diff options
| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:54:15 -0700 |
|---|---|---|
| committer | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:54:15 -0700 |
| commit | 996b0d67c5478d32b329361acb9b6038154bf350 (patch) | |
| tree | 107481e219d53a59002216754bb7c85413b4182d | |
| -rw-r--r-- | .gitattributes | 3 | ||||
| -rw-r--r-- | 18826-8.txt | 8733 | ||||
| -rw-r--r-- | 18826-8.zip | bin | 0 -> 149105 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 18826-h.zip | bin | 0 -> 188249 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 18826-h/18826-h.htm | 10702 | ||||
| -rw-r--r-- | 18826-h/images/cover.jpg | bin | 0 -> 38041 bytes | |||
| -rw-r--r-- | LICENSE.txt | 11 | ||||
| -rw-r--r-- | README.md | 2 |
8 files changed, 19451 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/18826-8.txt b/18826-8.txt new file mode 100644 index 0000000..de5909a --- /dev/null +++ b/18826-8.txt @@ -0,0 +1,8733 @@ +The Project Gutenberg EBook of La San-Felice, Tome VI, by Alexandre Dumas + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La San-Felice, Tome VI + +Author: Alexandre Dumas + +Release Date: July 13, 2006 [EBook #18826] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SAN-FELICE, TOME VI *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net + + + + + + + + + ALEXANDRE DUMAS + + LA + SAN-FELICE + + TOME VI + + DEUXIÈME ÉDITION + + + PARIS + MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS + RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 13 + A LA LIBRAIRIE NOUVELLE + + + + + C + + UN GRAIN. + +On n'a pas oublié qu'après avoir été retenu depuis le 21 jusqu'au 23 +janvier dans le port de Naples par les vents contraires, Nelson, +profitant d'une forte brise au nord-ouest, avait enfin pu appareiller +vers les trois heures de l'après-midi, et que la flotte anglaise, le +même soir, avait disparu dans le crépuscule, à la hauteur de l'île de +Capri. + +Fier de la préférence dont il était l'objet de la part de la reine, +Nelson avait tout fait pour reconnaître cette faveur, et, depuis trois +jours, lorsque les augustes fugitifs vinrent lui demander l'hospitalité, +toutes les dispositions étaient prises à bord du _Van-Guard_ pour que +cette hospitalité fût la plus confortable possible. + +Ainsi, tout en conservant pour lui sa chambre de la dunette, Nelson +avait fait préparer, pour le roi, pour la reine et pour les jeunes +princes, la grande chambre des officiers à l'arrière de la batterie +haute. Les canons avaient disparu dans des draperies, et chaque +intervalle était devenu un appartement orné avec la plus grande +élégance. + +Les ministres et les courtisans auxquels le roi avait fait l'honneur de +les emmener à Palerme, étaient logés, eux, dans le carré des officiers, +c'est-à-dire dans la partie de l'entre-pont autour de laquelle sont les +cabines. + +Caracciolo avait fait encore mieux: il avait cédé son propre appartement +au prince royal et à la princesse Clémentine, et le carré des officiers +à leur suite. + +La saute de vent, à l'aide de laquelle Nelson avait pu lever l'ancre, +avait eu lieu, comme nous l'avons dit, entre trois et quatre heures de +l'après-midi. Il avait passé--nous parlons du vent--du sud à +l'ouest-nord-ouest. + +A peine Nelson s'était-il aperçu de ce changement, qu'il avait donné à +Henry, son capitaine de pavillon, qu'il traitait en ami plutôt qu'en +subordonné, l'ordre d'appareiller. + +--Faut-il nous élever beaucoup au large de Capri? demanda le capitaine. + +--Avec ce vent-là, c'est inutile, répondit Nelson. Nous naviguerons +grand largue. + +Henry étudia un instant le vent et secoua la tête. + +--Je ne crois pas que ce vent-là soit fait, dit-il. + +--N'importe, profitons-en tel qu'il est... Quoique je sois prêt à mourir +et à faire tuer mes hommes, depuis le premier jusqu'au dernier, pour le +roi et la famille royale, je ne verrai Leurs Majestés véritablement en +sûreté que quand elles seront à Palerme. + +--Quels signaux faut-il faire aux autres bâtiments? + +--D'appareiller comme nous et de naviguer dans nos eaux, route de +Palerme, manoeuvre indépendante. + +Les signaux furent faits, et, on l'a vu, l'appareillage eut lieu. + +Mais, à la hauteur de Capri, en même temps que la nuit, le vent tomba, +donnant raison au capitaine de pavillon Henry. + +Ce moment d'accalmie donna le temps aux illustres fugitifs, malades et +tourmentés depuis trois jours par le mal de mer, de prendre un peu de +nourriture et de repos. + +Inutile de dire qu'Emma Lyonna n'avait point suivi son mari dans le +carré des officiers, mais était restée près de la reine. + +Aussitôt le souper fini, Nelson, qui y avait assisté, remonta sur le +pont. Une partie de la prédiction de Henry s'était déjà accomplie, +puisque le vent était tombé, et il craignait pour le reste de la nuit, +sinon une tempête, du moins quelque grain. + +Le roi s'était jeté sur son lit, mais ne pouvait dormir. Ferdinand +n'était pas plus marin qu'homme de guerre. Tous les sublimes aspects et +tous les grands mouvements de la mer, qui font le rêve des esprits +poétiques, lui échappaient entièrement. De la mer, il ne connaissait que +le malaise qu'elle donne et le danger dont elle menace. + +Vers minuit donc, voyant qu'il avait beau se retourner sur son lit, lui +auquel le sommeil ne faisait jamais défaut, il se jeta à bas de son +cadre, et, suivi de son fidèle Jupiter, qui avait partagé et partageait +encore le malaise de son maître, sortit par le panneau de commandement +et prit un des deux escaliers de la dunette. + +Au moment où sa tête dépassait le plancher, il vit à trois pas de lui +Nelson et Henry, qui semblaient interroger l'horizon avec inquiétude. + +--Tu avais raison, Henry, et ta vieille expérience ne t'avait point +trompé. Je suis un soldat de mer; mais, toi, tu es un homme de mer. +Non-seulement le vent n'a point tenu, mais nous allons avoir un grain. + +--Sans compter, milord, répondit Henry, que nous sommes en mauvaise +position pour le recevoir. Nous aurions dû faire même route que la +_Minerve_. + +Nelson ne put réprimer un mouvement de mauvaise humeur. + +--Je n'aime pas plus que Votre Seigneurie cet orgueilleux Caracciolo qui +la commande; mais il faut convenir, milord, que le compliment que vous +vouliez bien me faire tout à l'heure, lui aussi le mérite. C'est un +véritable homme de mer, et la preuve, c'est qu'en passant entre Capri et +le cap Campanella, il a au vent Capri,--qui va adoucir pour lui la +violence du grain que nous recevrons, sans en perdre une goutte de pluie +ni une bouffée de vent,--et sous le vent tout le golfe de Salerne. + +Nelson se tourna avec inquiétude vers la masse noire qui se dressait +devant lui et qui, du côté du sud-ouest, ne présente aucun abri. + +--Bon! dit-il, nous sommes à un mille de Capri. + +--Je voudrais en être à dix milles, dit Henry entre ses dents, mais pas +assez bas, cependant, pour que Nelson ne l'entendît pas. + +Une rafale d'ouest passa, précurseur du grain dont parlait Henry. + +--Faites amener les perroquets et serrez le vent. + +--Votre Seigneurie ne craint point pour la mâture? demanda Henry. + +--Je crains la côte, voilà tout, répondit Nelson. + +Henry, de cette voix pleine et sonore du marin qui commande aux vents et +aux flots, répéta le commandement, qui s'adressait à la fois aux +matelots de quart et au timonier: + +--Amenez les perroquets! Lofez! + +Le roi avait entendu cette conversation et ce commandement sans rien y +comprendre; seulement, il avait deviné qu'on était menacé d'un danger et +que ce danger venait de l'ouest. + +Il acheva donc de monter sur la dunette, et, quoique Nelson n'entendît +guère mieux l'italien que, lui, Ferdinand, n'entendait l'anglais, il lui +demanda: + +--Est-ce qu'il y a du danger, milord? + +Nelson s'inclina, et, se tournant vers Henry: + +--Je crois que Sa Majesté me fait l'honneur de m'interroger, dit-il. +Répondez, Henry, si vous avez compris ce qu'a demandé le roi. + +--Il n'y a jamais de danger, sire, répondit Henry, sur un bâtiment +commandé par milord Nelson, parce que sa prévoyance va au-devant de tous +les dangers; seulement, je crois que nous allons avoir un grain. + +--Un grain de quoi? demanda le roi. + +--Un grain de vent, répondit Henry ne pouvant s'empêcher de sourire. + +--Je trouve le temps assez beau cependant, dit le roi en regardant, +au-dessus de sa tête, la lune qui glissait sur un ciel ouaté de nuages +laissant entre eux des intervalles d'un bleu foncé. + +--Ce n'est point au-dessus de notre tête qu'il faut regarder, sire. +C'est là-bas, à l'horizon, devant nous. Votre Majesté voit-elle cette +ligne noire qui monte lentement dans le ciel et qui n'est séparée de la +mer, aussi sombre qu'elle, que par un trait de lumière, qui semble un +fil d'argent? Dans dix minutes elle éclatera au-dessus de nous. + +Une seconde bouffée de vent passa, chargée d'humidité; sous sa pression, +le _Van-Guard_ s'inclina et gémit. + +--Carguez la grande voile! dit Nelson laissant Henry continuer la +conversation avec le roi et jetant ses commandements sans transmission +intermédiaire. Hâlez bas le grand foc! + +Cette manoeuvre fut exécutée avec une promptitude qui indiquait que +l'équipage en comprenait l'importance, et le vaisseau, déchargé d'une +partie de sa toile, navigua sous sa brigantine, sous ses trois huniers +et sous son petit foc. + +Nelson se rapprocha de Henry et lui dit quelques mots en anglais. + +--Sire, dit Henry, Sa Seigneurie me prie de faire observer à Votre +Majesté que, dans quelques minutes, le grain va s'abattre sur nous, et +que, si elle reste sur le pont, la pluie n'aura pas plus de respect pour +elle que pour le dernier de nos midshipmen. + +--Puis-je rassurer la reine et lui dire qu'il n'y a pas de danger? +demanda le roi, qui n'était point fâché d'être rassuré lui-même en +passant. + +--Oui, sire, répondit Henry. Avec l'aide de Dieu, milord et moi +répondons de tout. + +Le roi descendit, toujours suivi de Jupiter, qui, soit redoublement de +malaise, soit pressentiment comme en ont parfois les animaux à +l'approche du danger, le suivit en gémissant. Comme l'avait annoncé +Henry, quelques minutes s'étaient à peine écoulées, que le grain +s'abattait sur le _Van-Guard_ et qu'avec un effroyable accompagnement de +tonnerre et un déluge de pluie, il déclarait la guerre à toute la +flotte. + +Ferdinand jouait de malheur: après qu'il avait été trahi par la terre, +la mer à son tour le trahissait. + +Malgré l'assurance que lui avait donnée le roi en descendant près +d'elle, la reine, aux premières secousses qu'éprouva le vaisseau et aux +premiers gémissements qu'il poussa, comprit que le _Van-Guard_ était aux +prises avec l'ouragan. Placée immédiatement au-dessous du pont, elle +entendait sans en rien perdre ce piétinement pressé et irrégulier des +matelots qui indique le danger par les efforts que l'on fait pour lutter +contre lui. Elle était assise sur son lit, avec toute sa famille groupée +autour d'elle, et Emma, comme d'habitude, couchée à ses pieds. + +Lady Hamilton, épargnée par le mal de mer, s'était entièrement vouée aux +soins à donner à la reine, aux jeunes princesses et aux deux jeunes +princes, Albert et Léopold. Elle ne se levait des pieds de la reine que +pour donner une tasse de thé aux uns, un verre d'eau sucrée aux autres, +pour embrasser au front sa royale amie, en lui disant quelques-unes de +ces paroles qui rendent le courage en indiquant le dévouement. + +Au bout d'une demi-heure, Nelson descendit à son tour. Le grain était +passé; mais un grain qui n'est parfois qu'un simple accident destiné à +épurer le ciel, est parfois aussi l'avant-coureur d'une tempête. Il ne +pouvait donc dire à la reine que tout était fini et lui promettre une +nuit parfaitement tranquille. + +Sur son invitation, il s'assit et prit une tasse de thé. Les enfants de +la reine, le jeune prince Albert excepté, s'étaient endormis, et la +fatigue et l'insouciance de l'âge, avaient triomphé de la crainte qui, +autant que le malaise, tenait leurs parents éveillés. + +Nelson était depuis un quart d'heure à peu près dans la grande chambre, +et, depuis cinq minutes déjà, il semblait interroger les mouvements du +vaisseau, lorsque l'on gratta à la porte, et que, sur l'invitation de la +reine, cette porte s'ouvrant, un jeune officier parut sur le seuil. + +C'était évidemment pour Nelson qu'il venait. + +--C'est vous, monsieur Parkenson? dit l'amiral. Qu'y a-t-il? + +--Milord, c'est M. le capitaine Henry, répondit le jeune homme, qui +m'envoie dire à Votre Seigneurie que, depuis cinq minutes, les vents ont +passé au sud, et que, si nous continuons la même bordée, nous serons +jetés sur Capri. + +--Eh bien, dit Nelson, virez de bord. + +--Milord, la mer est dure, le navire fatigue et a perdu toute sa +vitesse. + +--Ah! ah! dit Nelson. Et vous avez peur de manquer à virer? + +--Le navire cule. + +Nelson se leva, salua la reine et le roi avec un sourire, et suivit le +lieutenant. + +Le roi, nous l'avons dit, ne savait pas l'anglais; la reine le savait; +mais, les termes de marine ne lui étant pas familiers, elle avait +compris seulement qu'il venait de surgir un nouveau danger; elle +interrogea Emma des yeux. + +--Il paraît, répondit Emma, qu'il y a à exécuter une manoeuvre +difficile, et qu'on n'ose le faire en l'absence de milord. + +La reine fronça Le sourcil et poussa une espèce de gémissement; Emma, +chancelant sur le plancher mobile, alla écouter à la porte. + +Nelson, qui comprenait le danger, était remonté vivement sur la dunette. +Le vent, comme l'avait dit le lieutenant Parkenson, avait sauté au sud; +il faisait sirocco, et le bâtiment avait le vent complétement debout. + +L'amiral jeta un regard rapide et inquiet autour de lui. Le temps, +nuageux toujours, s'était cependant éclairci. Capri se dessinait à +bâbord, et l'on s'en était approché au point de distinguer, à la pâle +lueur de la lune, tamisée à travers les nuages, les points blancs +indiquant les maisons. Mais ce que l'on distinguait surtout, c'était une +large frange d'écume blanchissant sur toute la longueur de l'île et +indiquant avec quelle fureur la vague s'y brisait. + +A peine Nelson eut-il jeté un coup d'oeil autour de lui, qu'il jugea la +situation. Le vent du sud avait masqué la voilure: les mâts, surchargés +de toile, craquaient. De sa voix bien connue de l'équipage, il cria: + +--Changez la barre! changez derrière! + +Et, s'adressant au capitaine Henry: + +--Virons en culant! ajouta-t-il. + +La manoeuvre était hasardeuse. Si le vaisseau manquait son abattée, il +était jeté à la côte. + +A peine fut-elle commencée, qu'on eût cru que le vent et la mer avaient +compris le commandement de Nelson et s'entendaient pour s'y opposer. La +voile du petit hunier pesant de plus en plus sur le mât de hune, le mât +plia comme un roseau et fit entendre un craquement terrible. S'il se +rompait, le bâtiment était perdu. + +En ce moment d'angoisses, Nelson sentit quelque chose peser légèrement à +son bras gauche. Il tourna la tête: c'était Emma. + +Ses lèvres s'appuyèrent au front de la jeune femme avec une fiévreuse +énergie, et, frappant du pied, comme si le navire eût pu l'entendre: + +--Vire donc! murmura-t-il, vire donc! + +Le navire obéit. Il fit son abattée, et, après quelques minutes de +doute, se trouva courant, bâbord amures, à l'ouest-nord-ouest. + +--Bon! murmura Nelson en respirant, nous avons maintenant cent cinquante +lieues de mer devant nous avant de rencontrer la côte. + +--Ma chère lady Hamilton, dit une voix, ayez la bonté de me traduire en +italien ce que vient de dire milord. + +Cette voix était celle du roi, qui, ayant vu sortir Emma, l'avait +suivie, et, derrière elle, était monté sur la dunette. + +Emma lui donna l'explication des paroles de Nelson. + +--Mais, dit le roi, qui n'avait aucune notion de l'art maritime, il me +semble que nous n'allons point en Sicile et qu'au contraire le bâtiment, +comme disent les marins, a le cap sur la Corse. + +Emma transmit à Nelson l'observation du roi. + +--Sire, répondit Nelson avec une certaine impatience, nous nous élevons +au vent pour courir des bordées, et, si Sa Majesté me fait l'honneur de +rester sur la dunette, elle va, dans vingt minutes, nous voir virer de +bord et rattraper le temps et le chemin que nous avons perdus. + +--Virer de bord? Oui, je comprends, dit le roi: c'est faire ce que vous +venez de faire tout à l'heure. Mais est-ce que vous ne pourriez pas +virer de bord un peu moins souvent? Tout à l'heure, il m'a semblé que +vous m'arrachiez l'âme. + +--Sire, si nous étions dans l'Atlantique et que, vent debout, j'allasse +des Açores à Rio-de-Janeiro, je ferais, pour épargner à Votre Majesté +une indisposition à laquelle je suis sujet moi-même et que, par +conséquent, je connais, des virements de bord de soixante et de +quatre-vingts milles; mais nous sommes dans la Méditerranée, nous allons +de Naples à Palerme, et nous devons faire des virements de bord de trois +en trois milles au plus. Au reste, continua Nelson en jetant un regard +sur Capri, dont on s'éloignait de plus en plus, Sa Majesté peut rentrer +tranquillement dans son appartement et rassurer la reine. Je réponds de +tout. + +A son tour, le roi respira, quoiqu'il n'eût point entendu directement +les paroles de Nelson; Nelson les avait prononcées avec une telle +conviction, que cette conviction était passée dans le coeur d'Emma, et, +du coeur d'Emma, dans celui du roi. + +Ferdinand descendit donc, annonçant que tout danger était passé, et +qu'Emma le suivait pour donner à la reine la même assurance. + +Emma suivit le roi, en effet; mais, comme elle dévia de la ligne droite +en passant par la cabine de Nelson, ce ne fut qu'une demi-heure après +que la reine, complètement rassurée, commença de s'endormir, la tête +appuyée sur l'épaule de son amie. + +Le grain qui avait failli jeter Nelson sur les côtes de Capri avait +atteint Caracciolo mais d'une façon moins sensible. D'abord, une partie +de sa violence avait été brisée par les hauts sommets de l'île qui se +trouvaient au vent; ensuite, ayant à manoeuvrer un bâtiment plus léger, +l'amiral napolitain lui avait commandé plus facilement que Nelson +n'avait pu le faire au lourd _Van-Guard_, encore tout mutilé par les +boulets d'Aboukir. + +Aussi, quand, au point du jour, après avoir pris deux ou trois heures de +repos, Nelson remonta sur la dunette de son bâtiment, vit-il que, +lorsque, avec grand'peine, il était parvenu à doubler Capri, Caracciolo +et son bâtiment étaient à la hauteur du cap Licosa, c'est-à-dire avaient +de quinze à vingt milles d'avance sur lui. + +Il y avait plus: tandis que Nelson naviguait seulement sous ses trois +huniers, sa brigantine et son petit foc, lui avait conservé toutes ses +voiles, et, à chaque virement de bord, gagnait dans le vent. + +Malheureusement, dans ce moment, le roi monta à son tour sur la dunette, +et vit Nelson, qui, sa lunette à la main, suivait d'un oeil jaloux la +marche de la _Minerve._ + +--Eh bien, demanda-t-il à Henry, où en sommes-nous? + +--Vous le voyez, sire, répliqua Henry, nous venons de doubler Capri. + +--Comment! dit le roi, ce rocher est encore Capri? + +--Oui, sire. + +--De sorte que, depuis hier trois heures du soir, nous avons fait +vingt-six ou vingt-huit milles? + +--A peu près. + +--Que dit le roi? demanda Nelson. + +--Il s'étonne que nous n'ayons pas fait plus de chemin, milord. + +Nelson haussa les épaules. + +Le roi devina la question de l'amiral et la réponse du capitaine, et, +comme le geste de Nelson lui avait paru peu respectueux, il résolut de +s'en venger en humiliant son orgueil. + +--Que regardait donc milord, demanda-t-il, quand je suis monté sur la +dunette? + +--Un bâtiment qui est sous le vent à nous. + +--Vous voulez dire en avant de nous, capitaine. + +--L'un et l'autre. + +--Et quel est ce bâtiment? Je ne présume pas qu'il appartienne à notre +flotte. + +--Pourquoi cela, sire? + +--Parce que, le _Van-Guard_ étant le meilleur bâtiment et milord Nelson +le meilleur marin de la flotte, aucun bâtiment ni aucun capitaine, il me +semble, ne peuvent les dépasser. + +--Que dit le roi? demanda Nelson. + +Henry traduisit à l'amiral anglais la réponse de Ferdinand. + +Nelson se mordit les lèvres. + +--Le roi a raison, dit-il, nul ne devrait dépasser le vaisseau amiral, +surtout lorsqu'il a l'honneur de porter Leurs Majestés. Aussi, celui qui +a commis cette inconvenance va-t-il en être puni, et à l'instant même. +Capitaine Henry, faites signe à M. le prince Caracciolo de ne plus +gagner dans le vent et de nous attendre. + +Ferdinand avait deviné, au visage de Nelson, que le coup avait porté, +et, ayant compris, à son intonation brève et impérative, que l'amiral +anglais donnait un ordre, il suivit des yeux le capitaine Henry, pour +lui voir accomplir cet ordre. + +Henry descendit de la dunette, resta quelques minutes absent et revint +avec divers pavillons arrangés dans un certain ordre, qu'il fit attacher +lui-même à la drisse des signaux. + +--Avez-vous fait prévenir la reine, dit Nelson, qu'un coup de canon +allait être tiré et qu'elle ne s'en inquiétât point? + +--Oui, milord, répondit Henry. + +En effet, au même moment, une détonation se fit entendre et une colonne +de fumée jaillit de la batterie supérieure. + +Les cinq pavillons apportés par Henry montèrent en même temps à la +drisse des signaux, transmettant l'ordre de Nelson dans toute sa +brutalité. + +Le coup de canon avait pour but d'attirer l'attention de la _Minerve_, +qui hissa un pavillon pour indiquer qu'elle prêtait attention au signal +du _Van-Guard_. + +Mais, quelque effet que produisît sur lui la vue des signaux, Caracciolo +ne s'empressa pas moins d'obéir. + +Il amena ses perroquets, cargua sa misaine et sa grande voile, et tint +ses voiles en ralingue. + +Nelson, la lunette à la main, suivait la manoeuvre ordonnée par lui. Il +vit les voiles de la _Minerve_ fasier: la brigantine et le foc seuls +restèrent pleins, et la frégate perdit les trois quarts de sa vitesse, +tandis qu'au contraire Nelson, voyant une espèce d'accalmie dans le +temps, fit hisser toutes ses voiles, jusqu'à celles de perroquet. + +En quelques heures, le _Van-Guard_ eut rattrapé son avantage sur la +_Minerve_. Ce fut alors seulement que celle-ci remit du vent dans ses +voiles. + +Mais, quoique, à son tour, Caracciolo ne naviguât plus que sous ses +huniers, sa brigantine et son foc, tout en se tenant d'un quart de mille +en arrière du _Van-Guard_, il ne perdit pas un pouce de terrain sur le +lourd colosse chargé de toutes ses voiles. + + + + + CI + + +En voyant la facilité de la _Minerve_ et comment, pareille à un bon +cheval, elle semblait obéir à son commandant, Ferdinand, commençait à +regretter de ne s'être point embarqué avec son vieil ami Caracciolo, +comme il lui avait promis de le faire, au lieu de s'embarquer sur le +_Van-Guard_. + +Il descendit dans la grande chambre et trouva la reine et les jeunes +princesses assez calmes. Depuis le jour venu, elles avaient pris quelque +repos. Le jeune prince Albert seul, délicat de santé, avait été atteint +de vomissements et était couché sur la poitrine d'Emma Lyonna, qui, +admirable dans son dévouement, n'avait pas pris un instant de repos et +ne s'était occupée que de la reine et de ses enfants. + +On courut des bordées toute la journée; seulement, les bordées +devenaient d'autant plus fatigantes que la mer était devenue plus dure. +A chaque virement de bord, les souffrances du jeune prince redoublaient. + +Vers trois heures de l'après-midi, Emma Lyonna monta sur le pont. Il ne +fallait pas moins que sa présence pour dérider le front de Nelson. Elle +venait lui dire que le prince était très-mal et que la reine faisait +demander s'il n'y avait pas moyen d'atterrir quelque part ou de changer +de route. + +On était à la hauteur d'Amantea, à peu près: on pouvait relâcher dans le +golfe de Sainte-Euphémie. Mais que penserait Caracciolo? Que le +_Van-Guard_ n'avait pas pu tenir la mer, et que Nelson, ce vainqueur des +hommes, avait été à son tour vaincu par la mer? + +Ses désastres maritimes étaient célèbres presque à l'égal de ses +victoires. Il y avait un mois à peine que, dans le golfe de Lyon, son +bâtiment, dans un coup de vent, avait été démâté de ses trois mâts, et +était rentré dans le port de Cagliari rasé comme un ponton, à la +remorque d'un autre de ses bâtiments, moins endommagé que lui. + +Il interrogea l'horizon avec cet oeil profond du marin, à qui tous les +signes du danger sont connus. + +Le temps n'était point rassurant. Le soleil, perdu dans les nuages, +qu'il teignait à grand'peine d'une lueur jaunâtre, s'affaissait +lentement à l'occident, en coupant le ciel de ces irradiations qui +annoncent du vent pour le lendemain, et qui font dire aux pilotes: «Gare +à nous! le soleil est affourché sur ses ancres!» Le Stromboli, que l'on +commençait d'entendre gronder dans le lointain, était complétement +perdu, ainsi que l'archipel d'îles au-dessus desquelles il s'élève, dans +une masse de vapeurs qui semblaient flotter sur la mer et venir +au-devant des fugitifs. Du côté opposé, c'est-à-dire vers le nord, le +temps était assez dégagé; mais, aussi loin que l'oeil pouvait s'étendre, +on ne voyait d'autre bâtiment que la _Minerve_, qui, opérant exactement +les mêmes évolutions que le _Van-Guard_, semblait son ombre. Les autres +vaisseaux, profitant de la permission donnée par Nelson, _manoeuvre +indépendante_, ou s'étaient abrités dans le port de Castellamare, ou, +prenant la bordée de l'ouest, s'étaient réfugiés dans la haute mer. + +Si le vent tenait et que l'on continuât de faire route sur Palerme, il +fallait courir des bordées toute la nuit et probablement toute la +journée du lendemain. + +C'était encore deux ou trois jours de mer à subir, et lady Hamilton +affirmait que le jeune prince ne pouvait les supporter. + +Si, au contraire, le même vent tenait et que l'on mît le cap sur +Messine, comme on naviguait avec du largue, on pouvait, en profitant du +courant, malgré le vent contraire, entrer dans le port pendant la nuit. + +En agissant ainsi, Nelson ne relâchait point: il obéissait à un ordre du +roi. Aussi se décida-t-il pour Messine. + +--Henri, dit-il, faites signal à la _Minerve._ + +--Lequel? + +Il y eut un moment de silence. + +Nelson réfléchissait dans quels termes l'ordre devait être donné pour +sauvegarder son amour-propre. + +--Le roi donne l'ordre au _Van-Guard_, dit-il, de se porter sur Messine. +La _Minerve_ peut continuer sa route vers Palerme. + +Au bout de cinq minutes, l'ordre était transmis. + +Caracciolo répondit qu'il allait obéir. + +Nelson n'eut qu'à ouvrir très-légèrement sa voilure pour prendre de +largue ce que le vent du sud pouvait en donner, et le timonier reçut +l'ordre de mettre le cap de manière à avoir Salina au vent et à passer +entre Panaria et Lipari. + +Si le temps était trop mauvais, débarrassé qu'il était du contrôle de +Caracciolo, Nelson se réfugiait dans le golfe de Sainte-Euphémie. + +Cet ordre donné, Nelson jeta un dernier regard sur la _Minerve_, qui, +sur cette mer houleuse, continuait à courir ses bordées avec la légèreté +d'un oiseau, et, laissant la garde du bâtiment à Henry, il descendit à +la grande chambre où le dîner était servi. + +Personne n'y avait fait honneur, pas même le roi Ferdinand, si grand +mangeur qu'il fût. Le mal de mer d'abord, puis une sourde et constante +inquiétude avaient suspendu chez lui les sollicitations de l'appétit. +Cependant, comme d'habitude, la vue de Nelson rassura les illustres +fugitifs, et tout le monde se rapprocha de la table, excepté Emma Lyonna +et le jeune prince, dont les vomissements redoublaient de violence et +prenaient un caractère inquiétant. + +Deux fois le chirurgien du bord, le docteur Beaty, était venu visiter +l'enfant royal; mais, on le sait, aujourd'hui même, on ignore encore le +spécifique qui peut calmer la terrible indisposition. + +Le docteur Beaty s'était borné à ordonner l'emploi du thé ou de la +limonade à grandes tasses. Mais le jeune prince ne voulait rien recevoir +que de la main d'Emma Lyonna, de sorte que la reine, qui, au reste, ne +comprenait pas toute la gravité de son état, avait, dans un moment de +jalousie maternelle, complétement abandonné l'enfant aux soins de lady +Hamilton. + +Quant au roi, il était assez insensible aux souffrances des autres, et, +quoiqu'il aimât ses enfants d'un amour plus grand que celui de la reine, +des préoccupations personnelles l'empêchaient de donner à la maladie du +jeune prince toute l'attention qu'elle méritait. + +Nelson s'approcha de l'enfant pour s'approcher d'Emma Lyonna. + +Depuis quelque temps, le vent mollissait et le vaisseau se balançait +lourdement sur la houle. Au supplice des virements de bord avait succédé +celui du roulis. + +--Voyez! dit Emma en présentant à Nelson le corps presque inanimé de +l'enfant. + +--Oui, répondit Nelson, je comprends pourquoi la reine m'a fait demander +si je ne pouvais pas entrer dans quelque port. Par malheur, je n'en +connais pas un dans tout l'archipel lipariote auquel je voudrais confier +un vaisseau de la taille du _Van-Guard_, surtout quand il porte avec lui +les destinées d'un royaume, et nous sommes encore loin de Messine, de +Milazzo ou du golfe de Sainte-Euphémie! + +--Il me semble, fit Emma, que la tempête se calme. + +--Vous voulez dire que le vent tombe; car, de tempête, il n'y en a pas +eu de la journée. Dieu nous garde de voir une tempête, milady, et dans +ces parages surtout! Oui, le vent tombe; mais ce n'est qu'une trêve +qu'il nous accorde, et je ne vous cacherai point que je crains une nuit +pire que celle d'hier. + +--Ce n'est point rassurant, ce que vous dites là, milord! interrompit la +reine, qui s'était approchée doucement de la cabine et qui, parlant +anglais, avait entendu et compris ce que disait Nelson. + +--Mais Votre Majesté peut être certaine, au moins, que le respect et le +dévouement veillent sur elle, répondit Nelson. + +En ce moment, la porte de la chambre haute s'ouvrit, et le lieutenant +Parkenson s'informa si l'amiral n'était point près de Leurs Majestés. + +Nelson entendit la voix du jeune officier et alla au-devant de lui. + +Tous deux échangèrent quelques paroles à voix basse. + +--C'est bien, dit Nelson assez haut et reprenant le ton du commandement; +faites mettre les canons à la serre et faites les amarrer par le plus +fort grelin que vous pourrez trouver. Je monte sur le pont... Madame, +ajouta Nelson, si je n'avais pas un précieux chargement, je laisserais +le capitaine Henry gouverner le vaisseau à sa guise; mais, ayant +l'honneur d'avoir Votre Majesté à mon bord, je ne m'en rapporte qu'à moi +du soin de le diriger. Que Votre Majesté ne s'inquiète donc point si je +me prive sitôt du bonheur de demeurer auprès d'elle. + +Et il s'avança rapidement vers la porte. + +--Attendez, attendez, milord, dit Ferdinand, je monte avec vous. + +--Que dit Sa Majesté? demanda Nelson, qui ne comprenait pas l'italien. + +La reine lui traduisit la demande de son époux. + +--Pour Dieu, madame, dit Nelson, obtenez du roi qu'il reste ici. Sur la +dunette, il intimidera les officiers et gênera la manoeuvre. + +La reine transmit à son mari la demande de Nelson. + +--Ah! Caracciolo! Caracciolo! murmura le roi en tombant sur un fauteuil. + +Nelson n'eut besoin que de mettre le pied sur la dunette pour voir que +non-seulement quelque chose de grave, mais encore quelque chose +d'insolite se passait à bord. + +La chose grave, c'était non plus un grain, mais une tempête qui +s'amassait au ciel. + +La chose insolite, c'était la boussole qui avait perdu sa fixité et qui +variait du nord à l'est. + +Nelson comprit aussitôt que le voisinage du volcan créait des courants +magnétiques, dont l'aiguille aimantée subissait l'influence. + +Par malheur, la nuit était sombre; il n'y avait pas au ciel une étoile +sur laquelle le bâtiment pût se guider, à défaut de la boussole, devenue +insensée. + +Si le vent du sud continuait à mollir, si la mer calmissait, le danger +devenait moindre et même disparaissait. On mettait le bâtiment en panne +et l'on attendait le jour. Mais, par malheur, il n'en était point ainsi, +et il était évident que le vent ne tombait au sud que pour souffler d'un +autre côté. + +Les dernières bouffées du vent du sud s'affaiblirent par degrés et +s'éteignirent tout à fait, et bientôt on entendit les lourdes voiles +fouetter les mâts. Un calme effrayant s'abattit sur les flots. Matelots +et officiers se regardèrent avec angoisse. Et ce silence menaçant du +ciel semblait une trêve donnée par un ennemi généreux mais mortel, pour +laisser à ceux qu'il allait combattre le temps de se préparer à la +lutte. La flamme d'une lumière se fût élevée verticalement vers le ciel. +L'eau clapotait tristement contre les flancs du navire, et il sortait +des profondeurs de la mer des sons inconnus pleins d'une mystérieuse +solennité. + +--Voilà une terrible nuit qui s'apprête, milord, dit Henry. + +--Bon! fit Nelson, pas si terrible que la journée d'Aboukir. + +--Est-ce le tonnerre que l'on entend? et, dans ce cas, comment se +fait-il que, l'orage venant à l'arrière, le tonnerre gronde à l'avant? + +--Ce n'est point le tonnerre, c'est le Stromboli. Nous allons avoir une +saute de vent terrible. Ordonnez d'abattre les perroquets, les petits +huniers, la grande voile et la misaine. + +Henry répéta l'ordre de l'amiral, et, surexcités par le danger, les +matelots s'élancèrent dans les agrès, et, en moins de cinq minutes, les +vastes nappes de toile furent rendues inoffensives et assujetties sur +leurs vergues. + +Le calme devenait de plus en plus profond. Les vagues cessaient de se +briser à l'avant du vaisseau. La mer elle-même semblait avertie qu'un +changement prochain et violent se préparait. + +De légers rivolins commencèrent à voltiger autour des mâts, précurseurs +de la rafale. Tout à coup, aussi loin que le regard pouvait s'étendre au +milieu des ténèbres, on vit la superficie de la mer onduler. Cette +ondulation se couvrit d'écume, un rugissement terrible accourut de +l'horizon, et le vent d'ouest, le plus puissant de tous, s'abattit sur +les flancs du vaisseau, qui, le recevant en plein travers, inclina ses +mâts sous le choc irrésistible. + +--La barre au vent! cria Nelson, la barre au vent! + +Puis, tout bas, et comme se parlant à lui-même: + +--Il y va de la vie! dit-il. + +Le timonier obéit; mais, pendant une minute qui parut un siècle à +l'équipage, le vaisseau resta incliné sur bâbord. + +Pendant ce moment d'anxieuse attente, un canon de tribord rompit ses +amarres, et, roulant dans toute la largeur du bâtiment, tua un homme et +en blessa cinq ou six. + +Henry fit un mouvement pour s'élancer sur le pont; Nelson l'arrêta par +le bras. + +--Du sang-froid! lui dit-il. Que des hommes se tiennent prêts avec des +haches. Je raserai, s'il est nécessaire, le navire comme un ponton. + +--Il se relève! il se relève! crièrent à la fois les cent voix des +matelots. + +Et, en effet, le vaisseau se releva lentement et majestueusement, comme +un courtois et courageux adversaire qui salue avant de combattre; puis, +cédant au gouvernail et présentant sa haute poupe au vent, il fendit les +vagues, courant devant la tempête. + +--Voyez si la boussole a repris sa fixité, dit Nelson à Henry. + +Henry alla à la boussole et revint. + +--Non, milord, dit Henry, et j'ai peur que nous ne courions droit sur le +Stromboli. + +En ce moment, comme pour répondre à un éclat de tonnerre venant de +l'occident, on entendit à l'avant un de ces rugissements gui précèdent +les éruptions du volcan; puis un immense jet de flamme monta vers le +ciel, et s'éteignit presque aussitôt. + +Ce jet de flamme était à un mille à peine à l'avant. Comme l'avait +craint Henry, on courait juste sur le volcan, qui sembla avoir tout +exprès allumé son phare pour indiquer le danger à Nelson. + +--La barre à tribord! cria l'amiral. + +Le timonier obéit, et le bâtiment, en passant de l'est-sud-est au +sud-est, obéit au timonier. + +--Votre Seigneurie sait, dit Henry, que, de Stromboli à Panaria, +c'est-à-dire pendant près de sept ou huit milles, la mer est couverte de +petites îles et de rochers à fleur d'eau? + +--- Oui, dit Nelson. Placez à l'avant une de vos meilleures vigies, et +dans les porte-haubans vos meilleurs contre-maîtres, et envoyez M. +Parkenson surveiller le sondage. + +--J'irai moi-même, dit Henry. Apportez une lumière dans les chaînes de +haubans du grand mât! Il faut que milord, de la dunette, puisse entendre +ce que je dirai. + +Ce commandement prépara l'équipage à une crise. + +Nelson s'approcha de la boussole pour la surveiller lui-même: la +boussole n'avait point repris sa fixité. + +--Terre en avant! cria l'homme en vigie dans le mât de misaine. + +--La barre à bâbord! cria Nelson. + +Le bâtiment tourna légèrement son cap au sud. La tempête en profita pour +s'engouffrer dans ses voiles. Un craquement se fit entendre, un nuage +sembla flotter un instant à l'avant du _Van-Guard_. On entendit +l'explosion de plusieurs cordages qui se brisaient, et un immense +lambeau de toile fut emporté au-dessous du vent. + +--Ce n'est rien, cria Henry; le grand foc a quitté ses ralingues. + +--Brisants à tribord! cria l'homme en vigie. + +--Il est inutile d'essayer de virer par un pareil temps, murmura Nelson +se parlant à lui-même: nous manquerions notre abattée. Si rapprochés que +soient les îlots, il y aura place entre eux pour un bâtiment. La barre à +tribord! + +Ce commandement fit tressaillir tout l'équipage; on allait au-devant du +danger, on s'y jetait à plein corps, on prenait, comme on dit +proverbialement, le taureau par les cornes. + +--Sondez! dit la voix ferme et impérative de Nelson dominant celle de la +tempête. + +--Dix brasses, répondit la voix de Henry. + +--Attention partout! cria Nelson. + +--Brisants à bâbord! cria le matelot en vigie. + +Nelson s'approcha du bastingage et vit, en effet, la mer qui brisait +furieusement à une demi-encablure. + +Le vaisseau était poussé avec une telle rapidité, que les brisants +étaient déjà presque dépassés. + +--Ferme à la barre! dit Nelson au pilote. + +--Brisants à tribord! cria le matelot en vigie. + +--Sondez! dit Nelson. + +--Sept brasses, répondit Henry. Mais je crois que nous marchons trop +vite; si nous avions des brisants à l'avant, nous ne pourrions pas les +éviter. + +--Abaissez le hunier de misaine et celui du grand mât! faites prendre +trois ris dans le hunier d'artimon! Sondez! + +--Six brasses, répondit Henry. + +--Nous sommes dans la passe entre Panaria et Stromboli, dit Nelson. + +Puis, il ajouta à voix basse: + +--Dans dix minutes, nous serons sauvés ou au fond de la mer. + +Et, en effet, au lieu de cette espèce de régularité que conservent +toujours les vagues, même au milieu de la tempête, en courant devant +elles, les vagues semblaient se briser les unes contre les autres, et +l'on ne voyait, dans tout ce chaos d'écume, dont les mugissements +rappelaient les hurlements des chiens de Scylla, qu'une seule ligne +sombre tracée entre deux murailles de brisants. + +C'était dans cet étroit chenal que devait s'engager le _Van-Guard_. + +--Combien de brasses? demanda Nelson. + +--Six. + +L'amiral fronça le sourcil: une brasse de moins, le _Van-Guard_ +touchait. + +--Milord, dit le timonier d'une voix sourde, le bâtiment ne marche plus. + +En effet, le mouvement du _Van-Guard_ était à peine sensible, et, après +avoir couru devant la tempête avec une vitesse de onze noeuds à l'heure, +si l'on eût jeté le loch, on n'eût point constaté plus de trois noeuds. + +Nelson regarda tout autour de lui. Le vent, brisé par les îlots au +milieu desquels il naviguait, n'aurait eu de prise que sur les hautes +voiles si elles avaient été ouvertes. D'un autre côté, un courant +sous-marin semblait s'opposer à la marche du vaisseau. + +--Combien de brasses? demanda Nelson. + +--Six, toujours, répondit Henry. + +--Milord, dit le vieux timonier, qui était Sicilien, du petit village de +la Pace, et qui vit ce qui préoccupait Nelson, milord, sauf votre +respect, m'est-il permis de dire un mot? + +--Parle. + +--C'est le courant qui remonte. + +--Quel courant? + +--Celui du détroit. Et, par bonheur, il nous donne un demi-pied et même +un pied d'eau de plus. + +--Tu crois que le courant remonte jusqu'ici? + +--Il remonte jusqu'à Paolo, milord. + +--Pare à hisser les huniers et les perroquets! cria Nelson. + +Quoique l'ordre étonnât les matelots, il fut exécuté avec cette +obéissance passive et muette qui est la première qualité des marins, +surtout dans les heures de danger. + +On vit donc, aussitôt que l'ordre eut été répété par l'officier de +quart, se dérouler, le long des mâts et des mâtereaux, les hautes +voiles, que seules pouvait atteindre le vent. + +--Il marche! il marche! s'écria le timonier avec un accent joyeux qui +indiquait la crainte qu'il avait eue un instant qu'au lieu de suivre +intelligemment et fidèlement la route qui était tracée, le _Van-Guard_ +ne roulât sur les brisants dont il était entouré. + +--Sondez! cria Nelson. + +--Sept brasses, répondit Henry. + +--Des brisants à l'avant! cria le matelot en vigie dans la hune de +misaine. + +--Des brisants à tribord! cria le matelot appuyé au bossoir d'avant. + +--La barre à tribord! cria Nelson d'une voix tonnante; toute! toute! +toute! + +Cette triple répétition du commandement de l'amiral indiquait +l'imminence du danger. Le vaisseau en effet, n'obéit qu'au moment où +l'effort réuni de deux matelots porta la barre toute à tribord et quand +l'extrémité du boute-hors s'étendait déjà au dessus de l'écume. + +Tout ce qu'il y avait d'hommes sur le pont avaient suivi avec anxiété le +mouvement du vaisseau. Dix secondes de résistance au gouvernail, et il +touchait. + +Par malheur, en appuyant à bâbord, le bâtiment se trouva dans la ligne +du vent, sans aucun obstacle pour le briser. Une rafale effroyable +s'abattit sur le vaisseau, qui, pour la seconde fois, s'inclina sur +tribord, si bien que l'extrémité de ses grandes vergues effleura le +sommet argenté d'une vague. En même temps, les mâts plièrent en +gémissant et, comme ils n'étaient pas soutenus par les basses voiles, +les trois mâts de perroquet se brisèrent avec un bruit terrible. + +--Des hommes dans les hunes avec des couteaux! cria Nelson. Coupez et +jetez à la mer! + +Une douzaine de matelots, pour obéir à cet ordre, se précipitèrent sur +les haubans, qu'ils escaladèrent malgré leur inclinaison avec l'agilité +d'une bande de quadrumanes, et, une fois arrivés au lieu de l'avarie, +ils se mirent à tailler avec un tel acharnement, qu'au bout de quelques +minutes, voiles, vergues et mâtereaux, tout était à la mer. + +Le vaisseau se redressa lentement; mais, au moment où il se redressait, +un énorme paquet de mer entra dans la civadière, qui, ne pouvant porter +un pareil poids, brisa sa vergue avec un craquement qui eût pu faire +croire que le bâtiment s'entr'ouvrait. + +Cette fois encore, il venait d'échapper miraculeusement au naufrage. Les +marins reprirent haleine et regardèrent autour d'eux, comme des hommes +qui reviennent à la vie après un évanouissement. + +Au même instant, une voix de femme se fit entendre, criant: + +--Milord, au nom du ciel, descendez près de nous! + +Nelson reconnut la voix d'Emma Lyonna appelant à l'aide. Il jeta un +regard anxieux autour de lui. A l'arrière, il avait Stromboli fumant et +grondant; à tribord et à bâbord, l'immensité; à l'avant, une nappe d'eau +qui s'étendait jusqu'aux côtes de Calabre, et sur laquelle le vaisseau, +majestueusement sorti des écueils, tanguait mutilé, mais vainqueur. + +Nelson donna l'ordre d'abaisser les petits huniers et de naviguer grand +largue avec les huniers, la misaine, le clin-foc et le petit foc. + +Puis, ayant remis à Henry le porte-voix, c'est-à-dire le signe du +commandement, il se hâta de descendre l'escalier de la dunette, au bas +duquel il trouva Emma Lyonna. + +--Oh! mon ami, dit-elle, venez, venez vite! Le roi est fou de terreur, +la reine est évanouie, et le jeune prince est mort! + +Nelson entra. Le roi, en effet, était à genoux, la tête enfoncée dans +les coussins d'un fauteuil, et la reine était renversée sur un divan, +tenant entre ses bras le cadavre de son fils! + + + + + CII + + OU LE ROI RECOUVRE ENFIN L'APPÉTIT. + + +Les scènes qui s'étaient passées sur le pont et que nous avons essayé de +décrire, avaient eu, comme on le comprend bien, leur contre-partie dans +la grande salle. Le mouvement extraordinaire du vaisseau, le sifflement +de la tempête, les éclats du tonnerre, les manoeuvres précipitées, les +demandes de Nelson, les réponses de Henry, rien n'avait été perdu pour +les illustres fugitifs. Mais c'était surtout au moment où, sortant des +récifs, le vaisseau avait reçu, par le travers, le terrible coup de vent +qui l'avait courbé sous lui, que le roi, la reine et Emma Lyonna +elle-même avaient cru leur dernière heure arrivée. L'inclinaison du +_Van-Guard_ avait été telle, en effet, que les boulets s'étaient +échappés de leurs cases, installées dans les intervalles des canons, et, +roulant sur la pente du vaisseau avec un bruit terrible, avaient +imprimé, par ce tonnerre intérieur dont on ne pouvait pas se rendre +compte, une suprême terreur aux passagers. + +Quant au pauvre petit prince, nous avons vu ce qu'il avait souffert +pendant la traversée. Le mal de mer était arrivé chez lui à son +paroxysme. A chaque mouvement violent du vaisseau, il était saisi +d'effroyables convulsions, d'autant plus douloureuses, que, depuis le +matin, il refusait de rien prendre, même de la main d'Emma, quoique ce +fût sur ses genoux qu'il se tînt constamment, ne mangeant rien depuis +deux jours, passant successivement des vomissements aux convulsions et +des convulsions aux vomissements. Il avait, lors de l'inclinaison du +_Van-Guard_, éprouvé une si forte secousse et ressenti une si grande +terreur, qu'un vaisseau s'était brisé dans sa poitrine, que le sang +s'était échappé de sa bouche et qu'après une courte agonie, il avait +rendu le dernier soupir sur le sein d'Emma. + +L'enfant était si faible, et le passage de la vie à la mort avait été si +facile chez lui, qu'Emma, tout en s'effrayant de cette émission de sang +et des mouvements convulsifs qui l'avaient suivie, avait pris son +immobilité pour le repos qui suit une crise et que ce n'était qu'au bout +de quelques instants que, reconnaissant la véritable cause de cette +immobilité, elle s'était, dans un mouvement de suprême effroi, écriée +sans ménagement aucun, soit qu'elle connût la philosophie de la reine, +soit que sa terreur dédaignât les ménagements: + +--Grand Dieu, madame, le prince est mort! + +Ce cri, parti du fond des entrailles d'Emma, avait produit un effet bien +opposé chez Caroline et chez Ferdinand. + +La reine avait répondu: + +--Pauvre enfant! tu nous précèdes de si peu dans la tombe, que ce n'est +pas la peine de te pleurer. Mais, si jamais je reprends ma couronne, +malheur, à ceux qui ont été cause de ta mort! + +Un sinistre sourire avait suivi sa menace. + +Puis, tendant les bras vers Emma: + +--Donne-moi l'enfant, avait-elle dit. + +Emma avait obéi, ne croyant pas que l'on pût refuser à une mère, si peu +tendre qu'elle fût, le cadavre de son enfant. + +Quant à Ferdinand, l'imminence du danger avait fait disparaître chez lui +jusqu'aux traces du malaise dont il avait d'abord été atteint. N'osant +point monter sur la dunette, après ce que lui avait fait dire Nelson de +son désir qu'il restât dans la chambre haute afin de ne point gêner la +manoeuvre par sa royale présence, il avait passé par toutes les +angoisses du danger, angoisses d'autant plus grandes que, le danger lui +étant inconnu, il ne pouvait l'apprécier, et que, si imminent qu'il fût, +son imagination le lui faisait plus imminent encore. Aussi, lorsque les +boulets, sortant de leurs cases au moment de l'inclinaison du vaisseau, +envahirent la batterie haute avec un bruit semblable à celui du +tonnerre, devint-il, comme l'avait dit Emma, presque fou de terreur, et, +lorsque celle-ci eut crié: «Grand Dieu, madame, le prince est mort!» +répéta-t-il ce cri à genoux, en exprimant son mépris pour saint Janvier, +qui l'abandonnait dans une pareille extrémité, et à haute voix vota-t-il +à saint François de Paule, bienheureux, de mille ans plus récent que +saint Janvier, une église sur le modèle de Saint-Pierre de Rome. + +Ce fut dans ce moment qu'Emma, ayant déposé le cadavre du jeune prince +sur les genoux de sa mère et se trouvant libre, sortit de la chambre, +courut jusqu'au pied de l'escalier de la dunette et appela Nelson. + +Nelson jeta un coup d'oeil rapide autour de lui, vit, comme nous l'avons +dit, la reine renversée sur un sofa, étreignant dans ses bras le cadavre +de son fils, et le roi, en face de son propre péril, oubliant tout +sentiment de paternité, à genoux et faisant son voeu de salut, sans même +songer à faire entrer dans ce voeu et à recommander au saint les +personnes de sa famille qui devaient lui être les plus chères. Il +s'empressa donc de rassurer ses illustres passagers. + +--Madame, dit-il à la reine, je ne puis rien contre le malheur qui vient +de vous arriver, c'est une affaire entre Dieu, qui console, et vous; +mais je puis vous affirmer, au moins, que, quant aux survivants, ils +sont à peu près hors de tout danger. + +--Vous entendez, chère reine! dit Emma en soulevant la tête de Caroline +entre ses bras; vous entendez, sire! + +--Hélas! non, dit le roi. Vous savez bien, milady, que je n'entends pas +un mot de votre baragouin. + +--Milord dit que le danger est passé. + +Le roi, se releva. + +--Ah! ah! fit-il, milord dit cela? + +--Oui, sire. + +--Et pas par complaisance, pas pour nous rassurer? + +--Milord dit cela, parce que c'est la vérité. + +Le roi se releva, épousseta ses genoux avec sa main. + +--Est-ce que nous sommes à Palerme? demanda-t-il. + +--Non, pas encore tout à fait, répondit Nelson, à qui la demande fut +transmise par Emma Lyonna; mais, comme il est probable que nous aurons, +au point du jour, une saute de vent au nord ou au sud, nous pourrions y +être ce soir. Nous n'avions même dévié de notre chemin que sur l'ordre +de la reine. + +--Vous voulez dire sur ma prière, milord. Mais, à l'heure qu'il est, +vous pouvez suivre la route que vous voudrez. Je n'ai plus de prière à +faire qu'à Dieu et pour l'enfant que je tiens mort sur mes genoux. + +--C'est donc au roi, dit Nelson, que je demanderai mes instructions. + +--Mes instructions, dit le roi, du moment que vous me dites qu'il n'y a +plus de danger, mes instructions sont que j'aimerais mieux aller à +Palerme que partout ailleurs. Mais, continua le roi en chancelant sous +le roulis, il me semble qu'il y a encore bien du mouvement sur votre +diable de château branlant, et que, si nous sommes disposés à dire bon +voyage à la tempête, elle n'est point disposée à nous en dire autant. + +--Le fait est que nous n'en avons pas encore fini avec elle, dit Nelson. +Mais, ou je me trompe fort, ou sa plus grande colère est épuisée. + +--Alors, votre avis à vous, milord? + +--Mon avis serait, sire, que le roi et la reine feraient bien de prendre +un repos dont ils me paraissent avoir grand besoin, et de s'en rapporter +à moi du soin de la route. + +--Que dites-vous de cela, ma chère maîtresse? demanda le roi. + +--Je dis que les avis de milord sont toujours bons à suivre, surtout +lorsqu'il s'agit des choses de la mer. + +--Vous entendez, milord. Agissez à votre guise; ce que vous ferez sera +bien fait. + +Nelson s'inclina, et, comme c'était, sous sa rude écorce, un coeur +religieux toujours, poétique quelquefois, avant de sortir de la chambre, +il s'agenouilla devant le jeune prince. + +--Que Votre Altesse dorme en paix, lui dit-il; elle n'a aucun compte à +rendre à Dieu, qui, dans sa mystérieuse bonté, a envoyé l'ange de la +mort l'attendre au seuil de la vie. Puissions-nous jouir de la même +pureté lorsque nous nous présenterons à notre tour devant le trône du +Seigneur pour y rendre compte de nos actions! _Amen!_ + +Et, se relevant, il s'inclina de nouveau et sortit. + +Lorsque Nelson reprit sa place au poste du commandement, le jour +commençait à paraître, et la tempête, fatiguée, exhalait ses derniers +soupirs, soupirs terribles et pareils à ceux du Titan qui remue la +Sicile à chaque mouvement qu'il fait dans son tombeau. + +Tout autre que Nelson, à qui ce spectacle eût été moins familier, aurait +été surpris par sa majestueuse grandeur. Sous le vent, qui mollissait de +plus en plus, se dressait, pareil à un brouillard bleuâtre, l'extrême +chaîne des Apennins; à bâbord, s'étendait l'immensité, champ de bataille +où le vent et la mer se livraient un dernier combat; à tribord, on +distinguait dans un ciel assez pur les côtes de la Sicile, au-dessus +desquelles s'élevait, comme un caprice de la création, le colossal Etna, +dont la tête se perdait dans les nuages; à l'arrière, on laissait, +blanchissant sous les vagues, ces rochers, débris de volcans éteints ou +émiettés auxquels on venait d'échapper par miracle; enfin, sous le +bâtiment, la mer, émue jusque dans ses profondeurs, creusait de +profondes vallées où le _Van-Guard_ descendait en gémissant, et, à +chaque descente, semblait près de s'engloutir comme dans un tombeau. + +Nelson jeta un regard sur cette splendide page de la nature qui se +déroulait sous ses yeux; mais il avait vu trop souvent le même spectacle +pour que, si splendide qu'il fût, il absorbât longtemps son attention. + +Il appela Henry. + +--Que pensez-vous du temps? lui demanda-t-il + +Il était évident que l'habile capitaine auquel s'adressait Nelson, +n'avait point attendu à ce moment pour se faire une opinion à ce sujet. +Mais, ne voulant rien dire à là légère, il interrogea de nouveau les +quatre points de l'horizon, essayant de sonder, à travers les vapeurs et +les nuées, les mystérieuses profondeurs de l'espace. + +--Milord, dit-il, cet examen fait, mon avis est que nous en avons fini +avec la tempête, et que, dans une heure, son dernier souffle sera +éteint. Mais, alors, je crois à une saute de vent, qui viendra soit du +sud, soit du nord. Dans l'un ou l'autre cas, nous aurons le vent bon +pour aller à Palerme puisque nous aurons du largue. + +--Voilà justement ce que j'ai dit à Leurs Majestés, et j'ai cru pouvoir +leur promettre qu'elles coucheraient ce soir dans le palais du roi +Roger. + +--Alors, dit Henry, il ne s'agit plus que d'acquitter la parole de +milord, et cela, je m'en charge. + +--Vous êtes aussi fatigué que moi, Henry, attendu-que, pas plus que moi, +vous n'avez dormi. + +--- Eh bien, en ce cas, voici comment, avec la permission de Votre +Seigneurie, nous allons nous partager la besogne de la Journée: Milord +va prendre cinq ou six heures de repos; pendant ce temps, le vent fera +telle évolution qu'il lui plaira. Milord sait, que, quand j'aide l'eau à +bâbord et à tribord, devant et derrière moi, je ne suis pas plus +embarrassé qu'un autre; par conséquent, que le vent vienne du nord ou du +sud, je mettrai le cap sur Palerme, et, quand milord se réveillera nous +serons en route. Alors, je lui rendrai son commandement, que milord +conservera tant qu'il lui fera plaisir. + +Nelson était brisé; puis, comme toujours, il avait, quoique naviguant +dès sa jeunesse, le mal de mer. Il céda donc aux instances de Henry, et, +le laissant maître du bâtiment, il rentra chez lui pour y prendre +quelques heures de repos. + +Lorsque Nelson remonta sur la dunette, il était onze heures du matin. Le +vent avait passé au sud et soufflait grand frais, le _Van-Guard_ avait +doublé le cap d'Orlando et filait huit noeuds à l'heure. + +Nelson jeta un coup d'oeil sur le bâtiment. Il fallait le regard +expérimenté d'un marin pour reconnaître qu'il y avait eu une tempête et +qu'elle avait laissé les traces de son passage dans les agrès du +vaisseau. Il tendit la main à Henry avec un sourire de remercîment et +l'envoya se reposer à son tour. + +Seulement, au moment où il descendait de la dunette, il le rappela pour +lui demander ce que l'on avait fait du corps du jeune prince; il avait +été, par les soins du médecin, M. Beaty, et du chapelain, M. Scott, +porté dans la chambre du lieutenant Parkenson. + +L'amiral s'assura si le vaisseau était bien orienté, commanda au +timonier de faire même route, et descendit dans l'entre-pont du +vaisseau. + +L'enfant royal, en effet, était couché sur le lit du jeune lieutenant; +un drap était jeté sur lui, et le chapelain, assis sur une chaise, +oubliant que, protestant, il priait pour un catholique, lui disait +l'office des morts. + +Nelson s'agenouilla, fit sa prière, et, soulevant le drap qui lui +couvrait le visage, jeta un dernier regard sur l'enfant. + +Quoique déjà il fût atteint de la rigidité cadavérique, la mort lui +avait rendu la sérénité des traits, que lui avaient momentanément +enlevée les douleurs de son agonie. Ses longs cheveux blonds, de la +nuance de ceux de sa mère, descendaient en anneaux le long de ses joues +décolorées et de son cou, marbré de grosses veines bleuâtres; une +chemise à col rabattu et garnie d'une riche dentelle encadrait sa +poitrine. On eût dit qu'il dormait. + +Seulement, au lieu de sa mère ou d'Emma, c'était un prêtre qui veillait +sur son sommeil. + +Nelson, quoique de coeur peu tendre, ne put s'empêcher de penser que le +jeune prince, qui dormait seul avec un prêtre protestant priant sur +lui,--et lui, Nelson, le regardant dormir,--avait à quelques pas de lui +son père, sa mère, quatre soeurs et un frère, dont pas un n'avait eu +l'idée de lui faire la pieuse visite qu'il lui faisait. Une larme +mouilla son oeil et tomba sur la main roidie du mort, à moitié couverte +par une manchette de magnifique dentelle. + +En ce moment, il sentit une main légère qui se posait doucement sur son +épaule. Il se retourna et effleura deux lèvres parfumées: c'était la +main, c'étaient les lèvres d'Emma. + +C'était dans ses bras, et non dans ceux de sa mère, on se le rappelle, +que l'enfant était mort, et, tandis que sa mère dormait, ou, les yeux +fermés, roulait sous son front assombri par la haine ses projets de +vengeance, c'était encore Emma qui venait accomplir, ne voulant pas que +les mains brutales d'un matelot touchassent ce corps délicat, le pieux +devoir de l'ensevelissement. + +Nelson lui baisa respectueusement la main. Le coeur le plus vaste et le +plus ardent, s'il n'est point dénué de toute poésie, a, devant la mort, +de suprêmes pudeurs. + +En remontant sur la dunette, il y trouva le roi. + +Encore plein du spectacle funèbre dont il emportait le souvenir avec +lui, Nelson s'attendait à avoir le coeur d'un père à consoler: Nelson se +trompait. Le roi se trouvait mieux, le roi avait faim: le roi venait +recommander à Nelson le plat de macaroni sans lequel il n'y avait point +pour lui de dîner possible. + +Puis, comme on avait en vue tout l'archipel lipariote, il s'informa du +nom de chacune des îles, qu'il montrait du doigt à Nelson, lui racontant +qu'il avait eu dans sa jeunesse un régiment de jeunes hommes tirés tous +de ces îles et qu'il appelait ses Lipariotes. + +Alors vint le récit d'une fête qu'il avait, quelques années auparavant, +donnée aux officiers de ce régiment, fête dans laquelle lui, Ferdinand, +habillé en cuisinier, jouait le rôle de maître d'hôtel, tandis que la +reine, vêtue d'un costume de paysanne et entourée des plus jolies femmes +de sa cour, remplissait celui d'hôtelière. + +Ce jour-là, Ferdinand avait lui-même une immense chaudronnée de +macaroni, et jamais il n'en avait mangé de pareil. En outre, comme, la +veille, il avait pêché lui-même son poisson dans le golfe de Mergellina, +et la surveille tué, lui-même toujours, ses chevreuils, ses sangliers, +ses lièvres et ses faisans dans la forêt de Persano, ce dîner lui avait +laissé des souvenirs ineffaçables, qui se traduisirent par un profond +soupir et ces mots invocateurs: + +--Pourvu que je trouve autant de gibier dans mes forêts de Sicile que +j'en ai ou plutôt que j'en avais dans mes forêts de terre ferme! + +Ainsi, ce roi, que les Français dépouillaient de son royaume; ainsi, ce +père, auquel la mort enlevait son fils, ne demandait, pour se consoler +de ce double malheur, qu'une chose à Dieu: c'était qu'il lui restât au +moins des forêts giboyeuses. + +On doubla vers deux heures de l'après-midi, le cap Cefallu. + +Deux choses préoccupaient Nelson et lui faisaient interroger tour à tour +la mer et la côte: Où pouvaient être Caracciolo et sa frégate? Comment +ferait-il, avec le vent du sud, pour entrer dans la baie de Palerme? + +Nelson, qui avait passé sa vie sur l'Atlantique, était peu pratique des +mers dans lesquelles il se trouvait et où il avait rarement navigué. Il +est vrai qu'il avait à bord, comme nous l'avons vu, deux autres matelots +siciliens. Mais comment, lui, Nelson, le premier homme de mer de son +époque, recourrait-il à un simple matelot pour diriger un vaisseau de +soixante et douze dans la passe de Palerme? + +Si l'on arrivait de jour, on ferait des signaux pour demander un pilote; +si l'on arrivait de nuit, on courrait des bordées jusqu'au lendemain +matin. + +Mais, alors, le roi, dans son ignorance des difficultés, demanderait: + +--Puisque voilà Palerme, pourquoi n'y entrons nous pas? + +Et il faudrait répondre: + +--Parce que je ne connais pas assez l'entrée du port pour m'y engager. + +Jamais Nelson ne consentirait à faire un pareil aveu. + +D'ailleurs, dans ce pays si mal organisé, où la vie de l'homme est la +moins chère des marchandises, y avait-il même un office de pilotage? + +On le saurait bientôt, au reste; car on commençait à découvrir le mont +Pellegrino, qui s'élève et s'allonge à l'occident de Palerme, et, vers +les cinq heures du soir, c'est-à-dire au jour tombant, on serait en vue +de la capitale de la Sicile. + +Le roi était descendu vers deux heures, et, comme son macaroni avait été +fait d'après ses instructions, il avait parfaitement dîné. La reine +était restée sur son lit, sous prétexte de malaise; les jeunes +princesses et le prince Léopold s'étaient mis à table avec leur père. + +Vers trois heures et demie, au moment où l'on allait doubler le cap, le +roi, suivi de Jupiter, qui avait assez bien supporté la traversée, et du +jeune prince Léopold, vinrent rejoindre Nelson sur la dunette. L'amiral +était soucieux, car il interrogeait vainement la mer, et nulle part on +n'apercevait _la Minerve_. + +C'eût été un grand triomphe pour lui d'arriver avant l'amiral +napolitain; mais, au contraire, selon toute probabilité, c'était +l'amiral napolitain qui était arrivé avant lui. + +Vers quatre heures, on doubla le cap. Le vent soufflait avec force du +sud-sud-est. On ne pouvait entrer dans le port qu'en courant des +bordées, et, en courant des bordées, on pouvait s'échouer sur quelques +bas-fonds ou toucher sur quelque rocher. + +Aussitôt que le port fut en vue, Nelson fit donc des signaux pour qu'on +lui envoyât un pilote. + +A l'aide d'une excellente longue-vue, Nelson pouvait distinguer tous les +bâtiments en rade, et n'eut point de peine à reconnaître, en avant de +tous et comme un soldat au port d'arme attendant son chef, _la Minerve_ +avec tous ses agrès intacts et se balançant sur ses ancres. + +Il se mordit les lèvres avec dépit: ce qu'il craignait était arrivé. + +La nuit venait rapidement. Nelson multipliait ses signaux, et, impatient +de ne voir venir aucune barque, tira un coup de canon, après avoir eu la +précaution de faire prévenir la reine que ce coup de canon avait pour +but de faire venir un pilote. + +L'obscurité était déjà assez épaisse pour que le fond du golfe disparût, +et que l'on ne vit plus que les nombreuses lumières de Palerme qui +trouaient, pour ainsi dire, les ténèbres. Nelson allait ordonner de +tirer un second coup de canon, lorsque Henry, qui explorait la mer avec +une excellente lunette de nuit, annonça qu'une barque se dirigeait sur +le _Van-Guard_. + +Nelson prit la lunette des mains de Henry et vit effectivement venir, +avec sa toile triangulaire, une barque montée par quatre matelots et par +un homme couvert du grossier caban des matelots siciliens. + +--Holà! de la barque! cria le matelot en vigie, que voulez-vous? + +--Pilote, répondit simplement l'homme au caban. + +--Jetez un cordage à cet homme et amarrez sa barque au bâtiment, dit +Nelson. + +Le vaisseau se présentait par bâbord. Il amena sa voile. Les quatre +matelots prirent leurs rames et accostèrent le _Van-Guard_. + +On jeta une corde au pilote, qui la saisit, et, s'aidant, en marin +exercé, des anfractuosités du bâtiment, entra par un des sabords dans la +batterie haute et apparut bientôt sur le pont. + +Il se dirigea droit au poste du commandement, où l'attendaient Nelson, +le capitaine Henry, le roi et le prince royal. + +--Vous vous êtes bien fait attendre, lui dit Henry en italien. + +--Je suis venu au premier coup de canon, capitaine. + +--Vous n'aviez donc pas vu les signaux? + +Le pilote ne répondit point. + +--Voyons, dit Nelson, ne perdons pas de temps; demandez-lui en italien, +Henry, s'il est pratique du port et s'il répond de conduire sans +accident un vaisseau de haut bord à son ancrage. + +--Je parle votre langue, milord, répondit le pilote en excellent +anglais. Je suis pratique du port et je réponds de tout. + +--C'est bien, dit Nelson. Commandez la manoeuvre: vous êtes le maître +ici. Seulement, n'oubliez pas que vous manoeuvrez un bâtiment monté par +vos souverains. + +--Je sais que j'ai cet honneur, milord. + +Puis, sans prendre le porte-voix que lui tendait Henry, d'une voix +sonore qui retentit d'un bout à l'autre du vaisseau, il commanda la +manoeuvre en aussi bon anglais et avec des termes aussi techniques que +s'il eût servi dans la marine du roi George. + +Comme un cheval qui se sent monté par un écuyer habile et qui comprend +que toute l'opposition qu'il pourrait faire à sa volonté serait inutile, +le _Van-Guard_ s'inclina sous le commandement du pilote, et obéit +non-seulement sans résistance, mais avec une espèce d'empressement qui +n'échappa point au roi. + +Ferdinand s'approcha du pilote, dont Nelson et Henry, mus du même +sentiment d'orgueil national, s'étaient éloignés. + +--Mon ami, lui demanda le roi, est-ce que tu crois que je pourrai +descendre ce soir? + +--Rien n'empêchera Votre Majesté: avant une heure, nous serons au +mouillage. + +--Quel est le meilleur hôtel de Palerme? + +--Le roi, je suppose, ne descendra point dans un hôtel lorsqu'il a le +palais du roi Roger. + +--Où personne ne m'attend, où je ne trouverai pas à manger, où les +intendants, qui ne se doutent pas de mon arrivée, auront volé jusqu'aux +draps de mon lit! + +--Votre Majesté, au contraire, trouvera toutes choses en ordre... +L'amiral Caracciolo, arrivé à Palerme ce matin, à huit heures, a, je le +sais, veillé à tout. + +--Et comment le sais-tu? + +--C'est moi qui suis le pilote de l'amiral, et je puis répondre à Votre +Majesté que, mouillé à huit heures, il était à neuf heures au palais. + +--Alors, je n'aurai à m'occuper que d'une voiture? + +--Comme l'amiral avait prévu que Votre Majesté arriverait dans la +soirée, depuis cinq heures du soir trois carrosses stationnent à la +Marine. + +--En vérité, dit le roi, l'amiral Caracciolo est un homme précieux, et, +si jamais je fais un voyage par terre, je le prendrai pour mon maréchal +des logis. + +--Ce serait un grand honneur pour lui, sire, moins pour le poste en +lui-même que pour la confiance qu'il indiquerait. + +--Et avait-il subi de grandes avaries pendant la tempête, l'amiral? + +--Aucune. + +--Décidément, murmura le roi en se grattant l'oreille, j'eusse bien fait +de tenir la parole que je lui avais donnée. + +Le pilote tressaillit. + +--Quoi? demanda le roi. + +--Rien, sire, si ce n'est que l'amiral serait bien heureux, je crois, +s'il entendait sortir de la bouche de Votre Majesté les paroles que je +viens d'entendre. + +--Ah! je ne m'en cache pas. + +Puis, se tournant vers Nelson: + +--Savez-vous, milord, lui dit-il, que l'amiral est arrivé ce matin, à +huit heures, sans la plus petite avarie. Il faut qu'il soit sorcier, +puisque le _Van-Guard_, quoique commandé par vous, c'est-à-dire par le +premier marin du monde, a perdu ses perroquets, sa voile de grand foc +et--comment dites-vous cela?--sa cira... sa civadière. + +--Dois-je traduire à milord ce que Sa Majesté vient de dire? demanda +Henry. + +--Pourquoi pas? répliqua le roi. + +--Littéralement. + +--Littéralement, si cela vous fait plaisir. Henry traduisit les paroles +du roi à Nelson. + +--Sire, répondit froidement Nelson, Votre Majesté était libre de choisir +entre le _Van-Guard_ et _la Minerve_; elle a choisi le _Van-Guard_, et +tout ce que peuvent faire le bois, le fer et la toile réunis, le +_Van-Guard_ l'a fait. + +--C'est égal, dit le roi, qui prenait plaisir à se venger de Nelson à +l'endroit de la pression que, par son intermédiaire, l'Angleterre +opérait sur lui, et qui avait sur le coeur sa flotte brûlée, si j'étais +venu par _la Minerve_, je serais arrivé depuis le matin, et j'aurais +passé une bonne journée à terre. Mais cela ne fait rien; je ne vous en +suis pas moins reconnaissant, milord: vous avez fait de votre mieux. + +Et il ajouta avec sa feinte bonhomie: + +--Qui fait ce qu'il peut, fait ce qu'il doit. + +Nelson se mordit les lèvres, frappa du pied, et, laissant le capitaine +Henry sur le pont, rentra dans sa cabine. + +En ce moment, le pilote criait: + +--Chacun à son poste, pour le mouillage! + +Le mouillage, comme l'appareillage, est un des moments solennels d'un +grand bâtiment de guerre. Aussi, dès que l'ordre de se rendre à son +poste, pour le mouillage, fut donné, le silence le plus profond +régna-t-il à bord. + +En général, ce silence observé par les passagers eux-mêmes a quelque +chose de prestigieux: huit cents hommes, attentifs et muets, attendent +un mot. L'officier de manoeuvre, le porte-voix à la main, répéta et le +maître d'équipage traduisit au sifflet l'ordre donné par le pilote. + +Aussitôt, les matelots, rangés sur les cordages, commencèrent à hâler +d'ensemble. Les vergues pivotèrent comme par magie, et le _Van-Guard_, +frémissant, passa entre les navires déjà ancrés sans en heurter aucun, +et, malgré le peu d'espace qu'il avait pour évoluer, il arriva fièrement +au lieu destiné pour son mouillage. + +Pendant cette manoeuvre, la plupart des voiles avaient été carguées et +pendaient en festons sous les vergues. Celles qui étaient encore +ouvertes ne servaient qu'à amortir la trop grande vitesse du bâtiment. +Le pilote avait placé au gouvernail le matelot sicilien qui avait déjà +donné à lord Nelson des renseignements sur les courants et les +contre-courants du détroit. + +--Mouillez! cria le pilote. + +Le porte-voix de l'officier de manoeuvre et le sifflet du contre-maître +répétèrent le commandement. + +Aussitôt, l'ancre se détacha des flancs du vaisseau et tomba avec fracas +à la mer: la chaîne massive la suivit en serpentant et faisant jaillir +des étincelles des écubiers. + +Le vaisseau gronda et frémit, ébranlé jusqu'au plus profond de ses +entrailles; il craqua dans toute sa membrure, et, au milieu de la mer +bouillonnant à son avant, une dernière secousse se fit sentir, et +l'ancre mordit le fond. + +L'oeuvre du pilote était accomplie: il n'avait plus rien à faire. Il +s'approcha respectueusement de Henry et le salua. + +Henry lui présenta vingt guinées qu'il était chargé, par lord Nelson, de +lui remettre. + +Mais le pilote secoua la tête en souriant, et, repoussant la main de +Henry: + +--Je suis payé par mon gouvernement, dit-il, et, d'ailleurs, je ne +reçois d'argent qu'à l'effigie du roi Ferdinand ou du roi Charles. + +Le roi ne l'avait point un instant perdu des yeux, et, au moment où il +passait près de lui en s'inclinant, il le saisit par la main. + +--Dis donc, l'ami, lui demanda-t-il, peux-tu me rendre un petit service? + +--Que le roi ordonne, et, s'il est au pouvoir d'un homme d'exécuter son +ordre, son ordre sera exécuté. + +--Peux-tu me conduire à terre? + +--Rien de plus facile, sire... Mais cette pauvre barque, bonne pour un +pilote, est-elle digne d'un roi? + +--Je te demande si tu peux me conduire à terre? + +--Oui, sire. + +--Eh bien, conduis-moi. + +Le pilote s'inclina, et, revenant à Henry: + +--Capitaine, dit-il, le roi veut aller à terre; ayez la bonté de faire +descendre l'escalier d'honneur. + +Le capitaine Henry demeura un instant stupéfait de ce désir du roi. + +--Eh bien? demanda le roi. + +--Sire, répondit Henry, je dois transmettre le désir de Votre Majesté à +lord Nelson: nul ne peut quitter le vaisseau de Sa Majesté Britannique +sans l'ordre de l'amiral. + +--Pas même moi? dit le roi. Ainsi, je suis prisonnier sur le +_Van-Guard?_ + +--Le roi n'est prisonnier nulle part; mais plus le voyageur est +illustre, plus son hôte se croirait en disgrâce si le voyageur partait +sans prendre congé de lui. + +Et, saluant le roi, Henry se dirigea vers le cabinet. + +--Anglais maudits! murmura le roi entre ses dents, je ne sais à quoi +tient que je ne me fasse jacobin pour n'avoir désormais plus d'ordres à +recevoir de vous! + +Ce désir du roi n'avait pas moins étonné Nelson que Henry. Aussi +l'amiral monta-t-il rapidement sur la dunette. + +--Est-il vrai, demanda-t-il s'adressant au roi, au mépris de l'étiquette +qui ne veut pas que l'on interroge les souverains, est-il vrai que le +roi veuille quitter le _Van-Guard_ à l'instant? + +--Rien de plus vrai, mon cher lord, dit le roi. Je suis à merveille sur +le _Van-Guard_; mais je serai encore mieux à terre. Décidément, je +n'étais pas né pour être marin. + +--Votre Majesté ne reviendra point sur cette résolution? + +--Non, je vous le proteste, mon cher amiral. + +--Le grand canot à la mer! cria Nelson. + +--Inutile, dit le roi. Que Votre Seigneurie ne dérange pas ces braves +gens, qui sont fatigués. + +--Mais je ne puis croire à ce que m'a dit le capitaine Henry. + +--Que vous a dit le capitaine Henry, milord? + +--Que le roi voulait descendre à terre dans la barque de ce marin. + +--C'est la vérité. Il me parait à la fois un habile homme et un fidèle +sujet. Je crois donc pouvoir me fier à lui. + +--Mais, sire, je ne puis permettre qu'un autre patron que moi, qu'un +autre canot que celui du _Van-Guard_ et que d'autres matelots que ceux +de Sa Majesté Britannique vous déposent à terre. + +--Alors, fit le roi, comme je le disais au capitaine Henry tout à +l'heure, je suis prisonnier. + +--Plutôt que de laisser le roi un instant dans cette croyance, je +m'inclinerai à l'instant même devant son désir. + +--A la bonne heure; c'est le moyen de nous quitter bons amis, milord. + +--Mais la reine? insista Nelson. + +--Oh! la reine est fatiguée; la reine est souffrante: ce serait un grand +embarras pour elle et les jeunes princesses de quitter ce soir le +_Van-Guard_. La reine débarquera demain. Je vous la recommande, milord, +avec tout le reste de ma cour. + +--Irai-je avec vous, mon père? demanda le jeune prince Léopold. + +--Non, non, répondit le roi. Que dirait la reine si je lui prenais son +favori! + +Nelson s'inclina. + +--Descendez l'escalier de tribord, dit-il. + +L'escalier fut descendu: le pilote s'affala à un cordage, et fut, en +quelques secondes, dans la barque, qu'il amena au pied de l'échelle. + +--Milord Nelson, dit le roi, au moment de quitter votre bâtiment, +laissez-moi vous dire que je n'oublierai jamais les attentions dont nous +avons été comblés à bord du _Van-Guard_, et, demain, vos matelots +recevront une preuve de ma satisfaction. + +Nelson s'inclina une seconde fois, mais cette fois sans répondre. Le roi +descendit l'escalier et s'assit dans la barque avec un soupir +d'allégement qui fut entendu de l'amiral resté sur la première marche. + +--Pousse! dit le pilote au matelot qui tenait la gaffe. + +La barque se détacha de l'escalier et s'en éloigna. + +--Nagez, mes garçons, et vivement! dit le pilote. + +Les quatre avirons tombèrent en cadence dans la mer, et, sous leur +vigoureuse impulsion, la barque s'avança vers la Marine, c'est-à-dire +vers l'endroit du port où attendaient les voitures du roi, en face de la +rue de Tolède. + +Le pilote sauta le premier à terre, tira la barque et l'assujettit +contre la jetée. + +Mais, avant qu'il eût tendu la main au roi, le roi avait pris son élan +et avait sauté sur le quai. + +--Ah! dit-il avec une joyeuse exclamation, me voilà donc sur la terre +ferme. Que le diable emporte maintenant le roi George, l'amirauté, lord +Nelson, le _Van-Guard_ et toute la flotte de Sa Majesté Britannique! +Tiens, mon ami, voilà pour toi. + +Et il tendit sa bourse au pilote. + +--Merci, sire, répondit celui-ci en faisant un pas en arrière, mais +Votre Majesté a entendu ce que j'ai répondu au capitaine Henry. Je suis +payé par mon gouvernement. + +--Et tu as même ajouté que tu ne recevais d'argent qu'à l'effigie du roi +Ferdinand et du roi Charles: prends donc. + +--Sire, êtes-vous sûr que celui que vous me donnez ne soit pas à +l'effigie du roi George? + +--Tu es un hardi coquin de vouloir donner une leçon à ton roi. En tout +cas, apprends une chose, c'est que, si j'ai reçu de l'argent de +l'Angleterre, elle m'en fait payer cher les intérêts. L'argent est pour +tes hommes, et cette montre sera pour toi. Si jamais je redeviens roi et +que tu aies quelque grâce à me demander, tu viendras à moi, tu me +présenteras cette montre, et la grâce te sera accordée. + +--Demain, sire, dit le pilote en prenant la montre et en jetant la +bourse à ses matelots, je serai au palais, et j'espère que Votre Majesté +ne me refusera pas la grâce que j'aurai l'honneur de lui demander. + +--Eh bien, dit le roi, celui-là n'aura point perdu de temps. + +Et, sautant dans celle des trois voitures qui était la plus rapprochée +de lui: + +--Au palais royal! dit-il. + +La voiture partit au galop. + + + + + CIII + + QUELLE ÉTAIT LA GRACE QU'AVAIT A DEMANDER LE PILOTE. + + +Prévenu par l'amiral Caracciolo de l'arrivée du roi, le gouverneur du +château avait officiellement annoncé cette arrivée aux autorités de +Palerme. + +Le syndic, la municipalité, les magistrats et le haut clergé de Palerme +attendaient le roi depuis trois heures de l'après-midi dans la grande +cour du palais. Le roi, qui avait besoin de manger et aussi de dormir, +se dit que c'étaient trois discours à entendre, et il en frissonna de la +pointe des pieds à la racine des cheveux. + +Aussi, prenant le premier la parole: + +--Messieurs, dit-il, quel que soit votre talent d'orateurs, je doute que +vous trouviez moyen de me dire quelque chose d'agréable. J'ai voulu +faire la guerre aux Français, et ils m'ont battu; j'ai voulu défendre +Naples, et j'ai été forcé de la quitter; je me suis embarqué, et j'ai +essuyé une tempête. Me dire que ma présence vous réjouit serait me dire +que vous êtes contents des malheurs qui m'arrivent, et, par-dessus tout, +en me disant cela, vous m'empêcheriez de souper et de me coucher; ce +qui, dans ce moment, me serait plus désagréable encore que d'avoir été +battu par les Français, d'avoir été forcé de me sauver de Naples, et +d'avoir eu, pendant trois jours, le mal de mer et la perspective d'être +mangé par les poissons, attendu que je meurs de faim et de sommeil. Sur +ce, je regarde vos discours comme faits, monsieur le syndic et messieurs +du corps municipal. Je donne dix mille ducats pour les pauvres: vous +pouvez les envoyer prendre demain. + +Avisant alors l'évêque au milieu de son clergé: + +--Monseigneur, dit-il, demain, à Sainte-Rosalie, vous direz un _Te Deum_ +d'actions de grâces pour la façon miraculeuse dont j'ai échappé au +naufrage. J'y renouvellerai solennellement le voeu que j'ai fait à saint +François de Paule de lui bâtir une église sur le modèle de Saint-Pierre +de Rome, et vous nous désignerez les membres de votre clergé les plus +méritants. Si réduits que soient nos moyens, nous tâcherons de les +récompenser selon leurs mérites. + +Puis, se tournant vers les magistrats et reconnaissant à leur tête le +président Cardillo: + +--Ah! ah! c'est vous, maître Cardillo! lui dit-il. + +--Oui, sire, répondit le président en saluant jusqu'à terre. + +--Êtes-vous toujours mauvais joueur? + +--Toujours, sire. + +--Et chasseur enragé? + +--Plus que jamais. + +--C'est bien. Je vous invite à mon jeu, à la condition que vous +m'inviterez à vos chasses. + +--C'est un double honneur que me fait Votre Majesté. + +--Maintenant, messieurs, continua le roi s'adressant à tout le monde, si +vous avez aussi faim et aussi soif que moi, j'ai un bon conseil à vous +donner: c'est de faire comme moi, c'est-à-dire de souper et vous coucher +après. + +Cette invitation était un congé bien en règle; aussi la triple +députation se retira-t-elle après avoir salué le roi. + +Ferdinand, éclairé par quatre domestiques, monta le grand escalier +d'honneur, suivi par Jupiter, le seul convive qu'il eût jugé à propos de +retenir. + +Un dîner de trente couverts était servi. + +Le roi s'assit à une extrémité de la table et fit asseoir Jupiter à +l'autre, garda un domestique pour lui et en donna deux à son chien, +auquel il fit servir de tous les plats qu'il mangea. + +Jamais Jupiter ne s'était trouvé à pareille fête. + +Puis, après le souper, Ferdinand l'emmena dans sa chambre, lui fit +apporter, au pied de son lit, les tapis les plus moelleux, et, passant, +avant de se coucher lui-même, la main sur la belle tête intelligente du +fidèle animal: + +--J'espère, dit-il, que tu ne diras pas, comme je sais quel poëte, que +l'escalier d'autrui est rude et que le pain de l'exil est amer. + +Sur quoi, il s'endormit, rêva qu'il faisait une pêche miraculeuse dans +le golfe de Castellamare et tuait des sangliers par centaines dans la +forêt de Ficuzza. + +L'ordre était donné à Naples, lorsque le roi n'avait pas sonné à huit +heures, d'entrer dans sa chambre et de l'éveiller; mais, comme le même +ordre n'avait pas été donné à Palerme, le roi se réveilla et sonna à dix +heures seulement. + +Pendant la matinée, la reine, le prince Léopold, les princesses, les +ministres et les courtisans avaient débarqué et avaient cherché leurs +logements, les uns au palais, les autres dans la ville. Le corps du +petit prince avait, en outre, été porté dans la chapelle du roi Roger. + +Le roi demeura un instant soucieux et se leva. Cette dernière +circonstance qu'il paraissait avoir complètement oubliée, maintenant +qu'il était hors de danger, pesait-elle plus tristement sur son coeur +paternel, ou bien réfléchissait-il que saint François de Paule avait un +peu lésiné dans la protection qu'il lui avait accordée, et qu'en +bâtissant l'église qu'il avait votée, il allait payer bien cher une +protection qui s'était si incomplètement étendue sur sa famille? + +Le roi donna l'ordre que le corps du jeune prince restât exposé toute la +journée dans la chapelle et qu'il fût, le lendemain, enterré sans aucune +solennité. + +Sa mort seulement serait signifiée aux autres cours, et celle des +Deux-Siciles, réduite à la Sicile seule, porterait un deuil de quinze +jours en violet. + +Cet ordre donné, on annonça au roi que l'amiral Caracciolo, qui, la +veille, comme nous le savons déjà par le récit du pilote, avait fait le +maréchal des logis pour le roi et la famille royale, sollicitait +l'honneur d'être reçu par Sa Majesté et attendait son bon plaisir dans +l'antichambre. + +Le roi s'était rattaché à Caracciolo de toute l'antipathie que +commençait à lui inspirer Nelson; aussi s'empressa-t-il d'ordonner qu'on +le fît entrer dans le cabinet-bibliothèque attenant à sa chambre à +coucher, et, dans son empressement à voir l'amiral, y entra-t-il +lui-même avant d'être complètement habillé, et, donnant à son visage +l'expression la plus riante possible: + +--Ah! mon cher amiral, lui dit-il, je suis bien aise de te voir, d'abord +pour te remercier de ce qu'étant arrivé avant moi, tu as aussitôt pensé +à moi. + +L'amiral s'inclina, et, sans que le bon accueil du roi changeât rien à +la gravité de son visage: + +--Sire, dit-il, c'était mon devoir comme fidèle et obéissant sujet de +Votre Majesté. + +--Puis je voulais te faire des compliments sur la façon dont tu as +manoeuvré ta frégate au milieu de la tempête. Sais-tu que tu as failli +faire crever Nelson de rage? J'aurais bien ri, je t'en réponds, si je +n'avais pas eu si grand'peur. + +--L'amiral Nelson, répondit Caracciolo, ne pouvait faire, avec un +bâtiment lourd et mutilé comme le _Van-Guard_, ce que je pouvais faire +avec ma frégate, bâtiment léger de construction moderne, et qui n'a +jamais souffert. L'amiral Nelson a fait ce qu'il a pu. + +--C'est ce que je lui ai dit, avec un autre sens peut-être, mais +absolument dans les mêmes termes; et j'ai même ajouté que j'avais un +profond regret de t'avoir manqué de parole et d'être venu avec lui, au +lieu d'être venu avec toi. + +--Je le sais, sire, et j'en suis profondément touché. + +--Tu le sais! et qui te l'a dit? Ah! je comprends: le pilote? + +Caracciolo ne répondit point à la question du roi. Mais, au bout d'un +instant: + +--Sire, dit-il, je viens demander une grâce au roi. + +--Bien! tu tombes dans un bon moment! Parle. + +--Je viens demander au roi de vouloir bien accepter ma démission +d'amiral de la flotte napolitaine. + +Le roi recula d'un pas, tant il s'attendait peu à cette demande. + +--Ta démission d'amiral de la flotte napolitaine! dit-il. Et pourquoi? + +--D'abord, sire, parce qu'il est inutile d'avoir un amiral quand on n'a +plus de flotte. + +--Oui, je le sais bien, dit le roi avec une visible expression de +colère, milord Nelson l'a brûlée; mais, un jour où l'autre, nous serons +les maîtres chez nous, et nous la reconstruirons. + +--Mais, alors, répondit froidement Caracciolo, comme j'ai perdu la +confiance de Votre Majesté, je ne pourrai plus la commander. + +--Tu as perdu ma confiance, toi, Caracciolo? + +--J'aime mieux croire cela, sire, que d'avoir à reprocher, à un roi dans +les veines duquel coule le plus vieux sang royal d'Europe, d'avoir +manqué à sa parole. + +--Oui, c'est vrai, dit le roi, je t'avais promis... + +--De ne point quitter Naples, d'abord, ou, si vous le quittiez, de ne le +quitter que sur mon bâtiment. + +--Voyons, mon cher Caracciolo! dit le roi tendant la main à l'amiral. + +L'amiral prit la main du roi, la baisa respectueusement, fit un pas en +arrière et tira un papier de sa poche. + +--Sire, dit-il, voici ma démission, que je prie Votre Majesté +d'accepter. + +--Eh bien, non, je ne l'accepte pas, ta démission, je la refuse.. + +--Votre Majesté n'en a pas le droit. + +--Comment, je n'en ai pas le droit? Je n'ai pas le droit de refuser ta +démission? + +--Non, sire; car Votre Majesté m'a promis hier de m'accorder la première +grâce que je lui demanderais; eh bien, cette grâce, c'est de vouloir +bien recevoir et accepter ma démission. + +--Hier, je t'ai promis?... Tu deviens fou! + +Caracciolo secoua la tête. + +--J'ai toute ma raison, sire. + +--Hier, je ne t'ai point vu. + +--C'est-à-dire que Votre Majesté ne m'a point reconnu. Mais peut être +reconnaîtra-t-elle cette montre? + +Et Caracciolo tira de sa poitrine une montre magnifique, ornée du +portrait du roi et enrichie de diamants. + +--Le pilote! s'écria le roi en reconnaissant la montre qu'il avait +donnée, la veille, à l'homme qui, si habilement, l'avait conduit dans le +port; le pilote! + +--C'était moi, sire, répondit Caracciolo en s'inclinant. + +--Comment! tu as consenti, toi, un amiral, à faire le métier de pilote? + +--Sire, il n'y a point de métier inférieur quand il s'agit du salut du +roi. + +La figure de Ferdinand prit une expression de mélancolie qu'elle ne +revêtait qu'à de bien rares intervalles. + +--En vérité, dit-il, je suis un prince bien malheureux: ou l'on éloigne +mes amis de moi, ou ils s'éloignent de moi eux-mêmes. + +--Sire, répondit Caracciolo, vous avez tort de vous en prendre à Dieu du +mal que vous faites ou du mal que vous laissez faire. Dieu vous a donné +pour père un roi non-seulement puissant, mais illustre; vous aviez un +frère aîné qui devait hériter du sceptre et de la couronne de Naples: +Dieu a permis que la folie le touchât du doigt au front et l'écartât de +votre chemin. Vous êtes homme, vous êtes roi, vous avez la volonté, vous +avez le pouvoir; doué du libre arbitre, vous pouvez choisir entre le +bien et le mal, le bon et le mauvais: vous choisissez le mal, sire, de +sorte que le bien et le bon s'éloignent de vous. + +--Caracciolo, dit le roi, plus triste qu'irrité, sais-tu que personne ne +m'a jamais parlé comme tu me parles? + +--Parce qu'à part un homme qui, comme moi, aime le roi et veut le bien +de l'État, Votre Majesté n'a autour d'elle que des courtisans qui +n'aiment qu'eux-mêmes et ne veulent que les honneurs de la fortune. + +--Et cet homme, quel est-il? + +--Celui que le roi avait oublié à Naples, et que j'ai transporté, moi, +en Sicile, le cardinal Ruffo. + +--Le cardinal sait, comme toi, que je suis toujours prêt à le recevoir +et à l'écouter. + +--Oui, sire; seulement, après nous avoir reçus et écoutés, vous suivrez +les conseils de la reine, d'Acton et de Nelson. Sire, je suis désespéré +de manquer au respect que je dois à une auguste personne, mais ces trois +noms seront maudits dans les temps et dans l'éternité. + +--Et crois-tu que je ne les maudisse pas, moi? dit le roi; crois-tu que +je ne voie pas qu'ils mènent l'État à sa ruine, et moi à ma perte? Je +suis un imbécile, mais je ne suis pas un sot. + +--Eh bien, alors, luttez, sire! + +--Lutter, lutter! cela t'est bien aisé à dire, à toi. Je ne suis pas un +homme de lutte, Dieu ne m'a pas créé pour le combat. Je suis un homme de +sensations et de plaisirs, un bon coeur que l'on rend mauvais à force de +le tourmenter et de l'aigrir. Ils sont là trois ou quatre à se disputer +le pouvoir, à tirailler, l'un la couronne, l'autre le sceptre... Je les +laisse faire. Le sceptre, la couronne, c'est mon Calvaire; le trône, +c'est mon Golgotha. Je n'ai point demandé à Dieu d'être roi. J'aime la +chasse, la pêche, les chevaux, les belles filles, et n'ai pas d'autre +ambition. Avec dix mille ducats de rente et la liberté de vivre à ma +guise, j'eusse été l'homme le plus heureux de la terre. Mais non, sous +prétexte que je suis roi, on ne me laisse pas un instant de repos. Cela +se comprendrait si je régnais; mais ce sont les autres qui règnent sous +mon nom, ce sont les autres qui font la guerre, et c'est moi qui reçois +les coups; ce sont les autres qui font les fautes, et c'est moi qui, +officiellement, dois les réparer. Tu me demandes ta démission, tu as +bien raison; mais c'est aux autres que tu devrais la demander, car ce +sont eux que tu sers, et non pas moi. + +--Et voilà pourquoi, voulant servir mon roi, et non les autres, je +désire rentrer dans cette vie privée que Votre Majesté ambitionnait tout +à l'heure. Sire, pour la troisième fois, je supplie donc Votre Majesté +de vouloir bien accepter ma démission, et, au besoin, je l'en adjure, au +nom de la parole qu'elle m'a donnée hier. + +Et Caracciolo présenta au roi d'une main sa démission et de l'autre une +plume pour l'accepter. + +--Tu le veux? dit le roi. + +--Sire, je vous en supplie. + +--Et, si je signe, où iras-tu? + +--Je retournerai à Naples, sire. + +--Qu'iras-tu faire à Naples? + +--Servir mon pays, sire. Naples est dans cette situation où elle a +besoin de l'intelligence et du courage de tous ses enfants. + +--Prends gardée ce que tu feras à Naples, Caracciolo! + +--Sire, je tâcherai de m'y conduire comme je l'ai fait jusqu'ici, en +honnête homme et en bon citoyen. + +--Cela te regarde. Tu insistes toujours? + +Carracciolo se contenta de montrer à Ferdinand, du bout du doigt, la +montre qu'il avait déposée sur la table. + +--Tête de fer! dit le roi avec impatience. + +Et, prenant la plume, il écrivit au bas de la démission: + +«Accordé; mais que le chevalier Carracciolo n'oublie pas que Naples est +au pouvoir de mes ennemis.» + +Et il signa, comme d'habitude: FERDINAND B.