 24 avril 1786,
+ Paul-François de la Celle, vicomte de Chateaubourg,
+ capitaine au régiment de Condé, chevalier de
+ Saint-Louis, né à Rennes le 29 février 1752.--De ce
+ dernier mariage sont nés plusieurs enfants, et
+ notamment un fils, Paul-Marie-Charles, devenu chef
+ de nom et armes, né en 1789, décédé en 1859,
+ laissant plusieurs fils qui ont continué la
+ postérité.]
+
+ [Note 267: L'_État militaire de la France_ pour
+ 1787, à l'article _Régiment de Navarre_, donne sur
+ ces officiers les indications suivantes: _M. de
+ Guénan_, lieutenant en premier; _M. Berbis des
+ Maillis_ (et non des _Mahis_), lieutenant en
+ second; _La Martinière_, lieutenant en second;
+ _Achard_, sous-lieutenant.]
+
+ [Note 268: Victurnien-Bonaventure-Victor de
+ _Rochechouart_, marquis de _Mortemart_ (1753-1823),
+ entra en 1768 à l'École d'artillerie de Strasbourg,
+ devint ensuite capitaine, puis lieutenant-colonel
+ au régiment de Navarre, fut, en 1778, colonel en
+ second du régiment de Brie, et, en 1784,
+ _colonel-commandant du régiment de Navarre_. Député
+ aux États-Généraux de 1789 par la noblesse du
+ bailliage de Rouen, il fut promu maréchal de camp
+ le 1er mars 1791, émigra en 1792 et servit à
+ l'armée des princes, où Chateaubriand le retrouva.
+ A la première Restauration, il fut fait lieutenant
+ général le 3 mars 1815, et, après les Cent-Jours,
+ il fit partie, ainsi que son ancien sous-lieutenant
+ au régiment de Navarre, de la promotion de Pairs du
+ 17 août 1815.]
+
+ [Note 269: Christophe-François-Thérèse Picon, comte
+ _d'Andrezel_, né à Paris en 1746, était le
+ petit-fils de Jean-Baptiste-Louis Picon, marquis
+ d'Andrezel, ambassadeur de France à Constantinople,
+ et de Françoise-Thérèse de Bassompierre. D'abord
+ page, il entra dans l'armée et fut promu, en 1784,
+ _major au régiment de Navarre_. Il émigra et fit la
+ campagne des princes. Au retour des Bourbons, il
+ fut nommé maréchal de camp et admis à la retraite.
+ Il entra alors, quoique âgé de 69 ans, dans la
+ carrière administrative et remplit, de 1815 à 1821,
+ les fonctions de sous-préfet de l'arrondissement de
+ Saint-Dié (Vosges).]
+
+Arrivé en habit bourgeois au régiment, vingt-quatre heures après
+j'avais pris l'habit de soldat; il me semblait l'avoir toujours porté.
+Mon uniforme était bleu et blanc, comme jadis la jaquette de mes (p. 187)
+voeux; j'ai marché sous les mêmes couleurs, jeune homme et enfant. Je
+ne subis aucune des épreuves à travers lesquelles les sous-lieutenants
+étaient dans l'usage de faire passer un nouveau venu; je ne sais
+pourquoi on n'osa se livrer avec moi à ces enfantillages militaires.
+Il n'y avait pas quinze jours que j'étais au corps, qu'on me traitait
+comme un _ancien_. J'appris facilement le maniement des armes et la
+théorie; je franchis mes grades de caporal et de sergent aux
+applaudissements de mes instructeurs. Ma chambre devint le rendez-vous
+des vieux capitaines comme des jeunes sous-lieutenants: les premiers
+me faisaient faire leurs campagnes, les autres me confiaient leurs
+amours.
+
+La Martinière me venait chercher pour passer avec lui devant la porte
+d'une belle Cambrésienne qu'il adorait; cela nous arrivait cinq à six
+fois le jour. Il était très laid et avait le visage labouré par la
+petite vérole. Il me racontait sa passion en buvant de grands verres
+d'eau de groseille, que je payais quelquefois.
+
+Tout aurait été à merveille sans ma folle ardeur pour la toilette; on
+affectait alors le rigorisme de la tenue prussienne: petit chapeau,
+petites boucles serrées à la tête, queue attachée roide, habit
+strictement agrafé. Cela me déplaisait fort; je me soumettais le matin
+à ces entraves, mais le soir, quand j'espérais n'être pas vu de mes
+chefs, je m'affublais d'un plus grand chapeau; le barbier descendait
+les boucles de mes cheveux et desserrait ma queue; je déboutonnais et
+croisais les revers de mon habit; dans ce tendre négligé, j'allais
+faire ma cour pour La Martinière, sous la fenêtre de sa cruelle
+Flamande. Voilà qu'un jour je me rencontre nez à nez avec M. (p. 188)
+d'Andrezel: «Qu'est-ce que cela, monsieur? me dit le terrible major:
+vous garderez trois jours les arrêts.» Je fus un peu humilié; mais je
+reconnus la vérité du proverbe, qu'à quelque chose malheur est bon; il
+me délivra des amours de mon camarade.
+
+Auprès du tombeau de Fénelon, je relus _Télémaque_: je n'étais pas
+trop en train de l'historiette philanthropique de la vache et du
+prélat.
+
+Le début de ma carrière amuse mes ressouvenirs. En traversant Cambrai
+avec le roi, après les Cent-Jours, je cherchai la maison que j'avais
+habitée et le café que je fréquentais: je ne les pus retrouver; tout
+avait disparu, hommes et monuments.
+
+ * * * * *
+
+L'année même où je faisais à Cambrai mes premières armes; on apprit la
+mort de Frédéric II[270]; je suis ambassadeur auprès du neveu de ce
+grand roi, et j'écris à Berlin cette partie de mes _Mémoires_. A cette
+nouvelle importante pour le public succéda une autre nouvelle
+douloureuse pour moi: Lucile m'annonça que mon père avait été emporté
+d'une attaque d'apoplexie, le surlendemain de cette fête de
+l'Angevine, une des joies de mon enfance.
+
+ [Note 270: Frédéric II mourut le 17 août 1786.]
+
+Parmi les pièces authentiques qui me servent de guide, je trouve les
+actes de décès de mes parents. Ces actes marquant aussi d'une façon
+particulière le _décès du siècle_, je les consigne ici comme une page
+d'histoire.
+
+«Extrait du registre de décès de la paroisse de «Combourg, pour (p. 189)
+1786, où est écrit ce qui suit, folio 8, verso:
+
+ «Le corps de haut et puissant messire René de Chateaubriand,
+ chevalier, comte de Combourg, seigneur de Gaugres, le
+ Plessis-l'Épine, Boulet, Malestroit en Dol et autres lieux, époux
+ de haute et puissante dame Apolline-Jeanne-Suzanne de Bedée de La
+ Bouëtardais, dame comtesse de Combourg, âgé de soixante-neuf ans
+ environ, mort en son château de Combourg, le six septembre,
+ environ les huit heures du soir, a été inhumé le huit, dans le
+ caveau de ladite seigneurie, placé dans le chasseau de notre
+ église de Combourg, en présence de messieurs les gentilshommes,
+ de messieurs les officiers de la juridiction et autres notables
+ bourgeois soussignants. Signé au registre: le comte du Petitbois,
+ de Monlouët, de Chateaudassy, Delaunay, Morault, Noury de Mauny,
+ avocat; Hermer, procureur; Petit, avocat et procureur fiscal;
+ Robion, Portal, Le Douarin, de Trevelec, recteur doyen de Dingé;
+ Sévin, recteur.»
+
+Dans le _collationné_ délivré en 1812 par M. Lodin, maire de Combourg,
+les dix-neuf mots portant titres: _haut et puissant messire_, etc.,
+sont biffés.
+
+«Extrait du registre des décès de la ville de Saint-Servan, premier
+arrondissement du département d'Ille-et-Vilaine, pour l'an VI de la
+République, folio 35, recto, où est écrit ce qui suit:
+
+ «Le douze prairial an VI[271] de la République française, devant
+ moi, Jacques Bourdasse, officier municipal de la commune de (p. 190)
+ Saint-Servan, élu officier public le quatre floréal dernier[272],
+ sont comparus Jean Baslé, jardinier, et Joseph Boulin, journalier,
+ lesquels m'ont déclaré qu'Apolline-Jeanne-Suzanne de Bedée,
+ veuve de René-Auguste de Chateaubriand, est décédée au domicile
+ de la citoyenne Gouyon, situé à La Ballue, en cette commune, ce
+ jour à une heure après-midi. D'après cette déclaration, dont je
+ me suis assuré de la vérité, j'ai rédigé le présent acte, que
+ Jean Baslé a seul signé avec moi, Joseph Boulin ayant déclaré
+ ne le savoir faire, de ce interpellé.
+
+ [Note 271: Le 12 prairial an VI correspondait au 31
+ mai 1798.]
+
+ [Note 272: 23 avril 1798.]
+
+ «Fait en la maison commune lesdits jours et an. Signé: Jean Baslé
+ et Bourdasse.»
+
+Dans le premier extrait, l'ancienne société subsiste: M. de
+Chateaubriand est un _haut et puissant seigneur_, etc., etc; les
+témoins sont des _gentilshommes_ et de _notables bourgeois_; je
+rencontre parmi les signataires ce marquis de Montlouët, qui
+s'arrêtait l'hiver au château de Combourg, le curé Sévin, qui eut tant
+de peine à me croire l'auteur du _Génie du christianisme_, hôtes
+fidèles de mon père jusqu'à sa dernière demeure. Mais mon père ne
+coucha pas longtemps dans son linceul: il en fut jeté hors quand on
+jeta la vieille France à la voirie.
+
+Dans l'extrait mortuaire de ma mère, la terre roule sur d'autres
+pôles: nouveau monde, nouvelle ère; le comput des années et les noms
+même des mois sont changés. Madame de Chateaubriand n'est plus qu'une
+pauvre femme qui obite au domicile de la _citoyenne_ Gouyon; un (p. 191)
+jardinier, et un journalier qui ne sait pas signer, attestent seuls
+la mort de ma mère; de parents et d'amis, point; nulle pompe funèbre;
+pour tout assistant, la Révolution[273].
+
+ [Note 273: Mon neveu à la mode de Bretagne,
+ Frédéric de Chateaubriand, fils de mon cousin
+ Armand, a acheté La Ballue, où mourut ma mère. Ch.]
+
+ * * * * *
+
+Je pleurai M. de Chateaubriand: sa mort me montra mieux ce qu'il
+valait; je ne me souvins ni de ses rigueurs ni de ses faiblesses. Je
+croyais encore le voir se promener le soir dans la salle de Combourg;
+je m'attendrissais à la pensée de ces scènes de famille. Si
+l'affection de mon père pour moi se ressentait de la sévérité du
+caractère, au fond elle n'en était pas moins vive. Le farouche
+maréchal de Montluc qui, rendu camard par des blessures effrayantes,
+était réduit à cacher, sous un morceau de suaire, l'horreur de sa
+gloire, cet homme de carnage se reproche sa dureté envers un fils
+qu'il venait de perdre.
+
+ «Ce pauvre garçon, disait-il, n'a rien veu de moy qu'une
+ contenance refroignée et pleine de mespris; il a emporté cette
+ créance, que je n'ay sceu n'y l'aymer, ni l'estimer selon son
+ mérite. A qui garday-je à descouvrir cette singulière affection
+ que je luy portay dans mon âme? Estoit-ce pas luy qui en devait
+ avoir tout le plaisir et toute l'obligation? Je me suis contraint
+ et gehenné pour maintenir ce vain masque, et y ay perdu le
+ plaisir de sa conversation, et sa volonté, quant et quant, qu'il
+ ne me peut avoir portée autre que bien froide, n'ayant jamais
+ receu de moy que rudesse, ny senti qu'une façon (p. 192)
+ tyrannique.»
+
+Ma _volonté ne fut point portée bien froide_ envers mon père, et je ne
+doute point que, malgré sa _façon tyrannique_, il ne m'aimât
+tendrement: il m'eût, j'en suis sûr, regretté, la Providence
+m'appelant avant lui. Mais lui, restant sur la terre avec moi, eût-il
+été sensible au bruit qui s'est élevé de ma vie? Une renommée
+littéraire aurait blessé sa gentilhommerie; il n'aurait vu dans les
+aptitudes de son fils qu'une dégénération; l'ambassade même de Berlin,
+conquête de la plume, non de l'épée, l'eût médiocrement satisfait. Son
+sang breton le rendait d'ailleurs frondeur en politique, grand
+opposant des taxes et violent ennemi de la cour. Il lisait la _Gazette
+de Leyde_, le _Journal de Francfort_, le _Mercure de France_ et
+l'_Histoire philosophique des deux Indes_, dont les déclamations le
+charmaient; il appelait l'abbé Raynal _un maître homme_. En diplomatie
+il était antimusulman; il affirmait que quarante mille _polissons
+russes_ passeraient sur le ventre des janissaires et prendraient
+Constantinople. Bien que turcophage, mon père avait nonobstant rancune
+au coeur contre les _polissons russes_, à cause de ses rencontres à
+Dantzick.
+
+Je partage le sentiment de M. de Chateaubriand sur les réputations
+littéraires ou autres, mais par des raisons différentes des siennes.
+Je ne sache pas dans l'histoire une renommée qui me tente: fallût-il
+me baisser pour ramasser à mes pieds et à mon profit la plus grande
+gloire du monde, je ne m'en donnerais pas la fatigue. Si j'avais pétri
+mon limon, peut-être me fussé-je créé femme, en passion d'elles; ou si
+je m'étais fait homme, je me serais octroyé d'abord la beauté; (p. 193)
+ensuite, par précaution contre l'ennui mon ennemi acharné, il m'eût
+assez convenu d'être un artiste supérieur, mais inconnu, et n'usant de
+mon talent qu'au bénéfice de ma solitude. Dans la vie pesée à son
+poids léger, aunée à sa courte mesure, dégagée de toute piperie,
+il n'est que deux choses vraies: la religion avec l'intelligence,
+l'amour avec la jeunesse, c'est-à-dire l'avenir et le présent: le
+reste n'en vaut pas la peine.
+
+Avec mon père finissait le premier acte de ma vie; les foyers
+paternels devenaient vides; je les plaignais, comme s'ils eussent été
+capables de sentir l'abandon et la solitude. Désormais j'étais sans
+maître et jouissant de ma fortune: cette liberté m'effraya. Qu'en
+allais-je faire? A qui la donnerais-je? Je me défiais de ma force: je
+reculais devant moi.
+
+ * * * * *
+
+J'obtins un congé. M. d'Andrezel, nommé lieutenant-colonel du régiment
+de Picardie, quittait Cambrai: je lui servis de courrier. Je traversai
+Paris, où je ne voulus pas m'arrêter un quart d'heure; je revis les
+landes de ma Bretagne avec plus de joie qu'un Napolitain banni dans
+nos climats ne reverrait les rives de Portici, les campagnes de
+Sorrente. Ma famille se rassembla à Combourg; on régla les partages;
+cela fait, nous nous dispersâmes, comme des oiseaux s'envolent du nid
+paternel. Mon frère arrivé de Paris y retourna; ma mère se fixa à
+Saint-Malo; Lucile suivit Julie; je passai une partie de mon temps
+chez mesdames de Marigny, de Chateaubourg et de Farcy. Marigny,
+château de ma soeur aînée, à trois lieues de Fougères, était (p. 194)
+agréablement situé entre deux étangs parmi des bois, des rochers et
+des prairies[274]. J'y demeurai quelques mois tranquille; une lettre
+de Paris vint troubler mon repos.
+
+ [Note 274: Le château de Marigny est situé dans la
+ commune de Saint-Germain-en-Coglès, canton de
+ Saint-Brice-en-Coglès, arrondissement de Fougères
+ (Ille-et-Vilaine). C'est, on le sait, dans les
+ environs de Fougères que Balzac a placé le théâtre
+ de son roman des _Chouans, ou la Bretagne en 1799_,
+ et il l'écrivit précisément au château de Marigny,
+ où il était l'hôte du général baron de Pommereul.
+ Il aurait pu y faire un rôle à la soeur de
+ Chateaubriand, car la comtesse de Marigny,
+ royaliste ardente, ne laissa pas de prendre à la
+ chouannerie une part assez active; son château
+ servait aux chefs de lieu de rendez-vous. On la
+ trouve de même mêlée à la pacification de 1800. (Le
+ Maz, _Un district breton_, p. 338.) La comtesse de
+ Marigny est morte à Dinan le 18 juillet 1860, dans
+ sa _cent et unième année_.]
+
+Au moment d'entrer au service et d'épouser mademoiselle de Rosambo,
+mon frère n'avait point encore quitté la robe; par cette raison il ne
+pouvait monter dans les carrosses. Son ambition pressée lui suggéra
+l'idée de me faire jouir des honneurs de la cour afin de mieux
+préparer les voies à son élévation. Les preuves de noblesse avaient
+été faites pour Lucile lorsqu'elle fut reçue au chapitre de
+l'Argentière; de sorte que tout était prêt: le maréchal de Duras[275]
+devait être mon patron. Mon frère m'annonçait que j'entrais dans la
+route de la fortune; que déjà j'obtenais le rang de capitaine de
+cavalerie, rang honorifique et de courtoisie; qu'il serait aisé de
+m'attacher à l'ordre de Malte, au moyen de quoi je jouirais de gros
+bénéfices.
+
+ [Note 275: Voir sur lui la note 1 de la page 27.]
+
+Cette lettre me frappa comme un coup de foudre: retourner à Paris,
+être présenté à la cour,--et je me trouvais presque mal quand je (p. 195)
+rencontrais trois ou quatre personnes inconnues dans un salon! Me
+faire comprendre l'ambition, à moi qui ne rêvais que de vivre oublié!
+
+Mon premier mouvement fut de répondre à mon frère qu'étant l'aîné,
+c'était à lui de soutenir son nom; que, quant à moi, obscur cadet de
+Bretagne, je ne me retirerais pas du service, parce qu'il y avait des
+chances de guerre; mais que si le roi avait besoin d'un soldat dans
+son armée, il n'avait pas besoin d'un pauvre gentilhomme à sa cour.
+
+Je m'empressai de lire cette réponse romanesque à madame de Marigny,
+qui jeta les hauts cris; on appela madame de Farcy, qui se moqua de
+moi; Lucile m'aurait bien voulu soutenir, mais elle n'osait combattre
+ses soeurs. On m'arracha ma lettre, et, toujours faible quand il
+s'agit de moi, je mandai à mon frère que j'allais partir.
+
+Je partis en effet; je partis pour être présenté à la première cour de
+l'Europe, pour débuter dans la vie de la manière la plus brillante, et
+j'avais l'air d'un homme que l'on traîne aux galères ou sur lequel on
+va prononcer une sentence de mort.
+
+ * * * * *
+
+J'entrai dans Paris par le chemin que j'avais suivi la première fois;
+j'allai descendre au même hôtel, rue du Mail: je ne connaissais que
+cela. Je fus logé à la porte de mon ancienne chambre, mais dans un
+appartement un peu plus grand et donnant sur la rue.
+
+Mon frère, soit qu'il fût embarrassé de mes manières, soit qu'il eût
+pitié de ma timidité, ne me mena point dans le monde et ne me fit
+faire connaissance avec personne. Il demeurait rue des (p. 196)
+Fossés-Montmartre; j'allais tous les jours dîner chez lui à trois
+heures; nous nous quittions ensuite, et nous ne nous revoyions que le
+lendemain. Mon gros cousin Moreau n'était plus à Paris. Je passai deux
+ou trois fois devant l'hôtel de madame de Chastenay, sans oser
+demander au suisse ce qu'elle était devenue.
+
+L'automne commençait. Je me levais à six heures; je passais au manège;
+je déjeunais. J'avais heureusement alors la rage du grec: je
+traduisais l'_Odyssée_ et la _Cyropédie_ jusqu'à deux heures, en
+entremêlant mon travail d'études historiques. A deux heures je
+m'habillais, je me rendais chez mon frère; il me demandait ce que
+j'avais fait, ce que j'avais vu; je répondais: «Rien». Il haussait les
+épaules et me tournait le dos.
+
+Un jour, on entend du bruit au dehors; mon frère court à la fenêtre et
+m'appelle: je ne voulus jamais quitter le fauteuil dans lequel j'étais
+étendu au fond de la chambre. Mon pauvre frère me prédit que je
+mourrais inconnu, inutile à moi et à ma famille.
+
+A quatre heures, je rentrais chez moi: je m'asseyais derrière ma
+croisée. Deux jeunes personnes de quinze ou seize ans venaient à cette
+heure dessiner à la fenêtre d'un hôtel bâti en face, de l'autre côté
+de la rue. Elles s'étaient aperçues de ma régularité, comme moi de la
+leur. De temps en temps elles levaient la tête pour regarder leur
+voisin; je leur savais un gré infini de cette marque d'attention:
+elles étaient ma seule société à Paris.
+
+Quand la nuit approchait, j'allais à quelque spectacle; le désert de
+la foule me plaisait, quoiqu'il m'en coûtât toujours un peu (p. 197)
+de prendre mon billet à la porte et de me mêler aux hommes. Je
+rectifiai les idées que je m'étais formées du théâtre à Saint-Malo. Je
+vis madame Saint-Huberti[276] dans le rôle d'Armide; je sentis qu'il
+avait manqué quelque chose à la magicienne de ma création. Lorsque je
+ne m'emprisonnais pas dans la salle de l'Opéra ou des Français, je me
+promenais de rue en rue ou le long des quais, jusqu'à dix ou onze
+heures du soir. Je n'aperçois pas encore aujourd'hui la file des
+réverbères de la place Louis XV à la barrière des BONS-HOMMES sans me
+souvenir des angoisses dans lesquelles j'étais quand je suivis cette
+route pour me rendre à Versailles lors de ma présentation.
+
+ [Note 276: _Saint-Huberti_ (Marie-Antoinette
+ _Clavel_, dite), première chanteuse de l'Opéra, née
+ à Strasbourg vers 1756. Point belle, mais d'une
+ physionomie fort expressive, elle était sans rivale
+ dans les opéras de Gluck, et particulièrement dans
+ le rôle d'Armide, pour l'expression de son chant,
+ la largeur de son jeu et la noblesse de ses
+ attitudes. Mariée d'abord à un aventurier nommé
+ Saint-Huberti, elle épousa, le 29 décembre 1790, le
+ comte d'Antraigues, député aux États-Généraux. Ils
+ périrent tous deux tragiquement, le 22 juillet
+ 1812, en leur cottage de Barnes Terrace, près
+ Londres, assassinés par un domestique italien nommé
+ Lorenzo, congédié de la veille.--Voir le volume de
+ M. Léonce Pingaud: _Un agent secret sous la
+ Révolution et l'Empire. Le comte d'Antraigues_,
+ 1893.]
+
+Rentré au logis, je demeurais une partie de la nuit la tête penchée
+sur mon feu qui ne me disait rien: je n'avais pas, comme les Persans,
+l'imagination assez riche pour me figurer que la flamme ressemblait à
+l'anémone, et la braise à la grenade. J'écoutais les voitures allant,
+venant, se croisant; leur roulement lointain imitait le murmure de la
+mer sur les grèves de ma Bretagne, ou du vent dans les bois de
+Combourg. Ces bruits du monde qui rappelaient ceux de la (p. 198)
+solitude réveillaient mes regrets; j'évoquais mon ancien mal, ou bien
+mon imagination inventait l'histoire des personnages que ces chars
+emportaient: j'apercevais des salons radieux, des bals, des amours,
+des conquêtes. Bientôt, retombé sur moi-même, je me retrouvais,
+délaissé dans une hôtellerie, voyant le monde par la fenêtre et
+l'entendant aux échos de mon foyer.
+
+Rousseau croit devoir à sa sincérité, comme à l'enseignement des
+hommes, la confession des voluptés suspectes de sa vie; il suppose
+même qu'on l'interroge gravement et qu'on lui demande compte de ses
+péchés avec les _donne pericolanti_ de Venise. Si je m'étais prostitué
+aux courtisanes de Paris, je ne me croirais pas obligé d'en instruire
+la postérité; mais j'étais trop timide d'un côté, trop exalté de
+l'autre, pour me laisser séduire à des filles de joie. Quand je
+traversais les troupeaux de ces malheureuses attaquant les passants
+pour les hisser à leurs entre-sols, comme les cochers de Saint-Cloud
+pour faire monter les voyageurs dans leurs voitures, j'étais saisi de
+dégoût et d'horreur. Les plaisirs d'aventure ne m'auraient convenu
+qu'aux temps passés.
+
+Dans les XIVe, XVe, XVIe, et XVIIe siècles, la civilisation
+imparfaite, les croyances superstitieuses, les usages étrangers et
+demi-barbares, mêlaient le roman partout: les caractères étaient
+forts, l'imagination puissante, l'existence mystérieuse et cachée. La
+nuit, autour des hauts murs des cimetières et des couvents, sous les
+remparts déserts de la ville, le long des chaînes et des fossés des
+marchés, à l'orée des quartiers clos, dans les rues étroites et (p. 199)
+sans réverbères, où des voleurs et des assassins se tenaient embusqués,
+où des rencontres avaient lieu tantôt à la lumière des flambeaux,
+tantôt dans l'épaisseur des ténèbres, c'était au péril de sa tête
+qu'on cherchait le rendez-vous donné par quelque Héloïse. Pour se
+livrer au désordre, il fallait aimer véritablement; pour violer les
+moeurs générales, il fallait faire de grands sacrifices. Non seulement
+il s'agissait d'affronter des dangers fortuits et de braver le glaive
+des lois, mais on était obligé de vaincre en soi l'empire des
+habitudes régulières, l'autorité de la famille, la tyrannie des
+coutumes domestiques, l'opposition de la conscience, les terreurs et
+les devoirs du chrétien. Toutes ces entraves doublaient l'énergie des
+passions.
+
+Je n'aurais pas suivi en 1788 une misérable affamée qui m'eût entraîné
+dans son bouge sous la surveillance de la police; mais il est probable
+que j'eusse mis à fin, en 1606 une aventure du genre de celle qu'a si
+bien racontée Bassompierre.
+
+«Il y avoit cinq ou six mois, dit le maréchal, que toutes les fois que
+je passois sur le Petit-Pont (car en ce temps-là le Pont-Neuf n'était
+point bâti), une belle femme, lingère à l'enseigne des _Deux-Anges_,
+me faisoit de grandes révérences et m'accompagnoit de la vue tant
+qu'elle pouvoit; et comme j'eus pris garde à son action, je la
+regardois aussi et la saluois avec plus de soin.
+
+«Il advint que lorsque j'arrivai de Fontainebleau à Paris, passant sur
+le Petit-Pont, dès qu'elle m'aperçut venir, elle se mit sur l'entrée
+de sa boutique et me dit, comme je passois:--Monsieur je suis votre
+servante.--Je lui rendis son salut, et, me retournant de temps (p. 200)
+en temps, je vis qu'elle me suivoit de la vue aussi longtemps qu'elle
+pouvoit.»
+
+Bassompierre obtient un rendez-vous: «Je trouvai, dit-il, une
+très-belle femme, âgée de vingt ans, qui étoit coiffée de nuit,
+n'ayant qu'une très fine chemise sur elle et une petite jupe de
+revesche verte, et des mules aux pieds, avec un peignoir sur elle.
+Elle me plut bien fort. Je lui demandai si je ne pourrois pas la voir
+encore une autre fois.--Si vous voulez me voir une autre fois, me
+répondit-elle, ce sera chez une de mes tantes, qui se tient en la rue
+Bourg-l'Abbé, proche des Halles, auprès de la rue aux Ours, à la
+troisième porte du côté de la rue Saint-Martin; je vous y attendrai
+depuis dix heures jusqu'à minuit, et plus tard encore; je laisserai la
+porte ouverte. A l'entrée, il y a une petite allée que vous passerez
+vite, car la porte de la chambre de ma tante y répond, et trouverez un
+degré qui vous mènera à ce second étage.--Je vins à dix heures, et
+trouvai la porte qu'elle m'avoit marquée, et de la lumière bien
+grande, non-seulement au second étage, mais au troisième et au premier
+encore; mais la porte était fermée. Je frappai pour avertir de ma
+venue; mais j'ouïs une voix d'homme qui me demanda qui j'étois. Je
+m'en retournai à la rue aux Ours, et étant retourné pour la deuxième
+fois, ayant trouvé la porte ouverte, j'entrai jusques au second étage,
+où je trouvai que cette lumière étoit la paille du lit que l'on y
+brûloit, et deux corps nus étendus sur la table de la chambre. Alors,
+je me retirai bien étonné, et en sortant je rencontrai des corbeaux
+_(enterreurs de morts)_ qui me demandèrent ce que je cherchois; (p. 201)
+et moi, pour les faire écarter, mis l'épée à la main et passai outre,
+m'en revenant à mon logis, un peu ému de ce spectacle inopiné[277].»
+
+ [Note 277: _Mémoires du maréchal de Bassompierre,
+ contenant l'histoire de sa vie et ce qui s'est fait
+ de plus remarquable à la cour de France jusqu'en
+ 1640_, tome I, p. 305.]
+
+Je suis allé, à mon tour, à la découverte, avec l'adresse donnée, il y
+deux cent quarante ans, par Bassompierre. J'ai traversé le Petit-Pont,
+passé les Halles, et suivi la rue Saint-Denis jusqu'à la rue aux Ours,
+à main droite; la première rue à main gauche, aboutissant rue aux
+Ours, est la rue Bourg-l'Abbé. Son inscription, enfumée comme par le
+temps et un incendie, m'a donné bonne espérance. J'ai retrouvé la
+_troisième petite porte_ du côté de la rue Saint-Martin, tant les
+renseignements de l'historien sont fidèles. Là, malheureusement, les
+deux siècles et demi, que j'avais cru d'abord restés dans la rue, ont
+disparu. La façade de la maison est moderne; aucune clarté ne sortait
+ni du premier, ni du second, ni du troisième étage. Aux fenêtres de
+l'attique, sous le toit, régnait une guirlande de capucines et de pois
+de senteur; au rez-de-chaussée, une boutique de coiffeur offrait une
+multitude de tours de cheveux accrochés derrière les vitres.
+
+Tout déconvenu, je suis entré dans ce musée des Éponines: depuis la
+conquête des Romains, les Gauloises ont toujours vendu leurs tresses
+blondes à des fronts moins parés; mes compatriotes bretonnes se font
+tondre encore à certains jours de foire et troquent le voile naturel
+de leur tête pour un mouchoir des Indes. M'adressant à un merlan, (p. 202)
+qui filait une perruque sur un peigne de fer: «Monsieur, n'auriez-vous
+pas acheté les cheveux d'une jeune lingère, qui demeurait à l'enseigne
+des _Deux-Anges_, près du Petit-Pont?» Il est resté sous le coup, ne
+pouvant dire ni oui, ni non. Je me suis retiré, avec mille excuses, à
+travers un labyrinthe de toupets.
+
+J'ai ensuite erré de porte en porte: point de lingère de vingt ans, me
+faisant _grandes révérences_; point de jeune femme franche,
+désintéressée, passionnée, _coiffée de nuit, n'ayant qu'une très fine
+chemise, une petite jupe de revesche verte, et des mules aux pieds,
+avec un peignoir sur elle_. Une vieille grognon, prête à rejoindre ses
+dents dans la tombe, m'a pensé battre avec sa béquille: c'était
+peut-être la tante du rendez-vous.
+
+Quelle belle histoire que cette histoire de Bassompierre! il faut
+comprendre une des raisons pour laquelle il avait été si résolument
+aimé. A cette époque, les Français se séparaient en deux classes
+distinctes, l'une dominante, l'autre demi-serve. La lingère pressait
+Bassompierre dans ses bras, comme un demi-dieu descendu au sein d'une
+esclave: il lui faisait l'illusion de la gloire, et les Françaises,
+seules de toutes les femmes, sont capables de s'enivrer de cette
+illusion.
+
+Mais qui nous révélera les causes inconnues de la catastrophe?
+Était-ce la gentille grisette des _Deux-Anges_, dont le corps gisait
+sur la table avec un autre corps? Quel était l'autre corps? Celui du
+mari, ou de l'homme dont Bassompierre entendit la voix? La peste (car
+il y avait peste à Paris) ou la jalousie étaient-elles accourues
+dans la rue Bourg-l'Abbé avant l'amour? L'imagination se peut (p. 203)
+exercer à l'aise sur un tel sujet. Mêlez aux inventions du poète le
+choeur populaire, les fossoyeurs arrivant, les _corbeaux_ et l'épée de
+Bassompierre, un superbe mélodrame sortira de l'aventure.
+
+Vous admirerez aussi la chasteté et la retenue de ma jeunesse à Paris:
+dans cette capitale, il m'était loisible de me livrer à tous mes
+caprices, comme dans l'abbaye de Thélème où chacun agissait à sa
+volonté; je n'abusai pas néanmoins de mon indépendance: je n'avais de
+commerce qu'avec une courtisane âgée de deux cent seize ans, jadis
+éprise d'un maréchal de France, rival du Béarnais auprès de
+mademoiselle de Montmorency, et amant de mademoiselle d'Entragues,
+soeur de la marquise de Verneuil, qui parle si mal de Henri IV. Louis
+XVI, que j'allais voir, ne se doutait pas de mes rapports secrets avec
+sa famille.
+
+Le jour fatal arriva; il fallut partir pour Versailles plus mort que
+vif. Mon frère m'y conduisit la veille de ma présentation et me mena
+chez le maréchal de Duras, galant homme dont l'esprit était si commun
+qu'il réfléchissait quelque chose de bourgeois sur ses belles
+manières: ce bon maréchal me fit pourtant une peur horrible.
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain matin, je me rendis seul au château. On n'a rien vu quand
+on n'a pas vu la pompe de Versailles, même après le licenciement de
+l'ancienne maison du roi: Louis XIV était toujours là.
+
+La chose alla bien tant que je n'eus qu'à traverser les salles des
+gardes: l'appareil militaire m'a toujours plu et ne m'a jamais (p. 204)
+imposé. Mais quand j'entrai dans l'OEil-de-boeuf[278] et que je me
+trouvai au milieu des courtisans, alors commença ma détresse. On me
+regardait; j'entendais demander qui j'étais. Il se faut souvenir de
+l'ancien prestige de la royauté pour se pénétrer de l'importance dont
+était alors une présentation. Une destinée mystérieuse s'attachait au
+_débutant_; on lui épargnait l'air protecteur méprisant qui composait,
+avec l'extrême politesse, les manières inimitables du grand seigneur.
+Qui sait si ce débutant ne deviendra pas le favori du maître? On
+respectait en lui la domesticité future dont il pouvait être honoré.
+Aujourd'hui, nous nous précipitons dans le palais avec encore plus
+d'empressement qu'autrefois et, ce qu'il y a d'étrange, sans illusion:
+un courtisan réduit à se nourrir de vérités est bien près de mourir de
+faim.
+
+Lorsqu'on annonça le lever de roi, les personnes non présentées se
+retirèrent; je sentis un mouvement de vanité: je n'étais pas fier de
+rester, j'aurais été humilié de sortir. La chambre à coucher du roi
+s'ouvrit; je vis le roi, selon l'usage, achever sa toilette,
+c'est-à-dire prendre son chapeau de la main du premier gentilhomme de
+service. Le roi s'avança allant à la messe; je m'inclinai; le maréchal
+de Duras me nomma: «Sire, le chevalier de Chateaubriand.» Le roi me
+regarda, me rendit mon salut, hésita, eut l'air de vouloir m'adresser
+la parole. J'aurais répondu d'une contenance assurée: ma timidité
+s'était évanouie. Parler au général de l'armée, au chef de (p. 205)
+l'État, me paraissait tout simple, sans que je me rendisse compte de
+ce que j'éprouvais. Le roi, plus embarrassé que moi, ne trouvant rien
+à me dire, passa outre. Vanité des destinées humaines! ce souverain
+que je voyais pour la première fois, ce monarque si puissant était
+Louis XVI à six ans de son échafaud! Et ce nouveau courtisan qu'il
+regardait à peine, chargé de démêler les ossements parmi les
+ossements, après avoir été sur preuves de noblesse présenté aux
+grandeurs du fils de saint Louis, le serait un jour à sa poussière sur
+preuves de fidélité! double tribut de respect à la double royauté du
+sceptre et de la palme! Louis XVI pouvait répondre à ses juges comme
+le Christ aux Juifs: «Je vous ai fait voir beaucoup de bonnes oeuvres;
+pour laquelle me lapidez-vous?»
+
+ [Note 278: Nom d'une salle d'attente dans le
+ château de Versailles, lorsque la Cour s'y
+ trouvait; elle était éclairée par un
+ oeil-de-boeuf.]
+
+[Illustration: CHASSE AVEC LE ROI]
+
+Nous courûmes à la galerie pour nous trouver sur le passage de la
+reine lorsqu'elle reviendrait de la chapelle. Elle se montra bientôt
+entourée d'un radieux et nombreux cortège; elle nous fit une noble
+révérence; elle semblait enchantée de la vie. Et ces belles mains, qui
+soutenaient alors avec tant de grâce le sceptre de tant de rois,
+devaient, avant d'être liées par le bourreau, ravauder les haillons de
+la veuve, prisonnière à la Conciergerie!
+
+Si mon frère avait obtenu de moi un sacrifice, il ne dépendait pas de
+lui de me le faire pousser plus loin. Vainement il me supplia de
+rester à Versailles, afin d'assister le soir au jeu de la reine: «Tu
+seras, me dit-il, nommé à la reine, et le roi te parlera.» Il ne me
+pouvait pas donner de meilleures raisons pour m'enfuir. Je me hâtai de
+venir cacher ma gloire dans mon hôtel garni, heureux d'être (p. 206)
+échappé à la cour, mais voyant encore devant moi la terrible journée
+des carrosses, du 19 février 1787.
+
+Le duc de Coigny[279] me fit prévenir que je chasserais avec le roi
+dans la forêt de Saint-Germain. Je m'acheminai de grand matin vers mon
+supplice, en uniforme de _débutant_, habit gris, veste et culottes
+rouges, manchettes de bottes, bottes à l'écuyère, couteau de chasse au
+côté, petit chapeau français à galon d'or. Nous nous trouvâmes quatre
+_débutants_ au château de Versailles, moi, les deux messieurs de
+Saint-Marsault et le comte d'Hautefeuille[280]. Le duc de Coigny nous
+donna nos instructions: il nous avisa de ne pas couper la chasse, (p. 207)
+le roi s'emportant lorsqu'on passait entre lui et la bête. Le duc de
+Coigny portait un nom fatal à la reine. Le rendez-vous était au Val,
+dans la forêt de Saint-Germain, domaine engagé par la couronne au
+maréchal de Beauvau[281]. L'usage voulait que les chevaux de la
+première chasse à laquelle assistaient les hommes présentés fussent
+fournis des écuries du roi[282].
+
+ [Note 279: _Coigny_ (Marie-Henry-François
+ Franquetot, duc de), né à Paris le 28 mars 1737. Il
+ était, depuis 1774, _premier écuyer du roi_. En
+ 1789, il fut élu député de la noblesse aux
+ États-Généraux par le baillage de Caen et siégea au
+ côté droit. Sous la Restauration, il fut nommé
+ successivement pair de France (4 juin 1814),
+ gouverneur du château de Fontainebleau, premier
+ écuyer du roi, gouverneur de Cambrai, gouverneur
+ des Invalides (10 janvier 1816) et maréchal de
+ France (3 juillet suivant). Il est mort à Paris le
+ 19 mai 1821.]
+
+ [Note 280: J'ai retrouvé M. le comte
+ d'Hautefeuille; il s'occupe de la traduction de
+ morceaux choisis de Byron; madame la comtesse
+ d'Hautefeuille est l'auteur, plein de talent, de
+ l'_Âme exilée_, etc., etc. Ch.
+
+ _Hautefeuille_ (Charles-Louis-Félicité-_Texier_,
+ comte d'), né à Caen le 7 janvier 1770. Capitaine
+ de cavalerie en 1789, il fut des premiers à émigrer
+ (1791), et, après avoir fait à l'armée des princes
+ la campagne de 1792, il prit du service en Suède,
+ dans la garde royale, et ne rentra en France qu'en
+ 1811. Le département du Calvados l'envoya en 1815 à
+ la Chambre des députés, où il siégea jusqu'en 1824.
+ Nommé gentilhomme de la chambre du roi, il assista,
+ en cette qualité, au sacre de Charles X. Il est
+ mort à Versailles le 21 septembre 1865. Il avait
+ épousé, en 1823, Mlle de Beaurepaire, fille de l'un
+ des plus vaillants officiers de l'armée vendéenne.
+ La comtesse d'Hautefeuille a publié, sous le
+ pseudonyme d'_Anna-Marie_, plusieurs ouvrages
+ remarquables, dont les principaux sont _l'Âme
+ exilée_, _la Famille Gazotte_ et _les
+ Cathelineau_.]
+
+ [Note 281: _Beauvau_ (Charles-Juste, duc de), né à
+ Lunéville le 10 septembre 1720. Membre de
+ l'Académie française en 1771, maréchal de France en
+ 1783, ministre de Louis XVI en 1789. Il mourut, le
+ 19 mai 1793, au Val, près de Saint-Germain.]
+
+ [Note 282: Dans la _Gazette de France_, du mardi 27
+ février 1787, on lit ce qui suit: «Le comte Charles
+ d'Hautefeuille, le baron de Saint-Marsault, le
+ baron de Saint-Marsault Chatelaillon et le
+ chevalier de Chateaubriand, qui précédemment
+ avaient eu l'honneur d'être présentés au roi, ont
+ eu, le 19, celui de monter dans les voitures de Sa
+ Majesté, et de la suivre à la chasse.» Ch.]
+
+On bat aux champs: mouvement d'armes, voix de commandement. On crie:
+_Le roi!_ Le roi sort, monte dans son carrosse: nous roulons dans les
+carrosses à la suite. Il y avait loin de cette course et de cette
+chasse avec le roi de France à mes courses et à mes chasses dans les
+landes de la Bretagne; et plus loin encore à mes courses et à mes
+chasses avec les sauvages de l'Amérique: ma vie devait être remplie de
+ces contrastes.
+
+Nous arrivâmes au point de ralliement, où de nombreux chevaux de
+selle, tenus en main sous les arbres, témoignaient leur impatience.
+Les carrosses arrêtés dans la forêt avec les gardes; les groupes
+d'hommes et de femmes; les meutes à peine contenues par les piqueurs;
+les aboiements des chiens, le hennissement des chevaux, le bruit (p. 208)
+des cors, formaient une scène très animée. Les chasses de nos rois
+rappelaient à la fois les anciennes et les nouvelles moeurs de la
+monarchie, les rudes passe-temps de Clodion, de Chilpéric, de
+Dagobert, la galanterie de François Ier, de Henri IV et de Louis XIV.
+
+J'étais trop plein de mes lectures pour ne pas voir partout des
+comtesses de Chateaubriand, des duchesses d'Étampes, des Gabrielles
+d'Estrées, des La Vallière, des Montespan. Mon imagination prit cette
+chasse historiquement, et je me sentis à l'aise: j'étais d'ailleurs
+dans une forêt, j'étais chez moi.
+
+Au descendu des carrosses, je présentai mon billet aux piqueurs. On
+m'avait destiné une jument appelée l'_Heureuse_, bête légère, mais
+sans bouche, ombrageuse et pleine de caprices: assez vive image de ma
+fortune, qui chauvit sans cesse des oreilles. Le roi mis en selle
+partit; la chasse le suivit, prenant diverses routes. Je restai
+derrière à me débattre avec l'_Heureuse_, qui ne voulait pas se
+laisser enfourcher par son nouveau maître; je finis cependant par
+m'élancer sur son dos: la chasse était déjà loin.
+
+Je maîtrisai d'abord assez bien l'_Heureuse_; forcée de raccourcir son
+galop, elle baissait le cou, secouait le mors blanchi d'écume,
+s'avançait de travers à petits bonds; mais lorsqu'elle approcha du
+lieu de l'action, il n'y eut plus moyen de la retenir. Elle allonge le
+chanfrein, m'abat la main sur le garrot, vient au grand galop donner
+dans une troupe de chasseurs, écartant tout sur son passage, ne
+s'arrêtant qu'au heurt du cheval d'une femme qu'elle faillit culbuter,
+au milieu des éclats de rire des uns, des cris de frayeur des (p. 209)
+autres. Je fais aujourd'hui d'inutiles efforts pour me rappeler le nom
+de cette femme, qui reçut poliment mes excuses. Il ne fut plus
+question que de l'_aventure_ du débutant.
+
+Je n'étais pas au bout de mes épreuves. Environ une demi-heure après
+ma déconvenue, je chevauchais dans une longue percée à travers des
+parties de bois désertes; un pavillon s'élevait au bout: voilà que je
+me mis à songer à ces palais répandus dans les forêts de la couronne,
+en souvenir de l'origine des rois chevelus et de leurs mystérieux
+plaisirs: un coup de fusil part; l'_Heureuse_ tourne court, brosse
+tête baissée dans le fourré, et me porte juste à l'endroit où le
+chevreuil venait d'être abattu: le roi paraît.
+
+Je me souvins alors, mais trop tard, des injonctions du duc de Coigny:
+la maudite _Heureuse_ avait tout fait. Je saute à terre, d'une main
+poussant en arrière ma cavale, de l'autre tenant mon chapeau bas. Le
+roi regarde, et ne voit qu'un débutant arrivé avant lui aux fins de la
+bête; il avait besoin de parler; au lieu de s'emporter, il me dit avec
+un ton de bonhomie et un gros rire: «Il n'a pas tenu longtemps.» C'est
+le seul mot que j'aie jamais obtenu de Louis XVI. On vint de toutes
+parts; on fut étonné de me trouver _causant_ avec le roi. Le débutant
+Chateaubriand fit du bruit par ses deux _aventures_; mais, comme il
+lui est toujours arrivé depuis, il ne sut profiter ni de la bonne ni
+de la mauvaise fortune.
+
+Le roi força trois autres chevreuils. Les débutants ne pouvant courre
+que la première bête, j'allai attendre au Val avec mes compagnons le
+retour de la chasse.
+
+Le roi revint au Val; il était gai et contait les accidents de (p. 210)
+la chasse. On reprit le chemin de Versailles. Nouveau désappointement
+pour mon frère: au lieu d'aller m'habiller pour me trouver au débotté,
+moment de triomphe et de faveur, je me jetai au fond de ma voiture et
+rentrai dans Paris plein de joie d'être délivré de mes honneurs et de
+mes maux. Je déclarai à mon frère que j'étais déterminé à retourner en
+Bretagne.
+
+Content d'avoir fait connaître son nom, espérant amener un jour à
+maturité, par sa présentation, ce qu'il y avait d'avorté dans la
+mienne, il ne s'opposa pas au départ d'un esprit aussi biscornu[283].
+
+ [Note 283: _Le Mémorial historique de la Noblesse_
+ a publié un document inédit annoté de la main du
+ roi, tiré des Archives du royaume, section
+ historique, registre M. 813 et carton M. 814; il
+ contient les _Entrées_. On y voit mon nom et celui
+ de mon frère: il prouve que ma mémoire m'avait bien
+ servi pour les dates. (Notes de Paris, 1840.) Ch.]
+
+Telle fut ma première vue de la ville et de la cour. La société me
+parut plus odieuse encore que je ne l'avais imaginé; mais si elle
+m'effraya, elle ne me découragea pas; je sentis confusément que
+j'étais supérieur à ce que j'avais aperçu. Je pris pour la cour un
+dégoût invincible; ce dégoût, ou plutôt ce mépris que je n'ai pu
+cacher, m'empêchera de réussir ou me fera tomber du plus haut point de
+ma carrière.
+
+Au reste, si je jugeais le monde sans le connaître, le monde, à son
+tour, m'ignorait. Personne ne devina à mon début ce que je pouvais
+valoir, et quand je revins à Paris, on ne le devina pas davantage.
+Depuis ma triste célébrité, beaucoup de personnes m'ont dit: «Comme
+nous vous eussions remarqué, si nous vous avions rencontré (p. 211)
+dans votre jeunesse!» Cette obligeante prétention n'est que l'illusion
+d'une renommée déjà faite. Les hommes se ressemblent à l'extérieur; en
+vain Rousseau nous dit qu'il possédait deux petits yeux tout
+charmants: il n'en est pas moins certain, témoin ses portraits, qu'il
+avait l'air d'un maître d'école ou d'un cordonnier grognon.
+
+Pour en finir avec la cour, je dirai qu'après avoir revu la Bretagne
+et m'être venu fixer à Paris avec mes soeurs cadettes, Lucile et
+Julie, je m'enfonçai plus que jamais dans mes habitudes solitaires. On
+me demandera ce que devint l'histoire de ma présentation. Elle resta
+là.--Vous ne chassâtes donc plus avec le roi?--Pas plus qu'avec
+l'empereur de la Chine.--Vous ne retournâtes donc plus à
+Versailles?--J'allai deux fois jusqu'à Sèvres; le coeur me faillit, et
+je revins à Paris.--Vous ne tirâtes donc aucun parti de votre
+position?--Aucun.--Que faisiez-vous donc?--Je m'ennuyais.--Ainsi, vous
+ne vous sentiez aucune ambition?--Si fait: à force d'intrigues et de
+soucis, j'arrivai à la gloire d'insérer dans l'_Almanach des Muses_
+une idylle dont l'apparition me pensa tuer d'espérance et de
+crainte[284]. J'aurais donné tous les carrosses du roi pour avoir
+composé la romance: _Ô ma tendre musette!_ ou: _De mon berger volage_.
+
+ [Note 284: Cette idylle figure, dans l'_Almanach
+ des Muses_ de 1790, à la page 205, sous ce titre:
+ _L'Amour de la campagne_, et avec cette signature:
+ _par le chevalier de C***_. Chateaubriand lui a
+ donné place dans ses _OEuvres complètes_, tome XXI,
+ p. 321.]
+
+Propre à tout pour les autres, bon à rien pour moi: me voilà.
+
+
+
+
+LIVRE V[285] (p. 213)
+
+ [Note 285: Ce livre a été écrit à Paris de juin à
+ décembre 1821.--Il a été revu en décembre 1846.]
+
+Passage en Bretagne.--Garnison de Dieppe.--Retour à Paris avec Lucile
+et Julie.--Delisle de Sales.--Gens de lettres.--Portraits.--Famille
+Rosambo.--M. de Malesherbes.--Sa prédilection pour Lucile.--Apparition
+et changement de ma Sylphide.--Premiers mouvements politiques en
+Bretagne.--Coup d'oeil sur l'histoire de la monarchie.--Constitution
+des États de Bretagne.--Tenue des États.--Revenu du roi en
+Bretagne.--Revenu particulier de la province.--Le Fouage.--J'assiste
+pour la première fois à une réunion politique.--Scène.--Ma mère
+retirée à Saint-Malo.--Cléricature.--Environs de Saint-Malo.--Le
+revenant.--Le malade.--États de Bretagne en 1789.--Insurrection.
+--Saint-Riveul, mon camarade de collège, est tué.--Année 1789.--Voyage
+de Bretagne à Paris.--Mouvement sur la route.--Aspect de Paris.--Renvoi
+de M. Necker.--Versailles.--Joie de la famille royale.--Insurrection
+générale. Prise de la Bastille.--Effet de la prise de la Bastille sur
+la cour.--Têtes de Foullon et de Bertier.--Rappel de M. Necker.--Séance
+du 4 août 1789.--Journée du 5 octobre.--Le roi est amené à
+Paris.--Assemblée constituante.--Mirabeau.--Séances de l'Assemblée
+nationale.--Robespierre.--Société.--Aspect de Paris.--Ce que je
+faisais au milieu de tout ce bruit.--Mes jours solitaires.--Mlle
+Monet.--J'arrête avec M. de Malesherbes le plan de mon voyage en
+Amérique.--Bonaparte et moi sous-lieutenants ignorés.--Le marquis de
+la Rouërie.--Je m'embarque à Saint-Malo.--Dernières pensées en
+quittant la terre natale.
+
+
+Tout ce qu'on vient de lire dans le livre précédent a été écrit à
+Berlin. Je suis revenu à Paris pour le baptême du duc de (p. 214)
+Bordeaux[286], et j'ai donné la démission de mon ambassade par
+fidélité politique à M. de Villèle sorti du ministère[287]. Rendu à
+mes loisirs, écrivons. A mesure que ces _Mémoires_ se remplissent de
+mes années écoulées, ils me représentent le globe inférieur d'un
+sablier constatant ce qu'il y a de tombé de ma vie; quand tout le
+sable sera passé, je ne retournerais pas mon horloge de verre, Dieu
+m'en eût-il donné la puissance.
+
+ [Note 286: On lit dans le _Moniteur_ du dimanche 29
+ avril 1821, sous la rubrique: _Paris, 28 avril_:
+ «M. le vicomte de Chateaubriand, ministre
+ plénipotentiaire de France à Berlin, est arrivé
+ avant-hier à Paris.» Le baptême du duc de Bordeaux
+ eut lieu à Notre-Dame le 1er mai 1821.]
+
+ [Note 287: M. de Villèle sortit du ministère le 27
+ juillet 1821; Chateaubriand donna sa démission
+ d'ambassadeur le 31 juillet.]
+
+La nouvelle solitude dans laquelle j'entrai en Bretagne, après ma
+présentation, n'était plus celle de Combourg; elle n'était ni aussi
+entière, ni aussi sérieuse, et, pour tout dire, ni aussi forcée: il
+m'était loisible de la quitter; elle perdait de sa valeur. Une vieille
+châtelaine armoriée, un vieux baron blasonné, gardant dans un manoir
+féodal leur dernière fille et leur dernier fils, offraient ce que les
+Anglais appellent des _caractères_: rien de provincial, de rétréci
+dans cette vie, parce qu'elle n'était pas la vie commune.
+
+Chez mes soeurs, la province se retrouvait au milieu des champs: on
+allait dansant de voisins en voisins, jouant la comédie dont j'étais
+quelquefois un mauvais acteur. L'hiver, il fallait subir à Fougères la
+société d'une petite ville, les bals, les assemblées, les dîners, et
+je ne pouvais pas, comme à Paris, être oublié.
+
+D'un autre côté, je n'avais pas vu l'armée, la cour, sans qu'un (p. 215)
+changement se fût opéré dans mes idées: en dépit de mes goûts
+naturels, je ne sais quoi se débattant en moi contre l'obscurité me
+demandait de sortir de l'ombre. Julie avait la province en
+détestation; l'instinct du génie et de la beauté poussait Lucile sur
+un plus grand théâtre.
+
+Je sentais donc dans mon existence, un malaise par qui j'étais averti
+que cette existence n'était pas ma destinée.
+
+Cependant, j'aimais toujours la campagne, et celle de Marigny était
+charmante[288]. Mon régiment avait changé de résidence: le premier
+bataillon tenait garnison au Havre, le second à Dieppe; je rejoignis
+celui-ci: ma présentation faisait de moi un personnage. Je pris goût à
+mon métier; je travaillais à la manoeuvre; on me confia des recrues
+que j'exerçais sur les galets au bord de la mer: cette mer a formé le
+fond du tableau dans presque toutes les scènes de ma vie.
+
+ [Note 288: Marigny a beaucoup changé depuis
+ l'époque où ma soeur l'habitait. Il a été vendu et
+ appartient aujourd'hui à MM. de Pommereul, qui
+ l'ont fait rebâtir et l'ont fort embelli. Ch.
+
+ C'est la nièce de Chateaubriand, Mme
+ Élisabeth-Cécile Geffelot de Marigny, mariée à
+ Joseph-Louis-Mathurin Gouyquet de Bienassis, qui
+ vendit le château de Marigny au baron de Pommereul,
+ par contrat du 30 juin 1810. Le propriétaire actuel
+ est M. Henri-Charles-Jean, baron de Pommereul,
+ petit-fils de l'acquéreur de 1810, marié le 9
+ juillet 1849 à Mlle Marie-Thérèse Macdonald de
+ Tarente, petite-fille du maréchal duc de Tarente.]
+
+La Martinière ne s'occupait à Dieppe ni de son homonyme
+_Lamartinière_[289], ni du P. Simon, lequel écrivait contre (p. 216)
+Bossuet, Port-Royal et les Bénédictins[290], ni de l'anatomiste
+Pecquet, que madame de Sévigné appelle le petit Pecquet[291]; mais La
+Martinière était amoureux à Dieppe comme à Cambrai: il dépérissait aux
+pieds d'une forte Cauchoise, dont la coiffe et le toupet avaient une
+demi-toise de haut. Elle n'était pas jeune: par un singulier hasard,
+elle s'appelait Cauchie, petite-fille apparemment de cette Dieppoise,
+Anne Cauchie, qui en 1645 était âgée de cent cinquante ans.
+
+ [Note 289: _La Martinière_ (Antoine-Augustin
+ _Bruzen_ de), né à Dieppe en 1673, mort à La Haye
+ le 19 juin 1749. Il a laissé un grand nombre
+ d'ouvrages, dont le principal: _Grand Dictionnaire
+ géographique et critique_ (La Haye, 1726-1730) ne
+ forme pas moins de 10 vol. in-fol. Il était neveu
+ du P. Simon, dont la notice suit.]
+
+ [Note 290: _Simon_ (Richard), introducteur du
+ rationalisme dans l'exégèse; né le 13 mai 1638 à
+ Dieppe, où il est mort le 11 avril 1712. Il était
+ membre de l'Oratoire. Après avoir enseigné la
+ philosophie à Juilly et à Paris, il fut exclu de
+ son ordre pour avoir soutenu, dans son _Histoire
+ critique du Vieux Testament_ (1678), des opinions
+ qui suscitèrent les critiques de Bossuet et des
+ solitaires de Port-Royal et le firent condamner par
+ le Saint-Siège. Voir _Port-Royal_, par
+ Sainte-Beuve, tome IV, p. 380, 509.]
+
+ [Note 291: Jean _Pecquet_ (1622-1674), né à Dieppe
+ comme les deux précédents. On lui doit plusieurs
+ découvertes importantes, entre autres celle du
+ réservoir du chyle, dit _Réservoir de Pecquet_. Il
+ était membre de l'Académie des sciences. Médecin et
+ ami de Fouquet, il était aussi l'ami de Mme de
+ Sévigné, qui l'appela pour donner ses soins à Mme
+ de Grignan. Voir les _Lettres_ de Mme de Sévigné
+ des 22 décembre 1664, de janvier 1665, du 19
+ novembre 1670 et du 11 juillet 1672.]
+
+C'était en 1647 qu'Anne d'Autriche, voyant comme moi la mer par les
+fenêtres de sa chambre, s'amusait à regarder les brûlots se consumer
+pour la divertir. Elle laissait les peuples qui avaient été fidèles à
+Henri IV garder le jeune Louis XIV; elle donnait à ces peuples des
+bénédictions infinies, _malgré leur vilain langage normand_.
+
+On retrouvait à Dieppe quelques redevances féodales que j'avais vu
+payer à Combourg, il était dû au bourgeois Vauquelin trois têtes (p. 217)
+de porc ayant chacun une orange entre les dents, et trois sous marqués
+de la plus ancienne monnaie connue.
+
+Je revins passer un semestre à Fougères. Là régnait une fille noble,
+appelée mademoiselle de La Belinaye[292], tante de cette comtesse de
+Tronjoli, dont j'ai déjà parlé. Une agréable laide, soeur d'un
+officier au régiment de Condé, attira mes admirations: je n'aurais pas
+été assez téméraire pour élever mes voeux jusqu'à la beauté; ce n'est
+qu'à la faveur des imperfections d'une femme que j'osais risquer un
+respectueux hommage.
+
+ [Note 292: Renée-Élisabeth de la Belinaye, fille
+ aînée d'Armand Magdelon, comte de la Belinaye, et
+ de Marie-Thérèse Frain de la Villegontier, née à
+ Fougères le 28 janvier 1728, morte en la même ville
+ le 19 juin 1816.--Sa soeur, Thérèse de la Belinaye,
+ mariée à Anne-Joseph-Jacques Tuffin de la Rouërie,
+ a été la mère du marquis Armand, le célèbre
+ conspirateur.]
+
+Madame de Farcy, toujours souffrante, prit enfin la résolution
+d'abandonner la Bretagne. Elle détermina Lucile à la suivre; Lucile, à
+son tour, vainquit mes répugnances: nous prîmes la route de Paris;
+douce association des trois plus jeunes oiseaux de la couvée.
+
+Mon frère était marié; il demeurait chez son beau-père, le président
+de Rosambo, rue de Bondy[293]. Nous convînmes de nous placer dans son
+voisinage: par l'entremise de M. Delisle de Sales, logé dans les
+pavillons de Saint-Lazare, au haut du faubourg Saint-Denis, nous
+arrêtâmes un appartement dans ces mêmes pavillons.
+
+ [Note 293: Je relève sur l'_Almanach royal_ de
+ 1789, p. 294, la mention suivante: «Cour de
+ Parlement. Grand'Chambre. Président... Messire
+ Louis Le Peletier de Rosambo, _rue de Bondy_.»]
+
+Madame de Farcy s'était accointée, je ne sais comment, avec (p. 218)
+Delisle de Sales[294], lequel avait été mis jadis à Vincennes pour des
+niaiseries philosophiques. A cette époque, on devenait un personnage
+quand on avait barbouillé quelques lignes de prose ou inséré un
+quatrain dans l'_Almanach des Muses_. Delisle de Sales, très brave
+homme, très cordialement médiocre, avait un grand relâchement
+d'esprit, et laissait aller sous lui ses années; ce vieillard s'était
+composé une belle bibliothèque avec ses ouvrages, qu'il brocantait à
+l'étranger et que personne ne lisait à Paris. Chaque année, au
+printemps, il faisait ses remontes d'idées en Allemagne. Gras et
+débraillé, il portait un rouleau de papier crasseux que l'on voyait
+sortir de sa poche; il y consignait au coin des rues sa pensée du
+moment. Sur le piédestal de son buste en marbre, il avait tracé de sa
+main cette inscription, empruntée au buste de Buffon: _Dieu, l'homme,
+la nature, il a tout expliqué_. Delisle de Sales tout expliqué! Ces
+orgueils sont bien plaisants, mais bien décourageants. Qui se peut
+flatter d'avoir un talent véritable? Ne pouvons-nous pas être, tous
+tant que nous sommes, sous l'empire d'une illusion semblable à celle
+de Delisle de Sales? Je parierais que tel auteur qui lit cette phrase
+se croit un écrivain de génie, et n'est pourtant qu'un sot.
+
+ [Note 294: _Delisle de Sales_ (Jean-Baptiste
+ _Isoard_, dit), né en 1743 à Lyon, mort le 22
+ septembre 1816. Quelques-unes de ses compilations
+ ne laissèrent pas d'avoir un assez grand succès. Sa
+ _Philosophie de la nature, ou Traité de morale pour
+ l'espèce humaine_ (1769) a obtenu sept éditions. La
+ dernière, publiée en 1804, forme 10 vol. in-8°.]
+
+Si je me suis trop longuement étendu sur le compte du digne homme des
+pavillons de Saint-Lazare, c'est qu'il fut le premier littérateur (p. 219)
+que je rencontrai: il m'introduisit dans la société des autres.
+
+La présence de mes deux soeurs me rendit le séjour de Paris moins
+insupportable; mon penchant pour l'étude affaiblit encore mes dégoûts.
+Delisle de Sales me semblait un aigle. Je vis chez lui Carbon Flins
+des Oliviers[295], qui tomba amoureux de madame de Farcy. Elle s'en
+moquait; il prenait bien la chose, car il se piquait d'être de bonne
+compagnie. Flins me fit connaître Fontanes, son ami, qui est devenu le
+mien.
+
+ [Note 295: _Flins des Oliviers_
+ (Claude-Marie-Louis-Emmanuel _Carbon de_), né en
+ 1757 à Reims, mort en 1806. La multiplicité de ses
+ noms lui attira cette épigramme de Lebrun:
+
+ Carbon de Flins des Oliviers
+ A plus de noms que de lauriers.
+
+ Ami de Fontanes, il rédigea avec lui, en 1789, le
+ _Journal de la Ville et des Provinces, ou le
+ Modérateur_. Il a fait jouer, non sans succès,
+ plusieurs comédies en vers. L'une d'elles, le
+ _Réveil d'Épiménide à Paris ou les Étrennes de la
+ liberté_, représentée sur le Théâtre-Français, le
+ 1er janvier 1790, obtint une vogue considérable,
+ justifiée d'ailleurs par le mérite de la pièce et
+ par son excellent esprit.]
+
+Fils d'un maître des eaux et forêts de Reims, Flins avait reçu une
+éducation négligée; au demeurant, homme d'esprit et parfois de talent.
+On ne pouvait voir quelque chose de plus laid: court et bouffi, de
+gros yeux saillants, des cheveux hérissés, des dents sales, et malgré
+cela l'air pas trop ignoble. Son genre de vie, qui était celui de
+presque tous les gens de lettres de Paris à cette époque, mérite
+d'être raconté.
+
+Flins occupait un appartement rue Mazarine, assez près de La Harpe,
+qui demeurait rue Guénégaud. Deux Savoyards, travestis en laquais par
+la vertu d'une casaque de livrée, le servaient; le soir, ils le
+suivaient, et introduisaient les visites chez lui le matin. Flins (p. 220)
+allait régulièrement au Théâtre-Français, alors placé à l'Odéon[296],
+et excellent surtout dans la comédie. Brizard venait à peine de
+finir[297]; Talma commençait[298]; Larive, Saint-Phal, Fleury, Molé,
+Dazincourt, Dugazon, Grandmesnil, mesdames Contat, Saint-Val[299],
+Desgarcins, Olivier[300], étaient dans toute la force du talent, en
+attendant mademoiselle Mars, fille de Monvel, prête à débuter au
+théâtre Montansier[301]. Les actrices protégeaient les auteurs (p. 221)
+et devenaient quelquefois l'occasion de leur fortune.
+
+ [Note 296: Le Théâtre-Français occupait, depuis
+ 1782, la salle construite par ordre de Louis XVI,
+ d'après les plans des architectes Peyre et de
+ Wailly, près le Luxembourg, à l'extrémité du
+ terrain qu'occupait le jardin de l'hôtel Condé. En
+ 1798, ce théâtre reçut le nom d'Odéon, parce que
+ des opéras devaient former le fond de son
+ répertoire. C'était un souvenir classique du
+ théâtre couvert de ce nom [Grec: Ôdeion] bâti à
+ Athènes par Périclès pour les concours de musique.
+ La salle de 1782 fut incendiée dans la nuit du 18
+ au 19 mars 1799. Reconstruit sur ses anciennes
+ fondations par décision du premier Consul, ce
+ théâtre fut détruit une seconde fois par le feu le
+ 20 avril 1818. Louis XVIII le fit rebâtir. C'est
+ l'Odéon actuel.]
+
+ [Note 297: _Brizard_ (Jean-Baptiste _Britard_,
+ dit), né en 1721 à Orléans, mort le 30 janvier
+ 1791. Après avoir remporté, comme tragédien, de
+ très grands succès dans les pères nobles et les
+ rois, il s'était retiré, le 1er avril 1786, le même
+ soir que le couple Préville et Mlle Fanier. Tous
+ parurent dans _la Partie de chasse de Henri IV_, au
+ milieu des bravos et de l'émotion générale. (G.
+ Monval et P. Porel, _l'Odéon_, tome I, p. 249.)]
+
+ [Note 298: Talma avait débuté, le 21 novembre 1787,
+ en jouant le rôle de _Séide_, dans le _Mahomet_, de
+ Voltaire. (G. Monval et P. Porel, _op. cit._, tome
+ I, page 57.)]
+
+ [Note 299: Mlle _Saint-Val_ cadette. Son aînée
+ avait quitté la Comédie-Française en 1779.]
+
+ [Note 300: Mlle _Olivier_
+ (Jeanne-Adélaïde-Gérardine), née à Londres en 1765.
+ Toute jeune encore, charmante avec sa chevelure
+ blonde et ses yeux noirs, elle avait créé, le 27
+ avril 1784, le rôle de Chérubin dans le _Mariage de
+ Figaro_, et son succès avait presque égalé celui de
+ Mlle Contat, qui jouait Suzanne.]
+
+ [Note 301: _Mars_ (Anne-Françoise-Hyppolyte
+ _Boutet_, dite Mlle), née à Paris le 9 février
+ 1779, morte le 20 mars 1847. Elle était fille de
+ l'acteur Boutet dit _Monvel_ et d'une actrice de
+ province, Marguerite Salvetat. Ne pouvant prendre,
+ au théâtre, le nom de Monvel, elle prit celui de sa
+ mère, qui se faisait appeler Madame Mars. Dès l'âge
+ de treize ans, en 1792, elle débuta dans des rôles
+ d'enfants au _Théâtre de mademoiselle Montansier_,
+ auquel était attaché son père.--La salle de Mlle
+ Montansier est actuellement le _Théâtre du
+ Palais-Royal_.]
+
+Flins qui n'avait qu'une petite pension de sa famille, vivait de
+crédit. Vers les vacances du Parlement, il mettait en gage les livrées
+de ses Savoyards, ses deux montres, ses bagues et son linge, payait
+avec le prêt ce qu'il devait, partait pour Reims, y passait trois
+mois, revenait à Paris, retirait, au moyen de l'argent que lui donnait
+son père, ce qu'il avait déposé au mont-de-piété, et recommençait le
+cercle de cette vie, toujours gai et bien reçu.
+
+ * * * * *
+
+Dans le cours des deux années qui s'écoulèrent depuis mon
+établissement à Paris jusqu'à l'ouverture des états généraux, cette
+société s'élargit. Je savais par coeur les élégies du chevalier de
+Parny, et je les sais encore. Je lui écrivis pour lui demander la
+permission de voir un poète dont les ouvrages faisaient mes délices;
+il me répondit poliment: je me rendis chez lui rue de Cléry.
+
+Je trouvai un homme assez jeune encore, de très bon ton, grand,
+maigre, le visage marqué de petite vérole[302]. Il me rendit ma
+visite; je le présentai à mes soeurs. Il aimait peu la société (p. 222)
+et il en fut bientôt chassé par la politique: il était alors du vieux
+parti. Je n'ai point connu d'écrivain qui fût plus semblable à ses
+ouvrages: poète et créole, il ne lui fallait que le ciel de l'Inde,
+une fontaine, un palmier et une femme. Il redoutait le bruit,
+cherchait à glisser dans la vie sans être aperçu, sacrifiait tout à sa
+paresse, et n'était trahi dans son obscurité que par ses plaisirs qui
+touchaient en passant sa lyre:
+
+ Que notre vie heureuse et fortunée
+ Coule en secret, sous l'aile des amours,
+ Comme un ruisseau qui, murmurant à peine,
+ Et dans son lit resserrant tous ses flots,
+ Cherche avec soin l'ombre des arbrisseaux.
+ Et n'ose pas se montrer dans la plaine.
+
+ [Note 302: «Le chevalier de Parny est grand, mince,
+ le teint brun, les yeux noirs enfoncés et fort
+ vifs. Nous étions liés. Il n'a pas de douceur dans
+ la conversation... Il m'a dit que les sites décrits
+ par Saint-Pierre dans _Paul et Virginie_ étaient
+ faux: mais Parny enviait Bernardin.» (Note
+ manuscrite de Chateaubriand, écrite en 1798 sur un
+ exemplaire de l'Essai.) Ce curieux exemplaire,
+ donné un jour par Chateaubriand à J.-B. Soulié,
+ rédacteur de la _Quotidienne_, après avoir passé
+ dans la bibliothèque de M. Aimé-Martin, dans celle
+ de M. Tripier et enfin dans celle de Sainte-Beuve,
+ est possédé aujourd'hui par Mme la comtesse de
+ Chateaubriand.]
+
+C'est cette impossibilité de se soustraire à son indolence qui, de
+furieux aristocrate, rendit le chevalier de Parny misérable
+révolutionnaire, insultant la religion persécutée et les prêtres à
+l'échafaud, achetant son repos à tout prix, et prêtant à la muse qui
+chanta Éléonore le langage de ces lieux où Camille Desmoulins allait
+marchander ses amours.
+
+L'auteur de l'_Histoire de la littérature italienne_[303], qui
+s'insinua dans la Révolution à la suite de Chamfort, nous arriva (p. 223)
+par ce cousinage que tous les Bretons ont entre eux. Ginguené vivait
+dans le monde sur la réputation d'une pièce de vers assez gracieuse,
+_la Confession de Zulmé_, qui lui valut une chétive place dans les
+bureaux de M. de Necker; de là sa pièce sur son entrée au contrôle
+général. Je ne sais qui disputait à Ginguené son titre de gloire, _la
+Confession de Zulmé_; mais dans le fait il lui appartenait.
+
+ [Note 303: Guinguené.--Voir sur lui la note 2 de la
+ page 107.]
+
+Le poète rennais savait bien la musique et composait des romances.
+D'humble qu'il était, nous vîmes croître son orgueil, à mesure qu'il
+s'accrochait à quelqu'un de connu. Vers le temps de la convocation des
+états généraux, Chamfort l'employa à barbouiller des articles pour des
+journaux et des discours pour des clubs: il se fit superbe. A la
+première fédération il disait: «Voilà une belle fête; on devrait pour
+mieux l'éclairer brûler quatre aristocrates aux quatre coins de
+l'autel.» Il n'avait pas l'initiative de ces voeux; longtemps avant lui,
+le ligueur Louis Dorléans avait écrit dans son _Banquet du comte
+d'Arète_: «qu'il falloit attacher en guise de fagots les ministres
+protestants à l'arbre du feu de Saint-Jean et mettre le roy Henry IV
+dans le muids où l'on mettoit les chats.»
+
+Ginguené eut une connaissance anticipée des meurtres révolutionnaires.
+Madame Ginguené prévint mes soeurs et ma femme du massacre qui devait
+avoir lieu aux Carmes, et leur donna asile: elle demeurait _cul-de-sac
+Férou_, dans le voisinage du lieu où l'on devait égorger.
+
+Après la Terreur, Ginguené devint quasi chef de l'instruction (p. 224)
+publique; ce fut alors qu'il chanta _l'Arbre de la liberté_ au
+Cadran-Bleu, sur l'air: _Je l'ai planté, je l'ai vu naître_. On le
+jugea assez béat de philosophie pour une ambassade auprès d'un de ces
+rois qu'on découronnait. Il écrivait de Turin à M. de Talleyrand qu'il
+avait _vaincu un préjugé_: il avait fait recevoir sa femme _en
+pet-en-l'air_ à la cour[304]. Tombé de la médiocrité dans
+l'importance, de l'importance dans la niaiserie, et de la niaiserie
+dans le ridicule, il a fini ses jours littérateur distingué comme
+critique, et, ce qu'il y a de mieux, écrivain indépendant dans la
+_Décade_[305] la nature l'avait remis à la place d'où la société
+l'avait mal à propos tiré. Son savoir est de seconde main, sa (p. 225)
+prose lourde, sa poésie correcte et quelquefois agréable.
+
+ [Note 304: Guinguené fut nommé, au commencement de
+ 1798, ambassadeur de la République française à
+ Turin. «C'était, dit M. Ludovic Sciout (_le
+ Directoire_, tome III, p. 532), c'était un vrai
+ Trissotin, un révolutionnaire aussi sot
+ qu'insolent.» Par affectation de simplicité, et
+ sans doute aussi par économie, car il tenait
+ beaucoup à l'argent, il fit dispenser sa femme de
+ paraître en habit de cour aux audiences. Sans
+ perdre une heure, il dépêcha au ministre des
+ relations extérieures un courrier extraordinaire,
+ porteur de la grande nouvelle: la citoyenne
+ ambassadrice est allée à la cour _en pet-en-l'air_!
+ Ce pauvre Guinguené avait compté sans son hôte: le
+ ministre (c'était Talleyrand) glissa aussitôt dans
+ le _Moniteur_ la note suivante: «Un ambassadeur de
+ la République a écrit, dit-on, au ministre des
+ relations extérieures qu'il venait de remporter une
+ victoire signalée sur l'étiquette d'une vieille
+ monarchie, en y faisant recevoir _l'ambassadrice en
+ habits bourgeois_. Le ministre lui a répondu que la
+ République n'envoyait que des ambassadeurs, parce
+ qu'il n'y avait chez elle que des directeurs et
+ qu'on n'y connaissait de _directrices_ que celles
+ qui se trouvaient à la tête de quelques
+ spectacles.» (_Moniteur_ du 26 juin 1798.)--A
+ quelques jours de là, Guinguené était rappelé.]
+
+ [Note 305: La _Décade philosophique_, fondée le 10
+ floréal an II (29 avril 1794). Guinguené en fut le
+ principal rédacteur. Il était secondé par une
+ «société de républicains» devenue en l'an V «une
+ société de gens de lettres». On remarquait, dans le
+ nombre, J.-B. Say, Amaury Duval, Lebreton,
+ Andrieux, etc. Peu après l'établissement de
+ l'empire, le 10 vendémiaire an XIII (2 octobre
+ 1804), la _Décade_ changea son titre en celui de
+ _Revue philosophique, littéraire et politique_.
+ Elle cessa de paraître en 1807. Lors de la
+ publication du _Génie du christianisme_, la
+ _Décade_ n'avait pas manqué de l'attaquer très
+ vivement dans trois articles dus à la plume de
+ Guinguené et réunis aussitôt en brochure sous ce
+ titre: _Coup d'oeil rapide sur le Génie du
+ christianisme, ou quelques pages sur les cinq
+ volumes in-8° publiées sous ce titre par
+ François-Auguste Chateaubriand_.--Paris, de
+ l'imprimerie de la _Décade_, etc., an X (1802),
+ in-8° de 92 pages.]
+
+Ginguené avait un ami, le poète Le Brun[306]. Ginguené protégeait Le
+Brun, comme un homme de talent, qui connaît le monde, protège la
+simplicité d'un homme de génie; Le Brun, à son tour, répandait ses
+rayons sur les hauteurs de Ginguené. Rien n'était plus comique que le
+rôle de ces deux compères, se rendant, par un doux commerce, tous les
+services que se peuvent rendre deux hommes supérieurs dans des genres
+divers.
+
+ [Note 306: Le Brun (Ponce-Denis _Escouchard_) dit
+ _Lebrun-Pindare_; né le 11 août 1729 à Paris, où il
+ est mort le 2 septembre 1807.]
+
+Le Brun était tout bonnement un faux monsieur de l'Empyrée; sa verve
+était aussi froide que ses transports étaient glacés. Son Parnasse,
+chambre haute dans la rue Montmartre, offrait pour tout meuble des
+livres entassés pêle-mêle sur le plancher, un lit de sangle dont les
+rideaux, formés de deux serviettes sales, pendillaient sur un tringle
+de fer rouillé, et la moitié d'un pot à l'eau accotée contre un
+fauteuil dépaillé. Ce n'est pas que Le Brun ne fût à son aise, mais
+il était avare et adonné à des femmes de mauvaise vie[307]. (p. 226)
+
+ [Note 307: Déjà, en 1798, dans une note manuscrite
+ de son exemplaire de l'_Essai_, Chateaubriand avait
+ tracé de Le Brun ce joli croquis: «Le Brun a toutes
+ les qualités du lyrique. Ses yeux sont âpres, ses
+ tempes chauves, sa taille élevée. Il est maigre,
+ pâle, et quand il récite son _Exegi monumentum_, on
+ croirait entendre Pindare aux Jeux olympiques. Le
+ Brun ne s'endort jamais qu'il n'ait composé
+ quelques vers, et c'est toujours dans son lit,
+ entre trois et quatre heures du matin, que l'esprit
+ divin le visite. Quand j'allais le voir le matin,
+ je le trouvais entre trois ou quatre pots sales
+ avec une vieille servante qui faisait son ménage:
+ «Mon ami, me disait-il, ah! j'ai fait cette nuit
+ quelque chose! oh! si vous l'entendiez!» Et il se
+ mettait à _tonner_ sa strophe, tandis que son
+ perruquier, qui enrageait, lui disait: «Monsieur,
+ tournez donc la tête!» et avec ses deux mains il
+ inclinait la tête de Le Brun, qui oubliait bientôt
+ le perruquier et recommençait à gesticuler et
+ déclamer.»]
+
+Au souper _antique_ de M. de Vaudreuil, il joua le personnage de
+Pindare[308]. Parmi ses poésies lyriques, on trouve des strophes
+énergiques ou élégantes, comme dans l'ode sur le vaisseau _le Vengeur_
+et dans l'ode sur _les Environs de Paris_. Ses élégies sortent de sa
+tête, rarement de son âme; il a l'originalité recherchée, non
+l'originalité naturelle; il ne crée rien qu'à force d'art; il se
+fatigue à pervertir le sens des mots et à les conjoindre par des
+alliances monstrueuses. Le Brun n'avait de vrai talent que pour le
+satire; son épître sur _la bonne et la mauvaise plaisanterie_ a joui
+d'un renom mérité. Quelques-unes de ces épigrammes sont à mettre
+auprès de celles de J.-B. Rousseau; La Harpe surtout l'inspirait. Il
+faut encore lui rendre une autre justice: il fut indépendant sous
+Bonaparte, et il reste de lui, contre l'oppresseur de nos (p. 227)
+libertés, des vers sanglants[309].
+
+ [Note 308: Sur le souper antique de M. de
+ Vaudreuil, voyez les _Souvenirs_ de Mme
+ Lebrun-Vigée. Le Brun, coiffé du laurier de
+ Pindare, y récita des imitations d'Anacréon.]
+
+ [Note 309: Il est bien vrai que Le Brun a écrit des
+ vers sanglants contre Bonaparte; mais ces vers, il
+ les a tenus secrets, tandis qu'il avait bien soin
+ de publier ceux où il célébrait ce même Bonaparte.
+ «Il s'était tout à fait, et dès le premier jour,
+ dit Sainte-Beuve, rallié à Bonaparte, qui lui avait
+ accordé une grosse pension 6,000 francs. Il a loué
+ le héros, comme il avait déjà loué indifféremment
+ Louis XVI, Calonne, Vergennes, Robespierre, sans
+ préjudice des petites épigrammes qu'il se passait
+ dans l'intervalle et qui ne comptaient pas.»
+ _Causeries du lundi_, V. 134.]
+
+Mais, sans contredit, le plus bilieux des gens de lettres que je
+connus à Paris à cette époque était Chamfort[310]; atteint de la
+maladie qui a fait les Jacobins, il ne pouvait pardonner aux hommes le
+hasard de sa naissance. Il trahissait la confiance des maisons où il
+était admis; il prenait le cynisme de son langage pour la peinture des
+moeurs de la cour. On ne pouvait lui contester de l'esprit et du
+talent, mais de cet esprit et de ce talent qui n'atteignent point la
+postérité. Quand il vit que sous la Révolution il n'arrivait à rien,
+il tourna contre lui-même les mains qu'il avait levées sur la société.
+Le bonnet rouge ne parut plus à son orgueil qu'une autre espèce de
+couronne, le sans-culottisme qu'une sorte de noblesse, dont les Marat
+et les Robespierre étaient les grands seigneurs. Furieux de retrouver
+l'inégalité des rangs jusque dans le monde des douleurs et des larmes,
+condamné à n'être encore qu'un _vilain_ dans la féodalité des
+bourreaux, il se voulut tuer pour échapper aux supériorités du (p. 228)
+crime; il se manqua: la mort se rit de ceux qui l'appellent et qui la
+confondent avec le néant[311].
+
+ [Note 310: _Chamfort_ (Sébastien-Roch Nicolas,
+ dit), né près de Clermont en Auvergne en 1741, mort
+ à Paris, sous la Terreur, victime de cette
+ révolution dont il avait été l'un des adeptes les
+ plus fanatiques.]
+
+ [Note 311: Arrêté une première fois et enfermé aux
+ Madelonnettes, ramené bientôt dans son appartement
+ de la Bibliothèque nationale, mais placé sous la
+ surveillance d'un gendarme, le jour où on avait
+ voulu le conduire en prison, pour la seconde fois,
+ Chamfort avait voulu se tuer. Il s'était tiré un
+ coup de pistolet, qui lui avait seulement fracassé
+ le bout du nez et crevé un oeil. Il avait pris
+ alors un rasoir, essayant de se couper la gorge, y
+ revenant à plusieurs reprises et se mettant en
+ lambeaux toutes les chairs; enfin cette seconde
+ tentative ayant manqué comme la première, il
+ s'était porté plusieurs coups vers le coeur; puis
+ par un dernier effort, il avait tâché de se couper
+ les deux jarrets et de s'ouvrir toutes les veines.
+ La mort s'était ri de lui, selon le mot de
+ Chateaubriand, et elle le vint prendre seulement
+ quelques semaines plus tard, le 13 avril 1794.--En
+ 1797, dans son _Essai sur les Révolutions_,
+ Chateaubriand avait tracé de Chamfort un portrait
+ qui doit être rapproché de celui des _Mémoires_.
+ «Chamfort, écrivait-il, était d'une taille
+ au-dessus de la médiocre, un peu courbé, d'une
+ figure pâle, d'un teint maladif. Son oeil bleu,
+ souvent froid et couvert dans le repos, lançait
+ l'éclair quand il venait à s'animer. Des narines un
+ peu ouvertes donnaient à sa physionomie
+ l'expression de la sensibilité et de l'énergie. Sa
+ voix était flexible, ses modulations suivaient les
+ mouvements de son âme, mais dans les derniers temps
+ de mon séjour à Paris, elle avait pris de
+ l'aspérité, et on y démêlait l'accent agité et
+ impérieux des factions... Ceux qui ont approché M.
+ Chamfort savent qu'il avait dans la conversation
+ tout le mérite qu'on retrouve dans ses écrits. Je
+ l'ai souvent vu chez M. Guinguené, et plus d'une
+ fois il m'a fait passer d'heureux moments,
+ lorsqu'il consentait, avec une petite société
+ choisie, à accepter un souper dans ma famille.»
+ _Essai_, livre I, première partie, chapitre XXIV.]
+
+Je n'ai connu l'abbé Delille[312] qu'en 1798 à Londres, et n'ai vu ni
+Rulhière, qui vit par madame d'Egmont et qui la fait vivre[313], (p. 229)
+ni Palissot[314], ni Beaumarchais[315], ni Marmontel[316]. Il en est
+ainsi de Chénier[317] que je n'ai jamais rencontré, qui m'a beaucoup
+attaqué, auquel je n'ai jamais répondu, et dont la place à l'Institut
+devait produire une des crises de ma vie.
+
+ [Note 312: _Delille_ (Jacques), né le 22 juin 1738
+ à Aigueperse (Auvergne), mort le 1er mai 1813.]
+
+ [Note 313: _Rulhière_ (Claude-Carloman de), né en
+ 1735 à Bondy, près Paris, mort le 30 janvier 1791.
+ Mme d'Egmont était la fille du maréchal de
+ Richelieu. Ce fut elle, en effet, qui mit à
+ Rulhière la plume à la main. En 1760, il avait
+ suivi, en qualité de secrétaire, le baron de
+ Breteuil, qui venait d'être nommé ministre
+ plénipotentiaire en Russie. «Il assista de près,
+ dit Sainte-Beuve, à la révolution qui, en 1762,
+ précipita Pierre III et mit Catherine II sur le
+ trône. Il s'appliqua, suivant la nature de son
+ esprit observateur, à tout deviner, à tout démêler
+ dans cet événement extraordinaire, et il en fit, à
+ son retour à Paris, des récits qui charmèrent la
+ société. La comtesse d'Egmont, qui était la
+ divinité de Rulhière, lui demanda d'écrire ce qu'il
+ contait si bien: il lui obéit, et, une fois la
+ relation écrite, l'amour-propre d'auteur
+ l'emportant sur la prudence du diplomate, les
+ lectures se multiplièrent. Elles firent événement.»
+ _Causeries du lundi_, tome IV, p. 436.]
+
+ [Note 314: _Palissot de Montenoy_ (Charles), né le
+ 3 janvier 1730 à Nancy, mort le 15 juin 1814;
+ auteur de la comédie des _Philosophes_ (1760) et du
+ poème de la _Dunciade ou la guerre des sots_
+ (1764).]
+
+ [Note 315: _Beaumarchais_ (Pierre-Augustin _Caron_
+ de), né le 24 janvier 1732, mort le 19 mai 1799.]
+
+ [Note 316: _Marmontel_ (Jean-François), né le 11
+ juillet 1723 à Bort (Limousin), mort le 31 décembre
+ 1799.]
+
+ [Note 317: _Chénier_ (Marie-Joseph de), né le 28
+ août 1764 à Constantinople, mort le 10 janvier
+ 1811. Chateaubriand fut appelé à le remplacer comme
+ membre de la seconde classe de l'Institut;
+ l'Académie française n'avait pas encore recouvré
+ son titre, que la Restauration allait bientôt lui
+ rendre (Ordonnance royale du 21 mars 1816).]
+
+Lorsque je relis la plupart des écrivains du XVIIIe siècle, je suis
+confondu et du bruit qu'ils ont fait et de mes anciennes admirations.
+Soit que la langue ait avancé, soit qu'elle ait rétrogradé, soit que
+nous ayons marché vers la civilisation, ou battu en retraite vers (p. 230)
+la barbarie, il est certain que je trouve quelque chose d'usé, de
+passé, de grisaillé, d'inanimé, de froid dans les auteurs qui firent
+les délices de ma jeunesse. Je trouve même dans les plus grands
+écrivains de l'âge voltairien des choses pauvres de sentiment, de
+pensée et de style.
+
+A qui m'en prendre de mon mécompte? J'ai peur d'avoir été le premier
+coupable; novateur né, j'aurai peut-être communiqué aux générations
+nouvelles la maladie dont j'étais atteint. Épouvanté, j'ai beau crier
+à mes enfants; «N'oubliez pas le français!» Ils me répondent comme le
+Limousin à Pantagruel: «qu'ils viennent de l'alme, inclyte et célèbre
+académie que l'on vocite Lutèce[318]».
+
+ [Note 318: _Rabelais_, livre II, chapitre VI:
+ _Comment Pantagruel rencontra un Limousin qui
+ contrefaisait le langaige françois_.]
+
+Cette manière de gréciser et de latiniser notre langue n'est pas
+nouvelle, comme on le voit: Rabelais la guérit, elle reparut dans
+Ronsard; Boileau l'attaqua. De nos jours elle a ressuscité par la
+science; nos révolutionnaires, grands Grecs par nature, ont obligé nos
+marchands et nos paysans à apprendre les hectares, les hectolitres,
+les kilomètres, les millimètres, les décagrammes: la politique a
+_ronsardisé_.
+
+J'aurais pu parler ici de M. de La Harpe, que je connus alors; et sur
+lequel je reviendrai; j'aurais pu ajouter à la galerie de mes
+portraits celui de Fontanes; mais, bien que mes relations avec cet
+excellent homme prissent naissance en 1789, ce ne fut qu'en Angleterre
+que je me liai avec lui d'une amitié toujours accrue par la mauvaise
+fortune, jamais diminuée par la bonne; je vous en entretiendrai (p. 231)
+plus tard dans toute l'effusion de mon coeur. Je n'aurai à peindre que
+des talents qui ne consolent plus la terre. La mort de mon ami est
+survenue au moment où mes souvenirs me conduisaient à retracer le
+commencement de sa vie[319]. Notre existence est d'une telle fuite,
+que si nous n'écrivons pas le soir l'événement du matin, le travail
+nous encombre et nous n'avons plus le temps de le mettre à jour. Cela
+ne nous empêche pas de gaspiller nos années, de jeter au vent ces
+heures qui sont pour l'homme les semences de l'éternité.
+
+ [Note 319: Chateaubriand écrivait cette page au
+ mois de juin 1821: Fontanes était mort le 17 mars
+ précèdent.]
+
+ * * * * *
+
+Si mon inclination et celle de mes deux soeurs m'avaient jeté dans
+cette société littéraire, notre position nous forçait d'en fréquenter
+une autre; la famille de la femme de mon frère fut naturellement pour
+nous le centre de cette dernière société.
+
+Le président Le Peletier de Rosambo, mort depuis avec tant de
+courage[320], était, quand j'arrivai à Paris, un modèle de légèreté. A
+cette époque, tout était dérangé dans les esprits et dans les moeurs,
+symptôme d'une révolution prochaine. Les magistrats rougissaient de
+porter la robe et tournaient en moquerie la gravité de leurs pères.
+Les Lamoignon, les Molé, les Séguier, les d'Aguesseau voulaient
+combattre et ne voulaient plus juger. Les présidentes, cessant d'être
+de vénérables mères de famille, sortaient de leurs sombres hôtels pour
+devenir femmes à brillantes aventures. Le prêtre, en chaire, (p. 232)
+évitait le nom de Jésus-Christ et ne parlait que du _législateur des
+chrétiens_; les ministres tombaient les uns sur les autres; le pouvoir
+glissait de toutes les mains. Le suprême bon ton était d'être
+Américain à la ville, Anglais à la cour, Prussien à l'armée; d'être
+tout, excepté Français. Ce que l'on faisait, ce que l'on disait,
+n'était qu'une suite d'inconséquences. On prétendait garder des abbés
+commendataires, et l'on ne voulait point de religion; nul ne pouvait
+être officier s'il n'était gentilhomme, et l'on déblatérait contre la
+noblesse; on introduisait l'égalité dans les salons et les coups de
+bâton dans les camps.
+
+ [Note 320: Il fut guillotiné le 1er floréal an II
+ (20 avril 1794).]
+
+M. de Malesherbes avait trois filles[321], mesdames de Rosambo,
+d'Aulnay, de Montboissier; il aimait de préférence madame de Rosambo,
+à cause de la ressemblance de ses opinions avec les siennes. Le
+président de Rosambo avait également trois filles, mesdames de
+Chateaubriand, d'Aunay, de Tocqueville[322], et un fils dont (p. 233)
+l'esprit brillant s'est recouvert de la perfection chrétienne[323]. M.
+de Malesherbes se plaisait au milieu de ses enfants, petits-enfants et
+arrière-petits-enfants. Mainte fois, au commencement de la Révolution,
+je l'ai vu arriver chez madame de Rosambo, tout échauffé de politique,
+jeter sa perruque, se coucher sur le tapis de la chambre de ma
+belle-soeur, et se laisser lutiner avec un tapage affreux par les
+enfants ameutés. Ç'aurait été du reste un homme assez vulgaire dans
+ses manières, s'il n'eût eu certaine brusquerie qui le sauvait de
+l'air commun: à la première phrase qui sortait de sa bouche, on
+sentait l'homme d'un vieux nom et le magistrat supérieur. Ses vertus
+naturelles s'étaient un peu entachées d'affectation par la philosophie
+qu'il y mêlait. Il était plein de science, de probité et de courage;
+mais bouillant, passionné au point qu'il me disait un jour en (p. 234)
+parlant de Condorcet: «Cet homme a été mon ami; aujourd'hui, je ne me
+ferais aucun scrupule de le tuer comme un chien[324]». Les flots de la
+Révolution le débordèrent, et sa mort a fait sa gloire. Ce grand homme
+serait demeuré caché dans ses mérites, si le malheur ne l'eût décelé à
+la terre. Un noble Vénitien perdit la vie en retrouvant ses titres
+dans l'éboulement d'un vieux palais.
+
+ [Note 321: Il doit y avoir là une erreur de plume.
+ Malesherbes n'a eu que deux filles: Marie-Thérèse,
+ née le 6 février 1756, mariée le 30 mai 1769 à
+ Louis Le Peletier, seigneur de
+ Rosambo;--Françoise-Pauline, née le 15 juillet
+ 1758, mariée le 22 janvier 1775 à
+ Charles-Philippe-Simon de
+ Montboissier-Beaufort-Canillac, mestre de camp du
+ régiment d'Orléans dragons.]
+
+ [Note 322: Les trois filles du président de Rosambo
+ épousèrent le frère de Chateaubriand, le comte
+ Lepelletier d'Aunay et le comte de Tocqueville. Né
+ le 3 août 1772, d'abord sous-lieutenant au régiment
+ de Vexin, puis soldat dans la garde
+ constitutionnelle de Louis XVI, M. de Tocqueville
+ quitta la France pendant la période
+ révolutionnaire. Sous la Restauration, il
+ administra successivement, comme préfet, les
+ départements de Maine-et-Loire, de l'Oise, de la
+ Côte-d'Or, de la Moselle, de la Somme et de
+ Seine-et-Oise. Charles X le nomma gentilhomme de la
+ Chambre et pair de France (5 septembre 1827). Il
+ fut exclu de la Chambre haute en 1830, en vertu de
+ l'article 68 de la nouvelle charte. Il a publié
+ divers ouvrages: _Histoire philosophique du règne
+ de Louis XV; Coup d'oeil sur le règne de Louis
+ XVI_, etc. Il est mort à Clairoix (Oise) le 9 juin
+ 1856. De son mariage avec Mlle de Rosambo naquit,
+ le 29 juillet 1805, à Verneuil (Seine-et-Oise), le
+ futur auteur de la _Démocratie en Amérique_, Alexis
+ de Tocqueville.--Le comte de Tocqueville et sa
+ femme avaient été emprisonnés en même temps que
+ Malesherbes. On lit à ce sujet dans un article de
+ Chateaubriand (_le Conservateur_, mars 1819): «M.
+ de Tocqueville, qui a épousé une autre petite-fille
+ de M. de Malesherbes, m'a raconté que cet homme
+ admirable, la veille de sa mort, lui dit: «Mon ami,
+ si vous avez des enfants, élevez-les pour en faire
+ des chrétiens; il n'y a que cela de bon.»]
+
+ [Note 323: Louis _Le Peletier_, vicomte de
+ _Rosambo_, né à Paris le 23 juin 1777. Nommé pair
+ de France le 17 août 1815, le même jour que
+ Chateaubriand, il se retira comme lui de la Chambre
+ haute, au mois d'août 1830, ne voulant pas prêter
+ serment de fidélité au nouveau roi. D'une piété
+ très vive, il était entré dans la Congrégation en
+ 1814. Il est mort au château de Saint-Marcel
+ (Ardèche), le 30 septembre 1858.]
+
+ [Note 324: A propos de ces paroles, Sainte-Beuve a
+ dit, dans son article sur _Condorcet_: «Dans sa
+ colère d'honnête homme, Malesherbes a proféré sur
+ Condorcet des paroles d'exécration qu'on a
+ retenues. Noble vieillard, ces paroles n'étaient
+ pas dignes d'une bouche telle que la vôtre; mais le
+ vrai coupable est celui qui a pu vous les
+ arracher!» _Causeries du lundi_, tome III, p. 274.]
+
+Les franches façons de M. de Malesherbes m'ôtèrent toute contrainte.
+Il me trouva quelque instruction; nous nous touchâmes par ce premier
+point: nous parlions de botanique et de géographie, sujets favoris de
+ses conversations. C'est en m'entretenant avec lui que je conçus
+l'idée de faire un voyage dans l'Amérique du Nord, pour découvrir la
+mer vue par Hearne et depuis par Mackensie[325]. Nous nous entendions
+aussi en politique: les sentiments généreux du fond de nos premiers
+troubles allaient à l'indépendance de mon caractère; l'antipathie
+naturelle que je ressentais pour la cour ajoutait force à ce penchant.
+J'étais du côté de M. de Malesherbes et de madame de Rosambo, contre
+M. de Rosambo et contre mon frère, à qui l'on donna le surnom de
+_l'enragé_ Chateaubriand. La Révolution m'aurait entraîné, si elle
+n'eût débuté par des crimes: je vis la première tête portée au bout
+d'une pique, et je reculai. Jamais le meurtre ne sera à mes yeux (p. 235)
+un objet d'admiration et un argument de liberté; je ne connais rien de
+plus servile, de plus méprisable, de plus lâche, de plus borné qu'un
+terroriste. N'ai-je pas rencontré en France toute cette race de Brutus
+au service de César et de sa police? Les niveleurs, régénérateurs,
+égorgeurs, étaient transformés en valets, espions, sycophantes, et
+moins naturellement encore en ducs, comtes et barons: quel moyen âge!
+
+ [Note 325: Dans ces dernières années, naviguée par
+ le capitaine Franklin et le capitaine Parry. (Note
+ de Genève, 1831.) Ch.]
+
+Enfin, ce qui m'attacha davantage à l'illustre vieillard, ce fut sa
+prédilection pour ma soeur: malgré la timidité de la comtesse Lucile,
+on parvint, à l'aide d'un peu de vin de Champagne, à lui faire jouer
+un rôle dans une petite pièce, à l'occasion de la fête de M. de
+Malesherbes; elle se montra si touchante que le bon et grand homme en
+avait la tête tournée. Il poussait plus que mon frère même à sa
+translation du chapitre d'Argentière à celui de Remiremont, où l'on
+exigeait les preuves rigoureuses et difficile _des seize quartiers_.
+Tout philosophe qu'il était, M. de Malesherbes avait à un haut degré
+les principes de la naissance[326].
+
+ [Note 326: Dans l'_Essai sur les Révolutions_, sous
+ l'impression encore récente du supplice de
+ Malesherbes et de presque tous les siens,
+ Chateaubriand avait tracé du défenseur de Louis XVI
+ un éloquent et admirable portrait, que ne fait
+ point pâlir celui des _Mémoires_. On trouvera ce
+ premier portrait de Malesherbes à l'_Appendice_, Nº
+ VIII: _M. de Malesherbes_.]
+
+Il faut étendre dans l'espace d'environ deux années cette peinture des
+hommes et de la société à mon apparition dans le monde, entre la
+clôture de la première assemblée de Notables, le 25 mai 1787, et
+l'ouverture des états généraux, le 5 mai 1789. Pendant ces deux (p. 236)
+années, mes soeurs et moi nous n'habitâmes constamment ni Paris, ni le
+même lieu dans Paris. Je vais maintenant rétrograder et ramener mes
+lecteurs en Bretagne.
+
+Du reste, j'étais toujours affolé de mes illusions; si mes bois me
+manquaient, les temps passés, au défaut des lieux lointains, m'avaient
+ouvert une autre solitude. Dans le vieux Paris, dans les enceintes de
+Saint-Germain-des-Prés, dans les cloîtres des couvents, dans les
+caveaux de Saint-Denis, dans la Sainte-Chapelle, dans Notre-Dame, dans
+les petites rues de la Cité, à la porte obscure d'Héloïse, je revoyais
+mon enchanteresse; mais elle avait pris, sous les arches gothiques et
+parmi les tombeaux, quelque chose de la mort: elle était pâle, elle me
+regardait avec des yeux tristes; ce n'était plus que l'ombre ou les
+mânes du rêve que j'avais aimé.
+
+ * * * * *
+
+Mes différentes résidences en Bretagne, dans les années 1787 et 1788,
+commencèrent mon éducation politique. On retrouvait dans les états de
+province le modèle des états généraux: aussi les troubles particuliers
+qui annoncèrent ceux de la nation éclatèrent-ils dans deux pays
+d'états, la Bretagne et le Dauphiné.
+
+La transformation qui se développait depuis deux cents ans touchait à
+son terme: la France passée de la monarchie féodale à la monarchie des
+états généraux, de la monarchie des états généraux à la monarchie des
+parlements, de la monarchie des parlements à la monarchie absolue,
+tendait à la monarchie représentative, à travers la lutte de la
+magistrature contre la puissance royale.
+
+Le parlement Maupeou, l'établissement des assemblées (p. 237)
+provinciales, avec le vote par tête, la première et la seconde
+assemblée des Notables, la Cour plénière, la formation des grands
+baillages, la réintégration civile des protestants, l'abolition
+partielle de la torture, celle des corvées, l'égale répartition du
+payement de l'impôt, étaient des preuves successives de la révolution
+qui s'opérait. Mais alors on ne voyait pas l'ensemble des faits:
+chaque événement paraissait un accident isolé. A toutes les périodes
+historiques, il existe un esprit principe. En ne regardant qu'un
+point, on n'aperçoit pas les rayons convergeant au centre de tous les
+autres points; on ne remonte pas jusqu'à l'agent caché qui donne la
+vie et le mouvement général, comme l'eau ou le feu dans les machines:
+c'est pourquoi au début des révolutions, tant de personnes croient
+qu'il suffirait de briser telle roue pour empêcher le torrent de
+couler ou la vapeur de faire explosion.
+
+Le XVIIIe siècle, siècle d'action intellectuelle, non d'action
+matérielle, n'aurait pas réussi à changer si promptement les lois,
+s'il n'eût rencontré son véhicule: les parlements, et notamment le
+parlement de Paris, devinrent les instruments du système
+philosophique. Toute opinion meurt impuissante ou frénétique, si elle
+n'est pas logée dans une assemblée qui la rend pouvoir, la munit d'une
+volonté, lui attache une langue et des bras. C'est et ce sera toujours
+par des corps légaux ou illégaux qu'arrivent et arriveront les
+révolutions.
+
+Les parlements avaient leur cause à venger: la monarchie absolue leur
+avait ravi une autorité usurpée sur les états généraux. Les (p. 238)
+enregistrements forcés, les lits de justice, les exils, en rendant les
+magistrats populaires, les poussaient à demander des libertés dont au
+fond ils n'étaient pas sincères partisans. Ils réclamaient les états
+généraux, n'osant avouer qu'ils désiraient pour eux-mêmes la puissance
+législative et politique; ils hâtaient de la sorte la résurrection
+d'un corps dont ils avaient recueilli l'héritage, lequel, en reprenant
+la vie, les réduirait tout d'abord à leur propre spécialité, la
+justice. Les hommes se trompent presque toujours dans leur intérêt,
+qu'ils se meuvent par sagesse ou passion: Louis XVI rétablit les
+parlements qui le forcèrent à appeler les états généraux; les états
+généraux, transformés en assemblée nationale et bientôt en Convention,
+détruisirent le trône et les parlements, envoyèrent à la mort et les
+juges et le monarque de qui émanait la justice. Mais Louis XVI et les
+parlements en agirent de la sorte, parce qu'ils étaient, sans le
+savoir, les moyens d'une révolution sociale.
+
+L'idée des états généraux était donc dans toutes les têtes, seulement
+on ne voyait pas où cela allait. Il était question, pour la foule, de
+combler un déficit que le moindre banquier aujourd'hui se chargerait
+de faire disparaître. Un remède si violent, appliqué à un mal si
+léger, prouve qu'on était emporté vers des régions politiques
+inconnues. Pour l'année 1786, seule année dont l'état financier soit
+bien avéré, la recette était de 412,924,000 livres, la dépense de
+593,542,000 livres; déficit 180,018,000 livres, réduit à 140 millions,
+par 40,018,000 livres d'économie. Dans ce budget, la maison du roi est
+portée à l'immense somme de 37,200,000 livres: les dettes des (p. 239)
+princes, les acquisitions de châteaux et les déprédations de la cour
+étaient la cause de cette surcharge.
+
+On voulait avoir les états généraux dans leur forme de 1614. Les
+historiens citent toujours cette forme, comme si, depuis 1614, on
+n'avait jamais ouï parler des états généraux, ni réclamer leur
+convocation. Cependant, en 1651, les ordres de la noblesse et du
+clergé, réunis à Paris, demandèrent les états généraux. Il existe un
+gros recueil des actes et des discours faits et prononcés alors. Le
+parlement de Paris, tout-puissant à cette époque, loin de seconder le
+voeu des deux premiers ordres, cassa leurs assemblées comme illégales;
+ce qui était vrai.
+
+Et puisque je suis sur ce chapitre, je veux noter un autre fait
+grave échappé à ceux qui se sont mêlés et qui se mêlent d'écrire
+l'histoire de France, sans la savoir. On parle des _trois ordres_,
+comme constituant essentiellement les états dits généraux. Eh bien,
+il arrivait souvent que des bailliages ne nommaient des députés que
+pour _un_ ou _deux_ ordres. En 1614, le bailliage d'Amboise n'en
+nomma ni pour le clergé ni pour la noblesse: le bailliage de
+Châteauneuf-en-Thimerais n'en envoya ni pour le clergé ni pour le
+tiers état: Le Puy, La Rochelle, Le Lauraguais, Calais, la
+Haute-Marche, Châtellerault, firent défaut pour le clergé, et
+Montdidier et Roye pour la noblesse. Néanmoins, les états de 1614
+furent appelés _états généraux_. Aussi les anciennes chroniques,
+s'exprimant d'une manière plus correcte, disent, en parlant de nos
+assemblées nationales, ou les _trois états_, ou les _notables
+bourgeois_, ou les _barons et les évêques_, selon l'occurrence, et
+elles attribuent à ces assemblées ainsi composées la même force (p. 240)
+législative. Dans les diverses provinces, souvent le tiers, tout
+convoqué qu'il était, ne députait pas, et cela par une raison
+inaperçue, mais fort naturelle. Le tiers s'était emparé de la
+magistrature, il en avait chassé les gens d'épée; il y régnait d'une
+manière absolue, excepté dans quelques parlements nobles, comme juge,
+avocat, procureur, greffier, clerc, etc.; il faisait les lois civiles
+et criminelles, et, à l'aide de l'usurpation parlementaire, il
+exerçait même le pouvoir politique. La fortune, l'honneur et la vie
+des citoyens relevaient de lui: tout obéissait à ses arrêts, toute
+tête tombait sous le glaive de ses justices. Quand donc il jouissait
+isolément d'une puissance sans bornes, qu'avait-il besoin d'aller
+chercher une faible portion de cette puissance dans des assemblées où
+il n'avait paru qu'à genoux?
+
+Le peuple, métamorphosé en moine, s'était réfugié dans les cloîtres,
+et gouvernait la société par l'opinion religieuse; le peuple,
+métamorphosé en collecteur et en banquier, s'était réfugié dans la
+finance, et gouvernait la société par l'argent; le peuple,
+métamorphosé en magistrat, s'était réfugié dans les tribunaux, et
+gouvernait la société par la loi. Ce grand royaume de France,
+aristocrate dans ses parties ou ses provinces, était démocrate dans
+son ensemble, sous la direction de son roi, avec lequel il s'entendait
+à merveille et marchait presque toujours d'accord. C'est ce qui
+explique sa longue existence. Il y a toute une nouvelle histoire de
+France à faire, ou plutôt l'histoire de France n'est pas faite.
+
+Toutes les grandes questions mentionnées ci-dessus étaient (p. 241)
+particulièrement agitées dans les années 1786, 1787 et 1788. Les têtes
+de mes compatriotes trouvaient dans leur vivacité naturelle, dans les
+privilèges de la province, du clergé et de la noblesse, dans les
+collisions du parlement et des états, abondante matière
+d'inflammation. M. de Calonne, un moment intendant de la
+Bretagne[327], avait augmenté les divisions en favorisant la cause du
+tiers état. M. de Montmorin[328] et M. de Thiard étaient des
+commandants trop faibles pour faire dominer le parti de la cour. La
+noblesse se coalisait avec le parlement, qui était noble; tantôt elle
+résistait à M. Necker[329], à M. de Calonne, à l'archevêque de
+Sens[330]; tantôt elle repoussait le mouvement populaire, que sa
+résistance première avait favorisé. Elle s'assemblait, (p. 242)
+délibérait, protestait; les communes ou municipalités s'assemblaient,
+délibéraient, protestaient en sens contraire. L'affaire particulière
+du _fouage_, en se mêlant aux affaires générales, avait accru les
+inimitiés. Pour comprendre ceci, il est nécessaire d'expliquer la
+constitution du duché de Bretagne.
+
+ [Note 327: Charles-Alexandre de _Calonne_;
+ (1734-1802), contrôleur général des finances de
+ 1783 à 1785. Il avait été en 1766 procureur général
+ de la commission instituée pour examiner la
+ conduite de La Chalotais.]
+
+ [Note 328: _Montmorin-Saint-Hérem_ (Armand-Marc,
+ comte de), né le 13 octobre 1746. Menin du Dauphin,
+ depuis Louis XVI, il avait débuté dans la carrière
+ politique comme diplomate et avait rempli auprès du
+ roi d'Espagne le poste d'ambassadeur. De retour en
+ France, il fut nommé commandant pour le roi en
+ Bretagne (4 avril 1784). Il conserva ces fonctions
+ jusqu'au commencement de 1787. Ministre des
+ affaires étrangères, du 18 février 1787 au 11
+ juillet 1789, et du 17 juillet 1789 au 20 novembre
+ 1791, dénoncé par les journalistes du parti de la
+ Gironde comme l'un des membres du prétendu _comité
+ autrichien_, emprisonné à l'Abbaye après le 10
+ août, il fut égorgé le 2 septembre 1792. Le comte
+ de Montmorin était le père de Mme de Beaumont, qui
+ a tenu une si grande place dans la vie de
+ Chateaubriand.]
+
+ [Note 329: _Necker_ (Jacques), contrôleur général
+ des finances, (né à Genève le 30 septembre 1732,
+ mort à Coppet le 9 avril 1814).]
+
+ [Note 330: Étienne-Charles de _Loménie de Brienne_,
+ archevêque de Sens (1727-1794): il était premier
+ ministre lors de la Convocation des États-Généraux,
+ mais fut forcé de donner sa démission, le 25 août
+ 1789. Arrêté à Sens le 9 novembre 1793 et jeté en
+ prison, il fut, au mois de février 1794, remis chez
+ lui avec des gardes qui ne le perdaient pas de vue.
+ Son frère, le comte de Brienne, ancien ministre de
+ la guerre, l'étant venu voir, on arrêta le
+ ci-devant comte, et, du même coup, l'archevêque,
+ les trois Loménie ses neveux, dont l'un son
+ coadjuteur, et Mme de Canisy, sa nièce. Ils
+ devaient tous, en vertu d'un ordre du Comité de
+ sûreté générale, être conduits le lendemain à
+ Paris. Le lendemain au matin, quand on entra dans
+ la chambre de l'archevêque, on le trouva mort.
+ (Voir les _Mémoires de Morellet_, tome II, p.
+ 15.)--Le comte de Loménie de Brienne; ses trois
+ neveux, l'abbé Martial de Loménie, François de
+ Loménie, capitaine de chasseurs, Charles de
+ Loménie, chevalier de Saint-Louis et de
+ Cincinnatus; sa nièce, Mme de Canisy, furent
+ guillotinés tous les cinq, le 21 floréal an II, 10
+ mai 1794.]
+
+Les états de Bretagne ont plus ou moins varié dans leur forme, comme
+tous les états de l'Europe féodale, auxquels ils ressemblaient.
+
+Les rois de France furent substitués aux droits des ducs de Bretagne.
+Le contrat de mariage de la duchesse Anne, de l'an 1491, n'apporta pas
+seulement la Bretagne en dot à la couronne de Charles VIII et de Louis
+XII, mais il stipula une transaction, en vertu de laquelle fut terminé
+un différend qui remontait à Charles de Blois et au comte de Montfort.
+La Bretagne prétendait que les filles héritaient au duché; la France
+soutenait que la succession n'avait lieu qu'en ligne masculine; que
+celle-ci venant à s'éteindre, la Bretagne, comme grand fief, faisait
+retour à la couronne. Charles VIII et Anne, ensuite Anne et Louis XII,
+se cédèrent mutuellement leurs droits ou prétentions. Claude (p. 243)
+fille d'Anne et de Louis XII, qui devint femme de François Ier, laissa
+en mourant le duché de Bretagne à son mari. François Ier, d'après la
+prière des états assemblées à Vannes, unit, par édit publié à Nantes
+en 1532, le duché de Bretagne à la couronne de France, garantissant à
+ce duché ses libertés et privilèges.
+
+A cette époque, les états de Bretagne étaient réunis tous les ans:
+mais en 1630 la réunion devint bisannuelle. Le gouverneur proclamait
+l'ouverture des états. Les trois ordres s'assemblaient selon les
+lieux, dans une église ou dans les salles d'un couvent. Chaque ordre
+délibérait à part: c'étaient trois assemblées particulières avec leurs
+diverses tempêtes, qui se convertissaient en ouragan général quand le
+clergé, la noblesse et le tiers venaient à se réunir. La cour
+soufflait la discorde, et dans ce champ resserré, comme dans une plus
+vaste arène, les talents, les vanités et les ambitions étaient en jeu.
+
+Le père Grégoire de Rostrenen, capucin, dans la dédicace de son
+_Dictionnaire français-breton_[331], parle de la sorte à nos seigneurs
+les états de Bretagne:
+
+ «S'il ne convenait qu'à l'orateur romain de louer dignement (p. 244)
+ l'auguste assemblée du sénat de Rome, me convenait-il de hasarder
+ l'éloge de votre auguste assemblée, qui nous retrace si dignement
+ l'idée de ce que l'ancienne et la nouvelle Rome avaient de
+ majestueux et de respectable?»
+
+ [Note 331: _Rostrenen_ Grégoire de, capucin et
+ prédicateur. Le savant éditeur de la _Biographie
+ bretonne_, M. Paul Levot, n'a pu découvrir ni la
+ date et le lieu de sa naissance, ni la date et le
+ lieu de sa mort. Il est l'auteur du dictionnaire
+ paru en 1732 à Rennes, chez l'imprimeur Julien
+ Vatar, sous ce titre: _Dictionnaire
+ françois-celtique ou françois-breton, nécessaire à
+ tous ceux qui veulent traduire le françois en
+ celtique ou en langage breton, pour prêcher,
+ catéchiser et confesser, selon les différents
+ dialectes de chaque diocèse; utile et curieux pour
+ s'instruire à fond de la langue bretonne, et pour
+ trouver l'étymologie de plusieurs mots françois et
+ bretons, de noms propres de villes et de
+ maisons_.]
+
+Rostrenen prouve que le celtique est une de ces langues primitives que
+Gomer, fils aîné de Japhet, apporta en Europe, et que les Bas-Bretons,
+malgré leur taille, descendent des géants. Malheureusement, les
+enfants bretons de Gomer, longtemps séparés de la France, ont laissé
+dépérir une partie de leurs vieux titres: leurs chartes, auxquelles
+ils ne mettaient pas une assez grande importance comme les liant à
+l'histoire générale, manquent trop souvent de cette authenticité à
+laquelle les déchiffreurs de diplômes attachent de leur côté beaucoup
+trop de prix.
+
+Le temps de la tenue des états en Bretagne était un temps de galas et
+de bals: on mangeait chez M. le commandant, on mangeait chez M. le
+président de la noblesse, on mangeait chez M. le président du clergé,
+on mangeait chez M. le trésorier des états, on mangeait chez M.
+l'intendant de la province, on mangeait chez M. le président du
+parlement; on mangeait partout: et l'on buvait! A de longues tables de
+réfectoires se voyaient assis des Du Guesclins laboureurs, des
+Duguay-Trouin matelots, portant au côté leur épée de fer à vieille
+garde ou leur petit sabre d'abordage. Tous les gentilshommes assistant
+aux états en personne ne ressemblaient pas mal à une diète de Pologne,
+de la Pologne à pied, non à cheval, diète de Scythes, non de
+Sarmates.
+
+Malheureusement, on jouait trop. Les bals ne discontinuaient. (p. 245)
+Les Bretons sont remarquables par leurs danses et par les airs de ces
+danses. Madame de Sévigné a peint nos ripailles politiques au milieu
+des landes, comme ces festins des fées et des sorciers qui avaient
+lieu la nuit sur les bruyères:
+
+ «Vous aurez maintenant, écrit-elle, des nouvelles de nos états
+ pour votre peine d'être Bretonne. M. de Chaulnes arriva dimanche
+ au soir, au bruit de tout ce qui peut en faire à Vitré: le lundi
+ matin il m'écrivit une lettre; j'y fis réponse par aller dîner
+ avec lui. On mange à deux tables dans le même lieu: il y a
+ quatorze couverts à chaque table: Monsieur en tient une, et
+ Madame l'autre. La bonne chère est excessive, on remporte les
+ plats de rôti tout entiers; et pour les pyramides de fruits, il
+ faut faire hausser les portes. Nos pères ne prévoyaient pas ces
+ sortes de machines, puisque même ils ne comprenaient pas qu'il
+ fallût qu'une porte fût plus haute qu'eux... Après le dîner, MM.
+ de Lomaria et Coëtlogon dansèrent avec deux Bretonnes des
+ passe-pieds merveilleux et des menuets, d'un air que les
+ courtisans n'ont pas à beaucoup près: ils y font des pas de
+ Bohémiens et de Bas-Bretons avec une délicatesse et une justesse
+ qui charment... C'est un jeu, une chère, une liberté jour et nuit
+ qui attirent tout le monde. Je n'avais jamais vu les états; c'est
+ une assez belle chose. Je ne crois pas qu'il y ait une province
+ rassemblée qui ait aussi grand air que celle-ci; elle doit être
+ bien pleine, du moins, car il n'y en a pas un seul à la guerre ni
+ à la cour; il n'y a que le petit guidon (M. de Sévigné le fils)
+ qui peut-être y reviendra un jour comme les autres... Une (p. 246)
+ infinité de présents, des pensions, des réparations de chemins
+ et de villes, quinze ou vingt grandes tables, un jeu continuel,
+ des bals éternels, des comédies trois fois la semaine, une grande
+ braverie: voilà les états. J'oublie trois ou quatre cents pipes
+ de vin qu'on y boit[332].»
+
+ [Note 332: Lettre du 5 août 1671.]
+
+Les Bretons ont de la peine à pardonner à madame de Sévigné ses
+moqueries. Je suis moins rigoureux; mais je n'aime pas qu'elle dise:
+«Vous me parlez bien plaisamment de nos misères; nous ne sommes plus
+si _roués_: _un_ en huit jours seulement, pour entretenir la justice.
+Il est vrai que la penderie me paraît maintenant un rafraîchissement.»
+C'est pousser trop loin l'agréable langage de cour: Barère parlait
+avec la même grâce de la guillotine. En 1793, les noyades de Nantes
+s'appelaient des _mariages républicains_: le despotisme populaire
+reproduisait l'aménité de style du despotisme royal.
+
+Les fats de Paris, qui accompagnaient aux états messieurs les gens du
+roi, racontaient que nous autres hobereaux nous faisions doubler nos
+poches de fer-blanc, afin de porter à nos femmes les fricassées de
+poulet de M. le commandant. On payait cher ces railleries. Un comte de
+Sabran était naguère resté sur la place, en échange de ses mauvais
+propos. Ce descendant des troubadours et des rois provençaux, grand
+comme un Suisse, se fit tuer par un petit chasse-lièvre du Morbihan,
+de la hauteur d'un Lapon[333]. Ce _Ker_ ne le cédait point à son (p. 247)
+adversaire en généalogie: si saint Elzéar de Sabran était proche
+parent de Saint Louis, saint Corentin, grand-oncle du très noble
+_Ker_, était évêque de Quimper sous le roi Gallon II, trois cents ans
+avant Jésus-Christ[334].
+
+ [Note 333: La date de ce duel, resté légendaire en
+ Bretagne, se place aux environs de 1735. Celui qui
+ en fut le héros n'était pas «un petit chasse-lièvre
+ du Morbihan», mais un cadet de Cornouaille,
+ Jean-François de _Kératry_, qui fut plus tard,
+ après le décès de son aîné, chef de nom et armes,
+ présida en 1776 l'ordre de la noblesse aux États de
+ la province, et mourut à Quimper le 7 février 1779.
+ L'un de ses fils, le plus jeune, Auguste-Hilarion,
+ comte de Kératry, après avoir été plusieurs fois
+ député, fut élevé à la pairie en 1837 et laissa
+ deux fils, dont l'un, le comte Émile de Kératry, a
+ été le premier préfet de police de la troisième
+ République.--Sur le duel lui-même, voici les
+ détails que je trouve dans une curieuse et
+ rarissime brochure, publiée en 1788 à Rennes, à
+ l'occasion des troubles de Bretagne, et intitulée:
+ _Lettre de Mme la comtesse de Kératry au maréchal
+ de Stainville_: «Tout le monde en Bretagne, sait
+ l'affaire du comte de Kératry avec le marquis de
+ Sabran. Ce dernier, qui avait accompagné la
+ maréchale d'Estrées aux États, se permit quelques
+ propos indiscrets contre les Bretons, en présence
+ du comte de Kératry. Le marquis de Sabran était
+ brave et n'avait point de dignité qui le dispensât
+ de rendre raison à un gentilhomme d'une insulte
+ faite à tous les habitants d'une province. Tous les
+ deux se rencontrent et mettent l'épée à la main. M.
+ de Kératry est le premier atteint. «Vous êtes
+ blessé», lui crie M. de Sabran.--«Un Breton blessé
+ tue son adversaire», répond le comte de Kératry. Le
+ combat recommence avec plus de fureur, le marquis
+ de Sabran est percé et meurt.»]
+
+ [Note 334: Saint Corentin fut le premier titulaire
+ de l'évêché de Cornouaille (ou de Quimper), créé
+ par le fondateur même du comté ou royaume de
+ Cornouaille, le roi Grallon, qui a reçu de la
+ postérité le nom de _Mur_ ou Grand, et auquel de
+ son vivant ses peuples décernèrent, à cause de son
+ exacte justice, celui de _Iaun_, c'est-à-dire la
+ Loi, le Droit ou la Règle. L'érection de l'évêché
+ de Quimper se place, non _trois cents ans avant
+ Jésus-Christ_, mais vers la fin du Ve siècle après
+ Jésus-Christ, de 495 à 500. (_Annuaire historique
+ et archéologique de Bretagne_), par Arthur de la
+ Borderie, (tome II, p. 12 et 134.)]
+
+ * * * * *
+
+Le revenu du roi, en Bretagne, consistait dans le don gratuit,
+variable selon les besoins; dans le produit du domaine de la couronne,
+qu'on pouvait évaluer de trois à quatre cent mille francs; dans la
+perception du timbre, etc.
+
+La Bretagne avait ses revenus particuliers, qui lui servaient à (p. 248)
+faire face à ses charges: le _grand_ et le _petit devoir_, qui frappaient
+les liquides et le mouvement des liquides, fournissant deux millions
+annuels; enfin, les sommes rentrant par le _fouage_. On ne se doute
+guère de l'importance du fouage dans notre histoire; cependant il fut
+à la révolution de France, ce que fut le timbre à la révolution des
+États-Unis.
+
+Le fouage (_census pro singulis focis exactus_) était un cens, ou une
+espèce de taille, exigé par chaque feu sur les biens roturiers. Avec
+le fouage graduellement augmenté, se payaient les dettes de la
+province. En temps de guerre, les dépenses s'élevaient à plus de sept
+millions d'une session à l'autre, somme qui primait la recette. On
+avait conçu le projet de créer un capital des deniers provenus du
+fouage, et de le constituer en rentes au profit des fouagistes: le
+fouage n'eut plus alors été qu'un emprunt. L'injustice (bien
+qu'injustice _légale_ au terme du droit coutumier) était de le faire
+porter sur la seule propriété routière. Les communes ne cessaient de
+réclamer; la noblesse, qui tenait moins à son argent qu'à ses
+privilèges, ne voulait pas entendre parler d'un impôt qui l'aurait
+rendue taillable. Telle était la question, quand se réunirent les
+sanglants états de Bretagne du mois de décembre 1788.
+
+Les esprits étaient alors agités par diverses causes; l'assemblée (p. 249)
+des Notables, l'impôt territorial, le commerce des grains, la tenue
+prochaine des états généraux et l'affaire du collier, la Cour plénière
+et le _Mariage de Figaro_, les grands bailliages et Cagliostro et
+Mesmer, mille autres incidents graves ou futiles, étaient l'objet des
+controverses dans toutes les familles.
+
+La noblesse bretonne, de sa propre autorité, s'était convoquée à
+Rennes pour protester contre l'établissement de la Cour plénière. Je
+me rendis à cette diète: c'est la première réunion politique où je me
+sois trouvé de ma vie. J'étais étourdi et amusé des cris que
+j'entendais. On montait sur les tables et sur les fauteuils; on
+gesticulait, on parlait tous à la fois. Le marquis de Trémargat, Jambe
+de bois[335], disait d'une voix de stentor: «Allons tous chez le
+commandant, M. de Thiard; nous lui dirons: La noblesse bretonne est à
+votre porte; elle demande à vous parler: «le roi même ne la refuserait
+pas!» A ce trait d'éloquence les bravos ébranlaient les voûtes de (p. 250)
+la salle. Il recommençait: «Le roi même ne la refuserait pas!» Les
+huchées et les trépignements redoublaient. Nous allâmes chez M. le
+comte de Thiard[336], homme de cour, poète érotique, esprit doux et
+frivole, mortellement ennuyé de notre vacarme; il nous regardait comme
+des _houhous_, des sangliers, des bêtes fauves; il brûlait d'être hors
+de notre Armorique et n'avait nulle envie de nous refuser l'entrée de
+son hôtel. Notre orateur lui dit ce qu'il voulut, après quoi nous
+vînmes rédiger cette déclaration: «Déclarons infâmes ceux qui
+pourraient accepter quelques places, soit dans l'administration
+nouvelle de la justice, soit dans l'administration des états, qui ne
+seraient pas avouées par les lois constitutives de la Bretagne.» Douze
+gentilshommes furent choisis pour porter cette pièce au roi: à leur
+arrivée à Paris, on les coffra à la Bastille, d'où ils sortirent
+bientôt en façon de héros[337]; ils furent reçus à leur retour avec
+des branches de laurier. Nous portions des habits avec de grands (p. 251)
+boutons de nacre semés d'hermine, autour desquels boutons était écrite
+en latin cette devise: «Plutôt mourir que de se déshonorer.» Nous
+triomphions de la cour dont tout le monde triomphait, et nous tombions
+avec elle dans le même abîme.
+
+ [Note 335: Louis-Anne-Pierre _Geslin_, comte (et
+ non _marquis_) de _Trémargat_, né à
+ Bain-de-Bretagne le 24 décembre 1749. Fils d'un
+ président au Parlement de Bretagne, il avait servi
+ dans la marine et était devenu lieutenant de
+ vaisseau et chevalier de Saint-Louis. En 1776, il
+ avait épousé Anne-Françoise de _Caradenc_ de
+ Launay, parente du célèbre procureur général et
+ veuve de M. de Quénétain. Un fils lui naquit à
+ Rennes, le 18 janvier 1785, pendant la tenue des
+ États. On lit, à cette occasion, dans la _Gazette
+ de France_ du 4 février 1785: «On mande de Rennes
+ que la comtesse de Trémargat, épouse du comte de
+ Trémargat, Jambe-de-bois, président de l'ordre de
+ la noblesse, étant accouchée d'un fils, les États
+ ont arrêté de donner à cet enfant le nom de
+ _Bretagne_ et d'envoyer à la comtesse de Montmorin
+ (femme du Commandant de la province) une députation
+ pour la prier de le présenter au baptême.»--Le
+ comte de Trémargat émigra à Jersey, où il perdit sa
+ femme le 25 novembre 1790. Nous ignorons le lieu et
+ la date de sa mort.]
+
+ [Note 336: _Thiard-Bissy_ (Henri-Charles, comte
+ de), né en 1726. Lieutenant-général et premier
+ écuyer du duc d'Orléans, il avait succédé à M. de
+ Montmorin, au mois de février 1787, en qualité de
+ commandant pour le roi en Bretagne. Chateaubriand
+ le juge peut-être ici avec trop de sévérité. S'il
+ fut «homme de cour», il sut aussi, à l'heure du
+ péril, noblement défendre le roi. Il fut blessé
+ dans la journée du 10 août: le 26 juillet 1794, il
+ porta sa tête sur l'échafaud.--Maton de la Varenne
+ a publié en l'an VII (1799) les _OEuvres posthumes
+ du comte de Thiard_, 2 vol. in-12.]
+
+ [Note 337: Les douze gentilhommes mis à la
+ Bastille, le 15 juillet 1788, pour l'affaire de
+ Bretagne, étaient: le marquis de la Rouërie, le
+ comte de La Fruglaye, le marquis de La Bourdonnaye
+ de Montluc, le comte de Trémargat, le marquis de
+ Corné, le comte Godet de Châtillon, le vicomte de
+ Champion de Cicé, le marquis Alexis de Bedée, le
+ chevalier de Guer, le marquis du Bois de la
+ Feronnière, le comte Hay des Nétumières et le comte
+ de Bec-delièvre-Penhouët.--Sur leur captivité, qui
+ fut d'ailleurs la plus douce du monde et qui ne
+ dura que deux mois, du 15 juillet au 12 septembre
+ 1788, voir _la Bastille sous Louis XVI_, dans les
+ _Légendes révolutionnaires_, par Edmond Biré.]
+
+ * * * * *
+
+Ce fut à cette époque que mon frère, suivant toujours ses projets,
+prit le parti de me faire agréger à l'ordre de Malte. Il fallait pour
+cela me faire entrer dans la cléricature: elle pouvait m'être donnée
+par M. Cortois de Pressigny, évêque de Saint-Malo. Je me rendis donc
+dans ma ville natale, où mon excellente mère s'était retirée; elle
+n'avait plus ses enfants avec elle; elle passait le jour à l'église,
+la soirée à tricoter. Ses distractions étaient inconcevables: je la
+rencontrai un matin dans la rue, portant une de ses pantoufles sous
+son bras, en guise de livre de prières. De fois à autre pénétraient
+dans sa retraite quelques vieux amis, et ils parlaient du bon temps.
+Lorsque nous étions tête à tête, elle me faisait de beaux contes en
+vers, qu'elle improvisait. Dans un de ces contes le diable emportait
+une cheminée avec un mécréant, et le poète s'écriait:
+
+ Le diable en l'avenue
+ Chemina tant et tant,
+ Qu'on en perdit la vue
+ En moins d'une heur' de temps.
+
+«Il me semble, dis-je, que le diable ne va pas bien vite.» (p. 252)
+
+Mais madame de Chateaubriand me prouva que je n'y entendais rien: elle
+était charmante, ma mère.
+
+Elle avait une longue complainte sur le _Récit véritable d'une cane
+sauvage, en la ville de Montfort-la-Cane-lez-Saint-Malo_. Certain
+seigneur avait renfermé une jeune fille d'une grande beauté dans le
+château de Montfort, à dessein de lui ravir l'honneur. A travers une
+lucarne, elle apercevait l'église de Saint-Nicolas; elle pria le saint
+avec des yeux pleins de larmes, et elle fut miraculeusement
+transportée hors du château; mais elle tomba entre les mains des
+serviteurs du félon, qui voulurent en user avec elle comme ils
+supposaient qu'en avait fait leur maître. La pauvre fille éperdue,
+regardant de tous côtés pour chercher quelque secours, n'aperçut que
+des canes sauvages sur l'étang du château. Renouvelant sa prière à
+saint Nicolas, elle le supplia de permettre à ces animaux d'être
+témoins de son innocence, afin que si elle devait perdre la vie, et
+qu'elle ne pût accomplir les voeux qu'elle avait faits à saint
+Nicolas, les oiseaux les remplissent eux-mêmes à leur façon, en son
+nom et pour sa personne.
+
+La fille mourut dans l'année: voici qu'à la translation des os de
+saint Nicolas, le 9 mai, une cane sauvage, accompagnée de ses petits
+canetons, vint à l'église de Saint-Nicolas. Elle y entra et voltigea
+devant l'image du bienheureux libérateur, pour lui applaudir par le
+battement de ses ailes; après quoi, elle retourna à l'étang, ayant
+laissé un de ses petits en offrande. Quelque temps après, le caneton
+s'en retourna sans qu'on s'en aperçut. Pendant deux cents ans et (p. 253)
+plus, la cane, toujours la même cane, est revenue, à jour fixe, avec
+sa couvée, dans l'église du grand saint Nicolas, à Montfort. L'histoire
+en a été écrite et imprimée en 1652; l'auteur remarque fort justement:
+«que c'est une chose peu considérable devant les yeux de Dieu, qu'une
+chétive cane sauvage; que néanmoins elle tient sa partie pour rendre
+hommage à sa grandeur; que la cigale de saint François était encore
+moins prisable, et que pourtant ses fredons charmaient le coeur d'un
+séraphin.» Mais madame de Chateaubriand suivait une fausse tradition:
+dans sa complainte, la fille renfermée à Montfort était une princesse,
+laquelle obtint d'être changée en cane, pour échapper à la violence de
+son vainqueur. Je n'ai retenu que ces vers d'un couplet de la romance
+de ma mère:
+
+ Cane la belle est devenue,
+ Cane la belle est devenue,
+ Et s'envola, par une grille,
+ Dans un étang plein de lentilles.
+
+Comme madame de Chateaubriand était une véritable sainte, elle obtint
+de l'évêque de Saint-Malo la promesse de me donner la cléricature; il
+s'en faisait scrupule: la marque ecclésiastique donnée à un laïque et
+à un militaire lui paraissait une profanation qui tenait de la
+simonie. M. Cortois de Pressigny, aujourd'hui archevêque de Besançon
+et pair de France[338], est un homme de bien et de mérite. Il (p. 254)
+était jeune alors, protégé de la reine, et sur le chemin de la
+fortune, où il est arrivé plus tard par une meilleure voie: la
+persécution.
+
+ [Note 338: _Cortois de Pressigny_ (Gabriel, comte),
+ né à Dijon le 11 décembre 1745. Il avait été sacré
+ évêque de Saint-Malo le 15 janvier 1786. Forcé
+ d'émigrer en 1791, il se retira en Suisse, rentra à
+ Paris en l'an VIII, remit sa démission entre les
+ mains de Pie VII, à l'occasion du Concordat, mais
+ refusa toutes fonctions sous le Consulat et
+ l'Empire. La première Restauration l'envoya comme
+ ambassadeur à Rome, afin d'obtenir du Pape des
+ modifications au Concordat de 1801. Nommé pair de
+ France en 1816 et archevêque de Besançon en 1818,
+ il mourut à Paris le 2 mai 1823.]
+
+Je me mis à genoux, en uniforme, l'épée au côté, aux pieds du prélat;
+il me coupa deux ou trois cheveux sur le sommet de la tête; cela
+s'appela tonsure, de laquelle je reçus lettres en bonnes formes[339].
+Avec ces lettres, 200,000 livres de rentes pouvaient m'échoir, quand
+mes preuves de noblesse auraient été admises à Malte: abus, sans
+doute, dans l'ordre ecclésiastique, mais chose utile dans l'ordre
+politique de l'ancienne constitution. Ne valait-il pas mieux qu'une
+espèce de bénéfice militaire s'attachât à l'épée d'un soldat qu'à la
+mantille d'un abbé, lequel aurait mangé sa grasse prieurée sur les
+pavés de Paris?
+
+ [Note 339: Voir l'_Appendice_ Nº IX: _la
+ Cléricature de Chateaubriand_.]
+
+La cléricature, à moi conférée pour les raisons précédentes, a fait
+dire, par des biographes mal informés, que j'étais d'abord entré dans
+l'Église.
+
+Ceci se passait en 1788[340]. J'avais des chevaux, je parcourais la
+campagne, ou je galopais le long des vagues, mes gémissantes et
+anciennes amies; je descendais de cheval, et je me jouais avec elles;
+toute la famille aboyante de Scylla sautait à mes genoux pour me (p. 255)
+caresser: _Nunc cada latrantis Scyllæ_. Je suis allé bien loin admirer
+les scènes de la nature: je m'aurais pu contenter de celles que
+m'offrait mon pays natal.
+
+ [Note 340: Cette date, comme toutes celles que
+ donne Chateaubriand dans ses _Mémoires_, est
+ exacte. Ceci se passait le 16 décembre 1788. Voir à
+ l'_Appendice_ précité.]
+
+Rien de plus charmant que les environs de Saint-Malo, dans un rayon de
+cinq à six lieues. Les bords de la Rance, en remontant cette rivière
+depuis son embouchure jusqu'à Dinan, mériteraient seuls d'attirer les
+voyageurs; mélange continuel de rochers et de verdure, de grèves et de
+forêts, de criques et de hameaux, d'antiques manoirs de la Bretagne
+féodale et d'habitations modernes de la Bretagne commerçante.
+Celles-ci ont été construites en un temps où les négociants de
+Saint-Malo étaient si riches que, dans leurs jours de goguette, ils
+fricassaient des piastres, et les jetaient toutes bouillantes au
+peuple par les fenêtres. Ces habitations sont d'un grand luxe.
+Bonnaban, château de MM. de la Saudre, est en partie de marbre apporté
+de Gênes, magnificence dont nous n'avons pas même l'idée à Paris[341].
+La Briantais[342], Le Bosq, le Montmarin[343], La Balue[344], (p. 256)
+le Colombier[345], sont ou étaient ornés d'orangeries, d'eaux
+jaillissantes et de statues. Quelquefois les jardins descendent en
+pente au rivage derrière les arcades d'un portique de tilleuls, à
+travers une colonnade de pins, au bout d'une pelouse; par-dessus les
+tulipes d'un parterre, la mer présente ses vaisseaux, son calme et ses
+tempêtes.
+
+ [Note 341: Le château de Bonnaban, alors en la
+ paroisse du même nom, aujourd'hui en La Gouesnière,
+ acheté en 1754, au prix de 195 000 livres, et
+ reconstruit avec luxe pendant les années suivantes,
+ est encore aujourd'hui une des belles propriétés
+ des environs de Saint-Malo. MM. de la Saudre
+ étaient deux frères, d'origine malouine, qui
+ s'étaient établis à Cadix et y avaient fait une
+ immense fortune. A leur retour en France, Pierre,
+ l'aîné, acheta Bonnaban et en commença la
+ reconstruction, qui fut terminée seulement en 1777
+ par son frère, François-Guillaume, devenu son
+ héritier en 1763. Le comte de Kergariou en est
+ aujourd'hui propriétaire.]
+
+ [Note 342: La Briantais, situé en Saint-Servan, sur
+ les bords de la Rance, appartenait alors aux Picot
+ de Prémesnil et appartient actuellement à M.
+ Lachambre, ancien député.]
+
+ [Note 343: Ces deux châteaux, situés l'un vis-à-vis
+ de l'autre, sur les bords de la Rance--la Bosq en
+ Saint-Servan, le Montmarin en Pleurtuit--étaient la
+ propriété de l'opulente famille des Magon.]
+
+ [Note 344: La Balue, en Saint-Servan, appartenait
+ également aux Magon.--M. Magon de la Balue a été
+ guillotiné le 9 juillet 1794, avec son frère Luc
+ Magon de la Blinaye, et son cousin
+ Erasme-Charles-Auguste Magon de la Lande; avec la
+ marquise de Saint-Pern, sa fille,
+ Jean-Baptiste-Marie-Bertrand de Saint-Pern, son
+ petit-fils, et François-Joseph de Cornulier, son
+ petit-gendre. Quelques jours auparavant, le 20 juin
+ 1794, deux autres membres de la famille Magon,
+ Nicolas-François Magon de la Villehuchet et son
+ fils, Jean-Baptiste Magon de Coëtizac, étaient
+ également montés sur l'échafaud.]
+
+ [Note 345: Le château de Colombier, en Paramé,
+ appartenait en 1788 aux Eon de Carissan.]
+
+Chaque paysan, matelot et laboureur, est propriétaire d'une petite
+bastide blanche avec un jardin; parmi les herbes potagères, les
+groseilliers, les rosiers, les iris, les soucis de ce jardin, on
+trouve un plant de thé de Cayenne, un pied de tabac de Virginie, une
+fleur de la Chine, enfin quelque souvenir d'une autre rive et d'un
+autre soleil: c'est l'itinéraire et la carte du maître du lieu. Les
+tenanciers de la côte sont d'une belle race normande; les femmes
+grandes, minces, agiles, portent des corsets de laine grise, des
+jupons courts de callomandre et de soie rayée, des bas blancs à
+coins de couleur. Leur front est ombragé d'une large coiffe de (p. 257)
+basin ou de batiste, dont les pattes se relèvent en forme de béret,
+ou flottent en manière de voile. Une chaîne d'argent à plusieurs
+branches pend à leur côté gauche. Tous les matins, au printemps,
+ces filles du Nord, descendant de leurs barques, comme si elles
+venaient encore envahir la contrée, apportent au marché des fruits
+dans des corbeilles, et des caillebottes dans des coquilles;
+lorsqu'elles soutiennent d'une main sur leur tête des vases noirs
+remplis de lait ou de fleurs, que les barbes de leurs cornettes
+blanches accompagnent leurs yeux bleus, leur visage rose, leurs
+cheveux blonds emperlés de rosée, les Valkyries de l'Edda dont la
+plus jeune est l'_Avenir_, ou les Canéphores d'Athènes, n'avaient
+rien d'aussi gracieux. Ce tableau ressemble-t-il encore? Ces femmes,
+sans doute, ne sont plus; il n'en reste que mon souvenir.
+
+ * * * * *
+
+Je quittai ma mère et j'allai voir mes soeurs aînées aux environs de
+Fougères. Je demeurai un mois chez madame de Chateaubourg. Ses deux
+maisons de campagne, Lascardais[346] et Le Plessis[347], près de
+Saint-Aubin-du-Cormier, célèbre par sa tour et par sa bataille,
+étaient situées dans un pays de roches, de landes et de bois. Ma soeur
+avait pour régisseur M. Livoret, jadis jésuite[348], auquel il (p. 258)
+était arrivé une étrange aventure.
+
+ [Note 346: Le château de Lascardais était la
+ principale résidence de M. et Mme de Chateaubourg;
+ il est situé dans la commune de Mézières, canton de
+ Saint-Aubin-du-Cormier, arrondissement de Fougères
+ (Ille-et-Vilaine), et est habité aujourd'hui par
+ Mme la vicomtesse du Breil de Pontbriand,
+ petite-fille de la comtesse de Chateaubourg.]
+
+ [Note 347: Le Plessis-Pillet est situé dans la
+ commune de Dourdain, canton de Liffré,
+ arrondissement de Fougères.]
+
+ [Note 348: Rob. Lamb. _Livorel_ (et non _Livoret_),
+ né le 17 septembre 1735, était entré dans la
+ Compagnie de Jésus le 27 octobre 1753. Au moment de
+ la suppression de la Compagnie (1762), il était au
+ collège de Rennes, en qualité de frère coadjuteur,
+ et chargé, à ce titre, de s'occuper de la maison de
+ campagne du collège.]
+
+Quand il fut nommé régisseur à Lascardais, le comte de Chateaubourg,
+le père, venait de mourir: M. Livoret, qui ne l'avait pas connu, fut
+installé gardien du castel. La première nuit qu'il y coucha seul, il
+vit entrer dans son appartement un vieillard pâle, en robe de chambre,
+en bonnet de nuit, portant une petite lumière. L'apparition s'approche
+de l'âtre, pose son bougeoir sur la cheminée, rallume le feu et
+s'assied dans un fauteuil. M. Livoret tremblait de tout son corps.
+Après deux heures de silence, le vieillard se lève, reprend sa
+lumière, et sort de la chambre en fermant la porte.
+
+Le lendemain, le régisseur conta son aventure aux fermiers, qui, sur
+la description de la lémure, affirmèrent que c'était leur vieux
+maître. Tout ne finit pas là: si M. Livoret regardait derrière lui
+dans une forêt, il apercevait le fantôme; s'il avait à franchir un
+échalier dans un champ, l'ombre se mettait à califourchon sur
+l'échalier. Un jour, le misérable obsédé s'étant hasardé à lui dire:
+«Monsieur de Chateaubourg, laissez-moi;» le revenant répondit: «Non.»
+M. Livoret, homme froid et positif, très peu brillant d'imaginative,
+racontait tant qu'on voulait son histoire, toujours de la même manière
+et avec la même conviction.
+
+Un peu plus tard, j'accompagnai en Normandie un brave officier (p. 259)
+atteint d'une fièvre cérébrale. On nous logea dans une maison de
+paysan; une vieille tapisserie, prêtée par le seigneur du lieu,
+séparait mon lit de celui du malade. Derrière cette tapisserie on
+saignait le patient; en délassement de ses souffrances, on le
+plongeait dans des bains de glace; il grelottait dans cette torture,
+les ongles bleus, le visage violet et grincé, les dents serrées, la
+tête chauve, une longue barbe descendant de son menton pointu et
+servant de vêtement à sa poitrine nue, maigre et mouillée.
+
+Quand le malade s'attendrissait, il ouvrait un parapluie, croyant se
+mettre à l'abri de ses larmes: si le moyen était sûr contre les
+pleurs, il faudrait élever une statue à l'auteur de la découverte.
+
+Mes seuls bons moments étaient ceux où je m'allais promener dans le
+cimetière de l'église du hameau, bâtie sur un tertre. Mes compagnons
+étaient les morts, quelques oiseaux et le soleil qui se couchait. Je
+rêvais à la société de Paris, à mes premières années, à mon fantôme, à
+ces bois de Combourg dont j'étais si près par l'espace, si loin par le
+temps; je retournais à mon pauvre malade: c'était un aveugle
+conduisant un aveugle.
+
+Hélas! un coup, une chute, une peine morale raviront à Homère, à
+Newton, à Bossuet, leur génie, et ces hommes divins, au lieu d'exciter
+une pitié profonde, un regret amer et éternel, pourraient être l'objet
+d'un sourire! Beaucoup de personnes que j'ai connues et aimées ont vu
+se troubler leur raison auprès de moi, comme si je portais le germe de
+la contagion. Je ne m'explique le chef-d'oeuvre de Cervantes et sa
+gaieté cruelle que par une réflexion triste: en considérant (p. 260)
+l'être entier, en pesant le bien et le mal, on serait tenté de désirer
+tout accident qui porte à l'oubli, comme un moyen d'échapper à
+soi-même: un ivrogne joyeux est une créature heureuse. Religion à
+part, le bonheur est de s'ignorer et d'arriver à la mort sans avoir
+senti la vie.
+
+Je ramenai mon compatriote parfaitement guéri.
+
+ * * * * *
+
+Madame Lucile et madame de Farcy, revenues avec moi en Bretagne,
+voulaient retourner à Paris; mais je fus retenu par les troubles de la
+province. Les états étaient semoncés pour la fin de décembre (1788).
+La commune de Rennes, et après elle les autres communes de Bretagne,
+avaient pris un arrêté qui défendait à leurs députés de s'occuper
+d'aucune affaire avant que la question des _fouages_ n'eût été réglée.
+
+Le comte de Boisgelin[349], qui devait présider l'ordre de la
+noblesse, se hâta d'arriver à Rennes. Les gentilhommes furent
+convoqués par lettres particulières, y compris ceux qui, comme moi,
+étaient encore trop jeunes pour avoir voix délibérative. Nous (p. 261)
+pouvions être attaqués, il fallait compter les bras autant que les
+suffrages: nous nous rendîmes à notre poste.
+
+ [Note 349: _Boisgelin_ (Louis-Bruno, comte de)
+ était né à Rennes le 17 novembre 1734. Maréchal de
+ camp, chevalier de Saint-Louis et du Saint-Esprit,
+ maître de la garde-robe du roi et baron des États
+ de Bretagne, il présida plusieurs fois aux États
+ l'ordre de la noblesse, notamment dans l'orageuse
+ session de 1788-1789. L'ordre de la noblesse et la
+ fraction de l'ordre du clergé qui avait entrée aux
+ États de Bretagne refusèrent de députer pour cette
+ province aux États-Généraux de 1789. Le comte de
+ Boisgelin ne siégea donc pas à l'Assemblée
+ constituante, où son frère Boisgelin de Cucé,
+ archevêque d'Aix et député du clergé de la
+ sénéchaussée de cette ville, a tenu au contraire
+ une place si considérable. Il fut guillotiné le 19
+ messidor an II (7 juillet 1794). Sa femme,
+ Marie-Catherine-Stanislas de Boufflers, soeur du
+ chevalier de Bouffiers, qui unissait à l'esprit le
+ plus brillant le plus noble courage, monta sur
+ l'échafaud le même jour.]
+
+Plusieurs assemblées se tinrent chez M. de Boisgelin avant l'ouverture
+des états. Toutes les scènes de confusion auxquelles j'avais assisté
+se renouvelèrent. Le chevalier de Guer, le marquis de Trémargat, mon
+oncle le comte de Bedée, qu'on appelait _Bedée l'artichaut_, à cause
+de sa grosseur, par opposition à un autre Bedée, long et effilé, qu'on
+nommait _Bedée l'asperge_, cassèrent plusieurs chaises en grimpant
+dessus pour pérorer. Le marquis de Trémargat, officier de marine, à
+jambe de bois, faisait beaucoup d'ennemis à son ordre: on parlait un
+jour d'établir une école militaire où seraient élevés les fils de la
+pauvre noblesse; un membre du tiers s'écria: «Et nos fils
+qu'auront-ils?--L'hôpital,» repartit Trémargat: mot qui, tombé dans la
+foule, germa promptement.
+
+Je m'aperçus au milieu de ces réunions d'une disposition de mon
+caractère que j'ai retrouvée depuis dans la politique et dans les
+armes: plus mes collègues ou mes camarades s'échauffaient, plus je me
+refroidissais; je voyais mettre le feu à la tribune ou au canon avec
+indifférence: je n'ai jamais salué la parole ou le boulet.
+
+Le résultat de nos délibérations fut que la noblesse traiterait
+d'abord des affaires générales, et ne s'occuperait du fouage qu'après
+la solution des autres questions; résolution directement opposée à
+celle du tiers. Les gentilshommes n'avaient pas grande confiance dans
+le clergé, qui les abandonnait souvent, surtout quand il était présidé
+par l'évêque de Rennes[350], personnage patelin, mesuré, parlant (p. 262)
+avec un léger zézaiement qui n'était pas sans grâce, et se ménageant
+des chances à la cour. Un journal, _la Sentinelle du Peuple_, rédigé à
+Rennes par un écrivailleur arrivé de Paris[351], fomentait les haines.
+
+ [Note 350: François Bareau de Girac.--Le jugement
+ que porte sur lui Chateaubriand est peut-être trop
+ sévère. «Sur le siège de Rennes, dit l'auteur des
+ _Évêques avant la Révolution_, M. l'abbé Sicard, M.
+ de Girac faisait apprécier avec les talents d'un
+ administrateur souple, conciliant et habile, sa
+ charité, son zèle, sa sollicitude pour toutes les
+ branches de l'instruction publique.» Bonaparte
+ voulut le nommer à un évêché; il refusa et
+ n'accepta qu'un canonicat à Saint-Denis. Il mourut
+ en 1820, âgé de quatre-vingt-huit ans.--Cardinal de
+ La Pare, _Notice sur M. François Bareau de Girac_,
+ évêque de Rennes, 1821.]
+
+ [Note 351: _La Sentinelle du peuple, aux gens de
+ toutes professions, sciences, arts, commerce et
+ métiers, composant le Tiers-État de la province de
+ Bretagne._ Ce journal, dont le premier numéro parut
+ le 10 novembre 1788, était publié par MM.
+ _Monodive_ et _Volney_. Le Volney de la
+ _Sentinelle_ est bien le Volney du _Voyage en
+ Égypte et en Syrie_ (1787) et des _Ruines_ (1791),
+ celui qui sera plus tard membre de la Constituante
+ et sénateur, pair de France et académicien. Et
+ c'est bien lui, j'imagine, et non le pauvre et
+ obscur Monodive, que vise Chateaubriand, quand il
+ parle de «l'écrivailleur arrivé de Paris».]
+
+Les états se tinrent dans le couvent des Jacobins, sur la place du
+Palais. Nous entrâmes, avec les dispositions qu'on vient de voir, dans
+la salle des séances; nous n'y fûmes pas plutôt établis, que le peuple
+nous assiégea. Les 25, 26, 27 et 28 janvier 1789 furent des jours
+malheureux. Le comte de Thiard avait peu de troupes; chef indécis et
+sans vigueur, il se remuait et n'agissait point. L'école de droit de
+Rennes, à la tête de laquelle était Moreau, avait envoyé quérir les
+jeunes gens de Nantes; ils arrivaient au nombre de quatre cents et le
+commandant, malgré ses prières, ne les put empêcher d'envahir la (p. 263)
+ville. Des assemblées, en sens divers, au Champ-Montmorin[352] et
+dans les cafés, en étaient venues à des collisions sanglantes.
+
+ [Note 352: En 1785, le comte de Montmorin,
+ commandant pour le roi en Bretagne, fit créer et
+ planter sur une butte au sud-est de la ville une
+ promenade qui fut appelée le Champ-Montmorin. C'est
+ aujourd'hui le Champ de Mars, dont l'aspect et les
+ abords ont été du reste complètement modifiés
+ depuis l'établissement de la gare du chemin de fer,
+ qui est voisine.]
+
+Las d'être bloqués dans notre salle, nous prîmes la résolution de
+saillir dehors, l'épée à la main; ce fut un assez beau spectacle. Au
+signal de notre président, nous tirâmes nos épées tous à la fois, au
+cri de: _Vive la Bretagne!_ et, comme une garnison sans ressources,
+nous exécutâmes une furieuse sortie, pour passer sur le ventre des
+assiégeants. Le peuple nous reçut avec des hurlements, des jets de
+pierres, des bourrades de bâtons ferrés et des coups de pistolet. Nous
+fîmes une trouée dans la masse de ses flots qui se refermaient sur
+nous. Plusieurs gentilshommes furent blessés, traînés, déchirés,
+chargées de meurtrissures et de contusions. Parvenus à grande peine à
+nous dégager, chacun regagna son logis.
+
+Des duels s'ensuivirent entre les gentilshommes, les écoliers de droit
+et leurs amis de Nantes. Un de ces duels eut lieu publiquement sur la
+place Royale; l'honneur en resta au vieux Keralieu[353], officier de
+marine, attaqué, qui se battit avec une incroyable vigueur, aux (p. 264)
+applaudissements de ses jeunes adversaires.
+
+ [Note 353: Aucun _Keralieu_ ne figure sur la liste
+ des États de 1788-1789, et on ne le trouve pas dans
+ les nobiliaires bretons. Au lieu de Keralieu, il
+ faut lire sans doute Kersalaün. Un duel eut lieu,
+ en effet, sur la place Royale, entre M. de
+ Kersalaün, qui faisait partie des États et qui a
+ signé la protestation de la Noblesse, et un jeune
+ Rennais, Joseph-Marie-Jacques Blin, qui, après
+ avoir fait la campagne d'Amérique, était alors
+ employé dans les fermes de Bretagne. Le courage des
+ deux adversaires excita l'admiration des
+ assistants. Jean-Joseph, comte de Kersalaün, était
+ l'aîné des fils du marquis de Kersalaün, le doyen
+ du Parlement. Âgé de 45 ans, il était beaucoup plus
+ _vieux_ que son adversaire, lequel n'avait que
+ vingt-quatre ans.]
+
+Un autre attroupement s'était formé. Le comte de Montboucher[354]
+aperçut dans la foule un étudiant nommé Ulliac, auquel il dit:
+«Monsieur, ceci nous regarde.» On se range en cercle autour d'eux;
+Montboucher fait sauter l'épée d'Ulliac et la lui rend: on s'embrasse
+et la foule se disperse.
+
+ [Note 354: René-François-Joseph de _Montbourcher_
+ (dont le nom se prononçait alors _Montboucher_,
+ comme l'écrit Chateaubriand). Né à Rennes le 21
+ novembre 1759, fils de Guy-Joseph-Amador, comte de
+ Montbourcher, lieutenant-colonel au régiment de
+ Marbeuf, et de Jeanne-Céleste de Saint-Gilles, il
+ était capitaine au régiment général Dragons. Il est
+ mort à Rennes le 13 mai 1835.]
+
+Du moins, la noblesse bretonne ne succomba pas sans honneur. Elle
+refusa de députer aux états généraux, parce qu'elle n'était pas
+convoquée selon les lois fondamentales de la constitution de la
+province; elle alla rejoindre en grand nombre l'armée des princes, se
+fit décimer à l'armée de Condé, ou avec Charette dans les guerres
+vendéennes. Eût-elle changé quelque chose à la majorité de l'Assemblée
+nationale, au cas de sa réunion à cette assemblée? Cela n'est guère
+probable: dans les grandes transformations sociales, les résistances
+individuelles, honorables pour les caractères, sont impuissantes
+contre les faits. Cependant, il est difficile de dire ce qu'aurait pu
+produire un homme du génie de Mirabeau, mais d'une opinion opposée,
+s'il s'était rencontré dans l'ordre de la noblesse bretonne. (p. 265)
+
+Le jeune Boishue et Saint-Riveul, mon camarade de collège avaient péri
+avant ces rencontres, en se rendant à la chambre de la noblesse; le
+premier fut en vain défendu par son père, qui lui servit de
+second[355].
+
+ [Note 355: Louis-Pierre de _Guehenneue de Boishue_,
+ fils aîné de Jean-Baptiste-René de Guehenneue,
+ comte de Boishue, était né à Lanhélen (évêché de
+ Dol), le 31 octobre 1767. Il n'avait donc que 21
+ ans lorsqu'il fut tué dans les rues de Rennes, le
+ 27 janvier 1789, en même temps que le jeune
+ Saint-Riveul. (Voyez sur ce dernier la note de la
+ page 109.)--Ces deux jeunes gens avaient signé,
+ quelques jours auparavant la protestation de la
+ noblesse contre les Arrêtés du Conseil relatifs à
+ la convocation des États-Généraux. Un certain
+ nombre d'autres gentilshommes, âgés de moins de 25
+ ans, avaient été autorisés comme eux à apposer leur
+ signature sur ce document, à la suite des membres
+ des États. L'original de cette pièce est aux
+ Archives d'Ille-et-Vilaine.--Pour les détails de la
+ mort des jeunes Boishue et Saint-Riveul, consulter
+ l'ouvrage de M. Barthélémy Pocquet, _les Origines
+ de la Révolution en Bretagne_, tome II, p. 255.]
+
+Lecteur, je t'arrête: regarde couler les premières gouttes de sang que
+la Révolution devait répandre. Le ciel a voulu qu'elles sortissent des
+veines d'un compagnon de mon enfance. Supposons ma chute au lieu de
+celle de Saint-Riveul; on eût dit de moi, en changeant seulement le
+nom, ce que l'on dit de la victime par qui commence la grande
+immolation: «Un gentilhomme nommé _Chateaubriand_, fut tué en se
+rendant à la salle des États.» Ces deux mots auraient remplacé ma
+longue histoire. Saint-Riveul eût-il joué mon rôle sur la terre?
+était-il destiné au bruit ou au silence?
+
+Passe maintenant, lecteur; franchis le fleuve de sang qui sépare (p. 266)
+à jamais le vieux monde, dont tu sors, du monde nouveau à l'entrée
+duquel tu mourras.
+
+ * * * * *
+
+L'année 1789, si fameuse dans notre histoire et dans l'histoire de
+l'espèce humaine, me trouva dans les landes de ma Bretagne; je ne pus
+même quitter la province qu'assez tard, et n'arrivai à Paris qu'après
+le pillage de la maison Reveillon[356], l'ouverture des états
+généraux, la constitution du tiers état en Assemblée nationale, le
+serment du Jeu de Paume, la séance royale du 23 juin, et la réunion du
+clergé et de la noblesse au tiers état.
+
+ [Note 356: Le pillage de la maison de Reveillon,
+ fabricant de papiers peints de la rue
+ Saint-Antoine, avait eu lieu le 28 avril 1789.]
+
+Le mouvement était grand sur ma route: dans les villages, les paysans
+arrêtaient les voitures, demandaient les passeports, interrogeaient
+les voyageurs. Plus on approchait de la capitale, plus l'agitation
+croissait. En traversant Versailles, je vis des troupes casernées dans
+l'orangerie, des trains d'artillerie parqués dans les cours; la salle
+provisoire de l'Assemblée nationale élevée sur la place du Palais, et
+des députés allant et venant parmi des curieux, des gens du château et
+des soldats.
+
+A Paris, les rues étaient encombrées d'une foule qui stationnait à la
+porte des boulangers; les passants discouraient au coin des bornes;
+les marchands, sortis de leurs boutiques, écoutaient et racontaient
+des nouvelles devant leurs portes; au Palais-Royal s'aggloméraient des
+agitateurs: Camille Desmoulins commençait à se distinguer dans les
+groupes.
+
+A peine fus-je descendu, avec madame de Farcy et madame Lucile, (p. 267)
+dans un hôtel garni de la rue de Richelieu, qu'une insurrection éclate:
+le peuple se porte à l'Abbaye, pour délivrer quelques gardes-françaises
+arrêtés par ordre de leurs chefs[357]. Les sous-officiers d'un régiment
+d'artillerie caserné aux Invalides se joignent au peuple. La défection
+commence dans l'armée.
+
+ [Note 357: L'insurrection pour délivrer les
+ gardes-françaises emprisonnés à l'Abbaye éclata le
+ 30 juin 1789.]
+
+La cour tantôt cédant, tantôt voulant résister, mélange d'entêtement
+et de faiblesse, de bravacherie et de peur, se laisse morguer par
+Mirabeau qui demande l'éloignement des troupes, et elle ne consent pas
+à les éloigner: elle accepte l'affront et n'en détruit pas la cause. A
+Paris, le bruit se répand qu'une armée arrive par l'égoût Montmartre,
+que des dragons vont forcer les barrières. On recommande de dépaver
+les rues, de monter les pavés au cinquième étage, pour les jeter sur
+les satellites du tyran: chacun se met à l'oeuvre. Au milieu de ce
+brouillement, M. Necker reçoit l'ordre de se retirer. Le ministère
+changé se compose de MM. de Breteuil, de La Galaizière, du maréchal de
+Broglie, de La Vauguyon, de La Porte et de Foullon. Ils remplaçaient
+MM. de Montmorin, de La Luzerne, de Saint-Priest et de Nivernais.
+
+Un poète breton, nouvellement débarqué, m'avait prié de le mener à
+Versailles. Il y a des gens qui visitent des jardins et des jets d'eau
+au milieu du renversement des empires: les barbouilleurs de papier ont
+surtout cette faculté de s'abstraire dans leur manie pendant les plus
+grands événements; leur phrase ou leur strophe leur tient lieu de
+tout.
+
+Je menai mon Pindare à l'heure de la messe dans la galerie de (p. 268)
+Versailles. L'OEil-de-Boeuf était rayonnant: le renvoi de M. Necker
+avait exalté les esprits; on se croyait sûr de la victoire: peut-être
+Sanson[358] et Simon[359], mêlés dans la foule, étaient spectateurs
+des joies de la famille royale.
+
+ [Note 358: _Sanson_ (Charles-Henri), né en 1739, il
+ fut nommé exécuteur des hautes-oeuvres le 1er
+ février 1778. _Louis, par la grâce de Dieu, roi de
+ France et de Navarre_, qui lui accordait, ce
+ jour-là, ses lettres de provision, devait, quinze
+ ans plus tard, mourir de sa main.--Charles-Henri
+ Sanson, que la plupart des biographes font à tort
+ mourir en 1793, quelques mois après l'exécution de
+ Louis XVI, n'a cesse d'exercer ses fonctions de
+ bourreau que le 13 fructidor an III (30 août 1795),
+ époque à laquelle il sollicita sa mise à la
+ retraite. Le 4 pluviôse an X (24 janvier 1802), il
+ réclamait une pension pour ses services. On ignore
+ la date de sa mort. (G. Lenotre, _la Guillotine
+ pendant la Révolution._)]
+
+ [Note 359: _Simon_ (Antoine), savetier et membre de
+ la Commune de Paris; nommé instituteur du fils de
+ Louis XVI le 1er juillet 1793;--guillotiné le 10
+ thermidor an II (28 juillet 1794).]
+
+La reine passa avec ses deux enfants; leur chevelure blonde semblait
+attendre des couronnes: madame la duchesse d'Angoulême, âgée de onze
+ans, attirait les yeux par un orgueil virginal; belle de la noblesse
+du rang et de l'innocence de la jeune fille, elle semblait dire comme
+la fleur d'oranger de Corneille, dans la _Guirlande de Julie_:
+
+ J'ai la pompe de ma naissance.
+
+Le petit Dauphin marchait sous la protection de sa soeur, et M. Du
+Touchet suivait son élève; il m'aperçut et me montra obligeamment à la
+reine. Elle me fit, en me jetant un regard avec un sourire, ce salut
+gracieux qu'elle m'avait déjà fait le jour de ma présentation. (p. 269)
+Je n'oublierai jamais ce regard qui devait s'éteindre sitôt.
+Marie-Antoinette, en souriant, dessina si bien la forme de sa bouche,
+que le souvenir de ce sourire (chose effroyable!) me fit reconnaître
+la mâchoire de la fille des rois, quand on découvrit la tête de
+l'infortunée dans les exhumations de 1815[360].
+
+ [Note 360: Les 18 et 19 janvier 1815, en exécution
+ des ordres du roi Louis XVIII, il fut procédé dans
+ le cimetière de la Madeleine, à la recherche des
+ restes de Louis XVI et de Marie-Antoinette.
+ Chateaubriand était présent. Le 9 janvier 1816, à
+ la Chambre des pairs, dans son discours sur la
+ résolution de la Chambre des députés, relative au
+ deuil général du 21 janvier, il prononça les
+ paroles suivantes: «J'ai vu, Messieurs, les
+ ossements de Louis XVI mêlés dans la fosse ouverte
+ avec la chaux vive qui avait consumé les chairs,
+ mais qui n'a pu faire disparaître le crime! J'ai vu
+ le squelette de Marie-Antoinette, intact à l'abri
+ d'une espèce de voûte qui s'était formée au-dessus
+ d'elle, comme par miracle! La tête seule était
+ déplacée! et dans la forme de cette tête _on
+ pouvait encore reconnaître (ô Providence!) les
+ traits où respirait avec la grâce d'une femme toute
+ la majesté d'une Reine!_ Voilà ce que j'ai vu,
+ Messieurs! voilà les souvenirs pour lesquels nous
+ n'aurons jamais assez de larmes...» _OEuvres
+ complètes_, tome XXIII: _Opinions et Discours_, p.
+ 78.]
+
+Le contre-coup du coup porté dans Versailles retentit à Paris. A mon
+retour, je rebroussai le cours d'une multitude qui portait les bustes
+de M. Necker et de M. le duc d'Orléans, couverts de crêpes. On criait:
+«Vive Necker! vive le duc d'Orléans!» et parmi ces cris on en
+entendait un plus hardi et plus imprévu: «Vive Louis XVII!» Vive cet
+enfant dont le nom même eût été oublié dans l'inscription funèbre de
+sa famille, si je ne l'avais rappelé à la Chambre des pairs![361]--Louis
+XVI abdiquant, Louis XVII placé sur le trône, M. le duc d'Orléans (p. 270)
+déclaré régent, que fût-il arrivé?
+
+ [Note 361: Le nom de Louis XVII avait en effet été
+ oublié. Chateaubriand, dans son discours du 9
+ janvier, releva en ces termes cette omission: «Au
+ milieu de tant d'objets de tristesse, on n'a pas
+ assez également départi le tribut de nos larmes. A
+ peine dans les projets divers a-t-on nommé ce
+ Roi-Enfant, ce jeune martyr qui a chanté les
+ louanges de Dieu dans la fournaise ardente. Est-ce
+ parce qu'il a tenu si peu de place dans la vie et
+ dans notre histoire, que nous l'oublions? Mais que
+ ces souffrances ont dû rendra ses jours lents à
+ couler, et que son règne a été long par la douleur!
+ Jamais vieux roi, courbé sous les ennuis du trône,
+ a-t-il porté un sceptre aussi lourd? Jamais la
+ couronne a-t-elle pesé sur la tête de Louis XIV
+ descendant dans la tombe, autant que le bandeau de
+ l'innocence sur le front de Louis XVII sortant du
+ berceau? Qu'est-il devenu, ce pupille royal laissé
+ sous la tutelle du bourreau, cet orphelin qui
+ pouvait dire, comme l'héritier de David: «Mon père
+ et ma mère m'ont abandonné»? Où est-il, le
+ compagnon des adversités, le frère de l'Orpheline
+ du Temple? Où pourrais-je lui adresser cette
+ interrogation terrible et trop connue: _Capet,
+ dors-tu? Lève-toi!_--Il se lève, Messieurs, dans
+ toute sa gloire céleste, et il vous demande un
+ tombeau... Je propose d'ajouter à la résolution de
+ la Chambre des députés un amendement qui complétera
+ les résolutions du 21 janvier: «le Roi sera
+ humblement supplié d'ordonner qu'un monument soit
+ élevé à la mémoire de Louis XVII, au nom et aux
+ frais de la nation.» _Opinions et Discours_, p.
+ 79.]
+
+Sur la place Louis XV, le prince de Lambesc, à la tête de
+_Royal-Allemand_, refoule le peuple dans le jardin des Tuileries et
+blesse un vieillard: soudain le tocsin sonne. Les boutiques des
+fourbisseurs sont enfoncées, et trente mille fusils enlevés aux
+Invalides. On se pourvoit de piques, de bâtons, de fourches, de
+sabres, de pistolets; on pille Saint-Lazare, on brûle les barrières.
+Les électeurs de Paris prennent en main le gouvernement de la
+capitale, et, dans une nuit, soixante mille citoyens sont organisés,
+armés, équipés en gardes nationales.
+
+Le 14 juillet, prise de la Bastille. J'assistai, comme spectateur,
+à cet assaut contre quelques invalides et un timide gouverneur: (p. 271)
+si l'on eût tenu les portes fermées, jamais le peuple ne fût entré
+dans la forteresse. Je vis tirer deux ou trois coups de canon, non par
+les invalides, mais par des gardes-françaises, déjà montés sur les
+tours. De Launey[362], arraché de sa cachette, après avoir subi mille
+outrages, est assommé sur les marches de l'Hôtel de Ville; le prévôt
+des marchands, Flesselles[363], a la tête cassée d'un coup de
+pistolet: c'est ce spectacle que des béats sans coeur trouvaient si
+beau. Au milieu de ces meurtres, on se livrait à des orgies, comme
+dans les troubles de Rome, sous Othon et Vitellius. On promenait dans
+des fiacres _les vainqueurs de la Bastille_, ivrognes heureux,
+déclarés conquérants au cabaret; des prostituées et des
+_sans-culottes_ commençaient à régner, et leur faisaient escorte. Les
+passants se découvraient, avec le respect de la peur, devant ces
+héros, dont quelques-uns moururent de fatigue au milieu de leur
+triomphe. Les clefs de la Bastille se multiplièrent; on en envoya à
+tous les niais d'importance dans les quatre parties du monde. Que de
+fois j'ai manqué ma fortune! Si, moi, spectateur, je me fusse inscrit
+sur le registre des vainqueurs, j'aurais une pension aujourd'hui.
+
+ [Note 362: Bernard-René _Jourdan_, marquis de
+ _Launey_ (1740-1789), capitaine-gouverneur de la
+ Bastille.]
+
+ [Note 363: Jacques de _Flesselles_ (1721-1789),
+ ancien intendant de Bretagne et de Lyon.]
+
+Les experts accoururent à l'autopsie de la Bastille. Des cafés
+provisoires s'établirent sous des tentes; on s'y pressait, comme à la
+foire Saint-Germain ou à Longchamp; de nombreuses voitures défilaient
+ou s'arrêtaient au pied des tours, dont on précipitait les (p. 272)
+pierres parmi des tourbillons de poussière. Des femmes élégamment
+parées, des jeunes gens à la mode, placés sur différents degrés des
+décombres gothiques, se mêlaient aux ouvriers demi-nus qui
+démolissaient les murs, aux acclamations de la foule. A ce rendez-vous
+se rencontraient les orateurs les plus fameux, les gens de lettres les
+plus connus, les peintres les plus célèbres, les acteurs et les
+actrices les plus renommés, les danseuses les plus en vogue, les
+étrangers les plus illustres, les seigneurs de la cour et les
+ambassadeurs de l'Europe: la vieille France était venue là pour finir,
+la nouvelle pour commencer.
+
+Tout événement, si misérable ou si odieux qu'il soit en lui-même,
+lorsque les circonstances en sont sérieuses et qu'il fait époque, ne
+doit pas être traité avec légèreté: ce qu'il fallait voir dans la
+prise de la Bastille (et ce que l'on ne vit pas alors), c'était, non
+l'acte violent de l'émancipation d'un peuple, mais l'émancipation
+même, résultat de cet acte.
+
+On admira ce qu'il fallait condamner, l'accident, et l'on n'alla pas
+chercher dans l'avenir les destinées accomplies d'un peuple, le
+changement des moeurs, des idées, des pouvoirs politiques, une
+rénovation de l'espèce humaine, dont la prise de la Bastille ouvrait
+l'ère, comme un sanglant jubilé. La colère brutale faisait des ruines,
+et sous cette colère était cachée l'intelligence qui jetait parmi ces
+ruines les fondements du nouvel édifice.
+
+Mais la nation, qui se trompa sur la grandeur du fait matériel, ne se
+trompa pas sur la grandeur du fait moral: la Bastille était à ses yeux
+le trophée de sa servitude; elle lui semblait élevée à l'entrée (p. 273)
+de Paris, en face des seize piliers de Montfaucon, comme le gibet de
+ses libertés.[364] En rasant une forteresse d'État, le peuple crut
+briser le joug militaire, et prit l'engagement tacite de remplacer
+l'armée qu'il licenciait: on sait quels prodiges enfanta le peuple
+devenu soldat.
+
+ [Note 364: Après cinquante-deux ans, on élève
+ quinze bastilles pour supprimer cette liberté au
+ nom de laquelle on a rasé la première Bastille.
+ (Paris, note de 1841.) Ch.]
+
+ * * * * *
+
+Réveillé au bruit, de la chute de la Bastille comme au bruit
+avant-coureur de la chute du trône, Versailles avait passé de la
+jactance à l'abattement. Le roi accourt à l'Assemblée nationale,
+prononce un discours dans le fauteuil même du président; il annonce
+l'ordre donné aux troupes de s'éloigner, et retourne à son palais au
+milieu des bénédictions; parades inutiles! les partis ne croient point
+à la conversion des partis contraires: la liberté qui capitule, ou le
+pouvoir qui se dégrade, n'obtient point merci de ses ennemis.
+
+Quatre-vingts députés partent de Versailles, pour annoncer la paix à
+la capitale; illuminations. M. Bailly[365] est nommé maire de Paris,
+M. de La Fayette[366] commandant de la garde nationale: je n'ai connu
+le pauvre, mais respectable savant, que par ses malheurs. Les
+révolutions ont des hommes pour toutes leurs périodes; les uns suivent
+ces révolutions jusqu'au bout, les autres les commencent, mais (p. 274)
+ne les achèvent pas.
+
+ [Note 365: Jean-Sylvain _Bailly_ (1736-1793). Garde
+ des Tableaux du Roi, membre de l'Académie française
+ et de l'Académie des sciences et de celle des
+ inscriptions et belles-lettres, premier président
+ de l'Assemblée nationale et premier maire de
+ Paris.]
+
+ [Note 366: Marie-Paul-Joseph-Gilbert de _Motier_,
+ marquis de La Fayette.]
+
+Tout se dispersa; les courtisans partirent pour Bâle, Lausanne,
+Luxembourg et Bruxelles. Madame de Polignac[367] rencontra, en fuyant,
+M. Necker qui rentrait. Le comte d'Artois[368], ses fils[369], les
+trois Condés[370], émigrèrent; ils entraînèrent le haut clergé et une
+partie de la noblesse. Les officiers, menacés par leurs soldats
+insurgés, cédèrent au torrent qui les charriait hors. Louis XVI
+demeura seul devant la nation avec ses deux enfants et quelques
+femmes, la reine, _Mesdames_[371] et Madame Élisabeth[372],
+_Monsieur_[373], qui resta jusqu'à l'évasion de Varennes, n'était pas
+d'un grand secours à son frère: bien que, en opinant dans l'assemblée
+des Notables pour le vote par tête, il eût décidé le sort de la
+Révolution, la Révolution s'en défiait; lui, _Monsieur_, avait peu de
+goût pour le roi, ne comprenait pas la reine, et n'était pas aimé
+d'eux.
+
+ [Note 367: Yolande-Martine-Gabrielle de Polastron,
+ femme du comte, puis duc de Polignac, gouvernante
+ des Enfants de France. Elle mourut à Vienne
+ (Autriche) le 5 décembre 1793.]
+
+ [Note 368: Le comte d'Artois, depuis Charles X
+ (1757-1836).]
+
+ [Note 369: Le duc d'Angoulême (1775-1844), et le
+ duc de Berry (1778-1820).]
+
+ [Note 370: Le prince de Condé (1736-1818);--son
+ fils, le duc de Bourbon (1756-1830) et son
+ petit-fils le duc d'Enghien (1772-1804).]
+
+ [Note 371: Mme _Adélaïde_, fille aînée de Louis XV,
+ née en 1732, et sa soeur, Mme _Victoire_, née en
+ 1733. Elles émigrèrent en 1791 et moururent à
+ Trieste, la première en 1800 et la seconde en
+ 1799.]
+
+ [Note 372: Mme _Élisabeth de France_, soeur de
+ Louis XVI, née à Versailles le 3 mai 1764,
+ guillotinée le 10 mai 1794.]
+
+ [Note 373: Le comte de Provence, depuis Louis XVIII
+ (1755-1824).]
+
+Louis XVI vint à l'Hôtel de Ville le 17: cent mille hommes, armés
+comme les moines de la Ligue, le reçurent. Il est harangué par (p. 275)
+MM. Bailly, Moreau de Saint-Méry[374] et Lally-Tolendal[375], qui
+pleurèrent: le dernier est resté sujet aux larmes. Le roi s'attendrit
+à son tour: il mit à son chapeau une énorme cocarde tricolore; on le
+déclara, sur place, _honnête homme, père des Français, roi d'un peuple
+libre_, lequel peuple se préparait, en vertu de sa liberté, à abattre
+la tête de cet honnête homme, son père et son roi.
+
+ [Note 374: _Moreau de Saint-Méry_
+ (Médéric-Louis-Élie), né à Port-Royal (Martinique)
+ le 13 janvier 1750. Président des électeurs de
+ Paris, il harangua deux fois Louis XVI en cette
+ qualité. Il fut élu, à la fin de 1789, député de la
+ Martinique à l'Assemblée nationale. Arrêté après le
+ 10 août, il ne dut son salut qu'au dévouement d'un
+ de ses gardiens. Il réussit à gagner les États-Unis
+ et ne revint en France qu'à la veille du Consulat.
+ Il mourut à Paris le 28 janvier 1819.]
+
+ [Note 375: _Lally-Tolendal_ (Trophime-Gérard,
+ marquis de) né le 5 mars 1751. Député de la
+ noblesse de Paris aux États-Généraux, il s'éloigna
+ après les journées d'octobre, reparut en 1792,
+ faillit périr dans les massacres de septembre,
+ émigra une seconde fois et ne revint qu'en 1800. Il
+ se tint à l'écart sous le Consulat et l'Empire.
+ Pendant les Cent-Jours, il suivit Louis XVIII à
+ Gand et fit partie de son conseil privé. Le 19 août
+ 1815, le roi l'éleva à la pairie. Membre de
+ l'Académie française en vertu de l'ordonnance
+ royale du 24 mars 1816, il reçut, le 31 août 1817,
+ le titre de marquis. Il est mort à Paris le 11 mars
+ 1830.]
+
+Peu de jours après ce raccommodement, j'étais aux fenêtres de mon
+hôtel garni avec mes soeurs et quelques Bretons; nous entendons crier:
+«Fermez les portes! fermez les portes!» Un groupe de déguenillés
+arrive par un des bouts de la rue; du milieu de ce groupe s'élevaient
+deux étendards que nous ne voyions pas bien de loin. Lorsqu'ils
+s'avancèrent, nous distinguâmes deux têtes échevelées et défigurées,
+que les devanciers de Marat portaient chacune au bout d'une pique:
+c'étaient les têtes de MM. Foullon[376] et Bertier[377]. Tout le (p. 276)
+monde se retira des fenêtres; j'y restai. Les assassins s'arrêtèrent
+devant moi, me tendirent les piques en chantant, en faisant des
+gambades, en sautant pour approcher de mon visage les pâles effigies.
+L'oeil d'une de ces têtes, sorti de son orbite, descendait sur le visage
+obscur du mort; la pique traversait la bouche ouverte, dont les dents
+mordaient le fer: «Brigands! m'écriai-je plein d'une indignation que
+je ne pus contenir, est-ce comme cela que vous entendez la liberté?»
+Si j'avais eu un fusil, j'aurais tiré sur ces misérables comme sur des
+loups. Ils poussèrent des hurlements, frappèrent à coups redoublés à
+la porte cochère pour l'enfoncer et joindre ma tête à celles de leurs
+victimes. Mes soeurs se trouvèrent mal; les poltrons de l'hôtel
+m'accablèrent de reproches. Les massacreurs, qu'on poursuivait, n'eurent
+pas le temps d'envahir la maison et s'éloignèrent. Ces têtes, et
+d'autres que je rencontrai bientôt après, changèrent mes dispositions
+politiques; j'eus horreur des festins de cannibales, et l'idée de
+quitter la France pour quelque pays lointain germa dans mon esprit.
+
+ [Note 376: François-Joseph _Foullon_ (1715-1789).
+ Il était intendant des finances depuis 1771,
+ lorsqu'il fut nommé contrôleur général le 12
+ juillet 1789, après la retraite de Necker. Le 22
+ juillet, il fut arrêté à la campagne par des
+ bandits, conduit à Paris et accroché à la lanterne.
+ Sa tête fut portée en triomphe au bout d'une
+ pique.]
+
+ [Note 377: Louis-Bénigne François _Bertier de
+ Sauvigny_ (1742-1789), intendant de Paris. Il était
+ le gendre de Foullon et périt le même jour que lui,
+ massacré par la populace. Un dragon lui arracha le
+ coeur et alla déposer ce débris sanglant sur la
+ table du comité des électeurs. Sa tête fut promenée
+ dans les rues.]
+
+Rappelé au ministère le 25 juillet, inauguré, accueilli par des (p. 277)
+fêtes, M. Necker, troisième successeur de Turgot, après Calonne et
+Taboureau[378] fut bientôt dépassé par les événements, et tomba dans
+l'impopularité. C'est une des singularités du temps qu'un aussi grave
+personnage eût été élevé au poste de ministre par le savoir-faire d'un
+homme aussi médiocre et aussi léger que le marquis de Pezay[379]. Le
+_Compte rendu_[380], qui substitua en France le système de l'emprunt à
+celui de l'impôt, remua les idées: les femmes discutaient de dépenses
+et de recettes; pour la première fois, on croyait ou l'on croyait voir
+quelque chose dans la machine à chiffres. Ces calculs, peints d'une
+couleur à la Thomas[381], avaient établi la première réputation du
+directeur général des finances. Habile teneur de caisse, mais
+économiste sans expédient; écrivain noble, mais enflé; honnête (p. 278)
+homme, mais sans haute vertu, le banquier était un de ces anciens
+personnages d'avant-scène qui disparaissent au lever de la toile,
+après avoir expliqué la pièce au public. M. Necker est le père de
+madame de Staël: sa vanité ne lui permettait guère de penser que son
+vrai titre au souvenir de la postérité serait la gloire de sa fille.
+
+ [Note 378: _Taboureau des Réaux_, intendant de
+ Valenciennes. Il fut contrôleur général des
+ finances, du 22 octobre 1776 au 29 juin 1777.]
+
+ [Note 379: Alexandre-Frédéric-Jacques _Masson_,
+ marquis de _Pezay_ (1741-1777), traducteur de
+ Catulle et de Tibulle, auteur de _Zélis au bain_,
+ de la _Lettre d'Alcibiade à Glycère_, etc. Très
+ avant dans la faveur du premier ministre, le comte
+ de Maurepas, il eut une très grande part à l'entrée
+ de Necker aux affaires, en 1776 (J. Droz, _Histoire
+ du règne de Louis XVI_, tome I, p. 219).]
+
+ [Note 380: Sous ce titre: _Compte rendu au Roi_, le
+ ministre Necker avait publié, en 1780, un exposé ou
+ plutôt un aperçu, non du budget réel, mais d'un
+ budget-type, se soldant, comme de raison, par un
+ fort excédent. Pour la première fois, l'opinion
+ publique était ainsi appelée à connaître, par
+ conséquent à juger l'administration des finances.
+ La sensation produite par le _Compte rendu_ fut
+ prodigieuse.]
+
+ [Note 381: Antoine-Léonard _Thomas_ (1732-1785),
+ membre de l'Académie française, qui lui avait
+ décerné une fois le prix de poésie et cinq fois le
+ prix d'éloquence. «Il a de la force, dit La Harpe,
+ mais elle est emphatique.»]
+
+La monarchie fut démolie à l'instar de la Bastille, dans la séance du
+soir de l'Assemblée nationale du 4 août. Ceux qui, par haine du passé,
+crient aujourd'hui contre la noblesse, oublient que ce fut un membre
+de cette noblesse, le vicomte de Noailles[382], soutenu par le duc
+d'Aiguillon[383] et par Mathieu de Montmorency[384], qui renversa
+l'édifice, objet des préventions révolutionnaires. Sur la motion (p. 279)
+du député féodal, les droits féodaux, les droits de chasse, de
+colombier et de garenne, les dîmes et champarts, les privilèges des
+ordres, des villes et des provinces, les servitudes personnelles, les
+justices seigneuriales, la vénalité des offices, furent abolis. Les
+plus grands coups portés à l'antique constitution de l'État le furent
+par des gentilhommes. Les patriciens commencèrent la Révolution, les
+plébéiens l'achevèrent: comme la vieille France avait dû sa gloire à
+la noblesse française, la jeune France lui doit sa liberté, si liberté
+il y a pour la France.
+
+ [Note 382: _Noailles_ (Louis-Marie, vicomte de), né
+ à Paris le 17 avril 1756, mort à la Havane (Cuba)
+ le 9 janvier 1804. Député de la noblesse du
+ bailliage de Nemours aux États-Généraux, il
+ demanda, dans la nuit du 4 août, que l'impôt fut
+ payé par tous dans la proportion du revenu de
+ chacun, que tous les droits féodaux fussent
+ remboursés, que les rentes seigneuriales fussent
+ remboursables, que les corvées, main-mortes et
+ autres servitudes personnelles fussent détruites
+ sans rachat. Il était fils du maréchal de Mouchy et
+ beau-frère de La Fayette.]
+
+ [Note 383: _Aiguillon_ (Armand-Désiré
+ _Vignerot-Duplessis-Richelieu_, duc d'), né à Paris
+ le 31 octobre 1731. Élu aux États-Généraux par la
+ noblesse de la sénéchaussée d'Agen, il siégea parmi
+ les membres les plus avancés de l'Assemblée. Il
+ n'en fut pas moins, après le 10 août, décrété
+ d'accusation et obligé de quitter la France. Il est
+ mort à Hambourg le 3 mai 1800.]
+
+ [Note 384: _Montmorency-Laval_
+ (Mathieu-Jean-Félicité, vicomte, puis duc de). Né
+ le 10 juillet 1767, il n'avait que 21 ans,
+ lorsqu'il fut envoyé aux États-Généraux par la
+ noblesse du bailliage de Monfort-l'Amaury. Il fut
+ l'un des premiers à se réunir aux Communes, et il
+ se montra aussi empressé que MM. d'Aiguillon et de
+ Noailles à réclamer l'abolition des droits féodaux.
+ Le 19 juin 1790, il appuya le décret qui supprimait
+ la noblesse, et demanda l'anéantissement «de ces
+ distinctions anti-sociales, afin de voir effacer du
+ Code constitutionnel toute institution de noblesse
+ et la vaine ostentation des livrées» Pair de France
+ (17 août 1815), ministre des Affaires étrangères
+ (21 décembre 1821--22 décembre 1822), créé duc par
+ Louis XVIII le 30 novembre 1822, élu membre de
+ l'Académie française le 3 novembre 1825, nommé
+ gouverneur du duc de Bordeaux le 11 janvier 1826,
+ il mourut le 24 mars 1826, le jour du
+ Vendredi-Saint, dans l'église Saint-Thomas d'Aquin,
+ au moment où il venait de s'agenouiller devant le
+ tombeau dressé dans l'église.]
+
+Les troupes campées aux environs de Paris avaient été renvoyées, et,
+par un de ces conseils contradictoires qui tiraillaient la volonté du
+roi, on appela le régiment de Flandre à Versailles. Les gardes du
+corps donnèrent un repas aux officiers de ce régiment[385]; les têtes
+s'échauffèrent; la reine parut au milieu du banquet avec le Dauphin;
+on porta la santé de la famille royale; le roi vint à son tour; la
+musique militaire joue l'air touchant et favori: _Ô Richard! ô mon
+roi[386]!_ A peine cette nouvelle s'est-elle répandue à Paris, (p. 280)
+que l'opinion opposée s'en empare; on s'écrie que Louis refuse sa
+sanction à la déclaration des droits, pour s'enfuir à Metz avec le
+comte d'Estaing[387], Marat propage cette rumeur: il écrivait déjà
+_l'Ami du peuple_[388].
+
+ [Note 385: Le banquet donné par les gardes du corps
+ au château de Versailles, dans la salle de l'Opéra,
+ eut lieu le 1er octobre 1789.]
+
+ [Note 386: Lorsque Louis XVI entra dans la salle,
+ M. de Canecaude, garde de la manche du roi,
+ chevalier de Saint-Louis, qui faisait les honneurs
+ du banquet en qualité de commissaire de la Maison
+ militaire de Sa Majesté, donna l'ordre au chef de
+ musique d'exécuter l'air de Grétry: _Où peut-on
+ être mieux qu'au sein de sa famille!_ Le chef
+ répondit qu'il ne l'avait pas et fit jouer: _Ô
+ Richard, ô mon roi!_ qui était aussi de Grétry. Ce
+ pauvre chef de musique ne prévoyait pas en
+ choisissant cet air, qu'il préparait à
+ Fouquier-Tinville un des articles de son acte
+ d'accusation contre la reine de France (_Moniteur_
+ du 16 octobre 1793).--La pièce de _Richard
+ Coeur-de-Lion_, où se trouve l'air: _Ô Richard, ô
+ mon roi!_ avait été représentée pour la première
+ fois le 21 octobre 1784. Les paroles sont de
+ Sedaine.]
+
+ [Note 387: Le vice-amiral Charles-Henri d'Estaing,
+ lors des journées d'octobre, était commandant de la
+ garde nationale de Versailles. Il s'était couvert
+ de gloire pendant la guerre d'Amérique. Nommé
+ amiral de France au mois de mars 1792, il fut
+ autorisé à en remplir les fonctions sans perdre le
+ droit d'avancer, à son tour, dans l'armée de terre,
+ à laquelle il appartenait également. L'année
+ suivante, il était arrêté comme _suspect_, et, le
+ 28 avril 1794, il mourait sur l'échafaud.]
+
+ [Note 388: Le journal de Marat commença de paraître
+ le 12 septembre 1789, avec ce titre: LE PUBLICISTE
+ PARISIEN, _journal politique, libre et impartial,
+ par une Société de patriotes, et rédigé par_ M.
+ MARAT, _auteur de l'OFFRANDE A LA PATRIE, du
+ MONITEUR et du PLAN DE CONSTITUTION_, etc. A partir
+ du numéro 6, c'est-à-dire le 17 septembre 1789, le
+ journal prit le titre de _l'Ami du Peuple ou le
+ Publiciste parisien_.]
+
+Le 5 octobre arrive. Je ne fus point témoin des événements de cette
+journée. Le récit en parvint de bonne heure, le 6, dans la capitale.
+On nous annonce en même temps une visite du roi. Timide dans les
+salons, j'étais hardi sur les places publiques: je me sentais fait
+pour la solitude ou pour le forum. Je courus aux Champs-Élysées:
+d'abord parurent des canons, sur lesquels des harpies, des
+larronnesses, des filles de joie montées à califourchon, tenaient (p. 281)
+les propos les plus obscènes et faisaient les gestes les plus
+immondes. Puis, au milieu d'une horde de tout âge et de tout sexe,
+marchaient à pied les gardes du corps, ayant changé de chapeaux,
+d'épées et de baudriers avec les gardes nationaux: chacun de leurs
+chevaux portait deux ou trois poissardes, sales bacchantes ivres et
+débraillées. Ensuite venait la députation de l'Assemblée nationale;
+les voitures du roi suivaient: elles roulaient dans l'obscurité
+poudreuse d'une forêt de piques et de baïonnettes. Des chiffonniers en
+lambeaux, des bouchers, tablier sanglant aux cuisses, couteaux nus à
+la ceinture, manches de chemises retroussées, cheminaient aux
+portières; d'autres ægipans noirs étaient grimpés sur l'impériale;
+d'autres, accrochés au marchepied des laquais, au siège des cochers.
+On tirait des coups de fusil et de pistolet; on criait: _Voici le
+boulanger, la boulangère et le petit mitron!_ Pour oriflamme, devant
+le fils de Saint-Louis, des hallebarbes suisses élevaient en l'air
+deux têtes de gardes du corps, frisées et poudrées par un perruquier
+de Sèvres.
+
+L'astronome Bailly déclara à Louis XVI, dans l'Hôtel de Ville, que le
+peuple _humain_, _respectueux et fidèle_, venait de _conquérir_ son
+roi, et le roi de son côté, _fort touché et fort content_, déclara
+qu'il était venu à Paris _de son plein gré_: indignes faussetés de la
+violence et de la peur qui déshonoraient alors tous les partis et tous
+les hommes. Louis XVI n'était pas faux: il était faible; la faiblesse
+n'est pas une fausseté, mais elle en tient lieu et elle en remplit les
+fonctions; le respect que doivent inspirer la vertu et le malheur du
+roi saint et martyr rend tout jugement humain presque sacrilège. (p. 282)
+
+ * * * * *
+
+Les députés quittèrent Versailles et tinrent leur première séance le
+19 octobre, dans une des salles de l'archevêché. Le 9 novembre ils se
+transportèrent dans l'enceinte du Manège, près des Tuileries. Le reste
+de l'année 1789 vit les décrets qui dépouillèrent le clergé,
+détruisirent l'ancienne magistrature et créèrent les assignats,
+l'arrêté de la commune de Paris pour le premier comité des recherches,
+et le mandat des juges pour la poursuite du marquis de Favras[389].
+
+ [Note 389: _Favras_ (Thomas _Mahy_, marquis de), né
+ à Blois en 1744. Lieutenant des Suisses de la garde
+ de _Monsieur_, il fut dénoncé par le comité des
+ recherches et traduit devant les juges du Châtelet
+ comme auteur d'un complot ayant pour objet
+ d'égorger La Fayette, Necker et Bailly, et
+ d'enlever Louis XVI pour le mettre à la tête d'une
+ armée contre-révolutionnaire. Condamné à être
+ pendu, il fut exécuté le 19 février 1790, sur la
+ place de l'Hôtel-de-Ville.]
+
+L'Assemblée constituante, malgré ce qui peut lui être reproché, n'en
+reste pas moins la plus illustre congrégation populaire qui jamais ait
+paru chez les nations, tant par la grandeur de ses transactions que
+par l'immensité de leurs résultats. Il n'y a si haute question
+politique qu'elle n'ait touchée et convenablement résolue. Que
+serait-ce si elle s'en fût tenue aux cahiers des états généraux et
+n'eût pas essayé d'aller au delà! Tout ce que l'expérience et
+l'intelligence humaine avaient conçu, découvert et élaboré pendant
+trois siècles, se trouve dans ces cahiers. Les abus divers de
+l'ancienne monarchie y sont indiqués et les remèdes proposés; tous les
+genres de liberté sont réclamés, même la liberté de la presse; (p. 283)
+toutes les améliorations demandées, pour l'industrie, les manufactures,
+le commerce, les chemins, l'armée, l'impôt, les finances, les écoles,
+l'éducation publique, etc. Nous avons traversé sans profit des abîmes
+de crimes et des tas de gloire; la République et l'Empire n'ont servi
+à rien: l'Empire a seulement réglé la force brutale des bras que la
+République avait mis en mouvement; il nous a laissé la centralisation,
+administration vigoureuse que je crois un mal, mais qui peut-être
+pouvait seule remplacer les administrations locales alors qu'elles
+étaient détruites et que l'anarchie avec l'ignorance étaient dans
+toutes les têtes. A cela près, nous n'avons pas fait un pas depuis
+l'Assemblée constituante: ses travaux sont comme ceux du grand médecin
+de l'antiquité, lesquels ont à la fois reculé et posé les bornes de la
+science. Parlons de quelques membres de cette Assemblée, et
+arrêtons-nous à Mirabeau qui les résume et les domine tous.
+
+ * * * * *
+
+Mêlé par les désordres et les hasards de sa vie aux plus grands
+événements et à l'existence des repris de justice, des ravisseurs et
+des aventuriers, Mirabeau, tribun de l'aristocratie, député de la
+démocratie, avait du Gracchus et du don Juan, du Catilina et du Gusman
+d'Alfarache, du cardinal de Richelieu et du cardinal de Retz, du roué
+de la Régence et du sauvage de la Révolution; il avait de plus du
+_Mirabeau_, famille florentine exilée, qui gardait quelque chose de
+ces palais armés et de ses grands factieux célébrés par Dante; famille
+naturalisée française, où l'esprit républicain du moyen âge de
+l'Italie et l'esprit féodal de notre moyen âge se trouvaient (p. 284)
+réunis dans une succession d'hommes extraordinaires.
+
+La laideur de Mirabeau, appliquée sur le fond de beauté particulière à
+sa race, produisait une sorte de puissante figure du _Jugement
+dernier_ de Michel-Ange, compatriote des _Arrighetti_. Les sillons
+creusés par la petite vérole sur le visage de l'orateur avaient plutôt
+l'air d'escarres laissées par la flamme. La nature semblait avoir
+moulé sa tête pour l'empire ou pour le gibet, taillé ses bras pour
+étreindre une nation ou pour enlever une femme. Quand il secouait sa
+crinière en regardant le peuple, il l'arrêtait; quand il levait sa
+patte et montrait ses ongles, la plèbe courait furieuse. Au milieu de
+l'effroyable désordre d'une séance, je l'ai vu à la tribune, sombre,
+laid et immobile: il rappelait le chaos de Milton, impassible et sans
+forme au centre de sa confusion.
+
+Mirabeau tenait de son père[390] et de son oncle[391] qui, comme
+Saint-Simon, écrivaient à la diable des pages immortelles. On lui
+fournissait des discours pour la tribune: il en prenait ce que son
+esprit pouvait amalgamer à sa propre substance. S'il les adoptait en
+entier, il les débitait mal; on s'apercevait qu'ils n'étaient pas (p. 285)
+de lui par des mots qu'il y mêlait d'aventure, et qui le révélaient.
+Il tirait son énergie de ses vices; ces vices ne naissaient pas d'un
+tempérament frigide, ils portaient sur des passions profondes,
+brûlantes, orageuses. Le cynisme des moeurs ramène dans la société, en
+annihilant le sens moral, une sorte de barbares; ces barbares de la
+civilisation, propres à détruire comme les Goths, n'ont pas la
+puissance de fonder comme eux: ceux-ci étaient les énormes enfants
+d'une nature vierge, ceux-là sont les avortons monstrueux d'une nature
+dépravée.
+
+ [Note 390: Victor _Riqueti_, marquis de _Mirabeau_,
+ né le 5 octobre 1715 à Pertuis (Provence). Il
+ prenait le titre de l'_Ami des hommes_, du titre de
+ son principal ouvrage, paru en 1756. Il mourut la
+ veille même de la prise de la Bastille, le 13
+ juillet 1789.]
+
+ [Note 391: Jean-Antoine-Joseph-Charles-Elzéar de
+ _Riqueti_, né à Pertuis, comme son frère, le 8
+ octobre 1717. Il prit le titre de _bailli_ en 1763,
+ en devenant grand-croix de l'ordre de Malte. A
+ partir de ce moment, il n'est plus appelé que le
+ _bailli de Mirabeau_. Il mourut à Malte en 1794.
+ Ainsi que l'_Ami des hommes_, le _bailli_ était,
+ lui aussi, une façon de Saint-Simon. Chateaubriand
+ n'a rien exagéré, quand il a dit des deux frères:
+ «qu'ils écrivaient à la diable des pages
+ immortelles». (Voir les belles études sur les
+ _Mirabeau_, par Louis de Loménie, tomes I et II.)]
+
+Deux fois j'ai rencontré Mirabeau à un banquet, une fois chez la nièce
+de Voltaire, la marquise de Villette[392], une autre fois au
+Palais-Royal, avec des députés de l'opposition que Chapelier[393]
+m'avait fait connaître: Chapelier est allé à l'échafaud, dans le même
+tombereau que mon frère et M. de Malesherbes. Mirabeau parla beaucoup,
+et surtout beaucoup de lui. Ce fils des lions, lion lui-même à la (p. 286)
+tête de chimère, cet homme si positif dans les faits, était tout
+roman, tout poésie, tout enthousiasme par l'imagination et le langage;
+on reconnaissait l'amant de Sophie, exalté dans ses sentiments et
+capable de sacrifice. «Je la trouvai, dit-il, cette femme adorable;...
+je sus ce qu'était son âme, cette âme formée des mains de la nature
+dans un moment de magnificence.»
+
+ [Note 392: Reine-Philiberte Rouph de _Varicourt_,
+ que Voltaire avait surnommée _Belle et Bonne_. Elle
+ avait épousé à Ferney, le 12 novembre 1777, le
+ marquis de Villette. Elle est morte à Paris en
+ 1822, dans son hôtel de la rue de Beaune, où
+ Voltaire lui-même était mort. C'est dans cet hôtel
+ que Chateaubriand rencontra Mirabeau.]
+
+ [Note 393: _Le Chapelier_ (Isaac-René-Guy), né à
+ Rennes, le 12 juin 1754. Député du tiers-état et de
+ la sénéchaussée de Rennes, il prit une part des
+ plus actives aux travaux de la Constituante. L'un
+ des principaux orateurs du côté gauche, l'un des
+ fondateurs du _Club breton_, devenu bientôt le club
+ des Jacobins, il n'en fut pas moins condamné par le
+ tribunal révolutionnaire «pour avoir conspiré
+ depuis 1789 en faveur de la royauté». Il périt le
+ même jour que le frère et la belle-soeur de
+ Chateaubriand, le 3 floréal an II (22 avril
+ 1794).--Sa veuve, Marie-Esther de la Marre, se
+ remaria le 10 nivôse an VIII (31 décembre 1799)
+ avec M. Corbière, le futur ministre de la
+ Restauration.]
+
+Mirabeau m'enchanta de récits d'amour, de souhaits de retraite dont il
+bigarreait des discussions arides. Il m'intéressait encore par un
+autre endroit: comme moi, il avait été traité sévèrement par son père,
+lequel avait gardé, comme le mien, l'inflexible tradition de
+l'autorité paternelle absolue.
+
+Le grand convive s'étendit sur la politique étrangère, et ne dit
+presque rien de la politique intérieure; c'était pourtant ce qui
+l'occupait; mais il laissa échapper quelques mots d'un souverain
+mépris contre ces hommes se proclamant supérieurs, en raison de
+l'indifférence qu'ils affectent pour les malheurs et les crimes.
+Mirabeau était né généreux, sensible à l'amitié, facile à pardonner
+les offenses. Malgré son immoralité, il n'avait pu fausser sa
+conscience; il n'était corrompu que pour lui, son esprit droit et
+ferme ne faisait pas du meurtre une sublimité de l'intelligence; il
+n'avait aucune admiration pour des abattoirs et des voiries.
+
+Cependant Mirabeau ne manquait pas d'orgueil; il se vantait
+outrageusement; bien qu'il se fût constitué marchand de drap pour être
+élu par le tiers état (l'ordre de la noblesse ayant eu l'honorable
+folie de le rejeter), il était épris de sa naissance: _oiseau hagard,
+dont le nid fut entre quatre tourelles_, dit son père. Il n'oubliait
+pas qu'il avait paru à la cour, monté dans les carrosses et (p. 287)
+chassé avec le roi. Il exigeait qu'on le qualifiât du titre de comte;
+il tenait à ses couleurs, et couvrit ses gens de livrée quand tout le
+monde la quitta. Il citait à tout propos et hors de propos _son
+parent_, l'amiral de Coligny. Le _Moniteur_ l'ayant appelé Riquet[394]:
+«Savez-vous, dit-il avec emportement au journaliste, qu'avec votre
+Riquet, vous avez désorienté l'Europe pendant trois jours?» Il
+répétait cette plaisanterie impudente et si connue: «Dans une autre
+famille, mon frère le vicomte serait l'homme d'esprit et le mauvais
+sujet; dans ma famille, c'est le sot et l'homme de bien.» Des
+biographes attribuent ce mot au vicomte, se comparant avec humilité
+aux autres membres de la famille.
+
+ [Note 394: Non pas _Riquet_,--ce qui était le nom
+ patronymique des Caraman, descendant de Pierre-Paul
+ Riquet, le créateur du canal du Languedoc,--mais
+ _Riqueti_, nom patronymique des Mirabeau. «On
+ connaît, écrit M. de Loménie, le mot adressé,
+ dit-on, par Mirabeau au rédacteur du _Moniteur_
+ qui, au lendemain du décret d'abolition des titres
+ et distinctions nobiliaires, et en conformité à ce
+ décret, lui avait, dans le compte rendu de
+ l'Assemblée, ôté le nom du fief sous lequel il
+ était si populaire, et l'avait désigné par son nom
+ patronymique de Riqueti, ou, comme lui-même
+ l'écrivait, Riquetti: «Avec votre _Riquetti_, vous
+ avez désorienté toute l'Europe.» Dans sa lettre du
+ 20 juin 1790 pour la Cour, Mirabeau parle de ce
+ décret comme d'une démence dont La Fayette a été ou
+ bêtement, ou perfidement complice». _Les Mirabeau_,
+ tome V, p. 325.]
+
+Le fond des sentiments de Mirabeau était monarchique: il a prononcé
+ces belles paroles: «J'ai voulu guérir les Français de la superstition
+de la monarchie et y substituer son culte.» Dans une lettre, destinée
+à être mise sous les yeux de Louis XVI, il écrivait: «Je ne voudrais
+pas avoir travaillé seulement à une vaste destruction.» C'est (p. 288)
+cependant ce qui lui est arrivé: le ciel, pour nous punir de nos
+talents mal employés, nous donne le repentir de nos succès.
+
+Mirabeau remuait l'opinion avec deux leviers: d'un côté, il prenait
+son point d'appui dans les masses dont il s'était constitué le
+défenseur en les méprisant; de l'autre, quoique traître à son ordre,
+il en soutenait la sympathie par des affinités de caste et des
+intérêts communs. Cela n'arriverait pas au plébéien, champion des
+classes privilégiées, il serait abandonné de son parti sans gagner
+l'aristocratie, de sa nature ingrate et ingagnable, quand on n'est pas
+né dans ses rangs. L'aristocratie ne peut d'ailleurs improviser un
+noble, puisque la noblesse est fille du temps.
+
+Mirabeau a fait école. En s'affranchissant des liens moraux, on a rêvé
+qu'on se transformait en homme d'État. Ces imitations n'ont produit
+que de petits pervers: tel qui se flatte d'être corrompu et voleur
+n'est que débauché et fripon; tel qui se croit vicieux n'est que vil;
+tel qui se vante d'être criminel n'est qu'infâme.
+
+Trop tôt pour lui, trop tard pour elle, Mirabeau se vendit à la cour,
+et la cour l'acheta. Il mit en enjeu sa renommée devant une pension et
+une ambassade: Cromwell fut au moment de troquer son avenir contre un
+titre et l'ordre de la Jarretière. Malgré sa superbe, Mirabeau ne
+s'évaluait pas assez haut. Maintenant que l'abondance du numéraire et
+des places a élevé le prix des consciences, il n'y a pas de sautereau
+dont l'acquêt ne coûte des centaines de mille francs et les premiers
+honneurs de l'État. La tombe délia Mirabeau de ses promesses, et (p. 289)
+le mit à l'abri des périls que vraisemblablement il n'aurait pu
+vaincre; sa vie eût montré sa faiblesse dans le bien; sa mort l'a
+laissé en possession de sa force dans le mal.
+
+En sortant de notre dîner, on discutait des ennemis de Mirabeau; je me
+trouvais à côté de lui et n'avais pas prononcé un mot. Il me regarda
+en face avec ses yeux d'orgueil, de vice et de génie, et, m'appliquant
+sa main sur l'épaule, il me dit: «Ils ne me pardonneront jamais ma
+supériorité!» Je sens encore l'impression de cette main, comme si
+Satan m'eût touché de sa griffe de feu.
+
+Lorsque Mirabeau fixa ses regards sur un jeune muet, eut-il un
+pressentiment de mes futuritions? pensa-t-il qu'il comparaîtrait un
+jour devant mes souvenirs? J'étais destiné à devenir l'historien de
+hauts personnages: ils ont défilé devant moi sans que je me sois
+appendu à leur manteau pour me faire traîner avec eux à la postérité.
+
+Mirabeau a déjà subi la métamorphose qui s'opère parmi ceux dont la
+mémoire doit demeurer; porté du Panthéon à l'égoût, et reporté de
+l'égoût au Panthéon, il s'est élevé de toute la hauteur du temps qui
+lui sert aujourd'hui de piédestal. On ne voit plus le Mirabeau réel,
+mais le Mirabeau idéalisé, le Mirabeau tel que le font les peintres,
+pour le rendre le symbole ou le mythe de l'époque qu'il représente: il
+devient ainsi plus faux et plus vrai. De tant de réputations, de tant
+d'acteurs, de tant d'événements, de tant de ruines, il ne restera que
+trois hommes, chacun d'eux attaché à chacune des trois grandes époques
+révolutionnaires, Mirabeau pour l'aristocratie, Robespierre pour la
+démocratie, Bonaparte pour le despotisme; la monarchie n'a rien: (p. 290)
+la France a payé cher trois renommées que ne peut avouer la vertu.
+
+ * * * * *
+
+Les séances de l'Assemblée nationale offraient un intérêt dont les
+séances de nos _chambres_ sont loin d'approcher. On se levait de bonne
+heure pour trouver place dans les tribunes encombrées. Les députés
+arrivaient en mangeant, causant, gesticulant; ils se groupaient dans
+les diverses parties de la salle, selon leurs opinions. Lecture du
+procès-verbal; après cette lecture, développement du sujet convenu, ou
+motion extraordinaire. Il ne s'agissait pas de quelque article
+insipide de loi; rarement une destruction manquait d'être à l'ordre du
+jour. On parlait pour ou contre; tout le monde improvisait bien ou
+mal. Les débats devenaient orageux; les tribunes se mêlaient à la
+discussion, applaudissaient et glorifiaient, sifflaient et huaient les
+orateurs. Le président agitait sa sonnette; les députés
+s'apostrophaient d'un banc à l'autre. Mirabeau le jeune prenait au
+collet son compétiteur; Mirabeau l'aîné criait: «Silence aux _trente
+voix_!» Un jour, j'étais placé derrière l'opposition royaliste;
+j'avais devant moi un gentilhomme dauphinois, noir de visage, petit de
+taille, qui sautait de fureur sur son siège, et disait à ses amis:
+«Tombons, l'épée à la main, sur ces gueux-là.» Il montrait le côté de
+la majorité. Les dames de la Halle, tricotant dans les tribunes,
+l'entendirent, se levèrent et crièrent toutes à la fois, leurs
+chausses à la main, l'écume à la bouche: «A la lanterne!» Le vicomte
+de Mirabeau[395], Lautrec[396] et quelques jeunes nobles (p. 291)
+voulaient donner l'assaut aux tribunes.
+
+ [Note 395: _Mirabeau_ (André-Boniface-Louis
+ _Riqueti_, vicomte de), dit _Mirabeau-Tonneau_, né
+ à Paris le 30 novembre 1754. Élu député de la
+ noblesse par la sénéchaussée de Limoges, il ne
+ cessa de harceler les orateurs du côté gauche,
+ hachant leurs discours d'interruptions sans nombre,
+ toujours spirituelles et souvent grossières. Son
+ frère lui-même n'était pas épargné. Émigré au delà
+ du Rhin, il continua ses escarmouches contre les
+ Révolutionnaires à la tête de cette _légion de
+ Mirabeau_, qu'il avait créée et qui devint bientôt
+ célèbre sous le nom de _hussards de la mort_. Il
+ mourut à Fribourg-en-Brisgau le 15 septembre
+ 1792.]
+
+ [Note 396: Aucun député du nom de _Lautrec_ ne
+ figure sur la liste des membres de la Constituante.
+ Chateaubriand ne s'est pourtant pas trompé en
+ plaçant ici le nom de Lautrec à côté de celui du
+ vicomte de Mirabeau. J'en trouve la preuve dans le
+ billet d'enterrement suivant qui circula dans
+ Paris, le 24 décembre 1789. A la suite d'une double
+ provocation adressée au marquis de la Tour-Maubourg
+ et au duc de Liancourt, Mirabeau-Tonneau avait été
+ blessé dans une première rencontre, et le bruit de
+ sa mort s'était répandu. De là le billet
+ d'enterrement, dont voici un extrait: «Vous êtes
+ prié d'assister aux convoi, service et enterrement
+ de très haut et très puissant aristocrate,
+ André-Boniface-Louis de Riquetti, vicomte de
+ Mirabeau, député de la noblesse du Haut-Limousin,
+ etc., etc., qui, commencé par M. le marquis de la
+ Tour-Maubourg, son collègue, a été achevé par très
+ haut, très puissant et très illustrissime
+ démagogue, François-Alexandre-Frédéric de
+ Liancourt, duc héréditaire, etc., etc., qui a
+ débarrassé la Nation de ce pesant ennemi, au milieu
+ du Champ-de-Mars, le 22 décembre 1789, en présence
+ de MM. _de Lautrec de Saint-Simon_, de Causans et
+ de La Châtre, et est décédé en son hôtel, rue de
+ Seine, faubourg Saint-Germain, le 23, à 11 heures
+ du matin. L'enterrement se fera en l'église
+ Saint-Sulpice sa paroisse, le 25, à cinq heures du
+ soir... Le Parlement de Rennes y assistera par
+ députation... Le Clergé est invité, et l'on a droit
+ de s'attendre à l'y rencontrer, le défunt a pris
+ trop vivement son parti pour n'avoir pas mérité ce
+ tribut de reconnaissance. La noblesse suivra le
+ deuil sans manteau, mais en pleureuse... »]
+
+Bientôt ce fracas était étouffé par un autre: des pétitionnaires,
+armés de piques, paraissaient à la barre: «Le peuple meurt de faim,
+disaient-ils; il est temps de prendre des mesures contre les (p. 292)
+aristocrates et de s'élever _à la hauteur des circonstances_.» Le
+président assurait ces citoyens de son respect: «On a l'oeil sur les
+traîtres, répondait-il, et l'Assemblée fera justice:» Là-dessus;
+nouveau vacarme; les députés de droite s'écriaient qu'on allait à
+l'anarchie; les députés de gauche répliquaient que le peuple était
+libre d'exprimer sa volonté, qu'il avait le droit de se plaindre des
+fauteurs du despotisme, assis jusque dans le sein de la représentation
+nationale: ils désignaient ainsi leurs collègues à ce peuple
+souverain, qui les attendait au réverbère.
+
+Les séances du soir l'emportaient en scandales sur les séances du
+matin: on parle mieux et plus hardiment à la lumière des lustres. La
+salle du manège était alors une véritable salle de spectacle, où se
+jouait un des plus grands drames du monde. Les premiers personnages
+appartenaient encore à l'ancien ordre de choses: leurs terribles
+remplaçants, cachés derrière eux, parlaient peu ou point. A la fin
+d'une discussion violente, je vis monter à la tribune un député d'un
+air commun, d'une figure grise et inanimée, régulièrement coiffé,
+proprement habillé comme le régisseur d'une bonne maison, ou comme un
+notaire de village soigneux de sa personne. Il fit un rapport long et
+ennuyeux; on ne l'écouta pas; je demandai son nom: c'était
+Robespierre. Les gens à souliers étaient prêts à sortir des salons, et
+déjà les sabots heurtaient à la porte.
+
+ * * * * *
+
+Lorsque, avant la Révolution, je lisais l'histoire des troubles
+publics chez divers peuples, je ne concevais pas comment on avait (p. 293)
+pu vivre en ces temps-là; je m'étonnais que Montaigne écrivît si
+gaillardement dans un château dont il ne pouvait faire le tour sans
+courir le risque d'être enlevé par des bandes de ligueurs ou de
+protestants.
+
+La Révolution m'a fait comprendre cette possibilité d'existence. Les
+moments de crise produisent un redoublement de vie chez les hommes.
+Dans une société qui se dissout et se recompose, la lutte des deux
+génies, le choc du passé et de l'avenir, le mélange des moeurs
+anciennes et des moeurs nouvelles, forment une combinaison transitoire
+qui ne laisse pas un moment d'ennui. Les passions et les caractères en
+liberté se montrent avec une énergie qu'ils n'ont point dans la cité
+bien réglée. L'infraction des lois, l'affranchissement des devoirs,
+des usages et des bienséances, les périls même, ajoutent à l'intérêt
+de ce désordre. Le genre humain en vacances se promène dans la rue,
+débarrassé de ses pédagogues, rentré pour un moment dans l'état de
+nature, et ne recommençant à sentir la nécessité du frein social que
+lorsqu'il porte le joug des nouveaux tyrans enfantés par la licence.
+
+Je ne pourrais mieux peindre la société de 1789 et 1790 qu'en la
+comparant à l'architecture du temps de Louis XII et de François Ier,
+lorsque les ordres grecs se vinrent mêler au style gothique, ou plutôt
+en l'assimilant à la collection des ruines et des tombeaux de tous les
+siècles, entassés pêle-mêle après la Terreur dans les cloîtres des
+Petits-Augustins: seulement, les débris dont je parle étaient vivants
+et variaient sans cesse. Dans tous les coins de Paris, il y avait des
+réunions littéraires, des sociétés politiques et des spectacles; (p. 294)
+les renommées futures erraient dans la foule sans être connues, comme
+les âmes au bord du Léthé, avant d'avoir joui de la lumière. J'ai vu
+le maréchal Gouvion-Saint-Cyr remplir un rôle, sur le théâtre du
+Marais[397], dans la _Mère coupable_ de Beaumarchais[398]. On se
+transportait du club des Feuillants au club des Jacobins, des bals et
+des maisons de jeu aux groupes du Palais-Royal, de la tribune de
+l'Assemblée nationale à la tribune en plein vent. Passaient et
+repassaient dans les rues des députations populaires, des piquets de
+cavalerie, des patrouilles d'infanterie. Auprès d'un homme en habit
+français, tête poudrée, épée au côté, chapeau sous le bras, escarpins
+et bas de soie, marchait un homme, cheveux coupés et sans poudre, (p. 295)
+portant le frac anglais et la cravate américaine. Aux théâtres, les
+acteurs publiaient les nouvelles; le parterre entonnait des couplets
+patriotiques. Des pièces de circonstances attiraient la foule: un abbé
+paraissait sur la scène; le peuple lui criait: «Calotin! calotin!» et
+l'abbé répondait; «Messieurs, vive la nation!» On courait entendre
+chanter Mandini et sa femme, Viganoni et Rovedino à l'_Opera-Buffa_[399],
+après avoir entendu hurler _Ça ira_, on allait admirer madame Dugazon,
+madame Saint-Aubin, Carline[400], la petite Olivier[401], (p. 296)
+mademoiselle Contat, Molé, Fleury, Talma débutant, après avoir vu
+pendre Favras.
+
+ [Note 397: Ce théâtre, situé rue
+ Culture-Sainte-Catherine, quartier Saint-Antoine,
+ fut ouvert le 31 août 1791. Beaumarchais en était
+ le principal commanditaire, il y fit jouer, le 6
+ juin 1792, sa dernière pièce, l'_Autre Tartufe ou
+ la mère coupable_, drame en cinq actes et en
+ prose.]
+
+ [Note 398: _Gouvion-Saint-Cyr_ (Laurent, marquis),
+ maréchal de France, né à Toul le 13 avril 1764,
+ mort à Hyères le 17 mars 1830.--Il se consacra
+ d'abord aux beaux-arts et alla pendant deux ans
+ étudier la peinture à Rome. Il parcourut ensuite
+ l'Italie, revint à Paris en 1784, et fréquenta
+ l'atelier du peintre Brenet. «Cherchant, dit la
+ _Biographie universelle_, à se procurer par
+ d'autres moyens les ressources que son art ne
+ pouvait lui offrir, il se lia avec des comédiens,
+ et se croyant quelque vocation pour le théâtre, il
+ commença à jouer dans les sociétés d'amateurs, puis
+ dans la salle Beaumarchais, au Marais, où il fut le
+ confident de Baptiste, lorsque cet artiste y attira
+ la foule par le rôle de _Robert, chef de brigands_.
+ Mais, bien que doué d'un organe sonore et d'une
+ belle stature, ne pouvant surmonter sa timidité en
+ présence du public, et parlant quelquefois avec
+ tant de difficulté qu'il semblait être bègue,
+ Gouvion n'eut aucun succès dans cette carrière; et
+ on l'a entendu plus tard, lorsqu'il fut général,
+ s'applaudir des sifflets qui l'avaient forcé d'y
+ renoncer.»]
+
+ [Note 399: Le comte de Provence avait accordé son
+ patronage à une société qui se proposait de
+ naturaliser en France la musique des _Opera-buffa_
+ d'Italie. En attendant la construction d'une salle
+ nouvelle, la compagnie italienne s'établit aux
+ Tuileries, dans la _salle des Machines_, où elle
+ donna sa première représentation, le 26 janvier
+ 1789. On y remarquait Raffanelli, Rovedino,
+ Mandini, Viganoni; Mmes Baletti, Mandini et
+ Morichelli. Jamais chanteurs plus accomplis ne
+ s'étaient fait entendre à Paris.--Obligés de
+ quitter les Tuileries, par suite de l'installation
+ de la famille royale à Paris, au lendemain des
+ journées d'octobre, les chanteurs italiens
+ donnèrent leur dernière représentation à la salle
+ des Machines le 23 décembre 1789. Du 10 janvier
+ 1790 au 1er janvier 1791, ils jouèrent dans une
+ méchante petite salle, nommée _Théâtre des
+ Variétés_, sise à la foire Saint-Germain. Le 6
+ janvier 1791, ils prirent possession de la salle
+ construite pour eux rue Feydeau et qui reçut le nom
+ de _Théâtre de Monsieur_, titre bientôt remplacé,
+ le 4 juillet 1791, par celui de _Théâtre de la rue
+ Feydeau_.]
+
+ [Note 400: Mme Dugazon, Mme Saint-Aubin et Carline
+ étaient les trois meilleures actrices du
+ _Théâtre-Italien_, rue Favart, qui allait bientôt
+ s'appeler l'_Opéra-Comique
+ National_.--Louise-Rosalie _Lefèvre_, femme de
+ l'acteur Dugazon, de la Comédie-Française, était
+ née à Berlin en 1755; elle mourut à Paris en 1821.
+ Deux emplois ont gardé son nom au théâtre: les
+ _jeunes Dugazon_ et les _mères
+ Dugazon_.--_Saint-Aubin_ (Jeanne-Charlotte
+ _Schroeder_, dame _d'Herbey_, dite Mme), née en
+ 1764, morte en 1850. Depuis ses débuts (29 juin
+ 1786) jusqu'en 1808, époque à laquelle elle prit sa
+ retraite, elle tint le premier rang parmi le
+ personnel féminin de la salle Favart. Elle a laissé
+ son nom à l'emploi des ingénues de l'Opéra-Comique,
+ que l'on appelle encore aujourd'hui l'emploi des
+ _Saint-Aubin_.--_Carline_, la charmante soubrette
+ du Théâtre-Italien, s'appelait de son vrai nom
+ Marie-Gabrielle Malagrida. Elle avait débuté en
+ 1780 et réussissait mieux dans la comédie que dans
+ l'opéra-comique, ayant peu de voix. Femme du
+ danseur Nivelon, de l'Opéra, elle se retira du
+ théâtre en 1801 et mourut en 1818, à 55 ans.]
+
+ [Note 401: Chateaubriand commet à son sujet une
+ petite erreur. Il parle ici des théâtres en 1789 et
+ 1790: Mlle Olivier était morte le 21 septembre
+ 1787, à 23 ans.]
+
+Les promenades au boulevard du Temple et à celui des Italiens,
+surnommé _Coblentz_, les allées du jardin des Tuileries, étaient
+inondées de femmes pimpantes: trois jeunes filles de Grétry y
+brillaient, blanches et roses comme leur parure: elles moururent
+bientôt toutes trois. «Elle s'endormit pour jamais, dit Grétry en
+parlant de sa fille aînée, assise sur mes genoux, aussi belle que
+pendant sa vie.» Une multitude de voitures sillonnaient les carrefours
+où barbotaient les sans-culottes, et l'on trouvait la belle madame de
+Buffon[402], assise seule dans un phaéton du duc d'Orléans, stationné
+à la porte de quelque club.
+
+ [Note 402: _Buffon_ (Marguerite-Françoise de
+ Bouvier de Cépoy, comtesse de), née en 1767, morte
+ en 1808. Femme de Georges-Louis-Marie Leclerc,
+ comte de Buffon, fils du grand écrivain, elle fut
+ la maîtresse affichée du duc d'Orléans
+ (Philippe-Égalité), dont elle eut un fils, tué sous
+ l'Empire en Espagne, où il servait comme officier
+ supérieur dans l'armée anglaise. Son mari, le comte
+ de Buffon, fut guillotiné le 10 juillet 1794. Elle
+ se remaria à Rome, en 1798, avec un banquier
+ strasbourgeois, M. Renouard de Bussières. Sur Mme
+ de Buffon et son rôle pendant la Révolution, les
+ _Mémoires_ du conventionnel Choudieu renferment (p.
+ 475) les détails suivants: «Elle était la maîtresse
+ de Philippe-Égalité; elle demeurait chez le marquis
+ de Sillery, mari de Mme de Genlis; il y avait table
+ ouverte dans cette maison pour tous les députés.
+ Cette dame était jeune, aimable et jolie; et malgré
+ tous ces avantages, quoique secondée par
+ l'ex-constituant Voidel, homme très adroit, elle
+ n'a pas fait beaucoup de prosélytes au parti
+ d'Orléans, mais elle a essayé d'en faire.»]
+
+[Illustration: MADAME DE STAËL]
+
+L'élégance et le goût de la société aristocratique se retrouvaient
+à l'hôtel de La Rochefoucauld, aux soirées de mesdames de Poix, (p. 297)
+d'Hénin, de Simiane, de Vaudreuil, dans quelques salons de la haute
+magistrature, restés ouverts. Chez M. Necker, chez M. le comte de
+Montmorin, chez les divers ministres, se rencontraient (avec madame
+de Staël[403], la duchesse d'Aiguillon, mesdames de Beaumont[404]--et
+de Sérilly[405]) toutes les nouvelles illustrations de la (p. 298)
+France, et toutes les libertés des nouvelles moeurs. Le cordonnier, en
+uniforme d'officier de la garde nationale, prenait à genoux la mesure
+de votre pied; le moine, qui le vendredi traînait sa robe noire ou
+blanche, portait le dimanche le chapeau rond et l'habit bourgeois; le
+capucin, rasé, lisait le journal à la guinguette, et dans un cercle de
+femmes folles paraissait une religieuse gravement assise: c'était une
+tante ou une soeur mise à la porte de son monastère. La foule visitait
+ces couvents ouverts au monde, comme les voyageurs parcourent à
+Grenade, les salles abandonnées de l'Alhambra, ou comme ils s'arrêtent
+à Tibur, sous les colonnes du temple de la Sibylle.
+
+ [Note 403: _Staël-Holstein_ (Anne-Louise-Germaine
+ _Necker_, baronne de), née à Paris le 22 avril
+ 1766, morte dans cette ville le 14 juillet 1817.]
+
+ [Note 404: _Beaumont_
+ (Pauline-Marie-Michelle-Frédérique-Ulrique de
+ Montmorin-Saint-Hérem, comtesse de), née à
+ Meussy-l'Évêque en Champagne, le 15 août 1768. Elle
+ avait épousé, le 25 septembre 1786, en
+ Saint-Sulpice de Paris, _Christophe-François_ de
+ Beaumont, fils du marquis _Jacques_ de Beaumont et
+ de Claire-Marguerite Riché de Beaupré,--et non,
+ comme le dit à tort M. Bardoux (_la comtesse
+ Pauline de Beaumont_, p. 27),
+ Christophe-Armand-Paul-Alexandre de Beaumont,
+ marquis d'Auty, fils du marquis Christophe de
+ Beaumont et de Marie-Claude de Baynac. Mme de
+ Beaumont mourut à Rome en 1803, comme on le verra
+ dans la suite des _Mémoires_.]
+
+ [Note 405: _Sérilly_ (Anne-Louise _Thomas_, dame
+ de), cousine de Mme de Beaumont. Elle avait épousé
+ Antoine-Jean-François de _Megret de Sérilly_,
+ trésorier de l'extraordinaire des guerres. Le 21
+ floréal an II (10 mai 1794), le jour même où Mme
+ Élisabeth porta sa tête sur l'échafaud, elle fut
+ condamnée à mort, ainsi que son mari et M. Megret
+ d'Etigny, son beau-frère. Le _Moniteur_ du 23
+ floréal (12 mai) l'indique comme ayant été
+ guillotinée. Elle échappa cependant. Comme elle
+ était enceinte, il fut sursis à son exécution. Son
+ extrait mortuaire n'en fut pas moins dressé, et ce
+ fut, cet extrait mortuaire à la main, qu'elle
+ comparut, le 29 germinal an III (18 avril 1795),
+ dans le procès de Fouquier-Tinville: «J'ai vu là
+ mon mari, dit-elle; j'y vois aujourd'hui ses
+ assassins et ses bourreaux. Voici mon extrait
+ mortuaire, il est du 21 floréal, jour de notre
+ jugement à mort; il m'a été délivré par la police
+ municipale de Paris.» Dans le courant de l'année
+ 1795, elle épousa, en secondes noces, François de
+ Pange, l'ami d'André Chénier, qui la laissa veuve,
+ pour la seconde fois, dans les premiers jours de
+ septembre 1796. (Voir, en tête des _OEuvres de
+ François de Pange_, la notice de M. L. Becq de
+ Fouquières.)]
+
+Du reste, force duels et amours, liaisons de prison et fraternité de
+politique, rendez-vous mystérieux parmi des ruines, sous un ciel
+serein, au milieu de la paix et de la poésie de la nature; promenades
+écartées, silencieuses, solitaires, mêlées de serments éternels et de
+tendresses indéfinissables, au sourd fracas d'un monde qui fuyait, au
+bruit lointain d'une société croulante qui menaçait de sa chute ces
+félicités placées au pied des événements. Quand on s'était perdu de
+vue vingt-quatre heures, on n'était pas sûr de se retrouver jamais.
+Les uns s'engageaient dans les routes révolutionnaires, les autres
+méditaient la guerre civile; les autres partaient pour l'Ohio, (p. 299)
+où ils se faisaient précéder de plans de châteaux à bâtir chez les
+sauvages; les autres allaient rejoindre les princes: tout cela
+allègrement, sans avoir souvent un sou dans sa poche: les royalistes
+affirmant que la chose finirait un de ces matins par un arrêt du
+parlement, les patriotes, tout aussi légers dans leurs espérances,
+annonçant le règne de la paix et du bonheur avec celui de la liberté.
+On chantait:
+
+ La sainte chandelle d'Arras,
+ Le flambeau de la Provence,
+ S'ils ne nous éclairent pas,
+ Mettent le feu dans la France;
+ On ne peut pas les toucher,
+ Mais on espère les moucher.
+
+Et voilà comme on jugeait Robespierre et Mirabeau! «Il est aussi peu
+en la puissance de toute faculté terrienne, dit l'Estoile, d'engarder
+le peuple françois de parler, que d'enfouir le soleil en terre ou
+l'enfermer dedans un trou.»
+
+Le palais des Tuileries, grande geôle remplie de condamnés, s'élevait
+au milieu de ces fêtes de la destruction. Les sentenciés jouaient
+aussi en attendant la _charrette_, la _tonte_, la _chemise rouge_
+qu'on avait mise à sécher, et l'on voyait à travers les fenêtres les
+éblouissantes illuminations du cercle de la reine.
+
+Des milliers de brochures et de journaux pullulaient; les satires et
+les poèmes, les chansons des _Actes des Apôtres_[406], répondaient à
+l'_Ami du peuple_ ou au _Modérateur_ du club monarchien, rédigé (p. 300)
+par Fontanes[407]; Mallet du Pan[408], dans la partie politique du
+_Mercure_, était en opposition avec la Harpe et Chamfort dans la
+partie littéraire du même journal. Champcenetz, le marquis de Bonnay,
+Rivarol, Mirabeau le cadet (le Holbein d'épée, qui leva sur le Rhin la
+légion des hussards de la Mort), Honoré Mirabeau l'aîné, s'amusaient à
+faire, en dînant, des caricatures et le _Petit Almanach des grands
+hommes_[409]: Honoré allait ensuite proposer la loi martiale ou la
+saisie des biens du clergé. Il passait la nuit chez madame Le Jay[410]
+après avoir déclaré qu'il ne sortirait de l'Assemblée nationale que
+par la puissance des baïonnettes. _Égalité_ consultait le diable (p. 301)
+dans les carrières de Montrouge, et revenait au jardin de Monceau
+présider les orgies dont Laclos[411] était l'ordonnateur. Le futur
+régicide ne dégénérait point de sa race: double prostitué, la débauche
+le livrait épuisé à l'ambition. Lauzun[412], déjà fané, soupait dans
+sa petite maison à la barrière du Maine avec des danseuses de l'Opéra,
+entre-caressées de MM. de Noailles, de Dillon, de Choiseul, de
+Narbonne, de Talleyrand, et de quelques autres élégances du jour dont
+il nous reste deux ou trois momies.
+
+ [Note 406: Ce pamphlet périodique, qui renfermait
+ en effet des satires, des poèmes et des chansons, a
+ paru de novembre 1789 à octobre 1791. Ses
+ principaux rédacteurs étaient Peltier, Rivarol,
+ Champcenetz, Mirabeau le jeune, le marquis de
+ Bonnay, François Suleau, Montlosier, Bergasse, etc.
+ La collection des _Actes des Apôtres_ comprend 311
+ numéros, réunis en onze volumes in-8°, dont chacun
+ est appelé _version_ et contient 30 numéros, une
+ introduction et une planche gravée. Il en existe
+ une édition contrefaite en vingt volumes in-12.]
+
+ [Note 407: _Le Journal de la Ville et des Provinces
+ ou le_ MODÉRATEUR, par M. de Fontanes, avait
+ commencé de paraître le 1er octobre 1789.]
+
+ [Note 408: Jacques _Mallet du Pan_ (1749-1800),
+ rédacteur politique du _Mercure de France_.
+ Sainte-Beuve a dit de lui: «Comme journaliste et
+ comme publiciste, dans cette rude fonction de
+ saisir, d'embrasser au passage des événements
+ orageux et compliqués qui se déroulent et se
+ précipitent, nul n'a eu plus souvent raison, plume
+ en main, que lui.» (_Causeries du lundi_, tome IV,
+ p. 361-394).]
+
+ [Note 409: Le vrai titre de ce spirituel pamphlet,
+ paru en 1791, est celui-ci: _Petit dictionnaire des
+ grands hommes et des grandes choses qui ont rapport
+ à la Révolution_, composé par une société
+ d'aristocrates.]
+
+ [Note 410: Femme du libraire Le Jay, l'éditeur de
+ Mirabeau. Sur les relations du grand orateur avec
+ Mme Le Jay, voir les tomes III et IV des _Mirabeau_
+ par Louis de Loménie.]
+
+ [Note 411: _Laclos_ Pierre-Ambroise-François
+ _Choderlos_ de, l'auteur des _Liaisons
+ dangereuses_, né en 1741 à Amiens. Rédacteur du
+ _Journal des Amis de la Constitution_ (du 1er
+ novembre 1790 au 20 septembre 1791), maréchal de
+ camp en 1792, il servait à l'armée de Naples comme
+ inspecteur général d'artillerie, lorsqu'il mourut à
+ Tarente le 5 novembre 1803.]
+
+ [Note 412: Le duc de _Lauzun_ (Armand-Louis de
+ Gontaut-Biron) devint duc de Biron en 1788. Élu
+ député de la noblesse aux États-Généraux par la
+ sénéchaussée du Quercy, il embrassa avec ardeur les
+ idées nouvelles et fut successivement promu
+ maréchal de camp (13 janvier 1792), général en chef
+ de l'armée du Rhin (9 juillet 1792), commandant de
+ l'armée des Côtes de la Rochelle (15 mai
+ 1793).--Guillotiné le 31 décembre 1793.]
