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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:54:14 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Douze ans de séjour dans la Haute-Éthiopie + +Author: Arnauld d'Abbadie + +Release Date: July 12, 2006 [EBook #18812] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DOUZE ANS DE SÉJOUR DANS LA *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + + + +<h2>DOUZE ANS</h2> + +<h3>DE SÉJOUR</h3> + +<h1>DANS LA HAUTE-ÉTHIOPIE</h1> + +<p class="c">TOME I<sup>er</sup></p> + + + + +<h2>DOUZE ANS</h2> + +<h4>DANS LA</h4> + +<h1>HAUTE-ÉTHIOPIE</h1> + +<h3>(ABYSSINIE)</h3> + +<br> +<p class="c">PAR</p> + +<h3>ARNAULD D'ABBADIE</h3> + +<p><br></p> +<h4>TOME PREMIER</h4> + + + + +<p class="c">PARIS<br> +LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET C<sup>e</sup><br> +77, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 77</p> + +<p class="c">1868</p> + +<p class="c">Droits de propriété et de traduction réservés</p> + + + + +<p><i>Il semble qu'en un temps comme le nôtre, où tout procède si +rapidement, il y ait peu d'opportunité à offrir au public, comme je le +fais, la relation d'un voyage en pays presque inconnu, longtemps après +que ce voyage a été accompli.</i></p> + +<p><i>Mais si un voyage fait dans un but purement géographique se trouve +quelquefois comme frappé de péremption par des travaux géographiques +plus récents, il n'en est point de même d'un voyage entrepris, comme +celui-ci, dans le but d'étudier les mœurs, le caractère et les +institutions d'un des peuples de l'Orient les plus intéressants et les +moins connus jusqu'à ce jour.</i></p> + +<p><i>Parti pour l'Orient en 1836, j'en suis revenu une dernière fois en +1862, après avoir séjourné plus de douze ans dans la Haute-Éthiopie, et +après y avoir été mêlé, comme témoin ou comme acteur, aux événements qui +ont attiré sur ce pays l'attention de l'Europe. Dès mon retour en +France, sous l'influence des impressions reçues à l'étranger, et pour +complaire à un ami, j'ai donné à cette relation une forme écrite. Mais +pour avoir le droit de parler d'un pays si dissemblable du nôtre, il ne +suffit pas d'y avoir séjourné un long temps et de s'être dénationalisé +en quelque sorte, afin de voir de plus près les hommes et les choses que +l'on se propose de faire connaître; lorsque l'on est rentré dans son +milieu natal, il faut encore, pour se soustraire à tout engouement et +épurer ses jugements, écarter, pour un temps, les opinions et les idées +dont on s'est imbu à l'étranger, et, reprenant les points de vue ses +compatriotes, s'habituer de nouveau à leur manière de penser, avant de +leur offrir les fruits d'une expérience acquise dans des conditions si +différentes de celles qui nous régissent. Ma relation écrite, j'ai donc +laissé passer un certain temps.</i></p> + +<br> + +<p><i>Aujourd'hui, par suite du redoublement d'activité que les +nations européennes mettent à étendre leurs relations avec les peuples +les plus reculés de l'Orient, et par suite du retentissement qu'ont eu +les derniers rapports de l'Angleterre avec Théodore, j'ai pensé que mon +travail ne serait pas sans utilité. Je viens de le reprendre, et je +l'offre avec la confiance que donne une tâche fidèlement remplie, et +avec la réserve qui convient à celui qui, comme moi, entreprend de +produire un ensemble de faits et de caractères propres à faire juger de +tout un peuple.</i></p> + + +<p class="sig">Paris, 2 juin 1868.</p> + + + + +<h2>DOUZE ANS</h2> + +<h4>DE SÉJOUR</h4> + +<h1>DANS LA HAUTE-ÉTHIOPIE</h1> + + + + +<h2><a name="ch1"></a><a href="#tch1">CHAPITRE PREMIER.</a></h2> + +<p class="suj">DE KÉNEH À GONDAR.</p> + + +<p>Nous donnâmes le signal du départ à nos chameliers. Avant de quitter +la rive du Nil, mon frère et moi, nous bûmes dans le creux de la main +une dernière gorgée de son eau bienfaisante, en faisant le vœu de +nous désaltérer un jour à ses sources mystérieuses, et nous nous +éloignâmes de Kéneh, en Égypte, le 25 décembre 1837, pour nous engager +dans le désert.</p> + +<p>Un prêtre piémontais, un Anglais et deux domestiques, Domingo et Ali, +l'un Basque, l'autre Égyptien formaient, avec mon frère et moi, notre +troupe aventureuse; le plus âgé d'entre nous pouvait avoir vingt-six +ans, le plus jeune dix-sept.</p> + +<p>L'ambition de gagner le martyre avait engagé le prêtre à se mettre de +notre voyage. Pendant notre court séjour au Caire, j'avais désiré, pour +utiliser mon temps, prendre un maître de langue arabe, et, afin de me +renseigner à ce sujet, j'étais allé un soir avec mon frère au couvent +des Pères de Terre-Sainte. Le supérieur nous disait qu'il ne savait à +qui nous adresser, lorsqu'on frappa discrètement à la porte du parloir.</p> + +<p>—Voici justement, reprit-il en nous désignant celui qui +entrait, le Père Giuseppe Sapeto, de la Congrégation des Lazaristes; il +a étudié l'arabe en Syrie, où il vient de séjourner comme missionnaire, +et il pourra peut-être nous donner un bon conseil.</p> + +<p>Le Père Sapeto était jeune; sa figure avenante prévenait en sa +faveur; il s'assit à côté de moi, et notre conversation eut bientôt +dépassé le but de ma visite. Je lui appris que nous comptions aller dans +la Haute-Éthiopie, dont les lois excluaient, sous peine de mort, tout +missionnaire catholique; que plus de deux siècles auparavant ces lois +avaient fait de nombreux martyrs parmi les missionnaires jésuites et +franciscains<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a +href="#footnote1"><sup>1</sup></a>; et comme il regrettait de ne pouvoir +marcher sur leurs traces, je lui proposai de partir prochainement avec +nous. Mon frère trouva heureuse l'idée de faire notre voyage, croix et +bannière en tête; le Père Sapeto demanda la nuit pour réfléchir, et nous +nous séparâmes sans nous douter de combien d'événements notre +conversation fortuite serait l'origine.