[1]» + +[Note 1: Nous avons relevé l'apostille du roi sur la démission +elle-même.] + +Caracciolo jeta les yeux sur les trois lignes que venait d'écrire le +roi, plia sa démission, la mit dans sa poche, salua respectueusement +Ferdinand, et s'apprêta à sortir. + +--Tu oublies ta montre, dit le roi. + +--Cette montre n'a pas été donnée à l'amiral, elle a été donnée au +pilote. Sire, hier, le pilote n'existait point; aujourd'hui, l'amiral +n'existe plus. + +--Mais j'espère, dit le roi avec cette dignité qui de temps en temps, +apparaissait chez lui comme un éclair, j'espère que l'ami leur survit. +Prends cette montre, et, si jamais tu es prêt à trahir ton roi, regarde +le portrait de celui qui te l'a donnée. + +--Sire, répondit Caracciolo, je ne suis plus au service du roi; je suis +simple citoyen: je ferai ce que m'ordonnera mon pays. + +Et il sortit, laissant le roi non-seulement triste, mais rêveur. + +Le lendemain, ainsi que Ferdinand l'avait ordonné, les obsèques de son +fils le prince Albert eurent lieu sans pompe, comme eussent eu lieu +celles d'un enfant ordinaire. + +Le corps fut déposé dans les caveaux de la chapelle du château connue +sous le nom de chapelle du roi Roger. + + + + + CIV + + LA ROYAUTÉ A PALERME. + + +Nous avons vu, dans un des chapitres précédents, que la première chose +que le roi avait réorganisée avant son conseil des ministres, et +aussitôt son arrivée à Palerme, c'était sa partie de reversi. + +Par bonheur, comme l'avait pensé Ferdinand, le duc d'Ascoli, dont il ne +s'était pas occupé, avait trouvé moyen de passer en Sicile, poussé par +ce dévouement naïf et persévérant qui était sa principale vertu, vertu +dont le roi ne lui savait pas plus gré qu'à Jupiter de sa fidélité. + +Le duc d'Ascoli était allé trouver Caracciolo pour lui demander passage +à son bord, et, comme Caracciolo savait que le duc d'Ascoli était le +meilleur et le plus désintéressé des amis du roi, il avait à l'instant +même accordé au duc ce qu'il lui demandait. + +Le roi trouva donc, au nombre des personnes qui, dès le soir de son +arrivée, vinrent lui faire leur cour, son compagnon de fuite d'Albano, +le duc d'Ascoli. Mais sa présence n'étonna point le roi, et, pour tout +compliment: + +--Je savais bien, lui dit-il, que tu trouverais moyen de venir. + +On se rappelle, en outre, qu'au nombre des magistrats qui étaient venus +faire leur cour au roi était une vieille connaissance à lui, le +président Cardillo, qui ne venait jamais à Naples sans avoir l'honneur +de dîner une fois à la table du roi; en échange de quoi, le roi lui +faisait l'honneur, chaque fois qu'il venait à Palerme, d'aller chasser +une fois au moins dans son magnifique fief d'Illice. + +Le roi faisait, en faveur du président Cardillo, une exception à ses +sympathies et à ses antipathies. D'habitude, Ferdinand, +très-aristocrate, quoique très-populaire, et même très-populacier +exécrait la noblesse de robe. Mais le président Cardillo l'avait séduit +par deux puissants attraits. Le roi aimait la chasse, et le président +Cardillo était, depuis Nemrod et après le roi Ferdinand, un des plus +puissants chasseurs devant Dieu qui eussent jamais existé. Le roi +détestait les cheveux à la Titus, les moustaches et les favoris, et le +président Cardillo n'avait pas un cheveu sur la tête et pas un poil sur +les joues ni au menton; la majestueuse perruque sous laquelle le digne +magistrat dissimulait sa calvitie avait donc le rare privilége d'être +bien reçue par le roi. Aussi jeta-t-il immédiatement les yeux sur lui +pour faire, avec d'Ascoli et Malaspina, les partenaires habituels de sa +partie de reversi. + +Les autres joueurs sans carte, comme on pourrait dire des ministres sans +portefeuille, étaient le prince de Castelcicala, le seul des trois +membres de la junte d'État que la reine eût daigné couvrir de sa +protection en l'emmenant avec elle; le marquis de Cirillo, que le roi +venait de faire son ministre de l'intérieur, et le prince de +San-Cataldo, un des plus riches propriétaires de la Sicile méridionale. + +Cet attelage du roi, si l'on nous permet de désigner ainsi les trois +courtisans qui avaient l'honneur d'être désignés pour son jeu, était +bien la plus étrange réunion d'originaux qui se pût voir. + +Nous connaissons le duc d'Ascoli, auquel à tort nous donnerions le nom +de courtisan. Le duc d'Ascoli était une de ces figures sereines, +courageuses et loyales comme on en rencontre si rarement à la cour. Son +dévouement au roi était désintéressé de toute ambition. Jamais il ne lui +était arrivé de solliciter une faveur pécuniaire ou honorifique; ni, le +roi lui ayant offert une de ces faveurs, de lui rappeler qu'il la lui +avait offerte, s'il l'oubliait. Le duc d'Ascoli était le type du +véritable gentilhomme, amoureux de la royauté comme d'une institution +sacro-sainte, s'étant imposé de son plein gré des devoirs avec elle, et +convertissant de son plein gré ces devoirs en obligations. + +Le marquis Malaspina, tout au contraire, était un de ces caractères +quinteux, querelleurs et rétifs, qui regimbent à tout, et qui cependant +finissent par obéir, quel que soit l'ordre donné par le maître, se +vengeant de cette obéissance par des mots piquants et des boutades +misanthropiques, mais enfin obéissant. C'était, comme le disait +Catherine de Médicis, du duc de Guise, un de ces roseaux peints en fer +qui plient quand on appuie dessus. + +Le quatrième, le président Cardillo, a été déjà esquissé par nous, et +nous n'avons plus que quelques traits à ajouter pour compléter son +portrait. + +Le président Cardillo, avant que le roi y vînt, était l'homme le plus +violent, et, en même temps, le plus mauvais joueur de la Sicile; le roi +venu, il était, comme César, s'il tenait absolument à rester le premier, +obligé d'aller chercher quelque village de la Sardaigne ou de la +Calabre. + +Dès le premier soir où il fut admis au jeu du roi, le président Cardillo +donna, par un mot, la mesure de sa soumission à l'étiquette royale. + +Une des principales préoccupations du joueur au reversi est de se +défaire de ses as. Or, le roi Ferdinand, s'étant aperçu que, pouvant se +défaire d'un as, il l'avait gardé dans sa main, s'était écrié: + +--Suis-je assez bête! je pouvais me défaire de mon as, et je l'ai gardé! + +--Eh bien, moi, répondit le président, je suis encore plus bête que +Votre Majesté; car, pouvant faire quinola, je ne l'ai point fait. + +Le roi se mit à rire, et le président, qui était déjà fort dans son +estime, y entra d'un nouveau cran. Sa franchise rappelait probablement +au roi celle de ses bons lazzaroni. + +Cela n'était qu'un mot; mais le président ne se bornait pas toujours aux +mots. Il entrait dans la série des faits et des gestes. A la moindre +contradiction, par exemple, ou à la moindre faute de son partenaire +contre les règles du jeu, il faisait voler les jetons, les cartes, +l'argent, les chandeliers. Mais, lorsqu'il se vit assis à la table de Sa +Majesté, le pauvre président eut une muselière et fut obligé de ronger +son frein. + +Cela alla bien pendant trois ou quatre soirées. Mais le roi, qui +connaissait par expérience le caractère du président, et qui, +d'ailleurs, voyait la violence qu'il se faisait, s'amusait à le pousser +à bout; puis, lorsqu'il était près d'éclater, il le regardait et lui +adressait la première question venue. Alors le pauvre président, forcé +de répondre courtoisement, souriait avec rage, mais en même temps aussi +gracieusement qu'il lui était possible, reposait sur la table l'objet +quelconque qu'il était prêt à lancer au plafond ou à briser sur le +parquet, et s'en prenait aux boutons de son habit, qu'il se contentait +d'arracher et que l'on retrouvait le lendemain semés sur le tapis. + +Le quatrième jour, cependant, le président n'y put tenir. Il jeta au nez +du marquis Malaspina les cartes qu'il n'osait jeter au nez du roi, et, +comme il tenait son mouchoir d'une main et sa perruque de l'autre, et +qu'une sueur de colère ruisselait sur son visage, il se trompa de main, +commença par s'essuyer la figure avec sa perruque et finit par se +moucher dedans. + +Le roi pensa mourir de rire et se promit de se donner le plus souvent +possible cette comédie. + +Aussi, Ferdinand se garda-t-il bien de refuser la première invitation de +chasse que lui fit le président Cardillo. + +Le président Cardillo avait, comme nous l'avons dit, un magnifique fief +donnant cinq mille onces d'or de revenus à Illice[2]: au milieu de ce +fief, s'élevait un château digue de loger un roi. + +[Note 2: 60,000 francs.] + +Le roi y arriva la veille de la chasse pour y dîner et pour y coucher. + +Ferdinand était curieux, il se fit montrer le château dans tous ses +détails. Sa chambre, qui était la chambre d'honneur, était en face de +celle de son hôte. + +Le soir, après avoir fait, comme d'habitude, sa partie de reversi et +avoir, comme d'habitude encore, exaspéré son hôte, il se coucha; mais, +quoique son lit eût un dais comme un trône, le roi, toujours jeune et +neuf à l'endroit de la chasse, se réveilla une heure avant que le cor +sonnât la diane. + +Ne sachant que faire dans son lit, et ne pouvant se rendormir, il eut +l'idée de voir quelle figure faisait un président dans son lit, sans +perruque et en bonnet de nuit. + +La chose était d'autant moins indiscrète que le président était veuf. + +En conséquence, le roi se leva, alluma sa bougie, se dirigea en chemise +vers la porte de la chambre de son hôte, tourna la clef et entra. + +Si grotesque que fût le spectacle auquel s'attendait le roi, il ne +pouvait même soupçonner celui qui s'offrit à ses yeux. + +Le président, sans perruque et en chemise, lui aussi, était assis, au +milieu de la chambre, sur cette espèce de trône où M. de Vendôme reçut +Alberoni. Le roi, au lieu de s'étonner et de refermer la porte, alla +directement à lui, tandis que, surpris à l'improviste, le pauvre +président demeurait immobile et sans dire une parole. Le roi, alors, lui +mit sa bougie sous le nez pour mieux voir quel visage il faisait, puis +commença de faire le tour de la statue et de son piédestal avec une +admirable gravité, tandis que la tête seule du président, qui s'appuyait +des deux mains sur son siége, pareille à celle d'un magot de la Chine, +accompagnait Sa Majesté par un mouvement central pareil à son mouvement +circulaire. + +Enfin, les deux astres, qui accomplissaient leur périple, se +retrouvèrent en face l'un de l'autre, et, comme le roi s'était redressé +et gardait le silence: + +--Sire, dit le président avec le plus grand sang-froid, le cas n'étant +pas prévu par l'étiquette, dois-je rester assis ou me lever? + +--Reste assis, reste assis! dit le roi; mais voilà quatre heures qui +sonnent, ne nous fais pas attendre. + +Et Ferdinand sortit de la chambre avec la même gravité qu'il y était +entré. + +Mais, quelque gravité que le roi eût affectée, cette aventure n'en était +pas moins une de celles que, dans l'avenir, il avait le plus de plaisir +à raconter, toutefois après celle de sa fuite avec Ascoli, fuite dans +laquelle, selon lui, Ascoli avait mille chances pour une d'être pendu. + +La chasse chez le président fut magnifique. Mais quel jour, fût-ce dans +la bienheureuse Sicile, peut être sûr de s'écouler sans quelque petit +nuage au ciel? Le roi, nous l'avons dit, était un admirable tireur, et +qui n'avait probablement pas son égal. Il ne tirait jamais qu'à balle +franche et était toujours sûr de mettre sa balle au défaut de l'épaule; +ce qui, à la chasse au sanglier, est d'une grande importance, parce que +l'animal n'est vulnérable mortellement que là. Mais ce qu'il y avait de +curieux, c'est qu'il exigeait de ceux qui chassaient avec lui la même +adresse que lui. + +Aussi, le soir de cette première et fameuse chasse qu'il faisait chez le +président Cardillo, comme tous les chasseurs étaient réunis autour d'un +monceau de sangliers, trophée cynégétique de la journée, il en vit un +qui était frappé au ventre. + +Aussitôt, la rougeur lui monta au front, et, jetant un regard furieux +autour de lui: + +--Quel est, demanda-t-il, le porc qui a fait un pareil coup? + +--Moi, sire, répondit Malaspina. Faut-il me pendre pour cela? + +--Non, répondit le roi; mais, les jours de chasse, il faut rester chez +vous. + +Le marquis Malaspina, à partir de ce moment, non-seulement resta chez +lui les jours de chasse, mais encore fut remplacé au jeu du roi par le +marquis de Circello. + +Au reste, le jeu du roi n'était pas le seul établi dans le grand salon +du palais royal, situé dans le pavillon carré qui surmonte la porte de +Montreale. A quelques pas de la table de reversi du roi, il y avait la +table de pharaon, où trônait Emma Lyonna, soit qu'elle fît la banque ou +pontât. C'était au jeu surtout que l'on pouvait, sur les traits mobiles +de la belle Anglaise, étudier le flux et le reflux des passions. Extrême +en tout, Emma jouait avec rage, et aimait à plonger ses belles mains +dans les flots d'or qu'elle amassait sur ses genoux et qu'elle faisait +rouler en fauves cascades de ses genoux sur le tapis vert. Lord Nelson, +qui ne jouait jamais, se tenait assis derrière elle ou debout appuyé à +son fauteuil, dévorant ses belles épaules de l'oeil qui lui restait, ne +parlant à personne qu'à elle et toujours à voix basse et en anglais. + +Là, tandis que le roi jouait à gagner ou à perdre mille ducats au plus, +on jouait à en gagner ou en perdre vingt, trente, quarante mille. + +C'était autour de cette table que se tenaient les plus riches seigneurs +de la Sicile, et, au milieu de ces hommes, quelques-uns de ces joueurs +heureux qui sont renommés par leur constante fortune au jeu. + +Si Emma voyait à l'un d'eux une bague ou une épingle qui lui plût, elle +la faisait remarquer à Nelson, qui, le lendemain, se présentait chez le +propriétaire du diamant, du rubis ou de l'émeraude; et, à quelque prix +que ce fût, l'émeraude, le rubis ou le diamant passait du doigt ou du +cou de son propriétaire au doigt ou au cou de la belle favorite. + +Quant à sir William, occupé d'archéologie ou de politique, il ne voyait +rien, n'entendait rien, faisait sa correspondance politique avec +Londres, ou classait ses échantillons géologiques. + +Si l'on nous accusait d'exagérer la cécité conjugale du digne +ambassadeur, nous répondrions par cette lettre de Nelson, en date du 12 +mars 1799, adressée à sir Spencer Smith, et qui fait partie des lettres +et dépêches publiées à Londres, après la mort de l'illustre amiral: + +«Mon cher monsieur, + +»Je désire deux ou trois beaux châles de l'Inde, quels qu'en soient les +prix. Comme je ne connais personne à Constantinople que je puisse +charger de cette emplette, je prends la liberté de vous prier de me +faire rendre ce service. J'en payerai le prix avec mille remerciements, +soit à Londres, soit partout ailleurs, aussitôt qu'on me le fera +connaître. + +»En faisant ce que je vous demande, vous acquerrez un nouveau titre à la +reconnaissance de, + +»NELSON.» + +Cette lettre n'a pas besoin de commentaires, il nous semble; elle prouve +qu'Emma Lyonna, en épousant sir William, n'avait point tout à fait +oublié les habitudes de son ancien métier. + +Quant à la reine, elle ne jouait jamais, ou du moins jouait sans +animation et sans plaisir. Chose étrange, il y avait une passion +inconnue à cette femme de passion. En deuil du jeune prince Albert, si +vite disparu, plus vite encore oublié, elle se tenait avec les jeunes +princesses, en deuil comme elle, dans un coin du salon, occupée à +quelque travail d'aiguille. Pendant le jeu, trois fois par semaine, le +prince de Calabre venait avec sa jeune épouse faire au roi sa visite. Ni +lui ni la princesse Clémentine ne jouaient. La princesse s'asseyait près +de la reine sa belle-mère, au milieu des jeunes princesses ses +belles-soeurs, et se mettait à dessiner ou à faire de la tapisserie avec +elles. + +Le duc de Calabre allait d'un groupe à l'autre et se mêlait à la +conversation, quelle qu'elle fût, avec cette faconde facile et +superficielle qui, aux yeux des ignorants, passe pour de la science. + +Un étranger qui fût entré dans ce salon et qui n'eût point su à qui il +avait affaire, n'eût jamais deviné que ce roi qui faisait si gaiement sa +partie de reversi, que cette femme qui brodait si froidement un dossier +de fauteuil, que ce jeune homme enfin qui, d'un visage si riant, saluait +tout le monde, étaient un roi, une reine et un prince royal venant de +perdre leur royaume et ayant depuis peu de jours seulement mis le pied +sur la terre de l'exil. + +Le visage seul de la princesse Clémentine portait la trace d'un profond +chagrin; mais on sentait que, tombant dans l'extrémité opposée, le +chagrin était plus grand que celui qu'on éprouve de la perte d'un trône; +on comprenait que la pauvre archiduchesse avait perdu son bonheur, sans +espoir de le retrouver jamais. + + + + CV + + LES NOUVELLES. + +Quoique le roi Ferdinand eût mis, comme nous l'avons dit, moins +d'empressement à réorganiser son ministère que sa partie de reversi, au +bout de deux ou trois jours, il avait établi quelque chose qui +ressemblait à un conseil d'État. Il avait rendu à Ariola, disgracié +d'abord, son ministère de la guerre, car il avait bien vite reconnu que +les traîtres étaient ceux qui lui avaient conseillé la guerre, et non +ceux qui l'en avaient dissuadé. Il avait nommé le marquis de Circello à +l'intérieur, et le prince de Castelcicala--auquel il fallait une +compensation de la perte de sa place d'ambassadeur à Londres et de +membre de la junte d'État à Naples--ministre des affaires étrangères. + +Le premier qui apporta à Palerme des nouvelles de Naples fut le vicaire +général prince Pignatelli. Il avait, nous l'avons dit, pris la fuite le +même soir où, mis en demeure de livrer le trésor de l'État à la +municipalité et de se démettre de ses pouvoirs aux mains des élus, il +avait demandé douze heures pour réfléchir. + +Le prince Pignatelli fut fort mal reçu du roi et surtout de la reine. Le +roi lui avait recommandé de ne traiter à aucun prix avec les Français et +les rebelles, ce qui, à ses yeux, était tout un, et cependant il avait +signé la trêve de Sparanisi; la reine lui avait ordonné de brûler Naples +en la quittant et de tout égorger, _à partir des notaires et au-dessus_, +et il n'avait pas incendié le plus petit palais, égorgé le moindre +patriote. + +Le prince Pignatelli fut exilé à Castanisetta. + +Successivement, et par des voies diverses, on apprit l'émeute contre +Mack et la protection que celui-ci avait trouvée sous la tente du +général français, la nomination de Maliterno comme général du peuple, +l'adjonction qu'il s'était faite de Rocca-Romana comme lieutenant, et +enfin la marche toujours plus rapprochée des Français sur Naples. + +Enfin, un matin, par une tartane de Castellamare, après trois jours et +demi de traversée, un homme aborda à Palerme, se disant porteur des +nouvelles les plus importantes. Il avait, disait-il, échappé par miracle +aux jacobins, et, montrant ses poignets meurtris par les cordes qui +l'avaient lié, il demandait à parler au roi. + +Le roi, prévenu, fit demander qui il était. + +Il répondit qu'il se nommait Roberto Brandi et était gouverneur du +château Saint-Elme. + +Le roi, jugeant, en effet, qu'il devait apporter des nouvelles +positives, ordonna qu'il fût introduit. + +Roberto Brandi, introduit, raconta au roi que, la nuit qui avait précédé +l'attaque des Français sur Naples, une émeute terrible avait éclaté +parmi les hommes de la garnison du château Saint-Elme. Il était alors, +racontait-il toujours, sorti un pistolet de chaque main; mais les +rebelles s'étaient jetés sur lui. Il avait fait une résistance +désespérée. De ses deux coups, il avait tué un homme et en avait blessé +un autre. Mais que pouvait-il faire contre cinquante hommes? Ils +s'étaient rués sur lui, l'avaient garrotté et jeté dans le cachot de +Nicolino Caracciolo, qu'ils avaient délivré et nommé commandant du +château à sa place. Il était resté, ajoutait-il encore soixante et douze +heures enfermé dans son cachot, sans que personne songeât à lui apporter +ni un verre d'eau, ni un morceau de pain. Enfin, un geôlier, qui lui +devait sa place, en avait eu pitié, et, le troisième jour, au milieu de +la confusion du combat, était descendu près de lui et lui avait apporté +un déguisement à l'aide duquel il avait pu fuir. Mais, comme, dans le +premier moment, il lui avait été impossible de trouver un moyen de +transport, il avait été obligé de rester deux jours caché chez un ami, +ce qui lui avait permis d'assister à l'entrée des Français à Naples et à +la trahison de saint Janvier. Enfin, après la proclamation de la +république parthénopéenne, il avait gagné Castellamare, où, à prix d'or, +le patron d'une tartane avait consenti à le prendre à son bord et à le +transporter en Sicile. Il avait fait la traversée en trois jours, et +arrivait pour mettre son dévouement aux pieds de ses augustes +souverains. + +Le récit était des plus touchants. Roberto Brandi, après l'avoir fait au +roi, le renouvela devant la reine, et, comme la reine, bien autrement +que le roi, était appréciatrice des grands dévouements, elle fit compter +à la victime de Nicolino Caracciolo et des jacobins une somme de dix +mille ducats, d'abord, puis le fit nommer gouverneur du château de +Palerme aux mêmes appointements qu'il avait au château Saint-Elme, +promettant de faire quelque chose de mieux pour lui, le jour où, son +royaume reconquis, elle rentrerait à Naples. + +Un conseil fut à l'instant même réuni chez la reine: Acton, +Castelcicala, Nelson et le marquis de Circello y furent convoqués. + +Il s'agissait d'empêcher la Révolution, triomphante à Naples, de +traverser le détroit et de pénétrer en Sicile. C'était peu de chose que +de posséder une île, après avoir possédé une île et un continent; +c'était, peu de chose que d'avoir un million et demi de sujets, après en +avoir eu sept millions; mais enfin une île et un million et demi de +sujets valent mieux que rien, et le roi tenait à garder Palerme, où il +faisait sa partie de reversi tous les soirs, où le président Cardillo +lui donnait de si belles chasses, et à régner sur ses quinze cent mille +Siciliens. + +Comme on le pense bien, le conseil ne décida rien; la reine, qui +saisissait les petits détails et pouvait monter les rouages inférieurs +d'une machine, était incapable d'avoir une grande idée et d'organiser un +plan d'une certaine importance. Le roi se contentait de dire: + +--Moi, vous le savez, je ne voulais pas la guerre. Je m'en suis lavé et +je m'en lave encore les mains. Que ceux qui ont fait le mal y trouvent +un remède. Seulement, saint Janvier me le payera! Et, pour commencer, en +arrivant à Naples, je fais bâtir une église à saint François de Paule. + +Acton, écrasé par les événement, et surtout par la connaissance que le +roi avait eue de la part qu'il avait prise à la falsification de la +lettre de son gendre l'empereur d'Autriche, sentant son impopularité +grandir chaque jour, craignait de donner un avis qui conduisît l'État +plus bas encore qu'il n'était, et offrait de donner sa démission en +faveur de celui qui ouvrirait cet avis. Le prince de Castelcicala, +diplomate inférieur, qui ne dut la haute position qu'il occupa en France +et en Angleterre qu'à la faveur de Ferdinand et à la récompense de ses +crimes, était impuissant aux situations extrêmes. Nelson, homme de +guerre, marin terrible, capitaine de génie sur son élément, devenait +d'une effrayante nullité en face de toute situation qui ne devait point +se terminer par un branle-bas de combat. Enfin, le marquis de Circello, +qui, pendant dix ou onze ans, garda près du roi la position qui venait +de lui être faite, était ce que les rois appellent un bon serviteur, en +ce qu'il obéit sans réplique aux ordres qu'il reçoit, ces ordres +fussent-ils absurdes;--et ce que l'avenir n'appelle d'aucun nom, +cherchant inutilement sa trace dans les événements contemporains et n'y +trouvant que sa signature au-dessous de celle du roi. + +Le seul homme qui, en pareille circonstance, eût pu donner un bon +conseil et qui même l'avait déjà plusieurs fois donné au roi, c'était le +cardinal Ruffo. Son génie plein d'audace, de ressources et d'invention, +était de ceux auxquels les rois peuvent recourir en toute circonstance. +Le roi le savait et il y avait personnellement recouru. + +Mais le cardinal lui avait constamment répondu par ces paroles: +«Transporter la contre-révolution en Calabre, et mettre à la tête de la +contre-révolution le duc de Calabre.» + +La première moitié du conseil agréait assez au roi; mais la seconde +partie lui paraissait absolument impraticable. + +Le duc de Calabre était le digne fils de son père, et il avait horreur +de tout moyen politique qui pût compromettre sa précieuse existence. Il +n'avait jamais voulu aller en Calabre, de peur d'y attraper la fièvre, +et cela, quelques instances que le roi eût pu lui faire. A coup sûr, le +roi n'obtiendrait point de lui d'y aller lorsqu'il s'agirait +non-seulement d'y risquer la fièvre, mais d'y recevoir, en outre, des +coups de fusil. + +Aussi le roi, sachant d'avance l'inutilité de l'ouverture, n'avait-il +pas dit un mot à son fils de ce projet. + +Le conseil se sépara donc, comme nous l'avons dit, sans avoir rien +décidé, se donnant à lui-même ce prétexte que, les renseignements sur +l'état des choses étant insuffisants, il fallait en attendre de +nouveaux. + +La situation était claire cependant et ne pouvait guère le devenir +davantage. + +Les Français étaient maîtres de Naples, la république parthénopéenne +était proclamée et le gouvernement provisoire envoyait des représentants +pour démocratiser la province. + +Seulement, comme le conseil voulait avoir l'air de délibérer, s'il ne +faisait point autre chose, il décida qu'il se réunirait le lendemain et +les jours suivants. + +Et cependant, comme on va le voir, le conseil avait bien fait de décider +qu'il fallait attendre d'autres nouvelles; car, le lendemain, arriva une +nouvelle à laquelle personne ne s'attendait. + +Son Altesse le prince royal avait fait une descente en Calabre, s'était +fait reconnaître à Brindisi et à Tarente, et avait soulevé toute la +pointe méridionale de la péninsule. + +A cette nouvelle, annoncée officiellement par le marquis de Circello, +qui la tenait d'un courrier arrivé le jour même de Reggio, les membres +du conseil se regardèrent avec étonnement, et le roi éclata de rire. + +Nelson, qui comprenait un pareil événement parce qu'il était dans sa +nature de le conseiller ou de l'accomplir, fit observer que, depuis huit +jours, le prince avait quitté Palerme pour se rendre au château de la +Favorite; que, depuis huit jours, on ne l'avait point vu, et qu'il était +possible que, sans en rien dire à personne, poussé par son courage, il +eût rêvé et mis à exécution cette entreprise, qui paraissait avoir si +bien réussi. + +Cette fois, le roi haussa les épaules. + +Mais, comme, à tout prendre, l'invraisemblable est encore possible, le +roi consentit à ce que l'on fît monter un homme à cheval, qui courrait à +la Favorite et demanderait, au nom du roi, inquiet de cette longue +absence, des nouvelles de son fils. + +L'homme monta à cheval, partit au galop et revint annoncer que le prince +saluait son auguste père et se portait à merveille. Il l'avait vu, lui +avait parlé, et sa reconnaissance était grande pour cette sollicitude +paternelle à laquelle le roi ne l'avait pas habitué. + +Le conseil, qui, la veille, s'était séparé sans prendre de décision, +parce que les nouvelles n'étaient point assez importantes, se sépara, +cette fois, sans en prendre encore parce qu'elles l'étaient trop. + +Le roi, en rentrant chez lui, ouvrait la bouche pour donner l'ordre +d'aller chercher le cardinal Ruffo, lorsque l'on prévint Sa Majesté que +celui-ci l'attendait dans son appartement, usant du privilége qui lui +avait été donné d'entrer chez le roi à toute heure et sans jamais faire +antichambre. + +Le cardinal attendait le roi debout et le sourire sur les lèvres. + +--Eh bien, mon éminentissime, dit te roi, vous savez les nouvelles? + +--Le prince héréditaire est débarqué à Brindisi, et toute la pointe +méridionale de la Calabre est en feu. + +--Oui; mais, par malheur, il n'y a pas un mot de vrai dans tout cela. Le +prince héréditaire n'est pas plus en Calabre que moi, qui me garderai +bien d'y aller: il est à la Favorite. + +--Où il commente fort savamment, avec le chevalier San-Felice, +l'_Erotika Biblion_. + +--Qu'est-ce que cela, l'_Erotika Biblion_? + +--Un livre fort savant sur l'antiquité, écrit par M. le comte de +Mirabeau, pendant sa captivité au château d'If. + +--Mais enfin, si grand savant que soit mon fils, il n'a pas encore +découvert la baguette de l'enchanteur Merlin, et il ne peut être à la +fois en Calabre et à la Favorite. + +--Cela est pourtant ainsi. + +--Voyons, mon cher cardinal, ne me faites pas languir et donnez-moi le +mot de l'énigme. + +--Le roi le veut? + +--Votre ami vous en prie. + +--Eh bien, sire, le mot de l'énigme, qui est pour Votre Majesté seule, +comprenez bien... + +--Pour moi seul, c'est convenu. + +--Eh bien, le mot de l'énigme est que, quand, pour un grand projet, j'ai +besoin d'un prince héréditaire, et que le roi est assez ennemi de +lui-même pour ne pas vouloir me le donner... + +--Eh bien? demanda le roi. + +--Eh bien, j'en fabrique un! répondit le cardinal. + +--Oh! pardieu! dit le roi, voilà du nouveau. Vous allez me dire comment +vous vous y prenez, n'est-ce pas? + +--Bien volontiers, sire. Seulement, accommodez-vous _confortablement_ +dans un fauteuil, comme dit mon ami Nelson; car le récit est un peu +long, je vous en préviens. + +--Parlez, parlez, mon cher cardinal, dit le roi s'accommodant, en effet, +dans une causeuse; et ne craignez jamais d'être trop long. Vous parlez +si bien, que je ne me lasse jamais de vous entendre. + +Ruffo salua et commença son récit. + + + + + CVI + + COMMENT LE PRINCE HÉRÉDITAIRE POUVAIT ÊTRE, + A LA FOIS, EN SICILE ET EN CALABRE. + + +--Sire, Votre Majesté se rappelle Leurs Altesses royales mesdames +Victoire et Adélaïde, filles de Sa Majesté le roi Louis XV? + +--Parfaitement; pauvres vieilles princesses! à telles enseignes qu'au +moment de quitter Naples, je leur ai envoyé quelque chose comme dix ou +douze mille ducats, en leur faisant dire de s'embarquer à Manfredonia +pour Trieste, ou de venir, si elles l'aimaient mieux, nous rejoindre à +Palerme. + +--Votre Majesté se rappelle aussi les sept gardes du corps qu'elles +avaient avec elles, et dont l'un, M. de Boccheciampe, était +particulièrement recommandé par M. le comte de Narbonne? + +--Je me rappelle tout cela. + +--L'un d'eux--Votre Majesté n'a pas dû, certes, oublier ce détail--avait +une merveilleuse ressemblance avec Son Altesse royale le prince +héréditaire. + +--Au point que, moi-même, quand je l'ai vu pour la première fois, j'y ai +été trompé. + +--Eh bien, sire, dans les circonstances où nous nous trouvions, il m'est +venu à l'esprit d'utiliser ce phénomène. + +Le roi regarda Ruffo en homme qui ne sait pas encore ce qu'il va +entendre, mais qui a une telle confiance dans le narrateur, qu'il admire +déjà. + +Ruffo continua: + +--Au moment du départ, j'appelai près de moi de Cesare, et, comme je +doutais que M. le prince de Calabre consentît jamais à jouer un rôle +actif dans une guerre comme celle qui se préparait, sans faire part de +mon projet à Cesare, sur la bravoure de qui je savais pouvoir compter, +puisqu'il est Corse, je lui dis que ce n'était, certes, point par hasard +et sans avoir de grands desseins sur lui que la nature l'avait doué +d'une ressemblance si extraordinaire avec le prince héréditaire. + +--Et que répondit-il? demanda le roi. + +--Je dois lui rendre cette justice, qu'il n'hésita pas un instant. «Je +ne suis, dit-il, qu'un atome dans le drame qui se joue; mais ma vie et +celle de mes compagnons est au service du roi. Qu'ai-je à faire?--Rien, +répondis-je. Vous n'avez qu'à vous laisser faire.--Encore, avons-nous un +plan quelconque à suivre?--Vous accompagnerez Leurs Altesses royales à +Manfredonia; lorsqu'elles seront embarquées, vous suivrez la côte +orientale de la Calabre jusqu'à Brindisi. Si, le long de la route, il ne +vous est rien arrive, prenez à Brindisi un bateau, une barque, une +tartane, et gagnez la Sicile; si, au contraire, il vous est arrivé +quelque chose d'extraordinaire et d'inattendu, vous êtes homme d'esprit +et de courage, profitez des circonstances: votre fortune et celle de vos +compagnons--une fortune à laquelle, dans vos rêves d'ambition les plus +hardis, vous ne pouviez vous attendre,--est entre vos mains...» + +--Vous aviez quelque projet sur eux? + +--Évidemment. + +--Alors, pourquoi, connaissant leur courage, ne les mettiez-vous pas au +courant de ce projet? + +--Parce que, sur les sept, sire, un pouvait me trahir... Qui peut +répondre que, sur sept hommes, un seul ne trahira point? + +Le roi poussa un soupir. + +--Mais ce projet, dit-il, à moi, vous n'avez aucune raison de me le +cacher. + +--D'autant mieux, sire, continua Ruffo, qu'il a réussi. + +--J'écoute, reprit le roi. + +--Eh bien, sire, nos sept jeunes gens suivirent de point en point les +instructions données. Les deux princesses embarquées, ils prirent la +côte méridionale de la Calabre, où les attendait un de mes agents par +lequel je ne craignais pas plus d'être trahi que par eux, attendu qu'il +n'était guère mieux instruit qu'eux. + +--Vous étiez fait pour être premier ministre, mon cher Ruffo, non pas +d'un petit État comme Naples, mais d'une grande puissance comme la +France, l'Angleterre ou la Russie. Continuez, continuez, je vous écoute. +Voyons, quel était cet agent, et qu'était-il chargé de faire? Quel +maître en politique vous êtes, mon cher cardinal! et quel malheur que +vous n'ayez pas eu en moi un meilleur élève! + +--Cet agent que Votre Majesté a nommé, il y a un an, intendant à ma +recommandation, habite la ville de Montejasi, qui devait naturellement +se trouver sur la route de nos aventuriers. Je lui écrivis que Son +Altesse royale le duc de Calabre, décidé à tenter un coup désespéré pour +reconquérir le royaume de son père, venait de s'embarquer pour la +Calabre avec le duc de Saxe, son connétable et son grand écuyer, et que +je le priais de veiller à leur sûreté en sujet fidèle, dans le cas où il +croirait que leur projet ne dût pas réussir, mais aussi de les seconder +de tout son pouvoir dans le cas où il aurait la moindre chance de +réussite. Il était invité à transmettre le secret de cette expédition +aux amis dont il serait sûr. J'avais le briquet et le caillou: +j'attendis l'étincelle. + +--Le caillou se nommait de Cesare, je le sais déjà; mais comment se +nommait le briquet? + +--Buonafede Gironda, sire. + +--Il ne faut oublier aucun de ces noms, mon éminentissime; car je sais +que, si un jour j'ai à punir, j'aurai aussi à récompenser. + +--Ce que j'avais prévu est arrivé. Les sept jeunes gens passèrent par la +ville de Montejasi, chef-lieu du district de notre intendant; ils +descendirent à une mauvaise auberge, sur le balcon de laquelle ils +vinrent prendre l'air après avoir dîné. Le préfet était déjà prévenu de +leur présence, et le nombre sept lui fit immédiatement naître dans +l'esprit l'idée que ces sept personnages pourraient bien être +monseigneur le duc de Calabre, le duc de Saxe, le connétable Colonna, le +grand écuyer Boccheciampe et leur suite. D'un autre côté, un bruit tout +opposé s'était répandu dans la ville: on disait que les sept jeunes gens +étaient des agents jacobins qui venaient démocratiser la province. Or, +la province étant peu démocrate, quatre ou cinq cents personnes, déjà +réunies sur la place, s'apprêtaient à faire un mauvais parti à nos +voyageurs, lorsque arriva le préfet Buonafede Gironda, c'est-à-dire mon +homme, lequel écouta les bruits qui circulaient et répondit que c'était +à lui, la première autorité du pays, de s'assurer de l'identité des gens +qui traversaient le chef-lieu de son district; qu'en conséquence, il +allait se rendre près des étrangers et procéderait à leur +interrogatoire; les Montéjasiens sauraient donc dans dix minutes à quoi +s'en tenir. + +»Les jeunes gens avaient quitté le balcon et refermé la fenêtre, car il +ne leur était point difficile de voir que quelque chose d'inconnu +soulevait contre eux un orage qui ne tarderait point à éclater, +lorsqu'on leur annonça la visite de l'intendant. Cette annonce, au lieu +de la calmer, redoubla leur inquiétude. Il paraît que, dans toutes les +circonstances épineuses, c'était de Cesare qui portait la parole; il se +prépara donc à demander au préfet la cause des mauvaises intentions des +habitants de Montejasi à son égard, lorsque celui-ci entra et se trouva +face à face avec lui. + +»A la vue de Cesare, tous les soupçons de Buonafede furent confirmés. Il +était évident que les sept voyageurs étaient ceux que je lui avais +recommandés et qu'il se trouvait en face du prince héréditaire. + +»Aussi ce cri s'échappa-t-il de sa bouche: + +»--Le prince royal! Son Altesse le duc de Calabre! + +»De Cesare tressaillit. Cette circonstance inattendue et incroyable que +je lui avais prédite et dont je l'avais invité à profiter, c'était à +n'en point douter, celle dans laquelle il se trouvait; cette fortune +inespérée, inouïe à laquelle il n'avait pas osé penser dans ses rêves, +elle venait au-devant de lui, elle allait passer à portée de sa main, il +n'avait qu'à la saisir aux cheveux. + +»Il regarda ses compagnons, cherchant dans leur regard un signe +approbateur, et, encouragé par ce signe, il fit pour toute réponse un +pas au-devant de l'intendant, et, avec une dignité suprême, lui donna sa +main à baiser. + +--Mais savez-vous, mon éminentissime, que c'est un homme très-fort que +votre de Cesare? fit le roi. + +--Attendez donc, sire!... L'intendant, en se relevant, demanda à être +présenté au duc de Saxe, au connétable Colonna et au grand écuyer +Boccheciampe; lui-même indiquait au faux prince royal les noms dont il +devait nommer ses compagnons et les titres dont il devait les qualifier. +Mais les hurlements de la multitude ne donnèrent pas le temps à la +présentation de s'achever. Trois ou quatre pierres brisèrent les vitres +et vinrent tomber aux pieds des princes et de l'intendant, qui ouvrit la +fenêtre, prit de Cesare par la main, et, le montrant à la population +ébahie de voir la bonne intelligence qui régnait entre l'intendant royal +et les envoyés jacobins, il cria d'une voix qui domina le tumulte: «Vive +le roi Ferdinand! vive notre prince héréditaire François!» Vous jugez, +sire, de l'effet que firent sur la foule cette apparition et ce cri. +Quelques Montéjasiens qui avaient été à Naples et qui y avaient vu le +duc de Calabre, le reconnurent ou crurent le reconnaître. Un immense cri +de «Vive le roi! vive le prince héréditaire!» répondit au cri de +l'intendant. De Cesare salua, fort princièrement à ce qu'il paraît. Au +milieu des hourras qui se continuaient avec fureur, deux ou trois voix +crièrent: «A la cathédrale! à la cathédrale!» Rien ne réjouit le peuple +comme un _Te Deum_. Aussi la foule répéta-t-elle d'une seule voix: «A la +cathédrale! à la cathédrale!» Dix messagers se détachèrent et allèrent +prévenir l'archevêque de se préparer à chanter un _Te Deum_. Enfin, au +milieu d'un concours de peuple immense, le faux prince se rendit à +l'église, porté dans les bras de la multitude et accompagné de +l'enthousiasme universel... Vous comprenez bien, sire, qu'une fois le +_Te Deum_ chanté, si quelques soupçons subsistaient encore, ces soupçons +s'évanouirent. Qui pouvait douter du prince royal, quand Dieu lui-même +l'avait reconnu et béni? Une si heureuse nouvelle se répandit dans les +campagnes avec la rapidité de la foudre. Dans toutes les localités où +elle parvint, on nomma des députés, qui, le lendemain, vinrent à +Montejasi rendre hommage au faux prince. De Cesare les reçut avec sa +dignité accoutumée, leur annonça qu'il venait de votre part pour +reconquérir le royaume, et qu'il se confiait au courage et à la loyauté +de ceux qui devaient être un jour ses sujets. + +--Allons, allons! dit le roi, tout cela n'est point d'un homme +ordinaire, et je vois que je n'avais pas trop fait pour lui en lui +mettant sur le dos l'habit de lieutenant. + +--Attendez, sire, répliqua Ruffo, car le meilleur me reste à vous +raconter. Dans la journée, le bruit arriva à Montejasi que les +princesses de France, qui voulaient se rendre à Trieste, repoussées par +les vents contraires, venaient d'entrer dans le port de Brindisi. Il y +avait un grand coup à risquer et qui fermerait la bouche aux plus +sceptiques et aux plus incrédules: c'était d'aller faire une visite à +Mesdames, de leur confier franchement la situation et de se faire +reconnaître par elles. Elles aimaient assez le chef de leurs gardes et +elles étaient assez dévouées à Leurs Majestés Siciliennes pour ne point +hésiter un instant à charger leur conscience d'un mensonge qui pouvait +servir à l'intérêt de la cause. Arrivé où il en était, de Cesare était +décidé à pousser la chose jusqu'au bout. On partit le même soir pour +Brindisi en annonçant que le prince royal allait faire une visite à ses +respectables cousines Mesdames de France. Le lendemain, toute la ville +de Brindisi savait l'arrivée du prince, et les autorités venaient le +féliciter au palais de don Francesco Errico, à qui il avait fait +l'honneur de descendre chez lui. + +»Vers midi, au milieu d'un concours immense de peuple, nos sept jeunes +gens s'acheminèrent vers le port, marchant derrière le prince royal et +lui rendant tous les honneurs dus à son rang. Les princesses étaient à +bord de leur felouque et n'avaient pas voulu débarquer. + +»En voyant leurs sept gardes du corps, elles manifestèrent une grande +joie, et de Cesare, ayant demandé à les entretenir en particulier, +descendit près d'elles, tandis que ses six compagnons restaient sur le +pont avec M. de Châtillon leur ancienne connaissance. + +»Les vieilles princesses avaient appris la présence du prince +héréditaire en Calabre; mais elles étaient loin de s'attendre que ce +prince héréditaire ne fût autre que de Cesare. Celui-ci leur raconta les +événements tels qu'ils s'étaient passés et leur demanda s'il devait ou +non leur donner suite. + +»Leur avis fut qu'il fallait profiter de la bonne chance que lui offrait +le destin, et, sur l'observation que de Cesare leur fit que Votre +Majesté trouverait peut-être mauvais qu'il se fît passer pour le prince +héréditaire, et le prince héréditaire qu'il se fît passer pour lui, +elles s'engagèrent à arranger la chose avec Votre Majesté et le duc de +Calabre. + +»De Cesare, au comble de la joie, demanda alors aux vieilles princesses +une preuve d'estime qui pût confirmer aux yeux du public leur parenté. +Leurs Altesses royales y consentirent, remontèrent avec lui sur le pont, +lui donnèrent leurs mains à baiser, et reconduisirent l'illustre +visiteur jusqu'à l'escalier de leur felouque. Là, de Cesare eut +l'honneur de les embrasser toutes les deux. + +--Mais vous savez, mon éminentissime, que c'est le brave des braves; +votre de Cesare! dit le roi. + +--Oui, sire, et la preuve, c'est que ses compagnons, n'osant poursuivre +l'aventure, l'ont abandonné avec Boccheciampe, et se sont embarqués pour +Corfou. + +--De sorte que...? + +--De sorte que de Cesare et Boccheciampe, c'est-à-dire le prince +François et son grand écuyer sont à Tarente avec trois ou quatre cents +hommes, et que toute la terre de Bari est soulevée en leur nom et au +vôtre. + +--Voilà de riches nouvelles, mon éminentissime! Est-ce qu'il n'y aurait +pas moyen d'en profiter? + +--Si fait, sire, et c'est pour cela que me voici. + +--Et vous êtes le bienvenu, comme toujours.... Voyons, si philosophe que +je sois, je ne serais point fâché de chasser les Français de Naples et +de faire pendre quelques jacobins sur la place du Mercato-Vecchio. Qu'y +a-t-il à faire, mon cher cardinal, pour arriver à cela?... Entends-tu, +Jupiter, nous allons pendre des jacobins. Eh! eh! ce sera drôle. + +--Ce qu'il y a à faire pour arriver à cela? demanda Ruffo. + +--Oui, je désire le savoir. + +--Eh bien, sire, il y a à me laisser achever ce que j'ai commencé: voilà +tout. + +--Achevez, mon éminentissime, achevez. + +--Mais seul, sire! + +--Comment, seul? + +--Oui, c'est-à-dire sans le concours d'aucun Mack, d'aucun Pallavicini, +d'aucun Maliterno, d'aucun Romana. + +--Comment! tu veux reconquérir Naples seul? + +--Oui, seul, avec de Cesare pour lieutenant, et mes bon Calabrais pour +armée. Je suis né parmi eux, ils me connaissent; mon nom ou plutôt celui +de mes aïeux est en vénération dans les chaumières les plus écartées. +Dites seulement _oui_, donnez-moi les pouvoirs nécessaires, et, avant +trois mois, je suis avec soixante mille hommes aux portes de Naples. + +--Et, comment les réuniras-tu, tes soixante mille hommes? + +--En prêchant la guerre sainte, en élevant le crucifix de la main +gauche, l'épée de la main droite, en menaçant et en bénissant. Ce qu'on +fait les Fra-Diavolo, les Mammone, les Pronio, dans les Abruzzes, dans +la Campanie et dans la Terre de Labour, je le ferai bien, Dieu aidant, +en Calabre et dans la Basilicate. + +--Mais des armes? + +--Nous n'en manquerons point, dussions-nous n'avoir que celles des +jacobins qu'on enverra pour nous combattre. D'ailleurs, chaque Calabrais +n'a-t-il pas un fusil? + +--Mais de l'argent? + +--J'en trouverai dans les caisses des provinces. Il ne me faut pour tout +cela que l'agrément de Votre Majesté. + +--Mon agrément? Vive saint Janvier!... Non pas, je me trompe, saint +Janvier est un renégat.--Mon agrément, tu l'as. Quand te mets-tu en +campagne? + +--Dès aujourd'hui, sire. Mais vous savez mes conditions? + +--Seul, sans armes et sans argent, n'est-ce point cela? + +--Oui, sire. Me trouvez-vous trop exigeant? + +--Non, pardieu! + +--Mais seul, avec tout pouvoir: je serai votre vicaire général, votre +_alter ego_. + +--Tu seras tout cela, et, aujourd'hui même, en plein conseil, je déclare +que telle est ma volonté. + +--Alors, tout est perdu. + +--Comment, tout est perdu? + +--Sans doute. Au conseil, je n'ai que des ennemis. La reine ne m'aime +pas, M. Acton me déteste, milord Nelson m'exècre, le prince de +Castelcicala m'abhorre. Quand bien même les autres ministres me +soutiendraient, voilà une majorité toute faite contre moi... Non, sire, +pas ainsi. + +--Comment, alors? + +--Sans conseil d'État, sans autre volonté que celle du roi, sans autre +aide que celle de Dieu. Ai-je besoin de quelqu'un pour faire ce que j'ai +fait jusqu'à présent? Pas plus que je n'en aurai besoin pour ce qui me +reste à faire. Ne disons pas un mot de notre plan; gardons le secret. Je +pars sans bruit pour Messine avec mon secrétaire et mon chapelain, je +traverse le détroit; et, là seulement je déclare aux Calabrais ce que je +viens faire en Calabre. Le conseil d'État alors se réunira sans Votre +Majesté ou avec Votre Majesté; mais il sera trop tard. Je me moquerai du +conseil d'État. Je marcherai sur Cosenza, j'ordonnerai à de Cesare de +faire sa jonction avec moi, et, dans trois mois comme je l'ai dit à +Votre Majesté, je serai sous les murs de Naples. + +--- Si tu fais cela, Fabrizio, je te nomme premier ministre à vie et je +reprends à mon imbécile de François le titre de duc de Calabre pour te +le donner. + +--Si je fais cela, sire, vous ferez ce que font les rois pour lesquels +on se dévoue: vous vous hâterez d'oublier. Il y a des services si +grands, que l'on ne peut les payer que par l'ingratitude, et celui que +je vous aurai rendu sera de ceux-là. Mais mon but va plus loin que la +richesse, plus haut que les honneurs. Je suis ambitieux de gloire et de +renommée, sire: je veux être à la fois dans l'histoire Monk et +Richelieu. + +--Et je t'y aiderai de tout mon pouvoir, quoique je ne sache pas trop ce +qu'ils sont ou plutôt ce qu'ils étaient. Quand dis-tu que tu veux +partir? + +--Aujourd'hui, si Votre Majesté y consent. + +--Comment, si j'y consens? Tu es bon! Je t'y pousse, je t'y pousse des +pieds et des mains. Mais tu ne penses pas, cependant, partir sans +argent? + +--J'ai un millier de ducats, sire. + +--Et, moi, je dois en avoir deux ou trois mille dans mon secrétaire. + +--C'est tout ce qu'il me faut. + +--Attends donc... Mon nouveau ministre des finances, le prince Luzzi, +m'a prévenu hier que le marquis Francesco Taccone était arrivé à Messine +avec cinq cent mille ducats, qu'il a touchés chez Backer en échange de +billets de banque. En voilà que je vous recommande, les Backer, mon +éminentissime; quand nous serons rentrés à Naples, et que vous serez +premier ministre, nous les ferons ministres des finances. + +--Oui, sire. Mais revenons à nos cinq mille ducats. + +--Eh bien, attends: je vais te signer l'ordre de les prendre à Taccone. +Ce sera ta caisse militaire. + +Le cardinal se mit à rire. + +--Pourquoi ris-tu? demanda le roi. + +--Je ris de ce que Votre Majesté ne sait pas que cinq cent mille ducats +qui voyagent de Naples en Sicile se perdent toujours en route. + +--C'est possible. Mais, au moins, Danero, le général Danero, le +gouverneur de la place de Messine, mettra à ta disposition les armes et +les munitions nécessaires à la petite troupe avec laquelle tu te mettras +en marche. + +--Pas plus que le trésorier Taccone ne me remettra les cinq cent mille +ducats. N'importe, sire: remettez-moi ces deux ordres. Si Taccone me +donne l'argent et Danero les armes, tant mieux; s'ils ne me les donnent +pas, je me passerai d'eux. + +Le roi prit deux papiers, écrivit et signa les deux ordres. + +Pendant ce temps, le cardinal tirait un troisième papier de sa poche, le +dépliait et le glissait sous les yeux du roi. + +--Qu'est-ce que cela? demanda le roi. + +--C'est mon diplôme de vicaire général et d'_alter ego_. + +--Que tu as rédigé toi-même? + +--Pour ne pas perdre de temps, sire. + +--Et, comme je ne veux pas te retarder... + +Le roi posa la main au-dessous de la dernière ligne. + +Le cardinal l'arrêta au moment où il allait signer. + +--Lisez d'abord, sire, fit le cardinal. + +--Je lirai après, dit le roi. + +Et il signa. + +Ceux de nos lecteurs qui craindront de perdre leur temps à la lecture +d'une pièce diplomatique des plus curieuses, mais qui n'est, au bout du +compte, qu'une pièce diplomatique inconnue jusqu'aujourd'hui, peuvent +passer le chapitre suivant; mais ceux qui cherchent dans un livre +historique autre chose qu'une simple distraction ou un frivole +amusement, nous sauront gré, nous en sommes sûr, d'avoir tiré ce +document des tiroirs secrets de Ferdinand, où il était enseveli depuis +soixante ans, et de lui faire voir le jour pour la première fois. + + + + + CVII + + DIPLOME DU CARDINAL RUFFO + + +«Cardinal Ruffo; + +»La nécessité d'arriver le plus promptement possible, et par les moyens +les plus efficaces, au salut des provinces du royaume de Naples et de +les préserver des nombreuses intrigues que les ennemis de la religion, +de la couronne et de l'ordre ourdissent pour les entraîner dans la +rébellion, me détermine à commettre au talent, au zèle et à +l'attachement de Votre Éminence le soin grave et l'importante mission de +la défense de cette partie du royaume encore pure des désordres de tout +genre et de la ruine qui menace le royaume dans cette terrible crise. + +»Je charge, par conséquent, Votre Éminence de se porter en Calabre, +cette province de notre royaume étant celle que nous chérissons le plus +particulièrement, et dans laquelle il est le plus facile d'organiser la +défense et de combiner les opérations à l'aide desquelles on peut +arrêter la marche de l'ennemi commun et sauvegarder l'un et l'autre +littoral de toute tentative soit d'hostilité, soit de séduction, qui +pourrait être essayée, par les malintentionnés de la capitale ou du +reste de l'Italie. + +»Les Calabres, la Basilicate, les provinces de Lecce, Barri et Salerne +seront l'objet de mes soins les plus empressés et les plus énergiques. + +»Tous les moyens de salut que Votre Éminence croira pouvoir employer, au +nom de l'attachement à la religion, du désir de sauver la propriété, la +vie et l'honneur des familles, les récompenses à accorder à ceux qui se +distingueront dans l'oeuvre de restauration que vous allez entreprendre, +seront adoptées par moi sans discussion, sans limite, ainsi que les +châtiments les plus sévères que vous croirez devoir appliquer aux +rebelles. Enfin, quelque ressource à laquelle, dans l'extrémité où nous +nous trouvons, Votre Éminence croira devoir recourir et qu'elle jugera +capable d'exciter les habitants à une juste défense, elle devra +l'employer; mais c'est surtout le feu de l'enthousiasme dirigé dans la +bonne voie qui nous paraît le plus apte à lutter contre les nouveaux +principes et à les renverser. Ces principes régicides et +désorganisateurs des sociétés sont plus puissants que vous ne le croyez +peut-être; car ils flattent l'ambition des uns et la cupidité des +autres, et la vanité et l'amour-propre de tous, en faisant naître dans +les coeurs les plus vulgaires ces trompeuses espérances que répandent +les fauteurs des opinions modernes et des manéges révolutionnaires, +manéges qui, partout où ils ont été employés, opinions qui, partout où +elles ont triomphé, ont fait le malheur de l'État, comme on peut le voir +en jetant les yeux sur la France et l'Italie. + +»A cet effet, pour remédier à toutes nos misères par de promptes mesures +destinées à reconquérir nos provinces envahies, ainsi que cette +insolente capitale qui leur donne l'exemple du désordre, j'autorise +Votre Éminence à exercer la charge de commissaire général dans la +première province où se manifestera le besoin de sa mission, celle de +vicaire général du royaume lorsqu'elle se trouvera en possession de tout +ou partie de ce royaume, à la tête des forces actives qu'elle va +recevoir, avec le droit de faire en notre nom toute proclamation qu'elle +croira utile au bien de la cause. + +»Je donne, en outre, à Votre Éminence, comme mon _alter ego_, le droit +de changer tout préside, de révoquer tout administrateur, tout président +de tribunal, tout employé supérieur ou inférieur de l'administration +politique ou civile; comme aussi de suspendre, d'éloigner, de faire +arrêter tout employé militaire, s'il croit avoir des raisons d'user de +cette rigueur, et d'employer intérimairement ceux auxquels il aura +confiance et qu'il chargera des postes vacants, jusqu'à ce que j'aie +approuvé leur nomination, sur la demande qui m'en sera faite, et cela, +afin que tous ceux qui dépendent de mon gouvernement reconnaissent dans +Votre Éminence mon agent suprême et agissent activement, sans retard ni +opposition, et cela, ainsi qu'il convient et est indispensable aux +heures critiques et difficiles où nous nous trouvons. + +»Cette charge de commissaire général et de vicaire du royaume sera, par +Votre Éminence, appliquée et exercée comme elle l'entendra, attendu que, +grâce à cette faculté d'_alter ego_ que je lui concède de la façon et +selon le mode le plus étendu, j'entends qu'elle fasse valoir et +respecter mon autorité souveraine, et que, par son emploi, elle préserve +mon royaume de dommages ultérieurs, ceux qu'il a subis jusqu'aujourd'hui +étant déjà trop grands. + +»Elle devra, en conséquence, procéder avec la plus grande sévérité et la +plus rigoureuse justice, soit pour se faire obéir, selon que l'exigera +la nécessité du moment, soit pour donner les bons exemples et faire +disparaître les mauvais, soit enfin pour faire avorter la semence ou +arracher les racines de cette mauvaise plante de la liberté, qui a si +facilement germé et poussé aux endroits où mon autorité est méconnue, +afin que le mal déjà fait soit réparé et que nous ne marchions pas à un +mal plus grand et à de nouveaux malheurs. + +»Toutes les caisses de royaume, sous quelque dénomination qu'elles +soient classées, relèveront de Votre Éminence et obéiront à ses ordres. +Elle veillera à ce que l'on ne fasse parvenir aucune somme à la capitale +tant que celle-ci se trouvera dans l'état d'anarchie où elle est +maintenant. L'argent desdites caisses sera, par Votre Éminence, employé, +pour le bien et le besoin des provinces, au payement nécessaire au +gouvernement civil et aux moyens de défense que nous devons improviser, +ainsi qu'à la solde de nos défenseurs. + +»Il me sera donné un état régulier de ce que Votre Éminence aura fait et +comptera faire, afin que, sur les choses faites et à faire, je puisse +vous notifier mes résolutions et transmettre mes ordres. + +»Votre Éminence choisira deux ou trois assesseurs probes et dignes de sa +confiance, choisis dans la magistrature, pour rendre leurs jugements +dans les causes graves, qui, pour appel, dans les temps ordinaires, +s'envoient au tribunal de la capitale. Ils remplaceront les tribunaux de +Naples, afin que les affaires ne traînent pas en longueur. Pour ces +emplois, Votre Éminence pourra se servir des magistrats provinciaux, les +autorisant à prononcer en même temps sur toute autre cause qu'il lui +plaira de leur soumettre, ainsi que sur les appels qui seraient portés +devant eux, et elle s'assurera, en destituant lesdits magistrats, à +l'occasion, que la plus stricte justice sera rendue dans les provinces +qu'elle administrera en mon nom. + +»Par les différents papiers que je remets à Votre Éminence, elle +s'assurera que, dans la persuasion que la nombreuse armée que +j'entretenais dans mon royaume, armée par laquelle j'ai été si mal +servi, n'est point encore entièrement dispersée; j'avais donné l'ordre +que ses restes se portassent à Palerme et jusque dans les Calabres, dans +le but de défendre ces provinces et de maintenir leurs communications +avec la Sicile. Dans les circonstances où nous sommes, quels que soient +les commandants qui, sur son chemin, se présenteront à Votre Éminence +avec ces débris de troupes, ces commandants devront marcher d'accord +avec Votre Éminence, quelle que soit la position qui leur ait été créée +par mes ordonnances précédentes. Quant au général de la Salandra ou tout +autre général qui se réunirait à Votre Éminence avec ces mêmes troupes, +ils suivront les prescriptions nouvelles qui leur sont données. Votre +Éminence les leur notifiera, et, aussitôt que je serai prévenu de cette +notification, j'expédierai les commissions ultérieures que Votre +Éminence réclamera de moi. + +»Relativement à la force militaire, et nous devons supposer +raisonnablement qu'il n'en reste plus de régulière, Votre Éminence, et +c'est là le but principal de sa commission, aura soin de la créer ou +réorganiser par tous les moyens, et l'on tâchera, puisque, cette fois, +elle combattra sur le sol de la patrie, bien que cette force ne puisse +être composée que de soldats fugitifs et déserteurs, on tâchera de leur +rendre ou de leur inspirer le courage qu'ont montré mes braves Calabrais +dans les combats qu'ils viennent de soutenir contre l'ennemi. Il en sera +ainsi des corps qui se formeront, composés des habitants des provinces +que leur patriotisme et leur amour pour la religion porteront à prendre +les armes et à défendre ma cause. + +»Pour arriver à ce but, je ne prescris aucun moyen à Votre Éminence; je +les laisse, au contraire, tous à son zèle, tant relativement au mode +d'organisation que pour la distribution des récompenses de tout genre +qu'elle croira devoir accorder. Si ces récompenses sont pécuniaires, +elle pourra les distribuer elle-même; si ce sont des honneurs et des +emplois, elle pourra temporairement accorder ces honneurs et distribuer +ces emplois, et ce sera à moi de les ratifier; car toute haute faveur +devra être soumise à ma ratification. + +»Lorsque les troupes régulières que j'attends seront arrivées, on pourra +en expédier une partie en Calabre, ou dans toute autre partie de la +terre ferme, ainsi que toutes munitions et pièces d'artillerie que l'on +pourra partager entre la Sicile et la Calabre. + +»Votre Éminence choisira les employés militaires et politiques dont elle +croira devoir s'entourer; elle établira pour eux des conditions +provisoires, et placera chacun au poste qu'elle croira le mieux lui +convenir. + +»Pour les dépenses de Votre Éminence, il lui sera accordé la somme de +quinze cents ducats (six mille francs par mois), somme que nous +regardons comme indispensable à ses besoins; mais je lui accorde, en +outre, toute somme ultérieure plus considérable qu'elle croira +nécessaire à l'emploi de sa commission, surtout dans ses passages d'un +lieu à un autre, sans que ce surcroît de dépense puisse en aucune façon +peser sur mes peuples. + +»Je lui concède, en outre, le maniement de l'argent qu'elle trouvera +dans les caisses publiques et qui, par ses soins, rentrera. Elle en +emploiera une partie à se procurer les nouvelles nécessaires, +indispensables à sa sûreté, soit que ces nouvelles viennent de la +capitale soit qu'elles viennent des mouvements de l'ennemi à +l'extérieur; et, comme la capitale se trouve en ce moment dans le plus +grand désordre, vu les nombreux partis opposés qui la déchirent, et dont +le peuple est la victime, elle fera veiller par des hommes habiles et +experts dans cet art, sur tout ce qui s'y passera et qui immédiatement +de tout ce qui se passera l'informeront. C'est pour cet objet qu'elle +n'épargnera pas l'argent lorsqu'elle pensera que la prodigalité doive +porter ses fruits. + +»Dans d'autres cas où de pareilles dépenses lui paraîtraient +nécessaires, Votre Éminence pourra engager sa promesse et donner des +sommes vis-à-vis des personnages qui pourraient rendre des services à +l'État, à la religion et à la couronne. + +»Je ne m'étends point sur les mesures de défense que j'attends d'elle au +plus haut degré, et encore moins sur la manière dont elle devra réprimer +les émeutes, les troubles intérieurs, les attroupements, les séductions +et les manoeuvres des émissaires jacobins. Je laisse donc à Votre +Éminence le soin de prendre les déterminations les plus promptes pour +que justice soit faite de tous ces délits. Les présides, celui de Lecce +spécialement, ceux de mes vassaux qui auront un coeur loyal, les +évêques, les curés et tous les honnêtes ecclésiastiques, l'informeront +de tous les besoins comme de toutes les ressources locales, et bien +certainement ceux-ci seront aiguillonnés par l'ardente énergie et la +puissante nécessité que commandent les circonstances dans lesquelles +nous nous trouvons. + +»J'attends de l'empereur d'Autriche des secours de tout genre; le Turc +m'en promet également; la Russie a pris vis-à-vis de moi les mêmes +engagements, et déjà les escadres de cette dernière puissance, +rapprochées de notre littoral, sont prêtes à nous secourir. + +»J'en avise Votre Éminence, afin que, dans l'occasion, elle puisse +s'appuyer d'elles, et même faire descendre une partie de ses troupes +dans la province, au cas où leur secours lui deviendrait nécessaire; +comme aussi je l'autorise à réclamer de ces escadres toutes les +ressources que la nature de l'opération lui feront considérer comme +utiles à sa défense. + +»Je la préviens aujourd'hui, et vaguement encore, qu'elle peut trouver +asile et secours chez mes alliés; mais, d'ici, je lui ferai passer des +instructions ultérieures qui assureront dans l'avenir un concours plus +efficace. Il en sera de même de l'escadre anglaise, pour laquelle je lui +transmettrai mes nouvelles instructions, et qui, naviguant sur les côtes +de Sicile et de Calabre, veillera à leur sûreté. + +»Il sera établi par Votre Éminence de sûrs moyens de me faire passer et +de recevoir de moi deux fois la semaine des nouvelles concernant les +affaires importantes de sa mission. Je regarde comme indispensable à la +défense du royaume que nos courriers se succèdent souvent et dans des +délais opportuns. + +»Enfin, je me confie à son attachement, à ses lumières, et je suis +certain qu'elle répondra à cette haute confiance que je mets dans son +attachement à ma cause et à son dévouement pour moi. + +»FERDINAND B. +»Palerme, 25 janvier 1799.» + + + + + CVIII + + LE PREMIER PAS VERS NAPLES + + +Tout était disposé, on le voit, non-seulement avec la sage ordonnance de +l'homme de guerre, mais encore avec la méticuleuse prévoyance de l'homme +d'Église. + +Ferdinand était émerveillé. + +Généraux, officiers, soldats, ministres l'avaient trahi. Ceux dont +c'était l'état de porter l'épée au côté, ou n'avaient pas tiré l'épée, +ou l'avaient rendue à l'ennemi; ceux dont c'était l'état de savoir les +nouvelles et d'en profiter ne les avaient pas sues, ou, les sachant, +n'en profitaient point; les conseillers, dont c'était l'état de donner +des conseils, n'avaient point trouvé de conseils à donner; le roi, +enfin, avait inutilement demandé à ceux chez lesquels il devait +s'attendre à les trouver, le courage, la fidélité, l'intelligence et le +dévouement. + +Et voici qu'il trouvait tout cela, non pas dans un de ceux qu'il avait +comblés de faveurs, mais dans l'homme d'Église qui pouvait se renfermer +dans la limite des devoirs d'un homme d'Église, c'est-à-dire se borner à +lire son bréviaire et à donner sa bénédiction. + +Cet homme d'Église avait tout prévu. Il avait organisé la révolte comme +un homme politique; il s'était mis au courant des nouvelles comme un +ministre de la police; il avait préparé la guerre comme un général; et, +en même temps que Mack laissait tomber son épée aux pieds de +Championnet, il tirait le glaive de la guerre-sainte, et, sans +munitions, il offrait de marcher à la conquête de Naples en montrant le +labarum de Constantin et en criant: _In hoc signo vinces_! + +Étrange pays, société étrange, où c'étaient les voleurs de grand chemin +qui défendaient le royaume et où, ce royaume une fois perdu, c'était un +prêtre qui allait le reconquérir! + +Cette fois, par hasard, Ferdinand sut conserver un secret et tenir sa +promesse. Il donna au cardinal les deux mille ducats promis, qui, joints +aux mille qu'il avait, lui complétèrent une somme de douze mille cinq +cents francs de notre monnaie. + +Le jour même où les provisions du cardinal avaient été signées, +c'est-à-dire le 27 janvier,--le diplôme, nous ignorons pour quelle +cause, fut antidaté de deux jours,--le cardinal prit congé du roi sous +prétexte de faire un voyage à Messine et se mit immédiatement en voyage, +faisant la route tantôt par mer, tantôt par terre, selon que les moyens +lui étaient offerts d'aller en avant. + +Il mit quatre jours à faire le voyage, et arriva à Messine dans +l'après-midi du 31 janvier. + +Il se mit aussitôt à la recherche du marquis Taccone, qui, par l'ordre +du roi, devait lui remettre les deux millions qu'il rapportait de +Naples; seulement, comme il l'avait prévu, on trouva le marquis, mais +les millions furent introuvables. + +A la sommation du cardinal, le marquis Taccone répondit qu'avant son +départ de Naples, il avait, par l'ordre du général Acton, remis au +prince Pignatelli toutes les sommes qu'il avait entre les mains. En +vertu de son mandat, le cardinal le somma alors de lui donner le compte +de sa situation, ou plutôt l'état de sa caisse. Mais, poussé au pied du +mur, le marquis répondit qu'il lui était impossible de rendre des +comptes lorsque les registres et tous les papiers de la trésorerie +étaient restés à Naples. Le cardinal, qui avait prévu ce qui arrivait, +et qui l'avait prédit au roi, se tourna du côté du général Danero, +pensant qu'à tout prendre les armes et les munitions lui étaient plus +nécessaires encore que l'argent. Mais le général Danero, sous le +prétexte que ce n'était pas la peine de donner au cardinal des armes qui +ne pouvaient manquer de tomber entre les mains de l'ennemi, les lui +refusa, malgré les ordres formels du roi. + +Le cardinal écrivit à Palerme pour se plaindre au roi, Danero écrivit, +Taccone écrivit, chacun accusant les autres et essayant de se disculper. + +Le cardinal, pour en avoir le coeur net, résolut d'attendre à Messine la +réponse du roi. Elle lui arriva le sixième jour, apportée par le marquis +Malaspina. + +Le roi se plaignait fort mélancoliquement de n'être servi que par des +voleurs et des traîtres. Il invitait le cardinal à faire la guerre et à +tenter l'expédition avec les seules ressources de son génie; et il lui +envoyait, en le priant de lui donner le poste de son aide de camp, le +marquis Malaspina. + +Il était clair comme le jour que, dans son habitude de douter de tout le +monde, Ferdinand commençait à douter de Ruffo comme des autres, et lui +envoyait un surveillant. + +Par bonheur, ce surveillant était mal choisi: le marquis Malaspina était +avant tout un homme d'opposition. Le cardinal, en recevant la lettre du +roi, sourit et le regarda. + +--Il va sans dire, monsieur le marquis, que la recommandation du roi est +un ordre, dit-il; quoique ce soit une singulière position pour un homme +d'épée comme vous d'être l'aide de camp d'un homme d'Église. Mais sans +doute, continua-t-il, Sa Majesté vous a fait quelque recommandation +particulière qui rehausse votre position près de moi? + +--Oui, Votre Éminence, répondit Malaspina. Elle m'a promis une brillante +rentrée dans ses bonnes grâces si je voulais la tenir, dans une +correspondance particulière, au courant de vos faits et gestes. Il +paraît qu'elle a plus de confiance en moi comme espion que comme +chasseur. + +--Vous avez donc le malheur, monsieur le marquis, d'être dans la +disgrâce de Sa Majesté? + +--Il y a trois semaines, Éminence, que je ne fais plus partie de son +jeu. + +--Et quel crime avez-vous commis, continua le cardinal, pour subir une +pareille punition? + +--Un impardonnable, Éminence. + +--Confessez-le-moi, continua le cardinal en riant; j'ai les pouvoirs de +Rome. + +--J'ai atteint un sanglier au ventre, au lieu de l'atteindre au défaut +de l'épaule. + +--Marquis, répondit le cardinal, mes pouvoirs ne sont pas assez étendus +pour remettre un pareil crime; mais, de même que le roi vous a +recommandé à moi, je puis vous recommander au grand pénitencier de +Saint-Pierre. + +Puis, gravement et lui tendant la main: + +--Trêve de plaisanteries, dit le cardinal. Je ne vous demande, monsieur +le marquis, ni d'être pour le roi, ni d'être pour moi. Je vous dis: +Voulez-vous, en franc et loyal Napolitain, être pour le pays? + +--Éminence, dit Malaspina, touché, tout sceptique qu'il était, de cette +franchise et de cette loyauté, j'ai pris l'engagement vis-à-vis du roi +de lui écrire une fois par semaine: je lui obéirai; mais, sur mon +honneur, pas une lettre ne partira que vous ne l'ayez lue. + +--Inutile, monsieur le marquis. Je tâcherai de me conduire de façon que +vous puissiez exercer votre mission en conscience et tout dire à Sa +Majesté. + +Et, comme on venait de lui annoncer que le conseiller don Angelo de +Fiore était arrivé de la Calabre, il donna l'ordre de le faire entrer à +l'instant même. + +Le marquis voulut se retirer; le cardinal le retint. + +--Pardon, marquis, lui dit-il, vous entrez en fonctions. Soyez donc +assez bon pour rester. + +On introduisit le conseiller don Angelo de Fiore. + +C'était un homme de quarante-cinq à quarante-huit ans, dont les traits +durs et rudement accentués, dont l'oeil sinistre et habitué à voir le +mal partout contrastaient avec le doux nom. + +Il arrivait, comme nous l'avons dit, de la Calabre et venait annoncer +que Palmi, Bagnara, Scylla et Reggio étaient en train de se +démocratiser. Il invitait donc le cardinal à débarquer le plus tôt +possible, le débarquement devenant une folie du moment que ces villes +seraient démocratisées; et déjà, affirmait le conseiller, il n'y avait +que trop de temps perdu pour ramener au roi les coeurs chancelants. + +Le cardinal regarda Malaspina. + +--Que pensez-vous de cela, monsieur mon aide de camp? lui demanda-t-il. + +--Mais, dit Malaspina, qu'il n'y a pas un instant à perdre et qu'il faut +débarquer à l'instant même. + +--C'est aussi mon avis, dit le cardinal. + +Seulement, comme il était déjà trop tard pour partir le jour même, on +remit au lendemain matin le passage du détroit. + +Le lendemain, 8 février 1799, le cardinal s'embarqua, en conséquence, à +six heures du matin, à Messine, et, une heure après, il débarquait sur +la plage de Catona, en face de Messine, c'est-à-dire au point même que +l'on désignait, lorsque la Calabre était la grande Grèce, sous le nom de +_Columna Regina_. + +Toute sa suite consistait dans le marquis Malaspina, lieutenant du roi, +l'abbé Lorenzo Spazzoni, son secrétaire, don Annibal Caporoni, son +chapelain, ces deux derniers sexagénaires, et don Carlo Occara de +Caserte, son valet de chambre. + +Il emportait avec lui une bannière sur laquelle, d'un côté, étaient +brodées les armes royales, de l'autre, une croix, avec cette légende des +conquêtes religieuses, légende déjà citée par nous: + + _In hoc signo vinces_. + +Don Angelo de Fiore l'avait précédé de la veille et l'attendait au lieu +du débarquement avec trois cents hommes, la plupart vassaux des Ruffo de +Scylla et des Ruffo de Bagnara, frères et cousins du cardinal. + +Scipion tomba en touchant la terre d'Afrique, et, se relevant sur un +genou, dit: «Cette terre est à moi.» + +Ruffo en mettant pied à terre sur la plage de Catona, leva les mains au +ciel et dit: «Calabre, reçois-moi comme un fils.» + +Des cris de joie, des acclamations d'enthousiasme accueillirent cette +prière d'un des plus célèbres enfants de ce rude _Brutium_ qui, du temps +des Romains, servait d'asile aux esclaves fugitifs. + +Le cardinal, à la tête de ses trois cents hommes, auxquels il fit une +courte harangue, alla prendre son logement chez son frère, le duc de +Baranella, dont la villa était située dans le plus beau site de ce +magnifique détroit. Aussitôt, sous la garde de ses trois cents hommes, +le cardinal déploya la bannière royale sur le balcon, au bas duquel +bivaquait la petite troupe, noyau de l'armée à venir. + +De cette première étape, le cardinal écrivit et expédia une encyclique +aux évêques, aux curés, au clergé, à toute la population non-seulement +des Calabres, mais de tout le royaume. + +Dans cette encyclique, le cardinal disait: + +«Au moment où la Révolution procède en France par le régicide, par la +proscription, par l'athéisme, par les menaces contre les prêtres, par le +pillage des églises, par la profanation des lieux saints; quand la même +chose vient de s'accomplir à Rome par le sacrilége attentat commis sur +le vicaire de Jésus-Christ; quand le contre-coup de cette révolution se +fait ressentir à Naples par la trahison de l'armée, l'oubli de +l'obéissance chez les sujets, la rébellion dans la capitale et les +provinces, il est du devoir de tout honnête citoyen de défendre la +religion, le roi, la patrie, l'honneur de la famille, la propriété, et +cette oeuvre sainte, cette mission sacrée est surtout celle dans +laquelle les hommes de Dieu doivent donner l'exemple!» + +En conséquence, il exposait dans quel but il venait de quitter la +Sicile, et dans quelle espérance il marchait sur Naples et donnait pour +point de réunion à tous les hommes de la montagne et de la plaine qui +répondraient à son appel: aux hommes de la montagne, Palmi; aux hommes +de la plaine, Mileto. + +Les Calabrais de la plaine et de la montagne étaient donc invités à +prendre les armes et à se trouver au rendez-vous assigné. + +Son encyclique écrite, copiée à vingt-cinq ou trente exemplaires, faute +d'imprimeur, expédiée par des courriers aux quatre points cardinaux, le +vicaire général se mit au balcon pour respirer et jouir du magnifique +coup d'oeil qui se déroulait devant ses yeux. + +Mais, quoiqu'il y eût, dans le cercle de l'horizon que son regard +embrassait, des objets d'une bien autre importance, son regard s'arrêta +malgré lui sur une petite chaloupe doublant la pointe du Phare et montée +par trois hommes. + +Deux hommes placés à l'avant s'occupaient de la manoeuvre d'une petite +voile latine, dont un troisième, placé à l'arrière, tenait l'écoute de +la main droite, tandis que, de la gauche, il s'appuyait sur le +gouvernail. + +Plus le cardinal regardait ce dernier, plus il croyait le reconnaître. +Enfin, la barque avançant toujours, il ne conserva plus aucun doute. + +Cet homme, c'était l'amiral Caracciolo, qui, en vertu de son congé, +retournait à Naples, et, presque en même temps que Ruffo, mais dans un +but tout différent et dans un esprit tout opposé, débarquait en Calabre. + +En calculant la diagonale que suivait la barque, il était évident quelle +devait atterrir devant la villa. + +Le cardinal descendit pour se trouver au point du débarquement, et +offrir la main à l'amiral au moment où il mettrait pied à terre. + +Et, en effet, au moment où Caracciolo sautait de la barque sur la plage, +il y trouva le cardinal prêt à le recevoir. + +L'amiral jeta un cri de surprise. Il avait quitté Palerme le jour même +où sa démission avait été acceptée, et, dans cette même barque avec +laquelle il arrivait, il avait suivi le littoral, relâchant chaque soir +et se remettant en route chaque matin, allant à la voile quand il y +avait du vent et que ce vent était bon, à la rame quand il n'y avait +point de vent ou qu'on ne pouvait pas l'utiliser. + +Il ignorait donc l'expédition du cardinal, et, en voyant un +rassemblement d'hommes armés, reconnaissant la bannière royale, il avait +dirigé sa barque vers ce rassemblement et cette bannière, pour avoir +l'explication de cette énigme. + +Il n'y avait pas grande sympathie entre François Caracciolo et le +cardinal Ruffo. Ces deux hommes étaient trop différents d'esprit, +d'opinions, de sentiments, pour être amis. Mais Ruffo estimait le +caractère de l'amiral, et l'amiral estimait le génie de Ruffo. + +Tous deux, on le sait déjà, représentaient deux des plus puissantes +familles de Naples, ou plutôt du royaume. + +Ils s'abordèrent donc avec cette considération que ne peuvent se refuser +deux hommes supérieurs, et tous deux le sourire sur les lèvres. + +--Venez-vous vous joindre à moi, prince? demanda le cardinal. + +--Cela se pourrait, Votre Éminence, et ce serait un grand honneur pour +moi de voyager dans votre compagnie, répondit Caracciolo, si j'étais +encore au service de Sa Majesté; mais le roi a bien voulu, sur ma +prière, m'accorder mon congé, et vous voyez un simple touriste. + +--Ajoutez, reprit le cardinal, qu'un homme d'Église ne vous paraît +probablement pas l'homme qu'il faut à une expédition militaire, et que +tel qui a le droit de servir comme chef ne reconnaît point de supérieur. + +--Votre Éminence a tort de me juger ainsi, reprit Caracciolo. J'ai +offert au roi, s'il voulait organiser la défense de Naples et vous +donner le commandement général des troupes, de me mettre, moi et mes +marins, sous les ordres de Votre Éminence: le roi a refusé. Aujourd'hui, +il est trop tard. + +--Pourquoi trop tard? + +--Parce que le roi m'a fait une insulte qu'un prince de ma maison ne +pardonne pas. + +--Mon cher amiral, dans la cause que je soutiens et à laquelle je suis +prêt à sacrifier ma vie, il n'est point question du roi, il ne s'agit +que de la patrie. + +L'amiral secoua la tête. + +--Sous un roi absolu, Votre Éminence, dit-il, il n'y a point de patrie; +car il n'y a de patrie que là où il y a des citoyens. Il y avait une +patrie à Sparte, lorsque Léonidas se fit tuer aux Thermopyles; il y +avait une patrie à Athènes, lorsque Thémistocle vainquit les Perses à +Salamine; il y avait une patrie à Rome, quand Curtius se jeta dans le +gouffre: et voilà pourquoi l'histoire offre à la vénération de la +postérité la mémoire de Léonidas, celle de Thémistocle et celle de +Curtius; mais trouvez-moi l'équivalent de cela dans les gouvernements +absolus! Non, se dévouer aux rois absolus et aux principes tyranniques, +c'est se dévouer à l'ingratitude et à l'oubli; non, Votre Éminence, les +Caracciolo ne font point de ces fautes-là. Citoyen, je regarde comme un +bonheur qu'un roi faible et idiot tombe du trône; prince, je me réjouis +que la main qui pesait sur moi soit désarmée; homme, je suis heureux +qu'une cour dissolue, qui donnait à l'Europe l'exemple de l'immoralité, +soit reléguée dans l'obscurité de l'exil. Mon dévouement au roi allait +jusqu'à protéger sa vie et celle de la famille royale dans leur fuite: +il n'ira point jusqu'à aider au rétablissement sur le trône d'une +dynastie imbécile. Croyez-vous que, si une tempête politique eût, un +beau jour, renversé du trône des Césars Claude et Messaline, Corbulon, +par exemple, eût rendu un grand service à l'humanité en quittant la +Germanie avec ses légions et en replaçant sur le trône un empereur +imbécile et une impératrice débauchée? Non. J'ai le bonheur d'être +retombé dans la vie privée, je regarderai ce qui se passe, mais sans m'y +mêler. + +--Et c'est un homme intelligent comme l'amiral François Caracciolo, +repartit le cardinal, qui rêve une pareille impossibilité! Est-ce qu'il +y a une vie privée pour un homme de votre valeur, au milieu des +événements politiques qui vont s'accomplir? Est-ce qu'il y a une +obscurité possible pour celui qui porte sa lumière en lui-même? Est-ce +que, quand les uns combattent pour la royauté, les autres pour la +république, est-ce qu'il y a un moyen quelconque pour tout coeur loyal, +pour tout esprit courageux de ne point prendre part pour l'un ou pour +l'autre? Les hommes que Dieu a largement dotés de la richesse, de la +naissance, du génie, ne s'appartiennent pas; ils appartiennent à Dieu et +accomplissent une mission sur la terre. Maintenant, aveugles qu'ils +sont, parfois ils suivent la voie du Seigneur, parfois ils s'opposent à +ses desseins; mais, dans l'un ou l'autre cas, ils éclairent leurs +concitoyens par leurs défaites aussi bien que par leurs triomphes. Les +seuls à qui Dieu ne pardonne pas, croyez-moi, ce sont ceux qui +s'enferment dans leur égoïsme comme dans une citadelle imprenable et +qui, à l'abri des traits et des blessures, regardent, du haut de leurs +murailles, la grande bataille que, depuis dix-huit siècles, livre +l'humanité. N'oubliez point ceci, Excellence: c'est que les anges que +Dante juge les plus dignes de mépris sont ceux qui ne furent ni pour +Dieu ni pour Satan. + +--Et, dans la lutte qui se prépare, qui appelez-vous Dieu, qui +appelez-vous Satan? + +--Ai-je besoin de vous dire, prince, que j'estime, ainsi que vous, le +roi auquel je donne ma vie à sa juste valeur, et qu'un homme comme +moi,--et quand je dis un homme comme moi, permettez-moi, de dire en même +temps un homme comme vous,--sert non pas un autre homme qu'il reconnaît +lui être inférieur sous le rapport de l'éducation, sous le rapport de +l'intelligence, sous le rapport du courage, mais le principe immortel +qui réside en lui, ainsi que vit l'âme dans un corps mal conformé, +informe et laid. Or, les principes--laissez-moi vous dire ceci, mon cher +amiral,--paraissent justes ou injustes à nos yeux humains, selon le +milieu d'où ils les considèrent. Ainsi, par exemple, prince, faites-moi +un instant l'honneur de m'accorder en tout point une intelligence égale +à la vôtre; eh bien, nous pouvons examiner, apprécier, juger le même +principe à un point de vue parfaitement opposé, et cela, par cette +simple raison que je suis un prélat, haut dignitaire de l'Église de +Rome, et que vous êtes un prince laïque, ambitieux de toutes les +dignités mondaines. + +--J'admets cela. + +--Or, le vicaire du Christ, le pape Pie VI, a été détrôné; eh bien, en +poursuivant la restauration de Ferdinand, c'est celle de Pie VI que je +poursuis; en remettant le roi des Deux-Siciles sur le trône de Naples, +c'est Ange Broschi que je remets sur le trône de saint Pierre. Je ne +m'inquiète pas si les Napolitains seront heureux de revoir leur roi et +les Romains satisfaits de retrouver leur pape; non, je suis cardinal et, +par conséquent, soldat de la papauté, je combats pour la papauté, voilà +tout. + +--Vous êtes bien heureux, Éminence, d'avoir devant vous une ligne si +nettement tracée. La mienne est moins facile. J'ai à choisir entre des +principes qui blessent mon éducation, mais qui satisfont mon esprit, et +un prince que mon esprit repousse, mais auquel se rattache mon +éducation. De plus, ce prince m'a manqué de parole, m'a blessé dans mon +honneur, m'a insulté dans ma dignité. Si je puis rester neutre entre lui +et ses ennemis, mon intention positive est de conserver ma neutralité; +si je suis forcé de choisir, je préférerai bien certainement l'ennemi +qui m'honore au roi qui me méprise. + +--Rappelez-vous Coriolan chez les Volsques, mon cher amiral! + +--Les Volsques étaient les ennemis de la patrie, tandis que, moi, tout +au contraire, si je passe aux républicains, je passerai aux patriotes, +qui veulent la liberté, la gloire, le bonheur de leur pays. Les guerres +civiles ont leur code à part, monsieur le cardinal; Condé n'est point +déshonoré pour avoir passé du côté des frondeurs, et ce qui tachera +Dumouriez dans l'histoire, ce n'est pas, après avoir été ministre de +Louis XVI, d'avoir combattu pour la République, c'est d'avoir déserté à +l'Autriche. + +--Oui je sais tout cela. Mais ne m'en voulez pas de désirer vous voir +dans les rangs où je combats, et de regretter, au contraire, de vous +rencontrer dans les rangs opposés. Si c'est moi qui vous rencontre, vous +n'aurez rien à craindre, et je réponds de vous tête pour tête; mais +prenez garde aux Acton, aux Nelson, aux Hamilton; prenez garde à la +reine, à sa favorite. Une fois dans leurs mains, vous serez perdu, et, +moi, je serai impuissant à vous sauver. + +--Les hommes ont leur destinée à laquelle ils ne peuvent échapper, dit +Caracciolo avec cette insouciance particulière aux hommes qui ont tant +de fois échappé au danger, qu'ils ne croient pas que le danger puisse +avoir prise sur eux; quelle qu'elle soit, je subirai la mienne. + +--Maintenant, demanda le cardinal, voulez-vous dîner avec moi? Je vous +ferai manger le meilleur poisson du détroit. + +--Merci; mais permettez-moi de refuser, pour deux raisons: la première, +c'est que, justement à cause de cette tiède amitié que le roi me porte +et de cette grande haine dont les autres me poursuivent, je vous +compromettrais en acceptant votre invitation; ensuite, vous le dites +vous-même, les événements qui se passent à Naples sont graves, et cette +gravité réclame ma présence. J'ai de grands biens, vous le savez: on +parle de mesures de confiscation qu'adopteraient les républicains à +l'endroit des émigrés; on pourrait me déclarer émigré et saisir mes +biens. Au service du roi, établi dans la confiance de Sa Majesté, +j'aurais pu risquer cela; mais, démissionnaire et disgracié, je serais +bien fou de faire à un souverain ingrat le sacrifice d'une fortune qui, +sous tous les princes, m'assurera mon indépendance. Adieu donc, mon cher +cardinal, ajouta le prince en tendant la main au prélat, et laissez-moi +vous souhaiter toute sorte de prospérités. + +--Je serai moins large dans mes souhaits, prince; je prierai seulement +Dieu, de vous préserver de tout malheur. Adieu donc, et que le Seigneur +vous garde! + +Et, sur ces paroles, après s'être serré cordialement la main, ces deux +hommes, qui représentaient chacun une si puissante individualité, se +quittèrent pour ne plus se retrouver que dans les circonstances +terribles que nous aurons à raconter plus tard. + + + + + CIX + + ELEONORA FONSECA PIMENTEL + + +Le soir même du jour où le cardinal Ruffo se séparait de François +Caracciolo sur la plage de Catona, le salon de la duchesse Fusco +réunissait celles des personnes les plus distinguées de Naples qui +avaient adopté les nouveaux principes et s'étaient déclarées pour la +République, proclamée depuis huit jours, et pour les Français qui +l'avaient apportée. + +Nous connaissons déjà à peu près tous les promoteurs de cette +révolution; nous les avons vus à l'oeuvre, et nous savons avec quel +courage ils y travaillaient. + +Mais il nous reste à faire connaissance avec quelques autres patriotes +que les besoins de notre récit n'ont point encore conduits sous nos +yeux, et que cependant ce serait une ingratitude à nous d'oublier, +lorsque la postérité conservera d'eux une si glorieuse mémoire. + +Nous ouvrirons donc la porte du salon de la duchesse, entre huit et neuf +heures du soir, et, grâce au privilége donné à tout romancier de voir +sans être vu, nous assisterons à une des premières soirées où Naples +respirait à pleins poumons l'air enivrant de la liberté. + +Le salon où était réunie l'intéressante société au milieu de laquelle +nous allons introduire le lecteur avait la majestueuse grandeur que les +architectes italiens ne manquent jamais de donner aux pièces principales +de leurs palais. Le plafond, cintré et peint à fresque, était soutenu +par des colonnes engagées dans la muraille. Les fresques étaient de +Solimène, et, selon l'habitude du temps, représentaient des sujets +mythologiques. + +Sur une des faces, la plus étroite de l'appartement, qui avait la forme +d'un carré long, on avait élevé un praticable, comme on dit en termes de +théâtre, auquel on parvenait par trois marches et qui pouvait servir à +la fois de théâtre pour jouer de petites pièces et d'estrade pour mettre +les musiciens un jour de bal. Un piano, trois personnes, dont l'une +tenait un papier de musique à la main, causaient ou plutôt étudiaient +les notes et les paroles dont était couvert le papier. + +Ces trois personnes étaient Eleonora Fonseca Pimentel, le poëte Vicenzo +Monti, et le maestro Dominique Cimarosa. + +Eleonora Fonseca Pimentel, dont plusieurs fois déjà nous avons prononcé +le nom et toujours avec l'admiration qui s'attache à la vertu et le +respect qui suit le malheur, était une femme de trente à trente-cinq +ans, plus sympathique que belle. Elle était grande, bien faite, avec +l'oeil noir, comme il convient à une Napolitaine d'origine espagnole, le +geste grave et majestueux comme l'aurait une statue antique animée. Elle +était à la fois poëte, musicienne et femme politique; il y avait en elle +de la baronne de Staël, de la Delphine Gay et de madame Roland. + +Elle était, en poésie, l'émule de Métastase; en musique, celle de +Cimarosa; en politique, celle de Mario Pagano. + +Elle étudiait en ce moment une ode patriotique de Vicenzo Monti, dont +Cimarosa avait composé la musique. + +Vicenzo Monti était un homme de quarante-cinq ans, le rival d'Alfieri, +sur lequel il l'emporte par l'harmonie, la poésie du langage et +l'élégance. Jeune, il avait été secrétaire de cet imbécile et insatiable +prince Braschi, neveu de Pie VI, et pour l'enrichissement duquel le pape +avait soutenu le scandaleux procès Lepri. Il avait fait trois tragédies: +_Aristodeme_, _Caius Gracchus_ et _Manfredi_; puis un poëme en quatre +chants, _la Basvigliana_, dont la mort de Basville était le sujet. Puis +il était devenu secrétaire du directoire de la république cisalpine, +professeur d'éloquence à Paris et de belles-lettres à Milan. Il venait +de faire _la Marseillaise italienne_, dont Cimarosa venait de faire la +musique, et ces vers qu'Eleonora Pimentel lisait avec enthousiasme, +parce qu'ils correspondaient à ses sentiments, étaient les siens. + +Dominique Cimarosa, qui était assis devant le piano, sur les touches +duquel erraient distraitement ses doigts, était né la même année que +Monti; mais jamais deux hommes n'avaient plus différé, physiquement du +moins, l'un de l'autre, que le poëte et le musicien. Monti était grand +et élancé, Cimarosa était gros et court; Monti avait l'oeil vif et +incisif, Cimarosa, myope, avait des yeux à fleur de tête et sans +expression; tandis qu'à la seule vue de Monti, l'on pouvait se dire que +l'on avait devant les yeux un homme supérieur, rien, au contraire, ne +révélait dans Cimarosa le génie dont il était doué, et à peine +pouvait-on croire, lorsque son nom était prononcé, que c'était là +l'homme qui, à dix-neuf ans, commençait une carrière qui, en fécondité +et en hauteur, égale celle de Rossini. + +Le groupe le plus remarquable après celui-ci, qui, du reste, dominait +les autres comme celui d'Apollon et des Muses dominait ceux du Parnasse +de Tithon du Tillet, se composait de trois femmes et de deux hommes. + +Les trois femmes étaient trois des femmes les plus irréprochables de +Naples. La duchesse Fusco, dans le salon de laquelle on était réuni et +que nous connaissons de longue date comme la meilleure et la plus intime +amie de Luisa, la duchesse de Pepoli et la duchesse de Cassano. + +Lorsque les femmes n'ont point reçu de la nature quelque talent hors +ligne, comme Angelica Kauffmann en peinture, comme madame de Staël en +politique, comme George Sand en littérature, le plus bel éloge que l'on +puisse faire d'elles est de dire qu'elles étaient de chastes épouses et +d'irréprochables mères de famille. _Domum mansit, lanam fecit_, disaient +les anciens: _Elle garda la maison et fila de la laine_, et tout était +dit. + +Nous bornerons donc l'éloge de la duchesse Fusco, de la duchesse de +Pepoli et de la duchesse de Cassano à ce que nous en avons dit. + +Quant au plus âgé et au plus remarquable des hommes qui faisaient partie +du groupe, nous nous étendrons plus longuement sur lui. + +Cet homme, qui paraissait avoir soixante ans, à peu près, portait le +costume du XVIIIe siècle dans toute sa pureté, c'est-à-dire la culotte +courte, les bas de soie, les souliers à boucles, le gilet taillé en +veste, l'habit classique de Jean-Jacques Rousseau et, sinon la perruque, +du moins la poudre dans ses cheveux. Ses opinions très-libérales et +très-avancées n'avaient eu l'influence de le modifier en rien. + +Cet homme était Mario Pagano, un des avocats les plus distingués +non-seulement de Naples, mais de toute l'Europe. + +Il était né à Brienza, petit village de la Basilicate, et était élève de +cet illustre Genovesi qui, le premier, ouvrit, par ses ouvrages, aux +Napolitains, un horizon politique qui, jusque-là, leur était inconnu. Il +avait été ami intime de Gaetano Filangieri, auteur de la _Science de la +Législation_, et, guidé par ces deux hommes de génie, il était devenu +une des lumières de la loi. + +La douceur de sa voix, la suavité de sa parole, l'avaient fait surnommer +_le Platon de la Campanie_. Encore jeune, il avait écrit la _Juridiction +criminelle_, livre qui avait été traduit dans toutes les langues et qui +avait obtenu une mention honorable de notre Assemblée nationale. Les +jours de la persécution arrivés, Mario Pagano avait eu le courage +d'accepter la défense d'Emmanuele de Deo et de ses deux compagnons; mais +toute défense était inutile, et, si brillante que fût la sienne, elle +n'eut d'effet que d'augmenter la réputation de l'orateur et la pitié que +l'on portait aux victimes qu'il n'avait pu sauver. Les trois accusés +étaient condamnés d'avance; et tous trois, comme nous l'avons déjà dit, +furent exécutés; le gouvernement, étonné du courage et de l'éloquence de +l'illustre avocat, comprit qu'il était un de ces hommes qu'il vaut mieux +avoir pour soi que contre soi. Pagano fut nommé juge. Mais, dans ce +nouveau poste, il conserva une telle énergie de caractère et une telle +intégrité, qu'il devint pour les Vanni et les Guidobaldi un reproche +vivant. Un jour, sans que l'on sût pour quelle cause, Mario Pagano fut +arrêté et mis dans un cachot, espèce de tombe anticipée, où il resta +treize mois. Dans ce cachot, filtrait, à travers une étroite ouverture, +un seul rayon de lumière qui semblait venir dire de la part du soleil: +«Ne désespère pas, Dieu te regarde.» A la lueur de ces rayons, il +écrivit son _Discours sur le beau_, oeuvre si pleine de douceur et de +sérénité, qu'il est facile de reconnaître qu'elle est écrite sous un +rayon de soleil. Enfin sans être déclaré innocent, afin, que la junte +d'État pût toujours remettre la main sur lui, il fut rendu à la liberté +mais privé de tous ses emplois. + +Alors, reconnaissant qu'il ne pouvait plus vivre sur cette terre +d'iniquité il avait passé la frontière et s'était réfugié à Rome, qui +venait de proclamer la République. Mais Mack et Ferdinand l'y avaient +suivi de près, et force lui fut de chercher un refuge dans les rangs de +l'armée française. + +Il était revenu à Naples, où Championnet, qui connaissait toute sa +valeur, l'avait fait nommer membre du gouvernement provisoire. + +Son interlocuteur, moins célèbre alors qu'il ne le fut depuis par ses +fameux _Essais sur les révolutions de Naples_, était déjà cependant un +magistrat distingué par son érudition et son équité. Sa conversation +très-animée, avec Pagano, roulait sur la nécessité de fonder à Naples un +journal politique dans le genre du _Moniteur_ français. C'était la +première feuille de ce genre qui paraîtrait dans la capitale des +Deux-Siciles. Maintenant, le point en litige était celui-ci: Tous les +articles seraient-ils signés, ou paraîtraient-ils, au contraire, sans +signature? + +Pagano prenait la question à son point de vue moral. Rien, selon lui, +n'était plus naturel que, du moment que l'on affirmait une question, on +la signât. Cuoco prétendait, au contraire, que, par cette sévérité de +principes, on écartait de soi une foule de gens de talent qui, par +timidité, n'oseraient plus donner leur concours au journal de la +République, du moment qu'ils seraient forcés d'avouer qu'ils y +travaillaient. + +Championnet, qui assistait à la soirée, fut appelé par Pagano pour +donner son avis sur cette grave question. Il dit qu'en France les seuls +articles _Variétés_ et _Sciences_ étaient signés, ou bien encore +quelques appréciations hors ligne que leurs auteurs n'avaient point la +modestie de laisser passer sous le voile de l'incognito. + +L'opinion de Championnet sur cette matière faisait d'autant plus loi que +c'était lui qui avait donné l'idée de cette fondation. + +Il fut donc convenu que ceux qui voudraient signer leurs articles les +signeraient, mais aussi que ceux qui voudraient garder l'incognito +pourraient le garder. + +Restait la question d'un rédacteur en chef. C'était, en supposant une +restauration, un cas pendable, comme disent les matassins de M. de +Pourceaugnac, que d'avoir été rédacteur en chef du _Moniteur +parthénopéen_. Mais, cette fois encore, Championnet leva la difficulté, +en disant que le rédacteur en chef était déjà trouvé. + +A ces mots, la susceptibilité nationale de Cuoco se souleva. Présenté +par Championnet, ce rédacteur en chef devait naturellement être un +étranger; et, si prudent que fût le digne magistrat, il eût préféré +risquer sa tête en mettant son nom au bas de la feuille officielle que +d'y laisser mettre le nom d'un Français. + +C'était le lendemain, au reste, que paraissait le premier numéro: +pendant que l'on discutait si le _Moniteur parthénopéen_ serait ou non +signé, _le Moniteur_ se composait. + +Autour d'une grande table couverte d'un tapis vert et sur lequel se +trouvaient réunis encre, plume et papier, cinq ou six membres des +comités étaient assis et rédigeaient des ordonnances qui devaient être +affichées le lendemain; Carlo Laubert les présidait. + +Les ordonnances que rédigeaient les membres des comités concernaient la +dette royale, qui était reconnue dette nationale, dette dans laquelle se +trouvaient compris tous les vols qu'au moment de son départ le roi avait +faits, soit dans les banques privées, soit dans les établissements de +bienfaisance, tels que le Mont-de-Piété, l'hospice des Orphelins, le +serraglio dei Poveri. + +Puis venait un décret concernant les secours accordés aux veuves des +martyrs de la révolution ou des victimes de la guerre, aux mères des +héros qui, dans l'avenir, mourraient pour la patrie. C'était Manthonnet +qui rédigeait ce décret, et, après l'avoir rédigé, il écrivit en marge +de ce dernier paragraphe cette simple annotation: + + _J'espère que ma mère aura droit un jour à cette faveur._ + +Puis un autre décret concernant l'abaissement du prix du pain et du +macaroni, la suppression des droits d'entrée sur l'huile et l'abolition +des baise-mains entre hommes et du titre d'_excellence_. + +Sur une table à part, le général Dufresse, commandant de la ville et des +châteaux, rédigeait cette curieuse ordonnance sur les théâtres: + +«Le général commandant la place et les châteaux. + +»Les rapports que la municipalité et les directeurs des différents +théâtres me font parvenir chaque jour contre les militaires de tous +grades, m'obligent à rappeler ceux-ci à leurs devoirs en les prévenant +régulièrement. Cet avis donné, ceux qui, au mépris de la discipline, +s'oublieront eux-mêmes, et, en s'oubliant eux-mêmes, oublieront ce +qu'ils doivent à la société, seront sévèrement punis. + +»Les théâtres, dans tous les temps, ont été institués pour reproduire +les ridicules, les vertus et les vices des nations, de la société et des +individus; dans tous les temps, ils ont été un centre de réunion, un +objet de respect, un lieu d'instruction pour les uns, de récréation +tranquille pour les autres, de repos pour tous. En vue de telles +considérations, et depuis la régénération française, les théâtres sont +appelés l'école des moeurs. + +»En conséquence, tout militaire ou tout individu qui y troublera l'ordre +et qui s'éloignera de la décence, qui doit être la première loi des +lieux publics, soit par une approbation ou une désapprobation immodérée +envers les acteurs, et finalement interrompra la représentation de +quelque manière que ce soit, sera immédiatement arrêté et conduit par la +garde du _buon governo_, à la maison du commandant de place, pour y être +puni selon la gravité de la faute qu'il aura commise. + +»Tout militaire ou tout individu qui, malgré les lois rendues et les +ordres donnés par le général en chef de respecter les personnes et la +propriété, prétendra s'approprier une place qui n'est point la +sienne,--et cela arrive tous les jours,--sera également conduit au +commandant de place. + +»Tout militaire ou tout individu qui, contre le bon ordre et l'usage des +théâtres, essayera de forcer la sentinelle pour entrer sur la scène ou +dans les loges des acteurs, sera arrêté et de même conduit au commandant +de place. + +»L'officier de garde et l'adjudant-major de la place sont chargés de +veiller à l'exécution du présent règlement, et ceux qui, en cas de +trouble, n'en feraient pas arrêter les auteurs, seront considérés et +punis comme perturbateurs eux-mêmes.» + +Ce règlement achevé, le général Dufresse fit signe à Championnet, qui +lisait un papier à la lueur d'un candélabre, que son rapport était fini +et qu'il désirait le lui communiquer. Championnet interrompit sa +lecture, vint à Dufresse, écouta son rapport et l'approuva en tout +point. + +Fort de cette approbation, Dufresse le signa. + +Alors, Championnet pria qu'on voulût bien l'écouter un instant, invita +Velasco et Nicolino Caracciolo, ces deux hommes politiques qui avaient +quarante-trois ans à eux deux, et qui, tandis que les personnages graves +s'occupaient de l'éducation des peuples, s'occupaient, eux, de celle du +perroquet de la duchesse Fusco, pria, disons-nous, Velasco et Nicolino +de faire silence. + +La chose ne fut pas difficile à obtenir. Par sa douceur, sa fermeté, son +respect des moeurs, son amour de l'art, Championnet avait conquis les +sympathies de toutes les classes, et, dans Naples, la ville ingrate par +excellence, aujourd'hui encore, un certain écho affaibli par le temps, +mais perceptible cependant, apporte aux contemporains son nom à travers +cinq générations et les deux tiers d'un siècle. + +Championnet se rapprocha de la cheminée, se replaça dans le rayon de +lumière projeté par le candélabre, déplia le papier qu'il était en train +de lire, lorsque Dufresse l'avait interrompu, et, de sa voix douce et +sonore à la fois, en excellent italien: + +--Mesdames et messieurs, dit-il, je vous demande la permission de vous +lire le premier article du _Moniteur parthénopéen_, qui paraît demain +samedi, 6 février 1799, vieux style,--et je me sers du vieux style, +parce que je ne vous crois pas encore parfaitement habitués au nouveau; +sans quoi, je dirais samedi 18 pluviôse. Ce sont les épreuves de cet +article que je reçois à l'instant même de l'imprimerie. Voulez-vous +l'entendre, et, comme il doit être en quelques mots l'expression de +l'opinion de tous, faire vos observations, si vous avez des observations +à faire? + +Cette espèce d'annonce excita la plus vive curiosité. Nous l'avons dit, +le nom du rédacteur en chef du _Moniteur_ était encore inconnu, et +chacun était avide de savoir de quelle façon il débuterait dans cet art, +complétement ignoré à Naples, de la publicité quotidienne. + +Chacun se tut donc, même Monti, même Cimarosa, même Velasco, même +Nicolino, même leur élève, le perroquet de la duchesse. + +Championnet, au milieu du plus profond silence, lut alors l'espèce de +programme suivant: + + _Liberté_. _Égalité_ + + MONITEUR PARTHÉNOPÉEN. + + N° 1er + + Samedi 18 pluviôse, an VII de la liberté + et 1er de la République napolitaine + une et indivisible. + + +»Enfin, nous sommes libres!...» + +Un frémissement courut dans l'assemblée, et chacun fut prêt à répéter +par acclamation ce cri qui s'échappait de tous les coeurs généreux, et +par lequel un nouvel organe des grands principes propagés par la France +annonçait son existence au monde. + +Championnet, avant même que ce frémissement fût éteint, continua: + +«Enfin, le jour est venu où nous pouvons prononcer sans crainte les +saints noms de _liberté_ et d'_égalité_, en nous proclamant les dignes +fils de la république mère, les dignes frères des peuples libres de +l'Italie et de l'Europe. + +»Si le gouvernement tombé a donné un exemple inouï d'aveugle et +implacable persécution, le nombre des martyrs de la patrie s'est +augmenté, voilà tout. Pas un seul d'entre eux, en face de la mort, n'a +fait un pas en arrière; tous, au contraire, d'un oeil serein, ont +regardé l'échafaud et d'un pas ferme en ont monté les degrés. Beaucoup, +au milieu des plus atroces douleurs, sont restés sourds aux promesses de +l'impunité, aux offres de récompenses que l'on murmurait à leurs +oreilles, stables dans leur foi, immuables dans leurs convictions. + +»Les passions mauvaises insinuées depuis tant d'années, par tous les +moyens de séduction possibles, dans les classes les plus ignorantes du +peuple, à qui les proclamations et les instructions pastorales +dépeignaient la généreuse nation française sous les plus noires +couleurs, les basses menées du vicaire général François Pignatelli, dont +le nom seul soulève le coeur, menées qui avaient pour but de faire +croire au peuple que la religion serait abolie, la propriété ruinée, ses +femmes et ses filles violées, ses fils assassinés, ont, par malheur, +taché de sang la belle oeuvre de notre régénération. Plusieurs pays se +sont insurgés pour attaquer les garnisons françaises et ont succombé +sous la justice militaire; d'autres, après avoir assassiné beaucoup de +leurs concitoyens, se sont armés pour s'opposer au nouvel ordre de +choses, et ont dû, après une courte lutte, céder à la force. La +nombreuse population de Naples, à laquelle, par la bouche de ses sbires, +le vicaire général distillait la haine et l'assassinat, cette +population, après sept jours d'anarchie sanglante, après s'être emparée +des châteaux et des armes, après avoir saccagé la propriété et menacé la +vie des honnêtes citoyens, cette population, pendant deux jours et demi, +s'opposa à l'entrée de l'armée française. Les braves qui composaient +cette armée, six fois moins nombreux que leurs adversaires, foudroyés du +haut des toits, du haut des fenêtres, du haut des bastions par des +ennemis invisibles, soit dans les chemins de traverse, soit dans les +sentiers montueux, soit dans les rues étroites et tortueuses de la +ville, ont dû conquérir le terrain pied à pied, plus encore par le +courage intelligent que par la force matérielle. Mais, opposant un +exemple de vertu et de civilisation à tant d'abrutissement et de +cruauté, au fur et à mesure que le peuple était forcé de déposer les +armes, le vainqueur généreux embrassait les vaincus et leur pardonnait. + +»Quelques valeureux citoyens, profitant de l'intelligente victoire de +notre brave Nicolino Caracciolo, digne du nom illustre qu'il porte, +quelques valeureux citoyens, entrés au fort Saint-Elme dans la nuit du +20 au 21 janvier, avaient juré de s'ensevelir sous ses ruines, mais de +proclamer la liberté du fond même de leur tombe, et, là, ils avaient +dressé l'arbre symbolique non-seulement en leur nom, mais encore au nom +des autres patriotes que les circonstances tenaient éloignés d'eux. Dans +la journée du 21 janvier, jour à jamais mémorable, on voyait s'avancer +les invincibles drapeaux de la république française; ils lui jurèrent +alliance et fidélité. Enfin, le 23, à une heure de l'après-midi, l'armée +fit son entrée victorieuse à Naples. Oh! ce fut alors un magique +spectacle que de voir succéder, entre les vaincus et les vainqueurs, la +fraternité à la boucherie, et que d'entendre le brave général +Championnet reconnaître notre république, saluer notre gouvernement, et, +par de nombreuses et loyales proclamations, assurer à chacun la +possession de la propriété, donner à tous l'assurance de la vie.» + +La lecture, qui avait déjà, au précédent paragraphe, été interrompue par +de nombreux applaudissements, le fut cette fois par un hourra unanime. +L'auteur avait touché une fibre sensible et résonnante dans tous les +coeurs napolitains, celle de la reconnaissance de la partie éclairée de +la population à la république française, qui, à travers tant de périls, +par des succès incroyables ou inespérés, venait lui apporter ces deux +lumières qui émanent de Dieu lui-même, la civilisation et la liberté. + +Championnet salua les applaudisseurs avec son charmant sourire et +reprit: + +»L'entrée, par la trahison, du despote déchu à Rome, sa fuite honteuse à +Palerme sur les vaisseaux anglais, l'encombrement sur ces vaisseaux des +trésors publics et privés, des dépouilles de nos galeries et de nos +musées, des richesses de nos institutions pieuses, du pillage de nos +banques, vol impudent et manifeste, qui a enlevé à la nation les +dernières ressources de son numéraire, tout est connu maintenant. + +»Citoyens, vous savez le passé, vous voyez le présent, c'est à vous de +préparer et d'assurer l'avenir!» + +La lecture de ce cri de liberté, jeté à la fois par la bouche et par le +coeur, cet appel patriotique à la fraternité des citoyens dans une ville +où, jusqu'à ce jour, la fraternité était un mot inconnu, ce dévouement à +la patrie dont les martyrs du passé avaient donné l'exemple aux martyrs +de l'avenir, récompensé par l'éloge public, tout cela porta plus encore +que la valeur du discours, si bien en harmonie, au reste, avec le +sentiment de nationalité qui, au jour des révolutions, s'éveille et bout +dans les âmes, tout cela porta le succès de la lecture jusqu'à +l'exaltation. Ceux qui venaient de l'entendre crièrent d'une seule voix: +«L'auteur!» et l'on vit alors descendre de son estrade et venir, d'un +pas lent et timide dans sa majesté, se ranger près de Championnet, +pareille à la muse de la patrie, protégée par la victoire, la belle, +chaste et noble Eleonora Pimentel. + +L'article était écrit par elle; c'était elle, ce rédacteur en chef +inconnu du _Moniteur parthénopéen_. Une femme avait réclamé l'honneur, +mortel peut-être, de cette rédaction, pour laquelle des hommes timides +demandaient, patriotes bien connus cependant, le bénéfice de +l'_incognito_. + +Alors, de l'exaltation, on passa à l'enthousiasme; des hourras +frénétiques éclatèrent; tous ces patriotes, quels qu'ils fussent, juges, +législateurs, lettrés, savants, officiers généraux se précipitèrent vers +elle avec cet enthousiasme méridional qui se traduit par des gestes +désordonnés et des cris furieux. Les hommes tombèrent à genoux, les +femmes s'approchèrent en s'inclinant. C'était le succès de Corinne +chantant au Capitole la grandeur évanouie des Romains, succès d'autant +plus grand pour Éleonora que ce n'était point la grandeur du passé +qu'elle chantait, mais les espérances de l'avenir. Et, comme il faut +toujours que le grotesque se mêle au sublime, au moment où cessait une +triple salve d'applaudissements, on entendit une voix rauque et avinée +qui criait: «Vive la République! mort aux tyrans!» + +C'était celle du perroquet de la duchesse Fusco, élève, comme nous +l'avons dit, de Velasco et de Nicolino, qui faisait honneur à ses +maîtres et montrait qu'il avait profité de leurs leçons. + +Il était deux heures du matin: cet épisode comique termina la soirée. +Chacun, enveloppé de son manteau ou de sa coiffe, appela ses gens et fit +appeler sa voiture; car tous ces sans-culottes, comme le roi les +appelait, appartenant à l'aristocratie de la fortune ou de la science, +tout au contraire des sans-culottes français, avaient des voitures et +des gens. + +Après avoir embrassé les femmes, serré la main des hommes, pris congé de +tous, la duchesse Fusco resta seule dans le salon, tout à l'heure plein +de monde et de bruit, maintenant solitaire et mort, et, allant droit à +une fenêtre devant laquelle retombait un riche rideau de damas cramoisi, +elle souleva ce rideau, et, côte à côte dans l'embrasure de cette +fenêtre comme deux oiseaux dans un même nid, elle découvrit Luisa et +Salvato, qui, au milieu de toute cette foule, avec ce laisser aller +auquel, en Italie, nul ne trouve à redire, s'étaient isolés et, la main +dans la main, la tête appuyée contre l'épaule, se disaient de ces douces +choses qui, quoique dites à voix basse, couvrent, pour ceux qui les +écoutent, les roulements du tonnerre et les éclats de la foudre. + +Les deux jeunes gens, au rayon de lumière qui pénétrait dans leur +réduit, éclairé jusque-là seulement par une douce pénombre, rentrèrent +dans la vie réelle, de laquelle ils étaient sortis sur les ailes dorées +de l'idéal, et tournèrent, sans changer de position, leurs yeux +souriants vers la duchesse, comme durent le faire les premiers habitants +du Paradis surpris par un ange du Seigneur sous le berceau de verdure et +au milieu des massifs de fleurs, au moment où, pour la première fois, +ils venaient d'échanger le mot _je t'aime!