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+The Project Gutenberg EBook of La San-Felice, Tome VI, by Alexandre Dumas
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La San-Felice, Tome VI
+
+Author: Alexandre Dumas
+
+Release Date: July 13, 2006 [EBook #18826]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SAN-FELICE, TOME VI ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
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+
+
+
+
+ ALEXANDRE DUMAS
+
+ LA
+ SAN-FELICE
+
+ TOME VI
+
+ DEUXIÈME ÉDITION
+
+
+ PARIS
+ MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS
+ RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 13
+ A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
+
+
+
+
+ C
+
+ UN GRAIN.
+
+On n'a pas oublié qu'après avoir été retenu depuis le 21 jusqu'au 23
+janvier dans le port de Naples par les vents contraires, Nelson,
+profitant d'une forte brise au nord-ouest, avait enfin pu appareiller
+vers les trois heures de l'après-midi, et que la flotte anglaise, le
+même soir, avait disparu dans le crépuscule, à la hauteur de l'île de
+Capri.
+
+Fier de la préférence dont il était l'objet de la part de la reine,
+Nelson avait tout fait pour reconnaître cette faveur, et, depuis trois
+jours, lorsque les augustes fugitifs vinrent lui demander l'hospitalité,
+toutes les dispositions étaient prises à bord du _Van-Guard_ pour que
+cette hospitalité fût la plus confortable possible.
+
+Ainsi, tout en conservant pour lui sa chambre de la dunette, Nelson
+avait fait préparer, pour le roi, pour la reine et pour les jeunes
+princes, la grande chambre des officiers à l'arrière de la batterie
+haute. Les canons avaient disparu dans des draperies, et chaque
+intervalle était devenu un appartement orné avec la plus grande
+élégance.
+
+Les ministres et les courtisans auxquels le roi avait fait l'honneur de
+les emmener à Palerme, étaient logés, eux, dans le carré des officiers,
+c'est-à-dire dans la partie de l'entre-pont autour de laquelle sont les
+cabines.
+
+Caracciolo avait fait encore mieux: il avait cédé son propre appartement
+au prince royal et à la princesse Clémentine, et le carré des officiers
+à leur suite.
+
+La saute de vent, à l'aide de laquelle Nelson avait pu lever l'ancre,
+avait eu lieu, comme nous l'avons dit, entre trois et quatre heures de
+l'après-midi. Il avait passé--nous parlons du vent--du sud à
+l'ouest-nord-ouest.
+
+A peine Nelson s'était-il aperçu de ce changement, qu'il avait donné à
+Henry, son capitaine de pavillon, qu'il traitait en ami plutôt qu'en
+subordonné, l'ordre d'appareiller.
+
+--Faut-il nous élever beaucoup au large de Capri? demanda le capitaine.
+
+--Avec ce vent-là, c'est inutile, répondit Nelson. Nous naviguerons
+grand largue.
+
+Henry étudia un instant le vent et secoua la tête.
+
+--Je ne crois pas que ce vent-là soit fait, dit-il.
+
+--N'importe, profitons-en tel qu'il est... Quoique je sois prêt à mourir
+et à faire tuer mes hommes, depuis le premier jusqu'au dernier, pour le
+roi et la famille royale, je ne verrai Leurs Majestés véritablement en
+sûreté que quand elles seront à Palerme.
+
+--Quels signaux faut-il faire aux autres bâtiments?
+
+--D'appareiller comme nous et de naviguer dans nos eaux, route de
+Palerme, manoeuvre indépendante.
+
+Les signaux furent faits, et, on l'a vu, l'appareillage eut lieu.
+
+Mais, à la hauteur de Capri, en même temps que la nuit, le vent tomba,
+donnant raison au capitaine de pavillon Henry.
+
+Ce moment d'accalmie donna le temps aux illustres fugitifs, malades et
+tourmentés depuis trois jours par le mal de mer, de prendre un peu de
+nourriture et de repos.
+
+Inutile de dire qu'Emma Lyonna n'avait point suivi son mari dans le
+carré des officiers, mais était restée près de la reine.
+
+Aussitôt le souper fini, Nelson, qui y avait assisté, remonta sur le
+pont. Une partie de la prédiction de Henry s'était déjà accomplie,
+puisque le vent était tombé, et il craignait pour le reste de la nuit,
+sinon une tempête, du moins quelque grain.
+
+Le roi s'était jeté sur son lit, mais ne pouvait dormir. Ferdinand
+n'était pas plus marin qu'homme de guerre. Tous les sublimes aspects et
+tous les grands mouvements de la mer, qui font le rêve des esprits
+poétiques, lui échappaient entièrement. De la mer, il ne connaissait que
+le malaise qu'elle donne et le danger dont elle menace.
+
+Vers minuit donc, voyant qu'il avait beau se retourner sur son lit, lui
+auquel le sommeil ne faisait jamais défaut, il se jeta à bas de son
+cadre, et, suivi de son fidèle Jupiter, qui avait partagé et partageait
+encore le malaise de son maître, sortit par le panneau de commandement
+et prit un des deux escaliers de la dunette.
+
+Au moment où sa tête dépassait le plancher, il vit à trois pas de lui
+Nelson et Henry, qui semblaient interroger l'horizon avec inquiétude.
+
+--Tu avais raison, Henry, et ta vieille expérience ne t'avait point
+trompé. Je suis un soldat de mer; mais, toi, tu es un homme de mer.
+Non-seulement le vent n'a point tenu, mais nous allons avoir un grain.
+
+--Sans compter, milord, répondit Henry, que nous sommes en mauvaise
+position pour le recevoir. Nous aurions dû faire même route que la
+_Minerve_.
+
+Nelson ne put réprimer un mouvement de mauvaise humeur.
+
+--Je n'aime pas plus que Votre Seigneurie cet orgueilleux Caracciolo qui
+la commande; mais il faut convenir, milord, que le compliment que vous
+vouliez bien me faire tout à l'heure, lui aussi le mérite. C'est un
+véritable homme de mer, et la preuve, c'est qu'en passant entre Capri et
+le cap Campanella, il a au vent Capri,--qui va adoucir pour lui la
+violence du grain que nous recevrons, sans en perdre une goutte de pluie
+ni une bouffée de vent,--et sous le vent tout le golfe de Salerne.
+
+Nelson se tourna avec inquiétude vers la masse noire qui se dressait
+devant lui et qui, du côté du sud-ouest, ne présente aucun abri.
+
+--Bon! dit-il, nous sommes à un mille de Capri.
+
+--Je voudrais en être à dix milles, dit Henry entre ses dents, mais pas
+assez bas, cependant, pour que Nelson ne l'entendît pas.
+
+Une rafale d'ouest passa, précurseur du grain dont parlait Henry.
+
+--Faites amener les perroquets et serrez le vent.
+
+--Votre Seigneurie ne craint point pour la mâture? demanda Henry.
+
+--Je crains la côte, voilà tout, répondit Nelson.
+
+Henry, de cette voix pleine et sonore du marin qui commande aux vents et
+aux flots, répéta le commandement, qui s'adressait à la fois aux
+matelots de quart et au timonier:
+
+--Amenez les perroquets! Lofez!
+
+Le roi avait entendu cette conversation et ce commandement sans rien y
+comprendre; seulement, il avait deviné qu'on était menacé d'un danger et
+que ce danger venait de l'ouest.
+
+Il acheva donc de monter sur la dunette, et, quoique Nelson n'entendît
+guère mieux l'italien que, lui, Ferdinand, n'entendait l'anglais, il lui
+demanda:
+
+--Est-ce qu'il y a du danger, milord?
+
+Nelson s'inclina, et, se tournant vers Henry:
+
+--Je crois que Sa Majesté me fait l'honneur de m'interroger, dit-il.
+Répondez, Henry, si vous avez compris ce qu'a demandé le roi.
+
+--Il n'y a jamais de danger, sire, répondit Henry, sur un bâtiment
+commandé par milord Nelson, parce que sa prévoyance va au-devant de tous
+les dangers; seulement, je crois que nous allons avoir un grain.
+
+--Un grain de quoi? demanda le roi.
+
+--Un grain de vent, répondit Henry ne pouvant s'empêcher de sourire.
+
+--Je trouve le temps assez beau cependant, dit le roi en regardant,
+au-dessus de sa tête, la lune qui glissait sur un ciel ouaté de nuages
+laissant entre eux des intervalles d'un bleu foncé.
+
+--Ce n'est point au-dessus de notre tête qu'il faut regarder, sire.
+C'est là-bas, à l'horizon, devant nous. Votre Majesté voit-elle cette
+ligne noire qui monte lentement dans le ciel et qui n'est séparée de la
+mer, aussi sombre qu'elle, que par un trait de lumière, qui semble un
+fil d'argent? Dans dix minutes elle éclatera au-dessus de nous.
+
+Une seconde bouffée de vent passa, chargée d'humidité; sous sa pression,
+le _Van-Guard_ s'inclina et gémit.
+
+--Carguez la grande voile! dit Nelson laissant Henry continuer la
+conversation avec le roi et jetant ses commandements sans transmission
+intermédiaire. Hâlez bas le grand foc!
+
+Cette manoeuvre fut exécutée avec une promptitude qui indiquait que
+l'équipage en comprenait l'importance, et le vaisseau, déchargé d'une
+partie de sa toile, navigua sous sa brigantine, sous ses trois huniers
+et sous son petit foc.
+
+Nelson se rapprocha de Henry et lui dit quelques mots en anglais.
+
+--Sire, dit Henry, Sa Seigneurie me prie de faire observer à Votre
+Majesté que, dans quelques minutes, le grain va s'abattre sur nous, et
+que, si elle reste sur le pont, la pluie n'aura pas plus de respect pour
+elle que pour le dernier de nos midshipmen.
+
+--Puis-je rassurer la reine et lui dire qu'il n'y a pas de danger?
+demanda le roi, qui n'était point fâché d'être rassuré lui-même en
+passant.
+
+--Oui, sire, répondit Henry. Avec l'aide de Dieu, milord et moi
+répondons de tout.
+
+Le roi descendit, toujours suivi de Jupiter, qui, soit redoublement de
+malaise, soit pressentiment comme en ont parfois les animaux à
+l'approche du danger, le suivit en gémissant. Comme l'avait annoncé
+Henry, quelques minutes s'étaient à peine écoulées, que le grain
+s'abattait sur le _Van-Guard_ et qu'avec un effroyable accompagnement de
+tonnerre et un déluge de pluie, il déclarait la guerre à toute la
+flotte.
+
+Ferdinand jouait de malheur: après qu'il avait été trahi par la terre,
+la mer à son tour le trahissait.
+
+Malgré l'assurance que lui avait donnée le roi en descendant près
+d'elle, la reine, aux premières secousses qu'éprouva le vaisseau et aux
+premiers gémissements qu'il poussa, comprit que le _Van-Guard_ était aux
+prises avec l'ouragan. Placée immédiatement au-dessous du pont, elle
+entendait sans en rien perdre ce piétinement pressé et irrégulier des
+matelots qui indique le danger par les efforts que l'on fait pour lutter
+contre lui. Elle était assise sur son lit, avec toute sa famille groupée
+autour d'elle, et Emma, comme d'habitude, couchée à ses pieds.
+
+Lady Hamilton, épargnée par le mal de mer, s'était entièrement vouée aux
+soins à donner à la reine, aux jeunes princesses et aux deux jeunes
+princes, Albert et Léopold. Elle ne se levait des pieds de la reine que
+pour donner une tasse de thé aux uns, un verre d'eau sucrée aux autres,
+pour embrasser au front sa royale amie, en lui disant quelques-unes de
+ces paroles qui rendent le courage en indiquant le dévouement.
+
+Au bout d'une demi-heure, Nelson descendit à son tour. Le grain était
+passé; mais un grain qui n'est parfois qu'un simple accident destiné à
+épurer le ciel, est parfois aussi l'avant-coureur d'une tempête. Il ne
+pouvait donc dire à la reine que tout était fini et lui promettre une
+nuit parfaitement tranquille.
+
+Sur son invitation, il s'assit et prit une tasse de thé. Les enfants de
+la reine, le jeune prince Albert excepté, s'étaient endormis, et la
+fatigue et l'insouciance de l'âge, avaient triomphé de la crainte qui,
+autant que le malaise, tenait leurs parents éveillés.
+
+Nelson était depuis un quart d'heure à peu près dans la grande chambre,
+et, depuis cinq minutes déjà, il semblait interroger les mouvements du
+vaisseau, lorsque l'on gratta à la porte, et que, sur l'invitation de la
+reine, cette porte s'ouvrant, un jeune officier parut sur le seuil.
+
+C'était évidemment pour Nelson qu'il venait.
+
+--C'est vous, monsieur Parkenson? dit l'amiral. Qu'y a-t-il?
+
+--Milord, c'est M. le capitaine Henry, répondit le jeune homme, qui
+m'envoie dire à Votre Seigneurie que, depuis cinq minutes, les vents ont
+passé au sud, et que, si nous continuons la même bordée, nous serons
+jetés sur Capri.
+
+--Eh bien, dit Nelson, virez de bord.
+
+--Milord, la mer est dure, le navire fatigue et a perdu toute sa
+vitesse.
+
+--Ah! ah! dit Nelson. Et vous avez peur de manquer à virer?
+
+--Le navire cule.
+
+Nelson se leva, salua la reine et le roi avec un sourire, et suivit le
+lieutenant.
+
+Le roi, nous l'avons dit, ne savait pas l'anglais; la reine le savait;
+mais, les termes de marine ne lui étant pas familiers, elle avait
+compris seulement qu'il venait de surgir un nouveau danger; elle
+interrogea Emma des yeux.
+
+--Il paraît, répondit Emma, qu'il y a à exécuter une manoeuvre
+difficile, et qu'on n'ose le faire en l'absence de milord.
+
+La reine fronça Le sourcil et poussa une espèce de gémissement; Emma,
+chancelant sur le plancher mobile, alla écouter à la porte.
+
+Nelson, qui comprenait le danger, était remonté vivement sur la dunette.
+Le vent, comme l'avait dit le lieutenant Parkenson, avait sauté au sud;
+il faisait sirocco, et le bâtiment avait le vent complétement debout.
+
+L'amiral jeta un regard rapide et inquiet autour de lui. Le temps,
+nuageux toujours, s'était cependant éclairci. Capri se dessinait à
+bâbord, et l'on s'en était approché au point de distinguer, à la pâle
+lueur de la lune, tamisée à travers les nuages, les points blancs
+indiquant les maisons. Mais ce que l'on distinguait surtout, c'était une
+large frange d'écume blanchissant sur toute la longueur de l'île et
+indiquant avec quelle fureur la vague s'y brisait.
+
+A peine Nelson eut-il jeté un coup d'oeil autour de lui, qu'il jugea la
+situation. Le vent du sud avait masqué la voilure: les mâts, surchargés
+de toile, craquaient. De sa voix bien connue de l'équipage, il cria:
+
+--Changez la barre! changez derrière!
+
+Et, s'adressant au capitaine Henry:
+
+--Virons en culant! ajouta-t-il.
+
+La manoeuvre était hasardeuse. Si le vaisseau manquait son abattée, il
+était jeté à la côte.
+
+A peine fut-elle commencée, qu'on eût cru que le vent et la mer avaient
+compris le commandement de Nelson et s'entendaient pour s'y opposer. La
+voile du petit hunier pesant de plus en plus sur le mât de hune, le mât
+plia comme un roseau et fit entendre un craquement terrible. S'il se
+rompait, le bâtiment était perdu.
+
+En ce moment d'angoisses, Nelson sentit quelque chose peser légèrement à
+son bras gauche. Il tourna la tête: c'était Emma.
+
+Ses lèvres s'appuyèrent au front de la jeune femme avec une fiévreuse
+énergie, et, frappant du pied, comme si le navire eût pu l'entendre:
+
+--Vire donc! murmura-t-il, vire donc!
+
+Le navire obéit. Il fit son abattée, et, après quelques minutes de
+doute, se trouva courant, bâbord amures, à l'ouest-nord-ouest.
+
+--Bon! murmura Nelson en respirant, nous avons maintenant cent cinquante
+lieues de mer devant nous avant de rencontrer la côte.
+
+--Ma chère lady Hamilton, dit une voix, ayez la bonté de me traduire en
+italien ce que vient de dire milord.
+
+Cette voix était celle du roi, qui, ayant vu sortir Emma, l'avait
+suivie, et, derrière elle, était monté sur la dunette.
+
+Emma lui donna l'explication des paroles de Nelson.
+
+--Mais, dit le roi, qui n'avait aucune notion de l'art maritime, il me
+semble que nous n'allons point en Sicile et qu'au contraire le bâtiment,
+comme disent les marins, a le cap sur la Corse.
+
+Emma transmit à Nelson l'observation du roi.
+
+--Sire, répondit Nelson avec une certaine impatience, nous nous élevons
+au vent pour courir des bordées, et, si Sa Majesté me fait l'honneur de
+rester sur la dunette, elle va, dans vingt minutes, nous voir virer de
+bord et rattraper le temps et le chemin que nous avons perdus.
+
+--Virer de bord? Oui, je comprends, dit le roi: c'est faire ce que vous
+venez de faire tout à l'heure. Mais est-ce que vous ne pourriez pas
+virer de bord un peu moins souvent? Tout à l'heure, il m'a semblé que
+vous m'arrachiez l'âme.
+
+--Sire, si nous étions dans l'Atlantique et que, vent debout, j'allasse
+des Açores à Rio-de-Janeiro, je ferais, pour épargner à Votre Majesté
+une indisposition à laquelle je suis sujet moi-même et que, par
+conséquent, je connais, des virements de bord de soixante et de
+quatre-vingts milles; mais nous sommes dans la Méditerranée, nous allons
+de Naples à Palerme, et nous devons faire des virements de bord de trois
+en trois milles au plus. Au reste, continua Nelson en jetant un regard
+sur Capri, dont on s'éloignait de plus en plus, Sa Majesté peut rentrer
+tranquillement dans son appartement et rassurer la reine. Je réponds de
+tout.
+
+A son tour, le roi respira, quoiqu'il n'eût point entendu directement
+les paroles de Nelson; Nelson les avait prononcées avec une telle
+conviction, que cette conviction était passée dans le coeur d'Emma, et,
+du coeur d'Emma, dans celui du roi.
+
+Ferdinand descendit donc, annonçant que tout danger était passé, et
+qu'Emma le suivait pour donner à la reine la même assurance.
+
+Emma suivit le roi, en effet; mais, comme elle dévia de la ligne droite
+en passant par la cabine de Nelson, ce ne fut qu'une demi-heure après
+que la reine, complètement rassurée, commença de s'endormir, la tête
+appuyée sur l'épaule de son amie.
+
+Le grain qui avait failli jeter Nelson sur les côtes de Capri avait
+atteint Caracciolo mais d'une façon moins sensible. D'abord, une partie
+de sa violence avait été brisée par les hauts sommets de l'île qui se
+trouvaient au vent; ensuite, ayant à manoeuvrer un bâtiment plus léger,
+l'amiral napolitain lui avait commandé plus facilement que Nelson
+n'avait pu le faire au lourd _Van-Guard_, encore tout mutilé par les
+boulets d'Aboukir.
+
+Aussi, quand, au point du jour, après avoir pris deux ou trois heures de
+repos, Nelson remonta sur la dunette de son bâtiment, vit-il que,
+lorsque, avec grand'peine, il était parvenu à doubler Capri, Caracciolo
+et son bâtiment étaient à la hauteur du cap Licosa, c'est-à-dire avaient
+de quinze à vingt milles d'avance sur lui.
+
+Il y avait plus: tandis que Nelson naviguait seulement sous ses trois
+huniers, sa brigantine et son petit foc, lui avait conservé toutes ses
+voiles, et, à chaque virement de bord, gagnait dans le vent.
+
+Malheureusement, dans ce moment, le roi monta à son tour sur la dunette,
+et vit Nelson, qui, sa lunette à la main, suivait d'un oeil jaloux la
+marche de la _Minerve._
+
+--Eh bien, demanda-t-il à Henry, où en sommes-nous?
+
+--Vous le voyez, sire, répliqua Henry, nous venons de doubler Capri.
+
+--Comment! dit le roi, ce rocher est encore Capri?
+
+--Oui, sire.
+
+--De sorte que, depuis hier trois heures du soir, nous avons fait
+vingt-six ou vingt-huit milles?
+
+--A peu près.
+
+--Que dit le roi? demanda Nelson.
+
+--Il s'étonne que nous n'ayons pas fait plus de chemin, milord.
+
+Nelson haussa les épaules.
+
+Le roi devina la question de l'amiral et la réponse du capitaine, et,
+comme le geste de Nelson lui avait paru peu respectueux, il résolut de
+s'en venger en humiliant son orgueil.
+
+--Que regardait donc milord, demanda-t-il, quand je suis monté sur la
+dunette?
+
+--Un bâtiment qui est sous le vent à nous.
+
+--Vous voulez dire en avant de nous, capitaine.
+
+--L'un et l'autre.
+
+--Et quel est ce bâtiment? Je ne présume pas qu'il appartienne à notre
+flotte.
+
+--Pourquoi cela, sire?
+
+--Parce que, le _Van-Guard_ étant le meilleur bâtiment et milord Nelson
+le meilleur marin de la flotte, aucun bâtiment ni aucun capitaine, il me
+semble, ne peuvent les dépasser.
+
+--Que dit le roi? demanda Nelson.
+
+Henry traduisit à l'amiral anglais la réponse de Ferdinand.
+
+Nelson se mordit les lèvres.
+
+--Le roi a raison, dit-il, nul ne devrait dépasser le vaisseau amiral,
+surtout lorsqu'il a l'honneur de porter Leurs Majestés. Aussi, celui qui
+a commis cette inconvenance va-t-il en être puni, et à l'instant même.
+Capitaine Henry, faites signe à M. le prince Caracciolo de ne plus
+gagner dans le vent et de nous attendre.
+
+Ferdinand avait deviné, au visage de Nelson, que le coup avait porté,
+et, ayant compris, à son intonation brève et impérative, que l'amiral
+anglais donnait un ordre, il suivit des yeux le capitaine Henry, pour
+lui voir accomplir cet ordre.
+
+Henry descendit de la dunette, resta quelques minutes absent et revint
+avec divers pavillons arrangés dans un certain ordre, qu'il fit attacher
+lui-même à la drisse des signaux.
+
+--Avez-vous fait prévenir la reine, dit Nelson, qu'un coup de canon
+allait être tiré et qu'elle ne s'en inquiétât point?
+
+--Oui, milord, répondit Henry.
+
+En effet, au même moment, une détonation se fit entendre et une colonne
+de fumée jaillit de la batterie supérieure.
+
+Les cinq pavillons apportés par Henry montèrent en même temps à la
+drisse des signaux, transmettant l'ordre de Nelson dans toute sa
+brutalité.
+
+Le coup de canon avait pour but d'attirer l'attention de la _Minerve_,
+qui hissa un pavillon pour indiquer qu'elle prêtait attention au signal
+du _Van-Guard_.
+
+Mais, quelque effet que produisît sur lui la vue des signaux, Caracciolo
+ne s'empressa pas moins d'obéir.
+
+Il amena ses perroquets, cargua sa misaine et sa grande voile, et tint
+ses voiles en ralingue.
+
+Nelson, la lunette à la main, suivait la manoeuvre ordonnée par lui. Il
+vit les voiles de la _Minerve_ fasier: la brigantine et le foc seuls
+restèrent pleins, et la frégate perdit les trois quarts de sa vitesse,
+tandis qu'au contraire Nelson, voyant une espèce d'accalmie dans le
+temps, fit hisser toutes ses voiles, jusqu'à celles de perroquet.
+
+En quelques heures, le _Van-Guard_ eut rattrapé son avantage sur la
+_Minerve_. Ce fut alors seulement que celle-ci remit du vent dans ses
+voiles.
+
+Mais, quoique, à son tour, Caracciolo ne naviguât plus que sous ses
+huniers, sa brigantine et son foc, tout en se tenant d'un quart de mille
+en arrière du _Van-Guard_, il ne perdit pas un pouce de terrain sur le
+lourd colosse chargé de toutes ses voiles.
+
+
+
+
+ CI
+
+
+En voyant la facilité de la _Minerve_ et comment, pareille à un bon
+cheval, elle semblait obéir à son commandant, Ferdinand, commençait à
+regretter de ne s'être point embarqué avec son vieil ami Caracciolo,
+comme il lui avait promis de le faire, au lieu de s'embarquer sur le
+_Van-Guard_.
+
+Il descendit dans la grande chambre et trouva la reine et les jeunes
+princesses assez calmes. Depuis le jour venu, elles avaient pris quelque
+repos. Le jeune prince Albert seul, délicat de santé, avait été atteint
+de vomissements et était couché sur la poitrine d'Emma Lyonna, qui,
+admirable dans son dévouement, n'avait pas pris un instant de repos et
+ne s'était occupée que de la reine et de ses enfants.
+
+On courut des bordées toute la journée; seulement, les bordées
+devenaient d'autant plus fatigantes que la mer était devenue plus dure.
+A chaque virement de bord, les souffrances du jeune prince redoublaient.
+
+Vers trois heures de l'après-midi, Emma Lyonna monta sur le pont. Il ne
+fallait pas moins que sa présence pour dérider le front de Nelson. Elle
+venait lui dire que le prince était très-mal et que la reine faisait
+demander s'il n'y avait pas moyen d'atterrir quelque part ou de changer
+de route.
+
+On était à la hauteur d'Amantea, à peu près: on pouvait relâcher dans le
+golfe de Sainte-Euphémie. Mais que penserait Caracciolo? Que le
+_Van-Guard_ n'avait pas pu tenir la mer, et que Nelson, ce vainqueur des
+hommes, avait été à son tour vaincu par la mer?
+
+Ses désastres maritimes étaient célèbres presque à l'égal de ses
+victoires. Il y avait un mois à peine que, dans le golfe de Lyon, son
+bâtiment, dans un coup de vent, avait été démâté de ses trois mâts, et
+était rentré dans le port de Cagliari rasé comme un ponton, à la
+remorque d'un autre de ses bâtiments, moins endommagé que lui.
+
+Il interrogea l'horizon avec cet oeil profond du marin, à qui tous les
+signes du danger sont connus.
+
+Le temps n'était point rassurant. Le soleil, perdu dans les nuages,
+qu'il teignait à grand'peine d'une lueur jaunâtre, s'affaissait
+lentement à l'occident, en coupant le ciel de ces irradiations qui
+annoncent du vent pour le lendemain, et qui font dire aux pilotes: «Gare
+à nous! le soleil est affourché sur ses ancres!» Le Stromboli, que l'on
+commençait d'entendre gronder dans le lointain, était complétement
+perdu, ainsi que l'archipel d'îles au-dessus desquelles il s'élève, dans
+une masse de vapeurs qui semblaient flotter sur la mer et venir
+au-devant des fugitifs. Du côté opposé, c'est-à-dire vers le nord, le
+temps était assez dégagé; mais, aussi loin que l'oeil pouvait s'étendre,
+on ne voyait d'autre bâtiment que la _Minerve_, qui, opérant exactement
+les mêmes évolutions que le _Van-Guard_, semblait son ombre. Les autres
+vaisseaux, profitant de la permission donnée par Nelson, _manoeuvre
+indépendante_, ou s'étaient abrités dans le port de Castellamare, ou,
+prenant la bordée de l'ouest, s'étaient réfugiés dans la haute mer.
+
+Si le vent tenait et que l'on continuât de faire route sur Palerme, il
+fallait courir des bordées toute la nuit et probablement toute la
+journée du lendemain.
+
+C'était encore deux ou trois jours de mer à subir, et lady Hamilton
+affirmait que le jeune prince ne pouvait les supporter.
+
+Si, au contraire, le même vent tenait et que l'on mît le cap sur
+Messine, comme on naviguait avec du largue, on pouvait, en profitant du
+courant, malgré le vent contraire, entrer dans le port pendant la nuit.
+
+En agissant ainsi, Nelson ne relâchait point: il obéissait à un ordre du
+roi. Aussi se décida-t-il pour Messine.
+
+--Henri, dit-il, faites signal à la _Minerve._
+
+--Lequel?
+
+Il y eut un moment de silence.
+
+Nelson réfléchissait dans quels termes l'ordre devait être donné pour
+sauvegarder son amour-propre.
+
+--Le roi donne l'ordre au _Van-Guard_, dit-il, de se porter sur Messine.
+La _Minerve_ peut continuer sa route vers Palerme.
+
+Au bout de cinq minutes, l'ordre était transmis.
+
+Caracciolo répondit qu'il allait obéir.
+
+Nelson n'eut qu'à ouvrir très-légèrement sa voilure pour prendre de
+largue ce que le vent du sud pouvait en donner, et le timonier reçut
+l'ordre de mettre le cap de manière à avoir Salina au vent et à passer
+entre Panaria et Lipari.
+
+Si le temps était trop mauvais, débarrassé qu'il était du contrôle de
+Caracciolo, Nelson se réfugiait dans le golfe de Sainte-Euphémie.
+
+Cet ordre donné, Nelson jeta un dernier regard sur la _Minerve_, qui,
+sur cette mer houleuse, continuait à courir ses bordées avec la légèreté
+d'un oiseau, et, laissant la garde du bâtiment à Henry, il descendit à
+la grande chambre où le dîner était servi.
+
+Personne n'y avait fait honneur, pas même le roi Ferdinand, si grand
+mangeur qu'il fût. Le mal de mer d'abord, puis une sourde et constante
+inquiétude avaient suspendu chez lui les sollicitations de l'appétit.
+Cependant, comme d'habitude, la vue de Nelson rassura les illustres
+fugitifs, et tout le monde se rapprocha de la table, excepté Emma Lyonna
+et le jeune prince, dont les vomissements redoublaient de violence et
+prenaient un caractère inquiétant.
+
+Deux fois le chirurgien du bord, le docteur Beaty, était venu visiter
+l'enfant royal; mais, on le sait, aujourd'hui même, on ignore encore le
+spécifique qui peut calmer la terrible indisposition.
+
+Le docteur Beaty s'était borné à ordonner l'emploi du thé ou de la
+limonade à grandes tasses. Mais le jeune prince ne voulait rien recevoir
+que de la main d'Emma Lyonna, de sorte que la reine, qui, au reste, ne
+comprenait pas toute la gravité de son état, avait, dans un moment de
+jalousie maternelle, complétement abandonné l'enfant aux soins de lady
+Hamilton.
+
+Quant au roi, il était assez insensible aux souffrances des autres, et,
+quoiqu'il aimât ses enfants d'un amour plus grand que celui de la reine,
+des préoccupations personnelles l'empêchaient de donner à la maladie du
+jeune prince toute l'attention qu'elle méritait.
+
+Nelson s'approcha de l'enfant pour s'approcher d'Emma Lyonna.
+
+Depuis quelque temps, le vent mollissait et le vaisseau se balançait
+lourdement sur la houle. Au supplice des virements de bord avait succédé
+celui du roulis.
+
+--Voyez! dit Emma en présentant à Nelson le corps presque inanimé de
+l'enfant.
+
+--Oui, répondit Nelson, je comprends pourquoi la reine m'a fait demander
+si je ne pouvais pas entrer dans quelque port. Par malheur, je n'en
+connais pas un dans tout l'archipel lipariote auquel je voudrais confier
+un vaisseau de la taille du _Van-Guard_, surtout quand il porte avec lui
+les destinées d'un royaume, et nous sommes encore loin de Messine, de
+Milazzo ou du golfe de Sainte-Euphémie!
+
+--Il me semble, fit Emma, que la tempête se calme.
+
+--Vous voulez dire que le vent tombe; car, de tempête, il n'y en a pas
+eu de la journée. Dieu nous garde de voir une tempête, milady, et dans
+ces parages surtout! Oui, le vent tombe; mais ce n'est qu'une trêve
+qu'il nous accorde, et je ne vous cacherai point que je crains une nuit
+pire que celle d'hier.
+
+--Ce n'est point rassurant, ce que vous dites là, milord! interrompit la
+reine, qui s'était approchée doucement de la cabine et qui, parlant
+anglais, avait entendu et compris ce que disait Nelson.
+
+--Mais Votre Majesté peut être certaine, au moins, que le respect et le
+dévouement veillent sur elle, répondit Nelson.
+
+En ce moment, la porte de la chambre haute s'ouvrit, et le lieutenant
+Parkenson s'informa si l'amiral n'était point près de Leurs Majestés.
+
+Nelson entendit la voix du jeune officier et alla au-devant de lui.
+
+Tous deux échangèrent quelques paroles à voix basse.
+
+--C'est bien, dit Nelson assez haut et reprenant le ton du commandement;
+faites mettre les canons à la serre et faites les amarrer par le plus
+fort grelin que vous pourrez trouver. Je monte sur le pont... Madame,
+ajouta Nelson, si je n'avais pas un précieux chargement, je laisserais
+le capitaine Henry gouverner le vaisseau à sa guise; mais, ayant
+l'honneur d'avoir Votre Majesté à mon bord, je ne m'en rapporte qu'à moi
+du soin de le diriger. Que Votre Majesté ne s'inquiète donc point si je
+me prive sitôt du bonheur de demeurer auprès d'elle.
+
+Et il s'avança rapidement vers la porte.
+
+--Attendez, attendez, milord, dit Ferdinand, je monte avec vous.
+
+--Que dit Sa Majesté? demanda Nelson, qui ne comprenait pas l'italien.
+
+La reine lui traduisit la demande de son époux.
+
+--Pour Dieu, madame, dit Nelson, obtenez du roi qu'il reste ici. Sur la
+dunette, il intimidera les officiers et gênera la manoeuvre.
+
+La reine transmit à son mari la demande de Nelson.
+
+--Ah! Caracciolo! Caracciolo! murmura le roi en tombant sur un fauteuil.
+
+Nelson n'eut besoin que de mettre le pied sur la dunette pour voir que
+non-seulement quelque chose de grave, mais encore quelque chose
+d'insolite se passait à bord.
+
+La chose grave, c'était non plus un grain, mais une tempête qui
+s'amassait au ciel.
+
+La chose insolite, c'était la boussole qui avait perdu sa fixité et qui
+variait du nord à l'est.
+
+Nelson comprit aussitôt que le voisinage du volcan créait des courants
+magnétiques, dont l'aiguille aimantée subissait l'influence.
+
+Par malheur, la nuit était sombre; il n'y avait pas au ciel une étoile
+sur laquelle le bâtiment pût se guider, à défaut de la boussole, devenue
+insensée.
+
+Si le vent du sud continuait à mollir, si la mer calmissait, le danger
+devenait moindre et même disparaissait. On mettait le bâtiment en panne
+et l'on attendait le jour. Mais, par malheur, il n'en était point ainsi,
+et il était évident que le vent ne tombait au sud que pour souffler d'un
+autre côté.
+
+Les dernières bouffées du vent du sud s'affaiblirent par degrés et
+s'éteignirent tout à fait, et bientôt on entendit les lourdes voiles
+fouetter les mâts. Un calme effrayant s'abattit sur les flots. Matelots
+et officiers se regardèrent avec angoisse. Et ce silence menaçant du
+ciel semblait une trêve donnée par un ennemi généreux mais mortel, pour
+laisser à ceux qu'il allait combattre le temps de se préparer à la
+lutte. La flamme d'une lumière se fût élevée verticalement vers le ciel.
+L'eau clapotait tristement contre les flancs du navire, et il sortait
+des profondeurs de la mer des sons inconnus pleins d'une mystérieuse
+solennité.
+
+--Voilà une terrible nuit qui s'apprête, milord, dit Henry.
+
+--Bon! fit Nelson, pas si terrible que la journée d'Aboukir.
+
+--Est-ce le tonnerre que l'on entend? et, dans ce cas, comment se
+fait-il que, l'orage venant à l'arrière, le tonnerre gronde à l'avant?
+
+--Ce n'est point le tonnerre, c'est le Stromboli. Nous allons avoir une
+saute de vent terrible. Ordonnez d'abattre les perroquets, les petits
+huniers, la grande voile et la misaine.
+
+Henry répéta l'ordre de l'amiral, et, surexcités par le danger, les
+matelots s'élancèrent dans les agrès, et, en moins de cinq minutes, les
+vastes nappes de toile furent rendues inoffensives et assujetties sur
+leurs vergues.
+
+Le calme devenait de plus en plus profond. Les vagues cessaient de se
+briser à l'avant du vaisseau. La mer elle-même semblait avertie qu'un
+changement prochain et violent se préparait.
+
+De légers rivolins commencèrent à voltiger autour des mâts, précurseurs
+de la rafale. Tout à coup, aussi loin que le regard pouvait s'étendre au
+milieu des ténèbres, on vit la superficie de la mer onduler. Cette
+ondulation se couvrit d'écume, un rugissement terrible accourut de
+l'horizon, et le vent d'ouest, le plus puissant de tous, s'abattit sur
+les flancs du vaisseau, qui, le recevant en plein travers, inclina ses
+mâts sous le choc irrésistible.
+
+--La barre au vent! cria Nelson, la barre au vent!
+
+Puis, tout bas, et comme se parlant à lui-même:
+
+--Il y va de la vie! dit-il.
+
+Le timonier obéit; mais, pendant une minute qui parut un siècle à
+l'équipage, le vaisseau resta incliné sur bâbord.
+
+Pendant ce moment d'anxieuse attente, un canon de tribord rompit ses
+amarres, et, roulant dans toute la largeur du bâtiment, tua un homme et
+en blessa cinq ou six.
+
+Henry fit un mouvement pour s'élancer sur le pont; Nelson l'arrêta par
+le bras.
+
+--Du sang-froid! lui dit-il. Que des hommes se tiennent prêts avec des
+haches. Je raserai, s'il est nécessaire, le navire comme un ponton.
+
+--Il se relève! il se relève! crièrent à la fois les cent voix des
+matelots.
+
+Et, en effet, le vaisseau se releva lentement et majestueusement, comme
+un courtois et courageux adversaire qui salue avant de combattre; puis,
+cédant au gouvernail et présentant sa haute poupe au vent, il fendit les
+vagues, courant devant la tempête.
+
+--Voyez si la boussole a repris sa fixité, dit Nelson à Henry.
+
+Henry alla à la boussole et revint.
+
+--Non, milord, dit Henry, et j'ai peur que nous ne courions droit sur le
+Stromboli.
+
+En ce moment, comme pour répondre à un éclat de tonnerre venant de
+l'occident, on entendit à l'avant un de ces rugissements gui précèdent
+les éruptions du volcan; puis un immense jet de flamme monta vers le
+ciel, et s'éteignit presque aussitôt.
+
+Ce jet de flamme était à un mille à peine à l'avant. Comme l'avait
+craint Henry, on courait juste sur le volcan, qui sembla avoir tout
+exprès allumé son phare pour indiquer le danger à Nelson.
+
+--La barre à tribord! cria l'amiral.
+
+Le timonier obéit, et le bâtiment, en passant de l'est-sud-est au
+sud-est, obéit au timonier.
+
+--Votre Seigneurie sait, dit Henry, que, de Stromboli à Panaria,
+c'est-à-dire pendant près de sept ou huit milles, la mer est couverte de
+petites îles et de rochers à fleur d'eau?
+
+--- Oui, dit Nelson. Placez à l'avant une de vos meilleures vigies, et
+dans les porte-haubans vos meilleurs contre-maîtres, et envoyez M.
+Parkenson surveiller le sondage.
+
+--J'irai moi-même, dit Henry. Apportez une lumière dans les chaînes de
+haubans du grand mât! Il faut que milord, de la dunette, puisse entendre
+ce que je dirai.
+
+Ce commandement prépara l'équipage à une crise.
+
+Nelson s'approcha de la boussole pour la surveiller lui-même: la
+boussole n'avait point repris sa fixité.
+
+--Terre en avant! cria l'homme en vigie dans le mât de misaine.
+
+--La barre à bâbord! cria Nelson.
+
+Le bâtiment tourna légèrement son cap au sud. La tempête en profita pour
+s'engouffrer dans ses voiles. Un craquement se fit entendre, un nuage
+sembla flotter un instant à l'avant du _Van-Guard_. On entendit
+l'explosion de plusieurs cordages qui se brisaient, et un immense
+lambeau de toile fut emporté au-dessous du vent.
+
+--Ce n'est rien, cria Henry; le grand foc a quitté ses ralingues.
+
+--Brisants à tribord! cria l'homme en vigie.
+
+--Il est inutile d'essayer de virer par un pareil temps, murmura Nelson
+se parlant à lui-même: nous manquerions notre abattée. Si rapprochés que
+soient les îlots, il y aura place entre eux pour un bâtiment. La barre à
+tribord!
+
+Ce commandement fit tressaillir tout l'équipage; on allait au-devant du
+danger, on s'y jetait à plein corps, on prenait, comme on dit
+proverbialement, le taureau par les cornes.
+
+--Sondez! dit la voix ferme et impérative de Nelson dominant celle de la
+tempête.
+
+--Dix brasses, répondit la voix de Henry.
+
+--Attention partout! cria Nelson.
+
+--Brisants à bâbord! cria le matelot en vigie.
+
+Nelson s'approcha du bastingage et vit, en effet, la mer qui brisait
+furieusement à une demi-encablure.
+
+Le vaisseau était poussé avec une telle rapidité, que les brisants
+étaient déjà presque dépassés.
+
+--Ferme à la barre! dit Nelson au pilote.
+
+--Brisants à tribord! cria le matelot en vigie.
+
+--Sondez! dit Nelson.
+
+--Sept brasses, répondit Henry. Mais je crois que nous marchons trop
+vite; si nous avions des brisants à l'avant, nous ne pourrions pas les
+éviter.
+
+--Abaissez le hunier de misaine et celui du grand mât! faites prendre
+trois ris dans le hunier d'artimon! Sondez!
+
+--Six brasses, répondit Henry.
+
+--Nous sommes dans la passe entre Panaria et Stromboli, dit Nelson.
+
+Puis, il ajouta à voix basse:
+
+--Dans dix minutes, nous serons sauvés ou au fond de la mer.
+
+Et, en effet, au lieu de cette espèce de régularité que conservent
+toujours les vagues, même au milieu de la tempête, en courant devant
+elles, les vagues semblaient se briser les unes contre les autres, et
+l'on ne voyait, dans tout ce chaos d'écume, dont les mugissements
+rappelaient les hurlements des chiens de Scylla, qu'une seule ligne
+sombre tracée entre deux murailles de brisants.
+
+C'était dans cet étroit chenal que devait s'engager le _Van-Guard_.
+
+--Combien de brasses? demanda Nelson.
+
+--Six.
+
+L'amiral fronça le sourcil: une brasse de moins, le _Van-Guard_
+touchait.
+
+--Milord, dit le timonier d'une voix sourde, le bâtiment ne marche plus.
+
+En effet, le mouvement du _Van-Guard_ était à peine sensible, et, après
+avoir couru devant la tempête avec une vitesse de onze noeuds à l'heure,
+si l'on eût jeté le loch, on n'eût point constaté plus de trois noeuds.
+
+Nelson regarda tout autour de lui. Le vent, brisé par les îlots au
+milieu desquels il naviguait, n'aurait eu de prise que sur les hautes
+voiles si elles avaient été ouvertes. D'un autre côté, un courant
+sous-marin semblait s'opposer à la marche du vaisseau.
+
+--Combien de brasses? demanda Nelson.
+
+--Six, toujours, répondit Henry.
+
+--Milord, dit le vieux timonier, qui était Sicilien, du petit village de
+la Pace, et qui vit ce qui préoccupait Nelson, milord, sauf votre
+respect, m'est-il permis de dire un mot?
+
+--Parle.
+
+--C'est le courant qui remonte.
+
+--Quel courant?
+
+--Celui du détroit. Et, par bonheur, il nous donne un demi-pied et même
+un pied d'eau de plus.
+
+--Tu crois que le courant remonte jusqu'ici?
+
+--Il remonte jusqu'à Paolo, milord.
+
+--Pare à hisser les huniers et les perroquets! cria Nelson.
+
+Quoique l'ordre étonnât les matelots, il fut exécuté avec cette
+obéissance passive et muette qui est la première qualité des marins,
+surtout dans les heures de danger.
+
+On vit donc, aussitôt que l'ordre eut été répété par l'officier de
+quart, se dérouler, le long des mâts et des mâtereaux, les hautes
+voiles, que seules pouvait atteindre le vent.
+
+--Il marche! il marche! s'écria le timonier avec un accent joyeux qui
+indiquait la crainte qu'il avait eue un instant qu'au lieu de suivre
+intelligemment et fidèlement la route qui était tracée, le _Van-Guard_
+ne roulât sur les brisants dont il était entouré.
+
+--Sondez! cria Nelson.
+
+--Sept brasses, répondit Henry.
+
+--Des brisants à l'avant! cria le matelot en vigie dans la hune de
+misaine.
+
+--Des brisants à tribord! cria le matelot appuyé au bossoir d'avant.
+
+--La barre à tribord! cria Nelson d'une voix tonnante; toute! toute!
+toute!
+
+Cette triple répétition du commandement de l'amiral indiquait
+l'imminence du danger. Le vaisseau en effet, n'obéit qu'au moment où
+l'effort réuni de deux matelots porta la barre toute à tribord et quand
+l'extrémité du boute-hors s'étendait déjà au dessus de l'écume.
+
+Tout ce qu'il y avait d'hommes sur le pont avaient suivi avec anxiété le
+mouvement du vaisseau. Dix secondes de résistance au gouvernail, et il
+touchait.
+
+Par malheur, en appuyant à bâbord, le bâtiment se trouva dans la ligne
+du vent, sans aucun obstacle pour le briser. Une rafale effroyable
+s'abattit sur le vaisseau, qui, pour la seconde fois, s'inclina sur
+tribord, si bien que l'extrémité de ses grandes vergues effleura le
+sommet argenté d'une vague. En même temps, les mâts plièrent en
+gémissant et, comme ils n'étaient pas soutenus par les basses voiles,
+les trois mâts de perroquet se brisèrent avec un bruit terrible.
+
+--Des hommes dans les hunes avec des couteaux! cria Nelson. Coupez et
+jetez à la mer!
+
+Une douzaine de matelots, pour obéir à cet ordre, se précipitèrent sur
+les haubans, qu'ils escaladèrent malgré leur inclinaison avec l'agilité
+d'une bande de quadrumanes, et, une fois arrivés au lieu de l'avarie,
+ils se mirent à tailler avec un tel acharnement, qu'au bout de quelques
+minutes, voiles, vergues et mâtereaux, tout était à la mer.
+
+Le vaisseau se redressa lentement; mais, au moment où il se redressait,
+un énorme paquet de mer entra dans la civadière, qui, ne pouvant porter
+un pareil poids, brisa sa vergue avec un craquement qui eût pu faire
+croire que le bâtiment s'entr'ouvrait.
+
+Cette fois encore, il venait d'échapper miraculeusement au naufrage. Les
+marins reprirent haleine et regardèrent autour d'eux, comme des hommes
+qui reviennent à la vie après un évanouissement.
+
+Au même instant, une voix de femme se fit entendre, criant:
+
+--Milord, au nom du ciel, descendez près de nous!
+
+Nelson reconnut la voix d'Emma Lyonna appelant à l'aide. Il jeta un
+regard anxieux autour de lui. A l'arrière, il avait Stromboli fumant et
+grondant; à tribord et à bâbord, l'immensité; à l'avant, une nappe d'eau
+qui s'étendait jusqu'aux côtes de Calabre, et sur laquelle le vaisseau,
+majestueusement sorti des écueils, tanguait mutilé, mais vainqueur.
+
+Nelson donna l'ordre d'abaisser les petits huniers et de naviguer grand
+largue avec les huniers, la misaine, le clin-foc et le petit foc.
+
+Puis, ayant remis à Henry le porte-voix, c'est-à-dire le signe du
+commandement, il se hâta de descendre l'escalier de la dunette, au bas
+duquel il trouva Emma Lyonna.
+
+--Oh! mon ami, dit-elle, venez, venez vite! Le roi est fou de terreur,
+la reine est évanouie, et le jeune prince est mort!
+
+Nelson entra. Le roi, en effet, était à genoux, la tête enfoncée dans
+les coussins d'un fauteuil, et la reine était renversée sur un divan,
+tenant entre ses bras le cadavre de son fils!
+
+
+
+
+ CII
+
+ OU LE ROI RECOUVRE ENFIN L'APPÉTIT.
+
+
+Les scènes qui s'étaient passées sur le pont et que nous avons essayé de
+décrire, avaient eu, comme on le comprend bien, leur contre-partie dans
+la grande salle. Le mouvement extraordinaire du vaisseau, le sifflement
+de la tempête, les éclats du tonnerre, les manoeuvres précipitées, les
+demandes de Nelson, les réponses de Henry, rien n'avait été perdu pour
+les illustres fugitifs. Mais c'était surtout au moment où, sortant des
+récifs, le vaisseau avait reçu, par le travers, le terrible coup de vent
+qui l'avait courbé sous lui, que le roi, la reine et Emma Lyonna
+elle-même avaient cru leur dernière heure arrivée. L'inclinaison du
+_Van-Guard_ avait été telle, en effet, que les boulets s'étaient
+échappés de leurs cases, installées dans les intervalles des canons, et,
+roulant sur la pente du vaisseau avec un bruit terrible, avaient
+imprimé, par ce tonnerre intérieur dont on ne pouvait pas se rendre
+compte, une suprême terreur aux passagers.
+
+Quant au pauvre petit prince, nous avons vu ce qu'il avait souffert
+pendant la traversée. Le mal de mer était arrivé chez lui à son
+paroxysme. A chaque mouvement violent du vaisseau, il était saisi
+d'effroyables convulsions, d'autant plus douloureuses, que, depuis le
+matin, il refusait de rien prendre, même de la main d'Emma, quoique ce
+fût sur ses genoux qu'il se tînt constamment, ne mangeant rien depuis
+deux jours, passant successivement des vomissements aux convulsions et
+des convulsions aux vomissements. Il avait, lors de l'inclinaison du
+_Van-Guard_, éprouvé une si forte secousse et ressenti une si grande
+terreur, qu'un vaisseau s'était brisé dans sa poitrine, que le sang
+s'était échappé de sa bouche et qu'après une courte agonie, il avait
+rendu le dernier soupir sur le sein d'Emma.
+
+L'enfant était si faible, et le passage de la vie à la mort avait été si
+facile chez lui, qu'Emma, tout en s'effrayant de cette émission de sang
+et des mouvements convulsifs qui l'avaient suivie, avait pris son
+immobilité pour le repos qui suit une crise et que ce n'était qu'au bout
+de quelques instants que, reconnaissant la véritable cause de cette
+immobilité, elle s'était, dans un mouvement de suprême effroi, écriée
+sans ménagement aucun, soit qu'elle connût la philosophie de la reine,
+soit que sa terreur dédaignât les ménagements:
+
+--Grand Dieu, madame, le prince est mort!
+
+Ce cri, parti du fond des entrailles d'Emma, avait produit un effet bien
+opposé chez Caroline et chez Ferdinand.
+
+La reine avait répondu:
+
+--Pauvre enfant! tu nous précèdes de si peu dans la tombe, que ce n'est
+pas la peine de te pleurer. Mais, si jamais je reprends ma couronne,
+malheur, à ceux qui ont été cause de ta mort!
+
+Un sinistre sourire avait suivi sa menace.
+
+Puis, tendant les bras vers Emma:
+
+--Donne-moi l'enfant, avait-elle dit.
+
+Emma avait obéi, ne croyant pas que l'on pût refuser à une mère, si peu
+tendre qu'elle fût, le cadavre de son enfant.
+
+Quant à Ferdinand, l'imminence du danger avait fait disparaître chez lui
+jusqu'aux traces du malaise dont il avait d'abord été atteint. N'osant
+point monter sur la dunette, après ce que lui avait fait dire Nelson de
+son désir qu'il restât dans la chambre haute afin de ne point gêner la
+manoeuvre par sa royale présence, il avait passé par toutes les
+angoisses du danger, angoisses d'autant plus grandes que, le danger lui
+étant inconnu, il ne pouvait l'apprécier, et que, si imminent qu'il fût,
+son imagination le lui faisait plus imminent encore. Aussi, lorsque les
+boulets, sortant de leurs cases au moment de l'inclinaison du vaisseau,
+envahirent la batterie haute avec un bruit semblable à celui du
+tonnerre, devint-il, comme l'avait dit Emma, presque fou de terreur, et,
+lorsque celle-ci eut crié: «Grand Dieu, madame, le prince est mort!»
+répéta-t-il ce cri à genoux, en exprimant son mépris pour saint Janvier,
+qui l'abandonnait dans une pareille extrémité, et à haute voix vota-t-il
+à saint François de Paule, bienheureux, de mille ans plus récent que
+saint Janvier, une église sur le modèle de Saint-Pierre de Rome.
+
+Ce fut dans ce moment qu'Emma, ayant déposé le cadavre du jeune prince
+sur les genoux de sa mère et se trouvant libre, sortit de la chambre,
+courut jusqu'au pied de l'escalier de la dunette et appela Nelson.
+
+Nelson jeta un coup d'oeil rapide autour de lui, vit, comme nous l'avons
+dit, la reine renversée sur un sofa, étreignant dans ses bras le cadavre
+de son fils, et le roi, en face de son propre péril, oubliant tout
+sentiment de paternité, à genoux et faisant son voeu de salut, sans même
+songer à faire entrer dans ce voeu et à recommander au saint les
+personnes de sa famille qui devaient lui être les plus chères. Il
+s'empressa donc de rassurer ses illustres passagers.
+
+--Madame, dit-il à la reine, je ne puis rien contre le malheur qui vient
+de vous arriver, c'est une affaire entre Dieu, qui console, et vous;
+mais je puis vous affirmer, au moins, que, quant aux survivants, ils
+sont à peu près hors de tout danger.
+
+--Vous entendez, chère reine! dit Emma en soulevant la tête de Caroline
+entre ses bras; vous entendez, sire!
+
+--Hélas! non, dit le roi. Vous savez bien, milady, que je n'entends pas
+un mot de votre baragouin.
+
+--Milord dit que le danger est passé.
+
+Le roi, se releva.
+
+--Ah! ah! fit-il, milord dit cela?
+
+--Oui, sire.
+
+--Et pas par complaisance, pas pour nous rassurer?
+
+--Milord dit cela, parce que c'est la vérité.
+
+Le roi se releva, épousseta ses genoux avec sa main.
+
+--Est-ce que nous sommes à Palerme? demanda-t-il.
+
+--Non, pas encore tout à fait, répondit Nelson, à qui la demande fut
+transmise par Emma Lyonna; mais, comme il est probable que nous aurons,
+au point du jour, une saute de vent au nord ou au sud, nous pourrions y
+être ce soir. Nous n'avions même dévié de notre chemin que sur l'ordre
+de la reine.
+
+--Vous voulez dire sur ma prière, milord. Mais, à l'heure qu'il est,
+vous pouvez suivre la route que vous voudrez. Je n'ai plus de prière à
+faire qu'à Dieu et pour l'enfant que je tiens mort sur mes genoux.
+
+--C'est donc au roi, dit Nelson, que je demanderai mes instructions.
+
+--Mes instructions, dit le roi, du moment que vous me dites qu'il n'y a
+plus de danger, mes instructions sont que j'aimerais mieux aller à
+Palerme que partout ailleurs. Mais, continua le roi en chancelant sous
+le roulis, il me semble qu'il y a encore bien du mouvement sur votre
+diable de château branlant, et que, si nous sommes disposés à dire bon
+voyage à la tempête, elle n'est point disposée à nous en dire autant.
+
+--Le fait est que nous n'en avons pas encore fini avec elle, dit Nelson.
+Mais, ou je me trompe fort, ou sa plus grande colère est épuisée.
+
+--Alors, votre avis à vous, milord?
+
+--Mon avis serait, sire, que le roi et la reine feraient bien de prendre
+un repos dont ils me paraissent avoir grand besoin, et de s'en rapporter
+à moi du soin de la route.
+
+--Que dites-vous de cela, ma chère maîtresse? demanda le roi.
+
+--Je dis que les avis de milord sont toujours bons à suivre, surtout
+lorsqu'il s'agit des choses de la mer.
+
+--Vous entendez, milord. Agissez à votre guise; ce que vous ferez sera
+bien fait.
+
+Nelson s'inclina, et, comme c'était, sous sa rude écorce, un coeur
+religieux toujours, poétique quelquefois, avant de sortir de la chambre,
+il s'agenouilla devant le jeune prince.
+
+--Que Votre Altesse dorme en paix, lui dit-il; elle n'a aucun compte à
+rendre à Dieu, qui, dans sa mystérieuse bonté, a envoyé l'ange de la
+mort l'attendre au seuil de la vie. Puissions-nous jouir de la même
+pureté lorsque nous nous présenterons à notre tour devant le trône du
+Seigneur pour y rendre compte de nos actions! _Amen!_
+
+Et, se relevant, il s'inclina de nouveau et sortit.
+
+Lorsque Nelson reprit sa place au poste du commandement, le jour
+commençait à paraître, et la tempête, fatiguée, exhalait ses derniers
+soupirs, soupirs terribles et pareils à ceux du Titan qui remue la
+Sicile à chaque mouvement qu'il fait dans son tombeau.
+
+Tout autre que Nelson, à qui ce spectacle eût été moins familier, aurait
+été surpris par sa majestueuse grandeur. Sous le vent, qui mollissait de
+plus en plus, se dressait, pareil à un brouillard bleuâtre, l'extrême
+chaîne des Apennins; à bâbord, s'étendait l'immensité, champ de bataille
+où le vent et la mer se livraient un dernier combat; à tribord, on
+distinguait dans un ciel assez pur les côtes de la Sicile, au-dessus
+desquelles s'élevait, comme un caprice de la création, le colossal Etna,
+dont la tête se perdait dans les nuages; à l'arrière, on laissait,
+blanchissant sous les vagues, ces rochers, débris de volcans éteints ou
+émiettés auxquels on venait d'échapper par miracle; enfin, sous le
+bâtiment, la mer, émue jusque dans ses profondeurs, creusait de
+profondes vallées où le _Van-Guard_ descendait en gémissant, et, à
+chaque descente, semblait près de s'engloutir comme dans un tombeau.
+
+Nelson jeta un regard sur cette splendide page de la nature qui se
+déroulait sous ses yeux; mais il avait vu trop souvent le même spectacle
+pour que, si splendide qu'il fût, il absorbât longtemps son attention.
+
+Il appela Henry.
+
+--Que pensez-vous du temps? lui demanda-t-il
+
+Il était évident que l'habile capitaine auquel s'adressait Nelson,
+n'avait point attendu à ce moment pour se faire une opinion à ce sujet.
+Mais, ne voulant rien dire à là légère, il interrogea de nouveau les
+quatre points de l'horizon, essayant de sonder, à travers les vapeurs et
+les nuées, les mystérieuses profondeurs de l'espace.
+
+--Milord, dit-il, cet examen fait, mon avis est que nous en avons fini
+avec la tempête, et que, dans une heure, son dernier souffle sera
+éteint. Mais, alors, je crois à une saute de vent, qui viendra soit du
+sud, soit du nord. Dans l'un ou l'autre cas, nous aurons le vent bon
+pour aller à Palerme puisque nous aurons du largue.
+
+--Voilà justement ce que j'ai dit à Leurs Majestés, et j'ai cru pouvoir
+leur promettre qu'elles coucheraient ce soir dans le palais du roi
+Roger.
+
+--Alors, dit Henry, il ne s'agit plus que d'acquitter la parole de
+milord, et cela, je m'en charge.
+
+--Vous êtes aussi fatigué que moi, Henry, attendu-que, pas plus que moi,
+vous n'avez dormi.
+
+--- Eh bien, en ce cas, voici comment, avec la permission de Votre
+Seigneurie, nous allons nous partager la besogne de la Journée: Milord
+va prendre cinq ou six heures de repos; pendant ce temps, le vent fera
+telle évolution qu'il lui plaira. Milord sait, que, quand j'aide l'eau à
+bâbord et à tribord, devant et derrière moi, je ne suis pas plus
+embarrassé qu'un autre; par conséquent, que le vent vienne du nord ou du
+sud, je mettrai le cap sur Palerme, et, quand milord se réveillera nous
+serons en route. Alors, je lui rendrai son commandement, que milord
+conservera tant qu'il lui fera plaisir.
+
+Nelson était brisé; puis, comme toujours, il avait, quoique naviguant
+dès sa jeunesse, le mal de mer. Il céda donc aux instances de Henry, et,
+le laissant maître du bâtiment, il rentra chez lui pour y prendre
+quelques heures de repos.
+
+Lorsque Nelson remonta sur la dunette, il était onze heures du matin. Le
+vent avait passé au sud et soufflait grand frais, le _Van-Guard_ avait
+doublé le cap d'Orlando et filait huit noeuds à l'heure.
+
+Nelson jeta un coup d'oeil sur le bâtiment. Il fallait le regard
+expérimenté d'un marin pour reconnaître qu'il y avait eu une tempête et
+qu'elle avait laissé les traces de son passage dans les agrès du
+vaisseau. Il tendit la main à Henry avec un sourire de remercîment et
+l'envoya se reposer à son tour.
+
+Seulement, au moment où il descendait de la dunette, il le rappela pour
+lui demander ce que l'on avait fait du corps du jeune prince; il avait
+été, par les soins du médecin, M. Beaty, et du chapelain, M. Scott,
+porté dans la chambre du lieutenant Parkenson.
+
+L'amiral s'assura si le vaisseau était bien orienté, commanda au
+timonier de faire même route, et descendit dans l'entre-pont du
+vaisseau.
+
+L'enfant royal, en effet, était couché sur le lit du jeune lieutenant;
+un drap était jeté sur lui, et le chapelain, assis sur une chaise,
+oubliant que, protestant, il priait pour un catholique, lui disait
+l'office des morts.
+
+Nelson s'agenouilla, fit sa prière, et, soulevant le drap qui lui
+couvrait le visage, jeta un dernier regard sur l'enfant.
+
+Quoique déjà il fût atteint de la rigidité cadavérique, la mort lui
+avait rendu la sérénité des traits, que lui avaient momentanément
+enlevée les douleurs de son agonie. Ses longs cheveux blonds, de la
+nuance de ceux de sa mère, descendaient en anneaux le long de ses joues
+décolorées et de son cou, marbré de grosses veines bleuâtres; une
+chemise à col rabattu et garnie d'une riche dentelle encadrait sa
+poitrine. On eût dit qu'il dormait.
+
+Seulement, au lieu de sa mère ou d'Emma, c'était un prêtre qui veillait
+sur son sommeil.
+
+Nelson, quoique de coeur peu tendre, ne put s'empêcher de penser que le
+jeune prince, qui dormait seul avec un prêtre protestant priant sur
+lui,--et lui, Nelson, le regardant dormir,--avait à quelques pas de lui
+son père, sa mère, quatre soeurs et un frère, dont pas un n'avait eu
+l'idée de lui faire la pieuse visite qu'il lui faisait. Une larme
+mouilla son oeil et tomba sur la main roidie du mort, à moitié couverte
+par une manchette de magnifique dentelle.
+
+En ce moment, il sentit une main légère qui se posait doucement sur son
+épaule. Il se retourna et effleura deux lèvres parfumées: c'était la
+main, c'étaient les lèvres d'Emma.
+
+C'était dans ses bras, et non dans ceux de sa mère, on se le rappelle,
+que l'enfant était mort, et, tandis que sa mère dormait, ou, les yeux
+fermés, roulait sous son front assombri par la haine ses projets de
+vengeance, c'était encore Emma qui venait accomplir, ne voulant pas que
+les mains brutales d'un matelot touchassent ce corps délicat, le pieux
+devoir de l'ensevelissement.
+
+Nelson lui baisa respectueusement la main. Le coeur le plus vaste et le
+plus ardent, s'il n'est point dénué de toute poésie, a, devant la mort,
+de suprêmes pudeurs.
+
+En remontant sur la dunette, il y trouva le roi.
+
+Encore plein du spectacle funèbre dont il emportait le souvenir avec
+lui, Nelson s'attendait à avoir le coeur d'un père à consoler: Nelson se
+trompait. Le roi se trouvait mieux, le roi avait faim: le roi venait
+recommander à Nelson le plat de macaroni sans lequel il n'y avait point
+pour lui de dîner possible.
+
+Puis, comme on avait en vue tout l'archipel lipariote, il s'informa du
+nom de chacune des îles, qu'il montrait du doigt à Nelson, lui racontant
+qu'il avait eu dans sa jeunesse un régiment de jeunes hommes tirés tous
+de ces îles et qu'il appelait ses Lipariotes.
+
+Alors vint le récit d'une fête qu'il avait, quelques années auparavant,
+donnée aux officiers de ce régiment, fête dans laquelle lui, Ferdinand,
+habillé en cuisinier, jouait le rôle de maître d'hôtel, tandis que la
+reine, vêtue d'un costume de paysanne et entourée des plus jolies femmes
+de sa cour, remplissait celui d'hôtelière.
+
+Ce jour-là, Ferdinand avait lui-même une immense chaudronnée de
+macaroni, et jamais il n'en avait mangé de pareil. En outre, comme, la
+veille, il avait pêché lui-même son poisson dans le golfe de Mergellina,
+et la surveille tué, lui-même toujours, ses chevreuils, ses sangliers,
+ses lièvres et ses faisans dans la forêt de Persano, ce dîner lui avait
+laissé des souvenirs ineffaçables, qui se traduisirent par un profond
+soupir et ces mots invocateurs:
+
+--Pourvu que je trouve autant de gibier dans mes forêts de Sicile que
+j'en ai ou plutôt que j'en avais dans mes forêts de terre ferme!
+
+Ainsi, ce roi, que les Français dépouillaient de son royaume; ainsi, ce
+père, auquel la mort enlevait son fils, ne demandait, pour se consoler
+de ce double malheur, qu'une chose à Dieu: c'était qu'il lui restât au
+moins des forêts giboyeuses.
+
+On doubla vers deux heures de l'après-midi, le cap Cefallu.
+
+Deux choses préoccupaient Nelson et lui faisaient interroger tour à tour
+la mer et la côte: Où pouvaient être Caracciolo et sa frégate? Comment
+ferait-il, avec le vent du sud, pour entrer dans la baie de Palerme?
+
+Nelson, qui avait passé sa vie sur l'Atlantique, était peu pratique des
+mers dans lesquelles il se trouvait et où il avait rarement navigué. Il
+est vrai qu'il avait à bord, comme nous l'avons vu, deux autres matelots
+siciliens. Mais comment, lui, Nelson, le premier homme de mer de son
+époque, recourrait-il à un simple matelot pour diriger un vaisseau de
+soixante et douze dans la passe de Palerme?
+
+Si l'on arrivait de jour, on ferait des signaux pour demander un pilote;
+si l'on arrivait de nuit, on courrait des bordées jusqu'au lendemain
+matin.
+
+Mais, alors, le roi, dans son ignorance des difficultés, demanderait:
+
+--Puisque voilà Palerme, pourquoi n'y entrons nous pas?
+
+Et il faudrait répondre:
+
+--Parce que je ne connais pas assez l'entrée du port pour m'y engager.
+
+Jamais Nelson ne consentirait à faire un pareil aveu.
+
+D'ailleurs, dans ce pays si mal organisé, où la vie de l'homme est la
+moins chère des marchandises, y avait-il même un office de pilotage?
+
+On le saurait bientôt, au reste; car on commençait à découvrir le mont
+Pellegrino, qui s'élève et s'allonge à l'occident de Palerme, et, vers
+les cinq heures du soir, c'est-à-dire au jour tombant, on serait en vue
+de la capitale de la Sicile.
+
+Le roi était descendu vers deux heures, et, comme son macaroni avait été
+fait d'après ses instructions, il avait parfaitement dîné. La reine
+était restée sur son lit, sous prétexte de malaise; les jeunes
+princesses et le prince Léopold s'étaient mis à table avec leur père.
+
+Vers trois heures et demie, au moment où l'on allait doubler le cap, le
+roi, suivi de Jupiter, qui avait assez bien supporté la traversée, et du
+jeune prince Léopold, vinrent rejoindre Nelson sur la dunette. L'amiral
+était soucieux, car il interrogeait vainement la mer, et nulle part on
+n'apercevait _la Minerve_.
+
+C'eût été un grand triomphe pour lui d'arriver avant l'amiral
+napolitain; mais, au contraire, selon toute probabilité, c'était
+l'amiral napolitain qui était arrivé avant lui.
+
+Vers quatre heures, on doubla le cap. Le vent soufflait avec force du
+sud-sud-est. On ne pouvait entrer dans le port qu'en courant des
+bordées, et, en courant des bordées, on pouvait s'échouer sur quelques
+bas-fonds ou toucher sur quelque rocher.
+
+Aussitôt que le port fut en vue, Nelson fit donc des signaux pour qu'on
+lui envoyât un pilote.
+
+A l'aide d'une excellente longue-vue, Nelson pouvait distinguer tous les
+bâtiments en rade, et n'eut point de peine à reconnaître, en avant de
+tous et comme un soldat au port d'arme attendant son chef, _la Minerve_
+avec tous ses agrès intacts et se balançant sur ses ancres.
+
+Il se mordit les lèvres avec dépit: ce qu'il craignait était arrivé.
+
+La nuit venait rapidement. Nelson multipliait ses signaux, et, impatient
+de ne voir venir aucune barque, tira un coup de canon, après avoir eu la
+précaution de faire prévenir la reine que ce coup de canon avait pour
+but de faire venir un pilote.
+
+L'obscurité était déjà assez épaisse pour que le fond du golfe disparût,
+et que l'on ne vit plus que les nombreuses lumières de Palerme qui
+trouaient, pour ainsi dire, les ténèbres. Nelson allait ordonner de
+tirer un second coup de canon, lorsque Henry, qui explorait la mer avec
+une excellente lunette de nuit, annonça qu'une barque se dirigeait sur
+le _Van-Guard_.
+
+Nelson prit la lunette des mains de Henry et vit effectivement venir,
+avec sa toile triangulaire, une barque montée par quatre matelots et par
+un homme couvert du grossier caban des matelots siciliens.
+
+--Holà! de la barque! cria le matelot en vigie, que voulez-vous?
+
+--Pilote, répondit simplement l'homme au caban.
+
+--Jetez un cordage à cet homme et amarrez sa barque au bâtiment, dit
+Nelson.
+
+Le vaisseau se présentait par bâbord. Il amena sa voile. Les quatre
+matelots prirent leurs rames et accostèrent le _Van-Guard_.
+
+On jeta une corde au pilote, qui la saisit, et, s'aidant, en marin
+exercé, des anfractuosités du bâtiment, entra par un des sabords dans la
+batterie haute et apparut bientôt sur le pont.
+
+Il se dirigea droit au poste du commandement, où l'attendaient Nelson,
+le capitaine Henry, le roi et le prince royal.
+
+--Vous vous êtes bien fait attendre, lui dit Henry en italien.
+
+--Je suis venu au premier coup de canon, capitaine.
+
+--Vous n'aviez donc pas vu les signaux?
+
+Le pilote ne répondit point.
+
+--Voyons, dit Nelson, ne perdons pas de temps; demandez-lui en italien,
+Henry, s'il est pratique du port et s'il répond de conduire sans
+accident un vaisseau de haut bord à son ancrage.
+
+--Je parle votre langue, milord, répondit le pilote en excellent
+anglais. Je suis pratique du port et je réponds de tout.
+
+--C'est bien, dit Nelson. Commandez la manoeuvre: vous êtes le maître
+ici. Seulement, n'oubliez pas que vous manoeuvrez un bâtiment monté par
+vos souverains.
+
+--Je sais que j'ai cet honneur, milord.
+
+Puis, sans prendre le porte-voix que lui tendait Henry, d'une voix
+sonore qui retentit d'un bout à l'autre du vaisseau, il commanda la
+manoeuvre en aussi bon anglais et avec des termes aussi techniques que
+s'il eût servi dans la marine du roi George.
+
+Comme un cheval qui se sent monté par un écuyer habile et qui comprend
+que toute l'opposition qu'il pourrait faire à sa volonté serait inutile,
+le _Van-Guard_ s'inclina sous le commandement du pilote, et obéit
+non-seulement sans résistance, mais avec une espèce d'empressement qui
+n'échappa point au roi.
+
+Ferdinand s'approcha du pilote, dont Nelson et Henry, mus du même
+sentiment d'orgueil national, s'étaient éloignés.
+
+--Mon ami, lui demanda le roi, est-ce que tu crois que je pourrai
+descendre ce soir?
+
+--Rien n'empêchera Votre Majesté: avant une heure, nous serons au
+mouillage.
+
+--Quel est le meilleur hôtel de Palerme?
+
+--Le roi, je suppose, ne descendra point dans un hôtel lorsqu'il a le
+palais du roi Roger.
+
+--Où personne ne m'attend, où je ne trouverai pas à manger, où les
+intendants, qui ne se doutent pas de mon arrivée, auront volé jusqu'aux
+draps de mon lit!
+
+--Votre Majesté, au contraire, trouvera toutes choses en ordre...
+L'amiral Caracciolo, arrivé à Palerme ce matin, à huit heures, a, je le
+sais, veillé à tout.
+
+--Et comment le sais-tu?
+
+--C'est moi qui suis le pilote de l'amiral, et je puis répondre à Votre
+Majesté que, mouillé à huit heures, il était à neuf heures au palais.
+
+--Alors, je n'aurai à m'occuper que d'une voiture?
+
+--Comme l'amiral avait prévu que Votre Majesté arriverait dans la
+soirée, depuis cinq heures du soir trois carrosses stationnent à la
+Marine.
+
+--En vérité, dit le roi, l'amiral Caracciolo est un homme précieux, et,
+si jamais je fais un voyage par terre, je le prendrai pour mon maréchal
+des logis.
+
+--Ce serait un grand honneur pour lui, sire, moins pour le poste en
+lui-même que pour la confiance qu'il indiquerait.
+
+--Et avait-il subi de grandes avaries pendant la tempête, l'amiral?
+
+--Aucune.
+
+--Décidément, murmura le roi en se grattant l'oreille, j'eusse bien fait
+de tenir la parole que je lui avais donnée.
+
+Le pilote tressaillit.
+
+--Quoi? demanda le roi.
+
+--Rien, sire, si ce n'est que l'amiral serait bien heureux, je crois,
+s'il entendait sortir de la bouche de Votre Majesté les paroles que je
+viens d'entendre.
+
+--Ah! je ne m'en cache pas.
+
+Puis, se tournant vers Nelson:
+
+--Savez-vous, milord, lui dit-il, que l'amiral est arrivé ce matin, à
+huit heures, sans la plus petite avarie. Il faut qu'il soit sorcier,
+puisque le _Van-Guard_, quoique commandé par vous, c'est-à-dire par le
+premier marin du monde, a perdu ses perroquets, sa voile de grand foc
+et--comment dites-vous cela?--sa cira... sa civadière.
+
+--Dois-je traduire à milord ce que Sa Majesté vient de dire? demanda
+Henry.
+
+--Pourquoi pas? répliqua le roi.
+
+--Littéralement.
+
+--Littéralement, si cela vous fait plaisir. Henry traduisit les paroles
+du roi à Nelson.
+
+--Sire, répondit froidement Nelson, Votre Majesté était libre de choisir
+entre le _Van-Guard_ et _la Minerve_; elle a choisi le _Van-Guard_, et
+tout ce que peuvent faire le bois, le fer et la toile réunis, le
+_Van-Guard_ l'a fait.
+
+--C'est égal, dit le roi, qui prenait plaisir à se venger de Nelson à
+l'endroit de la pression que, par son intermédiaire, l'Angleterre
+opérait sur lui, et qui avait sur le coeur sa flotte brûlée, si j'étais
+venu par _la Minerve_, je serais arrivé depuis le matin, et j'aurais
+passé une bonne journée à terre. Mais cela ne fait rien; je ne vous en
+suis pas moins reconnaissant, milord: vous avez fait de votre mieux.
+
+Et il ajouta avec sa feinte bonhomie:
+
+--Qui fait ce qu'il peut, fait ce qu'il doit.
+
+Nelson se mordit les lèvres, frappa du pied, et, laissant le capitaine
+Henry sur le pont, rentra dans sa cabine.
+
+En ce moment, le pilote criait:
+
+--Chacun à son poste, pour le mouillage!
+
+Le mouillage, comme l'appareillage, est un des moments solennels d'un
+grand bâtiment de guerre. Aussi, dès que l'ordre de se rendre à son
+poste, pour le mouillage, fut donné, le silence le plus profond
+régna-t-il à bord.
+
+En général, ce silence observé par les passagers eux-mêmes a quelque
+chose de prestigieux: huit cents hommes, attentifs et muets, attendent
+un mot. L'officier de manoeuvre, le porte-voix à la main, répéta et le
+maître d'équipage traduisit au sifflet l'ordre donné par le pilote.
+
+Aussitôt, les matelots, rangés sur les cordages, commencèrent à hâler
+d'ensemble. Les vergues pivotèrent comme par magie, et le _Van-Guard_,
+frémissant, passa entre les navires déjà ancrés sans en heurter aucun,
+et, malgré le peu d'espace qu'il avait pour évoluer, il arriva fièrement
+au lieu destiné pour son mouillage.
+
+Pendant cette manoeuvre, la plupart des voiles avaient été carguées et
+pendaient en festons sous les vergues. Celles qui étaient encore
+ouvertes ne servaient qu'à amortir la trop grande vitesse du bâtiment.
+Le pilote avait placé au gouvernail le matelot sicilien qui avait déjà
+donné à lord Nelson des renseignements sur les courants et les
+contre-courants du détroit.
+
+--Mouillez! cria le pilote.
+
+Le porte-voix de l'officier de manoeuvre et le sifflet du contre-maître
+répétèrent le commandement.
+
+Aussitôt, l'ancre se détacha des flancs du vaisseau et tomba avec fracas
+à la mer: la chaîne massive la suivit en serpentant et faisant jaillir
+des étincelles des écubiers.
+
+Le vaisseau gronda et frémit, ébranlé jusqu'au plus profond de ses
+entrailles; il craqua dans toute sa membrure, et, au milieu de la mer
+bouillonnant à son avant, une dernière secousse se fit sentir, et
+l'ancre mordit le fond.
+
+L'oeuvre du pilote était accomplie: il n'avait plus rien à faire. Il
+s'approcha respectueusement de Henry et le salua.
+
+Henry lui présenta vingt guinées qu'il était chargé, par lord Nelson, de
+lui remettre.
+
+Mais le pilote secoua la tête en souriant, et, repoussant la main de
+Henry:
+
+--Je suis payé par mon gouvernement, dit-il, et, d'ailleurs, je ne
+reçois d'argent qu'à l'effigie du roi Ferdinand ou du roi Charles.
+
+Le roi ne l'avait point un instant perdu des yeux, et, au moment où il
+passait près de lui en s'inclinant, il le saisit par la main.
+
+--Dis donc, l'ami, lui demanda-t-il, peux-tu me rendre un petit service?
+
+--Que le roi ordonne, et, s'il est au pouvoir d'un homme d'exécuter son
+ordre, son ordre sera exécuté.
+
+--Peux-tu me conduire à terre?
+
+--Rien de plus facile, sire... Mais cette pauvre barque, bonne pour un
+pilote, est-elle digne d'un roi?
+
+--Je te demande si tu peux me conduire à terre?
+
+--Oui, sire.
+
+--Eh bien, conduis-moi.
+
+Le pilote s'inclina, et, revenant à Henry:
+
+--Capitaine, dit-il, le roi veut aller à terre; ayez la bonté de faire
+descendre l'escalier d'honneur.
+
+Le capitaine Henry demeura un instant stupéfait de ce désir du roi.
+
+--Eh bien? demanda le roi.
+
+--Sire, répondit Henry, je dois transmettre le désir de Votre Majesté à
+lord Nelson: nul ne peut quitter le vaisseau de Sa Majesté Britannique
+sans l'ordre de l'amiral.
+
+--Pas même moi? dit le roi. Ainsi, je suis prisonnier sur le
+_Van-Guard?_
+
+--Le roi n'est prisonnier nulle part; mais plus le voyageur est
+illustre, plus son hôte se croirait en disgrâce si le voyageur partait
+sans prendre congé de lui.
+
+Et, saluant le roi, Henry se dirigea vers le cabinet.
+
+--Anglais maudits! murmura le roi entre ses dents, je ne sais à quoi
+tient que je ne me fasse jacobin pour n'avoir désormais plus d'ordres à
+recevoir de vous!
+
+Ce désir du roi n'avait pas moins étonné Nelson que Henry. Aussi
+l'amiral monta-t-il rapidement sur la dunette.
+
+--Est-il vrai, demanda-t-il s'adressant au roi, au mépris de l'étiquette
+qui ne veut pas que l'on interroge les souverains, est-il vrai que le
+roi veuille quitter le _Van-Guard_ à l'instant?
+
+--Rien de plus vrai, mon cher lord, dit le roi. Je suis à merveille sur
+le _Van-Guard_; mais je serai encore mieux à terre. Décidément, je
+n'étais pas né pour être marin.
+
+--Votre Majesté ne reviendra point sur cette résolution?
+
+--Non, je vous le proteste, mon cher amiral.
+
+--Le grand canot à la mer! cria Nelson.
+
+--Inutile, dit le roi. Que Votre Seigneurie ne dérange pas ces braves
+gens, qui sont fatigués.
+
+--Mais je ne puis croire à ce que m'a dit le capitaine Henry.
+
+--Que vous a dit le capitaine Henry, milord?
+
+--Que le roi voulait descendre à terre dans la barque de ce marin.
+
+--C'est la vérité. Il me parait à la fois un habile homme et un fidèle
+sujet. Je crois donc pouvoir me fier à lui.
+
+--Mais, sire, je ne puis permettre qu'un autre patron que moi, qu'un
+autre canot que celui du _Van-Guard_ et que d'autres matelots que ceux
+de Sa Majesté Britannique vous déposent à terre.
+
+--Alors, fit le roi, comme je le disais au capitaine Henry tout à
+l'heure, je suis prisonnier.
+
+--Plutôt que de laisser le roi un instant dans cette croyance, je
+m'inclinerai à l'instant même devant son désir.
+
+--A la bonne heure; c'est le moyen de nous quitter bons amis, milord.
+
+--Mais la reine? insista Nelson.
+
+--Oh! la reine est fatiguée; la reine est souffrante: ce serait un grand
+embarras pour elle et les jeunes princesses de quitter ce soir le
+_Van-Guard_. La reine débarquera demain. Je vous la recommande, milord,
+avec tout le reste de ma cour.
+
+--Irai-je avec vous, mon père? demanda le jeune prince Léopold.
+
+--Non, non, répondit le roi. Que dirait la reine si je lui prenais son
+favori!
+
+Nelson s'inclina.
+
+--Descendez l'escalier de tribord, dit-il.
+
+L'escalier fut descendu: le pilote s'affala à un cordage, et fut, en
+quelques secondes, dans la barque, qu'il amena au pied de l'échelle.
+
+--Milord Nelson, dit le roi, au moment de quitter votre bâtiment,
+laissez-moi vous dire que je n'oublierai jamais les attentions dont nous
+avons été comblés à bord du _Van-Guard_, et, demain, vos matelots
+recevront une preuve de ma satisfaction.
+
+Nelson s'inclina une seconde fois, mais cette fois sans répondre. Le roi
+descendit l'escalier et s'assit dans la barque avec un soupir
+d'allégement qui fut entendu de l'amiral resté sur la première marche.
+
+--Pousse! dit le pilote au matelot qui tenait la gaffe.
+
+La barque se détacha de l'escalier et s'en éloigna.
+
+--Nagez, mes garçons, et vivement! dit le pilote.
+
+Les quatre avirons tombèrent en cadence dans la mer, et, sous leur
+vigoureuse impulsion, la barque s'avança vers la Marine, c'est-à-dire
+vers l'endroit du port où attendaient les voitures du roi, en face de la
+rue de Tolède.
+
+Le pilote sauta le premier à terre, tira la barque et l'assujettit
+contre la jetée.
+
+Mais, avant qu'il eût tendu la main au roi, le roi avait pris son élan
+et avait sauté sur le quai.
+
+--Ah! dit-il avec une joyeuse exclamation, me voilà donc sur la terre
+ferme. Que le diable emporte maintenant le roi George, l'amirauté, lord
+Nelson, le _Van-Guard_ et toute la flotte de Sa Majesté Britannique!
+Tiens, mon ami, voilà pour toi.
+
+Et il tendit sa bourse au pilote.
+
+--Merci, sire, répondit celui-ci en faisant un pas en arrière, mais
+Votre Majesté a entendu ce que j'ai répondu au capitaine Henry. Je suis
+payé par mon gouvernement.
+
+--Et tu as même ajouté que tu ne recevais d'argent qu'à l'effigie du roi
+Ferdinand et du roi Charles: prends donc.
+
+--Sire, êtes-vous sûr que celui que vous me donnez ne soit pas à
+l'effigie du roi George?
+
+--Tu es un hardi coquin de vouloir donner une leçon à ton roi. En tout
+cas, apprends une chose, c'est que, si j'ai reçu de l'argent de
+l'Angleterre, elle m'en fait payer cher les intérêts. L'argent est pour
+tes hommes, et cette montre sera pour toi. Si jamais je redeviens roi et
+que tu aies quelque grâce à me demander, tu viendras à moi, tu me
+présenteras cette montre, et la grâce te sera accordée.
+
+--Demain, sire, dit le pilote en prenant la montre et en jetant la
+bourse à ses matelots, je serai au palais, et j'espère que Votre Majesté
+ne me refusera pas la grâce que j'aurai l'honneur de lui demander.
+
+--Eh bien, dit le roi, celui-là n'aura point perdu de temps.
+
+Et, sautant dans celle des trois voitures qui était la plus rapprochée
+de lui:
+
+--Au palais royal! dit-il.
+
+La voiture partit au galop.
+
+
+
+
+ CIII
+
+ QUELLE ÉTAIT LA GRACE QU'AVAIT A DEMANDER LE PILOTE.
+
+
+Prévenu par l'amiral Caracciolo de l'arrivée du roi, le gouverneur du
+château avait officiellement annoncé cette arrivée aux autorités de
+Palerme.
+
+Le syndic, la municipalité, les magistrats et le haut clergé de Palerme
+attendaient le roi depuis trois heures de l'après-midi dans la grande
+cour du palais. Le roi, qui avait besoin de manger et aussi de dormir,
+se dit que c'étaient trois discours à entendre, et il en frissonna de la
+pointe des pieds à la racine des cheveux.
+
+Aussi, prenant le premier la parole:
+
+--Messieurs, dit-il, quel que soit votre talent d'orateurs, je doute que
+vous trouviez moyen de me dire quelque chose d'agréable. J'ai voulu
+faire la guerre aux Français, et ils m'ont battu; j'ai voulu défendre
+Naples, et j'ai été forcé de la quitter; je me suis embarqué, et j'ai
+essuyé une tempête. Me dire que ma présence vous réjouit serait me dire
+que vous êtes contents des malheurs qui m'arrivent, et, par-dessus tout,
+en me disant cela, vous m'empêcheriez de souper et de me coucher; ce
+qui, dans ce moment, me serait plus désagréable encore que d'avoir été
+battu par les Français, d'avoir été forcé de me sauver de Naples, et
+d'avoir eu, pendant trois jours, le mal de mer et la perspective d'être
+mangé par les poissons, attendu que je meurs de faim et de sommeil. Sur
+ce, je regarde vos discours comme faits, monsieur le syndic et messieurs
+du corps municipal. Je donne dix mille ducats pour les pauvres: vous
+pouvez les envoyer prendre demain.
+
+Avisant alors l'évêque au milieu de son clergé:
+
+--Monseigneur, dit-il, demain, à Sainte-Rosalie, vous direz un _Te Deum_
+d'actions de grâces pour la façon miraculeuse dont j'ai échappé au
+naufrage. J'y renouvellerai solennellement le voeu que j'ai fait à saint
+François de Paule de lui bâtir une église sur le modèle de Saint-Pierre
+de Rome, et vous nous désignerez les membres de votre clergé les plus
+méritants. Si réduits que soient nos moyens, nous tâcherons de les
+récompenser selon leurs mérites.
+
+Puis, se tournant vers les magistrats et reconnaissant à leur tête le
+président Cardillo:
+
+--Ah! ah! c'est vous, maître Cardillo! lui dit-il.
+
+--Oui, sire, répondit le président en saluant jusqu'à terre.
+
+--Êtes-vous toujours mauvais joueur?
+
+--Toujours, sire.
+
+--Et chasseur enragé?
+
+--Plus que jamais.
+
+--C'est bien. Je vous invite à mon jeu, à la condition que vous
+m'inviterez à vos chasses.
+
+--C'est un double honneur que me fait Votre Majesté.
+
+--Maintenant, messieurs, continua le roi s'adressant à tout le monde, si
+vous avez aussi faim et aussi soif que moi, j'ai un bon conseil à vous
+donner: c'est de faire comme moi, c'est-à-dire de souper et vous coucher
+après.
+
+Cette invitation était un congé bien en règle; aussi la triple
+députation se retira-t-elle après avoir salué le roi.
+
+Ferdinand, éclairé par quatre domestiques, monta le grand escalier
+d'honneur, suivi par Jupiter, le seul convive qu'il eût jugé à propos de
+retenir.
+
+Un dîner de trente couverts était servi.
+
+Le roi s'assit à une extrémité de la table et fit asseoir Jupiter à
+l'autre, garda un domestique pour lui et en donna deux à son chien,
+auquel il fit servir de tous les plats qu'il mangea.
+
+Jamais Jupiter ne s'était trouvé à pareille fête.
+
+Puis, après le souper, Ferdinand l'emmena dans sa chambre, lui fit
+apporter, au pied de son lit, les tapis les plus moelleux, et, passant,
+avant de se coucher lui-même, la main sur la belle tête intelligente du
+fidèle animal:
+
+--J'espère, dit-il, que tu ne diras pas, comme je sais quel poëte, que
+l'escalier d'autrui est rude et que le pain de l'exil est amer.
+
+Sur quoi, il s'endormit, rêva qu'il faisait une pêche miraculeuse dans
+le golfe de Castellamare et tuait des sangliers par centaines dans la
+forêt de Ficuzza.
+
+L'ordre était donné à Naples, lorsque le roi n'avait pas sonné à huit
+heures, d'entrer dans sa chambre et de l'éveiller; mais, comme le même
+ordre n'avait pas été donné à Palerme, le roi se réveilla et sonna à dix
+heures seulement.
+
+Pendant la matinée, la reine, le prince Léopold, les princesses, les
+ministres et les courtisans avaient débarqué et avaient cherché leurs
+logements, les uns au palais, les autres dans la ville. Le corps du
+petit prince avait, en outre, été porté dans la chapelle du roi Roger.
+
+Le roi demeura un instant soucieux et se leva. Cette dernière
+circonstance qu'il paraissait avoir complètement oubliée, maintenant
+qu'il était hors de danger, pesait-elle plus tristement sur son coeur
+paternel, ou bien réfléchissait-il que saint François de Paule avait un
+peu lésiné dans la protection qu'il lui avait accordée, et qu'en
+bâtissant l'église qu'il avait votée, il allait payer bien cher une
+protection qui s'était si incomplètement étendue sur sa famille?
+
+Le roi donna l'ordre que le corps du jeune prince restât exposé toute la
+journée dans la chapelle et qu'il fût, le lendemain, enterré sans aucune
+solennité.
+
+Sa mort seulement serait signifiée aux autres cours, et celle des
+Deux-Siciles, réduite à la Sicile seule, porterait un deuil de quinze
+jours en violet.
+
+Cet ordre donné, on annonça au roi que l'amiral Caracciolo, qui, la
+veille, comme nous le savons déjà par le récit du pilote, avait fait le
+maréchal des logis pour le roi et la famille royale, sollicitait
+l'honneur d'être reçu par Sa Majesté et attendait son bon plaisir dans
+l'antichambre.
+
+Le roi s'était rattaché à Caracciolo de toute l'antipathie que
+commençait à lui inspirer Nelson; aussi s'empressa-t-il d'ordonner qu'on
+le fît entrer dans le cabinet-bibliothèque attenant à sa chambre à
+coucher, et, dans son empressement à voir l'amiral, y entra-t-il
+lui-même avant d'être complètement habillé, et, donnant à son visage
+l'expression la plus riante possible:
+
+--Ah! mon cher amiral, lui dit-il, je suis bien aise de te voir, d'abord
+pour te remercier de ce qu'étant arrivé avant moi, tu as aussitôt pensé
+à moi.
+
+L'amiral s'inclina, et, sans que le bon accueil du roi changeât rien à
+la gravité de son visage:
+
+--Sire, dit-il, c'était mon devoir comme fidèle et obéissant sujet de
+Votre Majesté.
+
+--Puis je voulais te faire des compliments sur la façon dont tu as
+manoeuvré ta frégate au milieu de la tempête. Sais-tu que tu as failli
+faire crever Nelson de rage? J'aurais bien ri, je t'en réponds, si je
+n'avais pas eu si grand'peur.
+
+--L'amiral Nelson, répondit Caracciolo, ne pouvait faire, avec un
+bâtiment lourd et mutilé comme le _Van-Guard_, ce que je pouvais faire
+avec ma frégate, bâtiment léger de construction moderne, et qui n'a
+jamais souffert. L'amiral Nelson a fait ce qu'il a pu.
+
+--C'est ce que je lui ai dit, avec un autre sens peut-être, mais
+absolument dans les mêmes termes; et j'ai même ajouté que j'avais un
+profond regret de t'avoir manqué de parole et d'être venu avec lui, au
+lieu d'être venu avec toi.
+
+--Je le sais, sire, et j'en suis profondément touché.
+
+--Tu le sais! et qui te l'a dit? Ah! je comprends: le pilote?
+
+Caracciolo ne répondit point à la question du roi. Mais, au bout d'un
+instant:
+
+--Sire, dit-il, je viens demander une grâce au roi.
+
+--Bien! tu tombes dans un bon moment! Parle.
+
+--Je viens demander au roi de vouloir bien accepter ma démission
+d'amiral de la flotte napolitaine.
+
+Le roi recula d'un pas, tant il s'attendait peu à cette demande.
+
+--Ta démission d'amiral de la flotte napolitaine! dit-il. Et pourquoi?
+
+--D'abord, sire, parce qu'il est inutile d'avoir un amiral quand on n'a
+plus de flotte.
+
+--Oui, je le sais bien, dit le roi avec une visible expression de
+colère, milord Nelson l'a brûlée; mais, un jour où l'autre, nous serons
+les maîtres chez nous, et nous la reconstruirons.
+
+--Mais, alors, répondit froidement Caracciolo, comme j'ai perdu la
+confiance de Votre Majesté, je ne pourrai plus la commander.
+
+--Tu as perdu ma confiance, toi, Caracciolo?
+
+--J'aime mieux croire cela, sire, que d'avoir à reprocher, à un roi dans
+les veines duquel coule le plus vieux sang royal d'Europe, d'avoir
+manqué à sa parole.
+
+--Oui, c'est vrai, dit le roi, je t'avais promis...
+
+--De ne point quitter Naples, d'abord, ou, si vous le quittiez, de ne le
+quitter que sur mon bâtiment.
+
+--Voyons, mon cher Caracciolo! dit le roi tendant la main à l'amiral.
+
+L'amiral prit la main du roi, la baisa respectueusement, fit un pas en
+arrière et tira un papier de sa poche.
+
+--Sire, dit-il, voici ma démission, que je prie Votre Majesté
+d'accepter.
+
+--Eh bien, non, je ne l'accepte pas, ta démission, je la refuse..
+
+--Votre Majesté n'en a pas le droit.
+
+--Comment, je n'en ai pas le droit? Je n'ai pas le droit de refuser ta
+démission?
+
+--Non, sire; car Votre Majesté m'a promis hier de m'accorder la première
+grâce que je lui demanderais; eh bien, cette grâce, c'est de vouloir
+bien recevoir et accepter ma démission.
+
+--Hier, je t'ai promis?... Tu deviens fou!
+
+Caracciolo secoua la tête.
+
+--J'ai toute ma raison, sire.
+
+--Hier, je ne t'ai point vu.
+
+--C'est-à-dire que Votre Majesté ne m'a point reconnu. Mais peut être
+reconnaîtra-t-elle cette montre?
+
+Et Caracciolo tira de sa poitrine une montre magnifique, ornée du
+portrait du roi et enrichie de diamants.
+
+--Le pilote! s'écria le roi en reconnaissant la montre qu'il avait
+donnée, la veille, à l'homme qui, si habilement, l'avait conduit dans le
+port; le pilote!
+
+--C'était moi, sire, répondit Caracciolo en s'inclinant.
+
+--Comment! tu as consenti, toi, un amiral, à faire le métier de pilote?
+
+--Sire, il n'y a point de métier inférieur quand il s'agit du salut du
+roi.
+
+La figure de Ferdinand prit une expression de mélancolie qu'elle ne
+revêtait qu'à de bien rares intervalles.
+
+--En vérité, dit-il, je suis un prince bien malheureux: ou l'on éloigne
+mes amis de moi, ou ils s'éloignent de moi eux-mêmes.
+
+--Sire, répondit Caracciolo, vous avez tort de vous en prendre à Dieu du
+mal que vous faites ou du mal que vous laissez faire. Dieu vous a donné
+pour père un roi non-seulement puissant, mais illustre; vous aviez un
+frère aîné qui devait hériter du sceptre et de la couronne de Naples:
+Dieu a permis que la folie le touchât du doigt au front et l'écartât de
+votre chemin. Vous êtes homme, vous êtes roi, vous avez la volonté, vous
+avez le pouvoir; doué du libre arbitre, vous pouvez choisir entre le
+bien et le mal, le bon et le mauvais: vous choisissez le mal, sire, de
+sorte que le bien et le bon s'éloignent de vous.
+
+--Caracciolo, dit le roi, plus triste qu'irrité, sais-tu que personne ne
+m'a jamais parlé comme tu me parles?
+
+--Parce qu'à part un homme qui, comme moi, aime le roi et veut le bien
+de l'État, Votre Majesté n'a autour d'elle que des courtisans qui
+n'aiment qu'eux-mêmes et ne veulent que les honneurs de la fortune.
+
+--Et cet homme, quel est-il?
+
+--Celui que le roi avait oublié à Naples, et que j'ai transporté, moi,
+en Sicile, le cardinal Ruffo.
+
+--Le cardinal sait, comme toi, que je suis toujours prêt à le recevoir
+et à l'écouter.
+
+--Oui, sire; seulement, après nous avoir reçus et écoutés, vous suivrez
+les conseils de la reine, d'Acton et de Nelson. Sire, je suis désespéré
+de manquer au respect que je dois à une auguste personne, mais ces trois
+noms seront maudits dans les temps et dans l'éternité.
+
+--Et crois-tu que je ne les maudisse pas, moi? dit le roi; crois-tu que
+je ne voie pas qu'ils mènent l'État à sa ruine, et moi à ma perte? Je
+suis un imbécile, mais je ne suis pas un sot.
+
+--Eh bien, alors, luttez, sire!
+
+--Lutter, lutter! cela t'est bien aisé à dire, à toi. Je ne suis pas un
+homme de lutte, Dieu ne m'a pas créé pour le combat. Je suis un homme de
+sensations et de plaisirs, un bon coeur que l'on rend mauvais à force de
+le tourmenter et de l'aigrir. Ils sont là trois ou quatre à se disputer
+le pouvoir, à tirailler, l'un la couronne, l'autre le sceptre... Je les
+laisse faire. Le sceptre, la couronne, c'est mon Calvaire; le trône,
+c'est mon Golgotha. Je n'ai point demandé à Dieu d'être roi. J'aime la
+chasse, la pêche, les chevaux, les belles filles, et n'ai pas d'autre
+ambition. Avec dix mille ducats de rente et la liberté de vivre à ma
+guise, j'eusse été l'homme le plus heureux de la terre. Mais non, sous
+prétexte que je suis roi, on ne me laisse pas un instant de repos. Cela
+se comprendrait si je régnais; mais ce sont les autres qui règnent sous
+mon nom, ce sont les autres qui font la guerre, et c'est moi qui reçois
+les coups; ce sont les autres qui font les fautes, et c'est moi qui,
+officiellement, dois les réparer. Tu me demandes ta démission, tu as
+bien raison; mais c'est aux autres que tu devrais la demander, car ce
+sont eux que tu sers, et non pas moi.
+
+--Et voilà pourquoi, voulant servir mon roi, et non les autres, je
+désire rentrer dans cette vie privée que Votre Majesté ambitionnait tout
+à l'heure. Sire, pour la troisième fois, je supplie donc Votre Majesté
+de vouloir bien accepter ma démission, et, au besoin, je l'en adjure, au
+nom de la parole qu'elle m'a donnée hier.
+
+Et Caracciolo présenta au roi d'une main sa démission et de l'autre une
+plume pour l'accepter.
+
+--Tu le veux? dit le roi.
+
+--Sire, je vous en supplie.
+
+--Et, si je signe, où iras-tu?
+
+--Je retournerai à Naples, sire.
+
+--Qu'iras-tu faire à Naples?
+
+--Servir mon pays, sire. Naples est dans cette situation où elle a
+besoin de l'intelligence et du courage de tous ses enfants.
+
+--Prends gardée ce que tu feras à Naples, Caracciolo!
+
+--Sire, je tâcherai de m'y conduire comme je l'ai fait jusqu'ici, en
+honnête homme et en bon citoyen.
+
+--Cela te regarde. Tu insistes toujours?
+
+Carracciolo se contenta de montrer à Ferdinand, du bout du doigt, la
+montre qu'il avait déposée sur la table.
+
+--Tête de fer! dit le roi avec impatience.
+
+Et, prenant la plume, il écrivit au bas de la démission:
+
+«Accordé; mais que le chevalier Carracciolo n'oublie pas que Naples est
+au pouvoir de mes ennemis.»
+
+Et il signa, comme d'habitude: FERDINAND B.[1]»
+
+[Note 1: Nous avons relevé l'apostille du roi sur la démission
+elle-même.]
+
+Caracciolo jeta les yeux sur les trois lignes que venait d'écrire le
+roi, plia sa démission, la mit dans sa poche, salua respectueusement
+Ferdinand, et s'apprêta à sortir.
+
+--Tu oublies ta montre, dit le roi.
+
+--Cette montre n'a pas été donnée à l'amiral, elle a été donnée au
+pilote. Sire, hier, le pilote n'existait point; aujourd'hui, l'amiral
+n'existe plus.
+
+--Mais j'espère, dit le roi avec cette dignité qui de temps en temps,
+apparaissait chez lui comme un éclair, j'espère que l'ami leur survit.
+Prends cette montre, et, si jamais tu es prêt à trahir ton roi, regarde
+le portrait de celui qui te l'a donnée.
+
+--Sire, répondit Caracciolo, je ne suis plus au service du roi; je suis
+simple citoyen: je ferai ce que m'ordonnera mon pays.
+
+Et il sortit, laissant le roi non-seulement triste, mais rêveur.
+
+Le lendemain, ainsi que Ferdinand l'avait ordonné, les obsèques de son
+fils le prince Albert eurent lieu sans pompe, comme eussent eu lieu
+celles d'un enfant ordinaire.
+
+Le corps fut déposé dans les caveaux de la chapelle du château connue
+sous le nom de chapelle du roi Roger.
+
+
+
+
+ CIV
+
+ LA ROYAUTÉ A PALERME.
+
+
+Nous avons vu, dans un des chapitres précédents, que la première chose
+que le roi avait réorganisée avant son conseil des ministres, et
+aussitôt son arrivée à Palerme, c'était sa partie de reversi.
+
+Par bonheur, comme l'avait pensé Ferdinand, le duc d'Ascoli, dont il ne
+s'était pas occupé, avait trouvé moyen de passer en Sicile, poussé par
+ce dévouement naïf et persévérant qui était sa principale vertu, vertu
+dont le roi ne lui savait pas plus gré qu'à Jupiter de sa fidélité.
+
+Le duc d'Ascoli était allé trouver Caracciolo pour lui demander passage
+à son bord, et, comme Caracciolo savait que le duc d'Ascoli était le
+meilleur et le plus désintéressé des amis du roi, il avait à l'instant
+même accordé au duc ce qu'il lui demandait.
+
+Le roi trouva donc, au nombre des personnes qui, dès le soir de son
+arrivée, vinrent lui faire leur cour, son compagnon de fuite d'Albano,
+le duc d'Ascoli. Mais sa présence n'étonna point le roi, et, pour tout
+compliment:
+
+--Je savais bien, lui dit-il, que tu trouverais moyen de venir.
+
+On se rappelle, en outre, qu'au nombre des magistrats qui étaient venus
+faire leur cour au roi était une vieille connaissance à lui, le
+président Cardillo, qui ne venait jamais à Naples sans avoir l'honneur
+de dîner une fois à la table du roi; en échange de quoi, le roi lui
+faisait l'honneur, chaque fois qu'il venait à Palerme, d'aller chasser
+une fois au moins dans son magnifique fief d'Illice.
+
+Le roi faisait, en faveur du président Cardillo, une exception à ses
+sympathies et à ses antipathies. D'habitude, Ferdinand,
+très-aristocrate, quoique très-populaire, et même très-populacier
+exécrait la noblesse de robe. Mais le président Cardillo l'avait séduit
+par deux puissants attraits. Le roi aimait la chasse, et le président
+Cardillo était, depuis Nemrod et après le roi Ferdinand, un des plus
+puissants chasseurs devant Dieu qui eussent jamais existé. Le roi
+détestait les cheveux à la Titus, les moustaches et les favoris, et le
+président Cardillo n'avait pas un cheveu sur la tête et pas un poil sur
+les joues ni au menton; la majestueuse perruque sous laquelle le digne
+magistrat dissimulait sa calvitie avait donc le rare privilége d'être
+bien reçue par le roi. Aussi jeta-t-il immédiatement les yeux sur lui
+pour faire, avec d'Ascoli et Malaspina, les partenaires habituels de sa
+partie de reversi.
+
+Les autres joueurs sans carte, comme on pourrait dire des ministres sans
+portefeuille, étaient le prince de Castelcicala, le seul des trois
+membres de la junte d'État que la reine eût daigné couvrir de sa
+protection en l'emmenant avec elle; le marquis de Cirillo, que le roi
+venait de faire son ministre de l'intérieur, et le prince de
+San-Cataldo, un des plus riches propriétaires de la Sicile méridionale.
+
+Cet attelage du roi, si l'on nous permet de désigner ainsi les trois
+courtisans qui avaient l'honneur d'être désignés pour son jeu, était
+bien la plus étrange réunion d'originaux qui se pût voir.
+
+Nous connaissons le duc d'Ascoli, auquel à tort nous donnerions le nom
+de courtisan. Le duc d'Ascoli était une de ces figures sereines,
+courageuses et loyales comme on en rencontre si rarement à la cour. Son
+dévouement au roi était désintéressé de toute ambition. Jamais il ne lui
+était arrivé de solliciter une faveur pécuniaire ou honorifique; ni, le
+roi lui ayant offert une de ces faveurs, de lui rappeler qu'il la lui
+avait offerte, s'il l'oubliait. Le duc d'Ascoli était le type du
+véritable gentilhomme, amoureux de la royauté comme d'une institution
+sacro-sainte, s'étant imposé de son plein gré des devoirs avec elle, et
+convertissant de son plein gré ces devoirs en obligations.
+
+Le marquis Malaspina, tout au contraire, était un de ces caractères
+quinteux, querelleurs et rétifs, qui regimbent à tout, et qui cependant
+finissent par obéir, quel que soit l'ordre donné par le maître, se
+vengeant de cette obéissance par des mots piquants et des boutades
+misanthropiques, mais enfin obéissant. C'était, comme le disait
+Catherine de Médicis, du duc de Guise, un de ces roseaux peints en fer
+qui plient quand on appuie dessus.
+
+Le quatrième, le président Cardillo, a été déjà esquissé par nous, et
+nous n'avons plus que quelques traits à ajouter pour compléter son
+portrait.
+
+Le président Cardillo, avant que le roi y vînt, était l'homme le plus
+violent, et, en même temps, le plus mauvais joueur de la Sicile; le roi
+venu, il était, comme César, s'il tenait absolument à rester le premier,
+obligé d'aller chercher quelque village de la Sardaigne ou de la
+Calabre.
+
+Dès le premier soir où il fut admis au jeu du roi, le président Cardillo
+donna, par un mot, la mesure de sa soumission à l'étiquette royale.
+
+Une des principales préoccupations du joueur au reversi est de se
+défaire de ses as. Or, le roi Ferdinand, s'étant aperçu que, pouvant se
+défaire d'un as, il l'avait gardé dans sa main, s'était écrié:
+
+--Suis-je assez bête! je pouvais me défaire de mon as, et je l'ai gardé!
+
+--Eh bien, moi, répondit le président, je suis encore plus bête que
+Votre Majesté; car, pouvant faire quinola, je ne l'ai point fait.
+
+Le roi se mit à rire, et le président, qui était déjà fort dans son
+estime, y entra d'un nouveau cran. Sa franchise rappelait probablement
+au roi celle de ses bons lazzaroni.