</p> + +<blockquote class="footnote"><p><a id="footnote1" + name="footnote1"></a><b>Note 1: </b><a href="#footnotetag1">(retour)</a> + Les missionnaires catholiques ont été expulsés d'Éthiopie en + 1629.</p> +</blockquote> + +<p>Le lendemain, il nous avoua que les difficultés matérielles +l'arrêtaient; nous lui offrîmes de le défrayer, de lui procurer les +vêtements sacerdotaux qui lui manquaient: il accepta, et il fut convenu +qu'il écrirait à ses supérieurs en Europe, afin d'obtenir leur +approbation et les moyens de pourvoir ultérieurement à la Mission, si +elle devait offrir des chances de succès.</p> + +<p>L'Anglais avait fait les campagnes de Portugal en qualité de +volontaire dans la cavalerie de Don Pedro; il s'était distingué par sa +bravoure, et n'avait quitté son drapeau qu'après la défaite entière du +parti de Don Miguel. Je l'avais trouvé au Caire, à bout de ressources et +sur le point de se faire musulman: deux beys s'acharnaient à le +convertir; lui ne cherchait qu'aventures. Afin de lui épargner une +apostasie, nous l'engageâmes aussi à nous accompagner, et il se joignit +à nous.</p> + +<p>Mon frère revenait du Brésil, où il avait été chargé par l'Académie +des sciences de faire des observations sur le magnétisme terrestre. Son +domestique basque, Domingo, l'avait suivi pendant ce voyage.</p> + +<p>Nous arrivâmes sans incident à Kouçayr, sur la côte occidentale de la +mer Rouge.</p> + +<p>C'était l'époque du passage des pèlerins qui vont à La Mecque; aussi, +ne trouvant pas à nous loger en ville, dûmes-nous camper sur la grève et +faire bonne garde, la nuit, à cause des maraudeurs bédouins.</p> + +<p>Issah, agent consulaire français, le seul chrétien catholique de la +ville, venait d'être père d'une fille; il demanda à mon frère d'être le +parrain de son enfant, et cela établit entre nous des relations +agréables. Nous fûmes bien accueillis aussi par Heussein Bey, gouverneur +de Kouçayr. Il avait servi en Grèce pendant plusieurs années, s'était +trouvé en face de nos soldats et avait conçu une haute estime pour les +Français.</p> + +<p>Tous les bâtiments en partance se trouvaient déjà frêtés par les +pèlerins; la dunette d'un bugalet non ponté, d'environ 50 tonneaux, nous +offrait seule une chance de passage. Nous y fîmes embarquer nos bagages +et nos compagnons, et nous allâmes, mon frère et moi, faire nos adieux +au gouverneur. Mais en retournant à bord, nous trouvâmes tout en +tumulte: les pèlerins Maugrebins voulaient loger leurs femmes sous notre +dunette, et notre compagnon anglais s'efforçait vainement de les en +empêcher. J'en référai au raïs, ou patron de barque.</p> + +<p>—Puisque tu as à choisir entre ces gens et nous, lui dit le +chef des Maugrebins, fais donc débarquer ces chiens de chrétiens!</p> + +<p>Ma réponse fut vive; on se rua sur moi, et je fus désarmé. Domingo +reçut une égratignure à la main, en parant un coup de sabre qui m'était +porté. Mon frère se jeta dans une yole avec le Lazariste et se rendit +chez le gouverneur. Nous descendîmes, l'Anglais et moi, dans un autre +canot, au milieu des vociférations menaçantes de nos adversaires. +Bientôt, nous vîmes l'embarcation du gouverneur armée de dix rameurs qui +volait vers nous: mon frère en tenait le gouvernail. Heussein Bey était +debout, un pied sur la proue; en approchant de notre bugalet, le Bey +saisit un hauban et d'un bond fut à bord. La troupe de Maugrebins +s'ouvrit devant lui.</p> + +<p>—Chiens, leur dit-il, où croyez-vous être, pour oser traiter +ainsi ces Français?</p> + +<p>—Qui donc interpelles-tu ainsi, fils de maudit?—répliqua +le chef des pèlerins: et cette réplique hardie fut soutenue par un +murmure de ses compagnons. Le gouverneur répondit par un vigoureux +soufflet, et ramenant la main sur son sabre, il se tourna vers cinq ou +six de ses soldats, en disant:</p> + +<p>—Empoignez cet homme et faites débarquer tous les autres.</p> + +<p>Les Maugrebins étaient tous armés; ils s'entreregardèrent; mais +Heussein Bey s'avança résolument au milieu d'eux, et, avec cet ascendant +que donnent le courage et l'habitude du commandement, il les obligea à +descendre dans les embarcations.</p> + +<p>Le gouverneur nous emmena à son divan, fit comparaître le chef des +Maugrebins, instruisit l'affaire, et dit, en voyant l'égratignure de +Domingo:</p> + +<p>—C'est dommage que ce ne soit pas une bonne blessure; cela +m'eût permis de faire un exemple.—Et se tournant vers son +chaouche:—Qu'on donne au drôle cent coups de bâton!</p> + +<p>À cet arrêt, le Maugrebin, qui était fils d'un kaïd de l'Algérie, +exhiba pour la première fois son passeport français.</p> + +<p>L'agent français, ayant été mandé, dit au Bey qu'il ne pouvait +autoriser la bastonnade. Heussein Bey allégua que nous étions munis d'un +firman du vice-roi, et que si le gouvernement français était trop bénin +envers ses sujets Maugrebins, il n'entendait point agir de même. Nous +intervînmes aussi, mais nous ne pûmes obtenir que la diminution d'une +moitié de la peine.</p> + +<p>Sur un signe du Bey, quatre hommes étendirent le condamné par terre; +le Bey, comme pour apaiser son humeur, lui appliqua vigoureusement les +premiers coups et passa le rotin à un de ses soldais qui, acheva +consciencieusement la besogne.</p> + +<p>Le Bey nous retint à dîner, nous engagea à frêter le bugalet en +entier et surtout à n'admettre à notre bord aucun pèlerin.—Nous +suivîmes son conseil, et un vent favorable nous conduisit en six jours à +Djeddah.</p> + +<p>Là, mon domestique égyptien, Ali, effrayé des dangers d'un voyage en +Éthiopie, nous quitta pour s'en retourner au Caire. Quant à nous, après +quelques jours passés en compagnie de notre consul, l'aimable et savant +M. Fresnel, nous nous embarquâmes le 11 février 1838, et le 17, nous +abordions à l'île de Moussawa.