_ + +Ils étaient entrés là au commencement de la soirée et y étaient restés +jusqu'à la fin. De tout ce qui avait été dit, ils n'avaient rien +entendu; de tout ce qui s'était passé, ils ne se doutaient même pas. Les +vers de Monti, la musique de Cimarosa, l'article de la Pimentel, tout +était venu se briser contre cette tenture de damas qui séparait du monde +leur Eden ignoré. + +En voyant le salon vide, en voyant la duchesse seule, ils ne comprirent +qu'une chose, c'est qu'il était l'heure de se séparer. + +Ils poussèrent un soupir, et, en même temps, ensemble, avec le même +accent, ils murmurèrent: + +--A demain! + +Puis, ému, chancelant d'amour, Salvato serra une dernière fois Luisa +contre son coeur, prit congé de la duchesse, et sortit, tandis que +Luisa, jetant les bras au cou de son amie, dans la pose de la jeune +fille antique confiant son secret à Vénus, murmurait aux oreilles de la +duchesse: + +--Oh! si tu savais combien je l'aime! + + + + + CX + + ANDRÉ BACKER + + +En repassant le seuil de la porte de communication, Luisa trouva +Giovannina qui l'attendait dans le corridor. + +La jeune fille laissait transparaître sur sa figure cette satisfaction +qu'éprouvent les inférieurs quand une occasion importante leur est +donnée d'entrer dans la vie de leurs maîtres. + +Luisa sentit pour sa femme de chambre un mouvement de répulsion qu'elle +n'avait point encore éprouvé. + +--Que faites-vous là, et que me voulez-vous? demanda-t-elle. + +--J'attendais madame pour lui dire une chose de la plus haute +importance, répondit Giovannina. + +--Et quelle chose avez-vous à me dire? + +--Que le beau banquier est là. + +--Le beau banquier? De qui voulez-vous parler, mademoiselle? + +--De M. André Backer. + +--De M. André Backer! Et comment M. André Backer est-il là? + +--Il est venu dans la soirée, madame, vers dix heures; il a demandé à +vous parler; selon les ordres que madame m'avait donnés, j'ai d'abord +refusé de le recevoir; il a insisté alors avec tant d'obstination, que +je lui ai dit la vérité, c'est-à-dire que madame n'y était pas; il a cru +que c'était une défaite, et, comme il me suppliait, au nom de l'intérêt +de madame, de le laisser lui dire quelques paroles seulement, je lui ai +fait voir toute la maison pour lui montrer que vous étiez bien +véritablement sortie; alors, comme, malgré ses prières, je refusais de +lui dire où vous étiez, il a pénétré, malgré moi, dans la salle à +manger, s'est assis sur une chaise et a dit qu'il vous attendrait. + +--Alors, comme je n'ai aucune raison de recevoir M. André Backer à deux +heures du matin, je rentre chez la duchesse, et je n'en sortirai que +quand M. André Backer sera hors de chez moi. + +Et Luisa fit, en effet, un mouvement pour rentrer chez son amie. + +--Madame!... dit à l'autre bout du corridor une voix suppliante. + +Cette voix fit passer Luisa de l'étonnement, nous ne dirons pas à la +colère, son coeur de colombe ne connaissant pas ce sentiment extrême, +mais à l'irritation. + +--Ah! c'est vous, monsieur, lui dit-elle en marchant résolument à lui. + +--Oui, madame, répondit le jeune homme, incliné, le chapeau à la main, +dans l'attitude la plus respectueuse. + +--Alors, vous avez entendu ce que je viens, à propos de vous, de dire à +ma femme de chambre? + +--Je l'ai entendu. + +--Comment, vous étant introduit chez moi presque de force, et sachant +que je désapprouve vos visites, comment êtes-vous encore ici? + +--Parce qu'il y a urgence à ce que je vous parle, urgence absolue; +comprenez-vous, madame? + +--Urgence absolue? répéta Luisa avec un accent de doute. + +--Madame, je vous engage ma parole d'honnête homme,--cette parole qu'un +homme de notre nom et de notre maison n'a jamais, depuis trois cents +ans, engagée légèrement,--je vous engage ma parole que, pour la sécurité +de votre fortune et le salut de votre vie, je vous donne ma parole qu'il +faut que vous m'entendiez. + +L'accent de conviction avec lequel le jeune homme prononça ces paroles +ébranla la San-Felice. + +--Sur cette assurance, monsieur, demain, à une heure convenable, je vous +recevrai. + +--Demain, madame, peut-être sera-t-il trop tard; puis, une heure +convenable... Qu'entendez-vous par une heure convenable? + +--Dans la journée, vers midi, par exemple, de plus grand matin même, si +vous le voulez. + +--Pendant le jour, on me verra entrer chez vous, madame, et il est +important que nul ne sache que vous m'avez vu. + +--Pourquoi cela? + +--Parce que, de ma visite, il pourrait résulter un grand danger. + +--Pour moi ou pour vous? dit en essayant de sourire Luisa. + +--Pour tous deux, répondit gravement le jeune banquier. + +Il se fit un instant de silence. Il n'y avait point à se tromper à +l'intonation sérieuse du visiteur nocturne. + +--Et, d'après les précautions que vous prenez, répliqua Luisa, il me +paraît que cette conversation doit avoir lieu sans témoins. + +--Ce que j'ai à vous dire, madame, ne peut-être dit que seul à seul. + +--Et vous savez que, dans une conversation seul à seul, il est une chose +dont il vous est interdit de me parler? + +--Aussi, madame, si je vous en parle, ne sera-ce que pour vous faire +comprendre qu'à vous seule je pouvais faire la révélation que vous allez +entendre. + +--Venez, monsieur, dit Luisa. + +Et, passant devant André, qui, pour la laisser passer, se rangea contre +le mur des corridors, elle le conduisit dans la salle à manger, que +Giovannina avait éclairée, et referma la porte derrière lui. + +--Vous êtes certaine, madame, dit Backer regardant autour de lui, que +personne ne peut nous écouter et nous entendre? + +--Il n'y a ici que Giovannina, et vous l'avez vue rentrer chez elle. + +--Mais derrière cette porte, ou derrière celle de votre chambre à +coucher, elle pourrait écouter. + +--Fermez-les toutes deux, monsieur, et passons dans le cabinet de +travail de mon mari. + +Les précautions mêmes que prenait André Backer pour que sa conversation +ne fût point entendue avaient complètement rassuré Luisa sur le sujet de +la conversation. Le jeune homme n'eût point osé se livrer à de pareilles +insistances, s'il eût été question de lui parler d'un amour si +franchement repoussé déjà. + +La porte du cabinet resta ouverte, et les deux portes de la salle à +manger fermées avec soin donnèrent à Backer la certitude qu'il ne +pouvait être entendu. + +Luisa était tombée sur une chaise, et, la tête dans sa main, le coude +appuyé à la table sur laquelle, autrefois, travaillait son mari, elle +rêvait. + +Depuis le départ du chevalier, c'était la première fois qu'elle rentrait +dans ce cabinet: une foule de souvenirs y rentraient avec elle et +l'assiégeaient. + +Elle pensait à cet homme si parfaitement bon pour elle, dont la mémoire +s'était cependant si facilement et presque si complètement éloignée de +sa pensée; elle mesurait presque avec effroi l'étendue de cet amour +qu'elle avait voué à Salvato, amour jaloux et envahisseur qui s'était +emparé d'elle et avait, pour ainsi dire, chassé de son coeur tout autre +sentiment; elle se demandait, de là à une infidélité complète, quelle +distance il y avait, et elle s'aperçut que la distance morale parcourue +était plus grande que la distance matérielle qui lui restait à +parcourir. + +La voix d'André Backer la tira de cette rêverie rapide et la fit +tressaillir. Elle avait déjà oublié qu'il était là. + +Elle lui fit signe de s'asseoir. + +André s'inclina, mais resta debout. + +--Madame, dit André, quelle que soit la défense que vous m'avez faite de +jamais vous parler de mon amour, il faut cependant, pour que vous +compreniez la démarche que je fais près de vous et l'étendue du danger +auquel je m'expose en la faisant, il faut cependant que vous compreniez +combien cet amour était dévoué, profond et respectueux. + +--Monsieur, dit Luisa en se levant, que vous parliez de cet amour au +passé au lieu d'en parler au présent, vous n'en parlez pas moins d'un +sentiment dont je vous ai absolument interdit l'expression. J'espérais, +en vous recevant à cette heure, et après vous avoir manifesté ma +répugnance à vous recevoir, n'avoir point à vous rappeler ma défense. + +--Daignez m'entendre, madame, et veuillez me donner le temps de +m'expliquer. Je vous ai dit qu'il était nécessaire que je vous +rappelasse cet amour pour vous faire comprendre l'importance de la +révélation que je vais vous faire. + +--Eh bien, monsieur, arrivez vite à cette révélation. + +--Mais cette révélation, madame, je voudrais que vous comprissiez bien +que, de ma part, c'est une folie, presque une trahison. + +--Alors, monsieur, ne la faites pas; ce n'est pas moi qui vais vous +chercher, ce n'est pas moi qui vous presse. + +--Je le sais, madame, et je prévois même que, probablement, vous ne +m'aurez nulle reconnaissance de ce que je vais vous dire; mais +n'importe! une fatalité me pousse, il faut que ma destinée +s'accomplisse. + +--J'attends, monsieur, répondit Luisa. + +--Eh bien, madame, sachez donc qu'une grande conspiration est ourdie, et +que de nouvelles Vêpres siciliennes se préparent non-seulement contre +les Français, mais aussi contre leurs partisans. + +Luisa sentit un frisson courir par tout son corps, et, à l'instant même, +devint attentive. Ce n'était plus d'elle qu'il était question, c'était +des Français, et, par conséquent, de Salvato. La vie de Salvato était +menacée, et peut-être cette révélation de Backer allait-elle lui donner +moyen de sauver cette vie si chère qu'elle avait déjà conservée. + +Par un mouvement involontaire, et en se penchant sur la table, elle se +rapprocha du jeune homme; sa bouche était muette, mais ses yeux +interrogeaient. + +--Dois-je continuer? demanda Backer. + +--Continuez, monsieur, fit Luisa. + +--Dans trois jours, c'est-à-dire dans la nuit de vendredi à samedi, +non-seulement les dix mille Français qui sont à Naples et dans les +environs, mais encore, comme je vous l'ai dit, madame, tous ceux qui +sont leurs partisans seront égorgés. Entre dix et onze heures du soir, +les maisons où les meurtres doivent s'accomplir seront marquées d'une +croix rouge; à minuit, le massacre aura lieu. + +--Mais c'est horrible, mais c'est atroce, monsieur, ce que vous me dites +là! + +--Pas plus horrible que les Vêpres siciliennes, pas plus atroce que la +Saint-Barthélémy. Ce que Palerme a fait pour échapper aux Angevins et +Paris pour se délivrer des huguenots, Naples peut bien le faire pour se +débarrasser des Français. + +--Et vous ne craignez point que, vous hors de cette maison, je ne coure +révéler ce projet? + +--Non, madame! car vous réfléchirez que je ne vous ai pas même demandé +la promesse de garder le secret; non, madame! car vous réfléchirez qu'un +dévouement comme le mien ne doit pas être payé par une ingratitude; non, +madame! car vous réfléchirez que votre nom est trop beau et trop pur +pour être attaché par l'histoire au pilori de la trahison. + +Luisa tressaillit; car elle comprit, en effet, ce qu'il y avait de +grandeur et de dévouement dans ce secret que lui confiait, sans +condition aucune, le jeune banquier. Seulement, il lui restait à savoir +pourquoi il le lui confiait. + +--Excusez-moi, monsieur, dit-elle, mais j'en suis à me demander ce que +j'ai à faire avec les Français et avec les partisans des Français, moi, +la femme du bibliothécaire, je dirai plus, de l'ami du prince royal. + +--C'est vrai, madame; mais le chevalier San-Felice n'est plus là pour +vous protéger par sa présence, pour vous couvrir par son loyalisme; et +laissez-moi vous dire ceci, madame: j'ai vu avec terreur que votre +maison était de celles qui devaient être marquées d'une croix. + +--Ma maison? s'écria Luisa en se levant. + +--Madame, je conçois que ce que je vous dis vous étonne, vous révolte +même. Mais écoutez-moi jusqu'au bout. Dans des temps comme les nôtres, +temps de trouble et d'orage, nul n'est exempt de soupçon, et, +d'ailleurs, quand les soupçons dorment, les dénonciateurs sont là pour +les éveiller. Eh bien, madame, j'ai vu, j'ai tenu entre mes mains, j'ai +lu de mes yeux une dénonciation, anonyme, c'est vrai, mais tellement +précise, qu'il n'y a pas à douter de sa véracité. + +--Une dénonciation? fit Luisa étonnée. + +--Une dénonciation, oui, madame. + +--Mais une dénonciation contre moi? + +--Contre vous. + +--Et que disait cette dénonciation? demanda Luisa pâlissant malgré elle. + +--Elle disait, madame, que, dans la nuit du 22 au 23 septembre de +l'année dernière, vous aviez recueilli chez vous un aide de camp du +général Championnet. + +--Oh! murmura Luisa sentant la sueur lui monter au front. + +--Que cet aide de camp blessé par Pasquale de Simone avait été soustrait +par vous à la vengeance de la reine; qu'il avait été pansé par une +sorcière albanaise nommée Nanno; qu'il était resté six semaines caché +chez vous, et n'en était sorti, déguisé en paysan des Abruzzes, que pour +aller rejoindre le général Championnet assez à temps pour prendre part à +la bataille de Civita-Castellana. + +--Eh bien, monsieur, dit Luisa, lorsque cela serait, y a-t-il un crime à +recueillir un blessé, à sauver la vie à un homme, et faut-il, avant de +verser sur ses blessures le baume du bon Samaritain, faut-il s'informer +de son nom, de sa patrie ou de son opinion? + +--Non, madame, il n'y a pas crime aux yeux de l'humanité; seulement, il +y a crime aux yeux des partis. Mais peut-être les royalistes vous +eussent-ils pardonné, madame, si, depuis, vous n'aviez point, en +assistant à toutes les soirées de la duchesse Fusco, donné une gravité +plus grande à cette dénonciation. Les soirées de la duchesse Fusco, +madame, ne sont pas seulement des soirées: ce sont des clubs où les +projets se discutent, où les lois s'élaborent, où les hymnes +patriotiques se composent, se mettent en musique, se chantent; eh bien, +madame, vous êtes de toutes ces soirées, et, quoiqu'on sache très-bien +que vous y assistez par un autre motif qu'un motif politique... + +--Prenez garde, monsieur, vous allez me manquer de respect! + +--Dieu m'en garde madame! répondit le jeune homme, et la preuve, c'est +que c'est un genou en terre que j'achèverai ce que j'ai à vous dire. + +Et Backer mit un genou en terre. + +--Madame, dit-il, sachant que votre vie était compromise, puisque votre +maison était au nombre des maisons désignées au couteau des lazzaroni, +je suis venu vous apporter un talisman, un signe destiné à vous +sauvegarder... Ce talisman, madame, le voici. + +Il déposa sur la table une carte sur laquelle était gravée une fleur de +lis. + +--Ce signe, ne l'oubliez pas, c'est de porter le pouce de votre main +droite à votre bouche et d'en mordre la première phalange. + +--Il n'était pas besoin de mettre un genou en terre pour me dire cela, +monsieur, dit Luisa avec une expression de bienveillance qui, malgré +elle, illuminait son visage. + +--Non, madame, mais pour ce qui me reste à vous dire. + +--Dites. + +--Il ne m'appartient pas, madame, de pénétrer dans vos secrets; ce n'est +donc point une question que je vous fais, c'est un avis que je vous +donne, et vous allez voir si cet avis est non-seulement désintéressé, +mais généreux. A tort ou à raison, on dit que ce jeune aide de camp du +général français que vous avez sauvé, on dit que vous l'aimez. + +Luisa fit un mouvement. + +--Ce n'est pas moi qui dis cela, ce n'est pas moi qui le crois; je ne +veux rien dire, je ne veux rien croire; je veux que vous soyez heureuse, +voilà tout; je veux que ce coeur si noble, si chaste, si pur, ne se +brise pas sous les atteintes de la douleur; je veux que ces beaux yeux, +amours des anges, ne soient pas noyés dans les larmes. Je vous dis donc +seulement, madame: Si vous aimez un homme, quel qu'il soit, d'un amour +de soeur ou d'amante, et, si cet homme, comme Français, comme patriote, +court un risque quelconque à passer ici la nuit de vendredi à samedi, +sous un prétexte quelconque, éloignez cet homme, afin que, par son +absence, il échappe aux massacres, et que je puisse me dire, moi,--ce +sera ma récompense:--«A celle qui m'a fait tant souffrir, j'ai épargné +une douleur.» Je me relève, madame, car j'ai dit. + +Luisa, devant cette abnégation, si grande et si simple, sentit les +larmes monter à ses yeux et lui mouiller les paupières. Elle tendit à +André sa main, sur laquelle il se précipita. + +--Merci, monsieur, dit-elle. Je ne puis deviner d'où vient la trahison, +mais à vous je dirai: Le dénonciateur était bien instruit. Je n'ai +jamais confié mon secret à personne, mais à vous je dirai: Eh bien, oui! +j'aime, mais d'un amour maternel, quoique immense, un homme à qui j'ai +sauvé la vie. Quand j'ai senti cet amour me prendre le coeur avec la +violence d'une irrésistible passion, j'ai voulu partir, quitter Naples, +suivre mon mari en Sicile, non point pour échapper à un sort fatal, à un +sort mortel, qui m'est prédit, mais pour conserver au chevalier la foi +que je lui ai promise, pour garder intact mon honneur de femme. Dieu ne +l'a pas voulu: la tempête nous a séparés, la vague qui l'emportait m'a +repoussée sur le rivage. Vous me direz que, la tempête calmée, j'eusse +dû monter sur le premier bâtiment venu et rejoindre mon mari en Sicile. +S'il l'eût ordonné, ou s'il eût simplement paru le désirer, je l'eusse +fait; n'y étant point sollicitée, je n'en ai pas eu la force: je suis +restée. Vous parliez de la fatalité qui vous pousse à me révéler votre +secret; si vous avez la vôtre, moi aussi, j'ai la mienne. Suivons chacun +la pente où le destin nous entraîne. Quelque part où le mien me +conduise, là où je serai il y aura pour vous un coeur reconnaissant. +Adieu, monsieur Backer. Fût-ce au milieu des plus affreuses tortures, +votre nom ne sortira point de ma bouche, je vous le promets! + +--Et le vôtre, répondit Backer en s'inclinant, fût-ce sur l'échafaud où +je serais monté par vous, ne sortira jamais de mon coeur. + +Et, saluant Luisa, il sortit laissant sur la table la carte fleurdelisée +qui devait lui servir de signe de reconnaissance. + + + + + CXI + + LE SECRET DE LUISA + + +Restée seule, Luisa retomba sur sa chaise et demeura immobile, perdue +dans un abîme de réflexions. + +Et d'abord quel pouvait être cet ennemi caché et anonyme si bien au +courant de tout ce qui se passait dans la maison, et qui, dans une +dénonciation adressée au comité royaliste, avait mentionné les moindres +détails de la vie privée de Luisa? + +Quatre personnes seulement connaissaient les détails mentionnés dans la +dénonciation. Le docteur Cirillo, Michel le Fou, la sorcière Nanno et +Giovannina. Le docteur Cirillo! le soupçon ne pouvait pas même s'arrêter +sur lui; Michel le Fou eût donné sa vie pour sa soeur de lait. + +Restaient la sorcière Nanno et Giovannina. + +La sorcière Nanno pouvait dénoncer Salvato et Luisa à une époque où +cette dénonciation eût été payée ce qu'elle valait: elle ne l'avait +point fait. On ne pouvait donc attribuer à la cupidité la dénonciation +qu'avait reçue Backer, elle ne pouvait être que l'effet de la haine. + +Giovannina! les soupçons s'arrêtèrent et, quoique bien vaguement, se +fixèrent sur elle. + +Quelle cause Giovannina pouvait-elle avoir de haïr sa maîtresse? + +Évidemment, aucune ne se présentait à l'esprit de Luisa; cependant, déjà +depuis longtemps la jeune femme remarquait dans l'humeur de sa camériste +des altérations qui, tant qu'elle n'avait point eu à s'en rendre compte, +lui avaient paru de simples bizarreries de caractère, mais qui +maintenant lui revenaient en mémoire et lui inspiraient des doutes sans +lui donner une explication. Elle avait surpris chez sa femme de chambre +des coups d'oeil furtifs, des sourires mauvais, des paroles amères, et +cela surtout depuis la nuit où, devant s'embarquer, au lieu de +s'embarquer elle était revenue à la maison, et avait, d'une façon +inattendue, reparu aux yeux de la jeune fille. Ces signes de +mécontentement étaient devenus plus fréquents encore depuis l'arrivée +des Français à Naples, et surtout depuis qu'elle et Salvato s'étaient +revus. + +Dans son dédain trop grand de l'humble position de Giovannina, il ne lui +vint pas même à l'idée qu'elle pût aimer Salvato et être jalouse, et que +les mêmes passions qui s'agitaient dans le coeur de la grande dame +pussent s'agiter dans le coeur de la paysanne. + +Seulement, ces soupçons de haine de la part de Giovannina persistèrent +sans que la cause de cette haine lui fût connue. + +Elle prit la carte fleurdelisée, la mit dans sa poitrine, et, +s'éclairant elle-même, elle sortit du cabinet du chevalier, en referma +la porte et passa dans sa chambre à coucher. + +Dans sa chambre à coucher, elle trouva Giovannina, qui lui préparait sa +toilette de nuit. + +Prévenue qu'elle était contre la jeune fille, elle surprit le coup +d'oeil dont celle-ci l'accueillit à son entrée dans sa chambre. Ce coup +d'oeil malfaisant fut suivi d'un sourire gracieux; mais le sourire ne +fut point tellement rapide, que la première impression ne demeurât dans +son esprit. + +Ne pouvant se douter de ce qui s'était passé, et n'ayant aucune idée des +soupçons qui germaient dans le coeur de sa maîtresse, Nina voulut +entamer une conversation avec elle. Cette conversation, quelques détours +qu'elle eût pris, si Luisa lui eût permis de continuer, eût certainement +abouti à la visite qu'elle venait de recevoir; mais Luisa y coupa court +en lui disant sèchement qu'elle n'avait pas besoin de ses services. + +Nina tressaillit,--elle n'était point habituée à être congédiée si +durement,--et, avec son mauvais sourire, elle regagna sa chambre. + +La visite du jeune banquier lui donnait fort à penser. Après lui avoir +défendu sa porte, non-seulement Luisa avait consenti à le recevoir à +deux heures du matin, mais encore elle l'avait reçu loin de tous les +regards, les portes fermées, et dans l'appartement du chevalier. + +Luisa, il est vrai, avait accueilli le jeune homme avec une physionomie +sévère; mais, à son départ, elle était rentrée dans sa chambre le visage +préoccupé seulement, attendri même. On voyait que ses yeux avaient, +sinon pleuré, du moins senti l'humidité des larmes. + +Qui avait pu ramener cette fière Luisa à des sentiments plus doux? + +L'amour du beau jeune homme avait-il trouvé grâce dans son coeur, et y +avait-il place dans ce coeur pour un amour nouveau à côté de l'amour +ancien? + +C'était impossible à croire; cependant, ce qui venait de se passer était +bien extraordinaire. + +Luisa, nous l'avons dit, avait remarqué le mauvais regard de Giovannina; +mais elle avait à réfléchir sur quelque chose de plus grave que le nom +du dénonciateur à trouver. Elle avait à réfléchir sur l'emploi qu'elle +ferait de ce secret sans compromettre celui qui le lui avait confié, et +comment elle sauverait Salvato sans perdre Backer. + +Il fallait, avant tout, qu'elle vît le jeune officier; mais elle ne le +voyait jamais que le soir chez la duchesse. Là, leur rencontre était +toute naturelle, le salon de la duchesse étant, comme l'avait dit +Backer, un véritable club. + +Or, c'était bien du temps perdu que d'attendre un soir sur trois jours: +c'était un jour de perdu. Il fallait donc l'envoyer chercher, et à +Michele seul on pouvait confier un message de cette espèce. + +Elle étendit le bras pour sonner Giovannina; mais, depuis dix minutes à +peu près qu'elle l'avait renvoyée, Giovannina était peut-être couchée. +Luisa pensa qu'il était plus simple d'aller à la chambre de la jeune +fille et de lui porter l'ordre que de la forcer à le venir chercher. + +La chambre de Giovannina n'était séparée de celle de sa maîtresse que +par le corridor qui conduisait chez la duchesse Fusco. + +Cette chambre était fermée par une porte vitrée seulement. La lumière y +brillait encore, et, soit que le pas de Luisa fût si léger que +Giovannina ne pût l'entendre, soit que l'occupation à laquelle elle se +livrait l'absorbât trop profondément pour qu'elle songeât à autre chose, +Luisa, en arrivant à la porte, put voir, à travers le rideau de fine +mousseline qui en couvrait le vitrage, sa femme de chambre assise à une +table et écrivant. + +Comme peu importait à Luisa de savoir à qui Giovannina écrivait, elle +ouvrit tout simplement et tout naturellement la porte. Mais sans doute +il importait à Giovannina que sa maîtresse ne sût point qu'elle +écrivait; car elle poussa un faible cri de surprise et se leva pour se +placer entre Luisa et sa lettre. + +Quoique étonnée que Nina écrivît à trois heures du matin, au lieu de se +coucher et de dormir, Luisa ne lui fit aucune question, et se contenta +de lui dire: + +--Je voudrais voir Michel ce matin d'aussi bonne heure que possible: +faites-le-lui savoir. + +Puis, refermant la porte et rentrant chez elle, Luisa laissa sa femme de +chambre libre de continuer sa lettre. + +Comme on le comprend bien, Luisa dormit peu. Vers sept heures du matin, +elle entendit du bruit dans la maison: c'était Giovannina qui se levait +et sortait pour accomplir l'ordre de sa maîtresse. + +Giovannina fut absente pendant près d'une heure et demie. Il est vrai +qu'elle rentra avec Michele. Pour que la commission de sa maîtresse fût +bien faite, elle avait voulu sans doute la faire elle-même. + +Au premier coup d'oeil que le lazzarone jeta sur Luisa, il comprit qu'il +venait de se passer quelque chose de grave. + +Luisa était tout à la fois pâle et fiévreuse; ses yeux étaient entourés +de ce cercle bleuâtre qui dénonce l'insomnie. + +--Qu'as-tu donc, petite soeur? demanda Michele avec inquiétude. + +--Rien, répondit Luisa en essayant de sourire; seulement, le plus +promptement possible j'ai besoin de voir Salvato. + +--Ce ne sera pas difficile, petite soeur, et un saut est vite fait d'ici +au palais d'Angri. + +Et, en effet, Salvato logeait, avec le général Championnet, rue Toledo, +à ce même palais d'Angri où, soixante ans plus tard, logea Garibaldi. + +--Alors, dit Luisa, va, et reviens vite! + +Michele ne fit qu'un saut, comme il avait dit; mais, avant qu'il fut +revenu, un soldat de planton apportait une lettre de Salvato. + +Elle était conçue en ces termes: + +«Ma bien-aimée Luisa, ce matin, à cinq heures, j'ai reçu l'ordre du +général de partir pour Salerne et d'y organiser une colonne que l'on +envoie en Basilicate, où, à ce qu'il paraît, nous avons quelques +troubles. J'estime que cette organisation, en y mettant toute l'activité +possible, me prendra deux jours. Je pense donc être de retour vendredi +soir. + +»Si j'espérais, à mon retour, trouver la fenêtre de la ruelle ouverte, +et si je pouvais passer une heure avec vous dans _la chambre heureuse_, +je bénirais presque mon exil de deux jours qui me vaudrait une pareille +faveur. + +»J'ai laissé au palais d'Angri des hommes chargés de m'apporter mes +lettres. J'en attends plusieurs, mais je n'en espère qu'une. + +»Oh! l'adorable soirée que j'ai passée hier! oh! l'ennuyeuse soirée que +je vais passer aujourd'hui! + +»Au revoir, ma belle madone au Palmier! J'attends et j'espère. + +«Votre SALVATO.» + +Luisa fit un geste de désespoir. + +Si Salvato n'était de retour que vendredi soir, comment aurait-elle le +temps de le soustraire au massacre de la nuit? + +Elle aurait le temps de mourir avec lui à peine! + +Le planton attendait une réponse. + +Qu'allait répondre Luisa? Elle n'en savait rien. Sans doute, la +conspiration était organisée à Salerne comme à Naples. Le révélateur +n'avait-il pas dit qu'elle devait éclater _à Naples et dans ses +environs_? + +Elle crut un instant qu'elle allait devenir folle. + +Giovannina, implacable comme la haine, lui répétait que le messager +attendait une réponse. + +Elle prit une plume et écrivit: + +«Je reçois votre lettre, mon frère bien-aimé. En toute autre +circonstance, je me serais contentée de vous répondre: «Vous aurez votre +fenêtre ouverte, et je vous attendrai dans la chambre heureuse.» Mais il +faut que je vous voie avant deux jours. Je vous enverrai aujourd'hui +Michele à Salerne; il vous portera une lettre de moi, que je vous +écrirai aussitôt que j'aurai remis un peu d'ordre dans mes idées. + +«Si vous quittez votre hôtel, ou le palais de l'intendance, ou le +logement que vous aurez choisi enfin et où Michele ira vous chercher, +dites où vous serez, afin que, partout où vous serez, il vous trouve. + +Votre soeur, LUISA.» + +Elle ferma, cacheta cette lettre et la remit, au planton. + +Celui-ci se croisa dans le jardin avec Michele. + +Michele venait annoncer à Luisa ce que Luisa savait déjà, c'est-à-dire +l'absence de Salvato et l'ordre qu'il avait donné de lui envoyer ses +lettres à Salerne. + +Luisa le pria de rester à la maison. Elle aurait sans doute, dans la +journée, quelques commissions importantes à lui donner; peut-être +l'enverrait-elle à Salerne. + +Puis, plus agitée que jamais, elle rentra dans sa chambre et s'y +enferma. + +Michele, qui avait l'habitude de voir sa soeur de lait si calme, se +retourna vers la jeune femme de chambre. + +--Qu'a donc ce matin Luisa? lui demanda-t-il. Est-ce que, depuis que je +suis devenu raisonnable, elle deviendrait folle, par hasard? + +--Je ne sais, répondit Giovannina; mais elle est ainsi depuis la visite +que lui a faite, cette nuit, M. André Backer. + +Michele vit le mauvais sourire qui passait sur les lèvres de Giovannina. +Ce n'était point la première fois qu'il le remarquait; mais, cette fois, +ce sourire avait une telle expression de haine, que peut-être allait-il +en demander l'explication, lorsque Luisa sortit de sa chambre enveloppée +d'une mante de voyage. Son visage, plus ferme, sinon plus calme, donnait +à sa physionomie l'expression d'une résolution prise et à laquelle il +eût été inutile de s'opposer. + +--Michele, dit-elle, tu peux disposer de toute ta journée, n'est-ce pas? + +--De toute ma journée, de toute nuit, de toute ma semaine. + +--Alors, viens avec moi. + +Puis, se retournant vers Giovannina: + +--Si je ne reviens pas ce soir, ne soyez pas inquiète, dit-elle; +cependant, attendez-moi toute la nuit. + +Et, faisant signe à Michele de la suivre, elle sortit la première. + +--Madame, pour la première fois de sa vie, ne m'a pas tutoyée, dit +Giovannina à Michele; tâchez donc de savoir d'elle pourquoi. + +--Bon! répondit le lazzarone, elle t'aura vue sourire. + +Et il descendit rapidement le perron pour rejoindre Luisa, qui +l'attendait impatiente à la porte du jardin. + +A Naples, les moyens de locomotion sont faciles, justement parce qu'il +n'y a aucun service officiel arrêté. + +S'il s'agit, par exemple, d'aller à Salerne et que le vent soit +favorable, on traverse le golfe en barque, on prend une voiture à +Castellamare, et l'on est à Salerne en trois heures et demie ou quatre +heures. + +Si le vent est contraire, on prend une voiture à Naples, à la première +place, au premier angle de rue, au premier carrefour; on contourne le +golfe par Resina, Portici, Torre-del-Greco; on s'enfonce dans la +montagne par la Cava, et l'on arrive à Salerne à peu près dans le même +espace de temps. + +A peine sur le quai, Michele s'informa du but du voyage, et, ayant +appris que le but du voyage était Salerne, demanda à sa soeur de lait +quel était le mode de locomotion qu'elle préférait. + +--Le plus rapide, répondit Luisa. + +Michele interrogea des yeux l'horizon; l'horizon était pur et promettait +une journée magnifique. A Naples, le printemps commence en janvier, et, +avec le printemps, les beaux jours. Une jolie brise soufflait du large +et ridait doucement la surface du golfe, sur lequel on voyait glisser en +tout sens une foule de balancelles, de tartanes, de felouques, dont on +reconnaissait la destination à leur grandeur, et la nationalité à leur +coupe ou à leur voilure. Michele proposa à Luisa la voie de mer, qui fut +acceptée sans discussion. + +Michele descendit sur la plage de Mergellina et fit prix: moyennant deux +piastres, il avait la barque pour vingt-quatre heures. + +S'il eût fallu ramer, la barque eût coûté le double; mais on pouvait +aller à la voile, et l'absence de fatigue fut estimée deux piastres. + +Luisa, enveloppée dans une mante de voyage qui lui cachait entièrement +le visage, descendit dans la barque et s'assit sur le manteau de Michele +plié en quatre. + +La petite voile triangulaire fut orientée, et la barque partit, +gracieuse et blanche comme une mouette qui ouvre ses ailes. + +On rasa la pointe du château de l'Oeuf, sur lequel flottait le drapeau +tricolore français, uni au drapeau tricolore napolitain, et l'on coupa +diagonalement le golfe, le sillage du bateau formant la corde de l'arc. + +Les deux mariniers avaient reconnu Michele. Malgré son brillant +uniforme, ou peut-être même à cause de cela, la conversation s'engagea +sur les affaires du temps. + +Michele était un des auditeurs les plus assidus de Michelangelo Ceccone, +ce bon prêtre patriote qui, mandé par Cirillo, avait assisté à ses +derniers moments le sbire blessé par Salvato. Il avait traduit +l'Évangile en patois napolitain, et expliquait aux lazzaroni ce livre, +source de toute morale, qui leur était parfaitement inconnu. + +L'esprit souple et facile du jeune lazzarone s'était rapidement imprégné +de l'esprit démocratique dont le souffle divin anime ce grand livre; et, +prosélyte de la Révolution, il ne manquait jamais une occasion de lui +faire des prosélytes. + +Aussi, dès que l'on fut en marche et qu'après avoir d'un regard +insouciant interrogé l'horizon, les deux mariniers eurent abandonné leur +barque à la brise du nord-ouest, Michele leur adressa-t-il la parole. + +--Eh bien, leur demanda-t-il en se frottant les mains, vous êtes +contents, mes bons amis, j'espère? + +--Contents de quoi? demanda le plus vieux des deux mariniers, qui ne +paraissait point apprécier son bonheur à la mesure de celui de Michele. + +--Sans doute, vous pourrez pêcher partout dans le golfe maintenant, du +Pausilippe au cap Campanella, sans que le tyran vous en empêche. + +--Quel tyran? demanda toujours le plus vieux. + +--Comment, quel tyran? Mais Ferdinand, je suppose. + +--On n'est point un tyran, parce que l'on pêche chez soi, répliqua le +plus jeune, qui paraissait partager entièrement les opinions de son +aîné, et qu'on empêche les autres d'y pêcher. + +--Comment! tu prétends que la mer est au roi? + +--Certainement que je le prétends. + +--Eh bien, moi, je soutiens que la mer est à toi, à moi, à tout le +monde. + +--Tu as là une drôle d'idée. + +--Sans doute. Et la preuve... + +--Voyons la preuve. + +--Écoute bien ceci. + +--Nous écoutons. + +--La terre est aux riches. + +--Tu en conviens. + +--Oui; et la preuve qu'elle est à eux et qu'ils y ont des droits, c'est +qu'elle est divisée entre eux par des murs, des fossés, des bornes, des +limites quelconques, tandis que fais-moi un peu le plaisir de me montrer +les limites, les bornes, les haies, les fossés et les murs de la mer! + +Un des deux mariniers voulut faire une observation. + +--Attends, dit Michele, je n'ai pas fini. La terre, pour qu'elle +produise, il faut la labourer, l'ensemencer; la mer se laboure toute +seule et s'ensemence d'elle-même. Nous avons beau y puiser des moissons +de soles, de rougets, de mulets, de lamproies, de murènes, de raies, de +homards, de turbots, de langoustes, plus nous en prenons, plus il y en +a; les moissons succèdent aux moissons, sans qu'on ait besoin +d'engraisser ou de fumer la mer. C'est ce qui me fait dire: la terre est +aux riches, mais la mer est aux pauvres et à Dieu. Or, il faut être un +tyran, et un tyran abominable, pour ôter aux pauvres ce que Dieu leur a +donné, quand l'Évangile dit: «Qui donne aux pauvres prête à Dieu.» + +--Hum! hum! fit le plus éloquent des deux mariniers, embarrassé un +instant. + +--Voyons, réponds à cela, dit Michele se croyant déjà vainqueur. + +--Eh bien, oui, je réponds. + +--Que réponds-tu? + +--Je réponds que le roi a un casino à Mergellina... + +--Oui, celui où il vendait son poisson. + +--Un palais à Naples, un château à Portici, une villa à la Favorite, +tout cela au bord du golfe. + +--Eh bien, que prouve cela? + +--Cela prouve que le golfe est à lui, sinon la mer. Est-ce que nous +avons des châteaux sur le bord du golfe, nous? + +--Oui, répéta le second marinier, encouragé par la polémique du premier, +est-ce que nous avons des châteaux sur le bord du golfe? Et toi, tout le +premier, avec tes beaux habits, en as-tu? Réponds. + +--Alors, dit Michele, pourquoi ne bâtit-il pas un grand mur de la pointe +du Pausilippe au cap Campanella, avec des portes pour laisser passer les +barques et les vaisseaux? + +--Il est assez riche pour cela, s'il le voulait faire. + +--Oui; mais il n'est point assez puissant; et rien qu'à la première +tempête, Dieu, en soufflant sur ces murs, les ferait tomber comme ceux +de Jéricho. + +--Mais, alors, pourquoi, puisque toute sorte de prospérités devaient +nous arriver, du moment que les Français seraient maîtres de Naples, +pourquoi le pain et le macaroni sont-ils toujours au même prix que du +temps du tyran? + +--C'est vrai: mais la municipalité a rendu un décret qui fixe, à partir +du 15 février prochain, le prix du pain et du macaroni au-dessous de +l'ancien cours. + +--Pourquoi au 15 février et pas tout de suite? + +--Parce que le tyran a fait vendre à ses amis les Anglais tous les +navires chargés de grain qui viennent des Pouilles et de Barbarie; il +faut bien donner le temps à d'autres d'arriver. Que devons-nous faire en +les attendant? Le haïr, le combattre, mourir plutôt que de rentrer sous +sa domination. Les Français n'ont-ils pas fait ce qu'ils ont pu faire? +N'ont-ils pas aboli le privilège de la pêche? Tout le monde ne peut-il +pas pêcher aujourd'hui dans les réserves du roi? + +--Ça, c'est vrai. + +--Et n'y trouvez-vous pas des poissons en abondance? + +--Le fait est que c'est à croire qu'il avait choisi pour lui le plus +beau et le meilleur. + +--N'ont-ils pas aboli l'impôt du sel? + +--C'est vrai. + +--L'impôt de l'huile? + +--C'est vrai. + +--L'impôt sur le poisson séché? + +--C'est vrai. Mais pourquoi ont-ils aboli le titre d'_excellence_? +Qu'est-ce qu'elle leur a fait, cette pauvre _excellence_? Elle ne +coûtait rien à personne. + +--A cause de l'égalité. + +--Qu'est-ce que cela, l'égalité? Est-ce que nous connaissons cela, nous? + +--Et voilà justement le malheur, c'est que vous ne la connaissiez pas. +Autrefois, il y avait des princes, des ducs; aujourd'hui, il n'y a que +des citoyens. Tu es citoyen, toi, comme le prince de Maliterno, comme le +duc de Rocca-Romana, comme les ministres, comme le maire, comme les +conseillers municipaux! + +--A quoi cela m'avance-t-il? + +--A quoi cela t'avance? + +--Oui, je te le demande. + +--Regarde-moi. + +--Je te regarde. + +--Suis-je habillé comme toi? + +--Il s'en faut. + +--Eh bien, voilà ce que c'est que l'égalité, Giambardella. L'égalité, +c'est pouvoir, étant né lazzarone, devenir colonel... Autrefois, les +seigneurs étaient colonels dans le ventre de leur mère. Es-tu venu au +monde avec un parchemin dans ta poche et des galons sur tes manches, +toi? As-tu vu nos femmes faire de pareils enfants? Non, c'étaient les +nobles qui en faisaient ainsi. Eh bien, moi, je suis colonel, grâce à +quoi? A l'égalité. Avec l'égalité, tu peux devenir lieutenant de marine, +ton fils peut devenir capitaine, ton petit-fils amiral. + +Giambardella fit un geste de doute. + +--Il faudra du temps pour arriver là, dit-il. + +--Bon! répondit Michele, il ne faut pas tout demander à la fois. Le bon +Dieu lui-même, qui est tout-puissant, a fait le monde en sept jours. Le +gouvernement d'aujourd'hui est, comme on dit, un gouvernement +provisoire, ce n'est point encore la république. La constitution qui +doit faire notre bonheur se discute: quand elle sera faite, nous +pourrons, selon notre bien-être ou nos souffrances, établir une +comparaison entre le présent et le passé. Les savants, comme le +chevalier San-Felice, le docteur Cirillo, M. Salvato, savent pourquoi +les saisons changent; nous autres imbéciles, nous nous apercevons +seulement que nous avons chaud et froid. Nous en avons souffert bien +d'autres sous le tyran, et, grâce à Dieu, nous y avons survécu: guerres, +pestes, famines, sans compter les tremblements de terre. Les savants +disent que nous serons heureux sous la république; ils se réunissent et +travaillent à notre bien; laissons-leur le temps d'accomplir leur +ouvrage. + +Et il ajouta sentencieusement: + +--Celui qui veut récolter vite sème des radis, et, au bout d'un mois, +mange des radis; celui qui veut du pain sème du blé et attend un an. Il +en est ainsi de la république: c'est le blé du peuple. Attendons +patiemment qu'il pousse, et, quand il sera mûr, nous le moissonnerons. + +--_Amen!_ dit Giambardella fort ébranlé, sinon convaincu, par la +démonstration de Michele. Mais, c'est égal, ajouta-t-il avec un soupir, +tant qu'il faudra que l'homme travaille pour vivre, il ne sera point +parfaitement heureux. + +--Dame, fit Michele, il y a du vrai là dedans; mais, que veux-tu! il +paraît que cela ne peut pas être autrement, et la preuve, c'est que +voilà le vent qui tombe et que tu vas être obligé d'amener ta voile et +de ramer jusqu'à Castellamare. + +En effet, depuis quelques minutes, le vent mollissait et la voile +battait contre le mât. Les mariniers l'abaissèrent, prirent leurs +avirons et, avec un soupir, commencèrent à ramer. + +Heureusement, on était arrivé à la hauteur de Torre-del-Greco, et, après +trois quarts d'heure de nage, on aborda à Castellamare. + +Les mariniers payés, Michele se mit en quête d'une voiture, et l'on +partit pour Salerne, où l'on arriva deux heures après. + +La voiture s'arrêta à l'Intendance. Là, Michel s'informa et apprit que +Salvato venait de la quitter, il y avait une demi-heure à peine, et on +lui dit qu'on le trouverait à l'hôtel de la _Ville_. + +Le cocher reçut l'ordre d'aller à l'hôtel de la _Ville_. + +Salvato était dans son appartement, et avait dit que, si quelqu'un +venait de Naples, on l'introduisît à l'instant même près de lui. + +Il était évident qu'il avait reçu la réponse de la lettre adressée à +Luisa, et qu'il attendait Michele. + +Lorsque s'ouvrit sa porte, il se leva vivement pour aller au-devant du +messager; mais, en voyant entrer une femme au lieu d'un homme qu'il +attendait, il jeta un cri de surprise, puis, en reconnaissant Luisa au +lieu de Michele, un cri de joie. + +Son premier mouvement fut de bondir vers la jeune femme, de la serrer +contre son coeur et d'appuyer ses lèvres contre ses lèvres. + +Ce fut autour de Luisa de pousser un cri d'étonnement et de bonheur. +Elle n'avait jamais été si complètement abandonnée aux bras de son +amant, et, sous la flamme de ce baiser, elle avait éprouvé une sensation +de volupté telle, que cette sensation ne s'était arrêtée que sur les +limites de la douleur. + +Michele n'avait point dépassé le seuil de la porte, et, sans avoir été +vu, il se retira sur la pointe du pied et se tint dans la chambre qui +précédait celle des deux amants. + +--Vous! vous! s'écria Salvato. Vous êtes venue vous-même! + +--Oui, moi-même, mon bien-aimé Salvato; car ni messager si habile qu'il +fût, ni lettre si pressante qu'elle fût, ne pouvaient me remplacer. + +--Vous avez raison, ma soeur chérie. Qui pourrait, fût-ce l'ange de +l'amour lui-même, remplacer votre présence bénie? Est-ce que toutes les +flammes de la terre réunies pourraient remplacer un rayon de soleil? +Mais enfin, qui me vaut un pareil bonheur? Vous savez, chère Luisa, que +je ne serai bien sûr que vous êtes là que quand je connaîtrai la cause +qui vous amène. + +--Ce qui m'amène, Salvato,--écoute bien ceci!--c'est la certitude que tu +ne sauras pas me refuser une prière que je te ferai à genoux, une chose +à laquelle je te dirai que ma vie est attachée; c'est que tu +m'accorderas ma demande sans t'informer pourquoi cette demande t'est +adressée; c'est que, lorsque je te dirai: «Fais cela!» tu le feras +aveuglément, sans discussion, sans retard, à l'instant même. + +--Et tu as eu raison de compter sur mon obéissance, Luisa, si tu ne me +demandes rien contre mon devoir ni contre mon honneur. + +--Oh! je me doutais bien que tu allais me faire quelque objection du +genre de celle-là. Contre ton devoir! contre ton honneur! N'as-tu pas +fait ton devoir jusqu'aujourd'hui, au delà du devoir? Ton honneur, ne +l'as tu pas porté assez haut pour qu'il ne puisse recevoir aucune +atteinte? Il ne s'agit point de ton honneur, il ne s'agit point de ton +devoir; il s'agit de savoir si tu m'obéiras aveuglément dans une +circonstance où il est question de ma vie. + +--Ta vie! Quel risque peut courir ta vie, je te le demande? + +--Crois-tu en moi, Salvato? + +--Comme je croirais dans l'ange de la vérité. + +--Eh bien, alors, fais ce que je vais te dire, sans objection et sans +lutte. + +--Dis. + +--Demande à ton général, aujourd'hui, pour Rome, par exemple, une +mission qui te fasse sortir du royaume avant vendredi soir. + +Salvato regarda Luisa avec un profond étonnement. + +--Que je demande une mission qui m'éloigne du royaume, c'est-à-dire qui +me sépare de toi! répondit Salvato. Quel besoin as-tu donc de me voir +loin de toi? + +--Écoute, mon Salvato, ne te quitter jamais, t'avoir sans cesse sous les +yeux, demeurer éternellement à tes côtés comme j'y suis maintenant, ce +serait le voeu de mon coeur, le bonheur de ma vie; mais, que veux-tu! il +y a des choses mystérieuses et absolues auxquelles il faut obéir. +Crois-moi quand je te dis: nous sommes menacés d'un grand malheur, +épargne-nous ce malheur en t'éloignant. + +--Ce malheur qui _nous_ menace, car il me semble, ma bien-aimée Luisa, +que tu parles pour moi et pour toi?... + +--Pour moi et pour toi, Salvato, plus pour moi encore que pour toi. + +--Ce malheur qui nous menace, reprit Salvato, vient-il de la Sicile? Le +chevalier San-Felice a-t-il des soupçons et rentre-t-il à Naples? + +--Le chevalier n'a pas de soupçons et ne rentre point à Naples. Si le +chevalier avait des soupçons et me disait le premier mot de ces +soupçons, je me jetterais à ses pieds et je lui dirais: «Pardonne-moi, +mon père! un amour irrésistible, une indomptable fatalité m'a entraînée +vers lui. Je l'aime plus que ma vie, puisque je l'aime plus que mon +devoir. Ce malheur que, dans ta sagesse infinie, tu avais prévu, au lit +de mort de mon père, ce malheur est arrivé. Pardonne-moi, +pardonne-nous!» Et il nous pardonnerait. Non: la menace est plus +terrible et ne vient point de là. + +--D'où vient-elle donc, alors? Dis-le; et, au lieu de fuir devant elle +comme un enfant, on y fera face comme un homme et comme un soldat. + +--Tu ne peux point y faire face, tu ne peux pas la combattre; là est le +malheur; tu peux l'éviter, voilà tout, et en faisant aveuglément ce que +je te dis. + +--Chère Luisa, permets à ma raison de se révolter contre mon amour +lui-même. Je ne fuirais pas un danger que je connaîtrais, à plus forte +raison un danger inconnu. + +--Ah! voilà justement ce que je craignais. Le démon de l'orgueil est là +qui te dit: «Résiste!» Cependant, si j'avais la prescience d'un +tremblement de terre qui dût t'engloutir, d'un orage dont la foudre pût +te frapper, est-ce que, quand je te dirais: «Dérobe-toi au tremblement +de terre, évite la foudre,» je te conseillerais quelque chose contre ton +devoir ou contre ton honneur? + +--Oui, si, placé par mon général à un poste quelconque, j'abandonnais ce +poste, dans la crainte d'un danger imaginaire ou réel. + +--Eh bien, Salvato, si ma prière prenait une autre forme, si je te +disais: «J'ai à faire à Rome un voyage indispensable; j'ai peur de +traverser seule ces implacables bandes de brigands; demande à ton +général la permission d'accompagner une soeur, une amie,» ne la +demanderais-tu pas? + +--Attends que ce que j'ai à faire ici soit achevé, et, samedi matin, je +te le promets, je demande un congé de huit jours au général. + +--Samedi matin! C'est trop tard! c'est trop tard!... Ah! mon Dieu, +inspirez-moi! Que faire, que dire pour le décider? + +--Une chose bien simple, ma Luisa: transmets-moi tes craintes, +apprends-moi ce qui te fait désirer mon absence, et fais-moi juge de la +question; tu seras sûre alors de ne pas m'entraîner dans quelque fausse +voie où s'égarerait mon honneur. + +--Et voilà justement ce qui fait ma situation fausse, voilà pourquoi tu +hésites, voilà pourquoi tu doutes. C'est que, moi aussi, j'ai, quoique +femme, mon honneur d'honnête homme, si je puis dire cela; c'est que j'ai +reçu une confidence, c'est que j'ai promis, c'est que j'ai juré, c'est +que j'ai fait un serment à moi-même de ne pas dire le nom de celui qui +me l'a faite; car sa confiance en moi a été telle, que, tout en mettant +sa vie entre mes mains, il ne m'a demandé aucune garantie. + +--Et comment ne m'as-tu rien dit de cela hier au soir? + +--Hier au soir, je n'en savais rien. + +--Alors, dit Salvato en regardant fixement Luisa, c'est le jeune homme +qui t'attendait chez toi et qui n'est sorti de chez toi qu'à trois +heures du matin, qui est venu te faire cette confidence que tu ne peux +révéler. + +Luisa pâlit. + +--Qui t'a dit cela, Salvato? demanda-t-elle. + +--C'est donc vrai? + +--Oui, c'est vrai. Mais est-il possible, mon bien-aimé Salvato, qu'après +l'avoir quittée, tu aies eu l'idée d'épier ta Luisa? + +--Moi, t'épier, faire le rôle de jaloux autour d'un ange? Dieu me garde, +je ne dirai pas d'une pareille folie, mais d'une pareille lâcheté! Ma +Luisa peut recevoir qui elle voudra, à quelque heure que ce soit, sans +que jamais, de ma part du moins, un soupçon ternisse le pur miroir de sa +chasteté. Non, je n'ai point cherché à voir; non, je n'ai point vu. J'ai +reçu cette lettre un quart d'heure avant ton arrivée, par un des +messagers que j'avais laissés pour m'apporter ma correspondance; je la +lisais quand tu es entrée, et je me demandais quelle âme abjecte pouvait +vouloir semer entre toi et moi la plante amère du doute. + +--Une lettre? demanda Luisa; tu as reçu une lettre? + +--La voici; tiens, lis. + +Et Salvato, en effet, présenta à Luisa une lettre visiblement écrite par +un de ces hommes qui prêtent leur plume à l'amour comme à la haine et +que vont chercher, pour leurs sombres projets, les dénonciateurs +anonymes. + +Luisa lut la lettre; elle était conçue en ces termes: + +«M. Salvato Palmieri est prévenu que madame Luisa San-Felice a trouvé +chez elle, en rentrant de chez la duchesse Fusco, un homme jeune, beau +et riche, avec lequel elle est restée enfermée jusqu'à trois heures du +matin. + +»Cette lettre est d'un ami, désespéré de voir M. Salvato Palmieri si mal +placer son coeur.» + +Luisa vit, comme à la lueur d'un éclair, Giovannina écrivant dans sa +chambre et se levant pour lui cacher ce qu'elle écrivait. Mais l'idée +que cette jeune fille qui lui devait tant pouvait la trahir s'écarta +rapidement, et d'elle-même, de son esprit. + +--Il n'y a pas dans cette lettre un mot qui ne soit vrai, mon ami; par +bonheur, soit que celui ou celle qui l'a écrite ne sache pas le nom de +l'homme que j'ai reçu, soit qu'elle n'ait pas voulu le dire, Dieu a +permis que ce nom ne s'y trouvât point. + +--Et pourquoi, chère Luisa, est-ce une permission de Dieu? + +--Parce que, s'il s'y trouvait, j'étais aux yeux de ce malheureux qui a +risqué sa tête pour moi, une femme sans foi, sans honneur, une +dénonciatrice enfin. + +--Tu dis vrai, Luisa, répliqua Salvato devenu plus sombre; car, s'il y +était, je me trouvais d'après ce que je devine maintenant, obligé de +tout dire au général. + +--Et que devines-tu? + +--Que cet homme, pour un motif quelconque que je ne cherche point à +approfondir, est venu te révéler quelque conspiration qui menace ma vie, +celle de mes compagnons, la sûreté du nouveau gouvernement, et que voilà +pourquoi, dans ton irréflexion dévouée, tu voulais m'éloigner, me faire +passer la frontière, me mettre hors de l'atteinte des conspirateurs; +voilà pourquoi tu ne voulais pas me révéler le danger que je devais +fuir, parce qu'un tel danger, je ne le fuirais pas. + +--Eh bien, tu as deviné juste, mon bien-aimé, et je vais tout te dire, +excepté le nom de celui qui m'a avertie; et alors, toi, l'homme +d'honneur, l'esprit juste, le coeur loyal, tu me conseilleras. + +--Dis, ma bien-aimée Luisa, dis; je t'écoute. Oh! si tu savais combien +je t'aime! Parle, parle! Contre moi contre ma poitrine, sur mon coeur! + +La jeune femme resta un instant la tête renversée, les yeux fermés, la +bouche entr'ouverte, aux bras du jeune homme; puis, comme s'arrachant à +un rêve délicieux: + +--Oh! mon ami, dit-elle pourquoi ne nous est-il point donné de vivre +ainsi, loin des troubles politiques, loin des révolutions, loin des +conspirateurs! Quelles délices ce serait, une pareille vie! Dieu ne le +veut pas; soumettons-nous à Dieu! + +Luisa poussa un soupir et passa sa main sur ses yeux; puis: + +--C'est ce que tu as dit, mon ami, continua-t-elle. Oh! pourquoi cet +homme m'a-t-il fait cette confidence? Ne valait-il pas mieux que nous +mourussions ensemble? + +--Explique-toi, ma bien-aimée. + +--Une conspiration contre-révolutionnaire doit éclater dans la nuit de +jeudi à vendredi: tous les Français, tous les patriotes dont les maisons +seront marquées dans la soirée, doivent être massacrés pendant la nuit, +à l'exception de ceux qui pourront présenter cette carte et faire ce +signe de reconnaissance. + +Et Luisa montra à Salvato la carte fleurdelisée et fit le signe indiqué +par André Backer. + +--Une carte avec une fleur de lis, répéta Salvato, se mordre la première +phalange du pouce. (Tels étaient, on s'en souvient, les signes de +salut.) Les malheureux! qu'on veut arracher à l'esclavage et qui veulent +être esclaves à tout prix! + +--Eh bien, maintenant que je t'ai tout raconté, dit Luisa se laissant +glisser aux genoux du jeune homme, que faut-il faire? Réfléchis et +conseille-moi. + +--Il est inutile de réfléchir, ma Luisa bien-aimée. Il faut répondre à +la loyauté par la loyauté. Cet homme a voulu te sauver. + +--Et toi aussi; car il sait tout, ta blessure, les soins que j'ai pris +de toi, ton séjour de six semaines chez la duchesse; il sait notre +mutuel amour, et il m'a dit: «Sauvez-le avec vous.» + +--Raison de plus, comme je te le disais, pour répondre à la loyauté par +la loyauté. Cet homme a voulu nous sauver: sauvons-le. + +--Comment cela? + +--En lui disant: «Votre complot est découvert; le général Championnet +est prévenu; où vous croyez trouver un massacre facile, vous trouverez +une résistance désespérée; vous allez inutilement faire couler le sang +dans les rues de Naples. Renoncez à votre complot, et gagnez l'étranger; +le conseil que vous m'avez donné, suivez-le. + +--C'est l'honneur lui-même qui parle par ta voix, mon Salvato; ce que tu +me dis de faire, je le ferai. Mais écoute donc... + +--Quoi? + +--Il m'a semblé entendre du bruit dans cette chambre, on a fermé une +porte. Nous écoutait-on? sommes-nous épiés? + +Salvato s'élança: la chambre était vide. + +--Nul n'était dans cette chambre que Michele, dit-il; vois-tu un malheur +à ce que Michele nous ait entendus? + +--Non, car il ignore le nom de la personne qui est venue chez moi. Sans +cela, mon cher Salvato, ajouta Luisa en riant, tu en as fait un tel +patriote, qu'il serait capable d'aller tout courant le dénoncer. + +--Eh bien, dit Salvato, tout est convenu ainsi, et ta conscience est en +repos, n'est-ce pas? + +--Tu m'assures que nous avons agi selon toutes les lois de la loyauté? + +--Je te le jure. + +--Tu es bon juge en matière d'honneur, Salvato, et je te crois. A mon +retour à Naples, je préviendrai le chef des conjurés. Son nom n'est +point sorti de ma bouche, même vis-à-vis de toi. Il ne peut donc être +compromis en rien; ou, s'il l'est, ce sera en dehors de ma volonté. Ne +pensons plus qu'à nous, au bonheur d'être ensemble. Tout à l'heure, je +maudissais les troubles politiques, les révolutions, les +conspirateurs... j'étais folle. Sans les troubles politiques, tu +n'eusses point été envoyé à Naples par ton général; sans les +révolutions, je ne t'eusse pas connu; sans les conspirateurs, je ne +serais pas à cette heure près de toi. Bénies soient les choses que Dieu +fait: elles sont bien faites. + +Et la jeune femme, toute joyeuse, toute consolée, toute souriante, se +jeta dans les bras de son amant. + + + + + CXII + + MICHELE LE SAGE + + +Qui donc a dit--auteur sacré ou profane, je ne sais plus qui et n'ai +point le temps de chercher,--qui donc a dit: «L'amour est puissant comme +la mort?» + +Ceci, qui a l'air d'une pensée, n'est qu'un fait, et un fait inexact. + +César dit, dans Shakspeare, ou plutôt Shakspeare fait dire à César: «Le +danger et moi sommes deux lions nés le même jour, et je suis l'aîné.» + +L'amour et la mort aussi sont nés le même jour, le jour de la création; +seulement, l'amour est l'aîné. + +On a aimé avant que de mourir. + +Lorsque Ève, à la vue d'Abel tué par Caïn, tordit ses bras maternels et +s'écria: «Malheur! malheur! malheur! la mort est entrée dans le monde!» +la mort n'y était entrée qu'après l'amour, puisque ce fils que la mort +venait d'enlever au monde était le fils de son amour. + +Il est donc imparfait de dire: «L'amour est puissant comme la mort;» il +faut dire: «L'amour est plus puissant que la mort,» puisque tous les +jours l'amour combat et terrasse la mort. + +Cinq minutes après que Luisa eut dit: «Bénies soient les choses que Dieu +fait: elles sont bien faites!» Luisa avait tout oublié, jusqu'à la cause +qui l'avait amenée près de Salvato; elle savait seulement qu'elle était +près de Salvato, et que Salvato était près d'elle. + +Il fut convenu entre les jeunes gens qu'ils ne se quitteraient que le +soir; que, le soir même, Luisa verrait le chef de la conspiration, et +que, le lendemain, quand il aurait eu le temps de donner contre-ordre et +de se mettre en sûreté, lui et ses complices, Salvato dirait tout au +général, qui s'entendrait avec le pouvoir civil pour prendre les mesures +nécessaires à l'avortement du complot, en supposant que, malgré l'avis +de la San-Felice, les insurgés s'obstinassent dans leur entreprise. + +Puis, ce point arrêté, les deux beaux jeunes gens furent tout à leur +amour. + +Être tout à l'amour, quand on est bien réellement amoureux, c'est +emprunter les ailes des colombes ou des anges, s'envoler bien loin de la +terre, se reposer sur quelque nuage de pourpre, sur quelque rayon de +soleil, se regarder, se sourire, parler bas, voir l'Éden sous ses pieds, +le paradis sur sa tête, et, dans l'intervalle de ces deux mots magiques, +mille fois répétés: «Je t'aime!» entendre les choeurs célestes. + +La journée passa comme un rêve. Fatigués du bruit de la rue, à l'étroit +entre les quatre murs d'une chambre, aspirant à l'air, à la liberté, à +la solitude, ils se jetèrent dans la campagne, qui, dans les provinces +napolitaines, commence à revivre à la fin de janvier. Mais, là, aux +environs de la ville, on rencontrait un importun à chaque pas. L'un des +deux dit en souriant: «Un désert!» L'autre répondit: «Poestum!» + +Une calèche passait: Salvato appela le cocher, les deux amants y +montèrent; le but du voyage fut indiqué, les chevaux partirent comme le +vent. + +Ni l'un ni l'autre ne connaissaient Poestum. Salvato avait quitté +l'Italie méridionale avant, pour ainsi dire, que ses yeux fussent +ouverts, et, quoique le chevalier eût vint fois parlé de Poestum à +Luisa, il n'avait jamais voulu l'y conduire, de peur de la mal'aria. + +Eux n'y avaient pas même songé. L'un d'eux, au lieu de Poestum, eût +nommé les marais Pontins, que l'autre eût répété: «Les marais Pontins.» +Est-ce que la fièvre pourrait, dans un pareil moment, avoir prise sur +eux! Le bonheur n'est-il point le plus efficace des antidotes? + +Luisa n'avait rien à apprendre sur les localités que l'on traverse en +contournant ce golfe magnifique qui, avant que Salerne existât, +s'appelait le golfe de Poestum. Et cependant, comme une curieuse et +ignorante élève en archéologie, elle laissait parler Salvato parce +qu'elle aimait à l'entendre. Elle savait d'avance tout ce qu'il allait +dire, et cependant il semblait qu'elle entendit pour la première fois +tout ce qu'il disait. + +Mais ce qu'aucun écrit n'avait pu faire comprendre ni à l'un ni à +l'autre, c'est la majesté du paysage, c'est la grandeur des lignes qui +se déroulèrent à leurs yeux quand, à l'un des détours de la route, ils +aperçurent tout à coup les trois temples se détachant, avec leur chaude +couleur feuille morte, sur l'azur foncé de la mer. C'était bien là ce +qui devait rester de la rigide architecture de ces tribus helléniques, +nées au pied de l'Ossa et de l'Olympe, qui, au retour d'une expédition +infructueuse dans le Péloponèse, où les avait conduites Hyllus, fils +d'Hercule, trouvèrent leurs pays envahi par les Perrhèbes; et qui, ayant +abandonné les riches plaines du Pénée aux Lapythes et aux Ioniens, +s'établirent dans la Dryopide, laquelle, dès lors, prit le nom de +Doride, et, cent ans après la guerre de Troie, enlevèrent aux Pelasges, +qu'ils poursuivirent jusqu'en Attique, Messène et Tyrenthe, célèbres +encore aujourd'hui par leurs ruines titaniques; L'Argolide, où ils +trouvèrent le tombeau d'Agamemnon; la Laconie, dont ils réduisirent les +habitants à l'état d'ilotes, et où ils firent de Sparte la vivante +représentation de leur grave et sombre génie, dont Lycurgue fut +l'interprète. Pendant six siècles, la civilisation fut arrêtée par ces +conquérants, hostiles ou indifférents à l'industrie, aux lettres et aux +arts, et qui, lorsque, dans leurs guerres de Messénie, ils eurent besoin +d'un poëte, empruntèrent Tyrtée aux Athéniens. + +Comment purent-ils vivre dans ces molles plaines de Poestum, ces rudes +fils de l'Olympe et de l'Ossa, au milieu de la civilisation de la Grande +Grèce, où les brises du sud leur apportaient les parfums de Sybaris, et +le vent du nord, les émanations de Baïa? Aussi, au milieu de leurs +champs de rosiers, qui fleurissaient deux fois l'an, élevèrent-ils, +comme une protestation contre ce doux climat, contre cette civilisation +élégante, tout imprégnée du souffle ionien, ces trois terribles temples +de granit, qui, sous Auguste, déjà en ruine, sont aujourd'hui encore ce +qu'ils étaient du temps d'Auguste, et voulurent-ils laisser à l'avenir +ce lourd spécimen de leur art, puissant comme tout ce qui est primitif. + +Aujourd'hui, rien ne reste des conquérants de Sparte que ces trois +squelettes de granit; où, entourée de miasmes mortels, règne la fièvre, +et cette enceinte de murailles tracée par un inflexible cordeau et dont +on peut suivre en une heure, par les bossellements du terrain, le +quadrilatère exigu. Ces quelques fantômes errants, dévorés par la +mal'aria, qui regardent le voyageur d'un oeil cave et curieux ne sont, +certes, pas plus leurs descendants que ces herbes insalubres ou +vénéneuses qui poussent dans des marais fétides ne sont les rejetons de +ces rosiers dont les voyageurs qui venaient de Syracuse à Naples +voyaient de loin la terre couverte et sentaient en passant les parfums. + +A cette époque où l'archéologie était inculte et où la couleuvre +frileuse rampait seule dans les ruines solitaires, il n'y avait pas, +comme aujourd'hui, un chemin pour conduire à ces temples; il fallait +traverser ces herbes gigantesques sans savoir sur quel reptile on +risquait de mettre le pied. Luisa, au moment d'entrer dans ces jungles +putrides, sembla hésiter; mais Salvato la prit dans ses bras comme il +eût fait d'un enfant, la souleva au-dessus de la fauve et aride moisson, +et ne la déposa que sur les degrés du plus grand des temples. + +Laissons-les à cette solitude qu'ils étaient venus chercher si loin, à +cet amour profond et mystérieux qu'ils essayaient de cacher à tous les +regards et qu'une plume jalouse avait dénoncé à un rival, et voyons +quelle avait été la cause de ce bruit que les deux amants avaient +entendu dans la chambre contiguë, qui les avait un instant d'autant plus +inquiétés qu'ils en avaient vainement cherché la cause. + +Michele, on se le rappelle, avait suivi Luisa et ne s'était arrêté que +sur le seuil de l'appartement de Salvato, au moment où le jeune officier +s'était élancé au-devant de Luisa et l'avait pressée contre son coeur. +Alors, il s'était discrètement retiré en arrière, quoiqu'il n'eût rien +de nouveau à apprendre sur le sentiment que se portaient l'un à l'autre +les deux amants, et s'était assis, sentinelle attentive, près de la +porte, attendant les ordres ou de sa soeur de lait ou de son chef de +brigade. + +Luisa avait oublié que Michele fut là. Salvato, qui savait pouvoir +compter sur sa discrétion, ne s'en inquiétait point, et la jeune femme, +on s'en souvient, après avoir commencé par des instances pour faire fuir +sans explication son amant, avait fini par lui tout avouer, hors le nom +du chef de la conspiration. + +Mais le nom du chef de la conspiration, Michele le savait. + +Le chef de la conspiration, Luisa l'avouait elle-même à Salvato, c'était +le jeune homme qui l'avait attendue jusqu'à deux heures du matin, qui +n'était sorti de chez elle qu'à trois, et Giovannina avait dit à +Michele, répondant à cette question du jeune lazzarone: «Qu'a donc +Luisa, ce matin? Est-ce que, depuis que je suis devenu raisonnable, elle +deviendrait folle, par hasard?» Giovannina avait dit, ne comprenant pas +la terrible importance de sa réponse: «Je ne sais; mais elle est ainsi +depuis la visite que lui a faite, cette nuit, M. André Backer.» + +Donc, c'était M. André Backer, le banquier du roi, ce beau jeune homme +si follement épris de Luisa, qui était le chef de la conspiration. + +Maintenant, quel était le but de cette conspiration? + +D'égorger dans une nuit les six ou huit mille Français qui occupaient +Naples et, avec eux, tous leurs partisans. + +Michele, à ce projet de nouvelles Vêpres siciliennes, s'était senti +frémir dans son beau costume. + +Il était un partisan des Français, lui, et un des plus chauds: il serait +donc égorgé un des premiers, ou plutôt pendu, puisqu'il était déjà +colonel. + +Si la prédiction de Nanno devait se réaliser, Michele tenait au moins à +ce que ce fût le plus tard possible. + +Le délai qui lui était donné du jeudi matin à la nuit du vendredi ne lui +paraissait point assez long. + +Il lui sembla donc qu'en vertu de ce proverbe: «Il vaut mieux tuer le +diable que le diable ne nous tue», il n'avait pas de temps à perdre pour +se mettre en défense contre le diable. + +Cela lui était d'autant plus facile, que sa conscience, à lui, n'était +nullement agitée par les doutes qui bouleversaient celle de sa soeur de +lait. On ne lui avait fait aucune confidence, il n'avait fait aucun +serment. + +La conspiration, il l'avait surprise en écoutant à la porte, comme le +rémouleur, celle de Catilina; et encore, il n'avait pas écouté, il avait +entendu, voilà tout. + +Le nom du chef du complot, il le devinait parce que Giovannina le lui +avait dit sans lui recommander le moins du monde le secret. + +Il lui parut que c'était en laissant s'accomplir les projets +réactionnaires de MM. Simon et André Backer qu'il mériterait +véritablement le nom de fou, qu'on lui avait, à son avis, donné un peu +légèrement, et qu'au contraire, devant les contemporains et la +postérité, il mériterait, ni plus ni moins que Thalès et Solon, le nom +de sage si, empêchant la contre-révolution d'avoir lieu, au prix de la +vie de deux hommes, il sauvait celle de vingt-cinq ou trente mille. + +Il était donc, sans perdre de temps, sorti de la chambre contiguë à +celle où se tenaient les deux amants, et, en sortant, avait refermé la +porte derrière lui, de manière que personne ne pût entrer sans être +entendu. + +C'était le bruit de cette porte qui avait inquiété Luisa et Salvato, +lesquels eussent été bien plus inquiets encore si, sachant que c'était +Michele le Fou qui l'ouvrait, ils eussent su dans quel but la fermait +Michele le Sage. + + + + + CXIII + + LES SCRUPULES DE MICHELE + + +Michele, en sortant de l'hôtel de la _Ville_, se jeta dans un calessino, +au cocher duquel il promit un ducat si dans trois quarts d'heure il +était à Castellamare. + +Le cocher partit au galop. + +J'ai raconté, il y a longtemps, l'histoire de ces malheureux +chevaux-spectres qui n'ont que le souffle et qui vont comme le vent. + +En quarante minutes, celui qui conduisait Michele eut franchi l'espace +qui sépare Salerne de Castellamare. + +Michele avait d'abord eu l'idée, en arrivant sur le pont et en voyant +Giambardella orienter sa voile pour profiter d'une saute de vent qui +avait eu lieu, de remonter à bord de la barque et de revenir à Naples +avec lui. Mais le vent, qui était tombé une fois, pouvait tomber encore, +ou, ayant sauté une première fois du sud-est au nord-est, sauter une +seconde sur quelque autre point du compas, où il deviendrait tout à fait +contraire, et où il faudrait recourir à la rame. Tout cela était +excellent pour un fou, mais véritablement trop chanceux pour un sage. + +Il résolut dont de s'arrêter à la locomotion terrestre, et, pour aller +plus vite, de diviser sa route en deux relais: un premier, de +Castellamare à Portici; un second, de Portici à Naples. + +De cette façon, et moyennant un ducat par chaque relais, il pouvait être +en moins de deux heures au palais d'Angri. + +Nous disons au palais d'Angri, parce que c'était d'abord avec le général +Championnet que Michele désirait conférer. + +Car Michele, tout en allant au galop de son cheval, et tout en se +grattant désespérément la tête, comme on herse une terre, pour y faire +germer des idées, Michele sentait s'éveiller dans son esprit toute sorte +de scrupules. + +C'était un honnête garçon et un coeur loyal que Michele, et, au bout du +compte, il se faisait dénonciateur. + +Oui; mais, en se faisant dénonciateur, il sauvait la République. + +Il était donc à peu près, et même tout à fait, décidé à dénoncer le +complot; il n'hésitait plus que sur la façon de le dénoncer. + +Or, en allant trouver le général Championnet, et en le consultant comme +il ferait d'un confesseur sur un cas de conscience, il s'éclairerait de +l'avis d'un homme qui, aux yeux de ses ennemis mêmes, passait pour un +modèle de loyauté. + +Voilà pourquoi nous avons dit qu'en moins de deux heures, il pouvait +être au palais d'Angri, au lieu de dire qu'en moins de deux heures, il +pouvait être au ministère de la police. + +Et, en effet, grâce au relais Portici, grâce au ducat français donné à +chaque relais, une heure cinquante minutes après être parti de +Castellamare, Michele mettait le pied sur la première marche de +l'escalier du palais d'Angri. + +Le lazzarone s'était informé si le général Championnet était chez lui, +et avait reçu du factionnaire une réponse affirmative. + +Mais, dans l'antichambre, le planton lui dit que le général ne pouvait +recevoir, étant fort occupé avec les architectes qui avait fait les +projets du tombeau de Virgile. + +Il répondit qu'il arrivait pour une chose bien autrement importante que +le tombeau de Virgile, et qu'il fallait, sous peine des plus grands +malheurs, qu'il parlât à l'instant même au général. + +Tout le monde connaissait Michele le Fou; tout le monde savait comment, +grâce à Salvato, il avait échappé à la mort; comment le général l'avait +fait colonel, et quel service il avait rendu en conduisant saine et +sauve une garde d'honneur à saint Janvier; on savait le général très +accessible; on lui transmit donc la demande du colonel improvisé. + +Il entrait dans les habitudes du général en chef de l'armée de Naples de +ne négliger aucun avis. + +Il s'excusa donc près des architectes, qu'il laissa au salon, en leur +promettant de revenir aussitôt qu'il serait débarrassé de Michele; ce +qui probablement ne serait pas long. + +Puis il passa dans son cabinet et ordonna qu'on y introduisît Michele. + +Michele se présenta et salua militairement; mais, malgré cet aplomb +apparent et ce salut militaire, le pauvre garçon, qui n'avait jamais eu +de prétention comme orateur, paraissait fort embarrassé. + +Championnet devina cet embarras, et, avec sa bonté ordinaire, résolut de +venir à son aide. + +--Ah! c'est toi, _ragazzo_, dit-il en patois napolitain. Tu sais que je +suis content de toi; tu te conduis à merveille et tu prêches comme don +Michelangelo Ciccone. + +Michele fut tout réconforté en entendant si bien parler son patois et en +écoutant un homme comme Championnet faire un si bel éloge de lui. + +--Mon général, répondit-il, je suis fier et heureux que vous soyez +content de moi; mais ce n'est point assez. + +--Comment, ce n'est point assez? + +--Non; il faut encore que j'en sois content moi-même. + +--Oh! diable, mon pauvre ami, tu es bien exigeant. Être content de +soi-même, c'est la béatitude morale sur la terre. Quel est l'homme qui, +interrogeant sévèrement sa conscience, sera content de lui-même? + +--Moi, mon général, si vous voulez vous donner la peine d'éclairer et de +diriger ma conscience. + +--Mon cher ami, dit Championnet en riant, je crois que tu te trompes de +porte; tu as cru entrer chez monseigneur Capece Zurlo, archevêque de +Naples, et tu es entré chez Jean-Etienne Championnet, général en chef de +l'armée française. + +--Oh! non pas, mon général, répondit Michele; je sais bien chez qui je +suis entré: chez le plus honnête, le plus brave et le plus loyal soldat +de l'armée qu'il commande. + +--Oh! oh! de la flatterie: tu as donc une grâce à me demander? + +--Non pas; au contraire, j'ai un service à vous rendre. + +--A me rendre? + +--Oui, et un solide! + +--A moi? + +--A vous, à l'armée française, au pays... Seulement, il faut que je +sache si je puis vous rendre ce service et rester honnête homme, et si, +le service rendu, vous me donnerez encore la main comme vous venez de me +la donner tout à l'heure. + +--Il me semble que tu as sur ce point un meilleur guide que moi, ta +conscience. + +--Justement, c'est ma conscience qui ne sait pas parfaitement à quoi +s'en tenir. + +--Tu connais le proverbe, dit le général, qui oubliait ses architectes +et s'amusait de la conversation du lazzarone: «Dans le doute, +abstiens-toi.» + +--Et, si je m'abstiens, et que, m'étant abstenu, il arrive de grands +malheurs? + +--Ainsi, comme tu le disais tout à l'heure, tu doutes? + +--Oui, mon général, je doute, reprit Michele, et je crains de +m'abstenir. C'est un singulier pays que le nôtre, voyez-vous, mon +général, dans lequel par malheur, grâce à l'influence de nos souverains, +il n'y a plus de sens moral ni de conscience publique. Vous n'entendrez +jamais dire: «Monsieur tel est un honnête homme,» ou: «Monsieur tel est +un coquin;» vous entendrez dire: «Monsieur tel est riche,» ou: «Monsieur +tel est pauvre.» S'il est riche, cela suffit: c'est un honnête homme; +s'il est pauvre, il est jugé: c'est une canaille. Vous avez envie de +tuer quelqu'un, vous allez trouver un prêtre et vous lui dites: «Mon +père, est-ce un crime d'ôter la vie à son prochain?» Le prêtre vous +répond: «C'est selon, mon fils. Si ton prochain est un jacobin, tue en +toute sûreté de conscience; mais, si c'est un royaliste, garde-t'en +bien!» Autant tuer un jacobin est une oeuvre méritoire aux yeux de la +religion, autant tuer un royaliste est un crime abominable aux yeux du +Seigneur. «Espionnez, dénoncez, nous disait la reine; je donnerai de si +grandes faveurs aux espions, je récompenserai si bien les délateurs, que +les premiers du royaume se feront dénonciateurs et espions.» Eh bien, +mon général, que voulez-vous que nous devenions, nous, quand nous +entendons dire par la voix générale: «Tout riche est un honnête homme, +tout pauvre est un coquin;» quand nous entendons dire par la religion: +«Il est bon de tuer les jacobins; mais il est mauvais de tuer les +royalistes;» enfin, quand nous entendons dire par la royauté: +«L'espionnage est un mérite, la délation est une vertu?» Nous n'avons +qu'une chose à faire: c'est de venir à un étranger et de lui dire: Vous +avez été élevé dans d'autres principes que les nôtres; que pensez-vous +qu'un honnête homme doive faire dans telle circonstance? + +--Voyons la circonstance, demanda le général étonné. + +--Elle est grave, mon général. Ainsi, supposer que, sans vouloir +l'entendre, j'aie entendu dans tous ses détails le récit d'un complot, +que ce complot menace d'assassinat trente mille personnes à Naples, +quelles que soient les personnes menacées, patriotes ou royalistes, que +dois-je faire? + +--Empêcher le complot d'avoir lieu, c'est incontestable, et, en le +faisant avorter, sauver la vie à trente mille personnes. + +--Même quand ce complot menacerait nos ennemis? + +--Surtout si ce complot menaçait nos ennemis! + +--Si vous pensez ainsi, mon général, comment faites-vous la guerre? + +--Je fais la guerre pour combattre au grand jour et non pour assassiner +la nuit. Combattre est glorieux; assassiner est lâche. + +--Mais je ne puis faire avorter le complot qu'en le dénonçant. + +--Dénonce-le. + +--Mais, alors, je suis... + +--Quoi? + +--Un délateur. + +--Un délateur est celui qui révèle le secret qui lui a été confié et +qui, dans l'espoir d'une récompense, trahit ses complices. Les hommes +qui conspiraient étaient-ils tes complices? + +--Non, mon général. + +--Les dénonces-tu dans l'espoir d'une récompense? + +--Non, mon général. + +--Alors, tu n'es point un délateur: tu es un honnête homme qui, ne +voulant point que le mal ait lieu, coupe le mal dans sa racine. + +--Mais, si, au lieu de menacer les royalistes, ce complot vous menaçait, +vous, mon général, menaçait les soldats français, menaçait les +patriotes, que devrais-je faire? + +--Je t'ai indiqué ton devoir à l'égard de nos ennemis: ma morale sera la +même à l'endroit de nos amis. En sauvant les ennemis, tu eusses bien +mérité de l'humanité; en sauvant les amis, tu auras bien mérité de la +patrie. + +--Et vous continuerez de me donner la main? + +--Je te la donne. + +--Eh bien, attendez, mon général, je vais vous dire une partie de la +chose, et je laisserai une autre personne vous dire le reste. + +--Je t'écoute. + +--Pendant la nuit de vendredi à samedi, une conspiration doit éclater. +Les dix mille déserteurs de Mack et de Naselli, réunis à vingt mille +lazzaroni, doivent égorger tous les Français et tous les patriotes; des +croix seront faites dans la soirée, sur les portes des maisons +condamnées, et, à minuit, la boucherie commencera. + +--Tu es sûr de cela? + +--Comme de mon existence, mon général. + +--Mais, enfin, les meurtriers risquent d'assassiner les royalistes en +même temps que les Jacobins? + +--Non; car les royalistes n'auront qu'à montrer une carte de sûreté et à +faire un signe, ils seront épargnés. + +--Sais-tu ce signe? connais-tu cette carte de sûreté? + +--La carte de sûreté représente une fleur de lis; le signe consiste à se +mordre la première phalange du pouce. + +--Et comment peux-tu empêcher le complot d'avoir lieu? + +--En faisant arrêter les chefs. + +--Connais-tu les chefs? + +--Oui. + +--Quels sont leurs noms? + +--Ah! voilà... + +--Que veux-tu dire par ce mot _Voilà_? + +--Je veux dire que voilà où le doute non-seulement commence, mais +redouble. + +--Ah! ah! + +--Que fera-t-on aux chefs du complot? + +--Leur procès. + +--Et, s'ils sont coupables?... + +--Ils seront condamnés. + +--A quoi? + +--A mort. + +--Eh bien, à tort ou à raison, ma conscience crie. On m'appelle Michele +le Fou; mais jamais je n'ai fait de mal ni à un homme, ni à un chien, ni +à un chat, pas même à un oiseau. Je voudrais ne pas être cause de la +mort d'un homme. Je voudrais que l'on continuât de m'appeler Michele le +Fou; mais je voudrais bien qu'on ne m'appelât jamais ni _Michele le +dénonciateur_, ni _Michele le traître_, ni _Michele l'homicide_. + +Championnet regarda le lazzarone avec une espèce de respect. + +--Et, si je te baptise Michele l'honnête homme, te contenteras-tu de ce +titre? + +--C'est-à-dire que je n'en demanderai jamais d'autre, et que j'oublierai +mon premier parrain pour ne me souvenir que du second. + +--Et bien, au nom de la république française et de la république +napolitaine, je te baptise du nom de Michele l'honnête homme. + +Michele saisit la main du général pour la lui baiser. + +--Oublies-tu, lui dit Championnet, que j'ai aboli le baisemain entre +hommes? + +--Que faire, alors? dit Michele en se grattant l'oreille. Je voudrais +cependant bien vous dire combien je vous suis reconnaissant. + +--Embrasse-moi! dit Championnet en lui ouvrant ses bras. + +Michele embrassa le général en sanglotant de joie. + +--Maintenant, lui dit le général, parlons raison, _ragazzo_. + +--Je ne demande pas mieux, mon général. + +--Tu connais les chefs du complot? + +--Oui, mon général. + +--Eh bien, suppose un instant ici que la révélation vienne d'un autre. + +--Bien. + +--Que cet autre m'ait dit: «Faites arrêter Michele: il sait le nom des +chefs du complot.» + +--Bien. + +--Que je t'aie fait arrêter. + +--Très-bien. + +--Et que je dise: «Michele, tu sais le nom des chefs du complot, tu vas +me les nommer, ou je vais te faire fusiller.» Que ferais-tu? + +--Je vous dirais: «Faites-moi fusiller, mon général; j'aime mieux mourir +que de causer la mort d'un homme.» + +--Parce que tu aurais l'espoir que je ne te ferais pas fusiller? + +--Parce que j'aurais l'espoir que la Providence, qui m'a déjà sauvé une +fois, me sauverait une seconde. + +--Diable! voilà qui devient embarrassant, fit Championnet en riant. Je +ne puis cependant pas te faire fusiller pour voir si tu dis la vérité. + +Michele réfléchit un instant. + +--Il est donc bien nécessaire que vous connaissiez le chef ou les chefs +du complot? + +--Absolument nécessaire. Ne sais tu pas qu'on ne guérit du ver solitaire +qu'en lui arrachant la tête? + +--Pouvez-vous me promettre qu'ils ne seront pas fusillés? + +--Tant que je serai à Naples, oui. + +--Mais, si vous quittez Naples?... + +--Je ne réponds plus de rien. + +--_Madonna_! que faire? + +--Cherche!... Ne vois-tu aucun moyen pour nous tirer tous deux +d'embarras. + +--Si, mon général, j'en vois un! + +--Dis-le. + +--Et tant que vous serez à Naples, personne ne sera mis à mort à cause +du complot que je vous aurai découvert? + +--Personne. + +--Eh bien, il y a une autre personne que moi qui connaît le nom des +chefs du complot; seulement, cette personne-là ne sait point qu'il y ait +un complot. + +--Quelle est-elle? + +--C'est la femme de chambre de ma soeur de lait, la chevalière +San-Felice. + +--Et comment appelles-tu cette femme de chambre? + +--Giovannina. + +--Où demeure-t-elle? + +--A Mergellina, maison du Palmier. + +--Et comment saurons-nous quelque chose par elle, si elle ne connaît pas +le complot? + +--Vous la ferez comparaître devant le chef de la police, le citoyen +Nicolas Fasulo, et le citoyen Fasulo la menacera de la prison si elle ne +dit point quelle est la personne qui a attendu sa maîtresse, la nuit +passée, chez elle jusqu'à deux heures du matin, et qui n'est sortie de +chez elle qu'à trois. + +--Et la personne qu'elle nommera sera le chef du complot? + +--Surtout si son prénom commence par la lettre A, et son nom par la +lettre B. Et maintenant, mon général, foi de Michele l'honnête homme, je +vous ai dit, non pas tout ce que j'ai à vous dire, mais tout ce que je +vous dirai. + +--Et tu ne me demandes rien pour les services que tu rends à Naples? + +--Je demande que vous n'oubliiez jamais que vous êtes mon parrain. + +Et, baisant de force cette fois la main que le général lui tendait, +Michele s'élança hors de l'appartement, laissant, d'après les +renseignements donnés par lui, le général libre de faire tout ce qui lui +conviendrait. + + + + + CXIV + + L'ARRESTATION + + +Il était deux heures de l'après-midi au moment où Michele sortit de chez +le général Championnet. + +Il sauta dans le premier corricolo venu, et, par le même procédé qu'il +était arrivé, en changeant de véhicule à Portici et à Castellamare, il +se trouva à Salerne un peu avant cinq heures. + +A cent pas de l'auberge, il descendit, régla ses comptes avec son +dernier cocher et rentra à pied à l'hôtel, sans faire plus de bruit que, +s'il venait de faire une promenade à Eboli ou à Montalta. + +Luisa n'était pas encore de retour. + +A six heures, on entendit le bruit d'une voiture; Michele courut à la +porte: c'étaient sa soeur de lait et Salvato qui revenaient de Poestum. + +Michele ne connaissait pas Poestum; mais, en admirant le visage +rayonnant des deux jeunes gens, il dut penser qu'il y avait de bien +belles choses à voir à Poestum. + +Et, en effet, il semblait que Luisa eût la tête ceinte d'une auréole de +bonheur et Salvato d'un rayon d'orgueil. + +Luisa était plus belle, Salvato était plus grand. + +Quelque chose d'inconnu, et de visible cependant, s'était complété dans +la beauté de Luisa. Il y avait en elle cette différence qu'il dut y +avoir entre Galathée statue, et Galathée femme. + +Supposez la Vénus pudique entrant dans l'Eden et, sous le souffle de +l'ange de l'amour, devenant l'Ève de la Genèse. + +C'était sur ses joues la blancheur du lis avec la teinte et le velouté +de la pêche; c'était dans ses yeux la dernière lueur de la virginité se +mêlant aux premières flammes de l'amour. + +Sa tête, renversée en arrière, semblait n'avoir point la force de porter +le poids de son bonheur; ses narines, dilatées, cherchaient à aspirer +dans l'air des parfums nouveaux et jusque-là ignorés; sa bouche, +entr'ouverte, laissait passer un souffle haletant et voluptueux. + +Michele, en la voyant, ne put s'empêcher de lui dire: + +--Qu'as-tu donc, petite soeur? Oh! comme tu es belle! + +Luisa sourit, regarda Salvato et tendit la main à Michele. + +Elle semblait lui dire: + +--Je dois ma beauté à celui à qui je dois mon bonheur. + +Puis, d'une voix douce et caressante comme un chant d'oiseau: + +--Oh! comme c'est beau, Poestum! dit-elle. Quel malheur de ne point +pouvoir y retourner demain, après-demain, tous les jours! + +Salvato la serra contre son coeur. Il est évident qu'il trouvait, comme +Luisa, que Poestum était le paradis du monde. + +Les deux jeunes gens, d'un pas si léger qu'il semblait effleurer les +marches de l'escalier, rentrèrent dans leur chambre. Mais, avant d'y +rentrer, Luisa se retourna et laissa tomber ces mots: + +--Michele, dans un quart d'heure, nous partons. + +Au bout d'un quart d'heure, la voiture était prête; mais ce ne fut qu'au +bout d'une heure que Luisa descendit. + +Cette fois, sa physionomie était bien différente. Son visage s'était +couvert d'une légère teinte de tristesse, et la flamme de son regard +s'était tempérée dans les larmes. + +Quoiqu'ils dussent se revoir le lendemain, les adieux des jeunes gens +n'en avaient pas moins été tristes. En effet, lorsqu'on s'aime et qu'on +se quitte, ne fût-ce que pour un jour, on remet pendant un jour son +bonheur aux mains du hasard. + +Quelle est la sagesse si profonde qu'elle puisse prévoir ce qui se +passera entre deux soleils! + +Lorsque Luisa descendit, la nuit commençait à tomber et la voiture était +prête depuis trois quarts d'heure. + +Elle était attelée de trois chevaux; sept heures sonnaient; le cocher +promettait d'être de retour à Naples vers dix heures. + +Luisa se ferait conduire droit chez les Backer, et suivrait vis-à-vis +d'André le conseil que lui avait donné Salvato. + +Salvato reviendrait le lendemain dans l'après-midi, se mettre aux ordres +de son général. + +Dix minutes s'écoulèrent en adieux. Les deux jeunes gens semblaient ne +point pouvoir se séparer. Tantôt c'était Salvato qui retenait Luisa; +tantôt c'était Luisa qui retenait Salvato. + +Enfin, la voiture partit, les grelots sonnèrent, et le mouchoir de +Luisa, trempé de larmes, jeta à son amant un dernier adieu, que celui-ci +lui rendit en agitant son chapeau. + +Puis la voiture, qui avait commencé à disparaître dans l'obscurité, +disparut tout à fait dans la courbe de la rue. + +Au fur et à mesure que Luisa s'éloignait de Salvato, cette puissance +magnétique que le jeune homme avait exercée sur elle se calmait, et +Luisa, se rappelant le sujet qui l'avait amenée, redevenait sérieuse, +et, du sérieux, passait à la tristesse. + +Pendant toute la route, Michele ne dit pas un mot qui pût faire allusion +au secret qu'il avait surpris et au voyage qu'il avait fait. + +On traversa successivement Torre-del-Greco, Portici, Resina, le pont de +la Madeleine, la Marinella. + +Les Backer demeuraient strada Medina, entre la strada dei Fiorentini et +la via Schizzitella. + +Dès Marinella, Luisa avait donné l'ordre au cocher de la déposer à la +fontaine Medina, c'est-à-dire à l'extrémité de la strada del Molo. + +Mais, à l'extrémité de la rue del Piliere, Luisa commença de +s'apercevoir, à l'affluence du monde qui se précipitait vers la strada +del Molo, que quelque chose d'extraordinaire se passait dans le +quartier. + +A la hauteur de la strada del Porto, le cocher déclara qu'il lui était +impossible d'aller plus loin avec sa voiture: son cheval risquait d'être +éventré par ceux que lui-même menaçait d'écraser. + +Michele fit ce qu'il put pour obtenir de sa soeur de lait qu'elle revînt +sur ses pas, suivît un autre chemin ou prît une barque au Môle. + +Cette barque, en une demi-heure, l'eut conduite à Mergellina. + +Mais Luisa avait un but qu'elle considérait comme sacré, et elle refusa +de s'éloigner. D'ailleurs, cette foule se précipitait vers la rue +Medina, le bruit qu'on entendait venait de la rue Medina, et, aux +quelques paroles que surprenait la jeune femme, se mêlaient des mots qui +éveillaient l'inquiétude dans son coeur. + +Il lui semblait que tout ce peuple qui s'engouffrait dans la rue Medina, +parlait de complots, de trahisons, de massacres, et nommait les Backer. + +Elle sauta à bas de la voiture, et, toute frissonnante, prit le bras de +Michele, avec lequel elle se laissa entraîner par le flot. + +On voyait au fond de la rue briller des torches et étinceler des +baïonnettes; puis, au milieu d'une rumeur confuse, on entendait des cris +de menace. + +--Michele, dit Luisa, monte donc sur la margelle de la fontaine, et +dis-moi ce que tu vois. + +--Michele obéit, et ainsi, dépassant toutes les têtes, put plonger au +fond de la rue. + +--Eh bien? demanda Luisa. + +Michele hésitait à répondre. + +--Mais parle donc! s'écria Luisa de plus en plus inquiète, parle donc! +Que vois-tu? + +--Je vois, dit Michele, des hommes de la police qui portent des torches, +et des soldats qui gardent la maison de MM. Backer. + +--Ah! dit Luisa, ils ont été dénoncés, les malheureux! Il faut que je +pénètre jusqu'à eux, il faut que je les voie. + +--Non, non, petite soeur, dit Michele. Tu n'es pour rien là dedans, +n'est-ce pas? + +--Dieu merci, non. + +--Alors, viens; éloignons-nous. + +--Au contraire, au contraire, dit Luisa, avançons. + +Et, tirant à elle Michele, elle le força de descendre de la margelle et +de rentrer dans la foule. + +En ce moment, les cris redoublèrent, et il se fit un grand mouvement +parmi cette foule. On entendit les crosses des fusils retentir sur le +pavé, des voix impératives crièrent: «Place!» une espèce de tranchée +s'ouvrit, et Michele et Luisa se trouvèrent en face des deux +prisonniers, dont l'un--c'était le plus jeune--tenait, entre ses bras +liés autour du corps, le drapeau blanc des Bourbons. + +Ils étaient au milieu d'hommes portant d'une main des torches et de +l'autre des sabres, et, malgré les injures, les huées et les insultes de +la canaille, toujours prête à insulter, à huer, à injurier le plus +faible, ils marchaient tête levée, comme des gens qui confessent +hautement leur foi. + +Stupéfaite à cette vue, Luisa, au lieu de se ranger comme les autres, +resta immobile et se trouva en face du plus jeune des deux prisonniers, +c'est-à-dire d'André Backer. + +Tous deux, en se reconnaissant, firent un pas en arrière. + +--Ah! madame, dit amèrement le jeune homme, je savais bien que c'était +vous qui m'aviez trahi; mais je ne savais pas que vous eussiez le +courage d'assister à mon arrestation! + +La San-Felice voulut répondre, nier, protester, jurer Dieu; mais le +prisonnier l'écarta doucement, et passa en disant: + +--Je vous pardonne, au nom de mon père et au mien, madame; puissent Dieu +et le roi vous pardonner comme moi! + +Luisa voulut répondre, la voix lui manqua; et, au milieu des cris: +«C'est elle! c'est cette femme, c'est la San-Felice qui les a dénoncés!» +elle tomba dans les bras de Michele. + +Les prisonniers continuèrent leur route vers le Castel-Nuovo, où ils +furent enfermés sous la garde de son commandant, le colonel Massa. + + + + + CXV + + L'APOTHÉOSE + + +Lorsque Luisa revint à elle, elle se trouva dans une espèce de café +faisant l'angle de la strada del Molo et de la calata San-Marco. Michele +l'y avait transportée à travers la foule, qui s'était amassée à la +porte, et la regardait par les fenêtres fermées et pas les portes +ouvertes. + +Cette foule répétait les paroles du prisonnier et disait en la montrant +du doigt: + +--C'est elle qui les a dénoncés. + +En rouvrant les yeux, elle avait d'abord tout oublié; mais peu à peu, en +regardant autour d'elle, en reconnaissant où elle se trouvait, en voyant +cette multitude amassée autour de la maison, elle se souvint de tout ce +qui s'était passé, jeta un cri et cacha sa tête dans ses mains. + +--Une voiture! au nom du ciel, mon cher Michele! une voiture, et +rentrons chez moi! + +La chose n'était point difficile; il y avait alors et il y a encore +aujourd'hui, entre le théâtre Saint-Charles et le théâtre du Fondo, une +station de voitures pour la commodité des dilettanti qui venaient, à +cette époque, assister à la représentation des chefs-d'oeuvre de +Cimarosa et de Paesiello, et qui viennent aujourd'hui assister à celle +des oeuvres de Bellini, de Rossini et de Verdi. Michele sortit, appela +une voiture fermée, la fit approcher de la porte qui donne sur la strada +del Molo, y conduisit Luisa au milieu des vivats ou des murmures des +assistants, selon que ceux-ci, étaient patriotes ou bourboniens, lui +savaient gré ou lui voulaient mal pour sa prétendue délation, y monta +avec elle et referma la portière en disant: + +--A Mergellina! + +La foule s'ouvrit, la voiture passa, traversa le largo Castello, prit la +rue Chiaïa, et, au bout d'un quart d'heure, s'arrêta à la maison du +Palmier. + +Michele sonna vigoureusement; Giovannina vint ouvrir. + +La jeune fille avait sur les lèvres cette joyeuse expression des mauvais +serviteurs qui ont une fâcheuse nouvelle à annoncer. + +--Ah! dit-elle entamant la conversation la première, pendant que madame +n'y était point, il s'est passé de belles choses ici! + +--Ici? demanda Luisa. + +--Oui, ici, madame. + +--Ici, dans la maison ou à Naples? + +--Ici, dans la maison. + +--Que s'est-il donc passé? + +--Madame aurait dû me dire, dans le cas où l'on m'interrogerait sur M. +André Backer, ce qu'il faudrait répondre. + +--On vous a donc interrogée sur M. André Backer? + +--Comment, madame! j'ai été arrêtée, conduite à la police, menacée de la +prison si je ne disais pas qui était venu la nuit passée chez madame. On +savait que quelqu'un était venu; seulement, on ne savait pas qui. + +--Et vous avez nommé M. Backer? + +--Il l'a bien fallu. Dame, je n'ai pas été tentée d'aller en prison, +moi. Ce n'était point pour moi que M. Backer était venu. + +--Malheureuse! qu'avez-vous fait! dit Luisa tombant assise et inclinant +sa tête dans ses mains. + +--Que voulez-vous! j'ai eu peur, en niant, d'être convaincue, malgré ma +dénégation, et que les mauvaises langues, voyant que j'avais voulu +dissimuler la présence de M. André Backer chez madame, ne dissent que M. +André Backer était l'amant de madame, comme on commence à le dire de M. +Salvato. + +--Oh! Giovannina! s'écria Michele. + +Luisa se leva, lança un regard d'étonnement et de reproche à la jeune +fille, et, d'une voix douce mais ferme: + +--Giovannina, dit-elle, je ne sais quelle raison vous avez de +reconnaître mes bontés par une si grande ingratitude. Demain, vous +sortirez de chez moi. + +--Comme il fera plaisir à madame, répondit insolemment la jeune fille. + +Et elle sortit sans même se retourner. + +Luisa sentit les larmes lui venir aux yeux. Elle tendit la main à +Michele, qui s'agenouilla devant elle. + +--Oh! Michele! mon cher Michele! murmura-t-elle en éclatant en sanglots. + +Michele lui prit la main et la lui baisa, d'autant plus émotionné qu'il +sentait au fond du coeur que tout ce trouble venait de lui. + +--Voilà une soirée mauvaise, en effet, après une belle journée, dit-il. +Pauvre petite soeur! tu étais si heureuse en revenant de Poestum! + +--Bien heureuse! bien heureuse! murmura-t-elle. Mais je ne sais quelle +voix me dit à l'oreille que le plus beau et surtout le plus pur de mon +bonheur est passé. Oh! Michele! Michele! quelle chose horrible a dite +cette folle! + +--Oui; mais, pour qu'elle ne dise point aux autres ce qu'elle vient de +te dire, à toi, il ne faut pas la chasser. Songe qu'elle sait tout: +l'assassinat de Salvato, l'asile que nous lui avons donné, son séjour +dans la maison, tes intimités avec lui. Eh! mon Dieu, je sais bien, moi, +qu'il n'y a pas de mal à tout cela; mais le monde y verra du mal, et, +si, au lieu d'avoir intérêt à se taire en restant chez toi, elle a +intérêt à parler, ne fût-ce que par vengeance, ta réputation en +souffrira. + +--Ne fût-ce que par vengeance, dis-tu? Et pourquoi Giovannina se +vengerait-elle de moi? Je ne lui ai jamais fait que du bien. + +--La belle raison! Il y a des esprits mauvais, petite soeur, qui +d'autant plus vous en veulent, qu'on leur a fait plus de bien; et, +depuis quelque temps, j'ai cru m'apercevoir que Giovannina était de ces +esprits-là; Tu ne t'en es point aperçue, toi? + +Luisa regarda Michele. Depuis quelque temps aussi, les rébellions de la +jeune fille l'étonnaient en effet. Elle s'était demandé plusieurs fois +la cause de ce changement de caractère et n'avait pu s'en rendre compte. +Elle avait pu s'être trompée; mais, du moment que Michele reconnaissait +comme elle cette mauvaise disposition de la jeune femme de chambre, +c'est que, réellement, cette mauvaise disposition existait. + +Tout à coup une lueur lui passa par l'esprit. Elle jeta les yeux avec +inquiétude autour d'elle: + +--Regarde, dit-elle, si l'on ne nous écoute point. + +Michele s'avança vers la porte, mais sans avoir le soin d'amortir le +bruit de ses pas, de sorte qu'au moment où la porte de la chambre de +Luisa s'ouvrait, celle de la chambre de Nina se refermait. Nina +écoutait-elle, ou cette porte ouverte d'une part et fermée de l'autre +était-elle un pur effet du hasard? + +Michele referma la porte, poussa le verrou, et, reprenant sa place aux +pieds de sa soeur: + +--Tu peux parler, lui dit-il. Je ne dirai point: «Personne ne nous +écoutait,» mais je dirai: «Personne ne nous écoute plus.» + +--Eh bien, dit Luisa en éteignant sa voix et en se penchant sur Michele, +voilà deux choses qui m'arrivent et qui me confirment dans mes soupçons. +Lorsque, la nuit dernière, le pauvre André Backer est venu me voir, il +savait de point en point ce qui s'était passé entre Salvato et moi. Ce +matin, tandis qu'à Salerne je causais avec Salvato, une lettre anonyme +est arrivée, racontant à Salvato qu'un jeune homme m'avait attendu chez +moi la nuit précédente, jusqu'à deux heures du matin, et ne s'était +retiré qu'à trois, après avoir causé une heure avec moi. De qui viennent +ces dénonciations, sinon de Giovannina, je te le demande? + +--_Managgia la Madonna!