+
+Cela n'était qu'un mot; mais le président ne se bornait pas toujours aux
+mots. Il entrait dans la série des faits et des gestes. A la moindre
+contradiction, par exemple, ou à la moindre faute de son partenaire
+contre les règles du jeu, il faisait voler les jetons, les cartes,
+l'argent, les chandeliers. Mais, lorsqu'il se vit assis à la table de Sa
+Majesté, le pauvre président eut une muselière et fut obligé de ronger
+son frein.
+
+Cela alla bien pendant trois ou quatre soirées. Mais le roi, qui
+connaissait par expérience le caractère du président, et qui,
+d'ailleurs, voyait la violence qu'il se faisait, s'amusait à le pousser
+à bout; puis, lorsqu'il était près d'éclater, il le regardait et lui
+adressait la première question venue. Alors le pauvre président, forcé
+de répondre courtoisement, souriait avec rage, mais en même temps aussi
+gracieusement qu'il lui était possible, reposait sur la table l'objet
+quelconque qu'il était prêt à lancer au plafond ou à briser sur le
+parquet, et s'en prenait aux boutons de son habit, qu'il se contentait
+d'arracher et que l'on retrouvait le lendemain semés sur le tapis.
+
+Le quatrième jour, cependant, le président n'y put tenir. Il jeta au nez
+du marquis Malaspina les cartes qu'il n'osait jeter au nez du roi, et,
+comme il tenait son mouchoir d'une main et sa perruque de l'autre, et
+qu'une sueur de colère ruisselait sur son visage, il se trompa de main,
+commença par s'essuyer la figure avec sa perruque et finit par se
+moucher dedans.
+
+Le roi pensa mourir de rire et se promit de se donner le plus souvent
+possible cette comédie.
+
+Aussi, Ferdinand se garda-t-il bien de refuser la première invitation de
+chasse que lui fit le président Cardillo.
+
+Le président Cardillo avait, comme nous l'avons dit, un magnifique fief
+donnant cinq mille onces d'or de revenus à Illice[2]: au milieu de ce
+fief, s'élevait un château digue de loger un roi.
+
+[Note 2: 60,000 francs.]
+
+Le roi y arriva la veille de la chasse pour y dîner et pour y coucher.
+
+Ferdinand était curieux, il se fit montrer le château dans tous ses
+détails. Sa chambre, qui était la chambre d'honneur, était en face de
+celle de son hôte.
+
+Le soir, après avoir fait, comme d'habitude, sa partie de reversi et
+avoir, comme d'habitude encore, exaspéré son hôte, il se coucha; mais,
+quoique son lit eût un dais comme un trône, le roi, toujours jeune et
+neuf à l'endroit de la chasse, se réveilla une heure avant que le cor
+sonnât la diane.
+
+Ne sachant que faire dans son lit, et ne pouvant se rendormir, il eut
+l'idée de voir quelle figure faisait un président dans son lit, sans
+perruque et en bonnet de nuit.
+
+La chose était d'autant moins indiscrète que le président était veuf.
+
+En conséquence, le roi se leva, alluma sa bougie, se dirigea en chemise
+vers la porte de la chambre de son hôte, tourna la clef et entra.
+
+Si grotesque que fût le spectacle auquel s'attendait le roi, il ne
+pouvait même soupçonner celui qui s'offrit à ses yeux.
+
+Le président, sans perruque et en chemise, lui aussi, était assis, au
+milieu de la chambre, sur cette espèce de trône où M. de Vendôme reçut
+Alberoni. Le roi, au lieu de s'étonner et de refermer la porte, alla
+directement à lui, tandis que, surpris à l'improviste, le pauvre
+président demeurait immobile et sans dire une parole. Le roi, alors, lui
+mit sa bougie sous le nez pour mieux voir quel visage il faisait, puis
+commença de faire le tour de la statue et de son piédestal avec une
+admirable gravité, tandis que la tête seule du président, qui s'appuyait
+des deux mains sur son siége, pareille à celle d'un magot de la Chine,
+accompagnait Sa Majesté par un mouvement central pareil à son mouvement
+circulaire.
+
+Enfin, les deux astres, qui accomplissaient leur périple, se
+retrouvèrent en face l'un de l'autre, et, comme le roi s'était redressé
+et gardait le silence:
+
+--Sire, dit le président avec le plus grand sang-froid, le cas n'étant
+pas prévu par l'étiquette, dois-je rester assis ou me lever?
+
+--Reste assis, reste assis! dit le roi; mais voilà quatre heures qui
+sonnent, ne nous fais pas attendre.
+
+Et Ferdinand sortit de la chambre avec la même gravité qu'il y était
+entré.
+
+Mais, quelque gravité que le roi eût affectée, cette aventure n'en était
+pas moins une de celles que, dans l'avenir, il avait le plus de plaisir
+à raconter, toutefois après celle de sa fuite avec Ascoli, fuite dans
+laquelle, selon lui, Ascoli avait mille chances pour une d'être pendu.
+
+La chasse chez le président fut magnifique. Mais quel jour, fût-ce dans
+la bienheureuse Sicile, peut être sûr de s'écouler sans quelque petit
+nuage au ciel? Le roi, nous l'avons dit, était un admirable tireur, et
+qui n'avait probablement pas son égal. Il ne tirait jamais qu'à balle
+franche et était toujours sûr de mettre sa balle au défaut de l'épaule;
+ce qui, à la chasse au sanglier, est d'une grande importance, parce que
+l'animal n'est vulnérable mortellement que là. Mais ce qu'il y avait de
+curieux, c'est qu'il exigeait de ceux qui chassaient avec lui la même
+adresse que lui.
+
+Aussi, le soir de cette première et fameuse chasse qu'il faisait chez le
+président Cardillo, comme tous les chasseurs étaient réunis autour d'un
+monceau de sangliers, trophée cynégétique de la journée, il en vit un
+qui était frappé au ventre.
+
+Aussitôt, la rougeur lui monta au front, et, jetant un regard furieux
+autour de lui:
+
+--Quel est, demanda-t-il, le porc qui a fait un pareil coup?
+
+--Moi, sire, répondit Malaspina. Faut-il me pendre pour cela?
+
+--Non, répondit le roi; mais, les jours de chasse, il faut rester chez
+vous.
+
+Le marquis Malaspina, à partir de ce moment, non-seulement resta chez
+lui les jours de chasse, mais encore fut remplacé au jeu du roi par le
+marquis de Circello.
+
+Au reste, le jeu du roi n'était pas le seul établi dans le grand salon
+du palais royal, situé dans le pavillon carré qui surmonte la porte de
+Montreale. A quelques pas de la table de reversi du roi, il y avait la
+table de pharaon, où trônait Emma Lyonna, soit qu'elle fît la banque ou
+pontât. C'était au jeu surtout que l'on pouvait, sur les traits mobiles
+de la belle Anglaise, étudier le flux et le reflux des passions. Extrême
+en tout, Emma jouait avec rage, et aimait à plonger ses belles mains
+dans les flots d'or qu'elle amassait sur ses genoux et qu'elle faisait
+rouler en fauves cascades de ses genoux sur le tapis vert. Lord Nelson,
+qui ne jouait jamais, se tenait assis derrière elle ou debout appuyé à
+son fauteuil, dévorant ses belles épaules de l'oeil qui lui restait, ne
+parlant à personne qu'à elle et toujours à voix basse et en anglais.
+
+Là, tandis que le roi jouait à gagner ou à perdre mille ducats au plus,
+on jouait à en gagner ou en perdre vingt, trente, quarante mille.
+
+C'était autour de cette table que se tenaient les plus riches seigneurs
+de la Sicile, et, au milieu de ces hommes, quelques-uns de ces joueurs
+heureux qui sont renommés par leur constante fortune au jeu.
+
+Si Emma voyait à l'un d'eux une bague ou une épingle qui lui plût, elle
+la faisait remarquer à Nelson, qui, le lendemain, se présentait chez le
+propriétaire du diamant, du rubis ou de l'émeraude; et, à quelque prix
+que ce fût, l'émeraude, le rubis ou le diamant passait du doigt ou du
+cou de son propriétaire au doigt ou au cou de la belle favorite.
+
+Quant à sir William, occupé d'archéologie ou de politique, il ne voyait
+rien, n'entendait rien, faisait sa correspondance politique avec
+Londres, ou classait ses échantillons géologiques.
+
+Si l'on nous accusait d'exagérer la cécité conjugale du digne
+ambassadeur, nous répondrions par cette lettre de Nelson, en date du 12
+mars 1799, adressée à sir Spencer Smith, et qui fait partie des lettres
+et dépêches publiées à Londres, après la mort de l'illustre amiral:
+
+«Mon cher monsieur,
+
+»Je désire deux ou trois beaux châles de l'Inde, quels qu'en soient les
+prix. Comme je ne connais personne à Constantinople que je puisse
+charger de cette emplette, je prends la liberté de vous prier de me
+faire rendre ce service. J'en payerai le prix avec mille remerciements,
+soit à Londres, soit partout ailleurs, aussitôt qu'on me le fera
+connaître.
+
+»En faisant ce que je vous demande, vous acquerrez un nouveau titre à la
+reconnaissance de,
+
+»NELSON.»
+
+Cette lettre n'a pas besoin de commentaires, il nous semble; elle prouve
+qu'Emma Lyonna, en épousant sir William, n'avait point tout à fait
+oublié les habitudes de son ancien métier.
+
+Quant à la reine, elle ne jouait jamais, ou du moins jouait sans
+animation et sans plaisir. Chose étrange, il y avait une passion
+inconnue à cette femme de passion. En deuil du jeune prince Albert, si
+vite disparu, plus vite encore oublié, elle se tenait avec les jeunes
+princesses, en deuil comme elle, dans un coin du salon, occupée à
+quelque travail d'aiguille. Pendant le jeu, trois fois par semaine, le
+prince de Calabre venait avec sa jeune épouse faire au roi sa visite. Ni
+lui ni la princesse Clémentine ne jouaient. La princesse s'asseyait près
+de la reine sa belle-mère, au milieu des jeunes princesses ses
+belles-soeurs, et se mettait à dessiner ou à faire de la tapisserie avec
+elles.
+
+Le duc de Calabre allait d'un groupe à l'autre et se mêlait à la
+conversation, quelle qu'elle fût, avec cette faconde facile et
+superficielle qui, aux yeux des ignorants, passe pour de la science.
+
+Un étranger qui fût entré dans ce salon et qui n'eût point su à qui il
+avait affaire, n'eût jamais deviné que ce roi qui faisait si gaiement sa
+partie de reversi, que cette femme qui brodait si froidement un dossier
+de fauteuil, que ce jeune homme enfin qui, d'un visage si riant, saluait
+tout le monde, étaient un roi, une reine et un prince royal venant de
+perdre leur royaume et ayant depuis peu de jours seulement mis le pied
+sur la terre de l'exil.
+
+Le visage seul de la princesse Clémentine portait la trace d'un profond
+chagrin; mais on sentait que, tombant dans l'extrémité opposée, le
+chagrin était plus grand que celui qu'on éprouve de la perte d'un trône;
+on comprenait que la pauvre archiduchesse avait perdu son bonheur, sans
+espoir de le retrouver jamais.
+
+
+
+ CV
+
+ LES NOUVELLES.
+
+Quoique le roi Ferdinand eût mis, comme nous l'avons dit, moins
+d'empressement à réorganiser son ministère que sa partie de reversi, au
+bout de deux ou trois jours, il avait établi quelque chose qui
+ressemblait à un conseil d'État. Il avait rendu à Ariola, disgracié
+d'abord, son ministère de la guerre, car il avait bien vite reconnu que
+les traîtres étaient ceux qui lui avaient conseillé la guerre, et non
+ceux qui l'en avaient dissuadé. Il avait nommé le marquis de Circello à
+l'intérieur, et le prince de Castelcicala--auquel il fallait une
+compensation de la perte de sa place d'ambassadeur à Londres et de
+membre de la junte d'État à Naples--ministre des affaires étrangères.
+
+Le premier qui apporta à Palerme des nouvelles de Naples fut le vicaire
+général prince Pignatelli. Il avait, nous l'avons dit, pris la fuite le
+même soir où, mis en demeure de livrer le trésor de l'État à la
+municipalité et de se démettre de ses pouvoirs aux mains des élus, il
+avait demandé douze heures pour réfléchir.
+
+Le prince Pignatelli fut fort mal reçu du roi et surtout de la reine. Le
+roi lui avait recommandé de ne traiter à aucun prix avec les Français et
+les rebelles, ce qui, à ses yeux, était tout un, et cependant il avait
+signé la trêve de Sparanisi; la reine lui avait ordonné de brûler Naples
+en la quittant et de tout égorger, _à partir des notaires et au-dessus_,
+et il n'avait pas incendié le plus petit palais, égorgé le moindre
+patriote.
+
+Le prince Pignatelli fut exilé à Castanisetta.
+
+Successivement, et par des voies diverses, on apprit l'émeute contre
+Mack et la protection que celui-ci avait trouvée sous la tente du
+général français, la nomination de Maliterno comme général du peuple,
+l'adjonction qu'il s'était faite de Rocca-Romana comme lieutenant, et
+enfin la marche toujours plus rapprochée des Français sur Naples.
+
+Enfin, un matin, par une tartane de Castellamare, après trois jours et
+demi de traversée, un homme aborda à Palerme, se disant porteur des
+nouvelles les plus importantes. Il avait, disait-il, échappé par miracle
+aux jacobins, et, montrant ses poignets meurtris par les cordes qui
+l'avaient lié, il demandait à parler au roi.
+
+Le roi, prévenu, fit demander qui il était.
+
+Il répondit qu'il se nommait Roberto Brandi et était gouverneur du
+château Saint-Elme.
+
+Le roi, jugeant, en effet, qu'il devait apporter des nouvelles
+positives, ordonna qu'il fût introduit.
+
+Roberto Brandi, introduit, raconta au roi que, la nuit qui avait précédé
+l'attaque des Français sur Naples, une émeute terrible avait éclaté
+parmi les hommes de la garnison du château Saint-Elme. Il était alors,
+racontait-il toujours, sorti un pistolet de chaque main; mais les
+rebelles s'étaient jetés sur lui. Il avait fait une résistance
+désespérée. De ses deux coups, il avait tué un homme et en avait blessé
+un autre. Mais que pouvait-il faire contre cinquante hommes? Ils
+s'étaient rués sur lui, l'avaient garrotté et jeté dans le cachot de
+Nicolino Caracciolo, qu'ils avaient délivré et nommé commandant du
+château à sa place. Il était resté, ajoutait-il encore soixante et douze
+heures enfermé dans son cachot, sans que personne songeât à lui apporter
+ni un verre d'eau, ni un morceau de pain. Enfin, un geôlier, qui lui
+devait sa place, en avait eu pitié, et, le troisième jour, au milieu de
+la confusion du combat, était descendu près de lui et lui avait apporté
+un déguisement à l'aide duquel il avait pu fuir. Mais, comme, dans le
+premier moment, il lui avait été impossible de trouver un moyen de
+transport, il avait été obligé de rester deux jours caché chez un ami,
+ce qui lui avait permis d'assister à l'entrée des Français à Naples et à
+la trahison de saint Janvier. Enfin, après la proclamation de la
+république parthénopéenne, il avait gagné Castellamare, où, à prix d'or,
+le patron d'une tartane avait consenti à le prendre à son bord et à le
+transporter en Sicile. Il avait fait la traversée en trois jours, et
+arrivait pour mettre son dévouement aux pieds de ses augustes
+souverains.
+
+Le récit était des plus touchants. Roberto Brandi, après l'avoir fait au
+roi, le renouvela devant la reine, et, comme la reine, bien autrement
+que le roi, était appréciatrice des grands dévouements, elle fit compter
+à la victime de Nicolino Caracciolo et des jacobins une somme de dix
+mille ducats, d'abord, puis le fit nommer gouverneur du château de
+Palerme aux mêmes appointements qu'il avait au château Saint-Elme,
+promettant de faire quelque chose de mieux pour lui, le jour où, son
+royaume reconquis, elle rentrerait à Naples.
+
+Un conseil fut à l'instant même réuni chez la reine: Acton,
+Castelcicala, Nelson et le marquis de Circello y furent convoqués.
+
+Il s'agissait d'empêcher la Révolution, triomphante à Naples, de
+traverser le détroit et de pénétrer en Sicile. C'était peu de chose que
+de posséder une île, après avoir possédé une île et un continent;
+c'était, peu de chose que d'avoir un million et demi de sujets, après en
+avoir eu sept millions; mais enfin une île et un million et demi de
+sujets valent mieux que rien, et le roi tenait à garder Palerme, où il
+faisait sa partie de reversi tous les soirs, où le président Cardillo
+lui donnait de si belles chasses, et à régner sur ses quinze cent mille
+Siciliens.
+
+Comme on le pense bien, le conseil ne décida rien; la reine, qui
+saisissait les petits détails et pouvait monter les rouages inférieurs
+d'une machine, était incapable d'avoir une grande idée et d'organiser un
+plan d'une certaine importance. Le roi se contentait de dire:
+
+--Moi, vous le savez, je ne voulais pas la guerre. Je m'en suis lavé et
+je m'en lave encore les mains. Que ceux qui ont fait le mal y trouvent
+un remède. Seulement, saint Janvier me le payera! Et, pour commencer, en
+arrivant à Naples, je fais bâtir une église à saint François de Paule.
+
+Acton, écrasé par les événement, et surtout par la connaissance que le
+roi avait eue de la part qu'il avait prise à la falsification de la
+lettre de son gendre l'empereur d'Autriche, sentant son impopularité
+grandir chaque jour, craignait de donner un avis qui conduisît l'État
+plus bas encore qu'il n'était, et offrait de donner sa démission en
+faveur de celui qui ouvrirait cet avis. Le prince de Castelcicala,
+diplomate inférieur, qui ne dut la haute position qu'il occupa en France
+et en Angleterre qu'à la faveur de Ferdinand et à la récompense de ses
+crimes, était impuissant aux situations extrêmes. Nelson, homme de
+guerre, marin terrible, capitaine de génie sur son élément, devenait
+d'une effrayante nullité en face de toute situation qui ne devait point
+se terminer par un branle-bas de combat. Enfin, le marquis de Circello,
+qui, pendant dix ou onze ans, garda près du roi la position qui venait
+de lui être faite, était ce que les rois appellent un bon serviteur, en
+ce qu'il obéit sans réplique aux ordres qu'il reçoit, ces ordres
+fussent-ils absurdes;--et ce que l'avenir n'appelle d'aucun nom,
+cherchant inutilement sa trace dans les événements contemporains et n'y
+trouvant que sa signature au-dessous de celle du roi.
+
+Le seul homme qui, en pareille circonstance, eût pu donner un bon
+conseil et qui même l'avait déjà plusieurs fois donné au roi, c'était le
+cardinal Ruffo. Son génie plein d'audace, de ressources et d'invention,
+était de ceux auxquels les rois peuvent recourir en toute circonstance.
+Le roi le savait et il y avait personnellement recouru.
+
+Mais le cardinal lui avait constamment répondu par ces paroles:
+«Transporter la contre-révolution en Calabre, et mettre à la tête de la
+contre-révolution le duc de Calabre.»
+
+La première moitié du conseil agréait assez au roi; mais la seconde
+partie lui paraissait absolument impraticable.
+
+Le duc de Calabre était le digne fils de son père, et il avait horreur
+de tout moyen politique qui pût compromettre sa précieuse existence. Il
+n'avait jamais voulu aller en Calabre, de peur d'y attraper la fièvre,
+et cela, quelques instances que le roi eût pu lui faire. A coup sûr, le
+roi n'obtiendrait point de lui d'y aller lorsqu'il s'agirait
+non-seulement d'y risquer la fièvre, mais d'y recevoir, en outre, des
+coups de fusil.
+
+Aussi le roi, sachant d'avance l'inutilité de l'ouverture, n'avait-il
+pas dit un mot à son fils de ce projet.
+
+Le conseil se sépara donc, comme nous l'avons dit, sans avoir rien
+décidé, se donnant à lui-même ce prétexte que, les renseignements sur
+l'état des choses étant insuffisants, il fallait en attendre de
+nouveaux.
+
+La situation était claire cependant et ne pouvait guère le devenir
+davantage.
+
+Les Français étaient maîtres de Naples, la république parthénopéenne
+était proclamée et le gouvernement provisoire envoyait des représentants
+pour démocratiser la province.
+
+Seulement, comme le conseil voulait avoir l'air de délibérer, s'il ne
+faisait point autre chose, il décida qu'il se réunirait le lendemain et
+les jours suivants.
+
+Et cependant, comme on va le voir, le conseil avait bien fait de décider
+qu'il fallait attendre d'autres nouvelles; car, le lendemain, arriva une
+nouvelle à laquelle personne ne s'attendait.
+
+Son Altesse le prince royal avait fait une descente en Calabre, s'était
+fait reconnaître à Brindisi et à Tarente, et avait soulevé toute la
+pointe méridionale de la péninsule.
+
+A cette nouvelle, annoncée officiellement par le marquis de Circello,
+qui la tenait d'un courrier arrivé le jour même de Reggio, les membres
+du conseil se regardèrent avec étonnement, et le roi éclata de rire.
+
+Nelson, qui comprenait un pareil événement parce qu'il était dans sa
+nature de le conseiller ou de l'accomplir, fit observer que, depuis huit
+jours, le prince avait quitté Palerme pour se rendre au château de la
+Favorite; que, depuis huit jours, on ne l'avait point vu, et qu'il était
+possible que, sans en rien dire à personne, poussé par son courage, il
+eût rêvé et mis à exécution cette entreprise, qui paraissait avoir si
+bien réussi.
+
+Cette fois, le roi haussa les épaules.
+
+Mais, comme, à tout prendre, l'invraisemblable est encore possible, le
+roi consentit à ce que l'on fît monter un homme à cheval, qui courrait à
+la Favorite et demanderait, au nom du roi, inquiet de cette longue
+absence, des nouvelles de son fils.
+
+L'homme monta à cheval, partit au galop et revint annoncer que le prince
+saluait son auguste père et se portait à merveille. Il l'avait vu, lui
+avait parlé, et sa reconnaissance était grande pour cette sollicitude
+paternelle à laquelle le roi ne l'avait pas habitué.
+
+Le conseil, qui, la veille, s'était séparé sans prendre de décision,
+parce que les nouvelles n'étaient point assez importantes, se sépara,
+cette fois, sans en prendre encore parce qu'elles l'étaient trop.
+
+Le roi, en rentrant chez lui, ouvrait la bouche pour donner l'ordre
+d'aller chercher le cardinal Ruffo, lorsque l'on prévint Sa Majesté que
+celui-ci l'attendait dans son appartement, usant du privilége qui lui
+avait été donné d'entrer chez le roi à toute heure et sans jamais faire
+antichambre.
+
+Le cardinal attendait le roi debout et le sourire sur les lèvres.
+
+--Eh bien, mon éminentissime, dit te roi, vous savez les nouvelles?
+
+--Le prince héréditaire est débarqué à Brindisi, et toute la pointe
+méridionale de la Calabre est en feu.
+
+--Oui; mais, par malheur, il n'y a pas un mot de vrai dans tout cela. Le
+prince héréditaire n'est pas plus en Calabre que moi, qui me garderai
+bien d'y aller: il est à la Favorite.
+
+--Où il commente fort savamment, avec le chevalier San-Felice,
+l'_Erotika Biblion_.
+
+--Qu'est-ce que cela, l'_Erotika Biblion_?
+
+--Un livre fort savant sur l'antiquité, écrit par M. le comte de
+Mirabeau, pendant sa captivité au château d'If.
+
+--Mais enfin, si grand savant que soit mon fils, il n'a pas encore
+découvert la baguette de l'enchanteur Merlin, et il ne peut être à la
+fois en Calabre et à la Favorite.
+
+--Cela est pourtant ainsi.
+
+--Voyons, mon cher cardinal, ne me faites pas languir et donnez-moi le
+mot de l'énigme.
+
+--Le roi le veut?
+
+--Votre ami vous en prie.
+
+--Eh bien, sire, le mot de l'énigme, qui est pour Votre Majesté seule,
+comprenez bien...
+
+--Pour moi seul, c'est convenu.
+
+--Eh bien, le mot de l'énigme est que, quand, pour un grand projet, j'ai
+besoin d'un prince héréditaire, et que le roi est assez ennemi de
+lui-même pour ne pas vouloir me le donner...
+
+--Eh bien? demanda le roi.
+
+--Eh bien, j'en fabrique un! répondit le cardinal.
+
+--Oh! pardieu! dit le roi, voilà du nouveau. Vous allez me dire comment
+vous vous y prenez, n'est-ce pas?
+
+--Bien volontiers, sire. Seulement, accommodez-vous _confortablement_
+dans un fauteuil, comme dit mon ami Nelson; car le récit est un peu
+long, je vous en préviens.
+
+--Parlez, parlez, mon cher cardinal, dit le roi s'accommodant, en effet,
+dans une causeuse; et ne craignez jamais d'être trop long. Vous parlez
+si bien, que je ne me lasse jamais de vous entendre.
+
+Ruffo salua et commença son récit.
+
+
+
+
+ CVI
+
+ COMMENT LE PRINCE HÉRÉDITAIRE POUVAIT ÊTRE,
+ A LA FOIS, EN SICILE ET EN CALABRE.
+
+
+--Sire, Votre Majesté se rappelle Leurs Altesses royales mesdames
+Victoire et Adélaïde, filles de Sa Majesté le roi Louis XV?
+
+--Parfaitement; pauvres vieilles princesses! à telles enseignes qu'au
+moment de quitter Naples, je leur ai envoyé quelque chose comme dix ou
+douze mille ducats, en leur faisant dire de s'embarquer à Manfredonia
+pour Trieste, ou de venir, si elles l'aimaient mieux, nous rejoindre à
+Palerme.
+
+--Votre Majesté se rappelle aussi les sept gardes du corps qu'elles
+avaient avec elles, et dont l'un, M. de Boccheciampe, était
+particulièrement recommandé par M. le comte de Narbonne?
+
+--Je me rappelle tout cela.
+
+--L'un d'eux--Votre Majesté n'a pas dû, certes, oublier ce détail--avait
+une merveilleuse ressemblance avec Son Altesse royale le prince
+héréditaire.
+
+--Au point que, moi-même, quand je l'ai vu pour la première fois, j'y ai
+été trompé.
+
+--Eh bien, sire, dans les circonstances où nous nous trouvions, il m'est
+venu à l'esprit d'utiliser ce phénomène.
+
+Le roi regarda Ruffo en homme qui ne sait pas encore ce qu'il va
+entendre, mais qui a une telle confiance dans le narrateur, qu'il admire
+déjà.
+
+Ruffo continua:
+
+--Au moment du départ, j'appelai près de moi de Cesare, et, comme je
+doutais que M. le prince de Calabre consentît jamais à jouer un rôle
+actif dans une guerre comme celle qui se préparait, sans faire part de
+mon projet à Cesare, sur la bravoure de qui je savais pouvoir compter,
+puisqu'il est Corse, je lui dis que ce n'était, certes, point par hasard
+et sans avoir de grands desseins sur lui que la nature l'avait doué
+d'une ressemblance si extraordinaire avec le prince héréditaire.
+
+--Et que répondit-il? demanda le roi.
+
+--Je dois lui rendre cette justice, qu'il n'hésita pas un instant. «Je
+ne suis, dit-il, qu'un atome dans le drame qui se joue; mais ma vie et
+celle de mes compagnons est au service du roi. Qu'ai-je à faire?--Rien,
+répondis-je. Vous n'avez qu'à vous laisser faire.--Encore, avons-nous un
+plan quelconque à suivre?--Vous accompagnerez Leurs Altesses royales à
+Manfredonia; lorsqu'elles seront embarquées, vous suivrez la côte
+orientale de la Calabre jusqu'à Brindisi. Si, le long de la route, il ne
+vous est rien arrive, prenez à Brindisi un bateau, une barque, une
+tartane, et gagnez la Sicile; si, au contraire, il vous est arrivé
+quelque chose d'extraordinaire et d'inattendu, vous êtes homme d'esprit
+et de courage, profitez des circonstances: votre fortune et celle de vos
+compagnons--une fortune à laquelle, dans vos rêves d'ambition les plus
+hardis, vous ne pouviez vous attendre,--est entre vos mains...»
+
+--Vous aviez quelque projet sur eux?
+
+--Évidemment.
+
+--Alors, pourquoi, connaissant leur courage, ne les mettiez-vous pas au
+courant de ce projet?
+
+--Parce que, sur les sept, sire, un pouvait me trahir... Qui peut
+répondre que, sur sept hommes, un seul ne trahira point?
+
+Le roi poussa un soupir.
+
+--Mais ce projet, dit-il, à moi, vous n'avez aucune raison de me le
+cacher.
+
+--D'autant mieux, sire, continua Ruffo, qu'il a réussi.
+
+--J'écoute, reprit le roi.
+
+--Eh bien, sire, nos sept jeunes gens suivirent de point en point les
+instructions données. Les deux princesses embarquées, ils prirent la
+côte méridionale de la Calabre, où les attendait un de mes agents par
+lequel je ne craignais pas plus d'être trahi que par eux, attendu qu'il
+n'était guère mieux instruit qu'eux.
+
+--Vous étiez fait pour être premier ministre, mon cher Ruffo, non pas
+d'un petit État comme Naples, mais d'une grande puissance comme la
+France, l'Angleterre ou la Russie. Continuez, continuez, je vous écoute.
+Voyons, quel était cet agent, et qu'était-il chargé de faire? Quel
+maître en politique vous êtes, mon cher cardinal! et quel malheur que
+vous n'ayez pas eu en moi un meilleur élève!
+
+--Cet agent que Votre Majesté a nommé, il y a un an, intendant à ma
+recommandation, habite la ville de Montejasi, qui devait naturellement
+se trouver sur la route de nos aventuriers. Je lui écrivis que Son
+Altesse royale le duc de Calabre, décidé à tenter un coup désespéré pour
+reconquérir le royaume de son père, venait de s'embarquer pour la
+Calabre avec le duc de Saxe, son connétable et son grand écuyer, et que
+je le priais de veiller à leur sûreté en sujet fidèle, dans le cas où il
+croirait que leur projet ne dût pas réussir, mais aussi de les seconder
+de tout son pouvoir dans le cas où il aurait la moindre chance de
+réussite. Il était invité à transmettre le secret de cette expédition
+aux amis dont il serait sûr. J'avais le briquet et le caillou:
+j'attendis l'étincelle.
+
+--Le caillou se nommait de Cesare, je le sais déjà; mais comment se
+nommait le briquet?
+
+--Buonafede Gironda, sire.
+
+--Il ne faut oublier aucun de ces noms, mon éminentissime; car je sais
+que, si un jour j'ai à punir, j'aurai aussi à récompenser.
+
+--Ce que j'avais prévu est arrivé. Les sept jeunes gens passèrent par la
+ville de Montejasi, chef-lieu du district de notre intendant; ils
+descendirent à une mauvaise auberge, sur le balcon de laquelle ils
+vinrent prendre l'air après avoir dîné. Le préfet était déjà prévenu de
+leur présence, et le nombre sept lui fit immédiatement naître dans
+l'esprit l'idée que ces sept personnages pourraient bien être
+monseigneur le duc de Calabre, le duc de Saxe, le connétable Colonna, le
+grand écuyer Boccheciampe et leur suite. D'un autre côté, un bruit tout
+opposé s'était répandu dans la ville: on disait que les sept jeunes gens
+étaient des agents jacobins qui venaient démocratiser la province. Or,
+la province étant peu démocrate, quatre ou cinq cents personnes, déjà
+réunies sur la place, s'apprêtaient à faire un mauvais parti à nos
+voyageurs, lorsque arriva le préfet Buonafede Gironda, c'est-à-dire mon
+homme, lequel écouta les bruits qui circulaient et répondit que c'était
+à lui, la première autorité du pays, de s'assurer de l'identité des gens
+qui traversaient le chef-lieu de son district; qu'en conséquence, il
+allait se rendre près des étrangers et procéderait à leur
+interrogatoire; les Montéjasiens sauraient donc dans dix minutes à quoi
+s'en tenir.
+
+»Les jeunes gens avaient quitté le balcon et refermé la fenêtre, car il
+ne leur était point difficile de voir que quelque chose d'inconnu
+soulevait contre eux un orage qui ne tarderait point à éclater,
+lorsqu'on leur annonça la visite de l'intendant. Cette annonce, au lieu
+de la calmer, redoubla leur inquiétude. Il paraît que, dans toutes les
+circonstances épineuses, c'était de Cesare qui portait la parole; il se
+prépara donc à demander au préfet la cause des mauvaises intentions des
+habitants de Montejasi à son égard, lorsque celui-ci entra et se trouva
+face à face avec lui.
+
+»A la vue de Cesare, tous les soupçons de Buonafede furent confirmés. Il
+était évident que les sept voyageurs étaient ceux que je lui avais
+recommandés et qu'il se trouvait en face du prince héréditaire.
+
+»Aussi ce cri s'échappa-t-il de sa bouche:
+
+»--Le prince royal! Son Altesse le duc de Calabre!
+
+»De Cesare tressaillit. Cette circonstance inattendue et incroyable que
+je lui avais prédite et dont je l'avais invité à profiter, c'était à
+n'en point douter, celle dans laquelle il se trouvait; cette fortune
+inespérée, inouïe à laquelle il n'avait pas osé penser dans ses rêves,
+elle venait au-devant de lui, elle allait passer à portée de sa main, il
+n'avait qu'à la saisir aux cheveux.
+
+»Il regarda ses compagnons, cherchant dans leur regard un signe
+approbateur, et, encouragé par ce signe, il fit pour toute réponse un
+pas au-devant de l'intendant, et, avec une dignité suprême, lui donna sa
+main à baiser.
+
+--Mais savez-vous, mon éminentissime, que c'est un homme très-fort que
+votre de Cesare? fit le roi.
+
+--Attendez donc, sire!... L'intendant, en se relevant, demanda à être
+présenté au duc de Saxe, au connétable Colonna et au grand écuyer
+Boccheciampe; lui-même indiquait au faux prince royal les noms dont il
+devait nommer ses compagnons et les titres dont il devait les qualifier.
+Mais les hurlements de la multitude ne donnèrent pas le temps à la
+présentation de s'achever. Trois ou quatre pierres brisèrent les vitres
+et vinrent tomber aux pieds des princes et de l'intendant, qui ouvrit la
+fenêtre, prit de Cesare par la main, et, le montrant à la population
+ébahie de voir la bonne intelligence qui régnait entre l'intendant royal
+et les envoyés jacobins, il cria d'une voix qui domina le tumulte: «Vive
+le roi Ferdinand! vive notre prince héréditaire François!» Vous jugez,
+sire, de l'effet que firent sur la foule cette apparition et ce cri.
+Quelques Montéjasiens qui avaient été à Naples et qui y avaient vu le
+duc de Calabre, le reconnurent ou crurent le reconnaître. Un immense cri
+de «Vive le roi! vive le prince héréditaire!» répondit au cri de
+l'intendant. De Cesare salua, fort princièrement à ce qu'il paraît. Au
+milieu des hourras qui se continuaient avec fureur, deux ou trois voix
+crièrent: «A la cathédrale! à la cathédrale!» Rien ne réjouit le peuple
+comme un _Te Deum_. Aussi la foule répéta-t-elle d'une seule voix: «A la
+cathédrale! à la cathédrale!» Dix messagers se détachèrent et allèrent
+prévenir l'archevêque de se préparer à chanter un _Te Deum_. Enfin, au
+milieu d'un concours de peuple immense, le faux prince se rendit à
+l'église, porté dans les bras de la multitude et accompagné de
+l'enthousiasme universel... Vous comprenez bien, sire, qu'une fois le
+_Te Deum_ chanté, si quelques soupçons subsistaient encore, ces soupçons
+s'évanouirent. Qui pouvait douter du prince royal, quand Dieu lui-même
+l'avait reconnu et béni? Une si heureuse nouvelle se répandit dans les
+campagnes avec la rapidité de la foudre. Dans toutes les localités où
+elle parvint, on nomma des députés, qui, le lendemain, vinrent à
+Montejasi rendre hommage au faux prince. De Cesare les reçut avec sa
+dignité accoutumée, leur annonça qu'il venait de votre part pour
+reconquérir le royaume, et qu'il se confiait au courage et à la loyauté
+de ceux qui devaient être un jour ses sujets.
+
+--Allons, allons! dit le roi, tout cela n'est point d'un homme
+ordinaire, et je vois que je n'avais pas trop fait pour lui en lui
+mettant sur le dos l'habit de lieutenant.
+
+--Attendez, sire, répliqua Ruffo, car le meilleur me reste à vous
+raconter. Dans la journée, le bruit arriva à Montejasi que les
+princesses de France, qui voulaient se rendre à Trieste, repoussées par
+les vents contraires, venaient d'entrer dans le port de Brindisi. Il y
+avait un grand coup à risquer et qui fermerait la bouche aux plus
+sceptiques et aux plus incrédules: c'était d'aller faire une visite à
+Mesdames, de leur confier franchement la situation et de se faire
+reconnaître par elles. Elles aimaient assez le chef de leurs gardes et
+elles étaient assez dévouées à Leurs Majestés Siciliennes pour ne point
+hésiter un instant à charger leur conscience d'un mensonge qui pouvait
+servir à l'intérêt de la cause. Arrivé où il en était, de Cesare était
+décidé à pousser la chose jusqu'au bout. On partit le même soir pour
+Brindisi en annonçant que le prince royal allait faire une visite à ses
+respectables cousines Mesdames de France. Le lendemain, toute la ville
+de Brindisi savait l'arrivée du prince, et les autorités venaient le
+féliciter au palais de don Francesco Errico, à qui il avait fait
+l'honneur de descendre chez lui.
+
+»Vers midi, au milieu d'un concours immense de peuple, nos sept jeunes
+gens s'acheminèrent vers le port, marchant derrière le prince royal et
+lui rendant tous les honneurs dus à son rang. Les princesses étaient à
+bord de leur felouque et n'avaient pas voulu débarquer.
+
+»En voyant leurs sept gardes du corps, elles manifestèrent une grande
+joie, et de Cesare, ayant demandé à les entretenir en particulier,
+descendit près d'elles, tandis que ses six compagnons restaient sur le
+pont avec M. de Châtillon leur ancienne connaissance.
+
+»Les vieilles princesses avaient appris la présence du prince
+héréditaire en Calabre; mais elles étaient loin de s'attendre que ce
+prince héréditaire ne fût autre que de Cesare. Celui-ci leur raconta les
+événements tels qu'ils s'étaient passés et leur demanda s'il devait ou
+non leur donner suite.
+
+»Leur avis fut qu'il fallait profiter de la bonne chance que lui offrait
+le destin, et, sur l'observation que de Cesare leur fit que Votre
+Majesté trouverait peut-être mauvais qu'il se fît passer pour le prince
+héréditaire, et le prince héréditaire qu'il se fît passer pour lui,
+elles s'engagèrent à arranger la chose avec Votre Majesté et le duc de
+Calabre.
+
+»De Cesare, au comble de la joie, demanda alors aux vieilles princesses
+une preuve d'estime qui pût confirmer aux yeux du public leur parenté.
+Leurs Altesses royales y consentirent, remontèrent avec lui sur le pont,
+lui donnèrent leurs mains à baiser, et reconduisirent l'illustre
+visiteur jusqu'à l'escalier de leur felouque. Là, de Cesare eut
+l'honneur de les embrasser toutes les deux.
+
+--Mais vous savez, mon éminentissime, que c'est le brave des braves;
+votre de Cesare! dit le roi.
+
+--Oui, sire, et la preuve, c'est que ses compagnons, n'osant poursuivre
+l'aventure, l'ont abandonné avec Boccheciampe, et se sont embarqués pour
+Corfou.
+
+--De sorte que...?
+
+--De sorte que de Cesare et Boccheciampe, c'est-à-dire le prince
+François et son grand écuyer sont à Tarente avec trois ou quatre cents
+hommes, et que toute la terre de Bari est soulevée en leur nom et au
+vôtre.
+
+--Voilà de riches nouvelles, mon éminentissime! Est-ce qu'il n'y aurait
+pas moyen d'en profiter?
+
+--Si fait, sire, et c'est pour cela que me voici.
+
+--Et vous êtes le bienvenu, comme toujours.... Voyons, si philosophe que
+je sois, je ne serais point fâché de chasser les Français de Naples et
+de faire pendre quelques jacobins sur la place du Mercato-Vecchio. Qu'y
+a-t-il à faire, mon cher cardinal, pour arriver à cela?... Entends-tu,
+Jupiter, nous allons pendre des jacobins. Eh! eh! ce sera drôle.
+
+--Ce qu'il y a à faire pour arriver à cela? demanda Ruffo.
+
+--Oui, je désire le savoir.
+
+--Eh bien, sire, il y a à me laisser achever ce que j'ai commencé: voilà
+tout.
+
+--Achevez, mon éminentissime, achevez.
+
+--Mais seul, sire!
+
+--Comment, seul?
+
+--Oui, c'est-à-dire sans le concours d'aucun Mack, d'aucun Pallavicini,
+d'aucun Maliterno, d'aucun Romana.
+
+--Comment! tu veux reconquérir Naples seul?
+
+--Oui, seul, avec de Cesare pour lieutenant, et mes bon Calabrais pour
+armée. Je suis né parmi eux, ils me connaissent; mon nom ou plutôt celui
+de mes aïeux est en vénération dans les chaumières les plus écartées.
+Dites seulement _oui_, donnez-moi les pouvoirs nécessaires, et, avant
+trois mois, je suis avec soixante mille hommes aux portes de Naples.
+
+--Et, comment les réuniras-tu, tes soixante mille hommes?
+
+--En prêchant la guerre sainte, en élevant le crucifix de la main
+gauche, l'épée de la main droite, en menaçant et en bénissant. Ce qu'on
+fait les Fra-Diavolo, les Mammone, les Pronio, dans les Abruzzes, dans
+la Campanie et dans la Terre de Labour, je le ferai bien, Dieu aidant,
+en Calabre et dans la Basilicate.
+
+--Mais des armes?
+
+--Nous n'en manquerons point, dussions-nous n'avoir que celles des
+jacobins qu'on enverra pour nous combattre. D'ailleurs, chaque Calabrais
+n'a-t-il pas un fusil?
+
+--Mais de l'argent?
+
+--J'en trouverai dans les caisses des provinces. Il ne me faut pour tout
+cela que l'agrément de Votre Majesté.
+
+--Mon agrément? Vive saint Janvier!... Non pas, je me trompe, saint
+Janvier est un renégat.--Mon agrément, tu l'as. Quand te mets-tu en
+campagne?
+
+--Dès aujourd'hui, sire. Mais vous savez mes conditions?
+
+--Seul, sans armes et sans argent, n'est-ce point cela?
+
+--Oui, sire. Me trouvez-vous trop exigeant?
+
+--Non, pardieu!
+
+--Mais seul, avec tout pouvoir: je serai votre vicaire général, votre
+_alter ego_.
+
+--Tu seras tout cela, et, aujourd'hui même, en plein conseil, je déclare
+que telle est ma volonté.
+
+--Alors, tout est perdu.
+
+--Comment, tout est perdu?
+
+--Sans doute. Au conseil, je n'ai que des ennemis. La reine ne m'aime
+pas, M. Acton me déteste, milord Nelson m'exècre, le prince de
+Castelcicala m'abhorre. Quand bien même les autres ministres me
+soutiendraient, voilà une majorité toute faite contre moi... Non, sire,
+pas ainsi.
+
+--Comment, alors?
+
+--Sans conseil d'État, sans autre volonté que celle du roi, sans autre
+aide que celle de Dieu. Ai-je besoin de quelqu'un pour faire ce que j'ai
+fait jusqu'à présent? Pas plus que je n'en aurai besoin pour ce qui me
+reste à faire. Ne disons pas un mot de notre plan; gardons le secret. Je
+pars sans bruit pour Messine avec mon secrétaire et mon chapelain, je
+traverse le détroit; et, là seulement je déclare aux Calabrais ce que je
+viens faire en Calabre. Le conseil d'État alors se réunira sans Votre
+Majesté ou avec Votre Majesté; mais il sera trop tard. Je me moquerai du
+conseil d'État. Je marcherai sur Cosenza, j'ordonnerai à de Cesare de
+faire sa jonction avec moi, et, dans trois mois comme je l'ai dit à
+Votre Majesté, je serai sous les murs de Naples.
+
+--- Si tu fais cela, Fabrizio, je te nomme premier ministre à vie et je
+reprends à mon imbécile de François le titre de duc de Calabre pour te
+le donner.
+
+--Si je fais cela, sire, vous ferez ce que font les rois pour lesquels
+on se dévoue: vous vous hâterez d'oublier. Il y a des services si
+grands, que l'on ne peut les payer que par l'ingratitude, et celui que
+je vous aurai rendu sera de ceux-là. Mais mon but va plus loin que la
+richesse, plus haut que les honneurs. Je suis ambitieux de gloire et de
+renommée, sire: je veux être à la fois dans l'histoire Monk et
+Richelieu.
+
+--Et je t'y aiderai de tout mon pouvoir, quoique je ne sache pas trop ce
+qu'ils sont ou plutôt ce qu'ils étaient. Quand dis-tu que tu veux
+partir?
+
+--Aujourd'hui, si Votre Majesté y consent.
+
+--Comment, si j'y consens? Tu es bon! Je t'y pousse, je t'y pousse des
+pieds et des mains. Mais tu ne penses pas, cependant, partir sans
+argent?
+
+--J'ai un millier de ducats, sire.
+
+--Et, moi, je dois en avoir deux ou trois mille dans mon secrétaire.
+
+--C'est tout ce qu'il me faut.
+
+--Attends donc... Mon nouveau ministre des finances, le prince Luzzi,
+m'a prévenu hier que le marquis Francesco Taccone était arrivé à Messine
+avec cinq cent mille ducats, qu'il a touchés chez Backer en échange de
+billets de banque. En voilà que je vous recommande, les Backer, mon
+éminentissime; quand nous serons rentrés à Naples, et que vous serez
+premier ministre, nous les ferons ministres des finances.
+
+--Oui, sire. Mais revenons à nos cinq mille ducats.
+
+--Eh bien, attends: je vais te signer l'ordre de les prendre à Taccone.
+Ce sera ta caisse militaire.
+
+Le cardinal se mit à rire.
+
+--Pourquoi ris-tu? demanda le roi.
+
+--Je ris de ce que Votre Majesté ne sait pas que cinq cent mille ducats
+qui voyagent de Naples en Sicile se perdent toujours en route.
+
+--C'est possible. Mais, au moins, Danero, le général Danero, le
+gouverneur de la place de Messine, mettra à ta disposition les armes et
+les munitions nécessaires à la petite troupe avec laquelle tu te mettras
+en marche.
+
+--Pas plus que le trésorier Taccone ne me remettra les cinq cent mille
+ducats. N'importe, sire: remettez-moi ces deux ordres. Si Taccone me
+donne l'argent et Danero les armes, tant mieux; s'ils ne me les donnent
+pas, je me passerai d'eux.
+
+Le roi prit deux papiers, écrivit et signa les deux ordres.
+
+Pendant ce temps, le cardinal tirait un troisième papier de sa poche, le
+dépliait et le glissait sous les yeux du roi.
+
+--Qu'est-ce que cela? demanda le roi.
+
+--C'est mon diplôme de vicaire général et d'_alter ego_.
+
+--Que tu as rédigé toi-même?
+
+--Pour ne pas perdre de temps, sire.
+
+--Et, comme je ne veux pas te retarder...
+
+Le roi posa la main au-dessous de la dernière ligne.
+
+Le cardinal l'arrêta au moment où il allait signer.
+
+--Lisez d'abord, sire, fit le cardinal.
+
+--Je lirai après, dit le roi.
+
+Et il signa.
+
+Ceux de nos lecteurs qui craindront de perdre leur temps à la lecture
+d'une pièce diplomatique des plus curieuses, mais qui n'est, au bout du
+compte, qu'une pièce diplomatique inconnue jusqu'aujourd'hui, peuvent
+passer le chapitre suivant; mais ceux qui cherchent dans un livre
+historique autre chose qu'une simple distraction ou un frivole
+amusement, nous sauront gré, nous en sommes sûr, d'avoir tiré ce
+document des tiroirs secrets de Ferdinand, où il était enseveli depuis
+soixante ans, et de lui faire voir le jour pour la première fois.
+
+
+
+
+ CVII
+
+ DIPLOME DU CARDINAL RUFFO
+
+
+«Cardinal Ruffo;
+
+»La nécessité d'arriver le plus promptement possible, et par les moyens
+les plus efficaces, au salut des provinces du royaume de Naples et de
+les préserver des nombreuses intrigues que les ennemis de la religion,
+de la couronne et de l'ordre ourdissent pour les entraîner dans la
+rébellion, me détermine à commettre au talent, au zèle et à
+l'attachement de Votre Éminence le soin grave et l'importante mission de
+la défense de cette partie du royaume encore pure des désordres de tout
+genre et de la ruine qui menace le royaume dans cette terrible crise.
+
+»Je charge, par conséquent, Votre Éminence de se porter en Calabre,
+cette province de notre royaume étant celle que nous chérissons le plus
+particulièrement, et dans laquelle il est le plus facile d'organiser la
+défense et de combiner les opérations à l'aide desquelles on peut
+arrêter la marche de l'ennemi commun et sauvegarder l'un et l'autre
+littoral de toute tentative soit d'hostilité, soit de séduction, qui
+pourrait être essayée, par les malintentionnés de la capitale ou du
+reste de l'Italie.
+
+»Les Calabres, la Basilicate, les provinces de Lecce, Barri et Salerne
+seront l'objet de mes soins les plus empressés et les plus énergiques.
+
+»Tous les moyens de salut que Votre Éminence croira pouvoir employer, au
+nom de l'attachement à la religion, du désir de sauver la propriété, la
+vie et l'honneur des familles, les récompenses à accorder à ceux qui se
+distingueront dans l'oeuvre de restauration que vous allez entreprendre,
+seront adoptées par moi sans discussion, sans limite, ainsi que les
+châtiments les plus sévères que vous croirez devoir appliquer aux
+rebelles. Enfin, quelque ressource à laquelle, dans l'extrémité où nous
+nous trouvons, Votre Éminence croira devoir recourir et qu'elle jugera
+capable d'exciter les habitants à une juste défense, elle devra
+l'employer; mais c'est surtout le feu de l'enthousiasme dirigé dans la
+bonne voie qui nous paraît le plus apte à lutter contre les nouveaux
+principes et à les renverser. Ces principes régicides et
+désorganisateurs des sociétés sont plus puissants que vous ne le croyez
+peut-être; car ils flattent l'ambition des uns et la cupidité des
+autres, et la vanité et l'amour-propre de tous, en faisant naître dans
+les coeurs les plus vulgaires ces trompeuses espérances que répandent
+les fauteurs des opinions modernes et des manéges révolutionnaires,
+manéges qui, partout où ils ont été employés, opinions qui, partout où
+elles ont triomphé, ont fait le malheur de l'État, comme on peut le voir
+en jetant les yeux sur la France et l'Italie.
+
+»A cet effet, pour remédier à toutes nos misères par de promptes mesures
+destinées à reconquérir nos provinces envahies, ainsi que cette
+insolente capitale qui leur donne l'exemple du désordre, j'autorise
+Votre Éminence à exercer la charge de commissaire général dans la
+première province où se manifestera le besoin de sa mission, celle de
+vicaire général du royaume lorsqu'elle se trouvera en possession de tout
+ou partie de ce royaume, à la tête des forces actives qu'elle va
+recevoir, avec le droit de faire en notre nom toute proclamation qu'elle
+croira utile au bien de la cause.
+
+»Je donne, en outre, à Votre Éminence, comme mon _alter ego_, le droit
+de changer tout préside, de révoquer tout administrateur, tout président
+de tribunal, tout employé supérieur ou inférieur de l'administration
+politique ou civile; comme aussi de suspendre, d'éloigner, de faire
+arrêter tout employé militaire, s'il croit avoir des raisons d'user de
+cette rigueur, et d'employer intérimairement ceux auxquels il aura
+confiance et qu'il chargera des postes vacants, jusqu'à ce que j'aie
+approuvé leur nomination, sur la demande qui m'en sera faite, et cela,
+afin que tous ceux qui dépendent de mon gouvernement reconnaissent dans
+Votre Éminence mon agent suprême et agissent activement, sans retard ni
+opposition, et cela, ainsi qu'il convient et est indispensable aux
+heures critiques et difficiles où nous nous trouvons.
+
+»Cette charge de commissaire général et de vicaire du royaume sera, par
+Votre Éminence, appliquée et exercée comme elle l'entendra, attendu que,
+grâce à cette faculté d'_alter ego_ que je lui concède de la façon et
+selon le mode le plus étendu, j'entends qu'elle fasse valoir et
+respecter mon autorité souveraine, et que, par son emploi, elle préserve
+mon royaume de dommages ultérieurs, ceux qu'il a subis jusqu'aujourd'hui
+étant déjà trop grands.
+
+»Elle devra, en conséquence, procéder avec la plus grande sévérité et la
+plus rigoureuse justice, soit pour se faire obéir, selon que l'exigera
+la nécessité du moment, soit pour donner les bons exemples et faire
+disparaître les mauvais, soit enfin pour faire avorter la semence ou
+arracher les racines de cette mauvaise plante de la liberté, qui a si
+facilement germé et poussé aux endroits où mon autorité est méconnue,
+afin que le mal déjà fait soit réparé et que nous ne marchions pas à un
+mal plus grand et à de nouveaux malheurs.
+
+»Toutes les caisses de royaume, sous quelque dénomination qu'elles
+soient classées, relèveront de Votre Éminence et obéiront à ses ordres.
+Elle veillera à ce que l'on ne fasse parvenir aucune somme à la capitale
+tant que celle-ci se trouvera dans l'état d'anarchie où elle est
+maintenant. L'argent desdites caisses sera, par Votre Éminence, employé,
+pour le bien et le besoin des provinces, au payement nécessaire au
+gouvernement civil et aux moyens de défense que nous devons improviser,
+ainsi qu'à la solde de nos défenseurs.
+
+»Il me sera donné un état régulier de ce que Votre Éminence aura fait et
+comptera faire, afin que, sur les choses faites et à faire, je puisse
+vous notifier mes résolutions et transmettre mes ordres.
+
+»Votre Éminence choisira deux ou trois assesseurs probes et dignes de sa
+confiance, choisis dans la magistrature, pour rendre leurs jugements
+dans les causes graves, qui, pour appel, dans les temps ordinaires,
+s'envoient au tribunal de la capitale. Ils remplaceront les tribunaux de
+Naples, afin que les affaires ne traînent pas en longueur. Pour ces
+emplois, Votre Éminence pourra se servir des magistrats provinciaux, les
+autorisant à prononcer en même temps sur toute autre cause qu'il lui
+plaira de leur soumettre, ainsi que sur les appels qui seraient portés
+devant eux, et elle s'assurera, en destituant lesdits magistrats, à
+l'occasion, que la plus stricte justice sera rendue dans les provinces
+qu'elle administrera en mon nom.
+
+»Par les différents papiers que je remets à Votre Éminence, elle
+s'assurera que, dans la persuasion que la nombreuse armée que
+j'entretenais dans mon royaume, armée par laquelle j'ai été si mal
+servi, n'est point encore entièrement dispersée; j'avais donné l'ordre
+que ses restes se portassent à Palerme et jusque dans les Calabres, dans
+le but de défendre ces provinces et de maintenir leurs communications
+avec la Sicile. Dans les circonstances où nous sommes, quels que soient
+les commandants qui, sur son chemin, se présenteront à Votre Éminence
+avec ces débris de troupes, ces commandants devront marcher d'accord
+avec Votre Éminence, quelle que soit la position qui leur ait été créée
+par mes ordonnances précédentes. Quant au général de la Salandra ou tout
+autre général qui se réunirait à Votre Éminence avec ces mêmes troupes,
+ils suivront les prescriptions nouvelles qui leur sont données. Votre
+Éminence les leur notifiera, et, aussitôt que je serai prévenu de cette
+notification, j'expédierai les commissions ultérieures que Votre
+Éminence réclamera de moi.
+
+»Relativement à la force militaire, et nous devons supposer
+raisonnablement qu'il n'en reste plus de régulière, Votre Éminence, et
+c'est là le but principal de sa commission, aura soin de la créer ou
+réorganiser par tous les moyens, et l'on tâchera, puisque, cette fois,
+elle combattra sur le sol de la patrie, bien que cette force ne puisse
+être composée que de soldats fugitifs et déserteurs, on tâchera de leur
+rendre ou de leur inspirer le courage qu'ont montré mes braves Calabrais
+dans les combats qu'ils viennent de soutenir contre l'ennemi. Il en sera
+ainsi des corps qui se formeront, composés des habitants des provinces
+que leur patriotisme et leur amour pour la religion porteront à prendre
+les armes et à défendre ma cause.
+
+»Pour arriver à ce but, je ne prescris aucun moyen à Votre Éminence; je
+les laisse, au contraire, tous à son zèle, tant relativement au mode
+d'organisation que pour la distribution des récompenses de tout genre
+qu'elle croira devoir accorder. Si ces récompenses sont pécuniaires,
+elle pourra les distribuer elle-même; si ce sont des honneurs et des
+emplois, elle pourra temporairement accorder ces honneurs et distribuer
+ces emplois, et ce sera à moi de les ratifier; car toute haute faveur
+devra être soumise à ma ratification.
+
+»Lorsque les troupes régulières que j'attends seront arrivées, on pourra
+en expédier une partie en Calabre, ou dans toute autre partie de la
+terre ferme, ainsi que toutes munitions et pièces d'artillerie que l'on
+pourra partager entre la Sicile et la Calabre.
+
+»Votre Éminence choisira les employés militaires et politiques dont elle
+croira devoir s'entourer; elle établira pour eux des conditions
+provisoires, et placera chacun au poste qu'elle croira le mieux lui
+convenir.
+
+»Pour les dépenses de Votre Éminence, il lui sera accordé la somme de
+quinze cents ducats (six mille francs par mois), somme que nous
+regardons comme indispensable à ses besoins; mais je lui accorde, en
+outre, toute somme ultérieure plus considérable qu'elle croira
+nécessaire à l'emploi de sa commission, surtout dans ses passages d'un
+lieu à un autre, sans que ce surcroît de dépense puisse en aucune façon
+peser sur mes peuples.
+
+»Je lui concède, en outre, le maniement de l'argent qu'elle trouvera
+dans les caisses publiques et qui, par ses soins, rentrera. Elle en
+emploiera une partie à se procurer les nouvelles nécessaires,
+indispensables à sa sûreté, soit que ces nouvelles viennent de la
+capitale soit qu'elles viennent des mouvements de l'ennemi à
+l'extérieur; et, comme la capitale se trouve en ce moment dans le plus
+grand désordre, vu les nombreux partis opposés qui la déchirent, et dont
+le peuple est la victime, elle fera veiller par des hommes habiles et
+experts dans cet art, sur tout ce qui s'y passera et qui immédiatement
+de tout ce qui se passera l'informeront. C'est pour cet objet qu'elle
+n'épargnera pas l'argent lorsqu'elle pensera que la prodigalité doive
+porter ses fruits.
+
+»Dans d'autres cas où de pareilles dépenses lui paraîtraient
+nécessaires, Votre Éminence pourra engager sa promesse et donner des
+sommes vis-à-vis des personnages qui pourraient rendre des services à
+l'État, à la religion et à la couronne.
+
+»Je ne m'étends point sur les mesures de défense que j'attends d'elle au
+plus haut degré, et encore moins sur la manière dont elle devra réprimer
+les émeutes, les troubles intérieurs, les attroupements, les séductions
+et les manoeuvres des émissaires jacobins. Je laisse donc à Votre
+Éminence le soin de prendre les déterminations les plus promptes pour
+que justice soit faite de tous ces délits. Les présides, celui de Lecce
+spécialement, ceux de mes vassaux qui auront un coeur loyal, les
+évêques, les curés et tous les honnêtes ecclésiastiques, l'informeront
+de tous les besoins comme de toutes les ressources locales, et bien
+certainement ceux-ci seront aiguillonnés par l'ardente énergie et la
+puissante nécessité que commandent les circonstances dans lesquelles
+nous nous trouvons.
+
+»J'attends de l'empereur d'Autriche des secours de tout genre; le Turc
+m'en promet également; la Russie a pris vis-à-vis de moi les mêmes
+engagements, et déjà les escadres de cette dernière puissance,
+rapprochées de notre littoral, sont prêtes à nous secourir.
+
+»J'en avise Votre Éminence, afin que, dans l'occasion, elle puisse
+s'appuyer d'elles, et même faire descendre une partie de ses troupes
+dans la province, au cas où leur secours lui deviendrait nécessaire;
+comme aussi je l'autorise à réclamer de ces escadres toutes les
+ressources que la nature de l'opération lui feront considérer comme
+utiles à sa défense.
+
+»Je la préviens aujourd'hui, et vaguement encore, qu'elle peut trouver
+asile et secours chez mes alliés; mais, d'ici, je lui ferai passer des
+instructions ultérieures qui assureront dans l'avenir un concours plus
+efficace. Il en sera de même de l'escadre anglaise, pour laquelle je lui
+transmettrai mes nouvelles instructions, et qui, naviguant sur les côtes
+de Sicile et de Calabre, veillera à leur sûreté.
+
+»Il sera établi par Votre Éminence de sûrs moyens de me faire passer et
+de recevoir de moi deux fois la semaine des nouvelles concernant les
+affaires importantes de sa mission. Je regarde comme indispensable à la
+défense du royaume que nos courriers se succèdent souvent et dans des
+délais opportuns.
+
+»Enfin, je me confie à son attachement, à ses lumières, et je suis
+certain qu'elle répondra à cette haute confiance que je mets dans son
+attachement à ma cause et à son dévouement pour moi.
+
+»FERDINAND B.
+»Palerme, 25 janvier 1799.»
+
+
+
+
+ CVIII
+
+ LE PREMIER PAS VERS NAPLES
+
+
+Tout était disposé, on le voit, non-seulement avec la sage ordonnance de
+l'homme de guerre, mais encore avec la méticuleuse prévoyance de l'homme
+d'Église.
+
+Ferdinand était émerveillé.
+
+Généraux, officiers, soldats, ministres l'avaient trahi. Ceux dont
+c'était l'état de porter l'épée au côté, ou n'avaient pas tiré l'épée,
+ou l'avaient rendue à l'ennemi; ceux dont c'était l'état de savoir les
+nouvelles et d'en profiter ne les avaient pas sues, ou, les sachant,
+n'en profitaient point; les conseillers, dont c'était l'état de donner
+des conseils, n'avaient point trouvé de conseils à donner; le roi,
+enfin, avait inutilement demandé à ceux chez lesquels il devait
+s'attendre à les trouver, le courage, la fidélité, l'intelligence et le
+dévouement.
+
+Et voici qu'il trouvait tout cela, non pas dans un de ceux qu'il avait
+comblés de faveurs, mais dans l'homme d'Église qui pouvait se renfermer
+dans la limite des devoirs d'un homme d'Église, c'est-à-dire se borner à
+lire son bréviaire et à donner sa bénédiction.
+
+Cet homme d'Église avait tout prévu. Il avait organisé la révolte comme
+un homme politique; il s'était mis au courant des nouvelles comme un
+ministre de la police; il avait préparé la guerre comme un général; et,
+en même temps que Mack laissait tomber son épée aux pieds de
+Championnet, il tirait le glaive de la guerre-sainte, et, sans
+munitions, il offrait de marcher à la conquête de Naples en montrant le
+labarum de Constantin et en criant: _In hoc signo vinces_!
+
+Étrange pays, société étrange, où c'étaient les voleurs de grand chemin
+qui défendaient le royaume et où, ce royaume une fois perdu, c'était un
+prêtre qui allait le reconquérir!
+
+Cette fois, par hasard, Ferdinand sut conserver un secret et tenir sa
+promesse. Il donna au cardinal les deux mille ducats promis, qui, joints
+aux mille qu'il avait, lui complétèrent une somme de douze mille cinq
+cents francs de notre monnaie.
+
+Le jour même où les provisions du cardinal avaient été signées,
+c'est-à-dire le 27 janvier,--le diplôme, nous ignorons pour quelle
+cause, fut antidaté de deux jours,--le cardinal prit congé du roi sous
+prétexte de faire un voyage à Messine et se mit immédiatement en voyage,
+faisant la route tantôt par mer, tantôt par terre, selon que les moyens
+lui étaient offerts d'aller en avant.
+
+Il mit quatre jours à faire le voyage, et arriva à Messine dans
+l'après-midi du 31 janvier.
+
+Il se mit aussitôt à la recherche du marquis Taccone, qui, par l'ordre
+du roi, devait lui remettre les deux millions qu'il rapportait de
+Naples; seulement, comme il l'avait prévu, on trouva le marquis, mais
+les millions furent introuvables.
+
+A la sommation du cardinal, le marquis Taccone répondit qu'avant son
+départ de Naples, il avait, par l'ordre du général Acton, remis au
+prince Pignatelli toutes les sommes qu'il avait entre les mains. En
+vertu de son mandat, le cardinal le somma alors de lui donner le compte
+de sa situation, ou plutôt l'état de sa caisse. Mais, poussé au pied du
+mur, le marquis répondit qu'il lui était impossible de rendre des
+comptes lorsque les registres et tous les papiers de la trésorerie
+étaient restés à Naples. Le cardinal, qui avait prévu ce qui arrivait,
+et qui l'avait prédit au roi, se tourna du côté du général Danero,
+pensant qu'à tout prendre les armes et les munitions lui étaient plus
+nécessaires encore que l'argent. Mais le général Danero, sous le
+prétexte que ce n'était pas la peine de donner au cardinal des armes qui
+ne pouvaient manquer de tomber entre les mains de l'ennemi, les lui
+refusa, malgré les ordres formels du roi.
+
+Le cardinal écrivit à Palerme pour se plaindre au roi, Danero écrivit,
+Taccone écrivit, chacun accusant les autres et essayant de se disculper.
+
+Le cardinal, pour en avoir le coeur net, résolut d'attendre à Messine la
+réponse du roi. Elle lui arriva le sixième jour, apportée par le marquis
+Malaspina.
+
+Le roi se plaignait fort mélancoliquement de n'être servi que par des
+voleurs et des traîtres. Il invitait le cardinal à faire la guerre et à
+tenter l'expédition avec les seules ressources de son génie; et il lui
+envoyait, en le priant de lui donner le poste de son aide de camp, le
+marquis Malaspina.
+
+Il était clair comme le jour que, dans son habitude de douter de tout le
+monde, Ferdinand commençait à douter de Ruffo comme des autres, et lui
+envoyait un surveillant.
+
+Par bonheur, ce surveillant était mal choisi: le marquis Malaspina était
+avant tout un homme d'opposition. Le cardinal, en recevant la lettre du
+roi, sourit et le regarda.
+
+--Il va sans dire, monsieur le marquis, que la recommandation du roi est
+un ordre, dit-il; quoique ce soit une singulière position pour un homme
+d'épée comme vous d'être l'aide de camp d'un homme d'Église. Mais sans
+doute, continua-t-il, Sa Majesté vous a fait quelque recommandation
+particulière qui rehausse votre position près de moi?
+
+--Oui, Votre Éminence, répondit Malaspina. Elle m'a promis une brillante
+rentrée dans ses bonnes grâces si je voulais la tenir, dans une
+correspondance particulière, au courant de vos faits et gestes. Il
+paraît qu'elle a plus de confiance en moi comme espion que comme
+chasseur.
+
+--Vous avez donc le malheur, monsieur le marquis, d'être dans la
+disgrâce de Sa Majesté?
+
+--Il y a trois semaines, Éminence, que je ne fais plus partie de son
+jeu.
+
+--Et quel crime avez-vous commis, continua le cardinal, pour subir une
+pareille punition?
+
+--Un impardonnable, Éminence.
+
+--Confessez-le-moi, continua le cardinal en riant; j'ai les pouvoirs de
+Rome.
+
+--J'ai atteint un sanglier au ventre, au lieu de l'atteindre au défaut
+de l'épaule.
+
+--Marquis, répondit le cardinal, mes pouvoirs ne sont pas assez étendus
+pour remettre un pareil crime; mais, de même que le roi vous a
+recommandé à moi, je puis vous recommander au grand pénitencier de
+Saint-Pierre.
+
+Puis, gravement et lui tendant la main:
+
+--Trêve de plaisanteries, dit le cardinal. Je ne vous demande, monsieur
+le marquis, ni d'être pour le roi, ni d'être pour moi. Je vous dis:
+Voulez-vous, en franc et loyal Napolitain, être pour le pays?
+
+--Éminence, dit Malaspina, touché, tout sceptique qu'il était, de cette
+franchise et de cette loyauté, j'ai pris l'engagement vis-à-vis du roi
+de lui écrire une fois par semaine: je lui obéirai; mais, sur mon
+honneur, pas une lettre ne partira que vous ne l'ayez lue.
+
+--Inutile, monsieur le marquis. Je tâcherai de me conduire de façon que
+vous puissiez exercer votre mission en conscience et tout dire à Sa
+Majesté.
+
+Et, comme on venait de lui annoncer que le conseiller don Angelo de
+Fiore était arrivé de la Calabre, il donna l'ordre de le faire entrer à
+l'instant même.
+
+Le marquis voulut se retirer; le cardinal le retint.
+
+--Pardon, marquis, lui dit-il, vous entrez en fonctions. Soyez donc
+assez bon pour rester.
+
+On introduisit le conseiller don Angelo de Fiore.
+
+C'était un homme de quarante-cinq à quarante-huit ans, dont les traits
+durs et rudement accentués, dont l'oeil sinistre et habitué à voir le
+mal partout contrastaient avec le doux nom.
+
+Il arrivait, comme nous l'avons dit, de la Calabre et venait annoncer
+que Palmi, Bagnara, Scylla et Reggio étaient en train de se
+démocratiser. Il invitait donc le cardinal à débarquer le plus tôt
+possible, le débarquement devenant une folie du moment que ces villes
+seraient démocratisées; et déjà, affirmait le conseiller, il n'y avait
+que trop de temps perdu pour ramener au roi les coeurs chancelants.
+
+Le cardinal regarda Malaspina.
+
+--Que pensez-vous de cela, monsieur mon aide de camp? lui demanda-t-il.
+
+--Mais, dit Malaspina, qu'il n'y a pas un instant à perdre et qu'il faut
+débarquer à l'instant même.
+
+--C'est aussi mon avis, dit le cardinal.
+
+Seulement, comme il était déjà trop tard pour partir le jour même, on
+remit au lendemain matin le passage du détroit.
+
+Le lendemain, 8 février 1799, le cardinal s'embarqua, en conséquence, à
+six heures du matin, à Messine, et, une heure après, il débarquait sur
+la plage de Catona, en face de Messine, c'est-à-dire au point même que
+l'on désignait, lorsque la Calabre était la grande Grèce, sous le nom de
+_Columna Regina_.
+
+Toute sa suite consistait dans le marquis Malaspina, lieutenant du roi,
+l'abbé Lorenzo Spazzoni, son secrétaire, don Annibal Caporoni, son
+chapelain, ces deux derniers sexagénaires, et don Carlo Occara de
+Caserte, son valet de chambre.
+
+Il emportait avec lui une bannière sur laquelle, d'un côté, étaient
+brodées les armes royales, de l'autre, une croix, avec cette légende des
+conquêtes religieuses, légende déjà citée par nous:
+
+ _In hoc signo vinces_.
+
+Don Angelo de Fiore l'avait précédé de la veille et l'attendait au lieu
+du débarquement avec trois cents hommes, la plupart vassaux des Ruffo de
+Scylla et des Ruffo de Bagnara, frères et cousins du cardinal.
+
+Scipion tomba en touchant la terre d'Afrique, et, se relevant sur un
+genou, dit: «Cette terre est à moi.»
+
+Ruffo en mettant pied à terre sur la plage de Catona, leva les mains au
+ciel et dit: «Calabre, reçois-moi comme un fils.»
+
+Des cris de joie, des acclamations d'enthousiasme accueillirent cette
+prière d'un des plus célèbres enfants de ce rude _Brutium_ qui, du temps
+des Romains, servait d'asile aux esclaves fugitifs.
+
+Le cardinal, à la tête de ses trois cents hommes, auxquels il fit une
+courte harangue, alla prendre son logement chez son frère, le duc de
+Baranella, dont la villa était située dans le plus beau site de ce
+magnifique détroit. Aussitôt, sous la garde de ses trois cents hommes,
+le cardinal déploya la bannière royale sur le balcon, au bas duquel
+bivaquait la petite troupe, noyau de l'armée à venir.
+
+De cette première étape, le cardinal écrivit et expédia une encyclique
+aux évêques, aux curés, au clergé, à toute la population non-seulement
+des Calabres, mais de tout le royaume.
+
+Dans cette encyclique, le cardinal disait:
+
+«Au moment où la Révolution procède en France par le régicide, par la
+proscription, par l'athéisme, par les menaces contre les prêtres, par le
+pillage des églises, par la profanation des lieux saints; quand la même
+chose vient de s'accomplir à Rome par le sacrilége attentat commis sur
+le vicaire de Jésus-Christ; quand le contre-coup de cette révolution se
+fait ressentir à Naples par la trahison de l'armée, l'oubli de
+l'obéissance chez les sujets, la rébellion dans la capitale et les
+provinces, il est du devoir de tout honnête citoyen de défendre la
+religion, le roi, la patrie, l'honneur de la famille, la propriété, et
+cette oeuvre sainte, cette mission sacrée est surtout celle dans
+laquelle les hommes de Dieu doivent donner l'exemple!»
+
+En conséquence, il exposait dans quel but il venait de quitter la
+Sicile, et dans quelle espérance il marchait sur Naples et donnait pour
+point de réunion à tous les hommes de la montagne et de la plaine qui
+répondraient à son appel: aux hommes de la montagne, Palmi; aux hommes
+de la plaine, Mileto.
+
+Les Calabrais de la plaine et de la montagne étaient donc invités à
+prendre les armes et à se trouver au rendez-vous assigné.
+
+Son encyclique écrite, copiée à vingt-cinq ou trente exemplaires, faute
+d'imprimeur, expédiée par des courriers aux quatre points cardinaux, le
+vicaire général se mit au balcon pour respirer et jouir du magnifique
+coup d'oeil qui se déroulait devant ses yeux.
+
+Mais, quoiqu'il y eût, dans le cercle de l'horizon que son regard
+embrassait, des objets d'une bien autre importance, son regard s'arrêta
+malgré lui sur une petite chaloupe doublant la pointe du Phare et montée
+par trois hommes.
+
+Deux hommes placés à l'avant s'occupaient de la manoeuvre d'une petite
+voile latine, dont un troisième, placé à l'arrière, tenait l'écoute de
+la main droite, tandis que, de la gauche, il s'appuyait sur le
+gouvernail.
+
+Plus le cardinal regardait ce dernier, plus il croyait le reconnaître.
+Enfin, la barque avançant toujours, il ne conserva plus aucun doute.
+
+Cet homme, c'était l'amiral Caracciolo, qui, en vertu de son congé,
+retournait à Naples, et, presque en même temps que Ruffo, mais dans un
+but tout différent et dans un esprit tout opposé, débarquait en Calabre.
+
+En calculant la diagonale que suivait la barque, il était évident quelle
+devait atterrir devant la villa.
+
+Le cardinal descendit pour se trouver au point du débarquement, et
+offrir la main à l'amiral au moment où il mettrait pied à terre.
+
+Et, en effet, au moment où Caracciolo sautait de la barque sur la plage,
+il y trouva le cardinal prêt à le recevoir.
+
+L'amiral jeta un cri de surprise. Il avait quitté Palerme le jour même
+où sa démission avait été acceptée, et, dans cette même barque avec
+laquelle il arrivait, il avait suivi le littoral, relâchant chaque soir
+et se remettant en route chaque matin, allant à la voile quand il y
+avait du vent et que ce vent était bon, à la rame quand il n'y avait
+point de vent ou qu'on ne pouvait pas l'utiliser.
+
+Il ignorait donc l'expédition du cardinal, et, en voyant un
+rassemblement d'hommes armés, reconnaissant la bannière royale, il avait
+dirigé sa barque vers ce rassemblement et cette bannière, pour avoir
+l'explication de cette énigme.
+
+Il n'y avait pas grande sympathie entre François Caracciolo et le
+cardinal Ruffo. Ces deux hommes étaient trop différents d'esprit,
+d'opinions, de sentiments, pour être amis. Mais Ruffo estimait le
+caractère de l'amiral, et l'amiral estimait le génie de Ruffo.
+
+Tous deux, on le sait déjà, représentaient deux des plus puissantes
+familles de Naples, ou plutôt du royaume.
+
+Ils s'abordèrent donc avec cette considération que ne peuvent se refuser
+deux hommes supérieurs, et tous deux le sourire sur les lèvres.
+
+--Venez-vous vous joindre à moi, prince? demanda le cardinal.
+
+--Cela se pourrait, Votre Éminence, et ce serait un grand honneur pour
+moi de voyager dans votre compagnie, répondit Caracciolo, si j'étais
+encore au service de Sa Majesté; mais le roi a bien voulu, sur ma
+prière, m'accorder mon congé, et vous voyez un simple touriste.
+
+--Ajoutez, reprit le cardinal, qu'un homme d'Église ne vous paraît
+probablement pas l'homme qu'il faut à une expédition militaire, et que
+tel qui a le droit de servir comme chef ne reconnaît point de supérieur.
+
+--Votre Éminence a tort de me juger ainsi, reprit Caracciolo. J'ai
+offert au roi, s'il voulait organiser la défense de Naples et vous
+donner le commandement général des troupes, de me mettre, moi et mes
+marins, sous les ordres de Votre Éminence: le roi a refusé. Aujourd'hui,
+il est trop tard.
+
+--Pourquoi trop tard?
+
+--Parce que le roi m'a fait une insulte qu'un prince de ma maison ne
+pardonne pas.
+
+--Mon cher amiral, dans la cause que je soutiens et à laquelle je suis
+prêt à sacrifier ma vie, il n'est point question du roi, il ne s'agit
+que de la patrie.
+
+L'amiral secoua la tête.
+
+--Sous un roi absolu, Votre Éminence, dit-il, il n'y a point de patrie;
+car il n'y a de patrie que là où il y a des citoyens. Il y avait une
+patrie à Sparte, lorsque Léonidas se fit tuer aux Thermopyles; il y
+avait une patrie à Athènes, lorsque Thémistocle vainquit les Perses à
+Salamine; il y avait une patrie à Rome, quand Curtius se jeta dans le
+gouffre: et voilà pourquoi l'histoire offre à la vénération de la
+postérité la mémoire de Léonidas, celle de Thémistocle et celle de
+Curtius; mais trouvez-moi l'équivalent de cela dans les gouvernements
+absolus! Non, se dévouer aux rois absolus et aux principes tyranniques,
+c'est se dévouer à l'ingratitude et à l'oubli; non, Votre Éminence, les
+Caracciolo ne font point de ces fautes-là. Citoyen, je regarde comme un
+bonheur qu'un roi faible et idiot tombe du trône; prince, je me réjouis
+que la main qui pesait sur moi soit désarmée; homme, je suis heureux
+qu'une cour dissolue, qui donnait à l'Europe l'exemple de l'immoralité,
+soit reléguée dans l'obscurité de l'exil. Mon dévouement au roi allait
+jusqu'à protéger sa vie et celle de la famille royale dans leur fuite:
+il n'ira point jusqu'à aider au rétablissement sur le trône d'une
+dynastie imbécile. Croyez-vous que, si une tempête politique eût, un
+beau jour, renversé du trône des Césars Claude et Messaline, Corbulon,
+par exemple, eût rendu un grand service à l'humanité en quittant la
+Germanie avec ses légions et en replaçant sur le trône un empereur
+imbécile et une impératrice débauchée? Non. J'ai le bonheur d'être
+retombé dans la vie privée, je regarderai ce qui se passe, mais sans m'y
+mêler.
+
+--Et c'est un homme intelligent comme l'amiral François Caracciolo,
+repartit le cardinal, qui rêve une pareille impossibilité! Est-ce qu'il
+y a une vie privée pour un homme de votre valeur, au milieu des
+événements politiques qui vont s'accomplir? Est-ce qu'il y a une
+obscurité possible pour celui qui porte sa lumière en lui-même? Est-ce
+que, quand les uns combattent pour la royauté, les autres pour la
+république, est-ce qu'il y a un moyen quelconque pour tout coeur loyal,
+pour tout esprit courageux de ne point prendre part pour l'un ou pour
+l'autre? Les hommes que Dieu a largement dotés de la richesse, de la
+naissance, du génie, ne s'appartiennent pas; ils appartiennent à Dieu et
+accomplissent une mission sur la terre. Maintenant, aveugles qu'ils
+sont, parfois ils suivent la voie du Seigneur, parfois ils s'opposent à
+ses desseins; mais, dans l'un ou l'autre cas, ils éclairent leurs
+concitoyens par leurs défaites aussi bien que par leurs triomphes. Les
+seuls à qui Dieu ne pardonne pas, croyez-moi, ce sont ceux qui
+s'enferment dans leur égoïsme comme dans une citadelle imprenable et
+qui, à l'abri des traits et des blessures, regardent, du haut de leurs
+murailles, la grande bataille que, depuis dix-huit siècles, livre
+l'humanité. N'oubliez point ceci, Excellence: c'est que les anges que
+Dante juge les plus dignes de mépris sont ceux qui ne furent ni pour
+Dieu ni pour Satan.
+
+--Et, dans la lutte qui se prépare, qui appelez-vous Dieu, qui
+appelez-vous Satan?
+
+--Ai-je besoin de vous dire, prince, que j'estime, ainsi que vous, le
+roi auquel je donne ma vie à sa juste valeur, et qu'un homme comme
+moi,--et quand je dis un homme comme moi, permettez-moi, de dire en même
+temps un homme comme vous,--sert non pas un autre homme qu'il reconnaît
+lui être inférieur sous le rapport de l'éducation, sous le rapport de
+l'intelligence, sous le rapport du courage, mais le principe immortel
+qui réside en lui, ainsi que vit l'âme dans un corps mal conformé,
+informe et laid. Or, les principes--laissez-moi vous dire ceci, mon cher
+amiral,--paraissent justes ou injustes à nos yeux humains, selon le
+milieu d'où ils les considèrent. Ainsi, par exemple, prince, faites-moi
+un instant l'honneur de m'accorder en tout point une intelligence égale
+à la vôtre; eh bien, nous pouvons examiner, apprécier, juger le même
+principe à un point de vue parfaitement opposé, et cela, par cette
+simple raison que je suis un prélat, haut dignitaire de l'Église de
+Rome, et que vous êtes un prince laïque, ambitieux de toutes les
+dignités mondaines.
+
+--J'admets cela.
+
+--Or, le vicaire du Christ, le pape Pie VI, a été détrôné; eh bien, en
+poursuivant la restauration de Ferdinand, c'est celle de Pie VI que je
+poursuis; en remettant le roi des Deux-Siciles sur le trône de Naples,
+c'est Ange Broschi que je remets sur le trône de saint Pierre. Je ne
+m'inquiète pas si les Napolitains seront heureux de revoir leur roi et
+les Romains satisfaits de retrouver leur pape; non, je suis cardinal et,
+par conséquent, soldat de la papauté, je combats pour la papauté, voilà
+tout.
+
+--Vous êtes bien heureux, Éminence, d'avoir devant vous une ligne si
+nettement tracée. La mienne est moins facile. J'ai à choisir entre des
+principes qui blessent mon éducation, mais qui satisfont mon esprit, et
+un prince que mon esprit repousse, mais auquel se rattache mon
+éducation. De plus, ce prince m'a manqué de parole, m'a blessé dans mon
+honneur, m'a insulté dans ma dignité. Si je puis rester neutre entre lui
+et ses ennemis, mon intention positive est de conserver ma neutralité;
+si je suis forcé de choisir, je préférerai bien certainement l'ennemi
+qui m'honore au roi qui me méprise.
+
+--Rappelez-vous Coriolan chez les Volsques, mon cher amiral!
+
+--Les Volsques étaient les ennemis de la patrie, tandis que, moi, tout
+au contraire, si je passe aux républicains, je passerai aux patriotes,
+qui veulent la liberté, la gloire, le bonheur de leur pays. Les guerres
+civiles ont leur code à part, monsieur le cardinal; Condé n'est point
+déshonoré pour avoir passé du côté des frondeurs, et ce qui tachera
+Dumouriez dans l'histoire, ce n'est pas, après avoir été ministre de
+Louis XVI, d'avoir combattu pour la République, c'est d'avoir déserté à
+l'Autriche.
+
+--Oui je sais tout cela. Mais ne m'en voulez pas de désirer vous voir
+dans les rangs où je combats, et de regretter, au contraire, de vous
+rencontrer dans les rangs opposés. Si c'est moi qui vous rencontre, vous
+n'aurez rien à craindre, et je réponds de vous tête pour tête; mais
+prenez garde aux Acton, aux Nelson, aux Hamilton; prenez garde à la
+reine, à sa favorite. Une fois dans leurs mains, vous serez perdu, et,
+moi, je serai impuissant à vous sauver.
+
+--Les hommes ont leur destinée à laquelle ils ne peuvent échapper, dit
+Caracciolo avec cette insouciance particulière aux hommes qui ont tant
+de fois échappé au danger, qu'ils ne croient pas que le danger puisse
+avoir prise sur eux; quelle qu'elle soit, je subirai la mienne.
+
+--Maintenant, demanda le cardinal, voulez-vous dîner avec moi? Je vous
+ferai manger le meilleur poisson du détroit.
+
+--Merci; mais permettez-moi de refuser, pour deux raisons: la première,
+c'est que, justement à cause de cette tiède amitié que le roi me porte
+et de cette grande haine dont les autres me poursuivent, je vous
+compromettrais en acceptant votre invitation; ensuite, vous le dites
+vous-même, les événements qui se passent à Naples sont graves, et cette
+gravité réclame ma présence. J'ai de grands biens, vous le savez: on
+parle de mesures de confiscation qu'adopteraient les républicains à
+l'endroit des émigrés; on pourrait me déclarer émigré et saisir mes
+biens. Au service du roi, établi dans la confiance de Sa Majesté,
+j'aurais pu risquer cela; mais, démissionnaire et disgracié, je serais
+bien fou de faire à un souverain ingrat le sacrifice d'une fortune qui,
+sous tous les princes, m'assurera mon indépendance. Adieu donc, mon cher
+cardinal, ajouta le prince en tendant la main au prélat, et laissez-moi
+vous souhaiter toute sorte de prospérités.
+
+--Je serai moins large dans mes souhaits, prince; je prierai seulement
+Dieu, de vous préserver de tout malheur. Adieu donc, et que le Seigneur
+vous garde!
+
+Et, sur ces paroles, après s'être serré cordialement la main, ces deux
+hommes, qui représentaient chacun une si puissante individualité, se
+quittèrent pour ne plus se retrouver que dans les circonstances
+terribles que nous aurons à raconter plus tard.
+
+
+
+
+ CIX
+
+ ELEONORA FONSECA PIMENTEL
+
+
+Le soir même du jour où le cardinal Ruffo se séparait de François
+Caracciolo sur la plage de Catona, le salon de la duchesse Fusco
+réunissait celles des personnes les plus distinguées de Naples qui
+avaient adopté les nouveaux principes et s'étaient déclarées pour la
+République, proclamée depuis huit jours, et pour les Français qui
+l'avaient apportée.
+
+Nous connaissons déjà à peu près tous les promoteurs de cette
+révolution; nous les avons vus à l'oeuvre, et nous savons avec quel
+courage ils y travaillaient.
+
+Mais il nous reste à faire connaissance avec quelques autres patriotes
+que les besoins de notre récit n'ont point encore conduits sous nos
+yeux, et que cependant ce serait une ingratitude à nous d'oublier,
+lorsque la postérité conservera d'eux une si glorieuse mémoire.
+
+Nous ouvrirons donc la porte du salon de la duchesse, entre huit et neuf
+heures du soir, et, grâce au privilége donné à tout romancier de voir
+sans être vu, nous assisterons à une des premières soirées où Naples
+respirait à pleins poumons l'air enivrant de la liberté.
+
+Le salon où était réunie l'intéressante société au milieu de laquelle
+nous allons introduire le lecteur avait la majestueuse grandeur que les
+architectes italiens ne manquent jamais de donner aux pièces principales
+de leurs palais. Le plafond, cintré et peint à fresque, était soutenu
+par des colonnes engagées dans la muraille. Les fresques étaient de
+Solimène, et, selon l'habitude du temps, représentaient des sujets
+mythologiques.
+
+Sur une des faces, la plus étroite de l'appartement, qui avait la forme
+d'un carré long, on avait élevé un praticable, comme on dit en termes de
+théâtre, auquel on parvenait par trois marches et qui pouvait servir à
+la fois de théâtre pour jouer de petites pièces et d'estrade pour mettre
+les musiciens un jour de bal. Un piano, trois personnes, dont l'une
+tenait un papier de musique à la main, causaient ou plutôt étudiaient
+les notes et les paroles dont était couvert le papier.
+
+Ces trois personnes étaient Eleonora Fonseca Pimentel, le poëte Vicenzo
+Monti, et le maestro Dominique Cimarosa.
+
+Eleonora Fonseca Pimentel, dont plusieurs fois déjà nous avons prononcé
+le nom et toujours avec l'admiration qui s'attache à la vertu et le
+respect qui suit le malheur, était une femme de trente à trente-cinq
+ans, plus sympathique que belle. Elle était grande, bien faite, avec
+l'oeil noir, comme il convient à une Napolitaine d'origine espagnole, le
+geste grave et majestueux comme l'aurait une statue antique animée. Elle
+était à la fois poëte, musicienne et femme politique; il y avait en elle
+de la baronne de Staël, de la Delphine Gay et de madame Roland.
+
+Elle était, en poésie, l'émule de Métastase; en musique, celle de
+Cimarosa; en politique, celle de Mario Pagano.
+
+Elle étudiait en ce moment une ode patriotique de Vicenzo Monti, dont
+Cimarosa avait composé la musique.
+
+Vicenzo Monti était un homme de quarante-cinq ans, le rival d'Alfieri,
+sur lequel il l'emporte par l'harmonie, la poésie du langage et
+l'élégance. Jeune, il avait été secrétaire de cet imbécile et insatiable
+prince Braschi, neveu de Pie VI, et pour l'enrichissement duquel le pape
+avait soutenu le scandaleux procès Lepri. Il avait fait trois tragédies:
+_Aristodeme_, _Caius Gracchus_ et _Manfredi_; puis un poëme en quatre
+chants, _la Basvigliana_, dont la mort de Basville était le sujet. Puis
+il était devenu secrétaire du directoire de la république cisalpine,
+professeur d'éloquence à Paris et de belles-lettres à Milan. Il venait
+de faire _la Marseillaise italienne_, dont Cimarosa venait de faire la
+musique, et ces vers qu'Eleonora Pimentel lisait avec enthousiasme,
+parce qu'ils correspondaient à ses sentiments, étaient les siens.
+
+Dominique Cimarosa, qui était assis devant le piano, sur les touches
+duquel erraient distraitement ses doigts, était né la même année que
+Monti; mais jamais deux hommes n'avaient plus différé, physiquement du
+moins, l'un de l'autre, que le poëte et le musicien. Monti était grand
+et élancé, Cimarosa était gros et court; Monti avait l'oeil vif et
+incisif, Cimarosa, myope, avait des yeux à fleur de tête et sans
+expression; tandis qu'à la seule vue de Monti, l'on pouvait se dire que
+l'on avait devant les yeux un homme supérieur, rien, au contraire, ne
+révélait dans Cimarosa le génie dont il était doué, et à peine
+pouvait-on croire, lorsque son nom était prononcé, que c'était là
+l'homme qui, à dix-neuf ans, commençait une carrière qui, en fécondité
+et en hauteur, égale celle de Rossini.
+
+Le groupe le plus remarquable après celui-ci, qui, du reste, dominait
+les autres comme celui d'Apollon et des Muses dominait ceux du Parnasse
+de Tithon du Tillet, se composait de trois femmes et de deux hommes.
+
+Les trois femmes étaient trois des femmes les plus irréprochables de
+Naples. La duchesse Fusco, dans le salon de laquelle on était réuni et
+que nous connaissons de longue date comme la meilleure et la plus intime
+amie de Luisa, la duchesse de Pepoli et la duchesse de Cassano.
+
+Lorsque les femmes n'ont point reçu de la nature quelque talent hors
+ligne, comme Angelica Kauffmann en peinture, comme madame de Staël en
+politique, comme George Sand en littérature, le plus bel éloge que l'on
+puisse faire d'elles est de dire qu'elles étaient de chastes épouses et
+d'irréprochables mères de famille. _Domum mansit, lanam fecit_, disaient
+les anciens: _Elle garda la maison et fila de la laine_, et tout était
+dit.
+
+Nous bornerons donc l'éloge de la duchesse Fusco, de la duchesse de
+Pepoli et de la duchesse de Cassano à ce que nous en avons dit.
+
+Quant au plus âgé et au plus remarquable des hommes qui faisaient partie
+du groupe, nous nous étendrons plus longuement sur lui.
+
+Cet homme, qui paraissait avoir soixante ans, à peu près, portait le
+costume du XVIIIe siècle dans toute sa pureté, c'est-à-dire la culotte
+courte, les bas de soie, les souliers à boucles, le gilet taillé en
+veste, l'habit classique de Jean-Jacques Rousseau et, sinon la perruque,
+du moins la poudre dans ses cheveux. Ses opinions très-libérales et
+très-avancées n'avaient eu l'influence de le modifier en rien.
+
+Cet homme était Mario Pagano, un des avocats les plus distingués
+non-seulement de Naples, mais de toute l'Europe.
+
+Il était né à Brienza, petit village de la Basilicate, et était élève de
+cet illustre Genovesi qui, le premier, ouvrit, par ses ouvrages, aux
+Napolitains, un horizon politique qui, jusque-là, leur était inconnu. Il
+avait été ami intime de Gaetano Filangieri, auteur de la _Science de la
+Législation_, et, guidé par ces deux hommes de génie, il était devenu
+une des lumières de la loi.
+
+La douceur de sa voix, la suavité de sa parole, l'avaient fait surnommer
+_le Platon de la Campanie_. Encore jeune, il avait écrit la _Juridiction
+criminelle_, livre qui avait été traduit dans toutes les langues et qui
+avait obtenu une mention honorable de notre Assemblée nationale. Les
+jours de la persécution arrivés, Mario Pagano avait eu le courage
+d'accepter la défense d'Emmanuele de Deo et de ses deux compagnons; mais
+toute défense était inutile, et, si brillante que fût la sienne, elle
+n'eut d'effet que d'augmenter la réputation de l'orateur et la pitié que
+l'on portait aux victimes qu'il n'avait pu sauver. Les trois accusés
+étaient condamnés d'avance; et tous trois, comme nous l'avons déjà dit,
+furent exécutés; le gouvernement, étonné du courage et de l'éloquence de
+l'illustre avocat, comprit qu'il était un de ces hommes qu'il vaut mieux
+avoir pour soi que contre soi. Pagano fut nommé juge. Mais, dans ce
+nouveau poste, il conserva une telle énergie de caractère et une telle
+intégrité, qu'il devint pour les Vanni et les Guidobaldi un reproche
+vivant. Un jour, sans que l'on sût pour quelle cause, Mario Pagano fut
+arrêté et mis dans un cachot, espèce de tombe anticipée, où il resta
+treize mois. Dans ce cachot, filtrait, à travers une étroite ouverture,
+un seul rayon de lumière qui semblait venir dire de la part du soleil:
+«Ne désespère pas, Dieu te regarde.» A la lueur de ces rayons, il
+écrivit son _Discours sur le beau_, oeuvre si pleine de douceur et de
+sérénité, qu'il est facile de reconnaître qu'elle est écrite sous un
+rayon de soleil. Enfin sans être déclaré innocent, afin, que la junte
+d'État pût toujours remettre la main sur lui, il fut rendu à la liberté
+mais privé de tous ses emplois.
+
+Alors, reconnaissant qu'il ne pouvait plus vivre sur cette terre
+d'iniquité il avait passé la frontière et s'était réfugié à Rome, qui
+venait de proclamer la République. Mais Mack et Ferdinand l'y avaient
+suivi de près, et force lui fut de chercher un refuge dans les rangs de
+l'armée française.
+
+Il était revenu à Naples, où Championnet, qui connaissait toute sa
+valeur, l'avait fait nommer membre du gouvernement provisoire.
+
+Son interlocuteur, moins célèbre alors qu'il ne le fut depuis par ses
+fameux _Essais sur les révolutions de Naples_, était déjà cependant un
+magistrat distingué par son érudition et son équité. Sa conversation
+très-animée, avec Pagano, roulait sur la nécessité de fonder à Naples un
+journal politique dans le genre du _Moniteur_ français. C'était la
+première feuille de ce genre qui paraîtrait dans la capitale des
+Deux-Siciles. Maintenant, le point en litige était celui-ci: Tous les
+articles seraient-ils signés, ou paraîtraient-ils, au contraire, sans
+signature?
+
+Pagano prenait la question à son point de vue moral. Rien, selon lui,
+n'était plus naturel que, du moment que l'on affirmait une question, on
+la signât. Cuoco prétendait, au contraire, que, par cette sévérité de
+principes, on écartait de soi une foule de gens de talent qui, par
+timidité, n'oseraient plus donner leur concours au journal de la
+République, du moment qu'ils seraient forcés d'avouer qu'ils y
+travaillaient.
+
+Championnet, qui assistait à la soirée, fut appelé par Pagano pour
+donner son avis sur cette grave question. Il dit qu'en France les seuls
+articles _Variétés_ et _Sciences_ étaient signés, ou bien encore
+quelques appréciations hors ligne que leurs auteurs n'avaient point la
+modestie de laisser passer sous le voile de l'incognito.
+
+L'opinion de Championnet sur cette matière faisait d'autant plus loi que
+c'était lui qui avait donné l'idée de cette fondation.
+
+Il fut donc convenu que ceux qui voudraient signer leurs articles les
+signeraient, mais aussi que ceux qui voudraient garder l'incognito
+pourraient le garder.
+
+Restait la question d'un rédacteur en chef. C'était, en supposant une
+restauration, un cas pendable, comme disent les matassins de M. de
+Pourceaugnac, que d'avoir été rédacteur en chef du _Moniteur
+parthénopéen_. Mais, cette fois encore, Championnet leva la difficulté,
+en disant que le rédacteur en chef était déjà trouvé.
+
+A ces mots, la susceptibilité nationale de Cuoco se souleva. Présenté
+par Championnet, ce rédacteur en chef devait naturellement être un
+étranger; et, si prudent que fût le digne magistrat, il eût préféré
+risquer sa tête en mettant son nom au bas de la feuille officielle que
+d'y laisser mettre le nom d'un Français.
+
+C'était le lendemain, au reste, que paraissait le premier numéro:
+pendant que l'on discutait si le _Moniteur parthénopéen_ serait ou non
+signé, _le Moniteur_ se composait.
+
+Autour d'une grande table couverte d'un tapis vert et sur lequel se
+trouvaient réunis encre, plume et papier, cinq ou six membres des
+comités étaient assis et rédigeaient des ordonnances qui devaient être
+affichées le lendemain; Carlo Laubert les présidait.
+
+Les ordonnances que rédigeaient les membres des comités concernaient la
+dette royale, qui était reconnue dette nationale, dette dans laquelle se
+trouvaient compris tous les vols qu'au moment de son départ le roi avait
+faits, soit dans les banques privées, soit dans les établissements de
+bienfaisance, tels que le Mont-de-Piété, l'hospice des Orphelins, le
+serraglio dei Poveri.
+
+Puis venait un décret concernant les secours accordés aux veuves des
+martyrs de la révolution ou des victimes de la guerre, aux mères des
+héros qui, dans l'avenir, mourraient pour la patrie. C'était Manthonnet
+qui rédigeait ce décret, et, après l'avoir rédigé, il écrivit en marge
+de ce dernier paragraphe cette simple annotation:
+
+ _J'espère que ma mère aura droit un jour à cette faveur._
+
+Puis un autre décret concernant l'abaissement du prix du pain et du
+macaroni, la suppression des droits d'entrée sur l'huile et l'abolition
+des baise-mains entre hommes et du titre d'_excellence_.
+
+Sur une table à part, le général Dufresse, commandant de la ville et des
+châteaux, rédigeait cette curieuse ordonnance sur les théâtres:
+
+«Le général commandant la place et les châteaux.
+
+»Les rapports que la municipalité et les directeurs des différents
+théâtres me font parvenir chaque jour contre les militaires de tous
+grades, m'obligent à rappeler ceux-ci à leurs devoirs en les prévenant
+régulièrement. Cet avis donné, ceux qui, au mépris de la discipline,
+s'oublieront eux-mêmes, et, en s'oubliant eux-mêmes, oublieront ce
+qu'ils doivent à la société, seront sévèrement punis.
+
+»Les théâtres, dans tous les temps, ont été institués pour reproduire
+les ridicules, les vertus et les vices des nations, de la société et des
+individus; dans tous les temps, ils ont été un centre de réunion, un
+objet de respect, un lieu d'instruction pour les uns, de récréation
+tranquille pour les autres, de repos pour tous. En vue de telles
+considérations, et depuis la régénération française, les théâtres sont
+appelés l'école des moeurs.
+
+»En conséquence, tout militaire ou tout individu qui y troublera l'ordre
+et qui s'éloignera de la décence, qui doit être la première loi des
+lieux publics, soit par une approbation ou une désapprobation immodérée
+envers les acteurs, et finalement interrompra la représentation de
+quelque manière que ce soit, sera immédiatement arrêté et conduit par la
+garde du _buon governo_, à la maison du commandant de place, pour y être
+puni selon la gravité de la faute qu'il aura commise.
+
+»Tout militaire ou tout individu qui, malgré les lois rendues et les
+ordres donnés par le général en chef de respecter les personnes et la
+propriété, prétendra s'approprier une place qui n'est point la
+sienne,--et cela arrive tous les jours,--sera également conduit au
+commandant de place.
+
+»Tout militaire ou tout individu qui, contre le bon ordre et l'usage des
+théâtres, essayera de forcer la sentinelle pour entrer sur la scène ou
+dans les loges des acteurs, sera arrêté et de même conduit au commandant
+de place.
+
+»L'officier de garde et l'adjudant-major de la place sont chargés de
+veiller à l'exécution du présent règlement, et ceux qui, en cas de
+trouble, n'en feraient pas arrêter les auteurs, seront considérés et
+punis comme perturbateurs eux-mêmes.»
+
+Ce règlement achevé, le général Dufresse fit signe à Championnet, qui
+lisait un papier à la lueur d'un candélabre, que son rapport était fini
+et qu'il désirait le lui communiquer. Championnet interrompit sa
+lecture, vint à Dufresse, écouta son rapport et l'approuva en tout
+point.
+
+Fort de cette approbation, Dufresse le signa.
+
+Alors, Championnet pria qu'on voulût bien l'écouter un instant, invita
+Velasco et Nicolino Caracciolo, ces deux hommes politiques qui avaient
+quarante-trois ans à eux deux, et qui, tandis que les personnages graves
+s'occupaient de l'éducation des peuples, s'occupaient, eux, de celle du
+perroquet de la duchesse Fusco, pria, disons-nous, Velasco et Nicolino
+de faire silence.
+
+La chose ne fut pas difficile à obtenir. Par sa douceur, sa fermeté, son
+respect des moeurs, son amour de l'art, Championnet avait conquis les
+sympathies de toutes les classes, et, dans Naples, la ville ingrate par
+excellence, aujourd'hui encore, un certain écho affaibli par le temps,
+mais perceptible cependant, apporte aux contemporains son nom à travers
+cinq générations et les deux tiers d'un siècle.
+
+Championnet se rapprocha de la cheminée, se replaça dans le rayon de
+lumière projeté par le candélabre, déplia le papier qu'il était en train
+de lire, lorsque Dufresse l'avait interrompu, et, de sa voix douce et
+sonore à la fois, en excellent italien:
+
+--Mesdames et messieurs, dit-il, je vous demande la permission de vous
+lire le premier article du _Moniteur parthénopéen_, qui paraît demain
+samedi, 6 février 1799, vieux style,--et je me sers du vieux style,
+parce que je ne vous crois pas encore parfaitement habitués au nouveau;
+sans quoi, je dirais samedi 18 pluviôse. Ce sont les épreuves de cet
+article que je reçois à l'instant même de l'imprimerie. Voulez-vous
+l'entendre, et, comme il doit être en quelques mots l'expression de
+l'opinion de tous, faire vos observations, si vous avez des observations
+à faire?
+
+Cette espèce d'annonce excita la plus vive curiosité. Nous l'avons dit,
+le nom du rédacteur en chef du _Moniteur_ était encore inconnu, et
+chacun était avide de savoir de quelle façon il débuterait dans cet art,
+complétement ignoré à Naples, de la publicité quotidienne.
+
+Chacun se tut donc, même Monti, même Cimarosa, même Velasco, même
+Nicolino, même leur élève, le perroquet de la duchesse.
+
+Championnet, au milieu du plus profond silence, lut alors l'espèce de
+programme suivant:
+
+ _Liberté_. _Égalité_
+
+ MONITEUR PARTHÉNOPÉEN.
+
+ N° 1er
+
+ Samedi 18 pluviôse, an VII de la liberté
+ et 1er de la République napolitaine
+ une et indivisible.
+
+
+»Enfin, nous sommes libres!...»
+
+Un frémissement courut dans l'assemblée, et chacun fut prêt à répéter
+par acclamation ce cri qui s'échappait de tous les coeurs généreux, et
+par lequel un nouvel organe des grands principes propagés par la France
+annonçait son existence au monde.
+
+Championnet, avant même que ce frémissement fût éteint, continua:
+
+«Enfin, le jour est venu où nous pouvons prononcer sans crainte les
+saints noms de _liberté_ et d'_égalité_, en nous proclamant les dignes
+fils de la république mère, les dignes frères des peuples libres de
+l'Italie et de l'Europe.
+
+»Si le gouvernement tombé a donné un exemple inouï d'aveugle et
+implacable persécution, le nombre des martyrs de la patrie s'est
+augmenté, voilà tout. Pas un seul d'entre eux, en face de la mort, n'a
+fait un pas en arrière; tous, au contraire, d'un oeil serein, ont
+regardé l'échafaud et d'un pas ferme en ont monté les degrés. Beaucoup,
+au milieu des plus atroces douleurs, sont restés sourds aux promesses de
+l'impunité, aux offres de récompenses que l'on murmurait à leurs
+oreilles, stables dans leur foi, immuables dans leurs convictions.
+
+»Les passions mauvaises insinuées depuis tant d'années, par tous les
+moyens de séduction possibles, dans les classes les plus ignorantes du
+peuple, à qui les proclamations et les instructions pastorales
+dépeignaient la généreuse nation française sous les plus noires
+couleurs, les basses menées du vicaire général François Pignatelli, dont
+le nom seul soulève le coeur, menées qui avaient pour but de faire
+croire au peuple que la religion serait abolie, la propriété ruinée, ses
+femmes et ses filles violées, ses fils assassinés, ont, par malheur,
+taché de sang la belle oeuvre de notre régénération. Plusieurs pays se
+sont insurgés pour attaquer les garnisons françaises et ont succombé
+sous la justice militaire; d'autres, après avoir assassiné beaucoup de
+leurs concitoyens, se sont armés pour s'opposer au nouvel ordre de
+choses, et ont dû, après une courte lutte, céder à la force. La
+nombreuse population de Naples, à laquelle, par la bouche de ses sbires,
+le vicaire général distillait la haine et l'assassinat, cette
+population, après sept jours d'anarchie sanglante, après s'être emparée
+des châteaux et des armes, après avoir saccagé la propriété et menacé la
+vie des honnêtes citoyens, cette population, pendant deux jours et demi,
+s'opposa à l'entrée de l'armée française. Les braves qui composaient
+cette armée, six fois moins nombreux que leurs adversaires, foudroyés du
+haut des toits, du haut des fenêtres, du haut des bastions par des
+ennemis invisibles, soit dans les chemins de traverse, soit dans les
+sentiers montueux, soit dans les rues étroites et tortueuses de la
+ville, ont dû conquérir le terrain pied à pied, plus encore par le
+courage intelligent que par la force matérielle. Mais, opposant un
+exemple de vertu et de civilisation à tant d'abrutissement et de
+cruauté, au fur et à mesure que le peuple était forcé de déposer les
+armes, le vainqueur généreux embrassait les vaincus et leur pardonnait.