</p> + +<p>Les habitants de cette île n'avaient vu qu'un très-petit nombre +d'Européens. Depuis peu, la Société biblique anglaise entretenait trois +missionnaires allemands à Adwa, dans le Tigraïe, où, grâce à des +présents considérables, le Dedjadj Oubié, prince régnant dans le pays, +leur permettait de séjourner; ses sujets, du reste, tous schismatiques +eutychiens, ne voyaient aucun inconvénient à la présence de ces +prédicateurs, dont les croyances religieuses étaient si éloignées des +leurs. Un naturaliste allemand, envoyé par une société scientifique de +son pays, habitait également Adwa. Ces quatre messieurs étaient, avec un +tailleur grec, et un officier allemand venu d'après les conseils des +missionnaires, les seuls Européens alors dans le pays; aussi, l'arrivée +de cinq Européens fit-elle évènement; et une foule considérable se porta +sur le quai pour nous voir débarquer.</p> + +<p>L'aspect misérable des maisons de l'île, les soldats turcs +déguenillés, quelques canons rongés de rouille, couchés sur des affûts +en ruine, et l'aridité des grèves offraient un triste spectacle. À +l'horizon, du côté de l'ouest, s'élevaient de grandes montagnes d'un +bleu sombre, que nous avions à franchir pour atteindre le premier +plateau éthiopien. Ce ne fut point sans un serrement de cœur que +nous prîmes terre.</p> + +<p>À Moussawa, les indigènes parlent la langue Kacy et ils nomment l'île +Batzé. Les chrétiens du haut pays l'appellent Mitwa; les gens de Dahlac, +Miwa; enfin, en langue arabe, on lui donne le nom de Moussawa, qui est +le plus généralement employé. La plus grande longueur de l'île est dans +le sens E.-N.-O. et O.-S.-O.; cette longueur est de 880 mètres, sur une +largeur de 260. Le sol est composé d'un corail blanchâtre qui produit +une pierre cassante aux formes sinueuses et tourmentées. La plus grande +élévation de cette île plate est au nord du cimetière, où elle s'élève à +6 mètres, tandis qu'à l'ouest le terrain s'abaisse jusqu'au niveau de la +mer, qui n'a que très-peu d'eau de ce côté. En approchant de l'île, on +aperçoit du côté de l'est, le cap Médir, garni d'un fortin armé de +quatre pièces de 24 et d'une de 12; puis vient un espace nu et stérile, +où se trouvent quelques citernes, la plupart en ruines, qui se +remplissent en quelques heures sous des pluies annuelles, plus +abondantes que régulières. Le cimetière musulman est du côté du nord; +les païens et les chrétiens sont enterrés dans le petit îlot voisin de +Touwa-Ihout. Près du cimetière musulman, s'élève une mosquée à double +dôme, nommée Cheik el Hammal, où l'on reconnaît le droit d'asile à tout +homme, même chrétien ou païen, qui, en s'y réfugiant, y a allumé une +bougie. Selon les Éthiopiens, cet édifice est l'ancienne église dédiée à +la Vierge Marie et bâtie par leur premier apôtre Frumentius, dit par eux +Abba Salama. Lorsque Moussawa, enlevée à leur empire, tomba sous la loi +musulmane, l'église fut convertie en mosquée, et les musulmans lui +conservèrent son droit d'asile institué par son fondateur chrétien. La +moitié de la partie occidentale de l'île est couverte de maisons, ou +pour mieux dire de grandes huttes formées de châssis revêtus de fortes +nattes en feuilles de palmier, et dont la toiture est le plus souvent +recouverte de chaume. Les habitants sont tous marchands; les plus riches +ont de grandes cours, où les trafiquants qu'amènent les caravanes +viennent déballer leurs marchandises. Ces cours contiennent souvent un +ou deux petits bâtiments construits en pierre, bas, carrés et sombres, +qui servent de magasins.</p> + +<p>Comme en Grèce, dans l'antiquité, chaque trafiquant, à son arrivée +dans l'île, est tenu de choisir un habitant qui lui sert de patron, +préside à ses transactions et perçoit de légers droits. Durant les deux +ou trois mois dits d'hiver, seule époque où quelque fraîcheur se fasse +sentir, les indigènes aisés habitent des maisons en pierre, à un étage; +ils vivent le reste du temps sous leurs huttes de nattes, qu'ils +construisent quelquefois sur des pilotis plantés dans la mer afin de +jouir des rares brises de l'été. La marée, qui ne monte pas au delà d'un +pied, et les vagues, qui ne sont que de légères ondulations, +n'incommodent aucunement ces humbles demeures. Comme les bêtes de somme +n'entrent pas à Moussawa, la boue et la poussière y sont très-rares. Le +gouverneur habite une assez grande maison en pierre, à un étage, et +couverte d'une terrasse encombrée de huttes en nattes destinées à ses +femmes. Cette maison contient la salle du Divan, où il siége presque +toute la journée; elle longe une petite place informe qui s'étend +jusqu'au débarcadère, situé au nord de l'île et défendu en apparence par +une demi-douzaine de canons en mauvais état. Le port, protégé contre les +vents du sud par l'île même, et de ceux du nord par le cap Abd el Kader, +a vingt pieds d'eau et un bon fond d'ancrage. Vis-à-vis le débarcadère +et à l'O.-N.-O. se trouve le cap Guérar, jetée artificielle, longue +d'une centaine de mètres et attenant à la terre ferme à 500 mètres +environ de l'île; c'est par là surtout que Moussawa communique avec le +continent; c'est par là aussi que la plupart des habitants aisés passent +chaque soir en se retirant à Ommokoullo, village composé de huttes +éparses et situé à une heure de la jetée de Guérar. Ils s'y rendent pour +respirer un air qu'ils disent plus salubre et pour y être plus à l'aise +que dans leurs demeures de l'île, où, à cause de la sonorité de +l'atmosphère et de l'agglomération des maisons, ils ne peuvent presque +rien cacher de leurs discours ni de leurs actions les plus intimes; à la +pointe du jour, ils reviennent dans l'île pour leurs affaires. Les +indigènes évaluent à 1,800 ou 2,000 âmes la population de l'île; aux +époques des arrivées des caravanes, cette population s'accroît souvent +de plus de moitié. Le sol nu et calciné réverbère la chaleur et la rend +si intense que les indigènes même suspendent les affaires vers le milieu +du jour; les rues sont alors désertes. Comme