_ murmura Michele, voilà qui était grave. Mais je +ne t'en dirai pas moins: Dans ce moment-ci, et à moins d'une certitude, +ne fais pas d'éclat. Je te donnerais bien un autre conseil, mais tu ne +le suivrais pas. + +--Lequel? + +--Je te dirais bien: Va rejoindre le chevalier à Palerme; voilà ce qui +coupera court à tous les mauvais propos. + +Un vive rougeur envahit les joues de Luisa; elle laissa tomber sa tête +dans ses mains, et, d'une voix étouffée: + +--Hélas! répondit-elle, le conseil est bon et vient d'un ami... + +--Eh bien? + +--Je pouvais le suivre hier; je ne puis plus le suivre aujourd'hui. + +Et un gémissement profond s'échappa du coeur de Luisa. + +Michele regarda Luisa et comprit tout: la tristesse de Naples confirmait +les soupçons qu'avait fait naître en lui la joie de Salerne. + +En ce moment, Luisa entendit des pas dans le corridor de communication. +Mais ces pas ne cherchaient point à se dissimuler. Elle releva la tête +et écouta avec inquiétude. Dans la situation où elle se trouvait, tout +était, en effet, inquiétant. + +Bientôt on frappa à sa porte, et la voix de la duchesse Fusco demanda: + +--Chère Luisa, êtes-vous chez vous? + +--Oh! oui, oui; entrez, entrez! cria Luisa. + +La duchesse entra, Michele voulut se lever; mais La main de Luisa le +maintint où il était. + +--Que faites-vous donc ici, ma belle Luisa, s'écria la duchesse, seule +et presque dans l'obscurité, avec votre frère de lait, tandis que l'on +vous fait chez moi un triomphe? + +--Un triomphe, chez vous, chère Amélie? demanda Luisa tout étonnée. Et à +quel propos? + +--Mais à propos de ce qui s'est passé. N'est-il pas vrai que vous avez +découvert une conspiration qui nous menaçait tous, et qu'en la +dénonçant, non-seulement vous nous avez sauvés tous, mais encore vous +avez sauvé la patrie! + +--Oh! vous aussi, Amélie, s'écria Luisa en laissant échapper un sanglot, +vous aussi, vous avez pu me croire capable d'une pareille infamie! + +--Infamie! s'écria à son tour la duchesse, à laquelle son ardent +patriotisme et sa haine des Bourbons faisaient apparaître les choses +sous un tout autre point de vue qu'elles apparaissaient à Luisa; tu +appelles infamie une action qui eût illustré une Romaine du temps de la +République! Ah! pourquoi n'étais-tu pas ce soir chez nous quand cette +nouvelle est arrivée: tu eusses vu l'enthousiasme qu'elle a excité. +Monti a improvisé des vers en ton honneur; Cirillo et Pagano ont proposé +de te décerner la couronne civique; Cuoco, qui écrit l'histoire de notre +révolution, t'y garde une de ses plus belles pages. Pimentel annoncera +demain, dans son Moniteur, la dette immense que Naples a contractée +envers toi; les femmes, la duchesse de Pepoli t'appelaient pour +t'embrasser; les hommes t'attendaient à genoux pour te baiser la main; +quant à moi, j'étais fière et joyeuse d'être ta meilleure amie. Demain, +Naples ne s'occupera que de toi; demain, Naples t'élèvera des autels, +comme Athènes en élevait à Minerve, déesse protectrice de la patrie. + +--Oh! malheur! s'écria Luisa. Un seul jour a suffi pour imprimer une +double tache sur moi! 7 février! 7 février! date terrible! + +Et elle tomba renversée, presque mourante, dans les bras de la duchesse +Fusco, tandis que Michele, plein de doute maintenant sur l'action qu'il +avait commise, plein de remords en voyant dans cet état celle qu'il +aimait plus que sa vie, déchirait avec ses ongles sa poitrine +ensanglantée. + +Le lendemain, 8 février 1799, on lisait dans _le Moniteur parthénopéen_, +en premier article et en grosses lettres, les lignes suivantes: + +«Une admirable citoyenne, Luisa Molina San-Felice, a découvert hier +soir, vendredi, la conspiration ourdie par quelques scélérats insensés, +qui, se fiant à la présence de plusieurs vaisseaux de l'escadre anglaise +dans nos ports, de concert avec elle, devaient, dans la nuit de samedi à +dimanche, c'est-à-dire ce soir, renverser le gouvernement, massacrer les +bons patriotes et tenter une contre-révolution. + +»Les chefs de ce projet impie étaient les banquiers Backer père et fils, +Allemands tous deux d'origine et demeurant rue Médina. Ils ont été +arrêtés hier au soir et conduits en prison, André Backer portant, comme +symbole de sa honte, le drapeau royal trouvé chez lui. On y a trouvé +aussi un certain nombre de cartes de sûreté, qui devaient être +distribuées à ceux que l'on voulait épargner. Tous ceux qui n'auraient +point été porteurs de ces cartes étaient désignés pour la mort. + +»Diverses arrestations secondaires ont eu lieu à la suite de cette +arrestation principale, et le monastère de San-Francesco-delle-Monache, +attendu l'opportunité du local (chacun sait qu'il forme une espèce +d'île), a été désigné pour servir de prison aux prévenus. Les +religieuses l'ont, par conséquent, abandonné, et sont passées à celui de +Donna-Albina. + +»Au nombre des individus arrêtés, outre Backer père et fils; on compte +le curé des Carmes, le prince de Canassa, les deux frères Jorio, l'un +magistrat, l'autre évêque, et un juge nommé Jean-Baptiste Vecchione. + +»Un dépôt de cent cinquante fusils et d'autres armes, telles que sabres +et baïonnettes, a été, en outre, trouvé à la douane. + +»Gloire à Luisa Molina San-Felice! Elle a sauvé la patrie!» + + + + + CXVI + + LES SANFÉDISTES + + +L'encyclique du cardinal Ruffo avait produit dans toute la basse Calabre +l'effet de l'étincelle électrique. + +Et, en effet, plus on était éloigné de Naples, plus le faible reflet +intellectuel qui émanait de la capitale allait s'amoindrissant. Le +cardinal avait mis les pieds, nous l'avons dit, dans l'antique Brutium, +cet asile des esclaves fugitifs, et toute cette partie de la Calabre +avait traversé les siècles en demeurant dans la plus exacte ignorance et +dans la stagnation la plus complète; de sorte que les mêmes hommes qui, +la veille, sans savoir ce qu'ils disaient, criaient: «Vive la +République! meurent les tyrans!» se mirent à crier, de la même voix: +«Vive la religion! vive le roi! à mort les jacobins!» + +Malheur à ceux qui se montraient indifférents à la cause bourbonienne et +qui ne criaient pas plus fort ou du moins aussi fort que les autres; ils +étaient accueillis de ce cri: «Voilà un jacobin!» et ce cri, dès qu'il +se faisait entendre, était, comme à Naples, une condamnation à mort. + +Les partisans de la révolution ou ceux qui avaient manifesté leur +sympathie pour les Français étaient forcés de quitter leurs maisons et +de fuir. Jamais le _Dulcia linquimus arva_ de Virgile n'eut un écho plus +triste et plus retentissant. + +Tous ces patriotes fugitifs prenaient le route de la haute Calabre, +s'arrêtant lorsqu'ils parvenaient à échapper aux poignards de leurs +compatriotes, les uns à Monteleone, les autres à Catanzaro ou à Cotrone, +seules villes où eussent pu s'établir des municipes et un pouvoir +démocratique. Cette persistance dans une opinion républicaine était +maintenue dans ces trois villes par l'espérance de l'arrivée de l'armée +française. + +Mais, de toutes les autres villes soulevées par L'encyclique du +cardinal, on voyait sortir, comme si elles allaient en procession, des +multitudes de citoyens, précédés de leur curé la croix en main, et ayant +à leur chapeau des rubans blancs, signes visibles de leurs opinions; ces +bandes, si elles venaient de la montagne, se dirigeant vers Mileto, si +elles venaient de la plaine, se dirigeant vers Palmi; des villes et des +villages tout entiers abandonnés par les hommes valides n'étaient plus +habités que par les femmes, les vieillards et les enfants, de façon +qu'en peu de jours le seul camp de Palmi réunit environ vingt mille +hommes armés, tandis que celui de Mileto en comptait presque autant, +tous ces hommes portant avec eux leurs vivres et leurs munitions, les +riches donnant aux pauvres, les couvents à tous. + +Au milieu de ces masses de volontaires, on remarquait des +ecclésiastiques de tout grade, depuis le simple curé d'un hameau de +quelques centaines d'hommes jusqu'à l'évêque des grandes villes. Il y +avait des propriétaires riches à millions, de pauvres journaliers +gagnant à grand'peine dix grains par jour. + +«Enfin, dit l'écrivain sanfédiste Dominique Sacchinelli, auquel nous +empruntons une partie des détails de cette miraculeuse campagne, enfin +il y avait dans cette foule quelques honnêtes gens mus par l'amour du +roi et le respect de la religion, mais, malheureusement, un bien plus +grand nombre d'assassins et de voleurs poussés par l'esprit de rapine et +par la soif de la vengeance et du sang.» + +Cinq ou six jours après son arrivée à Catona, le cardinal, qui passait +toutes les journées à son balcon, vit se détacher de la pointe du Phare +et se diriger vers lui une petite barque manoeuvrée par un moine et +montée par deux pêcheurs. Mais, comme moine et pêcheurs avaient pour eux +le courant et la brise, les pêcheurs laissaient reposer leur avirons, et +le moine, à l'arrière, tenait l'écoute de la voile et dirigeait la +barque, qui aborda sur la plage de Catona, à l'endroit même où le +cardinal avait débarqué quelques jours auparavant. + +Ce moine marin avait d'abord intrigué quelque peu le cardinal, qui avait +demandé sa lunette d'approche pour examiner le phénomène; mais le +phénomène lui avait été bien vite expliqué. Dans le moine marin, il +avait reconnu notre ancienne connaissance fra Pacifico. + +A peine la barque eut-elle abordé, que le frère capucin sauta à terre, +et, d'un pied aussi ferme sur terre que sur mer l'avait été sa main, se +dirigea vers la maison qu'habitait Son Éminence. + +Le cardinal connaissait fra Pacifico et de réputation et de vue. De +réputation, il savait qu'il était un ancien marin de la frégate _la +Minerve_, et n'ignorait point de quelle façon la vocation lui était +venue. De vue, il l'avait rencontré chez le roi Ferdinand, posant pour +la crèche avec son âne Giacobino, et la renommée lui avait apporté le +récit des faits et gestes du belliqueux capucin pendant les trois jours +de combat qui avaient précédé la prise de Naples. + +Il l'honora donc de loin d'un signe de main qui fit hâter le pas au +moine, lequel, cinq minutes après, avait l'honneur de baiser la main de +Son Éminence. + +Maintenant, quelle cause avait fait quitter à fra Pacifico son couvent +de Saint-Hérem et l'amenait en Calabre? + +En deux mots, nous allons l'expliquer à nos lecteurs. + +La conspiration contre-révolutionnaire de Backer, confiée si +imprudemment par André à Luisa, et dénoncée si prudemment par Michele au +général Championnet, avait commencé à s'organiser dès la fin de +décembre, c'est-à-dire quelques jours à peine après le départ de +Ferdinand. + +Vers le 15 du mois de janvier, tous les fils en étaient noués, et l'on +cherchait un homme sûr pour en porter la communication à Ferdinand. + +On s'adressa au vicaire de l'église del Carmine, qui, comme nous l'avons +dit, faisait partie de la conspiration. + +Celui-ci proposa fra Pacifico, qui fut accepté par acclamation. Fra +Pacifico, déjà populaire à Naples par sa manière de faire la quête, +avait obtenu, dans les derniers événements, un surcroît de popularité +qui ne permettait pas de mettre un instant en doute son courage et son +royalisme. + +Des ouvertures avaient donc été faites à fra Pacifico pour se rendre à +Palerme et faire part au roi du gigantesque complot qui se tramait en sa +faveur. + +Fra Pacifico avait accepté avec joie cette dangereuse mission. Son +oisiveté lui pesait au moins autant qu'à Oreste son innocence, et, au +milieu de tous ses confrères imbéciles ou poltrons, le moine mordait +rageusement son frein et entrait dans des orages de colère qui +retombaient en grêle de coups de bâton sur le dos du pauvre Giacobino. + +A peine eut-il été mis au courant de la mission qui lui était confiée, +et eut-il, sous la direction du chanoine Jorio, appris par coeur ce +qu'il avait à dire au roi Ferdinand,--car, de peur que le moine ne +tombât aux mains des patriotes, on n'avait voulu lui confier aucun +papier,--qu'il tira Giacobino de l'écurie comme s'il allait en quête, +sortit du couvent son bâton de laurier à la main, descendit le largo +delle Pigne, prit la strada San-Giovanni à Carbonara, par l'Arenaccia, +gagna le pont de la Maddalena, et, le même jour, tantôt marchant à pied, +tantôt porté par Giacobino, alla coucher à Salerne. + +Fra Pacifico, en faisant les plus fortes journées possibles, devait +suivre les bords de la mer Thyrrénienne, et, à la première occasion +qu'il trouverait, passer en Sicile. + +En cinq ou six jours, fra Pacifico était parvenu au Pizzo. Il avait, là, +des recommandations pressantes pour un certain Trenta-Capelli, ami du +vicaire des Carmes, et dont le dévouement à la famille des Bourbons +était bien connu. + +Et, en effet, Trenta-Capelli non-seulement avait reçu fra Pacifico chez +lui, mais encore lui avait ménagé sur une balancelle son passage pour +Palerme. + +Fra Pacifico s'était donc embarqué au Pizzo, laissant, après une +onctueuse et touchante recommandation, Giacobino aux mains de +Trenta-Capelli, qui avait promis d'avoir pour le compagnon d'armes du +moine les plus grands égards. Fra Pacifico voulait bien battre son âne, +fra Pacifico ne pouvait même point se passer de le battre, mais il ne +voulait point que d'autres le battissent. + +En passant au Pizzo, le moine reprendrait sa bête. + +Fra Pacifico avait heureusement abordé à Palerme et s'était +immédiatement dirigé vers le palais royal. + +Mais, là, il avait appris que le roi chassait dans les bois de la +Ficuzza. + +Il avait demandé, pour cause d'urgence, à être introduit près de la +reine. La reine, à qui le nom de fra Pacifico était bien connu, ne +l'avait point fait attendre, et l'avait reçu à l'instant même. + +Fra Pacifico, qui connaissait parfaitement la suprématie qu'exerçait Sa +Majesté, n'avait point hésité une minute à lui débiter le discours que +lui avait fait apprendre de mémoire le chanoine Jorio. + +La reine avait jugé la nouvelle si importante, qu'elle avait, à +l'instant même, fait mettre les chevaux à une voiture, y avait fait +monter avec elle Acton et fra Pacifico, et était partie pour la Ficuzza. + +On était arrivé juste au moment où le roi arrivait lui-même de la +chasse. Sa Majesté était de fort mauvaise humeur. + +Son fusil, ce qui ne lui était jamais arrivé, avait raté deux fois: une +première fois sur un sanglier, l'autre sur un chevreuil; ce que le roi +regardait non-seulement comme un accident déplorable, mais encore comme +le pire de tous les présages. + +Il tourna donc le dos à Acton, rudoya la reine et écouta à peine fra +Pacifico, qui lui débita, comme il avait fait à Caroline, tous les +détails du complot. + +Au nom de Backer, le roi se rassénéra quelque peu; mais, à celui de +Jorio, son visage se bouleversa. + +--Les imbéciles! s'écria-t-il, ils conspirent avec le premier jettatore +de Naples, et ils veulent que leur complot réussisse! J'estime fort le +vicaire del Carmine, quoique je ne le connaisse pas, et le prince de +Canossa, quoique je le connaisse; j'aime les Backer comme la prunelle de +mes yeux; mais, parole d'honneur, je ne donnerais pas deux grains de +leur tête. Conspirer avec Jorio! il faut qu'ils soient bien las de la +vie. + +La reine n'avait point contre les jettatori les mêmes préventions que +Ferdinand, parce qu'elle n'avait point les mêmes préjugés; mais elle +avait pour le gros bon sens du roi un certain respect. Elle multiplia +donc les questions à fra Pacifico, qui répondit à tout avec la franchise +d'un marin et la confiance d'un enthousiaste. + +Selon fra Pacifico, avec les précautions prises, il n'y avait aucune +crainte à concevoir et la conspiration ne pouvait manquer de réussir. + +Le roi, la reine et Acton se réunirent en comité, et il fut convenu que +l'on enverrait fra Pacifico au cardinal pour que celui-ci fût prévenu de +ce qui se passait à Naples et tirât des capacités guerrières et +religieuses du moine le meilleur parti qu'il pouvait en tirer. + +En conséquence, après avoir eu l'honneur de dîner à la table de Leurs +Majestés Siciliennes, fra Pacifico revint à Palerme dans la compagnie du +roi, de la reine et du lieutenant général. + +Là, on avisa au moyen de l'expédier en Calabre le plus tôt possible; et, +comme le moine, en sa qualité de partie intéressée, était admis au +conseil, il déclara qu'à son avis, le mode de locomotion le plus rapide +était une bonne barque, avec la voile latine pour les heures où il y +aurait du vent, et deux bons rameurs pour les heures où il n'y en aurait +pas. + +En conséquence, on donna mille ducats à fra Pacifico pour l'achat ou la +nolisation de la barque, le reste de la somme devant, à titre de +gratification, revenir au couvent. + +Dès le même soir, fra Pacifico, moyennant six ducats, eut frété une +barque, montée de deux rameurs, et, avant minuit, il se mettait en +route. + +Au bout de quatre jours, la barque doublait le Phare, et, deux heures +après, comme nous l'avons dit, abordait à Catona. + +Fra Pacifico était porteur d'une lettre autographe de Ferdinand pour le +cardinal. + +Cette lettre était conçue en ces termes: + +«Mon éminentissime, j'ai reçu, comme vous le comprenez bien, avec la +plus vive satisfaction, la nouvelle de votre arrivée à Messine, et, +subséquemment, celle de votre heureux débarquement en Calabre. + +»Votre encyclique, que vous m'avez fait parvenir, est un modèle +d'éloquence guerrière et religieuse, et je ne doute pas qu'elle ne nous +vaille bientôt, jointe à la popularité de votre nom, une brave et +nombreuse armée. + +»Je vous envoie un de nos bons amis, qui, ne vous est pas inconnu: c'est +fra Pacifico, du couvent des capucins de Saint-Hérem. Il arrive de +Naples et nous apporte du bon et du mauvais, et, comme le dit le +proverbe napolitain, dans ce qu'il vous racontera, il y a à boire et à +manger. + +»Le bon est que l'on s'occupe de nous à Naples et que l'on songe à faire +de nouvelles Vêpres siciliennes contre ces brigands de jacobins; le mal +est que l'on ait admis dans les rangs de la conspiration des jettateurs +comme le chanoine Jorio, qui ne peuvent manquer de lui porter malheur. + +»C'est vous dire, mon éminentissime, que, plus que jamais, je compte sur +vous, ne voyant mon salut qu'en vous. + +»Je mets, avec son autorisation et celle de son supérieur, fra Pacifico +à votre disposition. C'est, vous le savez, un serviteur brave et dévoué. +Je ne doute pas qu'il ne vous soit d'une grande utilité, soit que vous +vous décidiez à le renvoyer à Naples, soit que vous préfériez le garder +près de vous. + +»Ne quittez point Catona, et n'entrez point en Calabre sans m'avoir +adressé un plan détaillé de la marche matérielle et politique que vous +comptez suivre. Mais ce que je vous recommande avant tout, c'est de +n'accorder aucun pardon aux coupables, de les punir sans pitié, pour +l'exemple des autres, et cela, dès que le crime commis par eux vous sera +avéré. La trop grande indulgence dont nous avons usé est cause de l'état +déplorable dans lequel nous nous trouvons. + +»Que le Seigneur vous conserve et bénisse de plus en plus vos +opérations, comme l'en prie dans son indignité et comme vous le souhaite +votre affectionné, + +»FERDINAND B.» + +Le cardinal avait une mission toute prête à donner à fra Pacifico. + +C'était de l'envoyer à de Cesare pour ordonner à son lieutenant de faire +sa jonction avec lui, Ruffo. + +On avait eu des nouvelles du faux prince héréditaire, et les nouvelles +étaient des plus satisfaisantes. + +Du moment que de Cesare avait été reconnu pour le duc de Calabre par +l'intendant de Bari et par les deux vieilles princesses, nul n'eût osé +émettre un doute sur son identité. + +En conséquence, après avoir reçu à Brindisi les députations de toutes +les villes environnantes, il se mit en marche pour Tarente, où il arriva +avec trois cents hommes, à peu près. + +Là, lui, Boccheciampe et leurs compagnons résolurent, sur le conseil que +leur avaient donné M. de Narbonne et les vieilles princesses, de se +séparer. De Cesare, c'est-à-dire le prince François, et Boccheciampe, +c'est-à-dire le duc de Saxe, resteraient en Calabre; les autres, +c'est-à-dire Corbara, Geronda, Colonna Durazzo et Pitta Luga, +s'embarqueraient sur la felouque qu'ils avaient nolisée à Brindisi et +qui viendrait les prendre à Tarente, et iraient à Corfou presser +l'arrivée de la flotte turco-russe. + +Disons tout de suite, pour en finir avec les cinq aventuriers que nous +venons de nommer les derniers, qu'à peine furent-ils en mer, une galère +tunisienne leur donna la chasse et les fit prisonniers. + +Il est vrai que le consul d'Angleterre les réclama et qu'ils furent +rendus à la liberté après une captivité de quelques mois. Mais, comme +ils sortirent d'esclavage trop tard pour prendre part aux événements qui +nous restent à raconter, nous nous contenterons de rassurer nos lecteurs +sur leur sort, et nous reviendrons à de Cesare et à Boccheciampe, qui, +comme on va le voir, faisaient merveille. + +De Tarente, ils étaient partis pour Mesagne: là, ils furent reçus avec +tous les honneurs dus à leur rang supposé. Ils s'arrêtèrent un instant +dans cette ville, rétablirent l'ordre dans la province et la mirent en +état de soutenir, en faveur de la cause royale, la lutte qu'ils +préparaient. + +A Mesagne, ils apprirent que la ville d'Oria s'était démocratisée. Ils +se mirent aussitôt en marche, se recrutèrent en route d'une centaine +d'hommes et rétablirent le gouvernement bourbonien. + +Là, les députations se succédèrent. Elles arrivèrent non-seulement de +Lecce, de la province de Bari, mais encore de la Basilicate, +c'est-à-dire de l'extrémité opposée à la Calabre. De Cesare recevait les +députés avec beaucoup de dignité, mais aussi de reconnaissante +affection. A tous il disait qu'il fallait que tout fidèle sujet du roi +prît les armes et combattît la révolution, de sorte que, de ces +réceptions gracieuses et de ces éloquents discours, il résulta une +grande augmentation de volontaires. + +Mais les choses ne devaient pas toujours aller sur un terrain si facile. +A Francavilla, on s'était tiré des coups de fusil et donné des coups de +couteau. Les royalistes, se sentant les plus forts, avaient tué ou +blessé quelques démocrates. De Cesare et Boccheciampe arrivèrent, et, il +faut leur rendre cette justice, leur arrivée fit cesser à l'instant même +les assassinats. + +Nous avons eu entre les mains une proclamation de Cesare, signée +_François, duc de Calabre_, dans laquelle le faux prince, se dénonçant +par son humanité, disait que se rendre justice soi-même était usurper +les droits de la justice royale; qu'il fallait laisser aux magistrats la +terrible responsabilité de la vie et de la mort, et que Son Altesse +voyait avec le plus grand déplaisir les royalistes se livrer à de +semblables excès. + +C'était assez imprudent au faux prince de parler sur ce ton, lorsque +Ferdinand recommandait à Ruffo l'extermination des jacobins. + +A Naples, il eût été immédiatement reconnu pour un aventurier; mais, en +Calabre, on ne continua pas moins, malgré cette imprudente pitié, de le +prendre pour un prince. + +Après deux jours passés à Francavilla, de Cesare et Boccheciampe étaient +entrés à Ostuni, qu'ils avaient trouvée dans la plus complète anarchie. +Le parti royaliste, triomphant à leur approche, s'était emparé de toute +l'autorité et avait voulu massacrer un des patriotes les plus connus et +les plus intelligents du pays, et, avec lui, toute sa famille. + +Ce patriote, homme non-seulement d'un grand talent comme médecin, mais +encore d'un grand coeur, ainsi qu'on va le voir, se nommait Airoldi. + +Voyant l'inévitable danger venu à lui, il résolut de se sacrifier, mais, +en se sacrifiant, de sauver sa famille. + +En conséquence, il barricada l'entrée principale de sa maison, qu'il se +prépara à défendre jusqu'à la dernière extrémité, tout en faisant fuir +sa famille par une porte abandonnée depuis longtemps et qui donnait sur +une ruelle sombre et déserte. + +Les brigands se ruèrent alors contre la façade de la maison, qui donnait +sur la grande rue et qui était barricadée. + +Au moment où la porte s'ouvrait, afin que la colère de toute cette +multitude se tournât contre lui, il lâcha ses deux coups de fusil sur +les assaillants, tua un homme et en blessa un autre. + +Puis il jeta derrière lui son fusil déchargé et se livra à ses +bourreaux. + +Ceux-ci avaient préparé un bûcher pour le brûler, lui, sa femme et ses +trois enfants; mais il leur fallut, à leur grand regret, se contenter +d'une seule victime. + +Ils le lièrent sur le bûcher et le brûlèrent à petit feu. + +De Cesare et Boccheciampe avaient été prévenus de ce qui se passait. Ils +mirent leurs chevaux au galop; mais, quelque diligence qu'ils fissent, +ils arrivèrent trop tard. + +Le docteur venait d'expirer. + +Ah! nous le savons bien, c'est une triste histoire que celle que nous +écrivons sous la forme du roman, et peut-être ne lui avons-nous donné +cette forme que pour avoir le droit de la publier et la certitude de la +faire lire, et ce sont de misérables alliés, ceux que, de tout temps, de +Ferdinand Ier à François II, de Mammone à La Gala, les Bourbons ont eu +pour défenseurs de leur cause. + +Mais aussi, passant derrière l'histoire et par les mêmes chemins qu'elle +a suivis, nous avons le bonheur de pouvoir, à l'égard de certains +hommes, rectifier ses jugements. Nous avons déjà peint le cardinal +Ruffo, tel qu'il était et non point tel que les historiens, qui +n'avaient pas lu sa correspondance avec Ferdinand, nous l'avaient donné. + +A un plan moins important et plus éloigné, nous sommes heureux de dire +la vérité sur de Cesare et Boccheciampe. + +Leur arrivée à Ostuni arrêta le sang et fit cesser les massacres. + +Il y a, à notre avis, une grande joie et un grand orgueil à sauver la +vie d'un homme; mais l'orgueil ne doit-il pas être aussi grand, la joie +aussi grande lorsque l'on tire une mémoire des gémonies où un historien +peu consciencieux ou mal renseigné l'avait traînée et qu'on la +réhabilite aux yeux de la postérité? + +Et voilà ce qui donnera, nous l'espérons, à ce livre un cachet +particulier: c'est la conscience avec laquelle il répandra la lumière +sur tous et même sur ceux qui, au point de vue de notre opinion, +seraient nos ennemis, si, au point de vue de notre conscience, nous ne +devions, avant tout, être leur juge. + +Ce fut sur la place d'Ostuni, près du bûcher du docteur Airoldi, que fra +Pacifico rejoignit de Cesare et son compagnon. Ils étaient occupés à +recevoir des députations qui non seulement venaient rendre hommage au +faux prince, mais encore lui demander des secours. Lecce était séparée +en deux parties, et les républicains étaient les plus forts. Tarente et +Martina étaient dans la même situation; Aquaviva était démocratisée +jusqu'au fanatisme: Altamura surtout avait fait serment de s'ensevelir +sous ses ruines plutôt que de rester sous la domination des Bourbons. +Considérées à leur véritable point de vue, les choses ne présentaient +donc pas un succès si facile qu'on l'avait cru d'abord. + +Fra Pacifico attendit que le faux prince eût reçu les trois ou quatre +députations qui lui étaient envoyées, et s'annonça comme venant de la +part du vicaire général. + +De Cesare pâlit et regarda Boccheciampe; selon lui, le seul vicaire +général qui pût envoyer vers lui était le prince François. + +L'humilité du messager ne prouvait rien. De Cesare lui-même choisissait +pour porter ses ordres ou ses dépêches des moines de bas étage; le +moine, quel qu'il soit et à quelque robe qu'il appartienne, étant +toujours bien reçu partout, dans l'Italie méridionale, mais à plus forte +raison s'il a fait voeu de pauvreté et appartient à quelque ordre +mendiant. + +--Quel est ce vicaire général? demanda de Cesare pour l'acquit de sa +conscience, mais croyant savoir d'avance quelle réponse serait faite à +cette question. + +--Ce vicaire général, répondit fra Pacifico, est Son Éminence le +cardinal Ruffo, et voici la dépêche dont je suis chargé de sa part pour +Votre Altesse. + +De Cesare regarda Boccheciampe avec une inquiétude croissante. + +--Voyons, monseigneur, dit Boccheciampe, décachetez cette lettre et +lisez-la, puisqu'elle est à votre adresse. + +Et, en effet, la lettre portait cette suscription: + +«A Son Altesse royale monseigneur le duc de Calabre.» + +De Cesare l'ouvrit et lut: + +«Monseigneur, + +»Votre auguste père, Sa Majesté Ferdinand, que Dieu garde! m'a fait +l'honneur de me nommer son lieutenant, avec charge de reconquérir son +royaume de terre ferme, envahi à la fois par les jacobins français et +leurs principes. + +»Ayant appris, tant à Palerme qu'à Messine, et surtout à mon +débarquement en Calabre, où je suis descendu le 8 février du présent +mois, l'entreprise hardie que Votre Altesse avait tentée de son côté, et +la façon miraculeuse dont Dieu l'avait secondée, je dépêche à Votre +Altesse un de nos partisans les plus chaleureux et les plus éprouvés, +pour lui dire que le roi votre père, que Dieu garde! malgré le rang +suprême que vous êtes destiné à occuper, ayant daigné, tant sa confiance +en moi est grande, mettre Votre Altesse sous mes ordres, j'ai l'honneur +de lui faire savoir que, dès qu'elle aura assuré la tranquillité des +provinces où elle se trouve, je la prie de venir me rejoindre avec ce +qu'elle aura de volontaires, d'armes et de munitions, pour que nous +marchions ensemble sur Naples, où seulement nous parviendrons à trancher +les sept têtes de l'hydre. + +»Tout en laissant à Votre Altesse le soin d'apprécier l'époque où elle +doit me rejoindre, je lui ferai observer que le plus tôt sera le mieux. + +»J'ai l'honneur d'être, avec respect, + »De Votre Altesse royale, + »Le très-humble serviteur et sujet, + »Le cardinal RUFFO.» + +Dans cette lettre était inséré un petit papier où, de sa plus fine +écriture, le cardinal avait tracé les mots suivants: + +«Capitaine de Cesare, le roi connaît votre dévouement et l'approuve, +ainsi que celui de vos compagnons. Le jour où vous me rejoindrez, vous +abdiquerez le titre de prince, mais vous prendrez à mes côtés le rang de +brigadier. + +»En attendant, demeurez pour tous le prince héréditaire et que Dieu vous +garde ni plus ni moins que si vous étiez lui-même! + +»Celui qui vous porte ce billet, quoique tout dévoué à notre cause, ne +sait que ce que voudrez lui dire, et il me paraît important, surtout si +vous le renvoyez à Naples, qu'il y rentre avec la croyance que vous êtes +bien véritablement le duc de Calabre.» + +De Cesare lut la lettre, ou plutôt les deux lettres, d'un bout à l'autre +avec toute l'attention que l'on peut imaginer; puis il les passa à +Boccheciampe, tandis que fra Pacifico, qui prenait l'aventurier corse +pour le vrai prince, se tenait respectueusement à quelque distance, +attendant ses ordres. + +--Vous savez lire, mon ami? demanda Boccheciampe lorsqu'il eut achevé +les deux lettres et rendu à de Cesare le billet particulier qui était +joint à la dépêche officielle. + +--Par la grâce de Dieu, oui, dit fra Pacifico. + +--Eh bien, alors, comme Son Altesse ne veut point avoir de secret pour +un serviteur si dévoué que vous paraissez l'être, et désire que vous +connaissiez le cas que monseigneur le cardinal fait de vous, elle vous +autorise à prendre connaissance de cette lettre. + +Fra Pacifico reçut, en s'inclinant jusqu'à terre, la lettre des mains du +faux duc de Saxe, et la lut à son tour. + +Après quoi, il s'inclina de nouveau en signe de remerciement et la +rendit à celui qu'il prenait pour le prince. + +--Eh bien, dit celui-ci, nous allons en finir, selon les instructions du +cardinal, avec les quelques villes qui ont oublié leur devoir et qui +résistent au pouvoir royal; après quoi, selon ses instructions toujours, +nous nous rangerons immédiatement sous ses ordres. + +--Et moi, monseigneur, dit fra Pacifico se redressant de toute la +hauteur de sa longue taille avec la confiance d'un homme qui sait +combien il peut être utile si on l'emploie convenablement, à quoi +allez-vous m'occuper? + +Les deux jeunes gens se regardèrent, et, reportant leurs yeux sur fra +Pacifico: + +--Nous avons besoin d'un messager brave et habile qui nous précède à +Martina et à Tarente, qui s'introduise dans ces deux villes et qui y +répande nos proclamations. + +--Me voilà, dit fra Pacifico frappant la terre de son bâton de laurier. +Ah! si j'avais Giacobino! + +Les jeunes gens ignoraient ce que c'était que Giacobino, et apprirent du +moine que c'était son âne, qu'il avait laissé au Pizzo en s'embarquant +pour la Sicile. + +Le même soir, fra Pacifico partit pour Martina, portant une charge de +proclamations pareille à celle qu'eût pu porter Giacobino. + + + + + CXVII + + OU LE FAUX DUC DE CALABRE FAIT + CE QU'AURAIT DU FAIRE LE VRAI DUC. + + +Fra Pacifico parti, c'est-à-dire le dé jeté, les deux jeunes gens se +demandèrent comment ils allaient faire si les deux villes résistaient. + +Ils avaient une espèce d'armée; mais, comme ils ne possédaient que des +couteaux et de mauvais fusils, et qu'ils manquaient de canons et de +munitions de siége, cette armée ne pouvait rien contre des murailles. + +En ce moment, on prévint Son Altesse royale monseigneur le duc de +Calabre qu'un certain Jean-Baptiste Petrucci demandait audience. Dans le +cas où monseigneur le duc de Calabre ne pourrait le recevoir, il +désirait être au moins reçu par monseigneur le duc de Saxe, les +nouvelles qu'il apportait étant de la plus haute importance. + +Et, en effet, à une heure du matin, il eût été bien indiscret de +déranger deux personnages si élevés pour des nouvelles ordinaires. + +Don Jean-Baptiste Petrucci fut, à l'instant même, introduit en présence +des deux jeunes gens. + +Don Jean-Baptiste Petrucci était inspecteur de la marine au nom de la +république parthénopéenne. Il venait de recevoir l'ordre d'envoyer à +Lecce un détachement de cavalerie et deux pièces de canon avec leurs +caissons, leurs munitions et tous leurs accessoires. + +Il venait offrir aux deux princes de leur donner ses cavaliers et ses +canons, au lieu de les conduire à Lecce. + +Il va sans dire que ceux-ci acceptèrent avec joie une offre qui leur +arrivait en temps si opportun. + +De Cesare nomma don Giovanni-Battista Petrucci inspecteur général de la +marine, au lieu d'inspecteur ordinaire. Il lui donna un certificat de +loyalisme à valoir autant que de droit, et qu'il signa de son faux nom; +puis, comme il fallait attendre le retour de fra Pacifico pour savoir ce +que l'on pouvait espérer ou craindre de Tarente et de Martina, on +résolut de marcher, afin de ne pas perdre de temps, sur Lecce, qui +envoyait une députation pour demander des secours contre les +républicains, et particulièrement contre un certain Fortunato Andreoli +qui s'était emparé de la forteresse et avait organisé une garde civique, +des chasseurs et des cavaliers. + +Petrucci offrit d'être de l'expédition, afin de donner par sa présence +du coeur à ses cavaliers. + +On se mit à neuf heures du matin en route pour Lecce. Chemin faisant, on +recueillit deux ou trois cents chasseurs qui s'enfuyaient de la ville, +ne voulant pas servir contre leur opinion: ces hommes se réunirent à la +petite armée bourbonienne, qui se trouva ainsi portée à plus de mille +hommes. + +De Cesare entra donc à Lecce avec une force imposante. + +Andreoli s'était retiré dans le château et s'y était enfermé; de Cesare +le fit sommer de se rendre, et, sur son refus, donna l'ordre d'attaquer. + +La résistance ne fut pas longue. Aux premiers coups de fusil, la +garnison ouvrit une porte sur la campagne et s'enfuit par cette porte. + +Cette victoire, quoique facile, n'en avait pas moins une grande +importance. C'était la première rencontre qui avait lieu entre les +royalistes et les républicains, et, aux premiers coups de fusil, les +républicains avaient cédé la place. + +Nous répétons avec intention: aux premiers coups de fusil, car on +n'avait pas pu se servir des canons. On avait de l'artillerie et pas +d'artilleurs. + +La joie fut grande. Toutes les cloches de Lecce et des environs se +mirent en branle pour célébrer le triomphe de monseigneur le duc de +Calabre, et l'on illumina la ville _à giorno_. + +Le lendemain de la prise de Lecce, on vit arriver fra Pacifico, attiré +par le bruit des cloches. Il avait accompli fidèlement et intelligemment +sa mission dans les deux villes, et rapportait à la fois du bon et du +mauvais. + +Le bon était que Tarente était prête à ouvrir ses portes sans coup +férir. + +Le mauvais était que Martina était prête à se défendre jusqu'à la +dernière extrémité. + +On résolut alors de diviser la petite armée en deux troupes. L'une de +ces troupes, sous la conduite de Boccheciampe, rallierait complétement +Tarente au parti bourbonien; l'autre, sous la conduite de Cesare, +marcherait lentement sur Martina, de manière à être rejointe par la +colonne de Boccheciampe avant d'être arrivée sous les murs de la ville. + +Tarente, comme l'avait prédit fra Pacifico, ouvrit ses portes sans même +attendre les sommations militaires, et les habitants vinrent au-devant +de Boccheciampe, portant en main la bannière royale; mais il n'en fut +pas de même de Martina: la municipalité avait décrété la défense et mis +à prix les têtes des deux princes, celle du duc de Calabre à trois mille +ducats et celle du duc de Saxe à quinze cents. + +Peut-être trouvera-t-on que c'était bien bon marché; mais la ville de +Martina n'était point riche. + +A un quart de lieue de la ville, la colonne de Boccheciampe rejoignit +celle de Cesare, et, la jonction faite, on résolut de donner l'assaut à +la ville, résolution presque téméraire, en l'absence, non pas +d'artillerie, mais d'artilleurs. + +On tenta donc, avant d'en venir aux mains, tous les moyens +d'accommodement possibles. + +En conséquence, on appela un trompette, on le fit monter à cheval et on +lui donna pour les habitants de Martina une proclamation leur annonçant +que les troupes royales, loin de vouloir commettre la moindre hostilité +contre les Martinésiens, ne réclamaient d'eux autre chose que +l'obéissance à leurs légitimes souverains; mais que, cependant, s'ils +refusaient de satisfaire à cette juste demande, le sort des armes +déciderait de la question. + +Le trompette partit à cheval, suivi des yeux par toute l'armée +bourbonienne et particulièrement par ses deux chefs; mais il ne put +remplir sa mission; car, au moment où il arrivait à portée de la balle, +une effroyable fusillade l'accueillit, et l'homme et le cheval roulèrent +sur le pavé. + +Mais le cheval seul était mort. L'homme se releva, et, quoique à cheval +pour aller et à pied pour revenir, il revint plus vite qu'il n'était +allé. + +Les deux chefs ordonnèrent à l'instant même l'assaut et s'avancèrent +contre la ville sous une grêle de balles, attaquant les postes avancés +en dehors de la porte et les forçant à rentrer dans la ville. + +Mais, en ce moment, une pluie diluvienne et une grêle effroyable vinrent +au secours des assiégés et empêchèrent les troupes royales de profiter +de leur victoire; puis, comme, immédiatement après la pluie, vint la +nuit, force fut de remettre la continuation du siége au lendemain. + +Fra Pacifico n'avait point pris part à l'action, mais n'était point +demeuré oisif pour cela. + +A Lecce, à Tarente, sur la route, partout, au nombre des volontaires qui +s'étaient joints à la petite troupe, il s'était trouvé des moines. + +Ces moines appartenaient presque tous aux ordres mineurs, c'est-à-dire à +la règle de saint-François. + +Fra Pacifico, en mission de la part du cardinal, avait naturellement +exercé sur eux une certaine suprématie. Il les avait, en conséquence, +enrégimentés, et, pour que les deux pièces de canon ne restassent point +oisives, organisés en artilleurs. + +En conséquence, le soir même de l'escarmouche, au grand étonnement des +deux chefs et à la grande édification de l'armée, on vit douze moines, +attelés six par six aux deux pièces, et qui les traînaient sur une +petite hauteur dominant la ville et s'élevant en face de la porte. + +Le matin, au point du jour, les deux pièces de canon étaient en +batterie. + +De Cesare, voyant au point du jour ces dispositions prises par fra +Pacifico, voulut visiter lui-même la batterie. + +Là, tout fut expliqué d'un seul mot. + +A bord de _la Minerve_, fra Pacifico, du temps qu'il y servait, avait +été chef de pièce. + +Non-seulement il s'était rappelé son ancien métier, mais encore, pendant +les deux ou trois jours qui venaient de s'écouler, il l'avait appris aux +moines qu'il avait enrôlés. + +De Cesare le nomma, séance tenante, chef de l'artillerie. + +Malgré cette amélioration dans son matériel, amélioration qui lui +promettait la victoire, de Cesare voulut user de modération envers les +Martinésiens et leur envoya un second parlementaire, porteur des mêmes +instructions que le premier. + +Mais, lorsqu'ils virent le parlementaire à portée de fusil, les +Martinésiens firent feu sur lui, comme ils avaient fait feu sur le +premier. + +En réponse à cette fusillade, les deux pièces de fra Pacifico +grondèrent, et, en grondant, semèrent sur les défenseurs des murs une +pluie de mitraille qui les décima. + +A cette reconnaissance d'une artillerie ignorée qui tout à coup, et sans +avoir crié gare, s'était mêlée à la conversation et avait couché sur le +carreau une douzaine d'entre eux, il y eut dans les rangs des assiégés +un moment d'hésitation. + +Les deux chefs royalistes en profitèrent. + +Corses tous deux et braves comme des Corses, ils oublièrent leur +prétendue grandeur qui eût dû les attacher au rivage, et, une hache à la +main, s'élancèrent contre les portes, qu'ils se mirent à enfoncer. + +Toute l'armée les suivit avec enthousiasme; les Calabrais n'avaient +jamais entendu dire que les princes fissent, pendant les siéges, la +besogne des pionniers, et les capucins celle des artilleurs. La porte +fut enfoncée du coup, et, de Cesare et Boccheciampe en tête, la petite +armée entra dans la ville comme un torrent qui a brisé sa digue. + +Les Martinésiens essayèrent d'arrêter ce flot humain, de tenir dans les +maisons, de défendre les places, de se fortifier dans les églises. +Poursuivis pied à pied, fusillés à bout portant, ils ne purent se +rallier, et, forcés de traverser la ville en courant, ils sortirent en +désordre, en fugitifs, par le côté opposé à celui où les bourboniens +étaient entrés. + +Un seul groupe de républicains se rallia autour de l'arbre de la +liberté, et s'y fit tuer depuis le premier jusqu'au dernier. + +L'arbre fut abattu comme ses défenseurs, coupé en morceaux, mis en +bûcher, et servit à brûler les morts, et, avec eux, quelque peu de +vivants. + +Cette fois encore, de Cesare et Boccheciampe firent ce qu'ils purent +pour arrêter le carnage; mais il y avait parmi les vainqueurs une telle +animation, qu'ils réussirent moins bien que dans les autres villes. + +La chute d'Aquaviva suivit celle de Martina, et nos deux aventuriers +croyaient toutes choses apaisées dans les provinces, lorsqu'ils +apprirent que Bari, malgré l'exemple fait sur Martina et sur Aquaviva, +venait de proclamer le gouvernement républicain et avait juré de le +maintenir. + +La chose lui était d'autant plus facile qu'elle avait reçu par mer un +secours de sept à huit cent Français. + +De Cesare et Boccheciampe en étaient à se demander s'ils devaient +attaquer Bari malgré ce renfort, ou, laissant derrière eux la révolution +soutenue par les baïonnettes françaises, se rendre à l'ordre du cardinal +en le rejoignant. + +Sur ces entrefaites, ils apprirent que les Français avait quitté Bari et +s'avançaient sur Casa-Massima. Ils savaient que la colonne française +comptait sept cents hommes seulement. L'armée bourbonienne en comptait +près de deux mille, c'est-à-dire une force presque triple. Ils +résolurent de risquer une rencontre avec les troupes régulières. +C'était, d'ailleurs, une extrémité à laquelle il fallait toujours +arriver. + +Mais, pour s'assurer plus certainement encore l'avantage, les deux amis +décidèrent de surprendre les Français dans une embuscade qu'ils +établiraient sur leur chemin. Ils disséminèrent donc leurs troupes. +Boccheciampe laissa mille hommes à de Cesare, et, avec mille hommes, +s'avança sur la route de Monteroni. + +Il trouva dans la vallée un lieu propre à une embuscade et s'y établit +avec sa troupe. + +De Cesare, au contraire, se tint en vue sur la colline de Casa-Massima, +espérant attirer les regards sur lui et les distraire ainsi de +l'embuscade de Boccheciampe. + +Boccheciampe devait attaquer les Français, et de Cesare profiter du +désordre que cette attaque causerait dans leurs rangs pour tomber sur +eux et achever de les mettre en déroute. + +De Cesare avait levé à Martina et à Aquaviva une contribution de douze +chevaux qu'il avait donnés à fra Pacifico pour son artillerie, toujours +servie par ses douze moines, qui, exercés trois fois par jour, étaient +devenus d'excellents artilleurs. + +Cette fois, on plaça fra Pacifico et ses canons sur la grande route, +afin qu'il pût se porter partout où besoin serait, et l'on attendit. + +Tout arriva comme on l'avait prévu, excepté le dénoûment. Les Français, +préoccupés de Cesare et de ses hommes, qu'ils apercevaient au haut de la +colline de Casa-Massima, donnèrent en plein dans l'embuscade de +Boccheciampe. Attaqués vigoureusement et ne sachant point d'abord à qui +ils avaient affaire, il y eut dans leurs rangs un mouvement +d'hésitation; mais, reconnaissant quelle espèce d'ennemis ils avaient à +combattre, ils se massèrent au sommet d'une colline appuyée à un bois, +et, de là, soutenus par leur artillerie, ils marchèrent contre +Boccheciampe au pas de charge, tête baissée, la baïonnette en avant. + +En ce moment, le hasard voulut que le bruit se répandit parmi les +bourboniens qu'une forte colonne de patriotes sortait de Bari pour les +prendre à revers. + +Alors, tout fut dit. Les gardes armés, les campieri, les chasseurs de +Lecce furent les premiers à prendre la fuite, et leur exemple fut suivi +par le reste de la colonne. + +Ce fut en vain que de Cesare, à la tête de quelques cavaliers restés +fidèles, se précipita au milieu de la mêlée: il ne put rallier les +fuyards. + +Une invincible panique s'était emparée de ses hommes. Par bonheur pour +les deux aventuriers, les Français, si vigoureusement attaqués, crurent, +en voyant cesser non-seulement toute attaque, mais encore toute +résistance, à quelque ruse de guerre ayant pour but de les attirer dans +une seconde embuscade, et s'arrêtèrent court d'abord, puis ne reprirent +leur marche que pas à pas, avec les plus grandes précautions. + +Mais bientôt, reconnaissant que c'était une vraie déroute, la cavalerie +républicaine se mit à la poursuite des vaincus. Au moment où elle arriva +sur la grande route, fra Pacifico la salua de deux coups de canon à +mitraille, qui lui tua quelques chevaux et quelques hommes; et, moins un +caisson qu'il renversa en y plaçant une mèche communiquant avec une +traînée de poudre, il enleva au grand galop le reste de son artillerie. + +Or, le hasard ou un calcul juste de fra Pacifico, voulut qu'au moment +même où, pour ne point se heurter au caisson renversé et barrant la +route, les dragons se séparaient en deux files, chacune suivant un +revers du chemin, le feu se communiquât de la mèche à la traînée de +poudre et de la traînée de poudre au caisson, qui éclata avec un +effroyable bruit, en mettant en lambeaux les chevaux et les hommes qui +se trouvèrent à portée de ses débris. + +La poursuite s'arrêta là. Les Français craignirent quelque nouveau +guet-apens du même genre, et les bourboniens purent se retirer sans être +inquiétés. + +Mais le prestige qui s'attachait à leur mission divine était détruit. A +la première lutte avec les troupes républicaines, quoique trois fois +supérieurs en nombre à celles-ci, ils avaient été vaincus. + +Des deux mille hommes qu'avaient les deux jeunes gens avant le combat, +il leur en restait à peine cinq cents. + +Les autres s'étaient dispersés. + +Il fut convenu que de Cesare, avec quatre cents hommes, irait rejoindre +le cardinal, et que Boccheciampe, avec cent hommes, se rendrait à +Brindisi pour tâcher d'y réorganiser une colonne avec laquelle il +rejoindrait à son tour le gros de l'armée sanfédiste. + +Fra Pacifico, les deux pièces de canon, le caisson qu'il avait sauvés et +ses douze moines restaient attachés à la colonne de Cesare. + +Les deux amis s'embrassèrent, et, dès le même soir, prirent le chemin +qui devait conduire chacun d'eux à sa destination. + + + + + CXVIII + + NICCOLA ADDONE + + +Nous avons raconté comment Salvato avait été envoyé par le général +Championnet à Salerne dans le but d'organiser et de diriger une colonne +sur Potenza, où l'on craignait une réaction et les malheurs terribles +qui l'accompagnent toujours dans un pays à demi sauvage où les guerres +civiles ne sont que des prétextes aux vengeances particulières. + +Quoique les événements de Potenza appartiennent plutôt à l'histoire +générale de 99 qu'au récit particulier que nous avons entrepris, lequel +ne met sous les yeux de nos lecteurs que les faits et gestes des +personnages qui y jouent un rôle,--comme ces événements ont le caractère +terrible, et de l'époque dans laquelle ils ont été accomplis et du +peuple chez lequel ils se passent, nous leur consacrerons un chapitre, +auquel ils ont un double droit, et par la grandeur de la catastrophe et +par l'influence néfaste que le voyage qui amena la révélation par +Michele du complot des Backer, eut sur la vie de l'héroïne de notre +histoire. + +En rentrant de cette soirée chez la duchesse Fusco, où les vers de Monti +avaient été lus, où _le Moniteur parthénopéen_ avait été fondé et où le +perroquet de la duchesse avait, grâce à ses deux professeurs, Velasco et +Nicolino, appris à crier: «Vive la République! meurent les tyrans!» le +général Championnet avait trouvé au palais d'Angri un riche propriétaire +de la Basilicate nommé Niccola Addone. + +Don Niccola Addone, comme on l'appelait dans le pays, par un reste +d'habitude de moeurs espagnoles, habitait Potenza et avait pour ami +intime l'évêque monseigneur Serrao. + +Monseigneur Serrao, Calabrais d'origine, s'était fait dans l'épiscopat +une double renommée de science et de vie exemplaire. Il avait acquis +l'une par des publications estimées et l'autre par sa charité +évangélique. Doué d'un sens juste, d'une âme généreuse, il avait salué +la liberté comme l'ange du peuple promis par les Évangiles, et propagé +le mouvement libéral et la doctrine régénératrice. + +Mais l'azur de ce beau ciel républicain, à peine à son aurore, +commençait déjà à s'obscurcir. De toutes parts des bandes de sanfédistes +s'organisaient. Le dévouement aux Bourbons était le prétexte; le pillage +et l'assassinat étaient le but. Monseigneur Serrao, qui avait compromis +ses concitoyens par son exemple et par ses conseils, avait résolu de +pourvoir au moins à leur sûreté. + +Alors, il eut l'idée de faire venir de Calabre, c'est-à-dire de son +pays, une garde de ces hommes d'armes connus sous le nom de campieri, +restes de ces bandes du moyen âge, qui, aux jours de la féodalité, se +mettaient à la solde des haines et des ambitions baroniales, descendants +ou, qui sait? peut-être ancêtres de nos anciens condottieri. + +Le pauvre évêque croyait avoir dans ces hommes, ses compatriotes, +surtout en les payant bien, des défenseurs courageux et dévoués. + +Par malheur, quelque temps auparavant, monseigneur Serrao avait censuré +la conduite d'un de ces mauvais prêtres, dont il y a tant dans les +provinces méridionales, qu'ils espèrent toujours échapper aux regards de +leurs supérieurs en se confondant dans la foule. Ce prêtre s'appelait +Angelo-Felice Vinciguerra. + +Il était du même village que l'un des deux chefs de campieri, nommé +Falsetta. + +Le second chef se nommait Capriglione. + +Le prêtre avait été lié dans son enfance avec Falsetta, et se lia de +nouveau avec lui. + +Il fit comprendre à Falsetta que la paye que lui donnait monseigneur +Serrao, si forte qu'elle fût, ne pouvait se comparer à ce que lui +rapporteraient les contributions qu'il pourrait lever et le pillage +qu'il pourrait faire, si Capriglione et lui, au lieu de se consacrer au +maintien du bon ordre, se faisaient, grâce aux hommes qu'ils avaient +sous leurs ordres, chefs de bande et se rendaient maîtres de la ville. + +Falsetta, entraîné par les conseils de Vinciguerra, fit part de la +proposition à Capriglione, qui l'accepta. + +Les hommes, on le comprend, ne résistèrent point où avaient succombé +leurs chefs. + +Un matin, monseigneur Serrao, étant encore au lit, vit ouvrir sa porte, +et Capriglione, son fusil à la main, apparaissant sur le seuil de sa +chambre, lui dit sans autre préparation: + +--Monseigneur, le peuple veut votre mort. + +L'évêque leva la main droite, et, faisant le geste d'un homme qui donne +sa bénédiction: + +--Je bénis le peuple, dit-il. + +Sans lui laisser le temps de rien ajouter à ces paroles évangéliques, le +bandit le coucha en joue et fit feu. + +Le prélat, qui s'était soulevé pour bénir son assassin, retomba mort, la +poitrine percée d'une balle. + +Au bruit du coup de fusil, le vicaire de monseigneur l'évêque Serrao +accourut, et, comme il témoignait son indignation du meurtre qui venait +d'être commis, Caprioglione le tua d'un coup de couteau. + +Ce double assassinat fut presque immédiatement suivi de la mort de deux +des propriétaires les plus riches et les plus distingués de la ville. + +Ils se nommaient Gerardangelo et Giovan Liani. + +Ils étaient frères. + +Ce qui donna créance à ce bruit que l'assassinat de monseigneur Serrao +avait été commis par Capriglione, mais à l'instigation du prêtre, c'est +que, le lendemain du crime, le susdit Vinciguerra se réunit à la bande +de Capriglione, et contribua avec elle à plonger Potenza dans le sang et +le deuil. + +Alors, libéraux, patriotes, républicains, tous ceux qui, par un point +quelconque, appartenaient aux idées nouvelles, furent pris d'une +profonde terreur, laquelle s'augmenta encore du bruit qui courut que, le +jour où devait se célébrer la fête du Sang-du-Christ, c'est-à-dire le +jeudi d'après Pâques, les brigands, devenus maîtres de la ville, +devaient massacrer, au milieu de la procession, non-seulement tous les +patriotes, mais encore tous les riches. + +Le plus riche de ceux qui étaient menacés par ce bruit qui courait, et +en même temps un des plus honnêtes citoyens de la ville, était ce même +Niccola Addone, ami de monseigneur Serrao, qui attendait le général +français chez lui, à sa sortie de la soirée de la duchesse Fusco. +C'était un homme brave et résolu, et il décida, d'accord avec son frère +Basilio Addone, de purger la ville de cette troupe de bandits. + +Il fit donc appeler chez lui ceux de ses amis qu'il estimait les plus +courageux. Au nombre de ceux-ci se trouvaient trois hommes dont la +tradition orale a conservé les noms, qui ne se retrouvent dans aucune +histoire. + +Ces trois hommes se nommaient: Giuseppe Scafanelli, Jorio Mandiglia et +Gaetano Maffi. + +Sept ou huit autres entrèrent aussi dans la conspiration; mais j'ai +inutilement interrogé les plus vieux habitants de Potenza pour savoir +leurs noms. + +Rassemblés chez Niccola Addone, fenêtres et portes closes, ces patriotes +arrêtèrent que l'on anéantirait d'un seul coup Capriglione, Falsetta et +toute leur bande, depuis le premier jusqu'au dernier. + +Pour arriver au but que l'on se proposait, il s'agissait de se réunir en +armes, moitié dans la maison d'Addone, moitié dans la maison voisine. + +Les bandits eux-mêmes, comme s'ils eussent été d'accord avec ceux-ci, +fournirent aux patriotes l'occasion qui leur manquait. + +Ils levèrent une contribution de trois mille ducats sur la ville de +Potenza, laissant aux citoyens le soin de régler la façon dont elle +serait répartie et payée, pourvu qu'elle fût payée dans les trois jours. + +La contribution fut levée et déposée publiquement dans la maison de +Niccola Addone. + +Un homme du peuple, nommé Gaetano Scoletta, cordonnier de son état, +connu sous le sobriquet de Sarcetta, se chargea de porter à domicile, +chez les bandits, une invitation de venir recevoir chez Addone chacun la +part qui lui revenait. + +Les heures du rendez-vous étaient différentes pour chaque bandit, afin +que la compagnie ne vînt point en masse, ce qui eût rendu l'exécution du +projet difficile. + +Scoletta, tout en bavardant avec les bandits, était chargé de leur faire +la topographie intérieure de la maison et de leur dire, entre autres +choses, que la caisse, de crainte des voleurs, était placée à +l'extrémité la plus retirée de l'habitation. + +Le jour arrivé, Niccola Addone fit cacher dans une espèce de cabinet +précédant la chambre où Scoletta avait dit que se tenait le caissier, +deux vigoureux muletiers attachés à son service, et se nommant, l'un +Loreto et l'autre Sarraceno. + +Ces deux hommes se tenaient, une hache à la main, chacun d'un côté d'une +porte basse sous laquelle on ne pouvait passer sans courber la tête. + +Les deux haches, solidement emmanchées, avaient été achetées la veille +et affilées pour cette occasion. + +Tout fut prêt et chacun au poste qui lui avait été assigné un quart +d'heure avant l'heure convenue. + +Les premiers bandits arrivèrent un à un et furent introduits aussitôt +leur arrivée. Après avoir traversé un long corridor, ils arrivèrent à la +chambre où se tenaient Loreto et Sarraceno. + +Ceux-ci frappaient et, d'un seul coup, abattaient leur homme avec autant +de justesse et de promptitude que le boucher abat un boeuf dans sa +boucherie. + +Au moment même où le bandit tombait, deux autres domestiques d'Addone, +nommés Piscione et Musano, faisaient passer le cadavre à travers une +trappe. + +Le cadavre tombait dans une écurie. + +Aussitôt le cadavre disparu, une vieille femme, impassible comme une +Parque, sortait d'une chambre voisine, un seau d'eau d'une main, une +éponge de l'autre, lavait le plancher, et rentrait dans sa chambre avec +le mutisme et la roideur d'un automate. + +Le chef Capriglione vint à son tour. Basilio Addone, frère de Niccola, +le suivit par derrière comme pour lui indiquer les détours de la maison; +mais, au milieu du corridor, le bandit, inquiet et soupçonneux, eut sans +doute un pressentiment. Il voulut retourner. Alors, sans insistance pour +le faire aller plus avant, sans discussion aucune avec lui, au moment où +il se retournait, Basilio Addone lui plongea jusqu'au manche son +poignard dans la poitrine. + +Capriglione tomba sans pousser un cri. Basilio le tira dans la première +chambre venue, et, s'étant assuré qu'il était bien mort, l'y enferma et +mit tranquillement la clef dans sa poche. + +Quant à Falsetta, il avait eu un des premiers la tête fendue. + +Seize des brigands, leurs deux chefs compris, étaient déjà tués et jetés +dans le charnier, lorsque les autres, voyant leurs camarades entrer et +ne les voyant pas sortir, formèrent une petite troupe, et, guidés par +Gennarino, le fils de Falsetta, vinrent pour frapper à la porte +d'Addone. + +Mais ils n'eurent pas même le temps de frapper à cette porte. Au moment +où ils n'étaient plus qu'à une quinzaine de pas de la maison, Basilio +Addone, qui se tenait en vedette à une fenêtre, avec cette même main +ferme et ce même coup d'oeil sûr dont il avait frappé Capriglione, +envoya une balle au milieu du front de Gennarino. + +Ce coup de fusil fut le signal d'une horrible mêlée. Les conjurés, +comprenant que le moment était venu de payer chacun de sa personne, se +lancèrent dans la rue, et, à visage découvert cette fois, attaquèrent +les brigands avec une telle fureur, que tous y restèrent depuis le +premier jusqu'au dernier. + +On compta trente-deux cadavres. Pendant la nuit, ces trente-deux +cadavres furent portés et couchés les uns à côté des autres sur la place +du Marché, de manière qu'au lever du jour, toute la ville pût avoir sous +les yeux ce sanglant spectacle. + +Mais, dès la veille, Niccola Addone était parti, était venu raconter +l'événement à Championnet et lui demander d'envoyer une colonne +française à Potenza pour y maintenir l'ordre et s'opposer à la réaction. + +Championnet, après avoir écouté le récit de Niccola Addone, avait, en +effet, reconnu l'urgence de sa demande, avait chargé Salvato d'organiser +la colonne à Salerne et avait donné le commandement de cette colonne à +son aide de camp Villeneuve. + + + + + CXIX + + LE VAUTOUR ET LE CHACAL + + +En revenant de Salerne et en rentrant dans le cabinet du général +Championnet, auquel il apportait la nouvelle du débarquement du cardinal +Ruffo en Calabre, Salvato y trouva deux personnages qui lui étaient +complétement inconnus et au milieu desquels il crut reconnaître, à son +sourcil froncé et à sa lèvre dédaigneusement abaissée, que le général en +chef se trouvait assez mal à l'aise. + +L'un portait le costume des grands fonctionnaires civils, c'est-à-dire +l'habit bleu sans épaulettes et sans broderies, la ceinture tricolore, +la culotte blanche, les bottes à retroussis et le sabre; l'autre, le +costume d'adjudant-major. + +Le premier était le citoyen Faypoult, chef d'une commission civile +envoyée à Naples pour toucher les contributions et s'emparer de ce que +les Romains appelaient les dépouilles opimes. + +Le second était le citoyen Victor Mejean, que le Directoire venait de +nommer à la place de Thiébaut, fait adjudant général par Championnet +devant la porte Capuana, au mépris de la présentation que le général +avait faite pour occuper ce poste de son aide de camp Villeneuve, occupé +à cette heure à protéger les patriotes de Potenza et particulièrement +Niccola et Basilio Addone, les deux principaux auteurs de la dernière +catastrophe. + +Le citoyen Faypoult était un homme de quarante-cinq ans, grand, mince, +courbé en avant, comme sont d'habitude les hommes de bureau et de +chiffres; il avait le nez d'un oiseau de proie, les lèvres minces, la +tête étroite au front, renflée à la partie postérieure, le menton +saillant, les cheveux courts, les doigts plats à leur extrémité. + +Le citoyen Mejean était un homme de trente-deux ans, au front plissé par +des rides verticales qui, partant de la naissance du nez, indiquent +l'homme soucieux et facile à se laisser aller aux mauvaises pensées; son +oeil, qui dans certains moments, s'éclairait d'une lueur d'envie, de +haine ou de colère, s'éteignait habituellement par un effort de sa +volonté. Il avait une certaine gaucherie sous son uniforme, et cela +s'expliquait quand on savait qu'il avait trouvé, un beau matin, ses +épaulettes d'adjudant-major sous l'oreiller d'une des nombreuses +maîtresses de Barras, forcé lui-même de le renvoyer de ses bureaux pour +certaine irrégularité dans ses comptes et de le faire passer dans +l'armée, non point comme un brave et loyal serviteur auquel on donne un +noble avancement, mais comme un employé infidèle que l'on punit par +l'exil. + +En entendant ouvrir la porte de son cabinet par une main connue, pour +ainsi dire, Championnet se retourna, et, en apercevant la figure à la +fois franche et sévère de Salvato, sa physionomie passa de l'expression +du dédain à celle de la raillerie. + +--Mon cher Salvato, lui dit-il, j'ai l'honneur de vous présenter M. le +colonel Mejean, qui remplace notre brave Thiébaut, passé adjudant +général, comme vous le savez, sur le champ de bataille. J'avais demandé +ce poste pour notre cher Villeneuve, qui n'en a pas été jugé digne par +MM. les directeurs. Ils avaient des services particuliers à récompenser +dans monsieur, et l'ont préféré. Nous trouverons pour Villeneuve autre +chose de mieux. Voici votre brevet, citoyen Mejean. Je ne puis ni ne +veux m'opposer aux décisions du Directoire lorsqu'elles ne compromettent +point l'intérêt de l'armée que je commande et celui de la France. +Remarquez bien que je ne dis pas: _et celui du gouvernement_; je dis: +_et celui de la France_, que je sers. Car je sers la France avant tout. +Les gouvernements passent,--et, Dieu merci, depuis dix ans, j'en ai vu +passer pas mal, sans compter ceux que probablement je verrai passer +encore,--mais la France reste. Allez, monsieur, allez prendre votre +poste. + +Le colonel Mejean fronça le sourcil, selon son habitude, pâlit +légèrement, et, sans répondre une seule parole, salua et sortit. + +Le général attendit que la porte se refermât derrière celui qui sortait, +fit à Salvato un signe perceptible pour lui seul, et, se retournant vers +l'autre envoyé du Directoire: + +--Maintenant, mon cher Salvato, continua-t-il, je vous présente M. +Jean-Baptiste Faypoult, chef de commission civile. Il a eu le dévouement +d'accepter une lourde et incommode mission, surtout dans ce pays-ci: il +est chargé de lever les contributions, et, en outre, de veiller à ce que +je ne me fasse ni César ni Cromwell. Je ne crois point, d'après les +aperçus donnés par monsieur, que nous restions longtemps d'accord. Si +nous nous brouillons tout à fait,--et nous avons déjà commencé de nous +brouiller un peu,--il faudra que l'un de nous deux quitte Naples. +(Salvato fit un mouvement.) Et tranquillisez-vous, mon cher Salvato, +celui qui quittera Naples, à moins, bien entendu, d'ordres supérieurs, +ce ne sera pas moi. En attendant, ajouta Championnet en s'adressant à +Faypoult, ayez la bonté de me laisser les instructions de MM. les +directeurs. Je les étudierai à tête reposée. Je vous aiderai dans +l'exécution de celles que je croirai justes; mais, je vous en préviens, +je m'opposerai de tout mon pouvoir à l'exécution de celles que je +croirai injustes. Et, maintenant, citoyen, ajouta Championnet allongeant +la main pour recevoir les instructions du chef de la commission civile, +croyez-vous que ce soit trop de vous demander quarante-huit heures pour +étudier vos instructions? + +--Ce n'est pas à moi, répondit le citoyen Jean-Baptiste Faypoult, à +limiter au général Championnet le temps qu'il doit mettre à cette étude; +mais je me permettrai de lui dire que le Directoire est pressé, et que +le plus tôt qu'il me permettra de remplir les intentions de mon +gouvernement sera le mieux. + +--C'est convenu. Il n'y a pas péril en la demeure, et quarante-huit +heures de retard ne compromettront pas le salut de l'État; je l'espère, +du moins. + +--Ainsi donc, général?... + +--Ainsi donc, après-demain, à la même heure, citoyen commissaire. Je +vous attendrai, si vous le voulez bien. + +Faypoult salua et sortit, non pas humble et muet comme Mejean, mais +bruyant et gros de menaces, comme Tartufe signifiant à Orgon que sa +maison lui appartient. + +Championnet se contenta de hausser les épaules. + +Puis, à son jeune ami: + +--Ma foi, Salvato, lui dit-il, vous ne m'avez quitté qu'un moment, et, à +votre retour, vous me retrouvez entre deux méchants animaux, entre un +vautour et un chacal. Pouah! + +--Vous savez, mon cher général, dit en riant Salvato, que vous n'avez +qu'un mot à dire pour que je mette la main sur l'un et le pied sur +l'autre. + +--Vous allez rester avec moi, n'est-ce pas, mon cher Salvato, afin que +nous visitions ensemble les écuries d'Augias? Je crois bien que nous ne +les nettoierons pas; mais enfin nous empêcherons peut-être qu'elles ne +débordent chez nous. + +--Volontiers, répondit Salvato, et vous savez que je suis tout à vos +ordres. Mais j'ai deux nouvelles de la plus haute importance à vous +annoncer. + +--Ce serait qu'il vous arrive un grand bonheur, mon cher Salvato, que +cela me réjouirait, mais ne m'étonnerait pas. Vous avez le visage +rayonnant. + +Salvato tendit en souriant la main à Championnet. + +--Oui, en effet, dit-il, je suis un homme heureux; mais les nouvelles +que j'ai à vous annoncer sont des nouvelles politiques, dans lesquelles +mon bonheur ou mon malheur n'est pour rien. Son Éminence le cardinal +Ruffo a traversé le détroit et est débarqué à Catona. Il paraît, en +outre, que le duc de Calabre, de son côté, a contourné la botte, et, +tandis que Son Éminence débarquait au coup-de-pied, il débarquait, lui, +au talon, c'est-à-dire à Brindisi. + +--Diable! fit Championnet, voilà, comme vous le dites, de graves +nouvelles, mon cher Salvato. Les croyez-vous fondées? + +--Je suis sûr de la première, la tenant de l'amiral Caracciolo, qui, ce +matin, a débarqué à Salerne, venant de Catona, où il a vu le cardinal +Ruffo, au milieu de trois ou quatre cents hommes, la bannière royale +déployée au balcon de la maison qu'il habitait et prêt à partir pour +Palmi et pour Mileto, où il a donné rendez-vous à ses recrues. Quant à +la seconde, je la tiens de lui aussi; seulement, il ne me l'a pas +affirmée, il en doute lui-même, ne croyant pas le duc de Calabre capable +d'un tel acte de vigueur. Dans tous les cas, ce qu'il y a de certain, +c'est que, quelle que soit la bouche qui souffle l'incendie, la Calabre +ultérieure et toute la Terre d'Otrante sont en feu. + +En ce moment, le planton entra et annonça le ministre de la guerre. + +--Faites entrer, dit vivement Championnet. + +A l'instant même, Gabriel Manthonnet fut introduit. + +L'illustre patriote avait eu, quelques jours auparavant, avec le général +en chef, à propos des dix millions stipulés dans la trêve de Sparanisi, +et qui n'étaient point encore payés, un démêlé assez grave; mais, en +face des nouvelles importantes que le ministre de la guerre venait de +recevoir, de son côté, tout ressentiment avait disparu, et il accourait +à Championnet comme à un supérieur militaire, comme à un maître en +politique, venant lui demander des avis, au besoin même des ordres. + +--Venez vite, lui dit Championnet en lui tendant la main avec sa loyauté +et sa franchise ordinaires: vous êtes la bienvenu, j'allais vous envoyer +chercher. + +--Vous savez ce qui se passe? + +--Oui; car je pense que vous voulez parler du double débarquement, en +Calabre et dans la Terre d'Otrante, du cardinal Ruffo et du duc de +Calabre? + +--C'est justement cette nouvelle qui m'amène chez vous, mon cher +général. L'amiral Caracciolo, de qui je la tiens, arrive de Salerne et +m'a raconté y avoir trouvé le citoyen Salvato et lui avoir tout dit. + +Salvato s'inclina. + +--Et le citoyen Salvato, dit Championnet, m'a déjà tout répété. +Maintenant, voyons, il s'agit d'expédier vivement des hommes, et des +hommes sûrs, à la rencontre de l'insurrection, afin de l'enfermer dans +la Calabre ultérieure et la Terre d'Otrante. Si nous pouvons la laisser +bouillir dans sa propre marmite, peu nous importe le bouillon qu'elle y +fera. Mais il faut tâcher que, d'un côté, elle ne dépasse point +Catanzaro, et, de l'autre, Altamura. Je vais donner l'ordre à Duhesme et +à six mille Français de partir pour la Pouille. Voulez-vous lui +adjoindre un de vos généraux et un corps napolitain? + +--Ettore Caraffa, si vous le voulez, général, avec mille hommes. +Seulement, je vous préviens qu'Ettore Caraffa voudra marcher à +l'avant-garde. + +--Tant mieux! il aimera mieux avoir à soutenir nos Napolitains, répondit +Championnet avec un sourire, que d'être soutenu par eux. Voilà pour la +Pouille. + +--N'avez-vous pas une colonne dans la Basilicate? + +--Oui; Villeneuve est avec six cents hommes à Potenza. Mais je vous +avoue franchement que je me soucie peu de faire battre mes Français +contre un cardinal. En supposant une victoire, elle sera sans gloire; en +supposant une défaite, elle sera honteuse. Envoyez là des Napolitains, +des Calabrais, si vous pouvez; outre le courage, ils ont la haine. + +--J'ai votre homme, général, ou plutôt notre homme: c'est Schipani. + +--J'ai causé avec lui deux fois. Il m'a paru plein de courage et de +patriotisme, mais bien inexpérimenté. + +--C'est vrai, mais, en temps de révolution, les généraux s'improvisent. +Vos Hoche, vos Marceau, vos Kléber sont des généraux improvisés et n'en +sont point de plus mauvais généraux pour cela. Nous mettrons sous les +ordres de Schipani douze cents Napolitains et nous le chargerons de +recueillir et d'organiser tous les patriotes qui fuient ou qui doivent +fuir devant le cardinal et ses bandits... Le premier corps, ajouta +Manthonnet, c'est-à-dire Duhesme avec ses Français, Caraffa avec ses +Napolitains, après avoir soumis la Pouille, pénétrera dans la Calabre, +tandis que Schipani, avec ses Calabrais, se bornera à maintenir Ruffo et +ses sanfédistes. Le but de Caraffa sera de vaincre; le but de Schipani, +de résister. Seulement, général, vous recommanderez à Duhesme de vaincre +bien vite, et nous nous en rapportons à lui pour cela, attendu qu'il +nous faut le plus vite possible reconquérir notre mère nourrice, la +Pouille, que les bourboniens par terre et les Anglais par mer empêchent +de nous envoyer ses blés et sa farine. Quand pourrez-vous nous donner +Duhesme et ses six mille hommes, général? + +--Demain, ce soir, aujourd'hui!... Comme vous le dites, le plus tôt sera +le mieux. Quant aux Abruzzes, ne vous en inquiétez point; elles sont +contenues par les postes français de la ligne d'opérations entre la +Romagne et Naples et par les forts de Civitella et de Pescara. + +--Alors, tout va bien. Quant au général Duhesme? + +--Salvato, dit Championnet, vous préviendrez Duhesme, de ma part, qu'il +ait à s'entendre immédiatement avec le comte de Ruvo et qu'il se tienne +prêt à partir ce soir. Vous ajouterez que j'espère qu'il ne partira +point sans me faire voir son plan et prendre non pas mes ordres, mais +mes avis. + +--Eh bien, de mon côté, dit Manthonnet, je vais lui envoyer Hector. + +--A propos, reprit Championnet, un mot! + +--Dites, général. + +--Êtes-vous d'avis que l'on tienne ces nouvelles secrètes, ou que l'on +dise tout au peuple? + +--Je suis d'avis que l'on dise tout au peuple. Le gouvernement que nous +venons de renverser était celui de la ruse et du mensonge, il faut que +le nôtre soit celui de la droiture et de la vérité. + +--Faites, mon ami, dit Championnet. Peut-être ce que vous faites est-il +d'un mauvais politique, mais c'est d'un bon, brave et honnête citoyen. + +Et, tendant une main à Salvato, l'autre à Manthonnet, il les suivit des +yeux jusqu'à ce que la porte fût fermée derrière eux, et, laissant sa +figure prendre l'expression du dégoût, il s'allongea dans un fauteuil, +ouvrit les instructions de Faypoult et, en haussant les épaules, il +commença de les lire avec une attention remarquable. + + +FIN DU TOME SIXIÈME + + + +TABLE + +C.--Un grain +CI.--La tempête +CII--Où le roi recouvre enfin l'appétit +CIII.--Quelle était la grâce qu'avait à demander le pilote +CIV.--La royauté à Palerme +CV.--Les nouvelles. +CVI.--Comment le prince héréditaire pouvait être à la fois en Sicile et + en Calabre +CVII.--Diplôme du cardinal Ruffo +CVIII.--Le premier pas vers Naples +CIX.--Eleonora Fonseca Pimentel +CX.--André Backer +CXI.--Le secret de Luisa +CXII.--Michele le Sage +CXIII.--Les scrupules de Michele +CXIV.--L'arrestation +CXV.--L'apothéose +CXVI.--Les sanfédistes +CXVII.--Où le faux duc de Calabre fait ce qu'aurait dû faire le vrai duc +CXVIII.--Niccola Addone +CXIX.--Le vautour et le chacal. + + + +FIN DE LA TABLE DU TOME SIXIÈME + + +POISSY.--TYP. ET STÉR. DE AUG. BOURET. + + + + + + +End of Project Gutenberg's La San-Felice, Tome VI, by Alexandre Dumas + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SAN-FELICE, TOME VI *** + +***** This file should be named 18826-8.txt or 18826-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/8/2/18826/ + +Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + diff --git a/18826-8.zip b/18826-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b4eccf3 --- /dev/null +++ b/18826-8.zip diff --git a/18826-h.zip b/18826-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..bd8ff48 --- /dev/null +++ b/18826-h.zip diff --git a/18826-h/18826-h.htm b/18826-h/18826-h.htm new file mode 100644 index 0000000..f9c6734 --- /dev/null +++ b/18826-h/18826-h.htm @@ -0,0 +1,10702 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head><link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>The Project Gutenberg eBook of La San-Felice, Tome VI, by Alexandre Dumas</title> + + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +hr {width: 50%; text-align: center} +hr.full {width: 100%} +hr.short {width: 10%; text-align: center} + +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%; + float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed; + width: 25%; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left} + +.sc {font-variant: small-caps} +.lef {float: left} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} +.sml {font-size: 10pt} + +span.pagenum {font-size: 8pt; left: 91%; right: 1%; position: absolute} +span.linenum {font-size: 8pt; right: 91%; left: 1%; position: absolute} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i12 {margin-left: 6em} +.poem p.i14 {margin-left: 7em} +.poem p.i16 {margin-left: 8em} +.poem p.i18 {margin-left: 9em} +.poem p.i20 {margin-left: 10em} +.poem p.i30 {margin-left: 15em} + + +--> +</style> + +</head> + +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of La San-Felice, Tome VI, by Alexandre Dumas + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La San-Felice, Tome VI + +Author: Alexandre Dumas + +Release Date: July 13, 2006 [EBook #18826] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SAN-FELICE, TOME VI *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net + + + + + + +</pre> + + +<h3>ALEXANDRE DUMAS</h3> +<br> + + +<h1>LA<br> + +SAN-FELICE</h1> +<br><br> + +<h2>TOME VI.</h2> + +<p class="mid">DEUXIÈME ÉDITION</p> + + +<p class="mid">PARIS<br> + + + + +MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS<br> + +RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 13<br> + +A LA LIBRAIRIE NOUVELLE</p> + +<br><br> + + +<h3>C</h3> + +<h3>UN GRAIN.</h3> + +<p>On n'a pas oublié qu'après avoir été retenu depuis +le 21 jusqu'au 23 janvier dans le port de Naples par +les vents contraires, Nelson, profitant d'une forte +brise au nord-ouest, avait enfin pu appareiller vers +les trois heures de l'après-midi, et que la flotte anglaise, +le même soir, avait disparu dans le crépuscule, +à la hauteur de l'île de Capri.</p> + +<p>Fier de la préférence dont il était l'objet de la part +de la reine, Nelson avait tout fait pour reconnaître +cette faveur, et, depuis trois jours, lorsque les augustes +fugitifs vinrent lui demander l'hospitalité, +toutes les dispositions étaient prises à bord du <i>Van-Guard</i> +pour que cette hospitalité fût la plus confortable +possible.</p> + +<p>Ainsi, tout en conservant pour lui sa chambre de +la dunette, Nelson avait fait préparer, pour le roi, +pour la reine et pour les jeunes princes, la grande +chambre des officiers à l'arrière de la batterie haute. +Les canons avaient disparu dans des draperies, et +chaque intervalle était devenu un appartement orné +avec la plus grande élégance.</p> + +<p>Les ministres et les courtisans auxquels le roi avait +fait l'honneur de les emmener à Palerme, étaient +logés, eux, dans le carré des officiers, c'est-à-dire +dans la partie de l'entre-pont autour de laquelle sont +les cabines.</p> + +<p>Caracciolo avait fait encore mieux: il avait cédé +son propre appartement au prince royal et à la princesse +Clémentine, et le carré des officiers à leur suite.</p> + +<p>La saute de vent, à l'aide de laquelle Nelson +avait pu lever l'ancre, avait eu lieu, comme nous +l'avons dit, entre trois et quatre heures de l'après-midi. +Il avait passé--nous parlons du vent--du +sud à l'ouest-nord-ouest.</p> + +<p>A peine Nelson s'était-il aperçu de ce changement, +qu'il avait donné à Henry, son capitaine de pavillon, +qu'il traitait en ami plutôt qu'en subordonné, +l'ordre d'appareiller.</p> + +<p>--Faut-il nous élever beaucoup au large de Capri? +demanda le capitaine.</p> + +<p>--Avec ce vent-là, c'est inutile, répondit Nelson. +Nous naviguerons grand largue.</p> + +<p>Henry étudia un instant le vent et secoua la tête.</p> + +<p>--Je ne crois pas que ce vent-là soit fait, dit-il.</p> + +<p>--N'importe, profitons-en tel qu'il est... Quoique +je sois prêt à mourir et à faire tuer mes hommes, +depuis le premier jusqu'au dernier, pour le roi et la +famille royale, je ne verrai Leurs Majestés véritablement +en sûreté que quand elles seront à Palerme.</p> + +<p>--Quels signaux faut-il faire aux autres bâtiments?</p> + +<p>--D'appareiller comme nous et de naviguer dans +nos eaux, route de Palerme, manoeuvre indépendante.</p> + +<p>Les signaux furent faits, et, on l'a vu, l'appareillage +eut lieu.</p> + +<p>Mais, à la hauteur de Capri, en même temps que +la nuit, le vent tomba, donnant raison au capitaine +de pavillon Henry.</p> + +<p>Ce moment d'accalmie donna le temps aux illustres +fugitifs, malades et tourmentés depuis trois jours +par le mal de mer, de prendre un peu de nourriture +et de repos.</p> + +<p>Inutile de dire qu'Emma Lyonna n'avait point +suivi son mari dans le carré des officiers, mais était +restée près de la reine.</p> + +<p>Aussitôt le souper fini, Nelson, qui y avait assisté, +remonta sur le pont. Une partie de la prédiction +de Henry s'était déjà accomplie, puisque le vent +était tombé, et il craignait pour le reste de la nuit, +sinon une tempête, du moins quelque grain.</p> + +<p>Le roi s'était jeté sur son lit, mais ne pouvait +dormir. Ferdinand n'était pas plus marin qu'homme +de guerre. Tous les sublimes aspects et tous les +grands mouvements de la mer, qui font le rêve des +esprits poétiques, lui échappaient entièrement. De la +mer, il ne connaissait que le malaise qu'elle donne +et le danger dont elle menace.</p> + +<p>Vers minuit donc, voyant qu'il avait beau se +retourner sur son lit, lui auquel le sommeil ne faisait +jamais défaut, il se jeta à bas de son cadre, et, suivi +de son fidèle Jupiter, qui avait partagé et partageait +encore le malaise de son maître, sortit par le panneau +de commandement et prit un des deux escaliers +de la dunette.</p> + +<p>Au moment où sa tête dépassait le plancher, il +vit à trois pas de lui Nelson et Henry, qui semblaient +interroger l'horizon avec inquiétude.</p> + +<p>--Tu avais raison, Henry, et ta vieille expérience +ne t'avait point trompé. Je suis un soldat de mer; +mais, toi, tu es un homme de mer. Non-seulement +le vent n'a point tenu, mais nous allons avoir un +grain.</p> + +<p>--Sans compter, milord, répondit Henry, que +nous sommes en mauvaise position pour le recevoir. +Nous aurions dû faire même route que la <i>Minerve</i>.</p> + +<p>Nelson ne put réprimer un mouvement de mauvaise +humeur.</p> + +<p>--Je n'aime pas plus que Votre Seigneurie cet +orgueilleux Caracciolo qui la commande; mais il faut +convenir, milord, que le compliment que vous vouliez +bien me faire tout à l'heure, lui aussi le mérite. +C'est un véritable homme de mer, et la preuve, c'est +qu'en passant entre Capri et le cap Campanella, il a +au vent Capri,--qui va adoucir pour lui la violence +du grain que nous recevrons, sans en perdre une +goutte de pluie ni une bouffée de vent,--et sous +le vent tout le golfe de Salerne.</p> + +<p>Nelson se tourna avec inquiétude vers la masse +noire qui se dressait devant lui et qui, du côté du +sud-ouest, ne présente aucun abri.</p> + +<p>--Bon! dit-il, nous sommes à un mille de +Capri.</p> + +<p>--Je voudrais en être à dix milles, dit Henry +entre ses dents, mais pas assez bas, cependant, pour +que Nelson ne l'entendît pas.</p> + +<p>Une rafale d'ouest passa, précurseur du grain +dont parlait Henry.</p> + +<p>--Faites amener les perroquets et serrez le +vent.</p> + +<p>--Votre Seigneurie ne craint point pour la mâture? +demanda Henry.</p> + +<p>--Je crains la côte, voilà tout, répondit Nelson.</p> + +<p>Henry, de cette voix pleine et sonore du marin +qui commande aux vents et aux flots, répéta le +commandement, qui s'adressait à la fois aux matelots +de quart et au timonier:</p> + +<p>--Amenez les perroquets! Lofez!</p> + +<p>Le roi avait entendu cette conversation et ce +commandement sans rien y comprendre; seulement, +il avait deviné qu'on était menacé d'un danger et +que ce danger venait de l'ouest.</p> + +<p>Il acheva donc de monter sur la dunette, et, +quoique Nelson n'entendît guère mieux l'italien que, +lui, Ferdinand, n'entendait l'anglais, il lui demanda:</p> + +<p>--Est-ce qu'il y a du danger, milord?</p> + +<p>Nelson s'inclina, et, se tournant vers Henry:</p> + +<p>--Je crois que Sa Majesté me fait l'honneur de +m'interroger, dit-il. Répondez, Henry, si vous avez +compris ce qu'a demandé le roi.