+
+»Quelques valeureux citoyens, profitant de l'intelligente victoire de
+notre brave Nicolino Caracciolo, digne du nom illustre qu'il porte,
+quelques valeureux citoyens, entrés au fort Saint-Elme dans la nuit du
+20 au 21 janvier, avaient juré de s'ensevelir sous ses ruines, mais de
+proclamer la liberté du fond même de leur tombe, et, là, ils avaient
+dressé l'arbre symbolique non-seulement en leur nom, mais encore au nom
+des autres patriotes que les circonstances tenaient éloignés d'eux. Dans
+la journée du 21 janvier, jour à jamais mémorable, on voyait s'avancer
+les invincibles drapeaux de la république française; ils lui jurèrent
+alliance et fidélité. Enfin, le 23, à une heure de l'après-midi, l'armée
+fit son entrée victorieuse à Naples. Oh! ce fut alors un magique
+spectacle que de voir succéder, entre les vaincus et les vainqueurs, la
+fraternité à la boucherie, et que d'entendre le brave général
+Championnet reconnaître notre république, saluer notre gouvernement, et,
+par de nombreuses et loyales proclamations, assurer à chacun la
+possession de la propriété, donner à tous l'assurance de la vie.»
+
+La lecture, qui avait déjà, au précédent paragraphe, été interrompue par
+de nombreux applaudissements, le fut cette fois par un hourra unanime.
+L'auteur avait touché une fibre sensible et résonnante dans tous les
+coeurs napolitains, celle de la reconnaissance de la partie éclairée de
+la population à la république française, qui, à travers tant de périls,
+par des succès incroyables ou inespérés, venait lui apporter ces deux
+lumières qui émanent de Dieu lui-même, la civilisation et la liberté.
+
+Championnet salua les applaudisseurs avec son charmant sourire et
+reprit:
+
+»L'entrée, par la trahison, du despote déchu à Rome, sa fuite honteuse à
+Palerme sur les vaisseaux anglais, l'encombrement sur ces vaisseaux des
+trésors publics et privés, des dépouilles de nos galeries et de nos
+musées, des richesses de nos institutions pieuses, du pillage de nos
+banques, vol impudent et manifeste, qui a enlevé à la nation les
+dernières ressources de son numéraire, tout est connu maintenant.
+
+»Citoyens, vous savez le passé, vous voyez le présent, c'est à vous de
+préparer et d'assurer l'avenir!»
+
+La lecture de ce cri de liberté, jeté à la fois par la bouche et par le
+coeur, cet appel patriotique à la fraternité des citoyens dans une ville
+où, jusqu'à ce jour, la fraternité était un mot inconnu, ce dévouement à
+la patrie dont les martyrs du passé avaient donné l'exemple aux martyrs
+de l'avenir, récompensé par l'éloge public, tout cela porta plus encore
+que la valeur du discours, si bien en harmonie, au reste, avec le
+sentiment de nationalité qui, au jour des révolutions, s'éveille et bout
+dans les âmes, tout cela porta le succès de la lecture jusqu'à
+l'exaltation. Ceux qui venaient de l'entendre crièrent d'une seule voix:
+«L'auteur!» et l'on vit alors descendre de son estrade et venir, d'un
+pas lent et timide dans sa majesté, se ranger près de Championnet,
+pareille à la muse de la patrie, protégée par la victoire, la belle,
+chaste et noble Eleonora Pimentel.
+
+L'article était écrit par elle; c'était elle, ce rédacteur en chef
+inconnu du _Moniteur parthénopéen_. Une femme avait réclamé l'honneur,
+mortel peut-être, de cette rédaction, pour laquelle des hommes timides
+demandaient, patriotes bien connus cependant, le bénéfice de
+l'_incognito_.
+
+Alors, de l'exaltation, on passa à l'enthousiasme; des hourras
+frénétiques éclatèrent; tous ces patriotes, quels qu'ils fussent, juges,
+législateurs, lettrés, savants, officiers généraux se précipitèrent vers
+elle avec cet enthousiasme méridional qui se traduit par des gestes
+désordonnés et des cris furieux. Les hommes tombèrent à genoux, les
+femmes s'approchèrent en s'inclinant. C'était le succès de Corinne
+chantant au Capitole la grandeur évanouie des Romains, succès d'autant
+plus grand pour Éleonora que ce n'était point la grandeur du passé
+qu'elle chantait, mais les espérances de l'avenir. Et, comme il faut
+toujours que le grotesque se mêle au sublime, au moment où cessait une
+triple salve d'applaudissements, on entendit une voix rauque et avinée
+qui criait: «Vive la République! mort aux tyrans!»
+
+C'était celle du perroquet de la duchesse Fusco, élève, comme nous
+l'avons dit, de Velasco et de Nicolino, qui faisait honneur à ses
+maîtres et montrait qu'il avait profité de leurs leçons.
+
+Il était deux heures du matin: cet épisode comique termina la soirée.
+Chacun, enveloppé de son manteau ou de sa coiffe, appela ses gens et fit
+appeler sa voiture; car tous ces sans-culottes, comme le roi les
+appelait, appartenant à l'aristocratie de la fortune ou de la science,
+tout au contraire des sans-culottes français, avaient des voitures et
+des gens.
+
+Après avoir embrassé les femmes, serré la main des hommes, pris congé de
+tous, la duchesse Fusco resta seule dans le salon, tout à l'heure plein
+de monde et de bruit, maintenant solitaire et mort, et, allant droit à
+une fenêtre devant laquelle retombait un riche rideau de damas cramoisi,
+elle souleva ce rideau, et, côte à côte dans l'embrasure de cette
+fenêtre comme deux oiseaux dans un même nid, elle découvrit Luisa et
+Salvato, qui, au milieu de toute cette foule, avec ce laisser aller
+auquel, en Italie, nul ne trouve à redire, s'étaient isolés et, la main
+dans la main, la tête appuyée contre l'épaule, se disaient de ces douces
+choses qui, quoique dites à voix basse, couvrent, pour ceux qui les
+écoutent, les roulements du tonnerre et les éclats de la foudre.
+
+Les deux jeunes gens, au rayon de lumière qui pénétrait dans leur
+réduit, éclairé jusque-là seulement par une douce pénombre, rentrèrent
+dans la vie réelle, de laquelle ils étaient sortis sur les ailes dorées
+de l'idéal, et tournèrent, sans changer de position, leurs yeux
+souriants vers la duchesse, comme durent le faire les premiers habitants
+du Paradis surpris par un ange du Seigneur sous le berceau de verdure et
+au milieu des massifs de fleurs, au moment où, pour la première fois,
+ils venaient d'échanger le mot _je t'aime!_
+
+Ils étaient entrés là au commencement de la soirée et y étaient restés
+jusqu'à la fin. De tout ce qui avait été dit, ils n'avaient rien
+entendu; de tout ce qui s'était passé, ils ne se doutaient même pas. Les
+vers de Monti, la musique de Cimarosa, l'article de la Pimentel, tout
+était venu se briser contre cette tenture de damas qui séparait du monde
+leur Eden ignoré.
+
+En voyant le salon vide, en voyant la duchesse seule, ils ne comprirent
+qu'une chose, c'est qu'il était l'heure de se séparer.
+
+Ils poussèrent un soupir, et, en même temps, ensemble, avec le même
+accent, ils murmurèrent:
+
+--A demain!
+
+Puis, ému, chancelant d'amour, Salvato serra une dernière fois Luisa
+contre son coeur, prit congé de la duchesse, et sortit, tandis que
+Luisa, jetant les bras au cou de son amie, dans la pose de la jeune
+fille antique confiant son secret à Vénus, murmurait aux oreilles de la
+duchesse:
+
+--Oh! si tu savais combien je l'aime!
+
+
+
+
+ CX
+
+ ANDRÉ BACKER
+
+
+En repassant le seuil de la porte de communication, Luisa trouva
+Giovannina qui l'attendait dans le corridor.
+
+La jeune fille laissait transparaître sur sa figure cette satisfaction
+qu'éprouvent les inférieurs quand une occasion importante leur est
+donnée d'entrer dans la vie de leurs maîtres.
+
+Luisa sentit pour sa femme de chambre un mouvement de répulsion qu'elle
+n'avait point encore éprouvé.
+
+--Que faites-vous là, et que me voulez-vous? demanda-t-elle.
+
+--J'attendais madame pour lui dire une chose de la plus haute
+importance, répondit Giovannina.
+
+--Et quelle chose avez-vous à me dire?
+
+--Que le beau banquier est là.
+
+--Le beau banquier? De qui voulez-vous parler, mademoiselle?
+
+--De M. André Backer.
+
+--De M. André Backer! Et comment M. André Backer est-il là?
+
+--Il est venu dans la soirée, madame, vers dix heures; il a demandé à
+vous parler; selon les ordres que madame m'avait donnés, j'ai d'abord
+refusé de le recevoir; il a insisté alors avec tant d'obstination, que
+je lui ai dit la vérité, c'est-à-dire que madame n'y était pas; il a cru
+que c'était une défaite, et, comme il me suppliait, au nom de l'intérêt
+de madame, de le laisser lui dire quelques paroles seulement, je lui ai
+fait voir toute la maison pour lui montrer que vous étiez bien
+véritablement sortie; alors, comme, malgré ses prières, je refusais de
+lui dire où vous étiez, il a pénétré, malgré moi, dans la salle à
+manger, s'est assis sur une chaise et a dit qu'il vous attendrait.
+
+--Alors, comme je n'ai aucune raison de recevoir M. André Backer à deux
+heures du matin, je rentre chez la duchesse, et je n'en sortirai que
+quand M. André Backer sera hors de chez moi.
+
+Et Luisa fit, en effet, un mouvement pour rentrer chez son amie.
+
+--Madame!... dit à l'autre bout du corridor une voix suppliante.
+
+Cette voix fit passer Luisa de l'étonnement, nous ne dirons pas à la
+colère, son coeur de colombe ne connaissant pas ce sentiment extrême,
+mais à l'irritation.
+
+--Ah! c'est vous, monsieur, lui dit-elle en marchant résolument à lui.
+
+--Oui, madame, répondit le jeune homme, incliné, le chapeau à la main,
+dans l'attitude la plus respectueuse.
+
+--Alors, vous avez entendu ce que je viens, à propos de vous, de dire à
+ma femme de chambre?
+
+--Je l'ai entendu.
+
+--Comment, vous étant introduit chez moi presque de force, et sachant
+que je désapprouve vos visites, comment êtes-vous encore ici?
+
+--Parce qu'il y a urgence à ce que je vous parle, urgence absolue;
+comprenez-vous, madame?
+
+--Urgence absolue? répéta Luisa avec un accent de doute.
+
+--Madame, je vous engage ma parole d'honnête homme,--cette parole qu'un
+homme de notre nom et de notre maison n'a jamais, depuis trois cents
+ans, engagée légèrement,--je vous engage ma parole que, pour la sécurité
+de votre fortune et le salut de votre vie, je vous donne ma parole qu'il
+faut que vous m'entendiez.
+
+L'accent de conviction avec lequel le jeune homme prononça ces paroles
+ébranla la San-Felice.
+
+--Sur cette assurance, monsieur, demain, à une heure convenable, je vous
+recevrai.
+
+--Demain, madame, peut-être sera-t-il trop tard; puis, une heure
+convenable... Qu'entendez-vous par une heure convenable?
+
+--Dans la journée, vers midi, par exemple, de plus grand matin même, si
+vous le voulez.
+
+--Pendant le jour, on me verra entrer chez vous, madame, et il est
+important que nul ne sache que vous m'avez vu.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce que, de ma visite, il pourrait résulter un grand danger.
+
+--Pour moi ou pour vous? dit en essayant de sourire Luisa.
+
+--Pour tous deux, répondit gravement le jeune banquier.
+
+Il se fit un instant de silence. Il n'y avait point à se tromper à
+l'intonation sérieuse du visiteur nocturne.
+
+--Et, d'après les précautions que vous prenez, répliqua Luisa, il me
+paraît que cette conversation doit avoir lieu sans témoins.
+
+--Ce que j'ai à vous dire, madame, ne peut-être dit que seul à seul.
+
+--Et vous savez que, dans une conversation seul à seul, il est une chose
+dont il vous est interdit de me parler?
+
+--Aussi, madame, si je vous en parle, ne sera-ce que pour vous faire
+comprendre qu'à vous seule je pouvais faire la révélation que vous allez
+entendre.
+
+--Venez, monsieur, dit Luisa.
+
+Et, passant devant André, qui, pour la laisser passer, se rangea contre
+le mur des corridors, elle le conduisit dans la salle à manger, que
+Giovannina avait éclairée, et referma la porte derrière lui.
+
+--Vous êtes certaine, madame, dit Backer regardant autour de lui, que
+personne ne peut nous écouter et nous entendre?
+
+--Il n'y a ici que Giovannina, et vous l'avez vue rentrer chez elle.
+
+--Mais derrière cette porte, ou derrière celle de votre chambre à
+coucher, elle pourrait écouter.
+
+--Fermez-les toutes deux, monsieur, et passons dans le cabinet de
+travail de mon mari.
+
+Les précautions mêmes que prenait André Backer pour que sa conversation
+ne fût point entendue avaient complètement rassuré Luisa sur le sujet de
+la conversation. Le jeune homme n'eût point osé se livrer à de pareilles
+insistances, s'il eût été question de lui parler d'un amour si
+franchement repoussé déjà.
+
+La porte du cabinet resta ouverte, et les deux portes de la salle à
+manger fermées avec soin donnèrent à Backer la certitude qu'il ne
+pouvait être entendu.
+
+Luisa était tombée sur une chaise, et, la tête dans sa main, le coude
+appuyé à la table sur laquelle, autrefois, travaillait son mari, elle
+rêvait.
+
+Depuis le départ du chevalier, c'était la première fois qu'elle rentrait
+dans ce cabinet: une foule de souvenirs y rentraient avec elle et
+l'assiégeaient.
+
+Elle pensait à cet homme si parfaitement bon pour elle, dont la mémoire
+s'était cependant si facilement et presque si complètement éloignée de
+sa pensée; elle mesurait presque avec effroi l'étendue de cet amour
+qu'elle avait voué à Salvato, amour jaloux et envahisseur qui s'était
+emparé d'elle et avait, pour ainsi dire, chassé de son coeur tout autre
+sentiment; elle se demandait, de là à une infidélité complète, quelle
+distance il y avait, et elle s'aperçut que la distance morale parcourue
+était plus grande que la distance matérielle qui lui restait à
+parcourir.
+
+La voix d'André Backer la tira de cette rêverie rapide et la fit
+tressaillir. Elle avait déjà oublié qu'il était là.
+
+Elle lui fit signe de s'asseoir.
+
+André s'inclina, mais resta debout.
+
+--Madame, dit André, quelle que soit la défense que vous m'avez faite de
+jamais vous parler de mon amour, il faut cependant, pour que vous
+compreniez la démarche que je fais près de vous et l'étendue du danger
+auquel je m'expose en la faisant, il faut cependant que vous compreniez
+combien cet amour était dévoué, profond et respectueux.
+
+--Monsieur, dit Luisa en se levant, que vous parliez de cet amour au
+passé au lieu d'en parler au présent, vous n'en parlez pas moins d'un
+sentiment dont je vous ai absolument interdit l'expression. J'espérais,
+en vous recevant à cette heure, et après vous avoir manifesté ma
+répugnance à vous recevoir, n'avoir point à vous rappeler ma défense.
+
+--Daignez m'entendre, madame, et veuillez me donner le temps de
+m'expliquer. Je vous ai dit qu'il était nécessaire que je vous
+rappelasse cet amour pour vous faire comprendre l'importance de la
+révélation que je vais vous faire.
+
+--Eh bien, monsieur, arrivez vite à cette révélation.
+
+--Mais cette révélation, madame, je voudrais que vous comprissiez bien
+que, de ma part, c'est une folie, presque une trahison.
+
+--Alors, monsieur, ne la faites pas; ce n'est pas moi qui vais vous
+chercher, ce n'est pas moi qui vous presse.
+
+--Je le sais, madame, et je prévois même que, probablement, vous ne
+m'aurez nulle reconnaissance de ce que je vais vous dire; mais
+n'importe! une fatalité me pousse, il faut que ma destinée
+s'accomplisse.
+
+--J'attends, monsieur, répondit Luisa.
+
+--Eh bien, madame, sachez donc qu'une grande conspiration est ourdie, et
+que de nouvelles Vêpres siciliennes se préparent non-seulement contre
+les Français, mais aussi contre leurs partisans.
+
+Luisa sentit un frisson courir par tout son corps, et, à l'instant même,
+devint attentive. Ce n'était plus d'elle qu'il était question, c'était
+des Français, et, par conséquent, de Salvato. La vie de Salvato était
+menacée, et peut-être cette révélation de Backer allait-elle lui donner
+moyen de sauver cette vie si chère qu'elle avait déjà conservée.
+
+Par un mouvement involontaire, et en se penchant sur la table, elle se
+rapprocha du jeune homme; sa bouche était muette, mais ses yeux
+interrogeaient.
+
+--Dois-je continuer? demanda Backer.
+
+--Continuez, monsieur, fit Luisa.
+
+--Dans trois jours, c'est-à-dire dans la nuit de vendredi à samedi,
+non-seulement les dix mille Français qui sont à Naples et dans les
+environs, mais encore, comme je vous l'ai dit, madame, tous ceux qui
+sont leurs partisans seront égorgés. Entre dix et onze heures du soir,
+les maisons où les meurtres doivent s'accomplir seront marquées d'une
+croix rouge; à minuit, le massacre aura lieu.
+
+--Mais c'est horrible, mais c'est atroce, monsieur, ce que vous me dites
+là!
+
+--Pas plus horrible que les Vêpres siciliennes, pas plus atroce que la
+Saint-Barthélémy. Ce que Palerme a fait pour échapper aux Angevins et
+Paris pour se délivrer des huguenots, Naples peut bien le faire pour se
+débarrasser des Français.
+
+--Et vous ne craignez point que, vous hors de cette maison, je ne coure
+révéler ce projet?
+
+--Non, madame! car vous réfléchirez que je ne vous ai pas même demandé
+la promesse de garder le secret; non, madame! car vous réfléchirez qu'un
+dévouement comme le mien ne doit pas être payé par une ingratitude; non,
+madame! car vous réfléchirez que votre nom est trop beau et trop pur
+pour être attaché par l'histoire au pilori de la trahison.
+
+Luisa tressaillit; car elle comprit, en effet, ce qu'il y avait de
+grandeur et de dévouement dans ce secret que lui confiait, sans
+condition aucune, le jeune banquier. Seulement, il lui restait à savoir
+pourquoi il le lui confiait.
+
+--Excusez-moi, monsieur, dit-elle, mais j'en suis à me demander ce que
+j'ai à faire avec les Français et avec les partisans des Français, moi,
+la femme du bibliothécaire, je dirai plus, de l'ami du prince royal.
+
+--C'est vrai, madame; mais le chevalier San-Felice n'est plus là pour
+vous protéger par sa présence, pour vous couvrir par son loyalisme; et
+laissez-moi vous dire ceci, madame: j'ai vu avec terreur que votre
+maison était de celles qui devaient être marquées d'une croix.
+
+--Ma maison? s'écria Luisa en se levant.
+
+--Madame, je conçois que ce que je vous dis vous étonne, vous révolte
+même. Mais écoutez-moi jusqu'au bout. Dans des temps comme les nôtres,
+temps de trouble et d'orage, nul n'est exempt de soupçon, et,
+d'ailleurs, quand les soupçons dorment, les dénonciateurs sont là pour
+les éveiller. Eh bien, madame, j'ai vu, j'ai tenu entre mes mains, j'ai
+lu de mes yeux une dénonciation, anonyme, c'est vrai, mais tellement
+précise, qu'il n'y a pas à douter de sa véracité.
+
+--Une dénonciation? fit Luisa étonnée.
+
+--Une dénonciation, oui, madame.
+
+--Mais une dénonciation contre moi?
+
+--Contre vous.
+
+--Et que disait cette dénonciation? demanda Luisa pâlissant malgré elle.
+
+--Elle disait, madame, que, dans la nuit du 22 au 23 septembre de
+l'année dernière, vous aviez recueilli chez vous un aide de camp du
+général Championnet.
+
+--Oh! murmura Luisa sentant la sueur lui monter au front.
+
+--Que cet aide de camp blessé par Pasquale de Simone avait été soustrait
+par vous à la vengeance de la reine; qu'il avait été pansé par une
+sorcière albanaise nommée Nanno; qu'il était resté six semaines caché
+chez vous, et n'en était sorti, déguisé en paysan des Abruzzes, que pour
+aller rejoindre le général Championnet assez à temps pour prendre part à
+la bataille de Civita-Castellana.
+
+--Eh bien, monsieur, dit Luisa, lorsque cela serait, y a-t-il un crime à
+recueillir un blessé, à sauver la vie à un homme, et faut-il, avant de
+verser sur ses blessures le baume du bon Samaritain, faut-il s'informer
+de son nom, de sa patrie ou de son opinion?
+
+--Non, madame, il n'y a pas crime aux yeux de l'humanité; seulement, il
+y a crime aux yeux des partis. Mais peut-être les royalistes vous
+eussent-ils pardonné, madame, si, depuis, vous n'aviez point, en
+assistant à toutes les soirées de la duchesse Fusco, donné une gravité
+plus grande à cette dénonciation. Les soirées de la duchesse Fusco,
+madame, ne sont pas seulement des soirées: ce sont des clubs où les
+projets se discutent, où les lois s'élaborent, où les hymnes
+patriotiques se composent, se mettent en musique, se chantent; eh bien,
+madame, vous êtes de toutes ces soirées, et, quoiqu'on sache très-bien
+que vous y assistez par un autre motif qu'un motif politique...
+
+--Prenez garde, monsieur, vous allez me manquer de respect!
+
+--Dieu m'en garde madame! répondit le jeune homme, et la preuve, c'est
+que c'est un genou en terre que j'achèverai ce que j'ai à vous dire.
+
+Et Backer mit un genou en terre.
+
+--Madame, dit-il, sachant que votre vie était compromise, puisque votre
+maison était au nombre des maisons désignées au couteau des lazzaroni,
+je suis venu vous apporter un talisman, un signe destiné à vous
+sauvegarder... Ce talisman, madame, le voici.
+
+Il déposa sur la table une carte sur laquelle était gravée une fleur de
+lis.
+
+--Ce signe, ne l'oubliez pas, c'est de porter le pouce de votre main
+droite à votre bouche et d'en mordre la première phalange.
+
+--Il n'était pas besoin de mettre un genou en terre pour me dire cela,
+monsieur, dit Luisa avec une expression de bienveillance qui, malgré
+elle, illuminait son visage.
+
+--Non, madame, mais pour ce qui me reste à vous dire.
+
+--Dites.
+
+--Il ne m'appartient pas, madame, de pénétrer dans vos secrets; ce n'est
+donc point une question que je vous fais, c'est un avis que je vous
+donne, et vous allez voir si cet avis est non-seulement désintéressé,
+mais généreux. A tort ou à raison, on dit que ce jeune aide de camp du
+général français que vous avez sauvé, on dit que vous l'aimez.
+
+Luisa fit un mouvement.
+
+--Ce n'est pas moi qui dis cela, ce n'est pas moi qui le crois; je ne
+veux rien dire, je ne veux rien croire; je veux que vous soyez heureuse,
+voilà tout; je veux que ce coeur si noble, si chaste, si pur, ne se
+brise pas sous les atteintes de la douleur; je veux que ces beaux yeux,
+amours des anges, ne soient pas noyés dans les larmes. Je vous dis donc
+seulement, madame: Si vous aimez un homme, quel qu'il soit, d'un amour
+de soeur ou d'amante, et, si cet homme, comme Français, comme patriote,
+court un risque quelconque à passer ici la nuit de vendredi à samedi,
+sous un prétexte quelconque, éloignez cet homme, afin que, par son
+absence, il échappe aux massacres, et que je puisse me dire, moi,--ce
+sera ma récompense:--«A celle qui m'a fait tant souffrir, j'ai épargné
+une douleur.» Je me relève, madame, car j'ai dit.
+
+Luisa, devant cette abnégation, si grande et si simple, sentit les
+larmes monter à ses yeux et lui mouiller les paupières. Elle tendit à
+André sa main, sur laquelle il se précipita.
+
+--Merci, monsieur, dit-elle. Je ne puis deviner d'où vient la trahison,
+mais à vous je dirai: Le dénonciateur était bien instruit. Je n'ai
+jamais confié mon secret à personne, mais à vous je dirai: Eh bien, oui!
+j'aime, mais d'un amour maternel, quoique immense, un homme à qui j'ai
+sauvé la vie. Quand j'ai senti cet amour me prendre le coeur avec la
+violence d'une irrésistible passion, j'ai voulu partir, quitter Naples,
+suivre mon mari en Sicile, non point pour échapper à un sort fatal, à un
+sort mortel, qui m'est prédit, mais pour conserver au chevalier la foi
+que je lui ai promise, pour garder intact mon honneur de femme. Dieu ne
+l'a pas voulu: la tempête nous a séparés, la vague qui l'emportait m'a
+repoussée sur le rivage. Vous me direz que, la tempête calmée, j'eusse
+dû monter sur le premier bâtiment venu et rejoindre mon mari en Sicile.
+S'il l'eût ordonné, ou s'il eût simplement paru le désirer, je l'eusse
+fait; n'y étant point sollicitée, je n'en ai pas eu la force: je suis
+restée. Vous parliez de la fatalité qui vous pousse à me révéler votre
+secret; si vous avez la vôtre, moi aussi, j'ai la mienne. Suivons chacun
+la pente où le destin nous entraîne. Quelque part où le mien me
+conduise, là où je serai il y aura pour vous un coeur reconnaissant.
+Adieu, monsieur Backer. Fût-ce au milieu des plus affreuses tortures,
+votre nom ne sortira point de ma bouche, je vous le promets!
+
+--Et le vôtre, répondit Backer en s'inclinant, fût-ce sur l'échafaud où
+je serais monté par vous, ne sortira jamais de mon coeur.
+
+Et, saluant Luisa, il sortit laissant sur la table la carte fleurdelisée
+qui devait lui servir de signe de reconnaissance.
+
+
+
+
+ CXI
+
+ LE SECRET DE LUISA
+
+
+Restée seule, Luisa retomba sur sa chaise et demeura immobile, perdue
+dans un abîme de réflexions.
+
+Et d'abord quel pouvait être cet ennemi caché et anonyme si bien au
+courant de tout ce qui se passait dans la maison, et qui, dans une
+dénonciation adressée au comité royaliste, avait mentionné les moindres
+détails de la vie privée de Luisa?
+
+Quatre personnes seulement connaissaient les détails mentionnés dans la
+dénonciation. Le docteur Cirillo, Michel le Fou, la sorcière Nanno et
+Giovannina. Le docteur Cirillo! le soupçon ne pouvait pas même s'arrêter
+sur lui; Michel le Fou eût donné sa vie pour sa soeur de lait.
+
+Restaient la sorcière Nanno et Giovannina.
+
+La sorcière Nanno pouvait dénoncer Salvato et Luisa à une époque où
+cette dénonciation eût été payée ce qu'elle valait: elle ne l'avait
+point fait. On ne pouvait donc attribuer à la cupidité la dénonciation
+qu'avait reçue Backer, elle ne pouvait être que l'effet de la haine.
+
+Giovannina! les soupçons s'arrêtèrent et, quoique bien vaguement, se
+fixèrent sur elle.
+
+Quelle cause Giovannina pouvait-elle avoir de haïr sa maîtresse?
+
+Évidemment, aucune ne se présentait à l'esprit de Luisa; cependant, déjà
+depuis longtemps la jeune femme remarquait dans l'humeur de sa camériste
+des altérations qui, tant qu'elle n'avait point eu à s'en rendre compte,
+lui avaient paru de simples bizarreries de caractère, mais qui
+maintenant lui revenaient en mémoire et lui inspiraient des doutes sans
+lui donner une explication. Elle avait surpris chez sa femme de chambre
+des coups d'oeil furtifs, des sourires mauvais, des paroles amères, et
+cela surtout depuis la nuit où, devant s'embarquer, au lieu de
+s'embarquer elle était revenue à la maison, et avait, d'une façon
+inattendue, reparu aux yeux de la jeune fille. Ces signes de
+mécontentement étaient devenus plus fréquents encore depuis l'arrivée
+des Français à Naples, et surtout depuis qu'elle et Salvato s'étaient
+revus.
+
+Dans son dédain trop grand de l'humble position de Giovannina, il ne lui
+vint pas même à l'idée qu'elle pût aimer Salvato et être jalouse, et que
+les mêmes passions qui s'agitaient dans le coeur de la grande dame
+pussent s'agiter dans le coeur de la paysanne.
+
+Seulement, ces soupçons de haine de la part de Giovannina persistèrent
+sans que la cause de cette haine lui fût connue.
+
+Elle prit la carte fleurdelisée, la mit dans sa poitrine, et,
+s'éclairant elle-même, elle sortit du cabinet du chevalier, en referma
+la porte et passa dans sa chambre à coucher.
+
+Dans sa chambre à coucher, elle trouva Giovannina, qui lui préparait sa
+toilette de nuit.
+
+Prévenue qu'elle était contre la jeune fille, elle surprit le coup
+d'oeil dont celle-ci l'accueillit à son entrée dans sa chambre. Ce coup
+d'oeil malfaisant fut suivi d'un sourire gracieux; mais le sourire ne
+fut point tellement rapide, que la première impression ne demeurât dans
+son esprit.
+
+Ne pouvant se douter de ce qui s'était passé, et n'ayant aucune idée des
+soupçons qui germaient dans le coeur de sa maîtresse, Nina voulut
+entamer une conversation avec elle. Cette conversation, quelques détours
+qu'elle eût pris, si Luisa lui eût permis de continuer, eût certainement
+abouti à la visite qu'elle venait de recevoir; mais Luisa y coupa court
+en lui disant sèchement qu'elle n'avait pas besoin de ses services.
+
+Nina tressaillit,--elle n'était point habituée à être congédiée si
+durement,--et, avec son mauvais sourire, elle regagna sa chambre.
+
+La visite du jeune banquier lui donnait fort à penser. Après lui avoir
+défendu sa porte, non-seulement Luisa avait consenti à le recevoir à
+deux heures du matin, mais encore elle l'avait reçu loin de tous les
+regards, les portes fermées, et dans l'appartement du chevalier.
+
+Luisa, il est vrai, avait accueilli le jeune homme avec une physionomie
+sévère; mais, à son départ, elle était rentrée dans sa chambre le visage
+préoccupé seulement, attendri même. On voyait que ses yeux avaient,
+sinon pleuré, du moins senti l'humidité des larmes.
+
+Qui avait pu ramener cette fière Luisa à des sentiments plus doux?
+
+L'amour du beau jeune homme avait-il trouvé grâce dans son coeur, et y
+avait-il place dans ce coeur pour un amour nouveau à côté de l'amour
+ancien?
+
+C'était impossible à croire; cependant, ce qui venait de se passer était
+bien extraordinaire.
+
+Luisa, nous l'avons dit, avait remarqué le mauvais regard de Giovannina;
+mais elle avait à réfléchir sur quelque chose de plus grave que le nom
+du dénonciateur à trouver. Elle avait à réfléchir sur l'emploi qu'elle
+ferait de ce secret sans compromettre celui qui le lui avait confié, et
+comment elle sauverait Salvato sans perdre Backer.
+
+Il fallait, avant tout, qu'elle vît le jeune officier; mais elle ne le
+voyait jamais que le soir chez la duchesse. Là, leur rencontre était
+toute naturelle, le salon de la duchesse étant, comme l'avait dit
+Backer, un véritable club.
+
+Or, c'était bien du temps perdu que d'attendre un soir sur trois jours:
+c'était un jour de perdu. Il fallait donc l'envoyer chercher, et à
+Michele seul on pouvait confier un message de cette espèce.
+
+Elle étendit le bras pour sonner Giovannina; mais, depuis dix minutes à
+peu près qu'elle l'avait renvoyée, Giovannina était peut-être couchée.
+Luisa pensa qu'il était plus simple d'aller à la chambre de la jeune
+fille et de lui porter l'ordre que de la forcer à le venir chercher.
+
+La chambre de Giovannina n'était séparée de celle de sa maîtresse que
+par le corridor qui conduisait chez la duchesse Fusco.
+
+Cette chambre était fermée par une porte vitrée seulement. La lumière y
+brillait encore, et, soit que le pas de Luisa fût si léger que
+Giovannina ne pût l'entendre, soit que l'occupation à laquelle elle se
+livrait l'absorbât trop profondément pour qu'elle songeât à autre chose,
+Luisa, en arrivant à la porte, put voir, à travers le rideau de fine
+mousseline qui en couvrait le vitrage, sa femme de chambre assise à une
+table et écrivant.
+
+Comme peu importait à Luisa de savoir à qui Giovannina écrivait, elle
+ouvrit tout simplement et tout naturellement la porte. Mais sans doute
+il importait à Giovannina que sa maîtresse ne sût point qu'elle
+écrivait; car elle poussa un faible cri de surprise et se leva pour se
+placer entre Luisa et sa lettre.
+
+Quoique étonnée que Nina écrivît à trois heures du matin, au lieu de se
+coucher et de dormir, Luisa ne lui fit aucune question, et se contenta
+de lui dire:
+
+--Je voudrais voir Michel ce matin d'aussi bonne heure que possible:
+faites-le-lui savoir.
+
+Puis, refermant la porte et rentrant chez elle, Luisa laissa sa femme de
+chambre libre de continuer sa lettre.
+
+Comme on le comprend bien, Luisa dormit peu. Vers sept heures du matin,
+elle entendit du bruit dans la maison: c'était Giovannina qui se levait
+et sortait pour accomplir l'ordre de sa maîtresse.
+
+Giovannina fut absente pendant près d'une heure et demie. Il est vrai
+qu'elle rentra avec Michele. Pour que la commission de sa maîtresse fût
+bien faite, elle avait voulu sans doute la faire elle-même.
+
+Au premier coup d'oeil que le lazzarone jeta sur Luisa, il comprit qu'il
+venait de se passer quelque chose de grave.
+
+Luisa était tout à la fois pâle et fiévreuse; ses yeux étaient entourés
+de ce cercle bleuâtre qui dénonce l'insomnie.
+
+--Qu'as-tu donc, petite soeur? demanda Michele avec inquiétude.
+
+--Rien, répondit Luisa en essayant de sourire; seulement, le plus
+promptement possible j'ai besoin de voir Salvato.
+
+--Ce ne sera pas difficile, petite soeur, et un saut est vite fait d'ici
+au palais d'Angri.
+
+Et, en effet, Salvato logeait, avec le général Championnet, rue Toledo,
+à ce même palais d'Angri où, soixante ans plus tard, logea Garibaldi.
+
+--Alors, dit Luisa, va, et reviens vite!
+
+Michele ne fit qu'un saut, comme il avait dit; mais, avant qu'il fut
+revenu, un soldat de planton apportait une lettre de Salvato.
+
+Elle était conçue en ces termes:
+
+«Ma bien-aimée Luisa, ce matin, à cinq heures, j'ai reçu l'ordre du
+général de partir pour Salerne et d'y organiser une colonne que l'on
+envoie en Basilicate, où, à ce qu'il paraît, nous avons quelques
+troubles. J'estime que cette organisation, en y mettant toute l'activité
+possible, me prendra deux jours. Je pense donc être de retour vendredi
+soir.
+
+»Si j'espérais, à mon retour, trouver la fenêtre de la ruelle ouverte,
+et si je pouvais passer une heure avec vous dans _la chambre heureuse_,
+je bénirais presque mon exil de deux jours qui me vaudrait une pareille
+faveur.
+
+»J'ai laissé au palais d'Angri des hommes chargés de m'apporter mes
+lettres. J'en attends plusieurs, mais je n'en espère qu'une.
+
+»Oh! l'adorable soirée que j'ai passée hier! oh! l'ennuyeuse soirée que
+je vais passer aujourd'hui!
+
+»Au revoir, ma belle madone au Palmier! J'attends et j'espère.
+
+«Votre SALVATO.»
+
+Luisa fit un geste de désespoir.
+
+Si Salvato n'était de retour que vendredi soir, comment aurait-elle le
+temps de le soustraire au massacre de la nuit?
+
+Elle aurait le temps de mourir avec lui à peine!
+
+Le planton attendait une réponse.
+
+Qu'allait répondre Luisa? Elle n'en savait rien. Sans doute, la
+conspiration était organisée à Salerne comme à Naples. Le révélateur
+n'avait-il pas dit qu'elle devait éclater _à Naples et dans ses
+environs_?
+
+Elle crut un instant qu'elle allait devenir folle.
+
+Giovannina, implacable comme la haine, lui répétait que le messager
+attendait une réponse.
+
+Elle prit une plume et écrivit:
+
+«Je reçois votre lettre, mon frère bien-aimé. En toute autre
+circonstance, je me serais contentée de vous répondre: «Vous aurez votre
+fenêtre ouverte, et je vous attendrai dans la chambre heureuse.» Mais il
+faut que je vous voie avant deux jours. Je vous enverrai aujourd'hui
+Michele à Salerne; il vous portera une lettre de moi, que je vous
+écrirai aussitôt que j'aurai remis un peu d'ordre dans mes idées.
+
+«Si vous quittez votre hôtel, ou le palais de l'intendance, ou le
+logement que vous aurez choisi enfin et où Michele ira vous chercher,
+dites où vous serez, afin que, partout où vous serez, il vous trouve.
+
+Votre soeur, LUISA.»
+
+Elle ferma, cacheta cette lettre et la remit, au planton.
+
+Celui-ci se croisa dans le jardin avec Michele.
+
+Michele venait annoncer à Luisa ce que Luisa savait déjà, c'est-à-dire
+l'absence de Salvato et l'ordre qu'il avait donné de lui envoyer ses
+lettres à Salerne.
+
+Luisa le pria de rester à la maison. Elle aurait sans doute, dans la
+journée, quelques commissions importantes à lui donner; peut-être
+l'enverrait-elle à Salerne.
+
+Puis, plus agitée que jamais, elle rentra dans sa chambre et s'y
+enferma.
+
+Michele, qui avait l'habitude de voir sa soeur de lait si calme, se
+retourna vers la jeune femme de chambre.
+
+--Qu'a donc ce matin Luisa? lui demanda-t-il. Est-ce que, depuis que je
+suis devenu raisonnable, elle deviendrait folle, par hasard?
+
+--Je ne sais, répondit Giovannina; mais elle est ainsi depuis la visite
+que lui a faite, cette nuit, M. André Backer.
+
+Michele vit le mauvais sourire qui passait sur les lèvres de Giovannina.
+Ce n'était point la première fois qu'il le remarquait; mais, cette fois,
+ce sourire avait une telle expression de haine, que peut-être allait-il
+en demander l'explication, lorsque Luisa sortit de sa chambre enveloppée
+d'une mante de voyage. Son visage, plus ferme, sinon plus calme, donnait
+à sa physionomie l'expression d'une résolution prise et à laquelle il
+eût été inutile de s'opposer.
+
+--Michele, dit-elle, tu peux disposer de toute ta journée, n'est-ce pas?
+
+--De toute ma journée, de toute nuit, de toute ma semaine.
+
+--Alors, viens avec moi.
+
+Puis, se retournant vers Giovannina:
+
+--Si je ne reviens pas ce soir, ne soyez pas inquiète, dit-elle;
+cependant, attendez-moi toute la nuit.
+
+Et, faisant signe à Michele de la suivre, elle sortit la première.
+
+--Madame, pour la première fois de sa vie, ne m'a pas tutoyée, dit
+Giovannina à Michele; tâchez donc de savoir d'elle pourquoi.
+
+--Bon! répondit le lazzarone, elle t'aura vue sourire.
+
+Et il descendit rapidement le perron pour rejoindre Luisa, qui
+l'attendait impatiente à la porte du jardin.
+
+A Naples, les moyens de locomotion sont faciles, justement parce qu'il
+n'y a aucun service officiel arrêté.
+
+S'il s'agit, par exemple, d'aller à Salerne et que le vent soit
+favorable, on traverse le golfe en barque, on prend une voiture à
+Castellamare, et l'on est à Salerne en trois heures et demie ou quatre
+heures.
+
+Si le vent est contraire, on prend une voiture à Naples, à la première
+place, au premier angle de rue, au premier carrefour; on contourne le
+golfe par Resina, Portici, Torre-del-Greco; on s'enfonce dans la
+montagne par la Cava, et l'on arrive à Salerne à peu près dans le même
+espace de temps.
+
+A peine sur le quai, Michele s'informa du but du voyage, et, ayant
+appris que le but du voyage était Salerne, demanda à sa soeur de lait
+quel était le mode de locomotion qu'elle préférait.
+
+--Le plus rapide, répondit Luisa.
+
+Michele interrogea des yeux l'horizon; l'horizon était pur et promettait
+une journée magnifique. A Naples, le printemps commence en janvier, et,
+avec le printemps, les beaux jours. Une jolie brise soufflait du large
+et ridait doucement la surface du golfe, sur lequel on voyait glisser en
+tout sens une foule de balancelles, de tartanes, de felouques, dont on
+reconnaissait la destination à leur grandeur, et la nationalité à leur
+coupe ou à leur voilure. Michele proposa à Luisa la voie de mer, qui fut
+acceptée sans discussion.
+
+Michele descendit sur la plage de Mergellina et fit prix: moyennant deux
+piastres, il avait la barque pour vingt-quatre heures.
+
+S'il eût fallu ramer, la barque eût coûté le double; mais on pouvait
+aller à la voile, et l'absence de fatigue fut estimée deux piastres.
+
+Luisa, enveloppée dans une mante de voyage qui lui cachait entièrement
+le visage, descendit dans la barque et s'assit sur le manteau de Michele
+plié en quatre.
+
+La petite voile triangulaire fut orientée, et la barque partit,
+gracieuse et blanche comme une mouette qui ouvre ses ailes.
+
+On rasa la pointe du château de l'Oeuf, sur lequel flottait le drapeau
+tricolore français, uni au drapeau tricolore napolitain, et l'on coupa
+diagonalement le golfe, le sillage du bateau formant la corde de l'arc.
+
+Les deux mariniers avaient reconnu Michele. Malgré son brillant
+uniforme, ou peut-être même à cause de cela, la conversation s'engagea
+sur les affaires du temps.
+
+Michele était un des auditeurs les plus assidus de Michelangelo Ceccone,
+ce bon prêtre patriote qui, mandé par Cirillo, avait assisté à ses
+derniers moments le sbire blessé par Salvato. Il avait traduit
+l'Évangile en patois napolitain, et expliquait aux lazzaroni ce livre,
+source de toute morale, qui leur était parfaitement inconnu.
+
+L'esprit souple et facile du jeune lazzarone s'était rapidement imprégné
+de l'esprit démocratique dont le souffle divin anime ce grand livre; et,
+prosélyte de la Révolution, il ne manquait jamais une occasion de lui
+faire des prosélytes.
+
+Aussi, dès que l'on fut en marche et qu'après avoir d'un regard
+insouciant interrogé l'horizon, les deux mariniers eurent abandonné leur
+barque à la brise du nord-ouest, Michele leur adressa-t-il la parole.
+
+--Eh bien, leur demanda-t-il en se frottant les mains, vous êtes
+contents, mes bons amis, j'espère?
+
+--Contents de quoi? demanda le plus vieux des deux mariniers, qui ne
+paraissait point apprécier son bonheur à la mesure de celui de Michele.
+
+--Sans doute, vous pourrez pêcher partout dans le golfe maintenant, du
+Pausilippe au cap Campanella, sans que le tyran vous en empêche.
+
+--Quel tyran? demanda toujours le plus vieux.
+
+--Comment, quel tyran? Mais Ferdinand, je suppose.
+
+--On n'est point un tyran, parce que l'on pêche chez soi, répliqua le
+plus jeune, qui paraissait partager entièrement les opinions de son
+aîné, et qu'on empêche les autres d'y pêcher.
+
+--Comment! tu prétends que la mer est au roi?
+
+--Certainement que je le prétends.
+
+--Eh bien, moi, je soutiens que la mer est à toi, à moi, à tout le
+monde.
+
+--Tu as là une drôle d'idée.
+
+--Sans doute. Et la preuve...
+
+--Voyons la preuve.
+
+--Écoute bien ceci.
+
+--Nous écoutons.
+
+--La terre est aux riches.
+
+--Tu en conviens.
+
+--Oui; et la preuve qu'elle est à eux et qu'ils y ont des droits, c'est
+qu'elle est divisée entre eux par des murs, des fossés, des bornes, des
+limites quelconques, tandis que fais-moi un peu le plaisir de me montrer
+les limites, les bornes, les haies, les fossés et les murs de la mer!
+
+Un des deux mariniers voulut faire une observation.
+
+--Attends, dit Michele, je n'ai pas fini. La terre, pour qu'elle
+produise, il faut la labourer, l'ensemencer; la mer se laboure toute
+seule et s'ensemence d'elle-même. Nous avons beau y puiser des moissons
+de soles, de rougets, de mulets, de lamproies, de murènes, de raies, de
+homards, de turbots, de langoustes, plus nous en prenons, plus il y en
+a; les moissons succèdent aux moissons, sans qu'on ait besoin
+d'engraisser ou de fumer la mer. C'est ce qui me fait dire: la terre est
+aux riches, mais la mer est aux pauvres et à Dieu. Or, il faut être un
+tyran, et un tyran abominable, pour ôter aux pauvres ce que Dieu leur a
+donné, quand l'Évangile dit: «Qui donne aux pauvres prête à Dieu.»
+
+--Hum! hum! fit le plus éloquent des deux mariniers, embarrassé un
+instant.
+
+--Voyons, réponds à cela, dit Michele se croyant déjà vainqueur.
+
+--Eh bien, oui, je réponds.
+
+--Que réponds-tu?
+
+--Je réponds que le roi a un casino à Mergellina...
+
+--Oui, celui où il vendait son poisson.
+
+--Un palais à Naples, un château à Portici, une villa à la Favorite,
+tout cela au bord du golfe.
+
+--Eh bien, que prouve cela?
+
+--Cela prouve que le golfe est à lui, sinon la mer. Est-ce que nous
+avons des châteaux sur le bord du golfe, nous?
+
+--Oui, répéta le second marinier, encouragé par la polémique du premier,
+est-ce que nous avons des châteaux sur le bord du golfe? Et toi, tout le
+premier, avec tes beaux habits, en as-tu? Réponds.
+
+--Alors, dit Michele, pourquoi ne bâtit-il pas un grand mur de la pointe
+du Pausilippe au cap Campanella, avec des portes pour laisser passer les
+barques et les vaisseaux?
+
+--Il est assez riche pour cela, s'il le voulait faire.
+
+--Oui; mais il n'est point assez puissant; et rien qu'à la première
+tempête, Dieu, en soufflant sur ces murs, les ferait tomber comme ceux
+de Jéricho.
+
+--Mais, alors, pourquoi, puisque toute sorte de prospérités devaient
+nous arriver, du moment que les Français seraient maîtres de Naples,
+pourquoi le pain et le macaroni sont-ils toujours au même prix que du
+temps du tyran?
+
+--C'est vrai: mais la municipalité a rendu un décret qui fixe, à partir
+du 15 février prochain, le prix du pain et du macaroni au-dessous de
+l'ancien cours.
+
+--Pourquoi au 15 février et pas tout de suite?
+
+--Parce que le tyran a fait vendre à ses amis les Anglais tous les
+navires chargés de grain qui viennent des Pouilles et de Barbarie; il
+faut bien donner le temps à d'autres d'arriver. Que devons-nous faire en
+les attendant? Le haïr, le combattre, mourir plutôt que de rentrer sous
+sa domination. Les Français n'ont-ils pas fait ce qu'ils ont pu faire?
+N'ont-ils pas aboli le privilège de la pêche? Tout le monde ne peut-il
+pas pêcher aujourd'hui dans les réserves du roi?
+
+--Ça, c'est vrai.
+
+--Et n'y trouvez-vous pas des poissons en abondance?
+
+--Le fait est que c'est à croire qu'il avait choisi pour lui le plus
+beau et le meilleur.
+
+--N'ont-ils pas aboli l'impôt du sel?
+
+--C'est vrai.
+
+--L'impôt de l'huile?
+
+--C'est vrai.
+
+--L'impôt sur le poisson séché?
+
+--C'est vrai. Mais pourquoi ont-ils aboli le titre d'_excellence_?
+Qu'est-ce qu'elle leur a fait, cette pauvre _excellence_? Elle ne
+coûtait rien à personne.
+
+--A cause de l'égalité.
+
+--Qu'est-ce que cela, l'égalité? Est-ce que nous connaissons cela, nous?
+
+--Et voilà justement le malheur, c'est que vous ne la connaissiez pas.
+Autrefois, il y avait des princes, des ducs; aujourd'hui, il n'y a que
+des citoyens. Tu es citoyen, toi, comme le prince de Maliterno, comme le
+duc de Rocca-Romana, comme les ministres, comme le maire, comme les
+conseillers municipaux!
+
+--A quoi cela m'avance-t-il?
+
+--A quoi cela t'avance?
+
+--Oui, je te le demande.
+
+--Regarde-moi.
+
+--Je te regarde.
+
+--Suis-je habillé comme toi?
+
+--Il s'en faut.
+
+--Eh bien, voilà ce que c'est que l'égalité, Giambardella. L'égalité,
+c'est pouvoir, étant né lazzarone, devenir colonel... Autrefois, les
+seigneurs étaient colonels dans le ventre de leur mère. Es-tu venu au
+monde avec un parchemin dans ta poche et des galons sur tes manches,
+toi? As-tu vu nos femmes faire de pareils enfants? Non, c'étaient les
+nobles qui en faisaient ainsi. Eh bien, moi, je suis colonel, grâce à
+quoi? A l'égalité. Avec l'égalité, tu peux devenir lieutenant de marine,
+ton fils peut devenir capitaine, ton petit-fils amiral.
+
+Giambardella fit un geste de doute.
+
+--Il faudra du temps pour arriver là, dit-il.
+
+--Bon! répondit Michele, il ne faut pas tout demander à la fois. Le bon
+Dieu lui-même, qui est tout-puissant, a fait le monde en sept jours. Le
+gouvernement d'aujourd'hui est, comme on dit, un gouvernement
+provisoire, ce n'est point encore la république. La constitution qui
+doit faire notre bonheur se discute: quand elle sera faite, nous
+pourrons, selon notre bien-être ou nos souffrances, établir une
+comparaison entre le présent et le passé. Les savants, comme le
+chevalier San-Felice, le docteur Cirillo, M. Salvato, savent pourquoi
+les saisons changent; nous autres imbéciles, nous nous apercevons
+seulement que nous avons chaud et froid. Nous en avons souffert bien
+d'autres sous le tyran, et, grâce à Dieu, nous y avons survécu: guerres,
+pestes, famines, sans compter les tremblements de terre. Les savants
+disent que nous serons heureux sous la république; ils se réunissent et
+travaillent à notre bien; laissons-leur le temps d'accomplir leur
+ouvrage.
+
+Et il ajouta sentencieusement:
+
+--Celui qui veut récolter vite sème des radis, et, au bout d'un mois,
+mange des radis; celui qui veut du pain sème du blé et attend un an. Il
+en est ainsi de la république: c'est le blé du peuple. Attendons
+patiemment qu'il pousse, et, quand il sera mûr, nous le moissonnerons.
+
+--_Amen!_ dit Giambardella fort ébranlé, sinon convaincu, par la
+démonstration de Michele. Mais, c'est égal, ajouta-t-il avec un soupir,
+tant qu'il faudra que l'homme travaille pour vivre, il ne sera point
+parfaitement heureux.
+
+--Dame, fit Michele, il y a du vrai là dedans; mais, que veux-tu! il
+paraît que cela ne peut pas être autrement, et la preuve, c'est que
+voilà le vent qui tombe et que tu vas être obligé d'amener ta voile et
+de ramer jusqu'à Castellamare.
+
+En effet, depuis quelques minutes, le vent mollissait et la voile
+battait contre le mât. Les mariniers l'abaissèrent, prirent leurs
+avirons et, avec un soupir, commencèrent à ramer.
+
+Heureusement, on était arrivé à la hauteur de Torre-del-Greco, et, après
+trois quarts d'heure de nage, on aborda à Castellamare.
+
+Les mariniers payés, Michele se mit en quête d'une voiture, et l'on
+partit pour Salerne, où l'on arriva deux heures après.
+
+La voiture s'arrêta à l'Intendance. Là, Michel s'informa et apprit que
+Salvato venait de la quitter, il y avait une demi-heure à peine, et on
+lui dit qu'on le trouverait à l'hôtel de la _Ville_.
+
+Le cocher reçut l'ordre d'aller à l'hôtel de la _Ville_.
+
+Salvato était dans son appartement, et avait dit que, si quelqu'un
+venait de Naples, on l'introduisît à l'instant même près de lui.
+
+Il était évident qu'il avait reçu la réponse de la lettre adressée à
+Luisa, et qu'il attendait Michele.
+
+Lorsque s'ouvrit sa porte, il se leva vivement pour aller au-devant du
+messager; mais, en voyant entrer une femme au lieu d'un homme qu'il
+attendait, il jeta un cri de surprise, puis, en reconnaissant Luisa au
+lieu de Michele, un cri de joie.
+
+Son premier mouvement fut de bondir vers la jeune femme, de la serrer
+contre son coeur et d'appuyer ses lèvres contre ses lèvres.
+
+Ce fut autour de Luisa de pousser un cri d'étonnement et de bonheur.
+Elle n'avait jamais été si complètement abandonnée aux bras de son
+amant, et, sous la flamme de ce baiser, elle avait éprouvé une sensation
+de volupté telle, que cette sensation ne s'était arrêtée que sur les
+limites de la douleur.
+
+Michele n'avait point dépassé le seuil de la porte, et, sans avoir été
+vu, il se retira sur la pointe du pied et se tint dans la chambre qui
+précédait celle des deux amants.
+
+--Vous! vous! s'écria Salvato. Vous êtes venue vous-même!
+
+--Oui, moi-même, mon bien-aimé Salvato; car ni messager si habile qu'il
+fût, ni lettre si pressante qu'elle fût, ne pouvaient me remplacer.
+
+--Vous avez raison, ma soeur chérie. Qui pourrait, fût-ce l'ange de
+l'amour lui-même, remplacer votre présence bénie? Est-ce que toutes les
+flammes de la terre réunies pourraient remplacer un rayon de soleil?
+Mais enfin, qui me vaut un pareil bonheur? Vous savez, chère Luisa, que
+je ne serai bien sûr que vous êtes là que quand je connaîtrai la cause
+qui vous amène.
+
+--Ce qui m'amène, Salvato,--écoute bien ceci!--c'est la certitude que tu
+ne sauras pas me refuser une prière que je te ferai à genoux, une chose
+à laquelle je te dirai que ma vie est attachée; c'est que tu
+m'accorderas ma demande sans t'informer pourquoi cette demande t'est
+adressée; c'est que, lorsque je te dirai: «Fais cela!» tu le feras
+aveuglément, sans discussion, sans retard, à l'instant même.
+
+--Et tu as eu raison de compter sur mon obéissance, Luisa, si tu ne me
+demandes rien contre mon devoir ni contre mon honneur.
+
+--Oh! je me doutais bien que tu allais me faire quelque objection du
+genre de celle-là. Contre ton devoir! contre ton honneur! N'as-tu pas
+fait ton devoir jusqu'aujourd'hui, au delà du devoir? Ton honneur, ne
+l'as tu pas porté assez haut pour qu'il ne puisse recevoir aucune
+atteinte? Il ne s'agit point de ton honneur, il ne s'agit point de ton
+devoir; il s'agit de savoir si tu m'obéiras aveuglément dans une
+circonstance où il est question de ma vie.
+
+--Ta vie! Quel risque peut courir ta vie, je te le demande?
+
+--Crois-tu en moi, Salvato?
+
+--Comme je croirais dans l'ange de la vérité.
+
+--Eh bien, alors, fais ce que je vais te dire, sans objection et sans
+lutte.
+
+--Dis.
+
+--Demande à ton général, aujourd'hui, pour Rome, par exemple, une
+mission qui te fasse sortir du royaume avant vendredi soir.
+
+Salvato regarda Luisa avec un profond étonnement.
+
+--Que je demande une mission qui m'éloigne du royaume, c'est-à-dire qui
+me sépare de toi! répondit Salvato. Quel besoin as-tu donc de me voir
+loin de toi?
+
+--Écoute, mon Salvato, ne te quitter jamais, t'avoir sans cesse sous les
+yeux, demeurer éternellement à tes côtés comme j'y suis maintenant, ce
+serait le voeu de mon coeur, le bonheur de ma vie; mais, que veux-tu! il
+y a des choses mystérieuses et absolues auxquelles il faut obéir.
+Crois-moi quand je te dis: nous sommes menacés d'un grand malheur,
+épargne-nous ce malheur en t'éloignant.
+
+--Ce malheur qui _nous_ menace, car il me semble, ma bien-aimée Luisa,
+que tu parles pour moi et pour toi?...
+
+--Pour moi et pour toi, Salvato, plus pour moi encore que pour toi.
+
+--Ce malheur qui nous menace, reprit Salvato, vient-il de la Sicile? Le
+chevalier San-Felice a-t-il des soupçons et rentre-t-il à Naples?
+
+--Le chevalier n'a pas de soupçons et ne rentre point à Naples. Si le
+chevalier avait des soupçons et me disait le premier mot de ces
+soupçons, je me jetterais à ses pieds et je lui dirais: «Pardonne-moi,
+mon père! un amour irrésistible, une indomptable fatalité m'a entraînée
+vers lui. Je l'aime plus que ma vie, puisque je l'aime plus que mon
+devoir. Ce malheur que, dans ta sagesse infinie, tu avais prévu, au lit
+de mort de mon père, ce malheur est arrivé. Pardonne-moi,
+pardonne-nous!» Et il nous pardonnerait. Non: la menace est plus
+terrible et ne vient point de là.
+
+--D'où vient-elle donc, alors? Dis-le; et, au lieu de fuir devant elle
+comme un enfant, on y fera face comme un homme et comme un soldat.
+
+--Tu ne peux point y faire face, tu ne peux pas la combattre; là est le
+malheur; tu peux l'éviter, voilà tout, et en faisant aveuglément ce que
+je te dis.
+
+--Chère Luisa, permets à ma raison de se révolter contre mon amour
+lui-même. Je ne fuirais pas un danger que je connaîtrais, à plus forte
+raison un danger inconnu.
+
+--Ah! voilà justement ce que je craignais. Le démon de l'orgueil est là
+qui te dit: «Résiste!» Cependant, si j'avais la prescience d'un
+tremblement de terre qui dût t'engloutir, d'un orage dont la foudre pût
+te frapper, est-ce que, quand je te dirais: «Dérobe-toi au tremblement
+de terre, évite la foudre,» je te conseillerais quelque chose contre ton
+devoir ou contre ton honneur?
+
+--Oui, si, placé par mon général à un poste quelconque, j'abandonnais ce
+poste, dans la crainte d'un danger imaginaire ou réel.
+
+--Eh bien, Salvato, si ma prière prenait une autre forme, si je te
+disais: «J'ai à faire à Rome un voyage indispensable; j'ai peur de
+traverser seule ces implacables bandes de brigands; demande à ton
+général la permission d'accompagner une soeur, une amie,» ne la
+demanderais-tu pas?
+
+--Attends que ce que j'ai à faire ici soit achevé, et, samedi matin, je
+te le promets, je demande un congé de huit jours au général.
+
+--Samedi matin! C'est trop tard! c'est trop tard!... Ah! mon Dieu,
+inspirez-moi! Que faire, que dire pour le décider?
+
+--Une chose bien simple, ma Luisa: transmets-moi tes craintes,
+apprends-moi ce qui te fait désirer mon absence, et fais-moi juge de la
+question; tu seras sûre alors de ne pas m'entraîner dans quelque fausse
+voie où s'égarerait mon honneur.
+
+--Et voilà justement ce qui fait ma situation fausse, voilà pourquoi tu
+hésites, voilà pourquoi tu doutes. C'est que, moi aussi, j'ai, quoique
+femme, mon honneur d'honnête homme, si je puis dire cela; c'est que j'ai
+reçu une confidence, c'est que j'ai promis, c'est que j'ai juré, c'est
+que j'ai fait un serment à moi-même de ne pas dire le nom de celui qui
+me l'a faite; car sa confiance en moi a été telle, que, tout en mettant
+sa vie entre mes mains, il ne m'a demandé aucune garantie.
+
+--Et comment ne m'as-tu rien dit de cela hier au soir?
+
+--Hier au soir, je n'en savais rien.
+
+--Alors, dit Salvato en regardant fixement Luisa, c'est le jeune homme
+qui t'attendait chez toi et qui n'est sorti de chez toi qu'à trois
+heures du matin, qui est venu te faire cette confidence que tu ne peux
+révéler.
+
+Luisa pâlit.
+
+--Qui t'a dit cela, Salvato? demanda-t-elle.
+
+--C'est donc vrai?
+
+--Oui, c'est vrai. Mais est-il possible, mon bien-aimé Salvato, qu'après
+l'avoir quittée, tu aies eu l'idée d'épier ta Luisa?
+
+--Moi, t'épier, faire le rôle de jaloux autour d'un ange? Dieu me garde,
+je ne dirai pas d'une pareille folie, mais d'une pareille lâcheté! Ma
+Luisa peut recevoir qui elle voudra, à quelque heure que ce soit, sans
+que jamais, de ma part du moins, un soupçon ternisse le pur miroir de sa
+chasteté. Non, je n'ai point cherché à voir; non, je n'ai point vu. J'ai
+reçu cette lettre un quart d'heure avant ton arrivée, par un des
+messagers que j'avais laissés pour m'apporter ma correspondance; je la
+lisais quand tu es entrée, et je me demandais quelle âme abjecte pouvait
+vouloir semer entre toi et moi la plante amère du doute.
+
+--Une lettre? demanda Luisa; tu as reçu une lettre?
+
+--La voici; tiens, lis.
+
+Et Salvato, en effet, présenta à Luisa une lettre visiblement écrite par
+un de ces hommes qui prêtent leur plume à l'amour comme à la haine et
+que vont chercher, pour leurs sombres projets, les dénonciateurs
+anonymes.
+
+Luisa lut la lettre; elle était conçue en ces termes:
+
+«M. Salvato Palmieri est prévenu que madame Luisa San-Felice a trouvé
+chez elle, en rentrant de chez la duchesse Fusco, un homme jeune, beau
+et riche, avec lequel elle est restée enfermée jusqu'à trois heures du
+matin.
+
+»Cette lettre est d'un ami, désespéré de voir M. Salvato Palmieri si mal
+placer son coeur.»
+
+Luisa vit, comme à la lueur d'un éclair, Giovannina écrivant dans sa
+chambre et se levant pour lui cacher ce qu'elle écrivait. Mais l'idée
+que cette jeune fille qui lui devait tant pouvait la trahir s'écarta
+rapidement, et d'elle-même, de son esprit.
+
+--Il n'y a pas dans cette lettre un mot qui ne soit vrai, mon ami; par
+bonheur, soit que celui ou celle qui l'a écrite ne sache pas le nom de
+l'homme que j'ai reçu, soit qu'elle n'ait pas voulu le dire, Dieu a
+permis que ce nom ne s'y trouvât point.
+
+--Et pourquoi, chère Luisa, est-ce une permission de Dieu?
+
+--Parce que, s'il s'y trouvait, j'étais aux yeux de ce malheureux qui a
+risqué sa tête pour moi, une femme sans foi, sans honneur, une
+dénonciatrice enfin.
+
+--Tu dis vrai, Luisa, répliqua Salvato devenu plus sombre; car, s'il y
+était, je me trouvais d'après ce que je devine maintenant, obligé de
+tout dire au général.
+
+--Et que devines-tu?
+
+--Que cet homme, pour un motif quelconque que je ne cherche point à
+approfondir, est venu te révéler quelque conspiration qui menace ma vie,
+celle de mes compagnons, la sûreté du nouveau gouvernement, et que voilà
+pourquoi, dans ton irréflexion dévouée, tu voulais m'éloigner, me faire
+passer la frontière, me mettre hors de l'atteinte des conspirateurs;
+voilà pourquoi tu ne voulais pas me révéler le danger que je devais
+fuir, parce qu'un tel danger, je ne le fuirais pas.
+
+--Eh bien, tu as deviné juste, mon bien-aimé, et je vais tout te dire,
+excepté le nom de celui qui m'a avertie; et alors, toi, l'homme
+d'honneur, l'esprit juste, le coeur loyal, tu me conseilleras.
+
+--Dis, ma bien-aimée Luisa, dis; je t'écoute. Oh! si tu savais combien
+je t'aime! Parle, parle! Contre moi contre ma poitrine, sur mon coeur!
+
+La jeune femme resta un instant la tête renversée, les yeux fermés, la
+bouche entr'ouverte, aux bras du jeune homme; puis, comme s'arrachant à
+un rêve délicieux:
+
+--Oh! mon ami, dit-elle pourquoi ne nous est-il point donné de vivre
+ainsi, loin des troubles politiques, loin des révolutions, loin des
+conspirateurs! Quelles délices ce serait, une pareille vie! Dieu ne le
+veut pas; soumettons-nous à Dieu!
+
+Luisa poussa un soupir et passa sa main sur ses yeux; puis:
+
+--C'est ce que tu as dit, mon ami, continua-t-elle. Oh! pourquoi cet
+homme m'a-t-il fait cette confidence? Ne valait-il pas mieux que nous
+mourussions ensemble?
+
+--Explique-toi, ma bien-aimée.
+
+--Une conspiration contre-révolutionnaire doit éclater dans la nuit de
+jeudi à vendredi: tous les Français, tous les patriotes dont les maisons
+seront marquées dans la soirée, doivent être massacrés pendant la nuit,
+à l'exception de ceux qui pourront présenter cette carte et faire ce
+signe de reconnaissance.
+
+Et Luisa montra à Salvato la carte fleurdelisée et fit le signe indiqué
+par André Backer.
+
+--Une carte avec une fleur de lis, répéta Salvato, se mordre la première
+phalange du pouce. (Tels étaient, on s'en souvient, les signes de
+salut.) Les malheureux! qu'on veut arracher à l'esclavage et qui veulent
+être esclaves à tout prix!
+
+--Eh bien, maintenant que je t'ai tout raconté, dit Luisa se laissant
+glisser aux genoux du jeune homme, que faut-il faire? Réfléchis et
+conseille-moi.
+
+--Il est inutile de réfléchir, ma Luisa bien-aimée. Il faut répondre à
+la loyauté par la loyauté. Cet homme a voulu te sauver.
+
+--Et toi aussi; car il sait tout, ta blessure, les soins que j'ai pris
+de toi, ton séjour de six semaines chez la duchesse; il sait notre
+mutuel amour, et il m'a dit: «Sauvez-le avec vous.»
+
+--Raison de plus, comme je te le disais, pour répondre à la loyauté par
+la loyauté. Cet homme a voulu nous sauver: sauvons-le.
+
+--Comment cela?
+
+--En lui disant: «Votre complot est découvert; le général Championnet
+est prévenu; où vous croyez trouver un massacre facile, vous trouverez
+une résistance désespérée; vous allez inutilement faire couler le sang
+dans les rues de Naples. Renoncez à votre complot, et gagnez l'étranger;
+le conseil que vous m'avez donné, suivez-le.
+
+--C'est l'honneur lui-même qui parle par ta voix, mon Salvato; ce que tu
+me dis de faire, je le ferai. Mais écoute donc...
+
+--Quoi?
+
+--Il m'a semblé entendre du bruit dans cette chambre, on a fermé une
+porte. Nous écoutait-on? sommes-nous épiés?
+
+Salvato s'élança: la chambre était vide.
+
+--Nul n'était dans cette chambre que Michele, dit-il; vois-tu un malheur
+à ce que Michele nous ait entendus?
+
+--Non, car il ignore le nom de la personne qui est venue chez moi. Sans
+cela, mon cher Salvato, ajouta Luisa en riant, tu en as fait un tel
+patriote, qu'il serait capable d'aller tout courant le dénoncer.
+
+--Eh bien, dit Salvato, tout est convenu ainsi, et ta conscience est en
+repos, n'est-ce pas?
+
+--Tu m'assures que nous avons agi selon toutes les lois de la loyauté?
+
+--Je te le jure.
+
+--Tu es bon juge en matière d'honneur, Salvato, et je te crois. A mon
+retour à Naples, je préviendrai le chef des conjurés. Son nom n'est
+point sorti de ma bouche, même vis-à-vis de toi. Il ne peut donc être
+compromis en rien; ou, s'il l'est, ce sera en dehors de ma volonté. Ne
+pensons plus qu'à nous, au bonheur d'être ensemble. Tout à l'heure, je
+maudissais les troubles politiques, les révolutions, les
+conspirateurs... j'étais folle. Sans les troubles politiques, tu
+n'eusses point été envoyé à Naples par ton général; sans les
+révolutions, je ne t'eusse pas connu; sans les conspirateurs, je ne
+serais pas à cette heure près de toi. Bénies soient les choses que Dieu
+fait: elles sont bien faites.
+
+Et la jeune femme, toute joyeuse, toute consolée, toute souriante, se
+jeta dans les bras de son amant.
+
+
+
+
+ CXII
+
+ MICHELE LE SAGE
+
+
+Qui donc a dit--auteur sacré ou profane, je ne sais plus qui et n'ai
+point le temps de chercher,--qui donc a dit: «L'amour est puissant comme
+la mort?»
+
+Ceci, qui a l'air d'une pensée, n'est qu'un fait, et un fait inexact.
+
+César dit, dans Shakspeare, ou plutôt Shakspeare fait dire à César: «Le
+danger et moi sommes deux lions nés le même jour, et je suis l'aîné.»
+
+L'amour et la mort aussi sont nés le même jour, le jour de la création;
+seulement, l'amour est l'aîné.
+
+On a aimé avant que de mourir.
+
+Lorsque Ève, à la vue d'Abel tué par Caïn, tordit ses bras maternels et
+s'écria: «Malheur! malheur! malheur! la mort est entrée dans le monde!»
+la mort n'y était entrée qu'après l'amour, puisque ce fils que la mort
+venait d'enlever au monde était le fils de son amour.
+
+Il est donc imparfait de dire: «L'amour est puissant comme la mort;» il
+faut dire: «L'amour est plus puissant que la mort,» puisque tous les
+jours l'amour combat et terrasse la mort.
+
+Cinq minutes après que Luisa eut dit: «Bénies soient les choses que Dieu
+fait: elles sont bien faites!» Luisa avait tout oublié, jusqu'à la cause
+qui l'avait amenée près de Salvato; elle savait seulement qu'elle était
+près de Salvato, et que Salvato était près d'elle.
+
+Il fut convenu entre les jeunes gens qu'ils ne se quitteraient que le
+soir; que, le soir même, Luisa verrait le chef de la conspiration, et
+que, le lendemain, quand il aurait eu le temps de donner contre-ordre et
+de se mettre en sûreté, lui et ses complices, Salvato dirait tout au
+général, qui s'entendrait avec le pouvoir civil pour prendre les mesures
+nécessaires à l'avortement du complot, en supposant que, malgré l'avis
+de la San-Felice, les insurgés s'obstinassent dans leur entreprise.
+
+Puis, ce point arrêté, les deux beaux jeunes gens furent tout à leur
+amour.
+
+Être tout à l'amour, quand on est bien réellement amoureux, c'est
+emprunter les ailes des colombes ou des anges, s'envoler bien loin de la
+terre, se reposer sur quelque nuage de pourpre, sur quelque rayon de
+soleil, se regarder, se sourire, parler bas, voir l'Éden sous ses pieds,
+le paradis sur sa tête, et, dans l'intervalle de ces deux mots magiques,
+mille fois répétés: «Je t'aime!» entendre les choeurs célestes.
+
+La journée passa comme un rêve. Fatigués du bruit de la rue, à l'étroit
+entre les quatre murs d'une chambre, aspirant à l'air, à la liberté, à
+la solitude, ils se jetèrent dans la campagne, qui, dans les provinces
+napolitaines, commence à revivre à la fin de janvier. Mais, là, aux
+environs de la ville, on rencontrait un importun à chaque pas. L'un des
+deux dit en souriant: «Un désert!» L'autre répondit: «Poestum!»
+
+Une calèche passait: Salvato appela le cocher, les deux amants y
+montèrent; le but du voyage fut indiqué, les chevaux partirent comme le
+vent.
+
+Ni l'un ni l'autre ne connaissaient Poestum. Salvato avait quitté
+l'Italie méridionale avant, pour ainsi dire, que ses yeux fussent
+ouverts, et, quoique le chevalier eût vint fois parlé de Poestum à
+Luisa, il n'avait jamais voulu l'y conduire, de peur de la mal'aria.
+
+Eux n'y avaient pas même songé. L'un d'eux, au lieu de Poestum, eût
+nommé les marais Pontins, que l'autre eût répété: «Les marais Pontins.»
+Est-ce que la fièvre pourrait, dans un pareil moment, avoir prise sur
+eux! Le bonheur n'est-il point le plus efficace des antidotes?
+
+Luisa n'avait rien à apprendre sur les localités que l'on traverse en
+contournant ce golfe magnifique qui, avant que Salerne existât,
+s'appelait le golfe de Poestum. Et cependant, comme une curieuse et
+ignorante élève en archéologie, elle laissait parler Salvato parce
+qu'elle aimait à l'entendre. Elle savait d'avance tout ce qu'il allait
+dire, et cependant il semblait qu'elle entendit pour la première fois
+tout ce qu'il disait.
+
+Mais ce qu'aucun écrit n'avait pu faire comprendre ni à l'un ni à
+l'autre, c'est la majesté du paysage, c'est la grandeur des lignes qui
+se déroulèrent à leurs yeux quand, à l'un des détours de la route, ils
+aperçurent tout à coup les trois temples se détachant, avec leur chaude
+couleur feuille morte, sur l'azur foncé de la mer. C'était bien là ce
+qui devait rester de la rigide architecture de ces tribus helléniques,
+nées au pied de l'Ossa et de l'Olympe, qui, au retour d'une expédition
+infructueuse dans le Péloponèse, où les avait conduites Hyllus, fils
+d'Hercule, trouvèrent leurs pays envahi par les Perrhèbes; et qui, ayant
+abandonné les riches plaines du Pénée aux Lapythes et aux Ioniens,
+s'établirent dans la Dryopide, laquelle, dès lors, prit le nom de
+Doride, et, cent ans après la guerre de Troie, enlevèrent aux Pelasges,
+qu'ils poursuivirent jusqu'en Attique, Messène et Tyrenthe, célèbres
+encore aujourd'hui par leurs ruines titaniques; L'Argolide, où ils
+trouvèrent le tombeau d'Agamemnon; la Laconie, dont ils réduisirent les
+habitants à l'état d'ilotes, et où ils firent de Sparte la vivante
+représentation de leur grave et sombre génie, dont Lycurgue fut
+l'interprète. Pendant six siècles, la civilisation fut arrêtée par ces
+conquérants, hostiles ou indifférents à l'industrie, aux lettres et aux
+arts, et qui, lorsque, dans leurs guerres de Messénie, ils eurent besoin
+d'un poëte, empruntèrent Tyrtée aux Athéniens.
+
+Comment purent-ils vivre dans ces molles plaines de Poestum, ces rudes
+fils de l'Olympe et de l'Ossa, au milieu de la civilisation de la Grande
+Grèce, où les brises du sud leur apportaient les parfums de Sybaris, et
+le vent du nord, les émanations de Baïa? Aussi, au milieu de leurs
+champs de rosiers, qui fleurissaient deux fois l'an, élevèrent-ils,
+comme une protestation contre ce doux climat, contre cette civilisation
+élégante, tout imprégnée du souffle ionien, ces trois terribles temples
+de granit, qui, sous Auguste, déjà en ruine, sont aujourd'hui encore ce
+qu'ils étaient du temps d'Auguste, et voulurent-ils laisser à l'avenir
+ce lourd spécimen de leur art, puissant comme tout ce qui est primitif.
+
+Aujourd'hui, rien ne reste des conquérants de Sparte que ces trois
+squelettes de granit; où, entourée de miasmes mortels, règne la fièvre,
+et cette enceinte de murailles tracée par un inflexible cordeau et dont
+on peut suivre en une heure, par les bossellements du terrain, le
+quadrilatère exigu. Ces quelques fantômes errants, dévorés par la
+mal'aria, qui regardent le voyageur d'un oeil cave et curieux ne sont,
+certes, pas plus leurs descendants que ces herbes insalubres ou
+vénéneuses qui poussent dans des marais fétides ne sont les rejetons de
+ces rosiers dont les voyageurs qui venaient de Syracuse à Naples
+voyaient de loin la terre couverte et sentaient en passant les parfums.
+
+A cette époque où l'archéologie était inculte et où la couleuvre
+frileuse rampait seule dans les ruines solitaires, il n'y avait pas,
+comme aujourd'hui, un chemin pour conduire à ces temples; il fallait
+traverser ces herbes gigantesques sans savoir sur quel reptile on
+risquait de mettre le pied. Luisa, au moment d'entrer dans ces jungles
+putrides, sembla hésiter; mais Salvato la prit dans ses bras comme il
+eût fait d'un enfant, la souleva au-dessus de la fauve et aride moisson,
+et ne la déposa que sur les degrés du plus grand des temples.
+
+Laissons-les à cette solitude qu'ils étaient venus chercher si loin, à
+cet amour profond et mystérieux qu'ils essayaient de cacher à tous les
+regards et qu'une plume jalouse avait dénoncé à un rival, et voyons
+quelle avait été la cause de ce bruit que les deux amants avaient
+entendu dans la chambre contiguë, qui les avait un instant d'autant plus
+inquiétés qu'ils en avaient vainement cherché la cause.
+
+Michele, on se le rappelle, avait suivi Luisa et ne s'était arrêté que
+sur le seuil de l'appartement de Salvato, au moment où le jeune officier
+s'était élancé au-devant de Luisa et l'avait pressée contre son coeur.
+Alors, il s'était discrètement retiré en arrière, quoiqu'il n'eût rien
+de nouveau à apprendre sur le sentiment que se portaient l'un à l'autre
+les deux amants, et s'était assis, sentinelle attentive, près de la
+porte, attendant les ordres ou de sa soeur de lait ou de son chef de
+brigade.
+
+Luisa avait oublié que Michele fut là. Salvato, qui savait pouvoir
+compter sur sa discrétion, ne s'en inquiétait point, et la jeune femme,
+on s'en souvient, après avoir commencé par des instances pour faire fuir
+sans explication son amant, avait fini par lui tout avouer, hors le nom
+du chef de la conspiration.
+
+Mais le nom du chef de la conspiration, Michele le savait.
+
+Le chef de la conspiration, Luisa l'avouait elle-même à Salvato, c'était
+le jeune homme qui l'avait attendue jusqu'à deux heures du matin, qui
+n'était sorti de chez elle qu'à trois, et Giovannina avait dit à
+Michele, répondant à cette question du jeune lazzarone: «Qu'a donc
+Luisa, ce matin? Est-ce que, depuis que je suis devenu raisonnable, elle
+deviendrait folle, par hasard?» Giovannina avait dit, ne comprenant pas
+la terrible importance de sa réponse: «Je ne sais; mais elle est ainsi
+depuis la visite que lui a faite, cette nuit, M. André Backer.»
+
+Donc, c'était M. André Backer, le banquier du roi, ce beau jeune homme
+si follement épris de Luisa, qui était le chef de la conspiration.
+
+Maintenant, quel était le but de cette conspiration?
+
+D'égorger dans une nuit les six ou huit mille Français qui occupaient
+Naples et, avec eux, tous leurs partisans.
+
+Michele, à ce projet de nouvelles Vêpres siciliennes, s'était senti
+frémir dans son beau costume.
+
+Il était un partisan des Français, lui, et un des plus chauds: il serait
+donc égorgé un des premiers, ou plutôt pendu, puisqu'il était déjà
+colonel.
+
+Si la prédiction de Nanno devait se réaliser, Michele tenait au moins à
+ce que ce fût le plus tard possible.
+
+Le délai qui lui était donné du jeudi matin à la nuit du vendredi ne lui
+paraissait point assez long.
+
+Il lui sembla donc qu'en vertu de ce proverbe: «Il vaut mieux tuer le
+diable que le diable ne nous tue», il n'avait pas de temps à perdre pour
+se mettre en défense contre le diable.
+
+Cela lui était d'autant plus facile, que sa conscience, à lui, n'était
+nullement agitée par les doutes qui bouleversaient celle de sa soeur de
+lait. On ne lui avait fait aucune confidence, il n'avait fait aucun
+serment.
+
+La conspiration, il l'avait surprise en écoutant à la porte, comme le
+rémouleur, celle de Catilina; et encore, il n'avait pas écouté, il avait
+entendu, voilà tout.
+
+Le nom du chef du complot, il le devinait parce que Giovannina le lui
+avait dit sans lui recommander le moins du monde le secret.
+
+Il lui parut que c'était en laissant s'accomplir les projets
+réactionnaires de MM. Simon et André Backer qu'il mériterait
+véritablement le nom de fou, qu'on lui avait, à son avis, donné un peu
+légèrement, et qu'au contraire, devant les contemporains et la
+postérité, il mériterait, ni plus ni moins que Thalès et Solon, le nom
+de sage si, empêchant la contre-révolution d'avoir lieu, au prix de la
+vie de deux hommes, il sauvait celle de vingt-cinq ou trente mille.
+
+Il était donc, sans perdre de temps, sorti de la chambre contiguë à
+celle où se tenaient les deux amants, et, en sortant, avait refermé la
+porte derrière lui, de manière que personne ne pût entrer sans être
+entendu.
+
+C'était le bruit de cette porte qui avait inquiété Luisa et Salvato,
+lesquels eussent été bien plus inquiets encore si, sachant que c'était
+Michele le Fou qui l'ouvrait, ils eussent su dans quel but la fermait
+Michele le Sage.
+
+
+
+
+ CXIII
+
+ LES SCRUPULES DE MICHELE
+
+
+Michele, en sortant de l'hôtel de la _Ville_, se jeta dans un calessino,
+au cocher duquel il promit un ducat si dans trois quarts d'heure il
+était à Castellamare.
+
+Le cocher partit au galop.
+
+J'ai raconté, il y a longtemps, l'histoire de ces malheureux
+chevaux-spectres qui n'ont que le souffle et qui vont comme le vent.
+
+En quarante minutes, celui qui conduisait Michele eut franchi l'espace
+qui sépare Salerne de Castellamare.
+
+Michele avait d'abord eu l'idée, en arrivant sur le pont et en voyant
+Giambardella orienter sa voile pour profiter d'une saute de vent qui
+avait eu lieu, de remonter à bord de la barque et de revenir à Naples
+avec lui. Mais le vent, qui était tombé une fois, pouvait tomber encore,
+ou, ayant sauté une première fois du sud-est au nord-est, sauter une
+seconde sur quelque autre point du compas, où il deviendrait tout à fait
+contraire, et où il faudrait recourir à la rame. Tout cela était
+excellent pour un fou, mais véritablement trop chanceux pour un sage.
+
+Il résolut dont de s'arrêter à la locomotion terrestre, et, pour aller
+plus vite, de diviser sa route en deux relais: un premier, de
+Castellamare à Portici; un second, de Portici à Naples.
+
+De cette façon, et moyennant un ducat par chaque relais, il pouvait être
+en moins de deux heures au palais d'Angri.
+
+Nous disons au palais d'Angri, parce que c'était d'abord avec le général
+Championnet que Michele désirait conférer.
+
+Car Michele, tout en allant au galop de son cheval, et tout en se
+grattant désespérément la tête, comme on herse une terre, pour y faire
+germer des idées, Michele sentait s'éveiller dans son esprit toute sorte
+de scrupules.
+
+C'était un honnête garçon et un coeur loyal que Michele, et, au bout du
+compte, il se faisait dénonciateur.
+
+Oui; mais, en se faisant dénonciateur, il sauvait la République.
+
+Il était donc à peu près, et même tout à fait, décidé à dénoncer le
+complot; il n'hésitait plus que sur la façon de le dénoncer.
+
+Or, en allant trouver le général Championnet, et en le consultant comme
+il ferait d'un confesseur sur un cas de conscience, il s'éclairerait de
+l'avis d'un homme qui, aux yeux de ses ennemis mêmes, passait pour un
+modèle de loyauté.
+
+Voilà pourquoi nous avons dit qu'en moins de deux heures, il pouvait
+être au palais d'Angri, au lieu de dire qu'en moins de deux heures, il
+pouvait être au ministère de la police.
+
+Et, en effet, grâce au relais Portici, grâce au ducat français donné à
+chaque relais, une heure cinquante minutes après être parti de
+Castellamare, Michele mettait le pied sur la première marche de
+l'escalier du palais d'Angri.
+
+Le lazzarone s'était informé si le général Championnet était chez lui,
+et avait reçu du factionnaire une réponse affirmative.
+
+Mais, dans l'antichambre, le planton lui dit que le général ne pouvait
+recevoir, étant fort occupé avec les architectes qui avait fait les
+projets du tombeau de Virgile.
+
+Il répondit qu'il arrivait pour une chose bien autrement importante que
+le tombeau de Virgile, et qu'il fallait, sous peine des plus grands
+malheurs, qu'il parlât à l'instant même au général.
+
+Tout le monde connaissait Michele le Fou; tout le monde savait comment,
+grâce à Salvato, il avait échappé à la mort; comment le général l'avait
+fait colonel, et quel service il avait rendu en conduisant saine et
+sauve une garde d'honneur à saint Janvier; on savait le général très
+accessible; on lui transmit donc la demande du colonel improvisé.
+
+Il entrait dans les habitudes du général en chef de l'armée de Naples de
+ne négliger aucun avis.
+
+Il s'excusa donc près des architectes, qu'il laissa au salon, en leur
+promettant de revenir aussitôt qu'il serait débarrassé de Michele; ce
+qui probablement ne serait pas long.
+
+Puis il passa dans son cabinet et ordonna qu'on y introduisît Michele.
+
+Michele se présenta et salua militairement; mais, malgré cet aplomb
+apparent et ce salut militaire, le pauvre garçon, qui n'avait jamais eu
+de prétention comme orateur, paraissait fort embarrassé.
+
+Championnet devina cet embarras, et, avec sa bonté ordinaire, résolut de
+venir à son aide.
+
+--Ah! c'est toi, _ragazzo_, dit-il en patois napolitain. Tu sais que je
+suis content de toi; tu te conduis à merveille et tu prêches comme don
+Michelangelo Ciccone.
+
+Michele fut tout réconforté en entendant si bien parler son patois et en
+écoutant un homme comme Championnet faire un si bel éloge de lui.
+
+--Mon général, répondit-il, je suis fier et heureux que vous soyez
+content de moi; mais ce n'est point assez.
+
+--Comment, ce n'est point assez?
+
+--Non; il faut encore que j'en sois content moi-même.
+
+--Oh! diable, mon pauvre ami, tu es bien exigeant. Être content de
+soi-même, c'est la béatitude morale sur la terre. Quel est l'homme qui,
+interrogeant sévèrement sa conscience, sera content de lui-même?
+
+--Moi, mon général, si vous voulez vous donner la peine d'éclairer et de
+diriger ma conscience.
+
+--Mon cher ami, dit Championnet en riant, je crois que tu te trompes de
+porte; tu as cru entrer chez monseigneur Capece Zurlo, archevêque de
+Naples, et tu es entré chez Jean-Etienne Championnet, général en chef de
+l'armée française.
+
+--Oh! non pas, mon général, répondit Michele; je sais bien chez qui je
+suis entré: chez le plus honnête, le plus brave et le plus loyal soldat
+de l'armée qu'il commande.
+
+--Oh! oh! de la flatterie: tu as donc une grâce à me demander?
+
+--Non pas; au contraire, j'ai un service à vous rendre.
+
+--A me rendre?
+
+--Oui, et un solide!
+
+--A moi?
+
+--A vous, à l'armée française, au pays... Seulement, il faut que je
+sache si je puis vous rendre ce service et rester honnête homme, et si,
+le service rendu, vous me donnerez encore la main comme vous venez de me
+la donner tout à l'heure.
+
+--Il me semble que tu as sur ce point un meilleur guide que moi, ta
+conscience.
+
+--Justement, c'est ma conscience qui ne sait pas parfaitement à quoi
+s'en tenir.
+
+--Tu connais le proverbe, dit le général, qui oubliait ses architectes
+et s'amusait de la conversation du lazzarone: «Dans le doute,
+abstiens-toi.»
+
+--Et, si je m'abstiens, et que, m'étant abstenu, il arrive de grands
+malheurs?
+
+--Ainsi, comme tu le disais tout à l'heure, tu doutes?
+
+--Oui, mon général, je doute, reprit Michele, et je crains de
+m'abstenir. C'est un singulier pays que le nôtre, voyez-vous, mon
+général, dans lequel par malheur, grâce à l'influence de nos souverains,
+il n'y a plus de sens moral ni de conscience publique. Vous n'entendrez
+jamais dire: «Monsieur tel est un honnête homme,» ou: «Monsieur tel est
+un coquin;» vous entendrez dire: «Monsieur tel est riche,» ou: «Monsieur
+tel est pauvre.» S'il est riche, cela suffit: c'est un honnête homme;
+s'il est pauvre, il est jugé: c'est une canaille. Vous avez envie de
+tuer quelqu'un, vous allez trouver un prêtre et vous lui dites: «Mon
+père, est-ce un crime d'ôter la vie à son prochain?» Le prêtre vous
+répond: «C'est selon, mon fils. Si ton prochain est un jacobin, tue en
+toute sûreté de conscience; mais, si c'est un royaliste, garde-t'en
+bien!» Autant tuer un jacobin est une oeuvre méritoire aux yeux de la
+religion, autant tuer un royaliste est un crime abominable aux yeux du
+Seigneur. «Espionnez, dénoncez, nous disait la reine; je donnerai de si
+grandes faveurs aux espions, je récompenserai si bien les délateurs, que
+les premiers du royaume se feront dénonciateurs et espions.» Eh bien,
+mon général, que voulez-vous que nous devenions, nous, quand nous
+entendons dire par la voix générale: «Tout riche est un honnête homme,
+tout pauvre est un coquin;» quand nous entendons dire par la religion:
+«Il est bon de tuer les jacobins; mais il est mauvais de tuer les
+royalistes;» enfin, quand nous entendons dire par la royauté:
+«L'espionnage est un mérite, la délation est une vertu?» Nous n'avons
+qu'une chose à faire: c'est de venir à un étranger et de lui dire: Vous
+avez été élevé dans d'autres principes que les nôtres; que pensez-vous
+qu'un honnête homme doive faire dans telle circonstance?
+
+--Voyons la circonstance, demanda le général étonné.
+
+--Elle est grave, mon général. Ainsi, supposer que, sans vouloir
+l'entendre, j'aie entendu dans tous ses détails le récit d'un complot,
+que ce complot menace d'assassinat trente mille personnes à Naples,
+quelles que soient les personnes menacées, patriotes ou royalistes, que
+dois-je faire?
+
+--Empêcher le complot d'avoir lieu, c'est incontestable, et, en le
+faisant avorter, sauver la vie à trente mille personnes.
+
+--Même quand ce complot menacerait nos ennemis?
+
+--Surtout si ce complot menaçait nos ennemis!
+
+--Si vous pensez ainsi, mon général, comment faites-vous la guerre?
+
+--Je fais la guerre pour combattre au grand jour et non pour assassiner
+la nuit. Combattre est glorieux; assassiner est lâche.
+
+--Mais je ne puis faire avorter le complot qu'en le dénonçant.
+
+--Dénonce-le.
+
+--Mais, alors, je suis...
+
+--Quoi?
+
+--Un délateur.
+
+--Un délateur est celui qui révèle le secret qui lui a été confié et
+qui, dans l'espoir d'une récompense, trahit ses complices. Les hommes
+qui conspiraient étaient-ils tes complices?
+
+--Non, mon général.
+
+--Les dénonces-tu dans l'espoir d'une récompense?
+
+--Non, mon général.
+
+--Alors, tu n'es point un délateur: tu es un honnête homme qui, ne
+voulant point que le mal ait lieu, coupe le mal dans sa racine.
+
+--Mais, si, au lieu de menacer les royalistes, ce complot vous menaçait,
+vous, mon général, menaçait les soldats français, menaçait les
+patriotes, que devrais-je faire?
+
+--Je t'ai indiqué ton devoir à l'égard de nos ennemis: ma morale sera la
+même à l'endroit de nos amis. En sauvant les ennemis, tu eusses bien
+mérité de l'humanité; en sauvant les amis, tu auras bien mérité de la
+patrie.
+
+--Et vous continuerez de me donner la main?
+
+--Je te la donne.
+
+--Eh bien, attendez, mon général, je vais vous dire une partie de la
+chose, et je laisserai une autre personne vous dire le reste.
+
+--Je t'écoute.
+
+--Pendant la nuit de vendredi à samedi, une conspiration doit éclater.
+Les dix mille déserteurs de Mack et de Naselli, réunis à vingt mille
+lazzaroni, doivent égorger tous les Français et tous les patriotes; des
+croix seront faites dans la soirée, sur les portes des maisons
+condamnées, et, à minuit, la boucherie commencera.
+
+--Tu es sûr de cela?
+
+--Comme de mon existence, mon général.
+
+--Mais, enfin, les meurtriers risquent d'assassiner les royalistes en
+même temps que les Jacobins?
+
+--Non; car les royalistes n'auront qu'à montrer une carte de sûreté et à
+faire un signe, ils seront épargnés.
+
+--Sais-tu ce signe? connais-tu cette carte de sûreté?
+
+--La carte de sûreté représente une fleur de lis; le signe consiste à se
+mordre la première phalange du pouce.
+
+--Et comment peux-tu empêcher le complot d'avoir lieu?
+
+--En faisant arrêter les chefs.
+
+--Connais-tu les chefs?
+
+--Oui.
+
+--Quels sont leurs noms?
+
+--Ah! voilà...
+
+--Que veux-tu dire par ce mot _Voilà_?
+
+--Je veux dire que voilà où le doute non-seulement commence, mais
+redouble.
+
+--Ah! ah!
+
+--Que fera-t-on aux chefs du complot?
+
+--Leur procès.
+
+--Et, s'ils sont coupables?...
+
+--Ils seront condamnés.
+
+--A quoi?
+
+--A mort.
+
+--Eh bien, à tort ou à raison, ma conscience crie. On m'appelle Michele
+le Fou; mais jamais je n'ai fait de mal ni à un homme, ni à un chien, ni
+à un chat, pas même à un oiseau. Je voudrais ne pas être cause de la
+mort d'un homme. Je voudrais que l'on continuât de m'appeler Michele le
+Fou; mais je voudrais bien qu'on ne m'appelât jamais ni _Michele le
+dénonciateur_, ni _Michele le traître_, ni _Michele l'homicide_.
+
+Championnet regarda le lazzarone avec une espèce de respect.
+
+--Et, si je te baptise Michele l'honnête homme, te contenteras-tu de ce
+titre?
+
+--C'est-à-dire que je n'en demanderai jamais d'autre, et que j'oublierai
+mon premier parrain pour ne me souvenir que du second.
+
+--Et bien, au nom de la république française et de la république
+napolitaine, je te baptise du nom de Michele l'honnête homme.
+
+Michele saisit la main du général pour la lui baiser.
+
+--Oublies-tu, lui dit Championnet, que j'ai aboli le baisemain entre
+hommes?
+
+--Que faire, alors? dit Michele en se grattant l'oreille. Je voudrais
+cependant bien vous dire combien je vous suis reconnaissant.
+
+--Embrasse-moi! dit Championnet en lui ouvrant ses bras.
+
+Michele embrassa le général en sanglotant de joie.
+
+--Maintenant, lui dit le général, parlons raison, _ragazzo_.
+
+--Je ne demande pas mieux, mon général.
+
+--Tu connais les chefs du complot?
+
+--Oui, mon général.
+
+--Eh bien, suppose un instant ici que la révélation vienne d'un autre.
+
+--Bien.
+
+--Que cet autre m'ait dit: «Faites arrêter Michele: il sait le nom des
+chefs du complot.»
+
+--Bien.
+
+--Que je t'aie fait arrêter.
+
+--Très-bien.
+
+--Et que je dise: «Michele, tu sais le nom des chefs du complot, tu vas
+me les nommer, ou je vais te faire fusiller.» Que ferais-tu?
+
+--Je vous dirais: «Faites-moi fusiller, mon général; j'aime mieux mourir
+que de causer la mort d'un homme.»
+
+--Parce que tu aurais l'espoir que je ne te ferais pas fusiller?
+
+--Parce que j'aurais l'espoir que la Providence, qui m'a déjà sauvé une
+fois, me sauverait une seconde.
+
+--Diable! voilà qui devient embarrassant, fit Championnet en riant. Je
+ne puis cependant pas te faire fusiller pour voir si tu dis la vérité.
+
+Michele réfléchit un instant.
+
+--Il est donc bien nécessaire que vous connaissiez le chef ou les chefs
+du complot?
+
+--Absolument nécessaire. Ne sais tu pas qu'on ne guérit du ver solitaire
+qu'en lui arrachant la tête?
+
+--Pouvez-vous me promettre qu'ils ne seront pas fusillés?
+
+--Tant que je serai à Naples, oui.
+
+--Mais, si vous quittez Naples?...
+
+--Je ne réponds plus de rien.
+
+--_Madonna_! que faire?
+
+--Cherche!... Ne vois-tu aucun moyen pour nous tirer tous deux
+d'embarras.
+
+--Si, mon général, j'en vois un!
+
+--Dis-le.
+
+--Et tant que vous serez à Naples, personne ne sera mis à mort à cause
+du complot que je vous aurai découvert?
+
+--Personne.
+
+--Eh bien, il y a une autre personne que moi qui connaît le nom des
+chefs du complot; seulement, cette personne-là ne sait point qu'il y ait
+un complot.
+
+--Quelle est-elle?
+
+--C'est la femme de chambre de ma soeur de lait, la chevalière
+San-Felice.
+
+--Et comment appelles-tu cette femme de chambre?
+
+--Giovannina.
+
+--Où demeure-t-elle?
+
+--A Mergellina, maison du Palmier.
+
+--Et comment saurons-nous quelque chose par elle, si elle ne connaît pas
+le complot?
+
+--Vous la ferez comparaître devant le chef de la police, le citoyen
+Nicolas Fasulo, et le citoyen Fasulo la menacera de la prison si elle ne
+dit point quelle est la personne qui a attendu sa maîtresse, la nuit
+passée, chez elle jusqu'à deux heures du matin, et qui n'est sortie de
+chez elle qu'à trois.
+
+--Et la personne qu'elle nommera sera le chef du complot?
+
+--Surtout si son prénom commence par la lettre A, et son nom par la
+lettre B. Et maintenant, mon général, foi de Michele l'honnête homme, je
+vous ai dit, non pas tout ce que j'ai à vous dire, mais tout ce que je
+vous dirai.
+
+--Et tu ne me demandes rien pour les services que tu rends à Naples?
+
+--Je demande que vous n'oubliiez jamais que vous êtes mon parrain.
+
+Et, baisant de force cette fois la main que le général lui tendait,
+Michele s'élança hors de l'appartement, laissant, d'après les
+renseignements donnés par lui, le général libre de faire tout ce qui lui
+conviendrait.
+
+
+
+
+ CXIV
+
+ L'ARRESTATION
+
+
+Il était deux heures de l'après-midi au moment où Michele sortit de chez
+le général Championnet.
+
+Il sauta dans le premier corricolo venu, et, par le même procédé qu'il
+était arrivé, en changeant de véhicule à Portici et à Castellamare, il
+se trouva à Salerne un peu avant cinq heures.
+
+A cent pas de l'auberge, il descendit, régla ses comptes avec son
+dernier cocher et rentra à pied à l'hôtel, sans faire plus de bruit que,
+s'il venait de faire une promenade à Eboli ou à Montalta.
+
+Luisa n'était pas encore de retour.
+
+A six heures, on entendit le bruit d'une voiture; Michele courut à la
+porte: c'étaient sa soeur de lait et Salvato qui revenaient de Poestum.
+
+Michele ne connaissait pas Poestum; mais, en admirant le visage
+rayonnant des deux jeunes gens, il dut penser qu'il y avait de bien
+belles choses à voir à Poestum.
+
+Et, en effet, il semblait que Luisa eût la tête ceinte d'une auréole de
+bonheur et Salvato d'un rayon d'orgueil.
+
+Luisa était plus belle, Salvato était plus grand.
+
+Quelque chose d'inconnu, et de visible cependant, s'était complété dans
+la beauté de Luisa. Il y avait en elle cette différence qu'il dut y
+avoir entre Galathée statue, et Galathée femme.
+
+Supposez la Vénus pudique entrant dans l'Eden et, sous le souffle de
+l'ange de l'amour, devenant l'Ève de la Genèse.
+
+C'était sur ses joues la blancheur du lis avec la teinte et le velouté
+de la pêche; c'était dans ses yeux la dernière lueur de la virginité se
+mêlant aux premières flammes de l'amour.
+
+Sa tête, renversée en arrière, semblait n'avoir point la force de porter
+le poids de son bonheur; ses narines, dilatées, cherchaient à aspirer
+dans l'air des parfums nouveaux et jusque-là ignorés; sa bouche,
+entr'ouverte, laissait passer un souffle haletant et voluptueux.
+
+Michele, en la voyant, ne put s'empêcher de lui dire:
+
+--Qu'as-tu donc, petite soeur? Oh! comme tu es belle!
+
+Luisa sourit, regarda Salvato et tendit la main à Michele.
+
+Elle semblait lui dire:
+
+--Je dois ma beauté à celui à qui je dois mon bonheur.
+
+Puis, d'une voix douce et caressante comme un chant d'oiseau:
+
+--Oh! comme c'est beau, Poestum! dit-elle. Quel malheur de ne point
+pouvoir y retourner demain, après-demain, tous les jours!
+
+Salvato la serra contre son coeur. Il est évident qu'il trouvait, comme
+Luisa, que Poestum était le paradis du monde.
+
+Les deux jeunes gens, d'un pas si léger qu'il semblait effleurer les
+marches de l'escalier, rentrèrent dans leur chambre. Mais, avant d'y
+rentrer, Luisa se retourna et laissa tomber ces mots:
+
+--Michele, dans un quart d'heure, nous partons.
+
+Au bout d'un quart d'heure, la voiture était prête; mais ce ne fut qu'au
+bout d'une heure que Luisa descendit.
+
+Cette fois, sa physionomie était bien différente. Son visage s'était
+couvert d'une légère teinte de tristesse, et la flamme de son regard
+s'était tempérée dans les larmes.
+
+Quoiqu'ils dussent se revoir le lendemain, les adieux des jeunes gens
+n'en avaient pas moins été tristes. En effet, lorsqu'on s'aime et qu'on
+se quitte, ne fût-ce que pour un jour, on remet pendant un jour son
+bonheur aux mains du hasard.
+
+Quelle est la sagesse si profonde qu'elle puisse prévoir ce qui se
+passera entre deux soleils!
+
+Lorsque Luisa descendit, la nuit commençait à tomber et la voiture était
+prête depuis trois quarts d'heure.
+
+Elle était attelée de trois chevaux; sept heures sonnaient; le cocher
+promettait d'être de retour à Naples vers dix heures.
+
+Luisa se ferait conduire droit chez les Backer, et suivrait vis-à-vis
+d'André le conseil que lui avait donné Salvato.
+
+Salvato reviendrait le lendemain dans l'après-midi, se mettre aux ordres
+de son général.
+
+Dix minutes s'écoulèrent en adieux. Les deux jeunes gens semblaient ne
+point pouvoir se séparer. Tantôt c'était Salvato qui retenait Luisa;
+tantôt c'était Luisa qui retenait Salvato.
+
+Enfin, la voiture partit, les grelots sonnèrent, et le mouchoir de
+Luisa, trempé de larmes, jeta à son amant un dernier adieu, que celui-ci
+lui rendit en agitant son chapeau.
+
+Puis la voiture, qui avait commencé à disparaître dans l'obscurité,
+disparut tout à fait dans la courbe de la rue.
+
+Au fur et à mesure que Luisa s'éloignait de Salvato, cette puissance
+magnétique que le jeune homme avait exercée sur elle se calmait, et
+Luisa, se rappelant le sujet qui l'avait amenée, redevenait sérieuse,
+et, du sérieux, passait à la tristesse.
+
+Pendant toute la route, Michele ne dit pas un mot qui pût faire allusion
+au secret qu'il avait surpris et au voyage qu'il avait fait.
+
+On traversa successivement Torre-del-Greco, Portici, Resina, le pont de
+la Madeleine, la Marinella.
+
+Les Backer demeuraient strada Medina, entre la strada dei Fiorentini et
+la via Schizzitella.
+
+Dès Marinella, Luisa avait donné l'ordre au cocher de la déposer à la
+fontaine Medina, c'est-à-dire à l'extrémité de la strada del Molo.
+
+Mais, à l'extrémité de la rue del Piliere, Luisa commença de
+s'apercevoir, à l'affluence du monde qui se précipitait vers la strada
+del Molo, que quelque chose d'extraordinaire se passait dans le
+quartier.
+
+A la hauteur de la strada del Porto, le cocher déclara qu'il lui était
+impossible d'aller plus loin avec sa voiture: son cheval risquait d'être
+éventré par ceux que lui-même menaçait d'écraser.
+
+Michele fit ce qu'il put pour obtenir de sa soeur de lait qu'elle revînt
+sur ses pas, suivît un autre chemin ou prît une barque au Môle.
+
+Cette barque, en une demi-heure, l'eut conduite à Mergellina.
+
+Mais Luisa avait un but qu'elle considérait comme sacré, et elle refusa
+de s'éloigner. D'ailleurs, cette foule se précipitait vers la rue
+Medina, le bruit qu'on entendait venait de la rue Medina, et, aux
+quelques paroles que surprenait la jeune femme, se mêlaient des mots qui
+éveillaient l'inquiétude dans son coeur.
+
+Il lui semblait que tout ce peuple qui s'engouffrait dans la rue Medina,
+parlait de complots, de trahisons, de massacres, et nommait les Backer.
+
+Elle sauta à bas de la voiture, et, toute frissonnante, prit le bras de
+Michele, avec lequel elle se laissa entraîner par le flot.
+
+On voyait au fond de la rue briller des torches et étinceler des
+baïonnettes; puis, au milieu d'une rumeur confuse, on entendait des cris
+de menace.
+
+--Michele, dit Luisa, monte donc sur la margelle de la fontaine, et
+dis-moi ce que tu vois.
+
+--Michele obéit, et ainsi, dépassant toutes les têtes, put plonger au
+fond de la rue.
+
+--Eh bien? demanda Luisa.
+
+Michele hésitait à répondre.
+
+--Mais parle donc! s'écria Luisa de plus en plus inquiète, parle donc!
+Que vois-tu?
+
+--Je vois, dit Michele, des hommes de la police qui portent des torches,
+et des soldats qui gardent la maison de MM. Backer.
+
+--Ah! dit Luisa, ils ont été dénoncés, les malheureux! Il faut que je
+pénètre jusqu'à eux, il faut que je les voie.
+
+--Non, non, petite soeur, dit Michele. Tu n'es pour rien là dedans,
+n'est-ce pas?
+
+--Dieu merci, non.
+
+--Alors, viens; éloignons-nous.
+
+--Au contraire, au contraire, dit Luisa, avançons.
+
+Et, tirant à elle Michele, elle le força de descendre de la margelle et
+de rentrer dans la foule.
+
+En ce moment, les cris redoublèrent, et il se fit un grand mouvement
+parmi cette foule. On entendit les crosses des fusils retentir sur le
+pavé, des voix impératives crièrent: «Place!» une espèce de tranchée
+s'ouvrit, et Michele et Luisa se trouvèrent en face des deux
+prisonniers, dont l'un--c'était le plus jeune--tenait, entre ses bras
+liés autour du corps, le drapeau blanc des Bourbons.
+
+Ils étaient au milieu d'hommes portant d'une main des torches et de
+l'autre des sabres, et, malgré les injures, les huées et les insultes de
+la canaille, toujours prête à insulter, à huer, à injurier le plus
+faible, ils marchaient tête levée, comme des gens qui confessent
+hautement leur foi.
+
+Stupéfaite à cette vue, Luisa, au lieu de se ranger comme les autres,
+resta immobile et se trouva en face du plus jeune des deux prisonniers,
+c'est-à-dire d'André Backer.
+
+Tous deux, en se reconnaissant, firent un pas en arrière.
+
+--Ah! madame, dit amèrement le jeune homme, je savais bien que c'était
+vous qui m'aviez trahi; mais je ne savais pas que vous eussiez le
+courage d'assister à mon arrestation!
+
+La San-Felice voulut répondre, nier, protester, jurer Dieu; mais le
+prisonnier l'écarta doucement, et passa en disant:
+
+--Je vous pardonne, au nom de mon père et au mien, madame; puissent Dieu
+et le roi vous pardonner comme moi!
+
+Luisa voulut répondre, la voix lui manqua; et, au milieu des cris:
+«C'est elle! c'est cette femme, c'est la San-Felice qui les a dénoncés!»
+elle tomba dans les bras de Michele.
+
+Les prisonniers continuèrent leur route vers le Castel-Nuovo, où ils
+furent enfermés sous la garde de son commandant, le colonel Massa.
+
+
+
+
+ CXV
+
+ L'APOTHÉOSE
+
+
+Lorsque Luisa revint à elle, elle se trouva dans une espèce de café
+faisant l'angle de la strada del Molo et de la calata San-Marco. Michele
+l'y avait transportée à travers la foule, qui s'était amassée à la
+porte, et la regardait par les fenêtres fermées et pas les portes
+ouvertes.