l'eau des citernes est +insuffisante, les gens de Dohono en apportent journellement au moins +2,000 outres, environ 700 hectolitres, mais cette eau est saumâtre et +désagréable pour un Européen; les gens aisés font venir leur provision +du village d'Ommokoullo. Dans le bazar, on entend parler la langue +indigène ou <i>kacy</i>, l'<i>arabe</i>, l'<i>afar</i>, le <i>bidja</i>, +l'<i>amarigna</i>, le <i>tigré</i>, le <i>saho</i>, le <i>galligna</i>, +l'<i>hindoustani</i>, le <i>skipitare</i> et le <i>turc</i>, sans +compter les langues plus nombreuses encore parlées par les esclaves +originaires des divers pays de l'Afrique centrale. Bon nombre des natifs +de Moussawa tirent vanité de leur descendance arabe; leur teint foncé +décèle en tout cas une race mélangée; l'expression astucieuse et vile +qu'impriment à leurs traits leurs habitudes efféminées et leurs pensées +toujours tendues vers le lucre, dispose peu en leur faveur. Ils ont le +corps chétif, épuisé par les chaleurs et l'inconduite. Ils portent des +turbans blancs, des caftans de couleurs vives et ordinairement en étoffe +de coton très-légère; leurs pieds sont chaussés d'une espèce de sandale +particulière à Moussawa; la plupart jouent avec un chapelet musulman +dont les grains servent à leur arithmétique commerciale beaucoup plus +qu'à leurs prières; durant l'été, tous agitent un éventail fait de +feuilles de palmier, en forme de guidon. Les femmes, strictement +voilées, sont souvent d'une rare beauté et d'une très-grande élégance de +formes. Alléchée par l'appât du gain, cette population consent à vivre +sur cette île stérile et brûlante, où elle ne tarderait pas sans doute à +diminuer si des étrangers, aventuriers du négoce, ne venaient s'y fixer. +La garnison variait de 50 à 80 soldats; elle comptait dans son sein +quelques sujets indisciplinables que les Pachas de l'Yemen et de +l'Hedjaz y envoyaient dans l'espoir que le climat et les maladies les en +débarrasseraient complétement.</p> + +<p>En débarquant, nous fîmes visite au gouverneur: il nous accueillit le +plus poliment du monde et nous procura un logement. Le lendemain, nous +lui présentâmes notre firman et nos lettres de recommandation, qui, du +reste, ne pouvaient ajouter aux attentions qu'il avait déjà pour nous.</p> + + +<p>Ce gouverneur, dépendant du pacha de l'Hedjaz, se nommait Aïdine; on +lui donnait le titre d'Aga et parfois celui de Kaïmacam, ou +lieutenant-colonel; son autorité était illimitée dans l'île; mais il +n'en était pas de même sur la terre ferme, où un naïb (lieutenant) +investi par le pacha de Djeddah, servait de transition équivoque entre +l'autorité de Moussawa et les tribus des Sahos qui vivent dans les +basses-terres s'étendant entre la mer et les premiers plateaux du +Tigraïe. Ces naïbs devaient être choisis parmi les descendants +malheureusement dégénérés d'une famille de colons turcs et belaw établie +dans ce pays depuis plusieurs siècles. C'était au naïb qu'il fallait +s'adresser afin de se procurer des chameaux et des guides pour gagner +Adwa. Il habitait Dohono, village situé en terre ferme sur le bord de la +mer, à environ une heure de marche de la jetée de Guérar. Nous +préférâmes y aller par mer, et le gouverneur nous donna son canot.</p> + +<p>Le naïb était un vieillard frappé de paralysie et de mérycisme, au +point de ne pouvoir parler que difficilement; il vivait constamment +étendu sur sa couche. Nous lui fîmes présent de quelques mètres de drap +rouge, et après le café d'usage, nous nous retirâmes avec une impression +défavorable. Aïdine Aga chercha à nous rassurer et s'employa auprès de +ce lieutenant nominal pour faciliter notre départ. Grâce à cet +intermédiaire, le naïb se contenta d'une somme minime, car il prétendait +à un droit sur tous les Européens qui passaient sur ses terres, et +jusqu'alors il s'était servi de ce prétexte pour pratiquer des +extorsions exorbitantes.</p> + +<p>Cependant, des bruits d'un sinistre augure circulaient depuis +quelques jours: le Dedjadj Oubié, disait-on, était devenu hostile aux +missionnaires protestants; tantôt on rapportait que ces messieurs +étaient enchaînés, tantôt qu'on allait renouveler à leur égard les +scènes de massacre des anciens missionnaires catholiques; on assurait +que dans tous les cas, le Dedjadj Oubié ne voulait plus admettre +d'Européens dans ses États. Il fut convenu que mon frère resterait à +Moussawa, avec nos compagnons et les bagages, tandis que je me rendrais +en Tigraïe, pour voir le Prince et demander son assentiment à notre +voyage. Mais le Père Lazariste et l'Anglais insistèrent tellement pour +m'accompagner, que je dus y consentir. Aïdine Aga me fit présent de sa +mule: nous trouvâmes à louer deux autres montures, et munis de guides +sahos, nous partîmes au coucher du soleil, pour traverser Chilliki, +petit désert brûlant et sans eau, que durant presque toute l'année, les +indigènes même n'osent affronter de jour. Nous étions disposés, +l'Anglais et moi, à vendre chèrement notre vie; soutenu par ce sublime +désintéressement fréquent parmi les missionnaires catholiques, le Père +Lazariste, lui, étreignait sa croix et marchait gaîment. Plus tard, +quand je connus mieux le pays, je reconnus combien nos craintes étaient +exagérées; mais à cette époque, le péril nous semblait imminent.</p> + +<p>Ayant cheminé deux jours dans les gorges formées par des contreforts, +nous arrivâmes au pied du premier plateau éthiopien, et nous l'abordâmes +de front par un sentier raide et abrupte, que nous dûmes gravir à pied. +Nos guides, aux formes grêles, rompus à ce genre de fatigue, marchaient +avec aisance, tandis que nous, gênés par notre costume européen, nous +les suivions avec peine. Après plus de deux heures d'efforts, nous +atteignîmes le sommet; l'air plus frais qu'on y respirait, les +ondulations des crêtes recouvertes de verdure et d'arbres conifères, +nous donnaient l'espoir d'avoir à suivre désormais des chemins moins +pénibles. Nous descendîmes un peu le versant opposé et nous entrâmes +bientôt dans Halaïe, premier village chrétien, dont le chef nous +accueillit dans sa maison.