</p> + +<p>--Il n'y a jamais de danger, sire, répondit Henry, +sur un bâtiment commandé par milord Nelson, +parce que sa prévoyance va au-devant de tous les +dangers; seulement, je crois que nous allons avoir +un grain.</p> + +<p>--Un grain de quoi? demanda le roi.</p> + +<p>--Un grain de vent, répondit Henry ne pouvant +s'empêcher de sourire.</p> + +<p>--Je trouve le temps assez beau cependant, dit le +roi en regardant, au-dessus de sa tête, la lune qui +glissait sur un ciel ouaté de nuages laissant entre +eux des intervalles d'un bleu foncé.</p> + +<p>--Ce n'est point au-dessus de notre tête qu'il +faut regarder, sire. C'est là-bas, à l'horizon, devant +nous. Votre Majesté voit-elle cette ligne noire qui +monte lentement dans le ciel et qui n'est séparée de +la mer, aussi sombre qu'elle, que par un trait de +lumière, qui semble un fil d'argent? Dans dix minutes +elle éclatera au-dessus de nous.</p> + +<p>Une seconde bouffée de vent passa, chargée d'humidité; +sous sa pression, le <i>Van-Guard</i> s'inclina et +gémit.</p> + +<p>--Carguez la grande voile! dit Nelson laissant +Henry continuer la conversation avec le roi et jetant +ses commandements sans transmission intermédiaire. +Hâlez bas le grand foc!</p> + +<p>Cette manoeuvre fut exécutée avec une promptitude +qui indiquait que l'équipage en comprenait +l'importance, et le vaisseau, déchargé d'une partie +de sa toile, navigua sous sa brigantine, sous ses +trois huniers et sous son petit foc.</p> + +<p>Nelson se rapprocha de Henry et lui dit quelques +mots en anglais.</p> + +<p>--Sire, dit Henry, Sa Seigneurie me prie de +faire observer à Votre Majesté que, dans quelques +minutes, le grain va s'abattre sur nous, et que, si +elle reste sur le pont, la pluie n'aura pas plus de +respect pour elle que pour le dernier de nos midshipmen.</p> + +<p>--Puis-je rassurer la reine et lui dire qu'il n'y a +pas de danger? demanda le roi, qui n'était point +fâché d'être rassuré lui-même en passant.</p> + +<p>--Oui, sire, répondit Henry. Avec l'aide de Dieu, +milord et moi répondons de tout.</p> + +<p>Le roi descendit, toujours suivi de Jupiter, qui, +soit redoublement de malaise, soit pressentiment +comme en ont parfois les animaux à l'approche du +danger, le suivit en gémissant. Comme l'avait annoncé +Henry, quelques minutes s'étaient à peine +écoulées, que le grain s'abattait sur le <i>Van-Guard</i> +et qu'avec un effroyable accompagnement de tonnerre +et un déluge de pluie, il déclarait la guerre à +toute la flotte.</p> + +<p>Ferdinand jouait de malheur: après qu'il avait été +trahi par la terre, la mer à son tour le trahissait.</p> + +<p>Malgré l'assurance que lui avait donnée le roi en +descendant près d'elle, la reine, aux premières +secousses qu'éprouva le vaisseau et aux premiers +gémissements qu'il poussa, comprit que le <i>Van-Guard</i> +était aux prises avec l'ouragan. Placée immédiatement +au-dessous du pont, elle entendait sans +en rien perdre ce piétinement pressé et irrégulier +des matelots qui indique le danger par les efforts +que l'on fait pour lutter contre lui. Elle était assise +sur son lit, avec toute sa famille groupée autour +d'elle, et Emma, comme d'habitude, couchée à ses +pieds.</p> + +<p>Lady Hamilton, épargnée par le mal de mer, +s'était entièrement vouée aux soins à donner à la +reine, aux jeunes princesses et aux deux jeunes +princes, Albert et Léopold. Elle ne se levait des +pieds de la reine que pour donner une tasse de thé +aux uns, un verre d'eau sucrée aux autres, pour +embrasser au front sa royale amie, en lui disant +quelques-unes de ces paroles qui rendent le courage +en indiquant le dévouement.</p> + +<p>Au bout d'une demi-heure, Nelson descendit à +son tour. Le grain était passé; mais un grain qui +n'est parfois qu'un simple accident destiné à épurer +le ciel, est parfois aussi l'avant-coureur d'une tempête. +Il ne pouvait donc dire à la reine que tout +était fini et lui promettre une nuit parfaitement +tranquille.</p> + +<p>Sur son invitation, il s'assit et prit une tasse de +thé. Les enfants de la reine, le jeune prince Albert +excepté, s'étaient endormis, et la fatigue et l'insouciance +de l'âge, avaient triomphé de la crainte +qui, autant que le malaise, tenait leurs parents +éveillés.</p> + +<p>Nelson était depuis un quart d'heure à peu près +dans la grande chambre, et, depuis cinq minutes +déjà, il semblait interroger les mouvements du +vaisseau, lorsque l'on gratta à la porte, et que, sur +l'invitation de la reine, cette porte s'ouvrant, un +jeune officier parut sur le seuil.</p> + +<p>C'était évidemment pour Nelson qu'il venait.</p> + +<p>--C'est vous, monsieur Parkenson? dit l'amiral. +Qu'y a-t-il?</p> + +<p>--Milord, c'est M. le capitaine Henry, répondit +le jeune homme, qui m'envoie dire à Votre Seigneurie +que, depuis cinq minutes, les vents ont +passé au sud, et que, si nous continuons la même +bordée, nous serons jetés sur Capri.</p> + +<p>--Eh bien, dit Nelson, virez de bord.</p> + +<p>--Milord, la mer est dure, le navire fatigue et a +perdu toute sa vitesse.</p> + +<p>--Ah! ah! dit Nelson. Et vous avez peur de +manquer à virer?</p> + +<p>--Le navire cule.</p> + +<p>Nelson se leva, salua la reine et le roi avec un +sourire, et suivit le lieutenant.</p> + +<p>Le roi, nous l'avons dit, ne savait pas l'anglais; +la reine le savait; mais, les termes de marine ne lui +étant pas familiers, elle avait compris seulement qu'il +venait de surgir un nouveau danger; elle interrogea +Emma des yeux.</p> + +<p>--Il paraît, répondit Emma, qu'il y a à exécuter +une manoeuvre difficile, et qu'on n'ose le faire en +l'absence de milord.</p> + +<p>La reine fronça Le sourcil et poussa une espèce de +gémissement; Emma, chancelant sur le plancher +mobile, alla écouter à la porte.</p> + +<p>Nelson, qui comprenait le danger, était remonté +vivement sur la dunette. Le vent, comme l'avait +dit le lieutenant Parkenson, avait sauté au sud; il +faisait sirocco, et le bâtiment avait le vent complétement +debout.</p> + +<p>L'amiral jeta un regard rapide et inquiet autour +de lui. Le temps, nuageux toujours, s'était cependant +éclairci. Capri se dessinait à bâbord, et l'on +s'en était approché au point de distinguer, à la +pâle lueur de la lune, tamisée à travers les nuages, +les points blancs indiquant les maisons. Mais ce que +l'on distinguait surtout, c'était une large frange +d'écume blanchissant sur toute la longueur de l'île +et indiquant avec quelle fureur la vague s'y brisait.</p> + +<p>A peine Nelson eut-il jeté un coup d'oeil autour +de lui, qu'il jugea la situation. Le vent du sud +avait masqué la voilure: les mâts, surchargés de +toile, craquaient. De sa voix bien connue de l'équipage, +il cria:</p> + +<p>--Changez la barre! changez derrière!</p> + +<p>Et, s'adressant au capitaine Henry:</p> + +<p>--Virons en culant! ajouta-t-il.</p> + +<p>La manoeuvre était hasardeuse. Si le vaisseau +manquait son abattée, il était jeté à la côte.</p> + +<p>A peine fut-elle commencée, qu'on eût cru que +le vent et la mer avaient compris le commandement +de Nelson et s'entendaient pour s'y opposer. La +voile du petit hunier pesant de plus en plus sur le +mât de hune, le mât plia comme un roseau et fit +entendre un craquement terrible. S'il se rompait, +le bâtiment était perdu.</p> + +<p>En ce moment d'angoisses, Nelson sentit quelque +chose peser légèrement à son bras gauche. Il tourna +la tête: c'était Emma.</p> + +<p>Ses lèvres s'appuyèrent au front de la jeune +femme avec une fiévreuse énergie, et, frappant du +pied, comme si le navire eût pu l'entendre:</p> + +<p>--Vire donc! murmura-t-il, vire donc!</p> + +<p>Le navire obéit. Il fit son abattée, et, après quelques +minutes de doute, se trouva courant, bâbord +amures, à l'ouest-nord-ouest.</p> + +<p>--Bon! murmura Nelson en respirant, nous +avons maintenant cent cinquante lieues de mer devant +nous avant de rencontrer la côte.</p> + +<p>--Ma chère lady Hamilton, dit une voix, ayez la +bonté de me traduire en italien ce que vient de dire +milord.</p> + +<p>Cette voix était celle du roi, qui, ayant vu sortir +Emma, l'avait suivie, et, derrière elle, était monté +sur la dunette.</p> + +<p>Emma lui donna l'explication des paroles de +Nelson.</p> + +<p>--Mais, dit le roi, qui n'avait aucune notion de +l'art maritime, il me semble que nous n'allons point +en Sicile et qu'au contraire le bâtiment, comme +disent les marins, a le cap sur la Corse.</p> + +<p>Emma transmit à Nelson l'observation du roi.</p> + +<p>--Sire, répondit Nelson avec une certaine impatience, +nous nous élevons au vent pour courir +des bordées, et, si Sa Majesté me fait l'honneur de +rester sur la dunette, elle va, dans vingt minutes, +nous voir virer de bord et rattraper le temps et le +chemin que nous avons perdus.</p> + +<p>--Virer de bord? Oui, je comprends, dit le roi: +c'est faire ce que vous venez de faire tout à l'heure. +Mais est-ce que vous ne pourriez pas virer de bord +un peu moins souvent? Tout à l'heure, il m'a +semblé que vous m'arrachiez l'âme.</p> + +<p>--Sire, si nous étions dans l'Atlantique et que, +vent debout, j'allasse des Açores à Rio-de-Janeiro, +je ferais, pour épargner à Votre Majesté une indisposition +à laquelle je suis sujet moi-même et que, +par conséquent, je connais, des virements de bord +de soixante et de quatre-vingts milles; mais nous +sommes dans la Méditerranée, nous allons de Naples +à Palerme, et nous devons faire des virements de +bord de trois en trois milles au plus. Au reste, +continua Nelson en jetant un regard sur Capri, dont +on s'éloignait de plus en plus, Sa Majesté peut +rentrer tranquillement dans son appartement et +rassurer la reine. Je réponds de tout.</p> + +<p>A son tour, le roi respira, quoiqu'il n'eût point +entendu directement les paroles de Nelson; Nelson +les avait prononcées avec une telle conviction, que +cette conviction était passée dans le coeur d'Emma, +et, du coeur d'Emma, dans celui du roi.</p> + +<p>Ferdinand descendit donc, annonçant que tout danger +était passé, et qu'Emma le suivait pour donner à +la reine la même assurance.</p> + +<p>Emma suivit le roi, en effet; mais, comme elle +dévia de la ligne droite en passant par la cabine de +Nelson, ce ne fut qu'une demi-heure après que la +reine, complètement rassurée, commença de s'endormir, +la tête appuyée sur l'épaule de son amie.</p> + +<p>Le grain qui avait failli jeter Nelson sur les côtes +de Capri avait atteint Caracciolo mais d'une façon +moins sensible. D'abord, une partie de sa violence +avait été brisée par les hauts sommets de l'île qui se +trouvaient au vent; ensuite, ayant à manoeuvrer un +bâtiment plus léger, l'amiral napolitain lui avait +commandé plus facilement que Nelson n'avait pu le +faire au lourd <i>Van-Guard</i>, encore tout mutilé par +les boulets d'Aboukir.</p> + +<p>Aussi, quand, au point du jour, après avoir pris +deux ou trois heures de repos, Nelson remonta sur +la dunette de son bâtiment, vit-il que, lorsque, avec +grand'peine, il était parvenu à doubler Capri, Caracciolo +et son bâtiment étaient à la hauteur du cap +Licosa, c'est-à-dire avaient de quinze à vingt milles +d'avance sur lui.</p> + +<p>Il y avait plus: tandis que Nelson naviguait seulement +sous ses trois huniers, sa brigantine et son +petit foc, lui avait conservé toutes ses voiles, et, à +chaque virement de bord, gagnait dans le vent.</p> + +<p>Malheureusement, dans ce moment, le roi monta +à son tour sur la dunette, et vit Nelson, qui, sa +lunette à la main, suivait d'un oeil jaloux la marche +de la <i>Minerve.</i></p> + +<p>--Eh bien, demanda-t-il à Henry, où en sommes-nous?</p> + +<p>--Vous le voyez, sire, répliqua Henry, nous venons +de doubler Capri.</p> + +<p>--Comment! dit le roi, ce rocher est encore +Capri?</p> + +<p>--Oui, sire.</p> + +<p>--De sorte que, depuis hier trois heures du soir, +nous avons fait vingt-six ou vingt-huit milles?</p> + +<p>--A peu près.</p> + +<p>--Que dit le roi? demanda Nelson.</p> + +<p>--Il s'étonne que nous n'ayons pas fait plus de +chemin, milord.</p> + +<p>Nelson haussa les épaules.</p> + +<p>Le roi devina la question de l'amiral et la réponse +du capitaine, et, comme le geste de Nelson lui +avait paru peu respectueux, il résolut de s'en venger +en humiliant son orgueil.</p> + +<p>--Que regardait donc milord, demanda-t-il, +quand je suis monté sur la dunette?</p> + +<p>--Un bâtiment qui est sous le vent à nous.</p> + +<p>--Vous voulez dire en avant de nous, capitaine.</p> + +<p>--L'un et l'autre.</p> + +<p>--Et quel est ce bâtiment? Je ne présume pas +qu'il appartienne à notre flotte.</p> + +<p>--Pourquoi cela, sire?</p> + +<p>--Parce que, le <i>Van-Guard</i> étant le meilleur +bâtiment et milord Nelson le meilleur marin de la +flotte, aucun bâtiment ni aucun capitaine, il me +semble, ne peuvent les dépasser.</p> + +<p>--Que dit le roi? demanda Nelson.</p> + +<p>Henry traduisit à l'amiral anglais la réponse de +Ferdinand.</p> + +<p>Nelson se mordit les lèvres.</p> + +<p>--Le roi a raison, dit-il, nul ne devrait dépasser +le vaisseau amiral, surtout lorsqu'il a l'honneur de +porter Leurs Majestés. Aussi, celui qui a commis +cette inconvenance va-t-il en être puni, et à l'instant +même. Capitaine Henry, faites signe à M. le prince +Caracciolo de ne plus gagner dans le vent et de +nous attendre.</p> + +<p>Ferdinand avait deviné, au visage de Nelson, que +le coup avait porté, et, ayant compris, à son intonation +brève et impérative, que l'amiral anglais donnait +un ordre, il suivit des yeux le capitaine Henry, +pour lui voir accomplir cet ordre.</p> + +<p>Henry descendit de la dunette, resta quelques +minutes absent et revint avec divers pavillons arrangés +dans un certain ordre, qu'il fit attacher lui-même +à la drisse des signaux.</p> + +<p>--Avez-vous fait prévenir la reine, dit Nelson, +qu'un coup de canon allait être tiré et qu'elle ne +s'en inquiétât point?</p> + +<p>--Oui, milord, répondit Henry.</p> + +<p>En effet, au même moment, une détonation se fit +entendre et une colonne de fumée jaillit de la +batterie supérieure.</p> + +<p>Les cinq pavillons apportés par Henry montèrent +en même temps à la drisse des signaux, transmettant +l'ordre de Nelson dans toute sa brutalité.</p> + +<p>Le coup de canon avait pour but d'attirer l'attention +de la <i>Minerve</i>, qui hissa un pavillon pour +indiquer qu'elle prêtait attention au signal du <i>Van-Guard</i>.</p> + +<p>Mais, quelque effet que produisît sur lui la vue +des signaux, Caracciolo ne s'empressa pas moins +d'obéir.</p> + +<p>Il amena ses perroquets, cargua sa misaine et sa +grande voile, et tint ses voiles en ralingue.</p> + +<p>Nelson, la lunette à la main, suivait la manoeuvre +ordonnée par lui. Il vit les voiles de la <i>Minerve</i> +fasier: la brigantine et le foc seuls restèrent pleins, +et la frégate perdit les trois quarts de sa vitesse, +tandis qu'au contraire Nelson, voyant une espèce +d'accalmie dans le temps, fit hisser toutes ses voiles, +jusqu'à celles de perroquet.</p> + +<p>En quelques heures, le <i>Van-Guard</i> eut rattrapé +son avantage sur la <i>Minerve</i>. Ce fut alors seulement +que celle-ci remit du vent dans ses voiles.</p> + +<p>Mais, quoique, à son tour, Caracciolo ne naviguât +plus que sous ses huniers, sa brigantine et son foc, +tout en se tenant d'un quart de mille en arrière du +<i>Van-Guard</i>, il ne perdit pas un pouce de terrain sur +le lourd colosse chargé de toutes ses voiles.</p> + +<br><br> + +<h3>CI</h3> + +<h3>LA TEMPÊTE</h3> + +<p>En voyant la facilité de la <i>Minerve</i> +et comment, pareille à un bon cheval, elle semblait +obéir à son commandant, Ferdinand, commençait +à regretter de ne s'être point embarqué +avec son vieil ami Caracciolo, comme il lui avait +promis de le faire, au lieu de s'embarquer sur le +<i>Van-Guard</i>.</p> + +<p>Il descendit dans la grande chambre et trouva la +reine et les jeunes princesses assez calmes. Depuis le +jour venu, elles avaient pris quelque repos. Le jeune +prince Albert seul, délicat de santé, avait été atteint +de vomissements et était couché sur la poitrine +d'Emma Lyonna, qui, admirable dans son dévouement, +n'avait pas pris un instant de repos et ne +s'était occupée que de la reine et de ses enfants.</p> + +<p>On courut des bordées toute la journée; seulement, +les bordées devenaient d'autant plus fatigantes que +la mer était devenue plus dure. A chaque virement +de bord, les souffrances du jeune prince redoublaient.</p> + +<p>Vers trois heures de l'après-midi, Emma Lyonna +monta sur le pont. Il ne fallait pas moins que sa +présence pour dérider le front de Nelson. Elle venait +lui dire que le prince était très-mal et que la reine +faisait demander s'il n'y avait pas moyen d'atterrir +quelque part ou de changer de route.</p> + +<p>On était à la hauteur d'Amantea, à peu près: on +pouvait relâcher dans le golfe de Sainte-Euphémie. +Mais que penserait Caracciolo? Que le <i>Van-Guard</i> +n'avait pas pu tenir la mer, et que Nelson, ce vainqueur +des hommes, avait été à son tour vaincu par +la mer?</p> + +<p>Ses désastres maritimes étaient célèbres presque à +l'égal de ses victoires. Il y avait un mois à peine que, +dans le golfe de Lyon, son bâtiment, dans un coup +de vent, avait été démâté de ses trois mâts, et +était rentré dans le port de Cagliari rasé comme un +ponton, à la remorque d'un autre de ses bâtiments, +moins endommagé que lui.</p> + +<p>Il interrogea l'horizon avec cet oeil profond du +marin, à qui tous les signes du danger sont +connus.</p> + +<p>Le temps n'était point rassurant. Le soleil, perdu +dans les nuages, qu'il teignait à grand'peine d'une +lueur jaunâtre, s'affaissait lentement à l'occident, +en coupant le ciel de ces irradiations qui annoncent +du vent pour le lendemain, et qui font dire aux +pilotes: «Gare à nous! le soleil est affourché sur +ses ancres!» Le Stromboli, que l'on commençait +d'entendre gronder dans le lointain, était complétement +perdu, ainsi que l'archipel d'îles au-dessus +desquelles il s'élève, dans une masse de vapeurs +qui semblaient flotter sur la mer et venir au-devant +des fugitifs. Du côté opposé, c'est-à-dire vers le +nord, le temps était assez dégagé; mais, aussi loin +que l'oeil pouvait s'étendre, on ne voyait d'autre +bâtiment que la <i>Minerve</i>, qui, opérant exactement +les mêmes évolutions que le <i>Van-Guard</i>, semblait +son ombre. Les autres vaisseaux, profitant de la +permission donnée par Nelson, <i>manoeuvre indépendante</i>, +ou s'étaient abrités dans le port de Castellamare, +ou, prenant la bordée de l'ouest, s'étaient +réfugiés dans la haute mer.</p> + +<p>Si le vent tenait et que l'on continuât de faire +route sur Palerme, il fallait courir des bordées toute +la nuit et probablement toute la journée du lendemain.</p> + +<p>C'était encore deux ou trois jours de mer à subir, +et lady Hamilton affirmait que le jeune prince ne +pouvait les supporter.</p> + +<p>Si, au contraire, le même vent tenait et que l'on +mît le cap sur Messine, comme on naviguait avec du +largue, on pouvait, en profitant du courant, malgré +le vent contraire, entrer dans le port pendant la +nuit.</p> + +<p>En agissant ainsi, Nelson ne relâchait point: il +obéissait à un ordre du roi. Aussi se décida-t-il +pour Messine.</p> + +<p>--Henri, dit-il, faites signal à la <i>Minerve.</i></p> + +<p>--Lequel?</p> + +<p>Il y eut un moment de silence.</p> + +<p>Nelson réfléchissait dans quels termes l'ordre +devait être donné pour sauvegarder son amour-propre.</p> + +<p>--Le roi donne l'ordre au <i>Van-Guard</i>, dit-il, +de se porter sur Messine. La <i>Minerve</i> peut continuer +sa route vers Palerme.</p> + +<p>Au bout de cinq minutes, l'ordre était transmis.</p> + +<p>Caracciolo répondit qu'il allait obéir.</p> + +<p>Nelson n'eut qu'à ouvrir très-légèrement sa voilure +pour prendre de largue ce que le vent du sud +pouvait en donner, et le timonier reçut l'ordre de +mettre le cap de manière à avoir Salina au vent et à +passer entre Panaria et Lipari.</p> + +<p>Si le temps était trop mauvais, débarrassé qu'il +était du contrôle de Caracciolo, Nelson se réfugiait +dans le golfe de Sainte-Euphémie.</p> + +<p>Cet ordre donné, Nelson jeta un dernier regard +sur la <i>Minerve</i>, qui, sur cette mer houleuse, continuait +à courir ses bordées avec la légèreté d'un +oiseau, et, laissant la garde du bâtiment à Henry, +il descendit à la grande chambre où le dîner était +servi.</p> + +<p>Personne n'y avait fait honneur, pas même le +roi Ferdinand, si grand mangeur qu'il fût. Le mal +de mer d'abord, puis une sourde et constante +inquiétude avaient suspendu chez lui les sollicitations +de l'appétit. Cependant, comme d'habitude, +la vue de Nelson rassura les illustres fugitifs, et +tout le monde se rapprocha de la table, excepté +Emma Lyonna et le jeune prince, dont les vomissements +redoublaient de violence et prenaient un +caractère inquiétant.</p> + +<p>Deux fois le chirurgien du bord, le docteur Beaty, +était venu visiter l'enfant royal; mais, on le sait, +aujourd'hui même, on ignore encore le spécifique +qui peut calmer la terrible indisposition.</p> + +<p>Le docteur Beaty s'était borné à ordonner l'emploi +du thé ou de la limonade à grandes tasses. Mais le +jeune prince ne voulait rien recevoir que de la main +d'Emma Lyonna, de sorte que la reine, qui, au +reste, ne comprenait pas toute la gravité de son +état, avait, dans un moment de jalousie maternelle, +complétement abandonné l'enfant aux soins de lady +Hamilton.</p> + +<p>Quant au roi, il était assez insensible aux souffrances +des autres, et, quoiqu'il aimât ses enfants +d'un amour plus grand que celui de la reine, des +préoccupations personnelles l'empêchaient de donner +à la maladie du jeune prince toute l'attention qu'elle +méritait.</p> + +<p>Nelson s'approcha de l'enfant pour s'approcher +d'Emma Lyonna.</p> + +<p>Depuis quelque temps, le vent mollissait et le +vaisseau se balançait lourdement sur la houle. Au +supplice des virements de bord avait succédé celui +du roulis.</p> + +<p>--Voyez! dit Emma en présentant à Nelson le +corps presque inanimé de l'enfant.</p> + +<p>--Oui, répondit Nelson, je comprends pourquoi +la reine m'a fait demander si je ne pouvais pas +entrer dans quelque port. Par malheur, je n'en +connais pas un dans tout l'archipel lipariote auquel +je voudrais confier un vaisseau de la taille du +<i>Van-Guard</i>, surtout quand il porte avec lui les +destinées d'un royaume, et nous sommes encore +loin de Messine, de Milazzo ou du golfe de Sainte-Euphémie!</p> + +<p>--Il me semble, fit Emma, que la tempête se +calme.</p> + +<p>--Vous voulez dire que le vent tombe; car, de +tempête, il n'y en a pas eu de la journée. Dieu nous +garde de voir une tempête, milady, et dans ces +parages surtout! Oui, le vent tombe; mais ce n'est +qu'une trêve qu'il nous accorde, et je ne vous cacherai +point que je crains une nuit pire que celle +d'hier.</p> + +<p>--Ce n'est point rassurant, ce que vous dites +là, milord! interrompit la reine, qui s'était approchée +doucement de la cabine et qui, parlant anglais, +avait entendu et compris ce que disait Nelson.</p> + +<p>--Mais Votre Majesté peut être certaine, au +moins, que le respect et le dévouement veillent sur +elle, répondit Nelson.</p> + +<p>En ce moment, la porte de la chambre haute +s'ouvrit, et le lieutenant Parkenson s'informa +si l'amiral n'était point près de Leurs Majestés.</p> + +<p>Nelson entendit la voix du jeune officier et alla +au-devant de lui.</p> + +<p>Tous deux échangèrent quelques paroles à voix +basse.</p> + +<p>--C'est bien, dit Nelson assez haut et reprenant +le ton du commandement; faites mettre les canons +à la serre et faites les amarrer par le plus fort grelin +que vous pourrez trouver. Je monte sur le pont... +Madame, ajouta Nelson, si je n'avais pas un précieux +chargement, je laisserais le capitaine Henry gouverner +le vaisseau à sa guise; mais, ayant l'honneur +d'avoir Votre Majesté à mon bord, je ne m'en rapporte +qu'à moi du soin de le diriger. Que Votre +Majesté ne s'inquiète donc point si je me prive +sitôt du bonheur de demeurer auprès d'elle.</p> + +<p>Et il s'avança rapidement vers la porte.</p> + +<p>--Attendez, attendez, milord, dit Ferdinand, je +monte avec vous.</p> + +<p>--Que dit Sa Majesté? demanda Nelson, qui +ne comprenait pas l'italien.</p> + +<p>La reine lui traduisit la demande de son époux.</p> + +<p>--Pour Dieu, madame, dit Nelson, obtenez du +roi qu'il reste ici. Sur la dunette, il intimidera les +officiers et gênera la manoeuvre.</p> + +<p>La reine transmit à son mari la demande de Nelson.</p> + +<p>--Ah! Caracciolo! Caracciolo! murmura le roi +en tombant sur un fauteuil.</p> + +<p>Nelson n'eut besoin que de mettre le pied sur la +dunette pour voir que non-seulement quelque chose +de grave, mais encore quelque chose d'insolite se +passait à bord.</p> + +<p>La chose grave, c'était non plus un grain, mais +une tempête qui s'amassait au ciel.</p> + +<p>La chose insolite, c'était la boussole qui avait +perdu sa fixité et qui variait du nord à l'est.</p> + +<p>Nelson comprit aussitôt que le voisinage du volcan +créait des courants magnétiques, dont l'aiguille +aimantée subissait l'influence.</p> + +<p>Par malheur, la nuit était sombre; il n'y avait +pas au ciel une étoile sur laquelle le bâtiment pût +se guider, à défaut de la boussole, devenue insensée.</p> + +<p>Si le vent du sud continuait à mollir, si la mer +calmissait, le danger devenait moindre et même +disparaissait. On mettait le bâtiment en panne et +l'on attendait le jour. Mais, par malheur, il n'en +était point ainsi, et il était évident que le vent ne +tombait au sud que pour souffler d'un autre côté.</p> + +<p>Les dernières bouffées du vent du sud s'affaiblirent +par degrés et s'éteignirent tout à fait, et +bientôt on entendit les lourdes voiles fouetter les +mâts. Un calme effrayant s'abattit sur les flots. +Matelots et officiers se regardèrent avec angoisse. Et +ce silence menaçant du ciel semblait une trêve +donnée par un ennemi généreux mais mortel, pour +laisser à ceux qu'il allait combattre le temps de se +préparer à la lutte. La flamme d'une lumière se fût +élevée verticalement vers le ciel. L'eau clapotait +tristement contre les flancs du navire, et il sortait +des profondeurs de la mer des sons inconnus pleins +d'une mystérieuse solennité.</p> + +<p>--Voilà une terrible nuit qui s'apprête, milord, +dit Henry.</p> + +<p>--Bon! fit Nelson, pas si terrible que la journée +d'Aboukir.</p> + +<p>--Est-ce le tonnerre que l'on entend? et, dans ce +cas, comment se fait-il que, l'orage venant à l'arrière, +le tonnerre gronde à l'avant?</p> + +<p>--Ce n'est point le tonnerre, c'est le Stromboli. +Nous allons avoir une saute de vent terrible. Ordonnez +d'abattre les perroquets, les petits huniers, la +grande voile et la misaine.</p> + +<p>Henry répéta l'ordre de l'amiral, et, surexcités +par le danger, les matelots s'élancèrent dans les +agrès, et, en moins de cinq minutes, les vastes +nappes de toile furent rendues inoffensives et assujetties +sur leurs vergues.</p> + +<p>Le calme devenait de plus en plus profond. Les +vagues cessaient de se briser à l'avant du vaisseau. +La mer elle-même semblait avertie qu'un changement +prochain et violent se préparait.</p> + +<p>De légers rivolins commencèrent à voltiger autour +des mâts, précurseurs de la rafale. Tout à coup, +aussi loin que le regard pouvait s'étendre au milieu +des ténèbres, on vit la superficie de la mer +onduler. Cette ondulation se couvrit d'écume, un +rugissement terrible accourut de l'horizon, et le +vent d'ouest, le plus puissant de tous, s'abattit sur +les flancs du vaisseau, qui, le recevant en plein +travers, inclina ses mâts sous le choc irrésistible.</p> + +<p>--La barre au vent! cria Nelson, la barre au vent!</p> + +<p>Puis, tout bas, et comme se parlant à lui-même:</p> + +<p>--Il y va de la vie! dit-il.</p> + +<p>Le timonier obéit; mais, pendant une minute qui +parut un siècle à l'équipage, le vaisseau resta +incliné sur bâbord.</p> + +<p>Pendant ce moment d'anxieuse attente, un canon +de tribord rompit ses amarres, et, roulant dans toute +la largeur du bâtiment, tua un homme et en blessa +cinq ou six.</p> + +<p>Henry fit un mouvement pour s'élancer sur le +pont; Nelson l'arrêta par le bras.</p> + +<p>--Du sang-froid! lui dit-il. Que des hommes se +tiennent prêts avec des haches. Je raserai, s'il est +nécessaire, le navire comme un ponton.</p> + +<p>--Il se relève! il se relève! crièrent à la fois les +cent voix des matelots.</p> + +<p>Et, en effet, le vaisseau se releva lentement et +majestueusement, comme un courtois et courageux +adversaire qui salue avant de combattre; puis, +cédant au gouvernail et présentant sa haute poupe +au vent, il fendit les vagues, courant devant la +tempête.</p> + +<p>--Voyez si la boussole a repris sa fixité, dit +Nelson à Henry.</p> + +<p>Henry alla à la boussole et revint.</p> + +<p>--Non, milord, dit Henry, et j'ai peur que nous +ne courions droit sur le Stromboli.</p> + +<p>En ce moment, comme pour répondre à un +éclat de tonnerre venant de l'occident, on entendit +à l'avant un de ces rugissements gui précèdent +les éruptions du volcan; puis un immense jet de +flamme monta vers le ciel, et s'éteignit presque +aussitôt.</p> + +<p>Ce jet de flamme était à un mille à peine à l'avant. +Comme l'avait craint Henry, on courait juste sur le +volcan, qui sembla avoir tout exprès allumé son +phare pour indiquer le danger à Nelson.</p> + +<p>--La barre à tribord! cria l'amiral.</p> + +<p>Le timonier obéit, et le bâtiment, en passant de +l'est-sud-est au sud-est, obéit au timonier.</p> + +<p>--Votre Seigneurie sait, dit Henry, que, de +Stromboli à Panaria, c'est-à-dire pendant près de +sept ou huit milles, la mer est couverte de petites +îles et de rochers à fleur d'eau?</p> + +<p>--- Oui, dit Nelson. Placez à l'avant une de vos +meilleures vigies, et dans les porte-haubans vos +meilleurs contre-maîtres, et envoyez M. Parkenson +surveiller le sondage.</p> + +<p>--J'irai moi-même, dit Henry. Apportez une +lumière dans les chaînes de haubans du grand mât! +Il faut que milord, de la dunette, puisse entendre ce +que je dirai.</p> + +<p>Ce commandement prépara l'équipage à une +crise.</p> + +<p>Nelson s'approcha de la boussole pour la surveiller +lui-même: la boussole n'avait point repris sa +fixité.</p> + +<p>--Terre en avant! cria l'homme en vigie dans le +mât de misaine.</p> + +<p>--La barre à bâbord! cria Nelson.</p> + +<p>Le bâtiment tourna légèrement son cap au sud. +La tempête en profita pour s'engouffrer dans ses +voiles. Un craquement se fit entendre, un nuage +sembla flotter un instant à l'avant du <i>Van-Guard</i>. On +entendit l'explosion de plusieurs cordages qui se +brisaient, et un immense lambeau de toile fut emporté +au-dessous du vent.</p> + +<p>--Ce n'est rien, cria Henry; le grand foc a quitté +ses ralingues.</p> + +<p>--Brisants à tribord! cria l'homme en vigie.</p> + +<p>--Il est inutile d'essayer de virer par un pareil +temps, murmura Nelson se parlant à lui-même: +nous manquerions notre abattée. Si rapprochés que +soient les îlots, il y aura place entre eux pour un +bâtiment. La barre à tribord!</p> + +<p>Ce commandement fit tressaillir tout l'équipage; +on allait au-devant du danger, on s'y jetait à plein +corps, on prenait, comme on dit proverbialement, +le taureau par les cornes.</p> + +<p>--Sondez! dit la voix ferme et impérative de +Nelson dominant celle de la tempête.</p> + +<p>--Dix brasses, répondit la voix de Henry.</p> + +<p>--Attention partout! cria Nelson.</p> + +<p>--Brisants à bâbord! cria le matelot en vigie.</p> + +<p>Nelson s'approcha du bastingage et vit, en effet, +la mer qui brisait furieusement à une demi-encablure.</p> + +<p>Le vaisseau était poussé avec une telle rapidité, +que les brisants étaient déjà presque dépassés.</p> + +<p>--Ferme à la barre! dit Nelson au pilote.</p> + +<p>--Brisants à tribord! cria le matelot en vigie.</p> + +<p>--Sondez! dit Nelson.</p> + +<p>--Sept brasses, répondit Henry. Mais je crois +que nous marchons trop vite; si nous avions des +brisants à l'avant, nous ne pourrions pas les éviter.</p> + +<p>--Abaissez le hunier de misaine et celui du grand +mât! faites prendre trois ris dans le hunier d'artimon! +Sondez!</p> + +<p>--Six brasses, répondit Henry.</p> + +<p>--Nous sommes dans la passe entre Panaria et +Stromboli, dit Nelson.</p> + +<p>Puis, il ajouta à voix basse:</p> + +<p>--Dans dix minutes, nous serons sauvés ou au +fond de la mer.</p> + +<p>Et, en effet, au lieu de cette espèce de régularité +que conservent toujours les vagues, même au milieu +de la tempête, en courant devant elles, les vagues +semblaient se briser les unes contre les autres, et +l'on ne voyait, dans tout ce chaos d'écume, dont les +mugissements rappelaient les hurlements des chiens +de Scylla, qu'une seule ligne sombre tracée entre +deux murailles de brisants.</p> + +<p>C'était dans cet étroit chenal que devait s'engager +le <i>Van-Guard</i>.</p> + +<p>--Combien de brasses? demanda Nelson.</p> + +<p>--Six.</p> + +<p>L'amiral fronça le sourcil: une brasse de moins, +le <i>Van-Guard</i> touchait.</p> + +<p>--Milord, dit le timonier d'une voix sourde, le +bâtiment ne marche plus.</p> + +<p>En effet, le mouvement du <i>Van-Guard</i> était à +peine sensible, et, après avoir couru devant la +tempête avec une vitesse de onze noeuds à l'heure, +si l'on eût jeté le loch, on n'eût point constaté plus +de trois noeuds.</p> + +<p>Nelson regarda tout autour de lui. Le vent, brisé +par les îlots au milieu desquels il naviguait, n'aurait +eu de prise que sur les hautes voiles si elles avaient +été ouvertes. D'un autre côté, un courant sous-marin +semblait s'opposer à la marche du vaisseau.</p> + +<p>--Combien de brasses? demanda Nelson.</p> + +<p>--Six, toujours, répondit Henry.</p> + +<p>--Milord, dit le vieux timonier, qui était Sicilien, +du petit village de la Pace, et qui vit ce qui préoccupait +Nelson, milord, sauf votre respect, m'est-il +permis de dire un mot?</p> + +<p>--Parle.</p> + +<p>--C'est le courant qui remonte.</p> + +<p>--Quel courant?</p> + +<p>--Celui du détroit. Et, par bonheur, il nous +donne un demi-pied et même un pied d'eau de plus.</p> + +<p>--Tu crois que le courant remonte jusqu'ici?</p> + +<p>--Il remonte jusqu'à Paolo, milord.</p> + +<p>--Pare à hisser les huniers et les perroquets! +cria Nelson.</p> + +<p>Quoique l'ordre étonnât les matelots, il fut exécuté +avec cette obéissance passive et muette qui est la +première qualité des marins, surtout dans les heures +de danger.</p> + +<p>On vit donc, aussitôt que l'ordre eut été répété +par l'officier de quart, se dérouler, le long des mâts +et des mâtereaux, les hautes voiles, que seules pouvait +atteindre le vent.</p> + +<p>--Il marche! il marche! s'écria le timonier avec +un accent joyeux qui indiquait la crainte qu'il +avait eue un instant qu'au lieu de suivre intelligemment +et fidèlement la route qui était tracée, le <i>Van-Guard</i> +ne roulât sur les brisants dont il était entouré.</p> + +<p>--Sondez! cria Nelson.</p> + +<p>--Sept brasses, répondit Henry.</p> + +<p>--Des brisants à l'avant! cria le matelot en vigie +dans la hune de misaine.</p> + +<p>--Des brisants à tribord! cria le matelot appuyé +au bossoir d'avant.</p> + +<p>--La barre à tribord! cria Nelson d'une voix +tonnante; toute! toute! toute!</p> + +<p>Cette triple répétition du commandement de +l'amiral indiquait l'imminence du danger. Le vaisseau +en effet, n'obéit qu'au moment où l'effort +réuni de deux matelots porta la barre toute à tribord +et quand l'extrémité du boute-hors s'étendait déjà au +dessus de l'écume.</p> + +<p>Tout ce qu'il y avait d'hommes sur le pont avaient +suivi avec anxiété le mouvement du vaisseau. Dix +secondes de résistance au gouvernail, et il touchait.</p> + +<p>Par malheur, en appuyant à bâbord, le bâtiment +se trouva dans la ligne du vent, sans aucun obstacle +pour le briser. Une rafale effroyable s'abattit sur le +vaisseau, qui, pour la seconde fois, s'inclina sur +tribord, si bien que l'extrémité de ses grandes vergues +effleura le sommet argenté d'une vague. En +même temps, les mâts plièrent en gémissant et, +comme ils n'étaient pas soutenus par les basses +voiles, les trois mâts de perroquet se brisèrent avec +un bruit terrible.</p> + +<p>--Des hommes dans les hunes avec des couteaux! +cria Nelson. Coupez et jetez à la mer!</p> + +<p>Une douzaine de matelots, pour obéir à cet ordre, +se précipitèrent sur les haubans, qu'ils escaladèrent +malgré leur inclinaison avec l'agilité d'une bande +de quadrumanes, et, une fois arrivés au lieu de +l'avarie, ils se mirent à tailler avec un tel acharnement, +qu'au bout de quelques minutes, voiles, vergues +et mâtereaux, tout était à la mer.</p> + +<p>Le vaisseau se redressa lentement; mais, au +moment où il se redressait, un énorme paquet de +mer entra dans la civadière, qui, ne pouvant porter +un pareil poids, brisa sa vergue avec un craquement +qui eût pu faire croire que le bâtiment s'entr'ouvrait.</p> + +<p>Cette fois encore, il venait d'échapper miraculeusement +au naufrage. Les marins reprirent haleine +et regardèrent autour d'eux, comme des hommes +qui reviennent à la vie après un évanouissement.</p> + +<p>Au même instant, une voix de femme se fit entendre, +criant:</p> + +<p>--Milord, au nom du ciel, descendez près de +nous!</p> + +<p>Nelson reconnut la voix d'Emma Lyonna appelant +à l'aide. Il jeta un regard anxieux autour de +lui. A l'arrière, il avait Stromboli fumant et grondant; +à tribord et à bâbord, l'immensité; à l'avant, +une nappe d'eau qui s'étendait jusqu'aux côtes de +Calabre, et sur laquelle le vaisseau, majestueusement +sorti des écueils, tanguait mutilé, mais +vainqueur.</p> + +<p>Nelson donna l'ordre d'abaisser les petits huniers +et de naviguer grand largue avec les huniers, la +misaine, le clin-foc et le petit foc.</p> + +<p>Puis, ayant remis à Henry le porte-voix, c'est-à-dire +le signe du commandement, il se hâta de +descendre l'escalier de la dunette, au bas duquel il +trouva Emma Lyonna.</p> + +<p>--Oh! mon ami, dit-elle, venez, venez vite! +Le roi est fou de terreur, la reine est évanouie, et le +jeune prince est mort!</p> + +<p>Nelson entra. Le roi, en effet, était à genoux, la +tête enfoncée dans les coussins d'un fauteuil, et la +reine était renversée sur un divan, tenant entre +ses bras le cadavre de son fils!</p> + +<br><br> + +<h3>CII</h3> + +<h3>OU LE ROI RECOUVRE ENFIN L'APPÉTIT.</h3> + +<p> +Les scènes qui s'étaient passées sur le pont et que +nous avons essayé de décrire, avaient eu, comme +on le comprend bien, leur contre-partie dans la +grande salle. Le mouvement extraordinaire du vaisseau, +le sifflement de la tempête, les éclats du tonnerre, +les manoeuvres précipitées, les demandes de +Nelson, les réponses de Henry, rien n'avait été perdu +pour les illustres fugitifs. Mais c'était surtout au moment +où, sortant des récifs, le vaisseau avait reçu, +par le travers, le terrible coup de vent qui l'avait +courbé sous lui, que le roi, la reine et Emma Lyonna +elle-même avaient cru leur dernière heure arrivée. +L'inclinaison du <i>Van-Guard</i> avait été telle, en effet, +que les boulets s'étaient échappés de leurs cases, +installées dans les intervalles des canons, et, roulant +sur la pente du vaisseau avec un bruit terrible, +avaient imprimé, par ce tonnerre intérieur dont on +ne pouvait pas se rendre compte, une suprême terreur +aux passagers.</p> + +<p>Quant au pauvre petit prince, nous avons vu ce +qu'il avait souffert pendant la traversée. Le mal de +mer était arrivé chez lui à son paroxysme. A chaque +mouvement violent du vaisseau, il était saisi d'effroyables +convulsions, d'autant plus douloureuses, +que, depuis le matin, il refusait de rien prendre, +même de la main d'Emma, quoique ce fût sur ses +genoux qu'il se tînt constamment, ne mangeant rien +depuis deux jours, passant successivement des vomissements +aux convulsions et des convulsions aux +vomissements. Il avait, lors de l'inclinaison du <i>Van-Guard</i>, +éprouvé une si forte secousse et ressenti +une si grande terreur, qu'un vaisseau s'était brisé +dans sa poitrine, que le sang s'était échappé de sa +bouche et qu'après une courte agonie, il avait rendu +le dernier soupir sur le sein d'Emma.</p> + +<p>L'enfant était si faible, et le passage de la vie à la +mort avait été si facile chez lui, qu'Emma, tout en +s'effrayant de cette émission de sang et des mouvements +convulsifs qui l'avaient suivie, avait pris son +immobilité pour le repos qui suit une crise et que +ce n'était qu'au bout de quelques instants que, reconnaissant +la véritable cause de cette immobilité, +elle s'était, dans un mouvement de suprême effroi, +écriée sans ménagement aucun, soit qu'elle connût +la philosophie de la reine, soit que sa terreur dédaignât +les ménagements:</p> + +<p>--Grand Dieu, madame, le prince est mort!</p> + +<p>Ce cri, parti du fond des entrailles d'Emma, avait +produit un effet bien opposé chez Caroline et chez +Ferdinand.</p> + +<p>La reine avait répondu:</p> + +<p>--Pauvre enfant! tu nous précèdes de si peu dans +la tombe, que ce n'est pas la peine de te pleurer. +Mais, si jamais je reprends ma couronne, malheur, +à ceux qui ont été cause de ta mort!</p> + +<p>Un sinistre sourire avait suivi sa menace.</p> + +<p>Puis, tendant les bras vers Emma:</p> + +<p>--Donne-moi l'enfant, avait-elle dit.</p> + +<p>Emma avait obéi, ne croyant pas que l'on pût +refuser à une mère, si peu tendre qu'elle fût, le cadavre +de son enfant.</p> + +<p>Quant à Ferdinand, l'imminence du danger avait +fait disparaître chez lui jusqu'aux traces du malaise +dont il avait d'abord été atteint. N'osant point monter +sur la dunette, après ce que lui avait fait dire +Nelson de son désir qu'il restât dans la chambre +haute afin de ne point gêner la manoeuvre par sa +royale présence, il avait passé par toutes les angoisses +du danger, angoisses d'autant plus grandes que, le +danger lui étant inconnu, il ne pouvait l'apprécier, +et que, si imminent qu'il fût, son imagination +le lui faisait plus imminent encore. Aussi, lorsque +les boulets, sortant de leurs cases au moment de l'inclinaison +du vaisseau, envahirent la batterie haute +avec un bruit semblable à celui du tonnerre, devint-il, +comme l'avait dit Emma, presque fou de +terreur, et, lorsque celle-ci eut crié: «Grand Dieu, +madame, le prince est mort!» répéta-t-il ce cri à +genoux, en exprimant son mépris pour saint Janvier, +qui l'abandonnait dans une pareille extrémité, +et à haute voix vota-t-il à saint François de Paule, +bienheureux, de mille ans plus récent que saint +Janvier, une église sur le modèle de Saint-Pierre de +Rome.</p> + +<p>Ce fut dans ce moment qu'Emma, ayant déposé le +cadavre du jeune prince sur les genoux de sa mère +et se trouvant libre, sortit de la chambre, courut +jusqu'au pied de l'escalier de la dunette et appela +Nelson.</p> + +<p>Nelson jeta un coup d'oeil rapide autour de lui, +vit, comme nous l'avons dit, la reine renversée sur +un sofa, étreignant dans ses bras le cadavre de son +fils, et le roi, en face de son propre péril, oubliant +tout sentiment de paternité, à genoux et faisant son +voeu de salut, sans même songer à faire entrer dans +ce voeu et à recommander au saint les personnes de +sa famille qui devaient lui être les plus chères. Il +s'empressa donc de rassurer ses illustres passagers.</p> + +<p>--Madame, dit-il à la reine, je ne puis rien contre +le malheur qui vient de vous arriver, c'est une affaire +entre Dieu, qui console, et vous; mais je puis vous +affirmer, au moins, que, quant aux survivants, ils +sont à peu près hors de tout danger.</p> + +<p>--Vous entendez, chère reine! dit Emma en soulevant +la tête de Caroline entre ses bras; vous entendez, +sire!</p> + +<p>--Hélas! non, dit le roi. Vous savez bien, milady, +que je n'entends pas un mot de votre baragouin.</p> + +<p>--Milord dit que le danger est passé.</p> + +<p>Le roi, se releva.</p> + +<p>--Ah! ah! fit-il, milord dit cela?</p> + +<p>--Oui, sire.</p> + +<p>--Et pas par complaisance, pas pour nous rassurer?</p> + +<p>--Milord dit cela, parce que c'est la vérité.</p> + +<p>Le roi se releva, épousseta ses genoux avec sa +main.</p> + +<p>--Est-ce que nous sommes à Palerme? demanda-t-il.</p> + +<p>--Non, pas encore tout à fait, répondit Nelson, +à qui la demande fut transmise par Emma Lyonna; +mais, comme il est probable que nous aurons, au +point du jour, une saute de vent au nord ou au sud, +nous pourrions y être ce soir. Nous n'avions même +dévié de notre chemin que sur l'ordre de la reine.</p> + +<p>--Vous voulez dire sur ma prière, milord. Mais, +à l'heure qu'il est, vous pouvez suivre la route que +vous voudrez. Je n'ai plus de prière à faire qu'à +Dieu et pour l'enfant que je tiens mort sur mes genoux.</p> + +<p>--C'est donc au roi, dit Nelson, que je demanderai +mes instructions.</p> + +<p>--Mes instructions, dit le roi, du moment que +vous me dites qu'il n'y a plus de danger, mes instructions +sont que j'aimerais mieux aller à Palerme +que partout ailleurs. Mais, continua le roi en chancelant +sous le roulis, il me semble qu'il y a encore +bien du mouvement sur votre diable de château +branlant, et que, si nous sommes disposés à dire +bon voyage à la tempête, elle n'est point disposée à +nous en dire autant.</p> + +<p>--Le fait est que nous n'en avons pas encore +fini avec elle, dit Nelson. Mais, ou je me trompe fort, +ou sa plus grande colère est épuisée.</p> + +<p>--Alors, votre avis à vous, milord?</p> + +<p>--Mon avis serait, sire, que le roi et la reine feraient +bien de prendre un repos dont ils me paraissent +avoir grand besoin, et de s'en rapporter à moi +du soin de la route.</p> + +<p>--Que dites-vous de cela, ma chère maîtresse? +demanda le roi.</p> + +<p>--Je dis que les avis de milord sont toujours bons +à suivre, surtout lorsqu'il s'agit des choses de la +mer.</p> + +<p>--Vous entendez, milord. Agissez à votre guise; +ce que vous ferez sera bien fait.</p> + +<p>Nelson s'inclina, et, comme c'était, sous sa rude +écorce, un coeur religieux toujours, poétique quelquefois, +avant de sortir de la chambre, il s'agenouilla +devant le jeune prince.</p> + +<p>--Que Votre Altesse dorme en paix, lui dit-il; +elle n'a aucun compte à rendre à Dieu, qui, dans +sa mystérieuse bonté, a envoyé l'ange de la mort +l'attendre au seuil de la vie. Puissions-nous jouir +de la même pureté lorsque nous nous présenterons +à notre tour devant le trône du Seigneur pour y +rendre compte de nos actions! <i>Amen!</i></p> + +<p>Et, se relevant, il s'inclina de nouveau et sortit.</p> + +<p>Lorsque Nelson reprit sa place au poste du commandement, +le jour commençait à paraître, et la +tempête, fatiguée, exhalait ses derniers soupirs, soupirs +terribles et pareils à ceux du Titan qui remue la +Sicile à chaque mouvement qu'il fait dans son tombeau.</p> + +<p>Tout autre que Nelson, à qui ce spectacle eût été +moins familier, aurait été surpris par sa majestueuse +grandeur. Sous le vent, qui mollissait de plus en +plus, se dressait, pareil à un brouillard bleuâtre, +l'extrême chaîne des Apennins; à bâbord, s'étendait +l'immensité, champ de bataille où le vent et +la mer se livraient un dernier combat; à tribord, on +distinguait dans un ciel assez pur les côtes de la +Sicile, au-dessus desquelles s'élevait, comme un +caprice de la création, le colossal Etna, dont la tête +se perdait dans les nuages; à l'arrière, on laissait, +blanchissant sous les vagues, ces rochers, débris de +volcans éteints ou émiettés auxquels on venait d'échapper +par miracle; enfin, sous le bâtiment, la +mer, émue jusque dans ses profondeurs, creusait de +profondes vallées où le <i>Van-Guard</i> descendait en +gémissant, et, à chaque descente, semblait près de +s'engloutir comme dans un tombeau.</p> + +<p>Nelson jeta un regard sur cette splendide page +de la nature qui se déroulait sous ses yeux; mais il +avait vu trop souvent le même spectacle pour que, +si splendide qu'il fût, il absorbât longtemps son attention.</p> + +<p>Il appela Henry.</p> + +<p>--Que pensez-vous du temps? lui demanda-t-il</p> + +<p>Il était évident que l'habile capitaine auquel s'adressait +Nelson, n'avait point attendu à ce moment +pour se faire une opinion à ce sujet. Mais, ne voulant +rien dire à là légère, il interrogea de nouveau les +quatre points de l'horizon, essayant de sonder, à +travers les vapeurs et les nuées, les mystérieuses +profondeurs de l'espace.</p> + +<p>--Milord, dit-il, cet examen fait, mon avis est que +nous en avons fini avec la tempête, et que, dans une +heure, son dernier souffle sera éteint. Mais, alors, je +crois à une saute de vent, qui viendra soit du sud, +soit du nord. Dans l'un ou l'autre cas, nous aurons +le vent bon pour aller à Palerme puisque nous aurons +du largue.</p> + +<p>--Voilà justement ce que j'ai dit à Leurs Majestés, +et j'ai cru pouvoir leur promettre qu'elles coucheraient +ce soir dans le palais du roi Roger.</p> + +<p>--Alors, dit Henry, il ne s'agit plus que d'acquitter +la parole de milord, et cela, je m'en charge.</p> + +<p>--Vous êtes aussi fatigué que moi, Henry, attendu-que, +pas plus que moi, vous n'avez dormi.</p> + +<p>--- Eh bien, en ce cas, voici comment, avec la permission +de Votre Seigneurie, nous allons nous partager +la besogne de la Journée: Milord va prendre +cinq ou six heures de repos; pendant ce temps, le +vent fera telle évolution qu'il lui plaira. Milord sait, +que, quand j'aide l'eau à bâbord et à tribord, devant +et derrière moi, je ne suis pas plus embarrassé qu'un +autre; par conséquent, que le vent vienne du nord ou +du sud, je mettrai le cap sur Palerme, et, quand +milord se réveillera nous serons en route. Alors, je +lui rendrai son commandement, que milord conservera +tant qu'il lui fera plaisir.</p> + +<p>Nelson était brisé; puis, comme toujours, il avait, +quoique naviguant dès sa jeunesse, le mal de mer. +Il céda donc aux instances de Henry, et, le laissant +maître du bâtiment, il rentra chez lui pour y prendre +quelques heures de repos.</p> + +<p>Lorsque Nelson remonta sur la dunette, il était onze +heures du matin. Le vent avait passé au sud et soufflait +grand frais, le <i>Van-Guard</i> avait doublé le cap +d'Orlando et filait huit noeuds à l'heure.</p> + +<p>Nelson jeta un coup d'oeil sur le bâtiment. Il fallait +le regard expérimenté d'un marin pour reconnaître +qu'il y avait eu une tempête et qu'elle avait laissé les +traces de son passage dans les agrès du vaisseau. Il +tendit la main à Henry avec un sourire de remercîment +et l'envoya se reposer à son tour.</p> + +<p>Seulement, au moment où il descendait de la dunette, +il le rappela pour lui demander ce que l'on +avait fait du corps du jeune prince; il avait été, par +les soins du médecin, M. Beaty, et du chapelain, +M. Scott, porté dans la chambre du lieutenant Parkenson.</p> + +<p>L'amiral s'assura si le vaisseau était bien orienté, +commanda au timonier de faire même route, et descendit +dans l'entre-pont du vaisseau.</p> + +<p>L'enfant royal, en effet, était couché sur le lit du +jeune lieutenant; un drap était jeté sur lui, et le +chapelain, assis sur une chaise, oubliant que, protestant, +il priait pour un catholique, lui disait l'office +des morts.</p> + +<p>Nelson s'agenouilla, fit sa prière, et, soulevant le +drap qui lui couvrait le visage, jeta un dernier regard +sur l'enfant.</p> + +<p>Quoique déjà il fût atteint de la rigidité cadavérique, +la mort lui avait rendu la sérénité des traits, +que lui avaient momentanément enlevée les douleurs +de son agonie. Ses longs cheveux blonds, de la +nuance de ceux de sa mère, descendaient en anneaux +le long de ses joues décolorées et de son cou, marbré +de grosses veines bleuâtres; une chemise à col rabattu +et garnie d'une riche dentelle encadrait sa poitrine. +On eût dit qu'il dormait.</p> + +<p>Seulement, au lieu de sa mère ou d'Emma, +c'était un prêtre qui veillait sur son sommeil.</p> + +<p>Nelson, quoique de coeur peu tendre, ne put s'empêcher +de penser que le jeune prince, qui dormait +seul avec un prêtre protestant priant sur lui,--et +lui, Nelson, le regardant dormir,--avait à quelques +pas de lui son père, sa mère, quatre soeurs et un +frère, dont pas un n'avait eu l'idée de lui faire la +pieuse visite qu'il lui faisait. Une larme mouilla son +oeil et tomba sur la main roidie du mort, à moitié +couverte par une manchette de magnifique dentelle.</p> + +<p>En ce moment, il sentit une main légère qui se +posait doucement sur son épaule. Il se retourna et +effleura deux lèvres parfumées: c'était la main, +c'étaient les lèvres d'Emma.</p> + +<p>C'était dans ses bras, et non dans ceux de sa +mère, on se le rappelle, que l'enfant était mort, et, +tandis que sa mère dormait, ou, les yeux fermés, +roulait sous son front assombri par la haine ses +projets de vengeance, c'était encore Emma qui +venait accomplir, ne voulant pas que les mains +brutales d'un matelot touchassent ce corps délicat, +le pieux devoir de l'ensevelissement.</p> + +<p>Nelson lui baisa respectueusement la main. Le +coeur le plus vaste et le plus ardent, s'il n'est point +dénué de toute poésie, a, devant la mort, de suprêmes +pudeurs.</p> + +<p>En remontant sur la dunette, il y trouva le roi.</p> + +<p>Encore plein du spectacle funèbre dont il emportait +le souvenir avec lui, Nelson s'attendait à +avoir le coeur d'un père à consoler: Nelson se +trompait. Le roi se trouvait mieux, le roi avait +faim: le roi venait recommander à Nelson le plat +de macaroni sans lequel il n'y avait point pour lui +de dîner possible.</p> + +<p>Puis, comme on avait en vue tout l'archipel lipariote, +il s'informa du nom de chacune des îles, qu'il +montrait du doigt à Nelson, lui racontant qu'il +avait eu dans sa jeunesse un régiment de jeunes +hommes tirés tous de ces îles et qu'il appelait ses +Lipariotes.</p> + +<p>Alors vint le récit d'une fête qu'il avait, quelques +années auparavant, donnée aux officiers de ce +régiment, fête dans laquelle lui, Ferdinand, habillé +en cuisinier, jouait le rôle de maître d'hôtel, tandis +que la reine, vêtue d'un costume de paysanne et +entourée des plus jolies femmes de sa cour, remplissait +celui d'hôtelière.</p> + +<p>Ce jour-là, Ferdinand avait lui-même une immense +chaudronnée de macaroni, et jamais il n'en +avait mangé de pareil. En outre, comme, la veille, +il avait pêché lui-même son poisson dans le golfe +de Mergellina, et la surveille tué, lui-même toujours, +ses chevreuils, ses sangliers, ses lièvres et ses faisans +dans la forêt de Persano, ce dîner lui avait laissé +des souvenirs ineffaçables, qui se traduisirent par +un profond soupir et ces mots invocateurs:</p> + +<p>--Pourvu que je trouve autant de gibier dans +mes forêts de Sicile que j'en ai ou plutôt que j'en +avais dans mes forêts de terre ferme!</p> + +<p>Ainsi, ce roi, que les Français dépouillaient de +son royaume; ainsi, ce père, auquel la mort enlevait +son fils, ne demandait, pour se consoler de ce +double malheur, qu'une chose à Dieu: c'était qu'il +lui restât au moins des forêts giboyeuses.</p> + +<p>On doubla vers deux heures de l'après-midi, le +cap Cefallu.</p> + +<p>Deux choses préoccupaient Nelson et lui faisaient +interroger tour à tour la mer et la côte: Où pouvaient +être Caracciolo et sa frégate? Comment ferait-il, +avec le vent du sud, pour entrer dans la baie de +Palerme?</p> + +<p>Nelson, qui avait passé sa vie sur l'Atlantique, +était peu pratique des mers dans lesquelles il se +trouvait et où il avait rarement navigué. Il est vrai +qu'il avait à bord, comme nous l'avons vu, deux +autres matelots siciliens. Mais comment, lui, Nelson, +le premier homme de mer de son époque, recourrait-il +à un simple matelot pour diriger un vaisseau de +soixante et douze dans la passe de Palerme?</p> + +<p>Si l'on arrivait de jour, on ferait des signaux +pour demander un pilote; si l'on arrivait de nuit, +on courrait des bordées jusqu'au lendemain matin.</p> + +<p>Mais, alors, le roi, dans son ignorance des difficultés, +demanderait:</p> + +<p>--Puisque voilà Palerme, pourquoi n'y entrons +nous pas?</p> + +<p>Et il faudrait répondre:</p> + +<p>--Parce que je ne connais pas assez l'entrée du +port pour m'y engager.</p> + +<p>Jamais Nelson ne consentirait à faire un pareil +aveu.</p> + +<p>D'ailleurs, dans ce pays si mal organisé, où la +vie de l'homme est la moins chère des marchandises, +y avait-il même un office de pilotage?</p> + +<p>On le saurait bientôt, au reste; car on commençait +à découvrir le mont Pellegrino, qui s'élève et +s'allonge à l'occident de Palerme, et, vers les cinq +heures du soir, c'est-à-dire au jour tombant, on +serait en vue de la capitale de la Sicile.</p> + +<p>Le roi était descendu vers deux heures, et, comme +son macaroni avait été fait d'après ses instructions, +il avait parfaitement dîné. La reine était restée sur +son lit, sous prétexte de malaise; les jeunes princesses +et le prince Léopold s'étaient mis à table avec +leur père.</p> + +<p>Vers trois heures et demie, au moment où l'on +allait doubler le cap, le roi, suivi de Jupiter, qui +avait assez bien supporté la traversée, et du jeune +prince Léopold, vinrent rejoindre Nelson sur la +dunette. L'amiral était soucieux, car il interrogeait +vainement la mer, et nulle part on n'apercevait +<i>la Minerve</i>.</p> + +<p>C'eût été un grand triomphe pour lui d'arriver +avant l'amiral napolitain; mais, au contraire, selon +toute probabilité, c'était l'amiral napolitain qui +était arrivé avant lui.</p> + +<p>Vers quatre heures, on doubla le cap. Le vent +soufflait avec force du sud-sud-est. On ne pouvait +entrer dans le port qu'en courant des bordées, et, +en courant des bordées, on pouvait s'échouer sur +quelques bas-fonds ou toucher sur quelque rocher.</p> + +<p>Aussitôt que le port fut en vue, Nelson fit donc +des signaux pour qu'on lui envoyât un pilote.</p> + +<p>A l'aide d'une excellente longue-vue, Nelson +pouvait distinguer tous les bâtiments en rade, et +n'eut point de peine à reconnaître, en avant de +tous et comme un soldat au port d'arme attendant +son chef, <i>la Minerve</i> avec tous ses agrès intacts et se +balançant sur ses ancres.</p> + +<p>Il se mordit les lèvres avec dépit: ce qu'il craignait +était arrivé.</p> + +<p>La nuit venait rapidement. Nelson multipliait ses +signaux, et, impatient de ne voir venir aucune +barque, tira un coup de canon, après avoir eu la +précaution de faire prévenir la reine que ce coup +de canon avait pour but de faire venir un pilote.</p> + +<p>L'obscurité était déjà assez épaisse pour que le +fond du golfe disparût, et que l'on ne vit plus que +les nombreuses lumières de Palerme qui trouaient, +pour ainsi dire, les ténèbres. Nelson allait ordonner +de tirer un second coup de canon, lorsque Henry, qui +explorait la mer avec une excellente lunette de nuit, +annonça qu'une barque se dirigeait sur le <i>Van-Guard</i>.</p> + +<p>Nelson prit la lunette des mains de Henry et vit +effectivement venir, avec sa toile triangulaire, une +barque montée par quatre matelots et par un homme +couvert du grossier caban des matelots siciliens.</p> + +<p>--Holà! de la barque! cria le matelot en vigie, +que voulez-vous?</p> + +<p>--Pilote, répondit simplement l'homme au caban.</p> + +<p>--Jetez un cordage à cet homme et amarrez sa +barque au bâtiment, dit Nelson.</p> + +<p>Le vaisseau se présentait par bâbord. Il amena sa +voile. Les quatre matelots prirent leurs rames et +accostèrent le <i>Van-Guard</i>.</p> + +<p>On jeta une corde au pilote, qui la saisit, et, +s'aidant, en marin exercé, des anfractuosités du +bâtiment, entra par un des sabords dans la batterie +haute et apparut bientôt sur le pont.</p> + +<p>Il se dirigea droit au poste du commandement, où +l'attendaient Nelson, le capitaine Henry, le roi et le +prince royal.</p> + +<p>--Vous vous êtes bien fait attendre, lui dit Henry +en italien.</p> + +<p>--Je suis venu au premier coup de canon, capitaine.</p> + +<p>--Vous n'aviez donc pas vu les signaux?</p> + +<p>Le pilote ne répondit point.</p> + +<p>--Voyons, dit Nelson, ne perdons pas de temps; +demandez-lui en italien, Henry, s'il est pratique +du port et s'il répond de conduire sans accident un +vaisseau de haut bord à son ancrage.</p> + +<p>--Je parle votre langue, milord, répondit le +pilote en excellent anglais. Je suis pratique du port +et je réponds de tout.</p> + +<p>--C'est bien, dit Nelson. Commandez la manoeuvre: +vous êtes le maître ici. Seulement, n'oubliez +pas que vous manoeuvrez un bâtiment monté +par vos souverains.</p> + +<p>--Je sais que j'ai cet honneur, milord.</p> + +<p>Puis, sans prendre le porte-voix que lui tendait +Henry, d'une voix sonore qui retentit d'un bout +à l'autre du vaisseau, il commanda la manoeuvre +en aussi bon anglais et avec des termes aussi techniques +que s'il eût servi dans la marine du roi +George.</p> + +<p>Comme un cheval qui se sent monté par un +écuyer habile et qui comprend que toute l'opposition +qu'il pourrait faire à sa volonté serait inutile, le +<i>Van-Guard</i> s'inclina sous le commandement du +pilote, et obéit non-seulement sans résistance, mais +avec une espèce d'empressement qui n'échappa +point au roi.</p> + +<p>Ferdinand s'approcha du pilote, dont Nelson et +Henry, mus du même sentiment d'orgueil national, +s'étaient éloignés.</p> + +<p>--Mon ami, lui demanda le roi, est-ce que tu +crois que je pourrai descendre ce soir?</p> + +<p>--Rien n'empêchera Votre Majesté: avant une +heure, nous serons au mouillage.</p> + +<p>--Quel est le meilleur hôtel de Palerme?</p> + +<p>--Le roi, je suppose, ne descendra point dans +un hôtel lorsqu'il a le palais du roi Roger.</p> + +<p>--Où personne ne m'attend, où je ne trouverai +pas à manger, où les intendants, qui ne se doutent +pas de mon arrivée, auront volé jusqu'aux draps +de mon lit!</p> + +<p>--Votre Majesté, au contraire, trouvera toutes +choses en ordre... L'amiral Caracciolo, arrivé à +Palerme ce matin, à huit heures, a, je le sais, veillé +à tout.</p> + +<p>--Et comment le sais-tu?</p> + +<p>--C'est moi qui suis le pilote de l'amiral, et je +puis répondre à Votre Majesté que, mouillé à huit +heures, il était à neuf heures au palais.</p> + +<p>--Alors, je n'aurai à m'occuper que d'une voiture?</p> + +<p>--Comme l'amiral avait prévu que Votre Majesté +arriverait dans la soirée, depuis cinq heures du soir +trois carrosses stationnent à la Marine.</p> + +<p>--En vérité, dit le roi, l'amiral Caracciolo est +un homme précieux, et, si jamais je fais un voyage +par terre, je le prendrai pour mon maréchal des +logis.</p> + +<p>--Ce serait un grand honneur pour lui, sire, +moins pour le poste en lui-même que pour la confiance +qu'il indiquerait.</p> + +<p>--Et avait-il subi de grandes avaries pendant la +tempête, l'amiral?</p> + +<p>--Aucune.</p> + +<p>--Décidément, murmura le roi en se grattant +l'oreille, j'eusse bien fait de tenir la parole que je lui +avais donnée.</p> + +<p>Le pilote tressaillit.</p> + +<p>--Quoi? demanda le roi.</p> + +<p>--Rien, sire, si ce n'est que l'amiral serait bien +heureux, je crois, s'il entendait sortir de la bouche +de Votre Majesté les paroles que je viens d'entendre.</p> + +<p>--Ah! je ne m'en cache pas.</p> + +<p>Puis, se tournant vers Nelson:</p> + +<p>--Savez-vous, milord, lui dit-il, que l'amiral est +arrivé ce matin, à huit heures, sans la plus petite avarie. +Il faut qu'il soit sorcier, puisque le <i>Van-Guard</i>, +quoique commandé par vous, c'est-à-dire par le +premier marin du monde, a perdu ses perroquets, +sa voile de grand foc et--comment dites-vous +cela?--sa cira... sa civadière.</p> + +<p>--Dois-je traduire à milord ce que Sa Majesté +vient de dire? demanda Henry.</p> + +<p>--Pourquoi pas? répliqua le roi.</p> + +<p>--Littéralement.</p> + +<p>--Littéralement, si cela vous fait plaisir. +Henry traduisit les paroles du roi à Nelson.</p> + +<p>--Sire, répondit froidement Nelson, Votre Majesté +était libre de choisir entre le <i>Van-Guard</i> et <i>la +Minerve</i>; elle a choisi le <i>Van-Guard</i>, et tout ce +que peuvent faire le bois, le fer et la toile réunis, +le <i>Van-Guard</i> l'a fait.</p> + +<p>--C'est égal, dit le roi, qui prenait plaisir à se +venger de Nelson à l'endroit de la pression que, par +son intermédiaire, l'Angleterre opérait sur lui, et +qui avait sur le coeur sa flotte brûlée, si j'étais venu +par <i>la Minerve</i>, je serais arrivé depuis le matin, et +j'aurais passé une bonne journée à terre. Mais cela +ne fait rien; je ne vous en suis pas moins reconnaissant, +milord: vous avez fait de votre mieux.</p> + +<p>Et il ajouta avec sa feinte bonhomie:</p> + +<p>--Qui fait ce qu'il peut, fait ce qu'il doit.</p> + +<p>Nelson se mordit les lèvres, frappa du pied, et, +laissant le capitaine Henry sur le pont, rentra dans +sa cabine.</p> + +<p>En ce moment, le pilote criait:</p> + +<p>--Chacun à son poste, pour le mouillage!</p> + +<p>Le mouillage, comme l'appareillage, est un des +moments solennels d'un grand bâtiment de guerre. +Aussi, dès que l'ordre de se rendre à son poste, pour +le mouillage, fut donné, le silence le plus profond +régna-t-il à bord.</p> + +<p>En général, ce silence observé par les passagers +eux-mêmes a quelque chose de prestigieux: huit +cents hommes, attentifs et muets, attendent un mot. +L'officier de manoeuvre, le porte-voix à la main, +répéta et le maître d'équipage traduisit au sifflet +l'ordre donné par le pilote.</p> + +<p>Aussitôt, les matelots, rangés sur les cordages, +commencèrent à hâler d'ensemble. Les vergues pivotèrent +comme par magie, et le <i>Van-Guard</i>, frémissant, +passa entre les navires déjà ancrés sans en heurter +aucun, et, malgré le peu d'espace qu'il avait pour +évoluer, il arriva fièrement au lieu destiné pour son +mouillage.</p> + +<p>Pendant cette manoeuvre, la plupart des voiles +avaient été carguées et pendaient en festons sous les +vergues. Celles qui étaient encore ouvertes ne servaient +qu'à amortir la trop grande vitesse du bâtiment. +Le pilote avait placé au gouvernail le matelot +sicilien qui avait déjà donné à lord Nelson des renseignements +sur les courants et les contre-courants +du détroit.</p> + +<p>--Mouillez! cria le pilote.</p> + +<p>Le porte-voix de l'officier de manoeuvre et le sifflet +du contre-maître répétèrent le commandement.</p> + +<p>Aussitôt, l'ancre se détacha des flancs du vaisseau +et tomba avec fracas à la mer: la chaîne massive la +suivit en serpentant et faisant jaillir des étincelles +des écubiers.</p> + +<p>Le vaisseau gronda et frémit, ébranlé jusqu'au +plus profond de ses entrailles; il craqua dans toute +sa membrure, et, au milieu de la mer bouillonnant +à son avant, une dernière secousse se fit sentir, et +l'ancre mordit le fond.</p> + +<p>L'oeuvre du pilote était accomplie: il n'avait plus +rien à faire. Il s'approcha respectueusement de +Henry et le salua.</p> + +<p>Henry lui présenta vingt guinées qu'il était chargé, +par lord Nelson, de lui remettre.</p> + +<p>Mais le pilote secoua la tête en souriant, et, repoussant +la main de Henry:</p> + +<p>--Je suis payé par mon gouvernement, dit-il, et, +d'ailleurs, je ne reçois d'argent qu'à l'effigie du roi +Ferdinand ou du roi Charles.</p> + +<p>Le roi ne l'avait point un instant perdu des yeux, +et, au moment où il passait près de lui en s'inclinant, +il le saisit par la main.</p> + +<p>--Dis donc, l'ami, lui demanda-t-il, peux-tu me +rendre un petit service?</p> + +<p>--Que le roi ordonne, et, s'il est au pouvoir d'un +homme d'exécuter son ordre, son ordre sera exécuté.</p> + +<p>--Peux-tu me conduire à terre?</p> + +<p>--Rien de plus facile, sire... Mais cette pauvre +barque, bonne pour un pilote, est-elle digne d'un +roi?</p> + +<p>--Je te demande si tu peux me conduire à terre?</p> + +<p>--Oui, sire.</p> + +<p>--Eh bien, conduis-moi.</p> + +<p>Le pilote s'inclina, et, revenant à Henry:</p> + +<p>--Capitaine, dit-il, le roi veut aller à terre; ayez +la bonté de faire descendre l'escalier d'honneur.</p> + +<p>Le capitaine Henry demeura un instant stupéfait +de ce désir du roi.</p> + +<p>--Eh bien? demanda le roi.</p> + +<p>--Sire, répondit Henry, je dois transmettre le +désir de Votre Majesté à lord Nelson: nul ne peut +quitter le vaisseau de Sa Majesté Britannique sans +l'ordre de l'amiral.</p> + +<p>--Pas même moi? dit le roi. Ainsi, je suis prisonnier +sur le <i>Van-Guard?</i></p> + +<p>--Le roi n'est prisonnier nulle part; mais plus +le voyageur est illustre, plus son hôte se croirait en +disgrâce si le voyageur partait sans prendre congé +de lui.</p> + +<p>Et, saluant le roi, Henry se dirigea vers le cabinet.</p> + +<p>--Anglais maudits! murmura le roi entre ses +dents, je ne sais à quoi tient que je ne me fasse jacobin +pour n'avoir désormais plus d'ordres à recevoir de +vous!</p> + +<p>Ce désir du roi n'avait pas moins étonné Nelson +que Henry. Aussi l'amiral monta-t-il rapidement sur +la dunette.</p> + +<p>--Est-il vrai, demanda-t-il s'adressant au roi, au +mépris de l'étiquette qui ne veut pas que l'on interroge +les souverains, est-il vrai que le roi veuille +quitter le <i>Van-Guard</i> à l'instant?</p> + +<p>--Rien de plus vrai, mon cher lord, dit le roi. Je +suis à merveille sur le <i>Van-Guard</i>; mais je serai +encore mieux à terre. Décidément, je n'étais pas né +pour être marin.</p> + +<p>--Votre Majesté ne reviendra point sur cette résolution?</p> + +<p>--Non, je vous le proteste, mon cher amiral.</p> + +<p>--Le grand canot à la mer! cria Nelson.</p> + +<p>--Inutile, dit le roi. Que Votre Seigneurie ne dérange +pas ces braves gens, qui sont fatigués.</p> + +<p>--Mais je ne puis croire à ce que m'a dit le capitaine +Henry.</p> + +<p>--Que vous a dit le capitaine Henry, milord?</p> + +<p>--Que le roi voulait descendre à terre dans la +barque de ce marin.</p> + +<p>--C'est la vérité. Il me parait à la fois un habile +homme et un fidèle sujet. Je crois donc pouvoir me +fier à lui.</p> + +<p>--Mais, sire, je ne puis permettre qu'un autre patron +que moi, qu'un autre canot que celui du <i>Van-Guard</i> +et que d'autres matelots que ceux de Sa Majesté +Britannique vous déposent à terre.</p> + +<p>--Alors, fit le roi, comme je le disais au capitaine +Henry tout à l'heure, je suis prisonnier.</p> + +<p>--Plutôt que de laisser le roi un instant dans +cette croyance, je m'inclinerai à l'instant même devant +son désir.</p> + +<p>--A la bonne heure; c'est le moyen de nous quitter +bons amis, milord.</p> + +<p>--Mais la reine? insista Nelson.</p> + +<p>--Oh! la reine est fatiguée; la reine est souffrante: +ce serait un grand embarras pour elle et les jeunes +princesses de quitter ce soir le <i>Van-Guard</i>. La reine +débarquera demain. Je vous la recommande, milord, +avec tout le reste de ma cour.</p> + +<p>--Irai-je avec vous, mon père? demanda le jeune +prince Léopold.</p> + +<p>--Non, non, répondit le roi. Que dirait la reine si +je lui prenais son favori!</p> + +<p>Nelson s'inclina.</p> + +<p>--Descendez l'escalier de tribord, dit-il.</p> + +<p>L'escalier fut descendu: le pilote s'affala à un cordage, +et fut, en quelques secondes, dans la barque, +qu'il amena au pied de l'échelle.</p> + +<p>--Milord Nelson, dit le roi, au moment de +quitter votre bâtiment, laissez-moi vous dire que je +n'oublierai jamais les attentions dont nous avons été +comblés à bord du <i>Van-Guard</i>, et, demain, vos matelots +recevront une preuve de ma satisfaction.</p> + +<p>Nelson s'inclina une seconde fois, mais cette fois +sans répondre. Le roi descendit l'escalier et s'assit +dans la barque avec un soupir d'allégement qui fut +entendu de l'amiral resté sur la première marche.</p> + +<p>--Pousse! dit le pilote au matelot qui tenait la +gaffe.</p> + +<p>La barque se détacha de l'escalier et s'en éloigna.</p> + +<p>--Nagez, mes garçons, et vivement! dit le pilote.</p> + +<p>Les quatre avirons tombèrent en cadence dans la +mer, et, sous leur vigoureuse impulsion, la barque +s'avança vers la Marine, c'est-à-dire vers l'endroit du +port où attendaient les voitures du roi, en face de la +rue de Tolède.</p> + +<p>Le pilote sauta le premier à terre, tira la barque et +l'assujettit contre la jetée.</p> + +<p>Mais, avant qu'il eût tendu la main au roi, le roi +avait pris son élan et avait sauté sur le quai.</p> + +<p>--Ah! dit-il avec une joyeuse exclamation, me +voilà donc sur la terre ferme. Que le diable emporte +maintenant le roi George, l'amirauté, lord Nelson, +le <i>Van-Guard</i> et toute la flotte de Sa Majesté Britannique! +Tiens, mon ami, voilà pour toi.</p> + +<p>Et il tendit sa bourse au pilote.</p> + +<p>--Merci, sire, répondit celui-ci en faisant un pas +en arrière, mais Votre Majesté a entendu ce que j'ai +répondu au capitaine Henry. Je suis payé par mon +gouvernement.</p> + +<p>--Et tu as même ajouté que tu ne recevais d'argent +qu'à l'effigie du roi Ferdinand et du roi Charles: +prends donc.</p> + +<p>--Sire, êtes-vous sûr que celui que vous me donnez +ne soit pas à l'effigie du roi George?</p> + +<p>--Tu es un hardi coquin de vouloir donner une +leçon à ton roi. En tout cas, apprends une chose, +c'est que, si j'ai reçu de l'argent de l'Angleterre, elle +m'en fait payer cher les intérêts. L'argent est pour +tes hommes, et cette montre sera pour toi. Si jamais +je redeviens roi et que tu aies quelque grâce à me +demander, tu viendras à moi, tu me présenteras cette +montre, et la grâce te sera accordée.</p> + +<p>--Demain, sire, dit le pilote en prenant la montre +et en jetant la bourse à ses matelots, je serai au palais, +et j'espère que Votre Majesté ne me refusera pas +la grâce que j'aurai l'honneur de lui demander.</p> + +<p>--Eh bien, dit le roi, celui-là n'aura point perdu +de temps.</p> + +<p>Et, sautant dans celle des trois voitures qui était +la plus rapprochée de lui:</p> + +<p>--Au palais royal! dit-il.</p> + +<p>La voiture partit au galop.</p> + +<br><br> + +<h3>CIII</h3> + +<h3>QUELLE ÉTAIT LA GRACE QU'AVAIT A DEMANDER +LE PILOTE.</h3> + +<p> +Prévenu par l'amiral Caracciolo de l'arrivée du +roi, le gouverneur du château avait officiellement +annoncé cette arrivée aux autorités de Palerme.</p> + +<p>Le syndic, la municipalité, les magistrats et le haut +clergé de Palerme attendaient le roi depuis trois +heures de l'après-midi dans la grande cour du palais. +Le roi, qui avait besoin de manger et aussi de dormir, +se dit que c'étaient trois discours à entendre, et +il en frissonna de la pointe des pieds à la racine des +cheveux.</p> + +<p>Aussi, prenant le premier la parole:</p> + +<p>--Messieurs, dit-il, quel que soit votre talent d'orateurs, +je doute que vous trouviez moyen de me +dire quelque chose d'agréable. J'ai voulu faire la +guerre aux Français, et ils m'ont battu; j'ai voulu +défendre Naples, et j'ai été forcé de la quitter; je me +suis embarqué, et j'ai essuyé une tempête. Me dire +que ma présence vous réjouit serait me dire que +vous êtes contents des malheurs qui m'arrivent, et, +par-dessus tout, en me disant cela, vous m'empêcheriez +de souper et de me coucher; ce qui, dans ce +moment, me serait plus désagréable encore que +d'avoir été battu par les Français, d'avoir été forcé +de me sauver de Naples, et d'avoir eu, pendant trois +jours, le mal de mer et la perspective d'être mangé +par les poissons, attendu que je meurs de faim et de +sommeil. Sur ce, je regarde vos discours comme faits, +monsieur le syndic et messieurs du corps municipal. +Je donne dix mille ducats pour les pauvres: vous +pouvez les envoyer prendre demain.</p> + +<p>Avisant alors l'évêque au milieu de son clergé:</p> + +<p>--Monseigneur, dit-il, demain, à Sainte-Rosalie, +vous direz un <i>Te Deum</i> d'actions de grâces pour la +façon miraculeuse dont j'ai échappé au naufrage. +J'y renouvellerai solennellement le voeu que j'ai fait +à saint François de Paule de lui bâtir une église sur +le modèle de Saint-Pierre de Rome, et vous nous +désignerez les membres de votre clergé les plus méritants. +Si réduits que soient nos moyens, nous +tâcherons de les récompenser selon leurs mérites.</p> + +<p>Puis, se tournant vers les magistrats et reconnaissant +à leur tête le président Cardillo:</p> + +<p>--Ah! ah! c'est vous, maître Cardillo! lui dit-il.</p> + +<p>--Oui, sire, répondit le président en saluant jusqu'à +terre.</p> + +<p>--Êtes-vous toujours mauvais joueur?</p> + +<p>--Toujours, sire.</p> + +<p>--Et chasseur enragé?</p> + +<p>--Plus que jamais.</p> + +<p>--C'est bien. Je vous invite à mon jeu, à la condition +que vous m'inviterez à vos chasses.</p> + +<p>--C'est un double honneur que me fait Votre +Majesté.</p> + +<p>--Maintenant, messieurs, continua le roi s'adressant +à tout le monde, si vous avez aussi faim et aussi +soif que moi, j'ai un bon conseil à vous donner: +c'est de faire comme moi, c'est-à-dire de souper et +vous coucher après.</p> + +<p>Cette invitation était un congé bien en règle; +aussi la triple députation se retira-t-elle après avoir +salué le roi.</p> + +<p>Ferdinand, éclairé par quatre domestiques, monta +le grand escalier d'honneur, suivi par Jupiter, le +seul convive qu'il eût jugé à propos de retenir.</p> + +<p>Un dîner de trente couverts était servi.</p> + +<p>Le roi s'assit à une extrémité de la table et fit +asseoir Jupiter à l'autre, garda un domestique pour +lui et en donna deux à son chien, auquel il fit servir +de tous les plats qu'il mangea.</p> + +<p>Jamais Jupiter ne s'était trouvé à pareille fête.</p> + +<p>Puis, après le souper, Ferdinand l'emmena dans +sa chambre, lui fit apporter, au pied de son lit, les +tapis les plus moelleux, et, passant, avant de se coucher +lui-même, la main sur la belle tête intelligente +du fidèle animal:</p> + +<p>--J'espère, dit-il, que tu ne diras pas, comme je +sais quel poëte, que l'escalier d'autrui est rude et +que le pain de l'exil est amer.</p> + +<p>Sur quoi, il s'endormit, rêva qu'il faisait une +pêche miraculeuse dans le golfe de Castellamare et +tuait des sangliers par centaines dans la forêt de +Ficuzza.</p> + +<p>L'ordre était donné à Naples, lorsque le roi n'avait +pas sonné à huit heures, d'entrer dans sa chambre +et de l'éveiller; mais, comme le même ordre n'avait +pas été donné à Palerme, le roi se réveilla et sonna à +dix heures seulement.</p> + +<p>Pendant la matinée, la reine, le prince Léopold, +les princesses, les ministres et les courtisans avaient +débarqué et avaient cherché leurs logements, les uns +au palais, les autres dans la ville. Le corps du petit +prince avait, en outre, été porté dans la chapelle du +roi Roger.</p> + +<p>Le roi demeura un instant soucieux et se leva. +Cette dernière circonstance qu'il paraissait avoir +complètement oubliée, maintenant qu'il était hors +de danger, pesait-elle plus tristement sur son coeur +paternel, ou bien réfléchissait-il que saint François +de Paule avait un peu lésiné dans la protection qu'il +lui avait accordée, et qu'en bâtissant l'église qu'il +avait votée, il allait payer bien cher une protection +qui s'était si incomplètement étendue sur sa famille?</p> + +<p>Le roi donna l'ordre que le corps du jeune prince +restât exposé toute la journée dans la chapelle et +qu'il fût, le lendemain, enterré sans aucune solennité.</p> + +<p>Sa mort seulement serait signifiée aux autres +cours, et celle des Deux-Siciles, réduite à la Sicile +seule, porterait un deuil de quinze jours en violet.</p> + +<p>Cet ordre donné, on annonça au roi que l'amiral +Caracciolo, qui, la veille, comme nous le savons déjà +par le récit du pilote, avait fait le maréchal des logis +pour le roi et la famille royale, sollicitait l'honneur +d'être reçu par Sa Majesté et attendait son bon plaisir +dans l'antichambre.</p> + +<p>Le roi s'était rattaché à Caracciolo de toute l'antipathie +que commençait à lui inspirer Nelson; aussi +s'empressa-t-il d'ordonner qu'on le fît entrer dans +le cabinet-bibliothèque attenant à sa chambre à coucher, +et, dans son empressement à voir l'amiral, y entra-t-il +lui-même avant d'être complètement habillé, +et, donnant à son visage l'expression la plus riante +possible:</p> + +<p>--Ah! mon cher amiral, lui dit-il, je suis bien +aise de te voir, d'abord pour te remercier de ce qu'étant +arrivé avant moi, tu as aussitôt pensé à moi.</p> + +<p>L'amiral s'inclina, et, sans que le bon accueil du +roi changeât rien à la gravité de son visage:</p> + +<p>--Sire, dit-il, c'était mon devoir comme fidèle et +obéissant sujet de Votre Majesté.</p> + +<p>--Puis je voulais te faire des compliments sur la +façon dont tu as manoeuvré ta frégate au milieu de la +tempête. Sais-tu que tu as failli faire crever Nelson +de rage? J'aurais bien ri, je t'en réponds, si je n'avais +pas eu si grand'peur.</p> + +<p>--L'amiral Nelson, répondit Caracciolo, ne pouvait +faire, avec un bâtiment lourd et mutilé comme +le <i>Van-Guard</i>, ce que je pouvais faire avec ma frégate, +bâtiment léger de construction moderne, et +qui n'a jamais souffert. L'amiral Nelson a fait ce +qu'il a pu.</p> + +<p>--C'est ce que je lui ai dit, avec un autre sens +peut-être, mais absolument dans les mêmes termes; +et j'ai même ajouté que j'avais un profond regret de +t'avoir manqué de parole et d'être venu avec lui, au +lieu d'être venu avec toi.</p> + +<p>--Je le sais, sire, et j'en suis profondément +touché.</p> + +<p>--Tu le sais! et qui te l'a dit? Ah! je comprends: +le pilote?</p> + +<p>Caracciolo ne répondit point à la question du roi. +Mais, au bout d'un instant:</p> + +<p>--Sire, dit-il, je viens demander une grâce au roi.</p> + +<p>--Bien! tu tombes dans un bon moment! Parle.</p> + +<p>--Je viens demander au roi de vouloir bien accepter +ma démission d'amiral de la flotte napolitaine.</p> + +<p>Le roi recula d'un pas, tant il s'attendait peu à +cette demande.</p> + +<p>--Ta démission d'amiral de la flotte napolitaine! +dit-il. Et pourquoi?</p> + +<p>--D'abord, sire, parce qu'il est inutile d'avoir un +amiral quand on n'a plus de flotte.</p> + +<p>--Oui, je le sais bien, dit le roi avec une visible +expression de colère, milord Nelson l'a brûlée; mais, +un jour où l'autre, nous serons les maîtres chez nous, +et nous la reconstruirons.</p> + +<p>--Mais, alors, répondit froidement Caracciolo, +comme j'ai perdu la confiance de Votre Majesté, je +ne pourrai plus la commander.</p> + +<p>--Tu as perdu ma confiance, toi, Caracciolo?</p> + +<p>--J'aime mieux croire cela, sire, que d'avoir à reprocher, +à un roi dans les veines duquel coule le +plus vieux sang royal d'Europe, d'avoir manqué à +sa parole.</p> + +<p>--Oui, c'est vrai, dit le roi, je t'avais promis...</p> + +<p>--De ne point quitter Naples, d'abord, ou, si vous +le quittiez, de ne le quitter que sur mon bâtiment.</p> + +<p>--Voyons, mon cher Caracciolo! dit le roi tendant +la main à l'amiral.</p> + +<p>L'amiral prit la main du roi, la baisa respectueusement, +fit un pas en arrière et tira un papier de sa +poche.</p> + +<p>--Sire, dit-il, voici ma démission, que je prie +Votre Majesté d'accepter.</p> + +<p>--Eh bien, non, je ne l'accepte pas, ta démission, +je la refuse..</p> + +<p>--Votre Majesté n'en a pas le droit.</p> + +<p>--Comment, je n'en ai pas le droit? Je n'ai pas le +droit de refuser ta démission?</p> + +<p>--Non, sire; car Votre Majesté m'a promis hier de +m'accorder la première grâce que je lui demanderais; +eh bien, cette grâce, c'est de vouloir bien recevoir +et accepter ma démission.</p> + +<p>--Hier, je t'ai promis?... Tu deviens fou!</p> + +<p>Caracciolo secoua la tête.</p> + +<p>--J'ai toute ma raison, sire.</p> + +<p>--Hier, je ne t'ai point vu.</p> + +<p>--C'est-à-dire que Votre Majesté ne m'a point reconnu. +Mais peut être reconnaîtra-t-elle cette montre?</p> + +<p>Et Caracciolo tira de sa poitrine une montre magnifique, +ornée du portrait du roi et enrichie de diamants.</p> + +<p>--Le pilote! s'écria le roi en reconnaissant la +montre qu'il avait donnée, la veille, à l'homme qui, +si habilement, l'avait conduit dans le port; le pilote!</p> + +<p>--C'était moi, sire, répondit Caracciolo en s'inclinant.</p> + +<p>--Comment! tu as consenti, toi, un amiral, à +faire le métier de pilote?</p> + +<p>--Sire, il n'y a point de métier inférieur quand il +s'agit du salut du roi.</p> + +<p>La figure de Ferdinand prit une expression de mélancolie +qu'elle ne revêtait qu'à de bien rares intervalles.</p> + +<p>--En vérité, dit-il, je suis un prince bien malheureux: +ou l'on éloigne mes amis de moi, ou ils +s'éloignent de moi eux-mêmes.</p> + +<p>--Sire, répondit Caracciolo, vous avez tort de +vous en prendre à Dieu du mal que vous faites ou +du mal que vous laissez faire. Dieu vous a donné +pour père un roi non-seulement puissant, mais illustre; +vous aviez un frère aîné qui devait hériter du +sceptre et de la couronne de Naples: Dieu a permis +que la folie le touchât du doigt au front et l'écartât +de votre chemin. Vous êtes homme, vous êtes roi, +vous avez la volonté, vous avez le pouvoir; doué du +libre arbitre, vous pouvez choisir entre le bien et le +mal, le bon et le mauvais: vous choisissez le mal, +sire, de sorte que le bien et le bon s'éloignent de +vous.</p> + +<p>--Caracciolo, dit le roi, plus triste qu'irrité, sais-tu +que personne ne m'a jamais parlé comme tu me +parles?</p> + +<p>--Parce qu'à part un homme qui, comme moi, +aime le roi et veut le bien de l'État, Votre Majesté +n'a autour d'elle que des courtisans qui n'aiment +qu'eux-mêmes et ne veulent que les honneurs de la +fortune.</p> + +<p>--Et cet homme, quel est-il?</p> + +<p>--Celui que le roi avait oublié à Naples, et que +j'ai transporté, moi, en Sicile, le cardinal Ruffo.</p> + +<p>--Le cardinal sait, comme toi, que je suis toujours +prêt à le recevoir et à l'écouter.</p> + +<p>--Oui, sire; seulement, après nous avoir reçus +et écoutés, vous suivrez les conseils de la reine, d'Acton +et de Nelson. Sire, je suis désespéré de manquer +au respect que je dois à une auguste personne, mais +ces trois noms seront maudits dans les temps et dans +l'éternité.</p> + +<p>--Et crois-tu que je ne les maudisse pas, moi? dit +le roi; crois-tu que je ne voie pas qu'ils mènent l'État +à sa ruine, et moi à ma perte? Je suis un imbécile, +mais je ne suis pas un sot.</p> + +<p>--Eh bien, alors, luttez, sire!</p> + +<p>--Lutter, lutter! cela t'est bien aisé à dire, à toi. +Je ne suis pas un homme de lutte, Dieu ne m'a pas +créé pour le combat. Je suis un homme de sensations +et de plaisirs, un bon coeur que l'on rend mauvais à +force de le tourmenter et de l'aigrir. Ils sont là trois +ou quatre à se disputer le pouvoir, à tirailler, l'un +la couronne, l'autre le sceptre... Je les laisse faire. +Le sceptre, la couronne, c'est mon Calvaire; le trône, +c'est mon Golgotha. Je n'ai point demandé à Dieu +d'être roi. J'aime la chasse, la pêche, les chevaux, +les belles filles, et n'ai pas d'autre ambition. Avec dix +mille ducats de rente et la liberté de vivre à ma guise, +j'eusse été l'homme le plus heureux de la terre. Mais +non, sous prétexte que je suis roi, on ne me laisse +pas un instant de repos. Cela se comprendrait si je +régnais; mais ce sont les autres qui règnent sous +mon nom, ce sont les autres qui font la guerre, et +c'est moi qui reçois les coups; ce sont les autres qui +font les fautes, et c'est moi qui, officiellement, dois +les réparer. Tu me demandes ta démission, tu as bien +raison; mais c'est aux autres que tu devrais la demander, +car ce sont eux que tu sers, et non pas +moi.</p> + +<p>--Et voilà pourquoi, voulant servir mon roi, et +non les autres, je désire rentrer dans cette vie privée +que Votre Majesté ambitionnait tout à l'heure. Sire, +pour la troisième fois, je supplie donc Votre Majesté +de vouloir bien accepter ma démission, et, au besoin, +je l'en adjure, au nom de la parole qu'elle m'a +donnée hier.</p> + +<p>Et Caracciolo présenta au roi d'une main sa démission +et de l'autre une plume pour l'accepter.</p> + +<p>--Tu le veux? dit le roi.</p> + +<p>--Sire, je vous en supplie.</p> + +<p>--Et, si je signe, où iras-tu?</p> + +<p>--Je retournerai à Naples, sire.</p> + +<p>--Qu'iras-tu faire à Naples?</p> + +<p>--Servir mon pays, sire. Naples est dans cette +situation où elle a besoin de l'intelligence et du +courage de tous ses enfants.</p> + +<p>--Prends gardée ce que tu feras à Naples, Caracciolo!</p> + +<p>--Sire, je tâcherai de m'y conduire comme je l'ai +fait jusqu'ici, en honnête homme et en bon citoyen.</p> + +<p>--Cela te regarde. Tu insistes toujours?</p> + +<p>Carracciolo se contenta de montrer à Ferdinand, +du bout du doigt, la montre qu'il avait déposée sur +la table.</p> + +<p>--Tête de fer! dit le roi avec impatience.</p> + +<p>Et, prenant la plume, il écrivit au bas de la démission:</p> + +<p>«Accordé; mais que le chevalier Carracciolo +n'oublie pas que Naples est au pouvoir de mes +ennemis.»</p> + +<p>Et il signa, comme d'habitude: FERDINAND B. <sup>1</sup>»</p> + +<p>[Note 1: Nous avons relevé l'apostille du roi sur la démission elle-même.]</p> + +<p>Caracciolo jeta les yeux sur les trois lignes que +venait d'écrire le roi, plia sa démission, la mit dans +sa poche, salua respectueusement Ferdinand, et s'apprêta +à sortir.</p> + +<p>--Tu oublies ta montre, dit le roi.</p> + +<p>--Cette montre n'a pas été donnée à l'amiral, elle +a été donnée au pilote. Sire, hier, le pilote n'existait +point; aujourd'hui, l'amiral n'existe plus.</p> + +<p>--Mais j'espère, dit le roi avec cette dignité qui +de temps en temps, apparaissait chez lui comme un +éclair, j'espère que l'ami leur survit. Prends cette +montre, et, si jamais tu es prêt à trahir ton roi, regarde +le portrait de celui qui te l'a donnée.</p> + +<p>--Sire, répondit Caracciolo, je ne suis plus au +service du roi; je suis simple citoyen: je ferai ce que +m'ordonnera mon pays.</p> + +<p>Et il sortit, laissant le roi non-seulement triste, +mais rêveur.</p> + +<p>Le lendemain, ainsi que Ferdinand l'avait ordonné, +les obsèques de son fils le prince Albert eurent +lieu sans pompe, comme eussent eu lieu celles d'un +enfant ordinaire.</p> + +<p>Le corps fut déposé dans les caveaux de la chapelle +du château connue sous le nom de chapelle du roi +Roger.</p> + +<br><br> + +<h3>CIV</h3> + +<h3>LA ROYAUTÉ A PALERME.</h3> + +<p> +Nous avons vu, dans un des chapitres précédents, +que la première chose que le roi avait réorganisée +avant son conseil des ministres, et aussitôt son arrivée +à Palerme, c'était sa partie de reversi.</p> + +<p>Par bonheur, comme l'avait pensé Ferdinand, le +duc d'Ascoli, dont il ne s'était pas occupé, avait +trouvé moyen de passer en Sicile, poussé par ce dévouement +naïf et persévérant qui était sa principale +vertu, vertu dont le roi ne lui savait pas plus gré +qu'à Jupiter de sa fidélité.</p> + +<p>Le duc d'Ascoli était allé trouver Caracciolo pour +lui demander passage à son bord, et, comme Caracciolo +savait que le duc d'Ascoli était le meilleur et le +plus désintéressé des amis du roi, il avait à l'instant +même accordé au duc ce qu'il lui demandait.</p> + +<p>Le roi trouva donc, au nombre des personnes qui, +dès le soir de son arrivée, vinrent lui faire leur cour, +son compagnon de fuite d'Albano, le duc d'Ascoli. +Mais sa présence n'étonna point le roi, et, pour tout +compliment:</p> + +<p>--Je savais bien, lui dit-il, que tu trouverais +moyen de venir.</p> + +<p>On se rappelle, en outre, qu'au nombre des magistrats +qui étaient venus faire leur cour au roi était une +vieille connaissance à lui, le président Cardillo, qui +ne venait jamais à Naples sans avoir l'honneur de +dîner une fois à la table du roi; en échange de quoi, +le roi lui faisait l'honneur, chaque fois qu'il venait à +Palerme, d'aller chasser une fois au moins dans son +magnifique fief d'Illice.</p> + +<p>Le roi faisait, en faveur du président Cardillo, une +exception à ses sympathies et à ses antipathies. D'habitude, +Ferdinand, très-aristocrate, quoique très-populaire, +et même très-populacier exécrait la noblesse +de robe. Mais le président Cardillo l'avait séduit +par deux puissants attraits. Le roi aimait la +chasse, et le président Cardillo était, depuis Nemrod +et après le roi Ferdinand, un des plus puissants +chasseurs devant Dieu qui eussent jamais existé. +Le roi détestait les cheveux à la Titus, les moustaches +et les favoris, et le président Cardillo n'avait +pas un cheveu sur la tête et pas un poil sur les joues +ni au menton; la majestueuse perruque sous laquelle +le digne magistrat dissimulait sa calvitie avait +donc le rare privilége d'être bien reçue par le roi. +Aussi jeta-t-il immédiatement les yeux sur lui pour +faire, avec d'Ascoli et Malaspina, les partenaires habituels +de sa partie de reversi.</p> + +<p>Les autres joueurs sans carte, comme on pourrait +dire des ministres sans portefeuille, étaient le prince +de Castelcicala, le seul des trois membres de la junte +d'État que la reine eût daigné couvrir de sa protection +en l'emmenant avec elle; le marquis de Cirillo, que +le roi venait de faire son ministre de l'intérieur, et le +prince de San-Cataldo, un des plus riches propriétaires +de la Sicile méridionale.</p> + +<p>Cet attelage du roi, si l'on nous permet de désigner +ainsi les trois courtisans qui avaient l'honneur +d'être désignés pour son jeu, était bien la plus étrange +réunion d'originaux qui se pût voir.</p> + +<p>Nous connaissons le duc d'Ascoli, auquel à tort +nous donnerions le nom de courtisan. Le duc d'Ascoli +était une de ces figures sereines, courageuses et +loyales comme on en rencontre si rarement à la +cour. Son dévouement au roi était désintéressé de +toute ambition. Jamais il ne lui était arrivé de solliciter +une faveur pécuniaire ou honorifique; ni, le +roi lui ayant offert une de ces faveurs, de lui rappeler +qu'il la lui avait offerte, s'il l'oubliait. Le duc d'Ascoli +était le type du véritable gentilhomme, amoureux +de la royauté comme d'une institution sacro-sainte, +s'étant imposé de son plein gré des devoirs avec +elle, et convertissant de son plein gré ces devoirs en +obligations.</p> + +<p>Le marquis Malaspina, tout au contraire, était un +de ces caractères quinteux, querelleurs et rétifs, qui +regimbent à tout, et qui cependant finissent par +obéir, quel que soit l'ordre donné par le maître, se +vengeant de cette obéissance par des mots piquants +et des boutades misanthropiques, mais enfin obéissant. +C'était, comme le disait Catherine de Médicis, +du duc de Guise, un de ces roseaux peints en fer qui +plient quand on appuie dessus.</p> + +<p>Le quatrième, le président Cardillo, a été déjà +esquissé par nous, et nous n'avons plus que quelques +traits à ajouter pour compléter son portrait.</p> + +<p>Le président Cardillo, avant que le roi y vînt, était +l'homme le plus violent, et, en même temps, le plus +mauvais joueur de la Sicile; le roi venu, il était, +comme César, s'il tenait absolument à rester le premier, +obligé d'aller chercher quelque village de la +Sardaigne ou de la Calabre.</p> + +<p>Dès le premier soir où il fut admis au jeu du roi, +le président Cardillo donna, par un mot, la mesure +de sa soumission à l'étiquette royale.</p> + +<p>Une des principales préoccupations du joueur au +reversi est de se défaire de ses as. Or, le roi Ferdinand, +s'étant aperçu que, pouvant se défaire d'un as, +il l'avait gardé dans sa main, s'était écrié:</p> + +<p>--Suis-je assez bête! je pouvais me défaire de +mon as, et je l'ai gardé!</p> + +<p>--Eh bien, moi, répondit le président, je suis +encore plus bête que Votre Majesté; car, pouvant +faire quinola, je ne l'ai point fait.</p> + +<p>Le roi se mit à rire, et le président, qui était déjà +fort dans son estime, y entra d'un nouveau cran. Sa +franchise rappelait probablement au roi celle de ses +bons lazzaroni.</p> + +<p>Cela n'était qu'un mot; mais le président ne se +bornait pas toujours aux mots. Il entrait dans la série +des faits et des gestes. A la moindre contradiction, +par exemple, ou à la moindre faute de son partenaire +contre les règles du jeu, il faisait voler les jetons, +les cartes, l'argent, les chandeliers. Mais, lorsqu'il +se vit assis à la table de Sa Majesté, le pauvre +président eut une muselière et fut obligé de ronger +son frein.</p> + +<p>Cela alla bien pendant trois ou quatre soirées. +Mais le roi, qui connaissait par expérience le caractère +du président, et qui, d'ailleurs, voyait la violence +qu'il se faisait, s'amusait à le pousser à bout; puis, +lorsqu'il était près d'éclater, il le regardait et lui +adressait la première question venue. Alors le pauvre +président, forcé de répondre courtoisement, souriait +avec rage, mais en même temps aussi gracieusement +qu'il lui était possible, reposait sur la table l'objet +quelconque qu'il était prêt à lancer au plafond ou à +briser sur le parquet, et s'en prenait aux boutons de +son habit, qu'il se contentait d'arracher et que l'on +retrouvait le lendemain semés sur le tapis.</p> + +<p>Le quatrième jour, cependant, le président n'y put +tenir. Il jeta au nez du marquis Malaspina les cartes +qu'il n'osait jeter au nez du roi, et, comme il tenait +son mouchoir d'une main et sa perruque de l'autre, +et qu'une sueur de colère ruisselait sur son visage, il +se trompa de main, commença par s'essuyer la figure +avec sa perruque et finit par se moucher dedans.</p> + +<p>Le roi pensa mourir de rire et se promit de se +donner le plus souvent possible cette comédie.</p> + +<p>Aussi, Ferdinand se garda-t-il bien de refuser la +première invitation de chasse que lui fit le président +Cardillo.</p> + +<p>Le président Cardillo avait, comme nous l'avons +dit, un magnifique fief donnant cinq mille onces +d'or de revenus à Illice<sup>2</sup>: au milieu de ce fief, s'élevait +un château digue de loger un roi.</p> + +<p>[Note 2: 60,000 francs.]</p> + +<p>Le roi y arriva la veille de la chasse pour y dîner +et pour y coucher.