+
+La plupart des courtisans, célèbres par leur immoralité, à la fin du
+règne de Louis XV et pendant le règne de Louis XVI, étaient enrôlés
+sous le drapeau tricolore: presque tous avaient fait la guerre
+d'Amérique et barbouillé leurs cordons des couleurs républicaines. La
+Révolution les employa tant qu'elle se tint à une médiocre hauteur;
+ils devinrent même les premiers généraux de ses armées. Le duc de
+Lauzun, le romanesque amoureux de la princesse Czartoriska, le coureur
+de femmes sur les grands chemins, le Lovelace qui _avait_ celle-ci et
+puis qui _avait_ celle-là, selon le noble et chaste jargon de la (p. 302)
+cour, le duc de Lauzun, devenu duc de Biron, commandant pour la
+Convention dans la Vendée: quelle pitié! Le baron de Besenval[413],
+révélateur menteur et cynique des corruptions de la haute société,
+mouche du coche des puérilités de la vieille monarchie expirante, ce
+lourd baron compromis dans l'affaire de la Bastille, sauvé par M.
+Necker et par Mirabeau, uniquement parce qu'il était Suisse: quelle
+misère! Qu'avaient à faire de pareils hommes avec de pareils
+événements? Quand la Révolution eut grandi, elle abandonna avec dédain
+les frivoles apostats du trône: elle avait eu besoin de leurs vices,
+elle eut besoin de leurs têtes: elle ne méprisait aucun sang, pas même
+celui de la du Barry.
+
+ [Note 413: Pierre-Victor, baron de _Besenval_, né
+ en 1722 à Soleure, mort le 2 juin 1791. Ses
+ _Mémoires_, publiés par le vicomte de Ségur
+ (1805-1807), 4 vol. in-8°, ont été désavoués par la
+ famille.]
+
+ * * * * *
+
+L'année 1790 compléta les mesures ébauchées de l'année 1780. Le bien
+de l'Église, mis d'abord sous la main de la nation, fut confisqué, la
+constitution civile du clergé décrétée, la noblesse abolie.
+
+Je n'assistais pas à la fédération de juillet 1790: une indisposition
+assez grave me retenait au lit; mais je m'étais fort amusé auparavant
+aux brouettes du Champ de Mars. Madame de Staël a merveilleusement
+décrit cette scène[414]. Je regretterai toujours de n'avoir pas vu M.
+de Talleyrand dire la messe servie par l'abbé Louis[415], comme (p. 303)
+de ne l'avoir pas vu, le sabre au côté, donner audience à l'ambassadeur
+du Grand Turc.
+
+ [Note 414: _Considérations sur les principaux
+ événements de la Révolution française_, par Mme de
+ Staël, seconde partie, chapitre XVI: _De la
+ Fédération du 14 juillet 1790_.]
+
+ [Note 415: _Louis_ Joseph-Dominique, baron, né à
+ Toul le 13 novembre 1755, mort à Bry-sur-Marne le
+ 26 août 1837. Après avoir reçu les ordres mineurs,
+ il acheta en 1779 une charge de conseiller-clerc au
+ Parlement de Paris, où l'on remarqua bientôt ses
+ aptitudes en matière financière. Lorsque l'évêque
+ d'Autun, le 14 juillet 1790, célébra solennellement
+ la messe au Champ de Mars sur l'autel de la Patrie,
+ il avait l'abbé Louis pour diacre. Ministre des
+ finances, du 1er avril 1814 au 20 mars 1815, le
+ baron Louis reprit plus tard ce portefeuille à cinq
+ reprises différentes, sous Louis XVIII et sous
+ Louis-Philippe.]
+
+Mirabeau déchut de sa popularité dans l'année 1790; ses liaisons avec
+la Cour étaient évidentes. M. Necker résigna le ministère et se
+retira, sans que personne eût envie de le retenir[416]. Mesdames,
+tante du roi, partirent pour Rome avec un passe-port de l'Assemblée
+nationale[417]. Le duc d'Orléans, revenu d'Angleterre, se déclara le
+très humble et très obéissant serviteur du roi. Les sociétés des Amis
+de la Constitution, multipliées sur le sol, se rattachaient à Paris à
+la société mère, dont elles recevaient les inspirations et exécutaient
+les ordres.
+
+ [Note 416: Necker se retira le 4 septembre 1790.]
+
+ [Note 417: Le 20 février 1791 _Moniteur_ du 22
+ février.]
+
+La vie publique rencontrait dans mon caractère des dispositions
+favorables: ce qui se passait en commun m'attirait, parce que dans la
+foule je regardais ma solitude et n'avais point à combattre ma
+timidité. Cependant les salons, participant du mouvement universel,
+étaient un peu moins étrangers à mon allure, et j'avais, malgré moi,
+fait des connaissances nouvelles.
+
+La marquise de Villette s'était trouvée sur mon chemin. Son (p. 304)
+mari[418], d'une réputation calomniée, écrivait, avec Monsieur, frère
+du roi, dans le _Journal de Paris_. Madame de Villette, charmante
+encore, perdit une fille de seize ans, plus charmante que sa mère, et
+pour laquelle le chevalier de Parny fit ces vers dignes de
+l'_Anthologie_:
+
+ Au ciel elle a rendu sa vie,
+ Et doucement s'est endormie,
+ Sans murmurer contre ses lois:
+ Ainsi le sourire s'efface,
+ Ainsi meurt sans laisser de trace
+ Le chant d'un oiseau dans les bois.
+
+ [Note 418: Charles-Michel, marquis de _Villette_,
+ né le 4 décembre 1736, député de l'Oise à la
+ Convention, il vota, dans le procès de Louis XVI,
+ pour la réclusion et le bannissement à l'époque de
+ la paix. Il mourut, le 9 juillet 1793, dans son
+ hôtel de la rue de Beaune.]
+
+Mon régiment, en garnison à Rouen, conserva sa discipline assez tard.
+Il eut un engagement avec le peuple au sujet de l'exécution du
+comédien Bordier[419], qui subit le dernier arrêt de la (p. 305)
+puissance parlementaire; pendu la veille, héros le lendemain, s'il eût
+vécu vingt-quatre heures de plus. Mais, enfin, l'insurrection se mit
+parmi les soldats de Navarre. Le marquis de Mortemart émigra; les
+officiers le suivirent. Je n'avais ni adopté ni rejeté les nouvelles
+opinions; aussi peu disposé à les attaquer qu'à les servir, je ne
+voulus ni émigrer ni continuer la carrière militaire: je me retirai.
+
+ [Note 419: Le comédien Bordier, célèbre à Paris
+ dans le rôle d'Arlequin, était en représentation à
+ Rouen, lorsque, dans la nuit du 3 au 4 août 1789,
+ assisté d'un avocat de Lisieux, nommé Jourdain, il
+ se mit à la tête d'une émeute. L'hôtel de
+ l'intendant, M. de Maussion, fut pillé, les
+ bureaux-recettes, les barrières de la ville, le
+ bureau des aides, tous les bâtiments où l'on
+ percevait les droits du roi furent pillés. «De
+ grands feux s'allument, dit M. Taine, dans les rues
+ et sur la place du Vieux-Marché; on y jette
+ pêle-mêle des meubles, des habits, des papiers et
+ des batteries de cuisine; des voitures sont
+ traînées et précipitées dans la Seine. C'est
+ seulement lorsque l'hôtel de ville est envahi que
+ la garde nationale, prenant peur, se décida à
+ saisir Bordier et quelques autres. Mais le
+ lendemain, au cri de _Carabo_, et sous la conduite
+ de Jourdain, la Conciergerie est forcée, Bordier
+ est délivré, et l'Intendance avec les bureaux est
+ saccagée une seconde fois. Lorsqu'enfin les deux
+ coquins sont pris et menés à la potence, la
+ populace est si bien pour eux qu'on est forcé, pour
+ la maintenir, de braquer contre elle des canons
+ chargés. » (_La Révolution_, tome I, page 84.)--Le
+ 28 brumaire an II (18 novembre 1793), sur la motion
+ du conventionnel Dubois-Crancé, la Société des
+ Jacobins arrêta qu'il serait demandé à la
+ Convention d'accorder une pension au fils de
+ Bordier. Le _Moniteur_ du 11 frimaire suivant (1er
+ décembre) constate «qu'une fête vient d'être
+ célébrée à Rouen, en l'honneur de Jourdain et
+ Bordier, victimes de l'aristocratie, dont la
+ mémoire est réhabilitée.»]
+
+Dégagé de tous liens, j'avais, d'une part, des disputes assez vives
+avec mon frère et le président de Rosambo; de l'autre, des discussions
+non moins aigres avec Ginguené, La Harpe et Chamfort. Dès ma jeunesse,
+mon impartialité politique ne plaisait à personne. Au surplus, je
+n'attachais d'importance aux questions soulevées alors que par des
+idées générales de liberté et de dignité humaines; la politique
+personnelle m'ennuyait; ma véritable vie était dans des régions plus
+hautes.
+
+Les rues de Paris, jour et nuit encombrées de peuple, ne me
+permettaient plus mes flâneries. Pour retrouver le désert, je me
+réfugiais au théâtre: je m'établissais au fond d'une loge, et laissais
+errer ma pensée aux vers de Racine, à la musique de Sacchini, ou aux
+danses de l'Opéra. Il faut que j'aie vu intrépidement vingt fois (p. 306)
+de suite, aux Italiens[420], la _Barbe-bleue_ et le _Sabot perdu_[421],
+m'ennuyant pour me désennuyer, comme un hibou dans un trou de mur;
+tandis que la monarchie tombait, je n'entendais ni le craquement des
+voûtes séculaires, ni les miaulements du vaudeville, ni la voix tonnante
+de Mirabeau à la tribune, ni celle de Colin qui chantait à Babet sur
+le théâtre:
+
+ Qu'il pleuve, qu'il vente ou qu'il neige,
+ Quand la nuit est longue, on l'abrège.
+
+ [Note 420: Le Théâtre-Italien était situé entre les
+ rues Favart et Marivaux. On y jouait des comédies
+ et des opéras-comiques. Malgré le nom de ce
+ théâtre, les pièces et les acteurs étaient
+ français. En 1792, il prit le nom d'_Opéra-Comique
+ National_; il a été brûlé le 25 mai 1887.]
+
+ [Note 421: _Raoul Barbe-Bleue_, comédie en trois
+ actes, mêlée d'ariettes, paroles de Sedaine,
+ représentée pour la première fois, sur le
+ Théâtre-Italien, au commencement de 1789.--_Le
+ Sabot perdu_, opéra-comique en un acte, mêlé
+ d'ariettes, était de date plus ancienne. Bien qu'il
+ eût paru sous les noms de Duni et de Sedaine, il
+ était en réalité de Cazotte, non seulement pour les
+ paroles, mais encore pour la plus grande partie de
+ la musique. Voir les _OEuvres de Cazotte_, tome III.]
+
+M. Monet, directeur des mines, et sa jeune fille, envoyés par madame
+Ginguené, venaient quelquefois troubler ma sauvagerie: mademoiselle
+Monet se plaçait sur le devant de la loge; je m'asseyais moitié
+content, moitié grognant, derrière elle. Je ne sais si elle me
+plaisait, si je l'aimais; mais j'en avais bien peur. Quand elle était
+partie, je la regrettais, en étant plein de joie de ne la voir plus.
+Cependant j'allais quelquefois, à la sueur de mon front, la chercher
+chez elle, pour l'accompagner à la promenade: je lui donnais le (p. 307)
+bras, et je crois que je serrais un peu le sien.
+
+Une idée me dominait, l'idée de passer aux États-Unis: il fallait un
+but utile à mon voyage; je me proposais de découvrir (ainsi que je
+l'ai dit dans ces _Mémoires_ et dans plusieurs de mes ouvrages) le
+passage au nord-ouest de l'Amérique. Ce projet n'était pas dégagé de
+ma nature poétique. Personne ne s'occupait de moi; j'étais alors,
+ainsi que Bonaparte, un mince sous-lieutenant tout à fait inconnu;
+nous partions, l'un et l'autre, de l'obscurité à la même époque, moi
+pour chercher ma renommée dans la solitude, lui sa gloire parmi les
+hommes. Or, ne m'étant attaché à aucune femme, ma sylphide obsédait
+encore mon imagination. Je me faisais une félicité de réaliser avec
+elle mes courses fantastiques dans les forêts du Nouveau Monde. Par
+l'influence d'une autre nature, ma fleur d'amour, mon fantôme sans nom
+des bois de l'Armorique, est devenue _Atala_ sous les ombrages de la
+Floride.
+
+M. de Malesherbes me montait la tête sur ce voyage, j'allais le voir
+le matin; le nez collé sur des cartes, nous comparions les différents
+dessins de la coupole arctique; nous supputions les distances du
+détroit de Behring au fond de la baie d'Hudson; nous lisions les
+divers récits des navigateurs et voyageurs anglais, hollandais,
+français, russes, suédois, danois; nous nous enquérions des chemins à
+suivre par terre pour attaquer le rivage de la mer polaire; nous
+devisions des difficultés à surmonter, des précautions à prendre
+contre la rigueur du climat, les assauts des bêtes et le manque de
+vivres. Cet homme illustre me disait: «Si j'étais plus jeune, (p. 308)
+je partirai avec vous, je m'épargnerais le spectacle que m'offrent ici
+tant de crimes, de lâchetés et de folies. Mais à mon âge il faut
+mourir où l'on est. Ne manquez pas de m'écrire par tous les vaisseaux,
+de me mander vos progrès et vos découvertes: je les ferai valoir
+auprès des ministres. C'est bien dommage que vous ne sachiez pas la
+botanique!» Au sortir de ces conversations, je feuilletais Tournefort,
+Duhamel, Bernard de Jussieu, Grew, Jacquin, le _Dictionnaire_ de
+Rousseau, les Flores élémentaires; je courais au Jardin du Roi, et
+déjà je me croyais un Linné[422].
+
+ [Note 422: De ces études botaniques qui avaient
+ préparé son voyage au nouveau monde, il était resté
+ à Chateaubriand une connaissance assez étendue des
+ plantes; et ses contemplations de la nature, comme
+ ses promenades solitaires, avaient accru sa
+ science: «Quand nous errions, dit M. de Marcellus
+ (_Chateaubriand et son temps_, p. 44) dans les
+ grands espaces presque déserts, autour de Londres,
+ il s'amusait à me montrer dans les prairies de
+ _Regent's-Park_, ou sous les bois de _Kensington_,
+ quelques-unes des fleurs, ses anciennes amies de
+ Combourg, retrouvées dans les forêts de l'Amérique,
+ mais il citait moins Linné que Virgile, car il
+ savait les _Géorgiques_ par coeur. «--Voici,» me
+ dit-il un jour, «l'avoine stérile, _steriles
+ dominantur avenæ_. Mais Virgile veut parler ici de
+ l'avoine folle et sauvage, et elle n'est pas
+ stérile; car les Indiens la récoltent en Amérique;
+ j'en ai vu des moissons naturelles aussi hautes et
+ épaisses que nos champs de blé. Là, au lieu de la
+ main des hommes, c'est la Providence qui la sème.
+ Regardez ce chardon épineux, _segnisque horreret in
+ arvis carduus_, et il n'est pas _segnis_, parce
+ qu'il serait lent et paresseux à croître; mais bien
+ au contraire parce qu'il rapporte aussi peu que les
+ terres où il s'élève: _neu segnes faceant terræ_,
+ a dit aussi Virgile, ici la grande centaurée,
+ _graveolentia centaurea_, que j'ai cueillie sur les
+ raines de Lacédémone; plus loin le _cerinthæ_
+ _ignobile gramen_, périphrase pour laquelle
+ j'aurais à gronder un peu le poète latin, car je
+ veux y retrouver notre gentille pâquerette, qui
+ certes n'a rien d'ignoble.»]
+
+Enfin, au mois de janvier 1791, je pris sérieusement mon parti. (p. 309)
+Le chaos augmentait: il suffisait de porter un nom _aristocrate_ pour
+être exposé aux persécutions: plus votre opinion était consciencieuse
+et modérée, plus elle était suspecte et poursuivie. Je résolus donc
+de lever mes tentes: je laissai mon frère et mes soeurs à Paris et
+m'acheminai vers la Bretagne.
+
+Je rencontrai, à Fougères, le marquis de la Rouërie: je lui demandai
+une lettre pour le général Washington. Le _colonel Armand_ (nom qu'on
+donnait au marquis en Amérique) s'était distingué dans la guerre de
+l'indépendance américaine. Il se rendit célèbre, en France, par la
+conspiration royaliste qui fit des victimes si touchantes dans la
+famille des Desilles[423]. Mort en organisant cette conspiration, il
+fut exhumé, reconnu, et causa le malheur de ses hôtes et de ses amis.
+Rival de La Fayette et de Lauzun, devancier de La Roche-jaquelin, le
+marquis de la Rouërie avait plus d'esprit qu'eux; il s'était plus
+souvent battu que le premier; il avait enlevé des actrices à l'Opéra,
+comme le second; il serait devenu le compagnon d'armes du troisième.
+Il fourrageait les bois, en Bretagne, avec un major américain[424], et
+accompagné d'un singe assis sur la croupe de son cheval. Les écoliers
+de droit de Rennes l'aimaient, à cause de sa hardiesse d'action et de
+sa liberté d'idées: il avait été un des douze gentilshommes bretons
+mis à la Bastille. Il était élégant de taille et de manières, (p. 310)
+brave de mine, charmant de visage, et ressemblait aux portraits des
+jeunes seigneurs de la Ligue.
+
+ [Note 423: Angélique-Françoise _Desilles_, dame de
+ _La Fonchais_, soeur d'André Desilles, le héros de
+ Nancy, née à Saint-Malo le 16 mai 1769. Elle fut
+ guillotinée, le 13 juin 1793, en même temps que son
+ beau-frère Michel-Julien Picot de Limoëlan. La
+ soeur d'André Desilles mourut avec un admirable
+ courage.]
+
+ [Note 424: Le major américain Chafner. Voyez sur
+ lui la note 2 de la page 115.]
+
+Je choisis Saint-Malo pour m'embarquer, afin d'embrasser ma mère. Je
+vous ai dit au troisième livre de ces _Mémoires_, comment je passai
+par Combourg, et quels sentiments m'oppressèrent. Je demeurai deux
+mois à Saint-Malo, occupé des préparatifs de mon voyage, comme jadis
+de mon départ projeté pour les Indes.
+
+Je fis marché avec un capitaine nommé Dujardin[425]: Il devait
+transporter à Baltimore l'abbé Nagot, supérieur du séminaire de
+Saint-Sulpice, et plusieurs séminaristes, sous la conduite de leur
+chef[426]. Ces compagnons de voyage m'auraient mieux convenu (p. 311)
+quatre ans plus tôt: de chrétien zélé que j'avais été, j'étais devenu
+un esprit fort, c'est-à-dire un esprit faible. Ce changement dans mes
+opinions religieuses s'était opéré par la lecture des livres
+philosophiques. Je croyais, de bonne foi, qu'un esprit religieux était
+paralysé d'un côté, qu'il y avait des vérités qui ne pouvaient arriver
+jusqu'à lui, tout supérieur qu'il pût être d'ailleurs. Ce benoît
+orgueil me faisait prendre le change; je supposais dans l'esprit
+religieux cette absence d'une faculté qui se trouve précisément dans
+l'esprit philosophique: l'intelligence courte croit tout voir, parce
+qu'elle reste les yeux ouverts; l'intelligence supérieure consent à
+fermer les yeux, parce qu'elle aperçoit tout en dedans. Enfin, une
+chose m'achevait: le désespoir sans cause que je portais au fond du
+coeur.
+
+ [Note 425: Les recherches faites par M. Ch. Cunat
+ aux Archives de la Marine, ont constaté
+ l'exactitude de tous les détails donnés ici par
+ Chateaubriand. Il s'embarqua à bord du brick le
+ _Saint-Pierre_ de 160 tonneaux, capitaine Dujardin
+ Pinte-de-Vin, allant aux îles Saint-Pierre et
+ Miquelon, d'où il devait relever pour Baltimore
+ (Ch. Cunat, _op. cit._).]
+
+ [Note 426: François-Charles _Nagot_, (et non
+ Nagault, comme l'a écrit Chateaubriand) n'était pas
+ supérieur du séminaire de St-Sulpice; il était
+ supérieur à Paris de la communauté des Robertins,
+ une des annexes du séminaire de Saint-Sulpice.
+ Désigné par M. Emery pour être supérieur du
+ séminaire que les Sulpiciens projetaient d'établir
+ à Baltimore, il s'embarqua à Saint-Malo sur le
+ _Saint-Pierre_, emmenant avec lui trois jeunes
+ prêtres de la Compagnie de Saint-Sulpice, MM.
+ Tessier, Antoine Garnier et Levadoux. Arrivés à
+ Baltimore le 10 juillet 1791, l'abbé Nagot y
+ installa, dès le mois de septembre suivant, le
+ séminaire de Sainte-Marie, le premier et le plus
+ renommé séminaire des États-Unis. En 1822, le pape
+ Pie VII érigea le collège de Sainte-Marie en
+ Université catholique, avec pouvoir de conférer des
+ grades ayant la même valeur que ceux qui se donnent
+ à Rome et dans les autres universités du monde
+ chrétien. M. Nagot mourut en 1816 dans cette maison
+ qu'il avait fondée et qu'il laissait prospère,
+ après l'avoir conduite à travers les difficultés
+ inséparables de tout commencement. (Voir _Élisabeth
+ Seton et les commencements de l'Église catholique
+ aux États-Unis_, par _Mme de Barberey_, 4me
+ édition, tome II, p. 482.)]
+
+Une lettre de mon frère a fixé dans ma mémoire la date de mon départ:
+il écrivait de Paris à ma mère, en lui annonçant la mort de Mirabeau.
+Trois jours après l'arrivée de cette lettre, je rejoignis en rade le
+navire sur lequel mes bagages étaient chargés[427]. On leva (p. 312)
+l'ancre, moment solennel parmi les navigateurs. Le soleil se couchait
+quand le pilote côtier nous quitta, après nous avoir mis hors des
+passes. Le temps était sombre, la brise molle, et la houle battait
+lourdement les écueils à quelques encablures du vaisseau.
+
+ [Note 427: Ici encore se vérifie la minutieuse
+ exactitude à laquelle Chateaubriand s'est astreint
+ dans la rédaction de ses _Mémoires_. Mirabeau est
+ mort le 2 avril 1791. Les lettres mettant alors
+ environ trois jours pour aller de Paris à
+ Saint-Malo, madame de Chateaubriand a donc dû
+ recevoir la lettre de son fils aîné le 5 avril.
+ Trois jours après, c'était le 8 avril... C'est
+ justement le 8 avril que l'abbé Nagot--et
+ Chateaubriand avec lui--s'embarquèrent sur le
+ _Saint-Pierre_. (Voir _Élisabeth Seton_, tome II,
+ p. 483.)]
+
+Mes regards restaient attachés sur Saint-Malo. Je venais d'y laisser
+ma mère tout en larmes. J'apercevais les clochers et les dômes des
+églises où j'avais prié avec Lucile, les murs, les remparts, les
+forts, les tours, les grèves où j'avais passé mon enfance avec Gesril
+et mes camarades de jeux; j'abandonnais ma patrie déchirée,
+lorsqu'elle perdait un homme que rien ne pouvait remplacer. Je
+m'éloignais également incertain des destinées de mon pays et des
+miennes: qui périrait de la France ou de moi? Reverrai-je jamais cette
+France et ma famille?
+
+Le calme nous arrêta avec la nuit au débouquement de la rade; les feux
+de la ville et les phares s'allumèrent: ces lumières qui tremblaient
+sous mon toit paternel semblaient à la fois me sourire et me dire
+adieu, en m'éclairant parmi les rochers, les ténèbres de la nuit et
+l'obscurité des flots.
+
+Je n'emportais que ma jeunesse et mes illusions; je désertais un monde
+dont j'avais foulé la poussière et compté les étoiles, pour un monde
+de qui la terre et le ciel m'étaient inconnus. Que devait-il m'arriver
+si j'atteignais le but de mon voyage? Égaré sur les rives
+hyperboréennes, les années de discorde qui ont écrasé tant de
+générations avec tant de bruit seraient tombées en silence sur ma
+tête; la société eût renouvelé sa face, moi absent. Il est probable
+que je n'aurais jamais eu le malheur d'écrire; mon nom serait demeuré
+ignoré, ou il ne s'y fût attaché qu'une de ces renommées (p. 313)
+paisibles au-dessous de la gloire, dédaignées de l'envie et laissées
+au bonheur. Qui sait si j'eusse repassé l'Atlantique, si je ne me
+serais point fixé dans les solitudes, à mes risques et périls
+explorées et découvertes, comme un conquérant au milieu de ses
+conquêtes!
+
+Mais non! je devais rentrer dans ma patrie pour y changer de misères,
+pour y être toute autre chose que ce que j'avais été. Cette mer, au
+giron de laquelle j'étais né, allait devenir le berceau de ma seconde
+vie: j'étais porté par elle, dans mon premier voyage, comme dans le
+sein de ma nourrice, dans les bras de la confidente de mes premiers
+pleurs et de mes premiers plaisirs.
+
+Le jusant, au défaut de la brise, nous entraîna au large, les lumières
+du rivage diminuèrent peu à peu et disparurent. Épuisé de réflexions,
+de regrets vagues, d'espérances plus vagues encore, je descendis à ma
+cabine: je me couchai, balancé dans mon hamac au bruit de la lame qui
+caressait le flanc du vaisseau. Le vent se leva; les voiles déferlées
+qui coiffaient les mâts s'enflèrent, et quand je montai sur le tillac
+le lendemain matin, on ne voyait plus la terre de France.
+
+Ici changent mes destinées: «Encore à la mer! _Again to sea!_»
+(Byron.)
+
+
+
+
+LIVRE VI[428] (p. 315)
+
+ [Note 428: Ce livre a été écrit à Londres, d'avril
+ à septembre 1822.--Il a été revu en décembre 1846.]
+
+Prologue.--Traversée de l'océan.--Francis Tulloch.--Christophe
+Colomb.--Camoëns.--Les Açores.--Île Graciosa.--Jeux marins.--Île
+Saint-Pierre.--Côtes de la Virginie.--Soleil couchant.--Péril.
+--J'aborde en Amérique.--Baltimore.--Séparation des passagers.
+--Tulloch.--Philadelphie.--Le général Washington.--Parallèle de
+Washington et de Bonaparte.--Voyage de Philadelphie à New-York et à
+Boston.--Mackenzie.--Rivière du nord.--Chant de la passagère.--M. Swift.
+--Départ pour la cataracte de Niagara avec un guide hollandais.
+--M. Violet.--Mon accoutrement sauvage.--Chasse.--Le carcajou et
+le renard canadien.--Rate musquée.--Chiens pêcheurs.--Insectes.
+--Montcalm et Wolfe.--Campement au bord du lac des Onondagas.--Arabes.
+--Course botanique.--L'Indienne et la vache.--Un Iroquois.--Sachem
+des Onondagas.--Velly et les Franks.--Cérémonie de l'hospitalité.
+--Anciens grecs.--Voyage du lac des Onondagas à la rivière Genesee.
+--Abeilles, défrichements.--Hospitalité.--Lit.--Serpent à sonnettes
+enchanté.--Cataracte de Niagara.--Serpent à sonnettes.--Je tombe au
+bord de l'abîme.--Douze jours dans une hutte.--Changement de moeurs
+chez les sauvages.--Naissance et mort.--Montaigne.--Chant de la
+couleuvre.--Pantomime d'une petite Indienne, original de _Mila_.
+--Incidences.--Ancien Canada.--Population indienne.--Dégradation
+des moeurs.--Vraie civilisation répandue par la religion.--Fausse
+civilisation introduite par le commerce.--Coureurs de bois.
+--Factoreries.--Chasses.--Métis ou Bois-brûlés.--Guerres des compagnies.
+--Mort des langues indiennes.--Anciennes possessions françaises en
+Amérique.--Regrets.--Manie du passé.--Billet de Francis Conyngham.
+--Manuscrit original en Amérique.--Lacs du Canada.--Flotte de (p. 316)
+canots indiens.--Ruines de la nature.--Vallée du tombeau.--Destinée
+des fleuves.--Fontaine de Jouvence.--Muscogulges et siminoles.--Notre
+camp.--Deux Floridiennes.--Ruines sur l'Ohio.--Quelles étaient les
+demoiselles Muscogulges.--Arrestation du roi à Varennes.--J'interromps
+mon voyage pour repasser en Europe.--Dangers pour les États-Unis.
+--Retour en Europe.--Naufrage.
+
+
+Trente et un ans après m'être embarqué, simple sous-lieutenant, pour
+l'Amérique, je m'embarquais pour Londres, avec un passe-port conçu en
+ces termes: «Laissez passer, disait ce passe-port, laissez passer sa
+seigneurie le vicomte de Chateaubriand, pair de France, ambassadeur du
+roi près Sa Majesté Britannique, etc.» Point de signalement; ma
+grandeur devait faire connaître mon visage en tous lieux. Un bateau à
+vapeur, nolisé pour moi seul, me porte de Calais à Douvres. En mettant
+le pied sur le sol anglais, le 5 avril 1822, je suis salué par le
+canon du fort[429]. Un officier vient, de la part du commandant,
+m'offrir une garde d'honneur. Descendu à _Shipwright-Inn_[430], le
+maître et les garçons de l'auberge me reçoivent bras pendants (p. 317)
+et tête nue. Madame la mairesse m'invite à une soirée, au nom des plus
+belles dames de la ville. M. Billing[431], attaché à mon ambassade,
+m'attendait. Un dîner d'énormes poissons et de monstrueux quartiers de
+boeuf restaure monsieur l'ambassadeur, qui n'a point d'appétit et qui
+n'était pas du tout fatigué. Le peuple, attroupé sous mes fenêtres,
+fait retentir l'air de _huzzas_. L'officier revient et pose, malgré
+moi, des sentinelles à ma porte. Le lendemain, après avoir distribué
+force argent du roi mon maître, je me mets en route pour Londres, au
+ronflement du canon, dans une légère voiture, qu'emportent quatre
+beaux chevaux menés au grand trot par deux élégants jockeys. Mes gens
+suivent dans d'autres carrosses; des courriers à ma livrée
+accompagnent le cortège. Nous passons Cantorbery, attirant les yeux de
+John Bull et des équipages qui nous croisent. A Black-Heath, bruyère
+jadis hantée des voleurs, je trouve un village tout neuf. Bientôt
+m'apparaît l'immense calotte de fumée qui couvre la cité de Londres.
+
+ [Note 429: Le 5 avril 1822 est le jour de son
+ arrivée à Londres. Il débarqua à Douvres dans la
+ soirée du 4 avril. On lit dans le _Moniteur_ du
+ jeudi 11 avril: «D'après les dernières nouvelles
+ d'Angleterre, le paquebot français _L'Antigone_ est
+ entré le 4 avril au soir dans le port de Douvres,
+ ayant à bord M. le vicomte de Chateaubriand,
+ ambassadeur de Sa Majesté Très-Chrétienne. Il est
+ descendu à l'hôtel _Wright_, où il a passé la nuit.
+ Le lendemain, au point du jour, il a été salué par
+ les batteries du château et une seconde salve a
+ annoncé le moment de son départ pour Londres. Son
+ excellence est arrivée dans la capitale le 5 dans
+ l'après-midi, avec une suite composée de cinq
+ voitures. Sa demeure est l'hôtel habité
+ précédemment par M. le duc Decazes, dans
+ _Portland-Place_.»]
+
+ [Note 430: L'auberge de Douvres, où descendit
+ Chateaubriand, ne s'appelait pas _Shipwrigt-Inn_,
+ ce qui signifierait _hôtel du constructeur de
+ vaisseau_; mais bien _Ship-Inn, hôtel du vaisseau_.
+ Il est vrai que le propriétaire de l'hôtel
+ s'appelait _Wright_, et qu'il a été ainsi cause de
+ la méprise. (_Chateaubriand et son temps_, par M.
+ de Marcellus, p. 46.)]
+
+ [Note 431: Voir l'_Appendice_ n° X: _Le Baron
+ Billing et l'ambassade de Londres_.]
+
+Plongé dans le gouffre de vapeur charbonnée, comme dans une des
+gueules du Tartare, traversant la ville entière dont je reconnais les
+rues, j'aborde l'hôtel de l'ambassade, _Portland-Place_. Le chargé
+d'affaires, M. le comte Georges de Caraman[432], les secrétaires
+d'ambassade, M. le vicomte de Marcellus[433], M. le baron E. (p. 318)
+de Cazes, M. de Bourqueney[434], les attachés à l'ambassade,
+m'accueillent avec une noble politesse. Tous les huissiers, (p. 319)
+concierges, valets de chambre, valet de pied de l'hôtel, sont
+assemblés sur le trottoir. On me présente les cartes des ministres
+anglais et des ambassadeurs étrangers, déjà instruits de ma prochaine
+arrivée.
+
+ [Note 432: Le comte Georges de _Caraman_, devenu
+ plus tard ministre plénipotentiaire, était le fils
+ du duc de Caraman, alors ambassadeur à Vienne, et
+ qui allait bientôt, avec le vicomte Mathieu de
+ Montmorency, ministre des Affaires étrangères, avec
+ Chateaubriand, ambassadeur à Londres, et M. de la
+ Ferronnays, ambassadeur à Saint-Pétersbourg,
+ représenter la France au congrès de Vérone.]
+
+ [Note 433: Marie-Louis-Jean-André-Charles _Demartin
+ du Tyrac_, comte de _Marcellus_ (1795-1865).
+ Secrétaire d'ambassade à Constantinople en 1820, il
+ découvrit à Milo et envoya en France la _Vénus
+ victorieuse_, dite _Vénus de Milo_. Après avoir été
+ premier secrétaire à Londres et chargé d'affaires,
+ après le départ de Chateaubriand pour le congrès de
+ Vérone, il fut envoyé en mission à Madrid et à
+ Lucques. Nommé, sous le ministère Polignac,
+ sous-secrétaire d'État des Affaires étrangères, il
+ déclina ses fonctions et rentra dans la vie privée.
+ Il a publié, de 1839 à 1861, les ouvrages suivants:
+ _Souvenirs de l'Orient_,--_Vingt jours en
+ Sicile_,--_Épisodes littéraires en
+ Orient_,--_Chants du peuple en Grèce_,--_Politique
+ de la Restauration_,--_Chateaubriand et son
+ temps_,--_Les Grecs anciens et modernes_.]
+
+ [Note 434: François-Adolphe, comte de _Bourqueney_
+ (1799-1869). Il avait débuté dans la carrière
+ diplomatique à 17 ans comme attaché d'ambassade aux
+ États-Unis. En 1824, secrétaire de légation à
+ Berne, il donna sa démission pour suivre dans sa
+ chute M. de Chateaubriand, qui venait d'être
+ renvoyé du ministère, et, comme le grand écrivain,
+ il collabora au _Journal des Débats_. Comme lui
+ encore, il accepta sous le ministère Martignac, un
+ poste dont il se démit à l'avènement du ministère
+ Polignac. Après la Révolution de 1830, il rentra
+ dans la diplomatie, et nous le retrouvons
+ secrétaire d'ambassade à Londres, en 1840, sous M.
+ Guizot; il signa, en qualité de chargé d'affaires,
+ la convention des détroits (1841), qui faisait
+ rentrer la France dans le concert européen. Nommé
+ ambassadeur à Constantinople en 1844, il se retira
+ à la suite de la Révolution de 1848. Sous le second
+ Empire, ambassadeur à Vienne, il prit une part
+ importante aux négociations qui terminèrent la
+ guerre d'Orient et à celles qui terminèrent la
+ guerre d'Italie. Il fut ainsi l'un des signataires
+ du traité de Paris (1856) et du traité de Zurich
+ (1859). Louis-Philippe l'avait fait baron en 1842;
+ en 1859, Napoléon III le fit comte. Le 31 mars
+ 1856, il avait été appelé au Sénat impérial.]
+
+Le 17 mai de l'an de _grâce_ 1793, je débarquais pour la même ville de
+Londres, humble et obscur voyageur, à Southampton, venant de Jersey.
+Aucune mairesse ne s'aperçut que je passais; le maire de la ville,
+William Smith, me délivra le 18, pour Londres, une feuille de route à
+laquelle était joint un extrait de l'_Alien-bill_. Mon signalement
+portait en anglais: «François de Chateaubriand, officier français à
+l'armée des émigrés _(French officer in the emigrant army)_, taille de
+cinq pieds quatre pouces _(five feet four inches high)_, mince _(thin
+shape)_, favoris et cheveux bruns _(brown hair and fits)_.» Je
+partageai modestement la voiture la moins chère avec quelques matelots
+en congé; je relayai aux plus chétives tavernes; j'entrai pauvre,
+malade, inconnu, dans une ville opulente et fameuse, où M. Pitt
+régnait; j'allai loger, à six schellings par mois, sous le lattis d'un
+grenier que m'avait préparé un cousin de Bretagne, au bout d'une
+petite rue qui joignait Tottenham-Court-Road.
+
+ Ah! _Monseigneur_, que votre vie,
+ D'honneurs aujourd'hui, si remplie,
+ Diffère de ces heureux temps!
+
+Cependant une autre obscurité m'enténèbre à Londres. Ma place
+politique met à l'ombre ma renommée littéraire; il n'y a pas un (p. 320)
+sot dans les trois royaumes qui ne préfère l'ambassadeur de Louis XVIII
+à l'auteur du _Génie du christianisme_. Je verrai comment la chose
+tournera après ma mort, ou quand j'aurai cessé de remplacer M. le duc
+Decazes[435] auprès de George IV[436], succession aussi bizarre que le
+reste de ma vie.
+
+ [Note 435: M. _Decazes_, le 17 février 1820, avait
+ quitté le ministère pour l'ambassade de Londres
+ (avec le titre de duc), et il avait conservé cette
+ ambassade jusqu'au 9 février 1822.]
+
+ [Note 436: Georges IV, né en 1762, mort en 1830.
+ Appelé à la régence en 1811, lorsque son père fut
+ tombé en démence, il ne prit le titre de roi qu'en
+ 1820.]
+
+Arrivé à Londres comme ambassadeur français, un de mes plus grands
+plaisirs est de laisser ma voiture au coin d'un square, et d'aller à
+pied parcourir les ruelles que j'avais jadis fréquentées, les
+faubourgs populaires et à bon marché, où se réfugie le malheur sous la
+protection d'une même souffrance, les abris ignorés que je hantais
+avec mes associés de détresse, ne sachant si j'aurai du pain le
+lendemain, moi dont trois ou quatre services couvrent aujourd'hui la
+table. A toutes ces portes étroites et indigentes qui m'étaient
+autrefois ouvertes, je ne rencontre que des visages étrangers. Je ne
+vois plus errer mes compatriotes, reconnaissables à leurs gestes, à
+leur manière de marcher, à la forme et à la vétusté de leurs habits.
+Je n'aperçois plus ces prêtres martyrs portant le petit collet, le
+grand chapeau à trois cornes, la longue redingote noire usée, et que
+les Anglais saluaient en passant. De larges rues bordées de palais ont
+été percées, des ponts bâtis, des promenades plantées: _Regent's-Park_
+occupe, auprès de _Portland-Place_, les anciennes prairies couvertes
+de troupeaux de vaches. Un cimetière, perspective de la lucarne (p. 321)
+d'un de mes greniers, a disparu dans l'enceinte d'une fabrique. Quand
+je me rends chez lord Liverpool[437], j'ai de la peine à retrouver
+l'espace vide de l'échafaud de Charles Ier; des bâtisses nouvelles,
+resserrant la statue de Charles II, se sont avancées avec l'oubli sur
+des événements mémorables.
+
+ [Note 437: Robert Banks Jenkinson, 2me comte
+ _Liverpool_, d'abord lord Hawesbury, né en 1770,
+ était entré jeune dans la vie publique sous le
+ patronage de son père, collègue de Pitt, et
+ occupait depuis 1812 le poste de premier ministre.
+ Il mourut en 1827.]
+
+Que je regrette, au milieu des insipides pompes, ce monde de
+tribulations et de larmes, ces temps où je mêlai mes peines à celles
+d'une colonie d'infortunés! Il est donc vrai que tout change, que le
+malheur même périt comme la prospérité! Que sont devenus mes frères en
+émigration? Les uns sont morts, les autres ont subi diverses
+destinées: ils ont vu comme moi disparaître leurs proches et leurs
+amis; ils sont moins heureux dans leur patrie qu'ils ne l'étaient sur
+la terre étrangère. N'avions-nous pas sur cette terre nos réunions,
+nos divertissements, nos fêtes et surtout notre jeunesse? Des mères de
+famille, des jeunes filles qui commençaient la vie par l'adversité,
+apportaient le fruit semainier du labeur, pour s'éjouir à quelque
+danse de la patrie. Des attachements se formaient dans les causeries
+du soir après le travail, sur les gazons d'Amstead et de
+Primrose-Hill. A des chapelles, ornées de nos mains dans de vieilles
+masures, nous priions le 21 janvier et le jour de la mort de la reine,
+tout émus d'une oraison funèbre prononcée par le curé émigré de notre
+village. Nous allions le long de la Tamise, tantôt voir surgir (p. 322)
+aux docks les vaisseaux chargés des richesses du monde, tantôt admirer
+les maisons de campagne de Richmond, nous si pauvres, nous privés du
+toit paternel: toutes ces choses sont de véritables félicités!
+
+Quand je rentre en 1822, au lieu d'être reçu par mon ami, tremblant de
+froid, qui m'ouvre la porte de notre grenier en me tutoyant, qui se
+couche sur son grabat auprès du mien, en se recouvrant de son mince
+habit et ayant pour lampe le clair de lune,--je passe à la lueur des
+flambeaux entre deux files de laquais, qui vont aboutir à cinq ou six
+respectueux secrétaires. J'arrive, tout criblé sur ma route des mots:
+_Monseigneur_, _Mylord_, _Votre Excellence_, _Monsieur l'Ambassadeur_,
+à un salon tapissé d'or et de soie.
+
+--Je vous en supplie, messieurs, laissez-moi! Trêve de ces _Mylords_!
+Que voulez-vous que je fasse de vous? Allez rire à la chancellerie,
+comme si je n'étais pas là. Prétendez-vous me faire prendre au sérieux
+cette mascarade? Pensez-vous que je sois assez bête pour me croire
+changé de nature parce que j'ai changé d'habit? Le marquis de
+Londonderry[438] va venir, dites-vous; le duc de Wellington[439] m'a
+demandé; M. Canning[440] me cherche; lady Jersey[441] m'attend à (p. 323)
+dîner avec M. Brougham[442], lady Gwydir m'espère, à dix heures, dans
+sa loge à l'Opéra; lady Mansfield[443] à minuit, à Almack's[444].
+
+ [Note 438: _Castlereagh_ (Robert _Stewart_, marquis
+ de _Londonderry_, vicomte), né en Irlande en 1769.
+ Secrétaire d'État pour les Affaires étrangères,
+ lorsque Chateaubriand arriva à Londres, il devait
+ bientôt périr d'une fin tragique. Atteint d'un
+ affaiblissement cérébral attribué au chagrin que
+ lui causait le désordre de ses affaires, il se
+ coupa la gorge le 13 août 1822.]
+
+ [Note 439: Le duc de Wellington ne faisait pas
+ partie, en 1822, du cabinet Liverpool. Ce fut
+ seulement au mois de janvier 1828 qu'il devint
+ premier ministre et premier lord de la trésorerie.]
+
+ [Note 440: George _Canning_ (1770-1827). Il venait
+ d'être nommé gouverneur général des Indes, lorsque
+ Castlereagh se tua. Il le remplaça au
+ foreign-office et devint le chef du cabinet à la
+ fin d'avril 1827, quand lord Liverpool fut frappé
+ d'apoplexie. Canning mourut moins de quatre mois
+ après, le 8 août 1827.]
+
+ [Note 441: Sarah, fille aînée du 10e comte de
+ Westmoreland et héritière de son grand-père
+ maternel, le très riche banquier Robert Child,
+ était en 1822 une des reines du monde élégant de
+ Londres. Son mari, lord Jersey, un type accompli de
+ grand seigneur, a rempli à plusieurs reprises des
+ charges de cour. Lady Jersey est morte en 1867, à
+ l'âge de quatre-vingts ans, ayant survécu à son
+ mari et à tous ses enfants. Une de ses filles, lady
+ Clementina, morte sans être mariée, avait inspiré
+ une vive passion au prince Louis-Napoléon, qui
+ n'avait été détourné de demander sa main que par
+ l'aversion que lui témoignait lady Jersey.]
+
+ [Note 442: Henry, 1er baron _Brougham_ et de Vaux,
+ né à Edimbourg en 1778, mort le 9 mai 1868 à
+ Cannes, où il avait fini par fixer sa résidence.
+ L'extraordinaire talent qu'il avait déployé dans le
+ procès de la reine Caroline, comme avocat de la
+ princesse, avait fait de lui un des personnages les
+ plus célèbres de l'Angleterre.]
+
+ [Note 443: Lady _Mansfield_, une des rares dames
+ anglaises qui aient hérité directement de la
+ pairie. Les lettres patentes qui avaient créé son
+ oncle William Murray, Grand-Juge d'Angleterre,
+ comte de Mansfield, stipulaient que le titre serait
+ réversible sur la tête de sa nièce Louise. Elle en
+ hérita, en effet, en 1793. La comtesse de Mansfield
+ avait épousé en 1776 son cousin, le 7e vicomte
+ Stormont, de qui elle eut plusieurs enfants,
+ entr'autres un fils qui lui succéda comme 3e comte
+ Mansfield. Devenue veuve, elle se remaria en 1797
+ avec l'honorable Robert Fulke Greville. Son titre
+ étant supérieur à celui de l'un ou de l'autre de
+ ses maris, suivant la coutume anglaise elle ne prit
+ pas leur nom, mais était toujours appelée la
+ comtesse de Mansfield. Elle mourut en 1843, après
+ avoir occupé une place brillante dans la société de
+ Londres.]
+
+ [Note 444: On appelait ainsi une suite de salons
+ servant à des concerts, à des bals et autres
+ réunions de ce genre. Ils tiraient leur nom d'un
+ certain _Almack_, ancien cabaretier, qui les fit
+ construire, en 1765, dans King street, Saint-James.
+ Plus tard ces salons furent connus sous la
+ désignation de Willis Rooms. Le nom d'Almack's est
+ surtout associé au souvenir des bals élégants qui
+ s'y donnèrent depuis 1765 jusqu'en 1810. Ces fêtes
+ étaient organisées par un comité de dames
+ appartenant à la plus haute aristocratie et qui se
+ montraient extrêmement difficiles sur le choix des
+ invités. Être reçu aux bals d'Almack était
+ considéré par les gens du monde fashionable comme
+ la plus rare des distinctions, et la plus
+ enviable.]
+
+Miséricorde! où me fourrer? qui me délivrera? qui m'arrachera à (p. 324)
+ces persécutions? Revenez beaux jours de ma misère et de ma solitude!
+Ressuscitez, compagnons de mon exil! Allons, mes vieux camarades du
+lit de camp et de la couche de paille, allons dans la campagne, dans
+le petit jardin d'une taverne dédaignée, boire sur un banc de bois une
+tasse de mauvais thé, en parlant de nos folles espérances et de notre
+ingrate patrie, en devisant de nos chagrins, en cherchant le moyen de
+nous assister les uns les autres, de secourir un de nos parents encore
+plus nécessiteux que nous.
+
+Voilà ce que j'éprouve, ce que je me dis dans ces premiers jours de
+mon ambassade à Londres. Je n'échappe à la tristesse qui m'assiège
+sous mon toit qu'en me saturant d'une tristesse moins pesante dans le
+parc de Kensington. Lui, ce parc, n'est point changé; les arbres
+seulement ont grandi; toujours solitaire, les oiseaux y font leur nid
+en paix. Ce n'est plus même la mode de se rassembler dans ce lieu,
+comme au temps que la plus belle des Françaises, madame Récamier, y
+passait suivie de la foule. Du bord des pelouses désertes de
+Kensington, j'aime à voire courre, à travers Hyde-Park, les troupes de
+chevaux, les voitures des fashionables, parmi lesquelles figure mon
+tilbury vide, tandis que, redevenu gentillâtre émigré, je remonte
+l'allée où le confesseur banni disait autrefois son bréviaire.
+
+C'est dans ce parc de Kensington que j'ai médité l'_Essai (p. 325)
+historique_; que, relisant le journal de mes courses d'outre-mer, j'en
+ai tiré les amours d'_Atala_; c'est aussi dans ce parc, après avoir
+erré au loin dans les campagnes sous un ciel baissé, blondissant et
+comme pénétré de la clarté polaire, que je traçai au crayon les
+premières ébauches des passions de _René_. Je déposais, la nuit, la
+moisson de mes rêveries du jour dans l'_Essai historique_ et dans les
+_Natchez_. Les deux manuscrits marchaient de front, bien que souvent
+je manquasse d'argent pour en acheter le papier, et que j'en
+assemblasse les feuillets avec des pointes arrachées aux tasseaux de
+mon grenier, faute de fil.
+
+Ces lieux de mes premières inspirations me font sentir leur puissance;
+ils reflètent sur le présent la douce lumière des souvenirs: je me
+sens en train de reprendre la plume. Tant d'heures sont perdues dans
+les ambassades! Le temps ne me vaut pas plus ici qu'à Berlin pour
+continuer mes _Mémoires_, édifice que je bâtis avec des ossements et
+des ruines. Mes secrétaires à Londres désirent aller le matin à des
+pique-niques et le soir au bal: très volontiers! Les gens, Peter,
+Valentin, Lewis, vont à leur tour au cabaret, et les femmes, Rose,
+Peggy, Maria, à la promenade des trottoirs; j'en suis charmé[445]. On
+me laisse la clef de la porte extérieure: monsieur l'ambassadeur est
+commis à la garde de sa maison; si on frappe, il ouvrira. Tout le
+monde est sorti; me voilà seul: mettons-nous à l'oeuvre. (p. 326)
+
+ [Note 445: «L'ambassadeur, dit ici M. de Marcellus,
+ n'a jamais eu de serviteur appelé Lewis, ni de
+ _house-maid_ nommée Peggy. On peut m'en croire sur
+ tous ces détails de son ménage, moi qui le tenais.
+ Le reste est exact.» _Chateaubriand et son temps_,
+ p. 48.]
+
+Il y a vingt-deux ans, je viens de le dire, que j'esquissais à Londres
+les _Natchez_ et _Atala_; j'en suis précisément dans mes _Mémoires_ à
+l'époque de mes voyages en Amérique: cela se rejoint à merveille.
+Supprimons ces vingt-deux ans, comme ils sont en effet supprimés de ma
+vie, et partons pour les forêts du Nouveau Monde: le récit de mon
+ambassade viendra à sa date, quand il plaira à Dieu; mais, pour peu
+que je reste ici quelque mois, j'aurai le plaisir d'arriver de la
+cataracte du Niagara à l'armée des princes en Allemagne, et de l'armée
+des princes à ma retraite en Angleterre. L'ambassadeur du roi de
+France peut raconter l'histoire de l'émigré français dans le lieu même
+où celui-ci était exilé.
+
+ * * * * *
+
+Le livre précédent se termine par mon embarquement à Saint-Malo.
+Bientôt nous sortîmes de la Manche, et l'immense houle de l'ouest nous
+annonça l'Atlantique.
+
+Il est difficile aux personnes qui n'ont jamais navigué de se faire
+une idée des sentiments qu'on éprouve, lorsque du bord d'un vaisseau
+on n'aperçoit de toutes parts que la face sérieuse de l'abîme. Il y a
+dans la vie périlleuse du marin une indépendance qui tient de
+l'absence de la terre: on laisse sur le rivage les passions des
+hommes; entre le monde que l'on quitte et celui que l'on cherche, on
+n'a pour amour et pour patrie que l'élément sur lequel on est porté.
+Plus de devoirs à remplir, plus de visites à rendre, plus de journaux,
+plus de politique. La langue même des matelots n'est pas la (p. 327)
+langue ordinaire: c'est une langue telle que la parlent l'Océan et le
+ciel, le calme et la tempête. Vous habitez un univers d'eau, parmi des
+créatures dont le vêtement, les goûts, les manières, le visage, ne
+ressemblent point aux peuples autochthones; elles ont la rudesse du
+loup marin et la légèreté de l'oiseau. On ne voit point sur leur front
+les soucis de la société; les rides qui le traversent ressemblent aux
+plissures de la voile diminuée, et sont moins creusées par l'âge que
+par la bise, ainsi que dans les flots. La peau de ces créatures,
+imprégnée de sel, est rouge et rigide, comme la surface de l'écueil
+battu de la lame.
+
+Les matelots se passionnent pour leur navire; ils pleurent de regret
+en le quittant, de tendresse en le retrouvant. Ils ne peuvent rester
+dans leur famille; après avoir juré cent fois qu'ils ne s'exposeront
+plus à la mer, il leur est impossible de s'en passer, comme un jeune
+homme ne se peut arracher des bras d'une maîtresse orageuse et
+infidèle.
+
+Dans les docks de Londres et de Plymouth, il n'est pas rare de trouver
+des _sailors_ nés sur des vaisseaux: depuis leur enfance jusqu'à leur
+vieillesse, ils ne sont jamais descendus au rivage; ils n'ont vu la
+terre que du bord de leur berceau flottant, spectateurs du monde où
+ils ne sont point entrés. Dans cette vie réduite à un si petit espace,
+sous les nuages et sur les abîmes, tout s'anime pour le marinier: une
+ancre, une voile, un mât, un canon, sont des personnages qu'on
+affectionne et qui ont chacun leur histoire.
+
+La voile fut déchirée sur la côte du Labrador; le maître voilier lui
+mit la pièce que vous voyez.
+
+L'ancre sauva le vaisseau quand il eut chassé sur ses autres (p. 328)
+ancres, au milieu des coraux des îles Sandwich.
+
+Le mât fut rompu dans une bourrasque au cap de Bonne-Espérance; il
+n'était que d'un seul jet; il est beaucoup plus fort depuis qu'il est
+composé de deux pièces.
+
+Le canon est le seul qui ne fut pas démonté au combat de la
+Chesapeake.
+
+Les nouvelles du bord sont des plus intéressantes: on vient de jeter
+le loch; le navire file dix noeuds.
+
+Le ciel est clair à midi: on a pris hauteur; on est à telle latitude.
+
+On a fait le point: il y a tant de lieues gagnées en bonne route.
+
+La déclinaison de l'aiguille est de tant de degrés: on s'est élevé au
+nord.
+
+Le sable des sabliers passe mal: on aura de la pluie.
+
+On a remarqué des _procellaria_ dans le sillage du vaisseau: on
+essuiera un grain.
+
+Des poissons volants se sont montrés au sud: le temps va se calmer.
+
+Une éclaircie s'est formée à l'ouest dans les nuages: c'est le pied du
+vent; demain, le vent soufflera de ce côté.
+
+L'eau a changé de couleur; on a vu flotter du bois et des goëmons; on
+a aperçu des mouettes et des canards; un petit oiseau est venu se
+percher sur les vergues: il faut mettre le cap dehors, car on approche
+de terre, et il n'est pas bon de l'accoster la nuit.
+
+Dans l'épinette, il y a un coq favori et pour ainsi dire sacré, (p. 329)
+qui survit à tous les autres; il est fameux pour avoir chanté pendant
+un combat, comme dans la cour d'une ferme au milieu de ses poules.
+
+Sous les ponts habite un chat; peau verdâtre zébrée, queue pelée,
+moustache de crin, ferme sur ses pattes, opposant le contrepoids au
+tangage et le balancier au roulis; il a fait deux fois le tour du
+monde et s'est sauvé d'un naufrage sur un tonneau. Les mousses donnent
+au coq du biscuit trempé dans du vin, et Matou a le privilège de
+dormir, quand il lui plaît, dans le vitchoura du second capitaine.
+
+Le vieux matelot ressemble au vieux laboureur. Leurs moissons sont
+différentes, il est vrai: le matelot a mené une vie errante, le
+laboureur n'a jamais quitté son champ; mais ils connaissent également
+les étoiles et prédisent l'avenir en creusant leurs sillons. A l'un,
+l'alouette, le rouge-gorge, le rossignol; à l'autre, la procellaria,
+le courlis, l'alcyon,--leurs prophètes. Ils se retirent le soir,
+celui-ci dans sa cabine, celui-là dans sa chaumière; frêles demeures,
+où l'ouragan qui les ébranle n'agite point des consciences
+tranquilles.
+
+ If the wind tempestuous is blowing,
+ Still no danger they descry;
+ The guiltless heart its boon bestowing,
+ Soothes them with its Lullaby, etc., etc.
+
+ «Si le vent souffle orageux, ils n'aperçoivent aucun danger; le coeur
+ innocent, versant son baume, les berce avec ses _dodo, l'enfant do;
+ dodo, l'enfant do_, etc.»
+
+Le matelot ne sait où la mort le surprendra, à quel bord il (p. 330)
+laissera sa vie: peut-être, quand il aura mêlé au vent son dernier
+soupir, sera-t-il lancé au sein des flots, attaché sur deux avirons,
+pour continuer son voyage; peut-être sera-t-il enterré dans un îlot
+désert que l'on ne retrouvera jamais, ainsi qu'il a dormi isolé dans
+son hamac, au milieu de l'Océan.
+
+Le vaisseau seul est un spectacle: sensible au plus léger mouvement du
+gouvernail, hippogriffe ou coursier ailé, il obéit à la main du
+pilote, comme un cheval à la main du cavalier. L'élégance des mâts et
+des cordages, la légèreté des matelots qui voltigent sur les vergues,
+les différents aspects dans lesquels se présente le navire, soit qu'il
+vogue penché par un autan contraire, soit qu'il fuie droit devant un
+aquilon favorable, font de cette machine savante une des merveilles du
+génie de l'homme. Tantôt la lame et son écume brisent et rejaillissent
+contre la carène; tantôt l'onde paisible se divise, sans résistance,
+devant la proue. Les pavillons, les flammes, les voiles, achèvent la
+beauté de ce palais de Neptune: les plus basses voiles, déployées dans
+leur largeur, s'arrondissent comme de vastes cylindres; les plus
+hautes, comprimées dans leur milieu, ressemblent aux mamelles d'une
+sirène. Animé d'un souffle impétueux, le navire, avec sa quille, comme
+avec le soc d'une charrue, laboure à grand bruit le champ des mers.
+
+Sur ce chemin de l'Océan, le long duquel on n'aperçoit ni arbres, ni
+villages, ni villes, ni tours, ni clochers, ni tombeaux; sur cette
+route sans colonnes, sans pierres milliaires, qui n'a pour bornes que
+les vagues, pour relais que les vents, pour flambeaux que les (p. 331)
+astres, la plus belle des aventures, quand on n'est pas en quête de
+terres et de mers inconnues, est la rencontre de deux vaisseaux. On se
+découvre mutuellement à l'horizon avec la longue-vue; on se dirige les
+uns vers les autres. Les équipages et les passagers s'empressent sur
+le pont. Les deux bâtiments s'approchent, hissent leur pavillon,
+carguent à demi leurs voiles, se mettent en travers. Quand tout est
+silence, les deux capitaines, placés sur le gaillard d'arrière, se
+hèlent avec le porte-voix: «Le nom du navire? De quel port? Le nom du
+capitaine? D'où vient-il? Combien de jours de traversée? La latitude
+et la longitude? A Dieu, va!» On lâche les ris; la voile retombe. Les
+matelots et les passagers des deux vaisseaux se regardent fuir, sans
+mot dire: les uns vont chercher le soleil de l'Asie, les autres le
+soleil de l'Europe, qui les verront également mourir. Le temps emporte
+et sépare les voyageurs sur la terre, plus promptement encore que le
+vent ne les emporte et ne les sépare sur l'Océan; on se fait un signe
+de loin: _à Dieu, va!_ Le port commun est l'Éternité.
+
+Et si le vaisseau rencontré était celui de Cook ou de La Pérouse?
+
+Le maître de l'équipage de mon vaisseau malouin était un ancien
+subrécargue, appelé Pierre Villeneuve, dont le nom seul me plaisait à
+cause de la bonne Villeneuve. Il avait servi dans l'Inde, sous le
+bailli de Suffren, et en Amérique sous le comte d'Estaing; il s'était
+trouvé à une multitude d'affaires. Appuyé sur l'avant du vaisseau,
+auprès du beaupré, de même qu'un vétéran assis sous la treille de son
+petit jardin dans le fossé des Invalides, Pierre, en mâchant une
+chique de tabac, qui lui enflait la joue comme une fluxion, me (p. 332)
+peignait le moment du branle-bas, l'effet des détonations de
+l'artillerie sous les ponts, le ravage des boulets dans leurs
+ricochets contre les affûts, les canons, les pièces de charpente. Je
+le faisais parler des Indiens, des nègres, des colons. Je lui
+demandais comment étaient habillés les peuples, comment les arbres
+faits, quelle couleur avaient la terre et le ciel, quel goût les
+fruits; si les ananas étaient meilleurs que les pêches, les palmiers
+plus beaux que les chênes. Il m'expliquait tout cela par des
+comparaisons prises des choses que je connaissais: le palmier était un
+grand chou, la robe d'un Indien celle de ma grand'mère; les chameaux
+ressemblaient à un âne bossu; tous les peuples de l'Orient, et
+notamment les Chinois, étaient des poltrons et des voleurs. Villeneuve
+était de Bretagne, et nous ne manquions pas de finir par l'éloge de
+l'incomparable beauté de notre patrie.
+
+La cloche interrompait nos conversations; elle réglait les Quarts,
+l'heure de l'habillement, celle de la revue, celle des repas. Le
+matin, à un signal, l'équipage, rangé sur le pont, dépouillait la
+chemise bleue pour en revêtir une autre qui séchait dans les haubans.
+La chemise quittée était immédiatement lavée dans des baquets, où
+cette pension de phoques savonnait aussi des faces brunes et des
+pattes goudronnées.
+
+Au repas du midi et du soir, les matelots, assis en rond autour des
+gamelles, plongeaient l'un après l'autre, régulièrement et sans
+fraude, leur cuiller d'étain dans la soupe flottante au roulis. Ceux
+qui n'avaient pas faim vendaient, pour un morceau de tabac ou pour un
+verre d'eau-de-vie, leur portion de biscuit ou de viande salée (p. 333)
+à leurs camarades. Les passagers mangeaient dans la chambre du
+capitaine. Quand il faisait beau, on tendait une voile sur l'arrière
+du vaisseau, et l'on dînait à la vue d'une mer bleue, tachetée çà et
+là de marques blanches par les écorchures de la brise.
+
+Enveloppé de mon manteau, je me couchais la nuit sur le tillac. Mes
+regards contemplaient les étoiles au-dessus de ma tête. La voile
+enflée me renvoyait la fraîcheur de la brise qui me berçait sous le
+dôme céleste: à demi assoupi et poussé par le vent, je changeais de
+ciel en changeant de rêve.
+
+Les passagers, à bord d'un vaisseau, offrent une société différente de
+celle de l'équipage: ils appartiennent à un autre élément; leurs
+destinées sont de la terre. Les uns courent chercher la fortune, les
+autres le repos; ceux-là retournent à leur patrie, ceux-ci la
+quittent; d'autres naviguent pour s'instruire des moeurs des peuples,
+pour étudier les sciences et les arts. On a le loisir de se connaître
+dans cette hôtellerie errante qui voyage avec le voyageur, d'apprendre
+maintes aventures, de concevoir des antipathies, de contracter des
+amitiés. Quand vont et viennent ces jeunes femmes nées du sang anglais
+et du sang indien, qui joignent à la beauté de Clarisse la délicatesse
+de Sacontala, alors se forment des chaînes que nouent et dénouent les
+vents parfumés de Ceylan, douces comme eux, comme eux légères.
+
+ * * * * *
+
+Parmi les passagers, mes compagnons, se trouvait un Anglais. Francis
+Tulloch avait servi dans l'artillerie: peintre, musicien, (p. 334)
+mathématicien, il parlait plusieurs langues. L'abbé Nagot, supérieur
+des Sulpiciens, ayant rencontré l'officier anglican, en fit un
+catholique: il emmenait son néophyte à Baltimore.
+
+Je m'accointai avec Tulloch: comme j'étais alors profond philosophe,
+je l'invitais à revenir chez ses parents[446]. Le spectacle que nous
+avions sous les yeux le transportait d'admiration. Nous nous levions
+la nuit, lorsque le pont était abandonné à l'officier de quart et à
+quelques matelots qui fumaient leur pipe en silence: _Tuta æquora
+silent_[447]. Le vaisseau roulait au gré des lames sourdes et lentes,
+tandis que des étincelles de feu couraient avec une blanche écume le
+long de ses flancs. Des milliers d'étoiles rayonnant dans le sombre
+azur du dôme céleste, une mer sans rivage, l'infini dans le ciel et
+sur les flots! Jamais Dieu ne m'a plus troublé de sa grandeur que dans
+ces nuits où j'avais l'immensité sur ma tête et l'immensité sous mes
+pieds.
+
+ [Note 446: Voir, à l'_Appendice_, le n° XI:
+ _Francis Tulloch_.]
+
+ [Note 447: C'est l'hémistiche de Virgile renversé.
+ Virgile a dit: _Æquora tuta silent_. (_Énéid._ I.
+ v. 164.)]
+
+Des vents d'ouest, entremêlés de calmes, retardèrent notre marche. Le
+4 mai, nous n'étions qu'à la hauteur des Açores. Le 6, vers les 8
+heures du matin, nous eûmes connaissance de l'île du Pic; ce volcan
+domina longtemps des mers non naviguées: inutile phare la nuit, signal
+sans témoin le jour.
+
+Il y a quelque chose de magique à voir s'élever la terre du fond de la
+mer. Christophe Colomb, au milieu d'un équipage révolté, prêt à
+retourner en Europe sans avoir atteint le but de son voyage, aperçoit
+une petite lumière sur une plage que la nuit lui cachait. Le vol (p. 335)
+des oiseaux l'avait guidé vers l'Amérique; la lueur du foyer d'un
+sauvage lui révèle un nouvel univers. Colomb dut éprouver cette sorte
+de sentiment que l'Écriture donne au Créateur quand, après avoir tiré
+le monde du néant, il vit que son ouvrage était bon: _vidit Deus quod
+esset bonum_. Colomb créait un monde. Une des premières vies du pilote
+génois est celle que Giustiniani[448], publiant un psautier hébreu,
+plaça en forme de _note_ sous le psaume: _Cæli enarrant gloriam Dei_.
+
+ [Note 448: _Giustiniani_ (1470-153l), hébraïsant,
+ né à Gênes. Il fut évêque de Nebbio (Corse), et
+ publia, en 1516, un psautier sous ce titre:
+ _Psalterium hebraicum, græcum, arabicum,
+ chaldaicum_.]
+
+Vasco de Gama ne dut pas être moins émerveillé lorsqu'en 1498 il
+aborda la côte de Malabar. Alors, tout change sur le globe; une nature
+nouvelle apparaît; le rideau qui depuis des milliers de siècles
+cachait une partie de la terre, se lève: on découvre la patrie du
+soleil, le lieu d'où il sort chaque matin «comme un époux ou comme un
+géant, _tanquam sponsus, ut gigas_;[449]» on voit à nu ce sage et
+brillant Orient, dont l'histoire mystérieuse se mêlait aux voyages de
+Pythagore, aux conquêtes d'Alexandre, au souvenir des croisades, et
+dont les parfums nous arrivaient à travers les champs de l'Arabie et
+les mers de la Grèce. L'Europe lui envoya un poète pour le saluer: le
+cygne du Tage fit entendre sa triste et belle voix sur les rivages de
+l'Inde: Camoëns leur emprunta leur éclat, leur renommée et leur
+malheur; il ne leur laissa que leurs richesses.
+
+ [Note 449: Psaume XVIII, v. 5-6.]
+
+Lorsque Gonzalo Villo, aïeul maternel de Camoëns, découvrit une (p. 336)
+partie de l'archipel des Açores, il aurait dû, s'il eût prévu
+l'avenir, se réserver une concession de six pieds de terre pour
+recouvrir les os de son petit-fils.
+
+Nous ancrâmes dans une mauvaise rade, sur une base de roches, par
+quarante-cinq brasses d'eau. L'île _Graciosa_, devant laquelle nous
+étions mouillés, nous présentait ses collines un peu renflées dans
+leurs contours comme les ellipses d'une amphore étrusque: elle étaient
+drapées de la verdure des blés, et elles exhalaient une odeur
+fromentacée agréable, particulière aux moissons des Açores. On voyait
+au milieu de ces tapis les divisions des champs, formées de pierres
+volcaniques, mi-parties blanches et noires, et entassées les unes sur
+les autres. Une abbaye, monument d'un ancien monde sur un sol nouveau,
+se montrait au sommet d'un tertre; au pied de ce tertre, dans une anse
+caillouteuse, miroitaient les toits rouges de la ville de Santa-Cruz.
+L'île entière avec ses découpures de baies, de caps, de criques, de
+promontoires, répétait son paysage inverti dans les flots. Des rochers
+verticaux au plan des vagues lui servaient de ceinture extérieure. Au
+fond du tableau, le cône du volcan du Pic, planté sur une coupole de
+nuages, perçait, par delà Graciosa, la perspective aérienne.
+
+Il fut décidé que j'irais à terre avec Tulloch et le second capitaine;
+on mit la chaloupe en mer: elle nagea au rivage dont nous étions à
+environ deux milles. Nous aperçûmes du mouvement sur la côte; une
+prame s'avança vers nous. Aussitôt qu'elle fût à portée de la voix,
+nous distinguâmes une quantité de moines. Ils nous hélèrent en (p. 337)
+portugais, en italien, en anglais, en français, et nous répondîmes
+dans ces quatre langues. L'alarme régnait, notre vaisseau était le
+premier bâtiment d'un grand port qui eût osé mouiller dans la rade
+dangereuse où nous étalions la marée. D'une autre part, les insulaires
+voyaient pour la première fois le pavillon tricolore; ils ne savaient
+si nous sortions d'Alger ou de Tunis: Neptune n'avait point reconnu ce
+pavillon si glorieusement porté par Cybèle. Quand on vit que nous
+avions figure humaine et que nous entendions ce qu'on disait, la joie
+fut extrême. Les moines nous recueillirent dans le bateau, et nous
+ramâmes gaiement vers Santa-Cruz: nous y débarquâmes avec quelque
+difficulté, à cause d'un ressac assez violent.
+
+Toute l'île accourut. Quatre ou cinq alguazils, armés de piques
+rouillées, s'emparèrent de nous. L'uniforme de Sa Majesté m'attirant
+les honneurs, je passai pour l'homme important de la députation. On
+nous conduisit chez le gouverneur, dans un taudis, où Son Excellence,
+vêtue d'un méchant habit vert, autrefois galonné d'or, nous donna une
+audience solennelle: il nous permit le ravitaillement.
+
+Nos religieux nous menèrent à leur couvent, édifice à balcons commode
+et bien éclairé. Tulloch avait trouvé un compatriote: le principal
+frère, qui se donnait tous les mouvements pour nous, était un matelot
+de Jersey, dont le vaisseau avait péri corps et biens sur Graciosa.
+Sauvé seul du naufrage, ne manquant pas d'intelligence, il se montra
+docile aux leçons des catéchistes; il apprit le portugais et quelques
+mots de latin; sa qualité d'Anglais militant en sa faveur, on le
+convertit et on en fit un moine. Le matelot jerseyais, logé, vêtu (p. 338)
+et nourri à l'autel, trouvait cela beaucoup plus doux que d'aller
+serrer la voile du perroquet de fougue. Il se souvenait encore de son
+ancien métier: ayant été longtemps sans parler sa langue, il était
+enchanté de rencontrer quelqu'un qui l'entendit; il riait et jurait en
+vrai pilotin. Il nous promena dans l'île.
+
+Les maisons des villages, bâties en planches et en pierres,
+s'enjolivaient de galeries extérieures qui donnaient un air propre à
+ces cabanes, parce qu'il y régnait beaucoup de lumière. Les paysans,
+presque tous vignerons, étaient à moitié nus et bronzés par le soleil;
+les femmes, petites, jaunes comme des mulâtresses, mais éveillées,
+étaient naïvement coquettes avec leurs bouquets de seringas, leurs
+chapelets en guise de couronnes ou de chaînes.
+
+Les pentes des collines rayonnaient de ceps, dont le vin approchait
+celui de Fayal. L'eau était rare, mais, partout où sourdait une
+fontaine, croissait un figuier et s'élevait un oratoire avec un
+portique peint à fresque. Les ogives du portique encadraient quelques
+aspects de l'île et quelques portions de la mer. C'est sur un de ces
+figuiers que je vis s'abattre une compagnie de sarcelles bleues, non
+palmipèdes. L'arbre n'avait point de feuilles, mais il portait des
+fruits rouges enchâssés comme des cristaux. Quand il fut orné des
+oiseaux cérulés[450] qui laissaient pendre leurs ailes, ses fruits
+parurent d'une pourpre éclatante, tandis que l'arbre semblait avoir
+poussé tout à coup un feuillage d'azur.
+
+ [Note 450: Locution nouvelle empruntée à l'adjectif
+ latin _cæruleus_, azuré.]
+
+Il est probable que les Açores furent connues des Carthaginois; (p. 339)
+il est certain que des monnaies phéniciennes ont été déterrées dans
+l'île de Corvo. Les navigateurs modernes qui abordèrent les premiers à
+cette île trouvèrent, dit-on, une statue équestre, le bras droit
+étendu et montrant du doigt l'Occident, si toutefois cette statue
+n'est pas la gravure d'invention qui décore les anciens
+portulans[451].
+
+ [Note 451: _Portulan_, livre qui contient la
+ description de chaque port de mer, du fond qui s'y
+ trouve, de ses marées, de la manière d'y entrer et
+ d'en sortir, de ses inconvénients et de ses
+ avantages. _Dictionnaire de Littré_.]
+
+J'ai supposé, dans le manuscrit des _Natchez_, que Chactas, revenant
+d'Europe, prit terre à l'île de Corvo, et qu'il rencontra la statue
+mystérieuse[452]. Il exprime ainsi les sentiments qui m'occupaient à
+Graciosa, en me rappelant la tradition: «J'approche de ce monument
+extraordinaire. Sur sa base, baignée de l'écume des flots, étaient
+gravés des caractères inconnus; la mousse et le salpêtre des mers
+rongeaient la surface du bronze antique; l'alcyon, perché sur le
+casque du colosse, y jetait par intervalles, des voix langoureuses;
+des coquillages se collaient aux flancs et aux crins d'airain du
+coursier, et lorsqu'on approchait l'oreille de ses naseaux ouverts, on
+croyait ouïr des rumeurs confuses.»
+
+ [Note 452: Voir les _Natchez_, livre VII.]
+
+Un bon souper nous fut servi chez les religieux après notre course;
+nous passâmes la nuit à boire avec nos hôtes. Le lendemain, vers midi,
+nos provisions embarquées, nous retournâmes à bord. Les religieux se
+chargèrent de nos lettres pour l'Europe. Le vaisseau s'était trouvé en
+danger par la levée d'un fort sud-est. On vira l'ancre; mais, (p. 340)
+engagée dans des roches, on la perdit, comme on s'y attendait. Nous
+appareillâmes: le vent continuant de fraîchir, nous eûmes bientôt
+dépassé les Açores[453].
+
+ Fac pelagus me scire probes, quo carbasa laxo.
+
+ «Muse, aide-moi à montrer que je connais la mer
+ sur laquelle je déploie mes voiles.»
+
+ [Note 453: Dans son _Essai sur les Révolutions_,
+ pages 635 et suivantes, Chateaubriand avait raconté
+ avec beaucoup de détails son voyage aux Açores. Le
+ récit des _Mémoires_ est de tous points conforme à
+ celui de _l'Essai_.]
+
+C'est ce que disait, il y a six cents ans, Guillaume-le-Breton, mon
+compatriote[454]. Rendu à la mer, je recommençai à contempler ses
+solitudes; mais à travers le monde idéal de mes rêveries
+m'apparaissaient, moniteurs sévères, la France et les événements
+réels. Ma retraite pendant le jour, lorsque je voulais éviter les
+passagers, était la hune du grand mât; j'y montais lestement aux
+applaudissements des matelots. Je m'y asseyais dominant les vagues.
+
+ [Note 454: C'est un des 9000 vers de la Chronique
+ dans laquelle Guillaume-le-Breton a retracé la vie
+ de Philippe-Auguste depuis son couronnement jusqu'à
+ sa mort: _Philippidos libri duodecine, sive Gesta
+ Philippi Augusti, versibus heroïcis descripta_.]
+
+L'espace tendu d'un double azur avait l'air d'une toile préparée pour
+recevoir les futures créations d'un grand peintre. La couleur des eaux
+était pareille à celle du verre liquide. De longues et hautes
+ondulations ouvraient dans leurs ravines des échappées de vue sur les
+déserts de l'Océan: ces vacillants paysages rendaient sensible à mes
+yeux la comparaison que fait l'Écriture de la terre chancelante (p. 341)
+devant le Seigneur, comme un homme ivre. Quelquefois, on eût dit
+l'espace étroit et borné, faute d'un point de saillie; mais si une
+vague venait à lever la tête, un flot à se courber en imitation d'une
+côte lointaine, un escadron de chiens de mer à passer à l'horizon,
+alors se présentait une échelle de mesure. L'étendue se révélait
+surtout lorsqu'une brume, rampant à la surface pélagienne, semblait
+accroître l'immensité même.
+
+Descendu de l'aire du mât comme autrefois du nid de mon saule,
+toujours réduit à une existence solitaire, je soupais d'un biscuit de
+vaisseau, d'un peu de sucre et d'un citron; ensuite je me couchais, ou
+sur le tillac dans mon manteau, ou sous le pont dans mon cadre: je
+n'avais qu'à déployer mon bras pour atteindre de mon lit à mon
+cercueil.
+
+Le vent nous força d'anordir et nous accostâmes le banc de
+Terre-Neuve. Quelques glaces flottantes rôdaient au milieu d'une
+bruine froide et pâle.
+
+Les hommes du trident ont des jeux qui leur viennent de leurs
+devanciers: quand on passe la Ligne, il faut se résoudre à recevoir le
+_baptême_: même cérémonie sous le Tropique, même cérémonie sur le banc
+de Terre-Neuve, et, quel que soit le lieu, le chef de la mascarade est
+toujours le _bonhomme Tropique_. Tropique et _hydropique_ sont
+synonymes pour les matelots: le bonhomme Tropique a donc une bedaine
+énorme; il est vêtu, lors même qu'il est sous son tropique, de toutes
+les peaux de mouton et de toutes les jaquettes fourrées de l'équipage.
+Il se tient accroupi dans la grande hune, poussant de temps en temps
+des mugissements. Chacun le regarde d'en bas: il commence à (p. 342)
+descendre le long des haubans, pesant comme un ours, trébuchant comme
+Silène. En mettant le pied sur le pont, il pousse de nouveaux
+rugissements, bondit, saisit un sceau, le remplit d'eau de mer et le
+verse sur le chef de ceux qui n'ont pas passé la Ligne, ou qui ne sont
+pas parvenus à la latitude des glaces. On fuit sous les ponts, on
+remonte sur les écoutilles, on grimpe aux mâts: père Tropique vous
+poursuit; cela finit au moyen d'un large pourboire: jeux d'Amphitrite,
+qu'Homère aurait célébrés comme il a chanté Protée, si le vieil
+Océanus eût été connu tout entier du temps d'Ulysse; mais alors on ne
+voyait encore que sa tête aux Colonnes d'Hercule; son corps caché
+couvrait le monde.
+
+Nous gouvernâmes vers les îles Saint-Pierre et Miquelon, cherchant une
+nouvelle relâche. Quand nous approchâmes de la première, un matin
+entre dix heures et midi, nous étions presque dessus; ses côtés
+perçaient, en forme de bosse noire, à travers la brume.
+
+Nous mouillâmes devant la capitale de l'île: nous ne la voyions pas,
+mais nous entendions le bruit de la terre. Les passagers se hâtèrent
+de débarquer; le supérieur de Saint-Sulpice, continuellement harcelé
+du mal de mer, était si faible, qu'on fut obligé de le porter au
+rivage. Je pris un logement à part; j'attendis qu'une rafale,
+arrachant le brouillard, me montra le lieu que j'habitais, et pour
+ainsi dire le visage de mes hôtes dans ce pays des ombres.
+
+Le port et la rade de Saint-Pierre sont placés entre la côte orientale
+de l'île et un îlot allongé, l'_île aux Chiens_. Le port, surnommé le
+_Barachois_, creuse les terres et aboutit à une flaque saumâtre. Des
+mornes stériles se serrent au noyau de l'île: quelques-uns, (p. 343)
+détachés, surplombent le littoral; les autres ont à leur pied une
+lisière de landes tourbeuses et arasées. On aperçoit du bourg le morne
+de la vigie.
+
+La maison du gouverneur fait face à l'embarcadère. L'église, la cure,
+le magasin aux vivres, sont placés au même lieu; puis viennent la
+demeure du commissaire de la marine et celle du capitaine du port.
+Ensuite commence, le long du rivage sur les galets, la seule rue du
+bourg.
+
+Je dînai deux ou trois fois chez le gouverneur, officier plein
+d'obligeance et de politesse. Il cultivait sur un glacis quelques
+légumes d'Europe. Après le dîner, il me montrait ce qu'il appelait son
+jardin.
+
+Une odeur fine et suave d'héliotrope s'exhalait d'un petit carré de
+fèves en fleurs; elle ne nous était point apportée par une brise de la
+patrie, mais par un vent sauvage de Terre-Neuve, sans relation avec la
+plante exilée, sans sympathie de réminiscence et de volupté. Dans ce
+parfum non respiré de la beauté, non épuré dans son sein, non répandu
+sur ses traces, dans ce parfum changé d'aurore, de culture et de
+monde, il y avait toutes les mélancolies des regrets, de l'absence et
+de la jeunesse.
+
+Du jardin, nous montions aux mornes, et nous nous arrêtions au pied du
+mât de pavillon de la vigie. Le nouveau drapeau français flottait sur
+notre tête: comme les femmes de Virgile, nous regardions la mer,
+_flentes_; elle nous séparait de la terre natale! Le gouverneur était
+inquiet; il appartenait à l'opinion battue; il s'ennuyait d'ailleurs
+dans cette retraite, convenable à un songe-creux de mon espèce, rude
+séjour pour un homme occupé d'affaires, ou ne portant point en (p. 344)
+lui cette passion qui remplit tout et fait disparaître le reste du
+monde. Mon hôte s'enquérait de la Révolution, je lui demandais des
+nouvelles du passage au nord-ouest. Il était à l'avant-garde du
+désert, mais il ne savait rien des Esquimaux et ne recevait du Canada
+que des perdrix.
+
+Un matin, j'étais allé seul au Cap-à-l'Aigle, pour voir se lever le
+soleil du côté de la France. Là, une eau hyémale formait une cascade
+dont le dernier bond atteignait la mer. Je m'assis au ressaut d'une
+roche, les pieds pendant sur la vague qui déferlait au bas de la
+falaise. Une jeune marinière parut dans les déclivités supérieures du
+morne; elle avait les jambes nues, quoiqu'il fit froid, et marchait
+parmi la rosée. Ses cheveux noirs passaient en touffes sous le
+mouchoir des Indes dont sa tête était entortillée; par-dessus ce
+mouchoir elle portait un chapeau de roseaux du pays en façon de nef ou
+de berceau. Un bouquet de bruyères lilas sortait de son sein que
+modelait l'entoilage blanc de sa chemise. De temps en temps elle se
+baissait et cueillait les feuilles d'une plante aromatique qu'on
+appelle dans l'île _thé naturel_. D'une main elle jetait ces feuilles
+dans un panier qu'elle tenait de l'autre main. Elle m'aperçut: sans
+être effrayée, elle se vint asseoir à mon côté, posa son panier près
+d'elle, et se mit comme moi, les jambes ballantes sur la mer, à
+regarder le soleil.
+
+[Illustration: Une jeune marinière.]
+
+Nous restâmes quelques minutes sans parler; enfin, je fus le plus
+courageux et je dis: «Que cueillez-vous là? la saison des lucets et
+des atocas est passée». Elle leva de grands yeux noirs, timides et
+fiers, et me répondit: «Je cueillais du thé.» Elle me présenta (p. 345)
+son panier. «Vous portez ce thé à votre père et à votre mère?--Mon
+père est à la pêche avec Guillaumy.--Que faites-vous l'hiver dans
+l'île?--Nous tressons des filets, nous pêchons les étangs, en faisant
+des trous dans la glace; le dimanche, nous allons à la messe et aux
+vêpres, ou nous chantons des cantiques; et puis nous jouons sur la
+neige et nous voyons les garçons chasser les ours blancs.--Votre père
+va bientôt revenir?--Oh! non: le capitaine mène le navire à Gênes avec
+Guillaumy.--Mais Guillaumy reviendra?--Oh! oui, à la saison prochaine,
+au retour des pêcheurs. Il m'apportera dans sa pacotille un corset de
+soie rayée, un jupon de mousseline et un collier noir.--Et vous serez
+parée pour le vent, la montagne et la mer. Voulez-vous que je vous
+envoie un corset, un jupon et un collier?--Oh! non.»
+
+Elle se leva, prit son panier, et se précipita par un sentier rapide,
+le long d'une sapinière. Elle chantait d'une voix sonore un cantique
+des Missions:
+
+ Tout brûlant d'une ardeur immortelle,
+ C'est vers Dieu que tendent mes désirs.
+
+Elle faisait envoler sur sa route de beaux oiseaux appelés aigrettes,
+à cause du panache de leur tête; elle avait l'air d'être de leur
+troupe. Arrivée à la mer, elle sauta dans un bateau, déploya la voile
+et s'assit au gouvernail; on l'eût prit pour la Fortune: elle
+s'éloigna de moi.
+
+_Oh! oui, oh! non, Guillaumy_, l'image du jeune matelot sur une
+vergue, au milieu des vents, changeaient en terre de délices (p. 346)
+l'affreux rocher de Saint-Pierre:
+
+ L'isole di Fortuna, ora vedete[455].
+
+ [Note 455: _Jérusalem délivrée_, chant XV, stance
+ 27.]
+
+Nous passâmes quinze jours dans l'île. De ses côtes désolées on
+découvre les rivages encore plus désolés de Terre-Neuve. Les mornes à
+l'intérieur étendent des chaînes divergentes dont la plus élevée se
+prolonge vers l'anse Rodrigue. Dans les vallons, la roche granitique,
+mêlée d'un mica rouge et verdâtre, se rembourre d'un matelas de
+sphaignes, de lichen et de dicranum.
+
+De petits lacs s'alimentent du tribut des ruisseaux de la _Vigie_, du
+_Courval_, du _Pain-de-Sucre_, du _Kergariou_, de la _Tête-Galante_.
+Ces flaques sont connues sous le nom des _Étangs-du-Savoyard_, du
+_Cap-Noir_, du _Ravenel_, du _Colombier_, du _Cap-à-l'Aigle_. Quand
+les tourbillons fondent sur ces étangs, ils déchirent les eaux peu
+profondes, mettant à nu çà et là quelques portions de prairies
+sous-marines que recouvre subitement le voile retissu de l'onde.
+
+La Flore de Saint-Pierre est celle de la Laponie et du détroit de
+Magellan. Le nombre des végétaux diminue en allant vers le pôle; au
+Spitzberg, on ne rencontre plus que quarante espèces de phanérogames.
+En changeant de localité, des races de plantes s'éteignent: les unes
+au nord, habitantes des steppes glacées, deviennent au midi des filles
+de la montagne: les autres, nourries dans l'atmosphère tranquille des
+plus épaisses forêts, viennent, en décroissant de force et de (p. 347)
+grandeur, expirer aux plages tourmenteuses de l'Océan. A Saint-Pierre,
+le myrtille marécageux (_vaccinium fugilinosium_) est réduit à l'état
+de traînasses; il sera bientôt enterré dans l'ouate et les bourrelets
+des mousses qui lui servent d'humus. Plante voyageuse, j'ai pris mes
+précautions pour disparaître au bord de la mer, mon site natal.
+
+La pente des monticules de Saint-Pierre est plaquée de baumiers,
+d'amelanchiers, de palomiers, de mélèzes, de sapins noirs, dont les
+bourgeons servent à brasser une bière antiscorbutique. Ces arbres ne
+dépassent pas la hauteur d'un homme. Le vent océanique les étête, les
+secoue, les prosterne, à l'instar des fougères; puis, se glissant sous
+ces forêts en broussailles, il les relève; mais il n'y trouve ni
+troncs, ni rameaux, ni voûtes, ni échos pour y gémir, et il n'y fait
+pas plus de bruit que sur une bruyère.
+
+Ces bois rachitiques contrastent avec les grands bois de Terre-Neuve
+dont on découvre le rivage voisin, et dont les sapins portent un
+lichen argenté (_alectoria trichodes_): les ours blancs semblent avoir
+accroché leur poil aux branches de ces arbres, dont ils sont les
+étranges grimpereaux. Les _swamps_ de cette île de Jacques Cartier
+offrent des chemins battus par ces ours: on croirait voir les sentiers
+rustiques des environs d'une bergerie. Toute la nuit retentit des cris
+des animaux affamés; le voyageur ne se rassure qu'au bruit non moins
+triste de la mer; ces vagues, si insociables et si rudes, deviennent
+des compagnes et des amies.
+
+La pointe septentrionale de Terre-Neuve arrive à la latitude du cap
+Charles Ier du Labrador; quelques degrés plus haut, commence le (p. 348)
+paysage polaire. Si nous en croyons les voyageurs, il est un charme
+à ces régions: le soir, le soleil, touchant la terre semble rester
+immobile, et remonte ensuite dans le ciel au lieu de descendre sous
+l'horizon. Les monts revêtus de neige, les vallées tapissées de la
+mousse blanche que broutent les rennes, les mers couvertes de baleines
+et semées de glaces flottantes, toute cette scène brille, éclairée
+comme à la fois par les feux du couchant et la lumière de l'aurore: on
+ne sait si l'on assiste à la création ou à la fin du monde. Un petit
+oiseau, semblable à celui qui chante la nuit dans nos bois, fait
+entendre un ramage plaintif. L'amour amène alors l'Esquimau sur le
+rocher de glace où l'attendait sa compagne: ces noces de l'homme aux
+dernières bornes de la terre ne sont ni sans pompe ni sans félicité.
+
+ * * * * *
+
+Après avoir embarqué des vivres et remplacé l'ancre perdue à Graciosa,
+nous quittâmes Saint-Pierre. Cinglant au midi, nous atteignîmes la
+latitude de 38 degrés. Les calmes nous arrêtèrent à une petite
+distance des côtes du Maryland et de la Virginie. Au ciel brumeux des
+régions boréales avait succédé le plus beau ciel; nous ne voyions pas
+la terre, mais l'odeur des forêts de pins arrivait jusqu'à nous. Les
+aubes et les aurores, les levers et les couchers du soleil, les
+crépuscules et les nuits étaient admirables. Je ne me pouvais
+rassasier de regarder Vénus, dont les rayons semblaient m'envelopper
+comme jadis les cheveux de ma sylphide.
+
+Un soir, je lisais dans la chambre du capitaine; la cloche de la
+prière sonna: j'allai mêler mes voeux à ceux de mes compagnons. (p. 349)
+Les officiers occupaient le gaillard d'arrière avec les passagers;
+l'aumônier, un livre à la main, un peu en avant d'eux, près du
+gouvernail; les matelots se pressaient pêle-mêle sur le tillac: nous
+nous tenions debout, le visage tourné vers la proue du vaisseau.
+Toutes les voiles étaient pliées.
+
+Le globe du soleil, prêt à se plonger dans les flots, apparaissait
+entre les cordages du navire au milieu des espaces sans bornes: on eût
+dit, par les balancements de la poupe, que l'astre radieux changeait à
+chaque instant d'horizon. Quand je peignis ce tableau dont vous pouvez
+revoir l'ensemble dans le _Génie du christianisme_[456], mes
+sentiments religieux s'harmonisaient avec la scène; mais, hélas! quand
+j'y assistai en personne, le vieil homme était vivant en moi: ce
+n'était pas Dieu seul que je contemplais sur les flots, dans la
+magnificence de ses oeuvres. Je voyais une femme inconnue et les
+miracles de son sourire; les beautés du ciel me semblaient écloses de
+son souffle; j'aurais vendu l'éternité pour une de ses caresses. Je me
+figurais qu'elle palpitait derrière ce voile de l'univers qui la
+cachait à mes yeux. Oh! que n'était-il en ma puissance de déchirer le
+rideau pour presser la femme idéalisée contre mon coeur, pour me
+consumer sur son sein dans cet amour, source de mes inspirations, de
+mon désespoir et de ma vie! Tandis que je me laissais aller à ces
+mouvements si propres à ma carrière future de _coureur des bois_, il
+ne s'en fallut guère qu'un accident ne mit un terme à mes desseins et
+à mes songes.
+
+ [Note 456: _Génie du christianisme_, première
+ partie, livre V, chapitre XII: _Deux perspectives
+ de la Nature_.]
+
+La chaleur nous accablait; le vaisseau, dans un calme plat, sans (p. 350)
+voiles et trop chargé de ses mâts, était tourmenté du roulis: brûlé
+sur le pont et fatigué du mouvement, je me voulus baigner, et, quoique
+nous n'eussions point de chaloupe dehors, je me jetai du beaupré à la
+mer. Tout alla d'abord à merveille, et plusieurs passagers
+m'imitèrent. Je nageais sans regarder le vaisseau; mais quand je vins
+à tourner la tête, je m'aperçus que le courant l'entraînait déjà loin.
+Les matelots, alarmés, avaient filé un grelin aux autres nageurs. Des
+requins se montraient dans les eaux du navire, et on leur tirait des
+coups de fusil pour les écarter. La houle était si grosse qu'elle
+retardait mon retour en épuisant mes forces. J'avais un gouffre
+au-dessous de moi, et les requins pouvaient à tout moment m'emporter
+un bras ou une jambe. Sur le bâtiment, le maître d'équipage cherchait
+à descendre un canot dans la mer, mais il fallait établir un palan, et
+cela prenait un temps considérable.
+
+Par le plus grand bonheur, une brise presque insensible se leva; le
+vaisseau, gouvernant un peu, s'approcha de moi; je me pus emparer de
+la corde; mais les compagnons de ma témérité s'étaient accrochés à
+cette corde; quand on nous tira au flanc du bâtiment, me trouvant à
+l'extrémité de la file, ils pesaient sur moi de tout leur poids. On
+nous repêcha ainsi un à un, ce qui fut long. Les roulis continuaient;
+à chacun de ces roulis en sens opposé, nous plongions de six ou sept
+pieds dans la vague, ou nous étions suspendus en l'air à un même
+nombre de pieds, comme des poissons au bout d'une ligne; à la dernière
+immersion, je me sentis prêt à m'évanouir; un roulis de plus, et (p. 351)
+c'en était fait. On me hissa sur le pont à demi mort: si je m'étais
+noyé, le bon débarras pour moi et pour les autres!
+
+Deux jours après cet accident, nous aperçûmes la terre. Le coeur me
+battit quand le capitaine me la montra: l'Amérique! Elle était à peine
+déclinée par la cime de quelques érables sortant de l'eau. Les
+palmiers de l'embouchure du Nil m'indiquèrent depuis le rivage de
+l'Égypte de la même manière. Un pilote vint à bord; nous entrâmes dans
+la baie de Chesapeake. Le soir même, on envoya une chaloupe chercher
+des vivres frais. Je me joignis au parti et bientôt je foulai le sol
+américain.
+
+Promenant mes regards autour de moi, je demeurai quelques instants
+immobile. Ce continent, peut-être ignoré pendant la durée des temps
+anciens et un grand nombre de siècles modernes; les premières
+destinées sauvages de ce continent, et ses secondes destinées depuis
+l'arrivée de Christophe Colomb; la domination des monarchies de
+l'Europe ébranlée dans ce nouveau monde: la vieille société finissant
+dans la jeune Amérique; une république d'un genre inconnu annonçant un
+changement dans l'esprit humain; la part que mon pays avait eue à ces
+événements; ces mers et ces rivages devant en partie leur indépendance
+au pavillon et au sang français; un grand homme sortant du milieu des
+discordes et des déserts; Washington habitant une ville florissante,
+dans le même lieu où Guillaume Penn avait acheté un coin de forêts;
+les États-Unis renvoyant à la France la révolution que la France avait
+soutenue de ses armes; enfin mes propres destins, ma muse vierge (p. 352)
+que je venais livrer à la passion d'une nouvelle nature; les
+découvertes que je voulais tenter dans ces déserts; lesquels
+étendaient encore leur large royaume derrière l'étroit empire d'une
+civilisation étrangère: telles étaient les choses qui roulaient dans
+mon esprit.
+
+Nous nous avançâmes vers une habitation. Des bois de baumiers et de
+cèdres de la Virginie, des oiseaux-moqueurs et des cardinaux,
+annonçaient, par leur port et leur ombre, par leur chant et leur
+couleur, un autre climat. La maison où nous arrivâmes au bout d'une
+demi-heure tenait de la ferme d'un Anglais et de la case d'un créole.
+Des troupeaux de vaches européennes pâturaient les herbages entourés
+de claires-voies, dans lesquelles se jouaient des écureuils à peau
+rayée. Des noirs sciaient des pièces de bois, des blancs cultivaient
+des plants de tabac. Une négresse de treize à quatorze ans, presque
+nue, d'une beauté singulière, nous ouvrit la barrière de l'enclos
+comme une jeune Nuit. Nous achetâmes des gâteaux de maïs, des poules,
+des oeufs, du lait, et nous retournâmes au bâtiment avec nos
+dames-jeannes et nos paniers. Je donnai mon mouchoir de soie à la
+petite Africaine: ce fut une esclave qui me reçut sur la terre de la
+liberté.
+
+On désancra pour gagner la rade et le port de Baltimore: en
+approchant, les eaux se rétrécirent; elles étaient lisses et
+immobiles: nous avions l'air de remonter un fleuve indolent bordé
+d'avenues. Baltimore s'offrit à nous comme au fond d'un lac. En regard
+de la ville, s'élevait une colline boisée, au pied de laquelle on
+commençait à bâtir. Nous amarrâmes au quai du port. Je dormis à (p. 353)
+bord et n'atterris que le lendemain. J'allai loger à l'auberge avec
+mes bagages; les séminaristes se retirèrent à l'établissement préparé
+pour eux, d'où ils se sont dispersés en Amérique.
+
+Qu'est devenu Francis Tulloch? La lettre suivante m'a été remise à
+Londres, le 12 du mois d'avril 1822:
+
+ «Trente ans s'étant écoulés, mon très cher vicomte, depuis
+ l'_époch_ de notre voyage à Baltimore, il est très possible que
+ vous ayez oublié jusqu'à mon nom; mais à juger d'après les
+ sentiments de mon coeur, qui vous a toujours été vrai et loyal,
+ ce n'est pas ainsi, et je me flatte que vous ne seriez pas fâché
+ de me revoir. Presque en face l'un de l'autre (comme vous verrez
+ par la date de cette lettre), je ne sens que trop que bien des
+ choses nous séparent. Mais témoignez le moindre désir de me voir,
+ et je m'empresserai de vous prouver, autant qu'il me sera
+ possible, que je suis toujours, comme j'ai toujours été, votre
+ fidèle et dévoué,
+
+ Franc. TULLOCH.
+
+ _P. S._--Le rang distingué que vous vous êtes acquis et que vous
+ méritez par tant de titres, m'est devant les yeux; mais le
+ souvenir du chevalier de Chateaubriand m'est si cher, que je ne
+ puis vous écrire (au moins cette fois-ci) comme ambassadeur,
+ etc., etc. Ainsi pardonnez le style en faveur de notre ancienne
+ alliance.
+
+ Vendredi, 12 avril.
+
+ Portland Place, nº 30.»
+
+Ainsi, Tulloch était à Londres; il ne s'est point fait prêtre, (p. 354)
+il s'est marié; son roman est fini comme le mien. Cette lettre dépose
+en faveur de la véracité de mes _Mémoires_, et de la fidélité de mes
+souvenirs. Qui aurait rendu témoignage d'une _alliance_ et d'une
+_amitié_ formées il y a trente ans sur les flots, si la partie
+contractante ne fût survenue? et quelle perspective morne et
+rétrograde me déroule cette lettre! Tulloch se retrouvait en 1822 dans
+la même ville que moi, dans la même rue que moi; la porte de sa maison
+était en face de la mienne, ainsi que nous nous étions rencontrés dans
+le même vaisseau, sur le même tillac, cabine vis-à-vis cabine. Combien
+d'autres amis je ne rencontrerai plus! L'homme, chaque soir en se
+couchant, peut compter ses pertes: il n'y a que ses ans qui ne le
+quittent point, bien qu'ils passent; lorsqu'il en fait la revue et
+qu'il les nomme, ils répondent: «Présents!» Aucun ne manque à l'appel.
+
+ * * * * *
+
+Baltimore, comme toutes les autres métropoles des États-Unis, n'avait
+pas l'étendue qu'elle a maintenant, c'était une jolie petite ville
+catholique, propre, animée, où les moeurs et la société avaient une
+grande affinité avec les moeurs et la société de l'Europe. Je payai
+mon passage au capitaine et lui donnai un dîner d'adieu. J'arrêtai ma
+place au _stage-coach_ qui faisait trois fois la semaine le voyage de
+Pensylvanie. A quatre heures du matin, j'y montai, et me voilà roulant
+sur les chemins du Nouveau Monde.
+
+La route que nous parcourûmes, plutôt tracée que faite, traversait un
+pays assez plat: presque point d'arbres, fermes éparses, villages
+clair-semés, climat de la France, hirondelles volant sur les (p. 355)
+eaux comme sur l'étang de Combourg.
+
+En approchant de Philadelphie, nous rencontrâmes des paysans allant au
+marché, des voitures publiques et des voitures particulières.
+Philadelphie me parut une belle ville, les rues larges, quelques-unes
+plantées, se coupant à l'angle droit dans un ordre régulier du nord au
+sud et de l'est à l'ouest. La Delaware coule parallèlement à la rue
+qui suit son bord occidental. Cette rivière serait considérable en
+Europe: on n'en parle pas en Amérique; ses rives sont basses et peu
+pittoresques.
+
+A l'époque de mon voyage (1791), Philadelphie ne s'étendait pas encore
+jusqu'à la Shuylkill; le terrain, en avançant vers cet affluent, était
+divisé par lots, sur lesquels on construisait çà et là des maisons.
+
+L'aspect de Philadelphie est monotone. En général, ce qui manque aux
+cités protestantes des États-Unis, ce sont les grandes oeuvres de
+l'architecture; la Réformation jeune d'âge, qui ne sacrifie point à
+l'imagination, a rarement élevé ces dômes, ces nefs aériennes, ces
+tours jumelles dont l'antique religion catholique a couronné l'Europe.
+Aucun monument, à Philadelphie, à New-York, à Boston, une pyramide
+au-dessus de la masse des murs et des toits: l'oeil est attristé de ce
+niveau.
+
+Descendu d'abord à l'auberge, je pris ensuite un appartement dans une
+pension où logeaient des colons de Saint-Domingue, et des Français
+émigrés avec d'autres idées que les miennes. Une terre de liberté
+offrait un asile à ceux qui fuyaient la liberté: rien ne prouve mieux
+le haut prix des institutions généreuses que cet exil volontaire (p. 356)
+des partisans du pouvoir absolu dans une pure démocratie.
+
+Un homme, débarqué comme moi aux États-Unis, plein d'enthousiasme pour
+les peuples classiques, un colon qui cherchait partout la rigidité des
+premières moeurs romaines, dut être fort scandalisé de trouver partout
+le luxe des équipages, la frivolité des conversations, l'inégalité des
+fortunes, l'immoralité des maisons de banque et de jeu, le bruit des
+salles de bal et de spectacle. A Philadelphie j'aurais pu me croire à
+Liverpool ou à Bristol. L'apparence du peuple était agréable: les
+quakeresses avec leurs robes grises, leurs petits chapeaux uniformes
+et leurs visages pâles, paraissaient belles.
+
+A cette heure de ma vie, j'admirais beaucoup les républiques, bien que
+je ne les crusse pas possibles à l'époque du monde où nous étions
+parvenus: je connaissais la liberté à la manière des anciens, la
+liberté, fille des moeurs dans une société naissante; mais j'ignorais
+la liberté fille des lumières et d'une vieille civilisation, liberté
+dont la république représentative a prouvé la réalité: Dieu veuille
+qu'elle soit durable! On n'est plus obligé de labourer soi-même son
+petit champ, de maugréer les arts et les sciences, d'avoir des ongles
+crochus et la barbe sale pour être libre.
+
+Lorsque j'arrivai à Philadelphie, le général Washington n'y était pas;
+je fus obligé de l'attendre une huitaine de jours. Je le vis passer
+dans une voiture que tiraient quatre chevaux fringants, conduits à
+grandes guides. Washington, d'après mes idées d'alors, était
+nécessairement Cincinnatus; Cincinnatus en carrosse dérangeait (p. 357)
+un peu ma république de l'an de Rome 296. Le dictateur Washington
+pouvait-il être autre qu'un rustre, piquant ses boeufs de l'aiguillon
+et tenant le manche de sa charrue? Mais quand j'allai lui porter ma
+lettre de recommandation, je retrouvai la simplicité du vieux Romain.
+
+Une petite maison, ressemblant aux maisons voisines, était le palais
+du président des États-Unis[457]: point de gardes, pas même de valets.
+Je frappai; une jeune servante ouvrit. Je lui demandai si le général
+était chez lui; elle me répondit qu'il y était. Je répliquai que
+j'avais une lettre à lui remettre. La servante me demanda mon nom,
+difficile à prononcer en anglais et qu'elle ne put retenir. Elle me
+dit alors doucement: «_Walk in, sir;_ entrez, monsieur» et elle marcha
+devant moi dans un de ces étroits corridors qui servent de vestibule
+aux maisons anglaises: elle m'introduisit dans un parloir où elle me
+pria d'attendre le général.
+
+ [Note 457: Washington avait été nommé, en 1789,
+ président de la République pour quatre ans. Réélu
+ en 1793, il résigna le pouvoir en 1797.]
+
+Je n'étais pas ému; la grandeur de l'âme ou celle de la fortune ne
+m'imposent point: j'admire la première sans en être écrasé; la seconde
+m'inspire plus de pitié que de respect: visage d'homme ne me troublera
+jamais.
+
+Au bout de quelques minutes, le général entra: d'une grande taille,
+d'un air calme et froid plutôt que noble, il est ressemblant dans ses
+gravures. Je lui présentai ma lettre en silence; il l'ouvrit, courut à
+la signature qu'il lut tout haut avec exclamation: «Le colonel (p. 358)
+Armand!» C'est ainsi qu'il l'appelait et qu'avait signé le marquis
+de la Rouërie.
+
+Nous nous assîmes. Je lui expliquai tant bien que mal le motif de mon
+voyage. Il me répondait par monosyllabes anglais et français, et
+m'écoutait avec une sorte d'étonnement; je m'en aperçus, et je lui dis
+avec un peu de vivacité: «Mais il est moins difficile de découvrir le
+passage du nord-ouest que de créer un peuple comme vous l'avez
+fait.--_Well, well, young man!_, Bien, bien, jeune homme,»
+s'écria-t-il en me tendant la main. Il m'invita à dîner pour le jour
+suivant, et nous nous quittâmes.
+
+Je n'eus garde de manquer au rendez-vous. Nous n'étions que cinq ou
+six convives. La conversation roula sur la Révolution française. Le
+général nous montra une clef de la Bastille. Ces clefs, je l'ai déjà
+remarqué, étaient des jouets assez niais qu'on se distribuait alors.
+Les expéditionnaires en serrurerie auraient pu, trois ans plus tard,
+envoyer au président des États-Unis le verrou de la prison du monarque
+qui donna la liberté à la France et à l'Amérique. Si Washington avait
+vu dans les ruisseaux de Paris les _vainqueurs de la Bastille_, il
+aurait moins respecté sa relique. Le sérieux et la force de la
+Révolution ne venaient pas de ces orgies sanglantes. Lors de la
+révocation de l'Édit de Nantes, en 1685, la même populace du faubourg
+Saint-Antoine démolit le temple protestant à Charenton, avec autant de
+zèle qu'elle dévasta l'église de Saint-Denis en 1793.
+
+Je quittai mon hôte à dix heures du soir, et ne l'ai jamais revu; il
+partit le lendemain, et je continuai mon voyage.
+
+Telle fut ma rencontre avec le soldat citoyen, libérateur d'un (p. 359)
+monde. Washington est descendu dans la tombe[458] avant qu'un peu de
+bruit se soit attaché à mes pas; j'ai passé devant lui comme l'être le
+plus inconnu; il était dans tout son éclat, moi dans toute mon
+obscurité; mon nom n'est peut-être pas demeuré un jour entier dans sa
+mémoire: heureux pourtant que ses regards soient tombés sur moi! je
+m'en suis senti échauffé le reste de ma vie: il y a une vertu dans les
+regards d'un grand homme.
+
+ [Note 458: Washington est mort le 9 décembre 1799.]
+
+ * * * * *
+
+Bonaparte achève à peine de mourir. Puisque je viens de heurter à la
+porte de Washington, le parallèle entre le fondateur des États-Unis et
+l'empereur des Français se présente naturellement à mon esprit;
+d'autant mieux qu'au moment où je trace ces lignes, Washington
+lui-même n'est plus. Ercilla, chantant et bataillant dans le Chili,
+s'arrête au milieu de son voyage pour raconter la mort de Didon[459];
+moi je m'arrête au début de ma course dans la Pensylvanie pour
+comparer Washington à Bonaparte. J'aurais pu ne m'occuper d'eux qu'à
+l'époque où je rencontrai Napoléon; mais si je venais à toucher ma
+tombe avant d'avoir atteint dans ma chronique l'année 1814, on ne
+saurait donc rien de ce que j'aurais à dire des deux mandataires de la
+Providence? Je me souviens de Castelnau: ambassadeur comme moi (p. 360)
+en Angleterre, il écrivait comme moi une partie de sa vie à Londres. A
+la dernière page du livre VIIe, il dit à son fils: «Je traiterai de ce
+fait au VIIIe livre,» et le VIIIe livre des _Mémoires_ de Castelnau
+n'existe pas: cela m'avertit de profiter de la vie[460].
+
+ [Note 459: _Ercilla Y Zuniga_ (Don Alonso _de_),
+ célèbre poète espagnol (1533-1595). A vingt ans, il
+ fit partie sur sa demande, de l'expédition envoyée
+ pour étouffer la révolte des Araucans dans le
+ Chili. Il y trouva le sujet de son poème:
+ l'_Araucanie_ (la Araucana), qu'il dédia à Philippe
+ II et qui parut en trois parties
+ (1569-1578-1589).]
+
+ [Note 460: Michel de _Castelnau_ (1520-1572) a été
+ cinq fois ambassadeur en Angleterre, sous les
+ règnes de Charles IX et de Henri III. Ses
+ _Mémoires_ vont de 1559 à 1570.]
+
+Washington n'appartient pas, comme Bonaparte, à cette race qui dépasse
+la stature humaine. Rien d'étonnant ne s'attache à sa personne; il
+n'est point placé sur un vaste théâtre; il n'est point aux prises avec
+les capitaines les plus habiles, et les plus puissants monarques du
+temps; il ne court point de Memphis à Vienne, de Cadix à Moscou: il se
+défend avec une poignée de citoyens sur une terre sans célébrité, dans
+le cercle étroit des foyers domestiques. Il ne livre point de ces
+combats qui renouvellent les triomphes d'Arbelle et de Pharsale; il ne
+renverse point les trônes pour en recomposer d'autres avec leurs
+débris; il ne fait point dire aux rois à sa porte:
+
+ Qu'ils se font trop attendre, et qu'Attila s'ennuie[461].
+
+ [Note 461: C'est le second vers de _l'Attila_ de
+ Corneille (Acte I, scène I):
+
+ Ils ne sont pas venus, nos deux rois; qu'on
+ leur die
+ Qu'ils se font trop attendre, et qu'Attila
+ s'ennuie.]
+
+Quelque chose de silencieux enveloppe les actions de Washington; il
+agit avec lenteur; on dirait qu'il se sent chargé de la liberté de
+l'avenir et qu'il craint de la compromettre. Ce ne sont pas ses
+destinées que porte ce héros d'une nouvelle espèce: ce sont celles de
+son pays; il ne se permet pas de jouer de ce qui ne lui (p. 361)
+appartient pas; mais de cette profonde humilité quelle lumière va
+jaillir! Cherchez les bois où brilla l'épée de Washington: qu'y
+trouvez-vous? Des tombeaux? Non; un monde! Washington a laissé les
+États-Unis pour trophée sur son champ de bataille.
+
+ * * * * *
+
+Bonaparte n'a aucun trait de ce grave Américain: il combat avec fracas
+sur une vieille terre; il ne veut créer que sa renommée; il ne se
+charge que de son propre sort. Il semble savoir que sa mission sera
+courte, que le torrent qui descend de si haut s'écoulera vite; il se
+hâte de jouir et d'abuser de sa gloire, comme d'une jeunesse fugitive.
+A l'instar des dieux d'Homère, il veut arriver en quatre pas au bout
+du monde. Il paraît sur tous les rivages; il inscrit précipitamment
+son nom dans les fastes de tous les peuples; il jette des couronnes à
+sa famille et à ses soldats; il se dépêche dans ses monuments, dans
+ses lois, dans ses victoires. Penché sur le monde, d'une main il
+terrasse les rois, de l'autre il abat le géant révolutionnaire; mais
+en écrasant l'anarchie, il étouffe la liberté, et finit par perdre la
+sienne sur son dernier champ de bataille.
+
+Chacun est récompensé selon ses oeuvres: Washington élève une nation à
+l'indépendance; magistrat en repos, il s'endort sous son toit au
+milieu des regrets de ses compatriotes et de la vénération des
+peuples.
+
+Bonaparte ravit à une nation son indépendance: empereur déchu, il est
+précipité dans l'exil, où la frayeur de la terre ne le croit pas
+encore assez emprisonné sous la garde de l'Océan. Il expire: cette
+nouvelle, publiée à la porte du palais devant laquelle le (p. 362)
+conquérant fit proclamer tant de funérailles, n'arrête ni n'étonne le
+passant: qu'avaient à pleurer les citoyens?
+
+La république de Washington subsiste; l'empire de Bonaparte est
+détruit. Washington et Bonaparte sortirent du sein de la démocratie;
+nés tous deux de la liberté, le premier lui fut fidèle, le second la
+trahit.
+
+Washington a été le représentant des besoins, des idées, des lumières,
+des opinions de son époque; il a secondé, au lieu de le contrarier, le
+mouvement des esprits; il a voulu ce qu'il devait vouloir, la chose
+même à laquelle il était appelé: de là la cohérence et la perpétuité
+de son ouvrage. Cette homme qui frappe peu, parce qu'il est dans des
+proportions justes, a confondu son existence avec celle de son pays:
+sa gloire est le patrimoine de la civilisation; sa renommée s'élève
+comme un de ces sanctuaires publics où coule une source féconde et
+intarissable.
+
+Bonaparte pouvait enrichir également le domaine commun; il agissait
+sur la nation la plus intelligente, la plus brave, la plus brillante
+de la terre. Quel serait aujourd'hui le rang occupé par lui, s'il eût
+joint la magnanimité à ce qu'il avait d'héroïque, si, Washington et
+Bonaparte à la fois, il eût nommé la liberté légataire universelle de
+sa gloire!
+
+Mais ce géant ne liait point ses destinées à celles de ses
+contemporains; son génie appartenait à l'âge moderne: son ambition
+était des vieux jours; il ne s'aperçut pas que les miracles de sa vie
+excédaient la valeur d'un diadème, et que cet ornement gothique lui
+siérait mal. Tantôt il se précipitait sur l'avenir, tantôt il (p. 363)
+reculait vers le passé; et, soit qu'il remontât ou suivît le cours du
+temps, par sa force prodigieuse, il entraînait ou repoussait les
+flots. Les hommes ne furent à ses yeux qu'un moyen de puissance;
+aucune sympathie ne s'établit entre leur bonheur et le sien: il avait
+promis de les délivrer, il les enchaîna; il s'isola d'eux, ils
+s'éloignèrent de lui. Les rois d'Égypte plaçaient leurs pyramides
+funèbres, non parmi des campagnes florissantes, mais au milieu des
+sables stériles; ces grands tombeaux s'élèvent comme l'éternité dans
+la solitude: Bonaparte a bâti à leur image le monument de sa renommée.
+
+ * * * * *
+
+J'étais impatient de continuer mon voyage. Ce n'étaient pas les
+Américains que j'étais venu voir, mais quelque chose de tout à fait
+différent des hommes que je connaissais, quelque chose plus d'accord
+avec l'ordre habituel de mes idées; je brûlais de me jeter dans une
+entreprise pour laquelle je n'avais rien de préparé que mon
+imagination et mon courage.
+
+Quand je formai le projet de découvrir le passage au nord-ouest, on
+ignorait si l'Amérique septentrionale s'étendait sous le pôle en
+rejoignant le Groënland, ou si elle se terminait à quelque mer
+contiguë à la baie d'Hudson et au détroit de Behring. En 1772, Hearn
+avait découvert la mer à l'embouchure de la rivière de la
+Mine-de-Cuivre, par les 71 degrés 15 minutes de latitude nord, et les
+119 degrés 15 minutes de longitude ouest de Greenwich[462].
+
+ [Note 462: Latitude et longitude reconnues
+ aujourd'hui trop fortes de 4 degrés 1/4. (Note de
+ Genève, 1832.) Ch.]
+
+Sur la côte de l'océan Pacifique, les efforts du capitaine Cook (p. 364)
+et ceux des navigateurs subséquents avaient laissé des doutes. En
+1787, un vaisseau disait être entré dans une mer intérieure de
+l'Amérique septentrionale; selon le récit du capitaine de ce vaisseau,
+tout ce qu'on avait pris pour la côte non interrompue au nord de la
+Californie n'était qu'une chaîne d'îles extrêmement serrées.
+L'amirauté d'Angleterre envoya Vancouver vérifier ces rapports qui se
+trouvèrent faux. Vancouver n'avait point encore fait son second
+voyage.
+
+Aux États-Unis, en 1791, on commençait à s'entretenir de la course de
+Mackenzie: parti le 3 juin 1789 du fort Chipewan, sur le lac des
+Montagnes, il descendit à la mer du pôle par le fleuve auquel il a
+donné son nom.
+
+Cette découverte aurait pu changer ma direction et me faire prendre ma
+route droit au nord; mais je me serais fait scrupule d'altérer le plan
+arrêté entre moi et M. de Malesherbes. Ainsi donc, je voulais marcher
+à l'ouest, de manière à intersecter la côte nord-ouest au-dessus du
+golfe de Californie; de là, suivant le profil du continent, et
+toujours en vue de la mer, je prétendais reconnaître le détroit de
+Behring, doubler le dernier cap septentrional de l'Amérique, descendre
+à l'Est le long des rivages de la mer polaire, et rentrer dans les
+États-Unis par la baie d'Hudson, le Labrador et le Canada.
+
+Quels moyens avais-je d'exécuter cette prodigieuse pérégrination?
+aucun. La plupart des voyageurs français ont été des hommes isolés,
+abandonnés à leurs propres forces; il est rare que le gouvernement ou
+des compagnies les aient employés ou secourus. Des Anglais, des (p. 365)
+Américains, des Allemands, des Espagnols, des Portugais ont accompli,
+à l'aide du concours des volontés nationales, ce que chez nous des
+individus délaissés ont commencé en vain. Mackenzie, et après lui
+plusieurs autres, au profit des États-Unis et de la Grande-Bretagne,
+ont fait sur la vastitude de l'Amérique des conquêtes que j'avais
+rêvées pour agrandir ma terre natale. En cas de succès, j'aurais eu
+l'honneur d'imposer des noms français à des régions inconnues, de
+doter mon pays d'une colonie sur l'océan Pacifique, d'enlever le riche
+commerce des pelleteries à une puissance rivale, d'empêcher cette
+rivale de s'ouvrir un plus court chemin aux Indes, en mettant la
+France elle-même en possession de ce chemin. J'ai consigné ces projets
+dans l'_Essai historique_, publié à Londres en 1796[463], et ces
+projets étaient tirés du manuscrit de mes voyages écrit en 1791. Ces
+dates prouvent que j'avais devancé par mes voeux et par mes travaux
+les derniers explorateurs des glaces arctiques.
+
+ [Note 463: «L'_Essai historique sur les
+ Révolutions_ fut imprimé à Londres en 1796, par
+ Baylis, et vendu chez de Boffe en 1797.»
+ _Avertissement de l'auteur_ pour l'édition de 1826.
+ _OEuvres complètes de Chateaubriand_, tome
+ premier.]
+
+Je ne trouvai aucun encouragement à Philadelphie. J'entrevis dès lors
+que le but de ce premier voyage serait manqué, et que ma course ne
+serait que le prélude d'un second et plus long voyage. J'en écrivis en
+ce sens à M. de Malesherbes, et, en attendant l'avenir, je promis à la
+poésie ce qui serait perdu pour la science. En effet, si je ne rencontrai
+pas en Amérique ce que j'y cherchais, le monde polaire, (p. 366)
+j'y rencontrai une nouvelle muse.
+
+Un stage-coach, semblable à celui qui m'avait amené de Baltimore, me
+conduisit de Philadelphie à New-York, ville gaie, peuplée,
+commerçante, qui cependant était loin d'être ce qu'elle est
+aujourd'hui, loin de ce qu'elle sera dans quelques années; car les
+États-Unis croissent plus vite que ce manuscrit. J'allai en pèlerinage
+à Boston saluer le premier champ de bataille de la liberté américaine.
+J'ai vu les champs de Lexington; j'y cherchai, comme depuis à Sparte,
+la tombe de ces guerriers qui moururent _pour obéir aux saintes lois
+de la patrie_[464]. Mémorable exemple de l'enchaînement des (p. 367)
+choses humaines! un bill de finances, passé dans le Parlement
+d'Angleterre en 1765, élève un nouvel empire sur la terre en 1782, et
+fait disparaître du monde un des plus antiques royaumes de l'Europe en
+1789!
+
+ [Note 464: Trompé par sa mémoire, Chateaubriand,
+ lors de son voyage en Grèce, avait, en effet,
+ cherché à Sparte le tombeau de Léonidas et de ses
+ compagnons. «J'interrogeai vainement les moindres
+ pierres, dit-il dans l'_Itinéraire_, pour leur
+ demander les cendres de Léonidas. J'eus pourtant un
+ mouvement d'espoir près de cette espèce de tour que
+ j'ai indiquée à l'ouest de la citadelle, je vis des
+ débris de sculptures, qui me semblèrent être ceux
+ d'un lion. Nous savons par Hérodote qu'il y avait
+ un Lion de pierre sur le tombeau de Léonidas;
+ circonstance qui n'est pas rapportée par Pausanias.
+ Je redoublai d'ardeur, tous mes soins furent
+ inutiles.» Et ici, en note, Chateaubriand ajoute:
+ «Ma mémoire me trompait ici: le lion dont parle
+ Hérodote était aux Thermopyles. Cet historien ne
+ dit pas même que les os de Léonidas furent
+ transportés dans sa patrie. Il prétend, au
+ contraire, que Xercès fit mettre en croix le corps
+ de ce prince. Ainsi, les débris du lion que j'ai
+ vus à Sparte ne peuvent point indiquer la tombe de
+ Léonidas. On croit bien que je n'avais pas un
+ Horace à la main sur les ruines de Lacédémone; je
+ n'avais porté dans mes voyages que Racine, Le
+ Tasse, Virgile et Homère, celui-ci avec des
+ feuillets blancs pour écrire des notes. Il n'est
+ donc pas bien étonnant qu'obligé de tirer mes
+ ressources de ma mémoire, j'aie pu me méprendre sur
+ un lieu, sans néanmoins me tromper sur un fait. On
+ peut voir deux jolies épigrammes de l'_Anthologie_
+ sur ce lion de pierre des Thermopyles.» _Itinéraire
+ de Paris à Jérusalem_, tome I, p. 83.]
+
+ * * * * *
+
+Je m'embarquai à New-York sur le paquebot qui faisait voile pour
+Albany, situé en amont de la rivière du Nord. La société était
+nombreuse. Vers le soir de la première journée, on nous servit une
+collation de fruits et de lait; les femmes étaient assises sur les
+bancs du tillac, et les hommes sur le pont, à leurs pieds. La
+conversation ne se soutint pas longtemps: à l'aspect d'un beau tableau
+de la nature, on tombe involontairement dans le silence. Tout à coup,
+je ne sais qui s'écria: «Voilà l'endroit où Asgill[465] fut arrêté.»
+On pria une quakeresse de Philadelphie de chanter la complainte connue
+sous le nom d'_Asgill_. Nous étions entre des montagnes; la voix de la
+passagère expirait sur la vague, ou se renflait lorsque nous rasions
+de plus près la rive. La destinée d'un jeune soldat, amant, poète et
+brave, honoré de l'intérêt de Washington et de la généreuse
+intervention d'une reine infortunée, ajoutait un charme au romantique
+de la scène. L'ami que j'ai perdu, M. de Fontanes, laissa tomber (p. 368)
+de courageuses paroles en mémoire d'Asgill, quand Bonaparte se
+disposait à monter au trône où s'était assise Marie-Antoinette[466].
+Les officiers américains semblaient touchés du chant de la
+Pensylvanienne: le souvenir des troubles passés de la patrie leur
+rendait plus sensible le calme du moment présent. Ils contemplaient
+avec émotion ces lieux naguère chargés de troupes, retentissant du
+bruit des armes, maintenant ensevelis dans une paix profonde; ces
+lieux dorés des derniers feux du jour, animés du sifflement des
+cardinaux, du roucoulement des palombes bleues, du chant des
+oiseaux-moqueurs, et dont les habitants, accoudés sur des clôtures
+frangées de bignonias, regardaient notre barque passer au-dessous
+d'eux.
+
+ [Note 465: _Asgill_ (sir Charles), général anglais.
+ Envoyé en Amérique en 1781 pour servir sous les
+ ordres de Cornwallis, il fut fait prisonniers par
+ les _Insurgents_ et désigné par le sort pour être
+ mis à mort par représailles. L'intervention du
+ gouvernement français le sauva. Un acte du congrès
+ américain révoqua son arrêt de mort. Asgill
+ accourut aussitôt à Versailles pour remercier Louis
+ XVI et Marie-Antoinette, qui avaient vivement
+ intercédé pour lui. Cet épisode a fourni le sujet
+ de plusieurs pièces de théâtre et de plusieurs
+ romans qui obtinrent une grande vogue.]
+
+ [Note 466: Fontanes fut chargé par le premier
+ consul de prononcer aux Invalides, le 20 pluviôse
+ an VIII (9 février 1800), l'éloge funèbre de
+ Washington. Dans cet éloquent et noble discours,
+ l'orateur, devant tous ses témoins, dont
+ quelques-uns avaient applaudi au crime du 16
+ octobre 1793, ne craignit pas de faire à la reine
+ Marie-Antoinette une allusion délicate autant que
+ courageuse: «C'est toi que j'en atteste, disait-il,
+ ô jeune Asgill, toi dont le malheur sut intéresser
+ l'Angleterre, la France et l'Amérique. Avec quels
+ soins compatissants Washington ne retarda-t-il pas
+ un jugement que le droit de la guerre permettait de
+ précipiter! Il attendit _qu'une voix alors toute
+ puissante franchit l'étendue des mers, et demandât
+ une grâce qu'il ne pouvait lui refuser_. Il se
+ laissa toucher sans peine _par cette voix conforme
+ aux inspirations de son coeur_, et le jour qui
+ sauva une victime innocente doit être inscrit parmi
+ les plus beaux de l'Amérique indépendante et
+ victorieuse». _Éloge funèbre de Washington,
+ prononcé dans le Temple de Mars, par Louis
+ Fontanes, le 20 pluviôse, an VIII._]
+
+Arrivé à Albany, j'allai chercher un M. Swift, pour lequel on m'avait
+donné une lettre. Ce M. Swift trafiquait de pelleteries avec des (p. 369)
+tribus indiennes enclavées dans le territoire cédé par l'Angleterre
+aux États-Unis; car les puissances civilisées, républicaines et
+monarchiques, se partagent sans façon en Amérique des terres qui ne
+leur appartiennent pas. Après m'avoir entendu, M. Swift me fit des
+objections très raisonnables. Il me dit que je ne pouvais pas
+entreprendre de prime abord, seul, sans secours, sans appui, sans
+recommandation pour les postes anglais, américains, espagnols, où je
+serais forcé de passer, un voyage de cette importance; que, quand
+j'aurais le bonheur de traverser tant de solitudes, j'arriverais à des
+régions glacées où je périrais de froid et de faim: il me conseilla de
+commencer par m'acclimater, m'invita à apprendre le sioux, l'iroquois
+et l'esquimau, à vivre au milieu des _coureurs de bois_ et des agents
+de la baie d'Hudson. Ces expériences préliminaires faites, je pourrais
+alors, dans quatre ou cinq ans, avec l'assistance du gouvernement
+français, procéder à ma hasardeuse mission.
+
+Ces conseils, dont au fond je reconnaissais la justesse, me
+contrariaient. Si je m'en étais cru, je serais parti tout droit pour
+aller au pôle, comme on va de Paris à Pontoise. Je cachai à M. Swift
+mon déplaisir; je le priai de me procurer un guide et des chevaux pour
+me rendre à Niagara et à Pittsbourg: à Pittsbourg, je descendrais
+l'Ohio et je recueillerais des notions utiles à mes futurs projets.
+J'avais toujours dans la tête mon premier plan de route.
+
+M. Swift engagea à mon service un Hollandais qui parlait plusieurs
+dialectes indiens. J'achetai deux chevaux et je quittai Albany.
+
+Tout le pays qui s'étend aujourd'hui entre le territoire de cette (p. 370)
+ville et celui de Niagara est habité et défriché; le canal de New-York
+le traverse; mais alors une grande partie de ce pays était déserte.
+
+Lorsque après avoir passé le Mohawk, j'entrai dans des bois qui
+n'avaient jamais été abattus, je fus pris d'une sorte d'ivresse
+d'indépendance: j'allais d'arbre en arbre, à gauche, à droite, me
+disant: «Ici plus de chemins, plus de villes, plus de monarchie, plus
+de république, plus de présidents, plus de rois, plus d'hommes.» Et,
+pour essayer si j'étais rétabli dans mes droits originels, je me
+livrais à des actes de volonté qui faisaient enrager mon guide,
+lequel, dans son âme, me croyait fou.
+
+Hélas! je me figurais être seul dans cette forêt où je levais une tête
+si fière! tout à coup je vins m'énaser contre un hangar. Sous ce
+hangar s'offrent à mes yeux ébaubis les premiers sauvages que j'aie
+vus de ma vie. Ils étaient une vingtaine, tant hommes que femmes, tous
+barbouillés comme des sorciers, le corps demi-nu, les oreilles
+découpées, des plumes de corbeau sur la tête et des anneaux passés
+dans les narines. Un petit Français, poudré et frisé, habit
+vert-pomme, veste de droguet, jabot et manchettes de mousseline,
+raclait un violon de poche, et faisait danser _Madelon Friquet_ à ces
+Iroquois. M. Violet (c'était son nom) était maître de danse chez les
+sauvages. On lui payait ses leçons en peaux de castors et en jambons
+d'ours. Il avait été marmiton au service du général Rochambeau[467],
+pendant la guerre d'Amérique. Demeuré à New-York après le départ (p. 371)
+de notre armée, il se résolut d'enseigner les beaux-arts aux
+Américains. Ses vues s'étant agrandies avec le succès, le nouvel
+Orphée porta la civilisation jusque chez les hordes sauvages du
+Nouveau-Monde. En me parlant des Indiens, il me disait toujours: «Ces
+messieurs sauvages et ces dames sauvagesses.» Il se louait beaucoup de
+la légèreté de ses écoliers; en effet, je n'ai jamais vu faire de
+telles gambades. M. Violet, tenant son petit violon entre son menton
+et sa poitrine, accordait l'instrument fatal; il criait aux Iroquois:
+_A vos places!_ Et toute la troupe sautait comme une bande de
+démons[468].
+
+ [Note 467: J.-B. Donatien _de Vimeur_, comte de
+ _Rochambeau_, né le 1er juillet 1725. En 1780,
+ il fut envoyé en Amérique, avec 6,000 hommes, au
+ secours des _Insurgents_, et contribua puissamment
+ à leurs succès. Nommé maréchal de France en 1791,
+ puis investi, la même année, du commandement de
+ l'armée du Nord, il tenta vainement d'y rétablir la
+ discipline et donna sa démission au mois de mai
+ 1792. Il mourut le 10 mai 1807.]
+
+ [Note 468: Cette jolie page sur M. Violet, maître
+ de danse chez les Iroquois, avait déjà paru dans
+ l'_Itinéraire_, tome II, p 201. En arrivant à
+ Tunis, le 18 janvier 1807, Chateaubriand tomba au
+ milieu d'un bal donné par le consul de France, M.
+ Devoise. «Le caractère national, dit-il, ne peut
+ s'effacer. Nos marins disent que, dans les colonies
+ nouvelles, les Espagnols commencent par bâtir une
+ église, les Anglais une taverne, et les Français un
+ fort; et j'ajoute une salle de bal. Je me trouvais
+ en Amérique, sur la frontière du pays des sauvages:
+ j'appris qu'à la première journée je rencontrerais
+ parmi les Indiens un de mes compatriotes. Arrivé
+ chez les Cayougas, tribu qui faisait partie de la
+ nation des Iroquois, mon guide me conduisit dans
+ une forêt. Au milieu de cette forêt on voyait une
+ espèce de grange; je trouvai dans cette grange une
+ vingtaine de sauvages, hommes et femmes...» Vient
+ alors le récit du bal, avec la peinture de M.
+ Violet, en veste de droguet et en habit vert-pomme.
+ Chateaubriand avait écrit là une page de ses
+ _Mémoires_; force lui était bien de la reprendre
+ pour la remettre ici à sa vraie place.]
+
+N'était-ce pas une chose accablante pour un disciple de Rousseau (p. 372)
+que cette introduction à la vie sauvage par un bal que l'ancien
+marmiton du général Rochambeau donnait à des Iroquois? J'avais grande
+envie de rire, mais j'étais cruellement humilié.
+
+ * * * * *
+
+J'achetai des Indiens un habillement complet: deux peaux d'ours, l'une
+pour demi-toge, l'autre pour lit. Je joignis à mon nouvel accoutrement
+la calotte de drap rouge à côtes, la casaque, la ceinture, la corne
+pour rappeler les chiens, la bandoulière des coureurs de bois. Mes
+cheveux flottaient sur mon cou découvert; je portais la barbe longue:
+j'avais du sauvage, du chasseur et du missionnaire. On m'invita à une
+partie de chasse qui devait avoir lieu le lendemain, pour dépister un
+carcajou.
+
+Cette race d'animaux est presque entièrement détruite dans le Canada,
+ainsi que celle des castors.
+
+Nous nous embarquâmes avant le jour pour remonter une rivière sortant
+du bois où l'on avait aperçu le carcajou. Nous étions une trentaine,
+tant Indiens que coureurs de bois américains et canadiens: une partie
+de la troupe côtoyait, avec les meutes, la marche de la flotille, et
+des femmes portaient nos vivres.
+
+Nous ne rencontrâmes pas le carcajou; mais nous tuâmes des
+loups-cerviers et des rats musqués. Jadis les Indiens menaient un
+grand deuil lorsqu'ils avaient immolé, par mégarde, quelques-uns de
+ces derniers animaux, la femelle du rat musqué étant, comme chacun le
+sait, la mère du genre humain. Les Chinois, meilleurs observateurs,
+tiennent pour certain que le rat se change en caille, la taupe en
+loriot.
+
+Des oiseaux de rivière et des poissons fournirent abondamment (p. 373)
+notre table. On accoutume les chiens à plonger; quand ils ne vont pas
+à la chasse, ils vont à la pêche: ils se précipitent dans les fleuves
+et saisissent le poisson jusqu'au fond de l'eau. Un grand feu autour
+duquel nous nous placions servait aux femmes pour les apprêts de notre
+repas.
+
+Il fallait nous coucher horizontalement, le visage contre terre, pour
+nous mettre les yeux à l'abri de la fumée, dont le nuage flottant
+au-dessus de nos têtes, nous garantissait tellement quellement de la
+piqûre des maringouins.
+
+Les divers insectes carnivores, vus au microscope, sont des animaux
+formidables, ils étaient peut-être ces dragons ailés dont on retrouve
+les anatomies: diminués de taille à mesure que la matière diminuait
+d'énergie, ces hydres, griffons et autres, se trouveraient aujourd'hui
+à l'état d'insectes. Les géants antédiluviens sont les petits hommes
+d'aujourd'hui.
+
+ * * * * *
+
+M. Violet m'offrit ses lettres de créance pour les Onondagas, reste
+d'une des six nations iroquoises. J'arrivai d'abord au lac des
+Onondagas. Le Hollandais choisit un lieu propre à établir notre camp:
+une rivière sortait du lac; notre appareil fut dressé dans la courbe
+de cette rivière. Nous fichâmes en terre, à six pieds de distance l'un
+de l'autre, deux piquets fourchus; nous suspendîmes horizontalement
+dans l'endentement de ces piquets une longue perche. Des écorces de
+bouleau, un bout appuyé sur le sol, l'autre sur la gaule transversale,
+formèrent le toit incliné de notre palais. Nos selles devaient nous
+servir d'oreillers et nos manteaux de couvertures. Nous attachâmes
+des sonnettes au cou de nos chevaux et nous les lâchâmes dans les (p. 374)
+bois près de notre camp: ils ne s'en éloignèrent pas.
+
+Lorsque, quinze ans plus tard, je bivaquais dans les sables du désert
+du Sabba, à quelques pas du Jourdain, au bord de la mer Morte, nos
+chevaux, ces fils légers de l'Arabie, avaient l'air d'écouter les
+contes du scheick, et de prendre part à l'histoire d'Antar et du
+cheval de Job[469].
+
+ [Note 469: Il y a encore là un souvenir de
+ l'_Itinéraire_, souvenir qui se rapporte à la page
+ suivante: «Tout ce qu'on dit de la passion des
+ Arabes pour les contes est vrai, et j'en vais citer
+ un exemple: pendant la nuit que nous venions de
+ passer sur la grève de la mer Morte, nos
+ Bethléémites étaient assis autour de leur bûcher,
+ leurs fusils couchés à terre à leurs côtés, les
+ chevaux attachés à des piquets, formant un second
+ cercle en dehors. Après avoir bu le café et parlé
+ beaucoup ensemble, ces Arabes tombèrent dans le
+ silence, à l'exception du scheick. Je voyais à la
+ lueur du feu ses gestes expressifs, sa barbe noire,
+ ses dents blanches, les diverses formes qu'il
+ donnait à son vêtement en continuant son récit. Ses
+ compagnons l'écoutaient dans une attention
+ profonde, tous penchés en avant, le visage sur la
+ flamme, tantôt poussant un cri d'admiration, tantôt
+ répétant avec emphase les gestes du conteur;
+ quelques têtes de chevaux qui s'avançaient au
+ dessus de la troupe, et qui se dessinaient dans
+ l'ombre, achevaient de donner à ce tableau le
+ caractère le plus pittoresque, surtout lorsqu'on y
+ joignait un coin du paysage de la mer Morte et des
+ montagnes de Judée.» _Itinéraire_, Tome I, p. 336.]
+
+[Illustration: LA JEUNE INDIENNE]
+
+Il n'était guère que quatre heures après midi lorsque nous fûmes
+huttés. Je pris mon fusil et j'allai flâner dans les environs. Il y
+avait peu d'oiseaux. Un couple solitaire voltigeait seulement devant
+moi, comme ces oiseaux que je suivais dans mes bois paternels; à la
+couleur du mâle, je reconnus le passereau blanc, _passer nivalis_ des
+ornithologistes. J'entendis aussi l'orfraie, fort bien (p. 375)
+caractérisée par sa voix. Le vol de l'_exclamateur_ m'avait conduit à
+un vallon resserré entre des hauteurs nues et pierreuses; à mi-côte
+s'élevait une méchante cabane; une vache maigre errait dans un pré
+au-dessous.
+
+J'aime les petits abris: «_A chico pajarillo chico nidillo_, à petit
+oiseau, petit nid.» Je m'assis sur la pente en face de la hutte
+plantée sur le coteau opposé.
+
+Au bout de quelques minutes, j'entendis des voix dans le vallon: trois
+hommes conduisaient cinq ou six vaches grasses; ils les mirent paître
+et éloignèrent à coups de gaule la vache maigre. Une femme sauvage
+sortit de la hutte, s'avança vers l'animal effrayé et l'appelait. La
+vache courut à elle en allongeant le cou avec un petit mugissement.
+Les planteurs menacèrent de loin l'Indienne, qui revint à sa cabane.
+La vache la suivit.
+
+Je me levai, descendis la rampe de la côte, traversai le vallon et,
+montant la colline parallèle, j'arrivai à la hutte.
+
+Je prononçai le salut qu'on m'avait appris: «_Siegoh!_ Je suis venu!»
+l'Indienne, au lieu de me rendre mon salut par la répétition d'usage:
+«_Vous êtes venu_», ne répondit rien. Alors je caressai la vache: le
+visage jaune et attristé de l'Indien ne laissa paraître des signes
+d'attendrissement. J'étais ému de ces mystérieuses relations de
+l'infortune: il y a de la douceur à pleurer sur des maux qui n'ont été
+pleurés de personne.
+
+Mon hôtesse me regarda encore quelque temps avec un reste de doute,
+puis elle s'avança et vint passer la main sur le front de sa compagne
+de misère et de solitude.
+
+Encouragé par cette marque de confiance, je dis en anglais, car (p. 376)
+j'avais épuisé mon indien: «Elle est bien maigre!» L'Indienne repartit
+en mauvais anglais: «Elle mange fort peu, _she eats very little_.--On
+l'a chassée rudement», repris-je. Et la femme répondit: «Nous sommes
+accoutumées à cela toutes deux, _both_.» Je repris: «Cette prairie
+n'est donc pas à vous?» Elle répondit: «Cette prairie était à mon mari
+qui est mort. Je n'ai point d'enfants, et les chairs blanches mènent
+leurs vaches dans ma prairie.»
+
+Je n'avais rien à offrir à cette créature de Dieu. Nous nous
+quittâmes, mon hôtesse me dit beaucoup de chose que je ne compris
+point; c'étaient sans doute des souhaits de prospérité; s'ils n'ont
+pas été entendus du ciel, ce n'est pas la faute de celle qui priait,
+mais l'infirmité de celui pour qui la prière était offerte. Toutes les
+âmes n'ont pas une égale aptitude au bonheur, comme toutes les terres
+ne portent pas également des moissons.
+
+Je retournai à mon _ajoupa_, où m'attendait une collation de pommes de
+terre et de maïs. La soirée fut magnifique: le lac, uni comme une
+glace sans tain, n'avait pas une ride; la rivière baignait en
+murmurant notre presqu'île, que les calycanthes parfumaient de l'odeur
+de la pomme. Le _weep-poor-will_ répétait son chant: nous
+l'entendions, tantôt plus près, tantôt plus loin, suivant que l'oiseau
+changeait le lieu de ses appels amoureux. Personne ne m'appelait.
+Pleure, pauvre William! _weep, poor Will!_
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain, j'allai rendre visite au sachem des Onondagas; j'arrivai
+à son village à dix heures du matin. Aussitôt je fus environné (p. 377)
+de jeunes sauvages qui me parlaient dans leur langue, mêlée de phrases
+anglaises et de quelques mots français; ils faisaient grand bruit, et
+avaient l'air joyeux, comme les premiers Turcs que je vis depuis à
+Coron, en débarquant sur le sol de la Grèce. Ces tribus indiennes,
+enclavées dans les défrichements des blancs, ont des chevaux et des
+troupeaux; leurs cabanes sont remplies d'ustensiles achetés, d'un
+côté, à Québec, à Montréal, à Niagara, à Détroit, et, de l'autre, aux
+marchés des États-Unis.
+
+Quand on parcourut l'intérieur de l'Amérique septentrionale, on trouva
+dans l'état de nature, parmi les diverses nations sauvages, les
+différentes formes de gouvernement connues des peuples civilisés.
+L'Iroquois appartenait à une race qui semblait destinée à conquérir
+les races indiennes, si des étrangers n'étaient venus épuiser ses
+veines et arrêter son génie. Cet homme intrépide ne fut point étonné
+des armes à feu, lorsque pour la première fois on en usa contre lui;
+il tint ferme au sifflement des balles et au bruit du canon, comme
+s'il les eût entendus toute sa vie; il n'eut pas l'air d'y faire plus
+d'attention qu'à un orage. Aussitôt qu'il se put procurer un mousquet,
+il s'en servit mieux qu'un Européen. Il n'abandonna pas pour cela le
+casse-tête, le couteau de scalpe, l'arc et la flèche; mais il y ajouta
+la carabine, le pistolet, le poignard et la hache: il semblait n'avoir
+jamais assez d'armes pour sa valeur. Doublement paré des instruments
+meurtriers de l'Europe et de l'Amérique, la tête ornée de panaches,
+les oreilles découpées, le visage bariolé de diverses couleurs, les
+bras tatoués et pleins de sang, ce champion du Nouveau Monde (p. 378)
+devint aussi redoutable à voir qu'à combattre, sur le rivage qu'il
+défendit pied à pied contre les envahisseurs.
+
+Le sachem des Onondagas était un vieil Iroquois dans toute la rigueur
+du mot; sa personne gardait la tradition des anciens temps du désert.
+
+Les relations anglaises ne manquent jamais d'appeler le sachem indien
+_the old gentleman_. Or, le _vieux gentilhomme_ est tout nu; il a une
+plume ou une arête de poisson passée dans ses narines, et couvre
+quelquefois sa tête, rase et ronde comme un fromage, d'un chapeau
+bordé à trois cornes, en signe d'honneur européen. Velly ne peint pas
+l'histoire avec la même vérité? Le cheftain franc Khilpérick se
+frottait les cheveux avec du beurre aigre, _infundens acido comam
+butyro_, se barbouillait les joues de vert, et portait une jaquette
+bigarrée ou un sayon de peau de bête; il est représenté par Velly
+comme un prince magnifique jusqu'à l'ostentation dans ses meubles et
+dans ses équipages, voluptueux jusqu'à la débauche, croyant à peine en
+Dieu, dont les ministres étaient le sujet de ses railleries.
+
+Le sachem Onondagas me reçut bien et me fit asseoir sur une natte. Il
+parlait anglais et entendait le français; mon guide savait l'iroquois:
+la conversation fut facile. Entre autres choses, le vieillard me dit
+que, quoique sa nation eût toujours été en guerre avec la mienne, il
+l'avait toujours estimée. Il se plaignit des Américains; il les
+trouvait injustes et avides, et regrettait que dans le partage des
+terres indiennes sa tribu n'eût pas augmenté le lot des Anglais.
+
+Les femmes nous servirent un repas. L'hospitalité est la dernière (p. 379)
+vertu restée aux sauvages au milieu de la civilisation européenne; on
+sait quelle était autrefois cette hospitalité; le foyer avait la
+puissance de l'autel.
+
+Lorsqu'une tribu était chassée de ses bois, ou lorsqu'un homme venait
+demander l'hospitalité, l'étranger commençait ce qu'on appelait la
+danse du suppliant; l'enfant touchait le seuil de la porte et disait:
+«Voici l'étranger!» Et le chef répondait: «Enfant, introduis l'homme
+dans la hutte.» L'étranger, entrant sous la protection de l'enfant,
+s'allait asseoir sur la cendre du foyer. Les femmes disaient le chant
+de la consolation: «L'étranger a retrouvé une mère et une femme; le
+soleil se lèvera et se couchera pour lui comme auparavant.»
+
+Ces usages semblent empruntés des Grecs: Thémistocle, chez Admète,
+embrasse les pénates et le jeune fils de son hôte (j'ai peut-être
+foulé à Mégare l'âtre de la pauvre femme sous lequel fut cachée l'urne
+cinéraire de Phocion[470]); et Ulysse, chez Alcinoüs, implore Arété:
+«Noble Arété, fille de Rhexénor, après avoir souffert des maux cruels,
+je me jette à vos pieds...[471]» En achevant ces mots, le héros
+s'éloigne et va s'asseoir sur la cendre du foyer.--Je pris congé du
+vieux sachem. Il s'était trouvé à la prise de Québec. Dans les
+honteuses années du règne de Louis XV, l'épisode de la guerre du
+Canada vient nous consoler comme une page de notre ancienne histoire
+retrouvée à la Tour de Londres.
+
+ [Note 470: _Vie de Phocion_, par Plutarque.]
+
+ [Note 471: L'_Odyssée_, chant VII.--Arété était la
+ femme d'Alcinoüs.]
+
+Montcalm, chargé sans secours de défendre le Canada contre des (p. 380)
+forces souvent rafraîchies et le quadruple des siennes, lutte avec
+succès pendant deux années; il bat lord Loudon et le général
+Abercromby. Enfin la fortune l'abandonne; blessé sous les murs de
+Québec, il tombe, et deux jours après il rend le dernier soupir: ses
+grenadiers l'enterrent dans le trou creusé par une bombe, fosse digne
+de l'honneur de nos armes! Son noble ennemi Wolfe meurt en face de
+lui; il paye de sa vie celle de Montcalm et la gloire d'expirer sur
+quelques drapeaux français.
+
+ * * * * *
+
+Nous voilà, mon guide et moi, remontés à cheval. Notre route, devenue
+plus pénible, était à peine tracée par des abatis d'arbres. Les troncs
+de ces arbres servaient de ponts sur les ruisseaux ou de fascines dans
+les fondrières. La population américaine se portait alors vers les
+concessions de Genesee. Ces concessions se vendaient plus ou moins
+cher selon la bonté du sol, la qualité des arbres, le cours et la
+foison des eaux.
+
+On a remarqué que les colons sont souvent précédés dans les bois par
+les abeilles: avant-garde des laboureurs, elles sont le symbole de
+l'industrie et de la civilisation qu'elles annoncent. Étrangères à
+l'Amérique, arrivées à la suite des voiles de Colomb, ces conquérants
+pacifiques n'ont ravi à un nouveau monde de fleurs que des trésors
+dont les indigènes ignoraient l'usage; elles ne se sont servies de ces
+trésors que pour enrichir le sol dont elles les avaient tirés.
+
+Les défrichements sur les deux bords de la route que je parcourais
+offraient un curieux mélange de l'état de nature et de l'état (p. 381)
+civilisé. Dans le coin d'un bois qui n'avait jamais retenti que des
+cris du sauvage et des bramements de la bête fauve, on rencontrait une
+terre labourée; on apercevait du même point de vue le wigwuam d'un
+Indien et l'habitation d'un planteur. Quelques-unes de ces
+habitations, déjà achevées, rappelaient la propreté des fermes
+hollandaises; d'autres n'étaient qu'à demi terminées et n'avaient pour
+toit que le ciel.
+
+J'étais reçu dans ces demeures, ouvrages d'un matin; j'y trouvais
+souvent une famille avec les élégances de l'Europe; des meubles
+d'acajou, un piano, des tapis, des glaces, à quatre pas de la hutte
+d'un Iroquois. Le soir, lorsque les serviteurs étaient revenus des
+bois ou des champs avec la cognée ou la houe, on ouvrait les fenêtres.
+Les filles de mon hôte, en beaux cheveux blonds annelés, chantaient au
+piano le duo de _Pandolfetto_ de Paisiello[472], ou un _cantabile_ de
+Cimarosa[473], le tout à la vue du désert, et quelquefois au murmure
+d'une cascade.
+
+ [Note 472: Giovanni _Paisiello_ (1741-1816). De ses
+ compositions dramatiques qui sont au nombre de
+ quatre-vingt-quatorze, plusieurs ont survécu. Les
+ plus célèbres sont _la Serva padrona_, _Nina o la
+ pazza d'amore_, _la Molinara_ et _Il re Teodoro_.
+
+ «Le duo de _Pandolfette_, dit M. de Marcellus,
+ était le morceau que M. de Chateaubriand demandait
+ le plus souvent à mon piano; et, quand je le lui
+ rappelais par quelques notes, il chantait lui-même
+ volontiers _Il tuo viso m'innamora_.»
+ _Chateaubriand et son temps_, p. 59.]
+
+ [Note 473: Domenico _Cimarosa_ (1754-1801). Il a
+ composé plus de 120 opéras. Il excellait surtout
+ dans le genre bouffon. Son chef-d'oeuvre, dans ce
+ dernier genre est _Il matrimonio segreto_,
+ représenté pour la première fois à Vienne en 1792.]
+
+Dans les terrains les meilleurs s'établissaient des bourgades. La
+flèche d'un nouveau clocher s'élançait du sein d'une vieille (p. 382)
+forêt. Comme les moeurs anglaises suivent partout les Anglais, après
+avoir traversé des pays où il n'y avait pas trace d'habitants,
+j'apercevais l'enseigne d'une auberge qui brandillait à une branche
+d'arbre. Des chasseurs, des planteurs, des Indiens se rencontraient à
+ces caravansérails: la première fois que je m'y reposai, je jurai que
+ce serait la dernière.
+
+Il arriva qu'en entrant dans une de ces hôtelleries, je restai
+stupéfait à l'aspect d'un lit immense, bâti en rond autour d'un
+poteau: chaque voyageur prenait place dans ce lit, les pieds au poteau
+du centre, la tête à la circonférence du cercle de manière que les
+dormeurs étaient rangés symétriquement, comme les rayons d'une roue ou
+les bâtons d'un éventail. Après quelque hésitation, je m'introduisis
+dans cette machine, parce que je n'y voyais personne. Je commençais à
+m'assoupir, lorsque je sentis quelque chose se glisser contre moi;
+c'était la jambe de mon grand Hollandais; je n'ai de ma vie éprouvé
+une plus grande horreur. Je sautais dehors du cabas hospitalier,
+maudissant cordialement les usages de nos bons aïeux. J'allai dormir,
+dans mon manteau, au clair de lune: cette compagne de la couche du
+voyageur n'avait rien du moins que d'agréable, de frais et de pur.
+
+Au bord de la Genesee, nous trouvâmes un bac. Une troupe de colons et
+d'Indiens passa la rivière avec nous. Nous campâmes dans des prairies
+peinturées de papillons et de fleurs. Avec nos costumes divers, nos
+différents groupes autour de nos feux, nos chevaux attachés ou
+paissant, nous avions l'air d'une caravane. C'est là que je fis la
+rencontre de ce serpent à sonnettes qui se laissait enchanter par (p. 383)
+le son d'une flûte. Les Grecs auraient fait de mon Canadien,
+Orphée; de la flûte, une lyre; du serpent, Cerbère, ou peut-être
+Eurydice.
+
+ * * * * *
+
+Nous avançâmes vers Niagara. Nous n'en étions plus qu'à huit ou neuf
+lieues, lorsque nous aperçûmes, dans une chênaie, le feu de quelques
+sauvages, arrêtés au bord d'un ruisseau, où nous songions nous-mêmes à
+bivaquer. Nous profitâmes de leur établissement: chevaux pansés,
+toilette de nuit faite, nous accostâmes la horde. Les jambes croisées
+à la manière des tailleurs, nous nous assîmes avec les Indiens, autour
+du bûcher, pour mettre rôtir nos quenouilles de maïs.
+
+La famille était composée de deux femmes, de deux enfants à la
+mamelle, et de trois guerriers. La conversation devint générale,
+c'est-à-dire entrecoupée par quelques mots de ma part, et par beaucoup
+de gestes; ensuite chacun s'endormit dans la place où il était. Resté
+seul éveillé, j'allai m'asseoir à l'écart, sur une racine qui traçait
+au bord du ruisseau.
+
+La lune se montrait à la cime des arbres: une brise embaumée, que
+cette reine des nuits amenait de l'Orient avec elle, semblait la
+précéder dans les forêts, comme sa fraîche haleine. L'astre solitaire
+gravit peu à peu dans le ciel: tantôt il suivait sa course, tantôt il
+franchissait des groupes de nues, qui ressemblaient aux sommets d'une
+chaîne de montagnes couronnées de neige. Tout aurait été silence et
+repos, sans la chute de quelques feuilles, le passage d'un vent subit,
+le gémissement de la hulotte; au loin, on entendait les sourds
+mugissements de la cataracte de Niagara, qui, dans le calme de la (p. 384)
+nuit, se prolongeaient de désert en désert, et expiraient à travers
+les forêts solitaires. C'est dans ces nuits que m'apparut une muse
+inconnue: je recueillis quelques-uns de ses accents; je les marquai
+sur mon livre, à la clarté des étoiles, comme un musicien vulgaire
+écrirait les notes que lui dicterait quelque grand maître des
+harmonies.
+
+Le lendemain, les Indiens s'armèrent, les femmes rassemblèrent les
+bagages. Je distribuai un peu de poudre et de vermillon à mes hôtes.
+Nous nous séparâmes en touchant nos fronts et notre poitrine. Les
+guerriers poussèrent le cri de marche et partirent en avant: les
+femmes cheminèrent derrière, chargées des enfants qui, suspendus dans
+des fourrures aux épaules de leurs mères, tournaient la tête pour nous
+regarder. Je suivis des yeux cette marche jusqu'à ce que la troupe
+entière eût disparu entre les arbres de la forêt.
+
+Les sauvages du Saut de Niagara dans la dépendance des Anglais,
+étaient chargés de la police de la frontière de ce côté. Cette bizarre
+gendarmerie, armée d'arcs et de flèches, nous empêcha de passer. Je
+fus obligé d'envoyer le Hollandais au fort de Niagara chercher un
+permis afin d'entrer sur les terres de la domination britannique. Cela
+me serrait un peu le coeur, car il me souvenait que la France avait
+jadis commandé dans le Haut comme dans le Bas-Canada. Mon guide revint
+avec le permis: je le conserve encore; il est signé: _le capitaine
+Gordon_. N'est-il pas singulier que j'aie retrouvé le même nom anglais
+sur la porte de ma cellule à Jérusalem? «Treize pèlerins avaient écrit
+leurs noms sur la porte en dedans de la chambre: le premier s'appelait
+Charles Lombard, et il se trouvait à Jérusalem en 1669; le (p. 385)
+dernier est John Gordon, et la date de son passage est de 1804.»
+(_Itinéraire_[474].)
+
+ [Note 474: _Itinéraire de Paris à Jérusalem_, tome
+ II, p. 102.]
+
+Je restai deux jours dans le village indien, d'où j'écrivis encore une
+lettre à M. de Malesherbes. Les Indiennes s'occupaient de différents
+ouvrages; leurs nourrissons étaient suspendus dans des réseaux aux
+branches d'un gros hêtre pourpre. L'herbe était couverte de rosée, le
+vent sortait des forêts tout parfumé, et les plantes à coton du pays,
+renversant leurs capsules, ressemblaient à des rosiers blancs. La
+brise berçait les couches aériennes d'un mouvement presque insensible;
+les mères se levaient de temps en temps pour voir si leurs enfants
+dormaient et s'ils n'avaient point été réveillés par les oiseaux. Du
+village indien à la cataracte, on comptait trois à quatre lieues: il
+nous fallut autant d'heures, à mon guide et à moi, pour y arriver. A
+six milles de distance, une colonne de vapeur m'indiquait déjà le lieu
+du déversoir. Le coeur me battait d'une joie mêlée de terreur en
+entrant dans le bois qui me dérobait la vue d'un des plus grands
+spectacles que la nature ait offerts aux hommes.
+
+Nous mîmes pied à terre. Tirant après nous nos chevaux par la bride,
+nous parvînmes, à travers des brandes et des halliers, au bord de la
+rivière Niagara, sept ou huit cents pas au-dessus du Saut. Comme je
+m'avançais incessamment, le guide me saisit par le bras: il m'arrêta
+au rez même de l'eau, qui passait avec la vélocité d'une flèche. Elle
+ne bouillonnait point, elle glissait en une seule masse sur la pente
+du roc; son silence avant sa chute faisait contraste avec le (p. 386)
+fracas de sa chute même. L'Écriture compare souvent un peuple aux
+grandes eaux; c'était ici un peuple mourant, qui, privé de la voix par
+l'agonie, allait se précipiter dans l'abîme de l'éternité.
+
+Le guide me retenait toujours, car je me sentais pour ainsi dire
+entraîné par le fleuve, et j'avais une envie involontaire de m'y
+jeter. Tantôt je portais mes regards en amont, sur le rivage; tantôt
+en aval, sur l'île qui partageait les eaux et où ces eaux manquaient
+tout à coup, comme si elles avaient été coupées dans le ciel.
+
+Après un quart d'heure de perplexité et d'une admiration indéfinie, je
+me rendis à la chute. On peut chercher dans _l'Essai sur les
+révolutions_ et dans _Atala_ les deux descriptions que j'en ai
+faites[475]. Aujourd'hui, de grands chemins passent à la cataracte; il
+y a des auberges sur la rive américaine et sur la rive anglaise, des
+moulins et des manufactures au-dessous du chasme.
+
+ [Note 475: _Essai sur les révolutions_, livre Ier,
+ seconde partie, chapitre XXIII.--_Atala_, dans
+ l'Épilogue.]
+
+Je ne pouvais communiquer les pensées qui m'agitaient à la vue d'un
+désordre si sublime. Dans le désert de ma première existence, j'ai été
+obligé d'inventer des personnages pour la décorer; j'ai tiré de ma
+propre substance des êtres que je ne trouvais pas ailleurs, et que je
+portais en moi. Ainsi j'ai placé des souvenirs d'Atala et de René au
+bord de la cataracte de Niagara, comme l'expression de sa tristesse.
+Qu'est-ce qu'une cascade qui tombe éternellement à l'aspect insensible
+de la terre et du ciel, si la nature humaine n'est là avec ses (p. 387)
+destinées et ses malheurs? S'enfoncer dans cette solitude d'eau et
+de montagnes, et ne savoir avec qui parler de ce grand spectacle! Les
+flots, les rochers, les bois, les torrents pour soi seul! Donnez à
+l'âme une compagne, et la riante parure des coteaux, et la fraîche
+haleine de l'onde, tout va devenir ravissement: le voyage de jour, le
+repos plus doux de la fin de la journée, le passer sur les flots, le
+dormir sur la mousse, tireront du coeur sa plus profonde tendresse.
+J'ai assis Velléda sur les grèves de l'Armorique, Cymodocée sous les
+portiques d'Athènes, Blanca dans les salles de l'Alhambra. Alexandre
+créait des villes partout où il courait: j'ai laissé des songes
+partout où j'ai traîné ma vie.
+
+J'ai vu les cascades des Alpes avec leurs chamois et celles des
+Pyrénées avec leur isards; je n'ai pas remonté le Nil assez haut pour
+rencontrer ses cataractes, qui se réduisent à des rapides; je ne parle
+pas des zones d'azur de Terni et de Tivoli, élégantes écharpes de
+ruines ou sujets de chansons pour le poète;
+
+ Et præceps Anio ac Tiburni lucus.
+
+ «Et l'Anio rapide et le bois sacré de Tibur[476].»
+
+ [Note 476: Horace. _Odes_, livre I, _ode_ VII, _A.
+ L. Munaccius Plancus_.]
+
+Niagara efface tout. Je contemplais la cataracte que révélèrent au
+vieux monde, non d'infimes voyageurs de mon espèce, mais des
+missionnaires qui, cherchant la solitude pour Dieu, se jetaient à
+genoux à la vue de quelque merveille de la nature et recevaient le
+martyre en achevant leur cantique d'admiration. Nos prêtres saluèrent
+les beaux sites de l'Amérique et les consacrèrent de leur sang; (p. 388)
+nos soldats ont battu des mains aux ruines de Thèbes et présenté
+les armes à l'Andalousie: tout le génie de la France est dans la
+double milice de nos camps et de nos autels.
+
+Je tenais la bride de mon cheval entortillée à mon bras; un serpent à
+sonnettes vint à bruire dans les buissons. Le cheval effrayé se cabre
+et recule en approchant de la chute. Je ne puis dégager mon bras des
+rênes; le cheval, toujours plus effarouché, m'entraîne après lui. Déjà
+ses pieds de devant quittent la terre; accroupi sur le bord de
+l'abîme, il ne s'y tenait plus qu'à force de reins. C'en était fait de
+moi, lorsque l'animal, étonné lui-même du nouveau péril, volte en
+dedans par une pirouette. En quittant la vie au milieu des bois
+canadiens, mon âme aurait-elle porté au tribunal suprême les
+sacrifices, les bonnes oeuvres, les vertus des pères Jogues et
+Lallemant[477], ou des jours vides et de misérables chimères?
+
+ [Note 477: Jésuites français, missionnaires au
+ Canada; le premier fut massacré, en haine de la
+ foi, après d'horribles tortures; le second
+ évangélisa les Sauvages pendant près de quarante
+ ans. Isaac _Jogues_, né à Orléans le 10 janvier
+ 1607, admis au noviciat de Rouen le 24 octobre
+ 1624, professa les humanités dans le collège de
+ cette ville. Il obtint les missions du Canada en
+ 1636, et fut martyrisé par les Agniers ou Mohawks,
+ le 18 octobre 1646.--Jérôme _Lallemant_, né à Paris
+ le 26 avril 1593, entra au noviciat le 2 octobre
+ 1610. Il enseigna les belles lettres et la
+ philosophie à Paris, et fut recteur de Blois et de
+ La Flèche. Il partit ensuite pour le Canada, fut
+ supérieur général de la mission et mourut à Québec
+ le 26 janvier 1673. _Bibliothèque de la Compagnie
+ de Jésus_, nouvelle édition (1693), par le P. C.
+ Sommervogel, Tome IV, p. 808 et 1400.]
+
+[Illustration: LA CHUTE DU NIAGARA]
+
+Ce ne fut pas le seul danger que je courus à Niagara: une échelle de
+lianes servait aux sauvages pour descendre dans le bassin inférieur;
+elle était alors rompue. Désirant voir la cataracte de bas en (p. 389)
+haut, je m'aventurai, en dépit des représentations du guide, sur le
+flanc d'un rocher presque à pic. Malgré les rugissements de l'eau qui
+bouillonnait au-dessous de moi, je conservai ma tête et je parvins à
+une quarantaine de pieds du fond. Arrivé là, la pierre nue et
+verticale n'offrait plus rien pour m'accrocher; je demeurai suspendu
+par une main à la dernière racine, sentant mes doigts s'ouvrir sous le
+poids de mon corps: Il y a peu d'hommes qui aient passé dans leur vie
+deux minutes comme je les comptai. Ma main fatiguée lâcha prise; je
+tombai. Par un bonheur inouï, je me trouvai sur le redan d'un roc où
+j'aurais dû me briser mille fois, et je ne me sentis pas grand mal;
+j'étais à un demi-pied de l'abîme et je n'y avais pas roulé: mais
+lorsque le froid et l'humidité commencèrent à me pénétrer, je
+m'aperçus que je n'en étais pas quitte à si bon marché: j'avais le
+bras gauche cassé au-dessus du coude. Le guide, qui me regardait d'en
+haut et auquel je fis des signes de détresse, courut chercher des
+sauvages. Ils me hissèrent avec des harts par un sentier de loutres,
+et me transportèrent à leur village. Je n'avais qu'une fracture
+simple: deux lattes, un bandage et une écharpe suffirent à ma
+guérison[478].
+
+ [Note 478: Chateaubriand n'a point _romancé_ ses
+ souvenirs. Le récit des dangers qu'il a courus à
+ Niagara est ici de tous points conforme à celui
+ qu'il en avait donné dès 1797 dans une note de
+ l'_Essai_, pages 527-530.]
+
+ * * * * *
+
+Je demeurai douze jours chez mes médecins, les Indiens de Niagara. J'y
+vis passer des tribus qui descendaient de Détroit ou des pays situés
+au midi et à l'orient du lac Érié. Je m'enquis de leurs coutumes; (p. 390)
+j'obtins pour de petits présents des représentations de leurs anciennes
+moeurs, car ces moeurs elles-mêmes n'existent plus. Cependant, au
+commencement de la guerre de l'indépendance américaine, les sauvages
+mangeaient encore les prisonniers ou plutôt les tués: un capitaine
+anglais, puisant du bouillon dans une marmite indienne avec le cuiller
+à pot, en retira une main.
+
+La naissance et la mort ont le moins perdu des usages indiens, parce
+qu'elles ne s'en vont point à la venvole comme la partie de la vie qui
+les sépare; elles ne sont point choses de mode qui passent. On confère
+encore au nouveau-né, afin de l'honorer, le nom le plus ancien sous
+son toit, celui de son aïeule, par exemple: car les noms sont toujours
+pris dans la lignée maternelle. Dès ce moment, l'enfant occupe la
+place de la femme dont il a recueilli le nom; on lui donne, en lui
+parlant, le degré de parenté que ce nom fait revivre; ainsi, un oncle
+peut saluer un neveu du titre de _grand'mère_. Cette coutume, en
+apparence risible, est néanmoins touchante. Elle ressuscite les vieux
+décédés; elle reproduit dans la faiblesse des premiers ans la
+faiblesse des derniers; elle rapproche les extrémités de la vie, le
+commencement et la fin de la famille; elle communique une espèce
+d'immortalité aux ancêtres et les suppose présents au milieu de leur
+postérité.
+
+En ce qui regarde les morts, il est aisé de trouver les motifs de
+l'attachement du sauvage à de saintes reliques. Les nations civilisées
+ont, pour conserver les souvenirs de leur patrie, la mnémonique des
+lettres et des arts; elles ont des cités, des palais, des tours, (p. 391)
+des colonnes, des obélisques; elles ont la trace de la charrue dans les
+champs jadis cultivés: les noms sont entaillés dans l'airain et le
+marbre, les actions consignées dans les chroniques.
+
+Rien de tout cela aux peuples de la solitude: leur nom n'est point
+écrit sur les arbres; leur hutte, bâtie en quelques heures, disparaît
+en quelques instants; la crosse de leur labour ne fait qu'effleurer la
+terre, et n'a pu même élever un sillon. Leurs chansons traditionnelles
+périssent avec la dernière mémoire qui les retient, s'évanouissent
+avec la dernière voix qui les répète. Les tribus du Nouveau-Monde
+n'ont donc qu'un seul monument: la tombe. Enlevez à des sauvages les
+os de leurs pères, vous leur enlevez leur histoire, leurs lois, et
+jusqu'à leurs dieux; vous ravissez à ces hommes, parmi les générations
+futures, la preuve de leur existence comme celle de leur néant.
+
+Je voulais entendre le chant de mes hôtes. Une petite Indienne de
+quatorze ans, nommée Mila, très jolie (les femmes indiennes ne sont
+jolies qu'à cet âge), chanta quelque chose de fort agréable.
+N'était-ce point le couplet cité par Montaigne? «Couleuvre,
+arreste-toy; arreste-toy, couleuvre, à fin que ma soeur tire sur le
+patron de ta peincture la façon et l'ouvrage d'un riche cordon, que je
+puisse donner à ma mie: ainsi, soit en tout temps ta beauté et ta
+disposition préférée à tous les aultres serpens.»
+
+L'auteur des _Essais_ vit à Rouen des Iroquois qui, selon lui, étaient
+des personnages très sensés: «Mais quoi, ajoute-t-il, ils ne portent
+point de hauts-de-chausses!»
+
+Si jamais je publie les _stromates_ ou bigarrures de ma jeunesse, (p. 392)
+pour parler comme saint Clément d'Alexandrie[479], on y verra Mila[480].
+
+ [Note 479: De Saint-Clément d'Alexandrie, un des
+ pères de l'Église grecque, il nous reste entre
+ autres ouvrages [Grec: Strômateis] les _Stromates_
+ (tapisseries), recueil en huit livres de pensées
+ chrétiennes et de maximes philosophiques, placées
+ sans ordre et sans liaison, de même que dans une
+ prairie, selon l'expression de l'auteur, les fleurs
+ se mêlent et se confondent.]
+
+ [Note 480: Ceci était écrit en 1822, et les
+ _Natchez_ n'avaient pas encore paru. L'auteur ne
+ devait les publier qu'en 1826. Mila, l'une des
+ héroïnes du poème, est peut-être la plus charmante
+ création de Chateaubriand.]
+
+ * * * * *
+
+Les Canadiens ne sont plus tels que les ont peints Cartier, Champlain,
+La Hontan, Lescarbot, Lafitau, Charlevoix et les _Lettres édifiantes_:
+le XVIe siècle et le commencement du XVIIe étaient encore le temps de
+la grande imagination et des moeurs naïves: la merveille de l'une
+reflétait une nature vierge, et la candeur des autres reproduisait la
+simplicité du sauvage. Champlain, à la fin de son premier voyage au
+Canada, en 1603, raconte que «proche de la baye des Chaleurs, tirant
+au sud, est une isle, où fait résidence un monstre épouvantable que
+les sauvages appellent Gougou.» Le Canada avait son géant comme le cap
+des Tempêtes avait le sien. Homère est le véritable père de toutes ces
+inventions; ce sont toujours les Cyclopes, Charybde et Scylla, ogres
+ou gougous.
+
+La population sauvage de l'Amérique septentrionale, en n'y comprenant
+ni les Mexicains ni les Esquimaux, ne s'élève pas aujourd'hui à quatre
+cent mille âmes, en deçà et au delà des montagnes Rocheuses; des
+voyageurs ne la portent même qu'à cent cinquante mille. La (p. 393)
+dégradation des moeurs indiennes a marché de pair avec la dépopulation
+des tribus. Les traditions religieuses sont devenues confuses;
+l'instruction répandue par les jésuites du Canada a mêlé des idées
+étrangères aux idées natives des indigènes: on aperçoit, au travers de
+fables grossières, les croyances chrétiennes défigurées; la plupart
+des sauvages portent des croix en guise d'ornements, et les marchands
+protestants leur vendent ce que leur donnaient les missionnaires
+catholiques. Disons, à l'honneur de notre patrie et à la gloire de
+notre religion, que les Indiens s'étaient fortement attachés à nous;
+qu'ils ne cessent de nous regretter, et qu'une _robe noire_ (un
+missionnaire) est encore en vénération dans les forêts américaines. Le
+sauvage continue de nous aimer sous l'arbre où nous fûmes ses premiers
+hôtes, sur le sol que nous avons foulé et où nous lui avons confié des
+tombeaux.
+
+Quand l'Indien était nu ou vêtu de peau, il avait quelque chose de
+grand et de noble; à cette heure, des haillons européens, sans couvrir
+sa nudité, attestent sa misère: c'est un mendiant à la porte d'un
+comptoir, ce n'est plus un sauvage dans sa forêt.
+
+Enfin, il s'est formé une espèce de peuple métis, né des colons et des
+Indiennes. Ces hommes, surnommés _Bois-brûlés_, à cause de la couleur
+de leur peau, sont les courtiers de change entre les auteurs de leur
+double origine. Parlant la langue de leurs pères et de leurs mères,
+ils ont les vices des deux races. Ces bâtards de la nature civilisée
+et de la nature sauvage se vendent tantôt aux Américains, tantôt aux
+Anglais, pour leur livrer le monopole des pelleteries; ils
+entretiennent les rivalités des compagnies anglaises de la (p. 394)
+_Baie d'Hudson_ et du _Nord-Ouest_, et des compagnies américaines,
+_Fur Colombian-American Company, Missouri's fur Company_ et autres:
+ils font eux-mêmes des chasses au compte des traitants et avec des
+chasseurs soldés par les compagnies.
+
+La grande guerre de l'indépendance américaine est seule connue. On
+ignore que le sang a coulé pour les chétifs intérêts d'une poignée de
+marchands. La compagnie de la _Baie d'Hudson_ vendit, en 1811, à lord
+Selkirk, un terrain au bord de la rivière Rouge; l'établissement se
+fit en 1812. La compagnie du _Nord-Ouest_, ou du _Canada_, en prit
+ombrage. Les deux compagnies, alliées à diverses tribus indiennes et
+secondées des _Bois-brûlés_, en vinrent aux mains. Ce conflit
+domestique, horrible dans ses détails, avait lieu au milieu des
+déserts glacés de la baie d'Hudson. La colonie de lord Selkirk fut
+détruite au mois de juin 1815, précisément à l'époque de la bataille
+de Waterloo. Sur ces deux théâtres, si différents par l'éclat et par
+l'obscurité, les malheurs de l'espèce humaine étaient les mêmes.
+
+Ne cherchez plus en Amérique les constitutions politiques artistement
+construites dont Charlevoix a fait l'histoire: la monarchie des
+Hurons, la république des Iroquois. Quelque chose de cette destruction
+s'est accompli et s'accomplit encore en Europe, même sous nos yeux; un
+poète prussien, au banquet de l'ordre Teutonique, chanta, en vieux
+prussien, vers l'an 1400, les faits héroïques des anciens guerriers de
+son pays: personne ne le comprit, et on lui donna, pour récompense,
+cent noix vides. Aujourd'hui, le bas breton, le basque, le (p. 395)
+gaëlique, meurent de cabane en cabane, à mesure que meurent les
+chevriers et les laboureurs.
+
+Dans la province anglaise de Cornouailles, la langue des indigènes
+s'éteignit vers l'an 1676. Un pêcheur disait à des voyageurs: «Je ne
+connais guère que quatre ou cinq personnes qui parlent breton, et ce
+sont de vieilles gens comme moi, de soixante à quatre-vingts ans; tout
+ce qui est jeune n'en sait plus un mot.»
+
+Des peuplades de l'Orénoque n'existent plus; il n'est resté de leur
+dialecte qu'une douzaine de mots prononcés dans la cime des arbres par
+des perroquets redevenus libres, comme la grive d'Agrippine qui
+gazouillait des mots grecs sur les balustrades des palais de Rome. Tel
+sera tôt ou tard le sort de nos jargons modernes, débris du grec et du
+latin. Quelque corbeau envolé de la cage du dernier curé
+franco-gaulois dira, du haut d'un clocher en ruine, à des peuples
+étrangers à nos successeurs: «Agréez ces derniers efforts d'une voix
+qui vous fut connue: vous mettrez fin à tous ces discours.»
+
+Soyez donc Bossuet, pour qu'en dernier résultat votre chef-d'oeuvre
+survive, dans la mémoire d'un oiseau, à votre langage et à votre
+souvenir chez les hommes!
+
+ * * * * *
+
+En parlant du Canada et de la Louisiane, en regardant sur les vieilles
+cartes l'étendue des anciennes colonies françaises en Amérique, je me
+demandais comment le gouvernement de mon pays avait pu laisser périr
+ces colonies, qui seraient aujourd'hui pour nous une source
+inépuisable de prospérité.
+
+De l'Acadie et du Canada à la Louisiane, de l'embouchure du (p. 396)
+Saint-Laurent à celle du Mississipi, le territoire de la
+_Nouvelle-France_ entoura ce qui formait la confédération des treize
+premiers États unis: les onze autres, avec le district de la Colombie,
+le territoire de Michigan, du Nord-Ouest, du Missouri, de l'Orégon et
+d'Arkansas, nous appartenaient, ou nous appartiendraient, comme ils
+appartiennent aux États-Unis par la cession des Anglais et des
+Espagnols, nos successeurs dans le Canada et dans la Louisiane. Le
+pays compris entre l'Atlantique au nord-est, la mer Polaire au nord,
+l'Océan Pacifique et les possessions russes au nord-ouest, le golfe
+Mexicain au midi, c'est-à-dire plus des deux tiers de l'Amérique
+septentrionale, reconnaîtraient les lois de la France.
+
+J'ai peur que la Restauration ne se perde par les idées contraires à
+celles que j'exprime ici; la manie de s'en tenir au passé, manie que
+je ne cesse de combattre, n'aurait rien de funeste si elle ne
+renversait que moi en me retirant la faveur du prince; mais elle
+pourrait bien renverser le trône. L'immobilité politique est
+impossible; force est d'avancer avec l'intelligence humaine.
+Respectons la majesté du temps; contemplons avec vénération les
+siècles écoulés, rendus sacrés par la mémoire et les vestiges de nos
+pères; toutefois n'essayons pas de rétrograder vers eux, car ils n'ont
+plus rien de notre nature réelle, et, si nous prétendions les saisir,
+ils s'évanouiraient. Le chapitre de Notre-Dame d'Aix-la-Chapelle fit
+ouvrir, dit-on, vers l'an 1450, le tombeau de Charlemagne. On trouva
+l'empereur assis dans une chaise dorée, tenant dans ses mains de
+squelette le livre des Évangiles écrit en lettres d'or; devant (p. 397)
+lui étaient posés son sceptre et son bouclier d'or; il avait au côté
+sa _Joyeuse_ engainée dans un fourreau d'or. Il était revêtu des
+habits impériaux. Sur sa tête, qu'une chaîne d'or forçait à rester
+droite, était un suaire qui couvrait ce qui fut son visage et que
+surmontait une couronne. On toucha le fantôme; il tomba en poussière.
+
+Nous possédions outre mer de vastes contrées: elles offraient un asile
+à l'excédent de notre population, un marché à notre commerce, un
+aliment à notre marine. Nous sommes exclus du nouvel univers où le
+genre humain recommence: les langues anglaise, portugaise, espagnole,
+servent en Afrique, en Asie, dans l'Océanie, dans les îles de la mer
+du Sud, sur le continent des deux Amériques, à l'interprétation de la
+pensée de plusieurs millions d'hommes; et nous, déshérités des
+conquêtes de notre courage et de notre génie, à peine entendons-nous
+parler dans quelque bourgade de la Louisiane et du Canada, sous une
+domination étrangère, la langue de Colbert et de Louis XIV: elle n'y
+reste que comme un témoin des revers de notre fortune et des fautes de
+notre politique[481].
+
+ [Note 481: «Tout ce qui précède, depuis:
+ l'_immobilité politique est impossible_, avait été,
+ dit M. de Marcellus, écrit dans une dépêche
+ officielle, transcrite de ma main, et en fut
+ retranché presque aussitôt pour passer dans les
+ _Mémoires_; comme si c'était dicté par une verve
+ trop élevée pour aller se perdre et s'enfouir dans
+ une correspondance éphémère.» _Chateaubriand et son
+ temps_, p. 62.]
+
+Et quel est le roi dont la domination remplace maintenant la
+domination du roi de France sur les forêts canadiennes? Celui qui hier
+me faisait écrire ce billet:
+
+ Royal-Lodge Windsor, 4 juin 1822. (p. 398)
+
+ «Monsieur le vicomte,
+
+ «J'ai les ordres du roi d'inviter Votre Excellence à venir dîner
+ et coucher ici jeudi 6 courant.
+
+ «Le très humble et très obéissant serviteur,
+
+ Francis CONYNGHAM[482]».
+
+ [Note 482: Lord Francis Conyngham, frère du premier
+ marquis de ce nom, était chambellan (_groom of the
+ bed-chamber_) du roi Georges IV.]
+
+Il était dans ma destinée d'être tourmenté par les princes. Je
+m'interromps; je repasse l'Atlantique; je remets mon bras cassé à
+Niagara; je me dépouille de ma peau d'ours: je reprends mon habit
+doré; je me rends du wigwaum d'un Iroquois à la royale loge de Sa
+Majesté Britannique, monarque des trois royaumes unis et dominateur
+des Indes; je laisse mes hôtes aux oreilles découvertes et la petite
+sauvage à la perle; souhaitant à lady Conyngham[483], la gentillesse
+de Mila, avec cet âge qui n'appartient encore qu'au plus jeune (p. 399)
+printemps, qu'à ces jours qui précèdent le mois de mai, et que nos
+poètes gaulois appelaient l'_avrillée_.
+
+ [Note 483: Lady Conyngham, dont Chateaubriand parle
+ ici, non peut-être sans une certaine malice
+ rétrospective, n'était pas la femme de lord Francis
+ Conyngham, mais sa belle-soeur, la femme du
+ marquis, elle était la maîtresse de George
+ IV.--Dans le _Journal de Charles G.-F. Greville_,
+ secrétaire du conseil privé, il est souvent parlé
+ de Lady Conyngham. Greville, écrit, à la date du 2
+ mai 1821: «Lady Conyngham habite une maison de
+ Marlborough-Row, entourée de toute sa famille, qui
+ est, comme elle-même, pourvue de chevaux, de
+ voitures et de gens par les écuries royales et elle
+ se promène à cheval avec sa fille Élisabeth, mais
+ jamais avec le roi, qui va de son côté en compagnie
+ d'un de ses gentilshommes. Au surplus, ils ne se
+ montrent jamais ensemble en public. Elle dîne tous
+ les jours avec le roi, ainsi que sa fille qui ne la
+ quitte guère, et elle agit en maîtresse de maison.
+ Elles ont toutes deux reçu de lui de magnifiques
+ présents, notamment des perles du plus grand prix,
+ que Mme de Liéven dit supérieures à celles des
+ grandes-duchesses elles-mêmes.»]
+
+ * * * * *
+
+La tribu de la petite fille à la perle partit; mon guide, le
+Hollandais, refusa de m'accompagner au delà de la cataracte; je le
+payai et je m'associai avec des trafiquants qui partaient pour
+descendre l'Ohio; je jetai, avant de partir, un coup d'oeil sur les
+lacs du Canada. Rien n'est triste comme l'aspect de ces lacs. Les
+plaines de l'Océan et de la Méditerranée ouvrent des chemins aux
+nations, et leurs bords sont ou furent habités par des peuples
+civilisés, nombreux et puissants; les lacs du Canada ne présentent que
+la nudité de leurs eaux, laquelle va rejoindre une terre dévêtue:
+solitudes qui séparent d'autres solitudes. Des rivages sans habitants
+regardent des mers sans vaisseaux; vous descendez des flots déserts
+sur des grèves désertes.
+
+Le lac Érié a plus de cent lieues de circonférence. Les nations
+riveraines furent exterminées par les Iroquois, il y a deux siècles.
+C'est une chose effrayante que de voir les Indiens s'aventurer dans
+des nacelles d'écorce sur ce lac renommé par ses tempêtes, où
+fourmillaient autrefois des myriades de serpents. Ces Indiens
+suspendent leurs manitous à la poupe des canots, et s'élancent au
+milieu des tourbillons entre les vagues soulevées. Les vagues, (p. 400)
+de niveau avec l'orifice des canots, semblent prêtes à les engloutir.
+Les chiens des chasseurs, les pattes appuyées sur le bord, poussent
+des abois, tandis que leurs maîtres, gardant un silence profond,
+frappent les flots en cadence avec leurs pagaies. Les canots
+s'avancent à la file: à la proue du premier se tient debout un chef
+qui répète la diphtongue _oah_: _o_ sur une note sourde et longue,
+_ah_ sur un ton aigu et bref. Dans le dernier canot est un autre chef,
+debout encore, manoeuvrant une rame en forme de gouvernail. Les autres
+guerriers sont assis sur leurs talons au fond des cales. A travers le
+brouillard et les vents, on n'aperçoit que les plumes dont la tête des
+Indiens est ornée, le cou tendu des dogues hurlants, et les épaules
+des deux _sachems_, pilote et augure: on dirait les dieux de ces lacs.
+
+Les fleuves du Canada sont sans histoire dans l'ancien monde; autre
+est la destinée du Gange, de l'Euphrate, du Nil, du Danube et du Rhin.
+Quels changements n'ont-ils point vus sur leurs bords! que de sueur et
+de sang les conquérants ont répandus pour traverser dans leur cours
+ces ondes qu'un chevrier franchit d'un pas à leur source!
+
+ * * * * *
+
+Partis des lacs du Canada, nous vînmes à Pittsbourg, au confluent du
+Kentucky et de l'Ohio; là, le paysage déploie une pompe
+extraordinaire. Ce pays si magnifique s'appelle pourtant Kentucky, du
+nom de sa rivière qui signifie _rivière de sang_. Il doit ce nom à sa
+beauté: pendant plus de deux siècles, les nations du parti des
+Chérokis et du parti des nations iroquoises s'en disputèrent les
+chasses.
+
+Les générations européennes seront-elles plus vertueuses et plus (p. 401)
+libres sur ces bords que les générations américaines exterminées? Des
+esclaves ne laboureront-ils point la terre sous le fouet de leurs
+maîtres, dans ces déserts de la primitive indépendance de l'homme? Des
+prisons et des gibets ne remplaceront-ils point la cabane ouverte et
+le haut tulipier où l'oiseau pend sa couvée? La richesse du sol ne
+fera-t-elle point naître de nouvelles guerres? Le Kentucky
+cessera-t-il d'être la _terre de sang_, et les monuments des arts
+embelliront-ils mieux les bords de l'Ohio que les monuments de la
+nature?
+
+Le Wabach, la grande Cyprière, la Rivière-aux-Ailes ou Cumberland, le
+Chéroki ou Tennessee, les Bancs-Jaunes passés, on arrive à une langue
+de terre souvent noyée dans les grandes eaux; là s'opère le confluent
+de l'Ohio et du Mississipi par les 36° 51' de latitude. Les deux
+fleuves s'opposant une résistance égale ralentissent leurs cours; ils
+dorment l'un auprès de l'autre sans se confondre pendant quelques
+milles dans le même chenal, comme deux grands peuples divisés
+d'origine, puis réunis pour ne plus former qu'une seule race; comme
+deux illustres rivaux, partageant la même couche après une bataille;
+comme deux époux, mais de sang ennemi, qui d'abord ont peu de penchant
+à mêler dans le lit nuptial leurs destinées.
+
+Et moi aussi, tel que les puissantes urnes des fleuves, j'ai répandu
+le petit cours de ma vie, tantôt d'un côté de la montagne, tantôt de
+l'autre; capricieux dans mes erreurs, jamais malfaisant; préférant les
+vallons pauvres aux riches plaines, m'arrêtant aux fleurs plutôt
+qu'aux palais. Du reste, j'étais si charmé de mes courses, que je (p. 402)
+ne pensais presque plus au pôle. Une compagnie de trafiquants, venant
+de chez les Creeks, dans les Florides, me permit de la suivre.
+
+Nous nous acheminâmes vers les pays connus alors sous le nom général
+des Florides, et où s'étendent aujourd'hui les États de l'Alabama, de
+la Géorgie, de la Caroline du Sud, du Tennessee. Nous suivions à peu
+près des sentiers que lie maintenant la grande route des Natchez à
+Nashville par Jackson et Florence, et qui rentre en Virginie par
+Knoxville et Salem: pays dans ce temps peu fréquenté et dont cependant
+Bartram avait exploré les lacs et les sites. Les planteurs de la
+Géorgie et des Florides maritimes venaient jusque chez les diverses
+tribus des Creeks acheter des chevaux et des bestiaux demi-sauvages,
+multipliés à l'infini dans les savanes que percent ces _puits_ au bord
+desquels j'ai fait reposer Atala et Chactas. Ils étendaient même leur
+course jusqu'à l'Ohio.
+
+Nous étions poussés par un vent frais. L'Ohio, grossi de cent
+rivières, tantôt allait se perdre dans les lacs qui s'ouvraient devant
+nous, tantôt dans les bois. Des îles s'élevaient au milieu des lacs.
+Nous fîmes voile vers une des plus grandes: nous l'abordâmes à huit
+heures du matin.
+
+Je traversai une prairie semée de jacobées à fleurs jaunes, d'alcées à
+panaches roses et d'obélarias dont l'aigrette est pourpre.
+
+Une ruine indienne frappa mes regards. Le contraste de cette ruine et
+de la jeunesse de la nature, ce monument des hommes dans un désert,
+causait un grand saisissement. Quel peuple habita cette île? Son nom,
+sa race, le temps de son passage? Vivait-il, alors que le monde (p. 403)
+au sein duquel il était caché existait ignoré des trois autres parties
+de la terre? Le silence de ce peuple est peut-être contemporain du
+bruit de quelques grandes nations tombées à leur tour dans le
+silence[484].
+
+ [Note 484: Les ruines de Mitla et de Palenque au
+ Mexique prouvent aujourd'hui que le Nouveau-Monde
+ dispute d'antiquité avec l'Ancien. (Paris, note de
+ 1834.) Ch.]
+
+Des anfractuosités sablonneuses, des ruines ou des tumulus, sortaient
+des pavots à fleurs roses pendant au bout d'un pédoncule incliné d'un
+vert pâle. La tige et la fleur ont un arôme qui reste attaché aux
+doigts lorsqu'on touche à la plante. Le parfum qui survit à cette
+fleur est une image du souvenir d'une vie passée dans la solitude.
+
+J'observai la nymphéa: elle se préparait à cacher son lis blanc dans
+l'onde, à la fin du jour; l'_arbre triste_, pour déclore le sien,
+n'attendait que la nuit: l'épouse se couche à l'heure où la courtisane
+se lève.
+
+L'oenothère pyramidale, haute de sept à huit pieds, à feuilles blondes
+dentelées d'un vert noir, a d'autres moeurs et une autre destinée: sa
+fleur jaune commence à s'entr'ouvrir le soir, dans l'espace de temps
+que Vénus met à descendre sous l'horizon; elle continue de s'épanouir
+aux rayons des étoiles; l'aurore la trouve dans tout son éclat; vers
+la moitié du matin elle se fane; elle tombe à midi. Elle ne vit que
+quelques heures; mais elle dépêche ces heures sous un ciel serein,
+entre les souffles de Vénus et de l'Aurore; qu'importe alors la
+brièveté de la vie?
+
+Un ruisseau s'enguirlandait de dionées; une multitude d'éphémères (p. 404)
+bourdonnaient alentour. Il y avait aussi des oiseaux-mouches et des
+papillons qui, dans leurs plus brillants affiquets, joutaient d'éclat
+avec la diaprure du parterre. Au milieu de ces promenades et de ces
+études, j'étais souvent frappé de leur futilité. Quoi! la Révolution,
+qui pesait déjà sur moi et me chassait dans les bois, ne m'inspirait
+rien de plus brave? Quoi! c'était pendant les heures du bouleversement
+de mon pays que je m'occupais de descriptions et de plantes, de
+papillons et de fleurs? L'individualité humaine sert à mesurer la
+petitesse des plus grands événements. Combien d'hommes sont
+indifférents à ces événements! De combien d'autres seront-ils ignorés!
+La population générale du globe est évaluée de onze à douze cents
+millions; il meurt un homme par _seconde_; ainsi, à chaque _minute_ de
+notre existence, de nos sourires, de nos joies, soixante hommes
+expirent, soixante familles gémissent et pleurent. La vie est une
+peste permanente. Cette chaîne de deuil et de funérailles qui nous
+entortille ne se brise point, elle s'allonge: nous en formerons
+nous-mêmes un anneau. Et puis, magnifions l'importance de ces
+catastrophes, dont les trois quarts et demi du monde n'entendront
+jamais parler! Haletons après une renommée qui ne volera pas à
+quelques lieues de notre tombe! Plongeons-nous dans l'océan d'une
+félicité dont chaque minute s'écoule entre soixante cercueils
+incessamment renouvelés!
+
+ Nom nox nulla diem, neque noctem aurora sequuta est
+ Quæ non audierit mixtos vagitibus ægris
+ Ploratus, mortis comites et funeris atri.
+
+ «Aucun jour n'a suivi la nuit, aucune nuit n'a été (p. 405)
+ suivie de l'aurore, qui n'ait entendu des pleurs mêlés
+ à des vagissements douloureux, compagnons de
+ la mort et des noires funérailles.»
+
+ * * * * *
+
+Les sauvages de la Floride racontent qu'au milieu d'un lac est une île
+où vivent les plus belles femmes du monde. Les Muscogulges en ont
+tenté maintes fois la conquête; mais cet Éden fuit devant les canots,
+naturelle image de ces chimères qui se retirent devant nos désirs.
+
+Cette contrée renfermait aussi une fontaine de Jouvence: qui voudrait
+revivre?
+
+Peu s'en fallut que ces fables ne prissent à mes yeux une espèce de
+réalité. Au moment où nous nous y attendions le moins, nous vîmes
+sortir d'une baie une flottille de canots, les uns à la rame, les
+autres à la voile. Ils abordèrent notre île. Ils formaient deux
+familles de Creeks, l'une siminole, l'autre muscogulge, parmi
+lesquelles se trouvaient des Chérokis et des _Bois-brûlés_. Je fus
+frappé de l'élégance de ces sauvages qui ne ressemblaient en rien à
+ceux du Canada.
+
+Les Siminoles et les Muscogulges sont assez grands, et, par un
+contraste extraordinaire, leurs mères, leurs épouses et leurs filles
+sont la plus petite race de femmes connue en Amérique.
+
+Les Indiennes qui débarquèrent auprès de nous, issues d'un sang mêlé
+de chéroki et de castillan, avaient la taille élevée. Deux d'entre
+elles ressemblaient à des créoles de Saint-Domingue et de
+l'Île-de-France, mais jaunes et délicates comme des femmes du (p. 406)
+Gange. Ces deux Floridiennes, cousines du côté paternel, m'ont servi
+de modèles, l'une pour _Atala_, l'autre pour _Céluta_: elles
+surpassaient seulement les portraits que j'en ai faits par cette
+vérité de nature variable et fugitive, par cette physionomie de race
+et de climat que je n'ai pu rendre. Il y avait quelque chose
+d'indéfinissable dans ce visage ovale, dans ce teint ombré que l'on
+croyait voir à travers une fumée orangée et légère, dans ces cheveux
+si noirs et si doux, dans ces yeux si longs, à demi cachés sous le
+voile de deux paupières satinées qui s'entr'ouvraient avec lenteur;
+enfin, dans la double séduction de l'Indienne et de l'Espagnole.
+
+La réunion à nos hôtes changea quelque peu nos allures; nos agents de
+traite commencèrent à s'enquérir des chevaux: il fut résolu que nous
+irions nous établir dans les environs des haras.
+
+La plaine de notre camp était couverte de taureaux, de vaches, de
+chevaux, de bisons, de buffles, de grues, de dindes, de pélicans: ces
+oiseaux marbraient de blanc, de noir et de rose le fond vert de la
+savane.
+
+Beaucoup de passions agitaient nos trafiquants et nos chasseurs: non
+des passions de rang, d'éducation, de préjugés, mais des passions de
+la nature, pleines, entières, allant directement à leur but, ayant
+pour témoins un arbre tombé au fond d'une forêt inconnue, un vallon
+inretrouvable, un fleuve sans nom. Les rapports des Espagnols et des
+femmes creekes faisaient le fond des aventures: les _Bois-brûlés_
+jouaient le rôle principal dans ces romans. Une histoire était
+célèbre, celle d'un marchand d'eau-de-vie séduit et ruiné par une (p. 407)
+_fille peinte_ (une courtisane). Cette histoire, mise en vers
+siminoles sous le nom de _Tabamica_, se chantait au passage des
+bois[485]. Enlevées à leur tour par les colons, les Indiennes
+mouraient bientôt délaissées à Pensacola: leurs malheurs allaient
+grossir les _Romanceros_ et se placer auprès des complaintes de
+Chimène.
+
+ [Note 485: Je l'ai donnée dans mes Voyages. (Note
+ de Genève, 1832.) Ch.--Cette histoire de _Tabamica_
+ se trouve à la page 248 du _Voyage en Amérique_, où
+ elle porte ce titre: _Chanson de la Chair
+ blanche_.]
+
+ * * * * *
+
+C'est une mère charmante que la terre; nous sortons de son sein: dans
+l'enfance, elle nous tient à ses mamelles gonflées de lait et de miel;
+dans la jeunesse et l'âge mur, elle nous prodigue ses eaux fraîches,
+ses moissons et ses fruits; elle nous offre en tous lieux l'ombre, le
+bain, la table et le lit; à notre mort, elle nous rouvre ses
+entrailles, jette sur notre dépouille une couverture d'herbes et de
+fleurs, tandis qu'elle nous transforme secrètement dans sa propre
+substance, pour nous reproduire sous quelque forme gracieuse. Voilà ce
+que je me disais, en m'éveillant lorsque mon premier regard
+rencontrait le ciel, dôme de ma couche.
+
+Les chasseurs étant partis pour les opérations de la journée, je
+restais avec les femmes et les enfants. Je ne quittai plus mes deux
+sylvaines: l'une était fière, et l'autre triste. Je n'entendais pas un
+mot de ce qu'elles me disaient, elles ne me comprenaient pas; mais
+j'allais chercher l'eau pour leur coupe, les sarments pour leur feu,
+les mousses pour leur lit. Elles portaient la jupe courte et les (p. 408)
+grosses manches tailladées à l'espagnole, le corset et le manteau
+indiens. Leurs jambes nues étaient losangées de dentelles de bouleau.
+Elles nattaient leurs cheveux avec des bouquets ou des filaments de
+joncs; elles se maillaient de chaînes et de colliers de verre. A leurs
+oreilles pendaient des graines empourprées; elles avaient une jolie
+perruche qui parlait: oiseau d'Armide; elles l'agrafaient à leur
+épaule en guise d'émeraude, ou la portaient chaperonnée sur la main
+comme les grandes dames du Xe siècle portaient l'épervier. Pour
+s'affermir le sein et les bras, elles se frottaient avec l'apoya ou
+souchet d'Amérique. Au Bengale, les bayadères mâchent le bétel, et,
+dans le Levant, les almées sucent le mastic de Chio; les Floridiennes
+broyaient, sous leurs dents d'un blanc azuré, des larmes de
+_liquidambar_ et des racines de _libanis_, qui mêlaient la fragrance de
+l'angélique, du cédrat et de la vanille. Elles vivaient dans une
+atmosphère de parfums émanés d'elles, comme des orangers et des fleurs
+dans les pures effluences de leur feuilles et de leur calice. Je
+m'amusais à mettre sur leur tête quelque parure: elles se
+soumettaient, doucement effrayées; magiciennes, elles croyaient que je
+leur faisais un charme. L'une d'elles, la _fière_, priait souvent;
+elle me paraissait demi-chrétienne. L'autre chantait avec une voix de
+velours, poussant à la fin de chaque phrase un cri qui troublait.
+Quelquefois elles se parlaient vivement: je croyais démêler des
+accents de jalousie, mais la triste pleurait, et le silence revenait.
+
+Faible que j'étais, je cherchais des exemples de faiblesse, afin (p. 409)
+de m'encourager. Camoëns n'avait-il pas aimé dans les Indes une
+esclave noire de Barbarie, et moi, ne pouvais-je pas en Amérique
+offrir des hommages à deux jeunes sultanes jonquilles? Camoëns
+n'avait-il pas adressé des _Endechas_, ou des stances, à _Barbaru
+escrava_? Ne lui avait-il pas dit:
+
+ Aquella captiva
+ Que me tem captivo,
+ Porque nella vivo,
+ Já naõ quer que viva.
+ Eu nunqua vi rosa,
+ Em suaves mólhos,
+ Que para meus olhos
+ Fosse mais formosa.
+ Pretidaõ de amor,
+ Taõ doce a figura,
+ Que a neve lhe jura
+ Que trocára a còr.
+ Léda mansidaõ,
+ Que o siso acompanha:
+ Bem parece estranha,
+ Mas Barbara naõ.
+
+ «Cette captive qui me tient captif, parce que je vis
+ en elle, n'épargne pas ma vie. Jamais rose, dans
+ de suaves bouquets, ne fut à mes yeux plus charmante
+ . . . . . . . . . . . .
+ . . . . . . . . . . . .
+
+ «Sa chevelure noire inspire l'amour; sa figure est si douce que
+ la neige a envie de changer de couleur avec elle; sa gaieté est
+ accompagnée de réserve: c'est une étrangère; une barbare, non.»
+
+On fit une partie de pêche. Le soleil approchait de son couchant. (p. 410)
+Sur le premier plan paraissaient des sassafras, des tulipiers, des
+catalpas et des chênes dont les rameaux étalaient des écheveaux de
+mousse blanche. Derrière ce premier plan s'élevait le plus charmant
+des arbres, le papayer, qu'on eût pris pour un style d'argent ciselé,
+surmonté d'une urne corinthienne. Au troisième plan dominaient les
+baumiers, les magnolias et les liquidambars.
+
+Le soleil tomba derrière ce rideau: un rayon glissant à travers le
+dôme d'une futaie scintillait comme une escarboucle enchâssée dans le
+feuillage sombre; la lumière divergeant entre les troncs et les
+branches projetait sur les gazons des colonnes croissantes et des
+arabesques mobiles. En bas, c'étaient des lilas, des azaléas, des
+lianes annelées, aux gerbes gigantesques; en haut, des nuages, les uns
+fixes, promontoires ou vieilles tours, les autres flottants, fumées de
+rose ou cardées de soie. Par des transformations successives, on
+voyait dans ces nues s'ouvrir des gueules de four, s'amonceler des tas
+de braise, couler des rivières de lave: tout était éclatant, radieux,
+doré, opulent, saturé de lumière.
+
+Après l'insurrection de la Morée, en 1770, des familles grecques se
+réfugièrent à la Floride: elles se purent croire encore dans ce climat
+de l'Ionie, qui semble s'être amolli avec les passions des hommes: à
+Smyrne, le soir, la nature dort comme une courtisane fatiguée d'amour.
+
+A notre droite étaient des ruines appartenant aux grandes
+fortifications trouvées sur l'Ohio, à notre gauche un ancien camp de
+sauvages; l'île où nous étions, arrêtée dans l'onde et reproduite (p. 411)
+par un mirage, balançait devant nous sa double perspective. A
+l'orient, la lune reposait sur des collines lointaines; à l'occident,
+la voûte du ciel était fondue en une mer de diamants et de saphirs,
+dans laquelle le soleil, à demi plongé, paraissait se dissoudre. Les
+animaux de la création veillaient; la terre, en adoration, semblait
+encenser le ciel, et l'ambre exhalé de son sein retombait sur elle en
+rosée, comme la prière redescend sur celui qui prie.
+
+Quitté de mes compagnes je me reposai au bord d'un massif d'arbres:
+son obscurité, glacée de lumière, formait la pénombre où j'étais
+assis. Des mouches luisantes brillaient parmi les arbrisseaux
+encrêpés, et s'éclipsaient lorsqu'elles passaient dans les
+irradiations de la lune. On entendait le bruit du flux et reflux du
+lac, les sauts du poisson d'or, et le cri rare de la cane plongeuse.
+Mes yeux étaient fixés sur les eaux; je déclinais peu à peu vers cette
+somnolence connue des hommes qui courent les chemins du monde: nul
+souvenir distinct ne me restait; je me sentais vivre et végéter avec
+la nature dans une espèce de panthéisme. Je m'adossai contre le tronc
+d'un magnolia et je m'endormis; mon repos flottait sur un fond vague
+d'espérance.
+
+Quand je sortis de ce Léthé, je me trouvais entre deux femmes; les
+odalisques étaient revenues; elles n'avaient pas voulu me réveiller;
+elles s'étaient assises en silence à mes côtés; soit qu'elles
+feignissent le sommeil, soit qu'elles fussent réellement assoupies,
+leurs têtes étaient tombées sur mes épaules.
+
+Une brise traversa le bocage et nous inonda d'une pluie de roses (p. 412)
+de magnolia. Alors la plus jeune des Siminoles se mit à chanter:
+quiconque n'est pas sûr de sa vie se garde de l'exposer ainsi jamais!
+on ne peut savoir ce que c'est que la passion infiltrée avec la
+mélodie dans le sein d'un homme. A cette voix une voix rude et jalouse
+répondit: un _Bois-brûlé_ appelait les deux cousines; elles
+tressaillirent, se levèrent: l'aube commençait à poindre.
+
+Aspasie de moins, j'ai retrouvé cette scène aux rivages de la Grèce:
+monté aux colonnes du Parthénon avec l'aurore, j'ai vu le Cythéron, le
+mont Hymette, l'Acropolis de Corinthe, les tombeaux, les ruines,
+baignés dans une rosée de lumière dorée, transparente, volage, que
+réfléchissaient les mers, que répandaient comme un parfum les zéphyrs
+de Salamine et de Délos.
+
+Nous achevâmes au rivage notre navigation sans paroles. A midi, le
+camp fut levé pour examiner les chevaux que les Creeks voulaient
+vendre et les trafiquants acheter. Femmes et enfants, tous étaient
+convoqués comme témoins, selon la coutume dans les marchés solennels.
+Les étalons de tous les âges et de tous les poils, les poulains et les
+juments avec des taureaux, des vaches et des génisses, commencèrent à
+fuir et à galoper autour de nous. Dans cette confusion, je fus séparés
+des Creeks. Un groupe épais de chevaux et d'hommes s'aggloméra à
+l'orée d'un bois. Tout à coup, j'aperçois de loin mes deux
+Floridiennes; des mains vigoureuses les asseyaient sur les croupes de
+deux barbes que montaient à cru un _Bois-brûlé_ et un Siminole. Ô Cid!
+que n'avais-je ta rapide Babieça pour les rejoindre! Les cavales
+prennent leur course, l'immense escadron les suit. Les chevaux (p. 413)
+ruent, sautent, bondissent, hennissent au milieu des cornes des
+buffles et des taureaux, leurs soles se choquent en l'air, leurs
+queues et leurs crinières volent sanglantes. Un tourbillon d'insectes
+dévorants enveloppe l'orbe de cette cavalerie sauvage. Mes
+Floridiennes disparaissent comme la fille de Cérès, enlevée par le
+dieu des enfers.
+
+Voilà comme tout avorte dans mon histoire, comme il ne me reste que
+des images de ce qui a passé si vite: je descendrai aux champs Élysées
+avec plus d'ombres qu'homme n'en a jamais emmené avec soi. La faute en
+est à mon organisation: je ne sais profiter d'aucune fortune; je ne
+m'intéresse à quoi que ce soit de ce qui intéresse les autres. Hors en
+religion, je n'ai aucune croyance. Pasteur ou roi, qu'aurais-je fait
+de mon sceptre ou de ma houlette? Je me serais également fatigué de la
+gloire et du génie, du travail et du loisir, de la propriété et de
+l'infortune. Tout me lasse: je remorque avec peine mon ennui avec mes
+jours, et je vais partout bâillant ma vie.
+
+ * * * * *
+
+Ronsard nous peint Marie Stuart prête à partir pour l'Écosse, après la
+mort de François II.
+
+ De tel habit vous estiez accoustrée,
+ Partant, hélas! de la belle contrée
+ (Dont aviez eu le sceptre dans la main),
+ Lorsque, pensive et baignant vostre sein
+ Du beau crystal de vos larmes roulées,
+ Triste, marchiez par les longues allées
+ Du grand jardin de ce royal chasteau
+ Qui prend son nom de la source d'une eau.
+
+Ressemblais-je à Marie Stuart se promenant à Fontainebleau, quand (p. 414)
+je me promenai dans ma savane après mon veuvage? Ce qu'il y a de
+certain, c'est que mon esprit, sinon ma personne, était enveloppé
+d'_un crespe long, subtil et délié_, comme dit encore Ronsard, ancien
+poète de la nouvelle école.
+
+Le diable ayant emporté les demoiselles muscogulges, j'appris du guide
+qu'un _Bois-brûlé_, amoureux d'une des deux femmes, avait été jaloux
+de moi et qu'il s'était résolu, avec un Siminole, frère de l'autre
+cousine, de m'enlever _Atala_ et _Céluta_. Les guides les appelaient
+sans façon des _filles peintes_, ce qui choquait ma vanité. Je me
+sentais d'autant plus humilié que le _Bois-brûlé_, mon rival préféré,
+était un maringouin maigre, laid et noir, ayant tous les caractères
+des insectes qui, selon la définition des entomologistes du grand
+Lama, sont des animaux dont la chair est à l'intérieur et les os à
+l'extérieur. La solitude me parut vide après ma mésaventure. Je reçus
+mal ma sylphide généreusement accourue pour consoler un infidèle,
+comme Julie lorsqu'elle pardonnait à Saint-Preux ses Floridiennes de
+Paris. Je me hâtai de quitter le désert, où j'ai ranimé depuis les
+compagnes endormies de ma nuit. Je ne sais si je leur ai rendu la vie
+qu'elles me donnèrent; du moins, j'ai fait de l'une vierge, et de
+l'autre une chaste épouse, par expiation.
+
+Nous repassâmes les montagnes Bleues, et nous rapprochâmes des
+défrichements européens vers Chillicothi. Je n'avais recueilli aucune
+lumière sur le but principal de mon entreprise; mais j'étais escorté
+d'un monde de poésie:
+
+ Comme une jeune abeille aux roses engagée, (p. 415)
+ Ma muse revenait de son butin chargée.
+
+J'avisai au bord d'un ruisseau une maison américaine, ferme à l'un de
+ses pignons, moulin à l'autre. J'entrai demander le vivre et le
+couvert et fus bien reçu.
+
+Mon hôtesse me conduisit par une échelle dans une chambre au-dessus de
+l'axe de la machine hydraulique. Ma petite croisée, festonnée de
+lierre et de cobées à cloches d'iris, ouvrait sur le ruisseau qui
+coulait, étroit et solitaire, entre deux épaisses bordures de saules,
+d'aunes, de sassafras, de tamarins et de peupliers de la Caroline. La
+roue moussue tournait sous ces ombrages en laissant retomber de longs
+rubans d'eau. Des perches et des truites sautaient dans l'écume du
+remous; des bergeronnettes volaient d'une rive à l'autre, et des
+espèces de martins-pêcheurs agitaient au-dessus du courant leurs ailes
+bleues.
+
+N'aurais-je pas bien été là avec la _triste_, supposée fidèle, rêvant
+assis à ses pieds, la tête appuyée sur ses genoux, écoutant le bruit
+de la cascade, les révolutions de la roue, le roulement de la meule,
+le sassement du blutoir, les battements égaux du traquet, respirant la
+fraîcheur de l'onde et l'odeur de l'effleurage des orges perlées?
+
+La nuit vint, je descendis à la chambre de la ferme. Elle n'était
+éclairée que par des feurres de maïs et des coques de faséoles qui
+flambaient au foyer. Les fusils du maître, horizontalement couchés au
+porte-armes, brillaient au reflet de l'âtre. Je m'assis sur un
+escabeau dans le coin de la cheminée, auprès d'un écureuil qui sautait
+alternativement du dos d'un gros chien sur la tablette d'un (p. 416)
+rouet. Un petit chat prit possession de mon genou pour regarder ce
+jeu. La meunière coiffa le brasier d'une large marmite, dont la flamme
+embrassa le fond noir comme une couronne d'or radiée. Tandis que les
+patates de mon souper ébouillaient sous ma garde, je m'amusai à lire à
+la lueur du feu, en baissant la tête, un journal anglais tombé à terre
+entre mes jambes: j'aperçus, écrits en grosses lettres, ces mots:
+_Flight of the king_ (Fuite du roi). C'était le récit de l'évasion de
+Louis XVI et de l'arrestation de l'infortuné monarque à Varennes[486].
+Le journal racontait aussi les progrès de l'émigration et réunion des
+officiers de l'armée sous le drapeau des princes français.
+
+ [Note 486: L'arrestation du roi à Varennes eut lieu
+ le 22 juin 1791.]
+
+Une conversion subite s'opéra dans mon esprit: Renaud vit sa faiblesse
+au miroir de l'honneur dans les jardins d'Armide; sans être le héros
+du Tasse, la même glace m'offrit mon image au milieu d'un verger
+américain. Le fracas des armes, le tumulte du monde retentit à mon
+oreille sous le chaume d'un moulin caché dans des bois inconnus.
+J'interrompis brusquement ma course, et je me dis: «Retourne en
+France.»
+
+Ainsi, ce qui me parut un devoir renversa mes premiers desseins, amena
+la première de ces péripéties dont ma carrière a été marquée. Les
+Bourbons n'avaient pas besoin qu'un cadet de Bretagne revint
+d'outre-mer leur offrir son obscur dévouement, pas plus qu'ils n'ont
+eu besoin de ses services quand il est sorti de son obscurité. Si,
+continuant mon voyage, j'eusse allumé ma pipe avec le journal qui a
+changé ma vie, personne ne se fût aperçu de mon absence; ma vie était
+alors aussi ignorée et ne pesait pas plus que la fumée de mon (p. 417)
+calumet. Un simple démêlé entre moi et ma conscience me jeta sur le
+théâtre du monde. J'eusse pu faire ce que j'aurais voulu, puisque
+j'étais seul témoin du débat; mais de tous les témoins, c'est celui
+aux yeux duquel je craindrais le plus de rougir.
+
+Pourquoi les solitudes de l'Érié, de l'Ontario, se présentent-elles
+aujourd'hui à ma pensée avec un charme que n'a point à ma mémoire le
+brillant spectacle du Bosphore? C'est qu'à l'époque de mon voyage aux
+États-Unis, j'étais plein d'illusions; les troubles de la France
+commençaient en même temps que commençait mon existence; rien n'était
+achevé en moi, ni dans mon pays. Ces jours me sont doux, parce qu'ils
+me rappellent l'innocence des sentiments inspirés par la famille et
+les plaisirs de la jeunesse.
+
+Quinze ans plus tard, après mon voyage au Levant, la République,
+grossie de débris et de larmes, s'était déchargée comme un torrent du
+déluge dans le despotisme. Je ne me berçais plus de chimères: mes
+souvenirs, prenant désormais leur source dans la société et dans des
+passions, étaient sans candeur. Déçu dans mes deux pèlerinages en
+Occident et en Orient, je n'avais point découvert le passage au pôle,
+je n'avais point enlevé la gloire des bords du Niagara où je l'étais
+allé chercher, et je l'avais laissée assise sur les ruines d'Athènes.
+
+Parti pour être voyageur en Amérique, revenu pour être soldat en
+Europe, je ne fournis jusqu'au bout ni l'une ni l'autre de ces
+carrières: un mauvais génie m'arracha le bâton et l'épée, et me mit la
+plume à la main. Il y a de cette heure quinze autres années, qu'étant
+à Sparte, et contemplant le ciel pendant la nuit, je me souvenais (p. 418)
+des pays qui avaient déjà vu mon sommeil paisible ou troublé: parmi
+les bois de l'Allemagne, dans les bruyères de l'Angleterre, dans les
+champs de l'Italie, au milieu des mers, dans les forêts canadiennes,
+j'avais déjà salué les mêmes étoiles que je voyais briller sur la
+patrie d'Hélène et de Ménélas. Mais que me servirait de me plaindre
+aux astres, immobiles témoins de mes destinées vagabondes? Un jour
+leur regard ne se fatiguera plus à me poursuivre; maintenant,
+indifférent à mon sort, je ne demanderai pas à ces astres de
+l'incliner par une plus douce influence, ni de me rendre ce que le
+voyageur laisse de sa vie dans les lieux où il passe.
+
+Si je revoyais aujourd'hui les États-Unis, je ne les reconnaîtrais
+plus; là où j'ai laissé des forêts, je trouverais des champs cultivés;
+là où je me suis frayé un sentier à travers les halliers, je
+voyagerais sur de grandes routes; aux Natchez, au lieu de la hutte de
+Céluta, s'élève une ville d'environ cinq mille habitants; Chactas
+pourrait être aujourd'hui député au Congrès. J'ai reçu dernièrement
+une brochure imprimée chez les _Chérokis_, laquelle m'est adressée
+dans l'intérêt de ces sauvages, comme au _défenseur de la liberté de
+la presse_.
+
+Il y a chez les Muscogulges, les Siminoles, les Chickasas, une cité
+d'Athènes, une autre de Marathon, une autre de Carthage, une autre de
+Memphis, une autre de Sparte, une autre de Florence; on trouve un
+comté de la Colombie et un comté de Marengo: la gloire de tous les
+pays a placé un nom dans ces mêmes déserts où j'ai rencontré le père
+Aubry et l'obscure Atala. Le Kentucky montre un Versailles; un (p. 419)
+territoire appelé Bourbon a pour capitale un Paris.
+
+Tous les exilés, tous les opprimés qui se sont retirés en Amérique y
+ont porté la mémoire de leur patrie.
+
+.... Falsi Simæntis ad undam
+Libabat cineri Andromache[487].
+
+ [Note 487: _Énéide_, livre III, v. 302-303.]
+
+Les États-Unis offrent dans leur sein, sous la protection de la
+liberté, une image et un souvenir de la plupart des lieux célèbres de
+l'antiquité et de la moderne Europe: dans son jardin de la campagne de
+Rome, Adrien avait fait répéter les monuments de son empire.
+
+Trente-trois grandes routes sortent de Washington, comme autrefois les
+voies romaines partaient du Capitole; elles aboutissent, en se
+ramifiant, à la circonférence des États-Unis, et tracent une
+circulation de 25,747 milles. Sur un grand nombre de ces routes, les
+postes sont montées. On prend la diligence pour l'Ohio ou pour
+Niagara, comme de mon temps on prenait un guide ou un interprète
+indien. Ces moyens de transport sont doubles: des lacs et des rivières
+existent partout, liés ensemble par des canaux; on peut voyager le
+long des chemins de terre sur des chaloupes à rames et à voiles, ou
+sur des coches d'eau, ou sur des bateaux à vapeur. Le combustible est
+inépuisable, puisque des forêts immenses couvrent des mines de charbon
+à fleur de terre.
+
+La population des États-Unis s'est accrue de dix ans en dix ans,
+depuis 1790 jusqu'en 1820, dans la proportion de trente-cinq (p. 420)
+individus sur cent. On présume qu'en 1830 elle sera de douze millions
+huit cent soixante quinze mille âmes. En continuant à doubler tous les
+vingt-cinq ans, elle serait en 1855 de vingt-cinq millions sept cent
+cinquante mille âmes, et vingt-cinq ans plus tard, en 1880, elle
+dépasserait cinquante millions[488].
+
+ [Note 488: Les prévisions de Chateaubriand se sont
+ vérifiées ici avec une étonnante justesse. Il
+ écrivait en 1822: «En 1880, la population des
+ États-Unis _dépassera cinquante millions_.» Or,
+ d'après le recensement officiel du 1er juin 1880,
+ le chiffre de la population, à cette date, était de
+ _cinquante millions quatre cent quarante-cinq
+ mille, trois cent trente-six habitants_.]
+
+Cette sève humaine fait fleurir de toutes parts le désert. Les lacs du
+Canada, naguère sans voiles, ressemblent aujourd'hui à des docks où
+des frégates, des corvettes, des cutters, des barques, se croisent
+avec les pirogues et les canots indiens, comme les gros navires et les
+galères se mêlent aux pinques, aux chaloupes et aux caïques dans les
+eaux de Constantinople.
+
+Le Mississipi, le Missouri, l'Ohio, ne coulent plus dans la solitude;
+des trois-mâts les remontent; plus de deux cents bateaux à vapeur en
+vivifient les rivages.
+
+Cette immense navigation intérieure, qui suffirait seule à la
+prospérité des États-Unis, ne ralentit point leurs expéditions
+lointaines. Leurs vaisseaux courent toutes les mers, se livrent à
+toutes les espèces d'entreprises, promènent le pavillon étoilé du
+couchant le long de ces rivages de l'aurore qui n'ont jamais connu que
+la servitude.
+
+Pour achever ce tableau surprenant, il se faut représenter des villes
+comme Boston, New-York, Philadelphie, Baltimore, Charlestown, Savanah,
+La Nouvelle-Orléans, éclairées la nuit, remplies de chevaux et (p. 421)
+de voitures, ornées de cafés, de musées, de bibliothèques, de
+salles de danse et de spectacle, offrant toutes les jouissances du
+luxe.
+
+Toutefois, il ne faut pas chercher aux États-Unis ce qui distingue
+l'homme des autres êtres de la création, ce qui est son extrait
+d'immortalité et l'ornement de ses jours: les lettres sont inconnues
+dans la nouvelle République, quoiqu'elles soient appelées par une
+foule d'établissements. L'Américain a remplacé les opérations
+intellectuelles par les opérations positives; ne lui imputez point à
+infériorité sa médiocrité dans les arts, car ce n'est pas de ce côté
+qu'il a porté son attention. Jeté par différentes causes sur un sol
+désert, l'agriculture et le commerce ont été l'objet de ses soins;
+avant de penser, il faut vivre; avant de planter des arbres, il faut
+les abattre afin de labourer.
+
+Les colons primitifs, l'esprit rempli de controverses religieuses,
+portaient, il est vrai, la passion de la dispute jusqu'au sein des
+forêts; mais il fallait qu'ils marchassent d'abord à la conquête du
+désert la hache sur l'épaule, n'ayant pour pupitre, dans l'intervalle
+de leurs labeurs, que l'orme qu'ils équarrissaient. Les Américains
+n'ont point parcouru les degrés de l'âge des peuples; ils ont laissé
+en Europe leur enfance et leur jeunesse; les paroles naïves du berceau
+leur ont été inconnues; ils n'ont joui des douceurs du foyer qu'à
+travers le regret d'une patrie qu'ils n'avaient jamais vue, dont ils
+pleuraient l'éternelle absence et le charme qu'on leur avait raconté.
+
+Il n'y a dans le nouveau continent ni littérature classique, ni
+littérature romantique, ni littérature indienne: classique, les (p. 422)
+Américains n'ont point de modèles; romantique, les Américains
+n'ont point de moyen âge; indienne, les Américains méprisent les
+sauvages et ont horreur des bois comme d'une prison qui leur était
+destinée.
+
+Ainsi, ce n'est donc pas la littérature à part, la littérature
+proprement dite, que l'on trouve en Amérique, c'est la littérature
+appliquée, servant aux divers usages de la société; c'est la
+littérature d'ouvriers, de négociants, de marins, de laboureurs. Les
+Américains ne réussissent guère que dans la mécanique et dans les
+sciences, parce que les sciences ont un côté matériel: Franklin et
+Fulton se sont emparés de la foudre et de la vapeur au profit des
+hommes. Il appartenait à l'Amérique de doter le monde de la découverte
+par laquelle aucun continent ne pourra désormais échapper aux
+recherches du navigateur.
+
+La poésie et l'imagination, partage d'un très petit nombre de
+désoeuvrés, sont regardées aux États-Unis comme des puérilités du
+premier et du dernier âge de la vie: les Américains n'ont point eu
+d'enfance, ils n'ont point encore de vieillesse.
+
+De ceci, il résulte que les hommes engagés dans les études sérieuses
+ont dû nécessairement appartenir aux affaires de leur pays afin d'en
+acquérir la connaissance, et qu'ils ont dû de même se trouver acteurs
+dans leur révolution. Mais une chose triste est à remarquer: la
+dégénération prompte du talent, depuis les premiers hommes des
+troubles américains jusqu'aux hommes de ces derniers temps; et
+cependant ces hommes se touchent. Les anciens présidents de la
+République ont un caractère religieux, simple, élevé, calme, dont (p. 423)
+on ne trouve aucune trace dans nos fracas sanglants de la République
+et de l'Empire. La solitude dont les Américains étaient environnés a
+réagi sur leur nature; ils ont accompli en silence leur liberté.
+
+Le discours d'adieu du général Washington au peuple des États-Unis
+pourrait avoir été prononcé par les personnages les plus graves de
+l'antiquité:
+
+«Les actes publics, dit le général, prouvent jusqu'à quel point les
+principes que je viens de rappeler m'ont guidé lorsque je me suis
+acquitté des devoirs de ma place. Ma conscience me dit du moins que je
+les ai suivis. Bien qu'en repassant les actes de mon administration je
+n'aie connaissance d'aucune faute d'intention, j'ai un sentiment trop
+profond de mes défauts pour ne pas penser que probablement j'ai commis
+beaucoup de fautes. Quelles qu'elles soient, je supplie avec ferveur
+le Tout-Puissant d'écarter ou de dissiper les maux qu'elles pourraient
+entraîner. J'emporterai aussi avec moi l'espoir que mon pays ne
+cessera jamais de les considérer avec indulgence, et qu'après
+quarante-cinq années de ma vie dévouées à son service avec zèle et
+droiture, les torts d'un mérite insuffisant tomberont dans l'oubli,
+comme je tomberai bientôt moi-même dans la demeure du repos.»
+
+Jefferson, dans son habitation de Monticello, écrit, après la mort de
+l'un de ses deux enfants:
+
+ «La perte que j'ai éprouvée est réellement grande. D'autres
+ peuvent perdre ce qu'ils ont en abondance; mais moi, de mon
+ strict nécessaire, j'ai à déplorer la moitié. Le déclin de mes
+ jours ne tient plus que par le faible fil d'une vie humaine. (p. 424)
+ Peut-être suis-je destiné à voir rompre ce dernier lien
+ de l'affection d'un père!»
+
+La philosophie, rarement touchante, l'est ici au souverain degré. Et ce
+n'est pas là la douleur oiseuse d'un homme qui ne s'était mêlé de rien:
+Jefferson mourut le 4 juillet 1826, dans la quatre-vingt-quatrième
+année de son âge, et la cinquante-quatrième de l'indépendance de son
+pays. Ses restes reposent, recouverts d'une pierre, n'ayant pour
+épitaphe que ces mots: Thomas JEFFERSON, _Auteur de la Déclaration
+d'indépendance_[489].
+
+ [Note 489: Thomas _Jefferson_ (1743-1826) fut le
+ troisième président des États-Unis (les deux
+ premiers avaient été Washington et John Adams). Élu
+ en 1801 et réélu en 1805, il resta huit ans à la
+ tête de l'administration. C'est lui qui réunit la
+ Louisiane aux États-Unis.]
+
+Périclès et Démosthène avaient prononcé l'oraison funèbre des jeunes
+Grecs tombés pour un peuple qui disparut bientôt après eux:
+Brackenridge[490], en 1817, célébrait la mort des jeunes Américains
+dont le sang a fait naître un peuple.
+
+ [Note 490: _Brackenridge_ (Henri), né à Pittsburg
+ en 1786. Outre deux études sur _Jefferson_ et
+ _Adams_ et une _Histoire populaire de la guerre de
+ 1814 avec l'Angleterre_, il a publié un _Voyage
+ dans l'Amérique du Sud_ (1810),--_La Louisiane_
+ (1812),--et les _Souvenirs de l'Ouest_ (1834).]
+
+On a une galerie nationale des portraits des Américains distingués, en
+quatre volumes in-octavo, et, ce qu'il y a de plus singulier, une
+biographie contenant la vie de plus de cent principaux chefs indiens.
+Logan, chef de la Virginie, prononça devant lord Dunmore ces paroles:
+«Au printemps dernier, sans provocation aucune, le colonel Crasp
+égorgea tous les parents de Logan: il ne coule plus une seule (p. 425)
+goutte de mon sang dans les veines d'aucune créature vivante. C'est là
+ce qui m'a appelé à la vengeance. Je l'ai cherchée; j'ai tué beaucoup
+de monde. Est-il quelqu'un qui viendra maintenant pleurer la mort de
+Logan? Personne.»
+
+Sans aimer la nature, les Américains se sont appliqués à l'étude de
+l'histoire naturelle. Towsend, parti de Philadelphie, a parcouru à
+pied les régions qui séparent l'Atlantique de l'océan Pacifique, en
+consignant dans son journal ses nombreuses observations. Thomas
+Say[491], voyageur dans les Florides et aux montagnes Rocheuses, a
+donné un ouvrage sur l'entomologie américaine. Wilson[492], tisserand,
+devenu auteur, a laissé des peintures assez finies.
+
+ [Note 491: Thomas _Say_, né à Philadelphie en 1787,
+ mort à New-Harmony en 1834. On lui doit une
+ _Entomologie américaine_ (1824) et une
+ _Conchyliologie américaine_ (1830).]
+
+ [Note 492: Alexandre _Wilson_ (1766-1813) était né
+ à Paisley, en Écosse, mais il passa de bonne heure
+ en Amérique. Tour à tour tisserand, maître d'école,
+ colporteur, il s'attacha à l'étude et à la
+ description des oiseaux. Son _Ornithologie_
+ (American Ornithology), parue de 1808 à 1813, et
+ formant sept volumes, est à la fois un monument
+ scientifique et, par la variété et la finesse des
+ peintures, une oeuvre littéraire d'une réelle
+ valeur.]
+
+Arrivés à la littérature proprement dite, quoiqu'elle soit peu de
+chose, il y a pourtant quelques écrivains à citer parmi les romanciers
+et les poètes. Le fils d'un quaker, Brown[493], est l'auteur de
+_Wieland_, lequel Wieland est la source et le modèle des romans de la
+nouvelle école. Contrairement à ses compatriotes, «j'aime mieux, (p. 426)
+assurait Brown, errer parmi les forêts que de battre le blé». Wieland,
+le héros du roman, est un puritain à qui le ciel a recommandé de tuer
+sa femme:
+
+«Je t'ai amenée ici, lui dit-il, pour accomplir les ordres de Dieu:
+c'est par moi que tu dois périr, et je saisis ses deux bras. Elle
+poussa plusieurs cris perçants et voulut se dégager.--Wieland, ne
+suis-je pas ta femme? et tu veux me tuer; me tuer, moi, oh! non, oh!
+grâce! grâce!--Tant que sa voix eut un passage, elle cria ainsi grâce
+et secours.» Wieland étrangle sa femme et éprouve d'ineffables délices
+auprès du cadavre expiré. L'horreur de nos inventions modernes est ici
+surpassée. Brown s'était formé à la lecture de _Caleb Williams_[494],
+et il imitait dans _Wieland_ une scène d'_Othello_.
+
+ [Note 493: Charles Brockden _Brown_, né à
+ Philadelphie le 17 janvier 1771, mort le 22 février
+ 1810. Il est l'auteur de plusieurs romans, dont le
+ meilleur est celui que cite Chateaubriand, _Wieland
+ ou la Transformation_.]
+
+ [Note 494: _Caleb Williams_, oeuvre dramatique et
+ puissante du romancier anglais William Godwin,
+ avait paru en 1794, un an avant le roman de Brown,
+ et son succès avait été aussi considérable en
+ Amérique qu'en Angleterre.]
+
+A cette heure, les romanciers américains, Cooper[495], Washington
+Irving[496], sont forcés de se réfugier en Europe pour y trouver des
+chroniques et un public. La langue des grands écrivains de
+l'Angleterre s'est _créolisée_, _provincialisée_, _barbarisée_, sans
+avoir rien gagné en énergie au milieu de la nature vierge; on a été
+obligé de dresser des catalogues des expressions américaines. (p. 427)
+
+ [Note 495: Fenimore _Cooper_ (1780-1851), le plus
+ célèbre des romanciers américains.]
+
+ [Note 496: Washington _Irving_ (1783-1859). De
+ nombreux voyages en Europe et surtout de longs
+ séjours en Espagne, où il revint enfin, comme
+ ministre de son pays, en 1842, lui ont fourni les
+ éléments de ses principaux ouvrages. Les plus
+ célèbres sont les _Contes d'un voyageur_ (1824),
+ _l'Histoire de la vie et des voyages de Christophe
+ Colomb_ (1828-1830), la _Chronique de la conquête
+ de Grenade_ (1829).]
+
+Quant aux poètes américains, leur langage a de l'agrément, mais ils
+s'élèvent peu au-dessus de l'ordre commun. Cependant, l'_Ode à la
+brise du soir_, le _Lever du soleil sur la montagne_, le _Torrent_, et
+quelques autres poésies, méritent d'être parcourues. Halleck[497] a
+chanté Botzaris expirant, et Georges Hill a erré parmi les ruines de
+la Grèce: «Ô Athènes! dit-il, c'est donc toi, reine solitaire, reine
+détrônée!..... Parthénon, roi des temples, tu as vu les monuments tes
+contemporains laisser au temps dérober leurs prêtres et leurs dieux.»
+
+ [Note 497: _Halleck_ (Fitz-Greene), poète
+ américain, né à Guilfort (Connecticut) en 1795,
+ mort en 1867. Ses _OEuvres complètes_, parues à
+ New-York en 1852, ont eu de nombreuses rééditions.
+ _Marco Botzaris_, épisode de la révolution grecque,
+ est son oeuvre la plus remarquable.]
+
+Il me plaît, à moi, voyageur aux rivages de la Hellade et de
+l'Atlantide, d'entendre la voix indépendante d'une terre inconnue à
+l'antiquité gémir sur la liberté perdue du vieux monde.
+
+ * * * * *
+
+Mais l'Amérique conservera-t-elle la forme de son gouvernement? Les
+États ne se diviseront-ils pas? Un député de la Virginie n'a-t-il pas
+déjà soutenu la thèse de la liberté antique avec des esclaves,
+résultat du paganisme, contre un député de Massachusetts, défendant la
+cause de la liberté moderne sans esclaves, telle que le christianisme
+l'a faite?
+
+Les États du nord et du midi ne sont-ils pas opposés d'esprit et
+d'intérêts? Les États de l'ouest, trop éloignés de l'Atlantique, ne
+voudront-ils pas avoir un régime à part? D'un côté, le lien (p. 428)
+fédéral est-il assez fort pour maintenir l'union et contraindre chaque
+État à s'y resserrer? D'un autre côté, si l'on augmente le pouvoir de
+la présidence, le despotisme n'arrivera-t-il pas avec les gardes et
+les privilèges du dictateur?
+
+L'isolement des États-Unis leur a permis de naître et de grandir: il
+est douteux qu'ils eussent pu vivre et croître en Europe. La Suisse
+fédérale subsiste au milieu de nous: pourquoi? parce qu'elle est
+petite, pauvre, cantonnée au giron des montagnes, pépinière de soldats
+pour les rois, but de promenade pour les voyageurs.
+
+Séparée de l'ancien monde, la population des États-Unis habite encore
+la solitude; ses déserts ont été sa liberté: mais déjà les conditions
+de son existence s'altèrent.
+
+L'existence des démocraties du Mexique, de la Colombie, du Pérou, du
+Chili, de Buenos-Ayres, toutes troublées qu'elles sont, est un danger.
+Lorsque les États-Unis n'avaient auprès d'eux que les colonies d'un
+royaume transatlantique, aucune guerre sérieuse n'était probable,
+maintenant des rivalités ne sont-elles pas à craindre? que de part et
+d'autre on coure aux armes, que l'esprit militaire s'empare des
+enfants de Washington, un grand capitaine pourra surgir au trône: la
+gloire aime les couronnes.
+
+J'ai dit que les États du nord, du midi et de l'ouest étaient divisés
+d'intérêts; chacun le sait: ces États rompant l'union, les
+réduira-t-on par les armes? Alors, quel ferment d'inimitiés répandu
+dans le corps social! Les États dissidents maintiendront-ils leur
+indépendance? Alors quelles discordes n'éclateront pas parmi ces
+États émancipés! Ces républiques d'outre-mer, désengrenées, ne (p. 429)
+formeraient plus que des unités débiles de nul poids dans la balance
+sociale, ou elles seraient successivement subjuguées par l'une d'entre
+elles. (Je laisse de côté le grave sujet des alliances et des
+interventions étrangères.) Le Kentucky, peuplé d'une race d'hommes
+plus rustique, plus hardie et plus militaire, semblerait destiné à
+devenir l'État conquérant. Dans cet état qui dévorerait les autres, le
+pouvoir d'un seul ne tarderait pas à s'élever sur la ruine du pouvoir
+de tous.
+
+J'ai parlé du danger de la guerre, je dois rappeler les dangers d'une
+longue paix. Les États-Unis, depuis leur émancipation, ont joui, à
+quelques mois près, de la tranquillité la plus profonde: tandis que
+cent batailles ébranlaient l'Europe, ils cultivaient leurs champs en
+sûreté. De là un débordement de population et de richesses, avec tous
+les inconvénients de la surabondance des richesses et des populations.
+
+Si des hostilités survenaient chez un peuple imbelliqueux, saurait-on
+résister? Les fortunes et les moeurs consentiraient-elles à des
+sacrifices? Comment renoncer aux usances câlines, au confort, au
+bien-être indolent de la vie? La Chine et l'Inde, endormies dans leur
+mousseline, ont constamment subi la domination étrangère. Ce qui
+convient à la complexion d'une société libre, c'est un état de paix
+modéré par la guerre, et un état de guerre attrempé[498] de paix. Les
+Américains ont déjà porté trop longtemps de suite la couronne (p. 430)
+d'olivier: l'arbre qui la fournit n'est pas naturel à leur rive.
+
+ [Note 498: L'adjectif _attrempé_ est un terme de
+ fauconnerie pour désigner un oiseau qui n'est ni
+ gras, ni maigre. Chateaubriand l'emploie ici dans
+ le sens de _mitigé_. C'est un emprunt qu'il fait à
+ la langue italienne, _attemperato_, comme il a déjà
+ fait de nombreux emprunts à la langue latine,
+ _fragrance_, _effluences_, _cérulés_, _diluviés_,
+ _vastitude_, _blandices_, _rivulaires_, _obiter_.]