</p> + +<p>L'Anglais, excellent cavalier, mais peu fait à la marche, était +accablé de fatigue et paraissait découragé.</p> + +<p>Le chef nous invita à nous asseoir devant une gamelle d'environ deux +mètres de pourtour, posée à terre et pleine d'une bouillie résistante +façonnée en pyramide dont la cîme, creusée en forme de cratère, +contenait du beurre fondu. Au nombre de douze ou quatorze convives, nous +nous accroupîmes autour de ce mets primitif; la montagne fut attaquée +par la base: les assaillants en arrachaient la pâte, en faisaient une +boulette qu'ils trempaient dans le beurre fondu, et toute ruisselante la +portaient à leur bouche, laissant complaisamment couler le beurre sur +leurs bras nus. Nous voulûmes manger à cette mode; ce fut aux dépens de +nos vêtements. Dès la première bouchée, l'Anglais se leva et, murmurant +qu'il en avait assez, il sortit de la maison. Après notre repas, je le +trouvai assis tristement sur une pierre à l'écart. Je lui dis que +peut-être il s'était mépris sur la nature de notre voyage et qu'il +s'était fait une autre idée des privations qui semblaient nous attendre. +Mon frère était soutenu par l'amour de la science, le Père Lazariste par +l'enthousiasme religieux, et moi par le désir d'étudier des peuples +inconnus; j'ajoutai que, pendant qu'il était encore temps d'effectuer +facilement son retour, c'était à lui de bien voir s'il pourrait +supporter ce nouveau genre de vie. Encouragé par mes paroles, il avoua +être étonné d'un aussi rude début.</p> + +<p>—Mais, nous marchons vers le danger, me dit-il, et je ne vous +quitterai que lorsque vous serez en sûreté à Adwa.</p> + +<p>Je remerciai ce bon compagnon de ses dispositions généreuses, mais le +lendemain, je le décidai à profiter du retour des guides pour rejoindre +mon frère. De Moussawa il se rendit à Djeddah, puis en Égypte, où, +revenu à son premier dessein, il a fini par arriver à la dignité de +Pacha.</p> + +<p>Le chef de Halaïe trouva moyen de nous extorquer quelques talari; et +trois jours après, le Père Lazariste et moi nous arrivâmes à Adwa.</p> + +<p>En entrant en ville, nous rencontrâmes un des missionnaires +protestants, abrité sous un large parasol et surveillant la construction +d'une vaste maison, presque terminée. Il nous invita à nous rafraîchir +chez lui, et je lui présentai mon compagnon comme missionnaire +catholique, qualité qui parut ne pas lui être agréable. Il s'étonna de +nous voir arriver sans bagages ni présents pour le Prince, sans même +nous être assurés d'un patronage quelconque. Toutefois il voulut bien +nous indiquer une maison où nous trouvâmes à nous loger; nous y passâmes +trois jours, seuls, sans drogman, réduits à nous exprimer par signes +avec quelques vieilles femmes dont nous partagions la demeure. Nous +apprîmes alors à faire nous-mêmes notre pain, ce qui, avec de l'eau, +formait depuis Halaïe notre seule nourriture. Mais ce dénûment eut cela +de bon qu'il me permit d'apprécier les qualités aimables du Père +Lazariste.</p> + +<p>Le missionnaire allemand nous avait avoué que le Dedjadj Oubié était +en froid avec sa mission, mais que son humeur ne manquerait pas de céder +à un nouveau présent qu'il comptait lui faire; il nous avait assurés que +les mauvais bruits qui couraient à la côte étaient sans fondement +sérieux: que le Prince, campé à une heure de marche de la ville, ne +voulait, il est vrai, recevoir la visite d'aucun Européen, mais qu'il +faisait des démarches pour obtenir une audience, et que, sitôt admis, il +nous en instruirait.</p> + +<p>Deux jours après, nous vîmes, en nous promenant près de la ville, un +rassemblement tumultueux autour de la maison des Allemands. Pensant que +si on leur faisait violence, notre devoir était de nous trouver auprès +d'eux, nous nous rendîmes armés à leur demeure, au milieu des menaces +des habitants. Le chef des missionnaires nous dit d'une voix altérée:</p> + + +<p>—Les Européens vont être chassés, si toutefois on ne nous +massacre tous. Je viens d'envoyer au Prince un messager; il ne reparaît +pas: le tumulte s'accroît, et je ne sais en vérité ce que nous allons +devenir.</p> + +<p>Ses compagnons et lui nous remercièrent avec effusion de notre +démarche. L'un d'eux était accompagné de sa femme, et elle était tout en +larmes. Cependant, les attroupements s'étant dissipés, il fut convenu +que ces messieurs nous feraient prévenir en cas d'un nouveau danger, et +nous nous retirâmes.</p> + +<p>Le surlendemain matin, deux soldats entrèrent chez nous et nous +firent comprendre que nous étions mandés sur la place au nom du Dedjadj +Oubié; mais comme le Prince s'y faisait représenter par l'abbé d'une +église d'Adwa, je refusai de m'y rendre. Je fis observer toutefois au +Père Sapeto que sa position différait de la mienne: j'étais un simple +voyageur, tandis que lui était le représentant d'une religion qu'il +cherchait à propager; que ce caractère le mettait au-dessus de mes +susceptibilités, et que, dût-il séparer sa cause de la mienne, le mobile +élevé qui l'animait devait l'engager à le faire sans hésiter. Je lui +conseillai d'éviter de dire qu'il était prêtre et surtout de ne point +toucher aux points qui séparent l'Église d'Éthiopie de celle de Rome.</p> + + +<p>L'alaka ou abbé, avec tout son clergé, siégeait sur la place du +marché, au milieu d'environ 600 soldats du Prince. Il était chargé de +décider de l'expulsion des Européens dont les croyances religieuses lui +paraîtraient porter atteinte à celles du pays. L'interrogatoire du Père +Sapeto eut lieu au moyen d'un drogman arabe; et par une coïncidence +heureuse, les réponses que je lui avais conseillées s'adaptèrent aux +questions qu'on lui fit. En terminant, on lui demanda le nom de son +compagnon.