</p> + +<p>Ferdinand était curieux, il se fit montrer le château +dans tous ses détails. Sa chambre, qui était +la chambre d'honneur, était en face de celle de +son hôte.</p> + +<p>Le soir, après avoir fait, comme d'habitude, sa +partie de reversi et avoir, comme d'habitude encore, +exaspéré son hôte, il se coucha; mais, quoique +son lit eût un dais comme un trône, le roi, toujours +jeune et neuf à l'endroit de la chasse, se réveilla +une heure avant que le cor sonnât la diane.</p> + +<p>Ne sachant que faire dans son lit, et ne pouvant +se rendormir, il eut l'idée de voir quelle figure faisait +un président dans son lit, sans perruque et en +bonnet de nuit.</p> + +<p>La chose était d'autant moins indiscrète que le +président était veuf.</p> + +<p>En conséquence, le roi se leva, alluma sa bougie, +se dirigea en chemise vers la porte de la chambre +de son hôte, tourna la clef et entra.</p> + +<p>Si grotesque que fût le spectacle auquel s'attendait +le roi, il ne pouvait même soupçonner celui +qui s'offrit à ses yeux.</p> + +<p>Le président, sans perruque et en chemise, lui +aussi, était assis, au milieu de la chambre, sur cette +espèce de trône où M. de Vendôme reçut Alberoni. +Le roi, au lieu de s'étonner et de refermer la porte, +alla directement à lui, tandis que, surpris à l'improviste, +le pauvre président demeurait immobile et +sans dire une parole. Le roi, alors, lui mit sa bougie +sous le nez pour mieux voir quel visage il faisait, +puis commença de faire le tour de la statue et de son +piédestal avec une admirable gravité, tandis que la +tête seule du président, qui s'appuyait des deux +mains sur son siége, pareille à celle d'un magot de +la Chine, accompagnait Sa Majesté par un mouvement +central pareil à son mouvement circulaire.</p> + +<p>Enfin, les deux astres, qui accomplissaient leur +périple, se retrouvèrent en face l'un de l'autre, et, +comme le roi s'était redressé et gardait le silence:</p> + +<p>--Sire, dit le président avec le plus grand sang-froid, +le cas n'étant pas prévu par l'étiquette, dois-je +rester assis ou me lever?</p> + +<p>--Reste assis, reste assis! dit le roi; mais voilà +quatre heures qui sonnent, ne nous fais pas attendre.</p> + +<p>Et Ferdinand sortit de la chambre avec la même +gravité qu'il y était entré.</p> + +<p>Mais, quelque gravité que le roi eût affectée, cette +aventure n'en était pas moins une de celles que, +dans l'avenir, il avait le plus de plaisir à raconter, +toutefois après celle de sa fuite avec Ascoli, fuite +dans laquelle, selon lui, Ascoli avait mille chances +pour une d'être pendu.</p> + +<p>La chasse chez le président fut magnifique. Mais +quel jour, fût-ce dans la bienheureuse Sicile, peut +être sûr de s'écouler sans quelque petit nuage au +ciel? Le roi, nous l'avons dit, était un admirable +tireur, et qui n'avait probablement pas son égal. Il +ne tirait jamais qu'à balle franche et était toujours +sûr de mettre sa balle au défaut de l'épaule; ce qui, +à la chasse au sanglier, est d'une grande importance, +parce que l'animal n'est vulnérable mortellement +que là. Mais ce qu'il y avait de curieux, c'est +qu'il exigeait de ceux qui chassaient avec lui la +même adresse que lui.</p> + +<p>Aussi, le soir de cette première et fameuse chasse +qu'il faisait chez le président Cardillo, comme tous +les chasseurs étaient réunis autour d'un monceau de +sangliers, trophée cynégétique de la journée, il en +vit un qui était frappé au ventre.</p> + +<p>Aussitôt, la rougeur lui monta au front, et, jetant +un regard furieux autour de lui:</p> + +<p>--Quel est, demanda-t-il, le porc qui a fait un +pareil coup?</p> + +<p>--Moi, sire, répondit Malaspina. Faut-il me pendre +pour cela?</p> + +<p>--Non, répondit le roi; mais, les jours de chasse, +il faut rester chez vous.</p> + +<p>Le marquis Malaspina, à partir de ce moment, +non-seulement resta chez lui les jours de chasse, +mais encore fut remplacé au jeu du roi par le marquis +de Circello.</p> + +<p>Au reste, le jeu du roi n'était pas le seul établi +dans le grand salon du palais royal, situé dans le +pavillon carré qui surmonte la porte de Montreale. +A quelques pas de la table de reversi du roi, il y +avait la table de pharaon, où trônait Emma Lyonna, +soit qu'elle fît la banque ou pontât. C'était au jeu +surtout que l'on pouvait, sur les traits mobiles de +la belle Anglaise, étudier le flux et le reflux des passions. +Extrême en tout, Emma jouait avec rage, et +aimait à plonger ses belles mains dans les flots d'or +qu'elle amassait sur ses genoux et qu'elle faisait +rouler en fauves cascades de ses genoux sur le tapis +vert. Lord Nelson, qui ne jouait jamais, se tenait assis +derrière elle ou debout appuyé à son fauteuil, +dévorant ses belles épaules de l'oeil qui lui restait, +ne parlant à personne qu'à elle et toujours à voix +basse et en anglais.</p> + +<p>Là, tandis que le roi jouait à gagner ou à perdre +mille ducats au plus, on jouait à en gagner ou en +perdre vingt, trente, quarante mille.</p> + +<p>C'était autour de cette table que se tenaient les +plus riches seigneurs de la Sicile, et, au milieu de +ces hommes, quelques-uns de ces joueurs heureux +qui sont renommés par leur constante fortune au +jeu.</p> + +<p>Si Emma voyait à l'un d'eux une bague ou une +épingle qui lui plût, elle la faisait remarquer à Nelson, +qui, le lendemain, se présentait chez le propriétaire +du diamant, du rubis ou de l'émeraude; et, +à quelque prix que ce fût, l'émeraude, le rubis ou le +diamant passait du doigt ou du cou de son propriétaire +au doigt ou au cou de la belle favorite.</p> + +<p>Quant à sir William, occupé d'archéologie ou de +politique, il ne voyait rien, n'entendait rien, faisait +sa correspondance politique avec Londres, ou classait +ses échantillons géologiques.</p> + +<p>Si l'on nous accusait d'exagérer la cécité conjugale +du digne ambassadeur, nous répondrions par cette +lettre de Nelson, en date du 12 mars 1799, adressée +à sir Spencer Smith, et qui fait partie des lettres et +dépêches publiées à Londres, après la mort de l'illustre +amiral:</p> + +<p>«Mon cher monsieur,</p> + +<p>»Je désire deux ou trois beaux châles de l'Inde, +quels qu'en soient les prix. Comme je ne connais +personne à Constantinople que je puisse charger de +cette emplette, je prends la liberté de vous prier +de me faire rendre ce service. J'en payerai le prix +avec mille remerciements, soit à Londres, soit partout +ailleurs, aussitôt qu'on me le fera connaître.</p> + +<p>»En faisant ce que je vous demande, vous acquerrez +un nouveau titre à la reconnaissance de,</p> + +<p>»NELSON.»</p> + +<p>Cette lettre n'a pas besoin de commentaires, il +nous semble; elle prouve qu'Emma Lyonna, en épousant +sir William, n'avait point tout à fait oublié les +habitudes de son ancien métier.</p> + +<p>Quant à la reine, elle ne jouait jamais, ou du +moins jouait sans animation et sans plaisir. Chose +étrange, il y avait une passion inconnue à cette +femme de passion. En deuil du jeune prince Albert, si +vite disparu, plus vite encore oublié, elle se tenait +avec les jeunes princesses, en deuil comme elle, dans +un coin du salon, occupée à quelque travail d'aiguille. +Pendant le jeu, trois fois par semaine, le prince de +Calabre venait avec sa jeune épouse faire au roi sa +visite. Ni lui ni la princesse Clémentine ne jouaient. +La princesse s'asseyait près de la reine sa belle-mère, +au milieu des jeunes princesses ses belles-soeurs, et +se mettait à dessiner ou à faire de la tapisserie avec +elles.</p> + +<p>Le duc de Calabre allait d'un groupe à l'autre et se +mêlait à la conversation, quelle qu'elle fût, avec cette +faconde facile et superficielle qui, aux yeux des ignorants, +passe pour de la science.</p> + +<p>Un étranger qui fût entré dans ce salon et qui +n'eût point su à qui il avait affaire, n'eût jamais deviné +que ce roi qui faisait si gaiement sa partie de reversi, +que cette femme qui brodait si froidement un +dossier de fauteuil, que ce jeune homme enfin qui, +d'un visage si riant, saluait tout le monde, étaient un +roi, une reine et un prince royal venant de perdre +leur royaume et ayant depuis peu de jours seulement +mis le pied sur la terre de l'exil.</p> + +<p>Le visage seul de la princesse Clémentine portait +la trace d'un profond chagrin; mais on sentait que, +tombant dans l'extrémité opposée, le chagrin était +plus grand que celui qu'on éprouve de la perte d'un +trône; on comprenait que la pauvre archiduchesse +avait perdu son bonheur, sans espoir de le retrouver +jamais.</p> + +<br><br> + +<h3>CV</h3> + +<h3>LES NOUVELLES.</h3> + +<p> +Quoique le roi Ferdinand eût mis, comme nous +l'avons dit, moins d'empressement à réorganiser son +ministère que sa partie de reversi, au bout de deux ou +trois jours, il avait établi quelque chose qui ressemblait +à un conseil d'État. Il avait rendu à Ariola, disgracié +d'abord, son ministère de la guerre, car il +avait bien vite reconnu que les traîtres étaient ceux +qui lui avaient conseillé la guerre, et non ceux qui +l'en avaient dissuadé. Il avait nommé le marquis de +Circello à l'intérieur, et le prince de Castelcicala--auquel +il fallait une compensation de la perte de sa +place d'ambassadeur à Londres et de membre de la +junte d'État à Naples--ministre des affaires étrangères.</p> + +<p>Le premier qui apporta à Palerme des nouvelles +de Naples fut le vicaire général prince Pignatelli. Il +avait, nous l'avons dit, pris la fuite le même soir où, +mis en demeure de livrer le trésor de l'État à la municipalité +et de se démettre de ses pouvoirs aux +mains des élus, il avait demandé douze heures pour +réfléchir.</p> + +<p>Le prince Pignatelli fut fort mal reçu du roi et +surtout de la reine. Le roi lui avait recommandé de +ne traiter à aucun prix avec les Français et les rebelles, +ce qui, à ses yeux, était tout un, et cependant +il avait signé la trêve de Sparanisi; la reine lui avait +ordonné de brûler Naples en la quittant et de tout +égorger, <i>à partir des notaires et au-dessus</i>, et il n'avait +pas incendié le plus petit palais, égorgé le moindre +patriote.</p> + +<p>Le prince Pignatelli fut exilé à Castanisetta.</p> + +<p>Successivement, et par des voies diverses, on apprit +l'émeute contre Mack et la protection que celui-ci +avait trouvée sous la tente du général français, +la nomination de Maliterno comme général du +peuple, l'adjonction qu'il s'était faite de Rocca-Romana +comme lieutenant, et enfin la marche toujours +plus rapprochée des Français sur Naples.</p> + +<p>Enfin, un matin, par une tartane de Castellamare, +après trois jours et demi de traversée, un homme +aborda à Palerme, se disant porteur des nouvelles +les plus importantes. Il avait, disait-il, échappé par +miracle aux jacobins, et, montrant ses poignets +meurtris par les cordes qui l'avaient lié, il demandait +à parler au roi.</p> + +<p>Le roi, prévenu, fit demander qui il était.</p> + +<p>Il répondit qu'il se nommait Roberto Brandi et +était gouverneur du château Saint-Elme.</p> + +<p>Le roi, jugeant, en effet, qu'il devait apporter des +nouvelles positives, ordonna qu'il fût introduit.</p> + +<p>Roberto Brandi, introduit, raconta au roi que, la +nuit qui avait précédé l'attaque des Français sur +Naples, une émeute terrible avait éclaté parmi les +hommes de la garnison du château Saint-Elme. Il +était alors, racontait-il toujours, sorti un pistolet de +chaque main; mais les rebelles s'étaient jetés sur lui. +Il avait fait une résistance désespérée. De ses deux +coups, il avait tué un homme et en avait blessé un +autre. Mais que pouvait-il faire contre cinquante +hommes? Ils s'étaient rués sur lui, l'avaient garrotté +et jeté dans le cachot de Nicolino Caracciolo, qu'ils +avaient délivré et nommé commandant du château +à sa place. Il était resté, ajoutait-il encore soixante +et douze heures enfermé dans son cachot, sans que +personne songeât à lui apporter ni un verre d'eau, ni +un morceau de pain. Enfin, un geôlier, qui lui devait +sa place, en avait eu pitié, et, le troisième jour, +au milieu de la confusion du combat, était descendu +près de lui et lui avait apporté un déguisement à l'aide +duquel il avait pu fuir. Mais, comme, dans le premier +moment, il lui avait été impossible de trouver +un moyen de transport, il avait été obligé de rester +deux jours caché chez un ami, ce qui lui avait permis +d'assister à l'entrée des Français à Naples et à la +trahison de saint Janvier. Enfin, après la proclamation +de la république parthénopéenne, il avait gagné +Castellamare, où, à prix d'or, le patron d'une tartane +avait consenti à le prendre à son bord et à le transporter +en Sicile. Il avait fait la traversée en trois jours, +et arrivait pour mettre son dévouement aux pieds de +ses augustes souverains.</p> + +<p>Le récit était des plus touchants. Roberto Brandi, +après l'avoir fait au roi, le renouvela devant la reine, +et, comme la reine, bien autrement que le roi, était +appréciatrice des grands dévouements, elle fit compter +à la victime de Nicolino Caracciolo et des jacobins +une somme de dix mille ducats, d'abord, puis +le fit nommer gouverneur du château de Palerme +aux mêmes appointements qu'il avait au château +Saint-Elme, promettant de faire quelque chose de +mieux pour lui, le jour où, son royaume reconquis, +elle rentrerait à Naples.</p> + +<p>Un conseil fut à l'instant même réuni chez la +reine: Acton, Castelcicala, Nelson et le marquis de +Circello y furent convoqués.</p> + +<p>Il s'agissait d'empêcher la Révolution, triomphante +à Naples, de traverser le détroit et de pénétrer en +Sicile. C'était peu de chose que de posséder une île, +après avoir possédé une île et un continent; c'était, +peu de chose que d'avoir un million et demi de sujets, +après en avoir eu sept millions; mais enfin une île et +un million et demi de sujets valent mieux que rien, +et le roi tenait à garder Palerme, où il faisait sa partie +de reversi tous les soirs, où le président Cardillo +lui donnait de si belles chasses, et à régner sur ses +quinze cent mille Siciliens.</p> + +<p>Comme on le pense bien, le conseil ne décida +rien; la reine, qui saisissait les petits détails et pouvait +monter les rouages inférieurs d'une machine, +était incapable d'avoir une grande idée et d'organiser +un plan d'une certaine importance. Le roi se +contentait de dire:</p> + +<p>--Moi, vous le savez, je ne voulais pas la guerre. +Je m'en suis lavé et je m'en lave encore les mains. +Que ceux qui ont fait le mal y trouvent un remède. +Seulement, saint Janvier me le payera! Et, pour +commencer, en arrivant à Naples, je fais bâtir une +église à saint François de Paule.</p> + +<p>Acton, écrasé par les événement, et surtout par +la connaissance que le roi avait eue de la part qu'il +avait prise à la falsification de la lettre de son gendre +l'empereur d'Autriche, sentant son impopularité +grandir chaque jour, craignait de donner un avis qui +conduisît l'État plus bas encore qu'il n'était, et +offrait de donner sa démission en faveur de celui qui +ouvrirait cet avis. Le prince de Castelcicala, diplomate +inférieur, qui ne dut la haute position qu'il +occupa en France et en Angleterre qu'à la faveur de +Ferdinand et à la récompense de ses crimes, était +impuissant aux situations extrêmes. Nelson, homme +de guerre, marin terrible, capitaine de génie sur son +élément, devenait d'une effrayante nullité en face de +toute situation qui ne devait point se terminer par +un branle-bas de combat. Enfin, le marquis de Circello, +qui, pendant dix ou onze ans, garda près du +roi la position qui venait de lui être faite, était ce que +les rois appellent un bon serviteur, en ce qu'il obéit +sans réplique aux ordres qu'il reçoit, ces ordres fussent-ils +absurdes;--et ce que l'avenir n'appelle d'aucun +nom, cherchant inutilement sa trace dans les +événements contemporains et n'y trouvant que sa +signature au-dessous de celle du roi.</p> + +<p>Le seul homme qui, en pareille circonstance, eût +pu donner un bon conseil et qui même l'avait déjà +plusieurs fois donné au roi, c'était le cardinal Ruffo. +Son génie plein d'audace, de ressources et d'invention, +était de ceux auxquels les rois peuvent recourir +en toute circonstance. Le roi le savait et il y avait +personnellement recouru.</p> + +<p>Mais le cardinal lui avait constamment répondu +par ces paroles: «Transporter la contre-révolution +en Calabre, et mettre à la tête de la contre-révolution +le duc de Calabre.»</p> + +<p>La première moitié du conseil agréait assez au roi; +mais la seconde partie lui paraissait absolument +impraticable.</p> + +<p>Le duc de Calabre était le digne fils de son père, +et il avait horreur de tout moyen politique qui pût +compromettre sa précieuse existence. Il n'avait +jamais voulu aller en Calabre, de peur d'y attraper +la fièvre, et cela, quelques instances que le roi eût +pu lui faire. A coup sûr, le roi n'obtiendrait point de +lui d'y aller lorsqu'il s'agirait non-seulement d'y +risquer la fièvre, mais d'y recevoir, en outre, des +coups de fusil.</p> + +<p>Aussi le roi, sachant d'avance l'inutilité de l'ouverture, +n'avait-il pas dit un mot à son fils de ce +projet.</p> + +<p>Le conseil se sépara donc, comme nous l'avons +dit, sans avoir rien décidé, se donnant à lui-même ce +prétexte que, les renseignements sur l'état des choses +étant insuffisants, il fallait en attendre de nouveaux.</p> + +<p>La situation était claire cependant et ne pouvait +guère le devenir davantage.</p> + +<p>Les Français étaient maîtres de Naples, la république +parthénopéenne était proclamée et le gouvernement +provisoire envoyait des représentants pour +démocratiser la province.</p> + +<p>Seulement, comme le conseil voulait avoir l'air de +délibérer, s'il ne faisait point autre chose, il décida +qu'il se réunirait le lendemain et les jours suivants.</p> + +<p>Et cependant, comme on va le voir, le conseil +avait bien fait de décider qu'il fallait attendre d'autres +nouvelles; car, le lendemain, arriva une nouvelle à +laquelle personne ne s'attendait.</p> + +<p>Son Altesse le prince royal avait fait une descente +en Calabre, s'était fait reconnaître à Brindisi et à +Tarente, et avait soulevé toute la pointe méridionale +de la péninsule.</p> + +<p>A cette nouvelle, annoncée officiellement par le +marquis de Circello, qui la tenait d'un courrier +arrivé le jour même de Reggio, les membres du conseil +se regardèrent avec étonnement, et le roi éclata +de rire.</p> + +<p>Nelson, qui comprenait un pareil événement parce +qu'il était dans sa nature de le conseiller ou de l'accomplir, +fit observer que, depuis huit jours, le prince +avait quitté Palerme pour se rendre au château de +la Favorite; que, depuis huit jours, on ne l'avait +point vu, et qu'il était possible que, sans en rien dire +à personne, poussé par son courage, il eût rêvé +et mis à exécution cette entreprise, qui paraissait +avoir si bien réussi.</p> + +<p>Cette fois, le roi haussa les épaules.</p> + +<p>Mais, comme, à tout prendre, l'invraisemblable +est encore possible, le roi consentit à ce que l'on fît +monter un homme à cheval, qui courrait à la Favorite +et demanderait, au nom du roi, inquiet de cette +longue absence, des nouvelles de son fils.</p> + +<p>L'homme monta à cheval, partit au galop et revint +annoncer que le prince saluait son auguste père +et se portait à merveille. Il l'avait vu, lui avait parlé, +et sa reconnaissance était grande pour cette sollicitude +paternelle à laquelle le roi ne l'avait pas habitué.</p> + +<p>Le conseil, qui, la veille, s'était séparé sans prendre +de décision, parce que les nouvelles n'étaient +point assez importantes, se sépara, cette fois, sans en +prendre encore parce qu'elles l'étaient trop.</p> + +<p>Le roi, en rentrant chez lui, ouvrait la bouche pour +donner l'ordre d'aller chercher le cardinal Ruffo, +lorsque l'on prévint Sa Majesté que celui-ci l'attendait +dans son appartement, usant du privilége qui +lui avait été donné d'entrer chez le roi à toute heure +et sans jamais faire antichambre.</p> + +<p>Le cardinal attendait le roi debout et le sourire +sur les lèvres.</p> + +<p>--Eh bien, mon éminentissime, dit te roi, vous savez +les nouvelles?</p> + +<p>--Le prince héréditaire est débarqué à Brindisi, +et toute la pointe méridionale de la Calabre est en +feu.</p> + +<p>--Oui; mais, par malheur, il n'y a pas un mot de +vrai dans tout cela. Le prince héréditaire n'est pas +plus en Calabre que moi, qui me garderai bien d'y +aller: il est à la Favorite.</p> + +<p>--Où il commente fort savamment, avec le chevalier +San-Felice, l'<i>Erotika Biblion</i>.</p> + +<p>--Qu'est-ce que cela, l'<i>Erotika Biblion</i>?</p> + +<p>--Un livre fort savant sur l'antiquité, écrit par +M. le comte de Mirabeau, pendant sa captivité au +château d'If.</p> + +<p>--Mais enfin, si grand savant que soit mon fils, +il n'a pas encore découvert la baguette de l'enchanteur +Merlin, et il ne peut être à la fois en Calabre et +à la Favorite.</p> + +<p>--Cela est pourtant ainsi.</p> + +<p>--Voyons, mon cher cardinal, ne me faites pas +languir et donnez-moi le mot de l'énigme.</p> + +<p>--Le roi le veut?</p> + +<p>--Votre ami vous en prie.</p> + +<p>--Eh bien, sire, le mot de l'énigme, qui est pour +Votre Majesté seule, comprenez bien...</p> + +<p>--Pour moi seul, c'est convenu.</p> + +<p>--Eh bien, le mot de l'énigme est que, quand, +pour un grand projet, j'ai besoin d'un prince héréditaire, +et que le roi est assez ennemi de lui-même +pour ne pas vouloir me le donner...</p> + +<p>--Eh bien? demanda le roi.</p> + +<p>--Eh bien, j'en fabrique un! répondit le cardinal.</p> + +<p>--Oh! pardieu! dit le roi, voilà du nouveau. Vous +allez me dire comment vous vous y prenez, n'est-ce +pas?</p> + +<p>--Bien volontiers, sire. Seulement, accommodez-vous +<i>confortablement</i> dans un fauteuil, comme dit +mon ami Nelson; car le récit est un peu long, je +vous en préviens.</p> + +<p>--Parlez, parlez, mon cher cardinal, dit le roi +s'accommodant, en effet, dans une causeuse; et ne +craignez jamais d'être trop long. Vous parlez si +bien, que je ne me lasse jamais de vous entendre.</p> + +<p>Ruffo salua et commença son récit.</p> + +<br><br> + +<h3>CVI</h3> + +<h3>COMMENT LE PRINCE HÉRÉDITAIRE POUVAIT ÊTRE,<br> +A LA FOIS, EN SICILE ET EN CALABRE.</h3> + +<p>--Sire, Votre Majesté se rappelle Leurs Altesses +royales mesdames Victoire et Adélaïde, filles de Sa +Majesté le roi Louis XV?</p> + +<p>--Parfaitement; pauvres vieilles princesses! à +telles enseignes qu'au moment de quitter Naples, je +leur ai envoyé quelque chose comme dix ou douze +mille ducats, en leur faisant dire de s'embarquer à +Manfredonia pour Trieste, ou de venir, si elles l'aimaient +mieux, nous rejoindre à Palerme.</p> + +<p>--Votre Majesté se rappelle aussi les sept gardes +du corps qu'elles avaient avec elles, et dont l'un, +M. de Boccheciampe, était particulièrement recommandé +par M. le comte de Narbonne?</p> + +<p>--Je me rappelle tout cela.</p> + +<p>--L'un d'eux--Votre Majesté n'a pas dû, certes, +oublier ce détail--avait une merveilleuse ressemblance +avec Son Altesse royale le prince héréditaire.</p> + +<p>--Au point que, moi-même, quand je l'ai vu +pour la première fois, j'y ai été trompé.</p> + +<p>--Eh bien, sire, dans les circonstances où nous +nous trouvions, il m'est venu à l'esprit d'utiliser ce +phénomène.</p> + +<p>Le roi regarda Ruffo en homme qui ne sait pas +encore ce qu'il va entendre, mais qui a une telle +confiance dans le narrateur, qu'il admire déjà.</p> + +<p>Ruffo continua:</p> + +<p>--Au moment du départ, j'appelai près de moi de +Cesare, et, comme je doutais que M. le prince de +Calabre consentît jamais à jouer un rôle actif dans +une guerre comme celle qui se préparait, sans faire +part de mon projet à Cesare, sur la bravoure de qui +je savais pouvoir compter, puisqu'il est Corse, je +lui dis que ce n'était, certes, point par hasard et sans +avoir de grands desseins sur lui que la nature l'avait +doué d'une ressemblance si extraordinaire avec le +prince héréditaire.</p> + +<p>--Et que répondit-il? demanda le roi.</p> + +<p>--Je dois lui rendre cette justice, qu'il n'hésita +pas un instant. «Je ne suis, dit-il, qu'un atome +dans le drame qui se joue; mais ma vie et celle de +mes compagnons est au service du roi. Qu'ai-je à +faire?--Rien, répondis-je. Vous n'avez qu'à vous +laisser faire.--Encore, avons-nous un plan quelconque +à suivre?--Vous accompagnerez Leurs Altesses +royales à Manfredonia; lorsqu'elles seront +embarquées, vous suivrez la côte orientale de la Calabre +jusqu'à Brindisi. Si, le long de la route, il ne +vous est rien arrive, prenez à Brindisi un bateau, +une barque, une tartane, et gagnez la Sicile; si, au +contraire, il vous est arrivé quelque chose d'extraordinaire +et d'inattendu, vous êtes homme d'esprit +et de courage, profitez des circonstances: votre fortune +et celle de vos compagnons--une fortune à +laquelle, dans vos rêves d'ambition les plus hardis, +vous ne pouviez vous attendre,--est entre vos +mains...»</p> + +<p>--Vous aviez quelque projet sur eux?</p> + +<p>--Évidemment.</p> + +<p>--Alors, pourquoi, connaissant leur courage, ne +les mettiez-vous pas au courant de ce projet?</p> + +<p>--Parce que, sur les sept, sire, un pouvait me +trahir... Qui peut répondre que, sur sept hommes, +un seul ne trahira point?</p> + +<p>Le roi poussa un soupir.</p> + +<p>--Mais ce projet, dit-il, à moi, vous n'avez aucune +raison de me le cacher.</p> + +<p>--D'autant mieux, sire, continua Ruffo, qu'il a +réussi.</p> + +<p>--J'écoute, reprit le roi.</p> + +<p>--Eh bien, sire, nos sept jeunes gens suivirent +de point en point les instructions données. Les deux +princesses embarquées, ils prirent la côte méridionale +de la Calabre, où les attendait un de mes agents +par lequel je ne craignais pas plus d'être trahi que +par eux, attendu qu'il n'était guère mieux instruit +qu'eux.</p> + +<p>--Vous étiez fait pour être premier ministre, mon +cher Ruffo, non pas d'un petit État comme Naples, +mais d'une grande puissance comme la France, l'Angleterre +ou la Russie. Continuez, continuez, je vous +écoute. Voyons, quel était cet agent, et qu'était-il +chargé de faire? Quel maître en politique vous êtes, +mon cher cardinal! et quel malheur que vous n'ayez +pas eu en moi un meilleur élève!</p> + +<p>--Cet agent que Votre Majesté a nommé, il y a +un an, intendant à ma recommandation, habite la +ville de Montejasi, qui devait naturellement se trouver +sur la route de nos aventuriers. Je lui écrivis +que Son Altesse royale le duc de Calabre, décidé à +tenter un coup désespéré pour reconquérir le +royaume de son père, venait de s'embarquer pour +la Calabre avec le duc de Saxe, son connétable et son +grand écuyer, et que je le priais de veiller à leur +sûreté en sujet fidèle, dans le cas où il croirait que +leur projet ne dût pas réussir, mais aussi de les seconder +de tout son pouvoir dans le cas où il aurait +la moindre chance de réussite. Il était invité à transmettre +le secret de cette expédition aux amis dont il +serait sûr. J'avais le briquet et le caillou: j'attendis +l'étincelle.</p> + +<p>--Le caillou se nommait de Cesare, je le sais +déjà; mais comment se nommait le briquet?</p> + +<p>--Buonafede Gironda, sire.</p> + +<p>--Il ne faut oublier aucun de ces noms, mon +éminentissime; car je sais que, si un jour j'ai à +punir, j'aurai aussi à récompenser.</p> + +<p>--Ce que j'avais prévu est arrivé. Les sept jeunes +gens passèrent par la ville de Montejasi, chef-lieu du +district de notre intendant; ils descendirent à une +mauvaise auberge, sur le balcon de laquelle ils vinrent +prendre l'air après avoir dîné. Le préfet était déjà +prévenu de leur présence, et le nombre sept lui fit +immédiatement naître dans l'esprit l'idée que ces +sept personnages pourraient bien être monseigneur +le duc de Calabre, le duc de Saxe, le connétable Colonna, +le grand écuyer Boccheciampe et leur suite. +D'un autre côté, un bruit tout opposé s'était répandu +dans la ville: on disait que les sept jeunes gens +étaient des agents jacobins qui venaient démocratiser +la province. Or, la province étant peu démocrate, +quatre ou cinq cents personnes, déjà réunies +sur la place, s'apprêtaient à faire un mauvais parti à +nos voyageurs, lorsque arriva le préfet Buonafede +Gironda, c'est-à-dire mon homme, lequel écouta les +bruits qui circulaient et répondit que c'était à lui, la +première autorité du pays, de s'assurer de l'identité +des gens qui traversaient le chef-lieu de son district; +qu'en conséquence, il allait se rendre près des étrangers +et procéderait à leur interrogatoire; les Montéjasiens +sauraient donc dans dix minutes à quoi s'en +tenir.</p> + +<p>»Les jeunes gens avaient quitté le balcon et refermé +la fenêtre, car il ne leur était point difficile de +voir que quelque chose d'inconnu soulevait contre eux +un orage qui ne tarderait point à éclater, lorsqu'on +leur annonça la visite de l'intendant. Cette annonce, +au lieu de la calmer, redoubla leur inquiétude. Il +paraît que, dans toutes les circonstances épineuses, +c'était de Cesare qui portait la parole; il se prépara +donc à demander au préfet la cause des mauvaises +intentions des habitants de Montejasi à son égard, +lorsque celui-ci entra et se trouva face à face avec +lui.</p> + +<p>»A la vue de Cesare, tous les soupçons de Buonafede +furent confirmés. Il était évident que les sept +voyageurs étaient ceux que je lui avais recommandés +et qu'il se trouvait en face du prince héréditaire.</p> + +<p>»Aussi ce cri s'échappa-t-il de sa bouche:</p> + +<p>»--Le prince royal! Son Altesse le duc de Calabre!</p> + +<p>»De Cesare tressaillit. Cette circonstance inattendue +et incroyable que je lui avais prédite et dont je +l'avais invité à profiter, c'était à n'en point douter, +celle dans laquelle il se trouvait; cette fortune inespérée, +inouïe à laquelle il n'avait pas osé penser dans ses +rêves, elle venait au-devant de lui, elle allait passer +à portée de sa main, il n'avait qu'à la saisir aux +cheveux.</p> + +<p>»Il regarda ses compagnons, cherchant dans leur +regard un signe approbateur, et, encouragé par ce +signe, il fit pour toute réponse un pas au-devant de +l'intendant, et, avec une dignité suprême, lui donna +sa main à baiser.</p> + +<p>--Mais savez-vous, mon éminentissime, que c'est +un homme très-fort que votre de Cesare? fit le roi.</p> + +<p>--Attendez donc, sire!... L'intendant, en se relevant, +demanda à être présenté au duc de Saxe, au +connétable Colonna et au grand écuyer Boccheciampe; +lui-même indiquait au faux prince royal +les noms dont il devait nommer ses compagnons et +les titres dont il devait les qualifier. Mais les hurlements +de la multitude ne donnèrent pas le temps à +la présentation de s'achever. Trois ou quatre pierres +brisèrent les vitres et vinrent tomber aux pieds des +princes et de l'intendant, qui ouvrit la fenêtre, prit +de Cesare par la main, et, le montrant à la population +ébahie de voir la bonne intelligence qui régnait +entre l'intendant royal et les envoyés jacobins, il +cria d'une voix qui domina le tumulte: «Vive le roi +Ferdinand! vive notre prince héréditaire François!» +Vous jugez, sire, de l'effet que firent sur la foule +cette apparition et ce cri. Quelques Montéjasiens qui +avaient été à Naples et qui y avaient vu le duc de +Calabre, le reconnurent ou crurent le reconnaître. +Un immense cri de «Vive le roi! vive le prince héréditaire!» +répondit au cri de l'intendant. De Cesare +salua, fort princièrement à ce qu'il paraît. Au milieu +des hourras qui se continuaient avec fureur, deux +ou trois voix crièrent: «A la cathédrale! à la cathédrale!» +Rien ne réjouit le peuple comme un <i>Te +Deum</i>. Aussi la foule répéta-t-elle d'une seule voix: +«A la cathédrale! à la cathédrale!» Dix messagers +se détachèrent et allèrent prévenir l'archevêque de +se préparer à chanter un <i>Te Deum</i>. Enfin, au milieu +d'un concours de peuple immense, le faux prince se +rendit à l'église, porté dans les bras de la multitude +et accompagné de l'enthousiasme universel... Vous +comprenez bien, sire, qu'une fois le <i>Te Deum</i> +chanté, si quelques soupçons subsistaient encore, ces +soupçons s'évanouirent. Qui pouvait douter du +prince royal, quand Dieu lui-même l'avait reconnu +et béni? Une si heureuse nouvelle se répandit dans +les campagnes avec la rapidité de la foudre. Dans +toutes les localités où elle parvint, on nomma des +députés, qui, le lendemain, vinrent à Montejasi +rendre hommage au faux prince. De Cesare les reçut +avec sa dignité accoutumée, leur annonça qu'il venait +de votre part pour reconquérir le royaume, et +qu'il se confiait au courage et à la loyauté de ceux +qui devaient être un jour ses sujets.</p> + +<p>--Allons, allons! dit le roi, tout cela n'est point +d'un homme ordinaire, et je vois que je n'avais pas +trop fait pour lui en lui mettant sur le dos l'habit de +lieutenant.</p> + +<p>--Attendez, sire, répliqua Ruffo, car le meilleur +me reste à vous raconter. Dans la journée, le bruit +arriva à Montejasi que les princesses de France, qui +voulaient se rendre à Trieste, repoussées par les vents +contraires, venaient d'entrer dans le port de Brindisi. +Il y avait un grand coup à risquer et qui fermerait +la bouche aux plus sceptiques et aux plus incrédules: +c'était d'aller faire une visite à Mesdames, de +leur confier franchement la situation et de se faire +reconnaître par elles. Elles aimaient assez le chef de +leurs gardes et elles étaient assez dévouées à Leurs +Majestés Siciliennes pour ne point hésiter un instant +à charger leur conscience d'un mensonge +qui pouvait servir à l'intérêt de la cause. Arrivé où +il en était, de Cesare était décidé à pousser la chose +jusqu'au bout. On partit le même soir pour Brindisi +en annonçant que le prince royal allait faire une visite +à ses respectables cousines Mesdames de France. +Le lendemain, toute la ville de Brindisi savait l'arrivée +du prince, et les autorités venaient le féliciter au +palais de don Francesco Errico, à qui il avait fait +l'honneur de descendre chez lui.</p> + +<p>»Vers midi, au milieu d'un concours immense de +peuple, nos sept jeunes gens s'acheminèrent vers le +port, marchant derrière le prince royal et lui rendant +tous les honneurs dus à son rang. Les princesses +étaient à bord de leur felouque et n'avaient pas voulu +débarquer.</p> + +<p>»En voyant leurs sept gardes du corps, elles manifestèrent +une grande joie, et de Cesare, ayant demandé +à les entretenir en particulier, descendit près +d'elles, tandis que ses six compagnons restaient sur +le pont avec M. de Châtillon leur ancienne connaissance.</p> + +<p>»Les vieilles princesses avaient appris la présence +du prince héréditaire en Calabre; mais elles étaient +loin de s'attendre que ce prince héréditaire ne fût +autre que de Cesare. Celui-ci leur raconta les événements +tels qu'ils s'étaient passés et leur demanda s'il +devait ou non leur donner suite.</p> + +<p>»Leur avis fut qu'il fallait profiter de la bonne +chance que lui offrait le destin, et, sur l'observation +que de Cesare leur fit que Votre Majesté trouverait +peut-être mauvais qu'il se fît passer pour le prince +héréditaire, et le prince héréditaire qu'il se fît passer +pour lui, elles s'engagèrent à arranger la chose avec +Votre Majesté et le duc de Calabre.</p> + +<p>»De Cesare, au comble de la joie, demanda alors +aux vieilles princesses une preuve d'estime qui pût +confirmer aux yeux du public leur parenté. Leurs +Altesses royales y consentirent, remontèrent avec +lui sur le pont, lui donnèrent leurs mains à baiser, +et reconduisirent l'illustre visiteur jusqu'à l'escalier +de leur felouque. Là, de Cesare eut l'honneur de les +embrasser toutes les deux.</p> + +<p>--Mais vous savez, mon éminentissime, que +c'est le brave des braves; votre de Cesare! dit le +roi.</p> + +<p>--Oui, sire, et la preuve, c'est que ses compagnons, +n'osant poursuivre l'aventure, l'ont abandonné +avec Boccheciampe, et se sont embarqués +pour Corfou.</p> + +<p>--De sorte que...?</p> + +<p>--De sorte que de Cesare et Boccheciampe, c'est-à-dire +le prince François et son grand écuyer sont à +Tarente avec trois ou quatre cents hommes, et que +toute la terre de Bari est soulevée en leur nom et au +vôtre.</p> + +<p>--Voilà de riches nouvelles, mon éminentissime! +Est-ce qu'il n'y aurait pas moyen d'en profiter?</p> + +<p>--Si fait, sire, et c'est pour cela que me voici.</p> + +<p>--Et vous êtes le bienvenu, comme toujours.... +Voyons, si philosophe que je sois, je ne serais point +fâché de chasser les Français de Naples et de faire +pendre quelques jacobins sur la place du Mercato-Vecchio. +Qu'y a-t-il à faire, mon cher cardinal, pour +arriver à cela?... Entends-tu, Jupiter, nous allons +pendre des jacobins. Eh! eh! ce sera drôle.</p> + +<p>--Ce qu'il y a à faire pour arriver à cela? demanda +Ruffo.</p> + +<p>--Oui, je désire le savoir.</p> + +<p>--Eh bien, sire, il y a à me laisser achever ce que +j'ai commencé: voilà tout.</p> + +<p>--Achevez, mon éminentissime, achevez.</p> + +<p>--Mais seul, sire!</p> + +<p>--Comment, seul?</p> + +<p>--Oui, c'est-à-dire sans le concours d'aucun Mack, +d'aucun Pallavicini, d'aucun Maliterno, d'aucun +Romana.</p> + +<p>--Comment! tu veux reconquérir Naples seul?</p> + +<p>--Oui, seul, avec de Cesare pour lieutenant, et +mes bon Calabrais pour armée. Je suis né parmi eux, +ils me connaissent; mon nom ou plutôt celui de mes +aïeux est en vénération dans les chaumières les plus +écartées. Dites seulement <i>oui</i>, donnez-moi les pouvoirs +nécessaires, et, avant trois mois, je suis avec soixante +mille hommes aux portes de Naples.</p> + +<p>--Et, comment les réuniras-tu, tes soixante mille +hommes?</p> + +<p>--En prêchant la guerre sainte, en élevant le crucifix +de la main gauche, l'épée de la main droite, en +menaçant et en bénissant. Ce qu'on fait les Fra-Diavolo, +les Mammone, les Pronio, dans les Abruzzes, +dans la Campanie et dans la Terre de Labour, je le +ferai bien, Dieu aidant, en Calabre et dans la Basilicate.</p> + +<p>--Mais des armes?</p> + +<p>--Nous n'en manquerons point, dussions-nous +n'avoir que celles des jacobins qu'on enverra pour +nous combattre. D'ailleurs, chaque Calabrais n'a-t-il +pas un fusil?</p> + +<p>--Mais de l'argent?</p> + +<p>--J'en trouverai dans les caisses des provinces. Il +ne me faut pour tout cela que l'agrément de Votre +Majesté.</p> + +<p>--Mon agrément? Vive saint Janvier!... Non pas, +je me trompe, saint Janvier est un renégat.--Mon +agrément, tu l'as. Quand te mets-tu en campagne?</p> + +<p>--Dès aujourd'hui, sire. Mais vous savez mes conditions?</p> + +<p>--Seul, sans armes et sans argent, n'est-ce point +cela?</p> + +<p>--Oui, sire. Me trouvez-vous trop exigeant?</p> + +<p>--Non, pardieu!</p> + +<p>--Mais seul, avec tout pouvoir: je serai votre vicaire +général, votre <i>alter ego</i>.</p> + +<p>--Tu seras tout cela, et, aujourd'hui même, en +plein conseil, je déclare que telle est ma volonté.</p> + +<p>--Alors, tout est perdu.</p> + +<p>--Comment, tout est perdu?</p> + +<p>--Sans doute. Au conseil, je n'ai que des ennemis. +La reine ne m'aime pas, M. Acton me déteste, +milord Nelson m'exècre, le prince de Castelcicala +m'abhorre. Quand bien même les autres ministres +me soutiendraient, voilà une majorité toute faite +contre moi... Non, sire, pas ainsi.</p> + +<p>--Comment, alors?</p> + +<p>--Sans conseil d'État, sans autre volonté que +celle du roi, sans autre aide que celle de Dieu. Ai-je +besoin de quelqu'un pour faire ce que j'ai fait jusqu'à +présent? Pas plus que je n'en aurai besoin pour ce +qui me reste à faire. Ne disons pas un mot de notre +plan; gardons le secret. Je pars sans bruit pour Messine +avec mon secrétaire et mon chapelain, je traverse +le détroit; et, là seulement je déclare aux +Calabrais ce que je viens faire en Calabre. Le conseil +d'État alors se réunira sans Votre Majesté ou avec +Votre Majesté; mais il sera trop tard. Je me moquerai +du conseil d'État. Je marcherai sur Cosenza, +j'ordonnerai à de Cesare de faire sa jonction avec moi, +et, dans trois mois comme je l'ai dit à Votre Majesté, +je serai sous les murs de Naples.</p> + +<p>--- Si tu fais cela, Fabrizio, je te nomme premier +ministre à vie et je reprends à mon imbécile de +François le titre de duc de Calabre pour te le donner.</p> + +<p>--Si je fais cela, sire, vous ferez ce que font les +rois pour lesquels on se dévoue: vous vous hâterez +d'oublier. Il y a des services si grands, que l'on ne +peut les payer que par l'ingratitude, et celui que je +vous aurai rendu sera de ceux-là. Mais mon but va +plus loin que la richesse, plus haut que les honneurs. +Je suis ambitieux de gloire et de renommée, +sire: je veux être à la fois dans l'histoire Monk +et Richelieu.</p> + +<p>--Et je t'y aiderai de tout mon pouvoir, quoique +je ne sache pas trop ce qu'ils sont ou plutôt ce qu'ils +étaient. Quand dis-tu que tu veux partir?</p> + +<p>--Aujourd'hui, si Votre Majesté y consent.</p> + +<p>--Comment, si j'y consens? Tu es bon! Je t'y +pousse, je t'y pousse des pieds et des mains. Mais +tu ne penses pas, cependant, partir sans argent?</p> + +<p>--J'ai un millier de ducats, sire.</p> + +<p>--Et, moi, je dois en avoir deux ou trois mille +dans mon secrétaire.</p> + +<p>--C'est tout ce qu'il me faut.</p> + +<p>--Attends donc... Mon nouveau ministre des +finances, le prince Luzzi, m'a prévenu hier que le +marquis Francesco Taccone était arrivé à Messine +avec cinq cent mille ducats, qu'il a touchés chez +Backer en échange de billets de banque. En voilà que +je vous recommande, les Backer, mon éminentissime; +quand nous serons rentrés à Naples, et que vous +serez premier ministre, nous les ferons ministres +des finances.</p> + +<p>--Oui, sire. Mais revenons à nos cinq mille +ducats.</p> + +<p>--Eh bien, attends: je vais te signer l'ordre de +les prendre à Taccone. Ce sera ta caisse militaire.</p> + +<p>Le cardinal se mit à rire.</p> + +<p>--Pourquoi ris-tu? demanda le roi.</p> + +<p>--Je ris de ce que Votre Majesté ne sait pas que +cinq cent mille ducats qui voyagent de Naples en +Sicile se perdent toujours en route.</p> + +<p>--C'est possible. Mais, au moins, Danero, le général +Danero, le gouverneur de la place de Messine, +mettra à ta disposition les armes et les munitions +nécessaires à la petite troupe avec laquelle tu te +mettras en marche.</p> + +<p>--Pas plus que le trésorier Taccone ne me remettra +les cinq cent mille ducats. N'importe, sire: remettez-moi +ces deux ordres. Si Taccone me donne +l'argent et Danero les armes, tant mieux; s'ils ne me +les donnent pas, je me passerai d'eux.</p> + +<p>Le roi prit deux papiers, écrivit et signa les deux +ordres.</p> + +<p>Pendant ce temps, le cardinal tirait un troisième +papier de sa poche, le dépliait et le glissait sous les +yeux du roi.</p> + +<p>--Qu'est-ce que cela? demanda le roi.</p> + +<p>--C'est mon diplôme de vicaire général et d'<i>alter +ego</i>.</p> + +<p>--Que tu as rédigé toi-même?</p> + +<p>--Pour ne pas perdre de temps, sire.</p> + +<p>--Et, comme je ne veux pas te retarder...</p> + +<p>Le roi posa la main au-dessous de la dernière +ligne.</p> + +<p>Le cardinal l'arrêta au moment où il allait signer.</p> + +<p>--Lisez d'abord, sire, fit le cardinal.</p> + +<p>--Je lirai après, dit le roi.</p> + +<p>Et il signa.</p> + +<p>Ceux de nos lecteurs qui craindront de perdre +leur temps à la lecture d'une pièce diplomatique des +plus curieuses, mais qui n'est, au bout du compte, +qu'une pièce diplomatique inconnue jusqu'aujourd'hui, +peuvent passer le chapitre suivant; mais ceux +qui cherchent dans un livre historique autre chose +qu'une simple distraction ou un frivole amusement, +nous sauront gré, nous en sommes sûr, d'avoir tiré +ce document des tiroirs secrets de Ferdinand, où il +était enseveli depuis soixante ans, et de lui faire voir +le jour pour la première fois.</p> + +<br><br> + +<h3>CVII</h3> + +<h3>DIPLOME DU CARDINAL RUFFO</h3> + +<p>«Cardinal Ruffo;</p> + +<p>»La nécessité d'arriver le plus promptement possible, +et par les moyens les plus efficaces, au salut +des provinces du royaume de Naples et de les préserver +des nombreuses intrigues que les ennemis +de la religion, de la couronne et de l'ordre ourdissent +pour les entraîner dans la rébellion, me détermine +à commettre au talent, au zèle et à l'attachement +de Votre Éminence le soin grave et l'importante +mission de la défense de cette partie du royaume +encore pure des désordres de tout genre et de la +ruine qui menace le royaume dans cette terrible +crise.</p> + +<p>»Je charge, par conséquent, Votre Éminence de +se porter en Calabre, cette province de notre royaume +étant celle que nous chérissons le plus particulièrement, +et dans laquelle il est le plus facile d'organiser +la défense et de combiner les opérations +à l'aide desquelles on peut arrêter la marche de +l'ennemi commun et sauvegarder l'un et l'autre +littoral de toute tentative soit d'hostilité, soit de +séduction, qui pourrait être essayée, par les malintentionnés +de la capitale ou du reste de l'Italie.</p> + +<p>»Les Calabres, la Basilicate, les provinces de +Lecce, Barri et Salerne seront l'objet de mes soins +les plus empressés et les plus énergiques.</p> + +<p>»Tous les moyens de salut que Votre Éminence +croira pouvoir employer, au nom de l'attachement à +la religion, du désir de sauver la propriété, la vie +et l'honneur des familles, les récompenses à accorder +à ceux qui se distingueront dans l'oeuvre de restauration +que vous allez entreprendre, seront adoptées +par moi sans discussion, sans limite, ainsi que +les châtiments les plus sévères que vous croirez devoir +appliquer aux rebelles. Enfin, quelque ressource +à laquelle, dans l'extrémité où nous nous +trouvons, Votre Éminence croira devoir recourir et +qu'elle jugera capable d'exciter les habitants à une +juste défense, elle devra l'employer; mais c'est surtout +le feu de l'enthousiasme dirigé dans la bonne +voie qui nous paraît le plus apte à lutter contre les +nouveaux principes et à les renverser. Ces principes +régicides et désorganisateurs des sociétés sont plus +puissants que vous ne le croyez peut-être; car ils +flattent l'ambition des uns et la cupidité des autres, +et la vanité et l'amour-propre de tous, en faisant naître +dans les coeurs les plus vulgaires ces trompeuses +espérances que répandent les fauteurs des opinions +modernes et des manéges révolutionnaires, manéges +qui, partout où ils ont été employés, opinions qui, +partout où elles ont triomphé, ont fait le malheur +de l'État, comme on peut le voir en jetant les yeux +sur la France et l'Italie.</p> + +<p>»A cet effet, pour remédier à toutes nos misères +par de promptes mesures destinées à reconquérir +nos provinces envahies, ainsi que cette insolente +capitale qui leur donne l'exemple du désordre, j'autorise +Votre Éminence à exercer la charge de commissaire +général dans la première province où se +manifestera le besoin de sa mission, celle de vicaire +général du royaume lorsqu'elle se trouvera en possession +de tout ou partie de ce royaume, à la tête des +forces actives qu'elle va recevoir, avec le droit de +faire en notre nom toute proclamation qu'elle croira +utile au bien de la cause.</p> + +<p>»Je donne, en outre, à Votre Éminence, comme +mon <i>alter ego</i>, le droit de changer tout préside, de +révoquer tout administrateur, tout président de tribunal, +tout employé supérieur ou inférieur de l'administration +politique ou civile; comme aussi de +suspendre, d'éloigner, de faire arrêter tout employé +militaire, s'il croit avoir des raisons d'user de cette +rigueur, et d'employer intérimairement ceux auxquels +il aura confiance et qu'il chargera des postes +vacants, jusqu'à ce que j'aie approuvé leur nomination, +sur la demande qui m'en sera faite, et cela, +afin que tous ceux qui dépendent de mon gouvernement +reconnaissent dans Votre Éminence mon agent +suprême et agissent activement, sans retard ni opposition, +et cela, ainsi qu'il convient et est indispensable +aux heures critiques et difficiles où nous +nous trouvons.</p> + +<p>»Cette charge de commissaire général et de vicaire +du royaume sera, par Votre Éminence, appliquée +et exercée comme elle l'entendra, attendu +que, grâce à cette faculté d'<i>alter ego</i> que je lui concède +de la façon et selon le mode le plus étendu, j'entends +qu'elle fasse valoir et respecter mon autorité +souveraine, et que, par son emploi, elle préserve mon +royaume de dommages ultérieurs, ceux qu'il a subis +jusqu'aujourd'hui étant déjà trop grands.</p> + +<p>»Elle devra, en conséquence, procéder avec la plus +grande sévérité et la plus rigoureuse justice, soit +pour se faire obéir, selon que l'exigera la nécessité +du moment, soit pour donner les bons exemples et +faire disparaître les mauvais, soit enfin pour faire +avorter la semence ou arracher les racines de cette +mauvaise plante de la liberté, qui a si facilement +germé et poussé aux endroits où mon autorité est +méconnue, afin que le mal déjà fait soit réparé et +que nous ne marchions pas à un mal plus grand +et à de nouveaux malheurs.</p> + +<p>»Toutes les caisses de royaume, sous quelque dénomination +qu'elles soient classées, relèveront de +Votre Éminence et obéiront à ses ordres. Elle veillera +à ce que l'on ne fasse parvenir aucune somme +à la capitale tant que celle-ci se trouvera dans l'état +d'anarchie où elle est maintenant. L'argent desdites +caisses sera, par Votre Éminence, employé, pour +le bien et le besoin des provinces, au payement nécessaire +au gouvernement civil et aux moyens de +défense que nous devons improviser, ainsi qu'à la +solde de nos défenseurs.</p> + +<p>»Il me sera donné un état régulier de ce que Votre +Éminence aura fait et comptera faire, afin que, +sur les choses faites et à faire, je puisse vous notifier +mes résolutions et transmettre mes ordres.</p> + +<p>»Votre Éminence choisira deux ou trois assesseurs +probes et dignes de sa confiance, choisis dans +la magistrature, pour rendre leurs jugements dans +les causes graves, qui, pour appel, dans les temps +ordinaires, s'envoient au tribunal de la capitale. Ils +remplaceront les tribunaux de Naples, afin que les +affaires ne traînent pas en longueur. Pour ces emplois, +Votre Éminence pourra se servir des magistrats +provinciaux, les autorisant à prononcer en même +temps sur toute autre cause qu'il lui plaira de leur +soumettre, ainsi que sur les appels qui seraient portés +devant eux, et elle s'assurera, en destituant lesdits +magistrats, à l'occasion, que la plus stricte justice +sera rendue dans les provinces qu'elle administrera +en mon nom.</p> + +<p>»Par les différents papiers que je remets à Votre +Éminence, elle s'assurera que, dans la persuasion +que la nombreuse armée que j'entretenais dans mon +royaume, armée par laquelle j'ai été si mal servi, +n'est point encore entièrement dispersée; j'avais +donné l'ordre que ses restes se portassent à Palerme +et jusque dans les Calabres, dans le but de défendre +ces provinces et de maintenir leurs communications +avec la Sicile. Dans les circonstances où nous sommes, +quels que soient les commandants qui, sur son +chemin, se présenteront à Votre Éminence avec +ces débris de troupes, ces commandants devront +marcher d'accord avec Votre Éminence, quelle que +soit la position qui leur ait été créée par mes ordonnances +précédentes. Quant au général de la Salandra +ou tout autre général qui se réunirait à Votre +Éminence avec ces mêmes troupes, ils suivront les +prescriptions nouvelles qui leur sont données. Votre +Éminence les leur notifiera, et, aussitôt que je serai +prévenu de cette notification, j'expédierai les commissions +ultérieures que Votre Éminence réclamera +de moi.</p> + +<p>»Relativement à la force militaire, et nous devons +supposer raisonnablement qu'il n'en reste plus de +régulière, Votre Éminence, et c'est là le but principal +de sa commission, aura soin de la créer ou réorganiser +par tous les moyens, et l'on tâchera, puisque, +cette fois, elle combattra sur le sol de la patrie, +bien que cette force ne puisse être composée que de +soldats fugitifs et déserteurs, on tâchera de leur rendre +ou de leur inspirer le courage qu'ont montré +mes braves Calabrais dans les combats qu'ils viennent +de soutenir contre l'ennemi. Il en sera ainsi +des corps qui se formeront, composés des habitants +des provinces que leur patriotisme et leur amour +pour la religion porteront à prendre les armes et +à défendre ma cause.</p> + +<p>»Pour arriver à ce but, je ne prescris aucun +moyen à Votre Éminence; je les laisse, au contraire, +tous à son zèle, tant relativement au mode d'organisation +que pour la distribution des récompenses +de tout genre qu'elle croira devoir accorder. Si ces +récompenses sont pécuniaires, elle pourra les distribuer +elle-même; si ce sont des honneurs et des +emplois, elle pourra temporairement accorder ces +honneurs et distribuer ces emplois, et ce sera à moi +de les ratifier; car toute haute faveur devra être +soumise à ma ratification.</p> + +<p>»Lorsque les troupes régulières que j'attends +seront arrivées, on pourra en expédier une partie +en Calabre, ou dans toute autre partie de la terre +ferme, ainsi que toutes munitions et pièces d'artillerie +que l'on pourra partager entre la Sicile et la +Calabre.</p> + +<p>»Votre Éminence choisira les employés militaires et +politiques dont elle croira devoir s'entourer; elle établira +pour eux des conditions provisoires, et placera +chacun au poste qu'elle croira le mieux lui convenir.</p> + +<p>»Pour les dépenses de Votre Éminence, il lui +sera accordé la somme de quinze cents ducats (six +mille francs par mois), somme que nous regardons +comme indispensable à ses besoins; mais je lui +accorde, en outre, toute somme ultérieure plus +considérable qu'elle croira nécessaire à l'emploi de +sa commission, surtout dans ses passages d'un lieu +à un autre, sans que ce surcroît de dépense puisse +en aucune façon peser sur mes peuples.</p> + +<p>»Je lui concède, en outre, le maniement de +l'argent qu'elle trouvera dans les caisses publiques +et qui, par ses soins, rentrera. Elle en emploiera +une partie à se procurer les nouvelles nécessaires, +indispensables à sa sûreté, soit que ces nouvelles +viennent de la capitale soit qu'elles viennent des +mouvements de l'ennemi à l'extérieur; et, comme +la capitale se trouve en ce moment dans le plus +grand désordre, vu les nombreux partis opposés qui +la déchirent, et dont le peuple est la victime, elle +fera veiller par des hommes habiles et experts dans +cet art, sur tout ce qui s'y passera et qui immédiatement +de tout ce qui se passera l'informeront. +C'est pour cet objet qu'elle n'épargnera pas +l'argent lorsqu'elle pensera que la prodigalité doive +porter ses fruits.</p> + +<p>»Dans d'autres cas où de pareilles dépenses lui +paraîtraient nécessaires, Votre Éminence pourra +engager sa promesse et donner des sommes vis-à-vis +des personnages qui pourraient rendre des +services à l'État, à la religion et à la couronne.</p> + +<p>»Je ne m'étends point sur les mesures de défense +que j'attends d'elle au plus haut degré, et encore +moins sur la manière dont elle devra réprimer les +émeutes, les troubles intérieurs, les attroupements, +les séductions et les manoeuvres des émissaires jacobins. +Je laisse donc à Votre Éminence le soin de +prendre les déterminations les plus promptes pour +que justice soit faite de tous ces délits. Les présides, +celui de Lecce spécialement, ceux de mes vassaux +qui auront un coeur loyal, les évêques, les curés +et tous les honnêtes ecclésiastiques, l'informeront de +tous les besoins comme de toutes les ressources +locales, et bien certainement ceux-ci seront aiguillonnés +par l'ardente énergie et la puissante nécessité +que commandent les circonstances dans lesquelles +nous nous trouvons.</p> + +<p>»J'attends de l'empereur d'Autriche des secours +de tout genre; le Turc m'en promet également; la +Russie a pris vis-à-vis de moi les mêmes engagements, +et déjà les escadres de cette dernière puissance, +rapprochées de notre littoral, sont prêtes à +nous secourir.</p> + +<p>»J'en avise Votre Éminence, afin que, dans l'occasion, +elle puisse s'appuyer d'elles, et même faire +descendre une partie de ses troupes dans la province, +au cas où leur secours lui deviendrait nécessaire; +comme aussi je l'autorise à réclamer de ces +escadres toutes les ressources que la nature de l'opération +lui feront considérer comme utiles à sa +défense.</p> + +<p>»Je la préviens aujourd'hui, et vaguement encore, +qu'elle peut trouver asile et secours chez mes alliés; +mais, d'ici, je lui ferai passer des instructions ultérieures +qui assureront dans l'avenir un concours +plus efficace. Il en sera de même de l'escadre anglaise, +pour laquelle je lui transmettrai mes nouvelles +instructions, et qui, naviguant sur les côtes de +Sicile et de Calabre, veillera à leur sûreté.</p> + +<p>»Il sera établi par Votre Éminence de sûrs +moyens de me faire passer et de recevoir de moi +deux fois la semaine des nouvelles concernant les +affaires importantes de sa mission. Je regarde comme +indispensable à la défense du royaume que nos +courriers se succèdent souvent et dans des délais +opportuns.</p> + +<p>»Enfin, je me confie à son attachement, à ses +lumières, et je suis certain qu'elle répondra à cette +haute confiance que je mets dans son attachement à +ma cause et à son dévouement pour moi.</p> + +<p> +»FERDINAND B.<br> +»Palerme, 25 janvier 1799.»</p> + +<br><br> + +<h3>CVIII</h3> + +<h3>LE PREMIER PAS VERS NAPLES</h3> + +<p>Tout était disposé, on le voit, non-seulement avec +la sage ordonnance de l'homme de guerre, mais +encore avec la méticuleuse prévoyance de l'homme +d'Église.</p> + +<p>Ferdinand était émerveillé.</p> + +<p>Généraux, officiers, soldats, ministres l'avaient +trahi. Ceux dont c'était l'état de porter l'épée au +côté, ou n'avaient pas tiré l'épée, ou l'avaient rendue +à l'ennemi; ceux dont c'était l'état de savoir les +nouvelles et d'en profiter ne les avaient pas sues, +ou, les sachant, n'en profitaient point; les conseillers, +dont c'était l'état de donner des conseils, +n'avaient point trouvé de conseils à donner; le roi, +enfin, avait inutilement demandé à ceux chez lesquels +il devait s'attendre à les trouver, le courage, +la fidélité, l'intelligence et le dévouement.</p> + +<p>Et voici qu'il trouvait tout cela, non pas dans un +de ceux qu'il avait comblés de faveurs, mais dans +l'homme d'Église qui pouvait se renfermer dans la +limite des devoirs d'un homme d'Église, c'est-à-dire +se borner à lire son bréviaire et à donner sa bénédiction.</p> + +<p>Cet homme d'Église avait tout prévu. Il avait +organisé la révolte comme un homme politique; il +s'était mis au courant des nouvelles comme un ministre +de la police; il avait préparé la guerre comme +un général; et, en même temps que Mack laissait +tomber son épée aux pieds de Championnet, il +tirait le glaive de la guerre-sainte, et, sans munitions, +il offrait de marcher à la conquête de Naples +en montrant le labarum de Constantin et en criant: +<i>In hoc signo vinces</i>!</p> + +<p>Étrange pays, société étrange, où c'étaient les +voleurs de grand chemin qui défendaient le royaume +et où, ce royaume une fois perdu, c'était un prêtre +qui allait le reconquérir!</p> + +<p>Cette fois, par hasard, Ferdinand sut conserver +un secret et tenir sa promesse. Il donna au cardinal +les deux mille ducats promis, qui, joints aux mille +qu'il avait, lui complétèrent une somme de douze +mille cinq cents francs de notre monnaie.</p> + +<p>Le jour même où les provisions du cardinal +avaient été signées, c'est-à-dire le 27 janvier,--le +diplôme, nous ignorons pour quelle cause, fut +antidaté de deux jours,--le cardinal prit congé du +roi sous prétexte de faire un voyage à Messine et se +mit immédiatement en voyage, faisant la route +tantôt par mer, tantôt par terre, selon que les moyens +lui étaient offerts d'aller en avant.</p> + +<p>Il mit quatre jours à faire le voyage, et arriva à +Messine dans l'après-midi du 31 janvier.</p> + +<p>Il se mit aussitôt à la recherche du marquis +Taccone, qui, par l'ordre du roi, devait lui remettre +les deux millions qu'il rapportait de Naples; seulement, +comme il l'avait prévu, on trouva le marquis, +mais les millions furent introuvables.</p> + +<p>A la sommation du cardinal, le marquis Taccone +répondit qu'avant son départ de Naples, il avait, +par l'ordre du général Acton, remis au prince Pignatelli +toutes les sommes qu'il avait entre les +mains. En vertu de son mandat, le cardinal le +somma alors de lui donner le compte de sa situation, +ou plutôt l'état de sa caisse. Mais, poussé au pied du +mur, le marquis répondit qu'il lui était impossible +de rendre des comptes lorsque les registres et tous +les papiers de la trésorerie étaient restés à Naples. +Le cardinal, qui avait prévu ce qui arrivait, et qui +l'avait prédit au roi, se tourna du côté du général +Danero, pensant qu'à tout prendre les armes et les +munitions lui étaient plus nécessaires encore que +l'argent. Mais le général Danero, sous le prétexte +que ce n'était pas la peine de donner au cardinal des +armes qui ne pouvaient manquer de tomber entre +les mains de l'ennemi, les lui refusa, malgré les +ordres formels du roi.</p> + +<p>Le cardinal écrivit à Palerme pour se plaindre au +roi, Danero écrivit, Taccone écrivit, chacun accusant +les autres et essayant de se disculper.</p> + +<p>Le cardinal, pour en avoir le coeur net, résolut +d'attendre à Messine la réponse du roi. Elle lui +arriva le sixième jour, apportée par le marquis +Malaspina.</p> + +<p>Le roi se plaignait fort mélancoliquement de +n'être servi que par des voleurs et des traîtres. Il +invitait le cardinal à faire la guerre et à tenter l'expédition +avec les seules ressources de son génie; et +il lui envoyait, en le priant de lui donner le poste +de son aide de camp, le marquis Malaspina.</p> + +<p>Il était clair comme le jour que, dans son habitude +de douter de tout le monde, Ferdinand commençait +à douter de Ruffo comme des autres, et lui +envoyait un surveillant.</p> + +<p>Par bonheur, ce surveillant était mal choisi: le +marquis Malaspina était avant tout un homme d'opposition. +Le cardinal, en recevant la lettre du roi, +sourit et le regarda.</p> + +<p>--Il va sans dire, monsieur le marquis, que la +recommandation du roi est un ordre, dit-il; quoique +ce soit une singulière position pour un homme +d'épée comme vous d'être l'aide de camp d'un +homme d'Église. Mais sans doute, continua-t-il, Sa +Majesté vous a fait quelque recommandation particulière +qui rehausse votre position près de moi?</p> + +<p>--Oui, Votre Éminence, répondit Malaspina. +Elle m'a promis une brillante rentrée dans ses +bonnes grâces si je voulais la tenir, dans une correspondance +particulière, au courant de vos faits et +gestes. Il paraît qu'elle a plus de confiance en moi +comme espion que comme chasseur.</p> + +<p>--Vous avez donc le malheur, monsieur le marquis, +d'être dans la disgrâce de Sa Majesté?</p> + +<p>--Il y a trois semaines, Éminence, que je ne fais +plus partie de son jeu.</p> + +<p>--Et quel crime avez-vous commis, continua le +cardinal, pour subir une pareille punition?</p> + +<p>--Un impardonnable, Éminence.</p> + +<p>--Confessez-le-moi, continua le cardinal en riant; +j'ai les pouvoirs de Rome.</p> + +<p>--J'ai atteint un sanglier au ventre, au lieu de +l'atteindre au défaut de l'épaule.</p> + +<p>--Marquis, répondit le cardinal, mes pouvoirs ne +sont pas assez étendus pour remettre un pareil +crime; mais, de même que le roi vous a recommandé +à moi, je puis vous recommander au grand pénitencier +de Saint-Pierre.</p> + +<p>Puis, gravement et lui tendant la main:</p> + +<p>--Trêve de plaisanteries, dit le cardinal. Je ne +vous demande, monsieur le marquis, ni d'être pour +le roi, ni d'être pour moi. Je vous dis: Voulez-vous, +en franc et loyal Napolitain, être pour le pays?</p> + +<p>--Éminence, dit Malaspina, touché, tout sceptique +qu'il était, de cette franchise et de cette loyauté, +j'ai pris l'engagement vis-à-vis du roi de lui écrire +une fois par semaine: je lui obéirai; mais, sur mon +honneur, pas une lettre ne partira que vous ne +l'ayez lue.</p> + +<p>--Inutile, monsieur le marquis. Je tâcherai de +me conduire de façon que vous puissiez exercer +votre mission en conscience et tout dire à Sa Majesté.</p> + +<p>Et, comme on venait de lui annoncer que le +conseiller don Angelo de Fiore était arrivé de la +Calabre, il donna l'ordre de le faire entrer à l'instant +même.</p> + +<p>Le marquis voulut se retirer; le cardinal le retint.</p> + +<p>--Pardon, marquis, lui dit-il, vous entrez en +fonctions. Soyez donc assez bon pour rester.</p> + +<p>On introduisit le conseiller don Angelo de Fiore.</p> + +<p>C'était un homme de quarante-cinq à quarante-huit +ans, dont les traits durs et rudement accentués, +dont l'oeil sinistre et habitué à voir le mal partout +contrastaient avec le doux nom.</p> + +<p>Il arrivait, comme nous l'avons dit, de la Calabre +et venait annoncer que Palmi, Bagnara, Scylla et +Reggio étaient en train de se démocratiser. Il invitait +donc le cardinal à débarquer le plus tôt possible, +le débarquement devenant une folie du moment +que ces villes seraient démocratisées; et déjà, +affirmait le conseiller, il n'y avait que trop de temps +perdu pour ramener au roi les coeurs chancelants.</p> + +<p>Le cardinal regarda Malaspina.</p> + +<p>--Que pensez-vous de cela, monsieur mon aide +de camp? lui demanda-t-il.</p> + +<p>--Mais, dit Malaspina, qu'il n'y a pas un instant +à perdre et qu'il faut débarquer à l'instant même.</p> + +<p>--C'est aussi mon avis, dit le cardinal.</p> + +<p>Seulement, comme il était déjà trop tard pour +partir le jour même, on remit au lendemain matin +le passage du détroit.</p> + +<p>Le lendemain, 8 février 1799, le cardinal s'embarqua, +en conséquence, à six heures du matin, à +Messine, et, une heure après, il débarquait sur la +plage de Catona, en face de Messine, c'est-à-dire au +point même que l'on désignait, lorsque la Calabre +était la grande Grèce, sous le nom de <i>Columna +Regina</i>.</p> + +<p>Toute sa suite consistait dans le marquis Malaspina, +lieutenant du roi, l'abbé Lorenzo Spazzoni, +son secrétaire, don Annibal Caporoni, son chapelain, +ces deux derniers sexagénaires, et don Carlo Occara +de Caserte, son valet de chambre.</p> + +<p>Il emportait avec lui une bannière sur laquelle, +d'un côté, étaient brodées les armes royales, de +l'autre, une croix, avec cette légende des conquêtes +religieuses, légende déjà citée par nous:</p> + +<p><i>In hoc signo vinces</i>.</p> + +<p>Don Angelo de Fiore l'avait précédé de la veille et +l'attendait au lieu du débarquement avec trois cents +hommes, la plupart vassaux des Ruffo de Scylla et +des Ruffo de Bagnara, frères et cousins du cardinal.</p> + +<p>Scipion tomba en touchant la terre d'Afrique, et, +se relevant sur un genou, dit: «Cette terre est +à moi.»</p> + +<p>Ruffo en mettant pied à terre sur la plage de +Catona, leva les mains au ciel et dit: «Calabre, +reçois-moi comme un fils.»</p> + +<p>Des cris de joie, des acclamations d'enthousiasme +accueillirent cette prière d'un des plus célèbres +enfants de ce rude <i>Brutium</i> qui, du temps des Romains, +servait d'asile aux esclaves fugitifs.</p> + +<p>Le cardinal, à la tête de ses trois cents hommes, +auxquels il fit une courte harangue, alla prendre +son logement chez son frère, le duc de Baranella, +dont la villa était située dans le plus beau site de ce +magnifique détroit. Aussitôt, sous la garde de ses +trois cents hommes, le cardinal déploya la bannière +royale sur le balcon, au bas duquel bivaquait la petite +troupe, noyau de l'armée à venir.</p> + +<p>De cette première étape, le cardinal écrivit et +expédia une encyclique aux évêques, aux curés, au +clergé, à toute la population non-seulement des +Calabres, mais de tout le royaume.</p> + +<p>Dans cette encyclique, le cardinal disait:</p> + +<p>«Au moment où la Révolution procède en France +par le régicide, par la proscription, par l'athéisme, +par les menaces contre les prêtres, par le pillage +des églises, par la profanation des lieux saints; +quand la même chose vient de s'accomplir à Rome +par le sacrilége attentat commis sur le vicaire de +Jésus-Christ; quand le contre-coup de cette révolution +se fait ressentir à Naples par la trahison de +l'armée, l'oubli de l'obéissance chez les sujets, la +rébellion dans la capitale et les provinces, il est du +devoir de tout honnête citoyen de défendre la religion, +le roi, la patrie, l'honneur de la famille, la +propriété, et cette oeuvre sainte, cette mission sacrée +est surtout celle dans laquelle les hommes de Dieu +doivent donner l'exemple!»</p> + +<p>En conséquence, il exposait dans quel but il +venait de quitter la Sicile, et dans quelle espérance +il marchait sur Naples et donnait pour point de +réunion à tous les hommes de la montagne et de la +plaine qui répondraient à son appel: aux hommes +de la montagne, Palmi; aux hommes de la plaine, +Mileto.</p> + +<p>Les Calabrais de la plaine et de la montagne +étaient donc invités à prendre les armes et à se +trouver au rendez-vous assigné.</p> + +<p>Son encyclique écrite, copiée à vingt-cinq ou +trente exemplaires, faute d'imprimeur, expédiée par +des courriers aux quatre points cardinaux, le vicaire +général se mit au balcon pour respirer et jouir du +magnifique coup d'oeil qui se déroulait devant ses +yeux.</p> + +<p>Mais, quoiqu'il y eût, dans le cercle de l'horizon +que son regard embrassait, des objets d'une bien +autre importance, son regard s'arrêta malgré lui sur +une petite chaloupe doublant la pointe du Phare et +montée par trois hommes.</p> + +<p>Deux hommes placés à l'avant s'occupaient de la +manoeuvre d'une petite voile latine, dont un troisième, +placé à l'arrière, tenait l'écoute de la main +droite, tandis que, de la gauche, il s'appuyait sur +le gouvernail.</p> + +<p>Plus le cardinal regardait ce dernier, plus il +croyait le reconnaître. Enfin, la barque avançant +toujours, il ne conserva plus aucun doute.</p> + +<p>Cet homme, c'était l'amiral Caracciolo, qui, en +vertu de son congé, retournait à Naples, et, presque +en même temps que Ruffo, mais dans un but tout +différent et dans un esprit tout opposé, débarquait +en Calabre.</p> + +<p>En calculant la diagonale que suivait la barque, +il était évident quelle devait atterrir devant la villa.</p> + +<p>Le cardinal descendit pour se trouver au point du +débarquement, et offrir la main à l'amiral au moment +où il mettrait pied à terre.</p> + +<p>Et, en effet, au moment où Caracciolo sautait de +la barque sur la plage, il y trouva le cardinal prêt +à le recevoir.</p> + +<p>L'amiral jeta un cri de surprise. Il avait quitté +Palerme le jour même où sa démission avait été +acceptée, et, dans cette même barque avec laquelle +il arrivait, il avait suivi le littoral, relâchant chaque +soir et se remettant en route chaque matin, allant à +la voile quand il y avait du vent et que ce vent était +bon, à la rame quand il n'y avait point de vent ou +qu'on ne pouvait pas l'utiliser.</p> + +<p>Il ignorait donc l'expédition du cardinal, et, en +voyant un rassemblement d'hommes armés, reconnaissant +la bannière royale, il avait dirigé sa barque +vers ce rassemblement et cette bannière, pour avoir +l'explication de cette énigme.</p> + +<p>Il n'y avait pas grande sympathie entre François +Caracciolo et le cardinal Ruffo. Ces deux hommes +étaient trop différents d'esprit, d'opinions, de sentiments, +pour être amis. Mais Ruffo estimait le caractère +de l'amiral, et l'amiral estimait le génie de +Ruffo.</p> + +<p>Tous deux, on le sait déjà, représentaient deux des +plus puissantes familles de Naples, ou plutôt du +royaume.</p> + +<p>Ils s'abordèrent donc avec cette considération que +ne peuvent se refuser deux hommes supérieurs, et +tous deux le sourire sur les lèvres.</p> + +<p>--Venez-vous vous joindre à moi, prince? demanda +le cardinal.</p> + +<p>--Cela se pourrait, Votre Éminence, et ce serait +un grand honneur pour moi de voyager dans votre +compagnie, répondit Caracciolo, si j'étais encore au +service de Sa Majesté; mais le roi a bien voulu, sur +ma prière, m'accorder mon congé, et vous voyez un +simple touriste.</p> + +<p>--Ajoutez, reprit le cardinal, qu'un homme +d'Église ne vous paraît probablement pas l'homme +qu'il faut à une expédition militaire, et que tel qui a +le droit de servir comme chef ne reconnaît point de +supérieur.</p> + +<p>--Votre Éminence a tort de me juger ainsi, reprit +Caracciolo. J'ai offert au roi, s'il voulait organiser +la défense de Naples et vous donner le commandement +général des troupes, de me mettre, moi et +mes marins, sous les ordres de Votre Éminence: +le roi a refusé. Aujourd'hui, il est trop tard.</p> + +<p>--Pourquoi trop tard?</p> + +<p>--Parce que le roi m'a fait une insulte qu'un +prince de ma maison ne pardonne pas.</p> + +<p>--Mon cher amiral, dans la cause que je soutiens +et à laquelle je suis prêt à sacrifier ma vie, il n'est +point question du roi, il ne s'agit que de la patrie.</p> + +<p>L'amiral secoua la tête.</p> + +<p>--Sous un roi absolu, Votre Éminence, dit-il, il +n'y a point de patrie; car il n'y a de patrie que là +où il y a des citoyens. Il y avait une patrie à Sparte, +lorsque Léonidas se fit tuer aux Thermopyles; il y +avait une patrie à Athènes, lorsque Thémistocle +vainquit les Perses à Salamine; il y avait une patrie +à Rome, quand Curtius se jeta dans le gouffre: et +voilà pourquoi l'histoire offre à la vénération de la +postérité la mémoire de Léonidas, celle de Thémistocle +et celle de Curtius; mais trouvez-moi l'équivalent +de cela dans les gouvernements absolus! Non, +se dévouer aux rois absolus et aux principes tyranniques, +c'est se dévouer à l'ingratitude et à l'oubli; +non, Votre Éminence, les Caracciolo ne font point +de ces fautes-là. Citoyen, je regarde comme un +bonheur qu'un roi faible et idiot tombe du trône; +prince, je me réjouis que la main qui pesait sur moi +soit désarmée; homme, je suis heureux qu'une +cour dissolue, qui donnait à l'Europe l'exemple +de l'immoralité, soit reléguée dans l'obscurité de +l'exil. Mon dévouement au roi allait jusqu'à protéger +sa vie et celle de la famille royale dans leur fuite: +il n'ira point jusqu'à aider au rétablissement sur le +trône d'une dynastie imbécile. Croyez-vous que, si +une tempête politique eût, un beau jour, renversé +du trône des Césars Claude et Messaline, Corbulon, +par exemple, eût rendu un grand service à l'humanité +en quittant la Germanie avec ses légions et en +replaçant sur le trône un empereur imbécile et une +impératrice débauchée? Non. J'ai le bonheur d'être +retombé dans la vie privée, je regarderai ce qui se +passe, mais sans m'y mêler.</p> + +<p>--Et c'est un homme intelligent comme l'amiral +François Caracciolo, repartit le cardinal, qui rêve +une pareille impossibilité! Est-ce qu'il y a une vie +privée pour un homme de votre valeur, au milieu des +événements politiques qui vont s'accomplir? Est-ce +qu'il y a une obscurité possible pour celui qui porte +sa lumière en lui-même? Est-ce que, quand les uns +combattent pour la royauté, les autres pour la république, +est-ce qu'il y a un moyen quelconque pour +tout coeur loyal, pour tout esprit courageux de ne +point prendre part pour l'un ou pour l'autre? Les +hommes que Dieu a largement dotés de la richesse, +de la naissance, du génie, ne s'appartiennent pas; +ils appartiennent à Dieu et accomplissent une mission +sur la terre. Maintenant, aveugles qu'ils sont, parfois +ils suivent la voie du Seigneur, parfois ils s'opposent +à ses desseins; mais, dans l'un ou l'autre +cas, ils éclairent leurs concitoyens par leurs défaites +aussi bien que par leurs triomphes. Les seuls à qui +Dieu ne pardonne pas, croyez-moi, ce sont ceux qui +s'enferment dans leur égoïsme comme dans une citadelle +imprenable et qui, à l'abri des traits et des +blessures, regardent, du haut de leurs murailles, la +grande bataille que, depuis dix-huit siècles, livre +l'humanité. N'oubliez point ceci, Excellence: c'est que +les anges que Dante juge les plus dignes de mépris +sont ceux qui ne furent ni pour Dieu ni pour Satan.</p> + +<p>--Et, dans la lutte qui se prépare, qui appelez-vous +Dieu, qui appelez-vous Satan?</p> + +<p>--Ai-je besoin de vous dire, prince, que j'estime, +ainsi que vous, le roi auquel je donne ma vie à sa +juste valeur, et qu'un homme comme moi,--et +quand je dis un homme comme moi, permettez-moi, +de dire en même temps un homme comme vous,--sert +non pas un autre homme qu'il reconnaît lui être +inférieur sous le rapport de l'éducation, sous le rapport +de l'intelligence, sous le rapport du courage, +mais le principe immortel qui réside en lui, ainsi +que vit l'âme dans un corps mal conformé, informe +et laid. Or, les principes--laissez-moi vous dire +ceci, mon cher amiral,--paraissent justes ou injustes +à nos yeux humains, selon le milieu d'où ils +les considèrent. Ainsi, par exemple, prince, faites-moi +un instant l'honneur de m'accorder en tout point +une intelligence égale à la vôtre; eh bien, nous +pouvons examiner, apprécier, juger le même principe +à un point de vue parfaitement opposé, et cela, +par cette simple raison que je suis un prélat, haut +dignitaire de l'Église de Rome, et que vous êtes un +prince laïque, ambitieux de toutes les dignités mondaines.</p> + +<p>--J'admets cela.</p> + +<p>--Or, le vicaire du Christ, le pape Pie VI, a été +détrôné; eh bien, en poursuivant la restauration de +Ferdinand, c'est celle de Pie VI que je poursuis; en +remettant le roi des Deux-Siciles sur le trône de Naples, +c'est Ange Broschi que je remets sur le trône +de saint Pierre. Je ne m'inquiète pas si les Napolitains +seront heureux de revoir leur roi et les Romains +satisfaits de retrouver leur pape; non, je suis +cardinal et, par conséquent, soldat de la papauté, +je combats pour la papauté, voilà tout.</p> + +<p>--Vous êtes bien heureux, Éminence, d'avoir devant +vous une ligne si nettement tracée. La mienne +est moins facile. J'ai à choisir entre des principes +qui blessent mon éducation, mais qui satisfont mon +esprit, et un prince que mon esprit repousse, mais +auquel se rattache mon éducation. De plus, ce prince +m'a manqué de parole, m'a blessé dans mon honneur, +m'a insulté dans ma dignité. Si je puis rester +neutre entre lui et ses ennemis, mon intention positive +est de conserver ma neutralité; si je suis forcé +de choisir, je préférerai bien certainement l'ennemi +qui m'honore au roi qui me méprise.</p> + +<p>--Rappelez-vous Coriolan chez les Volsques, mon +cher amiral!</p> + +<p>--Les Volsques étaient les ennemis de la patrie, +tandis que, moi, tout au contraire, si je passe aux +républicains, je passerai aux patriotes, qui veulent +la liberté, la gloire, le bonheur de leur pays. Les +guerres civiles ont leur code à part, monsieur le +cardinal; Condé n'est point déshonoré pour avoir +passé du côté des frondeurs, et ce qui tachera Dumouriez +dans l'histoire, ce n'est pas, après avoir été +ministre de Louis XVI, d'avoir combattu pour la +République, c'est d'avoir déserté à l'Autriche.</p> + +<p>--Oui je sais tout cela. Mais ne m'en voulez pas +de désirer vous voir dans les rangs où je combats, +et de regretter, au contraire, de vous rencontrer +dans les rangs opposés. Si c'est moi qui vous rencontre, +vous n'aurez rien à craindre, et je réponds +de vous tête pour tête; mais prenez garde aux Acton, +aux Nelson, aux Hamilton; prenez garde à la +reine, à sa favorite. Une fois dans leurs mains, vous +serez perdu, et, moi, je serai impuissant à vous +sauver.</p> + +<p>--Les hommes ont leur destinée à laquelle ils +ne peuvent échapper, dit Caracciolo avec cette insouciance +particulière aux hommes qui ont tant de +fois échappé au danger, qu'ils ne croient pas que le +danger puisse avoir prise sur eux; quelle qu'elle +soit, je subirai la mienne.</p> + +<p>--Maintenant, demanda le cardinal, voulez-vous +dîner avec moi? Je vous ferai manger le meilleur +poisson du détroit.</p> + +<p>--Merci; mais permettez-moi de refuser, pour +deux raisons: la première, c'est que, justement à +cause de cette tiède amitié que le roi me porte et de +cette grande haine dont les autres me poursuivent, +je vous compromettrais en acceptant votre invitation; +ensuite, vous le dites vous-même, les événements +qui se passent à Naples sont graves, et cette +gravité réclame ma présence. J'ai de grands biens, +vous le savez: on parle de mesures de confiscation +qu'adopteraient les républicains à l'endroit des émigrés; +on pourrait me déclarer émigré et saisir mes +biens. Au service du roi, établi dans la confiance +de Sa Majesté, j'aurais pu risquer cela; mais, démissionnaire +et disgracié, je serais bien fou de faire à +un souverain ingrat le sacrifice d'une fortune qui, +sous tous les princes, m'assurera mon indépendance. +Adieu donc, mon cher cardinal, ajouta le +prince en tendant la main au prélat, et laissez-moi +vous souhaiter toute sorte de prospérités.</p> + +<p>--Je serai moins large dans mes souhaits, prince; +je prierai seulement Dieu, de vous préserver de +tout malheur. Adieu donc, et que le Seigneur vous +garde!</p> + +<p>Et, sur ces paroles, après s'être serré cordialement +la main, ces deux hommes, qui représentaient +chacun une si puissante individualité, se quittèrent +pour ne plus se retrouver que dans les circonstances +terribles que nous aurons à raconter plus tard.</p> + +<br><br> + +<h3>CIX</h3> + +<h3>ELEONORA FONSECA PIMENTEL</h3> + +<p>Le soir même du jour où le cardinal Ruffo se séparait +de François Caracciolo sur la plage de Catona, +le salon de la duchesse Fusco réunissait celles +des personnes les plus distinguées de Naples qui +avaient adopté les nouveaux principes et s'étaient +déclarées pour la République, proclamée depuis huit +jours, et pour les Français qui l'avaient apportée.</p> + +<p>Nous connaissons déjà à peu près tous les promoteurs +de cette révolution; nous les avons vus à l'oeuvre, +et nous savons avec quel courage ils y travaillaient.</p> + +<p>Mais il nous reste à faire connaissance avec quelques +autres patriotes que les besoins de notre récit +n'ont point encore conduits sous nos yeux, et que +cependant ce serait une ingratitude à nous d'oublier, +lorsque la postérité conservera d'eux une si glorieuse +mémoire.</p> + +<p>Nous ouvrirons donc la porte du salon de la duchesse, +entre huit et neuf heures du soir, et, grâce +au privilége donné à tout romancier de voir sans +être vu, nous assisterons à une des premières soirées +où Naples respirait à pleins poumons l'air enivrant +de la liberté.</p> + +<p>Le salon où était réunie l'intéressante société au +milieu de laquelle nous allons introduire le lecteur +avait la majestueuse grandeur que les architectes +italiens ne manquent jamais de donner aux pièces +principales de leurs palais. Le plafond, cintré et peint +à fresque, était soutenu par des colonnes engagées +dans la muraille. Les fresques étaient de Solimène, +et, selon l'habitude du temps, représentaient des sujets +mythologiques.</p> + +<p>Sur une des faces, la plus étroite de l'appartement, +qui avait la forme d'un carré long, on avait élevé +un praticable, comme on dit en termes de théâtre, +auquel on parvenait par trois marches et qui pouvait +servir à la fois de théâtre pour jouer de petites +pièces et d'estrade pour mettre les musiciens un +jour de bal. Un piano, trois personnes, dont l'une +tenait un papier de musique à la main, causaient ou +plutôt étudiaient les notes et les paroles dont était +couvert le papier.</p> + +<p>Ces trois personnes étaient Eleonora Fonseca Pimentel, +le poëte Vicenzo Monti, et le maestro Dominique +Cimarosa.</p> + +<p>Eleonora Fonseca Pimentel, dont plusieurs fois +déjà nous avons prononcé le nom et toujours avec +l'admiration qui s'attache à la vertu et le respect qui +suit le malheur, était une femme de trente à trente-cinq +ans, plus sympathique que belle. Elle était grande, +bien faite, avec l'oeil noir, comme il convient à une +Napolitaine d'origine espagnole, le geste grave et +majestueux comme l'aurait une statue antique animée. +Elle était à la fois poëte, musicienne et femme +politique; il y avait en elle de la baronne de Staël, +de la Delphine Gay et de madame Roland.</p> + +<p>Elle était, en poésie, l'émule de Métastase; en +musique, celle de Cimarosa; en politique, celle de +Mario Pagano.</p> + +<p>Elle étudiait en ce moment une ode patriotique +de Vicenzo Monti, dont Cimarosa avait composé la +musique.</p> + +<p>Vicenzo Monti était un homme de quarante-cinq +ans, le rival d'Alfieri, sur lequel il l'emporte par +l'harmonie, la poésie du langage et l'élégance. Jeune, +il avait été secrétaire de cet imbécile et insatiable +prince Braschi, neveu de Pie VI, et pour l'enrichissement +duquel le pape avait soutenu le scandaleux +procès Lepri. Il avait fait trois tragédies: <i>Aristodeme</i>, +<i>Caius Gracchus</i> et <i>Manfredi</i>; puis un poëme en +quatre chants, <i>la Basvigliana</i>, dont la mort de Basville +était le sujet. Puis il était devenu secrétaire du +directoire de la république cisalpine, professeur +d'éloquence à Paris et de belles-lettres à Milan. Il +venait de faire <i>la Marseillaise italienne</i>, dont Cimarosa +venait de faire la musique, et ces vers qu'Eleonora +Pimentel lisait avec enthousiasme, parce qu'ils correspondaient +à ses sentiments, étaient les siens.</p> + +<p>Dominique Cimarosa, qui était assis devant le +piano, sur les touches duquel erraient distraitement +ses doigts, était né la même année que Monti; mais +jamais deux hommes n'avaient plus différé, physiquement +du moins, l'un de l'autre, que le poëte et +le musicien. Monti était grand et élancé, Cimarosa +était gros et court; Monti avait l'oeil vif et incisif, +Cimarosa, myope, avait des yeux à fleur de tête et +sans expression; tandis qu'à la seule vue de Monti, +l'on pouvait se dire que l'on avait devant les yeux un +homme supérieur, rien, au contraire, ne révélait dans +Cimarosa le génie dont il était doué, et à peine pouvait-on +croire, lorsque son nom était prononcé, que +c'était là l'homme qui, à dix-neuf ans, commençait +une carrière qui, en fécondité et en hauteur, égale +celle de Rossini.</p> + +<p>Le groupe le plus remarquable après celui-ci, qui, +du reste, dominait les autres comme celui d'Apollon +et des Muses dominait ceux du Parnasse de Tithon du +Tillet, se composait de trois femmes et de deux +hommes.</p> + +<p>Les trois femmes étaient trois des femmes les plus +irréprochables de Naples. La duchesse Fusco, dans +le salon de laquelle on était réuni et que nous connaissons +de longue date comme la meilleure et la +plus intime amie de Luisa, la duchesse de Pepoli et +la duchesse de Cassano.</p> + +<p>Lorsque les femmes n'ont point reçu de la nature +quelque talent hors ligne, comme Angelica Kauffmann +en peinture, comme madame de Staël en politique, +comme George Sand en littérature, le plus +bel éloge que l'on puisse faire d'elles est de dire +qu'elles étaient de chastes épouses et d'irréprochables +mères de famille. <i>Domum mansit, lanam fecit</i>, disaient +les anciens: <i>Elle garda la maison et fila de la +laine</i>, et tout était dit.</p> + +<p>Nous bornerons donc l'éloge de la duchesse Fusco, +de la duchesse de Pepoli et de la duchesse de Cassano +à ce que nous en avons dit.</p> + +<p>Quant au plus âgé et au plus remarquable des +hommes qui faisaient partie du groupe, nous nous +étendrons plus longuement sur lui.</p> + +<p>Cet homme, qui paraissait avoir soixante ans, à +peu près, portait le costume du XVIIIe siècle dans +toute sa pureté, c'est-à-dire la culotte courte, les bas +de soie, les souliers à boucles, le gilet taillé en veste, +l'habit classique de Jean-Jacques Rousseau et, sinon +la perruque, du moins la poudre dans ses cheveux. +Ses opinions très-libérales et très-avancées n'avaient +eu l'influence de le modifier en rien.</p> + +<p>Cet homme était Mario Pagano, un des avocats les +plus distingués non-seulement de Naples, mais de +toute l'Europe.</p> + +<p>Il était né à Brienza, petit village de la Basilicate, et +était élève de cet illustre Genovesi qui, le premier, ouvrit, +par ses ouvrages, aux Napolitains, un horizon politique +qui, jusque-là, leur était inconnu. Il avait été +ami intime de Gaetano Filangieri, auteur de la <i>Science +de la Législation</i>, et, guidé par ces deux hommes +de génie, il était devenu une des lumières de la loi.</p> + +<p>La douceur de sa voix, la suavité de sa parole, +l'avaient fait surnommer <i>le Platon de la Campanie</i>. +Encore jeune, il avait écrit la <i>Juridiction criminelle</i>, +livre qui avait été traduit dans toutes les langues et +qui avait obtenu une mention honorable de notre +Assemblée nationale. Les jours de la persécution +arrivés, Mario Pagano avait eu le courage d'accepter +la défense d'Emmanuele de Deo et de ses deux compagnons; +mais toute défense était inutile, et, si +brillante que fût la sienne, elle n'eut d'effet que +d'augmenter la réputation de l'orateur et la pitié +que l'on portait aux victimes qu'il n'avait pu sauver. +Les trois accusés étaient condamnés d'avance; +et tous trois, comme nous l'avons déjà dit, furent +exécutés; le gouvernement, étonné du courage et de +l'éloquence de l'illustre avocat, comprit qu'il était un +de ces hommes qu'il vaut mieux avoir pour soi que +contre soi. Pagano fut nommé juge. Mais, dans ce +nouveau poste, il conserva une telle énergie de caractère +et une telle intégrité, qu'il devint pour les +Vanni et les Guidobaldi un reproche vivant. Un jour, +sans que l'on sût pour quelle cause, Mario Pagano fut +arrêté et mis dans un cachot, espèce de tombe anticipée, +où il resta treize mois. Dans ce cachot, filtrait, +à travers une étroite ouverture, un seul rayon de lumière +qui semblait venir dire de la part du soleil: +«Ne désespère pas, Dieu te regarde.» A la lueur de +ces rayons, il écrivit son <i>Discours sur le beau</i>, oeuvre +si pleine de douceur et de sérénité, qu'il est facile +de reconnaître qu'elle est écrite sous un rayon de +soleil. Enfin sans être déclaré innocent, afin, que la +junte d'État pût toujours remettre la main sur lui, il +fut rendu à la liberté mais privé de tous ses emplois.</p> + +<p>Alors, reconnaissant qu'il ne pouvait plus vivre +sur cette terre d'iniquité il avait passé la frontière +et s'était réfugié à Rome, qui venait de proclamer la +République. Mais Mack et Ferdinand l'y avaient +suivi de près, et force lui fut de chercher un refuge +dans les rangs de l'armée française.</p> + +<p>Il était revenu à Naples, où Championnet, qui +connaissait toute sa valeur, l'avait fait nommer membre +du gouvernement provisoire.</p> + +<p>Son interlocuteur, moins célèbre alors qu'il ne le +fut depuis par ses fameux <i>Essais sur les révolutions +de Naples</i>, était déjà cependant un magistrat distingué +par son érudition et son équité. Sa conversation +très-animée, avec Pagano, roulait sur la nécessité de +fonder à Naples un journal politique dans le genre +du <i>Moniteur</i> français. C'était la première feuille de +ce genre qui paraîtrait dans la capitale des Deux-Siciles. +Maintenant, le point en litige était celui-ci: +Tous les articles seraient-ils signés, ou paraîtraient-ils, +au contraire, sans signature?</p> + +<p>Pagano prenait la question à son point de vue +moral. Rien, selon lui, n'était plus naturel que, du +moment que l'on affirmait une question, on la signât. +Cuoco prétendait, au contraire, que, par cette sévérité +de principes, on écartait de soi une foule de +gens de talent qui, par timidité, n'oseraient plus +donner leur concours au journal de la République, +du moment qu'ils seraient forcés d'avouer qu'ils y +travaillaient.</p> + +<p>Championnet, qui assistait à la soirée, fut appelé +par Pagano pour donner son avis sur cette grave +question. Il dit qu'en France les seuls articles <i>Variétés</i> +et <i>Sciences</i> étaient signés, ou bien encore quelques +appréciations hors ligne que leurs auteurs n'avaient +point la modestie de laisser passer sous le voile de +l'incognito.</p> + +<p>L'opinion de Championnet sur cette matière faisait +d'autant plus loi que c'était lui qui avait donné +l'idée de cette fondation.</p> + +<p>Il fut donc convenu que ceux qui voudraient signer +leurs articles les signeraient, mais aussi que +ceux qui voudraient garder l'incognito pourraient +le garder.</p> + +<p>Restait la question d'un rédacteur en chef. C'était, +en supposant une restauration, un cas pendable, +comme disent les matassins de M. de Pourceaugnac, +que d'avoir été rédacteur en chef du <i>Moniteur parthénopéen</i>. +Mais, cette fois encore, Championnet leva +la difficulté, en disant que le rédacteur en chef était +déjà trouvé.</p> + +<p>A ces mots, la susceptibilité nationale de Cuoco +se souleva. Présenté par Championnet, ce rédacteur +en chef devait naturellement être un étranger; et, +si prudent que fût le digne magistrat, il eût préféré +risquer sa tête en mettant son nom au bas de la +feuille officielle que d'y laisser mettre le nom d'un +Français.</p> + +<p>C'était le lendemain, au reste, que paraissait le +premier numéro: pendant que l'on discutait si le +<i>Moniteur parthénopéen</i> serait ou non signé, <i>le Moniteur</i> +se composait.</p> + +<p>Autour d'une grande table couverte d'un tapis +vert et sur lequel se trouvaient réunis encre, plume +et papier, cinq ou six membres des comités étaient +assis et rédigeaient des ordonnances qui devaient +être affichées le lendemain; Carlo Laubert les présidait.</p> + +<p>Les ordonnances que rédigeaient les membres +des comités concernaient la dette royale, qui était +reconnue dette nationale, dette dans laquelle se +trouvaient compris tous les vols qu'au moment de +son départ le roi avait faits, soit dans les banques +privées, soit dans les établissements de bienfaisance, +tels que le Mont-de-Piété, l'hospice des Orphelins, le +serraglio dei Poveri.</p> + +<p>Puis venait un décret concernant les secours +accordés aux veuves des martyrs de la révolution +ou des victimes de la guerre, aux mères des héros +qui, dans l'avenir, mourraient pour la patrie. C'était +Manthonnet qui rédigeait ce décret, et, après l'avoir +rédigé, il écrivit en marge de ce dernier paragraphe +cette simple annotation:</p> + +<p><i>J'espère que ma mère aura droit un jour à cette +faveur.</i></p> + +<p>Puis un autre décret concernant l'abaissement du +prix du pain et du macaroni, la suppression des +droits d'entrée sur l'huile et l'abolition des baise-mains +entre hommes et du titre d'<i>excellence</i>.</p> + +<p>Sur une table à part, le général Dufresse, commandant +de la ville et des châteaux, rédigeait cette +curieuse ordonnance sur les théâtres:</p> + +<p>«Le général commandant la place et les châteaux.</p> + +<p>»Les rapports que la municipalité et les directeurs +des différents théâtres me font parvenir chaque +jour contre les militaires de tous grades, m'obligent +à rappeler ceux-ci à leurs devoirs en les prévenant +régulièrement. Cet avis donné, ceux qui, au mépris +de la discipline, s'oublieront eux-mêmes, et, en s'oubliant +eux-mêmes, oublieront ce qu'ils doivent à la +société, seront sévèrement punis.</p> + +<p>»Les théâtres, dans tous les temps, ont été institués +pour reproduire les ridicules, les vertus et +les vices des nations, de la société et des individus; +dans tous les temps, ils ont été un centre de réunion, +un objet de respect, un lieu d'instruction +pour les uns, de récréation tranquille pour les autres, +de repos pour tous. En vue de telles considérations, +et depuis la régénération française, les théâtres sont +appelés l'école des moeurs.</p> + +<p>»En conséquence, tout militaire ou tout individu +qui y troublera l'ordre et qui s'éloignera de la +décence, qui doit être la première loi des lieux +publics, soit par une approbation ou une désapprobation +immodérée envers les acteurs, et finalement +interrompra la représentation de quelque manière +que ce soit, sera immédiatement arrêté et conduit +par la garde du <i>buon governo</i>, à la maison du +commandant de place, pour y être puni selon la +gravité de la faute qu'il aura commise.</p> + +<p>»Tout militaire ou tout individu qui, malgré les +lois rendues et les ordres donnés par le général en +chef de respecter les personnes et la propriété, +prétendra s'approprier une place qui n'est point +la sienne,--et cela arrive tous les jours,--sera +également conduit au commandant de place.</p> + +<p>»Tout militaire ou tout individu qui, contre +le bon ordre et l'usage des théâtres, essayera de +forcer la sentinelle pour entrer sur la scène ou +dans les loges des acteurs, sera arrêté et de même +conduit au commandant de place.</p> + +<p>»L'officier de garde et l'adjudant-major de la +place sont chargés de veiller à l'exécution du présent +règlement, et ceux qui, en cas de trouble, n'en +feraient pas arrêter les auteurs, seront considérés et +punis comme perturbateurs eux-mêmes.»</p> + +<p>Ce règlement achevé, le général Dufresse fit signe +à Championnet, qui lisait un papier à la lueur d'un +candélabre, que son rapport était fini et qu'il désirait +le lui communiquer. Championnet interrompit +sa lecture, vint à Dufresse, écouta son rapport et +l'approuva en tout point.</p> + +<p>Fort de cette approbation, Dufresse le signa.</p> + +<p>Alors, Championnet pria qu'on voulût bien l'écouter +un instant, invita Velasco et Nicolino Caracciolo, ces +deux hommes politiques qui avaient quarante-trois +ans à eux deux, et qui, tandis que les personnages +graves s'occupaient de l'éducation des peuples, +s'occupaient, eux, de celle du perroquet de la +duchesse Fusco, pria, disons-nous, Velasco et Nicolino +de faire silence.