+
+L'esprit mercantile commence à les envahir; l'intérêt devient chez eux
+le vice national. Déjà, le jeu des banques des divers États s'entrave,
+et des banqueroutes menacent la fortune commune. Tant que la liberté
+produit de l'or, une république industrielle fait des prodiges; mais
+quand l'or est acquis ou épuisé, elle perd son amour de l'indépendance
+non fondé sur un sentiment moral, mais provenu de la soif du gain et
+de la passion de l'industrie.
+
+De plus, il est difficile de créer une _patrie_ parmi des États qui
+n'ont aucune communauté de religion et d'intérêts, qui, sortis de
+diverses sources en des temps divers, vivent sur un sol différent et
+sous un différent soleil. Quel rapport y a-t-il entre un Français de
+la Louisiane, un Espagnol des Florides, un Allemand de New-York, un
+Anglais de la Nouvelle-Angleterre, de la Virginie, de la Caroline, de
+la Géorgie, tous réputés Américains? Celui-là léger et duelliste;
+celui-là catholique, paresseux et superbe; celui-là luthérien,
+laboureur et sans esclaves; celui-là anglican et planteur avec des
+nègres; celui-là puritain et négociant; combien faudra-t-il de siècles
+pour rendre ces éléments homogènes?
+
+Une aristocratie chrysogène[499] est prête à paraître avec l'amour des
+distinctions et la passion des titres. On se figure qu'il règne (p. 431)
+un niveau général aux États-Unis: c'est une complète erreur. Il y a des
+sociétés qui se dédaignent et ne se voient point entre elles; il y a
+des salons où la morgue des maîtres surpasse celle d'un prince allemand
+à seize quartiers. Ces nobles plébéiens aspirent à la caste, en dépit
+du progrès des lumières qui les a fait égaux et libres. Quelques-uns
+d'entre eux ne parlent que de leurs aïeux, fiers barons, apparemment
+bâtards et compagnons de Guillaume le Bâtard. Ils étalent les blasons
+de chevalerie de l'ancien monde, ornés des serpents, des lézards et
+des perruches du monde nouveau. Un cadet de Gascogne abordant avec la
+cape et le parapluie au rivage républicain, s'il a soin de se
+surnommer _marquis_, est considéré sur les bateaux à vapeur.
+
+ [Note 499: _Chrysogène_, née de l'or. Terme nouveau
+ inventé par l'auteur et qui mérite de faire
+ fortune.]
+
+L'énorme inégalité des fortunes menace encore plus sérieusement de
+tuer l'esprit d'égalité. Tel Américain possède un ou deux millions de
+revenu; aussi les Yankees de la grande société ne peuvent-ils déjà
+plus vivre comme Franklin: le vrai _gentleman_, dégoûté de son pays
+neuf, vient en Europe chercher du vieux; on le rencontre dans les
+auberges, faisant comme les Anglais, avec l'extravagance ou le spleen,
+des _tours_ en Italie. Ces rôdeurs de la Caroline ou de la Virginie
+achètent des ruines d'abbayes en France, et plantent, à Melun, des
+jardins anglais avec des arbre américains. Naples envoie à New-York
+ses chanteurs et ses parfumeurs, Paris ses modes et ses baladins,
+Londres ses grooms et ses boxeurs: joies exotiques qui ne rendent pas
+l'Union plus gaie. On s'y divertit en se jetant dans la cataracte du
+Niagara, aux applaudissements de cinquante mille planteurs, (p. 432)
+demi-sauvages que la mort a bien de la peine à faire rire.
+
+Et ce qu'il y a d'extraordinaire, c'est qu'en même temps que déborde
+l'inégalité des fortunes et qu'une aristocratie commencera, la grande
+impulsion égalitaire au dehors oblige les possesseurs industriels ou
+fonciers à cacher leur luxe, à dissimuler leurs richesses, de crainte
+d'être assommés par leurs voisins. On ne reconnaît point la puissance
+exécutive; on chasse à volonté les autorités locales que l'on a
+choisies, et on leur substitue des autorités nouvelles. Cela ne
+trouble point l'ordre; la démocratie pratique est observée, et l'on se
+rit des lois posées par la même démocratie en théorie. L'esprit de
+famille existe peu; aussitôt que l'enfant est en état de travailler,
+il faut, comme l'oiseau emplumé, qu'il vole de ses propres ailes. De
+ces générations émancipées dans un hâtif orphelinage et des
+émigrations qui arrivent de l'Europe, il se forme des compagnies
+nomades qui défrichent les terres, creusent des canaux et portent leur
+industrie partout sans s'attacher au sol; elles commencent des maisons
+dans le désert où le propriétaire passager restera à peine quelques
+jours.
+
+Un égoïsme froid et dur règne dans les villes; piastres et dollars,
+billets de banque et argent, hausse et baisse des fonds, c'est tout
+l'entretien; on se croirait à la Bourse ou au comptoir d'une grande
+boutique. Les journaux, d'une dimension immense, sont remplis
+d'expositions d'affaires ou de caquets grossiers. Les Américains
+subiraient-ils, sans le savoir, la loi d'un climat où la nature
+végétale parait avoir profité aux dépens de la nature vivante, loi
+combattue par des esprits distingués, mais que la réfutation n'a (p. 433)
+pas tout à fait mise hors d'examen? On pourrait s'enquérir si
+l'Américain n'a pas été trop usé dans la liberté philosophique, comme
+le Russe dans le despotisme civilisé.
+
+En somme, les États-Unis donnent l'idée d'une colonie et non d'une
+patrie-mère: ils n'ont point de passé, les moeurs s'y sont faites par
+les lois. Ces citoyens du Nouveau-Monde ont pris rang parmi les
+nations au moment que les idées politiques entraient dans une phase
+ascendante: cela explique pourquoi ils se transforment avec une
+rapidité extraordinaire. La société permanente semble devenir
+impraticable chez eux, d'un côté par l'extrême ennui des individus, de
+l'autre par l'impossibilité de rester en place, et par la nécessité de
+mouvement qui les domine: car on n'est jamais bien fixe là où les
+pénates sont errants. Placé sur la route des océans, à la tête des
+opinions progressives aussi neuves que son pays, l'Américain semble
+avoir reçu de Colomb plutôt la mission de découvrir d'autres univers
+que de les créer.
+
+ * * * * *
+
+Revenu du désert à Philadelphie, comme je l'ai déjà dit, et ayant
+écrit sur le chemin à la hâte _ce que je viens de raconter_, comme le
+vieillard de La Fontaine, je ne trouvai point les lettres de change
+que j'attendais; ce fut le commencement des embarras pécuniaires où
+j'ai été plongé le reste de ma vie. La fortune et moi nous nous sommes
+pris en grippe aussitôt que nous nous sommes vus. Selon Hérodote[500],
+certaines fourmis de l'Inde ramassaient des tas d'or; d'après (p. 434)
+Athénée, le soleil avait donné à Hercule un vaisseau d'or pour aborder
+à l'île d'Érythia, retraite des Hespérides: bien que fourmi, je n'ai
+pas l'honneur d'appartenir à la grande famille indienne, et, bien que
+navigateur, je n'ai jamais traversé l'eau que dans une barque de
+sapin. Ce fut un bâtiment de cette espèce qui me ramena d'Amérique en
+Europe. Le capitaine me donna mon passage à crédit. Le 10 de décembre
+1791, je m'embarquai avec plusieurs de mes compatriotes, qui, pour
+divers motifs, retournaient comme moi en France. La désignation du
+navire était le Havre.
+
+ [Note 500: Chateaubriand avait beaucoup lu
+ Hérodote, qui ne quittait pas sa table, à l'époque
+ où il écrivait son _Essai sur les Révolutions_.
+ Dans une conversation avec M. de Marcellus, en
+ 1822, il jugeait ainsi le vieil historien:
+ «Hérodote est, avec Homère, le seul auteur grec que
+ je puisse lire encore. Il n'y a pas, quoiqu'en dise
+ Plutarque, une ombre de malice dans ses récits. Il
+ est véridique et très circonspect quand il touche
+ aux antiques légendes. Enfin, il est aisé,
+ abondant, et surtout clair et simple, premières
+ vertus du style de l'histoire.» _Chateaubriand et
+ son temps_, p. 75.]
+
+Un coup de vent d'ouest nous prit au débouquement de la Delaware, et
+nous chassa en dix-sept jours à l'autre bord de l'Atlantique. Souvent
+à mât et à corde, à peine pouvions-nous mettre à la cape. Le soleil ne
+se montra pas une seule fois. Le vaisseau, gouvernant à l'estime,
+fuyait devant la lame. Je traversai l'Océan au milieu des ombres;
+jamais il ne m'avait paru si triste. Moi-même, plus triste, je
+revenais trompé dès mon premier pas dans la vie: «On ne bâtit point de
+palais sur la mer », dit le poète persan Feryd-Eddin. J'éprouvais je
+ne sais quelle pesanteur de coeur, comme à l'approche d'une grande
+infortune. Promenant mes regards sur les flots, je leur demandais (p. 435)
+ma destinée, ou j'écrivais, plus gêné de leur mouvement qu'occupé de
+leur menace.
+
+Loin de calmer, la tempête augmentait à mesure que nous approchions de
+l'Europe, mais d'un souffle égal; il résultait de l'uniformité de sa
+rage une sorte de bonace furieuse dans le ciel hâve et la mer plombée.
+Le capitaine, n'ayant pu prendre hauteur, était inquiet; il montait
+dans les haubans, regardait les divers points de l'horizon avec une
+lunette. Une vigie était placée sur le beaupré, une autre dans le
+petit hunier du grand mât. La lame devenait courte et la couleur de
+l'eau changeait, signes des approches de la terre: de quelle terre?
+Les matelots bretons ont ce proverbe: «Celui qui voit Belle-Isle, voit
+son île; celui qui voit Groie, voit sa joie; celui qui voit Ouessant,
+voit son sang.»
+
+J'avais passé deux nuits à me promener sur le tillac, au glapissement
+des ondes dans les ténèbres, au bourdonnement du vent dans les
+cordages, et sous les sauts de la mer qui couvrait et découvrait le
+pont: c'était tout autour de nous une émeute de vagues. Fatigué des
+chocs et des heurts, à l'entrée de la troisième nuit, je m'allai
+coucher. Le temps était horrible; mon hamac craquait et blutait aux
+coups du flot qui, crevant sur le navire, en disloquait la carcasse.
+Bientôt j'entends courir d'un bout du pont à l'autre et tomber des
+paquets de cordages: j'éprouve le mouvement que l'on ressent lorsqu'un
+vaisseau vire de bord. Le couvercle de l'échelle de l'entrepont
+s'ouvre; une voix effrayée appelle le capitaine: cette voix, au milieu
+de la nuit et de la tempête, avait quelque chose de formidable. (p. 436)
+Je prête l'oreille; il me semble ouïr des marins discutant sur le
+gisement d'une terre. Je me jette en bas de mon branle; une vague
+enfonce le château de poupe, inonde la chambre du capitaine, renverse
+et roule pêle-mêle tables, lits, coffres, meubles et armes; je gagne
+le tillac à demi noyé.
+
+En mettant la tête hors de l'entrepont, je fus frappé d'un spectacle
+sublime. Le bâtiment avait essayé de virer de bord; mais, n'ayant pu y
+parvenir, il s'était affalé sous le vent. A la lueur de la lune
+écornée, qui émergeait des nuages pour s'y replonger aussitôt, on
+découvrait sur les deux bords du navire, à travers une brume jaune,
+des côtes hérissées de rochers. La mer boursouflait ses flots comme
+des monts[501] dans le canal où nous nous trouvions engouffrés; tantôt
+ils s'épanouissaient en écumes et en étincelles; tantôt ils
+n'offraient qu'une surface huileuse et vitreuse, marbrée de taches
+noires, cuivrées, verdâtres, selon la couleur des bas-fonds sur
+lesquels ils mugissaient. Pendant deux ou trois minutes, les
+vagissements de l'abîme et ceux du vent étaient confondus; l'instant
+d'après, on distinguait le détaler des courants, le sifflement des
+récifs, la voix de la lame lointaine. De la concavité du bâtiment
+sortaient des bruits qui faisaient battre le coeur aux plus intrépides
+matelots. La proue du navire tranchait la masse épaisse des vagues
+avec un froissement affreux, et au gouvernail des torrents d'eau
+s'écoulaient en tourbillonnant, comme à l'échappée d'une écluse. (p. 437)
+Au milieu de ce fracas, rien n'était aussi alarmant qu'un certain
+murmure sourd, pareil à celui d'un vase qui se remplit.
+
+ [Note 501: Traduction du _mons aquæ_, dans la
+ tempête de Virgile:
+
+ ... Cumulo præruptus aquæ mons.
+
+ (_Énéide_, livre I, v. 109.)]
+
+Éclairés d'un falot et contenus sous des plombs, des portulans, des
+cartes, des journaux de route étaient déployés sur une cage à poulets.
+Dans l'habitacle de la boussole, une rafale avait éteint la lampe.
+Chacun parlait diversement de la terre. Nous étions entrés dans la
+Manche sans nous en apercevoir; le vaisseau, bronchant à chaque vague,
+courait en dérive entre l'île de Guernesey et celle d'Aurigny. Le
+naufrage parut inévitable, et les passagers serrèrent ce qu'ils
+avaient de plus précieux afin de le sauver.
+
+Il y avait parmi l'équipage des matelots français; un d'entre eux, au
+défaut d'aumônier, entonna ce cantique à _Notre-Dame de Bon-Secours_,
+premier enseignement de mon enfance; je le répétai à la vue des côtes
+de la Bretagne, presque sous les yeux de ma mère. Les matelots
+américains-protestants se joignaient de coeur aux chants de leurs
+camarades français-catholiques: le danger apprend aux hommes leur
+faiblesse et unit leurs voeux. Passagers et marins, tous étaient sur
+le pont, qui accroché aux manoeuvres, qui au bordage, qui au cabestan,
+qui au bec des ancres pour n'être pas balayé de la lame ou versé à la
+mer par le roulis. Le capitaine criait: «Une hache! une hache!» pour
+couper les mâts; et le gouvernail, dont le timon avait été abandonné,
+allait, tournant sur lui-même, avec un bruit rauque.
+
+Un essai restait à tenter: la sonde ne marquait plus que quatre
+brassées sur un banc de sable qui traversait le chenal; il était (p. 438)
+possible que la lame nous fit franchir le banc et nous portât dans une
+eau profonde: mais qui oserait saisir le gouvernail et se charger du
+salut commun? Un faux coup de barre, nous étions perdus.
+
+Un de ces hommes qui jaillissent des événements et qui sont les
+enfants spontanés du péril, se trouva: un matelot de New-York s'empare
+de la place désertée du pilote. Il me semble encore le voir en
+chemise, en pantalon de toile, les pieds nus, les cheveux épars et
+diluviés[502], tenant le timon dans ses fortes serres, tandis que, la
+tête tournée, il regardait à la poupe l'onde qui devait nous sauver ou
+nous perdre. Voici venir cette lame embrassant la largeur de la passe,
+roulant haut sans se briser, ainsi qu'une mer envahissant les flots
+d'une autre mer: de grands oiseaux blancs, au vol calme, la précèdent
+comme les oiseaux de la mort. Le navire touchait et talonnait; il se
+fit un silence profond; tous les visages blêmirent. La houle arrive:
+au moment où elle nous attaque, le matelot donne le coup de barre; le
+vaisseau, près de tomber sur le flanc, présente l'arrière, et la lame,
+qui paraît nous engloutir, nous soulève. On jette la sonde; elle
+rapporte vingt-sept brasses. Un huzza monte jusqu'au ciel et nous y
+joignons le cri de: _Vive le roi!_ il ne fut point entendu de Dieu
+pour Louis XVI; il ne profita qu'à nous.
+
+ [Note 502: _Diluviés_ pour _ruisselants_,
+ expression latine de Lucrèce:
+
+ _Omnia diluviare ex alto gurgite ponti_.]
+
+Dégagés des deux îles, nous ne fûmes pas hors de danger; nous ne
+pouvions parvenir à nous élever au-dessus de la côte de Granville.
+Enfin la marée retirante nous emporta, et nous doublâmes le cap (p. 439)
+de La Hougue. Je n'éprouvai aucun trouble pendant ce demi-naufrage
+et ne sentis point de joie d'être sauvé[503]. Mieux vaut déguerpir de
+la vie quand on est jeune que d'en être chassé par le temps. Le
+lendemain, nous entrâmes au Havre. Toute la population était accourue
+pour nous voir. Nos mâts de hune étaient rompus, nos chaloupes
+emportées, le gaillard d'arrière rasé, et nous embarquions l'eau à
+chaque tangage. Je descendis à la jetée. Le 2 de janvier 1792, je
+foulai de nouveau le sol natal qui devait encore fuir sous mes pas.
+J'amenais avec moi, non des Esquimaux des régions polaires, mais deux
+sauvages d'une espèce inconnue: Chactas et Atala.
+
+ [Note 503: C'est d'après cette tempête, où il avait
+ failli périr, que Chateaubriand peindra plus tard,
+ au XIXe livre des _Martyrs_, le naufrage de
+ Cymodocée. On lit dans les notes qui accompagnent
+ ce livre: «Je ne peins dans ce naufrage que ma
+ propre aventure. En revenant de l'Amérique, je fus
+ accueilli d'une tempête de l'Ouest qui me
+ conduisit, en vingt et un jours, de l'embouchure de
+ la Delaware à l'île d'Aurigny, dans la Manche, et
+ fit toucher le vaisseau sur un banc de sable... _Je
+ regrette de n'avoir point la lettre que j'écrivis à
+ M. de Chateaubriand_, mon frère, qui a péri avec
+ son aïeul M. de Malesherbes. Je lui rendais compte
+ de mon naufrage. _J'aurais retrouvé dans cette
+ lettre des circonstances qui ont sans doute échappé
+ à ma mémoire_, quoique ma mémoire m'ait bien
+ rarement trompé.»--Ne convient-il pas de voir dans
+ ce regret une nouvelle preuve de ce constant souci
+ d'exactitude qui ne quitta jamais Chateaubriand,
+ même lorsqu'il écrivait ses poèmes, à plus forte
+ raison lorsqu'il écrivit ses _Mémoires_?]
+
+
+
+
+APPENDICE (p. 441)
+
+LA TOMBE DU GRAND-BÉ[504]
+
+ [Note 504: Ci-dessus, _Avant-propos_.]
+
+
+Au mois d'août 1828, le maire de Saint-Malo, M. de Bizien, écrivit à
+Chateaubriand pour le prier d'appuyer auprès du Gouvernement la
+demande de la ville, relative à l'établissement d'un bassin à flot.
+L'auteur du _Génie du christianisme_, en même temps qu'il se mettait à
+leur disposition, sollicitait de ses concitoyens la concession, «à la
+pointe occidentale du Grand-Bé, d'un petit coin de terre tout juste
+suffisant pour contenir son cercueil». La réponse du maire au grand
+poète fut peut-être un peu trop administrative: «Je ne crois pas,
+disait-il, qu'il soit difficile d'obtenir la concession d'une portion
+de terrain dans le flanc occidental de cette île, et si votre
+seigneurie le _juge à propos_, j'informerai _en son nom_ M. le
+commandant du génie à Saint-Malo de son désir en le priant de le faire
+connaître à M. le ministre de la guerre auprès duquel votre S.
+_terminerait aisément_, je crois, cette affaire.»--Il ne pouvait
+convenir à Chateaubriand de courir les bureaux de la guerre et de
+faire des démarches auprès du ministre. L'affaire en resta là. (p. 442)
+Elle fut reprise trois ans plus tard, en 1831, par un jeune poète,
+M. Hippolyte La Morvonnais. Sur sa requête, le Conseil municipal
+décida de demander à l'État les quelques pieds de terre nécessaire à
+la sépulture du grand écrivain; il se chargerait de plus des frais de
+la tombe. Au maire, M. Hovius, qui lui avait transmis la délibération
+du Conseil, Chateaubriand répondit par la lettre suivante:
+
+ Il me serait impossible de vous exprimer l'émotion que j'ai
+ éprouvée en recevant la lettre que vous m'avez fait l'honneur
+ de m'écrire. Avant d'entrer dans quelques détails, je
+ m'empresse d'abord, Monsieur, de satisfaire au devoir de la
+ reconnaissance, en vous priant d'offrir mes remerciements les
+ plus sincères à MM. les membres du conseil municipal et
+ d'agréer vous-même dans ces remerciements la part qui vous est
+ si justement due.
+
+ Je n'avais jamais prétendu et je n'aurais jamais osé espérer,
+ Monsieur, que ma ville natale se chargeât des frais de ma
+ tombe. Je ne demandais qu'à acheter un morceau de terre de
+ vingt pieds de long sur douze de large, à la pointe occidentale
+ du Grand-Bé. J'aurais entouré cet espace d'un mur à fleur de
+ terre, lequel aurait été surmonté d'une simple grille de fer
+ peu élevée, pour servir non d'ornement, mais de défense à mes
+ cendres. Dans l'intérieur je ne voulais placer qu'un socle de
+ granit taillé dans les rochers de la grève. Ce socle aurait
+ porté une petite croix de fer. Du reste, point d'inscription,
+ ni nom, ni date. La croix dira que l'homme reposant à ses pieds
+ était un chrétien: cela suffira à ma mémoire.
+
+ Je ne suis revenu, Monsieur, que momentanément en France; il
+ est probable que je mourrai en terre étrangère[505]. Si la
+ ville qui m'a vu naître m'octroie le terrain dont je
+ sollicitais la concession, ou si elle maintient la résolution
+ si glorieuse pour moi, de s'occuper de ces soins funèbres,
+ j'ordonnerai par mon testament de rapporter mon cercueil auprès
+ de mon berceau, quel que soit le lieu où il plaise à la
+ Providence de disposer de ma vie. Dans le cas où mes
+ concitoyens persisteraient dans leur dessein généreux, je les
+ supplie de ne rien changer à mon plan de sépulture et de faire
+ bénir par le curé de Saint-Malo le lieu de mon repos, après
+ l'avoir préparé.
+
+ Je ne puis, Monsieur, que vous renouveler, en finissant cette
+ lettre, l'assurance de ma profonde reconnaissance, et vous (p. 443)
+ prier encore d'offrir mes remerciements aux personnes dont je
+ transcris ici les noms avec un respect tout religieux: MM.
+ Bossinot, Boishamon, Dupuy-Fromy, Egault, Delastelle,
+ Villalard, Béhier, Lebreton-de-Blessin, Choesnet, Lanuel,
+ Fontan, Bossinot-Ponphily, Michel-Villeblanche, Michel père,
+ Gaultier, Sereldes-Forges, Dujardin-Pinte-de-Vin, Blaize,
+ Lachambre, Bourdet, de Seguinville, Chapel, Heurtault, Pothier.
+
+ [Note 505: Chateaubriand s'était alors fixé à
+ Genève.]
+
+Chateaubriand et la ville sont d'accord; les choses vont donc pouvoir
+marcher vite... Mais, si elles marchaient vite, à quoi servirait
+l'Administration? à quoi serviraient les Bureaux? Huit années se
+passeront avant que l'affaire aboutisse. Besoin sera que M. La
+Morvonnais fasse encore démarches sur démarches, mette en mouvement
+des députés, et non des moindres, M. Eugène Janvier et M. de
+Lamartine. Ce dernier lui écrivait:
+
+ Personne ne sera plus fier que moi d'avoir porté ma pierre au
+ tombeau de notre plus grand poète. Le peu de poésie qui est dans
+ mon âme y a découlé de la sienne: mon hommage n'est que de la
+ reconnaissance et de la tendresse pour cette grande individualité
+ de notre temps qui fera, je l'espère, attendre longtemps notre
+ prévoyance.
+
+Je serai à Paris dans huit jours et je demanderai audience au ministre
+pour lui exposer vos motifs: j'espère qu'il se montrera digne de les
+entendre.
+
+Enfin, en 1839, le département de la guerre consentit à céder «les
+quelques pieds de terre»,--non sans faire d'ailleurs d'expresses
+réserves et spécifier que l'érection du tombeau de M. de Chateaubriand
+ne devait être considéré que comme une simple «tolérance». Voici la
+déclaration que le maire de Saint-Malo était obligé de signer:
+
+ L'an mil huit cent trente-neuf, le vendredi dix-sept mai, nous
+ soussigné Louis-François Hovius, maire de Saint-Malo, dûment
+ autorisé par le conseil municipal, en vertu de sa délibération du
+ trois août mil huit cent trente-six, dont l'expédition a été
+ adressée à M. le chef du Génie le huit septembre mil huit cent
+ trente-sept, reconnaissons, conformément à la lettre de (p. 444)
+ M. le Ministre de la guerre en date du vingt-et-un janvier mil
+ huit cent trente-six, que c'est par _tolérance_ du département de
+ la guerre qu'un tombeau a été érigé pour M. de Chateaubriand sur
+ l'île du Grand-Bé, et que cette construction ne pourra jamais
+ faire acquérir à la commune aucun droit de propriété sur cette
+ île qui appartient au département de la guerre, et que ceux de ce
+ dernier sur tout le terrain sont maintenus dans leur plénitude.
+
+Pendant tout ce temps, je l'ai dit, M. La Morvonnais était resté sur
+la brèche. Son zèle et son pieux dévouement ne devaient pas rester
+sans récompenses. Le 15 mai 1836, il recevait de Chateaubriand la
+lettre qu'on va lire:
+
+ _Paris, le 15 mai 1836._
+
+ Enfin, Monsieur, j'aurai un tombeau et je vous le devrai, ainsi
+ qu'à mes bienveillants compatriotes! Vous savez, Monsieur, que je
+ ne veux que quelques pieds de sable, une pierre du rivage sans
+ ornement et sans inscription, une simple croix de fer et une
+ petite grille pour empêcher les animaux de me déterrer.
+
+ Maintenant, Monsieur, il faut que je vous avoue ma faiblesse.
+ Tous les ans, je fais le projet d'aller revoir le lieu de ma
+ naissance, et tous les ans, le courage me manque. Je crains les
+ souvenirs, plus ils me sont chers, plus ils me font mal. Je
+ tâcherai cependant, Monsieur, de faire un effort et d'aller
+ visiter quelque jour mon dernier asile.
+
+ Je suis charmé que Saint-Malo ait enfin obtenu le bassin à flot
+ auquel je m'étais intéressé pendant mon ministère. Le projet du
+ bassin entre la ville et le Grand-Bé me plairait, surtout parce
+ qu'il accroîtrait la ville de ce côté.
+
+ Offrez, je vous prie, à toutes les personnes qui se sont
+ intéressées à ma tombe, mes remerciements les plus sincères.
+ Recevez en particulier, Monsieur, ceux que j'ai l'honneur de vous
+ offrir. J'espère que vous voudrez bien quelquefois me donner de
+ vos nouvelles et m'apprendre aussi un peu le progrès du monument:
+ le temps me presse, et j'aimerais à apprendre bientôt que mon lit
+ est préparé. Ma route a été longue, et je commence à avoir
+ sommeil.
+
+ CHATEAUBRIAND.
+
+A quelques mois de là, M. La Morvonnais écrivit au grand poète, de
+Combourg même, que bientôt il allait donner le premier coup de (p. 445)
+bêche à sa tombe. Chateaubriand lui répondit:
+
+ _Paris, 15 août 1836._
+
+ J'ai ouvert avec émotion une lettre timbrée de _Combourg_, et
+ j'ai trouvé, Monsieur, qu'elle était de vous et qu'il s'agissait
+ de mon tombeau. Mille grâces à vous, Monsieur, et Dieu soit loué!
+ La chose est donc finie! tout est bien pourvu que je sois sur un
+ point solitaire de l'île, au soleil couchant, et aussi avancé
+ vers la pleine mer que le _génie militaire_ le permettra. Quand
+ ma cendre recevrait, avec le sable donc elle sera chargée,
+ quelques boulets, il n'y aurait pas de mal: Je suis un vieux
+ soldat.
+
+ Pour ce qui est de la pierre qui doit me recouvrir, j'avais pensé
+ qu'elle pourrait être prise dans le rivage; mais s'il y a
+ quelques objections, on peut la prendre partout où l'on voudra:
+ Je cherche surtout le bon marché, afin d'éviter à ma ville natale
+ les frais dont elle veut bien se charger. Vous savez, Monsieur,
+ qu'il ne faut aucun travail de l'art, aucune inscription, aucun
+ nom, aucune date sur la pierre qui doit porter une petite croix
+ de fer, seule marque de mon naufrage ou de mon passage en ce
+ monde. Autour de cette pierre un mur à fleur de sable, muni d'une
+ grille de fer, suffira pour défendre mes restes contre les
+ animaux sauvages et domestiques.
+
+ Je ne connais personne, Monsieur, qui mieux que vous et les
+ hommes qui ont eu la bonté de s'occuper de cette affaire de mort,
+ puisse prendre la peine d'inaugurer ma tombe. Le cippe posé et
+ l'enceinte fermée, je désire que M. le curé de Saint-Malo bénisse
+ le lieu de mon futur repos; car avant tout, je veux être enterré
+ en terre sainte; un jour, Monsieur, comme vous me survivrez
+ longues années, vous voudrez quelquefois vous reposer sur ma
+ tombe au bord des vagues, et le soleil couchant vous fera mes
+ adieux.
+
+ Voilà, Monsieur, les dernières explications que vous désiriez, je
+ les ai dictées à mon secrétaire avec le regret de ne pouvoir les
+ écrire moi-même, ayant une douleur assez vive à la main droite.
+ Si vous avez l'extrême bonté de me tenir au courant du travail et
+ de m'en annoncer la fin, je vous en aurai beaucoup d'obligation.
+ La nuit _me presse_, comme dit Horace, et je n'ai guère le temps
+ d'attendre.
+
+En 1838, Hippolyte La Morvonnais publia la _Thébaïde des Grèves_ et en
+fit hommage à Chateaubriand, qui lui répondit en ces termes:
+
+ Je commence par vous demander pardon, Monsieur, d'être (p. 446)
+ obligé de dicter cette lettre à Pilorge, mon secrétaire, parce
+ que le long voyage que je viens d'achever[506], quoiqu'il m'ait
+ fait du bien, ne m'a pourtant point guéri de la goutte que j'ai à
+ la main droite.
+
+ Je vous remercie mille fois, Monsieur, des peines que vous vous
+ êtes données. Tout devait être difficile dans ma vie, même mon
+ tombeau. Je suis presque affligé de la croix massive de granit;
+ j'aurais préféré une petite croix de fer, un peu épaisse
+ seulement, pour qu'elle résiste mieux à la rouille: mais enfin,
+ si la croix de pierre n'est pas trop élevée, je ne serai pas
+ aperçu de trop loin, et je resterai dans l'obscurité de ma fosse
+ de sable, ce qui surtout est mon but. J'espère aussi que la
+ grille de fer n'aura que la hauteur nécessaire pour empêcher les
+ chiens de venir gratter et ronger mes os. Je tiens avant tout à
+ la bénédiction du lieu sur lequel votre piété et vos espérances
+ chrétiennes ont bien voulu veiller.
+
+ Le bruit qu'on a fait dans les journaux de mes dispositions
+ dernières est parvenu jusqu'à Mme de Chateaubriand: vous jugez,
+ Monsieur, combien elle en a été troublée. S'il était donc
+ possible qu'il ne fut plus question de ma tombe, à laquelle le
+ public ne peut prendre aucun intérêt, et que vous eussiez la
+ bonté de faire achever le monument dans le plus grand silence,
+ vous me rendriez un vrai service. J'ai déjà fait part de mes
+ inquiétudes à M. L..., de Dinan, qui m'a envoyé de fort beaux
+ vers sur un sujet qui nécessairement est fort pénible à ma femme.
+
+ Vos vers, Monsieur, n'ont point cet inconvénient. J'ai déjà
+ parcouru le volume _Aux amis inconnus_[507]. J'y ai retrouvé la
+ tristesse de nos grèves natives et ce charme qui m'a toujours
+ rendu si chers les souvenirs et les vents. J'envie votre sort,
+ Monsieur; je voudrais dans votre _Thébaïde_, parmi les rochers au
+ bord des flots, entendre à la fin de ma vie
+
+ Ce chant qui m'endormait à l'aube de mes jours[508].
+
+ Je n'ai point encore eu l'honneur de voir le bienveillant
+ compatriote que vous m'annoncez.
+
+ Agréez, je vous prie, Monsieur, avec l'expression de ma
+ reconnaissance, la nouvelle assurance de ma considération très
+ distinguée.
+
+ CHATEAUBRIAND.
+
+ _Paris, le 4 septembre 1838._
+
+
+ [Note 506: Chateaubriand venait de faire un voyage
+ dans le Midi de la France.]
+
+ [Note 507: Épigraphe de la _Thébaïde des Grèves_.]
+
+ [Note 508: Vers du même recueil, extrait de la
+ pièce intitulée: _une Soirée de Février_.]
+
+On a parfois reproché à Chateaubriand d'avoir trop «soigné» son (p. 447)
+tombeau. Les lettres qu'on vient de lire, d'un sentiment si chrétien,
+répondent suffisamment à ce reproche, et certes Alfred de Vigny, le
+noble poète, avait tort de s'y associer, lorsqu'il écrivait à la
+vicomtesse du Plessis, sa petite-cousine: «Chateaubriand n'a-t-il pas
+assez _soigné_ d'avance son tombeau? N'est-il pas vrai qu'il en a été
+le saule pleureur toute sa vie? _Il lui faisait de tendre visites sur
+le bord de la mer_, et l'un de ses plus naïfs admirateurs me disait un
+jour, comme un trait d'originalité charmant: «Monsieur, il est allé
+cet été, tout seul, voir son rocher de Saint-Malo, et il n'est pas
+allé faire visite à sa soeur âgée, pauvre et malade, qui demeure
+quelque part sur cette route-là. On me contait cela dans la voiture
+noire où je suivais ce pauvre Ballanche qui fut son Pylade[509].»
+C'est un conte macabre qu'Alfred de Vigny répétait là à sa
+petite-cousine. La vérité est que pas une seule fois, en son vivant,
+Chateaubriand n'a fait visite à son tombeau. Il était de notoriété à
+Saint-Malo, en 1848, à l'époque de ses funérailles, qu'il n'avait pas
+revu sa ville natale depuis 1792. M. Charles Cunat, le savant et
+consciencieux archiviste de Saint-Malo, écrivait en 1850, dans ses
+_Recherches sur plusieurs des circonstances relatives aux origines, à
+la naissance et à l'enfance de M. de Chateaubriand_: «Peu de temps
+après son mariage (19 mars 1792), Chateaubriand partit pour Paris avec
+sa femme et ses soeurs Lucile et Julie. Depuis cette époque, _il ne
+revit plus sa ville natale_, quoiqu'il en eût manifesté maintes fois
+le désir: il remettait ce voyage d'année en année.»--Quant à sa soeur,
+Mme de Marigny, qui habitait Dinan, où elle est morte au couvent de la
+Sagesse, le 18 juillet 1860, Chateaubriand ne l'oubliait point, et il
+ne cessa de lui écrire jusqu'à la fin, lui qui, dans ses dernières
+années, n'écrivait plus à personne. J'ai sous les yeux (p. 448)
+quelques-unes de ces lettres de Chateaubriand à sa soeur, écrites
+parfois à peu de jours de distance, l'une par exemple à la date du 9
+septembre 1845, et l'autre à la date du 15 du même mois. De cette
+correspondance j'extrairai seulement la lettre suivante, où il est
+parlé de la tombe du Grand-Bé; elle est signée de ce prénom de
+_François_, qui rappelait au frère et à la soeur les lointaines années
+de Combourg:
+
+ _Paris, le 15 mars 1834._
+
+ J'ai porté, chère soeur, ta lettre et la lettre qu'elle
+ renfermait à Louis[510], il ne comprend grand'chose à l'affaire,
+ mais il te répond aujourd'hui même. Chaque année je forme le
+ projet d'aller t'embrasser, toi et mes parents, d'aller revoir
+ avant de mourir notre pauvre Bretagne, et chaque année vient une
+ bouffée de vent qui me pousse ailleurs. Tu étais souffrante en
+ m'écrivant, et je t'écris, extrêmement souffrant moi-même. Tu
+ sais que j'ai pris mes précautions, et la ville de Saint-Malo
+ m'accorde une petite place sur le Grand-Bé pour ma sépulture. La
+ ville a la bonté d'élever mon tombeau à ses frais; tu vois que je
+ ne renonce pas à notre patrie. Chère amie, je désire beaucoup
+ cependant te revoir de mon vivant et t'embrasser comme je t'aime.
+ Dis mille choses à Caroline[511] et à toute notre famille.
+
+ Ton frère,
+
+ François.
+
+ [Note 509: _Lettres inédites d'Alfred de Vigny_,
+ dans la _Revue des Deux Mondes_ du 1er janvier
+ 1897.]
+
+ [Note 510: Son neveu, le comte Louis de
+ Chateaubriand.]
+
+ [Note 511: Caroline de Bedée, cousine-germaine de
+ Chateaubriand.]
+
+
+
+
+II
+
+LE MANUSCRIT DE 1826[512]
+
+ [Note 512: Ci-dessus, p. 4.]
+
+
+Sous ce titre: _Esquisse d'un maître_: _souvenirs d'enfance et de
+jeunesse de Chateaubriand_[513], Mme Charles Lenormant a publié, en
+1874, le texte primitif des trois premiers livres de _Mémoires (p. 449)
+d'outre-tombe_, d'après un manuscrit qui porte la date de 1826. Ce
+manuscrit, ainsi que j'ai déjà eu occasion de le dire dans
+l'_Introduction_ de l'édition actuelle, est à peu près tout entier de
+la main de Mme Récamier qui se fit seulement aider dans sa copie (pour
+un quart environ) par Charles Lenormant. Nous avons là le premier jet,
+l'expression spontanée la plus pure et la plus simple de la pensée de
+son auteur. Cette rédaction première, Chateaubriand, depuis 1826, l'a
+profondément remaniée. Il y a beaucoup ajouté; il y a fait aussi des
+suppressions, dont quelques-unes sont regrettables. C'est ainsi que,
+dans sa version dernière, il a fait disparaître tout le début du livre
+premier. Et pourtant ces pages, littérairement très belles, avaient en
+outre l'avantage de bien indiquer le dessein de leur auteur, et quels
+sentiments l'animaient au moment où il entreprenait d'écrire les
+Mémoires de sa vie[514]. Le lecteur sera heureux de trouver ici ces
+pages supprimées:
+
+ Je me suis souvent dit: Je n'écrirai point les mémoires de ma
+ vie, je ne veux point imiter ces hommes qui, conduits par la
+ vanité et le plaisir qu'on trouve naturellement à parler de soi,
+ révèlent au monde des secrets inutiles, des faiblesses qui ne
+ sont pas les leurs, et compromettent la paix des familles.
+
+ Après ces belles réflexions, me voilà écrivant les premières
+ lignes de mes mémoires. Pour ne pas rougir à mes propres yeux, et
+ pour me faire illusion, voici comment je pallie mon
+ inconséquence.
+
+ D'abord je n'entreprends ces mémoires qu'avec le dessein formel
+ de ne disposer d'aucun nom que du mien propre dans tout ce qui
+ concerne ma vie privée; j'écris principalement pour rendre compte
+ de moi à moi-même. Je n'ai jamais été heureux, je n'ai jamais
+ atteint le bonheur, que j'ai poursuivi avec une persévérance qui
+ tient à l'ardeur naturelle de mon âme; personne ne sait quel
+ était le bonheur que je cherchais, personne n'a connu entièrement
+ le fond de mon coeur: la plupart des sentiments y sont (p. 450)
+ restés ensevelis ou ne se sont montrés dans mes ouvrages que
+ comme appliqués à des êtres imaginaires. Aujourd'hui que je
+ regrette encore mes chimères sans les poursuivre, que parvenu au
+ sommet de la vie, je descends vers la tombe, je veux, avant de
+ mourir, remonter vers mes belles années, expliquer mon
+ inexplicable coeur, voir enfin ce que je pourrai dire, lorsque ma
+ plume sans contrainte s'abandonnera à tous mes souvenirs. En
+ rentrant au sein de ma famille qui n'est plus, en rappelant des
+ illusions passées, des amitiés évanouies, j'oublierai le monde au
+ milieu duquel je vis et auquel je suis si parfaitement étranger.
+ Ce sera de plus un moyen agréable pour moi d'interrompre des
+ études pénibles, et quand je me sentirai las de tracer les
+ tristes vérités de l'histoire, je me reposerai en écrivant
+ l'histoire de mes songes.
+
+ Je considère ensuite que, ma vie appartenant au public par un
+ côté, je n'aurais pu échapper à tous les faiseurs de mémoires, à
+ tous les biographes marchands, qui couchent le soir sur le papier
+ ce qu'ils ont entendu dire le matin dans les antichambres. J'ai
+ eu des succès littéraires, j'ai attaqué toutes les erreurs de mon
+ temps, j'ai démasqué des hommes, blessé une multitude d'intérêts;
+ je dois donc avoir réuni contre moi la double phalange des
+ ennemis littéraires et politiques. Ils ne manqueront pas de me
+ peindre à leur manière; et ne l'ont-ils pas déjà fait! Dans un
+ siècle où les plus grands crimes commis ont dû faire naître les
+ haines les plus violentes, dans un siècle corrompu, où les
+ bourreaux ont un intérêt à noircir les victimes, où les plus
+ grandes calomnies sont celles que l'on répand avec le plus de
+ légèreté, tout homme qui a joué un rôle dans la société doit,
+ pour la défense de sa mémoire, laisser un monument par lequel on
+ puisse le juger.
+
+ Mais avec cette idée, je vais peut-être me montrer meilleur que
+ je ne suis? J'en serai peut-être tenté? A présent, je ne le crois
+ pas, je suis résolu à dire toute la vérité. Comme j'entreprends
+ d'ailleurs l'histoire de mes idées et de mes sentiments, plutôt
+ que l'histoire de ma vie, je n'aurai pas autant de raisons de
+ mentir. Au reste, si je me fais illusion sur moi, ce sera de
+ bonne foi, et par cela même on verra encore la vérité au fond de
+ mes préventions personnelles.
+
+ [Note 513: Un volume in-18. Michel Lévy frères,
+ éditeurs.]
+
+ [Note 514: C'était le titre que Chateaubriand avait
+ d'abord projeté de donner à ses récits. On lit à la
+ première page du Manuscrit de 1826: _Mémoires de ma
+ vie, commencés en 1809_.]
+
+
+
+
+III (p. 451)
+
+LE COMTE LOUIS DE CHATEAUBRIAND ET SON FRÈRE CHRISTIAN[515]
+
+ [Note 515: Ci-dessus, p. 9.]
+
+
+Geoffroy-Louis, comte de Chateaubriand, neveu du grand écrivain et
+arrière-petit-fils de Malesherbes, naquit à Paris le 13 février 1790.
+Il était le fils aîné de Jean-Baptiste-Auguste de Chateaubriand, comte
+de Combourg, et d'Aline-Thérèse Le Peletier de Rosambo, fille de Louis
+Le Peletier de Rosambo, président à mortier au Parlement de Paris, et
+de Marguerite de Lamoignon de Malesherbes. En 1812, à l'âge de
+vingt-deux ans, il épousa Mlle Henriette-Félicité-Zélie d'Orglandes,
+qui en avait à peine dix-sept. Le mariage eut lieu au château du Ménil,
+près de Mantes, chez Mme de Rosambo, tante de Mlle d'Orglandes.
+Chateaubriand composa en l'honneur des jeunes époux ce gracieux
+épithalame:
+
+ L'autel est prêt; la foule t'environne:
+ Belle Zélie, il réclame ta foi.
+ Viens; de ton front est la blanche couronne
+ Moins virginale et moins pure que toi.
+
+ J'ai quelquefois peint la grâce ingénue
+ Et la pudeur sous ses voiles nouveaux:
+ Ah! si mes yeux plus tôt t'avaient connue
+ On aurait moins critiqué mes tableaux.
+
+ Mon cher Louis, chez la race étrangère
+ Tu n'iras point t'égarer comme moi:
+ A qui la suit la fortune est légère;
+ Il faut l'attendre et l'enfermer chez soi.
+
+ Cher orphelin, image de ta mère
+ Au Ciel pour toi je demande ici-bas
+ Les jours heureux retranchés à ton père
+ Et les enfants que ton oncle n'a pas.
+
+ Fais de l'honneur l'idole de ta vie: (p. 452)
+ Rends tes aïeux fiers de leur rejeton,
+ Et ne permets qu'à la seule Zélie
+ Pour un moment de rougir à ton nom.
+
+Mais la prose allait mieux que les vers au chantre des _Martyrs_. A
+peu de temps de là, il écrivait à sa jeune nièce cette charmante
+lettre:
+
+ Oui, ma chère nièce, je ferai tout ce que vous voudrez cette
+ année, et si vous y mettez un peu de soin, je suis assez vieux
+ pour radoter de vous toute ma vie. Il y a toutefois une condition
+ à notre traité: c'est que vous rendrez Louis heureux. Plusieurs
+ dames de Chateaubriand ont été célèbres de diverses manières.
+ L'une mourut de joie en revoyant son mari qu'on avait cru tué par
+ les Sarrasins en Terre-Sainte; l'autre séduisit le coeur d'un
+ grand roi; une troisième fut mère ou aïeule de ce duc de
+ Montausier, si connu par l'austérité de ses vertus. Vous êtes
+ belle comme cette haute dame qui charma le coeur de François Ier;
+ vous serez sage comme la femme du chevalier de Palestine et comme
+ la mère de Montausier. Voilà un petit conte qui sent tout à fait
+ son oncle, et qui vous annonce tout ce que vous aurez à souffrir.
+ Songez que je suis le plus proche parent de Louis; il n'a point
+ de père, je n'ai point d'enfant, vous ne pouvez éviter d'être ma
+ fille.
+
+Le comte Louis de Chateaubriand embrassa la carrière militaire et fit,
+en qualité de colonel au 4e chasseurs, la campagne d'Espagne en 1823.
+Le 23 décembre de cette même année, une ordonnance du roi Louis XVIII
+l'institua héritier présomptif de la pairie de son oncle, l'auteur du
+_Génie du christianisme_. En 1830, après avoir suivi jusqu'à Cherbourg
+Charles X partant pour l'exil, il quitta l'armée, en même temps que
+son oncle se retirait de la Chambre des pairs. Lors des journées de
+juin 1848, il se montra un des plus énergiques volontaires de l'ordre,
+au service duquel il mit son épée. Peu de jours après, le 18 juillet,
+il avait l'honneur, comme chef de la famille, de ramener à Saint-Malo
+le cercueil de Chateaubriand. En 1870, à quatre-vingts ans, il
+s'enferma dans Paris et se fit inscrire au nombre des défenseurs (p. 453)
+de la capitale assiégée. Il mourût au château de Malesherbes le 14
+octobre 1873, survivant de peu à sa femme, morte le 27 septembre
+précédent. Selon le mot de son oncle, le comte Louis de Chateaubriand
+_avait fait de l'honneur l'idole de sa vie_.
+
+Il avait eu un fils et cinq filles, dont Anne-Louise (baronne de Baudry),
+Louise-Françoise (marquise d'Espeuilles), Marie-Antoinette-Clémentine
+(comtesse de Beaufort) et Marie-Adélaïde-Louise-Henriette (baronne de
+Carayon-Latour).--Son fils, Marie-Christian-Camille-Geoffroy, né le
+25 janvier 1828, mort au château de Combourg le 8 novembre 1889, n'a
+laissé que deux filles: Marie-Louise-Mélanie, née en 1858 d'un premier
+mariage avec Joséphine-Marie-Mélanie Rogniat, qui a épousé en 1881
+Gérard-Louis-Marie, comte de la Tour du Pin; et Georgette-Marie-Sybille,
+née en 1876 d'un second mariage avec Françoise-Marie-Antoinette Bernou
+de Rochetaillée.
+
+Le château et le parc de Combourg appartiennent aujourd'hui, pour la
+nue-propriété, à Mlle Sybille de Chateaubriand, et, pour l'usufruit, à
+sa mère, Mme la comtesse Geoffroy de Chateaubriand.
+
+Christian-Antoine de Chateaubriand, frère cadet du comte Louis, était
+né à Paris le 21 avril 1791, Chevau-léger garde du Roi le 1er mai
+1814, il suivit Louis XVIII à Gand. Lieutenant en second de la garde
+royale le 10 octobre 1815, il fut breveté capitaine le 1er juillet
+1818 et fit la campagne d'Espagne en 1823. Démissionnaire le 5 mars
+1824, il entra dans la compagnie de Jésus à Rome le 30 avril de la
+même année. Il est mort dans la maison de Chieri le 27 mai 1843. D'une
+lettre qu'a bien voulu m'écrire un des Pères de la Compagnie,
+j'extrais ces lignes: «Le P. Christian de Chateaubriand jouit parmi
+nous d'une réputation de grande vertu. Il s'était exilé en Italie pour
+un motif d'humilité.»
+
+
+
+
+IV (p. 454)
+
+LE COMTE RENÉ DE CHATEAUBRIAND, ARMATEUR[516]
+
+ [Note 516: Ci-dessus, p. 17.]
+
+
+Le père de Chateaubriand--comme on l'a vu dans le texte des
+_Mémoires_--ne pouvait compter que sur un chétif avoir. Tout au plus
+devait-il lui échoir, à la mort de sa mère, une rente de quelques
+centaines de livres. Au retour de Dantzick, il passa aux îles
+d'Amérique avec son frère, M. de Chateaubriand du Plessis, afin d'y
+chercher fortune. Il en revint avec un pécule modeste encore, mais
+qu'il saura faire fructifier.
+
+Marié en 1755 et retenu au port par ses devoirs de chef de famille,
+puisqu'il ne peut plus être marin, il sera armateur. Aussi bien, le
+commerce de mer ne déroge pas, surtout en Bretagne, surtout à
+Saint-Malo. En 1757, le navire la _Villegenie_, armé par MM. Petel et
+Leyritz, était en partance pour Saint-Domingue. René de Chateaubriand
+y prit un grand nombre d'actions. Le fort intérêt qu'elles
+représentaient lui permit d'obtenir pour son frère, M. du Plessis, le
+commandement du navire. On était alors au début de la guerre de
+Sept-Ans. Au péril de mer se venait donc ajouter le péril de guerre;
+mais, en cas d'heureuse issue du voyage, les bénéfices étaient
+considérables. Malgré les nombreux vaisseaux de guerre anglais qui
+couvraient les mers, le _Villegenie_ effectua avec succès sa double
+traversée. Son retour en France avait lieu au lendemain de
+l'expédition du duc de Marlborough qui, au mois de juin 1758, avait
+incendié dans le port même de Saint-Malo plus de soixante navires de
+commerce, parmi lesquels plusieurs étaient richement chargés. Cette
+première opération fut donc pour M. de Chateaubriand un vrai coup (p. 455)
+de fortune.
+
+Encouragé par ce succès, il n'hésita pas en 1759, à armer le même
+navire pour son compte et à son risque exclusif. Commandée, comme la
+première fois, par M. du Plessis, cette seconde expédition, aussi
+heureuse que la précédente, fut plus fructueuse encore.
+
+En janvier 1760, la guerre durant toujours, René de Chateaubriand arma
+trois corsaires: le _Vautour_, l'_Amaranthe_ et la _Villegenie_, ce
+dernier toujours commandé par son frère. Après avoir pris aux Anglais
+quelques navires marchands, la _Villegenie_ fut capturée par le
+vaisseau de guerre l'_Antilope_; mais au tour que venaient de lui
+jouer les Anglais, M. de Chateaubriand répondit en vrai Malouin: il
+arma deux nouveaux corsaires, le _Jean-Baptiste_--qui portait le nom
+de son fils aîné--et la _Providence_.
+
+Le traité de Paris (10 février 1763) ayant mis fin aux hostilités
+entre la France et l'Angleterre, la paix donna un nouveau
+développement aux opérations commerciales de M. de Chateaubriand.
+Outre le _Jean-Baptiste_, il arma pour Terre-Neuve le _Paquet
+d'Afrique_, l'_Apolline_ (du nom de sa femme) et l'_Amaranthe_. Ce fut
+à bord de ce dernier navire que son frère reprit la navigation. En
+1764, le _Jean-Baptiste_ partit pour Saint-Domingue, et l'_Amaranthe_
+pour les côtes de Guinée, pendant que l'_Apolline_ et le _Paquet
+d'Afrique_ retournaient à Terre-Neuve. Il continua ses entreprises
+d'armement jusqu'en 1772: à partir de cette époque, il se retira peu à
+peu des affaires. En 1775, il ne mit plus en mer qu'un seul navire, le
+_Saint-René_, qu'il expédia à l'île de France et à l'île Bourbon sous
+le commandement de M. Benoît Giron. Le voyage du _Saint-René_ mit fin
+à la carrière commerciale de M. de Chateaubriand[517]. Son but était
+atteint. La fortune de la famille était relevée. Le 3 mai 1761, (p. 456)
+il avait pu acquérir de très haut et très puissant seigneur
+Emmanuel-Félicité de Durfort, duc de Duras, et de très haute et très
+puissante dame Louise-Françoise-Maclovie-Céleste de Coëtquen, duchesse
+de Duras, le château et la terre de Combourg, qui avait été le
+principal domaine de ses ancêtres. Sur l'acte de baptême de sa fille
+Julie-Marie-Agathe (la future comtesse de Farcy), le 2 septembre 1763,
+il put signer: René de Chateaubriand, chevalier, comte de Combourg. Le
+petit cadet de Bretagne, qui avait eu pour tout héritage une rente de
+416 livres, était, lorsqu'il mourut, en 1786, comte de Combourg, baron
+d'Aubigné, seigneur de Gaugres, du Plessis-l'Épine, du Boulet, de
+Malestroit-en-Dol et autres lieux.
+
+ [Note 517: Charles Cunat. _Recherches sur plusieurs
+ des circonstances relatives aux origines, à la
+ naissance et à l'enfance de M. de Chateaubriand._]
+
+
+
+
+V
+
+CHATEAUBRIAND ET LE COLLÈGE DE DINAN[518]
+
+ [Note 518: Ci-dessus, p. 128.]
+
+
+Au mois de décembre 1832, Chateaubriand publia son _Mémoire sur la
+captivité de Mme la duchesse de Berry_. Cet écrit, qui se terminait
+par la fameuse apostrophe: «Illustre captive de Blaye, _Madame!...
+Votre fils est mon Roi!_» eut un immense retentissement et valut à son
+auteur des lettres sans nombre. L'une d'elles lui venait d'un de ses
+anciens camarades du collège de Dinan, M. Lecourt de la Villethassetz,
+ancien juge de paix à Ploubalay (Côtes-du-Nord), démissionnaire à la
+suite des journées de Juillet, Chateaubriand lui répondit, le 1er
+février 1833:
+
+ Vous me rappelez, Monsieur, des souvenirs bien chers. Je
+ m'occupais précisément de mes Mémoires, qui ne paraîtront
+ qu'après ma mort, lorsque votre lettre est venue jeter un rayon
+ de lumière sur les obscures années de ma jeunesse, et faire
+ revivre des images presque effacées par le temps. François (p. 457)
+ regrette _Francillon_, ses petits camarades et les heures de
+ l'enfance qui ne portent ni le poids du passé, ni les inquiétudes
+ de l'avenir. Hélas! mes chères bruyères de Bretagne, je ne les
+ reverrai jamais! Mais si je meurs en terre étrangère, comme la
+ chose est probable, j'ai demandé et obtenu que mes os fussent
+ rapportés dans ma patrie, et j'entends par patrie cette pauvre
+ Armorique où j'ai été le compagnon de vos jeux. Convenez, Monsieur,
+ que nous étions des polissons bien heureux, à Dinan, et que la
+ gloire (si gloire il y a), et ses prétentailles, et nos vieilles
+ années, et tout ce que nous avons vu, ne valent pas une partie de
+ barres au bord de la Rance. Je ne sais pas si vous étiez là un
+ jour que j'ai pensé me noyer en apprenant à nager dans cette
+ rivière? Vous seriez venu à mon enterrement, et vous auriez pour
+ jamais oublié mon nom: voilà comme la Providence dispose de
+ chaque homme. Dans ce temps-là, Monsieur, je vous aurais écrit
+ de ma propre main: aujourd'hui j'ai la goutte à cette ancienne
+ jeune main que vous avez serrée, et je suis obligé de dicter ma
+ lettre. Mais, Monsieur, vous n'y perdrez rien, car je n'ai jamais
+ pu apprendre à écrire, et c'est toujours comme si je barbouillais
+ la matière d'un thème latin sous la dictée de l'abbé Duhamel.
+
+ Sans plus de façon, Monsieur le juge de paix démissionnaire après
+ expérience, ma seigneurie, qui n'a point prêté serment et qui n'a
+ trahi personne, vous renouvelle toutes ses amitiés de collège,
+ bien supérieures à la considération très distinguée avec laquelle
+ j'aurais l'honneur d'être,
+
+ Votre très humble et très obéissant serviteur,
+
+ CHATEAUBRIAND.
+
+
+
+
+VI
+
+RÉCITS DE LA VEILLÉE[519]
+
+ [Note 519: Ci-dessus, p. 136.]
+
+
+Après avoir dit que «les gens du château étaient persuadés qu'un
+certain comte de Combourg, à jambe de bois, mort depuis trois siècles,
+apparaissait à certaines époques», Chateaubriand ajoute: «_Ces récits_
+occupaient tout le temps du coucher de ma mère et de ma soeur: (p. 458)
+elles se mettaient au lit mourantes de peur...» Ces _récits_, on les
+cherche en vain dans l'édition de 1849 et dans les éditions suivantes,
+et cependant ils avaient charmé tous les auditeurs des _lectures_ de
+1834. Sainte-Beuve écrivait, dans son article du 15 avril 1834: «Le
+coup de dix heures arrêtant brusquement sa marche, le père se retire
+dans son donjon. Alors, il y a un court moment d'explosion de paroles
+et d'allégement. Madame de Chateaubriand elle-même y cède, et elle
+entame une de ces merveilleuses histoires de revenants et de
+chevaliers, comme celle du sire de Beaumanoir et de Jehan de
+Tinténiac, dont le poète nous reproduit la légende dans une langue
+créée, inouïe[520].»--Jules Janin disait de son côté, dans la _Revue
+de Paris_: «Onze heures venues, le vieux seigneur remontait dans sa
+chambre; on prêtait l'oreille et on l'entendait marcher là-haut: son
+pied faisait gémir les vieilles solives; puis enfin tout se taisait,
+et alors la mère, le fils, la soeur, poussaient un cri de joie... Ils
+se racontaient des histoires de revenants. Parmi ces histoires, il y
+en a une que M. de Chateaubriand raconte dans ses _Mémoires_, et qui
+sera un jour citée comme un modèle de narration.
+
+ [Note 520: _Revue des Deux-Mondes_, du 15 avril
+ 1831.--_Portraits contemporains_, par C. A. Sainte
+ Beuve, t. I, p. 37.]
+
+«Voici quelques lambeaux de cette histoire, voici le pâle squelette du
+revenant de M. de Chateaubriand:
+
+ «La nuit, à minuit, un vieux moine, dans sa cellule, entend
+ frapper à sa porte. Une voix plaintive l'appelle; le moine hésite
+ à ouvrir. A la fin il se lève, il ouvre: c'est un pèlerin qui
+ demande l'hospitalité. Le moine donne un lit au pèlerin et il se
+ repose sur le sien; mais à peine est-il endormi que tout à coup
+ il voit le pèlerin au bord de son lit qui lui fait signe de le
+ suivre. Ils sortent ensemble. La porte de l'église s'ouvre et se
+ referme derrière eux. Le prêtre, à l'autel, célébrait les saints
+ mystères. Arrivé au pied de l'autel, le pèlerin ôte son (p. 459)
+ capuchon et montre au moine une tête de mort: «Tu m'as donné une
+ place à tes côtés, dit le pèlerin; à mon tour, je te donne une
+ place sur mon lit de cendres![521]»
+
+ [Note 521: _Revue de Paris_, mars 1834.]
+
+Qui retrouvera le manuscrit de 1834? Qui nous rendra ces merveilleuses
+histoires, la légende du _Moine et du Pèlerin_, et celle du _Sire de
+Beaumanoir et de Jehan de Tinténiac_? A leur défaut, voici du moins
+deux histoires de revenants et de voleurs que la copie de 1826 nous a
+très heureusement conservées:
+
+Deux faits mieux prouvés venaient mêler, pour ma mère et pour Lucile,
+la crainte des voleurs à celle des revenants et de la nuit. Il y avait
+quelques années que mes quatre soeurs, alors fort jeunes, se
+trouvaient seules à Combourg avec mon père. Une nuit, elles étaient
+occupées à lire ensemble la mort de Clarisse; déjà tout effrayées des
+détails de cette mort, elles entendent distinctement des pas d'homme
+dans l'escalier de la tour qui conduisait à leur appartement. Il était
+une heure du matin. Épouvantées, elles éteignent la lumière et se
+précipitent dans leurs lits. On approche, on arrive à la porte de leur
+chambre, on s'arrête un moment comme pour écouter, ensuite on s'engage
+dans un escalier dérobé qui communiquait à la chambre de mon père;
+quelque temps après on revient, on traverse de nouveau l'antichambre,
+et le bruit des pas s'éloigne, s'évanouit dans la profondeur du
+château.
+
+Mes soeurs n'osaient parler de l'aventure le lendemain, car elles
+craignaient que le revenant ou le voleur ne fût mon père lui-même qui
+avait voulu les surprendre. Il les mit à l'aise en leur demandant si
+elles n'avaient rien entendu. Il raconta qu'on était venu à la porte
+de l'escalier secret de sa chambre et qu'on l'eût ouverte sans un
+coffre qui se trouvait par hasard devant cette porte. Éveillé en
+sursaut, il avait pris ses pistolets; mais, le bruit cessant, il avait
+cru s'être trompé et il s'était rendormi. Il est probable qu'on avait
+voulu l'assassiner. Les soupçons tombèrent sur un de ses domestiques.
+Il est certain qu'un homme à qui le château eût été inconnu, n'aurait
+pas pu trouver l'escalier dérobé par où l'on descendait dans la
+chambre de mon père. Une autre fois, dans une soirée du mois de
+décembre, mon père écrivait auprès du feu dans la grande salle. On
+ouvre une porte derrière lui; il tourne la tête et aperçoit un (p. 460)
+homme qui le regardait avec des yeux hagards et étincelants. Mon
+père tire du feu de grosses pincettes dont on se servait pour remuer
+les quartiers d'arbres dans le foyer; armé de ces tenailles rougies,
+il se lève: l'homme s'effraye, sort de la salle, traverse la cour
+intérieure, se précipite sur le perron et s'échappe à travers la nuit.
+
+
+
+
+VII
+
+LE COUSIN MOREAU ET SA MÈRE[522]
+
+ [Note 522: Ci-dessus, p. 176.]
+
+
+Vers 1866--ou, pour être tout à fait exact, en 1867--M. Alexandre
+Dumas fils a publié avec grand succès, un roman intitulé l'_Affaire
+Clémenceau_. Se doutait-il qu'un siècle auparavant, en 1766, au plus
+fort de la querelle de La Chalotais et du duc d'Aiguillon, une autre
+«affaire Clémenceau» avait été lancée à Rennes, et que le roman
+chalotiste avait fait plus de tapage que le sien? Le livre d'Alexandre
+Dumas avait pour second titre: _Mémoire à consulter_. Or, j'ai sous
+les yeux quelques-uns des nombreux écrits publiés à Rennes et à Paris
+sur l'affaire de 1766, et l'un d'eux a de même pour titre: _Mémoire à
+consulter pour le sieur Clémenceau_. Je vais essayer de résumer aussi
+brièvement que possible ce Mémoire oublié, qui dut intéresser tout
+particulièrement la mère de Chateaubriand, puisqu'aussi bien, nous le
+savons, elle s'était «jetée avec ardeur dans l'affaire La Chalotais»,
+et qu'elle retrouvait, parmi les personnages dont il était question
+dans le _Mémoire à consulter_, sa propre soeur et l'un de ses neveux.
+
+Un Normand en résidence à Rennes, le sieur Bouquerel, avait écrit à M.
+de Saint-Florentin[523] une lettre anonyme fort injurieuse. (p. 461)
+Soupçonné d'en être l'auteur, arrêté et conduit à la Bastille, il
+avoua que la lettre était de sa main. Comme ce Bouquerel paraissait
+avoir eu des relations avec M. de La Chalotais, on résolut de joindre
+son affaire à celle du procureur général, et il fut ramené à Rennes.
+Il devait y être incarcéré aux Cordeliers, couvent voisin du Palais du
+Parlement; mais les préparatifs nécessaires pour le recevoir n'étant
+pas complètement terminés, on le déposa, pour une nuit, dans l'hôpital
+de Saint-Méen, maison de force semblable à celle de Charenton.
+
+ [Note 523: Le comte de Saint-Florentin (1705-1777)
+ était fils de L. Philippeaux, marquis de La
+ Vrillière, ministre de la maison de Louis XV. Il
+ occupa lui-même, pendant cinquante-deux ans,
+ différents ministères, notamment celui de la maison
+ du roi et celui de l'intérieur. Louis XV le créa
+ duc en 1770.]
+
+Le supérieur de Saint-Méen était un prêtre du nom de Clémenceau. Il
+avait été jésuite dans sa jeunesse, mais depuis 1740, c'est-à-dire
+depuis plus de vingt-cinq ans, il était sorti de la «Société». Il
+garda, durant une nuit, l'accusé Bouquerel, et quand celui-ci,
+transféré aux Cordeliers, demanda à se confesser, ce fut M. Clémenceau
+que l'autorité militaire fit venir.
+
+Aux Cordeliers, le supérieur de Saint-Méen fut en rapports avec un
+officier de dragons du nom de des Fourneaux, qui se trouvait préposé à
+la garde de Bouquerel. C'était un homme très brave, qui avait sauvé
+son colonel sur le champ de bataille. Dans une affaire, il avait reçu,
+disait-on, quatorze coups de sabre sur la tête. Il en avait gardé
+l'esprit un peu faible, et il perdit tout son sang-froid, quand il se
+vit en présence d'un prisonnier comme Bouquerel, lequel, depuis son
+entrée aux Cordeliers, avait des accès de folie réels ou simulés. M.
+Clémenceau lui demanda s'il voulait se charger de la malle de
+Bouquerel et d'une bourse trouvée sur lui. Des Fourneaux refusa et le
+prêtre dut alors s'adresser à l'intendant, qui l'autorisa à déposer
+l'argent et la malle au greffe criminel du Parlement.
+
+Voilà les faits tels qu'ils furent racontés par Clémenceau et admis
+par le Parlement qui, après enquête, les reconnut vrais. De ces faits
+très simples allait sortir tout un roman.
+
+Très inquiet d'être le gardien d'un homme dont l'affaire avait (p. 462)
+de la connexité avec le procès La Chalotais, M. des Fourneaux prétexta
+sa mauvaise santé, et il obtint qu'on le débarrassât de Bouquerel. Il
+n'en resta pas moins obsédé de terreur, à la pensée qu'il avait attiré
+sur sa tête la haine des partisans de Bouquerel et celle de tous les
+Chalotistes. Son régiment ayant quitté Rennes pour prendre ses
+quartiers à Blain, il fit là une grave maladie. Dans un accès de
+fièvre chaude, il courut chez une dame Roland de Lisle, et lui tint
+les propos les plus extravagants, disant qu'il était Jésus-Christ, et
+parlant en même temps d'un prisonnier d'État menacé d'empoisonnement.
+
+Sur ces entrefaites vint de Blain à Rennes un jeune homme de dix-huit
+ans, Annibal Moreau, fils d'un procureur au Parlement et soldat au
+même régiment que des Fourneaux. Il raconta à sa mère la maladie du
+lieutenant et en fit, peut-être sans en avoir conscience, une
+véritable légende. Des Fourneaux, disait-il, avait dans son délire
+souvent parlé de poison; il s'était dit circonvenu pour tuer un
+prisonnier; enfin, pendant sa convalescence, un jour qu'il entendait
+lire le _Tableau des Assemblées_[524], il avait frémi au nom de M.
+Clémenceau. Annibal Moreau, qui ne savait rien de Bouquerel, pas même
+son existence, s'était dit que le prisonnier dont le souvenir (p. 463)
+torturait des Fourneaux devait être M. de La Chalotais; de là à
+supposer que l'empoisonnement dont parlait son officier avait dû être
+conseillé par «l'ex-jésuite» Clémenceau, il n'y avait qu'un pas, et ce
+pas Annibal l'avait franchi.
+
+ [Note 524: _Le Tableau des Assemblées secrètes et
+ fréquentes des Jésuites et leurs affiliés à
+ Rennes_, était un libelle anonyme répandu par les
+ partisans de La Chalotais. On y dévoilait les
+ horribles détails de la grande conspiration
+ «Jésuitique», tramée contre de «vertueux
+ magistrats». On y montrait les Jésuites préparant
+ tout dans leurs assemblées clandestines, rédigeant
+ les chefs d'accusation, sollicitant les témoins,
+ dénonçant les parents, les amis, les conseils des
+ accusés, choisissant les espions qu'ils voulaient
+ distribuer dans toute la province. Une information
+ fut ordonnée contre les auteurs, complices et
+ distributeurs de l'écrit anonyme, aussi bien que
+ contre ceux qui avaient pu former quelque part des
+ assemblées illicites. Plus de cent témoins furent
+ entendus. Pas un fait ne fut articulé qui pût
+ donner créance aux affirmations de la brochure, et
+ un arrêt ordonna que le _Tableau des Assemblées_
+ fût «lacéré et brûlé».--Voy. _La Chalotais et le
+ duc d'Aiguillon_, par _Henri Carré_, professeur
+ d'histoire à la Faculté des lettres de Poitiers.
+ 1893.]
+
+Les Moreau confièrent leurs soupçons à leurs amis, qui en parlèrent à
+d'autres. Mme Moreau, d'ailleurs, ne se faisait pas faute d'embellir
+les récits de son fils. Elle racontait que M. des Fourneaux, alors
+qu'il résidait à Rennes, lui avait un jour demandé une fiole de lait
+qui pût servir de contre-poison. Les imaginations s'enflammèrent sur
+ce sujet, et le gros public, épris de scènes dramatiques et d'émotions
+violentes, eut vite fait de voir «l'ex-jésuite» Clémenceau se dressant
+devant des Fourneaux pour le tenter, une fiole de poison dans une
+main, une bourse pleine d'or dans l'autre.
+
+La poire était mûre: il ne restait plus aux Chalotistes qu'à la cueillir.
+Ils avaient précisément sous la main l'homme qu'il leur fallait, un
+procureur du nom de Canon, ancien clerc de M. Moreau et très avant dans
+l'intimité de Mme Moreau, homme de moeurs suspectes, de fortune mal
+aisée, friand de scandales et doué d'une imagination hardie. Il reprit
+à son compte tous les récits d'Annibal Moreau et de sa mère et en déposa
+en justice, les exagérant encore, les dénaturant au besoin. Il prétendit
+tenir des Moreau que le projet d'empoisonnement de La Chalotais avait
+été l'un des objets des «assemblées secrètes», et jamais ils n'avaient
+rien dit de semblable. Mais Canon croyait essentiel de lier l'affaire
+des assemblées à l'affaire Clémenceau, pour que les menées des Jésuites
+en parussent mieux combinées, selon un plan plus vigoureux. Très
+satisfait du reste de son rôle, enivré du bruit qui se faisait autour
+de son nom, il se plaisait à répéter et à faire sien le vers du poète:
+
+ Victrix causa Diis placuit, sed victa _Canoni_.
+
+Une instruction fut ouverte. Le malheureux des Fourneaux subit (p. 464)
+de nombreux interrogatoires et fut confronté avec les principaux
+témoins. Il déclara n'avoir jamais parlé d'un ecclésiastique lui
+présentant du poison et de l'or. Il soutint aux Moreau qu'il ne les
+avait jamais entretenus d'aucune tentative faite sur lui pour le
+corrompre; il n'avait jamais, dit-il, prononcé devant eux le nom de La
+Chalotais. Aussi bien, toute la légende créée à son sujet
+s'évanouissait, aux yeux des gens non prévenus, devant le seul fait
+que des Fourneaux avait été le gardien non pas de La Chalotais, mais
+de Bouquerel; devant cet autre fait également certain que La Chalotais
+était dans la prison de Saint-Malo, quand des Fourneaux était à
+Rennes. Cependant, grâce aux intrigues des Chalotistes et aux nombreux
+partisans qu'ils comptaient dans le Parlement, le procès dura très
+longtemps. Ce fut seulement le 3 mai 1768 que la Cour rendit son
+arrêt. Jean Canon fut banni à perpétuité «hors du royaume».
+Julie-Angélique de Bedée, épouse de Jean-François Moreau, et Annibal
+Moreau, son fils, furent condamnés «en mille livres de dommages et
+intérêts, par forme de réparation civile au sieur Clémenceau
+seulement, applicables à l'hôpital de Saint-Méen; ladite somme
+supportable, savoir: six cents livres par Canon, deux cents livres par
+Annibal Moreau, et deux cents livres par ladite de Bedée[525]».
+
+ [Note 525: Henri Carré, _La Chalotais et le duc
+ d'Aiguillon_.]
+
+L'innocence de M. Clémenceau était proclamée par arrêt. Elle n'était
+douteuse pour aucune personne de bonne foi. Dans le camp de La
+Chalotais, on n'en continua pas moins à dire et à écrire que le
+«complot du poison» avait réellement existé. Des pamphlets
+chalotistes, cet inepte et grossier mensonge a passé dans les livres
+de nos historiens.
+
+Dans le dispositif de l'arrêt du 5 mai 1768, le lecteur n'aura
+pas été sans remarquer cette ligne: «Julie-Angélique de _Bedée_, (p. 465)
+épouse de Jean-François Moreau...» La dame Moreau, qui fut si
+déplorablement mêlée à l'affaire Clémenceau, n'était rien moins, en
+effet, que la tante propre de Chateaubriand, une soeur de sa mère,
+celle-là même dont il dit dans ses _Mémoires_: «Une soeur de ma mère
+qui avait fait un assez mauvais mariage.» Fille d'Ange-Annibal de
+Bedée, seigneur de la Boüétardais, et de Bénigne-Jeanne-Marie de
+Ravenel du Boisteilleul, Julie-Angélique-Hyacinthe de Bedée avait
+épousé, le 14 avril 1744, «noble Me Jean-François Moreau, procureur au
+Parlement, noble échevin de la ville et communauté de Rennes». Leur
+fils _Annibal_ était donc le cousin germain de Chateaubriand. Seul de
+tous les personnages de l'affaire Clémenceau, il vivra, grâce aux
+_Mémoires_ où son glorieux parent a tracé de lui cet inoubliable
+portrait: «Un bruit lointain de voix se fait entendre, augmente,
+approche; ma porte s'ouvre: entrent mon frère et un de mes cousins,
+fils d'une soeur de ma mère qui avait fait un assez mauvais mariage...
+Mon cousin Moreau était un grand et gros homme, tout barbouillé de
+tabac, mangeant comme un ogre, parlant beaucoup, toujours trottant,
+soufflant, étouffant, la bouche entr'ouverte, la langue à moitié
+tirée, connaissant toute la terre, vivant dans les tripots, les
+antichambres et les salons».
+
+
+
+
+VIII
+
+M. DE MALESHERBES[526]
+
+ [Note 526: Ci-dessus, p. 235]
+
+
+Un des chapitres de l'_Essai sur les Révolutions_ (Seconde partie,
+chapitre XVII) a pour titre: _M. de Malesherbes_. _Exécution de Louis
+XVI._ Sur cet exécrable attentat, sur ce crime que la postérité, (p. 466)
+faisant écho à Joseph de Maistre, appellera, comme lui, LE GRAND
+CRIME[527], Chateaubriand a des paroles éloquentes, celle-ci, par
+exemple: «Fions-nous en à la postérité, dont la voix tonnante gronde
+déjà dans l'avenir; à la postérité qui, juge incorruptible des âges
+écoulés, s'apprête à traîner au supplice la mémoire pâlissante des
+hommes de mon siècle.» Dans une note de ce chapitre, le jeune émigré,
+le beau-frère de la petite-fille de Malesherbes, parle en ces termes
+du défenseur de Louis XVI:
+
+ [Note 527: Au mois de février 1793, Joseph de
+ Maistre, envoyant à Mallet du Pan le manuscrit de
+ son _Adresse à la Convention nationale_, lui
+ écrivait: «Combien il m'en a coûté d'adresser la
+ parole à cette Convention française! A chaque
+ instant, je croyais me souiller en lui parlant et
+ je l'ai perdue de vue autant qu'il m'a été
+ possible, vous l'apercevrez en me lisant. _Depuis
+ le grand crime_, toute ma philosophie
+ m'abandonne.»--Lettre inédite, publiée par M.
+ François Descostes, dans son ouvrage sur _Joseph de
+ Maistre pendant la Révolution_.]
+
+ Ce que l'on sent trop n'est pas trop toujours ce que l'on exprime
+ le mieux, et je ne puis parler aussi dignement que je l'aurais
+ désiré du défenseur de Louis XVI. L'alliance qui unissait ma
+ famille à la sienne me procurait souvent le bonheur d'approcher
+ de lui. Il me semblait que je devenais plus fort et plus libre en
+ présence de cet homme vertueux qui, au milieu de la corruption
+ des cours, avait su conserver dans un rang élevé l'intégrité du
+ coeur et le courage du patriote. Je me rappellerai longtemps la
+ dernière entrevue que j'eus avec lui. C'était un matin: je le
+ trouvai par hasard seul chez sa petite-fille. Il se mit à me
+ parler de Rousseau avec une émotion que je ne partageais que
+ trop. Je n'oublierai jamais le vénérable vieillard voulant bien
+ condescendre à me donner des conseils, et me disant: «J'ai tort
+ de vous entretenir de ces choses-là; je devrais plutôt vous
+ engager à modérer cette chaleur d'âme qui a fait tant de mal à
+ votre ami (J. S.). J'ai été comme vous, l'injustice me révoltait;
+ j'ai fait autant de bien que j'ai pu, sans compter sur la
+ reconnaissance des hommes. Vous êtes jeune, vous verrez bien des
+ choses; moi j'ai peu de temps à vivre.» Je supprime ce que
+ l'épanchement d'une conversation intime et l'indulgence de son
+ caractère lui faisait alors ajouter. De toutes ses prédictions
+ une seule s'est accomplie, je ne suis rien, et il n'est plus. Le
+ déchirement de coeur que j'éprouvai en le quittant me (p. 467)
+ semblait dès lors un pressentiment que je ne le reverrais jamais.
+
+ M. de Malesherbes aurait été grand si sa taille épaisse ne
+ l'avait empêché de le paraître. Ce qu'il y avait de très étonnant
+ en lui, c'était l'énergie avec laquelle il s'exprimait dans une
+ vieillesse avancée. Si vous le voyiez assis sans parler, avec ses
+ yeux un peu enfoncés, ses gros sourcils grisonnants et son air de
+ bonté, vous l'eussiez pris pour un de ces augustes personnages
+ peints de la main de Le Sueur. Mais si on venait à toucher la
+ corde sensible, il se levait comme l'éclair, ses yeux à l'instant
+ s'ouvraient et s'agrandissaient: aux paroles chaudes qui
+ sortaient de sa bouche, à son air expressif et animé, il vous
+ aurait semblé voir un jeune homme dans toute l'effervescence de
+ l'âge; mais à sa tête chenue, à ses mots un peu confus, faute de
+ dents pour les prononcer, vous reconnaissiez le septuagénaire. Ce
+ contraste redoublait les charmes que l'on trouvait dans sa
+ conversation, comme on aime ces feux qui brûlent au milieu des
+ neiges et des glaces de l'hiver.
+
+ M. de Malesherbes a rempli l'Europe du bruit de son nom; mais le
+ défenseur de Louis XVI n'a pas été moins admirable aux autres
+ époques de sa vie que dans les derniers instants qui l'ont si
+ glorieusement couronnée. Patron des gens de lettres, le monde lui
+ doit l'_Émile_, et l'on sait que c'est le seul homme de cour, le
+ maréchal de Luxembourg excepté, que Jean-Jacques ait sincèrement
+ aimé. Plus d'une fois il brisa les portes des bastilles; lui seul
+ refusa de plier son caractère aux vices des grands, et sortit par
+ des places où tant d'autres avaient laissé leur vertu.
+ Quelques-uns lui ont reproché de donner dans ce qu'on appelle
+ _les principes du jour_. Si par principes du jour on entend haine
+ des abus, M. de Malesherbes fut certainement coupable. Quant à
+ moi, j'avouerai que s'il n'eût été qu'un bon et franc
+ gentilhomme, prêt à se sacrifier pour le roi, son maître, et à en
+ appeler à son épée plutôt qu'à sa raison, je l'eusse sincèrement
+ estimé, mais j'aurais laissé à d'autres le soin de faire son
+ éloge.
+
+ Je me propose d'écrire la vie de M. de Malesherbes, pour laquelle
+ je rassemble depuis longtemps des matériaux. Cet ouvrage
+ embrassera ce qu'il y a de plus intéressant dans le règne de
+ Louis XV et de Louis XVI. Je montrerai l'illustre magistrat mêlé
+ dans toutes les affaires des temps. On le verra patriote à la
+ cour, naturaliste à Malesherbes, philosophe à Paris. On le suivra
+ au conseil des rois et dans la retraite du sage. On le verra
+ écrivant d'un côté aux ministres sur des matières d'état, de
+ l'autre entretenant une correspondance de coeur avec (p. 468)
+ Rousseau sur la botanique. Enfin, je le ferai voir disgracié par
+ la cour pour son intégrité, et voulant porter sa tête sur
+ l'échafaud avec son souverain.»
+
+
+
+
+IX
+
+LA CLÉRICATURE DE CHATEAUBRIAND[528]
+
+ [Note 528: Ci-dessus, p. 254]
+
+
+Il est parfaitement exact que Chateaubriand, en vue d'obtenir son
+agrégation à l'ordre de Malte, s'est fait donner par l'évêque de
+Saint-Malo la première tonsure cléricale. Sur un registre de l'ancien
+évêché de Saint-Malo, destiné à enregistrer les dispenses, démissions,
+lettres d'ordre, synodes, délibérations du clergé du diocèse et
+généralement les expéditions quelconques du secrétariat de l'évêché,
+on trouve à la date du _16 décembre 1788_, cette mention: _Lettre de
+tonsure pour M. de Chateaubriand_. Suit le texte de la lettre:
+
+ _Gabriel Cortois de Pressigny miseratione divina et sanctæ sedis
+ apostolicæ gratia Episcopus Macloviensis, etc. Notum facimus
+ quod nos die datæ præsentium in sacello palatii nostri dilectum
+ nostrum nobilem Franciscum-Augustum-Renatum de Chateaubriand,
+ filium Renati-Augusti et dame Apollinæ-Joannæ-Suzannæ de Bedée
+ conjugum, ex parochia et civitate Macloviensi laïcum de legitimo
+ matrimonio procreatum, examinatum capacem et idoneum repertum, ad
+ primam tonsuram clericalem promovendum duximus et promovimus.
+ Datum maclovii sub signo sigilloque nostris et secretarii nostri
+ suscriptione, anno Domini millesimo septingentesima octogesimo
+ die vero decembris decima sexta._
+
+ G. Epus Macloviensis.
+
+ DE MANDATO.
+
+ Met, _secrét._
+
+Voici la traduction: (p. 469)
+
+ Gabriel Cortois de Pressigny, par la miséricorde divine et la
+ grâce du Saint-Siège apostolique, évêque de Saint-Malo, etc.
+
+ Nous faisons connaître que le jour de la date de ces présentes
+ lettres nous avons promu et nous promouvons à la première tonsure
+ cléricale, dans la chapelle de notre palais, notre cher fils
+ noble François-Auguste-René de Chateaubriand, fils de
+ René-Auguste et de dame Apolline-Jeanne-Suzanne de Bedée, son
+ épouse, laïque de la ville, et paroisse de Saint-Malo, procréé de
+ légitime mariage, examiné et trouvé capable et idoine.
+
+ Donné à Saint-Malo sous notre seing et notre sceau et sous la
+ signature de notre secrétaire, l'an du Seigneur mil sept cent
+ quatre-vingt-huit, le 16e jour de décembre.
+
+ _Signé_: G., évêque de Saint-Malo.
+
+ PAR MANDEMENT:
+
+ Met, _secrétaire_.
+
+
+
+
+X
+
+LE BARON BILLING ET L'AMBASSADE DE LONDRES[529]
+
+ [Note 529: Ci-dessus, p. 317.]
+
+
+En 1834, à l'époque où, dans le salon de madame Récamier, eurent lieu
+les lectures des _Mémoires_, le baron de Billing était chargé
+d'affaires de France à Naples. C'est de cette ville qu'après avoir lu,
+dans la _Revue de Paris_, le premier article de Jules Janin; il lui
+écrivit pour lui signaler un de ces actes de générosité dont
+Chateaubriand fut coutumier toute sa vie, aux jours de sa détresse
+comme aux heures de sa prospérité. Parce qu'il a plu à Chateaubriand
+de toujours se taire sur ces actes-là, ce nous est peut-être une
+raison d'en faire connaître au moins quelques-uns. Par l'anecdote
+qu'elle rappelle, par les détails qu'elle contient, la lettre de M.
+Billing est, d'ailleurs, comme une page tombée des _Mémoires_; il
+sied, je crois, de la leur restituer.
+
+Voici cette lettre. (p. 470)
+
+ _Naples, ce 30 avril 1834._
+
+ Monsieur Jules JANIN, à PARIS,
+
+ Vous nous avez donné, dans la _Revue de Paris_, un admirable
+ article sur M. de Chateaubriand; vous nous en promettez un
+ second, et c'est à cette occasion que je vous adresse la présente
+ lettre.....
+
+ Vous savez donc que, par un bonheur inespéré, lors de son
+ ambassade à Londres, M. de Chateaubriand voulut bien non
+ seulement m'honorer d'un intérêt, dont j'ai plus tard éprouvé les
+ effets, mais qu'il daigna m'accorder quelque part dans sa
+ confiance. Connaissant ma longue habitude du pays où il venait
+ représenter la France, il avait coutume de remettre entre mes
+ mains, souvent même presque sans examen, les lettres qu'il
+ recevait de l'intérieur de l'Angleterre. Un jour, parmi celles
+ qui composaient cette correspondance pour ainsi dire quotidienne,
+ il s'en trouva une dont l'écriture, la forme même, excitèrent
+ particulièrement mon attention; un certain parfum de femme me fit
+ hésiter longtemps d'en pénétrer le contenu, car je craignais
+ quelque distraction de la part de celui dont la tête, comme celle
+ du père Aubry, n'avait pas toujours été chauve. Enfin, il me
+ sembla que ce papier respirait une odeur de pureté et
+ d'innocence. Je l'ouvris: c'était une de ces lettres charmantes
+ telle que Clarisse l'aurait écrite avant d'avoir rencontré
+ Lovelace. Elle était adressée à M. de Chateaubriand par une jeune
+ femme qu'il avait connue enfant, qu'il avait entièrement perdue
+ de vue depuis lors, mais qui néanmoins (heureux privilège du
+ génie!) conservait encore le nom poétique, dont il l'avait
+ baptisée en badinant. Elle lui rappelait ces jours charmants de
+ sa joyeuse enfance et lui racontait comment, depuis cette époque,
+ elle avait grandi et venait de contracter avec un jeune
+ _Clergyman_ une union qui faisait la félicité de son existence.
+ Elle lui demandait la grâce de paraître devant lui pour lui
+ présenter son mari, mais surtout pour remercier, au nom de ses
+ vieux parents, l'ambassadeur du puissant roi de France, des
+ bienfaits dont l'auteur pauvre, et _alors_ ignoré, de l'_Essai
+ sur les Révolutions_, les avait jadis comblés: «Vous ne pouvez
+ avoir oublié, disait-elle, que sachant mes parents dans la
+ détresse, vous avez compati à des maux que vous éprouviez
+ vous-même, au point d'abandonner généreusement à vos humbles
+ hôtes tout le produit de l'ouvrage que vous veniez de mettre au
+ jour!»
+
+ Quand je rapportai cette lettre à M. de Chateaubriand, et (p. 471)
+ que je lui demandai quel était le jour que je devais indiquer à
+ cette jeune femme pour qu'elle accomplit le devoir dont elle
+ avait à s'acquitter envers lui, sa physionomie se couvrit de
+ cette confusion enfantine que vous lui connaissez: il était
+ confus que même l'un de ses plus sincères admirateurs eût surpris
+ un nouveau trait de son admirable caractère!
+
+ Je n'oublierai jamais, monsieur, cette entrevue qui eut lieu peu
+ de jours après, où la jeune Anglaise, pleine de cette chaste
+ assurance de la vertu, remplissant un devoir, portait des yeux
+ calmes et confiants sur le timide représentant d'un grand empire,
+ rougissant de cette sorte de _flagrante delicto_, où il se
+ trouvait pris. Puis, le mari de la jeune femme, sérieux comme son
+ saint ministère, appelant gravement la bénédiction divine sur le
+ bienfaiteur de la famille de sa femme. Enfin, M. de
+ Chateaubriand, homme alors puissant et entouré des pompes
+ diplomatiques, troublé, éperdu, balbutiant quelques mots
+ d'anglais, de cette voix dont je n'ai retrouvé l'harmonie que
+ dans la bouche de Canning et dans celle de mademoiselle Mars;
+ pour étouffer ce souvenir du bien qu'il avait fait, alors que
+ pauvre, obscur, isolé, il avait généreusement secouru une famille
+ plus pauvre, plus obscure, plus isolée encore que lui!
+
+ Je ne sais, monsieur, si ce petit incident inaperçu dans un drame
+ admirable, par une distraction bien naturelle à M. de
+ Chateaubriand, n'aura pas été omis des _Mémoires_, dont il est si
+ fort question, en ce moment, dans le monde; mais il m'a semblé
+ que c'était surtout à vous qu'il appartenait de réparer cet
+ oubli. Quel parti, si vous le voulez bien, ne saurez-vous pas
+ tirer de tout ce que cette anecdote renferme, à mon gré, de
+ touchant!
+
+ Pour mon compte, je serais trop heureux si en la voyant figurer
+ dans le prochain article que nous attendons de vous, j'avais, en
+ la tirant de l'oubli, témoigné à l'homme illustre qui en est
+ l'objet combien la reconnaissance que sa conduite envers moi m'a
+ inspirée, est plus vive aux jours de ce que le monde appelle son
+ infortune, qu'alors qu'il était assis parmi les puissants de la
+ terre!
+
+ Recevez, monsieur, l'assurance de mon dévouement et de mes
+ sentiments tout particuliers.
+
+ A. BILLING.
+
+
+
+
+XI (p. 472)
+
+FRANCIS TULLOCH[530]
+
+ [Note 530: Ci-dessus, p. 334.]
+
+
+Il y a de tout dans l'_Essai sur les Révolutions_, «cette tour de
+Babel», comme l'appelle quelque part Chateaubriand[531]. Les Trente
+Tyrans d'Athènes y coudoient les membres du Comité de salut public et
+du Comité de sûreté générale. Critias y donne la main à Marat, et
+Tallien y donne la réplique à Théramènes. Aux massacres d'Eleusine
+répondent les massacres de Septembre. La campagne de 1792 fait suite à
+la campagne de l'an III de la soixante-douzième olympiade, et la
+campagne de 1794 est comme un décalque de la campagne de l'an 479
+avant notre ère. Voici pêle-mêle la bataille de Marathon et celle de
+Jemmapes, le combat de Salamine et celui de Maubeuge, la victoire de
+Platée et la victoire de Fleurus. Voici, accouplés à tout bout de
+champ, Miltiade et Dumouriez, Mardonius et le prince de Cobourg,
+Darius et l'empereur Léopold, Agis et Louis XVI, Pisistrate et
+Robespierre, Lycurque et Saint-Just, le second chant de Tyrtée et
+l'Hymne des Marseillais, Épiménide et M. de Flins! Au milieu de ce
+chaos, traversé par des éclairs de génie, il y a des pages de
+Mémoires; l'une d'elles est relative à ce Francis Tulloch, que
+Chateaubriand rencontra sur le navire qui le transportait en Amérique.
+Cette page, qui confirme d'ailleurs pleinement le récit des _Mémoires
+d'Outre-tombe_, est des plus intéressantes, et il me semble bien
+qu'elle a ici sa place marquée. Racontant, au chapitre LIV de (p. 473)
+sa seconde partie, son voyage aux Açores, Chateaubriand s'exprime en
+ces termes:
+
+ [Note 531: Dans la préface de l'édition de 1823.]
+
+ Manquant d'eau et de provisions fraîches, et nous trouvant au
+ printemps de 1791 par la hauteur des Açores, il fut résolu que
+ nous y relâcherions. Dans le vaisseau sur lequel je passais alors
+ en Amérique, il y avait plusieurs prêtres français qui émigraient
+ à Baltimore, sous la conduite du supérieur de St..., M. N...
+ (l'abbé Nagot). Parmi ces prêtres se trouvaient quelques
+ étrangers, en particulier M. T... (Francis Tulloch), jeune
+ Anglais d'une excellente famille, qui s'était nouvellement
+ converti à la religion romaine.
+
+Et ici, en note, vient l'histoire du jeune Anglais et de ses relations
+avec le futur auteur du _Génie du christianisme_, qui, passionnément
+épris, à cette date, des idées philosophiques de Rousseau, cherche à
+le mettre en garde contre «les prêtres» et s'efforce de le détacher de
+«la religion romaine». L'épisode est curieux. On va le lire:
+
+ L'histoire de ce jeune homme est trop singulière pour n'être pas
+ racontée, surtout écrivant en Angleterre, où elle peut intéresser
+ plusieurs. J'invite le lecteur à la parcourir avant de continuer
+ la lecture du chapitre.
+
+ M. T... était né d'une mère écossaise et d'un père anglais,
+ ministre, je crois, de W. (quoique j'aie fait en vain des
+ démarches pour trouver celui-ci, et que je puis d'ailleurs avoir
+ oublié les vrais noms). Il servait dans l'artillerie, où son
+ mérite l'eût sans doute bientôt fait distinguer. Peintre,
+ musicien, mathématicien, parlant plusieurs langues, il réunissait
+ aux avantages d'une taille élevée et d'une figure charmante les
+ talents utiles et ceux qui nous font rechercher de la société.
+
+ M. N..., supérieur de Saint..., étant venu à Londres, je crois,
+ en 1790, pour ses affaires, fit la connaissance de T... A
+ l'esprit rusé d'un vieux prêtre, M. N... joignait cette chaleur
+ d'âme qui fait aisément des prosélytes parmi des hommes d'une
+ imagination aussi vive que celle de T... Il fut donc résolu que
+ celui-ci passerait à Paris, renverrait de là sa commission au duc
+ de Richmond, embrasserait la religion romaine, et, entrant dans
+ les ordres, suivrait M. N... en Amérique. La chose fut exécutée;
+ et T..., en dépit des lettres de sa mère, qui lui tiraient des
+ larmes, s'embarqua pour le Nouveau-Monde.
+
+ Un de ces hasards qui décident de notre destinée m'amena (p. 474)
+ sur le même vaisseau où se trouvait ce jeune homme. Je ne fus pas
+ longtemps sans découvrir cette âme, si mal assortie avec celles
+ qui l'environnaient; et j'avoue que je ne pouvais cesser de
+ m'étonner de la chance singulière qui jetait un Anglais, riche et
+ bien né, parmi une troupe de prêtres catholiques. T..., de son
+ côté, s'aperçut que je l'entendais; il me recherchait, mais il
+ craignait M. N..., qui marquait de moi une juste défiance, et
+ redoutait une trop grande intimité entre moi et son disciple.
+
+ Cependant notre voyage se prolongeait, et nous n'avions pu encore
+ nous ouvrir l'un à l'autre. Une nuit, enfin, nous restâmes seuls
+ sur le gaillard, et T... me conta son histoire. Je lui
+ représentai que, s'il croyait la religion romaine meilleure que
+ la protestante, je n'avais rien à dire à cet égard; mais que
+ d'abandonner sa patrie, sa famille, sa fortune, pour aller courir
+ à l'autre bout du monde avec un séminaire de prêtres, me
+ paraissait une insigne folie dont il se repentirait amèrement. Je
+ l'engageai à rompre avec M. N...: comme il lui avait confié son
+ argent, et qu'il craignait de ne pouvoir le ravoir, je lui dis
+ que nous partagerions ma bourse; que mon dessein était de voyager
+ chez les sauvages aussitôt que j'aurais remis mes lettres de
+ recommandation au général Washington; que, s'il voulait
+ m'accompagner dans cette intéressante caravane, nous reviendrons
+ ensemble en Europe; que je passerais par amitié pour lui en
+ Angleterre, et que j'aurais le plaisir de le ramener moi-même au
+ sein de sa famille. Je me chargeai en même temps d'écrire à sa
+ mère, et de lui annoncer cette heureuse nouvelle. T..... me
+ promit tout, et nous nous liâmes d'une tendre amitié.
+
+ T... était comme moi, épris de la nature. Nous passions les nuits
+ entières à causer sur le pont, lorsque tout dormait dans le
+ vaisseau, qu'il ne restait plus que quelques matelots de quart;
+ que, toutes les voiles étant pliées, nous roulions au gré d'une
+ lame sourde et lente, tandis qu'une mer immense s'étendait autour
+ de nous dans les ombres, et répétait l'illumination magnifique
+ d'un ciel chargé d'étoiles. Nos conversations alors n'étaient
+ peut-être pas tout à fait indignes du grand spectacle que nous
+ avions sous les yeux; et il nous échappait de ces pensées qu'on
+ aurait honte d'énoncer dans la société, mais qu'on serait trop
+ heureux de pouvoir saisir et écrire. Ce fut dans une de ces
+ belles nuits, qu'étant à environ cinquante lieues des côtes de la
+ Virginie, et cinglant sous une légère brise de l'ouest, qui nous
+ apportait l'odeur aromatique de la terre, il composa, pour une
+ romance française, un air qui exhalait le sentiment entier (p. 475)
+ de la scène qui l'inspira. J'ai conservé ce morceau précieux, et
+ lorsqu'il m'arrive de le répéter dans les circonstances présentes,
+ il fait naître en moi des émotions que peu de gens pourraient
+ comprendre.
+
+ Avant cette époque, le vent nous ayant forcés de nous élever
+ considérablement dans le Nord, nous nous étions trouvés dans la
+ nécessité de faire une seconde relâche à l'île de
+ Saint-Pierre[532]. Durant les quinze jours que nous passâmes à
+ terre, T... et moi nous allions courir dans les montagnes de
+ cette île affreuse; nous nous perdions au milieu des brouillards
+ dont elle est sans cesse couverte. L'imagination sensible de mon
+ ami se plaisait à ces scènes sombres et romantiques: quelquefois,
+ errant au milieu des nuages et des bouffées de vent, en entendant
+ les mugissements d'une mer que nous ne pouvions découvrir, égarés
+ sur une bruyère laineuse et morte, au bord d'un torrent rouge qui
+ roulait entre des rochers, T... s'imaginait être le barde de
+ Cona; et, en sa qualité de demi-Écossais, il se mettait à
+ déclamer des passages d'_Ossian_ pour lesquels il improvisait des
+ airs sauvages, qui m'ont plus d'une fois rappelé le «_'t was like
+ the memory of joys that are past, pleasing and mournful to the
+ soul_.» Je suis bien fâché de n'avoir pas noté quelques-uns de
+ ces chants extraordinaires, qui auraient étonné les amateurs et
+ les artistes. Je me souviens que nous passâmes toute une
+ après-midi à élever quatre grosses pierres en mémoire d'un
+ malheureux célébré dans un petit épisode à la manière
+ d'Ossian[533]. Nous nous rappelions alors Rousseau s'amusant à
+ lever des rochers dans son île, pour regarder ce qui était
+ dessous: si nous n'avions pas le génie de l'auteur de l'_Émile_,
+ nous avions du moins sa simplicité. D'autres fois nous
+ herborisions.
+
+ [Note 532: Sur la côte de _Terre-Neuve_. Ch.]
+
+ [Note 533: Il était tiré de mes _Tableaux de la
+ Nature_, que quelques gens de lettres connus et qui
+ ont péri comme je le rapporte ci-après. Ch.]
+
+ «Mais je prévis dès lors que T... m'échapperait. Nos prêtres se
+ mirent alors à faire des processions et voilà mon ami qui se
+ monte la tête, court se placer dans les rangs, et se met à
+ chanter avec les autres. J'écrivis aussi de Saint-Pierre à la
+ mère de T... Je ne sais si ma lettre lui aura été remise, comme
+ le gouverneur me l'avait promis; je désire qu'elle ait été
+ perdue, puisque j'y donnais des espérances qui n'ont pas été
+ réalisées.
+
+ Arrivé à Baltimore, sans me dire adieu, sans paraître sensible à
+ notre ancienne liaison, à ce que j'avais fait pour lui (m'étant
+ attiré la haine des prêtres), T... me quitta un matin et je (p. 476)
+ ne l'ai jamais revu depuis. J'essayai, mais en vain, de lui
+ parler; le malheureux était circonvenu, et il se laissa aller.
+ J'ai été moins touché de l'ingratitude de ce jeune homme que de
+ son sort: depuis ma retraite en Angleterre, j'ai fait de vaines
+ recherches pour découvrir sa famille. Je n'avais d'autre envie
+ que d'apprendre qu'il était heureux, et de me retirer; car, quand
+ je le connus, je n'étais pas alors ce que je suis: je rendais
+ alors des services, et ce n'est pas ma manière de rappeler des
+ liaisons passés avec des riches, lorsque je suis tombé dans
+ l'infortune. Je me suis présenté chez l'évêque de Londres et, sur
+ les registres qu'on m'a permis de feuilleter, je n'ai pu trouver
+ le nom du ministre T... Il faut que je l'orthographie mal. Tout
+ ce que je sais, c'est que T... avait un frère et que deux de ses
+ soeurs étaient placées à la cour. J'ai peu trouvé d'hommes dont
+ le coeur fût mieux en harmonie avec le mien que celui de T...;
+ cependant mon ami avait dans les yeux une arrière pensée que je
+ ne lui aurais pas voulu.»
+
+Lorsque Chateaubriand publia, en 1826, une nouvelle édition de
+l'Essai, il fit suivre la note qu'on vient de lire des lignes
+suivantes:
+
+ Il n'y a de passable dans cette note que mes descriptions comme
+ voyageur. Il fallait bien, au reste, puisque j'étais philosophe,
+ que j'eusse tous les caractères de ma secte: la fureur du
+ propagandisme et le penchant à calomnier les prêtres. J'ai été
+ plus heureux comme ambassadeur que je ne l'avais été comme
+ émigré. J'ai retrouvé à Londres, en 1822, M. T..., il ne s'est
+ point fait prêtre: il est resté dans le monde; il s'est marié; il
+ est devenu vieux comme moi; il n'a plus _d'arrière-pensée_ dans
+ les yeux: son roman, ainsi que le mien, est fini.
+
+
+
+
+XII
+
+JOURNAL DE VOYAGE[534]
+
+ [Note 534: Ci-dessus, p. 402.]
+
+
+Dans son _Voyage en Amérique_ (_OEuvres complètes_, tome VI),
+Chateaubriand a donné quelques fragments de son _Journal de (p. 477)
+route_. Ce sont de simples notes, mais où se révèle déjà le grand
+peintre qu'il sera plus tard. «Rien, dit Sainte-Beuve _(Chateaubriand
+et son groupe littéraire sous l'Empire_, t. I, p. 126), rien ne rend
+mieux l'impression vraie, toute pure, à sa source; ce sont les cartons
+du grand peintre, du grand paysagiste, dans leur premier jet.»
+
+Voici quelques-unes de ces notes.
+
+ Le ciel est pur sur ma tête, l'onde limpide sous mon canot qui
+ fuit devant une légère brise. A ma gauche sont des collines
+ taillées à pic et flanquées de rochers d'où pendent des
+ convolvulus à fleurs blanches et bleues, des festons de
+ bignonias, de longs graminées, des plantes saxatiles de toutes
+ les couleurs; à ma droite règnent de vastes prairies. A mesure
+ que le canot avance, s'ouvrent de nouvelles scènes et de nouveaux
+ points de vue; tantôt ce sont des vallées solitaires et riantes,
+ tantôt des collines nues; ici c'est une forêt de cyprès dont on
+ aperçoit les portiques sombres; là c'est un bois léger d'érables,
+ où le soleil se joue comme à travers une dentelle.
+
+ Liberté primitive, je te retrouve enfin! Je passe comme cet
+ oiseau qui vole devant moi, qui se dirige au hasard, et n'est
+ embarrassé que du choix des ombrages. Me voilà tel que le
+ Tout-Puissant m'a créé, souverain de la nature, porté triomphant
+ sur les eaux, tandis que les habitants des fleuves accompagnent
+ ma course, que les peuples de l'air me chantent leurs hymnes, que
+ les bêtes de la terre me saluent, que les forêts courbent leur
+ cime sur mon passage. Est-ce sur le front de l'homme de la
+ société, ou sur le mien, qu'est gravé le sceau immortel de notre
+ origine? Courez vous enfermer dans vos cités, allez vous
+ soumettre à vos petites lois; gagnez votre pain à la sueur de
+ votre front, ou dévorez le pain du pauvre; égorgez-vous pour un
+ mot, pour un maître; doutez de l'existence de Dieu, ou adorez-le
+ sous des formes superstitieuses: moi j'irai errant dans mes
+ solitudes; pas un seul battement de mon coeur ne sera comprimé,
+ pas une seule de mes pensées ne sera enchaînée; je serai libre
+ comme la nature; je ne reconnaîtrai de souverain que celui qui
+ alluma la flamme des soleils, et qui d'un seul coup de sa main
+ fit rouler tous les mondes.
+
+ _Sept heures du soir._
+
+ Nous nous sommes levés de grand matin pour partir à la fraîcheur;
+ les bagages ont été rembarques; nous avons déroulé notre (p. 478)
+ voile. Des deux côtés nous avions de hautes terres chargées de
+ forêts; le feuillage offrait toutes les nuances imaginables:
+ l'écarlate fuyant sur le rouge, le jaune foncé sur l'or brillant,
+ le brun ardent sur le brun léger; le vert, le blanc, l'azur,
+ lavés en mille teintes plus ou moins faibles, plus ou moins
+ éclatantes. Près de nous c'était toute la variété du prisme; loin
+ de nous, dans les détours de la vallée, les couleurs se mêlaient
+ et se perdaient dans des fonds veloutés. Les arbres harmonisaient
+ ensemble leurs formes; les uns se déployaient en éventail,
+ d'autres s'élevaient en cônes, d'autres s'arrondissaient en
+ boule, d'autres étaient taillés en pyramide: mais il faut se
+ contenter de jouir de ce spectacle sans chercher à le décrire.
+
+ _Midi._
+
+ Il est impossible de remonter plus haut en canot: il faut
+ maintenant changer notre manière de voyager; nous allons tirer
+ notre canot à terre, prendre nos provisions, nos armes, nos
+ fourrures pour la nuit, et pénétrer dans les bois.
+
+ _Trois heures._
+
+ Qui dira le sentiment qu'on éprouve en entrant dans ces forêts
+ aussi vieilles que le monde, et qui seules donnent une idée de la
+ création telle qu'elle sortit des mains de Dieu? Le jour, tombant
+ d'en haut à travers un voile de feuillage, répand dans la
+ profondeur du bois une demi-lumière changeante et mobile qui
+ donne aux objets une grandeur fantastique. Partout il faut
+ franchir des arbres abattus, sur lesquels s'élèvent d'autres
+ générations d'arbres. Je cherche en vain une issue dans ces
+ solitudes; trompé par un jour plus vif, j'avance à travers les
+ herbes, les mousses, les lianes, et l'épais humus composé des
+ débris des végétaux; mais je n'arrive qu'à une clairière formée
+ par quelques pins tombés. Bientôt la forêt redevient plus sombre;
+ l'oeil n'aperçoit que des troncs de chênes et de noyers qui se
+ succèdent les uns aux autres, et qui semblent se serrer en
+ s'éloignant: l'idée de l'infini se présente à moi.
+
+ _Six heures._
+
+ J'avais entrevu de nouveau une clarté et j'avais marché vers
+ elle. Me voilà au point de lumière: triste champ plus
+ mélancolique que les forêts qui l'environnent! Ce champ est un
+ ancien cimetière indien. Que je me repose un instant dans cette
+ double solitude de la mort et de la nature: est-il un asile où
+ j'aimasse mieux dormir pour toujours.
+
+ _Sept heures._ (p. 479)
+
+ Ne pouvant sortir de ces bois, nous y avons campé. La
+ réverbération de notre bûcher s'étend au loin; éclairé en dessous
+ par la lueur scarlatine, le feuillage parait ensanglanté, les
+ troncs des arbres les plus proches s'élèvent comme des colonnes
+ de granit rouge, mais les plus distants, atteints à peine de la
+ lumière, ressemblent, dans l'enfoncement du bois, à de pâles
+ fantômes rangés en cercle au bord d'une nuit profonde.
+
+ _Minuit._
+
+ Le feu commence à s'éteindre, le cercle de sa lumière se
+ rétrécit. J'écoute; un calme formidable pèse sur ces forêts; on
+ dirait que des silences succèdent à des silences. Je cherche
+ vainement à entendre dans un tombeau universel quelque bruit qui
+ décèle la vie. D'où vient ce soupir? d'un de mes compagnons: il
+ se plaint, bien qu'il sommeille. Tu vis, donc, tu souffres: voilà
+ l'homme.
+
+ _Minuit et demie._
+
+ Le repos continue: mais l'arbre décrépit se rompt: il tombe. Les
+ forêts mugissent; mille voix s'élèvent. Bientôt les bruits
+ s'affaiblissent; ils meurent dans des lointains presque
+ imaginaires; le silence envahit de nouveau le désert.
+
+ _Une heure du matin._
+
+ Voici le vent: il court sur la cime des arbres; il les secoue en
+ passant sur ma tête. Maintenant c'est comme le flot de la mer qui
+ se brise tristement sur le rivage.
+
+ Les bruits ont réveillé les bruits. La forêt est toute harmonie,
+ Est-ce les sons graves de l'orgue que j'entends, tandis que des
+ sons plus légers errent dans les voûtes de verdure? Un court
+ silence succède: la musique aérienne recommence; partout de
+ douces plaintes, des murmures qui renferment eux-mêmes d'autres
+ murmures; chaque feuille parle un langage différent, chaque brin
+ d'herbe rend une note particulière.
+
+ Une voix extraordinaire retentit: c'est celle de cette grenouille
+ qui imite les mugissements du taureau. De toutes les parties de
+ la forêt les chauves-souris accrochées aux feuilles élèvent leurs
+ chants monotones: on croit ouïr des glas continus, ou le
+ tintement funèbre d'une cloche. Tout nous ramène à quelque idée
+ de la mort, parce que cette idée est au fond de la vie.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+INTRODUCTION. ......................................................... V
+
+PRÉFACE TESTAMENTAIRE.............................................. XLIII
+
+AVANT-PROPOS.......................................................... LI
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+
+LIVRE PREMIER
+
+
+Naissance de mes frères et soeurs.--Je viens au monde.--Plancoët.--Voeu.
+--Combourg.--Plan de mon père pour mon éducation.--La Villeneuve.
+--Lucile.--Mesdemoiselles Couppart.--Mauvais écolier que je suis.--Vie
+de ma grand'mère maternelle et de sa soeur, à Plancoët.--Mon oncle,
+le comte de Bedée, à Monchoix.--Relèvement du voeu de ma nourrice.
+--Gesril.--Hervine Magnon.--Combat contre les deux mousses............. 1
+
+
+LIVRE II
+
+
+Billet de M. Pasquier.--Dieppe.--Changement de mon éducation.--Printemps
+en Bretagne.--Forêt historique.--Campagnes Pélagiennes.--Coucher de la
+lune sur la mer.--Départ pour Combourg.--Description du château.
+--Collège de Dol.--Mathématiques et langues.--Trait de mémoire.
+--Vacances à Combourg.--Vie de château en province.--Moeurs féodales.
+--Habitants de Combourg.--Secondes vacances à Combourg.--Régiment de
+Conti.--Camp à Saint-Malo.--Une abbaye.--Théâtre.--Mariage de mes deux
+soeurs aînées.--Retour au collège.--Révolution commencée dans mes idées.
+--Aventures de la pie.--Troisièmes vacances à Combourg.--Le charlatan.
+--Rentrée au collège.--Invasion de la France.--Jeux.--L'abbé de
+Chateaubriand.--Première communion.--Je quitte le collège de Dol.
+--Mission à Combourg.--Collège de Rennes.--Je retrouve Gesril.--Moreau.
+--Limoëlan.--Mariage de ma troisième soeur.--Je suis envoyé à Brest
+pour subir l'examen de garde de marine.--Le port de Brest.--Je retrouve
+encore Gesril.--Lapeyrouse.--Je reviens à Combourg.................... 63
+
+
+LIVRE III
+
+
+Promenade.--Apparition de Combourg.--Collège de Dinan.--Broussais.--Je
+reviens chez mes parents.--Vie à Combourg.--Journées et soirées.--Mon
+donjon.--Passage de l'enfant à l'homme.--Lucile.--Dernières lignes
+écrites à La Vallée-aux-Loups.--Révélations sur le mystère de ma vie.
+--Fantôme d'amour.--Deux années de délire.--Occupations et chimères.
+--Mes joies de l'automne.--Incantation.--Tentation.--Maladie.--Je
+crains et refuse de m'engager dans l'état ecclésiastique.--Un moment
+dans ma ville natale.--Souvenir de la Villeneuve et des tribulations
+de mon enfance.--Je suis rappelé à Combourg.--Dernière entrevue avec
+mon père.--J'entre au service.--Adieux à Combourg.................... 123
+
+
+LIVRE IV
+
+
+Berlin.--Potsdam.--Frédéric.--Mon frère.--Mon cousin Moreau.--Ma
+soeur, la comtesse de Farcy.--Julie mondaine.--Dîner.--Pommereul.--Mme
+de Chastenay.--Cambrai.--Le régiment de Navarre.--La Martinière.--Mort
+de mon père.--Regrets.--Mon père m'eût-il apprécié?--Retour en
+Bretagne.--Séjour chez ma soeur aînée.--Mon frère m'appelle à Paris.
+--Premier souffle de la muse.--Manuscrit de Lucile.--Ma vie solitaire
+à Paris.--Présentation à Versailles.--Chasse avec le roi............. 169
+
+
+LIVRE V
+
+
+Passage en Bretagne.--Garnison de Dieppe.--Retour à Paris avec Lucile
+et Julie.--Delisle de Sales.--Gens de lettres.--Portraits.--Famille
+Rosambo.--M. de Malesherbes.--Sa prédilection pour Lucile.--Apparition
+et changement de ma Sylphide.--Premiers mouvements politiques en
+Bretagne.--Coup d'oeil sur l'histoire de la monarchie.--Constitution
+des États de Bretagne.--Tenue des États.--Revenu du roi en
+Bretagne.--Revenu particulier de la province.--Le Fouage.--J'assiste
+pour la première fois à une réunion politique.--Scène.--Ma mère
+retirée à Saint-Malo.--Cléricature.--Environs de Saint-Malo.--Le
+revenant.--Le malade.--États de Bretagne en 1789.--Insurrection.
+--Saint-Riveul, mon camarade de collège est tué.--Année 1789.--Voyage
+de Bretagne à Paris.--Mouvement sur la route.--Aspect de Paris.--Renvoi
+de M. Necker.--Versailles.--Joie de la famille royale.--Insurrection
+générale. Prise de la Bastille.--Effet de la prise de la Bastille sur
+la cour.--Têtes de Foullon et de Bertier.--Rappel de M. Necker.--Séance
+du 4 août 1789.--Journée du 5 octobre.--Le roi est amené à Paris.
+--Assemblée constituante.--Mirabeau.--Séances de l'Assemblée nationale.
+--Robespierre.--Société.--Aspect de Paris.--Ce que je faisais au milieu
+de tout ce bruit.--Mes jours solitaires.--Mlle Monet.--J'arrête avec
+M. de Malesherbes le plan de mon voyage en Amérique.--Bonaparte et moi
+sous-lieutenants ignorés.--Le marquis de la Rouërie.--Je m'embarque à
+Saint-Malo.--Dernières pensées en quittant la terre natale........... 213
+
+
+LIVRE VI
+
+
+Prologue.--Traversée de l'océan.--Francis Tulloch.--Christophe
+Colomb.--Camoëns.--Les Açores.--Île Graciosa.--Jeux marins.--Île
+Saint-Pierre.--Côtes de la Virginie.--Soleil couchant.--Péril.--J'aborde
+en Amérique.--Baltimore.--Séparation des passagers.--Tulloch.
+--Philadelphie.--Le général Washington.--Parallèle de Washington et de
+Bonaparte.--Voyage de Philadelphie à New-York et à Boston.--Mackensie.
+--Rivière du nord.--Chant de la passagère.--M. Swift.--Départ pour la
+cataracte de Niagara avec un guide hollandais.--M. Violet.--Mon
+accoutrement sauvage.--Chasse.--Le carcajou et le renard canadien.--Rate
+musquée.--Chiens pêcheurs.--Insectes.--Montcalm et Wolfe.--Campement
+au bord du lac des Onondagas.--Arabes.--Course botanique.--L'Indienne
+et la vache.--Un Iroquois.--Sachem des Onondagas.--Velly et les
+Franks.--Cérémonie de l'hospitalité.--Anciens grecs.--Voyage du lac
+des Onondagas à la rivière Genesee.--Abeilles, défrichements.
+--Hospitalité.--Lit.--Serpent à sonnettes enchanté.--Cataracte de
+Niagara.--Serpent à sonnettes.--Je tombe au bord de l'abîme.--Douze
+jours dans une hutte.--Changement de moeurs chez les sauvages.--Naissance
+et mort.--Montaigne.--Chant de la couleuvre.--Pantomime d'une petite
+Indienne, original de _Mila_.--Incidences.--Ancien Canada.--Population
+indienne.--Dégradation des moeurs.--Vraie civilisation répandue par la
+religion.--Fausse civilisation introduite par le commerce.--Coureurs
+de bois.--Factoreries.--Chasses.--Métis ou Bois-brûlés.--Guerres des
+compaynies.--Mort des langues indiennes.--Anciennes possessions
+françaises en Amérique.--Regrets.--Manie du passé.--Billet de Francis
+Conyngham.--Manuscrit original en Amérique.--Lacs du Canada.--Flotte
+de canots indiens.--Ruines de la nature.--Vallée du tombeau.--Destinée
+des fleuves.--Fontaine de Jouvence.--Muscogulges et Siminoles.--Notre
+camp.--Deux Floridiennes.--Ruines sur l'Ohio.--Quelles étaient les
+demoiselles Muscogulges.--Arrestation du roi à Varennes.--J'interromps
+mon voyage pour repasser en Europe.--Dangers pour les États-Unis.
+--Retour en Europe.--Naufrage........................................ 315
+
+
+
+APPENDICE
+
+
+ I. La tombe du Grand-Bé.......................................... 441
+
+ II. Le manuscrit de 1826.......................................... 448
+
+ III. Le comte Louis de Chateaubriand et son frère Christian........ 451
+
+ IV. Le comte René de Chateaubriand, armateur....................... 454
+
+ V. Chateaubriand et le collège de Dinan........................... 456
+
+ VI. Récits de la Veillée........................................... 457
+
+ VII. Le cousin Moreau et sa mère.................................... 460
+
+VIII. M. de Malesherbes.............................................. 465
+
+ IX. La cléricature de Chateaubriand................................ 468
+
+ X. Le baron Billing et l'ambassade de Londres..................... 469
+
+ XI. Francis Tulloch................................................ 472
+
+ XII. Journal de voyage.............................................. 476
+
+ Table.......................................................... 481
+
+
+Paris.--E. Kapp, imprimeur, 83, rue du Bac.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires d'Outre-Tombe, Tome I, by
+François-René de Chateaubriand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE, TOME I ***
+
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+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+*** START: FULL LICENSE ***
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+electronic work, or any part of this electronic work, without
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+active links or immediate access to the full terms of the Project
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+
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+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
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+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
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+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
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+electronic work or group of works on different terms than are set
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+
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+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
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+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
+<html>
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+<title>The Project Gutenberg eBook of Mémoires d'Outre-Tombe, Tome I, by Chateaubriand</title>
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+The Project Gutenberg EBook of Mémoires d'Outre-Tombe, Tome I, by
+François-René de Chateaubriand
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Mémoires d'Outre-Tombe, Tome I
+
+Author: François-René de Chateaubriand
+
+Editor: Ed. Biré
+
+Release Date: July 18, 2006 [EBook #18864]
+[Date last updated: July 30, 2006]
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+Language: French
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE, TOME I ***
+
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+Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
+the Online Distributed Proofreading Team at
+http://www.pgdp.net (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+
+<p>[Note au lecteur de ce fichier digital. Afin de faciliter l'utilisation
+des notes de fin de page contenant des numéros de page, les numéros de
+pages du volume imprimé ont été conservés dans la marge de droite sous le
+format (p. xxx) sur la première ligne de la page.<br>
+
+--Les numéros de page manquants correspondent à des pages blanches.<br>
+
+--Le premier mot de la page XXXIX n'étant pas lisible dans le livre
+utilisé lors de la création de ce fichier, cet espace a été rempli avec
+"du trône le".<br>
+
+--Page 339, l'"Alcyon y jetaient" a été remplacé par l'"Alcyon y jetait".<br>
+
+--Le nom de l'illustration de la page 344 n'étant pas lisible, cette
+illustration a été renommée "Une jeune marinière" lors de la création de
+ce fichier.]</p>
+
+
+
+ <h1>&OElig;UVRES COMPLÈTES</h1>
+
+ <h1><span class="smcap">DE</span></h1>
+
+ <h1>CHATEAUBRIAND</h1>
+
+
+
+ <h2>Annotées par SAINTE-BEUVE<br>
+
+ de l'Académie française</h2>
+
+
+
+
+ <h1>MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE</h1>
+
+ <h2>Introduction, Notes et Appendices de M. Ed. BIRÉ</h2>
+
+
+
+
+ <h1>TOME PREMIER</h1>
+
+
+
+ <h2> PARIS<br>
+
+ GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS<br>
+
+ 6, RUE DES SAINTS-PÈRES, 6<br>
+
+ 1904</h2>
+
+
+
+ <h2>KRAUS REPRINT<br>
+
+ Nendeln/Liechtenstein<br>
+
+ 1975</h2>
+
+
+
+ <h2>Reprinted by permission of the original publishers<br>
+
+ KRAUS REPRINT<br>
+
+ A Division of<br>
+
+ KRAUS-THOMSON ORGANIZATION LIMITED<br>
+
+ Nendeln/Liechtenstein<br>
+
+ 1975<br>
+
+ Printed in Germany<br>
+
+ Lessingdruckerei Wiesbaden</h2>
+
+
+
+<a id="pageV" name="pageV"></a><a href="#pageV"></a>
+<h1>INTRODUCTION <span class="pagenum">(p. V)</span></h1>
+
+
+
+
+<h2>I</h2>
+
+
+<p>En 1834, la rédaction des <i>Mémoires d'Outre-Tombe</i> était fort avancée.
+Toute la partie qui va de la naissance de l'auteur, en 1768, à son
+retour de l'émigration, en 1800, était terminée, ainsi que le récit de
+son ambassade de Rome (1828-1829), de la Révolution de 1830, de son
+voyage à Prague et de ses visites au roi Charles X et à M<sup>me</sup> la
+Dauphine, à Mademoiselle et au duc de Bordeaux. La Conclusion était
+écrite. Tout cet ensemble ne formait pas moins de sept volumes
+complets. Si le champ était loin encore d'être épuisé, la récolte
+était pourtant assez riche pour que le glorieux moissonneur, déposant
+sa faucille, pût songer un instant à s'asseoir sur le sillon, à lier
+sa gerbe et à nouer sa couronne. Avant de se remettre à l'&oelig;uvre,
+de retracer sa vie sous l'Empire et sous la Restauration jusqu'en
+1828, et de réunir ainsi, en remplissant l'intervalle encore vide, les
+deux ailes de son monument, Chateaubriand éprouva le besoin de
+communiquer ses <i>Mémoires</i> à quelques amis, de recueillir leurs
+impressions, de prendre leurs avis; peut-être songeait-il à se donner
+par là un avant-goût du succès réservé, il le croyait du moins, à
+celui de ses livres qu'il avait le plus travaillé et qui <span class="pagenum">(p. VI)</span>
+était, depuis vingt-cinq ans, l'objet de ses prédilections. M<sup>me</sup>
+Récamier eut mission de réunir à l'Abbaye-au-Bois le petit nombre des
+invités jugés dignes d'être admis à ces premières lectures.</p>
+
+<p>Situé au premier étage, le salon où l'on pénétrait, après avoir monté
+le grand escalier et traversé deux petites chambres très sombres,
+était éclairé par deux fenêtres donnant sur le jardin. La lumière,
+ménagée par de doubles rideaux, laissait cette pièce dans une
+demi-obscurité, mystérieuse et douce. La première impression avait
+quelque chose de religieux, en rapport avec le lieu même et avec ses
+hôtes: salon étrange, en effet, entre le monastère et le monde, et qui
+tenait de l'un et de l'autre; d'où l'on ne sortait pas sans avoir
+éprouvé une émotion profonde et sans avoir eu, pendant quelques
+instants, fugitifs et inoubliables, une claire vision de ces deux
+choses idéales: le génie et la beauté.</p>
+
+<p>Le tableau de Gérard, <i>Corinne au cap Misène</i>, occupait toute la paroi
+du fond, et lorsqu'un rayon de soleil, à travers les rideaux bleus,
+éclairait soudain la toile et la faisait vivre, on pouvait croire que
+Corinne, ou M<sup>me</sup> de Staël elle-même, allait ouvrir ses lèvres
+éloquentes et prendre part à la conversation. Que l'admirable
+improvisatrice fût descendue de son cadre, et elle eût retrouvé autour
+d'elle, dans ce salon ami, les meubles familiers: le paravent Louis
+XV, la causeuse de damas bleu ciel à col de cygne doré, les fauteuils
+à tête de sphinx et, sur les consoles, ces bustes du temps de
+l'Empire. A défaut de M<sup>me</sup> de Staël, la causerie ne laissait pas d'être
+animée, grave ou piquante, éloquente parfois. Tandis que le bon
+Ballanche, avec une innocence digne de l'âge d'or, essayait d'aiguiser
+le calembour, Ampère, toujours en verve, prodiguait sans compter les
+aperçus, les saillies, les traits ingénieux et vifs. Les heures
+s'écoulaient rapides, et certes, nul ne se fût avisé de les compter,
+alors même que, sur le marbre de <span class="pagenum">(p. VII)</span> la cheminée, la pendule
+absente n'eût pas été remplacée par un vase de fleurs, par une branche
+toujours verte de fraxinelle ou de chêne.</p>
+
+<p>C'est dans ce salon qu'eut lieu, au mois de février 1834, la lecture
+des <i>Mémoires</i>. L'assemblée, composée d'une douzaine de personnes
+seulement, renfermait des représentants de l'ancienne France et de la
+France nouvelle, des membres de la presse et du clergé, des critiques
+et des poètes, le prince de Montmorency, le duc de la
+Rochefoucauld-Doudeauville, le duc de Noailles, Ballanche,
+Sainte-Beuve, Edgar Quinet, l'abbé Gerbet, M. Dubois, ancien directeur
+du <i>Globe</i>, un journaliste de province, Léonce de Lavergne, J.-J.
+Ampère, Charles Lenormant, M<sup>me</sup> Amable Tastu et M<sup>me</sup> A. Dupin. On
+arrivait à deux heures de l'après-midi, Chateaubriand portant à la
+main un paquet enveloppé dans un mouchoir de soie. Ce paquet, c'était
+le manuscrit des <i>Mémoires</i>. Il le remettait à l'un de ses jeunes
+amis, Ampère ou Lenormant, chargé de lire pour lui, et il s'asseyait à
+sa place accoutumée, au côté gauche de la cheminée, en face de la
+maîtresse de la maison. La lecture se prolongeait bien avant dans la
+soirée. Elle dura plusieurs jours.</p>
+
+<p>On pense bien que les initiés gardèrent assez mal un secret dont ils
+étaient fiers et ne se firent pas faute de répandre la bonne nouvelle.
+Jules Janin, qui n'était point des après-midi de l'Abbaye-au-Bois,
+mais qui possédait des intelligences dans la place, sut faire causer
+deux ou trois des heureux élus; comme il avait une mémoire excellente
+et une facilité de plume merveilleuse, en quelques heures il improvisa
+un long article, qui est un véritable tour de force, et que la <i>Revue
+de Paris</i> s'empressa d'insérer<a id="footnotetag001" name="footnotetag001"></a>
+<a href="#footnote001">[1]</a>.</p>
+
+
+<p>Sainte-Beuve. Edgar Quinet, Léonce de Lavergne, qui avaient assisté
+aux lectures; Désiré Nisard et Alfred Nettement, à qui Chateaubriand
+avait libéralement ouvert ses portefeuilles
+<span class="pagenum">(p. VIII)</span>
+et qui avaient
+pu, dans son petit cabinet de la rue d'Enfer, assis à sa table de
+travail, parcourir tout à leur aise son manuscrit, parlèrent à leur
+tour des <i>Mémoires</i> en pleine connaissance de cause et avec une
+admiration raisonnée<a id="footnotetag002" name="footnotetag002"></a>
+<a href="#footnote002">[2]</a>. Les journaux se mirent de la partie,
+sollicitèrent et reproduisirent des fragments, et tous, sans
+distinction d'opinion, des <i>Débats</i> au <i>National de 1834</i>, de la
+<i>Revue européenne</i> à la <i>Revue des Deux-Mondes</i>, du <i>Courrier
+français</i> à la <i>Gazette de France</i>, de la <i>Tribune</i> à la
+<i>Quotidienne</i>, se réunirent, pour la première fois peut-être, dans le
+sentiment d'une commune admiration. Tel était, à cette date, le
+prestige qui entourait le nom de Chateaubriand, si profond était le
+respect qu'inspirait son génie, sa gloire dominait de si haut toutes
+les renommées de son temps, que la seule annonce d'un livre signé de
+lui, et d'un livre qui ne devait paraître que bien des années plus
+tard, avait pris les proportions d'un événement politique et
+littéraire.</p>
+
+
+<p>J'ai sous les yeux un volume, devenu aujourd'hui très rare, publié par
+l'éditeur Lefèvre, sous ce titre: <i>Lectures des Mémoires de M. de
+Chateaubriand, ou Recueil d'articles publiés sur ces Mémoires, avec
+des fragments originaux</i><a id="footnotetag003" name="footnotetag003"></a>
+<a href="#footnote003">[3]</a>. Il porte, à chaque page, le témoignage
+d'une admiration sans réserve, dont l'unanimité relevait encore
+l'éclat, et dont l'histoire des lettres au <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup>
+siècle ne nous offre pas un autre exemple.</p>
+
+
+
+
+
+<h2>II <span class="pagenum">(p. IX)</span></h2>
+
+
+<p>Les heures pourtant, les années s'écoulaient. Dans son ermitage de la
+rue d'Enfer, à deux pas de l'Infirmerie de Marie-Thérèse, fondée par
+les soins de M<sup>me</sup> de Chateaubriand, et qui donnait asile à de vieux
+prêtres et à de pauvres femmes, l'auteur du <i>Génie du Christianisme</i>
+vieillissait, pauvre et malade, non sans se dire parfois, avec un
+sourire mélancolique, lorsque ses regards parcouraient les gazons et
+les massifs d'arbustes de l'Infirmerie, qu'il était sur le chemin de
+l'hôpital. La devise de son vieil écusson était: <i>Je sème l'or</i>. Pair
+de France, ministre des affaires étrangères, ambassadeur du roi de
+France à Berlin, à Londres et à Rome, il avait <i>semé l'or</i>: il avait
+mangé consciencieusement ce que le roi lui avait donné; il ne lui en
+était pas resté deux sous. Le jour où dans son exil de Prague, au fond
+d'un vieux château emprunté aux souverains de Bohême, Charles X lui
+avait dit: «Vous savez, mon cher Chateaubriand, que je garde toujours
+à votre disposition votre traitement de pair», il s'était incliné et
+avait répondu: «Non, Sire, je ne puis accepter, parce que vous avez
+des serviteurs plus malheureux que moi<a id="footnotetag004" name="footnotetag004"></a>
+<a href="#footnote004">[4]</a>.»</p>
+
+<p>Sa maison de la rue d'Enfer n'était pas payée. Il avait d'autres
+dettes encore, et leur poids, chaque année, devenait plus lourd. Il ne
+dépendait que de lui, cependant, de devenir riche. Qu'il voulut bien
+céder la propriété de ses <i>Mémoires</i>, en autoriser la publication
+immédiate, et il allait pouvoir toucher aussitôt des sommes
+considérables. Pour brillantes qu'elles fussent, les offres qu'il
+reçut des éditeurs de ses &oelig;uvres ne purent fléchir sa résolution: il
+restera pauvre, <span class="pagenum">(p. X)</span>
+mais ses <i>Mémoires</i> ne paraîtront pas dans des
+conditions autres que celles qu'il a rêvées pour eux. Aucune
+considération de fortune ou de succès ne le pourra décider à livrer au
+public, avant l'heure, ces pages testamentaires. On le verra plutôt,
+quand le besoin sera trop pressant, s'atteler à d'ingrates besognes;
+vieux et cassé par l'âge, il traduira pour un libraire le <i>Paradis
+perdu</i>, comme aux jours de sa jeunesse, à Londres, il faisait, pour
+l'imprimeur Baylis, «des traductions du latin et de l'anglais<a id="footnotetag005"
+name="footnotetag005"></a>
+<a href="#footnote005">[5]</a>».</p>
+
+<p>Cependant ses amis personnels et plusieurs de ses amis politiques,
+émus de sa situation, se préoccupaient d'y porter remède. On était en
+1836. C'était le temps où les sociétés par actions commençaient à
+faire parler d'elles, et, avant de prendre leur vol dans toutes les
+directions, essayaient leurs ailes naissantes. A cette époque déjà
+lointaine, et qui fut l'âge d'or, j'allais dire l'âge d'innocence de
+l'industrialisme, il n'était pas rare de voir les capitaux se grouper
+autour d'une idée philanthropique; de même que l'on s'associait pour
+exploiter les mines du Saint-Bérain ou les bitumes du Maroc, on
+s'associait aussi pour élever des orphelins ou pour distribuer des
+soupes économiques. Puisqu'on mettait tout en actions, même la morale,
+pourquoi n'y mettrait-on pas la gloire et le génie? Les amis du grand
+écrivain décidèrent de faire appel à ses admirateurs, et de former une
+société qui, devenant propriétaire de ses <i>Mémoires</i>, assurerait à
+tout le moins le repos de sa vieillesse. Peut-être n'y aurait-il pas
+d'autre dividende que celui-là; mais ils estimaient qu'il se
+trouverait bien quelques actionnaires pour s'en contenter.</p>
+
+<p>Leur espoir ne fut pas déçu. En quelques semaines, le chiffre des
+souscripteurs s'élevait à cent quarante-six, et, au mois de juin 1836,
+la société était définitivement constituée. Sur la liste des membres,
+je relève les noms suivants: <span class="pagenum">(p. XI)</span>
+le duc des Cars, le vicomte de
+Saint-Priest, Amédée Jauge, le baron Hyde de Neuville, M. Bertin, M.
+Mandaroux-Verlamy, le vicomte Beugnot, le duc de Lévis-Ventadour,
+Édouard Mennechet, le marquis de la Rochejaquelein, M. de Caradeuc, le
+vicomte d'Armaillé, H.-L. Delloye. Ce dernier, ancien officier de la
+garde royale, devenu libraire, sut trouver une combinaison
+satisfaisante pour les intérêts de l'illustre écrivain, en même temps
+que respectueuse de ses intentions. La société fournissait à
+Chateaubriand les sommes dont il avait besoin dans le moment, et qui
+s'élevaient à 250,000 francs; elle lui garantissait de plus une rente
+viagère de 12,000 francs, réversible sur la tête de sa femme. De son
+côté, Chateaubriand faisait abandon à la société de la propriété des
+<i>Mémoires d'Outre-tombe</i> et de toutes les &oelig;uvres nouvelles qu'il
+pourrait composer; mais en ce qui concernait les <i>Mémoires</i>, il était
+formellement stipulé que la publication ne pourrait en avoir lieu du
+vivant de l'auteur.</p>
+
+<p>En 1844, quelques-uns des premiers souscripteurs étant morts, un
+certain nombre d'actions ayant changé de mains, la société écouta la
+proposition du directeur de la <i>Presse</i>, M. Émile de Girardin. Il
+offrait de verser immédiatement une somme de 80,000 francs, si on
+voulait lui céder le droit, à la mort de Chateaubriand et avant la
+mise en vente du livre, de faire paraître les <i>Mémoires d'Outre-tombe</i>
+dans le feuilleton de son journal. Le marché fut conclu.
+Chateaubriand, dès qu'il en fut instruit, ne cacha point son
+indignation. «Je suis maître de mes cendres, dit-il, et je ne
+permettrai jamais qu'on les jette au vent<a id="footnotetag006"
+name="footnotetag006"></a>
+<a href="#footnote006">[6]</a>.» Il fit insérer dans les
+journaux la déclaration suivante:</p>
+
+<p class="quotega">
+ Fatigué des bruits qui ne peuvent m'atteindre, mais qui
+ m'importunent, il m'est utile de répéter que je suis resté tel
+ que j'étais lorsque, le 25 mars de l'année 1836, j'ai signé le
+ contrat pour la vente de mes ouvrages avec M. Delloye, officier
+ de l'ancienne garde royale. <span class="pagenum">(p. XII)</span>
+ Rien depuis n'a été changé,
+ ni ne sera changé, avec mon approbation, aux clauses de ce
+ contrat. Si par hasard d'autres arrangements avaient été faits,
+ je l'ignore. Je n'ai jamais eu qu'une idée, c'est que tous mes
+ ouvrages posthumes parussent en entier <i>et non par livraisons
+ détachées</i>, soit dans un journal, soit ailleurs.</p>
+
+ <p class="quotedr2"><span class="smcap">Chateaubriand</span><a id="footnotetag007"
+name="footnotetag007">
+</a><a href="#footnote007">[7]</a>.
+
+<p>Sa répugnance à l'égard d'un pareil mode de publication était si vive,
+que par deux fois, dans deux codicilles, il protesta avec énergie
+contre l'arrangement intervenu entre le directeur de la <i>Presse</i> et la
+société des <i>Mémoires</i><a id="footnotetag008" name="footnotetag008">
+</a><a href="#footnote008">[8]</a>. Il ne s'en tint pas là. Dans la crainte que
+sa signature, donnée au bas du reçu de la rente viagère, ne fut
+considérée comme une approbation, il refusa d'en toucher les
+arrérages. Six mois s'étaient écoulés, et sa résolution paraissait
+inébranlable. Très effrayée d'une résistance qui allait la réduire à
+un complet dénuement, elle, son mari et ses pauvres, M<sup>me</sup> de
+Chateaubriand s'efforça de la vaincre; mais ses instances même
+menaçaient de demeurer sans résultat, lorsque M. Mandaroux-Vertamy,
+depuis longtemps le conseil du grand écrivain, parvint à dénouer la
+situation, en rédigeant pour lui une quittance dont les termes
+réservaient son opposition.</p>
+
+
+
+
+<h2>III</h2>
+
+
+<p>Le 4 juillet 1848, au lendemain des journées de Juin, Chateaubriand
+rendit son âme à Dieu, ayant à son chevet son neveu Louis de
+Chateaubriand, son directeur l'abbé Deguerry, une s&oelig;ur de charité et
+M<sup>me</sup> Récamier<a id="footnotetag009" name="footnotetag009"></a>
+<a href="#footnote009">[9]</a>. Il habitait <span class="pagenum">(p. XIII)</span>
+alors au numéro 112 de la rue
+du Bac. Le cercueil, déposé dans un caveau de l'église des Missions
+étrangères, y reçut les premiers honneurs funèbres, et fut conduit à
+Saint-Malo, où, le 19 juillet, eurent lieu les funérailles. C'est là
+que repose le grand poète, sur le rocher du Grand-Bé, à quelques pas
+de son berceau, dans la tombe depuis longtemps préparée par ses soins,
+sous le ciel, en face de la mer, à l'ombre de la croix.</p>
+
+<p>Si cela n'eût dépendu que de M. Émile de Girardin, la publication des
+<i>Mémoires</i> eût commencé dès le lendemain des obsèques. Malheureusement
+pour le directeur de la <i>Presse</i>, il était obligé de compter avec les
+formalités judiciaires et les délais légaux. Ce fut donc seulement le
+27 septembre 1848 qu'il put faire paraître en tête de son journal les
+alinéas suivants:</p>
+
+<p class="quotega">
+ Le 14 octobre, la <i>Presse</i> commencera la publication des <i>Mémoires
+ d'Outre-tombe</i>; il n'a pas dépendu de la <i>Presse</i> de commencer
+ plus tôt cette publication; il y avait, pour la levée des scellés,
+ des délais et des formalités qu'on n'abrège ni ne lève au gré de
+ son impatience.<br><br>
+
+ Enfin les scellés ont été levés samedi<a id="footnotetag010" name="footnotetag010"></a>
+<a href="#footnote010">[10]</a>.<br><br>
+
+ C'est en publiant ces <i>Mémoires</i>, si impatiemment attendus, que la
+ <i>Presse</i> répondra à tous les journaux qui, dans un intérêt de
+ rivalité, répandent depuis trois mois (disons depuis quatre ans),
+ que les <i>Mémoires d'Outre-tombe</i> ne seront pas publiés dans nos
+ colonnes.<br><br>
+
+ Les <i>Mémoires</i> forment dix volumes.<br><br>
+
+ Le droit de première publication de ces volumes a été acheté et
+ payé par la <i>Presse</i> 96,000 francs<a id="footnotetag011" name="footnotetag011"></a>
+<a href="#footnote011">[11]</a>.</p>
+
+<p>Après la note commerciale, la note lyrique. Il s'agissait de présenter
+aux lecteurs Chateaubriand et son &oelig;uvre. La <i>Presse</i> comptait alors
+parmi ses rédacteurs un écrivain qui se serait acquitté à merveille de
+ce soin, c'était Théophile Gautier.<span class="pagenum">(p.XIV)</span>
+Mais Émile de Girardin
+n'y regardait pas de si près; il choisit, pour servir d'introducteur
+au chantre des <i>Martyrs</i>.... M. Charles Monselet. Monselet, à cette
+date, n'avait guère à son actif que deux joyeuses pochades: <i>Lucrèce
+ou la femme sauvage</i>, parodie de la tragédie de Ponsard, et les <i>Trois
+Gendarmes</i>, parodie des <i>Trois Mousquetaires</i> de Dumas. Ce n'était
+peut-être pas là une préparation suffisante, et Chateaubriand était,
+pour cet homme d'esprit, un bien gros morceau. Il se trouva
+cependant -- Monselet étant de ceux qu'on ne prend pas facilement sans
+vert -- que son dithyrambe était assez galamment tourné. La <i>Presse</i> le
+publia dans ses numéros des 17, 18, 19 et 20 octobre et, le 21,
+paraissait le premier feuilleton des <i>Mémoires</i>. Il était accompagné
+d'un entre-filet d'Émile de Girardin, lequel faisait sonner bien haut,
+une fois de plus, les écus qu'il avait dû verser.</>
+
+<p class="quotega">
+ ... Les <i>Mémoires d'Outre-tombe</i> ont été achetés par la <i>Presse</i>,
+ en 1844, au prix de 96,000 francs, prix qui aurait pu s'élever
+ jusqu'à 120,000 francs. Elle avait pris l'engagement de les
+ publier; cet engagement, elle l'a tenu, sans vouloir accepter les
+ brillantes propositions de rachat qui lui ont été faites...<br><br>
+
+ Cette publication aura lieu sans préjudice de l'accomplissement
+ des traités conclus par la <i>Presse</i> avec M. Alexandre Dumas, pour
+ les <i>Mémoires d'un médecin</i>; avec M. Félicien Mallefille
+ (aujourd'hui ambassadeur à Lisbonne), pour les <i>Mémoires de don
+ Juan</i>; avec MM. Jules Sandeau et Théophile Gautier.</p>
+
+<p>Les choses, en effet, ne se passèrent point autrement. La <i>Presse</i>
+avait intérêt à faire durer le plus longtemps possible la publication
+d'une &oelig;uvre qui lui valait beaucoup d'abonnés nouveaux. Elle la
+suspendait quelquefois durant des mois entiers. Les intervalles
+étaient remplis, tantôt par les <i>Mémoires d'un médecin</i>, tantôt par
+des feuilletons de Théophile Gautier ou d'Eugène Pelletan. D'autres
+fois, c'était simplement l'abondance des matières, la longueur des
+débats législatifs, qui obligeaient le journal à laisser en
+<span class="pagenum">(p. XV)</span>
+souffrance le feuilleton de Chateaubriand. La <i>Presse</i> mit ainsi près
+de deux ans à publier les <i>Mémoires d'Outre-tombe</i>. Il avait fallu
+moins de temps à son directeur pour passer des opinions les plus
+conservatrices et les plus réactionnaires au républicanisme le plus
+ardent, au socialisme le plus effréné.</p>
+
+<p>Paraître ainsi, haché, déchiqueté; être lu sans suite, avec des
+interruptions perpétuelles; servir de lendemain et, en quelque sorte,
+d'intermède aux diverses parties des <i>Mémoires d'un médecin</i>, qui
+étaient, pour les lecteurs ordinaires de la <i>Presse</i>, la pièce
+principale et le morceau de choix, c'étaient là, il faut en convenir,
+des conditions de publicité déplorables pour un livre comme celui de
+Chateaubriand. Et ce n'était pas tout. Pendant les deux années que
+dura la publication des <i>Mémoires d'Outre-tombe</i> -- du 21 octobre 1848
+au 3 juillet 1850 -- ils eurent à soutenir une concurrence bien
+autrement redoutable que celle du roman d'Alexandre Dumas, -- la
+concurrence des événements politiques. Tandis que, au rez-de-chaussée
+de la <i>Presse</i>, se déroulait la vie du grand écrivain, le haut du
+journal retentissait du bruit des émeutes et du fracas des discours.
+En vain tant de belles pages, tant de poétiques et harmonieux récits
+sollicitaient l'attention du lecteur, elle allait avant tout aux
+événements du jour, et quels événements! Des émeutes et des batailles,
+la mêlée furieuse des partis, les luttes ardentes de la tribune,
+l'élection du dix décembre, le procès des accusés du 15 mai, la guerre
+de Hongrie et l'expédition de Rome, la chute de la Constituante, les
+élections de la Législative, l'insurrection du 13 juin 1849, les
+débats de la liberté d'enseignement, la loi du 31 mai 1850.
+Chateaubriand avait écrit, dans l'<i>Avant-Propos</i> de son livre: «On m'a
+pressé de faire paraître de mon vivant quelques morceaux de mes
+<i>Mémoires</i>; je préfère parler du fond de mon cercueil: ma narration
+sera alors accompagnée de ces voix qui ont quelque chose de sacré,
+<span class="pagenum">(p. XVI)</span>
+parce qu'elles sortent du sépulcre.» Hélas! sa narration était
+accompagnée de la voix et du hurlement des factions. Le chant du poète
+se perdit au milieu des rumeurs de la Révolution, comme le cri des
+Alcyons se perd au milieu du tumulte des vagues déchaînées.</p>
+
+
+
+
+<h2>IV</h2>
+
+
+<p>On pouvait espérer, du moins, qu'après cette malencontreuse
+publication dans le feuilleton de la <i>Presse</i>, les <i>Mémoires</i>
+paraissant en volumes, trouveraient meilleure fortune auprès des vrais
+lecteurs, de ceux qui, même en temps de révolution, restent fidèles au
+culte des lettres. Mais, ici encore, le grand poète eut toutes les
+chances contre lui. Son livre fut publié en douze volumes in-8°<a id="footnotetag012"
+name="footnotetag012"></a>
+<a href="#footnote012">[12]</a>, à
+7 fr. 50 le volume, soit, pour l'ouvrage entier, 90 fr. Quelques
+millionnaires et aussi quelques fidèles de Chateaubriand se risquèrent
+pourtant à faire la dépense. Mais les millionnaires trouvèrent qu'il y
+avait trop de pages blanches; quant aux fidèles, ils ne laissèrent pas
+d'éprouver, eux aussi, une vive déception. Divisés, découpés en une
+infinité de petits chapitres, comme si le feuilleton continuait encore
+son &oelig;uvre, les <i>Mémoires</i> n'avaient rien de cette belle ordonnance,
+de cette symétrie savante, qui caractérisent les autres ouvrages de
+Chateaubriand. Le décousu, le défaut de suite, l'absence de plan,
+déconcertaient le lecteur, le disposaient mal à goûter tant de belles
+pages, où se révélait, avec un éclat plus vif que jamais, le génie de
+l'écrivain.</p>
+
+<p>L'édition à 90 francs ne fit donc pas regagner aux <i>Mémoires</i> le
+<span class="pagenum">(p. XVII)</span>
+terrain que leur avait fait perdre tout d'abord la publication en
+feuilletons. Elle eut d'ailleurs contre elle la critique presque tout
+entière. Vivant, Chateaubriand avait pour lui tous les critiques,
+petits et grands. A deux ou trois exceptions près, que j'indiquerai
+tout à l'heure, ils se prononcèrent tous, grands et petits, contre
+<i>l'empereur enterré</i>.</p>
+
+<p>Est-il besoin de dire que la prétendue infériorité des <i>Mémoires
+d'Outre-tombe</i> n'était pour rien, ou pour bien peu de chose, dans
+cette levée générale de boucliers, laquelle tenait à de tout autres
+causes?</p>
+
+<p>En 1850, les fautes de la République, les sottises et les crimes des
+républicains, avaient remis en faveur les hommes de la monarchie de
+Juillet. Nombreux et puissants à l'Assemblée législative, ils
+disposaient de quelques-uns des journaux les plus en crédit. Ils
+usèrent de leurs avantages, ce qui, après tout, était de bonne guerre,
+en faisant expier à Chateaubriand les attaques qu'il ne leur avaient
+pas ménagées dans son livre. Paraissant au lendemain du 24 février, en
+1848, ces attaques revêtaient un caractère fâcheux. Leur auteur
+faisait figure d'un homme sans courage, courant sus à des vaincus,
+poursuivant de ses invectives passionnées des ennemis par terre. M.
+Thiers, surtout, avait été traité par l'illustre écrivain avec une
+justice qui allait jusqu'à l'extrême rigueur; dans ce passage, par
+exemple: «Devenu président du Conseil et ministre des affaires
+étrangères, M. Thiers s'extasie aux finesses diplomatiques de l'école
+Talleyrand; il s'expose à se faire prendre pour un turlupin à la
+suite, faute d'aplomb, de gravité et de silence. On peut faire fi du
+sérieux et des grandeurs de l'âme, mais il ne faut pas le dire avant
+d'avoir amené le monde subjugué à s'asseoir aux orgies de
+Grand-Vaux<a id="footnotetag013" name="footnotetag013"></a>
+<a href="#footnote013">[13]</a>». Un peu plus loin, le ministre du 1<sup>er</sup> mars était
+représenté dans une autre et non moins étrange posture:
+<span class="pagenum">(p. XVIII)</span>
+«perché sur la monarchie contrefaite de juillet comme un singe sur le
+dos d'un chameau<a id="footnotetag014" name="footnotetag014"></a>
+<a href="#footnote014">[14]</a>». Ces choses-là se paient.</p>
+
+<p>Les bonapartistes n'étaient pas non plus pour être satisfaits des
+<i>Mémoires</i>. Si l'auteur avait célébré, en termes magnifiques, le génie
+et la gloire de Napoléon, il n'en était pas moins resté, dans son
+dernier livre, le Chateaubriand de 1804 et de 1814, l'homme qui avait
+jeté sa démission à la face du meurtrier du duc d'Enghien et qui, dix
+ans plus tard, avait, dans un pamphlet immortel et d'une voix bien
+autrement autorisée que celle du Sénat, proclamé la déchéance de
+l'empereur.</p>
+
+<p>Les républicains à leur tour, firent campagne avec les bonapartistes.
+Chateaubriand avait été l'ami d'Armand Carrel; il avait même été seul,
+pendant plusieurs années, à prendre soin de sa sépulture et à
+entretenir des fleurs sur sa tombe. Mais, en 1850, il y avait beau
+temps que Carrel était oublié des gens de son parti! En revanche, ils
+n'étaient pas gens à mettre en oubli tant de pages des <i>Mémoires</i> où
+les <i>géants</i> de 93 étaient ramenés à leurs vraies proportions, où
+leurs noms et leurs crimes étaient marqués d'un stigmate indélébile.</p>
+
+<p>Sainte-Beuve <i>attacha le grelot</i>. Il était de ceux qui flairent le
+vent et qui le suivent. N'avait-il pas, d'ailleurs, à se venger des
+adulations qu'il avait si longtemps prodiguées au grand écrivain? Le
+moment était venu pour lui de brûler ce qu'il avait adoré. Le 18 mai
+1850, alors que les <i>Mémoires</i> n'avaient pas encore fini de paraître,
+il publia dans le <i>Constitutionnel</i> un premier article, suivi, le 27
+mai et le 30 septembre, de deux autres, tout rempli, comme le premier,
+de dextérité, de finesse et, à côté de malices piquantes, de
+sous-entendus perfides<a id="footnotetag015" name="footnotetag015"></a>
+<a href="#footnote015">[15]</a>.</p>
+
+<p>Après le maître, vinrent les critiques à la suite, de toute plume
+<span class="pagenum">(p. XIX)</span>
+et de toute opinion. Ce fut une exécution en règle.</p>
+
+<p>Contre ces attaques venues de tant de côtés différents, les écrivains
+royalistes protesteront-ils? Prendront-ils la défense des <i>Mémoires</i>
+et de leur auteur? Ils le firent, sans doute, mais timidement et à
+contre-c&oelig;ur. Eux-mêmes, disciples de M. de Villèle, avaient peine à
+oublier la part que Chateaubriand avait prise à la chute du grand
+ministre de la Restauration; les autres ne lui pardonnaient pas ses
+sévérités à l'endroit de M. de Blacas et de la petite cour de Prague.
+Vivement attaqués, les <i>Mémoires</i> furent donc mollement défendus.
+Seuls, Charles Lenormant, dans le <i>Correspondant</i><a id="footnotetag016" name="footnotetag016"></a>
+<a href="#footnote016">[16]</a>, et Armand de
+Pontmartin, dans l'<i>Opinion publique</i><a id="footnotetag017" name="footnotetag017"></a>
+<a href="#footnote017">[17]</a>, soutinrent avec vaillance
+l'effort des adversaires. S'il ne leur fut pas donné de vaincre, ils
+sauvèrent du moins l'honneur du drapeau.</p>
+
+<p>Quand un combat s'émeut entre deux essaims d'abeilles, il suffit, pour
+le faire cesser, de leur jeter quelques grains de poussière. Cette
+grande mêlée, provoquée par la publication des <i>Mémoires
+d'Outre-tombe</i>, et à laquelle prirent part les abeilles -- et les
+frelons -- de la critique, a pris fin, elle aussi, il y a longtemps. Il
+a suffi, pour le faire tomber, d'un peu de ce sable que nous jettent
+en passant les années:</p>
+
+<p class="quotega">
+ Hi motus animorum atque h&aelig;c certamina tanta Pulveris exigui<br>
+ jactu compressa quiescunt<a id="footnotetag018" name="footnotetag018"></a>
+<a href="#footnote018">[18]</a>.</p>
+
+<p>Les <i>Mémoires d'Outre-tombe</i> se sont relevés de la condamnation portée
+contre eux. Il n'est pas un véritable ami des lettres qui ne les
+tienne aujourd'hui pour une &oelig;uvre digne de Chateaubriand, pour l'un
+des plus beaux modèles de la prose française.</p>
+
+<p>Beaucoup <span class="pagenum">(p. XX)</span>
+cependant se refusent encore à y voir un des
+chefs-d'&oelig;uvre de notre littérature et ne taisent pas le regret qu'ils
+éprouvent à constater dans un livre où, à chaque page, se rencontrent
+des merveilles de style, l'absence de ces qualités de composition que
+rien ne remplace et que des beautés de détail, si brillantes et si
+nombreuses soient-elles, ne sauraient suppléer. Ce regret, ceux-là ne
+l'éprouveront pas -- je crois pouvoir le dire -- qui liront les <i>Mémoires</i>
+dans la présente édition.</p>
+
+
+
+
+<h2>V</h2>
+
+
+<p>«Les Français seuls savent dîner avec méthode, comme <i>eux seuls savent
+composer un livre</i><a id="footnotetag019" name="footnotetag019"></a>
+<a href="#footnote019">[19]</a>.» Lorsque Chateaubriand disait cela, il est
+permis de penser qu'il songeait à lui et à ses ouvrages, car nul
+n'attacha plus de prix à la composition, à cet art qui établit entre
+les diverses parties d'un livre une distribution savante, une
+harmonieuse symétrie. Du commencement à la fin de sa carrière, il
+resta fidèle à la méthode de nos anciens auteurs, qui adoptaient
+presque toujours dans leurs ouvrages la division en <span class="smcap"><i>LIVRES</i></span>. Ainsi
+fit-il, dès ses débuts, lorsqu'il publia, en 1797, à Londres, chez le
+libraire Deboffe, son <i>Essai sur les Révolutions</i>. «L'ouvrage entier,
+disait-il dans son <i>Introduction</i>, sera composé de <i>six livres</i>, les
+uns de deux, les autres de trois parties, formant, en totalité, quinze
+parties divisées en chapitres.»</p>
+
+<p>Dans <i>Atala</i>, le récit, encadré entre un prologue et un épilogue,
+comprend quatre divisions, qui sont comme les quatre chants d'un
+poème: les <i>Chasseurs</i>, les <i>Laboureurs</i>, le <i>Drame</i>, les
+<i>Funérailles</i>.</p>
+
+<p><i>Le Génie du Christianisme</i> <span class="pagenum">(p. XXI)</span>
+est composé de quatre <i>parties</i> et
+de <i>vingt-deux livres</i>.</p>
+
+<p>Simple journal de voyage, l'<i>Itinéraire de Paris à Jérusalem</i> ne
+comporte pas la division en <i>livres</i>, qui aurait altéré le caractère
+et la physionomie de l'ouvrage. L'auteur, cependant, l'a fait précéder
+d'une <i>Introduction</i> et l'a divisé en sept <i>parties</i>, dont chacune
+forme un tout distinct et comme un voyage séparé.</p>
+
+<p>Pour les <i>Martyrs</i>, au contraire, la division en <i>livres</i> était de
+rigueur, et l'on sait combien est savante et variée l'ordonnance de ce
+poème.</p>
+
+<p>Les <i>Mémoires sur la vie et la mort du duc de Berry</i>, une des &oelig;uvres
+les plus parfaites du grand écrivain, sont formés de deux <i>parties</i>,
+renfermant, la première, trois, et la seconde, deux <i>livres</i>.</p>
+
+<p>En abordant l'histoire, Chateaubriand ne crut pas devoir abandonner
+les règles de composition qu'il avait suivies jusqu'à ce moment. Les
+<i>Études historiques</i> sur la chute de l'empire romain, la naissance et
+les progrès du christianisme et l'invasion des barbares se composent
+de six <i>discours</i>: chacun de ces discours est lui-même divisé en
+plusieurs <i>parties</i>.</p>
+
+<p>En 1814, un demi-siècle après l'<i>Essai sur les Révolutions</i>
+Chateaubriand donnait au public son dernier ouvrage, la <i>Vie de
+Rancé</i>. Là encore, nous le retrouvons fidèle à ses habitudes: la <i>Vie
+de Rancé</i> est divisée en quatre <i>livres</i>.</p>
+
+<p>Des détails qui précèdent ressort déjà, si je ne me trompe, un préjugé
+puissant entre l'absence, dans les <i>Mémoires d'Outre-tombe</i>, de ces
+divisions que l'auteur avait jusque-là, dans tous ses autres ouvrages,
+tenues pour nécessaires. Dans la <i>Vie du duc de Berry</i>, dans la <i>Vie
+de Rancé</i>, qui n'ont chacune qu'un volume, il n'a pas cru devoir s'en
+passer; et dans ses <i>Mémoires</i>, qui ne forment pas moins de onze
+volumes, il les aurait jugées inutiles! Dans la moindre des &oelig;uvres
+sorties de sa plume, il se préoccupait de
+<span class="pagenum">(p. XXII)</span>
+la forme non moins
+que du fond; mieux que personne, il savait que le décousu, le défaut
+de plan et de coordination, sont des vices qui ne peuvent couvrir les
+plus éminentes et les plus rares qualités de style; il professait que
+l'écrivain, l'artiste digne de ce nom doit soigner, plus encore que
+les détails, les grandes lignes de son monument. Et ces vérités, dont
+nul n'était plus pénétré que lui, il les aurait mises en oubli
+précisément dans celui de ses ouvrages où il était le plus
+indispensable de s'en souvenir; dans celui de ses livres qui, par sa
+nature comme par son étendue, en réclamait le plus impérieusement
+l'application! Ses Mémoires, en effet, ne sont pas, comme tant
+d'autres, un simple recueil de faits, de renseignements et
+d'anecdotes, un supplément à l'histoire générale de son temps et à la
+biographie de ces contemporains; c'est, en réalité, un poème, une
+<i>épopée</i> dont il est le héros. Sainte-Beuve ne s'y était pas trompé;
+il écrivait, en 1834, après les lectures de l'Abbaye-aux-Bois: «De ses
+<i>Mémoires</i>, M. de Chateaubriand a fait et a dû faire un poème.
+Quiconque est poète à ce degré, reste poète jusqu'à la fin<a id="footnotetag020"
+name="footnotetag020"></a>
+<a href="#footnote020">[20]</a>.» Un
+autre critique, d'une pénétration singulière et qui, moins artiste que
+Sainte-Beuve, lui est, à d'autres égards, supérieur, Alexandre Vinet,
+dans ses belles <i>Études sur la littérature française au dix-neuvième
+siècle</i>, a dit de son côté: «Ce qui a persisté à travers ces
+vicissitudes de la pensée et de la forme, ce qui ne vieillit pas chez
+M. de Chateaubriand, c'est le poète..... En d'autres grands écrivains
+on peut discerner l'homme et le poète comme deux êtres indépendants;
+ailleurs, ils font ensemble un tout indivisible; chez M. de
+Chateaubriand, on dirait que le poète a dérobé tout l'homme, que la
+vie, même intérieure, est <i>un pur poème</i>; que cette existence entière
+est un chant, et chacun de ces moments, chacune de ses manifestations,
+une note dans ce chant merveilleux. Tout ce que M. de Chateaubriand a
+été <span class="pagenum">(p. XXIII)</span>
+dans sa carrière, il l'a été en poète... La plus parfaite
+de ses compositions, c'est sa vie; il n'est pas poète seulement, il
+est <i>un poème entier; la biographie de son âme formerait une
+épopée</i><a id="footnotetag021" name="footnotetag021"></a>
+<a href="#footnote021">[21]</a>.»</p>
+
+<p>Chateaubriand pensait sans doute sur ce point comme son critique,
+puisque aussi bien il ne pêchait point par excès de modestie, ainsi
+qu'on le lui a si souvent et si durement reproché. Du moment qu'à ses
+yeux sa <i>Biographie</i>, ses <i>Mémoires</i>, devaient <i>former une épopée</i>, un
+<i>poème entier</i>, il a dû d'abord, en raison de leur étendue, les
+diviser en plusieurs <i>parties</i> et diviser ensuite chacune de ces
+<i>parties</i> elles-mêmes en plusieurs <i>livres</i>. Il a dû le faire et il
+l'a fait. Nul doute possible à cet égard.</p>
+
+<p>Dans la Préface testamentaire, écrite le 1<sup>er</sup> décembre 1833 et publiée
+en 1834<a id="footnotetag022" name="footnotetag022"></a>
+<a href="#footnote022">[22]</a>, il dit expressément: «Les <i>Mémoires</i> sont divisés en
+<i>parties</i> et en <i>livres</i>.»</p>
+
+<p>L'ouvrage comprenait alors trois parties. C'est encore ce que constate
+la <i>Préface</i> de 1833: «Quand la mort baissera la toile entre moi et le
+monde, on trouvera que mon drame <i>se divise en trois actes</i>. Depuis ma
+première jeunesse jusqu'en 1800, j'ai été soldat et voyageur; depuis
+1800 jusqu'en 1814, sous le Consulat de l'Empire, ma vie a été
+littéraire; depuis la Restauration jusqu'aujourd'hui, ma vie a été
+politique.»</p>
+
+<p>La Révolution de Juillet inaugurait une nouvelle phase dans la vie de
+Chateaubriand. Elle donnait forcément ouverture, dans ses <i>Mémoires</i>,
+à une nouvelle partie qui serait la <i>quatrième</i>. Ici encore son
+témoignage ne nous fait pas défaut. Au mois d'août 1830, sous la
+dictée même des événements, il a retracé la chute de la vieille
+monarchie, l'avènement de la royauté nouvelle. Lorsqu'il reprend la
+plume, <span class="pagenum">(p.XXIV)</span>
+au mois d'octobre, il écrivit: «Au sortir du fracas
+des trois journées, je suis étonné d'ouvrir, dans un calme profond, la
+<i>quatrième partie</i> de cet ouvrage<a id="footnotetag023" name="footnotetag023"></a>
+<a href="#footnote023">[23]</a>.»</p>
+
+<p>La division des <i>Mémoires</i> en <i>livres</i> n'est pas moins certaine que
+leur division en quatre parties.</p>
+
+<p>En 1826, Chateaubriand avait autorisé M<sup>me</sup> Récamier à prendre copie du
+début de ses <i>Mémoires</i>. Cette copie, à peu près tout entière de la
+main de M<sup>me</sup> Récamier, qui se fit seulement aider (pour un quart
+environ) par Charles Lenormant, va de la naissance du poète jusqu'à sa
+dix-huitième année, lorsqu'il se rend à Cambrai pour y rejoindre le
+régiment de Navarre-infanterie, avec un brevet de sous-lieutenant et
+100 louis dans sa poche. Le texte de 1826 est divisé non en chapitres,
+mais en livres; il en comprend trois, les trois premiers de
+l'ouvrage<a id="footnotetag024" name="footnotetag024"></a>
+<a href="#footnote024">[24]</a>.</p>
+
+<p>Veut-on que Chateaubriand, après avoir commencé ses <i>Mémoires</i> sous
+cette forme et l'avoir maintenue jusqu'en 1826, l'ait abandonnée dans
+les années qui suivirent? Cela ne se pourrait soutenir. En 1834, lors
+des <i>lectures</i> de l'Abbaye-au-Bois, la division en <i>livres</i> subsistait
+toujours, ainsi que le constatent non seulement tout ceux qui
+assistèrent aux lectures et en rendirent compte, mais encore
+Chateaubriand lui-même, dans le passage déjà cité de sa préface
+testamentaire du 1<sup>er</sup> décembre 1833: «Les <i>Mémoires</i> sont divisés en
+parties et en <i>livres</i>.» J'en trouverais une autre preuve, si besoin
+était, dans une lettre écrite par l'auteur, le 24 avril 1834, à
+Édouard Mennechet, qui lui avait demandé un fragment de l'ouvrage pour
+le <i>Panorama littéraire de l'Europe</i>. «Tel <i>livre</i> de mes <i>Mémoires</i>,
+lui écrivait Chateaubriand, est un voyage; <i>tel autre</i> s'élève à la
+poésie; <i>tel autre</i> est une aventure privée; <i>tel autre</i>, un
+récit <span class="pagenum">(p. XXV)</span>
+général, une correspondance intime, le détail d'un congrès, le
+compte rendu d'une affaire d'État, une peinture de m&oelig;urs, une
+esquisse de salon, de club, de cour, etc. Tout n'est donc pas adressé
+aux mêmes lecteurs, et, dans cette variété, un sujet fait passer
+l'autre<a id="footnotetag025" name="footnotetag025"></a>
+<a href="#footnote025">[25]</a>.»</p>
+
+<p>Donc, en 1834, toute la partie des <i>Mémoires</i> alors rédigée,
+c'est-à-dire sept volumes sur onze, était divisée en livres. L'auteur
+avait encore à écrire le récit de sa carrière littéraire, de 1800 à
+1814, et d'une partie de sa carrière politique, de 1814 à 1828. Ce fut
+l'objet des quatre volumes complémentaires, composés de 1836 à 1839.
+En cette nouvelle et dernière partie de sa rédaction, Chateaubriand
+a-t-il brisé le moule dans lequel il avait jeté ses précédents
+volumes? A-t-il rompu tout à coup avec ses procédés habituels de
+composition? Il n'en est rien, ainsi que le montrent les textes
+ci-après, empruntés à la rédaction de 1836-1839.</p>
+
+<p>Tome <span class="smcap">V</span>, p. 97. -- <i>Paris, 1839. -- Revu en juin 1847.</i> -- «Le premier
+<i>livre</i> de ces <i>Mémoires</i> est daté de la Vallée-aux-Loups, le 4
+octobre 1811: là se trouve la description de la petite retraite que
+j'achetai pour me cacher à cette époque.»</p>
+
+<p>Tome <span class="smcap">V</span>, p. 178. -- <i>Paris, 1839.</i> -- «Ces deux
+années (de 1812 à 1814), je
+les employai à des recherches sur la France et à la rédaction de
+quelques <i>livres</i> de ces <i>Mémoires</i>.»</p>
+
+<p>Tome <span class="smcap">V</span>, p. 189. -- <i>Paris, 1839.</i> -- «Maintenant,
+le récit que j'achève
+rejoint les <i>premiers livres</i> de ma vie publique, précédemment écrits
+à des dates diverses.»</p>
+
+<p>Tome <span class="smcap">VI</span>, p. 195. -- «Au <i>livre second</i> de ces
+<i>Mémoires</i>, on lit (je
+revenais alors de mon premier exil de Dieppe): «On m'a permis de
+revenir à ma vallée. La terre tremble sous les pas du soldat étranger;
+j'écris, comme les derniers Romains, au bruit de l'invasion des
+barbares. Le jour, <span class="pagenum">(p. XXVI)</span>
+je trace des pages aussi agitées que les
+événements de ce jour<a id="footnotetag026" name="footnotetag026"></a>
+<a href="#footnote026">[26]</a>; la nuit, tandis que le roulement du canon
+lointain expire dans mes bois solitaires, je retourne au silence des
+années qui dorment dans la tombe et à la paix de mes plus jeunes
+souvenirs.»</p>
+
+<p>Tome <span class="smcap">VI</span>, p. 336. -- «Dans le <i>livre
+<span class="smcap">IV</span></i> de ces <i>Mémoires</i>, j'ai parlé
+des exhumations de 1815.»</p>
+
+<p>Tome <span class="smcap">VI</span>, p. 380. -- 1838. -- «Benjamin Constant
+imprime son énergique
+protestation contre le tyran, et il change en vingt-quatre heures. On
+verra plus tard, dans <i>un autre livre</i> de ces <i>Mémoires</i>, qui lui
+inspira ce noble mouvement auquel la mobilité de sa nature ne lui
+permit pas de rester fidèle.»</p>
+
+<p>Tome <span class="smcap">VIII</span>, p. 283. -- 1839. -- <i>Revu le 22
+février 1845.</i> -- «Le <i>livre
+précédent</i> que je viens d'écrire en 1839 rejoint ce <i>livre</i> de mon
+ambassade de Rome, écrit en 1828 et 1829, il y a dix ans... Pour ce
+<i>livre</i> de mon ambassade de Rome, les matériaux ont abondé...<a id="footnotetag027"
+name="footnotetag027"></a><a href="#footnote027">[27]</a>»</p>
+
+<p>Ainsi, en 1839, dernière date de la rédaction de ses <i>Mémoires</i>
+(quelques pages seulement y furent ajoutées plus tard), Chateaubriand
+continue d'être fidèle aux principes de composition qui avaient
+présidé au commencement de son travail. Si nous poussons plus avant,
+si nous descendons jusqu'à l'année 1846, époque à laquelle l'ouvrage
+était depuis longtemps terminé, nous trouvons ce curieux et très
+significatif billet de M<sup>me</sup> de Chateaubriand. Il est adressé à M.
+Mandaroux-Vertamy:</p>
+
+<p class="quotedr2">
+ 2 février 46. <span class="pagenum">(p. XXVII)</span></p>
+
+<p class="quotega">
+ En priant M. Vertamy d'agréer tous mes remerciements empressés,
+ j'ai l'honneur de lui envoyer les 1<sup>er</sup>, 2<sup>e</sup> et 3<sup>e</sup>
+<i>livres</i> de la
+ première partie des <i>Mémoires</i> que je sais qu'il lira avec toute
+ l'attention de l'amitié.</p>
+
+<p class="quotedr2">
+ La vicomtesse de <span class="smcap">Chateaubriand</span>
+<a id="footnotetag028"
+name="footnotetag028"></a><a href="#footnote028">[28]</a>.</p>
+
+
+
+
+
+<h2>VI</h2>
+
+
+<p>Il faut bien croire, en présence de l'édition de 1849-1850, et des
+éditions suivantes, qui en sont la reproduction pure et simple, que le
+manuscrit de Chateaubriand, dans son dernier état, ne renfermait plus
+«cette division en livres et en parties», dont l'auteur lui-même parle
+en tant d'endroits. Les premiers éditeurs se sont certainement
+appliqués à donner fidèlement et sans y rien changer le texte et la
+suite du manuscrit qu'ils avaient entre les mains. Faire autrement,
+faire plus, même pour faire mieux, c'eût été sortir de leur rôle, et
+ils ont eu raison de s'y tenir. Mais aujourd'hui, après bientôt un
+demi-siècle, la situation n'est plus la même. Chateaubriand est pour
+nous un ancien, c'est un des classiques de notre littérature, et le
+moment est venu de donner une édition des <i>Mémoires d'Outre-tombe</i> qui
+replace le chef-d'&oelig;uvre du grand écrivain dans les conditions même où
+il fut composé, qui nous le restitue dans son intégrité première.</p>
+
+<p>Nous avons donc, contrairement à ce qui avait été fait dans les
+éditions précédentes, rétabli dans la nôtre cette division en parties
+et en livres dont il est parlé dans la Préface testamentaire. Cette
+distribution nouvelle de l'ouvrage -- nullement arbitraire, cela va sans
+dire, mais, au contraire, exactement et scrupuleusement conforme aux
+divisions <span class="pagenum">(p. XXVIII)</span>
+établies par l'auteur -- n'a pas seulement pour
+effet, comme on serait peut-être tenté de le croire, de ménager de
+distance en distance des suspensions, des repos pour le lecteur. Elle
+donne au livre une physionomie toute nouvelle.</p>
+
+<p>Les <i>Mémoires</i>, ainsi rendus à leur premier et véritable état, se
+divisent en quatre parties.</p>
+
+<p>La première (1768-1800) va de la naissance de Chateaubriand à son
+retour de l'émigration et à sa rentrée en France. Elle renferme neuf
+livres.</p>
+
+<p>La seconde partie, qui forme cinq livres, et va de 1800 à 1814, est
+consacrée à sa carrière littéraire.</p>
+
+<p>A sa carrière politique (1814-1830) est réservé la troisième partie.
+Elle ne comprend pas moins de quinze livres.</p>
+
+<p>Les années qui suivent la Révolution de 1830 et la conclusion des
+<i>Mémoires</i> occupent neuf livres: c'est la quatrième partie.</p>
+
+<p>Et déjà, par ce seul énoncé, ne voit-on pas combien est peu justifiée
+la principale critique mise en avant par les adversaires des
+<i>Mémoires</i>, et à laquelle les amis mêmes de Chateaubriand se croyaient
+obligés de souscrire, M. de Marcellus, par exemple, son ancien
+secrétaire à l'ambassade de Londres, qui, dans la préface de son
+intéressant volume sur <i>Chateaubriand et son temps</i>, signale le
+«décousu» du livre de son maître, et ajoute, non sans tristesse: «Ce
+dernier de ces ouvrages n'a point subi les combinaisons d'une
+composition uniforme. Revu sans cesse, il n'a jamais été pour ainsi
+dire coordonné. C'est une série de fragments sans plan, presque sans
+symétrie, tracés de verve, suivant le caprice du jour<a id="footnotetag029"
+name="footnotetag029"></a>
+<a href="#footnote029">[29]</a>.» C'est
+justement le contraire qui est vrai.</p>
+
+<p>Ce n'est pas tout. Lors des <i>lectures</i> de l'Abbaye-au-Bois, en
+<span class="pagenum">(p. XXIX)</span>
+1834, les auditeurs avaient été frappés, tout particulièrement, de la
+beauté des <i>Prologues</i> qui ouvraient la plupart des livres des
+mémoires. Voici, par exemple, ce qu'en disait Edgar Quinet:</p>
+
+<p class="quotega">
+ Ces <i>Mémoires</i> sont fréquemment interrompus par des espèces de
+ prologues <i>mis en tête de chaque livre</i>... Le poète se réserve là
+ tous ses droits, et il se donne pleine carrière; le trop plein de
+ son imagination, que la réalité ne peut pas garder, déborde en
+ nappes enchantées dans des bassins de vermeil. Il y a de ces
+ <i>commencements</i> pleins de larmes qui mènent à une histoire
+ burlesque, et de comiques <i>débuts</i> qui conduisent à une fin
+ tragique; ils représentent véritablement la fantaisie qui va et
+ vient dans l'infini, les yeux fermés, et qui se réveille en
+ sursaut là où la vie la blesse. Par là, vous sentez, à chaque
+ point de cet ouvrage, la jeunesse et la vieillesse, la tristesse
+ et la joie, la vie et la mort, la réalité et l'idéal, le présent
+ et le passé, réunis et confondus dans l'<i>harmonie</i> et l'éternité
+ d'<i>une &oelig;uvre d'art</i><a id="footnotetag030" name="footnotetag030"></a>
+<a href="#footnote030">[30]</a>.</p>
+
+<p>L'enthousiasme de Jules Janin à l'endroit de ces <i>Prologues</i> n'était
+pas moins vif:</p>
+
+<p class="quotega">
+ Il faut vous dire que <i>chaque livre</i> nouveau de ces <i>Mémoires</i>
+ commence par un magnifique exorde... Ces <i>introductions</i> dont je
+ vous parle sont de superbes morceaux oratoires qui ne sont pas
+ des hors-d'&oelig;uvre, qui entrent, au contraire, profondément dans
+ le récit principal, tant ils servent admirablement à désigner
+ l'heure, le lieu, l'instant, la disposition d'âme et d'esprit
+ dans lesquels l'auteur pense, écrit et raconte... Dans ces
+ merveilleux <i>préliminaires</i>, la perfection de la langue française
+ a été poussée à un degré inouï, même pour la langue de M. de
+ Chateaubriand<a id="footnotetag031" name="footnotetag031"></a>
+<a href="#footnote031">[31]</a>.</p>
+
+<p>Jules Janin avait raison. Ces <i>Prologues</i> n'étaient pas des
+hors-d'&oelig;uvre à la place que Chateaubriand leur avait assignée. Dans
+les éditions actuelles, survenant au cours même du récit qu'ils
+interrompent sans que l'on sache pourquoi,
+<span class="pagenum">(p. XXX)</span>
+ils déroutent et
+déconcertent le lecteur: ce qui était une beauté est devenu un défaut.</p>
+
+<p>De même qu'il avait mis le meilleur de son art dans ces <i>Prologues</i>,
+dans ces <i>commencements</i>, de même aussi Chateaubriand s'applique à
+bien finir ses <i>livres</i>. Chacun d'eux se termine d'ordinaire par des
+réflexions générales, par des vues d'ensemble, par des traits d'un
+effet grandiose et poétique. Ce sont de beaux finales, à la condition
+de venir à la fin du morceau. S'ils viennent au milieu, comme
+aujourd'hui, ils font l'effet d'une dissonance. Un exemple, entre
+vingt autres, va permettre d'en juger.</p>
+
+<p>Le livre I<sup>er</sup> de la seconde partie des <i>Mémoires</i> est consacré au
+<i>Génie du Christianisme</i>. L'auteur, après avoir parlé des
+circonstances dans lesquelles parut son ouvrage, finit par cette belle
+page:</p>
+
+<p class="quotega">
+ Si l'influence de mon travail ne se bornait pas au changement
+ que, depuis quarante années, il a produit parmi les générations
+ vivantes; s'il servait encore à ranimer chez les tard-venus une
+ étincelle des vérités civilisatrices de la terre; si ce léger
+ symptôme de vie que l'on croit apercevoir s'y soutenait dans les
+ générations à venir, je m'en irais plein d'espérance dans la
+ miséricorde divine. Chrétien réconcilié, ne m'oublie pas dans tes
+ prières, quand je serai parti; mes fautes m'arrêteront peut-être
+ à ces portes où ma charité avait crié pour toi: «Ouvrez-vous,
+ portes éternelles! <i>Elevamini, portæ æternales</i><a id="footnotetag032"
+name="footnotetag032"></a>
+<a href="#footnote032">[32]</a>!»</p>
+
+<p>Dans la pensée de Chateaubriand, le lecteur devait rester sur ces
+paroles, s'y arrêter au moins le temps nécessaire pour lui donner
+cette prière, si chrétiennement demandée. Les éditeurs de 1849 ne
+l'ont pas voulu; car aussitôt après, et sans que rien l'avertisse
+qu'ici prend fin un des <i>livres des Mémoires</i>, le lecteur tombe
+brusquement sur les lignes suivantes:</p>
+
+<p class="quotega">
+ Ma vie se trouva toute dérangée aussitôt qu'elle cessa d'être à
+ moi. J'avais une foule de connaissances en dehors de ma société
+ <span class="pagenum">(p. XXXI)</span>
+ habituelle. J'étais appelé dans les châteaux que l'on
+ rétablissait. On se rendait comme on pouvait dans ces manoirs
+ demi-démeublés, demi-meublés, où un vieux fauteuil succédait à un
+ fauteuil neuf. Cependant quelques-uns de ces manoirs étaient
+ restés intacts, tels que le Marais, échu à M<sup>me</sup> de la Briche,
+ excellente femme dont le bonheur n'a jamais pu se débarrasser. Je
+ me souviens que mon immortalité allait rue
+ Saint-Dominique-d'Enfer prendre une place dans une méchante
+ voiture de louage où je rencontrais M<sup>me</sup> de Vintimille et M<sup>me</sup> de
+ Fezensac. A Champlâtreux, M. Molé faisait refaire de petites
+ chambres au second étage<a id="footnotetag033" name="footnotetag033"></a>
+<a href="#footnote033">[33]</a>.</p>
+
+<p>Quelle impression voulez-vous qu'éprouve le lecteur lorsqu'il passe,
+sans transition, des <i>portes éternelles</i> à ces <i>petites chambres au
+second étage</i>? Il n'est pas jusqu'à ce mot charmant sur M<sup>me</sup> de la
+Briche, <i>dont le bonheur n'a jamais pu se débarrasser</i>, qui ne vienne
+ici à contre-temps, puisqu'il me fait sourire, au moment où je devrais
+être tout entier à l'émotion que la page citée tout à l'heure était si
+bien faite pour produire.</p>
+
+<p>Voici ce qui est plus grave encore.</p>
+
+<p>Le lecteur que Chateaubriand vient de conduire jusqu'à l'année 1812,
+et qui s'est amusé avec lui de la petite guerre que lui faisait, à
+cette époque, la police impériale, laquelle avait déterré un
+exemplaire de l'<i>Essai sur les Révolutions</i> et triomphait de pouvoir
+l'opposer au <i>Génie du Christianisme</i>, le lecteur se trouve à ce
+moment en présence de la <i>vie</i> de Napoléon Bonaparte. Il se demande
+pourquoi la vie de Chateaubriand se trouve ainsi tout à coup
+suspendue. Il a peine à s'expliquer cette soudaine et longue
+interruption, et si éloquentes que soient les pages consacrées à
+l'empereur, il lui est bien difficile de n'y pas voir une digression
+fâcheuse, un injustifiable hors-d'&oelig;uvre.</p>
+
+<p>Rétablissons les divisions créées par Chateaubriand, et tout
+s'éclaire, tout s'explique.</p>
+
+<p>Il <span class="pagenum">(p. XXXII)</span>
+a terminé le récit des deux premières parties de sa vie,
+de sa <i>carrière de voyageur et de soldat</i> et de sa <i>carrière
+littéraire</i>; il lui reste à raconter sa carrière politique. En
+réalité, c'est un ouvrage nouveau qu'il va écrire; et par où le
+pourrait-il mieux commencer que par un portrait de Bonaparte, une
+vue -- à vol d'aigle -- du Consulat et de l'Empire, préface naturelle de
+ces prodigieux événements de 1814 qui, en changeant la face de
+l'Europe, donneront du même coup à la vie de Chateaubriand une
+orientation nouvelle? Seulement, il lui arrive avec Napoléon ce qui
+était arrivé à Montesquieu avec Alexandre. Il en parle, lui aussi,
+<i>tout à son aise</i><a id="footnotetag034" name="footnotetag034"></a>
+<a href="#footnote034">[34]</a>. Il lui consacre les deux premiers livres de sa
+troisième partie. Déjà, dans sa première partie, il avait esquissé à
+grands traits le tableau de la Révolution, de 1789 à 1792. Voici
+maintenant une vivante peinture de Napoléon et du régime impérial.
+Nous aurons plus tard un éloquent récit de la Révolution de 1830:
+trois admirables décors pour les trois actes de ce drame, qui fut la
+vie de Chateaubriand et qu'il a lui-même encadré, suivant la mode
+romantique du temps, entre un prologue et un épilogue, entre la
+description du château de Combourg, qui ouvre les <i>Mémoires</i>, et les
+considérations sur l'<i>avenir du monde</i>, qui les terminent. Pour ma
+part, je ne sais pas d'ouvrage, dans la littérature contemporaine,
+dont le plan soit plus parfait, dont l'ordonnance soit plus savante et
+plus belle.</p>
+
+<p>En tout cas, il me semble bien que je ne me suis pas trop avancé en
+disant que les <i>Mémoires d'Outre-tombe</i>, ainsi divisés en parties et
+en livres, prennent une physionomie nouvelle. Par suite de cette
+division en livres, plus de ces subdivisions incessantes, de ces
+chapitres, de deux à trois pages chacun, qui venaient à tout instant
+interrompre et couper le récit. Les sommaires qui, intercalés dans le
+texte, en détruisaient la continuité et la suite,
+<span class="pagenum">(p. XXXIII)</span>
+ont été
+reportés à leur vraie place, en tête de chaque livre. Nous nous sommes
+attaché, en dernier lieu, à restituer la véritable orthographe des
+noms cités dans les <i>Mémoires</i> et dont un trop grand nombre, dans les
+éditions actuelles, sont imprimés d'une manière fautive. Il est tel de
+ces noms, celui de Peltier, par exemple, le célèbre rédacteur des
+<i>Actes des Apôtres</i> et de l'<i>Ambigu</i>, qui revient presque à chaque
+page, sous la plume de Chateaubriand, dans le récit de ses années
+d'exil et de misère à Londres, et qui n'est pas donné une seule fois
+d'une façon exacte.</p>
+
+
+
+
+<h2>VII</h2>
+
+
+<p>En présentant au public, pour la première fois, une édition des
+<i>Mémoires d'Outre-tombe</i> conforme au plan et aux divisions de
+l'auteur, nous avons la confiance que les lecteurs, ayant enfin sous
+les yeux son livre, tel qu'il l'a conçu et exécuté, partageront
+l'enthousiasme qu'il excita, il y a un demi-siècle, chez tous ceux qui
+furent admis aux lectures de l'Abbaye-au-Bois.</p>
+
+<p>Il réunit, en effet, à un degré rare, ces qualités maîtresses: d'une
+part, l'unité, la proportion, la beauté de l'ordonnance; -- d'autre
+part, la souplesse, la vigueur, la grâce et l'éclat du style.</p>
+
+<p>Quelques mots sur ce dernier point.</p>
+
+<p>Parce que Chateaubriand a revu son ouvrage jusqu'à ses dernières
+années, et que sa main, affaiblie par l'âge, y a fait en quelques
+endroits des retouches malheureuses, on s'est plu à y voir une &oelig;uvre
+de vieillesse et de déclin, comparable à la dernière toile du Titien,
+à ce <i>Christ au Tombeau</i> que l'on montre à Venise, à l'Académie des
+beaux-arts, et que le peintre, âgé de quatre-vingt-dix-neuf ans, a
+signé d'une main tremblante, <i>senescente manu</i>. Rien de
+<span class="pagenum">(p. XXXIV)</span>
+moins exact. Chateaubriand a commencé ses <i>Mémoires</i> au mois d'octobre
+1811, au lendemain de la publication de l'<i>Itinéraire</i>, c'est-à-dire à
+l'heure où son talent, en pleine vigueur, conservait encore la
+fraîcheur et la grâce de la jeunesse. De 1811 à 1814, il écrit les
+premiers livres, l'histoire de son enfance, sa vie sur les landes et
+les grèves bretonnes, au fond du vieux manoir de Combourg, auprès de
+sa s&oelig;ur Lucile, sous l'&oelig;il sévère de son père, ce grand vieillard
+dont il a tracé un portrait inoubliable. La Restauration, en le jetant
+dans la vie politique, en l'obligeant à se mesurer avec les faits et à
+en tenir compte, à prouver et à convaincre, au lieu de peindre
+seulement et de charmer, révèle chez lui des dons nouveaux et de
+nouvelles qualités de style. Il se trouve que ce poète est un
+historien et un polémiste; il écrit les <i>Réflexions politiques</i>, la
+<i>Monarchie selon la Charte</i>, les articles du <i>Conservateur</i>, les
+<i>Mémoires sur la vie et la mort du duc de Berry</i>. Certes, ce n'est pas
+à ce moment que son talent baisse et que son génie décline. C'est à ce
+moment pourtant que prend place la rédaction d'une partie considérable
+des <i>Mémoires</i>. Le tableau des premiers mouvements de la Révolution,
+le voyage en Amérique, l'émigration, les combats à l'armée des princes
+et, jusqu'à la rentrée en France en 1800, la vie de l'exilé à Londres,
+les années de misère et d'étude, de deuil et d'espérance, qui
+préparaient et annonçaient déjà l'avenir du poète, pareilles à cette
+aube obscure, et pourtant pleine de promesses, qui précède l'éclat du
+jour naissant et de la gloire prochaine: ces belles pages ont été
+écrites en 1821 et 1822, à Berlin et à Londres, dans les moments de
+loisir que laissaient à l'auteur les travaux et les fêtes de ses deux
+ambassades. Le récit de l'ambassade de Rome a été composé à Rome même,
+en 1828 et 1829; il est contemporain par conséquent de ces admirables
+dépêches diplomatiques qui sont restées des modèles du genre. Donc,
+ici encore, <span class="pagenum">(p.XXXV)</span>
+il ne saurait être question de déclin et
+d'affaiblissement littéraire. Ce qui vient ensuite, -- la révolution de
+Juillet, le voyage à Prague et le voyage à Venise, les rêveries au
+Lido et sur les grands chemins de Bohême, les considérations sur
+l'<i>Avenir du monde</i>, -- tout cela est de la même date que les <i>Études
+historiques</i> et les célèbres brochures sur <i>La Restauration et la
+monarchie élective</i>, sur le <i>Bannissement de Charles X et de sa
+famille</i>, et sur la <i>Captivité de M<sup>me</sup> la duchesse de Berry</i>. Le génie
+de l'écrivain avait encore toute sa coloration et toute sa trempe:
+l'éclair jaillissait encore de l'épée de Roland.</p>
+
+<p>Reste, il est vrai, la partie des <i>Mémoires</i> qui va de 1800 à 1828, et
+qui a été écrite de 1836 à 1839. Cette partie est-elle inférieure aux
+autres? En 1836, Chateaubriand avait soixante-huit ans, l'âge
+précisément auquel M. Guizot commença d'écrire ses <i>Mémoires</i>, le plus
+parfait de ses ouvrages. En 1839, l'auteur du <i>Génie du Christianisme</i>
+avait soixante et onze ans, l'âge auquel Malherbe, dans l'une de ses
+plus belles odes, s'écriait avec une confiance que justifiait sa pièce
+même:</p>
+
+<p class="quotega">
+ Je suis vaincu du temps, je cède à ses outrages;<br>
+ Mon esprit seulement, exempt de sa rigueur,<br>
+ A de quoi témoigner en ses derniers ouvrages<br>
+ Sa première vigueur<a id="footnotetag035" name="footnotetag035"></a>
+<a href="#footnote035">[35]</a>.</p>
+
+<p>Chateaubriand se pouvait rendre le même témoignage. Il écrivait alors
+et faisait paraître le <i>Congrès de Vérone</i><a id="footnotetag036" name="footnotetag036"></a>
+<a href="#footnote036">[36]</a>.</p>
+
+<p>Ce livre n'est pas autre chose qu'un fragment des <i>Mémoires</i>: l'auteur
+s'était résolu à le détacher de son &oelig;uvre et à le publier séparément,
+parce que cet épisode, en raison des développements qu'il avait reçus
+sous sa plume, aurait dérangé l'économie de ses <i>Mémoires</i> et leur eût
+enlevé ce caractère d'harmonieuse proportion qu'il voulait avant tout
+leur conserver. Tant vaut le <i>Congrès de Vérone</i>,
+<span class="pagenum">(p. XXXVI)</span>
+au point
+de vue du style -- le seul qui nous occupe en ce moment -- tant vaut
+nécessairement toute la partie des <i>Mémoires d'Outre-tombe</i>, composée
+à la même date, écrite avec la même encre. Or, voici comme un
+excellent juge, Alexandre Vinet, appréciait le style du <i>Congrès de
+Vérone</i>:</p>
+
+<p class="quotega">
+ Ce livre est une belle &oelig;uvre d'historien et de politique; mais
+ quand elle ferait, sous ces deux rapports, moins d'honneur à M.
+ de Chateaubriand, quel honneur ne fait-elle pas à son talent
+ d'écrivain? Nous ne croyons pas que, dans aucun de ses ouvrages,
+ il ait répandu plus de beautés, ni des beautés plus vraies et
+ plus diverses. La verve et la perfection de la forme ne sont
+ point ici aux dépens l'une de l'autre; toutes les deux sont à la
+ fois portées au plus haut degré, et semblent dériver l'une de
+ l'autre. Le style propre à M. de Chateaubriand ne nous a jamais
+ paru plus accompli que dans cette dernière production; nous
+ devrions dire les styles, car il y en a plusieurs, et dans chacun
+ il est presque également parfait. L'homme d'État dans ses
+ éloquentes dépêches, l'historien-poète dans ses vivants tableaux,
+ le peintre des m&oelig;urs dans ses sarcasmes mordants et altiers, se
+ disputent le prix et nous laissent indécis dans l'admiration...
+ On a l'air de croire que l'auteur d'<i>Atala</i> et des <i>Martyrs</i> n'a
+ fait que se continuer. C'est une erreur. Son talent n'a cessé,
+ depuis lors, d'être en voie de progrès; à l'âge de soixante-dix
+ ans, il avance, il acquiert encore autant pour le moins et aussi
+ rapidement qu'à l'époque «de sa plus verte nouveauté...» Ce
+ talent, à mesure que la pensée et la passion s'y sont fait leur
+ part, a pris une constitution plus ferme; la vie et le travail
+ l'ont affermi et complété; sans rien perdre de sa suavité et de
+ sa magnificence, le style s'est entrelacé, comme la soie d'une
+ riche tenture, à un canevas plus serré, et ses couleurs en ont
+ paru tout ensemble plus vives et mieux fondues. Tout, jusqu'à la
+ forme de la phrase, est devenu plus précis, moins flottant; le
+ mouvement du discours a gagné en souplesse et en variété; une
+ étude délicate de notre langue, qu'on désirait fléchir et jamais
+ froisser, a fait trouver des tours heureux et nouveaux, qui sont
+ savants et ne paraissent que libres. Le prisme a décomposé le
+ rayon solaire sans l'obscurcir, et les couleurs qui en
+ rejaillissent éclairent comme la lumière<a id="footnotetag037" name="footnotetag037"></a>
+<a href="#footnote037">[37]</a>.</p>
+
+<p>A <span class="pagenum">(p. XXXVII)</span>
+l'appui de ses éloges, Alexandre Vinet fait de nombreuses
+citations. Il se trouve que toutes sont empruntées à des passages des
+<i>Mémoires d'Outre-tombe</i> que Chateaubriand avait intercalés dans le
+texte du <i>Congrès de Vérone</i>. N'est-ce pas là la preuve, une preuve
+décisive, que la portion des <i>Mémoires</i> écrite de 1836 à 1839, la
+seule qui aurait pu causer quelque inquiétude littéraire, ne le cède
+en rien aux autres parties de l'ouvrage?</p>
+
+
+
+
+<h2>VIII</h2>
+
+
+<p>Par le style comme par la composition, les <i>Mémoires d'Outre-tombe</i>
+sont donc dignes du génie de Chateaubriand. Leur place est marquée
+immédiatement au-dessous des Mémoires de Saint-Simon. Et encore, tout
+en maintenant le premier rang à son incomparable prédécesseur,
+n'est-il que juste d'ajouter que Chateaubriand lui est supérieur par
+plus d'un endroit. Dans un éloquent article, publié en 1857,
+Montalembert a dit de Saint-Simon: «Il est tout, excepté poète; car il
+lui manque l'idéal et la rêverie<a id="footnotetag038" name="footnotetag038"></a>
+<a href="#footnote038">[38]</a>.» Chateaubriand, dans ses
+<i>Mémoires</i>, est poète et grand poète. Qu'il promène ses rêves
+d'adolescent sur les grèves de Bretagne ou ses rêveries de vieillard
+sur les lagunes de Venise; qu'il écoute, sentinelle perdue aux bords
+de la Moselle, la confuse rumeur du camp qui s'éveille, aux premières
+blancheurs de l'aube, ou que, ministre du roi de France, il entende,
+sur la route de Gand à Bruxelles, à l'angle d'un champ, au pied d'un
+peuplier, le bruit lointain de cette grande bataille encore sans nom,
+qui s'appellera demain Waterloo, il <span class="pagenum">(p. XXXVIII)</span>
+a partout -- et c'est
+Sainte-Beuve lui-même qui est réduit à le confesser -- il a, en toute
+rencontre, <i>des passages d'une grâce, d'une suavité magiques, où se
+reconnaissent la touche et l'accent de l'enchanteur</i>; il a <i>de ces
+paroles qui semblent couler d'une lèvre d'or</i><a id="footnotetag039" name="footnotetag039"></a>
+<a href="#footnote039">[39]</a>!</p>
+
+<p>A côté du poète, les <i>Mémoires d'Outre-tombe</i> nous montrent
+l'historien, cet historien que Saint-Simon n'a pas été. La vie de
+Napoléon Bonaparte par Chateaubriand<a id="footnotetag040" name="footnotetag040"></a>
+<a href="#footnote040">[40]</a> n'est qu'une esquisse, mais
+une esquisse de maître, qui, dans sa rapidité même, reflète, avec une
+incontestable fidélité, cette existence prodigieuse, toute pleine de
+coups de théâtre et de coups de foudre. Le bruit du canon, les chants
+de victoire retentissent au milieu de ces pages, mais sans couvrir le
+prix de la Justice foulée aux pieds et de la Liberté mise aux fers.
+Pour défendre ces deux nobles clientes, Chateaubriand trouve des
+accents vraiment magnifiques, également bien inspiré quand il prend en
+main la cause de Pie VII, du chef de la chrétienté, arraché du
+Quirinal et jeté dans une voiture dont les portières sont fermées à
+clef, ou lorsqu'il fait entendre, à l'occasion d'un pauvre pêcheur
+d'Albano, fusillé par les autorités impériales, cette protestation
+indignée:</p>
+
+<p class="quotega">
+ Pour dégoûter des conquérants, il faudrait savoir tous les maux
+ qu'ils causent; il faudrait être témoin de l'indifférence avec
+ laquelle on leur sacrifie les plus inoffensives créatures dans un
+ coin du globe où ils n'ont jamais mis le pied. Qu'importaient au
+ succès de Bonaparte les jours d'un pauvre faiseur de filets des
+ États romains? Sans doute il n'a jamais su que ce chétif avait
+ existé; il a ignoré, dans le fracas de sa lutte avec les rois,
+ jusqu'au nom de sa victime plébéienne. Le monde n'aperçoit en
+ Napoléon que des victoires; les larmes dont les colonnes
+ triomphales sont cimentées ne tombent point de ses yeux. Et moi
+ je pense que, de ces souffrances méprisées, de ces calamités des
+ humbles et des petits, se forment, dans les conseils de la
+ Providence, les causes secrètes qui précipitent du trône
+ <span class="pagenum">(p. XXXIX)</span>
+ le dominateur. Quand les injustices particulières se
+ sont accumulées de manière à l'emporter sur le poids de la
+ fortune, le bassin descend. Il y a du sang muet et du sang qui
+ crie; le sang des champs de bataille est bu en silence par la
+ terre; le sang pacifique répandu jaillit en gémissant vers le
+ ciel: Dieu le reçoit et le venge. Bonaparte tua le pêcheur
+ d'Albano; quelques mois après, il était banni chez les pêcheurs
+ de l'île d'Elbe, et il est mort parmi ceux de Sainte-Hélène<a id="footnotetag041"
+name="footnotetag041"></a>
+<a href="#footnote041">[41]</a>.</p>
+
+<p>Sans doute, il y a des défauts, et en grand nombre, au cours des
+<i>Mémoires</i>, de bizarres puérilités, des veines de mauvais goût, et, en
+plus d'un endroit, -- la remarque est de Sainte-Beuve, -- un cliquetis
+d'érudition, de rapprochements historiques, de souvenirs personnels et
+de plaisanteries affectées, dont l'effet est trop souvent étrange
+quand il n'est pas faux<a id="footnotetag042" name="footnotetag042"></a>
+<a href="#footnote042">[42]</a>. Mais, au demeurant, que sont ces taches
+dans une &oelig;uvre d'une si considérable étendue et où étincellent tant
+et de si rares beautés?</p>
+
+<p>Il ne suffit pas qu'une &oelig;uvre soit belle: il faut encore, il faut
+surtout qu'elle soit morale.</p>
+
+<p>A l'époque où les <i>Mémoires d'Outre-tombe</i> paraissaient dans la
+<i>Presse</i>, Georges Sand -- qui aurait peut-être sagement fait de se
+récuser sur ce point: -- écrivait à un ami: «C'est un ouvrage <i>sans
+moralité</i>. Je ne veux pas dire par là qu'il soit immoral, mais je n'y
+trouve pas cette bonne grosse moralité qu'on aime à lire même au bout
+d'une fable ou d'un conte de fées<a id="footnotetag043" name="footnotetag043"></a>
+<a href="#footnote043">[43]</a>.»</p>
+
+<p>Précisément à l'heure où l'auteur de <i>Lélia</i> prononçait cet arrêt, une
+autre femme, M<sup>me</sup> Swetchine, avec l'autorité
+<span class="pagenum">(p. XL)</span>
+que donnait à sa
+parole toute une vie d'honneur et de vertu, écrivait de son côté,
+après une lecture des <i>Mémoires</i>:</p>
+
+<p class="quotega">
+ Ce qui reste de cette lecture, c'est que notre vie si brève n'est
+ faite absolument que pour l'autre vie immortelle, et que tout
+ fuit devant nous jusqu'au rivage immobile.<br><br>
+
+ Il (Chateaubriand) peint d'après nature, voilà pourquoi il choque
+ tant. Il ne se lie pas par les idées émises, mais dit le bien
+ après avoir dit le mal et se montre <i>successif</i> comme la pauvre
+ nature humaine...<br><br>
+
+ Du pour et du contre; oui, dans les choses de la politique
+ humaine, jamais contre les vérités imprescriptibles, contre les
+ hauts sentiments du c&oelig;ur humain: «Mon zèle, dit-il sur
+ l'émigration, surpassait ma foi,» et puis sur cette même
+ émigration viennent deux pages admirables.<br><br>
+
+ Combien son mouvement religieux est vrai! Jamais il ne le blesse,
+ ni par inadvertance ni par désir de bien dire...<br><br>
+
+ Quelle est donc la beauté morale dont M. de Chateaubriand n'ait
+ pas eu le sentiment, qu'il n'ait pas respectée, qu'il n'ait pas
+ glorifiée de tout l'éclat de son pinceau? Quel est donc le devoir
+ dont il n'ait pas eu l'instinct et souvent le courage? On veut
+ bien qu'il ait été quelquefois sublime d'égoïsme; avec plus de
+ justice on pourrait le montrer dans bien des circonstances
+ capable d'élan, de sacrifice et de dévouement, non pas à un homme
+ peut-être, mais à une idée, à un sentiment incessamment vénéré.
+ Certes, M. de Chateaubriand n'est pas un homme en qui la vérité
+ règle, pondère, perfectionne tout. Le sacrifice aurait plu à son
+ imagination; mais l'abnégation, le détachement de lui-même,
+ aurait trop coûté à sa volonté. De là des côtés faibles; une
+ insuffisance de la raison, qui a nui à la dignité de son
+ caractère, à son attitude dans le monde, mais <i>n'a jamais rien
+ coûté à l'honneur</i><a id="footnotetag044" name="footnotetag044"></a>
+<a href="#footnote044">[44]</a>.</p>
+
+<p>C'est sur ce mot que je veux finir. Chateaubriand a été le plus grand
+écrivain du dix-neuvième siècle. Mais il n'est pas seulement en poésie
+l'initiateur et le maître:</p>
+
+<p class="quotega">
+ Tu duca, tu signore et tu maestro.</p>
+
+
+<p>Il <span class="pagenum">(p. XLI)</span>
+est aussi le maître de l'honneur; et comme me l'écrivait un
+jour Victor de Laprade, -- qui avait cependant de bonnes raisons pour ne
+pas déprécier la poésie et pour la mettre en bon rang, -- «l'honneur
+passe avant tout, même avant la poésie<a id="footnotetag045" name="footnotetag045"></a>
+<a href="#footnote045">[45]</a>.»</p>
+
+<p class="quotedr2">
+Edmond BIRÉ.</p>
+
+
+
+<a id="pageXLIII" name="pageXLIII"></a><a href="#pageXLIII"></a>
+<h1>PRÉFACE TESTAMENTAIRE<a id="footnotetag046" name="footnotetag046"></a>
+<a href="#footnote046">[46]</a> <span class="pagenum">(p. XLIII)</span></h1>
+
+ <p class="quotedr2"><i>Sicut nubes... quasi naves... velut umbra</i> (Job.)<br>
+
+ <i>Paris, 1<sup>er</sup> décembre 1833.</i></p><br>
+
+<p>Comme il m'est impossible de prévoir le moment de ma fin; comme à mon
+âge les jours accordés à l'homme ne sont que des jours de grâce, ou
+plutôt de rigueur, je vais, dans la crainte d'être surpris,
+m'expliquer sur un travail destiné à tromper pour moi l'ennui de ces
+heures dernières et délaissées, que personne ne veut, et dont on ne
+sait que faire.</p>
+
+<p>Les <i>Mémoires</i> à la tête desquels on lira cette préface embrassent et
+embrasseront le cours entier de ma vie; ils ont été commencés dès
+l'année 1811 et continués jusqu'à ce jour. Je raconte dans ce qui est
+achevé et raconterai dans ce qui n'est encore qu'ébauché mon enfance,
+mon éducation, ma jeunesse, mon entrée au service, mon arrivée à
+Paris, ma présentation à Louis XVI, les premières scènes de la
+Révolution, mes voyages en Amérique, mon retour en Europe, mon
+émigration en Allemagne et en Angleterre, ma rentrée en France sous le
+Consulat, mes occupations et <span class="pagenum">(p. XLIV)</span>
+mes ouvrages sous l'empire, ma
+course à Jérusalem, mes occupations et mes ouvrages sous la
+restauration, enfin l'histoire complète de cette restauration et de sa
+chute.</p>
+
+<p>J'ai rencontré presque tous les hommes qui ont joué de mon temps un
+rôle grand ou petit à l'étranger et dans ma patrie. Depuis Washington
+jusqu'à Napoléon, depuis Louis XVIII jusqu'à Alexandre, depuis Pie VII
+jusqu'à Grégoire XVI, depuis Fox, Burke, Pitt, Sheridan, Londonderry,
+Capo-d'Istrias, jusqu'à Malesherbes, Mirabeau, etc.; depuis Nelson,
+Bolivar, Méhémet, pacha d'Égypte jusqu'à Suffren, Bougainville,
+Lapeyrouse, Moreau, etc. J'ai fait partie d'un triumvirat qui n'avait
+point eu d'exemple: trois poètes opposés d'intérêts et de nations se
+sont trouvés, presque à la fois, ministres des Affaires étrangères,
+moi en France, M. Canning en Angleterre, M. Martinez de la Rosa en
+Espagne. J'ai traversé successivement les années vides de ma jeunesse,
+les années si remplies de l'ère républicaine, des fastes de Bonaparte
+et du règne de la légitimité.</p>
+
+<p>J'ai exploré les mers de l'Ancien et du Nouveau-Monde, et foulé le sol
+des quatre parties de la terre. Après avoir campé sous la hutte de
+l'Iroquois et sous la tente de l'Arabe, dans les wigwuams des Hurons,
+dans les débris d'Athènes, de Jérusalem, de Memphis, de Carthage, de
+Grenade, chez le Grec, le Turc et le Maure, parmi les forêts et les
+ruines; après avoir revêtu la casaque de peau d'ours du sauvage et le
+cafetan de soie du mameluck, après avoir subi la pauvreté, la faim, la
+soif et l'exil, je me suis assis, ministre et ambassadeur, brodé d'or,
+bariolé d'insignes et de <span class="pagenum">(p.XLV)</span>
+rubans, à la table des rois, aux
+fêtes des princes et des princesses, pour retomber dans l'indigence et
+essayer de la prison.</p>
+
+<p>J'ai été en relation avec une foule de personnages célèbres dans les
+armes, l'Église, la politique, la magistrature, les sciences et les
+arts. Je possède des matériaux immenses, plus de quatre mille lettres
+particulières, les correspondances diplomatiques de mes différentes
+ambassades, celles de mon passage au ministère des Affaires
+étrangères, entre lesquelles se trouvent des pièces à moi
+particulières, uniques et inconnues. J'ai porté le mousquet du soldat,
+le bâton du voyageur, le bourdon du pèlerin: navigateur, mes destinées
+ont eu l'inconstance de ma voile; alcyon, j'ai fait mon nid sur les
+flots.</p>
+
+<p>Je me suis mêlé de paix et de guerre; j'ai signé des traités, des
+protocoles, et publié chemin faisant de nombreux ouvrages. J'ai été
+initié à des secrets de partis, de cour et d'état; j'ai vu de près les
+plus rares malheurs, les plus hautes fortunes, les plus grandes
+renommées. J'ai assisté à des sièges, à des congrès, à des conclaves,
+à la réédification et à la démolition des trônes. J'ai fait de
+l'histoire, et je pouvais l'écrire. Et ma vie solitaire, rêveuse,
+poétique, marchait au travers de ce monde de réalités, de
+catastrophes, de tumulte, de bruit, avec les fils de mes songes,
+Chactas, René, Eudore, Aben-Hamet, avec les filles de mes chimères,
+Atala, Amélie, Blanca, Velléda, Cymodocée. En dedans et à côté de mon
+siècle, j'exerçais peut-être sur lui, sans le vouloir et sans le
+chercher, une triple influence religieuse, politique et littéraire.</p>
+
+<p>Je n'ai plus autour de moi que quatre ou cinq contemporains
+<span class="pagenum">(p.XLVI)</span>
+d'une longue renommée. Alfieri, Canova et Monti ont disparu; de ses
+jours brillants, l'Italie ne conserve que Pindemonte et Manzoni.
+Pellico a usé ses belles années dans les cachots du Spielberg; les
+talents de la patrie de Dante sont condamnés au silence, ou forcés de
+languir en terre étrangère; lord Byron et M. Canning sont morts
+jeunes; Walter Scott nous a laissés; G&oelig;the nous a quittés rempli de
+gloire et d'années. La France n'a presque plus rien de son passé si
+riche, elle commence une autre ère: je reste pour enterrer mon siècle,
+comme le vieux prêtre qui, dans le sac de Béziers, devait sonner la
+cloche avant de tomber lui-même, lorsque le dernier citoyen aurait
+expiré.</p>
+
+<p>Quand la mort baissera la toile entre moi et le monde, on trouvera que
+mon drame se divise en trois actes.</p>
+
+<p>Depuis ma première jeunesse jusqu'en 1800, j'ai été soldat et
+voyageur; depuis 1800 jusqu'en 1814, sous le consulat et l'empire, ma
+vie a été littéraire; depuis la restauration jusqu'aujourd'hui, ma vie
+a été politique.</p>
+
+<p>Dans mes trois carrières successives, je me suis toujours proposé une
+grande tâche: voyageur, j'ai aspiré à la découverte du monde polaire;
+littérateur, j'ai essayé de rétablir la religion sur ses ruines; homme
+d'état, je me suis efforcé de donner au peuple le vrai système
+monarchique représentatif avec ses diverses libertés: j'ai du moins
+aidé à conquérir celle qui les vaut, les remplace, et tient lieu de
+toute constitution, la liberté de la presse. Si j'ai souvent échoué
+dans mes entreprises, il y a eu chez moi faillance de destinée. Les
+<span class="pagenum">(p. XLVII)</span>
+étrangers qui ont succédé dans leurs desseins furent servis
+par la fortune; ils avaient derrière eux des amis puissants et une
+patrie tranquille. Je n'ai pas eu ce bonheur.</p>
+
+<p>Des auteurs modernes français de ma date, je suis quasi le seul dont
+la vie ressemble à ses ouvrages: voyageur, soldat, poète, publiciste,
+c'est dans les bois que j'ai chanté les bois, sur les vaisseaux que
+j'ai peint la mer, dans les camps que j'ai parlé des armes, dans
+l'exil que j'ai appris l'exil, dans les cours, dans les affaires, dans
+les assemblées, que j'ai étudié les princes, la politique, les lois et
+l'histoire. Les orateurs de la Grèce et de Rome furent mêlés à la
+chose publique et en partagèrent le sort. Dans l'Italie et l'Espagne
+de la fin du moyen âge et de la Renaissance, les premiers génies des
+lettres et des arts participèrent au mouvement social. Quelles
+orageuses et belles vies que celles de Dante, de Tasse, de Camoëns,
+d'Ercilla, de Cervantes!</p>
+
+<p>En France nos anciens poètes et nos anciens historiens chantaient et
+écrivaient au milieu des pèlerinages et des combats: Thibault, comte
+de Champagne, Villehardouin, Joinville, empruntent les félicités de
+leur style des aventures de leur carrière; Froissard va chercher
+l'histoire sur les grands chemins, et l'apprend des chevaliers et des
+abbés, qu'il rencontre, avec lesquels il chevauche. Mais, à compter du
+règne de François I<sup>er</sup>, nos écrivains ont été des hommes isolés dont
+les talents, pouvaient être l'expression de l'esprit, non des faits de
+leur époque. Si j'étais destiné à vivre, je représenterais dans ma
+personne, représentée dans mes mémoires, les principes, les idées, les
+événements, les <span class="pagenum">(p. XLVIII)</span>
+catastrophes, l'épopée de mon temps, d'autant
+plus que j'ai vu finir et commencer un monde, et que les caractères
+opposés de cette fin et de ce commencement se trouvent mêlés dans mes
+opinions. Je me suis rencontré entre les deux siècles comme au
+confluent de deux fleuves; j'ai plongé dans leurs eaux troublées,
+m'éloignant à regret du vieux rivage où j'étais né, et nageant avec
+espérance vers la rive inconnue où vont aborder les générations
+nouvelles.</p>
+
+<p>Les <i>Mémoires</i>, divisés en livres et en parties, sont écrits à
+différentes dates et en différents lieux: ces sections amènent
+naturellement des espèces de prologues qui rappellent les accidents
+survenus depuis les dernières dates, et peignent les lieux où je
+reprends le fil de ma narration. Les événements variés et les formes
+changeantes de ma vie entrent ainsi les uns dans les autres: il arrive
+que, dans les instants de mes prospérités, j'ai à parler du temps de
+mes misères, et que dans mes jours de tribulation, je retrace mes
+jours de bonheur. Les divers sentiments de mes âges divers, ma
+jeunesse pénétrant dans ma vieillesse, la gravité de mes années
+d'expérience attristant mes années légères, les rayons de mon soleil,
+depuis son aurore jusqu'à son couchant, se croisant et se confondant
+comme les reflets épars de mon existence, donnent une sorte d'unité
+indéfinissable à mon travail; mon berceau a de ma tombe, ma tombe a de
+mon berceau; mes souffrances deviennent des plaisirs, mes plaisirs des
+douleurs, et l'on ne sait si ces <i>Mémoires</i> sont l'ouvrage d'une tête
+brune ou chenue.</p>
+
+<p>Je ne dis point ceci pour me louer, car je ne sais si cela est bon, je
+dis ce qui est, ce qui est arrivé, sans que j'y <span class="pagenum">(p. XLIX)</span>
+songeasse, par l'inconstance même des tempêtes déchaînées contre ma barque, et
+qui souvent ne m'ont laissé pour écrire tel ou tel fragment de ma vie
+que l'écueil de mon naufrage.</p>
+
+<p>J'ai mis à composer ces <i>Mémoires</i> une prédilection toute paternelle,
+je désirerais pouvoir ressusciter à l'heure des fantômes pour en
+corriger les épreuves: les morts vont vite.</p>
+
+<p>Les notes qui accompagnent le texte sont de trois sortes: les
+premières, rejetées à la fin des volumes, comprennent les
+<i>éclaircissements et pièces justificatives</i>; les secondes, au bas des
+pages, sont de l'époque même du texte; les troisièmes, pareillement au
+bas des pages, ont été ajoutées depuis la composition de ce texte, et
+portent la date du temps et du lieu où elles ont été écrites. Un an ou
+deux de solitude dans un coin de la terre suffiraient à l'achèvement
+de mes <i>Mémoires</i>; mais je n'ai eu de repos que durant les neuf mois
+où j'ai dormi la vie dans le sein de ma mère: il est probable que je
+ne retrouverai ce repos avant-naître, que dans les entrailles de notre
+mère commune après-mourir.</p>
+
+<p>Plusieurs de mes amis m'ont pressé de publier à présent une partie de
+mon histoire; je n'ai pu me rendre à leur v&oelig;u. D'abord, je serais,
+malgré moi, moins franc et moins véridique; ensuite, j'ai toujours
+supposé que j'écrivais assis dans mon cercueil. L'ouvrage a pris de là
+un certain caractère religieux que je ne lui pourrais ôter sans
+préjudice; il m'en coûterait d'étouffer cette voix lointaine qui sort
+de la tombe et que l'on entend dans tout le cours du récit. On ne
+trouvera pas étrange que je garde quelques faiblesses, que je
+<span class="pagenum">(p. L)</span>
+sois préoccupé de la fortune du pauvre orphelin, destiné à rester
+après moi sur la terre. Si Minos jugeait que j'ai assez souffert dans
+ce monde pour être au moins dans l'autre une Ombre heureuse, un peu de
+lumière des Champs-Élysées, venant éclairer mon dernier tableau,
+servirait à rendre moins saillants les défauts du peintre; la vie me
+sied mal; la mort m'ira peut-être mieux.</p>
+
+
+
+<a id="pageLI" name="pageLI"></a><a href="#pageLI"></a>
+<h1>AVANT-PROPOS <span class="pagenum">(p. LI)</span></h1>
+
+ <p class="quotedr2"><i>Paris, 14 avril 1846.</i></p>
+ <p class="quotega"><i>Revu le 28 juillet 1846.</i></p>
+
+ <p class="quotedr2"><i>Sicut nubes... quasi naves... velut umbra.</i> (Job).</p><br>
+
+
+<p>Comme il m'est impossible de prévoir le moment de ma fin, comme à mon
+âge les jours accordés à l'homme ne sont que des jours de grâce ou
+plutôt de rigueur, je vais m'expliquer.</p>
+
+<p>Le 4 septembre prochain j'aurai atteint ma soixante-dix-huitième
+année: il est bien temps que je quitte ce monde qui me quitte et que
+je ne regrette pas.</p>
+
+<p>Les <i>Mémoires</i> à la tête desquels on lira cet avant-propos suivent,
+dans leurs divisions, les divisions naturelles de mes carrières.</p>
+
+<p>La triste nécessité qui m'a toujours tenu le pied sur la gorge, m'a
+forcé de vendre mes <i>Mémoires</i>. Personne ne peut savoir ce que j'ai
+souffert d'avoir été obligé d'hypothéquer ma tombe; mais je devais ce
+dernier <span class="pagenum">(p. LII)</span>
+sacrifice à mes serments et à l'unité de ma conduite.
+Par un attachement peut-être pusillanime, je regardais ces <i>Mémoires</i>
+comme des confidents dont je ne m'aurais pas voulu séparer; mon
+dessein était de les laisser à M<sup>me</sup> de Chateaubriand; elle les eût fait
+connaître à sa volonté, ou les aurait supprimés, ce que je désirerais
+plus que jamais aujourd'hui.</p>
+
+<p>Ah! si, avant de quitter la terre, j'avais pu trouver quelqu'un
+d'assez riche, d'assez confiant pour racheter les actions de la
+<i>Société</i>, et n'étant, pas comme cette Société, dans la nécessité de
+mettre l'ouvrage sous presse sitôt que tintera mon glas! Quelques-uns
+des actionnaires sont mes amis; plusieurs sont des personnes
+obligeantes qui ont cherché à m'être utiles; mais enfin les actions se
+seront peut-être vendues, elles auront été transmises à des tiers que
+je ne connais pas, et dont les affaires de famille doivent passer en
+première ligne; à ceux-ci, il est naturel que mes jours, en se
+prolongeant, deviennent sinon une importunité, du moins un dommage.
+Enfin, si j'étais encore maître de ces <i>Mémoires</i>, ou je les garderais
+en manuscrit ou j'en retarderais l'apparition de cinquante années.</p>
+
+<p>Ces <i>Mémoires</i> ont été composés à différentes dates et en différents
+pays. De là des prologues obligés qui peignent les lieux que j'avais
+sous les yeux, les sentiments qui m'occupaient au moment où se renoue
+le fil de ma narration. Les formes changeantes de ma vie sont ainsi
+entrées les unes dans les autres: il m'est arrivé que, dans mes
+instants de prospérité, j'ai eu à parler de mes temps de misère; dans
+mes jours de tribulation, à retracer mes jours de bonheur. Ma
+<span class="pagenum">(p. LIII)</span>
+jeunesse pénétrant dans ma vieillesse, la gravité de mes années
+d'expérience attristant mes années légères, les rayons de mon soleil,
+depuis son aurore jusqu'à son couchant, se croisant et se confondant,
+ont produit dans mes récits une sorte de confusion, ou, si l'on veut,
+une sorte d'unité indéfinissable; mon berceau a de ma tombe, ma tombe
+a de mon berceau: mes souffrances deviennent des plaisirs, mes
+plaisirs des douleurs, et je ne sais plus, en achevant de lire ces
+<i>Mémoires</i>, s'ils sont d'une tête brune ou chenue.</p>
+
+<p>J'ignore si ce mélange, auquel je ne puis apporter remède, plaira ou
+déplaira; il est le fruit des inconstances de mon sort: les tempêtes
+ne m'ont laissé souvent de table pour écrire que l'écueil de mon
+naufrage.</p>
+
+<p>On m'a pressé de faire paraître de mon vivant quelques morceaux de ces
+<i>Mémoires</i>; je préfère parler du fond de mon cercueil; ma narration
+sera alors accompagnée de ces voix qui ont quelque chose de sacré,
+parce qu'elles sortent du sépulcre. Si j'ai assez souffert en ce monde
+pour être dans l'autre une ombre heureuse, un rayon échappé des
+Champs-Élysées répandra sur mes derniers tableaux une lumière
+protectrice: la vie me sied mal; la mort m'ira peut-être mieux.</p>
+
+<p>Ces <i>Mémoires</i> ont été l'objet de ma prédilection: saint Bonaventure
+obtint du ciel la permission de continuer les siens après sa mort; je
+n'espère pas une telle faveur, mais je désirerais ressusciter à
+l'heure des fantômes, pour corriger au moins les épreuves. Au surplus,
+quand l'Éternité m'aura de ses
+<span class="pagenum">(p. LIV)</span>
+deux mains bouché les oreilles,
+dans la poudreuse famille des sourds, je n'entendrai plus personne.</p>
+
+<p>Si telle partie de ce travail m'a plus attaché que telle autre, c'est
+ce qui regarde ma jeunesse, le coin le plus ignoré de ma vie. Là, j'ai
+eu à réveiller un monde qui n'était connu que de moi; je n'ai
+rencontré, en errant dans cette société évanouie, que des souvenirs et
+le silence; de toutes les personnes que j'ai connues, combien en
+existe-t-il aujourd'hui?</p>
+
+<p>Les habitants de Saint-Malo s'adressèrent à moi le 25 août 1828, par
+l'entremise de leur maire au sujet d'un bassin à flot qu'ils
+désiraient établir. Je m'empressai de répondre, sollicitant, en
+échange de bienveillance, une concession de quelques pieds de terre,
+pour mon tombeau, sur le <i>Grand-Bé</i><a id="footnotetag047" name="footnotetag047"></a>
+<a href="#footnote047">[47]</a>. Cela souffrit des difficultés
+à cause de l'opposition du génie militaire. Je reçus enfin, le 27
+octobre 1831, une lettre du maire, M. Hovius, il me disait: «Le lieu
+de repos que vous désirez au bord de la mer, à quelques pas de votre
+berceau, sera préparé par la piété filiale des Malouins. Une pensée
+triste se mêle pourtant à ce soin. Ah! puisse le monument rester
+longtemps vide! mais l'honneur et la gloire survivent à tout ce qui
+passe sur la terre.» Je cite avec reconnaissance ces belles paroles de
+M. Hovius: il n'y a de trop que le mot <i>gloire</i><a id="footnotetag048" name="footnotetag048"></a>
+<a href="#footnote048">[48]</a>.</p>
+
+<p>Je reposerai donc au bord de la mer que j'ai tant aimée. Si je décède
+hors de France, je souhaite que mon
+<span class="pagenum">(p. LV)</span>
+corps ne soit rapporté dans
+ma patrie qu'après cinquante ans révolus d'une première inhumation.
+Qu'on sauve mes restes d'une sacrilège autopsie; qu'on s'épargne le
+soin de chercher dans mon cerveau glacé et dans mon c&oelig;ur éteint le
+mystère de mon être. La mort ne révèle point les secrets de la vie. Un
+cadavre courant la poste me fait horreur; des os blanchis et légers se
+transportent facilement: ils seront moins fatigués dans ce dernier
+voyage que quand je les traînais çà et là chargés de mes ennuis.</p>
+
+
+
+
+<h1>CHATEAUBRIAND <span class="pagenum">(p. 001)</span></h1>
+
+<h2>HISTOIRE DE SES &OElig;UVRES</h2>
+
+
+<p>«Il y a des personnes qui voudraient faire de la littérature une chose
+abstraite et l'isoler au milieu des choses humaines... Quoi! Après une
+révolution qui nous a fait parcourir en quelques années les événements
+de plusieurs siècles, on interdira à l'écrivain toute considération
+élevée, on lui refusera d'examiner le côté sérieux des objets! Il
+passera une vie frivole à s'occuper de chicanes grammaticales, de
+règles de goût, de petites sentences littéraires! Il vieillira
+enchaîné dans les langes de son berceau! Il ne montrera pas sur la fin
+de ses jours un front sillonné par ses longs travaux, par ses graves
+pensées, et souvent par ces mâles douleurs qui ajoutent à la grandeur
+de l'homme!... Pour moi, je ne puis ainsi me rapetisser, ni me réduire
+à l'état d'enfance, dans l'âge de la force et de la raison. Je ne puis
+me renfermer dans le cercle étroit qu'on voudrait tracer autour de
+l'écrivain...<a id="footnotetag049" name="footnotetag049"></a>
+<a href="#footnote049">[49]</a>».</p>
+
+<p>C'est parce qu'il ne s'est pas renfermé dans ce cercle étroit que
+Chateaubriand a si puissamment agi sur son siècle. Il n'est pas
+possible de séparer chez lui l'homme de l'écrivain: l'homme de lettres
+et l'homme d'État, l'homme de pensée et l'homme d'action ne faisaient
+qu'un. Presque tous ses livres ont été des actes, et c'est pour cela
+qu'aujourd'hui encore, à cette aurore du <span class="smcap">XX</span><sup>e</sup> siècle, ils sont vivants
+comme au premier jour. S'ils n'avaient été que des fleurs de
+littérature et des modèles de style, ils dormiraient depuis longtemps,
+comme tant d'autres chefs-d'&oelig;uvre, dans la poudre des bibliothèques.
+Mais ils ont été aussi des leçons et des exemples, et ces leçons, ces
+exemples, nous avons besoin plus que jamais de les entendre et de les
+suivre. Ils ont été dictés par les plus nobles sentiments, par les
+plus généreuses passions, l'honneur, le désintéressement, le
+sacrifice. A quel moment fut-il plus nécessaire de réveiller dans les
+âmes, de ranimer dans les c&oelig;urs ces sentiments et ces passions?
+Chateaubriand dort depuis cinquante ans son dernier sommeil dans sa
+tombe de l'îlot du Grand-Bé. Et pourtant jamais heure ne fut plus
+opportune pour faire entendre de nouveau sa grande voix, pour
+<span class="pagenum">(p. 002)</span>
+remettre ses enseignements sous les yeux des générations nouvelles.
+<i>Defunctus adhuc loquitur.</i></p>
+
+<p>Une rapide revue de ses principaux ouvrages va nous en fournir la
+démonstration.</p>
+
+
+
+
+<h2>I</h2>
+
+
+<p>Napoléon Bonaparte a remporté de prodigieuses victoires; il est entré
+dans toutes les capitales, il a vu à ses pieds tous les rois. Mais la
+campagne d'Italie et la campagne d'Égypte, Austerlitz, Marengo,
+Wagram, Friedland, Iéna, toutes ces victoires et cent autres
+pareilles, ont été suivies de revers inouïs. Ces ennemis tant de fois
+vaincus, Napoléon est allé les chercher lui-même, jusqu'aux extrémités
+de l'Europe, et, de Moscou, de Vienne, de Cadix, il les a amenés
+jusque sous les murs de Paris. Et c'est pourquoi il est une journée,
+dans sa vie, plus glorieuse, plus véritablement grande que celles que
+je viens de rappeler. C'est le dimanche 28 germinal an <span class="smcap">X</span>
+<a id="footnotetag050" name="footnotetag050"></a><a href="#footnote050">[50]</a>,
+le jour
+de Pâques de l'année 1802. Ce jour-là, à six heures du matin, une
+salve de cent coups de canon annonça au peuple, en même temps que la
+ratification du traité de paix signé entre la France et l'Angleterre,
+la promulgation du concordat et le rétablissement de la religion
+catholique.</p>
+
+<p>Quelques heures plus tard, suivi des premiers Corps de l'État, entouré
+de ses généraux en grand uniforme, le Premier Consul se rendait du
+palais des Tuileries à l'Église métropolitaine de Notre-Dame, où le
+cardinal Caprara, légat du Saint-Siège, après avoir dit la messe,
+entonnait le <i>Te Deum</i>, exécuté par deux orchestres que conduisaient
+Méhul et Cherubini. Ce même jour, le <i>Moniteur</i> insérait un article de
+Fontanes sur le <i>Génie du Christianisme</i> qui venait de paraître et
+qui, à cette heure propice, allait être lui-même un événement.</p>
+
+<p>Ce n'est pas sans émotion qu'on lit, dans le <i>Journal des Débats</i> du
+samedi 27 germinal an <span class="smcap">X</span>: «Demain, le fameux bourdon de Notre-Dame
+retentira enfin, <i>après dix ans de silence</i>, pour annoncer <i>la fête de
+Pâques</i>.» Combien dut être profonde la joie de nos pères, lorsqu'au
+matin de ce 18 avril 1802, ils entendirent retentir dans les airs les
+joyeuses volées du bourdon de la vieille église! Dans les villes, dans
+les hameaux, d'un bout de la France à l'autre, les cloches répondirent
+à cet appel et firent entendre un immense, un inoubliable <i>Alleluia!</i>
+Le <i>Génie du Christianisme</i> mêla sa voix à ces voix sublimes; comme
+elles, il rassembla les fidèles et les convoqua au pied des autels.</p>
+
+<p>Chateaubriand ici avait devancé Bonaparte. Lorsqu'il était rentré en
+France, au printemps de 1800, après un exil de huit années, il
+apportait <span class="pagenum">(p. 003)</span>
+avec lui, dans sa petite malle, où il n'y avait guère
+de linge, le premier volume du <i>Génie</i>, qui avait alors pour
+titre: <i>Des beautés poétiques et morales de la religion chrétienne et
+de sa supériorité sur tous les autres cultes de la terre</i>. Pendant
+deux ans, il ne cessa de remanier et de perfectionner son ouvrage, si
+bien que le jour où fut publié le <i>Concordat</i>, les cinq volumes<a id="footnotetag051" name="footnotetag051"></a>
+<a href="#footnote051">[51]</a> se
+trouvèrent prêts.</p>
+
+<p>Dans toute notre littérature, il n'est pas un autre livre qui ait
+produit un effet aussi considérable, qui ait eu des conséquences aussi
+grandes et aussi heureuses; son importance historique dépasse encore
+son importance littéraire.</p>
+
+<p>Ce que Voltaire et les Encyclopédistes avaient commencé, la Révolution
+l'avait achevé. L'&oelig;uvre des bourreaux avait complété l'&oelig;uvre des
+sophistes. L'édifice religieux s'était écroulé tout entier. De la
+France chrétienne, plus rien ne restait debout. Pie VI mourait captif
+à Valence, et l'on se demandait, s'il ne serait pas le dernier pape.
+Le matérialisme le plus éhonté, le sensualisme le plus abject
+triomphaient avec le Directoire. Ce qu'il y avait alors de littérature
+en France se traînait stérilement dans l'imitation des coryphées du
+philosophisme. Le <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle finissant se fermait sur le succès de
+l'odieux poème de Parny: <i>La Guerre des Dieux</i>. C'est à cette heure-là
+que Chateaubriand, seul, pauvre, exilé, ramené à la foi par la
+douleur, se tourne vers le Christianisme, célèbre ses beautés et ose
+lui promettre la victoire. Déjà son livre s'avance, et voilà que lui
+arrive un collaborateur inattendu. Bonaparte rétablit le culte, où il
+ne voit d'ailleurs qu'un moyen d'ordre et de discipline; il rouvre les
+temples, mais ces temples rouverts, qui les remplira? La politique
+agit sur les faits, mais elle n'a pas d'action sur les âmes, et ce
+sont les âmes qu'il faudrait changer. Ce sera l'&oelig;uvre de
+Chateaubriand. La réaction n'est pas faite, il la fera. On entend
+encore à l'horizon le rire de Voltaire: ce rire s'évanouira comme un
+vain son, lorsque retentira la voix de Chateaubriand, lorsqu'on
+entendra ces accents, à la fois si anciens et si nouveaux, tout
+pénétrés de bon sens et de raison, de lumière et de poésie,
+d'imagination et d'éloquence.</p>
+
+<p>Le <i>Génie du Christianisme</i> n'était pas un ouvrage de théologie; ce
+n'était pas non plus une &oelig;uvre de réfutation et de critique. Les
+beautés de la religion chrétienne, les grandes choses qu'elle avait
+inspirées depuis les bonnes &oelig;uvres jusqu'aux pensées de génie; les
+services qu'elle avait rendus à la civilisation et à la société, ceux
+dont lui étaient redevables la poésie, les beaux-arts et la
+littérature; comment enfin elle se prêtait merveilleusement à tous les
+élans de l'âme et répondait à tous les besoins du c&oelig;ur: tel est le
+cadre que Chateaubriand avait magnifiquement rempli. Les apologistes
+qui l'avaient <span class="pagenum">(p. 004)</span>
+précédé s'étaient exclusivement attachés aux
+preuves surnaturelles du Christianisme. Chateaubriand employait
+surtout des preuves d'un autre ordre. Au lieu d'aller de la cause à
+l'effet, il passait de l'effet à la cause; il montrait, non que le
+Christianisme est excellent parce qu'il vient de Dieu, mais qu'il
+vient de Dieu parce qu'il est excellent, parce que rien n'égale la
+sublimité de sa morale, l'immensité de ses bienfaits, la pureté de son
+culte.</p>
+
+<p>C'était bien là l'apologie que réclamait le temps. L'effet fut
+immédiat et il fut prodigieux. Et puisque sont revenus, après un
+siècle écoulé, les jours mauvais, les négations brutales, les
+violences sectaires, le livre de 1802 retrouvera sans doute, à
+l'aurore du <span class="smcap">XX</span><sup>e</sup> siècle, quelque chose de son premier succès.</p>
+
+<p>L'influence du <i>Génie du Christianisme</i> n'a pas été seulement
+religieuse et sociale. Ce livre immortel a été, plus qu'aucun autre,
+une &oelig;uvre d'initiative. Il a lancé les intelligences dans vingt voies
+nouvelles, en art, en littérature, en histoire.</p>
+
+<p>C'est lui, qui rapprit à notre pays le chemin des deux antiquités, qui
+ramena les esprits à ces deux grandes sources d'inspiration, la Bible
+et Homère.</p>
+
+<p>Les Pères de l'Église -- saint Augustin, saint Jérôme, saint Ambroise,
+Tertullien -- étaient relégués dans un complet oubli. Chateaubriand
+remit en lumière ces admirables et puissantes figures.</p>
+
+<p>La supériorité des écrivains du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle sur ceux du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> était
+méconnue. Chateaubriand rétablit les rangs. Grâce à lui, justice fut
+rendue à Bossuet et à Pascal, comme à Moïse et à Homère.</p>
+
+<p>Les chefs-d'&oelig;uvre des littératures étrangères n'avaient pas encore
+obtenu droit de cité dans la nôtre. On lisait le <i>Roland furieux</i>, à
+cause des amours de Roger et de Bradamante, et un peu aussi la
+<i>Jérusalem délivrée</i>, à cause de l'épisode d'Armide; mais c'était à
+peu près tout. On ignorait volontiers la <i>Divine comédie</i>, les
+<i>Lusiades</i>, le <i>Paradis perdu</i>, la <i>Messiade</i>. Chateaubriand nous dit
+leurs mérites; par d'habiles citations, il nous révèle leurs beautés.
+C'est lui qui, le premier, nous apprend à regarder au delà de nos
+frontières.</p>
+
+<p>C'est lui également qui a créé la critique moderne, l'une des gloires
+du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle. Avant lui, la critique s'occupait, non de la pensée,
+mais de la grammaire, non de l'âme, mais de la syntaxe. Elle avait
+quelque peu l'air de l'<i>auceps syllabarum</i>, dont se raille quelque
+part Cicéron. Chateaubriand a vite fait de sentir le vide de cette
+rhétorique, la puérilité de ces chicanes grammaticales. Il substitue à
+la critique des défauts celle des beautés. Dans ses chapitres sur la
+<i>Poétique du Christianisme</i>, il compare toutes les littératures de
+l'antiquité avec toutes celles des temps modernes. Il étudie tour à
+tour les caractères <i>naturels</i>, tels que ceux de l'époux, du père, de
+la mère, du fils et de la fille, et les caractères <i>sociaux</i>, tels que
+ceux du prêtre et du guerrier, et il nous montre comment ils ont été
+compris par les grands écrivains. Il élargit ainsi le domaine de
+<span class="pagenum">(p. 005)</span>
+la critique et lui ouvre de nouveaux horizons: il l'élève à la
+hauteur d'un art.</p>
+
+<p>Et comme il a renouvelé la critique, il renouvelle de même la poésie.