</p> + +<p>—Il se nomme Michaël.</p> + +<p>—Et toi?</p> + +<p>—Youssef.</p> + +<p>—Deux noms de bon augure, dit l'abbé: ces noms seuls prouvent +que vous appartenez à une autre race que celle des Européens qui sont en +ville, et dont les noms sont anti-chrétiens comme leurs croyances et +leurs mœurs. Allez; le Prince décidera relativement à vous. Nous +n'avons affaire qu'avec ceux qui insultent notre Foi.</p> + +<p>Le Père Sapeto revint et se jetant à mon cou:</p> + +<p>—Dieu vous a inspiré, me dit-il; nous sommes sauvés; toutes mes +réponses ont été acclamées!</p> + +<p>Mais ce qu'il ne me dit pas, c'est qu'il était jeune, confiant, de +façons séduisantes, et que, lorsqu'on doit réussir, tout, jusqu'à +l'imprudence, semble y concourir.</p> + +<p>Les missionnaires allemands comparurent à leur tour: leurs réponses +furent, à ce qu'il paraît, d'une acrimonie déplacée: l'un de ces +messieurs injuria le culte des Éthiopiens pour la Sainte Vierge et les +traita d'idolâtres. L'exaspération de l'assemblée fut à son comble: +l'abbé dut contenir les soldats, qui voulaient châtier sur l'heure les +détracteurs de leur foi, et il congédia les missionnaires allemands, +leur enjoignant de quitter le pays dans les vingt-quatre heures.</p> + +<p>Nous nous rendîmes chez ces messieurs. Ils redoutaient surtout le +moment de leur sortie de la ville; nous leur promîmes de les accompagner +durant la première journée de route, dussions-nous, par cette démarche, +provoquer contre nous-mêmes l'expulsion qui les frappait. Ils obtinrent +un sursis de quarante-huit heures pour faire leurs préparatifs de +départ. Comptant sur un établissement durable, ils s'étaient munis +d'approvisionnements en tous genres: une bibliothèque, des caisses +d'armes, d'outils et de poudre, quantité de choses pour présents, des +vins, de la bière, des liqueurs, des conserves alimentaires, une +batterie de cuisine: autant d'embarras dans un pays où tout se +transporte à dos d'homme ou à dos de mulet. Jamais, disait-on, il +n'était sorti d'Adwa une caravane aussi nombreuse que celle qu'allait +former la suite des missionnaires. La ville, ordinairement si +tranquille, fut mise en émoi par les rassemblements bruyants des +porteurs et des muletiers qui, profitant de l'occasion, exigèrent un +salaire plus que double. Le prince envoya des soldats pour protéger le +départ; néanmoins nous accompagnâmes ces messieurs assez loin d'Adwa.</p> + + +<p>Comme nous l'avons dit déjà, ils avaient été bien reçus d'abord en +Tigraïe. Un de leurs compatriotes, M. Samuel Gobat, aujourd'hui évêque +protestant en Orient, les avait précédés en Éthiopie, où il avait voyagé +en se conformant modestement aux usages du pays et en laissant +adroitement dans l'ombre son caractère de pasteur protestant. Le rapport +qu'il fit à ses supérieurs motiva l'envoi de ses successeurs; mais +ceux-ci, moins heureusement inspirés, ne tardèrent pas à se rendre +hostiles ceux des indigènes qui ne tiraient d'eux aucun profit. Trompés +par des complaisants intéressés, ils firent venir à grands frais +l'attirail volumineux du bien-être d'Europe, sans s'apercevoir que la +supériorité matérielle qu'ils affichaient ainsi humiliait les habitants +d'un pays pauvre, mais fier. Leur conduite hautaine et irréfléchie +faisait dire aux Éthiopiens: «L'esprit de ces étrangers est troublé par +l'excès du bien-être.» Le clergé les vit d'abord avec indifférence; +mais, blessé par leurs critiques immodérées, il se ligua bientôt contre +eux. À mesure que leur disgrâce approchait, la rapacité des courtisans +du prince s'accrut; les missionnaires voulant la contenir, ne surent +qu'aigrir davantage les esprits; un des deux généraux d'avant-garde, +qu'ils offensèrent jusqu'à lui refuser leur porte, monta immédiatement à +cheval, se rendit auprès de son maître, et, se disant l'écho de la voix +publique, exposa énergiquement, avec les torts réels qu'on pouvait +reprocher à ces étrangers, des griefs imaginaires, et le prince décida +l'expulsion des Européens. Quelque despotique que soit un pouvoir, il +tient à l'approbation de ses subordonnés, et, si elle lui échappe, il +fait tout pour en avoir au moins l'apparence. Le prince et les +courtisans firent valoir que les principes de la religion protestante +étaient subversifs de la foi nationale; l'esprit public s'émut alors, +appuya les imputations les plus absurdes, et les mesures rigoureuses +reçurent la sanction de tous.</p> + +<p>Les habitants d'Adwa nous regardaient d'assez bon œil, mais +j'étais inquiet de ne pouvoir être admis chez le Dedjadj Oubié. Mes +démarches aboutirent enfin. Je me procurai un drogman parlant arabe et +amarigna, et je me rendis au camp.</p> + +<p>Comblé de présents par les Allemands, le prince n'avait rien à +attendre de voyageurs sans bagages et pauvres en apparence; néanmoins, +par l'effet d'un caprice peut-être, il me reçut poliment, et me demanda +ce que je venais faire dans son pays.</p> + +<p>—Je viens, dis-je, respirer l'air de vos montagnes, boire l'eau +de vos sources et chercher à contracter des amitiés parmi vous.</p> + +<p>—Et que viennent faire tes compagnons, celui resté à Adwa et +ceux que tu as laissés à Moussawa?</p> + +<p>—Un de nos compagnons, lui dis-je, m'a quitté à Halaïe pour +s'en retourner au-delà de la mer; mon frère étudie les airs, les eaux, +et les étoiles; il est à Moussawa avec un domestique français et tous +nos bagages, attendant votre agrément pour entrer dans votre pays; quant +à mon compagnon d'Adwa, il est venu comme moi pour fraterniser avec vos +sujets. Si vous le trouvez bon, je vais retourner à Moussawa pour +annoncer à mon frère votre accueil bienveillant, et l'amener devant +vous.</p> + +<p>—Vis en sécurité, me dit le prince, après m'avoir considéré +quelques instants; j'accueille volontiers les étrangers, pourvu qu'ils +ne tentent pas d'altérer la foi et les coutumes de nos pères.