</p> + +<p>La chose ne fut pas difficile à obtenir. Par sa +douceur, sa fermeté, son respect des moeurs, son +amour de l'art, Championnet avait conquis les +sympathies de toutes les classes, et, dans Naples, la +ville ingrate par excellence, aujourd'hui encore, un +certain écho affaibli par le temps, mais perceptible +cependant, apporte aux contemporains son nom +à travers cinq générations et les deux tiers d'un +siècle.</p> + +<p>Championnet se rapprocha de la cheminée, se +replaça dans le rayon de lumière projeté par le +candélabre, déplia le papier qu'il était en train +de lire, lorsque Dufresse l'avait interrompu, et, de +sa voix douce et sonore à la fois, en excellent +italien:</p> + +<p>--Mesdames et messieurs, dit-il, je vous demande +la permission de vous lire le premier article du +<i>Moniteur parthénopéen</i>, qui paraît demain samedi, +6 février 1799, vieux style,--et je me sers du vieux +style, parce que je ne vous crois pas encore parfaitement +habitués au nouveau; sans quoi, je dirais +samedi 18 pluviôse. Ce sont les épreuves de cet +article que je reçois à l'instant même de l'imprimerie. +Voulez-vous l'entendre, et, comme il doit être +en quelques mots l'expression de l'opinion de tous, +faire vos observations, si vous avez des observations +à faire?</p> + +<p>Cette espèce d'annonce excita la plus vive curiosité. +Nous l'avons dit, le nom du rédacteur en chef +du <i>Moniteur</i> était encore inconnu, et chacun était +avide de savoir de quelle façon il débuterait dans +cet art, complétement ignoré à Naples, de la publicité +quotidienne.</p> + +<p>Chacun se tut donc, même Monti, même Cimarosa, +même Velasco, même Nicolino, même leur élève, le +perroquet de la duchesse.</p> + +<p>Championnet, au milieu du plus profond silence, +lut alors l'espèce de programme suivant:</p> + +<pre> + «<i>Liberté</i>. <i>Égalité</i> + + MONITEUR PARTHÉNOPÉEN. + + N° 1er + + »Samedi 18 pluviôse, an VII de la liberté + et 1er de la République napolitaine + une et indivisible. +</pre> + +<p>»Enfin, nous sommes libres!...»</p> + +<p>Un frémissement courut dans l'assemblée, et +chacun fut prêt à répéter par acclamation ce cri +qui s'échappait de tous les coeurs généreux, et par +lequel un nouvel organe des grands principes propagés +par la France annonçait son existence au +monde.</p> + +<p>Championnet, avant même que ce frémissement +fût éteint, continua:</p> + +<p>«Enfin, le jour est venu où nous pouvons prononcer +sans crainte les saints noms de <i>liberté</i> et +d'<i>égalité</i>, en nous proclamant les dignes fils de la +république mère, les dignes frères des peuples +libres de l'Italie et de l'Europe.</p> + +<p>»Si le gouvernement tombé a donné un exemple +inouï d'aveugle et implacable persécution, le nombre +des martyrs de la patrie s'est augmenté, voilà tout. +Pas un seul d'entre eux, en face de la mort, n'a fait +un pas en arrière; tous, au contraire, d'un oeil serein, +ont regardé l'échafaud et d'un pas ferme en +ont monté les degrés. Beaucoup, au milieu des plus +atroces douleurs, sont restés sourds aux promesses +de l'impunité, aux offres de récompenses que l'on +murmurait à leurs oreilles, stables dans leur foi, +immuables dans leurs convictions.</p> + +<p>»Les passions mauvaises insinuées depuis tant +d'années, par tous les moyens de séduction possibles, +dans les classes les plus ignorantes du peuple, à +qui les proclamations et les instructions pastorales +dépeignaient la généreuse nation française sous les +plus noires couleurs, les basses menées du vicaire +général François Pignatelli, dont le nom seul +soulève le coeur, menées qui avaient pour but de +faire croire au peuple que la religion serait abolie, +la propriété ruinée, ses femmes et ses filles violées, +ses fils assassinés, ont, par malheur, taché de sang +la belle oeuvre de notre régénération. Plusieurs +pays se sont insurgés pour attaquer les garnisons +françaises et ont succombé sous la justice militaire; +d'autres, après avoir assassiné beaucoup de leurs +concitoyens, se sont armés pour s'opposer au nouvel +ordre de choses, et ont dû, après une courte lutte, +céder à la force. La nombreuse population de Naples, +à laquelle, par la bouche de ses sbires, le vicaire +général distillait la haine et l'assassinat, cette population, +après sept jours d'anarchie sanglante, après +s'être emparée des châteaux et des armes, après +avoir saccagé la propriété et menacé la vie des honnêtes +citoyens, cette population, pendant deux jours +et demi, s'opposa à l'entrée de l'armée française. +Les braves qui composaient cette armée, six fois +moins nombreux que leurs adversaires, foudroyés +du haut des toits, du haut des fenêtres, du haut +des bastions par des ennemis invisibles, soit dans +les chemins de traverse, soit dans les sentiers montueux, +soit dans les rues étroites et tortueuses de la +ville, ont dû conquérir le terrain pied à pied, plus +encore par le courage intelligent que par la force +matérielle. Mais, opposant un exemple de vertu et +de civilisation à tant d'abrutissement et de cruauté, +au fur et à mesure que le peuple était forcé de déposer +les armes, le vainqueur généreux embrassait +les vaincus et leur pardonnait.</p> + +<p>»Quelques valeureux citoyens, profitant de l'intelligente +victoire de notre brave Nicolino Caracciolo, +digne du nom illustre qu'il porte, quelques valeureux +citoyens, entrés au fort Saint-Elme dans la +nuit du 20 au 21 janvier, avaient juré de s'ensevelir +sous ses ruines, mais de proclamer la liberté du +fond même de leur tombe, et, là, ils avaient dressé +l'arbre symbolique non-seulement en leur nom, +mais encore au nom des autres patriotes que les +circonstances tenaient éloignés d'eux. Dans la journée +du 21 janvier, jour à jamais mémorable, +on voyait s'avancer les invincibles drapeaux de la +république française; ils lui jurèrent alliance et +fidélité. Enfin, le 23, à une heure de l'après-midi, +l'armée fit son entrée victorieuse à Naples. Oh! ce +fut alors un magique spectacle que de voir succéder, +entre les vaincus et les vainqueurs, la fraternité à +la boucherie, et que d'entendre le brave général +Championnet reconnaître notre république, saluer +notre gouvernement, et, par de nombreuses et +loyales proclamations, assurer à chacun la possession +de la propriété, donner à tous l'assurance de +la vie.»</p> + +<p>La lecture, qui avait déjà, au précédent paragraphe, +été interrompue par de nombreux applaudissements, +le fut cette fois par un hourra unanime. +L'auteur avait touché une fibre sensible et résonnante +dans tous les coeurs napolitains, celle de la +reconnaissance de la partie éclairée de la population +à la république française, qui, à travers tant de +périls, par des succès incroyables ou inespérés, +venait lui apporter ces deux lumières qui émanent +de Dieu lui-même, la civilisation et la liberté.</p> + +<p>Championnet salua les applaudisseurs avec son +charmant sourire et reprit:</p> + +<p>»L'entrée, par la trahison, du despote déchu à +Rome, sa fuite honteuse à Palerme sur les vaisseaux +anglais, l'encombrement sur ces vaisseaux des trésors +publics et privés, des dépouilles de nos galeries +et de nos musées, des richesses de nos institutions +pieuses, du pillage de nos banques, vol impudent et +manifeste, qui a enlevé à la nation les dernières +ressources de son numéraire, tout est connu maintenant.</p> + +<p>»Citoyens, vous savez le passé, vous voyez le +présent, c'est à vous de préparer et d'assurer +l'avenir!»</p> + +<p>La lecture de ce cri de liberté, jeté à la fois par +la bouche et par le coeur, cet appel patriotique à la +fraternité des citoyens dans une ville où, jusqu'à ce +jour, la fraternité était un mot inconnu, ce dévouement +à la patrie dont les martyrs du passé avaient +donné l'exemple aux martyrs de l'avenir, récompensé +par l'éloge public, tout cela porta plus encore +que la valeur du discours, si bien en harmonie, +au reste, avec le sentiment de nationalité qui, au +jour des révolutions, s'éveille et bout dans les âmes, +tout cela porta le succès de la lecture jusqu'à l'exaltation. +Ceux qui venaient de l'entendre crièrent +d'une seule voix: «L'auteur!» et l'on vit alors +descendre de son estrade et venir, d'un pas lent et +timide dans sa majesté, se ranger près de Championnet, +pareille à la muse de la patrie, protégée par la +victoire, la belle, chaste et noble Eleonora Pimentel.</p> + +<p>L'article était écrit par elle; c'était elle, ce rédacteur +en chef inconnu du <i>Moniteur parthénopéen</i>. Une +femme avait réclamé l'honneur, mortel peut-être, de +cette rédaction, pour laquelle des hommes timides +demandaient, patriotes bien connus cependant, le +bénéfice de l'<i>incognito</i>.</p> + +<p>Alors, de l'exaltation, on passa à l'enthousiasme; +des hourras frénétiques éclatèrent; tous ces patriotes, +quels qu'ils fussent, juges, législateurs, lettrés, +savants, officiers généraux se précipitèrent vers elle +avec cet enthousiasme méridional qui se traduit +par des gestes désordonnés et des cris furieux. Les +hommes tombèrent à genoux, les femmes s'approchèrent +en s'inclinant. C'était le succès de Corinne +chantant au Capitole la grandeur évanouie des +Romains, succès d'autant plus grand pour Éleonora +que ce n'était point la grandeur du passé qu'elle +chantait, mais les espérances de l'avenir. Et, comme +il faut toujours que le grotesque se mêle au sublime, +au moment où cessait une triple salve d'applaudissements, +on entendit une voix rauque et avinée qui +criait: «Vive la République! mort aux tyrans!»</p> + +<p>C'était celle du perroquet de la duchesse Fusco, +élève, comme nous l'avons dit, de Velasco et de +Nicolino, qui faisait honneur à ses maîtres et +montrait qu'il avait profité de leurs leçons.</p> + +<p>Il était deux heures du matin: cet épisode comique +termina la soirée. Chacun, enveloppé de son +manteau ou de sa coiffe, appela ses gens et fit +appeler sa voiture; car tous ces sans-culottes, +comme le roi les appelait, appartenant à l'aristocratie +de la fortune ou de la science, tout au contraire +des sans-culottes français, avaient des voitures +et des gens.</p> + +<p>Après avoir embrassé les femmes, serré la main +des hommes, pris congé de tous, la duchesse Fusco +resta seule dans le salon, tout à l'heure plein de +monde et de bruit, maintenant solitaire et mort, et, +allant droit à une fenêtre devant laquelle retombait +un riche rideau de damas cramoisi, elle souleva ce +rideau, et, côte à côte dans l'embrasure de cette +fenêtre comme deux oiseaux dans un même nid, +elle découvrit Luisa et Salvato, qui, au milieu de +toute cette foule, avec ce laisser aller auquel, en +Italie, nul ne trouve à redire, s'étaient isolés et, la +main dans la main, la tête appuyée contre l'épaule, +se disaient de ces douces choses qui, quoique dites à +voix basse, couvrent, pour ceux qui les écoutent, +les roulements du tonnerre et les éclats de la +foudre.</p> + +<p>Les deux jeunes gens, au rayon de lumière qui +pénétrait dans leur réduit, éclairé jusque-là seulement +par une douce pénombre, rentrèrent dans la +vie réelle, de laquelle ils étaient sortis sur les ailes +dorées de l'idéal, et tournèrent, sans changer de +position, leurs yeux souriants vers la duchesse, +comme durent le faire les premiers habitants du +Paradis surpris par un ange du Seigneur sous le +berceau de verdure et au milieu des massifs de +fleurs, au moment où, pour la première fois, ils +venaient d'échanger le mot <i>je t'aime!</i></p> + +<p>Ils étaient entrés là au commencement de la soirée +et y étaient restés jusqu'à la fin. De tout ce qui +avait été dit, ils n'avaient rien entendu; de tout ce +qui s'était passé, ils ne se doutaient même pas. +Les vers de Monti, la musique de Cimarosa, l'article +de la Pimentel, tout était venu se briser contre cette +tenture de damas qui séparait du monde leur Eden +ignoré.</p> + +<p>En voyant le salon vide, en voyant la duchesse +seule, ils ne comprirent qu'une chose, c'est qu'il +était l'heure de se séparer.</p> + +<p>Ils poussèrent un soupir, et, en même temps, +ensemble, avec le même accent, ils murmurèrent:</p> + +<p>--A demain!</p> + +<p>Puis, ému, chancelant d'amour, Salvato serra une +dernière fois Luisa contre son coeur, prit congé de +la duchesse, et sortit, tandis que Luisa, jetant les +bras au cou de son amie, dans la pose de la jeune +fille antique confiant son secret à Vénus, murmurait +aux oreilles de la duchesse:</p> + +<p>--Oh! si tu savais combien je l'aime!</p> + +<br><br> + +<h3>CX</h3> + +<h3>ANDRÉ BACKER</h3> + +<p>En repassant le seuil de la porte de communication, +Luisa trouva Giovannina qui l'attendait dans +le corridor.</p> + +<p>La jeune fille laissait transparaître sur sa figure +cette satisfaction qu'éprouvent les inférieurs quand +une occasion importante leur est donnée d'entrer +dans la vie de leurs maîtres.</p> + +<p>Luisa sentit pour sa femme de chambre un +mouvement de répulsion qu'elle n'avait point encore +éprouvé.</p> + +<p>--Que faites-vous là, et que me voulez-vous? +demanda-t-elle.</p> + +<p>--J'attendais madame pour lui dire une chose +de la plus haute importance, répondit Giovannina.</p> + +<p>--Et quelle chose avez-vous à me dire?</p> + +<p>--Que le beau banquier est là.</p> + +<p>--Le beau banquier? De qui voulez-vous parler, +mademoiselle?</p> + +<p>--De M. André Backer.</p> + +<p>--De M. André Backer! Et comment M. André +Backer est-il là?</p> + +<p>--Il est venu dans la soirée, madame, vers dix +heures; il a demandé à vous parler; selon les ordres +que madame m'avait donnés, j'ai d'abord refusé de +le recevoir; il a insisté alors avec tant d'obstination, +que je lui ai dit la vérité, c'est-à-dire que madame +n'y était pas; il a cru que c'était une défaite, et, +comme il me suppliait, au nom de l'intérêt de +madame, de le laisser lui dire quelques paroles +seulement, je lui ai fait voir toute la maison pour +lui montrer que vous étiez bien véritablement sortie; +alors, comme, malgré ses prières, je refusais de lui +dire où vous étiez, il a pénétré, malgré moi, dans la +salle à manger, s'est assis sur une chaise et a dit +qu'il vous attendrait.</p> + +<p>--Alors, comme je n'ai aucune raison de recevoir +M. André Backer à deux heures du matin, je rentre +chez la duchesse, et je n'en sortirai que quand +M. André Backer sera hors de chez moi.</p> + +<p>Et Luisa fit, en effet, un mouvement pour rentrer +chez son amie.</p> + +<p>--Madame!... dit à l'autre bout du corridor une +voix suppliante.</p> + +<p>Cette voix fit passer Luisa de l'étonnement, nous +ne dirons pas à la colère, son coeur de colombe ne +connaissant pas ce sentiment extrême, mais à +l'irritation.</p> + +<p>--Ah! c'est vous, monsieur, lui dit-elle en marchant +résolument à lui.</p> + +<p>--Oui, madame, répondit le jeune homme, +incliné, le chapeau à la main, dans l'attitude la plus +respectueuse.</p> + +<p>--Alors, vous avez entendu ce que je viens, à +propos de vous, de dire à ma femme de chambre?</p> + +<p>--Je l'ai entendu.</p> + +<p>--Comment, vous étant introduit chez moi +presque de force, et sachant que je désapprouve vos +visites, comment êtes-vous encore ici?</p> + +<p>--Parce qu'il y a urgence à ce que je vous parle, +urgence absolue; comprenez-vous, madame?</p> + +<p>--Urgence absolue? répéta Luisa avec un accent +de doute.</p> + +<p>--Madame, je vous engage ma parole d'honnête +homme,--cette parole qu'un homme de notre nom +et de notre maison n'a jamais, depuis trois cents +ans, engagée légèrement,--je vous engage ma +parole que, pour la sécurité de votre fortune et le +salut de votre vie, je vous donne ma parole qu'il +faut que vous m'entendiez.</p> + +<p>L'accent de conviction avec lequel le jeune homme +prononça ces paroles ébranla la San-Felice.</p> + +<p>--Sur cette assurance, monsieur, demain, à une +heure convenable, je vous recevrai.</p> + +<p>--Demain, madame, peut-être sera-t-il trop tard; +puis, une heure convenable... Qu'entendez-vous par +une heure convenable?</p> + +<p>--Dans la journée, vers midi, par exemple, de +plus grand matin même, si vous le voulez.</p> + +<p>--Pendant le jour, on me verra entrer chez vous, +madame, et il est important que nul ne sache +que vous m'avez vu.</p> + +<p>--Pourquoi cela?</p> + +<p>--Parce que, de ma visite, il pourrait résulter un +grand danger.</p> + +<p>--Pour moi ou pour vous? dit en essayant de +sourire Luisa.</p> + +<p>--Pour tous deux, répondit gravement le jeune +banquier.</p> + +<p>Il se fit un instant de silence. Il n'y avait point +à se tromper à l'intonation sérieuse du visiteur +nocturne.</p> + +<p>--Et, d'après les précautions que vous prenez, +répliqua Luisa, il me paraît que cette conversation +doit avoir lieu sans témoins.</p> + +<p>--Ce que j'ai à vous dire, madame, ne peut-être +dit que seul à seul.</p> + +<p>--Et vous savez que, dans une conversation seul +à seul, il est une chose dont il vous est interdit de +me parler?</p> + +<p>--Aussi, madame, si je vous en parle, ne sera-ce +que pour vous faire comprendre qu'à vous seule +je pouvais faire la révélation que vous allez entendre.</p> + +<p>--Venez, monsieur, dit Luisa.</p> + +<p>Et, passant devant André, qui, pour la laisser +passer, se rangea contre le mur des corridors, elle +le conduisit dans la salle à manger, que Giovannina +avait éclairée, et referma la porte derrière lui.</p> + +<p>--Vous êtes certaine, madame, dit Backer regardant +autour de lui, que personne ne peut nous +écouter et nous entendre?</p> + +<p>--Il n'y a ici que Giovannina, et vous l'avez vue +rentrer chez elle.</p> + +<p>--Mais derrière cette porte, ou derrière celle +de votre chambre à coucher, elle pourrait écouter.</p> + +<p>--Fermez-les toutes deux, monsieur, et passons +dans le cabinet de travail de mon mari.</p> + +<p>Les précautions mêmes que prenait André Backer +pour que sa conversation ne fût point entendue +avaient complètement rassuré Luisa sur le sujet de +la conversation. Le jeune homme n'eût point osé +se livrer à de pareilles insistances, s'il eût été question +de lui parler d'un amour si franchement repoussé +déjà.</p> + +<p>La porte du cabinet resta ouverte, et les deux +portes de la salle à manger fermées avec soin +donnèrent à Backer la certitude qu'il ne pouvait +être entendu.</p> + +<p>Luisa était tombée sur une chaise, et, la tête dans +sa main, le coude appuyé à la table sur laquelle, +autrefois, travaillait son mari, elle rêvait.</p> + +<p>Depuis le départ du chevalier, c'était la première +fois qu'elle rentrait dans ce cabinet: une foule de +souvenirs y rentraient avec elle et l'assiégeaient.</p> + +<p>Elle pensait à cet homme si parfaitement bon pour +elle, dont la mémoire s'était cependant si facilement +et presque si complètement éloignée de sa pensée; +elle mesurait presque avec effroi l'étendue de cet +amour qu'elle avait voué à Salvato, amour jaloux et +envahisseur qui s'était emparé d'elle et avait, pour +ainsi dire, chassé de son coeur tout autre sentiment; +elle se demandait, de là à une infidélité complète, +quelle distance il y avait, et elle s'aperçut que la +distance morale parcourue était plus grande que +la distance matérielle qui lui restait à parcourir.</p> + +<p>La voix d'André Backer la tira de cette rêverie +rapide et la fit tressaillir. Elle avait déjà oublié +qu'il était là.</p> + +<p>Elle lui fit signe de s'asseoir.</p> + +<p>André s'inclina, mais resta debout.</p> + +<p>--Madame, dit André, quelle que soit la défense +que vous m'avez faite de jamais vous parler de mon +amour, il faut cependant, pour que vous compreniez +la démarche que je fais près de vous et l'étendue du +danger auquel je m'expose en la faisant, il faut cependant +que vous compreniez combien cet amour +était dévoué, profond et respectueux.</p> + +<p>--Monsieur, dit Luisa en se levant, que vous +parliez de cet amour au passé au lieu d'en parler au +présent, vous n'en parlez pas moins d'un sentiment +dont je vous ai absolument interdit l'expression. +J'espérais, en vous recevant à cette heure, +et après vous avoir manifesté ma répugnance à +vous recevoir, n'avoir point à vous rappeler ma +défense.</p> + +<p>--Daignez m'entendre, madame, et veuillez me +donner le temps de m'expliquer. Je vous ai dit qu'il +était nécessaire que je vous rappelasse cet amour +pour vous faire comprendre l'importance de la révélation +que je vais vous faire.</p> + +<p>--Eh bien, monsieur, arrivez vite à cette révélation.</p> + +<p>--Mais cette révélation, madame, je voudrais que +vous comprissiez bien que, de ma part, c'est une +folie, presque une trahison.</p> + +<p>--Alors, monsieur, ne la faites pas; ce n'est pas +moi qui vais vous chercher, ce n'est pas moi qui +vous presse.</p> + +<p>--Je le sais, madame, et je prévois même que, +probablement, vous ne m'aurez nulle reconnaissance +de ce que je vais vous dire; mais n'importe! +une fatalité me pousse, il faut que ma destinée s'accomplisse.</p> + +<p>--J'attends, monsieur, répondit Luisa.</p> + +<p>--Eh bien, madame, sachez donc qu'une grande +conspiration est ourdie, et que de nouvelles Vêpres +siciliennes se préparent non-seulement contre les +Français, mais aussi contre leurs partisans.</p> + +<p>Luisa sentit un frisson courir par tout son corps, +et, à l'instant même, devint attentive. Ce n'était plus +d'elle qu'il était question, c'était des Français, et, +par conséquent, de Salvato. La vie de Salvato était +menacée, et peut-être cette révélation de Backer +allait-elle lui donner moyen de sauver cette vie si +chère qu'elle avait déjà conservée.</p> + +<p>Par un mouvement involontaire, et en se penchant +sur la table, elle se rapprocha du jeune homme; sa +bouche était muette, mais ses yeux interrogeaient.</p> + +<p>--Dois-je continuer? demanda Backer.</p> + +<p>--Continuez, monsieur, fit Luisa.</p> + +<p>--Dans trois jours, c'est-à-dire dans la nuit de +vendredi à samedi, non-seulement les dix mille +Français qui sont à Naples et dans les environs, +mais encore, comme je vous l'ai dit, madame, tous +ceux qui sont leurs partisans seront égorgés. Entre +dix et onze heures du soir, les maisons où les meurtres +doivent s'accomplir seront marquées d'une croix +rouge; à minuit, le massacre aura lieu.</p> + +<p>--Mais c'est horrible, mais c'est atroce, monsieur, +ce que vous me dites là!</p> + +<p>--Pas plus horrible que les Vêpres siciliennes, +pas plus atroce que la Saint-Barthélémy. Ce que +Palerme a fait pour échapper aux Angevins et Paris +pour se délivrer des huguenots, Naples peut bien le +faire pour se débarrasser des Français.</p> + +<p>--Et vous ne craignez point que, vous hors de +cette maison, je ne coure révéler ce projet?</p> + +<p>--Non, madame! car vous réfléchirez que je ne +vous ai pas même demandé la promesse de garder +le secret; non, madame! car vous réfléchirez qu'un +dévouement comme le mien ne doit pas être payé +par une ingratitude; non, madame! car vous réfléchirez +que votre nom est trop beau et trop pur +pour être attaché par l'histoire au pilori de la trahison.</p> + +<p>Luisa tressaillit; car elle comprit, en effet, ce +qu'il y avait de grandeur et de dévouement dans ce +secret que lui confiait, sans condition aucune, le +jeune banquier. Seulement, il lui restait à savoir +pourquoi il le lui confiait.</p> + +<p>--Excusez-moi, monsieur, dit-elle, mais j'en suis +à me demander ce que j'ai à faire avec les Français +et avec les partisans des Français, moi, la femme du +bibliothécaire, je dirai plus, de l'ami du prince +royal.</p> + +<p>--C'est vrai, madame; mais le chevalier San-Felice +n'est plus là pour vous protéger par sa présence, +pour vous couvrir par son loyalisme; et laissez-moi +vous dire ceci, madame: j'ai vu avec terreur +que votre maison était de celles qui devaient +être marquées d'une croix.</p> + +<p>--Ma maison? s'écria Luisa en se levant.</p> + +<p>--Madame, je conçois que ce que je vous dis vous +étonne, vous révolte même. Mais écoutez-moi jusqu'au +bout. Dans des temps comme les nôtres, temps +de trouble et d'orage, nul n'est exempt de soupçon, +et, d'ailleurs, quand les soupçons dorment, les dénonciateurs +sont là pour les éveiller. Eh bien, madame, +j'ai vu, j'ai tenu entre mes mains, j'ai lu de +mes yeux une dénonciation, anonyme, c'est vrai, +mais tellement précise, qu'il n'y a pas à douter de +sa véracité.</p> + +<p>--Une dénonciation? fit Luisa étonnée.</p> + +<p>--Une dénonciation, oui, madame.</p> + +<p>--Mais une dénonciation contre moi?</p> + +<p>--Contre vous.</p> + +<p>--Et que disait cette dénonciation? demanda +Luisa pâlissant malgré elle.</p> + +<p>--Elle disait, madame, que, dans la nuit du 22 +au 23 septembre de l'année dernière, vous aviez recueilli +chez vous un aide de camp du général Championnet.</p> + +<p>--Oh! murmura Luisa sentant la sueur lui monter +au front.</p> + +<p>--Que cet aide de camp blessé par Pasquale de +Simone avait été soustrait par vous à la vengeance +de la reine; qu'il avait été pansé par une sorcière +albanaise nommée Nanno; qu'il était resté six semaines +caché chez vous, et n'en était sorti, déguisé +en paysan des Abruzzes, que pour aller rejoindre le +général Championnet assez à temps pour prendre +part à la bataille de Civita-Castellana.</p> + +<p>--Eh bien, monsieur, dit Luisa, lorsque cela serait, +y a-t-il un crime à recueillir un blessé, à sauver +la vie à un homme, et faut-il, avant de verser +sur ses blessures le baume du bon Samaritain, faut-il +s'informer de son nom, de sa patrie ou de son opinion?</p> + +<p>--Non, madame, il n'y a pas crime aux yeux de +l'humanité; seulement, il y a crime aux yeux des +partis. Mais peut-être les royalistes vous eussent-ils +pardonné, madame, si, depuis, vous n'aviez point, +en assistant à toutes les soirées de la duchesse Fusco, +donné une gravité plus grande à cette dénonciation. +Les soirées de la duchesse Fusco, madame, ne sont +pas seulement des soirées: ce sont des clubs où les +projets se discutent, où les lois s'élaborent, où les +hymnes patriotiques se composent, se mettent en +musique, se chantent; eh bien, madame, vous êtes +de toutes ces soirées, et, quoiqu'on sache très-bien +que vous y assistez par un autre motif qu'un motif +politique...</p> + +<p>--Prenez garde, monsieur, vous allez me manquer +de respect!</p> + +<p>--Dieu m'en garde madame! répondit le jeune +homme, et la preuve, c'est que c'est un genou en +terre que j'achèverai ce que j'ai à vous dire.</p> + +<p>Et Backer mit un genou en terre.</p> + +<p>--Madame, dit-il, sachant que votre vie était +compromise, puisque votre maison était au nombre +des maisons désignées au couteau des lazzaroni, je +suis venu vous apporter un talisman, un signe destiné +à vous sauvegarder... Ce talisman, madame, le voici.</p> + +<p>Il déposa sur la table une carte sur laquelle était +gravée une fleur de lis.</p> + +<p>--Ce signe, ne l'oubliez pas, c'est de porter le +pouce de votre main droite à votre bouche et d'en +mordre la première phalange.</p> + +<p>--Il n'était pas besoin de mettre un genou en +terre pour me dire cela, monsieur, dit Luisa avec +une expression de bienveillance qui, malgré elle, +illuminait son visage.</p> + +<p>--Non, madame, mais pour ce qui me reste à +vous dire.</p> + +<p>--Dites.</p> + +<p>--Il ne m'appartient pas, madame, de pénétrer +dans vos secrets; ce n'est donc point une question +que je vous fais, c'est un avis que je vous donne, et +vous allez voir si cet avis est non-seulement désintéressé, +mais généreux. A tort ou à raison, on dit +que ce jeune aide de camp du général français que +vous avez sauvé, on dit que vous l'aimez.</p> + +<p>Luisa fit un mouvement.</p> + +<p>--Ce n'est pas moi qui dis cela, ce n'est pas moi +qui le crois; je ne veux rien dire, je ne veux rien +croire; je veux que vous soyez heureuse, voilà tout; +je veux que ce coeur si noble, si chaste, si pur, ne se +brise pas sous les atteintes de la douleur; je veux +que ces beaux yeux, amours des anges, ne soient +pas noyés dans les larmes. Je vous dis donc seulement, +madame: Si vous aimez un homme, quel +qu'il soit, d'un amour de soeur ou d'amante, et, si +cet homme, comme Français, comme patriote, court +un risque quelconque à passer ici la nuit de vendredi +à samedi, sous un prétexte quelconque, éloignez +cet homme, afin que, par son absence, il +échappe aux massacres, et que je puisse me dire, +moi,--ce sera ma récompense:--«A celle qui +m'a fait tant souffrir, j'ai épargné une douleur.» Je +me relève, madame, car j'ai dit.</p> + +<p>Luisa, devant cette abnégation, si grande et si +simple, sentit les larmes monter à ses yeux et lui +mouiller les paupières. Elle tendit à André sa main, +sur laquelle il se précipita.</p> + +<p>--Merci, monsieur, dit-elle. Je ne puis deviner +d'où vient la trahison, mais à vous je dirai: Le dénonciateur +était bien instruit. Je n'ai jamais confié +mon secret à personne, mais à vous je dirai: Eh +bien, oui! j'aime, mais d'un amour maternel, quoique +immense, un homme à qui j'ai sauvé la vie. +Quand j'ai senti cet amour me prendre le coeur avec +la violence d'une irrésistible passion, j'ai voulu partir, +quitter Naples, suivre mon mari en Sicile, non +point pour échapper à un sort fatal, à un sort mortel, +qui m'est prédit, mais pour conserver au chevalier +la foi que je lui ai promise, pour garder intact +mon honneur de femme. Dieu ne l'a pas voulu: la +tempête nous a séparés, la vague qui l'emportait +m'a repoussée sur le rivage. Vous me direz que, la +tempête calmée, j'eusse dû monter sur le premier +bâtiment venu et rejoindre mon mari en Sicile. S'il +l'eût ordonné, ou s'il eût simplement paru le désirer, +je l'eusse fait; n'y étant point sollicitée, je n'en +ai pas eu la force: je suis restée. Vous parliez de la +fatalité qui vous pousse à me révéler votre secret; si +vous avez la vôtre, moi aussi, j'ai la mienne. Suivons +chacun la pente où le destin nous entraîne. +Quelque part où le mien me conduise, là où je serai +il y aura pour vous un coeur reconnaissant. Adieu, +monsieur Backer. Fût-ce au milieu des plus affreuses +tortures, votre nom ne sortira point de ma bouche, +je vous le promets!</p> + +<p>--Et le vôtre, répondit Backer en s'inclinant, +fût-ce sur l'échafaud où je serais monté par vous, +ne sortira jamais de mon coeur.</p> + +<p>Et, saluant Luisa, il sortit laissant sur la table la +carte fleurdelisée qui devait lui servir de signe de +reconnaissance.</p> + +<br><br> + +<h3>CXI</h3> + +<h3>LE SECRET DE LUISA</h3> + +<p>Restée seule, Luisa retomba sur sa chaise et demeura +immobile, perdue dans un abîme de réflexions.</p> + +<p>Et d'abord quel pouvait être cet ennemi caché et +anonyme si bien au courant de tout ce qui se passait +dans la maison, et qui, dans une dénonciation adressée +au comité royaliste, avait mentionné les moindres +détails de la vie privée de Luisa?</p> + +<p>Quatre personnes seulement connaissaient les détails +mentionnés dans la dénonciation. Le docteur Cirillo, +Michel le Fou, la sorcière Nanno et Giovannina. +Le docteur Cirillo! le soupçon ne pouvait pas même +s'arrêter sur lui; Michel le Fou eût donné sa vie pour +sa soeur de lait.</p> + +<p>Restaient la sorcière Nanno et Giovannina.</p> + +<p>La sorcière Nanno pouvait dénoncer Salvato et +Luisa à une époque où cette dénonciation eût été +payée ce qu'elle valait: elle ne l'avait point fait. On +ne pouvait donc attribuer à la cupidité la dénonciation +qu'avait reçue Backer, elle ne pouvait être que +l'effet de la haine.</p> + +<p>Giovannina! les soupçons s'arrêtèrent et, quoique +bien vaguement, se fixèrent sur elle.</p> + +<p>Quelle cause Giovannina pouvait-elle avoir de +haïr sa maîtresse?</p> + +<p>Évidemment, aucune ne se présentait à l'esprit de +Luisa; cependant, déjà depuis longtemps la jeune +femme remarquait dans l'humeur de sa camériste +des altérations qui, tant qu'elle n'avait point eu à +s'en rendre compte, lui avaient paru de simples bizarreries +de caractère, mais qui maintenant lui revenaient +en mémoire et lui inspiraient des doutes +sans lui donner une explication. Elle avait surpris +chez sa femme de chambre des coups d'oeil furtifs, +des sourires mauvais, des paroles amères, et cela +surtout depuis la nuit où, devant s'embarquer, au +lieu de s'embarquer elle était revenue à la maison, +et avait, d'une façon inattendue, reparu aux yeux +de la jeune fille. Ces signes de mécontentement +étaient devenus plus fréquents encore depuis l'arrivée +des Français à Naples, et surtout depuis qu'elle +et Salvato s'étaient revus.</p> + +<p>Dans son dédain trop grand de l'humble position +de Giovannina, il ne lui vint pas même à l'idée qu'elle +pût aimer Salvato et être jalouse, et que les mêmes +passions qui s'agitaient dans le coeur de la grande +dame pussent s'agiter dans le coeur de la paysanne.</p> + +<p>Seulement, ces soupçons de haine de la part de +Giovannina persistèrent sans que la cause de cette +haine lui fût connue.</p> + +<p>Elle prit la carte fleurdelisée, la mit dans sa poitrine, +et, s'éclairant elle-même, elle sortit du cabinet +du chevalier, en referma la porte et passa dans sa +chambre à coucher.</p> + +<p>Dans sa chambre à coucher, elle trouva Giovannina, +qui lui préparait sa toilette de nuit.</p> + +<p>Prévenue qu'elle était contre la jeune fille, elle +surprit le coup d'oeil dont celle-ci l'accueillit à son +entrée dans sa chambre. Ce coup d'oeil malfaisant +fut suivi d'un sourire gracieux; mais le sourire ne +fut point tellement rapide, que la première impression +ne demeurât dans son esprit.</p> + +<p>Ne pouvant se douter de ce qui s'était passé, et +n'ayant aucune idée des soupçons qui germaient +dans le coeur de sa maîtresse, Nina voulut entamer +une conversation avec elle. Cette conversation, quelques +détours qu'elle eût pris, si Luisa lui eût permis +de continuer, eût certainement abouti à la visite +qu'elle venait de recevoir; mais Luisa y coupa court +en lui disant sèchement qu'elle n'avait pas besoin de +ses services.</p> + +<p>Nina tressaillit,--elle n'était point habituée +à être congédiée si durement,--et, avec +son mauvais sourire, elle regagna sa chambre.</p> + +<p>La visite du jeune banquier lui donnait fort à penser. +Après lui avoir défendu sa porte, non-seulement +Luisa avait consenti à le recevoir à deux heures du +matin, mais encore elle l'avait reçu loin de tous les +regards, les portes fermées, et dans l'appartement +du chevalier.</p> + +<p>Luisa, il est vrai, avait accueilli le jeune homme +avec une physionomie sévère; mais, à son départ, elle +était rentrée dans sa chambre le visage préoccupé +seulement, attendri même. On voyait que ses yeux +avaient, sinon pleuré, du moins senti l'humidité des +larmes.</p> + +<p>Qui avait pu ramener cette fière Luisa à des sentiments +plus doux?</p> + +<p>L'amour du beau jeune homme avait-il trouvé +grâce dans son coeur, et y avait-il place dans ce +coeur pour un amour nouveau à côté de l'amour +ancien?</p> + +<p>C'était impossible à croire; cependant, ce qui +venait de se passer était bien extraordinaire.</p> + +<p>Luisa, nous l'avons dit, avait remarqué le mauvais +regard de Giovannina; mais elle avait à réfléchir +sur quelque chose de plus grave que le nom du dénonciateur +à trouver. Elle avait à réfléchir sur l'emploi +qu'elle ferait de ce secret sans compromettre +celui qui le lui avait confié, et comment elle sauverait +Salvato sans perdre Backer.</p> + +<p>Il fallait, avant tout, qu'elle vît le jeune officier; +mais elle ne le voyait jamais que le soir chez la duchesse. +Là, leur rencontre était toute naturelle, le +salon de la duchesse étant, comme l'avait dit Backer, +un véritable club.</p> + +<p>Or, c'était bien du temps perdu que d'attendre un +soir sur trois jours: c'était un jour de perdu. Il +fallait donc l'envoyer chercher, et à Michele seul on +pouvait confier un message de cette espèce.</p> + +<p>Elle étendit le bras pour sonner Giovannina; +mais, depuis dix minutes à peu près qu'elle l'avait +renvoyée, Giovannina était peut-être couchée. Luisa +pensa qu'il était plus simple d'aller à la chambre de +la jeune fille et de lui porter l'ordre que de la forcer +à le venir chercher.</p> + +<p>La chambre de Giovannina n'était séparée de +celle de sa maîtresse que par le corridor qui conduisait +chez la duchesse Fusco.</p> + +<p>Cette chambre était fermée par une porte vitrée +seulement. La lumière y brillait encore, et, soit que +le pas de Luisa fût si léger que Giovannina ne pût +l'entendre, soit que l'occupation à laquelle elle se +livrait l'absorbât trop profondément pour qu'elle +songeât à autre chose, Luisa, en arrivant à la porte, +put voir, à travers le rideau de fine mousseline qui en +couvrait le vitrage, sa femme de chambre assise à +une table et écrivant.</p> + +<p>Comme peu importait à Luisa de savoir à qui +Giovannina écrivait, elle ouvrit tout simplement et +tout naturellement la porte. Mais sans doute il importait +à Giovannina que sa maîtresse ne sût point +qu'elle écrivait; car elle poussa un faible cri de surprise +et se leva pour se placer entre Luisa et sa +lettre.</p> + +<p>Quoique étonnée que Nina écrivît à trois heures +du matin, au lieu de se coucher et de dormir, Luisa +ne lui fit aucune question, et se contenta de lui +dire:</p> + +<p>--Je voudrais voir Michel ce matin d'aussi bonne +heure que possible: faites-le-lui savoir.</p> + +<p>Puis, refermant la porte et rentrant chez elle, +Luisa laissa sa femme de chambre libre de continuer +sa lettre.</p> + +<p>Comme on le comprend bien, Luisa dormit peu. +Vers sept heures du matin, elle entendit du bruit +dans la maison: c'était Giovannina qui se levait et +sortait pour accomplir l'ordre de sa maîtresse.</p> + +<p>Giovannina fut absente pendant près d'une heure +et demie. Il est vrai qu'elle rentra avec Michele. +Pour que la commission de sa maîtresse fût bien +faite, elle avait voulu sans doute la faire elle-même.</p> + +<p>Au premier coup d'oeil que le lazzarone jeta sur +Luisa, il comprit qu'il venait de se passer quelque +chose de grave.</p> + +<p>Luisa était tout à la fois pâle et fiévreuse; ses +yeux étaient entourés de ce cercle bleuâtre qui dénonce +l'insomnie.</p> + +<p>--Qu'as-tu donc, petite soeur? demanda Michele +avec inquiétude.</p> + +<p>--Rien, répondit Luisa en essayant de sourire; +seulement, le plus promptement possible j'ai besoin +de voir Salvato.</p> + +<p>--Ce ne sera pas difficile, petite soeur, et un saut +est vite fait d'ici au palais d'Angri.</p> + +<p>Et, en effet, Salvato logeait, avec le général Championnet, +rue Toledo, à ce même palais d'Angri où, +soixante ans plus tard, logea Garibaldi.</p> + +<p>--Alors, dit Luisa, va, et reviens vite!</p> + +<p>Michele ne fit qu'un saut, comme il avait dit; +mais, avant qu'il fut revenu, un soldat de planton +apportait une lettre de Salvato.</p> + +<p>Elle était conçue en ces termes:</p> + +<p>«Ma bien-aimée Luisa, ce matin, à cinq heures, +j'ai reçu l'ordre du général de partir pour Salerne et +d'y organiser une colonne que l'on envoie en Basilicate, +où, à ce qu'il paraît, nous avons quelques +troubles. J'estime que cette organisation, en y +mettant toute l'activité possible, me prendra deux +jours. Je pense donc être de retour vendredi soir.</p> + +<p>»Si j'espérais, à mon retour, trouver la fenêtre de +la ruelle ouverte, et si je pouvais passer une heure +avec vous dans <i>la chambre heureuse</i>, je bénirais +presque mon exil de deux jours qui me vaudrait une +pareille faveur.</p> + +<p>»J'ai laissé au palais d'Angri des hommes chargés +de m'apporter mes lettres. J'en attends plusieurs, +mais je n'en espère qu'une.</p> + +<p>»Oh! l'adorable soirée que j'ai passée hier! oh! +l'ennuyeuse soirée que je vais passer aujourd'hui!</p> + +<p>»Au revoir, ma belle madone au Palmier! J'attends +et j'espère.</p> + +<p>«Votre SALVATO.»</p> + +<p>Luisa fit un geste de désespoir.</p> + +<p>Si Salvato n'était de retour que vendredi soir, +comment aurait-elle le temps de le soustraire au +massacre de la nuit?</p> + +<p>Elle aurait le temps de mourir avec lui à peine!</p> + +<p>Le planton attendait une réponse.</p> + +<p>Qu'allait répondre Luisa? Elle n'en savait rien. +Sans doute, la conspiration était organisée à Salerne +comme à Naples. Le révélateur n'avait-il pas dit +qu'elle devait éclater <i>à Naples et dans ses environs</i>?</p> + +<p>Elle crut un instant qu'elle allait devenir folle.</p> + +<p>Giovannina, implacable comme la haine, lui répétait +que le messager attendait une réponse.</p> + +<p>Elle prit une plume et écrivit:</p> + +<p>«Je reçois votre lettre, mon frère bien-aimé. En +toute autre circonstance, je me serais contentée de +vous répondre: «Vous aurez votre fenêtre ouverte, +et je vous attendrai dans la chambre heureuse.» +Mais il faut que je vous voie avant deux jours. Je vous +enverrai aujourd'hui Michele à Salerne; il vous portera +une lettre de moi, que je vous écrirai aussitôt +que j'aurai remis un peu d'ordre dans mes idées.</p> + +<p>«Si vous quittez votre hôtel, ou le palais de l'intendance, +ou le logement que vous aurez choisi enfin +et où Michele ira vous chercher, dites où vous serez, +afin que, partout où vous serez, il vous trouve.</p> + +<p>Votre soeur, LUISA.»</p> + +<p>Elle ferma, cacheta cette lettre et la remit, au +planton.</p> + +<p>Celui-ci se croisa dans le jardin avec Michele.</p> + +<p>Michele venait annoncer à Luisa ce que Luisa +savait déjà, c'est-à-dire l'absence de Salvato et l'ordre +qu'il avait donné de lui envoyer ses lettres à +Salerne.</p> + +<p>Luisa le pria de rester à la maison. Elle aurait sans +doute, dans la journée, quelques commissions importantes +à lui donner; peut-être l'enverrait-elle à Salerne.</p> + +<p>Puis, plus agitée que jamais, elle rentra dans sa +chambre et s'y enferma.</p> + +<p>Michele, qui avait l'habitude de voir sa soeur de +lait si calme, se retourna vers la jeune femme de +chambre.</p> + +<p>--Qu'a donc ce matin Luisa? lui demanda-t-il. +Est-ce que, depuis que je suis devenu raisonnable, +elle deviendrait folle, par hasard?</p> + +<p>--Je ne sais, répondit Giovannina; mais elle +est ainsi depuis la visite que lui a faite, cette nuit, +M. André Backer.</p> + +<p>Michele vit le mauvais sourire qui passait sur les +lèvres de Giovannina. Ce n'était point la première +fois qu'il le remarquait; mais, cette fois, ce sourire +avait une telle expression de haine, que peut-être +allait-il en demander l'explication, lorsque Luisa +sortit de sa chambre enveloppée d'une mante de +voyage. Son visage, plus ferme, sinon plus calme, +donnait à sa physionomie l'expression d'une résolution +prise et à laquelle il eût été inutile de s'opposer.</p> + +<p>--Michele, dit-elle, tu peux disposer de toute ta +journée, n'est-ce pas?</p> + +<p>--De toute ma journée, de toute nuit, de toute +ma semaine.</p> + +<p>--Alors, viens avec moi.</p> + +<p>Puis, se retournant vers Giovannina:</p> + +<p>--Si je ne reviens pas ce soir, ne soyez pas inquiète, +dit-elle; cependant, attendez-moi toute la +nuit.</p> + +<p>Et, faisant signe à Michele de la suivre, elle sortit +la première.</p> + +<p>--Madame, pour la première fois de sa vie, ne +m'a pas tutoyée, dit Giovannina à Michele; tâchez +donc de savoir d'elle pourquoi.</p> + +<p>--Bon! répondit le lazzarone, elle t'aura vue +sourire.</p> + +<p>Et il descendit rapidement le perron pour rejoindre +Luisa, qui l'attendait impatiente à la porte du jardin.</p> + +<p>A Naples, les moyens de locomotion sont faciles, +justement parce qu'il n'y a aucun service officiel +arrêté.</p> + +<p>S'il s'agit, par exemple, d'aller à Salerne et que +le vent soit favorable, on traverse le golfe en barque, +on prend une voiture à Castellamare, et l'on est à +Salerne en trois heures et demie ou quatre heures.</p> + +<p>Si le vent est contraire, on prend une voiture à +Naples, à la première place, au premier angle de +rue, au premier carrefour; on contourne le golfe par +Resina, Portici, Torre-del-Greco; on s'enfonce dans +la montagne par la Cava, et l'on arrive à Salerne à +peu près dans le même espace de temps.</p> + +<p>A peine sur le quai, Michele s'informa du but du +voyage, et, ayant appris que le but du voyage était +Salerne, demanda à sa soeur de lait quel était le +mode de locomotion qu'elle préférait.</p> + +<p>--Le plus rapide, répondit Luisa.</p> + +<p>Michele interrogea des yeux l'horizon; l'horizon +était pur et promettait une journée magnifique. A +Naples, le printemps commence en janvier, et, avec +le printemps, les beaux jours. Une jolie brise soufflait +du large et ridait doucement la surface du golfe, +sur lequel on voyait glisser en tout sens une foule de +balancelles, de tartanes, de felouques, dont on reconnaissait +la destination à leur grandeur, et la +nationalité à leur coupe ou à leur voilure. Michele +proposa à Luisa la voie de mer, qui fut acceptée sans +discussion.</p> + +<p>Michele descendit sur la plage de Mergellina et fit +prix: moyennant deux piastres, il avait la barque +pour vingt-quatre heures.</p> + +<p>S'il eût fallu ramer, la barque eût coûté le double; +mais on pouvait aller à la voile, et l'absence de fatigue +fut estimée deux piastres.</p> + +<p>Luisa, enveloppée dans une mante de voyage qui +lui cachait entièrement le visage, descendit dans la +barque et s'assit sur le manteau de Michele plié en +quatre.</p> + +<p>La petite voile triangulaire fut orientée, et la barque +partit, gracieuse et blanche comme une mouette +qui ouvre ses ailes.</p> + +<p>On rasa la pointe du château de l'Oeuf, sur lequel +flottait le drapeau tricolore français, uni au drapeau +tricolore napolitain, et l'on coupa diagonalement +le golfe, le sillage du bateau formant la corde +de l'arc.</p> + +<p>Les deux mariniers avaient reconnu Michele. Malgré +son brillant uniforme, ou peut-être même à cause +de cela, la conversation s'engagea sur les affaires du +temps.</p> + +<p>Michele était un des auditeurs les plus assidus +de Michelangelo Ceccone, ce bon prêtre patriote +qui, mandé par Cirillo, avait assisté à ses derniers +moments le sbire blessé par Salvato. Il avait +traduit l'Évangile en patois napolitain, et expliquait +aux lazzaroni ce livre, source de toute morale, qui +leur était parfaitement inconnu.</p> + +<p>L'esprit souple et facile du jeune lazzarone s'était +rapidement imprégné de l'esprit démocratique dont +le souffle divin anime ce grand livre; et, prosélyte +de la Révolution, il ne manquait jamais une occasion +de lui faire des prosélytes.</p> + +<p>Aussi, dès que l'on fut en marche et qu'après avoir +d'un regard insouciant interrogé l'horizon, les deux +mariniers eurent abandonné leur barque à la brise +du nord-ouest, Michele leur adressa-t-il la parole.</p> + +<p>--Eh bien, leur demanda-t-il en se frottant les +mains, vous êtes contents, mes bons amis, j'espère?</p> + +<p>--Contents de quoi? demanda le plus vieux des +deux mariniers, qui ne paraissait point apprécier son +bonheur à la mesure de celui de Michele.</p> + +<p>--Sans doute, vous pourrez pêcher partout dans +le golfe maintenant, du Pausilippe au cap Campanella, +sans que le tyran vous en empêche.</p> + +<p>--Quel tyran? demanda toujours le plus vieux.</p> + +<p>--Comment, quel tyran? Mais Ferdinand, je suppose.</p> + +<p>--On n'est point un tyran, parce que l'on pêche +chez soi, répliqua le plus jeune, qui paraissait partager +entièrement les opinions de son aîné, et qu'on +empêche les autres d'y pêcher.</p> + +<p>--Comment! tu prétends que la mer est au roi?</p> + +<p>--Certainement que je le prétends.</p> + +<p>--Eh bien, moi, je soutiens que la mer est à toi, +à moi, à tout le monde.</p> + +<p>--Tu as là une drôle d'idée.</p> + +<p>--Sans doute. Et la preuve...</p> + +<p>--Voyons la preuve.</p> + +<p>--Écoute bien ceci.</p> + +<p>--Nous écoutons.</p> + +<p>--La terre est aux riches.</p> + +<p>--Tu en conviens.</p> + +<p>--Oui; et la preuve qu'elle est à eux et qu'ils y +ont des droits, c'est qu'elle est divisée entre eux par +des murs, des fossés, des bornes, des limites quelconques, +tandis que fais-moi un peu le plaisir de me +montrer les limites, les bornes, les haies, les fossés +et les murs de la mer!</p> + +<p>Un des deux mariniers voulut faire une observation.</p> + +<p>--Attends, dit Michele, je n'ai pas fini. La terre, +pour qu'elle produise, il faut la labourer, l'ensemencer; +la mer se laboure toute seule et s'ensemence +d'elle-même. Nous avons beau y puiser des moissons +de soles, de rougets, de mulets, de lamproies, de +murènes, de raies, de homards, de turbots, de langoustes, +plus nous en prenons, plus il y en a; les +moissons succèdent aux moissons, sans qu'on ait +besoin d'engraisser ou de fumer la mer. C'est ce qui +me fait dire: la terre est aux riches, mais la mer +est aux pauvres et à Dieu. Or, il faut être un tyran, +et un tyran abominable, pour ôter aux pauvres ce +que Dieu leur a donné, quand l'Évangile dit: «Qui +donne aux pauvres prête à Dieu.»</p> + +<p>--Hum! hum! fit le plus éloquent des deux mariniers, +embarrassé un instant.</p> + +<p>--Voyons, réponds à cela, dit Michele se croyant +déjà vainqueur.</p> + +<p>--Eh bien, oui, je réponds.</p> + +<p>--Que réponds-tu?</p> + +<p>--Je réponds que le roi a un casino à Mergellina...</p> + +<p>--Oui, celui où il vendait son poisson.</p> + +<p>--Un palais à Naples, un château à Portici, une +villa à la Favorite, tout cela au bord du golfe.</p> + +<p>--Eh bien, que prouve cela?</p> + +<p>--Cela prouve que le golfe est à lui, sinon la mer. +Est-ce que nous avons des châteaux sur le bord du +golfe, nous?</p> + +<p>--Oui, répéta le second marinier, encouragé par +la polémique du premier, est-ce que nous avons des +châteaux sur le bord du golfe? Et toi, tout le premier, +avec tes beaux habits, en as-tu? Réponds.</p> + +<p>--Alors, dit Michele, pourquoi ne bâtit-il pas un +grand mur de la pointe du Pausilippe au cap Campanella, +avec des portes pour laisser passer les barques +et les vaisseaux?</p> + +<p>--Il est assez riche pour cela, s'il le voulait faire.</p> + +<p>--Oui; mais il n'est point assez puissant; et rien +qu'à la première tempête, Dieu, en soufflant sur ces +murs, les ferait tomber comme ceux de Jéricho.</p> + +<p>--Mais, alors, pourquoi, puisque toute sorte de +prospérités devaient nous arriver, du moment que les +Français seraient maîtres de Naples, pourquoi le +pain et le macaroni sont-ils toujours au même prix +que du temps du tyran?</p> + +<p>--C'est vrai: mais la municipalité a rendu un +décret qui fixe, à partir du 15 février prochain, le +prix du pain et du macaroni au-dessous de l'ancien +cours.</p> + +<p>--Pourquoi au 15 février et pas tout de suite?</p> + +<p>--Parce que le tyran a fait vendre à ses amis les +Anglais tous les navires chargés de grain qui viennent +des Pouilles et de Barbarie; il faut bien donner +le temps à d'autres d'arriver. Que devons-nous faire +en les attendant? Le haïr, le combattre, mourir +plutôt que de rentrer sous sa domination. Les Français +n'ont-ils pas fait ce qu'ils ont pu faire? N'ont-ils +pas aboli le privilège de la pêche? Tout le monde ne +peut-il pas pêcher aujourd'hui dans les réserves du +roi?</p> + +<p>--Ça, c'est vrai.</p> + +<p>--Et n'y trouvez-vous pas des poissons en abondance?</p> + +<p>--Le fait est que c'est à croire qu'il avait choisi +pour lui le plus beau et le meilleur.</p> + +<p>--N'ont-ils pas aboli l'impôt du sel?</p> + +<p>--C'est vrai.</p> + +<p>--L'impôt de l'huile?</p> + +<p>--C'est vrai.</p> + +<p>--L'impôt sur le poisson séché?</p> + +<p>--C'est vrai. Mais pourquoi ont-ils aboli le titre +d'<i>excellence</i>? Qu'est-ce qu'elle leur a fait, cette pauvre +<i>excellence</i>? Elle ne coûtait rien à personne.</p> + +<p>--A cause de l'égalité.</p> + +<p>--Qu'est-ce que cela, l'égalité? Est-ce que nous +connaissons cela, nous?</p> + +<p>--Et voilà justement le malheur, c'est que vous +ne la connaissiez pas. Autrefois, il y avait des princes, +des ducs; aujourd'hui, il n'y a que des citoyens. Tu +es citoyen, toi, comme le prince de Maliterno, comme +le duc de Rocca-Romana, comme les ministres, +comme le maire, comme les conseillers municipaux!</p> + +<p>--A quoi cela m'avance-t-il?</p> + +<p>--A quoi cela t'avance?</p> + +<p>--Oui, je te le demande.</p> + +<p>--Regarde-moi.</p> + +<p>--Je te regarde.</p> + +<p>--Suis-je habillé comme toi?</p> + +<p>--Il s'en faut.</p> + +<p>--Eh bien, voilà ce que c'est que l'égalité, Giambardella. +L'égalité, c'est pouvoir, étant né lazzarone, +devenir colonel... Autrefois, les seigneurs étaient +colonels dans le ventre de leur mère. Es-tu venu au +monde avec un parchemin dans ta poche et des +galons sur tes manches, toi? As-tu vu nos femmes +faire de pareils enfants? Non, c'étaient les nobles qui +en faisaient ainsi. Eh bien, moi, je suis colonel, +grâce à quoi? A l'égalité. Avec l'égalité, tu peux +devenir lieutenant de marine, ton fils peut devenir +capitaine, ton petit-fils amiral.</p> + +<p>Giambardella fit un geste de doute.</p> + +<p>--Il faudra du temps pour arriver là, dit-il.</p> + +<p>--Bon! répondit Michele, il ne faut pas tout +demander à la fois. Le bon Dieu lui-même, qui est +tout-puissant, a fait le monde en sept jours. Le gouvernement +d'aujourd'hui est, comme on dit, un +gouvernement provisoire, ce n'est point encore la +république. La constitution qui doit faire notre bonheur +se discute: quand elle sera faite, nous pourrons, +selon notre bien-être ou nos souffrances, +établir une comparaison entre le présent et le passé. +Les savants, comme le chevalier San-Felice, le +docteur Cirillo, M. Salvato, savent pourquoi les +saisons changent; nous autres imbéciles, nous nous +apercevons seulement que nous avons chaud et froid. +Nous en avons souffert bien d'autres sous le tyran, +et, grâce à Dieu, nous y avons survécu: guerres, +pestes, famines, sans compter les tremblements de +terre. Les savants disent que nous serons heureux +sous la république; ils se réunissent et travaillent à +notre bien; laissons-leur le temps d'accomplir leur +ouvrage.</p> + +<p>Et il ajouta sentencieusement:</p> + +<p>--Celui qui veut récolter vite sème des radis, et, +au bout d'un mois, mange des radis; celui qui veut +du pain sème du blé et attend un an. Il en est ainsi +de la république: c'est le blé du peuple. Attendons +patiemment qu'il pousse, et, quand il sera mûr, nous +le moissonnerons.</p> + +<p>--<i>Amen!</i> dit Giambardella fort ébranlé, sinon +convaincu, par la démonstration de Michele. Mais, +c'est égal, ajouta-t-il avec un soupir, tant qu'il faudra +que l'homme travaille pour vivre, il ne sera point +parfaitement heureux.</p> + +<p>--Dame, fit Michele, il y a du vrai là dedans; +mais, que veux-tu! il paraît que cela ne peut pas +être autrement, et la preuve, c'est que voilà le vent +qui tombe et que tu vas être obligé d'amener ta voile +et de ramer jusqu'à Castellamare.</p> + +<p>En effet, depuis quelques minutes, le vent mollissait +et la voile battait contre le mât. Les mariniers +l'abaissèrent, prirent leurs avirons et, avec un soupir, +commencèrent à ramer.</p> + +<p>Heureusement, on était arrivé à la hauteur de +Torre-del-Greco, et, après trois quarts d'heure de +nage, on aborda à Castellamare.</p> + +<p>Les mariniers payés, Michele se mit en quête +d'une voiture, et l'on partit pour Salerne, où l'on +arriva deux heures après.</p> + +<p>La voiture s'arrêta à l'Intendance. Là, Michel +s'informa et apprit que Salvato venait de la quitter, +il y avait une demi-heure à peine, et on lui dit qu'on +le trouverait à l'hôtel de la <i>Ville</i>.</p> + +<p>Le cocher reçut l'ordre d'aller à l'hôtel de la +<i>Ville</i>.</p> + +<p>Salvato était dans son appartement, et avait dit +que, si quelqu'un venait de Naples, on l'introduisît +à l'instant même près de lui.</p> + +<p>Il était évident qu'il avait reçu la réponse de la +lettre adressée à Luisa, et qu'il attendait Michele.</p> + +<p>Lorsque s'ouvrit sa porte, il se leva vivement pour +aller au-devant du messager; mais, en voyant entrer +une femme au lieu d'un homme qu'il attendait, il +jeta un cri de surprise, puis, en reconnaissant Luisa +au lieu de Michele, un cri de joie.</p> + +<p>Son premier mouvement fut de bondir vers la +jeune femme, de la serrer contre son coeur et d'appuyer +ses lèvres contre ses lèvres.</p> + +<p>Ce fut autour de Luisa de pousser un cri d'étonnement +et de bonheur. Elle n'avait jamais été si complètement +abandonnée aux bras de son amant, et, +sous la flamme de ce baiser, elle avait éprouvé une +sensation de volupté telle, que cette sensation ne +s'était arrêtée que sur les limites de la douleur.</p> + +<p>Michele n'avait point dépassé le seuil de la porte, +et, sans avoir été vu, il se retira sur la pointe du +pied et se tint dans la chambre qui précédait celle +des deux amants.</p> + +<p>--Vous! vous! s'écria Salvato. Vous êtes venue +vous-même!</p> + +<p>--Oui, moi-même, mon bien-aimé Salvato; car +ni messager si habile qu'il fût, ni lettre si pressante +qu'elle fût, ne pouvaient me remplacer.</p> + +<p>--Vous avez raison, ma soeur chérie. Qui pourrait, +fût-ce l'ange de l'amour lui-même, remplacer +votre présence bénie? Est-ce que toutes les flammes +de la terre réunies pourraient remplacer un rayon +de soleil? Mais enfin, qui me vaut un pareil bonheur? +Vous savez, chère Luisa, que je ne serai bien sûr que +vous êtes là que quand je connaîtrai la cause qui +vous amène.</p> + +<p>--Ce qui m'amène, Salvato,--écoute bien ceci!--c'est +la certitude que tu ne sauras pas me refuser +une prière que je te ferai à genoux, une chose à laquelle +je te dirai que ma vie est attachée; c'est que +tu m'accorderas ma demande sans t'informer pourquoi +cette demande t'est adressée; c'est que, lorsque +je te dirai: «Fais cela!» tu le feras aveuglément, +sans discussion, sans retard, à l'instant même.</p> + +<p>--Et tu as eu raison de compter sur mon obéissance, +Luisa, si tu ne me demandes rien contre mon +devoir ni contre mon honneur.</p> + +<p>--Oh! je me doutais bien que tu allais me faire +quelque objection du genre de celle-là. Contre ton +devoir! contre ton honneur! N'as-tu pas fait ton +devoir jusqu'aujourd'hui, au delà du devoir? Ton +honneur, ne l'as tu pas porté assez haut pour qu'il +ne puisse recevoir aucune atteinte? Il ne s'agit point +de ton honneur, il ne s'agit point de ton devoir; il +s'agit de savoir si tu m'obéiras aveuglément dans +une circonstance où il est question de ma vie.</p> + +<p>--Ta vie! Quel risque peut courir ta vie, je te le +demande?</p> + +<p>--Crois-tu en moi, Salvato?</p> + +<p>--Comme je croirais dans l'ange de la vérité.</p> + +<p>--Eh bien, alors, fais ce que je vais te dire, sans +objection et sans lutte.</p> + +<p>--Dis.</p> + +<p>--Demande à ton général, aujourd'hui, pour +Rome, par exemple, une mission qui te fasse sortir +du royaume avant vendredi soir.</p> + +<p>Salvato regarda Luisa avec un profond étonnement.</p> + +<p>--Que je demande une mission qui m'éloigne du +royaume, c'est-à-dire qui me sépare de toi! répondit +Salvato. Quel besoin as-tu donc de me voir loin de +toi?</p> + +<p>--Écoute, mon Salvato, ne te quitter jamais, +t'avoir sans cesse sous les yeux, demeurer éternellement +à tes côtés comme j'y suis maintenant, ce serait +le voeu de mon coeur, le bonheur de ma vie; mais, +que veux-tu! il y a des choses mystérieuses et absolues +auxquelles il faut obéir. Crois-moi quand je te +dis: nous sommes menacés d'un grand malheur, +épargne-nous ce malheur en t'éloignant.</p> + +<p>--Ce malheur qui <i>nous</i> menace, car il me semble, +ma bien-aimée Luisa, que tu parles pour moi et +pour toi?...</p> + +<p>--Pour moi et pour toi, Salvato, plus pour moi +encore que pour toi.</p> + +<p>--Ce malheur qui nous menace, reprit Salvato, +vient-il de la Sicile? Le chevalier San-Felice a-t-il +des soupçons et rentre-t-il à Naples?</p> + +<p>--Le chevalier n'a pas de soupçons et ne rentre +point à Naples. Si le chevalier avait des soupçons et +me disait le premier mot de ces soupçons, je me +jetterais à ses pieds et je lui dirais: «Pardonne-moi, +mon père! un amour irrésistible, une indomptable +fatalité m'a entraînée vers lui. Je l'aime plus que ma +vie, puisque je l'aime plus que mon devoir. Ce malheur +que, dans ta sagesse infinie, tu avais prévu, au +lit de mort de mon père, ce malheur est arrivé. Pardonne-moi, +pardonne-nous!» Et il nous pardonnerait. +Non: la menace est plus terrible et ne vient +point de là.</p> + +<p>--D'où vient-elle donc, alors? Dis-le; et, au lieu +de fuir devant elle comme un enfant, on y fera face +comme un homme et comme un soldat.</p> + +<p>--Tu ne peux point y faire face, tu ne peux pas +la combattre; là est le malheur; tu peux l'éviter, +voilà tout, et en faisant aveuglément ce que je te +dis.</p> + +<p>--Chère Luisa, permets à ma raison de se révolter +contre mon amour lui-même. Je ne fuirais pas un +danger que je connaîtrais, à plus forte raison un +danger inconnu.</p> + +<p>--Ah! voilà justement ce que je craignais. Le +démon de l'orgueil est là qui te dit: «Résiste!» +Cependant, si j'avais la prescience d'un tremblement +de terre qui dût t'engloutir, d'un orage dont +la foudre pût te frapper, est-ce que, quand je te dirais: +«Dérobe-toi au tremblement de terre, évite la +foudre,» je te conseillerais quelque chose contre +ton devoir ou contre ton honneur?</p> + +<p>--Oui, si, placé par mon général à un poste quelconque, +j'abandonnais ce poste, dans la crainte d'un +danger imaginaire ou réel.</p> + +<p>--Eh bien, Salvato, si ma prière prenait une autre +forme, si je te disais: «J'ai à faire à Rome un +voyage indispensable; j'ai peur de traverser seule +ces implacables bandes de brigands; demande à +ton général la permission d'accompagner une soeur, +une amie,» ne la demanderais-tu pas?</p> + +<p>--Attends que ce que j'ai à faire ici soit achevé, +et, samedi matin, je te le promets, je demande un +congé de huit jours au général.</p> + +<p>--Samedi matin! C'est trop tard! c'est trop +tard!... Ah! mon Dieu, inspirez-moi! Que faire, +que dire pour le décider?</p> + +<p>--Une chose bien simple, ma Luisa: transmets-moi +tes craintes, apprends-moi ce qui te fait désirer +mon absence, et fais-moi juge de la question; tu +seras sûre alors de ne pas m'entraîner dans quelque +fausse voie où s'égarerait mon honneur.</p> + +<p>--Et voilà justement ce qui fait ma situation +fausse, voilà pourquoi tu hésites, voilà pourquoi tu +doutes. C'est que, moi aussi, j'ai, quoique femme, +mon honneur d'honnête homme, si je puis dire +cela; c'est que j'ai reçu une confidence, c'est que +j'ai promis, c'est que j'ai juré, c'est que j'ai fait un +serment à moi-même de ne pas dire le nom de celui +qui me l'a faite; car sa confiance en moi a été +telle, que, tout en mettant sa vie entre mes mains, +il ne m'a demandé aucune garantie.</p> + +<p>--Et comment ne m'as-tu rien dit de cela hier au +soir?</p> + +<p>--Hier au soir, je n'en savais rien.</p> + +<p>--Alors, dit Salvato en regardant fixement Luisa, +c'est le jeune homme qui t'attendait chez toi et qui +n'est sorti de chez toi qu'à trois heures du matin, +qui est venu te faire cette confidence que tu ne peux +révéler.</p> + +<p>Luisa pâlit.</p> + +<p>--Qui t'a dit cela, Salvato? demanda-t-elle.</p> + +<p>--C'est donc vrai?</p> + +<p>--Oui, c'est vrai. Mais est-il possible, mon bien-aimé +Salvato, qu'après l'avoir quittée, tu aies eu l'idée +d'épier ta Luisa?</p> + +<p>--Moi, t'épier, faire le rôle de jaloux autour d'un +ange? Dieu me garde, je ne dirai pas d'une pareille +folie, mais d'une pareille lâcheté! Ma Luisa peut recevoir +qui elle voudra, à quelque heure que ce soit, +sans que jamais, de ma part du moins, un soupçon +ternisse le pur miroir de sa chasteté. Non, je n'ai +point cherché à voir; non, je n'ai point vu. J'ai +reçu cette lettre un quart d'heure avant ton arrivée, +par un des messagers que j'avais laissés pour m'apporter +ma correspondance; je la lisais quand tu +es entrée, et je me demandais quelle âme abjecte +pouvait vouloir semer entre toi et moi la plante +amère du doute.</p> + +<p>--Une lettre? demanda Luisa; tu as reçu une +lettre?</p> + +<p>--La voici; tiens, lis.</p> + +<p>Et Salvato, en effet, présenta à Luisa une lettre +visiblement écrite par un de ces hommes qui prêtent +leur plume à l'amour comme à la haine et que +vont chercher, pour leurs sombres projets, les dénonciateurs +anonymes.</p> + +<p>Luisa lut la lettre; elle était conçue en ces termes:</p> + +<p>«M. Salvato Palmieri est prévenu que madame +Luisa San-Felice a trouvé chez elle, en rentrant de +chez la duchesse Fusco, un homme jeune, beau +et riche, avec lequel elle est restée enfermée jusqu'à +trois heures du matin.</p> + +<p>»Cette lettre est d'un ami, désespéré de voir +M. Salvato Palmieri si mal placer son coeur.»</p> + +<p>Luisa vit, comme à la lueur d'un éclair, Giovannina +écrivant dans sa chambre et se levant pour +lui cacher ce qu'elle écrivait. Mais l'idée que cette +jeune fille qui lui devait tant pouvait la trahir s'écarta +rapidement, et d'elle-même, de son esprit.</p> + +<p>--Il n'y a pas dans cette lettre un mot qui ne soit +vrai, mon ami; par bonheur, soit que celui ou celle +qui l'a écrite ne sache pas le nom de l'homme que +j'ai reçu, soit qu'elle n'ait pas voulu le dire, Dieu a +permis que ce nom ne s'y trouvât point.</p> + +<p>--Et pourquoi, chère Luisa, est-ce une permission +de Dieu?</p> + +<p>--Parce que, s'il s'y trouvait, j'étais aux yeux +de ce malheureux qui a risqué sa tête pour moi, une +femme sans foi, sans honneur, une dénonciatrice +enfin.</p> + +<p>--Tu dis vrai, Luisa, répliqua Salvato devenu +plus sombre; car, s'il y était, je me trouvais d'après +ce que je devine maintenant, obligé de tout dire au +général.</p> + +<p>--Et que devines-tu?</p> + +<p>--Que cet homme, pour un motif quelconque +que je ne cherche point à approfondir, est venu +te révéler quelque conspiration qui menace ma vie, +celle de mes compagnons, la sûreté du nouveau +gouvernement, et que voilà pourquoi, dans ton irréflexion +dévouée, tu voulais m'éloigner, me faire +passer la frontière, me mettre hors de l'atteinte des +conspirateurs; voilà pourquoi tu ne voulais pas +me révéler le danger que je devais fuir, parce qu'un +tel danger, je ne le fuirais pas.</p> + +<p>--Eh bien, tu as deviné juste, mon bien-aimé, +et je vais tout te dire, excepté le nom de celui qui +m'a avertie; et alors, toi, l'homme d'honneur, l'esprit +juste, le coeur loyal, tu me conseilleras.</p> + +<p>--Dis, ma bien-aimée Luisa, dis; je t'écoute. Oh! +si tu savais combien je t'aime! Parle, parle! Contre +moi contre ma poitrine, sur mon coeur!</p> + +<p>La jeune femme resta un instant la tête renversée, +les yeux fermés, la bouche entr'ouverte, aux +bras du jeune homme; puis, comme s'arrachant à un +rêve délicieux:</p> + +<p>--Oh! mon ami, dit-elle pourquoi ne nous est-il +point donné de vivre ainsi, loin des troubles politiques, +loin des révolutions, loin des conspirateurs! +Quelles délices ce serait, une pareille vie! Dieu ne +le veut pas; soumettons-nous à Dieu!</p> + +<p>Luisa poussa un soupir et passa sa main sur ses +yeux; puis:</p> + +<p>--C'est ce que tu as dit, mon ami, continua-t-elle. +Oh! pourquoi cet homme m'a-t-il fait cette confidence? +Ne valait-il pas mieux que nous mourussions +ensemble?</p> + +<p>--Explique-toi, ma bien-aimée.</p> + +<p>--Une conspiration contre-révolutionnaire doit +éclater dans la nuit de jeudi à vendredi: tous les +Français, tous les patriotes dont les maisons seront +marquées dans la soirée, doivent être massacrés +pendant la nuit, à l'exception de ceux qui pourront +présenter cette carte et faire ce signe de reconnaissance.</p> + +<p>Et Luisa montra à Salvato la carte fleurdelisée et +fit le signe indiqué par André Backer.</p> + +<p>--Une carte avec une fleur de lis, répéta Salvato, +se mordre la première phalange du pouce. (Tels +étaient, on s'en souvient, les signes de salut.) Les +malheureux! qu'on veut arracher à l'esclavage et +qui veulent être esclaves à tout prix!</p> + +<p>--Eh bien, maintenant que je t'ai tout raconté, +dit Luisa se laissant glisser aux genoux du jeune +homme, que faut-il faire? Réfléchis et conseille-moi.</p> + +<p>--Il est inutile de réfléchir, ma Luisa bien-aimée. +Il faut répondre à la loyauté par la loyauté. Cet +homme a voulu te sauver.</p> + +<p>--Et toi aussi; car il sait tout, ta blessure, les +soins que j'ai pris de toi, ton séjour de six semaines +chez la duchesse; il sait notre mutuel amour, et il +m'a dit: «Sauvez-le avec vous.»</p> + +<p>--Raison de plus, comme je te le disais, pour +répondre à la loyauté par la loyauté. Cet homme a +voulu nous sauver: sauvons-le.</p> + +<p>--Comment cela?</p> + +<p>--En lui disant: «Votre complot est découvert; +le général Championnet est prévenu; où vous croyez +trouver un massacre facile, vous trouverez une résistance +désespérée; vous allez inutilement faire couler +le sang dans les rues de Naples. Renoncez à votre +complot, et gagnez l'étranger; le conseil que vous +m'avez donné, suivez-le.</p> + +<p>--C'est l'honneur lui-même qui parle par ta voix, +mon Salvato; ce que tu me dis de faire, je le ferai. +Mais écoute donc...</p> + +<p>--Quoi?</p> + +<p>--Il m'a semblé entendre du bruit dans cette +chambre, on a fermé une porte. Nous écoutait-on? +sommes-nous épiés?</p> + +<p>Salvato s'élança: la chambre était vide.</p> + +<p>--Nul n'était dans cette chambre que Michele, +dit-il; vois-tu un malheur à ce que Michele nous +ait entendus?</p> + +<p>--Non, car il ignore le nom de la personne qui +est venue chez moi. Sans cela, mon cher Salvato, +ajouta Luisa en riant, tu en as fait un tel patriote, +qu'il serait capable d'aller tout courant le dénoncer.</p> + +<p>--Eh bien, dit Salvato, tout est convenu ainsi, +et ta conscience est en repos, n'est-ce pas?</p> + +<p>--Tu m'assures que nous avons agi selon toutes +les lois de la loyauté?</p> + +<p>--Je te le jure.</p> + +<p>--Tu es bon juge en matière d'honneur, Salvato, +et je te crois. A mon retour à Naples, je préviendrai +le chef des conjurés. Son nom n'est point sorti de ma +bouche, même vis-à-vis de toi. Il ne peut donc être +compromis en rien; ou, s'il l'est, ce sera en dehors +de ma volonté. Ne pensons plus qu'à nous, au bonheur +d'être ensemble. Tout à l'heure, je maudissais +les troubles politiques, les révolutions, les conspirateurs... +j'étais folle. Sans les troubles politiques, tu +n'eusses point été envoyé à Naples par ton général; +sans les révolutions, je ne t'eusse pas connu; sans +les conspirateurs, je ne serais pas à cette heure près +de toi. Bénies soient les choses que Dieu fait: elles +sont bien faites.</p> + +<p>Et la jeune femme, toute joyeuse, toute consolée, +toute souriante, se jeta dans les bras de son amant.</p> + +<br><br> + +<h3>CXII</h3> + +<h3>MICHELE LE SAGE</h3> + +<p>Qui donc a dit--auteur sacré ou profane, je ne +sais plus qui et n'ai point le temps de chercher,--qui +donc a dit: «L'amour est puissant comme la +mort?»</p> + +<p>Ceci, qui a l'air d'une pensée, n'est qu'un fait, et +un fait inexact.</p> + +<p>César dit, dans Shakspeare, ou plutôt Shakspeare +fait dire à César: «Le danger et moi sommes deux +lions nés le même jour, et je suis l'aîné.»</p> + +<p>L'amour et la mort aussi sont nés le même jour, +le jour de la création; seulement, l'amour est l'aîné.</p> + +<p>On a aimé avant que de mourir.</p> + +<p>Lorsque Ève, à la vue d'Abel tué par Caïn, tordit +ses bras maternels et s'écria: «Malheur! malheur! +malheur! la mort est entrée dans le monde!» la +mort n'y était entrée qu'après l'amour, puisque ce +fils que la mort venait d'enlever au monde était le +fils de son amour.</p> + +<p>Il est donc imparfait de dire: «L'amour est puissant +comme la mort;» il faut dire: «L'amour est +plus puissant que la mort,» puisque tous les jours +l'amour combat et terrasse la mort.</p> + +<p>Cinq minutes après que Luisa eut dit: «Bénies +soient les choses que Dieu fait: elles sont bien faites!» +Luisa avait tout oublié, jusqu'à la cause qui l'avait +amenée près de Salvato; elle savait seulement qu'elle +était près de Salvato, et que Salvato était près +d'elle.</p> + +<p>Il fut convenu entre les jeunes gens qu'ils ne se +quitteraient que le soir; que, le soir même, Luisa +verrait le chef de la conspiration, et que, le lendemain, +quand il aurait eu le temps de donner contre-ordre +et de se mettre en sûreté, lui et ses complices, +Salvato dirait tout au général, qui s'entendrait avec +le pouvoir civil pour prendre les mesures nécessaires +à l'avortement du complot, en supposant que, malgré +l'avis de la San-Felice, les insurgés s'obstinassent +dans leur entreprise.</p> + +<p>Puis, ce point arrêté, les deux beaux jeunes gens +furent tout à leur amour.</p> + +<p>Être tout à l'amour, quand on est bien réellement +amoureux, c'est emprunter les ailes des colombes +ou des anges, s'envoler bien loin de la terre, se reposer +sur quelque nuage de pourpre, sur quelque +rayon de soleil, se regarder, se sourire, parler bas, +voir l'Éden sous ses pieds, le paradis sur sa tête, et, +dans l'intervalle de ces deux mots magiques, mille +fois répétés: «Je t'aime!» entendre les choeurs +célestes.</p> + +<p>La journée passa comme un rêve. Fatigués du +bruit de la rue, à l'étroit entre les quatre murs d'une +chambre, aspirant à l'air, à la liberté, à la solitude, +ils se jetèrent dans la campagne, qui, dans les provinces +napolitaines, commence à revivre à la fin de +janvier. Mais, là, aux environs de la ville, on rencontrait +un importun à chaque pas. L'un des deux +dit en souriant: «Un désert!» L'autre répondit: +«Poestum!»</p> + +<p>Une calèche passait: Salvato appela le cocher, les +deux amants y montèrent; le but du voyage fut indiqué, +les chevaux partirent comme le vent.</p> + +<p>Ni l'un ni l'autre ne connaissaient Poestum. Salvato +avait quitté l'Italie méridionale avant, pour +ainsi dire, que ses yeux fussent ouverts, et, quoique +le chevalier eût vint fois parlé de Poestum à Luisa, +il n'avait jamais voulu l'y conduire, de peur de la +mal'aria.</p> + +<p>Eux n'y avaient pas même songé. L'un d'eux, au +lieu de Poestum, eût nommé les marais Pontins, que +l'autre eût répété: «Les marais Pontins.» Est-ce +que la fièvre pourrait, dans un pareil moment, avoir +prise sur eux! Le bonheur n'est-il point le plus +efficace des antidotes?</p> + +<p>Luisa n'avait rien à apprendre sur les localités +que l'on traverse en contournant ce golfe magnifique +qui, avant que Salerne existât, s'appelait le +golfe de Poestum. Et cependant, comme une curieuse +et ignorante élève en archéologie, elle laissait +parler Salvato parce qu'elle aimait à l'entendre. +Elle savait d'avance tout ce qu'il allait dire, et +cependant il semblait qu'elle entendit pour la première +fois tout ce qu'il disait.</p> + +<p>Mais ce qu'aucun écrit n'avait pu faire comprendre +ni à l'un ni à l'autre, c'est la majesté du paysage, +c'est la grandeur des lignes qui se déroulèrent à +leurs yeux quand, à l'un des détours de la route, ils +aperçurent tout à coup les trois temples se détachant, +avec leur chaude couleur feuille morte, sur l'azur +foncé de la mer. C'était bien là ce qui devait rester +de la rigide architecture de ces tribus helléniques, +nées au pied de l'Ossa et de l'Olympe, qui, au retour +d'une expédition infructueuse dans le Péloponèse, où +les avait conduites Hyllus, fils d'Hercule, trouvèrent +leurs pays envahi par les Perrhèbes; et qui, ayant +abandonné les riches plaines du Pénée aux Lapythes +et aux Ioniens, s'établirent dans la Dryopide, laquelle, +dès lors, prit le nom de Doride, et, cent ans après +la guerre de Troie, enlevèrent aux Pelasges, qu'ils +poursuivirent jusqu'en Attique, Messène et Tyrenthe, +célèbres encore aujourd'hui par leurs ruines titaniques; +L'Argolide, où ils trouvèrent le tombeau d'Agamemnon; +la Laconie, dont ils réduisirent les +habitants à l'état d'ilotes, et où ils firent de Sparte +la vivante représentation de leur grave et sombre +génie, dont Lycurgue fut l'interprète. Pendant six +siècles, la civilisation fut arrêtée par ces conquérants, +hostiles ou indifférents à l'industrie, aux +lettres et aux arts, et qui, lorsque, dans leurs guerres +de Messénie, ils eurent besoin d'un poëte, empruntèrent +Tyrtée aux Athéniens.</p> + +<p>Comment purent-ils vivre dans ces molles plaines +de Poestum, ces rudes fils de l'Olympe et de l'Ossa, +au milieu de la civilisation de la Grande Grèce, où +les brises du sud leur apportaient les parfums de +Sybaris, et le vent du nord, les émanations de Baïa? +Aussi, au milieu de leurs champs de rosiers, qui +fleurissaient deux fois l'an, élevèrent-ils, comme une +protestation contre ce doux climat, contre cette civilisation +élégante, tout imprégnée du souffle ionien, +ces trois terribles temples de granit, qui, sous Auguste, +déjà en ruine, sont aujourd'hui encore ce +qu'ils étaient du temps d'Auguste, et voulurent-ils +laisser à l'avenir ce lourd spécimen de leur art, puissant +comme tout ce qui est primitif.</p> + +<p>Aujourd'hui, rien ne reste des conquérants de +Sparte que ces trois squelettes de granit; où, entourée +de miasmes mortels, règne la fièvre, et cette +enceinte de murailles tracée par un inflexible cordeau +et dont on peut suivre en une heure, par les +bossellements du terrain, le quadrilatère exigu. Ces +quelques fantômes errants, dévorés par la mal'aria, +qui regardent le voyageur d'un oeil cave et curieux +ne sont, certes, pas plus leurs descendants que ces +herbes insalubres ou vénéneuses qui poussent dans +des marais fétides ne sont les rejetons de ces rosiers +dont les voyageurs qui venaient de Syracuse +à Naples voyaient de loin la terre couverte et sentaient +en passant les parfums.</p> + +<p>A cette époque où l'archéologie était inculte et où +la couleuvre frileuse rampait seule dans les ruines +solitaires, il n'y avait pas, comme aujourd'hui, un +chemin pour conduire à ces temples; il fallait traverser +ces herbes gigantesques sans savoir sur quel +reptile on risquait de mettre le pied. Luisa, au moment +d'entrer dans ces jungles putrides, sembla +hésiter; mais Salvato la prit dans ses bras +comme il eût fait d'un enfant, la souleva au-dessus +de la fauve et aride moisson, et ne la déposa +que sur les degrés du plus grand des temples.</p> + +<p>Laissons-les à cette solitude qu'ils étaient venus +chercher si loin, à cet amour profond et mystérieux +qu'ils essayaient de cacher à tous les regards et +qu'une plume jalouse avait dénoncé à un rival, et +voyons quelle avait été la cause de ce bruit que les +deux amants avaient entendu dans la chambre +contiguë, qui les avait un instant d'autant plus +inquiétés qu'ils en avaient vainement cherché la +cause.</p> + +<p>Michele, on se le rappelle, avait suivi Luisa et ne +s'était arrêté que sur le seuil de l'appartement de +Salvato, au moment où le jeune officier s'était élancé +au-devant de Luisa et l'avait pressée contre son +coeur. Alors, il s'était discrètement retiré en arrière, +quoiqu'il n'eût rien de nouveau à apprendre sur le +sentiment que se portaient l'un à l'autre les deux +amants, et s'était assis, sentinelle attentive, près de +la porte, attendant les ordres ou de sa soeur de lait +ou de son chef de brigade.</p> + +<p>Luisa avait oublié que Michele fut là. Salvato, qui +savait pouvoir compter sur sa discrétion, ne s'en inquiétait +point, et la jeune femme, on s'en souvient, +après avoir commencé par des instances pour faire +fuir sans explication son amant, avait fini par lui +tout avouer, hors le nom du chef de la conspiration.</p> + +<p>Mais le nom du chef de la conspiration, Michele le +savait.</p> + +<p>Le chef de la conspiration, Luisa l'avouait elle-même +à Salvato, c'était le jeune homme qui l'avait +attendue jusqu'à deux heures du matin, qui n'était +sorti de chez elle qu'à trois, et Giovannina avait dit à +Michele, répondant à cette question du jeune lazzarone: +«Qu'a donc Luisa, ce matin? Est-ce que, +depuis que je suis devenu raisonnable, elle deviendrait +folle, par hasard?» Giovannina avait dit, ne +comprenant pas la terrible importance de sa réponse: +«Je ne sais; mais elle est ainsi depuis la visite que +lui a faite, cette nuit, M. André Backer.»</p> + +<p>Donc, c'était M. André Backer, le banquier du roi, +ce beau jeune homme si follement épris de Luisa, +qui était le chef de la conspiration.</p> + +<p>Maintenant, quel était le but de cette conspiration?</p> + +<p>D'égorger dans une nuit les six ou huit mille Français +qui occupaient Naples et, avec eux, tous leurs +partisans.</p> + +<p>Michele, à ce projet de nouvelles Vêpres siciliennes, +s'était senti frémir dans son beau costume.</p> + +<p>Il était un partisan des Français, lui, et un des +plus chauds: il serait donc égorgé un des premiers, +ou plutôt pendu, puisqu'il était déjà colonel.</p> + +<p>Si la prédiction de Nanno devait se réaliser, Michele +tenait au moins à ce que ce fût le plus tard +possible.</p> + +<p>Le délai qui lui était donné du jeudi matin à la +nuit du vendredi ne lui paraissait point assez long.</p> + +<p>Il lui sembla donc qu'en vertu de ce proverbe: +«Il vaut mieux tuer le diable que le diable ne +nous tue», il n'avait pas de temps à perdre pour se +mettre en défense contre le diable.</p> + +<p>Cela lui était d'autant plus facile, que sa conscience, +à lui, n'était nullement agitée par les doutes +qui bouleversaient celle de sa soeur de lait. On ne +lui avait fait aucune confidence, il n'avait fait aucun +serment.</p> + +<p>La conspiration, il l'avait surprise en écoutant à la +porte, comme le rémouleur, celle de Catilina; et +encore, il n'avait pas écouté, il avait entendu, voilà +tout.</p> + +<p>Le nom du chef du complot, il le devinait parce +que Giovannina le lui avait dit sans lui recommander +le moins du monde le secret.</p> + +<p>Il lui parut que c'était en laissant s'accomplir les +projets réactionnaires de MM. Simon et André Backer +qu'il mériterait véritablement le nom de fou, +qu'on lui avait, à son avis, donné un peu légèrement, +et qu'au contraire, devant les contemporains +et la postérité, il mériterait, ni plus ni moins que +Thalès et Solon, le nom de sage si, empêchant la +contre-révolution d'avoir lieu, au prix de la vie de +deux hommes, il sauvait celle de vingt-cinq ou trente +mille.</p> + +<p>Il était donc, sans perdre de temps, sorti de la +chambre contiguë à celle où se tenaient les deux +amants, et, en sortant, avait refermé la porte derrière +lui, de manière que personne ne pût entrer +sans être entendu.</p> + +<p>C'était le bruit de cette porte qui avait inquiété +Luisa et Salvato, lesquels eussent été bien plus inquiets +encore si, sachant que c'était Michele le Fou +qui l'ouvrait, ils eussent su dans quel but la fermait +Michele le Sage.</p> + +<br><br> + +<h3>CXIII</h3> + +<h3>LES SCRUPULES DE MICHELE</h3> + +<p>Michele, en sortant de l'hôtel de la <i>Ville</i>, se jeta +dans un calessino, au cocher duquel il promit un +ducat si dans trois quarts d'heure il était à Castellamare.</p> + +<p>Le cocher partit au galop.</p> + +<p>J'ai raconté, il y a longtemps, l'histoire de ces +malheureux chevaux-spectres qui n'ont que le souffle +et qui vont comme le vent.</p> + +<p>En quarante minutes, celui qui conduisait Michele +eut franchi l'espace qui sépare Salerne de Castellamare.</p> + +<p>Michele avait d'abord eu l'idée, en arrivant sur +le pont et en voyant Giambardella orienter sa voile +pour profiter d'une saute de vent qui avait eu lieu, +de remonter à bord de la barque et de revenir à +Naples avec lui. Mais le vent, qui était tombé une +fois, pouvait tomber encore, ou, ayant sauté une +première fois du sud-est au nord-est, sauter une seconde +sur quelque autre point du compas, où il deviendrait +tout à fait contraire, et où il faudrait recourir +à la rame. Tout cela était excellent pour un +fou, mais véritablement trop chanceux pour un +sage.</p> + +<p>Il résolut dont de s'arrêter à la locomotion terrestre, +et, pour aller plus vite, de diviser sa route en +deux relais: un premier, de Castellamare à Portici; +un second, de Portici à Naples.</p> + +<p>De cette façon, et moyennant un ducat par chaque +relais, il pouvait être en moins de deux heures au +palais d'Angri.</p> + +<p>Nous disons au palais d'Angri, parce que c'était +d'abord avec le général Championnet que Michele +désirait conférer.</p> + +<p>Car Michele, tout en allant au galop de son cheval, +et tout en se grattant désespérément la tête, comme +on herse une terre, pour y faire germer des idées, +Michele sentait s'éveiller dans son esprit toute sorte +de scrupules.</p> + +<p>C'était un honnête garçon et un coeur loyal que +Michele, et, au bout du compte, il se faisait dénonciateur.</p> + +<p>Oui; mais, en se faisant dénonciateur, il sauvait la +République.</p> + +<p>Il était donc à peu près, et même tout à fait, décidé +à dénoncer le complot; il n'hésitait plus que +sur la façon de le dénoncer.</p> + +<p>Or, en allant trouver le général Championnet, et +en le consultant comme il ferait d'un confesseur sur +un cas de conscience, il s'éclairerait de l'avis d'un +homme qui, aux yeux de ses ennemis mêmes, passait +pour un modèle de loyauté.</p> + +<p>Voilà pourquoi nous avons dit qu'en moins de +deux heures, il pouvait être au palais d'Angri, au +lieu de dire qu'en moins de deux heures, il pouvait +être au ministère de la police.</p> + +<p>Et, en effet, grâce au relais Portici, grâce au +ducat français donné à chaque relais, une heure cinquante +minutes après être parti de Castellamare, +Michele mettait le pied sur la première marche de +l'escalier du palais d'Angri.</p> + +<p>Le lazzarone s'était informé si le général Championnet +était chez lui, et avait reçu du factionnaire +une réponse affirmative.</p> + +<p>Mais, dans l'antichambre, le planton lui dit que le +général ne pouvait recevoir, étant fort occupé avec +les architectes qui avait fait les projets du tombeau +de Virgile.</p> + +<p>Il répondit qu'il arrivait pour une chose bien autrement +importante que le tombeau de Virgile, et +qu'il fallait, sous peine des plus grands malheurs, +qu'il parlât à l'instant même au général.</p> + +<p>Tout le monde connaissait Michele le Fou; tout le +monde savait comment, grâce à Salvato, il avait +échappé à la mort; comment le général l'avait fait +colonel, et quel service il avait rendu en conduisant +saine et sauve une garde d'honneur à saint Janvier; +on savait le général très accessible; on lui transmit +donc la demande du colonel improvisé.</p> + +<p>Il entrait dans les habitudes du général en chef de +l'armée de Naples de ne négliger aucun avis.</p> + +<p>Il s'excusa donc près des architectes, qu'il laissa +au salon, en leur promettant de revenir aussitôt qu'il +serait débarrassé de Michele; ce qui probablement +ne serait pas long.</p> + +<p>Puis il passa dans son cabinet et ordonna qu'on +y introduisît Michele.</p> + +<p>Michele se présenta et salua militairement; mais, +malgré cet aplomb apparent et ce salut militaire, le +pauvre garçon, qui n'avait jamais eu de prétention +comme orateur, paraissait fort embarrassé.</p> + +<p>Championnet devina cet embarras, et, avec sa +bonté ordinaire, résolut de venir à son aide.</p> + +<p>--Ah! c'est toi, <i>ragazzo</i>, dit-il en patois napolitain. +Tu sais que je suis content de toi; tu te conduis +à merveille et tu prêches comme don Michelangelo +Ciccone.</p> + +<p>Michele fut tout réconforté en entendant si bien +parler son patois et en écoutant un homme comme +Championnet faire un si bel éloge de lui.</p> + +<p>--Mon général, répondit-il, je suis fier et heureux +que vous soyez content de moi; mais ce n'est point +assez.</p> + +<p>--Comment, ce n'est point assez?</p> + +<p>--Non; il faut encore que j'en sois content moi-même.</p> + +<p>--Oh! diable, mon pauvre ami, tu es bien exigeant. +Être content de soi-même, c'est la béatitude +morale sur la terre. Quel est l'homme qui, interrogeant +sévèrement sa conscience, sera content de lui-même?</p> + +<p>--Moi, mon général, si vous voulez vous donner +la peine d'éclairer et de diriger ma conscience.</p> + +<p>--Mon cher ami, dit Championnet en riant, je +crois que tu te trompes de porte; tu as cru entrer +chez monseigneur Capece Zurlo, archevêque de Naples, +et tu es entré chez Jean-Etienne Championnet, +général en chef de l'armée française.</p> + +<p>--Oh! non pas, mon général, répondit Michele; +je sais bien chez qui je suis entré: chez le plus honnête, +le plus brave et le plus loyal soldat de l'armée +qu'il commande.</p> + +<p>--Oh! oh! de la flatterie: tu as donc une grâce +à me demander?</p> + +<p>--Non pas; au contraire, j'ai un service à vous +rendre.</p> + +<p>--A me rendre?</p> + +<p>--Oui, et un solide!</p> + +<p>--A moi?</p> + +<p>--A vous, à l'armée française, au pays... Seulement, +il faut que je sache si je puis vous rendre ce +service et rester honnête homme, et si, le service +rendu, vous me donnerez encore la main comme +vous venez de me la donner tout à l'heure.</p> + +<p>--Il me semble que tu as sur ce point un meilleur +guide que moi, ta conscience.</p> + +<p>--Justement, c'est ma conscience qui ne sait pas +parfaitement à quoi s'en tenir.</p> + +<p>--Tu connais le proverbe, dit le général, qui oubliait +ses architectes et s'amusait de la conversation +du lazzarone: «Dans le doute, abstiens-toi.»</p> + +<p>--Et, si je m'abstiens, et que, m'étant abstenu, +il arrive de grands malheurs?</p> + +<p>--Ainsi, comme tu le disais tout à l'heure, tu +doutes?</p> + +<p>--Oui, mon général, je doute, reprit Michele, et +je crains de m'abstenir. C'est un singulier pays que +le nôtre, voyez-vous, mon général, dans lequel par +malheur, grâce à l'influence de nos souverains, il n'y +a plus de sens moral ni de conscience publique. Vous +n'entendrez jamais dire: «Monsieur tel est un honnête +homme,» ou: «Monsieur tel est un coquin;» +vous entendrez dire: «Monsieur tel est riche,» ou: +«Monsieur tel est pauvre.» S'il est riche, cela suffit: +c'est un honnête homme; s'il est pauvre, il est jugé: +c'est une canaille. Vous avez envie de tuer quelqu'un, +vous allez trouver un prêtre et vous lui dites: «Mon +père, est-ce un crime d'ôter la vie à son prochain?» Le +prêtre vous répond.: «C'est selon, mon fils. Si ton +prochain est un jacobin, tue en toute sûreté de +conscience; mais, si c'est un royaliste, garde-t'en +bien!» Autant tuer un jacobin est une oeuvre méritoire +aux yeux de la religion, autant tuer un royaliste +est un crime abominable aux yeux du Seigneur. +«Espionnez, dénoncez, nous disait la reine; je donnerai +de si grandes faveurs aux espions, je récompenserai +si bien les délateurs, que les premiers du +royaume se feront dénonciateurs et espions.» Eh +bien, mon général, que voulez-vous que nous devenions, +nous, quand nous entendons dire par la voix +générale: «Tout riche est un honnête homme, tout +pauvre est un coquin;» quand nous entendons dire +par la religion: «Il est bon de tuer les jacobins; mais +il est mauvais de tuer les royalistes;» enfin, quand +nous entendons dire par la royauté: «L'espionnage +est un mérite, la délation est une vertu?» Nous +n'avons qu'une chose à faire: c'est de venir à un +étranger et de lui dire: Vous avez été élevé dans +d'autres principes que les nôtres; que pensez-vous +qu'un honnête homme doive faire dans telle circonstance?</p> + +<p>--Voyons la circonstance, demanda le général +étonné.</p> + +<p>--Elle est grave, mon général. Ainsi, supposer +que, sans vouloir l'entendre, j'aie entendu dans tous +ses détails le récit d'un complot, que ce complot +menace d'assassinat trente mille personnes à Naples, +quelles que soient les personnes menacées, patriotes +ou royalistes, que dois-je faire?</p> + +<p>--Empêcher le complot d'avoir lieu, c'est incontestable, +et, en le faisant avorter, sauver la vie à +trente mille personnes.</p> + +<p>--Même quand ce complot menacerait nos ennemis?</p> + +<p>--Surtout si ce complot menaçait nos ennemis!</p> + +<p>--Si vous pensez ainsi, mon général, comment +faites-vous la guerre?</p> + +<p>--Je fais la guerre pour combattre au grand jour +et non pour assassiner la nuit. Combattre est glorieux; +assassiner est lâche.</p> + +<p>--Mais je ne puis faire avorter le complot qu'en +le dénonçant.</p> + +<p>--Dénonce-le.</p> + +<p>--Mais, alors, je suis...</p> + +<p>--Quoi?</p> + +<p>--Un délateur.</p> + +<p>--Un délateur est celui qui révèle le secret qui +lui a été confié et qui, dans l'espoir d'une récompense, +trahit ses complices. Les hommes qui conspiraient +étaient-ils tes complices?</p> + +<p>--Non, mon général.</p> + +<p>--Les dénonces-tu dans l'espoir d'une récompense?</p> + +<p>--Non, mon général.</p> + +<p>--Alors, tu n'es point un délateur: tu es un honnête +homme qui, ne voulant point que le mal ait +lieu, coupe le mal dans sa racine.</p> + +<p>--Mais, si, au lieu de menacer les royalistes, ce +complot vous menaçait, vous, mon général, menaçait +les soldats français, menaçait les patriotes, que +devrais-je faire?</p> + +<p>--Je t'ai indiqué ton devoir à l'égard de nos ennemis: +ma morale sera la même à l'endroit de nos +amis. En sauvant les ennemis, tu eusses bien mérité +de l'humanité; en sauvant les amis, tu auras bien +mérité de la patrie.</p> + +<p>--Et vous continuerez de me donner la main?</p> + +<p>--Je te la donne.</p> + +<p>--Eh bien, attendez, mon général, je vais vous +dire une partie de la chose, et je laisserai une autre +personne vous dire le reste.</p> + +<p>--Je t'écoute.</p> + +<p>--Pendant la nuit de vendredi à samedi, une conspiration +doit éclater. Les dix mille déserteurs de +Mack et de Naselli, réunis à vingt mille lazzaroni, +doivent égorger tous les Français et tous les patriotes; +des croix seront faites dans la soirée, sur les +portes des maisons condamnées, et, à minuit, la boucherie +commencera.</p> + +<p>--Tu es sûr de cela?</p> + +<p>--Comme de mon existence, mon général.</p> + +<p>--Mais, enfin, les meurtriers risquent d'assassiner +les royalistes en même temps que les Jacobins?</p> + +<p>--Non; car les royalistes n'auront qu'à montrer +une carte de sûreté et à faire un signe, ils seront +épargnés.</p> + +<p>--Sais-tu ce signe? connais-tu cette carte de sûreté?</p> + +<p>--La carte de sûreté représente une fleur de lis; +le signe consiste à se mordre la première phalange +du pouce.</p> + +<p>--Et comment peux-tu empêcher le complot d'avoir +lieu?</p> + +<p>--En faisant arrêter les chefs.</p> + +<p>--Connais-tu les chefs?</p> + +<p>--Oui.</p> + +<p>--Quels sont leurs noms?</p> + +<p>--Ah! voilà...</p> + +<p>--Que veux-tu dire par ce mot <i>Voilà</i>?</p> + +<p>--Je veux dire que voilà où le doute non-seulement +commence, mais redouble.</p> + +<p>--Ah! ah!</p> + +<p>--Que fera-t-on aux chefs du complot?</p> + +<p>--Leur procès.</p> + +<p>--Et, s'ils sont coupables?...</p> + +<p>--Ils seront condamnés.</p> + +<p>--A quoi?</p> + +<p>--A mort.</p> + +<p>--Eh bien, à tort ou à raison, ma conscience crie. +On m'appelle Michele le Fou; mais jamais je n'ai +fait de mal ni à un homme, ni à un chien, ni à un +chat, pas même à un oiseau. Je voudrais ne pas être +cause de la mort d'un homme. Je voudrais que l'on +continuât de m'appeler Michele le Fou; mais je voudrais +bien qu'on ne m'appelât jamais ni <i>Michele le +dénonciateur</i>, ni <i>Michele le traître</i>, ni <i>Michele l'homicide</i>.</p> + +<p>Championnet regarda le lazzarone avec une espèce +de respect.</p> + +<p>--Et, si je te baptise Michele l'honnête homme, +te contenteras-tu de ce titre?</p> + +<p>--C'est-à-dire que je n'en demanderai jamais +d'autre, et que j'oublierai mon premier parrain pour +ne me souvenir que du second.</p> + +<p>--Et bien, au nom de la république française et +de la république napolitaine, je te baptise du nom de +Michele l'honnête homme.</p> + +<p>Michele saisit la main du général pour la lui baiser.</p> + +<p>--Oublies-tu, lui dit Championnet, que j'ai aboli +le baisemain entre hommes?</p> + +<p>--Que faire, alors? dit Michele en se grattant +l'oreille. Je voudrais cependant bien vous dire combien +je vous suis reconnaissant.</p> + +<p>--Embrasse-moi! dit Championnet en lui ouvrant +ses bras.</p> + +<p>Michele embrassa le général en sanglotant de joie.</p> + +<p>--Maintenant, lui dit le général, parlons raison, +<i>ragazzo</i>.</p> + +<p>--Je ne demande pas mieux, mon général.</p> + +<p>--Tu connais les chefs du complot?</p> + +<p>--Oui, mon général.</p> + +<p>--Eh bien, suppose un instant ici que la révélation +vienne d'un autre.</p> + +<p>--Bien.</p> + +<p>--Que cet autre m'ait dit: «Faites arrêter Michele: +il sait le nom des chefs du complot.»</p> + +<p>--Bien.</p> + +<p>--Que je t'aie fait arrêter.</p> + +<p>--Très-bien.</p> + +<p>--Et que je dise: «Michele, tu sais le nom des +chefs du complot, tu vas me les nommer, ou je vais +te faire fusiller.» Que ferais-tu?</p> + +<p>--Je vous dirais: «Faites-moi fusiller, mon général; +j'aime mieux mourir que de causer la mort +d'un homme.»</p> + +<p>--Parce que tu aurais l'espoir que je ne te ferais +pas fusiller?</p> + +<p>--Parce que j'aurais l'espoir que la Providence, +qui m'a déjà sauvé une fois, me sauverait une seconde.</p> + +<p>--Diable! voilà qui devient embarrassant, fit +Championnet en riant. Je ne puis cependant pas te +faire fusiller pour voir si tu dis la vérité.</p> + +<p>Michele réfléchit un instant.</p> + +<p>--Il est donc bien nécessaire que vous connaissiez +le chef ou les chefs du complot?</p> + +<p>--Absolument nécessaire. Ne sais tu pas qu'on +ne guérit du ver solitaire qu'en lui arrachant la tête?</p> + +<p>--Pouvez-vous me promettre qu'ils ne seront pas +fusillés?</p> + +<p>--Tant que je serai à Naples, oui.</p> + +<p>--Mais, si vous quittez Naples?...</p> + +<p>--Je ne réponds plus de rien.</p> + +<p>--<i>Madonna</i>! que faire?