+S'il était un point sur lequel, à la fin du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, tout le
+monde fût d'accord, dans la République des lettres, c'était
+l'incompatibilité de la poésie et de la foi chrétienne. On en était
+plus que jamais aux fameux vers de Boileau: <i>«De la foi des chrétiens
+les mystères terribles -- D'ornements égayés ne sont pas susceptibles</i>».
+Dieu n'avait rien à voir, rien à faire dans une ode ou dans un poème:
+Jupiter, à la bonne heure! On ne pouvait faire des vers, on ne pouvait
+en lire sans avoir sous la main le <i>Dictionnaire de la Fable</i>. C'est
+le <i>Génie du Christianisme</i> qui a changé tout cela. Chateaubriand a
+banni de la poésie les sentiments et les images du paganisme; il lui a
+rendu ses titres et restitué son domaine: la nature et l'idéal, l'âme
+et Dieu.</p>
+
+<p>Et de même, il a rendu leurs titres à nos vieilles cathédrales.
+Lorsqu'il les avait décorées du nom de barbares, Fénelon n'avait fait
+que résumer les idées de tout son temps. Aux dédains du siècle de
+Louis XIV avaient succédé les mépris du siècle de Voltaire. On les
+avait badigeonnées, meurtries, déshonorées. En trois pages,
+Chateaubriand arrêta ce beau mouvement. L'archéologie du moyen âge est
+sortie de son chapitre sur les <i>Églises gothiques</i>. «C'est grâce à
+Chateaubriand, a dit un professeur de l'École des Chartes, M. Léon
+Gautier, que nos archéologues ont retrouvé aujourd'hui tous les
+secrets de cet art remis si légitimement en honneur; c'est grâce à
+Chateaubriand que M. Viollet Leduc peut écrire son <i>Dictionnaire de
+l'Architecture</i>, et M. Quicherat professer son admirable cours à
+l'École des Chartes; c'est grâce à Chateaubriand que Notre-Dame et la
+Sainte-Chapelle sont si belles et si radieuses<a id="footnotetag052" name="footnotetag052"></a>
+<a href="#footnote052">[52]</a>.» M. Ernest Renan a
+dit, de son côté: «C'est au <i>Génie du Christianisme</i>, à Chateaubriand,
+que notre siècle doit la révélation de l'esthétique chrétienne, de la
+beauté de l'art gothique<a id="footnotetag053" name="footnotetag053"></a>
+<a href="#footnote053">[53]</a>.»</p>
+
+<p>Le <i>Génie du Christianisme</i> n'est donc pas seulement un chef-d'&oelig;uvre,
+c'est un livre d'une nouveauté profonde et d'où est sorti le grand
+mouvement intellectuel, littéraire et artistique, qui restera
+l'honneur de la première moitié du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle. Le bon Ducis avait mis
+à la scène, non sans succès, les principaux drames de William
+Shakespeare. L'académicien Campenon raconte<a id="footnotetag054" name="footnotetag054"></a>
+<a href="#footnote054">[54]</a> qu'étant allé le voir
+à Versailles, par une assez froide journée de janvier, il le trouva
+dans sa chambre à coucher, monté sur une chaise, et tout occupé à
+disposer avec une certaine pompe, autour du buste du grand tragique
+anglais, une énorme touffe de buis qu'on venait de lui apporter. Comme
+il paraissait un peu surpris: «Vous ne voyez donc pas? lui dit Ducis,
+c'est demain la Saint-Guillaume, fête nationale de mon Shakespeare.»
+<span class="pagenum">(p. 006)</span>
+Puis, s'appuyant sur l'épaule de Campenon pour descendre, et
+l'ayant consulté sur l'effet de son bouquet, le seul sans doute que la
+saison eût pu lui offrir: «<i>Mon ami</i>, ajouta-t-il avec émotion, <i>les
+anciens couronnaient de fleurs les sources où ils avaient puisé</i>.»</p>
+
+<p>Que d'écrivains, parmi ceux qui comptent, poètes, historiens,
+critiques, orateurs, ont trouvé des inspirations dans le <i>Génie du
+Christianisme</i>! Combien ont puisé à cette source et auraient dû, le
+jour de la Saint-François, couronner de fleurs le buste de
+Chateaubriand!</p>
+
+
+
+
+<h2>II</h2>
+
+
+<p>La publication d'<i>Atala</i> avait précédé celle du <i>Génie du
+Christianisme</i>. <i>Atala</i> était un roman et un poème. Au sortir du drame
+gigantesque dont la France venait d'être le théâtre, après tant de
+scènes tragiques et de péripéties sanglantes, besoin était que le
+roman lui-même se transformât et présentât au lecteur autre chose que
+des tableaux de société, des conversations de salon, des portraits et
+des anecdotes. Ce besoin de nouveauté, Chateaubriand allait le
+satisfaire. Tandis que M<sup>me</sup> de Staël, à la même heure, dans <i>Delphine</i>,
+suivait le train commun, il sortait de toutes les routes connues et
+transportait le roman du salon dans le désert. Déjà sans doute
+Bernardin de Saint-Pierre lui avait fait franchir les mers; mais
+l'Île-de-France, c'était encore la France; Paul et Virginie étaient
+Français. Les héros de Chateaubriand étaient deux sauvages: Chactas,
+fils d'Outalissi, fils de Miscou, et Atala, fille de Simaghan aux
+bracelets d'or. La hardiesse, certes, était grande, et comme s'il eût
+voulu ajouter encore aux difficultés de son sujet, le jeune auteur
+avait mis, à côté de ses deux sauvages, au premier plan de son livre,
+un homme noir, un vieux missionnaire, un ancien Jésuite, le Père
+Aubry. C'était pour échouer cent fois auprès du public de 1801; le
+livre pourtant fut accueilli avec enthousiasme. C'est qu'il y avait,
+dans cette peinture de deux amants qui marchent et causent dans la
+solitude, et dans ce tableau des troubles de l'amour, au milieu du
+calme des déserts, une originalité puissante, la révélation d'un monde
+nouveau, l'attrait de l'inconnu, et, par-dessus tout, cette ardeur,
+cette flamme, ce rayonnement de jeunesse qui surpassent le rayonnement
+même et l'éclat du génie.</p>
+
+<p>La partie descriptive du roman était supérieure encore à la partie
+dramatique. Notre littérature descriptive n'a pas de pages plus
+splendides que celles où Chateaubriand a peint les rives du
+Meschacébé, les savanes et les forêts de l'Amérique: tableaux
+merveilleux où le génie de l'artiste s'est élevé à la hauteur du
+modèle: <i>majestati naturæ par ingenium</i>.</p>
+
+<p>Il y avait des défauts sans doute, et les critiques du temps -- les
+Morellet, les Giuguené, les Marie-Joseph-Chénier -- ne manquèrent pas
+de <span class="pagenum">(p. 007)</span>
+les signaler; mais que pouvaient les railleries contre la
+magie du talent? Atala, Chactas, le Père Aubry sont des êtres vivants;
+toute cette histoire, avant de passer dans un livre, a eu sa réalité
+dans le c&oelig;ur du poète. La simple sauvage, l'ignorante Atala, est une
+figure de plus dans le groupe de ces figures immortelles dont le génie
+a composé un monde aussi vivant que le monde réel.</p>
+
+<p><i>Atala</i> fut longtemps préféré à <i>René</i>, qui parut dans le <i>Génie du
+Christianisme</i>, à la suite du chapitre sur le <i>Vague des passions</i>;
+mais <i>René</i> prit peu à peu la première place, il l'a gardée.</p>
+
+<p>Ce court récit n'est pas, comme on l'a trop dit, un souvenir intime du
+poète, un épisode de famille; ce n'est pas non plus un roman dans la
+banale acception du mot. C'est la peinture d'un état de l'âme, des
+mélancolies et des tristesses d'un jeune homme dont l'imagination est
+riche, abondante et excessive, et dont l'existence est pauvre et
+désenchantée. René est l'amant de l'impossible. Ses rêveries, ses
+incertitudes, les vagues ardeurs qui le consument, ne sont pas
+l'indice d'une passion dirigée vers un objet saisissable, mais le
+symptôme de l'incurable ennui d'une âme tourmentée par le douloureux
+contraste de l'infini de ses désirs avec la petitesse de ses
+destinées. Cette aspiration vers l'impossible, le poète ne peut pas la
+maintenir dans les régions métaphysiques; il lui donne un nom, une
+forme, un visage, et il l'appelle Amélie. Amélie, c'est l'impossible
+personnifié, et René, en tournant vers elle une pensée qui ne s'avoue
+pas, un sentiment qui frémirait de lui-même, ne fait qu'obéir à sa
+nature, révoltée contre la réalité, se débattant sous l'inégal fardeau
+de ses grandeurs et de ses misères, et aspirant sans cesse à placer
+sur quelque cime inaccessible quelque objet inabordable, pour se
+donner enfin un but en cherchant à l'approcher et à l'atteindre.</p>
+
+<p>Au fond, le héros de Chateaubriand, ce poursuivant de l'impossible,
+est malade, et sa maladie est contagieuse. Vienne le Romantisme, et
+les salons et les cénacles seront remplis de pâles élégiaques, de
+poitrinaires rubiconds, jeunes désabusés qui n'avaient encore usé de
+rien:</p>
+
+<p class="quotega">
+ Ils n'en mouraient pas tous, mais tous étaient frappés.</p>
+
+<p>On appelait cela le <i>mal de René</i>. Cette mode a passé, et le petit
+livre de Chateaubriand lui a survécu. Nous pouvons aujourd'hui le
+relire sans danger et l'admirer sans crainte. N'est-ce pas M. Nisard,
+le plus classique et le plus sage de nos critiques, qui a dit, à la
+fin de son <i>Histoire de la littérature française</i>:</p>
+
+<p class="quotega">
+ «J'ai relu à plusieurs reprises <i>René</i>, et une dernière fois
+ avant d'en parler ici. Comme dans <i>Paul et Virginie</i>, à certaines
+ pages irrésistibles, les larmes me sont venues; j'ai pleuré,
+ c'était jugé. Voltaire a raison: «Les bons ouvrages sont ceux qui
+ font le plus pleurer.» Mettons l'amendement de Chateaubriand:
+ «Pourvu que ce soit d'admiration autant que de douleur.» C'est
+ ainsi que <i>René</i> fait pleurer. On y pleure non seulement du
+ pathétique de l'aventure, toujours poignante,
+ <span class="pagenum">(p. 008)</span>
+ quoique
+ toujours attendue, mais de l'émotion du beau qui poétise toutes
+ ces pages<a id="footnotetag055" name="footnotetag055"></a>
+<a href="#footnote055">[55]</a>.»</p>
+
+<p>Le <i>Génie du Christianisme</i> avait valu à son auteur d'être nommé par
+le Premier Consul, en 1803, secrétaire de la légation de la République
+à Rome. Il n'y devait rester que peu de mois. Quelques jours avant de
+quitter la Ville Éternelle, le 10 janvier 1804, il écrivit à M. de
+Fontanes une <i>Lettre sur la Campagne romaine</i>, qui parut dans le
+<i>Mercure de France</i><a id="footnotetag056" name="footnotetag056"></a>
+<a href="#footnote056">[56]</a>. Depuis Montaigne jusqu'à G&oelig;the, beaucoup
+d'écrivains, français ou étrangers, avaient parlé de Rome. Aucun n'en
+a parlé comme Chateaubriand. Nul n'a senti et rendu comme lui le
+caractère grandiose et l'attendrissante mélancolie des ruines
+romaines. On sait à cet égard le jugement de Sainte-Beuve, écrit
+pourtant à une époque où il se piquait de n'être plus sous le charme:
+«La lettre à M. de Fontanes sur la Campagne romaine, dit-il, est comme
+un paysage de Claude Lorrain ou du Poussin: <i>Lumière du Lorrain et
+cadre du Poussin</i>... En prose, il n'y a rien au delà.» Et le célèbre
+critique ajoutait: «N'oubliez pas, m'écrit un bon juge, Chateaubriand
+comme paysagiste, car il est le premier; il est unique de son ordre en
+français. Rousseau n'a ni sa grandeur ni son élégance. Qu'avons-nous
+de comparable à la <i>Lettre sur Rome</i>? Rousseau ne connaît pas ce
+langage. Quelle différence! L'un est genevois, l'autre olympique<a id="footnotetag057" name="footnotetag057"></a>
+<a href="#footnote057">[57]</a>.»</p>
+
+
+
+
+<h2>III</h2>
+
+
+<p>C'est à Rome, en 1803, que Chateaubriand conçut la première pensée des
+<i>Martyrs</i>, et depuis cette époque il ne cessa d'y travailler. Après de
+longues études et de savantes recherches, il s'embarqua et alla voir
+les sites qu'il voulait peindre. Il commença ses courses aux ruines de
+Sparte et ne les finit qu'aux débris de Carthage, passant par Argos,
+Corinthe, Athènes, Constantinople, Jérusalem et Memphis.</p>
+
+<p>L'ouvrage parut au mois de mars 1809 et fut aussitôt violemment
+attaqué. Outre que la presse était alors aux gages de la police,
+laquelle avait ses raisons pour n'aimer pas l'ennemi de César, les
+bons amis n'étaient pas fâchés de faire expier à Chateaubriand ses
+succès et sa gloire. Un moment, il put croire que son livre était
+tombé. Si les <i>Martyrs</i> depuis se sont relevés, il ne me paraît pas
+pourtant qu'on leur ait rendu pleine justice.</p>
+
+<p>Le tort des <i>Martyrs</i> est d'avoir été entrepris à l'origine pour
+démontrer une thèse. L'auteur avait avancé, dans le <i>Génie du
+Christianisme</i>, que la Religion chrétienne était plus favorable que le
+Paganisme au développement des caractères et au jeu des passions dans
+l'Épopée; <span class="pagenum">(p. 009)</span>
+il avait dit encore que le <i>merveilleux</i> de cette
+religion pouvait peut-être lutter contre le <i>merveilleux</i> emprunté de
+la Mythologie: ce sont ces opinions plus ou moins combattues qu'il
+avait voulu appuyer par un exemple. Il devait donc arriver qu'il
+écrirait parfois, non pour plaire, mais pour prouver, que ses récits
+tendraient souvent à être des démonstrations, et c'était là un
+malheur: le poète ou le romancier doit écrire seulement pour chanter
+ou pour raconter -- <i>ad narrandum non ad probandum</i>.</p>
+
+<p>Son sujet présentait d'ailleurs un écueil contre lequel son génie même
+devait se briser. Il lui fallait faire un Ciel, un Purgatoire et un
+Enfer chrétiens; mais une telle &oelig;uvre, la plus grande qui se puisse
+tenter, ne peut naître et s'épanouir que dans l'atmosphère d'un siècle
+de foi, tel que celui de Dante et de Saint Louis, quand les Anges et
+les Démons sont, pour le poète et ses contemporains, non des figures
+abstraites, mais des réalités vivantes. En l'an de grâce 1809, ni
+Chateaubriand ni personne ne pouvait refaire la <i>Divine Comédie</i>. Dans
+le Ciel, dans l'Enfer et surtout dans le Purgatoire des <i>Martyrs</i>, il
+y a des traits admirables, mais nous restons froids devant le Démon de
+la Fausse Sagesse et celui de la Volupté, devant l'Ange de l'Amitié et
+celui des Saintes Amours.</p>
+
+<p>J'ai dit les défauts. Il faudrait bien des pages pour indiquer
+seulement les beautés du livre. Je me bornerai à dire qu'ici encore
+Chateaubriand a été un initiateur. Il a été le premier en France, et
+cela dans les <i>Martyrs</i>, à avoir le sentiment profond de l'histoire.
+C'est la lecture de son poème, celle surtout du sixième livre, de ce
+combat des Romains contre les Francs, si vrai, si vivant et si
+nouveau, c'est cette lecture qui a éveillé la vocation historique
+d'Augustin Thierry, alors élève au collège de Blois. On sait la belle
+page où l'auteur des <i>Récits mérovingiens</i> a consigné ce souvenir de
+sa studieuse jeunesse. J'en rappelle ici les dernières lignes:</p>
+
+<p class="quotega">
+ «... L'impression que fit sur moi le chant de guerre des Franks
+ eut quelque chose d'électrique. Je quittai la place où j'étais
+ assis, et, marchant d'un bout à l'autre de la salle, je répétai à
+ haute voix et en faisant sonner mes pas sur le pavé: «Pharamond!
+ Pharamond! nous avons combattu avec l'épée...» Ce moment
+ d'enthousiasme fut peut-être décisif pour ma vocation à venir. Je
+ n'eus alors aucune conscience de ce qui venait de se passer en
+ moi, mon attention ne s'y arrêta pas; je l'oubliai même durant
+ plusieurs années; mais lorsque, après d'inévitables tâtonnements
+ pour le choix d'une carrière, je me fus livré tout entier à
+ l'histoire, je me rappelai cet incident de ma vie et ses moindres
+ circonstances avec une singulière précision. Aujourd'hui, si je
+ me fais lire la page qui m'a tant frappé, je retrouve mes
+ émotions d'il y a trente ans. Voilà ma dette envers l'écrivain de
+ génie qui a ouvert et qui domine le nouveau siècle littéraire.
+ Tous ceux qui, en divers sens, marchent dans les voies de ce
+ siècle, l'ont rencontré de même à la source de leurs études, à
+ leur première inspiration; il n'en est pas un qui ne doive lui
+ dire comme Dante à Virgile:<br><br>
+
+ «Tu duca, tu signore, e tu maestro<a id="footnotetag058" name="footnotetag058"></a>
+<a href="#footnote058">[58]</a>.»</p>
+
+<p>C'est <span class="pagenum">(p. 010)</span>
+également à Chateaubriand et aux <i>Martyrs</i> qu'est dû
+l'avènement du pittoresque dans notre littérature, l'introduction de
+la couleur locale. Pour la première fois, la description pittoresque
+était appliquée aux choses anciennes pour les reconstituer dans leur
+frappante réalité et les faire revivre. Ce n'est pas seulement le
+fameux sixième livre, qui est incomparable de pittoresque, de
+pénétration et de fidélité historique. A l'exception des livres
+purement épiques -- le Ciel, le Purgatoire et l'Enfer -- l'ouvrage tout
+entier offre les mêmes qualités et mérite les mêmes éloges. Tout, dans
+ces admirables tableaux, tout est vu avec la netteté, rendu avec la
+sûreté merveilleuse du maître des peintres<a id="footnotetag059" name="footnotetag059"></a>
+<a href="#footnote059">[59]</a>.</p>
+
+<p>Mais à côté du peintre et de l'historien il y avait aussi le poète, il
+y avait le chantre d'Eudore et de Cymodocée. Nous avons vu tout à
+l'heure que <i>René</i> arrachait des pleurs à M. Nisard. <i>Les Martyrs</i>
+ont fait pleurer Lacordaire. L'orateur de Notre-Dame, celui qui a été,
+avec Chateaubriand, le plus éloquent apologiste du Christianisme au
+<span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, écrivait en 1858, dans ses <i>Lettres à un jeune homme sur
+la vie chrétienne</i>:</p>
+
+<p class="quotega">
+ «Il y a peu d'années, <i>les Martyrs</i> de M. de Chateaubriand me
+ tombèrent sous la main; je ne les avais pas lus depuis ma
+ première jeunesse. Il me prit fantaisie d'éprouver l'impression
+ que j'en ressentirais, et si l'âge avait affaibli en moi les
+ échos de cette poésie qui m'avait autrefois transporté. A peine
+ eus-je ouvert le livre et laissé mon c&oelig;ur à sa merci, que les
+ larmes me vinrent aux yeux avec une abondance qui ne m'était pas
+ ordinaire.»</p>
+
+<p>Chateaubriand n'avait pu voir Sparte, Athènes, Jérusalem sans faire
+quelques réflexions. Ces réflexions ne pouvaient entrer dans le sujet
+d'une épopée; il les publia en 1811 sous le titre d'<i>Itinéraire de
+Paris à Jérusalem et de Jérusalem à Paris</i>.</p>
+
+<p>Les récits de voyages forment une des branches importantes de la
+littérature au <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle. Je crains de me répéter, et pourtant force
+m'est bien de dire qu'ici encore c'est Chateaubriand qui a ouvert la
+voie. Son <i>Itinéraire</i> est une &oelig;uvre complètement originale. <i>Le
+Voyage du jeune Anacharsis en Grèce</i>, de l'abbé Barthélemy, et le
+<i>Voyage en Égypte et en Syrie</i>, du philosophe Volney, l'avaient bien
+précédé, mais ils étaient conçus sur un tout autre plan. <i>Le Voyage du
+jeune Anacharsis</i> était le journal d'un érudit, qui avait tenu
+registre, pendant trente ans, de toutes ses impressions de lectures;
+ce n'était pas le journal d'un touriste qui note ses impressions
+personnelles; l'abbé Barthélemy n'avait jamais vu la Grèce. M.
+Chasseb&oelig;uf de Volney avait bien visité l'Égypte et la Syrie, mais il
+s'était borné à donner, dans des vues d'ensemble, les résultats
+généraux de ses observations. Il est fermé à tout ce qui est couleur,
+lumière, émotion, poésie. Il a peur de tout ce qui est charme, évite
+avec soin de se mettre en scène, et ne nous montre nulle part l'homme,
+le voyageur.</p>
+
+<p>Chateaubriand, <span class="pagenum">(p. 011)</span>
+au contraire, nous donne son <i>Journal de route</i>;
+il nous initie à ses aventures, à ses joies et à ses ennuis; on ne le
+lit pas, on le suit; c'est plus qu'un guide, c'est un compagnon.
+L'illusion est d'autant plus facile, que le pinceau du grand artiste,
+réunissant à la vigueur et à l'éclat dont ses premières &oelig;uvres
+étaient empreintes une sobriété et une mesure qui leur avaient
+quelquefois manqué, met véritablement sous nos yeux les paysages, les
+monuments, le ciel et la lumière de l'Orient. Et ce ne sont pas les
+lieux seulement qui revivent sous son pinceau, ce sont encore les plus
+grands souvenirs de la religion et de l'histoire. <i>L'Itinéraire de
+Paris à Jérusalem</i> est, en même temps que l'&oelig;uvre d'un voyageur et
+d'un peintre, celle d'un pèlerin, d'un historien et d'un poète. Telle
+est la perfection, tel est l'art ou plutôt le naturel exquis avec
+lequel ces inspirations diverses se combinent entre elles, que le
+livre de Chateaubriand forme un tout harmonieux, un ensemble achevé.
+L'<i>Itinéraire</i> demeurera l'un des plus rares chefs-d'&oelig;uvre de la
+littérature française; en l'écrivant, Chateaubriand a créé un genre et
+il en a, du même coup, donné le modèle.</p>
+
+<p>Vingt-cinq ans plus tard, Lamartine, à son tour, fera le même voyage;
+il repassera sur les pas du pèlerin de 1807, et il dira de l'auteur de
+l'<i>Itinéraire</i>: «Ce grand écrivain et ce grand poète n'a fait que
+passer sur cette terre de prodiges, mais il a imprimé pour toujours le
+sceau du génie sur cette terre que tant de siècles ont remuée; il est
+allé à Jérusalem en pèlerin et en chevalier, la Bible, l'Évangile et
+les Croisades à la main<a id="footnotetag060" name="footnotetag060"></a>
+<a href="#footnote060">[60]</a>».</p>
+
+<p>En revenant de Jérusalem, Chateaubriand avait traversé l'Espagne.
+C'est à Grenade, sous les portiques déserts de l'Alhambra et dans les
+jardins enchantés du Généralife, qu'il conçut l'idée d'un des plus
+charmants écrits de son âge mûr, <i>les Aventures du dernier
+Abencerage</i>. Publiée seulement en 1827, cette nouvelle fut composée à
+la Vallée-aux-loups, à la même époque que l'<i>Itinéraire</i>. Bien
+qu'antérieure de plusieurs années à l'époque du romantisme, elle est
+une des perles les plus fines de l'écrin romantique. C'est dans les
+<i>Abencerages</i> que se trouve cette romance si pleine de mélancolie, de
+douceur et de simplicité:</p>
+
+<p class="quotega">
+ Combien j'ai douce souvenance<br>
+ Du joli lieu de ma naissance!<br>
+ Ma s&oelig;ur, qu'ils étaient beaux les jours<br>
+ &nbsp;&nbsp;&nbsp; De France!<br>
+ Ô mon Pays, sois mes amours<br>
+ &nbsp;&nbsp;&nbsp; Toujours!</p>
+
+<p>Gracieuse inspiration, suave et touchante complainte, une de ces
+humbles pièces comme la <i>Chute des Feuilles</i>, de Millevoye, ou la
+<i>Pauvre Fille</i>, de Soumet, qui vivront peut-être plus longtemps que
+les Odes les plus superbes, et pour lesquelles, à certaines heures, on
+donnerait toutes les <i>Tristesses d'Olympio</i>.</p>
+
+<p>L'Empire <span class="pagenum">(p. 012)</span>
+cependant s'écroulait. Chateaubriand avait prévu sa
+chute, et c'est pourquoi, dès les premiers jours d'avril 1814, il
+était en mesure de publier sa brochure: <i>De Buonaparte et des
+Bourbons</i>. A-t-elle eu pour effet de briser entre les mains de
+l'Empereur une arme dont il pouvait encore se servir avec succès pour
+le salut de la patrie? On l'a dit souvent, on le répète encore; mais
+rien n'est moins exact. Lorsque parurent, dans le <i>Journal des Débats</i>
+du 4 avril, les premiers extraits de l'écrit de Chateaubriand qui
+devait être mis en vente le lendemain, la déchéance de Napoléon avait
+été votée par le Sénat, par le conseil municipal de Paris, par les
+membres du Corps législatif présents dans la capitale. Le maréchal
+Marmont avait signé la veille avec le prince de Schwarzenberg, la
+convention d'Essonne (3 avril); et le matin même, à Fontainebleau, les
+maréchaux Lefebvre, Oudinot, Ney, Macdonald, Berthier, avaient arraché
+à l'Empereur son abdication. Il ne dépendait donc plus de lui, à ce
+moment, de changer la situation, de reprendre victorieusement
+l'offensive, de rejeter loin de Paris et de la France les ennemis
+qu'il y avait lui-même et lui seul attirés.</p>
+
+<p>A cette date du 4 avril, la question n'était plus entre Napoléon et
+les coalisés; la victoire, seul arbitre qu'il eût jamais reconnu,
+s'était prononcée contre lui, et l'arrêt était sans appel. Il ne
+s'agissait plus que de savoir si le trône d'où il allait descendre,
+appartiendrait à son fils ou au frère de Louis XVI. La brochure de
+Chateaubriand, jetée dans l'un des plateaux de la balance où se
+pesaient alors les destinées de la France, contribua à la faire
+pencher du côté des Bourbons. Elle valut, pour leur cause, selon
+l'expression de Louis XVIII, plus qu'une armée.</p>
+
+<p>Sans doute, il y avait, dans ce violent réquisitoire, des allégations
+erronées, des attaques sans fondement, des invectives sans justice;
+mais ces exagérations, ces erreurs, n'étaient-elles pas inévitables
+après tant d'années de compression, de silence et, il faut bien le
+dire, de mensonge? Après tout, ce que la terrible brochure renfermait
+de plus accusateur et de plus amer sur la dureté de l'Empire, le
+ravage annuel et les reprises croissantes de la conscription, les
+tyrannies locales et l'oppression publique, n'excédait en rien -- le mot
+est de Villemain -- le grief et la plainte de la France à cette
+époque<a id="footnotetag061" name="footnotetag061"></a>
+<a href="#footnote061">[61]</a>. Le Sénat lui-même venait de résumer, dans son décret de
+déchéance, ces griefs et ces plaintes de la France; mais il ne pouvait
+pas lui appartenir d'être l'organe et le vengeur de la conscience
+publique à l'heure où elle recouvrait enfin la faculté de se faire
+entendre. Cet honneur revenait de droit à l'homme qui, dix ans
+auparavant, le 21 mars 1804, avait <i>seul</i> répondu par sa démission à
+l'attentat de Vincennes.</p>
+
+
+
+
+
+<h2>IV <span class="pagenum">(p. 013)</span></h2>
+
+
+<p>La Restauration ouvrait à Chateaubriand une nouvelle carrière. Pair de
+France, ministre d'État, ministre des Affaires étrangères, ambassadeur
+à Berlin, à Londres et à Rome, son rôle politique fut considérable, et
+il semble qu'il y ait eu pour lui, pendant quinze ans, de 1814 à 1830,
+un interrègne littéraire. Il n'en fut rien en réalité. Ses écrits ne
+furent jamais plus nombreux, et plus encore peut-être que ceux de la
+période impériale, ils sont marqués au coin de la perfection.</p>
+
+<p>Sa qualité maîtresse était l'imagination; il était surtout un poète et
+un artiste, attiré par le côté brillant des choses, frappé du beau
+plus que de l'utile, du grand plus que du possible. On pouvait donc
+craindre que, le jour où il aborderait la politique, il ne se laissât
+aller à la fantaisie et au rêve, qu'il ne transportât dans la
+<i>littérature des idées</i>, la <i>littérature des images</i>. Il arriva, au
+contraire, qu'il fut simple, correct, logique, sévère de forme et
+puissant de raisonnement. Il ne faillit point, du reste, en cette
+nouvelle occurrence, à son rôle d'initiateur, et c'est lui qui a
+donné, dès les premiers jours de la liberté renaissante, les premiers
+modèles d'un art nouveau, la polémique politique.</p>
+
+<p>Les écrits de Chateaubriand sous la Restauration peuvent se diviser en
+plusieurs séries.</p>
+
+<p>La première comprend les écrits purement royalistes, ceux où il
+présente les Bourbons à la France nouvelle. Ces pages de circonstance,
+l'écrivain a su les élever à la hauteur de pages d'histoire. En dépit
+des révolutions, elles ont conservé leur beauté. Elles sont
+aujourd'hui oubliées, je le veux bien; cela importe peu, puisque aussi
+bien elles sont immortelles.</p>
+
+<p>En voici la liste: <i>Compiègne</i>, compte rendu de l'arrivée de Louis
+XVIII (avril 1814); <i>Le Vingt-et-un janvier</i> (janvier 1815); <i>Notice
+sur la Vendée</i> (1818); <i>la Mort du duc de Berry</i> (février 1820);
+<i>Mémoires sur S. A. R. Monseigneur le duc de Berry</i> (juin 1820); <i>Le
+Roi est mort: Vive le roi!</i> (septembre 1824); <i>Le Sacre de Charles X</i>
+(juin 1825); <i>La Fête de saint Louis</i> (25 août 1825); <i>La
+Saint-Charles</i> (3 novembre 1825).</p>
+
+<p>Les <i>Mémoires touchant la vie et la mort du duc de Berry</i> ont été
+composés sur les documents originaux les plus précieux. Ils renferment
+des lettres de Louis XVIII, de Charles X, du duc d'Angoulême, du duc
+de Berry, du prince de Condé, et un fragment de journal inédit.</p>
+
+<p>Ce livre reçut une récompense d'un prix inestimable. La mère du duc de
+Bordeaux voulut que les <i>Mémoires</i> fussent ensevelis avec le c&oelig;ur de
+la victime de Louvel. Cette récompense était méritée. Chateaubriand
+n'a peut-être pas d'ouvrage plus achevé. Il semble, en l'écrivant,
+<span class="pagenum">(p. 014)</span>
+s'être proposé pour modèle la <i>Vie d'Agricola</i>, de Tacite. Le
+succès n'a pas trompé son effort. S'il est dans notre littérature
+historique un livre qui puisse être mis à côté de l'&oelig;uvre du grand
+historien latin, ce sont les <i>Mémoires sur le duc de Berry</i>.</p>
+
+<p>Chateaubriand s'était associé aux joies de la famille royale; il
+s'était associé surtout à ses douleurs et à ses deuils. Mais il
+s'était proposé en même temps une autre tâche. L'éducation politique
+de la France était à faire. La Charte de 1814 avait établi le
+gouvernement représentatif. Les hommes qui avaient servi la Révolution
+et l'Empire l'acceptaient, s'y résignaient tout au moins, parce qu'ils
+y voyaient la sauvegarde de leurs intérêts. Les royalistes, au
+contraire, croyaient avoir besoin de garanties, du moment que leur
+parti et leurs idées triomphaient, et ils ne laissaient pas d'éprouver
+quelque appréhension en présence d'un régime qui avait le tort, à
+leurs yeux, de rappeler ce gouvernement des Assemblées qui, en 1791 et
+1792, avaient détruit la monarchie. Il était donc nécessaire de
+dissiper ces préventions, de montrer aux royalistes que leur intérêt,
+aussi bien que leur devoir, était de se rallier à la Charte. Il
+n'importait pas moins de prouver au pays que les partisans les plus
+convaincus et les plus éloquents de la Charte se trouvaient dans les
+rangs des serviteurs de la royauté.</p>
+
+<p>C'est à cette &oelig;uvre, importante entre toutes, que s'employa
+Chateaubriand. Il publia successivement les considérations sur <i>l'État
+de la France au 4 octobre 1814</i>, les <i>Réflexions politiques sur
+quelques écrits du jour et sur les intérêts de tous les Français</i>
+(décembre 1814), le <i>Rapport sur l'état de la France</i>, fait au Roi
+dans son conseil (mai 1815), et <i>la Monarchie selon la Charte</i>
+(septembre 1816).</p>
+
+<p>Tous ces écrits, les trois derniers surtout, furent des événements.
+Écrites à l'occasion de diverses brochures révolutionnaires, et plus
+particulièrement du <i>Mémoire au roi</i>, de Carnot, où l'ancien membre du
+Comité de salut public faisait l'éloge des régicides, les <i>Réflexions
+politiques</i> renfermaient, dans leur première partie, sur la Révolution
+et sur les juges de Louis XVI, des pages admirables et dont Joseph de
+Maistre lui-même n'a pas surpassé l'éloquence. Dans une seconde
+partie, l'auteur faisait l'éloge de la Charte, montrait qu'elle
+consacrait tous les principes de la monarchie, en même temps qu'elle
+posait toutes les bases d'une liberté raisonnable. C'était un traité
+de paix signé entre les deux partis qui avaient divisé les Français:
+traité où chacun des deux abandonnait quelque chose de ses prétentions
+pour concourir à la gloire de la patrie.</p>
+
+<p>Quelques jours après l'apparition des <i>Réflexions politiques</i>, le roi
+Louis XVIII, recevant une députation de la Chambre des députés, saisit
+cette occasion solennelle pour faire l'éloge de l'ouvrage de
+Chateaubriand et pour déclarer que les principes qui y étaient
+contenus devaient être ceux de tous les Français.</p>
+
+<p>Bientôt cependant Napoléon allait quitter l'île d'Elbe, détruire
+toutes <span class="pagenum">(p. 015)</span>
+les espérances de réconciliation et déchaîner sur la
+France les plus terribles catastrophes. Chateaubriand a suivi Louis
+XVIII à Gand, il fait partie de son Conseil, et il rédige, à la date
+du 12 mai 1815, le <i>Rapport au Roi sur l'état de la France</i>. A Gand
+comme à Paris, il se montre fidèle aux principes d'une sage liberté,
+il proclame une fois de plus qu'on ne peut régner en France que par la
+Charte et avec la Charte. Approuvé par le roi, inséré au <i>Journal
+officiel</i>, le rapport du 12 mai est un des documents les plus
+considérables de la période des Cent-Jours. C'était une réponse à
+l'Acte additionnel, et le gouvernement impérial en fut troublé à ce
+point qu'il fit, à l'occasion de ce rapport, ce que le Directoire
+avait fait à l'apparition des <i>Mémoires</i> de Cléry. Le texte en fut
+audacieusement falsifié. Chateaubriand était censé proposer au roi le
+rétablissement des droits féodaux et des dîmes ainsi que le retour des
+biens nationaux à leurs anciens propriétaires. Rien ne prouve mieux
+que ce faux en matière historique l'importance de l'écrit de
+Chateaubriand. S'il avait pu être répandu dans toute la France, comme
+la brochure <i>De Buonaparte et des Bourbons</i>, il aurait, une fois de
+plus, valu à Louis XVIII une armée.</p>
+
+<p>La <i>Monarchie selon la Charte</i>, publiée au mois de septembre 1816, est
+divisée en deux parties. La seconde avait trait aux circonstances du
+moment; elle ne présente plus qu'un intérêt très secondaire. Il n'en
+est pas de même de la première. Les quarante chapitres dont elle se
+compose sont consacrés à développer les principes du gouvernement
+représentatif, et ces principes sont, en général, les véritables, les
+principes orthodoxes constitutionnels. Le style est partout sobre,
+précis, exact. Chateaubriand enseigne la langue parlementaire à des
+hommes qui étaient loin de la parler avec cette netteté et cette
+lucidité. Un vieil adversaire, l'abbé Morellet<a id="footnotetag062" name="footnotetag062"></a>
+<a href="#footnote062">[62]</a>, ne pouvait en
+revenir de surprise. L'auteur d'<i>Atala</i> avait disparu pour faire place
+à un publiciste qui, s'il n'égalait pas Montesquieu, le rappelait
+cependant par plus d'un côté.</p>
+
+
+
+
+<h2>V</h2>
+
+
+<p>Un jour devait venir où, de plus en plus attiré par la politique,
+Chateaubriand se ferait journaliste. Pendant deux ans, d'octobre 1818
+à mars 1820, il a dirigé <i>Le Conservateur</i>, auquel il avait donné pour
+devise: <i>Le Roi, la Charte et les Honnêtes gens</i>. Après sa sortie du
+ministère, il devint l'un des rédacteurs du <i>Journal des Débats</i>, où
+il écrivit pendant trois ans et demi, du 21 juin 1824 à la fin de
+1827.</p>
+
+<p>Si <span class="pagenum">(p. 016)</span>
+j'écrivais la vie politique de Chateaubriand, je serais sans
+doute amené à relever les inconséquences et les contradictions
+auxquelles il n'a pas échappé: libéral, il a combattu le ministère
+libéral de M. Decazes; royaliste, il a combattu le ministère royaliste
+de M. de Villèle. Je serais conduit à déplorer les funestes résultats
+de ses ardentes polémiques. Mais je n'examine que la valeur littéraire
+de ses &oelig;uvres, je ne considère que le talent déployé. Or, le talent
+ici fut merveilleux. Chateaubriand a été sans conteste le plus grand
+polémiste de son temps. Il serait resté -- si Louis Veuillot ne fût pas
+venu -- le maître du journalisme au <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle. Armand Camel, son
+élève, ne l'a suivi que de très loin, <i>non passibus &aelig;quis</i>. Solidité
+de la dialectique, trame serrée du raisonnement, propriété de termes
+exacte et forte, ces qualités du journaliste, Chateaubriand les
+possède au plus haut degré; mais il a de plus ce qui manqua au
+rédacteur du <i>National</i>, l'image éblouissante, le rayon poétique,
+l'éclair lumineux de l'épée. Napoléon ne s'y trompa point. Il disait,
+à Sainte-Hélène, après avoir lu les premiers articles du
+<i>Conservateur</i>:</p>
+
+<p class="quotega">
+ «Si, en 1814 et en 1815, la confiance royale n'avait pas été
+ placée dans des hommes dont l'âme était détrempée par des
+ circonstances trop fortes...; si le duc de Richelieu, dont
+ l'ambition fut de délivrer son pays des baïonnettes étrangères;
+ si Chateaubriand, qui venait de rendre à Gand d'éminents
+ services, avaient eu la direction des affaires, la France serait
+ sortie puissante de ces deux grandes crises nationales.
+ Chateaubriand a reçu de la nature le feu sacré, ses ouvrages
+ l'attestent. Son style n'est pas celui de Racine, c'est celui du
+ prophète. Il n'y a que lui au monde qui ai pu dire impunément à
+ la tribune des pairs, que <i>la redingote grise et le chapeau de
+ Napoléon, placés au bout d'un bâton sur la côte de Brest,
+ feraient courir l'Europe aux armes</i><a id="footnotetag063" name="footnotetag063"></a>
+<a href="#footnote063">[63]</a>. Si jamais il arrive au
+ timon des affaires, il est possible que Chateaubriand s'égare:
+ tant d'autres y ont trouvé leur perte! Mais, ce qui est certain,
+ c'est que tout ce qui est grand et national doit convenir à son
+ génie<a id="footnotetag064" name="footnotetag064"></a>
+<a href="#footnote064">[64]</a>.»</p>
+
+
+<p class="quotega">
+ Élevé à la pairie<a id="footnotetag065" name="footnotetag065"></a>
+<a href="#footnote065">[65]</a>, lors de la seconde rentrée de Louis XVIII,
+ Chateaubriand a prononcé de nombreux discours, du 19 décembre 1815
+ au 7 août 1830. Sous la Restauration, les séances du Luxembourg
+ n'étaient pas publiques. Les discours de Chateaubriand, comme ceux
+ de presque tous ses collègues, sont des discours écrits. Ce
+ <span class="pagenum">(p. 017)</span>
+ fut seulement en 1823 et en 1824 qu'il eut occasion, comme
+ ministre des Affaires étrangères, de paraître à la tribune de la
+ Chambre des députés. Un témoin de ce temps-là, M. Villemain, dit à
+ ce sujet: «M. de Chateaubriand soutint avec succès l'épreuve,
+ nouvelle pour lui, de la tribune des députés, de cette tribune,
+ déjà si passionnée, où l'éloquence avait reparu avec le pouvoir.
+ Sa parole écrite, mais prononcée avec une expression forte et
+ naturelle, exerça beaucoup d'empire<a id="footnotetag066" name="footnotetag066"></a>
+<a href="#footnote066">[66]</a>».</p>
+
+<p>Par la beauté du style, par l'importance des questions qu'ils
+traitent, les <i>Discours</i> et les <i>Opinions</i> de Chateaubriand méritent
+de survivre aux circonstances qui les ont vus naître. Les sujets qu'il
+aborde sont de ceux dont l'intérêt est toujours <i>actuel</i>:
+l'inamovibilité des juges, la liberté religieuse, la loi d'élections,
+la liberté de la presse, la loi de recrutement, la liberté
+individuelle.</p>
+
+<p>Deux discours, d'un intérêt surtout historique, sont particulièrement
+remarquables: celui du 23 février 1823 sur la guerre d'Espagne, celui
+du 7 août 1830, en faveur des droits du duc de Bordeaux. Composés dans
+le silence du cabinet au lieu d'être nés à la tribune, ces discours ne
+sauraient suffire à valoir une place à Chateaubriand parmi nos grands
+orateurs: il n'en reste pas moins qu'ils sont admirables et que
+personne, ni de Serre, ni Royer-Collard, ni même Berryer, n'a eu comme
+lui le secret des mots puissants et des paroles impérissables.</p>
+
+<p>Ses ouvrages politiques, ses écrits polémiques, ses Opinions et ses
+Discours sont comme une histoire abrégée de la Restauration. Rangés
+par ordre chronologique, ils représentent, comme dans un miroir, les
+hommes et les choses de ce temps. A l'intérêt historique se vient
+ajouter ici l'intérêt littéraire, car Chateaubriand ne fut jamais plus
+en possession de son talent d'écrivain que dans ces années qui vont de
+1814 à 1830. Même quand il fait de la politique, il reste un charmeur.
+Même quand il est devenu l'homme des temps nouveaux et qu'il rompt des
+lances en faveur de la liberté de la presse, il reste un chevalier;
+son écu porte toujours la devise: <i>Je sème l'or</i>, et l'on voit à son
+casque, comme à celui de Manfred, l'aigle déployée aux ailes d'argent.</p>
+
+
+
+
+<h2>VI</h2>
+
+
+<p>La politique cependant n'absorbait pas Chateaubriand tout entier. De
+1826 à 1830, le libraire Ladvocat publia une édition des <i>&OElig;uvres
+complètes</i> du grand écrivain, et ce fut pour ce dernier une occasion
+de revoir avec soin tous ses anciens ouvrages et de donner aux
+lecteurs quelques ouvrages nouveaux.</p>
+
+<p>Il avait fait paraître à Londres, en 1797, un <i>Essai historique,
+politique <span class="pagenum">(p. 018)</span>
+et moral sur les Révolutions anciennes et modernes,
+considérées dans leurs rapports avec la République française de nos
+jours</i>. Réimprimé en Angleterre et en Allemagne, le livre n'avait pas
+pénétré en France, et Chateaubriand eût volontiers condamné à l'oubli
+cette &oelig;uvre de jeunesse, inspirée par les idées philosophiques de
+Rousseau. Mais une &oelig;uvre sortie de sa plume et signée de son nom
+pouvait-elle éternellement rester sous le boisseau? A défaut de ses
+amis, ses ennemis ne l'auraient pas permis. Ayant pu s'en procurer
+quelques exemplaires dans les bureaux de la police, ils ne se
+faisaient pas faute d'en citer des extraits, habilement choisis, à
+l'aide desquels ils s'efforçaient de mettre en contradiction avec
+lui-même l'auteur du <i>Génie du Christianisme</i>.</p>
+
+<p>En 1826, Chateaubriand réimprima l'Essai sans y changer un seul mot:
+seulement, il l'accompagna de notes où il relevait et réfutait ses
+erreurs; où, sans nul souci d'amour-propre, il faisait amende
+honorable au bon sens, à la religion et à la saine philosophie. C'est
+un spectacle curieux, et peut-être sans exemple avant Chateaubriand,
+que celui d'un auteur qui, au lieu de défendre son ouvrage, le
+condamne avec une sévérité que la critique la plus malveillante aurait
+eu peine à égaler.</p>
+
+<p>Il apparaît d'ailleurs, à la lecture de l'<i>Essai</i>, que la raison du
+jeune émigré, sa conscience et ses penchants démentaient son
+philosophisme, et aussi que l'esprit de liberté ne l'abandonnait pas
+davantage que l'esprit monarchique. On s'attendait, d'après les
+insinuations de la malveillance, à trouver un impie, un
+révolutionnaire, un factieux, et on découvrait un jeune homme
+accessible à tous les sentiments honnêtes, impartial avec ses ennemis,
+juste contre lui-même, et auquel, dans le cours d'un long ouvrage, il
+n'échappe pas un seul mot qui décèle une bassesse de c&oelig;ur.</p>
+
+<p>L'<i>Essai</i> est un véritable chaos, dit Chateaubriand dans sa préface.
+Il y a de tout, en effet, dans ce livre: de l'érudition, des portraits
+et des anecdotes, des impressions de lecture et des récits de voyages,
+des considérations politiques et des tableaux de la nature. Malgré le
+décousu, la bizarrerie et les incohérences de l'ouvrage, on ne le
+parcourt pas sans éprouver un réel intérêt, sans ressentir un attrait
+très vif, parce que l'auteur y a versé toutes ses pensées, toutes ses
+rêveries, toutes ses souffrances, parce que ses souvenirs personnels
+s'y mêlent avec tous les souvenirs de cette Révolution qui a tué son
+frère et qui a fait mourir sa mère. Ce sont déjà des pages de
+mémoires -- les mémoires d'avant la gloire, en attendant les mémoires
+d'outre-tombe. On s'attache à ce livre étrange, où déjà se révèle, au
+milieu d'énormes défauts, un si rare talent d'écrivain, soit que
+l'auteur redise la mort de Louis XVI, les vertus de Malesherbes, ou
+encore les misères et les douleurs de l'exil. On ne lit pas sans
+pleurer cet admirable chapitre <span class="smcap">XIII</span>: <i>Aux Infortunés</i>, qui suffirait
+seul à sauver de l'oubli l'<i>Essai sur les Révolutions</i>.</p>
+
+<p>En 1827, parut le <i>Voyage en Amérique</i>.</p>
+
+<p>Chateaubriand <span class="pagenum">(p. 019)</span>
+aimait à s'appliquer le vers de Lucrèce:</p>
+
+<p class="quotega">
+ Tum porro puer ut s&aelig;vis projectus ab undis<br>
+ Navita..................</p>
+
+<p>Né au bord de la mer en un jour de tempête, élevé comme le compagnon
+des vents et des flots, il aimait naturellement les voyages, les
+longues courses à travers l'océan.</p>
+
+<p>Le 6 mai 1791, il s'embarquait à Saint-Malo pour l'Amérique, avec le
+dessein de rechercher par terre, au nord de l'Amérique septentrionale,
+le passage qui établit la communication entre le détroit de Behring et
+les mers du Groënland. Il ne retrouva pas la mer Polaire; mais,
+lorsqu'il revint, au mois de janvier 1792, il rapportait des images,
+des couleurs, toute une poésie nouvelle; il amenait avec lui deux
+sauvages d'une espèce inconnue: Chactas et Atala.</p>
+
+<p>Dans son voyage de 1807, il fit le tour de la Méditerranée, retrouvant
+Sparte, passant à Athènes, saluant Jérusalem, admirant Alexandrie,
+signalant Carthage, et se reposant à Grenade, sous les portiques de
+l'Alhambra. C'était une course à travers les cités célèbres et les
+ruines. En 1791, au contraire, après une rapide visite à deux ou trois
+villes dont le nom était alors à peine connu, Baltimore, Philadelphie,
+New-York, son voyage s'était accompli tout entier dans les déserts,
+sur les grands fleuves, au milieu des forêts. Rien ne ressemble donc
+moins à l'<i>Itinéraire de Paris à Jérusalem</i> que le <i>Voyage en
+Amérique</i>; mais, avec des qualités différentes, ce <i>Voyage</i> est aussi
+un chef-d'&oelig;uvre. A côté des pages où l'on croit entendre, selon le
+mot de Sainte-Beuve, «l'hymne triomphal de l'indépendance naturelle et
+le chant d'ivresse de la solitude», on y trouve des <i>notes sans date</i>,
+qui rendent admirablement, dit encore Sainte-Beuve, «l'impression
+vraie, toute pure, à sa source: ce sont les cartons du grand peintre,
+du grand paysagiste, dans leur premier jet<a id="footnotetag067" name="footnotetag067"></a>
+<a href="#footnote067">[67]</a>». Des considérations
+sur les nouvelles républiques de l'Amérique du Sud, sur les périls qui
+les menacent, sur l'anarchie qui les attend, ferment le volume. Il
+s'ouvre par un portrait de Washington, que l'auteur met en regard du
+portrait de Bonaparte. «En 1814, dit-il dans une de ses préfaces, j'ai
+peint <i>Buonaparte et les Bourbons</i>; en 1827, j'ai tracé le <i>parallèle
+de Washington et de Buonaparte</i>; mes deux plâtres de Napoléon lui
+ressemblent: mais l'un a été coulé sur la vie, l'autre modelé sur la
+mort, et la mort est plus vraie que la vie.»</p>
+
+<p><i>Habent sua fata libelli</i>... Les <i>Natchez</i> ont leur histoire.
+Lorsqu'en 1800, Chateaubriand quitta l'Angleterre pour rentrer en
+France sous un nom supposé, celui de La Sagne, il n'osa se charger
+d'un trop gros bagage: il laissa la plupart de ses manuscrits à
+Londres. Parmi ces manuscrits se trouvait celui des <i>Natchez</i>, dont
+il n'apportait à <span class="pagenum">(p. 020)</span>
+Paris que <i>René</i>, <i>Atala</i> et quelques
+descriptions de l'Amérique.</p>
+
+<p>Quatorze années s'écoulèrent avant que les communications avec la
+Grande-Bretagne se rouvrissent. Il ne songea guère à ses papiers dans
+le premier moment de la Restauration; et, d'ailleurs, comment les
+retrouver? Ils étaient restés renfermés dans une malle, chez une
+Anglaise, qui lui avait loué une mansarde à Londres. Il avait oublié
+le nom de cette femme; le nom de la rue et le numéro de la maison où
+il avait demeuré, étaient également sortis de sa mémoire.</p>
+
+<p>Après la seconde Restauration, sur quelques renseignements vagues et
+même contradictoires qu'il fit passer à Londres, deux de ses amis, MM.
+de Thuisy, à la suite de longues recherches, finirent par découvrir la
+maison qu'il avait habitée dans la partie ouest de Londres. Mais son
+hôtesse était morte depuis plusieurs années, laissant des enfants qui,
+eux-mêmes, avaient disparu. D'indications en indications, MM. de
+Thuisy, après bien des courses infructueuses, les retrouvèrent enfin
+dans un village à plusieurs milles de Londres.</p>
+
+<p>Ces braves gens avaient conservé avec une religieuse fidélité la malle
+du pauvre émigré; ils ne l'avaient pas même ouverte. Rentré en
+possession de son <i>trésor</i>, Chateaubriand ne songea pas à mettre en
+ordre ces vieux papiers, jusqu'au jour où, sorti du pouvoir, il eut à
+s'occuper de l'édition de ses <i>&OElig;uvres complètes</i>.</p>
+
+<p>Le manuscrit des <i>Natchez</i> se composait de deux mille trois cent
+quatre-vingt-trois pages in-folio. Ce premier manuscrit était écrit de
+suite sans section; tous les sujets y étaient confondus: voyages,
+histoire naturelle, partie dramatique, etc.; mais auprès de ce
+manuscrit d'un seul jet, il en existait un autre, partagé en livres,
+et où il avait commencé à établir l'ordre. Dans ce second travail non
+achevé, Chateaubriand avait non seulement procédé à la revision de la
+matière, mais il avait encore changé le genre de la composition, en la
+faisant passer du roman à l'épopée.</p>
+
+<p>Cette transformation s'arrêtait à peu près à la moitié de l'ouvrage.
+Chateaubriand, lorsqu'il revisa son manuscrit en 1825, ne crut pas
+devoir la pousser plus loin; de sorte que, des deux volumes dont se
+composent aujourd'hui les <i>Natchez</i>, le premier s'élève à la dignité
+de l'épopée, comme dans les <i>Martyrs</i>, le second descend à la
+narration ordinaire, comme dans <i>Atala</i> et dans <i>René</i>.</p>
+
+<p>Sainte-Beuve, à l'époque où il essayait de réagir contre la gloire de
+Chateaubriand et où il s'efforçait de la diminuer, a dit de la partie
+épique des <i>Natchez</i>: «On ne saurait se figurer quelle prodigieuse
+fertilité d'imagination il y a déployée, que d'inventions, que de
+machines, surtout quelle profusion de figures proprement dites, de
+similitudes les plus ingénieuses à côté des plus bizarres, un mélange
+à tout moment de grotesque et de charmant. Mais certes, au sortir de
+ce poème il était rompu aux images, il avait la main faite à tout en
+ce genre. Jamais l'art de la comparaison homérique n'a été poussé plus
+loin, non pas seulement le procédé de l'imitation directe,
+<span class="pagenum">(p. 021)</span> mais
+celui de la transposition. C'est un tour de force perpétuel que cette
+reprise d'Homère en iroquois. Après les <i>Natchez</i>, tout ce qui nous
+étonne en ce genre dans les <i>Martyrs</i> n'était pour l'auteur qu'un
+jeu<a id="footnotetag068" name="footnotetag068"></a>
+<a href="#footnote068">[68]</a>».</p>
+
+<p>Le second volume, non plus épique, mais simplement romanesque, offre
+de brillantes descriptions, des péripéties tragiques, des personnages
+et des caractères variés, types d'héroïsme et de vertu, de séduction
+et de grâces, de scélératesse et de cruauté: Chactas et le père Souel,
+le commandant Chépar, le capitaine d'Artaguette et le grenadier
+Jacques, le sage Adario, le généreux Outougamiz, le sauvage Ondouré,
+la criminelle Akansie, et ces deux s&oelig;urs d'Atala, Céluta, l'épouse de
+René, et cette jeune Mila, sur qui le poète semble avoir épuisé toutes
+les grâces de son pinceau et les plus fraîches couleurs de sa palette;
+qu'il prend au sortir de l'enfance, pour peindre ses premiers
+sentiments, ses premières sensations et ses premières pensées, dont il
+fait ressortir la légèreté piquante, la vivacité spirituelle, la
+prudence sous les apparences de l'irréflexion, le courage et la
+résolution, sous des traits enfantins. Mila est le charme de ce poème
+et de ce roman, que M. Émile Faguet a eu raison d'appeler «ces
+charmants <i>Natchez</i><a id="footnotetag069" name="footnotetag069"></a>
+<a href="#footnote069">[69]</a>», et dont le spirituel abbé de Féletz
+écrivait, au moment de leur apparition: «Pour me résumer, je dirai que
+<i>les Natchez</i> sont l'&oelig;uvre d'un génie fort, vigoureux, puissant et
+original; c'est un ouvrage qui n'a point de modèle; l'illustre auteur
+me permettra d'ajouter, et qui ne doit pas en servir<a id="footnotetag070" name="footnotetag070"></a>
+<a href="#footnote070">[70]</a>.»</p>
+
+<p>En même temps qu'il faisait paraître <i>les Natchez</i>, Chateaubriand
+réunissait, sous le titre de <i>Mélanges littéraires</i>, les principaux
+articles de critique insérés par lui, de 1800 à 1826, dans le <i>Mercure
+de France</i>, le <i>Conservateur</i> et le <i>Journal des Débats</i>. Quelques-uns
+de ces articles avaient été des événements. Tel, par exemple, celui du
+4 juillet 1807, qui s'ouvre par la phrase fameuse: «C'est en vain que
+Néron prospère, Tacite est déjà né dans l'empire; il croît inconnu
+auprès <span class="pagenum">(p. 022)</span>
+des cendres de Germanicus, et déjà l'intègre Providence
+a livré à un enfant obscur la gloire du maître du monde...» et qui se
+termine par ces lignes: «Il y a des autels, comme celui de l'honneur,
+qui, bien qu'abandonnés, réclament encore des sacrifices... Après
+tout, qu'importent les revers, si notre nom prononcé dans la postérité
+va faire battre un c&oelig;ur généreux deux mille ans après notre vie<a id="footnotetag071" name="footnotetag071"></a>
+<a href="#footnote071">[71]</a>!»</p>
+
+<p>Sur les <i>Mémoires de Louis XIV</i>, sur la <i>Législation primitive</i> de M.
+de Bonald, sur la <i>Vie de M. de Malesherbes</i>, l'auteur des <i>Mélanges</i>
+a des pages de la plus haute éloquence. C'est un inoubliable tableau
+que celui des derniers moments du défenseur de Louis XVI, que rendit
+si douloureux et si amer l'affreux spectacle de sa famille, dans
+laquelle il comptait un frère de Chateaubriand, immolée le même jour
+que lui, avec lui, et sous ses yeux! Chateaubriand excelle à peindre
+ces grandes scènes de douleur et de désolation: <i>Crescit cum
+amplitudine rerum vis ingenii</i>.</p>
+
+<p>En d'autres rencontres, s'il traite des sujets d'un intérêt
+secondaire, quelques-uns même qui pourraient sembler insignifiants, il
+sait leur donner l'importance qui leur manque. Il oublie, à la vérité,
+un peu le livre, il n'y revient que de loin en loin, pour l'acquit de
+sa conscience; et je ne connais point de critique qui en ait plus que
+lui. Mais, enfin, nous n'y perdons rien, car ces pages à côté valent
+mieux que tout le livre: <i>Materiam superabat opus</i>. Même quand il
+écrit de simples <i>articles de journaux</i>, Chateaubriand sait leur
+imprimer un caractère de durée.</p>
+
+<p class="tb">*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>Les <i>Mélanges littéraires</i> furent bientôt suivis d'un volume
+entièrement inédit. Dans les dernières années de la Restauration, il
+était beaucoup question des Stuarts. Leur nom retentissait sans cesse
+à la tribune et dans la presse. En 1827, Armand Carrel composait
+l'<i>Histoire de la Contre-Révolution en Angleterre sous Charles II et
+Jacques II</i>. Chateaubriand voulut en parler à son tour, et, en 1828,
+il publia les <i>Quatre Stuart</i>.</p>
+
+<p>Il s'était occupé autrefois, dans l'<i>Essai sur les Révolutions</i>, du
+règne de Charles I<sup>er</sup>; il en avait même écrit l'histoire complète. Avec
+la conscience qu'il apportait dans tous ses travaux, il relut
+attentivement, outre les historiens qui l'avaient précédé, les
+mémoires latins et anglais des contemporains, sur la matière; il
+déterra quelques pièces peu connues. De tout cela il est résulté, non
+une histoire des Stuart qu'il ne voulait pas faire, mais une sorte de
+traité où les faits n'ont été placés que pour en tirer des
+conséquences. Tantôt la narration est courte lorsqu'aucun sujet de
+réflexions ne se présente ou qu'on n'est pas attaché par l'intérêt des
+événements; tantôt elle est longue quand les réflexions en sortent
+avec abondance, ou quand les événements sont pathétiques.</p>
+
+<p>Carrel <span class="pagenum">(p. 023)</span>
+se plaisait à voir dans le renversement des Stuarts, la
+préface et l'annonce du renversement des Bourbons. Chateaubriand, au
+contraire, tâche de faire sentir les principales différences des deux
+révolutions, celle de 1640 et celle de 1789, et des deux
+restaurations, celle de 1660 et celle de 1814. Il signale les écueils,
+afin d'en rendre l'évitée plus facile, mais l'homme pervertit souvent
+les choses à son usage, et quand on lui croit offrir des leçons, on ne
+lui fournit que des exemples.</p>
+
+<p>Les conseils de Chateaubriand ne furent pas entendus: le vieux château
+des Stuarts s'ouvrit bientôt pour recevoir les Bourbons exilés. Et
+voilà pourquoi on ne lit plus les <i>Quatre Stuart</i>. On y reviendra un
+jour, car de bons juges, et parmi eux M. Nisard, n'hésitent pas à y
+voir un chef-d'&oelig;uvre de pensée et de style. Un autre critique qui,
+lui non plus, n'était pas de la paroisse de Chateaubriand, dit de son
+côté: «Les <i>Quatre Stuart</i>, où la manière de Voltaire se marie à celle
+qui ne peut être désignée que par le nom de Chateaubriand, sont un
+morceau brillant et impartial, où l'imagination ne paraît guère que
+pour embellir un incorruptible bon sens<a id="footnotetag072" name="footnotetag072"></a>
+<a href="#footnote072">[72]</a>.»</p>
+
+
+
+
+
+
+<h2>VII</h2>
+
+
+<p>Pendant les quinze années de la Restauration, Chateaubriand avait
+maintenu son rang. Sa primauté littéraire était incontestable et
+incontestée. Son talent avait révélé des qualités nouvelles, des dons
+nouveaux. Sans cesser d'être un grand poète, il était devenu le
+premier de nos publicistes. Rien, semblait-il, ne pouvait plus ajouter
+à sa gloire, et puisque la vieillesse était venue, puisque le
+gouvernement qu'il avait servi était tombé, il allait sans doute se
+retirer de la lice, se renfermer dans le silence et se consacrer tout
+entier à l'achèvement des <i>Mémoires de sa vie</i>. Il l'eût fait, s'il
+eût été libre, mais il ne l'était pas. L'édition de ses <i>&OElig;uvres
+complètes</i> n'était pas achevée, et il avait contracté vis-à-vis de ses
+souscripteurs des engagements qu'il lui fallait remplir.</p>
+
+<p>Le 4 avril 1831, parurent les quatre volumes des <i>Études historiques</i>.</p>
+
+<p>Chateaubriand avait eu de bonne heure la vocation de l'historien.
+C'est elle qui lui inspira son premier ouvrage, l'<i>Essai sur les
+Révolutions</i>. Le sixième livre des <i>Martyrs</i>, la lutte des Romains et
+des Franks, est une reconstitution historique pleine de relief et de
+vie. Le récit de la mort de saint Louis dans l'<i>Itinéraire</i>,
+l'esquisse des guerres de la Vendée dans le <i>Conservateur</i>, avaient
+achevé de montrer ce que l'auteur était capable de faire en ce genre.
+Cependant ce <span class="pagenum">(p. 024)</span>
+n'étaient là que des préludes, des essais, des
+cartons de maître; ce n'était pas encore la grande toile, le tableau
+définitif et complet.</p>
+
+<p>Ce tableau, nous l'avons dans les <i>Études ou Discours historiques sur
+la chute de l'Empire romain, la naissance et les progrès du
+Christianisme et l'invasion des Barbares</i>.</p>
+
+<p>Chateaubriand, dans ces <i>Études</i>, est remonté aux sources; son
+érudition est de première main. C'est de l'histoire documentaire.
+Mais, en même temps, comme il sait ranimer ces documents éteints,
+éclairer ces vieux textes, les mettre dans la plus belle, dans la plus
+éclatante lumière! Comme il laisse loin derrière lui le philosophe
+Gibbon, qui semblait pourtant avoir dit le dernier mot sur la
+Décadence et la chute de l'Empire romain et sur les invasions! Nul n'a
+mieux compris -- et c'est un témoignage que lui rend un savant
+médiéviste que j'ai déjà eu l'occasion de citer, M. Léon Gautier, nul
+n'a mieux compris que Chateaubriand les derniers Romains et les
+Barbares vengeurs. Nul n'a mieux saisi et rendu ce formidable
+contraste entre ces deux races, dont l'une était dangereuse pour avoir
+trop vécu, et l'autre pour n'avoir pas encore vécu assez; dont l'une
+était aussi éloignée de la civilisation par sa corruption que l'autre
+par sa grossièreté<a id="footnotetag073" name="footnotetag073">
+</a><a href="#footnote073">[73]</a>.</p>
+
+<p>Chateaubriand se montre, dans les <i>Études historiques</i>, investigateur
+patient, penseur sagace et profond; il prend soin de rendre sa raison
+maîtresse de ses autres facultés. Mais chaque historien donne à
+l'histoire la teinte de son génie. Celui de Chateaubriand, où dominait
+l'imagination, se trahit à chaque instant par des traits d'un effet
+grandiose et poétique. Dessinateur exact, il est aussi un admirable
+coloriste. Ni la solidité, d'ailleurs, ni l'impartialité du récit n'en
+souffrent: l'éclat d'une belle arme n'altère pas la beauté de sa
+trempe.</p>
+
+<p>Dans la pensée de Chateaubriand, les six <i>Discours</i> sur les Empereurs
+romains, d'Auguste à Augustule, sur les m&oelig;urs des chrétiens et des
+païens, et sur les m&oelig;urs des Barbares, devaient servir d'introduction
+à la grande <i>Histoire de France</i> qu'il avait, dès 1809, projeté
+d'écrire. De cette Histoire, nous n'avons malheureusement qu'une
+esquisse et un certain nombre de fragments, qui forment, sous le titre
+d'<i>Analyse raisonnée de l'Histoire de France</i>, la majeure partie du
+tome <span class="smcap">III</span> et tout le tome <span class="smcap">IV</span> des <i>Études historiques</i>.</p>
+
+<p>L'esquisse, trop rapide, est nécessairement très incomplète; mais les
+fragments sur les règnes des Valois et sur l'invasion des Anglais au
+<span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle, les récits des batailles de Poitiers et de Crécy en
+particulier sont des morceaux achevés. Dans cette seconde partie de
+son livre, du reste, la manière de Chateaubriand est toute différente
+de celle qu'il avait suivie dans la première partie. Il ne lui
+déplaisait pas de montrer ainsi les faces diverses de son talent, sans
+cesse renouvelé. <span class="pagenum">(p. 025)</span>
+Voici ce que dit du style de l'<i>Analyse
+raisonnée</i> l'un des meilleurs critiques du temps, M. Charles Magnin:
+«Elle est écrite avec cette facilité à la fois élégante et cursive,
+devenue depuis quelque temps la manière habituelle de l'auteur... Dans
+toute cette partie des <i>Études historiques</i>, la manière de M. de
+Chateaubriand est sensiblement changée, mais pour être moins élevée,
+elle n'est pas moins parfaite. Sa diction, sans cesser d'être
+pittoresque, est devenue familière, agile et transparente, comme la
+plus excellente prose de Voltaire<a id="footnotetag074" name="footnotetag074"></a>
+<a href="#footnote074">[74]</a>.»</p>
+
+<p>Chateaubriand achevait à peine de corriger les épreuves des <i>Études
+historiques</i>, lorsque les circonstances le forcèrent à faire de
+nouveau acte de polémiste. De mars 1831 à décembre 1832, il publia
+successivement quatre brochures politiques: <i>De la Restauration et de
+la Monarchie élective</i> (24 mars 1831); -- <i>De la nouvelle proposition
+relative au bannissement de Charles X et de sa famille</i> (31 octobre
+1831); -- <i>Courtes explications sur les 12.000 francs offerts par M<sup>me</sup> la
+Duchesse de Berry aux indigents attaqués de la contagion</i> (26 avril
+1832); <i>Mémoire sur la captivité de M<sup>me</sup> la Duchesse de Berry</i> (29
+décembre 1832).</p>
+
+<p>Ces brochures, dont le retentissement fut considérable, ne sont pas
+des pamphlets. Cormenin a eu raison de le dire: Chateaubriand n'est
+pas un pamphlétaire. Le pamphlétaire, c'est Paul-Louis Courier,
+écrivain exquis, mais c&oelig;ur vulgaire, qui dénigre tout ce qui est
+noble, rabaisse tout ce qui est grand, se déguise pour attaquer et
+fait de sa plume un stylet. Chateaubriand descend dans l'arène la
+visière levée, il ne se sert que d'armes loyales. Même quand il se
+trompe, même quand ses colères sont injustes, il ne fait appel qu'à de
+hauts sentiments. La cause qu'il défendait était une cause vaincue;
+s'il n'a pu la relever, il lui a été donné du moins de l'honorer par
+sa fidélité. Dans le <i>Génie du Christianisme</i>, il nous avait montré
+Bossuet, un pied dans la tombe, mettant Condé au cercueil et «faisant
+les funérailles du siècle de Louis». Chateaubriand, à son tour, dans
+ses éloquentes brochures, conduit le deuil de la vieille monarchie, de
+cette race antique qui avait fait la France.</p>
+
+
+
+
+<h2>VIII</h2>
+
+
+<p>L'heure du repos avait sonné pour le vieil athlète. Mais quoi! il est
+pauvre! De sa pairie, de son ministère, de ses ambassades et de ses
+pensions, il n'a rien gardé. Fidèle à la devise de sa maison, il a
+<i>semé l'or</i>, et il ne lui reste pas deux sous. Il faut vivre pourtant.
+Aux jours de sa jeunesse, à Londres, dans son grenier d'Holborn, il
+avait fait, pour l'imprimeur Baylis, des traductions du latin et de
+l'anglais. A Paris, vieilli, malade, plein d'ans et de gloire, il
+fera, pour <span class="pagenum">(p. 026)</span>
+le libraire Gosselin, une traduction du <i>Paradis
+perdu</i>, et il écrira un <i>Essai sur la littérature anglaise</i>.</p>
+
+<p>Dans les deux volumes de l'<i>Essai</i>, Chateaubriand n'isole pas
+l'histoire de la nation anglaise de l'examen de sa littérature. Là
+surtout est l'originalité de son livre. Ici encore il est un
+précurseur, il ouvre la voie que M. Taine parcourra un jour avec tant
+de succès.</p>
+
+<p>On peut, certes, signaler dans l'<i>Essai</i> des défauts de composition.
+L'auteur y a introduit des passages de ses précédents écrits et des
+fragments de ses futurs <i>Mémoires</i>. Tel chapitre sur l'abbé de
+Lamennais, tel autre sur Béranger et ses chansons, ne semblent guère
+là à leur place. Mais si l'auteur se joue ainsi autour de son sujet,
+s'il va et vient et touche à tout, le lecteur n'a pas à se plaindre,
+puisqu'il trouve, dans ces deux volumes, une vaste érudition, de
+larges tableaux de m&oelig;urs et d'histoire, des vues ingénieuses et
+profondes, les jugements et les pensées d'un homme supérieur sur les
+plus graves questions d'art et de morale. Partout on sent le maître,
+l'homme qui, s'étant peu à peu désabusé de toutes les fausses beautés,
+conserve pour les véritables, la ferveur d'un premier amour.</p>
+
+<p>L'<i>Essai sur la littérature anglaise</i> est de 1836. Presqu'en même
+temps paraissait la traduction du <i>Paradis perdu</i>. Certes, il était
+dur, pour l'auteur des <i>Martyrs</i>, d'être condamné «à traduire du
+Milton à l'aune». Il s'acquitta du moins de cette besogne en homme
+qui, même en une telle et si fâcheuse rencontre, n'abdique pas son
+originalité. Le premier, et, cette fois, je crois bien qu'il eut tort,
+il adopta pour système de traduction la littéralité. «Une traduction
+interlinéaire, disait-il, dans son Avertissement, serait la perfection
+du genre.» Nous en sommes venus là, et j'estime que nous y avons
+perdu. Aussi littérale que possible, la traduction de Chateaubriand
+n'est donc ni flatteuse, ni parée,</p>
+
+<p class="quotega">
+ Mais fidèle, mais fière, et même un peu farouche.<a id="footnotetag075" name="footnotetag075"></a>
+<a href="#footnote075">[75]</a></p>
+
+<p>Un peu trop farouche même. Elle reste pourtant la meilleure que nous
+possédions. Le chantre d'Eudore et de Cymodocée se plaisait aux
+souvenirs de l'antiquité. Nul doute qu'au cours de son labeur de
+traducteur, il n'ait songé plus d'une fois à ce pauvre Apollon réduit
+à garder les troupeaux d'Admète. Mais, de même que, dans les plaines
+de la Thessalie, le Dieu se trahissait quelquefois sous le sayon du
+berger, de même le génie de Chateaubriand perce, en maint endroit, à
+travers les rudesses de sa traduction. Dans aucune autre, nous ne nous
+sentons mieux en commerce avec le génie de Milton; aucune autre ne
+nous donne une aussi vive conscience d'avoir lu Milton lui-même.</p>
+
+<p class="tb">*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>Chateaubriand travaillait toujours à ses <i>Mémoires</i>, et leur
+achèvement était proche.</p>
+
+<p>La <span class="pagenum">(p. 027)</span>
+guerre d'Espagne avait été la grande affaire de sa vie
+politique. Il lui fallait en parler avec de longs détails; mais ces
+détails, il ne les pouvait donner dans ses <i>Mémoires</i> mêmes sans
+déranger l'ordonnance de son livre, et c'est à quoi il ne se pouvait
+résigner. Encore moins se résignait-il à mourir sans avoir mis en
+pleine lumière cet épisode auquel était attaché l'honneur de son nom
+et aussi l'honneur du gouvernement royal. Il se décida donc à écrire,
+avec tous les développements nécessaires, un récit de la guerre de
+1823 et des négociations qui l'avaient précédée, et, en 1838, il le
+publia sous le titre de <i>Congrès de Vérone</i>.</p>
+
+<p>En composant cet ouvrage, Chateaubriand revivait l'année la plus
+glorieuse de sa vie. Aussi l'a-t-il écrit avec entrain, avec une sorte
+de joie naïve et d'enthousiasme juvénile, -- et il s'est trouvé qu'il
+avait fait là, à soixante-dix ans, un de ses plus beaux livres. Au
+lendemain de la publication, M. Vinet en portait ce jugement:</p>
+
+<p class="quotega">
+ «La grande réputation de M. de Chateaubriand semble se rattacher
+ à ses premières productions; on a l'air de croire que l'auteur
+ d'<i>Atala</i> et des <i>Martyrs</i> n'a fait que se continuer. C'est une
+ erreur. Son talent n'a cessé depuis lors d'être en progrès; à
+ l'âge de soixante-dix ans, il avance, il acquiert encore, autant
+ pour le moins et aussi rapidement qu'à l'époque «de sa plus verte
+ nouveauté».... Le talent, à mesure que la pensée et la passion
+ s'y sont fait leur part, a pris une constitution plus ferme; la
+ vie et le travail l'ont affermi et complété; sans rien perdre de
+ sa suavité et de sa magnificence, le style s'est entrelacé, comme
+ la soie d'une riche tenture, à un canevas plus serré, et ses
+ couleurs en ont paru tout ensemble plus vives et mieux fondues.
+ Tout, jusqu'à la forme de la phrase, est devenu plus précis,
+ moins flottant; le mouvement du discours a gagné en souplesse et
+ en variété; une étude délicate de notre langue, qu'on désirait
+ fléchir et jamais froisser, a fait trouver des tours heureux et
+ nouveaux, qui sont savants et ne paraissent que libres. Le prisme
+ a décomposé le rayon solaire sans l'obscurcir; et les couleurs
+ qui en rejaillissent éclairent comme la lumière<a id="footnotetag076" name="footnotetag076"></a>
+ <a href="#footnote076">[76]</a>.»</p>
+
+<p>Chateaubriand alors déposa sa plume, croyant bien ne plus jamais la
+reprendre. Il la reprit pourtant, en 1844, non pour chercher un
+nouveau succès, mais pour obéir aux ordres de son directeur de
+conscience, un vieux prêtre de Saint-Sulpice, l'abbé Séguin. Il
+écrivit la <i>Vie de Rancé</i>. C'est le seul de ses livres qui soit
+manqué. C'est moins un livre d'ailleurs qu'une causerie du soir, entre
+amis, causerie vagabonde, décousue, pleine de boutades et de
+bigarrures. Les traits charmants, du reste, n'y sont pas rares, ni les
+heureuses rencontres, ni les riches indemnités. On y retrouve encore,
+par endroits, le magicien et l'enchanteur. Et puis, si le livre est
+manqué, la préface est si touchante et si belle! Ces quelques pages
+sur la vie du vieil abbé Séguin sont la plus éloquente des réponses à
+ceux qui ont trouvé piquant de mettre en doute la sincérité religieuse
+du grand écrivain.</p>
+
+
+
+
+<h2>IX <span class="pagenum">(p. 028)</span></h2>
+
+
+<p>Chateaubriand mourut le 4 juillet 1848. Mort, il allait remporter sa
+plus éclatante victoire. Les &oelig;uvres posthumes des grands écrivains
+sont presque invariablement des rogatons qui ont déjà servi, des
+miettes tombées de leur table, des écus rognés oubliés au fond de
+leurs tiroirs. Par une suprême coquetterie, Chateaubriand avait
+réservé, pour l'heure où il ne serait plus, la pièce la plus riche de
+son trésor, le plus impérissable de ses chefs-d'&oelig;uvre.</p>
+
+<p>Il arriva cependant que les <i>Mémoires d'Outre-Tombe</i> furent publiés
+dans des circonstances défavorables et dans de déplorables conditions,
+si bien que l'on put croire d'abord à un insuccès complet: ce fut
+quelque chose comme cette glorieuse journée de Marengo qui, à trois
+heures de l'après-midi, était une défaite. L'occasion parut bonne à
+tous ceux qui avaient encensé l'<i>empereur debout</i> pour jeter la pierre
+à l'<i>empereur enterré</i>. On découvrit que Chateaubriand, dans ses
+<i>Mémoires</i>, avait parlé de... Chateaubriand, et on s'accorda pour dire
+que c'était là une chose inouïe, un scandale sans précédent, un crime
+abominable. Songez donc! Un homme qui écrit l'histoire de sa vie, et
+qui en profite pour se mettre en scène! Cela se pouvait-il supporter?
+Un auteur de mémoires qui parle de ses contemporains et qui ne
+proclame pas que tous ont été de petits saints! Cela s'était-il jamais
+vu?</p>
+
+<p>On ne manquait pas d'ailleurs de se prévaloir, contre les <i>Mémoires
+d'Outre-Tombe</i>, de ce qu'ils avaient été publiés par bribes et par
+morceaux, déchiquetés en feuilletons. Quand ils parurent en volumes,
+on triompha contre eux de ce qu'ils étaient découpés en une infinité
+de petits chapitres, sans lien entre eux, sans coordination, sans
+suite apparente. Nul n'eut l'idée de se dire qu'on était évidemment en
+présence d'une édition fautive, que Chateaubriand n'avait pas pu,
+contrairement à toutes ses habitudes, renoncer, pour son livre de
+prédilection, à cet art savant de la composition, à cette symétrie, à
+cette belle ordonnance, qui avaient signalé jusque-là et marqué toutes
+ses &oelig;uvres, même les moindres. On trouva commode de dire avec
+Sainte-Beuve: «Les <i>Mémoires d'Outre-Tombe</i> font l'effet des mémoires
+du <i>Chat Murr</i> dans Hoffmann, pour l'interruption continuelle et la
+bigarrure<a id="footnotetag077" name="footnotetag077"></a>
+<a href="#footnote077">[77]</a>.»</p>
+
+<p>Chateaubriand avait divisé son ouvrage en quatre parties et chacune de
+ces parties en livres. Il m'a suffi de rétablir ces divisions, dans
+mon édition de 1898<a id="footnotetag078" name="footnotetag078"></a>
+<a href="#footnote078">[78]</a>, pour que le livre prît aussitôt une
+physionomie toute nouvelle, pour que le monument apparût tel que
+l'avait conçu le grand artiste, avec son étonnante variété et, en même
+temps, la noblesse et la régularité de ses lignes.</p>
+
+<p>On <span class="pagenum">(p. 029)</span>
+est alors revenu à ces <i>Mémoires</i>, longtemps si maltraités,
+et la surprise a été presque aussi grande que l'admiration. Il était
+admis, en effet, que les <i>Mémoires d'Outre-Tombe</i> étaient un long
+pamphlet, que l'auteur s'y était montré sans pitié pour les hommes de
+son temps, les sacrifiant tous à ses passions et à ses orgueilleuses
+rancunes. Et il se trouvait que -- Talleyrand et Fouché mis à part -- il
+les avait tous traités avec une modération et une indulgence qui
+faisaient dire un jour à M<sup>me</sup> de Chateaubriand: «Je n'y comprends rien!
+M. de Chateaubriand est si bon qu'il en est bête!» -- C'était aussi une
+commune opinion que l'illustre écrivain avait passé les dernières
+années de sa vie à <i>gâter</i> ses <i>Mémoires</i>, à les surcharger de traits
+bizarres, de couleurs fausses, d'images incohérentes et de néologismes
+barbares. Et de ces défauts sans mesure et sans nombre, qui devaient
+ruiner l'&oelig;uvre entière, on trouvait à peine trace. Ces terribles
+surcharges se réduisaient, dans une &oelig;uvre d'une si considérable
+étendue, à quelques citations inutiles, à quelques plaisanteries
+affectées, à quelques mots ou à quelques tournures vieillies: taches
+légères qu'eût effacées un coup de brosse, grains de poussière qu'eût
+enlevés le souffle d'un enfant!</p>
+
+<p>Le monument reste donc intact, et, dans l'ordre littéraire, c'est le
+plus beau que le <span class="smcap">XX</span><sup>e</sup> siècle ait élevé. Ce n'est pas seulement la vie
+d'un homme illustre qui se déroule sous nos yeux, c'est, autour de
+cette vie, tout un merveilleux décor, -- la fin de l'ancienne France, la
+Révolution, Napoléon et l'Empire, les deux Restaurations, les
+Cent-Jours et les Journées de Juillet. La biographie s'y mêle à
+l'histoire, la poésie y coudoie la politique, l'exactitude la plus
+minutieuse y fait bon ménage avec l'épopée. Presque tous les mémoires
+s'arrêtent brusquement et restent inachevés: <i>Pendent interrupta</i>...
+Ceux de Chateaubriand, conduits à leur terme, se terminent par des
+considérations sur l'<i>avenir du monde</i>. Dans tout l'ouvrage, sans que
+le talent de l'auteur faiblisse jamais, la beauté de la forme vient
+ajouter à l'intérêt du récit. Les <i>Mémoires</i> touchent aux sujets les
+plus variés, aux événements les plus divers; et de même le style prend
+tous les tons, revêt toutes les couleurs: il sait unir sans effort la
+grâce à la vigueur, le charme à l'éclat, la simplicité à la grandeur.</p>
+
+<p class="tb">*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>Est-il besoin maintenant de résumer ce qui précède. Quelques traits du
+moins suffiront.</p>
+
+<p>Voltaire a dit, au sujet de Corneille: «Les novateurs ont le premier
+rang à juste titre dans la mémoire des hommes.» Chateaubriand fut, au
+<span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, dans l'ordre intellectuel, le novateur par excellence.
+Nul n'a plus souvent que lui crié le premier, du haut du mat de
+misaine: «Italie! Italie!»</p>
+
+<p>Le <i>Génie du Christianisme</i> a relevé la religion dans les esprits, et
+en même temps qu'il les ramenait à la vérité religieuse, il donnait le
+signal du retour à la vérité littéraire. La Bible vengée du sarcasme
+<span class="pagenum">(p. 030)</span>
+de Voltaire, l'antiquité classique remise en honneur et Homère
+replacé à son rang; l'attention ramenée sur les Pères de l'Église; la
+supériorité des écrivains du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle sur ceux du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> hautement
+proclamée et invinciblement établie; les chefs-d'&oelig;uvre des
+littératures étrangères admis au foyer d'une hospitalité plus large et
+plus intelligente; l'art gothique réhabilité; les nouveaux historiens
+de la France invités, par l'exemple même de l'auteur, à étudier avec
+un respect filial le passé de la patrie; les semences du vrai
+romantisme, du romantisme national et chrétien, déposées en terre pour
+produire bientôt une glorieuse moisson: tels sont les principaux
+services rendus à la société et aux lettres par le <i>Génie du
+Christianisme</i>. «Ce livre, a dit M. Léon Gautier, a enfanté et mis au
+monde le <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle<a id="footnotetag079" name="footnotetag079"></a>
+<a href="#footnote079">[79]</a>.» «Toutes les nouveautés, a dit de son côté
+M. Nisard, toutes les nouveautés durables de la première moitié du
+<span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, en poésie, en histoire, en critique, ont reçu de
+Chateaubriand ou la première inspiration ou l'impulsion décisive<a id="footnotetag080" name="footnotetag080"></a>
+<a href="#footnote080">[80]</a>.»</p>
+
+<p>Les <i>Martyrs</i> sont la seule épopée que possède la France, et il est
+arrivé que leur auteur, en créant la couleur locale, en
+<i>individualisant</i> ses Francs et ses Gaulois, ses Romains et ses Grecs,
+renouvelait la manière d'écrire et de concevoir l'histoire. A l'entrée
+de cette voie où vont s'engager, avec Augustin Thierry, Guizot, de
+Barante, Michelet, c'est encore Chateaubriand que nous apercevons: là
+encore, il est l'initiateur et le guide.</p>
+
+<p>Dans l'<i>Itinéraire</i>, il ouvre également une voie nouvelle. Il crée un
+genre, et, du même coup, il le porte à sa perfection.</p>
+
+<p>Sous la Restauration, ses écrits politiques le placent au premier rang
+des publicistes et des polémistes. Ses moindres articles de journaux,
+de l'aveu même de Sainte-Beuve, «sont de petits chefs-d'&oelig;uvre<a id="footnotetag081" name="footnotetag081"></a>
+<a href="#footnote081">[81]</a>».</p>
+
+<p>«Ô Muse, avait-il dit en 1809, au dernier livre des <i>Martyrs</i>, je
+n'oublierai point tes leçons! Je ne laisserai point tomber mon c&oelig;ur
+des régions élevées où tu l'as placé. Les talents de l'esprit que tu
+dispenses s'affaiblissent par le cours des ans: la voix perd sa
+fraîcheur, les doigts se glacent sur le luth; mais les nobles
+sentiments que tu inspires peuvent rester quand les autres dons ont
+disparu. Fidèle compagne de ma vie, en remontant dans les cieux,
+laissez-moi l'indépendance et la vertu. Qu'elles viennent, ces vierges
+austères, qu'elles viennent fermer pour moi le livre de la poésie, et
+m'ouvrir les pages de l'histoire. J'ai consacré l'âge des illusions à
+la riante peinture du mensonge; j'emploierai l'âge des regrets au
+tableau de la vérité.»</p>
+
+<p>Après 1830, l'âge des regrets était venu. C'est le moment où il publie
+les <i>Études historiques</i>, l'<i>Analyse raisonnée de l'histoire de
+France</i>, <span class="pagenum">(p. 031)</span>
+le <i>Congrès de Vérone</i>. Ces dernières &oelig;uvres sont
+belles, comme les précédentes. Les années n'ont pas affaibli ses
+talents. La Muse lui est restée fidèle, et c'est elle qui lui ouvre
+les pages de l'histoire. A cette tâche nouvelle, Chateaubriand
+apportait d'ailleurs de nouveaux dons, un nouveau style et comme un
+perpétuel rajeunissement. Au lieu de se continuer toujours, de se
+répéter sans fin, comme tant d'autres, Victor Hugo par exemple, il ne
+cessait de se renouveler. Il a eu successivement plusieurs manières,
+qui toutes ont fini par se réunir, par se déverser dans les <i>Mémoires
+d'Outre-Tombe</i>, comme ces rivières du Nouveau-Monde qu'avait visitées
+sa jeunesse, et qui, après avoir fertilisé de riches contrées,
+finissent toutes par descendre au Meschacébé et forment avec lui le
+plus grand et le plus majestueux des fleuves.</p>
+
+<p>Chez Chateaubriand, l'homme a pu avoir ses faiblesses, le politique a
+pu commettre des fautes; mais, dans tous ses ouvrages, il est resté
+invariablement fidèle à toutes les nobles causes. Il a toujours
+défendu la vérité, le droit, la justice. Il n'a pas écrit une page où
+ne respire la passion de l'honneur, pas une où il ait offensé la
+religion et la pudeur. Et c'est par là, plus encore que par son génie,
+qu'il mérite notre admiration et notre reconnaissance. La France ne se
+pourra relever que si les générations nouvelles élèvent leur c&oelig;ur à
+la hauteur des généreux sentiments pour lesquels l'âme de
+Chateaubriand n'a cessé de battre, si elles reviennent à ses
+enseignements et si, à leur tour, elles lui disent:</p>
+
+<p class="quotega">
+ Tu duca, tu signore, e tu maestro!</p>
+
+<p class="quotedr2">
+Edmond BIRÉ.</p>
+
+
+
+<a id="page001" name="page001"></a><a href="#page001"></a>
+<h1>MÉMOIRES <span class="pagenum">(p. 001)</span></h1>
+
+
+<h3><span class="quotedr2>"><i>Sicut nubes... quasi naves... velut umbra.</i> (Job).</span></h3>
+
+
+
+<h1>PREMIÈRE PARTIE</h1>
+
+<h2>ANNÉES DE JEUNESSE. -- LE SOLDAT ET LE VOYAGEUR<br><br>
+
+1768-1800</h2>
+
+
+
+
+<h1>LIVRE PREMIER<a id="footnotetag082" name="footnotetag082"></a>
+<a href="#footnote082">[82]</a></h1>
+
+
+<h3>Naissance de mes frères et s&oelig;urs. -- Je viens au
+monde. -- Plancoët. -- V&oelig;u. -- Combourg. -- Plan de mon père pour mon
+éducation. -- La Villeneuve. -- Lucile. -- Mesdemoiselles Coupart. -- Mauvais
+écolier que je suis. -- Vie de ma grand'mère maternelle et de sa s&oelig;ur,
+à Plancoët. -- Mon oncle, le comte de Bedée, à Manchoix. -- Relèvement du
+v&oelig;u de ma nourrice. -- Gesril. -- Hervine Magon. -- Combat contre les deux
+mousses.</h3>
+
+
+<p>Il y a quatre ans qu'à mon retour de la Terre Sainte, j'achetai près
+du hameau d'Aulnay, dans le voisinage de Sceaux et de Châtenay, une
+maison de jardinier, cachée parmi les collines couvertes de bois. Le
+terrain inégal <span class="pagenum">(p. 002)</span>
+et sablonneux dépendant de cette maison n'était
+qu'un verger sauvage au bout duquel se trouvait une ravine et un
+taillis de châtaigniers. Cet étroit espace me parut propre à renfermer
+mes longues espérances; <i>spatio brevi spem longam
+reseces</i><a id="footnotetag083" name="footnotetag083"></a>
+<a href="#footnote083">[83]</a>. Les
+arbres que j'y ai plantés prospèrent, ils sont encore si petits que je
+leur donne de l'ombre quand je me place entre eux et le soleil. Un
+jour, en me rendant cette ombre, ils protégeront mes vieux ans comme
+j'ai protégé leur jeunesse. Je les ai choisis autant que je l'ai pu
+des divers climats où j'ai erré, ils rappellent mes voyages et
+nourrissent au fond de mon c&oelig;ur d'autres illusions.</p>
+
+<p>Si jamais les Bourbons remontent sur le trône, je ne leur demanderai,
+en récompense de ma fidélité, que de me rendre assez riche pour
+joindre à mon héritage la lisière des bois qui l'environnent:
+l'ambition m'est venue; je voudrais accroître ma promenade de quelques
+arpents: tout chevalier errant que je suis, j'ai les goûts sédentaires
+d'un moine: depuis que j'habite cette retraite, je ne crois pas avoir
+mis trois fois les pieds hors de mon enclos. Mes pins, mes sapins, mes
+mélèzes, mes cèdres tenant jamais ce qu'ils promettent, la
+Vallée-aux-Loups deviendra une véritable chartreuse. Lorsque Voltaire
+naquit à Châtenay, le 20 février 1694<a id="footnotetag084" name="footnotetag084"></a>
+<a href="#footnote084">[84]</a>, quel était l'aspect du
+coteau où <span class="pagenum">(p. 003)</span>
+se devait retirer, en 1807, l'auteur du <i>Génie du
+Christianisme</i>?</p>
+
+<p>Ce lieu me plaît; il a remplacé pour moi les champs paternels; je l'ai
+payé du produit de mes rêves et de mes veilles; c'est au grand désert
+d'Atala que je dois le petit désert d'Aulnay; et, pour me créer ce
+refuge, je n'ai pas, comme le colon américain, dépouillé l'Indien des
+Florides. Je suis attaché à mes arbres; je leur ai adressé des
+élégies, des sonnets, des odes. Il n'y a pas un seul d'entre eux que
+je n'aie soigné de mes propres mains, que je n'aie délivré du ver
+attaché à sa racine, de la chenille collée à sa feuille; je les
+connais tous par leurs noms, comme mes enfants: c'est ma famille, je
+n'en ai pas d'autre, j'espère mourir auprès d'elle.</p>
+
+<p>Ici, j'ai écrit les <i>Martyrs</i>, les <i>Abencerages</i>, l'<i>Itinéraire</i> et
+<i>Moïse</i>; que ferai-je maintenant dans les soirées de cet automne? Ce 4
+octobre 1811, anniversaire de ma fête et de mon entrée à
+Jérusalem<a id="footnotetag085" name="footnotetag085"></a>
+<a href="#footnote085">[85]</a>,
+me tente à commencer l'histoire de ma vie. L'homme qui
+ne donne aujourd'hui <span class="pagenum">(p. 004)</span>
+l'empire du monde à la France que pour la
+fouler à ses pieds, cet homme, dont j'admire le génie et dont
+j'abhorre le despotisme, cet homme m'enveloppe de la tyrannie comme
+d'une autre solitude; mais s'il écrase le présent, le passé le brave,
+et je reste libre dans tout ce qui a précédé sa gloire.</p>
+
+<p>La plupart de mes sentiments sont demeurés au fond de mon âme, ou ne
+se sont montrés dans mes ouvrages que comme appliqués à des êtres
+imaginaires. Aujourd'hui que je regrette encore mes chimères sans les
+poursuivre, je veux remonter le penchant de mes belles années: ces
+<i>Mémoires</i> seront un temple de la mort élevé à la clarté de mes
+souvenirs<a id="footnotetag086" name="footnotetag086"></a>
+<a href="#footnote086">[86]</a>.</p>
+
+<p>Commençons donc, et parlons d'abord de ma famille; c'est essentiel,
+parce que le caractère de mon père a tenu en grande partie à sa
+position et que ce caractère a beaucoup influé sur la nature de mes
+idées, en décidant du genre de mon éducation<a id="footnotetag087" name="footnotetag087"></a>
+<a href="#footnote087">[87]</a>.</p>
+
+<p>Je suis né gentilhomme. Selon moi, j'ai profité du hasard de mon
+berceau, j'ai gardé cet amour plus ferme de la liberté qui appartient
+principalement à l'aristocratie dont la dernière heure est sonnée.
+L'aristocratie a <span class="pagenum">(p. 005)</span>
+trois âges successifs: l'âge des supériorités,
+l'âge des privilèges, l'âge des vanités; sortie du premier, elle
+dégénère dans le second et s'éteint dans le dernier.</p>
+
+<p>On peut s'enquérir de ma famille, si l'envie en prend, dans le
+dictionnaire de Moréri, dans les diverses histoires de Bretagne de
+d'Argentré, de dom Lobineau, de dom Morice, dans l'<i>Histoire
+généalogique de plusieurs maisons illustres de Bretagne</i> du P. Du Paz,
+dans Toussaint de Saint-Luc, Le Borgne, et enfin dans l'<i>Histoire des
+grands officiers de la couronne</i> du P. Anselme<a id="footnotetag088" name="footnotetag088"></a>
+<a href="#footnote088">[88]</a>.</p>
+
+<p>Les preuves de ma descendance furent faites entre les mains de
+Chérin<a id="footnotetag089" name="footnotetag089"></a>
+<a href="#footnote089">[89]</a>, pour l'admission de ma s&oelig;ur Lucile
+comme chanoinesse au
+chapitre de l'Argentière, d'où elle devait passer à celui de
+Remiremont; elles furent reproduites pour ma présentation à Louis XVI,
+reproduites pour mon affiliation à l'ordre de Malte, et reproduites
+une dernière fois quand mon frère fut présenté au même infortuné Louis
+XVI.</p>
+
+<p>Mon nom est d'abord écrit <i>Brien</i>, ensuite <i>Briant</i> et <i>Briand</i>, par
+l'invasion de l'orthographe française, Guillaume le Breton dit
+<i>Castrum-Briani</i>. Il n'y a pas un <span class="pagenum">(p. 006)</span>
+nom en France qui ne présente
+ces variations de lettres. Quelle est l'orthographe de Du Guesclin?</p>
+
+<p>Les <i>Brien</i> vers le commencement du onzième siècle communiquèrent leur
+nom à un château considérable de Bretagne, et ce château devint le
+chef-lieu de la baronnie de Chateaubriand. Les armes de Chateaubriand
+étaient d'abord des pommes de pin avec la devise: <i>Je sème l'or</i>.
+Geoffroy, baron de Chateaubriand, passa avec saint Louis en Terre
+Sainte. Fait prisonnier à la bataille de la Massoure, il revint, et sa
+femme Sibylle mourut de joie et de surprise en le revoyant. Saint
+Louis, pour récompenser ses services, lui concéda à lui et à ses
+héritiers, en échange de ses anciennes armoiries, un écu de gueules,
+semé de fleurs de lis d'or: <i>Cui et ejus h&aelig;redibus</i>, atteste un
+cartulaire du prieuré de Bérée, <i>sanctus Ludovicus tum Francorum rex,
+propter ejus probitatem in armis, flores lilii auri, loco pomorum pini
+auri, contulit</i>.</p>
+
+<p>Les Chateaubriand se partagèrent dès leur origine en trois branches:
+la première, dite <i>barons de Chateaubriand</i>, souche des deux autres et
+qui commença l'an 1000 dans la personne de Thiern, fils de Brien,
+petit-fils d'Alain III, comte ou chef de Bretagne; la seconde,
+surnommée <i>seigneurs des Roches Baritaut</i>, ou du <i>Lion d'Angers</i>; la
+troisième paraissant sous le titre de <i>sires de Beaufort</i>.</p>
+
+<p>Lorsque la lignée des sires de Beaufort vint à s'éteindre dans la
+personne de dame Renée, un Christophe II, branche collatérale de cette
+lignée, eut en partage la terre de la Guerrande en
+Morbihan<a id="footnotetag090" name="footnotetag090"></a>
+<a href="#footnote090">[90]</a>. A
+cette <span class="pagenum">(p. 007)</span>
+époque, vers le milieu du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, une grande
+confusion s'était répandue dans l'ordre de la noblesse; des titres et
+des noms avaient été usurpés. Louis XIV prescrivit une enquête, afin
+de remettre chacun dans son droit. Christophe fut maintenu, sur preuve
+de sa noblesse d'ancienne extraction, dans son titre et dans la
+possession de ses armes, par arrêt de la Chambre établie à Rennes pour
+la réformation de la noblesse de Bretagne. Cet arrêt fut rendu le 16
+septembre 1669; en voici le texte:</p>
+
+<p class="quotega">
+ «Arrêt de la Chambre établie par le Roi (Louis XIV) pour la
+ réformation de la noblesse en la province de Bretagne, rendu le
+ 16 septembre 1669: entre le procureur général du Roi, et M.
+ Christophe de Chateaubriand, sieur de La Guerrande; lequel
+ déclare ledit Christophe issu d'ancienne extraction noble, lui
+ permet de prendre la qualité de chevalier, et le maintient dans
+ le droit de porter pour armes de gueules semé de fleurs de lys
+ d'or sans nombre, et ce après production par lui faite de ses
+ titres authentiques, desquels il appert, etc., etc., ledit arrêt
+ signé Malescot.»</p>
+
+<p>Cet arrêt constate que Christophe de Chateaubriand de La Guerrande
+descendait directement des Chateaubriand, sires de Beaufort; les sires
+de Beaufort se rattachaient par documents historiques aux premiers
+barons de Chateaubriand. Les Chateaubriand de Villeneuve, du Plessis
+et de Combourg étaient cadets des Chateaubriand de La Guerrande, comme
+il est prouvé par la descendance d'Amaury, frère de Michel, lequel
+Michel <span class="pagenum">(p. 008)</span>
+était fils de ce Christophe de La Guerrande maintenu dans
+son extraction par l'arrêt ci-dessus rapporté de la réformation de la
+noblesse, du 16 septembre 1669.</p>
+
+<p>Après ma présentation à Louis XVI, mon frère songea à augmenter ma
+fortune de cadet en me nantissant de quelques-uns de ces bénéfices
+appelés <i>bénéfices simples</i>. Il n'y avait qu'un seul moyen praticable
+à cet effet, puisque j'étais laïque et militaire, c'était de m'agréger
+à l'ordre de Malte. Mon frère envoya mes preuves à Malte, et bientôt
+après il présenta requête, en mon nom, au chapitre du grand-prieuré
+d'Aquitaine, tenu à Poitiers, aux fins qu'il fût nommé des
+commissaires pour prononcer d'urgence. M. Pontois était alors
+archiviste, vice-chancelier et généalogiste de l'ordre de Malte, au
+Prieuré.</p>
+
+<p>Le président du chapitre était Louis-Joseph des Escotais, bailli,
+grand-prieur d'Aquitaine, ayant avec lui le bailli de Freslon, le
+chevalier de La Laurencie, le chevalier de Murat, le chevalier de
+Lanjamet, le chevalier de La Bourdonnaye-Montluc et le chevalier du
+Bouëtiez. La requête fut admise les 9, 10 et 11 septembre 1789. Il est
+dit, dans les termes d'admission du <i>Mémorial</i>, que je méritais <i>à
+plus d'un titre</i> la grâce que je sollicitais, et que des
+<i>considérations du plus grand poids</i> me rendaient digne de la
+satisfaction que je réclamais.</p>
+
+<p>Et tout cela avait lieu après la prise de la Bastille, à la veille des
+scènes du 6 octobre 1789 et de la translation de la famille royale à
+Paris! Et, dans la séance du 7 août de cette année 1789, l'Assemblée
+nationale avait aboli les titres de noblesse! Comment les chevaliers
+et <span class="pagenum">(p. 009)</span>
+les examinateurs de mes preuves trouvaient-ils aussi que je
+méritais <i>à plus d'un titre la grâce que je sollicitais</i>, etc., moi
+qui n'étais qu'un chétif sous-lieutenant d'infanterie, inconnu, sans
+crédit, sans faveur et sans fortune?</p>
+
+<p>Le fils aîné de mon frère (j'ajoute ceci en 1831 à mon texte primitif
+écrit en 1811), le comte Louis de Chateaubriand<a id="footnotetag091" name="footnotetag091"></a>
+<a href="#footnote091">[91]</a>, a épousé
+mademoiselle d'Orglandes, dont il a eu cinq filles et un garçon,
+celui-ci nommé Geoffroy. Christian, frère cadet de Louis,
+arrière-petit-fils et filleul de M. de Malesherbes, et lui ressemblant
+d'une manière frappante, servit avec distinction en Espagne comme
+capitaine dans les dragons de la garde, en 1823. Il s'est fait jésuite
+à Rome. Les jésuites suppléent à la solitude à mesure que celle-ci
+s'efface de la terre. Christian vient de mourir à Chiert, près Turin:
+vieux et malade, je le devais devancer; mais ses vertus l'appelaient
+au ciel avant moi, qui ai encore bien des fautes à pleurer.</p>
+
+<p>Dans la division du patrimoine de la famille, Christian avait eu la
+terre de Malesherbes, et Louis la terre de Combourg. Christian, ne
+regardant pas le partage égal comme légitime, voulut, en quittant le
+monde, se dépouiller des biens qui ne lui appartenaient pas et les
+rendre à son frère aîné.</p>
+
+<p>A la vue de mes parchemins, il ne tiendrait qu'à moi, si j'héritais de
+l'infatuation de mon père et de mon frère, de me croire cadet des ducs
+de Bretagne, venant de Thiern, petit-fils d'Alain III.</p>
+
+<p>Cesdits Chateaubriand auraient mêlé deux fois leur sang
+<span class="pagenum">(p. 010)</span>
+au sang
+des souverains d'Angleterre, Geoffroy IV de Chateaubriand ayant
+épousé en secondes noces Agnès de Laval, petite-fille du comte d'Anjou
+et de Mathilde, fille de Henri I<sup>er</sup>; Marguerite de Lusignan, veuve du
+roi d'Angleterre et petite-fille de Louis le Gros, s'étant mariée à
+Geoffroy V, douzième baron de Chateaubriand. Sur la race royale
+d'Espagne, on trouverait Brien, frère puîné du neuvième baron de
+Chateaubriand, qui se serait uni à Jeanne, fille d'Alphonse, roi
+d'Aragon. Il faudrait croire encore, quant aux grandes familles de
+France, qu'Édouard de Rohan prit à femme Marguerite de Chateaubriand;
+il faudrait croire encore qu'un Croï épousa Charlotte de
+Chateaubriand. Tinténiac, vainqueur au combat des
+Trente<a id="footnotetag092" name="footnotetag092"></a>
+<a href="#footnote092">[92]</a>, Du
+Guesclin, le connétable, auraient eu des alliances avec nous dans les
+trois branches. Tiphaine Du Guesclin, petite-fille du frère de
+Bertrand, céda à Brien de Chateaubriand, son cousin et son héritier,
+la propriété de Plessis-Bertrand. Dans les traités, des Chateaubriand
+sont donnés pour caution de la paix aux rois de France, à Clisson, au
+baron de Vitré. Les ducs de Bretagne envoient à des Chateaubriand
+copie de leurs assises. Les Chateaubriand deviennent grands officiers
+de la couronne, et des <i>illustres</i> dans la cour de Nantes; ils
+reçoivent des commissions pour veiller à la sûreté de leur province
+contre les Anglais. Brien I<sup>er</sup> se trouve à la bataille d'Hastings: il
+était fils <span class="pagenum">(p. 011)</span>
+d'Eudon, comte de Penthièvre. Guy de Chateaubriand est
+du nombre des seigneurs qu'Arthur de Bretagne donna à son fils pour
+l'accompagner dans son ambassade auprès du Pape, en 1309.</p>
+
+<p>Je ne finirais pas si j'achevais ce dont je n'ai voulu faire qu'un
+court résumé; la note<a id="footnotetag093" name="footnotetag093"></a>
+<a href="#footnote093">[93]</a> à laquelle je me suis enfin résolu, en
+considération de mes deux neveux, qui ne font pas sans doute aussi bon
+marché que moi de ces vieilles misères, remplacera ce que j'omets dans
+ce texte. Toutefois, on passe aujourd'hui un peu la borne; il devient
+d'usage de déclarer que l'on est de race corvéable, qu'on a l'honneur
+d'être fils d'un homme attaché à la glèbe. Ces déclarations sont-elles
+aussi fières que philosophiques? N'est-ce pas se ranger du parti du
+plus fort? Les marquis, les comtes, les barons du maintenant, n'ayant
+ni privilèges ni sillons, les trois quarts mourant de faim, se
+dénigrant les uns les autres, ne voulant pas se reconnaître, se
+contestant mutuellement leur naissance; ces nobles, à qui l'on nie
+leur propre nom, ou à qui on ne l'accorde que sous bénéfice
+d'inventaire, peuvent-ils inspirer quelque crainte? Au reste, qu'on me
+pardonne d'avoir été contraint de m'abaisser à ces puériles
+récitations, afin de rendre compte de la passion dominante de mon
+père, passion qui fit le n&oelig;ud du drame de ma jeunesse. Quant à moi,
+je ne me glorifie ni ne me plains de l'ancienne ou de la nouvelle
+société. Si dans la première j'étais le chevalier ou le vicomte de
+Chateaubriand, dans la seconde je suis François de Chateaubriand; je
+préfère mon nom à mon titre.</p>
+
+<p>Monsieur <span class="pagenum">(p. 012)</span>
+mon père aurait volontiers, comme un grand terrien du
+moyen âge<a id="footnotetag094" name="footnotetag094"></a>
+<a href="#footnote094">[94]</a>, appelé Dieu <i>le Gentilhomme de là-haut</i>, et surnommé
+Nicodème (le Nicodème de l'Évangile) un <i>saint gentilhomme</i>.
+Maintenant, en passant par mon géniteur, arrivons de Christophe,
+seigneur suzerain de la Guerrande, et descendant en ligne directe des
+barons de Chateaubriand, jusqu'à moi, François, seigneur sans vassaux
+et sans argent de la Vallée-aux-Loups.</p>
+
+<p>En remontant la lignée des Chateaubriand, composée de trois branches,
+les deux premières étant faillies, la troisième, celle des sires de
+Beaufort, prolongée par un rameau (les Chateaubriand de La Guerrande),
+s'appauvrit, effet inévitable de la loi du pays; les aînés nobles
+emportaient les deux tiers des biens, en vertu de la coutume de
+Bretagne; les cadets divisaient entre eux tous un seul tiers de
+l'héritage paternel. La décomposition du chétif estoc de ceux-ci
+s'opérait avec d'autant plus de rapidité, qu'ils se mariaient; et
+comme la même distribution des deux tiers au tiers existait aussi pour
+leurs enfants, ces cadets des cadets arrivaient promptement au partage
+d'un pigeon, d'un lapin, d'une canardière et d'un chien de chasse,
+bien qu'ils fussent toujours <i>chevaliers hauts et puissants seigneurs</i>
+d'un colombier, d'une crapaudière et d'une garenne. <span class="pagenum">(p. 013)</span>
+On voit
+les anciennes familles nobles une quantité de cadets; on les suit
+pendant deux ou trois générations, puis ils disparaissent, redescendus
+peu à peu à la charrue ou absorbés par les classes ouvrières, sans
+qu'on sache ce qu'ils sont devenus.</p>
+
+<p>Le chef de nom et d'armes de ma famille était, vers le commencement du
+dix-huitième siècle, Alexis de Chateaubriand, seigneur de la
+Guerrande, fils de Michel, lequel Michel avait un frère, Amaury.
+Michel était fils de ce Christophe maintenu dans son extraction des
+sires de Beaufort et des barons de Chateaubriand par l'arrêt ci-dessus
+rapporté. Alexis de la Guerrande était veuf; ivrogne décidé, il
+passait ses jours à boire, vivait dans le désordre avec ses servantes,
+et mettait les plus beaux titres de sa maison à couvrir des pots de
+beurre.</p>
+
+<p>En même temps que ce chef de nom et d'armes, existait son cousin
+François, fils d'Amaury, puîné de Michel. François, né le 19 février
+1683, possédait les petites seigneuries des Touches et de la
+Villeneuve. Il avait épousé, le 27 août 1713, Pétronille-Claude
+Lamour, dame de Lanjégu<a id="footnotetag095" name="footnotetag095"></a>
+<a href="#footnote095">[95]</a>, dont il eut quatre fils: François-Henri,
+René (mon père), Pierre, seigneur du Plessis, et Joseph, seigneur du
+Parc. Mon grand-père, François, mourut le 28 mars 1729; ma grand-mère,
+je l'ai connue dans mon enfance, avait encore un <span class="pagenum">(p. 014)</span>
+beau regard qui
+souriait dans l'ombre de ses années. Elle habitait, au décès de son
+mari, le manoir de La Villeneuve, dans les environs de Dinan. Toute la
+fortune de mon aïeule ne dépassait par 5,000 livres de rente, dont
+l'aîné de ses fils emportait les deux tiers, 3,333 livres: restaient
+1,666 livres de rente pour les trois cadets, sur laquelle somme l'aîné
+prélevait encore le préciput.</p>
+
+<p>Pour comble de malheur, ma grand'mère fut contrariée dans ses desseins
+par le caractère de ses fils: l'aîné, François-Henri, à qui le
+magnifique héritage de la seigneurie de la Villeneuve était dévolu,
+refusa de se marier et se fit prêtre: mais au lieu de quêter les
+bénéfices que son nom lui aurait pu procurer, et avec lesquels il
+aurait soutenu ses frères, il ne sollicita rien par fierté et par
+insouciance. Il s'ensevelit dans une cure de campagne et fut
+successivement recteur de Saint-Launeuc et de
+Merdrignac<a id="footnotetag096" name="footnotetag096"></a>
+<a href="#footnote096">[96]</a>, dans le
+diocèse de Saint-Malo. Il avait la passion de la poésie; j'ai vu bon
+nombre de ses vers. Le caractère joyeux de cette espèce de noble
+Rabelais, le culte que ce prêtre chrétien avait voué aux Muses dans un
+presbytère, excitaient la curiosité. Il donnait tout ce qu'il avait et
+mourut insolvable<a id="footnotetag097" name="footnotetag097"></a>
+<a href="#footnote097">[97]</a>.</p>
+
+<p>Le quatrième frère de mon père, Joseph, se rendit à
+<span class="pagenum">(p. 015)</span> Paris et
+s'enferma dans une bibliothèque: on lui envoyait tous les ans les 416
+livres, son lopin de cadet. Il passa inconnu au milieu des livres; il
+s'occupait de recherches historiques. Pendant sa vie, qui fut courte,
+il écrivait chaque premier de janvier à sa mère, seul signe
+d'existence qu'il ait jamais donné. Singulière destinée! Voilà mes
+deux oncles, l'un érudit et l'autre poète; mon frère aîné faisait
+agréablement des vers; une de mes s&oelig;urs, madame de Farcy, avait un
+vrai talent pour la poésie; une autre de mes s&oelig;urs, la comtesse
+Lucile, chanoinesse, pourrait être connue par quelques pages
+admirables; moi, j'ai barbouillé force papier. Mon frère a péri sur
+l'échafaud, mes deux s&oelig;urs ont quitté une vie de douleur après avoir
+langui dans les prisons; mes deux oncles ne laissèrent pas de quoi
+payer les quatre planches de leur cercueil; les lettres ont causé mes
+joies et mes peines, et je ne désespère pas, Dieu aidant, de mourir à
+l'hôpital.</p>
+
+<p>Ma grand'mère, s'étant épuisée pour faire quelque chose de son fils
+aîné et de son fils cadet, ne pouvait plus rien pour les deux autres,
+René, mon père, et Pierre, mon oncle. Cette famille, qui avait <i>semé
+l'or</i>, selon sa devise, voyait de sa gentilhommière les riches abbayes
+qu'elle avait fondées et qui
+entombaient<a id="footnotetag098" name="footnotetag098"></a>
+<a href="#footnote098">[98]</a> ses aïeux. Elle
+<span class="pagenum">(p. 016)</span>
+avait présidé les états de Bretagne, comme possédant une des neuf
+baronnies; elle avait signé au traité des souverains, servi de caution
+à Clisson, et elle n'aurait pas eu le crédit d'obtenir une
+sous-lieutenance pour l'héritier de son nom.</p>
+
+<p>Il restait à la pauvre noblesse bretonne une ressource, la marine
+royale: on essaya d'en profiter pour mon père; mais il fallait d'abord
+se rendre à Brest, y vivre, payer les maîtres, acheter l'uniforme, les
+armes, les livres, les instruments de mathématique: comment subvenir à
+tous ces frais? Le brevet demandé au ministre de la marine n'arriva
+point faute de protecteur pour en solliciter l'expédition; la
+châtelaine de Villeneuve tomba malade de chagrin.</p>
+
+<p>Alors mon père donna la première marque du caractère décidé que je lui
+ai connu. Il avait environ quinze ans: s'étant aperçu des inquiétudes
+de sa mère, il s'approcha du lit où elle était couchée et lui dit: «Je
+ne veux plus être un fardeau pour vous.» Sur ce, ma grand'mère se prit
+à pleurer (j'ai vingt fois entendu mon père raconter cette scène).
+«René, répondit-elle, que veux-tu faire? Laboure ton champ. -- Il ne
+peut pas nous nourrir; laissez-moi partir. -- Eh bien, dit la mère, va
+donc où Dieu veut que tu ailles.» Elle embrassa l'enfant en
+sanglotant. Le soir même mon père quitta la ferme maternelle, arriva à
+Dinan, où une de nos parentes lui donna une lettre de recommandation
+pour un habitant de Saint-Malo. L'aventurier orphelin fut embarqué
+comme volontaire sur une goëlette armée, qui mit à la voile quelques
+jours après.</p>
+
+<p>La petite république malouine soutenait seule alors sur
+<span class="pagenum">(p. 017)</span> la mer
+l'honneur du pavillon français. La goëlette rejoignit la flotte que le
+cardinal de Fleury envoyait au secours de Stanislas, assiégé dans
+Dantzick par les Russes. Mon père mit pied à terre et se trouva au
+mémorable combat que quinze cents Français, commandés par le Breton de
+Bréhan, comte de Plélo<a id="footnotetag099" name="footnotetag099"></a>
+<a href="#footnote099">[99]</a>, livrèrent, le 29 mai 1734, à quarante
+mille Moscovites commandés par Munich. De Bréhan, diplomate, guerrier
+et poète, fut tué et mon père blessé deux fois. Il revint en France et
+se rembarqua. Naufragé sur les côtes de l'Espagne, des voleurs
+l'attaquèrent et le dépouillèrent dans la Galice; il prit passage à
+Bayonne sur un vaisseau et surgit encore au toit paternel. Son courage
+et son esprit d'ordre l'avaient fait connaître. Il passa aux Îles; il
+s'enrichit dans les colonies et jeta les fondements de la nouvelle
+fortune de sa famille<a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a>
+<a href="#footnote100">[100]</a>.</p>
+
+<p>Ma grand'mère confia à son fils René son fils Pierre, M. de
+Chateaubriand du Plessis<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a>
+<a href="#footnote101">[101]</a>, dont le fils, Armand de Chateaubriand,
+fut fusillé, par ordre de Bonaparte, le vendredi saint de l'année
+1809<a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a>
+<a href="#footnote102">[102]</a>. Ce fut un des derniers <span class="pagenum">(p. 018)</span>
+gentilshommes français morts
+pour la cause de la monarchie<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a>
+<a href="#footnote103">[103]</a>. Mon père se chargea du sort de son
+frère, quoiqu'il eût contracté, par l'habitude de souffrir, une
+rigueur de caractère qu'il conserva toute sa vie; le <i>Non ignora mali</i>
+n'est pas toujours vrai: le malheur a ses duretés comme ses
+tendresses.</p>
+
+<p>M. de Chateaubriand était grand et sec; il avait le nez aquilin, les
+lèvres minces et pâles, les yeux enfoncés, petits et pers ou glauques,
+comme ceux des lions ou des anciens barbares. Je n'ai jamais vu un
+pareil regard: quand la colère y montait, la prunelle étincelante
+semblait se détacher et venir vous frapper comme une balle.</p>
+
+<p>Une seule passion dominait mon père, celle de son nom. Son état
+habituel était une tristesse profonde que l'âge augmenta et un silence
+dont il ne sortait que par des emportements. Avare dans l'espoir de
+rendre à sa famille son premier éclat, hautain aux états de Bretagne
+avec les gentilhommes, dur avec ses vassaux à Combourg, taciturne,
+despotique et menaçant dans son intérieur, ce qu'on sentait en le
+voyant, c'était la crainte. S'il eût vécu jusqu'à la Révolution et
+s'il eût été plus jeune, il aurait joué un rôle important, ou se
+serait fait massacrer dans son château. Il avait certainement du
+génie: je ne doute pas qu'à la tête des administrations ou des armées,
+il n'eût été un homme extraordinaire.</p>
+
+<p>Ce fut en revenant d'Amérique qu'il songea à se marier. Né
+<span class="pagenum">(p. 019)</span> le 23
+septembre 1718, il épousa à trente-cinq ans, le 3 juillet
+1753<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a>
+<a href="#footnote104">[104]</a>,
+Apolline-Jeanne-Suzanne de Bedée, née le 7 avril 1726, et fille de
+messire Ange-Annibal, comte de Bedée, seigneur de La
+Bouëtardais<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a>
+<a href="#footnote105">[105]</a>.
+Il <span class="pagenum">(p. 020)</span>
+s'établit avec elle à Saint-Malo, dont ils étaient nés l'un
+et l'autre à sept ou huit lieues, de sorte qu'ils apercevaient de leur
+demeure l'horizon sous lequel ils étaient venus au monde. Mon aïeule
+maternelle, Marie-Anne de Ravenel de Boisteilleul, dame de Bedée, née
+à Rennes le 16 octobre
+1698<a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a>
+<a href="#footnote106">[106]</a> avait été élevée à Saint-Cyr dans les
+dernières années de madame de Maintenon: son éducation s'était
+répandue sur ses filles.</p>
+
+<p>Ma mère, douée de beaucoup d'esprit et d'une imagination prodigieuse,
+avait été formée à la lecture de Fénelon, de Racine, de madame de
+Sévigné, et nourrie des anecdotes de la cour de Louis XIV; elle savait
+tout <i>Cyrus</i> par c&oelig;ur. Apolline de Bedée, avec de grands traits,
+était noire, petite et laide; l'élégance de ses manières, l'allure
+vive de son humeur, contrastaient avec la rigidité et le calme de mon
+père. Aimant la société autant qu'il aimait la solitude, aussi
+pétulante et animée qu'il était immobile et froid, elle n'avait pas un
+goût qui ne fût opposé à ceux de son mari. La contrariété qu'elle
+éprouva la rendit mélancolique, de légère et gaie qu'elle était.
+Obligée de se taire quand <span class="pagenum">(p. 021)</span>
+elle eût voulu parler, elle s'en
+dédommageait par une espèce de tristesse bruyante entrecoupée de
+soupirs qui interrompaient seuls la tristesse muette de mon père. Pour
+la piété, ma mère était un ange.</p>
+
+<p class="tb">*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>Ma mère accoucha à Saint-Malo d'un premier garçon qui mourut au
+berceau, et qui fut nommé Geoffroy, comme presque tous les aînés de ma
+famille. Ce fils fut suivi d'un autre et de deux filles qui ne
+vécurent que quelques mois.</p>
+
+<p>Ces quatre enfants périrent d'un épanchement de sang au cerveau.
+Enfin, ma mère mit au monde un troisième garçon qu'on appela
+Jean-Baptiste: c'est lui qui dans la suite devint le petit-gendre de
+M. de Malesherbes. Après Jean-Baptiste naquirent quatre filles:
+Marie-Anne, Bénigne, Julie et Lucile, toutes quatre d'une rare beauté,
+et dont les deux aînées ont seules survécu aux orages de la
+Révolution. La beauté, frivolité sérieuse, reste quand toutes les
+autres sont passées. Je fus le dernier de ces dix
+enfants<a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a>
+<a href="#footnote107">[107]</a>. Il est
+probable <span class="pagenum">(p. 022)</span>
+que mes quatre s&oelig;urs durent leur existence au désir de
+mon père d'avoir son nom assuré par l'arrivée d'un second garçon; je
+résistais, j'avais aversion pour la vie.</p>
+
+<p>Voici mon extrait de baptême<a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a>
+<a href="#footnote108">[108]</a>:</p>
+
+<p>«Extrait des registres de l'état civil de la commune de Saint-Malo
+pour l'année 1768.</p>
+
+<p class="quotega">
+ «François-René de Chateaubriand, fils de René de Chateaubriand et
+ de Pauline-Jeanne-Suzanne de Bedée, son épouse, né le 4 septembre
+ 1768, baptisé le jour suivant par nous Pierre-Henri Nouail, grand
+ vicaire <span class="pagenum">(p. 023)</span>
+ de l'évêque de Saint-Malo. A été parrain
+ Jean-Baptiste de Chateaubriand, son frère, et marraine
+ Françoise-Gertrude de Contades, qui signent et le père. Ainsi signé
+ au registre: Contades de Plouër, Jean-Baptiste de Chateaubriand,
+ Brignon de Chateaubriand, de Chateaubriand et Nouail, vicaire
+ général<a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a>
+<a href="#footnote109">[109]</a>.»</p>
+
+<p>On voit que je m'étais trompé dans mes ouvrages: je me fais naître le
+4 octobre<a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a>
+<a href="#footnote110">[110]</a> et non le 4 septembre; mes prénoms sont: François-René,
+et non pas François-<i>Auguste</i><a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a>
+<a href="#footnote111">[111]</a>.</p>
+
+<p>La maison qu'habitaient alors mes parents est située dans une rue
+sombre et étroite de Saint-Malo, appelée la rue des
+Juifs<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a>
+<a href="#footnote112">[112]</a>: cette
+maison est aujourd'hui transformée <span class="pagenum">(p. 024)</span>
+en auberge<a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a>
+<a href="#footnote113">[113]</a>. La chambre
+où ma mère accoucha domine une partie déserte des murs de la ville, et
+à travers les fenêtres de cette chambre on aperçoit une mer qui
+s'étend à perte de vue, en se brisant sur des écueils. J'eus pour
+parrain, comme on le voit dans mon extrait de baptême, mon frère, et
+pour marraine la comtesse de Plouër, fille du maréchal de
+Contades<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a>
+<a href="#footnote114">[114]</a>. J'étais presque mort quand je vins au jour. Le
+mugissement des vagues, soulevées par une bourrasque annonçant
+l'équinoxe d'automne, empêchait d'entendre mes cris: on m'a souvent
+conté ces détails; leur tristesse ne s'est jamais effacée de ma
+mémoire: Il n'y a pas de jour où, rêvant à ce que j'ai été, je ne
+revoie en pensée le rocher sur lequel je suis né, la chambre où ma
+mère m'infligea la vie, la tempête dont le bruit berça mon premier
+sommeil<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a>
+<a href="#footnote115">[115]</a>, le frère infortuné qui me <span class="pagenum">(p. 025)</span>
+donna un nom que j'ai
+presque toujours traîné dans le malheur. Le ciel sembla réunir ces
+diverses circonstances pour placer dans mon berceau une image de mes
+destinées.</p>
+
+<p class="tb">*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>En sortant du sein de ma mère, je subis mon premier exil; on me
+relégua à Plancoët, joli village situé entre Dinan, Saint-Malo et
+Lamballe. L'unique frère de ma mère, le comte de Bedée, avait bâti
+près de ce village le château de <i>Monchoix</i>. Les biens de mon aïeule
+maternelle s'étendaient dans les environs jusqu'au bourg de Courseul,
+les <i>Curiosolites des Commentaires de César</i>. Ma grand'mère, veuve
+depuis longtemps, habitait avec sa s&oelig;ur, mademoiselle de
+Boisteilleul, un hameau séparé de Plancoët par un pont, et qu'on
+appelait l'Abbaye, à cause d'une abbaye de Bénédictins<a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a>
+<a href="#footnote116">[116]</a>, consacrée
+à Notre-Dame de Nazareth.</p>
+
+<p>Ma <span class="pagenum">(p. 026)</span>
+nourrice se trouva stérile; une autre pauvre chrétienne me
+prit à son sein. Elle me voua à la patronne du hameau, Notre-Dame de
+Nazareth, et lui promit que je porterais en son honneur le bleu et le
+blanc jusqu'à l'âge de sept ans. Je n'avais vécu que quelques heures,
+et la pesanteur du temps était déjà marquée sur mon front. Que ne me
+laissait-on mourir? Il entrait dans les conseils de Dieu d'accorder au
+v&oelig;u de l'obscurité et de l'innocence la conservation des jours qu'une
+vaine renommée menaçait d'atteindre.</p>
+
+<p>Ce v&oelig;u de la paysanne bretonne n'est plus de ce siècle: c'était
+toutefois une chose touchante que l'intervention d'une Mère divine
+placée entre l'enfant et le ciel, et partageant les sollicitudes de la
+mère terrestre.</p>
+
+<p>Au bout de trois ans, on me ramena à Saint-Malo; il y en avait déjà
+sept que mon père avait recouvré la terre de Combourg. Il désirait
+rentrer dans les biens où ses ancêtres avaient passé; ne pouvant
+traiter ni pour la seigneurie de Beaufort, échue à la famille de
+Goyon, ni pour la baronnie de Chateaubriand, tombée dans la maison de
+Condé, il tourna ses yeux sur Combourg que Froissart écrit
+<i>Combour</i><a id="footnotetag117" name="footnotetag117"></a>
+<a href="#footnote117">[117]</a>; plusieurs branches de ma famille l'avaient possédé par
+des mariages avec les Coëtquen. Combourg défendait la Bretagne dans
+les marches normande et anglaise: <span class="pagenum">(p. 027)</span>
+Junken, évêque de Dol, le
+bâtit en 1016; la grande tour date de 1100. Le Maréchal de
+Duras<a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a><a href="#footnote118">[118]</a>,
+qui tenait Combourg de sa femme, Maclovie de
+Coëtquen<a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a>
+<a href="#footnote119">[119]</a>, née d'une
+Chateaubriand, s'arrangea avec mon père. Le marquis du
+Hallay<a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a>
+<a href="#footnote120">[120]</a>,
+officier aux grenadiers à cheval de la garde royale, peut-être trop
+connu par sa bravoure, est le dernier des Coëtquen-Chateaubriand: M.
+du Hallay a un frère<a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a>
+<a href="#footnote121">[121]</a>. Le même maréchal de Duras, en qualité de
+notre allié, nous présenta dans la suite à Louis XVI, mon frère et
+moi.</p>
+
+<p>Je fus destiné à la marine royale: l'éloignement pour la cour était
+naturel à tout Breton, et particulièrement à mon père. L'aristocratie
+de nos États fortifiait en lui ce sentiment.</p>
+
+<p>Quand je fus rapporté à Saint-Malo, mon père était à Combourg, mon
+frère au collège de Saint-Brieuc; mes quatre s&oelig;urs vivaient auprès de
+ma mère.</p>
+
+<p>Toutes <span class="pagenum">(p. 028)</span>
+les affections de celle-ci s'étaient concentrées dans son
+fils aîné; non qu'elle ne chérît ses autres enfants, mais elle
+témoignait une préférence aveugle au jeune comte de Combourg. J'avais
+bien, il est vrai, comme garçon, comme le dernier venu, comme le
+<i>chevalier</i> (ainsi m'appelait-on), quelques privilèges sur mes s&oelig;urs;
+mais, en définitive, j'étais abandonné aux mains des gens. Ma mère
+d'ailleurs, pleine d'esprit et de vertu, était préoccupée par les
+soins de la société et les devoirs de la religion. La comtesse de
+Plouër, ma marraine, était son intime amie; elle voyait aussi les
+parents de Maupertuis<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a>
+<a href="#footnote122">[122]</a> et de l'abbé
+Trublet<a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a>
+<a href="#footnote123">[123]</a>. Elle aimait la
+politique, le bruit, le monde: car on faisait de la politique à
+Saint-Malo, comme les moines de Saba dans le ravin du
+Cédron<a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a>
+<a href="#footnote124">[124]</a>;
+elle se jeta avec ardeur dans l'affaire La Chalotais. Elle rapportait
+chez elle une humeur grondeuse, une imagination <span class="pagenum">(p. 029)</span>
+distraite, un
+esprit de parcimonie, qui nous empêchèrent d'abord de reconnaître ses
+admirables qualités. Avec de l'ordre, ses enfants étaient tenus sans
+ordre; avec de la générosité, elle avait l'apparence de l'avarice;
+avec de la douceur d'âme elle grondait toujours: mon père était la
+terreur des domestiques, ma mère le fléau.</p>
+
+<p>De ce caractère de mes parents sont nés les premiers sentiments de ma
+vie. Je m'attachai à la femme qui prit soin de moi, excellente
+créature appelée <i>la Villeneuve</i>, dont j'écris le nom avec un
+mouvement de reconnaissance et les larmes aux yeux. La Villeneuve
+était une espèce de surintendante de la maison, me portant dans ses
+bras, me donnant, à la dérobée, tout ce qu'elle pouvait trouver,
+essuyant mes pleurs, m'embrassant, me jetant dans un coin, me
+reprenant et marmottant toujours: «C'est celui-là qui ne sera pas
+fier! qui a bon c&oelig;ur! qui ne rebute point les pauvres gens! Tiens,
+petit garçon;» et elle me bourrait de vin et de sucre.</p>
+
+<p>Mes sympathies d'enfant pour la Villeneuve furent bientôt dominées par
+une amitié plus digne.</p>
+
+<p>Lucile, la quatrième de mes s&oelig;urs, avait deux ans de plus que
+moi<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a><a href="#footnote125">[125]</a>.
+Cadette délaissée, sa parure ne se composait que de la
+dépouille de ses s&oelig;urs. Qu'on se figure <span class="pagenum">(p. 030)</span>
+une petite fille maigre,
+trop grande pour son âge, bras dégingandés, air timide, parlant avec
+difficulté et ne pouvant rien apprendre; qu'on lui mette une robe
+empruntée à une autre taille que la sienne; renfermez sa poitrine dans
+un corps piqué dont les pointes lui faisaient des plaies aux côtés;
+soutenez son cou par un collier de fer garni de velours brun;
+retroussez ses cheveux sur le haut de sa tête, rattachez-les avec une
+toque d'étoffe noire; et vous verrez la misérable créature qui me
+frappa en rentrant sous le toit paternel. Personne n'aurait soupçonné
+dans la chétive Lucile les talents et la beauté qui devait un jour
+briller en elle.</p>
+
+<p>Elle me fut livrée comme un jouet; je n'abusai point de mon pouvoir;
+au lieu de la soumettre à mes volontés, je devins son défenseur. On me
+conduisait tous les matins avec elle chez les s&oelig;urs Couppart, deux
+vieilles bossues habillées de noir, qui montraient à lire aux enfants.
+Lucile lisait fort mal; je lisais encore plus mal. On la grondait; je
+griffais les s&oelig;urs: grandes plaintes portées à ma mère. Je commençais
+à passer pour un vaurien, un révolté, un paresseux, un âne enfin. Ces
+idées entraient dans la tête de mes parents: mon père disait que tous
+les chevaliers de Chateaubriand avaient été des fouetteurs de lièvres,
+des ivrognes et des querelleurs. Ma mère soupirait et grognait en
+voyant le désordre de ma jaquette. Tout enfant que j'étais, le propos
+de mon père me révoltait; quand ma mère couronnait ses remontrances
+par l'éloge de mon père qu'elle appelait un Caton, un héros, je me
+sentais disposé à faire tout le mal qu'on semblait attendre de moi.</p>
+
+<p>Mon <span class="pagenum">(p. 031)</span>
+maître d'écriture, M. Després, à perruque de matelot, n'était
+pas plus content de moi que mes parents; il me faisait copier
+éternellement, d'après un exemple de sa façon, ces deux vers que j'ai
+pris en horreur, non à cause de la faute de langue qui s'y trouve:</p>
+
+<p class="quotega">
+ C'est à vous, mon esprit, à qui je veux parler:<br>
+ Vous avez des défauts que je ne puis celer.</p>
+
+<p>Il accompagnait ses réprimandes de coups de poing qu'il me donnait
+dans le cou, en m'appelant <i>tête d'achôcre</i>; voulait-il dire
+<i>achore</i><a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a>
+<a href="#footnote126">[126]</a>?
+Je ne sais pas ce que c'est qu'une tête d'<i>achôcre</i>,
+mais je la tiens pour effroyable.</p>
+
+<p>Saint-Malo n'est qu'un rocher. S'élevant autrefois au milieu d'un
+marais salant, il devint une île par l'irruption de la mer qui, en
+709, creusa le golfe et mit le mont Saint-Michel au milieu des flots.
+Aujourd'hui, le rocher de Saint-Malo ne tient à la terre ferme que par
+une chaussée appelée poétiquement le Sillon. Le Sillon est assailli
+d'un côté par la pleine mer, de l'autre est lavé par le flux qui
+tourne pour entrer dans le port. Une tempête le détruisit presque
+entièrement en 1730. Pendant les heures de reflux, le port reste à
+sec, et, à la bordure est et nord de la mer, se découvre une grève du
+plus beau sable. On peut faire alors le tour de mon nid paternel.
+Auprès et au loin, sont semés des rochers, des forts, des îlots
+inhabités: le Fort-Royal, la Conchée, Césembre et le Grand-Bé, où sera
+mon tombeau; j'avais bien choisi sans le savoir: <i>bé</i>, en breton,
+signifie <i>tombe</i>.</p>
+
+<p>Au <span class="pagenum">(p. 032)</span>
+bout du Sillon, planté d'un calvaire, on trouve une butte de
+sable au bord de la grande mer. Cette butte s'appelle la Hoguette;
+elle est surmontée d'un vieux gibet: les piliers nous servaient à
+jouer aux quatre coins; nous les disputions aux oiseaux de rivage. Ce
+n'était pourtant pas sans une sorte de terreur que nous nous arrêtions
+dans ce lieu.</p>
+
+<p>Là se rencontrent aussi les <i>Miels</i>, dunes où pâturaient les moutons;
+à droite sont des prairies au bas du Paramé, le chemin de poste de
+Saint-Servan, le cimetière neuf, un calvaire et des moulins sur des
+buttes, comme ceux qui s'élèvent sur le tombeau d'Achille à l'entrée
+de l'Hellespont.</p>
+
+<p class="tb">*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>Je touchais à ma septième année; ma mère me conduisit à Plancoët, afin
+d'être relevée du v&oelig;u de ma nourrice; nous descendîmes chez ma
+grand'mère. Si j'ai vu le bonheur, c'était certainement dans cette
+maison.</p>
+
+<p>Ma grand'mère occupait, dans la rue du Hameau-de-l'Abbaye, une maison
+dont les jardins descendaient en terrasse sur un vallon, au fond
+duquel on trouvait une fontaine entourée de saules. Madame de Bedée ne
+marchait plus, mais à cela près, elle n'avait aucun des inconvénients
+de son âge: c'était une agréable vieille, grasse, blanche, propre,
+l'air grand, les manières belles et nobles, portant des robes à plis à
+l'antique et une coiffe noire de dentelle, nouée sous le menton. Elle
+avait l'esprit orné, la conversation grave, l'humeur sérieuse. Elle
+était soignée par sa s&oelig;ur, mademoiselle de Boisteilleul, qui ne lui
+ressemblait que par la bonté. Celle-ci était une petite personne
+maigre, enjouée, <span class="pagenum">(p. 033)</span>
+causeuse, railleuse. Elle avait aimé un comte
+de Trémignon, lequel comte, ayant dû l'épouser, avait ensuite
+violé sa promesse. Ma tante s'était consolée en célébrant ses amours,
+car elle était poète. Je me souviens de l'avoir souvent entendue
+chantonner en nasillant, lunettes sur le nez, tandis qu'elle brodait
+pour sa s&oelig;ur des manchettes à deux rangs, un apologue qui commençait
+ainsi:</p>
+
+<p class="quotega">
+ Un épervier aimait une fauvette<br>
+ Et, ce dit-on, il en était aimé,</p>
+
+<p>ce qui m'a paru toujours singulier pour un épervier. La chanson
+finissait par ce refrain:</p>
+
+<p class="quotega">
+ Ah! Trémignon, la fable est-elle obscure?<br>
+ Ture lure.</p>
+
+<p>Que de choses dans ce monde finissent comme les amours de ma tante,
+ture, lure!</p>
+
+<p>Ma grand'mère se reposait sur sa s&oelig;ur des soins de la maison. Elle
+dînait à onze heures du matin, faisait la sieste; à une heure elle se
+réveillait; on la portait au bas des terrasses du jardin, sous les
+saules de la fontaine, où elle tricotait, entourée de sa s&oelig;ur, de ses
+enfants et petits-enfants<a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a>
+<a href="#footnote127">[127]</a>. En ce temps-là, la vieillesse était
+une dignité; aujourd'hui elle est une charge. A quatre heures, on
+reportait ma grand'mère dans son salon; <span class="pagenum">(p. 034)</span>
+Pierre, le domestique,
+mettait une table de jeu; mademoiselle de
+Boisteilleul<a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a>
+<a href="#footnote128">[128]</a> frappait
+avec les pincettes contre la plaque de la cheminée, et quelques
+instants après on voyait entrer trois autres vieilles filles qui
+sortaient de la maison voisine à l'appel de ma tante.</p>
+
+<p>Ces trois s&oelig;urs se nommaient les demoiselles
+Vildéneux<a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a>
+<a href="#footnote129">[129]</a>; filles
+d'un pauvre gentilhomme, au lieu de partager son mince héritage, elles
+en avaient joui en commun, ne s'étaient jamais quittées, n'étaient
+jamais sorties de leur village paternel. Liées depuis leur enfance
+avec ma grand'mère, elles logeaient à sa porte et venaient tous les
+jours, au signal convenu dans la cheminée, faire la partie de
+quadrille de leur amie. Le jeu commençait; les bonnes dames se
+querellaient: c'était le seul événement de leur vie, le seul moment où
+l'égalité de leur humeur fût altérée. A huit heures, le souper
+ramenait la sérénité. Souvent mon oncle de
+Bedée<a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a>
+<a href="#footnote130">[130]</a>, avec son fils
+et ses trois filles, assistait au souper de l'aïeule. Celle-ci faisait
+mille récits du vieux temps; mon oncle, à son tour, racontait la
+bataille de Fontenoy, où il s'était trouvé, et couronnait ses
+vanteries par des histoires un peu franches, qui faisaient pâmer
+<span class="pagenum">(p. 035)</span>
+de rire les honnêtes demoiselles. A neuf heures, le souper fini,
+les domestiques entraient; on se mettait à genoux, et mademoiselle de
+Boisteilleul disait à haute voix la prière. A dix heures, tout dormait
+dans la maison, excepté ma grand'mère, qui se faisait faire la lecture
+par sa femme de chambre jusqu'à une heure du matin.</p>
+
+<p>Cette société, que j'ai remarquée la première dans ma vie, est aussi
+la première qui ait disparu à mes yeux. J'ai vu la mort entrer sous ce
+toit de paix et de bénédiction, le rendre peu à peu solitaire, fermer
+une chambre et puis une autre qui ne se rouvrait plus. J'ai vu ma
+grand'mère forcée de renoncer à son quadrille, faute des partners
+accoutumés; j'ai vu diminuer le nombre de ces constantes amies,
+jusqu'au jour où mon aïeule tomba la dernière. Elle et sa s&oelig;ur
+s'étaient promis de s'entre-appeler aussitôt que l'une aurait devancé
+l'autre; elles se tinrent parole, et madame de Bedée ne survécut que
+peu de mois à mademoiselle de Boisteilleul. Je suis peut-être le seul
+homme au monde qui sache que ces personnes ont existé. Vingt fois,
+depuis cette époque, j'ai fait la même observation; vingt fois des
+sociétés se sont formées et dissoutes autour de moi. Cette
+impossibilité de durée et de longueur dans les liaisons humaines, cet
+oubli profond qui nous suit, cet invincible silence qui s'empare de
+notre tombe et s'étend de là sur notre maison, me ramènent sans cesse
+à la nécessité de l'isolement. Toute main est bonne pour nous donner
+le verre d'eau dont nous pouvons avoir besoin dans la fièvre de la
+mort. Ah! qu'elle ne nous soit pas trop chère! car comment abandonner
+sans désespoir la main que l'on a couverte <span class="pagenum">(p. 036)</span>
+de baisers et que l'on
+voudrait tenir éternellement sur son c&oelig;ur?</p>
+
+<p>Le château du comte de
+Bedée<a id="footnotetag131" name="footnotetag131"></a>
+<a href="#footnote131">[131]</a> était situé à une lieue de Plancoët,
+dans une position élevée et riante. Tout y respirait la joie;
+l'hilarité de mon oncle était inépuisable. Il avait trois filles,
+Caroline, Marie et Flore, et un fils, le comte de La Bouëtardais,
+conseiller au Parlement<a id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a>
+<a href="#footnote132">[132]</a>, qui partageaient son épanouissement de
+c&oelig;ur. Monchoix était rempli des cousins du voisinage; on faisait de
+la musique, on dansait, on chassait, on était en liesse du matin au
+soir. Ma tante, madame de Bedée<a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a>
+<a href="#footnote133">[133]</a>, qui voyait mon oncle manger
+gaiement <span class="pagenum">(p. 037)</span>
+son fonds et son revenu, se fâchait assez justement;
+mais on ne l'écoutait pas, et sa mauvaise humeur augmentait la bonne
+humeur de sa famille; d'autant que ma tante était elle-même sujette à
+bien des manies: elle avait toujours un grand chien de chasse hargneux
+couché dans son giron, et à sa suite un sanglier privé qui remplissait
+le château de ses grognements. Quand j'arrivais de la maison
+paternelle, si sombre et si silencieuse, à cette maison de fêtes et de
+bruit, je me trouvais dans un véritable paradis. Ce contraste devint
+plus frappant lorsque ma famille fut fixée à la campagne: passer de
+Combourg à Monchoix, c'était passer du désert dans le monde, du donjon
+d'un baron du moyen âge à la villa d'un prince romain.</p>
+
+<p>Le jour de l'Ascension de l'année 1775, je partis de chez ma
+grand'mère, avec ma mère, ma tante de Boisteilleul, mon oncle de Bedée
+et ses enfants, ma nourrice et mon frère de lait, pour Notre-Dame de
+Nazareth. J'avais une lévite blanche, des souliers, des gants, un
+chapeau blancs, et une ceinture de soie bleue<a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a>
+<a href="#footnote134">[134]</a>. Nous montâmes à
+l'Abbaye à dix heures du matin. Le couvent, placé au bord du chemin,
+s'envieillissait<a id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a>
+<a href="#footnote135">[135]</a> d'un quinconce <span class="pagenum">(p. 038)</span>
+d'ormes du temps de Jean V
+de Bretagne. Du quinconce, on entrait dans le cimetière; le chrétien
+ne parvenait à l'église qu'à travers la région des sépulcres: c'est
+par la mort qu'on arrive à la présence de Dieu.</p>
+
+<p>Déjà les religieux occupaient les stalles; l'autel était illuminé
+d'une multitude de cierges; des lampes descendaient des différentes
+voûtes: il y a, dans les édifices gothiques<a id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a>
+<a href="#footnote136">[136]</a>, des lointains et
+comme des horizons successifs. Les massiers vinrent me prendre à la
+porte, en cérémonie, et me conduisirent dans le ch&oelig;ur. On y avait
+préparé trois sièges: je me plaçai dans celui du milieu; ma nourrice
+se mit à ma gauche, mon frère de lait à ma droite<a id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a>
+<a href="#footnote137">[137]</a>.</p>
+
+<p>La <span class="pagenum">(p. 039)</span>
+messe commença: à l'offertoire, le célébrant se tourna vers
+moi et lut des prières; après quoi on m'ôta mes habits blancs, qui
+furent attachés en <i>ex voto</i> au-dessous d'une image de la Vierge. On
+me revêtit d'un habit couleur violette. Le prieur prononça un discours
+sur l'efficacité des v&oelig;ux; il rappela l'histoire du baron de
+Chateaubriand, passé dans l'Orient avec saint Louis; il me dit que je
+visiterais peut-être aussi, dans la Palestine, cette Vierge de
+Nazareth à qui je devais la vie par l'intercession des prières du
+pauvre, toujours puissantes auprès de Dieu<a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a>
+<a href="#footnote138">[138]</a>. Ce moine, qui me
+racontait l'histoire de ma famille, comme le grand-père
+<span class="pagenum">(p. 040)</span> de Dante
+lui faisait l'histoire de ses aïeux, aurait pu aussi, comme
+Cacciaguida, y joindre la prédiction de mon exil.</p>
+
+<p class="quotega">
+ Tu proverai si come sà di sale<br>
+ Lo pane altrui, e com' è duro calle<br>
+ Lo scendere e il salir per l' altrui scale.<br>
+ E quel che più ti graverà le spalle,<br>
+ Sarà la compagnia malvagia e scempia,<br>
+ Con la qual tu cadrai in questa valle;<br>
+ Che tutta ingrata, tutta matta ed empia<br>
+ Si farà contra te....................<br>
+ .....................................<br>
+ Di sua bestialitate il suo processo<br>
+ Farà la pruova: si ch'a te fia bello.<br>
+ Averti fatta parte, per te stesso<a id="footnotetag139" name="footnotetag139"></a>
+<a href="#footnote139">[139]</a>.</p>
+
+<p class="quotega">
+ «Tu sauras combien le pain d'autrui a le goût du<br>
+ sel, combien est dur le degré du monter et du descendre<br>
+ de l'escalier d'autrui. Et ce qui pèsera encore<br>
+ davantage sur tes épaules sera la compagnie mauvaise<br>
+ et insensée avec laquelle tu tomberas et qui, tout ingrate,<br>
+ toute folle, toute impie, se tournera contre toi.<br>
+ .....................................<br>
+ .....................................<br>
+ De <span class="pagenum">(p. 041)</span>
+ sa stupidité sa conduite fera preuve; tant qu'à toi<br>
+ il sera beau de t'être fait un parti de toi-même.»</p>
+
+<p>Depuis l'exhortation du bénédictin, j'ai toujours rêvé le pèlerinage
+de Jérusalem, et j'ai fini par l'accomplir.</p>
+
+<p>J'ai été consacré à la religion, la dépouille de mon innocence a
+reposé sur ses autels: ce ne sont pas mes vêtements qu'il faudrait
+suspendre aujourd'hui à ces temples, ce sont mes misères.</p>
+
+<p>On me ramena à Saint-Malo<a id="footnotetag140" name="footnotetag140"></a>
+<a href="#footnote140">[140]</a>. Saint Malo n'est point l'Aleth de la
+<i>Notitia imperii</i>: Aleth était mieux placée par les Romains dans le
+faubourg Saint-Servan, au port militaire appelé <i>Solidor</i>, à
+l'embouchure de la Rance. En face d'Aleth était un rocher, <i>est in
+conspectu Tenedos</i>, non le refuge des perfides Grecs, mais la retraite
+de l'ermite Aaron, qui, l'an 507<a id="footnotetag141" name="footnotetag141"></a>
+<a href="#footnote141">[141]</a>, établit dans cette île sa
+demeure; c'est la date de la victoire de Clovis sur Alaric; l'un fonda
+un petit couvent, l'autre une grande monarchie, édifices également
+tombés.</p>
+
+<p>Malo, en latin <i>Maclovius, Macutus, Machutes</i>, devenu en 541 évêque
+d'Aleth<a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a>
+<a href="#footnote142">[142]</a>, attiré qu'il fut par la renommée d'Aaron, le visita.
+Chapelain de l'oratoire de cet ermite, après la mort du saint il éleva
+une église <span class="pagenum">(p. 042)</span>
+cénobiale, <i>in prædio Machutis</i>. Ce nom de Malo se
+communiqua à l'île, et ensuite à la ville, <i>Maclovium</i>, <i>Maclopolis</i>.</p>
+
+<p>De saint Malo, premier évêque d'Aleth, au bienheureux Jean surnommé
+<i>de la Grille</i>, sacré en 1140 et qui fit élever la cathédrale, on
+compte quarante-cinq évêques. Aleth étant déjà presque entièrement
+abandonnée, Jean de la Grille transféra le siège épiscopal de la ville
+romaine dans la ville bretonne qui croissait sur le rocher d'Aaron.</p>
+
+<p>Saint-Malo eut beaucoup à souffrir dans les guerres qui survinrent
+entre les rois de France et d'Angleterre.</p>
+
+<p>Le comte de Richemont, depuis Henri VII d'Angleterre, en qui se
+terminèrent les démêlés de la Rose blanche et de la Rose rouge, fut
+conduit à Saint-Malo. Livré par le duc de Bretagne aux ambassadeurs de
+Richard, ceux-ci l'emmenaient à Londres pour le faire mourir. Échappé
+à ses gardes, il se réfugia dans la cathédrale, <i>asylum quod in eâ
+urbe est inviolatissimum</i>: ce droit d'asile remontait aux Druides,
+premiers prêtres de l'île d'Aaron.</p>
+
+<p>Un <span class="pagenum">(p. 043)</span>
+évêque de Saint-Malo fut l'un des trois favoris (les deux
+autres étaient Arthur de Montauban et Jean Hingant) qui perdirent
+l'infortuné Gilles de Bretagne: c'est ce que l'on voit dans
+l'<i>Histoire lamentable de Gilles, seigneur de Chateaubriand et de
+Chantocé, prince du sang de France et de Bretagne, étranglé en prison
+par les ministres du favori, le 24 avril 1450</i>.</p>
+
+<p>Il y a une belle capitulation entre Henri IV et Saint-Malo: la ville
+traite de puissance à puissance, protège ceux qui se sont réfugiés
+dans ses murs, et demeure libre, par une ordonnance de Philibert de la
+Guiche, grand maître de l'artillerie de France, de faire fondre cent
+pièces de canon. Rien ne ressemblait davantage à Venise (au soleil et
+aux arts près) que cette petite république malouine par sa religion,
+sa richesse et sa chevalerie de mer. Elle appuya l'expédition de
+Charles-Quint en Afrique et secourut Louis XIII devant la Rochelle.
+Elle promenait son pavillon sur tous les flots, entretenait des
+relations avec Moka, Surate, Pondichéry, et une compagnie formée dans
+son sein explorait la mer du Sud.</p>
+
+<p>A compter du règne de Henri IV, ma ville natale se distingua par son
+dévouement et sa fidélité à la France. Les Anglais la bombardèrent en
+1693; ils y lancèrent, le 29 novembre de cette année, une machine
+infernale, dans les débris de laquelle j'ai souvent joué avec mes
+camarades. Ils la bombardèrent de nouveau en 1758.</p>
+
+<p>Les Malouins prêtèrent des sommes considérables à Louis XIV pendant la
+guerre de 1701: en reconnaissance de ce service, il leur confirma le
+privilège de se garder eux-mêmes; il voulut que l'équipage du premier
+<span class="pagenum">(p. 044)</span>
+vaisseau de la marine royale fût exclusivement composé de
+matelots de Saint-Malo et de son territoire.</p>
+
+<p>En 1771, les Malouins renouvelèrent leur sacrifice et prêtèrent trente
+millions à Louis XV. Le fameux amiral Anson<a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a>
+<a href="#footnote143">[143]</a> descendit à Cancale,
+en 1758, et brûla Saint-Servan. Dans le château de Saint-Malo, La
+Chalotais écrivit sur du linge, avec un cure-dent, de l'eau et de la
+suie, les mémoires qui firent tant de bruit et dont personne ne se
+souvient<a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a>
+<a href="#footnote144">[144]</a>. Les événements effacent les événements; inscriptions
+gravées sur d'autres inscriptions, ils font des pages de l'histoire
+des palimpsestes.</p>
+
+<p>Saint-Malo fournissait les meilleurs matelots de notre marine; on peut
+en voir le rôle général dans le volume in-folio publié en 1682 sous ce
+titre: <i>Rôle général des officiers, mariniers et matelots de
+Saint-Malo</i>. Il y a une <i>Coutume de Saint-Malo</i>, imprimée dans le
+recueil du Coutumier général. Les archives de la ville sont assez
+<span class="pagenum">(p. 045)</span>
+riches en chartes utiles à l'histoire et au droit maritime.</p>
+
+<p>Saint-Malo est la patrie de Jacques Cartier<a id="footnotetag145" name="footnotetag145"></a>
+<a href="#footnote145">[145]</a>, le Christophe Colomb
+de la France, qui découvrit le Canada. Les Malouins ont encore signalé
+à l'autre extrémité de l'Amérique les îles qui portent leur nom: <i>Îles
+Malouines</i>.</p>
+
+<p>Saint-Malo est la ville natale de Duguay-Trouin<a id="footnotetag146" name="footnotetag146"></a>
+<a href="#footnote146">[146]</a>, l'un des plus
+grands hommes de mer qui aient paru, et, de nos jours, elle a donné à
+la France Surcouf<a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a>
+<a href="#footnote147">[147]</a>. Le célèbre Mahé de La
+Bourdonnais<a id="footnotetag148" name="footnotetag148"></a>
+<a href="#footnote148">[148]</a>,
+gouverneur de l'Île de France, naquit à Saint-Malo, de même que La
+Mettrie<a id="footnotetag149" name="footnotetag149"></a>
+<a href="#footnote149">[149]</a>, Maupertuis, l'abbé Trublet dont Voltaire a ri: tout cela
+n'est pas trop mal pour une enceinte qui n'égale pas celle du jardin
+des Tuileries.</p>
+
+<p>L'abbé de Lamennais<a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a>
+<a href="#footnote150">[150]</a>
+ a laissé loin derrière lui ces petites
+illustrations littéraires de ma patrie.
+Broussais<a id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a>
+<a href="#footnote151">[151]</a>
+<span class="pagenum">(p. 046)</span> est
+également né à Saint-Malo, ainsi que mon noble ami, le comte de La
+Ferronnays<a id="footnotetag152" name="footnotetag152"></a>
+<a href="#footnote152">[152]</a>.</p>
+
+<p>Enfin, pour ne rien omettre, je rappellerai les dogues qui formaient
+la garnison de Saint-Malo: ils descendaient de ces chiens fameux,
+enfants de régiment dans les Gaules, et qui, selon Strabon, livraient
+avec leurs maîtres des batailles rangées aux Romains. Albert le Grand,
+religieux de l'ordre de Saint-Dominique, auteur aussi grave que le
+géographe grec, déclare qu'à Saint-Malo «la garde d'une place si
+importante était commise toutes les nuits à la fidélité de certains
+dogues qui faisaient bonne et sûre patrouille». Ils furent condamnés à
+la peine capitale pour avoir eu le malheur de manger inconsidérément
+les jambes d'un gentilhomme; ce qui a donné lieu de nos jours à la
+chanson: <i>Bon voyage</i>. On se moque de tout. On emprisonna les
+criminels; l'un d'eux refusa de prendre la nourriture des mains de son
+gardien qui pleurait; le noble animal se laissa mourir de faim: les
+chiens, comme les hommes, sont punis de leur fidélité. Au surplus, le
+Capitole était, de même que <span class="pagenum">(p. 047)</span>
+ma Délos, gardé par des chiens,
+lesquels n'aboyaient pas lorsque Scipion l'Africain venait à l'aube
+faire sa prière.</p>
+
+<p>Enclos de murs de diverses époques qui se divisent en <i>grands</i> et
+<i>petits</i>, et sur lesquels on se promène, Saint-Malo est encore défendu
+par le château dont j'ai parlé, et qu'augmenta de tours, de bastions
+et de fossés, la duchesse Anne. Vue du dehors, la cité insulaire
+ressemble à une citadelle de granit.</p>
+
+<p>C'est sur la grève de la pleine mer, entre le château et le
+Fort-Royal, que se rassemblent les enfants; c'est là que j'ai été
+élevé, compagnon des flots et des vents. Un des premiers plaisirs que
+j'aie goûtés était de lutter contre les orages, de me jouer avec les
+vagues qui se retiraient devant moi, ou couraient après moi sur la
+rive. Un autre divertissement était de construire, avec l'arène de la
+plage, des monuments que mes camarades appelaient des <i>fours</i>. Depuis
+cette époque, j'ai souvent vu bâtir pour l'éternité des châteaux plus
+vite écroulés que mes palais de sable.</p>
+
+<p>Mon sort étant irrévocablement fixé, on me livra à une enfance oisive.
+Quelques notions de dessin, de langue anglaise, d'hydrographie et de
+mathématiques, parurent plus que suffisantes à l'éducation d'un
+garçonnet destiné d'avance à la rude vie d'un marin.</p>
+
+<p>Je croissais sans étude dans ma famille; nous n'habitions plus la maison
+où j'étais né: ma mère occupait un hôtel, place
+Saint-Vincent<a id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a>
+<a href="#footnote153">[153]</a>,
+presque en face de <span class="pagenum">(p. 048)</span>
+la porte qui communique au Sillon. Les
+polissons de la ville étaient devenus mes plus chers amis: j'en
+remplissais la cour et les escaliers de la maison. Je leur ressemblais
+en tout; je parlais leur langage; j'avais leur façon et leur allure;
+j'étais vêtu comme eux, déboutonné et débraillé comme eux; mes
+chemises tombaient en loques; je n'avais jamais une paire de bas qui
+ne fût largement trouée; je traînais de méchants souliers éculés, qui
+sortaient à chaque pas de mes pieds; je perdais souvent mon chapeau et
+quelquefois mon habit. J'avais le visage barbouillé, égratigné,
+meurtri, les mains noires. Ma figure était si étrange, que ma mère, au
+milieu de sa colère, ne se pouvait empêcher de rire et de s'écrier:
+«Qu'il est laid!»</p>
+
+<p>J'aimais pourtant et j'ai toujours aimé la propreté, même l'élégance.
+La nuit, j'essayais de raccommoder mes lambeaux; la bonne Villeneuve
+et ma Lucile m'aidaient à réparer ma toilette, afin de m'épargner des
+pénitences et des gronderies; mais leur rapiécetage ne servait qu'à
+rendre mon accoutrement plus bizarre. J'étais surtout désolé quand je
+paraissais déguenillé au milieu des enfants, fiers de leurs habits
+neufs et de leur braverie.</p>
+
+<p>Mes compatriotes avaient quelque chose d'étranger, qui rappelait
+l'Espagne. Des familles malouines étaient établies à Cadix; des
+familles de Cadix résidaient à Saint-Malo. La position insulaire, la
+chaussée, l'architecture, les maisons, les citernes, les murailles de
+granit de Saint-Malo, lui donnent un air de ressemblance avec Cadix:
+quand j'ai vu la dernière ville, je me suis souvenu de la première.</p>
+
+<p>Enfermés <span class="pagenum">(p. 049)</span>
+le soir sous la même clé dans leur cité, les Malouins
+ne composaient qu'une famille. Les m&oelig;urs étaient si candides que de
+jeunes femmes qui faisaient venir des rubans et des gazes de Paris,
+passaient pour des mondaines dont leurs compagnes effarouchées se
+séparaient. Une faiblesse était une chose inouïe: une comtesse
+d'Abbeville ayant été soupçonnée, il en résulta une complainte que
+l'on chantait en se signant. Cependant le poète, fidèle malgré lui aux
+traditions des troubadours, prenait parti contre le mari qu'il
+appelait <i>un monstre barbare</i>.</p>
+
+<p>Certains jours de l'année, les habitants de la ville et de la campagne
+se rencontraient à des foires appelées <i>assemblées</i>, qui se tenaient
+dans les îles et sur des forts autour de Saint-Malo; ils s'y rendaient
+à pied quand la mer était basse, en bateau lorsqu'elle était haute. La
+multitude de matelots et de paysans; les charrettes entoilées; les
+caravanes de chevaux, d'ânes et de mulets; le concours des marchands;
+les tentes plantées sur le rivage; les processions de moines et de
+confréries qui serpentaient avec leurs bannières et leurs croix au
+milieu de la foule; les chaloupes allant et venant à la rame ou à la
+voile; les vaisseaux entrant au port, ou mouillant en rade; les salves
+d'artillerie, le branle des cloches, tout contribuait à répandre dans
+ces réunions le bruit, le mouvement et la variété.</p>
+
+<p>J'étais le seul témoin de ces fêtes qui n'en partageât pas la joie.
+J'y paraissais sans argent pour acheter des jouets et des gâteaux.
+Évitant le mépris qui s'attache à la mauvaise fortune, je m'asseyais
+loin de la foule, auprès de ces flaques d'eau que la mer entretient et
+renouvelle dans les concavités des rochers. Là, je m'amusais
+<span class="pagenum">(p. 050)</span> à
+voir voler les pingouins et les mouettes, à béer aux lointains
+bleuâtres, à ramasser des coquillages, à écouter le refrain des vagues
+parmi les écueils. Le soir, au logis, je n'étais guère plus heureux;
+j'avais une répugnance pour certains mets; on me forçait d'en manger.
+J'implorais des yeux La France qui m'enlevait adroitement mon
+assiette, quand mon père tournait la tête. Pour le feu, même rigueur:
+il ne m'était pas permis d'approcher de la cheminée. Il y a loin de
+ces parents sévères aux gâte-enfants d'aujourd'hui.</p>
+
+<p>Mais si j'avais des peines qui sont inconnues de l'enfance nouvelle,
+j'avais aussi quelques plaisirs qu'elle ignore.</p>
+
+<p>On ne sait plus ce que c'est que ces solennités de religion et de
+famille où la patrie entière et le Dieu de cette patrie avaient l'air
+de se réjouir; Noël, le premier de l'an, les Rois, Pâques, la
+Pentecôte, la Saint-Jean, étaient pour moi des jours de prospérité.
+Peut-être l'influence de mon rocher natal a-t-elle agi sur mes
+sentiments et sur mes études. Dès l'année 1015, les Malouins firent
+v&oelig;u d'aller aider à bâtir <i>de leurs mains et de leurs moyens</i> les
+clochers de la cathédrale de Chartres: n'ai-je pas aussi travaillé de
+mes mains à relever la flèche abattue de la vieille basilique
+chrétienne? «Le soleil, dit le père Maunoir, n'a jamais éclairé canton
+où ait paru une plus constante et invariable fidélité dans la vraie
+foi que la Bretagne. Il y a treize siècles qu'aucune infidélité n'a
+souillé la langue qui a servi d'organe pour prêcher Jésus-Christ, et
+il est à naître qui ait vu Breton bretonnant prêcher autre religion
+que la catholique.»</p>
+
+<p>Durant <span class="pagenum">(p. 051)</span>
+les jours de fête que je viens de rappeler, j'étais
+conduit en station avec mes s&oelig;urs aux divers sanctuaires de la ville,
+à la chapelle de Saint-Aaron, au couvent de la Victoire; mon oreille
+était frappée de la douce voix de quelques femmes invisibles:
+l'harmonie de leurs cantiques se mêlait aux mugissements des flots.
+Lorsque dans l'hiver, à l'heure du salut, la cathédrale se remplissait
+de la foule; que de vieux matelots à genoux, de jeunes femmes et des
+enfants lisaient, avec de petites bougies, dans leurs Heures; que la
+multitude, au moment de la bénédiction, répétait en ch&oelig;ur le <i>Tantum
+ergo</i>; que, dans l'intervalle de ces chants, les rafales de Noël
+frôlaient les vitraux de la basilique, ébranlaient les voûtes de cette
+nef que fit résonner la mâle poitrine de Jacques Cartier et de
+Duguay-Trouin, j'éprouvais un sentiment extraordinaire de religion. Je
+n'avais pas besoin que la Villeneuve me dît de joindre les mains pour
+invoquer Dieu par tous les noms que ma mère m'avait appris; je voyais
+les cieux ouverts, les anges offrant notre encens et nos v&oelig;ux; je
+courbais mon front: il n'était point encore chargé de ces ennuis qui
+pèsent si horriblement sur nous, qu'on est tenté de ne plus relever la
+tête lorsqu'on l'a inclinée au pied des autels.</p>
+
+<p>Tel marin, au sortir de ces pompes, s'embarquait tout fortifié contre
+la nuit, tandis que tel autre rentrait au port en se dirigeant sur le
+dôme éclairé de l'église: ainsi la religion et les périls étaient
+continuellement en présence, et leurs images se présentaient
+inséparables à ma pensée. A peine étais-je né, que j'ouïs parler de
+mourir: le soir, un homme allait avec <span class="pagenum">(p. 052)</span>
+une sonnette de rue en rue,
+avertissant les chrétiens de prier pour un de leurs frères décédé.
+Presque tous les ans, des vaisseaux se perdaient sous mes yeux, et,
+lorsque je m'ébattais le long des grèves, la mer roulait à mes pieds
+les cadavres d'hommes étrangers, expirés loin de leur patrie. Madame
+de Chateaubriand me disait, comme sainte Monique disait à son fils:
+<i>Nihil longe est a Deo</i>: «Rien n'est loin de Dieu.» On avait confié
+mon éducation à la Providence: elle ne m'épargnait pas les leçons.</p>
+
+<p>Voué à la Vierge, je connaissais et j'aimais ma protectrice que je
+confondais avec mon ange gardien: son image, qui avait coûté un
+demi-sou à la bonne Villeneuve, était attachée avec quatre épingles à
+la tête de mon lit. J'aurais dû vivre dans ces temps où l'on disait à
+Marie: «Doulce dame du ciel et de la terre, mère de pitié, fontaine de
+tous biens, qui portastes Jésus-Christ en vos prétieulx flancz, belle
+très-doulce Dame, je vous mercye et vous prye.»</p>
+
+<p>La première chose que j'ai sue par c&oelig;ur est un cantique de matelot
+commençant ainsi:</p>
+
+<p class="quotega">
+ Je mets ma confiance,<br>
+ Vierge, en votre secours,<br>
+ Servez-moi de défense,<br>
+ Prenez soin de mes jours;<br>
+ Et quand ma dernière heure<br>
+ Viendra finir mon sort,<br>
+ Obtenez que je meure<br>
+ De la plus sainte mort.</p>
+
+<p>J'ai entendu depuis chanter ce cantique dans un naufrage. Je répète
+encore aujourd'hui ces méchantes rimes <span class="pagenum">(p. 053)</span>
+avec autant de plaisir que
+des vers d'Homère; une madone coiffée d'une couronne gothique, vêtue
+d'une robe de soie bleue, garnie d'une frange d'argent, m'inspire plus
+de dévotion qu'une Vierge de Raphaël.</p>
+
+<p>Du moins, si cette pacifique <i>Étoile des mers</i> avait pu calmer les
+troubles de ma vie! Mais je devais être agité, même dans mon enfance;
+comme le dattier de l'Arabe, à peine ma tige était sortie du rocher
+qu'elle fut battue du vent.</p>
+
+<p class="tb">*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>J'ai dit que ma révolte prématurée contre les maîtresses de Lucile
+commença ma mauvaise renommée; un camarade l'acheva.</p>
+
+<p>Mon oncle, M. de Chateaubriand du Plessis, établi à Saint-Malo comme
+son frère, avait, comme lui, quatre filles et deux
+garçons<a id="footnotetag154" name="footnotetag154"></a>
+<a href="#footnote154">[154]</a>. De
+mes deux cousins (Pierre et Armand), qui formaient d'abord ma société,
+Pierre devint page de la reine, Armand fut envoyé au collège comme
+étant destiné à l'état ecclésiastique. Pierre, au sortir des pages,
+entra dans la marine et se noya à la côte d'Afrique. Armand, depuis
+longtemps enfermé au collège, quitta la France en 1790, servit pendant
+toute l'émigration, fit intrépidement dans une chaloupe vingt voyages
+à la côte de Bretagne, et vint enfin mourir pour le roi à la plaine de
+Grenelle, le vendredi saint de l'année
+1809<a id="footnotetag155" name="footnotetag155"></a>
+<a href="#footnote155">[155]</a>, ainsi que je l'ai
+déjà dit <span class="pagenum">(p. 054)</span>
+et que je le répéterai encore en racontant sa
+catastrophe<a id="footnotetag156" name="footnotetag156"></a>
+<a href="#footnote156">[156]</a>.</p>
+
+<p>Privé de la société de mes deux cousins, je la remplaçai par une
+liaison nouvelle.</p>
+
+<p>Au Second étage de l'hôtel que nous habitions, demeurait un
+gentilhomme nommé Gesril: il avait un fils et deux filles. Ce fils
+était élevé autrement que moi; enfant gâté, ce qu'il faisait était
+trouvé charmant: il ne se plaisait qu'à se battre, et surtout qu'à
+exciter des querelles dont il s'établissait le juge. Jouant des tours
+perfides aux bonnes qui menaient promener les enfants, il n'était
+bruit que de ses espiègleries que l'on transformait en crimes noirs.
+Le père riait de tout, et <i>Joson</i> n'était que plus chéri. Gesril
+devint mon intime ami et prit sur moi un ascendant incroyable: je
+profitai sous un tel maître, quoique mon caractère fût entièrement
+l'opposé de sien. J'aimais les jeux solitaires, je ne cherchais
+querelle à personne: Gesril était fou de plaisirs, de cohue, et
+jubilait au milieu des bagarres d'enfants. Quand quelque polisson me
+parlait, Gesril me disait: «Tu le souffres?» A ce mot, je croyais mon
+honneur compromis <span class="pagenum">(p. 055)</span>
+et je sautais aux yeux du téméraire; la taille
+et l'âge n'y faisaient rien. Spectateur du combat, mon ami
+applaudissait à mon courage, mais ne faisait rien pour me servir.
+Quelquefois il levait une armée de tous les sautereaux qu'il
+rencontrait, divisait ses conscrits en deux bandes, et nous
+escarmouchions sur la plage à coups de pierres.</p>
+
+<p>Un autre jeu, inventé par Gesril, paraissait encore plus dangereux:
+lorsque la mer était haute et qu'il y avait tempête, la vague,
+fouettée au pied du château, du côté de la grande grève, jaillissait
+jusqu'aux grandes tours. A vingt pieds d'élévation au-dessus de la
+base d'une de ces tours, régnait un parapet en granit, étroit,
+glissant, incliné, par lequel on communiquait au ravelin qui défendait
+le fossé: il s'agissait de saisir l'instant entre deux vagues, de
+franchir l'endroit périlleux avant que le flot se brisât et couvrit la
+tour. Voici venir un montagne d'eau qui s'avançait en mugissant,
+laquelle, si vous tardiez d'une minute, pouvait ou vous entraîner, ou
+vous écraser contre le mur. Pas un de nous ne se refusait à
+l'aventure, mais j'ai vu des enfants pâlir avant de la tenter.</p>
+
+<p>Ce penchant à pousser les autres à des rencontres dont il restait
+spectateur, induirait à penser que Gesril ne montra pas dans la suite
+un caractère fort généreux; c'est lui néanmoins qui, sur un plus petit
+théâtre, a peut-être effacé l'héroïsme de Régulus; il n'a manqué à sa
+gloire que Rome et Tite-Live. Devenu officier de marine, il fut pris à
+l'affaire de Quiberon; l'action finie et les Anglais continuant de
+canonner l'armée républicaine, Gesril se jette à la nage, s'approche
+des vaisseaux, dit aux Anglais de cesser le feu,
+<span class="pagenum">(p. 056)</span> leur annonce le
+malheur et la capitulation des émigrés. On le voulut sauver, en lui
+filant une corde et le conjurant de monter à bord: «Je suis prisonnier
+sur parole,» s'écrie-t-il du milieu des flots, et il retourne à terre
+à la nage: il fut fusillé avec Sombreuil et ses
+compagnons<a id="footnotetag157" name="footnotetag157"></a>
+<a href="#footnote157">[157]</a>.</p>
+
+<p>Gesril a été mon premier ami; tous deux mal jugés dans notre enfance,
+nous nous liâmes par l'instinct de ce que nous pouvions valoir un
+jour<a id="footnotetag158" name="footnotetag158"></a>
+<a href="#footnote158">[158]</a>.</p>
+
+<p>Deux <span class="pagenum">(p. 057)</span>
+aventures mirent fin à cette première partie de mon
+histoire, et produisirent un changement notable dans le système de mon
+éducation.</p>
+
+<p>Nous étions un dimanche sur la grève, à l'<i>éventail</i> de la porte
+Saint-Thomas et le long du <i>Sillon</i>; de gros pieux enfoncés dans le
+sable protègent les murs contre la houle. Nous grimpions ordinairement
+au haut de ces pieux pour voir passer au-dessous de nous les premières
+ondulations du flux. Les places étaient prises comme de coutume;
+plusieurs petites filles se mêlaient aux petits garçons. J'étais le
+plus en pointe vers la mer, n'ayant devant moi qu'une jolie mignonne,
+Hervine Magon, qui riait de plaisir et pleurait de peur. Gesril se
+trouvait à l'autre bout du côté de le terre.</p>
+
+<p>Le flot arrivait, il faisait du vent; déjà les bonnes et les
+domestiques criaient: «Descendez, mademoiselle! descendez, monsieur!»
+Gesril attend une grosse lame: lorsqu'elle s'engouffre entre les
+pilotis, il pousse l'enfant assis auprès de lui; celui-là se renverse
+sur un autre; celui-ci sur un autre: toute la file s'abat comme des
+moines de cartes, mais chacun est retenu par son voisin; il n'y eut
+que la petite fille de l'extrémité de la ligne sur laquelle je
+chavirai et qui, n'étant appuyée par personne, tomba. Le jusant
+l'entraîne; aussitôt mille cris, toutes les bonnes retroussant leurs
+robes et tripotant dans la mer, chacune saisissant son marmot et lui
+donnant une tape. Hervine <span class="pagenum">(p. 058)</span>
+fut repêchée; mais elle déclara que
+François l'avait jetée bas. Les bonnes fondent sur moi; je leur
+échappe; je cours me barricader dans la cave de la maison: l'armée
+femelle me pourchasse. Ma mère et mon père étaient heureusement
+sortis. La Villeneuve défend vaillamment la porte et soufflette
+l'avant-garde ennemie. Le véritable auteur du mal, Gesril, me prête
+secours: il monte chez lui, et, avec ses deux s&oelig;urs, jette par les
+fenêtres des potées d'eau et des pommes cuites aux assaillantes. Elles
+levèrent le siège à l'entrée de la nuit; mais cette nouvelle se
+répandit dans la ville, et le chevalier de Chateaubriand, âgé de neuf
+ans, passa pour un homme atroce, un reste de ces pirates dont saint
+Aaron avait purgé son rocher.</p>
+
+<p>Voici l'autre aventure:</p>
+
+<p>J'allais avec Gesril à Saint-Servan, faubourg séparé de Saint-Malo par
+le port marchand. Pour y arriver à basse mer, on franchit des courants
+d'eau sur des ponts étroits de pierres plates, que recouvre la marée
+montante. Les domestiques qui nous accompagnaient étaient restés assez
+loin derrière nous. Nous apercevons à l'extrémité d'un de ces ponts
+deux mousses qui venaient à notre rencontre; Gesril me dit:
+«Laisserons-nous passer ces gueux-là?» et aussitôt il leur crie: «A
+l'eau, canards!» Ceux-ci, en qualité de mousses, n'entendant pas
+raillerie, avancent; Gesril recule; nous nous plaçons au bout du pont,
+et, saisissant des galets, nous les jetons à la tête des mousses. Ils
+fondent sur nous, nous obligent à lâcher pied, s'arment eux-mêmes de
+cailloux, et nous mènent battant jusqu'à notre corps de réserve,
+c'est-à-dire jusqu'à nos domestiques. Je ne fus pas, comme Horatius,
+frappé <span class="pagenum">(p. 059)</span>
+à l'&oelig;il: une pierre m'atteignit si rudement que mon
+oreille gauche, à moitié détachée, tombait sur mon épaule.</p>
+
+<p>Je ne pensai point à mon mal, mais à mon retour. Quand mon ami
+rapportait de ses courses un &oelig;il poché, un habit déchiré, il était
+plaint, caressé, choyé, rhabillé: en pareil cas, j'étais mis en
+pénitence. Le coup que j'avais reçu était dangereux, mais jamais La
+France ne me put persuader de rentrer, tant j'étais effrayé. Je
+m'allai cacher au second étage de la maison, chez Gesril, qui
+m'entortilla la tête d'une serviette. Cette serviette le mit en train:
+elle lui représenta une mitre; il me transforma en évêque, et me fit
+chanter la grand'messe avec lui et ses s&oelig;urs jusqu'à l'heure du
+souper. Le pontife fut alors obligé de descendre: le c&oelig;ur me battait.
+Surpris de ma figure débiffée et barbouillée de sang, mon père ne dit
+pas un mot; ma mère poussa un cri; La France conta mon cas piteux, en
+m'excusant; je n'en fus pas moins rabroué. On pansa mon oreille, et
+monsieur et madame de Chateaubriand résolurent de me séparer de Gesril
+le plus tôt possible<a id="footnotetag159" name="footnotetag159"></a>
+<a href="#footnote159">[159]</a>.</p>
+
+<p>Je ne sais si ce ne fut point cette année que le comte
+<span class="pagenum">(p. 060)</span> d'Artois
+vint à Saint-Malo<a id="footnotetag160" name="footnotetag160"></a>
+<a href="#footnote160">[160]</a>: on lui donna le spectacle d'un combat naval.
+Du haut du bastion de la poudrière, je vis le jeune prince dans la
+foule au bord de la mer: dans son éclat et dans mon obscurité, que de
+destinées inconnues! Ainsi, sauf erreur de mémoire, Saint-Malo
+n'aurait vu que deux rois de France, Charles IX et Charles X.</p>
+
+<p>Voilà le tableau de ma première enfance. J'ignore si la dure éducation
+que je reçus est bonne en principe, mais elle fut adoptée de mes
+proches sans dessein et par une suite naturelle de leur humeur. Ce
+qu'il y a de sûr, c'est qu'elle a rendu mes idées moins semblables à
+celles des autres hommes; ce qu'il y a de plus sûr encore, c'est
+qu'elle a imprimé à mes sentiments un caractère de mélancolie née chez
+moi de l'habitude de souffrir à l'âge de la faiblesse, de
+l'imprévoyance et de la joie.</p>
+
+<p>Dira-t-on que cette manière de m'élever m'aurait pu conduire à
+détester les auteurs de mes jours? Nullement; le souvenir de leur
+rigueur m'est presque agréable; j'estime et honore leurs grandes
+qualités. Quand mon père mourut, mes camarades au régiment de Navarre
+furent témoins de mes regrets. C'est de ma mère que je tiens la
+consolation de ma vie, puisque c'est d'elle que je tiens ma religion;
+je recueillais les vérités chrétiennes qui sortaient de sa bouche,
+comme Pierre de Langres étudiait la nuit dans une église, à la lueur
+de la lampe qui brûlait devant le Saint-Sacrement. Aurait-on mieux
+développé mon <span class="pagenum">(p. 061)</span>
+intelligence en me jetant plus tôt dans l'étude?
+J'en doute: ces flots, ces vents, cette solitude qui furent mes
+premiers maîtres, convenaient peut-être mieux à mes dispositions
+natives; peut-être dois-je à ces instituteurs sauvages quelques vertus
+que j'aurais ignorées. La vérité est qu'aucun système d'éducation
+n'est en soi préférable à un autre système; les enfants aiment-ils
+mieux leurs parents aujourd'hui qu'ils les tutoient et ne les
+craignent plus? Gesril était gâté dans la maison où j'étais gourmandé,
+nous avons été tous deux d'honnêtes gens et des fils tendres et
+respectueux. Telle chose que vous croyez mauvaise met en valeur les
+talents de votre enfant; telle chose qui vous semble bonne étoufferait
+ces mêmes talents. Dieu fait bien ce qu'il fait; c'est la Providence
+qui nous dirige, lorsqu'elle nous destine à jouer un rôle sur la scène
+du monde.</p>
+
+
+
+<a id="page063" name="page063"></a><a href="#page063"></a>
+<h1>LIVRE II<a id="footnotetag161" name="footnotetag161"></a>
+<a href="#footnote161">[161]</a> <span class="pagenum">(p. 063)</span></h1>
+
+<h3>Billet de M. Pasquier. -- Dieppe. -- Changement de mon
+éducation. -- Printemps en Bretagne. -- Forêt historique. -- Campagnes
+Pélagiennes. -- Coucher de la lune sur la mer. -- Départ pour
+Combourg. -- Description du château. -- Collège de Dol. -- Mathématiques et
+langues. -- Trait de mémoire. -- Vacances à Combourg. -- Vie de château en
+province. -- M&oelig;urs féodales. -- Habitants de Combourg. -- Secondes vacances
+à Combourg. -- Régiment de Conti. -- Camp à Saint-Malo. -- Une
+abbaye. -- Théâtre. -- Mariage de mes deux s&oelig;urs aînées. -- Retour au
+collège. -- Révolution commencée dans mes idées. -- Aventure de la
+pie. -- Troisièmes vacances à Combourg. -- Le charlatan. -- Rentrée au
+collège. -- Invasion de la France. -- Jeux. -- L'abbé de Chateaubriand.
+ -- Première communion. -- Je quitte le collège de Dol. -- Mission à Combourg.
+ -- Collège de Rennes. -- Je retrouve Gesril. -- Moreau. -- Limoëlan. -- Mariage
+de ma troisième s&oelig;ur. -- Je suis envoyé à Brest pour subir l'examen de
+garde de marine. -- Le port de Brest. -- Je retrouve encore Gesril.
+ -- Lapeyrouse. -- Je reviens à Combourg.</h3>
+
+
+<p>Le 4 septembre 1812<a id="footnotetag162" name="footnotetag162">
+</a><a href="#footnote162">[162]</a>, j'ai reçu ce billet de M. Pasquier, préfet
+de police<a id="footnotetag163" name="footnotetag163"></a>
+<a href="#footnote163">[163]</a>:</p>
+
+<p class="quotega">
+ CABINET DU PRÉFET:<br><br>
+
+ «M. le préfet de police invite M. de Chateaubriand à prendre la
+ peine de passer à son cabinet, soit aujourd'hui
+ <span class="pagenum">(p. 064)</span> sur les quatre
+ heures de l'après-midi, soit demain à neuf heures du matin.»</p>
+
+<p>C'était un ordre de m'éloigner de Paris que M. le préfet de police
+voulait me signifier. Je me suis retiré à Dieppe, qui porta d'abord le
+nom de <i>Bertheville</i>, et fut ensuite appelé Dieppe, il y a déjà plus
+de quatre cents ans, du mot anglais <i>deep</i>, profond (mouillage). En
+1788, je tins garnison ici avec le second bataillon de mon régiment:
+habiter cette ville, de brique dans ses maisons, d'ivoire dans ses
+boutiques, cette ville à rues propres et à belle lumière, c'était me
+réfugier auprès de ma jeunesse. Quand je me promenais, je rencontrais
+les ruines du château d'Arques, que mille débris accompagnent. On n'a
+point oublié que Dieppe fut la patrie de Duquesne. Lorsque je restais
+chez moi, j'avais pour spectacle la mer; de la table où j'étais assis,
+je contemplais cette mer qui m'a vu naître, et qui baigne les côtes de
+la Grande-Bretagne, où j'ai subi un si long exil: mes regards
+parcouraient les vagues qui me portèrent en Amérique, me rejetèrent en
+Europe et me reportèrent aux rivages de l'Afrique et de l'Asie. Salut,
+ô mer, mon berceau et mon image! Je te veux raconter la suite de mon
+histoire: si je mens, tes flots, mêlés à tous mes jours, m'accuseront
+d'imposture chez les hommes à venir.</p>
+
+<p>Ma mère n'avait cessé de désirer qu'on me donnât une éducation
+classique. L'état de marin auquel on me destinait «ne serait peut-être
+pas de mon goût», disait-elle; il lui semblait bon à tout événement de
+me rendre capable de suivre une autre carrière. Sa piété la portait à
+souhaiter que je me décidasse pour l'Église.
+<span class="pagenum">(p. 065)</span> Elle proposa donc
+de me mettre dans un collège où j'apprendrais les mathématiques, le
+dessin, les armes et la langue anglaise; elle ne parla point du grec
+et du latin, de peur d'effaroucher mon père; mais elle me les comptait
+faire enseigner, d'abord en secret, ensuite à découvert lorsque
+j'aurais fait des progrès. Mon père agréa la proposition: il fut
+convenu que j'entrerais au collège de Dol. Cette ville eut la
+préférence parce qu'elle se trouvait sur la route de Saint-Malo à
+Combourg.</p>
+
+<p>Pendant l'hiver très froid qui précéda ma réclusion scolaire, le feu
+prit à l'hôtel où nous demeurions<a id="footnotetag164" name="footnotetag164">
+</a><a href="#footnote164">[164]</a>: je fus sauvé par ma s&oelig;ur
+aînée, qui m'emporta à travers les flammes. M. de Chateaubriand,
+retiré dans son château, appela sa femme auprès de lui: il le fallut
+rejoindre au printemps.</p>
+
+<p>Le printemps, en Bretagne, est plus doux qu'aux environs de Paris, et
+fleurit trois semaines plus tôt. Les cinq oiseaux qui l'annoncent,
+l'hirondelle, le loriot, le coucou, la caille et le rossignol,
+arrivent avec des brises qui hébergent dans les golfes de la péninsule
+armoricaine. La terre se couvre de marguerites, de pensées, de
+jonquilles, de narcisses, d'hyacinthes, de renoncules, d'anémones,
+comme les espaces abandonnés <span class="pagenum">(p. 066)</span>
+qui environnent Saint-Jean-de-Latran
+et Sainte-Croix-de-Jérusalem, à Rome. Des clairières se panachent
+d'élégantes et hautes fougères; des champs de genêts et d'ajoncs
+resplendissent de leurs fleurs qu'on prendrait pour des papillons
+d'or. Les haies, au long desquelles abondent la fraise, la framboise
+et la violette, sont décorées d'aubépines, de chèvrefeuille, de ronces
+dont les rejets bruns et courbés portent des feuilles et des fruits
+magnifiques. Tout fourmille d'abeilles et d'oiseaux; les essaims et
+les nids arrêtent les enfants à chaque pas. Dans certains abris, le
+myrte et le laurier-rose croissent en pleine terre, comme en Grèce; la
+figue mûrit comme en Provence; chaque pommier, avec ses fleurs
+carminées, ressemble à un gros bouquet de fiancée de village.</p>
+
+<p>Au <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle, les cantons de Fougères, Rennes, Bécherel, Dinan,
+Saint-Malo et Dol, étaient occupés par la forêt de Brécheliant; elle
+avait servi de champ de bataille aux Francs et aux peuples de la
+Domnonée. Wace raconte qu'on y voyait l'homme sauvage, la fontaine de
+Berenton et un bassin d'or. Un document historique du <span class="smcap">XI</span><sup>e</sup> siècle, les
+<i>Usemens et coutumes de la forêt de Brécilien</i>, confirme le roman de
+<i>Rou</i><a id="footnotetag165" name="footnotetag165"></a>
+<a href="#footnote165">[165]</a>: elle est, <span class="pagenum">(p. 067)</span>
+disent les <i>Usemens</i>, de grande et
+spacieuse étendue; «il y a quatre châteaux, fort grand nombre de beaux
+étangs, belles chasses où n'habitent aucunes bêtes vénéneuses, ni
+nulles mouches, deux cents futaies, autant de fontaines, nommément la
+fontaine de <i>Belenton</i>, auprès de laquelle le chevalier Pontus fit ses
+armes.»</p>
+
+<p>Aujourd'hui, le pays conserve des traits de son origine: entrecoupé de
+fossés boisés, il a de loin l'air d'une forêt et rappelle
+l'Angleterre; c'était le séjour des fées, et vous allez voir qu'en
+effet j'y ai rencontré une sylphide. Des vallons étroits sont arrosés
+par de petites rivières non navigables. Ces vallons sont séparés par
+des landes et par des futaies à cépées de houx. Sur les côtes, se
+succèdent phares, vigies, dolmens, constructions romaines, ruines de
+châteaux du moyen âge, clochers de la renaissance: la mer borde le
+tout. Pline dit de la Bretagne: <i>Péninsule spectatrice de
+l'Océan</i><a id="footnotetag166" name="footnotetag166"></a>
+<a href="#footnote166">[166]</a>.</p>
+
+<p>Entre la mer et la terre s'étendent des campagnes pélagiennes,
+frontières indécises des deux éléments: l'alouette de champ y vole
+avec l'alouette marine; la charrue <span class="pagenum">(p. 068)</span>
+et la barque, à un jet de
+pierre l'une de l'autre, sillonnent la terre et l'eau. Le navigateur
+et le berger s'empruntent mutuellement leur langue: le matelot dit
+<i>les vagues moutonnent</i>, le pâtre dit <i>des flottes de moutons</i>. Des
+sables de diverses couleurs, des bancs variés de coquillages, des
+varechs, des franges d'une écume argentée, dessinent la lisière blonde
+ou verte des blés. Je ne sais plus dans quelle île de la Méditerranée
+j'ai vu un bas-relief représentant les Néréides attachant des festons
+au bas de la robe de Cérès<a id="footnotetag167" name="footnotetag167"></a>
+<a href="#footnote167">[167]</a>.</p>
+
+<p>Mais ce qu'il faut admirer en Bretagne, c'est la lune se levant sur la
+terre et se couchant sur la mer.</p>
+
+<p>Établie par Dieu gouvernante de l'abîme, la lune a ses nuages, ses
+vapeurs, ses rayons, ses ombres portées comme le soleil; mais comme
+lui elle ne se retire pas solitaire: un cortège d'étoiles
+l'accompagne. A mesure que sur mon rivage natal elle descend au bout
+du ciel, elle accroît son silence qu'elle communique à la mer; bientôt
+elle tombe à l'horizon, l'intersecte, ne montre plus que la moitié de
+son front qui s'assoupit, s'incline et disparaît dans la molle
+intumescence <span class="pagenum">(p. 069)</span>
+des vagues. Les astres voisins de leur reine, avant
+de plonger à sa suite, semblent s'arrêter, suspendus à la cime
+des flots. La lune n'est pas plutôt couchée, qu'un souffle venant du
+large brise l'image des constellations, comme on éteint les flambeaux
+après une solennité.</p>
+
+<p class="tb">*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>Je devais suivre mes s&oelig;urs jusqu'à Combourg: nous nous mîmes en route
+dans la première quinzaine de mai. Nous sortîmes de Saint-Malo au
+lever du soleil, ma mère, mes quatre s&oelig;urs et moi, dans une énorme
+berline à l'antique, panneaux surdorés, marchepieds en dehors, glands
+de pourpre aux quatre coins de l'impériale. Huit chevaux parés comme
+les mulets en Espagne, sonnettes au cou, grelots aux brides, housses
+et franges de laine de diverses couleurs, nous traînaient. Tandis que
+ma mère soupirait, mes s&oelig;urs parlaient à perdre haleine, je regardais
+de mes deux yeux, j'écoutais de mes deux oreilles, je m'émerveillais à
+chaque tour de roue: premier pas d'un Juif errant qui ne se devait
+plus arrêter. Encore si l'homme ne faisait que changer de lieux! mais
+ses jours et son c&oelig;ur changent.</p>
+
+<p>Nos chevaux reposèrent à un village de pêcheurs sur la grève de
+Cancale. Nous traversâmes ensuite les marais et la fiévreuse ville de
+Dol: passant devant la porte du collège où j'allais bientôt revenir,
+nous nous enfonçâmes dans l'intérieur du pays.</p>
+
+<p>Durant quatre mortelles lieues, nous n'aperçûmes que des bruyères
+guirlandées de bois, des friches à peines écrêtées, des semailles de
+blé noir, court et pauvre, et d'indigentes avénières. Des
+charbonniers conduisant <span class="pagenum">(p. 070)</span>
+des files de petits chevaux à crinière
+pendante et mêlée; des paysans à sayons de peau de bique, à cheveux
+longs, pressaient des b&oelig;ufs maigres avec des cris aigus et marchaient
+à la queue d'une lourde charrue, comme des faunes labourant. Enfin,
+nous découvrîmes une vallée au fond de laquelle s'élevait, non loin
+d'un étang, la flèche de l'église d'une bourgade; les tours d'un
+château féodal montaient dans les arbres d'une futaie éclairée par le
+soleil couchant.</p>
+
+<p>J'ai été obligé de m'arrêter: mon c&oelig;ur battait au point de repousser
+la table sur laquelle j'écris. Les souvenirs qui se réveillent dans ma
+mémoire m'accablent de leur force et de leur multitude: et pourtant,
+que sont-ils pour le reste du monde?</p>
+
+<p>Descendus de la colline, nous guéâmes un ruisseau; après avoir cheminé
+une demi-heure, nous quittâmes la grande route, et la voiture roula au
+bord d'un quinconce, dans une allée de charmilles dont les cimes
+s'entrelaçaient au-dessus de nos têtes: je me souviens encore du
+moment où j'entrai sous cet ombrage et de la joie effrayée que
+j'éprouvai.</p>
+
+<p>En sortant de l'obscurité du bois, nous franchîmes une avant-cour
+plantée de noyers, attenante au jardin et à la maison du régisseur; de
+là nous débouchâmes, par une porte bâtie, dans une cour de gazon,
+appelée la <i>Cour Verte</i>. A droite étaient de longues écuries et un
+bouquet de marronniers; à gauche, un autre bouquet de marronniers. Au
+fond de la cour, dont le terrain s'élevait insensiblement, le château
+se montrait entre deux groupes d'arbres. Sa triste et sévère façade
+présentait une courtine portant une galerie à mâchicoulis,
+<span class="pagenum">(p. 071)</span>
+denticulée et couverte. Cette courtine liait ensemble deux tours
+inégales en âge, en matériaux, en hauteur et en grosseur, lesquelles
+tours se terminaient par des créneaux surmontés d'un toit pointu,
+comme un bonnet posé sur une couronne gothique.</p>
+
+<p>Quelques fenêtres grillées<a id="footnotetag168" name="footnotetag168"></a>
+<a href="#footnote168">[168]</a> apparaissaient çà et là sur la nudité
+des murs. Un large perron, roide et droit, de vingt-deux marches, sans
+rampes, sans garde-fou, remplaçait sur les fossés comblés l'ancien
+pont-levis; il atteignait la porte du château, percée au milieu de la
+courtine. Au-dessus de cette porte on voyait les armes des seigneurs
+de Combourg, et les taillades à travers lesquelles sortaient jadis les
+bras et les chaînes du pont-levis.</p>
+
+<p>La voiture s'arrêta au pied du perron; mon père vint au-devant de
+nous. La réunion de la famille<a id="footnotetag169" name="footnotetag169"></a>
+<a href="#footnote169">[169]</a> adoucit si fort son humeur pour le
+moment, qu'il nous fit la mine la plus gracieuse. Nous montâmes le
+perron; nous pénétrâmes dans un vestibule sonore, à voûte ogive, et de
+ce vestibule dans une petite cour intérieure<a id="footnotetag170" name="footnotetag170"></a>
+<a href="#footnote170">[170]</a>.</p>
+
+<p>De cette cour, nous entrâmes dans le bâtiment regardant
+<span class="pagenum">(p. 072)</span> au midi
+sur l'étang, et jointif des deux petites tours. Le château entier
+avait la figure d'un char à quatre roues. Nous nous trouvâmes de
+plain-pied dans une salle jadis appelée la <i>salle des Gardes</i>. Une
+fenêtre s'ouvrait à chacune de ses extrémités; deux autres coupaient
+la ligne latérale. Pour agrandir ces quatre fenêtres, il avait fallu
+excaver des murs de huit à dix pieds d'épaisseur. Deux corridors à
+plan incliné, comme le corridor de la grande Pyramide, partaient des
+deux angles extérieurs de la salle et conduisaient aux petites tours.
+Un escalier, serpentant dans l'une de ces tours, établissait des
+relations entre la salle des Gardes et l'étage supérieur: tel était ce
+corps de logis.</p>
+
+<p>Celui de la façade de la grande et de la grosse tour, dominant le
+nord, du côté de la Cour Verte, se composait d'une espèce de dortoir
+carré et sombre, qui servait de cuisine; il s'accroissait du
+vestibule, du perron et d'une chapelle. Au-dessus de ces pièces était
+le salon des <i>Archives</i>, ou des <i>Armoiries</i>, ou des <i>Oiseaux</i>, ou des
+<i>Chevaliers</i>, ainsi nommé d'un plafond semé d'écussons coloriés et
+d'oiseaux peints. Les embrasures des fenêtres étroites et tréflées
+étaient si profondes qu'elles formaient des cabinets autour desquels
+régnait un banc de granit. Mêlez à cela, dans les diverses parties de
+l'édifice, des passages et des escaliers secrets, des cachots et des
+donjons, un labyrinthe de galeries couvertes et découvertes, des
+souterrains murés, dont les ramifications étaient inconnues; partout
+silence, obscurité et visage de pierre: voilà le château de Combourg.</p>
+
+<p>Un souper servi dans la salle des Gardes, et où je mangeai
+<span class="pagenum">(p. 073)</span> sans
+contrainte, termina pour moi la première journée heureuse de ma vie.
+Le vrai bonheur coûte peu; s'il est cher, il n'est pas d'une bonne
+espèce.</p>
+
+<p>A peine fus-je réveillé le lendemain que j'allai visiter les dehors du
+château, et célébrer mon avènement à la solitude. Le perron faisait
+face au nord-ouest. Quand on était assis sur le diazome de ce perron,
+on avait devant soi la Cour Verte, et, au delà de cette cour, un
+potager étendu entre deux futaies: l'une à droite (le quinconce par
+lequel nous étions arrivés), s'appelait le <i>petit Mail</i>; l'autre, à
+gauche, le <i>grand Mail</i>: celle-ci était un bois de chênes, de hêtres,
+de sycomores, d'ormes et de châtaigniers. Madame de Sévigné vantait de
+son temps ces vieux ombrages<a id="footnotetag171" name="footnotetag171"></a>
+<a href="#footnote171">[171]</a>; depuis cette époque, cent quarante
+années avaient été ajoutées à leur beauté.</p>
+
+<p>Du côté opposé, au midi et à l'est, le paysage offrait un tout autre
+tableau: par les fenêtres de la grand'salle, on apercevait les maisons
+de Combourg<a id="footnotetag172" name="footnotetag172"></a>
+<a href="#footnote172">[172]</a>, un étang, la chaussée de cet étang sur laquelle
+passait le grand chemin de Rennes, un moulin à eau, une prairie
+couverte de troupeaux de vaches et séparée de l'étang par la chaussée.
+Au bord de cette prairie, s'allongeait un hameau dépendant d'un
+prieuré fondé en 1149 par Rivallon, seigneur de Combourg, et où l'on
+voyait sa statue mortuaire, couchée sur le dos, en armure de
+chevalier. Depuis l'étang, le <span class="pagenum">(p. 074)</span>
+terrain s'élevant par degrés
+formait un amphithéâtre d'arbres, d'où sortaient des campaniles de
+villages et des tourelles de gentilhommières. Sur un dernier plan de
+l'horizon, entre l'occident et le midi, se profilaient les hauteurs de
+Bécherel. Une terrasse bordée de grands buis taillés circulait au pied
+du château de ce côté, passait derrière les écuries, et allait, à
+diverses reprises, rejoindre le jardin des bains qui communiquait au
+grand Mail.</p>
+
+<p>Si, d'après cette trop longue description, un peintre prenait son
+crayon, produirait-il une esquisse ressemblant au
+château<a id="footnotetag173" name="footnotetag173"></a>
+<a href="#footnote173">[173]</a>? Je ne
+le crois pas; et cependant ma mémoire voit l'objet comme s'il était
+sous mes yeux; telle est dans les choses matérielles l'impuissance de
+la parole et la puissance du souvenir! En commençant à parler de
+Combourg, je chante les premiers couplets d'une complainte qui ne
+charmera que moi; demandez au pâtre du Tyrol pourquoi il se plaît aux
+trois ou quatre notes qu'il répète à ses chèvres, notes de montagne,
+jetées d'écho en écho pour retentir du bord d'un torrent au bord
+opposé?</p>
+
+<p>Ma première apparition à Combourg fut de courte durée. Quinze jours
+s'étaient à peine écoulés que je vis arriver l'abbé Porcher, principal
+du collège de Dol; on me remit entre ses mains, et je le suivis malgré
+mes pleurs.</p>
+
+<p>Je <span class="pagenum">(p. 075)</span>
+n'étais pas tout à fait étranger à Dol; mon père en était
+<i>chanoine</i>, comme descendant et représentant de la maison de Guillaume
+de Chateaubriand, sire de Beaufort, fondateur en 1529 d'une première
+stalle dans le ch&oelig;ur de la cathédrale. L'évêque de Dol était M. de
+Hercé, ami de ma famille, prélat d'une grande modération politique, qui,
+à genoux, le crucifix à la main, fut fusillé avec son frère l'abbé de
+Hercé, à Quiberon, dans le Champ du Martyre<a id="footnotetag174" name="footnotetag174"></a>
+<a href="#footnote174">[174]</a>. En arrivant au
+collège, je fus confié aux soins particuliers de M. l'abbé Leprince, qui
+professait la rhétorique et possédait à fond la géométrie: c'était un
+homme d'esprit, d'une belle figure, aimant les arts, peignant assez bien
+le portrait. Il se chargea de m'apprendre mon <i>Bezout</i>; l'abbé Égault,
+régent de troisième, devint mon maître de latin; j'étudiais les
+mathématiques dans ma chambre, le latin dans la salle commune.</p>
+
+<p>Il fallut quelque temps à un hibou de mon espèce pour s'accoutumer à
+la cage d'un collège et régler sa volée au son d'une cloche. Je ne
+pouvais avoir ces prompts amis que donne la fortune, car il n'y avait
+rien à gagner avec un pauvre polisson qui n'avait pas même d'argent la
+semaine; je ne m'enrôlai point non plus <span class="pagenum">(p. 076)</span>
+dans une clientèle, car
+je hais les protecteurs. Dans les jeux, je ne prétendais mener
+personne, mais je ne voulais pas être mené: je n'étais bon ni pour
+tyran ni pour esclave, et tel je suis demeuré.</p>
+
+<p>Il arriva pourtant que je devins assez vite un centre de réunion;
+j'exerçai dans la suite, à mon régiment, la même puissance: simple
+sous-lieutenant que j'étais, les vieux officiers passaient leurs
+soirées chez moi et préféraient mon appartement au café. Je ne sais
+d'où cela venait, n'était peut-être ma facilité à entrer dans l'esprit
+et à prendre les m&oelig;urs des autres. J'aimais autant chasser et courir
+que lire et écrire. Il m'est encore indifférent de deviser des choses
+les plus communes, ou de causer des sujets les plus
+relevés<a id="footnotetag175" name="footnotetag175"></a>
+<a href="#footnote175">[175]</a>. Très
+peu sensible à l'esprit, il m'est presque antipathique, bien que je ne
+sois pas une bête. Aucun défaut ne me choque, excepté la moquerie et
+la suffisance que j'ai grand'peine à ne pas morguer; je trouve que les
+autres ont toujours sur moi une supériorité quelconque, et si je me
+sens par hasard un avantage, j'en suis tout
+embarrassé<a id="footnotetag176" name="footnotetag176"></a>
+<a href="#footnote176">[176]</a>.</p>
+
+<p>Des <span class="pagenum">(p. 077)</span>
+qualités que ma première éducation avait laissées dormir
+s'éveillèrent au collège. Mon aptitude au travail était remarquable,
+ma mémoire extraordinaire. Je fis des progrès rapides en mathématiques
+où j'apportai une clarté de conception qui étonnait l'abbé Leprince.
+Je montrai en même temps un goût décidé pour les langues. Le rudiment,
+supplice des écoliers, ne me coûta rien à apprendre; j'attendais
+l'heure des leçons de latin avec une sorte d'impatience, comme un
+délassement de mes chiffres et de mes figures de géométrie. En moins
+d'un an, je devins fort cinquième. Par une singularité, ma phrase
+latine se transformait si naturellement en pentamètre que l'abbé
+Égault m'appelait l'<i>Élégiaque</i>, nom qui me pensa rester parmi mes
+camarades.</p>
+
+<p>Quant à ma mémoire, en voici deux traits. J'appris par c&oelig;ur mes
+tables de logarithmes: c'est-à-dire qu'un nombre étant donné dans la
+proportion géométrique, je trouvais de mémoire son exposant dans la
+proportion arithmétique, et <i>vice versa</i>.</p>
+
+<p>Après la prière du soir que l'on disait en commun à la chapelle du
+collège, le principal faisait une lecture. Un des enfants, pris au
+hasard, était obligé d'en rendre compte. Nous arrivions fatigués de
+jouer et mourants de sommeil à la prière; nous nous jetions sur les
+bancs, tâchant de nous enfoncer dans un coin obscur, pour n'être pas
+aperçus et conséquemment interrogés. Il y avait surtout un
+confessionnal que nous nous disputions comme une retraite assurée. Un
+soir, j'avais eu le bonheur de gagner ce port et je m'y croyais en
+sûreté contre le principal; malheureusement, il signala ma man&oelig;uvre
+et résolut de faire un exemple. <span class="pagenum">(p. 078)</span>
+Il lut donc lentement et
+longuement le second point d'un sermon; chacun s'endormit. Je ne sais
+par quel hasard je restai éveillé dans mon confessionnal. Le
+principal, qui ne me voyait que le bout des pieds, crut que je
+dodinais comme les autres, et tout à coup, m'apostrophant, il me
+demanda ce qu'il avait lu.</p>
+
+<p>Le second point du sermon contenait une énumération des diverses
+manières dont on peut offenser Dieu. Non seulement je dis le fond de
+la chose, mais je repris les divisions dans leur ordre, et répétai
+presque mot à mot plusieurs pages d'une prose mystique, inintelligible
+pour un enfant. Un murmure d'applaudissement s'éleva dans la chapelle:
+le principal m'appela, me donna un petit coup sur la joue et me
+permit, en récompense, de ne me lever le lendemain qu'à l'heure du
+déjeuner. Je me dérobai modestement à l'admiration de mes camarades et
+je profitai bien de la grâce accordée.</p>
+
+<p>Cette mémoire des mots, qui ne m'est pas entièrement restée, a fait
+place chez moi à une autre sorte de mémoire plus singulière, dont
+j'aurai peut-être occasion de parler.</p>
+
+<p>Une chose m'humilie: la mémoire est souvent la qualité de la sottise;
+elle appartient généralement aux esprits lourds, qu'elle rend plus
+pesants par le bagage dont elle les surcharge. Et néanmoins, sans la
+mémoire, que serions-nous? Nous oublierions nos amitiés, nos amours,
+nos plaisirs, nos affaires; le génie ne pourrait rassembler ses idées;
+le c&oelig;ur le plus affectueux perdrait sa tendresse s'il ne se souvenait
+plus; notre existence se réduirait aux moments successifs d'un présent
+qui s'écoule sans cesse: il n'y aurait plus de <span class="pagenum">(p. 079)</span>
+passé. Ô misère
+de nous! notre vie est si vaine qu'elle n'est qu'un reflet de notre
+mémoire.</p>
+
+<p class="tb">*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>J'allai passer le temps des vacances à Combourg. La vie de château aux
+environs de Paris ne peut donner une idée de la vie de château dans
+une province reculée.</p>
+
+<p>La terre de Combourg n'avait pour tout domaine que des landes,
+quelques moulins et les deux forêts, Bourgouët et Tanoërn, dans un
+pays où le bois est presque sans valeur. Mais Combourg était riche en
+droits féodaux; ces droits étaient de diverses sortes: les uns
+déterminaient certaines redevances pour certaines concessions, ou
+fixaient des usages nés de l'ancien ordre politique; les autres ne
+semblaient avoir été dans l'origine que des divertissements.</p>
+
+<p>Mon père avait fait revivre quelques-uns de ces derniers droits, afin
+de prévenir la prescription. Lorsque toute la famille était réunie,
+nous prenions part à ces amusements gothiques: les trois principaux
+étaient le <i>Saut des poissonniers</i>, la <i>Quintaine</i>, et une foire
+appelée l'<i>Angevine</i>. Des paysans en sabots et en braies, hommes d'une
+France qui n'est plus, regardaient ces jeux d'une France qui n'était
+plus. Il y avait prix pour le vainqueur, amende pour le vaincu.</p>
+
+<p>La Quintaine conservait la tradition des tournois: elle avait sans
+doute quelques rapports avec l'ancien service militaire des fiefs.
+Elle est très bien décrite dans du Cange
+(voce <span class="smcap">Tana</span>)<a id="footnotetag177" name="footnotetag177"></a>
+<a href="#footnote177">[177]</a>. On devait
+payer les amendes <span class="pagenum">(p. 080)</span>
+en ancienne monnaie de cuivre, jusqu'à la
+valeur de <i>deux moutons d'or à la couronne</i> de 25 <i>sols parisis</i>
+chacun.</p>
+
+<p>La foire appelée <i>l'Angevine</i> se tenait dans la prairie de l'Étang, le
+4 septembre de chaque année, jour de ma naissance. Les vassaux étaient
+obligés de prendre les armes, ils venaient au château lever la
+bannière du seigneur; de là ils se rendaient à la foire pour établir
+l'ordre et prêter force à la perception d'un péage dû aux comtes de
+Combourg par chaque tête de bétail, espèce de droit régalien. A cette
+époque, mon père tenait table ouverte. On ballait pendant trois jours:
+les maîtres dans la grande salle, au raclement d'un violon; les
+vassaux, dans la cour Verte, au nasillement d'une musette. On
+chantait, on poussait des huzzas, on tirait des arquebusades. Ces
+bruits se mêlaient aux mugissements des troupeaux de la foire; la
+foule vaguait dans les jardins et les bois, et du moins une fois l'an
+on voyait à Combourg quelque chose qui ressemblait à de la joie.</p>
+
+<p>Ainsi, j'ai été placé assez singulièrement dans la vie pour avoir
+assisté aux courses de la <i>Quintaine</i> et à la proclamation des <i>Droits
+de l'Homme</i>; pour avoir vu la milice bourgeoise d'un village de
+Bretagne et la garde nationale de France, la bannière des seigneurs de
+Combourg et le drapeau de la révolution. Je suis comme le dernier
+témoin des m&oelig;urs féodales.</p>
+
+<p>Les <span class="pagenum">(p. 081)</span>
+visiteurs que l'on recevait au château se composaient des
+habitants de la bourgade et de la noblesse de la banlieue: ces
+honnêtes gens furent mes premiers amis. Notre vanité met trop
+d'importance au rôle que nous jouons dans le monde. Le bourgeois de
+Paris rit du bourgeois d'une petite ville; le noble de cour se moque
+du noble de province; l'homme connu dédaigne l'homme ignoré, sans
+songer que le temps fait également justice de leurs prétentions, et
+qu'ils sont tous également ridicules ou indifférents aux yeux des
+générations qui se succèdent.</p>
+
+<p>Le premier habitant du lieu était un M. Potelet, ancien capitaine de
+vaisseau de la compagnie des Indes<a id="footnotetag178" name="footnotetag178"></a>
+<a href="#footnote178">[178]</a> qui redisait de grandes
+histoires de Pondichéry. Comme il les racontait les coudes appuyés sur
+la table, mon père avait toujours envie de lui jeter son assiette au
+visage. Venait ensuite l'entrepositaire des tabacs, M. Launay de La
+Billardière<a id="footnotetag179" name="footnotetag179"></a>
+<a href="#footnote179">[179]</a> père de famille qui comptait douze enfants, comme
+Jacob, neuf filles et trois garçons, dont le plus jeune, David, était
+mon <span class="pagenum">(p. 082)</span>
+camarade de jeux<a id="footnotetag180" name="footnotetag180"></a>
+<a href="#footnote180">[180]</a>. Le bonhomme s'avisa de vouloir être
+noble en 1789: il prenait bien son temps! Dans cette maison, il y
+avait force joie et beaucoup de dettes. Le sénéchal
+Gesbert<a id="footnotetag181" name="footnotetag181"></a>
+<a href="#footnote181">[181]</a>, le
+procureur fiscal Petit<a id="footnotetag182" name="footnotetag182"></a>
+<a href="#footnote182">[182]</a>, le receveur
+Corvaisier<a id="footnotetag183" name="footnotetag183"></a>
+<a href="#footnote183">[183]</a>, le chapelain
+l'abbé Chalmel<a id="footnotetag184" name="footnotetag184"></a>
+<a href="#footnote184">[184]</a>, formaient la société de Combourg. Je n'ai pas
+rencontré à Athènes des personnages plus célèbres.</p>
+
+<p>MM. du Petit-Bois<a id="footnotetag185" name="footnotetag185"></a>
+<a href="#footnote185">[185]</a>, de Château
+d'Assie<a id="footnotetag186" name="footnotetag186"></a>
+<a href="#footnote186">[186]</a>, de Tinténiac<a id="footnotetag187" name="footnotetag187"></a>
+<a href="#footnote187">[187]</a>,
+<span class="pagenum">(p. 083)</span> un
+ou deux autres gentilshommes, venaient, le dimanche, entendre
+la messe à la paroisse, et dîner ensuite chez le châtelain. Nous
+étions plus particulièrement liés avec la famille Trémaudan, composée
+du mari<a id="footnotetag188" name="footnotetag188"></a>
+<a href="#footnote188">[188]</a>, de la femme extrêmement belle, d'une s&oelig;ur naturelle et
+de plusieurs enfants. Cette famille habitait une métairie, qui
+n'attestait sa noblesse que par un colombier. Les Trémaudan vivent
+encore. Plus sages et plus heureux que moi, ils n'ont point perdu de
+vue les tours du château que j'ai quitté depuis trente ans; ils font
+encore ce qu'ils faisaient lorsque j'allais manger le pain bis à leur
+table; ils ne sont point sortis du port dans lequel je ne rentrerai
+plus. Peut-être parlent-ils de moi au moment même où j'écris cette
+page: je me reproche de tirer leur nom de sa protectrice obscurité.
+Ils ont douté longtemps que l'homme dont ils entendaient parler fût le
+<i>petit chevalier</i>. Le recteur ou curé de Combourg, l'abbé
+Sévin<a id="footnotetag189" name="footnotetag189"></a>
+<a href="#footnote189">[189]</a>,
+celui-là même dont j'écoutais le prône, a montré la même
+<span class="pagenum">(p. 084)</span>
+incrédulité: il ne se pouvait persuader que le polisson, camarade des
+paysans, fût le défenseur de la religion; il a fini par le croire, et
+il me cite dans ses sermons, après m'avoir tenu sur ses genoux. Ces
+dignes gens, qui ne mêlent à mon image aucune idée étrangère, qui me
+voient tel que j'étais dans mon enfance et dans ma jeunesse, me
+reconnaîtraient-ils aujourd'hui sous les travestissements du temps? Je
+serais obligé de leur dire mon nom avant qu'ils me voulussent presser
+dans leurs bras.</p>
+
+<p>Je porte malheur à mes amis. Un garde-chasse, appelé Raulx, qui
+s'était attaché à moi, fut tué par un braconnier. Ce meurtre me fit
+une impression extraordinaire. Quel étrange mystère dans le sacrifice
+humain! Pourquoi faut-il que le plus grand crime et la plus grande
+gloire soient de verser le sang de l'homme? Mon imagination me
+représentait Raulx tenant ses entrailles dans ses mains et se traînant
+à la chaumière où il expira. Je conçus l'idée de la vengeance; je
+m'aurais voulu battre contre l'assassin. Sous ce rapport je suis
+singulièrement né: dans le premier moment d'une offense, je la sens à
+peine; mais elle se grave dans ma mémoire; son souvenir, au lieu de
+décroître, s'augmente avec le temps; il dort dans mon c&oelig;ur des mois,
+des années entières, puis il se réveille à la moindre circonstance
+avec une force nouvelle, et ma blessure devient plus vive que le
+premier jour. Mais si je ne pardonne point à mes ennemis, je ne leur
+fais aucun <span class="pagenum">(p. 085)</span>
+mal; je suis rancunier et ne suis point vindicatif.
+Ai-je la puissance de me venger, j'en perds l'envie; je ne serais
+dangereux que dans le malheur. Ceux qui m'ont cru faire céder en
+m'opprimant se sont trompés; l'adversité est pour moi ce qu'était la
+terre pour Antée: je reprends des forces dans le sein de ma mère. Si
+jamais le bonheur m'avait enlevé dans ses bras, il m'eût étouffé.</p>
+
+<p class="tb">*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>Je retournai à Dol, à mon grand regret. L'année suivante, il y eut un
+projet de descente à Jersey, et un camp s'établit auprès de Saint-Malo.
+Des troupes furent cantonnées à Combourg; M. de Chateaubriand donna,
+par courtoisie, successivement asile aux colonels des régiments de
+Touraine et de Conti: l'un était le duc de
+Saint-Simon<a id="footnotetag190" name="footnotetag190"></a>
+<a href="#footnote190">[190]</a>, et l'autre
+le marquis de Causans<a id="footnotetag191" name="footnotetag191"></a>
+<a href="#footnote191">[191]</a>. Vingt officiers étaient tous les jours
+invités à la <span class="pagenum">(p. 086)</span>
+table de mon père. Les plaisanteries de ces
+étrangers me déplaisaient; leurs promenades troublaient la paix de mes
+bois. C'est pour avoir vu le colonel en second du régiment de Conti,
+le marquis de Wignacourt<a id="footnotetag192" name="footnotetag192"></a>
+<a href="#footnote192">[192]</a>, galoper sous des arbres, que des idées
+de voyage me passèrent pour la première fois par la tête.</p>
+
+<p>Quand j'entendais nos hôtes parler de Paris et de la cour, je devenais
+triste; je cherchais à deviner ce que c'était que la société: je
+découvrais quelque chose de confus et de lointain; mais bientôt je me
+troublais. Des tranquilles régions de l'innocence, en jetant les yeux
+sur <span class="pagenum">(p. 087)</span>
+le monde, j'avais des vertiges, comme lorsqu'on regarde la
+terre du haut de ces tours qui se perdent dans le ciel.</p>
+
+<p>Une chose me charmait pourtant, la parade. Tous les jours, la garde
+montante défilait, tambour et musique en tête, au pied du perron, dans
+la Cour Verte. M. de Causans proposa de me montrer le camp de la côte:
+mon père y consentit.</p>
+
+<p>Je fus conduit à Saint-Malo par M. de La Morandais, très bon
+gentilhomme, mais que la pauvreté avait réduit à être régisseur de la
+terre de Combourg<a id="footnotetag193" name="footnotetag193"></a>
+<a href="#footnote193">[193]</a>. Il portait un habit de camelot gris, avec un
+petit galon d'argent au collet, une têtière ou morion de feutre gris à
+oreilles, à une seule corne en avant. Il me mit à califourchon
+derrière lui, sur la croupe de sa jument <i>Isabelle</i>. Je me tenais au
+ceinturon de son couteau de chasse, attaché par-dessus son habit:
+j'étais enchanté. Lorsque Claude de Bullion et le père du président de
+Lamoignon, enfants, allaient en campagne, «on les portait tous les
+deux sur un même âne, dans des paniers, l'un d'un côté, l'autre de
+l'autre, et l'on mettait un pain du côté de Lamoignon, parce qu'il
+était plus léger <span class="pagenum">(p. 088)</span>
+que son camarade, pour faire le contrepoids.»
+(<i>Mémoires du président de Lamoignon.</i>)</p>
+
+<p>M. de La Morandais prit des chemins de traverse:</p>
+
+<p class="quotega">
+ Moult volontiers, de grand'manière,<br>
+ Alloit en bois et en rivière;<br>
+ Car nulles gens ne vont en bois<br>
+ Moult volontiers comme François.</p>
+
+<p>Nous nous arrêtâmes pour dîner à une abbaye de bénédictins qui, faute
+d'un nombre suffisant de moines, venait d'être réunie à un chef-lieu
+de l'ordre. Nous n'y trouvâmes que le père procureur, chargé de la
+disposition des biens meubles et de l'exploitation des futaies. Il
+nous fit servir un excellent dîner maigre, à l'ancienne bibliothèque
+du prieur; nous mangeâmes quantité d'&oelig;ufs frais, avec des carpes et
+des brochets énormes. A travers l'arcade d'un cloître, je voyais de
+grands sycomores qui bordaient un étang. La cognée les frappait au
+pied, leur cime tremblait dans l'air, et ils tombaient pour nous
+servir de spectacle. Des charpentiers, venus de Saint-Malo, sciaient à
+terre des branches vertes, comme on coupe une jeune chevelure, ou
+équarrissaient des troncs abattus. Mon c&oelig;ur saignait à la vue de ces
+forêts ébréchées et de ce monastère déshabité. Le sac général des
+maisons religieuses m'a rappelé depuis le dépouillement de l'abbaye
+qui en fut pour moi le pronostic.</p>
+
+<p>Arrivé à Saint-Malo, j'y trouvai le marquis de Causans; je parcourus
+sous sa garde les rues du camp. Les tentes, les faisceaux d'armes, les
+chevaux au piquet, formaient une belle scène avec la mer, les
+vaisseaux, les murailles et les clochers lointains de la ville.
+<span class="pagenum">(p. 089)</span>
+Je vis passer, en habit de hussard, au grand galop sur un barbe, un de
+ces hommes en qui finissait un monde, le duc de Lauzun. Le prince de
+Carignan, venu au camp, épousa la fille de M. de Boisgarein, un peu
+boiteuse, mais charmante<a id="footnotetag194" name="footnotetag194"></a>
+<a href="#footnote194">[194]</a>: cela fit grand bruit, et donna matière
+à un procès que plaide encore aujourd'hui <span class="pagenum">(p. 090)</span>
+M. Lacretelle
+l'aîné<a id="footnotetag195" name="footnotetag195"></a>
+<a href="#footnote195">[195]</a> Mais quel rapport ces choses ont-elles avec ma vie? «A
+mesure que la mémoire de mes privés amis, dit Montaigne, leur fournit
+la chose entière, ils reculent si arrière leur narration, que si le
+conte est bon, ils en étouffent la bonté; s'il ne l'est pas, vous êtes
+à maudire ou l'heur de leur mémoire ou le malheur de leur jugement.
+J'ai vu des récits bien plaisans devenir très ennuyeux en la bouche
+d'un seigneur.» J'ai peur d'être ce seigneur.</p>
+
+<p>Mon frère était à Saint-Malo lorsque M. de La Morandais m'y déposa. Il
+me dit un soir: «Je te mène au spectacle: prends ton chapeau.» Je
+perds la tête; je descends droit à la cave pour chercher mon chapeau
+qui était au grenier. Une troupe de comédiens ambulants venait de
+débarquer. J'avais rencontré des marionnettes; je supposais qu'on
+voyait au théâtre des polichinelles beaucoup plus beaux que ceux de la
+rue.</p>
+
+<p>J'arrive, le c&oelig;ur palpitant, à une salle bâtie en bois, dans une rue
+déserte de la ville. J'entre par des corridors noirs, non sans un
+certain mouvement de frayeur. On ouvre une petite porte, et me voilà
+avec mon frère dans une loge à moitié pleine.</p>
+
+<p>Le rideau était levé, la pièce commencée: on jouait <i>le
+<span class="pagenum">(p. 091)</span> Père de
+famille</i><a id="footnotetag196" name="footnotetag196"></a>
+<a href="#footnote196">[196]</a>. J'aperçois deux hommes qui se promenaient sur le
+théâtre en causant, et que tout le monde regardait. Je les pris pour
+les directeurs des marionnettes, qui devisaient devant la cahute de
+madame Gigogne, en attendant l'arrivée du public: j'étais seulement
+étonné qu'ils parlassent si haut de leurs affaires et qu'on les
+écoutât en silence. Mon ébahissement redoubla lorsque d'autres
+personnages, arrivant sur la scène, se mirent à faire de grands bras,
+à larmoyer, et lorsque chacun se mit à pleurer par contagion. Le
+rideau tomba sans que j'eusse rien compris à tout cela. Mon frère
+descendit au foyer entre les deux pièces. Demeuré dans la loge au
+milieu des étrangers dont ma timidité me faisait un supplice, j'aurais
+voulu être au fond de mon collège. Telle fut la première impression
+que je reçus de l'art de Sophocle et de Molière.</p>
+
+<p>La troisième année de mon séjour à Dol fut marquée par le mariage de
+mes deux s&oelig;urs aînées: Marianne épousa le comte de Marigny, et
+Bénigne le comte de Québriac. Elles suivirent leurs maris à Fougères:
+signal de la dispersion d'une famille dont les membres devaient
+bientôt se séparer. Mes s&oelig;urs reçurent la bénédiction nuptiale à
+Combourg le même jour, à la même heure, au même autel, dans la
+chapelle du château<a id="footnotetag197" name="footnotetag197"></a>
+<a href="#footnote197">[197]</a>. Elles pleuraient, ma mère pleurait; je fus
+étonné <span class="pagenum">(p. 092)</span>
+de cette douleur: je la comprends aujourd'hui. Je
+n'assiste pas à un baptême ou à un mariage sans sourire amèrement ou
+sans éprouver un serrement de c&oelig;ur. Après le malheur de naître, je
+n'en connais pas de plus grand que celui de donner le jour à un homme.</p>
+
+<p>Cette même année commença une révolution dans ma personne comme dans
+ma famille. Le hasard fit tomber entre mes mains deux livres bien
+divers, un <i>Horace</i> non châtié et une histoire des <i>Confessions mal
+faites</i>. Le bouleversement d'idées que ces deux livres me causèrent
+est incroyable: un monde étrange s'éleva autour de moi. D'un côté, je
+soupçonnai des secrets incompréhensibles à mon âge, une existence
+différente de la mienne, des plaisirs au delà de mes jeux, des charmes
+d'une nature ignorée dans un sexe où je n'avais vu qu'une mère et des
+s&oelig;urs; d'un autre côté, des spectres traînant des chaînes et
+vomissant des flammes m'annonçaient les supplices éternels pour un
+seul péché dissimulé. Je perdis le sommeil; la nuit, je croyais voir
+tour à tour des mains noires et des mains blanches passer à travers
+mes rideaux: je vins à me figurer que ces dernières mains étaient
+maudites par la religion, et cette idée accrut mon épouvante des
+ombres infernales. Je cherchais en vain dans le ciel et dans l'enfer
+l'explication d'un double mystère. Frappé à la fois au moral et au
+physique, je luttais encore avec mon innocence contre les orages d'une
+passion prématurée et les terreurs de la superstition.</p>
+
+<p>Dès lors je sentis s'échapper quelques étincelles de ce feu qui est la
+transmission de la vie. J'expliquais le <span class="pagenum">(p. 093)</span>
+quatrième livre de
+l'<i>Énéide</i> et lisais le <i>Télémaque</i>; tout à coup je découvris dans
+Didon et dans Eucharis des beautés qui me ravirent; je devins sensible
+à l'harmonie de ces vers admirables et de cette prose antique. Je
+traduisis un jour à livre ouvert <i>l'Æneadum genitrix, hominum divûmque
+voluptas</i> de Lucrèce avec tant de vivacité, que M. Égault m'arracha le
+poème et me jeta dans les racines grecques. Je dérobai un Tibulle:
+quand j'arrivai au <i>Quam juvat immites ventos audire cubantem</i>, ces
+sentiments de volupté et de mélancolie semblèrent me révéler ma propre
+nature. Les volumes de Massillon qui contenaient les sermons de la
+<i>Pécheresse</i> et de <i>l'Enfant prodigue</i> ne me quittaient plus. On me
+les laissait feuilleter, car on ne se doutait guère de ce que j'y
+trouvais. Je volais de petits bouts de cierges dans la chapelle pour
+lire la nuit ces descriptions séduisantes des désordres de l'âme. Je
+m'endormais en balbutiant des phrases incohérentes, où je tâchais de
+mettre la douceur, le nombre et la grâce de l'écrivain qui a le mieux
+transporté dans la prose l'euphonie racinienne.</p>
+
+<p>Si j'ai, dans la suite, peint avec quelque vérité les entraînements du
+c&oelig;ur mêlés aux syndérèses chrétiennes, je suis persuadé que j'ai dû
+ce succès au hasard qui me fit connaître au même moment deux empires
+ennemis. Les ravages que porta dans mon imagination un mauvais livre
+eurent leur correctif dans les frayeurs qu'un autre livre m'inspira,
+et celles-ci furent comme alanguies par les molles pensées que
+m'avaient laissées des tableaux sans voile.</p>
+
+<p>Ce <span class="pagenum">(p. 094)</span>
+qu'on dit d'un malheur, qu'il n'arrive jamais seul, on le peut
+dire des passions: elles viennent ensemble, comme les muses ou comme
+les furies. Avec le penchant qui commençait à me tourmenter, naquit en
+moi l'honneur; exaltation de l'âme, qui maintient le c&oelig;ur
+incorruptible au milieu de la corruption; sorte de principe réparateur
+placé auprès d'un principe dévorant, comme la source inépuisable des
+prodiges que l'amour demande à la jeunesse et des sacrifices qu'il
+impose.</p>
+
+<p>Lorsque le temps était beau, les pensionnaires du collège sortaient le
+jeudi et le dimanche. On nous menait souvent au mont Dol, au sommet
+duquel se trouvaient quelques ruines gallo-romaines: du haut de ce
+tertre isolé, l'&oelig;il plane sur la mer et sur des marais où voltigent
+pendant la nuit des feux follets, lumière des sorciers qui brûle
+aujourd'hui dans nos lampes. Un autre but de nos promenades étaient
+les prés qui environnaient un séminaire d'<i>Eudistes</i>, d'Eudes, frère
+de l'historien Mézeray, fondateur de leur congrégation.</p>
+
+<p>Un jour du mois de mai, l'abbé Égault, préfet de semaine, nous avait
+conduits à ce séminaire: on nous laissait une grande liberté de jeux,
+mais il était expressément défendu de monter sur les arbres. Le
+régent, après nous avoir établis dans un chemin herbu, s'éloigna pour
+dire son bréviaire.</p>
+
+<p>Des ormes bordaient le chemin: tout à la cime du plus grand brillait
+un nid de pie; nous voilà en admiration, nous montrant mutuellement la
+mère assise sur ses &oelig;ufs, et pressés du plus vif désir de saisir
+cette superbe proie. Mais qui oserait tenter l'aventure?</p>
+
+<p>L'ordre <span class="pagenum">(p. 095)</span>
+était si sévère, le régent si près, l'arbre si haut!
+Toutes les espérances se tournent vers moi; je grimpais comme un chat.
+J'hésite, puis la gloire l'emporte: je me dépouille de mon habit,
+j'embrasse l'orme et je commence à monter. Le tronc était sans
+branches, excepté aux deux tiers de sa crue, où se formait une fourche
+dont une des pointes portait le nid.</p>
+
+<p>Mes camarades, assemblés sous l'arbre, applaudissaient à mes efforts,
+me regardant, regardant l'endroit d'où pouvait venir le préfet,
+trépignant de joie dans l'espoir des &oelig;ufs, mourant de peur dans
+l'attente du châtiment. J'aborde au nid; la pie s'envole; je ravis les
+&oelig;ufs, je les mets dans ma chemise et redescends. Malheureusement, je
+me laisse glisser entre les tiges jumelles et j'y reste à
+califourchon. L'arbre étant élagué, je ne pouvais appuyer mes pieds ni
+à droite ni à gauche pour me soulever et reprendre le limbe extérieur;
+je demeure suspendu en l'air à cinquante pieds.</p>
+
+<p>Tout à coup un cri: «Voici le préfet!» et je me vois incontinent
+abandonné de mes amis, comme c'est l'usage. Un seul, appelé Le
+Gobbien, essaya de me porter secours, et fut tôt obligé de renoncer à
+sa généreuse entreprise. Il n'y avait qu'un moyen de sortir de ma
+fâcheuse position, c'était de me suspendre en dehors par les mains à
+l'une des deux dents de la fourche, et de tâcher de saisir avec mes
+pieds le tronc de l'arbre au-dessous de sa bifurcation. J'exécutai
+cette man&oelig;uvre au péril de ma vie. Au milieu de mes tribulations, je
+n'avais pas lâché mon trésor: j'aurais pourtant mieux fait de le
+jeter, comme depuis j'en ai jeté <span class="pagenum">(p. 096)</span>
+tant d'autres. En dévalant le
+tronc, je m'écorchai les mains, je m'éraillai les jambes et la
+poitrine, et j'écrasai les &oelig;ufs: ce fut ce qui me perdit. Le préfet
+ne m'avait point vu sur l'orme; je lui cachai assez bien mon sang,
+mais il n'y eut pas moyen de lui dérober l'éclatante couleur d'or dont
+j'étais barbouillé: «Allons, me dit-il, monsieur, vous aurez le
+fouet.»</p>
+
+<p>Si cet homme m'eût annoncé qu'il commuait cette peine en celle de
+mort, j'aurais éprouvé un mouvement de joie. L'idée de la honte
+n'avait point approché de mon éducation sauvage: à tous les âges de ma
+vie, il n'y a point de supplice que je n'eusse préféré à l'horreur
+d'avoir à rougir devant une créature vivante. L'indignation s'éleva
+dans mon c&oelig;ur; je répondis à l'abbé Égault, avec l'accent non d'un
+enfant, mais d'un homme, que jamais ni lui ni personne ne lèverait la
+main sur moi. Cette réponse l'anima; il m'appela rebelle et promit de
+faire un exemple. «Nous verrons,» répliquai-je, et je me mis à jouer à
+la balle avec un sang-froid qui le confondit.</p>
+
+<p>Nous retournâmes au collège; le régent me fit entrer chez lui et
+m'ordonna de me soumettre. Mes sentiments exaltés firent place à des
+torrents de larmes. Je représentai à l'abbé Égault qu'il m'avait
+appris le latin; que j'étais son écolier, son disciple, son enfant;
+qu'il ne voudrait pas déshonorer son élève, et me rendre la vue de mes
+compagnons insupportable; qu'il pouvait me mettre en prison, au pain
+et à l'eau, me priver de mes récréations, me charger de <i>pensums</i>; que
+je lui saurais gré de cette clémence et l'en aimerais davantage. Je
+tombai à ses genoux, je joignis les mains, je le suppliai par
+Jésus-Christ de m'épargner: il <span class="pagenum">(p. 097)</span>
+demeura sourd à mes prières. Je
+me levai plein de rage et lui lançai dans les jambes un coup de pied
+si rude qu'il en poussa un cri. Il court en clochant à la porte de sa
+chambre, la ferme à double tour et revient sur moi. Je me retranche
+derrière son lit; il m'allonge à travers le lit des coups de férule.
+Je m'entortille dans la couverture, et m'animant au combat, je m'écrie:</p>
+
+<p class="quotega">
+ Macte animo, generose puer!</p>
+
+<p>Cette érudition de grimaud fit rire malgré lui mon ennemi; il parla
+d'armistice: nous conclûmes un traité; je convins de m'en rapporter à
+l'arbitrage du principal. Sans me donner gain de cause, le principal
+me voulut bien soustraire à la punition que j'avais repoussée. Quand
+l'excellent prêtre prononça mon acquittement, je baisai la manche de
+sa robe avec une telle effusion de c&oelig;ur et de reconnaissance, qu'il
+ne put s'empêcher de me donner sa bénédiction. Ainsi se termina le
+premier combat qui me fit rendre cet honneur devenu l'idole de ma vie,
+et auquel j'ai tant de fois sacrifié repos, plaisir et fortune.</p>
+
+<p>Les vacances où j'entrai dans ma douzième année furent tristes; l'abbé
+Leprince m'accompagna à Combourg. Je ne sortais qu'avec mon
+précepteur; nous faisions au hasard de longues promenades. Il se
+mourait de la poitrine; il était mélancolique et silencieux; je
+n'étais guère plus gai. Nous marchions des heures entières à la suite
+l'un de l'autre sans prononcer une parole. Un jour, nous nous égarâmes
+dans les bois; M. Leprince se tourna vers moi et me dit: «Quel chemin
+faut-il prendre?» je répondis sans hésiter: «Le
+<span class="pagenum">(p. 098)</span> soleil se couche;
+il frappe à présent la fenêtre de la grosse tour: marchons par là» M.