</p> + +<p>Et il me promit, en me congédiant, de donner des ordres pour faire +protéger notre caravane dès qu'elle serait sur son territoire.</p> + +<p>Je fus d'autant plus satisfait de cette première visite au prince, +qu'il avait résolu, à ce qu'il paraît, de ne plus permettre à aucun +Européen de séjourner dans le Tigraïe. L'officier allemand et le +naturaliste ne tardèrent pas, en effet, à recevoir l'ordre de quitter le +pays; à force d'instances, ce dernier obtint un sursis; il abjura +ensuite le protestantisme, pour adopter la croyance eutychienne, et il +vit encore dans le pays, où il s'est marié.</p> + +<p>Je laissai le Père Sapeto à Adwa, et en trois jours, j'arrivai à +Halaïe, où je fus rejoint par mon frère.</p> + +<p>Le transport des marchandises et bagages se fait à dos de chameau +dans le pays bas et plat qui s'étend depuis Moussawa jusqu'au pied du +plateau où est situé Halaïe; à partir de ce point, l'escarpement des +rampes rendant les services du chameau impossibles, on emploie des +porteurs ou des bœufs. Dans le Tigraïe et dans tout le haut pays +les transports se font à dos d'homme, à dos de mule ou à dos d'âne, et +l'usage du chameau est inconnu. Nous n'avançâmes désormais qu'en +relevant la route à la boussole; mon frère se chargeait de ce soin +durant la matinée, et moi pendant l'après-midi; celui qui faisait ce +travail suivait la caravane à pied. Nous ne pouvions aller qu'à petites +journées, car nos porteurs souffraient de la chaleur: la saison d'hiver +régnait à Moussawa, mais depuis Halaïe, nous étions en plein été. Il +pleut très-rarement à Moussawa et dans les environs peu élevés au-dessus +du niveau de la mer, si ce n'est dans les mois correspondants à l'hiver +de France; s'il ne pleut pas en janvier et en février, le temps est +ordinairement couvert, ce qui tempère les ardeurs du soleil; d'ailleurs, +lors même que le ciel est sans nuages, il fait bien moins chaud, car à +cette époque le soleil est plus loin du zénith, et le vent frais du nord +prédomine sur toute l'étendue de la mer Rouge. Dès que le terrain +s'élève à environ 1,800 mètres (et la chaîne qui supporte Halaïe a une +élévation bien plus grande), l'ordre des saisons est brusquement +interverti; en d'autres termes, dès qu'on atteint ce premier plateau de +l'Éthiopie, les mois de décembre, janvier et février sont les plus +chauds de l'année, tandis que ceux de juin, juillet et août amènent des +pluies, qui deviennent plus abondantes et moins incertaines à mesure +qu'on s'éloigne du littoral de la mer. Entre les tropiques, où il fait +toujours chaud, on donne le nom d'hiver à la saison des pluies. Il +résulte de cet antagonisme des saisons, que le voyageur peut quitter +Moussawa, qu'il laisse en plein hiver, pour atteindre, au besoin, en 24 +heures, le plateau de Halaïe, où il se trouve en plein été; et à mesure +qu'il suit les vallées qui relient les hautes plaines aux basses terres, +les plantes et les arbustes décèlent, par leur variété, leur abondance +et aussi, par l'intensité plus ou moins grande de leur verdure, le +passage graduel d'un régime de pluies à un autre.</p> + +<p>En outre de nos bagages, nous avions à transporter la nourriture de +nos gens, au nombre d'une trentaine. Cette nourriture consiste en +farine; la ration ordinaire, pour les deux repas de chaque jour, est +d'environ, deux jointées par homme; chaque homme fournit le sel et fait +son pain: il prépare la pâte, la façonne en forme de boule creuse, et, +avant de la mettre cuire sur la braise, introduit dans l'intérieur une +pierre préalablement rougie au feu.</p> + +<p>Le 29 mars 1838, nous arrivâmes dans un district nommé Igr-Zabo, et +nous fîmes halte près d'une source qui jaillit au pied de grands +rochers. Depuis Halaïe, nous étions sur le territoire du Dedjadj Kassa, +fils du Dedjadj Sabagadis, prince célèbre en Éthiopie, et ancien allié +de l'Angleterre. Le Dedjadj Oubié avait épousé la sœur de Kassa, +mais ces princes n'entretenaient que des rapports équivoques qui +devaient les conduire à une rupture violente. Le lieu de séjour habituel +du Dedjadj Kassa était à deux journées, au sud, de notre route, mais +nous savions que le Dedjadj Oubié concevrait de la jalousie si nous +faisions des présents ou même une visite à son beau-frère.</p> + +<p>Le district d'Igr-Zabo appartenait en fief à un des principaux +vassaux du Dedjadj Kassa, nommé Gabraïe. Ce chef envoya un soldat pour +réclamer de nous un droit de passage sur ses terres.</p> + +<p>En Éthiopie, les douanes sont établies dans les centres de +population; le prince les afferme annuellement; mais en outre, et dans +le Tigraïe surtout, certains districts, en vertu d'anciens priviléges, +perçoivent des droits de passage pour leur propre compte. Les péagers +guettent nuit et jour et arrêtent les passants, afin de s'assurer s'ils +ne sont pas trafiquants, car l'usage veut que ces derniers seuls soient +imposés. Les droits ne sont nulle part fixés par un tarif, et varient +selon l'adresse des intéressés. Dans la langue du pays, ces postes se +nomment portes. Malheureusement pour nous, les voyageurs européens, et +surtout les Allemands, avaient consenti à payer ces droits, quoiqu'aucun +d'eux n'eût voyagé pour faire le commerce; leur facilité à payer une +fois connue, les péagers d'abord, et bientôt les paysans, se postaient +sur leur route, et alléguant des droits imaginaires, leur extorquaient +de l'argent. J'ignorais alors, mais je pressentais qu'il ne convenait +pas de nous laisser assimiler à des trafiquants, et mon instinct me +guidait sûrement, car dans cette partie de l'Afrique, où tout est +féodal, la considération s'accorde d'après la classe à laquelle on +appartient. Les nobles et les hommes de guerre sont placés au premier +rang, ensuite les hommes d'église, puis les riches cultivateurs, les +propriétaires de grands troupeaux, les paysans, enfin les trafiquants, +et, en dernier lieu, ceux