+
+Cette foule répétait les paroles du prisonnier et disait en la montrant
+du doigt:
+
+--C'est elle qui les a dénoncés.
+
+En rouvrant les yeux, elle avait d'abord tout oublié; mais peu à peu, en
+regardant autour d'elle, en reconnaissant où elle se trouvait, en voyant
+cette multitude amassée autour de la maison, elle se souvint de tout ce
+qui s'était passé, jeta un cri et cacha sa tête dans ses mains.
+
+--Une voiture! au nom du ciel, mon cher Michele! une voiture, et
+rentrons chez moi!
+
+La chose n'était point difficile; il y avait alors et il y a encore
+aujourd'hui, entre le théâtre Saint-Charles et le théâtre du Fondo, une
+station de voitures pour la commodité des dilettanti qui venaient, à
+cette époque, assister à la représentation des chefs-d'oeuvre de
+Cimarosa et de Paesiello, et qui viennent aujourd'hui assister à celle
+des oeuvres de Bellini, de Rossini et de Verdi. Michele sortit, appela
+une voiture fermée, la fit approcher de la porte qui donne sur la strada
+del Molo, y conduisit Luisa au milieu des vivats ou des murmures des
+assistants, selon que ceux-ci, étaient patriotes ou bourboniens, lui
+savaient gré ou lui voulaient mal pour sa prétendue délation, y monta
+avec elle et referma la portière en disant:
+
+--A Mergellina!
+
+La foule s'ouvrit, la voiture passa, traversa le largo Castello, prit la
+rue Chiaïa, et, au bout d'un quart d'heure, s'arrêta à la maison du
+Palmier.
+
+Michele sonna vigoureusement; Giovannina vint ouvrir.
+
+La jeune fille avait sur les lèvres cette joyeuse expression des mauvais
+serviteurs qui ont une fâcheuse nouvelle à annoncer.
+
+--Ah! dit-elle entamant la conversation la première, pendant que madame
+n'y était point, il s'est passé de belles choses ici!
+
+--Ici? demanda Luisa.
+
+--Oui, ici, madame.
+
+--Ici, dans la maison ou à Naples?
+
+--Ici, dans la maison.
+
+--Que s'est-il donc passé?
+
+--Madame aurait dû me dire, dans le cas où l'on m'interrogerait sur M.
+André Backer, ce qu'il faudrait répondre.
+
+--On vous a donc interrogée sur M. André Backer?
+
+--Comment, madame! j'ai été arrêtée, conduite à la police, menacée de la
+prison si je ne disais pas qui était venu la nuit passée chez madame. On
+savait que quelqu'un était venu; seulement, on ne savait pas qui.
+
+--Et vous avez nommé M. Backer?
+
+--Il l'a bien fallu. Dame, je n'ai pas été tentée d'aller en prison,
+moi. Ce n'était point pour moi que M. Backer était venu.
+
+--Malheureuse! qu'avez-vous fait! dit Luisa tombant assise et inclinant
+sa tête dans ses mains.
+
+--Que voulez-vous! j'ai eu peur, en niant, d'être convaincue, malgré ma
+dénégation, et que les mauvaises langues, voyant que j'avais voulu
+dissimuler la présence de M. André Backer chez madame, ne dissent que M.
+André Backer était l'amant de madame, comme on commence à le dire de M.
+Salvato.
+
+--Oh! Giovannina! s'écria Michele.
+
+Luisa se leva, lança un regard d'étonnement et de reproche à la jeune
+fille, et, d'une voix douce mais ferme:
+
+--Giovannina, dit-elle, je ne sais quelle raison vous avez de
+reconnaître mes bontés par une si grande ingratitude. Demain, vous
+sortirez de chez moi.
+
+--Comme il fera plaisir à madame, répondit insolemment la jeune fille.
+
+Et elle sortit sans même se retourner.
+
+Luisa sentit les larmes lui venir aux yeux. Elle tendit la main à
+Michele, qui s'agenouilla devant elle.
+
+--Oh! Michele! mon cher Michele! murmura-t-elle en éclatant en sanglots.
+
+Michele lui prit la main et la lui baisa, d'autant plus émotionné qu'il
+sentait au fond du coeur que tout ce trouble venait de lui.
+
+--Voilà une soirée mauvaise, en effet, après une belle journée, dit-il.
+Pauvre petite soeur! tu étais si heureuse en revenant de Poestum!
+
+--Bien heureuse! bien heureuse! murmura-t-elle. Mais je ne sais quelle
+voix me dit à l'oreille que le plus beau et surtout le plus pur de mon
+bonheur est passé. Oh! Michele! Michele! quelle chose horrible a dite
+cette folle!
+
+--Oui; mais, pour qu'elle ne dise point aux autres ce qu'elle vient de
+te dire, à toi, il ne faut pas la chasser. Songe qu'elle sait tout:
+l'assassinat de Salvato, l'asile que nous lui avons donné, son séjour
+dans la maison, tes intimités avec lui. Eh! mon Dieu, je sais bien, moi,
+qu'il n'y a pas de mal à tout cela; mais le monde y verra du mal, et,
+si, au lieu d'avoir intérêt à se taire en restant chez toi, elle a
+intérêt à parler, ne fût-ce que par vengeance, ta réputation en
+souffrira.
+
+--Ne fût-ce que par vengeance, dis-tu? Et pourquoi Giovannina se
+vengerait-elle de moi? Je ne lui ai jamais fait que du bien.
+
+--La belle raison! Il y a des esprits mauvais, petite soeur, qui
+d'autant plus vous en veulent, qu'on leur a fait plus de bien; et,
+depuis quelque temps, j'ai cru m'apercevoir que Giovannina était de ces
+esprits-là; Tu ne t'en es point aperçue, toi?
+
+Luisa regarda Michele. Depuis quelque temps aussi, les rébellions de la
+jeune fille l'étonnaient en effet. Elle s'était demandé plusieurs fois
+la cause de ce changement de caractère et n'avait pu s'en rendre compte.
+Elle avait pu s'être trompée; mais, du moment que Michele reconnaissait
+comme elle cette mauvaise disposition de la jeune femme de chambre,
+c'est que, réellement, cette mauvaise disposition existait.
+
+Tout à coup une lueur lui passa par l'esprit. Elle jeta les yeux avec
+inquiétude autour d'elle:
+
+--Regarde, dit-elle, si l'on ne nous écoute point.
+
+Michele s'avança vers la porte, mais sans avoir le soin d'amortir le
+bruit de ses pas, de sorte qu'au moment où la porte de la chambre de
+Luisa s'ouvrait, celle de la chambre de Nina se refermait. Nina
+écoutait-elle, ou cette porte ouverte d'une part et fermée de l'autre
+était-elle un pur effet du hasard?
+
+Michele referma la porte, poussa le verrou, et, reprenant sa place aux
+pieds de sa soeur:
+
+--Tu peux parler, lui dit-il. Je ne dirai point: «Personne ne nous
+écoutait,» mais je dirai: «Personne ne nous écoute plus.»
+
+--Eh bien, dit Luisa en éteignant sa voix et en se penchant sur Michele,
+voilà deux choses qui m'arrivent et qui me confirment dans mes soupçons.
+Lorsque, la nuit dernière, le pauvre André Backer est venu me voir, il
+savait de point en point ce qui s'était passé entre Salvato et moi. Ce
+matin, tandis qu'à Salerne je causais avec Salvato, une lettre anonyme
+est arrivée, racontant à Salvato qu'un jeune homme m'avait attendu chez
+moi la nuit précédente, jusqu'à deux heures du matin, et ne s'était
+retiré qu'à trois, après avoir causé une heure avec moi. De qui viennent
+ces dénonciations, sinon de Giovannina, je te le demande?
+
+--_Managgia la Madonna!_ murmura Michele, voilà qui était grave. Mais je
+ne t'en dirai pas moins: Dans ce moment-ci, et à moins d'une certitude,
+ne fais pas d'éclat. Je te donnerais bien un autre conseil, mais tu ne
+le suivrais pas.
+
+--Lequel?
+
+--Je te dirais bien: Va rejoindre le chevalier à Palerme; voilà ce qui
+coupera court à tous les mauvais propos.
+
+Un vive rougeur envahit les joues de Luisa; elle laissa tomber sa tête
+dans ses mains, et, d'une voix étouffée:
+
+--Hélas! répondit-elle, le conseil est bon et vient d'un ami...
+
+--Eh bien?
+
+--Je pouvais le suivre hier; je ne puis plus le suivre aujourd'hui.
+
+Et un gémissement profond s'échappa du coeur de Luisa.
+
+Michele regarda Luisa et comprit tout: la tristesse de Naples confirmait
+les soupçons qu'avait fait naître en lui la joie de Salerne.
+
+En ce moment, Luisa entendit des pas dans le corridor de communication.
+Mais ces pas ne cherchaient point à se dissimuler. Elle releva la tête
+et écouta avec inquiétude. Dans la situation où elle se trouvait, tout
+était, en effet, inquiétant.
+
+Bientôt on frappa à sa porte, et la voix de la duchesse Fusco demanda:
+
+--Chère Luisa, êtes-vous chez vous?
+
+--Oh! oui, oui; entrez, entrez! cria Luisa.
+
+La duchesse entra, Michele voulut se lever; mais La main de Luisa le
+maintint où il était.
+
+--Que faites-vous donc ici, ma belle Luisa, s'écria la duchesse, seule
+et presque dans l'obscurité, avec votre frère de lait, tandis que l'on
+vous fait chez moi un triomphe?
+
+--Un triomphe, chez vous, chère Amélie? demanda Luisa tout étonnée. Et à
+quel propos?
+
+--Mais à propos de ce qui s'est passé. N'est-il pas vrai que vous avez
+découvert une conspiration qui nous menaçait tous, et qu'en la
+dénonçant, non-seulement vous nous avez sauvés tous, mais encore vous
+avez sauvé la patrie!
+
+--Oh! vous aussi, Amélie, s'écria Luisa en laissant échapper un sanglot,
+vous aussi, vous avez pu me croire capable d'une pareille infamie!
+
+--Infamie! s'écria à son tour la duchesse, à laquelle son ardent
+patriotisme et sa haine des Bourbons faisaient apparaître les choses
+sous un tout autre point de vue qu'elles apparaissaient à Luisa; tu
+appelles infamie une action qui eût illustré une Romaine du temps de la
+République! Ah! pourquoi n'étais-tu pas ce soir chez nous quand cette
+nouvelle est arrivée: tu eusses vu l'enthousiasme qu'elle a excité.
+Monti a improvisé des vers en ton honneur; Cirillo et Pagano ont proposé
+de te décerner la couronne civique; Cuoco, qui écrit l'histoire de notre
+révolution, t'y garde une de ses plus belles pages. Pimentel annoncera
+demain, dans son Moniteur, la dette immense que Naples a contractée
+envers toi; les femmes, la duchesse de Pepoli t'appelaient pour
+t'embrasser; les hommes t'attendaient à genoux pour te baiser la main;
+quant à moi, j'étais fière et joyeuse d'être ta meilleure amie. Demain,
+Naples ne s'occupera que de toi; demain, Naples t'élèvera des autels,
+comme Athènes en élevait à Minerve, déesse protectrice de la patrie.
+
+--Oh! malheur! s'écria Luisa. Un seul jour a suffi pour imprimer une
+double tache sur moi! 7 février! 7 février! date terrible!
+
+Et elle tomba renversée, presque mourante, dans les bras de la duchesse
+Fusco, tandis que Michele, plein de doute maintenant sur l'action qu'il
+avait commise, plein de remords en voyant dans cet état celle qu'il
+aimait plus que sa vie, déchirait avec ses ongles sa poitrine
+ensanglantée.
+
+Le lendemain, 8 février 1799, on lisait dans _le Moniteur parthénopéen_,
+en premier article et en grosses lettres, les lignes suivantes:
+
+«Une admirable citoyenne, Luisa Molina San-Felice, a découvert hier
+soir, vendredi, la conspiration ourdie par quelques scélérats insensés,
+qui, se fiant à la présence de plusieurs vaisseaux de l'escadre anglaise
+dans nos ports, de concert avec elle, devaient, dans la nuit de samedi à
+dimanche, c'est-à-dire ce soir, renverser le gouvernement, massacrer les
+bons patriotes et tenter une contre-révolution.
+
+»Les chefs de ce projet impie étaient les banquiers Backer père et fils,
+Allemands tous deux d'origine et demeurant rue Médina. Ils ont été
+arrêtés hier au soir et conduits en prison, André Backer portant, comme
+symbole de sa honte, le drapeau royal trouvé chez lui. On y a trouvé
+aussi un certain nombre de cartes de sûreté, qui devaient être
+distribuées à ceux que l'on voulait épargner. Tous ceux qui n'auraient
+point été porteurs de ces cartes étaient désignés pour la mort.
+
+»Diverses arrestations secondaires ont eu lieu à la suite de cette
+arrestation principale, et le monastère de San-Francesco-delle-Monache,
+attendu l'opportunité du local (chacun sait qu'il forme une espèce
+d'île), a été désigné pour servir de prison aux prévenus. Les
+religieuses l'ont, par conséquent, abandonné, et sont passées à celui de
+Donna-Albina.
+
+»Au nombre des individus arrêtés, outre Backer père et fils; on compte
+le curé des Carmes, le prince de Canassa, les deux frères Jorio, l'un
+magistrat, l'autre évêque, et un juge nommé Jean-Baptiste Vecchione.
+
+»Un dépôt de cent cinquante fusils et d'autres armes, telles que sabres
+et baïonnettes, a été, en outre, trouvé à la douane.
+
+»Gloire à Luisa Molina San-Felice! Elle a sauvé la patrie!»
+
+
+
+
+ CXVI
+
+ LES SANFÉDISTES
+
+
+L'encyclique du cardinal Ruffo avait produit dans toute la basse Calabre
+l'effet de l'étincelle électrique.
+
+Et, en effet, plus on était éloigné de Naples, plus le faible reflet
+intellectuel qui émanait de la capitale allait s'amoindrissant. Le
+cardinal avait mis les pieds, nous l'avons dit, dans l'antique Brutium,
+cet asile des esclaves fugitifs, et toute cette partie de la Calabre
+avait traversé les siècles en demeurant dans la plus exacte ignorance et
+dans la stagnation la plus complète; de sorte que les mêmes hommes qui,
+la veille, sans savoir ce qu'ils disaient, criaient: «Vive la
+République! meurent les tyrans!» se mirent à crier, de la même voix:
+«Vive la religion! vive le roi! à mort les jacobins!»
+
+Malheur à ceux qui se montraient indifférents à la cause bourbonienne et
+qui ne criaient pas plus fort ou du moins aussi fort que les autres; ils
+étaient accueillis de ce cri: «Voilà un jacobin!» et ce cri, dès qu'il
+se faisait entendre, était, comme à Naples, une condamnation à mort.
+
+Les partisans de la révolution ou ceux qui avaient manifesté leur
+sympathie pour les Français étaient forcés de quitter leurs maisons et
+de fuir. Jamais le _Dulcia linquimus arva_ de Virgile n'eut un écho plus
+triste et plus retentissant.
+
+Tous ces patriotes fugitifs prenaient le route de la haute Calabre,
+s'arrêtant lorsqu'ils parvenaient à échapper aux poignards de leurs
+compatriotes, les uns à Monteleone, les autres à Catanzaro ou à Cotrone,
+seules villes où eussent pu s'établir des municipes et un pouvoir
+démocratique. Cette persistance dans une opinion républicaine était
+maintenue dans ces trois villes par l'espérance de l'arrivée de l'armée
+française.
+
+Mais, de toutes les autres villes soulevées par L'encyclique du
+cardinal, on voyait sortir, comme si elles allaient en procession, des
+multitudes de citoyens, précédés de leur curé la croix en main, et ayant
+à leur chapeau des rubans blancs, signes visibles de leurs opinions; ces
+bandes, si elles venaient de la montagne, se dirigeant vers Mileto, si
+elles venaient de la plaine, se dirigeant vers Palmi; des villes et des
+villages tout entiers abandonnés par les hommes valides n'étaient plus
+habités que par les femmes, les vieillards et les enfants, de façon
+qu'en peu de jours le seul camp de Palmi réunit environ vingt mille
+hommes armés, tandis que celui de Mileto en comptait presque autant,
+tous ces hommes portant avec eux leurs vivres et leurs munitions, les
+riches donnant aux pauvres, les couvents à tous.
+
+Au milieu de ces masses de volontaires, on remarquait des
+ecclésiastiques de tout grade, depuis le simple curé d'un hameau de
+quelques centaines d'hommes jusqu'à l'évêque des grandes villes. Il y
+avait des propriétaires riches à millions, de pauvres journaliers
+gagnant à grand'peine dix grains par jour.
+
+«Enfin, dit l'écrivain sanfédiste Dominique Sacchinelli, auquel nous
+empruntons une partie des détails de cette miraculeuse campagne, enfin
+il y avait dans cette foule quelques honnêtes gens mus par l'amour du
+roi et le respect de la religion, mais, malheureusement, un bien plus
+grand nombre d'assassins et de voleurs poussés par l'esprit de rapine et
+par la soif de la vengeance et du sang.»
+
+Cinq ou six jours après son arrivée à Catona, le cardinal, qui passait
+toutes les journées à son balcon, vit se détacher de la pointe du Phare
+et se diriger vers lui une petite barque manoeuvrée par un moine et
+montée par deux pêcheurs. Mais, comme moine et pêcheurs avaient pour eux
+le courant et la brise, les pêcheurs laissaient reposer leur avirons, et
+le moine, à l'arrière, tenait l'écoute de la voile et dirigeait la
+barque, qui aborda sur la plage de Catona, à l'endroit même où le
+cardinal avait débarqué quelques jours auparavant.
+
+Ce moine marin avait d'abord intrigué quelque peu le cardinal, qui avait
+demandé sa lunette d'approche pour examiner le phénomène; mais le
+phénomène lui avait été bien vite expliqué. Dans le moine marin, il
+avait reconnu notre ancienne connaissance fra Pacifico.
+
+A peine la barque eut-elle abordé, que le frère capucin sauta à terre,
+et, d'un pied aussi ferme sur terre que sur mer l'avait été sa main, se
+dirigea vers la maison qu'habitait Son Éminence.
+
+Le cardinal connaissait fra Pacifico et de réputation et de vue. De
+réputation, il savait qu'il était un ancien marin de la frégate _la
+Minerve_, et n'ignorait point de quelle façon la vocation lui était
+venue. De vue, il l'avait rencontré chez le roi Ferdinand, posant pour
+la crèche avec son âne Giacobino, et la renommée lui avait apporté le
+récit des faits et gestes du belliqueux capucin pendant les trois jours
+de combat qui avaient précédé la prise de Naples.
+
+Il l'honora donc de loin d'un signe de main qui fit hâter le pas au
+moine, lequel, cinq minutes après, avait l'honneur de baiser la main de
+Son Éminence.
+
+Maintenant, quelle cause avait fait quitter à fra Pacifico son couvent
+de Saint-Hérem et l'amenait en Calabre?
+
+En deux mots, nous allons l'expliquer à nos lecteurs.
+
+La conspiration contre-révolutionnaire de Backer, confiée si
+imprudemment par André à Luisa, et dénoncée si prudemment par Michele au
+général Championnet, avait commencé à s'organiser dès la fin de
+décembre, c'est-à-dire quelques jours à peine après le départ de
+Ferdinand.
+
+Vers le 15 du mois de janvier, tous les fils en étaient noués, et l'on
+cherchait un homme sûr pour en porter la communication à Ferdinand.
+
+On s'adressa au vicaire de l'église del Carmine, qui, comme nous l'avons
+dit, faisait partie de la conspiration.
+
+Celui-ci proposa fra Pacifico, qui fut accepté par acclamation. Fra
+Pacifico, déjà populaire à Naples par sa manière de faire la quête,
+avait obtenu, dans les derniers événements, un surcroît de popularité
+qui ne permettait pas de mettre un instant en doute son courage et son
+royalisme.
+
+Des ouvertures avaient donc été faites à fra Pacifico pour se rendre à
+Palerme et faire part au roi du gigantesque complot qui se tramait en sa
+faveur.
+
+Fra Pacifico avait accepté avec joie cette dangereuse mission. Son
+oisiveté lui pesait au moins autant qu'à Oreste son innocence, et, au
+milieu de tous ses confrères imbéciles ou poltrons, le moine mordait
+rageusement son frein et entrait dans des orages de colère qui
+retombaient en grêle de coups de bâton sur le dos du pauvre Giacobino.
+
+A peine eut-il été mis au courant de la mission qui lui était confiée,
+et eut-il, sous la direction du chanoine Jorio, appris par coeur ce
+qu'il avait à dire au roi Ferdinand,--car, de peur que le moine ne
+tombât aux mains des patriotes, on n'avait voulu lui confier aucun
+papier,--qu'il tira Giacobino de l'écurie comme s'il allait en quête,
+sortit du couvent son bâton de laurier à la main, descendit le largo
+delle Pigne, prit la strada San-Giovanni à Carbonara, par l'Arenaccia,
+gagna le pont de la Maddalena, et, le même jour, tantôt marchant à pied,
+tantôt porté par Giacobino, alla coucher à Salerne.
+
+Fra Pacifico, en faisant les plus fortes journées possibles, devait
+suivre les bords de la mer Thyrrénienne, et, à la première occasion
+qu'il trouverait, passer en Sicile.
+
+En cinq ou six jours, fra Pacifico était parvenu au Pizzo. Il avait, là,
+des recommandations pressantes pour un certain Trenta-Capelli, ami du
+vicaire des Carmes, et dont le dévouement à la famille des Bourbons
+était bien connu.
+
+Et, en effet, Trenta-Capelli non-seulement avait reçu fra Pacifico chez
+lui, mais encore lui avait ménagé sur une balancelle son passage pour
+Palerme.
+
+Fra Pacifico s'était donc embarqué au Pizzo, laissant, après une
+onctueuse et touchante recommandation, Giacobino aux mains de
+Trenta-Capelli, qui avait promis d'avoir pour le compagnon d'armes du
+moine les plus grands égards. Fra Pacifico voulait bien battre son âne,
+fra Pacifico ne pouvait même point se passer de le battre, mais il ne
+voulait point que d'autres le battissent.
+
+En passant au Pizzo, le moine reprendrait sa bête.
+
+Fra Pacifico avait heureusement abordé à Palerme et s'était
+immédiatement dirigé vers le palais royal.
+
+Mais, là, il avait appris que le roi chassait dans les bois de la
+Ficuzza.
+
+Il avait demandé, pour cause d'urgence, à être introduit près de la
+reine. La reine, à qui le nom de fra Pacifico était bien connu, ne
+l'avait point fait attendre, et l'avait reçu à l'instant même.
+
+Fra Pacifico, qui connaissait parfaitement la suprématie qu'exerçait Sa
+Majesté, n'avait point hésité une minute à lui débiter le discours que
+lui avait fait apprendre de mémoire le chanoine Jorio.
+
+La reine avait jugé la nouvelle si importante, qu'elle avait, à
+l'instant même, fait mettre les chevaux à une voiture, y avait fait
+monter avec elle Acton et fra Pacifico, et était partie pour la Ficuzza.
+
+On était arrivé juste au moment où le roi arrivait lui-même de la
+chasse. Sa Majesté était de fort mauvaise humeur.
+
+Son fusil, ce qui ne lui était jamais arrivé, avait raté deux fois: une
+première fois sur un sanglier, l'autre sur un chevreuil; ce que le roi
+regardait non-seulement comme un accident déplorable, mais encore comme
+le pire de tous les présages.
+
+Il tourna donc le dos à Acton, rudoya la reine et écouta à peine fra
+Pacifico, qui lui débita, comme il avait fait à Caroline, tous les
+détails du complot.
+
+Au nom de Backer, le roi se rassénéra quelque peu; mais, à celui de
+Jorio, son visage se bouleversa.
+
+--Les imbéciles! s'écria-t-il, ils conspirent avec le premier jettatore
+de Naples, et ils veulent que leur complot réussisse! J'estime fort le
+vicaire del Carmine, quoique je ne le connaisse pas, et le prince de
+Canossa, quoique je le connaisse; j'aime les Backer comme la prunelle de
+mes yeux; mais, parole d'honneur, je ne donnerais pas deux grains de
+leur tête. Conspirer avec Jorio! il faut qu'ils soient bien las de la
+vie.
+
+La reine n'avait point contre les jettatori les mêmes préventions que
+Ferdinand, parce qu'elle n'avait point les mêmes préjugés; mais elle
+avait pour le gros bon sens du roi un certain respect. Elle multiplia
+donc les questions à fra Pacifico, qui répondit à tout avec la franchise
+d'un marin et la confiance d'un enthousiaste.
+
+Selon fra Pacifico, avec les précautions prises, il n'y avait aucune
+crainte à concevoir et la conspiration ne pouvait manquer de réussir.
+
+Le roi, la reine et Acton se réunirent en comité, et il fut convenu que
+l'on enverrait fra Pacifico au cardinal pour que celui-ci fût prévenu de
+ce qui se passait à Naples et tirât des capacités guerrières et
+religieuses du moine le meilleur parti qu'il pouvait en tirer.
+
+En conséquence, après avoir eu l'honneur de dîner à la table de Leurs
+Majestés Siciliennes, fra Pacifico revint à Palerme dans la compagnie du
+roi, de la reine et du lieutenant général.
+
+Là, on avisa au moyen de l'expédier en Calabre le plus tôt possible; et,
+comme le moine, en sa qualité de partie intéressée, était admis au
+conseil, il déclara qu'à son avis, le mode de locomotion le plus rapide
+était une bonne barque, avec la voile latine pour les heures où il y
+aurait du vent, et deux bons rameurs pour les heures où il n'y en aurait
+pas.
+
+En conséquence, on donna mille ducats à fra Pacifico pour l'achat ou la
+nolisation de la barque, le reste de la somme devant, à titre de
+gratification, revenir au couvent.
+
+Dès le même soir, fra Pacifico, moyennant six ducats, eut frété une
+barque, montée de deux rameurs, et, avant minuit, il se mettait en
+route.
+
+Au bout de quatre jours, la barque doublait le Phare, et, deux heures
+après, comme nous l'avons dit, abordait à Catona.
+
+Fra Pacifico était porteur d'une lettre autographe de Ferdinand pour le
+cardinal.
+
+Cette lettre était conçue en ces termes:
+
+«Mon éminentissime, j'ai reçu, comme vous le comprenez bien, avec la
+plus vive satisfaction, la nouvelle de votre arrivée à Messine, et,
+subséquemment, celle de votre heureux débarquement en Calabre.
+
+»Votre encyclique, que vous m'avez fait parvenir, est un modèle
+d'éloquence guerrière et religieuse, et je ne doute pas qu'elle ne nous
+vaille bientôt, jointe à la popularité de votre nom, une brave et
+nombreuse armée.
+
+»Je vous envoie un de nos bons amis, qui, ne vous est pas inconnu: c'est
+fra Pacifico, du couvent des capucins de Saint-Hérem. Il arrive de
+Naples et nous apporte du bon et du mauvais, et, comme le dit le
+proverbe napolitain, dans ce qu'il vous racontera, il y a à boire et à
+manger.
+
+»Le bon est que l'on s'occupe de nous à Naples et que l'on songe à faire
+de nouvelles Vêpres siciliennes contre ces brigands de jacobins; le mal
+est que l'on ait admis dans les rangs de la conspiration des jettateurs
+comme le chanoine Jorio, qui ne peuvent manquer de lui porter malheur.
+
+»C'est vous dire, mon éminentissime, que, plus que jamais, je compte sur
+vous, ne voyant mon salut qu'en vous.
+
+»Je mets, avec son autorisation et celle de son supérieur, fra Pacifico
+à votre disposition. C'est, vous le savez, un serviteur brave et dévoué.
+Je ne doute pas qu'il ne vous soit d'une grande utilité, soit que vous
+vous décidiez à le renvoyer à Naples, soit que vous préfériez le garder
+près de vous.
+
+»Ne quittez point Catona, et n'entrez point en Calabre sans m'avoir
+adressé un plan détaillé de la marche matérielle et politique que vous
+comptez suivre. Mais ce que je vous recommande avant tout, c'est de
+n'accorder aucun pardon aux coupables, de les punir sans pitié, pour
+l'exemple des autres, et cela, dès que le crime commis par eux vous sera
+avéré. La trop grande indulgence dont nous avons usé est cause de l'état
+déplorable dans lequel nous nous trouvons.
+
+»Que le Seigneur vous conserve et bénisse de plus en plus vos
+opérations, comme l'en prie dans son indignité et comme vous le souhaite
+votre affectionné,
+
+»FERDINAND B.»
+
+Le cardinal avait une mission toute prête à donner à fra Pacifico.
+
+C'était de l'envoyer à de Cesare pour ordonner à son lieutenant de faire
+sa jonction avec lui, Ruffo.
+
+On avait eu des nouvelles du faux prince héréditaire, et les nouvelles
+étaient des plus satisfaisantes.
+
+Du moment que de Cesare avait été reconnu pour le duc de Calabre par
+l'intendant de Bari et par les deux vieilles princesses, nul n'eût osé
+émettre un doute sur son identité.
+
+En conséquence, après avoir reçu à Brindisi les députations de toutes
+les villes environnantes, il se mit en marche pour Tarente, où il arriva
+avec trois cents hommes, à peu près.
+
+Là, lui, Boccheciampe et leurs compagnons résolurent, sur le conseil que
+leur avaient donné M. de Narbonne et les vieilles princesses, de se
+séparer. De Cesare, c'est-à-dire le prince François, et Boccheciampe,
+c'est-à-dire le duc de Saxe, resteraient en Calabre; les autres,
+c'est-à-dire Corbara, Geronda, Colonna Durazzo et Pitta Luga,
+s'embarqueraient sur la felouque qu'ils avaient nolisée à Brindisi et
+qui viendrait les prendre à Tarente, et iraient à Corfou presser
+l'arrivée de la flotte turco-russe.
+
+Disons tout de suite, pour en finir avec les cinq aventuriers que nous
+venons de nommer les derniers, qu'à peine furent-ils en mer, une galère
+tunisienne leur donna la chasse et les fit prisonniers.
+
+Il est vrai que le consul d'Angleterre les réclama et qu'ils furent
+rendus à la liberté après une captivité de quelques mois. Mais, comme
+ils sortirent d'esclavage trop tard pour prendre part aux événements qui
+nous restent à raconter, nous nous contenterons de rassurer nos lecteurs
+sur leur sort, et nous reviendrons à de Cesare et à Boccheciampe, qui,
+comme on va le voir, faisaient merveille.
+
+De Tarente, ils étaient partis pour Mesagne: là, ils furent reçus avec
+tous les honneurs dus à leur rang supposé. Ils s'arrêtèrent un instant
+dans cette ville, rétablirent l'ordre dans la province et la mirent en
+état de soutenir, en faveur de la cause royale, la lutte qu'ils
+préparaient.
+
+A Mesagne, ils apprirent que la ville d'Oria s'était démocratisée. Ils
+se mirent aussitôt en marche, se recrutèrent en route d'une centaine
+d'hommes et rétablirent le gouvernement bourbonien.
+
+Là, les députations se succédèrent. Elles arrivèrent non-seulement de
+Lecce, de la province de Bari, mais encore de la Basilicate,
+c'est-à-dire de l'extrémité opposée à la Calabre. De Cesare recevait les
+députés avec beaucoup de dignité, mais aussi de reconnaissante
+affection. A tous il disait qu'il fallait que tout fidèle sujet du roi
+prît les armes et combattît la révolution, de sorte que, de ces
+réceptions gracieuses et de ces éloquents discours, il résulta une
+grande augmentation de volontaires.
+
+Mais les choses ne devaient pas toujours aller sur un terrain si facile.
+A Francavilla, on s'était tiré des coups de fusil et donné des coups de
+couteau. Les royalistes, se sentant les plus forts, avaient tué ou
+blessé quelques démocrates. De Cesare et Boccheciampe arrivèrent, et, il
+faut leur rendre cette justice, leur arrivée fit cesser à l'instant même
+les assassinats.
+
+Nous avons eu entre les mains une proclamation de Cesare, signée
+_François, duc de Calabre_, dans laquelle le faux prince, se dénonçant
+par son humanité, disait que se rendre justice soi-même était usurper
+les droits de la justice royale; qu'il fallait laisser aux magistrats la
+terrible responsabilité de la vie et de la mort, et que Son Altesse
+voyait avec le plus grand déplaisir les royalistes se livrer à de
+semblables excès.
+
+C'était assez imprudent au faux prince de parler sur ce ton, lorsque
+Ferdinand recommandait à Ruffo l'extermination des jacobins.
+
+A Naples, il eût été immédiatement reconnu pour un aventurier; mais, en
+Calabre, on ne continua pas moins, malgré cette imprudente pitié, de le
+prendre pour un prince.
+
+Après deux jours passés à Francavilla, de Cesare et Boccheciampe étaient
+entrés à Ostuni, qu'ils avaient trouvée dans la plus complète anarchie.
+Le parti royaliste, triomphant à leur approche, s'était emparé de toute
+l'autorité et avait voulu massacrer un des patriotes les plus connus et
+les plus intelligents du pays, et, avec lui, toute sa famille.
+
+Ce patriote, homme non-seulement d'un grand talent comme médecin, mais
+encore d'un grand coeur, ainsi qu'on va le voir, se nommait Airoldi.
+
+Voyant l'inévitable danger venu à lui, il résolut de se sacrifier, mais,
+en se sacrifiant, de sauver sa famille.
+
+En conséquence, il barricada l'entrée principale de sa maison, qu'il se
+prépara à défendre jusqu'à la dernière extrémité, tout en faisant fuir
+sa famille par une porte abandonnée depuis longtemps et qui donnait sur
+une ruelle sombre et déserte.
+
+Les brigands se ruèrent alors contre la façade de la maison, qui donnait
+sur la grande rue et qui était barricadée.
+
+Au moment où la porte s'ouvrait, afin que la colère de toute cette
+multitude se tournât contre lui, il lâcha ses deux coups de fusil sur
+les assaillants, tua un homme et en blessa un autre.
+
+Puis il jeta derrière lui son fusil déchargé et se livra à ses
+bourreaux.
+
+Ceux-ci avaient préparé un bûcher pour le brûler, lui, sa femme et ses
+trois enfants; mais il leur fallut, à leur grand regret, se contenter
+d'une seule victime.
+
+Ils le lièrent sur le bûcher et le brûlèrent à petit feu.
+
+De Cesare et Boccheciampe avaient été prévenus de ce qui se passait. Ils
+mirent leurs chevaux au galop; mais, quelque diligence qu'ils fissent,
+ils arrivèrent trop tard.
+
+Le docteur venait d'expirer.
+
+Ah! nous le savons bien, c'est une triste histoire que celle que nous
+écrivons sous la forme du roman, et peut-être ne lui avons-nous donné
+cette forme que pour avoir le droit de la publier et la certitude de la
+faire lire, et ce sont de misérables alliés, ceux que, de tout temps, de
+Ferdinand Ier à François II, de Mammone à La Gala, les Bourbons ont eu
+pour défenseurs de leur cause.
+
+Mais aussi, passant derrière l'histoire et par les mêmes chemins qu'elle
+a suivis, nous avons le bonheur de pouvoir, à l'égard de certains
+hommes, rectifier ses jugements. Nous avons déjà peint le cardinal
+Ruffo, tel qu'il était et non point tel que les historiens, qui
+n'avaient pas lu sa correspondance avec Ferdinand, nous l'avaient donné.
+
+A un plan moins important et plus éloigné, nous sommes heureux de dire
+la vérité sur de Cesare et Boccheciampe.
+
+Leur arrivée à Ostuni arrêta le sang et fit cesser les massacres.
+
+Il y a, à notre avis, une grande joie et un grand orgueil à sauver la
+vie d'un homme; mais l'orgueil ne doit-il pas être aussi grand, la joie
+aussi grande lorsque l'on tire une mémoire des gémonies où un historien
+peu consciencieux ou mal renseigné l'avait traînée et qu'on la
+réhabilite aux yeux de la postérité?
+
+Et voilà ce qui donnera, nous l'espérons, à ce livre un cachet
+particulier: c'est la conscience avec laquelle il répandra la lumière
+sur tous et même sur ceux qui, au point de vue de notre opinion,
+seraient nos ennemis, si, au point de vue de notre conscience, nous ne
+devions, avant tout, être leur juge.
+
+Ce fut sur la place d'Ostuni, près du bûcher du docteur Airoldi, que fra
+Pacifico rejoignit de Cesare et son compagnon. Ils étaient occupés à
+recevoir des députations qui non seulement venaient rendre hommage au
+faux prince, mais encore lui demander des secours. Lecce était séparée
+en deux parties, et les républicains étaient les plus forts. Tarente et
+Martina étaient dans la même situation; Aquaviva était démocratisée
+jusqu'au fanatisme: Altamura surtout avait fait serment de s'ensevelir
+sous ses ruines plutôt que de rester sous la domination des Bourbons.
+Considérées à leur véritable point de vue, les choses ne présentaient
+donc pas un succès si facile qu'on l'avait cru d'abord.
+
+Fra Pacifico attendit que le faux prince eût reçu les trois ou quatre
+députations qui lui étaient envoyées, et s'annonça comme venant de la
+part du vicaire général.
+
+De Cesare pâlit et regarda Boccheciampe; selon lui, le seul vicaire
+général qui pût envoyer vers lui était le prince François.
+
+L'humilité du messager ne prouvait rien. De Cesare lui-même choisissait
+pour porter ses ordres ou ses dépêches des moines de bas étage; le
+moine, quel qu'il soit et à quelque robe qu'il appartienne, étant
+toujours bien reçu partout, dans l'Italie méridionale, mais à plus forte
+raison s'il a fait voeu de pauvreté et appartient à quelque ordre
+mendiant.
+
+--Quel est ce vicaire général? demanda de Cesare pour l'acquit de sa
+conscience, mais croyant savoir d'avance quelle réponse serait faite à
+cette question.
+
+--Ce vicaire général, répondit fra Pacifico, est Son Éminence le
+cardinal Ruffo, et voici la dépêche dont je suis chargé de sa part pour
+Votre Altesse.
+
+De Cesare regarda Boccheciampe avec une inquiétude croissante.
+
+--Voyons, monseigneur, dit Boccheciampe, décachetez cette lettre et
+lisez-la, puisqu'elle est à votre adresse.
+
+Et, en effet, la lettre portait cette suscription:
+
+«A Son Altesse royale monseigneur le duc de Calabre.»
+
+De Cesare l'ouvrit et lut:
+
+«Monseigneur,
+
+»Votre auguste père, Sa Majesté Ferdinand, que Dieu garde! m'a fait
+l'honneur de me nommer son lieutenant, avec charge de reconquérir son
+royaume de terre ferme, envahi à la fois par les jacobins français et
+leurs principes.
+
+»Ayant appris, tant à Palerme qu'à Messine, et surtout à mon
+débarquement en Calabre, où je suis descendu le 8 février du présent
+mois, l'entreprise hardie que Votre Altesse avait tentée de son côté, et
+la façon miraculeuse dont Dieu l'avait secondée, je dépêche à Votre
+Altesse un de nos partisans les plus chaleureux et les plus éprouvés,
+pour lui dire que le roi votre père, que Dieu garde! malgré le rang
+suprême que vous êtes destiné à occuper, ayant daigné, tant sa confiance
+en moi est grande, mettre Votre Altesse sous mes ordres, j'ai l'honneur
+de lui faire savoir que, dès qu'elle aura assuré la tranquillité des
+provinces où elle se trouve, je la prie de venir me rejoindre avec ce
+qu'elle aura de volontaires, d'armes et de munitions, pour que nous
+marchions ensemble sur Naples, où seulement nous parviendrons à trancher
+les sept têtes de l'hydre.
+
+»Tout en laissant à Votre Altesse le soin d'apprécier l'époque où elle
+doit me rejoindre, je lui ferai observer que le plus tôt sera le mieux.
+
+»J'ai l'honneur d'être, avec respect,
+ »De Votre Altesse royale,
+ »Le très-humble serviteur et sujet,
+ »Le cardinal RUFFO.»
+
+Dans cette lettre était inséré un petit papier où, de sa plus fine
+écriture, le cardinal avait tracé les mots suivants:
+
+«Capitaine de Cesare, le roi connaît votre dévouement et l'approuve,
+ainsi que celui de vos compagnons. Le jour où vous me rejoindrez, vous
+abdiquerez le titre de prince, mais vous prendrez à mes côtés le rang de
+brigadier.
+
+»En attendant, demeurez pour tous le prince héréditaire et que Dieu vous
+garde ni plus ni moins que si vous étiez lui-même!
+
+»Celui qui vous porte ce billet, quoique tout dévoué à notre cause, ne
+sait que ce que voudrez lui dire, et il me paraît important, surtout si
+vous le renvoyez à Naples, qu'il y rentre avec la croyance que vous êtes
+bien véritablement le duc de Calabre.»
+
+De Cesare lut la lettre, ou plutôt les deux lettres, d'un bout à l'autre
+avec toute l'attention que l'on peut imaginer; puis il les passa à
+Boccheciampe, tandis que fra Pacifico, qui prenait l'aventurier corse
+pour le vrai prince, se tenait respectueusement à quelque distance,
+attendant ses ordres.
+
+--Vous savez lire, mon ami? demanda Boccheciampe lorsqu'il eut achevé
+les deux lettres et rendu à de Cesare le billet particulier qui était
+joint à la dépêche officielle.
+
+--Par la grâce de Dieu, oui, dit fra Pacifico.
+
+--Eh bien, alors, comme Son Altesse ne veut point avoir de secret pour
+un serviteur si dévoué que vous paraissez l'être, et désire que vous
+connaissiez le cas que monseigneur le cardinal fait de vous, elle vous
+autorise à prendre connaissance de cette lettre.
+
+Fra Pacifico reçut, en s'inclinant jusqu'à terre, la lettre des mains du
+faux duc de Saxe, et la lut à son tour.
+
+Après quoi, il s'inclina de nouveau en signe de remerciement et la
+rendit à celui qu'il prenait pour le prince.
+
+--Eh bien, dit celui-ci, nous allons en finir, selon les instructions du
+cardinal, avec les quelques villes qui ont oublié leur devoir et qui
+résistent au pouvoir royal; après quoi, selon ses instructions toujours,
+nous nous rangerons immédiatement sous ses ordres.
+
+--Et moi, monseigneur, dit fra Pacifico se redressant de toute la
+hauteur de sa longue taille avec la confiance d'un homme qui sait
+combien il peut être utile si on l'emploie convenablement, à quoi
+allez-vous m'occuper?
+
+Les deux jeunes gens se regardèrent, et, reportant leurs yeux sur fra
+Pacifico:
+
+--Nous avons besoin d'un messager brave et habile qui nous précède à
+Martina et à Tarente, qui s'introduise dans ces deux villes et qui y
+répande nos proclamations.
+
+--Me voilà, dit fra Pacifico frappant la terre de son bâton de laurier.
+Ah! si j'avais Giacobino!
+
+Les jeunes gens ignoraient ce que c'était que Giacobino, et apprirent du
+moine que c'était son âne, qu'il avait laissé au Pizzo en s'embarquant
+pour la Sicile.
+
+Le même soir, fra Pacifico partit pour Martina, portant une charge de
+proclamations pareille à celle qu'eût pu porter Giacobino.
+
+
+
+
+ CXVII
+
+ OU LE FAUX DUC DE CALABRE FAIT
+ CE QU'AURAIT DU FAIRE LE VRAI DUC.
+
+
+Fra Pacifico parti, c'est-à-dire le dé jeté, les deux jeunes gens se
+demandèrent comment ils allaient faire si les deux villes résistaient.
+
+Ils avaient une espèce d'armée; mais, comme ils ne possédaient que des
+couteaux et de mauvais fusils, et qu'ils manquaient de canons et de
+munitions de siége, cette armée ne pouvait rien contre des murailles.
+
+En ce moment, on prévint Son Altesse royale monseigneur le duc de
+Calabre qu'un certain Jean-Baptiste Petrucci demandait audience. Dans le
+cas où monseigneur le duc de Calabre ne pourrait le recevoir, il
+désirait être au moins reçu par monseigneur le duc de Saxe, les
+nouvelles qu'il apportait étant de la plus haute importance.
+
+Et, en effet, à une heure du matin, il eût été bien indiscret de
+déranger deux personnages si élevés pour des nouvelles ordinaires.
+
+Don Jean-Baptiste Petrucci fut, à l'instant même, introduit en présence
+des deux jeunes gens.
+
+Don Jean-Baptiste Petrucci était inspecteur de la marine au nom de la
+république parthénopéenne. Il venait de recevoir l'ordre d'envoyer à
+Lecce un détachement de cavalerie et deux pièces de canon avec leurs
+caissons, leurs munitions et tous leurs accessoires.
+
+Il venait offrir aux deux princes de leur donner ses cavaliers et ses
+canons, au lieu de les conduire à Lecce.
+
+Il va sans dire que ceux-ci acceptèrent avec joie une offre qui leur
+arrivait en temps si opportun.
+
+De Cesare nomma don Giovanni-Battista Petrucci inspecteur général de la
+marine, au lieu d'inspecteur ordinaire. Il lui donna un certificat de
+loyalisme à valoir autant que de droit, et qu'il signa de son faux nom;
+puis, comme il fallait attendre le retour de fra Pacifico pour savoir ce
+que l'on pouvait espérer ou craindre de Tarente et de Martina, on
+résolut de marcher, afin de ne pas perdre de temps, sur Lecce, qui
+envoyait une députation pour demander des secours contre les
+républicains, et particulièrement contre un certain Fortunato Andreoli
+qui s'était emparé de la forteresse et avait organisé une garde civique,
+des chasseurs et des cavaliers.
+
+Petrucci offrit d'être de l'expédition, afin de donner par sa présence
+du coeur à ses cavaliers.
+
+On se mit à neuf heures du matin en route pour Lecce. Chemin faisant, on
+recueillit deux ou trois cents chasseurs qui s'enfuyaient de la ville,
+ne voulant pas servir contre leur opinion: ces hommes se réunirent à la
+petite armée bourbonienne, qui se trouva ainsi portée à plus de mille
+hommes.
+
+De Cesare entra donc à Lecce avec une force imposante.
+
+Andreoli s'était retiré dans le château et s'y était enfermé; de Cesare
+le fit sommer de se rendre, et, sur son refus, donna l'ordre d'attaquer.
+
+La résistance ne fut pas longue. Aux premiers coups de fusil, la
+garnison ouvrit une porte sur la campagne et s'enfuit par cette porte.
+
+Cette victoire, quoique facile, n'en avait pas moins une grande
+importance. C'était la première rencontre qui avait lieu entre les
+royalistes et les républicains, et, aux premiers coups de fusil, les
+républicains avaient cédé la place.
+
+Nous répétons avec intention: aux premiers coups de fusil, car on
+n'avait pas pu se servir des canons. On avait de l'artillerie et pas
+d'artilleurs.
+
+La joie fut grande. Toutes les cloches de Lecce et des environs se
+mirent en branle pour célébrer le triomphe de monseigneur le duc de
+Calabre, et l'on illumina la ville _à giorno_.
+
+Le lendemain de la prise de Lecce, on vit arriver fra Pacifico, attiré
+par le bruit des cloches. Il avait accompli fidèlement et intelligemment
+sa mission dans les deux villes, et rapportait à la fois du bon et du
+mauvais.
+
+Le bon était que Tarente était prête à ouvrir ses portes sans coup
+férir.
+
+Le mauvais était que Martina était prête à se défendre jusqu'à la
+dernière extrémité.
+
+On résolut alors de diviser la petite armée en deux troupes. L'une de
+ces troupes, sous la conduite de Boccheciampe, rallierait complétement
+Tarente au parti bourbonien; l'autre, sous la conduite de Cesare,
+marcherait lentement sur Martina, de manière à être rejointe par la
+colonne de Boccheciampe avant d'être arrivée sous les murs de la ville.
+
+Tarente, comme l'avait prédit fra Pacifico, ouvrit ses portes sans même
+attendre les sommations militaires, et les habitants vinrent au-devant
+de Boccheciampe, portant en main la bannière royale; mais il n'en fut
+pas de même de Martina: la municipalité avait décrété la défense et mis
+à prix les têtes des deux princes, celle du duc de Calabre à trois mille
+ducats et celle du duc de Saxe à quinze cents.
+
+Peut-être trouvera-t-on que c'était bien bon marché; mais la ville de
+Martina n'était point riche.
+
+A un quart de lieue de la ville, la colonne de Boccheciampe rejoignit
+celle de Cesare, et, la jonction faite, on résolut de donner l'assaut à
+la ville, résolution presque téméraire, en l'absence, non pas
+d'artillerie, mais d'artilleurs.
+
+On tenta donc, avant d'en venir aux mains, tous les moyens
+d'accommodement possibles.
+
+En conséquence, on appela un trompette, on le fit monter à cheval et on
+lui donna pour les habitants de Martina une proclamation leur annonçant
+que les troupes royales, loin de vouloir commettre la moindre hostilité
+contre les Martinésiens, ne réclamaient d'eux autre chose que
+l'obéissance à leurs légitimes souverains; mais que, cependant, s'ils
+refusaient de satisfaire à cette juste demande, le sort des armes
+déciderait de la question.
+
+Le trompette partit à cheval, suivi des yeux par toute l'armée
+bourbonienne et particulièrement par ses deux chefs; mais il ne put
+remplir sa mission; car, au moment où il arrivait à portée de la balle,
+une effroyable fusillade l'accueillit, et l'homme et le cheval roulèrent
+sur le pavé.
+
+Mais le cheval seul était mort. L'homme se releva, et, quoique à cheval
+pour aller et à pied pour revenir, il revint plus vite qu'il n'était
+allé.
+
+Les deux chefs ordonnèrent à l'instant même l'assaut et s'avancèrent
+contre la ville sous une grêle de balles, attaquant les postes avancés
+en dehors de la porte et les forçant à rentrer dans la ville.
+
+Mais, en ce moment, une pluie diluvienne et une grêle effroyable vinrent
+au secours des assiégés et empêchèrent les troupes royales de profiter
+de leur victoire; puis, comme, immédiatement après la pluie, vint la
+nuit, force fut de remettre la continuation du siége au lendemain.
+
+Fra Pacifico n'avait point pris part à l'action, mais n'était point
+demeuré oisif pour cela.
+
+A Lecce, à Tarente, sur la route, partout, au nombre des volontaires qui
+s'étaient joints à la petite troupe, il s'était trouvé des moines.
+
+Ces moines appartenaient presque tous aux ordres mineurs, c'est-à-dire à
+la règle de saint-François.
+
+Fra Pacifico, en mission de la part du cardinal, avait naturellement
+exercé sur eux une certaine suprématie. Il les avait, en conséquence,
+enrégimentés, et, pour que les deux pièces de canon ne restassent point
+oisives, organisés en artilleurs.
+
+En conséquence, le soir même de l'escarmouche, au grand étonnement des
+deux chefs et à la grande édification de l'armée, on vit douze moines,
+attelés six par six aux deux pièces, et qui les traînaient sur une
+petite hauteur dominant la ville et s'élevant en face de la porte.
+
+Le matin, au point du jour, les deux pièces de canon étaient en
+batterie.
+
+De Cesare, voyant au point du jour ces dispositions prises par fra
+Pacifico, voulut visiter lui-même la batterie.
+
+Là, tout fut expliqué d'un seul mot.
+
+A bord de _la Minerve_, fra Pacifico, du temps qu'il y servait, avait
+été chef de pièce.
+
+Non-seulement il s'était rappelé son ancien métier, mais encore, pendant
+les deux ou trois jours qui venaient de s'écouler, il l'avait appris aux
+moines qu'il avait enrôlés.
+
+De Cesare le nomma, séance tenante, chef de l'artillerie.
+
+Malgré cette amélioration dans son matériel, amélioration qui lui
+promettait la victoire, de Cesare voulut user de modération envers les
+Martinésiens et leur envoya un second parlementaire, porteur des mêmes
+instructions que le premier.
+
+Mais, lorsqu'ils virent le parlementaire à portée de fusil, les
+Martinésiens firent feu sur lui, comme ils avaient fait feu sur le
+premier.
+
+En réponse à cette fusillade, les deux pièces de fra Pacifico
+grondèrent, et, en grondant, semèrent sur les défenseurs des murs une
+pluie de mitraille qui les décima.
+
+A cette reconnaissance d'une artillerie ignorée qui tout à coup, et sans
+avoir crié gare, s'était mêlée à la conversation et avait couché sur le
+carreau une douzaine d'entre eux, il y eut dans les rangs des assiégés
+un moment d'hésitation.
+
+Les deux chefs royalistes en profitèrent.
+
+Corses tous deux et braves comme des Corses, ils oublièrent leur
+prétendue grandeur qui eût dû les attacher au rivage, et, une hache à la
+main, s'élancèrent contre les portes, qu'ils se mirent à enfoncer.
+
+Toute l'armée les suivit avec enthousiasme; les Calabrais n'avaient
+jamais entendu dire que les princes fissent, pendant les siéges, la
+besogne des pionniers, et les capucins celle des artilleurs. La porte
+fut enfoncée du coup, et, de Cesare et Boccheciampe en tête, la petite
+armée entra dans la ville comme un torrent qui a brisé sa digue.
+
+Les Martinésiens essayèrent d'arrêter ce flot humain, de tenir dans les
+maisons, de défendre les places, de se fortifier dans les églises.
+Poursuivis pied à pied, fusillés à bout portant, ils ne purent se
+rallier, et, forcés de traverser la ville en courant, ils sortirent en
+désordre, en fugitifs, par le côté opposé à celui où les bourboniens
+étaient entrés.
+
+Un seul groupe de républicains se rallia autour de l'arbre de la
+liberté, et s'y fit tuer depuis le premier jusqu'au dernier.
+
+L'arbre fut abattu comme ses défenseurs, coupé en morceaux, mis en
+bûcher, et servit à brûler les morts, et, avec eux, quelque peu de
+vivants.
+
+Cette fois encore, de Cesare et Boccheciampe firent ce qu'ils purent
+pour arrêter le carnage; mais il y avait parmi les vainqueurs une telle
+animation, qu'ils réussirent moins bien que dans les autres villes.
+
+La chute d'Aquaviva suivit celle de Martina, et nos deux aventuriers
+croyaient toutes choses apaisées dans les provinces, lorsqu'ils
+apprirent que Bari, malgré l'exemple fait sur Martina et sur Aquaviva,
+venait de proclamer le gouvernement républicain et avait juré de le
+maintenir.
+
+La chose lui était d'autant plus facile qu'elle avait reçu par mer un
+secours de sept à huit cent Français.
+
+De Cesare et Boccheciampe en étaient à se demander s'ils devaient
+attaquer Bari malgré ce renfort, ou, laissant derrière eux la révolution
+soutenue par les baïonnettes françaises, se rendre à l'ordre du cardinal
+en le rejoignant.
+
+Sur ces entrefaites, ils apprirent que les Français avait quitté Bari et
+s'avançaient sur Casa-Massima. Ils savaient que la colonne française
+comptait sept cents hommes seulement. L'armée bourbonienne en comptait
+près de deux mille, c'est-à-dire une force presque triple. Ils
+résolurent de risquer une rencontre avec les troupes régulières.
+C'était, d'ailleurs, une extrémité à laquelle il fallait toujours
+arriver.
+
+Mais, pour s'assurer plus certainement encore l'avantage, les deux amis
+décidèrent de surprendre les Français dans une embuscade qu'ils
+établiraient sur leur chemin. Ils disséminèrent donc leurs troupes.
+Boccheciampe laissa mille hommes à de Cesare, et, avec mille hommes,
+s'avança sur la route de Monteroni.
+
+Il trouva dans la vallée un lieu propre à une embuscade et s'y établit
+avec sa troupe.
+
+De Cesare, au contraire, se tint en vue sur la colline de Casa-Massima,
+espérant attirer les regards sur lui et les distraire ainsi de
+l'embuscade de Boccheciampe.
+
+Boccheciampe devait attaquer les Français, et de Cesare profiter du
+désordre que cette attaque causerait dans leurs rangs pour tomber sur
+eux et achever de les mettre en déroute.
+
+De Cesare avait levé à Martina et à Aquaviva une contribution de douze
+chevaux qu'il avait donnés à fra Pacifico pour son artillerie, toujours
+servie par ses douze moines, qui, exercés trois fois par jour, étaient
+devenus d'excellents artilleurs.
+
+Cette fois, on plaça fra Pacifico et ses canons sur la grande route,
+afin qu'il pût se porter partout où besoin serait, et l'on attendit.
+
+Tout arriva comme on l'avait prévu, excepté le dénoûment. Les Français,
+préoccupés de Cesare et de ses hommes, qu'ils apercevaient au haut de la
+colline de Casa-Massima, donnèrent en plein dans l'embuscade de
+Boccheciampe. Attaqués vigoureusement et ne sachant point d'abord à qui
+ils avaient affaire, il y eut dans leurs rangs un mouvement
+d'hésitation; mais, reconnaissant quelle espèce d'ennemis ils avaient à
+combattre, ils se massèrent au sommet d'une colline appuyée à un bois,
+et, de là, soutenus par leur artillerie, ils marchèrent contre
+Boccheciampe au pas de charge, tête baissée, la baïonnette en avant.
+
+En ce moment, le hasard voulut que le bruit se répandit parmi les
+bourboniens qu'une forte colonne de patriotes sortait de Bari pour les
+prendre à revers.
+
+Alors, tout fut dit. Les gardes armés, les campieri, les chasseurs de
+Lecce furent les premiers à prendre la fuite, et leur exemple fut suivi
+par le reste de la colonne.
+
+Ce fut en vain que de Cesare, à la tête de quelques cavaliers restés
+fidèles, se précipita au milieu de la mêlée: il ne put rallier les
+fuyards.
+
+Une invincible panique s'était emparée de ses hommes. Par bonheur pour
+les deux aventuriers, les Français, si vigoureusement attaqués, crurent,
+en voyant cesser non-seulement toute attaque, mais encore toute
+résistance, à quelque ruse de guerre ayant pour but de les attirer dans
+une seconde embuscade, et s'arrêtèrent court d'abord, puis ne reprirent
+leur marche que pas à pas, avec les plus grandes précautions.
+
+Mais bientôt, reconnaissant que c'était une vraie déroute, la cavalerie
+républicaine se mit à la poursuite des vaincus. Au moment où elle arriva
+sur la grande route, fra Pacifico la salua de deux coups de canon à
+mitraille, qui lui tua quelques chevaux et quelques hommes; et, moins un
+caisson qu'il renversa en y plaçant une mèche communiquant avec une
+traînée de poudre, il enleva au grand galop le reste de son artillerie.
+
+Or, le hasard ou un calcul juste de fra Pacifico, voulut qu'au moment
+même où, pour ne point se heurter au caisson renversé et barrant la
+route, les dragons se séparaient en deux files, chacune suivant un
+revers du chemin, le feu se communiquât de la mèche à la traînée de
+poudre et de la traînée de poudre au caisson, qui éclata avec un
+effroyable bruit, en mettant en lambeaux les chevaux et les hommes qui
+se trouvèrent à portée de ses débris.
+
+La poursuite s'arrêta là. Les Français craignirent quelque nouveau
+guet-apens du même genre, et les bourboniens purent se retirer sans être
+inquiétés.
+
+Mais le prestige qui s'attachait à leur mission divine était détruit. A
+la première lutte avec les troupes républicaines, quoique trois fois
+supérieurs en nombre à celles-ci, ils avaient été vaincus.
+
+Des deux mille hommes qu'avaient les deux jeunes gens avant le combat,
+il leur en restait à peine cinq cents.
+
+Les autres s'étaient dispersés.
+
+Il fut convenu que de Cesare, avec quatre cents hommes, irait rejoindre
+le cardinal, et que Boccheciampe, avec cent hommes, se rendrait à
+Brindisi pour tâcher d'y réorganiser une colonne avec laquelle il
+rejoindrait à son tour le gros de l'armée sanfédiste.
+
+Fra Pacifico, les deux pièces de canon, le caisson qu'il avait sauvés et
+ses douze moines restaient attachés à la colonne de Cesare.
+
+Les deux amis s'embrassèrent, et, dès le même soir, prirent le chemin
+qui devait conduire chacun d'eux à sa destination.
+
+
+
+
+ CXVIII
+
+ NICCOLA ADDONE
+
+
+Nous avons raconté comment Salvato avait été envoyé par le général
+Championnet à Salerne dans le but d'organiser et de diriger une colonne
+sur Potenza, où l'on craignait une réaction et les malheurs terribles
+qui l'accompagnent toujours dans un pays à demi sauvage où les guerres
+civiles ne sont que des prétextes aux vengeances particulières.
+
+Quoique les événements de Potenza appartiennent plutôt à l'histoire
+générale de 99 qu'au récit particulier que nous avons entrepris, lequel
+ne met sous les yeux de nos lecteurs que les faits et gestes des
+personnages qui y jouent un rôle,--comme ces événements ont le caractère
+terrible, et de l'époque dans laquelle ils ont été accomplis et du
+peuple chez lequel ils se passent, nous leur consacrerons un chapitre,
+auquel ils ont un double droit, et par la grandeur de la catastrophe et
+par l'influence néfaste que le voyage qui amena la révélation par
+Michele du complot des Backer, eut sur la vie de l'héroïne de notre
+histoire.
+
+En rentrant de cette soirée chez la duchesse Fusco, où les vers de Monti
+avaient été lus, où _le Moniteur parthénopéen_ avait été fondé et où le
+perroquet de la duchesse avait, grâce à ses deux professeurs, Velasco et
+Nicolino, appris à crier: «Vive la République! meurent les tyrans!» le
+général Championnet avait trouvé au palais d'Angri un riche propriétaire
+de la Basilicate nommé Niccola Addone.
+
+Don Niccola Addone, comme on l'appelait dans le pays, par un reste
+d'habitude de moeurs espagnoles, habitait Potenza et avait pour ami
+intime l'évêque monseigneur Serrao.
+
+Monseigneur Serrao, Calabrais d'origine, s'était fait dans l'épiscopat
+une double renommée de science et de vie exemplaire. Il avait acquis
+l'une par des publications estimées et l'autre par sa charité
+évangélique. Doué d'un sens juste, d'une âme généreuse, il avait salué
+la liberté comme l'ange du peuple promis par les Évangiles, et propagé
+le mouvement libéral et la doctrine régénératrice.
+
+Mais l'azur de ce beau ciel républicain, à peine à son aurore,
+commençait déjà à s'obscurcir. De toutes parts des bandes de sanfédistes
+s'organisaient. Le dévouement aux Bourbons était le prétexte; le pillage
+et l'assassinat étaient le but. Monseigneur Serrao, qui avait compromis
+ses concitoyens par son exemple et par ses conseils, avait résolu de
+pourvoir au moins à leur sûreté.
+
+Alors, il eut l'idée de faire venir de Calabre, c'est-à-dire de son
+pays, une garde de ces hommes d'armes connus sous le nom de campieri,
+restes de ces bandes du moyen âge, qui, aux jours de la féodalité, se
+mettaient à la solde des haines et des ambitions baroniales, descendants
+ou, qui sait? peut-être ancêtres de nos anciens condottieri.
+
+Le pauvre évêque croyait avoir dans ces hommes, ses compatriotes,
+surtout en les payant bien, des défenseurs courageux et dévoués.
+
+Par malheur, quelque temps auparavant, monseigneur Serrao avait censuré
+la conduite d'un de ces mauvais prêtres, dont il y a tant dans les
+provinces méridionales, qu'ils espèrent toujours échapper aux regards de
+leurs supérieurs en se confondant dans la foule. Ce prêtre s'appelait
+Angelo-Felice Vinciguerra.
+
+Il était du même village que l'un des deux chefs de campieri, nommé
+Falsetta.
+
+Le second chef se nommait Capriglione.
+
+Le prêtre avait été lié dans son enfance avec Falsetta, et se lia de
+nouveau avec lui.
+
+Il fit comprendre à Falsetta que la paye que lui donnait monseigneur
+Serrao, si forte qu'elle fût, ne pouvait se comparer à ce que lui
+rapporteraient les contributions qu'il pourrait lever et le pillage
+qu'il pourrait faire, si Capriglione et lui, au lieu de se consacrer au
+maintien du bon ordre, se faisaient, grâce aux hommes qu'ils avaient
+sous leurs ordres, chefs de bande et se rendaient maîtres de la ville.
+
+Falsetta, entraîné par les conseils de Vinciguerra, fit part de la
+proposition à Capriglione, qui l'accepta.
+
+Les hommes, on le comprend, ne résistèrent point où avaient succombé
+leurs chefs.
+
+Un matin, monseigneur Serrao, étant encore au lit, vit ouvrir sa porte,
+et Capriglione, son fusil à la main, apparaissant sur le seuil de sa
+chambre, lui dit sans autre préparation:
+
+--Monseigneur, le peuple veut votre mort.
+
+L'évêque leva la main droite, et, faisant le geste d'un homme qui donne
+sa bénédiction:
+
+--Je bénis le peuple, dit-il.
+
+Sans lui laisser le temps de rien ajouter à ces paroles évangéliques, le
+bandit le coucha en joue et fit feu.
+
+Le prélat, qui s'était soulevé pour bénir son assassin, retomba mort, la
+poitrine percée d'une balle.
+
+Au bruit du coup de fusil, le vicaire de monseigneur l'évêque Serrao
+accourut, et, comme il témoignait son indignation du meurtre qui venait
+d'être commis, Caprioglione le tua d'un coup de couteau.
+
+Ce double assassinat fut presque immédiatement suivi de la mort de deux
+des propriétaires les plus riches et les plus distingués de la ville.
+
+Ils se nommaient Gerardangelo et Giovan Liani.
+
+Ils étaient frères.
+
+Ce qui donna créance à ce bruit que l'assassinat de monseigneur Serrao
+avait été commis par Capriglione, mais à l'instigation du prêtre, c'est
+que, le lendemain du crime, le susdit Vinciguerra se réunit à la bande
+de Capriglione, et contribua avec elle à plonger Potenza dans le sang et
+le deuil.
+
+Alors, libéraux, patriotes, républicains, tous ceux qui, par un point
+quelconque, appartenaient aux idées nouvelles, furent pris d'une
+profonde terreur, laquelle s'augmenta encore du bruit qui courut que, le
+jour où devait se célébrer la fête du Sang-du-Christ, c'est-à-dire le
+jeudi d'après Pâques, les brigands, devenus maîtres de la ville,
+devaient massacrer, au milieu de la procession, non-seulement tous les
+patriotes, mais encore tous les riches.
+
+Le plus riche de ceux qui étaient menacés par ce bruit qui courait, et
+en même temps un des plus honnêtes citoyens de la ville, était ce même
+Niccola Addone, ami de monseigneur Serrao, qui attendait le général
+français chez lui, à sa sortie de la soirée de la duchesse Fusco.
+C'était un homme brave et résolu, et il décida, d'accord avec son frère
+Basilio Addone, de purger la ville de cette troupe de bandits.
+
+Il fit donc appeler chez lui ceux de ses amis qu'il estimait les plus
+courageux. Au nombre de ceux-ci se trouvaient trois hommes dont la
+tradition orale a conservé les noms, qui ne se retrouvent dans aucune
+histoire.
+
+Ces trois hommes se nommaient: Giuseppe Scafanelli, Jorio Mandiglia et
+Gaetano Maffi.
+
+Sept ou huit autres entrèrent aussi dans la conspiration; mais j'ai
+inutilement interrogé les plus vieux habitants de Potenza pour savoir
+leurs noms.
+
+Rassemblés chez Niccola Addone, fenêtres et portes closes, ces patriotes
+arrêtèrent que l'on anéantirait d'un seul coup Capriglione, Falsetta et
+toute leur bande, depuis le premier jusqu'au dernier.
+
+Pour arriver au but que l'on se proposait, il s'agissait de se réunir en
+armes, moitié dans la maison d'Addone, moitié dans la maison voisine.
+
+Les bandits eux-mêmes, comme s'ils eussent été d'accord avec ceux-ci,
+fournirent aux patriotes l'occasion qui leur manquait.
+
+Ils levèrent une contribution de trois mille ducats sur la ville de
+Potenza, laissant aux citoyens le soin de régler la façon dont elle
+serait répartie et payée, pourvu qu'elle fût payée dans les trois jours.
+
+La contribution fut levée et déposée publiquement dans la maison de
+Niccola Addone.
+
+Un homme du peuple, nommé Gaetano Scoletta, cordonnier de son état,
+connu sous le sobriquet de Sarcetta, se chargea de porter à domicile,
+chez les bandits, une invitation de venir recevoir chez Addone chacun la
+part qui lui revenait.
+
+Les heures du rendez-vous étaient différentes pour chaque bandit, afin
+que la compagnie ne vînt point en masse, ce qui eût rendu l'exécution du
+projet difficile.
+
+Scoletta, tout en bavardant avec les bandits, était chargé de leur faire
+la topographie intérieure de la maison et de leur dire, entre autres
+choses, que la caisse, de crainte des voleurs, était placée à
+l'extrémité la plus retirée de l'habitation.
+
+Le jour arrivé, Niccola Addone fit cacher dans une espèce de cabinet
+précédant la chambre où Scoletta avait dit que se tenait le caissier,
+deux vigoureux muletiers attachés à son service, et se nommant, l'un
+Loreto et l'autre Sarraceno.
+
+Ces deux hommes se tenaient, une hache à la main, chacun d'un côté d'une
+porte basse sous laquelle on ne pouvait passer sans courber la tête.
+
+Les deux haches, solidement emmanchées, avaient été achetées la veille
+et affilées pour cette occasion.
+
+Tout fut prêt et chacun au poste qui lui avait été assigné un quart
+d'heure avant l'heure convenue.
+
+Les premiers bandits arrivèrent un à un et furent introduits aussitôt
+leur arrivée. Après avoir traversé un long corridor, ils arrivèrent à la
+chambre où se tenaient Loreto et Sarraceno.
+
+Ceux-ci frappaient et, d'un seul coup, abattaient leur homme avec autant
+de justesse et de promptitude que le boucher abat un boeuf dans sa
+boucherie.
+
+Au moment même où le bandit tombait, deux autres domestiques d'Addone,
+nommés Piscione et Musano, faisaient passer le cadavre à travers une
+trappe.
+
+Le cadavre tombait dans une écurie.
+
+Aussitôt le cadavre disparu, une vieille femme, impassible comme une
+Parque, sortait d'une chambre voisine, un seau d'eau d'une main, une
+éponge de l'autre, lavait le plancher, et rentrait dans sa chambre avec
+le mutisme et la roideur d'un automate.
+
+Le chef Capriglione vint à son tour. Basilio Addone, frère de Niccola,
+le suivit par derrière comme pour lui indiquer les détours de la maison;
+mais, au milieu du corridor, le bandit, inquiet et soupçonneux, eut sans
+doute un pressentiment. Il voulut retourner. Alors, sans insistance pour
+le faire aller plus avant, sans discussion aucune avec lui, au moment où
+il se retournait, Basilio Addone lui plongea jusqu'au manche son
+poignard dans la poitrine.
+
+Capriglione tomba sans pousser un cri. Basilio le tira dans la première
+chambre venue, et, s'étant assuré qu'il était bien mort, l'y enferma et
+mit tranquillement la clef dans sa poche.
+
+Quant à Falsetta, il avait eu un des premiers la tête fendue.
+
+Seize des brigands, leurs deux chefs compris, étaient déjà tués et jetés
+dans le charnier, lorsque les autres, voyant leurs camarades entrer et
+ne les voyant pas sortir, formèrent une petite troupe, et, guidés par
+Gennarino, le fils de Falsetta, vinrent pour frapper à la porte
+d'Addone.
+
+Mais ils n'eurent pas même le temps de frapper à cette porte. Au moment
+où ils n'étaient plus qu'à une quinzaine de pas de la maison, Basilio
+Addone, qui se tenait en vedette à une fenêtre, avec cette même main
+ferme et ce même coup d'oeil sûr dont il avait frappé Capriglione,
+envoya une balle au milieu du front de Gennarino.
+
+Ce coup de fusil fut le signal d'une horrible mêlée. Les conjurés,
+comprenant que le moment était venu de payer chacun de sa personne, se
+lancèrent dans la rue, et, à visage découvert cette fois, attaquèrent
+les brigands avec une telle fureur, que tous y restèrent depuis le
+premier jusqu'au dernier.
+
+On compta trente-deux cadavres. Pendant la nuit, ces trente-deux
+cadavres furent portés et couchés les uns à côté des autres sur la place
+du Marché, de manière qu'au lever du jour, toute la ville pût avoir sous
+les yeux ce sanglant spectacle.
+
+Mais, dès la veille, Niccola Addone était parti, était venu raconter
+l'événement à Championnet et lui demander d'envoyer une colonne
+française à Potenza pour y maintenir l'ordre et s'opposer à la réaction.
+
+Championnet, après avoir écouté le récit de Niccola Addone, avait, en
+effet, reconnu l'urgence de sa demande, avait chargé Salvato d'organiser
+la colonne à Salerne et avait donné le commandement de cette colonne à
+son aide de camp Villeneuve.
+
+
+
+
+ CXIX
+
+ LE VAUTOUR ET LE CHACAL
+
+
+En revenant de Salerne et en rentrant dans le cabinet du général
+Championnet, auquel il apportait la nouvelle du débarquement du cardinal
+Ruffo en Calabre, Salvato y trouva deux personnages qui lui étaient
+complétement inconnus et au milieu desquels il crut reconnaître, à son
+sourcil froncé et à sa lèvre dédaigneusement abaissée, que le général en
+chef se trouvait assez mal à l'aise.
+
+L'un portait le costume des grands fonctionnaires civils, c'est-à-dire
+l'habit bleu sans épaulettes et sans broderies, la ceinture tricolore,
+la culotte blanche, les bottes à retroussis et le sabre; l'autre, le
+costume d'adjudant-major.
+
+Le premier était le citoyen Faypoult, chef d'une commission civile
+envoyée à Naples pour toucher les contributions et s'emparer de ce que
+les Romains appelaient les dépouilles opimes.
+
+Le second était le citoyen Victor Mejean, que le Directoire venait de
+nommer à la place de Thiébaut, fait adjudant général par Championnet
+devant la porte Capuana, au mépris de la présentation que le général
+avait faite pour occuper ce poste de son aide de camp Villeneuve, occupé
+à cette heure à protéger les patriotes de Potenza et particulièrement
+Niccola et Basilio Addone, les deux principaux auteurs de la dernière
+catastrophe.
+
+Le citoyen Faypoult était un homme de quarante-cinq ans, grand, mince,
+courbé en avant, comme sont d'habitude les hommes de bureau et de
+chiffres; il avait le nez d'un oiseau de proie, les lèvres minces, la
+tête étroite au front, renflée à la partie postérieure, le menton
+saillant, les cheveux courts, les doigts plats à leur extrémité.
+
+Le citoyen Mejean était un homme de trente-deux ans, au front plissé par
+des rides verticales qui, partant de la naissance du nez, indiquent
+l'homme soucieux et facile à se laisser aller aux mauvaises pensées; son
+oeil, qui dans certains moments, s'éclairait d'une lueur d'envie, de
+haine ou de colère, s'éteignait habituellement par un effort de sa
+volonté. Il avait une certaine gaucherie sous son uniforme, et cela
+s'expliquait quand on savait qu'il avait trouvé, un beau matin, ses
+épaulettes d'adjudant-major sous l'oreiller d'une des nombreuses
+maîtresses de Barras, forcé lui-même de le renvoyer de ses bureaux pour
+certaine irrégularité dans ses comptes et de le faire passer dans
+l'armée, non point comme un brave et loyal serviteur auquel on donne un
+noble avancement, mais comme un employé infidèle que l'on punit par
+l'exil.
+
+En entendant ouvrir la porte de son cabinet par une main connue, pour
+ainsi dire, Championnet se retourna, et, en apercevant la figure à la
+fois franche et sévère de Salvato, sa physionomie passa de l'expression
+du dédain à celle de la raillerie.
+
+--Mon cher Salvato, lui dit-il, j'ai l'honneur de vous présenter M. le
+colonel Mejean, qui remplace notre brave Thiébaut, passé adjudant
+général, comme vous le savez, sur le champ de bataille. J'avais demandé
+ce poste pour notre cher Villeneuve, qui n'en a pas été jugé digne par
+MM. les directeurs. Ils avaient des services particuliers à récompenser
+dans monsieur, et l'ont préféré. Nous trouverons pour Villeneuve autre
+chose de mieux. Voici votre brevet, citoyen Mejean. Je ne puis ni ne
+veux m'opposer aux décisions du Directoire lorsqu'elles ne compromettent
+point l'intérêt de l'armée que je commande et celui de la France.
+Remarquez bien que je ne dis pas: _et celui du gouvernement_; je dis:
+_et celui de la France_, que je sers. Car je sers la France avant tout.
+Les gouvernements passent,--et, Dieu merci, depuis dix ans, j'en ai vu
+passer pas mal, sans compter ceux que probablement je verrai passer
+encore,--mais la France reste. Allez, monsieur, allez prendre votre
+poste.
+
+Le colonel Mejean fronça le sourcil, selon son habitude, pâlit
+légèrement, et, sans répondre une seule parole, salua et sortit.
+
+Le général attendit que la porte se refermât derrière celui qui sortait,
+fit à Salvato un signe perceptible pour lui seul, et, se retournant vers
+l'autre envoyé du Directoire:
+
+--Maintenant, mon cher Salvato, continua-t-il, je vous présente M.
+Jean-Baptiste Faypoult, chef de commission civile. Il a eu le dévouement
+d'accepter une lourde et incommode mission, surtout dans ce pays-ci: il
+est chargé de lever les contributions, et, en outre, de veiller à ce que
+je ne me fasse ni César ni Cromwell. Je ne crois point, d'après les
+aperçus donnés par monsieur, que nous restions longtemps d'accord. Si
+nous nous brouillons tout à fait,--et nous avons déjà commencé de nous
+brouiller un peu,--il faudra que l'un de nous deux quitte Naples.
+(Salvato fit un mouvement.) Et tranquillisez-vous, mon cher Salvato,
+celui qui quittera Naples, à moins, bien entendu, d'ordres supérieurs,
+ce ne sera pas moi. En attendant, ajouta Championnet en s'adressant à
+Faypoult, ayez la bonté de me laisser les instructions de MM. les
+directeurs. Je les étudierai à tête reposée. Je vous aiderai dans
+l'exécution de celles que je croirai justes; mais, je vous en préviens,
+je m'opposerai de tout mon pouvoir à l'exécution de celles que je
+croirai injustes. Et, maintenant, citoyen, ajouta Championnet allongeant
+la main pour recevoir les instructions du chef de la commission civile,
+croyez-vous que ce soit trop de vous demander quarante-huit heures pour
+étudier vos instructions?
+
+--Ce n'est pas à moi, répondit le citoyen Jean-Baptiste Faypoult, à
+limiter au général Championnet le temps qu'il doit mettre à cette étude;
+mais je me permettrai de lui dire que le Directoire est pressé, et que
+le plus tôt qu'il me permettra de remplir les intentions de mon
+gouvernement sera le mieux.
+
+--C'est convenu. Il n'y a pas péril en la demeure, et quarante-huit
+heures de retard ne compromettront pas le salut de l'État; je l'espère,
+du moins.
+
+--Ainsi donc, général?...
+
+--Ainsi donc, après-demain, à la même heure, citoyen commissaire. Je
+vous attendrai, si vous le voulez bien.
+
+Faypoult salua et sortit, non pas humble et muet comme Mejean, mais
+bruyant et gros de menaces, comme Tartufe signifiant à Orgon que sa
+maison lui appartient.
+
+Championnet se contenta de hausser les épaules.
+
+Puis, à son jeune ami:
+
+--Ma foi, Salvato, lui dit-il, vous ne m'avez quitté qu'un moment, et, à
+votre retour, vous me retrouvez entre deux méchants animaux, entre un
+vautour et un chacal. Pouah!
+
+--Vous savez, mon cher général, dit en riant Salvato, que vous n'avez
+qu'un mot à dire pour que je mette la main sur l'un et le pied sur
+l'autre.
+
+--Vous allez rester avec moi, n'est-ce pas, mon cher Salvato, afin que
+nous visitions ensemble les écuries d'Augias? Je crois bien que nous ne
+les nettoierons pas; mais enfin nous empêcherons peut-être qu'elles ne
+débordent chez nous.
+
+--Volontiers, répondit Salvato, et vous savez que je suis tout à vos
+ordres. Mais j'ai deux nouvelles de la plus haute importance à vous
+annoncer.
+
+--Ce serait qu'il vous arrive un grand bonheur, mon cher Salvato, que
+cela me réjouirait, mais ne m'étonnerait pas. Vous avez le visage
+rayonnant.
+
+Salvato tendit en souriant la main à Championnet.
+
+--Oui, en effet, dit-il, je suis un homme heureux; mais les nouvelles
+que j'ai à vous annoncer sont des nouvelles politiques, dans lesquelles
+mon bonheur ou mon malheur n'est pour rien. Son Éminence le cardinal
+Ruffo a traversé le détroit et est débarqué à Catona. Il paraît, en
+outre, que le duc de Calabre, de son côté, a contourné la botte, et,
+tandis que Son Éminence débarquait au coup-de-pied, il débarquait, lui,
+au talon, c'est-à-dire à Brindisi.
+
+--Diable! fit Championnet, voilà, comme vous le dites, de graves
+nouvelles, mon cher Salvato. Les croyez-vous fondées?
+
+--Je suis sûr de la première, la tenant de l'amiral Caracciolo, qui, ce
+matin, a débarqué à Salerne, venant de Catona, où il a vu le cardinal
+Ruffo, au milieu de trois ou quatre cents hommes, la bannière royale
+déployée au balcon de la maison qu'il habitait et prêt à partir pour
+Palmi et pour Mileto, où il a donné rendez-vous à ses recrues. Quant à
+la seconde, je la tiens de lui aussi; seulement, il ne me l'a pas
+affirmée, il en doute lui-même, ne croyant pas le duc de Calabre capable
+d'un tel acte de vigueur. Dans tous les cas, ce qu'il y a de certain,
+c'est que, quelle que soit la bouche qui souffle l'incendie, la Calabre
+ultérieure et toute la Terre d'Otrante sont en feu.
+
+En ce moment, le planton entra et annonça le ministre de la guerre.
+
+--Faites entrer, dit vivement Championnet.
+
+A l'instant même, Gabriel Manthonnet fut introduit.
+
+L'illustre patriote avait eu, quelques jours auparavant, avec le général
+en chef, à propos des dix millions stipulés dans la trêve de Sparanisi,
+et qui n'étaient point encore payés, un démêlé assez grave; mais, en
+face des nouvelles importantes que le ministre de la guerre venait de
+recevoir, de son côté, tout ressentiment avait disparu, et il accourait
+à Championnet comme à un supérieur militaire, comme à un maître en
+politique, venant lui demander des avis, au besoin même des ordres.
+
+--Venez vite, lui dit Championnet en lui tendant la main avec sa loyauté
+et sa franchise ordinaires: vous êtes la bienvenu, j'allais vous envoyer
+chercher.
+
+--Vous savez ce qui se passe?
+
+--Oui; car je pense que vous voulez parler du double débarquement, en
+Calabre et dans la Terre d'Otrante, du cardinal Ruffo et du duc de
+Calabre?
+
+--C'est justement cette nouvelle qui m'amène chez vous, mon cher
+général. L'amiral Caracciolo, de qui je la tiens, arrive de Salerne et
+m'a raconté y avoir trouvé le citoyen Salvato et lui avoir tout dit.
+
+Salvato s'inclina.
+
+--Et le citoyen Salvato, dit Championnet, m'a déjà tout répété.
+Maintenant, voyons, il s'agit d'expédier vivement des hommes, et des
+hommes sûrs, à la rencontre de l'insurrection, afin de l'enfermer dans
+la Calabre ultérieure et la Terre d'Otrante. Si nous pouvons la laisser
+bouillir dans sa propre marmite, peu nous importe le bouillon qu'elle y
+fera. Mais il faut tâcher que, d'un côté, elle ne dépasse point
+Catanzaro, et, de l'autre, Altamura. Je vais donner l'ordre à Duhesme et
+à six mille Français de partir pour la Pouille. Voulez-vous lui
+adjoindre un de vos généraux et un corps napolitain?
+
+--Ettore Caraffa, si vous le voulez, général, avec mille hommes.
+Seulement, je vous préviens qu'Ettore Caraffa voudra marcher à
+l'avant-garde.
+
+--Tant mieux! il aimera mieux avoir à soutenir nos Napolitains, répondit
+Championnet avec un sourire, que d'être soutenu par eux. Voilà pour la
+Pouille.
+
+--N'avez-vous pas une colonne dans la Basilicate?
+
+--Oui; Villeneuve est avec six cents hommes à Potenza. Mais je vous
+avoue franchement que je me soucie peu de faire battre mes Français
+contre un cardinal. En supposant une victoire, elle sera sans gloire; en
+supposant une défaite, elle sera honteuse. Envoyez là des Napolitains,
+des Calabrais, si vous pouvez; outre le courage, ils ont la haine.
+
+--J'ai votre homme, général, ou plutôt notre homme: c'est Schipani.
+
+--J'ai causé avec lui deux fois. Il m'a paru plein de courage et de
+patriotisme, mais bien inexpérimenté.
+
+--C'est vrai, mais, en temps de révolution, les généraux s'improvisent.
+Vos Hoche, vos Marceau, vos Kléber sont des généraux improvisés et n'en
+sont point de plus mauvais généraux pour cela. Nous mettrons sous les
+ordres de Schipani douze cents Napolitains et nous le chargerons de
+recueillir et d'organiser tous les patriotes qui fuient ou qui doivent
+fuir devant le cardinal et ses bandits... Le premier corps, ajouta
+Manthonnet, c'est-à-dire Duhesme avec ses Français, Caraffa avec ses
+Napolitains, après avoir soumis la Pouille, pénétrera dans la Calabre,
+tandis que Schipani, avec ses Calabrais, se bornera à maintenir Ruffo et
+ses sanfédistes. Le but de Caraffa sera de vaincre; le but de Schipani,
+de résister. Seulement, général, vous recommanderez à Duhesme de vaincre
+bien vite, et nous nous en rapportons à lui pour cela, attendu qu'il
+nous faut le plus vite possible reconquérir notre mère nourrice, la
+Pouille, que les bourboniens par terre et les Anglais par mer empêchent
+de nous envoyer ses blés et sa farine. Quand pourrez-vous nous donner
+Duhesme et ses six mille hommes, général?
+
+--Demain, ce soir, aujourd'hui!... Comme vous le dites, le plus tôt sera
+le mieux. Quant aux Abruzzes, ne vous en inquiétez point; elles sont
+contenues par les postes français de la ligne d'opérations entre la
+Romagne et Naples et par les forts de Civitella et de Pescara.
+
+--Alors, tout va bien. Quant au général Duhesme?
+
+--Salvato, dit Championnet, vous préviendrez Duhesme, de ma part, qu'il
+ait à s'entendre immédiatement avec le comte de Ruvo et qu'il se tienne
+prêt à partir ce soir. Vous ajouterez que j'espère qu'il ne partira
+point sans me faire voir son plan et prendre non pas mes ordres, mais
+mes avis.
+
+--Eh bien, de mon côté, dit Manthonnet, je vais lui envoyer Hector.
+
+--A propos, reprit Championnet, un mot!
+
+--Dites, général.
+
+--Êtes-vous d'avis que l'on tienne ces nouvelles secrètes, ou que l'on
+dise tout au peuple?
+
+--Je suis d'avis que l'on dise tout au peuple. Le gouvernement que nous
+venons de renverser était celui de la ruse et du mensonge, il faut que
+le nôtre soit celui de la droiture et de la vérité.
+
+--Faites, mon ami, dit Championnet. Peut-être ce que vous faites est-il
+d'un mauvais politique, mais c'est d'un bon, brave et honnête citoyen.
+
+Et, tendant une main à Salvato, l'autre à Manthonnet, il les suivit des
+yeux jusqu'à ce que la porte fût fermée derrière eux, et, laissant sa
+figure prendre l'expression du dégoût, il s'allongea dans un fauteuil,
+ouvrit les instructions de Faypoult et, en haussant les épaules, il
+commença de les lire avec une attention remarquable.
+
+
+FIN DU TOME SIXIÈME
+
+
+
+TABLE
+
+C.--Un grain
+CI.--La tempête
+CII--Où le roi recouvre enfin l'appétit
+CIII.--Quelle était la grâce qu'avait à demander le pilote
+CIV.--La royauté à Palerme
+CV.--Les nouvelles.
+CVI.--Comment le prince héréditaire pouvait être à la fois en Sicile et
+ en Calabre
+CVII.--Diplôme du cardinal Ruffo
+CVIII.--Le premier pas vers Naples
+CIX.--Eleonora Fonseca Pimentel
+CX.--André Backer
+CXI.--Le secret de Luisa
+CXII.--Michele le Sage
+CXIII.--Les scrupules de Michele
+CXIV.--L'arrestation
+CXV.--L'apothéose
+CXVI.--Les sanfédistes
+CXVII.--Où le faux duc de Calabre fait ce qu'aurait dû faire le vrai duc
+CXVIII.--Niccola Addone
+CXIX.--Le vautour et le chacal.
+
+
+
+FIN DE LA TABLE DU TOME SIXIÈME
+
+
+POISSY.--TYP. ET STÉR. DE AUG. BOURET.
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's La San-Felice, Tome VI, by Alexandre Dumas
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SAN-FELICE, TOME VI ***
+
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
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+Title: La San-Felice, Tome VI
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+Author: Alexandre Dumas
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+Release Date: July 13, 2006 [EBook #18826]
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+Language: French
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SAN-FELICE, TOME VI ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
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+
+
+
+
+
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+
+
+<h3>ALEXANDRE DUMAS</h3>
+<br>
+
+
+<h1>LA<br>
+
+SAN-FELICE</h1>
+<br><br>
+
+<h2>TOME VI.</h2>
+
+<p class="mid">DEUXIÈME ÉDITION</p>
+
+
+<p class="mid">PARIS<br>
+
+
+
+
+MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS<br>
+
+RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 13<br>
+
+A LA LIBRAIRIE NOUVELLE</p>
+
+<br><br>
+
+
+<h3>C</h3>
+
+<h3>UN GRAIN.</h3>
+
+<p>On n'a pas oublié qu'après avoir été retenu depuis
+le 21 jusqu'au 23 janvier dans le port de Naples par
+les vents contraires, Nelson, profitant d'une forte
+brise au nord-ouest, avait enfin pu appareiller vers
+les trois heures de l'après-midi, et que la flotte anglaise,
+le même soir, avait disparu dans le crépuscule,
+à la hauteur de l'île de Capri.</p>
+
+<p>Fier de la préférence dont il était l'objet de la part
+de la reine, Nelson avait tout fait pour reconnaître
+cette faveur, et, depuis trois jours, lorsque les augustes
+fugitifs vinrent lui demander l'hospitalité,
+toutes les dispositions étaient prises à bord du <i>Van-Guard</i>
+pour que cette hospitalité fût la plus confortable
+possible.</p>
+
+<p>Ainsi, tout en conservant pour lui sa chambre de
+la dunette, Nelson avait fait préparer, pour le roi,
+pour la reine et pour les jeunes princes, la grande
+chambre des officiers à l'arrière de la batterie haute.
+Les canons avaient disparu dans des draperies, et
+chaque intervalle était devenu un appartement orné
+avec la plus grande élégance.</p>
+
+<p>Les ministres et les courtisans auxquels le roi avait
+fait l'honneur de les emmener à Palerme, étaient
+logés, eux, dans le carré des officiers, c'est-à-dire
+dans la partie de l'entre-pont autour de laquelle sont
+les cabines.</p>
+
+<p>Caracciolo avait fait encore mieux: il avait cédé
+son propre appartement au prince royal et à la princesse
+Clémentine, et le carré des officiers à leur suite.</p>
+
+<p>La saute de vent, à l'aide de laquelle Nelson
+avait pu lever l'ancre, avait eu lieu, comme nous
+l'avons dit, entre trois et quatre heures de l'après-midi.
+Il avait passé--nous parlons du vent--du
+sud à l'ouest-nord-ouest.</p>
+
+<p>A peine Nelson s'était-il aperçu de ce changement,
+qu'il avait donné à Henry, son capitaine de pavillon,
+qu'il traitait en ami plutôt qu'en subordonné,
+l'ordre d'appareiller.</p>
+
+<p>--Faut-il nous élever beaucoup au large de Capri?
+demanda le capitaine.</p>
+
+<p>--Avec ce vent-là, c'est inutile, répondit Nelson.
+Nous naviguerons grand largue.</p>
+
+<p>Henry étudia un instant le vent et secoua la tête.</p>
+
+<p>--Je ne crois pas que ce vent-là soit fait, dit-il.</p>
+
+<p>--N'importe, profitons-en tel qu'il est... Quoique
+je sois prêt à mourir et à faire tuer mes hommes,
+depuis le premier jusqu'au dernier, pour le roi et la
+famille royale, je ne verrai Leurs Majestés véritablement
+en sûreté que quand elles seront à Palerme.</p>
+
+<p>--Quels signaux faut-il faire aux autres bâtiments?</p>
+
+<p>--D'appareiller comme nous et de naviguer dans
+nos eaux, route de Palerme, manoeuvre indépendante.</p>
+
+<p>Les signaux furent faits, et, on l'a vu, l'appareillage
+eut lieu.</p>
+
+<p>Mais, à la hauteur de Capri, en même temps que
+la nuit, le vent tomba, donnant raison au capitaine
+de pavillon Henry.</p>
+
+<p>Ce moment d'accalmie donna le temps aux illustres
+fugitifs, malades et tourmentés depuis trois jours
+par le mal de mer, de prendre un peu de nourriture
+et de repos.</p>
+
+<p>Inutile de dire qu'Emma Lyonna n'avait point
+suivi son mari dans le carré des officiers, mais était
+restée près de la reine.</p>
+
+<p>Aussitôt le souper fini, Nelson, qui y avait assisté,
+remonta sur le pont. Une partie de la prédiction
+de Henry s'était déjà accomplie, puisque le vent
+était tombé, et il craignait pour le reste de la nuit,
+sinon une tempête, du moins quelque grain.</p>
+
+<p>Le roi s'était jeté sur son lit, mais ne pouvait
+dormir. Ferdinand n'était pas plus marin qu'homme
+de guerre. Tous les sublimes aspects et tous les
+grands mouvements de la mer, qui font le rêve des
+esprits poétiques, lui échappaient entièrement. De la
+mer, il ne connaissait que le malaise qu'elle donne
+et le danger dont elle menace.</p>
+
+<p>Vers minuit donc, voyant qu'il avait beau se
+retourner sur son lit, lui auquel le sommeil ne faisait
+jamais défaut, il se jeta à bas de son cadre, et, suivi
+de son fidèle Jupiter, qui avait partagé et partageait
+encore le malaise de son maître, sortit par le panneau
+de commandement et prit un des deux escaliers
+de la dunette.</p>
+
+<p>Au moment où sa tête dépassait le plancher, il
+vit à trois pas de lui Nelson et Henry, qui semblaient
+interroger l'horizon avec inquiétude.</p>
+
+<p>--Tu avais raison, Henry, et ta vieille expérience
+ne t'avait point trompé. Je suis un soldat de mer;
+mais, toi, tu es un homme de mer. Non-seulement
+le vent n'a point tenu, mais nous allons avoir un
+grain.</p>
+
+<p>--Sans compter, milord, répondit Henry, que
+nous sommes en mauvaise position pour le recevoir.
+Nous aurions dû faire même route que la <i>Minerve</i>.</p>
+
+<p>Nelson ne put réprimer un mouvement de mauvaise
+humeur.</p>
+
+<p>--Je n'aime pas plus que Votre Seigneurie cet
+orgueilleux Caracciolo qui la commande; mais il faut
+convenir, milord, que le compliment que vous vouliez
+bien me faire tout à l'heure, lui aussi le mérite.
+C'est un véritable homme de mer, et la preuve, c'est
+qu'en passant entre Capri et le cap Campanella, il a
+au vent Capri,--qui va adoucir pour lui la violence
+du grain que nous recevrons, sans en perdre une
+goutte de pluie ni une bouffée de vent,--et sous
+le vent tout le golfe de Salerne.</p>
+
+<p>Nelson se tourna avec inquiétude vers la masse
+noire qui se dressait devant lui et qui, du côté du
+sud-ouest, ne présente aucun abri.</p>
+
+<p>--Bon! dit-il, nous sommes à un mille de
+Capri.</p>
+
+<p>--Je voudrais en être à dix milles, dit Henry
+entre ses dents, mais pas assez bas, cependant, pour
+que Nelson ne l'entendît pas.</p>
+
+<p>Une rafale d'ouest passa, précurseur du grain
+dont parlait Henry.</p>
+
+<p>--Faites amener les perroquets et serrez le
+vent.</p>
+
+<p>--Votre Seigneurie ne craint point pour la mâture?
+demanda Henry.</p>
+
+<p>--Je crains la côte, voilà tout, répondit Nelson.</p>
+
+<p>Henry, de cette voix pleine et sonore du marin
+qui commande aux vents et aux flots, répéta le
+commandement, qui s'adressait à la fois aux matelots
+de quart et au timonier:</p>
+
+<p>--Amenez les perroquets! Lofez!</p>
+
+<p>Le roi avait entendu cette conversation et ce
+commandement sans rien y comprendre; seulement,
+il avait deviné qu'on était menacé d'un danger et
+que ce danger venait de l'ouest.</p>
+
+<p>Il acheva donc de monter sur la dunette, et,
+quoique Nelson n'entendît guère mieux l'italien que,
+lui, Ferdinand, n'entendait l'anglais, il lui demanda:</p>
+
+<p>--Est-ce qu'il y a du danger, milord?</p>
+
+<p>Nelson s'inclina, et, se tournant vers Henry:</p>
+
+<p>--Je crois que Sa Majesté me fait l'honneur de
+m'interroger, dit-il. Répondez, Henry, si vous avez
+compris ce qu'a demandé le roi.</p>
+
+<p>--Il n'y a jamais de danger, sire, répondit Henry,
+sur un bâtiment commandé par milord Nelson,
+parce que sa prévoyance va au-devant de tous les
+dangers; seulement, je crois que nous allons avoir
+un grain.</p>
+
+<p>--Un grain de quoi? demanda le roi.</p>
+
+<p>--Un grain de vent, répondit Henry ne pouvant
+s'empêcher de sourire.</p>
+
+<p>--Je trouve le temps assez beau cependant, dit le
+roi en regardant, au-dessus de sa tête, la lune qui
+glissait sur un ciel ouaté de nuages laissant entre
+eux des intervalles d'un bleu foncé.</p>
+
+<p>--Ce n'est point au-dessus de notre tête qu'il
+faut regarder, sire. C'est là-bas, à l'horizon, devant
+nous. Votre Majesté voit-elle cette ligne noire qui
+monte lentement dans le ciel et qui n'est séparée de
+la mer, aussi sombre qu'elle, que par un trait de
+lumière, qui semble un fil d'argent? Dans dix minutes
+elle éclatera au-dessus de nous.</p>
+
+<p>Une seconde bouffée de vent passa, chargée d'humidité;
+sous sa pression, le <i>Van-Guard</i> s'inclina et
+gémit.</p>
+
+<p>--Carguez la grande voile! dit Nelson laissant
+Henry continuer la conversation avec le roi et jetant
+ses commandements sans transmission intermédiaire.
+Hâlez bas le grand foc!</p>
+
+<p>Cette manoeuvre fut exécutée avec une promptitude
+qui indiquait que l'équipage en comprenait
+l'importance, et le vaisseau, déchargé d'une partie
+de sa toile, navigua sous sa brigantine, sous ses
+trois huniers et sous son petit foc.</p>
+
+<p>Nelson se rapprocha de Henry et lui dit quelques
+mots en anglais.</p>
+
+<p>--Sire, dit Henry, Sa Seigneurie me prie de
+faire observer à Votre Majesté que, dans quelques
+minutes, le grain va s'abattre sur nous, et que, si
+elle reste sur le pont, la pluie n'aura pas plus de
+respect pour elle que pour le dernier de nos midshipmen.</p>
+
+<p>--Puis-je rassurer la reine et lui dire qu'il n'y a
+pas de danger? demanda le roi, qui n'était point
+fâché d'être rassuré lui-même en passant.</p>
+
+<p>--Oui, sire, répondit Henry. Avec l'aide de Dieu,
+milord et moi répondons de tout.</p>
+
+<p>Le roi descendit, toujours suivi de Jupiter, qui,
+soit redoublement de malaise, soit pressentiment
+comme en ont parfois les animaux à l'approche du
+danger, le suivit en gémissant. Comme l'avait annoncé
+Henry, quelques minutes s'étaient à peine
+écoulées, que le grain s'abattait sur le <i>Van-Guard</i>
+et qu'avec un effroyable accompagnement de tonnerre
+et un déluge de pluie, il déclarait la guerre à
+toute la flotte.</p>
+
+<p>Ferdinand jouait de malheur: après qu'il avait été
+trahi par la terre, la mer à son tour le trahissait.</p>
+
+<p>Malgré l'assurance que lui avait donnée le roi en
+descendant près d'elle, la reine, aux premières
+secousses qu'éprouva le vaisseau et aux premiers
+gémissements qu'il poussa, comprit que le <i>Van-Guard</i>
+était aux prises avec l'ouragan. Placée immédiatement
+au-dessous du pont, elle entendait sans
+en rien perdre ce piétinement pressé et irrégulier
+des matelots qui indique le danger par les efforts
+que l'on fait pour lutter contre lui. Elle était assise
+sur son lit, avec toute sa famille groupée autour
+d'elle, et Emma, comme d'habitude, couchée à ses
+pieds.</p>
+
+<p>Lady Hamilton, épargnée par le mal de mer,
+s'était entièrement vouée aux soins à donner à la
+reine, aux jeunes princesses et aux deux jeunes
+princes, Albert et Léopold. Elle ne se levait des
+pieds de la reine que pour donner une tasse de thé
+aux uns, un verre d'eau sucrée aux autres, pour
+embrasser au front sa royale amie, en lui disant
+quelques-unes de ces paroles qui rendent le courage
+en indiquant le dévouement.</p>
+
+<p>Au bout d'une demi-heure, Nelson descendit à
+son tour. Le grain était passé; mais un grain qui
+n'est parfois qu'un simple accident destiné à épurer
+le ciel, est parfois aussi l'avant-coureur d'une tempête.
+Il ne pouvait donc dire à la reine que tout
+était fini et lui promettre une nuit parfaitement
+tranquille.</p>
+
+<p>Sur son invitation, il s'assit et prit une tasse de
+thé. Les enfants de la reine, le jeune prince Albert
+excepté, s'étaient endormis, et la fatigue et l'insouciance
+de l'âge, avaient triomphé de la crainte
+qui, autant que le malaise, tenait leurs parents
+éveillés.</p>
+
+<p>Nelson était depuis un quart d'heure à peu près
+dans la grande chambre, et, depuis cinq minutes
+déjà, il semblait interroger les mouvements du
+vaisseau, lorsque l'on gratta à la porte, et que, sur
+l'invitation de la reine, cette porte s'ouvrant, un
+jeune officier parut sur le seuil.</p>
+
+<p>C'était évidemment pour Nelson qu'il venait.</p>
+
+<p>--C'est vous, monsieur Parkenson? dit l'amiral.
+Qu'y a-t-il?</p>
+
+<p>--Milord, c'est M. le capitaine Henry, répondit
+le jeune homme, qui m'envoie dire à Votre Seigneurie
+que, depuis cinq minutes, les vents ont
+passé au sud, et que, si nous continuons la même
+bordée, nous serons jetés sur Capri.</p>
+
+<p>--Eh bien, dit Nelson, virez de bord.</p>
+
+<p>--Milord, la mer est dure, le navire fatigue et a
+perdu toute sa vitesse.</p>
+
+<p>--Ah! ah! dit Nelson. Et vous avez peur de
+manquer à virer?</p>
+
+<p>--Le navire cule.</p>
+
+<p>Nelson se leva, salua la reine et le roi avec un
+sourire, et suivit le lieutenant.</p>
+
+<p>Le roi, nous l'avons dit, ne savait pas l'anglais;
+la reine le savait; mais, les termes de marine ne lui
+étant pas familiers, elle avait compris seulement qu'il
+venait de surgir un nouveau danger; elle interrogea
+Emma des yeux.</p>
+
+<p>--Il paraît, répondit Emma, qu'il y a à exécuter
+une manoeuvre difficile, et qu'on n'ose le faire en
+l'absence de milord.</p>
+
+<p>La reine fronça Le sourcil et poussa une espèce de
+gémissement; Emma, chancelant sur le plancher
+mobile, alla écouter à la porte.</p>
+
+<p>Nelson, qui comprenait le danger, était remonté
+vivement sur la dunette. Le vent, comme l'avait
+dit le lieutenant Parkenson, avait sauté au sud; il
+faisait sirocco, et le bâtiment avait le vent complétement
+debout.</p>
+
+<p>L'amiral jeta un regard rapide et inquiet autour
+de lui. Le temps, nuageux toujours, s'était cependant
+éclairci. Capri se dessinait à bâbord, et l'on
+s'en était approché au point de distinguer, à la
+pâle lueur de la lune, tamisée à travers les nuages,
+les points blancs indiquant les maisons. Mais ce que
+l'on distinguait surtout, c'était une large frange
+d'écume blanchissant sur toute la longueur de l'île
+et indiquant avec quelle fureur la vague s'y brisait.</p>
+
+<p>A peine Nelson eut-il jeté un coup d'oeil autour
+de lui, qu'il jugea la situation. Le vent du sud
+avait masqué la voilure: les mâts, surchargés de
+toile, craquaient. De sa voix bien connue de l'équipage,
+il cria:</p>
+
+<p>--Changez la barre! changez derrière!</p>
+
+<p>Et, s'adressant au capitaine Henry:</p>
+
+<p>--Virons en culant! ajouta-t-il.</p>
+
+<p>La manoeuvre était hasardeuse. Si le vaisseau
+manquait son abattée, il était jeté à la côte.</p>
+
+<p>A peine fut-elle commencée, qu'on eût cru que
+le vent et la mer avaient compris le commandement
+de Nelson et s'entendaient pour s'y opposer. La
+voile du petit hunier pesant de plus en plus sur le
+mât de hune, le mât plia comme un roseau et fit
+entendre un craquement terrible. S'il se rompait,
+le bâtiment était perdu.</p>
+
+<p>En ce moment d'angoisses, Nelson sentit quelque
+chose peser légèrement à son bras gauche. Il tourna
+la tête: c'était Emma.</p>
+
+<p>Ses lèvres s'appuyèrent au front de la jeune
+femme avec une fiévreuse énergie, et, frappant du
+pied, comme si le navire eût pu l'entendre:</p>
+
+<p>--Vire donc! murmura-t-il, vire donc!</p>
+
+<p>Le navire obéit. Il fit son abattée, et, après quelques
+minutes de doute, se trouva courant, bâbord
+amures, à l'ouest-nord-ouest.</p>
+
+<p>--Bon! murmura Nelson en respirant, nous
+avons maintenant cent cinquante lieues de mer devant
+nous avant de rencontrer la côte.</p>
+
+<p>--Ma chère lady Hamilton, dit une voix, ayez la
+bonté de me traduire en italien ce que vient de dire
+milord.</p>
+
+<p>Cette voix était celle du roi, qui, ayant vu sortir
+Emma, l'avait suivie, et, derrière elle, était monté
+sur la dunette.</p>
+
+<p>Emma lui donna l'explication des paroles de
+Nelson.</p>
+
+<p>--Mais, dit le roi, qui n'avait aucune notion de
+l'art maritime, il me semble que nous n'allons point
+en Sicile et qu'au contraire le bâtiment, comme
+disent les marins, a le cap sur la Corse.</p>
+
+<p>Emma transmit à Nelson l'observation du roi.</p>
+
+<p>--Sire, répondit Nelson avec une certaine impatience,
+nous nous élevons au vent pour courir
+des bordées, et, si Sa Majesté me fait l'honneur de
+rester sur la dunette, elle va, dans vingt minutes,
+nous voir virer de bord et rattraper le temps et le
+chemin que nous avons perdus.</p>
+
+<p>--Virer de bord? Oui, je comprends, dit le roi:
+c'est faire ce que vous venez de faire tout à l'heure.