+Leprince raconta le soir la chose à mon père: le futur voyageur se
+montra dans ce jugement. Maintes fois, en voyant le soleil se coucher
+dans les forêts d'Amérique, je me suis rappelé les bois de Combourg:
+mes souvenirs se font écho.</p>
+
+<p>L'abbé Leprince désirait que l'on me donnât un cheval; mais dans les
+idées de mon père, un officier de marine ne devait savoir manier que
+son vaisseau. J'étais réduit à monter à la dérobée deux grosses
+juments de carrosse ou un grand cheval pie. La <i>Pie</i> n'était pas,
+comme celle de Turenne, un de ces destriers nommés par les Romains
+<i>desultorios equos</i>, et façonnés à secourir leur maître; c'était un
+Pégase lunatique qui ferrait en trottant, et qui me mordait les jambes
+quand je le forçais à sauter des fossés. Je ne me suis jamais beaucoup
+soucié de chevaux, quoique j'aie mené la vie d'un Tartare, et, contre
+l'effet que ma première éducation aurait dû produire, je monte à
+cheval avec plus d'élégance que de solidité.</p>
+
+<p>La fièvre tierce, dont j'avais apporté le germe des marais de Dol, me
+débarrassa de M. Leprince. Un marchand d'orviétan passa dans le
+village; mon père, qui ne croyait point aux médecins, croyait aux
+charlatans: il envoya chercher l'empirique, qui déclara me guérir en
+vingt-quatre heures. Il revint le lendemain, habit vert galonné d'or,
+large tignasse poudrée, grandes manchettes de mousseline sale, faux
+brillants aux doigts, culotte de satin noir usé, bas de soie d'un
+blanc bleuâtre, et souliers avec des boucles énormes.</p>
+
+<p>Il <span class="pagenum">(p. 099)</span>
+ouvre mes rideaux, me tâte le pouls, me fait tirer la langue,
+baragouine avec un accent italien quelques mots sur la nécessité de me
+purger, et me donne à manger un petit morceau de caramel. Mon père
+approuvait l'affaire, car il prétendait que toute maladie venait
+d'indigestion, et que pour toute espèce de maux il fallait purger son
+homme jusqu'au sang.</p>
+
+<p>Une demi-heure après avoir avalé le caramel, je fus pris de
+vomissements effroyables; on avertit M. de Chateaubriand, qui voulait
+faire sauter le pauvre diable par la fenêtre de la tour. Celui-ci
+épouvanté, met habit bas, retrousse les manches de sa chemise en
+faisant les gestes les plus grotesques. A chaque mouvement, sa
+perruque tournait en tous sens; il répétait mes cris et ajoutait
+après: «<i>Che? monsou Lavandier!</i>» Ce monsieur Lavandier était le
+pharmacien du village<a id="footnotetag198" name="footnotetag198"></a>
+<a href="#footnote198">[198]</a>, qu'on avait appelé au secours. Je ne
+savais, au milieu de mes douleurs, si je mourrais des drogues de cet
+homme ou des éclats de rire qu'il m'arrachait.</p>
+
+<p>On arrêta les effets de cette trop forte dose d'émétique, et je fus
+remis sur pied. Toute notre vie se passe à errer autour de notre
+tombe; nos diverses maladies sont des souffles qui nous approchent
+plus ou moins du port. Le premier mort que j'aie vu était un chanoine
+de Saint-Malo; il gisait expiré sur son lit, le visage distors par les
+dernières convulsions. La mort est belle, elle est notre amie:
+néanmoins, nous <span class="pagenum">(p. 100)</span>
+ne la reconnaissons pas, parce qu'elle se présente
+à nous masquée et que son masque nous épouvante.</p>
+
+<p>On me renvoya au collège à la fin de l'automne.</p>
+
+<p class="tb">*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>De Dieppe où l'injonction de la police m'avait obligé de me réfugier,
+on m'a permis de revenir à la Vallée-aux-Loups, où je continue ma
+narration. La terre tremble sous les pas du soldat étranger, qui dans
+ce moment même envahit ma patrie; j'écris, comme les derniers Romains,
+au bruit de l'invasion des Barbares. Le jour, je trace des pages aussi
+agitées que les événements de ce jour<a id="footnotetag199" name="footnotetag199"></a>
+<a href="#footnote199">[199]</a>; la nuit, tandis que le
+roulement du canon lointain expire dans mes bois, je retourne au
+silence des années qui dorment dans la tombe, à la paix de mes plus
+jeunes souvenirs. Que le passé d'un homme est étroit et court, à côté
+du vaste présent des peuples et de leur avenir immense!</p>
+
+<p>Les mathématiques, le grec et le latin occupèrent tout mon hiver au
+collège. Ce qui n'était pas consacré à l'étude était donné à ces jeux
+du commencement de la vie, pareils en tous lieux. Le petit Anglais, le
+petit Allemand, le petit Italien, le petit Espagnol, le petit
+Iroquois, le petit Bédouin roulent le cerceau et lancent la balle.
+Frères d'une grande famille, les enfants ne perdent leurs traits de
+ressemblance qu'en perdant l'innocence, la même partout. Alors les
+passions, modifiées par les climats, les gouvernements et les m&oelig;urs,
+font les nations diverses; le genre humain cesse de s'entendre et de
+parler le même langage: c'est la société qui est la véritable tour de
+Babel.</p>
+
+<p>Un <span class="pagenum">(p. 101)</span>
+matin, j'étais très animé à une partie de barres dans la
+grande cour du collège; on me vint dire qu'on me demandait. Je suivis
+le domestique à la porte extérieure. Je trouve un gros homme, rouge de
+visage, les manières brusques et impatientes, le ton farouche, ayant
+un bâton à la main, portant une perruque noire mal frisée, une soutane
+déchirée retroussée dans ses poches, des souliers poudreux, des bas
+percés au talon: «Petit polisson, me dit-il, n'êtes-vous pas le
+chevalier de Chateaubriand de Combourg? -- Oui, monsieur, répondis-je
+tout étourdi de l'apostrophe. -- Et moi, reprit-il presque écumant, je
+suis le dernier aîné de votre famille, je suis l'abbé de Chateaubriand
+de la Guerrande<a id="footnotetag200" name="footnotetag200"></a>
+<a href="#footnote200">[200]</a>: regardez-moi bien.» Le fier abbé met la main
+dans le gousset d'une vieille culotte de panne, prend un écu de six
+francs moisi, enveloppé dans un papier crasseux, me le jette au nez et
+continue à pied son voyage, en marmottant ses matines d'un air
+furibond. J'ai su depuis que le prince de Condé avait fait offrir à ce
+hobereau-vicaire le préceptorat du duc de Bourbon. Le prêtre
+outrecuidé répondit que le prince, possesseur de la baronnie de
+Chateaubriand, devait savoir que les héritiers de cette baronnie
+pouvaient avoir des précepteurs, mais n'étaient les précepteurs de
+personne. Cette hauteur était le défaut de ma famille; elle était
+odieuse dans <span class="pagenum">(p. 102)</span>
+mon père; mon frère la poussait jusqu'au ridicule;
+elle a un peu passé à son fils aîné. -- Je ne suis pas bien sûr, malgré
+mes inclinations républicaines, de m'en être complètement affranchi,
+bien que je l'aie soigneusement cachée.</p>
+
+<p class="tb">*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>L'époque de ma première communion approchait, moment où l'on décidait
+dans la famille de l'état futur de l'enfant. Cette cérémonie
+religieuse remplaçait parmi les jeunes chrétiens la prise de la robe
+virile chez les Romains. Madame de Chateaubriand était venue assister
+à la première communion d'un fils qui, après s'être uni à son Dieu,
+allait se séparer de sa mère.</p>
+
+<p>Ma piété paraissait sincère; j'édifiais tout le collège; mes regards
+étaient ardents; mes abstinences répétées allaient jusqu'à donner de
+l'inquiétude à mes maîtres. On craignait l'excès de ma dévotion; une
+religion éclairée cherchait à tempérer ma ferveur.</p>
+
+<p>J'avais pour confesseur le supérieur du séminaire des Eudistes, homme
+de cinquante ans, d'un aspect rigide. Toutes les fois que je me
+présentais au tribunal de la pénitence, il m'interrogeait avec
+anxiété. Surpris de la légèreté de mes fautes, il ne savait comment
+accorder mon trouble avec le peu d'importance des secrets que je
+déposais dans son sein. Plus le jour de Pâques s'avoisinait, plus les
+questions du religieux étaient pressantes. «Ne me cachez-vous rien?»
+me disait-il. Je répondais: «Non, mon père. -- N'avez-vous pas fait
+telle faute? -- Non, mon père.» Et toujours: «Non, mon père.» Il me
+renvoyait en doutant, en soupirant, en me regardant jusqu'au
+<span class="pagenum">(p. 103)</span>
+fond de l'âme, et moi, je sortais de sa présence, pâle et défiguré
+comme un criminel.</p>
+
+<p>Je devais recevoir l'absolution le mercredi saint. Je passai la nuit
+du mardi au mercredi en prières, et à lire avec terreur le livre des
+<i>Confessions mal faites</i>. Le mercredi, à trois heures de l'après-midi,
+nous partîmes pour le séminaire; nos parents nous accompagnaient. Tout
+le vain bruit qui s'est depuis attaché à mon nom n'aurait pas donné à
+madame de Chateaubriand un seul instant de l'orgueil qu'elle éprouvait
+comme chrétienne et comme mère, en voyant son fils prêt à participer
+au grand mystère de la religion.</p>
+
+<p>En arrivant à l'église, je me prosternai devant le sanctuaire et j'y
+restai comme anéanti. Lorsque je me levai pour me rendre à la
+sacristie, où m'attendait le supérieur, mes genoux tremblaient sous
+moi. Je me jetai aux pieds du prêtre; ce ne fut que de la voix la plus
+altérée que je parvins à prononcer mon <i>Confiteor</i>. «Eh bien,
+n'avez-vous rien oublié?» me dit l'homme de Jésus-Christ. Je demeurai
+muet. Ses questions recommencèrent, et le fatal <i>non, mon père</i>,
+sortit de ma bouche. Il se recueillit, il demanda des conseils à Celui
+qui conféra aux apôtres le pouvoir de lier et de délier les âmes.
+Alors, faisant un effort, il se prépare à me donner l'absolution.</p>
+
+<p>La foudre que le ciel eut lancée sur moi m'aurait causé moins
+d'épouvante, je m'écriai: «Je n'ai pas tout dit!» Ce redoutable juge,
+ce délégué du souverain Arbitre, dont le visage m'inspirait tant de
+crainte, devient le pasteur le plus tendre; il m'embrasse et fond en
+larmes: «Allons, me dit-il, mon cher fils, du courage!»</p>
+
+<p>Je <span class="pagenum">(p. 104)</span>
+n'aurai jamais un tel moment dans ma vie. Si l'on m'avait
+débarrassé du poids d'une montagne, on ne m'eût pas plus soulagé: je
+sanglotais de bonheur. J'ose dire que c'est de ce jour que j'ai été
+créé honnête homme; je sentis que je ne survivrais jamais à un
+remords: quel doit donc être celui du crime, si j'ai pu tant souffrir
+pour avoir tu les faiblesses d'un enfant! Mais combien elle est divine
+cette religion qui se peut emparer ainsi de nos bonnes facultés! Quels
+préceptes de morale suppléeront jamais à ces institutions chrétiennes?</p>
+
+<p>Le premier aveu fait, rien ne me coûta plus: mes puérilités cachées,
+et qui auraient fait rire le monde, furent pesées au poids de la
+religion. Le supérieur se trouva fort embarrassé; il aurait voulu
+retarder ma communion; mais j'allais quitter le collège de Dol et
+bientôt entrer au service dans la marine. Il découvrit avec une
+grande sagacité, dans le caractère même de mes <i>juvéniles</i>, tout
+insignifiantes qu'elles étaient, la nature de mes penchants; c'est
+le premier homme qui ait pénétré le secret de ce que je pouvais
+être. Il devina mes futures passions; il ne me cacha pas ce qu'il
+croyait voir de bon en moi, mais il me prédit aussi mes maux à
+venir. «Enfin, ajouta-t-il, le temps manque à votre pénitence; mais
+vous êtes lavé de vos péchés par un aveu courageux, quoique tardif.»
+Il prononça, en levant la main, la formule de l'absolution. Cette
+seconde fois, ce bras foudroyant ne fit descendre sur ma tête que la
+rosée céleste; j'inclinai mon front pour la recevoir: ce que je
+sentais participait de la félicité des anges. Je m'allai précipiter
+dans le sein de ma mère qui m'attendait au pied de l'autel.
+<span class="pagenum">(p. 105)</span> Je ne
+parus plus le même à mes maîtres et à mes camarades; je marchais d'un
+pas léger, la tête haute, l'air radieux, dans tout le triomphe du
+repentir.</p>
+
+<p>Le lendemain, jeudi saint, je fus admis à cette cérémonie touchante et
+sublime dont j'ai vainement essayé de tracer le tableau dans le <i>Génie
+du christianisme</i><a id="footnotetag201" name="footnotetag201"></a>
+<a href="#footnote201">[201]</a>. J'y aurais pu retrouver mes petites
+humiliations accoutumées: mon bouquet et mes habits étaient moins
+beaux que ceux de mes compagnons; mais ce jour-là tout fut à Dieu et
+pour Dieu. Je sais parfaitement ce que c'est que la Foi: la présence
+réelle de la victime dans le saint sacrement de l'autel m'était aussi
+sensible que la présence de ma mère à mes côtés. Quand l'hostie fut
+déposée sur mes lèvres, je me sentis comme tout éclairé en dedans. Je
+tremblais de respect, et la seule chose matérielle qui m'occupât était
+la crainte de profaner le pain sacré.</p>
+
+<p class="quotega">
+ Le pain que je vous propose<br>
+ Sert aux anges d'aliment,<br>
+ Dieu lui-même le compose<br>
+ De la fleur de son froment.<br><br>
+
+ (NE.)</p>
+
+<p>Je conçus encore le courage des martyrs; j'aurais pu dans ce moment
+confesser le Christ sur le chevalet ou au milieu des lions.</p>
+
+<p>J'aime à rappeler ces félicités qui précédèrent de peu d'instants dans
+mon âme les tribulations du monde. En comparant ces ardeurs aux
+transports que je <span class="pagenum">(p. 106)</span>
+vais peindre; en voyant le même c&oelig;ur éprouver,
+dans l'intervalle de trois ou quatre années, tout ce que l'innocence
+et la religion ont de plus doux et de plus salutaire, et tout ce que
+les passions ont de plus séduisant et de plus funeste, on choisira des
+deux joies; on verra de quel côté il faut chercher le bonheur et
+surtout le repos.</p>
+
+<p>Trois semaines après ma première communion, je quittai le collège de
+Dol. Il me reste de cette maison un agréable souvenir: notre enfance
+laisse quelque chose d'elle-même aux lieux embellis par elle, comme
+une fleur communique un parfum aux objets qu'elle a touchés. Je
+m'attendris encore aujourd'hui en songeant à la dispersion de mes
+premiers camarades et de mes premiers maîtres. L'abbé Leprince, nommé
+à un bénéfice auprès de Rouen, vécut peu; l'abbé Égault obtint une
+cure dans le diocèse de Rennes, et j'ai vu mourir le bon principal,
+l'abbé Porcher, au commencement de la Révolution: il était instruit,
+doux et simple de c&oelig;ur. La mémoire de cet obscur Rollin me sera
+toujours chère et vénérable.</p>
+
+<p class="tb">*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>Je trouvai à Combourg de quoi nourrir ma piété, une mission; j'en
+suivis les exercices. Je reçus la confirmation sur le perron du
+manoir, avec les paysans et les paysannes, de la main de l'évêque de
+Saint-Malo. Après cela, on érigea une croix; j'aidai à la soutenir
+tandis qu'on la fixait sur sa base. Elle existe
+encore<a id="footnotetag202" name="footnotetag202"></a>
+<a href="#footnote202">[202]</a>: elle
+s'élève devant la tour où est mort <span class="pagenum">(p. 107)</span>
+mon père. Depuis trente années
+elle n'a vu paraître personne aux fenêtres de cette tour; elle n'est
+plus saluée des enfants du château; chaque printemps elle les attend
+en vain; elle ne voit revenir que les hirondelles, compagnes de mon
+enfance, plus fidèles à leur nid que l'homme à sa maison. Heureux si
+ma vie s'était écoulée au pied de la croix de la mission, si mes
+cheveux n'eussent été blanchis que par le temps qui a couvert de
+mousse les branches de cette croix!</p>
+
+<p>Je ne tardai pas à partir pour Rennes: j'y devais continuer mes études
+et clore mon cours de mathématiques, afin de subir ensuite à Brest
+l'examen de garde-marine.</p>
+
+<p>M. de Fayolle était principal du collège de Rennes. On comptait dans
+ce Juilly de la Bretagne trois professeurs distingués, l'abbé de
+Chateaugiron pour la seconde, l'abbé Germé pour la rhétorique, l'abbé
+Marchand pour la physique. Le pensionnat et les externes étaient
+nombreux, les classes fortes. Dans les derniers temps,
+Geoffroy<a id="footnotetag203" name="footnotetag203"></a>
+<a href="#footnote203">[203]</a>
+et Ginguené<a id="footnotetag204" name="footnotetag204"></a>
+<a href="#footnote204">[204]</a>, sortis de ce collège, auraient fait honneur à
+Sainte-Barbe et au Plessis. <span class="pagenum">(p. 108)</span>
+Le chevalier de Parny<a id="footnotetag205" name="footnotetag205"></a>
+<a href="#footnote205">[205]</a> avait
+aussi étudié à Rennes; j'héritai de son lit dans la chambre qui me fut
+assignée.</p>
+
+<p>Rennes me semblait une Babylone, le collège un monde. La multitude des
+maîtres et des écoliers, la grandeur des bâtiments, du jardin et des
+cours, me paraissaient démesurées<a id="footnotetag206" name="footnotetag206"></a>
+<a href="#footnote206">[206]</a>: je m'y habituai cependant. A
+la fête du principal, nous avions des jours de congé; nous chantions à
+tue-tête à sa louange de superbes couplets de notre façon, où nous
+disions:</p>
+
+<p class="quotega">
+ Ô Terpsichore, ô Polymnie,<br>
+ Venez, venez remplir nos v&oelig;ux;<br>
+ La raison même vous convie.</p>
+
+<p>Je pris sur mes nouveaux camarades l'ascendant que
+<span class="pagenum">(p. 109)</span> j'avais eu à
+Dol sur mes anciens compagnons: il m'en coûta quelques horions. Les
+babouins bretons sont d'une humeur hargneuse; on s'envoyait des
+cartels pour les jours de promenade, dans les bosquets du jardin des
+Bénédictins, appelé <i>le Thabor</i>: nous nous servions de compas de
+mathématiques attachés au bout d'une canne, ou nous en venions à une
+lutte corps à corps plus ou moins félone ou courtoise, selon la
+gravité du défi. Il y avait des juges du camp qui décidaient s'il
+échéait gage, et de quelle manière les champions mèneraient des mains.
+Le combat ne cessait que quand une des deux parties s'avouait vaincue.
+Je retrouvai au collège mon ami Gesril, qui présidait, comme à
+Saint-Malo, à ces engagements. Il voulut être mon second dans une
+affaire que j'eus avec Saint-Riveul, jeune gentilhomme qui devint la
+première victime de la Révolution<a id="footnotetag207" name="footnotetag207"></a>
+<a href="#footnote207">[207]</a>. Je tombai sous mon adversaire,
+je refusai de me rendre et payai cher ma superbe. Je disais, comme
+Jean Desmarest<a id="footnotetag208" name="footnotetag208"></a>
+<a href="#footnote208">[208]</a> allant à l'échafaud: «Je ne crie merci qu'à Dieu.»</p>
+
+<p>Je rencontrai à ce collège deux hommes devenus depuis différemment
+célèbres: Moreau le général<a id="footnotetag209" name="footnotetag209"></a>
+<a href="#footnote209">[209]</a>, et Limoëlan,
+<span class="pagenum">(p. 110)</span> auteur de la
+machine infernale, aujourd'hui prêtre en Amérique<a id="footnotetag210" name="footnotetag210"></a>
+<a href="#footnote210">[210]</a>. Il n'existe
+qu'un portrait de <span class="pagenum">(p. 111)</span>
+Lucile, et cette méchante miniature a été faite
+par Limoëlan, devenu peintre pendant les détresses révolutionnaires.
+Moreau était externe, Limoëlan, pensionnaire.
+On <span class="pagenum">(p. 112)</span>
+a rarement trouvé à la même époque, dans une même province,
+dans une même petite ville, dans une même maison d'éducation, des
+destinées aussi singulières. Je ne puis m'empêcher de raconter un tour
+d'écolier que joua au préfet de semaine mon camarade Limoëlan.</p>
+
+<p>Le préfet avait coutume de faire sa ronde dans les corridors, après la
+retraite, pour voir si tout était bien: il regardait à cet effet par
+un trou pratiqué dans chaque porte. Limoëlan, Gesril, Saint-Riveul et
+moi nous couchions dans la même chambre:</p>
+
+<p class="quotega">
+ D'animaux malfaisants, c'était un fort bon plat.</p>
+
+<p>Vainement avions-nous plusieurs fois bouché le trou avec du papier: le
+préfet poussait le papier et nous surprenait sautant sur nos lits et
+cassant nos chaises.</p>
+
+<p>Un soir Limoëlan, sans nous communiquer son projet, nous engage à nous
+coucher et à éteindre la lumière. Bientôt nous l'entendons se lever,
+aller à la porte, et puis se remettre au lit. Un quart d'heure après,
+voici venir le préfet sur la pointe du pied. Comme avec raison nous
+lui étions suspects, il s'arrête à la porte, écoute, regarde,
+n'aperçoit point de lumière<a id="footnotetag211" name="footnotetag211"></a>
+<a href="#footnote211">[211]</a>............... «Qui
+<span class="pagenum">(p. 113)</span> est-ce qui
+a fait cela?» s'écrie-t-il en se précipitant dans la chambre. Limoëlan
+d'étouffer de rire et Gesril de dire en nasillant, avec son air moitié
+niais, moitié goguenard: «Qu'est-ce donc, monsieur le préfet?» Voilà
+Saint-Riveul et moi à rire comme Limoëlan et à nous cacher sous nos
+couvertures.</p>
+
+<p>On ne put rien tirer de nous: nous fûmes héroïques. Nous fûmes mis
+tous quatre en prison au <i>caveau</i>: Saint-Riveul fouilla la terre sous
+une porte qui communiquait à la basse-cour; il engagea la tête dans
+cette taupinière, un porc accourut, et lui pensa manger la cervelle;
+Gesril se glissa dans les caves du collège et mit couler un tonneau de
+vin; Limoëlan démolit un mur, et moi, nouveau Perrin Dandin, grimpant
+dans un soupirail, j'ameutai la canaille de la rue par mes harangues.
+Le terrible auteur de la machine infernale, jouant cette niche de
+polisson à un préfet de collège, rappelle en petit Cromwell
+barbouillant d'encre la figure d'un autre régicide, qui signait après
+lui l'arrêt de mort de Charles I<sup>er</sup>.</p>
+
+<p>Quoique l'éducation fût très religieuse au collège de Rennes, ma
+ferveur se ralentit: le grand nombre de mes maîtres, et de mes
+camarades multipliait les occasions de distraction. J'avançai dans
+l'étude des langues; je devins fort en mathématiques, pour lesquelles
+<span class="pagenum">(p. 114)</span>
+j'ai toujours eu un penchant décidé: j'aurais fait un bon
+officier de marine ou de génie. En tout j'étais né avec des
+dispositions faciles: sensible aux choses sérieuses comme aux choses
+agréables, j'ai commencé par la poésie, avant d'en venir à la prose;
+les arts me transportaient; j'ai passionnément aimé la musique et
+l'architecture. Quoique prompt à m'ennuyer de tout, j'étais capable
+des plus petits détails; étant doué d'une patience à toute épreuve,
+quoique fatigué de l'objet qui m'occupait, mon obstination était plus
+forte que mon dégoût. Je n'ai jamais abandonné une affaire quand elle
+a valu la peine d'être achevée; il y a telle chose que j'ai poursuivie
+quinze et vingt ans de ma vie, aussi plein d'ardeur le dernier jour
+que le premier.</p>
+
+<p>Cette souplesse de mon intelligence se retrouvait dans les choses
+secondaires. J'étais habile aux échecs, adroit au billard, à la
+chasse, au maniement des armes; je dessinais passablement; j'aurais
+bien chanté, si l'on eût pris soin de ma voix. Tout cela, joint au
+genre de mon éducation, à une vie de soldat et de voyageur, fait que
+je n'ai point senti mon pédant, que je n'ai jamais eu l'air hébété ou
+suffisant, la gaucherie, les habitudes crasseuses des hommes de
+lettres d'autrefois, encore moins la morgue et l'assurance, l'envie et
+la vanité fanfaronne des nouveaux auteurs.</p>
+
+<p>Je passai deux ans au collège de Rennes: Gesril le quitta dix-huit
+mois avant moi. Il entra dans la marine. Julie, ma troisième s&oelig;ur, se
+maria dans le cours de ces deux années: elle épousa le comte de Farcy,
+capitaine au régiment de Condé, et s'établit avec son mari à
+<span class="pagenum">(p. 115)</span>
+Fougères, où déjà habitaient mes deux s&oelig;urs aînées, mesdames de
+Marigny et de Québriac. Le mariage de Julie eut lieu à Combourg, et
+j'assistai à la noce<a id="footnotetag212" name="footnotetag212"></a>
+<a href="#footnote212">[212]</a>. J'y rencontrai cette comtesse de
+Tronjoli<a id="footnotetag213" name="footnotetag213"></a>
+<a href="#footnote213">[213]</a> qui se fit remarquer par son intrépidité à l'échafaud:
+cousine et intime amie du marquis de La Rouërie, elle
+<span class="pagenum">(p. 116)</span> fut mêlée
+à sa conspiration. Je n'avais encore vu la beauté qu'au milieu de ma
+famille; je restai confondu en l'apercevant sur le visage d'une femme
+étrangère. Chaque pas dans la vie m'ouvrait une nouvelle perspective;
+j'entendais la voix lointaine et séduisante des passions qui venaient
+à moi; je me précipitais au-devant de ces sirènes, attiré par une
+harmonie inconnue. Il se trouva que, comme le grand prêtre d'Éleusis,
+j'avais des encens divers pour chaque divinité. Mais les hymnes que je
+chantais, en brûlant ces encens, pouvaient-ils s'appeler
+<i>baumes</i><a id="footnotetag214" name="footnotetag214"></a>
+<a href="#footnote214">[214]</a>, ainsi que les poésies de l'hiérophante?</p>
+
+<p class="tb">*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>Après le mariage de Julie, je partis pour Brest. En quittant le grand
+collège de Rennes, je ne sentis point le regret que j'éprouvai en
+sortant du petit collège de Dol; peut-être n'avais-je plus cette
+innocence qui nous fait un charme de tout; le temps commençait à la
+déclore. J'eus pour mentor dans ma nouvelle position un de mes oncles
+maternels, le comte Ravenel de Boisteilleul, chef
+d'escadre<a id="footnotetag215" name="footnotetag215"></a>
+<a href="#footnote215">215]</a>, dont
+un <span class="pagenum">(p. 117)</span>
+des fils<a id="footnotetag216" name="footnotetag216"></a>
+<a href="#footnote216">[216]</a> officier très distingué d'artillerie dans les
+armées de Bonaparte, a épousé la fille unique<a id="footnotetag217" name="footnotetag217"></a>
+<a href="#footnote217">[217]</a> de ma s&oelig;ur la
+comtesse de Farcy.</p>
+
+<p>Arrivé à Brest, je ne trouvai point mon brevet d'aspirant; je ne sais
+quel accident l'avait retardé. Je restai ce qu'on appelait
+<i>soupirant</i>, et, comme tel, exempt d'études régulières. Mon oncle me
+mit en pension dans la rue de Siam, à une table d'hôte d'aspirants, et
+me présenta au commandant de la marine, le comte Hector<a id="footnotetag218" name="footnotetag218"></a>
+<a href="#footnote218">[218]</a>.</p>
+
+<p>Abandonné à moi-même pour la première fois, au lieu de me lier avec
+mes futurs camarades, je me renfermai dans mon instinct solitaire. Ma
+société habituelle se réduisit à mes maîtres d'escrime, de dessin et
+de mathématiques.</p>
+
+<p>Cette <span class="pagenum">(p. 118)</span>
+mer que je devais rencontrer sur tant de rivages baignait
+à Brest l'extrémité de la péninsule armoricaine: après ce cap avancé,
+il n'y avait plus rien qu'un océan sans bornes et des mondes inconnus;
+mon imagination se jouait dans ces espaces. Souvent, assis sur quelque
+mât qui gisait le long du quai de Recouvrance, je regardais les
+mouvements de la foule: constructeurs, matelots, militaires,
+douaniers, forçats, passaient et repassaient devant moi. Des voyageurs
+débarquaient et s'embarquaient, des pilotes commandaient la man&oelig;uvre,
+des charpentiers équarrissaient des pièces de bois, des cordiers
+filaient des câbles, des mousses allumaient des feux sous des
+chaudières d'où sortaient une épaisse fumée et la saine odeur du
+goudron. On portait, on reportait, on roulait de la marine aux
+magasins, et des magasins à la marine, des ballots de marchandises,
+des sacs de vivres, <span class="pagenum">(p. 119)</span>
+des trains d'artillerie. Ici des charrettes
+s'avançaient dans l'eau à reculons pour recevoir des chargements; là,
+des palans enlevaient des fardeaux, tandis que des grues descendaient
+des pierres, et que des cure-môles creusaient des atterrissements. Des
+forts répétaient des signaux, des chaloupes allaient et venaient, des
+vaisseaux appareillaient ou rentraient dans les bassins.</p>
+
+<p>Mon esprit se remplissait d'idées vagues sur la société, sur ses biens
+et ses maux. Je ne sais quelle tristesse me gagnait; je quittais le
+mât sur lequel j'étais assis; je remontais le Penfeld, qui se jette
+dans le port; j'arrivais à un coude où ce port disparaissait. Là ne
+voyant plus rien qu'une vallée tourbeuse, mais entendant encore le
+murmure confus de la mer et la voix des hommes, je me couchais au bord
+de la petite rivière. Tantôt regardant couler l'eau, tantôt suivant
+des yeux le vol de la corneille marine, jouissant du silence autour de
+moi, ou prêtant l'oreille aux coups de marteau du calfat, je tombais
+dans la plus profonde rêverie. Au milieu de cette rêverie, si le vent
+m'apportait le son du canon d'un vaisseau qui mettait à la voile, je
+tressaillais et des larmes mouillaient mes yeux.</p>
+
+<p>Un jour, j'avais dirigé ma promenade vers l'extrémité extérieure du
+port, du côté de la mer: il faisait chaud; je m'étendis sur la grève
+et m'endormis. Tout à coup je suis réveillé par un bruit magnifique;
+j'ouvre les yeux, comme Auguste pour voir les trirèmes dans les
+mouillages de la Sicile, après la victoire sur Sextus Pompée; les
+détonations de l'artillerie se succédaient; la rade était semée de
+navires: la grande escadre française <span class="pagenum">(p. 120)</span>
+rentrait après la signature
+de la paix. Les vaisseaux man&oelig;uvraient sous voile, se couvraient de
+feux, arboraient des pavillons, présentaient la poupe, la proue, le
+flanc, s'arrêtaient en jetant l'ancre au milieu de leur course, ou
+continuaient à voltiger sur les flots. Rien ne m'a jamais donné une
+plus haute idée de l'esprit humain; l'homme semblait emprunter dans ce
+moment quelque chose de Celui qui a dit à la mer: «Tu n'iras pas plus
+loin. <i>Non procedes amplius.</i>»</p>
+
+<p>Tout Brest accourut. Des chaloupes se détachent de la flotte et
+abordent au môle. Les officiers dont elles étaient remplies, le visage
+brûlé par le soleil, avaient cet air étranger qu'on apporte d'un autre
+hémisphère, et je ne sais quoi de gai, de fier, de hardi, comme des
+hommes qui venaient de rétablir l'honneur du pavillon national. Ce
+corps de la marine, si méritant, si illustre, ces compagnons des
+Suffren, des Lamothe-Piquet, des du Couëdic, des d'Estaing, échappés
+aux coups de l'ennemi, devaient tomber sous ceux des Français!</p>
+
+<p>Je regardais défiler la valeureuse troupe, lorsqu'un des officiers se
+détache de ses camarades et me saute au cou: c'était Gesril. Il me
+parut grandi, mais faible et languissant d'un coup d'épée qu'il avait
+reçu dans la poitrine. Il quitta Brest le soir même pour se rendre
+dans sa famille. Je ne l'ai vu qu'une fois depuis, peu de temps avant
+sa mort héroïque; je dirai plus tard en quelle occasion. L'apparition
+et le départ subit de Gesril me firent prendre une résolution qui a
+changé le cours de ma vie: il était écrit que ce jeune homme aurait un
+empire absolu sur ma destinée.</p>
+
+<div class="figcenter" style="width: 440px;">
+<img src="images/lapeyrouse.jpg" width="470" height="600" alt="LAPEYROUSE" title="" />
+</div>
+
+
+<p>On voit comment mon caractère se formait, quel tour prenaient mes
+idées, quelles furent les premières atteintes
+<span class="pagenum">(p. 121)</span> de mon génie, car
+j'en puis parler comme d'un mal, quel qu'ait été ce génie, rare ou
+vulgaire, méritant ou ne méritant pas le nom que je lui donne, faute
+d'un autre mot pour m'exprimer. Plus semblable au reste des hommes,
+j'eusse été plus heureux: celui qui, sans m'ôter l'esprit, fût parvenu
+à tuer ce qu'on appelle mon talent, m'aurait traité en ami.</p>
+
+<p>Lorsque le comte de Boisteilleul me conduisait chez M. d'Hector,
+j'entendais les jeunes et les vieux marins raconter leurs campagnes et
+causer des pays qu'ils avaient parcourus: l'un arrivait de l'Inde,
+l'autre de l'Amérique; celui-là devait appareiller pour faire le tour
+du monde, celui-ci allait rejoindre la station de la Méditerranée,
+visiter les côtes de la Grèce. Mon oncle me montra La Pérouse<a id="footnotetag219" name="footnotetag219"></a>
+<a href="#footnote219">[219]</a>
+dans la foule, nouveau Cook dont la mort est le secret des tempêtes.
+J'écoutais tout, je regardais tout, sans dire une parole; mais la nuit
+suivante, plus de sommeil: je la passais à livrer en imagination des
+combats, ou à découvrir des terres inconnues.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, en voyant Gesril retourner chez ses parents, je
+pensai que rien ne m'empêchait d'aller rejoindre les miens. J'aurais
+beaucoup aimé le service de la marine, si mon esprit d'indépendance ne
+m'eût éloigné <span class="pagenum">(p. 122)</span>
+de tous les genres de service: j'ai en moi une
+impossibilité d'obéir. Les voyages me tentaient, mais je sentais que
+je ne les aimerais que seul, en suivant ma volonté. Enfin, donnant la
+première preuve de mon inconstance, sans en avertir mon oncle Ravenel,
+sans écrire à mes parents, sans en demander permission à personne,
+sans attendre mon brevet d'aspirant, je partis un matin pour Combourg
+où je tombai comme des nues.</p>
+
+<p>Je m'étonne encore aujourd'hui qu'avec la frayeur que m'inspirait mon
+père, j'eusse osé prendre une pareille résolution, et ce qu'il y a
+d'aussi étonnant, c'est la manière dont je fus reçu. Je devais
+m'attendre aux transports de la plus vive colère, je fus accueilli
+doucement. Mon père se contenta de secouer la tête comme pour dire:
+«Voilà une belle équipée!» Ma mère m'embrassa de tout son c&oelig;ur en
+grognant, et ma Lucile avec un ravissement de joie.</p>
+
+
+
+<a id="page123" name="page123"></a><a href="#page123"></a>
+<h1>LIVRE III<a id="footnotetag220" name="footnotetag220"></a>
+<a href="#footnote220">[220]</a> <span class="pagenum">(p. 123)</span></h1>
+
+<h3>Promenade. -- Apparition de Combourg. -- Collège de Dinan. -- Broussais. -- Je
+reviens chez mes parents. -- Vie à Combourg. -- Journées et soirées. -- Mon
+donjon. -- Passage de l'enfant à l'homme. -- Lucile. -- Premier souffle de
+la muse. Manuscrit de Lucile. -- Dernières lignes écrites à la
+Vallée-aux-Loups. -- Révélations sur le mystère de ma vie. -- Fantôme
+d'amour. -- Deux années de délire. -- Occupations et chimères. -- Mes joies
+de l'automne. -- Incantation. -- Tentation. -- Maladie. -- Je crains et refuse
+de m'engager dans l'état ecclésiastique. -- Un moment dans ma ville
+natale. -- Souvenir de la Villeneuve et des tribulations de mon
+enfance. -- Je suis rappelé à Combourg. -- Dernière entrevue avec mon
+père. -- J'entre au service. -- Adieux à Combourg.</h3>
+
+
+<p>Depuis la dernière date de ces Mémoires, Vallée-aux-Loups, janvier
+1814, jusqu'à la date d'aujourd'hui, Montboissier, juillet 1817, trois
+ans et dix mois se sont passés. Avez-vous entendu tomber l'Empire?
+Non: rien n'a troublé le repos de ces lieux. L'Empire s'est abîmé
+pourtant; l'immense ruine s'est écroulée dans ma vie, comme ces débris
+romains renversés dans le cours d'un ruisseau ignoré. Mais à qui ne
+les compte pas, peu importent les événements: quelques années
+échappées des mains de l'Éternel feront justice de tous ces bruits par
+un silence sans fin.</p>
+
+<p>Le <span class="pagenum">(p. 124)</span>
+livre précédent fut écrit sous la tyrannie expirante de
+Bonaparte et à la lueur des derniers éclairs de sa gloire: je commence
+le livre actuel sous le règne de Louis XVIII. J'ai vu de près les
+rois, et mes illusions politiques se sont évanouies, comme ces
+chimères plus douces dont je continue le récit. Disons d'abord ce qui
+me fait reprendre la plume: le c&oelig;ur humain est le jouet de tout, et
+l'on ne saurait prévoir quelle circonstance frivole cause ses joies et
+ses douleurs. Montaigne l'a remarqué: «Il ne faut point de cause,
+dit-il, pour agiter notre âme: une resverie sans cause et sans subjet
+la régente et l'agite.»</p>
+
+<p>Je suis maintenant à Montboissier, sur les confins de la Beauce et du
+Perche<a id="footnotetag221" name="footnotetag221"></a>
+<a href="#footnote221">[221]</a>. Le château de cette terre, appartenant à madame la
+comtesse de Colbert-Montboissier<a id="footnotetag222" name="footnotetag222"></a>
+<a href="#footnote222">[222]</a>, a été vendu et démoli pendant
+la Révolution; il ne reste que deux pavillons, séparés par une grille
+et formant autrefois le logement du concierge. Le parc, maintenant à
+l'anglaise, conserve des traces de son ancienne régularité française:
+des allées droites, des <span class="pagenum">(p. 125)</span>
+taillis encadrés dans des charmilles,
+lui donnent un air sérieux; il plaît comme un ruine.</p>
+
+<p>Hier au soir je me promenais seul; le ciel ressemblait à un ciel
+d'automne; un vent froid soufflait par intervalles. A la percée d'un
+fourré, je m'arrêtai pour regarder le soleil: il s'enfonçait dans des
+nuages au-dessus de la tour d'Alluye, d'où Gabrielle, habitante de
+cette tour, avait vu comme moi le soleil se coucher il y a deux cents
+ans. Que sont devenues Henri et Gabrielle? Ce que je serai devenu
+quand ces Mémoires seront publiés.</p>
+
+<p>Je fus tiré de mes réflexions par le gazouillement d'une grive perchée
+sur la plus haute branche d'un bouleau. A l'instant, ce son magique
+fit reparaître à mes yeux le domaine paternel; j'oubliai les
+catastrophes dont je venais d'être le témoin, et, transporté
+subitement dans le passé, je revis ces campagnes où j'entendis si
+souvent siffler la grive. Quand je l'écoutais alors, j'étais triste de
+même qu'aujourd'hui; mais cette première tristesse était celle qui
+naît d'un désir vague de bonheur, lorsqu'on est sans expérience; la
+tristesse que j'éprouve actuellement vient de la connaissance des
+choses appréciées et jugées. Le chant de l'oiseau dans les bois de
+Combourg m'entretenait d'une félicité que je croyais atteindre; le
+même chant dans le parc de Montboissier me rappelait des jours perdus
+à la poursuite de cette félicité insaisissable. Je n'ai plus rien à
+apprendre; j'ai marché plus vite qu'un autre, et j'ai fait le tour de
+la vie. Les heures fuient et m'entraînent; je n'ai pas même la
+certitude de pouvoir achever ces Mémoires. Dans combien de lieux ai-je
+déjà commencé à les écrire et dans quel lieu les finirai-je?
+<span class="pagenum">(p. 126)</span>
+Combien de temps me promènerai-je au bord des bois? Mettons à profit
+le peu d'instants qui me restent; hâtons-nous de peindre ma jeunesse,
+tandis que j'y touche encore: le navigateur, abandonnant pour jamais
+un rivage enchanté, écrit son journal à la vue de la terre qui
+s'éloigne et qui va bientôt disparaître.</p>
+
+<p>J'ai dit mon retour à Combourg, et comment je fus accueilli par mon
+père, ma mère et ma s&oelig;ur Lucile.</p>
+
+<p>On n'a peut-être pas oublié que mes trois autres s&oelig;urs s'étaient
+mariées, et qu'elles vivaient dans les terres de leurs nouvelles
+familles, aux environs de Fougères. Mon frère, dont l'ambition
+commençait à se développer, était plus souvent à Paris qu'à Rennes. Il
+acheta d'abord une charge de maître des requêtes qu'il revendit afin
+d'entrer dans la carrière militaire<a id="footnotetag223" name="footnotetag223"></a>
+<a href="#footnote223">[223]</a>. Il entra dans le régiment de
+Royal-Cavalerie: il s'attacha au corps diplomatique et suivit le comte
+de La Luzerne à Londres, où il se rencontra avec André Chénier<a id="footnotetag224" name="footnotetag224"></a>
+<a href="#footnote224">[224]</a>;
+il était sur le point d'obtenir l'ambassade de Vienne, lorsque nos
+troubles éclatèrent; il sollicita celle
+<span class="pagenum">(p. 127)</span> de Constantinople; mais
+il eut un concurrent redoutable, Mirabeau, à qui cette ambassade fut
+promise pour prix de sa réunion au parti de la cour<a id="footnotetag225" name="footnotetag225"></a>
+<a href="#footnote225">[225]</a>. Mon frère
+avait donc à peu près quitté Combourg au moment où je vins l'habiter.</p>
+
+<p>Cantonné dans sa seigneurie, mon père n'en sortait plus, pas même
+pendant la tenue des États. Ma mère allait tous les ans passer six
+semaines à Saint-Malo, au temps de Pâques; elle attendait ce moment
+comme celui de sa délivrance, car elle détestait Combourg. Un mois
+avant ce voyage, on en parlait comme d'une entreprise hasardeuse; on
+faisait des préparatifs: on laissait reposer les chevaux. La veille du
+départ, on se couchait à sept heures du soir, pour se lever à deux
+heures du matin. Ma mère, à sa grande satisfaction, se mettait en
+route à trois heures, et employait toute la journée pour faire douze
+lieues.</p>
+
+<p>Lucile, reçue chanoinesse au chapitre de l'Argentière, devait passer
+dans celui de Remiremont; en attendant ce changement, elle restait
+ensevelie à la campagne.</p>
+
+<p>Pour moi, je déclarai, après mon escapade de Brest, ma volonté
+d'embrasser l'état ecclésiastique: la vérité est que je ne cherchais
+qu'à gagner du temps, car j'ignorais ce que je voulais. On m'envoya au
+collège de Dinan achever mes humanités. Je savais mieux le latin
+<span class="pagenum">(p. 128)</span>
+que mes maîtres; mais je commençai à apprendre l'hébreu. L'abbé de
+Rouillac était principal du collège, et l'abbé Duhamel mon
+professeur<a id="footnotetag226" name="footnotetag226"></a>
+<a href="#footnote226">[226]</a>.</p>
+
+<p>Dinan, orné de vieux arbres, remparé de vieilles tours, est bâtie dans
+un site pittoresque, sur une haute colline au pied de laquelle coule
+la Rance, que remonte la mer; il domine des vallées à pentes
+agréablement boisées. Les eaux minérales de Dinan ont quelque renom.
+Cette ville, tout historique, et qui a donné le jour à Duclos<a id="footnotetag227" name="footnotetag227"></a>
+<a href="#footnote227">[227]</a>,
+montrait parmi ses antiquités le c&oelig;ur de Du Guesclin: poussière
+historique qui, dérobée pendant la Révolution, fut au moment d'être
+broyée par un vitrier pour servir à faire de la peinture; la
+destinait-on aux tableaux des victoires remportées sur les ennemis de
+la patrie?</p>
+
+<p>M. Broussais, mon compatriote, étudiait avec moi à Dinan<a id="footnotetag228" name="footnotetag228"></a>
+<a href="#footnote228">[228]</a>; on
+menait les écoliers baigner tous les jeudis, comme les clercs sous le
+pape Adrien I<sup>er</sup>, ou tous les dimanches, comme les prisonniers sous
+l'empereur Honorius. Une fois, je pensais me noyer; une autre fois, M.
+Broussais fut mordu par d'ingrates sangsues, imprévoyantes
+<span class="pagenum">(p. 129)</span> de
+l'avenir<a id="footnotetag229" name="footnotetag229"></a>
+<a href="#footnote229">[229]</a>. Dinan était à égale distance de Combourg et de
+Plancoët. J'allais tour à tour voir mon oncle de Bedée à Monchoix, et
+ma famille à Combourg.</p>
+
+<p>M. de Chateaubriand, qui trouvait économie à me garder, ma mère qui
+désirait ma persistance dans la vocation religieuse, mais qui se
+serait fait scrupule de me presser, n'insistèrent plus sur ma
+résidence au collège, et je me trouvai insensiblement fixé au foyer
+paternel.</p>
+
+<p>Je me complairais encore à rappeler les m&oelig;urs de mes parents, ne me
+fussent-elles qu'un touchant souvenir; mais j'en reproduirai d'autant
+plus volontiers le tableau qui semblera calqué sur les vignettes des
+manuscrits du moyen âge: du temps présent au temps que je vais
+peindre, il y a des siècles.</p>
+
+<p class="tb">*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>A mon retour de Brest, quatre maîtres (mon père, ma mère, ma s&oelig;ur et
+moi) habitaient le château de Combourg. Une cuisinière, une femme de
+chambre, deux laquais et un cocher composaient tout le domestique: un
+chien de chasse et deux vieilles juments étaient retranchés dans un
+coin de l'écurie. Ces douze êtres vivants disparaissaient dans un
+manoir où l'on aurait à peine aperçu cent chevaliers, leurs dames,
+leurs écuyers, leurs varlets, les destriers et la meute du roi
+Dagobert.</p>
+
+<p>Dans tout le cours de l'année aucun étranger ne se présentait au
+château hormis, quelques gentilshommes, <span class="pagenum">(p. 130)</span>
+le marquis de
+Montlouet<a id="footnotetag230" name="footnotetag230"></a>
+<a href="#footnote230">[230]</a>, le comte de Goyon-Beaufort<a id="footnotetag231" name="footnotetag231"></a>
+<a href="#footnote231">[231]</a>, qui demandaient
+l'hospitalité en allant plaider au Parlement. Ils arrivaient l'hiver,
+à cheval, pistolets aux arçons, couteau de chasse au côté, et suivis
+d'un valet également à cheval, ayant en croupe un portemanteau de
+livrée.</p>
+
+<p>Mon père, toujours très cérémonieux, les recevait tête nue sur le
+perron, au milieu de la pluie et du vent. Les campagnards introduits
+racontaient leurs guerres de Hanovre, les affaires de leur famille et
+l'histoire de leur procès. Le soir, on les conduisait dans la tour du
+nord, à l'appartement de la <i>reine Christine</i>, chambre d'honneur
+occupée par un lit de sept pieds en tout sens, à doubles rideaux de
+gaze verte et de soie cramoisie, et soutenu par quatre amours dorés.
+Le lendemain matin, lorsque je descendais dans la grand'salle, et qu'à
+travers les fenêtres je regardais la campagne inondée ou couverte de
+frimas, je n'apercevais que deux ou trois voyageurs sur la chaussée
+solitaire de l'étang: c'étaient nos hôtes chevauchant vers Rennes.</p>
+
+<p>Ces étrangers ne connaissaient pas beaucoup les choses de la vie;
+cependant notre vue s'étendait par eux à quelques lieues au delà de
+l'horizon de nos bois. Aussitôt qu'ils étaient partis, nous étions
+réduits, les jours <span class="pagenum">(p. 131)</span>
+ouvrables au tête-à-tête de famille, le
+dimanche à la société des bourgeois du village et des gentilshommes
+voisins.</p>
+
+<p>Le dimanche, quand il faisait beau, ma mère, Lucile et moi, nous nous
+rendions à la paroisse à travers le petit Mail, le long d'un chemin
+champêtre; lorsqu'il pleuvait, nous suivions l'abominable rue de
+Combourg. Nous n'étions pas traînés, comme l'abbé de Marolles, dans un
+chariot léger que menaient quatre chevaux blancs, pris sur les Turcs
+en Hongrie<a id="footnotetag232" name="footnotetag232"></a>
+<a href="#footnote232">[232]</a>. Mon père ne descendait qu'une fois l'an à la paroisse
+pour faire ses Pâques; le reste de l'année, il entendait la messe à la
+chapelle du château. Placés dans le banc du seigneur, nous recevions
+l'encens et les prières en face du sépulcre de marbre noir de Renée de
+Rohan, attenant à l'autel: image des honneurs de l'homme; quelques
+grains d'encens devant un cercueil!</p>
+
+<p>Les distractions du dimanche expiraient avec la journée: elles
+n'étaient pas même régulières. Pendant la mauvaise saison, des mois
+entiers s'écoulaient sans qu'aucune créature humaine frappât à la
+porte de notre <span class="pagenum">(p. 132)</span>
+forteresse. Si la tristesse était grande sur les
+bruyères de Combourg, elle était encore plus grande au château: on
+éprouvait, en pénétrant sous ses voûtes, la même sensation qu'en
+entrant à la chartreuse de Grenoble. Lorsque je visitai celle-ci en
+1805, je traversai un désert, lequel allait toujours croissant; je
+crus qu'il se terminerait au monastère; mais on me montra, dans les
+murs mêmes du couvent, les jardins des Chartreux encore plus
+abandonnés que les bois. Enfin, au centre du monument, je trouvai,
+enveloppé dans les replis de toutes ces solitudes, l'ancien cimetière
+des cénobites; sanctuaire d'où le silence éternel, divinité du lieu,
+étendait sa puissance sur les montagnes et dans les forêts d'alentour.</p>
+
+<p>Le calme morne du château de Combourg était augmenté par l'humeur
+taciturne et insociable de mon père. Au lieu de resserrer sa famille
+et ses gens autour de lui, il les avait dispersés à toutes les aires
+de vent de l'édifice. Sa chambre à coucher était placée dans la petite
+tour de l'est, et son cabinet dans la petit tour de l'ouest. Les
+meubles de ce cabinet consistaient en trois chaises de cuir noir et
+une table couverte de titres et de parchemins. Un arbre généalogique
+de la famille des Chateaubriand tapissait le manteau de la cheminée,
+et dans l'embrasure d'une fenêtre on voyait toutes sortes d'armes,
+depuis le pistolet jusqu'à l'espingole. L'appartement de ma mère
+régnait au-dessus de la grande salle, entre les deux petites tours: il
+était parqueté et orné de glaces de Venise à facettes. Ma s&oelig;ur
+habitait un cabinet dépendant de l'appartement de ma mère. La femme de
+chambre couchait loin de là, dans le corps de logis des grandes tours.
+Moi, j'étais niché dans <span class="pagenum">(p. 133)</span>
+une espèce de cellule isolée, au haut
+de la tourelle de l'escalier qui communiquait de la cour intérieure
+aux diverses parties du château. Au bas de cet escalier, le valet de
+chambre de mon père et le domestique gîtaient dans des caveaux voûtés,
+et la cuisinière tenait garnison dans la grosse tour de l'ouest.</p>
+
+<p>Mon père se levait à quatre heures du matin, hiver comme été: il
+venait dans la cour intérieure appeler et éveiller son valet de
+chambre, à l'entrée de l'escalier de la tourelle. On lui apportait un
+peu de café à cinq heures; il travaillait ensuite dans son cabinet
+jusqu'à midi. Ma mère et ma s&oelig;ur déjeunaient chacune dans leur
+chambre, à huit heures du matin. Je n'avais aucune heure fixe, ni pour
+me lever, ni pour déjeuner; j'étais censé étudier jusqu'à midi: la
+plupart du temps je ne faisais rien.</p>
+
+<p>A onze heures et demie, on sonnait le dîner que l'on servait à midi.
+La grand'salle était à la fois salle à manger et salon: on dînait et
+l'on soupait à l'une de ses extrémités du côté de l'est; après le
+repas, on se venait placer à l'autre extrémité du côté de l'ouest,
+devant une énorme cheminée. La grand'salle était boisée, peinte en
+gris blanc et ornée de vieux portraits depuis le règne de François I<sup>er</sup>
+jusqu'à celui de Louis XIV; parmi ces portraits, on distinguait ceux
+de Condé et de Turenne: un tableau, représentant Hector tué par
+Achille sous les murs de Troie, était suspendu au-dessus de la
+cheminée.</p>
+
+<p>Le dîner fait, on restait ensemble, jusqu'à deux heures. Alors, si
+l'été, mon père prenait le divertissement de la pêche, visitait ses
+potagers, se promenait dans l'étendue du vol du chapon; si l'automne
+et l'hiver, il <span class="pagenum">(p. 134)</span>
+partait pour la chasse, ma mère se retirait dans
+la chapelle, où elle passait quelques heures en prière. Cette chapelle
+était un oratoire sombre, embelli de bons tableaux des plus grands
+maîtres, qu'on ne s'attendait guère à trouver dans un château féodal,
+au fond de la Bretagne. J'ai aujourd'hui en ma possession une <i>Sainte
+Famille</i> de l'Albane, peinte sur cuivre, tirée de cette chapelle:
+c'est tout ce qui me reste de Combourg.</p>
+
+<p>Mon père parti et ma mère en prière, Lucile s'enfermait dans sa
+chambre; je regagnais ma cellule, ou j'allais courir les champs.</p>
+
+<p>A huit heures, la cloche annonçait le souper. Après le souper, dans
+les beaux jours, on s'asseyait sur le perron. Mon père, armé de son
+fusil, tirait des chouettes qui sortaient des créneaux à l'entrée de
+la nuit. Ma mère, Lucile et moi, nous regardions le ciel, les bois,
+les derniers rayons du soleil, les premières étoiles. A dix heures on
+rentrait et l'on se couchait.</p>
+
+<p>Les soirées d'automne et d'hiver étaient d'une autre nature. Le souper
+fini et les quatre convives revenus de la table à la cheminée, ma mère
+se jetait, en soupirant, sur un vieux lit de jour de siamoise flambée,
+on mettait devant elle un guéridon avec une bougie. Je m'asseyais
+auprès du feu avec Lucile; les domestiques enlevaient le couvert et se
+retiraient. Mon père commençait alors une promenade qui ne cessait
+qu'à l'heure de son coucher. Il était vêtu d'une robe de ratine
+blanche, ou plutôt d'une espèce de manteau que je n'ai vu qu'à lui. Sa
+tête, demi-chauve, était couverte d'un grand bonnet blanc qui se
+tenait tout droit. Lorsqu'en se promenant il s'éloignait du foyer, la
+vaste salle était si peu éclairée par une seule bougie qu'on
+<span class="pagenum">(p. 135)</span> ne
+le voyait plus; on l'entendait seulement encore marcher dans les
+ténèbres: puis il revenait lentement vers la lumière et émergeait peu
+à peu de l'obscurité, comme un spectre, avec sa robe blanche, son
+bonnet blanc, sa figure longue et pâle. Lucile et moi nous échangions
+quelques mots à voix basse quand il était à l'autre bout de la salle;
+nous nous taisions quand il se rapprochait de nous. Il nous disait en
+passant: «De quoi parliez-vous?» Saisis de terreur, nous ne répondions
+rien; il continuait sa marche. Le reste de la soirée, l'oreille
+n'était plus frappée que du bruit mesuré de ses pas, des soupirs de ma
+mère et du murmure du vent<a id="footnotetag233" name="footnotetag233"></a>
+<a href="#footnote233">[233]</a>.</p>
+
+<p>Dix heures sonnaient à l'horloge du château: mon père s'arrêtait; le
+même ressort, qui avait soulevé le marteau de l'horloge, semblait
+avoir suspendu ses pas. <span class="pagenum">(p. 136)</span>
+Il tirait sa montre, la montait, prenait
+un grand flambeau d'argent surmonté d'une grande bougie, entrait un
+moment dans la petite tour de l'ouest, puis revenait, son flambeau à
+la main, et s'avançait vers sa chambre à coucher, dépendante de la
+petite tour de l'est. Lucile et moi, nous nous tenions sur son
+passage; nous l'embrassions en lui souhaitant une bonne nuit. Il
+penchait vers nous sa joue sèche et creuse sans nous répondre,
+continuait sa route et se retirait au fond de la tour, dont nous
+entendions les portes se refermer sur lui.</p>
+
+<p>Le talisman était brisé; ma mère, ma s&oelig;ur et moi, transformés en
+statues par la présence de mon père, nous recouvrions les fonctions de
+la vie. Le premier effet de notre désenchantement se manifestait par
+un débordement de paroles: si le silence nous avait opprimés, il nous
+le payait cher.</p>
+
+<p>Ce torrent de paroles écoulé, j'appelais la femme de chambre, et je
+reconduisais ma mère et ma s&oelig;ur à leur appartement. Avant de me
+retirer, elles me faisaient regarder sous les lits, dans les
+cheminées, derrière les portes, visiter les escaliers, les passages et
+les corridors voisins. Toutes les traditions du château, voleurs et
+spectres, leur revenaient en mémoire. Les gens étaient persuadés qu'un
+certain comte de Combourg, à jambe de bois, mort depuis trois siècles,
+apparaissait à certaines époques, et qu'on l'avait rencontré dans le
+grand escalier de la tourelle; sa jambe de bois se promenait aussi
+quelquefois seule avec un chat noir<a id="footnotetag234" name="footnotetag234"></a>
+<a href="#footnote234">[234]</a>.</p>
+
+<p>Ces <span class="pagenum">(p. 137)</span>
+récits occupaient tout le temps du coucher de ma mère et de
+ma s&oelig;ur: elles se mettaient au lit mourantes de peur; je me retirais
+au haut de ma tourelle; la cuisinière rentrait dans la grosse tour, et
+les domestiques descendaient dans leur souterrain.</p>
+
+<p>La fenêtre de mon donjon s'ouvrait sur la cour intérieure; le jour,
+j'avais en perspective les créneaux de la courtine opposée, où
+végétaient des scolopendres et croissait un prunier sauvage. Quelques
+martinets, qui durant l'été s'enfonçaient en criant dans les trous des
+murs, étaient mes seuls compagnons. La nuit, je n'apercevais qu'un
+petit morceau de ciel et quelques étoiles. Lorsque la lune brillait et
+qu'elle s'abaissait à l'occident, j'en étais averti par ses rayons,
+qui venaient à mon lit au travers des carreaux losangés de la fenêtre.
+Des chouettes, voletant d'une tour à l'autre, passant et repassant
+entre la lune et moi, dessinaient sur mes rideaux l'ombre mobile de
+leurs ailes. Relégué dans l'endroit le plus désert, à l'ouverture des
+galeries, je ne perdais pas un murmure des ténèbres. Quelquefois le
+vent semblait courir à pas légers; quelquefois il laissait échapper
+des plaintes; tout à coup ma porte était ébranlée avec violence, les
+souterrains poussaient des mugissements, puis ces bruits expiraient
+pour recommencer encore. A quatre heures du matin, la voix du maître
+du château, appelant le valet de chambre à l'entrée des voûtes
+séculaires, se faisait entendre comme la voix du dernier fantôme de la
+nuit. Cette voix remplaçait pour moi la douce harmonie au son de
+laquelle le père de Montaigne éveillait son fils.</p>
+
+<p>L'entêtement du comte de Chateaubriand à faire coucher
+<span class="pagenum">(p. 138)</span> un
+enfant seul au haut d'une tour pouvait avoir quelque inconvénient;
+mais il tourna à mon avantage. Cette manière violente de me traiter me
+laissa le courage d'un homme, sans m'ôter cette sensibilité
+d'imagination dont on voudrait aujourd'hui priver la jeunesse. Au lieu
+de chercher à me convaincre qu'il n'y avait point de revenants, on me
+força de les braver. Lorsque mon père me disait, avec un sourire
+ironique: «Monsieur le chevalier aurait-il peur?» il m'eût fait
+coucher avec un mort. Lorsque mon excellente mère me disait: «Mon
+enfant, tout n'arrive que par la permission de Dieu; vous n'avez rien
+à craindre des mauvais esprits, tant que vous serez bon chrétien;»
+j'étais mieux rassuré que par tous les arguments de la philosophie.
+Mon succès fut si complet que les vents de la nuit, dans ma tour
+déshabitée, ne servaient que de jouets à mes caprices et d'ailes à mes
+songes. Mon imagination allumée, se propageant sur tous les objets, ne
+trouvait nulle part assez de nourriture et aurait dévoré la terre et
+le ciel. C'est cet état moral qu'il faut maintenant décrire. Replongé
+dans ma jeunesse, je vais essayer de me saisir dans le passé, de me
+montrer tel que j'étais, tel peut-être que je regrette de n'être plus,
+malgré les tourments que j'ai endurés.</p>
+
+<p class="tb">*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>A peine étais-je revenu de Brest à Combourg, qu'il se fit dans mon
+existence une révolution; l'enfant disparut et l'homme se montra avec
+ses joies qui passent et ses chagrins qui restent.</p>
+
+<p>D'abord, tout devint passion chez moi, en attendant les passions
+mêmes. Lorsque, après un dîner silencieux où
+<span class="pagenum">(p. 139)</span> je n'avais osé ni
+parler ni manger, je parvenais à m'échapper, mes transports étaient
+incroyables; je ne pouvais descendre le perron d'une seule traite: je
+me serais précipité. J'étais obligé de m'asseoir sur une marche pour
+laisser se calmer mon agitation; mais, aussitôt que j'avais atteint la
+Cour Verte et les bois, je me mettais à courir, à sauter, à bondir, à
+fringuer, à m'éjouir jusqu'à ce que je tombasse épuisé de forces,
+palpitant, enivré de folâtreries et de liberté.</p>
+
+<p>Mon père me menait quand et lui à la chasse. Le goût de la chasse me
+saisit et je le portai jusqu'à la fureur; je vois encore le champ où
+j'ai tué mon premier lièvre. Il m'est souvent arrivé, en automne, de
+demeurer quatre ou cinq heures dans l'eau jusqu'à la ceinture, pour
+attendre au bord d'un étang des canards sauvages; même aujourd'hui, je
+ne suis pas de sang-froid lorsqu'un chien tombe en arrêt. Toutefois,
+dans ma première ardeur pour la chasse, il entrait un fonds
+d'indépendance; franchir les fossés, arpenter les champs, les marais,
+les bruyères, me trouver avec un fusil dans un lieu désert, ayant
+puissance et solitude, c'était ma façon d'être naturelle. Dans mes
+courses, je pointais si loin que, ne pouvant plus marcher, les gardes
+étaient obligés de me rapporter sur des branches entrelacées.</p>
+
+<p>Cependant le plaisir de la chasse ne me suffisait plus; j'étais agité
+d'un désir de bonheur que je ne pouvais ni régler, ni comprendre; mon
+esprit et mon c&oelig;ur s'achevaient de former comme deux temples vides,
+sans autels et sans sacrifices; on ne savait encore quel Dieu y serait
+adoré. Je croissais auprès <span class="pagenum">(p. 140)</span>
+de ma s&oelig;ur Lucile; notre amitié
+était toute notre vie.</p>
+
+<p class="tb">*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>Lucile était grande et d'une beauté remarquable, mais sérieuse. Son
+visage pâle était accompagné de longs cheveux noirs; elle attachait
+souvent au ciel ou promenait autour d'elle des regards pleins de
+tristesse ou de feu. Sa démarche, sa voix, son sourire, sa physionomie
+avaient quelque chose de rêveur et de souffrant.</p>
+
+<p>Lucile et moi nous nous étions inutiles. Quand nous parlions du monde,
+c'était de celui que nous portions au-dedans de nous et qui
+ressemblait bien peu au monde véritable. Elle voyait en moi son
+protecteur, je voyais en elle mon amie. Il lui prenait des accès de
+pensées noires que j'avais peine à dissiper: à dix-sept ans, elle
+déplorait la perte de ses jeunes années; elle se voulait ensevelir
+dans un cloître. Tout lui était souci, chagrin, blessure: une
+expression qu'elle cherchait, une chimère qu'elle s'était faite, la
+tourmentaient des mois entiers. Je l'ai souvent vue, un bras jeté sur
+sa tête, rêver immobile et inanimée; retirée vers son c&oelig;ur, sa vie
+cessait de paraître au dehors; son sein même ne se soulevait plus. Par
+son attitude, sa mélancolie, sa vénusté, elle ressemblait à un Génie
+funèbre. J'essayais alors de la consoler, et, l'instant d'après, je
+m'abîmais dans des désespoirs inexplicables.</p>
+
+<p>Lucile aimait à faire seule, vers le soir, quelque lecture pieuse: son
+oratoire de prédilection était l'embranchement des deux routes
+champêtres, marqué par une croix de pierre et par un peuplier dont le
+long style <span class="pagenum">(p. 141)</span>
+s'élevait dans le ciel comme un pinceau. Ma dévote
+mère, toute charmée, disait que sa fille lui représentait une
+chrétienne de la primitive Église, priant à ces stations appelées
+<i>laures</i>.</p>
+
+<p>De la concentration de l'âme naissaient chez ma s&oelig;ur des effets
+d'esprit extraordinaires: endormie, elle avait des songes
+prophétiques; éveillée, elle semblait lire dans l'avenir. Sur un
+palier de l'escalier de la grande tour, battait une pendule qui
+sonnait le temps au silence; Lucile, dans ses insomnies, allait
+s'asseoir sur une marche, en face de cette pendule: elle regardait le
+cadran à la lueur de sa lampe posée à terre. Lorsque les deux
+aiguilles, unies à minuit, enfantaient dans leur conjonction
+formidable l'heure des désordres et des crimes, Lucile entendait des
+bruits qui lui révélaient des trépas lointains. Se trouvant à Paris
+quelques jours avant le 10 août, et demeurant avec mes autres s&oelig;urs
+dans le voisinage du couvent des Carmes, elle jette les yeux sur une
+glace, pousse un cri et dit: «Je viens de voir entrer la mort.» Dans
+les bruyères de la Calédonie, Lucile eût été une femme céleste de
+Walter Scott, douée de la seconde vue; dans les bruyères armoricaines,
+elle n'était qu'une solitaire avantagée de beauté, de génie et de
+malheur.</p>
+
+<p class="tb">*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>La vie que nous menions à Combourg, ma s&oelig;ur et moi, augmentait
+l'exaltation de notre âge et de notre caractère. Notre principal
+désennui consistait à nous promener côte à côte dans le grand Mail, au
+printemps sur un tapis de primevères, en automne sur un lit de
+feuilles séchées, en hiver sur une nappe de neige
+<span class="pagenum">(p. 142)</span> que brodait la
+trace des oiseaux, des écureuils et des hermines. Jeunes comme les
+primevères, tristes comme la feuille séchée, purs comme la neige
+nouvelle, il y avait harmonie entre nos récréations et nous.</p>
+
+<p>Ce fut dans une de ces promenades que Lucile, m'entendant parler avec
+ravissement de la solitude, me dit: «Tu devrais peindre tout cela.» Ce
+mot me révéla la Muse; un souffle divin passa sur moi. Je me mis à
+bégayer des vers, comme si c'eût été ma langue naturelle; jour et nuit
+je chantais mes plaisirs, c'est-à-dire mes bois et mes vallons<a id="footnotetag235" name="footnotetag235"></a>
+<a href="#footnote235">[235]</a>;
+je composais une foule de petites idylles ou tableaux de la
+nature<a id="footnotetag236" name="footnotetag236"></a>
+<a href="#footnote236">[236]</a>. J'ai écrit longtemps en vers avant d'écrire en prose: M.
+de Fontanes prétendait que j'avais reçu les deux instruments.</p>
+
+<p>Ce talent que me promettait l'amitié s'est-il jamais levé pour moi?
+Que de choses j'ai vainement attendues! Un esclave, dans l'<i>Agamemnon</i>
+d'Eschyle, est placé en sentinelle au haut du palais d'Argos; ses yeux
+cherchent à découvrir le signal convenu du retour des vaisseaux; il
+chante pour solacier ses veilles, mais les heures s'envolent et les
+astres se couchent, et le flambeau ne brille pas. Lorsque, après
+maintes années, sa lumière tardive apparaît sur les flots, l'esclave
+est courbé sous le poids du temps; il ne lui reste
+<span class="pagenum">(p. 143)</span> plus qu'à
+recueillir des malheurs, et le ch&oelig;ur lui dit: «qu'un vieillard est
+une ombre errante à la clarté du jour.» [Grec: &#927;&#957;&#945;&#961;
+&#7969;&#956;&#949;&#961;&#8057;&#966;&#945;&#957;&#964;&#959;&#957;
+&#7936;&#955;&#945;&#8055;&#957;&#949;&#953;].</p>
+
+<p class="tb">*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>Dans les premiers enchantements de l'inspiration, j'invitai Lucile à
+m'imiter. Nous passions des jours à nous consulter mutuellement, à
+nous communiquer ce que nous avions fait, ce que nous comptions faire.
+Nous entreprenions des ouvrages en commun; guidés par notre instinct,
+nous traduisîmes les plus beaux et les plus tristes passages de Job et
+de Lucrèce sur la vie: le <i>Tædet animam meam vitæ meæ, l'Homo natus de
+muliere</i>, le <i>Tum porro puer, ut sævis projectus ab undis navita</i>,
+etc. Les pensées de Lucile n'étaient que des sentiments: elles
+sortaient avec difficulté de son âme; mais quand elle parvenait à les
+exprimer, il n'y avait rien au-dessus. Elle a laissé une trentaine de
+pages manuscrites; il est impossible de les lire sans être
+profondément ému. L'élégance, la suavité, la rêverie, la sensibilité
+passionnée de ces pages offrent un mélange du génie grec et du génie
+germanique<a id="footnotetag237" name="footnotetag237"></a>
+<a href="#footnote237">[237]</a>.</p>
+
+<p>L'AURORE. <span class="pagenum">(p. 144)</span></p>
+
+<p>«Quelle douce clarté vient éclairer l'Orient! Est-ce la jeune Aurore
+qui entr'ouvre au monde ses beaux yeux chargés des langueurs du
+sommeil? Déesse charmante, hâte-toi! quitte la couche nuptiale, prends
+la robe de pourpre; qu'une ceinture moelleuse la retienne dans ses
+n&oelig;uds; que nulle chaussure ne presse tes pieds délicats: qu'aucun
+ornement ne profane tes belles mains faites pour entr'ouvrir les
+portes du jour. Mais tu te lèves déjà sur la colline ombreuse. Tes
+cheveux d'or tombent en boucles humides sur ton col de rose. De ta
+bouche s'exhale un souffle pur et parfumé. Tendre déité, toute la
+nature sourit à ta présence; toi seule verses des larmes, et les
+fleurs naissent.»</p>
+
+
+<p>A LA LUNE.</p>
+
+<p>«Chaste déesse! déesse si pure, que jamais même les roses de la pudeur
+ne se mêlent à tes tendres clartés, j'ose te prendre pour confidente
+de mes sentiments. Je n'ai point, non plus que toi, à rougir de mon
+propre c&oelig;ur. Mais quelquefois le souvenir du jugement injuste et
+aveugle des hommes couvre mon front de nuages, ainsi que le tien.
+Comme toi, les erreurs et les misères de ce monde inspirent mes
+rêveries. Mais plus heureuse que moi, citoyenne des cieux, tu
+conserves toujours la sérénité; les tempêtes et les orages qui
+s'élèvent de notre globe glissent sur ton disque paisible. «Déesse
+<span class="pagenum">(p. 145)</span>
+aimable à ma tristesse, verse ton froid repos dans mon âme.»
+
+
+<p>L'INNOCENCE.
+
+«Fille du ciel, aimable innocence, si j'osais de quelques-uns de tes
+traits essayer une faible peinture, je dirais que tu tiens lieu de
+vertu à l'enfance, de sagesse au printemps de la vie, de beauté à la
+vieillesse et de bonheur à l'infortune; qu'étrangère à nos erreurs, tu
+ne verses que des larmes pures, et que ton sourire n'ai rien que de
+céleste. Belle innocence! mais quoi! les dangers t'environnent,
+l'envie t'adresse tous ses traits: trembleras-tu, modeste innocence?
+chercheras-tu à te dérober aux périls qui te menacent? Non, je te vois
+debout, endormie, la tête appuyée sur un autel.»</p>
+
+<p>Mon frère accordait quelquefois de courts instants aux ermites de
+Combourg: Il avait coutume d'amener avec lui un jeune conseiller au
+parlement de Bretagne. M. de Malfilâtre<a id="footnotetag238" name="footnotetag238"></a>
+<a href="#footnote238">[238]</a>, cousin de l'infortuné
+poète de ce nom. Je crois que Lucile, à son insu, avait ressenti une
+passion secrète pour cet ami de mon frère, et que cette passion
+étouffée était au fond de la mélancolie
+<span class="pagenum">(p. 146)</span> de ma s&oelig;ur. Elle avait
+d'ailleurs la manie de Rousseau sans en avoir l'orgueil: elle croyait
+que tout le monde était conjuré contre elle. Elle vint à Paris en
+1789, accompagnée de cette s&oelig;ur Julie dont elle a déploré la perte
+avec une tendresse empreinte de sublime. Quiconque la connut l'admira,
+depuis M. de Malesherbes jusqu'à Chamfort. Jetée dans les cryptes
+révolutionnaires à Rennes<a id="footnotetag239" name="footnotetag239"></a>
+<a href="#footnote239">[239]</a>, elle fut au moment d'être renfermée au
+château de Combourg, devenu cachot
+<span class="pagenum">(p. 147)</span> pendant la Terreur. Délivrée
+de prison<a id="footnotetag240" name="footnotetag240"></a>
+<a href="#footnote240">[240]</a>, elle se maria à M. de Caud, qui la laissa veuve au
+bout d'un an<a id="footnotetag241" name="footnotetag241"></a>
+<a href="#footnote241">[241]</a>. Au retour de mon émigration, je revis l'amie de mon
+enfance: je dirai comment elle disparut, quand il plut à Dieu de
+m'affliger.</p>
+
+<p class="tb">*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>Revenu de Montboissier, voici les dernières lignes que je trace dans
+mon ermitage; il le faut abandonner tout
+<span class="pagenum">(p. 148)</span> rempli des beaux
+adolescents qui déjà dans leurs rangs pressés cachaient et
+couronnaient leur père. Je ne verrai plus le magnolia qui promettait
+sa rose à la tombe de ma Floridienne, le pin de Jérusalem et le cèdre
+du Liban consacrés à la mémoire de Jérôme, le laurier de Grenade, le
+platane de la Grèce, le chêne de l'Armorique, au pied desquels je
+peignis Blanca, chantai Cymodocée, inventai Velléda. Ces arbres
+naquirent et crûrent avec mes rêveries; elles en étaient les
+Hamadryades. Ils vont passer sous un autre empire: leur nouveau maître
+les aimera-t-il comme je les aimais? Il les laissera dépérir, il les
+abattra peut-être: je ne dois rien conserver sur la terre. C'est en
+disant adieu aux bois d'Aulnay que je vais rappeler l'adieu que je dis
+autrefois aux bois de Combourg: tous mes jours sont des adieux.</p>
+
+<p>Le goût que Lucile m'avait inspiré pour la poésie fut de l'huile jetée
+sur le feu. Mes sentiments prirent un nouveau degré de force; il me
+passa par l'esprit des vanités de renommée; je crus un moment à mon
+<i>talent</i>, mais bientôt, revenu à une juste défiance de moi-même, je me
+mis à douter de ce talent, ainsi que j'en ai toujours douté. Je
+regardai mon travail comme une mauvaise tentation; j'en voulus à
+Lucile d'avoir fait naître en moi un penchant malheureux: je cessai
+d'écrire, et je me pris à pleurer ma gloire à venir, comme on
+pleurerait sa gloire passée.</p>
+
+<p>Rentré dans ma première oisiveté, je sentis davantage ce qui manquait
+à ma jeunesse: je m'étais un mystère. Je ne pouvais voir une femme
+sans être troublé; je rougissais si elle m'adressait la parole. Ma
+timidité, déjà excessive avec tout le monde, était si
+<span class="pagenum">(p. 149)</span> grande
+avec une femme que j'aurais préféré je ne sais quel tourment à celui
+de demeurer seul avec cette femme: elle n'était pas plutôt partie, que
+je la rappelais de tous mes v&oelig;ux. Les peintures de Virgile, de
+Tibulle et de Massillon se présentaient bien à ma mémoire: mais
+l'image de ma mère et de ma s&oelig;ur, couvrant tout de sa pureté,
+épaississait les voiles que la nature cherchait à soulever; la
+tendresse filiale et fraternelle me trompait sur une tendresse moins
+désintéressée. Quand on m'aurait livré les plus belles esclaves du
+sérail, je n'aurais su que leur demander: le hasard m'éclaira.</p>
+
+<p>Un voisin de la terre de Combourg était venu passer quelques jours au
+château avec sa femme, fort jolie. Je ne sais ce qui advint dans le
+village; on courut à l'une des fenêtres de la grand' salle pour
+regarder. J'y arrivai le premier, l'étrangère se précipitait sur mes
+pas, je voulus lui céder la place et je me tournai vers elle; elle me
+barra involontairement le chemin, et je me sentis pressé entre elle et
+la fenêtre. Je ne sus plus ce qui se passa autour de moi.</p>
+
+<p>Dès ce moment, j'entrevis que d'aimer et d'être aimé d'une manière qui
+m'était inconnue devait être la félicité suprême. Si j'avais fait ce
+que font les autres hommes, j'aurais bientôt appris les peines et les
+plaisirs de la passion dont je portais le germe; mais tout prenait en
+moi un caractère extraordinaire. L'ardeur de mon imagination, ma
+timidité, la solitude, firent, qu'au lieu de me jeter au dehors, je me
+repliai sur moi-même; faute d'objet réel, j'évoquai par la puissance
+de mes vagues désirs un fantôme qui ne me quitta plus. Je ne sais si
+l'histoire du c&oelig;ur <span class="pagenum">(p. 150)</span>
+humain offre un autre exemple de cette
+nature.</p>
+
+<p class="tb">*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>Je me composai donc une femme de toutes les femmes que j'avais vues:
+elle avait la taille, les cheveux et le sourire de l'étrangère qui
+m'avait pressé contre son sein; je lui donnai les yeux de telle jeune
+fille du village, la fraîcheur de telle autre. Les portraits des
+grandes dames du temps de François I<sup>er</sup>, de Henri IV et de Louis XIV,
+dont le salon était orné, m'avaient fourni d'autres traits, et j'avais
+dérobé des grâces jusqu'aux tableaux des Vierges suspendus dans les
+églises.</p>
+
+<p>Cette charmeresse me suivait partout invisible; je m'entretenais avec
+elle comme avec un être réel; elle variait au gré de ma folie:
+Aphrodite sans voile, Diane vêtue d'azur et de rosée, Thalie au masque
+riant, Hébé à la coupe de la jeunesse, souvent elle devenait une fée
+qui me soumettait la nature. Sans cesse je retouchais ma toile;
+j'enlevais un appas à ma beauté pour le remplacer par un autre. Je
+changeais aussi mes parures; j'en empruntais à tous les pays, à tous
+les siècles, à tous les arts, à toutes les religions. Puis, quand
+j'avais fait un chef-d'&oelig;uvre, j'éparpillais de nouveau mes dessins et
+mes couleurs; ma femme unique se transformait en une multitude de
+femmes dans lesquelles j'idolâtrais séparément les charmes que j'avais
+adorés réunis.</p>
+
+<p>Pygmalion fut moins amoureux de sa statue: mon embarras était de
+plaire à la mienne. Ne me reconnaissant rien de ce qu'il fallait pour
+être aimé, je me prodiguais ce qui me manquait. Je montais à cheval
+comme <span class="pagenum">(p. 151)</span>
+Castor et Pollux; je jouais de la lyre comme Apollon; Mars
+maniait ses armes avec moins de force et d'adresse: héros de
+roman ou d'histoire, que d'aventures fictives j'entassais sur des
+fictions! Les ombres des filles de Morven, les sultanes de Bagdad et
+de Grenade, les châtelaines des vieux manoirs; bains, parfums, danses,
+délices de l'Asie, tout m'était approprié par une baguette magique.</p>
+
+<p>Voici venir une jeune reine, ornée de diamants et de fleurs (c'était
+toujours ma sylphide); elle me cherche à minuit, au travers des
+jardins d'orangers, dans les galeries d'un palais baigné des flots de
+la mer, au rivage embaumé de Naples ou de Messine, sous un ciel
+d'amour que l'astre d'Endymion pénètre de sa lumière; elle s'avance,
+statue animée de Praxitèle, au milieu des statues immobiles, des pâles
+tableaux et des fresques silencieusement blanchies par les rayons de
+la lune: le bruit léger de sa course sur les mosaïques des marbres se
+mêle au murmure insensible de la vague. La jalousie royale nous
+environne. Je tombe aux genoux de la souveraine des campagnes d'Enna;
+les ondes de soie de son diadème dénoué viennent caresser mon front,
+lorsqu'elle penche sur mon visage sa tête de seize années et que ses
+mains s'appuient sur mon sein palpitant de respect et de volupté.</p>
+
+<p>Au sortir de ces rêves, quand je me retrouvais un pauvre petit Breton
+obscur, sans gloire, sans beauté, sans talents, qui n'attirerait les
+regards de personne, qui passerait ignoré, qu'aucune femme n'aimerait
+jamais, le désespoir s'emparait de moi: je n'osais plus lever les yeux
+sur l'image brillante que j'avais attachée à mes pas.</p>
+
+<p>Ce <span class="pagenum">(p. 152)</span>
+délire dura deux années entières, pendant lesquelles les
+facultés de mon âme arrivèrent au plus haut point d'exaltation. Je
+parlais peu, je ne parlai plus; j'étudiais encore, je jetai là les
+livres; mon goût pour la solitude redoubla. J'avais tous les symptômes
+d'une passion violente; mes yeux se creusaient; je maigrissais; je ne
+dormais plus; j'étais distrait, triste, ardent, farouche. Mes jours
+s'écoulaient d'une manière sauvage, bizarre, insensée, et pourtant
+pleine de délices.</p>
+
+<p>Au nord du château s'étendait une lande semée de pierres druidiques;
+j'allais m'asseoir sur une de ces pierres au soleil couchant. La cime
+dorée des bois, la splendeur de la terre, l'étoile du soir scintillant
+à travers les nuages de rose, me ramenaient à mes songes: j'aurais
+voulu jouir de ce spectacle avec l'idéal objet de mes désirs. Je
+suivais en pensée l'astre du jour; je lui donnais ma beauté à
+conduire, afin qu'il la présentât radieuse avec lui aux hommages de
+l'univers.</p>
+
+<p>Le vent du soir qui brisait les réseaux tendus par l'insecte sur la
+pointe des herbes, l'alouette de bruyère qui se posait sur un caillou,
+me rappelaient à la réalité: je reprenais le chemin du manoir, le
+c&oelig;ur serré, le visage abattu.</p>
+
+<p>Les jours d'orage, en été, je montais au haut de la grosse tour de
+l'ouest. Le roulement du tonnerre sous les combles du château, les
+torrents de pluie qui tombaient en grondant sur le toit pyramidal des
+tours, l'éclair qui sillonnait la nue et marquait d'une flamme
+électrique les girouettes d'airain, excitaient mon enthousiasme: comme
+Ismen sur les remparts de Jérusalem, <span class="pagenum">(p. 153)</span>
+j'appelais la foudre,
+j'espérais qu'elle m'apporterait Armide.</p>
+
+<div class="figcenter" style="width: 440px;">
+<img src="images/reverie.jpg" width="440" height="600" alt="RÊVERIE." title="" />
+<span class="caption">RÊVERIE.</span>
+</div>
+
+<p>Le ciel était-il serein, je traversais le grand Mail, autour duquel
+étaient des prairies divisées par des haies plantées de saules.
+J'avais établi un siège, comme un nid, dans un de ces saules: là,
+isolé entre le ciel et la terre, je passais des heures avec les
+fauvettes; ma nymphe était à mes côtés. J'associais également son
+image à la beauté de ces nuits de printemps toutes remplies de la
+fraîcheur de la rosée, des soupirs du rossignol et du murmure des
+brises.</p>
+
+<p>D'autres fois je suivais un chemin abandonné, une onde ornée de ses
+plantes rivulaires; j'écoutais les bruits qui sortent des lieux
+infréquentés; je prêtais l'oreille à chaque arbre; je croyais entendre
+la clarté de la lune chanter dans les bois: je voulais redire ces
+plaisirs, et les paroles expiraient sur mes lèvres. Je ne sais comment
+je retrouvais encore ma déesse dans les accents d'une voix, dans les
+frémissements d'une harpe, dans les sons veloutés ou liquides d'un cor
+ou d'un harmonica. Il serait trop long de raconter les beaux voyages
+que je faisais avec ma fleur d'amour; comment, main en main, nous
+visitions les ruines célèbres, Venise, Rome, Athènes, Jérusalem,
+Memphis, Carthage; comment nous franchissions les mers; comment nous
+demandions le bonheur aux palmiers d'Otahiti, aux bosquets embaumés
+d'Amboine et de Tidor; comment, au sommet de l'Himalaya, nous allions
+réveiller l'aurore; comment nous descendions les <i>fleuves saints</i> dont
+les vagues épandues entourent les pagodes aux boules d'or; comment
+nous dormions aux rives du Gange, tandis que le bengali, perché sur
+le mât <span class="pagenum">(p. 154)</span>
+d'une nacelle de bambou, chantait sa barcarolle indienne.</p>
+
+<p>La terre et le ciel ne m'étaient plus rien; j'oubliais surtout le
+dernier; mais si je ne lui adressais plus mes v&oelig;ux, il écoutait la
+voix de ma secrète misère: car je souffrais et les souffrances prient.</p>
+
+<p class="tb">*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>Plus la saison était triste, plus elle était en rapport avec moi; le
+temps des frimas, en rendant les communications moins faciles, isole
+les habitants des campagnes: on se sent mieux à l'abri des hommes.</p>
+
+<p>Un caractère moral s'attache aux scènes de l'automne: ces feuilles qui
+tombent comme nos ans, ces fleurs qui se fanent comme nos heures, ces
+nuages qui fuient comme nos illusions, cette lumière qui s'affaiblit
+comme notre intelligence, ce soleil qui se refroidit comme nos amours,
+ces fleuves qui se glacent comme notre vie, ont des rapports secrets
+avec nos destinées.</p>
+
+<p>Je voyais avec un plaisir indicible le retour de la saison des
+tempêtes, le passage des cygnes et des ramiers, le rassemblement des
+corneilles dans la prairie de l'étang, et leur perchée à l'entrée de
+la nuit sur les plus hauts chênes du grand Mail. Lorsque le soir
+élevait une vapeur bleuâtre au carrefour des forêts, que les
+complaintes ou les lais du vent gémissaient dans les mousses flétries,
+j'entrais en pleine possession des sympathies de ma nature.
+Rencontrais-je quelque laboureur au bout d'un guéret, je m'arrêtais
+pour regarder cet homme germé à l'ombre des épis parmi lesquels il
+devait être moissonné, et qui retournant la terre de sa tombe avec le
+soc de la charrue, mêlait ses <span class="pagenum">(p. 155)</span>
+sueurs brûlantes aux pluies
+glacées de l'automne: le sillon qu'il creusait était le monument
+destiné à lui survivre. Que faisait à cela mon élégante démone? Par sa
+magie, elle me transportait au bord du Nil, me montrait la pyramide
+égyptienne noyée dans le sable, comme un jour le sillon armoricain
+caché sous la bruyère: je m'applaudissais d'avoir placé les fables de
+ma félicité hors du cercle des réalités humaines.</p>
+
+<p>Le soir, je m'embarquais sur l'étang, conduisant seul mon bateau au
+milieu des joncs et des larges feuilles flottantes du nénuphar. Là se
+réunissaient les hirondelles prêtes à quitter nos climats. Je ne
+perdais pas un seul de leur gazouillis: Tavernier enfant était moins
+attentif au récit d'un voyageur<a id="footnotetag242" name="footnotetag242"></a>
+<a href="#footnote242">[242]</a>. Elles se jouaient sur l'eau au
+tomber du soleil, poursuivaient les insectes, s'élançaient ensemble
+dans les airs, comme pour éprouver leurs ailes, se rabattaient à la
+surface du lac, puis se venaient suspendre aux roseaux que leur poids
+courbait à peine, et qu'elles remplissaient de leur ramage confus.</p>
+
+<p class="tb">*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>La nuit descendait; les roseaux agitaient leurs champs de quenouilles
+et de glaives, parmi lesquels la caravane emplumée, poules d'eaux,
+sarcelles, martins-pêcheurs, bécassines, se taisait; le lac battait
+ses bords; les grandes voix de l'automne sortaient des marais et des
+bois: j'échouais mon bateau au rivage et
+<span class="pagenum">(p. 156)</span> retournais au château.
+Dix heures sonnaient. A peine retiré dans ma chambre, ouvrant mes
+fenêtres, fixant mes regards au ciel, je commençais une incantation.
+Je montais avec ma magicienne sur les nuages: roulé dans ses cheveux
+et dans ses voiles, j'allais, au gré des tempêtes, agiter la cime des
+forêts, ébranler le sommet des montagnes, ou tourbillonner sur les
+mers. Plongeant dans l'espace, descendant du trône de Dieu aux portes
+de l'abîme, les mondes étaient livrés à la puissance de mes amours. Au
+milieu du désordre des éléments, je mariais avec ivresse la pensée du
+danger à celle du plaisir. Les souffles de l'aquilon ne m'apportaient
+que les soupirs de la volupté; le murmure de la pluie m'invitait au
+sommeil sur le sein d'une femme. Les paroles que j'adressais à cette
+femme auraient rendu des sens à la vieillesse et réchauffé le marbre
+des tombeaux. Ignorant tout, sachant tout, à la fois vierge et amante,
+Ève innocente, Ève tombée, l'enchanteresse par qui me venait ma folie
+était un mélange de mystères et de passions: je la plaçais sur un
+autel et je l'adorais. L'orgueil d'être aimé d'elle augmentait encore
+mon amour. Marchait-elle, je me prosternais pour être foulé sous ses
+pieds, ou pour en baiser la trace. Je me troublais à son sourire; je
+tremblais au son de sa voix; je frémissais de désir si je touchais ce
+qu'elle avait touché. L'air exhalé de sa bouche humide pénétrait dans
+la moelle de mes os, coulait dans mes veines au lieu de sang.</p>
+
+<p>Un seul de ses regards m'eût fait voler au bout de la terre; quel
+désert ne m'eût suffi avec elle! A ses côtés, l'antre des lions se fut
+changé en palais, et des millions
+<span class="pagenum">(p. 157)</span> de siècles eussent été trop
+courts pour épuiser les feux dont je me sentais embrasé.</p>
+
+<p>A cette fureur se joignait une idolâtrie morale: par un autre jeu de
+mon imagination, cette Phryné qui m'enlaçait dans ses bras était aussi
+pour moi la gloire et surtout l'honneur; la vertu lorsqu'elle
+accomplit ses plus nobles sacrifices, le génie lorsqu'il enfante la
+pensée la plus rare, donneraient à peine une idée de cette autre sorte
+de bonheur. Je trouvais à la fois dans ma création merveilleuse toutes
+les blandices des sens et toutes les jouissances de l'âme. Accablé et
+comme submergé de ces doubles délices, je ne savais plus quelle était
+ma véritable existence; j'étais homme et n'étais pas homme; je
+devenais le nuage, le vent, le bruit; j'étais un pur esprit, un être
+aérien, chantant la souveraine félicité. Je me dépouillais de ma
+nature pour me fondre avec la fille de mes désirs, pour me transformer
+en elle, pour toucher plus intimement la beauté, pour être à la fois
+la passion reçue et donnée, l'amour et l'objet de l'amour.</p>
+
+<p>Tout à coup, frappé de ma folie, je me précipitais sur ma couche; je
+me roulais dans ma douleur: j'arrosais mon lit de larmes cuisantes que
+personne ne voyait et qui coulaient, misérables, pour un néant.</p>
+
+<p class="tb">*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>Bientôt, ne pouvant plus rester dans ma tour, je descendais à travers
+les ténèbres, j'ouvrais furtivement la porte du perron comme un
+meurtrier, et j'allais errer dans le grand bois.</p>
+
+<p>Après avoir marché à l'aventure, agitant mes mains, embrassant les
+vents qui m'échappaient ainsi que l'ombre, objet de mes poursuites, je
+m'appuyais contre <span class="pagenum">(p. 158)</span>
+le tronc d'un hêtre; je regardais les corbeaux
+que je faisais envoler d'un arbre pour se poser sur un autre, ou la
+lune se traînant sur la cime dépouillée de la futaie: j'aurais voulu
+habiter ce monde mort, qui réfléchissait la pâleur du sépulcre. Je ne
+sentais ni le froid, ni l'humidité de la nuit; l'haleine glaciale de
+l'aube ne m'aurait pas même tiré du fond de mes pensées, si à cette
+heure la cloche du village ne s'était fait entendre.</p>
+
+<p>Dans la plupart des villages de la Bretagne, c'est ordinairement à la
+pointe du jour que l'on sonne pour les trépassés. Cette sonnerie se
+compose, de trois notes répétées, un petit air monotone, mélancolique
+et champêtre. Rien ne convenait mieux à mon âme malade et blessée que
+d'être rendue aux tribulations de l'existence par la cloche qui en
+annonçait la fin. Je me représentais le pâtre expiré dans sa cabane
+inconnue, ensuite déposé dans un cimetière non moins ignoré.
+Qu'était-il venu faire sur la terre? moi-même, que faisais-je dans ce
+monde<a id="footnotetag243" name="footnotetag243"></a>
+<a href="#footnote243">[243]</a>? Puisque enfin je devais passer, ne valait-il pas mieux
+partir à la fraîcheur du matin, arriver de bonne heure, que d'achever
+le voyage sous le poids et pendant la chaleur du jour? Le rouge du
+désir me montait au visage; l'idée de n'être plus me saisissait le
+c&oelig;ur à la façon d'une joie subite. Au temps des erreurs de ma
+jeunesse, j'ai souvent souhaité ne pas survivre au bonheur:
+<span class="pagenum">(p. 159)</span> il y
+avait dans le premier succès un degré de félicité qui me faisait
+aspirer à la destruction.</p>
+
+<p>De plus en plus garrotté à mon fantôme, ne pouvant jouir de ce qui
+n'existait pas, j'étais comme ces hommes mutilés qui rêvent des
+béatitudes pour eux insaisissables, et qui se créent un songe dont les
+plaisirs égalent les tortures de l'enfer. J'avais en outre le
+pressentiment des misères de mes futures destinées: ingénieux à me
+forger des souffrances, je m'étais placé entre deux désespoirs;
+quelquefois je ne me croyais qu'un être nul, incapable de s'élever
+au-dessus du vulgaire; quelquefois il me semblait sentir en moi des
+qualités qui ne seraient jamais appréciées. Un secret instinct
+m'avertissait qu'en avançant dans le monde, je ne trouverais rien de
+ce que je cherchais.</p>
+
+<p>Tout nourrissait l'amertume de mes goûts: Lucile était malheureuse; ma
+mère ne me consolait pas; mon père me faisait éprouver les affres de
+la vie. Sa morosité augmentait avec l'âge; la vieillesse roidissait
+son âme comme son corps; il m'épiait sans cesse pour me gourmander.
+Lorsque je revenais de mes courses sauvages et que je l'apercevais
+assis sur le perron, on m'aurait plutôt tué que de me faire rentrer au
+château. Ce n'était néanmoins que différer mon supplice: obligé de
+paraître au souper, je m'asseyais tout interdit sur le coin de ma
+chaise, mes joues battues de la pluie, ma chevelure en désordre. Sous
+les regards de mon père, je demeurais immobile et la sueur couvrait
+mon front: la dernière lueur de la raison m'échappa.</p>
+
+<p>Me voici arrivé à un moment où j'ai besoin de quelque force pour
+confesser ma faiblesse. L'homme qui attente
+<span class="pagenum">(p. 160)</span> à ses jours montre
+moins la vigueur de son âme que la défaillance de sa nature.</p>
+
+<p>Je possédais un fusil de chasse dont la détente usée partait souvent
+au repos. Je chargeai ce fusil de trois balles, et je me rendis dans
+un endroit écarté du grand Mail. J'armai le fusil, introduisis le bout
+du canon dans ma bouche, je frappai la crosse contre terre; je
+réitérai plusieurs fois l'épreuve: le coup ne partit pas; l'apparition
+d'un garde suspendit ma résolution. Fataliste sans le vouloir et sans
+le savoir, je supposai que mon heure n'était pas arrivée, et je remis
+à un autre jour l'exécution de mon projet. Si je m'étais tué, tout ce
+que j'ai été s'ensevelissait avec moi; on ne saurait rien de
+l'histoire qui m'aurait conduit à ma catastrophe; j'aurais grossi la
+foule des infortunés sans nom, je ne me serais pas fait suivre à la
+trace de mes chagrins comme un blessé à la trace de son sang.</p>
+
+<p>Ceux qui seraient troublés par ces peintures et tentés d'imiter ces
+folies, ceux qui s'attacheraient à ma mémoire par mes chimères, se
+doivent souvenir qu'ils n'entendent que la voix d'un mort. Lecteur,
+que je ne connaîtrai jamais, rien n'est demeuré: il ne reste de moi
+que ce que je suis entre les mains du Dieu vivant qui m'a jugé.</p>
+
+<p>Une maladie, fruit de cette vie désordonnée, mit fin aux tourments par
+qui m'arrivèrent les premières inspirations de la Muse et les
+premières attaques des passions. Ces passions dont mon âme était
+surmenée, ces passions vagues encore, ressemblaient aux tempêtes de
+mer qui affluent de tous les points de l'horizon: pilote sans
+expérience, je ne savais de quel côté présenter la voile à des vents
+indécis. Ma poitrine <span class="pagenum">(p. 161)</span>
+se gonfla, la fièvre me saisit; on envoya
+chercher à Bazouges, petite ville éloignée de Combourg de cinq ou six
+lieues, un excellent médecin nommé Cheftel, dont le fils a joué un
+rôle dans l'affaire du marquis de La Rouërie<a id="footnotetag244" name="footnotetag244"></a>
+<a href="#footnote244">[244]</a>. Il m'examina
+attentivement, ordonna des remèdes et déclara qu'il était surtout
+nécessaire de m'arracher à mon genre de vie<a id="footnotetag245" name="footnotetag245"></a>
+<a href="#footnote245">[245]</a>.</p>
+
+<p>Je fus six semaines en péril. Ma mère vint un matin s'asseoir au bord
+de mon lit, et me dit: «Il est temps de vous décider; votre frère est
+à même de vous obtenir un bénéfice; mais, avant d'entrer au séminaire,
+il faut vous bien consulter, car si je désire que vous embrassiez
+l'état ecclésiastique, j'aime encore mieux vous voir homme du monde
+que prêtre scandaleux.»</p>
+
+<p>D'après ce qu'on vient de lire, on peut juger si la proposition de ma
+pieuse mère tombait à propos. Dans les événements majeurs de ma vie,
+j'ai toujours su promptement ce que je devais éviter; un mouvement
+d'honneur me pousse. Abbé, je me parus ridicule. Évêque, la majesté du
+sacerdoce m'imposait et je reculais <span class="pagenum">(p. 162)</span>
+avec respect devant l'autel.
+Ferais-je, comme évêque, des efforts afin d'acquérir des vertus, ou me
+contenterais-je de cacher mes vices? Je me sentais trop faible pour le
+premier parti, trop franc pour le second. Ceux qui me traitent
+d'hypocrite et d'ambitieux me connaissent peu: je ne réussirai jamais
+dans le monde, précisément parce qu'il me manque une passion et un
+vice, l'ambition et l'hypocrisie. La première serait tout au plus chez
+moi de l'amour-propre piqué; je pourrais désirer quelquefois être
+ministre ou roi pour me rire de mes ennemis; mais au bout de
+vingt-quatre heures je jetterais mon portefeuille et ma couronne par
+la fenêtre.</p>
+
+<p>Je dis donc à ma mère que je n'étais pas assez fortement appelé à
+l'état ecclésiastique. Je variais pour la seconde fois dans mes
+projets: je n'avais point voulu me faire marin, je ne voulais plus
+être prêtre. Restait la carrière militaire; je l'aimais: mais comment
+supporter la perte de mon indépendance et la contrainte de la
+discipline européenne? Je m'avisai d'une chose saugrenue: je déclarai
+que j'irais au Canada défricher des forêts, ou aux Indes chercher du
+service dans les armées des princes de ce pays.</p>
+
+<p>Par un de ces contrastes qu'on remarque chez tous les hommes, mon
+père, si raisonnable d'ailleurs, n'était jamais trop choqué d'un
+projet aventureux. Il gronda ma mère de mes tergiversations, mais il
+se décida à me faire passer aux Indes. On m'envoya à Saint-Malo; on y
+préparait un armement pour Pondichéry.</p>
+
+<p class="tb">*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>Deux mois s'écoulèrent: je me retrouvai seul dans mon île
+<span class="pagenum">(p. 163)</span>
+maternelle: la Villeneuve y venait de mourir. En allant la pleurer au
+bord du lit vide et pauvre où elle expira, j'aperçus le petit chariot
+d'osier dans lequel j'avais appris à me tenir debout sur ce triste
+globe. Je me représentais ma vieille bonne, attachant du fond de sa
+couche ses regards affaiblis sur cette corbeille roulante: ce premier
+monument de ma vie en face de dernier monument de la vie de ma seconde
+mère, l'idée des souhaits de bonheur que la bonne Villeneuve adressait
+au ciel pour son nourrisson en quittant le monde, cette preuve d'un
+attachement si constant, si désintéressé, si pur, me brisaient le
+c&oelig;ur de tendresse, de regrets et de reconnaissance.</p>
+
+<p>Du reste, rien de mon passé à Saint-Malo: dans le port je cherchais en
+vain les navires aux cordes desquels je me jouais; ils étaient partis
+ou dépecés; dans la ville, l'hôtel où j'étais né avait été transformé
+en auberge. Je touchais presque à mon berceau et déjà tout un monde
+s'était écroulé. Étranger aux lieux de mon enfance, en me rencontrant
+on demandait qui j'étais, par l'unique raison que ma tête s'élevait de
+quelques lignes de plus au-dessus du sol vers lequel elle s'inclinera
+de nouveau dans peu d'années. Combien rapidement et que de fois nous
+changeons d'existence et de chimère! Des amis nous quittent, d'autres
+leur succèdent; nos liaisons varient: il y a toujours un temps où nous
+ne possédions rien de ce que nous possédons, un temps où nous n'avons
+rien de ce que nous eûmes. L'homme n'a pas une seule et même vie; il
+en a plusieurs mises bout à bout, et c'est sa misère.</p>
+
+<p>Désormais sans compagnon, j'explorais l'arène qui vit
+<span class="pagenum">(p. 164)</span> mes
+châteaux de sable: <i>campos ubi Troja fuit</i>. Je marchais sur la plage
+désertée de la mer. Les grèves abandonnées du flux m'offraient l'image
+de ces espaces désolés que les illusions laissent autour de nous
+lorsqu'elles se retirent. Mon compatriote Abailard<a id="footnotetag246" name="footnotetag246"></a>
+<a href="#footnote246">[246]</a> regardait
+comme moi ces flots, il y a huit cents ans, avec le souvenir de son
+Héloïse; comme moi il voyait fuir quelque vaisseau (<i>ad horizontis
+undas</i>), et son oreille était bercée ainsi que la mienne de
+l'unisonange des vagues. Je m'exposais au brisement de la lame en me
+livrant aux imaginations funestes que j'avais apportées des bois de
+Combourg. Un cap, nommé Lavarde, servait de terme à mes courses: assis
+sur la pointe de ce cap, dans les pensées les plus amères, je me
+souvenais que ces mêmes rochers servaient à cacher mon enfance, à
+l'époque des fêtes; j'y dévorais mes larmes, et mes camarades
+s'enivraient de joie. Je ne me sentais ni plus aimé, ni plus heureux.
+Bientôt j'allais quitter ma patrie pour émietter mes jours en divers
+climats. Ces réflexions me navraient à mort, et j'étais tenté de me
+laisser tomber dans les flots.</p>
+
+<p>Une lettre me rappelle à Combourg: j'arrive, je soupe avec ma famille;
+monsieur mon père ne me dit pas un mot, ma mère soupire, Lucile paraît
+consternée; à dix heures on se retire. J'interroge ma s&oelig;ur; elle ne
+savait rien. Le lendemain à huit heures du matin on m'envoie chercher.
+Je descends: mon père m'attendait dans son cabinet.</p>
+
+<p>«Monsieur le chevalier, me dit-il, il faut renoncer à
+<span class="pagenum">(p. 165)</span> vos folies.
+Votre frère a obtenu pour vous un brevet de sous-lieutenant au
+régiment de Navarre. Vous allez partir pour Rennes, et de là pour
+Cambrai. Voilà cent louis; ménagez-les. Je suis vieux et malade; je
+n'ai pas longtemps à vivre. Conduisez-vous en homme de bien et ne
+déshonorez jamais votre nom.»</p>
+
+<p>Il m'embrassa. Je sentis ce visage ridé et sévère se presser avec
+émotion contre le mien: c'était pour moi le dernier embrassement
+paternel.</p>
+
+<p>Le comte de Chateaubriand, homme redoutable à mes yeux, ne me parut
+dans ce moment que le père le plus digne de ma tendresse. Je me jetai
+sur sa main décharnée et pleurai. Il commençait d'être attaqué d'une
+paralysie; elle le conduisit au tombeau; son bras gauche avait un
+mouvement convulsif qu'il était obligé de contenir avec sa main
+droite. Ce fut en retenant ainsi son bras et après m'avoir remis sa
+vieille épée, que, sans me donner le temps de me reconnaître, il me
+conduisit au cabriolet qui m'attendait dans la Cour Verte. Il m'y fit
+monter devant lui. Le postillon partit, tandis que je saluais des yeux
+ma mère et ma s&oelig;ur qui fondaient en larmes sur le perron.</p>
+
+<p>Je remontai la chaussée de l'étang; je vis les roseaux de mes
+hirondelles, le ruisseau du moulin et la prairie: je jetai un regard
+sur le château. Alors, comme Adam après son péché, je m'avançai sur la
+terre inconnue: le monde était tout devant moi: <i>and the world was all
+before him</i><a id="footnotetag247" name="footnotetag247"></a>
+<a href="#footnote247">[247]</a>.</p>
+
+<p>Depuis <span class="pagenum">(p. 166)</span>
+cette époque, je n'ai revu Combourg que trois fois: après
+la mort de mon père, nous nous y trouvâmes en deuil, pour partager
+notre héritage et nous dire adieu. Une autre fois j'accompagnais ma
+mère à Combourg: elle s'occupait de l'ameublement du château; elle
+attendait mon frère, qui devait amener ma belle-s&oelig;ur en Bretagne. Mon
+frère ne vint point; il eut bientôt avec sa jeune épouse, de la main
+du bourreau, un autre chevet que l'oreiller préparé des mains de ma
+mère. Enfin je traversai une troisième fois Combourg, en allant
+m'embarquer à Saint-Malo pour l'Amérique. Le château était abandonné,
+je fus obligé de descendre chez le régisseur. Lorsque, en errant dans
+le grand Mail, j'aperçus du fond d'une allée obscure le perron désert,
+la porte et les fenêtres fermées, je me trouvai mal<a id="footnotetag248" name="footnotetag248"></a>
+<a href="#footnote248">[248]</a>. Je regagnai
+avec peine le village; j'envoyai chercher mes chevaux et je partis au
+milieu de la nuit.</p>
+
+<p>Après quinze années d'absence, avant de quitter de nouveau la France
+et de passer en Terre sainte, je courus embrasser à Fougères ce qui me
+restait de ma famille. <span class="pagenum">(p. 167)</span>
+Je n'eus pas le courage d'entreprendre le
+pèlerinage des champs où la plus vive partie de mon existence fut
+attachée. C'est dans les bois de Combourg que je suis devenu ce que je
+suis, que j'ai commencé à sentir la première atteinte de cet ennui que
+j'ai traîné toute ma vie, de cette tristesse qui a fait mon tourment
+et ma félicité. Là, j'ai cherché un c&oelig;ur qui pût entendre le mien;
+là, j'ai vu se réunir, puis se disperser ma famille. Mon père y rêva
+son nom rétabli, la fortune de sa maison renouvelée: autre chimère que
+le temps et les révolutions ont dissipée. De six enfants que nous
+étions, nous ne restons plus que trois: mon frère, Julie et Lucile ne
+sont plus, ma mère est morte de douleur, les cendres de mon père ont
+été arrachées de son tombeau.</p>
+
+<p>Si mes ouvrages me survivent, si je dois laisser un nom, peut-être un
+jour, guidé par ces <i>Mémoires</i>, quelque voyageur viendra visiter les
+lieux que j'ai peints. Il pourra reconnaître le château; mais il
+cherchera vainement le grand bois: le berceau de mes songes a disparu
+comme ces songes. Demeuré seul debout sur son rocher, l'antique donjon
+pleure les chênes, <span class="pagenum">(p. 168)</span>
+vieux compagnons qui l'environnaient et le
+protégeaient contre la tempête. Isolé comme lui, j'ai vu comme lui
+tomber autour de moi la famille qui embellissait mes jours et me
+prêtait son abri: heureusement ma vie n'est pas bâtie sur la terre
+aussi solidement que les tours où j'ai passé ma jeunesse, et l'homme
+résiste moins aux orages que les monuments élevés par ses mains.</p>
+
+
+
+<a id="page169" name="page169"></a><a href="#page169"></a>
+<h1>LIVRE IV<a id="footnotetag249" name="footnotetag249"></a>
+<a href="#footnote249">[249]</a> <span class="pagenum">(p. 169)</span></h1>
+
+
+<h3>Berlin. -- Potsdam. -- Frédéric. -- Mon frère. -- Mon cousin Moreau. -- Ma s&oelig;ur,
+la comtesse de Farcy. -- Julie mondaine. -- Dîner. -- Pommereul. -- M<sup>me</sup> de
+Chastenay. -- Cambrai. -- Le régiment de Navarre. -- La Martinière. -- Mort
+de mon père. -- Regrets. -- Mon père m'eut-il apprécié? -- Retour en
+Bretagne. -- Séjour chez ma s&oelig;ur aînée. -- Mon frère m'appelle à Paris. -- Ma
+vie solitaire à Paris. -- Présentation à Versailles. -- Chasse avec le roi.</h3>
+
+
+<p>Il y a loin de Combourg à Berlin, d'un jeune rêveur à un vieux
+ministre. Je retrouve dans ce qui précède ces paroles: «Dans combien
+de lieux ai-je commencé à écrire ces <i>Mémoires</i>, et dans quel lieu les
+finirai-je?»</p>
+
+<p>Près de quatre ans ont passé entre la date des faits que je viens de
+raconter et celle où je reprends ces <i>Mémoires</i>. Mille choses sont
+survenues; un second homme s'est trouvé en moi, l'homme politique: j'y
+suis fort peu attaché. J'ai défendu les libertés de la France, qui
+seules peuvent faire durer le trône légitime.
+Avec le <i>Conservateur</i><a id="footnotetag250" name="footnotetag250"></a>
+<a href="#footnote250">[250]</a>
+j'ai mis M. de Villèle au pouvoir; <span class="pagenum">(p. 170)</span>
+j'ai vu mourir le duc de Berry
+et j'ai honoré sa mémoire<a id="footnotetag251" name="footnotetag251"></a>
+<a href="#footnote251">[251]</a>. Afin de tout concilier, je me
+suis éloigné; j'ai accepté l'ambassade de Berlin<a id="footnotetag252" name="footnotetag252"></a>
+<a href="#footnote252">[252]</a>.</p>
+
+<p>J'étais hier à Potsdam, caserne ornée, aujourd'hui sans soldats:
+j'étudiais le faux Julien dans sa fausse Athènes. On m'a montré à
+<i>Sans-Souci</i> la table où un grand monarque allemand mettait en petits
+vers français les maximes encyclopédiques; la chambre de Voltaire,
+décorée de singes et de perroquets de bois, le moulin que se fit un
+jeu de respecter celui qui ravageait des provinces, le tombeau du
+cheval <i>César</i> et des levrettes <i>Diane</i>, <i>Amourette</i>, <i>Biche</i>,
+<i>Superbe</i> et<i>Pax</i>. Le royal impie se plut à profaner même la religion
+des tombeaux en élevant des mausolées à ses chiens; il avait marqué sa
+sépulture auprès d'eux, moins par mépris des hommes que par
+ostentation du néant.</p>
+
+<p>On m'a conduit au nouveau palais, déjà tombant. On respecte dans
+l'ancien château de Potsdam les taches de tabac, les fauteuils
+déchirés et souillés, enfin toutes les traces de la malpropreté du
+prince renégat. Ces lieux immortalisent à la fois la saleté du
+cynique, l'impudence de l'athée, la tyrannie du despote et la gloire
+du soldat.</p>
+
+<p>Une seule chose a attiré mon attention: l'aiguille d'une pendule fixée
+sur la minute où Frédéric expira; j'étais <span class="pagenum">(p. 171)</span>
+trompé par l'immobilité
+de l'image: les heures ne suspendent point leur fuite; ce
+n'est pas l'homme qui arrête le temps, c'est le temps qui arrête
+l'homme. Au surplus, peu importe le rôle que nous avons joué dans la
+vie; l'éclat ou l'obscurité de nos doctrines, nos richesses ou nos
+misères, nos joies ou nos douleurs, ne changent rien à la mesure de
+nos jours. Que l'aiguille circule sur un cadran d'or ou de bois, que
+le cadran plus ou moins large remplisse le chaton d'une bague ou la
+rosace d'une basilique, l'heure n'a que la même durée.</p>
+
+<p>Dans un caveau de l'église protestante, immédiatement au-dessous de la
+chaire du schismatique défroqué, j'ai vu le cercueil du sophiste à
+couronne. Ce cercueil est de bronze; quand on le frappe, il retentit.
+Le gendarme qui dort dans ce lit d'airain ne serait pas même arraché à
+son sommeil par le bruit de sa renommée; il ne se réveillera qu'au son
+de la trompette, lorsqu'elle l'appellera sur son dernier champ de
+bataille, en face du Dieu des armées.</p>
+
+<p>J'avais un tel besoin de changer d'impression que j'ai trouvé du
+soulagement à visiter la Maison-de-Marbre. Le roi qui la fit
+construire m'adressa autrefois quelques paroles honorables, quand,
+pauvre officier, je traversai son armée. Du moins, ce roi partagea les
+faiblesses ordinaires des hommes; vulgaire comme eux, il se réfugia
+dans les plaisirs. Les deux squelettes se mettent-ils en peine
+aujourd'hui de la différence qui fut entre eux jadis, lorsque l'un
+était le grand Frédéric, et l'autre Frédéric-Guillaume<a id="footnotetag253" name="footnotetag253"></a>
+<a href="#footnote253">[253]</a>?
+Sans-Souci <span class="pagenum">(p. 172)</span>
+et la Maison-de-Marbre sont également des ruines sans
+maître.</p>
+
+<p>A tout prendre, bien que l'énormité des événements de nos jours ait
+rapetissé les événements passés, bien que Rosbach, Lissa, Liegnitz,
+Torgau, etc., etc., ne soient plus que des escarmouches auprès des
+batailles de Marengo, d'Austerlitz, d'Iéna, de la Moskova, Frédéric
+souffre moins que d'autres personnages de la comparaison avec le géant
+enchaîné à Sainte-Hélène. Le roi de Prusse et Voltaire sont deux
+figures bizarrement groupées qui vivront: le second détruisait une
+société avec la philosophie qui servait au premier à fonder un
+royaume.</p>
+
+<p>Les soirées sont longues à Berlin. J'habite un hôtel appartenant à
+madame la duchesse de Dino<a id="footnotetag254" name="footnotetag254"></a>
+<a href="#footnote254">[254]</a>. Dès l'entrée <span class="pagenum">(p. 173)</span>
+de la nuit, mes
+secrétaires m'abandonnent<a id="footnotetag255" name="footnotetag255"></a>
+<a href="#footnote255">[255]</a>. Quand il n'y a pas de fête à la cour
+pour le mariage du grand-duc et de la grande-duchesse Nicolas<a id="footnotetag256" name="footnotetag256"></a>
+<a href="#footnote256">[256]</a>, je
+reste chez moi. Enfermé seul auprès d'un poêle à figure morne, je
+n'entends que le cri de la sentinelle de la porte de Brandebourg, et
+les pas sur la neige de l'homme qui siffle les heures. A quoi
+passerai-je mon temps? Des livres? je n'en ai guère: si je continuais
+mes <i>Mémoires</i>?</p>
+
+<p>Vous m'avez laissé sur le chemin de Combourg à Rennes: je débarquai
+dans cette dernière ville chez un de mes parents. Il m'annonça, tout
+joyeux, qu'une dame de sa connaissance, allant à Paris, avait une
+place à donner dans sa voiture, et qu'il se faisait fort de
+<span class="pagenum">(p. 174)</span>
+déterminer cette dame à me prendre avec elle. J'acceptai, en
+maudissant la courtoisie de mon parent. Il conclut l'affaire et me
+présenta bientôt à ma compagne de voyage, marchande de modes, leste et
+désinvolte, qui se prit à rire en me regardant. A minuit les chevaux
+arrivèrent et nous partîmes.</p>
+
+<p>Me voilà dans une chaise de poste, seul avec une femme, au milieu de
+la nuit. Moi, qui de ma vie n'avais regardé une femme sans rougir,
+comment descendre de la hauteur de mes songes à cette effrayante
+vérité? Je ne savais où j'étais; je me collais dans l'angle de la
+voiture de peur de toucher la robe de madame Rose. Lorsqu'elle me
+parlait, je balbutiais sans lui pouvoir répondre. Elle fut obligée de
+payer le postillon, de se charger de tout, car je n'étais capable de
+rien. Au lever du jour, elle regarda avec un nouvel ébahissement ce
+nigaud dont elle regrettait de s'être emberloquée.</p>
+
+<p>Dès que l'aspect du paysage commença de changer et que je ne reconnus
+plus l'habillement et l'accent des paysans bretons, je tombai dans un
+abattement profond, ce qui augmenta le mépris que madame Rose avait de
+moi. Je m'aperçus du sentiment que j'inspirais, et je reçus de ce
+premier essai du monde une impression que le temps n'a pas
+complètement effacée. J'étais né sauvage et non vergogneux; j'avais la
+modestie de mes années, je n'en avais pas l'embarras. Quand je devinai
+que j'étais ridicule par mon bon côté, ma sauvagerie se changea en une
+timidité insurmontable. Je ne pouvais plus dire un mot: je sentais que
+j'avais quelque chose à cacher, et que ce quelque chose était une
+vertu; je pris le parti de me cacher <span class="pagenum">(p. 175)</span>
+moi-même pour porter en paix
+mon innocence.</p>
+
+<p>Nous avancions vers Paris. A la descente de Saint-Cyr, je fus frappé
+de la grandeur des chemins et de la régularité des plantations.
+Bientôt nous atteignîmes Versailles: l'orangerie et ses escaliers de
+marbre m'émerveillèrent. Les succès de la guerre d'Amérique avaient
+ramené des triomphes au château de Louis XIV; la reine y régnait dans
+l'éclat de sa jeunesse et de la beauté: le trône, si près de sa chute,
+semblait n'avoir jamais été plus solide. Et moi, passant obscur, je
+devais survivre à cette pompe, je devais demeurer pour voir les bois
+de Trianon aussi déserts que ceux dont je sortais alors.</p>
+
+<p>Enfin, nous entrâmes dans Paris. Je trouvais à tous les visages un air
+goguenard: comme le gentilhomme périgourdin, je croyais qu'on me
+regardait pour se moquer de moi. Madame Rose se fit conduire rue du
+Mail, à l'<i>Hôtel de l'Europe</i>, et s'empressa de se débarrasser de son
+imbécile. A peine étais-je descendu de voiture, qu'elle dit au
+portier: «Donnez une chambre à ce monsieur. -- Votre servante,»
+ajouta-t-elle, en me faisant une révérence courte. Je n'ai de mes
+jours revu madame Rose.</p>
+
+<p class="tb">*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>Une femme monta devant moi un escalier noir et roide, tenant une clef
+étiquetée à la main; un Savoyard me suivit portant ma petite malle.
+Arrivée au troisième étage, la servante ouvrit une chambre; le
+Savoyard posa la malade en travers sur les bras d'un fauteuil. La
+servante me dit: «Monsieur veut-il quelque chose?» -- Je répondis:
+«Non.» Trois coups de sifflet <span class="pagenum">(p. 176)</span>
+partirent; la servante cria:
+«On y va!» sortit brusquement, ferma la porte et dégringola l'escalier
+avec le Savoyard. Quand je me vis seul enfermé, mon c&oelig;ur se serra
+d'une si étrange sorte qu'il s'en fallut peu que je ne reprisse le
+chemin de la Bretagne. Tout ce que j'avais entendu dire de Paris me
+revenait dans l'esprit; j'étais embarrassé de cent manières. Je
+m'aurais voulu coucher, et le lit n'était point fait; j'avais faim, et
+je ne savais comment dîner. Je craignais de manquer aux usages:
+fallait-il appeler les gens de l'hôtel? fallait-il descendre? à qui
+m'adresser? Je me hasardai à mettre la tête à la fenêtre: je n'aperçus
+qu'une petite cour intérieure, profonde comme un puits, où passaient
+et repassaient des gens qui ne songeraient de leur vie au prisonnier
+du troisième étage. Je vins me rasseoir auprès de la sale alcôve où je
+me devais coucher, réduit à contempler les personnages du papier peint
+qui en tapissait l'intérieur. Un bruit lointain de voix se fait
+entendre, augmente, approche; ma porte s'ouvre: entrent mon frère et
+un de mes cousins, fils d'une s&oelig;ur de ma mère qui avait fait un assez
+mauvais mariage. Madame Rose avait pourtant eu pitié du benêt, elle
+avait fait dire à mon frère, dont elle avait su l'adresse à Rennes,
+que j'étais arrivé à Paris. Mon frère m'embrassa. Mon cousin
+Moreau<a id="footnotetag257" name="footnotetag257"></a>
+<a href="#footnote257">[257]</a> était un grand et gros homme, tout barbouillé de tabac,
+mangeant comme un ogre, parlant beaucoup, toujours trottant,
+soufflant, étouffant, la bouche entr'ouverte, la langue à moitié
+tirée, <span class="pagenum">(p. 177)</span>
+connaissant toute la terre, vivant dans les tripots, les
+antichambres et les salons. «Allons, chevalier, s'écria-t-il, vous
+voilà à Paris; je vais vous mener chez madame de Chastenay?»
+Qu'était-ce que cette femme dont j'entendais prononcer le nom pour la
+première fois? Cette proposition me révolta contre mon cousin Moreau.
+«Le chevalier a sans doute besoin de repos, dit mon frère; nous irons
+voir madame de Farcy, puis il reviendra dîner et se coucher.»</p>
+
+<p>Un sentiment de joie entra dans mon c&oelig;ur: le souvenir de ma famille
+au milieu d'un monde indifférent me fut un baume. Nous sortîmes. Le
+cousin Moreau tempêta au sujet de ma mauvaise chambre, et enjoignit à
+mon hôte de me faire descendre au moins d'un étage. Nous montâmes dans
+la voiture de mon frère, et nous nous rendîmes au couvent qu'habitait
+madame de Farcy.</p>
+
+<p>Julie se trouvait depuis quelque temps à Paris pour consulter les
+médecins. Sa charmante figure, son élégance et son esprit l'avaient
+bientôt fait rechercher. J'ai déjà dit qu'elle était née avec un vrai
+talent pour la poésie<a id="footnotetag258" name="footnotetag258"></a>
+<a href="#footnote258">[258]</a>. Elle est devenue une sainte, après avoir
+été <span class="pagenum">(p. 178)</span>
+une des femmes les plus agréables de son siècle: l'abbé
+Carron a écrit sa vie<a id="footnotetag259" name="footnotetag259"></a>
+<a href="#footnote259">[259]</a>. Ces apôtres qui vont partout à la
+recherche des âmes ressentent pour elles l'amour qu'un Père de
+l'Église attribue au Créateur: «Quand une âme arrive au ciel,» dit ce
+Père, avec la simplicité de c&oelig;ur d'un chrétien primitif et la naïveté
+du génie grec, «Dieu la prend sur ses genoux et l'appelle sa fille».</p>
+
+<p>Lucile a laissé une poignante lamentation: <i>A la s&oelig;ur que je n'ai
+plus</i>. L'admiration de l'abbé Carron pour Julie explique et justifie
+les paroles de Lucile. Le récit du saint prêtre montre aussi que j'ai
+dit vrai dans la préface du <i>Génie du christianisme</i>, et sert de
+preuve à quelques parties de mes <i>Mémoires</i>.</p>
+
+<p>Julie innocente se livra aux mains du repentir; elle consacra les
+trésors de ses austérités au rachat de ses frères; et, à l'exemple de
+l'illustre Africaine sa patronne, elle se fit martyre.</p>
+
+<p>L'abbé Carron, l'auteur de la <i>Vie des Justes</i>, est cet ecclésiastique
+mon compatriote, le François de Paule de l'exil<a id="footnotetag260" name="footnotetag260"></a>
+<a href="#footnote260">[260]</a>, dont la
+renommée, révélée par les affligés, perça <span class="pagenum">(p. 179)</span>
+même à travers la
+renommée de Bonaparte. La voix d'un pauvre vicaire proscrit n'a point
+été étouffée par les retentissements d'une révolution qui bouleversait
+la société; il parut être revenu tout exprès de la terre étrangère
+pour écrire les vertus de ma s&oelig;ur: il a cherché parmi nos ruines, il
+a découvert une victime et une tombe oubliées.</p>
+
+<p>Lorsque le nouvel hagiographe fait la peinture des religieuses
+cruautés de Julie, on croit entendre Bossuet dans le sermon sur la
+profession de foi de mademoiselle de La Vallière:</p>
+
+<p class="quotega">
+«Osera-t-elle toucher à ce corps si tendre, si chéri, si ménagé?
+N'aura-t-on point pitié de cette complexion délicate? Au contraire!
+c'est à lui principalement que l'âme s'en prend comme à son plus
+dangereux séducteur; elle se met des bornes; resserrée de toutes
+parts, elle ne peut plus respirer que du côté du ciel.»</p>
+
+<p>Je <span class="pagenum">(p. 180)</span>
+ne puis me défendre d'une certaine confusion en retrouvant
+mon nom dans les dernières lignes tracées par la main du vénérable
+historien de Julie<a id="footnotetag261" name="footnotetag261"></a>
+<a href="#footnote261">[261]</a>. Qu'ai-je affaire avec mes faiblesses auprès
+de si hautes perfections? Ai-je tenu tout ce que le billet de ma s&oelig;ur
+m'avait fait promettre, lorsque je le reçus pendant mon émigration à
+Londres? Un livre suffit-il à Dieu? n'est-ce pas ma vie que je devrais
+lui présenter? Or, cette vie est-elle conforme au <i>Génie du
+christianisme</i>? Qu'importe que j'aie tracé des images plus ou moins
+brillantes de la religion, si mes passions jettent une ombre sur ma
+foi! Je n'ai pas été jusqu'au bout; je n'ai pas endossé le cilice:
+cette tunique de mon viatique aurait bu et séché mes sueurs. Mais,
+voyageur lassé, je me suis assis au bord du chemin: fatigué ou non, il
+faudra bien que je me relève, que j'arrive où ma s&oelig;ur est arrivée.</p>
+
+<p>Il ne manque rien à la gloire de Julie: l'abbé Carron a écrit sa vie;
+Lucile a pleuré sa mort.</p>
+
+<p class="tb">*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>Quand je retrouvai Julie à Paris, elle était dans la pompe de la
+mondanité; elle se montrait couverte de ces fleurs, parée de ces
+colliers, voilée de ces tissus parfumés <span class="pagenum">(p. 181)</span>
+que saint Clément défend
+aux premières chrétiennes. Saint Basile veut que le milieu de la
+nuit soit pour le solitaire ce que le matin est pour les autres,
+afin de profiter du silence de la nature. Ce milieu de la nuit était
+l'heure où Julie allait à des fêtes dont ses vers, accentués par elle
+avec une merveilleuse euphonie, faisaient la principale séduction.</p>
+
+<p>Julie était infiniment plus jolie que Lucile; elle avait des yeux
+bleus caressants et des cheveux bruns à gaufrures ou à grandes ondes.
+Ses mains et ses bras, modèles de blancheur et de forme, ajoutaient
+par leurs mouvements gracieux quelque chose de plus charmant encore à
+sa taille charmante. Elle était brillante, animée, riait beaucoup sans
+affectation, et montrait en riant des dents perlées. Une foule de
+portraits de femmes du temps de Louis XIV ressemblaient à Julie, entre
+autres ceux des trois Mortemart; mais elle avait plus d'élégance que
+madame de Montespan.</p>
+
+<p>Julie me reçut avec cette tendresse qui n'appartient qu'à une s&oelig;ur.
+Je sentis protégé en étant serré dans ses bras, ses rubans, son
+bouquet de roses et ses dentelles. Rien ne remplace l'attachement, la
+délicatesse et le dévouement d'une femme; on est oublié de ses frères
+et de ses amis; on est méconnu de ses compagnons: on ne l'est jamais
+de sa mère, de sa s&oelig;ur ou de sa femme. Quand Harold fut tué à la
+bataille d'Hastings, personne ne le pouvait indiquer dans la foule des
+morts; il fallut avoir recours à une jeune fille, sa bien-aimée. Elle
+vint, et l'infortuné prince fut retrouvé par Edith au cou de cygne:
+«<i>Editha swanes-hales, quod sonat collum cycni</i>.»</p>
+
+<p>Mon <span class="pagenum">(p. 182)</span>
+frère me ramena à mon hôtel; il donna des ordres pour mon
+dîner et me quitta. Je dînai solitaire, je me couchai triste. Je
+passai ma première nuit à Paris à regretter mes bruyères et à trembler
+devant l'obscurité de mon avenir.</p>
+
+<p>A huit heures, le lendemain matin, mon gros cousin arriva; il était
+déjà à sa cinquième ou sixième course. «Eh bien! chevalier, nous
+allons déjeuner; nous dînerons avec Pommereul, et ce soir je vous mène
+chez madame de Chastenay.» Ceci me parut un sort, et je me résignai.
+Tout se passa comme le cousin l'avait voulu. Après déjeuner, il
+prétendit me montrer Paris, et me traîna dans les rues les plus sales
+des environs du Palais-Royal, me racontant les dangers auxquels était
+exposé un jeune homme. Nous fûmes ponctuels au rendez-vous du dîner,
+chez le restaurateur. Tout ce qu'on servit me parut mauvais. La
+conversation et les convives me montrèrent un autre monde. Il fut
+question de la cour, des projets de finances, des séances de
+l'Académie, des femmes et des intrigues du jour, de la pièce nouvelle,
+des succès des acteurs, des actrices et des auteurs.</p>
+
+<p>Plusieurs Bretons étaient au nombre des convives, entre autres le
+chevalier de Guer<a id="footnotetag262" name="footnotetag262"></a>
+<a href="#footnote262">[262]</a> et Pommereul. Celui-ci était un beau parleur,
+lequel a écrit quelques campagnes <span class="pagenum">(p. 183)</span>
+de Bonaparte, et que j'étais
+destiné à retrouver à la tête de la librairie<a id="footnotetag263" name="footnotetag263"></a>
+<a href="#footnote263">[263]</a>.</p>
+
+<p>Pommereul, sous l'Empire, a joui d'une sorte de renom par sa haine
+pour la noblesse. Quand un gentilhomme s'était fait chambellan, il
+s'écriait plein de joie: «Encore un pot de chambre sur la tête de ces
+nobles!» Et pourtant Pommereul prétendait, et avec raison, être
+gentilhomme. Il signait <i>Pommereux</i>, se faisant <span class="pagenum">(p. 184)</span>
+descendre de la
+famille Pommereux des Lettres de madame de Sévigné<a id="footnotetag264" name="footnotetag264"></a>
+<a href="#footnote264">[264]</a>.</p>
+
+<p>Mon frère, après le dîner, voulut me mener au spectacle, mais mon
+cousin me réclama pour madame de Chastenay, et j'allai avec lui chez
+ma destinée.</p>
+
+<p>Je vis une belle femme qui n'était plus de la première jeunesse, mais
+qui pouvait encore inspirer un attachement. Elle me reçut bien, tâcha
+de me mettre à l'aise, me questionna sur ma province et sur mon
+régiment. Je fus gauche et embarrassé; je faisais des signes à mon
+cousin pour abréger la visite. Mais lui, sans me regarder, ne
+tarissait point sur mes mérites, assurant que j'avais fait des vers
+dans le sein de ma mère, et m'invitant à célébrer madame de Chastenay.
+Elle me débarrassa de cette situation pénible, me demanda pardon
+d'être obligée de sortir, et m'invita à revenir la voir le lendemain
+matin, avec un son de voix si doux que je promis involontairement
+d'obéir.</p>
+
+<p>Je revins le lendemain seul chez elle: je la trouvai couchée dans une
+chambre élégamment arrangée. Elle me dit qu'elle était un peu
+souffrante, et qu'elle avait la mauvaise habitude de se lever tard. Je
+me trouvais pour la première fois au bord du lit d'une femme qui
+n'était ni ma mère ni ma s&oelig;ur. Elle avait remarqué la veille ma
+timidité, elle la vainquit au point que j'osai m'exprimer avec une
+sorte d'abandon. J'ai oublié ce que je lui dis; mais il me semble que
+je vois encore son air étonné. Elle me tendit un bras demi-nu et la
+plus belle main du monde, en me disant avec un sourire: «Nous vous
+apprivoiserons.» Je ne baisai pas même <span class="pagenum">(p. 185)</span>
+cette belle main; je me
+retirai tout troublé. Je partis le lendemain pour Cambrai. Qui
+était cette dame de Chastenay<a id="footnotetag265" name="footnotetag265"></a>
+<a href="#footnote265">[265]</a>? Je n'en sais rien: elle a passé
+comme une ombre charmante dans ma vie.</p>
+
+<p class="tb">*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>Le courrier de la malle me conduisit à ma garnison. Un de mes
+beaux-frères, le vicomte de Chateaubourg (il avait épousé ma s&oelig;ur
+Bénigne, restée veuve du comte de Québriac<a id="footnotetag266" name="footnotetag266"></a>
+<a href="#footnote266">[266]</a>), m'avait donné des
+lettres de recommandation pour des officiers de mon régiment. Le
+chevalier de Guénan, homme de fort bonne compagnie, me fit admettre à
+une table où mangeaient des officiers distingués par leurs talents,
+MM. Achard, des Mahis, La Martinière<a id="footnotetag267" name="footnotetag267"></a>
+<a href="#footnote267">[267]</a>. Le marquis de Mortemart
+était <span class="pagenum">(p. 186)</span>
+colonel du régiment<a id="footnotetag268" name="footnotetag268"></a>
+<a href="#footnote268">[268]</a>; le comte d'Andrezel, major<a id="footnotetag269" name="footnotetag269"></a>
+<a href="#footnote269">[269]</a>;
+j'étais particulièrement placé sous la tutelle de celui-ci. Je les ai
+retrouvés tous dans la suite: l'un est devenu mon collègue à la
+chambre des pairs, l'autre s'est adressé à moi pour quelques services
+que j'ai été heureux de lui rendre. Il y a un plaisir triste à
+rencontrer des personnes que l'on a connues à diverses époques de la
+vie, et à considérer le changement opéré dans leur existence et dans
+la nôtre. Comme des jalons laissés en arrière, ils nous tracent le
+chemin que nous avons suivi dans le désert du passé.</p>
+
+<p>Arrivé en habit bourgeois au régiment, vingt-quatre heures après
+j'avais pris l'habit de soldat; il me semblait l'avoir toujours porté.
+Mon uniforme était bleu et <span class="pagenum">(p. 187)</span>
+blanc, comme jadis la jaquette de mes
+v&oelig;ux; j'ai marché sous les mêmes couleurs, jeune homme et enfant. Je
+ne subis aucune des épreuves à travers lesquelles les sous-lieutenants
+étaient dans l'usage de faire passer un nouveau venu; je ne sais
+pourquoi on n'osa se livrer avec moi à ces enfantillages militaires.
+Il n'y avait pas quinze jours que j'étais au corps, qu'on me traitait
+comme un <i>ancien</i>. J'appris facilement le maniement des armes et la
+théorie; je franchis mes grades de caporal et de sergent aux
+applaudissements de mes instructeurs. Ma chambre devint le rendez-vous
+des vieux capitaines comme des jeunes sous-lieutenants: les premiers
+me faisaient faire leurs campagnes, les autres me confiaient leurs
+amours.</p>
+
+<p>La Martinière me venait chercher pour passer avec lui devant la porte
+d'une belle Cambrésienne qu'il adorait; cela nous arrivait cinq à six
+fois le jour. Il était très laid et avait le visage labouré par la
+petite vérole. Il me racontait sa passion en buvant de grands verres
+d'eau de groseille, que je payais quelquefois.</p>
+
+<p>Tout aurait été à merveille sans ma folle ardeur pour la toilette; on
+affectait alors le rigorisme de la tenue prussienne: petit chapeau,
+petites boucles serrées à la tête, queue attachée roide, habit
+strictement agrafé. Cela me déplaisait fort; je me soumettais le matin
+à ces entraves, mais le soir, quand j'espérais n'être pas vu de mes
+chefs, je m'affublais d'un plus grand chapeau; le barbier descendait
+les boucles de mes cheveux et desserrait ma queue; je déboutonnais et
+croisais les revers de mon habit; dans ce tendre négligé, j'allais
+faire ma cour pour La Martinière, sous la fenêtre de sa cruelle
+Flamande. Voilà qu'un jour je me rencontre <span class="pagenum">(p. 188)</span>
+nez à nez avec M.
+d'Andrezel: «Qu'est-ce que cela, monsieur? me dit le terrible major:
+vous garderez trois jours les arrêts.» Je fus un peu humilié; mais je
+reconnus la vérité du proverbe, qu'à quelque chose malheur est bon; il
+me délivra des amours de mon camarade.</p>
+
+<p>Auprès du tombeau de Fénelon, je relus <i>Télémaque</i>: je n'étais pas
+trop en train de l'historiette philanthropique de la vache et du
+prélat.</p>
+
+<p>Le début de ma carrière amuse mes ressouvenirs. En traversant Cambrai
+avec le roi, après les Cent-Jours, je cherchai la maison que j'avais
+habitée et le café que je fréquentais: je ne les pus retrouver; tout
+avait disparu, hommes et monuments.</p>
+
+<p class="tb">*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>L'année même où je faisais à Cambrai mes premières armes; on apprit la
+mort de Frédéric II<a id="footnotetag270" name="footnotetag270"></a>
+<a href="#footnote270">[270]</a>; je suis ambassadeur auprès du neveu de ce
+grand roi, et j'écris à Berlin cette partie de mes <i>Mémoires</i>. A cette
+nouvelle importante pour le public succéda une autre nouvelle
+douloureuse pour moi: Lucile m'annonça que mon père avait été emporté
+d'une attaque d'apoplexie, le surlendemain de cette fête de
+l'Angevine, une des joies de mon enfance.</p>
+
+<p>Parmi les pièces authentiques qui me servent de guide, je trouve les
+actes de décès de mes parents. Ces actes marquant aussi d'une façon
+particulière le <i>décès du siècle</i>, je les consigne ici comme une page
+d'histoire.</p>
+
+<p>«Extrait du registre de décès de la paroisse de «Combourg,
+<span class="pagenum">(p. 189)</span> pour
+1786, où est écrit ce qui suit, folio 8, verso:</p>
+
+<p class="quotega">
+ «Le corps de haut et puissant messire René de Chateaubriand,
+ chevalier, comte de Combourg, seigneur de Gaugres, le
+ Plessis-l'Épine, Boulet, Malestroit en Dol et autres lieux, époux
+ de haute et puissante dame Apolline-Jeanne-Suzanne de Bedée de La
+ Bouëtardais, dame comtesse de Combourg, âgé de soixante-neuf ans
+ environ, mort en son château de Combourg, le six septembre,
+ environ les huit heures du soir, a été inhumé le huit, dans le
+ caveau de ladite seigneurie, placé dans le chasseau de notre
+ église de Combourg, en présence de messieurs les gentilshommes,
+ de messieurs les officiers de la juridiction et autres notables
+ bourgeois soussignants. Signé au registre: le comte du Petitbois,
+ de Monlouët, de Chateaudassy, Delaunay, Morault, Noury de Mauny,
+ avocat; Hermer, procureur; Petit, avocat et procureur fiscal;
+ Robion, Portal, Le Douarin, de Trevelec, recteur doyen de Dingé;
+ Sévin, recteur.»</p>
+
+<p>Dans le <i>collationné</i> délivré en 1812 par M. Lodin, maire de Combourg,
+les dix-neuf mots portant titres: <i>haut et puissant messire</i>, etc.,
+sont biffés.</p>
+
+<p>«Extrait du registre des décès de la ville de Saint-Servan, premier
+arrondissement du département d'Ille-et-Vilaine, pour l'an <span class="smcap">VI</span> de la
+République, folio 35, recto, où est écrit ce qui suit:</p>
+
+<p class="quotega">
+ «Le douze prairial an <span class="smcap">VI</span><a id="footnotetag271" name="footnotetag271"></a>
+<a href="#footnote271">[271]</a> de la République française, devant
+ moi, Jacques Bourdasse, officier municipal
+ <span class="pagenum">(p. 190)</span> de la commune de
+ Saint-Servan, élu officier public le quatre floréal dernier<a id="footnotetag272" name="footnotetag272"></a>
+<a href="#footnote272">[272]</a>,
+ sont comparus Jean Baslé, jardinier, et Joseph Boulin, journalier,
+ lesquels m'ont déclaré qu'Apolline-Jeanne-Suzanne de Bedée,
+ veuve de René-Auguste de Chateaubriand, est décédée au domicile
+ de la citoyenne Gouyon, situé à La Ballue, en cette commune, ce
+ jour à une heure après-midi. D'après cette déclaration, dont je
+ me suis assuré de la vérité, j'ai rédigé le présent acte, que
+ Jean Baslé a seul signé avec moi, Joseph Boulin ayant déclaré
+ ne le savoir faire, de ce interpellé.<br><br>
+
+ «Fait en la maison commune lesdits jours et an. Signé: Jean Baslé
+ et Bourdasse.»</p>
+
+<p>Dans le premier extrait, l'ancienne société subsiste: M. de
+Chateaubriand est un <i>haut et puissant seigneur</i>, etc., etc; les
+témoins sont des <i>gentilshommes</i> et de <i>notables bourgeois</i>; je
+rencontre parmi les signataires ce marquis de Montlouët, qui
+s'arrêtait l'hiver au château de Combourg, le curé Sévin, qui eut tant
+de peine à me croire l'auteur du <i>Génie du christianisme</i>, hôtes
+fidèles de mon père jusqu'à sa dernière demeure. Mais mon père ne
+coucha pas longtemps dans son linceul: il en fut jeté hors quand on
+jeta la vieille France à la voirie.</p>
+
+<p>Dans l'extrait mortuaire de ma mère, la terre roule sur d'autres
+pôles: nouveau monde, nouvelle ère; le comput des années et les noms
+même des mois sont changés. Madame de Chateaubriand n'est plus qu'une
+pauvre femme qui obite au domicile de la <i>citoyenne</i> Gouyon;
+<span class="pagenum">(p. 191)</span> un
+jardinier, et un journalier qui ne sait pas signer, attestent seuls
+la mort de ma mère; de parents et d'amis, point; nulle pompe funèbre;
+pour tout assistant, la Révolution<a id="footnotetag273" name="footnotetag273"></a>
+<a href="#footnote273">[273]</a>.</p>
+
+<p class="tb">*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>Je pleurai M. de Chateaubriand: sa mort me montra mieux ce qu'il
+valait; je ne me souvins ni de ses rigueurs ni de ses faiblesses. Je
+croyais encore le voir se promener le soir dans la salle de Combourg;
+je m'attendrissais à la pensée de ces scènes de famille. Si
+l'affection de mon père pour moi se ressentait de la sévérité du
+caractère, au fond elle n'en était pas moins vive. Le farouche
+maréchal de Montluc qui, rendu camard par des blessures effrayantes,
+était réduit à cacher, sous un morceau de suaire, l'horreur de sa
+gloire, cet homme de carnage se reproche sa dureté envers un fils
+qu'il venait de perdre.</p>
+
+<p class="quotega">
+ «Ce pauvre garçon, disait-il, n'a rien veu de moy qu'une
+ contenance refroignée et pleine de mespris; il a emporté cette
+ créance, que je n'ay sceu n'y l'aymer, ni l'estimer selon son
+ mérite. A qui garday-je à descouvrir cette singulière affection
+ que je luy portay dans mon âme? Estoit-ce pas luy qui en devait
+ avoir tout le plaisir et toute l'obligation? Je me suis contraint
+ et gehenné pour maintenir ce vain masque, et y ay perdu le
+ plaisir de sa conversation, et sa volonté, quant et quant, qu'il
+ ne me peut avoir portée autre que bien froide, n'ayant jamais
+ <span class="pagenum">(p. 192)</span>
+ receu de moy que rudesse, ny senti qu'une façon
+ tyrannique.»</p>
+
+<p>Ma <i>volonté ne fut point portée bien froide</i> envers mon père, et je ne
+doute point que, malgré sa <i>façon tyrannique</i>, il ne m'aimât
+tendrement: il m'eût, j'en suis sûr, regretté, la Providence
+m'appelant avant lui. Mais lui, restant sur la terre avec moi, eût-il
+été sensible au bruit qui s'est élevé de ma vie? Une renommée
+littéraire aurait blessé sa gentilhommerie; il n'aurait vu dans les
+aptitudes de son fils qu'une dégénération; l'ambassade même de Berlin,
+conquête de la plume, non de l'épée, l'eût médiocrement satisfait. Son
+sang breton le rendait d'ailleurs frondeur en politique, grand
+opposant des taxes et violent ennemi de la cour. Il lisait la <i>Gazette
+de Leyde</i>, le <i>Journal de Francfort</i>, le <i>Mercure de France</i> et
+l'<i>Histoire philosophique des deux Indes</i>, dont les déclamations le
+charmaient; il appelait l'abbé Raynal <i>un maître homme</i>. En diplomatie
+il était antimusulman; il affirmait que quarante mille <i>polissons
+russes</i> passeraient sur le ventre des janissaires et prendraient
+Constantinople. Bien que turcophage, mon père avait nonobstant rancune
+au c&oelig;ur contre les <i>polissons russes</i>, à cause de ses rencontres à
+Dantzick.</p>
+
+<p>Je partage le sentiment de M. de Chateaubriand sur les réputations
+littéraires ou autres, mais par des raisons différentes des siennes.
+Je ne sache pas dans l'histoire une renommée qui me tente: fallût-il
+me baisser pour ramasser à mes pieds et à mon profit la plus grande
+gloire du monde, je ne m'en donnerais pas la fatigue. Si j'avais pétri
+mon limon, peut-être me fussé-je créé femme, en passion d'elles; ou si
+je m'étais <span class="pagenum">(p. 193)</span>
+fait homme, je me serais octroyé d'abord la beauté;
+ensuite, par précaution contre l'ennui mon ennemi acharné, il m'eût
+assez convenu d'être un artiste supérieur, mais inconnu, et n'usant de
+mon talent qu'au bénéfice de ma solitude. Dans la vie pesée à son
+poids léger, aunée à sa courte mesure, dégagée de toute piperie,
+il n'est que deux choses vraies: la religion avec l'intelligence,
+l'amour avec la jeunesse, c'est-à-dire l'avenir et le présent: le
+reste n'en vaut pas la peine.</p>
+
+<p>Avec mon père finissait le premier acte de ma vie; les foyers
+paternels devenaient vides; je les plaignais, comme s'ils eussent été
+capables de sentir l'abandon et la solitude. Désormais j'étais sans
+maître et jouissant de ma fortune: cette liberté m'effraya. Qu'en
+allais-je faire? A qui la donnerais-je? Je me défiais de ma force: je
+reculais devant moi.</p>
+
+<p class="tb">*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>J'obtins un congé. M. d'Andrezel, nommé lieutenant-colonel du régiment
+de Picardie, quittait Cambrai: je lui servis de courrier. Je traversai
+Paris, où je ne voulus pas m'arrêter un quart d'heure; je revis les
+landes de ma Bretagne avec plus de joie qu'un Napolitain banni dans
+nos climats ne reverrait les rives de Portici, les campagnes de
+Sorrente. Ma famille se rassembla à Combourg; on régla les partages;
+cela fait, nous nous dispersâmes, comme des oiseaux s'envolent du nid
+paternel. Mon frère arrivé de Paris y retourna; ma mère se fixa à
+Saint-Malo; Lucile suivit Julie; je passai une partie de mon temps
+chez mesdames de Marigny, de Chateaubourg et de Farcy. Marigny,
+château de ma s&oelig;ur aînée, à trois lieues de Fougères,
+<span class="pagenum">(p. 194)</span>était
+agréablement situé entre deux étangs parmi des bois, des rochers et
+des prairies<a id="footnotetag274" name="footnotetag274"></a>
+<a href="#footnote274">[274]</a>. J'y demeurai quelques mois tranquille; une lettre
+de Paris vint troubler mon repos.</p>
+
+<p>Au moment d'entrer au service et d'épouser mademoiselle de Rosambo,
+mon frère n'avait point encore quitté la robe; par cette raison il ne
+pouvait monter dans les carrosses. Son ambition pressée lui suggéra
+l'idée de me faire jouir des honneurs de la cour afin de mieux
+préparer les voies à son élévation. Les preuves de noblesse avaient
+été faites pour Lucile lorsqu'elle fut reçue au chapitre de
+l'Argentière; de sorte que tout était prêt: le maréchal de Duras<a id="footnotetag275" name="footnotetag275"></a>
+<a href="#footnote275">[275]</a>
+devait être mon patron. Mon frère m'annonçait que j'entrais dans la
+route de la fortune; que déjà j'obtenais le rang de capitaine de
+cavalerie, rang honorifique et de courtoisie; qu'il serait aisé de
+m'attacher à l'ordre de Malte, au moyen de quoi je jouirais de gros
+bénéfices.</p>
+
+<p>Cette lettre me frappa comme un coup de foudre: retourner à Paris,
+être présenté à la cour, -- et je <span class="pagenum">(p. 195)</span>
+me trouvais presque mal quand je
+rencontrais trois ou quatre personnes inconnues dans un salon! Me
+faire comprendre l'ambition, à moi qui ne rêvais que de vivre oublié!</p>
+
+<p>Mon premier mouvement fut de répondre à mon frère qu'étant l'aîné,
+c'était à lui de soutenir son nom; que, quant à moi, obscur cadet de
+Bretagne, je ne me retirerais pas du service, parce qu'il y avait des
+chances de guerre; mais que si le roi avait besoin d'un soldat dans
+son armée, il n'avait pas besoin d'un pauvre gentilhomme à sa cour.</p>
+
+<p>Je m'empressai de lire cette réponse romanesque à madame de Marigny,
+qui jeta les hauts cris; on appela madame de Farcy, qui se moqua de
+moi; Lucile m'aurait bien voulu soutenir, mais elle n'osait combattre
+ses s&oelig;urs. On m'arracha ma lettre, et, toujours faible quand il
+s'agit de moi, je mandai à mon frère que j'allais partir.</p>
+
+<p>Je partis en effet; je partis pour être présenté à la première cour de
+l'Europe, pour débuter dans la vie de la manière la plus brillante, et
+j'avais l'air d'un homme que l'on traîne aux galères ou sur lequel on
+va prononcer une sentence de mort.</p>
+
+<p class="tb">*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>J'entrai dans Paris par le chemin que j'avais suivi la première fois;
+j'allai descendre au même hôtel, rue du Mail: je ne connaissais que
+cela. Je fus logé à la porte de mon ancienne chambre, mais dans un
+appartement un peu plus grand et donnant sur la rue.</p>
+
+<p>Mon frère, soit qu'il fût embarrassé de mes manières, soit qu'il eût
+pitié de ma timidité, ne me mena point dans le monde et ne me fit
+faire connaissance avec <span class="pagenum">(p. 196)</span>
+personne. Il demeurait rue des
+Fossés-Montmartre; j'allais tous les jours dîner chez lui à trois
+heures; nous nous quittions ensuite, et nous ne nous revoyions que le
+lendemain. Mon gros cousin Moreau n'était plus à Paris. Je passai deux
+ou trois fois devant l'hôtel de madame de Chastenay, sans oser
+demander au suisse ce qu'elle était devenue.</p>
+
+<p>L'automne commençait. Je me levais à six heures; je passais au manège;
+je déjeunais. J'avais heureusement alors la rage du grec: je
+traduisais l'<i>Odyssée</i> et la <i>Cyropédie</i> jusqu'à deux heures, en
+entremêlant mon travail d'études historiques. A deux heures je
+m'habillais, je me rendais chez mon frère; il me demandait ce que
+j'avais fait, ce que j'avais vu; je répondais: «Rien». Il haussait les
+épaules et me tournait le dos.</p>
+
+<p>Un jour, on entend du bruit au dehors; mon frère court à la fenêtre et
+m'appelle: je ne voulus jamais quitter le fauteuil dans lequel j'étais
+étendu au fond de la chambre. Mon pauvre frère me prédit que je
+mourrais inconnu, inutile à moi et à ma famille.</p>
+
+<p>A quatre heures, je rentrais chez moi: je m'asseyais derrière ma
+croisée. Deux jeunes personnes de quinze ou seize ans venaient à cette
+heure dessiner à la fenêtre d'un hôtel bâti en face, de l'autre côté
+de la rue. Elles s'étaient aperçues de ma régularité, comme moi de la
+leur. De temps en temps elles levaient la tête pour regarder leur
+voisin; je leur savais un gré infini de cette marque d'attention:
+elles étaient ma seule société à Paris.</p>
+
+<p>Quand la nuit approchait, j'allais à quelque spectacle; le désert de
+la foule me plaisait, quoiqu'il m'en coûtât <span class="pagenum">(p. 197)</span>
+toujours un peu
+de prendre mon billet à la porte et de me mêler aux hommes. Je
+rectifiai les idées que je m'étais formées du théâtre à Saint-Malo. Je
+vis madame Saint-Huberti<a id="footnotetag276" name="footnotetag276"></a>
+<a href="#footnote276">[276]</a> dans le rôle d'Armide; je sentis qu'il
+avait manqué quelque chose à la magicienne de ma création. Lorsque je
+ne m'emprisonnais pas dans la salle de l'Opéra ou des Français, je me
+promenais de rue en rue ou le long des quais, jusqu'à dix ou onze
+heures du soir. Je n'aperçois pas encore aujourd'hui la file des
+réverbères de la place Louis XV à la barrière des <span class="smcap">Bons-Hommes</span> sans me
+souvenir des angoisses dans lesquelles j'étais quand je suivis cette
+route pour me rendre à Versailles lors de ma présentation.</p>
+
+<p>Rentré au logis, je demeurais une partie de la nuit la tête penchée
+sur mon feu qui ne me disait rien: je n'avais pas, comme les Persans,
+l'imagination assez riche pour me figurer que la flamme ressemblait à
+l'anémone, et la braise à la grenade. J'écoutais les voitures allant,
+venant, se croisant; leur roulement lointain imitait le murmure de la
+mer sur les grèves de ma Bretagne, ou du vent dans les bois de
+Combourg. <span class="pagenum">(p. 198)</span>
+Ces bruits du monde qui rappelaient ceux de la
+solitude réveillaient mes regrets; j'évoquais mon ancien mal, ou bien
+mon imagination inventait l'histoire des personnages que ces chars
+emportaient: j'apercevais des salons radieux, des bals, des amours,
+des conquêtes. Bientôt, retombé sur moi-même, je me retrouvais,
+délaissé dans une hôtellerie, voyant le monde par la fenêtre et
+l'entendant aux échos de mon foyer.</p>
+
+<p>Rousseau croit devoir à sa sincérité, comme à l'enseignement des
+hommes, la confession des voluptés suspectes de sa vie; il suppose
+même qu'on l'interroge gravement et qu'on lui demande compte de ses
+péchés avec les <i>donne pericolanti</i> de Venise. Si je m'étais prostitué
+aux courtisanes de Paris, je ne me croirais pas obligé d'en instruire
+la postérité; mais j'étais trop timide d'un côté, trop exalté de
+l'autre, pour me laisser séduire à des filles de joie. Quand je
+traversais les troupeaux de ces malheureuses attaquant les passants
+pour les hisser à leurs entre-sols, comme les cochers de Saint-Cloud
+pour faire monter les voyageurs dans leurs voitures, j'étais saisi de
+dégoût et d'horreur. Les plaisirs d'aventure ne m'auraient convenu
+qu'aux temps passés.</p>
+
+<p>Dans les <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup>, <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup>,
+<span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup>, et <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècles, la civilisation
+imparfaite, les croyances superstitieuses, les usages étrangers et
+demi-barbares, mêlaient le roman partout: les caractères étaient
+forts, l'imagination puissante, l'existence mystérieuse et cachée. La
+nuit, autour des hauts murs des cimetières et des couvents, sous les
+remparts déserts de la ville, le long des chaînes et des fossés des
+marchés, à l'orée des quartiers <span class="pagenum">(p. 199)</span>
+clos, dans les rues étroites et
+sans réverbères, où des voleurs et des assassins se tenaient embusqués,
+où des rencontres avaient lieu tantôt à la lumière des flambeaux,
+tantôt dans l'épaisseur des ténèbres, c'était au péril de sa tête
+qu'on cherchait le rendez-vous donné par quelque Héloïse. Pour se
+livrer au désordre, il fallait aimer véritablement; pour violer les
+m&oelig;urs générales, il fallait faire de grands sacrifices. Non seulement
+il s'agissait d'affronter des dangers fortuits et de braver le glaive
+des lois, mais on était obligé de vaincre en soi l'empire des
+habitudes régulières, l'autorité de la famille, la tyrannie des
+coutumes domestiques, l'opposition de la conscience, les terreurs et
+les devoirs du chrétien. Toutes ces entraves doublaient l'énergie des
+passions.</p>
+
+<p>Je n'aurais pas suivi en 1788 une misérable affamée qui m'eût entraîné
+dans son bouge sous la surveillance de la police; mais il est probable
+que j'eusse mis à fin, en 1606 une aventure du genre de celle qu'a si
+bien racontée Bassompierre.</p>
+
+<p>«Il y avoit cinq ou six mois, dit le maréchal, que toutes les fois que
+je passois sur le Petit-Pont (car en ce temps-là le Pont-Neuf n'était
+point bâti), une belle femme, lingère à l'enseigne des <i>Deux-Anges</i>,
+me faisoit de grandes révérences et m'accompagnoit de la vue tant
+qu'elle pouvoit; et comme j'eus pris garde à son action, je la
+regardois aussi et la saluois avec plus de soin.</p>
+
+<p>«Il advint que lorsque j'arrivai de Fontainebleau à Paris, passant sur
+le Petit-Pont, dès qu'elle m'aperçut venir, elle se mit sur l'entrée
+de sa boutique et me dit, comme je passois: -- Monsieur je suis votre
+servante. -- Je <span class="pagenum">(p. 200)</span>
+lui rendis son salut, et, me retournant de temps
+en temps, je vis qu'elle me suivoit de la vue aussi longtemps qu'elle
+pouvoit.»</p>
+
+<p>Bassompierre obtient un rendez-vous: «Je trouvai, dit-il, une
+très-belle femme, âgée de vingt ans, qui étoit coiffée de nuit,
+n'ayant qu'une très fine chemise sur elle et une petite jupe de
+revesche verte, et des mules aux pieds, avec un peignoir sur elle.
+Elle me plut bien fort. Je lui demandai si je ne pourrois pas la voir
+encore une autre fois. -- Si vous voulez me voir une autre fois, me
+répondit-elle, ce sera chez une de mes tantes, qui se tient en la rue
+Bourg-l'Abbé, proche des Halles, auprès de la rue aux Ours, à la
+troisième porte du côté de la rue Saint-Martin; je vous y attendrai
+depuis dix heures jusqu'à minuit, et plus tard encore; je laisserai la
+porte ouverte. A l'entrée, il y a une petite allée que vous passerez
+vite, car la porte de la chambre de ma tante y répond, et trouverez un
+degré qui vous mènera à ce second étage. -- Je vins à dix heures, et
+trouvai la porte qu'elle m'avoit marquée, et de la lumière bien
+grande, non-seulement au second étage, mais au troisième et au premier
+encore; mais la porte était fermée. Je frappai pour avertir de ma
+venue; mais j'ouïs une voix d'homme qui me demanda qui j'étois. Je
+m'en retournai à la rue aux Ours, et étant retourné pour la deuxième
+fois, ayant trouvé la porte ouverte, j'entrai jusques au second étage,
+où je trouvai que cette lumière étoit la paille du lit que l'on y
+brûloit, et deux corps nus étendus sur la table de la chambre. Alors,
+je me retirai bien étonné, et en sortant je rencontrai des corbeaux
+<i>(enterreurs de morts)</i> qui me demandèrent <span class="pagenum">(p. 201)</span>
+ce que je cherchois;
+et moi, pour les faire écarter, mis l'épée à la main et passai outre,
+m'en revenant à mon logis, un peu ému de ce spectacle inopiné<a id="footnotetag277" name="footnotetag277"></a>
+<a href="#footnote277">[277]</a>.»</p>
+
+<p>Je suis allé, à mon tour, à la découverte, avec l'adresse donnée, il y
+deux cent quarante ans, par Bassompierre. J'ai traversé le Petit-Pont,
+passé les Halles, et suivi la rue Saint-Denis jusqu'à la rue aux Ours,
+à main droite; la première rue à main gauche, aboutissant rue aux
+Ours, est la rue Bourg-l'Abbé. Son inscription, enfumée comme par le
+temps et un incendie, m'a donné bonne espérance. J'ai retrouvé la
+<i>troisième petite porte</i> du côté de la rue Saint-Martin, tant les
+renseignements de l'historien sont fidèles. Là, malheureusement, les
+deux siècles et demi, que j'avais cru d'abord restés dans la rue, ont
+disparu. La façade de la maison est moderne; aucune clarté ne sortait
+ni du premier, ni du second, ni du troisième étage. Aux fenêtres de
+l'attique, sous le toit, régnait une guirlande de capucines et de pois
+de senteur; au rez-de-chaussée, une boutique de coiffeur offrait une
+multitude de tours de cheveux accrochés derrière les vitres.</p>
+
+<p>Tout déconvenu, je suis entré dans ce musée des Éponines: depuis la
+conquête des Romains, les Gauloises ont toujours vendu leurs tresses
+blondes à des fronts moins parés; mes compatriotes bretonnes se font
+tondre encore à certains jours de foire et troquent le voile naturel
+de leur tête pour un mouchoir des Indes. <span class="pagenum">(p. 202)</span>
+M'adressant à un merlan,
+qui filait une perruque sur un peigne de fer: «Monsieur, n'auriez-vous
+pas acheté les cheveux d'une jeune lingère, qui demeurait à l'enseigne
+des <i>Deux-Anges</i>, près du Petit-Pont?» Il est resté sous le coup, ne
+pouvant dire ni oui, ni non. Je me suis retiré, avec mille excuses, à
+travers un labyrinthe de toupets.</p>
+
+<p>J'ai ensuite erré de porte en porte: point de lingère de vingt ans, me
+faisant <i>grandes révérences</i>; point de jeune femme franche,
+désintéressée, passionnée, <i>coiffée de nuit, n'ayant qu'une très fine
+chemise, une petite jupe de revesche verte, et des mules aux pieds,
+avec un peignoir sur elle</i>. Une vieille grognon, prête à rejoindre ses
+dents dans la tombe, m'a pensé battre avec sa béquille: c'était
+peut-être la tante du rendez-vous.</p>
+
+<p>Quelle belle histoire que cette histoire de Bassompierre! il faut
+comprendre une des raisons pour laquelle il avait été si résolument
+aimé. A cette époque, les Français se séparaient en deux classes
+distinctes, l'une dominante, l'autre demi-serve. La lingère pressait
+Bassompierre dans ses bras, comme un demi-dieu descendu au sein d'une
+esclave: il lui faisait l'illusion de la gloire, et les Françaises,
+seules de toutes les femmes, sont capables de s'enivrer de cette
+illusion.</p>
+
+<p>Mais qui nous révélera les causes inconnues de la catastrophe?
+Était-ce la gentille grisette des <i>Deux-Anges</i>, dont le corps gisait
+sur la table avec un autre corps? Quel était l'autre corps? Celui du
+mari, ou de l'homme dont Bassompierre entendit la voix? La peste (car
+il y avait peste à Paris) ou la jalousie étaient-elles accourues
+<span class="pagenum">(p. 203)</span>
+dans la rue Bourg-l'Abbé avant l'amour? L'imagination se peut
+exercer à l'aise sur un tel sujet. Mêlez aux inventions du poète le
+ch&oelig;ur populaire, les fossoyeurs arrivant, les <i>corbeaux</i> et l'épée de
+Bassompierre, un superbe mélodrame sortira de l'aventure.</p>
+
+<p>Vous admirerez aussi la chasteté et la retenue de ma jeunesse à Paris:
+dans cette capitale, il m'était loisible de me livrer à tous mes
+caprices, comme dans l'abbaye de Thélème où chacun agissait à sa
+volonté; je n'abusai pas néanmoins de mon indépendance: je n'avais de
+commerce qu'avec une courtisane âgée de deux cent seize ans, jadis
+éprise d'un maréchal de France, rival du Béarnais auprès de
+mademoiselle de Montmorency, et amant de mademoiselle d'Entragues,
+s&oelig;ur de la marquise de Verneuil, qui parle si mal de Henri IV. Louis
+XVI, que j'allais voir, ne se doutait pas de mes rapports secrets avec
+sa famille.</p>
+
+<p>Le jour fatal arriva; il fallut partir pour Versailles plus mort que
+vif. Mon frère m'y conduisit la veille de ma présentation et me mena
+chez le maréchal de Duras, galant homme dont l'esprit était si commun
+qu'il réfléchissait quelque chose de bourgeois sur ses belles
+manières: ce bon maréchal me fit pourtant une peur horrible.</p>
+
+<p class="tb">*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>Le lendemain matin, je me rendis seul au château. On n'a rien vu quand
+on n'a pas vu la pompe de Versailles, même après le licenciement de
+l'ancienne maison du roi: Louis XIV était toujours là.</p>
+
+<p>La chose alla bien tant que je n'eus qu'à traverser les salles des
+gardes: l'appareil militaire m'a toujours plu <span class="pagenum">(p. 204)</span>
+et ne m'a jamais
+imposé. Mais quand j'entrai dans l'&OElig;il-de-b&oelig;uf<a id="footnotetag278" name="footnotetag278"></a>
+<a href="#footnote278">[278]</a> et que je me
+trouvai au milieu des courtisans, alors commença ma détresse. On me
+regardait; j'entendais demander qui j'étais. Il se faut souvenir de
+l'ancien prestige de la royauté pour se pénétrer de l'importance dont
+était alors une présentation. Une destinée mystérieuse s'attachait au
+<i>débutant</i>; on lui épargnait l'air protecteur méprisant qui composait,
+avec l'extrême politesse, les manières inimitables du grand seigneur.
+Qui sait si ce débutant ne deviendra pas le favori du maître? On
+respectait en lui la domesticité future dont il pouvait être honoré.
+Aujourd'hui, nous nous précipitons dans le palais avec encore plus
+d'empressement qu'autrefois et, ce qu'il y a d'étrange, sans illusion:
+un courtisan réduit à se nourrir de vérités est bien près de mourir de
+faim.</p>
+
+<p>Lorsqu'on annonça le lever de roi, les personnes non présentées se
+retirèrent; je sentis un mouvement de vanité: je n'étais pas fier de
+rester, j'aurais été humilié de sortir. La chambre à coucher du roi
+s'ouvrit; je vis le roi, selon l'usage, achever sa toilette,
+c'est-à-dire prendre son chapeau de la main du premier gentilhomme de
+service. Le roi s'avança allant à la messe; je m'inclinai; le maréchal
+de Duras me nomma: «Sire, le chevalier de Chateaubriand.» Le roi me
+regarda, me rendit mon salut, hésita, eut l'air de vouloir m'adresser
+la parole. J'aurais répondu d'une contenance assurée: ma timidité
+s'était évanouie. Parler <span class="pagenum">(p. 205)</span>
+au général de l'armée, au chef de l'État,
+me paraissait
+tout simple, sans que je me rendisse compte de ce que j'éprouvais. Le
+roi, plus embarrassé que moi, ne trouvant rien à me dire, passa outre.
+Vanité des destinées humaines! ce souverain que je voyais pour la
+première fois, ce monarque si puissant était Louis XVI à six ans de
+son échafaud! Et ce nouveau courtisan qu'il regardait à peine, chargé
+de démêler les ossements parmi les ossements, après avoir été sur
+preuves de noblesse présenté aux grandeurs du fils de saint Louis, le
+serait un jour à sa poussière sur preuves de fidélité! double tribut
+de respect à la double royauté du sceptre et de la palme! Louis XVI
+pouvait répondre à ses juges comme le Christ aux Juifs: «Je vous ai
+fait voir beaucoup de bonnes &oelig;uvres; pour laquelle me lapidez-vous?»</p>
+
+<div class="figcenter" style="width: 400px;">
+<img src="images/chasse_avec_le_roi.jpg" width="400" height="558" alt="CHASSE AVEC LE ROI" title="" />
+<span class="caption">CHASSE AVEC LE ROI</span>
+</div>
+
+<p>Nous courûmes à la galerie pour nous trouver sur le passage de la
+reine lorsqu'elle reviendrait de la chapelle. Elle se montra bientôt
+entourée d'un radieux et nombreux cortège; elle nous fit une noble
+révérence; elle semblait enchantée de la vie. Et ces belles mains, qui
+soutenaient alors avec tant de grâce le sceptre de tant de rois,
+devaient, avant d'être liées par le bourreau, ravauder les haillons de
+la veuve, prisonnière à la Conciergerie!</p>
+
+<p>Si mon frère avait obtenu de moi un sacrifice, il ne dépendait pas de
+lui de me le faire pousser plus loin. Vainement il me supplia de
+rester à Versailles, afin d'assister le soir au jeu de la reine: «Tu
+seras, me dit-il, nommé à la reine, et le roi te parlera.» Il ne me
+pouvait pas donner de meilleures raisons pour m'enfuir. Je me hâtai de
+venir cacher ma gloire dans mon <span class="pagenum">(p. 206)</span>
+hôtel garni, heureux d'être
+échappé à la cour, mais voyant encore devant moi la terrible journée
+des carrosses, du 19 février 1787.</p>
+
+<p>Le duc de Coigny<a id="footnotetag279" name="footnotetag279"></a>
+<a href="#footnote279">[279]</a> me fit prévenir que je chasserais avec le roi
+dans la forêt de Saint-Germain. Je m'acheminai de grand matin vers mon
+supplice, en uniforme de <i>débutant</i>, habit gris, veste et culottes
+rouges, manchettes de bottes, bottes à l'écuyère, couteau de chasse au
+côté, petit chapeau français à galon d'or. Nous nous trouvâmes quatre
+<i>débutants</i> au château de Versailles, moi, les deux messieurs de
+Saint-Marsault et le comte d'Hautefeuille<a id="footnotetag280" name="footnotetag280"></a>
+<a href="#footnote280">[280]</a>. Le duc de Coigny nous
+donna <span class="pagenum">(p. 207)</span>
+nos instructions: il nous avisa de ne pas couper la chasse,
+le roi s'emportant lorsqu'on passait entre lui et la bête. Le duc de
+Coigny portait un nom fatal à la reine. Le rendez-vous était au Val,
+dans la forêt de Saint-Germain, domaine engagé par la couronne au
+maréchal de Beauvau<a id="footnotetag281" name="footnotetag281"></a>
+<a href="#footnote281">[281]</a>. L'usage voulait que les chevaux de la
+première chasse à laquelle assistaient les hommes présentés fussent
+fournis des écuries du roi<a id="footnotetag282" name="footnotetag282"></a>
+<a href="#footnote282">[282]</a>.</p>
+
+<p>On bat aux champs: mouvement d'armes, voix de commandement. On crie:
+<i>Le roi!</i> Le roi sort, monte dans son carrosse: nous roulons dans les
+carrosses à la suite. Il y avait loin de cette course et de cette
+chasse avec le roi de France à mes courses et à mes chasses dans les
+landes de la Bretagne; et plus loin encore à mes courses et à mes
+chasses avec les sauvages de l'Amérique: ma vie devait être remplie de
+ces contrastes.</p>
+
+<p>Nous arrivâmes au point de ralliement, où de nombreux chevaux de
+selle, tenus en main sous les arbres, témoignaient leur impatience.
+Les carrosses arrêtés dans la forêt avec les gardes; les groupes
+d'hommes et de femmes; les meutes à peine contenues par les piqueurs;
+les aboiements des chiens, le hennissement <span class="pagenum">(p. 208)</span>
+des chevaux, le bruit
+des cors, formaient une scène très animée. Les chasses de nos rois
+rappelaient à la fois les anciennes et les nouvelles m&oelig;urs de la
+monarchie, les rudes passe-temps de Clodion, de Chilpéric, de
+Dagobert, la galanterie de François I<sup>er</sup>, de Henri IV et de Louis XIV.</p>
+
+<p>J'étais trop plein de mes lectures pour ne pas voir partout des
+comtesses de Chateaubriand, des duchesses d'Étampes, des Gabrielles
+d'Estrées, des La Vallière, des Montespan. Mon imagination prit cette
+chasse historiquement, et je me sentis à l'aise: j'étais d'ailleurs
+dans une forêt, j'étais chez moi.</p>
+
+<p>Au descendu des carrosses, je présentai mon billet aux piqueurs. On
+m'avait destiné une jument appelée l'<i>Heureuse</i>, bête légère, mais
+sans bouche, ombrageuse et pleine de caprices: assez vive image de ma
+fortune, qui chauvit sans cesse des oreilles. Le roi mis en selle
+partit; la chasse le suivit, prenant diverses routes. Je restai
+derrière à me débattre avec l'<i>Heureuse</i>, qui ne voulait pas se
+laisser enfourcher par son nouveau maître; je finis cependant par
+m'élancer sur son dos: la chasse était déjà loin.</p>
+
+<p>Je maîtrisai d'abord assez bien l'<i>Heureuse</i>; forcée de raccourcir son
+galop, elle baissait le cou, secouait le mors blanchi d'écume,
+s'avançait de travers à petits bonds; mais lorsqu'elle approcha du
+lieu de l'action, il n'y eut plus moyen de la retenir. Elle allonge le
+chanfrein, m'abat la main sur le garrot, vient au grand galop donner
+dans une troupe de chasseurs, écartant tout sur son passage, ne
+s'arrêtant qu'au heurt du cheval d'une femme qu'elle faillit culbuter,
+au milieu des éclats de rire des uns, des cris <span class="pagenum">(p. 209)</span>
+de frayeur des
+autres. Je fais aujourd'hui d'inutiles efforts pour me rappeler le nom
+de cette femme, qui reçut poliment mes excuses. Il ne fut plus
+question que de l'<i>aventure</i> du débutant.</p>
+
+<p>Je n'étais pas au bout de mes épreuves. Environ une demi-heure après
+ma déconvenue, je chevauchais dans une longue percée à travers des
+parties de bois désertes; un pavillon s'élevait au bout: voilà que je
+me mis à songer à ces palais répandus dans les forêts de la couronne,
+en souvenir de l'origine des rois chevelus et de leurs mystérieux
+plaisirs: un coup de fusil part; l'<i>Heureuse</i> tourne court, brosse
+tête baissée dans le fourré, et me porte juste à l'endroit où le
+chevreuil venait d'être abattu: le roi paraît.</p>
+
+<p>Je me souvins alors, mais trop tard, des injonctions du duc de Coigny:
+la maudite <i>Heureuse</i> avait tout fait. Je saute à terre, d'une main
+poussant en arrière ma cavale, de l'autre tenant mon chapeau bas. Le
+roi regarde, et ne voit qu'un débutant arrivé avant lui aux fins de la
+bête; il avait besoin de parler; au lieu de s'emporter, il me dit avec
+un ton de bonhomie et un gros rire: «Il n'a pas tenu longtemps.» C'est
+le seul mot que j'aie jamais obtenu de Louis XVI. On vint de toutes
+parts; on fut étonné de me trouver <i>causant</i> avec le roi. Le débutant
+Chateaubriand fit du bruit par ses deux <i>aventures</i>; mais, comme il
+lui est toujours arrivé depuis, il ne sut profiter ni de la bonne ni
+de la mauvaise fortune.</p>
+
+<p>Le roi força trois autres chevreuils. Les débutants ne pouvant courre
+que la première bête, j'allai attendre au Val avec mes compagnons le
+retour de la chasse.</p>
+
+<p>Le <span class="pagenum">(p. 210)</span>
+roi revint au Val; il était gai et contait les accidents de
+la chasse. On reprit le chemin de Versailles. Nouveau désappointement
+pour mon frère: au lieu d'aller m'habiller pour me trouver au débotté,
+moment de triomphe et de faveur, je me jetai au fond de ma voiture et
+rentrai dans Paris plein de joie d'être délivré de mes honneurs et de
+mes maux. Je déclarai à mon frère que j'étais déterminé à retourner en
+Bretagne.</p>
+
+<p>Content d'avoir fait connaître son nom, espérant amener un jour à
+maturité, par sa présentation, ce qu'il y avait d'avorté dans la
+mienne, il ne s'opposa pas au départ d'un esprit aussi biscornu<a id="footnotetag283" name="footnotetag283"></a>
+<a href="#footnote283">[283]</a>.</p>
+
+<p>Telle fut ma première vue de la ville et de la cour. La société me
+parut plus odieuse encore que je ne l'avais imaginé; mais si elle
+m'effraya, elle ne me découragea pas; je sentis confusément que
+j'étais supérieur à ce que j'avais aperçu. Je pris pour la cour un
+dégoût invincible; ce dégoût, ou plutôt ce mépris que je n'ai pu
+cacher, m'empêchera de réussir ou me fera tomber du plus haut point de
+ma carrière.</p>
+
+<p>Au reste, si je jugeais le monde sans le connaître, le monde, à son
+tour, m'ignorait. Personne ne devina à mon début ce que je pouvais
+valoir, et quand je revins à Paris, on ne le devina pas davantage.
+Depuis ma triste célébrité, beaucoup de personnes m'ont dit: «Comme
+nous vous eussions remarqué, si nous vous avions <span class="pagenum">(p. 211)</span>
+rencontré
+dans votre jeunesse!» Cette obligeante prétention n'est que l'illusion
+d'une renommée déjà faite. Les hommes se ressemblent à l'extérieur; en
+vain Rousseau nous dit qu'il possédait deux petits yeux tout
+charmants: il n'en est pas moins certain, témoin ses portraits, qu'il
+avait l'air d'un maître d'école ou d'un cordonnier grognon.</p>
+
+<p>Pour en finir avec la cour, je dirai qu'après avoir revu la Bretagne
+et m'être venu fixer à Paris avec mes s&oelig;urs cadettes, Lucile et
+Julie, je m'enfonçai plus que jamais dans mes habitudes solitaires. On
+me demandera ce que devint l'histoire de ma présentation. Elle resta
+là. -- Vous ne chassâtes donc plus avec le roi? -- Pas plus qu'avec
+l'empereur de la Chine. -- Vous ne retournâtes donc plus à
+Versailles? -- J'allai deux fois jusqu'à Sèvres; le c&oelig;ur me faillit, et
+je revins à Paris. -- Vous ne tirâtes donc aucun parti de votre
+position? -- Aucun. -- Que faisiez-vous donc? -- Je m'ennuyais. -- Ainsi, vous
+ne vous sentiez aucune ambition? -- Si fait: à force d'intrigues et de
+soucis, j'arrivai à la gloire d'insérer dans l'<i>Almanach des Muses</i>
+une idylle dont l'apparition me pensa tuer d'espérance et de
+crainte<a id="footnotetag284" name="footnotetag284"></a>
+<a href="#footnote284">[284]</a>. J'aurais donné tous les carrosses du roi pour avoir
+composé la romance: <i>Ô ma tendre musette!</i> ou: <i>De mon berger volage</i>.</p>
+
+<p>Propre à tout pour les autres, bon à rien pour moi: me voilà.</p>
+
+
+
+<a id="page213" name="page213"></a><a href="#page213"></a>
+<h1>LIVRE V<a id="footnotetag285" name="footnotetag285"></a>
+<a href="#footnote285">[285]</a> <span class="pagenum">(p. 213)</span></h1>
+
+
+<h3>Passage en Bretagne. -- Garnison de Dieppe. -- Retour à Paris avec Lucile
+et Julie. -- Delisle de Sales. -- Gens de lettres. -- Portraits. -- Famille
+Rosambo. -- M. de Malesherbes. -- Sa prédilection pour Lucile. -- Apparition
+et changement de ma Sylphide. -- Premiers mouvements politiques en
+Bretagne. -- Coup d'&oelig;il sur l'histoire de la monarchie. -- Constitution
+des États de Bretagne. -- Tenue des États. -- Revenu du roi en
+Bretagne. -- Revenu particulier de la province. -- Le Fouage. -- J'assiste
+pour la première fois à une réunion politique. -- Scène. -- Ma mère
+retirée à Saint-Malo. -- Cléricature. -- Environs de Saint-Malo. -- Le
+revenant. -- Le malade. -- États de Bretagne en 1789. -- Insurrection.
+ -- Saint-Riveul, mon camarade de collège, est tué. -- Année 1789. -- Voyage
+de Bretagne à Paris. -- Mouvement sur la route. -- Aspect de Paris. -- Renvoi
+de M. Necker. -- Versailles. -- Joie de la famille royale. -- Insurrection
+générale. Prise de la Bastille. -- Effet de la prise de la Bastille sur
+la cour. -- Têtes de Foullon et de Bertier. -- Rappel de M. Necker. -- Séance
+du 4 août 1789. -- Journée du 5 octobre. -- Le roi est amené à
+Paris. -- Assemblée constituante. -- Mirabeau. -- Séances de l'Assemblée
+nationale. -- Robespierre. -- Société. -- Aspect de Paris. -- Ce que je
+faisais au milieu de tout ce bruit. -- Mes jours solitaires. -- M<sup>lle</sup>
+Monet. -- J'arrête avec M. de Malesherbes le plan de mon voyage en
+Amérique. -- Bonaparte et moi sous-lieutenants ignorés. -- Le marquis de
+la Rouërie. -- Je m'embarque à Saint-Malo. -- Dernières pensées en
+quittant la terre natale.</h3>
+
+
+<p>Tout ce qu'on vient de lire dans le livre précédent a été écrit à
+Berlin. Je suis revenu à Paris pour le baptême <span class="pagenum">(p. 214)</span>
+du duc de
+Bordeaux<a id="footnotetag286" name="footnotetag286"></a>
+<a href="#footnote286">[286]</a>, et j'ai donné la démission de mon ambassade par
+fidélité politique à M. de Villèle sorti du ministère<a id="footnotetag287" name="footnotetag287"></a>
+<a href="#footnote287">[287]</a>. Rendu à
+mes loisirs, écrivons. A mesure que ces <i>Mémoires</i> se remplissent de
+mes années écoulées, ils me représentent le globe inférieur d'un
+sablier constatant ce qu'il y a de tombé de ma vie; quand tout le
+sable sera passé, je ne retournerais pas mon horloge de verre, Dieu
+m'en eût-il donné la puissance.</p>
+
+<p>La nouvelle solitude dans laquelle j'entrai en Bretagne, après ma
+présentation, n'était plus celle de Combourg; elle n'était ni aussi
+entière, ni aussi sérieuse, et, pour tout dire, ni aussi forcée: il
+m'était loisible de la quitter; elle perdait de sa valeur. Une vieille
+châtelaine armoriée, un vieux baron blasonné, gardant dans un manoir
+féodal leur dernière fille et leur dernier fils, offraient ce que les
+Anglais appellent des <i>caractères</i>: rien de provincial, de rétréci
+dans cette vie, parce qu'elle n'était pas la vie commune.</p>
+
+<p>Chez mes s&oelig;urs, la province se retrouvait au milieu des champs: on
+allait dansant de voisins en voisins, jouant la comédie dont j'étais
+quelquefois un mauvais acteur. L'hiver, il fallait subir à Fougères la
+société d'une petite ville, les bals, les assemblées, les dîners, et
+je ne pouvais pas, comme à Paris, être oublié.</p>
+
+<p>D'un autre côté, je n'avais pas vu l'armée, la cour, sans
+<span class="pagenum">(p. 215)</span> qu'un
+changement se fût opéré dans mes idées: en dépit de mes goûts
+naturels, je ne sais quoi se débattant en moi contre l'obscurité me
+demandait de sortir de l'ombre. Julie avait la province en
+détestation; l'instinct du génie et de la beauté poussait Lucile sur
+un plus grand théâtre.</p>
+
+<p>Je sentais donc dans mon existence, un malaise par qui j'étais averti
+que cette existence n'était pas ma destinée.</p>
+
+<p>Cependant, j'aimais toujours la campagne, et celle de Marigny était
+charmante<a id="footnotetag288" name="footnotetag288"></a>
+<a href="#footnote288">[288]</a>. Mon régiment avait changé de résidence: le premier
+bataillon tenait garnison au Havre, le second à Dieppe; je rejoignis
+celui-ci: ma présentation faisait de moi un personnage. Je pris goût à
+mon métier; je travaillais à la man&oelig;uvre; on me confia des recrues
+que j'exerçais sur les galets au bord de la mer: cette mer a formé le
+fond du tableau dans presque toutes les scènes de ma vie.</p>
+
+<p>La Martinière ne s'occupait à Dieppe ni de son homonyme
+<i>Lamartinière</i><a id="footnotetag289" name="footnotetag289"></a>
+<a href="#footnote289">[289]</a>, ni du P. Simon, lequel écrivait contre
+<span class="pagenum">(p. 216)</span>
+Bossuet, Port-Royal et les Bénédictins<a id="footnotetag290" name="footnotetag290"></a>
+<a href="#footnote290">[290]</a>, ni de l'anatomiste
+Pecquet, que madame de Sévigné appelle le petit Pecquet<a id="footnotetag291" name="footnotetag291"></a>
+<a href="#footnote291">[291]</a>; mais La
+Martinière était amoureux à Dieppe comme à Cambrai: il dépérissait aux
+pieds d'une forte Cauchoise, dont la coiffe et le toupet avaient une
+demi-toise de haut. Elle n'était pas jeune: par un singulier hasard,
+elle s'appelait Cauchie, petite-fille apparemment de cette Dieppoise,
+Anne Cauchie, qui en 1645 était âgée de cent cinquante ans.</p>
+
+<p>C'était en 1647 qu'Anne d'Autriche, voyant comme moi la mer par les
+fenêtres de sa chambre, s'amusait à regarder les brûlots se consumer
+pour la divertir. Elle laissait les peuples qui avaient été fidèles à
+Henri IV garder le jeune Louis XIV; elle donnait à ces peuples des
+bénédictions infinies, <i>malgré leur vilain langage normand</i>.</p>
+
+<p>On retrouvait à Dieppe quelques redevances féodales que j'avais vu
+payer à Combourg, il était dû au bourgeois
+<span class="pagenum">(p. 217)</span> Vauquelin trois têtes
+de porc ayant chacun une orange entre les dents, et trois sous marqués
+de la plus ancienne monnaie connue.</p>
+
+<p>Je revins passer un semestre à Fougères. Là régnait une fille noble,
+appelée mademoiselle de La Belinaye<a id="footnotetag292" name="footnotetag292"></a>
+<a href="#footnote292">[292]</a>, tante de cette comtesse de
+Tronjoli, dont j'ai déjà parlé. Une agréable laide, s&oelig;ur d'un
+officier au régiment de Condé, attira mes admirations: je n'aurais pas
+été assez téméraire pour élever mes v&oelig;ux jusqu'à la beauté; ce n'est
+qu'à la faveur des imperfections d'une femme que j'osais risquer un
+respectueux hommage.</p>
+
+<p>Madame de Farcy, toujours souffrante, prit enfin la résolution
+d'abandonner la Bretagne. Elle détermina Lucile à la suivre; Lucile, à
+son tour, vainquit mes répugnances: nous prîmes la route de Paris;
+douce association des trois plus jeunes oiseaux de la couvée.</p>
+
+<p>Mon frère était marié; il demeurait chez son beau-père, le président
+de Rosambo, rue de Bondy<a id="footnotetag293" name="footnotetag293"></a>
+<a href="#footnote293">[293]</a>. Nous convînmes de nous placer dans son
+voisinage: par l'entremise de M. Delisle de Sales, logé dans les
+pavillons de Saint-Lazare, au haut du faubourg Saint-Denis, nous
+arrêtâmes un appartement dans ces mêmes pavillons.</p>
+
+<p>Madame <span class="pagenum">(p. 218)</span>
+de Farcy s'était accointée, je ne sais comment, avec
+Delisle de Sales<a id="footnotetag294" name="footnotetag294"></a>
+<a href="#footnote294">[294]</a>, lequel avait été mis jadis à Vincennes pour des
+niaiseries philosophiques. A cette époque, on devenait un personnage
+quand on avait barbouillé quelques lignes de prose ou inséré un
+quatrain dans l'<i>Almanach des Muses</i>. Delisle de Sales, très brave
+homme, très cordialement médiocre, avait un grand relâchement
+d'esprit, et laissait aller sous lui ses années; ce vieillard s'était
+composé une belle bibliothèque avec ses ouvrages, qu'il brocantait à
+l'étranger et que personne ne lisait à Paris. Chaque année, au
+printemps, il faisait ses remontes d'idées en Allemagne. Gras et
+débraillé, il portait un rouleau de papier crasseux que l'on voyait
+sortir de sa poche; il y consignait au coin des rues sa pensée du
+moment. Sur le piédestal de son buste en marbre, il avait tracé de sa
+main cette inscription, empruntée au buste de Buffon: <i>Dieu, l'homme,
+la nature, il a tout expliqué</i>. Delisle de Sales tout expliqué! Ces
+orgueils sont bien plaisants, mais bien décourageants. Qui se peut
+flatter d'avoir un talent véritable? Ne pouvons-nous pas être, tous
+tant que nous sommes, sous l'empire d'une illusion semblable à celle
+de Delisle de Sales? Je parierais que tel auteur qui lit cette phrase
+se croit un écrivain de génie, et n'est pourtant qu'un sot.</p>
+
+<p>Si je me suis trop longuement étendu sur le compte du digne homme des
+pavillons de Saint-Lazare, c'est qu'il <span class="pagenum">(p. 219)</span>
+fut le premier littérateur
+que je rencontrai: il m'introduisit dans la société des autres.</p>
+
+<p>La présence de mes deux s&oelig;urs me rendit le séjour de Paris moins
+insupportable; mon penchant pour l'étude affaiblit encore mes dégoûts.
+Delisle de Sales me semblait un aigle. Je vis chez lui Carbon Flins
+des Oliviers<a id="footnotetag295" name="footnotetag295"></a>
+<a href="#footnote295">[295]</a>, qui tomba amoureux de madame de Farcy. Elle s'en
+moquait; il prenait bien la chose, car il se piquait d'être de bonne
+compagnie. Flins me fit connaître Fontanes, son ami, qui est devenu le
+mien.</p>
+
+<p>Fils d'un maître des eaux et forêts de Reims, Flins avait reçu une
+éducation négligée; au demeurant, homme d'esprit et parfois de talent.
+On ne pouvait voir quelque chose de plus laid: court et bouffi, de
+gros yeux saillants, des cheveux hérissés, des dents sales, et malgré
+cela l'air pas trop ignoble. Son genre de vie, qui était celui de
+presque tous les gens de lettres de Paris à cette époque, mérite
+d'être raconté.</p>
+
+<p>Flins occupait un appartement rue Mazarine, assez près de La Harpe,
+qui demeurait rue Guénégaud. Deux Savoyards, travestis en laquais par
+la vertu d'une casaque de livrée, le servaient; le soir, ils le
+suivaient, et introduisaient <span class="pagenum">(p. 220)</span>
+les visites chez lui le matin. Flins
+allait régulièrement au Théâtre-Français, alors placé à l'Odéon<a id="footnotetag296" name="footnotetag296"></a>
+<a href="#footnote296">[296]</a>,
+et excellent surtout dans la comédie. Brizard venait à peine de
+finir<a id="footnotetag297" name="footnotetag297"></a>
+<a href="#footnote297">[297]</a>; Talma commençait<a id="footnotetag298" name="footnotetag298"></a>
+<a href="#footnote298">[298]</a>; Larive, Saint-Phal, Fleury, Molé,
+Dazincourt, Dugazon, Grandmesnil, mesdames Contat, Saint-Val<a id="footnotetag299" name="footnotetag299"></a>
+<a href="#footnote291">[299]</a>,
+Desgarcins, Olivier<a id="footnotetag300" name="footnotetag300"></a>
+<a href="#footnote300">[300]</a>, étaient dans toute la force du talent, en
+attendant mademoiselle Mars, fille de Monvel, prête à débuter au
+théâtre Montansier<a id="footnotetag301" name="footnotetag301"></a>
+<a href="#footnote301">[301]</a>. Les actrices <span class="pagenum">(p. 221)</span>
+protégeaient les auteurs
+et devenaient quelquefois l'occasion de leur fortune.</p>
+
+<p>Flins qui n'avait qu'une petite pension de sa famille, vivait de
+crédit. Vers les vacances du Parlement, il mettait en gage les livrées
+de ses Savoyards, ses deux montres, ses bagues et son linge, payait
+avec le prêt ce qu'il devait, partait pour Reims, y passait trois
+mois, revenait à Paris, retirait, au moyen de l'argent que lui donnait
+son père, ce qu'il avait déposé au mont-de-piété, et recommençait le
+cercle de cette vie, toujours gai et bien reçu.</p>
+
+<p class="tb">*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>Dans le cours des deux années qui s'écoulèrent depuis mon
+établissement à Paris jusqu'à l'ouverture des états généraux, cette
+société s'élargit. Je savais par c&oelig;ur les élégies du chevalier de
+Parny, et je les sais encore. Je lui écrivis pour lui demander la
+permission de voir un poète dont les ouvrages faisaient mes délices;
+il me répondit poliment: je me rendis chez lui rue de Cléry.</p>
+
+<p>Je trouvai un homme assez jeune encore, de très bon ton, grand,
+maigre, le visage marqué de petite vérole<a id="footnotetag302" name="footnotetag302"></a>
+<a href="#footnote302">[302]</a>. Il me rendit ma
+visite; je le présentai à mes s&oelig;urs. <span class="pagenum">(p. 222)</span>
+Il aimait peu la société
+et il en fut bientôt chassé par la politique: il était alors du vieux
+parti. Je n'ai point connu d'écrivain qui fût plus semblable à ses
+ouvrages: poète et créole, il ne lui fallait que le ciel de l'Inde,
+une fontaine, un palmier et une femme. Il redoutait le bruit,
+cherchait à glisser dans la vie sans être aperçu, sacrifiait tout à sa
+paresse, et n'était trahi dans son obscurité que par ses plaisirs qui
+touchaient en passant sa lyre:</p>
+
+<p class="quotega">
+ Que notre vie heureuse et fortunée<br>
+ Coule en secret, sous l'aile des amours,<br>
+ Comme un ruisseau qui, murmurant à peine,<br>
+ Et dans son lit resserrant tous ses flots,<br>
+ Cherche avec soin l'ombre des arbrisseaux.<br>
+ Et n'ose pas se montrer dans la plaine.</p>
+
+<p>C'est cette impossibilité de se soustraire à son indolence qui, de
+furieux aristocrate, rendit le chevalier de Parny misérable
+révolutionnaire, insultant la religion persécutée et les prêtres à
+l'échafaud, achetant son repos à tout prix, et prêtant à la muse qui
+chanta Éléonore le langage de ces lieux où Camille Desmoulins allait
+marchander ses amours.</p>
+
+<p>L'auteur de l'<i>Histoire de la littérature italienne</i><a id="footnotetag303" name="footnotetag303"></a>
+<a href="#footnote303">[303]</a>, qui
+s'insinua <span class="pagenum">(p. 223)</span>
+dans la Révolution à la suite de Chamfort, nous arriva
+par ce cousinage que tous les Bretons ont entre eux. Ginguené vivait
+dans le monde sur la réputation d'une pièce de vers assez gracieuse,
+<i>la Confession de Zulmé</i>, qui lui valut une chétive place dans les
+bureaux de M. de Necker; de là sa pièce sur son entrée au contrôle
+général. Je ne sais qui disputait à Ginguené son titre de gloire, <i>la
+Confession de Zulmé</i>; mais dans le fait il lui appartenait.</p>
+
+<p>Le poète rennais savait bien la musique et composait des romances.
+D'humble qu'il était, nous vîmes croître son orgueil, à mesure qu'il
+s'accrochait à quelqu'un de connu. Vers le temps de la convocation des
+états généraux, Chamfort l'employa à barbouiller des articles pour des
+journaux et des discours pour des clubs: il se fit superbe. A la
+première fédération il disait: «Voilà une belle fête; on devrait pour
+mieux l'éclairer brûler quatre aristocrates aux quatre coins de
+l'autel.» Il n'avait pas l'initiative de ces v&oelig;ux; longtemps avant lui,
+le ligueur Louis Dorléans avait écrit dans son <i>Banquet du comte
+d'Arète</i>: «qu'il falloit attacher en guise de fagots les ministres
+protestants à l'arbre du feu de Saint-Jean et mettre le roy Henry IV
+dans le muids où l'on mettoit les chats.»</p>
+
+<p>Ginguené eut une connaissance anticipée des meurtres révolutionnaires.
+Madame Ginguené prévint mes s&oelig;urs et ma femme du massacre qui devait
+avoir lieu aux Carmes, et leur donna asile: elle demeurait <i>cul-de-sac
+Férou</i>, dans le voisinage du lieu où l'on devait égorger.</p>
+
+<p>Après la Terreur, Ginguené devint quasi chef de l'instruction
+<span class="pagenum">(p. 224)</span>
+publique; ce fut alors qu'il chanta <i>l'Arbre de la liberté</i> au
+Cadran-Bleu, sur l'air: <i>Je l'ai planté, je l'ai vu naître</i>. On le
+jugea assez béat de philosophie pour une ambassade auprès d'un de ces
+rois qu'on découronnait. Il écrivait de Turin à M. de Talleyrand qu'il
+avait <i>vaincu un préjugé</i>: il avait fait recevoir sa femme <i>en
+pet-en-l'air</i> à la cour<a id="footnotetag304" name="footnotetag304"></a>
+<a href="#footnote304">[304]</a>. Tombé de la médiocrité dans
+l'importance, de l'importance dans la niaiserie, et de la niaiserie
+dans le ridicule, il a fini ses jours littérateur distingué comme
+critique, et, ce qu'il y a de mieux, écrivain indépendant dans la
+<i>Décade</i><a id="footnotetag305" name="footnotetag305"></a>
+<a href="#footnote305">[305]</a> la nature l'avait remis à la place d'où la société
+l'avait mal à propos tiré. Son savoir est de seconde main,
+<span class="pagenum">(p. 225)</span> sa
+prose lourde, sa poésie correcte et quelquefois agréable.</p>
+
+<p>Ginguené avait un ami, le poète Le Brun<a id="footnotetag306" name="footnotetag306"></a>
+<a href="#footnote306">[306]</a>. Ginguené protégeait Le
+Brun, comme un homme de talent, qui connaît le monde, protège la
+simplicité d'un homme de génie; Le Brun, à son tour, répandait ses
+rayons sur les hauteurs de Ginguené. Rien n'était plus comique que le
+rôle de ces deux compères, se rendant, par un doux commerce, tous les
+services que se peuvent rendre deux hommes supérieurs dans des genres
+divers.</p>
+
+<p>Le Brun était tout bonnement un faux monsieur de l'Empyrée; sa verve
+était aussi froide que ses transports étaient glacés. Son Parnasse,
+chambre haute dans la rue Montmartre, offrait pour tout meuble des
+livres entassés pêle-mêle sur le plancher, un lit de sangle dont les
+rideaux, formés de deux serviettes sales, pendillaient sur un tringle
+de fer rouillé, et la moitié d'un pot à l'eau accotée contre un
+fauteuil dépaillé. Ce n'est pas que Le Brun ne fût à son aise, mais
+<span class="pagenum">(p. 226)</span>
+il était avare et adonné à des femmes de mauvaise vie<a id="footnotetag307" name="footnotetag307"></a>
+<a href="#footnote307">[307]</a>.</p>
+
+<p>Au souper <i>antique</i> de M. de Vaudreuil, il joua le personnage de
+Pindare<a id="footnotetag308" name="footnotetag308"></a>
+<a href="#footnote308">[308]</a>. Parmi ses poésies lyriques, on trouve des strophes
+énergiques ou élégantes, comme dans l'ode sur le vaisseau <i>le Vengeur</i>
+et dans l'ode sur <i>les Environs de Paris</i>. Ses élégies sortent de sa
+tête, rarement de son âme; il a l'originalité recherchée, non
+l'originalité naturelle; il ne crée rien qu'à force d'art; il se
+fatigue à pervertir le sens des mots et à les conjoindre par des
+alliances monstrueuses. Le Brun n'avait de vrai talent que pour le
+satire; son épître sur <i>la bonne et la mauvaise plaisanterie</i> a joui
+d'un renom mérité. Quelques-unes de ces épigrammes sont à mettre
+auprès de celles de J.-B. Rousseau; La Harpe surtout l'inspirait. Il
+faut encore lui rendre une autre justice: il fut indépendant sous
+Bonaparte, et il reste de <span class="pagenum">(p. 227)</span>
+lui, contre l'oppresseur de nos
+libertés, des vers sanglants<a id="footnotetag309" name="footnotetag309"></a>
+<a href="#footnote309">[309]</a>.</p>
+
+<p>Mais, sans contredit, le plus bilieux des gens de lettres que je
+connus à Paris à cette époque était Chamfort<a id="footnotetag310" name="footnotetag310"></a>
+<a href="#footnote310">[310]</a>; atteint de la
+maladie qui a fait les Jacobins, il ne pouvait pardonner aux hommes le
+hasard de sa naissance. Il trahissait la confiance des maisons où il
+était admis; il prenait le cynisme de son langage pour la peinture des
+m&oelig;urs de la cour. On ne pouvait lui contester de l'esprit et du
+talent, mais de cet esprit et de ce talent qui n'atteignent point la
+postérité. Quand il vit que sous la Révolution il n'arrivait à rien,
+il tourna contre lui-même les mains qu'il avait levées sur la société.
+Le bonnet rouge ne parut plus à son orgueil qu'une autre espèce de
+couronne, le sans-culottisme qu'une sorte de noblesse, dont les Marat
+et les Robespierre étaient les grands seigneurs. Furieux de retrouver
+l'inégalité des rangs jusque dans le monde des douleurs et des larmes,
+condamné à n'être encore qu'un <i>vilain</i> dans la féodalité des
+bourreaux, il se voulut tuer <span class="pagenum">(p. 228)</span>
+pour échapper aux supériorités du
+crime; il se manqua: la mort se rit de ceux qui l'appellent et qui la
+confondent avec le néant<a id="footnotetag311" name="footnotetag311"></a>
+<a href="#footnote311">[311]</a>.</p>
+
+<p>Je n'ai connu l'abbé Delille<a id="footnotetag312" name="footnotetag312"></a>
+<a href="#footnote312">[312]</a> qu'en 1798 à Londres, et n'ai vu ni
+Rulhière, qui vit par madame d'Egmont et <span class="pagenum">(p. 229)</span>
+qui la fait vivre<a id="footnotetag313" name="footnotetag313"></a>
+<a href="#footnote313">[313]</a>,
+ni Palissot<a id="footnotetag314" name="footnotetag314"></a>
+<a href="#footnote314">[314]</a>, ni Beaumarchais<a id="footnotetag315" name="footnotetag315"></a>
+<a href="#footnote315">[315]</a>, ni Marmontel<a id="footnotetag316" name="footnotetag316"></a>
+<a href="#footnote316">[316]</a>. Il en est
+ainsi de Chénier<a id="footnotetag317" name="footnotetag317"></a>
+<a href="#footnote317">[317]</a> que je n'ai jamais rencontré, qui m'a beaucoup
+attaqué, auquel je n'ai jamais répondu, et dont la place à l'Institut
+devait produire une des crises de ma vie.</p>
+
+<p>Lorsque je relis la plupart des écrivains du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, je suis
+confondu et du bruit qu'ils ont fait et de mes anciennes admirations.
+Soit que la langue ait avancé, soit qu'elle ait rétrogradé, soit que
+nous ayons marché <span class="pagenum">(p. 230)</span>
+vers la civilisation, ou battu en retraite vers
+la barbarie, il est certain que je trouve quelque chose d'usé, de
+passé, de grisaillé, d'inanimé, de froid dans les auteurs qui firent
+les délices de ma jeunesse. Je trouve même dans les plus grands
+écrivains de l'âge voltairien des choses pauvres de sentiment, de
+pensée et de style.</p>
+
+<p>A qui m'en prendre de mon mécompte? J'ai peur d'avoir été le premier
+coupable; novateur né, j'aurai peut-être communiqué aux générations
+nouvelles la maladie dont j'étais atteint. Épouvanté, j'ai beau crier
+à mes enfants; «N'oubliez pas le français!» Ils me répondent comme le
+Limousin à Pantagruel: «qu'ils viennent de l'alme, inclyte et célèbre
+académie que l'on vocite Lutèce<a id="footnotetag318" name="footnotetag318"></a>
+<a href="#footnote318">[318]</a>».</p>
+
+<p>Cette manière de gréciser et de latiniser notre langue n'est pas
+nouvelle, comme on le voit: Rabelais la guérit, elle reparut dans
+Ronsard; Boileau l'attaqua. De nos jours elle a ressuscité par la
+science; nos révolutionnaires, grands Grecs par nature, ont obligé nos
+marchands et nos paysans à apprendre les hectares, les hectolitres,
+les kilomètres, les millimètres, les décagrammes: la politique a
+<i>ronsardisé</i>.</p>
+
+<p>J'aurais pu parler ici de M. de La Harpe, que je connus alors; et sur
+lequel je reviendrai; j'aurais pu ajouter à la galerie de mes
+portraits celui de Fontanes; mais, bien que mes relations avec cet
+excellent homme prissent naissance en 1789, ce ne fut qu'en Angleterre
+que je me liai avec lui d'une amitié toujours accrue par la mauvaise
+fortune, jamais diminuée <span class="pagenum">(p. 231)</span>
+par la bonne; je vous en entretiendrai
+plus tard dans toute l'effusion de mon c&oelig;ur. Je n'aurai à peindre que
+des talents qui ne consolent plus la terre. La mort de mon ami est
+survenue au moment où mes souvenirs me conduisaient à retracer le
+commencement de sa vie<a id="footnotetag319" name="footnotetag319"></a>
+<a href="#footnote319">[319]</a>. Notre existence est d'une telle fuite,
+que si nous n'écrivons pas le soir l'événement du matin, le travail
+nous encombre et nous n'avons plus le temps de le mettre à jour. Cela
+ne nous empêche pas de gaspiller nos années, de jeter au vent ces
+heures qui sont pour l'homme les semences de l'éternité.</p>
+
+<p class="tb">*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>Si mon inclination et celle de mes deux s&oelig;urs m'avaient jeté dans
+cette société littéraire, notre position nous forçait d'en fréquenter
+une autre; la famille de la femme de mon frère fut naturellement pour
+nous le centre de cette dernière société.</p>
+
+<p>Le président Le Peletier de Rosambo, mort depuis avec tant de
+courage<a id="footnotetag320" name="footnotetag320"></a>
+<a href="#footnote320">[320]</a>, était, quand j'arrivai à Paris, un modèle de légèreté. A
+cette époque, tout était dérangé dans les esprits et dans les m&oelig;urs,
+symptôme d'une révolution prochaine. Les magistrats rougissaient de
+porter la robe et tournaient en moquerie la gravité de leurs pères.
+Les Lamoignon, les Molé, les Séguier, les d'Aguesseau voulaient
+combattre et ne voulaient plus juger. Les présidentes, cessant d'être
+de vénérables mères de famille, sortaient de leurs sombres hôtels pour
+devenir femmes à brillantes aventures. Le <span class="pagenum">(p. 232)</span>
+prêtre, en chaire,
+évitait le nom de Jésus-Christ et ne parlait que du <i>législateur des
+chrétiens</i>; les ministres tombaient les uns sur les autres; le pouvoir
+glissait de toutes les mains. Le suprême bon ton était d'être
+Américain à la ville, Anglais à la cour, Prussien à l'armée; d'être
+tout, excepté Français. Ce que l'on faisait, ce que l'on disait,
+n'était qu'une suite d'inconséquences. On prétendait garder des abbés
+commendataires, et l'on ne voulait point de religion; nul ne pouvait
+être officier s'il n'était gentilhomme, et l'on déblatérait contre la
+noblesse; on introduisait l'égalité dans les salons et les coups de
+bâton dans les camps.</p>
+
+<p>M. de Malesherbes avait trois filles<a id="footnotetag321" name="footnotetag321"></a>
+<a href="#footnote321">[321]</a>, mesdames de Rosambo,
+d'Aulnay, de Montboissier; il aimait de préférence madame de Rosambo,
+à cause de la ressemblance de ses opinions avec les siennes. Le
+président de Rosambo avait également trois filles, mesdames de
+Chateaubriand, d'Aunay, de Tocqueville<a id="footnotetag322" name="footnotetag322"></a>
+<a href="#footnote322">[322]</a>, et un fils dont
+<span class="pagenum">(p. 233)</span>
+l'esprit brillant s'est recouvert de la perfection chrétienne<a id="footnotetag323" name="footnotetag323"></a>
+<a href="#footnote323">[323]</a>. M.
+de Malesherbes se plaisait au milieu de ses enfants, petits-enfants et
+arrière-petits-enfants. Mainte fois, au commencement de la Révolution,
+je l'ai vu arriver chez madame de Rosambo, tout échauffé de politique,
+jeter sa perruque, se coucher sur le tapis de la chambre de ma
+belle-s&oelig;ur, et se laisser lutiner avec un tapage affreux par les
+enfants ameutés. Ç'aurait été du reste un homme assez vulgaire dans
+ses manières, s'il n'eût eu certaine brusquerie qui le sauvait de
+l'air commun: à la première phrase qui sortait de sa bouche, on
+sentait l'homme d'un vieux nom et le magistrat supérieur. Ses vertus
+naturelles s'étaient un peu entachées d'affectation par la philosophie
+qu'il y mêlait. Il était plein de science, de probité et de courage;
+mais bouillant, passionné au point qu'il <span class="pagenum">(p. 234)</span>
+me disait un jour en
+parlant de Condorcet: «Cet homme a été mon ami; aujourd'hui, je ne me
+ferais aucun scrupule de le tuer comme un chien<a id="footnotetag324" name="footnotetag324"></a>
+<a href="#footnote324">[324]</a>». Les flots de la
+Révolution le débordèrent, et sa mort a fait sa gloire. Ce grand homme
+serait demeuré caché dans ses mérites, si le malheur ne l'eût décelé à
+la terre. Un noble Vénitien perdit la vie en retrouvant ses titres
+dans l'éboulement d'un vieux palais.</p>
+
+<p>Les franches façons de M. de Malesherbes m'ôtèrent toute contrainte.
+Il me trouva quelque instruction; nous nous touchâmes par ce premier
+point: nous parlions de botanique et de géographie, sujets favoris de
+ses conversations. C'est en m'entretenant avec lui que je conçus
+l'idée de faire un voyage dans l'Amérique du Nord, pour découvrir la
+mer vue par Hearne et depuis par Mackensie<a id="footnotetag325" name="footnotetag325"></a>
+<a href="#footnote325">[325]</a>. Nous nous entendions
+aussi en politique: les sentiments généreux du fond de nos premiers
+troubles allaient à l'indépendance de mon caractère; l'antipathie
+naturelle que je ressentais pour la cour ajoutait force à ce penchant.
+J'étais du côté de M. de Malesherbes et de madame de Rosambo, contre
+M. de Rosambo et contre mon frère, à qui l'on donna le surnom de
+<i>l'enragé</i> Chateaubriand. La Révolution m'aurait entraîné, si elle
+n'eût débuté par des crimes: je vis la première tête portée au bout
+d'une pique, et je <span class="pagenum">(p. 235)</span>
+reculai. Jamais le meurtre ne sera à mes yeux
+un objet d'admiration et un argument de liberté; je ne connais rien de
+plus servile, de plus méprisable, de plus lâche, de plus borné qu'un
+terroriste. N'ai-je pas rencontré en France toute cette race de Brutus
+au service de César et de sa police? Les niveleurs, régénérateurs,
+égorgeurs, étaient transformés en valets, espions, sycophantes, et
+moins naturellement encore en ducs, comtes et barons: quel moyen âge!</p>
+
+<p>Enfin, ce qui m'attacha davantage à l'illustre vieillard, ce fut sa
+prédilection pour ma s&oelig;ur: malgré la timidité de la comtesse Lucile,
+on parvint, à l'aide d'un peu de vin de Champagne, à lui faire jouer
+un rôle dans une petite pièce, à l'occasion de la fête de M. de
+Malesherbes; elle se montra si touchante que le bon et grand homme en
+avait la tête tournée. Il poussait plus que mon frère même à sa
+translation du chapitre d'Argentière à celui de Remiremont, où l'on
+exigeait les preuves rigoureuses et difficile <i>des seize quartiers</i>.
+Tout philosophe qu'il était, M. de Malesherbes avait à un haut degré
+les principes de la naissance<a id="footnotetag326" name="footnotetag326"></a>
+<a href="#footnote326">[326]</a>.</p>
+
+<p>Il faut étendre dans l'espace d'environ deux années cette peinture des
+hommes et de la société à mon apparition dans le monde, entre la
+clôture de la première assemblée de Notables, le 25 mai 1787, et
+l'ouverture des états généraux, le 5 mai 1789. Pendant
+<span class="pagenum">(p. 236)</span> ces deux
+années, mes s&oelig;urs et moi nous n'habitâmes constamment ni Paris, ni le
+même lieu dans Paris. Je vais maintenant rétrograder et ramener mes
+lecteurs en Bretagne.</p>
+
+<p>Du reste, j'étais toujours affolé de mes illusions; si mes bois me
+manquaient, les temps passés, au défaut des lieux lointains, m'avaient
+ouvert une autre solitude. Dans le vieux Paris, dans les enceintes de
+Saint-Germain-des-Prés, dans les cloîtres des couvents, dans les
+caveaux de Saint-Denis, dans la Sainte-Chapelle, dans Notre-Dame, dans
+les petites rues de la Cité, à la porte obscure d'Héloïse, je revoyais
+mon enchanteresse; mais elle avait pris, sous les arches gothiques et
+parmi les tombeaux, quelque chose de la mort: elle était pâle, elle me
+regardait avec des yeux tristes; ce n'était plus que l'ombre ou les
+mânes du rêve que j'avais aimé.</p>
+
+<p class="tb">*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>Mes différentes résidences en Bretagne, dans les années 1787 et 1788,
+commencèrent mon éducation politique. On retrouvait dans les états de
+province le modèle des états généraux: aussi les troubles particuliers
+qui annoncèrent ceux de la nation éclatèrent-ils dans deux pays
+d'états, la Bretagne et le Dauphiné.</p>
+
+<p>La transformation qui se développait depuis deux cents ans touchait à
+son terme: la France passée de la monarchie féodale à la monarchie des
+états généraux, de la monarchie des états généraux à la monarchie des
+parlements, de la monarchie des parlements à la monarchie absolue,
+tendait à la monarchie représentative, à travers la lutte de la
+magistrature contre la puissance royale.</p>
+
+<p>Le <span class="pagenum">(p. 237)</span>
+parlement Maupeou, l'établissement des assemblées
+provinciales, avec le vote par tête, la première et la seconde
+assemblée des Notables, la Cour plénière, la formation des grands
+baillages, la réintégration civile des protestants, l'abolition
+partielle de la torture, celle des corvées, l'égale répartition du
+payement de l'impôt, étaient des preuves successives de la révolution
+qui s'opérait. Mais alors on ne voyait pas l'ensemble des faits:
+chaque événement paraissait un accident isolé. A toutes les périodes
+historiques, il existe un esprit principe. En ne regardant qu'un
+point, on n'aperçoit pas les rayons convergeant au centre de tous les
+autres points; on ne remonte pas jusqu'à l'agent caché qui donne la
+vie et le mouvement général, comme l'eau ou le feu dans les machines:
+c'est pourquoi au début des révolutions, tant de personnes croient
+qu'il suffirait de briser telle roue pour empêcher le torrent de
+couler ou la vapeur de faire explosion.</p>
+
+<p>Le <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, siècle d'action intellectuelle, non d'action
+matérielle, n'aurait pas réussi à changer si promptement les lois,
+s'il n'eût rencontré son véhicule: les parlements, et notamment le
+parlement de Paris, devinrent les instruments du système
+philosophique. Toute opinion meurt impuissante ou frénétique, si elle
+n'est pas logée dans une assemblée qui la rend pouvoir, la munit d'une
+volonté, lui attache une langue et des bras. C'est et ce sera toujours
+par des corps légaux ou illégaux qu'arrivent et arriveront les
+révolutions.</p>
+
+<p>Les parlements avaient leur cause à venger: la monarchie absolue leur
+avait ravi une autorité usurpée sur <span class="pagenum">(p. 238)</span>
+les états généraux. Les
+enregistrements forcés, les lits de justice, les exils, en rendant les
+magistrats populaires, les poussaient à demander des libertés dont au
+fond ils n'étaient pas sincères partisans. Ils réclamaient les états
+généraux, n'osant avouer qu'ils désiraient pour eux-mêmes la puissance
+législative et politique; ils hâtaient de la sorte la résurrection
+d'un corps dont ils avaient recueilli l'héritage, lequel, en reprenant
+la vie, les réduirait tout d'abord à leur propre spécialité, la
+justice. Les hommes se trompent presque toujours dans leur intérêt,
+qu'ils se meuvent par sagesse ou passion: Louis XVI rétablit les
+parlements qui le forcèrent à appeler les états généraux; les états
+généraux, transformés en assemblée nationale et bientôt en Convention,
+détruisirent le trône et les parlements, envoyèrent à la mort et les
+juges et le monarque de qui émanait la justice. Mais Louis XVI et les
+parlements en agirent de la sorte, parce qu'ils étaient, sans le
+savoir, les moyens d'une révolution sociale.</p>
+
+<p>L'idée des états généraux était donc dans toutes les têtes, seulement
+on ne voyait pas où cela allait. Il était question, pour la foule, de
+combler un déficit que le moindre banquier aujourd'hui se chargerait
+de faire disparaître. Un remède si violent, appliqué à un mal si
+léger, prouve qu'on était emporté vers des régions politiques
+inconnues. Pour l'année 1786, seule année dont l'état financier soit
+bien avéré, la recette était de 412,924,000 livres, la dépense de
+593,542,000 livres; déficit 180,018,000 livres, réduit à 140 millions,
+par 40,018,000 livres d'économie. Dans ce budget, la maison du roi est
+portée à l'immense somme de <span class="pagenum">(p. 239)</span>
+37,200,000 livres: les dettes des
+princes, les acquisitions de châteaux et les déprédations de la cour
+étaient la cause de cette surcharge.</p>
+
+<p>On voulait avoir les états généraux dans leur forme de 1614. Les
+historiens citent toujours cette forme, comme si, depuis 1614, on
+n'avait jamais ouï parler des états généraux, ni réclamer leur
+convocation. Cependant, en 1651, les ordres de la noblesse et du
+clergé, réunis à Paris, demandèrent les états généraux. Il existe un
+gros recueil des actes et des discours faits et prononcés alors. Le
+parlement de Paris, tout-puissant à cette époque, loin de seconder le
+v&oelig;u des deux premiers ordres, cassa leurs assemblées comme illégales;
+ce qui était vrai.</p>
+
+<p>Et puisque je suis sur ce chapitre, je veux noter un autre fait
+grave échappé à ceux qui se sont mêlés et qui se mêlent d'écrire
+l'histoire de France, sans la savoir. On parle des <i>trois ordres</i>,
+comme constituant essentiellement les états dits généraux. Eh bien,
+il arrivait souvent que des bailliages ne nommaient des députés que
+pour <i>un</i> ou <i>deux</i> ordres. En 1614, le bailliage d'Amboise n'en
+nomma ni pour le clergé ni pour la noblesse: le bailliage de
+Châteauneuf-en-Thimerais n'en envoya ni pour le clergé ni pour le
+tiers état: Le Puy, La Rochelle, Le Lauraguais, Calais, la
+Haute-Marche, Châtellerault, firent défaut pour le clergé, et
+Montdidier et Roye pour la noblesse. Néanmoins, les états de 1614
+furent appelés <i>états généraux</i>. Aussi les anciennes chroniques,
+s'exprimant d'une manière plus correcte, disent, en parlant de nos
+assemblées nationales, ou les <i>trois états</i>, ou les <i>notables
+bourgeois</i>, ou les <i>barons et les évêques</i>, selon l'occurrence, et
+<span class="pagenum">(p. 240)</span>
+elles attribuent à ces assemblées ainsi composées la même force
+législative. Dans les diverses provinces, souvent le tiers, tout
+convoqué qu'il était, ne députait pas, et cela par une raison
+inaperçue, mais fort naturelle. Le tiers s'était emparé de la
+magistrature, il en avait chassé les gens d'épée; il y régnait d'une
+manière absolue, excepté dans quelques parlements nobles, comme juge,
+avocat, procureur, greffier, clerc, etc.; il faisait les lois civiles
+et criminelles, et, à l'aide de l'usurpation parlementaire, il
+exerçait même le pouvoir politique. La fortune, l'honneur et la vie
+des citoyens relevaient de lui: tout obéissait à ses arrêts, toute
+tête tombait sous le glaive de ses justices. Quand donc il jouissait
+isolément d'une puissance sans bornes, qu'avait-il besoin d'aller
+chercher une faible portion de cette puissance dans des assemblées où
+il n'avait paru qu'à genoux?</p>
+
+<p>Le peuple, métamorphosé en moine, s'était réfugié dans les cloîtres,
+et gouvernait la société par l'opinion religieuse; le peuple,
+métamorphosé en collecteur et en banquier, s'était réfugié dans la
+finance, et gouvernait la société par l'argent; le peuple,
+métamorphosé en magistrat, s'était réfugié dans les tribunaux, et
+gouvernait la société par la loi. Ce grand royaume de France,
+aristocrate dans ses parties ou ses provinces, était démocrate dans
+son ensemble, sous la direction de son roi, avec lequel il s'entendait
+à merveille et marchait presque toujours d'accord. C'est ce qui
+explique sa longue existence. Il y a toute une nouvelle histoire de
+France à faire, ou plutôt l'histoire de France n'est pas faite.</p>
+
+<p>Toutes les grandes questions mentionnées ci-dessus étaient
+<span class="pagenum">(p. 24)</span>
+particulièrement agitées dans les années 1786, 1787 et 1788. Les têtes
+de mes compatriotes trouvaient dans leur vivacité naturelle, dans les
+privilèges de la province, du clergé et de la noblesse, dans les
+collisions du parlement et des états, abondante matière
+d'inflammation. M. de Calonne, un moment intendant de la
+Bretagne<a id="footnotetag327" name="footnotetag327"></a>
+<a href="#footnote327">[327]</a>, avait augmenté les divisions en favorisant la cause du
+tiers état. M. de Montmorin<a id="footnotetag328" name="footnotetag328"></a>
+<a href="#footnote328">[328]</a> et M. de Thiard étaient des
+commandants trop faibles pour faire dominer le parti de la cour. La
+noblesse se coalisait avec le parlement, qui était noble; tantôt elle
+résistait à M. Necker<a id="footnotetag329" name="footnotetag329"></a>
+<a href="#footnote329">[329]</a>, à M. de Calonne, à l'archevêque de
+Sens<a id="footnotetag330" name="footnotetag330"></a>
+<a href="#footnote330">[330]</a>; tantôt elle repoussait le mouvement populaire, que sa
+résistance première avait favorisé. Elle s'assemblait,
+<span class="pagenum">(p. 242)</span>
+délibérait, protestait; les communes ou municipalités s'assemblaient,
+délibéraient, protestaient en sens contraire. L'affaire particulière
+du <i>fouage</i>, en se mêlant aux affaires générales, avait accru les
+inimitiés. Pour comprendre ceci, il est nécessaire d'expliquer la
+constitution du duché de Bretagne.</p>
+
+<p>Les états de Bretagne ont plus ou moins varié dans leur forme, comme
+tous les états de l'Europe féodale, auxquels ils ressemblaient.</p>
+
+<p>Les rois de France furent substitués aux droits des ducs de Bretagne.
+Le contrat de mariage de la duchesse Anne, de l'an 1491, n'apporta pas
+seulement la Bretagne en dot à la couronne de Charles VIII et de Louis
+XII, mais il stipula une transaction, en vertu de laquelle fut terminé
+un différend qui remontait à Charles de Blois et au comte de Montfort.
+La Bretagne prétendait que les filles héritaient au duché; la France
+soutenait que la succession n'avait lieu qu'en ligne masculine; que
+celle-ci venant à s'éteindre, la Bretagne, comme grand fief, faisait
+retour à la couronne. Charles VIII et Anne, ensuite Anne et Louis XII,
+se cédèrent <span class="pagenum">(p. 243)</span>
+mutuellement leurs droits ou prétentions. Claude
+fille d'Anne et de Louis XII, qui devint femme de François I<sup>er</sup>, laissa
+en mourant le duché de Bretagne à son mari. François I<sup>er</sup>, d'après la
+prière des états assemblées à Vannes, unit, par édit publié à Nantes
+en 1532, le duché de Bretagne à la couronne de France, garantissant à
+ce duché ses libertés et privilèges.</p>
+
+<p>A cette époque, les états de Bretagne étaient réunis tous les ans:
+mais en 1630 la réunion devint bisannuelle. Le gouverneur proclamait
+l'ouverture des états. Les trois ordres s'assemblaient selon les
+lieux, dans une église ou dans les salles d'un couvent. Chaque ordre
+délibérait à part: c'étaient trois assemblées particulières avec leurs
+diverses tempêtes, qui se convertissaient en ouragan général quand le
+clergé, la noblesse et le tiers venaient à se réunir. La cour
+soufflait la discorde, et dans ce champ resserré, comme dans une plus
+vaste arène, les talents, les vanités et les ambitions étaient en jeu.</p>
+
+<p>Le père Grégoire de Rostrenen, capucin, dans la dédicace de son
+<i>Dictionnaire français-breton</i><a id="footnotetag331" name="footnotetag331"></a>
+<a href="#footnote331">[331]</a>, parle de la sorte à nos seigneurs
+les états de Bretagne:</p>
+
+<p class="quotega">
+ «S'il <span class="pagenum">(p. 244)</span>
+ ne convenait qu'à l'orateur romain de louer dignement
+ l'auguste assemblée du sénat de Rome, me convenait-il de hasarder
+ l'éloge de votre auguste assemblée, qui nous retrace si dignement
+ l'idée de ce que l'ancienne et la nouvelle Rome avaient de
+ majestueux et de respectable?»</p>
+
+<p>Rostrenen prouve que le celtique est une de ces langues primitives que
+Gomer, fils aîné de Japhet, apporta en Europe, et que les Bas-Bretons,
+malgré leur taille, descendent des géants. Malheureusement, les
+enfants bretons de Gomer, longtemps séparés de la France, ont laissé
+dépérir une partie de leurs vieux titres: leurs chartes, auxquelles
+ils ne mettaient pas une assez grande importance comme les liant à
+l'histoire générale, manquent trop souvent de cette authenticité à
+laquelle les déchiffreurs de diplômes attachent de leur côté beaucoup
+trop de prix.</p>
+
+<p>Le temps de la tenue des états en Bretagne était un temps de galas et
+de bals: on mangeait chez M. le commandant, on mangeait chez M. le
+président de la noblesse, on mangeait chez M. le président du clergé,
+on mangeait chez M. le trésorier des états, on mangeait chez M.
+l'intendant de la province, on mangeait chez M. le président du
+parlement; on mangeait partout: et l'on buvait! A de longues tables de
+réfectoires se voyaient assis des Du Guesclins laboureurs, des
+Duguay-Trouin matelots, portant au côté leur épée de fer à vieille
+garde ou leur petit sabre d'abordage. Tous les gentilshommes assistant
+aux états en personne ne ressemblaient pas mal à une diète de Pologne,
+de la Pologne à pied, non à cheval, diète de Scythes, non de
+Sarmates.</p>
+
+<p>Malheureusement, <span class="pagenum">(p. 245)</span>
+on jouait trop. Les bals ne discontinuaient.
+Les Bretons sont remarquables par leurs danses et par les airs de ces
+danses. Madame de Sévigné a peint nos ripailles politiques au milieu
+des landes, comme ces festins des fées et des sorciers qui avaient
+lieu la nuit sur les bruyères:</p>
+
+<p class="quotega">
+ «Vous aurez maintenant, écrit-elle, des nouvelles de nos états
+ pour votre peine d'être Bretonne. M. de Chaulnes arriva dimanche
+ au soir, au bruit de tout ce qui peut en faire à Vitré: le lundi
+ matin il m'écrivit une lettre; j'y fis réponse par aller dîner
+ avec lui. On mange à deux tables dans le même lieu: il y a
+ quatorze couverts à chaque table: Monsieur en tient une, et
+ Madame l'autre. La bonne chère est excessive, on remporte les
+ plats de rôti tout entiers; et pour les pyramides de fruits, il
+ faut faire hausser les portes. Nos pères ne prévoyaient pas ces
+ sortes de machines, puisque même ils ne comprenaient pas qu'il
+ fallût qu'une porte fût plus haute qu'eux... Après le dîner, MM.
+ de Lomaria et Coëtlogon dansèrent avec deux Bretonnes des
+ passe-pieds merveilleux et des menuets, d'un air que les
+ courtisans n'ont pas à beaucoup près: ils y font des pas de
+ Bohémiens et de Bas-Bretons avec une délicatesse et une justesse
+ qui charment... C'est un jeu, une chère, une liberté jour et nuit
+ qui attirent tout le monde. Je n'avais jamais vu les états; c'est
+ une assez belle chose. Je ne crois pas qu'il y ait une province
+ rassemblée qui ait aussi grand air que celle-ci; elle doit être
+ bien pleine, du moins, car il n'y en a pas un seul à la guerre ni
+ à la cour; il n'y a que le petit guidon (M. de Sévigné le fils)
+ qui peut-être <span class="pagenum">(p. 246)</span>
+ y reviendra un jour comme les autres... Une
+ infinité de présents, des pensions, des réparations de chemins
+ et de villes, quinze ou vingt grandes tables, un jeu continuel,
+ des bals éternels, des comédies trois fois la semaine, une grande
+ braverie: voilà les états. J'oublie trois ou quatre cents pipes
+ de vin qu'on y boit<a id="footnotetag332" name="footnotetag332"></a>
+<a href="#footnote332">[332]</a>.»</p>
+
+<p>Les Bretons ont de la peine à pardonner à madame de Sévigné ses
+moqueries. Je suis moins rigoureux; mais je n'aime pas qu'elle dise:
+«Vous me parlez bien plaisamment de nos misères; nous ne sommes plus
+si <i>roués</i>: <i>un</i> en huit jours seulement, pour entretenir la justice.
+Il est vrai que la penderie me paraît maintenant un rafraîchissement.»
+C'est pousser trop loin l'agréable langage de cour: Barère parlait
+avec la même grâce de la guillotine. En 1793, les noyades de Nantes
+s'appelaient des <i>mariages républicains</i>: le despotisme populaire
+reproduisait l'aménité de style du despotisme royal.</p>
+
+<p>Les fats de Paris, qui accompagnaient aux états messieurs les gens du
+roi, racontaient que nous autres hobereaux nous faisions doubler nos
+poches de fer-blanc, afin de porter à nos femmes les fricassées de
+poulet de M. le commandant. On payait cher ces railleries. Un comte de
+Sabran était naguère resté sur la place, en échange de ses mauvais
+propos. Ce descendant des troubadours et des rois provençaux, grand
+comme un Suisse, se fit tuer par un petit chasse-lièvre du Morbihan,
+de la hauteur d'un Lapon<a id="footnotetag333" name="footnotetag333"></a>
+<a href="#footnote333">[333]</a>. Ce <span class="pagenum">(p. 247)</span>
+<i>Ker</i> ne le cédait point à son
+adversaire en généalogie: si saint Elzéar de Sabran était proche
+parent de Saint Louis, saint Corentin, grand-oncle du très noble
+<i>Ker</i>, était évêque de Quimper sous le roi Gallon II, trois cents ans
+avant Jésus-Christ<a id="footnotetag334" name="footnotetag334"></a>
+<a href="#footnote334">[334]</a>.</p>
+
+<p class="tb">*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>Le revenu du roi, en Bretagne, consistait dans le don gratuit,
+variable selon les besoins; dans le produit du domaine de la couronne,
+qu'on pouvait évaluer de trois à quatre cent mille francs; dans la
+perception du timbre, etc.</p>
+
+<p>La <span class="pagenum">(p. 248)</span>
+Bretagne avait ses revenus particuliers, qui lui servaient à
+faire face à ses charges: le <i>grand</i> et le <i>petit devoir</i>, qui frappaient
+les liquides et le mouvement des liquides, fournissant deux millions
+annuels; enfin, les sommes rentrant par le <i>fouage</i>. On ne se doute
+guère de l'importance du fouage dans notre histoire; cependant il fut
+à la révolution de France, ce que fut le timbre à la révolution des
+États-Unis.</p>
+
+<p>Le fouage (<i>census pro singulis focis exactus</i>) était un cens, ou une
+espèce de taille, exigé par chaque feu sur les biens roturiers. Avec
+le fouage graduellement augmenté, se payaient les dettes de la
+province. En temps de guerre, les dépenses s'élevaient à plus de sept
+millions d'une session à l'autre, somme qui primait la recette. On
+avait conçu le projet de créer un capital des deniers provenus du
+fouage, et de le constituer en rentes au profit des fouagistes: le
+fouage n'eut plus alors été qu'un emprunt. L'injustice (bien
+qu'injustice <i>légale</i> au terme du droit coutumier) était de le faire
+porter sur la seule propriété routière. Les communes ne cessaient de
+réclamer; la noblesse, qui tenait moins à son argent qu'à ses
+privilèges, ne voulait pas entendre parler d'un impôt qui l'aurait
+rendue taillable. Telle était la question, quand se réunirent les
+sanglants états de Bretagne du mois de décembre 1788.</p>
+
+<p>Les <span class="pagenum">(p. 249)</span>
+esprits étaient alors agités par diverses causes; l'assemblée
+des Notables, l'impôt territorial, le commerce des grains, la tenue
+prochaine des états généraux et l'affaire du collier, la Cour plénière
+et le <i>Mariage de Figaro</i>, les grands bailliages et Cagliostro et
+Mesmer, mille autres incidents graves ou futiles, étaient l'objet des
+controverses dans toutes les familles.</p>
+
+<p>La noblesse bretonne, de sa propre autorité, s'était convoquée à
+Rennes pour protester contre l'établissement de la Cour plénière. Je
+me rendis à cette diète: c'est la première réunion politique où je me
+sois trouvé de ma vie. J'étais étourdi et amusé des cris que
+j'entendais. On montait sur les tables et sur les fauteuils; on
+gesticulait, on parlait tous à la fois. Le marquis de Trémargat, Jambe
+de bois<a id="footnotetag335" name="footnotetag335"></a>
+<a href="#footnote335">[335]</a>, disait d'une voix de stentor: «Allons tous chez le
+commandant, M. de Thiard; nous lui dirons: La noblesse bretonne est à
+votre porte; elle demande à vous parler: «le roi même ne la refuserait
+pas!» A ce trait d'éloquence <span class="pagenum">(p. 250)</span>
+les bravos ébranlaient les voûtes de
+la salle. Il recommençait: «Le roi même ne la refuserait pas!» Les
+huchées et les trépignements redoublaient. Nous allâmes chez M. le
+comte de Thiard<a id="footnotetag336" name="footnotetag336"></a>
+<a href="#footnote336">[336]</a>, homme de cour, poète érotique, esprit doux et
+frivole, mortellement ennuyé de notre vacarme; il nous regardait comme
+des <i>houhous</i>, des sangliers, des bêtes fauves; il brûlait d'être hors
+de notre Armorique et n'avait nulle envie de nous refuser l'entrée de
+son hôtel. Notre orateur lui dit ce qu'il voulut, après quoi nous
+vînmes rédiger cette déclaration: «Déclarons infâmes ceux qui
+pourraient accepter quelques places, soit dans l'administration
+nouvelle de la justice, soit dans l'administration des états, qui ne
+seraient pas avouées par les lois constitutives de la Bretagne.» Douze
+gentilshommes furent choisis pour porter cette pièce au roi: à leur
+arrivée à Paris, on les coffra à la Bastille, d'où ils sortirent
+bientôt en façon de héros<a id="footnotetag337" name="footnotetag337"></a>
+<a href="#footnote337">[337]</a>; ils furent reçus à leur retour avec
+des branches de laurier. <span class="pagenum">(p. 251)</span>
+Nous portions des habits avec de grands
+boutons de nacre semés d'hermine, autour desquels boutons était écrite
+en latin cette devise: «Plutôt mourir que de se déshonorer.» Nous
+triomphions de la cour dont tout le monde triomphait, et nous tombions
+avec elle dans le même abîme.</p>
+
+<p class="tb">*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>Ce fut à cette époque que mon frère, suivant toujours ses projets,
+prit le parti de me faire agréger à l'ordre de Malte. Il fallait pour
+cela me faire entrer dans la cléricature: elle pouvait m'être donnée
+par M. Cortois de Pressigny, évêque de Saint-Malo. Je me rendis donc
+dans ma ville natale, où mon excellente mère s'était retirée; elle
+n'avait plus ses enfants avec elle; elle passait le jour à l'église,
+la soirée à tricoter. Ses distractions étaient inconcevables: je la
+rencontrai un matin dans la rue, portant une de ses pantoufles sous
+son bras, en guise de livre de prières. De fois à autre pénétraient
+dans sa retraite quelques vieux amis, et ils parlaient du bon temps.