</p> + +<p>--Cherche!... Ne vois-tu aucun moyen pour nous +tirer tous deux d'embarras.</p> + +<p>--Si, mon général, j'en vois un!</p> + +<p>--Dis-le.</p> + +<p>--Et tant que vous serez à Naples, personne ne +sera mis à mort à cause du complot que je vous aurai +découvert?</p> + +<p>--Personne.</p> + +<p>--Eh bien, il y a une autre personne que moi +qui connaît le nom des chefs du complot; seulement, +cette personne-là ne sait point qu'il y ait un +complot.</p> + +<p>--Quelle est-elle?</p> + +<p>--C'est la femme de chambre de ma soeur de +lait, la chevalière San-Felice.</p> + +<p>--Et comment appelles-tu cette femme de chambre?</p> + +<p>--Giovannina.</p> + +<p>--Où demeure-t-elle?</p> + +<p>--A Mergellina, maison du Palmier.</p> + +<p>--Et comment saurons-nous quelque chose par +elle, si elle ne connaît pas le complot?</p> + +<p>--Vous la ferez comparaître devant le chef de la +police, le citoyen Nicolas Fasulo, et le citoyen Fasulo +la menacera de la prison si elle ne dit point +quelle est la personne qui a attendu sa maîtresse, +la nuit passée, chez elle jusqu'à deux heures du +matin, et qui n'est sortie de chez elle qu'à trois.</p> + +<p>--Et la personne qu'elle nommera sera le chef +du complot?</p> + +<p>--Surtout si son prénom commence par la lettre +A, et son nom par la lettre B. Et maintenant, mon +général, foi de Michele l'honnête homme, je vous +ai dit, non pas tout ce que j'ai à vous dire, mais tout +ce que je vous dirai.</p> + +<p>--Et tu ne me demandes rien pour les services +que tu rends à Naples?</p> + +<p>--Je demande que vous n'oubliiez jamais que +vous êtes mon parrain.</p> + +<p>Et, baisant de force cette fois la main que le général +lui tendait, Michele s'élança hors de l'appartement, +laissant, d'après les renseignements donnés par lui, +le général libre de faire tout ce qui lui conviendrait.</p> + +<br><br> + +<h3>CXIV</h3> + +<h3>L'ARRESTATION</h3> + +<p>Il était deux heures de l'après-midi au moment +où Michele sortit de chez le général Championnet.</p> + +<p>Il sauta dans le premier corricolo venu, et, par le +même procédé qu'il était arrivé, en changeant de +véhicule à Portici et à Castellamare, il se trouva à +Salerne un peu avant cinq heures.</p> + +<p>A cent pas de l'auberge, il descendit, régla ses +comptes avec son dernier cocher et rentra à pied à +l'hôtel, sans faire plus de bruit que, s'il venait de +faire une promenade à Eboli ou à Montalta.</p> + +<p>Luisa n'était pas encore de retour.</p> + +<p>A six heures, on entendit le bruit d'une voiture; +Michele courut à la porte: c'étaient sa soeur de lait +et Salvato qui revenaient de Poestum.</p> + +<p>Michele ne connaissait pas Poestum; mais, en admirant +le visage rayonnant des deux jeunes gens, +il dut penser qu'il y avait de bien belles choses à +voir à Poestum.</p> + +<p>Et, en effet, il semblait que Luisa eût la tête ceinte +d'une auréole de bonheur et Salvato d'un rayon +d'orgueil.</p> + +<p>Luisa était plus belle, Salvato était plus grand.</p> + +<p>Quelque chose d'inconnu, et de visible cependant, +s'était complété dans la beauté de Luisa. Il y avait +en elle cette différence qu'il dut y avoir entre Galathée +statue, et Galathée femme.</p> + +<p>Supposez la Vénus pudique entrant dans l'Eden +et, sous le souffle de l'ange de l'amour, devenant +l'Ève de la Genèse.</p> + +<p>C'était sur ses joues la blancheur du lis avec la +teinte et le velouté de la pêche; c'était dans ses +yeux la dernière lueur de la virginité se mêlant +aux premières flammes de l'amour.</p> + +<p>Sa tête, renversée en arrière, semblait n'avoir +point la force de porter le poids de son bonheur; +ses narines, dilatées, cherchaient à aspirer dans +l'air des parfums nouveaux et jusque-là ignorés; sa +bouche, entr'ouverte, laissait passer un souffle haletant +et voluptueux.</p> + +<p>Michele, en la voyant, ne put s'empêcher de lui +dire:</p> + +<p>--Qu'as-tu donc, petite soeur? Oh! comme tu es +belle!</p> + +<p>Luisa sourit, regarda Salvato et tendit la main à +Michele.</p> + +<p>Elle semblait lui dire:</p> + +<p>--Je dois ma beauté à celui à qui je dois mon +bonheur.</p> + +<p>Puis, d'une voix douce et caressante comme un +chant d'oiseau:</p> + +<p>--Oh! comme c'est beau, Poestum! dit-elle. Quel +malheur de ne point pouvoir y retourner demain, +après-demain, tous les jours!</p> + +<p>Salvato la serra contre son coeur. Il est évident +qu'il trouvait, comme Luisa, que Poestum était le +paradis du monde.</p> + +<p>Les deux jeunes gens, d'un pas si léger qu'il +semblait effleurer les marches de l'escalier, rentrèrent +dans leur chambre. Mais, avant d'y rentrer, +Luisa se retourna et laissa tomber ces mots:</p> + +<p>--Michele, dans un quart d'heure, nous +partons.</p> + +<p>Au bout d'un quart d'heure, la voiture était prête; +mais ce ne fut qu'au bout d'une heure que Luisa +descendit.</p> + +<p>Cette fois, sa physionomie était bien différente. +Son visage s'était couvert d'une légère teinte de +tristesse, et la flamme de son regard s'était tempérée +dans les larmes.</p> + +<p>Quoiqu'ils dussent se revoir le lendemain, les +adieux des jeunes gens n'en avaient pas moins été +tristes. En effet, lorsqu'on s'aime et qu'on se quitte, +ne fût-ce que pour un jour, on remet pendant un +jour son bonheur aux mains du hasard.</p> + +<p>Quelle est la sagesse si profonde qu'elle puisse +prévoir ce qui se passera entre deux soleils!</p> + +<p>Lorsque Luisa descendit, la nuit commençait à +tomber et la voiture était prête depuis trois quarts +d'heure.</p> + +<p>Elle était attelée de trois chevaux; sept heures +sonnaient; le cocher promettait d'être de retour à +Naples vers dix heures.</p> + +<p>Luisa se ferait conduire droit chez les Backer, et +suivrait vis-à-vis d'André le conseil que lui avait +donné Salvato.</p> + +<p>Salvato reviendrait le lendemain dans l'après-midi, +se mettre aux ordres de son général.</p> + +<p>Dix minutes s'écoulèrent en adieux. Les deux +jeunes gens semblaient ne point pouvoir se séparer. +Tantôt c'était Salvato qui retenait Luisa; tantôt c'était +Luisa qui retenait Salvato.</p> + +<p>Enfin, la voiture partit, les grelots sonnèrent, et +le mouchoir de Luisa, trempé de larmes, jeta à son +amant un dernier adieu, que celui-ci lui rendit en +agitant son chapeau.</p> + +<p>Puis la voiture, qui avait commencé à disparaître +dans l'obscurité, disparut tout à fait dans la +courbe de la rue.</p> + +<p>Au fur et à mesure que Luisa s'éloignait de Salvato, +cette puissance magnétique que le jeune +homme avait exercée sur elle se calmait, et Luisa, se +rappelant le sujet qui l'avait amenée, redevenait sérieuse, +et, du sérieux, passait à la tristesse.</p> + +<p>Pendant toute la route, Michele ne dit pas un mot +qui pût faire allusion au secret qu'il avait surpris +et au voyage qu'il avait fait.</p> + +<p>On traversa successivement Torre-del-Greco, Portici, +Resina, le pont de la Madeleine, la Marinella.</p> + +<p>Les Backer demeuraient strada Medina, entre la +strada dei Fiorentini et la via Schizzitella.</p> + +<p>Dès Marinella, Luisa avait donné l'ordre au cocher +de la déposer à la fontaine Medina, c'est-à-dire +à l'extrémité de la strada del Molo.</p> + +<p>Mais, à l'extrémité de la rue del Piliere, Luisa +commença de s'apercevoir, à l'affluence du monde +qui se précipitait vers la strada del Molo, que quelque +chose d'extraordinaire se passait dans le quartier.</p> + +<p>A la hauteur de la strada del Porto, le cocher déclara +qu'il lui était impossible d'aller plus loin avec +sa voiture: son cheval risquait d'être éventré par +ceux que lui-même menaçait d'écraser.</p> + +<p>Michele fit ce qu'il put pour obtenir de sa soeur de +lait qu'elle revînt sur ses pas, suivît un autre chemin +ou prît une barque au Môle.</p> + +<p>Cette barque, en une demi-heure, l'eut conduite à +Mergellina.</p> + +<p>Mais Luisa avait un but qu'elle considérait comme +sacré, et elle refusa de s'éloigner. D'ailleurs, cette +foule se précipitait vers la rue Medina, le bruit qu'on +entendait venait de la rue Medina, et, aux quelques +paroles que surprenait la jeune femme, se mêlaient +des mots qui éveillaient l'inquiétude dans son coeur.</p> + +<p>Il lui semblait que tout ce peuple qui s'engouffrait +dans la rue Medina, parlait de complots, de trahisons, +de massacres, et nommait les Backer.</p> + +<p>Elle sauta à bas de la voiture, et, toute frissonnante, +prit le bras de Michele, avec lequel elle se +laissa entraîner par le flot.</p> + +<p>On voyait au fond de la rue briller des torches et +étinceler des baïonnettes; puis, au milieu d'une rumeur +confuse, on entendait des cris de menace.</p> + +<p>--Michele, dit Luisa, monte donc sur la margelle +de la fontaine, et dis-moi ce que tu vois.</p> + +<p>--Michele obéit, et ainsi, dépassant toutes les têtes, +put plonger au fond de la rue.</p> + +<p>--Eh bien? demanda Luisa.</p> + +<p>Michele hésitait à répondre.</p> + +<p>--Mais parle donc! s'écria Luisa de plus en plus +inquiète, parle donc! Que vois-tu?</p> + +<p>--Je vois, dit Michele, des hommes de la police +qui portent des torches, et des soldats qui gardent la +maison de MM. Backer.</p> + +<p>--Ah! dit Luisa, ils ont été dénoncés, les malheureux! +Il faut que je pénètre jusqu'à eux, il faut +que je les voie.</p> + +<p>--Non, non, petite soeur, dit Michele. Tu n'es +pour rien là dedans, n'est-ce pas?</p> + +<p>--Dieu merci, non.</p> + +<p>--Alors, viens; éloignons-nous.</p> + +<p>--Au contraire, au contraire, dit Luisa, avançons.</p> + +<p>Et, tirant à elle Michele, elle le força de descendre +de la margelle et de rentrer dans la foule.</p> + +<p>En ce moment, les cris redoublèrent, et il se fit un +grand mouvement parmi cette foule. On entendit les +crosses des fusils retentir sur le pavé, des voix impératives +crièrent: «Place!» une espèce de tranchée +s'ouvrit, et Michele et Luisa se trouvèrent en +face des deux prisonniers, dont l'un--c'était le plus +jeune--tenait, entre ses bras liés autour du corps, +le drapeau blanc des Bourbons.</p> + +<p>Ils étaient au milieu d'hommes portant d'une +main des torches et de l'autre des sabres, et, malgré +les injures, les huées et les insultes de la canaille, +toujours prête à insulter, à huer, à injurier le plus +faible, ils marchaient tête levée, comme des gens qui +confessent hautement leur foi.</p> + +<p>Stupéfaite à cette vue, Luisa, au lieu de se ranger +comme les autres, resta immobile et se trouva en +face du plus jeune des deux prisonniers, c'est-à-dire +d'André Backer.</p> + +<p>Tous deux, en se reconnaissant, firent un pas en +arrière.</p> + +<p>--Ah! madame, dit amèrement le jeune homme, +je savais bien que c'était vous qui m'aviez trahi; +mais je ne savais pas que vous eussiez le courage +d'assister à mon arrestation!</p> + +<p>La San-Felice voulut répondre, nier, protester, +jurer Dieu; mais le prisonnier l'écarta doucement, +et passa en disant:</p> + +<p>--Je vous pardonne, au nom de mon père et au +mien, madame; puissent Dieu et le roi vous pardonner +comme moi!</p> + +<p>Luisa voulut répondre, la voix lui manqua; et, au +milieu des cris: «C'est elle! c'est cette femme, c'est +la San-Felice qui les a dénoncés!» elle tomba dans +les bras de Michele.</p> + +<p>Les prisonniers continuèrent leur route vers le +Castel-Nuovo, où ils furent enfermés sous la garde +de son commandant, le colonel Massa.</p> + +<br><br> + +<h3>CXV</h3> + +<h3>L'APOTHÉOSE</h3> + +<p>Lorsque Luisa revint à elle, elle se trouva dans +une espèce de café faisant l'angle de la strada del +Molo et de la calata San-Marco. Michele l'y avait +transportée à travers la foule, qui s'était amassée à +la porte, et la regardait par les fenêtres fermées et +pas les portes ouvertes.</p> + +<p>Cette foule répétait les paroles du prisonnier et +disait en la montrant du doigt:</p> + +<p>--C'est elle qui les a dénoncés.</p> + +<p>En rouvrant les yeux, elle avait d'abord tout oublié; +mais peu à peu, en regardant autour d'elle, +en reconnaissant où elle se trouvait, en voyant cette +multitude amassée autour de la maison, elle se +souvint de tout ce qui s'était passé, jeta un cri et +cacha sa tête dans ses mains.</p> + +<p>--Une voiture! au nom du ciel, mon cher Michele! +une voiture, et rentrons chez moi!</p> + +<p>La chose n'était point difficile; il y avait alors et +il y a encore aujourd'hui, entre le théâtre Saint-Charles +et le théâtre du Fondo, une station de voitures +pour la commodité des dilettanti qui venaient, à +cette époque, assister à la représentation des chefs-d'oeuvre +de Cimarosa et de Paesiello, et qui viennent +aujourd'hui assister à celle des oeuvres de Bellini, de +Rossini et de Verdi. Michele sortit, appela une voiture +fermée, la fit approcher de la porte qui donne +sur la strada del Molo, y conduisit Luisa au milieu +des vivats ou des murmures des assistants, selon que +ceux-ci, étaient patriotes ou bourboniens, lui savaient +gré ou lui voulaient mal pour sa prétendue délation, +y monta avec elle et referma la portière en disant:</p> + +<p>--A Mergellina!</p> + +<p>La foule s'ouvrit, la voiture passa, traversa le +largo Castello, prit la rue Chiaïa, et, au bout d'un +quart d'heure, s'arrêta à la maison du Palmier.</p> + +<p>Michele sonna vigoureusement; Giovannina vint +ouvrir.</p> + +<p>La jeune fille avait sur les lèvres cette joyeuse +expression des mauvais serviteurs qui ont une fâcheuse +nouvelle à annoncer.</p> + +<p>--Ah! dit-elle entamant la conversation la première, +pendant que madame n'y était point, il s'est +passé de belles choses ici!</p> + +<p>--Ici? demanda Luisa.</p> + +<p>--Oui, ici, madame.</p> + +<p>--Ici, dans la maison ou à Naples?</p> + +<p>--Ici, dans la maison.</p> + +<p>--Que s'est-il donc passé?</p> + +<p>--Madame aurait dû me dire, dans le cas où l'on +m'interrogerait sur M. André Backer, ce qu'il faudrait +répondre.</p> + +<p>--On vous a donc interrogée sur M. André +Backer?</p> + +<p>--Comment, madame! j'ai été arrêtée, conduite +à la police, menacée de la prison si je ne disais pas +qui était venu la nuit passée chez madame. On savait +que quelqu'un était venu; seulement, on ne +savait pas qui.</p> + +<p>--Et vous avez nommé M. Backer?</p> + +<p>--Il l'a bien fallu. Dame, je n'ai pas été tentée +d'aller en prison, moi. Ce n'était point pour moi +que M. Backer était venu.</p> + +<p>--Malheureuse! qu'avez-vous fait! dit Luisa tombant +assise et inclinant sa tête dans ses mains.</p> + +<p>--Que voulez-vous! j'ai eu peur, en niant, d'être +convaincue, malgré ma dénégation, et que les mauvaises +langues, voyant que j'avais voulu dissimuler +la présence de M. André Backer chez madame, ne +dissent que M. André Backer était l'amant de madame, +comme on commence à le dire de M. Salvato.</p> + +<p>--Oh! Giovannina! s'écria Michele.</p> + +<p>Luisa se leva, lança un regard d'étonnement et +de reproche à la jeune fille, et, d'une voix douce +mais ferme:</p> + +<p>--Giovannina, dit-elle, je ne sais quelle raison +vous avez de reconnaître mes bontés par une si +grande ingratitude. Demain, vous sortirez de chez +moi.</p> + +<p>--Comme il fera plaisir à madame, répondit insolemment +la jeune fille.</p> + +<p>Et elle sortit sans même se retourner.</p> + +<p>Luisa sentit les larmes lui venir aux yeux. Elle +tendit la main à Michele, qui s'agenouilla devant elle.</p> + +<p>--Oh! Michele! mon cher Michele! murmura-t-elle +en éclatant en sanglots.</p> + +<p>Michele lui prit la main et la lui baisa, d'autant +plus émotionné qu'il sentait au fond du coeur que +tout ce trouble venait de lui.</p> + +<p>--Voilà une soirée mauvaise, en effet, après +une belle journée, dit-il. Pauvre petite soeur! tu +étais si heureuse en revenant de Poestum!</p> + +<p>--Bien heureuse! bien heureuse! murmura-t-elle. +Mais je ne sais quelle voix me dit à l'oreille +que le plus beau et surtout le plus pur de mon +bonheur est passé. Oh! Michele! Michele! quelle +chose horrible a dite cette folle!</p> + +<p>--Oui; mais, pour qu'elle ne dise point aux +autres ce qu'elle vient de te dire, à toi, il ne faut pas +la chasser. Songe qu'elle sait tout: l'assassinat de +Salvato, l'asile que nous lui avons donné, son séjour +dans la maison, tes intimités avec lui. Eh! mon +Dieu, je sais bien, moi, qu'il n'y a pas de mal à tout +cela; mais le monde y verra du mal, et, si, au lieu +d'avoir intérêt à se taire en restant chez toi, elle a +intérêt à parler, ne fût-ce que par vengeance, ta +réputation en souffrira.</p> + +<p>--Ne fût-ce que par vengeance, dis-tu? Et pourquoi +Giovannina se vengerait-elle de moi? Je ne lui +ai jamais fait que du bien.</p> + +<p>--La belle raison! Il y a des esprits mauvais, +petite soeur, qui d'autant plus vous en veulent, +qu'on leur a fait plus de bien; et, depuis quelque +temps, j'ai cru m'apercevoir que Giovannina était +de ces esprits-là; Tu ne t'en es point aperçue, toi?</p> + +<p>Luisa regarda Michele. Depuis quelque temps +aussi, les rébellions de la jeune fille l'étonnaient en +effet. Elle s'était demandé plusieurs fois la cause de +ce changement de caractère et n'avait pu s'en rendre +compte. Elle avait pu s'être trompée; mais, du moment +que Michele reconnaissait comme elle cette +mauvaise disposition de la jeune femme de chambre, +c'est que, réellement, cette mauvaise disposition +existait.</p> + +<p>Tout à coup une lueur lui passa par l'esprit. Elle +jeta les yeux avec inquiétude autour d'elle:</p> + +<p>--Regarde, dit-elle, si l'on ne nous écoute point.</p> + +<p>Michele s'avança vers la porte, mais sans avoir le +soin d'amortir le bruit de ses pas, de sorte qu'au +moment où la porte de la chambre de Luisa s'ouvrait, +celle de la chambre de Nina se refermait. Nina écoutait-elle, +ou cette porte ouverte d'une part et fermée +de l'autre était-elle un pur effet du hasard?</p> + +<p>Michele referma la porte, poussa le verrou, et, reprenant +sa place aux pieds de sa soeur:</p> + +<p>--Tu peux parler, lui dit-il. Je ne dirai point: +«Personne ne nous écoutait,» mais je dirai: «Personne +ne nous écoute plus.»</p> + +<p>--Eh bien, dit Luisa en éteignant sa voix et en +se penchant sur Michele, voilà deux choses qui m'arrivent +et qui me confirment dans mes soupçons. +Lorsque, la nuit dernière, le pauvre André Backer +est venu me voir, il savait de point en point ce qui +s'était passé entre Salvato et moi. Ce matin, tandis +qu'à Salerne je causais avec Salvato, une lettre +anonyme est arrivée, racontant à Salvato qu'un +jeune homme m'avait attendu chez moi la nuit précédente, +jusqu'à deux heures du matin, et ne s'était +retiré qu'à trois, après avoir causé une heure avec +moi. De qui viennent ces dénonciations, sinon de +Giovannina, je te le demande?</p> + +<p>--<i>Managgia la Madonna!</i> murmura Michele, voilà +qui était grave. Mais je ne t'en dirai pas moins: +Dans ce moment-ci, et à moins d'une certitude, ne +fais pas d'éclat. Je te donnerais bien un autre conseil, +mais tu ne le suivrais pas.</p> + +<p>--Lequel?</p> + +<p>--Je te dirais bien: Va rejoindre le chevalier à +Palerme; voilà ce qui coupera court à tous les mauvais +propos.</p> + +<p>Un vive rougeur envahit les joues de Luisa; elle +laissa tomber sa tête dans ses mains, et, d'une voix +étouffée:</p> + +<p>--Hélas! répondit-elle, le conseil est bon et vient +d'un ami...</p> + +<p>--Eh bien?</p> + +<p>--Je pouvais le suivre hier; je ne puis plus le +suivre aujourd'hui.</p> + +<p>Et un gémissement profond s'échappa du coeur de +Luisa.</p> + +<p>Michele regarda Luisa et comprit tout: la tristesse +de Naples confirmait les soupçons qu'avait fait naître +en lui la joie de Salerne.</p> + +<p>En ce moment, Luisa entendit des pas dans le +corridor de communication. Mais ces pas ne cherchaient +point à se dissimuler. Elle releva la tête et +écouta avec inquiétude. Dans la situation où elle se +trouvait, tout était, en effet, inquiétant.</p> + +<p>Bientôt on frappa à sa porte, et la voix de la duchesse +Fusco demanda:</p> + +<p>--Chère Luisa, êtes-vous chez vous?</p> + +<p>--Oh! oui, oui; entrez, entrez! cria Luisa.</p> + +<p>La duchesse entra, Michele voulut se lever; mais +La main de Luisa le maintint où il était.</p> + +<p>--Que faites-vous donc ici, ma belle Luisa, s'écria +la duchesse, seule et presque dans l'obscurité, avec +votre frère de lait, tandis que l'on vous fait chez moi +un triomphe?</p> + +<p>--Un triomphe, chez vous, chère Amélie? demanda +Luisa tout étonnée. Et à quel propos?</p> + +<p>--Mais à propos de ce qui s'est passé. N'est-il pas +vrai que vous avez découvert une conspiration qui +nous menaçait tous, et qu'en la dénonçant, non-seulement +vous nous avez sauvés tous, mais encore +vous avez sauvé la patrie!</p> + +<p>--Oh! vous aussi, Amélie, s'écria Luisa en +laissant échapper un sanglot, vous aussi, vous avez +pu me croire capable d'une pareille infamie!</p> + +<p>--Infamie! s'écria à son tour la duchesse, à laquelle +son ardent patriotisme et sa haine des Bourbons +faisaient apparaître les choses sous un tout +autre point de vue qu'elles apparaissaient à Luisa; tu +appelles infamie une action qui eût illustré une Romaine +du temps de la République! Ah! pourquoi +n'étais-tu pas ce soir chez nous quand cette nouvelle +est arrivée: tu eusses vu l'enthousiasme qu'elle a +excité. Monti a improvisé des vers en ton honneur; +Cirillo et Pagano ont proposé de te décerner la couronne +civique; Cuoco, qui écrit l'histoire de notre +révolution, t'y garde une de ses plus belles pages. +Pimentel annoncera demain, dans son Moniteur, la +dette immense que Naples a contractée envers toi; +les femmes, la duchesse de Pepoli t'appelaient pour +t'embrasser; les hommes t'attendaient à genoux pour +te baiser la main; quant à moi, j'étais fière et +joyeuse d'être ta meilleure amie. Demain, Naples ne +s'occupera que de toi; demain, Naples t'élèvera des +autels, comme Athènes en élevait à Minerve, déesse +protectrice de la patrie.</p> + +<p>--Oh! malheur! s'écria Luisa. Un seul jour a +suffi pour imprimer une double tache sur moi! +7 février! 7 février! date terrible!</p> + +<p>Et elle tomba renversée, presque mourante, dans +les bras de la duchesse Fusco, tandis que Michele, +plein de doute maintenant sur l'action qu'il avait +commise, plein de remords en voyant dans cet état +celle qu'il aimait plus que sa vie, déchirait avec ses +ongles sa poitrine ensanglantée.</p> + +<p>Le lendemain, 8 février 1799, on lisait dans <i>le Moniteur +parthénopéen</i>, en premier article et en grosses +lettres, les lignes suivantes:</p> + +<p>«Une admirable citoyenne, Luisa Molina San-Felice, +a découvert hier soir, vendredi, la conspiration +ourdie par quelques scélérats insensés, qui, se +fiant à la présence de plusieurs vaisseaux de l'escadre +anglaise dans nos ports, de concert avec elle, +devaient, dans la nuit de samedi à dimanche, c'est-à-dire +ce soir, renverser le gouvernement, massacrer +les bons patriotes et tenter une contre-révolution.</p> + +<p>»Les chefs de ce projet impie étaient les banquiers +Backer père et fils, Allemands tous deux d'origine +et demeurant rue Médina. Ils ont été arrêtés +hier au soir et conduits en prison, André Backer +portant, comme symbole de sa honte, le drapeau +royal trouvé chez lui. On y a trouvé aussi un certain +nombre de cartes de sûreté, qui devaient être distribuées +à ceux que l'on voulait épargner. Tous ceux +qui n'auraient point été porteurs de ces cartes étaient +désignés pour la mort.</p> + +<p>»Diverses arrestations secondaires ont eu lieu à la +suite de cette arrestation principale, et le monastère +de San-Francesco-delle-Monache, attendu l'opportunité +du local (chacun sait qu'il forme une espèce +d'île), a été désigné pour servir de prison aux prévenus. +Les religieuses l'ont, par conséquent, abandonné, +et sont passées à celui de Donna-Albina.</p> + +<p>»Au nombre des individus arrêtés, outre Backer +père et fils; on compte le curé des Carmes, le prince de +Canassa, les deux frères Jorio, l'un magistrat, l'autre +évêque, et un juge nommé Jean-Baptiste Vecchione.</p> + +<p>»Un dépôt de cent cinquante fusils et d'autres +armes, telles que sabres et baïonnettes, a été, en +outre, trouvé à la douane.</p> + +<p>»Gloire à Luisa Molina San-Felice! Elle a sauvé +la patrie!»</p> + +<br><br> + +<h3>CXVI</h3> + +<h3>LES SANFÉDISTES</h3> + +<p>L'encyclique du cardinal Ruffo avait produit dans +toute la basse Calabre l'effet de l'étincelle électrique.</p> + +<p>Et, en effet, plus on était éloigné de Naples, plus +le faible reflet intellectuel qui émanait de la capitale +allait s'amoindrissant. Le cardinal avait mis les +pieds, nous l'avons dit, dans l'antique Brutium, cet +asile des esclaves fugitifs, et toute cette partie de la +Calabre avait traversé les siècles en demeurant dans +la plus exacte ignorance et dans la stagnation la plus +complète; de sorte que les mêmes hommes qui, la +veille, sans savoir ce qu'ils disaient, criaient: «Vive +la République! meurent les tyrans!» se mirent à +crier, de la même voix: «Vive la religion! vive le +roi! à mort les jacobins!»</p> + +<p>Malheur à ceux qui se montraient indifférents à la +cause bourbonienne et qui ne criaient pas plus fort +ou du moins aussi fort que les autres; ils étaient +accueillis de ce cri: «Voilà un jacobin!» et ce cri, +dès qu'il se faisait entendre, était, comme à Naples, +une condamnation à mort.</p> + +<p>Les partisans de la révolution ou ceux qui avaient +manifesté leur sympathie pour les Français étaient +forcés de quitter leurs maisons et de fuir. Jamais le +<i>Dulcia linquimus arva</i> de Virgile n'eut un écho plus +triste et plus retentissant.</p> + +<p>Tous ces patriotes fugitifs prenaient le route de la +haute Calabre, s'arrêtant lorsqu'ils parvenaient à +échapper aux poignards de leurs compatriotes, les uns +à Monteleone, les autres à Catanzaro ou à Cotrone, +seules villes où eussent pu s'établir des municipes +et un pouvoir démocratique. Cette persistance dans +une opinion républicaine était maintenue dans ces +trois villes par l'espérance de l'arrivée de l'armée +française.</p> + +<p>Mais, de toutes les autres villes soulevées par +L'encyclique du cardinal, on voyait sortir, comme si +elles allaient en procession, des multitudes de +citoyens, précédés de leur curé la croix en main, et +ayant à leur chapeau des rubans blancs, signes visibles +de leurs opinions; ces bandes, si elles venaient +de la montagne, se dirigeant vers Mileto, si elles +venaient de la plaine, se dirigeant vers Palmi; des +villes et des villages tout entiers abandonnés par les +hommes valides n'étaient plus habités que par les +femmes, les vieillards et les enfants, de façon qu'en +peu de jours le seul camp de Palmi réunit environ +vingt mille hommes armés, tandis que celui de Mileto +en comptait presque autant, tous ces hommes +portant avec eux leurs vivres et leurs munitions, les +riches donnant aux pauvres, les couvents à tous.</p> + +<p>Au milieu de ces masses de volontaires, on remarquait +des ecclésiastiques de tout grade, depuis le +simple curé d'un hameau de quelques centaines +d'hommes jusqu'à l'évêque des grandes villes. Il y +avait des propriétaires riches à millions, de pauvres +journaliers gagnant à grand'peine dix grains par +jour.</p> + +<p>«Enfin, dit l'écrivain sanfédiste Dominique Sacchinelli, +auquel nous empruntons une partie des +détails de cette miraculeuse campagne, enfin il y +avait dans cette foule quelques honnêtes gens mus +par l'amour du roi et le respect de la religion, mais, +malheureusement, un bien plus grand nombre d'assassins +et de voleurs poussés par l'esprit de rapine +et par la soif de la vengeance et du sang.»</p> + +<p>Cinq ou six jours après son arrivée à Catona, le +cardinal, qui passait toutes les journées à son balcon, +vit se détacher de la pointe du Phare et se diriger +vers lui une petite barque manoeuvrée par un moine +et montée par deux pêcheurs. Mais, comme moine +et pêcheurs avaient pour eux le courant et la brise, +les pêcheurs laissaient reposer leur avirons, et le +moine, à l'arrière, tenait l'écoute de la voile et dirigeait +la barque, qui aborda sur la plage de Catona, +à l'endroit même où le cardinal avait débarqué quelques +jours auparavant.</p> + +<p>Ce moine marin avait d'abord intrigué quelque +peu le cardinal, qui avait demandé sa lunette d'approche +pour examiner le phénomène; mais le phénomène +lui avait été bien vite expliqué. Dans le +moine marin, il avait reconnu notre ancienne connaissance +fra Pacifico.</p> + +<p>A peine la barque eut-elle abordé, que le frère +capucin sauta à terre, et, d'un pied aussi ferme sur +terre que sur mer l'avait été sa main, se dirigea vers +la maison qu'habitait Son Éminence.</p> + +<p>Le cardinal connaissait fra Pacifico et de réputation +et de vue. De réputation, il savait qu'il était un +ancien marin de la frégate <i>la Minerve</i>, et n'ignorait +point de quelle façon la vocation lui était venue. De +vue, il l'avait rencontré chez le roi Ferdinand, +posant pour la crèche avec son âne Giacobino, et la +renommée lui avait apporté le récit des faits et +gestes du belliqueux capucin pendant les trois jours +de combat qui avaient précédé la prise de Naples.</p> + +<p>Il l'honora donc de loin d'un signe de main qui +fit hâter le pas au moine, lequel, cinq minutes après, +avait l'honneur de baiser la main de Son Éminence.</p> + +<p>Maintenant, quelle cause avait fait quitter à fra +Pacifico son couvent de Saint-Hérem et l'amenait en +Calabre?</p> + +<p>En deux mots, nous allons l'expliquer à nos lecteurs.</p> + +<p>La conspiration contre-révolutionnaire de Backer, +confiée si imprudemment par André à Luisa, et dénoncée +si prudemment par Michele au général Championnet, +avait commencé à s'organiser dès la fin de +décembre, c'est-à-dire quelques jours à peine après +le départ de Ferdinand.</p> + +<p>Vers le 15 du mois de janvier, tous les fils en +étaient noués, et l'on cherchait un homme sûr pour +en porter la communication à Ferdinand.</p> + +<p>On s'adressa au vicaire de l'église del Carmine, +qui, comme nous l'avons dit, faisait partie de la +conspiration.</p> + +<p>Celui-ci proposa fra Pacifico, qui fut accepté par +acclamation. Fra Pacifico, déjà populaire à Naples +par sa manière de faire la quête, avait obtenu, dans +les derniers événements, un surcroît de popularité +qui ne permettait pas de mettre un instant en doute +son courage et son royalisme.</p> + +<p>Des ouvertures avaient donc été faites à fra Pacifico +pour se rendre à Palerme et faire part au roi +du gigantesque complot qui se tramait en sa faveur.</p> + +<p>Fra Pacifico avait accepté avec joie cette dangereuse +mission. Son oisiveté lui pesait au moins autant +qu'à Oreste son innocence, et, au milieu de +tous ses confrères imbéciles ou poltrons, le moine +mordait rageusement son frein et entrait dans des +orages de colère qui retombaient en grêle de coups +de bâton sur le dos du pauvre Giacobino.</p> + +<p>A peine eut-il été mis au courant de la mission +qui lui était confiée, et eut-il, sous la direction du +chanoine Jorio, appris par coeur ce qu'il avait à dire +au roi Ferdinand,--car, de peur que le moine ne +tombât aux mains des patriotes, on n'avait voulu lui +confier aucun papier,--qu'il tira Giacobino de l'écurie +comme s'il allait en quête, sortit du couvent +son bâton de laurier à la main, descendit le largo +delle Pigne, prit la strada San-Giovanni à Carbonara, +par l'Arenaccia, gagna le pont de la Maddalena, +et, le même jour, tantôt marchant à pied, +tantôt porté par Giacobino, alla coucher à Salerne.</p> + +<p>Fra Pacifico, en faisant les plus fortes journées +possibles, devait suivre les bords de la mer Thyrrénienne, +et, à la première occasion qu'il trouverait, +passer en Sicile.</p> + +<p>En cinq ou six jours, fra Pacifico était parvenu +au Pizzo. Il avait, là, des recommandations pressantes +pour un certain Trenta-Capelli, ami du vicaire +des Carmes, et dont le dévouement à la famille des +Bourbons était bien connu.</p> + +<p>Et, en effet, Trenta-Capelli non-seulement avait +reçu fra Pacifico chez lui, mais encore lui avait +ménagé sur une balancelle son passage pour Palerme.</p> + +<p>Fra Pacifico s'était donc embarqué au Pizzo, laissant, +après une onctueuse et touchante recommandation, +Giacobino aux mains de Trenta-Capelli, qui +avait promis d'avoir pour le compagnon d'armes du +moine les plus grands égards. Fra Pacifico voulait +bien battre son âne, fra Pacifico ne pouvait même +point se passer de le battre, mais il ne voulait point +que d'autres le battissent.</p> + +<p>En passant au Pizzo, le moine reprendrait sa +bête.</p> + +<p>Fra Pacifico avait heureusement abordé à Palerme +et s'était immédiatement dirigé vers le palais +royal.</p> + +<p>Mais, là, il avait appris que le roi chassait dans +les bois de la Ficuzza.</p> + +<p>Il avait demandé, pour cause d'urgence, à être +introduit près de la reine. La reine, à qui le nom de +fra Pacifico était bien connu, ne l'avait point fait attendre, +et l'avait reçu à l'instant même.</p> + +<p>Fra Pacifico, qui connaissait parfaitement la suprématie +qu'exerçait Sa Majesté, n'avait point hésité +une minute à lui débiter le discours que lui +avait fait apprendre de mémoire le chanoine Jorio.</p> + +<p>La reine avait jugé la nouvelle si importante, +qu'elle avait, à l'instant même, fait mettre les chevaux +à une voiture, y avait fait monter avec elle +Acton et fra Pacifico, et était partie pour la Ficuzza.</p> + +<p>On était arrivé juste au moment où le roi arrivait +lui-même de la chasse. Sa Majesté était de fort mauvaise +humeur.</p> + +<p>Son fusil, ce qui ne lui était jamais arrivé, avait +raté deux fois: une première fois sur un sanglier, +l'autre sur un chevreuil; ce que le roi regardait +non-seulement comme un accident déplorable, mais +encore comme le pire de tous les présages.</p> + +<p>Il tourna donc le dos à Acton, rudoya la reine +et écouta à peine fra Pacifico, qui lui débita, comme +il avait fait à Caroline, tous les détails du complot.</p> + +<p>Au nom de Backer, le roi se rassénéra quelque +peu; mais, à celui de Jorio, son visage se bouleversa.</p> + +<p>--Les imbéciles! s'écria-t-il, ils conspirent avec +le premier jettatore de Naples, et ils veulent que +leur complot réussisse! J'estime fort le vicaire del +Carmine, quoique je ne le connaisse pas, et le +prince de Canossa, quoique je le connaisse; j'aime +les Backer comme la prunelle de mes yeux; mais, +parole d'honneur, je ne donnerais pas deux grains +de leur tête. Conspirer avec Jorio! il faut qu'ils +soient bien las de la vie.</p> + +<p>La reine n'avait point contre les jettatori les mêmes +préventions que Ferdinand, parce qu'elle n'avait +point les mêmes préjugés; mais elle avait pour +le gros bon sens du roi un certain respect. Elle multiplia +donc les questions à fra Pacifico, qui répondit +à tout avec la franchise d'un marin et la confiance +d'un enthousiaste.</p> + +<p>Selon fra Pacifico, avec les précautions prises, il +n'y avait aucune crainte à concevoir et la conspiration +ne pouvait manquer de réussir.</p> + +<p>Le roi, la reine et Acton se réunirent en comité, +et il fut convenu que l'on enverrait fra Pacifico au +cardinal pour que celui-ci fût prévenu de ce qui se +passait à Naples et tirât des capacités guerrières et +religieuses du moine le meilleur parti qu'il pouvait +en tirer.</p> + +<p>En conséquence, après avoir eu l'honneur de dîner +à la table de Leurs Majestés Siciliennes, fra +Pacifico revint à Palerme dans la compagnie du roi, +de la reine et du lieutenant général.</p> + +<p>Là, on avisa au moyen de l'expédier en Calabre +le plus tôt possible; et, comme le moine, en sa qualité +de partie intéressée, était admis au conseil, il déclara +qu'à son avis, le mode de locomotion le plus rapide +était une bonne barque, avec la voile latine pour les +heures où il y aurait du vent, et deux bons rameurs +pour les heures où il n'y en aurait pas.</p> + +<p>En conséquence, on donna mille ducats à fra +Pacifico pour l'achat ou la nolisation de la barque, +le reste de la somme devant, à titre de gratification, +revenir au couvent.</p> + +<p>Dès le même soir, fra Pacifico, moyennant six +ducats, eut frété une barque, montée de deux rameurs, +et, avant minuit, il se mettait en route.</p> + +<p>Au bout de quatre jours, la barque doublait le +Phare, et, deux heures après, comme nous l'avons +dit, abordait à Catona.</p> + +<p>Fra Pacifico était porteur d'une lettre autographe +de Ferdinand pour le cardinal.</p> + +<p>Cette lettre était conçue en ces termes:</p> + +<p>«Mon éminentissime, j'ai reçu, comme vous le +comprenez bien, avec la plus vive satisfaction, la +nouvelle de votre arrivée à Messine, et, subséquemment, +celle de votre heureux débarquement en Calabre.</p> + +<p>»Votre encyclique, que vous m'avez fait parvenir, +est un modèle d'éloquence guerrière et religieuse, +et je ne doute pas qu'elle ne nous vaille +bientôt, jointe à la popularité de votre nom, une +brave et nombreuse armée.</p> + +<p>»Je vous envoie un de nos bons amis, qui, ne +vous est pas inconnu: c'est fra Pacifico, du couvent +des capucins de Saint-Hérem. Il arrive de Naples +et nous apporte du bon et du mauvais, et, comme le +dit le proverbe napolitain, dans ce qu'il vous racontera, +il y a à boire et à manger.</p> + +<p>»Le bon est que l'on s'occupe de nous à Naples +et que l'on songe à faire de nouvelles Vêpres siciliennes +contre ces brigands de jacobins; le mal est +que l'on ait admis dans les rangs de la conspiration +des jettateurs comme le chanoine Jorio, qui ne peuvent +manquer de lui porter malheur.</p> + +<p>»C'est vous dire, mon éminentissime, que, plus +que jamais, je compte sur vous, ne voyant mon salut +qu'en vous.</p> + +<p>»Je mets, avec son autorisation et celle de son +supérieur, fra Pacifico à votre disposition. C'est, +vous le savez, un serviteur brave et dévoué. Je ne +doute pas qu'il ne vous soit d'une grande utilité, +soit que vous vous décidiez à le renvoyer à Naples, +soit que vous préfériez le garder près de vous.</p> + +<p>»Ne quittez point Catona, et n'entrez point en +Calabre sans m'avoir adressé un plan détaillé de la +marche matérielle et politique que vous comptez suivre. +Mais ce que je vous recommande avant tout, +c'est de n'accorder aucun pardon aux coupables, de +les punir sans pitié, pour l'exemple des autres, et +cela, dès que le crime commis par eux vous sera +avéré. La trop grande indulgence dont nous avons +usé est cause de l'état déplorable dans lequel nous +nous trouvons.</p> + +<p>»Que le Seigneur vous conserve et bénisse de plus +en plus vos opérations, comme l'en prie dans son +indignité et comme vous le souhaite votre affectionné,</p> + +<p>»FERDINAND B.»</p> + +<p>Le cardinal avait une mission toute prête à donner +à fra Pacifico.</p> + +<p>C'était de l'envoyer à de Cesare pour ordonner à +son lieutenant de faire sa jonction avec lui, Ruffo.</p> + +<p>On avait eu des nouvelles du faux prince héréditaire, +et les nouvelles étaient des plus satisfaisantes.</p> + +<p>Du moment que de Cesare avait été reconnu pour +le duc de Calabre par l'intendant de Bari et par les +deux vieilles princesses, nul n'eût osé émettre un +doute sur son identité.</p> + +<p>En conséquence, après avoir reçu à Brindisi les +députations de toutes les villes environnantes, il se +mit en marche pour Tarente, où il arriva avec trois +cents hommes, à peu près.</p> + +<p>Là, lui, Boccheciampe et leurs compagnons résolurent, +sur le conseil que leur avaient donné M. de +Narbonne et les vieilles princesses, de se séparer. De +Cesare, c'est-à-dire le prince François, et Boccheciampe, +c'est-à-dire le duc de Saxe, resteraient en +Calabre; les autres, c'est-à-dire Corbara, Geronda, +Colonna Durazzo et Pitta Luga, s'embarqueraient sur +la felouque qu'ils avaient nolisée à Brindisi et qui +viendrait les prendre à Tarente, et iraient à Corfou +presser l'arrivée de la flotte turco-russe.</p> + +<p>Disons tout de suite, pour en finir avec les cinq +aventuriers que nous venons de nommer les derniers, +qu'à peine furent-ils en mer, une galère tunisienne +leur donna la chasse et les fit prisonniers.</p> + +<p>Il est vrai que le consul d'Angleterre les réclama et +qu'ils furent rendus à la liberté après une captivité +de quelques mois. Mais, comme ils sortirent d'esclavage +trop tard pour prendre part aux événements +qui nous restent à raconter, nous nous contenterons +de rassurer nos lecteurs sur leur sort, et nous reviendrons +à de Cesare et à Boccheciampe, qui, comme +on va le voir, faisaient merveille.</p> + +<p>De Tarente, ils étaient partis pour Mesagne: là, +ils furent reçus avec tous les honneurs dus à leur +rang supposé. Ils s'arrêtèrent un instant dans cette +ville, rétablirent l'ordre dans la province et la mirent +en état de soutenir, en faveur de la cause +royale, la lutte qu'ils préparaient.</p> + +<p>A Mesagne, ils apprirent que la ville d'Oria s'était +démocratisée. Ils se mirent aussitôt en marche, se +recrutèrent en route d'une centaine d'hommes et +rétablirent le gouvernement bourbonien.</p> + +<p>Là, les députations se succédèrent. Elles arrivèrent +non-seulement de Lecce, de la province de Bari, +mais encore de la Basilicate, c'est-à-dire de l'extrémité +opposée à la Calabre. De Cesare recevait les +députés avec beaucoup de dignité, mais aussi de +reconnaissante affection. A tous il disait qu'il fallait +que tout fidèle sujet du roi prît les armes et combattît +la révolution, de sorte que, de ces réceptions gracieuses +et de ces éloquents discours, il résulta une +grande augmentation de volontaires.</p> + +<p>Mais les choses ne devaient pas toujours aller sur +un terrain si facile. A Francavilla, on s'était tiré des +coups de fusil et donné des coups de couteau. +Les royalistes, se sentant les plus forts, avaient tué +ou blessé quelques démocrates. De Cesare et Boccheciampe +arrivèrent, et, il faut leur rendre cette justice, +leur arrivée fit cesser à l'instant même les +assassinats.</p> + +<p>Nous avons eu entre les mains une proclamation +de Cesare, signée <i>François, duc de Calabre</i>, dans +laquelle le faux prince, se dénonçant par son humanité, +disait que se rendre justice soi-même était usurper +les droits de la justice royale; qu'il fallait laisser +aux magistrats la terrible responsabilité de la vie et de +la mort, et que Son Altesse voyait avec le plus grand +déplaisir les royalistes se livrer à de semblables +excès.</p> + +<p>C'était assez imprudent au faux prince de parler +sur ce ton, lorsque Ferdinand recommandait à Ruffo +l'extermination des jacobins.</p> + +<p>A Naples, il eût été immédiatement reconnu pour +un aventurier; mais, en Calabre, on ne continua pas +moins, malgré cette imprudente pitié, de le prendre +pour un prince.</p> + +<p>Après deux jours passés à Francavilla, de Cesare +et Boccheciampe étaient entrés à Ostuni, qu'ils +avaient trouvée dans la plus complète anarchie. +Le parti royaliste, triomphant à leur approche, s'était +emparé de toute l'autorité et avait voulu massacrer +un des patriotes les plus connus et les plus intelligents +du pays, et, avec lui, toute sa famille.</p> + +<p>Ce patriote, homme non-seulement d'un grand +talent comme médecin, mais encore d'un grand +coeur, ainsi qu'on va le voir, se nommait Airoldi.</p> + +<p>Voyant l'inévitable danger venu à lui, il résolut +de se sacrifier, mais, en se sacrifiant, de sauver sa +famille.</p> + +<p>En conséquence, il barricada l'entrée principale +de sa maison, qu'il se prépara à défendre jusqu'à la +dernière extrémité, tout en faisant fuir sa famille +par une porte abandonnée depuis longtemps et qui +donnait sur une ruelle sombre et déserte.</p> + +<p>Les brigands se ruèrent alors contre la façade de +la maison, qui donnait sur la grande rue et qui était +barricadée.</p> + +<p>Au moment où la porte s'ouvrait, afin que la +colère de toute cette multitude se tournât contre lui, +il lâcha ses deux coups de fusil sur les assaillants, +tua un homme et en blessa un autre.</p> + +<p>Puis il jeta derrière lui son fusil déchargé et se +livra à ses bourreaux.</p> + +<p>Ceux-ci avaient préparé un bûcher pour le brûler, +lui, sa femme et ses trois enfants; mais il leur fallut, +à leur grand regret, se contenter d'une seule victime.</p> + +<p>Ils le lièrent sur le bûcher et le brûlèrent à petit +feu.</p> + +<p>De Cesare et Boccheciampe avaient été prévenus de +ce qui se passait. Ils mirent leurs chevaux au galop; +mais, quelque diligence qu'ils fissent, ils arrivèrent +trop tard.</p> + +<p>Le docteur venait d'expirer.</p> + +<p>Ah! nous le savons bien, c'est une triste histoire +que celle que nous écrivons sous la forme du roman, +et peut-être ne lui avons-nous donné cette +forme que pour avoir le droit de la publier et la certitude +de la faire lire, et ce sont de misérables alliés, +ceux que, de tout temps, de Ferdinand Ier à François +II, de Mammone à La Gala, les Bourbons ont eu +pour défenseurs de leur cause.</p> + +<p>Mais aussi, passant derrière l'histoire et par les +mêmes chemins qu'elle a suivis, nous avons le bonheur +de pouvoir, à l'égard de certains hommes, +rectifier ses jugements. Nous avons déjà peint le +cardinal Ruffo, tel qu'il était et non point tel que +les historiens, qui n'avaient pas lu sa correspondance +avec Ferdinand, nous l'avaient donné.</p> + +<p>A un plan moins important et plus éloigné, nous +sommes heureux de dire la vérité sur de Cesare et +Boccheciampe.</p> + +<p>Leur arrivée à Ostuni arrêta le sang et fit cesser +les massacres.</p> + +<p>Il y a, à notre avis, une grande joie et un grand +orgueil à sauver la vie d'un homme; mais l'orgueil +ne doit-il pas être aussi grand, la joie aussi grande +lorsque l'on tire une mémoire des gémonies où un +historien peu consciencieux ou mal renseigné l'avait +traînée et qu'on la réhabilite aux yeux de la postérité?</p> + +<p>Et voilà ce qui donnera, nous l'espérons, à ce +livre un cachet particulier: c'est la conscience avec +laquelle il répandra la lumière sur tous et même sur +ceux qui, au point de vue de notre opinion, seraient +nos ennemis, si, au point de vue de notre conscience, +nous ne devions, avant tout, être leur juge.</p> + +<p>Ce fut sur la place d'Ostuni, près du bûcher du +docteur Airoldi, que fra Pacifico rejoignit de Cesare +et son compagnon. Ils étaient occupés à recevoir des +députations qui non seulement venaient rendre hommage +au faux prince, mais encore lui demander des +secours. Lecce était séparée en deux parties, et les +républicains étaient les plus forts. Tarente et Martina +étaient dans la même situation; Aquaviva était démocratisée +jusqu'au fanatisme: Altamura surtout avait +fait serment de s'ensevelir sous ses ruines plutôt que +de rester sous la domination des Bourbons. Considérées +à leur véritable point de vue, les choses ne +présentaient donc pas un succès si facile qu'on l'avait +cru d'abord.</p> + +<p>Fra Pacifico attendit que le faux prince eût reçu +les trois ou quatre députations qui lui étaient envoyées, +et s'annonça comme venant de la part du +vicaire général.</p> + +<p>De Cesare pâlit et regarda Boccheciampe; selon +lui, le seul vicaire général qui pût envoyer vers lui +était le prince François.</p> + +<p>L'humilité du messager ne prouvait rien. De Cesare +lui-même choisissait pour porter ses ordres ou ses +dépêches des moines de bas étage; le moine, quel +qu'il soit et à quelque robe qu'il appartienne, étant +toujours bien reçu partout, dans l'Italie méridionale, +mais à plus forte raison s'il a fait voeu de pauvreté +et appartient à quelque ordre mendiant.</p> + +<p>--Quel est ce vicaire général? demanda de Cesare +pour l'acquit de sa conscience, mais croyant savoir +d'avance quelle réponse serait faite à cette question.</p> + +<p>--Ce vicaire général, répondit fra Pacifico, est +Son Éminence le cardinal Ruffo, et voici la dépêche +dont je suis chargé de sa part pour Votre Altesse.</p> + +<p>De Cesare regarda Boccheciampe avec une inquiétude +croissante.</p> + +<p>--Voyons, monseigneur, dit Boccheciampe, décachetez +cette lettre et lisez-la, puisqu'elle est à votre +adresse.</p> + +<p>Et, en effet, la lettre portait cette suscription:</p> + +<p>«A Son Altesse royale monseigneur le duc de +Calabre.»</p> + +<p>De Cesare l'ouvrit et lut:</p> + +<p>«Monseigneur,</p> + +<p>»Votre auguste père, Sa Majesté Ferdinand, que +Dieu garde! m'a fait l'honneur de me nommer son +lieutenant, avec charge de reconquérir son royaume +de terre ferme, envahi à la fois par les jacobins français +et leurs principes.</p> + +<p>»Ayant appris, tant à Palerme qu'à Messine, et +surtout à mon débarquement en Calabre, où je suis +descendu le 8 février du présent mois, l'entreprise +hardie que Votre Altesse avait tentée de son côté, et +la façon miraculeuse dont Dieu l'avait secondée, je +dépêche à Votre Altesse un de nos partisans les plus +chaleureux et les plus éprouvés, pour lui dire que le +roi votre père, que Dieu garde! malgré le rang suprême +que vous êtes destiné à occuper, ayant daigné, +tant sa confiance en moi est grande, mettre Votre Altesse +sous mes ordres, j'ai l'honneur de lui faire savoir +que, dès qu'elle aura assuré la tranquillité des provinces +où elle se trouve, je la prie de venir me rejoindre +avec ce qu'elle aura de volontaires, d'armes et +de munitions, pour que nous marchions ensemble sur +Naples, où seulement nous parviendrons à trancher +les sept têtes de l'hydre.</p> + +<p>»Tout en laissant à Votre Altesse le soin d'apprécier +l'époque où elle doit me rejoindre, je lui ferai +observer que le plus tôt sera le mieux.</p> + +<div class="poem"><div class="stanze"> +<p class="i2">J'ai l'honneur d'être, avec respect,</p> +<p class="i4">»De Votre Altesse royale, +<p class="i6">»Le très-humble serviteur et sujet, +<p class="i8">»Le cardinal RUFFO.» +</div></div> + +<p>Dans cette lettre était inséré un petit papier où, de +sa plus fine écriture, le cardinal avait tracé les mots +suivants:</p> + +<p>«Capitaine de Cesare, le roi connaît votre dévouement +et l'approuve, ainsi que celui de vos compagnons. +Le jour où vous me rejoindrez, vous abdiquerez +le titre de prince, mais vous prendrez à mes côtés +le rang de brigadier.</p> + +<p>»En attendant, demeurez pour tous le prince +héréditaire et que Dieu vous garde ni plus ni moins +que si vous étiez lui-même!</p> + +<p>»Celui qui vous porte ce billet, quoique tout +dévoué à notre cause, ne sait que ce que voudrez lui +dire, et il me paraît important, surtout si vous le +renvoyez à Naples, qu'il y rentre avec la croyance +que vous êtes bien véritablement le duc de Calabre.»</p> + +<p>De Cesare lut la lettre, ou plutôt les deux lettres, +d'un bout à l'autre avec toute l'attention que l'on +peut imaginer; puis il les passa à Boccheciampe, tandis +que fra Pacifico, qui prenait l'aventurier corse +pour le vrai prince, se tenait respectueusement à +quelque distance, attendant ses ordres.</p> + +<p>--Vous savez lire, mon ami? demanda Boccheciampe +lorsqu'il eut achevé les deux lettres et rendu +à de Cesare le billet particulier qui était joint à la +dépêche officielle.</p> + +<p>--Par la grâce de Dieu, oui, dit fra Pacifico.</p> + +<p>--Eh bien, alors, comme Son Altesse ne veut +point avoir de secret pour un serviteur si dévoué que +vous paraissez l'être, et désire que vous connaissiez +le cas que monseigneur le cardinal fait de vous, elle +vous autorise à prendre connaissance de cette lettre.</p> + +<p>Fra Pacifico reçut, en s'inclinant jusqu'à terre, la +lettre des mains du faux duc de Saxe, et la lut à son +tour.</p> + +<p>Après quoi, il s'inclina de nouveau en signe de +remerciement et la rendit à celui qu'il prenait pour le +prince.</p> + +<p>--Eh bien, dit celui-ci, nous allons en finir, selon +les instructions du cardinal, avec les quelques villes +qui ont oublié leur devoir et qui résistent au pouvoir +royal; après quoi, selon ses instructions toujours, +nous nous rangerons immédiatement sous ses ordres.</p> + +<p>--Et moi, monseigneur, dit fra Pacifico se redressant +de toute la hauteur de sa longue taille avec la +confiance d'un homme qui sait combien il peut être +utile si on l'emploie convenablement, à quoi allez-vous +m'occuper?</p> + +<p>Les deux jeunes gens se regardèrent, et, reportant +leurs yeux sur fra Pacifico:</p> + +<p>--Nous avons besoin d'un messager brave et +habile qui nous précède à Martina et à Tarente, qui +s'introduise dans ces deux villes et qui y répande nos +proclamations.</p> + +<p>--Me voilà, dit fra Pacifico frappant la terre de +son bâton de laurier. Ah! si j'avais Giacobino!</p> + +<p>Les jeunes gens ignoraient ce que c'était que Giacobino, +et apprirent du moine que c'était son âne, +qu'il avait laissé au Pizzo en s'embarquant pour la +Sicile.</p> + +<p>Le même soir, fra Pacifico partit pour Martina, +portant une charge de proclamations pareille à celle +qu'eût pu porter Giacobino.</p> + +<br><br> + +<h3>CXVII</h3> + +<h3>OU LE FAUX DUC DE CALABRE<br> FAIT CE QU'AURAIT +DU FAIRE LE VRAI DUC.</h3> + +<p>Fra Pacifico parti, c'est-à-dire le dé jeté, les deux +jeunes gens se demandèrent comment ils allaient +faire si les deux villes résistaient.</p> + +<p>Ils avaient une espèce d'armée; mais, comme ils +ne possédaient que des couteaux et de mauvais fusils, +et qu'ils manquaient de canons et de munitions de +siége, cette armée ne pouvait rien contre des murailles.</p> + +<p>En ce moment, on prévint Son Altesse royale +monseigneur le duc de Calabre qu'un certain Jean-Baptiste +Petrucci demandait audience. Dans le cas +où monseigneur le duc de Calabre ne pourrait le +recevoir, il désirait être au moins reçu par monseigneur +le duc de Saxe, les nouvelles qu'il apportait +étant de la plus haute importance.</p> + +<p>Et, en effet, à une heure du matin, il eût été bien +indiscret de déranger deux personnages si élevés +pour des nouvelles ordinaires.</p> + +<p>Don Jean-Baptiste Petrucci fut, à l'instant même, +introduit en présence des deux jeunes gens.</p> + +<p>Don Jean-Baptiste Petrucci était inspecteur de la +marine au nom de la république parthénopéenne. +Il venait de recevoir l'ordre d'envoyer à Lecce un +détachement de cavalerie et deux pièces de canon +avec leurs caissons, leurs munitions et tous leurs +accessoires.</p> + +<p>Il venait offrir aux deux princes de leur donner +ses cavaliers et ses canons, au lieu de les conduire à +Lecce.</p> + +<p>Il va sans dire que ceux-ci acceptèrent avec joie +une offre qui leur arrivait en temps si opportun.</p> + +<p>De Cesare nomma don Giovanni-Battista Petrucci +inspecteur général de la marine, au lieu d'inspecteur +ordinaire. Il lui donna un certificat de loyalisme +à valoir autant que de droit, et qu'il signa de son +faux nom; puis, comme il fallait attendre le retour +de fra Pacifico pour savoir ce que l'on pouvait espérer +ou craindre de Tarente et de Martina, on résolut +de marcher, afin de ne pas perdre de temps, sur +Lecce, qui envoyait une députation pour demander +des secours contre les républicains, et particulièrement +contre un certain Fortunato Andreoli qui s'était +emparé de la forteresse et avait organisé une +garde civique, des chasseurs et des cavaliers.</p> + +<p>Petrucci offrit d'être de l'expédition, afin de donner +par sa présence du coeur à ses cavaliers.</p> + +<p>On se mit à neuf heures du matin en route pour +Lecce. Chemin faisant, on recueillit deux ou trois +cents chasseurs qui s'enfuyaient de la ville, ne voulant +pas servir contre leur opinion: ces hommes se +réunirent à la petite armée bourbonienne, qui se +trouva ainsi portée à plus de mille hommes.</p> + +<p>De Cesare entra donc à Lecce avec une force imposante.</p> + +<p>Andreoli s'était retiré dans le château et s'y était +enfermé; de Cesare le fit sommer de se rendre, et, +sur son refus, donna l'ordre d'attaquer.</p> + +<p>La résistance ne fut pas longue. Aux premiers +coups de fusil, la garnison ouvrit une porte sur la +campagne et s'enfuit par cette porte.</p> + +<p>Cette victoire, quoique facile, n'en avait pas +moins une grande importance. C'était la première +rencontre qui avait lieu entre les royalistes et les +républicains, et, aux premiers coups de fusil, les +républicains avaient cédé la place.</p> + +<p>Nous répétons avec intention: aux premiers coups +de fusil, car on n'avait pas pu se servir des canons. +On avait de l'artillerie et pas d'artilleurs.</p> + +<p>La joie fut grande. Toutes les cloches de Lecce et +des environs se mirent en branle pour célébrer le +triomphe de monseigneur le duc de Calabre, et l'on +illumina la ville <i>à giorno</i>.</p> + +<p>Le lendemain de la prise de Lecce, on vit arriver +fra Pacifico, attiré par le bruit des cloches. Il avait +accompli fidèlement et intelligemment sa mission +dans les deux villes, et rapportait à la fois du bon +et du mauvais.</p> + +<p>Le bon était que Tarente était prête à ouvrir ses +portes sans coup férir.</p> + +<p>Le mauvais était que Martina était prête à se défendre +jusqu'à la dernière extrémité.</p> + +<p>On résolut alors de diviser la petite armée en +deux troupes. L'une de ces troupes, sous la conduite +de Boccheciampe, rallierait complétement Tarente +au parti bourbonien; l'autre, sous la conduite de +Cesare, marcherait lentement sur Martina, de manière +à être rejointe par la colonne de Boccheciampe +avant d'être arrivée sous les murs de la ville.</p> + +<p>Tarente, comme l'avait prédit fra Pacifico, ouvrit +ses portes sans même attendre les sommations militaires, +et les habitants vinrent au-devant de Boccheciampe, +portant en main la bannière royale; mais il +n'en fut pas de même de Martina: la municipalité +avait décrété la défense et mis à prix les têtes des +deux princes, celle du duc de Calabre à trois mille +ducats et celle du duc de Saxe à quinze cents.</p> + +<p>Peut-être trouvera-t-on que c'était bien bon marché; +mais la ville de Martina n'était point riche.</p> + +<p>A un quart de lieue de la ville, la colonne de Boccheciampe +rejoignit celle de Cesare, et, la jonction +faite, on résolut de donner l'assaut à la ville, résolution +presque téméraire, en l'absence, non pas d'artillerie, +mais d'artilleurs.</p> + +<p>On tenta donc, avant d'en venir aux mains, tous +les moyens d'accommodement possibles.</p> + +<p>En conséquence, on appela un trompette, on le +fit monter à cheval et on lui donna pour les habitants +de Martina une proclamation leur annonçant +que les troupes royales, loin de vouloir commettre +la moindre hostilité contre les Martinésiens, ne réclamaient +d'eux autre chose que l'obéissance à leurs +légitimes souverains; mais que, cependant, s'ils refusaient +de satisfaire à cette juste demande, le sort +des armes déciderait de la question.</p> + +<p>Le trompette partit à cheval, suivi des yeux par +toute l'armée bourbonienne et particulièrement par +ses deux chefs; mais il ne put remplir sa mission; +car, au moment où il arrivait à portée de la balle, +une effroyable fusillade l'accueillit, et l'homme et +le cheval roulèrent sur le pavé.</p> + +<p>Mais le cheval seul était mort. L'homme se releva, +et, quoique à cheval pour aller et à pied pour revenir, +il revint plus vite qu'il n'était allé.</p> + +<p>Les deux chefs ordonnèrent à l'instant même l'assaut +et s'avancèrent contre la ville sous une grêle +de balles, attaquant les postes avancés en dehors +de la porte et les forçant à rentrer dans la ville.</p> + +<p>Mais, en ce moment, une pluie diluvienne et une +grêle effroyable vinrent au secours des assiégés et +empêchèrent les troupes royales de profiter de leur +victoire; puis, comme, immédiatement après la +pluie, vint la nuit, force fut de remettre la continuation +du siége au lendemain.</p> + +<p>Fra Pacifico n'avait point pris part à l'action, +mais n'était point demeuré oisif pour cela.</p> + +<p>A Lecce, à Tarente, sur la route, partout, au nombre +des volontaires qui s'étaient joints à la petite +troupe, il s'était trouvé des moines.</p> + +<p>Ces moines appartenaient presque tous aux ordres +mineurs, c'est-à-dire à la règle de saint-François.</p> + +<p>Fra Pacifico, en mission de la part du cardinal, +avait naturellement exercé sur eux une certaine suprématie. +Il les avait, en conséquence, enrégimentés, +et, pour que les deux pièces de canon ne restassent +point oisives, organisés en artilleurs.</p> + +<p>En conséquence, le soir même de l'escarmouche, +au grand étonnement des deux chefs et à la grande +édification de l'armée, on vit douze moines, attelés +six par six aux deux pièces, et qui les traînaient +sur une petite hauteur dominant la ville et s'élevant +en face de la porte.</p> + +<p>Le matin, au point du jour, les deux pièces de +canon étaient en batterie.</p> + +<p>De Cesare, voyant au point du jour ces dispositions +prises par fra Pacifico, voulut visiter lui-même +la batterie.</p> + +<p>Là, tout fut expliqué d'un seul mot.</p> + +<p>A bord de <i>la Minerve</i>, fra Pacifico, du temps qu'il +y servait, avait été chef de pièce.</p> + +<p>Non-seulement il s'était rappelé son ancien métier, +mais encore, pendant les deux ou trois jours +qui venaient de s'écouler, il l'avait appris aux moines +qu'il avait enrôlés.</p> + +<p>De Cesare le nomma, séance tenante, chef de l'artillerie.</p> + +<p>Malgré cette amélioration dans son matériel, amélioration +qui lui promettait la victoire, de Cesare +voulut user de modération envers les Martinésiens +et leur envoya un second parlementaire, porteur des +mêmes instructions que le premier.</p> + +<p>Mais, lorsqu'ils virent le parlementaire à portée +de fusil, les Martinésiens firent feu sur lui, comme +ils avaient fait feu sur le premier.</p> + +<p>En réponse à cette fusillade, les deux pièces de +fra Pacifico grondèrent, et, en grondant, semèrent +sur les défenseurs des murs une pluie de mitraille +qui les décima.</p> + +<p>A cette reconnaissance d'une artillerie ignorée +qui tout à coup, et sans avoir crié gare, s'était mêlée +à la conversation et avait couché sur le carreau +une douzaine d'entre eux, il y eut dans les rangs +des assiégés un moment d'hésitation.</p> + +<p>Les deux chefs royalistes en profitèrent.</p> + +<p>Corses tous deux et braves comme des Corses, ils +oublièrent leur prétendue grandeur qui eût dû les +attacher au rivage, et, une hache à la main, s'élancèrent +contre les portes, qu'ils se mirent à enfoncer.</p> + +<p>Toute l'armée les suivit avec enthousiasme; les +Calabrais n'avaient jamais entendu dire que les +princes fissent, pendant les siéges, la besogne des +pionniers, et les capucins celle des artilleurs. La +porte fut enfoncée du coup, et, de Cesare et Boccheciampe +en tête, la petite armée entra dans la ville +comme un torrent qui a brisé sa digue.</p> + +<p>Les Martinésiens essayèrent d'arrêter ce flot humain, +de tenir dans les maisons, de défendre les places, +de se fortifier dans les églises. Poursuivis pied +à pied, fusillés à bout portant, ils ne purent se rallier, +et, forcés de traverser la ville en courant, ils +sortirent en désordre, en fugitifs, par le côté opposé +à celui où les bourboniens étaient entrés.</p> + +<p>Un seul groupe de républicains se rallia autour +de l'arbre de la liberté, et s'y fit tuer depuis le premier +jusqu'au dernier.</p> + +<p>L'arbre fut abattu comme ses défenseurs, coupé +en morceaux, mis en bûcher, et servit à brûler les +morts, et, avec eux, quelque peu de vivants.</p> + +<p>Cette fois encore, de Cesare et Boccheciampe firent +ce qu'ils purent pour arrêter le carnage; mais il y +avait parmi les vainqueurs une telle animation, qu'ils +réussirent moins bien que dans les autres villes.</p> + +<p>La chute d'Aquaviva suivit celle de Martina, et nos +deux aventuriers croyaient toutes choses apaisées +dans les provinces, lorsqu'ils apprirent que Bari, +malgré l'exemple fait sur Martina et sur Aquaviva, +venait de proclamer le gouvernement républicain et +avait juré de le maintenir.</p> + +<p>La chose lui était d'autant plus facile qu'elle avait +reçu par mer un secours de sept à huit cent Français.</p> + +<p>De Cesare et Boccheciampe en étaient à se demander +s'ils devaient attaquer Bari malgré ce renfort, ou, +laissant derrière eux la révolution soutenue par les +baïonnettes françaises, se rendre à l'ordre du cardinal +en le rejoignant.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, ils apprirent que les Français +avait quitté Bari et s'avançaient sur Casa-Massima. +Ils savaient que la colonne française comptait sept +cents hommes seulement. L'armée bourbonienne +en comptait près de deux mille, c'est-à-dire une force +presque triple. Ils résolurent de risquer une rencontre +avec les troupes régulières. C'était, d'ailleurs, +une extrémité à laquelle il fallait toujours arriver.</p> + +<p>Mais, pour s'assurer plus certainement encore +l'avantage, les deux amis décidèrent de surprendre +les Français dans une embuscade qu'ils établiraient +sur leur chemin. Ils disséminèrent donc leurs troupes. +Boccheciampe laissa mille hommes à de Cesare, et, +avec mille hommes, s'avança sur la route de Monteroni.</p> + +<p>Il trouva dans la vallée un lieu propre à une embuscade +et s'y établit avec sa troupe.</p> + +<p>De Cesare, au contraire, se tint en vue sur la colline +de Casa-Massima, espérant attirer les regards sur +lui et les distraire ainsi de l'embuscade de Boccheciampe.</p> + +<p>Boccheciampe devait attaquer les Français, et de +Cesare profiter du désordre que cette attaque causerait +dans leurs rangs pour tomber sur eux et achever +de les mettre en déroute.</p> + +<p>De Cesare avait levé à Martina et à Aquaviva une +contribution de douze chevaux qu'il avait donnés à +fra Pacifico pour son artillerie, toujours servie par +ses douze moines, qui, exercés trois fois par jour, +étaient devenus d'excellents artilleurs.</p> + +<p>Cette fois, on plaça fra Pacifico et ses canons sur +la grande route, afin qu'il pût se porter partout où +besoin serait, et l'on attendit.</p> + +<p>Tout arriva comme on l'avait prévu, excepté le +dénoûment. Les Français, préoccupés de Cesare et +de ses hommes, qu'ils apercevaient au haut de la colline +de Casa-Massima, donnèrent en plein dans l'embuscade +de Boccheciampe. Attaqués vigoureusement +et ne sachant point d'abord à qui ils avaient affaire, +il y eut dans leurs rangs un mouvement d'hésitation; +mais, reconnaissant quelle espèce d'ennemis ils +avaient à combattre, ils se massèrent au sommet +d'une colline appuyée à un bois, et, de là, soutenus +par leur artillerie, ils marchèrent contre Boccheciampe +au pas de charge, tête baissée, la baïonnette +en avant.</p> + +<p>En ce moment, le hasard voulut que le bruit se +répandit parmi les bourboniens qu'une forte colonne +de patriotes sortait de Bari pour les prendre à revers.</p> + +<p>Alors, tout fut dit. Les gardes armés, les campieri, +les chasseurs de Lecce furent les premiers à prendre +la fuite, et leur exemple fut suivi par le reste de la +colonne.</p> + +<p>Ce fut en vain que de Cesare, à la tête de quelques +cavaliers restés fidèles, se précipita au milieu de la +mêlée: il ne put rallier les fuyards.</p> + +<p>Une invincible panique s'était emparée de ses +hommes. Par bonheur pour les deux aventuriers, les +Français, si vigoureusement attaqués, crurent, en +voyant cesser non-seulement toute attaque, mais +encore toute résistance, à quelque ruse de guerre +ayant pour but de les attirer dans une seconde embuscade, +et s'arrêtèrent court d'abord, puis ne reprirent +leur marche que pas à pas, avec les plus grandes +précautions.</p> + +<p>Mais bientôt, reconnaissant que c'était une vraie +déroute, la cavalerie républicaine se mit à la poursuite +des vaincus. Au moment où elle arriva sur la grande +route, fra Pacifico la salua de deux coups de canon +à mitraille, qui lui tua quelques chevaux et quelques +hommes; et, moins un caisson qu'il renversa en y +plaçant une mèche communiquant avec une traînée +de poudre, il enleva au grand galop le reste de son +artillerie.</p> + +<p>Or, le hasard ou un calcul juste de fra Pacifico, +voulut qu'au moment même où, pour ne point se +heurter au caisson renversé et barrant la route, les +dragons se séparaient en deux files, chacune suivant +un revers du chemin, le feu se communiquât de la +mèche à la traînée de poudre et de la traînée de +poudre au caisson, qui éclata avec un effroyable +bruit, en mettant en lambeaux les chevaux et les +hommes qui se trouvèrent à portée de ses débris.</p> + +<p>La poursuite s'arrêta là. Les Français craignirent +quelque nouveau guet-apens du même genre, et les +bourboniens purent se retirer sans être inquiétés.</p> + +<p>Mais le prestige qui s'attachait à leur mission divine +était détruit. A la première lutte avec les troupes +républicaines, quoique trois fois supérieurs en nombre +à celles-ci, ils avaient été vaincus.</p> + +<p>Des deux mille hommes qu'avaient les deux jeunes +gens avant le combat, il leur en restait à peine cinq +cents.</p> + +<p>Les autres s'étaient dispersés.</p> + +<p>Il fut convenu que de Cesare, avec quatre cents +hommes, irait rejoindre le cardinal, et que Boccheciampe, +avec cent hommes, se rendrait à Brindisi +pour tâcher d'y réorganiser une colonne avec laquelle +il rejoindrait à son tour le gros de l'armée sanfédiste.</p> + +<p>Fra Pacifico, les deux pièces de canon, le caisson +qu'il avait sauvés et ses douze moines restaient attachés +à la colonne de Cesare.</p> + +<p>Les deux amis s'embrassèrent, et, dès le même soir, +prirent le chemin qui devait conduire chacun d'eux +à sa destination.</p> + +<br><br> + +<h3>CXVIII</h3> + +<h3>NICCOLA ADDONE</h3> + +<p>Nous avons raconté comment Salvato avait été +envoyé par le général Championnet à Salerne dans +le but d'organiser et de diriger une colonne sur Potenza, +où l'on craignait une réaction et les malheurs +terribles qui l'accompagnent toujours dans un +pays à demi sauvage où les guerres civiles ne sont +que des prétextes aux vengeances particulières.</p> + +<p>Quoique les événements de Potenza appartiennent +plutôt à l'histoire générale de 99 qu'au récit particulier +que nous avons entrepris, lequel ne met sous les +yeux de nos lecteurs que les faits et gestes des personnages +qui y jouent un rôle,--comme ces événements +ont le caractère terrible, et de l'époque dans +laquelle ils ont été accomplis et du peuple chez lequel +ils se passent, nous leur consacrerons un chapitre, +auquel ils ont un double droit, et par la grandeur +de la catastrophe et par l'influence néfaste que +le voyage qui amena la révélation par Michele du +complot des Backer, eut sur la vie de l'héroïne de +notre histoire.</p> + +<p>En rentrant de cette soirée chez la duchesse Fusco, +où les vers de Monti avaient été lus, où <i>le Moniteur +parthénopéen</i> avait été fondé et où le perroquet de +la duchesse avait, grâce à ses deux professeurs, +Velasco et Nicolino, appris à crier: «Vive la République! +meurent les tyrans!» le général Championnet +avait trouvé au palais d'Angri un riche propriétaire +de la Basilicate nommé Niccola Addone.</p> + +<p>Don Niccola Addone, comme on l'appelait dans +le pays, par un reste d'habitude de moeurs espagnoles, +habitait Potenza et avait pour ami intime +l'évêque monseigneur Serrao.</p> + +<p>Monseigneur Serrao, Calabrais d'origine, s'était +fait dans l'épiscopat une double renommée de science +et de vie exemplaire. Il avait acquis l'une par des +publications estimées et l'autre par sa charité évangélique. +Doué d'un sens juste, d'une âme généreuse, +il avait salué la liberté comme l'ange du peuple +promis par les Évangiles, et propagé le mouvement +libéral et la doctrine régénératrice.</p> + +<p>Mais l'azur de ce beau ciel républicain, à peine à +son aurore, commençait déjà à s'obscurcir. De toutes +parts des bandes de sanfédistes s'organisaient. Le +dévouement aux Bourbons était le prétexte; le +pillage et l'assassinat étaient le but. Monseigneur +Serrao, qui avait compromis ses concitoyens par son +exemple et par ses conseils, avait résolu de pourvoir +au moins à leur sûreté.</p> + +<p>Alors, il eut l'idée de faire venir de Calabre, +c'est-à-dire de son pays, une garde de ces hommes +d'armes connus sous le nom de campieri, restes de +ces bandes du moyen âge, qui, aux jours de la féodalité, +se mettaient à la solde des haines et des ambitions +baroniales, descendants ou, qui sait? peut-être +ancêtres de nos anciens condottieri.</p> + +<p>Le pauvre évêque croyait avoir dans ces hommes, +ses compatriotes, surtout en les payant bien, des +défenseurs courageux et dévoués.</p> + +<p>Par malheur, quelque temps auparavant, monseigneur +Serrao avait censuré la conduite d'un de ces +mauvais prêtres, dont il y a tant dans les provinces +méridionales, qu'ils espèrent toujours échapper aux +regards de leurs supérieurs en se confondant dans +la foule. Ce prêtre s'appelait Angelo-Felice Vinciguerra.</p> + +<p>Il était du même village que l'un des deux chefs +de campieri, nommé Falsetta.</p> + +<p>Le second chef se nommait Capriglione.</p> + +<p>Le prêtre avait été lié dans son enfance avec +Falsetta, et se lia de nouveau avec lui.</p> + +<p>Il fit comprendre à Falsetta que la paye que lui +donnait monseigneur Serrao, si forte qu'elle fût, ne +pouvait se comparer à ce que lui rapporteraient les +contributions qu'il pourrait lever et le pillage qu'il +pourrait faire, si Capriglione et lui, au lieu de se +consacrer au maintien du bon ordre, se faisaient, +grâce aux hommes qu'ils avaient sous leurs ordres, +chefs de bande et se rendaient maîtres de la ville.</p> + +<p>Falsetta, entraîné par les conseils de Vinciguerra, +fit part de la proposition à Capriglione, qui l'accepta.</p> + +<p>Les hommes, on le comprend, ne résistèrent point +où avaient succombé leurs chefs.</p> + +<p>Un matin, monseigneur Serrao, étant encore au +lit, vit ouvrir sa porte, et Capriglione, son fusil à la +main, apparaissant sur le seuil de sa chambre, lui +dit sans autre préparation:</p> + +<p>--Monseigneur, le peuple veut votre mort.</p> + +<p>L'évêque leva la main droite, et, faisant le geste +d'un homme qui donne sa bénédiction:</p> + +<p>--Je bénis le peuple, dit-il.</p> + +<p>Sans lui laisser le temps de rien ajouter à ces +paroles évangéliques, le bandit le coucha en joue et +fit feu.</p> + +<p>Le prélat, qui s'était soulevé pour bénir son +assassin, retomba mort, la poitrine percée d'une +balle.</p> + +<p>Au bruit du coup de fusil, le vicaire de monseigneur +l'évêque Serrao accourut, et, comme il témoignait +son indignation du meurtre qui venait d'être +commis, Caprioglione le tua d'un coup de couteau.</p> + +<p>Ce double assassinat fut presque immédiatement +suivi de la mort de deux des propriétaires les plus +riches et les plus distingués de la ville.</p> + +<p>Ils se nommaient Gerardangelo et Giovan Liani.</p> + +<p>Ils étaient frères.</p> + +<p>Ce qui donna créance à ce bruit que l'assassinat +de monseigneur Serrao avait été commis par Capriglione, +mais à l'instigation du prêtre, c'est que, le +lendemain du crime, le susdit Vinciguerra se réunit +à la bande de Capriglione, et contribua avec elle à +plonger Potenza dans le sang et le deuil.</p> + +<p>Alors, libéraux, patriotes, républicains, tous ceux +qui, par un point quelconque, appartenaient aux +idées nouvelles, furent pris d'une profonde terreur, +laquelle s'augmenta encore du bruit qui courut que, +le jour où devait se célébrer la fête du Sang-du-Christ, +c'est-à-dire le jeudi d'après Pâques, les brigands, +devenus maîtres de la ville, devaient massacrer, au +milieu de la procession, non-seulement tous les patriotes, +mais encore tous les riches.</p> + +<p>Le plus riche de ceux qui étaient menacés par ce +bruit qui courait, et en même temps un des plus +honnêtes citoyens de la ville, était ce même Niccola +Addone, ami de monseigneur Serrao, qui attendait +le général français chez lui, à sa sortie de la soirée +de la duchesse Fusco. C'était un homme brave et +résolu, et il décida, d'accord avec son frère Basilio +Addone, de purger la ville de cette troupe de +bandits.</p> + +<p>Il fit donc appeler chez lui ceux de ses amis qu'il +estimait les plus courageux. Au nombre de ceux-ci +se trouvaient trois hommes dont la tradition orale +a conservé les noms, qui ne se retrouvent dans aucune +histoire.</p> + +<p>Ces trois hommes se nommaient: Giuseppe Scafanelli, +Jorio Mandiglia et Gaetano Maffi.</p> + +<p>Sept ou huit autres entrèrent aussi dans la conspiration; +mais j'ai inutilement interrogé les plus +vieux habitants de Potenza pour savoir leurs noms.</p> + +<p>Rassemblés chez Niccola Addone, fenêtres et +portes closes, ces patriotes arrêtèrent que l'on +anéantirait d'un seul coup Capriglione, Falsetta +et toute leur bande, depuis le premier jusqu'au +dernier.</p> + +<p>Pour arriver au but que l'on se proposait, il s'agissait +de se réunir en armes, moitié dans la maison +d'Addone, moitié dans la maison voisine.</p> + +<p>Les bandits eux-mêmes, comme s'ils eussent été +d'accord avec ceux-ci, fournirent aux patriotes +l'occasion qui leur manquait.</p> + +<p>Ils levèrent une contribution de trois mille ducats +sur la ville de Potenza, laissant aux citoyens le soin +de régler la façon dont elle serait répartie et payée, +pourvu qu'elle fût payée dans les trois jours.</p> + +<p>La contribution fut levée et déposée publiquement +dans la maison de Niccola Addone.</p> + +<p>Un homme du peuple, nommé Gaetano Scoletta, +cordonnier de son état, connu sous le sobriquet de +Sarcetta, se chargea de porter à domicile, chez les +bandits, une invitation de venir recevoir chez Addone +chacun la part qui lui revenait.</p> + +<p>Les heures du rendez-vous étaient différentes +pour chaque bandit, afin que la compagnie ne vînt +point en masse, ce qui eût rendu l'exécution du +projet difficile.</p> + +<p>Scoletta, tout en bavardant avec les bandits, était +chargé de leur faire la topographie intérieure de la +maison et de leur dire, entre autres choses, que la +caisse, de crainte des voleurs, était placée à l'extrémité +la plus retirée de l'habitation.</p> + +<p>Le jour arrivé, Niccola Addone fit cacher dans une +espèce de cabinet précédant la chambre où Scoletta +avait dit que se tenait le caissier, deux vigoureux +muletiers attachés à son service, et se nommant, l'un +Loreto et l'autre Sarraceno.</p> + +<p>Ces deux hommes se tenaient, une hache à la main, +chacun d'un côté d'une porte basse sous laquelle on +ne pouvait passer sans courber la tête.</p> + +<p>Les deux haches, solidement emmanchées, avaient +été achetées la veille et affilées pour cette occasion.</p> + +<p>Tout fut prêt et chacun au poste qui lui avait +été assigné un quart d'heure avant l'heure convenue.</p> + +<p>Les premiers bandits arrivèrent un à un et furent +introduits aussitôt leur arrivée. Après avoir traversé +un long corridor, ils arrivèrent à la chambre où se +tenaient Loreto et Sarraceno.</p> + +<p>Ceux-ci frappaient et, d'un seul coup, abattaient +leur homme avec autant de justesse et de promptitude +que le boucher abat un boeuf dans sa boucherie.</p> + +<p>Au moment même où le bandit tombait, deux +autres domestiques d'Addone, nommés Piscione et +Musano, faisaient passer le cadavre à travers une +trappe.</p> + +<p>Le cadavre tombait dans une écurie.</p> + +<p>Aussitôt le cadavre disparu, une vieille femme, +impassible comme une Parque, sortait d'une chambre +voisine, un seau d'eau d'une main, une éponge +de l'autre, lavait le plancher, et rentrait dans sa +chambre avec le mutisme et la roideur d'un automate.</p> + +<p>Le chef Capriglione vint à son tour. Basilio Addone, +frère de Niccola, le suivit par derrière comme +pour lui indiquer les détours de la maison; mais, au +milieu du corridor, le bandit, inquiet et soupçonneux, +eut sans doute un pressentiment. Il voulut retourner. +Alors, sans insistance pour le faire aller +plus avant, sans discussion aucune avec lui, au +moment où il se retournait, Basilio Addone lui plongea +jusqu'au manche son poignard dans la poitrine.</p> + +<p>Capriglione tomba sans pousser un cri. Basilio le +tira dans la première chambre venue, et, s'étant +assuré qu'il était bien mort, l'y enferma et mit tranquillement +la clef dans sa poche.</p> + +<p>Quant à Falsetta, il avait eu un des premiers la +tête fendue.</p> + +<p>Seize des brigands, leurs deux chefs compris, +étaient déjà tués et jetés dans le charnier, lorsque +les autres, voyant leurs camarades entrer et ne les +voyant pas sortir, formèrent une petite troupe, et, +guidés par Gennarino, le fils de Falsetta, vinrent +pour frapper à la porte d'Addone.</p> + +<p>Mais ils n'eurent pas même le temps de frapper +à cette porte. Au moment où ils n'étaient plus qu'à +une quinzaine de pas de la maison, Basilio Addone, +qui se tenait en vedette à une fenêtre, avec cette +même main ferme et ce même coup d'oeil sûr dont +il avait frappé Capriglione, envoya une balle au milieu +du front de Gennarino.</p> + +<p>Ce coup de fusil fut le signal d'une horrible mêlée. +Les conjurés, comprenant que le moment était venu +de payer chacun de sa personne, se lancèrent dans +la rue, et, à visage découvert cette fois, attaquèrent +les brigands avec une telle fureur, que tous y restèrent +depuis le premier jusqu'au dernier.</p> + +<p>On compta trente-deux cadavres. Pendant la nuit, +ces trente-deux cadavres furent portés et couchés +les uns à côté des autres sur la place du Marché, de +manière qu'au lever du jour, toute la ville pût avoir +sous les yeux ce sanglant spectacle.</p> + +<p>Mais, dès la veille, Niccola Addone était parti, +était venu raconter l'événement à Championnet et +lui demander d'envoyer une colonne française à +Potenza pour y maintenir l'ordre et s'opposer à la +réaction.</p> + +<p>Championnet, après avoir écouté le récit de Niccola +Addone, avait, en effet, reconnu l'urgence de sa +demande, avait chargé Salvato d'organiser la colonne +à Salerne et avait donné le commandement de cette +colonne à son aide de camp Villeneuve.</p> + +<br><br> + +<h3>CXIX</h3> + +<h3>LE VAUTOUR ET LE CHACAL</h3> + +<p>En revenant de Salerne et en rentrant dans le +cabinet du général Championnet, auquel il apportait +la nouvelle du débarquement du cardinal Ruffo en +Calabre, Salvato y trouva deux personnages qui lui +étaient complétement inconnus et au milieu desquels +il crut reconnaître, à son sourcil froncé et à sa lèvre +dédaigneusement abaissée, que le général en chef +se trouvait assez mal à l'aise.</p> + +<p>L'un portait le costume des grands fonctionnaires +civils, c'est-à-dire l'habit bleu sans épaulettes et sans +broderies, la ceinture tricolore, la culotte blanche, +les bottes à retroussis et le sabre; l'autre, le costume +d'adjudant-major.</p> + +<p>Le premier était le citoyen Faypoult, chef d'une +commission civile envoyée à Naples pour toucher +les contributions et s'emparer de ce que les Romains +appelaient les dépouilles opimes.</p> + +<p>Le second était le citoyen Victor Mejean, que le +Directoire venait de nommer à la place de Thiébaut, +fait adjudant général par Championnet devant la +porte Capuana, au mépris de la présentation que le +général avait faite pour occuper ce poste de son +aide de camp Villeneuve, occupé à cette heure à +protéger les patriotes de Potenza et particulièrement +Niccola et Basilio Addone, les deux principaux auteurs +de la dernière catastrophe.</p> + +<p>Le citoyen Faypoult était un homme de quarante-cinq +ans, grand, mince, courbé en avant, comme +sont d'habitude les hommes de bureau et de chiffres; +il avait le nez d'un oiseau de proie, les lèvres minces, +la tête étroite au front, renflée à la partie postérieure, +le menton saillant, les cheveux courts, les +doigts plats à leur extrémité.</p> + +<p>Le citoyen Mejean était un homme de trente-deux +ans, au front plissé par des rides verticales qui, +partant de la naissance du nez, indiquent l'homme +soucieux et facile à se laisser aller aux mauvaises +pensées; son oeil, qui dans certains moments, s'éclairait +d'une lueur d'envie, de haine ou de colère, +s'éteignait habituellement par un effort de sa volonté. +Il avait une certaine gaucherie sous son uniforme, +et cela s'expliquait quand on savait qu'il avait +trouvé, un beau matin, ses épaulettes d'adjudant-major +sous l'oreiller d'une des nombreuses maîtresses +de Barras, forcé lui-même de le renvoyer de ses +bureaux pour certaine irrégularité dans ses comptes +et de le faire passer dans l'armée, non point comme +un brave et loyal serviteur auquel on donne un +noble avancement, mais comme un employé infidèle +que l'on punit par l'exil.</p> + +<p>En entendant ouvrir la porte de son cabinet par +une main connue, pour ainsi dire, Championnet se +retourna, et, en apercevant la figure à la fois franche +et sévère de Salvato, sa physionomie passa de l'expression +du dédain à celle de la raillerie.</p> + +<p>--Mon cher Salvato, lui dit-il, j'ai l'honneur de +vous présenter M. le colonel Mejean, qui remplace +notre brave Thiébaut, passé adjudant général, +comme vous le savez, sur le champ de bataille. J'avais +demandé ce poste pour notre cher Villeneuve, +qui n'en a pas été jugé digne par MM. les directeurs. +Ils avaient des services particuliers à récompenser +dans monsieur, et l'ont préféré. Nous trouverons +pour Villeneuve autre chose de mieux. Voici votre +brevet, citoyen Mejean. Je ne puis ni ne veux m'opposer +aux décisions du Directoire lorsqu'elles ne +compromettent point l'intérêt de l'armée que je commande +et celui de la France. Remarquez bien que je +ne dis pas: <i>et celui du gouvernement</i>; je dis: <i>et celui +de la France</i>, que je sers. Car je sers la France avant +tout. Les gouvernements passent,--et, Dieu merci, +depuis dix ans, j'en ai vu passer pas mal, sans compter +ceux que probablement je verrai passer encore,--mais +la France reste. Allez, monsieur, allez +prendre votre poste.</p> + +<p>Le colonel Mejean fronça le sourcil, selon son habitude, +pâlit légèrement, et, sans répondre une +seule parole, salua et sortit.</p> + +<p>Le général attendit que la porte se refermât derrière +celui qui sortait, fit à Salvato un signe perceptible +pour lui seul, et, se retournant vers l'autre envoyé +du Directoire:</p> + +<p>--Maintenant, mon cher Salvato, continua-t-il, +je vous présente M. Jean-Baptiste Faypoult, chef de +commission civile. Il a eu le dévouement d'accepter +une lourde et incommode mission, surtout dans ce +pays-ci: il est chargé de lever les contributions, et, +en outre, de veiller à ce que je ne me fasse ni César +ni Cromwell. Je ne crois point, d'après les aperçus +donnés par monsieur, que nous restions longtemps +d'accord. Si nous nous brouillons tout à fait,--et +nous avons déjà commencé de nous brouiller un +peu,--il faudra que l'un de nous deux quitte Naples. +(Salvato fit un mouvement.) Et tranquillisez-vous, +mon cher Salvato, celui qui quittera Naples, +à moins, bien entendu, d'ordres supérieurs, ce ne sera +pas moi. En attendant, ajouta Championnet en s'adressant +à Faypoult, ayez la bonté de me laisser les +instructions de MM. les directeurs. Je les étudierai +à tête reposée. Je vous aiderai dans l'exécution de +celles que je croirai justes; mais, je vous en préviens, +je m'opposerai de tout mon pouvoir à l'exécution +de celles que je croirai injustes. Et, maintenant, +citoyen, ajouta Championnet allongeant la +main pour recevoir les instructions du chef de la +commission civile, croyez-vous que ce soit trop de +vous demander quarante-huit heures pour étudier +vos instructions?</p> + +<p>--Ce n'est pas à moi, répondit le citoyen Jean-Baptiste +Faypoult, à limiter au général Championnet +le temps qu'il doit mettre à cette étude; mais je +me permettrai de lui dire que le Directoire est pressé, +et que le plus tôt qu'il me permettra de remplir les +intentions de mon gouvernement sera le mieux.</p> + +<p>--C'est convenu. Il n'y a pas péril en la demeure, +et quarante-huit heures de retard ne compromettront +pas le salut de l'État; je l'espère, du moins.</p> + +<p>--Ainsi donc, général?...</p> + +<p>--Ainsi donc, après-demain, à la même heure, +citoyen commissaire. Je vous attendrai, si vous le +voulez bien.</p> + +<p>Faypoult salua et sortit, non pas humble et muet +comme Mejean, mais bruyant et gros de menaces, +comme Tartufe signifiant à Orgon que sa maison lui +appartient.</p> + +<p>Championnet se contenta de hausser les épaules.</p> + +<p>Puis, à son jeune ami:</p> + +<p>--Ma foi, Salvato, lui dit-il, vous ne m'avez +quitté qu'un moment, et, à votre retour, vous me +retrouvez entre deux méchants animaux, entre un +vautour et un chacal. Pouah!</p> + +<p>--Vous savez, mon cher général, dit en riant +Salvato, que vous n'avez qu'un mot à dire pour que +je mette la main sur l'un et le pied sur l'autre.</p> + +<p>--Vous allez rester avec moi, n'est-ce pas, mon +cher Salvato, afin que nous visitions ensemble les +écuries d'Augias? Je crois bien que nous ne les nettoierons +pas; mais enfin nous empêcherons peut-être +qu'elles ne débordent chez nous.</p> + +<p>--Volontiers, répondit Salvato, et vous savez que +je suis tout à vos ordres. Mais j'ai deux nouvelles +de la plus haute importance à vous annoncer.</p> + +<p>--Ce serait qu'il vous arrive un grand bonheur, +mon cher Salvato, que cela me réjouirait, mais ne +m'étonnerait pas. Vous avez le visage rayonnant.</p> + +<p>Salvato tendit en souriant la main à Championnet.</p> + +<p>--Oui, en effet, dit-il, je suis un homme heureux; +mais les nouvelles que j'ai à vous annoncer +sont des nouvelles politiques, dans lesquelles mon +bonheur ou mon malheur n'est pour rien. Son Éminence +le cardinal Ruffo a traversé le détroit et est débarqué +à Catona. Il paraît, en outre, que le duc de +Calabre, de son côté, a contourné la botte, et, tandis +que Son Éminence débarquait au coup-de-pied, +il débarquait, lui, au talon, c'est-à-dire à Brindisi.</p> + +<p>--Diable! fit Championnet, voilà, comme vous +le dites, de graves nouvelles, mon cher Salvato. Les +croyez-vous fondées?</p> + +<p>--Je suis sûr de la première, la tenant de l'amiral +Caracciolo, qui, ce matin, a débarqué à Salerne, +venant de Catona, où il a vu le cardinal Ruffo, au +milieu de trois ou quatre cents hommes, la bannière +royale déployée au balcon de la maison qu'il +habitait et prêt à partir pour Palmi et pour Mileto, +où il a donné rendez-vous à ses recrues. Quant à +la seconde, je la tiens de lui aussi; seulement, il ne +me l'a pas affirmée, il en doute lui-même, ne +croyant pas le duc de Calabre capable d'un tel acte +de vigueur. Dans tous les cas, ce qu'il y a de certain, +c'est que, quelle que soit la bouche qui souffle +l'incendie, la Calabre ultérieure et toute la Terre +d'Otrante sont en feu.</p> + +<p>En ce moment, le planton entra et annonça le +ministre de la guerre.</p> + +<p>--Faites entrer, dit vivement Championnet.</p> + +<p>A l'instant même, Gabriel Manthonnet fut introduit.</p> + +<p>L'illustre patriote avait eu, quelques jours auparavant, +avec le général en chef, à propos des dix +millions stipulés dans la trêve de Sparanisi, et qui +n'étaient point encore payés, un démêlé assez grave; +mais, en face des nouvelles importantes que le +ministre de la guerre venait de recevoir, de son +côté, tout ressentiment avait disparu, et il accourait +à Championnet comme à un supérieur militaire, +comme à un maître en politique, venant lui demander +des avis, au besoin même des ordres.</p> + +<p>--Venez vite, lui dit Championnet en lui tendant +la main avec sa loyauté et sa franchise ordinaires: +vous êtes la bienvenu, j'allais vous envoyer +chercher.</p> + +<p>--Vous savez ce qui se passe?</p> + +<p>--Oui; car je pense que vous voulez parler du +double débarquement, en Calabre et dans la Terre +d'Otrante, du cardinal Ruffo et du duc de Calabre?</p> + +<p>--C'est justement cette nouvelle qui m'amène +chez vous, mon cher général. L'amiral Caracciolo, +de qui je la tiens, arrive de Salerne et m'a raconté +y avoir trouvé le citoyen Salvato et lui avoir tout +dit.</p> + +<p>Salvato s'inclina.</p> + +<p>--Et le citoyen Salvato, dit Championnet, m'a +déjà tout répété. Maintenant, voyons, il s'agit d'expédier +vivement des hommes, et des hommes sûrs, +à la rencontre de l'insurrection, afin de l'enfermer +dans la Calabre ultérieure et la Terre d'Otrante. Si +nous pouvons la laisser bouillir dans sa propre marmite, +peu nous importe le bouillon qu'elle y fera. +Mais il faut tâcher que, d'un côté, elle ne dépasse +point Catanzaro, et, de l'autre, Altamura. Je vais +donner l'ordre à Duhesme et à six mille Français +de partir pour la Pouille. Voulez-vous lui adjoindre +un de vos généraux et un corps napolitain?</p> + +<p>--Ettore Caraffa, si vous le voulez, général, +avec mille hommes. Seulement, je vous préviens +qu'Ettore Caraffa voudra marcher à l'avant-garde.</p> + +<p>--Tant mieux! il aimera mieux avoir à soutenir +nos Napolitains, répondit Championnet avec un +sourire, que d'être soutenu par eux. Voilà pour la +Pouille.</p> + +<p>--N'avez-vous pas une colonne dans la Basilicate?</p> + +<p>--Oui; Villeneuve est avec six cents hommes à +Potenza. Mais je vous avoue franchement que je +me soucie peu de faire battre mes Français contre +un cardinal. En supposant une victoire, elle sera +sans gloire; en supposant une défaite, elle sera honteuse. +Envoyez là des Napolitains, des Calabrais, si +vous pouvez; outre le courage, ils ont la haine.</p> + +<p>--J'ai votre homme, général, ou plutôt notre +homme: c'est Schipani.</p> + +<p>--J'ai causé avec lui deux fois. Il m'a paru +plein de courage et de patriotisme, mais bien inexpérimenté.</p> + +<p>--C'est vrai, mais, en temps de révolution, les +généraux s'improvisent. Vos Hoche, vos Marceau, +vos Kléber sont des généraux improvisés et n'en +sont point de plus mauvais généraux pour cela. +Nous mettrons sous les ordres de Schipani douze +cents Napolitains et nous le chargerons de recueillir +et d'organiser tous les patriotes qui fuient ou +qui doivent fuir devant le cardinal et ses bandits... +Le premier corps, ajouta Manthonnet, c'est-à-dire +Duhesme avec ses Français, Caraffa avec ses Napolitains, +après avoir soumis la Pouille, pénétrera dans +la Calabre, tandis que Schipani, avec ses Calabrais, +se bornera à maintenir Ruffo et ses sanfédistes. Le +but de Caraffa sera de vaincre; le but de Schipani, +de résister. Seulement, général, vous recommanderez +à Duhesme de vaincre bien vite, et nous nous en +rapportons à lui pour cela, attendu qu'il nous faut +le plus vite possible reconquérir notre mère nourrice, +la Pouille, que les bourboniens par terre et les Anglais +par mer empêchent de nous envoyer ses blés +et sa farine. Quand pourrez-vous nous donner Duhesme +et ses six mille hommes, général?</p> + +<p>--Demain, ce soir, aujourd'hui!... Comme vous le +dites, le plus tôt sera le mieux. Quant aux Abruzzes, +ne vous en inquiétez point; elles sont contenues par +les postes français de la ligne d'opérations entre la +Romagne et Naples et par les forts de Civitella et de +Pescara.</p> + +<p>--Alors, tout va bien. Quant au général Duhesme?</p> + +<p>--Salvato, dit Championnet, vous préviendrez +Duhesme, de ma part, qu'il ait à s'entendre immédiatement +avec le comte de Ruvo et qu'il se tienne +prêt à partir ce soir. Vous ajouterez que j'espère qu'il +ne partira point sans me faire voir son plan et prendre +non pas mes ordres, mais mes avis.</p> + +<p>--Eh bien, de mon côté, dit Manthonnet, je vais +lui envoyer Hector.</p> + +<p>--A propos, reprit Championnet, un mot!</p> + +<p>--Dites, général.</p> + +<p>--Êtes-vous d'avis que l'on tienne ces nouvelles +secrètes, ou que l'on dise tout au peuple?</p> + +<p>--Je suis d'avis que l'on dise tout au peuple. Le +gouvernement que nous venons de renverser était +celui de la ruse et du mensonge, il faut que le nôtre +soit celui de la droiture et de la vérité.</p> + +<p>--Faites, mon ami, dit Championnet. Peut-être +ce que vous faites est-il d'un mauvais politique, mais +c'est d'un bon, brave et honnête citoyen.</p> + +<p>Et, tendant une main à Salvato, l'autre à Manthonnet, +il les suivit des yeux jusqu'à ce que la porte +fût fermée derrière eux, et, laissant sa figure prendre +l'expression du dégoût, il s'allongea dans un +fauteuil, ouvrit les instructions de Faypoult et, en +haussant les épaules, il commença de les lire avec +une attention remarquable.</p> + +<p>FIN DU TOME SIXIÈME</p> +<br><br> + +<h3>TABLE</h3> + +<p> +C.--Un grain<br> +CI.--La tempête<br> +CII--Où le roi recouvre enfin l'appétit<br> +CIII.--Quelle était la grâce qu'avait à demander le pilote<br> +CIV.--La royauté à Palerme<br> +CV.--Les nouvelles<br> +CVI.--Comment le prince héréditaire pouvait être à la fois en Sicile et en Calabre<br> +CVII.--Diplôme du cardinal Ruffo<br> +CVIII.--Le premier pas vers Naples<br> +CIX.--Eleonora Fonseca Pimentel<br> +CX.--André Backer<br> +CXI.--Le secret de Luisa<br> +CXII.--Michele le Sage<br> +CXIII.--Les scrupules de Michele<br> +CXIV.--L'arrestation<br> +CXV.--L'apothéose<br> +CXVI.--Les sanfédistes<br> +CXVII.--Où le faux duc de Calabre fait ce qu'aurait dû faire le vrai duc<br> +CXVIII.--Niccola Addone<br> +CXIX.--Le vautour et le chacal.</p> + +<p>FIN DE LA TABLE DU TOME SIXIÈME</p> + +<p>_____________________________________<br> +POISSY.--TYP. ET STÉR. DE AUG. BOURET.</p> +<br><br><br><br> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's La San-Felice, Tome VI, by Alexandre Dumas + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SAN-FELICE, TOME VI *** + +***** This file should be named 18826-h.htm or 18826-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/8/2/18826/ + +Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + + + +</pre> + +</body> +</html> + diff --git a/18826-h/images/cover.jpg b/18826-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..8f2b5e0 --- /dev/null +++ b/18826-h/images/cover.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..8f18f16 --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #18826 (https://www.gutenberg.org/ebooks/18826) |