+Mais est-ce que vous ne pourriez pas virer de bord
+un peu moins souvent? Tout à l'heure, il m'a
+semblé que vous m'arrachiez l'âme.</p>
+
+<p>--Sire, si nous étions dans l'Atlantique et que,
+vent debout, j'allasse des Açores à Rio-de-Janeiro,
+je ferais, pour épargner à Votre Majesté une indisposition
+à laquelle je suis sujet moi-même et que,
+par conséquent, je connais, des virements de bord
+de soixante et de quatre-vingts milles; mais nous
+sommes dans la Méditerranée, nous allons de Naples
+à Palerme, et nous devons faire des virements de
+bord de trois en trois milles au plus. Au reste,
+continua Nelson en jetant un regard sur Capri, dont
+on s'éloignait de plus en plus, Sa Majesté peut
+rentrer tranquillement dans son appartement et
+rassurer la reine. Je réponds de tout.</p>
+
+<p>A son tour, le roi respira, quoiqu'il n'eût point
+entendu directement les paroles de Nelson; Nelson
+les avait prononcées avec une telle conviction, que
+cette conviction était passée dans le coeur d'Emma,
+et, du coeur d'Emma, dans celui du roi.</p>
+
+<p>Ferdinand descendit donc, annonçant que tout danger
+était passé, et qu'Emma le suivait pour donner à
+la reine la même assurance.</p>
+
+<p>Emma suivit le roi, en effet; mais, comme elle
+dévia de la ligne droite en passant par la cabine de
+Nelson, ce ne fut qu'une demi-heure après que la
+reine, complètement rassurée, commença de s'endormir,
+la tête appuyée sur l'épaule de son amie.</p>
+
+<p>Le grain qui avait failli jeter Nelson sur les côtes
+de Capri avait atteint Caracciolo mais d'une façon
+moins sensible. D'abord, une partie de sa violence
+avait été brisée par les hauts sommets de l'île qui se
+trouvaient au vent; ensuite, ayant à manoeuvrer un
+bâtiment plus léger, l'amiral napolitain lui avait
+commandé plus facilement que Nelson n'avait pu le
+faire au lourd <i>Van-Guard</i>, encore tout mutilé par
+les boulets d'Aboukir.</p>
+
+<p>Aussi, quand, au point du jour, après avoir pris
+deux ou trois heures de repos, Nelson remonta sur
+la dunette de son bâtiment, vit-il que, lorsque, avec
+grand'peine, il était parvenu à doubler Capri, Caracciolo
+et son bâtiment étaient à la hauteur du cap
+Licosa, c'est-à-dire avaient de quinze à vingt milles
+d'avance sur lui.</p>
+
+<p>Il y avait plus: tandis que Nelson naviguait seulement
+sous ses trois huniers, sa brigantine et son
+petit foc, lui avait conservé toutes ses voiles, et, à
+chaque virement de bord, gagnait dans le vent.</p>
+
+<p>Malheureusement, dans ce moment, le roi monta
+à son tour sur la dunette, et vit Nelson, qui, sa
+lunette à la main, suivait d'un oeil jaloux la marche
+de la <i>Minerve.</i></p>
+
+<p>--Eh bien, demanda-t-il à Henry, où en sommes-nous?</p>
+
+<p>--Vous le voyez, sire, répliqua Henry, nous venons
+de doubler Capri.</p>
+
+<p>--Comment! dit le roi, ce rocher est encore
+Capri?</p>
+
+<p>--Oui, sire.</p>
+
+<p>--De sorte que, depuis hier trois heures du soir,
+nous avons fait vingt-six ou vingt-huit milles?</p>
+
+<p>--A peu près.</p>
+
+<p>--Que dit le roi? demanda Nelson.</p>
+
+<p>--Il s'étonne que nous n'ayons pas fait plus de
+chemin, milord.</p>
+
+<p>Nelson haussa les épaules.</p>
+
+<p>Le roi devina la question de l'amiral et la réponse
+du capitaine, et, comme le geste de Nelson lui
+avait paru peu respectueux, il résolut de s'en venger
+en humiliant son orgueil.</p>
+
+<p>--Que regardait donc milord, demanda-t-il,
+quand je suis monté sur la dunette?</p>
+
+<p>--Un bâtiment qui est sous le vent à nous.</p>
+
+<p>--Vous voulez dire en avant de nous, capitaine.</p>
+
+<p>--L'un et l'autre.</p>
+
+<p>--Et quel est ce bâtiment? Je ne présume pas
+qu'il appartienne à notre flotte.</p>
+
+<p>--Pourquoi cela, sire?</p>
+
+<p>--Parce que, le <i>Van-Guard</i> étant le meilleur
+bâtiment et milord Nelson le meilleur marin de la
+flotte, aucun bâtiment ni aucun capitaine, il me
+semble, ne peuvent les dépasser.</p>
+
+<p>--Que dit le roi? demanda Nelson.</p>
+
+<p>Henry traduisit à l'amiral anglais la réponse de
+Ferdinand.</p>
+
+<p>Nelson se mordit les lèvres.</p>
+
+<p>--Le roi a raison, dit-il, nul ne devrait dépasser
+le vaisseau amiral, surtout lorsqu'il a l'honneur de
+porter Leurs Majestés. Aussi, celui qui a commis
+cette inconvenance va-t-il en être puni, et à l'instant
+même. Capitaine Henry, faites signe à M. le prince
+Caracciolo de ne plus gagner dans le vent et de
+nous attendre.</p>
+
+<p>Ferdinand avait deviné, au visage de Nelson, que
+le coup avait porté, et, ayant compris, à son intonation
+brève et impérative, que l'amiral anglais donnait
+un ordre, il suivit des yeux le capitaine Henry,
+pour lui voir accomplir cet ordre.</p>
+
+<p>Henry descendit de la dunette, resta quelques
+minutes absent et revint avec divers pavillons arrangés
+dans un certain ordre, qu'il fit attacher lui-même
+à la drisse des signaux.</p>
+
+<p>--Avez-vous fait prévenir la reine, dit Nelson,
+qu'un coup de canon allait être tiré et qu'elle ne
+s'en inquiétât point?</p>
+
+<p>--Oui, milord, répondit Henry.</p>
+
+<p>En effet, au même moment, une détonation se fit
+entendre et une colonne de fumée jaillit de la
+batterie supérieure.</p>
+
+<p>Les cinq pavillons apportés par Henry montèrent
+en même temps à la drisse des signaux, transmettant
+l'ordre de Nelson dans toute sa brutalité.</p>
+
+<p>Le coup de canon avait pour but d'attirer l'attention
+de la <i>Minerve</i>, qui hissa un pavillon pour
+indiquer qu'elle prêtait attention au signal du <i>Van-Guard</i>.</p>
+
+<p>Mais, quelque effet que produisît sur lui la vue
+des signaux, Caracciolo ne s'empressa pas moins
+d'obéir.</p>
+
+<p>Il amena ses perroquets, cargua sa misaine et sa
+grande voile, et tint ses voiles en ralingue.</p>
+
+<p>Nelson, la lunette à la main, suivait la manoeuvre
+ordonnée par lui. Il vit les voiles de la <i>Minerve</i>
+fasier: la brigantine et le foc seuls restèrent pleins,
+et la frégate perdit les trois quarts de sa vitesse,
+tandis qu'au contraire Nelson, voyant une espèce
+d'accalmie dans le temps, fit hisser toutes ses voiles,
+jusqu'à celles de perroquet.</p>
+
+<p>En quelques heures, le <i>Van-Guard</i> eut rattrapé
+son avantage sur la <i>Minerve</i>. Ce fut alors seulement
+que celle-ci remit du vent dans ses voiles.</p>
+
+<p>Mais, quoique, à son tour, Caracciolo ne naviguât
+plus que sous ses huniers, sa brigantine et son foc,
+tout en se tenant d'un quart de mille en arrière du
+<i>Van-Guard</i>, il ne perdit pas un pouce de terrain sur
+le lourd colosse chargé de toutes ses voiles.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>CI</h3>
+
+<h3>LA TEMPÊTE</h3>
+
+<p>En voyant la facilité de la <i>Minerve</i>
+et comment, pareille à un bon cheval, elle semblait
+obéir à son commandant, Ferdinand, commençait
+à regretter de ne s'être point embarqué
+avec son vieil ami Caracciolo, comme il lui avait
+promis de le faire, au lieu de s'embarquer sur le
+<i>Van-Guard</i>.</p>
+
+<p>Il descendit dans la grande chambre et trouva la
+reine et les jeunes princesses assez calmes. Depuis le
+jour venu, elles avaient pris quelque repos. Le jeune
+prince Albert seul, délicat de santé, avait été atteint
+de vomissements et était couché sur la poitrine
+d'Emma Lyonna, qui, admirable dans son dévouement,
+n'avait pas pris un instant de repos et ne
+s'était occupée que de la reine et de ses enfants.</p>
+
+<p>On courut des bordées toute la journée; seulement,
+les bordées devenaient d'autant plus fatigantes que
+la mer était devenue plus dure. A chaque virement
+de bord, les souffrances du jeune prince redoublaient.</p>
+
+<p>Vers trois heures de l'après-midi, Emma Lyonna
+monta sur le pont. Il ne fallait pas moins que sa
+présence pour dérider le front de Nelson. Elle venait
+lui dire que le prince était très-mal et que la reine
+faisait demander s'il n'y avait pas moyen d'atterrir
+quelque part ou de changer de route.</p>
+
+<p>On était à la hauteur d'Amantea, à peu près: on
+pouvait relâcher dans le golfe de Sainte-Euphémie.
+Mais que penserait Caracciolo? Que le <i>Van-Guard</i>
+n'avait pas pu tenir la mer, et que Nelson, ce vainqueur
+des hommes, avait été à son tour vaincu par
+la mer?</p>
+
+<p>Ses désastres maritimes étaient célèbres presque à
+l'égal de ses victoires. Il y avait un mois à peine que,
+dans le golfe de Lyon, son bâtiment, dans un coup
+de vent, avait été démâté de ses trois mâts, et
+était rentré dans le port de Cagliari rasé comme un
+ponton, à la remorque d'un autre de ses bâtiments,
+moins endommagé que lui.</p>
+
+<p>Il interrogea l'horizon avec cet oeil profond du
+marin, à qui tous les signes du danger sont
+connus.</p>
+
+<p>Le temps n'était point rassurant. Le soleil, perdu
+dans les nuages, qu'il teignait à grand'peine d'une
+lueur jaunâtre, s'affaissait lentement à l'occident,
+en coupant le ciel de ces irradiations qui annoncent
+du vent pour le lendemain, et qui font dire aux
+pilotes: «Gare à nous! le soleil est affourché sur
+ses ancres!» Le Stromboli, que l'on commençait
+d'entendre gronder dans le lointain, était complétement
+perdu, ainsi que l'archipel d'îles au-dessus
+desquelles il s'élève, dans une masse de vapeurs
+qui semblaient flotter sur la mer et venir au-devant
+des fugitifs. Du côté opposé, c'est-à-dire vers le
+nord, le temps était assez dégagé; mais, aussi loin
+que l'oeil pouvait s'étendre, on ne voyait d'autre
+bâtiment que la <i>Minerve</i>, qui, opérant exactement
+les mêmes évolutions que le <i>Van-Guard</i>, semblait
+son ombre. Les autres vaisseaux, profitant de la
+permission donnée par Nelson, <i>manoeuvre indépendante</i>,
+ou s'étaient abrités dans le port de Castellamare,
+ou, prenant la bordée de l'ouest, s'étaient
+réfugiés dans la haute mer.</p>
+
+<p>Si le vent tenait et que l'on continuât de faire
+route sur Palerme, il fallait courir des bordées toute
+la nuit et probablement toute la journée du lendemain.</p>
+
+<p>C'était encore deux ou trois jours de mer à subir,
+et lady Hamilton affirmait que le jeune prince ne
+pouvait les supporter.</p>
+
+<p>Si, au contraire, le même vent tenait et que l'on
+mît le cap sur Messine, comme on naviguait avec du
+largue, on pouvait, en profitant du courant, malgré
+le vent contraire, entrer dans le port pendant la
+nuit.</p>
+
+<p>En agissant ainsi, Nelson ne relâchait point: il
+obéissait à un ordre du roi. Aussi se décida-t-il
+pour Messine.</p>
+
+<p>--Henri, dit-il, faites signal à la <i>Minerve.</i></p>
+
+<p>--Lequel?</p>
+
+<p>Il y eut un moment de silence.</p>
+
+<p>Nelson réfléchissait dans quels termes l'ordre
+devait être donné pour sauvegarder son amour-propre.</p>
+
+<p>--Le roi donne l'ordre au <i>Van-Guard</i>, dit-il,
+de se porter sur Messine. La <i>Minerve</i> peut continuer
+sa route vers Palerme.</p>
+
+<p>Au bout de cinq minutes, l'ordre était transmis.</p>
+
+<p>Caracciolo répondit qu'il allait obéir.</p>
+
+<p>Nelson n'eut qu'à ouvrir très-légèrement sa voilure
+pour prendre de largue ce que le vent du sud
+pouvait en donner, et le timonier reçut l'ordre de
+mettre le cap de manière à avoir Salina au vent et à
+passer entre Panaria et Lipari.</p>
+
+<p>Si le temps était trop mauvais, débarrassé qu'il
+était du contrôle de Caracciolo, Nelson se réfugiait
+dans le golfe de Sainte-Euphémie.</p>
+
+<p>Cet ordre donné, Nelson jeta un dernier regard
+sur la <i>Minerve</i>, qui, sur cette mer houleuse, continuait
+à courir ses bordées avec la légèreté d'un
+oiseau, et, laissant la garde du bâtiment à Henry,
+il descendit à la grande chambre où le dîner était
+servi.</p>
+
+<p>Personne n'y avait fait honneur, pas même le
+roi Ferdinand, si grand mangeur qu'il fût. Le mal
+de mer d'abord, puis une sourde et constante
+inquiétude avaient suspendu chez lui les sollicitations
+de l'appétit. Cependant, comme d'habitude,
+la vue de Nelson rassura les illustres fugitifs, et
+tout le monde se rapprocha de la table, excepté
+Emma Lyonna et le jeune prince, dont les vomissements
+redoublaient de violence et prenaient un
+caractère inquiétant.</p>
+
+<p>Deux fois le chirurgien du bord, le docteur Beaty,
+était venu visiter l'enfant royal; mais, on le sait,
+aujourd'hui même, on ignore encore le spécifique
+qui peut calmer la terrible indisposition.</p>
+
+<p>Le docteur Beaty s'était borné à ordonner l'emploi
+du thé ou de la limonade à grandes tasses. Mais le
+jeune prince ne voulait rien recevoir que de la main
+d'Emma Lyonna, de sorte que la reine, qui, au
+reste, ne comprenait pas toute la gravité de son
+état, avait, dans un moment de jalousie maternelle,
+complétement abandonné l'enfant aux soins de lady
+Hamilton.</p>
+
+<p>Quant au roi, il était assez insensible aux souffrances
+des autres, et, quoiqu'il aimât ses enfants
+d'un amour plus grand que celui de la reine, des
+préoccupations personnelles l'empêchaient de donner
+à la maladie du jeune prince toute l'attention qu'elle
+méritait.</p>
+
+<p>Nelson s'approcha de l'enfant pour s'approcher
+d'Emma Lyonna.</p>
+
+<p>Depuis quelque temps, le vent mollissait et le
+vaisseau se balançait lourdement sur la houle. Au
+supplice des virements de bord avait succédé celui
+du roulis.</p>
+
+<p>--Voyez! dit Emma en présentant à Nelson le
+corps presque inanimé de l'enfant.</p>
+
+<p>--Oui, répondit Nelson, je comprends pourquoi
+la reine m'a fait demander si je ne pouvais pas
+entrer dans quelque port. Par malheur, je n'en
+connais pas un dans tout l'archipel lipariote auquel
+je voudrais confier un vaisseau de la taille du
+<i>Van-Guard</i>, surtout quand il porte avec lui les
+destinées d'un royaume, et nous sommes encore
+loin de Messine, de Milazzo ou du golfe de Sainte-Euphémie!</p>
+
+<p>--Il me semble, fit Emma, que la tempête se
+calme.</p>
+
+<p>--Vous voulez dire que le vent tombe; car, de
+tempête, il n'y en a pas eu de la journée. Dieu nous
+garde de voir une tempête, milady, et dans ces
+parages surtout! Oui, le vent tombe; mais ce n'est
+qu'une trêve qu'il nous accorde, et je ne vous cacherai
+point que je crains une nuit pire que celle
+d'hier.</p>
+
+<p>--Ce n'est point rassurant, ce que vous dites
+là, milord! interrompit la reine, qui s'était approchée
+doucement de la cabine et qui, parlant anglais,
+avait entendu et compris ce que disait Nelson.</p>
+
+<p>--Mais Votre Majesté peut être certaine, au
+moins, que le respect et le dévouement veillent sur
+elle, répondit Nelson.</p>
+
+<p>En ce moment, la porte de la chambre haute
+s'ouvrit, et le lieutenant Parkenson s'informa
+si l'amiral n'était point près de Leurs Majestés.</p>
+
+<p>Nelson entendit la voix du jeune officier et alla
+au-devant de lui.</p>
+
+<p>Tous deux échangèrent quelques paroles à voix
+basse.</p>
+
+<p>--C'est bien, dit Nelson assez haut et reprenant
+le ton du commandement; faites mettre les canons
+à la serre et faites les amarrer par le plus fort grelin
+que vous pourrez trouver. Je monte sur le pont...
+Madame, ajouta Nelson, si je n'avais pas un précieux
+chargement, je laisserais le capitaine Henry gouverner
+le vaisseau à sa guise; mais, ayant l'honneur
+d'avoir Votre Majesté à mon bord, je ne m'en rapporte
+qu'à moi du soin de le diriger. Que Votre
+Majesté ne s'inquiète donc point si je me prive
+sitôt du bonheur de demeurer auprès d'elle.</p>
+
+<p>Et il s'avança rapidement vers la porte.</p>
+
+<p>--Attendez, attendez, milord, dit Ferdinand, je
+monte avec vous.</p>
+
+<p>--Que dit Sa Majesté? demanda Nelson, qui
+ne comprenait pas l'italien.</p>
+
+<p>La reine lui traduisit la demande de son époux.</p>
+
+<p>--Pour Dieu, madame, dit Nelson, obtenez du
+roi qu'il reste ici. Sur la dunette, il intimidera les
+officiers et gênera la manoeuvre.</p>
+
+<p>La reine transmit à son mari la demande de Nelson.</p>
+
+<p>--Ah! Caracciolo! Caracciolo! murmura le roi
+en tombant sur un fauteuil.</p>
+
+<p>Nelson n'eut besoin que de mettre le pied sur la
+dunette pour voir que non-seulement quelque chose
+de grave, mais encore quelque chose d'insolite se
+passait à bord.</p>
+
+<p>La chose grave, c'était non plus un grain, mais
+une tempête qui s'amassait au ciel.</p>
+
+<p>La chose insolite, c'était la boussole qui avait
+perdu sa fixité et qui variait du nord à l'est.</p>
+
+<p>Nelson comprit aussitôt que le voisinage du volcan
+créait des courants magnétiques, dont l'aiguille
+aimantée subissait l'influence.</p>
+
+<p>Par malheur, la nuit était sombre; il n'y avait
+pas au ciel une étoile sur laquelle le bâtiment pût
+se guider, à défaut de la boussole, devenue insensée.</p>
+
+<p>Si le vent du sud continuait à mollir, si la mer
+calmissait, le danger devenait moindre et même
+disparaissait. On mettait le bâtiment en panne et
+l'on attendait le jour. Mais, par malheur, il n'en
+était point ainsi, et il était évident que le vent ne
+tombait au sud que pour souffler d'un autre côté.</p>
+
+<p>Les dernières bouffées du vent du sud s'affaiblirent
+par degrés et s'éteignirent tout à fait, et
+bientôt on entendit les lourdes voiles fouetter les
+mâts. Un calme effrayant s'abattit sur les flots.
+Matelots et officiers se regardèrent avec angoisse. Et
+ce silence menaçant du ciel semblait une trêve
+donnée par un ennemi généreux mais mortel, pour
+laisser à ceux qu'il allait combattre le temps de se
+préparer à la lutte. La flamme d'une lumière se fût
+élevée verticalement vers le ciel. L'eau clapotait
+tristement contre les flancs du navire, et il sortait
+des profondeurs de la mer des sons inconnus pleins
+d'une mystérieuse solennité.</p>
+
+<p>--Voilà une terrible nuit qui s'apprête, milord,
+dit Henry.</p>
+
+<p>--Bon! fit Nelson, pas si terrible que la journée
+d'Aboukir.</p>
+
+<p>--Est-ce le tonnerre que l'on entend? et, dans ce
+cas, comment se fait-il que, l'orage venant à l'arrière,
+le tonnerre gronde à l'avant?</p>
+
+<p>--Ce n'est point le tonnerre, c'est le Stromboli.
+Nous allons avoir une saute de vent terrible. Ordonnez
+d'abattre les perroquets, les petits huniers, la
+grande voile et la misaine.</p>
+
+<p>Henry répéta l'ordre de l'amiral, et, surexcités
+par le danger, les matelots s'élancèrent dans les
+agrès, et, en moins de cinq minutes, les vastes
+nappes de toile furent rendues inoffensives et assujetties
+sur leurs vergues.</p>
+
+<p>Le calme devenait de plus en plus profond. Les
+vagues cessaient de se briser à l'avant du vaisseau.
+La mer elle-même semblait avertie qu'un changement
+prochain et violent se préparait.</p>
+
+<p>De légers rivolins commencèrent à voltiger autour
+des mâts, précurseurs de la rafale. Tout à coup,
+aussi loin que le regard pouvait s'étendre au milieu
+des ténèbres, on vit la superficie de la mer
+onduler. Cette ondulation se couvrit d'écume, un
+rugissement terrible accourut de l'horizon, et le
+vent d'ouest, le plus puissant de tous, s'abattit sur
+les flancs du vaisseau, qui, le recevant en plein
+travers, inclina ses mâts sous le choc irrésistible.</p>
+
+<p>--La barre au vent! cria Nelson, la barre au vent!</p>
+
+<p>Puis, tout bas, et comme se parlant à lui-même:</p>
+
+<p>--Il y va de la vie! dit-il.</p>
+
+<p>Le timonier obéit; mais, pendant une minute qui
+parut un siècle à l'équipage, le vaisseau resta
+incliné sur bâbord.</p>
+
+<p>Pendant ce moment d'anxieuse attente, un canon
+de tribord rompit ses amarres, et, roulant dans toute
+la largeur du bâtiment, tua un homme et en blessa
+cinq ou six.</p>
+
+<p>Henry fit un mouvement pour s'élancer sur le
+pont; Nelson l'arrêta par le bras.</p>
+
+<p>--Du sang-froid! lui dit-il. Que des hommes se
+tiennent prêts avec des haches. Je raserai, s'il est
+nécessaire, le navire comme un ponton.</p>
+
+<p>--Il se relève! il se relève! crièrent à la fois les
+cent voix des matelots.</p>
+
+<p>Et, en effet, le vaisseau se releva lentement et
+majestueusement, comme un courtois et courageux
+adversaire qui salue avant de combattre; puis,
+cédant au gouvernail et présentant sa haute poupe
+au vent, il fendit les vagues, courant devant la
+tempête.</p>
+
+<p>--Voyez si la boussole a repris sa fixité, dit
+Nelson à Henry.</p>
+
+<p>Henry alla à la boussole et revint.</p>
+
+<p>--Non, milord, dit Henry, et j'ai peur que nous
+ne courions droit sur le Stromboli.</p>
+
+<p>En ce moment, comme pour répondre à un
+éclat de tonnerre venant de l'occident, on entendit
+à l'avant un de ces rugissements gui précèdent
+les éruptions du volcan; puis un immense jet de
+flamme monta vers le ciel, et s'éteignit presque
+aussitôt.</p>
+
+<p>Ce jet de flamme était à un mille à peine à l'avant.
+Comme l'avait craint Henry, on courait juste sur le
+volcan, qui sembla avoir tout exprès allumé son
+phare pour indiquer le danger à Nelson.</p>
+
+<p>--La barre à tribord! cria l'amiral.</p>
+
+<p>Le timonier obéit, et le bâtiment, en passant de
+l'est-sud-est au sud-est, obéit au timonier.</p>
+
+<p>--Votre Seigneurie sait, dit Henry, que, de
+Stromboli à Panaria, c'est-à-dire pendant près de
+sept ou huit milles, la mer est couverte de petites
+îles et de rochers à fleur d'eau?</p>
+
+<p>--- Oui, dit Nelson. Placez à l'avant une de vos
+meilleures vigies, et dans les porte-haubans vos
+meilleurs contre-maîtres, et envoyez M. Parkenson
+surveiller le sondage.</p>
+
+<p>--J'irai moi-même, dit Henry. Apportez une
+lumière dans les chaînes de haubans du grand mât!
+Il faut que milord, de la dunette, puisse entendre ce
+que je dirai.</p>
+
+<p>Ce commandement prépara l'équipage à une
+crise.</p>
+
+<p>Nelson s'approcha de la boussole pour la surveiller
+lui-même: la boussole n'avait point repris sa
+fixité.</p>
+
+<p>--Terre en avant! cria l'homme en vigie dans le
+mât de misaine.</p>
+
+<p>--La barre à bâbord! cria Nelson.</p>
+
+<p>Le bâtiment tourna légèrement son cap au sud.
+La tempête en profita pour s'engouffrer dans ses
+voiles. Un craquement se fit entendre, un nuage
+sembla flotter un instant à l'avant du <i>Van-Guard</i>. On
+entendit l'explosion de plusieurs cordages qui se
+brisaient, et un immense lambeau de toile fut emporté
+au-dessous du vent.</p>
+
+<p>--Ce n'est rien, cria Henry; le grand foc a quitté
+ses ralingues.</p>
+
+<p>--Brisants à tribord! cria l'homme en vigie.</p>
+
+<p>--Il est inutile d'essayer de virer par un pareil
+temps, murmura Nelson se parlant à lui-même:
+nous manquerions notre abattée. Si rapprochés que
+soient les îlots, il y aura place entre eux pour un
+bâtiment. La barre à tribord!</p>
+
+<p>Ce commandement fit tressaillir tout l'équipage;
+on allait au-devant du danger, on s'y jetait à plein
+corps, on prenait, comme on dit proverbialement,
+le taureau par les cornes.</p>
+
+<p>--Sondez! dit la voix ferme et impérative de
+Nelson dominant celle de la tempête.</p>
+
+<p>--Dix brasses, répondit la voix de Henry.</p>
+
+<p>--Attention partout! cria Nelson.</p>
+
+<p>--Brisants à bâbord! cria le matelot en vigie.</p>
+
+<p>Nelson s'approcha du bastingage et vit, en effet,
+la mer qui brisait furieusement à une demi-encablure.</p>
+
+<p>Le vaisseau était poussé avec une telle rapidité,
+que les brisants étaient déjà presque dépassés.</p>
+
+<p>--Ferme à la barre! dit Nelson au pilote.</p>
+
+<p>--Brisants à tribord! cria le matelot en vigie.</p>
+
+<p>--Sondez! dit Nelson.</p>
+
+<p>--Sept brasses, répondit Henry. Mais je crois
+que nous marchons trop vite; si nous avions des
+brisants à l'avant, nous ne pourrions pas les éviter.</p>
+
+<p>--Abaissez le hunier de misaine et celui du grand
+mât! faites prendre trois ris dans le hunier d'artimon!
+Sondez!</p>
+
+<p>--Six brasses, répondit Henry.</p>
+
+<p>--Nous sommes dans la passe entre Panaria et
+Stromboli, dit Nelson.</p>
+
+<p>Puis, il ajouta à voix basse:</p>
+
+<p>--Dans dix minutes, nous serons sauvés ou au
+fond de la mer.</p>
+
+<p>Et, en effet, au lieu de cette espèce de régularité
+que conservent toujours les vagues, même au milieu
+de la tempête, en courant devant elles, les vagues
+semblaient se briser les unes contre les autres, et
+l'on ne voyait, dans tout ce chaos d'écume, dont les
+mugissements rappelaient les hurlements des chiens
+de Scylla, qu'une seule ligne sombre tracée entre
+deux murailles de brisants.</p>
+
+<p>C'était dans cet étroit chenal que devait s'engager
+le <i>Van-Guard</i>.</p>
+
+<p>--Combien de brasses? demanda Nelson.</p>
+
+<p>--Six.</p>
+
+<p>L'amiral fronça le sourcil: une brasse de moins,
+le <i>Van-Guard</i> touchait.</p>
+
+<p>--Milord, dit le timonier d'une voix sourde, le
+bâtiment ne marche plus.</p>
+
+<p>En effet, le mouvement du <i>Van-Guard</i> était à
+peine sensible, et, après avoir couru devant la
+tempête avec une vitesse de onze noeuds à l'heure,
+si l'on eût jeté le loch, on n'eût point constaté plus
+de trois noeuds.</p>
+
+<p>Nelson regarda tout autour de lui. Le vent, brisé
+par les îlots au milieu desquels il naviguait, n'aurait
+eu de prise que sur les hautes voiles si elles avaient
+été ouvertes. D'un autre côté, un courant sous-marin
+semblait s'opposer à la marche du vaisseau.</p>
+
+<p>--Combien de brasses? demanda Nelson.</p>
+
+<p>--Six, toujours, répondit Henry.</p>
+
+<p>--Milord, dit le vieux timonier, qui était Sicilien,
+du petit village de la Pace, et qui vit ce qui préoccupait
+Nelson, milord, sauf votre respect, m'est-il
+permis de dire un mot?</p>
+
+<p>--Parle.</p>
+
+<p>--C'est le courant qui remonte.</p>
+
+<p>--Quel courant?</p>
+
+<p>--Celui du détroit. Et, par bonheur, il nous
+donne un demi-pied et même un pied d'eau de plus.</p>
+
+<p>--Tu crois que le courant remonte jusqu'ici?</p>
+
+<p>--Il remonte jusqu'à Paolo, milord.</p>
+
+<p>--Pare à hisser les huniers et les perroquets!
+cria Nelson.</p>
+
+<p>Quoique l'ordre étonnât les matelots, il fut exécuté
+avec cette obéissance passive et muette qui est la
+première qualité des marins, surtout dans les heures
+de danger.</p>
+
+<p>On vit donc, aussitôt que l'ordre eut été répété
+par l'officier de quart, se dérouler, le long des mâts
+et des mâtereaux, les hautes voiles, que seules pouvait
+atteindre le vent.</p>
+
+<p>--Il marche! il marche! s'écria le timonier avec
+un accent joyeux qui indiquait la crainte qu'il
+avait eue un instant qu'au lieu de suivre intelligemment
+et fidèlement la route qui était tracée, le <i>Van-Guard</i>
+ne roulât sur les brisants dont il était entouré.</p>
+
+<p>--Sondez! cria Nelson.</p>
+
+<p>--Sept brasses, répondit Henry.</p>
+
+<p>--Des brisants à l'avant! cria le matelot en vigie
+dans la hune de misaine.</p>
+
+<p>--Des brisants à tribord! cria le matelot appuyé
+au bossoir d'avant.</p>
+
+<p>--La barre à tribord! cria Nelson d'une voix
+tonnante; toute! toute! toute!</p>
+
+<p>Cette triple répétition du commandement de
+l'amiral indiquait l'imminence du danger. Le vaisseau
+en effet, n'obéit qu'au moment où l'effort
+réuni de deux matelots porta la barre toute à tribord
+et quand l'extrémité du boute-hors s'étendait déjà au
+dessus de l'écume.</p>
+
+<p>Tout ce qu'il y avait d'hommes sur le pont avaient
+suivi avec anxiété le mouvement du vaisseau. Dix
+secondes de résistance au gouvernail, et il touchait.</p>
+
+<p>Par malheur, en appuyant à bâbord, le bâtiment
+se trouva dans la ligne du vent, sans aucun obstacle
+pour le briser. Une rafale effroyable s'abattit sur le
+vaisseau, qui, pour la seconde fois, s'inclina sur
+tribord, si bien que l'extrémité de ses grandes vergues
+effleura le sommet argenté d'une vague. En
+même temps, les mâts plièrent en gémissant et,
+comme ils n'étaient pas soutenus par les basses
+voiles, les trois mâts de perroquet se brisèrent avec
+un bruit terrible.</p>
+
+<p>--Des hommes dans les hunes avec des couteaux!
+cria Nelson. Coupez et jetez à la mer!</p>
+
+<p>Une douzaine de matelots, pour obéir à cet ordre,
+se précipitèrent sur les haubans, qu'ils escaladèrent
+malgré leur inclinaison avec l'agilité d'une bande
+de quadrumanes, et, une fois arrivés au lieu de
+l'avarie, ils se mirent à tailler avec un tel acharnement,
+qu'au bout de quelques minutes, voiles, vergues
+et mâtereaux, tout était à la mer.</p>
+
+<p>Le vaisseau se redressa lentement; mais, au
+moment où il se redressait, un énorme paquet de
+mer entra dans la civadière, qui, ne pouvant porter
+un pareil poids, brisa sa vergue avec un craquement
+qui eût pu faire croire que le bâtiment s'entr'ouvrait.</p>
+
+<p>Cette fois encore, il venait d'échapper miraculeusement
+au naufrage. Les marins reprirent haleine
+et regardèrent autour d'eux, comme des hommes
+qui reviennent à la vie après un évanouissement.</p>
+
+<p>Au même instant, une voix de femme se fit entendre,
+criant:</p>
+
+<p>--Milord, au nom du ciel, descendez près de
+nous!</p>
+
+<p>Nelson reconnut la voix d'Emma Lyonna appelant
+à l'aide. Il jeta un regard anxieux autour de
+lui. A l'arrière, il avait Stromboli fumant et grondant;
+à tribord et à bâbord, l'immensité; à l'avant,
+une nappe d'eau qui s'étendait jusqu'aux côtes de
+Calabre, et sur laquelle le vaisseau, majestueusement
+sorti des écueils, tanguait mutilé, mais
+vainqueur.</p>
+
+<p>Nelson donna l'ordre d'abaisser les petits huniers
+et de naviguer grand largue avec les huniers, la
+misaine, le clin-foc et le petit foc.</p>
+
+<p>Puis, ayant remis à Henry le porte-voix, c'est-à-dire
+le signe du commandement, il se hâta de
+descendre l'escalier de la dunette, au bas duquel il
+trouva Emma Lyonna.</p>
+
+<p>--Oh! mon ami, dit-elle, venez, venez vite!
+Le roi est fou de terreur, la reine est évanouie, et le
+jeune prince est mort!</p>
+
+<p>Nelson entra. Le roi, en effet, était à genoux, la
+tête enfoncée dans les coussins d'un fauteuil, et la
+reine était renversée sur un divan, tenant entre
+ses bras le cadavre de son fils!</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>CII</h3>
+
+<h3>OU LE ROI RECOUVRE ENFIN L'APPÉTIT.</h3>
+
+<p>
+Les scènes qui s'étaient passées sur le pont et que
+nous avons essayé de décrire, avaient eu, comme
+on le comprend bien, leur contre-partie dans la
+grande salle. Le mouvement extraordinaire du vaisseau,
+le sifflement de la tempête, les éclats du tonnerre,
+les manoeuvres précipitées, les demandes de
+Nelson, les réponses de Henry, rien n'avait été perdu
+pour les illustres fugitifs. Mais c'était surtout au moment
+où, sortant des récifs, le vaisseau avait reçu,
+par le travers, le terrible coup de vent qui l'avait
+courbé sous lui, que le roi, la reine et Emma Lyonna
+elle-même avaient cru leur dernière heure arrivée.
+L'inclinaison du <i>Van-Guard</i> avait été telle, en effet,
+que les boulets s'étaient échappés de leurs cases,
+installées dans les intervalles des canons, et, roulant
+sur la pente du vaisseau avec un bruit terrible,
+avaient imprimé, par ce tonnerre intérieur dont on
+ne pouvait pas se rendre compte, une suprême terreur
+aux passagers.</p>
+
+<p>Quant au pauvre petit prince, nous avons vu ce
+qu'il avait souffert pendant la traversée. Le mal de
+mer était arrivé chez lui à son paroxysme. A chaque
+mouvement violent du vaisseau, il était saisi d'effroyables
+convulsions, d'autant plus douloureuses,
+que, depuis le matin, il refusait de rien prendre,
+même de la main d'Emma, quoique ce fût sur ses
+genoux qu'il se tînt constamment, ne mangeant rien
+depuis deux jours, passant successivement des vomissements
+aux convulsions et des convulsions aux
+vomissements. Il avait, lors de l'inclinaison du <i>Van-Guard</i>,
+éprouvé une si forte secousse et ressenti
+une si grande terreur, qu'un vaisseau s'était brisé
+dans sa poitrine, que le sang s'était échappé de sa
+bouche et qu'après une courte agonie, il avait rendu
+le dernier soupir sur le sein d'Emma.</p>
+
+<p>L'enfant était si faible, et le passage de la vie à la
+mort avait été si facile chez lui, qu'Emma, tout en
+s'effrayant de cette émission de sang et des mouvements
+convulsifs qui l'avaient suivie, avait pris son
+immobilité pour le repos qui suit une crise et que
+ce n'était qu'au bout de quelques instants que, reconnaissant
+la véritable cause de cette immobilité,
+elle s'était, dans un mouvement de suprême effroi,
+écriée sans ménagement aucun, soit qu'elle connût
+la philosophie de la reine, soit que sa terreur dédaignât
+les ménagements:</p>
+
+<p>--Grand Dieu, madame, le prince est mort!</p>
+
+<p>Ce cri, parti du fond des entrailles d'Emma, avait
+produit un effet bien opposé chez Caroline et chez
+Ferdinand.</p>
+
+<p>La reine avait répondu:</p>
+
+<p>--Pauvre enfant! tu nous précèdes de si peu dans
+la tombe, que ce n'est pas la peine de te pleurer.
+Mais, si jamais je reprends ma couronne, malheur,
+à ceux qui ont été cause de ta mort!</p>
+
+<p>Un sinistre sourire avait suivi sa menace.</p>
+
+<p>Puis, tendant les bras vers Emma:</p>
+
+<p>--Donne-moi l'enfant, avait-elle dit.</p>
+
+<p>Emma avait obéi, ne croyant pas que l'on pût
+refuser à une mère, si peu tendre qu'elle fût, le cadavre
+de son enfant.</p>
+
+<p>Quant à Ferdinand, l'imminence du danger avait
+fait disparaître chez lui jusqu'aux traces du malaise
+dont il avait d'abord été atteint. N'osant point monter
+sur la dunette, après ce que lui avait fait dire
+Nelson de son désir qu'il restât dans la chambre
+haute afin de ne point gêner la manoeuvre par sa
+royale présence, il avait passé par toutes les angoisses
+du danger, angoisses d'autant plus grandes que, le
+danger lui étant inconnu, il ne pouvait l'apprécier,
+et que, si imminent qu'il fût, son imagination
+le lui faisait plus imminent encore. Aussi, lorsque
+les boulets, sortant de leurs cases au moment de l'inclinaison
+du vaisseau, envahirent la batterie haute
+avec un bruit semblable à celui du tonnerre, devint-il,
+comme l'avait dit Emma, presque fou de
+terreur, et, lorsque celle-ci eut crié: «Grand Dieu,
+madame, le prince est mort!» répéta-t-il ce cri à
+genoux, en exprimant son mépris pour saint Janvier,
+qui l'abandonnait dans une pareille extrémité,
+et à haute voix vota-t-il à saint François de Paule,
+bienheureux, de mille ans plus récent que saint
+Janvier, une église sur le modèle de Saint-Pierre de
+Rome.</p>
+
+<p>Ce fut dans ce moment qu'Emma, ayant déposé le
+cadavre du jeune prince sur les genoux de sa mère
+et se trouvant libre, sortit de la chambre, courut
+jusqu'au pied de l'escalier de la dunette et appela
+Nelson.</p>
+
+<p>Nelson jeta un coup d'oeil rapide autour de lui,
+vit, comme nous l'avons dit, la reine renversée sur
+un sofa, étreignant dans ses bras le cadavre de son
+fils, et le roi, en face de son propre péril, oubliant
+tout sentiment de paternité, à genoux et faisant son
+voeu de salut, sans même songer à faire entrer dans
+ce voeu et à recommander au saint les personnes de
+sa famille qui devaient lui être les plus chères. Il
+s'empressa donc de rassurer ses illustres passagers.</p>
+
+<p>--Madame, dit-il à la reine, je ne puis rien contre
+le malheur qui vient de vous arriver, c'est une affaire
+entre Dieu, qui console, et vous; mais je puis vous
+affirmer, au moins, que, quant aux survivants, ils
+sont à peu près hors de tout danger.</p>
+
+<p>--Vous entendez, chère reine! dit Emma en soulevant
+la tête de Caroline entre ses bras; vous entendez,
+sire!</p>
+
+<p>--Hélas! non, dit le roi. Vous savez bien, milady,
+que je n'entends pas un mot de votre baragouin.</p>
+
+<p>--Milord dit que le danger est passé.</p>
+
+<p>Le roi, se releva.</p>
+
+<p>--Ah! ah! fit-il, milord dit cela?</p>
+
+<p>--Oui, sire.</p>
+
+<p>--Et pas par complaisance, pas pour nous rassurer?</p>
+
+<p>--Milord dit cela, parce que c'est la vérité.</p>
+
+<p>Le roi se releva, épousseta ses genoux avec sa
+main.</p>
+
+<p>--Est-ce que nous sommes à Palerme? demanda-t-il.</p>
+
+<p>--Non, pas encore tout à fait, répondit Nelson,
+à qui la demande fut transmise par Emma Lyonna;
+mais, comme il est probable que nous aurons, au
+point du jour, une saute de vent au nord ou au sud,
+nous pourrions y être ce soir. Nous n'avions même
+dévié de notre chemin que sur l'ordre de la reine.</p>
+
+<p>--Vous voulez dire sur ma prière, milord. Mais,
+à l'heure qu'il est, vous pouvez suivre la route que
+vous voudrez. Je n'ai plus de prière à faire qu'à
+Dieu et pour l'enfant que je tiens mort sur mes genoux.</p>
+
+<p>--C'est donc au roi, dit Nelson, que je demanderai
+mes instructions.</p>
+
+<p>--Mes instructions, dit le roi, du moment que
+vous me dites qu'il n'y a plus de danger, mes instructions
+sont que j'aimerais mieux aller à Palerme
+que partout ailleurs. Mais, continua le roi en chancelant
+sous le roulis, il me semble qu'il y a encore
+bien du mouvement sur votre diable de château
+branlant, et que, si nous sommes disposés à dire
+bon voyage à la tempête, elle n'est point disposée à
+nous en dire autant.</p>
+
+<p>--Le fait est que nous n'en avons pas encore
+fini avec elle, dit Nelson. Mais, ou je me trompe fort,
+ou sa plus grande colère est épuisée.</p>
+
+<p>--Alors, votre avis à vous, milord?</p>
+
+<p>--Mon avis serait, sire, que le roi et la reine feraient
+bien de prendre un repos dont ils me paraissent
+avoir grand besoin, et de s'en rapporter à moi
+du soin de la route.</p>
+
+<p>--Que dites-vous de cela, ma chère maîtresse?
+demanda le roi.</p>
+
+<p>--Je dis que les avis de milord sont toujours bons
+à suivre, surtout lorsqu'il s'agit des choses de la
+mer.</p>
+
+<p>--Vous entendez, milord. Agissez à votre guise;
+ce que vous ferez sera bien fait.</p>
+
+<p>Nelson s'inclina, et, comme c'était, sous sa rude
+écorce, un coeur religieux toujours, poétique quelquefois,
+avant de sortir de la chambre, il s'agenouilla
+devant le jeune prince.</p>
+
+<p>--Que Votre Altesse dorme en paix, lui dit-il;
+elle n'a aucun compte à rendre à Dieu, qui, dans
+sa mystérieuse bonté, a envoyé l'ange de la mort
+l'attendre au seuil de la vie. Puissions-nous jouir
+de la même pureté lorsque nous nous présenterons
+à notre tour devant le trône du Seigneur pour y
+rendre compte de nos actions! <i>Amen!</i></p>
+
+<p>Et, se relevant, il s'inclina de nouveau et sortit.</p>
+
+<p>Lorsque Nelson reprit sa place au poste du commandement,
+le jour commençait à paraître, et la
+tempête, fatiguée, exhalait ses derniers soupirs, soupirs
+terribles et pareils à ceux du Titan qui remue la
+Sicile à chaque mouvement qu'il fait dans son tombeau.</p>
+
+<p>Tout autre que Nelson, à qui ce spectacle eût été
+moins familier, aurait été surpris par sa majestueuse
+grandeur. Sous le vent, qui mollissait de plus en
+plus, se dressait, pareil à un brouillard bleuâtre,
+l'extrême chaîne des Apennins; à bâbord, s'étendait
+l'immensité, champ de bataille où le vent et
+la mer se livraient un dernier combat; à tribord, on
+distinguait dans un ciel assez pur les côtes de la
+Sicile, au-dessus desquelles s'élevait, comme un
+caprice de la création, le colossal Etna, dont la tête
+se perdait dans les nuages; à l'arrière, on laissait,
+blanchissant sous les vagues, ces rochers, débris de
+volcans éteints ou émiettés auxquels on venait d'échapper
+par miracle; enfin, sous le bâtiment, la
+mer, émue jusque dans ses profondeurs, creusait de
+profondes vallées où le <i>Van-Guard</i> descendait en
+gémissant, et, à chaque descente, semblait près de
+s'engloutir comme dans un tombeau.</p>
+
+<p>Nelson jeta un regard sur cette splendide page
+de la nature qui se déroulait sous ses yeux; mais il
+avait vu trop souvent le même spectacle pour que,
+si splendide qu'il fût, il absorbât longtemps son attention.</p>
+
+<p>Il appela Henry.</p>
+
+<p>--Que pensez-vous du temps? lui demanda-t-il</p>
+
+<p>Il était évident que l'habile capitaine auquel s'adressait
+Nelson, n'avait point attendu à ce moment
+pour se faire une opinion à ce sujet. Mais, ne voulant
+rien dire à là légère, il interrogea de nouveau les
+quatre points de l'horizon, essayant de sonder, à
+travers les vapeurs et les nuées, les mystérieuses
+profondeurs de l'espace.</p>
+
+<p>--Milord, dit-il, cet examen fait, mon avis est que
+nous en avons fini avec la tempête, et que, dans une
+heure, son dernier souffle sera éteint. Mais, alors, je
+crois à une saute de vent, qui viendra soit du sud,
+soit du nord. Dans l'un ou l'autre cas, nous aurons
+le vent bon pour aller à Palerme puisque nous aurons
+du largue.</p>
+
+<p>--Voilà justement ce que j'ai dit à Leurs Majestés,
+et j'ai cru pouvoir leur promettre qu'elles coucheraient
+ce soir dans le palais du roi Roger.</p>
+
+<p>--Alors, dit Henry, il ne s'agit plus que d'acquitter
+la parole de milord, et cela, je m'en charge.</p>
+
+<p>--Vous êtes aussi fatigué que moi, Henry, attendu-que,
+pas plus que moi, vous n'avez dormi.</p>
+
+<p>--- Eh bien, en ce cas, voici comment, avec la permission
+de Votre Seigneurie, nous allons nous partager
+la besogne de la Journée: Milord va prendre
+cinq ou six heures de repos; pendant ce temps, le
+vent fera telle évolution qu'il lui plaira. Milord sait,
+que, quand j'aide l'eau à bâbord et à tribord, devant
+et derrière moi, je ne suis pas plus embarrassé qu'un
+autre; par conséquent, que le vent vienne du nord ou
+du sud, je mettrai le cap sur Palerme, et, quand
+milord se réveillera nous serons en route. Alors, je
+lui rendrai son commandement, que milord conservera
+tant qu'il lui fera plaisir.</p>
+
+<p>Nelson était brisé; puis, comme toujours, il avait,
+quoique naviguant dès sa jeunesse, le mal de mer.
+Il céda donc aux instances de Henry, et, le laissant
+maître du bâtiment, il rentra chez lui pour y prendre
+quelques heures de repos.</p>
+
+<p>Lorsque Nelson remonta sur la dunette, il était onze
+heures du matin. Le vent avait passé au sud et soufflait
+grand frais, le <i>Van-Guard</i> avait doublé le cap
+d'Orlando et filait huit noeuds à l'heure.</p>
+
+<p>Nelson jeta un coup d'oeil sur le bâtiment. Il fallait
+le regard expérimenté d'un marin pour reconnaître
+qu'il y avait eu une tempête et qu'elle avait laissé les
+traces de son passage dans les agrès du vaisseau. Il
+tendit la main à Henry avec un sourire de remercîment
+et l'envoya se reposer à son tour.</p>
+
+<p>Seulement, au moment où il descendait de la dunette,
+il le rappela pour lui demander ce que l'on
+avait fait du corps du jeune prince; il avait été, par
+les soins du médecin, M. Beaty, et du chapelain,
+M. Scott, porté dans la chambre du lieutenant Parkenson.</p>
+
+<p>L'amiral s'assura si le vaisseau était bien orienté,
+commanda au timonier de faire même route, et descendit
+dans l'entre-pont du vaisseau.</p>
+
+<p>L'enfant royal, en effet, était couché sur le lit du
+jeune lieutenant; un drap était jeté sur lui, et le
+chapelain, assis sur une chaise, oubliant que, protestant,
+il priait pour un catholique, lui disait l'office
+des morts.</p>
+
+<p>Nelson s'agenouilla, fit sa prière, et, soulevant le
+drap qui lui couvrait le visage, jeta un dernier regard
+sur l'enfant.</p>
+
+<p>Quoique déjà il fût atteint de la rigidité cadavérique,
+la mort lui avait rendu la sérénité des traits,
+que lui avaient momentanément enlevée les douleurs
+de son agonie. Ses longs cheveux blonds, de la
+nuance de ceux de sa mère, descendaient en anneaux
+le long de ses joues décolorées et de son cou, marbré
+de grosses veines bleuâtres; une chemise à col rabattu
+et garnie d'une riche dentelle encadrait sa poitrine.
+On eût dit qu'il dormait.</p>
+
+<p>Seulement, au lieu de sa mère ou d'Emma,
+c'était un prêtre qui veillait sur son sommeil.</p>
+
+<p>Nelson, quoique de coeur peu tendre, ne put s'empêcher
+de penser que le jeune prince, qui dormait
+seul avec un prêtre protestant priant sur lui,--et
+lui, Nelson, le regardant dormir,--avait à quelques
+pas de lui son père, sa mère, quatre soeurs et un
+frère, dont pas un n'avait eu l'idée de lui faire la
+pieuse visite qu'il lui faisait. Une larme mouilla son
+oeil et tomba sur la main roidie du mort, à moitié
+couverte par une manchette de magnifique dentelle.</p>
+
+<p>En ce moment, il sentit une main légère qui se
+posait doucement sur son épaule. Il se retourna et
+effleura deux lèvres parfumées: c'était la main,
+c'étaient les lèvres d'Emma.</p>
+
+<p>C'était dans ses bras, et non dans ceux de sa
+mère, on se le rappelle, que l'enfant était mort, et,
+tandis que sa mère dormait, ou, les yeux fermés,
+roulait sous son front assombri par la haine ses
+projets de vengeance, c'était encore Emma qui
+venait accomplir, ne voulant pas que les mains
+brutales d'un matelot touchassent ce corps délicat,
+le pieux devoir de l'ensevelissement.</p>
+
+<p>Nelson lui baisa respectueusement la main. Le
+coeur le plus vaste et le plus ardent, s'il n'est point
+dénué de toute poésie, a, devant la mort, de suprêmes
+pudeurs.</p>
+
+<p>En remontant sur la dunette, il y trouva le roi.</p>
+
+<p>Encore plein du spectacle funèbre dont il emportait
+le souvenir avec lui, Nelson s'attendait à
+avoir le coeur d'un père à consoler: Nelson se
+trompait. Le roi se trouvait mieux, le roi avait
+faim: le roi venait recommander à Nelson le plat
+de macaroni sans lequel il n'y avait point pour lui
+de dîner possible.</p>
+
+<p>Puis, comme on avait en vue tout l'archipel lipariote,
+il s'informa du nom de chacune des îles, qu'il
+montrait du doigt à Nelson, lui racontant qu'il
+avait eu dans sa jeunesse un régiment de jeunes
+hommes tirés tous de ces îles et qu'il appelait ses
+Lipariotes.</p>
+
+<p>Alors vint le récit d'une fête qu'il avait, quelques
+années auparavant, donnée aux officiers de ce
+régiment, fête dans laquelle lui, Ferdinand, habillé
+en cuisinier, jouait le rôle de maître d'hôtel, tandis
+que la reine, vêtue d'un costume de paysanne et
+entourée des plus jolies femmes de sa cour, remplissait
+celui d'hôtelière.</p>
+
+<p>Ce jour-là, Ferdinand avait lui-même une immense
+chaudronnée de macaroni, et jamais il n'en
+avait mangé de pareil. En outre, comme, la veille,
+il avait pêché lui-même son poisson dans le golfe
+de Mergellina, et la surveille tué, lui-même toujours,
+ses chevreuils, ses sangliers, ses lièvres et ses faisans
+dans la forêt de Persano, ce dîner lui avait laissé
+des souvenirs ineffaçables, qui se traduisirent par
+un profond soupir et ces mots invocateurs:</p>
+
+<p>--Pourvu que je trouve autant de gibier dans
+mes forêts de Sicile que j'en ai ou plutôt que j'en
+avais dans mes forêts de terre ferme!</p>
+
+<p>Ainsi, ce roi, que les Français dépouillaient de
+son royaume; ainsi, ce père, auquel la mort enlevait
+son fils, ne demandait, pour se consoler de ce
+double malheur, qu'une chose à Dieu: c'était qu'il
+lui restât au moins des forêts giboyeuses.</p>
+
+<p>On doubla vers deux heures de l'après-midi, le
+cap Cefallu.</p>
+
+<p>Deux choses préoccupaient Nelson et lui faisaient
+interroger tour à tour la mer et la côte: Où pouvaient
+être Caracciolo et sa frégate? Comment ferait-il,
+avec le vent du sud, pour entrer dans la baie de
+Palerme?</p>
+
+<p>Nelson, qui avait passé sa vie sur l'Atlantique,
+était peu pratique des mers dans lesquelles il se
+trouvait et où il avait rarement navigué. Il est vrai
+qu'il avait à bord, comme nous l'avons vu, deux
+autres matelots siciliens. Mais comment, lui, Nelson,
+le premier homme de mer de son époque, recourrait-il
+à un simple matelot pour diriger un vaisseau de
+soixante et douze dans la passe de Palerme?</p>
+
+<p>Si l'on arrivait de jour, on ferait des signaux
+pour demander un pilote; si l'on arrivait de nuit,
+on courrait des bordées jusqu'au lendemain matin.</p>
+
+<p>Mais, alors, le roi, dans son ignorance des difficultés,
+demanderait:</p>
+
+<p>--Puisque voilà Palerme, pourquoi n'y entrons
+nous pas?</p>
+
+<p>Et il faudrait répondre:</p>
+
+<p>--Parce que je ne connais pas assez l'entrée du
+port pour m'y engager.</p>
+
+<p>Jamais Nelson ne consentirait à faire un pareil
+aveu.</p>
+
+<p>D'ailleurs, dans ce pays si mal organisé, où la
+vie de l'homme est la moins chère des marchandises,
+y avait-il même un office de pilotage?</p>
+
+<p>On le saurait bientôt, au reste; car on commençait
+à découvrir le mont Pellegrino, qui s'élève et
+s'allonge à l'occident de Palerme, et, vers les cinq
+heures du soir, c'est-à-dire au jour tombant, on
+serait en vue de la capitale de la Sicile.</p>
+
+<p>Le roi était descendu vers deux heures, et, comme
+son macaroni avait été fait d'après ses instructions,
+il avait parfaitement dîné. La reine était restée sur
+son lit, sous prétexte de malaise; les jeunes princesses
+et le prince Léopold s'étaient mis à table avec
+leur père.</p>
+
+<p>Vers trois heures et demie, au moment où l'on
+allait doubler le cap, le roi, suivi de Jupiter, qui
+avait assez bien supporté la traversée, et du jeune
+prince Léopold, vinrent rejoindre Nelson sur la
+dunette. L'amiral était soucieux, car il interrogeait
+vainement la mer, et nulle part on n'apercevait
+<i>la Minerve</i>.</p>
+
+<p>C'eût été un grand triomphe pour lui d'arriver
+avant l'amiral napolitain; mais, au contraire, selon
+toute probabilité, c'était l'amiral napolitain qui
+était arrivé avant lui.</p>
+
+<p>Vers quatre heures, on doubla le cap. Le vent
+soufflait avec force du sud-sud-est. On ne pouvait
+entrer dans le port qu'en courant des bordées, et,
+en courant des bordées, on pouvait s'échouer sur
+quelques bas-fonds ou toucher sur quelque rocher.</p>
+
+<p>Aussitôt que le port fut en vue, Nelson fit donc
+des signaux pour qu'on lui envoyât un pilote.</p>
+
+<p>A l'aide d'une excellente longue-vue, Nelson
+pouvait distinguer tous les bâtiments en rade, et
+n'eut point de peine à reconnaître, en avant de
+tous et comme un soldat au port d'arme attendant
+son chef, <i>la Minerve</i> avec tous ses agrès intacts et se
+balançant sur ses ancres.</p>
+
+<p>Il se mordit les lèvres avec dépit: ce qu'il craignait
+était arrivé.</p>
+
+<p>La nuit venait rapidement. Nelson multipliait ses
+signaux, et, impatient de ne voir venir aucune
+barque, tira un coup de canon, après avoir eu la
+précaution de faire prévenir la reine que ce coup
+de canon avait pour but de faire venir un pilote.</p>
+
+<p>L'obscurité était déjà assez épaisse pour que le
+fond du golfe disparût, et que l'on ne vit plus que
+les nombreuses lumières de Palerme qui trouaient,
+pour ainsi dire, les ténèbres. Nelson allait ordonner
+de tirer un second coup de canon, lorsque Henry, qui
+explorait la mer avec une excellente lunette de nuit,
+annonça qu'une barque se dirigeait sur le <i>Van-Guard</i>.</p>
+
+<p>Nelson prit la lunette des mains de Henry et vit
+effectivement venir, avec sa toile triangulaire, une
+barque montée par quatre matelots et par un homme
+couvert du grossier caban des matelots siciliens.</p>
+
+<p>--Holà! de la barque! cria le matelot en vigie,
+que voulez-vous?</p>
+
+<p>--Pilote, répondit simplement l'homme au caban.</p>
+
+<p>--Jetez un cordage à cet homme et amarrez sa
+barque au bâtiment, dit Nelson.</p>
+
+<p>Le vaisseau se présentait par bâbord. Il amena sa
+voile. Les quatre matelots prirent leurs rames et
+accostèrent le <i>Van-Guard</i>.</p>
+
+<p>On jeta une corde au pilote, qui la saisit, et,
+s'aidant, en marin exercé, des anfractuosités du
+bâtiment, entra par un des sabords dans la batterie
+haute et apparut bientôt sur le pont.</p>
+
+<p>Il se dirigea droit au poste du commandement, où
+l'attendaient Nelson, le capitaine Henry, le roi et le
+prince royal.</p>
+
+<p>--Vous vous êtes bien fait attendre, lui dit Henry
+en italien.</p>
+
+<p>--Je suis venu au premier coup de canon, capitaine.</p>
+
+<p>--Vous n'aviez donc pas vu les signaux?</p>
+
+<p>Le pilote ne répondit point.</p>
+
+<p>--Voyons, dit Nelson, ne perdons pas de temps;
+demandez-lui en italien, Henry, s'il est pratique
+du port et s'il répond de conduire sans accident un
+vaisseau de haut bord à son ancrage.</p>
+
+<p>--Je parle votre langue, milord, répondit le
+pilote en excellent anglais. Je suis pratique du port
+et je réponds de tout.</p>
+
+<p>--C'est bien, dit Nelson. Commandez la manoeuvre:
+vous êtes le maître ici. Seulement, n'oubliez
+pas que vous manoeuvrez un bâtiment monté
+par vos souverains.</p>
+
+<p>--Je sais que j'ai cet honneur, milord.</p>
+
+<p>Puis, sans prendre le porte-voix que lui tendait
+Henry, d'une voix sonore qui retentit d'un bout
+à l'autre du vaisseau, il commanda la manoeuvre
+en aussi bon anglais et avec des termes aussi techniques
+que s'il eût servi dans la marine du roi
+George.</p>
+
+<p>Comme un cheval qui se sent monté par un
+écuyer habile et qui comprend que toute l'opposition
+qu'il pourrait faire à sa volonté serait inutile, le
+<i>Van-Guard</i> s'inclina sous le commandement du
+pilote, et obéit non-seulement sans résistance, mais
+avec une espèce d'empressement qui n'échappa
+point au roi.</p>
+
+<p>Ferdinand s'approcha du pilote, dont Nelson et
+Henry, mus du même sentiment d'orgueil national,
+s'étaient éloignés.</p>
+
+<p>--Mon ami, lui demanda le roi, est-ce que tu
+crois que je pourrai descendre ce soir?</p>
+
+<p>--Rien n'empêchera Votre Majesté: avant une
+heure, nous serons au mouillage.</p>
+
+<p>--Quel est le meilleur hôtel de Palerme?</p>
+
+<p>--Le roi, je suppose, ne descendra point dans
+un hôtel lorsqu'il a le palais du roi Roger.</p>
+
+<p>--Où personne ne m'attend, où je ne trouverai
+pas à manger, où les intendants, qui ne se doutent
+pas de mon arrivée, auront volé jusqu'aux draps
+de mon lit!</p>
+
+<p>--Votre Majesté, au contraire, trouvera toutes
+choses en ordre... L'amiral Caracciolo, arrivé à
+Palerme ce matin, à huit heures, a, je le sais, veillé
+à tout.</p>
+
+<p>--Et comment le sais-tu?</p>
+
+<p>--C'est moi qui suis le pilote de l'amiral, et je
+puis répondre à Votre Majesté que, mouillé à huit
+heures, il était à neuf heures au palais.</p>
+
+<p>--Alors, je n'aurai à m'occuper que d'une voiture?</p>
+
+<p>--Comme l'amiral avait prévu que Votre Majesté
+arriverait dans la soirée, depuis cinq heures du soir
+trois carrosses stationnent à la Marine.</p>
+
+<p>--En vérité, dit le roi, l'amiral Caracciolo est
+un homme précieux, et, si jamais je fais un voyage
+par terre, je le prendrai pour mon maréchal des
+logis.</p>
+
+<p>--Ce serait un grand honneur pour lui, sire,
+moins pour le poste en lui-même que pour la confiance
+qu'il indiquerait.</p>
+
+<p>--Et avait-il subi de grandes avaries pendant la
+tempête, l'amiral?</p>
+
+<p>--Aucune.</p>
+
+<p>--Décidément, murmura le roi en se grattant
+l'oreille, j'eusse bien fait de tenir la parole que je lui
+avais donnée.</p>
+
+<p>Le pilote tressaillit.</p>
+
+<p>--Quoi? demanda le roi.</p>
+
+<p>--Rien, sire, si ce n'est que l'amiral serait bien
+heureux, je crois, s'il entendait sortir de la bouche
+de Votre Majesté les paroles que je viens d'entendre.</p>
+
+<p>--Ah! je ne m'en cache pas.</p>
+
+<p>Puis, se tournant vers Nelson:</p>
+
+<p>--Savez-vous, milord, lui dit-il, que l'amiral est
+arrivé ce matin, à huit heures, sans la plus petite avarie.
+Il faut qu'il soit sorcier, puisque le <i>Van-Guard</i>,
+quoique commandé par vous, c'est-à-dire par le
+premier marin du monde, a perdu ses perroquets,
+sa voile de grand foc et--comment dites-vous
+cela?--sa cira... sa civadière.</p>
+
+<p>--Dois-je traduire à milord ce que Sa Majesté
+vient de dire? demanda Henry.</p>
+
+<p>--Pourquoi pas? répliqua le roi.</p>
+
+<p>--Littéralement.</p>
+
+<p>--Littéralement, si cela vous fait plaisir.
+Henry traduisit les paroles du roi à Nelson.</p>
+
+<p>--Sire, répondit froidement Nelson, Votre Majesté
+était libre de choisir entre le <i>Van-Guard</i> et <i>la
+Minerve</i>; elle a choisi le <i>Van-Guard</i>, et tout ce
+que peuvent faire le bois, le fer et la toile réunis,
+le <i>Van-Guard</i> l'a fait.</p>
+
+<p>--C'est égal, dit le roi, qui prenait plaisir à se
+venger de Nelson à l'endroit de la pression que, par
+son intermédiaire, l'Angleterre opérait sur lui, et
+qui avait sur le coeur sa flotte brûlée, si j'étais venu
+par <i>la Minerve</i>, je serais arrivé depuis le matin, et
+j'aurais passé une bonne journée à terre. Mais cela
+ne fait rien; je ne vous en suis pas moins reconnaissant,
+milord: vous avez fait de votre mieux.</p>
+
+<p>Et il ajouta avec sa feinte bonhomie:</p>
+
+<p>--Qui fait ce qu'il peut, fait ce qu'il doit.</p>
+
+<p>Nelson se mordit les lèvres, frappa du pied, et,
+laissant le capitaine Henry sur le pont, rentra dans
+sa cabine.</p>
+
+<p>En ce moment, le pilote criait:</p>
+
+<p>--Chacun à son poste, pour le mouillage!</p>
+
+<p>Le mouillage, comme l'appareillage, est un des
+moments solennels d'un grand bâtiment de guerre.
+Aussi, dès que l'ordre de se rendre à son poste, pour
+le mouillage, fut donné, le silence le plus profond
+régna-t-il à bord.</p>
+
+<p>En général, ce silence observé par les passagers
+eux-mêmes a quelque chose de prestigieux: huit
+cents hommes, attentifs et muets, attendent un mot.
+L'officier de manoeuvre, le porte-voix à la main,
+répéta et le maître d'équipage traduisit au sifflet
+l'ordre donné par le pilote.</p>
+
+<p>Aussitôt, les matelots, rangés sur les cordages,
+commencèrent à hâler d'ensemble. Les vergues pivotèrent
+comme par magie, et le <i>Van-Guard</i>, frémissant,
+passa entre les navires déjà ancrés sans en heurter
+aucun, et, malgré le peu d'espace qu'il avait pour
+évoluer, il arriva fièrement au lieu destiné pour son
+mouillage.</p>
+
+<p>Pendant cette manoeuvre, la plupart des voiles
+avaient été carguées et pendaient en festons sous les
+vergues. Celles qui étaient encore ouvertes ne servaient
+qu'à amortir la trop grande vitesse du bâtiment.
+Le pilote avait placé au gouvernail le matelot
+sicilien qui avait déjà donné à lord Nelson des renseignements
+sur les courants et les contre-courants
+du détroit.</p>
+
+<p>--Mouillez! cria le pilote.</p>
+
+<p>Le porte-voix de l'officier de manoeuvre et le sifflet
+du contre-maître répétèrent le commandement.</p>
+
+<p>Aussitôt, l'ancre se détacha des flancs du vaisseau
+et tomba avec fracas à la mer: la chaîne massive la
+suivit en serpentant et faisant jaillir des étincelles
+des écubiers.</p>
+
+<p>Le vaisseau gronda et frémit, ébranlé jusqu'au
+plus profond de ses entrailles; il craqua dans toute
+sa membrure, et, au milieu de la mer bouillonnant
+à son avant, une dernière secousse se fit sentir, et
+l'ancre mordit le fond.</p>
+
+<p>L'oeuvre du pilote était accomplie: il n'avait plus
+rien à faire. Il s'approcha respectueusement de
+Henry et le salua.</p>
+
+<p>Henry lui présenta vingt guinées qu'il était chargé,
+par lord Nelson, de lui remettre.</p>
+
+<p>Mais le pilote secoua la tête en souriant, et, repoussant
+la main de Henry:</p>
+
+<p>--Je suis payé par mon gouvernement, dit-il, et,
+d'ailleurs, je ne reçois d'argent qu'à l'effigie du roi
+Ferdinand ou du roi Charles.</p>
+
+<p>Le roi ne l'avait point un instant perdu des yeux,
+et, au moment où il passait près de lui en s'inclinant,
+il le saisit par la main.</p>
+
+<p>--Dis donc, l'ami, lui demanda-t-il, peux-tu me
+rendre un petit service?</p>
+
+<p>--Que le roi ordonne, et, s'il est au pouvoir d'un
+homme d'exécuter son ordre, son ordre sera exécuté.</p>
+
+<p>--Peux-tu me conduire à terre?</p>
+
+<p>--Rien de plus facile, sire... Mais cette pauvre
+barque, bonne pour un pilote, est-elle digne d'un
+roi?</p>
+
+<p>--Je te demande si tu peux me conduire à terre?</p>
+
+<p>--Oui, sire.</p>
+
+<p>--Eh bien, conduis-moi.</p>
+
+<p>Le pilote s'inclina, et, revenant à Henry:</p>
+
+<p>--Capitaine, dit-il, le roi veut aller à terre; ayez
+la bonté de faire descendre l'escalier d'honneur.</p>
+
+<p>Le capitaine Henry demeura un instant stupéfait
+de ce désir du roi.</p>
+
+<p>--Eh bien? demanda le roi.</p>
+
+<p>--Sire, répondit Henry, je dois transmettre le
+désir de Votre Majesté à lord Nelson: nul ne peut
+quitter le vaisseau de Sa Majesté Britannique sans
+l'ordre de l'amiral.</p>
+
+<p>--Pas même moi? dit le roi. Ainsi, je suis prisonnier
+sur le <i>Van-Guard?</i></p>
+
+<p>--Le roi n'est prisonnier nulle part; mais plus
+le voyageur est illustre, plus son hôte se croirait en
+disgrâce si le voyageur partait sans prendre congé
+de lui.</p>
+
+<p>Et, saluant le roi, Henry se dirigea vers le cabinet.</p>
+
+<p>--Anglais maudits! murmura le roi entre ses
+dents, je ne sais à quoi tient que je ne me fasse jacobin
+pour n'avoir désormais plus d'ordres à recevoir de
+vous!</p>
+
+<p>Ce désir du roi n'avait pas moins étonné Nelson
+que Henry. Aussi l'amiral monta-t-il rapidement sur
+la dunette.</p>
+
+<p>--Est-il vrai, demanda-t-il s'adressant au roi, au
+mépris de l'étiquette qui ne veut pas que l'on interroge
+les souverains, est-il vrai que le roi veuille
+quitter le <i>Van-Guard</i> à l'instant?</p>
+
+<p>--Rien de plus vrai, mon cher lord, dit le roi. Je
+suis à merveille sur le <i>Van-Guard</i>; mais je serai
+encore mieux à terre. Décidément, je n'étais pas né
+pour être marin.</p>
+
+<p>--Votre Majesté ne reviendra point sur cette résolution?</p>
+
+<p>--Non, je vous le proteste, mon cher amiral.</p>
+
+<p>--Le grand canot à la mer! cria Nelson.</p>
+
+<p>--Inutile, dit le roi. Que Votre Seigneurie ne dérange
+pas ces braves gens, qui sont fatigués.</p>
+
+<p>--Mais je ne puis croire à ce que m'a dit le capitaine
+Henry.</p>
+
+<p>--Que vous a dit le capitaine Henry, milord?</p>
+
+<p>--Que le roi voulait descendre à terre dans la
+barque de ce marin.</p>
+
+<p>--C'est la vérité. Il me parait à la fois un habile
+homme et un fidèle sujet. Je crois donc pouvoir me
+fier à lui.</p>
+
+<p>--Mais, sire, je ne puis permettre qu'un autre patron
+que moi, qu'un autre canot que celui du <i>Van-Guard</i>
+et que d'autres matelots que ceux de Sa Majesté
+Britannique vous déposent à terre.</p>
+
+<p>--Alors, fit le roi, comme je le disais au capitaine
+Henry tout à l'heure, je suis prisonnier.</p>
+
+<p>--Plutôt que de laisser le roi un instant dans
+cette croyance, je m'inclinerai à l'instant même devant
+son désir.</p>
+
+<p>--A la bonne heure; c'est le moyen de nous quitter
+bons amis, milord.</p>
+
+<p>--Mais la reine? insista Nelson.</p>
+
+<p>--Oh! la reine est fatiguée; la reine est souffrante:
+ce serait un grand embarras pour elle et les jeunes
+princesses de quitter ce soir le <i>Van-Guard</i>. La reine
+débarquera demain. Je vous la recommande, milord,
+avec tout le reste de ma cour.</p>
+
+<p>--Irai-je avec vous, mon père? demanda le jeune
+prince Léopold.</p>
+
+<p>--Non, non, répondit le roi. Que dirait la reine si
+je lui prenais son favori!</p>
+
+<p>Nelson s'inclina.</p>
+
+<p>--Descendez l'escalier de tribord, dit-il.</p>
+
+<p>L'escalier fut descendu: le pilote s'affala à un cordage,
+et fut, en quelques secondes, dans la barque,
+qu'il amena au pied de l'échelle.</p>
+
+<p>--Milord Nelson, dit le roi, au moment de
+quitter votre bâtiment, laissez-moi vous dire que je
+n'oublierai jamais les attentions dont nous avons été
+comblés à bord du <i>Van-Guard</i>, et, demain, vos matelots
+recevront une preuve de ma satisfaction.</p>
+
+<p>Nelson s'inclina une seconde fois, mais cette fois
+sans répondre. Le roi descendit l'escalier et s'assit
+dans la barque avec un soupir d'allégement qui fut
+entendu de l'amiral resté sur la première marche.</p>
+
+<p>--Pousse! dit le pilote au matelot qui tenait la
+gaffe.</p>
+
+<p>La barque se détacha de l'escalier et s'en éloigna.</p>
+
+<p>--Nagez, mes garçons, et vivement! dit le pilote.</p>
+
+<p>Les quatre avirons tombèrent en cadence dans la
+mer, et, sous leur vigoureuse impulsion, la barque
+s'avança vers la Marine, c'est-à-dire vers l'endroit du
+port où attendaient les voitures du roi, en face de la
+rue de Tolède.</p>
+
+<p>Le pilote sauta le premier à terre, tira la barque et
+l'assujettit contre la jetée.</p>
+
+<p>Mais, avant qu'il eût tendu la main au roi, le roi
+avait pris son élan et avait sauté sur le quai.</p>
+
+<p>--Ah! dit-il avec une joyeuse exclamation, me
+voilà donc sur la terre ferme. Que le diable emporte
+maintenant le roi George, l'amirauté, lord Nelson,
+le <i>Van-Guard</i> et toute la flotte de Sa Majesté Britannique!
+Tiens, mon ami, voilà pour toi.</p>
+
+<p>Et il tendit sa bourse au pilote.</p>
+
+<p>--Merci, sire, répondit celui-ci en faisant un pas
+en arrière, mais Votre Majesté a entendu ce que j'ai
+répondu au capitaine Henry. Je suis payé par mon
+gouvernement.</p>
+
+<p>--Et tu as même ajouté que tu ne recevais d'argent
+qu'à l'effigie du roi Ferdinand et du roi Charles:
+prends donc.</p>
+
+<p>--Sire, êtes-vous sûr que celui que vous me donnez
+ne soit pas à l'effigie du roi George?</p>
+
+<p>--Tu es un hardi coquin de vouloir donner une
+leçon à ton roi. En tout cas, apprends une chose,
+c'est que, si j'ai reçu de l'argent de l'Angleterre, elle
+m'en fait payer cher les intérêts. L'argent est pour
+tes hommes, et cette montre sera pour toi. Si jamais
+je redeviens roi et que tu aies quelque grâce à me
+demander, tu viendras à moi, tu me présenteras cette
+montre, et la grâce te sera accordée.</p>
+
+<p>--Demain, sire, dit le pilote en prenant la montre
+et en jetant la bourse à ses matelots, je serai au palais,
+et j'espère que Votre Majesté ne me refusera pas
+la grâce que j'aurai l'honneur de lui demander.</p>
+
+<p>--Eh bien, dit le roi, celui-là n'aura point perdu
+de temps.</p>
+
+<p>Et, sautant dans celle des trois voitures qui était
+la plus rapprochée de lui:</p>
+
+<p>--Au palais royal! dit-il.</p>
+
+<p>La voiture partit au galop.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>CIII</h3>
+
+<h3>QUELLE ÉTAIT LA GRACE QU'AVAIT A DEMANDER
+LE PILOTE.</h3>
+
+<p>
+Prévenu par l'amiral Caracciolo de l'arrivée du
+roi, le gouverneur du château avait officiellement
+annoncé cette arrivée aux autorités de Palerme.</p>
+
+<p>Le syndic, la municipalité, les magistrats et le haut
+clergé de Palerme attendaient le roi depuis trois
+heures de l'après-midi dans la grande cour du palais.
+Le roi, qui avait besoin de manger et aussi de dormir,
+se dit que c'étaient trois discours à entendre, et
+il en frissonna de la pointe des pieds à la racine des
+cheveux.</p>
+
+<p>Aussi, prenant le premier la parole:</p>
+
+<p>--Messieurs, dit-il, quel que soit votre talent d'orateurs,
+je doute que vous trouviez moyen de me
+dire quelque chose d'agréable. J'ai voulu faire la
+guerre aux Français, et ils m'ont battu; j'ai voulu
+défendre Naples, et j'ai été forcé de la quitter; je me
+suis embarqué, et j'ai essuyé une tempête. Me dire
+que ma présence vous réjouit serait me dire que
+vous êtes contents des malheurs qui m'arrivent, et,
+par-dessus tout, en me disant cela, vous m'empêcheriez
+de souper et de me coucher; ce qui, dans ce
+moment, me serait plus désagréable encore que
+d'avoir été battu par les Français, d'avoir été forcé
+de me sauver de Naples, et d'avoir eu, pendant trois
+jours, le mal de mer et la perspective d'être mangé
+par les poissons, attendu que je meurs de faim et de
+sommeil. Sur ce, je regarde vos discours comme faits,
+monsieur le syndic et messieurs du corps municipal.
+Je donne dix mille ducats pour les pauvres: vous
+pouvez les envoyer prendre demain.</p>
+
+<p>Avisant alors l'évêque au milieu de son clergé:</p>
+
+<p>--Monseigneur, dit-il, demain, à Sainte-Rosalie,
+vous direz un <i>Te Deum</i> d'actions de grâces pour la
+façon miraculeuse dont j'ai échappé au naufrage.
+J'y renouvellerai solennellement le voeu que j'ai fait
+à saint François de Paule de lui bâtir une église sur
+le modèle de Saint-Pierre de Rome, et vous nous
+désignerez les membres de votre clergé les plus méritants.
+Si réduits que soient nos moyens, nous
+tâcherons de les récompenser selon leurs mérites.</p>
+
+<p>Puis, se tournant vers les magistrats et reconnaissant
+à leur tête le président Cardillo:</p>
+
+<p>--Ah! ah! c'est vous, maître Cardillo! lui dit-il.</p>
+
+<p>--Oui, sire, répondit le président en saluant jusqu'à
+terre.</p>
+
+<p>--Êtes-vous toujours mauvais joueur?</p>
+
+<p>--Toujours, sire.</p>
+
+<p>--Et chasseur enragé?</p>
+
+<p>--Plus que jamais.</p>
+
+<p>--C'est bien. Je vous invite à mon jeu, à la condition
+que vous m'inviterez à vos chasses.</p>
+
+<p>--C'est un double honneur que me fait Votre
+Majesté.</p>
+
+<p>--Maintenant, messieurs, continua le roi s'adressant
+à tout le monde, si vous avez aussi faim et aussi
+soif que moi, j'ai un bon conseil à vous donner:
+c'est de faire comme moi, c'est-à-dire de souper et
+vous coucher après.</p>
+
+<p>Cette invitation était un congé bien en règle;
+aussi la triple députation se retira-t-elle après avoir
+salué le roi.</p>
+
+<p>Ferdinand, éclairé par quatre domestiques, monta
+le grand escalier d'honneur, suivi par Jupiter, le
+seul convive qu'il eût jugé à propos de retenir.</p>
+
+<p>Un dîner de trente couverts était servi.</p>
+
+<p>Le roi s'assit à une extrémité de la table et fit
+asseoir Jupiter à l'autre, garda un domestique pour
+lui et en donna deux à son chien, auquel il fit servir
+de tous les plats qu'il mangea.</p>
+
+<p>Jamais Jupiter ne s'était trouvé à pareille fête.</p>
+
+<p>Puis, après le souper, Ferdinand l'emmena dans
+sa chambre, lui fit apporter, au pied de son lit, les
+tapis les plus moelleux, et, passant, avant de se coucher
+lui-même, la main sur la belle tête intelligente
+du fidèle animal:</p>
+
+<p>--J'espère, dit-il, que tu ne diras pas, comme je
+sais quel poëte, que l'escalier d'autrui est rude et
+que le pain de l'exil est amer.</p>
+
+<p>Sur quoi, il s'endormit, rêva qu'il faisait une
+pêche miraculeuse dans le golfe de Castellamare et
+tuait des sangliers par centaines dans la forêt de
+Ficuzza.</p>
+
+<p>L'ordre était donné à Naples, lorsque le roi n'avait
+pas sonné à huit heures, d'entrer dans sa chambre
+et de l'éveiller; mais, comme le même ordre n'avait
+pas été donné à Palerme, le roi se réveilla et sonna à
+dix heures seulement.</p>
+
+<p>Pendant la matinée, la reine, le prince Léopold,
+les princesses, les ministres et les courtisans avaient
+débarqué et avaient cherché leurs logements, les uns
+au palais, les autres dans la ville. Le corps du petit
+prince avait, en outre, été porté dans la chapelle du
+roi Roger.</p>
+
+<p>Le roi demeura un instant soucieux et se leva.
+Cette dernière circonstance qu'il paraissait avoir
+complètement oubliée, maintenant qu'il était hors
+de danger, pesait-elle plus tristement sur son coeur
+paternel, ou bien réfléchissait-il que saint François
+de Paule avait un peu lésiné dans la protection qu'il
+lui avait accordée, et qu'en bâtissant l'église qu'il
+avait votée, il allait payer bien cher une protection
+qui s'était si incomplètement étendue sur sa famille?</p>
+
+<p>Le roi donna l'ordre que le corps du jeune prince
+restât exposé toute la journée dans la chapelle et
+qu'il fût, le lendemain, enterré sans aucune solennité.</p>
+
+<p>Sa mort seulement serait signifiée aux autres
+cours, et celle des Deux-Siciles, réduite à la Sicile
+seule, porterait un deuil de quinze jours en violet.</p>
+
+<p>Cet ordre donné, on annonça au roi que l'amiral
+Caracciolo, qui, la veille, comme nous le savons déjà
+par le récit du pilote, avait fait le maréchal des logis
+pour le roi et la famille royale, sollicitait l'honneur
+d'être reçu par Sa Majesté et attendait son bon plaisir
+dans l'antichambre.</p>
+
+<p>Le roi s'était rattaché à Caracciolo de toute l'antipathie
+que commençait à lui inspirer Nelson; aussi
+s'empressa-t-il d'ordonner qu'on le fît entrer dans
+le cabinet-bibliothèque attenant à sa chambre à coucher,
+et, dans son empressement à voir l'amiral, y entra-t-il
+lui-même avant d'être complètement habillé,
+et, donnant à son visage l'expression la plus riante
+possible:</p>
+
+<p>--Ah! mon cher amiral, lui dit-il, je suis bien
+aise de te voir, d'abord pour te remercier de ce qu'étant
+arrivé avant moi, tu as aussitôt pensé à moi.</p>
+
+<p>L'amiral s'inclina, et, sans que le bon accueil du
+roi changeât rien à la gravité de son visage:</p>
+
+<p>--Sire, dit-il, c'était mon devoir comme fidèle et
+obéissant sujet de Votre Majesté.</p>
+
+<p>--Puis je voulais te faire des compliments sur la
+façon dont tu as manoeuvré ta frégate au milieu de la
+tempête. Sais-tu que tu as failli faire crever Nelson
+de rage? J'aurais bien ri, je t'en réponds, si je n'avais
+pas eu si grand'peur.</p>
+
+<p>--L'amiral Nelson, répondit Caracciolo, ne pouvait
+faire, avec un bâtiment lourd et mutilé comme
+le <i>Van-Guard</i>, ce que je pouvais faire avec ma frégate,
+bâtiment léger de construction moderne, et
+qui n'a jamais souffert. L'amiral Nelson a fait ce
+qu'il a pu.</p>
+
+<p>--C'est ce que je lui ai dit, avec un autre sens
+peut-être, mais absolument dans les mêmes termes;
+et j'ai même ajouté que j'avais un profond regret de
+t'avoir manqué de parole et d'être venu avec lui, au
+lieu d'être venu avec toi.</p>
+
+<p>--Je le sais, sire, et j'en suis profondément
+touché.</p>
+
+<p>--Tu le sais! et qui te l'a dit? Ah! je comprends:
+le pilote?</p>
+
+<p>Caracciolo ne répondit point à la question du roi.
+Mais, au bout d'un instant:</p>
+
+<p>--Sire, dit-il, je viens demander une grâce au roi.</p>
+
+<p>--Bien! tu tombes dans un bon moment! Parle.</p>
+
+<p>--Je viens demander au roi de vouloir bien accepter
+ma démission d'amiral de la flotte napolitaine.</p>
+
+<p>Le roi recula d'un pas, tant il s'attendait peu à
+cette demande.</p>
+
+<p>--Ta démission d'amiral de la flotte napolitaine!
+dit-il. Et pourquoi?</p>
+
+<p>--D'abord, sire, parce qu'il est inutile d'avoir un
+amiral quand on n'a plus de flotte.</p>
+
+<p>--Oui, je le sais bien, dit le roi avec une visible
+expression de colère, milord Nelson l'a brûlée; mais,
+un jour où l'autre, nous serons les maîtres chez nous,
+et nous la reconstruirons.</p>
+
+<p>--Mais, alors, répondit froidement Caracciolo,
+comme j'ai perdu la confiance de Votre Majesté, je
+ne pourrai plus la commander.</p>
+
+<p>--Tu as perdu ma confiance, toi, Caracciolo?</p>
+
+<p>--J'aime mieux croire cela, sire, que d'avoir à reprocher,
+à un roi dans les veines duquel coule le
+plus vieux sang royal d'Europe, d'avoir manqué à
+sa parole.</p>
+
+<p>--Oui, c'est vrai, dit le roi, je t'avais promis...</p>
+
+<p>--De ne point quitter Naples, d'abord, ou, si vous
+le quittiez, de ne le quitter que sur mon bâtiment.</p>
+
+<p>--Voyons, mon cher Caracciolo! dit le roi tendant
+la main à l'amiral.</p>
+
+<p>L'amiral prit la main du roi, la baisa respectueusement,
+fit un pas en arrière et tira un papier de sa
+poche.</p>
+
+<p>--Sire, dit-il, voici ma démission, que je prie
+Votre Majesté d'accepter.</p>
+
+<p>--Eh bien, non, je ne l'accepte pas, ta démission,
+je la refuse..</p>
+
+<p>--Votre Majesté n'en a pas le droit.</p>
+
+<p>--Comment, je n'en ai pas le droit? Je n'ai pas le
+droit de refuser ta démission?</p>
+
+<p>--Non, sire; car Votre Majesté m'a promis hier de
+m'accorder la première grâce que je lui demanderais;
+eh bien, cette grâce, c'est de vouloir bien recevoir
+et accepter ma démission.</p>
+
+<p>--Hier, je t'ai promis?... Tu deviens fou!</p>
+
+<p>Caracciolo secoua la tête.</p>
+
+<p>--J'ai toute ma raison, sire.</p>
+
+<p>--Hier, je ne t'ai point vu.</p>
+
+<p>--C'est-à-dire que Votre Majesté ne m'a point reconnu.
+Mais peut être reconnaîtra-t-elle cette montre?</p>
+
+<p>Et Caracciolo tira de sa poitrine une montre magnifique,
+ornée du portrait du roi et enrichie de diamants.</p>
+
+<p>--Le pilote! s'écria le roi en reconnaissant la
+montre qu'il avait donnée, la veille, à l'homme qui,
+si habilement, l'avait conduit dans le port; le pilote!</p>
+
+<p>--C'était moi, sire, répondit Caracciolo en s'inclinant.</p>
+
+<p>--Comment! tu as consenti, toi, un amiral, à
+faire le métier de pilote?</p>
+
+<p>--Sire, il n'y a point de métier inférieur quand il
+s'agit du salut du roi.</p>
+
+<p>La figure de Ferdinand prit une expression de mélancolie
+qu'elle ne revêtait qu'à de bien rares intervalles.</p>
+
+<p>--En vérité, dit-il, je suis un prince bien malheureux:
+ou l'on éloigne mes amis de moi, ou ils
+s'éloignent de moi eux-mêmes.</p>
+
+<p>--Sire, répondit Caracciolo, vous avez tort de
+vous en prendre à Dieu du mal que vous faites ou
+du mal que vous laissez faire. Dieu vous a donné
+pour père un roi non-seulement puissant, mais illustre;
+vous aviez un frère aîné qui devait hériter du
+sceptre et de la couronne de Naples: Dieu a permis
+que la folie le touchât du doigt au front et l'écartât
+de votre chemin. Vous êtes homme, vous êtes roi,
+vous avez la volonté, vous avez le pouvoir; doué du
+libre arbitre, vous pouvez choisir entre le bien et le
+mal, le bon et le mauvais: vous choisissez le mal,
+sire, de sorte que le bien et le bon s'éloignent de
+vous.</p>
+
+<p>--Caracciolo, dit le roi, plus triste qu'irrité, sais-tu
+que personne ne m'a jamais parlé comme tu me
+parles?</p>
+
+<p>--Parce qu'à part un homme qui, comme moi,
+aime le roi et veut le bien de l'État, Votre Majesté
+n'a autour d'elle que des courtisans qui n'aiment
+qu'eux-mêmes et ne veulent que les honneurs de la
+fortune.</p>
+
+<p>--Et cet homme, quel est-il?</p>
+
+<p>--Celui que le roi avait oublié à Naples, et que
+j'ai transporté, moi, en Sicile, le cardinal Ruffo.</p>
+
+<p>--Le cardinal sait, comme toi, que je suis toujours
+prêt à le recevoir et à l'écouter.</p>
+
+<p>--Oui, sire; seulement, après nous avoir reçus
+et écoutés, vous suivrez les conseils de la reine, d'Acton
+et de Nelson. Sire, je suis désespéré de manquer
+au respect que je dois à une auguste personne, mais
+ces trois noms seront maudits dans les temps et dans
+l'éternité.</p>
+
+<p>--Et crois-tu que je ne les maudisse pas, moi? dit
+le roi; crois-tu que je ne voie pas qu'ils mènent l'État
+à sa ruine, et moi à ma perte? Je suis un imbécile,
+mais je ne suis pas un sot.</p>
+
+<p>--Eh bien, alors, luttez, sire!</p>
+
+<p>--Lutter, lutter! cela t'est bien aisé à dire, à toi.
+Je ne suis pas un homme de lutte, Dieu ne m'a pas
+créé pour le combat. Je suis un homme de sensations
+et de plaisirs, un bon coeur que l'on rend mauvais à
+force de le tourmenter et de l'aigrir. Ils sont là trois
+ou quatre à se disputer le pouvoir, à tirailler, l'un
+la couronne, l'autre le sceptre... Je les laisse faire.
+Le sceptre, la couronne, c'est mon Calvaire; le trône,
+c'est mon Golgotha. Je n'ai point demandé à Dieu
+d'être roi. J'aime la chasse, la pêche, les chevaux,
+les belles filles, et n'ai pas d'autre ambition. Avec dix
+mille ducats de rente et la liberté de vivre à ma guise,
+j'eusse été l'homme le plus heureux de la terre. Mais
+non, sous prétexte que je suis roi, on ne me laisse
+pas un instant de repos. Cela se comprendrait si je
+régnais; mais ce sont les autres qui règnent sous
+mon nom, ce sont les autres qui font la guerre, et
+c'est moi qui reçois les coups; ce sont les autres qui
+font les fautes, et c'est moi qui, officiellement, dois
+les réparer. Tu me demandes ta démission, tu as bien
+raison; mais c'est aux autres que tu devrais la demander,
+car ce sont eux que tu sers, et non pas
+moi.</p>
+
+<p>--Et voilà pourquoi, voulant servir mon roi, et
+non les autres, je désire rentrer dans cette vie privée
+que Votre Majesté ambitionnait tout à l'heure. Sire,
+pour la troisième fois, je supplie donc Votre Majesté
+de vouloir bien accepter ma démission, et, au besoin,
+je l'en adjure, au nom de la parole qu'elle m'a
+donnée hier.</p>
+
+<p>Et Caracciolo présenta au roi d'une main sa démission
+et de l'autre une plume pour l'accepter.</p>
+
+<p>--Tu le veux? dit le roi.</p>
+
+<p>--Sire, je vous en supplie.</p>
+
+<p>--Et, si je signe, où iras-tu?</p>
+
+<p>--Je retournerai à Naples, sire.</p>
+
+<p>--Qu'iras-tu faire à Naples?</p>
+
+<p>--Servir mon pays, sire. Naples est dans cette
+situation où elle a besoin de l'intelligence et du
+courage de tous ses enfants.</p>
+
+<p>--Prends gardée ce que tu feras à Naples, Caracciolo!</p>
+
+<p>--Sire, je tâcherai de m'y conduire comme je l'ai
+fait jusqu'ici, en honnête homme et en bon citoyen.</p>
+
+<p>--Cela te regarde. Tu insistes toujours?</p>
+
+<p>Carracciolo se contenta de montrer à Ferdinand,
+du bout du doigt, la montre qu'il avait déposée sur
+la table.</p>
+
+<p>--Tête de fer! dit le roi avec impatience.</p>
+
+<p>Et, prenant la plume, il écrivit au bas de la démission:</p>
+
+<p>«Accordé; mais que le chevalier Carracciolo
+n'oublie pas que Naples est au pouvoir de mes
+ennemis.»</p>
+
+<p>Et il signa, comme d'habitude: FERDINAND B. <sup>1</sup>»</p>
+
+<p>[Note 1: Nous avons relevé l'apostille du roi sur la démission elle-même.]</p>
+
+<p>Caracciolo jeta les yeux sur les trois lignes que
+venait d'écrire le roi, plia sa démission, la mit dans
+sa poche, salua respectueusement Ferdinand, et s'apprêta
+à sortir.</p>
+
+<p>--Tu oublies ta montre, dit le roi.</p>
+
+<p>--Cette montre n'a pas été donnée à l'amiral, elle
+a été donnée au pilote. Sire, hier, le pilote n'existait
+point; aujourd'hui, l'amiral n'existe plus.</p>
+
+<p>--Mais j'espère, dit le roi avec cette dignité qui
+de temps en temps, apparaissait chez lui comme un
+éclair, j'espère que l'ami leur survit. Prends cette
+montre, et, si jamais tu es prêt à trahir ton roi, regarde
+le portrait de celui qui te l'a donnée.</p>
+
+<p>--Sire, répondit Caracciolo, je ne suis plus au
+service du roi; je suis simple citoyen: je ferai ce que
+m'ordonnera mon pays.</p>
+
+<p>Et il sortit, laissant le roi non-seulement triste,
+mais rêveur.</p>
+
+<p>Le lendemain, ainsi que Ferdinand l'avait ordonné,
+les obsèques de son fils le prince Albert eurent
+lieu sans pompe, comme eussent eu lieu celles d'un
+enfant ordinaire.</p>
+
+<p>Le corps fut déposé dans les caveaux de la chapelle
+du château connue sous le nom de chapelle du roi
+Roger.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>CIV</h3>
+
+<h3>LA ROYAUTÉ A PALERME.</h3>
+
+<p>
+Nous avons vu, dans un des chapitres précédents,
+que la première chose que le roi avait réorganisée
+avant son conseil des ministres, et aussitôt son arrivée
+à Palerme, c'était sa partie de reversi.</p>
+
+<p>Par bonheur, comme l'avait pensé Ferdinand, le
+duc d'Ascoli, dont il ne s'était pas occupé, avait
+trouvé moyen de passer en Sicile, poussé par ce dévouement
+naïf et persévérant qui était sa principale
+vertu, vertu dont le roi ne lui savait pas plus gré
+qu'à Jupiter de sa fidélité.</p>
+
+<p>Le duc d'Ascoli était allé trouver Caracciolo pour
+lui demander passage à son bord, et, comme Caracciolo
+savait que le duc d'Ascoli était le meilleur et le
+plus désintéressé des amis du roi, il avait à l'instant
+même accordé au duc ce qu'il lui demandait.</p>
+
+<p>Le roi trouva donc, au nombre des personnes qui,
+dès le soir de son arrivée, vinrent lui faire leur cour,
+son compagnon de fuite d'Albano, le duc d'Ascoli.
+Mais sa présence n'étonna point le roi, et, pour tout
+compliment:</p>
+
+<p>--Je savais bien, lui dit-il, que tu trouverais
+moyen de venir.</p>
+
+<p>On se rappelle, en outre, qu'au nombre des magistrats
+qui étaient venus faire leur cour au roi était une
+vieille connaissance à lui, le président Cardillo, qui
+ne venait jamais à Naples sans avoir l'honneur de
+dîner une fois à la table du roi; en échange de quoi,
+le roi lui faisait l'honneur, chaque fois qu'il venait à
+Palerme, d'aller chasser une fois au moins dans son
+magnifique fief d'Illice.</p>
+
+<p>Le roi faisait, en faveur du président Cardillo, une
+exception à ses sympathies et à ses antipathies. D'habitude,
+Ferdinand, très-aristocrate, quoique très-populaire,
+et même très-populacier exécrait la noblesse
+de robe. Mais le président Cardillo l'avait séduit
+par deux puissants attraits. Le roi aimait la
+chasse, et le président Cardillo était, depuis Nemrod
+et après le roi Ferdinand, un des plus puissants
+chasseurs devant Dieu qui eussent jamais existé.
+Le roi détestait les cheveux à la Titus, les moustaches
+et les favoris, et le président Cardillo n'avait
+pas un cheveu sur la tête et pas un poil sur les joues
+ni au menton; la majestueuse perruque sous laquelle
+le digne magistrat dissimulait sa calvitie avait
+donc le rare privilége d'être bien reçue par le roi.
+Aussi jeta-t-il immédiatement les yeux sur lui pour
+faire, avec d'Ascoli et Malaspina, les partenaires habituels
+de sa partie de reversi.</p>
+
+<p>Les autres joueurs sans carte, comme on pourrait
+dire des ministres sans portefeuille, étaient le prince
+de Castelcicala, le seul des trois membres de la junte
+d'État que la reine eût daigné couvrir de sa protection
+en l'emmenant avec elle; le marquis de Cirillo, que
+le roi venait de faire son ministre de l'intérieur, et le
+prince de San-Cataldo, un des plus riches propriétaires
+de la Sicile méridionale.</p>
+
+<p>Cet attelage du roi, si l'on nous permet de désigner
+ainsi les trois courtisans qui avaient l'honneur
+d'être désignés pour son jeu, était bien la plus étrange
+réunion d'originaux qui se pût voir.</p>
+
+<p>Nous connaissons le duc d'Ascoli, auquel à tort
+nous donnerions le nom de courtisan. Le duc d'Ascoli
+était une de ces figures sereines, courageuses et
+loyales comme on en rencontre si rarement à la
+cour. Son dévouement au roi était désintéressé de
+toute ambition. Jamais il ne lui était arrivé de solliciter
+une faveur pécuniaire ou honorifique; ni, le
+roi lui ayant offert une de ces faveurs, de lui rappeler
+qu'il la lui avait offerte, s'il l'oubliait. Le duc d'Ascoli
+était le type du véritable gentilhomme, amoureux
+de la royauté comme d'une institution sacro-sainte,
+s'étant imposé de son plein gré des devoirs avec
+elle, et convertissant de son plein gré ces devoirs en
+obligations.</p>
+
+<p>Le marquis Malaspina, tout au contraire, était un
+de ces caractères quinteux, querelleurs et rétifs, qui
+regimbent à tout, et qui cependant finissent par
+obéir, quel que soit l'ordre donné par le maître, se
+vengeant de cette obéissance par des mots piquants
+et des boutades misanthropiques, mais enfin obéissant.
+C'était, comme le disait Catherine de Médicis,
+du duc de Guise, un de ces roseaux peints en fer qui
+plient quand on appuie dessus.</p>
+
+<p>Le quatrième, le président Cardillo, a été déjà
+esquissé par nous, et nous n'avons plus que quelques
+traits à ajouter pour compléter son portrait.</p>
+
+<p>Le président Cardillo, avant que le roi y vînt, était
+l'homme le plus violent, et, en même temps, le plus
+mauvais joueur de la Sicile; le roi venu, il était,
+comme César, s'il tenait absolument à rester le premier,
+obligé d'aller chercher quelque village de la
+Sardaigne ou de la Calabre.</p>
+
+<p>Dès le premier soir où il fut admis au jeu du roi,
+le président Cardillo donna, par un mot, la mesure
+de sa soumission à l'étiquette royale.</p>
+
+<p>Une des principales préoccupations du joueur au
+reversi est de se défaire de ses as. Or, le roi Ferdinand,
+s'étant aperçu que, pouvant se défaire d'un as,
+il l'avait gardé dans sa main, s'était écrié:</p>
+
+<p>--Suis-je assez bête! je pouvais me défaire de
+mon as, et je l'ai gardé!</p>
+
+<p>--Eh bien, moi, répondit le président, je suis
+encore plus bête que Votre Majesté; car, pouvant
+faire quinola, je ne l'ai point fait.</p>
+
+<p>Le roi se mit à rire, et le président, qui était déjà
+fort dans son estime, y entra d'un nouveau cran. Sa
+franchise rappelait probablement au roi celle de ses
+bons lazzaroni.</p>
+
+<p>Cela n'était qu'un mot; mais le président ne se
+bornait pas toujours aux mots. Il entrait dans la série
+des faits et des gestes. A la moindre contradiction,
+par exemple, ou à la moindre faute de son partenaire
+contre les règles du jeu, il faisait voler les jetons,
+les cartes, l'argent, les chandeliers. Mais, lorsqu'il
+se vit assis à la table de Sa Majesté, le pauvre
+président eut une muselière et fut obligé de ronger
+son frein.</p>
+
+<p>Cela alla bien pendant trois ou quatre soirées.
+Mais le roi, qui connaissait par expérience le caractère
+du président, et qui, d'ailleurs, voyait la violence
+qu'il se faisait, s'amusait à le pousser à bout; puis,
+lorsqu'il était près d'éclater, il le regardait et lui
+adressait la première question venue. Alors le pauvre
+président, forcé de répondre courtoisement, souriait
+avec rage, mais en même temps aussi gracieusement
+qu'il lui était possible, reposait sur la table l'objet
+quelconque qu'il était prêt à lancer au plafond ou à
+briser sur le parquet, et s'en prenait aux boutons de
+son habit, qu'il se contentait d'arracher et que l'on
+retrouvait le lendemain semés sur le tapis.</p>
+
+<p>Le quatrième jour, cependant, le président n'y put
+tenir. Il jeta au nez du marquis Malaspina les cartes
+qu'il n'osait jeter au nez du roi, et, comme il tenait
+son mouchoir d'une main et sa perruque de l'autre,
+et qu'une sueur de colère ruisselait sur son visage, il
+se trompa de main, commença par s'essuyer la figure
+avec sa perruque et finit par se moucher dedans.</p>
+
+<p>Le roi pensa mourir de rire et se promit de se
+donner le plus souvent possible cette comédie.</p>
+
+<p>Aussi, Ferdinand se garda-t-il bien de refuser la
+première invitation de chasse que lui fit le président
+Cardillo.</p>
+
+<p>Le président Cardillo avait, comme nous l'avons
+dit, un magnifique fief donnant cinq mille onces
+d'or de revenus à Illice<sup>2</sup>: au milieu de ce fief, s'élevait
+un château digue de loger un roi.</p>
+
+<p>[Note 2: 60,000 francs.]</p>
+
+<p>Le roi y arriva la veille de la chasse pour y dîner
+et pour y coucher.</p>
+
+<p>Ferdinand était curieux, il se fit montrer le château
+dans tous ses détails. Sa chambre, qui était
+la chambre d'honneur, était en face de celle de
+son hôte.</p>
+
+<p>Le soir, après avoir fait, comme d'habitude, sa
+partie de reversi et avoir, comme d'habitude encore,
+exaspéré son hôte, il se coucha; mais, quoique
+son lit eût un dais comme un trône, le roi, toujours
+jeune et neuf à l'endroit de la chasse, se réveilla
+une heure avant que le cor sonnât la diane.</p>
+
+<p>Ne sachant que faire dans son lit, et ne pouvant
+se rendormir, il eut l'idée de voir quelle figure faisait
+un président dans son lit, sans perruque et en
+bonnet de nuit.</p>
+
+<p>La chose était d'autant moins indiscrète que le
+président était veuf.</p>
+
+<p>En conséquence, le roi se leva, alluma sa bougie,
+se dirigea en chemise vers la porte de la chambre
+de son hôte, tourna la clef et entra.</p>
+
+<p>Si grotesque que fût le spectacle auquel s'attendait
+le roi, il ne pouvait même soupçonner celui
+qui s'offrit à ses yeux.</p>
+
+<p>Le président, sans perruque et en chemise, lui
+aussi, était assis, au milieu de la chambre, sur cette
+espèce de trône où M. de Vendôme reçut Alberoni.
+Le roi, au lieu de s'étonner et de refermer la porte,
+alla directement à lui, tandis que, surpris à l'improviste,
+le pauvre président demeurait immobile et
+sans dire une parole. Le roi, alors, lui mit sa bougie
+sous le nez pour mieux voir quel visage il faisait,
+puis commença de faire le tour de la statue et de son
+piédestal avec une admirable gravité, tandis que la
+tête seule du président, qui s'appuyait des deux
+mains sur son siége, pareille à celle d'un magot de
+la Chine, accompagnait Sa Majesté par un mouvement
+central pareil à son mouvement circulaire.</p>
+
+<p>Enfin, les deux astres, qui accomplissaient leur
+périple, se retrouvèrent en face l'un de l'autre, et,
+comme le roi s'était redressé et gardait le silence:</p>
+
+<p>--Sire, dit le président avec le plus grand sang-froid,
+le cas n'étant pas prévu par l'étiquette, dois-je
+rester assis ou me lever?</p>
+
+<p>--Reste assis, reste assis! dit le roi; mais voilà
+quatre heures qui sonnent, ne nous fais pas attendre.</p>
+
+<p>Et Ferdinand sortit de la chambre avec la même
+gravité qu'il y était entré.</p>
+
+<p>Mais, quelque gravité que le roi eût affectée, cette
+aventure n'en était pas moins une de celles que,
+dans l'avenir, il avait le plus de plaisir à raconter,
+toutefois après celle de sa fuite avec Ascoli, fuite
+dans laquelle, selon lui, Ascoli avait mille chances
+pour une d'être pendu.</p>
+
+<p>La chasse chez le président fut magnifique. Mais
+quel jour, fût-ce dans la bienheureuse Sicile, peut
+être sûr de s'écouler sans quelque petit nuage au
+ciel? Le roi, nous l'avons dit, était un admirable
+tireur, et qui n'avait probablement pas son égal. Il
+ne tirait jamais qu'à balle franche et était toujours
+sûr de mettre sa balle au défaut de l'épaule; ce qui,
+à la chasse au sanglier, est d'une grande importance,
+parce que l'animal n'est vulnérable mortellement
+que là. Mais ce qu'il y avait de curieux, c'est
+qu'il exigeait de ceux qui chassaient avec lui la
+même adresse que lui.</p>
+
+<p>Aussi, le soir de cette première et fameuse chasse
+qu'il faisait chez le président Cardillo, comme tous
+les chasseurs étaient réunis autour d'un monceau de
+sangliers, trophée cynégétique de la journée, il en
+vit un qui était frappé au ventre.</p>
+
+<p>Aussitôt, la rougeur lui monta au front, et, jetant
+un regard furieux autour de lui:</p>
+
+<p>--Quel est, demanda-t-il, le porc qui a fait un
+pareil coup?</p>
+
+<p>--Moi, sire, répondit Malaspina. Faut-il me pendre
+pour cela?</p>
+
+<p>--Non, répondit le roi; mais, les jours de chasse,
+il faut rester chez vous.</p>
+
+<p>Le marquis Malaspina, à partir de ce moment,
+non-seulement resta chez lui les jours de chasse,
+mais encore fut remplacé au jeu du roi par le marquis
+de Circello.</p>
+
+<p>Au reste, le jeu du roi n'était pas le seul établi
+dans le grand salon du palais royal, situé dans le
+pavillon carré qui surmonte la porte de Montreale.
+A quelques pas de la table de reversi du roi, il y
+avait la table de pharaon, où trônait Emma Lyonna,
+soit qu'elle fît la banque ou pontât. C'était au jeu
+surtout que l'on pouvait, sur les traits mobiles de
+la belle Anglaise, étudier le flux et le reflux des passions.