+Lorsque nous étions tête à tête, elle me faisait de beaux contes en
+vers, qu'elle improvisait. Dans un de ces contes le diable emportait
+une cheminée avec un mécréant, et le poète s'écriait:</p>
+
+<p class="quotega">
+ Le diable en l'avenue<br>
+ Chemina tant et tant,<br>
+ Qu'on en perdit la vue<br>
+ En moins d'une heur' de temps.</p>
+
+<p>«Il <span class="pagenum">(p. 252)</span>
+me semble, dis-je, que le diable ne va pas bien vite.»</p>
+
+<p>Mais madame de Chateaubriand me prouva que je n'y entendais rien: elle
+était charmante, ma mère.</p>
+
+<p>Elle avait une longue complainte sur le <i>Récit véritable d'une cane
+sauvage, en la ville de Montfort-la-Cane-lez-Saint-Malo</i>. Certain
+seigneur avait renfermé une jeune fille d'une grande beauté dans le
+château de Montfort, à dessein de lui ravir l'honneur. A travers une
+lucarne, elle apercevait l'église de Saint-Nicolas; elle pria le saint
+avec des yeux pleins de larmes, et elle fut miraculeusement
+transportée hors du château; mais elle tomba entre les mains des
+serviteurs du félon, qui voulurent en user avec elle comme ils
+supposaient qu'en avait fait leur maître. La pauvre fille éperdue,
+regardant de tous côtés pour chercher quelque secours, n'aperçut que
+des canes sauvages sur l'étang du château. Renouvelant sa prière à
+saint Nicolas, elle le supplia de permettre à ces animaux d'être
+témoins de son innocence, afin que si elle devait perdre la vie, et
+qu'elle ne pût accomplir les v&oelig;ux qu'elle avait faits à saint
+Nicolas, les oiseaux les remplissent eux-mêmes à leur façon, en son
+nom et pour sa personne.</p>
+
+<p>La fille mourut dans l'année: voici qu'à la translation des os de
+saint Nicolas, le 9 mai, une cane sauvage, accompagnée de ses petits
+canetons, vint à l'église de Saint-Nicolas. Elle y entra et voltigea
+devant l'image du bienheureux libérateur, pour lui applaudir par le
+battement de ses ailes; après quoi, elle retourna à l'étang, ayant
+laissé un de ses petits en offrande. Quelque temps après, le caneton
+s'en retourna <span class="pagenum">(p. 253)</span>
+sans qu'on s'en aperçut. Pendant deux cents ans et
+plus, la cane, toujours la même cane, est revenue, à jour fixe, avec
+sa couvée, dans l'église du grand saint Nicolas, à Montfort. L'histoire
+en a été écrite et imprimée en 1652; l'auteur remarque fort justement:
+«que c'est une chose peu considérable devant les yeux de Dieu, qu'une
+chétive cane sauvage; que néanmoins elle tient sa partie pour rendre
+hommage à sa grandeur; que la cigale de saint François était encore
+moins prisable, et que pourtant ses fredons charmaient le c&oelig;ur d'un
+séraphin.» Mais madame de Chateaubriand suivait une fausse tradition:
+dans sa complainte, la fille renfermée à Montfort était une princesse,
+laquelle obtint d'être changée en cane, pour échapper à la violence de
+son vainqueur. Je n'ai retenu que ces vers d'un couplet de la romance
+de ma mère:</p>
+
+<p class="quotega">
+ Cane la belle est devenue,<br>
+ Cane la belle est devenue,<br>
+ Et s'envola, par une grille,<br>
+ Dans un étang plein de lentilles.</p>
+
+<p>Comme madame de Chateaubriand était une véritable sainte, elle obtint
+de l'évêque de Saint-Malo la promesse de me donner la cléricature; il
+s'en faisait scrupule: la marque ecclésiastique donnée à un laïque et
+à un militaire lui paraissait une profanation qui tenait de la
+simonie. M. Cortois de Pressigny, aujourd'hui archevêque de Besançon
+et pair de France<a id="footnotetag338" name="footnotetag338"></a>
+<a href="#footnote338">[338]</a>, est un <span class="pagenum">(p. 254)</span>
+homme de bien et de mérite. Il
+était jeune alors, protégé de la reine, et sur le chemin de la
+fortune, où il est arrivé plus tard par une meilleure voie: la
+persécution.</p>
+
+<p>Je me mis à genoux, en uniforme, l'épée au côté, aux pieds du prélat;
+il me coupa deux ou trois cheveux sur le sommet de la tête; cela
+s'appela tonsure, de laquelle je reçus lettres en bonnes formes<a id="footnotetag339" name="footnotetag339"></a>
+<a href="#footnote339">[339]</a>.
+Avec ces lettres, 200,000 livres de rentes pouvaient m'échoir, quand
+mes preuves de noblesse auraient été admises à Malte: abus, sans
+doute, dans l'ordre ecclésiastique, mais chose utile dans l'ordre
+politique de l'ancienne constitution. Ne valait-il pas mieux qu'une
+espèce de bénéfice militaire s'attachât à l'épée d'un soldat qu'à la
+mantille d'un abbé, lequel aurait mangé sa grasse prieurée sur les
+pavés de Paris?</p>
+
+<p>La cléricature, à moi conférée pour les raisons précédentes, a fait
+dire, par des biographes mal informés, que j'étais d'abord entré dans
+l'Église.</p>
+
+<p>Ceci se passait en 1788<a id="footnotetag340" name="footnotetag340"></a>
+<a href="#footnote340">[340]</a>. J'avais des chevaux, je parcourais la
+campagne, ou je galopais le long des vagues, mes gémissantes et
+anciennes amies; je descendais de cheval, et je me jouais avec elles;
+toute la famille <span class="pagenum">(p. 255)</span>
+aboyante de Scylla sautait à mes genoux pour me
+caresser: <i>Nunc cada latrantis Scyllæ</i>. Je suis allé bien loin admirer
+les scènes de la nature: je m'aurais pu contenter de celles que
+m'offrait mon pays natal.</p>
+
+<p>Rien de plus charmant que les environs de Saint-Malo, dans un rayon de
+cinq à six lieues. Les bords de la Rance, en remontant cette rivière
+depuis son embouchure jusqu'à Dinan, mériteraient seuls d'attirer les
+voyageurs; mélange continuel de rochers et de verdure, de grèves et de
+forêts, de criques et de hameaux, d'antiques manoirs de la Bretagne
+féodale et d'habitations modernes de la Bretagne commerçante.
+Celles-ci ont été construites en un temps où les négociants de
+Saint-Malo étaient si riches que, dans leurs jours de goguette, ils
+fricassaient des piastres, et les jetaient toutes bouillantes au
+peuple par les fenêtres. Ces habitations sont d'un grand luxe.
+Bonnaban, château de MM. de la Saudre, est en partie de marbre apporté
+de Gênes, magnificence dont nous n'avons pas même l'idée à Paris<a id="footnotetag341" name="footnotetag341"></a>
+<a href="#footnote341">[341]</a>.
+La Briantais<a id="footnotetag342" name="footnotetag342"></a>
+<a href="#footnote342">[342]</a>, Le Bosq, le Montmarin<a id="footnotetag343" name="footnotetag343"></a>
+<a href="#footnote343">[343]</a>, <span class="pagenum">(p. 256)</span>
+La Balue<a id="footnotetag344" name="footnotetag344"></a>
+<a href="#footnote344">[344]</a>,
+le Colombier<a id="footnotetag345" name="footnotetag345"></a>
+<a href="#footnote345">[345]</a>, sont ou étaient ornés d'orangeries, d'eaux
+jaillissantes et de statues. Quelquefois les jardins descendent en
+pente au rivage derrière les arcades d'un portique de tilleuls, à
+travers une colonnade de pins, au bout d'une pelouse; par-dessus les
+tulipes d'un parterre, la mer présente ses vaisseaux, son calme et ses
+tempêtes.</p>
+
+<p>Chaque paysan, matelot et laboureur, est propriétaire d'une petite
+bastide blanche avec un jardin; parmi les herbes potagères, les
+groseilliers, les rosiers, les iris, les soucis de ce jardin, on
+trouve un plant de thé de Cayenne, un pied de tabac de Virginie, une
+fleur de la Chine, enfin quelque souvenir d'une autre rive et d'un
+autre soleil: c'est l'itinéraire et la carte du maître du lieu. Les
+tenanciers de la côte sont d'une belle race normande; les femmes
+grandes, minces, agiles, portent des corsets de laine grise, des
+jupons courts de callomandre et de soie rayée, des bas blancs à
+coins de couleur. Leur front est ombragé d'une large coiffe
+<span class="pagenum">(p. 257)</span> de
+basin ou de batiste, dont les pattes se relèvent en forme de béret,
+ou flottent en manière de voile. Une chaîne d'argent à plusieurs
+branches pend à leur côté gauche. Tous les matins, au printemps,
+ces filles du Nord, descendant de leurs barques, comme si elles
+venaient encore envahir la contrée, apportent au marché des fruits
+dans des corbeilles, et des caillebottes dans des coquilles;
+lorsqu'elles soutiennent d'une main sur leur tête des vases noirs
+remplis de lait ou de fleurs, que les barbes de leurs cornettes
+blanches accompagnent leurs yeux bleus, leur visage rose, leurs
+cheveux blonds emperlés de rosée, les Valkyries de l'Edda dont la
+plus jeune est l'<i>Avenir</i>, ou les Canéphores d'Athènes, n'avaient
+rien d'aussi gracieux. Ce tableau ressemble-t-il encore? Ces femmes,
+sans doute, ne sont plus; il n'en reste que mon souvenir.</p>
+
+<p class="tb">*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>Je quittai ma mère et j'allai voir mes s&oelig;urs aînées aux environs de
+Fougères. Je demeurai un mois chez madame de Chateaubourg. Ses deux
+maisons de campagne, Lascardais<a id="footnotetag346" name="footnotetag346"></a>
+<a href="#footnote346">[346]</a> et Le Plessis<a id="footnotetag347" name="footnotetag347"></a>
+<a href="#footnote347">[347]</a>, près de
+Saint-Aubin-du-Cormier, célèbre par sa tour et par sa bataille,
+étaient situées dans un pays de roches, de landes et de bois. Ma s&oelig;ur
+avait pour régisseur M. Livoret, jadis <span class="pagenum">(p. 258)</span>
+jésuite<a id="footnotetag348" name="footnotetag348"></a>
+<a href="#footnote348">[348]</a>, auquel il
+était arrivé une étrange aventure.</p>
+
+<p>Quand il fut nommé régisseur à Lascardais, le comte de Chateaubourg,
+le père, venait de mourir: M. Livoret, qui ne l'avait pas connu, fut
+installé gardien du castel. La première nuit qu'il y coucha seul, il
+vit entrer dans son appartement un vieillard pâle, en robe de chambre,
+en bonnet de nuit, portant une petite lumière. L'apparition s'approche
+de l'âtre, pose son bougeoir sur la cheminée, rallume le feu et
+s'assied dans un fauteuil. M. Livoret tremblait de tout son corps.
+Après deux heures de silence, le vieillard se lève, reprend sa
+lumière, et sort de la chambre en fermant la porte.</p>
+
+<p>Le lendemain, le régisseur conta son aventure aux fermiers, qui, sur
+la description de la lémure, affirmèrent que c'était leur vieux
+maître. Tout ne finit pas là: si M. Livoret regardait derrière lui
+dans une forêt, il apercevait le fantôme; s'il avait à franchir un
+échalier dans un champ, l'ombre se mettait à califourchon sur
+l'échalier. Un jour, le misérable obsédé s'étant hasardé à lui dire:
+«Monsieur de Chateaubourg, laissez-moi;» le revenant répondit: «Non.»
+M. Livoret, homme froid et positif, très peu brillant d'imaginative,
+racontait tant qu'on voulait son histoire, toujours de la même manière
+et avec la même conviction.</p>
+
+<p>Un peu plus tard, j'accompagnai en Normandie un
+<span class="pagenum">(p. 259)</span> brave officier
+atteint d'une fièvre cérébrale. On nous logea dans une maison de
+paysan; une vieille tapisserie, prêtée par le seigneur du lieu,
+séparait mon lit de celui du malade. Derrière cette tapisserie on
+saignait le patient; en délassement de ses souffrances, on le
+plongeait dans des bains de glace; il grelottait dans cette torture,
+les ongles bleus, le visage violet et grincé, les dents serrées, la
+tête chauve, une longue barbe descendant de son menton pointu et
+servant de vêtement à sa poitrine nue, maigre et mouillée.</p>
+
+<p>Quand le malade s'attendrissait, il ouvrait un parapluie, croyant se
+mettre à l'abri de ses larmes: si le moyen était sûr contre les
+pleurs, il faudrait élever une statue à l'auteur de la découverte.</p>
+
+<p>Mes seuls bons moments étaient ceux où je m'allais promener dans le
+cimetière de l'église du hameau, bâtie sur un tertre. Mes compagnons
+étaient les morts, quelques oiseaux et le soleil qui se couchait. Je
+rêvais à la société de Paris, à mes premières années, à mon fantôme, à
+ces bois de Combourg dont j'étais si près par l'espace, si loin par le
+temps; je retournais à mon pauvre malade: c'était un aveugle
+conduisant un aveugle.</p>
+
+<p>Hélas! un coup, une chute, une peine morale raviront à Homère, à
+Newton, à Bossuet, leur génie, et ces hommes divins, au lieu d'exciter
+une pitié profonde, un regret amer et éternel, pourraient être l'objet
+d'un sourire! Beaucoup de personnes que j'ai connues et aimées ont vu
+se troubler leur raison auprès de moi, comme si je portais le germe de
+la contagion. Je ne m'explique le chef-d'&oelig;uvre de Cervantes et sa
+gaieté <span class="pagenum">(p. 260)</span>
+cruelle que par une réflexion triste: en considérant
+l'être entier, en pesant le bien et le mal, on serait tenté de désirer
+tout accident qui porte à l'oubli, comme un moyen d'échapper à
+soi-même: un ivrogne joyeux est une créature heureuse. Religion à
+part, le bonheur est de s'ignorer et d'arriver à la mort sans avoir
+senti la vie.</p>
+
+<p>Je ramenai mon compatriote parfaitement guéri.</p>
+
+<p class="tb">*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>Madame Lucile et madame de Farcy, revenues avec moi en Bretagne,
+voulaient retourner à Paris; mais je fus retenu par les troubles de la
+province. Les états étaient semoncés pour la fin de décembre (1788).
+La commune de Rennes, et après elle les autres communes de Bretagne,
+avaient pris un arrêté qui défendait à leurs députés de s'occuper
+d'aucune affaire avant que la question des <i>fouages</i> n'eût été réglée.</p>
+
+<p>Le comte de Boisgelin<a id="footnotetag349" name="footnotetag349"></a>
+<a href="#footnote349">[349]</a>, qui devait présider l'ordre de la
+noblesse, se hâta d'arriver à Rennes. Les gentilhommes furent
+convoqués par lettres particulières, y compris ceux qui, comme moi,
+étaient encore trop jeunes <span class="pagenum">(p. 261)</span>
+pour avoir voix délibérative. Nous
+pouvions être attaqués, il fallait compter les bras autant que les
+suffrages: nous nous rendîmes à notre poste.</p>
+
+<p>Plusieurs assemblées se tinrent chez M. de Boisgelin avant l'ouverture
+des états. Toutes les scènes de confusion auxquelles j'avais assisté
+se renouvelèrent. Le chevalier de Guer, le marquis de Trémargat, mon
+oncle le comte de Bedée, qu'on appelait <i>Bedée l'artichaut</i>, à cause
+de sa grosseur, par opposition à un autre Bedée, long et effilé, qu'on
+nommait <i>Bedée l'asperge</i>, cassèrent plusieurs chaises en grimpant
+dessus pour pérorer. Le marquis de Trémargat, officier de marine, à
+jambe de bois, faisait beaucoup d'ennemis à son ordre: on parlait un
+jour d'établir une école militaire où seraient élevés les fils de la
+pauvre noblesse; un membre du tiers s'écria: «Et nos fils
+qu'auront-ils? -- L'hôpital,» repartit Trémargat: mot qui, tombé dans la
+foule, germa promptement.</p>
+
+<p>Je m'aperçus au milieu de ces réunions d'une disposition de mon
+caractère que j'ai retrouvée depuis dans la politique et dans les
+armes: plus mes collègues ou mes camarades s'échauffaient, plus je me
+refroidissais; je voyais mettre le feu à la tribune ou au canon avec
+indifférence: je n'ai jamais salué la parole ou le boulet.</p>
+
+<p>Le résultat de nos délibérations fut que la noblesse traiterait
+d'abord des affaires générales, et ne s'occuperait du fouage qu'après
+la solution des autres questions; résolution directement opposée à
+celle du tiers. Les gentilshommes n'avaient pas grande confiance dans
+le clergé, qui les abandonnait souvent, surtout quand il était présidé
+par l'évêque de Rennes<a id="footnotetag350" name="footnotetag350"></a>
+<a href="#footnote350">[350]</a>, <span class="pagenum">(p. 262)</span>
+personnage patelin, mesuré, parlant
+avec un léger zézaiement qui n'était pas sans grâce, et se ménageant
+des chances à la cour. Un journal, <i>la Sentinelle du Peuple</i>, rédigé à
+Rennes par un écrivailleur arrivé de Paris<a id="footnotetag351" name="footnotetag351"></a>
+<a href="#footnote351">[351]</a>, fomentait les haines.</p>
+
+<p>Les états se tinrent dans le couvent des Jacobins, sur la place du
+Palais. Nous entrâmes, avec les dispositions qu'on vient de voir, dans
+la salle des séances; nous n'y fûmes pas plutôt établis, que le peuple
+nous assiégea. Les 25, 26, 27 et 28 janvier 1789 furent des jours
+malheureux. Le comte de Thiard avait peu de troupes; chef indécis et
+sans vigueur, il se remuait et n'agissait point. L'école de droit de
+Rennes, à la tête de laquelle était Moreau, avait envoyé quérir les
+jeunes gens de Nantes; ils arrivaient au nombre de quatre cents et le
+commandant, malgré ses prières, ne les put
+<span class="pagenum">(p. 263)</span> empêcher d'envahir la
+ville. Des assemblées, en sens divers, au Champ-Montmorin<a id="footnotetag352" name="footnotetag352"></a>
+<a href="#footnote352">[352]</a> et
+dans les cafés, en étaient venues à des collisions sanglantes.</p>
+
+<p>Las d'être bloqués dans notre salle, nous prîmes la résolution de
+saillir dehors, l'épée à la main; ce fut un assez beau spectacle. Au
+signal de notre président, nous tirâmes nos épées tous à la fois, au
+cri de: <i>Vive la Bretagne!</i> et, comme une garnison sans ressources,
+nous exécutâmes une furieuse sortie, pour passer sur le ventre des
+assiégeants. Le peuple nous reçut avec des hurlements, des jets de
+pierres, des bourrades de bâtons ferrés et des coups de pistolet. Nous
+fîmes une trouée dans la masse de ses flots qui se refermaient sur
+nous. Plusieurs gentilshommes furent blessés, traînés, déchirés,
+chargées de meurtrissures et de contusions. Parvenus à grande peine à
+nous dégager, chacun regagna son logis.</p>
+
+<p>Des duels s'ensuivirent entre les gentilshommes, les écoliers de droit
+et leurs amis de Nantes. Un de ces duels eut lieu publiquement sur la
+place Royale; l'honneur en resta au vieux Keralieu<a id="footnotetag353" name="footnotetag353"></a>
+<a href="#footnote353">[353]</a>, officier de
+marine, attaqué, <span class="pagenum">(p. 264)</span>
+qui se battit avec une incroyable vigueur, aux
+applaudissements de ses jeunes adversaires.</p>
+
+<p>Un autre attroupement s'était formé. Le comte de Montboucher<a id="footnotetag354" name="footnotetag354"></a>
+<a href="#footnote354">[354]</a>
+aperçut dans la foule un étudiant nommé Ulliac, auquel il dit:
+«Monsieur, ceci nous regarde.» On se range en cercle autour d'eux;
+Montboucher fait sauter l'épée d'Ulliac et la lui rend: on s'embrasse
+et la foule se disperse.</p>
+
+<p>Du moins, la noblesse bretonne ne succomba pas sans honneur. Elle
+refusa de députer aux états généraux, parce qu'elle n'était pas
+convoquée selon les lois fondamentales de la constitution de la
+province; elle alla rejoindre en grand nombre l'armée des princes, se
+fit décimer à l'armée de Condé, ou avec Charette dans les guerres
+vendéennes. Eût-elle changé quelque chose à la majorité de l'Assemblée
+nationale, au cas de sa réunion à cette assemblée? Cela n'est guère
+probable: dans les grandes transformations sociales, les résistances
+individuelles, honorables pour les caractères, sont impuissantes
+contre les faits. Cependant, il est difficile de dire ce qu'aurait pu
+produire un homme du génie de Mirabeau, mais d'une opinion opposée,
+<span class="pagenum">(p. 265)</span>
+s'il s'était rencontré dans l'ordre de la noblesse bretonne.</p>
+
+<p>Le jeune Boishue et Saint-Riveul, mon camarade de collège avaient péri
+avant ces rencontres, en se rendant à la chambre de la noblesse; le
+premier fut en vain défendu par son père, qui lui servit de
+second<a id="footnotetag355" name="footnotetag355"></a>
+<a href="#footnote355">[355]</a>.</p>
+
+<p>Lecteur, je t'arrête: regarde couler les premières gouttes de sang que
+la Révolution devait répandre. Le ciel a voulu qu'elles sortissent des
+veines d'un compagnon de mon enfance. Supposons ma chute au lieu de
+celle de Saint-Riveul; on eût dit de moi, en changeant seulement le
+nom, ce que l'on dit de la victime par qui commence la grande
+immolation: «Un gentilhomme nommé <i>Chateaubriand</i>, fut tué en se
+rendant à la salle des États.» Ces deux mots auraient remplacé ma
+longue histoire. Saint-Riveul eût-il joué mon rôle sur la terre?
+était-il destiné au bruit ou au silence?</p>
+
+<p>Passe maintenant, lecteur; franchis le fleuve de sang
+<span class="pagenum">(p. 266)</span> qui sépare
+à jamais le vieux monde, dont tu sors, du monde nouveau à l'entrée
+duquel tu mourras.</p>
+
+<p class="tb">*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>L'année 1789, si fameuse dans notre histoire et dans l'histoire de
+l'espèce humaine, me trouva dans les landes de ma Bretagne; je ne pus
+même quitter la province qu'assez tard, et n'arrivai à Paris qu'après
+le pillage de la maison Reveillon<a id="footnotetag356" name="footnotetag356"></a>
+<a href="#footnote356">[356]</a>, l'ouverture des états
+généraux, la constitution du tiers état en Assemblée nationale, le
+serment du Jeu de Paume, la séance royale du 23 juin, et la réunion du
+clergé et de la noblesse au tiers état.</p>
+
+<p>Le mouvement était grand sur ma route: dans les villages, les paysans
+arrêtaient les voitures, demandaient les passeports, interrogeaient
+les voyageurs. Plus on approchait de la capitale, plus l'agitation
+croissait. En traversant Versailles, je vis des troupes casernées dans
+l'orangerie, des trains d'artillerie parqués dans les cours; la salle
+provisoire de l'Assemblée nationale élevée sur la place du Palais, et
+des députés allant et venant parmi des curieux, des gens du château et
+des soldats.</p>
+
+<p>A Paris, les rues étaient encombrées d'une foule qui stationnait à la
+porte des boulangers; les passants discouraient au coin des bornes;
+les marchands, sortis de leurs boutiques, écoutaient et racontaient
+des nouvelles devant leurs portes; au Palais-Royal s'aggloméraient des
+agitateurs: Camille Desmoulins commençait à se distinguer dans les
+groupes.</p>
+
+<p>A peine fus-je descendu, avec madame de Farcy et madame
+<span class="pagenum">(p. 267)</span> Lucile,
+dans un hôtel garni de la rue de Richelieu, qu'une insurrection éclate:
+le peuple se porte à l'Abbaye, pour délivrer quelques gardes-françaises
+arrêtés par ordre de leurs chefs<a id="footnotetag357" name="footnotetag357"></a>
+<a href="#footnote357">[357]</a>. Les sous-officiers d'un régiment
+d'artillerie caserné aux Invalides se joignent au peuple. La défection
+commence dans l'armée.</p>
+
+<p>La cour tantôt cédant, tantôt voulant résister, mélange d'entêtement
+et de faiblesse, de bravacherie et de peur, se laisse morguer par
+Mirabeau qui demande l'éloignement des troupes, et elle ne consent pas
+à les éloigner: elle accepte l'affront et n'en détruit pas la cause. A
+Paris, le bruit se répand qu'une armée arrive par l'égoût Montmartre,
+que des dragons vont forcer les barrières. On recommande de dépaver
+les rues, de monter les pavés au cinquième étage, pour les jeter sur
+les satellites du tyran: chacun se met à l'&oelig;uvre. Au milieu de ce
+brouillement, M. Necker reçoit l'ordre de se retirer. Le ministère
+changé se compose de MM. de Breteuil, de La Galaizière, du maréchal de
+Broglie, de La Vauguyon, de La Porte et de Foullon. Ils remplaçaient
+MM. de Montmorin, de La Luzerne, de Saint-Priest et de Nivernais.</p>
+
+<p>Un poète breton, nouvellement débarqué, m'avait prié de le mener à
+Versailles. Il y a des gens qui visitent des jardins et des jets d'eau
+au milieu du renversement des empires: les barbouilleurs de papier ont
+surtout cette faculté de s'abstraire dans leur manie pendant les plus
+grands événements; leur phrase ou leur strophe leur tient lieu de
+tout.</p>
+
+<p>Je <span class="pagenum">(p. 268)</span>
+menai mon Pindare à l'heure de la messe dans la galerie de
+Versailles. L'&OElig;il-de-B&oelig;uf était rayonnant: le renvoi de M. Necker
+avait exalté les esprits; on se croyait sûr de la victoire: peut-être
+Sanson<a id="footnotetag358" name="footnotetag358"></a>
+<a href="#footnote358">[358]</a> et Simon<a id="footnotetag359" name="footnotetag359"></a>
+<a href="#footnote359">[359]</a>, mêlés dans la foule, étaient spectateurs
+des joies de la famille royale.</p>
+
+<p>La reine passa avec ses deux enfants; leur chevelure blonde semblait
+attendre des couronnes: madame la duchesse d'Angoulême, âgée de onze
+ans, attirait les yeux par un orgueil virginal; belle de la noblesse
+du rang et de l'innocence de la jeune fille, elle semblait dire comme
+la fleur d'oranger de Corneille, dans la <i>Guirlande de Julie</i>:</p>
+
+<p class="quotega">
+ J'ai la pompe de ma naissance.</p>
+
+<p>Le petit Dauphin marchait sous la protection de sa s&oelig;ur, et M. Du
+Touchet suivait son élève; il m'aperçut et me montra obligeamment à la
+reine. Elle me fit, en me jetant un regard avec un sourire, ce salut
+gracieux <span class="pagenum">(p. 269)</span>
+qu'elle m'avait déjà fait le jour de ma présentation.
+Je n'oublierai jamais ce regard qui devait s'éteindre sitôt.
+Marie-Antoinette, en souriant, dessina si bien la forme de sa bouche,
+que le souvenir de ce sourire (chose effroyable!) me fit reconnaître
+la mâchoire de la fille des rois, quand on découvrit la tête de
+l'infortunée dans les exhumations de 1815<a id="footnotetag360" name="footnotetag360"></a>
+<a href="#footnote360">[360]</a>.</p>
+
+<p>Le contre-coup du coup porté dans Versailles retentit à Paris. A mon
+retour, je rebroussai le cours d'une multitude qui portait les bustes
+de M. Necker et de M. le duc d'Orléans, couverts de crêpes. On criait:
+«Vive Necker! vive le duc d'Orléans!» et parmi ces cris on en
+entendait un plus hardi et plus imprévu: «Vive Louis XVII!» Vive cet
+enfant dont le nom même eût été oublié dans l'inscription funèbre de
+sa famille, si je ne l'avais rappelé à la Chambre des pairs!<a id="footnotetag361" name="footnotetag361"></a>
+<a href="#footnote361">[361]</a> -- Louis
+XVI abdiquant, Louis XVII placé sur le trône, <span class="pagenum">(p. 270)</span>
+M. le duc d'Orléans
+déclaré régent, que fût-il arrivé?</p>
+
+<p>Sur la place Louis XV, le prince de Lambesc, à la tête de
+<i>Royal-Allemand</i>, refoule le peuple dans le jardin des Tuileries et
+blesse un vieillard: soudain le tocsin sonne. Les boutiques des
+fourbisseurs sont enfoncées, et trente mille fusils enlevés aux
+Invalides. On se pourvoit de piques, de bâtons, de fourches, de
+sabres, de pistolets; on pille Saint-Lazare, on brûle les barrières.
+Les électeurs de Paris prennent en main le gouvernement de la
+capitale, et, dans une nuit, soixante mille citoyens sont organisés,
+armés, équipés en gardes nationales.</p>
+
+<p>Le 14 juillet, prise de la Bastille. J'assistai, comme spectateur,
+<span class="pagenum">(p. 271)</span>
+à cet assaut contre quelques invalides et un timide gouverneur:
+si l'on eût tenu les portes fermées, jamais le peuple ne fût entré
+dans la forteresse. Je vis tirer deux ou trois coups de canon, non par
+les invalides, mais par des gardes-françaises, déjà montés sur les
+tours. De Launey<a id="footnotetag362" name="footnotetag362"></a>
+<a href="#footnote362">[362]</a>, arraché de sa cachette, après avoir subi mille
+outrages, est assommé sur les marches de l'Hôtel de Ville; le prévôt
+des marchands, Flesselles<a id="footnotetag363" name="footnotetag363"></a>
+<a href="#footnote363">[363]</a>, a la tête cassée d'un coup de
+pistolet: c'est ce spectacle que des béats sans c&oelig;ur trouvaient si
+beau. Au milieu de ces meurtres, on se livrait à des orgies, comme
+dans les troubles de Rome, sous Othon et Vitellius. On promenait dans
+des fiacres <i>les vainqueurs de la Bastille</i>, ivrognes heureux,
+déclarés conquérants au cabaret; des prostituées et des
+<i>sans-culottes</i> commençaient à régner, et leur faisaient escorte. Les
+passants se découvraient, avec le respect de la peur, devant ces
+héros, dont quelques-uns moururent de fatigue au milieu de leur
+triomphe. Les clefs de la Bastille se multiplièrent; on en envoya à
+tous les niais d'importance dans les quatre parties du monde. Que de
+fois j'ai manqué ma fortune! Si, moi, spectateur, je me fusse inscrit
+sur le registre des vainqueurs, j'aurais une pension aujourd'hui.</p>
+
+<p>Les experts accoururent à l'autopsie de la Bastille. Des cafés
+provisoires s'établirent sous des tentes; on s'y pressait, comme à la
+foire Saint-Germain ou à Longchamp; de nombreuses voitures défilaient
+ou s'arrêtaient <span class="pagenum">(p. 272)</span>
+au pied des tours, dont on précipitait les
+pierres parmi des tourbillons de poussière. Des femmes élégamment
+parées, des jeunes gens à la mode, placés sur différents degrés des
+décombres gothiques, se mêlaient aux ouvriers demi-nus qui
+démolissaient les murs, aux acclamations de la foule. A ce rendez-vous
+se rencontraient les orateurs les plus fameux, les gens de lettres les
+plus connus, les peintres les plus célèbres, les acteurs et les
+actrices les plus renommés, les danseuses les plus en vogue, les
+étrangers les plus illustres, les seigneurs de la cour et les
+ambassadeurs de l'Europe: la vieille France était venue là pour finir,
+la nouvelle pour commencer.</p>
+
+<p>Tout événement, si misérable ou si odieux qu'il soit en lui-même,
+lorsque les circonstances en sont sérieuses et qu'il fait époque, ne
+doit pas être traité avec légèreté: ce qu'il fallait voir dans la
+prise de la Bastille (et ce que l'on ne vit pas alors), c'était, non
+l'acte violent de l'émancipation d'un peuple, mais l'émancipation
+même, résultat de cet acte.</p>
+
+<p>On admira ce qu'il fallait condamner, l'accident, et l'on n'alla pas
+chercher dans l'avenir les destinées accomplies d'un peuple, le
+changement des m&oelig;urs, des idées, des pouvoirs politiques, une
+rénovation de l'espèce humaine, dont la prise de la Bastille ouvrait
+l'ère, comme un sanglant jubilé. La colère brutale faisait des ruines,
+et sous cette colère était cachée l'intelligence qui jetait parmi ces
+ruines les fondements du nouvel édifice.</p>
+
+<p>Mais la nation, qui se trompa sur la grandeur du fait matériel, ne se
+trompa pas sur la grandeur du fait moral: la Bastille était à ses yeux
+le trophée de sa <span class="pagenum">(p. 273)</span>
+servitude; elle lui semblait élevée à l'entrée
+de Paris, en face des seize piliers de Montfaucon, comme le gibet de
+ses libertés.<a id="footnotetag364" name="footnotetag364"></a>
+<a href="#footnote364">[364]</a> En rasant une forteresse d'État, le peuple crut
+briser le joug militaire, et prit l'engagement tacite de remplacer
+l'armée qu'il licenciait: on sait quels prodiges enfanta le peuple
+devenu soldat.</p>
+
+<p class="tb">*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>Réveillé au bruit, de la chute de la Bastille comme au bruit
+avant-coureur de la chute du trône, Versailles avait passé de la
+jactance à l'abattement. Le roi accourt à l'Assemblée nationale,
+prononce un discours dans le fauteuil même du président; il annonce
+l'ordre donné aux troupes de s'éloigner, et retourne à son palais au
+milieu des bénédictions; parades inutiles! les partis ne croient point
+à la conversion des partis contraires: la liberté qui capitule, ou le
+pouvoir qui se dégrade, n'obtient point merci de ses ennemis.</p>
+
+<p>Quatre-vingts députés partent de Versailles, pour annoncer la paix à
+la capitale; illuminations. M. Bailly<a id="footnotetag365" name="footnotetag365"></a>
+<a href="#footnote365">[365]</a> est nommé maire de Paris,
+M. de La Fayette<a id="footnotetag366" name="footnotetag366"></a>
+<a href="#footnote366">[366]</a> commandant de la garde nationale: je n'ai connu
+le pauvre, mais respectable savant, que par ses malheurs. Les
+révolutions ont des hommes pour toutes leurs périodes; les uns suivent
+ces révolutions jusqu'au bout, <span class="pagenum">(p. 274)</span>
+les autres les commencent, mais
+ne les achèvent pas.</p>
+
+<p>Tout se dispersa; les courtisans partirent pour Bâle, Lausanne,
+Luxembourg et Bruxelles. Madame de Polignac<a id="footnotetag367" name="footnotetag367"></a>
+<a href="#footnote367">[367]</a> rencontra, en fuyant,
+M. Necker qui rentrait. Le comte d'Artois<a id="footnotetag368" name="footnotetag368"></a>
+<a href="#footnote368">[368]</a>, ses fils<a id="footnotetag369" name="footnotetag369"></a>
+<a href="#footnote369">[369]</a>, les
+trois Condés<a id="footnotetag370" name="footnotetag370"></a>
+<a href="#footnote370">[370]</a>, émigrèrent; ils entraînèrent le haut clergé et une
+partie de la noblesse. Les officiers, menacés par leurs soldats
+insurgés, cédèrent au torrent qui les charriait hors. Louis XVI
+demeura seul devant la nation avec ses deux enfants et quelques
+femmes, la reine, <i>Mesdames</i><a id="footnotetag371" name="footnotetag371"></a>
+<a href="#footnote371">[371]</a> et Madame Élisabeth<a id="footnotetag372" name="footnotetag372"></a>
+<a href="#footnote372">[372]</a>,
+<i>Monsieur</i><a id="footnotetag373" name="footnotetag373"></a>
+<a href="#footnote373">[373]</a>, qui resta jusqu'à l'évasion de Varennes, n'était pas
+d'un grand secours à son frère: bien que, en opinant dans l'assemblée
+des Notables pour le vote par tête, il eût décidé le sort de la
+Révolution, la Révolution s'en défiait; lui, <i>Monsieur</i>, avait peu de
+goût pour le roi, ne comprenait pas la reine, et n'était pas aimé
+d'eux.</p>
+
+<p>Louis XVI vint à l'Hôtel de Ville le 17: cent mille hommes, armés
+comme les moines de la Ligue, le reçurent. <span class="pagenum">(p. 275)</span>
+Il est harangué par
+MM. Bailly, Moreau de Saint-Méry<a id="footnotetag374" name="footnotetag374"></a>
+<a href="#footnote374">[374]</a> et Lally-Tolendal<a id="footnotetag375" name="footnotetag375"></a>
+<a href="#footnote375">[375]</a>, qui
+pleurèrent: le dernier est resté sujet aux larmes. Le roi s'attendrit
+à son tour: il mit à son chapeau une énorme cocarde tricolore; on le
+déclara, sur place, <i>honnête homme, père des Français, roi d'un peuple
+libre</i>, lequel peuple se préparait, en vertu de sa liberté, à abattre
+la tête de cet honnête homme, son père et son roi.</p>
+
+<p>Peu de jours après ce raccommodement, j'étais aux fenêtres de mon
+hôtel garni avec mes s&oelig;urs et quelques Bretons; nous entendons crier:
+«Fermez les portes! fermez les portes!» Un groupe de déguenillés
+arrive par un des bouts de la rue; du milieu de ce groupe s'élevaient
+deux étendards que nous ne voyions pas bien de loin. Lorsqu'ils
+s'avancèrent, nous distinguâmes deux têtes échevelées et défigurées,
+que les devanciers de Marat portaient chacune au bout d'une pique:
+c'étaient les têtes de MM. Foullon<a id="footnotetag376" name="footnotetag376"></a>
+<a href="#footnote376">[376]</a> <span class="pagenum">(p. 276)</span>
+et Bertier<a id="footnotetag377" name="footnotetag377"></a>
+<a href="#footnote377">[377]</a>. Tout le
+monde se retira des fenêtres; j'y restai. Les assassins s'arrêtèrent
+devant moi, me tendirent les piques en chantant, en faisant des
+gambades, en sautant pour approcher de mon visage les pâles effigies.
+L'&oelig;il d'une de ces têtes, sorti de son orbite, descendait sur le visage
+obscur du mort; la pique traversait la bouche ouverte, dont les dents
+mordaient le fer: «Brigands! m'écriai-je plein d'une indignation que
+je ne pus contenir, est-ce comme cela que vous entendez la liberté?»
+Si j'avais eu un fusil, j'aurais tiré sur ces misérables comme sur des
+loups. Ils poussèrent des hurlements, frappèrent à coups redoublés à
+la porte cochère pour l'enfoncer et joindre ma tête à celles de leurs
+victimes. Mes s&oelig;urs se trouvèrent mal; les poltrons de l'hôtel
+m'accablèrent de reproches. Les massacreurs, qu'on poursuivait, n'eurent
+pas le temps d'envahir la maison et s'éloignèrent. Ces têtes, et
+d'autres que je rencontrai bientôt après, changèrent mes dispositions
+politiques; j'eus horreur des festins de cannibales, et l'idée de
+quitter la France pour quelque pays lointain germa dans mon esprit.</p>
+
+<p>Rappelé <span class="pagenum">(p. 277)</span>
+au ministère le 25 juillet, inauguré, accueilli par des
+fêtes, M. Necker, troisième successeur de Turgot, après Calonne et
+Taboureau<a id="footnotetag378" name="footnotetag378"></a>
+<a href="#footnote378">[378]</a> fut bientôt dépassé par les événements, et tomba dans
+l'impopularité. C'est une des singularités du temps qu'un aussi grave
+personnage eût été élevé au poste de ministre par le savoir-faire d'un
+homme aussi médiocre et aussi léger que le marquis de Pezay<a id="footnotetag379" name="footnotetag379"></a>
+<a href="#footnote379">[379]</a>. Le
+<i>Compte rendu</i><a id="footnotetag380" name="footnotetag380"></a>
+<a href="#footnote380">[380]</a>, qui substitua en France le système de l'emprunt à
+celui de l'impôt, remua les idées: les femmes discutaient de dépenses
+et de recettes; pour la première fois, on croyait ou l'on croyait voir
+quelque chose dans la machine à chiffres. Ces calculs, peints d'une
+couleur à la Thomas<a id="footnotetag381" name="footnotetag381"></a>
+<a href="#footnote381">[381]</a>, avaient établi la première réputation du
+directeur général des finances. Habile teneur de caisse, mais
+économiste sans expédient; écrivain noble, mais enflé;
+<span class="pagenum">(p. 278)</span> honnête
+homme, mais sans haute vertu, le banquier était un de ces anciens
+personnages d'avant-scène qui disparaissent au lever de la toile,
+après avoir expliqué la pièce au public. M. Necker est le père de
+madame de Staël: sa vanité ne lui permettait guère de penser que son
+vrai titre au souvenir de la postérité serait la gloire de sa fille.</p>
+
+<p>La monarchie fut démolie à l'instar de la Bastille, dans la séance du
+soir de l'Assemblée nationale du 4 août. Ceux qui, par haine du passé,
+crient aujourd'hui contre la noblesse, oublient que ce fut un membre
+de cette noblesse, le vicomte de Noailles<a id="footnotetag382" name="footnotetag382"></a>
+<a href="#footnote382">[382]</a>, soutenu par le duc
+d'Aiguillon<a id="footnotetag383" name="footnotetag383"></a>
+<a href="#footnote383">[383]</a> et par Mathieu de Montmorency<a id="footnotetag384" name="footnotetag384"></a>
+<a href="#footnote384">[384]</a>, qui renversa
+l'édifice, objet des préventions révolutionnaires. <span class="pagenum">(p. 279)</span>
+Sur la motion
+du député féodal, les droits féodaux, les droits de chasse, de
+colombier et de garenne, les dîmes et champarts, les privilèges des
+ordres, des villes et des provinces, les servitudes personnelles, les
+justices seigneuriales, la vénalité des offices, furent abolis. Les
+plus grands coups portés à l'antique constitution de l'État le furent
+par des gentilhommes. Les patriciens commencèrent la Révolution, les
+plébéiens l'achevèrent: comme la vieille France avait dû sa gloire à
+la noblesse française, la jeune France lui doit sa liberté, si liberté
+il y a pour la France.</p>
+
+<p>Les troupes campées aux environs de Paris avaient été renvoyées, et,
+par un de ces conseils contradictoires qui tiraillaient la volonté du
+roi, on appela le régiment de Flandre à Versailles. Les gardes du
+corps donnèrent un repas aux officiers de ce régiment<a id="footnotetag385" name="footnotetag385"></a>
+<a href="#footnote385">[385]</a>; les têtes
+s'échauffèrent; la reine parut au milieu du banquet avec le Dauphin;
+on porta la santé de la famille royale; le roi vint à son tour; la
+musique militaire joue l'air touchant et favori: <i>Ô Richard! ô mon
+roi<a id="footnotetag386" name="footnotetag386"></a>
+<a href="#footnote386">[386]</a>!</i> A peine cette nouvelle <span class="pagenum">(p. 280)</span>
+s'est-elle répandue à Paris,
+que l'opinion opposée s'en empare; on s'écrie que Louis refuse sa
+sanction à la déclaration des droits, pour s'enfuir à Metz avec le
+comte d'Estaing<a id="footnotetag387" name="footnotetag387"></a>
+<a href="#footnote387">[387]</a>, Marat propage cette rumeur: il écrivait déjà
+<i>l'Ami du peuple</i><a id="footnotetag388" name="footnotetag388"></a>
+<a href="#footnote388">[388]</a>.</p>
+
+<p>Le 5 octobre arrive. Je ne fus point témoin des événements de cette
+journée. Le récit en parvint de bonne heure, le 6, dans la capitale.
+On nous annonce en même temps une visite du roi. Timide dans les
+salons, j'étais hardi sur les places publiques: je me sentais fait
+pour la solitude ou pour le forum. Je courus aux Champs-Élysées:
+d'abord parurent des canons, sur lesquels des harpies, des
+larronnesses, des filles de <span class="pagenum">(p. 281)</span>
+joie montées à califourchon, tenaient
+les propos les plus obscènes et faisaient les gestes les plus
+immondes. Puis, au milieu d'une horde de tout âge et de tout sexe,
+marchaient à pied les gardes du corps, ayant changé de chapeaux,
+d'épées et de baudriers avec les gardes nationaux: chacun de leurs
+chevaux portait deux ou trois poissardes, sales bacchantes ivres et
+débraillées. Ensuite venait la députation de l'Assemblée nationale;
+les voitures du roi suivaient: elles roulaient dans l'obscurité
+poudreuse d'une forêt de piques et de baïonnettes. Des chiffonniers en
+lambeaux, des bouchers, tablier sanglant aux cuisses, couteaux nus à
+la ceinture, manches de chemises retroussées, cheminaient aux
+portières; d'autres ægipans noirs étaient grimpés sur l'impériale;
+d'autres, accrochés au marchepied des laquais, au siège des cochers.
+On tirait des coups de fusil et de pistolet; on criait: <i>Voici le
+boulanger, la boulangère et le petit mitron!</i> Pour oriflamme, devant
+le fils de Saint-Louis, des hallebarbes suisses élevaient en l'air
+deux têtes de gardes du corps, frisées et poudrées par un perruquier
+de Sèvres.</p>
+
+<p>L'astronome Bailly déclara à Louis XVI, dans l'Hôtel de Ville, que le
+peuple <i>humain</i>, <i>respectueux et fidèle</i>, venait de <i>conquérir</i> son
+roi, et le roi de son côté, <i>fort touché et fort content</i>, déclara
+qu'il était venu à Paris <i>de son plein gré</i>: indignes faussetés de la
+violence et de la peur qui déshonoraient alors tous les partis et tous
+les hommes. Louis XVI n'était pas faux: il était faible; la faiblesse
+n'est pas une fausseté, mais elle en tient lieu et elle en remplit les
+fonctions; le respect que doivent inspirer la vertu et le malheur du
+roi saint <span class="pagenum">(p. 282)</span>
+et martyr rend tout jugement humain presque sacrilège.</p>
+
+<p class="tb">*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>Les députés quittèrent Versailles et tinrent leur première séance le
+19 octobre, dans une des salles de l'archevêché. Le 9 novembre ils se
+transportèrent dans l'enceinte du Manège, près des Tuileries. Le reste
+de l'année 1789 vit les décrets qui dépouillèrent le clergé,
+détruisirent l'ancienne magistrature et créèrent les assignats,
+l'arrêté de la commune de Paris pour le premier comité des recherches,
+et le mandat des juges pour la poursuite du marquis de Favras<a id="footnotetag389" name="footnotetag389"></a>
+<a href="#footnote389">[389]</a>.</p>
+
+<p>L'Assemblée constituante, malgré ce qui peut lui être reproché, n'en
+reste pas moins la plus illustre congrégation populaire qui jamais ait
+paru chez les nations, tant par la grandeur de ses transactions que
+par l'immensité de leurs résultats. Il n'y a si haute question
+politique qu'elle n'ait touchée et convenablement résolue. Que
+serait-ce si elle s'en fût tenue aux cahiers des états généraux et
+n'eût pas essayé d'aller au delà! Tout ce que l'expérience et
+l'intelligence humaine avaient conçu, découvert et élaboré pendant
+trois siècles, se trouve dans ces cahiers. Les abus divers de
+l'ancienne monarchie y sont indiqués et les remèdes proposés; tous les
+genres de liberté sont réclamés, même <span class="pagenum">(p. 283)</span>
+la liberté de la presse;
+toutes les améliorations demandées, pour l'industrie, les manufactures,
+le commerce, les chemins, l'armée, l'impôt, les finances, les écoles,
+l'éducation publique, etc. Nous avons traversé sans profit des abîmes
+de crimes et des tas de gloire; la République et l'Empire n'ont servi
+à rien: l'Empire a seulement réglé la force brutale des bras que la
+République avait mis en mouvement; il nous a laissé la centralisation,
+administration vigoureuse que je crois un mal, mais qui peut-être
+pouvait seule remplacer les administrations locales alors qu'elles
+étaient détruites et que l'anarchie avec l'ignorance étaient dans
+toutes les têtes. A cela près, nous n'avons pas fait un pas depuis
+l'Assemblée constituante: ses travaux sont comme ceux du grand médecin
+de l'antiquité, lesquels ont à la fois reculé et posé les bornes de la
+science. Parlons de quelques membres de cette Assemblée, et
+arrêtons-nous à Mirabeau qui les résume et les domine tous.</p>
+
+<p class="tb">*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>Mêlé par les désordres et les hasards de sa vie aux plus grands
+événements et à l'existence des repris de justice, des ravisseurs et
+des aventuriers, Mirabeau, tribun de l'aristocratie, député de la
+démocratie, avait du Gracchus et du don Juan, du Catilina et du Gusman
+d'Alfarache, du cardinal de Richelieu et du cardinal de Retz, du roué
+de la Régence et du sauvage de la Révolution; il avait de plus du
+<i>Mirabeau</i>, famille florentine exilée, qui gardait quelque chose de
+ces palais armés et de ses grands factieux célébrés par Dante; famille
+naturalisée française, où l'esprit républicain du moyen âge
+<span class="pagenum">(p. 284)</span> de
+l'Italie et l'esprit féodal de notre moyen âge se trouvaient
+réunis dans une succession d'hommes extraordinaires.</p>
+
+<p>La laideur de Mirabeau, appliquée sur le fond de beauté particulière à
+sa race, produisait une sorte de puissante figure du <i>Jugement
+dernier</i> de Michel-Ange, compatriote des <i>Arrighetti</i>. Les sillons
+creusés par la petite vérole sur le visage de l'orateur avaient plutôt
+l'air d'escarres laissées par la flamme. La nature semblait avoir
+moulé sa tête pour l'empire ou pour le gibet, taillé ses bras pour
+étreindre une nation ou pour enlever une femme. Quand il secouait sa
+crinière en regardant le peuple, il l'arrêtait; quand il levait sa
+patte et montrait ses ongles, la plèbe courait furieuse. Au milieu de
+l'effroyable désordre d'une séance, je l'ai vu à la tribune, sombre,
+laid et immobile: il rappelait le chaos de Milton, impassible et sans
+forme au centre de sa confusion.</p>
+
+<p>Mirabeau tenait de son père<a id="footnotetag390" name="footnotetag390"></a>
+<a href="#footnote390">[390]</a> et de son oncle<a id="footnotetag391" name="footnotetag391"></a>
+<a href="#footnote391">[391]</a> qui, comme
+Saint-Simon, écrivaient à la diable des pages immortelles. On lui
+fournissait des discours pour la tribune: il en prenait ce que son
+esprit pouvait amalgamer à sa propre substance. S'il les adoptait en
+entier, <span class="pagenum">(p. 285)</span>
+il les débitait mal; on s'apercevait qu'ils n'étaient pas
+de lui par des mots qu'il y mêlait d'aventure, et qui le révélaient.
+Il tirait son énergie de ses vices; ces vices ne naissaient pas d'un
+tempérament frigide, ils portaient sur des passions profondes,
+brûlantes, orageuses. Le cynisme des m&oelig;urs ramène dans la société, en
+annihilant le sens moral, une sorte de barbares; ces barbares de la
+civilisation, propres à détruire comme les Goths, n'ont pas la
+puissance de fonder comme eux: ceux-ci étaient les énormes enfants
+d'une nature vierge, ceux-là sont les avortons monstrueux d'une nature
+dépravée.</p>
+
+<p>Deux fois j'ai rencontré Mirabeau à un banquet, une fois chez la nièce
+de Voltaire, la marquise de Villette<a id="footnotetag392" name="footnotetag392"></a>
+<a href="#footnote392">[392]</a>, une autre fois au
+Palais-Royal, avec des députés de l'opposition que Chapelier<a id="footnotetag393" name="footnotetag393"></a>
+<a href="#footnote393">[393]</a>
+m'avait fait connaître: Chapelier est allé à l'échafaud, dans le même
+tombereau que mon frère et M. de Malesherbes. Mirabeau parla beaucoup,
+et surtout beaucoup de lui. Ce <span class="pagenum">(p. 286)</span> fils des
+lions, lion lui-même à la tête de chimère, cet homme si positif dans
+les faits, était tout roman, tout poésie, tout enthousiasme par
+l'imagination et le langage; on reconnaissait l'amant de Sophie,
+exalté dans ses sentiments et capable de sacrifice. «Je la trouvai,
+dit-il, cette femme adorable;... je sus ce qu'était son âme, cette âme
+formée des mains de la nature dans un moment de magnificence.»</p>
+
+<p>Mirabeau m'enchanta de récits d'amour, de souhaits de retraite dont il
+bigarreait des discussions arides. Il m'intéressait encore par un
+autre endroit: comme moi, il avait été traité sévèrement par son père,
+lequel avait gardé, comme le mien, l'inflexible tradition de
+l'autorité paternelle absolue.</p>
+
+<p>Le grand convive s'étendit sur la politique étrangère, et ne dit
+presque rien de la politique intérieure; c'était pourtant ce qui
+l'occupait; mais il laissa échapper quelques mots d'un souverain
+mépris contre ces hommes se proclamant supérieurs, en raison de
+l'indifférence qu'ils affectent pour les malheurs et les crimes.
+Mirabeau était né généreux, sensible à l'amitié, facile à pardonner
+les offenses. Malgré son immoralité, il n'avait pu fausser sa
+conscience; il n'était corrompu que pour lui, son esprit droit et
+ferme ne faisait pas du meurtre une sublimité de l'intelligence; il
+n'avait aucune admiration pour des abattoirs et des voiries.</p>
+
+<p>Cependant Mirabeau ne manquait pas d'orgueil; il se vantait
+outrageusement; bien qu'il se fût constitué marchand de drap pour être
+élu par le tiers état (l'ordre de la noblesse ayant eu l'honorable
+folie de le rejeter), il était épris de sa naissance: <i>oiseau hagard,
+dont le nid fut entre quatre tourelles</i>, dit son père. Il n'oubliait
+<span class="pagenum">(p. 287)</span>
+pas qu'il avait paru à la cour, monté dans les carrosses et
+chassé avec le roi. Il exigeait qu'on le qualifiât du titre de comte;
+il tenait à ses couleurs, et couvrit ses gens de livrée quand tout le
+monde la quitta. Il citait à tout propos et hors de propos <i>son
+parent</i>, l'amiral de Coligny. Le <i>Moniteur</i> l'ayant appelé
+Riquet<a id="footnotetag394" name="footnotetag394"></a>
+<a href="#footnote394">[394]</a>:
+«Savez-vous, dit-il avec emportement au journaliste, qu'avec votre
+Riquet, vous avez désorienté l'Europe pendant trois jours?» Il
+répétait cette plaisanterie impudente et si connue: «Dans une autre
+famille, mon frère le vicomte serait l'homme d'esprit et le mauvais
+sujet; dans ma famille, c'est le sot et l'homme de bien.» Des
+biographes attribuent ce mot au vicomte, se comparant avec humilité
+aux autres membres de la famille.</p>
+
+<p>Le fond des sentiments de Mirabeau était monarchique: il a prononcé
+ces belles paroles: «J'ai voulu guérir les Français de la superstition
+de la monarchie et y substituer son culte.» Dans une lettre, destinée
+à être mise sous les yeux de Louis XVI, il écrivait: «Je ne voudrais
+pas avoir travaillé seulement <span class="pagenum">(p. 288)</span>
+à une vaste destruction.» C'est
+cependant ce qui lui est arrivé: le ciel, pour nous punir de nos
+talents mal employés, nous donne le repentir de nos succès.</p>
+
+<p>Mirabeau remuait l'opinion avec deux leviers: d'un côté, il prenait
+son point d'appui dans les masses dont il s'était constitué le
+défenseur en les méprisant; de l'autre, quoique traître à son ordre,
+il en soutenait la sympathie par des affinités de caste et des
+intérêts communs. Cela n'arriverait pas au plébéien, champion des
+classes privilégiées, il serait abandonné de son parti sans gagner
+l'aristocratie, de sa nature ingrate et ingagnable, quand on n'est pas
+né dans ses rangs. L'aristocratie ne peut d'ailleurs improviser un
+noble, puisque la noblesse est fille du temps.</p>
+
+<p>Mirabeau a fait école. En s'affranchissant des liens moraux, on a rêvé
+qu'on se transformait en homme d'État. Ces imitations n'ont produit
+que de petits pervers: tel qui se flatte d'être corrompu et voleur
+n'est que débauché et fripon; tel qui se croit vicieux n'est que vil;
+tel qui se vante d'être criminel n'est qu'infâme.</p>
+
+<p>Trop tôt pour lui, trop tard pour elle, Mirabeau se vendit à la cour,
+et la cour l'acheta. Il mit en enjeu sa renommée devant une pension et
+une ambassade: Cromwell fut au moment de troquer son avenir contre un
+titre et l'ordre de la Jarretière. Malgré sa superbe, Mirabeau ne
+s'évaluait pas assez haut. Maintenant que l'abondance du numéraire et
+des places a élevé le prix des consciences, il n'y a pas de sautereau
+dont l'acquêt ne coûte des centaines de mille francs et les premiers
+honneurs de l'État. La tombe délia Mirabeau de ses <span class="pagenum">(p. 289)</span>
+promesses, et
+le mit à l'abri des périls que vraisemblablement il n'aurait pu
+vaincre; sa vie eût montré sa faiblesse dans le bien; sa mort l'a
+laissé en possession de sa force dans le mal.</p>
+
+<p>En sortant de notre dîner, on discutait des ennemis de Mirabeau; je me
+trouvais à côté de lui et n'avais pas prononcé un mot. Il me regarda
+en face avec ses yeux d'orgueil, de vice et de génie, et, m'appliquant
+sa main sur l'épaule, il me dit: «Ils ne me pardonneront jamais ma
+supériorité!» Je sens encore l'impression de cette main, comme si
+Satan m'eût touché de sa griffe de feu.</p>
+
+<p>Lorsque Mirabeau fixa ses regards sur un jeune muet, eut-il un
+pressentiment de mes futuritions? pensa-t-il qu'il comparaîtrait un
+jour devant mes souvenirs? J'étais destiné à devenir l'historien de
+hauts personnages: ils ont défilé devant moi sans que je me sois
+appendu à leur manteau pour me faire traîner avec eux à la postérité.</p>
+
+<p>Mirabeau a déjà subi la métamorphose qui s'opère parmi ceux dont la
+mémoire doit demeurer; porté du Panthéon à l'égoût, et reporté de
+l'égoût au Panthéon, il s'est élevé de toute la hauteur du temps qui
+lui sert aujourd'hui de piédestal. On ne voit plus le Mirabeau réel,
+mais le Mirabeau idéalisé, le Mirabeau tel que le font les peintres,
+pour le rendre le symbole ou le mythe de l'époque qu'il représente: il
+devient ainsi plus faux et plus vrai. De tant de réputations, de tant
+d'acteurs, de tant d'événements, de tant de ruines, il ne restera que
+trois hommes, chacun d'eux attaché à chacune des trois grandes époques
+révolutionnaires, Mirabeau pour l'aristocratie, Robespierre pour la
+démocratie, <span class="pagenum">(p. 290)</span>
+Bonaparte pour le despotisme; la monarchie n'a rien:
+la France a payé cher trois renommées que ne peut avouer la vertu.</p>
+
+<p class="tb">*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>Les séances de l'Assemblée nationale offraient un intérêt dont les
+séances de nos <i>chambres</i> sont loin d'approcher. On se levait de bonne
+heure pour trouver place dans les tribunes encombrées. Les députés
+arrivaient en mangeant, causant, gesticulant; ils se groupaient dans
+les diverses parties de la salle, selon leurs opinions. Lecture du
+procès-verbal; après cette lecture, développement du sujet convenu, ou
+motion extraordinaire. Il ne s'agissait pas de quelque article
+insipide de loi; rarement une destruction manquait d'être à l'ordre du
+jour. On parlait pour ou contre; tout le monde improvisait bien ou
+mal. Les débats devenaient orageux; les tribunes se mêlaient à la
+discussion, applaudissaient et glorifiaient, sifflaient et huaient les
+orateurs. Le président agitait sa sonnette; les députés
+s'apostrophaient d'un banc à l'autre. Mirabeau le jeune prenait au
+collet son compétiteur; Mirabeau l'aîné criait: «Silence aux <i>trente
+voix</i>!» Un jour, j'étais placé derrière l'opposition royaliste;
+j'avais devant moi un gentilhomme dauphinois, noir de visage, petit de
+taille, qui sautait de fureur sur son siège, et disait à ses amis:
+«Tombons, l'épée à la main, sur ces gueux-là.» Il montrait le côté de
+la majorité. Les dames de la Halle, tricotant dans les tribunes,
+l'entendirent, se levèrent et crièrent toutes à la fois, leurs
+chausses à la main, l'écume à la bouche: «A la lanterne!» Le vicomte
+de Mirabeau<a id="footnotetag395" name="footnotetag395"></a>
+<a href="#footnote395">[395]</a>, Lautrec<a id="footnotetag396" name="footnotetag396"></a>
+<a href="#footnote396">[396]</a> <span class="pagenum">(p. 291)</span>
+et quelques jeunes nobles
+voulaient donner l'assaut aux tribunes.</p>
+
+<p>Bientôt ce fracas était étouffé par un autre: des pétitionnaires,
+armés de piques, paraissaient à la barre: «Le peuple meurt de faim,
+disaient-ils; il est temps <span class="pagenum">(p. 292)</span>
+de prendre des mesures contre les
+aristocrates et de s'élever <i>à la hauteur des circonstances</i>.» Le
+président assurait ces citoyens de son respect: «On a l'&oelig;il sur les
+traîtres, répondait-il, et l'Assemblée fera justice:» Là-dessus;
+nouveau vacarme; les députés de droite s'écriaient qu'on allait à
+l'anarchie; les députés de gauche répliquaient que le peuple était
+libre d'exprimer sa volonté, qu'il avait le droit de se plaindre des
+fauteurs du despotisme, assis jusque dans le sein de la représentation
+nationale: ils désignaient ainsi leurs collègues à ce peuple
+souverain, qui les attendait au réverbère.</p>
+
+<p>Les séances du soir l'emportaient en scandales sur les séances du
+matin: on parle mieux et plus hardiment à la lumière des lustres. La
+salle du manège était alors une véritable salle de spectacle, où se
+jouait un des plus grands drames du monde. Les premiers personnages
+appartenaient encore à l'ancien ordre de choses: leurs terribles
+remplaçants, cachés derrière eux, parlaient peu ou point. A la fin
+d'une discussion violente, je vis monter à la tribune un député d'un
+air commun, d'une figure grise et inanimée, régulièrement coiffé,
+proprement habillé comme le régisseur d'une bonne maison, ou comme un
+notaire de village soigneux de sa personne. Il fit un rapport long et
+ennuyeux; on ne l'écouta pas; je demandai son nom: c'était
+Robespierre. Les gens à souliers étaient prêts à sortir des salons, et
+déjà les sabots heurtaient à la porte.</p>
+
+<p class="tb">*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>Lorsque, avant la Révolution, je lisais l'histoire des troubles
+publics chez divers peuples, je ne concevais pas
+<span class="pagenum">(p. 293)</span>
+comment on avait
+pu vivre en ces temps-là; je m'étonnais que Montaigne écrivît si
+gaillardement dans un château dont il ne pouvait faire le tour sans
+courir le risque d'être enlevé par des bandes de ligueurs ou de
+protestants.</p>
+
+<p>La Révolution m'a fait comprendre cette possibilité d'existence. Les
+moments de crise produisent un redoublement de vie chez les hommes.
+Dans une société qui se dissout et se recompose, la lutte des deux
+génies, le choc du passé et de l'avenir, le mélange des m&oelig;urs
+anciennes et des m&oelig;urs nouvelles, forment une combinaison transitoire
+qui ne laisse pas un moment d'ennui. Les passions et les caractères en
+liberté se montrent avec une énergie qu'ils n'ont point dans la cité
+bien réglée. L'infraction des lois, l'affranchissement des devoirs,
+des usages et des bienséances, les périls même, ajoutent à l'intérêt
+de ce désordre. Le genre humain en vacances se promène dans la rue,
+débarrassé de ses pédagogues, rentré pour un moment dans l'état de
+nature, et ne recommençant à sentir la nécessité du frein social que
+lorsqu'il porte le joug des nouveaux tyrans enfantés par la licence.</p>
+
+<p>Je ne pourrais mieux peindre la société de 1789 et 1790 qu'en la
+comparant à l'architecture du temps de Louis XII et de François I<sup>er</sup>,
+lorsque les ordres grecs se vinrent mêler au style gothique, ou plutôt
+en l'assimilant à la collection des ruines et des tombeaux de tous les
+siècles, entassés pêle-mêle après la Terreur dans les cloîtres des
+Petits-Augustins: seulement, les débris dont je parle étaient vivants
+et variaient sans cesse. Dans tous les coins de Paris, il y avait des
+réunions <span class="pagenum">(p. 294)</span>
+littéraires, des sociétés politiques et des spectacles;
+les renommées futures erraient dans la foule sans être connues, comme
+les âmes au bord du Léthé, avant d'avoir joui de la lumière. J'ai vu
+le maréchal Gouvion-Saint-Cyr remplir un rôle, sur le théâtre du
+Marais<a id="footnotetag397" name="footnotetag397"></a>
+<a href="#footnote397">[397]</a>, dans la <i>Mère coupable</i> de
+Beaumarchais<a id="footnotetag398" name="footnotetag398"></a>
+<a href="#footnote398">[398]</a>. On se
+transportait du club des Feuillants au club des Jacobins, des bals et
+des maisons de jeu aux groupes du Palais-Royal, de la tribune de
+l'Assemblée nationale à la tribune en plein vent. Passaient et
+repassaient dans les rues des députations populaires, des piquets de
+cavalerie, des patrouilles d'infanterie. Auprès d'un homme en habit
+français, tête poudrée, épée au côté, chapeau sous le bras, escarpins
+et bas de soie, <span class="pagenum">(p. 295)</span>
+marchait un homme, cheveux coupés et sans poudre,
+portant le frac anglais et la cravate américaine. Aux théâtres, les
+acteurs publiaient les nouvelles; le parterre entonnait des couplets
+patriotiques. Des pièces de circonstances attiraient la foule: un abbé
+paraissait sur la scène; le peuple lui criait: «Calotin! calotin!» et
+l'abbé répondait; «Messieurs, vive la nation!» On courait entendre
+chanter Mandini et sa femme, Viganoni et Rovedino à
+l'<i>Opera-Buffa</i><a id="footnotetag399" name="footnotetag399"></a>
+<a href="#footnote399">[399]</a>,
+après avoir entendu hurler <i>Ça ira</i>, on allait admirer madame Dugazon,
+madame Saint-Aubin, Carline<a id="footnotetag400" name="footnotetag400"></a>
+<a href="#footnote400">[400]</a>, la petite Olivier<a id="footnotetag401" name="footnotetag401"></a>
+<a href="#footnote401">[401]</a>,
+<span class="pagenum">(p. 296)</span>
+mademoiselle Contat, Molé, Fleury, Talma débutant, après avoir vu
+pendre Favras.</p>
+
+<p>Les promenades au boulevard du Temple et à celui des Italiens,
+surnommé <i>Coblentz</i>, les allées du jardin des Tuileries, étaient
+inondées de femmes pimpantes: trois jeunes filles de Grétry y
+brillaient, blanches et roses comme leur parure: elles moururent
+bientôt toutes trois. «Elle s'endormit pour jamais, dit Grétry en
+parlant de sa fille aînée, assise sur mes genoux, aussi belle que
+pendant sa vie.» Une multitude de voitures sillonnaient les carrefours
+où barbotaient les sans-culottes, et l'on trouvait la belle madame de
+Buffon<a id="footnotetag402" name="footnotetag402"></a>
+<a href="#footnote402">[402]</a>, assise seule dans un phaéton du duc d'Orléans, stationné
+à la porte de quelque club.</p>
+
+<div class="figcenter" style="width: 464px;">
+<img src="images/stael.jpg" width="464" height="600" alt="MADAME DE STAËL" title="" />
+<span class="caption">MADAME DE STAËL</span>
+</div>
+
+<p>L'élégance et le goût de la société aristocratique se retrouvaient
+<span class="pagenum">(p. 297)</span>
+à l'hôtel de La Rochefoucauld, aux soirées de mesdames de Poix,
+d'Hénin, de Simiane, de Vaudreuil, dans quelques salons de la haute
+magistrature, restés ouverts. Chez M. Necker, chez M. le comte de
+Montmorin, chez les divers ministres, se rencontraient (avec madame
+de Staël<a id="footnotetag403" name="footnotetag403"></a>
+<a href="#footnote403">[403]</a>, la duchesse d'Aiguillon, mesdames de
+Beaumont<a id="footnotetag404" name="footnotetag404"></a>
+<a href="#footnote404">[404]</a> -- et
+de Sérilly<a id="footnotetag405" name="footnotetag405"></a>
+<a href="#footnote405">[405]</a>) toutes <span class="pagenum">(p. 298)</span>
+les nouvelles illustrations de la
+France, et toutes les libertés des nouvelles m&oelig;urs. Le cordonnier, en
+uniforme d'officier de la garde nationale, prenait à genoux la mesure
+de votre pied; le moine, qui le vendredi traînait sa robe noire ou
+blanche, portait le dimanche le chapeau rond et l'habit bourgeois; le
+capucin, rasé, lisait le journal à la guinguette, et dans un cercle de
+femmes folles paraissait une religieuse gravement assise: c'était une
+tante ou une s&oelig;ur mise à la porte de son monastère. La foule visitait
+ces couvents ouverts au monde, comme les voyageurs parcourent à
+Grenade, les salles abandonnées de l'Alhambra, ou comme ils s'arrêtent
+à Tibur, sous les colonnes du temple de la Sibylle.</p>
+
+<p>Du reste, force duels et amours, liaisons de prison et fraternité de
+politique, rendez-vous mystérieux parmi des ruines, sous un ciel
+serein, au milieu de la paix et de la poésie de la nature; promenades
+écartées, silencieuses, solitaires, mêlées de serments éternels et de
+tendresses indéfinissables, au sourd fracas d'un monde qui fuyait, au
+bruit lointain d'une société croulante qui menaçait de sa chute ces
+félicités placées au pied des événements. Quand on s'était perdu de
+vue vingt-quatre heures, on n'était pas sûr de se retrouver jamais.
+Les uns s'engageaient dans les routes révolutionnaires, les autres
+méditaient la guerre civile; <span class="pagenum">(p. 299)</span>
+les autres partaient pour l'Ohio,
+où ils se faisaient précéder de plans de châteaux à bâtir chez les
+sauvages; les autres allaient rejoindre les princes: tout cela
+allègrement, sans avoir souvent un sou dans sa poche: les royalistes
+affirmant que la chose finirait un de ces matins par un arrêt du
+parlement, les patriotes, tout aussi légers dans leurs espérances,
+annonçant le règne de la paix et du bonheur avec celui de la liberté.
+On chantait:</p>
+
+<p class="quotega">
+ La sainte chandelle d'Arras,<br>
+ Le flambeau de la Provence,<br>
+ S'ils ne nous éclairent pas,<br>
+ Mettent le feu dans la France;<br>
+ On ne peut pas les toucher,<br>
+ Mais on espère les moucher.</p>
+
+<p>Et voilà comme on jugeait Robespierre et Mirabeau! «Il est aussi peu
+en la puissance de toute faculté terrienne, dit l'Estoile, d'engarder
+le peuple françois de parler, que d'enfouir le soleil en terre ou
+l'enfermer dedans un trou.»</p>
+
+<p>Le palais des Tuileries, grande geôle remplie de condamnés, s'élevait
+au milieu de ces fêtes de la destruction. Les sentenciés jouaient
+aussi en attendant la <i>charrette</i>, la <i>tonte</i>, la <i>chemise rouge</i>
+qu'on avait mise à sécher, et l'on voyait à travers les fenêtres les
+éblouissantes illuminations du cercle de la reine.</p>
+
+<p>Des milliers de brochures et de journaux pullulaient; les satires et
+les poèmes, les chansons des <i>Actes des Apôtres</i><a id="footnotetag406" name="footnotetag406"></a>
+<a href="#footnote406">[406]</a>, répondaient à
+l'<i>Ami du peuple</i> ou au <span class="pagenum">(p. 300)</span>
+<i>Modérateur</i> du club monarchien, rédigé
+par Fontanes<a id="footnotetag407" name="footnotetag407"></a>
+<a href="#footnote407">[407]</a>; Mallet du Pan<a id="footnotetag408" name="footnotetag408"></a>
+<a href="#footnote408">[408]</a>, dans la partie politique du
+<i>Mercure</i>, était en opposition avec la Harpe et Chamfort dans la
+partie littéraire du même journal. Champcenetz, le marquis de Bonnay,
+Rivarol, Mirabeau le cadet (le Holbein d'épée, qui leva sur le Rhin la
+légion des hussards de la Mort), Honoré Mirabeau l'aîné, s'amusaient à
+faire, en dînant, des caricatures et le <i>Petit Almanach des grands
+hommes</i><a id="footnotetag409" name="footnotetag409"></a>
+<a href="#footnote409">[409]</a>: Honoré allait ensuite proposer la loi martiale ou la
+saisie des biens du clergé. Il passait la nuit chez madame Le
+Jay<a id="footnotetag410" name="footnotetag410"></a>
+<a href="#footnote410">[410]</a>
+après avoir déclaré qu'il ne sortirait de l'Assemblée nationale que
+par la puissance des baïonnettes. <i>Égalité</i> <span class="pagenum">(p. 301)</span>
+consultait le diable
+dans les carrières de Montrouge, et revenait au jardin de Monceau
+présider les orgies dont Laclos<a id="footnotetag411" name="footnotetag411"></a>
+<a href="#footnote411">[411]</a> était l'ordonnateur. Le futur
+régicide ne dégénérait point de sa race: double prostitué, la débauche
+le livrait épuisé à l'ambition. Lauzun<a id="footnotetag412" name="footnotetag412"></a>
+<a href="#footnote412">[412]</a>, déjà fané, soupait dans
+sa petite maison à la barrière du Maine avec des danseuses de l'Opéra,
+entre-caressées de MM. de Noailles, de Dillon, de Choiseul, de
+Narbonne, de Talleyrand, et de quelques autres élégances du jour dont
+il nous reste deux ou trois momies.</p>
+
+<p>La plupart des courtisans, célèbres par leur immoralité, à la fin du
+règne de Louis XV et pendant le règne de Louis XVI, étaient enrôlés
+sous le drapeau tricolore: presque tous avaient fait la guerre
+d'Amérique et barbouillé leurs cordons des couleurs républicaines. La
+Révolution les employa tant qu'elle se tint à une médiocre hauteur;
+ils devinrent même les premiers généraux de ses armées. Le duc de
+Lauzun, le romanesque amoureux de la princesse Czartoriska, le coureur
+de femmes sur les grands chemins, le Lovelace qui <i>avait</i> celle-ci et
+puis qui <i>avait</i> celle-là, selon le noble <span class="pagenum">(p. 302)</span>
+et chaste jargon de la
+cour, le duc de Lauzun, devenu duc de Biron, commandant pour la
+Convention dans la Vendée: quelle pitié! Le baron de
+Besenval<a id="footnotetag413" name="footnotetag413"></a>
+<a href="#footnote413">[413]</a>,
+révélateur menteur et cynique des corruptions de la haute société,
+mouche du coche des puérilités de la vieille monarchie expirante, ce
+lourd baron compromis dans l'affaire de la Bastille, sauvé par M.
+Necker et par Mirabeau, uniquement parce qu'il était Suisse: quelle
+misère! Qu'avaient à faire de pareils hommes avec de pareils
+événements? Quand la Révolution eut grandi, elle abandonna avec dédain
+les frivoles apostats du trône: elle avait eu besoin de leurs vices,
+elle eut besoin de leurs têtes: elle ne méprisait aucun sang, pas même
+celui de la du Barry.</p>
+
+<p class="tb">*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>L'année 1790 compléta les mesures ébauchées de l'année 1780. Le bien
+de l'Église, mis d'abord sous la main de la nation, fut confisqué, la
+constitution civile du clergé décrétée, la noblesse abolie.</p>
+
+<p>Je n'assistais pas à la fédération de juillet 1790: une indisposition
+assez grave me retenait au lit; mais je m'étais fort amusé auparavant
+aux brouettes du Champ de Mars. Madame de Staël a merveilleusement
+décrit cette scène<a id="footnotetag414" name="footnotetag414"></a>
+<a href="#footnote414">[414]</a>. Je regretterai toujours de n'avoir pas vu M.
+de Talleyrand dire la messe servie par l'abbé <span class="pagenum">(p. 303)</span>
+Louis<a id="footnotetag415" name="footnotetag415"></a>
+<a href="#footnote415">[415]</a>, comme
+de ne l'avoir pas vu, le sabre au côté, donner audience à l'ambassadeur
+du Grand Turc.</p>
+
+<p>Mirabeau déchut de sa popularité dans l'année 1790; ses liaisons avec
+la Cour étaient évidentes. M. Necker résigna le ministère et se
+retira, sans que personne eût envie de le retenir<a id="footnotetag416" name="footnotetag416"></a>
+<a href="#footnote416">[416]</a>. Mesdames,
+tante du roi, partirent pour Rome avec un passe-port de l'Assemblée
+nationale<a id="footnotetag417" name="footnotetag417"></a>
+<a href="#footnote417">[417]</a>. Le duc d'Orléans, revenu d'Angleterre, se déclara le
+très humble et très obéissant serviteur du roi. Les sociétés des Amis
+de la Constitution, multipliées sur le sol, se rattachaient à Paris à
+la société mère, dont elles recevaient les inspirations et exécutaient
+les ordres.</p>
+
+<p>La vie publique rencontrait dans mon caractère des dispositions
+favorables: ce qui se passait en commun m'attirait, parce que dans la
+foule je regardais ma solitude et n'avais point à combattre ma
+timidité. Cependant les salons, participant du mouvement universel,
+étaient un peu moins étrangers à mon allure, et j'avais, malgré moi,
+fait des connaissances nouvelles.</p>
+
+<p>La marquise de Villette s'était trouvée sur mon chemin. Son
+<span class="pagenum">(p. 304)</span>
+mari<a id="footnotetag418" name="footnotetag418"></a>
+<a href="#footnote418">[418]</a>, d'une réputation calomniée, écrivait, avec Monsieur, frère
+du roi, dans le <i>Journal de Paris</i>. Madame de Villette, charmante
+encore, perdit une fille de seize ans, plus charmante que sa mère, et
+pour laquelle le chevalier de Parny fit ces vers dignes de
+l'<i>Anthologie</i>:</p>
+
+<p class="quotega">
+ Au ciel elle a rendu sa vie,<br>
+ Et doucement s'est endormie,<br>
+ Sans murmurer contre ses lois:<br>
+ Ainsi le sourire s'efface,<br>
+ Ainsi meurt sans laisser de trace<br>
+ Le chant d'un oiseau dans les bois.</p>
+
+<p>Mon régiment, en garnison à Rouen, conserva sa discipline assez tard.
+Il eut un engagement avec le peuple au sujet de l'exécution du
+comédien Bordier<a id="footnotetag419" name="footnotetag419"></a>
+<a href="#footnote419">[419]</a>, qui subit <span class="pagenum">(p. 305)</span>
+le dernier arrêt de la
+puissance parlementaire; pendu la veille, héros le lendemain, s'il eût
+vécu vingt-quatre heures de plus. Mais, enfin, l'insurrection se mit
+parmi les soldats de Navarre. Le marquis de Mortemart émigra; les
+officiers le suivirent. Je n'avais ni adopté ni rejeté les nouvelles
+opinions; aussi peu disposé à les attaquer qu'à les servir, je ne
+voulus ni émigrer ni continuer la carrière militaire: je me retirai.</p>
+
+<p>Dégagé de tous liens, j'avais, d'une part, des disputes assez vives
+avec mon frère et le président de Rosambo; de l'autre, des discussions
+non moins aigres avec Ginguené, La Harpe et Chamfort. Dès ma jeunesse,
+mon impartialité politique ne plaisait à personne. Au surplus, je
+n'attachais d'importance aux questions soulevées alors que par des
+idées générales de liberté et de dignité humaines; la politique
+personnelle m'ennuyait; ma véritable vie était dans des régions plus
+hautes.</p>
+
+<p>Les rues de Paris, jour et nuit encombrées de peuple, ne me
+permettaient plus mes flâneries. Pour retrouver le désert, je me
+réfugiais au théâtre: je m'établissais au fond d'une loge, et laissais
+errer ma pensée aux vers de Racine, à la musique de Sacchini, ou aux
+danses <span class="pagenum">(p. 306)</span>
+de l'Opéra. Il faut que j'aie vu intrépidement vingt fois
+de suite, aux Italiens<a id="footnotetag420" name="footnotetag420"></a>
+<a href="#footnote420">[420]</a>, la <i>Barbe-bleue</i> et le <i>Sabot
+perdu</i><a id="footnotetag421" name="footnotetag421"></a>
+<a href="#footnote421">[421]</a>,
+m'ennuyant pour me désennuyer, comme un hibou dans un trou de mur;
+tandis que la monarchie tombait, je n'entendais ni le craquement des
+voûtes séculaires, ni les miaulements du vaudeville, ni la voix tonnante
+de Mirabeau à la tribune, ni celle de Colin qui chantait à Babet sur
+le théâtre:</p>
+
+<p class="quotega">
+ Qu'il pleuve, qu'il vente ou qu'il neige,<br>
+ Quand la nuit est longue, on l'abrège.</p>
+
+<p>M. Monet, directeur des mines, et sa jeune fille, envoyés par madame
+Ginguené, venaient quelquefois troubler ma sauvagerie: mademoiselle
+Monet se plaçait sur le devant de la loge; je m'asseyais moitié
+content, moitié grognant, derrière elle. Je ne sais si elle me
+plaisait, si je l'aimais; mais j'en avais bien peur. Quand elle était
+partie, je la regrettais, en étant plein de joie de ne la voir plus.
+Cependant j'allais quelquefois, à la sueur de mon front, la chercher
+chez elle, pour <span class="pagenum">(p. 307)</span>
+l'accompagner à la promenade: je lui donnais le
+bras, et je crois que je serrais un peu le sien.</p>
+
+<p>Une idée me dominait, l'idée de passer aux États-Unis: il fallait un
+but utile à mon voyage; je me proposais de découvrir (ainsi que je
+l'ai dit dans ces <i>Mémoires</i> et dans plusieurs de mes ouvrages) le
+passage au nord-ouest de l'Amérique. Ce projet n'était pas dégagé de
+ma nature poétique. Personne ne s'occupait de moi; j'étais alors,
+ainsi que Bonaparte, un mince sous-lieutenant tout à fait inconnu;
+nous partions, l'un et l'autre, de l'obscurité à la même époque, moi
+pour chercher ma renommée dans la solitude, lui sa gloire parmi les
+hommes. Or, ne m'étant attaché à aucune femme, ma sylphide obsédait
+encore mon imagination. Je me faisais une félicité de réaliser avec
+elle mes courses fantastiques dans les forêts du Nouveau Monde. Par
+l'influence d'une autre nature, ma fleur d'amour, mon fantôme sans nom
+des bois de l'Armorique, est devenue <i>Atala</i> sous les ombrages de la
+Floride.</p>
+
+<p>M. de Malesherbes me montait la tête sur ce voyage, j'allais le voir
+le matin; le nez collé sur des cartes, nous comparions les différents
+dessins de la coupole arctique; nous supputions les distances du
+détroit de Behring au fond de la baie d'Hudson; nous lisions les
+divers récits des navigateurs et voyageurs anglais, hollandais,
+français, russes, suédois, danois; nous nous enquérions des chemins à
+suivre par terre pour attaquer le rivage de la mer polaire; nous
+devisions des difficultés à surmonter, des précautions à prendre
+contre la rigueur du climat, les assauts des bêtes et le manque de
+vivres. Cet homme illustre me disait: «Si <span class="pagenum">(p. 308)</span>
+j'étais plus jeune,
+je partirai avec vous, je m'épargnerais le spectacle que m'offrent ici
+tant de crimes, de lâchetés et de folies. Mais à mon âge il faut
+mourir où l'on est. Ne manquez pas de m'écrire par tous les vaisseaux,
+de me mander vos progrès et vos découvertes: je les ferai valoir
+auprès des ministres. C'est bien dommage que vous ne sachiez pas la
+botanique!» Au sortir de ces conversations, je feuilletais Tournefort,
+Duhamel, Bernard de Jussieu, Grew, Jacquin, le <i>Dictionnaire</i> de
+Rousseau, les Flores élémentaires; je courais au Jardin du Roi, et
+déjà je me croyais un Linné<a id="footnotetag422" name="footnotetag422"></a>
+<a href="#footnote422">[422]</a>.</p>
+
+<p>Enfin, <span class="pagenum">(p. 309)</span>
+au mois de janvier 1791, je pris sérieusement mon parti.
+Le chaos augmentait: il suffisait de porter un nom <i>aristocrate</i> pour
+être exposé aux persécutions: plus votre opinion était consciencieuse
+et modérée, plus elle était suspecte et poursuivie. Je résolus donc
+de lever mes tentes: je laissai mon frère et mes s&oelig;urs à Paris et
+m'acheminai vers la Bretagne.</p>
+
+<p>Je rencontrai, à Fougères, le marquis de la Rouërie: je lui demandai
+une lettre pour le général Washington. Le <i>colonel Armand</i> (nom qu'on
+donnait au marquis en Amérique) s'était distingué dans la guerre de
+l'indépendance américaine. Il se rendit célèbre, en France, par la
+conspiration royaliste qui fit des victimes si touchantes dans la
+famille des Desilles<a id="footnotetag423" name="footnotetag423"></a>
+<a href="#footnote423">[423]</a>. Mort en organisant cette conspiration, il
+fut exhumé, reconnu, et causa le malheur de ses hôtes et de ses amis.
+Rival de La Fayette et de Lauzun, devancier de La Roche-jaquelin, le
+marquis de la Rouërie avait plus d'esprit qu'eux; il s'était plus
+souvent battu que le premier; il avait enlevé des actrices à l'Opéra,
+comme le second; il serait devenu le compagnon d'armes du troisième.
+Il fourrageait les bois, en Bretagne, avec un major
+américain<a id="footnotetag424" name="footnotetag424"></a>
+<a href="#footnote424">[424]</a>, et
+accompagné d'un singe assis sur la croupe de son cheval. Les écoliers
+de droit de Rennes l'aimaient, à cause de sa hardiesse d'action et de
+sa liberté d'idées: il avait été un des douze gentilshommes
+<span class="pagenum">(p. 310)</span> bretons
+mis à la Bastille. Il était élégant de taille et de manières,
+brave de mine, charmant de visage, et ressemblait aux portraits des
+jeunes seigneurs de la Ligue.</p>
+
+<p>Je choisis Saint-Malo pour m'embarquer, afin d'embrasser ma mère. Je
+vous ai dit au troisième livre de ces <i>Mémoires</i>, comment je passai
+par Combourg, et quels sentiments m'oppressèrent. Je demeurai deux
+mois à Saint-Malo, occupé des préparatifs de mon voyage, comme jadis
+de mon départ projeté pour les Indes.</p>
+
+<p>Je fis marché avec un capitaine nommé Dujardin<a id="footnotetag425" name="footnotetag425"></a>
+<a href="#footnote425">[425]</a>: Il devait
+transporter à Baltimore l'abbé Nagot, supérieur du séminaire de
+Saint-Sulpice, et plusieurs séminaristes, sous la conduite de leur
+chef<a id="footnotetag426" name="footnotetag426"></a>
+<a href="#footnote426">[426]</a>. Ces compagnons <span class="pagenum">(p. 311)</span>
+de voyage m'auraient mieux convenu
+quatre ans plus tôt: de chrétien zélé que j'avais été, j'étais devenu
+un esprit fort, c'est-à-dire un esprit faible. Ce changement dans mes
+opinions religieuses s'était opéré par la lecture des livres
+philosophiques. Je croyais, de bonne foi, qu'un esprit religieux était
+paralysé d'un côté, qu'il y avait des vérités qui ne pouvaient arriver
+jusqu'à lui, tout supérieur qu'il pût être d'ailleurs. Ce benoît
+orgueil me faisait prendre le change; je supposais dans l'esprit
+religieux cette absence d'une faculté qui se trouve précisément dans
+l'esprit philosophique: l'intelligence courte croit tout voir, parce
+qu'elle reste les yeux ouverts; l'intelligence supérieure consent à
+fermer les yeux, parce qu'elle aperçoit tout en dedans. Enfin, une
+chose m'achevait: le désespoir sans cause que je portais au fond du
+c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Une lettre de mon frère a fixé dans ma mémoire la date de mon départ:
+il écrivait de Paris à ma mère, en lui annonçant la mort de Mirabeau.
+Trois jours après l'arrivée de cette lettre, je rejoignis en rade le
+navire sur lequel mes bagages étaient chargés<a id="footnotetag427" name="footnotetag427"></a>
+<a href="#footnote427">[427]</a>. On leva
+<span class="pagenum">(p. 312)</span>
+l'ancre, moment solennel parmi les navigateurs. Le soleil se couchait
+quand le pilote côtier nous quitta, après nous avoir mis hors des
+passes. Le temps était sombre, la brise molle, et la houle battait
+lourdement les écueils à quelques encablures du vaisseau.</p>
+
+<p>Mes regards restaient attachés sur Saint-Malo. Je venais d'y laisser
+ma mère tout en larmes. J'apercevais les clochers et les dômes des
+églises où j'avais prié avec Lucile, les murs, les remparts, les
+forts, les tours, les grèves où j'avais passé mon enfance avec Gesril
+et mes camarades de jeux; j'abandonnais ma patrie déchirée,
+lorsqu'elle perdait un homme que rien ne pouvait remplacer. Je
+m'éloignais également incertain des destinées de mon pays et des
+miennes: qui périrait de la France ou de moi? Reverrai-je jamais cette
+France et ma famille?</p>
+
+<p>Le calme nous arrêta avec la nuit au débouquement de la rade; les feux
+de la ville et les phares s'allumèrent: ces lumières qui tremblaient
+sous mon toit paternel semblaient à la fois me sourire et me dire
+adieu, en m'éclairant parmi les rochers, les ténèbres de la nuit et
+l'obscurité des flots.</p>
+
+<p>Je n'emportais que ma jeunesse et mes illusions; je désertais un monde
+dont j'avais foulé la poussière et compté les étoiles, pour un monde
+de qui la terre et le ciel m'étaient inconnus. Que devait-il m'arriver
+si j'atteignais le but de mon voyage? Égaré sur les rives
+hyperboréennes, les années de discorde qui ont écrasé tant de
+générations avec tant de bruit seraient tombées en silence sur ma
+tête; la société eût renouvelé sa face, moi absent. Il est probable
+que je n'aurais jamais eu le malheur d'écrire; mon nom serait demeuré
+<span class="pagenum">(p. 313)</span>
+ignoré, ou il ne s'y fût attaché qu'une de ces renommées
+paisibles au-dessous de la gloire, dédaignées de l'envie et laissées
+au bonheur. Qui sait si j'eusse repassé l'Atlantique, si je ne me
+serais point fixé dans les solitudes, à mes risques et périls
+explorées et découvertes, comme un conquérant au milieu de ses
+conquêtes!</p>
+
+<p>Mais non! je devais rentrer dans ma patrie pour y changer de misères,
+pour y être toute autre chose que ce que j'avais été. Cette mer, au
+giron de laquelle j'étais né, allait devenir le berceau de ma seconde
+vie: j'étais porté par elle, dans mon premier voyage, comme dans le
+sein de ma nourrice, dans les bras de la confidente de mes premiers
+pleurs et de mes premiers plaisirs.</p>
+
+<p>Le jusant, au défaut de la brise, nous entraîna au large, les lumières
+du rivage diminuèrent peu à peu et disparurent. Épuisé de réflexions,
+de regrets vagues, d'espérances plus vagues encore, je descendis à ma
+cabine: je me couchai, balancé dans mon hamac au bruit de la lame qui
+caressait le flanc du vaisseau. Le vent se leva; les voiles déferlées
+qui coiffaient les mâts s'enflèrent, et quand je montai sur le tillac
+le lendemain matin, on ne voyait plus la terre de France.</p>
+
+<p>Ici changent mes destinées: «Encore à la mer! <i>Again to sea!</i>»
+(Byron.)</p>
+
+
+
+<a id="page315" name="page315"></a><a href="#page315"></a>
+<h1>LIVRE VI<a id="footnotetag428" name="footnotetag428"></a>
+<a href="#footnote428">[428]</a> <span class="pagenum">(p. 315)</span></h1>
+
+
+<h3>Prologue. -- Traversée de l'océan. -- Francis Tulloch. -- Christophe
+Colomb. -- Camoëns. -- Les Açores. -- Île Graciosa. -- Jeux marins. -- Île
+Saint-Pierre. -- Côtes de la Virginie. -- Soleil couchant. -- Péril.
+ -- J'aborde en Amérique. -- Baltimore. -- Séparation des passagers.
+ -- Tulloch. -- Philadelphie. -- Le général Washington. -- Parallèle de
+Washington et de Bonaparte. -- Voyage de Philadelphie à New-York et à
+Boston. -- Mackenzie. -- Rivière du nord. -- Chant de la passagère. -- M. Swift.
+ -- Départ pour la cataracte de Niagara avec un guide hollandais.
+ -- M. Violet. -- Mon accoutrement sauvage. -- Chasse. -- Le carcajou et
+le renard canadien. -- Rate musquée. -- Chiens pêcheurs. -- Insectes.
+ -- Montcalm et Wolfe. -- Campement au bord du lac des Onondagas. -- Arabes.
+ -- Course botanique. -- L'Indienne et la vache. -- Un Iroquois. -- Sachem
+des Onondagas. -- Velly et les Franks. -- Cérémonie de l'hospitalité.
+ -- Anciens grecs. -- Voyage du lac des Onondagas à la rivière Genesee.
+ -- Abeilles, défrichements. -- Hospitalité. -- Lit. -- Serpent à sonnettes
+enchanté. -- Cataracte de Niagara. -- Serpent à sonnettes. -- Je tombe au
+bord de l'abîme. -- Douze jours dans une hutte. -- Changement de m&oelig;urs
+chez les sauvages. -- Naissance et mort. -- Montaigne. -- Chant de la
+couleuvre. -- Pantomime d'une petite Indienne, original de <i>Mila</i>.
+ -- Incidences. -- Ancien Canada. -- Population indienne. -- Dégradation
+des m&oelig;urs. -- Vraie civilisation répandue par la religion. -- Fausse
+civilisation introduite par le commerce. -- Coureurs de bois.
+ -- Factoreries. -- Chasses. -- Métis ou Bois-brûlés. -- Guerres des compagnies.
+ -- Mort des langues indiennes. -- Anciennes possessions françaises en
+Amérique. -- Regrets. -- Manie du passé. -- Billet de Francis Conyngham.
+ -- Manuscrit original en <span class="pagenum">(p. 316)</span>
+Amérique. -- Lacs du Canada. -- Flotte de
+canots indiens. -- Ruines de la nature. -- Vallée du tombeau. -- Destinée
+des fleuves. -- Fontaine de Jouvence. -- Muscogulges et siminoles. -- Notre
+camp. -- Deux Floridiennes. -- Ruines sur l'Ohio. -- Quelles étaient les
+demoiselles Muscogulges. -- Arrestation du roi à Varennes. -- J'interromps
+mon voyage pour repasser en Europe. -- Dangers pour les États-Unis.
+ -- Retour en Europe. -- Naufrage.</h3>
+
+
+<p>Trente et un ans après m'être embarqué, simple sous-lieutenant, pour
+l'Amérique, je m'embarquais pour Londres, avec un passe-port conçu en
+ces termes: «Laissez passer, disait ce passe-port, laissez passer sa
+seigneurie le vicomte de Chateaubriand, pair de France, ambassadeur du
+roi près Sa Majesté Britannique, etc.» Point de signalement; ma
+grandeur devait faire connaître mon visage en tous lieux. Un bateau à
+vapeur, nolisé pour moi seul, me porte de Calais à Douvres. En mettant
+le pied sur le sol anglais, le 5 avril 1822, je suis salué par le
+canon du fort<a id="footnotetag429" name="footnotetag429"></a>
+<a href="#footnote429">[429]</a>. Un officier vient, de la part du commandant,
+m'offrir une garde d'honneur. Descendu à <i>Shipwright-Inn</i><a id="footnotetag430" name="footnotetag430"></a>
+<a href="#footnote430">[430]</a>, le
+maître et <span class="pagenum">(p. 317)</span>
+les garçons de l'auberge me reçoivent bras pendants
+et tête nue. Madame la mairesse m'invite à une soirée, au nom des plus
+belles dames de la ville. M. Billing<a id="footnotetag431" name="footnotetag431"></a>
+<a href="#footnote431">[431]</a>, attaché à mon ambassade,
+m'attendait. Un dîner d'énormes poissons et de monstrueux quartiers de
+b&oelig;uf restaure monsieur l'ambassadeur, qui n'a point d'appétit et qui
+n'était pas du tout fatigué. Le peuple, attroupé sous mes fenêtres,
+fait retentir l'air de <i>huzzas</i>. L'officier revient et pose, malgré
+moi, des sentinelles à ma porte. Le lendemain, après avoir distribué
+force argent du roi mon maître, je me mets en route pour Londres, au
+ronflement du canon, dans une légère voiture, qu'emportent quatre
+beaux chevaux menés au grand trot par deux élégants jockeys. Mes gens
+suivent dans d'autres carrosses; des courriers à ma livrée
+accompagnent le cortège. Nous passons Cantorbery, attirant les yeux de
+John Bull et des équipages qui nous croisent. A Black-Heath, bruyère
+jadis hantée des voleurs, je trouve un village tout neuf. Bientôt
+m'apparaît l'immense calotte de fumée qui couvre la cité de Londres.</p>
+
+<p>Plongé dans le gouffre de vapeur charbonnée, comme dans une des
+gueules du Tartare, traversant la ville entière dont je reconnais les
+rues, j'aborde l'hôtel de l'ambassade, <i>Portland-Place</i>. Le chargé
+d'affaires, M. le comte Georges de Caraman<a id="footnotetag432" name="footnotetag432"></a>
+<a href="#footnote432">[432]</a>, les secrétaires
+d'ambassade, <span class="pagenum">(p. 318)</span>
+M. le vicomte de Marcellus<a id="footnotetag433" name="footnotetag433"></a>
+<a href="#footnote433">[433]</a>, M. le baron E.
+de Cazes, M. de Bourqueney<a id="footnotetag434" name="footnotetag434"></a>
+<a href="#footnote434">[434]</a>, les attachés à l'ambassade,
+<span class="pagenum">(p. 319)</span>
+m'accueillent avec une noble politesse. Tous les huissiers,
+concierges, valets de chambre, valet de pied de l'hôtel, sont
+assemblés sur le trottoir. On me présente les cartes des ministres
+anglais et des ambassadeurs étrangers, déjà instruits de ma prochaine
+arrivée.</p>
+
+<p>Le 17 mai de l'an de <i>grâce</i> 1793, je débarquais pour la même ville de
+Londres, humble et obscur voyageur, à Southampton, venant de Jersey.
+Aucune mairesse ne s'aperçut que je passais; le maire de la ville,
+William Smith, me délivra le 18, pour Londres, une feuille de route à
+laquelle était joint un extrait de l'<i>Alien-bill</i>. Mon signalement
+portait en anglais: «François de Chateaubriand, officier français à
+l'armée des émigrés <i>(French officer in the emigrant army)</i>, taille de
+cinq pieds quatre pouces <i>(five feet four inches high)</i>, mince <i>(thin
+shape)</i>, favoris et cheveux bruns <i>(brown hair and fits)</i>.» Je
+partageai modestement la voiture la moins chère avec quelques matelots
+en congé; je relayai aux plus chétives tavernes; j'entrai pauvre,
+malade, inconnu, dans une ville opulente et fameuse, où M. Pitt
+régnait; j'allai loger, à six schellings par mois, sous le lattis d'un
+grenier que m'avait préparé un cousin de Bretagne, au bout d'une
+petite rue qui joignait Tottenham-Court-Road.</p>
+
+<p class="quotega">
+ Ah! <i>Monseigneur</i>, que votre vie,<br>
+ D'honneurs aujourd'hui, si remplie,<br>
+ Diffère de ces heureux temps!</p>
+
+<p>Cependant une autre obscurité m'enténèbre à Londres. Ma place
+politique met à l'ombre ma renommée littéraire; <span class="pagenum">(p. 320)</span>
+il n'y a pas un sot
+dans les trois royaumes qui ne préfère l'ambassadeur de Louis XVIII à
+l'auteur du <i>Génie du christianisme</i>. Je verrai comment la chose
+tournera après ma mort, ou quand j'aurai cessé de remplacer M. le duc
+Decazes<a id="footnotetag435" name="footnotetag435"></a>
+<a href="#footnote435">[435]</a> auprès de George IV<a id="footnotetag436" name="footnotetag436"></a>
+<a href="#footnote436">[436]</a>, succession aussi bizarre que le
+reste de ma vie.</p>
+
+<p>Arrivé à Londres comme ambassadeur français, un de mes plus grands
+plaisirs est de laisser ma voiture au coin d'un square, et d'aller à
+pied parcourir les ruelles que j'avais jadis fréquentées, les
+faubourgs populaires et à bon marché, où se réfugie le malheur sous la
+protection d'une même souffrance, les abris ignorés que je hantais
+avec mes associés de détresse, ne sachant si j'aurai du pain le
+lendemain, moi dont trois ou quatre services couvrent aujourd'hui la
+table. A toutes ces portes étroites et indigentes qui m'étaient
+autrefois ouvertes, je ne rencontre que des visages étrangers. Je ne
+vois plus errer mes compatriotes, reconnaissables à leurs gestes, à
+leur manière de marcher, à la forme et à la vétusté de leurs habits.
+Je n'aperçois plus ces prêtres martyrs portant le petit collet, le
+grand chapeau à trois cornes, la longue redingote noire usée, et que
+les Anglais saluaient en passant. De larges rues bordées de palais ont
+été percées, des ponts bâtis, des promenades plantées: <i>Regent's-Park</i>
+occupe, auprès de <i>Portland-Place</i>, les anciennes prairies couvertes
+de troupeaux de vaches. Un cimetière, <span class="pagenum">(p. 321)</span>
+perspective de la lucarne
+d'un de mes greniers, a disparu dans l'enceinte d'une fabrique. Quand
+je me rends chez lord Liverpool<a id="footnotetag437" name="footnotetag437"></a>
+<a href="#footnote437">[437]</a>, j'ai de la peine à retrouver
+l'espace vide de l'échafaud de Charles I<sup>er</sup>; des bâtisses nouvelles,
+resserrant la statue de Charles II, se sont avancées avec l'oubli sur
+des événements mémorables.</p>
+
+<p>Que je regrette, au milieu des insipides pompes, ce monde de
+tribulations et de larmes, ces temps où je mêlai mes peines à celles
+d'une colonie d'infortunés! Il est donc vrai que tout change, que le
+malheur même périt comme la prospérité! Que sont devenus mes frères en
+émigration? Les uns sont morts, les autres ont subi diverses
+destinées: ils ont vu comme moi disparaître leurs proches et leurs
+amis; ils sont moins heureux dans leur patrie qu'ils ne l'étaient sur
+la terre étrangère. N'avions-nous pas sur cette terre nos réunions,
+nos divertissements, nos fêtes et surtout notre jeunesse? Des mères de
+famille, des jeunes filles qui commençaient la vie par l'adversité,
+apportaient le fruit semainier du labeur, pour s'éjouir à quelque
+danse de la patrie. Des attachements se formaient dans les causeries
+du soir après le travail, sur les gazons d'Amstead et de
+Primrose-Hill. A des chapelles, ornées de nos mains dans de vieilles
+masures, nous priions le 21 janvier et le jour de la mort de la reine,
+tout émus d'une oraison funèbre prononcée par le curé émigré de notre
+village. Nous allions le long de la Tamise, <span class="pagenum">(p. 322)</span>
+tantôt voir surgir
+aux docks les vaisseaux chargés des richesses du monde, tantôt admirer
+les maisons de campagne de Richmond, nous si pauvres, nous privés du
+toit paternel: toutes ces choses sont de véritables félicités!</p>
+
+<p>Quand je rentre en 1822, au lieu d'être reçu par mon ami, tremblant de
+froid, qui m'ouvre la porte de notre grenier en me tutoyant, qui se
+couche sur son grabat auprès du mien, en se recouvrant de son mince
+habit et ayant pour lampe le clair de lune, -- je passe à la lueur des
+flambeaux entre deux files de laquais, qui vont aboutir à cinq ou six
+respectueux secrétaires. J'arrive, tout criblé sur ma route des mots:
+<i>Monseigneur</i>, <i>Mylord</i>, <i>Votre Excellence</i>, <i>Monsieur l'Ambassadeur</i>,
+à un salon tapissé d'or et de soie.</p>
+
+<p>-- Je vous en supplie, messieurs, laissez-moi! Trêve de ces <i>Mylords</i>!
+Que voulez-vous que je fasse de vous? Allez rire à la chancellerie,
+comme si je n'étais pas là. Prétendez-vous me faire prendre au sérieux
+cette mascarade? Pensez-vous que je sois assez bête pour me croire
+changé de nature parce que j'ai changé d'habit? Le marquis de
+Londonderry<a id="footnotetag438" name="footnotetag438"></a>
+<a href="#footnote438">[438]</a> va venir, dites-vous; le duc de
+Wellington<a id="footnotetag439" name="footnotetag439"></a>
+<a href="#footnote439">[439]</a> m'a
+demandé; M. Canning<a id="footnotetag440" name="footnotetag440"></a>
+<a href="#footnote440">[440]</a> me cherche; <span class="pagenum">(p. 323)</span>
+lady Jersey<a id="footnotetag441" name="footnotetag441"></a>
+<a href="#footnote441">[441]</a> m'attend à
+dîner avec M. Brougham<a id="footnotetag442" name="footnotetag442"></a>
+<a href="#footnote442">[442]</a>, lady Gwydir m'espère, à dix heures, dans
+sa loge à l'Opéra; lady Mansfield<a id="footnotetag443" name="footnotetag443"></a>
+<a href="#footnote443">[443]</a> à minuit, à Almack's<a id="footnotetag444" name="footnotetag444"></a>
+<a href="#footnote444">[444]</a>.</p>
+
+<p>Miséricorde! <span class="pagenum">(p. 324)</span>
+où me fourrer? qui me délivrera? qui m'arrachera à
+ces persécutions? Revenez beaux jours de ma misère et de ma solitude!
+Ressuscitez, compagnons de mon exil! Allons, mes vieux camarades du
+lit de camp et de la couche de paille, allons dans la campagne, dans
+le petit jardin d'une taverne dédaignée, boire sur un banc de bois une
+tasse de mauvais thé, en parlant de nos folles espérances et de notre
+ingrate patrie, en devisant de nos chagrins, en cherchant le moyen de
+nous assister les uns les autres, de secourir un de nos parents encore
+plus nécessiteux que nous.</p>
+
+<p>Voilà ce que j'éprouve, ce que je me dis dans ces premiers jours de
+mon ambassade à Londres. Je n'échappe à la tristesse qui m'assiège
+sous mon toit qu'en me saturant d'une tristesse moins pesante dans le
+parc de Kensington. Lui, ce parc, n'est point changé; les arbres
+seulement ont grandi; toujours solitaire, les oiseaux y font leur nid
+en paix. Ce n'est plus même la mode de se rassembler dans ce lieu,
+comme au temps que la plus belle des Françaises, madame Récamier, y
+passait suivie de la foule. Du bord des pelouses désertes de
+Kensington, j'aime à voire courre, à travers Hyde-Park, les troupes de
+chevaux, les voitures des fashionables, parmi lesquelles figure mon
+tilbury vide, tandis que, redevenu gentillâtre émigré, je remonte
+l'allée où le confesseur banni disait autrefois son bréviaire.</p>
+
+<p>C'est <span class="pagenum">(p. 325)</span>
+dans ce parc de Kensington que j'ai médité l'<i>Essai
+historique</i>; que, relisant le journal de mes courses d'outre-mer, j'en
+ai tiré les amours d'<i>Atala</i>; c'est aussi dans ce parc, après avoir
+erré au loin dans les campagnes sous un ciel baissé, blondissant et
+comme pénétré de la clarté polaire, que je traçai au crayon les
+premières ébauches des passions de <i>René</i>. Je déposais, la nuit, la
+moisson de mes rêveries du jour dans l'<i>Essai historique</i> et dans les
+<i>Natchez</i>. Les deux manuscrits marchaient de front, bien que souvent
+je manquasse d'argent pour en acheter le papier, et que j'en
+assemblasse les feuillets avec des pointes arrachées aux tasseaux de
+mon grenier, faute de fil.</p>
+
+<p>Ces lieux de mes premières inspirations me font sentir leur puissance;
+ils reflètent sur le présent la douce lumière des souvenirs: je me
+sens en train de reprendre la plume. Tant d'heures sont perdues dans
+les ambassades! Le temps ne me vaut pas plus ici qu'à Berlin pour
+continuer mes <i>Mémoires</i>, édifice que je bâtis avec des ossements et
+des ruines. Mes secrétaires à Londres désirent aller le matin à des
+pique-niques et le soir au bal: très volontiers! Les gens, Peter,
+Valentin, Lewis, vont à leur tour au cabaret, et les femmes, Rose,
+Peggy, Maria, à la promenade des trottoirs; j'en suis charmé<a id="footnotetag445" name="footnotetag445"></a>
+<a href="#footnote445">[445]</a>. On
+me laisse la clef de la porte extérieure: monsieur l'ambassadeur est
+commis à la garde de sa maison; si on frappe, il ouvrira. Tout le
+<span class="pagenum">(p. 326)</span>
+monde est sorti; me voilà seul: mettons-nous à l'&oelig;uvre.</p>
+
+<p>Il y a vingt-deux ans, je viens de le dire, que j'esquissais à Londres
+les <i>Natchez</i> et <i>Atala</i>; j'en suis précisément dans mes <i>Mémoires</i> à
+l'époque de mes voyages en Amérique: cela se rejoint à merveille.
+Supprimons ces vingt-deux ans, comme ils sont en effet supprimés de ma
+vie, et partons pour les forêts du Nouveau Monde: le récit de mon
+ambassade viendra à sa date, quand il plaira à Dieu; mais, pour peu
+que je reste ici quelque mois, j'aurai le plaisir d'arriver de la
+cataracte du Niagara à l'armée des princes en Allemagne, et de l'armée
+des princes à ma retraite en Angleterre. L'ambassadeur du roi de
+France peut raconter l'histoire de l'émigré français dans le lieu même
+où celui-ci était exilé.</p>
+
+<p class="tb">*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>Le livre précédent se termine par mon embarquement à Saint-Malo.
+Bientôt nous sortîmes de la Manche, et l'immense houle de l'ouest nous
+annonça l'Atlantique.</p>
+
+<p>Il est difficile aux personnes qui n'ont jamais navigué de se faire
+une idée des sentiments qu'on éprouve, lorsque du bord d'un vaisseau
+on n'aperçoit de toutes parts que la face sérieuse de l'abîme. Il y a
+dans la vie périlleuse du marin une indépendance qui tient de
+l'absence de la terre: on laisse sur le rivage les passions des
+hommes; entre le monde que l'on quitte et celui que l'on cherche, on
+n'a pour amour et pour patrie que l'élément sur lequel on est porté.
+Plus de devoirs à remplir, plus de visites à rendre, plus de journaux,
+plus de politique. La langue même des matelots <span class="pagenum">(p. 327)</span>
+n'est pas la
+langue ordinaire: c'est une langue telle que la parlent l'Océan et le
+ciel, le calme et la tempête. Vous habitez un univers d'eau, parmi des
+créatures dont le vêtement, les goûts, les manières, le visage, ne
+ressemblent point aux peuples autochthones; elles ont la rudesse du
+loup marin et la légèreté de l'oiseau. On ne voit point sur leur front
+les soucis de la société; les rides qui le traversent ressemblent aux
+plissures de la voile diminuée, et sont moins creusées par l'âge que
+par la bise, ainsi que dans les flots. La peau de ces créatures,
+imprégnée de sel, est rouge et rigide, comme la surface de l'écueil
+battu de la lame.</p>
+
+<p>Les matelots se passionnent pour leur navire; ils pleurent de regret
+en le quittant, de tendresse en le retrouvant. Ils ne peuvent rester
+dans leur famille; après avoir juré cent fois qu'ils ne s'exposeront
+plus à la mer, il leur est impossible de s'en passer, comme un jeune
+homme ne se peut arracher des bras d'une maîtresse orageuse et
+infidèle.</p>
+
+<p>Dans les docks de Londres et de Plymouth, il n'est pas rare de trouver
+des <i>sailors</i> nés sur des vaisseaux: depuis leur enfance jusqu'à leur
+vieillesse, ils ne sont jamais descendus au rivage; ils n'ont vu la
+terre que du bord de leur berceau flottant, spectateurs du monde où
+ils ne sont point entrés. Dans cette vie réduite à un si petit espace,
+sous les nuages et sur les abîmes, tout s'anime pour le marinier: une
+ancre, une voile, un mât, un canon, sont des personnages qu'on
+affectionne et qui ont chacun leur histoire.</p>
+
+<p>La voile fut déchirée sur la côte du Labrador; le maître voilier lui
+mit la pièce que vous voyez.</p>
+
+<p>L'ancre <span class="pagenum">(p. 328)</span>
+sauva le vaisseau quand il eut chassé sur ses autres
+ancres, au milieu des coraux des îles Sandwich.</p>
+
+<p>Le mât fut rompu dans une bourrasque au cap de Bonne-Espérance; il
+n'était que d'un seul jet; il est beaucoup plus fort depuis qu'il est
+composé de deux pièces.</p>
+
+<p>Le canon est le seul qui ne fut pas démonté au combat de la
+Chesapeake.</p>
+
+<p>Les nouvelles du bord sont des plus intéressantes: on vient de jeter
+le loch; le navire file dix n&oelig;uds.</p>
+
+<p>Le ciel est clair à midi: on a pris hauteur; on est à telle latitude.</p>
+
+<p>On a fait le point: il y a tant de lieues gagnées en bonne route.</p>
+
+<p>La déclinaison de l'aiguille est de tant de degrés: on s'est élevé au
+nord.</p>
+
+<p>Le sable des sabliers passe mal: on aura de la pluie.</p>
+
+<p>On a remarqué des <i>procellaria</i> dans le sillage du vaisseau: on
+essuiera un grain.</p>
+
+<p>Des poissons volants se sont montrés au sud: le temps va se calmer.</p>
+
+<p>Une éclaircie s'est formée à l'ouest dans les nuages: c'est le pied du
+vent; demain, le vent soufflera de ce côté.</p>
+
+<p>L'eau a changé de couleur; on a vu flotter du bois et des goëmons; on
+a aperçu des mouettes et des canards; un petit oiseau est venu se
+percher sur les vergues: il faut mettre le cap dehors, car on approche
+de terre, et il n'est pas bon de l'accoster la nuit.</p>
+
+<p>Dans <span class="pagenum">(p. 329)</span>
+l'épinette, il y a un coq favori et pour ainsi dire sacré,
+qui survit à tous les autres; il est fameux pour avoir chanté pendant
+un combat, comme dans la cour d'une ferme au milieu de ses poules.</p>
+
+<p>Sous les ponts habite un chat; peau verdâtre zébrée, queue pelée,
+moustache de crin, ferme sur ses pattes, opposant le contrepoids au
+tangage et le balancier au roulis; il a fait deux fois le tour du
+monde et s'est sauvé d'un naufrage sur un tonneau. Les mousses donnent
+au coq du biscuit trempé dans du vin, et Matou a le privilège de
+dormir, quand il lui plaît, dans le vitchoura du second capitaine.</p>
+
+<p>Le vieux matelot ressemble au vieux laboureur. Leurs moissons sont
+différentes, il est vrai: le matelot a mené une vie errante, le
+laboureur n'a jamais quitté son champ; mais ils connaissent également
+les étoiles et prédisent l'avenir en creusant leurs sillons. A l'un,
+l'alouette, le rouge-gorge, le rossignol; à l'autre, la procellaria,
+le courlis, l'alcyon, -- leurs prophètes. Ils se retirent le soir,
+celui-ci dans sa cabine, celui-là dans sa chaumière; frêles demeures,
+où l'ouragan qui les ébranle n'agite point des consciences
+tranquilles.</p>
+
+<p class="quotega">
+ If the wind tempestuous is blowing,<br>
+ &nbsp;&nbsp;&nbsp;Still no danger they descry;<br>
+ The guiltless heart its boon bestowing,<br>
+ &nbsp;&nbsp;&nbsp;Soothes them with its Lullaby, etc., etc.</p>
+
+<p class="quotega">
+ «Si le vent souffle orageux, ils n'aperçoivent aucun danger; le c&oelig;ur
+ innocent, versant son baume, les berce avec ses <i>dodo, l'enfant do;
+ dodo, l'enfant do</i>, etc.»</p>
+
+<p>Le <span class="pagenum">(p. 330)</span>
+matelot ne sait où la mort le surprendra, à quel bord il
+laissera sa vie: peut-être, quand il aura mêlé au vent son dernier
+soupir, sera-t-il lancé au sein des flots, attaché sur deux avirons,
+pour continuer son voyage; peut-être sera-t-il enterré dans un îlot
+désert que l'on ne retrouvera jamais, ainsi qu'il a dormi isolé dans
+son hamac, au milieu de l'Océan.</p>
+
+<p>Le vaisseau seul est un spectacle: sensible au plus léger mouvement du
+gouvernail, hippogriffe ou coursier ailé, il obéit à la main du
+pilote, comme un cheval à la main du cavalier. L'élégance des mâts et
+des cordages, la légèreté des matelots qui voltigent sur les vergues,
+les différents aspects dans lesquels se présente le navire, soit qu'il
+vogue penché par un autan contraire, soit qu'il fuie droit devant un
+aquilon favorable, font de cette machine savante une des merveilles du
+génie de l'homme. Tantôt la lame et son écume brisent et rejaillissent
+contre la carène; tantôt l'onde paisible se divise, sans résistance,
+devant la proue. Les pavillons, les flammes, les voiles, achèvent la
+beauté de ce palais de Neptune: les plus basses voiles, déployées dans
+leur largeur, s'arrondissent comme de vastes cylindres; les plus
+hautes, comprimées dans leur milieu, ressemblent aux mamelles d'une
+sirène. Animé d'un souffle impétueux, le navire, avec sa quille, comme
+avec le soc d'une charrue, laboure à grand bruit le champ des mers.</p>
+
+<p>Sur ce chemin de l'Océan, le long duquel on n'aperçoit ni arbres, ni
+villages, ni villes, ni tours, ni clochers, ni tombeaux; sur cette
+route sans colonnes, sans pierres milliaires, qui n'a pour bornes que
+les vagues, pour relais que les vents, pour flambeaux que les
+<span class="pagenum">(p. 331)</span>
+astres, la plus belle des aventures, quand on n'est pas en quête de
+terres et de mers inconnues, est la rencontre de deux vaisseaux. On se
+découvre mutuellement à l'horizon avec la longue-vue; on se dirige les
+uns vers les autres. Les équipages et les passagers s'empressent sur
+le pont. Les deux bâtiments s'approchent, hissent leur pavillon,
+carguent à demi leurs voiles, se mettent en travers. Quand tout est
+silence, les deux capitaines, placés sur le gaillard d'arrière, se
+hèlent avec le porte-voix: «Le nom du navire? De quel port? Le nom du
+capitaine? D'où vient-il? Combien de jours de traversée? La latitude
+et la longitude? A Dieu, va!» On lâche les ris; la voile retombe. Les
+matelots et les passagers des deux vaisseaux se regardent fuir, sans
+mot dire: les uns vont chercher le soleil de l'Asie, les autres le
+soleil de l'Europe, qui les verront également mourir. Le temps emporte
+et sépare les voyageurs sur la terre, plus promptement encore que le
+vent ne les emporte et ne les sépare sur l'Océan; on se fait un signe
+de loin: <i>à Dieu, va!</i> Le port commun est l'Éternité.</p>
+
+<p>Et si le vaisseau rencontré était celui de Cook ou de La Pérouse?</p>
+
+<p>Le maître de l'équipage de mon vaisseau malouin était un ancien
+subrécargue, appelé Pierre Villeneuve, dont le nom seul me plaisait à
+cause de la bonne Villeneuve. Il avait servi dans l'Inde, sous le
+bailli de Suffren, et en Amérique sous le comte d'Estaing; il s'était
+trouvé à une multitude d'affaires. Appuyé sur l'avant du vaisseau,
+auprès du beaupré, de même qu'un vétéran assis sous la treille de son
+petit jardin dans le fossé des Invalides, Pierre, en mâchant une
+chique de tabac, <span class="pagenum">(p. 332)</span>
+qui lui enflait la joue comme une fluxion, me
+peignait le moment du branle-bas, l'effet des détonations de
+l'artillerie sous les ponts, le ravage des boulets dans leurs
+ricochets contre les affûts, les canons, les pièces de charpente. Je
+le faisais parler des Indiens, des nègres, des colons. Je lui
+demandais comment étaient habillés les peuples, comment les arbres
+faits, quelle couleur avaient la terre et le ciel, quel goût les
+fruits; si les ananas étaient meilleurs que les pêches, les palmiers
+plus beaux que les chênes. Il m'expliquait tout cela par des
+comparaisons prises des choses que je connaissais: le palmier était un
+grand chou, la robe d'un Indien celle de ma grand'mère; les chameaux
+ressemblaient à un âne bossu; tous les peuples de l'Orient, et
+notamment les Chinois, étaient des poltrons et des voleurs. Villeneuve
+était de Bretagne, et nous ne manquions pas de finir par l'éloge de
+l'incomparable beauté de notre patrie.</p>
+
+<p>La cloche interrompait nos conversations; elle réglait les Quarts,
+l'heure de l'habillement, celle de la revue, celle des repas. Le
+matin, à un signal, l'équipage, rangé sur le pont, dépouillait la
+chemise bleue pour en revêtir une autre qui séchait dans les haubans.
+La chemise quittée était immédiatement lavée dans des baquets, où
+cette pension de phoques savonnait aussi des faces brunes et des
+pattes goudronnées.</p>
+
+<p>Au repas du midi et du soir, les matelots, assis en rond autour des
+gamelles, plongeaient l'un après l'autre, régulièrement et sans
+fraude, leur cuiller d'étain dans la soupe flottante au roulis. Ceux
+qui n'avaient pas faim vendaient, pour un morceau de tabac ou pour un
+<span class="pagenum">(p. 333)</span>
+verre d'eau-de-vie, leur portion de biscuit ou de viande salée
+à leurs camarades. Les passagers mangeaient dans la chambre du
+capitaine. Quand il faisait beau, on tendait une voile sur l'arrière
+du vaisseau, et l'on dînait à la vue d'une mer bleue, tachetée çà et
+là de marques blanches par les écorchures de la brise.</p>
+
+<p>Enveloppé de mon manteau, je me couchais la nuit sur le tillac. Mes
+regards contemplaient les étoiles au-dessus de ma tête. La voile
+enflée me renvoyait la fraîcheur de la brise qui me berçait sous le
+dôme céleste: à demi assoupi et poussé par le vent, je changeais de
+ciel en changeant de rêve.</p>
+
+<p>Les passagers, à bord d'un vaisseau, offrent une société différente de
+celle de l'équipage: ils appartiennent à un autre élément; leurs
+destinées sont de la terre. Les uns courent chercher la fortune, les
+autres le repos; ceux-là retournent à leur patrie, ceux-ci la
+quittent; d'autres naviguent pour s'instruire des m&oelig;urs des peuples,
+pour étudier les sciences et les arts. On a le loisir de se connaître
+dans cette hôtellerie errante qui voyage avec le voyageur, d'apprendre
+maintes aventures, de concevoir des antipathies, de contracter des
+amitiés. Quand vont et viennent ces jeunes femmes nées du sang anglais
+et du sang indien, qui joignent à la beauté de Clarisse la délicatesse
+de Sacontala, alors se forment des chaînes que nouent et dénouent les
+vents parfumés de Ceylan, douces comme eux, comme eux légères.</p>
+
+<p class="tb">*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>Parmi les passagers, mes compagnons, se trouvait un Anglais. Francis
+Tulloch avait servi dans l'artillerie: <span class="pagenum">(p. 334)</span>
+peintre, musicien,
+mathématicien, il parlait plusieurs langues. L'abbé Nagot, supérieur
+des Sulpiciens, ayant rencontré l'officier anglican, en fit un
+catholique: il emmenait son néophyte à Baltimore.</p>
+
+<p>Je m'accointai avec Tulloch: comme j'étais alors profond philosophe,
+je l'invitais à revenir chez ses parents<a id="footnotetag446" name="footnotetag446"></a>
+<a href="#footnote446">[446]</a>. Le spectacle que nous
+avions sous les yeux le transportait d'admiration. Nous nous levions
+la nuit, lorsque le pont était abandonné à l'officier de quart et à
+quelques matelots qui fumaient leur pipe en silence: <i>Tuta æquora
+silent</i><a id="footnotetag447" name="footnotetag447"></a>
+<a href="#footnote447">[447]</a>. Le vaisseau roulait au gré des lames sourdes et lentes,
+tandis que des étincelles de feu couraient avec une blanche écume le
+long de ses flancs. Des milliers d'étoiles rayonnant dans le sombre
+azur du dôme céleste, une mer sans rivage, l'infini dans le ciel et
+sur les flots! Jamais Dieu ne m'a plus troublé de sa grandeur que dans
+ces nuits où j'avais l'immensité sur ma tête et l'immensité sous mes
+pieds.</p>
+
+<p>Des vents d'ouest, entremêlés de calmes, retardèrent notre marche. Le
+4 mai, nous n'étions qu'à la hauteur des Açores. Le 6, vers les 8
+heures du matin, nous eûmes connaissance de l'île du Pic; ce volcan
+domina longtemps des mers non naviguées: inutile phare la nuit, signal
+sans témoin le jour.</p>
+
+<p>Il y a quelque chose de magique à voir s'élever la terre du fond de la
+mer. Christophe Colomb, au milieu d'un équipage révolté, prêt à
+retourner en Europe sans avoir atteint le but de son voyage, aperçoit
+une <span class="pagenum">(p. 335)</span>
+petite lumière sur une plage que la nuit lui cachait. Le vol
+des oiseaux l'avait guidé vers l'Amérique; la lueur du foyer d'un
+sauvage lui révèle un nouvel univers. Colomb dut éprouver cette sorte
+de sentiment que l'Écriture donne au Créateur quand, après avoir tiré
+le monde du néant, il vit que son ouvrage était bon: <i>vidit Deus quod
+esset bonum</i>. Colomb créait un monde. Une des premières vies du pilote
+génois est celle que Giustiniani<a id="footnotetag448" name="footnotetag448"></a>
+<a href="#footnote448">[448]</a>, publiant un psautier hébreu,
+plaça en forme de <i>note</i> sous le psaume: <i>C&aelig;li enarrant gloriam Dei</i>.</p>
+
+<p>Vasco de Gama ne dut pas être moins émerveillé lorsqu'en 1498 il
+aborda la côte de Malabar. Alors, tout change sur le globe; une nature
+nouvelle apparaît; le rideau qui depuis des milliers de siècles
+cachait une partie de la terre, se lève: on découvre la patrie du
+soleil, le lieu d'où il sort chaque matin «comme un époux ou comme un
+géant, <i>tanquam sponsus, ut gigas</i>;<a id="footnotetag449" name="footnotetag449"></a>
+<a href="#footnote449">[449]</a>» on voit à nu ce sage et
+brillant Orient, dont l'histoire mystérieuse se mêlait aux voyages de
+Pythagore, aux conquêtes d'Alexandre, au souvenir des croisades, et
+dont les parfums nous arrivaient à travers les champs de l'Arabie et
+les mers de la Grèce. L'Europe lui envoya un poète pour le saluer: le
+cygne du Tage fit entendre sa triste et belle voix sur les rivages de
+l'Inde: Camoëns leur emprunta leur éclat, leur renommée et leur
+malheur; il ne leur laissa que leurs richesses.</p>
+
+<p>Lorsque <span class="pagenum">(p. 336)</span>
+Gonzalo Villo, aïeul maternel de Camoëns, découvrit une
+partie de l'archipel des Açores, il aurait dû, s'il eût prévu
+l'avenir, se réserver une concession de six pieds de terre pour
+recouvrir les os de son petit-fils.</p>
+
+<p>Nous ancrâmes dans une mauvaise rade, sur une base de roches, par
+quarante-cinq brasses d'eau. L'île <i>Graciosa</i>, devant laquelle nous
+étions mouillés, nous présentait ses collines un peu renflées dans
+leurs contours comme les ellipses d'une amphore étrusque: elle étaient
+drapées de la verdure des blés, et elles exhalaient une odeur
+fromentacée agréable, particulière aux moissons des Açores. On voyait
+au milieu de ces tapis les divisions des champs, formées de pierres
+volcaniques, mi-parties blanches et noires, et entassées les unes sur
+les autres. Une abbaye, monument d'un ancien monde sur un sol nouveau,
+se montrait au sommet d'un tertre; au pied de ce tertre, dans une anse
+caillouteuse, miroitaient les toits rouges de la ville de Santa-Cruz.
+L'île entière avec ses découpures de baies, de caps, de criques, de
+promontoires, répétait son paysage inverti dans les flots. Des rochers
+verticaux au plan des vagues lui servaient de ceinture extérieure. Au
+fond du tableau, le cône du volcan du Pic, planté sur une coupole de
+nuages, perçait, par delà Graciosa, la perspective aérienne.</p>
+
+<p>Il fut décidé que j'irais à terre avec Tulloch et le second capitaine;
+on mit la chaloupe en mer: elle nagea au rivage dont nous étions à
+environ deux milles. Nous aperçûmes du mouvement sur la côte; une
+prame s'avança vers nous. Aussitôt qu'elle fût à portée de la voix,
+nous distinguâmes une quantité de moines. <span class="pagenum">(p. 337)</span>
+Ils nous hélèrent en
+portugais, en italien, en anglais, en français, et nous répondîmes
+dans ces quatre langues. L'alarme régnait, notre vaisseau était le
+premier bâtiment d'un grand port qui eût osé mouiller dans la rade
+dangereuse où nous étalions la marée. D'une autre part, les insulaires
+voyaient pour la première fois le pavillon tricolore; ils ne savaient
+si nous sortions d'Alger ou de Tunis: Neptune n'avait point reconnu ce
+pavillon si glorieusement porté par Cybèle. Quand on vit que nous
+avions figure humaine et que nous entendions ce qu'on disait, la joie
+fut extrême. Les moines nous recueillirent dans le bateau, et nous
+ramâmes gaiement vers Santa-Cruz: nous y débarquâmes avec quelque
+difficulté, à cause d'un ressac assez violent.</p>
+
+<p>Toute l'île accourut. Quatre ou cinq alguazils, armés de piques
+rouillées, s'emparèrent de nous. L'uniforme de Sa Majesté m'attirant
+les honneurs, je passai pour l'homme important de la députation. On
+nous conduisit chez le gouverneur, dans un taudis, où Son Excellence,
+vêtue d'un méchant habit vert, autrefois galonné d'or, nous donna une
+audience solennelle: il nous permit le ravitaillement.</p>
+
+<p>Nos religieux nous menèrent à leur couvent, édifice à balcons commode
+et bien éclairé. Tulloch avait trouvé un compatriote: le principal
+frère, qui se donnait tous les mouvements pour nous, était un matelot
+de Jersey, dont le vaisseau avait péri corps et biens sur Graciosa.
+Sauvé seul du naufrage, ne manquant pas d'intelligence, il se montra
+docile aux leçons des catéchistes; il apprit le portugais et quelques
+mots de latin; sa qualité d'Anglais militant en sa faveur, on le
+convertit <span class="pagenum">(p. 338)</span>
+et on en fit un moine. Le matelot jerseyais, logé, vêtu
+et nourri à l'autel, trouvait cela beaucoup plus doux que d'aller
+serrer la voile du perroquet de fougue. Il se souvenait encore de son
+ancien métier: ayant été longtemps sans parler sa langue, il était
+enchanté de rencontrer quelqu'un qui l'entendit; il riait et jurait en
+vrai pilotin. Il nous promena dans l'île.</p>
+
+<p>Les maisons des villages, bâties en planches et en pierres,
+s'enjolivaient de galeries extérieures qui donnaient un air propre à
+ces cabanes, parce qu'il y régnait beaucoup de lumière. Les paysans,
+presque tous vignerons, étaient à moitié nus et bronzés par le soleil;
+les femmes, petites, jaunes comme des mulâtresses, mais éveillées,
+étaient naïvement coquettes avec leurs bouquets de seringas, leurs
+chapelets en guise de couronnes ou de chaînes.</p>
+
+<p>Les pentes des collines rayonnaient de ceps, dont le vin approchait
+celui de Fayal. L'eau était rare, mais, partout où sourdait une
+fontaine, croissait un figuier et s'élevait un oratoire avec un
+portique peint à fresque. Les ogives du portique encadraient quelques
+aspects de l'île et quelques portions de la mer. C'est sur un de ces
+figuiers que je vis s'abattre une compagnie de sarcelles bleues, non
+palmipèdes. L'arbre n'avait point de feuilles, mais il portait des
+fruits rouges enchâssés comme des cristaux. Quand il fut orné des
+oiseaux cérulés<a id="footnotetag450" name="footnotetag450"></a>
+<a href="#footnote450">[450]</a> qui laissaient pendre leurs ailes, ses fruits
+parurent d'une pourpre éclatante, tandis que l'arbre semblait avoir
+poussé tout à coup un feuillage d'azur.</p>
+
+<p>Il <span class="pagenum">(p. 339)</span>
+est probable que les Açores furent connues des Carthaginois;
+il est certain que des monnaies phéniciennes ont été déterrées dans
+l'île de Corvo. Les navigateurs modernes qui abordèrent les premiers à
+cette île trouvèrent, dit-on, une statue équestre, le bras droit
+étendu et montrant du doigt l'Occident, si toutefois cette statue
+n'est pas la gravure d'invention qui décore les anciens
+portulans<a id="footnotetag451" name="footnotetag451"></a>
+<a href="#footnote451">[451]</a>.</p>
+
+<p>J'ai supposé, dans le manuscrit des <i>Natchez</i>, que Chactas, revenant
+d'Europe, prit terre à l'île de Corvo, et qu'il rencontra la statue
+mystérieuse<a id="footnotetag452" name="footnotetag452"></a>
+<a href="#footnote452">[452]</a>. Il exprime ainsi les sentiments qui m'occupaient à
+Graciosa, en me rappelant la tradition: «J'approche de ce monument
+extraordinaire. Sur sa base, baignée de l'écume des flots, étaient
+gravés des caractères inconnus; la mousse et le salpêtre des mers
+rongeaient la surface du bronze antique; l'alcyon, perché sur le
+casque du colosse, y jetait par intervalles, des voix langoureuses;
+des coquillages se collaient aux flancs et aux crins d'airain du
+coursier, et lorsqu'on approchait l'oreille de ses naseaux ouverts, on
+croyait ouïr des rumeurs confuses.»</p>
+
+<p>Un bon souper nous fut servi chez les religieux après notre course;
+nous passâmes la nuit à boire avec nos hôtes. Le lendemain, vers midi,
+nos provisions embarquées, nous retournâmes à bord. Les religieux se
+chargèrent de nos lettres pour l'Europe. Le vaisseau s'était trouvé en
+danger par la levée d'un fort <span class="pagenum">(p. 340)</span>
+sud-est. On vira l'ancre; mais,
+engagée dans des roches, on la perdit, comme on s'y attendait. Nous
+appareillâmes: le vent continuant de fraîchir, nous eûmes bientôt
+dépassé les Açores<a id="footnotetag453" name="footnotetag453"></a>
+<a href="#footnote453">[453]</a>.</p>
+
+<p class="quotega">
+ Fac pelagus me scire probes, quo carbasa laxo.<br><br>
+
+ «Muse, aide-moi à montrer que je connais la mer<br>
+ sur laquelle je déploie mes voiles.»</p>
+
+<p>C'est ce que disait, il y a six cents ans, Guillaume-le-Breton, mon
+compatriote<a id="footnotetag454" name="footnotetag454"></a>
+<a href="#footnote454">[454]</a>. Rendu à la mer, je recommençai à contempler ses
+solitudes; mais à travers le monde idéal de mes rêveries
+m'apparaissaient, moniteurs sévères, la France et les événements
+réels. Ma retraite pendant le jour, lorsque je voulais éviter les
+passagers, était la hune du grand mât; j'y montais lestement aux
+applaudissements des matelots. Je m'y asseyais dominant les vagues.</p>
+
+<p>L'espace tendu d'un double azur avait l'air d'une toile préparée pour
+recevoir les futures créations d'un grand peintre. La couleur des eaux
+était pareille à celle du verre liquide. De longues et hautes
+ondulations ouvraient dans leurs ravines des échappées de vue sur les
+déserts de l'Océan: ces vacillants paysages rendaient sensible à mes
+yeux la comparaison que fait l'Écriture <span class="pagenum">(p. 341)</span>
+de la terre chancelante
+devant le Seigneur, comme un homme ivre. Quelquefois, on eût dit
+l'espace étroit et borné, faute d'un point de saillie; mais si une
+vague venait à lever la tête, un flot à se courber en imitation d'une
+côte lointaine, un escadron de chiens de mer à passer à l'horizon,
+alors se présentait une échelle de mesure. L'étendue se révélait
+surtout lorsqu'une brume, rampant à la surface pélagienne, semblait
+accroître l'immensité même.</p>
+
+<p>Descendu de l'aire du mât comme autrefois du nid de mon saule,
+toujours réduit à une existence solitaire, je soupais d'un biscuit de
+vaisseau, d'un peu de sucre et d'un citron; ensuite je me couchais, ou
+sur le tillac dans mon manteau, ou sous le pont dans mon cadre: je
+n'avais qu'à déployer mon bras pour atteindre de mon lit à mon
+cercueil.</p>
+
+<p>Le vent nous força d'anordir et nous accostâmes le banc de
+Terre-Neuve. Quelques glaces flottantes rôdaient au milieu d'une
+bruine froide et pâle.</p>
+
+<p>Les hommes du trident ont des jeux qui leur viennent de leurs
+devanciers: quand on passe la Ligne, il faut se résoudre à recevoir le
+<i>baptême</i>: même cérémonie sous le Tropique, même cérémonie sur le banc
+de Terre-Neuve, et, quel que soit le lieu, le chef de la mascarade est
+toujours le <i>bonhomme Tropique</i>. Tropique et <i>hydropique</i> sont
+synonymes pour les matelots: le bonhomme Tropique a donc une bedaine
+énorme; il est vêtu, lors même qu'il est sous son tropique, de toutes
+les peaux de mouton et de toutes les jaquettes fourrées de l'équipage.
+Il se tient accroupi dans la grande hune, poussant de temps en temps
+des mugissements. Chacun le regarde d'en bas: il commence <span class="pagenum">(p. 342)</span>
+à descendre le long des haubans, pesant comme un ours, trébuchant comme
+Silène. En mettant le pied sur le pont, il pousse de nouveaux
+rugissements, bondit, saisit un sceau, le remplit d'eau de mer et le
+verse sur le chef de ceux qui n'ont pas passé la Ligne, ou qui ne sont
+pas parvenus à la latitude des glaces. On fuit sous les ponts, on
+remonte sur les écoutilles, on grimpe aux mâts: père Tropique vous
+poursuit; cela finit au moyen d'un large pourboire: jeux d'Amphitrite,
+qu'Homère aurait célébrés comme il a chanté Protée, si le vieil
+Océanus eût été connu tout entier du temps d'Ulysse; mais alors on ne
+voyait encore que sa tête aux Colonnes d'Hercule; son corps caché
+couvrait le monde.</p>
+
+<p>Nous gouvernâmes vers les îles Saint-Pierre et Miquelon, cherchant une
+nouvelle relâche. Quand nous approchâmes de la première, un matin
+entre dix heures et midi, nous étions presque dessus; ses côtés
+perçaient, en forme de bosse noire, à travers la brume.</p>
+
+<p>Nous mouillâmes devant la capitale de l'île: nous ne la voyions pas,
+mais nous entendions le bruit de la terre. Les passagers se hâtèrent
+de débarquer; le supérieur de Saint-Sulpice, continuellement harcelé
+du mal de mer, était si faible, qu'on fut obligé de le porter au
+rivage. Je pris un logement à part; j'attendis qu'une rafale,
+arrachant le brouillard, me montra le lieu que j'habitais, et pour
+ainsi dire le visage de mes hôtes dans ce pays des ombres.</p>
+
+<p>Le port et la rade de Saint-Pierre sont placés entre la côte orientale
+de l'île et un îlot allongé, l'<i>île aux Chiens</i>. Le port, surnommé le
+<i>Barachois</i>, creuse les terres et aboutit à une flaque saumâtre. Des
+mornes stériles <span class="pagenum">(p. 343)</span>
+se serrent au noyau de l'île: quelques-uns,
+détachés, surplombent le littoral; les autres ont à leur pied une
+lisière de landes tourbeuses et arasées. On aperçoit du bourg le morne
+de la vigie.</p>
+
+<p>La maison du gouverneur fait face à l'embarcadère. L'église, la cure,
+le magasin aux vivres, sont placés au même lieu; puis viennent la
+demeure du commissaire de la marine et celle du capitaine du port.
+Ensuite commence, le long du rivage sur les galets, la seule rue du
+bourg.</p>
+
+<p>Je dînai deux ou trois fois chez le gouverneur, officier plein
+d'obligeance et de politesse. Il cultivait sur un glacis quelques
+légumes d'Europe. Après le dîner, il me montrait ce qu'il appelait son
+jardin.</p>
+
+<p>Une odeur fine et suave d'héliotrope s'exhalait d'un petit carré de
+fèves en fleurs; elle ne nous était point apportée par une brise de la
+patrie, mais par un vent sauvage de Terre-Neuve, sans relation avec la
+plante exilée, sans sympathie de réminiscence et de volupté. Dans ce
+parfum non respiré de la beauté, non épuré dans son sein, non répandu
+sur ses traces, dans ce parfum changé d'aurore, de culture et de
+monde, il y avait toutes les mélancolies des regrets, de l'absence et
+de la jeunesse.</p>
+
+<p>Du jardin, nous montions aux mornes, et nous nous arrêtions au pied du
+mât de pavillon de la vigie. Le nouveau drapeau français flottait sur
+notre tête: comme les femmes de Virgile, nous regardions la mer,
+<i>flentes</i>; elle nous séparait de la terre natale! Le gouverneur était
+inquiet; il appartenait à l'opinion battue; il s'ennuyait d'ailleurs
+dans cette retraite, convenable à un songe-creux de mon espèce, rude
+séjour pour un homme <span class="pagenum">(p. 344)</span>
+occupé d'affaires, ou ne portant point en
+lui cette passion qui remplit tout et fait disparaître le reste du
+monde. Mon hôte s'enquérait de la Révolution, je lui demandais des
+nouvelles du passage au nord-ouest. Il était à l'avant-garde du
+désert, mais il ne savait rien des Esquimaux et ne recevait du Canada
+que des perdrix.</p>
+
+<p>Un matin, j'étais allé seul au Cap-à-l'Aigle, pour voir se lever le
+soleil du côté de la France. Là, une eau hyémale formait une cascade
+dont le dernier bond atteignait la mer. Je m'assis au ressaut d'une
+roche, les pieds pendant sur la vague qui déferlait au bas de la
+falaise. Une jeune marinière parut dans les déclivités supérieures du
+morne; elle avait les jambes nues, quoiqu'il fit froid, et marchait
+parmi la rosée. Ses cheveux noirs passaient en touffes sous le
+mouchoir des Indes dont sa tête était entortillée; par-dessus ce
+mouchoir elle portait un chapeau de roseaux du pays en façon de nef ou
+de berceau. Un bouquet de bruyères lilas sortait de son sein que
+modelait l'entoilage blanc de sa chemise. De temps en temps elle se
+baissait et cueillait les feuilles d'une plante aromatique qu'on
+appelle dans l'île <i>thé naturel</i>. D'une main elle jetait ces feuilles
+dans un panier qu'elle tenait de l'autre main. Elle m'aperçut: sans
+être effrayée, elle se vint asseoir à mon côté, posa son panier près
+d'elle, et se mit comme moi, les jambes ballantes sur la mer, à
+regarder le soleil.</p>
+
+<div class="figcenter" style="width: 443px;">
+<img src="images/la_jeune_mariniere.jpg" width="443" height="600" alt="Une jeune marinière." title="" />
+<span class="caption">Une jeune marinière.</span>
+</div>
+
+<p>Nous restâmes quelques minutes sans parler; enfin, je fus le plus
+courageux et je dis: «Que cueillez-vous là? la saison des lucets et
+des atocas est passée». Elle leva de grands yeux noirs, timides et
+fiers, et me répondit: <span class="pagenum">(p. 345)</span>
+«Je cueillais du thé.» Elle me présenta
+son panier. «Vous portez ce thé à votre père et à votre mère? -- Mon
+père est à la pêche avec Guillaumy. -- Que faites-vous l'hiver dans
+l'île? -- Nous tressons des filets, nous pêchons les étangs, en faisant
+des trous dans la glace; le dimanche, nous allons à la messe et aux
+vêpres, ou nous chantons des cantiques; et puis nous jouons sur la
+neige et nous voyons les garçons chasser les ours blancs. -- Votre père
+va bientôt revenir? -- Oh! non: le capitaine mène le navire à Gênes avec
+Guillaumy. -- Mais Guillaumy reviendra? -- Oh! oui, à la saison prochaine,
+au retour des pêcheurs. Il m'apportera dans sa pacotille un corset de
+soie rayée, un jupon de mousseline et un collier noir. -- Et vous serez
+parée pour le vent, la montagne et la mer. Voulez-vous que je vous
+envoie un corset, un jupon et un collier? -- Oh! non.»</p>
+
+<p>Elle se leva, prit son panier, et se précipita par un sentier rapide,
+le long d'une sapinière. Elle chantait d'une voix sonore un cantique
+des Missions:</p>
+
+<p class="quotega">
+ Tout brûlant d'une ardeur immortelle,<br>
+ C'est vers Dieu que tendent mes désirs.</p>
+
+<p>Elle faisait envoler sur sa route de beaux oiseaux appelés aigrettes,
+à cause du panache de leur tête; elle avait l'air d'être de leur
+troupe. Arrivée à la mer, elle sauta dans un bateau, déploya la voile
+et s'assit au gouvernail; on l'eût prit pour la Fortune: elle
+s'éloigna de moi.</p>
+
+<p><i>Oh! oui, oh! non, Guillaumy</i>, l'image du jeune matelot sur une
+vergue, au milieu des vents, changeaient <span class="pagenum">(p. 346)</span>
+en terre de délices
+l'affreux rocher de Saint-Pierre:</p>
+
+<p class="quotega">
+ L'isole di Fortuna, ora vedete<a id="footnotetag455" name="footnotetag455"></a>
+<a href="#footnote455">[455]</a>.</p>
+
+<p>Nous passâmes quinze jours dans l'île. De ses côtes désolées on
+découvre les rivages encore plus désolés de Terre-Neuve. Les mornes à
+l'intérieur étendent des chaînes divergentes dont la plus élevée se
+prolonge vers l'anse Rodrigue. Dans les vallons, la roche granitique,
+mêlée d'un mica rouge et verdâtre, se rembourre d'un matelas de
+sphaignes, de lichen et de dicranum.</p>
+
+<p>De petits lacs s'alimentent du tribut des ruisseaux de la <i>Vigie</i>, du
+<i>Courval</i>, du <i>Pain-de-Sucre</i>, du <i>Kergariou</i>, de la <i>Tête-Galante</i>.
+Ces flaques sont connues sous le nom des <i>Étangs-du-Savoyard</i>, du
+<i>Cap-Noir</i>, du <i>Ravenel</i>, du <i>Colombier</i>, du <i>Cap-à-l'Aigle</i>. Quand
+les tourbillons fondent sur ces étangs, ils déchirent les eaux peu
+profondes, mettant à nu çà et là quelques portions de prairies
+sous-marines que recouvre subitement le voile retissu de l'onde.</p>
+
+<p>La Flore de Saint-Pierre est celle de la Laponie et du détroit de
+Magellan. Le nombre des végétaux diminue en allant vers le pôle; au
+Spitzberg, on ne rencontre plus que quarante espèces de phanérogames.
+En changeant de localité, des races de plantes s'éteignent: les unes
+au nord, habitantes des steppes glacées, deviennent au midi des filles
+de la montagne: les autres, nourries dans l'atmosphère tranquille des
+plus épaisses forêts, viennent, en décroissant de force et de
+<span class="pagenum">(p. 347)</span>
+grandeur, expirer aux plages tourmenteuses de l'Océan. A Saint-Pierre,
+le myrtille marécageux (<i>vaccinium fugilinosium</i>) est réduit à l'état
+de traînasses; il sera bientôt enterré dans l'ouate et les bourrelets
+des mousses qui lui servent d'humus. Plante voyageuse, j'ai pris mes
+précautions pour disparaître au bord de la mer, mon site natal.</p>
+
+<p>La pente des monticules de Saint-Pierre est plaquée de baumiers,
+d'amelanchiers, de palomiers, de mélèzes, de sapins noirs, dont les
+bourgeons servent à brasser une bière antiscorbutique. Ces arbres ne
+dépassent pas la hauteur d'un homme. Le vent océanique les étête, les
+secoue, les prosterne, à l'instar des fougères; puis, se glissant sous
+ces forêts en broussailles, il les relève; mais il n'y trouve ni
+troncs, ni rameaux, ni voûtes, ni échos pour y gémir, et il n'y fait
+pas plus de bruit que sur une bruyère.</p>
+
+<p>Ces bois rachitiques contrastent avec les grands bois de Terre-Neuve
+dont on découvre le rivage voisin, et dont les sapins portent un
+lichen argenté (<i>alectoria trichodes</i>): les ours blancs semblent avoir
+accroché leur poil aux branches de ces arbres, dont ils sont les
+étranges grimpereaux. Les <i>swamps</i> de cette île de Jacques Cartier
+offrent des chemins battus par ces ours: on croirait voir les sentiers
+rustiques des environs d'une bergerie. Toute la nuit retentit des cris
+des animaux affamés; le voyageur ne se rassure qu'au bruit non moins
+triste de la mer; ces vagues, si insociables et si rudes, deviennent
+des compagnes et des amies.</p>
+
+<p>La pointe septentrionale de Terre-Neuve arrive à la latitude du cap
+Charles I<sup>er</sup> du Labrador; quelques degrés <span class="pagenum">(p. 348)</span>
+plus haut, commence le
+paysage polaire. Si nous en croyons les voyageurs, il est un charme
+à ces régions: le soir, le soleil, touchant la terre semble rester
+immobile, et remonte ensuite dans le ciel au lieu de descendre sous
+l'horizon. Les monts revêtus de neige, les vallées tapissées de la
+mousse blanche que broutent les rennes, les mers couvertes de baleines
+et semées de glaces flottantes, toute cette scène brille, éclairée
+comme à la fois par les feux du couchant et la lumière de l'aurore: on
+ne sait si l'on assiste à la création ou à la fin du monde. Un petit
+oiseau, semblable à celui qui chante la nuit dans nos bois, fait
+entendre un ramage plaintif. L'amour amène alors l'Esquimau sur le
+rocher de glace où l'attendait sa compagne: ces noces de l'homme aux
+dernières bornes de la terre ne sont ni sans pompe ni sans félicité.</p>
+
+<p class="tb">*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>Après avoir embarqué des vivres et remplacé l'ancre perdue à Graciosa,
+nous quittâmes Saint-Pierre. Cinglant au midi, nous atteignîmes la
+latitude de 38 degrés. Les calmes nous arrêtèrent à une petite
+distance des côtes du Maryland et de la Virginie. Au ciel brumeux des
+régions boréales avait succédé le plus beau ciel; nous ne voyions pas
+la terre, mais l'odeur des forêts de pins arrivait jusqu'à nous. Les
+aubes et les aurores, les levers et les couchers du soleil, les
+crépuscules et les nuits étaient admirables. Je ne me pouvais
+rassasier de regarder Vénus, dont les rayons semblaient m'envelopper
+comme jadis les cheveux de ma sylphide.</p>
+
+<p>Un soir, je lisais dans la chambre du capitaine; la cloche de la
+prière sonna: j'allai mêler mes v&oelig;ux à ceux <span class="pagenum">(p. 349)</span>
+de mes compagnons.
+Les officiers occupaient le gaillard d'arrière avec les passagers;
+l'aumônier, un livre à la main, un peu en avant d'eux, près du
+gouvernail; les matelots se pressaient pêle-mêle sur le tillac: nous
+nous tenions debout, le visage tourné vers la proue du vaisseau.
+Toutes les voiles étaient pliées.</p>
+
+<p>Le globe du soleil, prêt à se plonger dans les flots, apparaissait
+entre les cordages du navire au milieu des espaces sans bornes: on eût
+dit, par les balancements de la poupe, que l'astre radieux changeait à
+chaque instant d'horizon. Quand je peignis ce tableau dont vous pouvez
+revoir l'ensemble dans le <i>Génie du christianisme</i><a id="footnotetag456" name="footnotetag456"></a>
+<a href="#footnote456">[456]</a>, mes
+sentiments religieux s'harmonisaient avec la scène; mais, hélas! quand
+j'y assistai en personne, le vieil homme était vivant en moi: ce
+n'était pas Dieu seul que je contemplais sur les flots, dans la
+magnificence de ses &oelig;uvres. Je voyais une femme inconnue et les
+miracles de son sourire; les beautés du ciel me semblaient écloses de
+son souffle; j'aurais vendu l'éternité pour une de ses caresses. Je me
+figurais qu'elle palpitait derrière ce voile de l'univers qui la
+cachait à mes yeux. Oh! que n'était-il en ma puissance de déchirer le
+rideau pour presser la femme idéalisée contre mon c&oelig;ur, pour me
+consumer sur son sein dans cet amour, source de mes inspirations, de
+mon désespoir et de ma vie! Tandis que je me laissais aller à ces
+mouvements si propres à ma carrière future de <i>coureur des bois</i>, il
+ne s'en fallut guère qu'un accident ne mit un terme à mes desseins et
+à mes songes.</p>
+
+<p>La <span class="pagenum">(p. 350)</span>
+chaleur nous accablait; le vaisseau, dans un calme plat, sans
+voiles et trop chargé de ses mâts, était tourmenté du roulis: brûlé
+sur le pont et fatigué du mouvement, je me voulus baigner, et, quoique
+nous n'eussions point de chaloupe dehors, je me jetai du beaupré à la
+mer. Tout alla d'abord à merveille, et plusieurs passagers
+m'imitèrent. Je nageais sans regarder le vaisseau; mais quand je vins
+à tourner la tête, je m'aperçus que le courant l'entraînait déjà loin.
+Les matelots, alarmés, avaient filé un grelin aux autres nageurs. Des
+requins se montraient dans les eaux du navire, et on leur tirait des
+coups de fusil pour les écarter. La houle était si grosse qu'elle
+retardait mon retour en épuisant mes forces. J'avais un gouffre
+au-dessous de moi, et les requins pouvaient à tout moment m'emporter
+un bras ou une jambe. Sur le bâtiment, le maître d'équipage cherchait
+à descendre un canot dans la mer, mais il fallait établir un palan, et
+cela prenait un temps considérable.</p>
+
+<p>Par le plus grand bonheur, une brise presque insensible se leva; le
+vaisseau, gouvernant un peu, s'approcha de moi; je me pus emparer de
+la corde; mais les compagnons de ma témérité s'étaient accrochés à
+cette corde; quand on nous tira au flanc du bâtiment, me trouvant à
+l'extrémité de la file, ils pesaient sur moi de tout leur poids. On
+nous repêcha ainsi un à un, ce qui fut long. Les roulis continuaient;
+à chacun de ces roulis en sens opposé, nous plongions de six ou sept
+pieds dans la vague, ou nous étions suspendus en l'air à un même
+nombre de pieds, comme des poissons au bout d'une ligne; à la dernière
+immersion, je <span class="pagenum">(p. 351)</span>
+me sentis prêt à m'évanouir; un roulis de plus, et
+c'en était fait. On me hissa sur le pont à demi mort: si je m'étais
+noyé, le bon débarras pour moi et pour les autres!</p>
+
+<p>Deux jours après cet accident, nous aperçûmes la terre. Le c&oelig;ur me
+battit quand le capitaine me la montra: l'Amérique! Elle était à peine
+déclinée par la cime de quelques érables sortant de l'eau. Les
+palmiers de l'embouchure du Nil m'indiquèrent depuis le rivage de
+l'Égypte de la même manière. Un pilote vint à bord; nous entrâmes dans
+la baie de Chesapeake. Le soir même, on envoya une chaloupe chercher
+des vivres frais. Je me joignis au parti et bientôt je foulai le sol
+américain.</p>
+
+<p>Promenant mes regards autour de moi, je demeurai quelques instants
+immobile. Ce continent, peut-être ignoré pendant la durée des temps
+anciens et un grand nombre de siècles modernes; les premières
+destinées sauvages de ce continent, et ses secondes destinées depuis
+l'arrivée de Christophe Colomb; la domination des monarchies de
+l'Europe ébranlée dans ce nouveau monde: la vieille société finissant
+dans la jeune Amérique; une république d'un genre inconnu annonçant un
+changement dans l'esprit humain; la part que mon pays avait eue à ces
+événements; ces mers et ces rivages devant en partie leur indépendance
+au pavillon et au sang français; un grand homme sortant du milieu des
+discordes et des déserts; Washington habitant une ville florissante,
+dans le même lieu où Guillaume Penn avait acheté un coin de forêts;
+les États-Unis renvoyant à la France la révolution que la France avait
+soutenue de ses armes; enfin <span class="pagenum">(p. 352)</span>
+mes propres destins, ma muse vierge
+que je venais livrer à la passion d'une nouvelle nature; les
+découvertes que je voulais tenter dans ces déserts; lesquels
+étendaient encore leur large royaume derrière l'étroit empire d'une
+civilisation étrangère: telles étaient les choses qui roulaient dans
+mon esprit.</p>
+
+<p>Nous nous avançâmes vers une habitation. Des bois de baumiers et de
+cèdres de la Virginie, des oiseaux-moqueurs et des cardinaux,
+annonçaient, par leur port et leur ombre, par leur chant et leur
+couleur, un autre climat. La maison où nous arrivâmes au bout d'une
+demi-heure tenait de la ferme d'un Anglais et de la case d'un créole.
+Des troupeaux de vaches européennes pâturaient les herbages entourés
+de claires-voies, dans lesquelles se jouaient des écureuils à peau
+rayée. Des noirs sciaient des pièces de bois, des blancs cultivaient
+des plants de tabac. Une négresse de treize à quatorze ans, presque
+nue, d'une beauté singulière, nous ouvrit la barrière de l'enclos
+comme une jeune Nuit. Nous achetâmes des gâteaux de maïs, des poules,
+des &oelig;ufs, du lait, et nous retournâmes au bâtiment avec nos
+dames-jeannes et nos paniers. Je donnai mon mouchoir de soie à la
+petite Africaine: ce fut une esclave qui me reçut sur la terre de la
+liberté.</p>
+
+<p>On désancra pour gagner la rade et le port de Baltimore: en
+approchant, les eaux se rétrécirent; elles étaient lisses et
+immobiles: nous avions l'air de remonter un fleuve indolent bordé
+d'avenues. Baltimore s'offrit à nous comme au fond d'un lac. En regard
+de la ville, s'élevait une colline boisée, au pied de laquelle on
+commençait à bâtir. Nous amarrâmes au quai <span class="pagenum">(p. 353)</span>
+du port. Je dormis à
+bord et n'atterris que le lendemain. J'allai loger à l'auberge avec
+mes bagages; les séminaristes se retirèrent à l'établissement préparé
+pour eux, d'où ils se sont dispersés en Amérique.</p>
+
+<p>Qu'est devenu Francis Tulloch? La lettre suivante m'a été remise à
+Londres, le 12 du mois d'avril 1822:</p>
+
+<p class="quotega">
+ «Trente ans s'étant écoulés, mon très cher vicomte, depuis
+ l'<i>époch</i> de notre voyage à Baltimore, il est très possible que
+ vous ayez oublié jusqu'à mon nom; mais à juger d'après les
+ sentiments de mon c&oelig;ur, qui vous a toujours été vrai et loyal,
+ ce n'est pas ainsi, et je me flatte que vous ne seriez pas fâché
+ de me revoir. Presque en face l'un de l'autre (comme vous verrez
+ par la date de cette lettre), je ne sens que trop que bien des
+ choses nous séparent. Mais témoignez le moindre désir de me voir,
+ et je m'empresserai de vous prouver, autant qu'il me sera
+ possible, que je suis toujours, comme j'ai toujours été, votre
+ fidèle et dévoué,<br><br>
+
+ Franc. <span class="smcap">Tulloch</span>.<br><br>
+
+ <i>P. S.</i> -- Le rang distingué que vous vous êtes acquis et que vous
+ méritez par tant de titres, m'est devant les yeux; mais le
+ souvenir du chevalier de Chateaubriand m'est si cher, que je ne
+ puis vous écrire (au moins cette fois-ci) comme ambassadeur,
+ etc., etc. Ainsi pardonnez le style en faveur de notre ancienne
+ alliance.<br><br>
+
+ Vendredi, 12 avril.<br><br>
+
+ Portland Place, nº 30.»</p>
+
+<p>Ainsi, <span class="pagenum">(p. 354)</span>
+Tulloch était à Londres; il ne s'est point fait prêtre,
+il s'est marié; son roman est fini comme le mien. Cette lettre dépose
+en faveur de la véracité de mes <i>Mémoires</i>, et de la fidélité de mes
+souvenirs. Qui aurait rendu témoignage d'une <i>alliance</i> et d'une
+<i>amitié</i> formées il y a trente ans sur les flots, si la partie
+contractante ne fût survenue? et quelle perspective morne et
+rétrograde me déroule cette lettre! Tulloch se retrouvait en 1822 dans
+la même ville que moi, dans la même rue que moi; la porte de sa maison
+était en face de la mienne, ainsi que nous nous étions rencontrés dans
+le même vaisseau, sur le même tillac, cabine vis-à-vis cabine. Combien
+d'autres amis je ne rencontrerai plus! L'homme, chaque soir en se
+couchant, peut compter ses pertes: il n'y a que ses ans qui ne le
+quittent point, bien qu'ils passent; lorsqu'il en fait la revue et
+qu'il les nomme, ils répondent: «Présents!» Aucun ne manque à l'appel.</p>
+
+<p class="tb">*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>Baltimore, comme toutes les autres métropoles des États-Unis, n'avait
+pas l'étendue qu'elle a maintenant, c'était une jolie petite ville
+catholique, propre, animée, où les m&oelig;urs et la société avaient une
+grande affinité avec les m&oelig;urs et la société de l'Europe. Je payai
+mon passage au capitaine et lui donnai un dîner d'adieu. J'arrêtai ma
+place au <i>stage-coach</i> qui faisait trois fois la semaine le voyage de
+Pensylvanie. A quatre heures du matin, j'y montai, et me voilà roulant
+sur les chemins du Nouveau Monde.</p>
+
+<p>La route que nous parcourûmes, plutôt tracée que faite, traversait un
+pays assez plat: presque point d'arbres, fermes éparses, villages
+clair-semés, climat de <span class="pagenum">(p. 355)</span>
+la France, hirondelles volant sur les
+eaux comme sur l'étang de Combourg.</p>
+
+<p>En approchant de Philadelphie, nous rencontrâmes des paysans allant au
+marché, des voitures publiques et des voitures particulières.
+Philadelphie me parut une belle ville, les rues larges, quelques-unes
+plantées, se coupant à l'angle droit dans un ordre régulier du nord au
+sud et de l'est à l'ouest. La Delaware coule parallèlement à la rue
+qui suit son bord occidental. Cette rivière serait considérable en
+Europe: on n'en parle pas en Amérique; ses rives sont basses et peu
+pittoresques.</p>
+
+<p>A l'époque de mon voyage (1791), Philadelphie ne s'étendait pas encore
+jusqu'à la Shuylkill; le terrain, en avançant vers cet affluent, était
+divisé par lots, sur lesquels on construisait çà et là des maisons.</p>
+
+<p>L'aspect de Philadelphie est monotone. En général, ce qui manque aux
+cités protestantes des États-Unis, ce sont les grandes &oelig;uvres de
+l'architecture; la Réformation jeune d'âge, qui ne sacrifie point à
+l'imagination, a rarement élevé ces dômes, ces nefs aériennes, ces
+tours jumelles dont l'antique religion catholique a couronné l'Europe.
+Aucun monument, à Philadelphie, à New-York, à Boston, une pyramide
+au-dessus de la masse des murs et des toits: l'&oelig;il est attristé de ce
+niveau.</p>
+
+<p>Descendu d'abord à l'auberge, je pris ensuite un appartement dans une
+pension où logeaient des colons de Saint-Domingue, et des Français
+émigrés avec d'autres idées que les miennes. Une terre de liberté
+offrait un asile à ceux qui fuyaient la liberté: rien ne prouve mieux
+le haut prix des institutions généreuses que cet <span class="pagenum">(p. 356)</span>
+exil volontaire
+des partisans du pouvoir absolu dans une pure démocratie.</p>
+
+<p>Un homme, débarqué comme moi aux États-Unis, plein d'enthousiasme pour
+les peuples classiques, un colon qui cherchait partout la rigidité des
+premières m&oelig;urs romaines, dut être fort scandalisé de trouver partout
+le luxe des équipages, la frivolité des conversations, l'inégalité des
+fortunes, l'immoralité des maisons de banque et de jeu, le bruit des
+salles de bal et de spectacle. A Philadelphie j'aurais pu me croire à
+Liverpool ou à Bristol. L'apparence du peuple était agréable: les
+quakeresses avec leurs robes grises, leurs petits chapeaux uniformes
+et leurs visages pâles, paraissaient belles.</p>
+
+<p>A cette heure de ma vie, j'admirais beaucoup les républiques, bien que
+je ne les crusse pas possibles à l'époque du monde où nous étions
+parvenus: je connaissais la liberté à la manière des anciens, la
+liberté, fille des m&oelig;urs dans une société naissante; mais j'ignorais
+la liberté fille des lumières et d'une vieille civilisation, liberté
+dont la république représentative a prouvé la réalité: Dieu veuille
+qu'elle soit durable! On n'est plus obligé de labourer soi-même son
+petit champ, de maugréer les arts et les sciences, d'avoir des ongles
+crochus et la barbe sale pour être libre.</p>
+
+<p>Lorsque j'arrivai à Philadelphie, le général Washington n'y était pas;
+je fus obligé de l'attendre une huitaine de jours. Je le vis passer
+dans une voiture que tiraient quatre chevaux fringants, conduits à
+grandes guides. Washington, d'après mes idées d'alors, était
+nécessairement Cincinnatus; Cincinnatus en <span class="pagenum">(p. 357)</span>
+carrosse dérangeait
+un peu ma république de l'an de Rome 296. Le dictateur Washington
+pouvait-il être autre qu'un rustre, piquant ses b&oelig;ufs de l'aiguillon
+et tenant le manche de sa charrue? Mais quand j'allai lui porter ma
+lettre de recommandation, je retrouvai la simplicité du vieux Romain.</p>
+
+<p>Une petite maison, ressemblant aux maisons voisines, était le palais
+du président des États-Unis<a id="footnotetag457" name="footnotetag457"></a>
+<a href="#footnote457">[457]</a>: point de gardes, pas même de valets.
+Je frappai; une jeune servante ouvrit. Je lui demandai si le général
+était chez lui; elle me répondit qu'il y était. Je répliquai que
+j'avais une lettre à lui remettre. La servante me demanda mon nom,
+difficile à prononcer en anglais et qu'elle ne put retenir. Elle me
+dit alors doucement: «<i>Walk in, sir;</i> entrez, monsieur» et elle marcha
+devant moi dans un de ces étroits corridors qui servent de vestibule
+aux maisons anglaises: elle m'introduisit dans un parloir où elle me
+pria d'attendre le général.</p>
+
+<p>Je n'étais pas ému; la grandeur de l'âme ou celle de la fortune ne
+m'imposent point: j'admire la première sans en être écrasé; la seconde
+m'inspire plus de pitié que de respect: visage d'homme ne me troublera
+jamais.</p>
+
+<p>Au bout de quelques minutes, le général entra: d'une grande taille,
+d'un air calme et froid plutôt que noble, il est ressemblant dans ses
+gravures. Je lui présentai ma lettre en silence; il l'ouvrit, courut à
+la signature qu'il lut tout haut avec exclamation: «Le colonel
+<span class="pagenum">(p. 358)</span>
+Armand!» C'est ainsi qu'il l'appelait et qu'avait signé le marquis
+de la Rouërie.</p>
+
+<p>Nous nous assîmes. Je lui expliquai tant bien que mal le motif de mon
+voyage. Il me répondait par monosyllabes anglais et français, et
+m'écoutait avec une sorte d'étonnement; je m'en aperçus, et je lui dis
+avec un peu de vivacité: «Mais il est moins difficile de découvrir le
+passage du nord-ouest que de créer un peuple comme vous l'avez
+fait. -- <i>Well, well, young man!</i>, Bien, bien, jeune homme,»
+s'écria-t-il en me tendant la main. Il m'invita à dîner pour le jour
+suivant, et nous nous quittâmes.</p>
+
+<p>Je n'eus garde de manquer au rendez-vous. Nous n'étions que cinq ou
+six convives. La conversation roula sur la Révolution française. Le
+général nous montra une clef de la Bastille. Ces clefs, je l'ai déjà
+remarqué, étaient des jouets assez niais qu'on se distribuait alors.
+Les expéditionnaires en serrurerie auraient pu, trois ans plus tard,
+envoyer au président des États-Unis le verrou de la prison du monarque
+qui donna la liberté à la France et à l'Amérique. Si Washington avait
+vu dans les ruisseaux de Paris les <i>vainqueurs de la Bastille</i>, il
+aurait moins respecté sa relique. Le sérieux et la force de la
+Révolution ne venaient pas de ces orgies sanglantes. Lors de la
+révocation de l'Édit de Nantes, en 1685, la même populace du faubourg
+Saint-Antoine démolit le temple protestant à Charenton, avec autant de
+zèle qu'elle dévasta l'église de Saint-Denis en 1793.</p>
+
+<p>Je quittai mon hôte à dix heures du soir, et ne l'ai jamais revu; il
+partit le lendemain, et je continuai mon voyage.</p>
+
+<p>Telle <span class="pagenum">(p. 359)</span>
+fut ma rencontre avec le soldat citoyen, libérateur d'un
+monde. Washington est descendu dans la tombe<a id="footnotetag458" name="footnotetag458"></a>
+<a href="#footnote458">[458]</a> avant qu'un peu de
+bruit se soit attaché à mes pas; j'ai passé devant lui comme l'être le
+plus inconnu; il était dans tout son éclat, moi dans toute mon
+obscurité; mon nom n'est peut-être pas demeuré un jour entier dans sa
+mémoire: heureux pourtant que ses regards soient tombés sur moi! je
+m'en suis senti échauffé le reste de ma vie: il y a une vertu dans les
+regards d'un grand homme.</p>
+
+<p class="tb">*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>Bonaparte achève à peine de mourir. Puisque je viens de heurter à la
+porte de Washington, le parallèle entre le fondateur des États-Unis et
+l'empereur des Français se présente naturellement à mon esprit;
+d'autant mieux qu'au moment où je trace ces lignes, Washington
+lui-même n'est plus. Ercilla, chantant et bataillant dans le Chili,
+s'arrête au milieu de son voyage pour raconter la mort de
+Didon<a id="footnotetag459" name="footnotetag459"></a>
+<a href="#footnote459">[459]</a>;
+moi je m'arrête au début de ma course dans la Pensylvanie pour
+comparer Washington à Bonaparte. J'aurais pu ne m'occuper d'eux qu'à
+l'époque où je rencontrai Napoléon; mais si je venais à toucher ma
+tombe avant d'avoir atteint dans ma chronique l'année 1814, on ne
+saurait donc rien de ce que j'aurais à dire des deux mandataires de la
+Providence? Je me souviens de <span class="pagenum">(p. 360)</span>
+Castelnau: ambassadeur comme moi
+en Angleterre, il écrivait comme moi une partie de sa vie à Londres. A
+la dernière page du livre <span class="smcap">VII</span><sup>e</sup>, il dit à son fils: «Je traiterai de ce
+fait au <span class="smcap">VIII</span><sup>e</sup> livre,» et le <span class="smcap">VIII</span><sup>e</sup> livre des <i>Mémoires</i> de Castelnau
+n'existe pas: cela m'avertit de profiter de la vie<a id="footnotetag460" name="footnotetag460"></a>
+<a href="#footnote460">[460]</a>.</p>
+
+<p>Washington n'appartient pas, comme Bonaparte, à cette race qui dépasse
+la stature humaine. Rien d'étonnant ne s'attache à sa personne; il
+n'est point placé sur un vaste théâtre; il n'est point aux prises avec
+les capitaines les plus habiles, et les plus puissants monarques du
+temps; il ne court point de Memphis à Vienne, de Cadix à Moscou: il se
+défend avec une poignée de citoyens sur une terre sans célébrité, dans
+le cercle étroit des foyers domestiques. Il ne livre point de ces
+combats qui renouvellent les triomphes d'Arbelle et de Pharsale; il ne
+renverse point les trônes pour en recomposer d'autres avec leurs
+débris; il ne fait point dire aux rois à sa porte:</p>
+
+<p class="quotega">
+ Qu'ils se font trop attendre, et qu'Attila s'ennuie<a id="footnotetag461" name="footnotetag461"></a>
+<a href="#footnote461">[461]</a>.</p>
+
+<p>Quelque chose de silencieux enveloppe les actions de Washington; il
+agit avec lenteur; on dirait qu'il se sent chargé de la liberté de
+l'avenir et qu'il craint de la compromettre. Ce ne sont pas ses
+destinées que porte ce héros d'une nouvelle espèce: ce sont celles de
+<span class="pagenum">(p. 361)</span>
+son pays; il ne se permet pas de jouer de ce qui ne lui
+appartient pas; mais de cette profonde humilité quelle lumière va
+jaillir! Cherchez les bois où brilla l'épée de Washington: qu'y
+trouvez-vous? Des tombeaux? Non; un monde! Washington a laissé les
+États-Unis pour trophée sur son champ de bataille.</p>
+
+<p class="tb">*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>Bonaparte n'a aucun trait de ce grave Américain: il combat avec fracas
+sur une vieille terre; il ne veut créer que sa renommée; il ne se
+charge que de son propre sort. Il semble savoir que sa mission sera
+courte, que le torrent qui descend de si haut s'écoulera vite; il se
+hâte de jouir et d'abuser de sa gloire, comme d'une jeunesse fugitive.
+A l'instar des dieux d'Homère, il veut arriver en quatre pas au bout
+du monde. Il paraît sur tous les rivages; il inscrit précipitamment
+son nom dans les fastes de tous les peuples; il jette des couronnes à
+sa famille et à ses soldats; il se dépêche dans ses monuments, dans
+ses lois, dans ses victoires. Penché sur le monde, d'une main il
+terrasse les rois, de l'autre il abat le géant révolutionnaire; mais
+en écrasant l'anarchie, il étouffe la liberté, et finit par perdre la
+sienne sur son dernier champ de bataille.</p>
+
+<p>Chacun est récompensé selon ses &oelig;uvres: Washington élève une nation à
+l'indépendance; magistrat en repos, il s'endort sous son toit au
+milieu des regrets de ses compatriotes et de la vénération des
+peuples.</p>
+
+<p>Bonaparte ravit à une nation son indépendance: empereur déchu, il est
+précipité dans l'exil, où la frayeur de la terre ne le croit pas
+encore assez emprisonné sous la garde de l'Océan. Il expire: cette
+nouvelle, publiée <span class="pagenum">(p. 362)</span>
+à la porte du palais devant laquelle le
+conquérant fit proclamer tant de funérailles, n'arrête ni n'étonne le
+passant: qu'avaient à pleurer les citoyens?</p>
+
+<p>La république de Washington subsiste; l'empire de Bonaparte est
+détruit. Washington et Bonaparte sortirent du sein de la démocratie;
+nés tous deux de la liberté, le premier lui fut fidèle, le second la
+trahit.</p>
+
+<p>Washington a été le représentant des besoins, des idées, des lumières,
+des opinions de son époque; il a secondé, au lieu de le contrarier, le
+mouvement des esprits; il a voulu ce qu'il devait vouloir, la chose
+même à laquelle il était appelé: de là la cohérence et la perpétuité
+de son ouvrage. Cette homme qui frappe peu, parce qu'il est dans des
+proportions justes, a confondu son existence avec celle de son pays:
+sa gloire est le patrimoine de la civilisation; sa renommée s'élève
+comme un de ces sanctuaires publics où coule une source féconde et
+intarissable.</p>
+
+<p>Bonaparte pouvait enrichir également le domaine commun; il agissait
+sur la nation la plus intelligente, la plus brave, la plus brillante
+de la terre. Quel serait aujourd'hui le rang occupé par lui, s'il eût
+joint la magnanimité à ce qu'il avait d'héroïque, si, Washington et
+Bonaparte à la fois, il eût nommé la liberté légataire universelle de
+sa gloire!</p>
+
+<p>Mais ce géant ne liait point ses destinées à celles de ses
+contemporains; son génie appartenait à l'âge moderne: son ambition
+était des vieux jours; il ne s'aperçut pas que les miracles de sa vie
+excédaient la valeur d'un diadème, et que cet ornement gothique lui
+siérait mal. Tantôt il se précipitait sur l'avenir, tantôt
+<span class="pagenum">(p. 363)</span> il
+reculait vers le passé; et, soit qu'il remontât ou suivît le cours du
+temps, par sa force prodigieuse, il entraînait ou repoussait les
+flots. Les hommes ne furent à ses yeux qu'un moyen de puissance;
+aucune sympathie ne s'établit entre leur bonheur et le sien: il avait
+promis de les délivrer, il les enchaîna; il s'isola d'eux, ils
+s'éloignèrent de lui. Les rois d'Égypte plaçaient leurs pyramides
+funèbres, non parmi des campagnes florissantes, mais au milieu des
+sables stériles; ces grands tombeaux s'élèvent comme l'éternité dans
+la solitude: Bonaparte a bâti à leur image le monument de sa renommée.</p>
+
+<p class="tb">*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>J'étais impatient de continuer mon voyage. Ce n'étaient pas les
+Américains que j'étais venu voir, mais quelque chose de tout à fait
+différent des hommes que je connaissais, quelque chose plus d'accord
+avec l'ordre habituel de mes idées; je brûlais de me jeter dans une
+entreprise pour laquelle je n'avais rien de préparé que mon
+imagination et mon courage.</p>
+
+<p>Quand je formai le projet de découvrir le passage au nord-ouest, on
+ignorait si l'Amérique septentrionale s'étendait sous le pôle en
+rejoignant le Groënland, ou si elle se terminait à quelque mer
+contiguë à la baie d'Hudson et au détroit de Behring. En 1772, Hearn
+avait découvert la mer à l'embouchure de la rivière de la
+Mine-de-Cuivre, par les 71 degrés 15 minutes de latitude nord, et les
+119 degrés 15 minutes de longitude ouest de Greenwich<a id="footnotetag462" name="footnotetag462"></a>
+<a href="#footnote462">[462]</a>.</p>
+
+<p>Sur <span class="pagenum">(p. 364)</span>
+la côte de l'océan Pacifique, les efforts du capitaine Cook
+et ceux des navigateurs subséquents avaient laissé des doutes. En
+1787, un vaisseau disait être entré dans une mer intérieure de
+l'Amérique septentrionale; selon le récit du capitaine de ce vaisseau,
+tout ce qu'on avait pris pour la côte non interrompue au nord de la
+Californie n'était qu'une chaîne d'îles extrêmement serrées.
+L'amirauté d'Angleterre envoya Vancouver vérifier ces rapports qui se
+trouvèrent faux. Vancouver n'avait point encore fait son second
+voyage.</p>
+
+<p>Aux États-Unis, en 1791, on commençait à s'entretenir de la course de
+Mackenzie: parti le 3 juin 1789 du fort Chipewan, sur le lac des
+Montagnes, il descendit à la mer du pôle par le fleuve auquel il a
+donné son nom.</p>
+
+<p>Cette découverte aurait pu changer ma direction et me faire prendre ma
+route droit au nord; mais je me serais fait scrupule d'altérer le plan
+arrêté entre moi et M. de Malesherbes. Ainsi donc, je voulais marcher
+à l'ouest, de manière à intersecter la côte nord-ouest au-dessus du
+golfe de Californie; de là, suivant le profil du continent, et
+toujours en vue de la mer, je prétendais reconnaître le détroit de
+Behring, doubler le dernier cap septentrional de l'Amérique, descendre
+à l'Est le long des rivages de la mer polaire, et rentrer dans les
+États-Unis par la baie d'Hudson, le Labrador et le Canada.</p>
+
+<p>Quels moyens avais-je d'exécuter cette prodigieuse pérégrination?
+aucun. La plupart des voyageurs français ont été des hommes isolés,
+abandonnés à leurs propres forces; il est rare que le gouvernement ou
+des <span class="pagenum">(p. 365)</span>
+compagnies les aient employés ou secourus. Des Anglais, des
+Américains, des Allemands, des Espagnols, des Portugais ont accompli,
+à l'aide du concours des volontés nationales, ce que chez nous des
+individus délaissés ont commencé en vain. Mackenzie, et après lui
+plusieurs autres, au profit des États-Unis et de la Grande-Bretagne,
+ont fait sur la vastitude de l'Amérique des conquêtes que j'avais
+rêvées pour agrandir ma terre natale. En cas de succès, j'aurais eu
+l'honneur d'imposer des noms français à des régions inconnues, de
+doter mon pays d'une colonie sur l'océan Pacifique, d'enlever le riche
+commerce des pelleteries à une puissance rivale, d'empêcher cette
+rivale de s'ouvrir un plus court chemin aux Indes, en mettant la
+France elle-même en possession de ce chemin. J'ai consigné ces projets
+dans l'<i>Essai historique</i>, publié à Londres en 1796<a id="footnotetag463" name="footnotetag463"></a>
+<a href="#footnote463">[463]</a>, et ces
+projets étaient tirés du manuscrit de mes voyages écrit en 1791. Ces
+dates prouvent que j'avais devancé par mes v&oelig;ux et par mes travaux
+les derniers explorateurs des glaces arctiques.</p>
+
+<p>Je ne trouvai aucun encouragement à Philadelphie. J'entrevis dès lors
+que le but de ce premier voyage serait manqué, et que ma course ne
+serait que le prélude d'un second et plus long voyage. J'en écrivis en
+ce sens à M. de Malesherbes, et, en attendant l'avenir, je promis à la
+poésie ce qui serait perdu pour la science. En effet, si je ne rencontrai
+pas en Amérique ce <span class="pagenum">(p. 366)</span>
+que j'y cherchais, le monde polaire,
+j'y rencontrai une nouvelle muse.</p>
+
+<p>Un stage-coach, semblable à celui qui m'avait amené de Baltimore, me
+conduisit de Philadelphie à New-York, ville gaie, peuplée,
+commerçante, qui cependant était loin d'être ce qu'elle est
+aujourd'hui, loin de ce qu'elle sera dans quelques années; car les
+États-Unis croissent plus vite que ce manuscrit. J'allai en pèlerinage
+à Boston saluer le premier champ de bataille de la liberté américaine.
+J'ai vu les champs de Lexington; j'y cherchai, comme depuis à Sparte,
+la tombe de ces guerriers qui moururent <i>pour obéir aux saintes lois
+de la patrie</i><a id="footnotetag464" name="footnotetag464"></a>
+<a href="#footnote464">[464]</a>. Mémorable exemple de l'enchaînement
+<span class="pagenum">(p. 367)</span> des
+choses humaines! un bill de finances, passé dans le Parlement
+d'Angleterre en 1765, élève un nouvel empire sur la terre en 1782, et
+fait disparaître du monde un des plus antiques royaumes de l'Europe en
+1789!</p>
+
+<p class="tb">*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>Je m'embarquai à New-York sur le paquebot qui faisait voile pour
+Albany, situé en amont de la rivière du Nord. La société était
+nombreuse. Vers le soir de la première journée, on nous servit une
+collation de fruits et de lait; les femmes étaient assises sur les
+bancs du tillac, et les hommes sur le pont, à leurs pieds. La
+conversation ne se soutint pas longtemps: à l'aspect d'un beau tableau
+de la nature, on tombe involontairement dans le silence. Tout à coup,
+je ne sais qui s'écria: «Voilà l'endroit où Asgill<a id="footnotetag465" name="footnotetag465"></a>
+<a href="#footnote465">[465]</a> fut arrêté.»
+On pria une quakeresse de Philadelphie de chanter la complainte connue
+sous le nom d'<i>Asgill</i>. Nous étions entre des montagnes; la voix de la
+passagère expirait sur la vague, ou se renflait lorsque nous rasions
+de plus près la rive. La destinée d'un jeune soldat, amant, poète et
+brave, honoré de l'intérêt de Washington et de la généreuse
+intervention d'une reine infortunée, ajoutait un charme au romantique
+de la scène. <span class="pagenum">(p. 368)</span>
+L'ami que j'ai perdu, M. de Fontanes, laissa tomber
+de courageuses paroles en mémoire d'Asgill, quand Bonaparte se
+disposait à monter au trône où s'était assise Marie-Antoinette<a id="footnotetag466" name="footnotetag466"></a>
+<a href="#footnote466">[466]</a>.
+Les officiers américains semblaient touchés du chant de la
+Pensylvanienne: le souvenir des troubles passés de la patrie leur
+rendait plus sensible le calme du moment présent. Ils contemplaient
+avec émotion ces lieux naguère chargés de troupes, retentissant du
+bruit des armes, maintenant ensevelis dans une paix profonde; ces
+lieux dorés des derniers feux du jour, animés du sifflement des
+cardinaux, du roucoulement des palombes bleues, du chant des
+oiseaux-moqueurs, et dont les habitants, accoudés sur des clôtures
+frangées de bignonias, regardaient notre barque passer au-dessous
+d'eux.</p>
+
+<p>Arrivé à Albany, j'allai chercher un M. Swift, pour lequel on m'avait
+donné une lettre. Ce M. Swift trafiquait <span class="pagenum">(p. 369)</span>
+de pelleteries avec des
+tribus indiennes enclavées dans le territoire cédé par l'Angleterre
+aux États-Unis; car les puissances civilisées, républicaines et
+monarchiques, se partagent sans façon en Amérique des terres qui ne
+leur appartiennent pas. Après m'avoir entendu, M. Swift me fit des
+objections très raisonnables. Il me dit que je ne pouvais pas
+entreprendre de prime abord, seul, sans secours, sans appui, sans
+recommandation pour les postes anglais, américains, espagnols, où je
+serais forcé de passer, un voyage de cette importance; que, quand
+j'aurais le bonheur de traverser tant de solitudes, j'arriverais à des
+régions glacées où je périrais de froid et de faim: il me conseilla de
+commencer par m'acclimater, m'invita à apprendre le sioux, l'iroquois
+et l'esquimau, à vivre au milieu des <i>coureurs de bois</i> et des agents
+de la baie d'Hudson. Ces expériences préliminaires faites, je pourrais
+alors, dans quatre ou cinq ans, avec l'assistance du gouvernement
+français, procéder à ma hasardeuse mission.</p>
+
+<p>Ces conseils, dont au fond je reconnaissais la justesse, me
+contrariaient. Si je m'en étais cru, je serais parti tout droit pour
+aller au pôle, comme on va de Paris à Pontoise. Je cachai à M. Swift
+mon déplaisir; je le priai de me procurer un guide et des chevaux pour
+me rendre à Niagara et à Pittsbourg: à Pittsbourg, je descendrais
+l'Ohio et je recueillerais des notions utiles à mes futurs projets.
+J'avais toujours dans la tête mon premier plan de route.</p>
+
+<p>M. Swift engagea à mon service un Hollandais qui parlait plusieurs
+dialectes indiens. J'achetai deux chevaux et je quittai Albany.</p>
+
+<p>Tout <span class="pagenum">(p. 370)</span>
+le pays qui s'étend aujourd'hui entre le territoire de cette
+ville et celui de Niagara est habité et défriché; le canal de New-York
+le traverse; mais alors une grande partie de ce pays était déserte.</p>
+
+<p>Lorsque après avoir passé le Mohawk, j'entrai dans des bois qui
+n'avaient jamais été abattus, je fus pris d'une sorte d'ivresse
+d'indépendance: j'allais d'arbre en arbre, à gauche, à droite, me
+disant: «Ici plus de chemins, plus de villes, plus de monarchie, plus
+de république, plus de présidents, plus de rois, plus d'hommes.» Et,
+pour essayer si j'étais rétabli dans mes droits originels, je me
+livrais à des actes de volonté qui faisaient enrager mon guide,
+lequel, dans son âme, me croyait fou.</p>
+
+<p>Hélas! je me figurais être seul dans cette forêt où je levais une tête
+si fière! tout à coup je vins m'énaser contre un hangar. Sous ce
+hangar s'offrent à mes yeux ébaubis les premiers sauvages que j'aie
+vus de ma vie. Ils étaient une vingtaine, tant hommes que femmes, tous
+barbouillés comme des sorciers, le corps demi-nu, les oreilles
+découpées, des plumes de corbeau sur la tête et des anneaux passés
+dans les narines. Un petit Français, poudré et frisé, habit
+vert-pomme, veste de droguet, jabot et manchettes de mousseline,
+raclait un violon de poche, et faisait danser <i>Madelon Friquet</i> à ces
+Iroquois. M. Violet (c'était son nom) était maître de danse chez les
+sauvages. On lui payait ses leçons en peaux de castors et en jambons
+d'ours. Il avait été marmiton au service du général Rochambeau<a id="footnotetag467" name="footnotetag467"></a>
+<a href="#footnote467">[467]</a>,
+pendant la guerre d'Amérique. Demeuré <span class="pagenum">(p. 371)</span>
+à New-York après le départ
+de notre armée, il se résolut d'enseigner les beaux-arts aux
+Américains. Ses vues s'étant agrandies avec le succès, le nouvel
+Orphée porta la civilisation jusque chez les hordes sauvages du
+Nouveau-Monde. En me parlant des Indiens, il me disait toujours: «Ces
+messieurs sauvages et ces dames sauvagesses.» Il se louait beaucoup de
+la légèreté de ses écoliers; en effet, je n'ai jamais vu faire de
+telles gambades. M. Violet, tenant son petit violon entre son menton
+et sa poitrine, accordait l'instrument fatal; il criait aux Iroquois:
+<i>A vos places!</i> Et toute la troupe sautait comme une bande de
+démons<a id="footnotetag468" name="footnotetag468"></a>
+<a href="#footnote468">[468]</a>.</p>
+
+<p>N'était-ce pas une chose accablante pour un disciple de
+<span class="pagenum">(p. 372)</span> Rousseau
+que cette introduction à la vie sauvage par un bal que l'ancien
+marmiton du général Rochambeau donnait à des Iroquois? J'avais grande
+envie de rire, mais j'étais cruellement humilié.</p>
+
+<p class="tb">*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>J'achetai des Indiens un habillement complet: deux peaux d'ours, l'une
+pour demi-toge, l'autre pour lit. Je joignis à mon nouvel accoutrement
+la calotte de drap rouge à côtes, la casaque, la ceinture, la corne
+pour rappeler les chiens, la bandoulière des coureurs de bois. Mes
+cheveux flottaient sur mon cou découvert; je portais la barbe longue:
+j'avais du sauvage, du chasseur et du missionnaire. On m'invita à une
+partie de chasse qui devait avoir lieu le lendemain, pour dépister un
+carcajou.</p>
+
+<p>Cette race d'animaux est presque entièrement détruite dans le Canada,
+ainsi que celle des castors.</p>
+
+<p>Nous nous embarquâmes avant le jour pour remonter une rivière sortant
+du bois où l'on avait aperçu le carcajou. Nous étions une trentaine,
+tant Indiens que coureurs de bois américains et canadiens: une partie
+de la troupe côtoyait, avec les meutes, la marche de la flotille, et
+des femmes portaient nos vivres.</p>
+
+<p>Nous ne rencontrâmes pas le carcajou; mais nous tuâmes des
+loups-cerviers et des rats musqués. Jadis les Indiens menaient un
+grand deuil lorsqu'ils avaient immolé, par mégarde, quelques-uns de
+ces derniers animaux, la femelle du rat musqué étant, comme chacun le
+sait, la mère du genre humain. Les Chinois, meilleurs observateurs,
+tiennent pour certain que le rat se change en caille, la taupe en
+loriot.</p>
+
+<p>Des oiseaux de rivière et des poissons fournirent abondamment
+<span class="pagenum">(p. 373)</span>
+notre table. On accoutume les chiens à plonger; quand ils ne vont pas
+à la chasse, ils vont à la pêche: ils se précipitent dans les fleuves
+et saisissent le poisson jusqu'au fond de l'eau. Un grand feu autour
+duquel nous nous placions servait aux femmes pour les apprêts de notre
+repas.</p>
+
+Il fallait nous coucher horizontalement, le visage contre terre, pour
+nous mettre les yeux à l'abri de la fumée, dont le nuage flottant
+au-dessus de nos têtes, nous garantissait tellement quellement de la
+piqûre des maringouins.
+
+<p>Les divers insectes carnivores, vus au microscope, sont des animaux
+formidables, ils étaient peut-être ces dragons ailés dont on retrouve
+les anatomies: diminués de taille à mesure que la matière diminuait
+d'énergie, ces hydres, griffons et autres, se trouveraient aujourd'hui
+à l'état d'insectes. Les géants antédiluviens sont les petits hommes
+d'aujourd'hui.</p>
+
+<p class="tb">*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>M. Violet m'offrit ses lettres de créance pour les Onondagas, reste
+d'une des six nations iroquoises. J'arrivai d'abord au lac des
+Onondagas. Le Hollandais choisit un lieu propre à établir notre camp:
+une rivière sortait du lac; notre appareil fut dressé dans la courbe
+de cette rivière. Nous fichâmes en terre, à six pieds de distance l'un
+de l'autre, deux piquets fourchus; nous suspendîmes horizontalement
+dans l'endentement de ces piquets une longue perche. Des écorces de
+bouleau, un bout appuyé sur le sol, l'autre sur la gaule transversale,
+formèrent le toit incliné de notre palais. Nos selles devaient nous
+servir d'oreillers et nos manteaux de couvertures. Nous attachâmes
+des <span class="pagenum">(p. 374)</span>
+sonnettes au cou de nos chevaux et nous les lâchâmes dans les
+bois près de notre camp: ils ne s'en éloignèrent pas.</p>
+
+<p>Lorsque, quinze ans plus tard, je bivaquais dans les sables du désert
+du Sabba, à quelques pas du Jourdain, au bord de la mer Morte, nos
+chevaux, ces fils légers de l'Arabie, avaient l'air d'écouter les
+contes du scheick, et de prendre part à l'histoire d'Antar et du
+cheval de Job<a id="footnotetag469" name="footnotetag469"></a>
+<a href="#footnote469">[469]</a>.</p>
+
+<div class="figcenter" style="width: 432px;">
+<img src="images/la_jeune_indienne.jpg" width="432" height="585" alt="LA JEUNE INDIENNE" title="" />
+<span class="caption">LA JEUNE INDIENNE</span>
+</div>
+
+<p>Il n'était guère que quatre heures après midi lorsque nous fûmes
+huttés. Je pris mon fusil et j'allai flâner dans les environs. Il y
+avait peu d'oiseaux. Un couple solitaire voltigeait seulement devant
+moi, comme ces oiseaux que je suivais dans mes bois paternels; à la
+couleur du mâle, je reconnus le passereau blanc, <i>passer nivalis</i> des
+ornithologistes. J'entendis aussi <span class="pagenum">(p. 375)</span>
+l'orfraie, fort bien
+caractérisée par sa voix. Le vol de l'<i>exclamateur</i> m'avait conduit à
+un vallon resserré entre des hauteurs nues et pierreuses; à mi-côte
+s'élevait une méchante cabane; une vache maigre errait dans un pré
+au-dessous.</p>
+
+<p>J'aime les petits abris: «<i>A chico pajarillo chico nidillo</i>, à petit
+oiseau, petit nid.» Je m'assis sur la pente en face de la hutte
+plantée sur le coteau opposé.</p>
+
+<p>Au bout de quelques minutes, j'entendis des voix dans le vallon: trois
+hommes conduisaient cinq ou six vaches grasses; ils les mirent paître
+et éloignèrent à coups de gaule la vache maigre. Une femme sauvage
+sortit de la hutte, s'avança vers l'animal effrayé et l'appelait. La
+vache courut à elle en allongeant le cou avec un petit mugissement.
+Les planteurs menacèrent de loin l'Indienne, qui revint à sa cabane.
+La vache la suivit.</p>
+
+<p>Je me levai, descendis la rampe de la côte, traversai le vallon et,
+montant la colline parallèle, j'arrivai à la hutte.</p>
+
+<p>Je prononçai le salut qu'on m'avait appris: «<i>Siegoh!</i> Je suis venu!»
+l'Indienne, au lieu de me rendre mon salut par la répétition d'usage:
+«<i>Vous êtes venu</i>», ne répondit rien. Alors je caressai la vache: le
+visage jaune et attristé de l'Indien ne laissa paraître des signes
+d'attendrissement. J'étais ému de ces mystérieuses relations de
+l'infortune: il y a de la douceur à pleurer sur des maux qui n'ont été
+pleurés de personne.</p>
+
+<p>Mon hôtesse me regarda encore quelque temps avec un reste de doute,
+puis elle s'avança et vint passer la main sur le front de sa compagne
+de misère et de solitude.</p>
+
+<p>Encouragé <span class="pagenum">(p. 376)</span>
+par cette marque de confiance, je dis en anglais, car
+j'avais épuisé mon indien: «Elle est bien maigre!» L'Indienne repartit
+en mauvais anglais: «Elle mange fort peu, <i>she eats very little</i>. -- On
+l'a chassée rudement», repris-je. Et la femme répondit: «Nous sommes
+accoutumées à cela toutes deux, <i>both</i>.» Je repris: «Cette prairie
+n'est donc pas à vous?» Elle répondit: «Cette prairie était à mon mari
+qui est mort. Je n'ai point d'enfants, et les chairs blanches mènent
+leurs vaches dans ma prairie.»</p>
+
+<p>Je n'avais rien à offrir à cette créature de Dieu. Nous nous
+quittâmes, mon hôtesse me dit beaucoup de chose que je ne compris
+point; c'étaient sans doute des souhaits de prospérité; s'ils n'ont
+pas été entendus du ciel, ce n'est pas la faute de celle qui priait,
+mais l'infirmité de celui pour qui la prière était offerte. Toutes les
+âmes n'ont pas une égale aptitude au bonheur, comme toutes les terres
+ne portent pas également des moissons.</p>
+
+<p>Je retournai à mon <i>ajoupa</i>, où m'attendait une collation de pommes de
+terre et de maïs. La soirée fut magnifique: le lac, uni comme une
+glace sans tain, n'avait pas une ride; la rivière baignait en
+murmurant notre presqu'île, que les calycanthes parfumaient de l'odeur
+de la pomme. Le <i>weep-poor-will</i> répétait son chant: nous
+l'entendions, tantôt plus près, tantôt plus loin, suivant que l'oiseau
+changeait le lieu de ses appels amoureux. Personne ne m'appelait.
+Pleure, pauvre William! <i>weep, poor Will!</i></p>
+
+<p class="tb">*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>Le lendemain, j'allai rendre visite au sachem des Onondagas; j'arrivai
+à son village à dix heures du matin. Aussitôt <span class="pagenum">(p. 377)</span>
+je fus environné
+de jeunes sauvages qui me parlaient dans leur langue, mêlée de phrases
+anglaises et de quelques mots français; ils faisaient grand bruit, et
+avaient l'air joyeux, comme les premiers Turcs que je vis depuis à
+Coron, en débarquant sur le sol de la Grèce. Ces tribus indiennes,
+enclavées dans les défrichements des blancs, ont des chevaux et des
+troupeaux; leurs cabanes sont remplies d'ustensiles achetés, d'un
+côté, à Québec, à Montréal, à Niagara, à Détroit, et, de l'autre, aux
+marchés des États-Unis.</p>
+
+<p>Quand on parcourut l'intérieur de l'Amérique septentrionale, on trouva
+dans l'état de nature, parmi les diverses nations sauvages, les
+différentes formes de gouvernement connues des peuples civilisés.
+L'Iroquois appartenait à une race qui semblait destinée à conquérir
+les races indiennes, si des étrangers n'étaient venus épuiser ses
+veines et arrêter son génie. Cet homme intrépide ne fut point étonné
+des armes à feu, lorsque pour la première fois on en usa contre lui;
+il tint ferme au sifflement des balles et au bruit du canon, comme
+s'il les eût entendus toute sa vie; il n'eut pas l'air d'y faire plus
+d'attention qu'à un orage. Aussitôt qu'il se put procurer un mousquet,
+il s'en servit mieux qu'un Européen. Il n'abandonna pas pour cela le
+casse-tête, le couteau de scalpe, l'arc et la flèche; mais il y ajouta
+la carabine, le pistolet, le poignard et la hache: il semblait n'avoir
+jamais assez d'armes pour sa valeur. Doublement paré des instruments
+meurtriers de l'Europe et de l'Amérique, la tête ornée de panaches,
+les oreilles découpées, le visage bariolé de diverses couleurs, les
+bras tatoués et <span class="pagenum">(p. 378)</span>
+pleins de sang, ce champion du Nouveau Monde
+devint aussi redoutable à voir qu'à combattre, sur le rivage qu'il
+défendit pied à pied contre les envahisseurs.</p>
+
+<p>Le sachem des Onondagas était un vieil Iroquois dans toute la rigueur
+du mot; sa personne gardait la tradition des anciens temps du désert.</p>
+
+<p>Les relations anglaises ne manquent jamais d'appeler le sachem indien
+<i>the old gentleman</i>. Or, le <i>vieux gentilhomme</i> est tout nu; il a une
+plume ou une arête de poisson passée dans ses narines, et couvre
+quelquefois sa tête, rase et ronde comme un fromage, d'un chapeau
+bordé à trois cornes, en signe d'honneur européen. Velly ne peint pas
+l'histoire avec la même vérité? Le cheftain franc Khilpérick se
+frottait les cheveux avec du beurre aigre, <i>infundens acido comam
+butyro</i>, se barbouillait les joues de vert, et portait une jaquette
+bigarrée ou un sayon de peau de bête; il est représenté par Velly
+comme un prince magnifique jusqu'à l'ostentation dans ses meubles et
+dans ses équipages, voluptueux jusqu'à la débauche, croyant à peine en
+Dieu, dont les ministres étaient le sujet de ses railleries.</p>
+
+<p>Le sachem Onondagas me reçut bien et me fit asseoir sur une natte. Il
+parlait anglais et entendait le français; mon guide savait l'iroquois:
+la conversation fut facile. Entre autres choses, le vieillard me dit
+que, quoique sa nation eût toujours été en guerre avec la mienne, il
+l'avait toujours estimée. Il se plaignit des Américains; il les
+trouvait injustes et avides, et regrettait que dans le partage des
+terres indiennes sa tribu n'eût pas augmenté le lot des Anglais.</p>
+
+<p>Les <span class="pagenum">(p. 379)</span>
+femmes nous servirent un repas. L'hospitalité est la dernière
+vertu restée aux sauvages au milieu de la civilisation européenne; on
+sait quelle était autrefois cette hospitalité; le foyer avait la
+puissance de l'autel.</p>
+
+<p>Lorsqu'une tribu était chassée de ses bois, ou lorsqu'un homme venait
+demander l'hospitalité, l'étranger commençait ce qu'on appelait la
+danse du suppliant; l'enfant touchait le seuil de la porte et disait:
+«Voici l'étranger!» Et le chef répondait: «Enfant, introduis l'homme
+dans la hutte.» L'étranger, entrant sous la protection de l'enfant,
+s'allait asseoir sur la cendre du foyer. Les femmes disaient le chant
+de la consolation: «L'étranger a retrouvé une mère et une femme; le
+soleil se lèvera et se couchera pour lui comme auparavant.»</p>
+
+<p>Ces usages semblent empruntés des Grecs: Thémistocle, chez Admète,
+embrasse les pénates et le jeune fils de son hôte (j'ai peut-être
+foulé à Mégare l'âtre de la pauvre femme sous lequel fut cachée l'urne
+cinéraire de Phocion<a id="footnotetag470" name="footnotetag470"></a>
+<a href="#footnote470">[470]</a>); et Ulysse, chez Alcinoüs, implore Arété:
+«Noble Arété, fille de Rhexénor, après avoir souffert des maux cruels,
+je me jette à vos pieds...<a id="footnotetag471" name="footnotetag471"></a>
+<a href="#footnote471">[471]</a>» En achevant ces mots, le héros
+s'éloigne et va s'asseoir sur la cendre du foyer. -- Je pris congé du
+vieux sachem. Il s'était trouvé à la prise de Québec. Dans les
+honteuses années du règne de Louis XV, l'épisode de la guerre du
+Canada vient nous consoler comme une page de notre ancienne histoire
+retrouvée à la Tour de Londres.</p>
+
+<p>Montcalm, <span class="pagenum">(p. 380)</span>
+chargé sans secours de défendre le Canada contre des
+forces souvent rafraîchies et le quadruple des siennes, lutte avec
+succès pendant deux années; il bat lord Loudon et le général
+Abercromby. Enfin la fortune l'abandonne; blessé sous les murs de
+Québec, il tombe, et deux jours après il rend le dernier soupir: ses
+grenadiers l'enterrent dans le trou creusé par une bombe, fosse digne
+de l'honneur de nos armes! Son noble ennemi Wolfe meurt en face de
+lui; il paye de sa vie celle de Montcalm et la gloire d'expirer sur
+quelques drapeaux français.</p>
+
+<p class="tb">*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>Nous voilà, mon guide et moi, remontés à cheval. Notre route, devenue
+plus pénible, était à peine tracée par des abatis d'arbres. Les troncs
+de ces arbres servaient de ponts sur les ruisseaux ou de fascines dans
+les fondrières. La population américaine se portait alors vers les
+concessions de Genesee. Ces concessions se vendaient plus ou moins
+cher selon la bonté du sol, la qualité des arbres, le cours et la
+foison des eaux.</p>
+
+<p>On a remarqué que les colons sont souvent précédés dans les bois par
+les abeilles: avant-garde des laboureurs, elles sont le symbole de
+l'industrie et de la civilisation qu'elles annoncent. Étrangères à
+l'Amérique, arrivées à la suite des voiles de Colomb, ces conquérants
+pacifiques n'ont ravi à un nouveau monde de fleurs que des trésors
+dont les indigènes ignoraient l'usage; elles ne se sont servies de ces
+trésors que pour enrichir le sol dont elles les avaient tirés.</p>
+
+<p>Les défrichements sur les deux bords de la route que je parcourais
+offraient un curieux mélange de l'état <span class="pagenum">(p. 381)</span>
+de nature et de l'état
+civilisé. Dans le coin d'un bois qui n'avait jamais retenti que des
+cris du sauvage et des bramements de la bête fauve, on rencontrait une
+terre labourée; on apercevait du même point de vue le wigwuam d'un
+Indien et l'habitation d'un planteur. Quelques-unes de ces
+habitations, déjà achevées, rappelaient la propreté des fermes
+hollandaises; d'autres n'étaient qu'à demi terminées et n'avaient pour
+toit que le ciel.</p>
+
+<p>J'étais reçu dans ces demeures, ouvrages d'un matin; j'y trouvais
+souvent une famille avec les élégances de l'Europe; des meubles
+d'acajou, un piano, des tapis, des glaces, à quatre pas de la hutte
+d'un Iroquois. Le soir, lorsque les serviteurs étaient revenus des
+bois ou des champs avec la cognée ou la houe, on ouvrait les fenêtres.
+Les filles de mon hôte, en beaux cheveux blonds annelés, chantaient au
+piano le duo de <i>Pandolfetto</i> de Paisiello<a id="footnotetag472" name="footnotetag472"></a>
+<a href="#footnote472">[472]</a>, ou un <i>cantabile</i> de
+Cimarosa<a id="footnotetag473" name="footnotetag473"></a>
+<a href="#footnote473">[473]</a>, le tout à la vue du désert, et quelquefois au murmure
+d'une cascade.</p>
+
+<p>Dans les terrains les meilleurs s'établissaient des bourgades. La
+flèche d'un nouveau clocher s'élançait du sein <span class="pagenum">(p. 382)</span>
+d'une vieille
+forêt. Comme les m&oelig;urs anglaises suivent partout les Anglais, après
+avoir traversé des pays où il n'y avait pas trace d'habitants,
+j'apercevais l'enseigne d'une auberge qui brandillait à une branche
+d'arbre. Des chasseurs, des planteurs, des Indiens se rencontraient à
+ces caravansérails: la première fois que je m'y reposai, je jurai que
+ce serait la dernière.</p>
+
+<p>Il arriva qu'en entrant dans une de ces hôtelleries, je restai
+stupéfait à l'aspect d'un lit immense, bâti en rond autour d'un
+poteau: chaque voyageur prenait place dans ce lit, les pieds au poteau
+du centre, la tête à la circonférence du cercle de manière que les
+dormeurs étaient rangés symétriquement, comme les rayons d'une roue ou
+les bâtons d'un éventail. Après quelque hésitation, je m'introduisis
+dans cette machine, parce que je n'y voyais personne. Je commençais à
+m'assoupir, lorsque je sentis quelque chose se glisser contre moi;
+c'était la jambe de mon grand Hollandais; je n'ai de ma vie éprouvé
+une plus grande horreur. Je sautais dehors du cabas hospitalier,
+maudissant cordialement les usages de nos bons aïeux. J'allai dormir,
+dans mon manteau, au clair de lune: cette compagne de la couche du
+voyageur n'avait rien du moins que d'agréable, de frais et de pur.</p>
+
+<p>Au bord de la Genesee, nous trouvâmes un bac. Une troupe de colons et
+d'Indiens passa la rivière avec nous. Nous campâmes dans des prairies
+peinturées de papillons et de fleurs. Avec nos costumes divers, nos
+différents groupes autour de nos feux, nos chevaux attachés ou
+paissant, nous avions l'air d'une caravane. C'est là que je fis la
+rencontre de ce serpent à sonnettes <span class="pagenum">(p. 383)</span>
+qui se laissait enchanter par
+le son d'une flûte. Les Grecs auraient fait de mon Canadien,
+Orphée; de la flûte, une lyre; du serpent, Cerbère, ou peut-être
+Eurydice.</p>
+
+<p class="tb">*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>Nous avançâmes vers Niagara. Nous n'en étions plus qu'à huit ou neuf
+lieues, lorsque nous aperçûmes, dans une chênaie, le feu de quelques
+sauvages, arrêtés au bord d'un ruisseau, où nous songions nous-mêmes à
+bivaquer. Nous profitâmes de leur établissement: chevaux pansés,
+toilette de nuit faite, nous accostâmes la horde. Les jambes croisées
+à la manière des tailleurs, nous nous assîmes avec les Indiens, autour
+du bûcher, pour mettre rôtir nos quenouilles de maïs.</p>
+
+<p>La famille était composée de deux femmes, de deux enfants à la
+mamelle, et de trois guerriers. La conversation devint générale,
+c'est-à-dire entrecoupée par quelques mots de ma part, et par beaucoup
+de gestes; ensuite chacun s'endormit dans la place où il était. Resté
+seul éveillé, j'allai m'asseoir à l'écart, sur une racine qui traçait
+au bord du ruisseau.</p>
+
+<p>La lune se montrait à la cime des arbres: une brise embaumée, que
+cette reine des nuits amenait de l'Orient avec elle, semblait la
+précéder dans les forêts, comme sa fraîche haleine. L'astre solitaire
+gravit peu à peu dans le ciel: tantôt il suivait sa course, tantôt il
+franchissait des groupes de nues, qui ressemblaient aux sommets d'une
+chaîne de montagnes couronnées de neige. Tout aurait été silence et
+repos, sans la chute de quelques feuilles, le passage d'un vent subit,
+le gémissement de la hulotte; au loin, on entendait les sourds
+mugissements de la cataracte de Niagara, qui, dans <span class="pagenum">(p. 384)</span>
+le calme de la
+nuit, se prolongeaient de désert en désert, et expiraient à travers
+les forêts solitaires. C'est dans ces nuits que m'apparut une muse
+inconnue: je recueillis quelques-uns de ses accents; je les marquai
+sur mon livre, à la clarté des étoiles, comme un musicien vulgaire
+écrirait les notes que lui dicterait quelque grand maître des
+harmonies.</p>
+
+<p>Le lendemain, les Indiens s'armèrent, les femmes rassemblèrent les
+bagages. Je distribuai un peu de poudre et de vermillon à mes hôtes.
+Nous nous séparâmes en touchant nos fronts et notre poitrine. Les
+guerriers poussèrent le cri de marche et partirent en avant: les
+femmes cheminèrent derrière, chargées des enfants qui, suspendus dans
+des fourrures aux épaules de leurs mères, tournaient la tête pour nous
+regarder. Je suivis des yeux cette marche jusqu'à ce que la troupe
+entière eût disparu entre les arbres de la forêt.</p>
+
+<p>Les sauvages du Saut de Niagara dans la dépendance des Anglais,
+étaient chargés de la police de la frontière de ce côté. Cette bizarre
+gendarmerie, armée d'arcs et de flèches, nous empêcha de passer. Je
+fus obligé d'envoyer le Hollandais au fort de Niagara chercher un
+permis afin d'entrer sur les terres de la domination britannique. Cela
+me serrait un peu le c&oelig;ur, car il me souvenait que la France avait
+jadis commandé dans le Haut comme dans le Bas-Canada. Mon guide revint
+avec le permis: je le conserve encore; il est signé: <i>le capitaine
+Gordon</i>. N'est-il pas singulier que j'aie retrouvé le même nom anglais
+sur la porte de ma cellule à Jérusalem? «Treize pèlerins avaient écrit
+leurs noms sur la porte en dedans de la chambre: le premier s'appelait
+Charles Lombard, et il se trouvait <span class="pagenum">(p. 385)</span>
+à Jérusalem en 1669; le
+dernier est John Gordon, et la date de son passage est de 1804.»
+(<i>Itinéraire</i><a id="footnotetag474" name="footnotetag474"></a>
+<a href="#footnote474">[474]</a>.)</p>
+
+<p>Je restai deux jours dans le village indien, d'où j'écrivis encore une
+lettre à M. de Malesherbes. Les Indiennes s'occupaient de différents
+ouvrages; leurs nourrissons étaient suspendus dans des réseaux aux
+branches d'un gros hêtre pourpre. L'herbe était couverte de rosée, le
+vent sortait des forêts tout parfumé, et les plantes à coton du pays,
+renversant leurs capsules, ressemblaient à des rosiers blancs. La
+brise berçait les couches aériennes d'un mouvement presque insensible;
+les mères se levaient de temps en temps pour voir si leurs enfants
+dormaient et s'ils n'avaient point été réveillés par les oiseaux. Du
+village indien à la cataracte, on comptait trois à quatre lieues: il
+nous fallut autant d'heures, à mon guide et à moi, pour y arriver. A
+six milles de distance, une colonne de vapeur m'indiquait déjà le lieu
+du déversoir. Le c&oelig;ur me battait d'une joie mêlée de terreur en
+entrant dans le bois qui me dérobait la vue d'un des plus grands
+spectacles que la nature ait offerts aux hommes.</p>
+
+<p>Nous mîmes pied à terre. Tirant après nous nos chevaux par la bride,
+nous parvînmes, à travers des brandes et des halliers, au bord de la
+rivière Niagara, sept ou huit cents pas au-dessus du Saut. Comme je
+m'avançais incessamment, le guide me saisit par le bras: il m'arrêta
+au rez même de l'eau, qui passait avec la vélocité d'une flèche. Elle
+ne bouillonnait point, elle glissait en une seule masse sur la pente
+du roc; son <span class="pagenum">(p. 386)</span>
+silence avant sa chute faisait contraste avec le
+fracas de sa chute même. L'Écriture compare souvent un peuple aux
+grandes eaux; c'était ici un peuple mourant, qui, privé de la voix par
+l'agonie, allait se précipiter dans l'abîme de l'éternité.</p>
+
+<p>Le guide me retenait toujours, car je me sentais pour ainsi dire
+entraîné par le fleuve, et j'avais une envie involontaire de m'y
+jeter. Tantôt je portais mes regards en amont, sur le rivage; tantôt
+en aval, sur l'île qui partageait les eaux et où ces eaux manquaient
+tout à coup, comme si elles avaient été coupées dans le ciel.</p>
+
+<p>Après un quart d'heure de perplexité et d'une admiration indéfinie, je
+me rendis à la chute. On peut chercher dans <i>l'Essai sur les
+révolutions</i> et dans <i>Atala</i> les deux descriptions que j'en ai
+faites<a id="footnotetag475" name="footnotetag475"></a>
+<a href="#footnote475">[475]</a>. Aujourd'hui, de grands chemins passent à la cataracte; il
+y a des auberges sur la rive américaine et sur la rive anglaise, des
+moulins et des manufactures au-dessous du chasme.</p>
+
+<p>Je ne pouvais communiquer les pensées qui m'agitaient à la vue d'un
+désordre si sublime. Dans le désert de ma première existence, j'ai été
+obligé d'inventer des personnages pour la décorer; j'ai tiré de ma
+propre substance des êtres que je ne trouvais pas ailleurs, et que je
+portais en moi. Ainsi j'ai placé des souvenirs d'Atala et de René au
+bord de la cataracte de Niagara, comme l'expression de sa tristesse.
+Qu'est-ce qu'une cascade qui tombe éternellement à l'aspect insensible
+de la terre et du ciel, si la nature humaine <span class="pagenum">(p. 387)</span>
+n'est là avec ses
+destinées et ses malheurs? S'enfoncer dans cette solitude d'eau et
+de montagnes, et ne savoir avec qui parler de ce grand spectacle! Les
+flots, les rochers, les bois, les torrents pour soi seul! Donnez à
+l'âme une compagne, et la riante parure des coteaux, et la fraîche
+haleine de l'onde, tout va devenir ravissement: le voyage de jour, le
+repos plus doux de la fin de la journée, le passer sur les flots, le
+dormir sur la mousse, tireront du c&oelig;ur sa plus profonde tendresse.
+J'ai assis Velléda sur les grèves de l'Armorique, Cymodocée sous les
+portiques d'Athènes, Blanca dans les salles de l'Alhambra. Alexandre
+créait des villes partout où il courait: j'ai laissé des songes
+partout où j'ai traîné ma vie.</p>
+
+<p>J'ai vu les cascades des Alpes avec leurs chamois et celles des
+Pyrénées avec leur isards; je n'ai pas remonté le Nil assez haut pour
+rencontrer ses cataractes, qui se réduisent à des rapides; je ne parle
+pas des zones d'azur de Terni et de Tivoli, élégantes écharpes de
+ruines ou sujets de chansons pour le poète;</p>
+
+<p class="quotega">
+ Et præceps Anio ac Tiburni lucus.<br><br>
+
+ «Et l'Anio rapide et le bois sacré de Tibur<a id="footnotetag476" name="footnotetag476"></a>
+<a href="#footnote476">[476]</a>.»</p>
+
+<p>Niagara efface tout. Je contemplais la cataracte que révélèrent au
+vieux monde, non d'infimes voyageurs de mon espèce, mais des
+missionnaires qui, cherchant la solitude pour Dieu, se jetaient à
+genoux à la vue de quelque merveille de la nature et recevaient le
+martyre en achevant leur cantique d'admiration. Nos prêtres saluèrent
+les beaux sites de l'Amérique et les consacrèrent de <span class="pagenum">(p. 388)</span>
+leur sang;
+nos soldats ont battu des mains aux ruines de Thèbes et présenté
+les armes à l'Andalousie: tout le génie de la France est dans la
+double milice de nos camps et de nos autels.</p>
+
+<p>Je tenais la bride de mon cheval entortillée à mon bras; un serpent à
+sonnettes vint à bruire dans les buissons. Le cheval effrayé se cabre
+et recule en approchant de la chute. Je ne puis dégager mon bras des
+rênes; le cheval, toujours plus effarouché, m'entraîne après lui. Déjà
+ses pieds de devant quittent la terre; accroupi sur le bord de
+l'abîme, il ne s'y tenait plus qu'à force de reins. C'en était fait de
+moi, lorsque l'animal, étonné lui-même du nouveau péril, volte en
+dedans par une pirouette. En quittant la vie au milieu des bois
+canadiens, mon âme aurait-elle porté au tribunal suprême les
+sacrifices, les bonnes &oelig;uvres, les vertus des pères Jogues et
+Lallemant<a id="footnotetag477" name="footnotetag477"></a>
+<a href="#footnote477">[477]</a>, ou des jours vides et de misérables chimères?</p>
+
+<div class="figcenter" style="width: 421px;">
+<img src="images/la_chute_du_niagara.jpg" width="440" height="600" alt="LA CHUTE DU NIAGARA" title="" />
+<span class="caption">LA CHUTE DU NIAGARA</span>
+</div>
+
+<p>Ce ne fut pas le seul danger que je courus à Niagara: une échelle de
+lianes servait aux sauvages pour descendre dans le bassin inférieur;
+elle était alors rompue. Désirant <span class="pagenum">(p. 389)</span>
+voir la cataracte de bas en
+haut, je m'aventurai, en dépit des représentations du guide, sur le
+flanc d'un rocher presque à pic. Malgré les rugissements de l'eau qui
+bouillonnait au-dessous de moi, je conservai ma tête et je parvins à
+une quarantaine de pieds du fond. Arrivé là, la pierre nue et
+verticale n'offrait plus rien pour m'accrocher; je demeurai suspendu
+par une main à la dernière racine, sentant mes doigts s'ouvrir sous le
+poids de mon corps: Il y a peu d'hommes qui aient passé dans leur vie
+deux minutes comme je les comptai. Ma main fatiguée lâcha prise; je
+tombai. Par un bonheur inouï, je me trouvai sur le redan d'un roc où
+j'aurais dû me briser mille fois, et je ne me sentis pas grand mal;
+j'étais à un demi-pied de l'abîme et je n'y avais pas roulé: mais
+lorsque le froid et l'humidité commencèrent à me pénétrer, je
+m'aperçus que je n'en étais pas quitte à si bon marché: j'avais le
+bras gauche cassé au-dessus du coude. Le guide, qui me regardait d'en
+haut et auquel je fis des signes de détresse, courut chercher des
+sauvages. Ils me hissèrent avec des harts par un sentier de loutres,
+et me transportèrent à leur village. Je n'avais qu'une fracture
+simple: deux lattes, un bandage et une écharpe suffirent à ma
+guérison<a id="footnotetag478" name="footnotetag478"></a>
+<a href="#footnote478">[478]</a>.</p>
+
+<p class="tb">*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>Je demeurai douze jours chez mes médecins, les Indiens de Niagara. J'y
+vis passer des tribus qui descendaient de Détroit ou des pays situés
+au midi et à l'orient <span class="pagenum">(p. 390)</span>
+du lac Érié. Je m'enquis de leurs coutumes;
+j'obtins pour de petits présents des représentations de leurs anciennes
+m&oelig;urs, car ces m&oelig;urs elles-mêmes n'existent plus. Cependant, au
+commencement de la guerre de l'indépendance américaine, les sauvages
+mangeaient encore les prisonniers ou plutôt les tués: un capitaine
+anglais, puisant du bouillon dans une marmite indienne avec le cuiller
+à pot, en retira une main.</p>
+
+<p>La naissance et la mort ont le moins perdu des usages indiens, parce
+qu'elles ne s'en vont point à la venvole comme la partie de la vie qui
+les sépare; elles ne sont point choses de mode qui passent. On confère
+encore au nouveau-né, afin de l'honorer, le nom le plus ancien sous
+son toit, celui de son aïeule, par exemple: car les noms sont toujours
+pris dans la lignée maternelle. Dès ce moment, l'enfant occupe la
+place de la femme dont il a recueilli le nom; on lui donne, en lui
+parlant, le degré de parenté que ce nom fait revivre; ainsi, un oncle
+peut saluer un neveu du titre de <i>grand'mère</i>. Cette coutume, en
+apparence risible, est néanmoins touchante. Elle ressuscite les vieux
+décédés; elle reproduit dans la faiblesse des premiers ans la
+faiblesse des derniers; elle rapproche les extrémités de la vie, le
+commencement et la fin de la famille; elle communique une espèce
+d'immortalité aux ancêtres et les suppose présents au milieu de leur
+postérité.</p>
+
+<p>En ce qui regarde les morts, il est aisé de trouver les motifs de
+l'attachement du sauvage à de saintes reliques. Les nations civilisées
+ont, pour conserver les souvenirs de leur patrie, la mnémonique des
+lettres <span class="pagenum">(p. 391)</span>
+et des arts; elles ont des cités, des palais, des tours,
+des colonnes, des obélisques; elles ont la trace de la charrue dans les
+champs jadis cultivés: les noms sont entaillés dans l'airain et le
+marbre, les actions consignées dans les chroniques.</p>
+
+<p>Rien de tout cela aux peuples de la solitude: leur nom n'est point
+écrit sur les arbres; leur hutte, bâtie en quelques heures, disparaît
+en quelques instants; la crosse de leur labour ne fait qu'effleurer la
+terre, et n'a pu même élever un sillon. Leurs chansons traditionnelles
+périssent avec la dernière mémoire qui les retient, s'évanouissent
+avec la dernière voix qui les répète. Les tribus du Nouveau-Monde
+n'ont donc qu'un seul monument: la tombe. Enlevez à des sauvages les
+os de leurs pères, vous leur enlevez leur histoire, leurs lois, et
+jusqu'à leurs dieux; vous ravissez à ces hommes, parmi les générations
+futures, la preuve de leur existence comme celle de leur néant.</p>
+
+<p>Je voulais entendre le chant de mes hôtes. Une petite Indienne de
+quatorze ans, nommée Mila, très jolie (les femmes indiennes ne sont
+jolies qu'à cet âge), chanta quelque chose de fort agréable.
+N'était-ce point le couplet cité par Montaigne? «Couleuvre,
+arreste-toy; arreste-toy, couleuvre, à fin que ma s&oelig;ur tire sur le
+patron de ta peincture la façon et l'ouvrage d'un riche cordon, que je
+puisse donner à ma mie: ainsi, soit en tout temps ta beauté et ta
+disposition préférée à tous les aultres serpens.»</p>
+
+<p>L'auteur des <i>Essais</i> vit à Rouen des Iroquois qui, selon lui, étaient
+des personnages très sensés: «Mais quoi, ajoute-t-il, ils ne portent
+point de hauts-de-chausses!»</p>
+
+<p>Si <span class="pagenum">(p. 392)</span>
+jamais je publie les <i>stromates</i> ou bigarrures de ma jeunesse,
+pour parler comme saint Clément d'Alexandrie<a id="footnotetag479" name="footnotetag479"></a>
+<a href="#footnote479">[479]</a>, on y verra Mila<a id="footnotetag480" name="footnotetag480"></a>
+<a href="#footnote480">[480]</a>.</p>
+
+<p class="tb">*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>Les Canadiens ne sont plus tels que les ont peints Cartier, Champlain,
+La Hontan, Lescarbot, Lafitau, Charlevoix et les <i>Lettres édifiantes</i>:
+le <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle et le commencement du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> étaient encore le temps de
+la grande imagination et des m&oelig;urs naïves: la merveille de l'une
+reflétait une nature vierge, et la candeur des autres reproduisait la
+simplicité du sauvage. Champlain, à la fin de son premier voyage au
+Canada, en 1603, raconte que «proche de la baye des Chaleurs, tirant
+au sud, est une isle, où fait résidence un monstre épouvantable que
+les sauvages appellent Gougou.» Le Canada avait son géant comme le cap
+des Tempêtes avait le sien. Homère est le véritable père de toutes ces
+inventions; ce sont toujours les Cyclopes, Charybde et Scylla, ogres
+ou gougous.</p>
+
+<p>La population sauvage de l'Amérique septentrionale, en n'y comprenant
+ni les Mexicains ni les Esquimaux, ne s'élève pas aujourd'hui à quatre
+cent mille âmes, en deçà et au delà des montagnes Rocheuses; des
+voyageurs ne la portent même qu'à cent <span class="pagenum">(p. 393)</span>
+cinquante mille. La
+dégradation des m&oelig;urs indiennes a marché de pair avec la dépopulation
+des tribus. Les traditions religieuses sont devenues confuses;
+l'instruction répandue par les jésuites du Canada a mêlé des idées
+étrangères aux idées natives des indigènes: on aperçoit, au travers de
+fables grossières, les croyances chrétiennes défigurées; la plupart
+des sauvages portent des croix en guise d'ornements, et les marchands
+protestants leur vendent ce que leur donnaient les missionnaires
+catholiques. Disons, à l'honneur de notre patrie et à la gloire de
+notre religion, que les Indiens s'étaient fortement attachés à nous;
+qu'ils ne cessent de nous regretter, et qu'une <i>robe noire</i> (un
+missionnaire) est encore en vénération dans les forêts américaines. Le
+sauvage continue de nous aimer sous l'arbre où nous fûmes ses premiers
+hôtes, sur le sol que nous avons foulé et où nous lui avons confié des
+tombeaux.</p>
+
+<p>Quand l'Indien était nu ou vêtu de peau, il avait quelque chose de
+grand et de noble; à cette heure, des haillons européens, sans couvrir
+sa nudité, attestent sa misère: c'est un mendiant à la porte d'un
+comptoir, ce n'est plus un sauvage dans sa forêt.</p>
+
+<p>Enfin, il s'est formé une espèce de peuple métis, né des colons et des
+Indiennes. Ces hommes, surnommés <i>Bois-brûlés</i>, à cause de la couleur
+de leur peau, sont les courtiers de change entre les auteurs de leur
+double origine. Parlant la langue de leurs pères et de leurs mères,
+ils ont les vices des deux races. Ces bâtards de la nature civilisée
+et de la nature sauvage se vendent tantôt aux Américains, tantôt aux
+Anglais, pour leur livrer le monopole des pelleteries; ils
+entretiennent <span class="pagenum">(p. 394)</span>
+les rivalités des compagnies anglaises de la
+<i>Baie d'Hudson</i> et du <i>Nord-Ouest</i>, et des compagnies américaines,
+<i>Fur Colombian-American Company, Missouri's fur Company</i> et autres:
+ils font eux-mêmes des chasses au compte des traitants et avec des
+chasseurs soldés par les compagnies.</p>
+
+<p>La grande guerre de l'indépendance américaine est seule connue. On
+ignore que le sang a coulé pour les chétifs intérêts d'une poignée de
+marchands. La compagnie de la <i>Baie d'Hudson</i> vendit, en 1811, à lord
+Selkirk, un terrain au bord de la rivière Rouge; l'établissement se
+fit en 1812. La compagnie du <i>Nord-Ouest</i>, ou du <i>Canada</i>, en prit
+ombrage. Les deux compagnies, alliées à diverses tribus indiennes et
+secondées des <i>Bois-brûlés</i>, en vinrent aux mains. Ce conflit
+domestique, horrible dans ses détails, avait lieu au milieu des
+déserts glacés de la baie d'Hudson. La colonie de lord Selkirk fut
+détruite au mois de juin 1815, précisément à l'époque de la bataille
+de Waterloo. Sur ces deux théâtres, si différents par l'éclat et par
+l'obscurité, les malheurs de l'espèce humaine étaient les mêmes.</p>
+
+<p>Ne cherchez plus en Amérique les constitutions politiques artistement
+construites dont Charlevoix a fait l'histoire: la monarchie des
+Hurons, la république des Iroquois. Quelque chose de cette destruction
+s'est accompli et s'accomplit encore en Europe, même sous nos yeux; un
+poète prussien, au banquet de l'ordre Teutonique, chanta, en vieux
+prussien, vers l'an 1400, les faits héroïques des anciens guerriers de
+son pays: personne ne le comprit, et on lui donna, pour récompense,
+cent noix vides. Aujourd'hui, le bas breton, le basque,
+<span class="pagenum">(p. 395)</span>
+le gaëlique, meurent de cabane en cabane, à mesure que meurent les
+chevriers et les laboureurs.</p>
+
+<p>Dans la province anglaise de Cornouailles, la langue des indigènes
+s'éteignit vers l'an 1676. Un pêcheur disait à des voyageurs: «Je ne
+connais guère que quatre ou cinq personnes qui parlent breton, et ce
+sont de vieilles gens comme moi, de soixante à quatre-vingts ans; tout
+ce qui est jeune n'en sait plus un mot.»</p>
+
+<p>Des peuplades de l'Orénoque n'existent plus; il n'est resté de leur
+dialecte qu'une douzaine de mots prononcés dans la cime des arbres par
+des perroquets redevenus libres, comme la grive d'Agrippine qui
+gazouillait des mots grecs sur les balustrades des palais de Rome. Tel
+sera tôt ou tard le sort de nos jargons modernes, débris du grec et du
+latin. Quelque corbeau envolé de la cage du dernier curé
+franco-gaulois dira, du haut d'un clocher en ruine, à des peuples
+étrangers à nos successeurs: «Agréez ces derniers efforts d'une voix
+qui vous fut connue: vous mettrez fin à tous ces discours.»</p>
+
+<p>Soyez donc Bossuet, pour qu'en dernier résultat votre chef-d'&oelig;uvre
+survive, dans la mémoire d'un oiseau, à votre langage et à votre
+souvenir chez les hommes!</p>
+
+<p class="tb">*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>En parlant du Canada et de la Louisiane, en regardant sur les vieilles
+cartes l'étendue des anciennes colonies françaises en Amérique, je me
+demandais comment le gouvernement de mon pays avait pu laisser périr
+ces colonies, qui seraient aujourd'hui pour nous une source
+inépuisable de prospérité.</p>
+
+<p>De <span class="pagenum">(p. 396)</span>
+l'Acadie et du Canada à la Louisiane, de l'embouchure du
+Saint-Laurent à celle du Mississipi, le territoire de la
+<i>Nouvelle-France</i> entoura ce qui formait la confédération des treize
+premiers États unis: les onze autres, avec le district de la Colombie,
+le territoire de Michigan, du Nord-Ouest, du Missouri, de l'Orégon et
+d'Arkansas, nous appartenaient, ou nous appartiendraient, comme ils
+appartiennent aux États-Unis par la cession des Anglais et des
+Espagnols, nos successeurs dans le Canada et dans la Louisiane. Le
+pays compris entre l'Atlantique au nord-est, la mer Polaire au nord,
+l'Océan Pacifique et les possessions russes au nord-ouest, le golfe
+Mexicain au midi, c'est-à-dire plus des deux tiers de l'Amérique
+septentrionale, reconnaîtraient les lois de la France.</p>
+
+<p>J'ai peur que la Restauration ne se perde par les idées contraires à
+celles que j'exprime ici; la manie de s'en tenir au passé, manie que
+je ne cesse de combattre, n'aurait rien de funeste si elle ne
+renversait que moi en me retirant la faveur du prince; mais elle
+pourrait bien renverser le trône. L'immobilité politique est
+impossible; force est d'avancer avec l'intelligence humaine.
+Respectons la majesté du temps; contemplons avec vénération les
+siècles écoulés, rendus sacrés par la mémoire et les vestiges de nos
+pères; toutefois n'essayons pas de rétrograder vers eux, car ils n'ont
+plus rien de notre nature réelle, et, si nous prétendions les saisir,
+ils s'évanouiraient. Le chapitre de Notre-Dame d'Aix-la-Chapelle fit
+ouvrir, dit-on, vers l'an 1450, le tombeau de Charlemagne. On trouva
+l'empereur assis dans une chaise dorée, tenant dans ses mains de
+squelette le livre des Évangiles écrit en lettres d'or;
+<span class="pagenum">(p. 397)</span> devant
+lui étaient posés son sceptre et son bouclier d'or; il avait au côté
+sa <i>Joyeuse</i> engainée dans un fourreau d'or. Il était revêtu des
+habits impériaux. Sur sa tête, qu'une chaîne d'or forçait à rester
+droite, était un suaire qui couvrait ce qui fut son visage et que
+surmontait une couronne. On toucha le fantôme; il tomba en poussière.</p>
+
+<p>Nous possédions outre mer de vastes contrées: elles offraient un asile
+à l'excédent de notre population, un marché à notre commerce, un
+aliment à notre marine. Nous sommes exclus du nouvel univers où le
+genre humain recommence: les langues anglaise, portugaise, espagnole,
+servent en Afrique, en Asie, dans l'Océanie, dans les îles de la mer
+du Sud, sur le continent des deux Amériques, à l'interprétation de la
+pensée de plusieurs millions d'hommes; et nous, déshérités des
+conquêtes de notre courage et de notre génie, à peine entendons-nous
+parler dans quelque bourgade de la Louisiane et du Canada, sous une
+domination étrangère, la langue de Colbert et de Louis XIV: elle n'y
+reste que comme un témoin des revers de notre fortune et des fautes de
+notre politique<a id="footnotetag481" name="footnotetag481"></a>
+<a href="#footnote481">[481]</a>.</p>
+
+<p>Et quel est le roi dont la domination remplace maintenant la
+domination du roi de France sur les forêts canadiennes? Celui qui hier
+me faisait écrire ce billet:</p>
+
+<p class="quotedr2">Royal-Lodge Windsor, 4 juin 1822.<span class="pagenum">(p. 398)</span></p>
+
+<p class="quotega">
+ «Monsieur le vicomte,<br><br>
+
+ «J'ai les ordres du roi d'inviter Votre Excellence à venir dîner
+ et coucher ici jeudi 6 courant.<br><br>
+
+ «Le très humble et très obéissant serviteur,</p>
+
+ <p class="quotedr2">Francis <span class="smcap">Conyngham</span><a id="footnotetag482" name="footnotetag482"></a>
+<a href="#footnote482">[482]</a>».</p>
+
+<p>Il était dans ma destinée d'être tourmenté par les princes. Je
+m'interromps; je repasse l'Atlantique; je remets mon bras cassé à
+Niagara; je me dépouille de ma peau d'ours: je reprends mon habit
+doré; je me rends du wigwaum d'un Iroquois à la royale loge de Sa
+Majesté Britannique, monarque des trois royaumes unis et dominateur
+des Indes; je laisse mes hôtes aux oreilles découvertes et la petite
+sauvage à la perle; souhaitant à lady Conyngham<a id="footnotetag483" name="footnotetag483"></a>
+<a href="#footnote483">[483]</a>, la gentillesse
+de Mila, avec <span class="pagenum">(p. 399)</span>
+cet âge qui n'appartient encore qu'au plus jeune
+printemps, qu'à ces jours qui précèdent le mois de mai, et que nos
+poètes gaulois appelaient l'<i>avrillée</i>.</p>
+
+<p class="tb">*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>La tribu de la petite fille à la perle partit; mon guide, le
+Hollandais, refusa de m'accompagner au delà de la cataracte; je le
+payai et je m'associai avec des trafiquants qui partaient pour
+descendre l'Ohio; je jetai, avant de partir, un coup d'&oelig;il sur les
+lacs du Canada. Rien n'est triste comme l'aspect de ces lacs. Les
+plaines de l'Océan et de la Méditerranée ouvrent des chemins aux
+nations, et leurs bords sont ou furent habités par des peuples
+civilisés, nombreux et puissants; les lacs du Canada ne présentent que
+la nudité de leurs eaux, laquelle va rejoindre une terre dévêtue:
+solitudes qui séparent d'autres solitudes. Des rivages sans habitants
+regardent des mers sans vaisseaux; vous descendez des flots déserts
+sur des grèves désertes.</p>
+
+<p>Le lac Érié a plus de cent lieues de circonférence. Les nations
+riveraines furent exterminées par les Iroquois, il y a deux siècles.
+C'est une chose effrayante que de voir les Indiens s'aventurer dans
+des nacelles d'écorce sur ce lac renommé par ses tempêtes, où
+fourmillaient autrefois des myriades de serpents. Ces Indiens
+suspendent leurs manitous à la poupe des canots, et s'élancent au
+milieu des tourbillons entre les vagues <span class="pagenum">(p. 400)</span>
+soulevées. Les vagues,
+de niveau avec l'orifice des canots, semblent prêtes à les engloutir.
+Les chiens des chasseurs, les pattes appuyées sur le bord, poussent
+des abois, tandis que leurs maîtres, gardant un silence profond,
+frappent les flots en cadence avec leurs pagaies. Les canots
+s'avancent à la file: à la proue du premier se tient debout un chef
+qui répète la diphtongue <i>oah</i>: <i>o</i> sur une note sourde et longue,
+<i>ah</i> sur un ton aigu et bref. Dans le dernier canot est un autre chef,
+debout encore, man&oelig;uvrant une rame en forme de gouvernail. Les autres
+guerriers sont assis sur leurs talons au fond des cales. A travers le
+brouillard et les vents, on n'aperçoit que les plumes dont la tête des
+Indiens est ornée, le cou tendu des dogues hurlants, et les épaules
+des deux <i>sachems</i>, pilote et augure: on dirait les dieux de ces lacs.</p>
+
+<p>Les fleuves du Canada sont sans histoire dans l'ancien monde; autre
+est la destinée du Gange, de l'Euphrate, du Nil, du Danube et du Rhin.
+Quels changements n'ont-ils point vus sur leurs bords! que de sueur et
+de sang les conquérants ont répandus pour traverser dans leur cours
+ces ondes qu'un chevrier franchit d'un pas à leur source!</p>
+
+<p class="tb">*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>Partis des lacs du Canada, nous vînmes à Pittsbourg, au confluent du
+Kentucky et de l'Ohio; là, le paysage déploie une pompe
+extraordinaire. Ce pays si magnifique s'appelle pourtant Kentucky, du
+nom de sa rivière qui signifie <i>rivière de sang</i>. Il doit ce nom à sa
+beauté: pendant plus de deux siècles, les nations du parti des
+Chérokis et du parti des nations iroquoises s'en disputèrent les
+chasses.</p>
+
+<p>Les <span class="pagenum">(p. 401)</span>
+générations européennes seront-elles plus vertueuses et plus
+libres sur ces bords que les générations américaines exterminées? Des
+esclaves ne laboureront-ils point la terre sous le fouet de leurs
+maîtres, dans ces déserts de la primitive indépendance de l'homme? Des
+prisons et des gibets ne remplaceront-ils point la cabane ouverte et
+le haut tulipier où l'oiseau pend sa couvée? La richesse du sol ne
+fera-t-elle point naître de nouvelles guerres? Le Kentucky
+cessera-t-il d'être la <i>terre de sang</i>, et les monuments des arts
+embelliront-ils mieux les bords de l'Ohio que les monuments de la
+nature?</p>
+
+<p>Le Wabach, la grande Cyprière, la Rivière-aux-Ailes ou Cumberland, le
+Chéroki ou Tennessee, les Bancs-Jaunes passés, on arrive à une langue
+de terre souvent noyée dans les grandes eaux; là s'opère le confluent
+de l'Ohio et du Mississipi par les 36° 51' de latitude. Les deux
+fleuves s'opposant une résistance égale ralentissent leurs cours; ils
+dorment l'un auprès de l'autre sans se confondre pendant quelques
+milles dans le même chenal, comme deux grands peuples divisés
+d'origine, puis réunis pour ne plus former qu'une seule race; comme
+deux illustres rivaux, partageant la même couche après une bataille;
+comme deux époux, mais de sang ennemi, qui d'abord ont peu de penchant
+à mêler dans le lit nuptial leurs destinées.</p>
+
+<p>Et moi aussi, tel que les puissantes urnes des fleuves, j'ai répandu
+le petit cours de ma vie, tantôt d'un côté de la montagne, tantôt de
+l'autre; capricieux dans mes erreurs, jamais malfaisant; préférant les
+vallons pauvres aux riches plaines, m'arrêtant aux fleurs plutôt
+qu'aux <span class="pagenum">(p. 402)</span>
+palais. Du reste, j'étais si charmé de mes courses, que je
+ne pensais presque plus au pôle. Une compagnie de trafiquants, venant
+de chez les Creeks, dans les Florides, me permit de la suivre.</p>
+
+<p>Nous nous acheminâmes vers les pays connus alors sous le nom général
+des Florides, et où s'étendent aujourd'hui les États de l'Alabama, de
+la Géorgie, de la Caroline du Sud, du Tennessee. Nous suivions à peu
+près des sentiers que lie maintenant la grande route des Natchez à
+Nashville par Jackson et Florence, et qui rentre en Virginie par
+Knoxville et Salem: pays dans ce temps peu fréquenté et dont cependant
+Bartram avait exploré les lacs et les sites. Les planteurs de la
+Géorgie et des Florides maritimes venaient jusque chez les diverses
+tribus des Creeks acheter des chevaux et des bestiaux demi-sauvages,
+multipliés à l'infini dans les savanes que percent ces <i>puits</i> au bord
+desquels j'ai fait reposer Atala et Chactas. Ils étendaient même leur
+course jusqu'à l'Ohio.</p>
+
+<p>Nous étions poussés par un vent frais. L'Ohio, grossi de cent
+rivières, tantôt allait se perdre dans les lacs qui s'ouvraient devant
+nous, tantôt dans les bois. Des îles s'élevaient au milieu des lacs.
+Nous fîmes voile vers une des plus grandes: nous l'abordâmes à huit
+heures du matin.</p>
+
+<p>Je traversai une prairie semée de jacobées à fleurs jaunes, d'alcées à
+panaches roses et d'obélarias dont l'aigrette est pourpre.</p>
+
+<p>Une ruine indienne frappa mes regards. Le contraste de cette ruine et
+de la jeunesse de la nature, ce monument des hommes dans un désert,
+causait un grand saisissement. Quel peuple habita cette île? Son nom,
+sa <span class="pagenum">(p. 403)</span>
+race, le temps de son passage? Vivait-il, alors que le monde
+au sein duquel il était caché existait ignoré des trois autres parties
+de la terre? Le silence de ce peuple est peut-être contemporain du
+bruit de quelques grandes nations tombées à leur tour dans le
+silence<a id="footnotetag484" name="footnotetag484"></a>
+<a href="#footnote484">[484]</a>.</p>
+
+<p>Des anfractuosités sablonneuses, des ruines ou des tumulus, sortaient
+des pavots à fleurs roses pendant au bout d'un pédoncule incliné d'un
+vert pâle. La tige et la fleur ont un arôme qui reste attaché aux
+doigts lorsqu'on touche à la plante. Le parfum qui survit à cette
+fleur est une image du souvenir d'une vie passée dans la solitude.</p>
+
+<p>J'observai la nymphéa: elle se préparait à cacher son lis blanc dans
+l'onde, à la fin du jour; l'<i>arbre triste</i>, pour déclore le sien,
+n'attendait que la nuit: l'épouse se couche à l'heure où la courtisane
+se lève.</p>
+
+<p>L'&oelig;nothère pyramidale, haute de sept à huit pieds, à feuilles blondes
+dentelées d'un vert noir, a d'autres m&oelig;urs et une autre destinée: sa
+fleur jaune commence à s'entr'ouvrir le soir, dans l'espace de temps
+que Vénus met à descendre sous l'horizon; elle continue de s'épanouir
+aux rayons des étoiles; l'aurore la trouve dans tout son éclat; vers
+la moitié du matin elle se fane; elle tombe à midi. Elle ne vit que
+quelques heures; mais elle dépêche ces heures sous un ciel serein,
+entre les souffles de Vénus et de l'Aurore; qu'importe alors la
+brièveté de la vie?</p>
+
+<p>Un <span class="pagenum">(p. 404)</span>
+ruisseau s'enguirlandait de dionées; une multitude d'éphémères
+bourdonnaient alentour. Il y avait aussi des oiseaux-mouches et des
+papillons qui, dans leurs plus brillants affiquets, joutaient d'éclat
+avec la diaprure du parterre. Au milieu de ces promenades et de ces
+études, j'étais souvent frappé de leur futilité. Quoi! la Révolution,
+qui pesait déjà sur moi et me chassait dans les bois, ne m'inspirait
+rien de plus brave? Quoi! c'était pendant les heures du bouleversement
+de mon pays que je m'occupais de descriptions et de plantes, de
+papillons et de fleurs? L'individualité humaine sert à mesurer la
+petitesse des plus grands événements. Combien d'hommes sont
+indifférents à ces événements! De combien d'autres seront-ils ignorés!
+La population générale du globe est évaluée de onze à douze cents
+millions; il meurt un homme par <i>seconde</i>; ainsi, à chaque <i>minute</i> de
+notre existence, de nos sourires, de nos joies, soixante hommes
+expirent, soixante familles gémissent et pleurent. La vie est une
+peste permanente. Cette chaîne de deuil et de funérailles qui nous
+entortille ne se brise point, elle s'allonge: nous en formerons
+nous-mêmes un anneau. Et puis, magnifions l'importance de ces
+catastrophes, dont les trois quarts et demi du monde n'entendront
+jamais parler! Haletons après une renommée qui ne volera pas à
+quelques lieues de notre tombe! Plongeons-nous dans l'océan d'une
+félicité dont chaque minute s'écoule entre soixante cercueils
+incessamment renouvelés!</p>
+
+<p class="quotega">
+ Nom nox nulla diem, neque noctem aurora sequuta est<br>
+ Quæ non audierit mixtos vagitibus ægris<br>
+ Ploratus, mortis comites et funeris atri.</p>
+
+<p class="quotega">
+ «Aucun <span class="pagenum">(p. 405)</span>
+ jour n'a suivi la nuit, aucune nuit n'a été<br>
+ suivie de l'aurore, qui n'ait entendu des pleurs mêlés<br>
+ à des vagissements douloureux, compagnons de<br>
+ la mort et des noires funérailles.»</p>
+
+<p class="tb">*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>Les sauvages de la Floride racontent qu'au milieu d'un lac est une île
+où vivent les plus belles femmes du monde. Les Muscogulges en ont
+tenté maintes fois la conquête; mais cet Éden fuit devant les canots,
+naturelle image de ces chimères qui se retirent devant nos désirs.</p>
+
+<p>Cette contrée renfermait aussi une fontaine de Jouvence: qui voudrait
+revivre?</p>
+
+<p>Peu s'en fallut que ces fables ne prissent à mes yeux une espèce de
+réalité. Au moment où nous nous y attendions le moins, nous vîmes
+sortir d'une baie une flottille de canots, les uns à la rame, les
+autres à la voile. Ils abordèrent notre île. Ils formaient deux
+familles de Creeks, l'une siminole, l'autre muscogulge, parmi
+lesquelles se trouvaient des Chérokis et des <i>Bois-brûlés</i>. Je fus
+frappé de l'élégance de ces sauvages qui ne ressemblaient en rien à
+ceux du Canada.</p>
+
+<p>Les Siminoles et les Muscogulges sont assez grands, et, par un
+contraste extraordinaire, leurs mères, leurs épouses et leurs filles
+sont la plus petite race de femmes connue en Amérique.</p>
+
+<p>Les Indiennes qui débarquèrent auprès de nous, issues d'un sang mêlé
+de chéroki et de castillan, avaient la taille élevée. Deux d'entre
+elles ressemblaient à des créoles de Saint-Domingue et de
+l'Île-de-France, mais jaunes et délicates comme des femmes
+<span class="pagenum">(p. 406)</span> du
+Gange. Ces deux Floridiennes, cousines du côté paternel, m'ont servi
+de modèles, l'une pour <i>Atala</i>, l'autre pour <i>Céluta</i>: elles
+surpassaient seulement les portraits que j'en ai faits par cette
+vérité de nature variable et fugitive, par cette physionomie de race
+et de climat que je n'ai pu rendre. Il y avait quelque chose
+d'indéfinissable dans ce visage ovale, dans ce teint ombré que l'on
+croyait voir à travers une fumée orangée et légère, dans ces cheveux
+si noirs et si doux, dans ces yeux si longs, à demi cachés sous le
+voile de deux paupières satinées qui s'entr'ouvraient avec lenteur;
+enfin, dans la double séduction de l'Indienne et de l'Espagnole.</p>
+
+<p>La réunion à nos hôtes changea quelque peu nos allures; nos agents de
+traite commencèrent à s'enquérir des chevaux: il fut résolu que nous
+irions nous établir dans les environs des haras.</p>
+
+<p>La plaine de notre camp était couverte de taureaux, de vaches, de
+chevaux, de bisons, de buffles, de grues, de dindes, de pélicans: ces
+oiseaux marbraient de blanc, de noir et de rose le fond vert de la
+savane.</p>
+
+<p>Beaucoup de passions agitaient nos trafiquants et nos chasseurs: non
+des passions de rang, d'éducation, de préjugés, mais des passions de
+la nature, pleines, entières, allant directement à leur but, ayant
+pour témoins un arbre tombé au fond d'une forêt inconnue, un vallon
+inretrouvable, un fleuve sans nom. Les rapports des Espagnols et des
+femmes creekes faisaient le fond des aventures: les <i>Bois-brûlés</i>
+jouaient le rôle principal dans ces romans. Une histoire était
+célèbre, celle d'un marchand d'eau-de-vie séduit <span class="pagenum">(p. 407)</span>
+et ruiné par une
+<i>fille peinte</i> (une courtisane). Cette histoire, mise en vers
+siminoles sous le nom de <i>Tabamica</i>, se chantait au passage des
+bois<a id="footnotetag485" name="footnotetag485"></a>
+<a href="#footnote485">[485]</a>. Enlevées à leur tour par les colons, les Indiennes
+mouraient bientôt délaissées à Pensacola: leurs malheurs allaient
+grossir les <i>Romanceros</i> et se placer auprès des complaintes de
+Chimène.</p>
+
+<p class="tb">*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>C'est une mère charmante que la terre; nous sortons de son sein: dans
+l'enfance, elle nous tient à ses mamelles gonflées de lait et de miel;
+dans la jeunesse et l'âge mur, elle nous prodigue ses eaux fraîches,
+ses moissons et ses fruits; elle nous offre en tous lieux l'ombre, le
+bain, la table et le lit; à notre mort, elle nous rouvre ses
+entrailles, jette sur notre dépouille une couverture d'herbes et de
+fleurs, tandis qu'elle nous transforme secrètement dans sa propre
+substance, pour nous reproduire sous quelque forme gracieuse. Voilà ce
+que je me disais, en m'éveillant lorsque mon premier regard
+rencontrait le ciel, dôme de ma couche.</p>
+
+<p>Les chasseurs étant partis pour les opérations de la journée, je
+restais avec les femmes et les enfants. Je ne quittai plus mes deux
+sylvaines: l'une était fière, et l'autre triste. Je n'entendais pas un
+mot de ce qu'elles me disaient, elles ne me comprenaient pas; mais
+j'allais chercher l'eau pour leur coupe, les sarments pour leur feu,
+les mousses pour leur lit. Elles <span class="pagenum">(p. 408)</span>
+portaient la jupe courte et les
+grosses manches tailladées à l'espagnole, le corset et le manteau
+indiens. Leurs jambes nues étaient losangées de dentelles de bouleau.
+Elles nattaient leurs cheveux avec des bouquets ou des filaments de
+joncs; elles se maillaient de chaînes et de colliers de verre. A leurs
+oreilles pendaient des graines empourprées; elles avaient une jolie
+perruche qui parlait: oiseau d'Armide; elles l'agrafaient à leur
+épaule en guise d'émeraude, ou la portaient chaperonnée sur la main
+comme les grandes dames du Xe siècle portaient l'épervier. Pour
+s'affermir le sein et les bras, elles se frottaient avec l'apoya ou
+souchet d'Amérique. Au Bengale, les bayadères mâchent le bétel, et,
+dans le Levant, les almées sucent le mastic de Chio; les Floridiennes
+broyaient, sous leurs dents d'un blanc azuré, des larmes de
+<i>liquidambar</i> et des racines de <i>libanis</i>, qui mêlaient la fragrance de
+l'angélique, du cédrat et de la vanille. Elles vivaient dans une
+atmosphère de parfums émanés d'elles, comme des orangers et des fleurs
+dans les pures effluences de leur feuilles et de leur calice. Je
+m'amusais à mettre sur leur tête quelque parure: elles se
+soumettaient, doucement effrayées; magiciennes, elles croyaient que je
+leur faisais un charme. L'une d'elles, la <i>fière</i>, priait souvent;
+elle me paraissait demi-chrétienne. L'autre chantait avec une voix de
+velours, poussant à la fin de chaque phrase un cri qui troublait.
+Quelquefois elles se parlaient vivement: je croyais démêler des
+accents de jalousie, mais la triste pleurait, et le silence revenait.</p>
+
+<p>Faible que j'étais, je cherchais des exemples de faiblesse,
+<span class="pagenum">(p. 409)</span> afin
+de m'encourager. Camoëns n'avait-il pas aimé dans les Indes une
+esclave noire de Barbarie, et moi, ne pouvais-je pas en Amérique
+offrir des hommages à deux jeunes sultanes jonquilles? Camoëns
+n'avait-il pas adressé des <i>Endechas</i>, ou des stances, à <i>Barbaru
+escrava</i>? Ne lui avait-il pas dit:</p>
+
+<p class="quotega">
+ Aquella captiva<br>
+ Que me tem captivo,<br>
+ Porque nella vivo,<br>
+ Já naõ quer que viva.<br>
+ Eu nunqua vi rosa,<br>
+ Em suaves mólhos,<br>
+ Que para meus olhos<br>
+ Fosse mais formosa.<br>
+ Pretidaõ de amor,<br>
+ Taõ doce a figura,<br>
+ Que a neve lhe jura<br>
+ Que trocára a còr.<br>
+ Léda mansidaõ,<br>
+ Que o siso acompanha:<br>
+ Bem parece estranha,<br>
+ Mas Barbara naõ.</p>
+
+<p class="quotega">
+ «Cette captive qui me tient captif, parce que je vis
+ en elle, n'épargne pas ma vie. Jamais rose, dans
+ de suaves bouquets, ne fut à mes yeux plus charmante<br>
+ ......................................................<br>
+ ......................................................<p>
+<p class="quotega">
+ Sa chevelure noire inspire l'amour; sa figure est si douce que la
+ neige a envie de changer de couleur avec elle; sa gaieté est
+ accompagnée de réserve: c'est une étrangère; une barbare, non.»</p>
+
+<p>On <span class="pagenum">(p. 410)</span>
+fit une partie de pêche. Le soleil approchait de son couchant.
+Sur le premier plan paraissaient des sassafras, des tulipiers, des
+catalpas et des chênes dont les rameaux étalaient des écheveaux de
+mousse blanche. Derrière ce premier plan s'élevait le plus charmant
+des arbres, le papayer, qu'on eût pris pour un style d'argent ciselé,
+surmonté d'une urne corinthienne. Au troisième plan dominaient les
+baumiers, les magnolias et les liquidambars.</p>
+
+<p>Le soleil tomba derrière ce rideau: un rayon glissant à travers le
+dôme d'une futaie scintillait comme une escarboucle enchâssée dans le
+feuillage sombre; la lumière divergeant entre les troncs et les
+branches projetait sur les gazons des colonnes croissantes et des
+arabesques mobiles. En bas, c'étaient des lilas, des azaléas, des
+lianes annelées, aux gerbes gigantesques; en haut, des nuages, les uns
+fixes, promontoires ou vieilles tours, les autres flottants, fumées de
+rose ou cardées de soie. Par des transformations successives, on
+voyait dans ces nues s'ouvrir des gueules de four, s'amonceler des tas
+de braise, couler des rivières de lave: tout était éclatant, radieux,
+doré, opulent, saturé de lumière.</p>
+
+<p>Après l'insurrection de la Morée, en 1770, des familles grecques se
+réfugièrent à la Floride: elles se purent croire encore dans ce climat
+de l'Ionie, qui semble s'être amolli avec les passions des hommes: à
+Smyrne, le soir, la nature dort comme une courtisane fatiguée d'amour.</p>
+
+<p>A notre droite étaient des ruines appartenant aux grandes
+fortifications trouvées sur l'Ohio, à notre gauche un ancien camp de
+sauvages; l'île où nous étions, <span class="pagenum">(p. 411)</span>
+arrêtée dans l'onde et reproduite
+par un mirage, balançait devant nous sa double perspective. A
+l'orient, la lune reposait sur des collines lointaines; à l'occident,
+la voûte du ciel était fondue en une mer de diamants et de saphirs,
+dans laquelle le soleil, à demi plongé, paraissait se dissoudre. Les
+animaux de la création veillaient; la terre, en adoration, semblait
+encenser le ciel, et l'ambre exhalé de son sein retombait sur elle en
+rosée, comme la prière redescend sur celui qui prie.</p>
+
+<p>Quitté de mes compagnes je me reposai au bord d'un massif d'arbres:
+son obscurité, glacée de lumière, formait la pénombre où j'étais
+assis. Des mouches luisantes brillaient parmi les arbrisseaux
+encrêpés, et s'éclipsaient lorsqu'elles passaient dans les
+irradiations de la lune. On entendait le bruit du flux et reflux du
+lac, les sauts du poisson d'or, et le cri rare de la cane plongeuse.
+Mes yeux étaient fixés sur les eaux; je déclinais peu à peu vers cette
+somnolence connue des hommes qui courent les chemins du monde: nul
+souvenir distinct ne me restait; je me sentais vivre et végéter avec
+la nature dans une espèce de panthéisme. Je m'adossai contre le tronc
+d'un magnolia et je m'endormis; mon repos flottait sur un fond vague
+d'espérance.</p>
+
+<p>Quand je sortis de ce Léthé, je me trouvais entre deux femmes; les
+odalisques étaient revenues; elles n'avaient pas voulu me réveiller;
+elles s'étaient assises en silence à mes côtés; soit qu'elles
+feignissent le sommeil, soit qu'elles fussent réellement assoupies,
+leurs têtes étaient tombées sur mes épaules.</p>
+
+<p>Une brise traversa le bocage et nous inonda d'une pluie
+<span class="pagenum">(p. 412)</span> de roses
+de magnolia. Alors la plus jeune des Siminoles se mit à chanter:
+quiconque n'est pas sûr de sa vie se garde de l'exposer ainsi jamais!
+on ne peut savoir ce que c'est que la passion infiltrée avec la
+mélodie dans le sein d'un homme. A cette voix une voix rude et jalouse
+répondit: un <i>Bois-brûlé</i> appelait les deux cousines; elles
+tressaillirent, se levèrent: l'aube commençait à poindre.</p>
+
+<p>Aspasie de moins, j'ai retrouvé cette scène aux rivages de la Grèce:
+monté aux colonnes du Parthénon avec l'aurore, j'ai vu le Cythéron, le
+mont Hymette, l'Acropolis de Corinthe, les tombeaux, les ruines,
+baignés dans une rosée de lumière dorée, transparente, volage, que
+réfléchissaient les mers, que répandaient comme un parfum les zéphyrs
+de Salamine et de Délos.</p>
+
+<p>Nous achevâmes au rivage notre navigation sans paroles. A midi, le
+camp fut levé pour examiner les chevaux que les Creeks voulaient
+vendre et les trafiquants acheter. Femmes et enfants, tous étaient
+convoqués comme témoins, selon la coutume dans les marchés solennels.
+Les étalons de tous les âges et de tous les poils, les poulains et les
+juments avec des taureaux, des vaches et des génisses, commencèrent à
+fuir et à galoper autour de nous. Dans cette confusion, je fus séparés
+des Creeks. Un groupe épais de chevaux et d'hommes s'aggloméra à
+l'orée d'un bois. Tout à coup, j'aperçois de loin mes deux
+Floridiennes; des mains vigoureuses les asseyaient sur les croupes de
+deux barbes que montaient à cru un <i>Bois-brûlé</i> et un Siminole. Ô Cid!
+que n'avais-je ta rapide Babieça pour les rejoindre! Les cavales
+prennent leur course, l'immense <span class="pagenum">(p. 413)</span>
+escadron les suit. Les chevaux
+ruent, sautent, bondissent, hennissent au milieu des cornes des
+buffles et des taureaux, leurs soles se choquent en l'air, leurs
+queues et leurs crinières volent sanglantes. Un tourbillon d'insectes
+dévorants enveloppe l'orbe de cette cavalerie sauvage. Mes
+Floridiennes disparaissent comme la fille de Cérès, enlevée par le
+dieu des enfers.</p>
+
+<p>Voilà comme tout avorte dans mon histoire, comme il ne me reste que
+des images de ce qui a passé si vite: je descendrai aux champs Élysées
+avec plus d'ombres qu'homme n'en a jamais emmené avec soi. La faute en
+est à mon organisation: je ne sais profiter d'aucune fortune; je ne
+m'intéresse à quoi que ce soit de ce qui intéresse les autres. Hors en
+religion, je n'ai aucune croyance. Pasteur ou roi, qu'aurais-je fait
+de mon sceptre ou de ma houlette? Je me serais également fatigué de la
+gloire et du génie, du travail et du loisir, de la propriété et de
+l'infortune. Tout me lasse: je remorque avec peine mon ennui avec mes
+jours, et je vais partout bâillant ma vie.</p>
+
+<p class="tb">*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>Ronsard nous peint Marie Stuart prête à partir pour l'Écosse, après la
+mort de François II.</p>
+
+<p class="quotega">
+ De tel habit vous estiez accoustrée,<br>
+ Partant, hélas! de la belle contrée<br>
+ (Dont aviez eu le sceptre dans la main),<br>
+ Lorsque, pensive et baignant vostre sein<br>
+ Du beau crystal de vos larmes roulées,<br>
+ Triste, marchiez par les longues allées<br>
+ Du grand jardin de ce royal chasteau<br>
+ Qui prend son nom de la source d'une eau.</p>
+
+<p>Ressemblais-je <span class="pagenum">(p. 414)</span>
+à Marie Stuart se promenant à Fontainebleau, quand
+je me promenai dans ma savane après mon veuvage? Ce qu'il y a de
+certain, c'est que mon esprit, sinon ma personne, était enveloppé
+d'<i>un crespe long, subtil et délié</i>, comme dit encore Ronsard, ancien
+poète de la nouvelle école.</p>
+
+<p>Le diable ayant emporté les demoiselles muscogulges, j'appris du guide
+qu'un <i>Bois-brûlé</i>, amoureux d'une des deux femmes, avait été jaloux
+de moi et qu'il s'était résolu, avec un Siminole, frère de l'autre
+cousine, de m'enlever <i>Atala</i> et <i>Céluta</i>. Les guides les appelaient
+sans façon des <i>filles peintes</i>, ce qui choquait ma vanité. Je me
+sentais d'autant plus humilié que le <i>Bois-brûlé</i>, mon rival préféré,
+était un maringouin maigre, laid et noir, ayant tous les caractères
+des insectes qui, selon la définition des entomologistes du grand
+Lama, sont des animaux dont la chair est à l'intérieur et les os à
+l'extérieur. La solitude me parut vide après ma mésaventure. Je reçus
+mal ma sylphide généreusement accourue pour consoler un infidèle,
+comme Julie lorsqu'elle pardonnait à Saint-Preux ses Floridiennes de
+Paris. Je me hâtai de quitter le désert, où j'ai ranimé depuis les
+compagnes endormies de ma nuit. Je ne sais si je leur ai rendu la vie
+qu'elles me donnèrent; du moins, j'ai fait de l'une vierge, et de
+l'autre une chaste épouse, par expiation.</p>
+
+<p>Nous repassâmes les montagnes Bleues, et nous rapprochâmes des
+défrichements européens vers Chillicothi. Je n'avais recueilli aucune
+lumière sur le but principal de mon entreprise; mais j'étais escorté
+d'un monde de poésie:</p>
+
+<p class="quotega">
+ Comme <span class="pagenum">(p. 415)</span> une jeune abeille aux roses engagée,<br>
+ Ma muse revenait de son butin chargée.</p>
+
+<p>J'avisai au bord d'un ruisseau une maison américaine, ferme à l'un de
+ses pignons, moulin à l'autre. J'entrai demander le vivre et le
+couvert et fus bien reçu.</p>
+
+<p>Mon hôtesse me conduisit par une échelle dans une chambre au-dessus de
+l'axe de la machine hydraulique. Ma petite croisée, festonnée de
+lierre et de cobées à cloches d'iris, ouvrait sur le ruisseau qui
+coulait, étroit et solitaire, entre deux épaisses bordures de saules,
+d'aunes, de sassafras, de tamarins et de peupliers de la Caroline. La
+roue moussue tournait sous ces ombrages en laissant retomber de longs
+rubans d'eau. Des perches et des truites sautaient dans l'écume du
+remous; des bergeronnettes volaient d'une rive à l'autre, et des
+espèces de martins-pêcheurs agitaient au-dessus du courant leurs ailes
+bleues.</p>
+
+<p>N'aurais-je pas bien été là avec la <i>triste</i>, supposée fidèle, rêvant
+assis à ses pieds, la tête appuyée sur ses genoux, écoutant le bruit
+de la cascade, les révolutions de la roue, le roulement de la meule,
+le sassement du blutoir, les battements égaux du traquet, respirant la
+fraîcheur de l'onde et l'odeur de l'effleurage des orges perlées?</p>
+
+<p>La nuit vint, je descendis à la chambre de la ferme. Elle n'était
+éclairée que par des feurres de maïs et des coques de faséoles qui
+flambaient au foyer. Les fusils du maître, horizontalement couchés au
+porte-armes, brillaient au reflet de l'âtre. Je m'assis sur un
+escabeau dans le coin de la cheminée, auprès d'un écureuil qui sautait
+alternativement du dos d'un gros chien <span class="pagenum">(p. 416)</span>
+sur la tablette d'un
+rouet. Un petit chat prit possession de mon genou pour regarder ce
+jeu. La meunière coiffa le brasier d'une large marmite, dont la flamme
+embrassa le fond noir comme une couronne d'or radiée. Tandis que les
+patates de mon souper ébouillaient sous ma garde, je m'amusai à lire à
+la lueur du feu, en baissant la tête, un journal anglais tombé à terre
+entre mes jambes: j'aperçus, écrits en grosses lettres, ces mots:
+<i>Flight of the king</i> (Fuite du roi). C'était le récit de l'évasion de
+Louis XVI et de l'arrestation de l'infortuné monarque à
+Varennes<a id="footnotetag486" name="footnotetag486"></a>
+<a href="#footnote486">[486]</a>.
+Le journal racontait aussi les progrès de l'émigration et réunion des
+officiers de l'armée sous le drapeau des princes français.</p>
+
+<p>Une conversion subite s'opéra dans mon esprit: Renaud vit sa faiblesse
+au miroir de l'honneur dans les jardins d'Armide; sans être le héros
+du Tasse, la même glace m'offrit mon image au milieu d'un verger
+américain. Le fracas des armes, le tumulte du monde retentit à mon
+oreille sous le chaume d'un moulin caché dans des bois inconnus.
+J'interrompis brusquement ma course, et je me dis: «Retourne en
+France.»</p>
+
+<p>Ainsi, ce qui me parut un devoir renversa mes premiers desseins, amena
+la première de ces péripéties dont ma carrière a été marquée. Les
+Bourbons n'avaient pas besoin qu'un cadet de Bretagne revint
+d'outre-mer leur offrir son obscur dévouement, pas plus qu'ils n'ont
+eu besoin de ses services quand il est sorti de son obscurité. Si,
+continuant mon voyage, j'eusse allumé ma pipe avec le journal qui a
+changé ma vie, personne ne se fût aperçu de mon absence; ma vie était
+<span class="pagenum">(p. 417)</span>
+alors aussi ignorée et ne pesait pas plus que la fumée de mon
+calumet. Un simple démêlé entre moi et ma conscience me jeta sur le
+théâtre du monde. J'eusse pu faire ce que j'aurais voulu, puisque
+j'étais seul témoin du débat; mais de tous les témoins, c'est celui
+aux yeux duquel je craindrais le plus de rougir.</p>
+
+<p>Pourquoi les solitudes de l'Érié, de l'Ontario, se présentent-elles
+aujourd'hui à ma pensée avec un charme que n'a point à ma mémoire le
+brillant spectacle du Bosphore? C'est qu'à l'époque de mon voyage aux
+États-Unis, j'étais plein d'illusions; les troubles de la France
+commençaient en même temps que commençait mon existence; rien n'était
+achevé en moi, ni dans mon pays. Ces jours me sont doux, parce qu'ils
+me rappellent l'innocence des sentiments inspirés par la famille et
+les plaisirs de la jeunesse.</p>
+
+<p>Quinze ans plus tard, après mon voyage au Levant, la République,
+grossie de débris et de larmes, s'était déchargée comme un torrent du
+déluge dans le despotisme. Je ne me berçais plus de chimères: mes
+souvenirs, prenant désormais leur source dans la société et dans des
+passions, étaient sans candeur. Déçu dans mes deux pèlerinages en
+Occident et en Orient, je n'avais point découvert le passage au pôle,
+je n'avais point enlevé la gloire des bords du Niagara où je l'étais
+allé chercher, et je l'avais laissée assise sur les ruines d'Athènes.</p>
+
+<p>Parti pour être voyageur en Amérique, revenu pour être soldat en
+Europe, je ne fournis jusqu'au bout ni l'une ni l'autre de ces
+carrières: un mauvais génie m'arracha le bâton et l'épée, et me mit la
+plume à la main. Il y a de cette heure quinze autres années, qu'étant
+à <span class="pagenum">(p. 418)</span>
+Sparte, et contemplant le ciel pendant la nuit, je me souvenais
+des pays qui avaient déjà vu mon sommeil paisible ou troublé: parmi
+les bois de l'Allemagne, dans les bruyères de l'Angleterre, dans les
+champs de l'Italie, au milieu des mers, dans les forêts canadiennes,
+j'avais déjà salué les mêmes étoiles que je voyais briller sur la
+patrie d'Hélène et de Ménélas. Mais que me servirait de me plaindre
+aux astres, immobiles témoins de mes destinées vagabondes? Un jour
+leur regard ne se fatiguera plus à me poursuivre; maintenant,
+indifférent à mon sort, je ne demanderai pas à ces astres de
+l'incliner par une plus douce influence, ni de me rendre ce que le
+voyageur laisse de sa vie dans les lieux où il passe.</p>
+
+<p>Si je revoyais aujourd'hui les États-Unis, je ne les reconnaîtrais
+plus; là où j'ai laissé des forêts, je trouverais des champs cultivés;
+là où je me suis frayé un sentier à travers les halliers, je
+voyagerais sur de grandes routes; aux Natchez, au lieu de la hutte de
+Céluta, s'élève une ville d'environ cinq mille habitants; Chactas
+pourrait être aujourd'hui député au Congrès. J'ai reçu dernièrement
+une brochure imprimée chez les <i>Chérokis</i>, laquelle m'est adressée
+dans l'intérêt de ces sauvages, comme au <i>défenseur de la liberté de
+la presse</i>.</p>
+
+<p>Il y a chez les Muscogulges, les Siminoles, les Chickasas, une cité
+d'Athènes, une autre de Marathon, une autre de Carthage, une autre de
+Memphis, une autre de Sparte, une autre de Florence; on trouve un
+comté de la Colombie et un comté de Marengo: la gloire de tous les
+pays a placé un nom dans ces mêmes déserts où j'ai rencontré le père
+Aubry et l'obscure Atala. Le Kentucky <span class="pagenum">(p. 419)</span>
+montre un Versailles; un
+territoire appelé Bourbon a pour capitale un Paris.</p>
+
+<p>Tous les exilés, tous les opprimés qui se sont retirés en Amérique y
+ont porté la mémoire de leur patrie.</p>
+
+<p class="quotega">
+.... Falsi Sim&aelig;ntis ad undam<br>
+Libabat cineri Andromache<a id="footnotetag487" name="footnotetag487"></a>
+<a href="#footnote487">[487]</a>.</p>
+
+<p>Les États-Unis offrent dans leur sein, sous la protection de la
+liberté, une image et un souvenir de la plupart des lieux célèbres de
+l'antiquité et de la moderne Europe: dans son jardin de la campagne de
+Rome, Adrien avait fait répéter les monuments de son empire.</p>
+
+<p>Trente-trois grandes routes sortent de Washington, comme autrefois les
+voies romaines partaient du Capitole; elles aboutissent, en se
+ramifiant, à la circonférence des États-Unis, et tracent une
+circulation de 25,747 milles. Sur un grand nombre de ces routes, les
+postes sont montées. On prend la diligence pour l'Ohio ou pour
+Niagara, comme de mon temps on prenait un guide ou un interprète
+indien. Ces moyens de transport sont doubles: des lacs et des rivières
+existent partout, liés ensemble par des canaux; on peut voyager le
+long des chemins de terre sur des chaloupes à rames et à voiles, ou
+sur des coches d'eau, ou sur des bateaux à vapeur. Le combustible est
+inépuisable, puisque des forêts immenses couvrent des mines de charbon
+à fleur de terre.</p>
+
+<p>La population des États-Unis s'est accrue de dix ans en dix ans,
+depuis 1790 jusqu'en 1820, dans la proportion <span class="pagenum">(p. 420)</span>
+de trente-cinq
+individus sur cent. On présume qu'en 1830 elle sera de douze millions
+huit cent soixante quinze mille âmes. En continuant à doubler tous les
+vingt-cinq ans, elle serait en 1855 de vingt-cinq millions sept cent
+cinquante mille âmes, et vingt-cinq ans plus tard, en 1880, elle
+dépasserait cinquante millions<a id="footnotetag488" name="footnotetag488"></a>
+<a href="#footnote488">[488]</a>.</p>
+
+<p>Cette sève humaine fait fleurir de toutes parts le désert. Les lacs du
+Canada, naguère sans voiles, ressemblent aujourd'hui à des docks où
+des frégates, des corvettes, des cutters, des barques, se croisent
+avec les pirogues et les canots indiens, comme les gros navires et les
+galères se mêlent aux pinques, aux chaloupes et aux caïques dans les
+eaux de Constantinople.</p>
+
+<p>Le Mississipi, le Missouri, l'Ohio, ne coulent plus dans la solitude;
+des trois-mâts les remontent; plus de deux cents bateaux à vapeur en
+vivifient les rivages.</p>
+
+<p>Cette immense navigation intérieure, qui suffirait seule à la
+prospérité des États-Unis, ne ralentit point leurs expéditions
+lointaines. Leurs vaisseaux courent toutes les mers, se livrent à
+toutes les espèces d'entreprises, promènent le pavillon étoilé du
+couchant le long de ces rivages de l'aurore qui n'ont jamais connu que
+la servitude.</p>
+
+<p>Pour achever ce tableau surprenant, il se faut représenter des villes
+comme Boston, New-York, Philadelphie, Baltimore, Charlestown, Savanah,
+La Nouvelle-Orléans, <span class="pagenum">(p. 421)</span>
+éclairées la nuit, remplies de chevaux et
+de voitures, ornées de cafés, de musées, de bibliothèques, de
+salles de danse et de spectacle, offrant toutes les jouissances du
+luxe.</p>
+
+<p>Toutefois, il ne faut pas chercher aux États-Unis ce qui distingue
+l'homme des autres êtres de la création, ce qui est son extrait
+d'immortalité et l'ornement de ses jours: les lettres sont inconnues
+dans la nouvelle République, quoiqu'elles soient appelées par une
+foule d'établissements. L'Américain a remplacé les opérations
+intellectuelles par les opérations positives; ne lui imputez point à
+infériorité sa médiocrité dans les arts, car ce n'est pas de ce côté
+qu'il a porté son attention. Jeté par différentes causes sur un sol
+désert, l'agriculture et le commerce ont été l'objet de ses soins;
+avant de penser, il faut vivre; avant de planter des arbres, il faut
+les abattre afin de labourer.</p>
+
+<p>Les colons primitifs, l'esprit rempli de controverses religieuses,
+portaient, il est vrai, la passion de la dispute jusqu'au sein des
+forêts; mais il fallait qu'ils marchassent d'abord à la conquête du
+désert la hache sur l'épaule, n'ayant pour pupitre, dans l'intervalle
+de leurs labeurs, que l'orme qu'ils équarrissaient. Les Américains
+n'ont point parcouru les degrés de l'âge des peuples; ils ont laissé
+en Europe leur enfance et leur jeunesse; les paroles naïves du berceau
+leur ont été inconnues; ils n'ont joui des douceurs du foyer qu'à
+travers le regret d'une patrie qu'ils n'avaient jamais vue, dont ils
+pleuraient l'éternelle absence et le charme qu'on leur avait raconté.</p>
+
+<p>Il n'y a dans le nouveau continent ni littérature classique, ni
+littérature romantique, ni littérature indienne: <span class="pagenum">(p. 422)</span>
+classique, les
+Américains n'ont point de modèles; romantique, les Américains
+n'ont point de moyen âge; indienne, les Américains méprisent les
+sauvages et ont horreur des bois comme d'une prison qui leur était
+destinée.</p>
+
+<p>Ainsi, ce n'est donc pas la littérature à part, la littérature
+proprement dite, que l'on trouve en Amérique, c'est la littérature
+appliquée, servant aux divers usages de la société; c'est la
+littérature d'ouvriers, de négociants, de marins, de laboureurs. Les
+Américains ne réussissent guère que dans la mécanique et dans les
+sciences, parce que les sciences ont un côté matériel: Franklin et
+Fulton se sont emparés de la foudre et de la vapeur au profit des
+hommes. Il appartenait à l'Amérique de doter le monde de la découverte
+par laquelle aucun continent ne pourra désormais échapper aux
+recherches du navigateur.</p>
+
+<p>La poésie et l'imagination, partage d'un très petit nombre de
+dés&oelig;uvrés, sont regardées aux États-Unis comme des puérilités du
+premier et du dernier âge de la vie: les Américains n'ont point eu
+d'enfance, ils n'ont point encore de vieillesse.</p>
+
+<p>De ceci, il résulte que les hommes engagés dans les études sérieuses
+ont dû nécessairement appartenir aux affaires de leur pays afin d'en
+acquérir la connaissance, et qu'ils ont dû de même se trouver acteurs
+dans leur révolution. Mais une chose triste est à remarquer: la
+dégénération prompte du talent, depuis les premiers hommes des
+troubles américains jusqu'aux hommes de ces derniers temps; et
+cependant ces hommes se touchent. Les anciens présidents de la
+République ont un caractère religieux, simple, élevé, calme,
+<span class="pagenum">(p. 423)</span> dont
+on ne trouve aucune trace dans nos fracas sanglants de la République
+et de l'Empire. La solitude dont les Américains étaient environnés a
+réagi sur leur nature; ils ont accompli en silence leur liberté.</p>
+
+<p>Le discours d'adieu du général Washington au peuple des États-Unis
+pourrait avoir été prononcé par les personnages les plus graves de
+l'antiquité:</p>
+
+<p class="quotega">
+«Les actes publics, dit le général, prouvent jusqu'à quel point les
+principes que je viens de rappeler m'ont guidé lorsque je me suis
+acquitté des devoirs de ma place. Ma conscience me dit du moins que je
+les ai suivis. Bien qu'en repassant les actes de mon administration je
+n'aie connaissance d'aucune faute d'intention, j'ai un sentiment trop
+profond de mes défauts pour ne pas penser que probablement j'ai commis
+beaucoup de fautes. Quelles qu'elles soient, je supplie avec ferveur
+le Tout-Puissant d'écarter ou de dissiper les maux qu'elles pourraient
+entraîner. J'emporterai aussi avec moi l'espoir que mon pays ne
+cessera jamais de les considérer avec indulgence, et qu'après
+quarante-cinq années de ma vie dévouées à son service avec zèle et
+droiture, les torts d'un mérite insuffisant tomberont dans l'oubli,
+comme je tomberai bientôt moi-même dans la demeure du repos.»</p>
+
+<p>Jefferson, dans son habitation de Monticello, écrit, après la mort de
+l'un de ses deux enfants:</p>
+
+<p class="quotega">
+ «La perte que j'ai éprouvée est réellement grande. D'autres
+ peuvent perdre ce qu'ils ont en abondance; mais moi, de mon
+ strict nécessaire, j'ai à déplorer la moitié. Le déclin de mes
+ jours ne tient plus que par <span class="pagenum">(p. 424)</span>
+ le faible fil d'une vie humaine.
+ Peut-être suis-je destiné à voir rompre ce dernier lien
+ de l'affection d'un père!»</p>
+
+<p>La philosophie, rarement touchante, l'est ici au souverain degré. Et ce
+n'est pas là la douleur oiseuse d'un homme qui ne s'était mêlé de rien:
+Jefferson mourut le 4 juillet 1826, dans la quatre-vingt-quatrième
+année de son âge, et la cinquante-quatrième de l'indépendance de son
+pays. Ses restes reposent, recouverts d'une pierre, n'ayant pour
+épitaphe que ces mots: Thomas <span class="smcap">Jefferson</span>, <i>Auteur de la Déclaration
+d'indépendance</i><a id="footnotetag489" name="footnotetag489"></a>
+<a href="#footnote489">[489]</a>.</p>
+
+<p>Périclès et Démosthène avaient prononcé l'oraison funèbre des jeunes
+Grecs tombés pour un peuple qui disparut bientôt après eux:
+Brackenridge<a id="footnotetag490" name="footnotetag490"></a>
+<a href="#footnote490">[490]</a>, en 1817, célébrait la mort des jeunes Américains
+dont le sang a fait naître un peuple.</p>
+
+<p>On a une galerie nationale des portraits des Américains distingués, en
+quatre volumes in-octavo, et, ce qu'il y a de plus singulier, une
+biographie contenant la vie de plus de cent principaux chefs indiens.
+Logan, chef de la Virginie, prononça devant lord Dunmore ces paroles:
+«Au printemps dernier, sans provocation aucune, le colonel Crasp
+égorgea tous les parents <span class="pagenum">(p. 425)</span>
+de Logan: il ne coule plus une seule
+goutte de mon sang dans les veines d'aucune créature vivante. C'est là
+ce qui m'a appelé à la vengeance. Je l'ai cherchée; j'ai tué beaucoup
+de monde. Est-il quelqu'un qui viendra maintenant pleurer la mort de
+Logan? Personne.»</p>
+
+<p>Sans aimer la nature, les Américains se sont appliqués à l'étude de
+l'histoire naturelle. Towsend, parti de Philadelphie, a parcouru à
+pied les régions qui séparent l'Atlantique de l'océan Pacifique, en
+consignant dans son journal ses nombreuses observations. Thomas
+Say<a id="footnotetag491" name="footnotetag491"></a>
+<a href="#footnote491">[491]</a>, voyageur dans les Florides et aux montagnes Rocheuses, a
+donné un ouvrage sur l'entomologie américaine. Wilson<a id="footnotetag492" name="footnotetag492"></a>
+<a href="#footnote492">[492]</a>, tisserand,
+devenu auteur, a laissé des peintures assez finies.</p>
+
+<p>Arrivés à la littérature proprement dite, quoiqu'elle soit peu de
+chose, il y a pourtant quelques écrivains à citer parmi les romanciers
+et les poètes. Le fils d'un quaker, Brown<a id="footnotetag493" name="footnotetag493"></a>
+<a href="#footnote493">[493]</a>, est l'auteur de
+<i>Wieland</i>, lequel Wieland est la source et le modèle des romans de la
+nouvelle école. <span class="pagenum">(p. 426)</span>
+Contrairement à ses compatriotes, «j'aime mieux,
+assurait Brown, errer parmi les forêts que de battre le blé». Wieland,
+le héros du roman, est un puritain à qui le ciel a recommandé de tuer
+sa femme:</p>
+
+<p class="quotega">
+«Je t'ai amenée ici, lui dit-il, pour accomplir les ordres de Dieu:
+c'est par moi que tu dois périr, et je saisis ses deux bras. Elle
+poussa plusieurs cris perçants et voulut se dégager. -- Wieland, ne
+suis-je pas ta femme? et tu veux me tuer; me tuer, moi, oh! non, oh!
+grâce! grâce! -- Tant que sa voix eut un passage, elle cria ainsi grâce
+et secours.» Wieland étrangle sa femme et éprouve d'ineffables délices
+auprès du cadavre expiré. L'horreur de nos inventions modernes est ici
+surpassée. Brown s'était formé à la lecture de <i>Caleb
+Williams</i><a id="footnotetag494" name="footnotetag494"></a>
+<a href="#footnote494">[494]</a>,
+et il imitait dans <i>Wieland</i> une scène d'<i>Othello</i>.</p>
+
+<p>A cette heure, les romanciers américains, Cooper<a id="footnotetag495" name="footnotetag495"></a>
+<a href="#footnote495">[495]</a>, Washington
+Irving<a id="footnotetag496" name="footnotetag496"></a>
+<a href="#footnote496">[496]</a>, sont forcés de se réfugier en Europe pour y trouver des
+chroniques et un public. La langue des grands écrivains de
+l'Angleterre s'est <i>créolisée</i>, <i>provincialisée</i>, <i>barbarisée</i>, sans
+avoir rien gagné en énergie au milieu de la nature vierge; on a été
+<span class="pagenum">(p. 427)</span>
+obligé de dresser des catalogues des expressions américaines.</p>
+
+<p>Quant aux poètes américains, leur langage a de l'agrément, mais ils
+s'élèvent peu au-dessus de l'ordre commun. Cependant, l'<i>Ode à la
+brise du soir</i>, le <i>Lever du soleil sur la montagne</i>, le <i>Torrent</i>, et
+quelques autres poésies, méritent d'être parcourues. Halleck<a id="footnotetag497" name="footnotetag497"></a>
+<a href="#footnote497">[497]</a> a
+chanté Botzaris expirant, et Georges Hill a erré parmi les ruines de
+la Grèce: «Ô Athènes! dit-il, c'est donc toi, reine solitaire, reine
+détrônée!..... Parthénon, roi des temples, tu as vu les monuments tes
+contemporains laisser au temps dérober leurs prêtres et leurs dieux.»</p>
+
+<p>Il me plaît, à moi, voyageur aux rivages de la Hellade et de
+l'Atlantide, d'entendre la voix indépendante d'une terre inconnue à
+l'antiquité gémir sur la liberté perdue du vieux monde.</p>
+
+<p class="tb">*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>Mais l'Amérique conservera-t-elle la forme de son gouvernement? Les
+États ne se diviseront-ils pas? Un député de la Virginie n'a-t-il pas
+déjà soutenu la thèse de la liberté antique avec des esclaves,
+résultat du paganisme, contre un député de Massachusetts, défendant la
+cause de la liberté moderne sans esclaves, telle que le christianisme
+l'a faite?</p>
+
+<p>Les États du nord et du midi ne sont-ils pas opposés d'esprit et
+d'intérêts? Les États de l'ouest, trop éloignés de l'Atlantique, ne
+voudront-ils pas avoir un régime <span class="pagenum">(p. 428)</span>
+à part? D'un côté, le lien
+fédéral est-il assez fort pour maintenir l'union et contraindre chaque
+État à s'y resserrer? D'un autre côté, si l'on augmente le pouvoir de
+la présidence, le despotisme n'arrivera-t-il pas avec les gardes et
+les privilèges du dictateur?</p>
+
+<p>L'isolement des États-Unis leur a permis de naître et de grandir: il
+est douteux qu'ils eussent pu vivre et croître en Europe. La Suisse
+fédérale subsiste au milieu de nous: pourquoi? parce qu'elle est
+petite, pauvre, cantonnée au giron des montagnes, pépinière de soldats
+pour les rois, but de promenade pour les voyageurs.</p>
+
+<p>Séparée de l'ancien monde, la population des États-Unis habite encore
+la solitude; ses déserts ont été sa liberté: mais déjà les conditions
+de son existence s'altèrent.</p>
+
+<p>L'existence des démocraties du Mexique, de la Colombie, du Pérou, du
+Chili, de Buenos-Ayres, toutes troublées qu'elles sont, est un danger.
+Lorsque les États-Unis n'avaient auprès d'eux que les colonies d'un
+royaume transatlantique, aucune guerre sérieuse n'était probable,
+maintenant des rivalités ne sont-elles pas à craindre? que de part et
+d'autre on coure aux armes, que l'esprit militaire s'empare des
+enfants de Washington, un grand capitaine pourra surgir au trône: la
+gloire aime les couronnes.</p>
+
+<p>J'ai dit que les États du nord, du midi et de l'ouest étaient divisés
+d'intérêts; chacun le sait: ces États rompant l'union, les
+réduira-t-on par les armes? Alors, quel ferment d'inimitiés répandu
+dans le corps social! Les États dissidents maintiendront-ils leur
+indépendance? Alors quelles discordes n'éclateront pas parmi ces
+États <span class="pagenum">(p. 429)</span>
+émancipés! Ces républiques d'outre-mer, désengrenées, ne
+formeraient plus que des unités débiles de nul poids dans la balance
+sociale, ou elles seraient successivement subjuguées par l'une d'entre
+elles. (Je laisse de côté le grave sujet des alliances et des
+interventions étrangères.) Le Kentucky, peuplé d'une race d'hommes
+plus rustique, plus hardie et plus militaire, semblerait destiné à
+devenir l'État conquérant. Dans cet état qui dévorerait les autres, le
+pouvoir d'un seul ne tarderait pas à s'élever sur la ruine du pouvoir
+de tous.</p>
+
+<p>J'ai parlé du danger de la guerre, je dois rappeler les dangers d'une
+longue paix. Les États-Unis, depuis leur émancipation, ont joui, à
+quelques mois près, de la tranquillité la plus profonde: tandis que
+cent batailles ébranlaient l'Europe, ils cultivaient leurs champs en
+sûreté. De là un débordement de population et de richesses, avec tous
+les inconvénients de la surabondance des richesses et des populations.</p>
+
+<p>Si des hostilités survenaient chez un peuple imbelliqueux, saurait-on
+résister? Les fortunes et les m&oelig;urs consentiraient-elles à des
+sacrifices? Comment renoncer aux usances câlines, au confort, au
+bien-être indolent de la vie? La Chine et l'Inde, endormies dans leur
+mousseline, ont constamment subi la domination étrangère. Ce qui
+convient à la complexion d'une société libre, c'est un état de paix
+modéré par la guerre, et un état de guerre attrempé<a id="footnotetag498" name="footnotetag498"></a>
+<a href="#footnote498">[498]</a> de paix. Les
+Américains <span class="pagenum">(p. 430)</span>
+ont déjà porté trop longtemps de suite la couronne
+d'olivier: l'arbre qui la fournit n'est pas naturel à leur rive.</p>
+
+<p>L'esprit mercantile commence à les envahir; l'intérêt devient chez eux
+le vice national. Déjà, le jeu des banques des divers États s'entrave,
+et des banqueroutes menacent la fortune commune. Tant que la liberté
+produit de l'or, une république industrielle fait des prodiges; mais
+quand l'or est acquis ou épuisé, elle perd son amour de l'indépendance
+non fondé sur un sentiment moral, mais provenu de la soif du gain et
+de la passion de l'industrie.</p>
+
+<p>De plus, il est difficile de créer une <i>patrie</i> parmi des États qui
+n'ont aucune communauté de religion et d'intérêts, qui, sortis de
+diverses sources en des temps divers, vivent sur un sol différent et
+sous un différent soleil. Quel rapport y a-t-il entre un Français de
+la Louisiane, un Espagnol des Florides, un Allemand de New-York, un
+Anglais de la Nouvelle-Angleterre, de la Virginie, de la Caroline, de
+la Géorgie, tous réputés Américains? Celui-là léger et duelliste;
+celui-là catholique, paresseux et superbe; celui-là luthérien,
+laboureur et sans esclaves; celui-là anglican et planteur avec des
+nègres; celui-là puritain et négociant; combien faudra-t-il de siècles
+pour rendre ces éléments homogènes?</p>
+
+<p>Une aristocratie chrysogène<a id="footnotetag499" name="footnotetag499"></a>
+<a href="#footnote499">[499]</a> est prête à paraître avec l'amour des
+distinctions et la passion des titres. On <span class="pagenum">(p. 431)</span>
+se figure qu'il règne
+un niveau général aux États-Unis: c'est une complète erreur. Il y a des
+sociétés qui se dédaignent et ne se voient point entre elles; il y a
+des salons où la morgue des maîtres surpasse celle d'un prince allemand
+à seize quartiers. Ces nobles plébéiens aspirent à la caste, en dépit
+du progrès des lumières qui les a fait égaux et libres. Quelques-uns
+d'entre eux ne parlent que de leurs aïeux, fiers barons, apparemment
+bâtards et compagnons de Guillaume le Bâtard. Ils étalent les blasons
+de chevalerie de l'ancien monde, ornés des serpents, des lézards et
+des perruches du monde nouveau. Un cadet de Gascogne abordant avec la
+cape et le parapluie au rivage républicain, s'il a soin de se
+surnommer <i>marquis</i>, est considéré sur les bateaux à vapeur.</p>
+
+<p>L'énorme inégalité des fortunes menace encore plus sérieusement de
+tuer l'esprit d'égalité. Tel Américain possède un ou deux millions de
+revenu; aussi les Yankees de la grande société ne peuvent-ils déjà
+plus vivre comme Franklin: le vrai <i>gentleman</i>, dégoûté de son pays
+neuf, vient en Europe chercher du vieux; on le rencontre dans les
+auberges, faisant comme les Anglais, avec l'extravagance ou le spleen,
+des <i>tours</i> en Italie. Ces rôdeurs de la Caroline ou de la Virginie
+achètent des ruines d'abbayes en France, et plantent, à Melun, des
+jardins anglais avec des arbre américains. Naples envoie à New-York
+ses chanteurs et ses parfumeurs, Paris ses modes et ses baladins,
+Londres ses grooms et ses boxeurs: joies exotiques qui ne rendent pas
+l'Union plus gaie. On s'y divertit en se jetant dans la cataracte du
+Niagara, aux applaudissements de <span class="pagenum">(p. 432)</span>
+cinquante mille planteurs,
+demi-sauvages que la mort a bien de la peine à faire rire.</p>
+
+<p>Et ce qu'il y a d'extraordinaire, c'est qu'en même temps que déborde
+l'inégalité des fortunes et qu'une aristocratie commencera, la grande
+impulsion égalitaire au dehors oblige les possesseurs industriels ou
+fonciers à cacher leur luxe, à dissimuler leurs richesses, de crainte
+d'être assommés par leurs voisins. On ne reconnaît point la puissance
+exécutive; on chasse à volonté les autorités locales que l'on a
+choisies, et on leur substitue des autorités nouvelles. Cela ne
+trouble point l'ordre; la démocratie pratique est observée, et l'on se
+rit des lois posées par la même démocratie en théorie. L'esprit de
+famille existe peu; aussitôt que l'enfant est en état de travailler,
+il faut, comme l'oiseau emplumé, qu'il vole de ses propres ailes. De
+ces générations émancipées dans un hâtif orphelinage et des
+émigrations qui arrivent de l'Europe, il se forme des compagnies
+nomades qui défrichent les terres, creusent des canaux et portent leur
+industrie partout sans s'attacher au sol; elles commencent des maisons
+dans le désert où le propriétaire passager restera à peine quelques
+jours.</p>
+
+<p>Un égoïsme froid et dur règne dans les villes; piastres et dollars,
+billets de banque et argent, hausse et baisse des fonds, c'est tout
+l'entretien; on se croirait à la Bourse ou au comptoir d'une grande
+boutique. Les journaux, d'une dimension immense, sont remplis
+d'expositions d'affaires ou de caquets grossiers. Les Américains
+subiraient-ils, sans le savoir, la loi d'un climat où la nature
+végétale parait avoir profité aux dépens de la nature vivante, loi
+combattue par <span class="pagenum">(p. 433)</span>
+des esprits distingués, mais que la réfutation n'a
+pas tout à fait mise hors d'examen? On pourrait s'enquérir si
+l'Américain n'a pas été trop usé dans la liberté philosophique, comme
+le Russe dans le despotisme civilisé.</p>
+
+<p>En somme, les États-Unis donnent l'idée d'une colonie et non d'une
+patrie-mère: ils n'ont point de passé, les m&oelig;urs s'y sont faites par
+les lois. Ces citoyens du Nouveau-Monde ont pris rang parmi les
+nations au moment que les idées politiques entraient dans une phase
+ascendante: cela explique pourquoi ils se transforment avec une
+rapidité extraordinaire. La société permanente semble devenir
+impraticable chez eux, d'un côté par l'extrême ennui des individus, de
+l'autre par l'impossibilité de rester en place, et par la nécessité de
+mouvement qui les domine: car on n'est jamais bien fixe là où les
+pénates sont errants. Placé sur la route des océans, à la tête des
+opinions progressives aussi neuves que son pays, l'Américain semble
+avoir reçu de Colomb plutôt la mission de découvrir d'autres univers
+que de les créer.</p>
+
+<p class="tb">*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>Revenu du désert à Philadelphie, comme je l'ai déjà dit, et ayant
+écrit sur le chemin à la hâte <i>ce que je viens de raconter</i>, comme le
+vieillard de La Fontaine, je ne trouvai point les lettres de change
+que j'attendais; ce fut le commencement des embarras pécuniaires où
+j'ai été plongé le reste de ma vie. La fortune et moi nous nous sommes
+pris en grippe aussitôt que nous nous sommes vus. Selon
+Hérodote<a id="footnotetag500" name="footnotetag500"></a>
+<a href="#footnote500">[500]</a>,
+certaines <span class="pagenum">(p. 434)</span>
+fourmis de l'Inde ramassaient des tas d'or; d'après
+Athénée, le soleil avait donné à Hercule un vaisseau d'or pour aborder
+à l'île d'Érythia, retraite des Hespérides: bien que fourmi, je n'ai
+pas l'honneur d'appartenir à la grande famille indienne, et, bien que
+navigateur, je n'ai jamais traversé l'eau que dans une barque de
+sapin. Ce fut un bâtiment de cette espèce qui me ramena d'Amérique en
+Europe. Le capitaine me donna mon passage à crédit. Le 10 de décembre
+1791, je m'embarquai avec plusieurs de mes compatriotes, qui, pour
+divers motifs, retournaient comme moi en France. La désignation du
+navire était le Havre.</p>
+
+<p>Un coup de vent d'ouest nous prit au débouquement de la Delaware, et
+nous chassa en dix-sept jours à l'autre bord de l'Atlantique. Souvent
+à mât et à corde, à peine pouvions-nous mettre à la cape. Le soleil ne
+se montra pas une seule fois. Le vaisseau, gouvernant à l'estime,
+fuyait devant la lame. Je traversai l'Océan au milieu des ombres;
+jamais il ne m'avait paru si triste. Moi-même, plus triste, je
+revenais trompé dès mon premier pas dans la vie: «On ne bâtit point de
+palais sur la mer », dit le poète persan Feryd-Eddin. J'éprouvais je
+ne sais quelle pesanteur de c&oelig;ur, comme à l'approche d'une grande
+infortune. Promenant <span class="pagenum">(p. 435)</span>
+mes regards sur les flots, je leur demandais
+ma destinée, ou j'écrivais, plus gêné de leur mouvement qu'occupé de
+leur menace.</p>
+
+<p>Loin de calmer, la tempête augmentait à mesure que nous approchions de
+l'Europe, mais d'un souffle égal; il résultait de l'uniformité de sa
+rage une sorte de bonace furieuse dans le ciel hâve et la mer plombée.
+Le capitaine, n'ayant pu prendre hauteur, était inquiet; il montait
+dans les haubans, regardait les divers points de l'horizon avec une
+lunette. Une vigie était placée sur le beaupré, une autre dans le
+petit hunier du grand mât. La lame devenait courte et la couleur de
+l'eau changeait, signes des approches de la terre: de quelle terre?
+Les matelots bretons ont ce proverbe: «Celui qui voit Belle-Isle, voit
+son île; celui qui voit Groie, voit sa joie; celui qui voit Ouessant,
+voit son sang.»</p>
+
+<p>J'avais passé deux nuits à me promener sur le tillac, au glapissement
+des ondes dans les ténèbres, au bourdonnement du vent dans les
+cordages, et sous les sauts de la mer qui couvrait et découvrait le
+pont: c'était tout autour de nous une émeute de vagues. Fatigué des
+chocs et des heurts, à l'entrée de la troisième nuit, je m'allai
+coucher. Le temps était horrible; mon hamac craquait et blutait aux
+coups du flot qui, crevant sur le navire, en disloquait la carcasse.
+Bientôt j'entends courir d'un bout du pont à l'autre et tomber des
+paquets de cordages: j'éprouve le mouvement que l'on ressent lorsqu'un
+vaisseau vire de bord. Le couvercle de l'échelle de l'entrepont
+s'ouvre; une voix effrayée appelle le capitaine: cette voix, au milieu
+de la nuit et de la tempête, avait quelque <span class="pagenum">(p. 436)</span>
+chose de formidable.
+Je prête l'oreille; il me semble ouïr des marins discutant sur le
+gisement d'une terre. Je me jette en bas de mon branle; une vague
+enfonce le château de poupe, inonde la chambre du capitaine, renverse
+et roule pêle-mêle tables, lits, coffres, meubles et armes; je gagne
+le tillac à demi noyé.</p>
+
+<p>En mettant la tête hors de l'entrepont, je fus frappé d'un spectacle
+sublime. Le bâtiment avait essayé de virer de bord; mais, n'ayant pu y
+parvenir, il s'était affalé sous le vent. A la lueur de la lune
+écornée, qui émergeait des nuages pour s'y replonger aussitôt, on
+découvrait sur les deux bords du navire, à travers une brume jaune,
+des côtes hérissées de rochers. La mer boursouflait ses flots comme
+des monts<a id="footnotetag501" name="footnotetag501"></a>
+<a href="#footnote501">[501]</a> dans le canal où nous nous trouvions engouffrés; tantôt
+ils s'épanouissaient en écumes et en étincelles; tantôt ils
+n'offraient qu'une surface huileuse et vitreuse, marbrée de taches
+noires, cuivrées, verdâtres, selon la couleur des bas-fonds sur
+lesquels ils mugissaient. Pendant deux ou trois minutes, les
+vagissements de l'abîme et ceux du vent étaient confondus; l'instant
+d'après, on distinguait le détaler des courants, le sifflement des
+récifs, la voix de la lame lointaine. De la concavité du bâtiment
+sortaient des bruits qui faisaient battre le c&oelig;ur aux plus intrépides
+matelots. La proue du navire tranchait la masse épaisse des vagues
+avec un froissement affreux, et au gouvernail des torrents d'eau
+s'écoulaient en tourbillonnant, comme <span class="pagenum">(p. 437)</span>
+à l'échappée d'une écluse.
+Au milieu de ce fracas, rien n'était aussi alarmant qu'un certain
+murmure sourd, pareil à celui d'un vase qui se remplit.</p>
+
+<p>Éclairés d'un falot et contenus sous des plombs, des portulans, des
+cartes, des journaux de route étaient déployés sur une cage à poulets.
+Dans l'habitacle de la boussole, une rafale avait éteint la lampe.
+Chacun parlait diversement de la terre. Nous étions entrés dans la
+Manche sans nous en apercevoir; le vaisseau, bronchant à chaque vague,
+courait en dérive entre l'île de Guernesey et celle d'Aurigny. Le
+naufrage parut inévitable, et les passagers serrèrent ce qu'ils
+avaient de plus précieux afin de le sauver.</p>
+
+<p>Il y avait parmi l'équipage des matelots français; un d'entre eux, au
+défaut d'aumônier, entonna ce cantique à <i>Notre-Dame de Bon-Secours</i>,
+premier enseignement de mon enfance; je le répétai à la vue des côtes
+de la Bretagne, presque sous les yeux de ma mère. Les matelots
+américains-protestants se joignaient de c&oelig;ur aux chants de leurs
+camarades français-catholiques: le danger apprend aux hommes leur
+faiblesse et unit leurs v&oelig;ux. Passagers et marins, tous étaient sur
+le pont, qui accroché aux man&oelig;uvres, qui au bordage, qui au cabestan,
+qui au bec des ancres pour n'être pas balayé de la lame ou versé à la
+mer par le roulis. Le capitaine criait: «Une hache! une hache!» pour
+couper les mâts; et le gouvernail, dont le timon avait été abandonné,
+allait, tournant sur lui-même, avec un bruit rauque.</p>
+
+<p>Un essai restait à tenter: la sonde ne marquait plus que quatre
+brassées sur un banc de sable qui traversait <span class="pagenum">(p. 438)</span>
+le chenal; il était
+possible que la lame nous fit franchir le banc et nous portât dans une
+eau profonde: mais qui oserait saisir le gouvernail et se charger du
+salut commun? Un faux coup de barre, nous étions perdus.</p>
+
+<p>Un de ces hommes qui jaillissent des événements et qui sont les
+enfants spontanés du péril, se trouva: un matelot de New-York s'empare
+de la place désertée du pilote. Il me semble encore le voir en
+chemise, en pantalon de toile, les pieds nus, les cheveux épars et
+diluviés<a id="footnotetag502" name="footnotetag502"></a>
+<a href="#footnote502">[502]</a>, tenant le timon dans ses fortes serres, tandis que, la
+tête tournée, il regardait à la poupe l'onde qui devait nous sauver ou
+nous perdre. Voici venir cette lame embrassant la largeur de la passe,
+roulant haut sans se briser, ainsi qu'une mer envahissant les flots
+d'une autre mer: de grands oiseaux blancs, au vol calme, la précèdent
+comme les oiseaux de la mort. Le navire touchait et talonnait; il se
+fit un silence profond; tous les visages blêmirent. La houle arrive:
+au moment où elle nous attaque, le matelot donne le coup de barre; le
+vaisseau, près de tomber sur le flanc, présente l'arrière, et la lame,
+qui paraît nous engloutir, nous soulève. On jette la sonde; elle
+rapporte vingt-sept brasses. Un huzza monte jusqu'au ciel et nous y
+joignons le cri de: <i>Vive le roi!</i> il ne fut point entendu de Dieu
+pour Louis XVI; il ne profita qu'à nous.</p>
+
+<p>Dégagés des deux îles, nous ne fûmes pas hors de danger; nous ne
+pouvions parvenir à nous élever au-dessus de la côte de Granville.
+Enfin la marée retirante <span class="pagenum">(p. 439)</span>
+nous emporta, et nous doublâmes le cap
+de La Hougue. Je n'éprouvai aucun trouble pendant ce demi-naufrage
+et ne sentis point de joie d'être sauvé<a id="footnotetag503" name="footnotetag503"></a>
+<a href="#footnote503">[503]</a>. Mieux vaut déguerpir de
+la vie quand on est jeune que d'en être chassé par le temps. Le
+lendemain, nous entrâmes au Havre. Toute la population était accourue
+pour nous voir. Nos mâts de hune étaient rompus, nos chaloupes
+emportées, le gaillard d'arrière rasé, et nous embarquions l'eau à
+chaque tangage. Je descendis à la jetée. Le 2 de janvier 1792, je
+foulai de nouveau le sol natal qui devait encore fuir sous mes pas.
+J'amenais avec moi, non des Esquimaux des régions polaires, mais deux
+sauvages d'une espèce inconnue: Chactas et Atala.</p>
+
+
+
+<a id="page441" name="page441"></a><a href="#page441"></a>
+<h1>APPENDICE <span class="pagenum">(p. 441)</span></h1>
+
+<h3>LA TOMBE DU GRAND-BÉ<a id="footnotetag504" name="footnotetag504"></a>
+<a href="#footnote504">[504]</a></h3>
+
+
+<p>Au mois d'août 1828, le maire de Saint-Malo, M. de Bizien, écrivit à
+Chateaubriand pour le prier d'appuyer auprès du Gouvernement la
+demande de la ville, relative à l'établissement d'un bassin à flot.
+L'auteur du <i>Génie du christianisme</i>, en même temps qu'il se mettait à
+leur disposition, sollicitait de ses concitoyens la concession, «à la
+pointe occidentale du Grand-Bé, d'un petit coin de terre tout juste
+suffisant pour contenir son cercueil». La réponse du maire au grand
+poète fut peut-être un peu trop administrative: «Je ne crois pas,
+disait-il, qu'il soit difficile d'obtenir la concession d'une portion
+de terrain dans le flanc occidental de cette île, et si votre
+seigneurie le <i>juge à propos</i>, j'informerai <i>en son nom</i> M. le
+commandant du génie à Saint-Malo de son désir en le priant de le faire
+connaître à M. le ministre de la guerre auprès duquel votre S.
+<i>terminerait aisément</i>, je crois, cette affaire.» -- Il ne pouvait
+convenir à Chateaubriand de courir les bureaux de la guerre et de
+faire des démarches auprès du ministre. <span class="pagenum">(p. 442)</span>
+L'affaire en resta là.
+Elle fut reprise trois ans plus tard, en 1831, par un jeune poète,
+M. Hippolyte La Morvonnais. Sur sa requête, le Conseil municipal
+décida de demander à l'État les quelques pieds de terre nécessaire à
+la sépulture du grand écrivain; il se chargerait de plus des frais de
+la tombe. Au maire, M. Hovius, qui lui avait transmis la délibération
+du Conseil, Chateaubriand répondit par la lettre suivante:</p>
+
+<p class="quotega">
+ Il me serait impossible de vous exprimer l'émotion que j'ai
+ éprouvée en recevant la lettre que vous m'avez fait l'honneur
+ de m'écrire. Avant d'entrer dans quelques détails, je
+ m'empresse d'abord, Monsieur, de satisfaire au devoir de la
+ reconnaissance, en vous priant d'offrir mes remerciements les
+ plus sincères à MM. les membres du conseil municipal et
+ d'agréer vous-même dans ces remerciements la part qui vous est
+ si justement due.<br><br>
+
+ Je n'avais jamais prétendu et je n'aurais jamais osé espérer,
+ Monsieur, que ma ville natale se chargeât des frais de ma
+ tombe. Je ne demandais qu'à acheter un morceau de terre de
+ vingt pieds de long sur douze de large, à la pointe occidentale
+ du Grand-Bé. J'aurais entouré cet espace d'un mur à fleur de
+ terre, lequel aurait été surmonté d'une simple grille de fer
+ peu élevée, pour servir non d'ornement, mais de défense à mes
+ cendres. Dans l'intérieur je ne voulais placer qu'un socle de
+ granit taillé dans les rochers de la grève. Ce socle aurait
+ porté une petite croix de fer. Du reste, point d'inscription,
+ ni nom, ni date. La croix dira que l'homme reposant à ses pieds
+ était un chrétien: cela suffira à ma mémoire.<br><br>
+
+ Je ne suis revenu, Monsieur, que momentanément en France; il
+ est probable que je mourrai en terre étrangère<a id="footnotetag505" name="footnotetag505"></a>
+<a href="#footnote505">[505]</a>. Si la
+ ville qui m'a vu naître m'octroie le terrain dont je
+ sollicitais la concession, ou si elle maintient la résolution
+ si glorieuse pour moi, de s'occuper de ces soins funèbres,
+ j'ordonnerai par mon testament de rapporter mon cercueil auprès
+ de mon berceau, quel que soit le lieu où il plaise à la
+ Providence de disposer de ma vie. Dans le cas où mes
+ concitoyens persisteraient dans leur dessein généreux, je les
+ supplie de ne rien changer à mon plan de sépulture et de faire
+ bénir par le curé de Saint-Malo le lieu de mon repos, après
+ l'avoir préparé.<br><br>
+
+ Je ne puis, Monsieur, que vous renouveler, en finissant cette
+ lettre, <span class="pagenum">(p. 443)</span>
+ l'assurance de ma profonde reconnaissance, et vous
+ prier encore d'offrir mes remerciements aux personnes dont je
+ transcris ici les noms avec un respect tout religieux: MM.
+ Bossinot, Boishamon, Dupuy-Fromy, Egault, Delastelle,
+ Villalard, Béhier, Lebreton-de-Blessin, Choesnet, Lanuel,
+ Fontan, Bossinot-Ponphily, Michel-Villeblanche, Michel père,
+ Gaultier, Sereldes-Forges, Dujardin-Pinte-de-Vin, Blaize,
+ Lachambre, Bourdet, de Seguinville, Chapel, Heurtault, Pothier.</p>
+
+<p>Chateaubriand et la ville sont d'accord; les choses vont donc pouvoir
+marcher vite... Mais, si elles marchaient vite, à quoi servirait
+l'Administration? à quoi serviraient les Bureaux? Huit années se
+passeront avant que l'affaire aboutisse. Besoin sera que M. La
+Morvonnais fasse encore démarches sur démarches, mette en mouvement
+des députés, et non des moindres, M. Eugène Janvier et M. de
+Lamartine. Ce dernier lui écrivait:</p>
+
+<p class="quotega">
+ Personne ne sera plus fier que moi d'avoir porté ma pierre au
+ tombeau de notre plus grand poète. Le peu de poésie qui est dans
+ mon âme y a découlé de la sienne: mon hommage n'est que de la
+ reconnaissance et de la tendresse pour cette grande individualité
+ de notre temps qui fera, je l'espère, attendre longtemps notre
+ prévoyance.</p>
+
+<p>Je serai à Paris dans huit jours et je demanderai audience au ministre
+pour lui exposer vos motifs: j'espère qu'il se montrera digne de les
+entendre.</p>
+
+<p>Enfin, en 1839, le département de la guerre consentit à céder «les
+quelques pieds de terre», -- non sans faire d'ailleurs d'expresses
+réserves et spécifier que l'érection du tombeau de M. de Chateaubriand
+ne devait être considéré que comme une simple «tolérance». Voici la
+déclaration que le maire de Saint-Malo était obligé de signer:</p>
+
+<p class="quotega">
+ L'an mil huit cent trente-neuf, le vendredi dix-sept mai, nous
+ soussigné Louis-François Hovius, maire de Saint-Malo, dûment
+ autorisé par le conseil municipal, en vertu de sa délibération du
+ trois août mil huit cent trente-six, dont l'expédition a été
+ adressée à M. le chef du Génie le huit septembre mil huit cent
+ trente-sept, <span class="pagenum">(p. 444)</span>
+ reconnaissons, conformément à la lettre de
+ M. le Ministre de la guerre en date du vingt-et-un janvier mil
+ huit cent trente-six, que c'est par <i>tolérance</i> du département de
+ la guerre qu'un tombeau a été érigé pour M. de Chateaubriand sur
+ l'île du Grand-Bé, et que cette construction ne pourra jamais
+ faire acquérir à la commune aucun droit de propriété sur cette
+ île qui appartient au département de la guerre, et que ceux de ce
+ dernier sur tout le terrain sont maintenus dans leur plénitude.</p>
+
+<p>Pendant tout ce temps, je l'ai dit, M. La Morvonnais était resté sur
+la brèche. Son zèle et son pieux dévouement ne devaient pas rester
+sans récompenses. Le 15 mai 1836, il recevait de Chateaubriand la
+lettre qu'on va lire:</p>
+
+<p class="quotedr2"><i>Paris, le 15 mai 1836.</i></p>
+
+<p class="quotega">
+ Enfin, Monsieur, j'aurai un tombeau et je vous le devrai, ainsi
+ qu'à mes bienveillants compatriotes! Vous savez, Monsieur, que je
+ ne veux que quelques pieds de sable, une pierre du rivage sans
+ ornement et sans inscription, une simple croix de fer et une
+ petite grille pour empêcher les animaux de me déterrer.<br><br>
+
+ Maintenant, Monsieur, il faut que je vous avoue ma faiblesse.
+ Tous les ans, je fais le projet d'aller revoir le lieu de ma
+ naissance, et tous les ans, le courage me manque. Je crains les
+ souvenirs, plus ils me sont chers, plus ils me font mal. Je
+ tâcherai cependant, Monsieur, de faire un effort et d'aller
+ visiter quelque jour mon dernier asile.<br><br>
+
+ Je suis charmé que Saint-Malo ait enfin obtenu le bassin à flot
+ auquel je m'étais intéressé pendant mon ministère. Le projet du
+ bassin entre la ville et le Grand-Bé me plairait, surtout parce
+ qu'il accroîtrait la ville de ce côté.<br><br>
+
+ Offrez, je vous prie, à toutes les personnes qui se sont
+ intéressées à ma tombe, mes remerciements les plus sincères.
+ Recevez en particulier, Monsieur, ceux que j'ai l'honneur de vous
+ offrir. J'espère que vous voudrez bien quelquefois me donner de
+ vos nouvelles et m'apprendre aussi un peu le progrès du monument:
+ le temps me presse, et j'aimerais à apprendre bientôt que mon lit
+ est préparé. Ma route a été longue, et je commence à avoir
+ sommeil.</p>
+
+<p class="quotedr2"><span class="smcap">Chateaubriand</span>.</p>
+
+<p>A quelques mois de là, M. La Morvonnais écrivit au grand poète, de
+Combourg même, que bientôt il allait donner <span class="pagenum">(p. 445)</span>
+le premier coup de
+bêche à sa tombe. Chateaubriand lui répondit:</p>
+
+<p class="quotedr2"> <i>Paris, 15 août 1836.</i></p>
+
+<p class="quotega">
+ J'ai ouvert avec émotion une lettre timbrée de <i>Combourg</i>, et
+ j'ai trouvé, Monsieur, qu'elle était de vous et qu'il s'agissait
+ de mon tombeau. Mille grâces à vous, Monsieur, et Dieu soit loué!
+ La chose est donc finie! tout est bien pourvu que je sois sur un
+ point solitaire de l'île, au soleil couchant, et aussi avancé
+ vers la pleine mer que le <i>génie militaire</i> le permettra. Quand
+ ma cendre recevrait, avec le sable donc elle sera chargée,
+ quelques boulets, il n'y aurait pas de mal: Je suis un vieux
+ soldat.<br><br>
+
+ Pour ce qui est de la pierre qui doit me recouvrir, j'avais pensé
+ qu'elle pourrait être prise dans le rivage; mais s'il y a
+ quelques objections, on peut la prendre partout où l'on voudra:
+ Je cherche surtout le bon marché, afin d'éviter à ma ville natale
+ les frais dont elle veut bien se charger. Vous savez, Monsieur,
+ qu'il ne faut aucun travail de l'art, aucune inscription, aucun
+ nom, aucune date sur la pierre qui doit porter une petite croix
+ de fer, seule marque de mon naufrage ou de mon passage en ce
+ monde. Autour de cette pierre un mur à fleur de sable, muni d'une
+ grille de fer, suffira pour défendre mes restes contre les
+ animaux sauvages et domestiques.<br><br>
+
+ Je ne connais personne, Monsieur, qui mieux que vous et les
+ hommes qui ont eu la bonté de s'occuper de cette affaire de mort,
+ puisse prendre la peine d'inaugurer ma tombe. Le cippe posé et
+ l'enceinte fermée, je désire que M. le curé de Saint-Malo bénisse
+ le lieu de mon futur repos; car avant tout, je veux être enterré
+ en terre sainte; un jour, Monsieur, comme vous me survivrez
+ longues années, vous voudrez quelquefois vous reposer sur ma
+ tombe au bord des vagues, et le soleil couchant vous fera mes
+ adieux.<br><br>
+
+ Voilà, Monsieur, les dernières explications que vous désiriez, je
+ les ai dictées à mon secrétaire avec le regret de ne pouvoir les
+ écrire moi-même, ayant une douleur assez vive à la main droite.
+ Si vous avez l'extrême bonté de me tenir au courant du travail et
+ de m'en annoncer la fin, je vous en aurai beaucoup d'obligation.
+ La nuit <i>me presse</i>, comme dit Horace, et je n'ai guère le temps
+ d'attendre.</p>
+
+<p>En 1838, Hippolyte La Morvonnais publia la <i>Thébaïde des Grèves</i> et en
+fit hommage à Chateaubriand, qui lui répondit en ces termes:</p>
+
+<p class="quotega">
+ Je <span class="pagenum">(p. 446)</span>
+ commence par vous demander pardon, Monsieur, d'être
+ obligé de dicter cette lettre à Pilorge, mon secrétaire, parce
+ que le long voyage que je viens d'achever<a id="footnotetag506" name="footnotetag506"></a>
+<a href="#footnote506">[506]</a>, quoiqu'il m'ait
+ fait du bien, ne m'a pourtant point guéri de la goutte que j'ai à
+ la main droite.<br><br>
+
+ Je vous remercie mille fois, Monsieur, des peines que vous vous
+ êtes données. Tout devait être difficile dans ma vie, même mon
+ tombeau. Je suis presque affligé de la croix massive de granit;
+ j'aurais préféré une petite croix de fer, un peu épaisse
+ seulement, pour qu'elle résiste mieux à la rouille: mais enfin,
+ si la croix de pierre n'est pas trop élevée, je ne serai pas
+ aperçu de trop loin, et je resterai dans l'obscurité de ma fosse
+ de sable, ce qui surtout est mon but. J'espère aussi que la
+ grille de fer n'aura que la hauteur nécessaire pour empêcher les
+ chiens de venir gratter et ronger mes os. Je tiens avant tout à
+ la bénédiction du lieu sur lequel votre piété et vos espérances
+ chrétiennes ont bien voulu veiller.<br><br>
+
+ Le bruit qu'on a fait dans les journaux de mes dispositions
+ dernières est parvenu jusqu'à M<sup>me</sup> de Chateaubriand: vous jugez,
+ Monsieur, combien elle en a été troublée. S'il était donc
+ possible qu'il ne fut plus question de ma tombe, à laquelle le
+ public ne peut prendre aucun intérêt, et que vous eussiez la
+ bonté de faire achever le monument dans le plus grand silence,
+ vous me rendriez un vrai service. J'ai déjà fait part de mes
+ inquiétudes à M. L..., de Dinan, qui m'a envoyé de fort beaux
+ vers sur un sujet qui nécessairement est fort pénible à ma femme.<br><br>
+
+ Vos vers, Monsieur, n'ont point cet inconvénient. J'ai déjà
+ parcouru le volume <i>Aux amis inconnus</i><a id="footnotetag507" name="footnotetag507"></a>
+<a href="#footnote507">[507]</a>. J'y ai retrouvé la
+ tristesse de nos grèves natives et ce charme qui m'a toujours
+ rendu si chers les souvenirs et les vents. J'envie votre sort,
+ Monsieur; je voudrais dans votre <i>Thébaïde</i>, parmi les rochers au
+ bord des flots, entendre à la fin de ma vie<br><br>
+
+ &nbsp;&nbsp;Ce chant qui m'endormait à l'aube de mes jours<a id="footnotetag508" name="footnotetag508"></a>
+<a href="#footnote508">[508]</a>.<br><br>
+
+ Je n'ai point encore eu l'honneur de voir le bienveillant
+ compatriote que vous m'annoncez.<br><br>
+
+ Agréez, je vous prie, Monsieur, avec l'expression de ma
+ reconnaissance, la nouvelle assurance de ma considération très
+ distinguée.</p>
+
+ <p class="quotedr2"><span class="smcap">Chateaubriand</span>.<br><br>
+
+ <i>Paris, le 4 septembre 1838.</i></p>
+
+<p>On <span class="pagenum">(p. 447)</span>
+a parfois reproché à Chateaubriand d'avoir trop «soigné» son
+tombeau. Les lettres qu'on vient de lire, d'un sentiment si chrétien,
+répondent suffisamment à ce reproche, et certes Alfred de Vigny, le
+noble poète, avait tort de s'y associer, lorsqu'il écrivait à la
+vicomtesse du Plessis, sa petite-cousine: «Chateaubriand n'a-t-il pas
+assez <i>soigné</i> d'avance son tombeau? N'est-il pas vrai qu'il en a été
+le saule pleureur toute sa vie? <i>Il lui faisait de tendre visites sur
+le bord de la mer</i>, et l'un de ses plus naïfs admirateurs me disait un
+jour, comme un trait d'originalité charmant: «Monsieur, il est allé
+cet été, tout seul, voir son rocher de Saint-Malo, et il n'est pas
+allé faire visite à sa s&oelig;ur âgée, pauvre et malade, qui demeure
+quelque part sur cette route-là. On me contait cela dans la voiture
+noire où je suivais ce pauvre Ballanche qui fut son Pylade<a id="footnotetag509" name="footnotetag509"></a>
+<a href="#footnote509">[509]</a>.»
+C'est un conte macabre qu'Alfred de Vigny répétait là à sa
+petite-cousine. La vérité est que pas une seule fois, en son vivant,
+Chateaubriand n'a fait visite à son tombeau. Il était de notoriété à
+Saint-Malo, en 1848, à l'époque de ses funérailles, qu'il n'avait pas
+revu sa ville natale depuis 1792. M. Charles Cunat, le savant et
+consciencieux archiviste de Saint-Malo, écrivait en 1850, dans ses
+<i>Recherches sur plusieurs des circonstances relatives aux origines, à
+la naissance et à l'enfance de M. de Chateaubriand</i>: «Peu de temps
+après son mariage (19 mars 1792), Chateaubriand partit pour Paris avec
+sa femme et ses s&oelig;urs Lucile et Julie. Depuis cette époque, <i>il ne
+revit plus sa ville natale</i>, quoiqu'il en eût manifesté maintes fois
+le désir: il remettait ce voyage d'année en année.» -- Quant à sa s&oelig;ur,
+M<sup>me</sup> de Marigny, qui habitait Dinan, où elle est morte au couvent de la
+Sagesse, le 18 juillet 1860, Chateaubriand ne l'oubliait point, et il
+ne cessa de lui écrire jusqu'à la fin, lui qui, dans ses dernières
+années, n'écrivait plus <span class="pagenum">(p. 448)</span>
+à personne. J'ai sous les yeux
+quelques-unes de ces lettres de Chateaubriand à sa s&oelig;ur, écrites
+parfois à peu de jours de distance, l'une par exemple à la date du 9
+septembre 1845, et l'autre à la date du 15 du même mois. De cette
+correspondance j'extrairai seulement la lettre suivante, où il est
+parlé de la tombe du Grand-Bé; elle est signée de ce prénom de
+<i>François</i>, qui rappelait au frère et à la s&oelig;ur les lointaines années
+de Combourg:</p>
+
+ <p class="quotedr2"><i>Paris, le 15 mars 1834.</i></p>
+
+<p class="quotega">
+ J'ai porté, chère s&oelig;ur, ta lettre et la lettre qu'elle
+ renfermait à Louis<a id="footnotetag510" name="footnotetag510"></a>
+<a href="#footnote510">[510]</a>, il ne comprend grand'chose à l'affaire,
+ mais il te répond aujourd'hui même. Chaque année je forme le
+ projet d'aller t'embrasser, toi et mes parents, d'aller revoir
+ avant de mourir notre pauvre Bretagne, et chaque année vient une
+ bouffée de vent qui me pousse ailleurs. Tu étais souffrante en
+ m'écrivant, et je t'écris, extrêmement souffrant moi-même. Tu
+ sais que j'ai pris mes précautions, et la ville de Saint-Malo
+ m'accorde une petite place sur le Grand-Bé pour ma sépulture. La
+ ville a la bonté d'élever mon tombeau à ses frais; tu vois que je
+ ne renonce pas à notre patrie. Chère amie, je désire beaucoup
+ cependant te revoir de mon vivant et t'embrasser comme je t'aime.
+ Dis mille choses à Caroline<a id="footnotetag511" name="footnotetag511"></a>
+<a href="#footnote511">[511]</a> et à toute notre famille.</p>
+
+ <p class="quotedr2">Ton frère,<br><br>
+
+ François.</p>
+
+
+
+<a id="page448" name="page448"></a><a href="#page448"></a>
+<h1>II</h1>
+
+<h3>LE MANUSCRIT DE 1826<a id="footnotetag512" name="footnotetag512"></a>
+<a href="#footnote512">[512]</a></h3>
+
+
+<p>Sous ce titre: <i>Esquisse d'un maître</i>: <i>souvenirs d'enfance et de
+jeunesse de Chateaubriand</i><a id="footnotetag513" name="footnotetag513"></a>
+<a href="#footnote513">[513]</a>, M<sup>me</sup> Charles Lenormant a publié, en
+1874, le texte primitif des trois premiers livres de
+<span class="pagenum">(p. 449)</span> <i>Mémoires
+d'outre-tombe</i>, d'après un manuscrit qui porte la date de 1826. Ce
+manuscrit, ainsi que j'ai déjà eu occasion de le dire dans
+l'<i>Introduction</i> de l'édition actuelle, est à peu près tout entier de
+la main de M<sup>me</sup> Récamier qui se fit seulement aider dans sa copie (pour
+un quart environ) par Charles Lenormant. Nous avons là le premier jet,
+l'expression spontanée la plus pure et la plus simple de la pensée de
+son auteur. Cette rédaction première, Chateaubriand, depuis 1826, l'a
+profondément remaniée. Il y a beaucoup ajouté; il y a fait aussi des
+suppressions, dont quelques-unes sont regrettables. C'est ainsi que,
+dans sa version dernière, il a fait disparaître tout le début du livre
+premier. Et pourtant ces pages, littérairement très belles, avaient en
+outre l'avantage de bien indiquer le dessein de leur auteur, et quels
+sentiments l'animaient au moment où il entreprenait d'écrire les
+Mémoires de sa vie<a id="footnotetag514" name="footnotetag514"></a>
+<a href="#footnote514">[514]</a>. Le lecteur sera heureux de trouver ici ces
+pages supprimées:</p>
+
+<p class="quotega">
+ Je me suis souvent dit: Je n'écrirai point les mémoires de ma
+ vie, je ne veux point imiter ces hommes qui, conduits par la
+ vanité et le plaisir qu'on trouve naturellement à parler de soi,
+ révèlent au monde des secrets inutiles, des faiblesses qui ne
+ sont pas les leurs, et compromettent la paix des familles.<br><br>
+
+ Après ces belles réflexions, me voilà écrivant les premières
+ lignes de mes mémoires. Pour ne pas rougir à mes propres yeux, et
+ pour me faire illusion, voici comment je pallie mon
+ inconséquence.<br><br>
+
+ D'abord je n'entreprends ces mémoires qu'avec le dessein formel
+ de ne disposer d'aucun nom que du mien propre dans tout ce qui
+ concerne ma vie privée; j'écris principalement pour rendre compte
+ de moi à moi-même. Je n'ai jamais été heureux, je n'ai jamais
+ atteint le bonheur, que j'ai poursuivi avec une persévérance qui
+ tient à l'ardeur naturelle de mon âme; personne ne sait quel
+ était le bonheur que je cherchais, personne n'a connu entièrement
+ le fond de mon c&oelig;ur: la plupart des sentiments y sont
+ <span class="pagenum">(p. 450)</span>
+ restés ensevelis ou ne se sont montrés dans mes ouvrages que
+ comme appliqués à des êtres imaginaires. Aujourd'hui que je
+ regrette encore mes chimères sans les poursuivre, que parvenu au
+ sommet de la vie, je descends vers la tombe, je veux, avant de
+ mourir, remonter vers mes belles années, expliquer mon
+ inexplicable c&oelig;ur, voir enfin ce que je pourrai dire, lorsque ma
+ plume sans contrainte s'abandonnera à tous mes souvenirs. En
+ rentrant au sein de ma famille qui n'est plus, en rappelant des
+ illusions passées, des amitiés évanouies, j'oublierai le monde au
+ milieu duquel je vis et auquel je suis si parfaitement étranger.
+ Ce sera de plus un moyen agréable pour moi d'interrompre des
+ études pénibles, et quand je me sentirai las de tracer les
+ tristes vérités de l'histoire, je me reposerai en écrivant
+ l'histoire de mes songes.<br><br>
+
+ Je considère ensuite que, ma vie appartenant au public par un
+ côté, je n'aurais pu échapper à tous les faiseurs de mémoires, à
+ tous les biographes marchands, qui couchent le soir sur le papier
+ ce qu'ils ont entendu dire le matin dans les antichambres. J'ai
+ eu des succès littéraires, j'ai attaqué toutes les erreurs de mon
+ temps, j'ai démasqué des hommes, blessé une multitude d'intérêts;
+ je dois donc avoir réuni contre moi la double phalange des
+ ennemis littéraires et politiques. Ils ne manqueront pas de me
+ peindre à leur manière; et ne l'ont-ils pas déjà fait! Dans un
+ siècle où les plus grands crimes commis ont dû faire naître les
+ haines les plus violentes, dans un siècle corrompu, où les
+ bourreaux ont un intérêt à noircir les victimes, où les plus
+ grandes calomnies sont celles que l'on répand avec le plus de
+ légèreté, tout homme qui a joué un rôle dans la société doit,
+ pour la défense de sa mémoire, laisser un monument par lequel on
+ puisse le juger.<br><br>
+
+ Mais avec cette idée, je vais peut-être me montrer meilleur que
+ je ne suis? J'en serai peut-être tenté? A présent, je ne le crois
+ pas, je suis résolu à dire toute la vérité. Comme j'entreprends
+ d'ailleurs l'histoire de mes idées et de mes sentiments, plutôt
+ que l'histoire de ma vie, je n'aurai pas autant de raisons de
+ mentir. Au reste, si je me fais illusion sur moi, ce sera de
+ bonne foi, et par cela même on verra encore la vérité au fond de
+ mes préventions personnelles.</p>
+
+
+
+<a id="page451" name="page451"></a><a href="#page451"></a>
+<h1>III <span class="pagenum">(p. 451)</span></h1>
+
+<h3>LE COMTE LOUIS DE CHATEAUBRIAND ET SON FRÈRE CHRISTIAN<a id="footnotetag515" name="footnotetag515"></a>
+<a href="#footnote515">[515]</a></h3>
+
+
+<p>Geoffroy-Louis, comte de Chateaubriand, neveu du grand écrivain et
+arrière-petit-fils de Malesherbes, naquit à Paris le 13 février 1790.
+Il était le fils aîné de Jean-Baptiste-Auguste de Chateaubriand, comte
+de Combourg, et d'Aline-Thérèse Le Peletier de Rosambo, fille de Louis
+Le Peletier de Rosambo, président à mortier au Parlement de Paris, et
+de Marguerite de Lamoignon de Malesherbes. En 1812, à l'âge de
+vingt-deux ans, il épousa M<sup>lle</sup> Henriette-Félicité-Zélie d'Orglandes,
+qui en avait à peine dix-sept. Le mariage eut lieu au château du Ménil,
+près de Mantes, chez M<sup>me</sup> de Rosambo, tante de M<sup>lle</sup> d'Orglandes.
+Chateaubriand composa en l'honneur des jeunes époux ce gracieux
+épithalame:</p>
+
+<p class="quotega">
+ L'autel est prêt; la foule t'environne:<br>
+ Belle Zélie, il réclame ta foi.<br>
+ Viens; de ton front est la blanche couronne<br>
+ Moins virginale et moins pure que toi.<br><br>
+
+ J'ai quelquefois peint la grâce ingénue<br>
+ Et la pudeur sous ses voiles nouveaux:<br>
+ Ah! si mes yeux plus tôt t'avaient connue<br>
+ On aurait moins critiqué mes tableaux.<br><br>
+
+ Mon cher Louis, chez la race étrangère<br>
+ Tu n'iras point t'égarer comme moi:<br>
+ A qui la suit la fortune est légère;<br>
+ Il faut l'attendre et l'enfermer chez soi.<br><br>
+
+ Cher orphelin, image de ta mère<br>
+ Au Ciel pour toi je demande ici-bas<br>
+ Les jours heureux retranchés à ton père<br>
+ Et les enfants que ton oncle n'a pas.<br><br>
+
+ Fais <span class="pagenum">(p. 452)</span> de l'honneur l'idole de ta vie:<br>
+ Rends tes aïeux fiers de leur rejeton,<br>
+ Et ne permets qu'à la seule Zélie<br>
+ Pour un moment de rougir à ton nom.</p>
+
+<p>Mais la prose allait mieux que les vers au chantre des <i>Martyrs</i>. A
+peu de temps de là, il écrivait à sa jeune nièce cette charmante
+lettre:</p>
+
+<p class="quotega">
+ Oui, ma chère nièce, je ferai tout ce que vous voudrez cette
+ année, et si vous y mettez un peu de soin, je suis assez vieux
+ pour radoter de vous toute ma vie. Il y a toutefois une condition
+ à notre traité: c'est que vous rendrez Louis heureux. Plusieurs
+ dames de Chateaubriand ont été célèbres de diverses manières.
+ L'une mourut de joie en revoyant son mari qu'on avait cru tué par
+ les Sarrasins en Terre-Sainte; l'autre séduisit le c&oelig;ur d'un
+ grand roi; une troisième fut mère ou aïeule de ce duc de
+ Montausier, si connu par l'austérité de ses vertus. Vous êtes
+ belle comme cette haute dame qui charma le c&oelig;ur de François I<sup>er</sup>;
+ vous serez sage comme la femme du chevalier de Palestine et comme
+ la mère de Montausier. Voilà un petit conte qui sent tout à fait
+ son oncle, et qui vous annonce tout ce que vous aurez à souffrir.
+ Songez que je suis le plus proche parent de Louis; il n'a point
+ de père, je n'ai point d'enfant, vous ne pouvez éviter d'être ma
+ fille.</p>
+
+<p>Le comte Louis de Chateaubriand embrassa la carrière militaire et fit,
+en qualité de colonel au 4<sup>e</sup> chasseurs, la campagne d'Espagne en 1823.
+Le 23 décembre de cette même année, une ordonnance du roi Louis XVIII
+l'institua héritier présomptif de la pairie de son oncle, l'auteur du
+<i>Génie du christianisme</i>. En 1830, après avoir suivi jusqu'à Cherbourg
+Charles X partant pour l'exil, il quitta l'armée, en même temps que
+son oncle se retirait de la Chambre des pairs. Lors des journées de
+juin 1848, il se montra un des plus énergiques volontaires de l'ordre,
+au service duquel il mit son épée. Peu de jours après, le 18 juillet,
+il avait l'honneur, comme chef de la famille, de ramener à Saint-Malo
+le cercueil de Chateaubriand. En 1870, à quatre-vingts ans, il
+s'enferma dans Paris et se fit inscrire <span class="pagenum">(p. 453)</span>
+au nombre des défenseurs
+de la capitale assiégée. Il mourût au château de Malesherbes le 14
+octobre 1873, survivant de peu à sa femme, morte le 27 septembre
+précédent. Selon le mot de son oncle, le comte Louis de Chateaubriand
+<i>avait fait de l'honneur l'idole de sa vie</i>.</p>
+
+<p>Il avait eu un fils et cinq filles, dont Anne-Louise (baronne de Baudry),
+Louise-Françoise (marquise d'Espeuilles), Marie-Antoinette-Clémentine
+(comtesse de Beaufort) et Marie-Adélaïde-Louise-Henriette (baronne de
+Carayon-Latour). -- Son fils, Marie-Christian-Camille-Geoffroy, né le
+25 janvier 1828, mort au château de Combourg le 8 novembre 1889, n'a
+laissé que deux filles: Marie-Louise-Mélanie, née en 1858 d'un premier
+mariage avec Joséphine-Marie-Mélanie Rogniat, qui a épousé en 1881
+Gérard-Louis-Marie, comte de la Tour du Pin; et Georgette-Marie-Sybille,
+née en 1876 d'un second mariage avec Françoise-Marie-Antoinette Bernou
+de Rochetaillée.</p>
+
+<p>Le château et le parc de Combourg appartiennent aujourd'hui, pour la
+nue-propriété, à M<sup>lle</sup> Sybille de Chateaubriand, et, pour l'usufruit, à
+sa mère, M<sup>me</sup> la comtesse Geoffroy de Chateaubriand.</p>
+
+<p>Christian-Antoine de Chateaubriand, frère cadet du comte Louis, était
+né à Paris le 21 avril 1791, Chevau-léger garde du Roi le 1<sup>er</sup> mai
+1814, il suivit Louis XVIII à Gand. Lieutenant en second de la garde
+royale le 10 octobre 1815, il fut breveté capitaine le 1<sup>er</sup> juillet
+1818 et fit la campagne d'Espagne en 1823. Démissionnaire le 5 mars
+1824, il entra dans la compagnie de Jésus à Rome le 30 avril de la
+même année. Il est mort dans la maison de Chieri le 27 mai 1843. D'une
+lettre qu'a bien voulu m'écrire un des Pères de la Compagnie,
+j'extrais ces lignes: «Le P. Christian de Chateaubriand jouit parmi
+nous d'une réputation de grande vertu. Il s'était exilé en Italie pour
+un motif d'humilité.»</p>
+
+
+
+<a id="page454" name="page454"></a><a href="#page454"></a>
+<h1>IV <span class="pagenum">(p. 454)</span></h1>
+
+<h3>LE COMTE RENÉ DE CHATEAUBRIAND, ARMATEUR<a id="footnotetag516" name="footnotetag516"></a>
+<a href="#footnote516">[516]</a></h3>
+
+
+<p>Le père de Chateaubriand -- comme on l'a vu dans le texte des
+<i>Mémoires</i> -- ne pouvait compter que sur un chétif avoir. Tout au plus
+devait-il lui échoir, à la mort de sa mère, une rente de quelques
+centaines de livres. Au retour de Dantzick, il passa aux îles
+d'Amérique avec son frère, M. de Chateaubriand du Plessis, afin d'y
+chercher fortune. Il en revint avec un pécule modeste encore, mais
+qu'il saura faire fructifier.</p>
+
+<p>Marié en 1755 et retenu au port par ses devoirs de chef de famille,
+puisqu'il ne peut plus être marin, il sera armateur. Aussi bien, le
+commerce de mer ne déroge pas, surtout en Bretagne, surtout à
+Saint-Malo. En 1757, le navire la <i>Villegenie</i>, armé par MM. Petel et
+Leyritz, était en partance pour Saint-Domingue. René de Chateaubriand
+y prit un grand nombre d'actions. Le fort intérêt qu'elles
+représentaient lui permit d'obtenir pour son frère, M. du Plessis, le
+commandement du navire. On était alors au début de la guerre de
+Sept-Ans. Au péril de mer se venait donc ajouter le péril de guerre;
+mais, en cas d'heureuse issue du voyage, les bénéfices étaient
+considérables. Malgré les nombreux vaisseaux de guerre anglais qui
+couvraient les mers, le <i>Villegenie</i> effectua avec succès sa double
+traversée. Son retour en France avait lieu au lendemain de
+l'expédition du duc de Marlborough qui, au mois de juin 1758, avait
+incendié dans le port même de Saint-Malo plus de soixante navires de
+commerce, parmi lesquels plusieurs étaient richement chargés. Cette
+première opération <span class="pagenum">(p. 455)</span>
+fut donc pour M. de Chateaubriand un vrai coup
+de fortune.</p>
+
+<p>Encouragé par ce succès, il n'hésita pas en 1759, à armer le même
+navire pour son compte et à son risque exclusif. Commandée, comme la
+première fois, par M. du Plessis, cette seconde expédition, aussi
+heureuse que la précédente, fut plus fructueuse encore.</p>
+
+<p>En janvier 1760, la guerre durant toujours, René de Chateaubriand arma
+trois corsaires: le <i>Vautour</i>, l'<i>Amaranthe</i> et la <i>Villegenie</i>, ce
+dernier toujours commandé par son frère. Après avoir pris aux Anglais
+quelques navires marchands, la <i>Villegenie</i> fut capturée par le
+vaisseau de guerre l'<i>Antilope</i>; mais au tour que venaient de lui
+jouer les Anglais, M. de Chateaubriand répondit en vrai Malouin: il
+arma deux nouveaux corsaires, le <i>Jean-Baptiste</i> -- qui portait le nom
+de son fils aîné -- et la <i>Providence</i>.</p>
+
+<p>Le traité de Paris (10 février 1763) ayant mis fin aux hostilités
+entre la France et l'Angleterre, la paix donna un nouveau
+développement aux opérations commerciales de M. de Chateaubriand.
+Outre le <i>Jean-Baptiste</i>, il arma pour Terre-Neuve le <i>Paquet
+d'Afrique</i>, l'<i>Apolline</i> (du nom de sa femme) et l'<i>Amaranthe</i>. Ce fut
+à bord de ce dernier navire que son frère reprit la navigation. En
+1764, le <i>Jean-Baptiste</i> partit pour Saint-Domingue, et l'<i>Amaranthe</i>
+pour les côtes de Guinée, pendant que l'<i>Apolline</i> et le <i>Paquet
+d'Afrique</i> retournaient à Terre-Neuve. Il continua ses entreprises
+d'armement jusqu'en 1772: à partir de cette époque, il se retira peu à
+peu des affaires. En 1775, il ne mit plus en mer qu'un seul navire, le
+<i>Saint-René</i>, qu'il expédia à l'île de France et à l'île Bourbon sous
+le commandement de M. Benoît Giron. Le voyage du <i>Saint-René</i> mit fin
+à la carrière commerciale de M. de Chateaubriand<a id="footnotetag517" name="footnotetag517"></a>
+<a href="#footnote517">[517]</a>. Son but était
+atteint. La fortune de la famille était relevée. Le
+<span class="pagenum">(p. 456)</span> 3 mai 1761,
+il avait pu acquérir de très haut et très puissant seigneur
+Emmanuel-Félicité de Durfort, duc de Duras, et de très haute et très
+puissante dame Louise-Françoise-Maclovie-Céleste de Coëtquen, duchesse
+de Duras, le château et la terre de Combourg, qui avait été le
+principal domaine de ses ancêtres. Sur l'acte de baptême de sa fille
+Julie-Marie-Agathe (la future comtesse de Farcy), le 2 septembre 1763,
+il put signer: René de Chateaubriand, chevalier, comte de Combourg. Le
+petit cadet de Bretagne, qui avait eu pour tout héritage une rente de
+416 livres, était, lorsqu'il mourut, en 1786, comte de Combourg, baron
+d'Aubigné, seigneur de Gaugres, du Plessis-l'Épine, du Boulet, de
+Malestroit-en-Dol et autres lieux.</p>
+
+
+
+<a id="page456" name="page456"></a><a href="#page456"></a>
+<h1>V</h1>
+
+<h3>CHATEAUBRIAND ET LE COLLÈGE DE DINAN<a id="footnotetag518" name="footnotetag518"></a>
+<a href="#footnote518">[518]</a></h3>
+
+
+<p>Au mois de décembre 1832, Chateaubriand publia son <i>Mémoire sur la
+captivité de M<sup>me</sup> la duchesse de Berry</i>. Cet écrit, qui se terminait
+par la fameuse apostrophe: «Illustre captive de Blaye, <i>Madame!...
+Votre fils est mon Roi!</i>» eut un immense retentissement et valut à son
+auteur des lettres sans nombre. L'une d'elles lui venait d'un de ses
+anciens camarades du collège de Dinan, M. Lecourt de la Villethassetz,
+ancien juge de paix à Ploubalay (Côtes-du-Nord), démissionnaire à la
+suite des journées de Juillet, Chateaubriand lui répondit, le 1<sup>er</sup>
+février 1833:</p>
+
+<p class="quotega">
+ Vous me rappelez, Monsieur, des souvenirs bien chers. Je
+ m'occupais précisément de mes Mémoires, qui ne paraîtront
+ qu'après ma mort, lorsque votre lettre est venue jeter un rayon
+ de lumière sur les obscures années de ma jeunesse, et faire
+ revivre des <span class="pagenum">(p. 457)</span>
+ images presque effacées par le temps. François
+ regrette <i>Francillon</i>, ses petits camarades et les heures de
+ l'enfance qui ne portent ni le poids du passé, ni les inquiétudes
+ de l'avenir. Hélas! mes chères bruyères de Bretagne, je ne les
+ reverrai jamais! Mais si je meurs en terre étrangère, comme la
+ chose est probable, j'ai demandé et obtenu que mes os fussent
+ rapportés dans ma patrie, et j'entends par patrie cette pauvre
+ Armorique où j'ai été le compagnon de vos jeux. Convenez, Monsieur,
+ que nous étions des polissons bien heureux, à Dinan, et que la
+ gloire (si gloire il y a), et ses prétentailles, et nos vieilles
+ années, et tout ce que nous avons vu, ne valent pas une partie de
+ barres au bord de la Rance. Je ne sais pas si vous étiez là un
+ jour que j'ai pensé me noyer en apprenant à nager dans cette
+ rivière? Vous seriez venu à mon enterrement, et vous auriez pour
+ jamais oublié mon nom: voilà comme la Providence dispose de
+ chaque homme. Dans ce temps-là, Monsieur, je vous aurais écrit
+ de ma propre main: aujourd'hui j'ai la goutte à cette ancienne
+ jeune main que vous avez serrée, et je suis obligé de dicter ma
+ lettre. Mais, Monsieur, vous n'y perdrez rien, car je n'ai jamais
+ pu apprendre à écrire, et c'est toujours comme si je barbouillais
+ la matière d'un thème latin sous la dictée de l'abbé Duhamel.<br><br>
+
+ Sans plus de façon, Monsieur le juge de paix démissionnaire après
+ expérience, ma seigneurie, qui n'a point prêté serment et qui n'a
+ trahi personne, vous renouvelle toutes ses amitiés de collège,
+ bien supérieures à la considération très distinguée avec laquelle
+ j'aurais l'honneur d'être,<br><br>
+
+ Votre très humble et très obéissant serviteur,</p>
+
+ <p class="quotedr2"><span class="smcap">Chateaubriand</span>.</p>
+
+
+
+<a id="page457" name="page457"></a><a href="#page457"></a>
+<h1>VI</h1>
+
+<h3>RÉCITS DE LA VEILLÉE<a id="footnotetag519" name="footnotetag519"></a>
+<a href="#footnote519">[519]</a></h3>
+
+
+<p>Après avoir dit que «les gens du château étaient persuadés qu'un
+certain comte de Combourg, à jambe de bois, mort depuis trois siècles,
+apparaissait à certaines époques», Chateaubriand ajoute: «<i>Ces récits</i>
+occupaient tout <span class="pagenum">(p. 458)</span>
+le temps du coucher de ma mère et de ma s&oelig;ur:
+elles se mettaient au lit mourantes de peur...» Ces <i>récits</i>, on les
+cherche en vain dans l'édition de 1849 et dans les éditions suivantes,
+et cependant ils avaient charmé tous les auditeurs des <i>lectures</i> de
+1834. Sainte-Beuve écrivait, dans son article du 15 avril 1834: «Le
+coup de dix heures arrêtant brusquement sa marche, le père se retire
+dans son donjon. Alors, il y a un court moment d'explosion de paroles
+et d'allégement. Madame de Chateaubriand elle-même y cède, et elle
+entame une de ces merveilleuses histoires de revenants et de
+chevaliers, comme celle du sire de Beaumanoir et de Jehan de
+Tinténiac, dont le poète nous reproduit la légende dans une langue
+créée, inouïe<a id="footnotetag520" name="footnotetag520"></a>
+<a href="#footnote520">[520]</a>.» -- Jules Janin disait de son côté, dans la <i>Revue
+de Paris</i>: «Onze heures venues, le vieux seigneur remontait dans sa
+chambre; on prêtait l'oreille et on l'entendait marcher là-haut: son
+pied faisait gémir les vieilles solives; puis enfin tout se taisait,
+et alors la mère, le fils, la s&oelig;ur, poussaient un cri de joie... Ils
+se racontaient des histoires de revenants. Parmi ces histoires, il y
+en a une que M. de Chateaubriand raconte dans ses <i>Mémoires</i>, et qui
+sera un jour citée comme un modèle de narration.</p>
+
+<p>«Voici quelques lambeaux de cette histoire, voici le pâle squelette du
+revenant de M. de Chateaubriand:</p>
+
+<p class="quotega">
+ «La nuit, à minuit, un vieux moine, dans sa cellule, entend
+ frapper à sa porte. Une voix plaintive l'appelle; le moine hésite
+ à ouvrir. A la fin il se lève, il ouvre: c'est un pèlerin qui
+ demande l'hospitalité. Le moine donne un lit au pèlerin et il se
+ repose sur le sien; mais à peine est-il endormi que tout à coup
+ il voit le pèlerin au bord de son lit qui lui fait signe de le
+ suivre. Ils sortent ensemble. La porte de l'église s'ouvre et se
+ referme derrière eux. Le prêtre, à l'autel, célébrait les saints
+ mystères. Arrivé <span class="pagenum">(p. 459)</span>
+ au pied de l'autel, le pèlerin ôte son
+ capuchon et montre au moine une tête de mort: «Tu m'as donné une
+ place à tes côtés, dit le pèlerin; à mon tour, je te donne une
+ place sur mon lit de cendres!<a id="footnotetag521" name="footnotetag521"></a>
+<a href="#footnote521">[521]</a>»</p>
+
+<p>Qui retrouvera le manuscrit de 1834? Qui nous rendra ces merveilleuses
+histoires, la légende du <i>Moine et du Pèlerin</i>, et celle du <i>Sire de
+Beaumanoir et de Jehan de Tinténiac</i>? A leur défaut, voici du moins
+deux histoires de revenants et de voleurs que la copie de 1826 nous a
+très heureusement conservées:</p>
+
+<p>Deux faits mieux prouvés venaient mêler, pour ma mère et pour Lucile,
+la crainte des voleurs à celle des revenants et de la nuit. Il y avait
+quelques années que mes quatre s&oelig;urs, alors fort jeunes, se
+trouvaient seules à Combourg avec mon père. Une nuit, elles étaient
+occupées à lire ensemble la mort de Clarisse; déjà tout effrayées des
+détails de cette mort, elles entendent distinctement des pas d'homme
+dans l'escalier de la tour qui conduisait à leur appartement. Il était
+une heure du matin. Épouvantées, elles éteignent la lumière et se
+précipitent dans leurs lits. On approche, on arrive à la porte de leur
+chambre, on s'arrête un moment comme pour écouter, ensuite on s'engage
+dans un escalier dérobé qui communiquait à la chambre de mon père;
+quelque temps après on revient, on traverse de nouveau l'antichambre,
+et le bruit des pas s'éloigne, s'évanouit dans la profondeur du
+château.</p>
+
+<p>Mes s&oelig;urs n'osaient parler de l'aventure le lendemain, car elles
+craignaient que le revenant ou le voleur ne fût mon père lui-même qui
+avait voulu les surprendre. Il les mit à l'aise en leur demandant si
+elles n'avaient rien entendu. Il raconta qu'on était venu à la porte
+de l'escalier secret de sa chambre et qu'on l'eût ouverte sans un
+coffre qui se trouvait par hasard devant cette porte. Éveillé en
+sursaut, il avait pris ses pistolets; mais, le bruit cessant, il avait
+cru s'être trompé et il s'était rendormi. Il est probable qu'on avait
+voulu l'assassiner. Les soupçons tombèrent sur un de ses domestiques.
+Il est certain qu'un homme à qui le château eût été inconnu, n'aurait
+pas pu trouver l'escalier dérobé par où l'on descendait dans la
+chambre de mon père. Une autre fois, dans une soirée du mois de
+décembre, mon père écrivait auprès du feu dans la grande salle. On
+ouvre une <span class="pagenum">(p. 460)</span>
+porte derrière lui; il tourne la tête et aperçoit un
+homme qui le regardait avec des yeux hagards et étincelants. Mon
+père tire du feu de grosses pincettes dont on se servait pour remuer
+les quartiers d'arbres dans le foyer; armé de ces tenailles rougies,
+il se lève: l'homme s'effraye, sort de la salle, traverse la cour
+intérieure, se précipite sur le perron et s'échappe à travers la nuit.</p>
+
+
+
+<a id="page460" name="page460"></a><a href="#page460"></a>
+<h1>VII</h1>
+
+<h3>LE COUSIN MOREAU ET SA MÈRE<a id="footnotetag522" name="footnotetag522"></a>
+<a href="#footnote522">[522]</a></h3>
+
+
+<p>Vers 1866 -- ou, pour être tout à fait exact, en 1867 -- M. Alexandre
+Dumas fils a publié avec grand succès, un roman intitulé l'<i>Affaire
+Clémenceau</i>. Se doutait-il qu'un siècle auparavant, en 1766, au plus
+fort de la querelle de La Chalotais et du duc d'Aiguillon, une autre
+«affaire Clémenceau» avait été lancée à Rennes, et que le roman
+chalotiste avait fait plus de tapage que le sien? Le livre d'Alexandre
+Dumas avait pour second titre: <i>Mémoire à consulter</i>. Or, j'ai sous
+les yeux quelques-uns des nombreux écrits publiés à Rennes et à Paris
+sur l'affaire de 1766, et l'un d'eux a de même pour titre: <i>Mémoire à
+consulter pour le sieur Clémenceau</i>. Je vais essayer de résumer aussi
+brièvement que possible ce Mémoire oublié, qui dut intéresser tout
+particulièrement la mère de Chateaubriand, puisqu'aussi bien, nous le
+savons, elle s'était «jetée avec ardeur dans l'affaire La Chalotais»,
+et qu'elle retrouvait, parmi les personnages dont il était question
+dans le <i>Mémoire à consulter</i>, sa propre s&oelig;ur et l'un de ses neveux.</p>
+
+<p>Un Normand en résidence à Rennes, le sieur Bouquerel, avait écrit à M.
+de Saint-Florentin<a id="footnotetag523" name="footnotetag523"></a>
+<a href="#footnote523">[523]</a> une lettre anonyme fort
+<span class="pagenum">(p. 461)</span> injurieuse.
+Soupçonné d'en être l'auteur, arrêté et conduit à la Bastille, il
+avoua que la lettre était de sa main. Comme ce Bouquerel paraissait
+avoir eu des relations avec M. de La Chalotais, on résolut de joindre
+son affaire à celle du procureur général, et il fut ramené à Rennes.
+Il devait y être incarcéré aux Cordeliers, couvent voisin du Palais du
+Parlement; mais les préparatifs nécessaires pour le recevoir n'étant
+pas complètement terminés, on le déposa, pour une nuit, dans l'hôpital
+de Saint-Méen, maison de force semblable à celle de Charenton.</p>
+
+<p>Le supérieur de Saint-Méen était un prêtre du nom de Clémenceau. Il
+avait été jésuite dans sa jeunesse, mais depuis 1740, c'est-à-dire
+depuis plus de vingt-cinq ans, il était sorti de la «Société». Il
+garda, durant une nuit, l'accusé Bouquerel, et quand celui-ci,
+transféré aux Cordeliers, demanda à se confesser, ce fut M. Clémenceau
+que l'autorité militaire fit venir.</p>
+
+<p>Aux Cordeliers, le supérieur de Saint-Méen fut en rapports avec un
+officier de dragons du nom de des Fourneaux, qui se trouvait préposé à
+la garde de Bouquerel. C'était un homme très brave, qui avait sauvé
+son colonel sur le champ de bataille. Dans une affaire, il avait reçu,
+disait-on, quatorze coups de sabre sur la tête. Il en avait gardé
+l'esprit un peu faible, et il perdit tout son sang-froid, quand il se
+vit en présence d'un prisonnier comme Bouquerel, lequel, depuis son
+entrée aux Cordeliers, avait des accès de folie réels ou simulés. M.
+Clémenceau lui demanda s'il voulait se charger de la malle de
+Bouquerel et d'une bourse trouvée sur lui. Des Fourneaux refusa et le
+prêtre dut alors s'adresser à l'intendant, qui l'autorisa à déposer
+l'argent et la malle au greffe criminel du Parlement.</p>
+
+<p>Voilà les faits tels qu'ils furent racontés par Clémenceau et admis
+par le Parlement qui, après enquête, les reconnut vrais. De ces faits
+très simples allait sortir tout un roman.</p>
+
+<p>Très <span class="pagenum">(p. 462)</span>
+inquiet d'être le gardien d'un homme dont l'affaire avait
+de la connexité avec le procès La Chalotais, M. des Fourneaux prétexta
+sa mauvaise santé, et il obtint qu'on le débarrassât de Bouquerel. Il
+n'en resta pas moins obsédé de terreur, à la pensée qu'il avait attiré
+sur sa tête la haine des partisans de Bouquerel et celle de tous les
+Chalotistes. Son régiment ayant quitté Rennes pour prendre ses
+quartiers à Blain, il fit là une grave maladie. Dans un accès de
+fièvre chaude, il courut chez une dame Roland de Lisle, et lui tint
+les propos les plus extravagants, disant qu'il était Jésus-Christ, et
+parlant en même temps d'un prisonnier d'État menacé d'empoisonnement.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites vint de Blain à Rennes un jeune homme de dix-huit
+ans, Annibal Moreau, fils d'un procureur au Parlement et soldat au
+même régiment que des Fourneaux. Il raconta à sa mère la maladie du
+lieutenant et en fit, peut-être sans en avoir conscience, une
+véritable légende. Des Fourneaux, disait-il, avait dans son délire
+souvent parlé de poison; il s'était dit circonvenu pour tuer un
+prisonnier; enfin, pendant sa convalescence, un jour qu'il entendait
+lire le <i>Tableau des Assemblées</i><a id="footnotetag524" name="footnotetag524"></a>
+<a href="#footnote524">[524]</a>, il avait frémi au nom de M.
+Clémenceau. Annibal Moreau, qui ne savait rien de Bouquerel, pas même
+son existence, s'était dit <span class="pagenum">(p. 463)</span>
+que le prisonnier dont le souvenir
+torturait des Fourneaux devait être M. de La Chalotais; de là à
+supposer que l'empoisonnement dont parlait son officier avait dû être
+conseillé par «l'ex-jésuite» Clémenceau, il n'y avait qu'un pas, et ce
+pas Annibal l'avait franchi.</p>
+
+<p>Les Moreau confièrent leurs soupçons à leurs amis, qui en parlèrent à
+d'autres. M<sup>me</sup> Moreau, d'ailleurs, ne se faisait pas faute d'embellir
+les récits de son fils. Elle racontait que M. des Fourneaux, alors
+qu'il résidait à Rennes, lui avait un jour demandé une fiole de lait
+qui pût servir de contre-poison. Les imaginations s'enflammèrent sur
+ce sujet, et le gros public, épris de scènes dramatiques et d'émotions
+violentes, eut vite fait de voir «l'ex-jésuite» Clémenceau se dressant
+devant des Fourneaux pour le tenter, une fiole de poison dans une
+main, une bourse pleine d'or dans l'autre.</p>
+
+<p>La poire était mûre: il ne restait plus aux Chalotistes qu'à la cueillir.
+Ils avaient précisément sous la main l'homme qu'il leur fallait, un
+procureur du nom de Canon, ancien clerc de M. Moreau et très avant dans
+l'intimité de M<sup>me</sup> Moreau, homme de m&oelig;urs suspectes, de fortune mal
+aisée, friand de scandales et doué d'une imagination hardie. Il reprit
+à son compte tous les récits d'Annibal Moreau et de sa mère et en déposa
+en justice, les exagérant encore, les dénaturant au besoin. Il prétendit
+tenir des Moreau que le projet d'empoisonnement de La Chalotais avait
+été l'un des objets des «assemblées secrètes», et jamais ils n'avaient
+rien dit de semblable. Mais Canon croyait essentiel de lier l'affaire
+des assemblées à l'affaire Clémenceau, pour que les menées des Jésuites
+en parussent mieux combinées, selon un plan plus vigoureux. Très
+satisfait du reste de son rôle, enivré du bruit qui se faisait autour
+de son nom, il se plaisait à répéter et à faire sien le vers du poète:</p>
+
+<p class="quotega">
+ Victrix causa Diis placuit, sed victa <i>Canoni</i>.</p>
+
+<p>Une <span class="pagenum">(p. 464)</span>
+instruction fut ouverte. Le malheureux des Fourneaux subit
+de nombreux interrogatoires et fut confronté avec les principaux
+témoins. Il déclara n'avoir jamais parlé d'un ecclésiastique lui
+présentant du poison et de l'or. Il soutint aux Moreau qu'il ne les
+avait jamais entretenus d'aucune tentative faite sur lui pour le
+corrompre; il n'avait jamais, dit-il, prononcé devant eux le nom de La
+Chalotais. Aussi bien, toute la légende créée à son sujet
+s'évanouissait, aux yeux des gens non prévenus, devant le seul fait
+que des Fourneaux avait été le gardien non pas de La Chalotais, mais
+de Bouquerel; devant cet autre fait également certain que La Chalotais
+était dans la prison de Saint-Malo, quand des Fourneaux était à
+Rennes. Cependant, grâce aux intrigues des Chalotistes et aux nombreux
+partisans qu'ils comptaient dans le Parlement, le procès dura très
+longtemps. Ce fut seulement le 3 mai 1768 que la Cour rendit son
+arrêt. Jean Canon fut banni à perpétuité «hors du royaume».
+Julie-Angélique de Bedée, épouse de Jean-François Moreau, et Annibal
+Moreau, son fils, furent condamnés «en mille livres de dommages et
+intérêts, par forme de réparation civile au sieur Clémenceau
+seulement, applicables à l'hôpital de Saint-Méen; ladite somme
+supportable, savoir: six cents livres par Canon, deux cents livres par
+Annibal Moreau, et deux cents livres par ladite de Bedée<a id="footnotetag525" name="footnotetag525"></a>
+<a href="#footnote525">[525]</a>».</p>
+
+<p>L'innocence de M. Clémenceau était proclamée par arrêt. Elle n'était
+douteuse pour aucune personne de bonne foi. Dans le camp de La
+Chalotais, on n'en continua pas moins à dire et à écrire que le
+«complot du poison» avait réellement existé. Des pamphlets
+chalotistes, cet inepte et grossier mensonge a passé dans les livres
+de nos historiens.</p>
+
+<p>Dans le dispositif de l'arrêt du 5 mai 1768, le lecteur n'aura
+<span class="pagenum">(p. 465)</span>
+pas été sans remarquer cette ligne: «Julie-Angélique de <i>Bedée</i>,
+épouse de Jean-François Moreau...» La dame Moreau, qui fut si
+déplorablement mêlée à l'affaire Clémenceau, n'était rien moins, en
+effet, que la tante propre de Chateaubriand, une s&oelig;ur de sa mère,
+celle-là même dont il dit dans ses <i>Mémoires</i>: «Une s&oelig;ur de ma mère
+qui avait fait un assez mauvais mariage.» Fille d'Ange-Annibal de
+Bedée, seigneur de la Boüétardais, et de Bénigne-Jeanne-Marie de
+Ravenel du Boisteilleul, Julie-Angélique-Hyacinthe de Bedée avait
+épousé, le 14 avril 1744, «noble Me Jean-François Moreau, procureur au
+Parlement, noble échevin de la ville et communauté de Rennes». Leur
+fils <i>Annibal</i> était donc le cousin germain de Chateaubriand. Seul de
+tous les personnages de l'affaire Clémenceau, il vivra, grâce aux
+<i>Mémoires</i> où son glorieux parent a tracé de lui cet inoubliable
+portrait: «Un bruit lointain de voix se fait entendre, augmente,
+approche; ma porte s'ouvre: entrent mon frère et un de mes cousins,
+fils d'une s&oelig;ur de ma mère qui avait fait un assez mauvais mariage...
+Mon cousin Moreau était un grand et gros homme, tout barbouillé de
+tabac, mangeant comme un ogre, parlant beaucoup, toujours trottant,
+soufflant, étouffant, la bouche entr'ouverte, la langue à moitié
+tirée, connaissant toute la terre, vivant dans les tripots, les
+antichambres et les salons».</p>
+
+
+
+<a id="page465" name="page465"></a><a href="#page465"></a>
+<h1>VIII</h1>
+
+<h3>M. DE MALESHERBES<a id="footnotetag526" name="footnotetag526"></a>
+<a href="#footnote526">[526]</a></h3>
+
+
+<p>Un des chapitres de l'<i>Essai sur les Révolutions</i> (Seconde partie,
+chapitre <span class="smcap">XVII</span>) a pour titre: <i>M. de Malesherbes</i>. <i>Exécution de Louis
+XVI.</i> Sur cet exécrable attentat, sur ce crime
+<span class="pagenum">(p. 466)</span> que la postérité,
+faisant écho à Joseph de Maistre, appellera, comme lui, <span class="smcap">Le Grand
+Crime</span><a id="footnotetag527" name="footnotetag527"></a>
+<a href="#footnote527">[527]</a>, Chateaubriand a des paroles éloquentes, celle-ci, par
+exemple: «Fions-nous en à la postérité, dont la voix tonnante gronde
+déjà dans l'avenir; à la postérité qui, juge incorruptible des âges
+écoulés, s'apprête à traîner au supplice la mémoire pâlissante des
+hommes de mon siècle.» Dans une note de ce chapitre, le jeune émigré,
+le beau-frère de la petite-fille de Malesherbes, parle en ces termes
+du défenseur de Louis XVI:</p>
+
+<p class="quotega">
+ Ce que l'on sent trop n'est pas trop toujours ce que l'on exprime
+ le mieux, et je ne puis parler aussi dignement que je l'aurais
+ désiré du défenseur de Louis XVI. L'alliance qui unissait ma
+ famille à la sienne me procurait souvent le bonheur d'approcher
+ de lui. Il me semblait que je devenais plus fort et plus libre en
+ présence de cet homme vertueux qui, au milieu de la corruption
+ des cours, avait su conserver dans un rang élevé l'intégrité du
+ c&oelig;ur et le courage du patriote. Je me rappellerai longtemps la
+ dernière entrevue que j'eus avec lui. C'était un matin: je le
+ trouvai par hasard seul chez sa petite-fille. Il se mit à me
+ parler de Rousseau avec une émotion que je ne partageais que
+ trop. Je n'oublierai jamais le vénérable vieillard voulant bien
+ condescendre à me donner des conseils, et me disant: «J'ai tort
+ de vous entretenir de ces choses-là; je devrais plutôt vous
+ engager à modérer cette chaleur d'âme qui a fait tant de mal à
+ votre ami (J. S.). J'ai été comme vous, l'injustice me révoltait;
+ j'ai fait autant de bien que j'ai pu, sans compter sur la
+ reconnaissance des hommes. Vous êtes jeune, vous verrez bien des
+ choses; moi j'ai peu de temps à vivre.» Je supprime ce que
+ l'épanchement d'une conversation intime et l'indulgence de son
+ caractère lui faisait alors ajouter. De toutes ses prédictions
+ une seule s'est accomplie, je ne suis rien, et il n'est plus. Le
+ déchirement de c&oelig;ur <span class="pagenum">(p. 467)</span>
+ que j'éprouvai en le quittant me
+ semblait dès lors un pressentiment que je ne le reverrais jamais.<br><br>
+
+ M. de Malesherbes aurait été grand si sa taille épaisse ne
+ l'avait empêché de le paraître. Ce qu'il y avait de très étonnant
+ en lui, c'était l'énergie avec laquelle il s'exprimait dans une
+ vieillesse avancée. Si vous le voyiez assis sans parler, avec ses
+ yeux un peu enfoncés, ses gros sourcils grisonnants et son air de
+ bonté, vous l'eussiez pris pour un de ces augustes personnages
+ peints de la main de Le Sueur. Mais si on venait à toucher la
+ corde sensible, il se levait comme l'éclair, ses yeux à l'instant
+ s'ouvraient et s'agrandissaient: aux paroles chaudes qui
+ sortaient de sa bouche, à son air expressif et animé, il vous
+ aurait semblé voir un jeune homme dans toute l'effervescence de
+ l'âge; mais à sa tête chenue, à ses mots un peu confus, faute de
+ dents pour les prononcer, vous reconnaissiez le septuagénaire. Ce
+ contraste redoublait les charmes que l'on trouvait dans sa
+ conversation, comme on aime ces feux qui brûlent au milieu des
+ neiges et des glaces de l'hiver.<br><br>
+
+ M. de Malesherbes a rempli l'Europe du bruit de son nom; mais le
+ défenseur de Louis XVI n'a pas été moins admirable aux autres
+ époques de sa vie que dans les derniers instants qui l'ont si
+ glorieusement couronnée. Patron des gens de lettres, le monde lui
+ doit l'<i>Émile</i>, et l'on sait que c'est le seul homme de cour, le
+ maréchal de Luxembourg excepté, que Jean-Jacques ait sincèrement
+ aimé. Plus d'une fois il brisa les portes des bastilles; lui seul
+ refusa de plier son caractère aux vices des grands, et sortit par
+ des places où tant d'autres avaient laissé leur vertu.
+ Quelques-uns lui ont reproché de donner dans ce qu'on appelle
+ <i>les principes du jour</i>. Si par principes du jour on entend haine
+ des abus, M. de Malesherbes fut certainement coupable. Quant à
+ moi, j'avouerai que s'il n'eût été qu'un bon et franc
+ gentilhomme, prêt à se sacrifier pour le roi, son maître, et à en
+ appeler à son épée plutôt qu'à sa raison, je l'eusse sincèrement
+ estimé, mais j'aurais laissé à d'autres le soin de faire son
+ éloge.<br><br>
+
+ Je me propose d'écrire la vie de M. de Malesherbes, pour laquelle
+ je rassemble depuis longtemps des matériaux. Cet ouvrage
+ embrassera ce qu'il y a de plus intéressant dans le règne de
+ Louis XV et de Louis XVI. Je montrerai l'illustre magistrat mêlé
+ dans toutes les affaires des temps. On le verra patriote à la
+ cour, naturaliste à Malesherbes, philosophe à Paris. On le suivra
+ au conseil des rois et dans la retraite du sage. On le verra
+ écrivant d'un côté aux ministres sur des matières d'état, de
+ <span class="pagenum">(p. 468)</span>
+ l'autre entretenant une correspondance de c&oelig;ur avec
+ Rousseau sur la botanique. Enfin, je le ferai voir disgracié par
+ la cour pour son intégrité, et voulant porter sa tête sur
+ l'échafaud avec son souverain.»</p>
+
+
+
+<a id="page468" name="page468"></a><a href="#page468"></a>
+<h1>IX</h1>
+
+<h3>LA CLÉRICATURE DE CHATEAUBRIAND<a id="footnotetag528" name="footnotetag528"></a>
+<a href="#footnote528">[528]</a></h3>
+
+
+<p>Il est parfaitement exact que Chateaubriand, en vue d'obtenir son
+agrégation à l'ordre de Malte, s'est fait donner par l'évêque de
+Saint-Malo la première tonsure cléricale. Sur un registre de l'ancien
+évêché de Saint-Malo, destiné à enregistrer les dispenses, démissions,
+lettres d'ordre, synodes, délibérations du clergé du diocèse et
+généralement les expéditions quelconques du secrétariat de l'évêché,
+on trouve à la date du <i>16 décembre 1788</i>, cette mention: <i>Lettre de
+tonsure pour M. de Chateaubriand</i>. Suit le texte de la lettre:</p>
+
+<p class="quotega">
+ <i>Gabriel Cortois de Pressigny miseratione divina et sanct&aelig; sedis
+ apostolic&aelig; gratia Episcopus Macloviensis, etc. Notum facimus
+ quod nos die dat&aelig; pr&aelig;sentium in sacello palatii nostri dilectum
+ nostrum nobilem Franciscum-Augustum-Renatum de Chateaubriand,
+ filium Renati-Augusti et dame Apollin&aelig;-Joann&aelig;-Suzann&aelig; de Bedée
+ conjugum, ex parochia et civitate Macloviensi laïcum de legitimo
+ matrimonio procreatum, examinatum capacem et idoneum repertum, ad
+ primam tonsuram clericalem promovendum duximus et promovimus.
+ Datum maclovii sub signo sigilloque nostris et secretarii nostri
+ suscriptione, anno Domini millesimo septingentesima octogesimo
+ die vero decembris decima sexta.</i></p>
+
+ <p class="quotedr2"> G. Epus Macloviensis.<br><br>
+
+ <span class="smcap">De Mandato</span>.<br><br>
+
+ Met, <i>secrét.</i></p>
+
+<p>Voici <span class="pagenum">(p. 469)</span> la traduction:</p>
+
+<p class="quotega">
+ Gabriel Cortois de Pressigny, par la miséricorde divine et la
+ grâce du Saint-Siège apostolique, évêque de Saint-Malo, etc.<br><br>
+
+ Nous faisons connaître que le jour de la date de ces présentes
+ lettres nous avons promu et nous promouvons à la première tonsure
+ cléricale, dans la chapelle de notre palais, notre cher fils
+ noble François-Auguste-René de Chateaubriand, fils de
+ René-Auguste et de dame Apolline-Jeanne-Suzanne de Bedée, son
+ épouse, laïque de la ville, et paroisse de Saint-Malo, procréé de
+ légitime mariage, examiné et trouvé capable et idoine.<br><br>
+
+ Donné à Saint-Malo sous notre seing et notre sceau et sous la
+ signature de notre secrétaire, l'an du Seigneur mil sept cent
+ quatre-vingt-huit, le 16<sup>e</sup> jour de décembre.</p>
+
+ <p class="quotedr2"><i>Signé</i>: G., évêque de Saint-Malo.<br><br>
+
+ <span class="smcap">Par Mandement</span>:<br><br>
+
+ Met, <i>secrétaire</i>.</p>
+
+
+
+<a id="page469" name="page469"></a><a href="#page469"></a>
+<h1>X</h1>
+
+<h3>LE BARON BILLING ET L'AMBASSADE DE LONDRES<a id="footnotetag529" name="footnotetag529"></a>
+<a href="#footnote529">[529]</a></h3>
+
+
+<p>En 1834, à l'époque où, dans le salon de madame Récamier, eurent lieu
+les lectures des <i>Mémoires</i>, le baron de Billing était chargé
+d'affaires de France à Naples. C'est de cette ville qu'après avoir lu,
+dans la <i>Revue de Paris</i>, le premier article de Jules Janin; il lui
+écrivit pour lui signaler un de ces actes de générosité dont
+Chateaubriand fut coutumier toute sa vie, aux jours de sa détresse
+comme aux heures de sa prospérité. Parce qu'il a plu à Chateaubriand
+de toujours se taire sur ces actes-là, ce nous est peut-être une
+raison d'en faire connaître au moins quelques-uns. Par l'anecdote
+qu'elle rappelle, par les détails qu'elle contient, la lettre de M.
+Billing est, d'ailleurs, comme une page tombée des <i>Mémoires</i>; il
+sied, je crois, de la leur restituer.</p>
+
+<p>Voici <span class="pagenum">(p. 470)</span> cette lettre.</p>
+
+ <p class="quotedr2"><i>Naples, ce 30 avril 1834.</i><br><br>
+
+ Monsieur Jules JANIN, à PARIS,</p>
+
+<p class="quotega">
+ Vous nous avez donné, dans la <i>Revue de Paris</i>, un admirable
+ article sur M. de Chateaubriand; vous nous en promettez un
+ second, et c'est à cette occasion que je vous adresse la présente
+ lettre.....<br><br>
+
+ Vous savez donc que, par un bonheur inespéré, lors de son
+ ambassade à Londres, M. de Chateaubriand voulut bien non
+ seulement m'honorer d'un intérêt, dont j'ai plus tard éprouvé les
+ effets, mais qu'il daigna m'accorder quelque part dans sa
+ confiance. Connaissant ma longue habitude du pays où il venait
+ représenter la France, il avait coutume de remettre entre mes
+ mains, souvent même presque sans examen, les lettres qu'il
+ recevait de l'intérieur de l'Angleterre. Un jour, parmi celles
+ qui composaient cette correspondance pour ainsi dire quotidienne,
+ il s'en trouva une dont l'écriture, la forme même, excitèrent
+ particulièrement mon attention; un certain parfum de femme me fit
+ hésiter longtemps d'en pénétrer le contenu, car je craignais
+ quelque distraction de la part de celui dont la tête, comme celle
+ du père Aubry, n'avait pas toujours été chauve. Enfin, il me
+ sembla que ce papier respirait une odeur de pureté et
+ d'innocence. Je l'ouvris: c'était une de ces lettres charmantes
+ telle que Clarisse l'aurait écrite avant d'avoir rencontré
+ Lovelace. Elle était adressée à M. de Chateaubriand par une jeune
+ femme qu'il avait connue enfant, qu'il avait entièrement perdue
+ de vue depuis lors, mais qui néanmoins (heureux privilège du
+ génie!) conservait encore le nom poétique, dont il l'avait
+ baptisée en badinant. Elle lui rappelait ces jours charmants de
+ sa joyeuse enfance et lui racontait comment, depuis cette époque,
+ elle avait grandi et venait de contracter avec un jeune
+ <i>Clergyman</i> une union qui faisait la félicité de son existence.
+ Elle lui demandait la grâce de paraître devant lui pour lui
+ présenter son mari, mais surtout pour remercier, au nom de ses
+ vieux parents, l'ambassadeur du puissant roi de France, des
+ bienfaits dont l'auteur pauvre, et <i>alors</i> ignoré, de l'<i>Essai
+ sur les Révolutions</i>, les avait jadis comblés: «Vous ne pouvez
+ avoir oublié, disait-elle, que sachant mes parents dans la
+ détresse, vous avez compati à des maux que vous éprouviez
+ vous-même, au point d'abandonner généreusement à vos humbles
+ hôtes tout le produit de l'ouvrage que vous veniez de mettre au
+ jour!»<br><br>
+
+ Quand <span class="pagenum">(p. 471)</span>
+ je rapportai cette lettre à M. de Chateaubriand, et
+ que je lui demandai quel était le jour que je devais indiquer à
+ cette jeune femme pour qu'elle accomplit le devoir dont elle
+ avait à s'acquitter envers lui, sa physionomie se couvrit de
+ cette confusion enfantine que vous lui connaissez: il était
+ confus que même l'un de ses plus sincères admirateurs eût surpris
+ un nouveau trait de son admirable caractère!<br><br>
+
+ Je n'oublierai jamais, monsieur, cette entrevue qui eut lieu peu
+ de jours après, où la jeune Anglaise, pleine de cette chaste
+ assurance de la vertu, remplissant un devoir, portait des yeux
+ calmes et confiants sur le timide représentant d'un grand empire,
+ rougissant de cette sorte de <i>flagrante delicto</i>, où il se
+ trouvait pris. Puis, le mari de la jeune femme, sérieux comme son
+ saint ministère, appelant gravement la bénédiction divine sur le
+ bienfaiteur de la famille de sa femme. Enfin, M. de
+ Chateaubriand, homme alors puissant et entouré des pompes
+ diplomatiques, troublé, éperdu, balbutiant quelques mots
+ d'anglais, de cette voix dont je n'ai retrouvé l'harmonie que
+ dans la bouche de Canning et dans celle de mademoiselle Mars;
+ pour étouffer ce souvenir du bien qu'il avait fait, alors que
+ pauvre, obscur, isolé, il avait généreusement secouru une famille
+ plus pauvre, plus obscure, plus isolée encore que lui!<br><br>
+
+ Je ne sais, monsieur, si ce petit incident inaperçu dans un drame
+ admirable, par une distraction bien naturelle à M. de
+ Chateaubriand, n'aura pas été omis des <i>Mémoires</i>, dont il est si
+ fort question, en ce moment, dans le monde; mais il m'a semblé
+ que c'était surtout à vous qu'il appartenait de réparer cet
+ oubli. Quel parti, si vous le voulez bien, ne saurez-vous pas
+ tirer de tout ce que cette anecdote renferme, à mon gré, de
+ touchant!<br><br>
+
+ Pour mon compte, je serais trop heureux si en la voyant figurer
+ dans le prochain article que nous attendons de vous, j'avais, en
+ la tirant de l'oubli, témoigné à l'homme illustre qui en est
+ l'objet combien la reconnaissance que sa conduite envers moi m'a
+ inspirée, est plus vive aux jours de ce que le monde appelle son
+ infortune, qu'alors qu'il était assis parmi les puissants de la
+ terre!<br><br>
+
+ Recevez, monsieur, l'assurance de mon dévouement et de mes
+ sentiments tout particuliers.</p>
+
+ <p class="quotedr2"> A. <span class="smcap">Billing</span>.</p>
+
+
+
+<a id="page472" name="page472"></a><a href="#page472"></a>
+<h1>XI <span class="pagenum">(p. 472)</span></h1>
+
+<h3>FRANCIS TULLOCH<a id="footnotetag530" name="footnotetag530"></a>
+<a href="#footnote530">[530]</a></h3>
+
+
+<p>Il y a de tout dans l'<i>Essai sur les Révolutions</i>, «cette tour de
+Babel», comme l'appelle quelque part Chateaubriand<a id="footnotetag531" name="footnotetag531"></a>
+<a href="#footnote531">[531]</a>. Les Trente
+Tyrans d'Athènes y coudoient les membres du Comité de salut public et
+du Comité de sûreté générale. Critias y donne la main à Marat, et
+Tallien y donne la réplique à Théramènes. Aux massacres d'Eleusine
+répondent les massacres de Septembre. La campagne de 1792 fait suite à
+la campagne de l'an <span class="smcap">III</span> de la soixante-douzième olympiade, et la
+campagne de 1794 est comme un décalque de la campagne de l'an 479
+avant notre ère. Voici pêle-mêle la bataille de Marathon et celle de
+Jemmapes, le combat de Salamine et celui de Maubeuge, la victoire de
+Platée et la victoire de Fleurus. Voici, accouplés à tout bout de
+champ, Miltiade et Dumouriez, Mardonius et le prince de Cobourg,
+Darius et l'empereur Léopold, Agis et Louis XVI, Pisistrate et
+Robespierre, Lycurque et Saint-Just, le second chant de Tyrtée et
+l'Hymne des Marseillais, Épiménide et M. de Flins! Au milieu de ce
+chaos, traversé par des éclairs de génie, il y a des pages de
+Mémoires; l'une d'elles est relative à ce Francis Tulloch, que
+Chateaubriand rencontra sur le navire qui le transportait en Amérique.
+Cette page, qui confirme d'ailleurs pleinement le récit des <i>Mémoires
+d'Outre-tombe</i>, est des plus intéressantes, et il me semble bien
+qu'elle a ici sa place marquée. Racontant, au chapitre <span class="smcap">LIV</span> de
+<span class="pagenum">(p. 473)</span>
+sa seconde partie, son voyage aux Açores, Chateaubriand s'exprime en
+ces termes:</p>
+
+<p class="quotega">
+ Manquant d'eau et de provisions fraîches, et nous trouvant au
+ printemps de 1791 par la hauteur des Açores, il fut résolu que
+ nous y relâcherions. Dans le vaisseau sur lequel je passais alors
+ en Amérique, il y avait plusieurs prêtres français qui émigraient
+ à Baltimore, sous la conduite du supérieur de St..., M. N...
+ (l'abbé Nagot). Parmi ces prêtres se trouvaient quelques
+ étrangers, en particulier M. T... (Francis Tulloch), jeune
+ Anglais d'une excellente famille, qui s'était nouvellement
+ converti à la religion romaine.</p>
+
+<p>Et ici, en note, vient l'histoire du jeune Anglais et de ses relations
+avec le futur auteur du <i>Génie du christianisme</i>, qui, passionnément
+épris, à cette date, des idées philosophiques de Rousseau, cherche à
+le mettre en garde contre «les prêtres» et s'efforce de le détacher de
+«la religion romaine». L'épisode est curieux. On va le lire:</p>
+
+<p class="quotega">
+ L'histoire de ce jeune homme est trop singulière pour n'être pas
+ racontée, surtout écrivant en Angleterre, où elle peut intéresser
+ plusieurs. J'invite le lecteur à la parcourir avant de continuer
+ la lecture du chapitre.<br><br>
+
+ M. T... était né d'une mère écossaise et d'un père anglais,
+ ministre, je crois, de W. (quoique j'aie fait en vain des
+ démarches pour trouver celui-ci, et que je puis d'ailleurs avoir
+ oublié les vrais noms). Il servait dans l'artillerie, où son
+ mérite l'eût sans doute bientôt fait distinguer. Peintre,
+ musicien, mathématicien, parlant plusieurs langues, il réunissait
+ aux avantages d'une taille élevée et d'une figure charmante les
+ talents utiles et ceux qui nous font rechercher de la société.<br><br>
+
+ M. N..., supérieur de Saint..., étant venu à Londres, je crois,
+ en 1790, pour ses affaires, fit la connaissance de T... A
+ l'esprit rusé d'un vieux prêtre, M. N... joignait cette chaleur
+ d'âme qui fait aisément des prosélytes parmi des hommes d'une
+ imagination aussi vive que celle de T... Il fut donc résolu que
+ celui-ci passerait à Paris, renverrait de là sa commission au duc
+ de Richmond, embrasserait la religion romaine, et, entrant dans
+ les ordres, suivrait M. N... en Amérique. La chose fut exécutée;
+ et T..., en dépit des lettres de sa mère, qui lui tiraient des
+ larmes, s'embarqua pour le Nouveau-Monde.<br><br>
+
+ Un <span class="pagenum">(p. 474)</span>
+ de ces hasards qui décident de notre destinée m'amena
+ sur le même vaisseau où se trouvait ce jeune homme. Je ne fus pas
+ longtemps sans découvrir cette âme, si mal assortie avec celles
+ qui l'environnaient; et j'avoue que je ne pouvais cesser de
+ m'étonner de la chance singulière qui jetait un Anglais, riche et
+ bien né, parmi une troupe de prêtres catholiques. T..., de son
+ côté, s'aperçut que je l'entendais; il me recherchait, mais il
+ craignait M. N..., qui marquait de moi une juste défiance, et
+ redoutait une trop grande intimité entre moi et son disciple.<br><br>
+
+ Cependant notre voyage se prolongeait, et nous n'avions pu encore
+ nous ouvrir l'un à l'autre. Une nuit, enfin, nous restâmes seuls
+ sur le gaillard, et T... me conta son histoire. Je lui
+ représentai que, s'il croyait la religion romaine meilleure que
+ la protestante, je n'avais rien à dire à cet égard; mais que
+ d'abandonner sa patrie, sa famille, sa fortune, pour aller courir
+ à l'autre bout du monde avec un séminaire de prêtres, me
+ paraissait une insigne folie dont il se repentirait amèrement. Je
+ l'engageai à rompre avec M. N...: comme il lui avait confié son
+ argent, et qu'il craignait de ne pouvoir le ravoir, je lui dis
+ que nous partagerions ma bourse; que mon dessein était de voyager
+ chez les sauvages aussitôt que j'aurais remis mes lettres de
+ recommandation au général Washington; que, s'il voulait
+ m'accompagner dans cette intéressante caravane, nous reviendrons
+ ensemble en Europe; que je passerais par amitié pour lui en
+ Angleterre, et que j'aurais le plaisir de le ramener moi-même au
+ sein de sa famille. Je me chargeai en même temps d'écrire à sa
+ mère, et de lui annoncer cette heureuse nouvelle. T..... me
+ promit tout, et nous nous liâmes d'une tendre amitié.<br><br>
+
+ T... était comme moi, épris de la nature. Nous passions les nuits
+ entières à causer sur le pont, lorsque tout dormait dans le
+ vaisseau, qu'il ne restait plus que quelques matelots de quart;
+ que, toutes les voiles étant pliées, nous roulions au gré d'une
+ lame sourde et lente, tandis qu'une mer immense s'étendait autour
+ de nous dans les ombres, et répétait l'illumination magnifique
+ d'un ciel chargé d'étoiles. Nos conversations alors n'étaient
+ peut-être pas tout à fait indignes du grand spectacle que nous
+ avions sous les yeux; et il nous échappait de ces pensées qu'on
+ aurait honte d'énoncer dans la société, mais qu'on serait trop
+ heureux de pouvoir saisir et écrire. Ce fut dans une de ces
+ belles nuits, qu'étant à environ cinquante lieues des côtes de la
+ Virginie, et cinglant sous une légère brise de l'ouest, qui nous
+ apportait l'odeur aromatique de la terre, il composa, pour une
+ romance <span class="pagenum">(p. 475)</span>
+ française, un air qui exhalait le sentiment entier
+ de la scène qui l'inspira. J'ai conservé ce morceau précieux, et
+ lorsqu'il m'arrive de le répéter dans les circonstances présentes,
+ il fait naître en moi des émotions que peu de gens pourraient
+ comprendre.<br><br>
+
+ Avant cette époque, le vent nous ayant forcés de nous élever
+ considérablement dans le Nord, nous nous étions trouvés dans la
+ nécessité de faire une seconde relâche à l'île de
+ Saint-Pierre<a id="footnotetag532" name="footnotetag532"></a>
+<a href="#footnote532">[532]</a>. Durant les quinze jours que nous passâmes à
+ terre, T... et moi nous allions courir dans les montagnes de
+ cette île affreuse; nous nous perdions au milieu des brouillards
+ dont elle est sans cesse couverte. L'imagination sensible de mon
+ ami se plaisait à ces scènes sombres et romantiques: quelquefois,
+ errant au milieu des nuages et des bouffées de vent, en entendant
+ les mugissements d'une mer que nous ne pouvions découvrir, égarés
+ sur une bruyère laineuse et morte, au bord d'un torrent rouge qui
+ roulait entre des rochers, T... s'imaginait être le barde de
+ Cona; et, en sa qualité de demi-Écossais, il se mettait à
+ déclamer des passages d'<i>Ossian</i> pour lesquels il improvisait des
+ airs sauvages, qui m'ont plus d'une fois rappelé le «<i>'t was like
+ the memory of joys that are past, pleasing and mournful to the
+ soul</i>.» Je suis bien fâché de n'avoir pas noté quelques-uns de
+ ces chants extraordinaires, qui auraient étonné les amateurs et
+ les artistes. Je me souviens que nous passâmes toute une
+ après-midi à élever quatre grosses pierres en mémoire d'un
+ malheureux célébré dans un petit épisode à la manière
+ d'Ossian<a id="footnotetag533" name="footnotetag533"></a>
+<a href="#footnote533">[533]</a>. Nous nous rappelions alors Rousseau s'amusant à
+ lever des rochers dans son île, pour regarder ce qui était
+ dessous: si nous n'avions pas le génie de l'auteur de l'<i>Émile</i>,
+ nous avions du moins sa simplicité. D'autres fois nous
+ herborisions.<br><br>
+
+ «Mais je prévis dès lors que T... m'échapperait. Nos prêtres se
+ mirent alors à faire des processions et voilà mon ami qui se
+ monte la tête, court se placer dans les rangs, et se met à
+ chanter avec les autres. J'écrivis aussi de Saint-Pierre à la
+ mère de T... Je ne sais si ma lettre lui aura été remise, comme
+ le gouverneur me l'avait promis; je désire qu'elle ait été
+ perdue, puisque j'y donnais des espérances qui n'ont pas été
+ réalisées.<br><br>
+
+ Arrivé à Baltimore, sans me dire adieu, sans paraître sensible à
+ notre ancienne liaison, à ce que j'avais fait pour lui (m'étant
+ attiré <span class="pagenum">(p. 476)</span>
+ la haine des prêtres), T... me quitta un matin et je
+ ne l'ai jamais revu depuis. J'essayai, mais en vain, de lui
+ parler; le malheureux était circonvenu, et il se laissa aller.
+ J'ai été moins touché de l'ingratitude de ce jeune homme que de
+ son sort: depuis ma retraite en Angleterre, j'ai fait de vaines
+ recherches pour découvrir sa famille. Je n'avais d'autre envie
+ que d'apprendre qu'il était heureux, et de me retirer; car, quand
+ je le connus, je n'étais pas alors ce que je suis: je rendais
+ alors des services, et ce n'est pas ma manière de rappeler des
+ liaisons passés avec des riches, lorsque je suis tombé dans
+ l'infortune. Je me suis présenté chez l'évêque de Londres et, sur
+ les registres qu'on m'a permis de feuilleter, je n'ai pu trouver
+ le nom du ministre T... Il faut que je l'orthographie mal. Tout
+ ce que je sais, c'est que T... avait un frère et que deux de ses
+ s&oelig;urs étaient placées à la cour. J'ai peu trouvé d'hommes dont
+ le c&oelig;ur fût mieux en harmonie avec le mien que celui de T...;
+ cependant mon ami avait dans les yeux une arrière pensée que je
+ ne lui aurais pas voulu.»</p>
+
+<p>Lorsque Chateaubriand publia, en 1826, une nouvelle édition de
+l'Essai, il fit suivre la note qu'on vient de lire des lignes
+suivantes:</p>
+
+<p class="quotega">
+ Il n'y a de passable dans cette note que mes descriptions comme
+ voyageur. Il fallait bien, au reste, puisque j'étais philosophe,
+ que j'eusse tous les caractères de ma secte: la fureur du
+ propagandisme et le penchant à calomnier les prêtres. J'ai été
+ plus heureux comme ambassadeur que je ne l'avais été comme
+ émigré. J'ai retrouvé à Londres, en 1822, M. T..., il ne s'est
+ point fait prêtre: il est resté dans le monde; il s'est marié; il
+ est devenu vieux comme moi; il n'a plus <i>d'arrière-pensée</i> dans
+ les yeux: son roman, ainsi que le mien, est fini.</p>
+
+
+
+<a id="page476" name="page476"></a><a href="#page476"></a>
+<h1>XII</h1>
+
+<h3>JOURNAL DE VOYAGE<a id="footnotetag534" name="footnotetag534"></a>
+<a href="#footnote534">[534]</a></h3>
+
+
+<p>Dans son <i>Voyage en Amérique</i> (<i>&OElig;uvres complètes</i>, tome <span class="smcap">VI</span>),
+Chateaubriand a donné quelques fragments de son <i>Journal
+<span class="pagenum">(p. 477)</span> de
+route</i>. Ce sont de simples notes, mais où se révèle déjà le grand
+peintre qu'il sera plus tard. «Rien, dit Sainte-Beuve <i>(Chateaubriand
+et son groupe littéraire sous l'Empire</i>, t. <span class="smcap">I</span>, p. 126), rien ne rend
+mieux l'impression vraie, toute pure, à sa source; ce sont les cartons
+du grand peintre, du grand paysagiste, dans leur premier jet.»</p>
+
+<p>Voici quelques-unes de ces notes.</p>
+
+<p class="quotega">
+ Le ciel est pur sur ma tête, l'onde limpide sous mon canot qui
+ fuit devant une légère brise. A ma gauche sont des collines
+ taillées à pic et flanquées de rochers d'où pendent des
+ convolvulus à fleurs blanches et bleues, des festons de
+ bignonias, de longs graminées, des plantes saxatiles de toutes
+ les couleurs; à ma droite règnent de vastes prairies. A mesure
+ que le canot avance, s'ouvrent de nouvelles scènes et de nouveaux
+ points de vue; tantôt ce sont des vallées solitaires et riantes,
+ tantôt des collines nues; ici c'est une forêt de cyprès dont on
+ aperçoit les portiques sombres; là c'est un bois léger d'érables,
+ où le soleil se joue comme à travers une dentelle.<br><br>
+
+ Liberté primitive, je te retrouve enfin! Je passe comme cet
+ oiseau qui vole devant moi, qui se dirige au hasard, et n'est
+ embarrassé que du choix des ombrages. Me voilà tel que le
+ Tout-Puissant m'a créé, souverain de la nature, porté triomphant
+ sur les eaux, tandis que les habitants des fleuves accompagnent
+ ma course, que les peuples de l'air me chantent leurs hymnes, que
+ les bêtes de la terre me saluent, que les forêts courbent leur
+ cime sur mon passage. Est-ce sur le front de l'homme de la
+ société, ou sur le mien, qu'est gravé le sceau immortel de notre
+ origine? Courez vous enfermer dans vos cités, allez vous
+ soumettre à vos petites lois; gagnez votre pain à la sueur de
+ votre front, ou dévorez le pain du pauvre; égorgez-vous pour un
+ mot, pour un maître; doutez de l'existence de Dieu, ou adorez-le
+ sous des formes superstitieuses: moi j'irai errant dans mes
+ solitudes; pas un seul battement de mon c&oelig;ur ne sera comprimé,
+ pas une seule de mes pensées ne sera enchaînée; je serai libre
+ comme la nature; je ne reconnaîtrai de souverain que celui qui
+ alluma la flamme des soleils, et qui d'un seul coup de sa main
+ fit rouler tous les mondes.<br><br>
+
+ <i>Sept heures du soir.</i><br><br>
+
+ Nous nous sommes levés de grand matin pour partir à la fraîcheur;
+ les bagages ont été rembarques; nous avons déroulé notre
+ <span class="pagenum">(p. 478)</span>
+ voile. Des deux côtés nous avions de hautes terres chargées de
+ forêts; le feuillage offrait toutes les nuances imaginables:
+ l'écarlate fuyant sur le rouge, le jaune foncé sur l'or brillant,
+ le brun ardent sur le brun léger; le vert, le blanc, l'azur,
+ lavés en mille teintes plus ou moins faibles, plus ou moins
+ éclatantes. Près de nous c'était toute la variété du prisme; loin
+ de nous, dans les détours de la vallée, les couleurs se mêlaient
+ et se perdaient dans des fonds veloutés. Les arbres harmonisaient
+ ensemble leurs formes; les uns se déployaient en éventail,
+ d'autres s'élevaient en cônes, d'autres s'arrondissaient en
+ boule, d'autres étaient taillés en pyramide: mais il faut se
+ contenter de jouir de ce spectacle sans chercher à le décrire.<br><br>
+
+ <i>Midi.</i><br><br>
+
+ Il est impossible de remonter plus haut en canot: il faut
+ maintenant changer notre manière de voyager; nous allons tirer
+ notre canot à terre, prendre nos provisions, nos armes, nos
+ fourrures pour la nuit, et pénétrer dans les bois.
+
+ <i>Trois heures.</i><br><br>
+
+ Qui dira le sentiment qu'on éprouve en entrant dans ces forêts
+ aussi vieilles que le monde, et qui seules donnent une idée de la
+ création telle qu'elle sortit des mains de Dieu? Le jour, tombant
+ d'en haut à travers un voile de feuillage, répand dans la
+ profondeur du bois une demi-lumière changeante et mobile qui
+ donne aux objets une grandeur fantastique. Partout il faut
+ franchir des arbres abattus, sur lesquels s'élèvent d'autres
+ générations d'arbres. Je cherche en vain une issue dans ces
+ solitudes; trompé par un jour plus vif, j'avance à travers les
+ herbes, les mousses, les lianes, et l'épais humus composé des
+ débris des végétaux; mais je n'arrive qu'à une clairière formée
+ par quelques pins tombés. Bientôt la forêt redevient plus sombre;
+ l'&oelig;il n'aperçoit que des troncs de chênes et de noyers qui se
+ succèdent les uns aux autres, et qui semblent se serrer en
+ s'éloignant: l'idée de l'infini se présente à moi.<br><br>
+
+ <i>Six heures.</i><br><br>
+
+ J'avais entrevu de nouveau une clarté et j'avais marché vers
+ elle. Me voilà au point de lumière: triste champ plus
+ mélancolique que les forêts qui l'environnent! Ce champ est un
+ ancien cimetière indien. Que je me repose un instant dans cette
+ double solitude de la mort et de la nature: est-il un asile où
+ j'aimasse mieux dormir pour toujours.<br><br>
+
+ <i>Sept <span class="pagenum">(p. 479)</span> heures.</i><br><br>
+
+ Ne pouvant sortir de ces bois, nous y avons campé. La
+ réverbération de notre bûcher s'étend au loin; éclairé en dessous
+ par la lueur scarlatine, le feuillage parait ensanglanté, les
+ troncs des arbres les plus proches s'élèvent comme des colonnes
+ de granit rouge, mais les plus distants, atteints à peine de la
+ lumière, ressemblent, dans l'enfoncement du bois, à de pâles
+ fantômes rangés en cercle au bord d'une nuit profonde.<br><br>
+
+ <i>Minuit.</i><br><br>
+
+ Le feu commence à s'éteindre, le cercle de sa lumière se
+ rétrécit. J'écoute; un calme formidable pèse sur ces forêts; on
+ dirait que des silences succèdent à des silences. Je cherche
+ vainement à entendre dans un tombeau universel quelque bruit qui
+ décèle la vie. D'où vient ce soupir? d'un de mes compagnons: il
+ se plaint, bien qu'il sommeille. Tu vis, donc, tu souffres: voilà
+ l'homme.<br><br>
+
+ <i>Minuit et demie.</i><br><br>
+
+ Le repos continue: mais l'arbre décrépit se rompt: il tombe. Les
+ forêts mugissent; mille voix s'élèvent. Bientôt les bruits
+ s'affaiblissent; ils meurent dans des lointains presque
+ imaginaires; le silence envahit de nouveau le désert.<br><br>
+
+ <i>Une heure du matin.</i><br><br>
+
+ Voici le vent: il court sur la cime des arbres; il les secoue en
+ passant sur ma tête. Maintenant c'est comme le flot de la mer qui
+ se brise tristement sur le rivage.<br><br>
+
+ Les bruits ont réveillé les bruits. La forêt est toute harmonie,
+ Est-ce les sons graves de l'orgue que j'entends, tandis que des
+ sons plus légers errent dans les voûtes de verdure? Un court
+ silence succède: la musique aérienne recommence; partout de
+ douces plaintes, des murmures qui renferment eux-mêmes d'autres
+ murmures; chaque feuille parle un langage différent, chaque brin
+ d'herbe rend une note particulière.<br><br>
+
+ Une voix extraordinaire retentit: c'est celle de cette grenouille
+ qui imite les mugissements du taureau. De toutes les parties de
+ la forêt les chauves-souris accrochées aux feuilles élèvent leurs
+ chants monotones: on croit ouïr des glas continus, ou le
+ tintement funèbre d'une cloche. Tout nous ramène à quelque idée
+ de la mort, parce que cette idée est au fond de la vie.</p>
+
+<a id="page481" name="page481"></a><a href="#page481"></a>
+<table border="0" cellpadding="10" summary="Table des matières">
+<colgroup>
+ <col width="15%">
+ <col width="70%">
+ <col width="15%">
+</colgroup>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+ <td>
+ <h1>TABLE DES MATIÈRES.</h1>
+ </td>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+ <td>
+ <h4>INTRODUCTION.</h4>
+ </td>
+ <td>
+ <a href="#pageV">V</a>
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+ <td>
+ <h4>PRÉFACE TESTAMENTAIRE.</h4>
+ </td>
+ <td>
+ <a href="#pageXLIII">XLIII</a>
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+ <td>
+ <h4>AVANT-PROPOS.</h4>
+ </td>
+ <td>
+ <a href="#pageLI">LI</a>LI
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+ <td>
+ <h1>PREMIÈRE PARTIE.</h1>
+ </td>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+ <td>
+ <h4>LIVRE PREMIER.</h4>
+ </td>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+ <td>
+Naissance de mes frères et s&oelig;urs. -- Je viens au monde. -- Plancoët. -- V&oelig;u.
+ -- Combourg. -- Plan de mon père pour mon éducation. -- La Villeneuve.
+ -- Lucile. -- Mesdemoiselles Couppart. -- Mauvais écolier que je suis. -- Vie
+de ma grand'mère maternelle et de sa s&oelig;ur, à Plancoët. -- Mon oncle,
+le comte de Bedée, à Monchoix. -- Relèvement du v&oelig;u de ma nourrice.
+ -- Gesril. -- Hervine Magnon. -- Combat contre les deux mousses.
+ </td>
+ <td>
+ <a href="#page001">1</a>
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+ <td>
+ <h4>LIVRE II.</h4>
+ </td>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+ <td>
+Billet de M. Pasquier. -- Dieppe. -- Changement de mon éducation. -- Printemps
+en Bretagne. -- Forêt historique. -- Campagnes Pélagiennes. -- Coucher de la
+lune sur la mer. -- Départ pour Combourg. -- Description du château.
+ -- Collège de Dol. -- Mathématiques et langues. -- Trait de mémoire.
+ -- Vacances à Combourg. -- Vie de château en province. -- M&oelig;urs féodales.
+ -- Habitants de Combourg. -- Secondes vacances à Combourg. -- Régiment de
+Conti. -- Camp à Saint-Malo. -- Une abbaye. -- Théâtre. -- Mariage de mes deux
+s&oelig;urs aînées. -- Retour au collège. -- Révolution commencée dans mes idées.
+ -- Aventures de la pie. -- Troisièmes vacances à Combourg. -- Le charlatan.
+ -- Rentrée au collège. -- Invasion de la France. -- Jeux. -- L'abbé de
+Chateaubriand. -- -Première communion. -- Je quitte le collège de Dol.
+ -- Mission à Combourg. -- Collège de Rennes. -- Je retrouve Gesril. -- Moreau.
+ -- Limoëlan. -- Mariage de ma troisième s&oelig;ur. -- Je suis envoyé à Brest
+pour subir l'examen de garde de marine. -- Le port de Brest. -- Je retrouve
+encore Gesril. -- Lapeyrouse. -- Je reviens à Combourg.
+ </td>
+ <td>
+ <a href="#page063">63</a>
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+ <td>
+ <h4>LIVRE III.</h4>
+ </td>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+ <td>
+Promenade. -- Apparition de Combourg. -- Collège de Dinan. -- Broussais. -- Je
+reviens chez mes parents. -- Vie à Combourg. -- Journées et soirées. -- Mon
+donjon. -- Passage de l'enfant à l'homme. -- Lucile. -- Dernières lignes
+écrites à La Vallée-aux-Loups. -- Révélations sur le mystère de ma vie.
+ -- Fantôme d'amour. -- Deux années de délire. -- Occupations et chimères.
+ -- -Mes joies de l'automne. -- Incantation. -- Tentation. -- Maladie. -- Je
+crains et refuse de m'engager dans l'état ecclésiastique. -- Un moment
+dans ma ville natale. -- Souvenir de la Villeneuve et des tribulations
+de mon enfance. -- Je suis rappelé à Combourg. -- Dernière entrevue avec
+mon père. -- J'entre au service. -- Adieux à Combourg.
+ </td>
+ <td>
+ <a href="#page123">123</a>
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+ <td>
+ <h4>LIVRE IV.</h4>
+ </td>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+ <td>
+Berlin. -- Potsdam. -- Frédéric. -- Mon frère. -- Mon cousin Moreau. -- Ma
+s&oelig;ur, la comtesse de Farcy. -- Julie mondaine. -- Dîner. -- Pommereul. -- M<sup>me</sup>
+de Chastenay. -- Cambrai. -- Le régiment de Navarre. -- La Martinière. -- Mort
+de mon père. -- Regrets. -- Mon père m'eût-il apprécié? -- Retour en
+Bretagne. -- Séjour chez ma s&oelig;ur aînée. -- Mon frère m'appelle à Paris.
+ -- Premier souffle de la muse. -- Manuscrit de Lucile. -- Ma vie solitaire
+à Paris. -- Présentation à Versailles. -- Chasse avec le roi.
+ </td>
+ <td>
+ <a href="#page169">169</a>
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+ <td>
+ <h4>LIVRE V.</h4>
+ </td>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+ <td>
+Passage en Bretagne. -- Garnison de Dieppe. -- Retour à Paris avec Lucile
+et Julie. -- Delisle de Sales. -- Gens de lettres. -- Portraits. -- Famille
+Rosambo. -- M. de Malesherbes. -- Sa prédilection pour Lucile. -- Apparition
+et changement de ma Sylphide. -- Premiers mouvements politiques en
+Bretagne. -- Coup d'&oelig;il sur l'histoire de la monarchie. -- Constitution
+des États de Bretagne. -- Tenue des États. -- Revenu du roi en
+Bretagne. -- Revenu particulier de la province. -- Le Fouage. -- J'assiste
+pour la première fois à une réunion politique. -- Scène. -- Ma mère
+retirée à Saint-Malo. -- Cléricature. -- Environs de Saint-Malo. -- Le
+revenant. -- Le malade. -- États de Bretagne en 1789. -- Insurrection.
+ -- Saint-Riveul, mon camarade de collège est tué. -- Année 1789. -- Voyage
+de Bretagne à Paris. -- Mouvement sur la route. -- Aspect de Paris. -- Renvoi
+de M. Necker. -- Versailles. -- Joie de la famille royale. -- Insurrection
+générale. Prise de la Bastille. -- Effet de la prise de la Bastille sur
+la cour. -- Têtes de Foullon et de Bertier. -- Rappel de M. Necker. -- Séance
+du 4 août 1789. -- Journée du 5 octobre. -- Le roi est amené à Paris.
+ -- Assemblée constituante. -- Mirabeau. -- Séances de l'Assemblée nationale.
+ -- Robespierre. -- Société. -- Aspect de Paris. -- Ce que je faisais au milieu
+de tout ce bruit. -- Mes jours solitaires. -- M<sup>lle</sup> Monet. -- J'arrête avec
+M. de Malesherbes le plan de mon voyage en Amérique. -- Bonaparte et moi,
+sous-lieutenants ignorés. -- Le marquis de la Rouërie. -- Je m'embarque à
+Saint-Malo. -- Dernières pensées en quittant la terre natale.
+ </td>
+ <td>
+ <a href="#page213">213</a>
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+ <td>
+ <h4>LIVRE VI.</h4>
+ </td>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+ <td>
+Prologue. -- Traversée de l'océan. -- Francis Tulloch. -- Christophe
+Colomb. -- Camoëns. -- Les Açores. -- Île Graciosa. -- Jeux marins. -- Île
+Saint-Pierre. -- Côtes de la Virginie. -- Soleil couchant. -- Péril. -- J'aborde
+en Amérique. -- Baltimore. -- Séparation des passagers. -- Tulloch.
+ -- Philadelphie. -- Le général Washington. -- Parallèle de Washington et de
+Bonaparte. -- Voyage de Philadelphie à New-York et à Boston. -- Mackensie.
+ -- Rivière du nord. -- Chant de la passagère. -- M. Swift. -- Départ pour la
+cataracte de Niagara avec un guide hollandais. -- M. Violet. -- Mon
+accoutrement sauvage. -- Chasse. -- Le carcajou et le renard canadien. -- Rate
+musquée. -- Chiens pêcheurs. -- Insectes. -- Montcalm et Wolfe. -- Campement
+au bord du lac des Onondagas. -- Arabes. -- Course botanique. -- L'Indienne
+et la vache. -- Un Iroquois. -- Sachem des Onondagas. -- Velly et les
+Franks. -- Cérémonie de l'hospitalité. -- Anciens grecs. -- Voyage du lac
+des Onondagas à la rivière Genesee. -- Abeilles, défrichements.
+ -- Hospitalité. -- Lit. -- Serpent à sonnettes enchanté. -- Cataracte de
+Niagara. -- Serpent à sonnettes. -- Je tombe au bord de l'abîme. -- Douze
+jours dans une hutte. -- Changement de m&oelig;urs chez les sauvages. -- Naissance
+et mort. -- Montaigne. -- Chant de la couleuvre. -- Pantomime d'une petite
+Indienne, original de <i>Mila</i>. -- Incidences. -- Ancien Canada. -- Population
+indienne. -- Dégradation des m&oelig;urs. -- Vraie civilisation répandue par la
+religion. -- Fausse civilisation introduite par le commerce. -- Coureurs
+de bois. -- Factoreries. -- Chasses. -- Métis ou Bois-brûlés. -- Guerres des
+compaynies. -- Mort des langues indiennes. -- Anciennes possessions
+françaises en Amérique. -- Regrets. -- Manie du passé. -- Billet de Francis
+Conyngham. -- Manuscrit original en Amérique. -- Lacs du Canada. -- Flotte
+de canots indiens. -- Ruines de la nature. -- Vallée du tombeau. -- Destinée
+des fleuves. -- Fontaine de Jouvence. -- Muscogulges et Siminoles. -- Notre
+camp. -- Deux Floridiennes. -- Ruines sur l'Ohio. -- Quelles étaient les
+demoiselles Muscogulges. -- Arrestation du roi à Varennes. -- J'interromps
+mon voyage pour repasser en Europe. -- Dangers pour les États-Unis.
+ -- Retour en Europe. -- Naufrage.
+ </td>
+ <td>
+ <a href="#page315">315</a>
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+ <td>
+ <h4>APPENDICE.</h4>
+ </td>
+ <td>
+ &nbsp;
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ I.
+ </td>
+ <td>
+ La tombe du Grand-Bé.
+ </td>
+ <td>
+ <a href="#page441">441</a>
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ II.
+ </td>
+ <td>
+ Le manuscrit de 1826.
+ </td>
+ <td>
+ <a href="#page448">448</a>
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ III.
+ </td>
+ <td>
+ Le comte Louis de Chateaubriand et son frère Christian.
+ </td>
+ <td>
+ <a href="#page451">451</a>
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ IV.
+ </td>
+ <td>
+ Le comte René de Chateaubriand, armateur.
+ </td>
+ <td>
+ <a href="#page454">454</a>
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ V.
+ </td>
+ <td>
+ Chateaubriand et le collège de Dinan.
+ </td>
+ <td>
+ <a href="#page456">456</a>
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ VI.
+ </td>
+ <td>
+ Récits de la Veillée.
+ </td>
+ <td>
+ <a href="#page457">457</a>
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ VII.
+ </td>
+ <td>
+ Le cousin Moreau et sa mère.
+ </td>
+ <td>
+ <a href="#page460">460</a>
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ VIII.
+ </td>
+ <td>
+ M. de Malesherbes.
+ </td>
+ <td>
+ <a href="#page465">465</a>
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ IX.
+ </td>
+ <td>
+ La cléricature de Chateaubriand.
+ </td>
+ <td>
+ <a href="#page468">468</a>
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ X.
+ </td>
+ <td>
+ Le baron Billing et l'ambassade de Londres.
+ </td>
+ <td>
+ <a href="#page469">469</a>
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ XI.
+ </td>
+ <td>
+ Francis Tulloch.
+ </td>
+ <td>
+ <a href="#page472">472</a>
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ XII.
+ </td>
+ <td>
+ Journal de voyage.
+ </td>
+ <td>
+ <a href="#page476">476</a>
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+ <td>
+ --
+ </td>
+ <td>
+ Table.
+ </td>
+ <td>
+ <a href="#page481">481</a>
+ </td>
+</tr>
+
+</table><br>
+
+Paris. -- E. Kapp, imprimeur, 83, rue du Bac.
+
+<p class="note"><a id="footnote001" name="footnote001"></a><b>Note 1: </b><i>Revue de Paris</i>,
+t. <span class="smcap">III</span>, mars 1834.<a href="#footnotetag001">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote002" name="footnote002"></a><b>Note 2: </b>L'analyse de
+M. Nisard sert de préface au volume intitulé:
+<i>Lectures des Mémoires de M. de Chateaubriand</i> (juillet 1834). -- Les
+articles d'Alfred Nettement parurent dans l'<i>Écho de la jeune France</i>,
+numéros de mai et juin 1834.<a href="#footnotetag002">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote003" name="footnote003"></a><b>Note 3: </b> Un volume
+in-8. à Paris, chez Lefèvre, libraire, rue de
+l'Éperon, n° 6, 1834.<a href="#footnotetag003">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote004" name="footnote004"></a><b>Note 4: </b>
+<i>Mémoires d'Outre-tombe</i>, t. <span class="smcap">X</span>. p. 418.<a
+href="#footnotetag004">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote005" name="footnote005"></a><b>Note 5: </b><i>Mémoires</i>,
+t. <span class="smcap">III</span>, p. 159.<a href="#footnotetag005">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote006" name="footnote006"></a><b>Note 6: </b>Cité
+par Alfred Nettement, <i>La Mode</i>, 5 décembre 1844.<a href="#footnotetag006">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote007" name="footnote007"></a><b>Note 7: </b><i>La
+Mode</i>, t. <span class="smcap">IV</span>, p. 408.<a href="#footnotetag007">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote008" name="footnote008"></a><b>Note 8: </b><i>Souvenirs
+et Correspondance tirés des papiers de M<sup>me</sup>
+Récamier</i>, par M<sup>me</sup> Charles Lenormant. t. <span class="smcap">II</span>. p. 489 et
+suiv.<a href="#footnotetag008">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote009" name="footnote009"></a><b>Note 9: </b>M<sup>me</sup>
+de Chateaubriand était morte le 9 février 1848. M<sup>me</sup>
+Récamier mourut le 11 mai 1849.<a href="#footnotetag009">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote010" name="footnote010"></a><b>Note 10: </b>Le
+samedi 23 septembre.<a href="#footnotetag010">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote011" name="footnote011"></a><b>Note 11: </b><i>La
+Presse</i>, on l'a vu plus haut, avait versé, en 1841, une
+somme de 80,000 francs qui, avec les intérêts, représentait, en effet,
+en 1848, 96,000 francs.<a href="#footnotetag011">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote012" name="footnote012"></a><b>Note 12: </b>Les
+onze premiers volumes renferment le texte des
+<i>Mémoires</i>; le douzième volume était formé d'appendices. Les douze
+volumes parurent de 1848 à 1850.<a href="#footnotetag012">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote013" name="footnote013"></a><b>Note 13: </b>Tome
+<span class="smcap">XI</span>, p. 358.<a href="#footnotetag013">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote014" name="footnote014"></a><b>Note 14: </b>Tome
+<span class="smcap">XI</span>, p. 360.<a href="#footnotetag014">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote015" name="footnote015"></a><b>Note 15: </b><i>Causeries
+du Lundi</i>, tome <span class="smcap">I</span>, p. 406 et tome <span class="smcap">II</span>. p. 138 et
+565.<a href="#footnotetag015">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote016" name="footnote016"></a><b>Note 16: </b><i>Le
+Correspondant</i>, livraisons des 25 octobre et 10 novembre
+1850.<a href="#footnotetag016">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote017" name="footnote017"></a><b>Note 17: </b><i>L'Opinion
+publique</i>, des 7 mai 1850, 16 et 22 février, 2, 9
+et 16 mars 1851.<a href="#footnotetag017">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote018" name="footnote018"></a><b>Note 18: </b><i>Les
+Géorgiques</i>, liv. <span class="smcap">IV</span>.<a href="#footnotetag018">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote019" name="footnote019"></a><b>Note 19: </b><i>Mémoires</i>,
+tome <span class="smcap">VI</span>. p. 411.<a href="#footnotetag019">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote020" name="footnote020"></a><b>Note 20: </b><i>Portraits
+contemporains</i>, tome <span class="smcap">I</span>, p. 17.<a href="#footnotetag020">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote021" name="footnote021"></a><b>Note 21: </b>A. Vinet,
+tome <span class="smcap">I</span>, p. 352.<a href="#footnotetag021">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote022" name="footnote022"></a><b>Note 22: </b>Dans
+la <i>Revue des Deux-Mondes</i>, du 15 mars 1834. -- Cette
+préface, très belle, très élégante, ne figure dans aucune des éditions
+des <i>Mémoires</i>; on la trouvera dans l'édition
+actuelle.<a href="#footnotetag022">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote023" name="footnote023"></a><b>Note 23: </b>Tome
+<span class="smcap">X</span>, p. <span class="smcap">I</span>.<a href="#footnotetag023">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote024" name="footnote024"></a><b>Note 24: </b>Le
+manuscrit de 1826 a été publié, en 1874, par M<sup>me</sup> Charles
+Lenormant, sous ce titre: <i>Souvenirs d'enfance et de jeunesse de
+Chateaubriand</i>. -- 1 vol. in-16, Michel Lévy frères,
+éditeurs.<a href="#footnotetag024">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote025" name="footnote025"></a><b>Note 25: </b><i>Lectures
+des Mémoires de M. de Chateaubriand</i>, p. 269.<a href="#footnotetag025">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote026" name="footnote026"></a><b>Note 26: </b>La
+brochure <i>De Buonaparte et des Bourbons</i>. Elle parut, non
+le 30 mars 1814, comme le dit M. de Lescure, p. 93, ni le 3 avril,
+comme le dit M. Henry Houssaye, à la page 570 de son remarquable
+ouvrage sur <i>1814</i>, mais le mardi 5 avril. (Voyez le <i>Journal des
+Débats</i> des 4 et 5 avril 1814.)<a href="#footnotetag026">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote027" name="footnote027"></a><b>Note 27: </b>Beaucoup
+d'autres passages des <i>Mémoires</i> ne sont pas moins
+formels. Voyez notamment tome <span class="smcap">I</span>, p. 182 et 347; tome <span class="smcap">II</span>, p. 131; tome
+<span class="smcap">III</span> p. 147, 246 et 350; tome <span class="smcap">VII</span>,
+p. 328.<a href="#footnotetag027">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote028" name="footnote028"></a><b>Note 28: </b>Je
+dois la connaissance de cette lettre à une obligeante
+communication de M. Charles de Lacombe.<a href="#footnotetag028">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote029" name="footnote029"></a><b>Note 29: </b><i>Chateaubriand
+et son temps</i>, par le comte de Marcellus,
+ancien ministre plénipotentiaire. 1 vol. in-8º, 1859. -- Préface, page
+19.<a href="#footnotetag029">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote030" name="footnote030"></a><b>Note 30: </b><i>Revue
+de Paris</i>, tome <span class="smcap">IV</span>, avril 1834.<a href="#footnotetag030">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote031" name="footnote031"></a><b>Note 31: </b>Jules
+Janin, <i>loc. cit.</i> -- <i>Revue de Paris</i>, mars 1834.<a href="#footnotetag031">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote032" name="footnote032"></a><b>Note 32: </b><i>Mémoires
+d'Outre-tombe</i>, tome <span class="smcap">IV</span>. page 70.<a href="#footnotetag032">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote033" name="footnote033"></a><b>Note 33: </b>Tome
+<span class="smcap">IV</span>, page 71.<a href="#footnotetag033">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote034" name="footnote034"></a><b>Note 34: </b><i>Esprit
+des lois</i>, liv. <span class="smcap">X</span>, chap. <span class="smcap">XIII</span>.<a href="#footnotetag034">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote035" name="footnote035"></a><b>Note 35: </b>Malherbe.
+liv. 1. ode <span class="smcap">IX</span>.<a href="#footnotetag035">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote036" name="footnote036"></a><b>Note 36: </b>Deux
+vol. in-8º. 1838.<a href="#footnotetag036">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote037" name="footnote037"></a><b>Note 37: </b>A. Vinet.
+<i>Études sur la littérature française au
+dix-neuvième siècle</i>, tome <span class="smcap">I</span>, page 432.<a href="#footnotetag037">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote038" name="footnote038"></a><b>Note 38: </b><i>Le
+Correspondant</i>, livraison du 25 janvier 1857. Article
+sur la nouvelle édition de Saint-Simon. Réimprimé dans les
+<i>&OElig;uvres de Montalembert</i>, tome <span class="smcap">VI</span>, p. 405 et
+507.<a href="#footnotetag038">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote039" name="footnote039"></a><b>Note 39: </b><i>Causeries
+du Lundi</i>, tome <span class="smcap">I</span>, p. 408, 424.<a href="#footnotetag039">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote040" name="footnote040"></a><b>Note 40: </b>Tomes
+<span class="smcap">V</span> et <span class="smcap">VI</span> des <i>Mémoires</i>; édition de
+1849.<a href="#footnotetag040">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote041" name="footnote041"></a><b>Note 41: </b>Tome
+<span class="smcap">VIII</span>, p. 203.<a href="#footnotetag041">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote042" name="footnote042"></a><b>Note 42: </b><i>Causeries
+du lundi</i>, tome <span class="smcap">I</span>, p. 420.<a href="#footnotetag042">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote043" name="footnote043"></a><b>Note 43: </b>Lettre
+de George Sand, citée par Sainte-Beuve, <i>Causeries du
+lundi</i>, tome <span class="smcap">I</span>, p. 421. -- Si sévère qu'elle se montre ici pour
+Chateaubriand et ses <i>Mémoires</i>, George Sand ne peut s'empêcher de
+terminer sa lettre par ces lignes: «Et pourtant, malgré tout ce qui me
+déplaît dans cette &oelig;uvre, je retrouve <i>à chaque instant</i> des
+beautés de forme grandes, simples, fraîches, de certaines pages qui
+sont du plus grand maître de ce siècle, et qu'aucun de nous,
+freluquets formés à son école, ne pourrions jamais écrire en faisant
+de notre mieux.»<a href="#footnotetag043">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote044" name="footnote044"></a><b>Note 44: </b><i>M<sup>me</sup>
+Swetchine, sa vie et ses &oelig;uvres</i>, par le comte de
+Falioux, tome <span class="smcap">I</span>, p. 339. -- Extrait d'une note de M<sup>me</sup> Swetchine sur les
+<i>Mémoires d'Outre-tombe</i>.<a href="#footnotetag044">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote045" name="footnote045"></a><b>Note 45: </b>Lettre
+du 7 octobre 1880.<a href="#footnotetag045">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote046" name="footnote046"></a><b>Note 46: </b>Cette
+<i>Préface</i> manque dans toutes les éditions
+précédentes.<a href="#footnotetag046">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote047" name="footnote047"></a><b>Note 47: </b>Îlot
+situé dans la rade de Saint-Malo. Ch.<a href="#footnotetag047">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote048" name="footnote048"></a><b>Note 48: </b>Voir
+à l'<i>Appendice</i> le nº 1: <i>La Tombe du</i>
+<span class="smcap">Grand-Bé</span>.<a href="#footnotetag048">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote049" name="footnote049"></a><b>Note 49: </b>Chateaubriand,
+<i>Discours de réception à l'Académie
+française</i>, écrit au mois d'avril 1811. Napoléon ne permit pas qu'il
+fût prononcé.<a href="#footnotetag049">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote050" name="footnote050"></a><b>Note 50: </b>18
+avril 1802.<a href="#footnotetag050">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote051" name="footnote051"></a><b>Note 51: </b>La
+première édition, qui comprenait les deux épisodes
+d'<i>Atala</i> et de <i>René</i>, formait cinq volumes in-8°. Le cinquième se
+composait uniquement des <i>Notes et
+éclaircissements</i>.<a href="#footnotetag051">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote052" name="footnote052"></a><b>Note 52: </b><i>Portraits
+littéraires</i>, par Léon Gautier, p. 14. -- 1868.<a href="#footnotetag052">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote053" name="footnote053"></a><b>Note 53: </b><i>Revue
+des Deux-Mondes</i> du 1<sup>er</sup> juillet 1862.<a href="#footnotetag053">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote054" name="footnote054"></a><b>Note 54: </b><i>Lettres
+sur Ducis</i>, par Campenon, de l'Académie française.<a href="#footnotetag054">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote055" name="footnote055"></a><b>Note 55: </b>D. Nisard,
+t. <span class="smcap">IV</span>, p. 500.<a href="#footnotetag055">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote056" name="footnote056"></a><b>Note 56: </b>Livraison
+de mars 1804.<a href="#footnotetag056">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote057" name="footnote057"></a><b>Note 57: </b><i>Chateaubriand
+et son groupe littéraire sous l'Empire</i>, t.
+<span class="smcap">I</span>, p. 396.<a href="#footnotetag057">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote058" name="footnote058"></a><b>Note 58: </b>Préface
+des <i>Récits mérovingiens</i>, 1840.<a href="#footnotetag058">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote059" name="footnote059"></a><b>Note 59: </b><i>Le
+Roman historique à l'époque romantique</i>, par Louis
+Maigron.<a href="#footnotetag059">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote060" name="footnote060"></a><b>Note 60: </b><i>Voyage
+en Orient</i>.<a href="#footnotetag060">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote061" name="footnote061"></a><b>Note 61: </b>Villemain,
+<i>M. de Chateaubriand, sa vie, ses écrits, son
+influence littéraire et politique sur son temps</i>,
+page 200. -- 1858.<a href="#footnotetag061">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote062" name="footnote062"></a><b>Note 62: </b>Il
+avait publié, en l'an <span class="smcap">IX</span>, des <i>Observations critiques sur
+le roman intitulé</i>: <span class="smcap">Atala</span>.<a href="#footnotetag062">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote063" name="footnote063"></a><b>Note 63: </b>Voici
+le passage auquel Napoléon fait allusion, et qui se
+trouve, non dans un discours à la Chambres des pairs, mais dans un
+article du <i>Conservateur</i>, celui du 17 novembre 1818:</p>
+
+<p class="quotega">
+ «Jeté au milieu des mers où Camoëns plaça le génie des tempêtes,
+ Buonaparte ne peut se remuer sur son rocher sans que nous ne
+ soyons avertis de son mouvement par une secousse. Un pas de cet
+ homme à l'autre pôle se ferait sentir à celui-ci. Si la
+ Providence déchaînait encore son fléau; si Buonaparte était libre
+ aux États-Unis, ses regards attachés sur l'océan suffiraient pour
+ troubler les peuples de l'ancien monde: sa seule présence sur le
+ rivage américain de l'Atlantique forcerait l'Europe à camper sur
+ le rivage opposé.»<a href="#footnotetag063">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote064" name="footnote064"></a><b>Note 64: </b><i>Mémoires
+pour servir à l'Histoire de France sous Napoléon</i>,
+par M. de Montholon, t. <span class="smcap">IV</span>, p. 248.<a href="#footnotetag064">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote065" name="footnote065"></a><b>Note 65: </b>Le
+17 août 1815.<a href="#footnotetag065">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote066" name="footnote066"></a><b>Note 66: </b>M. Villemain,
+<i>la Tribune moderne</i>, p. 324.<a href="#footnotetag066">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote067" name="footnote067"></a><b>Note 67: </b><i>Chateaubriand
+et son groupe littéraire sous l'Empire</i>, t.
+<span class="smcap">I</span>, p. 126.<a href="#footnotetag067">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote068" name="footnote068"></a><b>Note 68: </b><i>Chateaubriand
+et son groupe littéraire sous l'Empire</i>, t.
+<span class="smcap">II</span>, p. 2.<a href="#footnotetag068">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote069" name="footnote069"></a><b>Note 69: </b><i>Études
+littéraires sur le <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle</i> par Émile Faguet, de
+l'Académie française. -- «Les premiers livres des <i>Natchez</i>, dit M.
+Faguet, sont écrits dans la manière d'une épopée en prose, ton que
+l'auteur ne possédait pas encore. Mais ensuite c'est le livre le plus
+<i>naturel</i> et le plus varié qu'ait écrit Chateaubriand. Sa verve s'y
+abandonne en inventions charmantes, en rêveries merveilleuses, en
+tableaux d'une grandeur achevée. C'est, avec <i>René</i>, le vrai livre de
+Chateaubriand jeune, sans système, sans thèse, sans attitude, sans
+prétention, enivré de liberté, de solitude, d'ironie sincère, de naïve
+et magnifique désespérance. Il ne faut pas oublier que des pages
+sublimes du <i>Génie</i> (la forêt d'Amérique sous la lune, par exemple),
+sont tout simplement empruntées aux <i>Natchez</i>, et que <i>René</i> et
+<i>Atala</i> en étaient, en leur forme primitive, des fragments. C'est là
+qu'est la source vive, fraîche, délicieusement jaillissante et libre,
+déjà épurée, non encore entourée de constructions un peu
+artificielles, d'où devait naître ce fleuve si abondamment et
+magnifiquement épanché pendant quarante ans.»<a href="#footnotetag069">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote070" name="footnote070"></a><b>Note 70: </b><i>Mélanges
+de philosophie, d'histoire et de littérature</i>, par
+Ch.-M. de Féletz, de l'Académie française, t. <span class="smcap">III</span>,
+p. 304.<a href="#footnotetag070">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote071" name="footnote071"></a><b>Note 71: </b>Article<i>Sur le «Voyage pittoresque et artistique de
+l'Espagne</i>», par M. Alexandre de Laborde. -- Cet article fit supprimer
+le <i>Mercure</i>.<a href="#footnotetag071">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote072" name="footnote072"></a><b>Note 72: </b><i>Études
+sur la littérature française au <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle</i>, par A.
+Vinet, t. <span class="smcap">I</span>,
+p. 321.<a href="#footnotetag072">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote073" name="footnote073"></a><b>Note 73: </b><i>Portraits
+littéraires</i>, par Léon Gautier, p. 13.<a href="#footnotetag073">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote074" name="footnote074"></a><b>Note 74: </b><i>Causeries
+et méditations</i>, par Charles Magnin, t. <span class="smcap">I</span>, p.
+447.<a href="#footnotetag074">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote075" name="footnote075"></a><b>Note 75: </b><i>Phèdre</i>,
+acte <span class="smcap">II</span>,
+scène <span class="smcap">V</span>.<a href="#footnotetag075">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote076" name="footnote076"></a><b>Note 76: </b><i>Études
+sur la littérature française au <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle</i>, par
+Alexandre Vinet, t. <span class="smcap">I</span>,
+p. 433.<a href="#footnotetag076">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote077" name="footnote077"></a><b>Note 77: </b><i>Chateaubriand
+et son groupe littéraire sous l'Empire</i>, t.
+<span class="smcap">II</span>, p. 435.<a href="#footnotetag077">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote078" name="footnote078"></a><b>Note 78: </b>Édition
+de 1898-1900. Librairie de MM. Garnier frères.<a href="#footnotetag078">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote079" name="footnote079"></a><b>Note 79: </b><i>Portraits
+littéraires</i>, p. 6.<a href="#footnotetag079">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote080" name="footnote080"></a><b>Note 80: </b><i>Histoire
+de la littérature française</i>, t. <span class="smcap">IV</span>,
+p. 503.<a href="#footnotetag080">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote081" name="footnote081"></a><b>Note 81: </b><i>Chateaubriand
+et son groupe littéraire sous l'Empire</i>, t.
+<span class="smcap">II</span>, p. 424.<a href="#footnotetag081">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote082" name="footnote082"></a><b>Note 82: </b>Ce
+livre a été écrit, à la Vallée-aux-Loups, près d'Aulnay,
+d'octobre 1811 à juin 1812.<a href="#footnotetag082">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote083" name="footnote083"></a><b>Note 83: </b>Horace,
+<i>Odes</i>, liv. I<sup>er</sup>, <span class="smcap">XI</span>.<a href="#footnotetag083">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote084" name="footnote084"></a><b>Note 84: </b>Voltaire
+n'est pas né le 20 février 1694, et il n'est pas né
+à Châtenay. Il y a là une double erreur, qui était du reste acceptée
+par tout le monde à la date où écrivait Chateaubriand. Chacun tenait
+alors pour exact le dire de Condorcet, dans sa <i>Vie de Voltaire</i>:
+«François-Marie <i>Arouet</i>, qui a rendu le nom de Voltaire si célèbre,
+naquit à Châtenay le 20 de février 1694. M. A. Jal, en 1864
+(<i>Dictionnaire critique de biographie et d'histoire</i>, page 1283 et
+suivantes), a établi d'une façon certaine, à l'aide des registres de
+la paroisse de Saint-André-des-Arts, que Voltaire était né à Paris le
+dimanche 21 novembre 1694. Voltaire, du reste, avait dit lui-même,
+dans sa lettre du 17 juin 1760 à M. de Parcieux: «Que puis-je faire,
+sinon plaindre <i>la ville où je suis né</i>?... Je vous remercie en
+qualité de <i>Parisien</i>, et quand mes compatriotes cesseront d'être
+<i>Welches</i>, je les louerai tant que je pourrai.» L'année suivante, dans
+son <i>Épître à Boileau</i>, il disait à l'auteur des <i>Satires</i>:</p>
+
+<p class="quotega">
+ Dans la cour du Palais je naquis ton voisin.<a href="#footnotetag084">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote085" name="footnote085"></a><b>Note 85: </b>Le
+4 octobre, l'Église célèbre la fête de saint François
+d'Assises. Chateaubriand avait reçu au baptême les prénoms de
+<i>François-René</i>. -- Il était entré à Jérusalem le 4 octobre 1806.
+(<i>Itinéraire de Paris à Jérusalem</i>, tome <span class="smcap">I</span>,
+p. 286.)<a href="#footnotetag085">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote086" name="footnote086"></a><b>Note 86: </b>Voir,
+à l'<i>Appendice</i>, le Nº <span class="smcap">II</span>: <i>Le Manuscrit de
+1826</i>.<a href="#footnotetag086">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote087" name="footnote087"></a><b>Note 87: </b>Ce
+paragraphe que nous empruntons au <i>Manuscrit de 1826</i>,
+nous a paru devoir être préféré à celui qui se trouve dans toutes les
+éditions des Mémoires et dont voici le texte: «De la naissance de mon
+père et des épreuves de sa première position, se forma en lui un des
+caractères les plus sombres qui aient été. Or, ce caractère a influé
+sur mes idées en effrayant mon enfance, contristant ma jeunesse et
+décidant du genre de mon éducation.» Selon la très juste remarque du
+comte de Marcellus (<i>Chateaubriand et son temps</i>, p. 6), ces lignes
+interrompent plus qu'elles n'aident le récit. «C'était sans doute,
+ajoute M. de Marcellus, un de ces feuillets supplémentaires dont
+l'auteur, aux derniers moments de sa vie, renversait continuellement
+l'ordre, de telle façon qu'il ne s'y reconnaissait plus lui-même,
+comme il le disait à son dernier secrétaire, M. Daniélo.» (Voir, Tome
+<span class="smcap">XII</span> de la première édition des <i>Mémoires d'outre-tombe</i>, les pages
+auxquelles M. J. Daniélo a donné pour titre: <i>M. et M<sup>me</sup> de
+Chateaubriand; quelques détails sur leurs habitudes, leurs
+conversations.</i>)<a href="#footnotetag087">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote088" name="footnote088"></a><b>Note 88: </b>Cette
+généalogie est résumée dans l'<i>Histoire généalogique
+et héraldique des Pairs de France</i>, etc., par M. le chevalier de
+Courcelles, Ch.<a href="#footnotetag088">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote089" name="footnote089"></a><b>Note 89: </b>Bernard
+<i>Chérin</i> (1718-1785), généalogiste et historiographe
+des Ordres de Saint-Lazare, de Saint-Michel et du Saint Esprit.<a href="#footnotetag089">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote090" name="footnote090"></a><b>Note 90: </b>La
+terre de la Guerrande était située, non dans le Morbihan,
+mais dans la paroisse de Hénan-Bihen, aujourd'hui l'une des communes
+du canton de Matignon, arrondissement de Dinan (Côtes-du-Nord).<a href="#footnotetag090">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote091" name="footnote091"></a><b>Note 91: </b>Sur
+le comte Louis de Chateaubriand et sur son frère
+Christian, voir l'<i>Appendice</i>, Nº <span
+class="smcap">III</span>.<a href="#footnotetag091">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote092" name="footnote092"></a><b>Note 92: </b>Jean
+de Tinténiac, le héros du combat des Trente, était fils
+d'Olivier, III<sup>e</sup> du nom, seigneur de Tinténiac, et d'Eustaice de
+Chasteaubrient, seconde fille de Geoffroy, VI<sup>e</sup> du nom, baron de
+Chasteau-brient, et d'Isabeau de Machecoul. (Le P. Aug. Du Paz,
+<i>Histoire généalogique de plusieurs maisons illustres, de
+Bretagne</i>.)<a href="#footnotetag092">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote093" name="footnote093"></a><b>Note 93: </b>Voyez
+cette note à la fin de ces Mémoires. Ch.<a href="#footnotetag093">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote094" name="footnote094"></a><b>Note 94: </b>Les
+éditions précédentes portent, toutes, «comme un grand
+<i>terrier</i> du moyen-âge». Chateaubriand avait dû certainement écrire
+<i>terrien</i>. Le <i>Dictionnaire</i> de Furetière (1690) porte:
+«<i>Terrien</i>. -- Qui possède grande étendue de terre. -- Le roy d'Espagne
+est le plus grand <i>terrien</i> du monde depuis la découverte des Indes
+occidentales. -- Cette duchesse est grande <i>terrienne</i> en Bretagne, elle
+y possède beaucoup de terres.» -- Littré dit aussi: «Grand <i>terrien</i>,
+seigneur qui possède beaucoup de terres.»<a href="#footnotetag094">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote095" name="footnote095"></a><b>Note 95: </b>Grand'mère
+paternelle de Chateaubriand. Les actes de l'état
+civil où elle figure lui donnent tous pour premier prénom, au lieu de
+<i>Pétronille</i>, celui de <i>Perronnelle</i>. Ce dernier nom était très
+fréquent en Bretagne: on le traduisait en latin par <i>Petronilla</i>, d'où
+il arrivait que, dans les familles, on écrivait indifféremment
+<i>Pétronille</i> ou <i>Perronnelle</i>, sans y attacher
+d'importance.<a href="#footnotetag095">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote096" name="footnote096"></a><b>Note 96: </b>Avant
+d'être recteur de Saint-Launeuc et de Merdrignac, il
+avait été prieur de Bécherel (en 1747).<a href="#footnotetag096">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote097" name="footnote097"></a><b>Note 97: </b>Le
+<i>Manuscrit de 1826</i> entrait ici, sur François-Henri de
+Chateaubriand, seigneur de la Villeneuve, dans les détails qui
+suivent: «Ce singulier curé fut adoré par ses paroissiens. Son nom,
+illustre en Bretagne, excitait d'abord l'étonnement; ensuite son
+caractère joyeux, le culte que cette autre espèce de Rabelais avait
+voué aux Muses dans un presbytère attirait à lui, on venait le voir de
+toutes parts; il donnait tout ce qu'il avait, et n'était, à la lettre,
+pas maître chez lui; il mourut insolvable, et ma grand'mère n'osa
+prendre sa chétive succession que sous bénéfice d'inventaire. Les
+paysans s'assemblèrent, déclarèrent qu'on faisait injure à la mémoire
+de leur curé, et se chargèrent d'acquitter ses dettes; en
+conséquences, ils l'enterrèrent à leurs frais, liquidèrent sa
+succession et envoyèrent à sa famille le peu qu'il avait
+laissé.»<a href="#footnotetag097">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote098" name="footnote098"></a><b>Note 98: </b>Chateaubriand
+a francisé ici un vers de Shakespeare, qui a dit dans un de ses sonnets:</p>
+
+<p class="quotega">
+ When you <i>entombed</i>, in men' eyes, shall lie<br>
+ Your monument shall be my gentle verse.<a href="#footnotetag098">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote099" name="footnote099"></a><b>Note 99: </b>Louis-Robert-Hippolyte
+<i>de Bréhan</i>, comte de <i>Plélo</i>, né à
+Rennes le 28 mars 1699, était le petit-neveu de M<sup>me</sup> de Sévigné. Sa vie
+a été écrite par M. Edmond Rathery, sous ce titre: <i>Le comte de
+Plélo</i>, un volume in-8°, 1876.<a href="#footnotetag099">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote100" name="footnote100"></a><b>Note 100: </b>Voir,
+à l'<i>Appendice</i>, le Nº <span class="smcap">IV</span>: <i>le comte René de
+Chateaubriand armateur</i>.<a href="#footnotetag100">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote101" name="footnote101"></a><b>Note 101: </b>Pierre-Marie-Anne
+de Chateaubriand, seigneur du Plessis et
+du Val-Guildo, né en 1727. Il commanda plusieurs des navires de son
+frère. (Voir à l'<i>Appendice</i> le Nº <span class="smcap">IV</span>.) Le 12 février 1760, il épousa
+Marie-Jeanne-Thérèse Brignon fille de Nicolas-Jean Brignon, seigneur
+de Laher, négociant, et de Marie-Anne Le Tondu. Incarcéré pendant la
+Terreur, il mourut dans la prison de Saint-Malo, le 3 fructidor an <span class="smcap">II</span>
+(20 août 1794).<a href="#footnotetag101">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote102" name="footnote102"></a><b>Note 102: </b>Les
+éditions précédentes portent toutes: <i>1810</i>. C'est une
+erreur. Armand de Chateaubriand fut fusillé le vendredi saint (31
+mars) de l'année 1809. Lorsque Chateaubriand reviendra plus tard avec
+détails sur ce douloureux épisode, il aura bien soin de lui donner sa
+vraie date.<a href="#footnotetag102">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote103" name="footnote103"></a><b>Note 103: </b>Ceci
+était écrit en 1811 (note de 1831, Genève). Ch.<a href="#footnotetag103">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote104" name="footnote104"></a><b>Note 104: </b>Le
+mariage des parents de Chateaubriand fut célébré à
+Bourseul. Bourseul est aujourd'hui l'une des communes du canton de
+Plancoët, arrondissement de Dinan (Côtes-du-Nord). -- Voici l'extrait de
+l'acte de mariage, relevé sur les registres paroissiaux de
+Bourseul: -- «Du troisième de juillet 1753, j'ay administré la
+bénédiction nuptiale à haut et puissant René-Auguste de Chateaubriand,
+chevalier seigneur du Plessis, fils majeur de haut et puissant
+François de Chateaubriand, chevalier seigneur de Villeneuve, et de
+dame Perronnelle-Claude Lamour de Lanjegu, dame de Chateaubriand, son
+épouse, domiciliée de la paroisse de Guitté en ce diocèse, d'une part;
+et à très noble demoiselle Apolline-Jeanne-Suzanne de Bedée, dame de
+la Villemain, fille de haut et puissant seigneur Ange-Annibal de
+Bedée, chevalier seigneur de la Bouëtardays et autres lieux, et de
+dame Bénigne-Jeanne-Marie de Ravenel du Boistilleul, son épouse,
+d'autre part... Ont été présents à la cérémonie: messire Ange-Annibal
+de Bedée et dame Bénigne-Jeanne-Marie de Ravenel, père et mère de
+l'épouse; demoiselle Anne de Bedée et demoiselle Suzanne-Apolline de
+Ravenel, tantes de l'épouse; messire Théodore-Jean-Baptiste de Ravenel
+de Boistilleul, cousin germain de l'épouse, conseiller au Parlement de
+Bretagne, et autres soussignants. -- Suivent les signatures: Apoline de
+Bedée de Vilmain, B. de Chateaubriand, Bénigne J.-M. de Ravenel de la
+Bouëtardaye, de Bedée de la Bouëtardaye, Suzanne de Ravenel, Anne de
+Bedée, Angélique Bedée du Boisrioux, Jeanne Le Mintier du Boistilleul,
+Marie-Antoine de Bedée, Théodore J.-B. de Ravenel du Boistilleul, du
+Breil pontbriand, F. de Chateaubriand, frère de l'époux, et Guillemot,
+curé de Bourseul.<a href="#footnotetag104">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote105" name="footnote105"></a><b>Note 105: </b>Ange-Annibal
+de <i>Bedée</i>, seigneur de la Bouëtardais de la
+Mettrie et de Boisriou, né à la Bouëtardais, en Bourseul, le 11
+septembre 1696, était fils de Jean-Marc de Bedée de la Bouëtardais,
+seigneur des mêmes lieux, et de Jeanne de Bégaignon. Il mourut le 14
+janvier 1761 et fut inhumé dans l'église de Bourseul. La famille de
+Bedée, qui a compté des branches nombreuses, tire son nom d'une
+paroisse aujourd'hui commune du canton et de l'arrondissement de
+Montfort (Ille-et-Vilaine). La seigneurie de Bedée a cessé depuis
+longtemps d'appartenir à la famille de ce nom: au siècle dernier, elle
+était aux mains des Visdelou, qui se qualifiaient de marquis de
+Bedée.<a href="#footnotetag105">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote106" name="footnote106"></a><b>Note 106: </b>Bénigne-Jeanne-Marie
+(et non Marie-Anne) de Ravenel du
+Boisteilleul, née à Rennes, en la paroisse Saint-Jean, le 15 octobre
+1698 (et non le 16 octobre), était fille de écuyer Benjamin de
+Ravenel, seigneur de Boisteilleul, et de Catherine-Françoise de Farcy.
+Elle avait épousé, le 24 février 1720, en l'église de Toussaint, à
+Rennes, Ange-Annibal de Bedée. -- Je dois ces indications, ainsi que la
+plupart de celles qui vont suivre et qui ont trait aux parents de
+Chateaubriand, à M. Frédéric Saulnier, conseiller à la Cour d'appel de
+Rennes. Sans son utile et si dévoué concours, je n'aurais pu mener à
+bonne fin cette partie de mon travail.<a href="#footnotetag106">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote107" name="footnote107"></a><b>Note 107: </b>Chateaubriand
+fixe à <i>dix</i> le nombre des enfants issus du
+mariage de ses père et mère. Les registres de la ville de Saint-Malo
+n'en accusent que neuf:</p>
+
+<p class="quotega">
+ 1º Geoffroy-René-Marie, né le 4 mai 1758 (mort au
+ berceau).<br><br>
+
+ 2º Jean-Baptiste-Auguste, né le 23 juin 1759 (celui
+ qui sera le petit-gendre de Malesherbes).<br><br>
+
+ 3º Marie-Anne-Françoise, née le 4 juillet 1760
+ (plus tard M<sup>me</sup> de Marigny).<br><br>
+
+ 4º Bénigne-Jeanne, née le 31 août 1761 (qui
+ épousera plus tard M. de Québriac, puis M. de
+ Châteaubourg).<br><br>
+
+ 5º Julie-Marie-Agathe, née le 2 septembre 1763
+ (plus tard M<sup>me</sup> de Farcy).<br><br>
+
+ 6º Lucile-Angélique, née le 7 août 1764 (plus tard
+ M<sup>me</sup> de Caud).<br><br>
+
+ 7º Auguste, né le 28 mai 1766 (mort au bout de
+ quelques mois).<br><br>
+
+ 8º Calixte-Anne-Marie, née le 3 juin 1767 (morte en
+ bas âge).<br><br>
+
+ 9º François-René, né le 4 septembre 1768 (l'auteur
+ du <i>Génie du christianisme</i>).<br><br>
+
+ Le chiffre de <i>dix</i> enfants, donné par
+ Chateaubriand, n'en est pas moins exact. Un
+ <i>dixième</i> enfant -- qui fut en réalité le
+ premier -- était né à Plancoët, où M. et M<sup>me</sup> de
+ Chateaubriand habitèrent pendant quelque temps à la
+ suite de leur mariage. Ce premier enfant, né et
+ mort à Plancoët, n'a pu figurer sur les registres
+ de Saint-Malo. <i>(Recherches sur plusieurs des
+ circonstances relatives aux origines, à la
+ naissance et à l'enfance de M. de Chateaubriand</i>,
+ par <i>M. Ch. Cunat</i>, 1850.)<a href="#footnotetag107">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote108" name="footnote108"></a><b>Note 108: </b>Le texte
+complet de l'acte de baptême de Chateaubriand est
+ainsi conçu:</p>
+
+<p class="quotega">
+ «François-René de Chateaubriand, fils de haut et puissant René de
+ Chateaubriand, chevalier, comte de Combourg, et de haute et puissante
+ dame, Apolline-Jeanne-Suzanne de Bedée, dame de Chateaubriand, son
+ épouse, né le 4 septembre 1768, baptisé le jour suivant par nous,
+ Messire Pierre-Henry Nouail, grand chantre et chanoine de l'Église
+ cathédrale, official et grand vicaire de Monseigneur l'évêque de
+ Saint-Malo. A été parrain haut et puissant Jean-Baptiste de
+ Chateaubriand, son frère, et marraine haute et puissante dame
+ Françoise-Marie-Gertrude de Contade, dame et comtesse de Plouër, qui
+ signent et le Père. Ont signé: <i>Jean-Baptiste de Chateaubriand</i>,
+ <i>Brignon de Chateaubriand</i>, <i>Contades de Plouër</i>, <i>de Chateaubriand</i>,
+ <i>Nouail</i>, <i>vicaire général</i>.»<a href="#footnotetag108">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote109" name="footnote109"></a><b>Note 109: </b>Vingt
+jours avant moi, le 15 août 1768, naissait dans une
+autre île, à l'autre extrémité de la France, l'homme qui a mis fin à
+l'ancienne société, Bonaparte. Ch.<a href="#footnotetag109">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote110" name="footnote110"></a><b>Note 110: </b>On
+lit, dans l'<i>Itinéraire de Paris à Jérusalem</i>, tome <span class="smcap">I</span>,
+p. 295: «Tandis que j'attendais l'instant du départ, les religieux se
+mirent à chanter dans l'église du monastère. Je demandai la cause de
+ses chants et j'appris que l'on célébrait la fête du patron de
+l'ordre. Je me souvins alors que nous étions au <i>4 octobre</i>, jour de
+la Saint-François, <i>jour de ma naissance</i> et de ma fête. Je courus au
+ch&oelig;ur et j'offris des v&oelig;ux pour le repos de celle qui
+m'avait autrefois donné la vie à pareil jour.»<a href="#footnotetag110">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote111" name="footnote111"></a><b>Note 111: </b>«Je
+fus nommé François du jour où j'étais né, et René à
+cause de mon père.» <i>Manuscrit de 1826</i>. -- <i>Atala</i>, le <i>Génie du
+christianisme</i>, les <i>Martyrs</i> et l'<i>Itinéraire</i> sont signés:
+François-Auguste de Chateaubriand. En supprimant ainsi, en tête de ses
+premiers ouvrages, l'appellation de <i>René</i>, Chateaubriand voulait
+éviter les fausses interprétations de ceux qui auraient été tentés de
+le reconnaître dans l'immortel épisode de ses &oelig;uvres qui ne
+porte d'autre titre que ce nom.<a href="#footnotetag111">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote112" name="footnote112"></a><b>Note 112: </b>En
+1768, les parents de Chateaubriand habitaient <i>rue des
+Juifs</i> (aujourd'hui <i>rue de Chateaubriand</i>) une maison appartenant à
+M. Magon de Boisgarein. On la distinguait alors sous le nom d'<i>Hôtel
+de la Gicquelais</i>, nom du père de M. Magon.<a href="#footnotetag112">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote113" name="footnote113"></a><b>Note 113: </b>En
+1780, M. Magon de Boisgarein vendit cette maison à M.
+Dupuy-Fromy, et peu de temps après elle fut occupée par M. Chenu, qui
+en fit une auberge. Sa destination, depuis plus d'un siècle, n'a pas
+changé. L'un des trois corps de logis dont est actuellement composé
+l'<i>Hôtel de France et de Chateaubriand</i>, celui qui est le plus avancé
+dans la rue, est la maison natale du grand écrivain.<a href="#footnotetag113">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote114" name="footnote114"></a><b>Note 114: </b>Françoise-Gertrude
+de Contades, fille de
+Louis-Georges-Erasme de Contades, maréchal de France, et de Nicole
+Magon de la Lande. Elle avait épousé en 1747 Jean-Pierre de la Haye,
+comte de Plouër, colonel de dragons.<a href="#footnotetag114">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote115" name="footnote115"></a><b>Note 115: </b>Chateaubriand
+n'a point imaginé cette tempête <i>romantique</i>,
+qui éclate pourtant si à propos à l'heure même de sa naissance. M.
+Charles Cunat, le savant et consciencieux archiviste de Saint-Malo,
+confirme de la façon la plus précise, dans son écrit de 1850,
+l'exactitude de tous les détails donnés par le grand poète: «En effet,
+dit-il, une pluie opiniâtre durait depuis près de deux mois; plusieurs
+coups de vent qu'on avait éprouvés n'avaient pas changé l'état de
+l'atmosphère; ce temps pluvieux jetait l'alarme dans le pays; ce fut
+<i>dans la nuit de samedi à dimanche</i>, à l'approche du dernier quartier
+de la lune, qu'eut lieu la tempête horrible qui accompagna la
+naissance de Chateaubriand et dont les terribles effets se firent
+sentir dans le pays, et notamment à la chaussée du Sillon.» Cette nuit
+du samedi au dimanche, où la tempête fut particulièrement horrible,
+était précisément celle du 3 au 4 septembre, et c'est le 4 septembre
+que naquit Chateaubriand. -- La continuité et la violence des tempêtes,
+en ces premiers jours de septembre 1768, furent telles que l'évêque et
+le chapitre firent exposer pendant neuf jours, comme aux époques des
+plus grandes calamités, les reliques de Saint Malo dans le ch&oelig;ur
+de la cathédrale; les voûtes de l'antique basilique ne cessèrent de
+retentir des chants de la pénitence et des appels à la miséricorde
+divine. Enfin, l'orage s'apaisa, le ciel reprit sa sérénité, et, le
+dimanche 18 septembre, on porta processionnellement les restes du
+saint à travers les rues de la ville et autour des remparts, au milieu
+d'un concours immense de la population. Les reliques, précédées du
+clergé, étaient portées par des chanoines et suivies par Mgr.
+Jean-Joseph Fogasse de la Bastie, évêque du diocèse. (Ch. Cunat, <i>op.
+cit.</i>)<a href="#footnotetag115">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote116" name="footnote116"></a><b>Note 116: </b>Il
+n'y eut jamais à Plancoët d'<i>abbaye de Bénédictins</i>. Il
+existait seulement, au hameau de l'Abbaye, une maison de
+<i>Dominicains</i>, dont les bâtiments, aujourd'hui transformés en ferme,
+joignent la partie nord-est de la modeste chapelle où le futur pèlerin
+<i>de Paris à Jérusalem</i> fut relevé de son premier
+v&oelig;u.<a href="#footnotetag116">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote117" name="footnote117"></a><b>Note 117: </b>Longtemps
+encore après Froissart, on a continué d'écrire
+<i>Combour</i>, ce qui était suivre l'ancienne forme du nom, <i>Comburnium</i>.
+C'est seulement de 1660 à 1680 que le <i>g</i> a été
+ajouté.<a href="#footnotetag117">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote118" name="footnote118"></a><b>Note 118: </b>Emmanuel-Félicité
+de <i>Durfort</i>, duc de Duras (1715-1789),
+pair et maréchal de France, premier gentilhomme de la Chambre, membre
+de l'Académie française. Choisi par le roi pour aller commander en
+Bretagne au milieu des troubles qu'avait fait naître l'affaire de La
+Chalotais, il réussit à concilier les esprits et à rétablir la
+tranquillité.<a href="#footnotetag118">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote119" name="footnote119"></a><b>Note
+119: </b>Louise-Françoise-Maclovie-Céleste de <i>Coëtquen</i>, mariée en
+1736 au duc de Duras, décédée le 17 nivôse an <span class="smcap">X</span>
+(7 janvier 1802).<a href="#footnotetag119">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote120" name="footnote120"></a><b>Note
+120: </b><i>Hallay-Coëtquen</i> (Jean-Georges-Charles-Frédéric-Emmanuel,
+marquis du), né le 5 octobre 1799, mort le 10 mars 1867. Il avait été,
+sous la Restauration, capitaine au 1<sup>er</sup> régiment de grenadiers à cheval
+de la garde royale et gentilhomme ordinaire de la chambre du roi. Le
+marquis du Hallay a eu une grande réputation comme juge du point
+d'honneur et arbitre en matière de duel. Il a publié des <i>Nouvelles et
+Souvenirs</i>, Paris, 1835 et 1836, 2 tomes en 1 vol.
+in-8°.<a href="#footnotetag120">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote121" name="footnote121"></a><b>Note
+121: </b>Le comte du Hallay-Coëtquen, frère cadet du précédent, a
+été page de Louis XVIII en 1814, puis garde du corps de <i>Monsieur</i>, et
+lieutenant au 4<sup>e</sup> régiment de chasseurs à
+cheval.<a href="#footnotetag121">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote122" name="footnote122"></a><b>Note 122: </b>Pierre-Louis
+Moreau de <i>Maupertuis</i> (1698-1759); membre de
+l'Académie des sciences et de l'Académie française; président
+perpétuel de l'Académie des sciences et belles-lettres de Berlin. Il
+était né à Saint-Malo.<a href="#footnotetag122">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote123" name="footnote123"></a><b>Note 123: </b>Nicolas-Charles-Joseph
+<i>Trublet</i> (1697-1770); parent et ami
+de Maupertuis et, comme lui, né à Saint-Malo. Il avait été reçu membre
+de l'Académie française le 13 avril 1761.<a href="#footnotetag123">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote124" name="footnote124"></a><b>Note 124: </b>C'est
+un souvenir du voyage de l'auteur en Palestine et de
+son séjour au couvent de Saint-Saba: «On montre aujourd'hui dans ce
+monastère trois ou quatre mille têtes de morts, qui sont celles des
+religieux massacrés par les infidèles. Les moines me laissèrent un
+quart d'heure tout seul avec ces reliques: ils semblaient avoir deviné
+que mon dessein était de peindre un jour la situation de l'âme des
+solitaires de la Thébaïde. Mais je ne me rappelle pas encore sans un
+sentiment pénible qu'<i>un caloyer voulut me parler de politique et me
+raconter les secrets de la cour de Russie</i>. «Hélas! mon père, lui
+dis-je, où chercherez-vous la paix, si vous ne la trouvez pas ici?»
+<i>Itinéraire de Paris à Jérusalem</i>, tome <span class="smcap">I</span>,
+p. 313.<a href="#footnotetag124">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote125" name="footnote125"></a><b>Note 125: </b>Lucile
+avait, non pas <i>deux ans</i>, mais quatre ans de plus
+que son frère. Elle était née le 7 août 1764. -- Voir son acte de
+naissance à la page 7 de la remarquable étude de M. Frédéric Saulnier
+sur <i>Lucile de Chateaubriand et M. de Caud</i>, d'après des documents
+inédits, 1885. M. Anatole France s'est donc trompé, lui aussi,
+lorsque, dans son petit volume, d'ailleurs si charmant, sur <i>Lucile de
+Chateaubriand, sa vie et ses &oelig;uvres</i>, il l'a fait naître «en
+l'an 1766».<a href="#footnotetag125">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote126" name="footnote126"></a><b>Note 126: </b>[Grec:
+&#7944;&#967;&#8060;&#961;],
+gourme. Ch.<a href="#footnotetag126">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote127" name="footnote127"></a><b>Note 127: </b>«Dans
+les jardins en terrasse de cette maison, qui sert
+maintenant de presbytère à la paroisse de Nazareth, se voit encore la
+fontaine entourée de saules, où l'aïeule de Chateaubriand venait
+respirer le frais en tricotant au milieu de ses enfants et
+petits-enfants.» Du Breil de Marzan, <i>Impressions bretonnes sur les
+funérailles de Chateaubriand et sur les Mémoires d'outre-tombe</i>,
+1850.<a href="#footnotetag127">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote128" name="footnote128"></a><b>Note 128: </b>Suzanne-Émilie
+de Ravenel, demoiselle du Boisteilleul,
+s&oelig;ur cadette de madame de Bedée de la Bouëtardais, née à Rennes
+le 12 mai 1700.<a href="#footnotetag128">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote129" name="footnote129"></a><b>Note 129: </b>La
+véritable orthographe du nom des trois vieilles filles
+était: Loisel de la <i>Villedeneu</i>. (Du Breil de Marzan, <i>op.
+cit.</i>)<a href="#footnotetag129">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote130" name="footnote130"></a><b>Note
+130: </b>Marie-Antoine-Bénigne de Bedée, comte de la Bouëtardais,
+baron de Plancoët, fils de Ange-Annibal de Bedée et de
+Bénigne-Jeanne-Marie de Ravenel de Boisteilleul, frère de madame de
+Chateaubriand et d'un an plus jeune qu'elle; il était né dans la
+paroisse de Bourseul, le 5 avril 1727. Il mourut à Dinan, le 24
+juillet 1807.<a href="#footnotetag130">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote131" name="footnote131"></a><b>Note 131: </b>Le
+château de <i>Monchoix</i>, dans la paroisse de Pluduno,
+aujourd'hui l'une des communes du canton de Plancoët, arrondissement
+de Dinan, Monchoix est actuellement habité par M. du Boishamon,
+arrière-petit-fils du comte de Bedée.<a href="#footnotetag131">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote132" name="footnote132"></a><b>Note 132: </b>Le
+comte de Bedée avait eu huit enfants, dont quatre morts
+en bas âge. Chateaubriand n'a donc connu que les quatre dont il parle:
+1º <i>Charlotte-Suzanne-Marie</i> (celle qu'il appelle Caroline), née en la
+paroisse de Pluduno, le 24 avril 1762, décédée à Dinan, non mariée, le
+28 avril 1849; -- 2º Marie-Jeanne-Claude ou <i>Claudine</i>, née le 21 avril
+1765, mariée en émigration à René-Hervé du Hecquet, seigneur de
+Rauville. Revenue en France, elle s'est fixée à Valognes et a dû y
+mourir. Ce sont ses héritiers qui ont hérité de la Bouëtardais. -- 3º
+<i>Flore-Anne</i>, née le 5 octobre 1766, mariée au château de Monchoix, le
+28 octobre 1788, à Charles-Augustin-Jean-Baptiste Locquet, chevalier
+de Château-d'Assy, d'une famille d'origine malouine; elle est décédée,
+veuve, à Dinan, le 7 janvier 1851. -- 4º Marie-Joseph-Annibal de Bedée,
+comte de la Bouëtardais, conseiller au Parlement de Rennes. Il fut, à
+Londres, le compagnon d'émigration de Chateaubriand et nous renvoyons
+à ce moment les détails que nous aurons à fournir sur
+lui.<a href="#footnotetag132">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote133" name="footnote133"></a><b>Note
+133: </b>Marie-Angélique-Fortunée-Cécile Ginguené, fille de écuyer
+François Ginguené et de dame Thérèse-Françoise Jean. Elle était née à
+Rennes le 23 novembre 1729. Mariée, le 23 novembre 1756, à
+Marie-Antoine-Bénigne de Bedée. Décédée à Dinan, le 22 novembre
+1823.<a href="#footnotetag133">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote134" name="footnote134"></a><b>Note 134: </b>«C'était
+la première fois de ma vie que j'étais décemment
+habillé. Je devais tout devoir à la religion, même la propreté, que
+saint Augustin appelle une demi-vertu.» <i>Manuscrit de
+1826</i>.<a href="#footnotetag134">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote135" name="footnote135"></a><b>Note 135: </b>A
+propos de cette expression et de quelques autres (me
+jouer <i>emmi</i> les vagues qui se retiraient; -- <i>à l'orée</i> d'une
+plaine; -- des nuages qui projettent leur ombre <i>fuitive</i>, etc.),
+Sainte-Beuve écrivait, dans son article du 15 avril 1834, après les
+premières lectures des <i>Mémoires</i>: «L'effet est souvent heureux de ces
+mots gaulois rajeunis, mêlés à de fraîches importations latines. (<i>Le
+vaste du ciel</i>, <i>les blandices des sens</i>, etc.) et encadrés dans des
+lignes d'une pureté grecque, au tour grandiose, mais correct et
+défini. Le vocabulaire de M. de Chateaubriand dans ces <i>Mémoires</i>
+comprend toute la langue française imaginable et ne la dépasse guère
+que parfois en quelque demi-douzaine de petits mots que je voudrais
+retrancher. Cet art d'écrire qui ne dédaigne rien, avide de toute
+fleur et de toute couleur assortie, remonte jusqu'au sein de Ducange
+pour glaner un épi d'or oublié, ou ajouter un antique bleuet à la
+couronne.» <i>Portraits contemporains</i>, <span class="smcap">I</span>,
+30.<a href="#footnotetag135">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote136" name="footnote136"></a><b>Note 136: </b>La
+chapelle de Notre-Dame de Nazareth n'était aucunement un
+édifice gothique. Elle datait du milieu du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup>
+siècle et avait été
+fondée par dame Catherine de Rosmadec, épouse de Guy de Rieux, comte
+de Châteauneuf, qui en fit don au couvent des religieux dominicains de
+Dinan. La première pierre fut posée, en présence de Ferdinand de
+Neufville, évêque de Saint-Malo, le 2 mai 1649, et, à cette date, on
+ne construisait plus, même en Bretagne, ni églises ni chapelles
+gothiques. (Voir <i>Dictionnaire d'Ogée</i>, article <i>Corseul</i>, et
+l'<i>Histoire de la découverte de la Sainte image de Notre Dame de
+Nazareth, copiée sur l'ancien original du père Guillouzou</i>, et publiée
+par M. L. Prud'homme, de Saint-Brieuc).<a href="#footnotetag136">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote137" name="footnote137"></a><b>Note 137: </b>«La
+religion, qui ne connaît pas les rangs et qui donne
+toujours des leçons, ne voyait dans cette cérémonie que la pauvre
+femme qui m'avait sauvé de la mort, et l'enfant qui avait sucé le même
+lait que moi; la grande dame ma mère était à la porte, la paysanne
+dans le sanctuaire.» <i>Manuscrit de 1826</i>.<a href="#footnotetag137">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote138" name="footnote138"></a><b>Note 138: </b>«Quand
+cela fut fait, on acheva de célébrer la messe; ma
+mère communia après le prêtre, et très certainement ses v&oelig;ux
+cherchèrent à détourner sur moi les grâces que cette communion devait
+répandre sur elle. Combien il est essentiel de frapper l'imagination
+des enfants, par des actes de religion! Jamais dans le cours de ma vie
+je n'ai oublié le relèvement de mon v&oelig;u. Il s'est présenté à ma
+mémoire au milieu des plus grands égarements de ma jeunesse; je m'y
+sentais attaché comme à un point fixe autour duquel je tournais sans
+pouvoir me déprendre. Depuis l'exhortation du bénédictin, j'ai
+toujours rêvé le pèlerinage de Jérusalem et j'ai fini par l'accomplir.
+Il est certain que la plupart des actes religieux, nobles par
+eux-mêmes, laissent au fond du c&oelig;ur de nobles souvenirs,
+nourrissent l'âme de sentiments élevés et disposent à aimer les choses
+belles et touchantes; que de droit la religion n'avait-elle donc pas
+sur moi! Ne devait-elle pas me dire: «Tu m'as été consacré dans ta
+jeunesse, je ne t'ai rendu à la vie que pour que tu devinsses mon
+défenseur. La dépouille de ton innocence, trempée des larmes de ta
+mère, repose encore sur mes autels; ce ne sont pas tes vêtements qu'il
+faut suspendre à mes temples, ce sont tes passions. Consacre-moi ton
+c&oelig;ur et tes chagrins, je bénirai ta nouvelle offrande.» Sainte
+religion, voilà ton langage; toi seule pourrais remplir le vide que
+j'ai toujours senti en moi, et guérir cette tristesse qui me suit.
+Tout sujet m'y replonge ou m'y ramène; je n'écris pas un mot qu'elle
+ne soit prête à déborder comme un torrent: je ne suis occupé qu'à la
+renfermer, pour ne pas me rendre ridicule aux hommes. Mais dans cet
+écrit qui ne paraîtra qu'après moi, que j'ai entrepris pour me
+soulager, pour donner une issue aux sentiments qui m'étouffent,
+pourquoi me contraindrais-je? Rassasions-nous de nos peines secrètes,
+que mon âme malade et blessée puisse à son gré repasser ses chimères
+et se noyer dans ses souvenirs!» <i>Manuscrit de
+1826</i>.<a href="#footnotetag138">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote139" name="footnote139"></a><b>Note 139: </b>Dante,
+<i>Le Paradis</i>, Chant <span class="smcap">XVII</span>.<a href="#footnotetag139">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote140" name="footnote140"></a><b>Note 140: </b>«Au
+mois d'octobre de l'année 1775, nous retournâmes à
+Saint-Malo.» <i>Manuscrit de 1826</i>.<a href="#footnotetag140">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote141" name="footnote141"></a><b>Note 141: </b>Saint
+Aaron vivait bien au <span class="smcap">VI</span><sup>e</sup> siècle, mais on ignore
+absolument la date à laquelle il s'établit sur le rocher qui porte
+aujourd'hui la ville de Saint-Malo. La date de 507, donnée ici par
+Chateaubriand, ne repose sur aucune autorité sérieuse. On ne la trouve
+même pas dans l'ouvrage, plus légendaire qu'historique, du P. Albert
+Le Grand, <i>la vie, gestes, mort et miracles des saints de la
+Bretagne-Armorique</i>.<a href="#footnotetag141">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote142" name="footnote142"></a><b>Note 142: </b>Cette
+date de 541, que Chateaubriand a prise cette fois
+dans Albert Le Grand (édition de 1680, p. 583), n'est rien moins
+qu'exacte. Malo fut bien le premier titulaire de l'évêché d'Aleth,
+fondé par Judaël, roi de Domnonée, mais cette fondation eut lieu, non
+en 541, mais près d'un demi-siècle plus tard. Né vers 520 dans la
+Cambrie méridionale, Malo ne passa en Armorique que vers 550. Il
+aborda dans l'île de Césembre, avec une trentaine de disciples et se
+mit aussitôt à évangéliser les campagnes aléthiennes et curiosolites.
+Il comptait déjà dans la péninsule armoricaine, et spécialement dans
+le pays d'Aleth, quarante ans d'apostolat, lorsqu'il fut honoré de la
+dignité épiscopale, vers 585-590. Saint Malo mourut en Saintonge, le
+dimanche 16 décembre 621, âgé d'environ cent ans. (Voir <i>l'Histoire de
+Bretagne</i>, par Arthur de la Borderie, tome <span class="smcap">I</span>,
+p. 421, 465, 475.)<a href="#footnotetag142">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote143" name="footnote143"></a><b>Note 143: </b><i>Anson</i>
+(Georges), amiral anglais, né en 1697, mort en
+1762.<a href="#footnotetag143">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote144" name="footnote144"></a><b>Note 144: </b><i>La
+Chalotais</i> (Louis-René <i>de Caradeuc</i> de),
+procureur-général au Parlement de Bretagne, né à Rennes le 6 mars
+1701, mort le 12 juillet 1785. -- Le premier Mémoire, écrit sous le nom
+de M. de La Chalotais, et reconnu par lui comme son &oelig;uvre se
+terminait par ces lignes: «Fait au château de Saint-Malo, 15 janvier
+1766, écrit avec une plume faite d'un cure-dent, et de l'encre faite
+avec de le suie de cheminée, du vinaigre et du sucre, sur des papiers
+d'enveloppe de sucre et de chocolat.» La vérité est que La Chalotais,
+dans sa prison, avait tout ce qu'il faut pour écrire et qu'il
+<i>écrivait par toutes les postes à sa famille</i>. Voir, dans l'ouvrage de
+M. Henri Carré, <i>La Chalotais et le duc d'Aiguillon</i> (1803), la
+correspondance du chevalier de Fontette, commandant du château de
+Saint-Malo, et en particulier la lettre du 28 avril
+1766.<a href="#footnotetag144">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote145" name="footnote145"></a><b>Note 145: </b>Jacques
+<i>Cartier</i> naquit à Saint-Malo le 31 décembre 1494,
+l'année même où Christophe Colomb découvrait la Jamaïque. On ne sait
+pas exactement la date de sa mort. Le savant annaliste de Saint-Malo,
+M. Ch. Cunat, croit pouvoir la fixer aux environs de
+1554.<a href="#footnotetag145">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote146" name="footnote146"></a><b>Note 146: </b>René
+<i>Dugay-Trouin</i>, né le 10 juin 1673; mort le 27
+septembre 1736.<a href="#footnotetag146">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote147" name="footnote147"></a><b>Note 147: </b>Robert
+<i>Surcouf</i>, le célèbre corsaire (1773-1827). M. Ch.