+Extrême en tout, Emma jouait avec rage, et
+aimait à plonger ses belles mains dans les flots d'or
+qu'elle amassait sur ses genoux et qu'elle faisait
+rouler en fauves cascades de ses genoux sur le tapis
+vert. Lord Nelson, qui ne jouait jamais, se tenait assis
+derrière elle ou debout appuyé à son fauteuil,
+dévorant ses belles épaules de l'oeil qui lui restait,
+ne parlant à personne qu'à elle et toujours à voix
+basse et en anglais.</p>
+
+<p>Là, tandis que le roi jouait à gagner ou à perdre
+mille ducats au plus, on jouait à en gagner ou en
+perdre vingt, trente, quarante mille.</p>
+
+<p>C'était autour de cette table que se tenaient les
+plus riches seigneurs de la Sicile, et, au milieu de
+ces hommes, quelques-uns de ces joueurs heureux
+qui sont renommés par leur constante fortune au
+jeu.</p>
+
+<p>Si Emma voyait à l'un d'eux une bague ou une
+épingle qui lui plût, elle la faisait remarquer à Nelson,
+qui, le lendemain, se présentait chez le propriétaire
+du diamant, du rubis ou de l'émeraude; et,
+à quelque prix que ce fût, l'émeraude, le rubis ou le
+diamant passait du doigt ou du cou de son propriétaire
+au doigt ou au cou de la belle favorite.</p>
+
+<p>Quant à sir William, occupé d'archéologie ou de
+politique, il ne voyait rien, n'entendait rien, faisait
+sa correspondance politique avec Londres, ou classait
+ses échantillons géologiques.</p>
+
+<p>Si l'on nous accusait d'exagérer la cécité conjugale
+du digne ambassadeur, nous répondrions par cette
+lettre de Nelson, en date du 12 mars 1799, adressée
+à sir Spencer Smith, et qui fait partie des lettres et
+dépêches publiées à Londres, après la mort de l'illustre
+amiral:</p>
+
+<p>«Mon cher monsieur,</p>
+
+<p>»Je désire deux ou trois beaux châles de l'Inde,
+quels qu'en soient les prix. Comme je ne connais
+personne à Constantinople que je puisse charger de
+cette emplette, je prends la liberté de vous prier
+de me faire rendre ce service. J'en payerai le prix
+avec mille remerciements, soit à Londres, soit partout
+ailleurs, aussitôt qu'on me le fera connaître.</p>
+
+<p>»En faisant ce que je vous demande, vous acquerrez
+un nouveau titre à la reconnaissance de,</p>
+
+<p>»NELSON.»</p>
+
+<p>Cette lettre n'a pas besoin de commentaires, il
+nous semble; elle prouve qu'Emma Lyonna, en épousant
+sir William, n'avait point tout à fait oublié les
+habitudes de son ancien métier.</p>
+
+<p>Quant à la reine, elle ne jouait jamais, ou du
+moins jouait sans animation et sans plaisir. Chose
+étrange, il y avait une passion inconnue à cette
+femme de passion. En deuil du jeune prince Albert, si
+vite disparu, plus vite encore oublié, elle se tenait
+avec les jeunes princesses, en deuil comme elle, dans
+un coin du salon, occupée à quelque travail d'aiguille.
+Pendant le jeu, trois fois par semaine, le prince de
+Calabre venait avec sa jeune épouse faire au roi sa
+visite. Ni lui ni la princesse Clémentine ne jouaient.
+La princesse s'asseyait près de la reine sa belle-mère,
+au milieu des jeunes princesses ses belles-soeurs, et
+se mettait à dessiner ou à faire de la tapisserie avec
+elles.</p>
+
+<p>Le duc de Calabre allait d'un groupe à l'autre et se
+mêlait à la conversation, quelle qu'elle fût, avec cette
+faconde facile et superficielle qui, aux yeux des ignorants,
+passe pour de la science.</p>
+
+<p>Un étranger qui fût entré dans ce salon et qui
+n'eût point su à qui il avait affaire, n'eût jamais deviné
+que ce roi qui faisait si gaiement sa partie de reversi,
+que cette femme qui brodait si froidement un
+dossier de fauteuil, que ce jeune homme enfin qui,
+d'un visage si riant, saluait tout le monde, étaient un
+roi, une reine et un prince royal venant de perdre
+leur royaume et ayant depuis peu de jours seulement
+mis le pied sur la terre de l'exil.</p>
+
+<p>Le visage seul de la princesse Clémentine portait
+la trace d'un profond chagrin; mais on sentait que,
+tombant dans l'extrémité opposée, le chagrin était
+plus grand que celui qu'on éprouve de la perte d'un
+trône; on comprenait que la pauvre archiduchesse
+avait perdu son bonheur, sans espoir de le retrouver
+jamais.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>CV</h3>
+
+<h3>LES NOUVELLES.</h3>
+
+<p>
+Quoique le roi Ferdinand eût mis, comme nous
+l'avons dit, moins d'empressement à réorganiser son
+ministère que sa partie de reversi, au bout de deux ou
+trois jours, il avait établi quelque chose qui ressemblait
+à un conseil d'État. Il avait rendu à Ariola, disgracié
+d'abord, son ministère de la guerre, car il
+avait bien vite reconnu que les traîtres étaient ceux
+qui lui avaient conseillé la guerre, et non ceux qui
+l'en avaient dissuadé. Il avait nommé le marquis de
+Circello à l'intérieur, et le prince de Castelcicala--auquel
+il fallait une compensation de la perte de sa
+place d'ambassadeur à Londres et de membre de la
+junte d'État à Naples--ministre des affaires étrangères.</p>
+
+<p>Le premier qui apporta à Palerme des nouvelles
+de Naples fut le vicaire général prince Pignatelli. Il
+avait, nous l'avons dit, pris la fuite le même soir où,
+mis en demeure de livrer le trésor de l'État à la municipalité
+et de se démettre de ses pouvoirs aux
+mains des élus, il avait demandé douze heures pour
+réfléchir.</p>
+
+<p>Le prince Pignatelli fut fort mal reçu du roi et
+surtout de la reine. Le roi lui avait recommandé de
+ne traiter à aucun prix avec les Français et les rebelles,
+ce qui, à ses yeux, était tout un, et cependant
+il avait signé la trêve de Sparanisi; la reine lui avait
+ordonné de brûler Naples en la quittant et de tout
+égorger, <i>à partir des notaires et au-dessus</i>, et il n'avait
+pas incendié le plus petit palais, égorgé le moindre
+patriote.</p>
+
+<p>Le prince Pignatelli fut exilé à Castanisetta.</p>
+
+<p>Successivement, et par des voies diverses, on apprit
+l'émeute contre Mack et la protection que celui-ci
+avait trouvée sous la tente du général français,
+la nomination de Maliterno comme général du
+peuple, l'adjonction qu'il s'était faite de Rocca-Romana
+comme lieutenant, et enfin la marche toujours
+plus rapprochée des Français sur Naples.</p>
+
+<p>Enfin, un matin, par une tartane de Castellamare,
+après trois jours et demi de traversée, un homme
+aborda à Palerme, se disant porteur des nouvelles
+les plus importantes. Il avait, disait-il, échappé par
+miracle aux jacobins, et, montrant ses poignets
+meurtris par les cordes qui l'avaient lié, il demandait
+à parler au roi.</p>
+
+<p>Le roi, prévenu, fit demander qui il était.</p>
+
+<p>Il répondit qu'il se nommait Roberto Brandi et
+était gouverneur du château Saint-Elme.</p>
+
+<p>Le roi, jugeant, en effet, qu'il devait apporter des
+nouvelles positives, ordonna qu'il fût introduit.</p>
+
+<p>Roberto Brandi, introduit, raconta au roi que, la
+nuit qui avait précédé l'attaque des Français sur
+Naples, une émeute terrible avait éclaté parmi les
+hommes de la garnison du château Saint-Elme. Il
+était alors, racontait-il toujours, sorti un pistolet de
+chaque main; mais les rebelles s'étaient jetés sur lui.
+Il avait fait une résistance désespérée. De ses deux
+coups, il avait tué un homme et en avait blessé un
+autre. Mais que pouvait-il faire contre cinquante
+hommes? Ils s'étaient rués sur lui, l'avaient garrotté
+et jeté dans le cachot de Nicolino Caracciolo, qu'ils
+avaient délivré et nommé commandant du château
+à sa place. Il était resté, ajoutait-il encore soixante
+et douze heures enfermé dans son cachot, sans que
+personne songeât à lui apporter ni un verre d'eau, ni
+un morceau de pain. Enfin, un geôlier, qui lui devait
+sa place, en avait eu pitié, et, le troisième jour,
+au milieu de la confusion du combat, était descendu
+près de lui et lui avait apporté un déguisement à l'aide
+duquel il avait pu fuir. Mais, comme, dans le premier
+moment, il lui avait été impossible de trouver
+un moyen de transport, il avait été obligé de rester
+deux jours caché chez un ami, ce qui lui avait permis
+d'assister à l'entrée des Français à Naples et à la
+trahison de saint Janvier. Enfin, après la proclamation
+de la république parthénopéenne, il avait gagné
+Castellamare, où, à prix d'or, le patron d'une tartane
+avait consenti à le prendre à son bord et à le transporter
+en Sicile. Il avait fait la traversée en trois jours,
+et arrivait pour mettre son dévouement aux pieds de
+ses augustes souverains.</p>
+
+<p>Le récit était des plus touchants. Roberto Brandi,
+après l'avoir fait au roi, le renouvela devant la reine,
+et, comme la reine, bien autrement que le roi, était
+appréciatrice des grands dévouements, elle fit compter
+à la victime de Nicolino Caracciolo et des jacobins
+une somme de dix mille ducats, d'abord, puis
+le fit nommer gouverneur du château de Palerme
+aux mêmes appointements qu'il avait au château
+Saint-Elme, promettant de faire quelque chose de
+mieux pour lui, le jour où, son royaume reconquis,
+elle rentrerait à Naples.</p>
+
+<p>Un conseil fut à l'instant même réuni chez la
+reine: Acton, Castelcicala, Nelson et le marquis de
+Circello y furent convoqués.</p>
+
+<p>Il s'agissait d'empêcher la Révolution, triomphante
+à Naples, de traverser le détroit et de pénétrer en
+Sicile. C'était peu de chose que de posséder une île,
+après avoir possédé une île et un continent; c'était,
+peu de chose que d'avoir un million et demi de sujets,
+après en avoir eu sept millions; mais enfin une île et
+un million et demi de sujets valent mieux que rien,
+et le roi tenait à garder Palerme, où il faisait sa partie
+de reversi tous les soirs, où le président Cardillo
+lui donnait de si belles chasses, et à régner sur ses
+quinze cent mille Siciliens.</p>
+
+<p>Comme on le pense bien, le conseil ne décida
+rien; la reine, qui saisissait les petits détails et pouvait
+monter les rouages inférieurs d'une machine,
+était incapable d'avoir une grande idée et d'organiser
+un plan d'une certaine importance. Le roi se
+contentait de dire:</p>
+
+<p>--Moi, vous le savez, je ne voulais pas la guerre.
+Je m'en suis lavé et je m'en lave encore les mains.
+Que ceux qui ont fait le mal y trouvent un remède.
+Seulement, saint Janvier me le payera! Et, pour
+commencer, en arrivant à Naples, je fais bâtir une
+église à saint François de Paule.</p>
+
+<p>Acton, écrasé par les événement, et surtout par
+la connaissance que le roi avait eue de la part qu'il
+avait prise à la falsification de la lettre de son gendre
+l'empereur d'Autriche, sentant son impopularité
+grandir chaque jour, craignait de donner un avis qui
+conduisît l'État plus bas encore qu'il n'était, et
+offrait de donner sa démission en faveur de celui qui
+ouvrirait cet avis. Le prince de Castelcicala, diplomate
+inférieur, qui ne dut la haute position qu'il
+occupa en France et en Angleterre qu'à la faveur de
+Ferdinand et à la récompense de ses crimes, était
+impuissant aux situations extrêmes. Nelson, homme
+de guerre, marin terrible, capitaine de génie sur son
+élément, devenait d'une effrayante nullité en face de
+toute situation qui ne devait point se terminer par
+un branle-bas de combat. Enfin, le marquis de Circello,
+qui, pendant dix ou onze ans, garda près du
+roi la position qui venait de lui être faite, était ce que
+les rois appellent un bon serviteur, en ce qu'il obéit
+sans réplique aux ordres qu'il reçoit, ces ordres fussent-ils
+absurdes;--et ce que l'avenir n'appelle d'aucun
+nom, cherchant inutilement sa trace dans les
+événements contemporains et n'y trouvant que sa
+signature au-dessous de celle du roi.</p>
+
+<p>Le seul homme qui, en pareille circonstance, eût
+pu donner un bon conseil et qui même l'avait déjà
+plusieurs fois donné au roi, c'était le cardinal Ruffo.
+Son génie plein d'audace, de ressources et d'invention,
+était de ceux auxquels les rois peuvent recourir
+en toute circonstance. Le roi le savait et il y avait
+personnellement recouru.</p>
+
+<p>Mais le cardinal lui avait constamment répondu
+par ces paroles: «Transporter la contre-révolution
+en Calabre, et mettre à la tête de la contre-révolution
+le duc de Calabre.»</p>
+
+<p>La première moitié du conseil agréait assez au roi;
+mais la seconde partie lui paraissait absolument
+impraticable.</p>
+
+<p>Le duc de Calabre était le digne fils de son père,
+et il avait horreur de tout moyen politique qui pût
+compromettre sa précieuse existence. Il n'avait
+jamais voulu aller en Calabre, de peur d'y attraper
+la fièvre, et cela, quelques instances que le roi eût
+pu lui faire. A coup sûr, le roi n'obtiendrait point de
+lui d'y aller lorsqu'il s'agirait non-seulement d'y
+risquer la fièvre, mais d'y recevoir, en outre, des
+coups de fusil.</p>
+
+<p>Aussi le roi, sachant d'avance l'inutilité de l'ouverture,
+n'avait-il pas dit un mot à son fils de ce
+projet.</p>
+
+<p>Le conseil se sépara donc, comme nous l'avons
+dit, sans avoir rien décidé, se donnant à lui-même ce
+prétexte que, les renseignements sur l'état des choses
+étant insuffisants, il fallait en attendre de nouveaux.</p>
+
+<p>La situation était claire cependant et ne pouvait
+guère le devenir davantage.</p>
+
+<p>Les Français étaient maîtres de Naples, la république
+parthénopéenne était proclamée et le gouvernement
+provisoire envoyait des représentants pour
+démocratiser la province.</p>
+
+<p>Seulement, comme le conseil voulait avoir l'air de
+délibérer, s'il ne faisait point autre chose, il décida
+qu'il se réunirait le lendemain et les jours suivants.</p>
+
+<p>Et cependant, comme on va le voir, le conseil
+avait bien fait de décider qu'il fallait attendre d'autres
+nouvelles; car, le lendemain, arriva une nouvelle à
+laquelle personne ne s'attendait.</p>
+
+<p>Son Altesse le prince royal avait fait une descente
+en Calabre, s'était fait reconnaître à Brindisi et à
+Tarente, et avait soulevé toute la pointe méridionale
+de la péninsule.</p>
+
+<p>A cette nouvelle, annoncée officiellement par le
+marquis de Circello, qui la tenait d'un courrier
+arrivé le jour même de Reggio, les membres du conseil
+se regardèrent avec étonnement, et le roi éclata
+de rire.</p>
+
+<p>Nelson, qui comprenait un pareil événement parce
+qu'il était dans sa nature de le conseiller ou de l'accomplir,
+fit observer que, depuis huit jours, le prince
+avait quitté Palerme pour se rendre au château de
+la Favorite; que, depuis huit jours, on ne l'avait
+point vu, et qu'il était possible que, sans en rien dire
+à personne, poussé par son courage, il eût rêvé
+et mis à exécution cette entreprise, qui paraissait
+avoir si bien réussi.</p>
+
+<p>Cette fois, le roi haussa les épaules.</p>
+
+<p>Mais, comme, à tout prendre, l'invraisemblable
+est encore possible, le roi consentit à ce que l'on fît
+monter un homme à cheval, qui courrait à la Favorite
+et demanderait, au nom du roi, inquiet de cette
+longue absence, des nouvelles de son fils.</p>
+
+<p>L'homme monta à cheval, partit au galop et revint
+annoncer que le prince saluait son auguste père
+et se portait à merveille. Il l'avait vu, lui avait parlé,
+et sa reconnaissance était grande pour cette sollicitude
+paternelle à laquelle le roi ne l'avait pas habitué.</p>
+
+<p>Le conseil, qui, la veille, s'était séparé sans prendre
+de décision, parce que les nouvelles n'étaient
+point assez importantes, se sépara, cette fois, sans en
+prendre encore parce qu'elles l'étaient trop.</p>
+
+<p>Le roi, en rentrant chez lui, ouvrait la bouche pour
+donner l'ordre d'aller chercher le cardinal Ruffo,
+lorsque l'on prévint Sa Majesté que celui-ci l'attendait
+dans son appartement, usant du privilége qui
+lui avait été donné d'entrer chez le roi à toute heure
+et sans jamais faire antichambre.</p>
+
+<p>Le cardinal attendait le roi debout et le sourire
+sur les lèvres.</p>
+
+<p>--Eh bien, mon éminentissime, dit te roi, vous savez
+les nouvelles?</p>
+
+<p>--Le prince héréditaire est débarqué à Brindisi,
+et toute la pointe méridionale de la Calabre est en
+feu.</p>
+
+<p>--Oui; mais, par malheur, il n'y a pas un mot de
+vrai dans tout cela. Le prince héréditaire n'est pas
+plus en Calabre que moi, qui me garderai bien d'y
+aller: il est à la Favorite.</p>
+
+<p>--Où il commente fort savamment, avec le chevalier
+San-Felice, l'<i>Erotika Biblion</i>.</p>
+
+<p>--Qu'est-ce que cela, l'<i>Erotika Biblion</i>?</p>
+
+<p>--Un livre fort savant sur l'antiquité, écrit par
+M. le comte de Mirabeau, pendant sa captivité au
+château d'If.</p>
+
+<p>--Mais enfin, si grand savant que soit mon fils,
+il n'a pas encore découvert la baguette de l'enchanteur
+Merlin, et il ne peut être à la fois en Calabre et
+à la Favorite.</p>
+
+<p>--Cela est pourtant ainsi.</p>
+
+<p>--Voyons, mon cher cardinal, ne me faites pas
+languir et donnez-moi le mot de l'énigme.</p>
+
+<p>--Le roi le veut?</p>
+
+<p>--Votre ami vous en prie.</p>
+
+<p>--Eh bien, sire, le mot de l'énigme, qui est pour
+Votre Majesté seule, comprenez bien...</p>
+
+<p>--Pour moi seul, c'est convenu.</p>
+
+<p>--Eh bien, le mot de l'énigme est que, quand,
+pour un grand projet, j'ai besoin d'un prince héréditaire,
+et que le roi est assez ennemi de lui-même
+pour ne pas vouloir me le donner...</p>
+
+<p>--Eh bien? demanda le roi.</p>
+
+<p>--Eh bien, j'en fabrique un! répondit le cardinal.</p>
+
+<p>--Oh! pardieu! dit le roi, voilà du nouveau. Vous
+allez me dire comment vous vous y prenez, n'est-ce
+pas?</p>
+
+<p>--Bien volontiers, sire. Seulement, accommodez-vous
+<i>confortablement</i> dans un fauteuil, comme dit
+mon ami Nelson; car le récit est un peu long, je
+vous en préviens.</p>
+
+<p>--Parlez, parlez, mon cher cardinal, dit le roi
+s'accommodant, en effet, dans une causeuse; et ne
+craignez jamais d'être trop long. Vous parlez si
+bien, que je ne me lasse jamais de vous entendre.</p>
+
+<p>Ruffo salua et commença son récit.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>CVI</h3>
+
+<h3>COMMENT LE PRINCE HÉRÉDITAIRE POUVAIT ÊTRE,<br>
+A LA FOIS, EN SICILE ET EN CALABRE.</h3>
+
+<p>--Sire, Votre Majesté se rappelle Leurs Altesses
+royales mesdames Victoire et Adélaïde, filles de Sa
+Majesté le roi Louis XV?</p>
+
+<p>--Parfaitement; pauvres vieilles princesses! à
+telles enseignes qu'au moment de quitter Naples, je
+leur ai envoyé quelque chose comme dix ou douze
+mille ducats, en leur faisant dire de s'embarquer à
+Manfredonia pour Trieste, ou de venir, si elles l'aimaient
+mieux, nous rejoindre à Palerme.</p>
+
+<p>--Votre Majesté se rappelle aussi les sept gardes
+du corps qu'elles avaient avec elles, et dont l'un,
+M. de Boccheciampe, était particulièrement recommandé
+par M. le comte de Narbonne?</p>
+
+<p>--Je me rappelle tout cela.</p>
+
+<p>--L'un d'eux--Votre Majesté n'a pas dû, certes,
+oublier ce détail--avait une merveilleuse ressemblance
+avec Son Altesse royale le prince héréditaire.</p>
+
+<p>--Au point que, moi-même, quand je l'ai vu
+pour la première fois, j'y ai été trompé.</p>
+
+<p>--Eh bien, sire, dans les circonstances où nous
+nous trouvions, il m'est venu à l'esprit d'utiliser ce
+phénomène.</p>
+
+<p>Le roi regarda Ruffo en homme qui ne sait pas
+encore ce qu'il va entendre, mais qui a une telle
+confiance dans le narrateur, qu'il admire déjà.</p>
+
+<p>Ruffo continua:</p>
+
+<p>--Au moment du départ, j'appelai près de moi de
+Cesare, et, comme je doutais que M. le prince de
+Calabre consentît jamais à jouer un rôle actif dans
+une guerre comme celle qui se préparait, sans faire
+part de mon projet à Cesare, sur la bravoure de qui
+je savais pouvoir compter, puisqu'il est Corse, je
+lui dis que ce n'était, certes, point par hasard et sans
+avoir de grands desseins sur lui que la nature l'avait
+doué d'une ressemblance si extraordinaire avec le
+prince héréditaire.</p>
+
+<p>--Et que répondit-il? demanda le roi.</p>
+
+<p>--Je dois lui rendre cette justice, qu'il n'hésita
+pas un instant. «Je ne suis, dit-il, qu'un atome
+dans le drame qui se joue; mais ma vie et celle de
+mes compagnons est au service du roi. Qu'ai-je à
+faire?--Rien, répondis-je. Vous n'avez qu'à vous
+laisser faire.--Encore, avons-nous un plan quelconque
+à suivre?--Vous accompagnerez Leurs Altesses
+royales à Manfredonia; lorsqu'elles seront
+embarquées, vous suivrez la côte orientale de la Calabre
+jusqu'à Brindisi. Si, le long de la route, il ne
+vous est rien arrive, prenez à Brindisi un bateau,
+une barque, une tartane, et gagnez la Sicile; si, au
+contraire, il vous est arrivé quelque chose d'extraordinaire
+et d'inattendu, vous êtes homme d'esprit
+et de courage, profitez des circonstances: votre fortune
+et celle de vos compagnons--une fortune à
+laquelle, dans vos rêves d'ambition les plus hardis,
+vous ne pouviez vous attendre,--est entre vos
+mains...»</p>
+
+<p>--Vous aviez quelque projet sur eux?</p>
+
+<p>--Évidemment.</p>
+
+<p>--Alors, pourquoi, connaissant leur courage, ne
+les mettiez-vous pas au courant de ce projet?</p>
+
+<p>--Parce que, sur les sept, sire, un pouvait me
+trahir... Qui peut répondre que, sur sept hommes,
+un seul ne trahira point?</p>
+
+<p>Le roi poussa un soupir.</p>
+
+<p>--Mais ce projet, dit-il, à moi, vous n'avez aucune
+raison de me le cacher.</p>
+
+<p>--D'autant mieux, sire, continua Ruffo, qu'il a
+réussi.</p>
+
+<p>--J'écoute, reprit le roi.</p>
+
+<p>--Eh bien, sire, nos sept jeunes gens suivirent
+de point en point les instructions données. Les deux
+princesses embarquées, ils prirent la côte méridionale
+de la Calabre, où les attendait un de mes agents
+par lequel je ne craignais pas plus d'être trahi que
+par eux, attendu qu'il n'était guère mieux instruit
+qu'eux.</p>
+
+<p>--Vous étiez fait pour être premier ministre, mon
+cher Ruffo, non pas d'un petit État comme Naples,
+mais d'une grande puissance comme la France, l'Angleterre
+ou la Russie. Continuez, continuez, je vous
+écoute. Voyons, quel était cet agent, et qu'était-il
+chargé de faire? Quel maître en politique vous êtes,
+mon cher cardinal! et quel malheur que vous n'ayez
+pas eu en moi un meilleur élève!</p>
+
+<p>--Cet agent que Votre Majesté a nommé, il y a
+un an, intendant à ma recommandation, habite la
+ville de Montejasi, qui devait naturellement se trouver
+sur la route de nos aventuriers. Je lui écrivis
+que Son Altesse royale le duc de Calabre, décidé à
+tenter un coup désespéré pour reconquérir le
+royaume de son père, venait de s'embarquer pour
+la Calabre avec le duc de Saxe, son connétable et son
+grand écuyer, et que je le priais de veiller à leur
+sûreté en sujet fidèle, dans le cas où il croirait que
+leur projet ne dût pas réussir, mais aussi de les seconder
+de tout son pouvoir dans le cas où il aurait
+la moindre chance de réussite. Il était invité à transmettre
+le secret de cette expédition aux amis dont il
+serait sûr. J'avais le briquet et le caillou: j'attendis
+l'étincelle.</p>
+
+<p>--Le caillou se nommait de Cesare, je le sais
+déjà; mais comment se nommait le briquet?</p>
+
+<p>--Buonafede Gironda, sire.</p>
+
+<p>--Il ne faut oublier aucun de ces noms, mon
+éminentissime; car je sais que, si un jour j'ai à
+punir, j'aurai aussi à récompenser.</p>
+
+<p>--Ce que j'avais prévu est arrivé. Les sept jeunes
+gens passèrent par la ville de Montejasi, chef-lieu du
+district de notre intendant; ils descendirent à une
+mauvaise auberge, sur le balcon de laquelle ils vinrent
+prendre l'air après avoir dîné. Le préfet était déjà
+prévenu de leur présence, et le nombre sept lui fit
+immédiatement naître dans l'esprit l'idée que ces
+sept personnages pourraient bien être monseigneur
+le duc de Calabre, le duc de Saxe, le connétable Colonna,
+le grand écuyer Boccheciampe et leur suite.
+D'un autre côté, un bruit tout opposé s'était répandu
+dans la ville: on disait que les sept jeunes gens
+étaient des agents jacobins qui venaient démocratiser
+la province. Or, la province étant peu démocrate,
+quatre ou cinq cents personnes, déjà réunies
+sur la place, s'apprêtaient à faire un mauvais parti à
+nos voyageurs, lorsque arriva le préfet Buonafede
+Gironda, c'est-à-dire mon homme, lequel écouta les
+bruits qui circulaient et répondit que c'était à lui, la
+première autorité du pays, de s'assurer de l'identité
+des gens qui traversaient le chef-lieu de son district;
+qu'en conséquence, il allait se rendre près des étrangers
+et procéderait à leur interrogatoire; les Montéjasiens
+sauraient donc dans dix minutes à quoi s'en
+tenir.</p>
+
+<p>»Les jeunes gens avaient quitté le balcon et refermé
+la fenêtre, car il ne leur était point difficile de
+voir que quelque chose d'inconnu soulevait contre eux
+un orage qui ne tarderait point à éclater, lorsqu'on
+leur annonça la visite de l'intendant. Cette annonce,
+au lieu de la calmer, redoubla leur inquiétude. Il
+paraît que, dans toutes les circonstances épineuses,
+c'était de Cesare qui portait la parole; il se prépara
+donc à demander au préfet la cause des mauvaises
+intentions des habitants de Montejasi à son égard,
+lorsque celui-ci entra et se trouva face à face avec
+lui.</p>
+
+<p>»A la vue de Cesare, tous les soupçons de Buonafede
+furent confirmés. Il était évident que les sept
+voyageurs étaient ceux que je lui avais recommandés
+et qu'il se trouvait en face du prince héréditaire.</p>
+
+<p>»Aussi ce cri s'échappa-t-il de sa bouche:</p>
+
+<p>»--Le prince royal! Son Altesse le duc de Calabre!</p>
+
+<p>»De Cesare tressaillit. Cette circonstance inattendue
+et incroyable que je lui avais prédite et dont je
+l'avais invité à profiter, c'était à n'en point douter,
+celle dans laquelle il se trouvait; cette fortune inespérée,
+inouïe à laquelle il n'avait pas osé penser dans ses
+rêves, elle venait au-devant de lui, elle allait passer
+à portée de sa main, il n'avait qu'à la saisir aux
+cheveux.</p>
+
+<p>»Il regarda ses compagnons, cherchant dans leur
+regard un signe approbateur, et, encouragé par ce
+signe, il fit pour toute réponse un pas au-devant de
+l'intendant, et, avec une dignité suprême, lui donna
+sa main à baiser.</p>
+
+<p>--Mais savez-vous, mon éminentissime, que c'est
+un homme très-fort que votre de Cesare? fit le roi.</p>
+
+<p>--Attendez donc, sire!... L'intendant, en se relevant,
+demanda à être présenté au duc de Saxe, au
+connétable Colonna et au grand écuyer Boccheciampe;
+lui-même indiquait au faux prince royal
+les noms dont il devait nommer ses compagnons et
+les titres dont il devait les qualifier. Mais les hurlements
+de la multitude ne donnèrent pas le temps à
+la présentation de s'achever. Trois ou quatre pierres
+brisèrent les vitres et vinrent tomber aux pieds des
+princes et de l'intendant, qui ouvrit la fenêtre, prit
+de Cesare par la main, et, le montrant à la population
+ébahie de voir la bonne intelligence qui régnait
+entre l'intendant royal et les envoyés jacobins, il
+cria d'une voix qui domina le tumulte: «Vive le roi
+Ferdinand! vive notre prince héréditaire François!»
+Vous jugez, sire, de l'effet que firent sur la foule
+cette apparition et ce cri. Quelques Montéjasiens qui
+avaient été à Naples et qui y avaient vu le duc de
+Calabre, le reconnurent ou crurent le reconnaître.
+Un immense cri de «Vive le roi! vive le prince héréditaire!»
+répondit au cri de l'intendant. De Cesare
+salua, fort princièrement à ce qu'il paraît. Au milieu
+des hourras qui se continuaient avec fureur, deux
+ou trois voix crièrent: «A la cathédrale! à la cathédrale!»
+Rien ne réjouit le peuple comme un <i>Te
+Deum</i>. Aussi la foule répéta-t-elle d'une seule voix:
+«A la cathédrale! à la cathédrale!» Dix messagers
+se détachèrent et allèrent prévenir l'archevêque de
+se préparer à chanter un <i>Te Deum</i>. Enfin, au milieu
+d'un concours de peuple immense, le faux prince se
+rendit à l'église, porté dans les bras de la multitude
+et accompagné de l'enthousiasme universel... Vous
+comprenez bien, sire, qu'une fois le <i>Te Deum</i>
+chanté, si quelques soupçons subsistaient encore, ces
+soupçons s'évanouirent. Qui pouvait douter du
+prince royal, quand Dieu lui-même l'avait reconnu
+et béni? Une si heureuse nouvelle se répandit dans
+les campagnes avec la rapidité de la foudre. Dans
+toutes les localités où elle parvint, on nomma des
+députés, qui, le lendemain, vinrent à Montejasi
+rendre hommage au faux prince. De Cesare les reçut
+avec sa dignité accoutumée, leur annonça qu'il venait
+de votre part pour reconquérir le royaume, et
+qu'il se confiait au courage et à la loyauté de ceux
+qui devaient être un jour ses sujets.</p>
+
+<p>--Allons, allons! dit le roi, tout cela n'est point
+d'un homme ordinaire, et je vois que je n'avais pas
+trop fait pour lui en lui mettant sur le dos l'habit de
+lieutenant.</p>
+
+<p>--Attendez, sire, répliqua Ruffo, car le meilleur
+me reste à vous raconter. Dans la journée, le bruit
+arriva à Montejasi que les princesses de France, qui
+voulaient se rendre à Trieste, repoussées par les vents
+contraires, venaient d'entrer dans le port de Brindisi.
+Il y avait un grand coup à risquer et qui fermerait
+la bouche aux plus sceptiques et aux plus incrédules:
+c'était d'aller faire une visite à Mesdames, de
+leur confier franchement la situation et de se faire
+reconnaître par elles. Elles aimaient assez le chef de
+leurs gardes et elles étaient assez dévouées à Leurs
+Majestés Siciliennes pour ne point hésiter un instant
+à charger leur conscience d'un mensonge
+qui pouvait servir à l'intérêt de la cause. Arrivé où
+il en était, de Cesare était décidé à pousser la chose
+jusqu'au bout. On partit le même soir pour Brindisi
+en annonçant que le prince royal allait faire une visite
+à ses respectables cousines Mesdames de France.
+Le lendemain, toute la ville de Brindisi savait l'arrivée
+du prince, et les autorités venaient le féliciter au
+palais de don Francesco Errico, à qui il avait fait
+l'honneur de descendre chez lui.</p>
+
+<p>»Vers midi, au milieu d'un concours immense de
+peuple, nos sept jeunes gens s'acheminèrent vers le
+port, marchant derrière le prince royal et lui rendant
+tous les honneurs dus à son rang. Les princesses
+étaient à bord de leur felouque et n'avaient pas voulu
+débarquer.</p>
+
+<p>»En voyant leurs sept gardes du corps, elles manifestèrent
+une grande joie, et de Cesare, ayant demandé
+à les entretenir en particulier, descendit près
+d'elles, tandis que ses six compagnons restaient sur
+le pont avec M. de Châtillon leur ancienne connaissance.</p>
+
+<p>»Les vieilles princesses avaient appris la présence
+du prince héréditaire en Calabre; mais elles étaient
+loin de s'attendre que ce prince héréditaire ne fût
+autre que de Cesare. Celui-ci leur raconta les événements
+tels qu'ils s'étaient passés et leur demanda s'il
+devait ou non leur donner suite.</p>
+
+<p>»Leur avis fut qu'il fallait profiter de la bonne
+chance que lui offrait le destin, et, sur l'observation
+que de Cesare leur fit que Votre Majesté trouverait
+peut-être mauvais qu'il se fît passer pour le prince
+héréditaire, et le prince héréditaire qu'il se fît passer
+pour lui, elles s'engagèrent à arranger la chose avec
+Votre Majesté et le duc de Calabre.</p>
+
+<p>»De Cesare, au comble de la joie, demanda alors
+aux vieilles princesses une preuve d'estime qui pût
+confirmer aux yeux du public leur parenté. Leurs
+Altesses royales y consentirent, remontèrent avec
+lui sur le pont, lui donnèrent leurs mains à baiser,
+et reconduisirent l'illustre visiteur jusqu'à l'escalier
+de leur felouque. Là, de Cesare eut l'honneur de les
+embrasser toutes les deux.</p>
+
+<p>--Mais vous savez, mon éminentissime, que
+c'est le brave des braves; votre de Cesare! dit le
+roi.</p>
+
+<p>--Oui, sire, et la preuve, c'est que ses compagnons,
+n'osant poursuivre l'aventure, l'ont abandonné
+avec Boccheciampe, et se sont embarqués
+pour Corfou.</p>
+
+<p>--De sorte que...?</p>
+
+<p>--De sorte que de Cesare et Boccheciampe, c'est-à-dire
+le prince François et son grand écuyer sont à
+Tarente avec trois ou quatre cents hommes, et que
+toute la terre de Bari est soulevée en leur nom et au
+vôtre.</p>
+
+<p>--Voilà de riches nouvelles, mon éminentissime!
+Est-ce qu'il n'y aurait pas moyen d'en profiter?</p>
+
+<p>--Si fait, sire, et c'est pour cela que me voici.</p>
+
+<p>--Et vous êtes le bienvenu, comme toujours....
+Voyons, si philosophe que je sois, je ne serais point
+fâché de chasser les Français de Naples et de faire
+pendre quelques jacobins sur la place du Mercato-Vecchio.
+Qu'y a-t-il à faire, mon cher cardinal, pour
+arriver à cela?... Entends-tu, Jupiter, nous allons
+pendre des jacobins. Eh! eh! ce sera drôle.</p>
+
+<p>--Ce qu'il y a à faire pour arriver à cela? demanda
+Ruffo.</p>
+
+<p>--Oui, je désire le savoir.</p>
+
+<p>--Eh bien, sire, il y a à me laisser achever ce que
+j'ai commencé: voilà tout.</p>
+
+<p>--Achevez, mon éminentissime, achevez.</p>
+
+<p>--Mais seul, sire!</p>
+
+<p>--Comment, seul?</p>
+
+<p>--Oui, c'est-à-dire sans le concours d'aucun Mack,
+d'aucun Pallavicini, d'aucun Maliterno, d'aucun
+Romana.</p>
+
+<p>--Comment! tu veux reconquérir Naples seul?</p>
+
+<p>--Oui, seul, avec de Cesare pour lieutenant, et
+mes bon Calabrais pour armée. Je suis né parmi eux,
+ils me connaissent; mon nom ou plutôt celui de mes
+aïeux est en vénération dans les chaumières les plus
+écartées. Dites seulement <i>oui</i>, donnez-moi les pouvoirs
+nécessaires, et, avant trois mois, je suis avec soixante
+mille hommes aux portes de Naples.</p>
+
+<p>--Et, comment les réuniras-tu, tes soixante mille
+hommes?</p>
+
+<p>--En prêchant la guerre sainte, en élevant le crucifix
+de la main gauche, l'épée de la main droite, en
+menaçant et en bénissant. Ce qu'on fait les Fra-Diavolo,
+les Mammone, les Pronio, dans les Abruzzes,
+dans la Campanie et dans la Terre de Labour, je le
+ferai bien, Dieu aidant, en Calabre et dans la Basilicate.</p>
+
+<p>--Mais des armes?</p>
+
+<p>--Nous n'en manquerons point, dussions-nous
+n'avoir que celles des jacobins qu'on enverra pour
+nous combattre. D'ailleurs, chaque Calabrais n'a-t-il
+pas un fusil?</p>
+
+<p>--Mais de l'argent?</p>
+
+<p>--J'en trouverai dans les caisses des provinces. Il
+ne me faut pour tout cela que l'agrément de Votre
+Majesté.</p>
+
+<p>--Mon agrément? Vive saint Janvier!... Non pas,
+je me trompe, saint Janvier est un renégat.--Mon
+agrément, tu l'as. Quand te mets-tu en campagne?</p>
+
+<p>--Dès aujourd'hui, sire. Mais vous savez mes conditions?</p>
+
+<p>--Seul, sans armes et sans argent, n'est-ce point
+cela?</p>
+
+<p>--Oui, sire. Me trouvez-vous trop exigeant?</p>
+
+<p>--Non, pardieu!</p>
+
+<p>--Mais seul, avec tout pouvoir: je serai votre vicaire
+général, votre <i>alter ego</i>.</p>
+
+<p>--Tu seras tout cela, et, aujourd'hui même, en
+plein conseil, je déclare que telle est ma volonté.</p>
+
+<p>--Alors, tout est perdu.</p>
+
+<p>--Comment, tout est perdu?</p>
+
+<p>--Sans doute. Au conseil, je n'ai que des ennemis.
+La reine ne m'aime pas, M. Acton me déteste,
+milord Nelson m'exècre, le prince de Castelcicala
+m'abhorre. Quand bien même les autres ministres
+me soutiendraient, voilà une majorité toute faite
+contre moi... Non, sire, pas ainsi.</p>
+
+<p>--Comment, alors?</p>
+
+<p>--Sans conseil d'État, sans autre volonté que
+celle du roi, sans autre aide que celle de Dieu. Ai-je
+besoin de quelqu'un pour faire ce que j'ai fait jusqu'à
+présent? Pas plus que je n'en aurai besoin pour ce
+qui me reste à faire. Ne disons pas un mot de notre
+plan; gardons le secret. Je pars sans bruit pour Messine
+avec mon secrétaire et mon chapelain, je traverse
+le détroit; et, là seulement je déclare aux
+Calabrais ce que je viens faire en Calabre. Le conseil
+d'État alors se réunira sans Votre Majesté ou avec
+Votre Majesté; mais il sera trop tard. Je me moquerai
+du conseil d'État. Je marcherai sur Cosenza,
+j'ordonnerai à de Cesare de faire sa jonction avec moi,
+et, dans trois mois comme je l'ai dit à Votre Majesté,
+je serai sous les murs de Naples.</p>
+
+<p>--- Si tu fais cela, Fabrizio, je te nomme premier
+ministre à vie et je reprends à mon imbécile de
+François le titre de duc de Calabre pour te le donner.</p>
+
+<p>--Si je fais cela, sire, vous ferez ce que font les
+rois pour lesquels on se dévoue: vous vous hâterez
+d'oublier. Il y a des services si grands, que l'on ne
+peut les payer que par l'ingratitude, et celui que je
+vous aurai rendu sera de ceux-là. Mais mon but va
+plus loin que la richesse, plus haut que les honneurs.
+Je suis ambitieux de gloire et de renommée,
+sire: je veux être à la fois dans l'histoire Monk
+et Richelieu.</p>
+
+<p>--Et je t'y aiderai de tout mon pouvoir, quoique
+je ne sache pas trop ce qu'ils sont ou plutôt ce qu'ils
+étaient. Quand dis-tu que tu veux partir?</p>
+
+<p>--Aujourd'hui, si Votre Majesté y consent.</p>
+
+<p>--Comment, si j'y consens? Tu es bon! Je t'y
+pousse, je t'y pousse des pieds et des mains. Mais
+tu ne penses pas, cependant, partir sans argent?</p>
+
+<p>--J'ai un millier de ducats, sire.</p>
+
+<p>--Et, moi, je dois en avoir deux ou trois mille
+dans mon secrétaire.</p>
+
+<p>--C'est tout ce qu'il me faut.</p>
+
+<p>--Attends donc... Mon nouveau ministre des
+finances, le prince Luzzi, m'a prévenu hier que le
+marquis Francesco Taccone était arrivé à Messine
+avec cinq cent mille ducats, qu'il a touchés chez
+Backer en échange de billets de banque. En voilà que
+je vous recommande, les Backer, mon éminentissime;
+quand nous serons rentrés à Naples, et que vous
+serez premier ministre, nous les ferons ministres
+des finances.</p>
+
+<p>--Oui, sire. Mais revenons à nos cinq mille
+ducats.</p>
+
+<p>--Eh bien, attends: je vais te signer l'ordre de
+les prendre à Taccone. Ce sera ta caisse militaire.</p>
+
+<p>Le cardinal se mit à rire.</p>
+
+<p>--Pourquoi ris-tu? demanda le roi.</p>
+
+<p>--Je ris de ce que Votre Majesté ne sait pas que
+cinq cent mille ducats qui voyagent de Naples en
+Sicile se perdent toujours en route.</p>
+
+<p>--C'est possible. Mais, au moins, Danero, le général
+Danero, le gouverneur de la place de Messine,
+mettra à ta disposition les armes et les munitions
+nécessaires à la petite troupe avec laquelle tu te
+mettras en marche.</p>
+
+<p>--Pas plus que le trésorier Taccone ne me remettra
+les cinq cent mille ducats. N'importe, sire: remettez-moi
+ces deux ordres. Si Taccone me donne
+l'argent et Danero les armes, tant mieux; s'ils ne me
+les donnent pas, je me passerai d'eux.</p>
+
+<p>Le roi prit deux papiers, écrivit et signa les deux
+ordres.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, le cardinal tirait un troisième
+papier de sa poche, le dépliait et le glissait sous les
+yeux du roi.</p>
+
+<p>--Qu'est-ce que cela? demanda le roi.</p>
+
+<p>--C'est mon diplôme de vicaire général et d'<i>alter
+ego</i>.</p>
+
+<p>--Que tu as rédigé toi-même?</p>
+
+<p>--Pour ne pas perdre de temps, sire.</p>
+
+<p>--Et, comme je ne veux pas te retarder...</p>
+
+<p>Le roi posa la main au-dessous de la dernière
+ligne.</p>
+
+<p>Le cardinal l'arrêta au moment où il allait signer.</p>
+
+<p>--Lisez d'abord, sire, fit le cardinal.</p>
+
+<p>--Je lirai après, dit le roi.</p>
+
+<p>Et il signa.</p>
+
+<p>Ceux de nos lecteurs qui craindront de perdre
+leur temps à la lecture d'une pièce diplomatique des
+plus curieuses, mais qui n'est, au bout du compte,
+qu'une pièce diplomatique inconnue jusqu'aujourd'hui,
+peuvent passer le chapitre suivant; mais ceux
+qui cherchent dans un livre historique autre chose
+qu'une simple distraction ou un frivole amusement,
+nous sauront gré, nous en sommes sûr, d'avoir tiré
+ce document des tiroirs secrets de Ferdinand, où il
+était enseveli depuis soixante ans, et de lui faire voir
+le jour pour la première fois.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>CVII</h3>
+
+<h3>DIPLOME DU CARDINAL RUFFO</h3>
+
+<p>«Cardinal Ruffo;</p>
+
+<p>»La nécessité d'arriver le plus promptement possible,
+et par les moyens les plus efficaces, au salut
+des provinces du royaume de Naples et de les préserver
+des nombreuses intrigues que les ennemis
+de la religion, de la couronne et de l'ordre ourdissent
+pour les entraîner dans la rébellion, me détermine
+à commettre au talent, au zèle et à l'attachement
+de Votre Éminence le soin grave et l'importante
+mission de la défense de cette partie du royaume
+encore pure des désordres de tout genre et de la
+ruine qui menace le royaume dans cette terrible
+crise.</p>
+
+<p>»Je charge, par conséquent, Votre Éminence de
+se porter en Calabre, cette province de notre royaume
+étant celle que nous chérissons le plus particulièrement,
+et dans laquelle il est le plus facile d'organiser
+la défense et de combiner les opérations
+à l'aide desquelles on peut arrêter la marche de
+l'ennemi commun et sauvegarder l'un et l'autre
+littoral de toute tentative soit d'hostilité, soit de
+séduction, qui pourrait être essayée, par les malintentionnés
+de la capitale ou du reste de l'Italie.</p>
+
+<p>»Les Calabres, la Basilicate, les provinces de
+Lecce, Barri et Salerne seront l'objet de mes soins
+les plus empressés et les plus énergiques.</p>
+
+<p>»Tous les moyens de salut que Votre Éminence
+croira pouvoir employer, au nom de l'attachement à
+la religion, du désir de sauver la propriété, la vie
+et l'honneur des familles, les récompenses à accorder
+à ceux qui se distingueront dans l'oeuvre de restauration
+que vous allez entreprendre, seront adoptées
+par moi sans discussion, sans limite, ainsi que
+les châtiments les plus sévères que vous croirez devoir
+appliquer aux rebelles. Enfin, quelque ressource
+à laquelle, dans l'extrémité où nous nous
+trouvons, Votre Éminence croira devoir recourir et
+qu'elle jugera capable d'exciter les habitants à une
+juste défense, elle devra l'employer; mais c'est surtout
+le feu de l'enthousiasme dirigé dans la bonne
+voie qui nous paraît le plus apte à lutter contre les
+nouveaux principes et à les renverser. Ces principes
+régicides et désorganisateurs des sociétés sont plus
+puissants que vous ne le croyez peut-être; car ils
+flattent l'ambition des uns et la cupidité des autres,
+et la vanité et l'amour-propre de tous, en faisant naître
+dans les coeurs les plus vulgaires ces trompeuses
+espérances que répandent les fauteurs des opinions
+modernes et des manéges révolutionnaires, manéges
+qui, partout où ils ont été employés, opinions qui,
+partout où elles ont triomphé, ont fait le malheur
+de l'État, comme on peut le voir en jetant les yeux
+sur la France et l'Italie.</p>
+
+<p>»A cet effet, pour remédier à toutes nos misères
+par de promptes mesures destinées à reconquérir
+nos provinces envahies, ainsi que cette insolente
+capitale qui leur donne l'exemple du désordre, j'autorise
+Votre Éminence à exercer la charge de commissaire
+général dans la première province où se
+manifestera le besoin de sa mission, celle de vicaire
+général du royaume lorsqu'elle se trouvera en possession
+de tout ou partie de ce royaume, à la tête des
+forces actives qu'elle va recevoir, avec le droit de
+faire en notre nom toute proclamation qu'elle croira
+utile au bien de la cause.</p>
+
+<p>»Je donne, en outre, à Votre Éminence, comme
+mon <i>alter ego</i>, le droit de changer tout préside, de
+révoquer tout administrateur, tout président de tribunal,
+tout employé supérieur ou inférieur de l'administration
+politique ou civile; comme aussi de
+suspendre, d'éloigner, de faire arrêter tout employé
+militaire, s'il croit avoir des raisons d'user de cette
+rigueur, et d'employer intérimairement ceux auxquels
+il aura confiance et qu'il chargera des postes
+vacants, jusqu'à ce que j'aie approuvé leur nomination,
+sur la demande qui m'en sera faite, et cela,
+afin que tous ceux qui dépendent de mon gouvernement
+reconnaissent dans Votre Éminence mon agent
+suprême et agissent activement, sans retard ni opposition,
+et cela, ainsi qu'il convient et est indispensable
+aux heures critiques et difficiles où nous
+nous trouvons.</p>
+
+<p>»Cette charge de commissaire général et de vicaire
+du royaume sera, par Votre Éminence, appliquée
+et exercée comme elle l'entendra, attendu
+que, grâce à cette faculté d'<i>alter ego</i> que je lui concède
+de la façon et selon le mode le plus étendu, j'entends
+qu'elle fasse valoir et respecter mon autorité
+souveraine, et que, par son emploi, elle préserve mon
+royaume de dommages ultérieurs, ceux qu'il a subis
+jusqu'aujourd'hui étant déjà trop grands.</p>
+
+<p>»Elle devra, en conséquence, procéder avec la plus
+grande sévérité et la plus rigoureuse justice, soit
+pour se faire obéir, selon que l'exigera la nécessité
+du moment, soit pour donner les bons exemples et
+faire disparaître les mauvais, soit enfin pour faire
+avorter la semence ou arracher les racines de cette
+mauvaise plante de la liberté, qui a si facilement
+germé et poussé aux endroits où mon autorité est
+méconnue, afin que le mal déjà fait soit réparé et
+que nous ne marchions pas à un mal plus grand
+et à de nouveaux malheurs.</p>
+
+<p>»Toutes les caisses de royaume, sous quelque dénomination
+qu'elles soient classées, relèveront de
+Votre Éminence et obéiront à ses ordres. Elle veillera
+à ce que l'on ne fasse parvenir aucune somme
+à la capitale tant que celle-ci se trouvera dans l'état
+d'anarchie où elle est maintenant. L'argent desdites
+caisses sera, par Votre Éminence, employé, pour
+le bien et le besoin des provinces, au payement nécessaire
+au gouvernement civil et aux moyens de
+défense que nous devons improviser, ainsi qu'à la
+solde de nos défenseurs.</p>
+
+<p>»Il me sera donné un état régulier de ce que Votre
+Éminence aura fait et comptera faire, afin que,
+sur les choses faites et à faire, je puisse vous notifier
+mes résolutions et transmettre mes ordres.</p>
+
+<p>»Votre Éminence choisira deux ou trois assesseurs
+probes et dignes de sa confiance, choisis dans
+la magistrature, pour rendre leurs jugements dans
+les causes graves, qui, pour appel, dans les temps
+ordinaires, s'envoient au tribunal de la capitale. Ils
+remplaceront les tribunaux de Naples, afin que les
+affaires ne traînent pas en longueur. Pour ces emplois,
+Votre Éminence pourra se servir des magistrats
+provinciaux, les autorisant à prononcer en même
+temps sur toute autre cause qu'il lui plaira de leur
+soumettre, ainsi que sur les appels qui seraient portés
+devant eux, et elle s'assurera, en destituant lesdits
+magistrats, à l'occasion, que la plus stricte justice
+sera rendue dans les provinces qu'elle administrera
+en mon nom.</p>
+
+<p>»Par les différents papiers que je remets à Votre
+Éminence, elle s'assurera que, dans la persuasion
+que la nombreuse armée que j'entretenais dans mon
+royaume, armée par laquelle j'ai été si mal servi,
+n'est point encore entièrement dispersée; j'avais
+donné l'ordre que ses restes se portassent à Palerme
+et jusque dans les Calabres, dans le but de défendre
+ces provinces et de maintenir leurs communications
+avec la Sicile. Dans les circonstances où nous sommes,
+quels que soient les commandants qui, sur son
+chemin, se présenteront à Votre Éminence avec
+ces débris de troupes, ces commandants devront
+marcher d'accord avec Votre Éminence, quelle que
+soit la position qui leur ait été créée par mes ordonnances
+précédentes. Quant au général de la Salandra
+ou tout autre général qui se réunirait à Votre
+Éminence avec ces mêmes troupes, ils suivront les
+prescriptions nouvelles qui leur sont données. Votre
+Éminence les leur notifiera, et, aussitôt que je serai
+prévenu de cette notification, j'expédierai les commissions
+ultérieures que Votre Éminence réclamera
+de moi.</p>
+
+<p>»Relativement à la force militaire, et nous devons
+supposer raisonnablement qu'il n'en reste plus de
+régulière, Votre Éminence, et c'est là le but principal
+de sa commission, aura soin de la créer ou réorganiser
+par tous les moyens, et l'on tâchera, puisque,
+cette fois, elle combattra sur le sol de la patrie,
+bien que cette force ne puisse être composée que de
+soldats fugitifs et déserteurs, on tâchera de leur rendre
+ou de leur inspirer le courage qu'ont montré
+mes braves Calabrais dans les combats qu'ils viennent
+de soutenir contre l'ennemi. Il en sera ainsi
+des corps qui se formeront, composés des habitants
+des provinces que leur patriotisme et leur amour
+pour la religion porteront à prendre les armes et
+à défendre ma cause.</p>
+
+<p>»Pour arriver à ce but, je ne prescris aucun
+moyen à Votre Éminence; je les laisse, au contraire,
+tous à son zèle, tant relativement au mode d'organisation
+que pour la distribution des récompenses
+de tout genre qu'elle croira devoir accorder. Si ces
+récompenses sont pécuniaires, elle pourra les distribuer
+elle-même; si ce sont des honneurs et des
+emplois, elle pourra temporairement accorder ces
+honneurs et distribuer ces emplois, et ce sera à moi
+de les ratifier; car toute haute faveur devra être
+soumise à ma ratification.</p>
+
+<p>»Lorsque les troupes régulières que j'attends
+seront arrivées, on pourra en expédier une partie
+en Calabre, ou dans toute autre partie de la terre
+ferme, ainsi que toutes munitions et pièces d'artillerie
+que l'on pourra partager entre la Sicile et la
+Calabre.</p>
+
+<p>»Votre Éminence choisira les employés militaires et
+politiques dont elle croira devoir s'entourer; elle établira
+pour eux des conditions provisoires, et placera
+chacun au poste qu'elle croira le mieux lui convenir.</p>
+
+<p>»Pour les dépenses de Votre Éminence, il lui
+sera accordé la somme de quinze cents ducats (six
+mille francs par mois), somme que nous regardons
+comme indispensable à ses besoins; mais je lui
+accorde, en outre, toute somme ultérieure plus
+considérable qu'elle croira nécessaire à l'emploi de
+sa commission, surtout dans ses passages d'un lieu
+à un autre, sans que ce surcroît de dépense puisse
+en aucune façon peser sur mes peuples.</p>
+
+<p>»Je lui concède, en outre, le maniement de
+l'argent qu'elle trouvera dans les caisses publiques
+et qui, par ses soins, rentrera. Elle en emploiera
+une partie à se procurer les nouvelles nécessaires,
+indispensables à sa sûreté, soit que ces nouvelles
+viennent de la capitale soit qu'elles viennent des
+mouvements de l'ennemi à l'extérieur; et, comme
+la capitale se trouve en ce moment dans le plus
+grand désordre, vu les nombreux partis opposés qui
+la déchirent, et dont le peuple est la victime, elle
+fera veiller par des hommes habiles et experts dans
+cet art, sur tout ce qui s'y passera et qui immédiatement
+de tout ce qui se passera l'informeront.
+C'est pour cet objet qu'elle n'épargnera pas
+l'argent lorsqu'elle pensera que la prodigalité doive
+porter ses fruits.</p>
+
+<p>»Dans d'autres cas où de pareilles dépenses lui
+paraîtraient nécessaires, Votre Éminence pourra
+engager sa promesse et donner des sommes vis-à-vis
+des personnages qui pourraient rendre des
+services à l'État, à la religion et à la couronne.</p>
+
+<p>»Je ne m'étends point sur les mesures de défense
+que j'attends d'elle au plus haut degré, et encore
+moins sur la manière dont elle devra réprimer les
+émeutes, les troubles intérieurs, les attroupements,
+les séductions et les manoeuvres des émissaires jacobins.
+Je laisse donc à Votre Éminence le soin de
+prendre les déterminations les plus promptes pour
+que justice soit faite de tous ces délits. Les présides,
+celui de Lecce spécialement, ceux de mes vassaux
+qui auront un coeur loyal, les évêques, les curés
+et tous les honnêtes ecclésiastiques, l'informeront de
+tous les besoins comme de toutes les ressources
+locales, et bien certainement ceux-ci seront aiguillonnés
+par l'ardente énergie et la puissante nécessité
+que commandent les circonstances dans lesquelles
+nous nous trouvons.</p>
+
+<p>»J'attends de l'empereur d'Autriche des secours
+de tout genre; le Turc m'en promet également; la
+Russie a pris vis-à-vis de moi les mêmes engagements,
+et déjà les escadres de cette dernière puissance,
+rapprochées de notre littoral, sont prêtes à
+nous secourir.</p>
+
+<p>»J'en avise Votre Éminence, afin que, dans l'occasion,
+elle puisse s'appuyer d'elles, et même faire
+descendre une partie de ses troupes dans la province,
+au cas où leur secours lui deviendrait nécessaire;
+comme aussi je l'autorise à réclamer de ces
+escadres toutes les ressources que la nature de l'opération
+lui feront considérer comme utiles à sa
+défense.</p>
+
+<p>»Je la préviens aujourd'hui, et vaguement encore,
+qu'elle peut trouver asile et secours chez mes alliés;
+mais, d'ici, je lui ferai passer des instructions ultérieures
+qui assureront dans l'avenir un concours
+plus efficace. Il en sera de même de l'escadre anglaise,
+pour laquelle je lui transmettrai mes nouvelles
+instructions, et qui, naviguant sur les côtes de
+Sicile et de Calabre, veillera à leur sûreté.</p>
+
+<p>»Il sera établi par Votre Éminence de sûrs
+moyens de me faire passer et de recevoir de moi
+deux fois la semaine des nouvelles concernant les
+affaires importantes de sa mission. Je regarde comme
+indispensable à la défense du royaume que nos
+courriers se succèdent souvent et dans des délais
+opportuns.</p>
+
+<p>»Enfin, je me confie à son attachement, à ses
+lumières, et je suis certain qu'elle répondra à cette
+haute confiance que je mets dans son attachement à
+ma cause et à son dévouement pour moi.</p>
+
+<p>
+»FERDINAND B.<br>
+»Palerme, 25 janvier 1799.»</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>CVIII</h3>
+
+<h3>LE PREMIER PAS VERS NAPLES</h3>
+
+<p>Tout était disposé, on le voit, non-seulement avec
+la sage ordonnance de l'homme de guerre, mais
+encore avec la méticuleuse prévoyance de l'homme
+d'Église.</p>
+
+<p>Ferdinand était émerveillé.</p>
+
+<p>Généraux, officiers, soldats, ministres l'avaient
+trahi. Ceux dont c'était l'état de porter l'épée au
+côté, ou n'avaient pas tiré l'épée, ou l'avaient rendue
+à l'ennemi; ceux dont c'était l'état de savoir les
+nouvelles et d'en profiter ne les avaient pas sues,
+ou, les sachant, n'en profitaient point; les conseillers,
+dont c'était l'état de donner des conseils,
+n'avaient point trouvé de conseils à donner; le roi,
+enfin, avait inutilement demandé à ceux chez lesquels
+il devait s'attendre à les trouver, le courage,
+la fidélité, l'intelligence et le dévouement.</p>
+
+<p>Et voici qu'il trouvait tout cela, non pas dans un
+de ceux qu'il avait comblés de faveurs, mais dans
+l'homme d'Église qui pouvait se renfermer dans la
+limite des devoirs d'un homme d'Église, c'est-à-dire
+se borner à lire son bréviaire et à donner sa bénédiction.</p>
+
+<p>Cet homme d'Église avait tout prévu. Il avait
+organisé la révolte comme un homme politique; il
+s'était mis au courant des nouvelles comme un ministre
+de la police; il avait préparé la guerre comme
+un général; et, en même temps que Mack laissait
+tomber son épée aux pieds de Championnet, il
+tirait le glaive de la guerre-sainte, et, sans munitions,
+il offrait de marcher à la conquête de Naples
+en montrant le labarum de Constantin et en criant:
+<i>In hoc signo vinces</i>!</p>
+
+<p>Étrange pays, société étrange, où c'étaient les
+voleurs de grand chemin qui défendaient le royaume
+et où, ce royaume une fois perdu, c'était un prêtre
+qui allait le reconquérir!</p>
+
+<p>Cette fois, par hasard, Ferdinand sut conserver
+un secret et tenir sa promesse. Il donna au cardinal
+les deux mille ducats promis, qui, joints aux mille
+qu'il avait, lui complétèrent une somme de douze
+mille cinq cents francs de notre monnaie.</p>
+
+<p>Le jour même où les provisions du cardinal
+avaient été signées, c'est-à-dire le 27 janvier,--le
+diplôme, nous ignorons pour quelle cause, fut
+antidaté de deux jours,--le cardinal prit congé du
+roi sous prétexte de faire un voyage à Messine et se
+mit immédiatement en voyage, faisant la route
+tantôt par mer, tantôt par terre, selon que les moyens
+lui étaient offerts d'aller en avant.</p>
+
+<p>Il mit quatre jours à faire le voyage, et arriva à
+Messine dans l'après-midi du 31 janvier.</p>
+
+<p>Il se mit aussitôt à la recherche du marquis
+Taccone, qui, par l'ordre du roi, devait lui remettre
+les deux millions qu'il rapportait de Naples; seulement,
+comme il l'avait prévu, on trouva le marquis,
+mais les millions furent introuvables.</p>
+
+<p>A la sommation du cardinal, le marquis Taccone
+répondit qu'avant son départ de Naples, il avait,
+par l'ordre du général Acton, remis au prince Pignatelli
+toutes les sommes qu'il avait entre les
+mains. En vertu de son mandat, le cardinal le
+somma alors de lui donner le compte de sa situation,
+ou plutôt l'état de sa caisse. Mais, poussé au pied du
+mur, le marquis répondit qu'il lui était impossible
+de rendre des comptes lorsque les registres et tous
+les papiers de la trésorerie étaient restés à Naples.
+Le cardinal, qui avait prévu ce qui arrivait, et qui
+l'avait prédit au roi, se tourna du côté du général
+Danero, pensant qu'à tout prendre les armes et les
+munitions lui étaient plus nécessaires encore que
+l'argent. Mais le général Danero, sous le prétexte
+que ce n'était pas la peine de donner au cardinal des
+armes qui ne pouvaient manquer de tomber entre
+les mains de l'ennemi, les lui refusa, malgré les
+ordres formels du roi.</p>
+
+<p>Le cardinal écrivit à Palerme pour se plaindre au
+roi, Danero écrivit, Taccone écrivit, chacun accusant
+les autres et essayant de se disculper.</p>
+
+<p>Le cardinal, pour en avoir le coeur net, résolut
+d'attendre à Messine la réponse du roi. Elle lui
+arriva le sixième jour, apportée par le marquis
+Malaspina.</p>
+
+<p>Le roi se plaignait fort mélancoliquement de
+n'être servi que par des voleurs et des traîtres. Il
+invitait le cardinal à faire la guerre et à tenter l'expédition
+avec les seules ressources de son génie; et
+il lui envoyait, en le priant de lui donner le poste
+de son aide de camp, le marquis Malaspina.</p>
+
+<p>Il était clair comme le jour que, dans son habitude
+de douter de tout le monde, Ferdinand commençait
+à douter de Ruffo comme des autres, et lui
+envoyait un surveillant.</p>
+
+<p>Par bonheur, ce surveillant était mal choisi: le
+marquis Malaspina était avant tout un homme d'opposition.
+Le cardinal, en recevant la lettre du roi,
+sourit et le regarda.</p>
+
+<p>--Il va sans dire, monsieur le marquis, que la
+recommandation du roi est un ordre, dit-il; quoique
+ce soit une singulière position pour un homme
+d'épée comme vous d'être l'aide de camp d'un
+homme d'Église. Mais sans doute, continua-t-il, Sa
+Majesté vous a fait quelque recommandation particulière
+qui rehausse votre position près de moi?</p>
+
+<p>--Oui, Votre Éminence, répondit Malaspina.
+Elle m'a promis une brillante rentrée dans ses
+bonnes grâces si je voulais la tenir, dans une correspondance
+particulière, au courant de vos faits et
+gestes. Il paraît qu'elle a plus de confiance en moi
+comme espion que comme chasseur.</p>
+
+<p>--Vous avez donc le malheur, monsieur le marquis,
+d'être dans la disgrâce de Sa Majesté?</p>
+
+<p>--Il y a trois semaines, Éminence, que je ne fais
+plus partie de son jeu.</p>
+
+<p>--Et quel crime avez-vous commis, continua le
+cardinal, pour subir une pareille punition?</p>
+
+<p>--Un impardonnable, Éminence.</p>
+
+<p>--Confessez-le-moi, continua le cardinal en riant;
+j'ai les pouvoirs de Rome.</p>
+
+<p>--J'ai atteint un sanglier au ventre, au lieu de
+l'atteindre au défaut de l'épaule.</p>
+
+<p>--Marquis, répondit le cardinal, mes pouvoirs ne
+sont pas assez étendus pour remettre un pareil
+crime; mais, de même que le roi vous a recommandé
+à moi, je puis vous recommander au grand pénitencier
+de Saint-Pierre.</p>
+
+<p>Puis, gravement et lui tendant la main:</p>
+
+<p>--Trêve de plaisanteries, dit le cardinal. Je ne
+vous demande, monsieur le marquis, ni d'être pour
+le roi, ni d'être pour moi. Je vous dis: Voulez-vous,
+en franc et loyal Napolitain, être pour le pays?</p>
+
+<p>--Éminence, dit Malaspina, touché, tout sceptique
+qu'il était, de cette franchise et de cette loyauté,
+j'ai pris l'engagement vis-à-vis du roi de lui écrire
+une fois par semaine: je lui obéirai; mais, sur mon
+honneur, pas une lettre ne partira que vous ne
+l'ayez lue.</p>
+
+<p>--Inutile, monsieur le marquis. Je tâcherai de
+me conduire de façon que vous puissiez exercer
+votre mission en conscience et tout dire à Sa Majesté.</p>
+
+<p>Et, comme on venait de lui annoncer que le
+conseiller don Angelo de Fiore était arrivé de la
+Calabre, il donna l'ordre de le faire entrer à l'instant
+même.</p>
+
+<p>Le marquis voulut se retirer; le cardinal le retint.</p>
+
+<p>--Pardon, marquis, lui dit-il, vous entrez en
+fonctions. Soyez donc assez bon pour rester.</p>
+
+<p>On introduisit le conseiller don Angelo de Fiore.</p>
+
+<p>C'était un homme de quarante-cinq à quarante-huit
+ans, dont les traits durs et rudement accentués,
+dont l'oeil sinistre et habitué à voir le mal partout
+contrastaient avec le doux nom.</p>
+
+<p>Il arrivait, comme nous l'avons dit, de la Calabre
+et venait annoncer que Palmi, Bagnara, Scylla et
+Reggio étaient en train de se démocratiser. Il invitait
+donc le cardinal à débarquer le plus tôt possible,
+le débarquement devenant une folie du moment
+que ces villes seraient démocratisées; et déjà,
+affirmait le conseiller, il n'y avait que trop de temps
+perdu pour ramener au roi les coeurs chancelants.</p>
+
+<p>Le cardinal regarda Malaspina.</p>
+
+<p>--Que pensez-vous de cela, monsieur mon aide
+de camp? lui demanda-t-il.</p>
+
+<p>--Mais, dit Malaspina, qu'il n'y a pas un instant
+à perdre et qu'il faut débarquer à l'instant même.</p>
+
+<p>--C'est aussi mon avis, dit le cardinal.</p>
+
+<p>Seulement, comme il était déjà trop tard pour
+partir le jour même, on remit au lendemain matin
+le passage du détroit.</p>
+
+<p>Le lendemain, 8 février 1799, le cardinal s'embarqua,
+en conséquence, à six heures du matin, à
+Messine, et, une heure après, il débarquait sur la
+plage de Catona, en face de Messine, c'est-à-dire au
+point même que l'on désignait, lorsque la Calabre
+était la grande Grèce, sous le nom de <i>Columna
+Regina</i>.</p>
+
+<p>Toute sa suite consistait dans le marquis Malaspina,
+lieutenant du roi, l'abbé Lorenzo Spazzoni,
+son secrétaire, don Annibal Caporoni, son chapelain,
+ces deux derniers sexagénaires, et don Carlo Occara
+de Caserte, son valet de chambre.</p>
+
+<p>Il emportait avec lui une bannière sur laquelle,
+d'un côté, étaient brodées les armes royales, de
+l'autre, une croix, avec cette légende des conquêtes
+religieuses, légende déjà citée par nous:</p>
+
+<p><i>In hoc signo vinces</i>.</p>
+
+<p>Don Angelo de Fiore l'avait précédé de la veille et
+l'attendait au lieu du débarquement avec trois cents
+hommes, la plupart vassaux des Ruffo de Scylla et
+des Ruffo de Bagnara, frères et cousins du cardinal.</p>
+
+<p>Scipion tomba en touchant la terre d'Afrique, et,
+se relevant sur un genou, dit: «Cette terre est
+à moi.»</p>
+
+<p>Ruffo en mettant pied à terre sur la plage de
+Catona, leva les mains au ciel et dit: «Calabre,
+reçois-moi comme un fils.»</p>
+
+<p>Des cris de joie, des acclamations d'enthousiasme
+accueillirent cette prière d'un des plus célèbres
+enfants de ce rude <i>Brutium</i> qui, du temps des Romains,
+servait d'asile aux esclaves fugitifs.</p>
+
+<p>Le cardinal, à la tête de ses trois cents hommes,
+auxquels il fit une courte harangue, alla prendre
+son logement chez son frère, le duc de Baranella,
+dont la villa était située dans le plus beau site de ce
+magnifique détroit. Aussitôt, sous la garde de ses
+trois cents hommes, le cardinal déploya la bannière
+royale sur le balcon, au bas duquel bivaquait la petite
+troupe, noyau de l'armée à venir.</p>
+
+<p>De cette première étape, le cardinal écrivit et
+expédia une encyclique aux évêques, aux curés, au
+clergé, à toute la population non-seulement des
+Calabres, mais de tout le royaume.</p>
+
+<p>Dans cette encyclique, le cardinal disait:</p>
+
+<p>«Au moment où la Révolution procède en France
+par le régicide, par la proscription, par l'athéisme,
+par les menaces contre les prêtres, par le pillage
+des églises, par la profanation des lieux saints;
+quand la même chose vient de s'accomplir à Rome
+par le sacrilége attentat commis sur le vicaire de
+Jésus-Christ; quand le contre-coup de cette révolution
+se fait ressentir à Naples par la trahison de
+l'armée, l'oubli de l'obéissance chez les sujets, la
+rébellion dans la capitale et les provinces, il est du
+devoir de tout honnête citoyen de défendre la religion,
+le roi, la patrie, l'honneur de la famille, la
+propriété, et cette oeuvre sainte, cette mission sacrée
+est surtout celle dans laquelle les hommes de Dieu
+doivent donner l'exemple!»</p>
+
+<p>En conséquence, il exposait dans quel but il
+venait de quitter la Sicile, et dans quelle espérance
+il marchait sur Naples et donnait pour point de
+réunion à tous les hommes de la montagne et de la
+plaine qui répondraient à son appel: aux hommes
+de la montagne, Palmi; aux hommes de la plaine,
+Mileto.</p>
+
+<p>Les Calabrais de la plaine et de la montagne
+étaient donc invités à prendre les armes et à se
+trouver au rendez-vous assigné.</p>
+
+<p>Son encyclique écrite, copiée à vingt-cinq ou
+trente exemplaires, faute d'imprimeur, expédiée par
+des courriers aux quatre points cardinaux, le vicaire
+général se mit au balcon pour respirer et jouir du
+magnifique coup d'oeil qui se déroulait devant ses
+yeux.</p>
+
+<p>Mais, quoiqu'il y eût, dans le cercle de l'horizon
+que son regard embrassait, des objets d'une bien
+autre importance, son regard s'arrêta malgré lui sur
+une petite chaloupe doublant la pointe du Phare et
+montée par trois hommes.</p>
+
+<p>Deux hommes placés à l'avant s'occupaient de la
+manoeuvre d'une petite voile latine, dont un troisième,
+placé à l'arrière, tenait l'écoute de la main
+droite, tandis que, de la gauche, il s'appuyait sur
+le gouvernail.</p>
+
+<p>Plus le cardinal regardait ce dernier, plus il
+croyait le reconnaître. Enfin, la barque avançant
+toujours, il ne conserva plus aucun doute.</p>
+
+<p>Cet homme, c'était l'amiral Caracciolo, qui, en
+vertu de son congé, retournait à Naples, et, presque
+en même temps que Ruffo, mais dans un but tout
+différent et dans un esprit tout opposé, débarquait
+en Calabre.</p>
+
+<p>En calculant la diagonale que suivait la barque,
+il était évident quelle devait atterrir devant la villa.</p>
+
+<p>Le cardinal descendit pour se trouver au point du
+débarquement, et offrir la main à l'amiral au moment
+où il mettrait pied à terre.</p>
+
+<p>Et, en effet, au moment où Caracciolo sautait de
+la barque sur la plage, il y trouva le cardinal prêt
+à le recevoir.</p>
+
+<p>L'amiral jeta un cri de surprise. Il avait quitté
+Palerme le jour même où sa démission avait été
+acceptée, et, dans cette même barque avec laquelle
+il arrivait, il avait suivi le littoral, relâchant chaque
+soir et se remettant en route chaque matin, allant à
+la voile quand il y avait du vent et que ce vent était
+bon, à la rame quand il n'y avait point de vent ou
+qu'on ne pouvait pas l'utiliser.</p>
+
+<p>Il ignorait donc l'expédition du cardinal, et, en
+voyant un rassemblement d'hommes armés, reconnaissant
+la bannière royale, il avait dirigé sa barque
+vers ce rassemblement et cette bannière, pour avoir
+l'explication de cette énigme.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas grande sympathie entre François
+Caracciolo et le cardinal Ruffo. Ces deux hommes
+étaient trop différents d'esprit, d'opinions, de sentiments,
+pour être amis. Mais Ruffo estimait le caractère
+de l'amiral, et l'amiral estimait le génie de
+Ruffo.</p>
+
+<p>Tous deux, on le sait déjà, représentaient deux des
+plus puissantes familles de Naples, ou plutôt du
+royaume.</p>
+
+<p>Ils s'abordèrent donc avec cette considération que
+ne peuvent se refuser deux hommes supérieurs, et
+tous deux le sourire sur les lèvres.</p>
+
+<p>--Venez-vous vous joindre à moi, prince? demanda
+le cardinal.</p>
+
+<p>--Cela se pourrait, Votre Éminence, et ce serait
+un grand honneur pour moi de voyager dans votre
+compagnie, répondit Caracciolo, si j'étais encore au
+service de Sa Majesté; mais le roi a bien voulu, sur
+ma prière, m'accorder mon congé, et vous voyez un
+simple touriste.</p>
+
+<p>--Ajoutez, reprit le cardinal, qu'un homme
+d'Église ne vous paraît probablement pas l'homme
+qu'il faut à une expédition militaire, et que tel qui a
+le droit de servir comme chef ne reconnaît point de
+supérieur.</p>
+
+<p>--Votre Éminence a tort de me juger ainsi, reprit
+Caracciolo. J'ai offert au roi, s'il voulait organiser
+la défense de Naples et vous donner le commandement
+général des troupes, de me mettre, moi et
+mes marins, sous les ordres de Votre Éminence:
+le roi a refusé. Aujourd'hui, il est trop tard.</p>
+
+<p>--Pourquoi trop tard?</p>
+
+<p>--Parce que le roi m'a fait une insulte qu'un
+prince de ma maison ne pardonne pas.</p>
+
+<p>--Mon cher amiral, dans la cause que je soutiens
+et à laquelle je suis prêt à sacrifier ma vie, il n'est
+point question du roi, il ne s'agit que de la patrie.</p>
+
+<p>L'amiral secoua la tête.</p>
+
+<p>--Sous un roi absolu, Votre Éminence, dit-il, il
+n'y a point de patrie; car il n'y a de patrie que là
+où il y a des citoyens. Il y avait une patrie à Sparte,
+lorsque Léonidas se fit tuer aux Thermopyles; il y
+avait une patrie à Athènes, lorsque Thémistocle
+vainquit les Perses à Salamine; il y avait une patrie
+à Rome, quand Curtius se jeta dans le gouffre: et
+voilà pourquoi l'histoire offre à la vénération de la
+postérité la mémoire de Léonidas, celle de Thémistocle
+et celle de Curtius; mais trouvez-moi l'équivalent
+de cela dans les gouvernements absolus! Non,
+se dévouer aux rois absolus et aux principes tyranniques,
+c'est se dévouer à l'ingratitude et à l'oubli;
+non, Votre Éminence, les Caracciolo ne font point
+de ces fautes-là. Citoyen, je regarde comme un
+bonheur qu'un roi faible et idiot tombe du trône;
+prince, je me réjouis que la main qui pesait sur moi
+soit désarmée; homme, je suis heureux qu'une
+cour dissolue, qui donnait à l'Europe l'exemple
+de l'immoralité, soit reléguée dans l'obscurité de
+l'exil. Mon dévouement au roi allait jusqu'à protéger
+sa vie et celle de la famille royale dans leur fuite:
+il n'ira point jusqu'à aider au rétablissement sur le
+trône d'une dynastie imbécile. Croyez-vous que, si
+une tempête politique eût, un beau jour, renversé
+du trône des Césars Claude et Messaline, Corbulon,
+par exemple, eût rendu un grand service à l'humanité
+en quittant la Germanie avec ses légions et en
+replaçant sur le trône un empereur imbécile et une
+impératrice débauchée? Non. J'ai le bonheur d'être
+retombé dans la vie privée, je regarderai ce qui se
+passe, mais sans m'y mêler.</p>
+
+<p>--Et c'est un homme intelligent comme l'amiral
+François Caracciolo, repartit le cardinal, qui rêve
+une pareille impossibilité! Est-ce qu'il y a une vie
+privée pour un homme de votre valeur, au milieu des
+événements politiques qui vont s'accomplir? Est-ce
+qu'il y a une obscurité possible pour celui qui porte
+sa lumière en lui-même? Est-ce que, quand les uns
+combattent pour la royauté, les autres pour la république,
+est-ce qu'il y a un moyen quelconque pour
+tout coeur loyal, pour tout esprit courageux de ne
+point prendre part pour l'un ou pour l'autre? Les
+hommes que Dieu a largement dotés de la richesse,
+de la naissance, du génie, ne s'appartiennent pas;
+ils appartiennent à Dieu et accomplissent une mission
+sur la terre. Maintenant, aveugles qu'ils sont, parfois
+ils suivent la voie du Seigneur, parfois ils s'opposent
+à ses desseins; mais, dans l'un ou l'autre
+cas, ils éclairent leurs concitoyens par leurs défaites
+aussi bien que par leurs triomphes. Les seuls à qui
+Dieu ne pardonne pas, croyez-moi, ce sont ceux qui
+s'enferment dans leur égoïsme comme dans une citadelle
+imprenable et qui, à l'abri des traits et des
+blessures, regardent, du haut de leurs murailles, la
+grande bataille que, depuis dix-huit siècles, livre
+l'humanité. N'oubliez point ceci, Excellence: c'est que
+les anges que Dante juge les plus dignes de mépris
+sont ceux qui ne furent ni pour Dieu ni pour Satan.</p>
+
+<p>--Et, dans la lutte qui se prépare, qui appelez-vous
+Dieu, qui appelez-vous Satan?</p>
+
+<p>--Ai-je besoin de vous dire, prince, que j'estime,
+ainsi que vous, le roi auquel je donne ma vie à sa
+juste valeur, et qu'un homme comme moi,--et
+quand je dis un homme comme moi, permettez-moi,
+de dire en même temps un homme comme vous,--sert
+non pas un autre homme qu'il reconnaît lui être
+inférieur sous le rapport de l'éducation, sous le rapport
+de l'intelligence, sous le rapport du courage,
+mais le principe immortel qui réside en lui, ainsi
+que vit l'âme dans un corps mal conformé, informe
+et laid. Or, les principes--laissez-moi vous dire
+ceci, mon cher amiral,--paraissent justes ou injustes
+à nos yeux humains, selon le milieu d'où ils
+les considèrent. Ainsi, par exemple, prince, faites-moi
+un instant l'honneur de m'accorder en tout point
+une intelligence égale à la vôtre; eh bien, nous
+pouvons examiner, apprécier, juger le même principe
+à un point de vue parfaitement opposé, et cela,
+par cette simple raison que je suis un prélat, haut
+dignitaire de l'Église de Rome, et que vous êtes un
+prince laïque, ambitieux de toutes les dignités mondaines.</p>
+
+<p>--J'admets cela.</p>
+
+<p>--Or, le vicaire du Christ, le pape Pie VI, a été
+détrôné; eh bien, en poursuivant la restauration de
+Ferdinand, c'est celle de Pie VI que je poursuis; en
+remettant le roi des Deux-Siciles sur le trône de Naples,
+c'est Ange Broschi que je remets sur le trône
+de saint Pierre. Je ne m'inquiète pas si les Napolitains
+seront heureux de revoir leur roi et les Romains
+satisfaits de retrouver leur pape; non, je suis
+cardinal et, par conséquent, soldat de la papauté,
+je combats pour la papauté, voilà tout.</p>
+
+<p>--Vous êtes bien heureux, Éminence, d'avoir devant
+vous une ligne si nettement tracée. La mienne
+est moins facile. J'ai à choisir entre des principes
+qui blessent mon éducation, mais qui satisfont mon
+esprit, et un prince que mon esprit repousse, mais
+auquel se rattache mon éducation. De plus, ce prince
+m'a manqué de parole, m'a blessé dans mon honneur,
+m'a insulté dans ma dignité. Si je puis rester
+neutre entre lui et ses ennemis, mon intention positive
+est de conserver ma neutralité; si je suis forcé
+de choisir, je préférerai bien certainement l'ennemi
+qui m'honore au roi qui me méprise.</p>
+
+<p>--Rappelez-vous Coriolan chez les Volsques, mon
+cher amiral!</p>
+
+<p>--Les Volsques étaient les ennemis de la patrie,
+tandis que, moi, tout au contraire, si je passe aux
+républicains, je passerai aux patriotes, qui veulent
+la liberté, la gloire, le bonheur de leur pays. Les
+guerres civiles ont leur code à part, monsieur le
+cardinal; Condé n'est point déshonoré pour avoir
+passé du côté des frondeurs, et ce qui tachera Dumouriez
+dans l'histoire, ce n'est pas, après avoir été
+ministre de Louis XVI, d'avoir combattu pour la
+République, c'est d'avoir déserté à l'Autriche.</p>
+
+<p>--Oui je sais tout cela. Mais ne m'en voulez pas
+de désirer vous voir dans les rangs où je combats,
+et de regretter, au contraire, de vous rencontrer
+dans les rangs opposés. Si c'est moi qui vous rencontre,
+vous n'aurez rien à craindre, et je réponds
+de vous tête pour tête; mais prenez garde aux Acton,
+aux Nelson, aux Hamilton; prenez garde à la
+reine, à sa favorite. Une fois dans leurs mains, vous
+serez perdu, et, moi, je serai impuissant à vous
+sauver.</p>
+
+<p>--Les hommes ont leur destinée à laquelle ils
+ne peuvent échapper, dit Caracciolo avec cette insouciance
+particulière aux hommes qui ont tant de
+fois échappé au danger, qu'ils ne croient pas que le
+danger puisse avoir prise sur eux; quelle qu'elle
+soit, je subirai la mienne.</p>
+
+<p>--Maintenant, demanda le cardinal, voulez-vous
+dîner avec moi? Je vous ferai manger le meilleur
+poisson du détroit.</p>
+
+<p>--Merci; mais permettez-moi de refuser, pour
+deux raisons: la première, c'est que, justement à
+cause de cette tiède amitié que le roi me porte et de
+cette grande haine dont les autres me poursuivent,
+je vous compromettrais en acceptant votre invitation;
+ensuite, vous le dites vous-même, les événements
+qui se passent à Naples sont graves, et cette
+gravité réclame ma présence. J'ai de grands biens,
+vous le savez: on parle de mesures de confiscation
+qu'adopteraient les républicains à l'endroit des émigrés;
+on pourrait me déclarer émigré et saisir mes
+biens. Au service du roi, établi dans la confiance
+de Sa Majesté, j'aurais pu risquer cela; mais, démissionnaire
+et disgracié, je serais bien fou de faire à
+un souverain ingrat le sacrifice d'une fortune qui,
+sous tous les princes, m'assurera mon indépendance.
+Adieu donc, mon cher cardinal, ajouta le
+prince en tendant la main au prélat, et laissez-moi
+vous souhaiter toute sorte de prospérités.</p>
+
+<p>--Je serai moins large dans mes souhaits, prince;
+je prierai seulement Dieu, de vous préserver de
+tout malheur. Adieu donc, et que le Seigneur vous
+garde!</p>
+
+<p>Et, sur ces paroles, après s'être serré cordialement
+la main, ces deux hommes, qui représentaient
+chacun une si puissante individualité, se quittèrent
+pour ne plus se retrouver que dans les circonstances
+terribles que nous aurons à raconter plus tard.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>CIX</h3>
+
+<h3>ELEONORA FONSECA PIMENTEL</h3>
+
+<p>Le soir même du jour où le cardinal Ruffo se séparait
+de François Caracciolo sur la plage de Catona,
+le salon de la duchesse Fusco réunissait celles
+des personnes les plus distinguées de Naples qui
+avaient adopté les nouveaux principes et s'étaient
+déclarées pour la République, proclamée depuis huit
+jours, et pour les Français qui l'avaient apportée.</p>
+
+<p>Nous connaissons déjà à peu près tous les promoteurs
+de cette révolution; nous les avons vus à l'oeuvre,
+et nous savons avec quel courage ils y travaillaient.</p>
+
+<p>Mais il nous reste à faire connaissance avec quelques
+autres patriotes que les besoins de notre récit
+n'ont point encore conduits sous nos yeux, et que
+cependant ce serait une ingratitude à nous d'oublier,
+lorsque la postérité conservera d'eux une si glorieuse
+mémoire.</p>
+
+<p>Nous ouvrirons donc la porte du salon de la duchesse,
+entre huit et neuf heures du soir, et, grâce
+au privilége donné à tout romancier de voir sans
+être vu, nous assisterons à une des premières soirées
+où Naples respirait à pleins poumons l'air enivrant
+de la liberté.</p>
+
+<p>Le salon où était réunie l'intéressante société au
+milieu de laquelle nous allons introduire le lecteur
+avait la majestueuse grandeur que les architectes
+italiens ne manquent jamais de donner aux pièces
+principales de leurs palais. Le plafond, cintré et peint
+à fresque, était soutenu par des colonnes engagées
+dans la muraille. Les fresques étaient de Solimène,
+et, selon l'habitude du temps, représentaient des sujets
+mythologiques.</p>
+
+<p>Sur une des faces, la plus étroite de l'appartement,
+qui avait la forme d'un carré long, on avait élevé
+un praticable, comme on dit en termes de théâtre,
+auquel on parvenait par trois marches et qui pouvait
+servir à la fois de théâtre pour jouer de petites
+pièces et d'estrade pour mettre les musiciens un
+jour de bal. Un piano, trois personnes, dont l'une
+tenait un papier de musique à la main, causaient ou
+plutôt étudiaient les notes et les paroles dont était
+couvert le papier.</p>
+
+<p>Ces trois personnes étaient Eleonora Fonseca Pimentel,
+le poëte Vicenzo Monti, et le maestro Dominique
+Cimarosa.</p>
+
+<p>Eleonora Fonseca Pimentel, dont plusieurs fois
+déjà nous avons prononcé le nom et toujours avec
+l'admiration qui s'attache à la vertu et le respect qui
+suit le malheur, était une femme de trente à trente-cinq
+ans, plus sympathique que belle. Elle était grande,
+bien faite, avec l'oeil noir, comme il convient à une
+Napolitaine d'origine espagnole, le geste grave et
+majestueux comme l'aurait une statue antique animée.
+Elle était à la fois poëte, musicienne et femme
+politique; il y avait en elle de la baronne de Staël,
+de la Delphine Gay et de madame Roland.</p>
+
+<p>Elle était, en poésie, l'émule de Métastase; en
+musique, celle de Cimarosa; en politique, celle de
+Mario Pagano.</p>
+
+<p>Elle étudiait en ce moment une ode patriotique
+de Vicenzo Monti, dont Cimarosa avait composé la
+musique.</p>
+
+<p>Vicenzo Monti était un homme de quarante-cinq
+ans, le rival d'Alfieri, sur lequel il l'emporte par
+l'harmonie, la poésie du langage et l'élégance. Jeune,
+il avait été secrétaire de cet imbécile et insatiable
+prince Braschi, neveu de Pie VI, et pour l'enrichissement
+duquel le pape avait soutenu le scandaleux
+procès Lepri. Il avait fait trois tragédies: <i>Aristodeme</i>,
+<i>Caius Gracchus</i> et <i>Manfredi</i>; puis un poëme en
+quatre chants, <i>la Basvigliana</i>, dont la mort de Basville
+était le sujet. Puis il était devenu secrétaire du
+directoire de la république cisalpine, professeur
+d'éloquence à Paris et de belles-lettres à Milan. Il
+venait de faire <i>la Marseillaise italienne</i>, dont Cimarosa
+venait de faire la musique, et ces vers qu'Eleonora
+Pimentel lisait avec enthousiasme, parce qu'ils correspondaient
+à ses sentiments, étaient les siens.</p>
+
+<p>Dominique Cimarosa, qui était assis devant le
+piano, sur les touches duquel erraient distraitement
+ses doigts, était né la même année que Monti; mais
+jamais deux hommes n'avaient plus différé, physiquement
+du moins, l'un de l'autre, que le poëte et
+le musicien. Monti était grand et élancé, Cimarosa
+était gros et court; Monti avait l'oeil vif et incisif,
+Cimarosa, myope, avait des yeux à fleur de tête et
+sans expression; tandis qu'à la seule vue de Monti,
+l'on pouvait se dire que l'on avait devant les yeux un
+homme supérieur, rien, au contraire, ne révélait dans
+Cimarosa le génie dont il était doué, et à peine pouvait-on
+croire, lorsque son nom était prononcé, que
+c'était là l'homme qui, à dix-neuf ans, commençait
+une carrière qui, en fécondité et en hauteur, égale
+celle de Rossini.</p>
+
+<p>Le groupe le plus remarquable après celui-ci, qui,
+du reste, dominait les autres comme celui d'Apollon
+et des Muses dominait ceux du Parnasse de Tithon du
+Tillet, se composait de trois femmes et de deux
+hommes.</p>
+
+<p>Les trois femmes étaient trois des femmes les plus
+irréprochables de Naples. La duchesse Fusco, dans
+le salon de laquelle on était réuni et que nous connaissons
+de longue date comme la meilleure et la
+plus intime amie de Luisa, la duchesse de Pepoli et
+la duchesse de Cassano.</p>
+
+<p>Lorsque les femmes n'ont point reçu de la nature
+quelque talent hors ligne, comme Angelica Kauffmann
+en peinture, comme madame de Staël en politique,
+comme George Sand en littérature, le plus
+bel éloge que l'on puisse faire d'elles est de dire
+qu'elles étaient de chastes épouses et d'irréprochables
+mères de famille. <i>Domum mansit, lanam fecit</i>, disaient
+les anciens: <i>Elle garda la maison et fila de la
+laine</i>, et tout était dit.</p>
+
+<p>Nous bornerons donc l'éloge de la duchesse Fusco,
+de la duchesse de Pepoli et de la duchesse de Cassano
+à ce que nous en avons dit.</p>
+
+<p>Quant au plus âgé et au plus remarquable des
+hommes qui faisaient partie du groupe, nous nous
+étendrons plus longuement sur lui.</p>
+
+<p>Cet homme, qui paraissait avoir soixante ans, à
+peu près, portait le costume du XVIIIe siècle dans
+toute sa pureté, c'est-à-dire la culotte courte, les bas
+de soie, les souliers à boucles, le gilet taillé en veste,
+l'habit classique de Jean-Jacques Rousseau et, sinon
+la perruque, du moins la poudre dans ses cheveux.
+Ses opinions très-libérales et très-avancées n'avaient
+eu l'influence de le modifier en rien.</p>
+
+<p>Cet homme était Mario Pagano, un des avocats les
+plus distingués non-seulement de Naples, mais de
+toute l'Europe.</p>
+
+<p>Il était né à Brienza, petit village de la Basilicate, et
+était élève de cet illustre Genovesi qui, le premier, ouvrit,
+par ses ouvrages, aux Napolitains, un horizon politique
+qui, jusque-là, leur était inconnu. Il avait été
+ami intime de Gaetano Filangieri, auteur de la <i>Science
+de la Législation</i>, et, guidé par ces deux hommes
+de génie, il était devenu une des lumières de la loi.</p>
+
+<p>La douceur de sa voix, la suavité de sa parole,
+l'avaient fait surnommer <i>le Platon de la Campanie</i>.
+Encore jeune, il avait écrit la <i>Juridiction criminelle</i>,
+livre qui avait été traduit dans toutes les langues et
+qui avait obtenu une mention honorable de notre
+Assemblée nationale. Les jours de la persécution
+arrivés, Mario Pagano avait eu le courage d'accepter
+la défense d'Emmanuele de Deo et de ses deux compagnons;
+mais toute défense était inutile, et, si
+brillante que fût la sienne, elle n'eut d'effet que
+d'augmenter la réputation de l'orateur et la pitié
+que l'on portait aux victimes qu'il n'avait pu sauver.
+Les trois accusés étaient condamnés d'avance;
+et tous trois, comme nous l'avons déjà dit, furent
+exécutés; le gouvernement, étonné du courage et de
+l'éloquence de l'illustre avocat, comprit qu'il était un
+de ces hommes qu'il vaut mieux avoir pour soi que
+contre soi. Pagano fut nommé juge. Mais, dans ce
+nouveau poste, il conserva une telle énergie de caractère
+et une telle intégrité, qu'il devint pour les
+Vanni et les Guidobaldi un reproche vivant. Un jour,
+sans que l'on sût pour quelle cause, Mario Pagano fut
+arrêté et mis dans un cachot, espèce de tombe anticipée,
+où il resta treize mois. Dans ce cachot, filtrait,
+à travers une étroite ouverture, un seul rayon de lumière
+qui semblait venir dire de la part du soleil:
+«Ne désespère pas, Dieu te regarde.» A la lueur de
+ces rayons, il écrivit son <i>Discours sur le beau</i>, oeuvre
+si pleine de douceur et de sérénité, qu'il est facile
+de reconnaître qu'elle est écrite sous un rayon de
+soleil. Enfin sans être déclaré innocent, afin, que la
+junte d'État pût toujours remettre la main sur lui, il
+fut rendu à la liberté mais privé de tous ses emplois.</p>
+
+<p>Alors, reconnaissant qu'il ne pouvait plus vivre
+sur cette terre d'iniquité il avait passé la frontière
+et s'était réfugié à Rome, qui venait de proclamer la
+République. Mais Mack et Ferdinand l'y avaient
+suivi de près, et force lui fut de chercher un refuge
+dans les rangs de l'armée française.</p>
+
+<p>Il était revenu à Naples, où Championnet, qui
+connaissait toute sa valeur, l'avait fait nommer membre
+du gouvernement provisoire.</p>
+
+<p>Son interlocuteur, moins célèbre alors qu'il ne le
+fut depuis par ses fameux <i>Essais sur les révolutions
+de Naples</i>, était déjà cependant un magistrat distingué
+par son érudition et son équité. Sa conversation
+très-animée, avec Pagano, roulait sur la nécessité de
+fonder à Naples un journal politique dans le genre
+du <i>Moniteur</i> français. C'était la première feuille de
+ce genre qui paraîtrait dans la capitale des Deux-Siciles.
+Maintenant, le point en litige était celui-ci:
+Tous les articles seraient-ils signés, ou paraîtraient-ils,
+au contraire, sans signature?</p>
+
+<p>Pagano prenait la question à son point de vue
+moral. Rien, selon lui, n'était plus naturel que, du
+moment que l'on affirmait une question, on la signât.
+Cuoco prétendait, au contraire, que, par cette sévérité
+de principes, on écartait de soi une foule de
+gens de talent qui, par timidité, n'oseraient plus
+donner leur concours au journal de la République,
+du moment qu'ils seraient forcés d'avouer qu'ils y
+travaillaient.</p>
+
+<p>Championnet, qui assistait à la soirée, fut appelé
+par Pagano pour donner son avis sur cette grave
+question. Il dit qu'en France les seuls articles <i>Variétés</i>
+et <i>Sciences</i> étaient signés, ou bien encore quelques
+appréciations hors ligne que leurs auteurs n'avaient
+point la modestie de laisser passer sous le voile de
+l'incognito.</p>
+
+<p>L'opinion de Championnet sur cette matière faisait
+d'autant plus loi que c'était lui qui avait donné
+l'idée de cette fondation.</p>
+
+<p>Il fut donc convenu que ceux qui voudraient signer
+leurs articles les signeraient, mais aussi que
+ceux qui voudraient garder l'incognito pourraient
+le garder.</p>
+
+<p>Restait la question d'un rédacteur en chef. C'était,
+en supposant une restauration, un cas pendable,
+comme disent les matassins de M. de Pourceaugnac,
+que d'avoir été rédacteur en chef du <i>Moniteur parthénopéen</i>.
+Mais, cette fois encore, Championnet leva
+la difficulté, en disant que le rédacteur en chef était
+déjà trouvé.</p>
+
+<p>A ces mots, la susceptibilité nationale de Cuoco
+se souleva. Présenté par Championnet, ce rédacteur
+en chef devait naturellement être un étranger; et,
+si prudent que fût le digne magistrat, il eût préféré
+risquer sa tête en mettant son nom au bas de la
+feuille officielle que d'y laisser mettre le nom d'un
+Français.</p>
+
+<p>C'était le lendemain, au reste, que paraissait le
+premier numéro: pendant que l'on discutait si le
+<i>Moniteur parthénopéen</i> serait ou non signé, <i>le Moniteur</i>
+se composait.</p>
+
+<p>Autour d'une grande table couverte d'un tapis
+vert et sur lequel se trouvaient réunis encre, plume
+et papier, cinq ou six membres des comités étaient
+assis et rédigeaient des ordonnances qui devaient
+être affichées le lendemain; Carlo Laubert les présidait.</p>
+
+<p>Les ordonnances que rédigeaient les membres
+des comités concernaient la dette royale, qui était
+reconnue dette nationale, dette dans laquelle se
+trouvaient compris tous les vols qu'au moment de
+son départ le roi avait faits, soit dans les banques
+privées, soit dans les établissements de bienfaisance,
+tels que le Mont-de-Piété, l'hospice des Orphelins, le
+serraglio dei Poveri.</p>
+
+<p>Puis venait un décret concernant les secours
+accordés aux veuves des martyrs de la révolution
+ou des victimes de la guerre, aux mères des héros
+qui, dans l'avenir, mourraient pour la patrie. C'était
+Manthonnet qui rédigeait ce décret, et, après l'avoir
+rédigé, il écrivit en marge de ce dernier paragraphe
+cette simple annotation:</p>
+
+<p><i>J'espère que ma mère aura droit un jour à cette
+faveur.</i></p>
+
+<p>Puis un autre décret concernant l'abaissement du
+prix du pain et du macaroni, la suppression des
+droits d'entrée sur l'huile et l'abolition des baise-mains
+entre hommes et du titre d'<i>excellence</i>.</p>
+
+<p>Sur une table à part, le général Dufresse, commandant
+de la ville et des châteaux, rédigeait cette
+curieuse ordonnance sur les théâtres:</p>
+
+<p>«Le général commandant la place et les châteaux.</p>
+
+<p>»Les rapports que la municipalité et les directeurs
+des différents théâtres me font parvenir chaque
+jour contre les militaires de tous grades, m'obligent
+à rappeler ceux-ci à leurs devoirs en les prévenant
+régulièrement. Cet avis donné, ceux qui, au mépris
+de la discipline, s'oublieront eux-mêmes, et, en s'oubliant
+eux-mêmes, oublieront ce qu'ils doivent à la
+société, seront sévèrement punis.</p>
+
+<p>»Les théâtres, dans tous les temps, ont été institués
+pour reproduire les ridicules, les vertus et
+les vices des nations, de la société et des individus;
+dans tous les temps, ils ont été un centre de réunion,
+un objet de respect, un lieu d'instruction
+pour les uns, de récréation tranquille pour les autres,
+de repos pour tous. En vue de telles considérations,
+et depuis la régénération française, les théâtres sont
+appelés l'école des moeurs.</p>
+
+<p>»En conséquence, tout militaire ou tout individu
+qui y troublera l'ordre et qui s'éloignera de la
+décence, qui doit être la première loi des lieux
+publics, soit par une approbation ou une désapprobation
+immodérée envers les acteurs, et finalement
+interrompra la représentation de quelque manière
+que ce soit, sera immédiatement arrêté et conduit
+par la garde du <i>buon governo</i>, à la maison du
+commandant de place, pour y être puni selon la
+gravité de la faute qu'il aura commise.</p>
+
+<p>»Tout militaire ou tout individu qui, malgré les
+lois rendues et les ordres donnés par le général en
+chef de respecter les personnes et la propriété,
+prétendra s'approprier une place qui n'est point
+la sienne,--et cela arrive tous les jours,--sera
+également conduit au commandant de place.</p>
+
+<p>»Tout militaire ou tout individu qui, contre
+le bon ordre et l'usage des théâtres, essayera de
+forcer la sentinelle pour entrer sur la scène ou
+dans les loges des acteurs, sera arrêté et de même
+conduit au commandant de place.</p>
+
+<p>»L'officier de garde et l'adjudant-major de la
+place sont chargés de veiller à l'exécution du présent
+règlement, et ceux qui, en cas de trouble, n'en
+feraient pas arrêter les auteurs, seront considérés et
+punis comme perturbateurs eux-mêmes.»</p>
+
+<p>Ce règlement achevé, le général Dufresse fit signe
+à Championnet, qui lisait un papier à la lueur d'un
+candélabre, que son rapport était fini et qu'il désirait
+le lui communiquer. Championnet interrompit
+sa lecture, vint à Dufresse, écouta son rapport et
+l'approuva en tout point.</p>
+
+<p>Fort de cette approbation, Dufresse le signa.</p>
+
+<p>Alors, Championnet pria qu'on voulût bien l'écouter
+un instant, invita Velasco et Nicolino Caracciolo, ces
+deux hommes politiques qui avaient quarante-trois
+ans à eux deux, et qui, tandis que les personnages
+graves s'occupaient de l'éducation des peuples,
+s'occupaient, eux, de celle du perroquet de la
+duchesse Fusco, pria, disons-nous, Velasco et Nicolino
+de faire silence.</p>
+
+<p>La chose ne fut pas difficile à obtenir. Par sa
+douceur, sa fermeté, son respect des moeurs, son
+amour de l'art, Championnet avait conquis les
+sympathies de toutes les classes, et, dans Naples, la
+ville ingrate par excellence, aujourd'hui encore, un
+certain écho affaibli par le temps, mais perceptible
+cependant, apporte aux contemporains son nom
+à travers cinq générations et les deux tiers d'un
+siècle.</p>
+
+<p>Championnet se rapprocha de la cheminée, se
+replaça dans le rayon de lumière projeté par le
+candélabre, déplia le papier qu'il était en train
+de lire, lorsque Dufresse l'avait interrompu, et, de
+sa voix douce et sonore à la fois, en excellent
+italien:</p>
+
+<p>--Mesdames et messieurs, dit-il, je vous demande
+la permission de vous lire le premier article du
+<i>Moniteur parthénopéen</i>, qui paraît demain samedi,
+6 février 1799, vieux style,--et je me sers du vieux
+style, parce que je ne vous crois pas encore parfaitement
+habitués au nouveau; sans quoi, je dirais
+samedi 18 pluviôse. Ce sont les épreuves de cet
+article que je reçois à l'instant même de l'imprimerie.
+Voulez-vous l'entendre, et, comme il doit être
+en quelques mots l'expression de l'opinion de tous,
+faire vos observations, si vous avez des observations
+à faire?</p>
+
+<p>Cette espèce d'annonce excita la plus vive curiosité.
+Nous l'avons dit, le nom du rédacteur en chef
+du <i>Moniteur</i> était encore inconnu, et chacun était
+avide de savoir de quelle façon il débuterait dans
+cet art, complétement ignoré à Naples, de la publicité
+quotidienne.</p>
+
+<p>Chacun se tut donc, même Monti, même Cimarosa,
+même Velasco, même Nicolino, même leur élève, le
+perroquet de la duchesse.</p>
+
+<p>Championnet, au milieu du plus profond silence,
+lut alors l'espèce de programme suivant:</p>
+
+<pre>
+ «<i>Liberté</i>. <i>Égalité</i>
+
+ MONITEUR PARTHÉNOPÉEN.
+
+ N° 1er
+
+ »Samedi 18 pluviôse, an VII de la liberté
+ et 1er de la République napolitaine
+ une et indivisible.
+</pre>
+
+<p>»Enfin, nous sommes libres!...»</p>
+
+<p>Un frémissement courut dans l'assemblée, et
+chacun fut prêt à répéter par acclamation ce cri
+qui s'échappait de tous les coeurs généreux, et par
+lequel un nouvel organe des grands principes propagés
+par la France annonçait son existence au
+monde.</p>
+
+<p>Championnet, avant même que ce frémissement
+fût éteint, continua:</p>
+
+<p>«Enfin, le jour est venu où nous pouvons prononcer
+sans crainte les saints noms de <i>liberté</i> et
+d'<i>égalité</i>, en nous proclamant les dignes fils de la
+république mère, les dignes frères des peuples
+libres de l'Italie et de l'Europe.</p>
+
+<p>»Si le gouvernement tombé a donné un exemple
+inouï d'aveugle et implacable persécution, le nombre
+des martyrs de la patrie s'est augmenté, voilà tout.
+Pas un seul d'entre eux, en face de la mort, n'a fait
+un pas en arrière; tous, au contraire, d'un oeil serein,
+ont regardé l'échafaud et d'un pas ferme en
+ont monté les degrés. Beaucoup, au milieu des plus
+atroces douleurs, sont restés sourds aux promesses
+de l'impunité, aux offres de récompenses que l'on
+murmurait à leurs oreilles, stables dans leur foi,
+immuables dans leurs convictions.</p>
+
+<p>»Les passions mauvaises insinuées depuis tant
+d'années, par tous les moyens de séduction possibles,
+dans les classes les plus ignorantes du peuple, à
+qui les proclamations et les instructions pastorales
+dépeignaient la généreuse nation française sous les
+plus noires couleurs, les basses menées du vicaire
+général François Pignatelli, dont le nom seul
+soulève le coeur, menées qui avaient pour but de
+faire croire au peuple que la religion serait abolie,
+la propriété ruinée, ses femmes et ses filles violées,
+ses fils assassinés, ont, par malheur, taché de sang
+la belle oeuvre de notre régénération. Plusieurs
+pays se sont insurgés pour attaquer les garnisons
+françaises et ont succombé sous la justice militaire;
+d'autres, après avoir assassiné beaucoup de leurs
+concitoyens, se sont armés pour s'opposer au nouvel
+ordre de choses, et ont dû, après une courte lutte,
+céder à la force. La nombreuse population de Naples,
+à laquelle, par la bouche de ses sbires, le vicaire
+général distillait la haine et l'assassinat, cette population,
+après sept jours d'anarchie sanglante, après
+s'être emparée des châteaux et des armes, après
+avoir saccagé la propriété et menacé la vie des honnêtes
+citoyens, cette population, pendant deux jours
+et demi, s'opposa à l'entrée de l'armée française.