+Cunat a écrit son <i>Histoire</i>.<a href="#footnotetag147">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote148" name="footnote148"></a><b>Note 148: </b>Bertrand-François
+<i>Mahé de La Bourdonnais</i> (1699-1753).<a href="#footnotetag148">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote149" name="footnote149"></a><b>Note 149: </b>Julien
+<i>Offraye de La Mettrie</i>, né à Saint-Malo le 19
+décembre 1709, mort le 11 novembre 1751 à Berlin, où ses ouvrages
+ouvertement matérialistes lui avaient valu d'être nommé lecteur du
+roi. Frédéric II a composé son <i>Éloge</i>.<a href="#footnotetag149">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote150" name="footnote150"></a><b>Note 150: </b>Hugues-Félicité
+<i>Robert de La Mennais</i>, né le 19 juin 1782,
+mort le 27 février 1854. Presque tous ses biographes le font naître
+dans la même rue que Chateaubriand. C'est une erreur. L'hôtel de la
+Mennais, où naquit l'auteur de l'<i>Essai sur l'Indifférence</i>, était
+situé, non rue des Juifs, mais rue Saint-Vincent.<a href="#footnotetag150">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote151" name="footnote151"></a><b>Note 151: </b>François-Joseph-Victor
+<i>Broussais</i> (1772-1832). Comme son
+compatriote La Mettrie, mais avec plus d'éclat et de talent, il se
+montra dans tous ses ouvrages, un ardent adversaire des doctrines
+psychologiques et spiritualistes.<a href="#footnotetag151">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote152" name="footnote152"></a><b>Note 152: </b>Pierre-Louis-Auguste
+<i>Ferron</i>, comte de <i>La Ferronnays</i>, né
+le 17 décembre 1772. Il émigra avec son père, lieutenant général des
+armées du roi, servit sous le prince de Condé et devint aide de camp
+du duc de Berry. Maréchal de camp (4 juin 1814); pair de France (17
+août 1815), ministre à Copenhague en 1817; ambassadeur à
+Saint-Pétersbourg en 1819; ministre des Affaires étrangères du 4
+janvier 1828 au 14 mai 1829; ambassadeur à Rome du mois de février au
+mois d'août 1830. Il mourut en cette ville le 17 janvier 1842,
+laissant une mémoire honorée de tous les partis.<a href="#footnotetag152">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote153" name="footnote153"></a><b>Note 153: </b>Peu
+d'années après la naissance de Chateaubriand, sa
+famille avait quitté l'hôtel de la Gicquelais et était venue habiter
+le premier étage de la belle maison de M. White de Boisglé, maire de
+Saint-Malo, maison située sur la rue et la place Saint-Vincent,
+presque en face de la porte <i>Saint-Vincent</i>. (Ch. Cunat, <i>op.
+cit.</i>)<a href="#footnotetag153">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote154" name="footnote154"></a><b>Note 154: </b>De
+ces six enfants, cinq figurent sur les registres de
+naissance de Saint-Malo: Adélaïde, née en 1762;
+Émilie-Thérèse-Rosalie, née le 12 septembre 1763; Pierre, né en 1767;
+Armand-Louis-Marie, né le 16 mars 1768; Modeste, née en
+1772.<a href="#footnotetag154">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote155" name="footnote155"></a><b>Note 155: </b>Ici
+encore, dans toutes les éditions, on a imprimé à tort:
+<i>1810</i>.<a href="#footnotetag155">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote156" name="footnote156"></a><b>Note 156: </b>Il
+a laissé un fils, Frédéric, que je plaçai d'abord dans
+les gardes de <i>Monsieur</i>, et qui entra depuis dans un régiment de
+cuirassiers. Il a épousé, à Nancy, mademoiselle de Gastaldi, dont il a
+eu deux fils, et s'est retiré du service. La s&oelig;ur aînée
+d'Armand, ma cousine, est, depuis de longues années, supérieure des
+religieuses Trappistes. (Note de 1831, Genève.) Ch. -- Frédéric de
+Chateaubriand, dont il est parlé dans cette note, était né à Jersey le
+11 novembre 1798. Il est mort le 8 juin 1849, au château de la Ballue,
+près Saint-Servan, laissant un fils, Henri-Frédéric-Marie-Geoffroy de
+Chateaubriand, né à la Ballue le 11 mai 1835 et marié en 1869 à
+Françoise-Madeleine-Anne <i>Regnault de
+Parcieu</i>.<a href="#footnotetag156">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote157" name="footnote157"></a><b>Note 157: </b><i>Gesril
+du Papeu</i> (Joseph-François-Anne) avait un an de
+moins que son ami Chateaubriand; il était né à Saint-Malo le 23
+février 1767. Entré dans la marine, comme garde, à quatorze ans, il
+prit part à la guerre de l'Indépendance américaine et fit ensuite une
+campagne de trois ans dans les mers de l'Inde et de la Chine.
+Lieutenant de vaisseau, le 9 octobre 1789, il ne tarda pas à émigrer,
+fit la campagne des Princes en 1792, comme simple soldat, et se rendit
+ensuite à Jersey. Le 21 juillet 1795, il était à Quiberon, cette fois
+comme lieutenant de la compagnie noble des élèves de la marine, dans
+le régiment du comte d'Hector. L'épisode dont il fut le héros dans
+cette tragique journée suffirait seul à prouver que Sombreuil et ses
+soldats n'ont mis bas les armes qu'à la suite d'une capitulation. Ceux
+qui nient l'existence de cette capitulation l'ont bien compris: ils
+ont essayé de contester l'acte même de Gesril et son généreux
+sacrifice. Mais ce sacrifice et les circonstances qui l'accompagnèrent
+sont attestés par trop de témoins pour qu'on puisse les mettre en
+doute. Ces témoins sont de ceux dont la parole ne se peut récuser: En
+voici la liste: 1º Chaumereix; 2º Berthier de Grandry; 3º La
+Bothelière, capitaine d'artillerie; 4º Cornulier-Lucinière; 5º La
+Tullaye; 6º Du Fort; 7º le contre-amiral Vossey; 8º le baron de
+Gourdeau; 9º le capitaine républicain Rottier, de la légion nantaise.
+Le fait, d'ailleurs, est consigné dans une lettre écrite des prisons
+de Vannes par Gesril du Papeu à son père. Le jeune héros fut fusillé à
+Vannes, le 10 fructidor (27 août 1796).<a href="#footnotetag157">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote158" name="footnote158"></a><b>Note 158: </b>«Je
+pense avec orgueil que cet homme a été mon premier ami,
+et que tous les deux, mal jugés dans notre enfance, nous nous liâmes
+par l'instinct de ce que nous pouvions valoir un jour, et que c'est
+dans le coin le plus obscur de la monarchie, sur un misérable rocher,
+que sont nés ensemble et presque sous le même toit deux hommes dont
+les noms ne seront peut-être pas tout à fait inconnus dans les annales
+de l'honneur et de la fidélité.» <i>Manuscrit de
+1826</i>.<a href="#footnotetag158">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote159" name="footnote159"></a><b>Note 159: </b>J'avais
+déjà parlé de Gesril dans mes ouvrages. Une de ses
+s&oelig;urs, Angélique Gesril de La Trochardais, m'écrivit en 1818
+pour me prier d'obtenir que le nom de Gesril fut joint à ceux de son
+mari et du mari de sa s&oelig;ur: j'échouai dans ma négociation. (Note
+de 1831, Genève.) Ch.<br><br>
+
+Gesril avait trois s&oelig;urs; <i>M<sup>mes</sup> Colas de la Baronnais, Le Roy de
+la Trochardais</i> et <i>Le Metaër de la Ravillais</i>. Les deux dernières
+seules ont laissé des enfants; la famille Gesril se trouve éteinte et
+fondue dans le Metaër et, par Le Roy, dans Boisguéhéneuc et du
+Raquet.<a href="#footnotetag159">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote160" name="footnote160"></a><b>Note 160: </b>Le
+comte d'Artois vint, en effet, à Saint-Malo le 11 mai
+1777 et y séjourna trois jours. De grandes fêtes eurent lieu en son
+honneur. (Ch. Cunat, <i>op. cit.</i>)<a href="#footnotetag160">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote161" name="footnote161"></a><b>Note 161: </b>Ce
+livre a été écrit à Dieppe (septembre et octobre 1812),
+et à la Vallée-aux-Loups, (décembre 1813 et janvier 1814). Il a été
+revu en juin 1846.<a href="#footnotetag161">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote162" name="footnote162"></a><b>Note 162: </b>C'était
+précisément le jour anniversaire de la naissance de
+Chateaubriand.<a href="#footnotetag162">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote163" name="footnote163"></a><b>Note 163: </b>Étienne-Denis
+Pasquier (1767-1842). Il était préfet de
+police depuis le 14 octobre 1810. Chateaubriand et M. Pasquier
+devaient se retrouver à la Chambre des pairs et à l'Académie
+française.<a href="#footnotetag163">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote164" name="footnote164"></a><b>Note 164: </b>Cet
+incendie eut lieu dans la nuit du 16 au 17 février
+1776. Le feu prit dans les magasins qui occupaient le rez-de-chaussée
+de la maison de M. White, dont le premier étage, ainsi que nous
+l'avons dit, était habité par la famille Chateaubriand. Ces magasins
+servaient d'entrepôt à un marchand épicier et renfermaient beaucoup de
+matières combustibles. Les progrès du feu furent rapides, et la maison
+toute entière serait sans doute devenue la proie des flammes, si le
+cocher du <i>Carrosse public</i>, qui partait cette nuit-là pour Rennes,
+n'avait heureusement donné l'alarme. (Ch. Cunat, <i>op.
+cit.</i>)<a href="#footnotetag164">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote165" name="footnote165"></a><b>Note 165: </b>Le
+roman de <i>Rou</i> (Rollon, duc de Normandie), fut composé
+au <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle par le trouvère normand Robert Wace. L'immense forêt
+qui couvrait la partie centrale de la péninsule armoricaine y est, en
+effet, appelée la forêt de <i>Brecheliant</i>. Chez d'autres poètes du
+moyen-âge, ce nom devient <i>Brécilien</i> ou <i>Brecelien</i>, <i>Breseliand,
+Bersillant</i>, ou plus généralement <i>Broceliande</i>. L'un d'eux en donne
+cette explication:</p>
+
+<p class="quotega">
+ E ce fut en <i>Broceliande</i>,<br>
+ Une <i>broce</i> (une forêt) en une <i>lande</i>.</p>
+
+<p class="note">(Voir <i>Brocéliande et ses chevaliers</i>, par M. Baron du Taya, p. 6, et
+<i>Histoire de Bretagne</i>, par Arthur de la Borderie, tome <span class="smcap">I</span>, p. 44,
+45.)<a href="#footnotetag165">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote166" name="footnote166"></a><b>Note 166: </b>A
+la suite de la lecture d'une partie de ses <i>Mémoires</i>,
+faite en 1834 chez M<sup>me</sup> Récamier, Chateaubriand communiqua aux journaux
+divers fragments de son ouvrage. Les pages sur le <i>Printemps en
+Bretagne</i> furent publiées dans le <i>Panorama littéraire de l'Europe</i>
+(tome <span class="smcap">II</span>, <span class="smcap">IV</span><sup>e</sup>
+livraison; avril 1834). Les deux paragraphes qu'on a lus
+plus haut n'en formaient alors qu'un seul, dont le texte, assez
+différent du texte actuel, mérite d'être conservé. Voici cette
+première version:</p>
+
+<p class="quotega">
+ «L'aspect du pays, entrecoupé de fossés boisés, est celui d'une
+ continuelle forêt, et rappelle l'Angleterre. Des vallons étroits et
+ profonds où coulent, parmi des saulaies et des chenevières, de petites
+ rivières non navigables, présentent des perspectives riantes et
+ solitaires. Les futaies à fond de bruyères et à cépées de houx,
+ habitées par des sabotiers, des charbonniers et des verriers tenant du
+ gentilhomme, du commerçant et du sauvage; les landes nues, les
+ plateaux pelés, les champs rougeâtres de sarrasin qui séparent ces
+ vallons entre eux, en font mieux sentir la fraîcheur et l'agrément.
+ Sur les côtes se succèdent des tours à fanaux, des clochers de la
+ renaissance, des vigies, des ouvrages romains, des monuments
+ druidiques, des ruines de châteaux: la mer borde le tout.»]
+<a href="#footnotetag166">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote167" name="footnote167"></a><b>Note 167: </b>«J'ai
+vu dans l'île de Céos un bas-relief antique qui
+représentait les Néréides attachant des festons au bas de la robe de
+Cérès.» <i>Manuscrit de 1834</i>.
+<a href="#footnotetag167">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote168" name="footnote168"></a><b>Note 168: </b>«Quelques
+fenêtres grillées, d'<i>un goût mauresque</i>...»
+<i>Manuscrit de 1826</i> et <i>Manuscrit de 1834</i>.<a href="#footnotetag168">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote169" name="footnote169"></a><b>Note 169: </b>«L'arrivée
+de sa famille dans un lieu où il vivait selon
+ses goûts...» <i>Manuscrit de 1826</i>. -- «La réunion de la famille dans le
+lieu de son choix...» <i>Manuscrit de 1834</i>.<a href="#footnotetag169">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote170" name="footnote170"></a><b>Note 170: </b>«Cette
+cour était formée par le corps de logis d'entrée,
+par un autre corps de logis parallèle, qui réunissait également deux
+tours plus petites que les premières, et par deux autres courtines qui
+rattachaient la grande et la grosse tour aux deux petites tours. Le
+château entier avait la figure d'un char à quatre roues.» <i>Manuscrits
+de 1826 et de 1834</i>.<a href="#footnotetag170">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote171" name="footnote171"></a><b>Note 171: </b>«M<sup>me</sup>
+de Sévigné vantait en 1669 ces vieux
+ombrages.» -- <i>Manuscrit de 1826</i>.<a href="#footnotetag171">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote172" name="footnote172"></a><b>Note 172: </b>«On
+apercevait le haut clocher de la paroisse et les
+maisons <i>confuses</i> de Combourg...» <i>Manuscrit de
+1826</i>.<a href="#footnotetag172">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote173" name="footnote173"></a><b>Note 173: </b>Le
+château qui fut comme la seconde patrie de Chateaubriand
+appartient toujours à sa famille. M<sup>me</sup> la comtesse de Chateaubriand,
+née Bernon de Rochetaillée, veuve du comte Geoffroy de Chateaubriand,
+petit-neveu de l'auteur du <i>Génie du Christianisme</i>, habite Combourg
+la plus grande partie de l'année et y conserve avec un soin pieux tout
+ce qui rappelle la mémoire du grand
+écrivain.<a href="#footnotetag173">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote174" name="footnote174"></a><b>Note 174: </b>Urbain-René
+<i>De Hercé</i>, né à Mayenne le 6 février 1726,
+sacré évêque de Dol le 5 juillet 1757. Il fut fusillé, le 28 juillet
+1795, non à Quiberon, dans le Champ du martyre, mais à Vannes, sur la
+promenade de la Garenne, en même temps que Sombreuil et quatorze
+autres victimes, parmi lesquelles était son frère, François de Hercé,
+grand-vicaire de Dol, né à Mayenne, le 8 mai 1733. (Voir les <i>Débris
+de Quiberon</i>, par Eugène de la Gournerie, p. 13. -- Consulter aussi,
+dans l'<i>Histoire de la persécution révolutionnaire en Bretagne</i>, par
+l'abbé Tresvaux, la notice sur Mgr. de Hercé. Il était le cinquième
+des dix-neuf enfants vivants de Jean-Baptiste de Hercé et de Françoise
+Tanquerel.)<a href="#footnotetag174">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote175" name="footnote175"></a><b>Note 175: </b>Après
+avoir cité ce passage, M. de Marcellus ajoute: «J'ai
+eu bien des fois l'occasion de constater l'exactitude de ces traits si
+habilement tirés du caractère de M. de Chateaubriand, si justes et si
+vrais sous sa main, qu'on croirait impossible de les dessiner
+soi-même.» (<i>Chateaubriand et son temps</i>, p. 15.)<a href="#footnotetag175">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote176" name="footnote176"></a><b>Note 176: </b>«Depuis
+que j'ai acquis une malheureuse célébrité, il m'est
+arrivé de passer des jours, des mois entiers avec des personnes qui ne
+se souvenaient plus que j'avais fait des livres; moi-même je
+l'oubliais, si bien que cela nous paraissait à tous une chose de
+l'autre monde. Écrire aujourd'hui m'est odieux, non que j'affecte un
+sot dédain pour les lettres, mais c'est que je doute plus que jamais
+de mon talent, et que les lettres ont si cruellement troublé ma vie
+que j'ai pris mes ouvrages en aversion.» <i>Manuscrit de
+1826</i>.<a href="#footnotetag176">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote177" name="footnote177"></a><b>Note 177: </b><i>Le
+Manuscrit de 1826</i> renferme ici une courte description
+du jeu de la quintaine. «Tous les nouveaux mariés de l'année dans la
+mouvance de Combourg étaient obligés, au mois de mai, de venir rompre
+une lance de bois contre un poteau placé dans un chemin creux qui
+passait au haut du grand mail; les jouteurs étaient à cheval; le
+baillif, juge du camp, examinait la lance, déclarait qu'il n'y avait
+ni fraude ni dol dans les armes; on pouvait courir trois fois contre
+le poteau, mais au troisième tour, si la lance n'était pas rompue, les
+gabeurs du tournoi champêtre accablaient de plaisanteries le joutier
+maladroit, qui payait un petit écu au seigneur.»<a href="#footnotetag177">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote178" name="footnote178"></a><b>Note 178: </b>Dans
+cette peinture de la petite société de Combourg,
+Chateaubriand a été scrupuleusement exact, comme il le sera du reste
+en toute circonstance, ainsi qu'on le verra de plus en plus en
+avançant dans la lecture des <i>Mémoires</i>. -- Noble Me
+François-Jean-Baptiste <i>Potelet</i>, seigneur de Saint-Mahé et de la
+Durantais, après avoir servi dans la marine de la compagnie des Indes,
+épousa, le 6 octobre 1767, à Combourg, Marie-Marguerite de Lormel. Sa
+fille aînée, Marie-Marguerite, née en 1768, la même année que
+Chateaubriand, se maria en 1789 à Pierre-Emmanuel-Vincent-Marie de
+Freslon de Saint-Aubin, président des requêtes au Parlement de
+Bretagne.<a href="#footnotetag178">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote179" name="footnote179"></a><b>Note 179: </b>Gilles-Marie
+<i>de Launay</i>, sieur de la <i>Biliardière</i>,
+d'abord procureur fiscal de Bécherel, puis sénéchal des juridictions
+du Vauruffier, de la vicomté de Besso et du marquisat de Caradenc,
+était devenu plus tard entreposeur des fermes du roi à Combourg. Né à
+Bécherel, il avait épousé à Bain, le 17 juillet 1750, Marie-Anne
+Nogues, dont étaient nés, de 1752 à 1769, treize enfants (et non
+douze), cinq garçons et huit filles. David, le compagnon de jeux de
+Chateaubriand, était bien, comme il le dit, le plus jeune des
+fils.<a href="#footnotetag179">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote180" name="footnote180"></a><b>Note 180: </b>J'ai
+retrouvé mon ami David: je dirai quand et comment.
+(Note de Genève, 1832.) Ch.<a href="#footnotetag180">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote181" name="footnote181"></a><b>Note 181: </b>Jean-Baptiste
+<i>Gesbert</i>, Sr de la Noé-Sécho, sénéchal de la
+juridiction seigneuriale de Combourg, originaire de Rostrenen, marié à
+Bécherel, le 22 octobre 1782, à Marie-Jeanne Faisant de la
+Gantraye.<a href="#footnotetag181">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote182" name="footnote182"></a><b>Note 182: </b>Me René
+<i>Petit</i>, né à la Guerche, procureur fiscal du comté
+de Combourg. Il devint en 1791 juge au district de Dinan. Son fils
+René-Marie <i>Lucil</i>, né le 29 mars 1783, a été tenu sur les fonts
+baptismaux par Lucile de Chateaubriand.<a href="#footnotetag182">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote183" name="footnote183"></a><b>Note 183: </b>M<sup>e</sup>
+Julien <i>Corvaisier</i> ou <i>le Corvaisier</i>, notaire et
+procureur de la juridiction.<a href="#footnotetag183">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote184" name="footnote184"></a><b>Note 184: </b>L'abbé
+<i>Chalmel</i> (Jean-François), chapelain du château de
+Combourg, était petit-fils de Me Noël Chalmel, notaire à Rennes.<a href="#footnotetag184">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote185" name="footnote185"></a><b>Note 185: </b>Jean
+Anne <i>Pinot</i> du <i>Petitbois</i>, né à Rennes le 10 janvier
+1737, était le fils aîné de Maurille-Anne Pinot, écuyer, seigneur du
+Petitbois, et de Jeanne-Perrine Guybert. D'abord sous-aide major au
+régiment de la Reine, puis capitaine de dragons au régiment de
+Belzunce, il habitait le château du Grandval en Combourg et y mourut,
+le 10 octobre 1789, <i>en grande odeur de piété</i> (acte d'inhumation). Il
+avait épousé en Saint-Aubin de Rennes, le 7 mars 1769, Anne-Marc de la
+Chénardais, décédée à Rennes le 26 vendémiaire an <span class="smcap">III</span> (17 octobre
+1794). -- Le château du Grandval est encore habité aujourd'hui par la
+famille du Petitbois.<a href="#footnotetag185">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote186" name="footnote186"></a><b>Note 186:
+</b>Michel-Charles <i>Locquet</i>, comte de Château-d'Assis, né à
+Saint-Malo le 14 janvier 1748. Il appartenait à une famille très
+honorée dans le pays malouin: sa mère était une Trublet. Marié en 1774
+à Jeanne-Anne Joséphine de Boisbaudry, il demeurait au château de
+Triaudin, en Combourg, qui est aujourd'hui habité par le vicomte Roger
+du Petitbois.<a href="#footnotetag186">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote187" name="footnote187"></a><b>Note 187: </b>Des
+Tinténiac, en résidence momentanée chez des amis
+habitant le pays, auront sans doute fait au château de Combourg des
+visites dont Chateaubriand avait gardé le souvenir; mais il n'y avait
+pas de Tinténiac établis à Combourg ou dans les paroisses
+environnantes.<a href="#footnotetag187">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote188" name="footnote188"></a><b>Note 188: </b>Nicolas-Pierre
+<i>Philippes</i>, seigneur de Trémaudan, ancien
+officier de dragons au régiment de la Ferronnais, était né à Pontorson
+le 19 septembre 1749, fils d'écuyer Pierre <i>Philippes</i>, seigneur de
+Villeneuve Torrens, et d'Augustine de Lantivy. Il avait épousé, à
+Saint-Malo, le 24 janvier 1769, Marie-Louise Mazin, dont il eut
+plusieurs enfants nés à Combourg de 1770 à 1786.<a href="#footnotetag188">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote189" name="footnote189"></a><b>Note 189: </b>René-Malo
+Sévin fut nommé recteur de la paroisse de
+Combourg en 1776. Il refusa de prêter serment à la constitution civile
+du clergé, et passa à Jersey en 1792. Rentré en 1797, il fut
+réinstallé en 1803 à la cure de Combourg et y mourut en 1817.<a href="#footnotetag189">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote190" name="footnote190"></a><b>Note 190: </b>Claude-Anne,
+vicomte, puis marquis, puis duc de
+Saint-Simon, de la branche de Montbléru, fils de Louis-Gabriel,
+marquis de Saint-Simon, et de Catherine-Marguerite-Jaquette Pineau de
+Viennay, naquit au château de la Faye (Charente). Entré très jeune au
+service militaire, il fut nommé, le 3 janvier 1770, brigadier, puis,
+le 29 juin 1775, <i>colonel du régiment de Touraine</i>. Il prit part à la
+guerre d'Amérique, fut élu, en 1789, par le bailliage d'Angoulême,
+député de la noblesse aux États-Généraux, émigra en Espagne, y prit du
+service et devint capitaine-général de la Vieille-Castille. Le roi
+Charles IV le nomma grand d'Espagne en 1803. En 1808, lors de la prise
+de Madrid par les Français, il fut blessé et fait prisonnier; condamné
+à mort par un conseil de guerre, il obtint une commutation de peine et
+fut enfermé dans la citadelle de Besançon, où il resta jusqu'à la
+chute de l'Empire. Il retourna alors en Espagne et fut créé duc par
+Ferdinand VII. Il mourut à Madrid le 3 janvier 1819.<a href="#footnotetag190">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote191" name="footnote191"></a><b>Note 191: </b>J'ai
+éprouvé un sensible plaisir en retrouvant, depuis la
+Restauration, ce galant homme, distingué par sa fidélité et ses vertus
+chrétiennes. (Note de Genève, 1831.) Ch.<br><br>
+
+Cette note de 1831, relative au marquis de Causans, remplace les
+lignes suivantes du <i>Manuscrit de 1826</i>, écrites au lendemain de
+l'ordonnance du 5 septembre 1816, qui prononçait la dissolution de la
+<i>Chambre introuvable</i>: «J'ai éprouvé un sensible plaisir en retrouvant
+ce dernier, distingué par ses vertus chrétiennes, dans cette chambre
+des députés qui fera à jamais l'honneur et les regrets de la France,
+quand le temps des factions sera passé et celui de la justice venu;
+dans cette Chambre que la Providence avait envoyée pour sauver la
+France et l'Europe, qui n'a pu être cassée que par un véritable crime
+politique, et dont la gloire survivra à la renommée des misérables
+ministres qui s'en firent les persécuteurs.» -- <i>Causans de Mauléon</i>
+(Jacques-Vincent, marquis de), né le 31 juillet 1751, était colonel du
+régiment de Conti, lorsqu'il fut élu député de la noblesse aux
+États-Généraux pour la principauté d'Orange. Le 17 avril 1790, il fut
+promu maréchal de camp. La Restauration le nomma lieutenant-général le
+23 août 1814. Élu député de Vaucluse à la <i>Chambre introuvable</i>, le 24
+août 1815; réélu le 4 octobre 1816; éliminé au renouvellement par
+cinquième de 1819, renvoyé à la Chambre des députés le 24 avril 1820,
+il y siégea jusqu'à sa mort, arrivée le 24 avril 1824.<a href="#footnotetag191">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote192" name="footnote192"></a><b>Note 192: </b><i>Wignacourt</i>
+(Antoine-Louis, marquis de), fils de
+Louis-Daniel, marquis de Wignacourt, et de Marie-Julie de Maizières,
+né le 22 janvier 1753. Il est porté sur l'<i>État militaire de la
+France</i> pour 1784 comme mestre de camp lieutenant-colonel en second du
+régiment de Conti, chevalier de Saint-Louis.<a href="#footnotetag192">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote193" name="footnote193"></a><b>Note 193: </b>François-Placide
+<i>Maillard</i>, seigneur <i>de la Morandais</i>,
+marié en 1757 à Gillette Dastin et père de quinze enfants, dont le
+dernier, né à Combourg en 1777, eut pour parrain M. de Chateaubriand,
+père du grand écrivain. Les Maillard de la Morandais étaient
+d'ancienne noblesse, et de la même famille que les Maillard de
+Belestre et des Portes, de l'évêché de Nantes, qui ont été maintenus
+en 1670, après avoir fait preuve de huit générations nobles.
+Seulement, ceux qui s'étaient établis à Combourg avaient
+singulièrement dérogé, à raison de leur pauvreté. Les actes
+paroissiaux qui les concernent ne leur donnent que des qualifications
+bourgeoises. François-Placide de la Morandais est décédé à Combourg le
+30 août 1779.<a href="#footnotetag193">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote194" name="footnote194"></a><b>Note 194: </b>Le
+prince Eugène de <i>Savoie-Carignan</i>, né le 22 septembre
+1753, était le fils cadet du prince Louis-Victor de Savoie Carignan et
+de la princesse Christine-Henriette de Hesse-Rheinfelds-Rothembourg.
+Frère de la princesse de Lamballe, il entra au service de France sous
+le nom de comte de Villefranche (<i>Villafranca</i>) et fut placé à la tête
+du régiment de son nom. Le 22 septembre 1781, il épousa, dans la
+chapelle du château du Parc, en la paroisse de Saint-Méloir-des-Ondes,
+à quelques lieues de Saint-Malo, Élisabeth-Anne Magon de Boisgarein,
+fille de Jean-François-Nicolas Maçon, seigneur de Boisgarein et de
+Louise de Karuel. Ce mariage fut annulé par le Parlement, à la requête
+des parents du prince. Celui-ci lutta désespérément pour faire reviser
+cet arrêt. Les tristesses de cette lutte abrégèrent sans doute ses
+jours, car une mort prématurée l'enleva, le 30 juin 1785. -- Un fils
+était né de cette union, le 30 septembre 1783: il se fit soldat sous
+Napoléon et fut nommé, pendant la campagne de Russie, colonel d'un
+régiment de hussards. Des lettres-patentes de 1810 lui conférèrent le
+titre de baron. Louis XVIII, en 1814, lui rendit son ancien titre de
+comte de Villefranche. Il devint officier-général et mourut le 15
+octobre 1825. -- Il avait épousé, le 9 octobre 1810, Pauline-Antoinette
+Bénédictine-Marie de Quélen d'Estuer de Caussade, fille du duc de la
+Vauguyon; le fils issu de ce mariage,
+<i>Eugène</i>-Emmanuel-Joseph-Marie-Paul-François, reprit le rang de ses
+ancêtres, lorsque la branche de Carignan monta sur le trône de
+Sardaigne avec le roi Charles-Albert, petit-neveu du mari de M<sup>lle</sup> de
+Boisgarein. Le petit-fils de cette dernière, par décret royal du 18
+avril 1834, fut reconnu héritier présomptif de la couronne, en cas
+d'extinction de la branche régnante. A plusieurs reprises, pendant que
+le roi était à la tête de son armée, lors des guerres de
+l'indépendance italienne, le prince Eugène de Savoie-Carignan remplit
+les fonctions de lieutenant-général du royaume. Il est mort le 15
+décembre 1886, laissant de son mariage morganatique avec Dlle Félicité
+Crosic, contracté le 25 novembre 1863, six enfants, dont trois fils,
+qui sont aujourd'hui les derniers descendants par les mâles du mariage
+romanesque célébré, le 22 septembre 1781, dans la chapelle du château
+du Parc. Le roi d'Italie leur a accordé, en 1888, le nom de
+<i>Villafranca-Soissons</i>, avec le titre de comte.<a href="#footnotetag194">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote195" name="footnote195"></a><b>Note 195: </b><i>Lacretelle</i>
+(Pierre-Louis) dit l'<i>Aîné</i> (1751-1824),
+membre de l'Académie française. Avocat à Metz, puis à Paris, il plaida
+peu, mais ses mémoires judiciaires lui valurent une assez grande
+célébrité.<a href="#footnotetag195">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote196" name="footnote196"></a><b>Note 196: </b>Le <i>Père
+de famille</i>, de Diderot, imprimé dès 1758, ne fut
+représenté à la Comédie Française que le 18 février 1768. Le succès du
+reste fut médiocre. La pièce n'eut que sept représentations.<a href="#footnotetag196">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote197" name="footnote197"></a><b>Note 197: </b>Le
+double mariage des deux s&oelig;urs aînées de
+Chateaubriand eut lieu le 11 janvier 1780. Marie-Anne-Françoise
+épousait Jean-Joseph <i>Geffelot</i>, comte <i>de Marigny</i>. Bénigne-Jeanne
+épousait Jean-François-Xavier, comte de <i>Québriac</i>, seigneur de
+Patrion.<a href="#footnotetag197">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote198" name="footnote198"></a><b>Note 198: </b>Maître
+Noël <i>Le Lavandier</i>, apothicaire, marié à Dingé,
+près de Combourg, le 7 juillet 1751, était originaire de la paroisse
+de Vieuvel, où sa famille, venue de Normandie, s'était établie au
+<span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle.<a href="#footnotetag198">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote199" name="footnote199"></a><b>Note 199: </b><i>De
+Buonaparte et des Bourbons</i>. (Note de Genève, 1831.)
+Ch.<a href="#footnotetag199">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote200" name="footnote200"></a><b>Note 200: </b>Charles-Hilaire
+de Chateaubriand, né en 1708,
+successivement recteur de Saint-Germain-de-la-mer au diocèse de
+Saint-Brieuc, de Saint-Étienne de Rennes en 1748, de Bazouge-du-Désert
+en 1767, et de Toussaint de Rennes en 1770. Il résigna en 1776 et
+mourut au Val des Bretons en Pleine-Fougères, le 12 août 1782.
+(<i>Pouillé de Rennes</i>, <span class="smcap">IV</span>, 120; <span class="smcap">V</span>, 557,
+655, 658; Paris-Jallobert,
+<i>Bazouge</i>, p. 27, <i>Pleine-Fougères</i>, p. 15 et
+55.)<a href="#footnotetag200">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote201" name="footnote201"></a><b>Note 201: </b><i>Génie
+du christianisme</i>, première partie, livre <span class="smcap">I</span>,
+chapitre <span class="smcap">VII</span>: De la Communion.<a href="#footnotetag201">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote202" name="footnote202"></a><b>Note 202: </b>«De
+tout ce que j'ai planté à Combourg, une croix seule est
+restée debout, comme si je ne pouvais rien créer de durable que pour
+la douleur, ni marquer mon passage sur la terre autrement que par des
+monuments de tristesse.» <i>Manuscrit de 1826</i>.<a href="#footnotetag202">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote203" name="footnote203"></a><b>Note 203: </b>Geoffroy
+(Julien-Louis), né à Rennes le 17 août 1743, mort
+à Paris le 24 février 1814. Créateur du feuilleton littéraire, il fut
+de 1808 à 1814, le prince des critiques. Ses articles ont été réunis
+en six volumes, sous le titre de <i>Cours de littérature dramatique</i>. Il
+avait été élève du collège de Rennes, de 1750 à 1758. -- <i>Geoffroy et la
+critique dramatique sous le Consulat et l'Empire</i>, par Charles-Marc
+<i>Des Granges</i>, un vol. in-8° 1897.<a href="#footnotetag203">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote204" name="footnote204"></a><b>Note 204: </b><i>Ginguené</i>
+(Pierre-Louis), né à Rennes le 25 avril 1748,
+mort à Paris le 16 novembre 1816. Placé au collège de Rennes, il y
+commença ses études sous les jésuites et les termina, après leur
+expulsion (en 1762), sous les prêtres séculiers qui leur succédèrent.
+Son ouvrage le plus important est l'<i>Histoire littéraire d'Italie</i>
+(Paris, 1811-1824, 9 vol. in-8°).<a href="#footnotetag204">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote205" name="footnote205"></a><b>Note 205: </b><i>Parny</i>
+(Evariste-Désiré De Forges de), né à l'île Bourbon
+le 6 février 1753, mort à Paris le 5 décembre 1814. A l'âge de 9 ans,
+il fut envoyé en France et mis au collège de Rennes; il y fit ses
+études avec Ginguené, lequel plus tard a publiquement payé sa dette à
+ses souvenirs par une agréable épître de 1790, et par son zèle à
+défendre <i>la Guerre des Dieux</i> dans la <i>Décade</i>. (Sainte-Beuve,
+<i>Portraits contemporains et divers</i>, tome <span class="smcap">III</span>,
+p. 124.)<a href="#footnotetag205">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote206" name="footnote206"></a><b>Note 206: </b>Le
+Collège de Rennes était un des plus importants de
+France. Il avait été fondé par les Jésuites en 1607. Lorsqu'ils le
+quittèrent, en 1762, un collège communal, aussitôt organisé, fut
+installé dans les bâtiments qu'ils venaient de quitter. C'est encore
+dans le même local qui se trouve aujourd'hui le lycée de Rennes, mais
+l'étendue en a été fort réduite. Il faut, pour avoir une idée de ce
+qu'était, au <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, ce collège qui semblait «un monde» à
+Chateaubriand, consulter les plans que l'autorité royale fit dresser
+pendant sa procédure contre les Jésuites, plans qui furent envoyés à
+la cour de Rome et dont le Cabinet des Estampes possède un double, en
+5 vol. in-f°. En 1761, le collège de Rennes comptait 4,000 élèves.
+<i>Histoire de Rennes</i>, par Ducrest et Maillet, p. 229. -- <i>Rennes ancien
+et moderne</i>, par Ogée et Marteville, tome <span class="smcap">I</span>, p. 204, 235,
+237. -- <i>Geoffroy</i>, par Charles-Marc Des Granges, p. 3 et
+suivantes.<a href="#footnotetag206">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote207" name="footnote207"></a><b>Note 207: </b>«...
+Saint-Riveul, jeune gentilhomme qui eut l'honneur
+d'être la première victime de la Révolution. Il fut tué dans les rues
+de Rennes en se rendant avec son père à la Chambre de la noblesse.»
+<i>Manuscrit de 1826</i>. -- André-François-Jean du Rocher de Saint-Riveul,
+née à Plénée, fils de Henri du Rocher, comte de Saint-Riveul, et de
+Anne-Bernardine Roger. Il n'était âgé que de 17 ans, lorsqu'il fut
+tué, le 27 janvier 1789.<a href="#footnotetag207">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote208" name="footnote208"></a><b>Note 208: </b>Jean
+Desmarest, avocat général au Parlement de Paris,
+décapité en 1383. On l'accusait d'avoir encouragé par sa faiblesse,
+l'année précédente, la révolte et les excès des
+<i>Maillotins</i>.<a href="#footnotetag208">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote209" name="footnote209"></a><b>Note 209: </b><i>Moreau</i>
+Jean-Victor, né à Morlaix le 11 août 1763, mort à
+Lauen le 2 septembre 1813.<a href="#footnotetag209">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote210" name="footnote210"></a><b>Note 210: </b>Joseph-Pierre
+Picot de Limoëlan de Clorivière était
+exactement du même âge que Chateaubriand. Il était né à Broons le 4
+novembre 1768. Après avoir été camarades de collège à Rennes, ils se
+retrouvèrent à l'école ecclésiastique de la Victoire à Dinan. Entré
+dans l'armée à l'âge de quinze ans, Limoëlan était officier du roi
+Louis XVI lorsqu'éclata la Révolution. Il émigra, puis rentra bientôt
+en Bretagne, chouanna dans les environs de Saint-Méen et de Gaël et
+devint adjudant-général de Georges Cadoudal. En 1798, il remplaça
+temporairement Aimé du Boisguy dans le commandement de la division de
+Fougères. A la fin de 1799, alors que la plupart des autres chefs
+royalistes se voyaient contraints de déposer les armes, il refusa
+d'adhérer à la pacification et vint à Paris. Il était à la veille
+d'épouser une charmante jeune fille de Versailles, M<sup>lle</sup> Julie
+d'Albert, à laquelle il était fiancé depuis plusieurs années,
+lorsqu'eut lieu, rue Saint-Nicaise, l'explosion de la machine
+infernale (3 nivôse an <span class="smcap">VIII</span> -- 24 décembre 1799). Limoëlan avait été
+l'un des principaux agents du complot. Grâce au dévouement de sa
+fiancée, il put échapper aux recherches de la police, gagner la
+Bretagne et s'embarquer pour l'Amérique. Son premier soin, en arrivant
+à New-York, fut d'écrire à la famille de M<sup>lle</sup> d'Albert, lui demandant
+de venir le rejoindre aux États-Unis, où le mariage serait célébré. La
+réponse fut terrible pour Limoëlan. M<sup>lle</sup> d'Albert, au moment où il
+courait les plus grands dangers, avait fait v&oelig;u de se consacrer
+à Dieu, si son fiancé parvenait à s'échapper. Fidèle à sa promesse,
+elle le suppliait d'oublier le passé pour ne songer qu'à l'avenir
+éternel. Le jeune officier entra en 1808 au séminaire de Baltimore.
+Commençant une vie nouvelle, il abandonna le nom de Limoëlan pour
+prendre celui de <i>Clorivière</i>, sous lequel il est uniquement connu aux
+États-Unis. Il fut ordonné prêtre au mois d'août 1812 et devint curé
+de Charleston. Lorsque, deux ans plus tard, l'abbé de Clorivière
+apprit la restauration des Bourbons, le chef royaliste se retrouva
+sous le prêtre, et il entonna avec enthousiasme dans son église un <i>Te
+Deum</i> d'actions de grâces. En 1815, il se rendit en France, mais dans
+l'unique but de liquider ce qui lui restait de sa fortune, afin d'en
+rapporter le produit en Amérique et de l'employer tout entier à
+l'avantage de la religion. En 1820, il fut nommé directeur du couvent
+de la Visitation de Georgetown. Ce couvent avait été fondé, en 1805,
+par une pieuse dame irlandaise, miss Alice Lalor, et un assez grand
+nombre de saintes filles y avaient pris le voile à son exemple. Mais,
+en 1820, l'établissement, privé de toutes ressources financières,
+végétait péniblement, et les bonnes s&oelig;urs se voyaient menacées
+chaque année d'être dispersées. L'abbé de Clorivière se chargea
+d'assurer l'avenir de cette utile fondation. Il construisit à ses
+frais un pensionnat pour l'éducation des jeunes personnes, et une
+élégante chapelle, dédiée au Sacré-C&oelig;ur de Jésus. Il contribua
+aussi par de larges donations à l'établissement d'un externat gratuit
+pour les enfants pauvres. C'est dans le monastère même dont il est le
+second fondateur que l'abbé de Clorivière mourut, le 20 septembre
+1826, laissant une mémoire qui est encore en vénération aux
+États-Unis. -- M<sup>lle</sup> Julie d'Albert lui survécut longtemps. Elle resta
+fidèle à son v&oelig;u de célibat et refusa les nombreux partis qui se
+présentèrent à elle dans sa jeunesse. Mais elle ne se sentit pas la
+vocation d'entrer au couvent, et après plusieurs tentatives, qui
+montrèrent que la vie religieuse ne lui convenait pas, elle obtint, à
+l'âge de cinquante ans, du pape Grégoire XVI, d'être relevée du
+v&oelig;u imprudent qu'elle avait formé. Elle est morte à Versailles,
+dans un âge avancé, après une vie consacrée tout entière à l'exercice
+de la piété et de la charité. -- L'abbé de Clorivière avait écrit, sur
+les événements auxquels il avait pris part en France, de volumineux
+mémoires. Arrivé à la fin de la relation de chaque année, il cachetait
+le cahier et ne l'ouvrait plus. «Ces cahiers, dit-il plus d'une fois
+aux bonnes s&oelig;urs de Georgetown, contiennent beaucoup de faits
+intéressants et importants pour l'histoire et la religion.» Par son
+testament, il ordonna de brûler ses cahiers. Cette clause a été
+fidèlement observée à sa mort, et on doit le regretter vivement pour
+l'histoire. Au moment de mourir, l'abbé de Clorivière ne voulait pas
+qu'il restât rien de ce qui avait été Limoëlan. Limoëlan pourtant
+vivra. Dans le temps même où il donnait l'ordre de détruire ses
+Mémoires. Chateaubriand écrivait les siens et assurait ainsi
+l'immortalité à son camarade de collège. Voir dans la <i>Revue de
+Bretagne et de Vendée</i>, tome <span class="smcap">VIII</span>, p. 343, la notice sur l'<i>Abbé de
+Clorivière</i>, par C. de Laroche-Héron (Henry de
+Courcy.)<a href="#footnotetag210">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote211" name="footnote211"></a><b>Note 211: </b>Chateaubriand
+<i>glisse</i> ici sur cette petite aventure de
+collège; dans le <i>Manuscrit de 1826</i>, il avait un peu plus <i>appuyé</i>,
+n'omettant aucun détail. Voici cette première version: «Un quart
+d'heure après, voici venir le préfet sur la pointe du pied. Comme avec
+raison nous lui étions fort suspects, il s'arrête à notre porte,
+écoute, regarde, n'aperçoit point de lumière, croit le trou bouché, y
+enfonce imprudemment le doigt... Qu'on juge de sa colère? «Qui a fait
+cela?» s'écrie-t-il en se précipitant dans la chambre. Limoëlan
+d'éclater de rire et Gesril de dire en nasillant avec un air moitié
+niais, moitié goguenard: «Qu'est-ce donc, monsieur le préfet?» Quand
+nous sûmes ce que c'était, nous voilà, Saint-Riveul et moi, à nous
+pâmer de rire comme Limoëlan, à nous boucher le nez et à nous coucher
+sous nos couvertures, tandis que Gesril, se levant en chemise, offrit
+gravement au préfet sa cuvette et son pot à
+l'eau.»<a href="#footnotetag211">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote212" name="footnote212"></a><b>Note 212: </b>Le
+mariage de la troisième s&oelig;ur de Chateaubriand avec
+Annibal Pierre-François <i>de Farcy de Montavalon</i> eut lieu en 1782. Le
+comte de Farcy était capitaine au régiment de Condé,
+<i>infanterie</i>.<a href="#footnotetag212">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote213" name="footnote213"></a><b>Note 213: </b>Il
+s'agit ici de Thérèse-Josèphe de <i>Moëlien</i>, fille de
+Sébastien-Marie-Hyacinthe de Moëlien, chevalier seigneur de <i>Trojolif</i>
+(et non Tronjoli), Kermoisan, Kerguelenet et autres lieux, conseiller
+au Parlement de Bretagne, et de Périnne-Josèphe de la Belinaye. Elle
+était née à Rennes le 14 juillet 1759. Elle avait donc vingt-trois
+ans, lorsque Chateaubriand la vit à Combourg. Quand il écrivit ses
+<i>Mémoires</i>, il la revoyait encore avec ses yeux de collégien; mais les
+témoignages contemporains s'accordent à dire qu'elle n'était ni belle
+ni jolie. Les mots du texte: <i>et intime amie du marquis de la
+Rouërie</i>, ne se trouvent pas dans le <i>Manuscrit de 1826</i>.
+Chateaubriand ici a trop facilement accepté un bruit sans fondement.
+Thérèse de Moëlien aimait -- non la Rouërie -- mais le major américain
+Chafner, qu'elle devait épouser, si elle survivait à la conspiration,
+où tous deux jouaient un rôle si actif. Le courageux Chafner, en
+apprenant les dangers dont le trône de Louis XVI était entouré, était
+accouru d'Amérique pour mettre son dévouement au service du roi qui
+avait assuré l'indépendance de sa patrie. Thérèse de Moëlien, traduite
+devant le tribunal révolutionnaire de Paris, avec vingt-six autres
+accusés, impliqués, comme elle, dans ce qu'on appela la Conjuration de
+Bretagne, fut guillotinée, le 18 juin 1793. Le major Chafner, qui
+n'avait pu être arrêté, se trouvant à Londres au moment où la
+conspiration fut découverte, revint en Bretagne et périt à Nantes,
+sous le proconsulat de Carrier, après avoir, au milieu des Vendéens,
+bravement vengé la mort de M<sup>lle</sup> de Moëlien. (<i>Biographie bretonne</i>,
+tome <span class="smcap">II</span>, article <i>La Rouërie</i>; -- Crétineau-Joly,
+<i>Histoire de la Vendée
+militaire</i>, tome <span class="smcap">III</span>, chapitre <span class="smcap">II</span>; -- Théodore
+Muret, <i>Histoire des
+guerres de l'Ouest</i>, tome <span class="smcap">III</span>; -- Frédéric de Pioger, <i>la Conspiration
+de La Rouërie</i>: -- G. Lenotre.)<a href="#footnotetag213">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote214" name="footnote214"></a><b>Note 214: </b>Allusion
+au titre des hymnes mystiques d'Orphée qui
+s'appelaient <i>parfums (Thymiamata)</i>. (Comte de Marcellus,
+<i>Chateaubriand et son temps</i>, p. 17.)<a href="#footnotetag214">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote215" name="footnote215"></a><b>Note 215: </b><i>Ravenel
+du Boisteilleul</i> (Jean-Baptiste-Joseph-Eugène de),
+fils de messire Théodore-François de Ravenel, seigneur du
+Boisteilleul, du Boisfaroye, etc., et de dame Angélique-Julie de
+Broise, né à Amanlis (diocèse de Rennes) le 13 septembre 1738, décédé
+à Rennes le 20 juin 1815. Il fut promu capitaine de vaisseau le 13
+mars 1779. L'année suivante, dans un combat près le Cap Français
+(capitale de l'île Saint-Domingue) contre la frégate anglaise
+l'<i>Unicorn</i>, il réussit à s'emparer de ce bâtiment. Il se retira du
+service, pour cause de santé, non avec le grade de <i>chef d'escadre</i>,
+mais avec celui de capitaine de vaisseau, brigadier des armées
+navales. (<i>Archives du Ministère de la Marine.</i>) Cousin-germain de la
+mère de Chateaubriand, le comte de Ravenel du Boisteilleul était par
+conséquent l'oncle à la mode de Bretagne du grand écrivain. Il avait
+épousé à Saint-Germain de Rennes, le 11 avril 1780, Demoiselle
+Marie-Thérèse Mahé de Kerouan, fille d'un ancien capitaine au régiment
+de Piémont, qui lui survécut de longues années et mourut à Rennes le
+25 avril 1837.<a href="#footnotetag215">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote216" name="footnote216"></a><b>Note 216: </b>Hyacinthe-Eugène-Pierre
+<i>de Ravenel du Boisteilleul</i>, né le
+17 mars 1784, capitaine d'artillerie, décoré sur le champ de bataille
+de Smolensk, décédé à la Tricaudais en Guichen le 13 juin
+1868.<a href="#footnotetag216">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote217" name="footnote217"></a><b>Note 217: </b>Pauline-Zoé-Marie
+de <i>Farcy de Montavallon</i>, née à Fougères
+le 15 juin 1784, mariée le 16 novembre 1814 à Hyacinthe de Ravenel du
+Boisteilleul, décédée à Rennes le 24 décembre
+1850.<a href="#footnotetag217">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote218" name="footnote218"></a><b>Note 218: </b>Charles-Jean,
+comte <i>d'Hector</i>, né à Fontenay-le-Comte, en
+Poitou, le 22 juillet 1722. Chef d'escadre le 4 mai 1779, après les
+plus glorieux services de mer, il fut nommé, l'année suivante,
+commandant du port de Brest et remplit ces hautes fonctions jusqu'au
+mois de février 1791. Obéissant à la voix des princes qui l'appelaient
+à Coblentz, il se rendit près d'eux et reçut le commandement du <i>Corps
+de la marine royale</i>, exclusivement composé d'officiers de marine. A
+la fin de la campagne, ce corps fut licencié; mais il fut réorganisé
+deux ans plus tard, en Angleterre, et le comte d'Hector en fut de
+nouveau nommé colonel, ce qui fit donner à ce régiment, formé tout
+entier d'officiers de marine, comme en 1792, le nom de <i>régiment
+d'Hector</i>. Nous avions vu, dans la note sur Gesril, que ce dernier en
+faisait partie. Lorsque ce régiment fut appelé à faire partie de
+l'expédition de Quiberon, il se trouva que les intrigues de Puysaie
+avaient fait écarter le comte d'Hector. Ses instances furent telles
+qu'à la fin il lui fut accordé d'aller rejoindre son poste de combat.
+Mais comme il faisait route pour la Bretagne, il apprit le désastre de
+l'expédition (21 juillet 1795). D'Hector avait alors 73 ans, et il lui
+fallait renoncer à l'espoir qu'il avait eu de mourir sur le champ de
+bataille; il se renferma dans la retraite, près de la ville de
+Reading, à treize lieues de Londres, et c'est là qu'il mourut, le 18
+août 1808, à l'âge de 86 ans. -- Le comte d'Hector a laissé des
+<i>Mémoires</i>, encore inédits, mais qui, nous l'espérons, verront bientôt
+le jour.<a href="#footnotetag218">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote219" name="footnote219"></a><b>Note 219: </b><i>La
+Pérouse</i> (Jean-François <i>de Galaup</i>, comte de), né au
+Gua, près d'Albi, en 1741, mort près de l'île Vanikoro à une époque
+incertaine, mais vraisemblablement dans le courant de l'année 1788.
+C'est à Brest qu'il prit la mer, le 1<sup>er</sup> août 1785, avec les frégates
+<i>la Boussole</i> et <i>l'Astrolabe</i>, emportant les instructions que Louis
+XVI, d'une main savante, avaient rédigées pour lui. Tous deux, hélas!
+allaient périr et disparaître presque à la même heure: le marin au
+sein de la nuit et des tempêtes de l'Océan, le roi au milieu des
+orages plus terribles encore de la
+Révolution.<a href="#footnotetag219">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote220" name="footnote220"></a><b>Note 220: </b>Ce
+livre a été composé au château de Montboissier
+(juillet-août 1817) et à la Vallée-aux-Loups (novembre 1817). -- Il a
+été revu en décembre 1846.<a href="#footnotetag220">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote221" name="footnote221"></a><b>Note 221: </b>Le
+château de Montboissier est situé dans la commune de
+Montboissier, canton de Bonneval, arrondissement de Châteaudun
+(Eure-et-Loir).<a href="#footnotetag221">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote222" name="footnote222"></a><b>Note 222: </b>La
+comtesse de Colbert-Montboissier était la petite-fille
+de Malesherbes. Fille du marquis de Montboissier, l'un des gendres du
+défenseur de Louis XVI, elle avait épousé, en 1803, le comte de
+Colbert de Maulevrier (Édouard-Charles-Victornien), descendant du
+comte de Maulevrier, lieutenant-général des armées du roi, l'un des
+frères du grand Colbert. Capitaine de vaisseau en 1791, le comte de
+Colbert avait émigré l'année suivante et avait pris part à
+l'expédition de Quiberon. La Restauration le fit capitaine des gardes
+du pavillon amiral (1814). Retiré avec le grade de contre-amiral à
+Montboissier, il fut élu député d'Eure-et-Loir, le 22 août 1815, et
+fit partie de la majorité de la Chambre introuvable. Il mourut à Paris
+le 2 février 1820.<a href="#footnotetag222">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote223" name="footnote223"></a><b>Note 223: </b>«Il
+acheta bientôt une charge de maître des requêtes, que
+M. de Malesherbes le força de vendre pour entrer au service, comme la
+véritable carrière d'un homme de son nom, lorsqu'il épousa
+mademoiselle de Rosambo.» <i>Manuscrit de 1826</i>. -- Le mariage du frère de
+Chateaubriand avec Aline-Thérèse Le Peletier de Rosambo eut lieu en
+novembre 1787.<a href="#footnotetag223">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote224" name="footnote224"></a><b>Note 224: </b>M. de
+La Luzerne, qui prit possession de l'ambassade de
+Londres au mois de janvier 1788, comptait, en effet, parmi les
+secrétaires attachés à son ambassade, André de Chénier, alors âgé de
+vingt-cinq ans seulement. Le poète, qui prenait d'ailleurs de
+fréquents congés, revint définitivement à Paris au mois de juin 1791.
+(<i>Notice sur André de Chénier</i>, par M. Gabriel de Chénier, p.
+11. -- <i>André Chénier, sa vie et ses écrits politiques</i>, par L. Becq de
+Fouquières, p. 12.)<a href="#footnotetag224">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote225" name="footnote225"></a><b>Note 225: </b>Mirabeau
+écrivait à son ami Mauvillon, le 3 décembre 1789:
+«Ce qu'on vous avait dit relativement au Bosphore (c'est-à-dire à
+l'ambassade de Constantinople) a été vrai, et beaucoup d'autres choses
+plus belles encore; mais tout cela n'était qu'un honorable exil, et
+c'est ici que je suis nécessaire, si je suis nécessaire à quelque
+chose.» -- Voir <i>les Mirabeau</i>, par Louis de Loménie, tome <span class="smcap">V</span>, page
+31.<a href="#footnotetag225">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote226" name="footnote226"></a><b>Note 226: </b>Sur
+l'abbé Duhamel et le séjour de Chateaubriand à Dinan,
+voir à l'<i>Appendice</i>, le n° <span class="smcap">V</span>: <i>Chateaubriand et le collège de
+Dinan</i>.<a href="#footnotetag226">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote227" name="footnote227"></a><b>Note 227: </b><i>Duclos</i>
+(Charles <i>Pinot</i>, sieur), historiographe de France
+et secrétaire perpétuel de l'Académie française, né à Dinan le 12
+février 1704, mort le 26 mars 1772. Maire de sa ville natale, de 1741
+à 1750, il s'occupa avec sollicitude de ses intérêts et de son
+embellissement, encore bien qu'il résidât habituellement à Paris.
+C'est à lui qu'on doit les deux promenades des <i>Grands</i> et des
+<i>Petits-Fossés</i>, qui longent les anciennes fortifications de
+Dinan.<a href="#footnotetag227">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote228" name="footnote228"></a><b>Note 228: </b>«Broussais
+fut envoyé au collège de Dinan, où il fit un
+séjour de huit années.» <i>Notice sur Broussais</i>, par le Dr de
+Kergaradec, membre de l'Académie de
+Médecine.<a href="#footnotetag228">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote229" name="footnote229"></a><b>Note 229: </b>«On
+sait l'effroyable abus que Broussais et son école ont
+fait de la diète et des <i>sangsues</i>.» Dr de Kergaradec, <i>op.
+cit.</i><a href="#footnotetag229">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote230" name="footnote230"></a><b>Note 230: </b>François-Jean
+Raphaël de <i>Brunes</i>, comte (et non marquis)
+de Montlouet, commissaire des États de Bretagne, né à Pleine-Fougères
+le 13 août 1728, mort à Bains-les-Bains en Lorraine le 2 août
+1787.<a href="#footnotetag230">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote231" name="footnote231"></a><b>Note 231: </b>Luc-Jean,
+comte de Gouyon-Beaufort (et non Goyon),
+chevalier de Saint-Louis, né le 15 février 1725. Il fut guillotiné à
+Paris le 2 messidor an <span class="smcap">II</span> (20 juin 1794). Sur les listes de MM.
+Campardon et Wallon, dans leurs <i>Histoires du Tribunal
+révolutionnaire</i>, il figure sous le nom de <i>Guyon</i> de
+Beaufort.<a href="#footnotetag231">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote232" name="footnote232"></a><b>Note 232: </b>«Les
+cavaliers turcs, dit l'abbé de Marolles, battus par
+l'armée chrestienne, près de Komorre, laissèrent neuf cornettes en la
+puissance des victorieux avec un bon nombre de chevaux, entre lesquels
+se trouvèrent quatre belles cavales d'une blancheur de poil
+extraordinaire, qui furent envoyées à ma mère avec un petit carrosse à
+la mode de ce pays-là, dont elle se servit assez longtemps pour aller
+à l'église de la paroisse qui estait à une petite lieue de notre
+maison, ou faire quelques visites dans le voisinage, et quand elle
+nous menait avec elle, ce nous estait une joye nompareille, parce
+qu'avec ce qu'elle nous estait la meilleure du monde, et que nous
+estions ravis de la voir, ce nous estait une réjouyssance nompareille
+de sortir et de nous aller promener.» <i>Les Mémoires de Michel de
+Marolles, abbé de Villeloin</i>, tome 1, p. 7. -- 1656.<a href="#footnotetag232">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote233" name="footnote233"></a><b>Note 233: </b>«Un
+seul incident variait ces soirées qui figureraient dans
+un roman du <span class="smcap">XI</span><sup>e</sup> siècle: Il
+arrivait que mon père, interrompant sa
+promenade, venait quelquefois s'asseoir au foyer pour nous faire
+l'histoire de la détresse de son enfance et des traverses de sa vie.
+Il racontait des tempêtes et des périls, un voyage en Italie, un
+naufrage sur la côte d'Espagne.<br><br>
+
+«Il avait vu Paris; il en parlait comme d'un lieu d'abomination et
+comme d'un pays étranger. Les Bretons trouvaient que la Chine était
+dans leur voisinage, mais Paris leur paraissait au bout du monde.
+J'écoutais avidement mon père. Lorsque j'entendais cet homme si dur à
+lui-même regretter de n'avoir pas fait assez pour sa famille, se
+plaindre en paroles courtes mais amères de sa destinée, lorsque je le
+voyais à la fin de son récit se lever brusquement, s'envelopper dans
+son manteau, recommencer sa promenade, presser d'abord ses pas, puis
+les ralentir en les réglant sur les mouvements de son c&oelig;ur,
+l'amour filial remplissait mes yeux de larmes; je repassais dans mon
+esprit les chagrins de mon père, et il me semblait que les souffrances
+endurées par l'auteur de mes jours n'auraient dû tomber que sur moi.»
+<i>Manuscrit de 1826</i>.<a href="#footnotetag233">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote234" name="footnote234"></a><b>Note 234: </b>Voir,
+à l'<i>Appendice</i>, le n° <span class="smcap">VI</span>: <i>Histoires de voleurs et
+de revenants</i>.<a href="#footnotetag234">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote235" name="footnote235"></a><b>Note 235: </b>«Je
+composai alors la petite pièce sur la forêt: <i>Forêt
+silencieuse</i>, que l'on trouve dans mes ouvrages» <i>Manuscrit de 1826</i>.
+A son retour de l'émigration, en 1800, Chateaubriand fit insérer ces
+vers dans le <i>Mercure de France</i>, que dirigeait son ami Fontanes. Ils
+reparurent, en 1828, au tome <span class="smcap">XXII</span> des <i>&OElig;uvres
+complètes</i>.<a href="#footnotetag235">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote236" name="footnote236"></a><b>Note 236: </b>Voyez
+mes &OElig;uvres complètes. (Paris, note de 1837.)
+Ch.<a href="#footnotetag236">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote237" name="footnote237"></a><b>Note 237: </b>Sous
+ce titre: <i>Lucile de Chateaubriand, ses contes, ses
+poèmes, ses lettres, précédés d'une Étude sur sa vie</i>, M. Anatole
+France a publié, en 1879, un exquis petit volume. On y trouve, à la
+suite des trois petits poèmes insérés ici dans les
+<i>Mémoires, -- L'Aurore, A la lune, l'Innocence</i>, -- deux contes publiés
+dans le <i>Mercure</i>, du vivant de Lucile, mais contre son gré: <i>L'Arbre
+sensible</i>, conte oriental, et <i>l'Origine de la Rose</i>, conte grec.
+Viennent ensuite trois lettres à M. de Chênedollé, deux lettres à
+madame de Beaumont, onze lettres ou fragments de lettres à son frère.
+C'est peu de chose sans doute, assez pourtant pour que le nom de
+Lucile de Chateaubriand soit immortel.<a href="#footnotetag237">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote238" name="footnote238"></a><b>Note 238: </b><i>Malfilâtre</i>
+(Alexandre-Henri de), né le 19 février 1757.
+Pourvu d'un office de conseiller non originaire au Parlement de
+Bretagne, par lettres du 3 mars 1785, il fut reçu le 3 mai suivant.
+Pendant l'émigration, il entra dans les ordres et mourut à
+Somers-town, près Londres, le 18 mars 1803. (<i>Lucile de Chateaubriand
+et M. de Caud</i>, par Frédéric Saulnier, p.7.) M. Saulnier ajoute: «Il
+était, croyons-nous, d'origine normande, et peut-être parent du poète
+du même nom. Au <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, il
+y avait des Malfilâtre aux environs
+de Falaise.»<a href="#footnotetag238">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote239" name="footnote239"></a><b>Note 239: </b>Vers
+la fin de 1793, Lucile fut arrêtée et enfermée à
+Rennes, au couvent du Bon-Pasteur, devenu la prison de la Motte, où se
+trouvaient déjà sa s&oelig;ur, madame de Farcy, et sa
+belle-s&oelig;ur, madame de Chateaubriand. Un document émané du Comité
+de surveillance de la commune de Rennes relate ainsi les causes de
+leur incarcération:</p>
+
+<p class="quotega">
+ «<i>Séance du 8 pluviôse an <span class="smcap">II</span> (27 janvier 1794) de
+ la République une et indivisible.</i><br><br>
+
+ «Le Comité de surveillance et révolutionnaire de la
+ commune de Rennes a arrêté d'envoyer au district
+ les motifs qui ont déterminé les incarcérations et
+ arrestations des personnes suivantes:<br><br>
+
+ «1º Julie Chateaubriand, femme Farcy, <i>ex-noble</i>,
+ âgée de 27 ans, envoyée à la maison de réclusion de
+ Rennes, le 21 octobre 1793 (vieux stile), par le
+ Comité de surveillance de Fougères, <i>sans autres
+ motifs</i>;<br><br>
+
+ «2º Lucille Chateaubriand, <i>ex-noble</i>, âgée de 25
+ ans, regardée comme suspecte aux termes de la loi
+ du 17 septembre (vieux stile);<br><br>
+
+ «3º Céleste Buisson, femme Chateaubriand,
+ <i>ex-noble</i>, âgée de 18 ans, envoyée de Fougères le
+ 21 octobre 1793, <i>même motif</i>.»<br><br>
+
+ Il ressort de cette pièce que Lucile n'a pas été
+ <i>envoyée de Fougères</i> à Rennes, le 21 octobre 1793,
+ bien qu'à cette époque elle vécût, dans la première
+ de ces deux villes, avec sa s&oelig;ur et sa
+ belle-s&oelig;ur. Il est probable qu'elle fut, à ce
+ moment, laissée en liberté, et qu'elle provoqua
+ elle-même son incarcération, pour ne pas quitter la
+ jeune femme, son amie, dont elle avait promis de ne
+ pas se séparer. On lit, en effet, dans une lettre
+ de Lucile, la dernière qu'elle ait écrite à son
+ frère: «Lorsque tu partis pour la seconde fois de
+ France, tu remis ta femme entre mes mains, tu me
+ fis promettre de ne m'en point séparer. <i>Fidèle à
+ ce cher engagement, j'ai tendu volontairement mes
+ mains aux fers, et je suis entrée dans ces lieux
+ destinés aux seules victimes vouées à la mort.</i>»
+<a href="#footnotetag239">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote240" name="footnote240"></a><b>Note 240: </b>Lucile,
+madame de Farcy et leur jeune belle-s&oelig;ur
+recouvrèrent la liberté après le 9 thermidor. Elles sortirent de la
+prison de la Motte le 15 brumaire an <span class="smcap">III</span>
+(5 novembre 1794).<a href="#footnotetag240">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote241" name="footnote241"></a><b>Note 241: </b>Le
+mariage de Lucile et de M. de Caud eut lieu à Rennes le
+15 thermidor an <span class="smcap">IV</span> (2 août 1796). Le chevalier de Caud
+(Jacques-Louis-René), fils de Pierre-Julien Caud, sieur du Basbourg,
+avocat au Parlement, et de dame Jeanne-Rose Baconnière, était né à
+Rennes le 19 juin 1727. Sur l'<i>État militaire de France pour l'année
+1787</i>, il figure avec les qualifications suivantes: «M. le chevalier
+de Caud, lieutenant-colonel, chevalier de Saint-Louis, commandant le
+bataillon de garnison du régiment de Monsieur (<i>Troupes
+provinciales</i>)». Il était, à la même date, commandant pour <i>S. M.</i> des
+ville et château de Fougères. En 1796, il n'est plus, sur son acte de
+mariage, que «Jacques-Louis-René Decaud, vivant de son bien». Le jour
+des épousailles, Lucile avait 31 ans; M. de Caud était presque
+septuagénaire: il avait 69 ans passés. «Il laissa sa femme, dit
+Chateaubriand, veuve au bout d'un an.» Il fit même mieux: il la laissa
+veuve au bout de sept mois et demi. Le 26 ventôse an <span class="smcap">V</span> (16 mars 1797),
+l'officier public de Rennes enregistrait le décès de
+«Jacques-Louis-René Decaud, vivant de son bien, âgé de soixante-dix
+ans, décédé en sa demeure, rue de Paris, ce matin, environ six
+heures.» Voir l'étude si intéressante et si complète de M. Frédéric
+Saulnier sur <i>Lucile de Chateaubriand et M. de Caud</i>. -- M. Anatole
+France a commis une double erreur, dans sa Notice sur <i>Lucile</i>, page
+35, en donnant pour date à son mariage «cette terrible année 1793», et
+en disant qu'elle épousa «le <i>comte</i> de Caud».<a href="#footnotetag241">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote242" name="footnote242"></a><b>Note 242: </b><i>Tavernier</i>
+(Jean-Baptiste), né en 1605 à Paris, mort en
+1686 à Moscou. Après avoir parcouru la plus grande partie de l'Europe,
+il fit six voyages dans les Indes. <i>Les Voyages de Tavernier en
+Turquie, en Perse et aux Indes</i> (Paris, 1679) ont été souvent
+réimprimés.<a href="#footnotetag242">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote243" name="footnote243"></a><b>Note 243: </b>Chactas
+fait la même question au P. Aubry -- : «Homme-prêtre,
+qu'es-tu venu faire dans ces forêts? -- Te sauver, dit le vieillard
+d'une voix terrible, dompter tes passions, et t'empêcher,
+blasphémateur, d'attirer sur toi la colère céleste!»
+(<i>Atala.</i>)<a href="#footnotetag243">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote244" name="footnote244"></a><b>Note 244: </b>A mesure
+que j'avance dans la vie, je retrouve des
+personnages de mes <i>Mémoires</i>: la veuve du fils du médecin Cheftel
+vient d'être reçue à l'infirmerie de <i>Marie-Thérèse</i>; c'est un témoin
+de plus de ma véracité (Note de Paris, 1834).
+Ch.<a href="#footnotetag244">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote245" name="footnote245"></a><b>Note 245: </b>Par
+pitié sans doute et par reconnaissance pour le médecin
+qui l'avait si bien soigné, Chateaubriand n'a pas cru devoir dire ce
+que fut le rôle de Cheftel fils. Il ne se contenta pas de vendre les
+secrets du marquis de La Rouërie, il trahit jusqu'au cadavre de celui
+qui avait été son ami. Ses perfides man&oelig;uvres conduisirent au
+tribunal révolutionnaire ceux dont il avait paru servir les desseins;
+il fit monter sur l'échafaud ces trois femmes héroïques, Thérèse de
+Moëlien, M<sup>me</sup> de la Motte de la Guyomarais et M<sup>me</sup> de La Fonchais, la
+s&oelig;ur d'André Desilles.<a href="#footnotetag245">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote246" name="footnote246"></a><b>Note 246: </b>Pierre
+<i>Abailard</i> (1079-1142) est né au Pallet, petit bourg
+à quatre lieues de Nantes.<a href="#footnotetag246">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote247" name="footnote247"></a><b>Note 247: </b>Ce sont
+les derniers vers du <i>Paradis perdu</i>, chant <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup>:</p>
+
+<p class="quotega">
+ The world was all before them, where to choose<br>
+ Their place of rest, and Providence their guide!
+<a href="#footnotetag247">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote248" name="footnote248"></a><b>Note 248: </b>Dans
+<i>René</i>, Chateaubriand a immortalisé le souvenir de
+cette dernière visite à Combourg: «J'arrivai au château par la longue
+avenue de sapins; je traversai à pied les cours désertes; je m'arrêtai
+à regarder les fenêtres fermées ou demi-brisées, le chardon qui
+croissait au pied des murs, les feuilles qui jonchaient le seuil des
+portes, et ce perron solitaire où j'avais vu si souvent mon père et
+ses fidèles serviteurs. Les marches étaient déjà couvertes de mousse;
+le violier jaune croissait entre leurs pierres déjointes et
+tremblantes. Un gardien inconnu m'ouvrit brusquement les portes.....
+J'entrai sous le toit de mes ancêtres. Je parcourus les appartements
+sonores où l'on n'entendait que le bruit de mes pas. Les chambres
+étaient à peine éclairées par la faible lumière qui pénétrait entre
+les volets fermés: je visitai celle où ma mère avait perdu la vie en
+me mettant au monde, celle où se retirait mon père, celle où j'avais
+dormi dans mon berceau, celle enfin où l'amitié avait reçu mes
+premiers v&oelig;ux dans le sein d'une s&oelig;ur. Partout les salles
+étaient détendues, et l'araignée filait sa toile dans les couches
+abandonnées. Je sortis précipitamment de ces lieux, je m'en éloignai à
+grands pas sans oser tourner la tête. Qu'ils sont doux, mais qu'ils
+sont rapides, les moments que les frères et les s&oelig;urs passent
+dans leurs jeunes années, réunis sous l'aile de leurs vieux parents!
+La famille de l'homme n'est que d'un jour; le souffle de Dieu la
+disperse comme une fumée. A peine le fils connaît-il le père, le père
+le fils, le frère la s&oelig;ur, la s&oelig;ur le frère! Le chêne voit
+germer ses glands autour de lui; il n'en est pas ainsi des enfants des
+hommes!»<a href="#footnotetag248">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote249" name="footnote249"></a><b>Note 249: </b>Ce
+livre a été écrit à Berlin (mars et avril 1821). Il a
+été revu en juillet 1846.<a href="#footnotetag249">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote250" name="footnote250"></a><b>Note 250: </b>Le
+<i>Conservateur</i> avait été fondé par Chateaubriand au mois
+d'octobre 1818. Il avait pour devise: <i>Le Roi, la Charte et les
+Honnêtes Gens</i>. Ses principaux rédacteurs étaient, avec Chateaubriand,
+qui n'a peut-être rien écrit de plus parfait que certains articles de
+ce recueil, l'abbé de La Mennais, le vicomte de Bonald, Fiévée,
+Berryer fils, Eugène Genoude, le vicomte de Castelbajac, le marquis
+d'Herbouville, M. Agier, le cardinal de La Luzerne, le duc de
+Fitz-James, etc. Le <i>Conservateur</i> cessa de paraître le 29 mars 1820,
+à la suite du rétablissement de la
+censure.<a href="#footnotetag250">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote251" name="footnote251"></a><b>Note 251: </b>Les
+<i>Mémoires sur la vie et la mort de Mgr le duc de Berry</i>
+avaient paru dès le mois d'avril 1820.<a href="#footnotetag251">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote252" name="footnote252"></a><b>Note 252: </b>Chateaubriand
+fut nommé, par Ordonnance du 28 novembre
+1820, envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire près la cour
+de Prusse.<a href="#footnotetag252">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote253" name="footnote253"></a><b>Note 253: </b>Frédéric-Guillaume
+II (1744-1797), neveu et successeur du
+grand Frédéric.<a href="#footnotetag253">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote254" name="footnote254"></a><b>Note 254: </b>Dorothée,
+princesse de Courlande, née le 21 août 1795, de
+Pierre, dernier duc de Courlande, et de Dorothée, comtesse de Miden.
+Elle épousa, le 22 avril 1810, le comte Edmond de Périgord, neveu du
+prince de Talleyrand. Ce dernier, à l'époque du Congrès de Vienne, dut
+renoncer à la principauté de Bénévent et reçut en échange le duché de
+Dino en Calabre: il en abandonna le titre à son neveu, et sa nièce
+s'appela dès lors <i>duchesse de Dino</i>. Ce fut à elle qu'il confia le
+soin de faire les honneurs de son salon. Femme éminente, d'un esprit
+sérieux, cultivé et indépendant, elle déploya dans cette tâche tant de
+charme et de tact que l'on accourait à l'hôtel de la rue
+Saint-Florentin pour elle peut-être plus encore que pour le maître de
+la maison. Elle ne quitta plus le prince et entoura de soins les
+années de sa vieillesse. Ce fut elle qui lui parla d'une
+réconciliation avec l'Église; ce fut sur ses instances qu'il signa, le
+17 mai 1838, sa rétractation et sa lettre au Saint-Père. Le 3 mai,
+précédant de quelques jours dans la tombe son frère le prince de
+Talleyrand, le <i>duc de Talleyrand-Périgord</i> était mort à l'âge de
+soixante-dix-huit ans, et ce titre était passé à son fils Edmond de
+Talleyrand-Périgord. Madame de Dino, devenue <i>duchesse de Talleyrand</i>,
+mourut à son tour le 19 septembre 1862. (Voir, à l'Appendice du tome
+<span class="smcap">III</span> des <i>Souvenirs du baron de Barante</i>, la <i>Notice
+sur la duchesse de
+Dino</i>.)<a href="#footnotetag254">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote255" name="footnote255"></a><b>Note 255: </b>Le comte
+Roger de Caux, premier secrétaire; le chevalier de
+Cussy, deuxième secrétaire. -- Le comte Roger de <i>Caux</i>, après avoir été
+secrétaire à Madrid (1814) et à la Haye (1816), était depuis 1820
+secrétaire à Berlin. Lors de la guerre d'Espagne, il fut attaché à
+l'expédition du duc d'Angoulême avec le titre de chargé d'affaires à
+Madrid. Il a rempli le fonctions de ministre de France à Hanovre du
+1<sup>er</sup> juin 1823 au 15 mai 1831. -- Le chevalier <i>de Cussy</i>, né à
+Saint-Étienne-de-Montluc (Loire-Inférieure) le 1<sup>er</sup> décembre 1795,
+était deuxième secrétaire à Berlin depuis le 1<sup>er</sup> février 1820. Il
+devint en 1823 secrétaire à Dresde. De 1827 à 1845, il fut
+successivement consul à Fernambouc, à Corfou, à Rotterdam, à Dublin et
+à Dantzick. Consul général à Palerme (12 mars 1845), puis à Livourne
+(novembre 1847), il fut mis à la retraite le 13 avril 1848. Il avait
+épousé en 1828 M<sup>lle</sup> Amélie Dubourg de Rosnay, fille du général de ce
+nom.<a href="#footnotetag255">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote256" name="footnote256"></a><b>Note 256: </b>Aujourd'hui
+l'empereur et l'impératrice de Russie. (Paris,
+note 1832.) Ch. -- <i>Nicolas I<sup>er</sup></i> (1796-1855). Troisième fils de Paul
+I<sup>er</sup>, il monta sur le trône en 1825, à la mort d'Alexandre I<sup>er</sup>, son
+frère aîné, par l'effet de la renonciation de son autre frère,
+l'archiduc Constantin. Il avait épousé la princesse Charlotte de
+Prusse, fille du roi Frédéric-Guillaume III.<a href="#footnotetag256">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote257" name="footnote257"></a><b>Note 257: </b>Sur
+le cousin Moreau et sur sa mère
+Julie-Angélique-Hyacinthe de Bedée, s&oelig;ur de madame de
+Chateaubriand, voir, à l'Appendice, le n° <span class="smcap">VII</span>: <i>Le cousin
+Moreau</i>.<a href="#footnotetag257">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote258" name="footnote258"></a><b>Note 258: </b>Avec
+une figure que l'on trouvait charmante, une
+imagination pleine de fraîcheur et de grâce, avec beaucoup d'esprit
+naturel, se développèrent en elle ces talents brillants auxquels les
+amis de la terre et de ses vaines jouissances attachent un si puissant
+intérêt. <i>Mademoiselle de Chateaubriand faisait agréablement et
+facilement les vers</i>; sa mémoire se montrait fort étendue, sa lecture
+prodigieuse; c'était en elle une véritable passion. On a connu d'elle
+une traduction en vers du septième chant de la <i>Jérusalem délivrée</i>,
+quelques épîtres et deux actes d'une comédie où les m&oelig;urs de ce
+siècle étaient peintes avec autant de finesse que de goût.» (L'abbé
+Carron, <i>Vie</i> de Julie de Chateaubriand, comtesse de
+Farcy.)<a href="#footnotetag258">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote259" name="footnote259"></a><b>Note 259: </b>J'ai
+placé la vie de ma s&oelig;ur Julie au supplément de
+ces Mémoires. (Note B.) -- Ch.<a href="#footnotetag259">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote260" name="footnote260"></a><b>Note 260: </b>L'abbé
+<i>Carron</i> (Guy-Toussaint-Joseph), né à Rennes le 25
+février 1760. Réfugié en Angleterre après le 10 Août, il fonda à
+Somers-Town, près Londres, plusieurs établissements charitables, et
+notamment deux maisons d'éducation destinées à recevoir les enfants
+des émigrés pauvres. A la première Restauration il fut invité par
+Louis XVIII à revenir à Paris, amenant avec lui ses élèves et les
+dames qui s'étaient consacrées, sous sa direction, à cette &oelig;uvre
+de dévouement. L'<i>Institut des nobles orphelines</i> -- tel fut alors le
+titre que prit l'établissement de l'abbé Carron -- fut installé rue du
+faubourg Saint-Jacques, au nº 12 de l'impasse des Feuillantines. Le
+retour de l'île d'Elbe obligea le saint prêtre à reprendre le chemin
+de l'exil; il se trouvait, en effet, compris dans l'un des nombreux
+décrets de proscription que Napoléon avait lancés de Lyon. Il ne
+revint en France que le 8 novembre 1815. En 1816, la duchesse
+d'Angoulême consentit à ce que son établissement prit le nom
+d'<i>Institut royal de Marie-Thérèse</i>. C'est dans cette maison qu'il
+mourut le 15 mars 1821. Il avait écrit un nombre considérable
+d'ouvrages, dont les principaux sont: <i>les Confesseurs de la foi dans
+l'Église gallicane à la fin du XVIII<sup>e</sup> siècle</i>, et les <i>Vies des
+Justes</i> dans les différentes conditions de la vie. Ce dernier recueil,
+qui ne forme pas moins de huit volumes, se divise en plusieurs séries:
+<i>Vies des Justes dans l'état du mariage; -- dans l'étude des lois ou
+dans la Magistrature; -- dans la profession des armes; -- dans l'épiscopat
+et le sacerdoce; -- parmi les filles chrétiennes; -- dans les conditions
+ordinaires de la société; -- dans les plus humbles conditions de la
+société; -- dans les plus hauts rangs de la société</i>. C'est dans cette
+dernière série que se trouve la vie de M<sup>me</sup> de Farcy. -- Voir la <i>Vie de
+l'abbé Carron</i>, par un Bénédictin de la congrégation de France, un
+volume in-8, 1866.<a href="#footnotetag260">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote261" name="footnote261"></a><b>Note 261: </b>La
+Vie de Julie de Chateaubriand se termine en effet par
+ces lignes: «M<sup>lle</sup> de Chateaubriand n'était pas fille unique: hélas! la
+postérité, en s'attachant à ce nom célèbre, dira les victimes qu'il
+rappelle, victimes d'un dévouement sans bornes à l'autel et au trône.
+Un de ses frères, avec tant d'autres braves, avait quitté le sol de la
+patrie quand sa s&oelig;ur y périt; elle avait vu la tombe s'ouvrir
+devant elle, et ce fut de ses bords qu'elle fit tenir, à ce frère si
+chéri et si digne de l'être, le dernier gage de sa tendresse.
+Écoutons-le nous raconter l'effet que cet envoi touchant fit sur son
+c&oelig;ur.» (Suivait un extrait de la Préface de la première édition
+du <i>Génie du christianisme</i>.)
+<a href="#footnotetag261">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote262" name="footnote262"></a><b>Note 262: </b>Julien-Hyacinthe
+de <i>Marnière</i>, chevalier de Guer, fils
+cadet de Joseph-Julien de Marnière, marquis de Guer, et
+d'Angélique-Olive de Chappedelaine, né à Rennes le 25 mars 1748. Il
+émigra en 1791, fit une campagne à l'armée des princes et passa
+ensuite en Angleterre. En 1795, il rentra en France, et on le retrouve
+alors à Lyon, où il est un des agents les plus actifs du parti
+royaliste. Obligé de repasser en Angleterre, il ne revint que sous le
+Consulat et publia, de 1801 à 1815, plusieurs écrits sur des matières
+financières, économiques et politiques. Préfet du Lot-et-Garonne sous
+la Restauration, il venait d'être appelé à la préfecture du Morbihan,
+lorsqu'il mourut à Paris, le 26 juin 1816.<a href="#footnotetag262">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote263" name="footnote263"></a><b>Note 263: </b><i>Pommereul</i>
+(François-René-Jean, baron de), né à Fougères
+le 12 décembre 1745. Général de division (1796); préfet
+d'Indre-et-Loire (1800-1805); préfet du Nord (1805-1810);
+directeur-général de l'imprimerie et de la librairie (1811-1814);
+commissaire extraordinaire, durant les Cent-Jours, dans la 5<sup>e</sup> division
+militaire (Haut et Bas-Rhin). Il fut proscrit par l'ordonnance du 24
+juillet 1815, mais, dès 1819, il obtint de rentrer en France. Il
+mourut à Paris le 5 janvier 1823. On lui doit un grand nombre
+d'ouvrages et, en particulier, celui auquel fait allusion
+Chateaubriand: <i>Campagnes du général Bonaparte en Italie pendant les
+années <span class="smcap">IV</span> et <span class="smcap">V</span> de la
+République française</i>, in-8°, avec cartes; Paris,
+l'an <span class="smcap">VI</span> (1797). Le baron de Pommereul était
+un homme de rare mérite.
+Un contemporain, dont les jugements ne pèchent pas d'habitude par
+excès d'indulgence, le général Thiébault, parle de lui en ces termes:
+«Quant au général Pommereul, ce que j'avais appris de ses travaux
+scientifiques et littéraires, des missions qu'il avait remplies, de sa
+capacité enfin, était fort au-dessous de ce que je trouvai en lui. Peu
+d'hommes réunissaient à une instruction aussi variée et aussi complète
+une élocution plus nerveuse. Sa répartie était toujours vive, juste et
+ferme, et, lorsqu'il entreprenait une discussion, il la soutenait avec
+une haute supériorité, de même que, lorsqu'il s'emparait d'un sujet,
+il le développait avec autant d'ordre et de profondeur que de clarté;
+et tous ces avantages, il les complétait par une noble prestance et
+une figure qui ne révélait pas moins son caractère que sa sagacité.
+C'est un des hommes les plus remarquables que j'aie connus.» <i>Mémoires
+du général baron Thiébault</i>, T. <span class="smcap">III</span>,
+p. 280.<a href="#footnotetag263">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote264" name="footnote264"></a><b>Note 264: </b>Lettres
+de <i>M<sup>me</sup> de Sévigné</i>, des 4, 11 et 18 décembre
+1675.<a href="#footnotetag264">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote265" name="footnote265"></a><b>Note 265: </b>Ce
+n'était pas la comtesse Victorine de Chastenay, l'auteur
+des très spirituels <i>Mémoires</i> publiés en 1896 par M. Alphonse
+Roserot. M<sup>me</sup> Victorine de Chastenay n'avait que quinze ans en 1786.
+Elle a raconté elle-même comment elle vit Chateaubriand, <i>pour la
+première fois</i>, non chez elle en 1786, mais beaucoup plus tard, sous
+le Consulat, à un dîner chez M<sup>me</sup> de Coislin, auquel assistait:
+«l'auteur du <i>Génie du christianisme</i>», alors dans tout l'éclat de sa
+jeune gloire. <i>Mémoires de M<sup>me</sup> de Chastenay</i>, T. <span
+class="smcap">II</span>, p. 76.<a href="#footnotetag265">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote266" name="footnote266"></a><b>Note 266: </b>La comtesse
+de Québriac, Bénigne-Jeanne de Chateaubriand,
+avait épousé en secondes noces, à Saint-Léonard de Fougères, le 24
+avril 1786, Paul-François de la Celle, vicomte de Chateaubourg,
+capitaine au régiment de Condé, chevalier de Saint-Louis, né à Rennes
+le 29 février 1752. -- De ce dernier mariage sont nés plusieurs enfants,
+et notamment un fils, Paul-Marie-Charles, devenu chef de nom et armes,
+né en 1789, décédé en 1859, laissant plusieurs fils qui ont continué
+la postérité.<a href="#footnotetag266">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote267" name="footnote267"></a><b>Note 267: </b>L'<i>État
+militaire de la France</i> pour 1787, à l'article
+<i>Régiment de Navarre</i>, donne sur ces officiers les indications
+suivantes: <i>M. de Guénan</i>, lieutenant en premier; <i>M. Berbis des
+Maillis</i> (et non des <i>Mahis</i>), lieutenant en second; <i>La Martinière</i>,
+lieutenant en second; <i>Achard</i>, sous-lieutenant.<a href="#footnotetag267">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote268" name="footnote268"></a><b>Note 268: </b>Victurnien-Bonaventure-Victor
+de <i>Rochechouart</i>, marquis de
+<i>Mortemart</i> (1753-1823), entra en 1768 à l'École d'artillerie de
+Strasbourg, devint ensuite capitaine, puis lieutenant-colonel au
+régiment de Navarre, fut, en 1778, colonel en second du régiment de
+Brie, et, en 1784, <i>colonel-commandant du régiment de Navarre</i>. Député
+aux États-Généraux de 1789 par la noblesse du bailliage de Rouen, il
+fut promu maréchal de camp le 1<sup>er</sup> mars 1791, émigra en 1792 et servit
+à l'armée des princes, où Chateaubriand le retrouva. A la première
+Restauration, il fut fait lieutenant général le 3 mars 1815, et, après
+les Cent-Jours, il fit partie, ainsi que son ancien sous-lieutenant au
+régiment de Navarre, de la promotion de Pairs du 17 août
+1815.<a href="#footnotetag268">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote269" name="footnote269"></a><b>Note 269:
+</b>Christophe-François-Thérèse
+Picon, comte <i>d'Andrezel</i>, né à
+Paris en 1746, était le petit-fils de Jean-Baptiste-Louis Picon,
+marquis d'Andrezel, ambassadeur de France à Constantinople, et de
+Françoise-Thérèse de Bassompierre. D'abord page, il entra dans l'armée
+et fut promu, en 1784, <i>major au régiment de Navarre</i>. Il émigra et
+fit la campagne des princes. Au retour des Bourbons, il fut nommé
+maréchal de camp et admis à la retraite. Il entra alors, quoique âgé
+de 69 ans, dans la carrière administrative et remplit, de 1815 à 1821,
+les fonctions de sous-préfet de l'arrondissement de Saint-Dié
+(Vosges).<a href="#footnotetag269">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote270" name="footnote270"></a><b>Note 270: </b>Frédéric
+II mourut le 17 août 1786.<a href="#footnotetag270">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote271" name="footnote271"></a><b>Note 271: </b>Le 12
+prairial an <span class="smcap">VI</span> correspondait au 31 mai
+1798.<a href="#footnotetag271">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote272" name="footnote272"></a><b>Note 272: </b>23
+avril 1798.<a href="#footnotetag272">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote273" name="footnote273"></a><b>Note 273: </b>Mon
+neveu à la mode de Bretagne, Frédéric de Chateaubriand,
+fils de mon cousin Armand, a acheté La Ballue, où mourut
+ma mère. Ch.<a href="#footnotetag273">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote274" name="footnote274"></a><b>Note 274: </b>Le
+château de Marigny est situé dans la commune de
+Saint-Germain-en-Coglès, canton de Saint-Brice-en-Coglès,
+arrondissement de Fougères (Ille-et-Vilaine). C'est, on le sait, dans
+les environs de Fougères que Balzac a placé le théâtre de son roman
+des <i>Chouans, ou la Bretagne en 1799</i>, et il l'écrivit précisément au
+château de Marigny, où il était l'hôte du général baron de Pommereul.
+Il aurait pu y faire un rôle à la s&oelig;ur de Chateaubriand, car la
+comtesse de Marigny, royaliste ardente, ne laissa pas de prendre à la
+chouannerie une part assez active; son château servait aux chefs de
+lieu de rendez-vous. On la trouve de même mêlée à la pacification de
+1800. (Le Maz, <i>Un district breton</i>, p. 338.) La comtesse de Marigny
+est morte à Dinan le 18 juillet 1860, dans sa <i>cent et unième
+année</i>.<a href="#footnotetag274">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote275" name="footnote275"></a><b>Note 275: </b>Voir
+sur lui la note 1 de la page 27.<a href="#footnotetag275">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote276" name="footnote276"></a><b>Note 276: </b><i>Saint-Huberti</i>
+(Marie-Antoinette <i>Clavel</i>, dite), première
+chanteuse de l'Opéra, née à Strasbourg vers 1756. Point belle, mais
+d'une physionomie fort expressive, elle était sans rivale dans les
+opéras de Gluck, et particulièrement dans le rôle d'Armide, pour
+l'expression de son chant, la largeur de son jeu et la noblesse de ses
+attitudes. Mariée d'abord à un aventurier nommé Saint-Huberti, elle
+épousa, le 29 décembre 1790, le comte d'Antraigues, député aux
+États-Généraux. Ils périrent tous deux tragiquement, le 22 juillet
+1812, en leur cottage de Barnes Terrace, près Londres, assassinés par
+un domestique italien nommé Lorenzo, congédié de la veille. -- Voir le
+volume de M. Léonce Pingaud: <i>Un agent secret sous la Révolution et
+l'Empire. Le comte d'Antraigues</i>,
+1893.<a href="#footnotetag276">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote277" name="footnote277"></a><b>Note 277: </b><i>Mémoires
+du maréchal de Bassompierre, contenant l'histoire
+de sa vie et ce qui s'est fait de plus remarquable à la cour de France
+jusqu'en 1640</i>, tome <span class="smcap">I</span>,
+p. 305.<a href="#footnotetag277">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote278" name="footnote278"></a><b>Note 278: </b>Nom
+d'une salle d'attente dans le château de Versailles,
+lorsque la Cour s'y trouvait; elle était éclairée par un
+&oelig;il-de-b&oelig;uf.<a href="#footnotetag278">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote279" name="footnote279"></a><b>Note 279: </b><i>Coigny</i>
+(Marie-Henry-François Franquetot, duc de), né à
+Paris le 28 mars 1737. Il était, depuis 1774, <i>premier écuyer du roi</i>.
+En 1789, il fut élu député de la noblesse aux États-Généraux par le
+baillage de Caen et siégea au côté droit. Sous la Restauration, il fut
+nommé successivement pair de France (4 juin 1814), gouverneur du
+château de Fontainebleau, premier écuyer du roi, gouverneur de
+Cambrai, gouverneur des Invalides (10 janvier 1816) et maréchal de
+France (3 juillet suivant). Il est mort à Paris le 19 mai
+1821.<a href="#footnotetag279">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote280" name="footnote280"></a><b>Note 280: </b>J'ai
+retrouvé M. le comte d'Hautefeuille; il s'occupe de la
+traduction de morceaux choisis de Byron; madame la comtesse
+d'Hautefeuille est l'auteur, plein de talent, de l'<i>Âme exilée</i>, etc.,
+etc. Ch.<br><br>
+
+<i>Hautefeuille</i> (Charles-Louis-Félicité-<i>Texier</i>, comte d'), né à Caen
+le 7 janvier 1770. Capitaine de cavalerie en 1789, il fut des premiers
+à émigrer (1791), et, après avoir fait à l'armée des princes la
+campagne de 1792, il prit du service en Suède, dans la garde royale,
+et ne rentra en France qu'en 1811. Le département du Calvados l'envoya
+en 1815 à la Chambre des députés, où il siégea jusqu'en 1824. Nommé
+gentilhomme de la chambre du roi, il assista, en cette qualité, au
+sacre de Charles X. Il est mort à Versailles le 21 septembre 1865. Il
+avait épousé, en 1823, M<sup>lle</sup> de Beaurepaire, fille de l'un des plus
+vaillants officiers de l'armée vendéenne. La comtesse d'Hautefeuille a
+publié, sous le pseudonyme d'<i>Anna-Marie</i>, plusieurs ouvrages
+remarquables, dont les principaux sont <i>l'Âme exilée</i>, <i>la Famille
+Gazotte</i> et <i>les Cathelineau</i>.<a href="#footnotetag280">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote281" name="footnote281"></a><b>Note 281: </b><i>Beauvau</i>
+(Charles-Juste, duc de), né à Lunéville le 10
+septembre 1720. Membre de l'Académie française en 1771, maréchal de
+France en 1783, ministre de Louis XVI en 1789. Il mourut, le 19 mai
+1793, au Val, près de Saint-Germain.<a href="#footnotetag281">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote282" name="footnote282"></a><b>Note 282: </b>Dans
+la <i>Gazette de France</i>, du mardi 27 février 1787, on
+lit ce qui suit: «Le comte Charles d'Hautefeuille, le baron de
+Saint-Marsault, le baron de Saint-Marsault Chatelaillon et le
+chevalier de Chateaubriand, qui précédemment avaient eu l'honneur
+d'être présentés au roi, ont eu, le 19, celui de monter dans les
+voitures de Sa Majesté, et de la suivre à la chasse.»
+Ch.<a href="#footnotetag282">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote283" name="footnote283"></a><b>Note 283: </b><i>Le
+Mémorial historique de la Noblesse</i> a publié un
+document inédit annoté de la main du roi, tiré des Archives du
+royaume, section historique, registre M. 813 et carton M. 814; il
+contient les <i>Entrées</i>. On y voit mon nom et celui de mon frère: il
+prouve que ma mémoire m'avait bien servi pour les dates. (Notes de
+Paris, 1840.) Ch.<a href="#footnotetag283">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote284" name="footnote284"></a><b>Note 284: </b>Cette
+idylle figure, dans l'<i>Almanach des Muses</i> de 1790, à
+la page 205, sous ce titre: <i>L'Amour de la campagne</i>, et avec cette
+signature: <i>par le chevalier de C***</i>. Chateaubriand lui a donné place
+dans ses <i>&OElig;uvres complètes</i>, tome <span class="smcap">XXI</span>,
+p. 321.<a href="#footnotetag284">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote285" name="footnote285"></a><b>Note 285: </b>Ce
+livre a été écrit à Paris de juin à décembre 1821. -- Il a
+été revu en décembre 1846.<a href="#footnotetag285">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote286" name="footnote286"></a><b>Note 286: </b>On lit
+dans le <i>Moniteur</i> du dimanche 29 avril 1821, sous
+la rubrique: <i>Paris, 28 avril</i>: «M. le vicomte de Chateaubriand,
+ministre plénipotentiaire de France à Berlin, est arrivé avant-hier à
+Paris.» Le baptême du duc de Bordeaux eut lieu à Notre-Dame le 1<sup>er</sup> mai
+1821.<a href="#footnotetag286">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote287" name="footnote287"></a><b>Note 287: </b>M. de Villèle
+sortit du ministère le 27 juillet 1821;
+Chateaubriand donna sa démission d'ambassadeur le 31
+juillet.<a href="#footnotetag287">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote288" name="footnote288"></a><b>Note 288: </b>Marigny
+a beaucoup changé depuis l'époque où ma s&oelig;ur
+l'habitait. Il a été vendu et appartient aujourd'hui à MM. de
+Pommereul, qui l'ont fait rebâtir et l'ont fort embelli. Ch.<br><br>
+
+C'est la nièce de Chateaubriand, M<sup>me</sup> Élisabeth-Cécile Geffelot de
+Marigny, mariée à Joseph-Louis-Mathurin Gouyquet de Bienassis, qui
+vendit le château de Marigny au baron de Pommereul, par contrat du 30
+juin 1810. Le propriétaire actuel est M. Henri-Charles-Jean, baron de
+Pommereul, petit-fils de l'acquéreur de 1810, marié le 9 juillet 1849
+à M<sup>lle</sup> Marie-Thérèse Macdonald de Tarente, petite-fille du maréchal
+duc de Tarente.<a href="#footnotetag288">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote289" name="footnote289"></a><b>Note 289: </b><i>La
+Martinière</i> (Antoine-Augustin <i>Bruzen</i> de), né à Dieppe
+en 1673, mort à La Haye le 19 juin 1749. Il a laissé un grand nombre
+d'ouvrages, dont le principal: <i>Grand Dictionnaire géographique et
+critique</i> (La Haye, 1726-1730) ne forme pas moins de 10 vol. in-fol.
+Il était neveu du P. Simon, dont la notice suit.<a href="#footnotetag289">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote290" name="footnote290"></a><b>Note 290: </b><i>Simon</i>
+(Richard), introducteur du rationalisme dans
+l'exégèse; né le 13 mai 1638 à Dieppe, où il est mort le 11 avril
+1712. Il était membre de l'Oratoire. Après avoir enseigné la
+philosophie à Juilly et à Paris, il fut exclu de son ordre pour avoir
+soutenu, dans son <i>Histoire critique du Vieux Testament</i> (1678), des
+opinions qui suscitèrent les critiques de Bossuet et des solitaires de
+Port-Royal et le firent condamner par le Saint-Siège. Voir
+<i>Port-Royal</i>, par Sainte-Beuve, tome <span class="smcap">IV</span>,
+p. 380, 509.<a href="#footnotetag290">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote291" name="footnote291"></a><b>Note 291: </b>Jean
+<i>Pecquet</i> (1622-1674), né à Dieppe comme les deux
+précédents. On lui doit plusieurs découvertes importantes, entre
+autres celle du réservoir du chyle, dit <i>Réservoir de Pecquet</i>. Il
+était membre de l'Académie des sciences. Médecin et ami de Fouquet, il
+était aussi l'ami de M<sup>me</sup> de Sévigné, qui l'appela pour donner ses
+soins à M<sup>me</sup> de Grignan. Voir les <i>Lettres</i> de M<sup>me</sup> de Sévigné des 22
+décembre 1664, de janvier 1665, du 19 novembre 1670 et du 11 juillet
+1672.<a href="#footnotetag291">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote292" name="footnote292"></a><b>Note 292: </b>Renée-Élisabeth
+de la Belinaye, fille aînée d'Armand
+Magdelon, comte de la Belinaye, et de Marie-Thérèse Frain de la
+Villegontier, née à Fougères le 28 janvier 1728, morte en la même
+ville le 19 juin 1816. -- Sa s&oelig;ur, Thérèse de la Belinaye, mariée
+à Anne-Joseph-Jacques Tuffin de la Rouërie, a été la mère du marquis
+Armand, le célèbre conspirateur.<a href="#footnotetag292">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote293" name="footnote293"></a><b>Note 293: </b>Je
+relève sur l'<i>Almanach royal</i> de 1789, p. 294, la
+mention suivante: «Cour de Parlement. Grand'Chambre. Président...
+Messire Louis Le Peletier de Rosambo, <i>rue de Bondy</i>.»<a href="#footnotetag293">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote294" name="footnote294"></a><b>Note 294: </b><i>Delisle
+de Sales</i> (Jean-Baptiste <i>Isoard</i>, dit), né en
+1743 à Lyon, mort le 22 septembre 1816. Quelques-unes de ses
+compilations ne laissèrent pas d'avoir un assez grand succès. Sa
+<i>Philosophie de la nature, ou Traité de morale pour l'espèce humaine</i>
+(1769) a obtenu sept éditions. La dernière, publiée en 1804, forme 10
+vol. in-8°.<a href="#footnotetag294">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote295" name="footnote295"></a><b>Note 295: </b><i>Flins
+des Oliviers</i> (Claude-Marie-Louis-Emmanuel <i>Carbon
+de</i>), né en 1757 à Reims, mort en 1806. La multiplicité de ses noms
+lui attira cette épigramme de Lebrun:</p>
+
+<p class="quotega">
+ Carbon de Flins des Oliviers<br>
+ A plus de noms que de lauriers.</p>
+
+<p class="note">Ami de Fontanes, il rédigea avec lui, en 1789, le <i>Journal de la Ville
+et des Provinces, ou le Modérateur</i>. Il a fait jouer, non sans succès,
+plusieurs comédies en vers. L'une d'elles, le <i>Réveil d'Épiménide à
+Paris ou les Étrennes de la liberté</i>, représentée sur le
+Théâtre-Français, le 1<sup>er</sup> janvier 1790, obtint une vogue considérable,
+justifiée d'ailleurs par le mérite de la pièce et par son excellent
+esprit.<a href="#footnotetag295">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote296" name="footnote296"></a><b>Note 296: </b>Le Théâtre-Français
+occupait, depuis 1782, la salle
+construite par ordre de Louis XVI, d'après les plans des architectes
+Peyre et de Wailly, près le Luxembourg, à l'extrémité du terrain
+qu'occupait le jardin de l'hôtel Condé. En 1798, ce théâtre reçut le
+nom d'Odéon, parce que des opéras devaient former le fond de son
+répertoire. C'était un souvenir classique du théâtre couvert de ce nom
+[Grec: &#8104;&#948;&#949;&#8150;&#959;&#957;] bâti à Athènes par Périclès
+pour les concours de
+musique. La salle de 1782 fut incendiée dans la nuit du 18 au 19 mars
+1799. Reconstruit sur ses anciennes fondations par décision du premier
+Consul, ce théâtre fut détruit une seconde fois par le feu le 20 avril
+1818. Louis XVIII le fit rebâtir. C'est l'Odéon actuel.<a href="#footnotetag296">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote297" name="footnote297"></a><b>Note 297: </b><i>Brizard</i>
+(Jean-Baptiste <i>Britard</i>, dit), né en 1721 à
+Orléans, mort le 30 janvier 1791. Après avoir remporté, comme
+tragédien, de très grands succès dans les pères nobles et les rois, il
+s'était retiré, le 1<sup>er</sup> avril 1786, le même soir que le couple Préville
+et M<sup>lle</sup> Fanier. Tous parurent dans <i>la Partie de chasse de Henri IV</i>,
+au milieu des bravos et de l'émotion générale. (G. Monval et P. Porel,
+<i>l'Odéon</i>, tome <span class="smcap">I</span>, p. 249.)<a href="#footnotetag297">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote298" name="footnote298"></a><b>Note 298: </b>Talma
+avait débuté, le 21 novembre 1787, en jouant le rôle
+de <i>Séide</i>, dans le <i>Mahomet</i>, de Voltaire. (G. Monval et P. Porel,
+<i>op. cit.</i>, tome <span class="smcap">I</span>, page
+57.)<a href="#footnotetag298">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote299" name="footnote299"></a><b>Note 299: </b>M<sup>lle</sup>
+<i>Saint-Val</i> cadette. Son aînée avait quitté la
+Comédie-Française en 1779.<a href="#footnotetag299">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote300" name="footnote300"></a><b>Note 300: </b>M<sup>lle</sup>
+<i>Olivier</i> (Jeanne-Adélaïde-Gérardine), née à Londres
+en 1765. Toute jeune encore, charmante avec sa chevelure blonde et ses
+yeux noirs, elle avait créé, le 27 avril 1784, le rôle de Chérubin
+dans le <i>Mariage de Figaro</i>, et son succès avait presque égalé celui
+de M<sup>lle</sup> Contat, qui jouait Suzanne.<a href="#footnotetag300">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote301" name="footnote301"></a><b>Note 301: </b><i>Mars</i>
+(Anne-Françoise-Hyppolyte <i>Boutet</i>, dite M<sup>lle</sup>), née
+à Paris le 9 février 1779, morte le 20 mars 1847. Elle était fille de
+l'acteur Boutet dit <i>Monvel</i> et d'une actrice de province, Marguerite
+Salvetat. Ne pouvant prendre, au théâtre, le nom de Monvel, elle prit
+celui de sa mère, qui se faisait appeler Madame Mars. Dès l'âge de
+treize ans, en 1792, elle débuta dans des rôles d'enfants au <i>Théâtre
+de mademoiselle Montansier</i>, auquel était attaché son père. -- La salle
+de M<sup>lle</sup> Montansier est actuellement le <i>Théâtre du
+Palais-Royal</i>.<a href="#footnotetag301">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote302" name="footnote302"></a><b>Note 302: </b>«Le
+chevalier de Parny est grand, mince, le teint brun, les
+yeux noirs enfoncés et fort vifs. Nous étions liés. Il n'a pas de
+douceur dans la conversation... Il m'a dit que les sites décrits par
+Saint-Pierre dans <i>Paul et Virginie</i> étaient faux: mais Parny enviait
+Bernardin.» (Note manuscrite de Chateaubriand, écrite en 1798 sur un
+exemplaire de l'Essai.) Ce curieux exemplaire, donné un jour par
+Chateaubriand à J.-B. Soulié, rédacteur de la <i>Quotidienne</i>, après
+avoir passé dans la bibliothèque de M. Aimé-Martin, dans celle de M.
+Tripier et enfin dans celle de Sainte-Beuve, est possédé aujourd'hui
+par M<sup>me</sup> la comtesse de Chateaubriand.<a href="#footnotetag302">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote303" name="footnote303"></a><b>Note 303: </b>Guinguené. -- Voir
+sur lui la note 2 de la page 107.<a href="#footnotetag303">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote304" name="footnote304"></a><b>Note 304: </b>Guinguené
+fut nommé, au commencement de 1798, ambassadeur
+de la République française à Turin. «C'était, dit M. Ludovic Sciout
+(<i>le Directoire</i>, tome <span class="smcap">III</span>, p. 532), c'était un vrai Trissotin, un
+révolutionnaire aussi sot qu'insolent.» Par affectation de simplicité,
+et sans doute aussi par économie, car il tenait beaucoup à l'argent,
+il fit dispenser sa femme de paraître en habit de cour aux audiences.
+Sans perdre une heure, il dépêcha au ministre des relations
+extérieures un courrier extraordinaire, porteur de la grande nouvelle:
+la citoyenne ambassadrice est allée à la cour <i>en pet-en-l'air</i>! Ce
+pauvre Guinguené avait compté sans son hôte: le ministre (c'était
+Talleyrand) glissa aussitôt dans le <i>Moniteur</i> la note suivante: «Un
+ambassadeur de la République a écrit, dit-on, au ministre des
+relations extérieures qu'il venait de remporter une victoire signalée
+sur l'étiquette d'une vieille monarchie, en y faisant recevoir
+<i>l'ambassadrice en habits bourgeois</i>. Le ministre lui a répondu que la
+République n'envoyait que des ambassadeurs, parce qu'il n'y avait chez
+elle que des directeurs et qu'on n'y connaissait de <i>directrices</i> que
+celles qui se trouvaient à la tête de quelques spectacles.»
+(<i>Moniteur</i> du 26 juin 1798.) -- A quelques jours de là, Guinguené était
+rappelé.<a href="#footnotetag304">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote305" name="footnote305"></a><b>Note 305: </b>La
+<i>Décade philosophique</i>, fondée le 10 floréal an <span class="smcap">II</span> (29
+avril 1794). Guinguené en fut le principal rédacteur. Il était secondé
+par une «société de républicains» devenue en l'an <span class="smcap">V</span> «une société de
+gens de lettres». On remarquait, dans le nombre, J.-B. Say, Amaury
+Duval, Lebreton, Andrieux, etc. Peu après l'établissement de l'empire,
+le 10 vendémiaire an <span class="smcap">XIII</span> (2 octobre 1804), la <i>Décade</i> changea son
+titre en celui de <i>Revue philosophique, littéraire et politique</i>. Elle
+cessa de paraître en 1807. Lors de la publication du <i>Génie du
+christianisme</i>, la <i>Décade</i> n'avait pas manqué de l'attaquer très
+vivement dans trois articles dus à la plume de Guinguené et réunis
+aussitôt en brochure sous ce titre: <i>Coup d'&oelig;il rapide sur le
+Génie du christianisme, ou quelques pages sur les cinq volumes in-8°
+publiées sous ce titre par François-Auguste Chateaubriand</i>. -- Paris, de
+l'imprimerie de la <i>Décade</i>, etc., an <span class="smcap">X</span> (1802), in-8° de 92
+pages.<a href="#footnotetag305">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote306" name="footnote306"></a><b>Note 306: </b>Le Brun
+(Ponce-Denis <i>Escouchard</i>) dit <i>Lebrun-Pindare</i>; né
+le 11 août 1729 à Paris, où il est mort le 2 septembre
+1807.<a href="#footnotetag306">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote307" name="footnote307"></a><b>Note 307: </b>Déjà,
+en 1798, dans une note manuscrite de son exemplaire
+de l'<i>Essai</i>, Chateaubriand avait tracé de Le Brun ce joli croquis:
+«Le Brun a toutes les qualités du lyrique. Ses yeux sont âpres, ses
+tempes chauves, sa taille élevée. Il est maigre, pâle, et quand il
+récite son <i>Exegi monumentum</i>, on croirait entendre Pindare aux Jeux
+olympiques. Le Brun ne s'endort jamais qu'il n'ait composé quelques
+vers, et c'est toujours dans son lit, entre trois et quatre heures du
+matin, que l'esprit divin le visite. Quand j'allais le voir le matin,
+je le trouvais entre trois ou quatre pots sales avec une vieille
+servante qui faisait son ménage: «Mon ami, me disait-il, ah! j'ai fait
+cette nuit quelque chose! oh! si vous l'entendiez!» Et il se mettait à
+<i>tonner</i> sa strophe, tandis que son perruquier, qui enrageait, lui
+disait: «Monsieur, tournez donc la tête!» et avec ses deux mains il
+inclinait la tête de Le Brun, qui oubliait bientôt le perruquier et
+recommençait à gesticuler et déclamer.»<a href="#footnotetag307">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote308" name="footnote308"></a><b>Note 308: </b>Sur
+le souper antique de M. de Vaudreuil, voyez les
+<i>Souvenirs</i> de M<sup>me</sup> Lebrun-Vigée. Le Brun, coiffé du laurier de
+Pindare, y récita des imitations d'Anacréon.<a href="#footnotetag308">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote309" name="footnote309"></a><b>Note 309: </b>Il
+est bien vrai que Le Brun a écrit des vers sanglants
+contre Bonaparte; mais ces vers, il les a tenus secrets, tandis qu'il
+avait bien soin de publier ceux où il célébrait ce même Bonaparte. «Il
+s'était tout à fait, et dès le premier jour, dit Sainte-Beuve, rallié
+à Bonaparte, qui lui avait accordé une grosse pension 6,000 francs. Il
+a loué le héros, comme il avait déjà loué indifféremment Louis XVI,
+Calonne, Vergennes, Robespierre, sans préjudice des petites épigrammes
+qu'il se passait dans l'intervalle et qui ne comptaient pas.»
+<i>Causeries du lundi</i>, <span class="smcap">V</span>.
+134.<a href="#footnotetag309">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote310" name="footnote310"></a><b>Note 310: </b><i>Chamfort</i>
+(Sébastien-Roch Nicolas, dit), né près de
+Clermont en Auvergne en 1741, mort à Paris, sous la Terreur, victime
+de cette révolution dont il avait été l'un des adeptes les plus
+fanatiques.<a href="#footnotetag310">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote311" name="footnote311"></a><b>Note 311: </b>Arrêté
+une première fois et enfermé aux Madelonnettes,
+ramené bientôt dans son appartement de la Bibliothèque nationale, mais
+placé sous la surveillance d'un gendarme, le jour où on avait voulu le
+conduire en prison, pour la seconde fois, Chamfort avait voulu se
+tuer. Il s'était tiré un coup de pistolet, qui lui avait seulement
+fracassé le bout du nez et crevé un &oelig;il. Il avait pris alors un
+rasoir, essayant de se couper la gorge, y revenant à plusieurs
+reprises et se mettant en lambeaux toutes les chairs; enfin cette
+seconde tentative ayant manqué comme la première, il s'était porté
+plusieurs coups vers le c&oelig;ur; puis par un dernier effort, il
+avait tâché de se couper les deux jarrets et de s'ouvrir toutes les
+veines. La mort s'était ri de lui, selon le mot de Chateaubriand, et
+elle le vint prendre seulement quelques semaines plus tard, le 13
+avril 1794. -- En 1797, dans son <i>Essai sur les Révolutions</i>,
+Chateaubriand avait tracé de Chamfort un portrait qui doit être
+rapproché de celui des <i>Mémoires</i>. «Chamfort, écrivait-il, était d'une
+taille au-dessus de la médiocre, un peu courbé, d'une figure pâle,
+d'un teint maladif. Son &oelig;il bleu, souvent froid et couvert dans
+le repos, lançait l'éclair quand il venait à s'animer. Des narines un
+peu ouvertes donnaient à sa physionomie l'expression de la sensibilité
+et de l'énergie. Sa voix était flexible, ses modulations suivaient les
+mouvements de son âme, mais dans les derniers temps de mon séjour à
+Paris, elle avait pris de l'aspérité, et on y démêlait l'accent agité
+et impérieux des factions... Ceux qui ont approché M. Chamfort savent
+qu'il avait dans la conversation tout le mérite qu'on retrouve dans
+ses écrits. Je l'ai souvent vu chez M. Guinguené, et plus d'une fois
+il m'a fait passer d'heureux moments, lorsqu'il consentait, avec une
+petite société choisie, à accepter un souper dans ma famille.»
+<i>Essai</i>, livre <span class="smcap">I</span>, première partie, chapitre
+<span class="smcap">XXIV</span>.<a href="#footnotetag311">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote312" name="footnote312"></a><b>Note 312: </b><i>Delille</i>
+(Jacques), né le 22 juin 1738 à Aigueperse
+(Auvergne), mort le 1<sup>er</sup> mai 1813.<a href="#footnotetag312">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote313" name="footnote313"></a><b>Note 313: </b><i>Rulhière</i>
+(Claude-Carloman de), né en 1735 à Bondy, près
+Paris, mort le 30 janvier 1791. M<sup>me</sup> d'Egmont était la fille du
+maréchal de Richelieu. Ce fut elle, en effet, qui mit à Rulhière la
+plume à la main. En 1760, il avait suivi, en qualité de secrétaire, le
+baron de Breteuil, qui venait d'être nommé ministre plénipotentiaire
+en Russie. «Il assista de près, dit Sainte-Beuve, à la révolution qui,
+en 1762, précipita Pierre III et mit Catherine II sur le trône. Il
+s'appliqua, suivant la nature de son esprit observateur, à tout
+deviner, à tout démêler dans cet événement extraordinaire, et il en
+fit, à son retour à Paris, des récits qui charmèrent la société. La
+comtesse d'Egmont, qui était la divinité de Rulhière, lui demanda
+d'écrire ce qu'il contait si bien: il lui obéit, et, une fois la
+relation écrite, l'amour-propre d'auteur l'emportant sur la prudence
+du diplomate, les lectures se multiplièrent. Elles firent événement.»
+<i>Causeries du lundi</i>, tome <span class="smcap">IV</span>, p.
+436.<a href="#footnotetag313">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote314" name="footnote314"></a><b>Note 314: </b><i>Palissot
+de Montenoy</i> (Charles), né le 3 janvier 1730 à
+Nancy, mort le 15 juin 1814; auteur de la comédie des <i>Philosophes</i>
+(1760) et du poème de la <i>Dunciade ou la guerre des sots</i>
+(1764).<a href="#footnotetag314">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote315" name="footnote315"></a><b>Note 315: </b><i>Beaumarchais</i>
+(Pierre-Augustin <i>Caron</i> de), né le 24
+janvier 1732, mort le 19 mai 1799.<a href="#footnotetag315">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote316" name="footnote316"></a><b>Note 316: </b><i>Marmontel</i>
+(Jean-François), né le 11 juillet 1723 à Bort
+(Limousin), mort le 31 décembre 1799.<a href="#footnotetag316">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote317" name="footnote317"></a><b>Note 317: </b><i>Chénier</i>
+(Marie-Joseph de), né le 28 août 1764 à
+Constantinople, mort le 10 janvier 1811. Chateaubriand fut appelé à le
+remplacer comme membre de la seconde classe de l'Institut; l'Académie
+française n'avait pas encore recouvré son titre, que la Restauration
+allait bientôt lui rendre (Ordonnance royale du 21 mars
+1816).<a href="#footnotetag317">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote318" name="footnote318"></a><b>Note 318: </b><i>Rabelais</i>,
+livre <span class="smcap">II</span>, chapitre <span class="smcap">VI</span>: <i>Comment Pantagruel
+rencontra un Limousin qui contrefaisait le langaige
+françois</i>.<a href="#footnotetag318">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote319" name="footnote319"></a><b>Note 319: </b>Chateaubriand
+écrivait cette page au mois de juin 1821:
+Fontanes était mort le 17 mars précèdent.<a href="#footnotetag319">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote320" name="footnote320"></a><b>Note 320: </b>Il
+fut guillotiné le 1<sup>er</sup> floréal an <span class="smcap">II</span> (20 avril
+1794).<a href="#footnotetag320">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote321" name="footnote321"></a><b>Note 321: </b>Il
+doit y avoir là une erreur de plume. Malesherbes n'a eu
+que deux filles: Marie-Thérèse, née le 6 février 1756, mariée le 30
+mai 1769 à Louis Le Peletier, seigneur de Rosambo; -- Françoise-Pauline,
+née le 15 juillet 1758, mariée le 22 janvier 1775 à
+Charles-Philippe-Simon de Montboissier-Beaufort-Canillac, mestre de
+camp du régiment d'Orléans dragons.<a href="#footnotetag321">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote322" name="footnote322"></a><b>Note 322: </b>Les
+trois filles du président de Rosambo épousèrent le
+frère de Chateaubriand, le comte Lepelletier d'Aunay et le comte de
+Tocqueville. Né le 3 août 1772, d'abord sous-lieutenant au régiment de
+Vexin, puis soldat dans la garde constitutionnelle de Louis XVI, M. de
+Tocqueville quitta la France pendant la période révolutionnaire. Sous
+la Restauration, il administra successivement, comme préfet, les
+départements de Maine-et-Loire, de l'Oise, de la Côte-d'Or, de la
+Moselle, de la Somme et de Seine-et-Oise. Charles X le nomma
+gentilhomme de la Chambre et pair de France (5 septembre 1827). Il fut
+exclu de la Chambre haute en 1830, en vertu de l'article 68 de la
+nouvelle charte. Il a publié divers ouvrages: <i>Histoire philosophique
+du règne de Louis XV; Coup d'&oelig;il sur le règne de Louis XVI</i>,
+etc. Il est mort à Clairoix (Oise) le 9 juin 1856. De son mariage avec
+M<sup>lle</sup> de Rosambo naquit, le 29 juillet 1805, à Verneuil
+(Seine-et-Oise), le futur auteur de la <i>Démocratie en Amérique</i>,
+Alexis de Tocqueville. -- Le comte de Tocqueville et sa femme avaient
+été emprisonnés en même temps que Malesherbes. On lit à ce sujet dans
+un article de Chateaubriand (<i>le Conservateur</i>, mars 1819): «M. de
+Tocqueville, qui a épousé une autre petite-fille de M. de Malesherbes,
+m'a raconté que cet homme admirable, la veille de sa mort, lui dit:
+«Mon ami, si vous avez des enfants, élevez-les pour en faire des
+chrétiens; il n'y a que cela de bon.»<a href="#footnotetag322">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote323" name="footnote323"></a><b>Note 323: </b>Louis
+<i>Le Peletier</i>, vicomte de <i>Rosambo</i>, né à Paris le 23
+juin 1777. Nommé pair de France le 17 août 1815, le même jour que
+Chateaubriand, il se retira comme lui de la Chambre haute, au mois
+d'août 1830, ne voulant pas prêter serment de fidélité au nouveau roi.
+D'une piété très vive, il était entré dans la Congrégation en 1814. Il
+est mort au château de Saint-Marcel (Ardèche), le 30 septembre
+1858.<a href="#footnotetag323">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote324" name="footnote324"></a><b>Note 324: </b>A
+propos de ces paroles, Sainte-Beuve a dit, dans son
+article sur <i>Condorcet</i>: «Dans sa colère d'honnête homme, Malesherbes
+a proféré sur Condorcet des paroles d'exécration qu'on a retenues.
+Noble vieillard, ces paroles n'étaient pas dignes d'une bouche telle
+que la vôtre; mais le vrai coupable est celui qui a pu vous les
+arracher!» <i>Causeries du lundi</i>, tome <span class="smcap">III</span>, p.
+274.<a href="#footnotetag324">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote325" name="footnote325"></a><b>Note 325: </b>Dans
+ces dernières années, naviguée par le capitaine
+Franklin et le capitaine Parry. (Note de Genève, 1831.)
+Ch.<a href="#footnotetag325">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote326" name="footnote326"></a><b>Note 326: </b>Dans
+l'<i>Essai sur les Révolutions</i>, sous l'impression
+encore récente du supplice de Malesherbes et de presque tous les
+siens, Chateaubriand avait tracé du défenseur de Louis XVI un éloquent
+et admirable portrait, que ne fait point pâlir celui des <i>Mémoires</i>.
+On trouvera ce premier portrait de Malesherbes à l'<i>Appendice</i>, Nº
+<span class="smcap">VIII</span>: <i>M. de Malesherbes</i>.<a href="#footnotetag326">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote327" name="footnote327"></a><b>Note 327: </b>Charles-Alexandre
+de <i>Calonne</i>; (1734-1802), contrôleur
+général des finances de 1783 à 1785. Il avait été en 1766 procureur
+général de la commission instituée pour examiner la conduite de La
+Chalotais.<a href="#footnotetag327">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote328" name="footnote328"></a><b>Note 328: </b><i>Montmorin-Saint-Hérem</i>
+(Armand-Marc, comte de), né le 13
+octobre 1746. Menin du Dauphin, depuis Louis XVI, il avait débuté dans
+la carrière politique comme diplomate et avait rempli auprès du roi
+d'Espagne le poste d'ambassadeur. De retour en France, il fut nommé
+commandant pour le roi en Bretagne (4 avril 1784). Il conserva ces
+fonctions jusqu'au commencement de 1787. Ministre des affaires
+étrangères, du 18 février 1787 au 11 juillet 1789, et du 17 juillet
+1789 au 20 novembre 1791, dénoncé par les journalistes du parti de la
+Gironde comme l'un des membres du prétendu <i>comité autrichien</i>,
+emprisonné à l'Abbaye après le 10 août, il fut égorgé le 2 septembre
+1792. Le comte de Montmorin était le père de M<sup>me</sup> de Beaumont, qui a
+tenu une si grande place dans la vie de Chateaubriand.<a href="#footnotetag328">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote329" name="footnote329"></a><b>Note 329: </b><i>Necker</i>
+(Jacques), contrôleur général des finances, (né à
+Genève le 30 septembre 1732, mort à Coppet le 9 avril 1814).<a href="#footnotetag329">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote330" name="footnote330"></a><b>Note 330: </b>Étienne-Charles
+de <i>Loménie de Brienne</i>, archevêque de Sens
+(1727-1794): il était premier ministre lors de la Convocation des
+États-Généraux, mais fut forcé de donner sa démission, le 25 août
+1789. Arrêté à Sens le 9 novembre 1793 et jeté en prison, il fut, au
+mois de février 1794, remis chez lui avec des gardes qui ne le
+perdaient pas de vue. Son frère, le comte de Brienne, ancien ministre
+de la guerre, l'étant venu voir, on arrêta le ci-devant comte, et, du
+même coup, l'archevêque, les trois Loménie ses neveux, dont l'un son
+coadjuteur, et M<sup>me</sup> de Canisy, sa nièce. Ils devaient tous, en vertu
+d'un ordre du Comité de sûreté générale, être conduits le lendemain à
+Paris. Le lendemain au matin, quand on entra dans la chambre de
+l'archevêque, on le trouva mort. (Voir les <i>Mémoires de Morellet</i>,
+tome <span class="smcap">II</span>, p. 15.) -- Le comte de Loménie de Brienne; ses trois neveux,
+l'abbé Martial de Loménie, François de Loménie, capitaine de
+chasseurs, Charles de Loménie, chevalier de Saint-Louis et de
+Cincinnatus; sa nièce, M<sup>me</sup> de Canisy, furent guillotinés tous les
+cinq, le 21 floréal an <span class="smcap">II</span>, 10 mai
+1794.<a href="#footnotetag330">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote331" name="footnote331"></a><b>Note 331: </b><i>Rostrenen</i> Grégoire
+de, capucin et prédicateur. Le savant
+éditeur de la <i>Biographie bretonne</i>, M. Paul Levot, n'a pu découvrir
+ni la date et le lieu de sa naissance, ni la date et le lieu de sa
+mort. Il est l'auteur du dictionnaire paru en 1732 à Rennes, chez
+l'imprimeur Julien Vatar, sous ce titre: <i>Dictionnaire
+françois-celtique ou françois-breton, nécessaire à tous ceux qui
+veulent traduire le françois en celtique ou en langage breton, pour
+prêcher, catéchiser et confesser, selon les différents dialectes de
+chaque diocèse; utile et curieux pour s'instruire à fond de la langue
+bretonne, et pour trouver l'étymologie de plusieurs mots françois et
+bretons, de noms propres de villes et de maisons</i>.<a href="#footnotetag331">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote332" name="footnote332"></a><b>Note 332: </b>Lettre
+du 5 août 1671.<a href="#footnotetag332">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote333" name="footnote333"></a><b>Note 333: </b>La
+date de ce duel, resté légendaire en Bretagne, se place
+aux environs de 1735. Celui qui en fut le héros n'était pas «un petit
+chasse-lièvre du Morbihan», mais un cadet de Cornouaille,
+Jean-François de <i>Kératry</i>, qui fut plus tard, après le décès de son
+aîné, chef de nom et armes, présida en 1776 l'ordre de la noblesse aux
+États de la province, et mourut à Quimper le 7 février 1779. L'un de
+ses fils, le plus jeune, Auguste-Hilarion, comte de Kératry, après
+avoir été plusieurs fois député, fut élevé à la pairie en 1837 et
+laissa deux fils, dont l'un, le comte Émile de Kératry, a été le
+premier préfet de police de la troisième République. -- Sur le duel
+lui-même, voici les détails que je trouve dans une curieuse et
+rarissime brochure, publiée en 1788 à Rennes, à l'occasion des
+troubles de Bretagne, et intitulée: <i>Lettre de M<sup>me</sup> la comtesse de
+Kératry au maréchal de Stainville</i>: «Tout le monde en Bretagne, sait
+l'affaire du comte de Kératry avec le marquis de Sabran. Ce dernier,
+qui avait accompagné la maréchale d'Estrées aux États, se permit
+quelques propos indiscrets contre les Bretons, en présence du comte de
+Kératry. Le marquis de Sabran était brave et n'avait point de dignité
+qui le dispensât de rendre raison à un gentilhomme d'une insulte faite
+à tous les habitants d'une province. Tous les deux se rencontrent et
+mettent l'épée à la main. M. de Kératry est le premier atteint. «Vous
+êtes blessé», lui crie M. de Sabran. -- «Un Breton blessé tue son
+adversaire», répond le comte de Kératry. Le combat recommence avec
+plus de fureur, le marquis de Sabran est percé et
+meurt.»<a href="#footnotetag333">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote334" name="footnote334"></a><b>Note 334: </b>Saint
+Corentin fut le premier titulaire de l'évêché de
+Cornouaille (ou de Quimper), créé par le fondateur même du comté ou
+royaume de Cornouaille, le roi Grallon, qui a reçu de la postérité le
+nom de <i>Mur</i> ou Grand, et auquel de son vivant ses peuples
+décernèrent, à cause de son exacte justice, celui de <i>Iaun</i>,
+c'est-à-dire la Loi, le Droit ou la Règle. L'érection de l'évêché de
+Quimper se place, non <i>trois cents ans avant Jésus-Christ</i>, mais vers
+la fin du Ve siècle après Jésus-Christ, de 495 à 500. (<i>Annuaire
+historique et archéologique de Bretagne</i>), par Arthur de la Borderie,
+(tome <span class="smcap">II</span>, p. 12 et
+134.)<a href="#footnotetag334">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote335" name="footnote335"></a><b>Note 335: </b>Louis-Anne-Pierre
+<i>Geslin</i>, comte (et non <i>marquis</i>) de
+<i>Trémargat</i>, né à Bain-de-Bretagne le 24 décembre 1749. Fils d'un
+président au Parlement de Bretagne, il avait servi dans la marine et
+était devenu lieutenant de vaisseau et chevalier de Saint-Louis. En
+1776, il avait épousé Anne-Françoise de <i>Caradenc</i> de Launay, parente
+du célèbre procureur général et veuve de M. de Quénétain. Un fils lui
+naquit à Rennes, le 18 janvier 1785, pendant la tenue des États. On
+lit, à cette occasion, dans la <i>Gazette de France</i> du 4 février 1785:
+«On mande de Rennes que la comtesse de Trémargat, épouse du comte de
+Trémargat, Jambe-de-bois, président de l'ordre de la noblesse, étant
+accouchée d'un fils, les États ont arrêté de donner à cet enfant le
+nom de <i>Bretagne</i> et d'envoyer à la comtesse de Montmorin (femme du
+Commandant de la province) une députation pour la prier de le
+présenter au baptême.» -- Le comte de Trémargat émigra à Jersey, où il
+perdit sa femme le 25 novembre 1790. Nous ignorons le lieu et la date
+de sa mort.<a href="#footnotetag335">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote336" name="footnote336"></a><b>Note 336: </b><i>Thiard-Bissy</i>
+(Henri-Charles, comte de), né en 1726.
+Lieutenant-général et premier écuyer du duc d'Orléans, il avait
+succédé à M. de Montmorin, au mois de février 1787, en qualité de
+commandant pour le roi en Bretagne. Chateaubriand le juge peut-être
+ici avec trop de sévérité. S'il fut «homme de cour», il sut aussi, à
+l'heure du péril, noblement défendre le roi. Il fut blessé dans la
+journée du 10 août: le 26 juillet 1794, il porta sa tête sur
+l'échafaud. -- Maton de la Varenne a publié en l'an <span class="smcap">VII</span> (1799) les
+<i>&OElig;uvres posthumes du comte de Thiard</i>, 2 vol.
+in-12.<a href="#footnotetag336">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote337" name="footnote337"></a><b>Note 337: </b>Les
+douze gentilhommes mis à la Bastille, le 15 juillet
+1788, pour l'affaire de Bretagne, étaient: le marquis de la Rouërie,
+le comte de La Fruglaye, le marquis de La Bourdonnaye de Montluc, le
+comte de Trémargat, le marquis de Corné, le comte Godet de Châtillon,
+le vicomte de Champion de Cicé, le marquis Alexis de Bedée, le
+chevalier de Guer, le marquis du Bois de la Feronnière, le comte Hay
+des Nétumières et le comte de Bec-delièvre-Penhouët. -- Sur leur
+captivité, qui fut d'ailleurs la plus douce du monde et qui ne dura
+que deux mois, du 15 juillet au 12 septembre 1788, voir <i>la Bastille
+sous Louis XVI</i>, dans les <i>Légendes révolutionnaires</i>, par Edmond
+Biré.<a href="#footnotetag337">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote338" name="footnote338"></a><b>Note 338: </b><i>Cortois
+de Pressigny</i> (Gabriel, comte), né à Dijon le 11
+décembre 1745. Il avait été sacré évêque de Saint-Malo le 15 janvier
+1786. Forcé d'émigrer en 1791, il se retira en Suisse, rentra à Paris
+en l'an <span class="smcap">VIII</span>, remit sa démission entre les mains de Pie VII, à
+l'occasion du Concordat, mais refusa toutes fonctions sous le Consulat
+et l'Empire. La première Restauration l'envoya comme ambassadeur à
+Rome, afin d'obtenir du Pape des modifications au Concordat de 1801.
+Nommé pair de France en 1816 et archevêque de Besançon en 1818, il
+mourut à Paris le 2 mai 1823.<a href="#footnotetag338">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote339" name="footnote339"></a><b>Note 339: </b>Voir
+l'<i>Appendice</i> Nº <span class="smcap">IX</span>: <i>la Cléricature de
+Chateaubriand</i>.<a href="#footnotetag339">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote340" name="footnote340"></a><b>Note 340: </b>Cette
+date, comme toutes celles que donne Chateaubriand
+dans ses <i>Mémoires</i>, est exacte. Ceci se passait le 16 décembre 1788.
+Voir à l'<i>Appendice</i> précité.<a href="#footnotetag340">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote341" name="footnote341"></a><b>Note 341: </b>Le
+château de Bonnaban, alors en la paroisse du même nom,
+aujourd'hui en La Gouesnière, acheté en 1754, au prix de 195 000
+livres, et reconstruit avec luxe pendant les années suivantes, est
+encore aujourd'hui une des belles propriétés des environs de
+Saint-Malo. MM. de la Saudre étaient deux frères, d'origine malouine,
+qui s'étaient établis à Cadix et y avaient fait une immense fortune. A
+leur retour en France, Pierre, l'aîné, acheta Bonnaban et en commença
+la reconstruction, qui fut terminée seulement en 1777 par son frère,
+François-Guillaume, devenu son héritier en 1763. Le comte de Kergariou
+en est aujourd'hui propriétaire.<a href="#footnotetag341">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote342" name="footnote342"></a><b>Note 342: </b>La
+Briantais, situé en Saint-Servan, sur les bords de la
+Rance, appartenait alors aux Picot de Prémesnil et appartient
+actuellement à M. Lachambre, ancien député.<a href="#footnotetag342">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote343" name="footnote343"></a><b>Note 343: </b>Ces
+deux châteaux, situés l'un vis-à-vis de l'autre, sur
+les bords de la Rance -- la Bosq en Saint-Servan, le Montmarin en
+Pleurtuit -- étaient la propriété de l'opulente famille des
+Magon.<a href="#footnotetag343">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote344" name="footnote344"></a><b>Note 344: </b>La
+Balue, en Saint-Servan, appartenait également aux
+Magon. -- M. Magon de la Balue a été guillotiné le 9 juillet 1794, avec
+son frère Luc Magon de la Blinaye, et son cousin
+Erasme-Charles-Auguste Magon de la Lande; avec la marquise de
+Saint-Pern, sa fille, Jean-Baptiste-Marie-Bertrand de Saint-Pern, son
+petit-fils, et François-Joseph de Cornulier, son petit-gendre.
+Quelques jours auparavant, le 20 juin 1794, deux autres membres de la
+famille Magon, Nicolas-François Magon de la Villehuchet et son fils,
+Jean-Baptiste Magon de Coëtizac, étaient également montés sur
+l'échafaud.<a href="#footnotetag344">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote345" name="footnote345"></a><b>Note 345: </b>Le
+château de Colombier, en Paramé, appartenait en 1788 aux
+Eon de Carissan.<a href="#footnotetag345">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote346" name="footnote346"></a><b>Note 346: </b>Le
+château de Lascardais était la principale résidence de
+M. et M<sup>me</sup> de Chateaubourg; il est situé dans la commune de Mézières,
+canton de Saint-Aubin-du-Cormier, arrondissement de Fougères
+(Ille-et-Vilaine), et est habité aujourd'hui par M<sup>me</sup> la vicomtesse du
+Breil de Pontbriand, petite-fille de la comtesse de
+Chateaubourg.<a href="#footnotetag346">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote347" name="footnote347"></a><b>Note 347: </b>Le Plessis-Pillet
+est situé dans la commune de Dourdain,
+canton de Liffré, arrondissement de Fougères.<a href="#footnotetag347">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote348" name="footnote348"></a><b>Note 348: </b>Rob. Lamb.
+<i>Livorel</i> (et non <i>Livoret</i>), né le 17 septembre
+1735, était entré dans la Compagnie de Jésus le 27 octobre 1753. Au
+moment de la suppression de la Compagnie (1762), il était au collège
+de Rennes, en qualité de frère coadjuteur, et chargé, à ce titre, de
+s'occuper de la maison de campagne du collège.<a href="#footnotetag348">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote349" name="footnote349"></a><b>Note 349: </b><i>Boisgelin</i>
+(Louis-Bruno, comte de) était né à Rennes le 17
+novembre 1734. Maréchal de camp, chevalier de Saint-Louis et du
+Saint-Esprit, maître de la garde-robe du roi et baron des États de
+Bretagne, il présida plusieurs fois aux États l'ordre de la noblesse,
+notamment dans l'orageuse session de 1788-1789. L'ordre de la noblesse
+et la fraction de l'ordre du clergé qui avait entrée aux États de
+Bretagne refusèrent de députer pour cette province aux États-Généraux
+de 1789. Le comte de Boisgelin ne siégea donc pas à l'Assemblée
+constituante, où son frère Boisgelin de Cucé, archevêque d'Aix et
+député du clergé de la sénéchaussée de cette ville, a tenu au
+contraire une place si considérable. Il fut guillotiné le 19 messidor
+an <span class="smcap">II</span> (7 juillet 1794). Sa femme, Marie-Catherine-Stanislas de
+Boufflers, s&oelig;ur du chevalier de Bouffiers, qui unissait à
+l'esprit le plus brillant le plus noble courage, monta sur l'échafaud
+le même jour.<a href="#footnotetag349">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote350" name="footnote350"></a><b>Note 350: </b>François
+Bareau de Girac. -- Le jugement que porte sur lui
+Chateaubriand est peut-être trop sévère. «Sur le siège de Rennes, dit
+l'auteur des <i>Évêques avant la Révolution</i>, M. l'abbé Sicard, M. de
+Girac faisait apprécier avec les talents d'un administrateur souple,
+conciliant et habile, sa charité, son zèle, sa sollicitude pour toutes
+les branches de l'instruction publique.» Bonaparte voulut le nommer à
+un évêché; il refusa et n'accepta qu'un canonicat à Saint-Denis. Il
+mourut en 1820, âgé de quatre-vingt-huit ans. -- Cardinal de La Pare,
+<i>Notice sur M. François Bareau de Girac</i>, évêque de Rennes,
+1821.<a href="#footnotetag350">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote351" name="footnote351"></a><b>Note 351: </b><i>La
+Sentinelle du peuple, aux gens de toutes professions,
+sciences, arts, commerce et métiers, composant le Tiers-État de la
+province de Bretagne.</i> Ce journal, dont le premier numéro parut le 10
+novembre 1788, était publié par MM. <i>Monodive</i> et <i>Volney</i>. Le Volney
+de la <i>Sentinelle</i> est bien le Volney du <i>Voyage en Égypte et en
+Syrie</i> (1787) et des <i>Ruines</i> (1791), celui qui sera plus tard membre
+de la Constituante et sénateur, pair de France et académicien. Et
+c'est bien lui, j'imagine, et non le pauvre et obscur Monodive, que
+vise Chateaubriand, quand il parle de «l'écrivailleur arrivé de
+Paris».<a href="#footnotetag351">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote352" name="footnote352"></a><b>Note 352: </b>En
+1785, le comte de Montmorin, commandant pour le roi en
+Bretagne, fit créer et planter sur une butte au sud-est de la ville
+une promenade qui fut appelée le Champ-Montmorin. C'est aujourd'hui le
+Champ de Mars, dont l'aspect et les abords ont été du reste
+complètement modifiés depuis l'établissement de la gare du chemin de
+fer, qui est voisine.<a href="#footnotetag352">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote353" name="footnote353"></a><b>Note 353: </b>Aucun
+<i>Keralieu</i> ne figure sur la liste des États de
+1788-1789, et on ne le trouve pas dans les nobiliaires bretons. Au
+lieu de Keralieu, il faut lire sans doute Kersalaün. Un duel eut lieu,
+en effet, sur la place Royale, entre M. de Kersalaün, qui faisait
+partie des États et qui a signé la protestation de la Noblesse, et un
+jeune Rennais, Joseph-Marie-Jacques Blin, qui, après avoir fait la
+campagne d'Amérique, était alors employé dans les fermes de Bretagne.
+Le courage des deux adversaires excita l'admiration des assistants.
+Jean-Joseph, comte de Kersalaün, était l'aîné des fils du marquis de
+Kersalaün, le doyen du Parlement. Âgé de 45 ans, il était beaucoup
+plus <i>vieux</i> que son adversaire, lequel n'avait que vingt-quatre
+ans.<a href="#footnotetag353">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote354" name="footnote354"></a><b>Note 354: </b>René-François-Joseph
+de <i>Montbourcher</i> (dont le nom se
+prononçait alors <i>Montboucher</i>, comme l'écrit Chateaubriand). Né à
+Rennes le 21 novembre 1759, fils de Guy-Joseph-Amador, comte de
+Montbourcher, lieutenant-colonel au régiment de Marbeuf, et de
+Jeanne-Céleste de Saint-Gilles, il était capitaine au régiment général
+Dragons. Il est mort à Rennes le 13 mai 1835.<a href="#footnotetag354">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote355" name="footnote355"></a><b>Note 355: </b>Louis-Pierre
+de <i>Guehenneue de Boishue</i>, fils aîné de
+Jean-Baptiste-René de Guehenneue, comte de Boishue, était né à
+Lanhélen (évêché de Dol), le 31 octobre 1767. Il n'avait donc que 21
+ans lorsqu'il fut tué dans les rues de Rennes, le 27 janvier 1789, en
+même temps que le jeune Saint-Riveul. (Voyez sur ce dernier la note de
+la page 109.) -- Ces deux jeunes gens avaient signé, quelques jours
+auparavant la protestation de la noblesse contre les Arrêtés du
+Conseil relatifs à la convocation des États-Généraux. Un certain
+nombre d'autres gentilshommes, âgés de moins de 25 ans, avaient été
+autorisés comme eux à apposer leur signature sur ce document, à la
+suite des membres des États. L'original de cette pièce est aux
+Archives d'Ille-et-Vilaine. -- Pour les détails de la mort des jeunes
+Boishue et Saint-Riveul, consulter l'ouvrage de M. Barthélémy Pocquet,
+<i>les Origines de la Révolution en Bretagne</i>, tome <span class="smcap">II</span>,
+p. 255.<a href="#footnotetag355">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote356" name="footnote356"></a><b>Note 356: </b>Le
+pillage de la maison de Reveillon, fabricant de papiers
+peints de la rue Saint-Antoine, avait eu lieu le 28 avril
+1789.<a href="#footnotetag356">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote357" name="footnote357"></a><b>Note 357: </b>L'insurrection
+pour délivrer les gardes-françaises
+emprisonnés à l'Abbaye éclata le 30 juin 1789.<a href="#footnotetag357">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote358" name="footnote358"></a><b>Note 358: </b><i>Sanson</i>
+(Charles-Henri), né en 1739, il fut nommé
+exécuteur des hautes-&oelig;uvres le 1<sup>er</sup> février 1778. <i>Louis, par la
+grâce de Dieu, roi de France et de Navarre</i>, qui lui accordait, ce
+jour-là, ses lettres de provision, devait, quinze ans plus tard,
+mourir de sa main. -- Charles-Henri Sanson, que la plupart des
+biographes font à tort mourir en 1793, quelques mois après l'exécution
+de Louis XVI, n'a cesse d'exercer ses fonctions de bourreau que le 13
+fructidor an <span class="smcap">III</span> (30 août 1795), époque à laquelle il sollicita sa
+mise à la retraite. Le 4 pluviôse an <span class="smcap">X</span> (24 janvier 1802), il réclamait
+une pension pour ses services. On ignore la date de sa mort. (G.
+Lenotre, <i>la Guillotine pendant la Révolution.</i>)<a href="#footnotetag358">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote359" name="footnote359"></a><b>Note 359: </b><i>Simon</i>
+(Antoine), savetier et membre de la Commune de
+Paris; nommé instituteur du fils de Louis XVI le 1<sup>er</sup> juillet
+1793; -- guillotiné le 10 thermidor an <span class="smcap">II</span> (28 juillet
+1794).<a href="#footnotetag359">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote360" name="footnote360"></a><b>Note 360: </b>Les
+18 et 19 janvier 1815, en exécution des ordres du roi
+Louis XVIII, il fut procédé dans le cimetière de la Madeleine, à la
+recherche des restes de Louis XVI et de Marie-Antoinette.
+Chateaubriand était présent. Le 9 janvier 1816, à la Chambre des
+pairs, dans son discours sur la résolution de la Chambre des députés,
+relative au deuil général du 21 janvier, il prononça les paroles
+suivantes: «J'ai vu, Messieurs, les ossements de Louis XVI mêlés dans
+la fosse ouverte avec la chaux vive qui avait consumé les chairs, mais
+qui n'a pu faire disparaître le crime! J'ai vu le squelette de
+Marie-Antoinette, intact à l'abri d'une espèce de voûte qui s'était
+formée au-dessus d'elle, comme par miracle! La tête seule était
+déplacée! et dans la forme de cette tête <i>on pouvait encore
+reconnaître (ô Providence!) les traits où respirait avec la grâce
+d'une femme toute la majesté d'une Reine!</i> Voilà ce que j'ai vu,
+Messieurs! voilà les souvenirs pour lesquels nous n'aurons jamais
+assez de larmes...» <i>&OElig;uvres complètes</i>, tome <span class="smcap">XXIII</span>: <i>Opinions et
+Discours</i>, p. 78.<a href="#footnotetag360">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote361" name="footnote361"></a><b>Note 361: </b>Le
+nom de Louis XVII avait en effet été oublié.
+Chateaubriand, dans son discours du 9 janvier, releva en ces termes
+cette omission: «Au milieu de tant d'objets de tristesse, on n'a pas
+assez également départi le tribut de nos larmes. A peine dans les
+projets divers a-t-on nommé ce Roi-Enfant, ce jeune martyr qui a
+chanté les louanges de Dieu dans la fournaise ardente. Est-ce parce
+qu'il a tenu si peu de place dans la vie et dans notre histoire, que
+nous l'oublions? Mais que ces souffrances ont dû rendra ses jours
+lents à couler, et que son règne a été long par la douleur! Jamais
+vieux roi, courbé sous les ennuis du trône, a-t-il porté un sceptre
+aussi lourd? Jamais la couronne a-t-elle pesé sur la tête de Louis XIV
+descendant dans la tombe, autant que le bandeau de l'innocence sur le
+front de Louis XVII sortant du berceau? Qu'est-il devenu, ce pupille
+royal laissé sous la tutelle du bourreau, cet orphelin qui pouvait
+dire, comme l'héritier de David: «Mon père et ma mère m'ont
+abandonné»? Où est-il, le compagnon des adversités, le frère de
+l'Orpheline du Temple? Où pourrais-je lui adresser cette interrogation
+terrible et trop connue: <i>Capet, dors-tu? Lève-toi!</i> -- Il se lève,
+Messieurs, dans toute sa gloire céleste, et il vous demande un
+tombeau... Je propose d'ajouter à la résolution de la Chambre des
+députés un amendement qui complétera les résolutions du 21 janvier:
+«le Roi sera humblement supplié d'ordonner qu'un monument soit élevé à
+la mémoire de Louis XVII, au nom et aux frais de la nation.» <i>Opinions
+et Discours</i>, p. 79.<a href="#footnotetag361">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote362" name="footnote362"></a><b>Note 362: </b>Bernard-René
+<i>Jourdan</i>, marquis de <i>Launey</i> (1740-1789),
+capitaine-gouverneur de la Bastille.<a href="#footnotetag362">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote363" name="footnote363"></a><b>Note 363: </b>Jacques
+de <i>Flesselles</i> (1721-1789), ancien intendant de
+Bretagne et de Lyon.<a href="#footnotetag363">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote364" name="footnote364"></a><b>Note 364: </b>Après
+cinquante-deux ans, on élève quinze bastilles pour
+supprimer cette liberté au nom de laquelle on a rasé la première
+Bastille. (Paris, note de 1841.) Ch.<a href="#footnotetag364">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote365" name="footnote365"></a><b>Note 365: </b>Jean-Sylvain
+<i>Bailly</i> (1736-1793). Garde des Tableaux du
+Roi, membre de l'Académie française et de l'Académie des sciences et
+de celle des inscriptions et belles-lettres, premier président de
+l'Assemblée nationale et premier maire de Paris.<a href="#footnotetag365">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote366" name="footnote366"></a><b>Note 366: </b>Marie-Paul-Joseph-Gilbert
+de <i>Motier</i>, marquis de La
+Fayette.<a href="#footnotetag366">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote367" name="footnote367"></a><b>Note 367: </b>Yolande-Martine-Gabrielle
+de Polastron, femme du comte,
+puis duc de Polignac, gouvernante des Enfants de France. Elle mourut à
+Vienne (Autriche) le 5 décembre 1793.<a href="#footnotetag367">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote368" name="footnote368"></a><b>Note 368: </b>Le
+comte d'Artois, depuis Charles X (1757-1836).<a href="#footnotetag368">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote369" name="footnote369"></a><b>Note 369: </b>Le
+duc d'Angoulême (1775-1844), et le duc de Berry
+(1778-1820).<a href="#footnotetag369">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote370" name="footnote370"></a><b>Note 370: </b>Le
+prince de Condé (1736-1818); -- son fils, le duc de
+Bourbon (1756-1830) et son petit-fils le duc d'Enghien
+(1772-1804).<a href="#footnotetag370">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote371" name="footnote371"></a><b>Note 371: </b>M<sup>me</sup>
+<i>Adélaïde</i>, fille aînée de Louis XV, née en 1732, et sa
+s&oelig;ur, M<sup>me</sup> <i>Victoire</i>, née en 1733. Elles émigrèrent en 1791 et
+moururent à Trieste, la première en 1800 et la seconde en
+1799.<a href="#footnotetag371">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote372" name="footnote372"></a><b>Note 372: </b>M<sup>me</sup>
+<i>Élisabeth de France</i>, s&oelig;ur de Louis XVI, née à
+Versailles le 3 mai 1764, guillotinée le 10 mai 1794.<a href="#footnotetag372">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote373" name="footnote373"></a><b>Note 373: </b>Le
+comte de Provence, depuis Louis XVIII (1755-1824).<a href="#footnotetag373">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote374" name="footnote374"></a><b>Note 374: </b><i>Moreau
+de Saint-Méry</i> (Médéric-Louis-Élie), né à
+Port-Royal (Martinique) le 13 janvier 1750. Président des électeurs de
+Paris, il harangua deux fois Louis XVI en cette qualité. Il fut élu, à
+la fin de 1789, député de la Martinique à l'Assemblée nationale.
+Arrêté après le 10 août, il ne dut son salut qu'au dévouement d'un de
+ses gardiens. Il réussit à gagner les États-Unis et ne revint en
+France qu'à la veille du Consulat. Il mourut à Paris le 28 janvier
+1819.<a href="#footnotetag374">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote375" name="footnote375"></a><b>Note 375: </b><i>Lally-Tolendal</i>
+(Trophime-Gérard, marquis de) né le 5 mars
+1751. Député de la noblesse de Paris aux États-Généraux, il s'éloigna
+après les journées d'octobre, reparut en 1792, faillit périr dans les
+massacres de septembre, émigra une seconde fois et ne revint qu'en
+1800. Il se tint à l'écart sous le Consulat et l'Empire. Pendant les
+Cent-Jours, il suivit Louis XVIII à Gand et fit partie de son conseil
+privé. Le 19 août 1815, le roi l'éleva à la pairie. Membre de
+l'Académie française en vertu de l'ordonnance royale du 24 mars 1816,
+il reçut, le 31 août 1817, le titre de marquis. Il est mort à Paris le
+11 mars 1830.<a href="#footnotetag375">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote376" name="footnote376"></a><b>Note 376: </b>François-Joseph
+<i>Foullon</i> (1715-1789). Il était intendant
+des finances depuis 1771, lorsqu'il fut nommé contrôleur général le 12
+juillet 1789, après la retraite de Necker. Le 22 juillet, il fut
+arrêté à la campagne par des bandits, conduit à Paris et accroché à la
+lanterne. Sa tête fut portée en triomphe au bout d'une pique.<a href="#footnotetag376">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote377" name="footnote377"></a><b>Note 377: </b>Louis-Bénigne
+François <i>Bertier de Sauvigny</i> (1742-1789),
+intendant de Paris. Il était le gendre de Foullon et périt le même
+jour que lui, massacré par la populace. Un dragon lui arracha le
+c&oelig;ur et alla déposer ce débris sanglant sur la table du comité
+des électeurs. Sa tête fut promenée dans les rues.<a href="#footnotetag377">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote378" name="footnote378"></a><b>Note 378: </b><i>Taboureau
+des Réaux</i>, intendant de Valenciennes. Il fut
+contrôleur général des finances, du 22 octobre 1776 au 29 juin
+1777.<a href="#footnotetag378">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote379" name="footnote379"></a><b>Note 379: </b>Alexandre-Frédéric-Jacques
+<i>Masson</i>, marquis de <i>Pezay</i>
+(1741-1777), traducteur de Catulle et de Tibulle, auteur de <i>Zélis au
+bain</i>, de la <i>Lettre d'Alcibiade à Glycère</i>, etc. Très avant dans la
+faveur du premier ministre, le comte de Maurepas, il eut une très
+grande part à l'entrée de Necker aux affaires, en 1776 (J. Droz,
+<i>Histoire du règne de Louis XVI</i>, tome <span class="smcap">I</span>,
+p. 219).<a href="#footnotetag379">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote380" name="footnote380"></a><b>Note 380: </b>Sous
+ce titre: <i>Compte rendu au Roi</i>, le ministre Necker
+avait publié, en 1780, un exposé ou plutôt un aperçu, non du budget
+réel, mais d'un budget-type, se soldant, comme de raison, par un fort
+excédent. Pour la première fois, l'opinion publique était ainsi
+appelée à connaître, par conséquent à juger l'administration des
+finances. La sensation produite par le <i>Compte rendu</i> fut
+prodigieuse.<a href="#footnotetag380">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote381" name="footnote381"></a><b>Note 381: </b>Antoine-Léonard
+<i>Thomas</i> (1732-1785), membre de l'Académie
+française, qui lui avait décerné une fois le prix de poésie et cinq
+fois le prix d'éloquence. «Il a de la force, dit La Harpe, mais elle
+est emphatique.»<a href="#footnotetag381">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote382" name="footnote382"></a><b>Note 382: </b><i>Noailles</i>
+(Louis-Marie, vicomte de), né à Paris le 17
+avril 1756, mort à la Havane (Cuba) le 9 janvier 1804. Député de la
+noblesse du bailliage de Nemours aux États-Généraux, il demanda, dans
+la nuit du 4 août, que l'impôt fut payé par tous dans la proportion du
+revenu de chacun, que tous les droits féodaux fussent remboursés, que
+les rentes seigneuriales fussent remboursables, que les corvées,
+main-mortes et autres servitudes personnelles fussent détruites sans
+rachat. Il était fils du maréchal de Mouchy et beau-frère de La
+Fayette.<a href="#footnotetag382">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote383" name="footnote383"></a><b>Note 383: </b><i>Aiguillon</i>
+(Armand-Désiré <i>Vignerot-Duplessis-Richelieu</i>,
+duc d'), né à Paris le 31 octobre 1731. Élu aux États-Généraux par la
+noblesse de la sénéchaussée d'Agen, il siégea parmi les membres les
+plus avancés de l'Assemblée. Il n'en fut pas moins, après le 10 août,
+décrété d'accusation et obligé de quitter la France. Il est mort à
+Hambourg le 3 mai 1800.<a href="#footnotetag383">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote384" name="footnote384"></a><b>Note 384: </b><i>Montmorency-Laval</i>
+(Mathieu-Jean-Félicité, vicomte, puis
+duc de). Né le 10 juillet 1767, il n'avait que 21 ans, lorsqu'il fut
+envoyé aux États-Généraux par la noblesse du bailliage de
+Monfort-l'Amaury. Il fut l'un des premiers à se réunir aux Communes,
+et il se montra aussi empressé que MM. d'Aiguillon et de Noailles à
+réclamer l'abolition des droits féodaux. Le 19 juin 1790, il appuya le
+décret qui supprimait la noblesse, et demanda l'anéantissement «de ces
+distinctions anti-sociales, afin de voir effacer du Code
+constitutionnel toute institution de noblesse et la vaine ostentation
+des livrées» Pair de France (17 août 1815), ministre des Affaires
+étrangères (21 décembre 1821 -- 22 décembre 1822), créé duc par Louis
+XVIII le 30 novembre 1822, élu membre de l'Académie française le 3
+novembre 1825, nommé gouverneur du duc de Bordeaux le 11 janvier 1826,
+il mourut le 24 mars 1826, le jour du Vendredi-Saint, dans l'église
+Saint-Thomas d'Aquin, au moment où il venait de s'agenouiller devant
+le tombeau dressé dans l'église.<a href="#footnotetag384">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote385" name="footnote385"></a><b>Note 385: </b>Le
+banquet donné par les gardes du corps au château de
+Versailles, dans la salle de l'Opéra, eut lieu le 1<sup>er</sup> octobre
+1789.<a href="#footnotetag385">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote386" name="footnote386"></a><b>Note 386: </b>Lorsque
+Louis XVI entra dans la salle, M. de Canecaude,
+garde de la manche du roi, chevalier de Saint-Louis, qui faisait les
+honneurs du banquet en qualité de commissaire de la Maison militaire
+de Sa Majesté, donna l'ordre au chef de musique d'exécuter l'air de
+Grétry: <i>Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille!</i> Le chef
+répondit qu'il ne l'avait pas et fit jouer: <i>Ô Richard, ô mon roi!</i>
+qui était aussi de Grétry. Ce pauvre chef de musique ne prévoyait pas
+en choisissant cet air, qu'il préparait à Fouquier-Tinville un des
+articles de son acte d'accusation contre la reine de France
+(<i>Moniteur</i> du 16 octobre 1793). -- La pièce de <i>Richard
+C&oelig;ur-de-Lion</i>, où se trouve l'air: <i>Ô Richard, ô mon roi!</i> avait
+été représentée pour la première fois le 21 octobre 1784. Les paroles
+sont de Sedaine.<a href="#footnotetag386">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote387" name="footnote387"></a><b>Note 387: </b>Le
+vice-amiral Charles-Henri d'Estaing, lors des journées
+d'octobre, était commandant de la garde nationale de Versailles. Il
+s'était couvert de gloire pendant la guerre d'Amérique. Nommé amiral
+de France au mois de mars 1792, il fut autorisé à en remplir les
+fonctions sans perdre le droit d'avancer, à son tour, dans l'armée de
+terre, à laquelle il appartenait également. L'année suivante, il était
+arrêté comme <i>suspect</i>, et, le 28 avril 1794, il mourait sur
+l'échafaud.<a href="#footnotetag387">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote388" name="footnote388"></a><b>Note 388: </b>Le
+journal de Marat commença de paraître le 12 septembre
+1789, avec ce titre: <span class="smcap">Le Publiciste Parisien</span>, <i>journal
+politique, libre
+et impartial, par une Société de patriotes, et rédigé par</i> M. <span
+class="smcap">Marat</span>,
+<i>auteur de l'<span class="smcap">Ofrande à la Patrie</span>, du <span
+class="smcap">Moniteur</span> et du <span class="smcap">Plan de
+Constitution</span></i>, etc. A partir du numéro 6, c'est-à-dire le 17 septembre
+1789, le journal prit le titre de <i>l'Ami du Peuple ou le Publiciste
+parisien</i>.<a href="#footnotetag388">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote389" name="footnote389"></a><b>Note 389: </b><i>Favras</i>
+(Thomas <i>Mahy</i>, marquis de), né à Blois en 1744.
+Lieutenant des Suisses de la garde de <i>Monsieur</i>, il fut dénoncé par
+le comité des recherches et traduit devant les juges du Châtelet comme
+auteur d'un complot ayant pour objet d'égorger La Fayette, Necker et
+Bailly, et d'enlever Louis XVI pour le mettre à la tête d'une armée
+contre-révolutionnaire. Condamné à être pendu, il fut exécuté le 19
+février 1790, sur la place de l'Hôtel-de-Ville.<a href="#footnotetag389">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote390" name="footnote390"></a><b>Note 390: </b>Victor
+<i>Riqueti</i>, marquis de <i>Mirabeau</i>, né le 5 octobre
+1715 à Pertuis (Provence). Il prenait le titre de l'<i>Ami des hommes</i>,
+du titre de son principal ouvrage, paru en 1756. Il mourut la veille
+même de la prise de la Bastille, le 13 juillet 1789.<a href="#footnotetag390">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote391" name="footnote391"></a><b>Note 391:
+</b>Jean-Antoine-Joseph-Charles-Elzéar de <i>Riqueti</i>, né à
+Pertuis, comme son frère, le 8 octobre 1717. Il prit le titre de
+<i>bailli</i> en 1763, en devenant grand-croix de l'ordre de Malte. A
+partir de ce moment, il n'est plus appelé que le <i>bailli de Mirabeau</i>.
+Il mourut à Malte en 1794. Ainsi que l'<i>Ami des hommes</i>, le <i>bailli</i>
+était, lui aussi, une façon de Saint-Simon. Chateaubriand n'a rien
+exagéré, quand il a dit des deux frères: «qu'ils écrivaient à la
+diable des pages immortelles». (Voir les belles études sur les
+<i>Mirabeau</i>, par Louis de Loménie, tomes <span class="smcap">I</span>
+et <span class="smcap">II</span>.)<a href="#footnotetag391">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote392" name="footnote392"></a><b>Note 392: </b>Reine-Philiberte
+Rouph de <i>Varicourt</i>, que Voltaire avait
+surnommée <i>Belle et Bonne</i>. Elle avait épousé à Ferney, le 12 novembre
+1777, le marquis de Villette. Elle est morte à Paris en 1822, dans son
+hôtel de la rue de Beaune, où Voltaire lui-même était mort. C'est dans
+cet hôtel que Chateaubriand rencontra Mirabeau.<a href="#footnotetag392">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote393" name="footnote393"></a><b>Note 393: </b><i>Le Chapelier</i>
+(Isaac-René-Guy), né à Rennes, le 12 juin
+1754. Député du tiers-état et de la sénéchaussée de Rennes, il prit
+une part des plus actives aux travaux de la Constituante. L'un des
+principaux orateurs du côté gauche, l'un des fondateurs du <i>Club
+breton</i>, devenu bientôt le club des Jacobins, il n'en fut pas moins
+condamné par le tribunal révolutionnaire «pour avoir conspiré depuis
+1789 en faveur de la royauté». Il périt le même jour que le frère et
+la belle-s&oelig;ur de Chateaubriand, le 3 floréal an <span class="smcap">II</span> (22 avril
+1794). -- Sa veuve, Marie-Esther de la Marre, se remaria le 10 nivôse an
+<span class="smcap">VIII</span> (31 décembre 1799) avec M. Corbière, le futur ministre de la
+Restauration.<a href="#footnotetag393">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote394" name="footnote394"></a><b>Note 394: </b>Non
+pas <i>Riquet</i>, -- ce qui était le nom patronymique des
+Caraman, descendant de Pierre-Paul Riquet, le créateur du canal du
+Languedoc, -- mais <i>Riqueti</i>, nom patronymique des Mirabeau. «On
+connaît, écrit M. de Loménie, le mot adressé, dit-on, par Mirabeau au
+rédacteur du <i>Moniteur</i> qui, au lendemain du décret d'abolition des
+titres et distinctions nobiliaires, et en conformité à ce décret, lui
+avait, dans le compte rendu de l'Assemblée, ôté le nom du fief sous
+lequel il était si populaire, et l'avait désigné par son nom
+patronymique de Riqueti, ou, comme lui-même l'écrivait, Riquetti:
+«Avec votre <i>Riquetti</i>, vous avez désorienté toute l'Europe.» Dans sa
+lettre du 20 juin 1790 pour la Cour, Mirabeau parle de ce décret comme
+d'une démence dont La Fayette a été ou bêtement, ou perfidement
+complice». <i>Les Mirabeau</i>, tome <span class="smcap">V</span>,
+p. 325.<a href="#footnotetag394">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote395" name="footnote395"></a><b>Note 395: </b><i>Mirabeau</i>
+(André-Boniface-Louis <i>Riqueti</i>, vicomte de),
+dit <i>Mirabeau-Tonneau</i>, né à Paris le 30 novembre 1754. Élu député de
+la noblesse par la sénéchaussée de Limoges, il ne cessa de harceler
+les orateurs du côté gauche, hachant leurs discours d'interruptions
+sans nombre, toujours spirituelles et souvent grossières. Son frère
+lui-même n'était pas épargné. Émigré au delà du Rhin, il continua ses
+escarmouches contre les Révolutionnaires à la tête de cette <i>légion de
+Mirabeau</i>, qu'il avait créée et qui devint bientôt célèbre sous le nom
+de <i>hussards de la mort</i>. Il mourut à Fribourg-en-Brisgau le 15
+septembre 1792.<a href="#footnotetag395">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote396" name="footnote396"></a><b>Note 396: </b>Aucun
+député du nom de <i>Lautrec</i> ne figure sur la liste des
+membres de la Constituante. Chateaubriand ne s'est pourtant pas trompé
+en plaçant ici le nom de Lautrec à côté de celui du vicomte de
+Mirabeau. J'en trouve la preuve dans le billet d'enterrement suivant
+qui circula dans Paris, le 24 décembre 1789. A la suite d'une double
+provocation adressée au marquis de la Tour-Maubourg et au duc de
+Liancourt, Mirabeau-Tonneau avait été blessé dans une première
+rencontre, et le bruit de sa mort s'était répandu. De là le billet
+d'enterrement, dont voici un extrait: «Vous êtes prié d'assister aux
+convoi, service et enterrement de très haut et très puissant
+aristocrate, André-Boniface-Louis de Riquetti, vicomte de Mirabeau,
+député de la noblesse du Haut-Limousin, etc., etc., qui, commencé par
+M. le marquis de la Tour-Maubourg, son collègue, a été achevé par très
+haut, très puissant et très illustrissime démagogue,
+François-Alexandre-Frédéric de Liancourt, duc héréditaire, etc., etc.,
+qui a débarrassé la Nation de ce pesant ennemi, au milieu du
+Champ-de-Mars, le 22 décembre 1789, en présence de MM. <i>de Lautrec de
+Saint-Simon</i>, de Causans et de La Châtre, et est décédé en son hôtel,
+rue de Seine, faubourg Saint-Germain, le 23, à 11 heures du matin.
+L'enterrement se fera en l'église Saint-Sulpice sa paroisse, le 25, à
+cinq heures du soir... Le Parlement de Rennes y assistera par
+députation... Le Clergé est invité, et l'on a droit de s'attendre à
+l'y rencontrer, le défunt a pris trop vivement son parti pour n'avoir
+pas mérité ce tribut de reconnaissance. La noblesse suivra le deuil
+sans manteau, mais en pleureuse... »<a href="#footnotetag396">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote397" name="footnote397"></a><b>Note 397: </b>Ce
+théâtre, situé rue Culture-Sainte-Catherine, quartier
+Saint-Antoine, fut ouvert le 31 août 1791. Beaumarchais en était le
+principal commanditaire, il y fit jouer, le 6 juin 1792, sa dernière
+pièce, l'<i>Autre Tartufe ou la mère coupable</i>, drame en cinq actes et
+en prose.<a href="#footnotetag397">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote398" name="footnote398"></a><b>Note 398:
+</b><i>Gouvion-Saint-Cyr</i>
+(Laurent, marquis), maréchal de France,
+né à Toul le 13 avril 1764, mort à Hyères le 17 mars 1830. -- Il se
+consacra d'abord aux beaux-arts et alla pendant deux ans étudier la
+peinture à Rome. Il parcourut ensuite l'Italie, revint à Paris en
+1784, et fréquenta l'atelier du peintre Brenet. «Cherchant, dit la
+<i>Biographie universelle</i>, à se procurer par d'autres moyens les
+ressources que son art ne pouvait lui offrir, il se lia avec des
+comédiens, et se croyant quelque vocation pour le théâtre, il commença
+à jouer dans les sociétés d'amateurs, puis dans la salle Beaumarchais,
+au Marais, où il fut le confident de Baptiste, lorsque cet artiste y
+attira la foule par le rôle de <i>Robert, chef de brigands</i>. Mais, bien
+que doué d'un organe sonore et d'une belle stature, ne pouvant
+surmonter sa timidité en présence du public, et parlant quelquefois
+avec tant de difficulté qu'il semblait être bègue, Gouvion n'eut aucun
+succès dans cette carrière; et on l'a entendu plus tard, lorsqu'il fut
+général, s'applaudir des sifflets qui l'avaient forcé d'y
+renoncer.»<a href="#footnotetag398">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote399" name="footnote399"></a><b>Note 399: </b>Le
+comte de Provence avait accordé son patronage à une
+société qui se proposait de naturaliser en France la musique des
+<i>Opera-buffa</i> d'Italie. En attendant la construction d'une salle
+nouvelle, la compagnie italienne s'établit aux Tuileries, dans la
+<i>salle des Machines</i>, où elle donna sa première représentation, le 26
+janvier 1789. On y remarquait Raffanelli, Rovedino, Mandini, Viganoni;
+M<sup>mes</sup> Baletti, Mandini et Morichelli. Jamais chanteurs plus accomplis
+ne s'étaient fait entendre à Paris. -- Obligés de quitter les Tuileries,
+par suite de l'installation de la famille royale à Paris, au lendemain
+des journées d'octobre, les chanteurs italiens donnèrent leur dernière
+représentation à la salle des Machines le 23 décembre 1789. Du 10
+janvier 1790 au 1<sup>er</sup> janvier 1791, ils jouèrent dans une méchante
+petite salle, nommée <i>Théâtre des Variétés</i>, sise à la foire
+Saint-Germain. Le 6 janvier 1791, ils prirent possession de la salle
+construite pour eux rue Feydeau et qui reçut le nom de <i>Théâtre de
+Monsieur</i>, titre bientôt remplacé, le 4 juillet 1791, par celui de
+<i>Théâtre de la rue Feydeau</i>.<a href="#footnotetag399">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote400" name="footnote400"></a><b>Note 400: </b>M<sup>me</sup>
+Dugazon, M<sup>me</sup> Saint-Aubin et Carline étaient les trois
+meilleures actrices du <i>Théâtre-Italien</i>, rue Favart, qui allait
+bientôt s'appeler l'<i>Opéra-Comique National</i>. -- Louise-Rosalie
+<i>Lefèvre</i>, femme de l'acteur Dugazon, de la Comédie-Française, était
+née à Berlin en 1755; elle mourut à Paris en 1821. Deux emplois ont
+gardé son nom au théâtre: les <i>jeunes Dugazon</i> et les <i>mères
+Dugazon</i>. -- <i>Saint-Aubin</i> (Jeanne-Charlotte <i>Schr&oelig;der</i>, dame
+<i>d'Herbey</i>, dite M<sup>me</sup>), née en 1764, morte en 1850. Depuis ses débuts
+(29 juin 1786) jusqu'en 1808, époque à laquelle elle prit sa retraite,
+elle tint le premier rang parmi le personnel féminin de la salle
+Favart. Elle a laissé son nom à l'emploi des ingénues de
+l'Opéra-Comique, que l'on appelle encore aujourd'hui l'emploi des
+<i>Saint-Aubin</i>. -- <i>Carline</i>, la charmante soubrette du Théâtre-Italien,
+s'appelait de son vrai nom Marie-Gabrielle Malagrida. Elle avait
+débuté en 1780 et réussissait mieux dans la comédie que dans
+l'opéra-comique, ayant peu de voix. Femme du danseur Nivelon, de
+l'Opéra, elle se retira du théâtre en 1801 et mourut en 1818, à 55
+ans.<a href="#footnotetag400">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote401" name="footnote401"></a><b>Note 401: </b>Chateaubriand
+commet à son sujet une petite erreur. Il
+parle ici des théâtres en 1789 et 1790: M<sup>lle</sup> Olivier était morte le 21
+septembre 1787, à 23 ans.<a href="#footnotetag401">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote402" name="footnote402"></a><b>Note 402: </b><i>Buffon</i>
+(Marguerite-Françoise de Bouvier de Cépoy,
+comtesse de), née en 1767, morte en 1808. Femme de Georges-Louis-Marie
+Leclerc, comte de Buffon, fils du grand écrivain, elle fut la
+maîtresse affichée du duc d'Orléans (Philippe-Égalité), dont elle eut
+un fils, tué sous l'Empire en Espagne, où il servait comme officier
+supérieur dans l'armée anglaise. Son mari, le comte de Buffon, fut
+guillotiné le 10 juillet 1794. Elle se remaria à Rome, en 1798, avec
+un banquier strasbourgeois, M. Renouard de Bussières. Sur M<sup>me</sup> de
+Buffon et son rôle pendant la Révolution, les <i>Mémoires</i> du
+conventionnel Choudieu renferment (p. 475) les détails suivants: «Elle
+était la maîtresse de Philippe-Égalité; elle demeurait chez le marquis
+de Sillery, mari de M<sup>me</sup> de Genlis; il y avait table ouverte dans cette
+maison pour tous les députés. Cette dame était jeune, aimable et
+jolie; et malgré tous ces avantages, quoique secondée par
+l'ex-constituant Voidel, homme très adroit, elle n'a pas fait beaucoup
+de prosélytes au parti d'Orléans, mais elle a essayé d'en
+faire.»<a href="#footnotetag402">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote403" name="footnote403"></a><b>Note 403: </b><i>Staël-Holstein</i>
+(Anne-Louise-Germaine <i>Necker</i>, baronne
+de), née à Paris le 22 avril 1766, morte dans cette ville le 14
+juillet 1817.<a href="#footnotetag403">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote404" name="footnote404"></a><b>Note 404: </b><i>Beaumont</i>
+(Pauline-Marie-Michelle-Frédérique-Ulrique de
+Montmorin-Saint-Hérem, comtesse de), née à Meussy-l'Évêque en
+Champagne, le 15 août 1768. Elle avait épousé, le 25 septembre 1786,
+en Saint-Sulpice de Paris, <i>Christophe-François</i> de Beaumont, fils du
+marquis <i>Jacques</i> de Beaumont et de Claire-Marguerite Riché de
+Beaupré, -- et non, comme le dit à tort M. Bardoux (<i>la comtesse Pauline
+de Beaumont</i>, p. 27), Christophe-Armand-Paul-Alexandre de Beaumont,
+marquis d'Auty, fils du marquis Christophe de Beaumont et de
+Marie-Claude de Baynac. M<sup>me</sup> de Beaumont mourut à Rome en 1803, comme
+on le verra dans la suite des <i>Mémoires</i>.<a href="#footnotetag404">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote405" name="footnote405"></a><b>Note 405: </b><i>Sérilly</i>
+(Anne-Louise <i>Thomas</i>, dame de), cousine de M<sup>me</sup>
+de Beaumont. Elle avait épousé Antoine-Jean-François de <i>Megret de
+Sérilly</i>, trésorier de l'extraordinaire des guerres. Le 21 floréal an
+<span class="smcap">II</span> (10 mai 1794), le jour même où M<sup>me</sup> Élisabeth porta sa tête sur
+l'échafaud, elle fut condamnée à mort, ainsi que son mari et M. Megret
+d'Etigny, son beau-frère. Le <i>Moniteur</i> du 23 floréal (12 mai)
+l'indique comme ayant été guillotinée. Elle échappa cependant. Comme
+elle était enceinte, il fut sursis à son exécution. Son extrait
+mortuaire n'en fut pas moins dressé, et ce fut, cet extrait mortuaire
+à la main, qu'elle comparut, le 29 germinal an <span class="smcap">III</span> (18 avril 1795),
+dans le procès de Fouquier-Tinville: «J'ai vu là mon mari, dit-elle;
+j'y vois aujourd'hui ses assassins et ses bourreaux. Voici mon extrait
+mortuaire, il est du 21 floréal, jour de notre jugement à mort; il m'a
+été délivré par la police municipale de Paris.» Dans le courant de
+l'année 1795, elle épousa, en secondes noces, François de Pange, l'ami
+d'André Chénier, qui la laissa veuve, pour la seconde fois, dans les
+premiers jours de septembre 1796. (Voir, en tête des <i>&OElig;uvres de
+François de Pange</i>, la notice de M. L. Becq de
+Fouquières.)<a href="#footnotetag405">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote406" name="footnote406"></a><b>Note 406: </b>Ce
+pamphlet périodique, qui renfermait en effet des
+satires, des poèmes et des chansons, a paru de novembre 1789 à octobre
+1791. Ses principaux rédacteurs étaient Peltier, Rivarol, Champcenetz,
+Mirabeau le jeune, le marquis de Bonnay, François Suleau, Montlosier,
+Bergasse, etc. La collection des <i>Actes des Apôtres</i> comprend 311
+numéros, réunis en onze volumes in-8°, dont chacun est appelé
+<i>version</i> et contient 30 numéros, une introduction et une planche
+gravée. Il en existe une édition contrefaite en vingt volumes
+in-12.<a href="#footnotetag406">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote407" name="footnote407"></a><b>Note 407: </b><i>Le
+Journal de la Ville et des Provinces ou le</i> MODÉRATEUR,
+par M. de Fontanes, avait commencé de paraître le 1<sup>er</sup>
+octobre 1789.<a href="#footnotetag407">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote408" name="footnote408"></a><b>Note 408: </b>Jacques
+<i>Mallet du Pan</i> (1749-1800), rédacteur politique du
+<i>Mercure de France</i>. Sainte-Beuve a dit de lui: «Comme journaliste et
+comme publiciste, dans cette rude fonction de saisir, d'embrasser au
+passage des événements orageux et compliqués qui se déroulent et se
+précipitent, nul n'a eu plus souvent raison, plume en main, que lui.»
+(<i>Causeries du lundi</i>, tome <span class="smcap">IV</span>, p.
+361-394).<a href="#footnotetag408">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote409" name="footnote409"></a><b>Note 409: </b>Le
+vrai titre de ce spirituel pamphlet, paru en 1791, est
+celui-ci: <i>Petit dictionnaire des grands hommes et des grandes choses
+qui ont rapport à la Révolution</i>, composé par une société
+d'aristocrates.<a href="#footnotetag409">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote410" name="footnote410"></a><b>Note 410: </b>Femme
+du libraire Le Jay, l'éditeur de Mirabeau. Sur les
+relations du grand orateur avec M<sup>me</sup> Le Jay, voir les tomes <span
+class="smcap">III</span> et <span class="smcap">IV</span>
+des <i>Mirabeau</i> par Louis de Loménie.<a href="#footnotetag410">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote411" name="footnote411"></a><b>Note 411: </b><i>Laclos</i>
+Pierre-Ambroise-François <i>Choderlos</i> de, l'auteur
+des <i>Liaisons dangereuses</i>, né en 1741 à Amiens. Rédacteur du <i>Journal
+des Amis de la Constitution</i> (du 1<sup>er</sup> novembre 1790 au 20 septembre
+1791), maréchal de camp en 1792, il servait à l'armée de Naples comme
+inspecteur général d'artillerie, lorsqu'il mourut à Tarente le 5
+novembre 1803.<a href="#footnotetag411">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote412" name="footnote412"></a><b>Note 412: </b>Le
+duc de <i>Lauzun</i> (Armand-Louis de Gontaut-Biron) devint
+duc de Biron en 1788. Élu député de la noblesse aux États-Généraux par
+la sénéchaussée du Quercy, il embrassa avec ardeur les idées nouvelles
+et fut successivement promu maréchal de camp (13 janvier 1792),
+général en chef de l'armée du Rhin (9 juillet 1792), commandant de
+l'armée des Côtes de la Rochelle (15 mai 1793). -- Guillotiné le 31
+décembre 1793.<a href="#footnotetag412">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote413" name="footnote413"></a><b>Note 413: </b>Pierre-Victor,
+baron de <i>Besenval</i>, né en 1722 à Soleure,
+mort le 2 juin 1791. Ses <i>Mémoires</i>, publiés par le vicomte de Ségur
+(1805-1807), 4 vol. in-8°, ont été désavoués par la
+famille.<a href="#footnotetag413">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote414" name="footnote414"></a><b>Note 414: </b><i>Considérations
+sur les principaux événements de la
+Révolution française</i>, par M<sup>me</sup> de Staël, seconde partie, chapitre
+<span class="smcap">XVI</span>:
+<i>De la Fédération du 14 juillet 1790</i>.<a href="#footnotetag414">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote415" name="footnote415"></a><b>Note 415: </b><i>Louis</i>
+Joseph-Dominique, baron, né à Toul le 13 novembre
+1755, mort à Bry-sur-Marne le 26 août 1837. Après avoir reçu les
+ordres mineurs, il acheta en 1779 une charge de conseiller-clerc au
+Parlement de Paris, où l'on remarqua bientôt ses aptitudes en matière
+financière. Lorsque l'évêque d'Autun, le 14 juillet 1790, célébra
+solennellement la messe au Champ de Mars sur l'autel de la Patrie, il
+avait l'abbé Louis pour diacre. Ministre des finances, du 1<sup>er</sup> avril
+1814 au 20 mars 1815, le baron Louis reprit plus tard ce portefeuille
+à cinq reprises différentes, sous Louis XVIII et sous
+Louis-Philippe.<a href="#footnotetag415">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote416" name="footnote416"></a><b>Note 416: </b>Necker
+se retira le 4 septembre 1790.<a href="#footnotetag416">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote417" name="footnote417"></a><b>Note 417: </b>Le 20
+février 1791 <i>Moniteur</i> du 22 février.<a href="#footnotetag417">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote418" name="footnote418"></a><b>Note 418: </b>Charles-Michel,
+marquis de <i>Villette</i>, né le 4 décembre
+1736, député de l'Oise à la Convention, il vota, dans le procès de
+Louis XVI, pour la réclusion et le bannissement à l'époque de la paix.
+Il mourut, le 9 juillet 1793, dans son hôtel de la rue de
+Beaune.<a href="#footnotetag418">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote419" name="footnote419"></a><b>Note 419: </b>Le
+comédien Bordier, célèbre à Paris dans le rôle
+d'Arlequin, était en représentation à Rouen, lorsque, dans la nuit du
+3 au 4 août 1789, assisté d'un avocat de Lisieux, nommé Jourdain, il
+se mit à la tête d'une émeute. L'hôtel de l'intendant, M. de Maussion,
+fut pillé, les bureaux-recettes, les barrières de la ville, le bureau
+des aides, tous les bâtiments où l'on percevait les droits du roi
+furent pillés. «De grands feux s'allument, dit M. Taine, dans les rues
+et sur la place du Vieux-Marché; on y jette pêle-mêle des meubles, des
+habits, des papiers et des batteries de cuisine; des voitures sont
+traînées et précipitées dans la Seine. C'est seulement lorsque l'hôtel
+de ville est envahi que la garde nationale, prenant peur, se décida à
+saisir Bordier et quelques autres. Mais le lendemain, au cri de
+<i>Carabo</i>, et sous la conduite de Jourdain, la Conciergerie est forcée,
+Bordier est délivré, et l'Intendance avec les bureaux est saccagée une
+seconde fois. Lorsqu'enfin les deux coquins sont pris et menés à la
+potence, la populace est si bien pour eux qu'on est forcé, pour la
+maintenir, de braquer contre elle des canons chargés. » (<i>La
+Révolution</i>, tome <span class="smcap">I</span>, page 84.) -- Le 28 brumaire
+an <span class="smcap">II</span> (18 novembre
+1793), sur la motion du conventionnel Dubois-Crancé, la Société des
+Jacobins arrêta qu'il serait demandé à la Convention d'accorder une
+pension au fils de Bordier. Le <i>Moniteur</i> du 11 frimaire suivant (1<sup>er</sup>
+décembre) constate «qu'une fête vient d'être célébrée à Rouen, en
+l'honneur de Jourdain et Bordier, victimes de l'aristocratie, dont la
+mémoire est réhabilitée.»<a href="#footnotetag419">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote420" name="footnote420"></a><b>Note 420: </b>Le
+Théâtre-Italien était situé entre les rues Favart et
+Marivaux. On y jouait des comédies et des opéras-comiques. Malgré le
+nom de ce théâtre, les pièces et les acteurs étaient français. En
+1792, il prit le nom d'<i>Opéra-Comique National</i>; il a été brûlé le 25
+mai 1887.<a href="#footnotetag420">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote421" name="footnote421"></a><b>Note 421: </b><i>Raoul
+Barbe-Bleue</i>, comédie en trois actes, mêlée
+d'ariettes, paroles de Sedaine, représentée pour la première fois, sur
+le Théâtre-Italien, au commencement de 1789. -- <i>Le Sabot perdu</i>,
+opéra-comique en un acte, mêlé d'ariettes, était de date plus
+ancienne. Bien qu'il eût paru sous les noms de Duni et de Sedaine, il
+était en réalité de Cazotte, non seulement pour les paroles, mais
+encore pour la plus grande partie de la musique. Voir les
+<i>&OElig;uvres de Cazotte</i>, tome <span
+class="smcap">III</span>.<a href="#footnotetag421">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote422" name="footnote422"></a><b>Note 422: </b>De
+ces études botaniques qui avaient préparé son voyage au
+nouveau monde, il était resté à Chateaubriand une connaissance assez
+étendue des plantes; et ses contemplations de la nature, comme ses
+promenades solitaires, avaient accru sa science: «Quand nous errions,
+dit M. de Marcellus (<i>Chateaubriand et son temps</i>, p. 44) dans les
+grands espaces presque déserts, autour de Londres, il s'amusait à me
+montrer dans les prairies de <i>Regent's-Park</i>, ou sous les bois de
+<i>Kensington</i>, quelques-unes des fleurs, ses anciennes amies de
+Combourg, retrouvées dans les forêts de l'Amérique, mais il citait
+moins Linné que Virgile, car il savait les <i>Géorgiques</i> par
+c&oelig;ur. « -- Voici,» me dit-il un jour, «l'avoine stérile, <i>steriles
+dominantur aven&aelig;</i>. Mais Virgile veut parler ici de l'avoine
+folle et sauvage, et elle n'est pas stérile; car les Indiens la
+récoltent en Amérique; j'en ai vu des moissons naturelles aussi hautes
+et épaisses que nos champs de blé. Là, au lieu de la main des hommes,
+c'est la Providence qui la sème. Regardez ce chardon épineux,
+<i>segnisque horreret in arvis carduus</i>, et il n'est pas <i>segnis</i>, parce
+qu'il serait lent et paresseux à croître; mais bien au contraire parce
+qu'il rapporte aussi peu que les terres où il s'élève: <i>neu segnes
+faceant terr&aelig;</i>, a dit aussi Virgile, ici la grande centaurée,
+<i>graveolentia centaurea</i>, que j'ai cueillie sur les raines de
+Lacédémone; plus loin le <i>cerinth&aelig; ignobile gramen</i>, périphrase
+pour laquelle j'aurais à gronder un peu le poète latin, car je veux y
+retrouver notre gentille pâquerette, qui certes n'a rien
+d'ignoble.»<a href="#footnotetag422">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote423" name="footnote423"></a><b>Note 423: </b>Angélique-Françoise
+<i>Desilles</i>, dame de <i>La Fonchais</i>,
+s&oelig;ur d'André Desilles, le héros de Nancy, née à Saint-Malo le 16
+mai 1769. Elle fut guillotinée, le 13 juin 1793, en même temps que son
+beau-frère Michel-Julien Picot de Limoëlan. La s&oelig;ur d'André
+Desilles mourut avec un admirable courage.<a href="#footnotetag423">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote424" name="footnote424"></a><b>Note 424: </b>Le
+major américain Chafner. Voyez sur lui la note 2 de la
+page 115.<a href="#footnotetag424">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote425" name="footnote425"></a><b>Note 425: </b>Les
+recherches faites par M. Ch. Cunat aux Archives de la
+Marine, ont constaté l'exactitude de tous les détails donnés ici par
+Chateaubriand. Il s'embarqua à bord du brick le <i>Saint-Pierre</i> de 160
+tonneaux, capitaine Dujardin Pinte-de-Vin, allant aux îles
+Saint-Pierre et Miquelon, d'où il devait relever pour Baltimore (Ch.
+Cunat, <i>op. cit.</i>).<a href="#footnotetag425">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote426" name="footnote426"></a><b>Note 426: </b>François-Charles
+<i>Nagot</i>, (et non Nagault, comme l'a écrit
+Chateaubriand) n'était pas supérieur du séminaire de St-Sulpice; il
+était supérieur à Paris de la communauté des Robertins, une des
+annexes du séminaire de Saint-Sulpice. Désigné par M. Emery pour être
+supérieur du séminaire que les Sulpiciens projetaient d'établir à
+Baltimore, il s'embarqua à Saint-Malo sur le <i>Saint-Pierre</i>, emmenant
+avec lui trois jeunes prêtres de la Compagnie de Saint-Sulpice, MM.
+Tessier, Antoine Garnier et Levadoux. Arrivés à Baltimore le 10
+juillet 1791, l'abbé Nagot y installa, dès le mois de septembre
+suivant, le séminaire de Sainte-Marie, le premier et le plus renommé
+séminaire des États-Unis. En 1822, le pape Pie VII érigea le collège
+de Sainte-Marie en Université catholique, avec pouvoir de conférer des
+grades ayant la même valeur que ceux qui se donnent à Rome et dans les
+autres universités du monde chrétien. M. Nagot mourut en 1816 dans
+cette maison qu'il avait fondée et qu'il laissait prospère, après
+l'avoir conduite à travers les difficultés inséparables de tout
+commencement. (Voir <i>Élisabeth Seton et les commencements de l'Église
+catholique aux États-Unis</i>, par <i>M<sup>me</sup> de Barberey</i>, 4<sup>me</sup> édition, tome
+<span class="smcap">II</span>, p. 482.)<a href="#footnotetag426">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote427" name="footnote427"></a><b>Note 427: </b>Ici
+encore se vérifie la minutieuse exactitude à laquelle
+Chateaubriand s'est astreint dans la rédaction de ses <i>Mémoires</i>.
+Mirabeau est mort le 2 avril 1791. Les lettres mettant alors environ
+trois jours pour aller de Paris à Saint-Malo, madame de Chateaubriand
+a donc dû recevoir la lettre de son fils aîné le 5 avril. Trois jours
+après, c'était le 8 avril... C'est justement le 8 avril que l'abbé
+Nagot -- et Chateaubriand avec lui -- s'embarquèrent sur le
+<i>Saint-Pierre</i>. (Voir <i>Élisabeth Seton</i>, tome <span
+class="smcap">II</span>, p. 483.)<a href="#footnotetag427">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote428" name="footnote428"></a><b>Note 428: </b>Ce
+livre a été écrit à Londres, d'avril à septembre
+1822. -- Il a été revu en décembre
+1846.<a href="#footnotetag428">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote429" name="footnote429"></a><b>Note 429: </b>Le
+5 avril 1822 est le jour de son arrivée à Londres. Il
+débarqua à Douvres dans la soirée du 4 avril. On lit dans le
+<i>Moniteur</i> du jeudi 11 avril: «D'après les dernières nouvelles
+d'Angleterre, le paquebot français <i>L'Antigone</i> est entré le 4 avril
+au soir dans le port de Douvres, ayant à bord M. le vicomte de
+Chateaubriand, ambassadeur de Sa Majesté Très-Chrétienne. Il est
+descendu à l'hôtel <i>Wright</i>, où il a passé la nuit. Le lendemain, au
+point du jour, il a été salué par les batteries du château et une
+seconde salve a annoncé le moment de son départ pour Londres. Son
+excellence est arrivée dans la capitale le 5 dans l'après-midi, avec
+une suite composée de cinq voitures. Sa demeure est l'hôtel habité
+précédemment par M. le duc Decazes, dans
+<i>Portland-Place</i>.»<a href="#footnotetag429">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote430" name="footnote430"></a><b>Note 430: </b>L'auberge
+de Douvres, où descendit Chateaubriand, ne
+s'appelait pas <i>Shipwrigt-Inn</i>, ce qui signifierait <i>hôtel du
+constructeur de vaisseau</i>; mais bien <i>Ship-Inn, hôtel du vaisseau</i>. Il
+est vrai que le propriétaire de l'hôtel s'appelait <i>Wright</i>, et qu'il
+a été ainsi cause de la méprise. (<i>Chateaubriand et son temps</i>, par M.
+de Marcellus, p. 46.)<a href="#footnotetag430">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote431" name="footnote431"></a><b>Note 431: </b>Voir
+l'<i>Appendice</i> n° <span class="smcap">X</span>: <i>Le Baron Billing et l'ambassade
+de Londres</i>.<a href="#footnotetag431">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote432" name="footnote432"></a><b>Note 432: </b>Le
+comte Georges de <i>Caraman</i>, devenu plus tard ministre
+plénipotentiaire, était le fils du duc de Caraman, alors ambassadeur à
+Vienne, et qui allait bientôt, avec le vicomte Mathieu de Montmorency,
+ministre des Affaires étrangères, avec Chateaubriand, ambassadeur à
+Londres, et M. de la Ferronnays, ambassadeur à Saint-Pétersbourg,
+représenter la France au congrès de Vérone.<a href="#footnotetag432">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote433" name="footnote433"></a><b>Note 433:
+</b>Marie-Louis-Jean-André-Charles
+<i>Demartin du Tyrac</i>, comte
+de <i>Marcellus</i> (1795-1865). Secrétaire d'ambassade à Constantinople en
+1820, il découvrit à Milo et envoya en France la <i>Vénus victorieuse</i>,
+dite <i>Vénus de Milo</i>. Après avoir été premier secrétaire à Londres et
+chargé d'affaires, après le départ de Chateaubriand pour le congrès de
+Vérone, il fut envoyé en mission à Madrid et à Lucques. Nommé, sous le
+ministère Polignac, sous-secrétaire d'État des Affaires étrangères, il
+déclina ses fonctions et rentra dans la vie privée. Il a publié, de
+1839 à 1861, les ouvrages suivants: <i>Souvenirs de l'Orient</i>, -- <i>Vingt
+jours en Sicile</i>, -- <i>Épisodes littéraires en Orient</i>, -- <i>Chants du
+peuple en Grèce</i>, -- <i>Politique de la Restauration</i>, -- <i>Chateaubriand et
+son temps</i>, -- <i>Les Grecs anciens et
+modernes</i>.<a href="#footnotetag433">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote434" name="footnote434"></a><b>Note 434: </b>François-Adolphe,
+comte de <i>Bourqueney</i> (1799-1869). Il
+avait débuté dans la carrière diplomatique à 17 ans comme attaché
+d'ambassade aux États-Unis. En 1824, secrétaire de légation à Berne,
+il donna sa démission pour suivre dans sa chute M. de Chateaubriand,
+qui venait d'être renvoyé du ministère, et, comme le grand écrivain,
+il collabora au <i>Journal des Débats</i>. Comme lui encore, il accepta
+sous le ministère Martignac, un poste dont il se démit à l'avènement
+du ministère Polignac. Après la Révolution de 1830, il rentra dans la
+diplomatie, et nous le retrouvons secrétaire d'ambassade à Londres, en
+1840, sous M. Guizot; il signa, en qualité de chargé d'affaires, la
+convention des détroits (1841), qui faisait rentrer la France dans le
+concert européen. Nommé ambassadeur à Constantinople en 1844, il se
+retira à la suite de la Révolution de 1848. Sous le second Empire,
+ambassadeur à Vienne, il prit une part importante aux négociations qui
+terminèrent la guerre d'Orient et à celles qui terminèrent la guerre
+d'Italie. Il fut ainsi l'un des signataires du traité de Paris (1856)
+et du traité de Zurich (1859). Louis-Philippe l'avait fait baron en
+1842; en 1859, Napoléon III le fit comte. Le 31 mars 1856, il avait
+été appelé au Sénat impérial.<a href="#footnotetag434">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote435" name="footnote435"></a><b>Note 435: </b>M. <i>Decazes</i>,
+le 17 février 1820, avait quitté le ministère
+pour l'ambassade de Londres (avec le titre de duc), et il avait
+conservé cette ambassade jusqu'au 9 février
+1822.<a href="#footnotetag435">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote436" name="footnote436"></a><b>Note 436: </b> Georges IV,
+né en 1762, mort en 1830. Appelé à la régence
+en 1811, lorsque son père fut tombé en démence, il ne prit le titre de
+roi qu'en 1820.<a href="#footnotetag436">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote437" name="footnote437"></a><b>Note 437: </b>Robert
+Banks Jenkinson, 2<sup>me</sup> comte <i>Liverpool</i>, d'abord lord
+Hawesbury, né en 1770, était entré jeune dans la vie publique sous le
+patronage de son père, collègue de Pitt, et occupait depuis 1812 le
+poste de premier ministre. Il mourut en 1827.<a href="#footnotetag437">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote438" name="footnote438"></a><b>Note 438: </b><i>Castlereagh</i>
+(Robert <i>Stewart</i>, marquis de <i>Londonderry</i>,
+vicomte), né en Irlande en 1769. Secrétaire d'État pour les Affaires
+étrangères, lorsque Chateaubriand arriva à Londres, il devait bientôt
+périr d'une fin tragique. Atteint d'un affaiblissement cérébral
+attribué au chagrin que lui causait le désordre de ses affaires, il se
+coupa la gorge le 13 août 1822.<a href="#footnotetag438">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote439" name="footnote439"></a><b>Note 439: </b>Le
+duc de Wellington ne faisait pas partie, en 1822, du
+cabinet Liverpool. Ce fut seulement au mois de janvier 1828 qu'il
+devint premier ministre et premier lord de la trésorerie.<a href="#footnotetag439">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote440" name="footnote440"></a><b>Note 440: </b>George
+<i>Canning</i> (1770-1827). Il venait d'être nommé
+gouverneur général des Indes, lorsque Castlereagh se tua. Il le
+remplaça au foreign-office et devint le chef du cabinet à la fin
+d'avril 1827, quand lord Liverpool fut frappé d'apoplexie. Canning
+mourut moins de quatre mois après, le 8 août 1827.<a href="#footnotetag440">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote441" name="footnote441"></a><b>Note 441: </b>Sarah,
+fille aînée du 10<sup>e</sup> comte de Westmoreland et
+héritière de son grand-père maternel, le très riche banquier Robert
+Child, était en 1822 une des reines du monde élégant de Londres. Son
+mari, lord Jersey, un type accompli de grand seigneur, a rempli à
+plusieurs reprises des charges de cour. Lady Jersey est morte en 1867,
+à l'âge de quatre-vingts ans, ayant survécu à son mari et à tous ses
+enfants. Une de ses filles, lady Clementina, morte sans être mariée,
+avait inspiré une vive passion au prince Louis-Napoléon, qui n'avait
+été détourné de demander sa main que par l'aversion que lui témoignait
+lady Jersey.<a href="#footnotetag441">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote442" name="footnote442"></a><b>Note 442: </b>Henry,
+1<sup>er</sup> baron <i>Brougham</i> et de Vaux, né à Edimbourg en
+1778, mort le 9 mai 1868 à Cannes, où il avait fini par fixer sa
+résidence. L'extraordinaire talent qu'il avait déployé dans le procès
+de la reine Caroline, comme avocat de la princesse, avait fait de lui
+un des personnages les plus célèbres de l'Angleterre.<a href="#footnotetag442">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote443" name="footnote443"></a><b>Note 443: </b>Lady
+<i>Mansfield</i>, une des rares dames anglaises qui aient
+hérité directement de la pairie. Les lettres patentes qui avaient créé
+son oncle William Murray, Grand-Juge d'Angleterre, comte de Mansfield,
+stipulaient que le titre serait réversible sur la tête de sa nièce
+Louise. Elle en hérita, en effet, en 1793. La comtesse de Mansfield
+avait épousé en 1776 son cousin, le 7<sup>e</sup> vicomte Stormont, de qui elle
+eut plusieurs enfants, entr'autres un fils qui lui succéda comme 3<sup>e</sup>
+comte Mansfield. Devenue veuve, elle se remaria en 1797 avec
+l'honorable Robert Fulke Greville. Son titre étant supérieur à celui
+de l'un ou de l'autre de ses maris, suivant la coutume anglaise elle
+ne prit pas leur nom, mais était toujours appelée la comtesse de
+Mansfield. Elle mourut en 1843, après avoir occupé une place brillante
+dans la société de Londres.<a href="#footnotetag443">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote444" name="footnote444"></a><b>Note 444: </b>On
+appelait ainsi une suite de salons servant à des
+concerts, à des bals et autres réunions de ce genre. Ils tiraient leur
+nom d'un certain <i>Almack</i>, ancien cabaretier, qui les fit construire,
+en 1765, dans King street, Saint-James. Plus tard ces salons furent
+connus sous la désignation de Willis Rooms. Le nom d'Almack's est
+surtout associé au souvenir des bals élégants qui s'y donnèrent depuis
+1765 jusqu'en 1810. Ces fêtes étaient organisées par un comité de
+dames appartenant à la plus haute aristocratie et qui se montraient
+extrêmement difficiles sur le choix des invités. Être reçu aux bals
+d'Almack était considéré par les gens du monde fashionable comme la
+plus rare des distinctions, et la plus enviable.<a href="#footnotetag444">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote445" name="footnote445"></a><b>Note 445: </b>«L'ambassadeur,
+dit ici M. de Marcellus, n'a jamais eu de
+serviteur appelé Lewis, ni de <i>house-maid</i> nommée Peggy. On peut m'en
+croire sur tous ces détails de son ménage, moi qui le tenais. Le reste
+est exact.» <i>Chateaubriand et son temps</i>, p. 48.<a href="#footnotetag445">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote446" name="footnote446"></a><b>Note 446: </b>Voir,
+à l'<i>Appendice</i>, le n° <span class="smcap">XI</span>:
+<i>Francis Tulloch</i>.<a href="#footnotetag446">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote447" name="footnote447"></a><b>Note 447: </b>C'est
+l'hémistiche de Virgile renversé. Virgile a dit:
+<i>Æquora tuta silent</i>. (<i>Énéid.</i> <span class="smcap">I</span>.
+v. 164.)<a href="#footnotetag447">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote448" name="footnote448"></a><b>Note 448: </b><i>Giustiniani</i>
+(1470-153l), hébraïsant, né à Gênes. Il fut
+évêque de Nebbio (Corse), et publia, en 1516, un psautier sous ce
+titre: <i>Psalterium hebraicum, græcum, arabicum,
+chaldaicum</i>.<a href="#footnotetag448">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote449" name="footnote449"></a><b>Note 449: </b>Psaume
+<span class="smcap">XVIII</span>, v. 5-6.<a href="#footnotetag449">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote450" name="footnote450"></a><b>Note 450: </b>Locution
+nouvelle empruntée à l'adjectif latin
+<i>c&aelig;ruleus</i>, azuré.<a href="#footnotetag450">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote451" name="footnote451"></a><b>Note 451: </b><i>Portulan</i>,
+livre qui contient la description de chaque
+port de mer, du fond qui s'y trouve, de ses marées, de la manière d'y
+entrer et d'en sortir, de ses inconvénients et de ses avantages.
+<i>Dictionnaire de Littré</i>.<a href="#footnotetag451">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote452" name="footnote452"></a><b>Note 452: </b>Voir
+les <i>Natchez</i>, livre <span class="smcap">VII</span>.<a href="#footnotetag452">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote453" name="footnote453"></a><b>Note 453: </b>Dans
+son <i>Essai sur les Révolutions</i>, pages 635 et
+suivantes, Chateaubriand avait raconté avec beaucoup de détails son
+voyage aux Açores. Le récit des <i>Mémoires</i> est de tous points conforme
+à celui de <i>l'Essai</i>.<a href="#footnotetag453">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote454" name="footnote454"></a><b>Note 454: </b>C'est
+un des 9000 vers de la Chronique dans laquelle
+Guillaume-le-Breton a retracé la vie de Philippe-Auguste depuis son
+couronnement jusqu'à sa mort: <i>Philippidos libri duodecine, sive Gesta
+Philippi Augusti, versibus heroïcis descripta</i>.<a href="#footnotetag454">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote455" name="footnote455"></a><b>Note 455: </b><i>Jérusalem
+délivrée</i>, chant <span class="smcap">XV</span>, stance 27.<a href="#footnotetag455">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote456" name="footnote456"></a><b>Note 456: </b><i>Génie
+du christianisme</i>, première partie, livre <span class="smcap">V</span>,
+chapitre <span class="smcap">XII</span>: <i>Deux perspectives de la
+Nature</i>.<a href="#footnotetag456">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote457" name="footnote457"></a><b>Note 457: </b>Washington
+avait été nommé, en 1789, président de la
+République pour quatre ans. Réélu en 1793, il résigna le pouvoir en
+1797.<a href="#footnotetag457">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote458" name="footnote458"></a><b>Note 458: </b>Washington
+est mort le 9 décembre 1799.<a href="#footnotetag458">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote459" name="footnote459"></a><b>Note 459: </b><i>Ercilla
+Y Zuniga</i> (Don Alonso <i>de</i>), célèbre poète
+espagnol (1533-1595). A vingt ans, il fit partie sur sa demande, de
+l'expédition envoyée pour étouffer la révolte des Araucans dans le
+Chili. Il y trouva le sujet de son poème: l'<i>Araucanie</i> (la Araucana),
+qu'il dédia à Philippe II et qui parut en trois parties
+(1569-1578-1589).<a href="#footnotetag459">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote460" name="footnote460"></a><b>Note 460: </b>Michel
+de <i>Castelnau</i> (1520-1572) a été cinq fois
+ambassadeur en Angleterre, sous les règnes de Charles IX et de Henri
+III. Ses <i>Mémoires</i> vont de 1559 à 1570.<a href="#footnotetag460">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote461" name="footnote461"></a><b>Note 461: </b>C'est
+le second vers de <i>l'Attila</i> de Corneille (Acte <span class="smcap">I</span>,
+scène <span class="smcap">I</span>):</p>
+
+<p class="quotega">
+ Ils ne sont pas venus, nos deux rois; qu'on<br>
+ &nbsp;&nbsp;&nbsp;leur die<br>
+ Qu'ils se font trop attendre, et qu'Attila<br>
+ &nbsp;&nbsp;&nbsp;s'ennuie.<a href="#footnotetag461">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote462" name="footnote462"></a><b>Note 462: </b>Latitude
+et longitude reconnues aujourd'hui trop fortes de
+4 degrés 1/4. (Note de Genève, 1832.) Ch.<a href="#footnotetag462">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote463" name="footnote463"></a><b>Note 463: </b>«L'<i>Essai
+historique sur les Révolutions</i> fut imprimé à
+Londres en 1796, par Baylis, et vendu chez de Boffe en 1797.»
+<i>Avertissement de l'auteur</i> pour l'édition de 1826. <i>&OElig;uvres
+complètes de Chateaubriand</i>, tome premier.<a href="#footnotetag463">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote464" name="footnote464"></a><b>Note 464: </b>Trompé
+par sa mémoire, Chateaubriand, lors de son voyage en
+Grèce, avait, en effet, cherché à Sparte le tombeau de Léonidas et de
+ses compagnons. «J'interrogeai vainement les moindres pierres, dit-il
+dans l'<i>Itinéraire</i>, pour leur demander les cendres de Léonidas. J'eus
+pourtant un mouvement d'espoir près de cette espèce de tour que j'ai
+indiquée à l'ouest de la citadelle, je vis des débris de sculptures,
+qui me semblèrent être ceux d'un lion. Nous savons par Hérodote qu'il
+y avait un Lion de pierre sur le tombeau de Léonidas; circonstance qui
+n'est pas rapportée par Pausanias. Je redoublai d'ardeur, tous mes
+soins furent inutiles.» Et ici, en note, Chateaubriand ajoute: «Ma
+mémoire me trompait ici: le lion dont parle Hérodote était aux
+Thermopyles. Cet historien ne dit pas même que les os de Léonidas
+furent transportés dans sa patrie. Il prétend, au contraire, que
+Xercès fit mettre en croix le corps de ce prince. Ainsi, les débris du
+lion que j'ai vus à Sparte ne peuvent point indiquer la tombe de
+Léonidas. On croit bien que je n'avais pas un Horace à la main sur les
+ruines de Lacédémone; je n'avais porté dans mes voyages que Racine, Le
+Tasse, Virgile et Homère, celui-ci avec des feuillets blancs pour
+écrire des notes. Il n'est donc pas bien étonnant qu'obligé de tirer
+mes ressources de ma mémoire, j'aie pu me méprendre sur un lieu, sans
+néanmoins me tromper sur un fait. On peut voir deux jolies épigrammes
+de l'<i>Anthologie</i> sur ce lion de pierre des Thermopyles.» <i>Itinéraire
+de Paris à Jérusalem</i>, tome <span class="smcap">I</span>,
+p. 83.<a href="#footnotetag464">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote465" name="footnote465"></a><b>Note 465: </b><i>Asgill</i>
+(sir Charles), général anglais. Envoyé en Amérique
+en 1781 pour servir sous les ordres de Cornwallis, il fut fait
+prisonniers par les <i>Insurgents</i> et désigné par le sort pour être mis
+à mort par représailles. L'intervention du gouvernement français le
+sauva. Un acte du congrès américain révoqua son arrêt de mort. Asgill
+accourut aussitôt à Versailles pour remercier Louis XVI et
+Marie-Antoinette, qui avaient vivement intercédé pour lui. Cet épisode
+a fourni le sujet de plusieurs pièces de théâtre et de plusieurs
+romans qui obtinrent une grande vogue.<a href="#footnotetag465">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote466" name="footnote466"></a><b>Note 466: </b>Fontanes
+fut chargé par le premier consul de prononcer aux
+Invalides, le 20 pluviôse an <span class="smcap">VIII</span> (9 février 1800), l'éloge funèbre de
+Washington. Dans cet éloquent et noble discours, l'orateur, devant
+tous ses témoins, dont quelques-uns avaient applaudi au crime du 16
+octobre 1793, ne craignit pas de faire à la reine Marie-Antoinette une
+allusion délicate autant que courageuse: «C'est toi que j'en atteste,
+disait-il, ô jeune Asgill, toi dont le malheur sut intéresser
+l'Angleterre, la France et l'Amérique. Avec quels soins compatissants
+Washington ne retarda-t-il pas un jugement que le droit de la guerre
+permettait de précipiter! Il attendit <i>qu'une voix alors toute
+puissante franchit l'étendue des mers, et demandât une grâce qu'il ne
+pouvait lui refuser</i>. Il se laissa toucher sans peine <i>par cette voix
+conforme aux inspirations de son c&oelig;ur</i>, et le jour qui sauva une
+victime innocente doit être inscrit parmi les plus beaux de l'Amérique
+indépendante et victorieuse». <i>Éloge funèbre de Washington, prononcé
+dans le Temple de Mars, par Louis Fontanes, le 20 pluviôse, an <span
+class="smcap">VIII.</span></i><a href="#footnotetag466">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote467" name="footnote467"></a><b>Note 467: </b>J.-B.
+Donatien <i>de Vimeur</i>, comte de <i>Rochambeau</i>, né le
+1<sup>er</sup> juillet 1725. En 1780, il fut envoyé en Amérique, avec 6,000
+hommes, au secours des <i>Insurgents</i>, et contribua puissamment à leurs
+succès. Nommé maréchal de France en 1791, puis investi, la même année,
+du commandement de l'armée du Nord, il tenta vainement d'y rétablir la
+discipline et donna sa démission au mois de mai 1792. Il mourut le 10
+mai 1807.<a href="#footnotetag467">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote468" name="footnote468"></a><b>Note 468: </b>Cette
+jolie page sur M. Violet, maître de danse chez les
+Iroquois, avait déjà paru dans l'<i>Itinéraire</i>, tome <span class="smcap">II</span>, p 201. En
+arrivant à Tunis, le 18 janvier 1807, Chateaubriand tomba au milieu
+d'un bal donné par le consul de France, M. Devoise. «Le caractère
+national, dit-il, ne peut s'effacer. Nos marins disent que, dans les
+colonies nouvelles, les Espagnols commencent par bâtir une église, les
+Anglais une taverne, et les Français un fort; et j'ajoute une salle de
+bal. Je me trouvais en Amérique, sur la frontière du pays des
+sauvages: j'appris qu'à la première journée je rencontrerais parmi les
+Indiens un de mes compatriotes. Arrivé chez les Cayougas, tribu qui
+faisait partie de la nation des Iroquois, mon guide me conduisit dans
+une forêt. Au milieu de cette forêt on voyait une espèce de grange; je
+trouvai dans cette grange une vingtaine de sauvages, hommes et
+femmes...» Vient alors le récit du bal, avec la peinture de M. Violet,
+en veste de droguet et en habit vert-pomme. Chateaubriand avait écrit
+là une page de ses <i>Mémoires</i>; force lui était bien de la reprendre
+pour la remettre ici à sa vraie place.<a href="#footnotetag468">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote469" name="footnote469"></a><b>Note 469: </b>Il
+y a encore là un souvenir de l'<i>Itinéraire</i>, souvenir
+qui se rapporte à la page suivante: «Tout ce qu'on dit de la passion
+des Arabes pour les contes est vrai, et j'en vais citer un exemple:
+pendant la nuit que nous venions de passer sur la grève de la mer
+Morte, nos Bethléémites étaient assis autour de leur bûcher, leurs
+fusils couchés à terre à leurs côtés, les chevaux attachés à des
+piquets, formant un second cercle en dehors. Après avoir bu le café et
+parlé beaucoup ensemble, ces Arabes tombèrent dans le silence, à
+l'exception du scheick. Je voyais à la lueur du feu ses gestes
+expressifs, sa barbe noire, ses dents blanches, les diverses formes
+qu'il donnait à son vêtement en continuant son récit. Ses compagnons
+l'écoutaient dans une attention profonde, tous penchés en avant, le
+visage sur la flamme, tantôt poussant un cri d'admiration, tantôt
+répétant avec emphase les gestes du conteur; quelques têtes de chevaux
+qui s'avançaient au dessus de la troupe, et qui se dessinaient dans
+l'ombre, achevaient de donner à ce tableau le caractère le plus
+pittoresque, surtout lorsqu'on y joignait un coin du paysage de la mer
+Morte et des montagnes de Judée.» <i>Itinéraire</i>, Tome <span class="smcap">I</span>,
+p. 336.<a href="#footnotetag469">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote470" name="footnote470"></a><b>Note 470: </b><i>Vie
+de Phocion</i>, par Plutarque.<a href="#footnotetag470">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote471" name="footnote471"></a><b>Note 471: </b>L'<i>Odyssée</i>,
+chant <span class="smcap">VII</span>. -- Arété était la femme
+d'Alcinoüs.]<a href="#footnotetag471">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote472" name="footnote472"></a><b>Note 472: </b>Giovanni
+<i>Paisiello</i> (1741-1816). De ses compositions
+dramatiques qui sont au nombre de quatre-vingt-quatorze, plusieurs ont
+survécu. Les plus célèbres sont <i>la Serva padrona</i>, <i>Nina o la pazza
+d'amore</i>, <i>la Molinara</i> et <i>Il re Teodoro</i>.<br><br>
+
+«Le duo de <i>Pandolfette</i>, dit M. de Marcellus, était le morceau que M.
+de Chateaubriand demandait le plus souvent à mon piano; et, quand je
+le lui rappelais par quelques notes, il chantait lui-même volontiers
+<i>Il tuo viso m'innamora</i>.» <i>Chateaubriand et son temps</i>,
+p. 59.<a href="#footnotetag472">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote473" name="footnote473"></a><b>Note 473: </b>Domenico
+<i>Cimarosa</i> (1754-1801). Il a composé plus de 120
+opéras. Il excellait surtout dans le genre bouffon. Son
+chef-d'&oelig;uvre, dans ce dernier genre est <i>Il matrimonio segreto</i>,
+représenté pour la première fois à Vienne en 1792.<a href="#footnotetag473">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote474" name="footnote474"></a><b>Note 474: </b><i>Itinéraire
+de Paris à Jérusalem</i>, tome <span class="smcap">II</span>,
+p. 102.<a href="#footnotetag474">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote475" name="footnote475"></a><b>Note 475: </b><i>Essai
+sur les révolutions</i>, livre I<sup>er</sup>, seconde partie,
+chapitre <span class="smcap">XXIII</span>. -- <i>Atala</i>, dans
+l'Épilogue.<a href="#footnotetag475">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote476" name="footnote476"></a><b>Note 476: </b>Horace.
+<i>Odes</i>, livre <span class="smcap">I</span>, <i>ode</i> <span class="smcap">VII</span>,
+<i>A. L. Munaccius
+Plancus</i>.<a href="#footnotetag476">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote477" name="footnote477"></a><b>Note 477: </b>Jésuites
+français, missionnaires au Canada; le premier fut
+massacré, en haine de la foi, après d'horribles tortures; le second
+évangélisa les Sauvages pendant près de quarante ans. Isaac <i>Jogues</i>,
+né à Orléans le 10 janvier 1607, admis au noviciat de Rouen le 24
+octobre 1624, professa les humanités dans le collège de cette ville.
+Il obtint les missions du Canada en 1636, et fut martyrisé par les
+Agniers ou Mohawks, le 18 octobre 1646. -- Jérôme <i>Lallemant</i>, né à
+Paris le 26 avril 1593, entra au noviciat le 2 octobre 1610. Il
+enseigna les belles lettres et la philosophie à Paris, et fut recteur
+de Blois et de La Flèche. Il partit ensuite pour le Canada, fut
+supérieur général de la mission et mourut à Québec le 26 janvier 1673.
+<i>Bibliothèque de la Compagnie de Jésus</i>, nouvelle édition (1693), par
+le P. C. Sommervogel, Tome <span class="smcap">IV</span>, p. 808 et
+1400.<a href="#footnotetag477">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote478" name="footnote478"></a><b>Note 478: </b>Chateaubriand
+n'a point <i>romancé</i> ses souvenirs. Le récit
+des dangers qu'il a courus à Niagara est ici de tous points conforme à
+celui qu'il en avait donné dès 1797 dans une note de l'<i>Essai</i>, pages
+527-530.<a href="#footnotetag478">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote479" name="footnote479"></a><b>Note 479: </b>De
+Saint-Clément d'Alexandrie, un des pères de l'Église
+grecque, il nous reste entre autres ouvrages
+[Grec: &#931;&#964;&#961;&#969;&#956;&#945;&#964;&#949;&#8150;&#962;] les
+<i>Stromates</i> (tapisseries), recueil en huit livres de pensées
+chrétiennes et de maximes philosophiques, placées sans ordre et sans
+liaison, de même que dans une prairie, selon l'expression de l'auteur,
+les fleurs se mêlent et se confondent.<a href="#footnotetag479">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote480" name="footnote480"></a><b>Note 480: </b>Ceci
+était écrit en 1822, et les <i>Natchez</i> n'avaient pas
+encore paru. L'auteur ne devait les publier qu'en 1826. Mila, l'une
+des héroïnes du poème, est peut-être la plus charmante création de
+Chateaubriand.<a href="#footnotetag480">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote481" name="footnote481"></a><b>Note 481: </b>«Tout
+ce qui précède, depuis: l'<i>immobilité politique est
+impossible</i>, avait été, dit M. de Marcellus, écrit dans une dépêche
+officielle, transcrite de ma main, et en fut retranché presque
+aussitôt pour passer dans les <i>Mémoires</i>; comme si c'était dicté par
+une verve trop élevée pour aller se perdre et s'enfouir dans une
+correspondance éphémère.» <i>Chateaubriand et son temps</i>,
+p. 62.<a href="#footnotetag481">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote482" name="footnote482"></a><b>Note 482: </b>Lord
+Francis Conyngham, frère du premier marquis de ce nom,
+était chambellan (<i>groom of the bed-chamber</i>) du roi Georges
+IV.<a href="#footnotetag482">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote483" name="footnote483"></a><b>Note 483: </b>Lady
+Conyngham, dont Chateaubriand parle ici, non peut-être
+sans une certaine malice rétrospective, n'était pas la femme de lord
+Francis Conyngham, mais sa belle-s&oelig;ur, la femme du marquis, elle
+était la maîtresse de George IV. -- Dans le <i>Journal de Charles G.-F.
+Greville</i>, secrétaire du conseil privé, il est souvent parlé de Lady
+Conyngham. Greville, écrit, à la date du 2 mai 1821: «Lady Conyngham
+habite une maison de Marlborough-Row, entourée de toute sa famille,
+qui est, comme elle-même, pourvue de chevaux, de voitures et de gens
+par les écuries royales et elle se promène à cheval avec sa fille
+Élisabeth, mais jamais avec le roi, qui va de son côté en compagnie
+d'un de ses gentilshommes. Au surplus, ils ne se montrent jamais
+ensemble en public. Elle dîne tous les jours avec le roi, ainsi que sa
+fille qui ne la quitte guère, et elle agit en maîtresse de maison.
+Elles ont toutes deux reçu de lui de magnifiques présents, notamment
+des perles du plus grand prix, que M<sup>me</sup> de Liéven dit supérieures à
+celles des grandes-duchesses elles-mêmes.»<a href="#footnotetag483">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote484" name="footnote484"></a><b>Note 484: </b>Les
+ruines de Mitla et de Palenque au Mexique prouvent
+aujourd'hui que le Nouveau-Monde dispute d'antiquité avec l'Ancien.
+(Paris, note de 1834.) Ch.<a href="#footnotetag484">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote485" name="footnote485"></a><b>Note 485: </b>Je
+l'ai donnée dans mes Voyages. (Note de Genève, 1832.)
+Ch. -- Cette histoire de <i>Tabamica</i> se trouve à la page 248 du <i>Voyage
+en Amérique</i>, où elle porte ce titre: <i>Chanson de la Chair
+blanche</i>.<a href="#footnotetag485">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote486" name="footnote486"></a><b>Note 486: </b>L'arrestation
+du roi à Varennes eut lieu le 22 juin 1791.<a href="#footnotetag486">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote487" name="footnote487"></a><b>Note 487: </b><i>Énéide</i>,
+livre <span class="smcap">III</span>, v. 302-303.<a href="#footnotetag487">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote488" name="footnote488"></a><b>Note 488: </b>Les
+prévisions de Chateaubriand se sont vérifiées ici avec
+une étonnante justesse. Il écrivait en 1822: «En 1880, la population
+des États-Unis <i>dépassera cinquante millions</i>.» Or, d'après le
+recensement officiel du 1<sup>er</sup> juin 1880, le chiffre de la population, à
+cette date, était de <i>cinquante millions quatre cent quarante-cinq
+mille, trois cent trente-six habitants</i>.<a href="#footnotetag488">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote489" name="footnote489"></a><b>Note 489: </b>Thomas
+<i>Jefferson</i> (1743-1826) fut le troisième président
+des États-Unis (les deux premiers avaient été Washington et John
+Adams). Élu en 1801 et réélu en 1805, il resta huit ans à la tête de
+l'administration. C'est lui qui réunit la Louisiane aux
+États-Unis.<a href="#footnotetag489">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote490" name="footnote490"></a><b>Note 490: </b><i>Brackenridge</i>
+(Henri), né à Pittsburg en 1786. Outre deux
+études sur <i>Jefferson</i> et <i>Adams</i> et une <i>Histoire populaire de la
+guerre de 1814 avec l'Angleterre</i>, il a publié un <i>Voyage dans
+l'Amérique du Sud</i> (1810), -- <i>La Louisiane</i> (1812), -- et les <i>Souvenirs
+de l'Ouest</i> (1834).<a href="#footnotetag490">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote491" name="footnote491"></a><b>Note 491: </b>Thomas
+<i>Say</i>, né à Philadelphie en 1787, mort à New-Harmony
+en 1834. On lui doit une <i>Entomologie américaine</i> (1824) et une
+<i>Conchyliologie américaine</i> (1830).<a href="#footnotetag491">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote492" name="footnote492"></a><b>Note 492: </b>Alexandre
+<i>Wilson</i> (1766-1813) était né à Paisley, en
+Écosse, mais il passa de bonne heure en Amérique. Tour à tour
+tisserand, maître d'école, colporteur, il s'attacha à l'étude et à la
+description des oiseaux. Son <i>Ornithologie</i> (American Ornithology),
+parue de 1808 à 1813, et formant sept volumes, est à la fois un
+monument scientifique et, par la variété et la finesse des peintures,
+une &oelig;uvre littéraire d'une réelle valeur.<a href="#footnotetag492">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote493" name="footnote493"></a><b>Note 493: </b>Charles
+Brockden <i>Brown</i>, né à Philadelphie le 17 janvier
+1771, mort le 22 février 1810. Il est l'auteur de plusieurs romans,
+dont le meilleur est celui que cite Chateaubriand, <i>Wieland ou la
+Transformation</i>.<a href="#footnotetag493">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote494" name="footnote494"></a><b>Note 494: </b><i>Caleb
+Williams</i>, &oelig;uvre dramatique et puissante du
+romancier anglais William Godwin, avait paru en 1794, un an avant le
+roman de Brown, et son succès avait été aussi considérable en Amérique
+qu'en Angleterre.<a href="#footnotetag494">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote495" name="footnote495"></a><b>Note 495: </b>Fenimore
+<i>Cooper</i> (1780-1851), le plus célèbre des
+romanciers américains.<a href="#footnotetag495">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote496" name="footnote496"></a><b>Note 496: </b>Washington
+<i>Irving</i> (1783-1859). De nombreux voyages en
+Europe et surtout de longs séjours en Espagne, où il revint enfin,
+comme ministre de son pays, en 1842, lui ont fourni les éléments de
+ses principaux ouvrages. Les plus célèbres sont les <i>Contes d'un
+voyageur</i> (1824), <i>l'Histoire de la vie et des voyages de Christophe
+Colomb</i> (1828-1830), la <i>Chronique de la conquête de Grenade</i>
+(1829).<a href="#footnotetag496">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote497" name="footnote497"></a><b>Note 497: </b><i>Halleck</i>
+(Fitz-Greene), poète américain, né à Guilfort
+(Connecticut) en 1795, mort en 1867. Ses <i>&OElig;uvres complètes</i>,
+parues à New-York en 1852, ont eu de nombreuses rééditions. <i>Marco
+Botzaris</i>, épisode de la révolution grecque, est son &oelig;uvre la
+plus remarquable.<a href="#footnotetag497">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote498" name="footnote498"></a><b>Note 498: </b>L'adjectif
+<i>attrempé</i> est un terme de fauconnerie pour
+désigner un oiseau qui n'est ni gras, ni maigre. Chateaubriand
+l'emploie ici dans le sens de <i>mitigé</i>. C'est un emprunt qu'il fait à
+la langue italienne, <i>attemperato</i>, comme il a déjà fait de nombreux
+emprunts à la langue latine, <i>fragrance</i>, <i>effluences</i>, <i>cérulés</i>,
+<i>diluviés</i>, <i>vastitude</i>, <i>blandices</i>, <i>rivulaires</i>,
+<i>obiter</i>.<a href="#footnotetag498">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote499" name="footnote499"></a><b>Note 499: </b><i>Chrysogène</i>,
+née de l'or. Terme nouveau inventé par
+l'auteur et qui mérite de faire fortune.<a href="#footnotetag499">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote500" name="footnote500"></a><b>Note 500: </b>Chateaubriand
+avait beaucoup lu Hérodote, qui ne quittait
+pas sa table, à l'époque où il écrivait son <i>Essai sur les
+Révolutions</i>. Dans une conversation avec M. de Marcellus, en 1822, il
+jugeait ainsi le vieil historien: «Hérodote est, avec Homère, le seul
+auteur grec que je puisse lire encore. Il n'y a pas, quoiqu'en dise
+Plutarque, une ombre de malice dans ses récits. Il est véridique et
+très circonspect quand il touche aux antiques légendes. Enfin, il est
+aisé, abondant, et surtout clair et simple, premières vertus du style
+de l'histoire.» <i>Chateaubriand et son temps</i>,
+p. 75.<a href="#footnotetag500">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote501" name="footnote501"></a><b>Note 501: </b>Traduction
+du <i>mons aqu&aelig;</i>, dans la tempête de
+Virgile:<br><br>
+
+<span class="quotega">
+ ... Cumulo pr&aelig;ruptus aquæ mons.</span>
+
+(<i>Énéide</i>, livre <span class="smcap">I</span>,
+v. 109.)<a href="#footnotetag501">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote502" name="footnote502"></a><b>Note 502: </b><i>Diluviés</i> pour
+<i>ruisselants</i>, expression latine de
+Lucrèce:<br><br>
+
+<span class="quotega">
+ <i>Omnia diluviare ex alto gurgite
+ponti</i></span>.<a href="#footnotetag502">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote503" name="footnote503"></a><b>Note 503: </b>C'est
+d'après cette tempête, où il avait failli périr, que
+Chateaubriand peindra plus tard, au <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> livre des <i>Martyrs</i>, le
+naufrage de Cymodocée. On lit dans les notes qui accompagnent ce
+livre: «Je ne peins dans ce naufrage que ma propre aventure. En
+revenant de l'Amérique, je fus accueilli d'une tempête de l'Ouest qui
+me conduisit, en vingt et un jours, de l'embouchure de la Delaware à
+l'île d'Aurigny, dans la Manche, et fit toucher le vaisseau sur un
+banc de sable... <i>Je regrette de n'avoir point la lettre que j'écrivis
+à M. de Chateaubriand</i>, mon frère, qui a péri avec son aïeul M. de
+Malesherbes. Je lui rendais compte de mon naufrage. <i>J'aurais retrouvé
+dans cette lettre des circonstances qui ont sans doute échappé à ma
+mémoire</i>, quoique ma mémoire m'ait bien rarement trompé.» -- Ne
+convient-il pas de voir dans ce regret une nouvelle preuve de ce
+constant souci d'exactitude qui ne quitta jamais Chateaubriand, même
+lorsqu'il écrivait ses poèmes, à plus forte raison lorsqu'il écrivit
+ses <i>Mémoires</i>?<a href="#footnotetag503">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote504" name="footnote504"></a><b>Note 504: </b>Ci-dessus,
+<i>Avant-propos</i>.<a href="#footnotetag504">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote505" name="footnote505"></a><b>Note 505: </b>Chateaubriand
+s'était alors fixé à Genève.<a href="#footnotetag505">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote506" name="footnote506"></a><b>Note 506: </b>Chateaubriand
+venait de faire un voyage dans le Midi de la
+France.<a href="#footnotetag506">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote507" name="footnote507"></a><b>Note 507: </b>Épigraphe
+de la <i>Thébaïde des Grèves</i>.<a href="#footnotetag507">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote508" name="footnote508"></a><b>Note 508: </b>Vers
+du même recueil, extrait de la pièce intitulée: <i>une
+Soirée de Février</i>.<a href="#footnotetag508">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote509" name="footnote509"></a><b>Note 509: </b><i>Lettres
+inédites d'Alfred de Vigny</i>, dans la <i>Revue des
+Deux Mondes</i> du 1<sup>er</sup> janvier 1897.<a href="#footnotetag509">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote510" name="footnote510"></a><b>Note 510: </b>Son
+neveu, le comte Louis de Chateaubriand.<a href="#footnotetag510">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote511" name="footnote511"></a><b>Note 511: </b>Caroline
+de Bedée, cousine-germaine de Chateaubriand.<a href="#footnotetag511">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote512" name="footnote512"></a><b>Note 512: </b>Ci-dessus,
+p. 4.<a href="#footnotetag512">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote513" name="footnote513"></a><b>Note 513: </b>Un
+volume in-18. Michel Lévy frères, éditeurs.<a href="#footnotetag513">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote514" name="footnote514"></a><b>Note 514: </b>C'était
+le titre que Chateaubriand avait d'abord projeté de
+donner à ses récits. On lit à la première page du Manuscrit de 1826:
+<i>Mémoires de ma vie, commencés en 1809</i>.<a href="#footnotetag514">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote515" name="footnote515"></a><b>Note 515: </b>Ci-dessus,
+p. 9.<a href="#footnotetag515">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote516" name="footnote516"></a><b>Note 516: </b>Ci-dessus,
+p. 17.<a href="#footnotetag516">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote517" name="footnote517"></a><b>Note 517: </b>Charles
+Cunat. <i>Recherches sur plusieurs des circonstances
+relatives aux origines, à la naissance et à l'enfance de M. de
+Chateaubriand.</i><a href="#footnotetag517">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote518" name="footnote518"></a><b>Note 518: </b>Ci-dessus,
+p. 128.<a href="#footnotetag518">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote519" name="footnote519"></a><b>Note 519: </b>Ci-dessus,
+p. 136.<a href="#footnotetag519">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote520" name="footnote520"></a><b>Note 520: </b><i>Revue
+des Deux-Mondes</i>, du 15 avril 1831. -- <i>Portraits
+contemporains</i>, par C. A. Sainte Beuve, t. <span class="smcap">I</span>,
+p. 37.<a href="#footnotetag520">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote521" name="footnote521"></a><b>Note 521: </b><i>Revue
+de Paris</i>, mars 1834.<a href="#footnotetag521">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote522" name="footnote522"></a><b>Note 522: </b>Ci-dessus,
+p. 176.<a href="#footnotetag522">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote523" name="footnote523"></a><b>Note 523: </b>Le
+comte de Saint-Florentin (1705-1777) était fils de L.
+Philippeaux, marquis de La Vrillière, ministre de la maison de Louis
+XV. Il occupa lui-même, pendant cinquante-deux ans, différents
+ministères, notamment celui de la maison du roi et celui de
+l'intérieur. Louis XV le créa duc en 1770.<a href="#footnotetag523">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote524" name="footnote524"></a><b>Note 524: </b><i>Le
+Tableau des Assemblées secrètes et fréquentes des
+Jésuites et leurs affiliés à Rennes</i>, était un libelle anonyme répandu
+par les partisans de La Chalotais. On y dévoilait les horribles
+détails de la grande conspiration «Jésuitique», tramée contre de
+«vertueux magistrats». On y montrait les Jésuites préparant tout dans
+leurs assemblées clandestines, rédigeant les chefs d'accusation,
+sollicitant les témoins, dénonçant les parents, les amis, les conseils
+des accusés, choisissant les espions qu'ils voulaient distribuer dans
+toute la province. Une information fut ordonnée contre les auteurs,
+complices et distributeurs de l'écrit anonyme, aussi bien que contre
+ceux qui avaient pu former quelque part des assemblées illicites. Plus
+de cent témoins furent entendus. Pas un fait ne fut articulé qui pût
+donner créance aux affirmations de la brochure, et un arrêt ordonna
+que le <i>Tableau des Assemblées</i> fût «lacéré et brûlé». -- Voy. <i>La
+Chalotais et le duc d'Aiguillon</i>, par <i>Henri Carré</i>, professeur
+d'histoire à la Faculté des lettres de Poitiers. 1893.<a href="#footnotetag524">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote525" name="footnote525"></a><b>Note 525: </b>Henri
+Carré, <i>La Chalotais et le duc d'Aiguillon</i>.<a href="#footnotetag525">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote526" name="footnote526"></a><b>Note 526: </b>Ci-dessus,
+p. 235.<a href="#footnotetag526">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote527" name="footnote527"></a><b>Note 527: </b>Au
+mois de février 1793, Joseph de Maistre, envoyant à
+Mallet du Pan le manuscrit de son <i>Adresse à la Convention nationale</i>,
+lui écrivait: «Combien il m'en a coûté d'adresser la parole à cette
+Convention française! A chaque instant, je croyais me souiller en lui
+parlant et je l'ai perdue de vue autant qu'il m'a été possible, vous
+l'apercevrez en me lisant. <i>Depuis le grand crime</i>, toute ma
+philosophie m'abandonne.» -- Lettre inédite, publiée par M. François
+Descostes, dans son ouvrage sur <i>Joseph de Maistre pendant la
+Révolution</i>.<a href="#footnotetag527">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote528" name="footnote528"></a><b>Note 528: </b>Ci-dessus,
+p. 254.<a href="#footnotetag528">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote529" name="footnote529"></a><b>Note 529: </b>Ci-dessus,
+p. 317.<a href="#footnotetag529">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote530" name="footnote530"></a><b>Note 530: </b>Ci-dessus,
+p. 334.<a href="#footnotetag530">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote531" name="footnote531"></a><b>Note 531: </b>Dans
+la préface de l'édition de 1823.<a href="#footnotetag531">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote532" name="footnote532"></a><b>Note 532: </b>Sur
+la côte de <i>Terre-Neuve</i>. Ch.<a href="#footnotetag532">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote533" name="footnote533"></a><b>Note 533: </b>Il
+était tiré de mes <i>Tableaux de la Nature</i>, que quelques
+gens de lettres connus et qui ont péri comme je le rapporte ci-après.
+Ch.<a href="#footnotetag533">(retour)</a></p>
+
+<p class="note"><a id="footnote534" name="footnote534"></a><b>Note 534: </b>Ci-dessus,
+p. 402.<a href="#footnotetag534">(retour)</a></p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires d'Outre-Tombe, Tome I, by
+François-René de Chateaubriand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE, TOME I ***
+
+***** This file should be named 18864-h.htm or 18864-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/1/8/8/6/18864/
+
+Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
+the Online Distributed Proofreading Team at
+http://www.pgdp.net (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
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+*** START: FULL LICENSE ***
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+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
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+distribution of electronic works, by using or distributing this work
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+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
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+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
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+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
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+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
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+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
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+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
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+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
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+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
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+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
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+Gutenberg-tm License.
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+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
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+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
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+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
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+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
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+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
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+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
+
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
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+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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