+Les braves qui composaient cette armée, six fois
+moins nombreux que leurs adversaires, foudroyés
+du haut des toits, du haut des fenêtres, du haut
+des bastions par des ennemis invisibles, soit dans
+les chemins de traverse, soit dans les sentiers montueux,
+soit dans les rues étroites et tortueuses de la
+ville, ont dû conquérir le terrain pied à pied, plus
+encore par le courage intelligent que par la force
+matérielle. Mais, opposant un exemple de vertu et
+de civilisation à tant d'abrutissement et de cruauté,
+au fur et à mesure que le peuple était forcé de déposer
+les armes, le vainqueur généreux embrassait
+les vaincus et leur pardonnait.</p>
+
+<p>»Quelques valeureux citoyens, profitant de l'intelligente
+victoire de notre brave Nicolino Caracciolo,
+digne du nom illustre qu'il porte, quelques valeureux
+citoyens, entrés au fort Saint-Elme dans la
+nuit du 20 au 21 janvier, avaient juré de s'ensevelir
+sous ses ruines, mais de proclamer la liberté du
+fond même de leur tombe, et, là, ils avaient dressé
+l'arbre symbolique non-seulement en leur nom,
+mais encore au nom des autres patriotes que les
+circonstances tenaient éloignés d'eux. Dans la journée
+du 21 janvier, jour à jamais mémorable,
+on voyait s'avancer les invincibles drapeaux de la
+république française; ils lui jurèrent alliance et
+fidélité. Enfin, le 23, à une heure de l'après-midi,
+l'armée fit son entrée victorieuse à Naples. Oh! ce
+fut alors un magique spectacle que de voir succéder,
+entre les vaincus et les vainqueurs, la fraternité à
+la boucherie, et que d'entendre le brave général
+Championnet reconnaître notre république, saluer
+notre gouvernement, et, par de nombreuses et
+loyales proclamations, assurer à chacun la possession
+de la propriété, donner à tous l'assurance de
+la vie.»</p>
+
+<p>La lecture, qui avait déjà, au précédent paragraphe,
+été interrompue par de nombreux applaudissements,
+le fut cette fois par un hourra unanime.
+L'auteur avait touché une fibre sensible et résonnante
+dans tous les coeurs napolitains, celle de la
+reconnaissance de la partie éclairée de la population
+à la république française, qui, à travers tant de
+périls, par des succès incroyables ou inespérés,
+venait lui apporter ces deux lumières qui émanent
+de Dieu lui-même, la civilisation et la liberté.</p>
+
+<p>Championnet salua les applaudisseurs avec son
+charmant sourire et reprit:</p>
+
+<p>»L'entrée, par la trahison, du despote déchu à
+Rome, sa fuite honteuse à Palerme sur les vaisseaux
+anglais, l'encombrement sur ces vaisseaux des trésors
+publics et privés, des dépouilles de nos galeries
+et de nos musées, des richesses de nos institutions
+pieuses, du pillage de nos banques, vol impudent et
+manifeste, qui a enlevé à la nation les dernières
+ressources de son numéraire, tout est connu maintenant.</p>
+
+<p>»Citoyens, vous savez le passé, vous voyez le
+présent, c'est à vous de préparer et d'assurer
+l'avenir!»</p>
+
+<p>La lecture de ce cri de liberté, jeté à la fois par
+la bouche et par le coeur, cet appel patriotique à la
+fraternité des citoyens dans une ville où, jusqu'à ce
+jour, la fraternité était un mot inconnu, ce dévouement
+à la patrie dont les martyrs du passé avaient
+donné l'exemple aux martyrs de l'avenir, récompensé
+par l'éloge public, tout cela porta plus encore
+que la valeur du discours, si bien en harmonie,
+au reste, avec le sentiment de nationalité qui, au
+jour des révolutions, s'éveille et bout dans les âmes,
+tout cela porta le succès de la lecture jusqu'à l'exaltation.
+Ceux qui venaient de l'entendre crièrent
+d'une seule voix: «L'auteur!» et l'on vit alors
+descendre de son estrade et venir, d'un pas lent et
+timide dans sa majesté, se ranger près de Championnet,
+pareille à la muse de la patrie, protégée par la
+victoire, la belle, chaste et noble Eleonora Pimentel.</p>
+
+<p>L'article était écrit par elle; c'était elle, ce rédacteur
+en chef inconnu du <i>Moniteur parthénopéen</i>. Une
+femme avait réclamé l'honneur, mortel peut-être, de
+cette rédaction, pour laquelle des hommes timides
+demandaient, patriotes bien connus cependant, le
+bénéfice de l'<i>incognito</i>.</p>
+
+<p>Alors, de l'exaltation, on passa à l'enthousiasme;
+des hourras frénétiques éclatèrent; tous ces patriotes,
+quels qu'ils fussent, juges, législateurs, lettrés,
+savants, officiers généraux se précipitèrent vers elle
+avec cet enthousiasme méridional qui se traduit
+par des gestes désordonnés et des cris furieux. Les
+hommes tombèrent à genoux, les femmes s'approchèrent
+en s'inclinant. C'était le succès de Corinne
+chantant au Capitole la grandeur évanouie des
+Romains, succès d'autant plus grand pour Éleonora
+que ce n'était point la grandeur du passé qu'elle
+chantait, mais les espérances de l'avenir. Et, comme
+il faut toujours que le grotesque se mêle au sublime,
+au moment où cessait une triple salve d'applaudissements,
+on entendit une voix rauque et avinée qui
+criait: «Vive la République! mort aux tyrans!»</p>
+
+<p>C'était celle du perroquet de la duchesse Fusco,
+élève, comme nous l'avons dit, de Velasco et de
+Nicolino, qui faisait honneur à ses maîtres et
+montrait qu'il avait profité de leurs leçons.</p>
+
+<p>Il était deux heures du matin: cet épisode comique
+termina la soirée. Chacun, enveloppé de son
+manteau ou de sa coiffe, appela ses gens et fit
+appeler sa voiture; car tous ces sans-culottes,
+comme le roi les appelait, appartenant à l'aristocratie
+de la fortune ou de la science, tout au contraire
+des sans-culottes français, avaient des voitures
+et des gens.</p>
+
+<p>Après avoir embrassé les femmes, serré la main
+des hommes, pris congé de tous, la duchesse Fusco
+resta seule dans le salon, tout à l'heure plein de
+monde et de bruit, maintenant solitaire et mort, et,
+allant droit à une fenêtre devant laquelle retombait
+un riche rideau de damas cramoisi, elle souleva ce
+rideau, et, côte à côte dans l'embrasure de cette
+fenêtre comme deux oiseaux dans un même nid,
+elle découvrit Luisa et Salvato, qui, au milieu de
+toute cette foule, avec ce laisser aller auquel, en
+Italie, nul ne trouve à redire, s'étaient isolés et, la
+main dans la main, la tête appuyée contre l'épaule,
+se disaient de ces douces choses qui, quoique dites à
+voix basse, couvrent, pour ceux qui les écoutent,
+les roulements du tonnerre et les éclats de la
+foudre.</p>
+
+<p>Les deux jeunes gens, au rayon de lumière qui
+pénétrait dans leur réduit, éclairé jusque-là seulement
+par une douce pénombre, rentrèrent dans la
+vie réelle, de laquelle ils étaient sortis sur les ailes
+dorées de l'idéal, et tournèrent, sans changer de
+position, leurs yeux souriants vers la duchesse,
+comme durent le faire les premiers habitants du
+Paradis surpris par un ange du Seigneur sous le
+berceau de verdure et au milieu des massifs de
+fleurs, au moment où, pour la première fois, ils
+venaient d'échanger le mot <i>je t'aime!</i></p>
+
+<p>Ils étaient entrés là au commencement de la soirée
+et y étaient restés jusqu'à la fin. De tout ce qui
+avait été dit, ils n'avaient rien entendu; de tout ce
+qui s'était passé, ils ne se doutaient même pas.
+Les vers de Monti, la musique de Cimarosa, l'article
+de la Pimentel, tout était venu se briser contre cette
+tenture de damas qui séparait du monde leur Eden
+ignoré.</p>
+
+<p>En voyant le salon vide, en voyant la duchesse
+seule, ils ne comprirent qu'une chose, c'est qu'il
+était l'heure de se séparer.</p>
+
+<p>Ils poussèrent un soupir, et, en même temps,
+ensemble, avec le même accent, ils murmurèrent:</p>
+
+<p>--A demain!</p>
+
+<p>Puis, ému, chancelant d'amour, Salvato serra une
+dernière fois Luisa contre son coeur, prit congé de
+la duchesse, et sortit, tandis que Luisa, jetant les
+bras au cou de son amie, dans la pose de la jeune
+fille antique confiant son secret à Vénus, murmurait
+aux oreilles de la duchesse:</p>
+
+<p>--Oh! si tu savais combien je l'aime!</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>CX</h3>
+
+<h3>ANDRÉ BACKER</h3>
+
+<p>En repassant le seuil de la porte de communication,
+Luisa trouva Giovannina qui l'attendait dans
+le corridor.</p>
+
+<p>La jeune fille laissait transparaître sur sa figure
+cette satisfaction qu'éprouvent les inférieurs quand
+une occasion importante leur est donnée d'entrer
+dans la vie de leurs maîtres.</p>
+
+<p>Luisa sentit pour sa femme de chambre un
+mouvement de répulsion qu'elle n'avait point encore
+éprouvé.</p>
+
+<p>--Que faites-vous là, et que me voulez-vous?
+demanda-t-elle.</p>
+
+<p>--J'attendais madame pour lui dire une chose
+de la plus haute importance, répondit Giovannina.</p>
+
+<p>--Et quelle chose avez-vous à me dire?</p>
+
+<p>--Que le beau banquier est là.</p>
+
+<p>--Le beau banquier? De qui voulez-vous parler,
+mademoiselle?</p>
+
+<p>--De M. André Backer.</p>
+
+<p>--De M. André Backer! Et comment M. André
+Backer est-il là?</p>
+
+<p>--Il est venu dans la soirée, madame, vers dix
+heures; il a demandé à vous parler; selon les ordres
+que madame m'avait donnés, j'ai d'abord refusé de
+le recevoir; il a insisté alors avec tant d'obstination,
+que je lui ai dit la vérité, c'est-à-dire que madame
+n'y était pas; il a cru que c'était une défaite, et,
+comme il me suppliait, au nom de l'intérêt de
+madame, de le laisser lui dire quelques paroles
+seulement, je lui ai fait voir toute la maison pour
+lui montrer que vous étiez bien véritablement sortie;
+alors, comme, malgré ses prières, je refusais de lui
+dire où vous étiez, il a pénétré, malgré moi, dans la
+salle à manger, s'est assis sur une chaise et a dit
+qu'il vous attendrait.</p>
+
+<p>--Alors, comme je n'ai aucune raison de recevoir
+M. André Backer à deux heures du matin, je rentre
+chez la duchesse, et je n'en sortirai que quand
+M. André Backer sera hors de chez moi.</p>
+
+<p>Et Luisa fit, en effet, un mouvement pour rentrer
+chez son amie.</p>
+
+<p>--Madame!... dit à l'autre bout du corridor une
+voix suppliante.</p>
+
+<p>Cette voix fit passer Luisa de l'étonnement, nous
+ne dirons pas à la colère, son coeur de colombe ne
+connaissant pas ce sentiment extrême, mais à
+l'irritation.</p>
+
+<p>--Ah! c'est vous, monsieur, lui dit-elle en marchant
+résolument à lui.</p>
+
+<p>--Oui, madame, répondit le jeune homme,
+incliné, le chapeau à la main, dans l'attitude la plus
+respectueuse.</p>
+
+<p>--Alors, vous avez entendu ce que je viens, à
+propos de vous, de dire à ma femme de chambre?</p>
+
+<p>--Je l'ai entendu.</p>
+
+<p>--Comment, vous étant introduit chez moi
+presque de force, et sachant que je désapprouve vos
+visites, comment êtes-vous encore ici?</p>
+
+<p>--Parce qu'il y a urgence à ce que je vous parle,
+urgence absolue; comprenez-vous, madame?</p>
+
+<p>--Urgence absolue? répéta Luisa avec un accent
+de doute.</p>
+
+<p>--Madame, je vous engage ma parole d'honnête
+homme,--cette parole qu'un homme de notre nom
+et de notre maison n'a jamais, depuis trois cents
+ans, engagée légèrement,--je vous engage ma
+parole que, pour la sécurité de votre fortune et le
+salut de votre vie, je vous donne ma parole qu'il
+faut que vous m'entendiez.</p>
+
+<p>L'accent de conviction avec lequel le jeune homme
+prononça ces paroles ébranla la San-Felice.</p>
+
+<p>--Sur cette assurance, monsieur, demain, à une
+heure convenable, je vous recevrai.</p>
+
+<p>--Demain, madame, peut-être sera-t-il trop tard;
+puis, une heure convenable... Qu'entendez-vous par
+une heure convenable?</p>
+
+<p>--Dans la journée, vers midi, par exemple, de
+plus grand matin même, si vous le voulez.</p>
+
+<p>--Pendant le jour, on me verra entrer chez vous,
+madame, et il est important que nul ne sache
+que vous m'avez vu.</p>
+
+<p>--Pourquoi cela?</p>
+
+<p>--Parce que, de ma visite, il pourrait résulter un
+grand danger.</p>
+
+<p>--Pour moi ou pour vous? dit en essayant de
+sourire Luisa.</p>
+
+<p>--Pour tous deux, répondit gravement le jeune
+banquier.</p>
+
+<p>Il se fit un instant de silence. Il n'y avait point
+à se tromper à l'intonation sérieuse du visiteur
+nocturne.</p>
+
+<p>--Et, d'après les précautions que vous prenez,
+répliqua Luisa, il me paraît que cette conversation
+doit avoir lieu sans témoins.</p>
+
+<p>--Ce que j'ai à vous dire, madame, ne peut-être
+dit que seul à seul.</p>
+
+<p>--Et vous savez que, dans une conversation seul
+à seul, il est une chose dont il vous est interdit de
+me parler?</p>
+
+<p>--Aussi, madame, si je vous en parle, ne sera-ce
+que pour vous faire comprendre qu'à vous seule
+je pouvais faire la révélation que vous allez entendre.</p>
+
+<p>--Venez, monsieur, dit Luisa.</p>
+
+<p>Et, passant devant André, qui, pour la laisser
+passer, se rangea contre le mur des corridors, elle
+le conduisit dans la salle à manger, que Giovannina
+avait éclairée, et referma la porte derrière lui.</p>
+
+<p>--Vous êtes certaine, madame, dit Backer regardant
+autour de lui, que personne ne peut nous
+écouter et nous entendre?</p>
+
+<p>--Il n'y a ici que Giovannina, et vous l'avez vue
+rentrer chez elle.</p>
+
+<p>--Mais derrière cette porte, ou derrière celle
+de votre chambre à coucher, elle pourrait écouter.</p>
+
+<p>--Fermez-les toutes deux, monsieur, et passons
+dans le cabinet de travail de mon mari.</p>
+
+<p>Les précautions mêmes que prenait André Backer
+pour que sa conversation ne fût point entendue
+avaient complètement rassuré Luisa sur le sujet de
+la conversation. Le jeune homme n'eût point osé
+se livrer à de pareilles insistances, s'il eût été question
+de lui parler d'un amour si franchement repoussé
+déjà.</p>
+
+<p>La porte du cabinet resta ouverte, et les deux
+portes de la salle à manger fermées avec soin
+donnèrent à Backer la certitude qu'il ne pouvait
+être entendu.</p>
+
+<p>Luisa était tombée sur une chaise, et, la tête dans
+sa main, le coude appuyé à la table sur laquelle,
+autrefois, travaillait son mari, elle rêvait.</p>
+
+<p>Depuis le départ du chevalier, c'était la première
+fois qu'elle rentrait dans ce cabinet: une foule de
+souvenirs y rentraient avec elle et l'assiégeaient.</p>
+
+<p>Elle pensait à cet homme si parfaitement bon pour
+elle, dont la mémoire s'était cependant si facilement
+et presque si complètement éloignée de sa pensée;
+elle mesurait presque avec effroi l'étendue de cet
+amour qu'elle avait voué à Salvato, amour jaloux et
+envahisseur qui s'était emparé d'elle et avait, pour
+ainsi dire, chassé de son coeur tout autre sentiment;
+elle se demandait, de là à une infidélité complète,
+quelle distance il y avait, et elle s'aperçut que la
+distance morale parcourue était plus grande que
+la distance matérielle qui lui restait à parcourir.</p>
+
+<p>La voix d'André Backer la tira de cette rêverie
+rapide et la fit tressaillir. Elle avait déjà oublié
+qu'il était là.</p>
+
+<p>Elle lui fit signe de s'asseoir.</p>
+
+<p>André s'inclina, mais resta debout.</p>
+
+<p>--Madame, dit André, quelle que soit la défense
+que vous m'avez faite de jamais vous parler de mon
+amour, il faut cependant, pour que vous compreniez
+la démarche que je fais près de vous et l'étendue du
+danger auquel je m'expose en la faisant, il faut cependant
+que vous compreniez combien cet amour
+était dévoué, profond et respectueux.</p>
+
+<p>--Monsieur, dit Luisa en se levant, que vous
+parliez de cet amour au passé au lieu d'en parler au
+présent, vous n'en parlez pas moins d'un sentiment
+dont je vous ai absolument interdit l'expression.
+J'espérais, en vous recevant à cette heure,
+et après vous avoir manifesté ma répugnance à
+vous recevoir, n'avoir point à vous rappeler ma
+défense.</p>
+
+<p>--Daignez m'entendre, madame, et veuillez me
+donner le temps de m'expliquer. Je vous ai dit qu'il
+était nécessaire que je vous rappelasse cet amour
+pour vous faire comprendre l'importance de la révélation
+que je vais vous faire.</p>
+
+<p>--Eh bien, monsieur, arrivez vite à cette révélation.</p>
+
+<p>--Mais cette révélation, madame, je voudrais que
+vous comprissiez bien que, de ma part, c'est une
+folie, presque une trahison.</p>
+
+<p>--Alors, monsieur, ne la faites pas; ce n'est pas
+moi qui vais vous chercher, ce n'est pas moi qui
+vous presse.</p>
+
+<p>--Je le sais, madame, et je prévois même que,
+probablement, vous ne m'aurez nulle reconnaissance
+de ce que je vais vous dire; mais n'importe!
+une fatalité me pousse, il faut que ma destinée s'accomplisse.</p>
+
+<p>--J'attends, monsieur, répondit Luisa.</p>
+
+<p>--Eh bien, madame, sachez donc qu'une grande
+conspiration est ourdie, et que de nouvelles Vêpres
+siciliennes se préparent non-seulement contre les
+Français, mais aussi contre leurs partisans.</p>
+
+<p>Luisa sentit un frisson courir par tout son corps,
+et, à l'instant même, devint attentive. Ce n'était plus
+d'elle qu'il était question, c'était des Français, et,
+par conséquent, de Salvato. La vie de Salvato était
+menacée, et peut-être cette révélation de Backer
+allait-elle lui donner moyen de sauver cette vie si
+chère qu'elle avait déjà conservée.</p>
+
+<p>Par un mouvement involontaire, et en se penchant
+sur la table, elle se rapprocha du jeune homme; sa
+bouche était muette, mais ses yeux interrogeaient.</p>
+
+<p>--Dois-je continuer? demanda Backer.</p>
+
+<p>--Continuez, monsieur, fit Luisa.</p>
+
+<p>--Dans trois jours, c'est-à-dire dans la nuit de
+vendredi à samedi, non-seulement les dix mille
+Français qui sont à Naples et dans les environs,
+mais encore, comme je vous l'ai dit, madame, tous
+ceux qui sont leurs partisans seront égorgés. Entre
+dix et onze heures du soir, les maisons où les meurtres
+doivent s'accomplir seront marquées d'une croix
+rouge; à minuit, le massacre aura lieu.</p>
+
+<p>--Mais c'est horrible, mais c'est atroce, monsieur,
+ce que vous me dites là!</p>
+
+<p>--Pas plus horrible que les Vêpres siciliennes,
+pas plus atroce que la Saint-Barthélémy. Ce que
+Palerme a fait pour échapper aux Angevins et Paris
+pour se délivrer des huguenots, Naples peut bien le
+faire pour se débarrasser des Français.</p>
+
+<p>--Et vous ne craignez point que, vous hors de
+cette maison, je ne coure révéler ce projet?</p>
+
+<p>--Non, madame! car vous réfléchirez que je ne
+vous ai pas même demandé la promesse de garder
+le secret; non, madame! car vous réfléchirez qu'un
+dévouement comme le mien ne doit pas être payé
+par une ingratitude; non, madame! car vous réfléchirez
+que votre nom est trop beau et trop pur
+pour être attaché par l'histoire au pilori de la trahison.</p>
+
+<p>Luisa tressaillit; car elle comprit, en effet, ce
+qu'il y avait de grandeur et de dévouement dans ce
+secret que lui confiait, sans condition aucune, le
+jeune banquier. Seulement, il lui restait à savoir
+pourquoi il le lui confiait.</p>
+
+<p>--Excusez-moi, monsieur, dit-elle, mais j'en suis
+à me demander ce que j'ai à faire avec les Français
+et avec les partisans des Français, moi, la femme du
+bibliothécaire, je dirai plus, de l'ami du prince
+royal.</p>
+
+<p>--C'est vrai, madame; mais le chevalier San-Felice
+n'est plus là pour vous protéger par sa présence,
+pour vous couvrir par son loyalisme; et laissez-moi
+vous dire ceci, madame: j'ai vu avec terreur
+que votre maison était de celles qui devaient
+être marquées d'une croix.</p>
+
+<p>--Ma maison? s'écria Luisa en se levant.</p>
+
+<p>--Madame, je conçois que ce que je vous dis vous
+étonne, vous révolte même. Mais écoutez-moi jusqu'au
+bout. Dans des temps comme les nôtres, temps
+de trouble et d'orage, nul n'est exempt de soupçon,
+et, d'ailleurs, quand les soupçons dorment, les dénonciateurs
+sont là pour les éveiller. Eh bien, madame,
+j'ai vu, j'ai tenu entre mes mains, j'ai lu de
+mes yeux une dénonciation, anonyme, c'est vrai,
+mais tellement précise, qu'il n'y a pas à douter de
+sa véracité.</p>
+
+<p>--Une dénonciation? fit Luisa étonnée.</p>
+
+<p>--Une dénonciation, oui, madame.</p>
+
+<p>--Mais une dénonciation contre moi?</p>
+
+<p>--Contre vous.</p>
+
+<p>--Et que disait cette dénonciation? demanda
+Luisa pâlissant malgré elle.</p>
+
+<p>--Elle disait, madame, que, dans la nuit du 22
+au 23 septembre de l'année dernière, vous aviez recueilli
+chez vous un aide de camp du général Championnet.</p>
+
+<p>--Oh! murmura Luisa sentant la sueur lui monter
+au front.</p>
+
+<p>--Que cet aide de camp blessé par Pasquale de
+Simone avait été soustrait par vous à la vengeance
+de la reine; qu'il avait été pansé par une sorcière
+albanaise nommée Nanno; qu'il était resté six semaines
+caché chez vous, et n'en était sorti, déguisé
+en paysan des Abruzzes, que pour aller rejoindre le
+général Championnet assez à temps pour prendre
+part à la bataille de Civita-Castellana.</p>
+
+<p>--Eh bien, monsieur, dit Luisa, lorsque cela serait,
+y a-t-il un crime à recueillir un blessé, à sauver
+la vie à un homme, et faut-il, avant de verser
+sur ses blessures le baume du bon Samaritain, faut-il
+s'informer de son nom, de sa patrie ou de son opinion?</p>
+
+<p>--Non, madame, il n'y a pas crime aux yeux de
+l'humanité; seulement, il y a crime aux yeux des
+partis. Mais peut-être les royalistes vous eussent-ils
+pardonné, madame, si, depuis, vous n'aviez point,
+en assistant à toutes les soirées de la duchesse Fusco,
+donné une gravité plus grande à cette dénonciation.
+Les soirées de la duchesse Fusco, madame, ne sont
+pas seulement des soirées: ce sont des clubs où les
+projets se discutent, où les lois s'élaborent, où les
+hymnes patriotiques se composent, se mettent en
+musique, se chantent; eh bien, madame, vous êtes
+de toutes ces soirées, et, quoiqu'on sache très-bien
+que vous y assistez par un autre motif qu'un motif
+politique...</p>
+
+<p>--Prenez garde, monsieur, vous allez me manquer
+de respect!</p>
+
+<p>--Dieu m'en garde madame! répondit le jeune
+homme, et la preuve, c'est que c'est un genou en
+terre que j'achèverai ce que j'ai à vous dire.</p>
+
+<p>Et Backer mit un genou en terre.</p>
+
+<p>--Madame, dit-il, sachant que votre vie était
+compromise, puisque votre maison était au nombre
+des maisons désignées au couteau des lazzaroni, je
+suis venu vous apporter un talisman, un signe destiné
+à vous sauvegarder... Ce talisman, madame, le voici.</p>
+
+<p>Il déposa sur la table une carte sur laquelle était
+gravée une fleur de lis.</p>
+
+<p>--Ce signe, ne l'oubliez pas, c'est de porter le
+pouce de votre main droite à votre bouche et d'en
+mordre la première phalange.</p>
+
+<p>--Il n'était pas besoin de mettre un genou en
+terre pour me dire cela, monsieur, dit Luisa avec
+une expression de bienveillance qui, malgré elle,
+illuminait son visage.</p>
+
+<p>--Non, madame, mais pour ce qui me reste à
+vous dire.</p>
+
+<p>--Dites.</p>
+
+<p>--Il ne m'appartient pas, madame, de pénétrer
+dans vos secrets; ce n'est donc point une question
+que je vous fais, c'est un avis que je vous donne, et
+vous allez voir si cet avis est non-seulement désintéressé,
+mais généreux. A tort ou à raison, on dit
+que ce jeune aide de camp du général français que
+vous avez sauvé, on dit que vous l'aimez.</p>
+
+<p>Luisa fit un mouvement.</p>
+
+<p>--Ce n'est pas moi qui dis cela, ce n'est pas moi
+qui le crois; je ne veux rien dire, je ne veux rien
+croire; je veux que vous soyez heureuse, voilà tout;
+je veux que ce coeur si noble, si chaste, si pur, ne se
+brise pas sous les atteintes de la douleur; je veux
+que ces beaux yeux, amours des anges, ne soient
+pas noyés dans les larmes. Je vous dis donc seulement,
+madame: Si vous aimez un homme, quel
+qu'il soit, d'un amour de soeur ou d'amante, et, si
+cet homme, comme Français, comme patriote, court
+un risque quelconque à passer ici la nuit de vendredi
+à samedi, sous un prétexte quelconque, éloignez
+cet homme, afin que, par son absence, il
+échappe aux massacres, et que je puisse me dire,
+moi,--ce sera ma récompense:--«A celle qui
+m'a fait tant souffrir, j'ai épargné une douleur.» Je
+me relève, madame, car j'ai dit.</p>
+
+<p>Luisa, devant cette abnégation, si grande et si
+simple, sentit les larmes monter à ses yeux et lui
+mouiller les paupières. Elle tendit à André sa main,
+sur laquelle il se précipita.</p>
+
+<p>--Merci, monsieur, dit-elle. Je ne puis deviner
+d'où vient la trahison, mais à vous je dirai: Le dénonciateur
+était bien instruit. Je n'ai jamais confié
+mon secret à personne, mais à vous je dirai: Eh
+bien, oui! j'aime, mais d'un amour maternel, quoique
+immense, un homme à qui j'ai sauvé la vie.
+Quand j'ai senti cet amour me prendre le coeur avec
+la violence d'une irrésistible passion, j'ai voulu partir,
+quitter Naples, suivre mon mari en Sicile, non
+point pour échapper à un sort fatal, à un sort mortel,
+qui m'est prédit, mais pour conserver au chevalier
+la foi que je lui ai promise, pour garder intact
+mon honneur de femme. Dieu ne l'a pas voulu: la
+tempête nous a séparés, la vague qui l'emportait
+m'a repoussée sur le rivage. Vous me direz que, la
+tempête calmée, j'eusse dû monter sur le premier
+bâtiment venu et rejoindre mon mari en Sicile. S'il
+l'eût ordonné, ou s'il eût simplement paru le désirer,
+je l'eusse fait; n'y étant point sollicitée, je n'en
+ai pas eu la force: je suis restée. Vous parliez de la
+fatalité qui vous pousse à me révéler votre secret; si
+vous avez la vôtre, moi aussi, j'ai la mienne. Suivons
+chacun la pente où le destin nous entraîne.
+Quelque part où le mien me conduise, là où je serai
+il y aura pour vous un coeur reconnaissant. Adieu,
+monsieur Backer. Fût-ce au milieu des plus affreuses
+tortures, votre nom ne sortira point de ma bouche,
+je vous le promets!</p>
+
+<p>--Et le vôtre, répondit Backer en s'inclinant,
+fût-ce sur l'échafaud où je serais monté par vous,
+ne sortira jamais de mon coeur.</p>
+
+<p>Et, saluant Luisa, il sortit laissant sur la table la
+carte fleurdelisée qui devait lui servir de signe de
+reconnaissance.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>CXI</h3>
+
+<h3>LE SECRET DE LUISA</h3>
+
+<p>Restée seule, Luisa retomba sur sa chaise et demeura
+immobile, perdue dans un abîme de réflexions.</p>
+
+<p>Et d'abord quel pouvait être cet ennemi caché et
+anonyme si bien au courant de tout ce qui se passait
+dans la maison, et qui, dans une dénonciation adressée
+au comité royaliste, avait mentionné les moindres
+détails de la vie privée de Luisa?</p>
+
+<p>Quatre personnes seulement connaissaient les détails
+mentionnés dans la dénonciation. Le docteur Cirillo,
+Michel le Fou, la sorcière Nanno et Giovannina.
+Le docteur Cirillo! le soupçon ne pouvait pas même
+s'arrêter sur lui; Michel le Fou eût donné sa vie pour
+sa soeur de lait.</p>
+
+<p>Restaient la sorcière Nanno et Giovannina.</p>
+
+<p>La sorcière Nanno pouvait dénoncer Salvato et
+Luisa à une époque où cette dénonciation eût été
+payée ce qu'elle valait: elle ne l'avait point fait. On
+ne pouvait donc attribuer à la cupidité la dénonciation
+qu'avait reçue Backer, elle ne pouvait être que
+l'effet de la haine.</p>
+
+<p>Giovannina! les soupçons s'arrêtèrent et, quoique
+bien vaguement, se fixèrent sur elle.</p>
+
+<p>Quelle cause Giovannina pouvait-elle avoir de
+haïr sa maîtresse?</p>
+
+<p>Évidemment, aucune ne se présentait à l'esprit de
+Luisa; cependant, déjà depuis longtemps la jeune
+femme remarquait dans l'humeur de sa camériste
+des altérations qui, tant qu'elle n'avait point eu à
+s'en rendre compte, lui avaient paru de simples bizarreries
+de caractère, mais qui maintenant lui revenaient
+en mémoire et lui inspiraient des doutes
+sans lui donner une explication. Elle avait surpris
+chez sa femme de chambre des coups d'oeil furtifs,
+des sourires mauvais, des paroles amères, et cela
+surtout depuis la nuit où, devant s'embarquer, au
+lieu de s'embarquer elle était revenue à la maison,
+et avait, d'une façon inattendue, reparu aux yeux
+de la jeune fille. Ces signes de mécontentement
+étaient devenus plus fréquents encore depuis l'arrivée
+des Français à Naples, et surtout depuis qu'elle
+et Salvato s'étaient revus.</p>
+
+<p>Dans son dédain trop grand de l'humble position
+de Giovannina, il ne lui vint pas même à l'idée qu'elle
+pût aimer Salvato et être jalouse, et que les mêmes
+passions qui s'agitaient dans le coeur de la grande
+dame pussent s'agiter dans le coeur de la paysanne.</p>
+
+<p>Seulement, ces soupçons de haine de la part de
+Giovannina persistèrent sans que la cause de cette
+haine lui fût connue.</p>
+
+<p>Elle prit la carte fleurdelisée, la mit dans sa poitrine,
+et, s'éclairant elle-même, elle sortit du cabinet
+du chevalier, en referma la porte et passa dans sa
+chambre à coucher.</p>
+
+<p>Dans sa chambre à coucher, elle trouva Giovannina,
+qui lui préparait sa toilette de nuit.</p>
+
+<p>Prévenue qu'elle était contre la jeune fille, elle
+surprit le coup d'oeil dont celle-ci l'accueillit à son
+entrée dans sa chambre. Ce coup d'oeil malfaisant
+fut suivi d'un sourire gracieux; mais le sourire ne
+fut point tellement rapide, que la première impression
+ne demeurât dans son esprit.</p>
+
+<p>Ne pouvant se douter de ce qui s'était passé, et
+n'ayant aucune idée des soupçons qui germaient
+dans le coeur de sa maîtresse, Nina voulut entamer
+une conversation avec elle. Cette conversation, quelques
+détours qu'elle eût pris, si Luisa lui eût permis
+de continuer, eût certainement abouti à la visite
+qu'elle venait de recevoir; mais Luisa y coupa court
+en lui disant sèchement qu'elle n'avait pas besoin de
+ses services.</p>
+
+<p>Nina tressaillit,--elle n'était point habituée
+à être congédiée si durement,--et, avec
+son mauvais sourire, elle regagna sa chambre.</p>
+
+<p>La visite du jeune banquier lui donnait fort à penser.
+Après lui avoir défendu sa porte, non-seulement
+Luisa avait consenti à le recevoir à deux heures du
+matin, mais encore elle l'avait reçu loin de tous les
+regards, les portes fermées, et dans l'appartement
+du chevalier.</p>
+
+<p>Luisa, il est vrai, avait accueilli le jeune homme
+avec une physionomie sévère; mais, à son départ, elle
+était rentrée dans sa chambre le visage préoccupé
+seulement, attendri même. On voyait que ses yeux
+avaient, sinon pleuré, du moins senti l'humidité des
+larmes.</p>
+
+<p>Qui avait pu ramener cette fière Luisa à des sentiments
+plus doux?</p>
+
+<p>L'amour du beau jeune homme avait-il trouvé
+grâce dans son coeur, et y avait-il place dans ce
+coeur pour un amour nouveau à côté de l'amour
+ancien?</p>
+
+<p>C'était impossible à croire; cependant, ce qui
+venait de se passer était bien extraordinaire.</p>
+
+<p>Luisa, nous l'avons dit, avait remarqué le mauvais
+regard de Giovannina; mais elle avait à réfléchir
+sur quelque chose de plus grave que le nom du dénonciateur
+à trouver. Elle avait à réfléchir sur l'emploi
+qu'elle ferait de ce secret sans compromettre
+celui qui le lui avait confié, et comment elle sauverait
+Salvato sans perdre Backer.</p>
+
+<p>Il fallait, avant tout, qu'elle vît le jeune officier;
+mais elle ne le voyait jamais que le soir chez la duchesse.
+Là, leur rencontre était toute naturelle, le
+salon de la duchesse étant, comme l'avait dit Backer,
+un véritable club.</p>
+
+<p>Or, c'était bien du temps perdu que d'attendre un
+soir sur trois jours: c'était un jour de perdu. Il
+fallait donc l'envoyer chercher, et à Michele seul on
+pouvait confier un message de cette espèce.</p>
+
+<p>Elle étendit le bras pour sonner Giovannina;
+mais, depuis dix minutes à peu près qu'elle l'avait
+renvoyée, Giovannina était peut-être couchée. Luisa
+pensa qu'il était plus simple d'aller à la chambre de
+la jeune fille et de lui porter l'ordre que de la forcer
+à le venir chercher.</p>
+
+<p>La chambre de Giovannina n'était séparée de
+celle de sa maîtresse que par le corridor qui conduisait
+chez la duchesse Fusco.</p>
+
+<p>Cette chambre était fermée par une porte vitrée
+seulement. La lumière y brillait encore, et, soit que
+le pas de Luisa fût si léger que Giovannina ne pût
+l'entendre, soit que l'occupation à laquelle elle se
+livrait l'absorbât trop profondément pour qu'elle
+songeât à autre chose, Luisa, en arrivant à la porte,
+put voir, à travers le rideau de fine mousseline qui en
+couvrait le vitrage, sa femme de chambre assise à
+une table et écrivant.</p>
+
+<p>Comme peu importait à Luisa de savoir à qui
+Giovannina écrivait, elle ouvrit tout simplement et
+tout naturellement la porte. Mais sans doute il importait
+à Giovannina que sa maîtresse ne sût point
+qu'elle écrivait; car elle poussa un faible cri de surprise
+et se leva pour se placer entre Luisa et sa
+lettre.</p>
+
+<p>Quoique étonnée que Nina écrivît à trois heures
+du matin, au lieu de se coucher et de dormir, Luisa
+ne lui fit aucune question, et se contenta de lui
+dire:</p>
+
+<p>--Je voudrais voir Michel ce matin d'aussi bonne
+heure que possible: faites-le-lui savoir.</p>
+
+<p>Puis, refermant la porte et rentrant chez elle,
+Luisa laissa sa femme de chambre libre de continuer
+sa lettre.</p>
+
+<p>Comme on le comprend bien, Luisa dormit peu.
+Vers sept heures du matin, elle entendit du bruit
+dans la maison: c'était Giovannina qui se levait et
+sortait pour accomplir l'ordre de sa maîtresse.</p>
+
+<p>Giovannina fut absente pendant près d'une heure
+et demie. Il est vrai qu'elle rentra avec Michele.
+Pour que la commission de sa maîtresse fût bien
+faite, elle avait voulu sans doute la faire elle-même.</p>
+
+<p>Au premier coup d'oeil que le lazzarone jeta sur
+Luisa, il comprit qu'il venait de se passer quelque
+chose de grave.</p>
+
+<p>Luisa était tout à la fois pâle et fiévreuse; ses
+yeux étaient entourés de ce cercle bleuâtre qui dénonce
+l'insomnie.</p>
+
+<p>--Qu'as-tu donc, petite soeur? demanda Michele
+avec inquiétude.</p>
+
+<p>--Rien, répondit Luisa en essayant de sourire;
+seulement, le plus promptement possible j'ai besoin
+de voir Salvato.</p>
+
+<p>--Ce ne sera pas difficile, petite soeur, et un saut
+est vite fait d'ici au palais d'Angri.</p>
+
+<p>Et, en effet, Salvato logeait, avec le général Championnet,
+rue Toledo, à ce même palais d'Angri où,
+soixante ans plus tard, logea Garibaldi.</p>
+
+<p>--Alors, dit Luisa, va, et reviens vite!</p>
+
+<p>Michele ne fit qu'un saut, comme il avait dit;
+mais, avant qu'il fut revenu, un soldat de planton
+apportait une lettre de Salvato.</p>
+
+<p>Elle était conçue en ces termes:</p>
+
+<p>«Ma bien-aimée Luisa, ce matin, à cinq heures,
+j'ai reçu l'ordre du général de partir pour Salerne et
+d'y organiser une colonne que l'on envoie en Basilicate,
+où, à ce qu'il paraît, nous avons quelques
+troubles. J'estime que cette organisation, en y
+mettant toute l'activité possible, me prendra deux
+jours. Je pense donc être de retour vendredi soir.</p>
+
+<p>»Si j'espérais, à mon retour, trouver la fenêtre de
+la ruelle ouverte, et si je pouvais passer une heure
+avec vous dans <i>la chambre heureuse</i>, je bénirais
+presque mon exil de deux jours qui me vaudrait une
+pareille faveur.</p>
+
+<p>»J'ai laissé au palais d'Angri des hommes chargés
+de m'apporter mes lettres. J'en attends plusieurs,
+mais je n'en espère qu'une.</p>
+
+<p>»Oh! l'adorable soirée que j'ai passée hier! oh!
+l'ennuyeuse soirée que je vais passer aujourd'hui!</p>
+
+<p>»Au revoir, ma belle madone au Palmier! J'attends
+et j'espère.</p>
+
+<p>«Votre SALVATO.»</p>
+
+<p>Luisa fit un geste de désespoir.</p>
+
+<p>Si Salvato n'était de retour que vendredi soir,
+comment aurait-elle le temps de le soustraire au
+massacre de la nuit?</p>
+
+<p>Elle aurait le temps de mourir avec lui à peine!</p>
+
+<p>Le planton attendait une réponse.</p>
+
+<p>Qu'allait répondre Luisa? Elle n'en savait rien.
+Sans doute, la conspiration était organisée à Salerne
+comme à Naples. Le révélateur n'avait-il pas dit
+qu'elle devait éclater <i>à Naples et dans ses environs</i>?</p>
+
+<p>Elle crut un instant qu'elle allait devenir folle.</p>
+
+<p>Giovannina, implacable comme la haine, lui répétait
+que le messager attendait une réponse.</p>
+
+<p>Elle prit une plume et écrivit:</p>
+
+<p>«Je reçois votre lettre, mon frère bien-aimé. En
+toute autre circonstance, je me serais contentée de
+vous répondre: «Vous aurez votre fenêtre ouverte,
+et je vous attendrai dans la chambre heureuse.»
+Mais il faut que je vous voie avant deux jours. Je vous
+enverrai aujourd'hui Michele à Salerne; il vous portera
+une lettre de moi, que je vous écrirai aussitôt
+que j'aurai remis un peu d'ordre dans mes idées.</p>
+
+<p>«Si vous quittez votre hôtel, ou le palais de l'intendance,
+ou le logement que vous aurez choisi enfin
+et où Michele ira vous chercher, dites où vous serez,
+afin que, partout où vous serez, il vous trouve.</p>
+
+<p>Votre soeur, LUISA.»</p>
+
+<p>Elle ferma, cacheta cette lettre et la remit, au
+planton.</p>
+
+<p>Celui-ci se croisa dans le jardin avec Michele.</p>
+
+<p>Michele venait annoncer à Luisa ce que Luisa
+savait déjà, c'est-à-dire l'absence de Salvato et l'ordre
+qu'il avait donné de lui envoyer ses lettres à
+Salerne.</p>
+
+<p>Luisa le pria de rester à la maison. Elle aurait sans
+doute, dans la journée, quelques commissions importantes
+à lui donner; peut-être l'enverrait-elle à Salerne.</p>
+
+<p>Puis, plus agitée que jamais, elle rentra dans sa
+chambre et s'y enferma.</p>
+
+<p>Michele, qui avait l'habitude de voir sa soeur de
+lait si calme, se retourna vers la jeune femme de
+chambre.</p>
+
+<p>--Qu'a donc ce matin Luisa? lui demanda-t-il.
+Est-ce que, depuis que je suis devenu raisonnable,
+elle deviendrait folle, par hasard?</p>
+
+<p>--Je ne sais, répondit Giovannina; mais elle
+est ainsi depuis la visite que lui a faite, cette nuit,
+M. André Backer.</p>
+
+<p>Michele vit le mauvais sourire qui passait sur les
+lèvres de Giovannina. Ce n'était point la première
+fois qu'il le remarquait; mais, cette fois, ce sourire
+avait une telle expression de haine, que peut-être
+allait-il en demander l'explication, lorsque Luisa
+sortit de sa chambre enveloppée d'une mante de
+voyage. Son visage, plus ferme, sinon plus calme,
+donnait à sa physionomie l'expression d'une résolution
+prise et à laquelle il eût été inutile de s'opposer.</p>
+
+<p>--Michele, dit-elle, tu peux disposer de toute ta
+journée, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>--De toute ma journée, de toute nuit, de toute
+ma semaine.</p>
+
+<p>--Alors, viens avec moi.</p>
+
+<p>Puis, se retournant vers Giovannina:</p>
+
+<p>--Si je ne reviens pas ce soir, ne soyez pas inquiète,
+dit-elle; cependant, attendez-moi toute la
+nuit.</p>
+
+<p>Et, faisant signe à Michele de la suivre, elle sortit
+la première.</p>
+
+<p>--Madame, pour la première fois de sa vie, ne
+m'a pas tutoyée, dit Giovannina à Michele; tâchez
+donc de savoir d'elle pourquoi.</p>
+
+<p>--Bon! répondit le lazzarone, elle t'aura vue
+sourire.</p>
+
+<p>Et il descendit rapidement le perron pour rejoindre
+Luisa, qui l'attendait impatiente à la porte du jardin.</p>
+
+<p>A Naples, les moyens de locomotion sont faciles,
+justement parce qu'il n'y a aucun service officiel
+arrêté.</p>
+
+<p>S'il s'agit, par exemple, d'aller à Salerne et que
+le vent soit favorable, on traverse le golfe en barque,
+on prend une voiture à Castellamare, et l'on est à
+Salerne en trois heures et demie ou quatre heures.</p>
+
+<p>Si le vent est contraire, on prend une voiture à
+Naples, à la première place, au premier angle de
+rue, au premier carrefour; on contourne le golfe par
+Resina, Portici, Torre-del-Greco; on s'enfonce dans
+la montagne par la Cava, et l'on arrive à Salerne à
+peu près dans le même espace de temps.</p>
+
+<p>A peine sur le quai, Michele s'informa du but du
+voyage, et, ayant appris que le but du voyage était
+Salerne, demanda à sa soeur de lait quel était le
+mode de locomotion qu'elle préférait.</p>
+
+<p>--Le plus rapide, répondit Luisa.</p>
+
+<p>Michele interrogea des yeux l'horizon; l'horizon
+était pur et promettait une journée magnifique. A
+Naples, le printemps commence en janvier, et, avec
+le printemps, les beaux jours. Une jolie brise soufflait
+du large et ridait doucement la surface du golfe,
+sur lequel on voyait glisser en tout sens une foule de
+balancelles, de tartanes, de felouques, dont on reconnaissait
+la destination à leur grandeur, et la
+nationalité à leur coupe ou à leur voilure. Michele
+proposa à Luisa la voie de mer, qui fut acceptée sans
+discussion.</p>
+
+<p>Michele descendit sur la plage de Mergellina et fit
+prix: moyennant deux piastres, il avait la barque
+pour vingt-quatre heures.</p>
+
+<p>S'il eût fallu ramer, la barque eût coûté le double;
+mais on pouvait aller à la voile, et l'absence de fatigue
+fut estimée deux piastres.</p>
+
+<p>Luisa, enveloppée dans une mante de voyage qui
+lui cachait entièrement le visage, descendit dans la
+barque et s'assit sur le manteau de Michele plié en
+quatre.</p>
+
+<p>La petite voile triangulaire fut orientée, et la barque
+partit, gracieuse et blanche comme une mouette
+qui ouvre ses ailes.</p>
+
+<p>On rasa la pointe du château de l'Oeuf, sur lequel
+flottait le drapeau tricolore français, uni au drapeau
+tricolore napolitain, et l'on coupa diagonalement
+le golfe, le sillage du bateau formant la corde
+de l'arc.</p>
+
+<p>Les deux mariniers avaient reconnu Michele. Malgré
+son brillant uniforme, ou peut-être même à cause
+de cela, la conversation s'engagea sur les affaires du
+temps.</p>
+
+<p>Michele était un des auditeurs les plus assidus
+de Michelangelo Ceccone, ce bon prêtre patriote
+qui, mandé par Cirillo, avait assisté à ses derniers
+moments le sbire blessé par Salvato. Il avait
+traduit l'Évangile en patois napolitain, et expliquait
+aux lazzaroni ce livre, source de toute morale, qui
+leur était parfaitement inconnu.</p>
+
+<p>L'esprit souple et facile du jeune lazzarone s'était
+rapidement imprégné de l'esprit démocratique dont
+le souffle divin anime ce grand livre; et, prosélyte
+de la Révolution, il ne manquait jamais une occasion
+de lui faire des prosélytes.</p>
+
+<p>Aussi, dès que l'on fut en marche et qu'après avoir
+d'un regard insouciant interrogé l'horizon, les deux
+mariniers eurent abandonné leur barque à la brise
+du nord-ouest, Michele leur adressa-t-il la parole.</p>
+
+<p>--Eh bien, leur demanda-t-il en se frottant les
+mains, vous êtes contents, mes bons amis, j'espère?</p>
+
+<p>--Contents de quoi? demanda le plus vieux des
+deux mariniers, qui ne paraissait point apprécier son
+bonheur à la mesure de celui de Michele.</p>
+
+<p>--Sans doute, vous pourrez pêcher partout dans
+le golfe maintenant, du Pausilippe au cap Campanella,
+sans que le tyran vous en empêche.</p>
+
+<p>--Quel tyran? demanda toujours le plus vieux.</p>
+
+<p>--Comment, quel tyran? Mais Ferdinand, je suppose.</p>
+
+<p>--On n'est point un tyran, parce que l'on pêche
+chez soi, répliqua le plus jeune, qui paraissait partager
+entièrement les opinions de son aîné, et qu'on
+empêche les autres d'y pêcher.</p>
+
+<p>--Comment! tu prétends que la mer est au roi?</p>
+
+<p>--Certainement que je le prétends.</p>
+
+<p>--Eh bien, moi, je soutiens que la mer est à toi,
+à moi, à tout le monde.</p>
+
+<p>--Tu as là une drôle d'idée.</p>
+
+<p>--Sans doute. Et la preuve...</p>
+
+<p>--Voyons la preuve.</p>
+
+<p>--Écoute bien ceci.</p>
+
+<p>--Nous écoutons.</p>
+
+<p>--La terre est aux riches.</p>
+
+<p>--Tu en conviens.</p>
+
+<p>--Oui; et la preuve qu'elle est à eux et qu'ils y
+ont des droits, c'est qu'elle est divisée entre eux par
+des murs, des fossés, des bornes, des limites quelconques,
+tandis que fais-moi un peu le plaisir de me
+montrer les limites, les bornes, les haies, les fossés
+et les murs de la mer!</p>
+
+<p>Un des deux mariniers voulut faire une observation.</p>
+
+<p>--Attends, dit Michele, je n'ai pas fini. La terre,
+pour qu'elle produise, il faut la labourer, l'ensemencer;
+la mer se laboure toute seule et s'ensemence
+d'elle-même. Nous avons beau y puiser des moissons
+de soles, de rougets, de mulets, de lamproies, de
+murènes, de raies, de homards, de turbots, de langoustes,
+plus nous en prenons, plus il y en a; les
+moissons succèdent aux moissons, sans qu'on ait
+besoin d'engraisser ou de fumer la mer. C'est ce qui
+me fait dire: la terre est aux riches, mais la mer
+est aux pauvres et à Dieu. Or, il faut être un tyran,
+et un tyran abominable, pour ôter aux pauvres ce
+que Dieu leur a donné, quand l'Évangile dit: «Qui
+donne aux pauvres prête à Dieu.»</p>
+
+<p>--Hum! hum! fit le plus éloquent des deux mariniers,
+embarrassé un instant.</p>
+
+<p>--Voyons, réponds à cela, dit Michele se croyant
+déjà vainqueur.</p>
+
+<p>--Eh bien, oui, je réponds.</p>
+
+<p>--Que réponds-tu?</p>
+
+<p>--Je réponds que le roi a un casino à Mergellina...</p>
+
+<p>--Oui, celui où il vendait son poisson.</p>
+
+<p>--Un palais à Naples, un château à Portici, une
+villa à la Favorite, tout cela au bord du golfe.</p>
+
+<p>--Eh bien, que prouve cela?</p>
+
+<p>--Cela prouve que le golfe est à lui, sinon la mer.
+Est-ce que nous avons des châteaux sur le bord du
+golfe, nous?</p>
+
+<p>--Oui, répéta le second marinier, encouragé par
+la polémique du premier, est-ce que nous avons des
+châteaux sur le bord du golfe? Et toi, tout le premier,
+avec tes beaux habits, en as-tu? Réponds.</p>
+
+<p>--Alors, dit Michele, pourquoi ne bâtit-il pas un
+grand mur de la pointe du Pausilippe au cap Campanella,
+avec des portes pour laisser passer les barques
+et les vaisseaux?</p>
+
+<p>--Il est assez riche pour cela, s'il le voulait faire.</p>
+
+<p>--Oui; mais il n'est point assez puissant; et rien
+qu'à la première tempête, Dieu, en soufflant sur ces
+murs, les ferait tomber comme ceux de Jéricho.</p>
+
+<p>--Mais, alors, pourquoi, puisque toute sorte de
+prospérités devaient nous arriver, du moment que les
+Français seraient maîtres de Naples, pourquoi le
+pain et le macaroni sont-ils toujours au même prix
+que du temps du tyran?</p>
+
+<p>--C'est vrai: mais la municipalité a rendu un
+décret qui fixe, à partir du 15 février prochain, le
+prix du pain et du macaroni au-dessous de l'ancien
+cours.</p>
+
+<p>--Pourquoi au 15 février et pas tout de suite?</p>
+
+<p>--Parce que le tyran a fait vendre à ses amis les
+Anglais tous les navires chargés de grain qui viennent
+des Pouilles et de Barbarie; il faut bien donner
+le temps à d'autres d'arriver. Que devons-nous faire
+en les attendant? Le haïr, le combattre, mourir
+plutôt que de rentrer sous sa domination. Les Français
+n'ont-ils pas fait ce qu'ils ont pu faire? N'ont-ils
+pas aboli le privilège de la pêche? Tout le monde ne
+peut-il pas pêcher aujourd'hui dans les réserves du
+roi?</p>
+
+<p>--Ça, c'est vrai.</p>
+
+<p>--Et n'y trouvez-vous pas des poissons en abondance?</p>
+
+<p>--Le fait est que c'est à croire qu'il avait choisi
+pour lui le plus beau et le meilleur.</p>
+
+<p>--N'ont-ils pas aboli l'impôt du sel?</p>
+
+<p>--C'est vrai.</p>
+
+<p>--L'impôt de l'huile?</p>
+
+<p>--C'est vrai.</p>
+
+<p>--L'impôt sur le poisson séché?</p>
+
+<p>--C'est vrai. Mais pourquoi ont-ils aboli le titre
+d'<i>excellence</i>? Qu'est-ce qu'elle leur a fait, cette pauvre
+<i>excellence</i>? Elle ne coûtait rien à personne.</p>
+
+<p>--A cause de l'égalité.</p>
+
+<p>--Qu'est-ce que cela, l'égalité? Est-ce que nous
+connaissons cela, nous?</p>
+
+<p>--Et voilà justement le malheur, c'est que vous
+ne la connaissiez pas. Autrefois, il y avait des princes,
+des ducs; aujourd'hui, il n'y a que des citoyens. Tu
+es citoyen, toi, comme le prince de Maliterno, comme
+le duc de Rocca-Romana, comme les ministres,
+comme le maire, comme les conseillers municipaux!</p>
+
+<p>--A quoi cela m'avance-t-il?</p>
+
+<p>--A quoi cela t'avance?</p>
+
+<p>--Oui, je te le demande.</p>
+
+<p>--Regarde-moi.</p>
+
+<p>--Je te regarde.</p>
+
+<p>--Suis-je habillé comme toi?</p>
+
+<p>--Il s'en faut.</p>
+
+<p>--Eh bien, voilà ce que c'est que l'égalité, Giambardella.
+L'égalité, c'est pouvoir, étant né lazzarone,
+devenir colonel... Autrefois, les seigneurs étaient
+colonels dans le ventre de leur mère. Es-tu venu au
+monde avec un parchemin dans ta poche et des
+galons sur tes manches, toi? As-tu vu nos femmes
+faire de pareils enfants? Non, c'étaient les nobles qui
+en faisaient ainsi. Eh bien, moi, je suis colonel,
+grâce à quoi? A l'égalité. Avec l'égalité, tu peux
+devenir lieutenant de marine, ton fils peut devenir
+capitaine, ton petit-fils amiral.</p>
+
+<p>Giambardella fit un geste de doute.</p>
+
+<p>--Il faudra du temps pour arriver là, dit-il.</p>
+
+<p>--Bon! répondit Michele, il ne faut pas tout
+demander à la fois. Le bon Dieu lui-même, qui est
+tout-puissant, a fait le monde en sept jours. Le gouvernement
+d'aujourd'hui est, comme on dit, un
+gouvernement provisoire, ce n'est point encore la
+république. La constitution qui doit faire notre bonheur
+se discute: quand elle sera faite, nous pourrons,
+selon notre bien-être ou nos souffrances,
+établir une comparaison entre le présent et le passé.
+Les savants, comme le chevalier San-Felice, le
+docteur Cirillo, M. Salvato, savent pourquoi les
+saisons changent; nous autres imbéciles, nous nous
+apercevons seulement que nous avons chaud et froid.
+Nous en avons souffert bien d'autres sous le tyran,
+et, grâce à Dieu, nous y avons survécu: guerres,
+pestes, famines, sans compter les tremblements de
+terre. Les savants disent que nous serons heureux
+sous la république; ils se réunissent et travaillent à
+notre bien; laissons-leur le temps d'accomplir leur
+ouvrage.</p>
+
+<p>Et il ajouta sentencieusement:</p>
+
+<p>--Celui qui veut récolter vite sème des radis, et,
+au bout d'un mois, mange des radis; celui qui veut
+du pain sème du blé et attend un an. Il en est ainsi
+de la république: c'est le blé du peuple. Attendons
+patiemment qu'il pousse, et, quand il sera mûr, nous
+le moissonnerons.</p>
+
+<p>--<i>Amen!</i> dit Giambardella fort ébranlé, sinon
+convaincu, par la démonstration de Michele. Mais,
+c'est égal, ajouta-t-il avec un soupir, tant qu'il faudra
+que l'homme travaille pour vivre, il ne sera point
+parfaitement heureux.</p>
+
+<p>--Dame, fit Michele, il y a du vrai là dedans;
+mais, que veux-tu! il paraît que cela ne peut pas
+être autrement, et la preuve, c'est que voilà le vent
+qui tombe et que tu vas être obligé d'amener ta voile
+et de ramer jusqu'à Castellamare.</p>
+
+<p>En effet, depuis quelques minutes, le vent mollissait
+et la voile battait contre le mât. Les mariniers
+l'abaissèrent, prirent leurs avirons et, avec un soupir,
+commencèrent à ramer.</p>
+
+<p>Heureusement, on était arrivé à la hauteur de
+Torre-del-Greco, et, après trois quarts d'heure de
+nage, on aborda à Castellamare.</p>
+
+<p>Les mariniers payés, Michele se mit en quête
+d'une voiture, et l'on partit pour Salerne, où l'on
+arriva deux heures après.</p>
+
+<p>La voiture s'arrêta à l'Intendance. Là, Michel
+s'informa et apprit que Salvato venait de la quitter,
+il y avait une demi-heure à peine, et on lui dit qu'on
+le trouverait à l'hôtel de la <i>Ville</i>.</p>
+
+<p>Le cocher reçut l'ordre d'aller à l'hôtel de la
+<i>Ville</i>.</p>
+
+<p>Salvato était dans son appartement, et avait dit
+que, si quelqu'un venait de Naples, on l'introduisît
+à l'instant même près de lui.</p>
+
+<p>Il était évident qu'il avait reçu la réponse de la
+lettre adressée à Luisa, et qu'il attendait Michele.</p>
+
+<p>Lorsque s'ouvrit sa porte, il se leva vivement pour
+aller au-devant du messager; mais, en voyant entrer
+une femme au lieu d'un homme qu'il attendait, il
+jeta un cri de surprise, puis, en reconnaissant Luisa
+au lieu de Michele, un cri de joie.</p>
+
+<p>Son premier mouvement fut de bondir vers la
+jeune femme, de la serrer contre son coeur et d'appuyer
+ses lèvres contre ses lèvres.</p>
+
+<p>Ce fut autour de Luisa de pousser un cri d'étonnement
+et de bonheur. Elle n'avait jamais été si complètement
+abandonnée aux bras de son amant, et,
+sous la flamme de ce baiser, elle avait éprouvé une
+sensation de volupté telle, que cette sensation ne
+s'était arrêtée que sur les limites de la douleur.</p>
+
+<p>Michele n'avait point dépassé le seuil de la porte,
+et, sans avoir été vu, il se retira sur la pointe du
+pied et se tint dans la chambre qui précédait celle
+des deux amants.</p>
+
+<p>--Vous! vous! s'écria Salvato. Vous êtes venue
+vous-même!</p>
+
+<p>--Oui, moi-même, mon bien-aimé Salvato; car
+ni messager si habile qu'il fût, ni lettre si pressante
+qu'elle fût, ne pouvaient me remplacer.</p>
+
+<p>--Vous avez raison, ma soeur chérie. Qui pourrait,
+fût-ce l'ange de l'amour lui-même, remplacer
+votre présence bénie? Est-ce que toutes les flammes
+de la terre réunies pourraient remplacer un rayon
+de soleil? Mais enfin, qui me vaut un pareil bonheur?
+Vous savez, chère Luisa, que je ne serai bien sûr que
+vous êtes là que quand je connaîtrai la cause qui
+vous amène.</p>
+
+<p>--Ce qui m'amène, Salvato,--écoute bien ceci!--c'est
+la certitude que tu ne sauras pas me refuser
+une prière que je te ferai à genoux, une chose à laquelle
+je te dirai que ma vie est attachée; c'est que
+tu m'accorderas ma demande sans t'informer pourquoi
+cette demande t'est adressée; c'est que, lorsque
+je te dirai: «Fais cela!» tu le feras aveuglément,
+sans discussion, sans retard, à l'instant même.</p>
+
+<p>--Et tu as eu raison de compter sur mon obéissance,
+Luisa, si tu ne me demandes rien contre mon
+devoir ni contre mon honneur.</p>
+
+<p>--Oh! je me doutais bien que tu allais me faire
+quelque objection du genre de celle-là. Contre ton
+devoir! contre ton honneur! N'as-tu pas fait ton
+devoir jusqu'aujourd'hui, au delà du devoir? Ton
+honneur, ne l'as tu pas porté assez haut pour qu'il
+ne puisse recevoir aucune atteinte? Il ne s'agit point
+de ton honneur, il ne s'agit point de ton devoir; il
+s'agit de savoir si tu m'obéiras aveuglément dans
+une circonstance où il est question de ma vie.</p>
+
+<p>--Ta vie! Quel risque peut courir ta vie, je te le
+demande?</p>
+
+<p>--Crois-tu en moi, Salvato?</p>
+
+<p>--Comme je croirais dans l'ange de la vérité.</p>
+
+<p>--Eh bien, alors, fais ce que je vais te dire, sans
+objection et sans lutte.</p>
+
+<p>--Dis.</p>
+
+<p>--Demande à ton général, aujourd'hui, pour
+Rome, par exemple, une mission qui te fasse sortir
+du royaume avant vendredi soir.</p>
+
+<p>Salvato regarda Luisa avec un profond étonnement.</p>
+
+<p>--Que je demande une mission qui m'éloigne du
+royaume, c'est-à-dire qui me sépare de toi! répondit
+Salvato. Quel besoin as-tu donc de me voir loin de
+toi?</p>
+
+<p>--Écoute, mon Salvato, ne te quitter jamais,
+t'avoir sans cesse sous les yeux, demeurer éternellement
+à tes côtés comme j'y suis maintenant, ce serait
+le voeu de mon coeur, le bonheur de ma vie; mais,
+que veux-tu! il y a des choses mystérieuses et absolues
+auxquelles il faut obéir. Crois-moi quand je te
+dis: nous sommes menacés d'un grand malheur,
+épargne-nous ce malheur en t'éloignant.</p>
+
+<p>--Ce malheur qui <i>nous</i> menace, car il me semble,
+ma bien-aimée Luisa, que tu parles pour moi et
+pour toi?...</p>
+
+<p>--Pour moi et pour toi, Salvato, plus pour moi
+encore que pour toi.</p>
+
+<p>--Ce malheur qui nous menace, reprit Salvato,
+vient-il de la Sicile? Le chevalier San-Felice a-t-il
+des soupçons et rentre-t-il à Naples?</p>
+
+<p>--Le chevalier n'a pas de soupçons et ne rentre
+point à Naples. Si le chevalier avait des soupçons et
+me disait le premier mot de ces soupçons, je me
+jetterais à ses pieds et je lui dirais: «Pardonne-moi,
+mon père! un amour irrésistible, une indomptable
+fatalité m'a entraînée vers lui. Je l'aime plus que ma
+vie, puisque je l'aime plus que mon devoir. Ce malheur
+que, dans ta sagesse infinie, tu avais prévu, au
+lit de mort de mon père, ce malheur est arrivé. Pardonne-moi,
+pardonne-nous!» Et il nous pardonnerait.
+Non: la menace est plus terrible et ne vient
+point de là.</p>
+
+<p>--D'où vient-elle donc, alors? Dis-le; et, au lieu
+de fuir devant elle comme un enfant, on y fera face
+comme un homme et comme un soldat.</p>
+
+<p>--Tu ne peux point y faire face, tu ne peux pas
+la combattre; là est le malheur; tu peux l'éviter,
+voilà tout, et en faisant aveuglément ce que je te
+dis.</p>
+
+<p>--Chère Luisa, permets à ma raison de se révolter
+contre mon amour lui-même. Je ne fuirais pas un
+danger que je connaîtrais, à plus forte raison un
+danger inconnu.</p>
+
+<p>--Ah! voilà justement ce que je craignais. Le
+démon de l'orgueil est là qui te dit: «Résiste!»
+Cependant, si j'avais la prescience d'un tremblement
+de terre qui dût t'engloutir, d'un orage dont
+la foudre pût te frapper, est-ce que, quand je te dirais:
+«Dérobe-toi au tremblement de terre, évite la
+foudre,» je te conseillerais quelque chose contre
+ton devoir ou contre ton honneur?</p>
+
+<p>--Oui, si, placé par mon général à un poste quelconque,
+j'abandonnais ce poste, dans la crainte d'un
+danger imaginaire ou réel.</p>
+
+<p>--Eh bien, Salvato, si ma prière prenait une autre
+forme, si je te disais: «J'ai à faire à Rome un
+voyage indispensable; j'ai peur de traverser seule
+ces implacables bandes de brigands; demande à
+ton général la permission d'accompagner une soeur,
+une amie,» ne la demanderais-tu pas?</p>
+
+<p>--Attends que ce que j'ai à faire ici soit achevé,
+et, samedi matin, je te le promets, je demande un
+congé de huit jours au général.</p>
+
+<p>--Samedi matin! C'est trop tard! c'est trop
+tard!... Ah! mon Dieu, inspirez-moi! Que faire,
+que dire pour le décider?</p>
+
+<p>--Une chose bien simple, ma Luisa: transmets-moi
+tes craintes, apprends-moi ce qui te fait désirer
+mon absence, et fais-moi juge de la question; tu
+seras sûre alors de ne pas m'entraîner dans quelque
+fausse voie où s'égarerait mon honneur.</p>
+
+<p>--Et voilà justement ce qui fait ma situation
+fausse, voilà pourquoi tu hésites, voilà pourquoi tu
+doutes. C'est que, moi aussi, j'ai, quoique femme,
+mon honneur d'honnête homme, si je puis dire
+cela; c'est que j'ai reçu une confidence, c'est que
+j'ai promis, c'est que j'ai juré, c'est que j'ai fait un
+serment à moi-même de ne pas dire le nom de celui
+qui me l'a faite; car sa confiance en moi a été
+telle, que, tout en mettant sa vie entre mes mains,
+il ne m'a demandé aucune garantie.</p>
+
+<p>--Et comment ne m'as-tu rien dit de cela hier au
+soir?</p>
+
+<p>--Hier au soir, je n'en savais rien.</p>
+
+<p>--Alors, dit Salvato en regardant fixement Luisa,
+c'est le jeune homme qui t'attendait chez toi et qui
+n'est sorti de chez toi qu'à trois heures du matin,
+qui est venu te faire cette confidence que tu ne peux
+révéler.</p>
+
+<p>Luisa pâlit.</p>
+
+<p>--Qui t'a dit cela, Salvato? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>--C'est donc vrai?</p>
+
+<p>--Oui, c'est vrai. Mais est-il possible, mon bien-aimé
+Salvato, qu'après l'avoir quittée, tu aies eu l'idée
+d'épier ta Luisa?</p>
+
+<p>--Moi, t'épier, faire le rôle de jaloux autour d'un
+ange? Dieu me garde, je ne dirai pas d'une pareille
+folie, mais d'une pareille lâcheté! Ma Luisa peut recevoir
+qui elle voudra, à quelque heure que ce soit,
+sans que jamais, de ma part du moins, un soupçon
+ternisse le pur miroir de sa chasteté. Non, je n'ai
+point cherché à voir; non, je n'ai point vu. J'ai
+reçu cette lettre un quart d'heure avant ton arrivée,
+par un des messagers que j'avais laissés pour m'apporter
+ma correspondance; je la lisais quand tu
+es entrée, et je me demandais quelle âme abjecte
+pouvait vouloir semer entre toi et moi la plante
+amère du doute.</p>
+
+<p>--Une lettre? demanda Luisa; tu as reçu une
+lettre?</p>
+
+<p>--La voici; tiens, lis.</p>
+
+<p>Et Salvato, en effet, présenta à Luisa une lettre
+visiblement écrite par un de ces hommes qui prêtent
+leur plume à l'amour comme à la haine et que
+vont chercher, pour leurs sombres projets, les dénonciateurs
+anonymes.</p>
+
+<p>Luisa lut la lettre; elle était conçue en ces termes:</p>
+
+<p>«M. Salvato Palmieri est prévenu que madame
+Luisa San-Felice a trouvé chez elle, en rentrant de
+chez la duchesse Fusco, un homme jeune, beau
+et riche, avec lequel elle est restée enfermée jusqu'à
+trois heures du matin.</p>
+
+<p>»Cette lettre est d'un ami, désespéré de voir
+M. Salvato Palmieri si mal placer son coeur.»</p>
+
+<p>Luisa vit, comme à la lueur d'un éclair, Giovannina
+écrivant dans sa chambre et se levant pour
+lui cacher ce qu'elle écrivait. Mais l'idée que cette
+jeune fille qui lui devait tant pouvait la trahir s'écarta
+rapidement, et d'elle-même, de son esprit.</p>
+
+<p>--Il n'y a pas dans cette lettre un mot qui ne soit
+vrai, mon ami; par bonheur, soit que celui ou celle
+qui l'a écrite ne sache pas le nom de l'homme que
+j'ai reçu, soit qu'elle n'ait pas voulu le dire, Dieu a
+permis que ce nom ne s'y trouvât point.</p>
+
+<p>--Et pourquoi, chère Luisa, est-ce une permission
+de Dieu?</p>
+
+<p>--Parce que, s'il s'y trouvait, j'étais aux yeux
+de ce malheureux qui a risqué sa tête pour moi, une
+femme sans foi, sans honneur, une dénonciatrice
+enfin.</p>
+
+<p>--Tu dis vrai, Luisa, répliqua Salvato devenu
+plus sombre; car, s'il y était, je me trouvais d'après
+ce que je devine maintenant, obligé de tout dire au
+général.</p>
+
+<p>--Et que devines-tu?</p>
+
+<p>--Que cet homme, pour un motif quelconque
+que je ne cherche point à approfondir, est venu
+te révéler quelque conspiration qui menace ma vie,
+celle de mes compagnons, la sûreté du nouveau
+gouvernement, et que voilà pourquoi, dans ton irréflexion
+dévouée, tu voulais m'éloigner, me faire
+passer la frontière, me mettre hors de l'atteinte des
+conspirateurs; voilà pourquoi tu ne voulais pas
+me révéler le danger que je devais fuir, parce qu'un
+tel danger, je ne le fuirais pas.</p>
+
+<p>--Eh bien, tu as deviné juste, mon bien-aimé,
+et je vais tout te dire, excepté le nom de celui qui
+m'a avertie; et alors, toi, l'homme d'honneur, l'esprit
+juste, le coeur loyal, tu me conseilleras.</p>
+
+<p>--Dis, ma bien-aimée Luisa, dis; je t'écoute. Oh!
+si tu savais combien je t'aime! Parle, parle! Contre
+moi contre ma poitrine, sur mon coeur!</p>
+
+<p>La jeune femme resta un instant la tête renversée,
+les yeux fermés, la bouche entr'ouverte, aux
+bras du jeune homme; puis, comme s'arrachant à un
+rêve délicieux:</p>
+
+<p>--Oh! mon ami, dit-elle pourquoi ne nous est-il
+point donné de vivre ainsi, loin des troubles politiques,
+loin des révolutions, loin des conspirateurs!
+Quelles délices ce serait, une pareille vie! Dieu ne
+le veut pas; soumettons-nous à Dieu!</p>
+
+<p>Luisa poussa un soupir et passa sa main sur ses
+yeux; puis:</p>
+
+<p>--C'est ce que tu as dit, mon ami, continua-t-elle.
+Oh! pourquoi cet homme m'a-t-il fait cette confidence?
+Ne valait-il pas mieux que nous mourussions
+ensemble?</p>
+
+<p>--Explique-toi, ma bien-aimée.</p>
+
+<p>--Une conspiration contre-révolutionnaire doit
+éclater dans la nuit de jeudi à vendredi: tous les
+Français, tous les patriotes dont les maisons seront
+marquées dans la soirée, doivent être massacrés
+pendant la nuit, à l'exception de ceux qui pourront
+présenter cette carte et faire ce signe de reconnaissance.</p>
+
+<p>Et Luisa montra à Salvato la carte fleurdelisée et
+fit le signe indiqué par André Backer.</p>
+
+<p>--Une carte avec une fleur de lis, répéta Salvato,
+se mordre la première phalange du pouce. (Tels
+étaient, on s'en souvient, les signes de salut.) Les
+malheureux! qu'on veut arracher à l'esclavage et
+qui veulent être esclaves à tout prix!</p>
+
+<p>--Eh bien, maintenant que je t'ai tout raconté,
+dit Luisa se laissant glisser aux genoux du jeune
+homme, que faut-il faire? Réfléchis et conseille-moi.</p>
+
+<p>--Il est inutile de réfléchir, ma Luisa bien-aimée.
+Il faut répondre à la loyauté par la loyauté. Cet
+homme a voulu te sauver.</p>
+
+<p>--Et toi aussi; car il sait tout, ta blessure, les
+soins que j'ai pris de toi, ton séjour de six semaines
+chez la duchesse; il sait notre mutuel amour, et il
+m'a dit: «Sauvez-le avec vous.»</p>
+
+<p>--Raison de plus, comme je te le disais, pour
+répondre à la loyauté par la loyauté. Cet homme a
+voulu nous sauver: sauvons-le.</p>
+
+<p>--Comment cela?</p>
+
+<p>--En lui disant: «Votre complot est découvert;
+le général Championnet est prévenu; où vous croyez
+trouver un massacre facile, vous trouverez une résistance
+désespérée; vous allez inutilement faire couler
+le sang dans les rues de Naples. Renoncez à votre
+complot, et gagnez l'étranger; le conseil que vous
+m'avez donné, suivez-le.</p>
+
+<p>--C'est l'honneur lui-même qui parle par ta voix,
+mon Salvato; ce que tu me dis de faire, je le ferai.
+Mais écoute donc...</p>
+
+<p>--Quoi?</p>
+
+<p>--Il m'a semblé entendre du bruit dans cette
+chambre, on a fermé une porte. Nous écoutait-on?
+sommes-nous épiés?</p>
+
+<p>Salvato s'élança: la chambre était vide.</p>
+
+<p>--Nul n'était dans cette chambre que Michele,
+dit-il; vois-tu un malheur à ce que Michele nous
+ait entendus?</p>
+
+<p>--Non, car il ignore le nom de la personne qui
+est venue chez moi. Sans cela, mon cher Salvato,
+ajouta Luisa en riant, tu en as fait un tel patriote,
+qu'il serait capable d'aller tout courant le dénoncer.</p>
+
+<p>--Eh bien, dit Salvato, tout est convenu ainsi,
+et ta conscience est en repos, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>--Tu m'assures que nous avons agi selon toutes
+les lois de la loyauté?</p>
+
+<p>--Je te le jure.</p>
+
+<p>--Tu es bon juge en matière d'honneur, Salvato,
+et je te crois. A mon retour à Naples, je préviendrai
+le chef des conjurés. Son nom n'est point sorti de ma
+bouche, même vis-à-vis de toi. Il ne peut donc être
+compromis en rien; ou, s'il l'est, ce sera en dehors
+de ma volonté. Ne pensons plus qu'à nous, au bonheur
+d'être ensemble. Tout à l'heure, je maudissais
+les troubles politiques, les révolutions, les conspirateurs...
+j'étais folle. Sans les troubles politiques, tu
+n'eusses point été envoyé à Naples par ton général;
+sans les révolutions, je ne t'eusse pas connu; sans
+les conspirateurs, je ne serais pas à cette heure près
+de toi. Bénies soient les choses que Dieu fait: elles
+sont bien faites.</p>
+
+<p>Et la jeune femme, toute joyeuse, toute consolée,
+toute souriante, se jeta dans les bras de son amant.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>CXII</h3>
+
+<h3>MICHELE LE SAGE</h3>
+
+<p>Qui donc a dit--auteur sacré ou profane, je ne
+sais plus qui et n'ai point le temps de chercher,--qui
+donc a dit: «L'amour est puissant comme la
+mort?»</p>
+
+<p>Ceci, qui a l'air d'une pensée, n'est qu'un fait, et
+un fait inexact.</p>
+
+<p>César dit, dans Shakspeare, ou plutôt Shakspeare
+fait dire à César: «Le danger et moi sommes deux
+lions nés le même jour, et je suis l'aîné.»</p>
+
+<p>L'amour et la mort aussi sont nés le même jour,
+le jour de la création; seulement, l'amour est l'aîné.</p>
+
+<p>On a aimé avant que de mourir.</p>
+
+<p>Lorsque Ève, à la vue d'Abel tué par Caïn, tordit
+ses bras maternels et s'écria: «Malheur! malheur!
+malheur! la mort est entrée dans le monde!» la
+mort n'y était entrée qu'après l'amour, puisque ce
+fils que la mort venait d'enlever au monde était le
+fils de son amour.</p>
+
+<p>Il est donc imparfait de dire: «L'amour est puissant
+comme la mort;» il faut dire: «L'amour est
+plus puissant que la mort,» puisque tous les jours
+l'amour combat et terrasse la mort.</p>
+
+<p>Cinq minutes après que Luisa eut dit: «Bénies
+soient les choses que Dieu fait: elles sont bien faites!»
+Luisa avait tout oublié, jusqu'à la cause qui l'avait
+amenée près de Salvato; elle savait seulement qu'elle
+était près de Salvato, et que Salvato était près
+d'elle.</p>
+
+<p>Il fut convenu entre les jeunes gens qu'ils ne se
+quitteraient que le soir; que, le soir même, Luisa
+verrait le chef de la conspiration, et que, le lendemain,
+quand il aurait eu le temps de donner contre-ordre
+et de se mettre en sûreté, lui et ses complices,
+Salvato dirait tout au général, qui s'entendrait avec
+le pouvoir civil pour prendre les mesures nécessaires
+à l'avortement du complot, en supposant que, malgré
+l'avis de la San-Felice, les insurgés s'obstinassent
+dans leur entreprise.</p>
+
+<p>Puis, ce point arrêté, les deux beaux jeunes gens
+furent tout à leur amour.</p>
+
+<p>Être tout à l'amour, quand on est bien réellement
+amoureux, c'est emprunter les ailes des colombes
+ou des anges, s'envoler bien loin de la terre, se reposer
+sur quelque nuage de pourpre, sur quelque
+rayon de soleil, se regarder, se sourire, parler bas,
+voir l'Éden sous ses pieds, le paradis sur sa tête, et,
+dans l'intervalle de ces deux mots magiques, mille
+fois répétés: «Je t'aime!» entendre les choeurs
+célestes.</p>
+
+<p>La journée passa comme un rêve. Fatigués du
+bruit de la rue, à l'étroit entre les quatre murs d'une
+chambre, aspirant à l'air, à la liberté, à la solitude,
+ils se jetèrent dans la campagne, qui, dans les provinces
+napolitaines, commence à revivre à la fin de
+janvier. Mais, là, aux environs de la ville, on rencontrait
+un importun à chaque pas. L'un des deux
+dit en souriant: «Un désert!» L'autre répondit:
+«Poestum!»</p>
+
+<p>Une calèche passait: Salvato appela le cocher, les
+deux amants y montèrent; le but du voyage fut indiqué,
+les chevaux partirent comme le vent.</p>
+
+<p>Ni l'un ni l'autre ne connaissaient Poestum. Salvato
+avait quitté l'Italie méridionale avant, pour
+ainsi dire, que ses yeux fussent ouverts, et, quoique
+le chevalier eût vint fois parlé de Poestum à Luisa,
+il n'avait jamais voulu l'y conduire, de peur de la
+mal'aria.</p>
+
+<p>Eux n'y avaient pas même songé. L'un d'eux, au
+lieu de Poestum, eût nommé les marais Pontins, que
+l'autre eût répété: «Les marais Pontins.» Est-ce
+que la fièvre pourrait, dans un pareil moment, avoir
+prise sur eux! Le bonheur n'est-il point le plus
+efficace des antidotes?</p>
+
+<p>Luisa n'avait rien à apprendre sur les localités
+que l'on traverse en contournant ce golfe magnifique
+qui, avant que Salerne existât, s'appelait le
+golfe de Poestum. Et cependant, comme une curieuse
+et ignorante élève en archéologie, elle laissait
+parler Salvato parce qu'elle aimait à l'entendre.
+Elle savait d'avance tout ce qu'il allait dire, et
+cependant il semblait qu'elle entendit pour la première
+fois tout ce qu'il disait.</p>
+
+<p>Mais ce qu'aucun écrit n'avait pu faire comprendre
+ni à l'un ni à l'autre, c'est la majesté du paysage,
+c'est la grandeur des lignes qui se déroulèrent à
+leurs yeux quand, à l'un des détours de la route, ils
+aperçurent tout à coup les trois temples se détachant,
+avec leur chaude couleur feuille morte, sur l'azur
+foncé de la mer. C'était bien là ce qui devait rester
+de la rigide architecture de ces tribus helléniques,
+nées au pied de l'Ossa et de l'Olympe, qui, au retour
+d'une expédition infructueuse dans le Péloponèse, où
+les avait conduites Hyllus, fils d'Hercule, trouvèrent
+leurs pays envahi par les Perrhèbes; et qui, ayant
+abandonné les riches plaines du Pénée aux Lapythes
+et aux Ioniens, s'établirent dans la Dryopide, laquelle,
+dès lors, prit le nom de Doride, et, cent ans après
+la guerre de Troie, enlevèrent aux Pelasges, qu'ils
+poursuivirent jusqu'en Attique, Messène et Tyrenthe,
+célèbres encore aujourd'hui par leurs ruines titaniques;
+L'Argolide, où ils trouvèrent le tombeau d'Agamemnon;
+la Laconie, dont ils réduisirent les
+habitants à l'état d'ilotes, et où ils firent de Sparte
+la vivante représentation de leur grave et sombre
+génie, dont Lycurgue fut l'interprète. Pendant six
+siècles, la civilisation fut arrêtée par ces conquérants,
+hostiles ou indifférents à l'industrie, aux
+lettres et aux arts, et qui, lorsque, dans leurs guerres
+de Messénie, ils eurent besoin d'un poëte, empruntèrent
+Tyrtée aux Athéniens.</p>
+
+<p>Comment purent-ils vivre dans ces molles plaines
+de Poestum, ces rudes fils de l'Olympe et de l'Ossa,
+au milieu de la civilisation de la Grande Grèce, où
+les brises du sud leur apportaient les parfums de
+Sybaris, et le vent du nord, les émanations de Baïa?
+Aussi, au milieu de leurs champs de rosiers, qui
+fleurissaient deux fois l'an, élevèrent-ils, comme une
+protestation contre ce doux climat, contre cette civilisation
+élégante, tout imprégnée du souffle ionien,
+ces trois terribles temples de granit, qui, sous Auguste,
+déjà en ruine, sont aujourd'hui encore ce
+qu'ils étaient du temps d'Auguste, et voulurent-ils
+laisser à l'avenir ce lourd spécimen de leur art, puissant
+comme tout ce qui est primitif.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, rien ne reste des conquérants de
+Sparte que ces trois squelettes de granit; où, entourée
+de miasmes mortels, règne la fièvre, et cette
+enceinte de murailles tracée par un inflexible cordeau
+et dont on peut suivre en une heure, par les
+bossellements du terrain, le quadrilatère exigu. Ces
+quelques fantômes errants, dévorés par la mal'aria,
+qui regardent le voyageur d'un oeil cave et curieux
+ne sont, certes, pas plus leurs descendants que ces
+herbes insalubres ou vénéneuses qui poussent dans
+des marais fétides ne sont les rejetons de ces rosiers
+dont les voyageurs qui venaient de Syracuse
+à Naples voyaient de loin la terre couverte et sentaient
+en passant les parfums.</p>
+
+<p>A cette époque où l'archéologie était inculte et où
+la couleuvre frileuse rampait seule dans les ruines
+solitaires, il n'y avait pas, comme aujourd'hui, un
+chemin pour conduire à ces temples; il fallait traverser
+ces herbes gigantesques sans savoir sur quel
+reptile on risquait de mettre le pied. Luisa, au moment
+d'entrer dans ces jungles putrides, sembla
+hésiter; mais Salvato la prit dans ses bras
+comme il eût fait d'un enfant, la souleva au-dessus
+de la fauve et aride moisson, et ne la déposa
+que sur les degrés du plus grand des temples.</p>
+
+<p>Laissons-les à cette solitude qu'ils étaient venus
+chercher si loin, à cet amour profond et mystérieux
+qu'ils essayaient de cacher à tous les regards et
+qu'une plume jalouse avait dénoncé à un rival, et
+voyons quelle avait été la cause de ce bruit que les
+deux amants avaient entendu dans la chambre
+contiguë, qui les avait un instant d'autant plus
+inquiétés qu'ils en avaient vainement cherché la
+cause.</p>
+
+<p>Michele, on se le rappelle, avait suivi Luisa et ne
+s'était arrêté que sur le seuil de l'appartement de
+Salvato, au moment où le jeune officier s'était élancé
+au-devant de Luisa et l'avait pressée contre son
+coeur. Alors, il s'était discrètement retiré en arrière,
+quoiqu'il n'eût rien de nouveau à apprendre sur le
+sentiment que se portaient l'un à l'autre les deux
+amants, et s'était assis, sentinelle attentive, près de
+la porte, attendant les ordres ou de sa soeur de lait
+ou de son chef de brigade.</p>
+
+<p>Luisa avait oublié que Michele fut là. Salvato, qui
+savait pouvoir compter sur sa discrétion, ne s'en inquiétait
+point, et la jeune femme, on s'en souvient,
+après avoir commencé par des instances pour faire
+fuir sans explication son amant, avait fini par lui
+tout avouer, hors le nom du chef de la conspiration.</p>
+
+<p>Mais le nom du chef de la conspiration, Michele le
+savait.</p>
+
+<p>Le chef de la conspiration, Luisa l'avouait elle-même
+à Salvato, c'était le jeune homme qui l'avait
+attendue jusqu'à deux heures du matin, qui n'était
+sorti de chez elle qu'à trois, et Giovannina avait dit à
+Michele, répondant à cette question du jeune lazzarone:
+«Qu'a donc Luisa, ce matin? Est-ce que,
+depuis que je suis devenu raisonnable, elle deviendrait
+folle, par hasard?» Giovannina avait dit, ne
+comprenant pas la terrible importance de sa réponse:
+«Je ne sais; mais elle est ainsi depuis la visite que
+lui a faite, cette nuit, M. André Backer.»</p>
+
+<p>Donc, c'était M. André Backer, le banquier du roi,
+ce beau jeune homme si follement épris de Luisa,
+qui était le chef de la conspiration.</p>
+
+<p>Maintenant, quel était le but de cette conspiration?</p>
+
+<p>D'égorger dans une nuit les six ou huit mille Français
+qui occupaient Naples et, avec eux, tous leurs
+partisans.</p>
+
+<p>Michele, à ce projet de nouvelles Vêpres siciliennes,
+s'était senti frémir dans son beau costume.</p>
+
+<p>Il était un partisan des Français, lui, et un des
+plus chauds: il serait donc égorgé un des premiers,
+ou plutôt pendu, puisqu'il était déjà colonel.</p>
+
+<p>Si la prédiction de Nanno devait se réaliser, Michele
+tenait au moins à ce que ce fût le plus tard
+possible.</p>
+
+<p>Le délai qui lui était donné du jeudi matin à la
+nuit du vendredi ne lui paraissait point assez long.</p>
+
+<p>Il lui sembla donc qu'en vertu de ce proverbe:
+«Il vaut mieux tuer le diable que le diable ne
+nous tue», il n'avait pas de temps à perdre pour se
+mettre en défense contre le diable.</p>
+
+<p>Cela lui était d'autant plus facile, que sa conscience,
+à lui, n'était nullement agitée par les doutes
+qui bouleversaient celle de sa soeur de lait. On ne
+lui avait fait aucune confidence, il n'avait fait aucun
+serment.</p>
+
+<p>La conspiration, il l'avait surprise en écoutant à la
+porte, comme le rémouleur, celle de Catilina; et
+encore, il n'avait pas écouté, il avait entendu, voilà
+tout.</p>
+
+<p>Le nom du chef du complot, il le devinait parce
+que Giovannina le lui avait dit sans lui recommander
+le moins du monde le secret.</p>
+
+<p>Il lui parut que c'était en laissant s'accomplir les
+projets réactionnaires de MM. Simon et André Backer
+qu'il mériterait véritablement le nom de fou,
+qu'on lui avait, à son avis, donné un peu légèrement,
+et qu'au contraire, devant les contemporains
+et la postérité, il mériterait, ni plus ni moins que
+Thalès et Solon, le nom de sage si, empêchant la
+contre-révolution d'avoir lieu, au prix de la vie de
+deux hommes, il sauvait celle de vingt-cinq ou trente
+mille.</p>
+
+<p>Il était donc, sans perdre de temps, sorti de la
+chambre contiguë à celle où se tenaient les deux
+amants, et, en sortant, avait refermé la porte derrière
+lui, de manière que personne ne pût entrer
+sans être entendu.</p>
+
+<p>C'était le bruit de cette porte qui avait inquiété
+Luisa et Salvato, lesquels eussent été bien plus inquiets
+encore si, sachant que c'était Michele le Fou
+qui l'ouvrait, ils eussent su dans quel but la fermait
+Michele le Sage.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>CXIII</h3>
+
+<h3>LES SCRUPULES DE MICHELE</h3>
+
+<p>Michele, en sortant de l'hôtel de la <i>Ville</i>, se jeta
+dans un calessino, au cocher duquel il promit un
+ducat si dans trois quarts d'heure il était à Castellamare.</p>
+
+<p>Le cocher partit au galop.</p>
+
+<p>J'ai raconté, il y a longtemps, l'histoire de ces
+malheureux chevaux-spectres qui n'ont que le souffle
+et qui vont comme le vent.</p>
+
+<p>En quarante minutes, celui qui conduisait Michele
+eut franchi l'espace qui sépare Salerne de Castellamare.</p>
+
+<p>Michele avait d'abord eu l'idée, en arrivant sur
+le pont et en voyant Giambardella orienter sa voile
+pour profiter d'une saute de vent qui avait eu lieu,
+de remonter à bord de la barque et de revenir à
+Naples avec lui. Mais le vent, qui était tombé une
+fois, pouvait tomber encore, ou, ayant sauté une
+première fois du sud-est au nord-est, sauter une seconde
+sur quelque autre point du compas, où il deviendrait
+tout à fait contraire, et où il faudrait recourir
+à la rame. Tout cela était excellent pour un
+fou, mais véritablement trop chanceux pour un
+sage.</p>
+
+<p>Il résolut dont de s'arrêter à la locomotion terrestre,
+et, pour aller plus vite, de diviser sa route en
+deux relais: un premier, de Castellamare à Portici;
+un second, de Portici à Naples.</p>
+
+<p>De cette façon, et moyennant un ducat par chaque
+relais, il pouvait être en moins de deux heures au
+palais d'Angri.</p>
+
+<p>Nous disons au palais d'Angri, parce que c'était
+d'abord avec le général Championnet que Michele
+désirait conférer.</p>
+
+<p>Car Michele, tout en allant au galop de son cheval,
+et tout en se grattant désespérément la tête, comme
+on herse une terre, pour y faire germer des idées,
+Michele sentait s'éveiller dans son esprit toute sorte
+de scrupules.</p>
+
+<p>C'était un honnête garçon et un coeur loyal que
+Michele, et, au bout du compte, il se faisait dénonciateur.</p>
+
+<p>Oui; mais, en se faisant dénonciateur, il sauvait la
+République.</p>
+
+<p>Il était donc à peu près, et même tout à fait, décidé
+à dénoncer le complot; il n'hésitait plus que
+sur la façon de le dénoncer.</p>
+
+<p>Or, en allant trouver le général Championnet, et
+en le consultant comme il ferait d'un confesseur sur
+un cas de conscience, il s'éclairerait de l'avis d'un
+homme qui, aux yeux de ses ennemis mêmes, passait
+pour un modèle de loyauté.</p>
+
+<p>Voilà pourquoi nous avons dit qu'en moins de
+deux heures, il pouvait être au palais d'Angri, au
+lieu de dire qu'en moins de deux heures, il pouvait
+être au ministère de la police.</p>
+
+<p>Et, en effet, grâce au relais Portici, grâce au
+ducat français donné à chaque relais, une heure cinquante
+minutes après être parti de Castellamare,
+Michele mettait le pied sur la première marche de
+l'escalier du palais d'Angri.</p>
+
+<p>Le lazzarone s'était informé si le général Championnet
+était chez lui, et avait reçu du factionnaire
+une réponse affirmative.</p>
+
+<p>Mais, dans l'antichambre, le planton lui dit que le
+général ne pouvait recevoir, étant fort occupé avec
+les architectes qui avait fait les projets du tombeau
+de Virgile.</p>
+
+<p>Il répondit qu'il arrivait pour une chose bien autrement
+importante que le tombeau de Virgile, et
+qu'il fallait, sous peine des plus grands malheurs,
+qu'il parlât à l'instant même au général.</p>
+
+<p>Tout le monde connaissait Michele le Fou; tout le
+monde savait comment, grâce à Salvato, il avait
+échappé à la mort; comment le général l'avait fait
+colonel, et quel service il avait rendu en conduisant
+saine et sauve une garde d'honneur à saint Janvier;
+on savait le général très accessible; on lui transmit
+donc la demande du colonel improvisé.</p>
+
+<p>Il entrait dans les habitudes du général en chef de
+l'armée de Naples de ne négliger aucun avis.</p>
+
+<p>Il s'excusa donc près des architectes, qu'il laissa
+au salon, en leur promettant de revenir aussitôt qu'il
+serait débarrassé de Michele; ce qui probablement
+ne serait pas long.</p>
+
+<p>Puis il passa dans son cabinet et ordonna qu'on
+y introduisît Michele.</p>
+
+<p>Michele se présenta et salua militairement; mais,
+malgré cet aplomb apparent et ce salut militaire, le
+pauvre garçon, qui n'avait jamais eu de prétention
+comme orateur, paraissait fort embarrassé.</p>
+
+<p>Championnet devina cet embarras, et, avec sa
+bonté ordinaire, résolut de venir à son aide.</p>
+
+<p>--Ah! c'est toi, <i>ragazzo</i>, dit-il en patois napolitain.
+Tu sais que je suis content de toi; tu te conduis
+à merveille et tu prêches comme don Michelangelo
+Ciccone.</p>
+
+<p>Michele fut tout réconforté en entendant si bien
+parler son patois et en écoutant un homme comme
+Championnet faire un si bel éloge de lui.</p>
+
+<p>--Mon général, répondit-il, je suis fier et heureux
+que vous soyez content de moi; mais ce n'est point
+assez.</p>
+
+<p>--Comment, ce n'est point assez?</p>
+
+<p>--Non; il faut encore que j'en sois content moi-même.</p>
+
+<p>--Oh! diable, mon pauvre ami, tu es bien exigeant.
+Être content de soi-même, c'est la béatitude
+morale sur la terre. Quel est l'homme qui, interrogeant
+sévèrement sa conscience, sera content de lui-même?</p>
+
+<p>--Moi, mon général, si vous voulez vous donner
+la peine d'éclairer et de diriger ma conscience.</p>
+
+<p>--Mon cher ami, dit Championnet en riant, je
+crois que tu te trompes de porte; tu as cru entrer
+chez monseigneur Capece Zurlo, archevêque de Naples,
+et tu es entré chez Jean-Etienne Championnet,
+général en chef de l'armée française.</p>
+
+<p>--Oh! non pas, mon général, répondit Michele;
+je sais bien chez qui je suis entré: chez le plus honnête,
+le plus brave et le plus loyal soldat de l'armée
+qu'il commande.</p>
+
+<p>--Oh! oh! de la flatterie: tu as donc une grâce
+à me demander?</p>
+
+<p>--Non pas; au contraire, j'ai un service à vous
+rendre.</p>
+
+<p>--A me rendre?</p>
+
+<p>--Oui, et un solide!</p>
+
+<p>--A moi?</p>
+
+<p>--A vous, à l'armée française, au pays... Seulement,
+il faut que je sache si je puis vous rendre ce
+service et rester honnête homme, et si, le service
+rendu, vous me donnerez encore la main comme
+vous venez de me la donner tout à l'heure.</p>
+
+<p>--Il me semble que tu as sur ce point un meilleur
+guide que moi, ta conscience.</p>
+
+<p>--Justement, c'est ma conscience qui ne sait pas
+parfaitement à quoi s'en tenir.</p>
+
+<p>--Tu connais le proverbe, dit le général, qui oubliait
+ses architectes et s'amusait de la conversation
+du lazzarone: «Dans le doute, abstiens-toi.»</p>
+
+<p>--Et, si je m'abstiens, et que, m'étant abstenu,
+il arrive de grands malheurs?</p>
+
+<p>--Ainsi, comme tu le disais tout à l'heure, tu
+doutes?</p>
+
+<p>--Oui, mon général, je doute, reprit Michele, et
+je crains de m'abstenir. C'est un singulier pays que
+le nôtre, voyez-vous, mon général, dans lequel par
+malheur, grâce à l'influence de nos souverains, il n'y
+a plus de sens moral ni de conscience publique. Vous
+n'entendrez jamais dire: «Monsieur tel est un honnête
+homme,» ou: «Monsieur tel est un coquin;»
+vous entendrez dire: «Monsieur tel est riche,» ou:
+«Monsieur tel est pauvre.» S'il est riche, cela suffit:
+c'est un honnête homme; s'il est pauvre, il est jugé:
+c'est une canaille. Vous avez envie de tuer quelqu'un,
+vous allez trouver un prêtre et vous lui dites: «Mon
+père, est-ce un crime d'ôter la vie à son prochain?» Le
+prêtre vous répond.: «C'est selon, mon fils. Si ton
+prochain est un jacobin, tue en toute sûreté de
+conscience; mais, si c'est un royaliste, garde-t'en
+bien!» Autant tuer un jacobin est une oeuvre méritoire
+aux yeux de la religion, autant tuer un royaliste
+est un crime abominable aux yeux du Seigneur.
+«Espionnez, dénoncez, nous disait la reine; je donnerai
+de si grandes faveurs aux espions, je récompenserai
+si bien les délateurs, que les premiers du
+royaume se feront dénonciateurs et espions.» Eh
+bien, mon général, que voulez-vous que nous devenions,
+nous, quand nous entendons dire par la voix
+générale: «Tout riche est un honnête homme, tout
+pauvre est un coquin;» quand nous entendons dire
+par la religion: «Il est bon de tuer les jacobins; mais
+il est mauvais de tuer les royalistes;» enfin, quand
+nous entendons dire par la royauté: «L'espionnage
+est un mérite, la délation est une vertu?» Nous
+n'avons qu'une chose à faire: c'est de venir à un
+étranger et de lui dire: Vous avez été élevé dans
+d'autres principes que les nôtres; que pensez-vous
+qu'un honnête homme doive faire dans telle circonstance?</p>
+
+<p>--Voyons la circonstance, demanda le général
+étonné.</p>
+
+<p>--Elle est grave, mon général. Ainsi, supposer
+que, sans vouloir l'entendre, j'aie entendu dans tous
+ses détails le récit d'un complot, que ce complot
+menace d'assassinat trente mille personnes à Naples,
+quelles que soient les personnes menacées, patriotes
+ou royalistes, que dois-je faire?</p>
+
+<p>--Empêcher le complot d'avoir lieu, c'est incontestable,
+et, en le faisant avorter, sauver la vie à
+trente mille personnes.</p>
+
+<p>--Même quand ce complot menacerait nos ennemis?</p>
+
+<p>--Surtout si ce complot menaçait nos ennemis!</p>
+
+<p>--Si vous pensez ainsi, mon général, comment
+faites-vous la guerre?</p>
+
+<p>--Je fais la guerre pour combattre au grand jour
+et non pour assassiner la nuit. Combattre est glorieux;
+assassiner est lâche.</p>
+
+<p>--Mais je ne puis faire avorter le complot qu'en
+le dénonçant.</p>
+
+<p>--Dénonce-le.</p>
+
+<p>--Mais, alors, je suis...</p>
+
+<p>--Quoi?</p>
+
+<p>--Un délateur.</p>
+
+<p>--Un délateur est celui qui révèle le secret qui
+lui a été confié et qui, dans l'espoir d'une récompense,
+trahit ses complices. Les hommes qui conspiraient
+étaient-ils tes complices?</p>
+
+<p>--Non, mon général.</p>
+
+<p>--Les dénonces-tu dans l'espoir d'une récompense?</p>
+
+<p>--Non, mon général.</p>
+
+<p>--Alors, tu n'es point un délateur: tu es un honnête
+homme qui, ne voulant point que le mal ait
+lieu, coupe le mal dans sa racine.</p>
+
+<p>--Mais, si, au lieu de menacer les royalistes, ce
+complot vous menaçait, vous, mon général, menaçait
+les soldats français, menaçait les patriotes, que
+devrais-je faire?</p>
+
+<p>--Je t'ai indiqué ton devoir à l'égard de nos ennemis:
+ma morale sera la même à l'endroit de nos
+amis. En sauvant les ennemis, tu eusses bien mérité
+de l'humanité; en sauvant les amis, tu auras bien
+mérité de la patrie.</p>
+
+<p>--Et vous continuerez de me donner la main?</p>
+
+<p>--Je te la donne.</p>
+
+<p>--Eh bien, attendez, mon général, je vais vous
+dire une partie de la chose, et je laisserai une autre
+personne vous dire le reste.</p>
+
+<p>--Je t'écoute.</p>
+
+<p>--Pendant la nuit de vendredi à samedi, une conspiration
+doit éclater. Les dix mille déserteurs de
+Mack et de Naselli, réunis à vingt mille lazzaroni,
+doivent égorger tous les Français et tous les patriotes;
+des croix seront faites dans la soirée, sur les
+portes des maisons condamnées, et, à minuit, la boucherie
+commencera.</p>
+
+<p>--Tu es sûr de cela?</p>
+
+<p>--Comme de mon existence, mon général.</p>
+
+<p>--Mais, enfin, les meurtriers risquent d'assassiner
+les royalistes en même temps que les Jacobins?</p>
+
+<p>--Non; car les royalistes n'auront qu'à montrer
+une carte de sûreté et à faire un signe, ils seront
+épargnés.</p>
+
+<p>--Sais-tu ce signe? connais-tu cette carte de sûreté?</p>
+
+<p>--La carte de sûreté représente une fleur de lis;
+le signe consiste à se mordre la première phalange
+du pouce.</p>
+
+<p>--Et comment peux-tu empêcher le complot d'avoir
+lieu?</p>
+
+<p>--En faisant arrêter les chefs.</p>
+
+<p>--Connais-tu les chefs?</p>
+
+<p>--Oui.</p>
+
+<p>--Quels sont leurs noms?</p>
+
+<p>--Ah! voilà...</p>
+
+<p>--Que veux-tu dire par ce mot <i>Voilà</i>?</p>
+
+<p>--Je veux dire que voilà où le doute non-seulement
+commence, mais redouble.</p>
+
+<p>--Ah! ah!</p>
+
+<p>--Que fera-t-on aux chefs du complot?</p>
+
+<p>--Leur procès.</p>
+
+<p>--Et, s'ils sont coupables?...</p>
+
+<p>--Ils seront condamnés.</p>
+
+<p>--A quoi?</p>
+
+<p>--A mort.</p>
+
+<p>--Eh bien, à tort ou à raison, ma conscience crie.
+On m'appelle Michele le Fou; mais jamais je n'ai
+fait de mal ni à un homme, ni à un chien, ni à un
+chat, pas même à un oiseau. Je voudrais ne pas être
+cause de la mort d'un homme. Je voudrais que l'on
+continuât de m'appeler Michele le Fou; mais je voudrais
+bien qu'on ne m'appelât jamais ni <i>Michele le
+dénonciateur</i>, ni <i>Michele le traître</i>, ni <i>Michele l'homicide</i>.</p>
+
+<p>Championnet regarda le lazzarone avec une espèce
+de respect.</p>
+
+<p>--Et, si je te baptise Michele l'honnête homme,
+te contenteras-tu de ce titre?</p>
+
+<p>--C'est-à-dire que je n'en demanderai jamais
+d'autre, et que j'oublierai mon premier parrain pour
+ne me souvenir que du second.</p>
+
+<p>--Et bien, au nom de la république française et
+de la république napolitaine, je te baptise du nom de
+Michele l'honnête homme.</p>
+
+<p>Michele saisit la main du général pour la lui baiser.</p>
+
+<p>--Oublies-tu, lui dit Championnet, que j'ai aboli
+le baisemain entre hommes?</p>
+
+<p>--Que faire, alors? dit Michele en se grattant
+l'oreille. Je voudrais cependant bien vous dire combien
+je vous suis reconnaissant.</p>
+
+<p>--Embrasse-moi! dit Championnet en lui ouvrant
+ses bras.</p>
+
+<p>Michele embrassa le général en sanglotant de joie.</p>
+
+<p>--Maintenant, lui dit le général, parlons raison,
+<i>ragazzo</i>.</p>
+
+<p>--Je ne demande pas mieux, mon général.</p>
+
+<p>--Tu connais les chefs du complot?</p>
+
+<p>--Oui, mon général.</p>
+
+<p>--Eh bien, suppose un instant ici que la révélation
+vienne d'un autre.</p>
+
+<p>--Bien.</p>
+
+<p>--Que cet autre m'ait dit: «Faites arrêter Michele:
+il sait le nom des chefs du complot.»</p>
+
+<p>--Bien.</p>
+
+<p>--Que je t'aie fait arrêter.</p>
+
+<p>--Très-bien.</p>
+
+<p>--Et que je dise: «Michele, tu sais le nom des
+chefs du complot, tu vas me les nommer, ou je vais
+te faire fusiller.» Que ferais-tu?</p>
+
+<p>--Je vous dirais: «Faites-moi fusiller, mon général;
+j'aime mieux mourir que de causer la mort
+d'un homme.»</p>
+
+<p>--Parce que tu aurais l'espoir que je ne te ferais
+pas fusiller?</p>
+
+<p>--Parce que j'aurais l'espoir que la Providence,
+qui m'a déjà sauvé une fois, me sauverait une seconde.</p>
+
+<p>--Diable! voilà qui devient embarrassant, fit
+Championnet en riant. Je ne puis cependant pas te
+faire fusiller pour voir si tu dis la vérité.</p>
+
+<p>Michele réfléchit un instant.</p>
+
+<p>--Il est donc bien nécessaire que vous connaissiez
+le chef ou les chefs du complot?</p>
+
+<p>--Absolument nécessaire. Ne sais tu pas qu'on
+ne guérit du ver solitaire qu'en lui arrachant la tête?</p>
+
+<p>--Pouvez-vous me promettre qu'ils ne seront pas
+fusillés?</p>
+
+<p>--Tant que je serai à Naples, oui.</p>
+
+<p>--Mais, si vous quittez Naples?...</p>
+
+<p>--Je ne réponds plus de rien.</p>
+
+<p>--<i>Madonna</i>! que faire?</p>
+
+<p>--Cherche!... Ne vois-tu aucun moyen pour nous
+tirer tous deux d'embarras.</p>
+
+<p>--Si, mon général, j'en vois un!</p>
+
+<p>--Dis-le.</p>
+
+<p>--Et tant que vous serez à Naples, personne ne
+sera mis à mort à cause du complot que je vous aurai
+découvert?</p>
+
+<p>--Personne.</p>
+
+<p>--Eh bien, il y a une autre personne que moi
+qui connaît le nom des chefs du complot; seulement,
+cette personne-là ne sait point qu'il y ait un
+complot.</p>
+
+<p>--Quelle est-elle?</p>
+
+<p>--C'est la femme de chambre de ma soeur de
+lait, la chevalière San-Felice.</p>
+
+<p>--Et comment appelles-tu cette femme de chambre?</p>
+
+<p>--Giovannina.</p>
+
+<p>--Où demeure-t-elle?</p>
+
+<p>--A Mergellina, maison du Palmier.</p>
+
+<p>--Et comment saurons-nous quelque chose par
+elle, si elle ne connaît pas le complot?</p>
+
+<p>--Vous la ferez comparaître devant le chef de la
+police, le citoyen Nicolas Fasulo, et le citoyen Fasulo
+la menacera de la prison si elle ne dit point
+quelle est la personne qui a attendu sa maîtresse,
+la nuit passée, chez elle jusqu'à deux heures du
+matin, et qui n'est sortie de chez elle qu'à trois.</p>
+
+<p>--Et la personne qu'elle nommera sera le chef
+du complot?</p>
+
+<p>--Surtout si son prénom commence par la lettre
+A, et son nom par la lettre B. Et maintenant, mon
+général, foi de Michele l'honnête homme, je vous
+ai dit, non pas tout ce que j'ai à vous dire, mais tout
+ce que je vous dirai.</p>
+
+<p>--Et tu ne me demandes rien pour les services
+que tu rends à Naples?</p>
+
+<p>--Je demande que vous n'oubliiez jamais que
+vous êtes mon parrain.</p>
+
+<p>Et, baisant de force cette fois la main que le général
+lui tendait, Michele s'élança hors de l'appartement,
+laissant, d'après les renseignements donnés par lui,
+le général libre de faire tout ce qui lui conviendrait.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>CXIV</h3>
+
+<h3>L'ARRESTATION</h3>
+
+<p>Il était deux heures de l'après-midi au moment
+où Michele sortit de chez le général Championnet.</p>
+
+<p>Il sauta dans le premier corricolo venu, et, par le
+même procédé qu'il était arrivé, en changeant de
+véhicule à Portici et à Castellamare, il se trouva à
+Salerne un peu avant cinq heures.</p>
+
+<p>A cent pas de l'auberge, il descendit, régla ses
+comptes avec son dernier cocher et rentra à pied à
+l'hôtel, sans faire plus de bruit que, s'il venait de
+faire une promenade à Eboli ou à Montalta.</p>
+
+<p>Luisa n'était pas encore de retour.</p>
+
+<p>A six heures, on entendit le bruit d'une voiture;
+Michele courut à la porte: c'étaient sa soeur de lait
+et Salvato qui revenaient de Poestum.</p>
+
+<p>Michele ne connaissait pas Poestum; mais, en admirant
+le visage rayonnant des deux jeunes gens,
+il dut penser qu'il y avait de bien belles choses à
+voir à Poestum.</p>
+
+<p>Et, en effet, il semblait que Luisa eût la tête ceinte
+d'une auréole de bonheur et Salvato d'un rayon
+d'orgueil.</p>
+
+<p>Luisa était plus belle, Salvato était plus grand.</p>
+
+<p>Quelque chose d'inconnu, et de visible cependant,
+s'était complété dans la beauté de Luisa. Il y avait
+en elle cette différence qu'il dut y avoir entre Galathée
+statue, et Galathée femme.</p>
+
+<p>Supposez la Vénus pudique entrant dans l'Eden
+et, sous le souffle de l'ange de l'amour, devenant
+l'Ève de la Genèse.</p>
+
+<p>C'était sur ses joues la blancheur du lis avec la
+teinte et le velouté de la pêche; c'était dans ses
+yeux la dernière lueur de la virginité se mêlant
+aux premières flammes de l'amour.</p>
+
+<p>Sa tête, renversée en arrière, semblait n'avoir
+point la force de porter le poids de son bonheur;
+ses narines, dilatées, cherchaient à aspirer dans
+l'air des parfums nouveaux et jusque-là ignorés; sa
+bouche, entr'ouverte, laissait passer un souffle haletant
+et voluptueux.</p>
+
+<p>Michele, en la voyant, ne put s'empêcher de lui
+dire:</p>
+
+<p>--Qu'as-tu donc, petite soeur? Oh! comme tu es
+belle!</p>
+
+<p>Luisa sourit, regarda Salvato et tendit la main à
+Michele.</p>
+
+<p>Elle semblait lui dire:</p>
+
+<p>--Je dois ma beauté à celui à qui je dois mon
+bonheur.</p>
+
+<p>Puis, d'une voix douce et caressante comme un
+chant d'oiseau:</p>
+
+<p>--Oh! comme c'est beau, Poestum! dit-elle. Quel
+malheur de ne point pouvoir y retourner demain,
+après-demain, tous les jours!</p>
+
+<p>Salvato la serra contre son coeur. Il est évident
+qu'il trouvait, comme Luisa, que Poestum était le
+paradis du monde.</p>
+
+<p>Les deux jeunes gens, d'un pas si léger qu'il
+semblait effleurer les marches de l'escalier, rentrèrent
+dans leur chambre. Mais, avant d'y rentrer,
+Luisa se retourna et laissa tomber ces mots:</p>
+
+<p>--Michele, dans un quart d'heure, nous
+partons.</p>
+
+<p>Au bout d'un quart d'heure, la voiture était prête;
+mais ce ne fut qu'au bout d'une heure que Luisa
+descendit.</p>
+
+<p>Cette fois, sa physionomie était bien différente.
+Son visage s'était couvert d'une légère teinte de
+tristesse, et la flamme de son regard s'était tempérée
+dans les larmes.</p>
+
+<p>Quoiqu'ils dussent se revoir le lendemain, les
+adieux des jeunes gens n'en avaient pas moins été
+tristes. En effet, lorsqu'on s'aime et qu'on se quitte,
+ne fût-ce que pour un jour, on remet pendant un
+jour son bonheur aux mains du hasard.</p>
+
+<p>Quelle est la sagesse si profonde qu'elle puisse
+prévoir ce qui se passera entre deux soleils!</p>
+
+<p>Lorsque Luisa descendit, la nuit commençait à
+tomber et la voiture était prête depuis trois quarts
+d'heure.</p>
+
+<p>Elle était attelée de trois chevaux; sept heures
+sonnaient; le cocher promettait d'être de retour à
+Naples vers dix heures.</p>
+
+<p>Luisa se ferait conduire droit chez les Backer, et
+suivrait vis-à-vis d'André le conseil que lui avait
+donné Salvato.</p>
+
+<p>Salvato reviendrait le lendemain dans l'après-midi,
+se mettre aux ordres de son général.</p>
+
+<p>Dix minutes s'écoulèrent en adieux. Les deux
+jeunes gens semblaient ne point pouvoir se séparer.
+Tantôt c'était Salvato qui retenait Luisa; tantôt c'était
+Luisa qui retenait Salvato.</p>
+
+<p>Enfin, la voiture partit, les grelots sonnèrent, et
+le mouchoir de Luisa, trempé de larmes, jeta à son
+amant un dernier adieu, que celui-ci lui rendit en
+agitant son chapeau.</p>
+
+<p>Puis la voiture, qui avait commencé à disparaître
+dans l'obscurité, disparut tout à fait dans la
+courbe de la rue.</p>
+
+<p>Au fur et à mesure que Luisa s'éloignait de Salvato,
+cette puissance magnétique que le jeune
+homme avait exercée sur elle se calmait, et Luisa, se
+rappelant le sujet qui l'avait amenée, redevenait sérieuse,
+et, du sérieux, passait à la tristesse.</p>
+
+<p>Pendant toute la route, Michele ne dit pas un mot
+qui pût faire allusion au secret qu'il avait surpris
+et au voyage qu'il avait fait.</p>
+
+<p>On traversa successivement Torre-del-Greco, Portici,
+Resina, le pont de la Madeleine, la Marinella.</p>
+
+<p>Les Backer demeuraient strada Medina, entre la
+strada dei Fiorentini et la via Schizzitella.</p>
+
+<p>Dès Marinella, Luisa avait donné l'ordre au cocher
+de la déposer à la fontaine Medina, c'est-à-dire
+à l'extrémité de la strada del Molo.</p>
+
+<p>Mais, à l'extrémité de la rue del Piliere, Luisa
+commença de s'apercevoir, à l'affluence du monde
+qui se précipitait vers la strada del Molo, que quelque
+chose d'extraordinaire se passait dans le quartier.</p>
+
+<p>A la hauteur de la strada del Porto, le cocher déclara
+qu'il lui était impossible d'aller plus loin avec
+sa voiture: son cheval risquait d'être éventré par
+ceux que lui-même menaçait d'écraser.</p>
+
+<p>Michele fit ce qu'il put pour obtenir de sa soeur de
+lait qu'elle revînt sur ses pas, suivît un autre chemin
+ou prît une barque au Môle.</p>
+
+<p>Cette barque, en une demi-heure, l'eut conduite à
+Mergellina.</p>
+
+<p>Mais Luisa avait un but qu'elle considérait comme
+sacré, et elle refusa de s'éloigner. D'ailleurs, cette
+foule se précipitait vers la rue Medina, le bruit qu'on
+entendait venait de la rue Medina, et, aux quelques
+paroles que surprenait la jeune femme, se mêlaient
+des mots qui éveillaient l'inquiétude dans son coeur.</p>
+
+<p>Il lui semblait que tout ce peuple qui s'engouffrait
+dans la rue Medina, parlait de complots, de trahisons,
+de massacres, et nommait les Backer.</p>
+
+<p>Elle sauta à bas de la voiture, et, toute frissonnante,
+prit le bras de Michele, avec lequel elle se
+laissa entraîner par le flot.</p>
+
+<p>On voyait au fond de la rue briller des torches et
+étinceler des baïonnettes; puis, au milieu d'une rumeur
+confuse, on entendait des cris de menace.</p>
+
+<p>--Michele, dit Luisa, monte donc sur la margelle
+de la fontaine, et dis-moi ce que tu vois.</p>
+
+<p>--Michele obéit, et ainsi, dépassant toutes les têtes,
+put plonger au fond de la rue.</p>
+
+<p>--Eh bien? demanda Luisa.</p>
+
+<p>Michele hésitait à répondre.</p>
+
+<p>--Mais parle donc! s'écria Luisa de plus en plus
+inquiète, parle donc! Que vois-tu?</p>
+
+<p>--Je vois, dit Michele, des hommes de la police
+qui portent des torches, et des soldats qui gardent la
+maison de MM. Backer.</p>
+
+<p>--Ah! dit Luisa, ils ont été dénoncés, les malheureux!
+Il faut que je pénètre jusqu'à eux, il faut
+que je les voie.</p>
+
+<p>--Non, non, petite soeur, dit Michele. Tu n'es
+pour rien là dedans, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>--Dieu merci, non.</p>
+
+<p>--Alors, viens; éloignons-nous.</p>
+
+<p>--Au contraire, au contraire, dit Luisa, avançons.</p>
+
+<p>Et, tirant à elle Michele, elle le força de descendre
+de la margelle et de rentrer dans la foule.</p>
+
+<p>En ce moment, les cris redoublèrent, et il se fit un
+grand mouvement parmi cette foule. On entendit les
+crosses des fusils retentir sur le pavé, des voix impératives
+crièrent: «Place!» une espèce de tranchée
+s'ouvrit, et Michele et Luisa se trouvèrent en
+face des deux prisonniers, dont l'un--c'était le plus
+jeune--tenait, entre ses bras liés autour du corps,
+le drapeau blanc des Bourbons.</p>
+
+<p>Ils étaient au milieu d'hommes portant d'une
+main des torches et de l'autre des sabres, et, malgré
+les injures, les huées et les insultes de la canaille,
+toujours prête à insulter, à huer, à injurier le plus
+faible, ils marchaient tête levée, comme des gens qui
+confessent hautement leur foi.</p>
+
+<p>Stupéfaite à cette vue, Luisa, au lieu de se ranger
+comme les autres, resta immobile et se trouva en
+face du plus jeune des deux prisonniers, c'est-à-dire
+d'André Backer.</p>
+
+<p>Tous deux, en se reconnaissant, firent un pas en
+arrière.</p>
+
+<p>--Ah! madame, dit amèrement le jeune homme,
+je savais bien que c'était vous qui m'aviez trahi;
+mais je ne savais pas que vous eussiez le courage
+d'assister à mon arrestation!</p>
+
+<p>La San-Felice voulut répondre, nier, protester,
+jurer Dieu; mais le prisonnier l'écarta doucement,
+et passa en disant:</p>
+
+<p>--Je vous pardonne, au nom de mon père et au
+mien, madame; puissent Dieu et le roi vous pardonner
+comme moi!</p>
+
+<p>Luisa voulut répondre, la voix lui manqua; et, au
+milieu des cris: «C'est elle! c'est cette femme, c'est
+la San-Felice qui les a dénoncés!» elle tomba dans
+les bras de Michele.</p>
+
+<p>Les prisonniers continuèrent leur route vers le
+Castel-Nuovo, où ils furent enfermés sous la garde
+de son commandant, le colonel Massa.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>CXV</h3>
+
+<h3>L'APOTHÉOSE</h3>
+
+<p>Lorsque Luisa revint à elle, elle se trouva dans
+une espèce de café faisant l'angle de la strada del
+Molo et de la calata San-Marco. Michele l'y avait
+transportée à travers la foule, qui s'était amassée à
+la porte, et la regardait par les fenêtres fermées et
+pas les portes ouvertes.</p>
+
+<p>Cette foule répétait les paroles du prisonnier et
+disait en la montrant du doigt:</p>
+
+<p>--C'est elle qui les a dénoncés.</p>
+
+<p>En rouvrant les yeux, elle avait d'abord tout oublié;
+mais peu à peu, en regardant autour d'elle,
+en reconnaissant où elle se trouvait, en voyant cette
+multitude amassée autour de la maison, elle se
+souvint de tout ce qui s'était passé, jeta un cri et
+cacha sa tête dans ses mains.</p>
+
+<p>--Une voiture! au nom du ciel, mon cher Michele!
+une voiture, et rentrons chez moi!</p>
+
+<p>La chose n'était point difficile; il y avait alors et
+il y a encore aujourd'hui, entre le théâtre Saint-Charles
+et le théâtre du Fondo, une station de voitures
+pour la commodité des dilettanti qui venaient, à
+cette époque, assister à la représentation des chefs-d'oeuvre
+de Cimarosa et de Paesiello, et qui viennent
+aujourd'hui assister à celle des oeuvres de Bellini, de
+Rossini et de Verdi. Michele sortit, appela une voiture
+fermée, la fit approcher de la porte qui donne
+sur la strada del Molo, y conduisit Luisa au milieu
+des vivats ou des murmures des assistants, selon que
+ceux-ci, étaient patriotes ou bourboniens, lui savaient
+gré ou lui voulaient mal pour sa prétendue délation,
+y monta avec elle et referma la portière en disant:</p>
+
+<p>--A Mergellina!</p>
+
+<p>La foule s'ouvrit, la voiture passa, traversa le
+largo Castello, prit la rue Chiaïa, et, au bout d'un
+quart d'heure, s'arrêta à la maison du Palmier.</p>
+
+<p>Michele sonna vigoureusement; Giovannina vint
+ouvrir.</p>
+
+<p>La jeune fille avait sur les lèvres cette joyeuse
+expression des mauvais serviteurs qui ont une fâcheuse
+nouvelle à annoncer.</p>
+
+<p>--Ah! dit-elle entamant la conversation la première,
+pendant que madame n'y était point, il s'est
+passé de belles choses ici!</p>
+
+<p>--Ici? demanda Luisa.</p>
+
+<p>--Oui, ici, madame.</p>
+
+<p>--Ici, dans la maison ou à Naples?</p>
+
+<p>--Ici, dans la maison.</p>
+
+<p>--Que s'est-il donc passé?</p>
+
+<p>--Madame aurait dû me dire, dans le cas où l'on
+m'interrogerait sur M. André Backer, ce qu'il faudrait
+répondre.</p>
+
+<p>--On vous a donc interrogée sur M. André
+Backer?</p>
+
+<p>--Comment, madame! j'ai été arrêtée, conduite
+à la police, menacée de la prison si je ne disais pas
+qui était venu la nuit passée chez madame. On savait
+que quelqu'un était venu; seulement, on ne
+savait pas qui.</p>
+
+<p>--Et vous avez nommé M. Backer?</p>
+
+<p>--Il l'a bien fallu. Dame, je n'ai pas été tentée
+d'aller en prison, moi. Ce n'était point pour moi
+que M. Backer était venu.</p>
+
+<p>--Malheureuse! qu'avez-vous fait! dit Luisa tombant
+assise et inclinant sa tête dans ses mains.</p>
+
+<p>--Que voulez-vous! j'ai eu peur, en niant, d'être
+convaincue, malgré ma dénégation, et que les mauvaises
+langues, voyant que j'avais voulu dissimuler
+la présence de M. André Backer chez madame, ne
+dissent que M. André Backer était l'amant de madame,
+comme on commence à le dire de M. Salvato.</p>
+
+<p>--Oh! Giovannina! s'écria Michele.</p>
+
+<p>Luisa se leva, lança un regard d'étonnement et
+de reproche à la jeune fille, et, d'une voix douce
+mais ferme:</p>
+
+<p>--Giovannina, dit-elle, je ne sais quelle raison
+vous avez de reconnaître mes bontés par une si
+grande ingratitude. Demain, vous sortirez de chez
+moi.</p>
+
+<p>--Comme il fera plaisir à madame, répondit insolemment
+la jeune fille.</p>
+
+<p>Et elle sortit sans même se retourner.</p>
+
+<p>Luisa sentit les larmes lui venir aux yeux. Elle
+tendit la main à Michele, qui s'agenouilla devant elle.</p>
+
+<p>--Oh! Michele! mon cher Michele! murmura-t-elle
+en éclatant en sanglots.</p>
+
+<p>Michele lui prit la main et la lui baisa, d'autant
+plus émotionné qu'il sentait au fond du coeur que
+tout ce trouble venait de lui.</p>
+
+<p>--Voilà une soirée mauvaise, en effet, après
+une belle journée, dit-il. Pauvre petite soeur! tu
+étais si heureuse en revenant de Poestum!</p>
+
+<p>--Bien heureuse! bien heureuse! murmura-t-elle.
+Mais je ne sais quelle voix me dit à l'oreille
+que le plus beau et surtout le plus pur de mon
+bonheur est passé. Oh! Michele! Michele! quelle
+chose horrible a dite cette folle!</p>
+
+<p>--Oui; mais, pour qu'elle ne dise point aux
+autres ce qu'elle vient de te dire, à toi, il ne faut pas
+la chasser. Songe qu'elle sait tout: l'assassinat de
+Salvato, l'asile que nous lui avons donné, son séjour
+dans la maison, tes intimités avec lui. Eh! mon
+Dieu, je sais bien, moi, qu'il n'y a pas de mal à tout
+cela; mais le monde y verra du mal, et, si, au lieu
+d'avoir intérêt à se taire en restant chez toi, elle a
+intérêt à parler, ne fût-ce que par vengeance, ta
+réputation en souffrira.</p>
+
+<p>--Ne fût-ce que par vengeance, dis-tu? Et pourquoi
+Giovannina se vengerait-elle de moi? Je ne lui
+ai jamais fait que du bien.</p>
+
+<p>--La belle raison! Il y a des esprits mauvais,
+petite soeur, qui d'autant plus vous en veulent,
+qu'on leur a fait plus de bien; et, depuis quelque
+temps, j'ai cru m'apercevoir que Giovannina était
+de ces esprits-là; Tu ne t'en es point aperçue, toi?</p>
+
+<p>Luisa regarda Michele. Depuis quelque temps
+aussi, les rébellions de la jeune fille l'étonnaient en
+effet. Elle s'était demandé plusieurs fois la cause de
+ce changement de caractère et n'avait pu s'en rendre
+compte. Elle avait pu s'être trompée; mais, du moment
+que Michele reconnaissait comme elle cette
+mauvaise disposition de la jeune femme de chambre,
+c'est que, réellement, cette mauvaise disposition
+existait.</p>
+
+<p>Tout à coup une lueur lui passa par l'esprit. Elle
+jeta les yeux avec inquiétude autour d'elle:</p>
+
+<p>--Regarde, dit-elle, si l'on ne nous écoute point.</p>
+
+<p>Michele s'avança vers la porte, mais sans avoir le
+soin d'amortir le bruit de ses pas, de sorte qu'au
+moment où la porte de la chambre de Luisa s'ouvrait,
+celle de la chambre de Nina se refermait. Nina écoutait-elle,
+ou cette porte ouverte d'une part et fermée
+de l'autre était-elle un pur effet du hasard?</p>
+
+<p>Michele referma la porte, poussa le verrou, et, reprenant
+sa place aux pieds de sa soeur:</p>
+
+<p>--Tu peux parler, lui dit-il. Je ne dirai point:
+«Personne ne nous écoutait,» mais je dirai: «Personne
+ne nous écoute plus.»</p>
+
+<p>--Eh bien, dit Luisa en éteignant sa voix et en
+se penchant sur Michele, voilà deux choses qui m'arrivent
+et qui me confirment dans mes soupçons.
+Lorsque, la nuit dernière, le pauvre André Backer
+est venu me voir, il savait de point en point ce qui
+s'était passé entre Salvato et moi. Ce matin, tandis
+qu'à Salerne je causais avec Salvato, une lettre
+anonyme est arrivée, racontant à Salvato qu'un
+jeune homme m'avait attendu chez moi la nuit précédente,
+jusqu'à deux heures du matin, et ne s'était
+retiré qu'à trois, après avoir causé une heure avec
+moi. De qui viennent ces dénonciations, sinon de
+Giovannina, je te le demande?</p>
+
+<p>--<i>Managgia la Madonna!</i> murmura Michele, voilà
+qui était grave. Mais je ne t'en dirai pas moins:
+Dans ce moment-ci, et à moins d'une certitude, ne
+fais pas d'éclat. Je te donnerais bien un autre conseil,
+mais tu ne le suivrais pas.</p>
+
+<p>--Lequel?</p>
+
+<p>--Je te dirais bien: Va rejoindre le chevalier à
+Palerme; voilà ce qui coupera court à tous les mauvais
+propos.</p>
+
+<p>Un vive rougeur envahit les joues de Luisa; elle
+laissa tomber sa tête dans ses mains, et, d'une voix
+étouffée:</p>
+
+<p>--Hélas! répondit-elle, le conseil est bon et vient
+d'un ami...</p>
+
+<p>--Eh bien?</p>
+
+<p>--Je pouvais le suivre hier; je ne puis plus le
+suivre aujourd'hui.</p>
+
+<p>Et un gémissement profond s'échappa du coeur de
+Luisa.</p>
+
+<p>Michele regarda Luisa et comprit tout: la tristesse
+de Naples confirmait les soupçons qu'avait fait naître
+en lui la joie de Salerne.</p>
+
+<p>En ce moment, Luisa entendit des pas dans le
+corridor de communication. Mais ces pas ne cherchaient
+point à se dissimuler. Elle releva la tête et
+écouta avec inquiétude. Dans la situation où elle se
+trouvait, tout était, en effet, inquiétant.</p>
+
+<p>Bientôt on frappa à sa porte, et la voix de la duchesse
+Fusco demanda:</p>
+
+<p>--Chère Luisa, êtes-vous chez vous?</p>
+
+<p>--Oh! oui, oui; entrez, entrez! cria Luisa.</p>
+
+<p>La duchesse entra, Michele voulut se lever; mais
+La main de Luisa le maintint où il était.</p>
+
+<p>--Que faites-vous donc ici, ma belle Luisa, s'écria
+la duchesse, seule et presque dans l'obscurité, avec
+votre frère de lait, tandis que l'on vous fait chez moi
+un triomphe?</p>
+
+<p>--Un triomphe, chez vous, chère Amélie? demanda
+Luisa tout étonnée. Et à quel propos?</p>
+
+<p>--Mais à propos de ce qui s'est passé. N'est-il pas
+vrai que vous avez découvert une conspiration qui
+nous menaçait tous, et qu'en la dénonçant, non-seulement
+vous nous avez sauvés tous, mais encore
+vous avez sauvé la patrie!</p>
+
+<p>--Oh! vous aussi, Amélie, s'écria Luisa en
+laissant échapper un sanglot, vous aussi, vous avez
+pu me croire capable d'une pareille infamie!</p>
+
+<p>--Infamie! s'écria à son tour la duchesse, à laquelle
+son ardent patriotisme et sa haine des Bourbons
+faisaient apparaître les choses sous un tout
+autre point de vue qu'elles apparaissaient à Luisa; tu
+appelles infamie une action qui eût illustré une Romaine
+du temps de la République! Ah! pourquoi
+n'étais-tu pas ce soir chez nous quand cette nouvelle
+est arrivée: tu eusses vu l'enthousiasme qu'elle a
+excité. Monti a improvisé des vers en ton honneur;
+Cirillo et Pagano ont proposé de te décerner la couronne
+civique; Cuoco, qui écrit l'histoire de notre
+révolution, t'y garde une de ses plus belles pages.
+Pimentel annoncera demain, dans son Moniteur, la
+dette immense que Naples a contractée envers toi;
+les femmes, la duchesse de Pepoli t'appelaient pour
+t'embrasser; les hommes t'attendaient à genoux pour
+te baiser la main; quant à moi, j'étais fière et
+joyeuse d'être ta meilleure amie. Demain, Naples ne
+s'occupera que de toi; demain, Naples t'élèvera des
+autels, comme Athènes en élevait à Minerve, déesse
+protectrice de la patrie.</p>
+
+<p>--Oh! malheur! s'écria Luisa. Un seul jour a
+suffi pour imprimer une double tache sur moi!
+7 février! 7 février! date terrible!</p>
+
+<p>Et elle tomba renversée, presque mourante, dans
+les bras de la duchesse Fusco, tandis que Michele,
+plein de doute maintenant sur l'action qu'il avait
+commise, plein de remords en voyant dans cet état
+celle qu'il aimait plus que sa vie, déchirait avec ses
+ongles sa poitrine ensanglantée.</p>
+
+<p>Le lendemain, 8 février 1799, on lisait dans <i>le Moniteur
+parthénopéen</i>, en premier article et en grosses
+lettres, les lignes suivantes:</p>
+
+<p>«Une admirable citoyenne, Luisa Molina San-Felice,
+a découvert hier soir, vendredi, la conspiration
+ourdie par quelques scélérats insensés, qui, se
+fiant à la présence de plusieurs vaisseaux de l'escadre
+anglaise dans nos ports, de concert avec elle,
+devaient, dans la nuit de samedi à dimanche, c'est-à-dire
+ce soir, renverser le gouvernement, massacrer
+les bons patriotes et tenter une contre-révolution.</p>
+
+<p>»Les chefs de ce projet impie étaient les banquiers
+Backer père et fils, Allemands tous deux d'origine
+et demeurant rue Médina. Ils ont été arrêtés
+hier au soir et conduits en prison, André Backer
+portant, comme symbole de sa honte, le drapeau
+royal trouvé chez lui. On y a trouvé aussi un certain
+nombre de cartes de sûreté, qui devaient être distribuées
+à ceux que l'on voulait épargner. Tous ceux
+qui n'auraient point été porteurs de ces cartes étaient
+désignés pour la mort.</p>
+
+<p>»Diverses arrestations secondaires ont eu lieu à la
+suite de cette arrestation principale, et le monastère
+de San-Francesco-delle-Monache, attendu l'opportunité
+du local (chacun sait qu'il forme une espèce
+d'île), a été désigné pour servir de prison aux prévenus.
+Les religieuses l'ont, par conséquent, abandonné,
+et sont passées à celui de Donna-Albina.</p>
+
+<p>»Au nombre des individus arrêtés, outre Backer
+père et fils; on compte le curé des Carmes, le prince de
+Canassa, les deux frères Jorio, l'un magistrat, l'autre
+évêque, et un juge nommé Jean-Baptiste Vecchione.</p>
+
+<p>»Un dépôt de cent cinquante fusils et d'autres
+armes, telles que sabres et baïonnettes, a été, en
+outre, trouvé à la douane.</p>
+
+<p>»Gloire à Luisa Molina San-Felice! Elle a sauvé
+la patrie!»</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>CXVI</h3>
+
+<h3>LES SANFÉDISTES</h3>
+
+<p>L'encyclique du cardinal Ruffo avait produit dans
+toute la basse Calabre l'effet de l'étincelle électrique.</p>
+
+<p>Et, en effet, plus on était éloigné de Naples, plus
+le faible reflet intellectuel qui émanait de la capitale
+allait s'amoindrissant. Le cardinal avait mis les
+pieds, nous l'avons dit, dans l'antique Brutium, cet
+asile des esclaves fugitifs, et toute cette partie de la
+Calabre avait traversé les siècles en demeurant dans
+la plus exacte ignorance et dans la stagnation la plus
+complète; de sorte que les mêmes hommes qui, la
+veille, sans savoir ce qu'ils disaient, criaient: «Vive
+la République! meurent les tyrans!» se mirent à
+crier, de la même voix: «Vive la religion! vive le
+roi! à mort les jacobins!»</p>
+
+<p>Malheur à ceux qui se montraient indifférents à la
+cause bourbonienne et qui ne criaient pas plus fort
+ou du moins aussi fort que les autres; ils étaient
+accueillis de ce cri: «Voilà un jacobin!» et ce cri,
+dès qu'il se faisait entendre, était, comme à Naples,
+une condamnation à mort.</p>
+
+<p>Les partisans de la révolution ou ceux qui avaient
+manifesté leur sympathie pour les Français étaient
+forcés de quitter leurs maisons et de fuir. Jamais le
+<i>Dulcia linquimus arva</i> de Virgile n'eut un écho plus
+triste et plus retentissant.</p>
+
+<p>Tous ces patriotes fugitifs prenaient le route de la
+haute Calabre, s'arrêtant lorsqu'ils parvenaient à
+échapper aux poignards de leurs compatriotes, les uns
+à Monteleone, les autres à Catanzaro ou à Cotrone,
+seules villes où eussent pu s'établir des municipes
+et un pouvoir démocratique. Cette persistance dans
+une opinion républicaine était maintenue dans ces
+trois villes par l'espérance de l'arrivée de l'armée
+française.</p>
+
+<p>Mais, de toutes les autres villes soulevées par
+L'encyclique du cardinal, on voyait sortir, comme si
+elles allaient en procession, des multitudes de
+citoyens, précédés de leur curé la croix en main, et
+ayant à leur chapeau des rubans blancs, signes visibles
+de leurs opinions; ces bandes, si elles venaient
+de la montagne, se dirigeant vers Mileto, si elles
+venaient de la plaine, se dirigeant vers Palmi; des
+villes et des villages tout entiers abandonnés par les
+hommes valides n'étaient plus habités que par les
+femmes, les vieillards et les enfants, de façon qu'en
+peu de jours le seul camp de Palmi réunit environ
+vingt mille hommes armés, tandis que celui de Mileto
+en comptait presque autant, tous ces hommes
+portant avec eux leurs vivres et leurs munitions, les
+riches donnant aux pauvres, les couvents à tous.</p>
+
+<p>Au milieu de ces masses de volontaires, on remarquait
+des ecclésiastiques de tout grade, depuis le
+simple curé d'un hameau de quelques centaines
+d'hommes jusqu'à l'évêque des grandes villes. Il y
+avait des propriétaires riches à millions, de pauvres
+journaliers gagnant à grand'peine dix grains par
+jour.</p>
+
+<p>«Enfin, dit l'écrivain sanfédiste Dominique Sacchinelli,
+auquel nous empruntons une partie des
+détails de cette miraculeuse campagne, enfin il y
+avait dans cette foule quelques honnêtes gens mus
+par l'amour du roi et le respect de la religion, mais,
+malheureusement, un bien plus grand nombre d'assassins
+et de voleurs poussés par l'esprit de rapine
+et par la soif de la vengeance et du sang.»</p>
+
+<p>Cinq ou six jours après son arrivée à Catona, le
+cardinal, qui passait toutes les journées à son balcon,
+vit se détacher de la pointe du Phare et se diriger
+vers lui une petite barque manoeuvrée par un moine
+et montée par deux pêcheurs. Mais, comme moine
+et pêcheurs avaient pour eux le courant et la brise,
+les pêcheurs laissaient reposer leur avirons, et le
+moine, à l'arrière, tenait l'écoute de la voile et dirigeait
+la barque, qui aborda sur la plage de Catona,
+à l'endroit même où le cardinal avait débarqué quelques
+jours auparavant.</p>
+
+<p>Ce moine marin avait d'abord intrigué quelque
+peu le cardinal, qui avait demandé sa lunette d'approche
+pour examiner le phénomène; mais le phénomène
+lui avait été bien vite expliqué. Dans le
+moine marin, il avait reconnu notre ancienne connaissance
+fra Pacifico.</p>
+
+<p>A peine la barque eut-elle abordé, que le frère
+capucin sauta à terre, et, d'un pied aussi ferme sur
+terre que sur mer l'avait été sa main, se dirigea vers
+la maison qu'habitait Son Éminence.</p>
+
+<p>Le cardinal connaissait fra Pacifico et de réputation
+et de vue. De réputation, il savait qu'il était un
+ancien marin de la frégate <i>la Minerve</i>, et n'ignorait
+point de quelle façon la vocation lui était venue. De
+vue, il l'avait rencontré chez le roi Ferdinand,
+posant pour la crèche avec son âne Giacobino, et la
+renommée lui avait apporté le récit des faits et
+gestes du belliqueux capucin pendant les trois jours
+de combat qui avaient précédé la prise de Naples.</p>
+
+<p>Il l'honora donc de loin d'un signe de main qui
+fit hâter le pas au moine, lequel, cinq minutes après,
+avait l'honneur de baiser la main de Son Éminence.</p>
+
+<p>Maintenant, quelle cause avait fait quitter à fra
+Pacifico son couvent de Saint-Hérem et l'amenait en
+Calabre?</p>
+
+<p>En deux mots, nous allons l'expliquer à nos lecteurs.</p>
+
+<p>La conspiration contre-révolutionnaire de Backer,
+confiée si imprudemment par André à Luisa, et dénoncée
+si prudemment par Michele au général Championnet,
+avait commencé à s'organiser dès la fin de
+décembre, c'est-à-dire quelques jours à peine après
+le départ de Ferdinand.</p>
+
+<p>Vers le 15 du mois de janvier, tous les fils en
+étaient noués, et l'on cherchait un homme sûr pour
+en porter la communication à Ferdinand.</p>
+
+<p>On s'adressa au vicaire de l'église del Carmine,
+qui, comme nous l'avons dit, faisait partie de la
+conspiration.</p>
+
+<p>Celui-ci proposa fra Pacifico, qui fut accepté par
+acclamation. Fra Pacifico, déjà populaire à Naples
+par sa manière de faire la quête, avait obtenu, dans
+les derniers événements, un surcroît de popularité
+qui ne permettait pas de mettre un instant en doute
+son courage et son royalisme.</p>
+
+<p>Des ouvertures avaient donc été faites à fra Pacifico
+pour se rendre à Palerme et faire part au roi
+du gigantesque complot qui se tramait en sa faveur.</p>
+
+<p>Fra Pacifico avait accepté avec joie cette dangereuse
+mission. Son oisiveté lui pesait au moins autant
+qu'à Oreste son innocence, et, au milieu de
+tous ses confrères imbéciles ou poltrons, le moine
+mordait rageusement son frein et entrait dans des
+orages de colère qui retombaient en grêle de coups
+de bâton sur le dos du pauvre Giacobino.</p>
+
+<p>A peine eut-il été mis au courant de la mission
+qui lui était confiée, et eut-il, sous la direction du
+chanoine Jorio, appris par coeur ce qu'il avait à dire
+au roi Ferdinand,--car, de peur que le moine ne
+tombât aux mains des patriotes, on n'avait voulu lui
+confier aucun papier,--qu'il tira Giacobino de l'écurie
+comme s'il allait en quête, sortit du couvent
+son bâton de laurier à la main, descendit le largo
+delle Pigne, prit la strada San-Giovanni à Carbonara,
+par l'Arenaccia, gagna le pont de la Maddalena,
+et, le même jour, tantôt marchant à pied,
+tantôt porté par Giacobino, alla coucher à Salerne.</p>
+
+<p>Fra Pacifico, en faisant les plus fortes journées
+possibles, devait suivre les bords de la mer Thyrrénienne,
+et, à la première occasion qu'il trouverait,
+passer en Sicile.</p>
+
+<p>En cinq ou six jours, fra Pacifico était parvenu
+au Pizzo. Il avait, là, des recommandations pressantes
+pour un certain Trenta-Capelli, ami du vicaire
+des Carmes, et dont le dévouement à la famille des
+Bourbons était bien connu.</p>
+
+<p>Et, en effet, Trenta-Capelli non-seulement avait
+reçu fra Pacifico chez lui, mais encore lui avait
+ménagé sur une balancelle son passage pour Palerme.</p>
+
+<p>Fra Pacifico s'était donc embarqué au Pizzo, laissant,
+après une onctueuse et touchante recommandation,
+Giacobino aux mains de Trenta-Capelli, qui
+avait promis d'avoir pour le compagnon d'armes du
+moine les plus grands égards. Fra Pacifico voulait
+bien battre son âne, fra Pacifico ne pouvait même
+point se passer de le battre, mais il ne voulait point
+que d'autres le battissent.</p>
+
+<p>En passant au Pizzo, le moine reprendrait sa
+bête.</p>
+
+<p>Fra Pacifico avait heureusement abordé à Palerme
+et s'était immédiatement dirigé vers le palais
+royal.</p>
+
+<p>Mais, là, il avait appris que le roi chassait dans
+les bois de la Ficuzza.</p>
+
+<p>Il avait demandé, pour cause d'urgence, à être
+introduit près de la reine. La reine, à qui le nom de
+fra Pacifico était bien connu, ne l'avait point fait attendre,
+et l'avait reçu à l'instant même.</p>
+
+<p>Fra Pacifico, qui connaissait parfaitement la suprématie
+qu'exerçait Sa Majesté, n'avait point hésité
+une minute à lui débiter le discours que lui
+avait fait apprendre de mémoire le chanoine Jorio.</p>
+
+<p>La reine avait jugé la nouvelle si importante,
+qu'elle avait, à l'instant même, fait mettre les chevaux
+à une voiture, y avait fait monter avec elle
+Acton et fra Pacifico, et était partie pour la Ficuzza.</p>
+
+<p>On était arrivé juste au moment où le roi arrivait
+lui-même de la chasse. Sa Majesté était de fort mauvaise
+humeur.</p>
+
+<p>Son fusil, ce qui ne lui était jamais arrivé, avait
+raté deux fois: une première fois sur un sanglier,
+l'autre sur un chevreuil; ce que le roi regardait
+non-seulement comme un accident déplorable, mais
+encore comme le pire de tous les présages.</p>
+
+<p>Il tourna donc le dos à Acton, rudoya la reine
+et écouta à peine fra Pacifico, qui lui débita, comme
+il avait fait à Caroline, tous les détails du complot.</p>
+
+<p>Au nom de Backer, le roi se rassénéra quelque
+peu; mais, à celui de Jorio, son visage se bouleversa.</p>
+
+<p>--Les imbéciles! s'écria-t-il, ils conspirent avec
+le premier jettatore de Naples, et ils veulent que
+leur complot réussisse! J'estime fort le vicaire del
+Carmine, quoique je ne le connaisse pas, et le
+prince de Canossa, quoique je le connaisse; j'aime
+les Backer comme la prunelle de mes yeux; mais,
+parole d'honneur, je ne donnerais pas deux grains
+de leur tête. Conspirer avec Jorio! il faut qu'ils
+soient bien las de la vie.</p>
+
+<p>La reine n'avait point contre les jettatori les mêmes
+préventions que Ferdinand, parce qu'elle n'avait
+point les mêmes préjugés; mais elle avait pour
+le gros bon sens du roi un certain respect. Elle multiplia
+donc les questions à fra Pacifico, qui répondit
+à tout avec la franchise d'un marin et la confiance
+d'un enthousiaste.</p>
+
+<p>Selon fra Pacifico, avec les précautions prises, il
+n'y avait aucune crainte à concevoir et la conspiration
+ne pouvait manquer de réussir.</p>
+
+<p>Le roi, la reine et Acton se réunirent en comité,
+et il fut convenu que l'on enverrait fra Pacifico au
+cardinal pour que celui-ci fût prévenu de ce qui se
+passait à Naples et tirât des capacités guerrières et
+religieuses du moine le meilleur parti qu'il pouvait
+en tirer.</p>
+
+<p>En conséquence, après avoir eu l'honneur de dîner
+à la table de Leurs Majestés Siciliennes, fra
+Pacifico revint à Palerme dans la compagnie du roi,
+de la reine et du lieutenant général.</p>
+
+<p>Là, on avisa au moyen de l'expédier en Calabre
+le plus tôt possible; et, comme le moine, en sa qualité
+de partie intéressée, était admis au conseil, il déclara
+qu'à son avis, le mode de locomotion le plus rapide
+était une bonne barque, avec la voile latine pour les
+heures où il y aurait du vent, et deux bons rameurs
+pour les heures où il n'y en aurait pas.</p>
+
+<p>En conséquence, on donna mille ducats à fra
+Pacifico pour l'achat ou la nolisation de la barque,
+le reste de la somme devant, à titre de gratification,
+revenir au couvent.</p>
+
+<p>Dès le même soir, fra Pacifico, moyennant six
+ducats, eut frété une barque, montée de deux rameurs,
+et, avant minuit, il se mettait en route.</p>
+
+<p>Au bout de quatre jours, la barque doublait le
+Phare, et, deux heures après, comme nous l'avons
+dit, abordait à Catona.</p>
+
+<p>Fra Pacifico était porteur d'une lettre autographe
+de Ferdinand pour le cardinal.</p>
+
+<p>Cette lettre était conçue en ces termes:</p>
+
+<p>«Mon éminentissime, j'ai reçu, comme vous le
+comprenez bien, avec la plus vive satisfaction, la
+nouvelle de votre arrivée à Messine, et, subséquemment,
+celle de votre heureux débarquement en Calabre.</p>
+
+<p>»Votre encyclique, que vous m'avez fait parvenir,
+est un modèle d'éloquence guerrière et religieuse,
+et je ne doute pas qu'elle ne nous vaille
+bientôt, jointe à la popularité de votre nom, une
+brave et nombreuse armée.</p>
+
+<p>»Je vous envoie un de nos bons amis, qui, ne
+vous est pas inconnu: c'est fra Pacifico, du couvent
+des capucins de Saint-Hérem. Il arrive de Naples
+et nous apporte du bon et du mauvais, et, comme le
+dit le proverbe napolitain, dans ce qu'il vous racontera,
+il y a à boire et à manger.</p>
+
+<p>»Le bon est que l'on s'occupe de nous à Naples
+et que l'on songe à faire de nouvelles Vêpres siciliennes
+contre ces brigands de jacobins; le mal est
+que l'on ait admis dans les rangs de la conspiration
+des jettateurs comme le chanoine Jorio, qui ne peuvent
+manquer de lui porter malheur.</p>
+
+<p>»C'est vous dire, mon éminentissime, que, plus
+que jamais, je compte sur vous, ne voyant mon salut
+qu'en vous.</p>
+
+<p>»Je mets, avec son autorisation et celle de son
+supérieur, fra Pacifico à votre disposition. C'est,
+vous le savez, un serviteur brave et dévoué. Je ne
+doute pas qu'il ne vous soit d'une grande utilité,
+soit que vous vous décidiez à le renvoyer à Naples,
+soit que vous préfériez le garder près de vous.</p>
+
+<p>»Ne quittez point Catona, et n'entrez point en
+Calabre sans m'avoir adressé un plan détaillé de la
+marche matérielle et politique que vous comptez suivre.
+Mais ce que je vous recommande avant tout,
+c'est de n'accorder aucun pardon aux coupables, de
+les punir sans pitié, pour l'exemple des autres, et
+cela, dès que le crime commis par eux vous sera
+avéré. La trop grande indulgence dont nous avons
+usé est cause de l'état déplorable dans lequel nous
+nous trouvons.</p>
+
+<p>»Que le Seigneur vous conserve et bénisse de plus
+en plus vos opérations, comme l'en prie dans son
+indignité et comme vous le souhaite votre affectionné,</p>
+
+<p>»FERDINAND B.»</p>
+
+<p>Le cardinal avait une mission toute prête à donner
+à fra Pacifico.</p>
+
+<p>C'était de l'envoyer à de Cesare pour ordonner à
+son lieutenant de faire sa jonction avec lui, Ruffo.</p>
+
+<p>On avait eu des nouvelles du faux prince héréditaire,
+et les nouvelles étaient des plus satisfaisantes.</p>
+
+<p>Du moment que de Cesare avait été reconnu pour
+le duc de Calabre par l'intendant de Bari et par les
+deux vieilles princesses, nul n'eût osé émettre un
+doute sur son identité.</p>
+
+<p>En conséquence, après avoir reçu à Brindisi les
+députations de toutes les villes environnantes, il se
+mit en marche pour Tarente, où il arriva avec trois
+cents hommes, à peu près.</p>
+
+<p>Là, lui, Boccheciampe et leurs compagnons résolurent,
+sur le conseil que leur avaient donné M. de
+Narbonne et les vieilles princesses, de se séparer. De
+Cesare, c'est-à-dire le prince François, et Boccheciampe,
+c'est-à-dire le duc de Saxe, resteraient en
+Calabre; les autres, c'est-à-dire Corbara, Geronda,
+Colonna Durazzo et Pitta Luga, s'embarqueraient sur
+la felouque qu'ils avaient nolisée à Brindisi et qui
+viendrait les prendre à Tarente, et iraient à Corfou
+presser l'arrivée de la flotte turco-russe.</p>
+
+<p>Disons tout de suite, pour en finir avec les cinq
+aventuriers que nous venons de nommer les derniers,
+qu'à peine furent-ils en mer, une galère tunisienne
+leur donna la chasse et les fit prisonniers.</p>
+
+<p>Il est vrai que le consul d'Angleterre les réclama et
+qu'ils furent rendus à la liberté après une captivité
+de quelques mois. Mais, comme ils sortirent d'esclavage
+trop tard pour prendre part aux événements
+qui nous restent à raconter, nous nous contenterons
+de rassurer nos lecteurs sur leur sort, et nous reviendrons
+à de Cesare et à Boccheciampe, qui, comme
+on va le voir, faisaient merveille.</p>
+
+<p>De Tarente, ils étaient partis pour Mesagne: là,
+ils furent reçus avec tous les honneurs dus à leur
+rang supposé. Ils s'arrêtèrent un instant dans cette
+ville, rétablirent l'ordre dans la province et la mirent
+en état de soutenir, en faveur de la cause
+royale, la lutte qu'ils préparaient.</p>
+
+<p>A Mesagne, ils apprirent que la ville d'Oria s'était
+démocratisée. Ils se mirent aussitôt en marche, se
+recrutèrent en route d'une centaine d'hommes et
+rétablirent le gouvernement bourbonien.</p>
+
+<p>Là, les députations se succédèrent. Elles arrivèrent
+non-seulement de Lecce, de la province de Bari,
+mais encore de la Basilicate, c'est-à-dire de l'extrémité
+opposée à la Calabre. De Cesare recevait les
+députés avec beaucoup de dignité, mais aussi de
+reconnaissante affection. A tous il disait qu'il fallait
+que tout fidèle sujet du roi prît les armes et combattît
+la révolution, de sorte que, de ces réceptions gracieuses
+et de ces éloquents discours, il résulta une
+grande augmentation de volontaires.</p>
+
+<p>Mais les choses ne devaient pas toujours aller sur
+un terrain si facile. A Francavilla, on s'était tiré des
+coups de fusil et donné des coups de couteau.
+Les royalistes, se sentant les plus forts, avaient tué
+ou blessé quelques démocrates. De Cesare et Boccheciampe
+arrivèrent, et, il faut leur rendre cette justice,
+leur arrivée fit cesser à l'instant même les
+assassinats.</p>
+
+<p>Nous avons eu entre les mains une proclamation
+de Cesare, signée <i>François, duc de Calabre</i>, dans
+laquelle le faux prince, se dénonçant par son humanité,
+disait que se rendre justice soi-même était usurper
+les droits de la justice royale; qu'il fallait laisser
+aux magistrats la terrible responsabilité de la vie et de
+la mort, et que Son Altesse voyait avec le plus grand
+déplaisir les royalistes se livrer à de semblables
+excès.</p>
+
+<p>C'était assez imprudent au faux prince de parler
+sur ce ton, lorsque Ferdinand recommandait à Ruffo
+l'extermination des jacobins.</p>
+
+<p>A Naples, il eût été immédiatement reconnu pour
+un aventurier; mais, en Calabre, on ne continua pas
+moins, malgré cette imprudente pitié, de le prendre
+pour un prince.</p>
+
+<p>Après deux jours passés à Francavilla, de Cesare
+et Boccheciampe étaient entrés à Ostuni, qu'ils
+avaient trouvée dans la plus complète anarchie.
+Le parti royaliste, triomphant à leur approche, s'était
+emparé de toute l'autorité et avait voulu massacrer
+un des patriotes les plus connus et les plus intelligents
+du pays, et, avec lui, toute sa famille.</p>
+
+<p>Ce patriote, homme non-seulement d'un grand
+talent comme médecin, mais encore d'un grand
+coeur, ainsi qu'on va le voir, se nommait Airoldi.</p>
+
+<p>Voyant l'inévitable danger venu à lui, il résolut
+de se sacrifier, mais, en se sacrifiant, de sauver sa
+famille.</p>
+
+<p>En conséquence, il barricada l'entrée principale
+de sa maison, qu'il se prépara à défendre jusqu'à la
+dernière extrémité, tout en faisant fuir sa famille
+par une porte abandonnée depuis longtemps et qui
+donnait sur une ruelle sombre et déserte.</p>
+
+<p>Les brigands se ruèrent alors contre la façade de
+la maison, qui donnait sur la grande rue et qui était
+barricadée.</p>
+
+<p>Au moment où la porte s'ouvrait, afin que la
+colère de toute cette multitude se tournât contre lui,
+il lâcha ses deux coups de fusil sur les assaillants,
+tua un homme et en blessa un autre.</p>
+
+<p>Puis il jeta derrière lui son fusil déchargé et se
+livra à ses bourreaux.</p>
+
+<p>Ceux-ci avaient préparé un bûcher pour le brûler,
+lui, sa femme et ses trois enfants; mais il leur fallut,
+à leur grand regret, se contenter d'une seule victime.</p>
+
+<p>Ils le lièrent sur le bûcher et le brûlèrent à petit
+feu.</p>
+
+<p>De Cesare et Boccheciampe avaient été prévenus de
+ce qui se passait. Ils mirent leurs chevaux au galop;
+mais, quelque diligence qu'ils fissent, ils arrivèrent
+trop tard.</p>
+
+<p>Le docteur venait d'expirer.</p>
+
+<p>Ah! nous le savons bien, c'est une triste histoire
+que celle que nous écrivons sous la forme du roman,
+et peut-être ne lui avons-nous donné cette
+forme que pour avoir le droit de la publier et la certitude
+de la faire lire, et ce sont de misérables alliés,
+ceux que, de tout temps, de Ferdinand Ier à François
+II, de Mammone à La Gala, les Bourbons ont eu
+pour défenseurs de leur cause.</p>
+
+<p>Mais aussi, passant derrière l'histoire et par les
+mêmes chemins qu'elle a suivis, nous avons le bonheur
+de pouvoir, à l'égard de certains hommes,
+rectifier ses jugements. Nous avons déjà peint le
+cardinal Ruffo, tel qu'il était et non point tel que
+les historiens, qui n'avaient pas lu sa correspondance
+avec Ferdinand, nous l'avaient donné.</p>
+
+<p>A un plan moins important et plus éloigné, nous
+sommes heureux de dire la vérité sur de Cesare et
+Boccheciampe.</p>
+
+<p>Leur arrivée à Ostuni arrêta le sang et fit cesser
+les massacres.</p>
+
+<p>Il y a, à notre avis, une grande joie et un grand
+orgueil à sauver la vie d'un homme; mais l'orgueil
+ne doit-il pas être aussi grand, la joie aussi grande
+lorsque l'on tire une mémoire des gémonies où un
+historien peu consciencieux ou mal renseigné l'avait
+traînée et qu'on la réhabilite aux yeux de la postérité?</p>
+
+<p>Et voilà ce qui donnera, nous l'espérons, à ce
+livre un cachet particulier: c'est la conscience avec
+laquelle il répandra la lumière sur tous et même sur
+ceux qui, au point de vue de notre opinion, seraient
+nos ennemis, si, au point de vue de notre conscience,
+nous ne devions, avant tout, être leur juge.</p>
+
+<p>Ce fut sur la place d'Ostuni, près du bûcher du
+docteur Airoldi, que fra Pacifico rejoignit de Cesare
+et son compagnon. Ils étaient occupés à recevoir des
+députations qui non seulement venaient rendre hommage
+au faux prince, mais encore lui demander des
+secours. Lecce était séparée en deux parties, et les
+républicains étaient les plus forts. Tarente et Martina
+étaient dans la même situation; Aquaviva était démocratisée
+jusqu'au fanatisme: Altamura surtout avait
+fait serment de s'ensevelir sous ses ruines plutôt que
+de rester sous la domination des Bourbons. Considérées
+à leur véritable point de vue, les choses ne
+présentaient donc pas un succès si facile qu'on l'avait
+cru d'abord.</p>
+
+<p>Fra Pacifico attendit que le faux prince eût reçu
+les trois ou quatre députations qui lui étaient envoyées,
+et s'annonça comme venant de la part du
+vicaire général.</p>
+
+<p>De Cesare pâlit et regarda Boccheciampe; selon
+lui, le seul vicaire général qui pût envoyer vers lui
+était le prince François.</p>
+
+<p>L'humilité du messager ne prouvait rien. De Cesare
+lui-même choisissait pour porter ses ordres ou ses
+dépêches des moines de bas étage; le moine, quel
+qu'il soit et à quelque robe qu'il appartienne, étant
+toujours bien reçu partout, dans l'Italie méridionale,
+mais à plus forte raison s'il a fait voeu de pauvreté
+et appartient à quelque ordre mendiant.</p>
+
+<p>--Quel est ce vicaire général? demanda de Cesare
+pour l'acquit de sa conscience, mais croyant savoir
+d'avance quelle réponse serait faite à cette question.</p>
+
+<p>--Ce vicaire général, répondit fra Pacifico, est
+Son Éminence le cardinal Ruffo, et voici la dépêche
+dont je suis chargé de sa part pour Votre Altesse.</p>
+
+<p>De Cesare regarda Boccheciampe avec une inquiétude
+croissante.</p>
+
+<p>--Voyons, monseigneur, dit Boccheciampe, décachetez
+cette lettre et lisez-la, puisqu'elle est à votre
+adresse.</p>
+
+<p>Et, en effet, la lettre portait cette suscription:</p>
+
+<p>«A Son Altesse royale monseigneur le duc de
+Calabre.»</p>
+
+<p>De Cesare l'ouvrit et lut:</p>
+
+<p>«Monseigneur,</p>
+
+<p>»Votre auguste père, Sa Majesté Ferdinand, que
+Dieu garde! m'a fait l'honneur de me nommer son
+lieutenant, avec charge de reconquérir son royaume
+de terre ferme, envahi à la fois par les jacobins français
+et leurs principes.</p>
+
+<p>»Ayant appris, tant à Palerme qu'à Messine, et
+surtout à mon débarquement en Calabre, où je suis
+descendu le 8 février du présent mois, l'entreprise
+hardie que Votre Altesse avait tentée de son côté, et
+la façon miraculeuse dont Dieu l'avait secondée, je
+dépêche à Votre Altesse un de nos partisans les plus
+chaleureux et les plus éprouvés, pour lui dire que le
+roi votre père, que Dieu garde! malgré le rang suprême
+que vous êtes destiné à occuper, ayant daigné,
+tant sa confiance en moi est grande, mettre Votre Altesse
+sous mes ordres, j'ai l'honneur de lui faire savoir
+que, dès qu'elle aura assuré la tranquillité des provinces
+où elle se trouve, je la prie de venir me rejoindre
+avec ce qu'elle aura de volontaires, d'armes et
+de munitions, pour que nous marchions ensemble sur
+Naples, où seulement nous parviendrons à trancher
+les sept têtes de l'hydre.</p>
+
+<p>»Tout en laissant à Votre Altesse le soin d'apprécier
+l'époque où elle doit me rejoindre, je lui ferai
+observer que le plus tôt sera le mieux.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanze">
+<p class="i2">J'ai l'honneur d'être, avec respect,</p>
+<p class="i4">»De Votre Altesse royale,
+<p class="i6">»Le très-humble serviteur et sujet,
+<p class="i8">»Le cardinal RUFFO.»
+</div></div>
+
+<p>Dans cette lettre était inséré un petit papier où, de
+sa plus fine écriture, le cardinal avait tracé les mots
+suivants:</p>
+
+<p>«Capitaine de Cesare, le roi connaît votre dévouement
+et l'approuve, ainsi que celui de vos compagnons.
+Le jour où vous me rejoindrez, vous abdiquerez
+le titre de prince, mais vous prendrez à mes côtés
+le rang de brigadier.</p>
+
+<p>»En attendant, demeurez pour tous le prince
+héréditaire et que Dieu vous garde ni plus ni moins
+que si vous étiez lui-même!</p>
+
+<p>»Celui qui vous porte ce billet, quoique tout
+dévoué à notre cause, ne sait que ce que voudrez lui
+dire, et il me paraît important, surtout si vous le
+renvoyez à Naples, qu'il y rentre avec la croyance
+que vous êtes bien véritablement le duc de Calabre.»</p>
+
+<p>De Cesare lut la lettre, ou plutôt les deux lettres,
+d'un bout à l'autre avec toute l'attention que l'on
+peut imaginer; puis il les passa à Boccheciampe, tandis
+que fra Pacifico, qui prenait l'aventurier corse
+pour le vrai prince, se tenait respectueusement à
+quelque distance, attendant ses ordres.</p>
+
+<p>--Vous savez lire, mon ami? demanda Boccheciampe
+lorsqu'il eut achevé les deux lettres et rendu
+à de Cesare le billet particulier qui était joint à la
+dépêche officielle.</p>
+
+<p>--Par la grâce de Dieu, oui, dit fra Pacifico.</p>
+
+<p>--Eh bien, alors, comme Son Altesse ne veut
+point avoir de secret pour un serviteur si dévoué que
+vous paraissez l'être, et désire que vous connaissiez
+le cas que monseigneur le cardinal fait de vous, elle
+vous autorise à prendre connaissance de cette lettre.</p>
+
+<p>Fra Pacifico reçut, en s'inclinant jusqu'à terre, la
+lettre des mains du faux duc de Saxe, et la lut à son
+tour.</p>
+
+<p>Après quoi, il s'inclina de nouveau en signe de
+remerciement et la rendit à celui qu'il prenait pour le
+prince.</p>
+
+<p>--Eh bien, dit celui-ci, nous allons en finir, selon
+les instructions du cardinal, avec les quelques villes
+qui ont oublié leur devoir et qui résistent au pouvoir
+royal; après quoi, selon ses instructions toujours,
+nous nous rangerons immédiatement sous ses ordres.</p>
+
+<p>--Et moi, monseigneur, dit fra Pacifico se redressant
+de toute la hauteur de sa longue taille avec la
+confiance d'un homme qui sait combien il peut être
+utile si on l'emploie convenablement, à quoi allez-vous
+m'occuper?</p>
+
+<p>Les deux jeunes gens se regardèrent, et, reportant
+leurs yeux sur fra Pacifico:</p>
+
+<p>--Nous avons besoin d'un messager brave et
+habile qui nous précède à Martina et à Tarente, qui
+s'introduise dans ces deux villes et qui y répande nos
+proclamations.</p>
+
+<p>--Me voilà, dit fra Pacifico frappant la terre de
+son bâton de laurier. Ah! si j'avais Giacobino!</p>
+
+<p>Les jeunes gens ignoraient ce que c'était que Giacobino,
+et apprirent du moine que c'était son âne,
+qu'il avait laissé au Pizzo en s'embarquant pour la
+Sicile.</p>
+
+<p>Le même soir, fra Pacifico partit pour Martina,
+portant une charge de proclamations pareille à celle
+qu'eût pu porter Giacobino.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>CXVII</h3>
+
+<h3>OU LE FAUX DUC DE CALABRE<br> FAIT CE QU'AURAIT
+DU FAIRE LE VRAI DUC.</h3>
+
+<p>Fra Pacifico parti, c'est-à-dire le dé jeté, les deux
+jeunes gens se demandèrent comment ils allaient
+faire si les deux villes résistaient.</p>
+
+<p>Ils avaient une espèce d'armée; mais, comme ils
+ne possédaient que des couteaux et de mauvais fusils,
+et qu'ils manquaient de canons et de munitions de
+siége, cette armée ne pouvait rien contre des murailles.</p>
+
+<p>En ce moment, on prévint Son Altesse royale
+monseigneur le duc de Calabre qu'un certain Jean-Baptiste
+Petrucci demandait audience. Dans le cas
+où monseigneur le duc de Calabre ne pourrait le
+recevoir, il désirait être au moins reçu par monseigneur
+le duc de Saxe, les nouvelles qu'il apportait
+étant de la plus haute importance.</p>
+
+<p>Et, en effet, à une heure du matin, il eût été bien
+indiscret de déranger deux personnages si élevés
+pour des nouvelles ordinaires.</p>
+
+<p>Don Jean-Baptiste Petrucci fut, à l'instant même,
+introduit en présence des deux jeunes gens.</p>
+
+<p>Don Jean-Baptiste Petrucci était inspecteur de la
+marine au nom de la république parthénopéenne.
+Il venait de recevoir l'ordre d'envoyer à Lecce un
+détachement de cavalerie et deux pièces de canon
+avec leurs caissons, leurs munitions et tous leurs
+accessoires.</p>
+
+<p>Il venait offrir aux deux princes de leur donner
+ses cavaliers et ses canons, au lieu de les conduire à
+Lecce.</p>
+
+<p>Il va sans dire que ceux-ci acceptèrent avec joie
+une offre qui leur arrivait en temps si opportun.</p>
+
+<p>De Cesare nomma don Giovanni-Battista Petrucci
+inspecteur général de la marine, au lieu d'inspecteur
+ordinaire. Il lui donna un certificat de loyalisme
+à valoir autant que de droit, et qu'il signa de son
+faux nom; puis, comme il fallait attendre le retour
+de fra Pacifico pour savoir ce que l'on pouvait espérer
+ou craindre de Tarente et de Martina, on résolut
+de marcher, afin de ne pas perdre de temps, sur
+Lecce, qui envoyait une députation pour demander
+des secours contre les républicains, et particulièrement
+contre un certain Fortunato Andreoli qui s'était
+emparé de la forteresse et avait organisé une
+garde civique, des chasseurs et des cavaliers.</p>
+
+<p>Petrucci offrit d'être de l'expédition, afin de donner
+par sa présence du coeur à ses cavaliers.</p>
+
+<p>On se mit à neuf heures du matin en route pour
+Lecce. Chemin faisant, on recueillit deux ou trois
+cents chasseurs qui s'enfuyaient de la ville, ne voulant
+pas servir contre leur opinion: ces hommes se
+réunirent à la petite armée bourbonienne, qui se
+trouva ainsi portée à plus de mille hommes.</p>
+
+<p>De Cesare entra donc à Lecce avec une force imposante.</p>
+
+<p>Andreoli s'était retiré dans le château et s'y était
+enfermé; de Cesare le fit sommer de se rendre, et,
+sur son refus, donna l'ordre d'attaquer.</p>
+
+<p>La résistance ne fut pas longue. Aux premiers
+coups de fusil, la garnison ouvrit une porte sur la
+campagne et s'enfuit par cette porte.</p>
+
+<p>Cette victoire, quoique facile, n'en avait pas
+moins une grande importance. C'était la première
+rencontre qui avait lieu entre les royalistes et les
+républicains, et, aux premiers coups de fusil, les
+républicains avaient cédé la place.</p>
+
+<p>Nous répétons avec intention: aux premiers coups
+de fusil, car on n'avait pas pu se servir des canons.
+On avait de l'artillerie et pas d'artilleurs.</p>
+
+<p>La joie fut grande. Toutes les cloches de Lecce et
+des environs se mirent en branle pour célébrer le
+triomphe de monseigneur le duc de Calabre, et l'on
+illumina la ville <i>à giorno</i>.</p>
+
+<p>Le lendemain de la prise de Lecce, on vit arriver
+fra Pacifico, attiré par le bruit des cloches. Il avait
+accompli fidèlement et intelligemment sa mission
+dans les deux villes, et rapportait à la fois du bon
+et du mauvais.</p>
+
+<p>Le bon était que Tarente était prête à ouvrir ses
+portes sans coup férir.</p>
+
+<p>Le mauvais était que Martina était prête à se défendre
+jusqu'à la dernière extrémité.</p>
+
+<p>On résolut alors de diviser la petite armée en
+deux troupes. L'une de ces troupes, sous la conduite
+de Boccheciampe, rallierait complétement Tarente
+au parti bourbonien; l'autre, sous la conduite de
+Cesare, marcherait lentement sur Martina, de manière
+à être rejointe par la colonne de Boccheciampe
+avant d'être arrivée sous les murs de la ville.</p>
+
+<p>Tarente, comme l'avait prédit fra Pacifico, ouvrit
+ses portes sans même attendre les sommations militaires,
+et les habitants vinrent au-devant de Boccheciampe,
+portant en main la bannière royale; mais il
+n'en fut pas de même de Martina: la municipalité
+avait décrété la défense et mis à prix les têtes des
+deux princes, celle du duc de Calabre à trois mille
+ducats et celle du duc de Saxe à quinze cents.</p>
+
+<p>Peut-être trouvera-t-on que c'était bien bon marché;
+mais la ville de Martina n'était point riche.</p>
+
+<p>A un quart de lieue de la ville, la colonne de Boccheciampe
+rejoignit celle de Cesare, et, la jonction
+faite, on résolut de donner l'assaut à la ville, résolution
+presque téméraire, en l'absence, non pas d'artillerie,
+mais d'artilleurs.</p>
+
+<p>On tenta donc, avant d'en venir aux mains, tous
+les moyens d'accommodement possibles.</p>
+
+<p>En conséquence, on appela un trompette, on le
+fit monter à cheval et on lui donna pour les habitants
+de Martina une proclamation leur annonçant
+que les troupes royales, loin de vouloir commettre
+la moindre hostilité contre les Martinésiens, ne réclamaient
+d'eux autre chose que l'obéissance à leurs
+légitimes souverains; mais que, cependant, s'ils refusaient
+de satisfaire à cette juste demande, le sort
+des armes déciderait de la question.</p>
+
+<p>Le trompette partit à cheval, suivi des yeux par
+toute l'armée bourbonienne et particulièrement par
+ses deux chefs; mais il ne put remplir sa mission;
+car, au moment où il arrivait à portée de la balle,
+une effroyable fusillade l'accueillit, et l'homme et
+le cheval roulèrent sur le pavé.</p>
+
+<p>Mais le cheval seul était mort. L'homme se releva,
+et, quoique à cheval pour aller et à pied pour revenir,
+il revint plus vite qu'il n'était allé.</p>
+
+<p>Les deux chefs ordonnèrent à l'instant même l'assaut
+et s'avancèrent contre la ville sous une grêle
+de balles, attaquant les postes avancés en dehors
+de la porte et les forçant à rentrer dans la ville.</p>
+
+<p>Mais, en ce moment, une pluie diluvienne et une
+grêle effroyable vinrent au secours des assiégés et
+empêchèrent les troupes royales de profiter de leur
+victoire; puis, comme, immédiatement après la
+pluie, vint la nuit, force fut de remettre la continuation
+du siége au lendemain.</p>
+
+<p>Fra Pacifico n'avait point pris part à l'action,
+mais n'était point demeuré oisif pour cela.</p>
+
+<p>A Lecce, à Tarente, sur la route, partout, au nombre
+des volontaires qui s'étaient joints à la petite
+troupe, il s'était trouvé des moines.</p>
+
+<p>Ces moines appartenaient presque tous aux ordres
+mineurs, c'est-à-dire à la règle de saint-François.</p>
+
+<p>Fra Pacifico, en mission de la part du cardinal,
+avait naturellement exercé sur eux une certaine suprématie.
+Il les avait, en conséquence, enrégimentés,
+et, pour que les deux pièces de canon ne restassent
+point oisives, organisés en artilleurs.</p>
+
+<p>En conséquence, le soir même de l'escarmouche,
+au grand étonnement des deux chefs et à la grande
+édification de l'armée, on vit douze moines, attelés
+six par six aux deux pièces, et qui les traînaient
+sur une petite hauteur dominant la ville et s'élevant
+en face de la porte.</p>
+
+<p>Le matin, au point du jour, les deux pièces de
+canon étaient en batterie.</p>
+
+<p>De Cesare, voyant au point du jour ces dispositions
+prises par fra Pacifico, voulut visiter lui-même
+la batterie.</p>
+
+<p>Là, tout fut expliqué d'un seul mot.</p>
+
+<p>A bord de <i>la Minerve</i>, fra Pacifico, du temps qu'il
+y servait, avait été chef de pièce.</p>
+
+<p>Non-seulement il s'était rappelé son ancien métier,
+mais encore, pendant les deux ou trois jours
+qui venaient de s'écouler, il l'avait appris aux moines
+qu'il avait enrôlés.</p>
+
+<p>De Cesare le nomma, séance tenante, chef de l'artillerie.</p>
+
+<p>Malgré cette amélioration dans son matériel, amélioration
+qui lui promettait la victoire, de Cesare
+voulut user de modération envers les Martinésiens
+et leur envoya un second parlementaire, porteur des
+mêmes instructions que le premier.</p>
+
+<p>Mais, lorsqu'ils virent le parlementaire à portée
+de fusil, les Martinésiens firent feu sur lui, comme
+ils avaient fait feu sur le premier.</p>
+
+<p>En réponse à cette fusillade, les deux pièces de
+fra Pacifico grondèrent, et, en grondant, semèrent
+sur les défenseurs des murs une pluie de mitraille
+qui les décima.</p>
+
+<p>A cette reconnaissance d'une artillerie ignorée
+qui tout à coup, et sans avoir crié gare, s'était mêlée
+à la conversation et avait couché sur le carreau
+une douzaine d'entre eux, il y eut dans les rangs
+des assiégés un moment d'hésitation.</p>
+
+<p>Les deux chefs royalistes en profitèrent.</p>
+
+<p>Corses tous deux et braves comme des Corses, ils
+oublièrent leur prétendue grandeur qui eût dû les
+attacher au rivage, et, une hache à la main, s'élancèrent
+contre les portes, qu'ils se mirent à enfoncer.</p>
+
+<p>Toute l'armée les suivit avec enthousiasme; les
+Calabrais n'avaient jamais entendu dire que les
+princes fissent, pendant les siéges, la besogne des
+pionniers, et les capucins celle des artilleurs. La
+porte fut enfoncée du coup, et, de Cesare et Boccheciampe
+en tête, la petite armée entra dans la ville
+comme un torrent qui a brisé sa digue.</p>
+
+<p>Les Martinésiens essayèrent d'arrêter ce flot humain,
+de tenir dans les maisons, de défendre les places,
+de se fortifier dans les églises. Poursuivis pied
+à pied, fusillés à bout portant, ils ne purent se rallier,
+et, forcés de traverser la ville en courant, ils
+sortirent en désordre, en fugitifs, par le côté opposé
+à celui où les bourboniens étaient entrés.</p>
+
+<p>Un seul groupe de républicains se rallia autour
+de l'arbre de la liberté, et s'y fit tuer depuis le premier
+jusqu'au dernier.</p>
+
+<p>L'arbre fut abattu comme ses défenseurs, coupé
+en morceaux, mis en bûcher, et servit à brûler les
+morts, et, avec eux, quelque peu de vivants.</p>
+
+<p>Cette fois encore, de Cesare et Boccheciampe firent
+ce qu'ils purent pour arrêter le carnage; mais il y
+avait parmi les vainqueurs une telle animation, qu'ils
+réussirent moins bien que dans les autres villes.</p>
+
+<p>La chute d'Aquaviva suivit celle de Martina, et nos
+deux aventuriers croyaient toutes choses apaisées
+dans les provinces, lorsqu'ils apprirent que Bari,
+malgré l'exemple fait sur Martina et sur Aquaviva,
+venait de proclamer le gouvernement républicain et
+avait juré de le maintenir.</p>
+
+<p>La chose lui était d'autant plus facile qu'elle avait
+reçu par mer un secours de sept à huit cent Français.</p>
+
+<p>De Cesare et Boccheciampe en étaient à se demander
+s'ils devaient attaquer Bari malgré ce renfort, ou,
+laissant derrière eux la révolution soutenue par les
+baïonnettes françaises, se rendre à l'ordre du cardinal
+en le rejoignant.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, ils apprirent que les Français
+avait quitté Bari et s'avançaient sur Casa-Massima.
+Ils savaient que la colonne française comptait sept
+cents hommes seulement. L'armée bourbonienne
+en comptait près de deux mille, c'est-à-dire une force
+presque triple. Ils résolurent de risquer une rencontre
+avec les troupes régulières. C'était, d'ailleurs,
+une extrémité à laquelle il fallait toujours arriver.</p>
+
+<p>Mais, pour s'assurer plus certainement encore
+l'avantage, les deux amis décidèrent de surprendre
+les Français dans une embuscade qu'ils établiraient
+sur leur chemin. Ils disséminèrent donc leurs troupes.
+Boccheciampe laissa mille hommes à de Cesare, et,
+avec mille hommes, s'avança sur la route de Monteroni.</p>
+
+<p>Il trouva dans la vallée un lieu propre à une embuscade
+et s'y établit avec sa troupe.</p>
+
+<p>De Cesare, au contraire, se tint en vue sur la colline
+de Casa-Massima, espérant attirer les regards sur
+lui et les distraire ainsi de l'embuscade de Boccheciampe.</p>
+
+<p>Boccheciampe devait attaquer les Français, et de
+Cesare profiter du désordre que cette attaque causerait
+dans leurs rangs pour tomber sur eux et achever
+de les mettre en déroute.</p>
+
+<p>De Cesare avait levé à Martina et à Aquaviva une
+contribution de douze chevaux qu'il avait donnés à
+fra Pacifico pour son artillerie, toujours servie par
+ses douze moines, qui, exercés trois fois par jour,
+étaient devenus d'excellents artilleurs.</p>
+
+<p>Cette fois, on plaça fra Pacifico et ses canons sur
+la grande route, afin qu'il pût se porter partout où
+besoin serait, et l'on attendit.</p>
+
+<p>Tout arriva comme on l'avait prévu, excepté le
+dénoûment. Les Français, préoccupés de Cesare et
+de ses hommes, qu'ils apercevaient au haut de la colline
+de Casa-Massima, donnèrent en plein dans l'embuscade
+de Boccheciampe. Attaqués vigoureusement
+et ne sachant point d'abord à qui ils avaient affaire,
+il y eut dans leurs rangs un mouvement d'hésitation;
+mais, reconnaissant quelle espèce d'ennemis ils
+avaient à combattre, ils se massèrent au sommet
+d'une colline appuyée à un bois, et, de là, soutenus
+par leur artillerie, ils marchèrent contre Boccheciampe
+au pas de charge, tête baissée, la baïonnette
+en avant.</p>
+
+<p>En ce moment, le hasard voulut que le bruit se
+répandit parmi les bourboniens qu'une forte colonne
+de patriotes sortait de Bari pour les prendre à revers.</p>
+
+<p>Alors, tout fut dit. Les gardes armés, les campieri,
+les chasseurs de Lecce furent les premiers à prendre
+la fuite, et leur exemple fut suivi par le reste de la
+colonne.</p>
+
+<p>Ce fut en vain que de Cesare, à la tête de quelques
+cavaliers restés fidèles, se précipita au milieu de la
+mêlée: il ne put rallier les fuyards.</p>
+
+<p>Une invincible panique s'était emparée de ses
+hommes. Par bonheur pour les deux aventuriers, les
+Français, si vigoureusement attaqués, crurent, en
+voyant cesser non-seulement toute attaque, mais
+encore toute résistance, à quelque ruse de guerre
+ayant pour but de les attirer dans une seconde embuscade,
+et s'arrêtèrent court d'abord, puis ne reprirent
+leur marche que pas à pas, avec les plus grandes
+précautions.</p>
+
+<p>Mais bientôt, reconnaissant que c'était une vraie
+déroute, la cavalerie républicaine se mit à la poursuite
+des vaincus. Au moment où elle arriva sur la grande
+route, fra Pacifico la salua de deux coups de canon
+à mitraille, qui lui tua quelques chevaux et quelques
+hommes; et, moins un caisson qu'il renversa en y
+plaçant une mèche communiquant avec une traînée
+de poudre, il enleva au grand galop le reste de son
+artillerie.</p>
+
+<p>Or, le hasard ou un calcul juste de fra Pacifico,
+voulut qu'au moment même où, pour ne point se
+heurter au caisson renversé et barrant la route, les
+dragons se séparaient en deux files, chacune suivant
+un revers du chemin, le feu se communiquât de la
+mèche à la traînée de poudre et de la traînée de
+poudre au caisson, qui éclata avec un effroyable
+bruit, en mettant en lambeaux les chevaux et les
+hommes qui se trouvèrent à portée de ses débris.</p>
+
+<p>La poursuite s'arrêta là. Les Français craignirent
+quelque nouveau guet-apens du même genre, et les
+bourboniens purent se retirer sans être inquiétés.</p>
+
+<p>Mais le prestige qui s'attachait à leur mission divine
+était détruit. A la première lutte avec les troupes
+républicaines, quoique trois fois supérieurs en nombre
+à celles-ci, ils avaient été vaincus.</p>
+
+<p>Des deux mille hommes qu'avaient les deux jeunes
+gens avant le combat, il leur en restait à peine cinq
+cents.</p>
+
+<p>Les autres s'étaient dispersés.</p>
+
+<p>Il fut convenu que de Cesare, avec quatre cents
+hommes, irait rejoindre le cardinal, et que Boccheciampe,
+avec cent hommes, se rendrait à Brindisi
+pour tâcher d'y réorganiser une colonne avec laquelle
+il rejoindrait à son tour le gros de l'armée sanfédiste.</p>
+
+<p>Fra Pacifico, les deux pièces de canon, le caisson
+qu'il avait sauvés et ses douze moines restaient attachés
+à la colonne de Cesare.</p>
+
+<p>Les deux amis s'embrassèrent, et, dès le même soir,
+prirent le chemin qui devait conduire chacun d'eux
+à sa destination.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>CXVIII</h3>
+
+<h3>NICCOLA ADDONE</h3>
+
+<p>Nous avons raconté comment Salvato avait été
+envoyé par le général Championnet à Salerne dans
+le but d'organiser et de diriger une colonne sur Potenza,
+où l'on craignait une réaction et les malheurs
+terribles qui l'accompagnent toujours dans un
+pays à demi sauvage où les guerres civiles ne sont
+que des prétextes aux vengeances particulières.</p>
+
+<p>Quoique les événements de Potenza appartiennent
+plutôt à l'histoire générale de 99 qu'au récit particulier
+que nous avons entrepris, lequel ne met sous les
+yeux de nos lecteurs que les faits et gestes des personnages
+qui y jouent un rôle,--comme ces événements
+ont le caractère terrible, et de l'époque dans
+laquelle ils ont été accomplis et du peuple chez lequel
+ils se passent, nous leur consacrerons un chapitre,
+auquel ils ont un double droit, et par la grandeur
+de la catastrophe et par l'influence néfaste que
+le voyage qui amena la révélation par Michele du
+complot des Backer, eut sur la vie de l'héroïne de
+notre histoire.</p>
+
+<p>En rentrant de cette soirée chez la duchesse Fusco,
+où les vers de Monti avaient été lus, où <i>le Moniteur
+parthénopéen</i> avait été fondé et où le perroquet de
+la duchesse avait, grâce à ses deux professeurs,
+Velasco et Nicolino, appris à crier: «Vive la République!
+meurent les tyrans!» le général Championnet
+avait trouvé au palais d'Angri un riche propriétaire
+de la Basilicate nommé Niccola Addone.</p>
+
+<p>Don Niccola Addone, comme on l'appelait dans
+le pays, par un reste d'habitude de moeurs espagnoles,
+habitait Potenza et avait pour ami intime
+l'évêque monseigneur Serrao.</p>
+
+<p>Monseigneur Serrao, Calabrais d'origine, s'était
+fait dans l'épiscopat une double renommée de science
+et de vie exemplaire. Il avait acquis l'une par des
+publications estimées et l'autre par sa charité évangélique.
+Doué d'un sens juste, d'une âme généreuse,
+il avait salué la liberté comme l'ange du peuple
+promis par les Évangiles, et propagé le mouvement
+libéral et la doctrine régénératrice.</p>
+
+<p>Mais l'azur de ce beau ciel républicain, à peine à
+son aurore, commençait déjà à s'obscurcir. De toutes
+parts des bandes de sanfédistes s'organisaient. Le
+dévouement aux Bourbons était le prétexte; le
+pillage et l'assassinat étaient le but. Monseigneur
+Serrao, qui avait compromis ses concitoyens par son
+exemple et par ses conseils, avait résolu de pourvoir
+au moins à leur sûreté.</p>
+
+<p>Alors, il eut l'idée de faire venir de Calabre,
+c'est-à-dire de son pays, une garde de ces hommes
+d'armes connus sous le nom de campieri, restes de
+ces bandes du moyen âge, qui, aux jours de la féodalité,
+se mettaient à la solde des haines et des ambitions
+baroniales, descendants ou, qui sait? peut-être
+ancêtres de nos anciens condottieri.</p>
+
+<p>Le pauvre évêque croyait avoir dans ces hommes,
+ses compatriotes, surtout en les payant bien, des
+défenseurs courageux et dévoués.</p>
+
+<p>Par malheur, quelque temps auparavant, monseigneur
+Serrao avait censuré la conduite d'un de ces
+mauvais prêtres, dont il y a tant dans les provinces
+méridionales, qu'ils espèrent toujours échapper aux
+regards de leurs supérieurs en se confondant dans
+la foule. Ce prêtre s'appelait Angelo-Felice Vinciguerra.</p>
+
+<p>Il était du même village que l'un des deux chefs
+de campieri, nommé Falsetta.</p>
+
+<p>Le second chef se nommait Capriglione.</p>
+
+<p>Le prêtre avait été lié dans son enfance avec
+Falsetta, et se lia de nouveau avec lui.</p>
+
+<p>Il fit comprendre à Falsetta que la paye que lui
+donnait monseigneur Serrao, si forte qu'elle fût, ne
+pouvait se comparer à ce que lui rapporteraient les
+contributions qu'il pourrait lever et le pillage qu'il
+pourrait faire, si Capriglione et lui, au lieu de se
+consacrer au maintien du bon ordre, se faisaient,
+grâce aux hommes qu'ils avaient sous leurs ordres,
+chefs de bande et se rendaient maîtres de la ville.</p>
+
+<p>Falsetta, entraîné par les conseils de Vinciguerra,
+fit part de la proposition à Capriglione, qui l'accepta.</p>
+
+<p>Les hommes, on le comprend, ne résistèrent point
+où avaient succombé leurs chefs.</p>
+
+<p>Un matin, monseigneur Serrao, étant encore au
+lit, vit ouvrir sa porte, et Capriglione, son fusil à la
+main, apparaissant sur le seuil de sa chambre, lui
+dit sans autre préparation:</p>
+
+<p>--Monseigneur, le peuple veut votre mort.</p>
+
+<p>L'évêque leva la main droite, et, faisant le geste
+d'un homme qui donne sa bénédiction:</p>
+
+<p>--Je bénis le peuple, dit-il.</p>
+
+<p>Sans lui laisser le temps de rien ajouter à ces
+paroles évangéliques, le bandit le coucha en joue et
+fit feu.</p>
+
+<p>Le prélat, qui s'était soulevé pour bénir son
+assassin, retomba mort, la poitrine percée d'une
+balle.</p>
+
+<p>Au bruit du coup de fusil, le vicaire de monseigneur
+l'évêque Serrao accourut, et, comme il témoignait
+son indignation du meurtre qui venait d'être
+commis, Caprioglione le tua d'un coup de couteau.</p>
+
+<p>Ce double assassinat fut presque immédiatement
+suivi de la mort de deux des propriétaires les plus
+riches et les plus distingués de la ville.</p>
+
+<p>Ils se nommaient Gerardangelo et Giovan Liani.</p>
+
+<p>Ils étaient frères.</p>
+
+<p>Ce qui donna créance à ce bruit que l'assassinat
+de monseigneur Serrao avait été commis par Capriglione,
+mais à l'instigation du prêtre, c'est que, le
+lendemain du crime, le susdit Vinciguerra se réunit
+à la bande de Capriglione, et contribua avec elle à
+plonger Potenza dans le sang et le deuil.</p>
+
+<p>Alors, libéraux, patriotes, républicains, tous ceux
+qui, par un point quelconque, appartenaient aux
+idées nouvelles, furent pris d'une profonde terreur,
+laquelle s'augmenta encore du bruit qui courut que,
+le jour où devait se célébrer la fête du Sang-du-Christ,
+c'est-à-dire le jeudi d'après Pâques, les brigands,
+devenus maîtres de la ville, devaient massacrer, au
+milieu de la procession, non-seulement tous les patriotes,
+mais encore tous les riches.</p>
+
+<p>Le plus riche de ceux qui étaient menacés par ce
+bruit qui courait, et en même temps un des plus
+honnêtes citoyens de la ville, était ce même Niccola
+Addone, ami de monseigneur Serrao, qui attendait
+le général français chez lui, à sa sortie de la soirée
+de la duchesse Fusco. C'était un homme brave et
+résolu, et il décida, d'accord avec son frère Basilio
+Addone, de purger la ville de cette troupe de
+bandits.</p>
+
+<p>Il fit donc appeler chez lui ceux de ses amis qu'il
+estimait les plus courageux. Au nombre de ceux-ci
+se trouvaient trois hommes dont la tradition orale
+a conservé les noms, qui ne se retrouvent dans aucune
+histoire.</p>
+
+<p>Ces trois hommes se nommaient: Giuseppe Scafanelli,
+Jorio Mandiglia et Gaetano Maffi.</p>
+
+<p>Sept ou huit autres entrèrent aussi dans la conspiration;
+mais j'ai inutilement interrogé les plus
+vieux habitants de Potenza pour savoir leurs noms.</p>
+
+<p>Rassemblés chez Niccola Addone, fenêtres et
+portes closes, ces patriotes arrêtèrent que l'on
+anéantirait d'un seul coup Capriglione, Falsetta
+et toute leur bande, depuis le premier jusqu'au
+dernier.</p>
+
+<p>Pour arriver au but que l'on se proposait, il s'agissait
+de se réunir en armes, moitié dans la maison
+d'Addone, moitié dans la maison voisine.</p>
+
+<p>Les bandits eux-mêmes, comme s'ils eussent été
+d'accord avec ceux-ci, fournirent aux patriotes
+l'occasion qui leur manquait.</p>
+
+<p>Ils levèrent une contribution de trois mille ducats
+sur la ville de Potenza, laissant aux citoyens le soin
+de régler la façon dont elle serait répartie et payée,
+pourvu qu'elle fût payée dans les trois jours.</p>
+
+<p>La contribution fut levée et déposée publiquement
+dans la maison de Niccola Addone.</p>
+
+<p>Un homme du peuple, nommé Gaetano Scoletta,
+cordonnier de son état, connu sous le sobriquet de
+Sarcetta, se chargea de porter à domicile, chez les
+bandits, une invitation de venir recevoir chez Addone
+chacun la part qui lui revenait.</p>
+
+<p>Les heures du rendez-vous étaient différentes
+pour chaque bandit, afin que la compagnie ne vînt
+point en masse, ce qui eût rendu l'exécution du
+projet difficile.</p>
+
+<p>Scoletta, tout en bavardant avec les bandits, était
+chargé de leur faire la topographie intérieure de la
+maison et de leur dire, entre autres choses, que la
+caisse, de crainte des voleurs, était placée à l'extrémité
+la plus retirée de l'habitation.</p>
+
+<p>Le jour arrivé, Niccola Addone fit cacher dans une
+espèce de cabinet précédant la chambre où Scoletta
+avait dit que se tenait le caissier, deux vigoureux
+muletiers attachés à son service, et se nommant, l'un
+Loreto et l'autre Sarraceno.</p>
+
+<p>Ces deux hommes se tenaient, une hache à la main,
+chacun d'un côté d'une porte basse sous laquelle on
+ne pouvait passer sans courber la tête.</p>
+
+<p>Les deux haches, solidement emmanchées, avaient
+été achetées la veille et affilées pour cette occasion.</p>
+
+<p>Tout fut prêt et chacun au poste qui lui avait
+été assigné un quart d'heure avant l'heure convenue.</p>
+
+<p>Les premiers bandits arrivèrent un à un et furent
+introduits aussitôt leur arrivée. Après avoir traversé
+un long corridor, ils arrivèrent à la chambre où se
+tenaient Loreto et Sarraceno.</p>
+
+<p>Ceux-ci frappaient et, d'un seul coup, abattaient
+leur homme avec autant de justesse et de promptitude
+que le boucher abat un boeuf dans sa boucherie.</p>
+
+<p>Au moment même où le bandit tombait, deux
+autres domestiques d'Addone, nommés Piscione et
+Musano, faisaient passer le cadavre à travers une
+trappe.</p>
+
+<p>Le cadavre tombait dans une écurie.</p>
+
+<p>Aussitôt le cadavre disparu, une vieille femme,
+impassible comme une Parque, sortait d'une chambre
+voisine, un seau d'eau d'une main, une éponge
+de l'autre, lavait le plancher, et rentrait dans sa
+chambre avec le mutisme et la roideur d'un automate.</p>
+
+<p>Le chef Capriglione vint à son tour. Basilio Addone,
+frère de Niccola, le suivit par derrière comme
+pour lui indiquer les détours de la maison; mais, au
+milieu du corridor, le bandit, inquiet et soupçonneux,
+eut sans doute un pressentiment. Il voulut retourner.
+Alors, sans insistance pour le faire aller
+plus avant, sans discussion aucune avec lui, au
+moment où il se retournait, Basilio Addone lui plongea
+jusqu'au manche son poignard dans la poitrine.</p>
+
+<p>Capriglione tomba sans pousser un cri. Basilio le
+tira dans la première chambre venue, et, s'étant
+assuré qu'il était bien mort, l'y enferma et mit tranquillement
+la clef dans sa poche.</p>
+
+<p>Quant à Falsetta, il avait eu un des premiers la
+tête fendue.</p>
+
+<p>Seize des brigands, leurs deux chefs compris,
+étaient déjà tués et jetés dans le charnier, lorsque
+les autres, voyant leurs camarades entrer et ne les
+voyant pas sortir, formèrent une petite troupe, et,
+guidés par Gennarino, le fils de Falsetta, vinrent
+pour frapper à la porte d'Addone.</p>
+
+<p>Mais ils n'eurent pas même le temps de frapper
+à cette porte. Au moment où ils n'étaient plus qu'à
+une quinzaine de pas de la maison, Basilio Addone,
+qui se tenait en vedette à une fenêtre, avec cette
+même main ferme et ce même coup d'oeil sûr dont
+il avait frappé Capriglione, envoya une balle au milieu
+du front de Gennarino.</p>
+
+<p>Ce coup de fusil fut le signal d'une horrible mêlée.
+Les conjurés, comprenant que le moment était venu
+de payer chacun de sa personne, se lancèrent dans
+la rue, et, à visage découvert cette fois, attaquèrent
+les brigands avec une telle fureur, que tous y restèrent
+depuis le premier jusqu'au dernier.</p>
+
+<p>On compta trente-deux cadavres. Pendant la nuit,
+ces trente-deux cadavres furent portés et couchés
+les uns à côté des autres sur la place du Marché, de
+manière qu'au lever du jour, toute la ville pût avoir
+sous les yeux ce sanglant spectacle.</p>
+
+<p>Mais, dès la veille, Niccola Addone était parti,
+était venu raconter l'événement à Championnet et
+lui demander d'envoyer une colonne française à
+Potenza pour y maintenir l'ordre et s'opposer à la
+réaction.</p>
+
+<p>Championnet, après avoir écouté le récit de Niccola
+Addone, avait, en effet, reconnu l'urgence de sa
+demande, avait chargé Salvato d'organiser la colonne
+à Salerne et avait donné le commandement de cette
+colonne à son aide de camp Villeneuve.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>CXIX</h3>
+
+<h3>LE VAUTOUR ET LE CHACAL</h3>
+
+<p>En revenant de Salerne et en rentrant dans le
+cabinet du général Championnet, auquel il apportait
+la nouvelle du débarquement du cardinal Ruffo en
+Calabre, Salvato y trouva deux personnages qui lui
+étaient complétement inconnus et au milieu desquels
+il crut reconnaître, à son sourcil froncé et à sa lèvre
+dédaigneusement abaissée, que le général en chef
+se trouvait assez mal à l'aise.</p>
+
+<p>L'un portait le costume des grands fonctionnaires
+civils, c'est-à-dire l'habit bleu sans épaulettes et sans
+broderies, la ceinture tricolore, la culotte blanche,
+les bottes à retroussis et le sabre; l'autre, le costume
+d'adjudant-major.</p>
+
+<p>Le premier était le citoyen Faypoult, chef d'une
+commission civile envoyée à Naples pour toucher
+les contributions et s'emparer de ce que les Romains
+appelaient les dépouilles opimes.</p>
+
+<p>Le second était le citoyen Victor Mejean, que le
+Directoire venait de nommer à la place de Thiébaut,
+fait adjudant général par Championnet devant la
+porte Capuana, au mépris de la présentation que le
+général avait faite pour occuper ce poste de son
+aide de camp Villeneuve, occupé à cette heure à
+protéger les patriotes de Potenza et particulièrement
+Niccola et Basilio Addone, les deux principaux auteurs
+de la dernière catastrophe.</p>
+
+<p>Le citoyen Faypoult était un homme de quarante-cinq
+ans, grand, mince, courbé en avant, comme
+sont d'habitude les hommes de bureau et de chiffres;
+il avait le nez d'un oiseau de proie, les lèvres minces,
+la tête étroite au front, renflée à la partie postérieure,
+le menton saillant, les cheveux courts, les
+doigts plats à leur extrémité.</p>
+
+<p>Le citoyen Mejean était un homme de trente-deux
+ans, au front plissé par des rides verticales qui,
+partant de la naissance du nez, indiquent l'homme
+soucieux et facile à se laisser aller aux mauvaises
+pensées; son oeil, qui dans certains moments, s'éclairait
+d'une lueur d'envie, de haine ou de colère,
+s'éteignait habituellement par un effort de sa volonté.
+Il avait une certaine gaucherie sous son uniforme,
+et cela s'expliquait quand on savait qu'il avait
+trouvé, un beau matin, ses épaulettes d'adjudant-major
+sous l'oreiller d'une des nombreuses maîtresses
+de Barras, forcé lui-même de le renvoyer de ses
+bureaux pour certaine irrégularité dans ses comptes
+et de le faire passer dans l'armée, non point comme
+un brave et loyal serviteur auquel on donne un
+noble avancement, mais comme un employé infidèle
+que l'on punit par l'exil.</p>
+
+<p>En entendant ouvrir la porte de son cabinet par
+une main connue, pour ainsi dire, Championnet se
+retourna, et, en apercevant la figure à la fois franche
+et sévère de Salvato, sa physionomie passa de l'expression
+du dédain à celle de la raillerie.</p>
+
+<p>--Mon cher Salvato, lui dit-il, j'ai l'honneur de
+vous présenter M. le colonel Mejean, qui remplace
+notre brave Thiébaut, passé adjudant général,
+comme vous le savez, sur le champ de bataille. J'avais
+demandé ce poste pour notre cher Villeneuve,
+qui n'en a pas été jugé digne par MM. les directeurs.
+Ils avaient des services particuliers à récompenser
+dans monsieur, et l'ont préféré. Nous trouverons
+pour Villeneuve autre chose de mieux. Voici votre
+brevet, citoyen Mejean. Je ne puis ni ne veux m'opposer
+aux décisions du Directoire lorsqu'elles ne
+compromettent point l'intérêt de l'armée que je commande
+et celui de la France. Remarquez bien que je
+ne dis pas: <i>et celui du gouvernement</i>; je dis: <i>et celui
+de la France</i>, que je sers. Car je sers la France avant
+tout. Les gouvernements passent,--et, Dieu merci,
+depuis dix ans, j'en ai vu passer pas mal, sans compter
+ceux que probablement je verrai passer encore,--mais
+la France reste. Allez, monsieur, allez
+prendre votre poste.</p>
+
+<p>Le colonel Mejean fronça le sourcil, selon son habitude,
+pâlit légèrement, et, sans répondre une
+seule parole, salua et sortit.</p>
+
+<p>Le général attendit que la porte se refermât derrière
+celui qui sortait, fit à Salvato un signe perceptible
+pour lui seul, et, se retournant vers l'autre envoyé
+du Directoire:</p>
+
+<p>--Maintenant, mon cher Salvato, continua-t-il,
+je vous présente M. Jean-Baptiste Faypoult, chef de
+commission civile. Il a eu le dévouement d'accepter
+une lourde et incommode mission, surtout dans ce
+pays-ci: il est chargé de lever les contributions, et,
+en outre, de veiller à ce que je ne me fasse ni César
+ni Cromwell. Je ne crois point, d'après les aperçus
+donnés par monsieur, que nous restions longtemps
+d'accord. Si nous nous brouillons tout à fait,--et
+nous avons déjà commencé de nous brouiller un
+peu,--il faudra que l'un de nous deux quitte Naples.
+(Salvato fit un mouvement.) Et tranquillisez-vous,
+mon cher Salvato, celui qui quittera Naples,
+à moins, bien entendu, d'ordres supérieurs, ce ne sera
+pas moi. En attendant, ajouta Championnet en s'adressant
+à Faypoult, ayez la bonté de me laisser les
+instructions de MM. les directeurs. Je les étudierai
+à tête reposée. Je vous aiderai dans l'exécution de
+celles que je croirai justes; mais, je vous en préviens,
+je m'opposerai de tout mon pouvoir à l'exécution
+de celles que je croirai injustes. Et, maintenant,
+citoyen, ajouta Championnet allongeant la
+main pour recevoir les instructions du chef de la
+commission civile, croyez-vous que ce soit trop de
+vous demander quarante-huit heures pour étudier
+vos instructions?</p>
+
+<p>--Ce n'est pas à moi, répondit le citoyen Jean-Baptiste
+Faypoult, à limiter au général Championnet
+le temps qu'il doit mettre à cette étude; mais je
+me permettrai de lui dire que le Directoire est pressé,
+et que le plus tôt qu'il me permettra de remplir les
+intentions de mon gouvernement sera le mieux.</p>
+
+<p>--C'est convenu. Il n'y a pas péril en la demeure,
+et quarante-huit heures de retard ne compromettront
+pas le salut de l'État; je l'espère, du moins.</p>
+
+<p>--Ainsi donc, général?...</p>
+
+<p>--Ainsi donc, après-demain, à la même heure,
+citoyen commissaire. Je vous attendrai, si vous le
+voulez bien.</p>
+
+<p>Faypoult salua et sortit, non pas humble et muet
+comme Mejean, mais bruyant et gros de menaces,
+comme Tartufe signifiant à Orgon que sa maison lui
+appartient.</p>
+
+<p>Championnet se contenta de hausser les épaules.</p>
+
+<p>Puis, à son jeune ami:</p>
+
+<p>--Ma foi, Salvato, lui dit-il, vous ne m'avez
+quitté qu'un moment, et, à votre retour, vous me
+retrouvez entre deux méchants animaux, entre un
+vautour et un chacal. Pouah!</p>
+
+<p>--Vous savez, mon cher général, dit en riant
+Salvato, que vous n'avez qu'un mot à dire pour que
+je mette la main sur l'un et le pied sur l'autre.</p>
+
+<p>--Vous allez rester avec moi, n'est-ce pas, mon
+cher Salvato, afin que nous visitions ensemble les
+écuries d'Augias? Je crois bien que nous ne les nettoierons
+pas; mais enfin nous empêcherons peut-être
+qu'elles ne débordent chez nous.</p>
+
+<p>--Volontiers, répondit Salvato, et vous savez que
+je suis tout à vos ordres. Mais j'ai deux nouvelles
+de la plus haute importance à vous annoncer.</p>
+
+<p>--Ce serait qu'il vous arrive un grand bonheur,
+mon cher Salvato, que cela me réjouirait, mais ne
+m'étonnerait pas. Vous avez le visage rayonnant.</p>
+
+<p>Salvato tendit en souriant la main à Championnet.</p>
+
+<p>--Oui, en effet, dit-il, je suis un homme heureux;
+mais les nouvelles que j'ai à vous annoncer
+sont des nouvelles politiques, dans lesquelles mon
+bonheur ou mon malheur n'est pour rien. Son Éminence
+le cardinal Ruffo a traversé le détroit et est débarqué
+à Catona. Il paraît, en outre, que le duc de
+Calabre, de son côté, a contourné la botte, et, tandis
+que Son Éminence débarquait au coup-de-pied,
+il débarquait, lui, au talon, c'est-à-dire à Brindisi.</p>
+
+<p>--Diable! fit Championnet, voilà, comme vous
+le dites, de graves nouvelles, mon cher Salvato. Les
+croyez-vous fondées?</p>
+
+<p>--Je suis sûr de la première, la tenant de l'amiral
+Caracciolo, qui, ce matin, a débarqué à Salerne,
+venant de Catona, où il a vu le cardinal Ruffo, au
+milieu de trois ou quatre cents hommes, la bannière
+royale déployée au balcon de la maison qu'il
+habitait et prêt à partir pour Palmi et pour Mileto,
+où il a donné rendez-vous à ses recrues. Quant à
+la seconde, je la tiens de lui aussi; seulement, il ne
+me l'a pas affirmée, il en doute lui-même, ne
+croyant pas le duc de Calabre capable d'un tel acte
+de vigueur. Dans tous les cas, ce qu'il y a de certain,
+c'est que, quelle que soit la bouche qui souffle
+l'incendie, la Calabre ultérieure et toute la Terre
+d'Otrante sont en feu.</p>
+
+<p>En ce moment, le planton entra et annonça le
+ministre de la guerre.</p>
+
+<p>--Faites entrer, dit vivement Championnet.</p>
+
+<p>A l'instant même, Gabriel Manthonnet fut introduit.</p>
+
+<p>L'illustre patriote avait eu, quelques jours auparavant,
+avec le général en chef, à propos des dix
+millions stipulés dans la trêve de Sparanisi, et qui
+n'étaient point encore payés, un démêlé assez grave;
+mais, en face des nouvelles importantes que le
+ministre de la guerre venait de recevoir, de son
+côté, tout ressentiment avait disparu, et il accourait
+à Championnet comme à un supérieur militaire,
+comme à un maître en politique, venant lui demander
+des avis, au besoin même des ordres.</p>
+
+<p>--Venez vite, lui dit Championnet en lui tendant
+la main avec sa loyauté et sa franchise ordinaires:
+vous êtes la bienvenu, j'allais vous envoyer
+chercher.</p>
+
+<p>--Vous savez ce qui se passe?</p>
+
+<p>--Oui; car je pense que vous voulez parler du
+double débarquement, en Calabre et dans la Terre
+d'Otrante, du cardinal Ruffo et du duc de Calabre?</p>
+
+<p>--C'est justement cette nouvelle qui m'amène
+chez vous, mon cher général. L'amiral Caracciolo,
+de qui je la tiens, arrive de Salerne et m'a raconté
+y avoir trouvé le citoyen Salvato et lui avoir tout
+dit.</p>
+
+<p>Salvato s'inclina.</p>
+
+<p>--Et le citoyen Salvato, dit Championnet, m'a
+déjà tout répété. Maintenant, voyons, il s'agit d'expédier
+vivement des hommes, et des hommes sûrs,
+à la rencontre de l'insurrection, afin de l'enfermer
+dans la Calabre ultérieure et la Terre d'Otrante. Si
+nous pouvons la laisser bouillir dans sa propre marmite,
+peu nous importe le bouillon qu'elle y fera.
+Mais il faut tâcher que, d'un côté, elle ne dépasse
+point Catanzaro, et, de l'autre, Altamura. Je vais
+donner l'ordre à Duhesme et à six mille Français
+de partir pour la Pouille. Voulez-vous lui adjoindre
+un de vos généraux et un corps napolitain?</p>
+
+<p>--Ettore Caraffa, si vous le voulez, général,
+avec mille hommes. Seulement, je vous préviens
+qu'Ettore Caraffa voudra marcher à l'avant-garde.</p>
+
+<p>--Tant mieux! il aimera mieux avoir à soutenir
+nos Napolitains, répondit Championnet avec un
+sourire, que d'être soutenu par eux. Voilà pour la
+Pouille.</p>
+
+<p>--N'avez-vous pas une colonne dans la Basilicate?</p>
+
+<p>--Oui; Villeneuve est avec six cents hommes à
+Potenza. Mais je vous avoue franchement que je
+me soucie peu de faire battre mes Français contre
+un cardinal. En supposant une victoire, elle sera
+sans gloire; en supposant une défaite, elle sera honteuse.
+Envoyez là des Napolitains, des Calabrais, si
+vous pouvez; outre le courage, ils ont la haine.</p>
+
+<p>--J'ai votre homme, général, ou plutôt notre
+homme: c'est Schipani.</p>
+
+<p>--J'ai causé avec lui deux fois. Il m'a paru
+plein de courage et de patriotisme, mais bien inexpérimenté.</p>
+
+<p>--C'est vrai, mais, en temps de révolution, les
+généraux s'improvisent. Vos Hoche, vos Marceau,
+vos Kléber sont des généraux improvisés et n'en
+sont point de plus mauvais généraux pour cela.
+Nous mettrons sous les ordres de Schipani douze
+cents Napolitains et nous le chargerons de recueillir
+et d'organiser tous les patriotes qui fuient ou
+qui doivent fuir devant le cardinal et ses bandits...
+Le premier corps, ajouta Manthonnet, c'est-à-dire
+Duhesme avec ses Français, Caraffa avec ses Napolitains,
+après avoir soumis la Pouille, pénétrera dans
+la Calabre, tandis que Schipani, avec ses Calabrais,
+se bornera à maintenir Ruffo et ses sanfédistes. Le
+but de Caraffa sera de vaincre; le but de Schipani,
+de résister. Seulement, général, vous recommanderez
+à Duhesme de vaincre bien vite, et nous nous en
+rapportons à lui pour cela, attendu qu'il nous faut
+le plus vite possible reconquérir notre mère nourrice,
+la Pouille, que les bourboniens par terre et les Anglais
+par mer empêchent de nous envoyer ses blés
+et sa farine. Quand pourrez-vous nous donner Duhesme
+et ses six mille hommes, général?</p>
+
+<p>--Demain, ce soir, aujourd'hui!... Comme vous le
+dites, le plus tôt sera le mieux. Quant aux Abruzzes,
+ne vous en inquiétez point; elles sont contenues par
+les postes français de la ligne d'opérations entre la
+Romagne et Naples et par les forts de Civitella et de
+Pescara.</p>
+
+<p>--Alors, tout va bien. Quant au général Duhesme?</p>
+
+<p>--Salvato, dit Championnet, vous préviendrez
+Duhesme, de ma part, qu'il ait à s'entendre immédiatement
+avec le comte de Ruvo et qu'il se tienne
+prêt à partir ce soir. Vous ajouterez que j'espère qu'il
+ne partira point sans me faire voir son plan et prendre
+non pas mes ordres, mais mes avis.</p>
+
+<p>--Eh bien, de mon côté, dit Manthonnet, je vais
+lui envoyer Hector.</p>
+
+<p>--A propos, reprit Championnet, un mot!</p>
+
+<p>--Dites, général.</p>
+
+<p>--Êtes-vous d'avis que l'on tienne ces nouvelles
+secrètes, ou que l'on dise tout au peuple?</p>
+
+<p>--Je suis d'avis que l'on dise tout au peuple. Le
+gouvernement que nous venons de renverser était
+celui de la ruse et du mensonge, il faut que le nôtre
+soit celui de la droiture et de la vérité.</p>
+
+<p>--Faites, mon ami, dit Championnet. Peut-être
+ce que vous faites est-il d'un mauvais politique, mais
+c'est d'un bon, brave et honnête citoyen.</p>
+
+<p>Et, tendant une main à Salvato, l'autre à Manthonnet,
+il les suivit des yeux jusqu'à ce que la porte
+fût fermée derrière eux, et, laissant sa figure prendre
+l'expression du dégoût, il s'allongea dans un
+fauteuil, ouvrit les instructions de Faypoult et, en
+haussant les épaules, il commença de les lire avec
+une attention remarquable.</p>
+
+<p>FIN DU TOME SIXIÈME</p>
+<br><br>
+
+<h3>TABLE</h3>
+
+<p>
+C.--Un grain<br>
+CI.--La tempête<br>
+CII--Où le roi recouvre enfin l'appétit<br>
+CIII.--Quelle était la grâce qu'avait à demander le pilote<br>
+CIV.--La royauté à Palerme<br>
+CV.--Les nouvelles<br>
+CVI.--Comment le prince héréditaire pouvait être à la fois en Sicile et en Calabre<br>
+CVII.--Diplôme du cardinal Ruffo<br>
+CVIII.--Le premier pas vers Naples<br>
+CIX.--Eleonora Fonseca Pimentel<br>
+CX.--André Backer<br>
+CXI.--Le secret de Luisa<br>
+CXII.--Michele le Sage<br>
+CXIII.--Les scrupules de Michele<br>
+CXIV.--L'arrestation<br>
+CXV.--L'apothéose<br>
+CXVI.--Les sanfédistes<br>
+CXVII.--Où le faux duc de Calabre fait ce qu'aurait dû faire le vrai duc<br>
+CXVIII.--Niccola Addone<br>
+CXIX.--Le vautour et le chacal.</p>
+
+<p>FIN DE LA TABLE DU TOME SIXIÈME</p>
+
+<p>_____________________________________<br>
+POISSY.--TYP. ET STÉR. DE AUG. BOURET.</p>
+<br><br><br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's La San-Felice, Tome VI, by Alexandre Dumas
+
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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