qui exercent quelque métier manuel; parmi les +marchands, ceux qui font trafic d'esclaves sont méprisés. Je ne me suis +jamais soumis, en Éthiopie, à payer un droit de douane ou de passage; +dans cette circonstance et dans celles du même genre où je me suis +trouvé depuis, jusqu'au moment où, en changeant ma manière de voyager, +je me suis affranchi ces sortes d'ennuis, le seul mobile de ma +résistance a été de relever la considération due à mes compatriotes. +Pour arriver à ce but, j'ai dépensé bien plus de temps, d'argent et de +fatigues que si j'eusse consenti à subir ces avanies, et si mes efforts +et ceux de mon frère ne les ont pas fait disparaître complétement, du +moins les ont-ils rendues bien plus rares. La notoriété de notre +résistance a servi de précédent, et a permis à quelques voyageurs +européens, venus après nous, de suivre notre exemple et d'établir ainsi +nos droits.</p> + +<p>Ayant opposé un refus motivé à l'émissaire de Gabraïe, nous voulûmes +nous remettre en marche; mais notre rusé drogman, pour se rendre +agréable à Gabraïe, s'y prit si bien qu'il nous décida à passer la nuit +où nous étions. On chercha à débaucher nos porteurs; le lendemain, +quatre ou cinq d'entre eux nous quittèrent; nous perdîmes une journée à +les remplacer, et notre provision de farine tirant à sa fin, il fallut +encore une demi-journée pour s'en procurer; enfin, j'ordonnai à nos gens +de se mettre en route; mais un étranger que j'avais remarqué parmi les +paysans qui badaudaient autour de notre campement, donna un +contre-ordre. Cet étranger, de haute taille et aux larges épaules, +balançait d'un air important son javelot et son long sabre passé dans +une ceinture d'un volume démesuré.</p> + +<p>Je demandai à mon drogman ce qu'était cet homme.</p> + +<p>—C'est, me répondit-il d'un air contrit, le principal huissier +du seigneur Blata-Gabraïe; il est envoyé pour nous empêcher d'aller plus +loin.</p> + +<p>J'ordonnai de nouveau de brider les mules, et à cet effet, je fis +passer un muletier devant moi. L'huissier s'avança sur nous, la main +levée: je le mis bientôt hors d'état de nous nuire. Aussitôt apparurent +une quarantaine de soldats qu'il avait postés aux alentours de notre +bivouac. Soldats et paysans s'empressèrent auprès de l'huissier qui, +malgré mon peu de ménagement pour sa personne, montra, quoiqu'en force +désormais, la plus grande modération. Il chargea les plus âgés d'entre +les paysans de nous garder jusqu'à l'arrivée de Gabraïe; puis quelques +soldats l'emmenèrent, et il ne reparut plus. Nous apprîmes dans la suite +qu'il ne passait pas pour méchant homme et qu'il était renommé pour sa +voracité: il pouvait consommer en un seul repas un quartier de +bœuf cru, une vingtaine de pains et une cruche d'hydromel +d'environ dix litres.</p> + +<p>Paysans et soldats nous supplièrent d'attendre leur seigneur; ils +devenaient, disaient-ils, responsables de notre présence. Je m'emportai +et j'affirmai que, dans ce lieu, je ne goûterais plus ni à pain ni à +sel. Vers le soir, ces braves gens voyant que je prenais mon engagement +au sérieux, consentirent à nous laisser continuer notre route: mais +après environ une demi-heure de marche, nous les retrouvâmes arrêtés de +nouveau. L'un d'eux me dit:</p> + +<p>—Maintenant tu peux prendre de la nourriture, puisque nous +avons changé de campement; nous sommes obligés, tu le sais, de vous +retenir jusqu'au moment où notre maître s'entendra avec vous.</p> + +<p>Je ne pus m'empêcher de reconnaître ce qu'il y avait de bonté dans +cette concession imaginée par de simples paysans et des soldats +indisciplinés.</p> + +<p>Le lendemain, vers midi, Gabraïe, suivi de quelques soldats, vint à +notre bivouac. C'était un homme d'une quarantaine d'années, maigre, +avare de paroles, à l'air distingué, froid et intelligent. S'asseyant au +pied d'un arbuste, il nous fit dire de lui donner trente talari et deux +bons fusils.</p> + +<p>Nous répondîmes qu'en d'autres circonstances nous lui aurions +peut-être fait un présent avec plaisir, mais que retenus injustement et +comme des trafiquants qui se regimbent contre les péagers, nous étions +d'autant plus décidés à refuser, que l'endroit était franc de tout +droit; qu'au surplus, il était le plus fort et pouvait prendre tout ce +qu'il voudrait.</p> + +<p>—À votre aise, dit-il en souriant dédaigneusement, restez où +vous êtes.</p> + +<p>Il remonta à mule et partit pour son habitation située à sept heures +de marche.</p> + +<p>Persuadés que notre volumineux attirail de voyage nous valait cette +avanie, puisque je venais de faire deux fois cette même route sans +rencontrer d'obstacle, nous décidâmes de détruire nos bagages. Mon frère +se réserva quelques instruments d'astronomie, et nous commençâmes à tout +jeter dans les grands feux allumés pour cuire le pain de nos gens. Mais +paysans, soldats, porteurs, tous se précipitèrent, arrachèrent nos +bagages du feu et dispersèrent les tisons et la braise. Un des porteurs +me dit ensuite:</p> + +<p>—Pourquoi en user ainsi? Ces valeurs que vous cherchez à +détruire ne sont-elles pas votre seule ressource dans un pays étranger? +Dieu confie les richesses à l'homme pour les utiliser et non pour les +anéantir sans profit pour personne. Ne craignez-vous pas qu'il ne vous +punisse d'abuser ainsi de ses dons? Les contrariétés sont éphémères; +quelque occurrence peut vous rouvrir le chemin d'Adwa; vous regretteriez +alors d'avoir obéi à votre impatience, et nous, qui mangeons votre pain, +nous regretterions de vous avoir laissés faire.</p> + +<p>Malgré ces sages conseils, nous persistâmes dans notre dessein. +Donnant aux esprits le temps de se calmer, nous fîmes entasser nos +bagages dans notre tente, comme par mesure d'ordre, et j'allumai une +mèche communiquant à une caisse de poudre; mais Domingo, que j'avais +chargé de voir si personne n'approchait, attira l'attention par sa +frayeur; on se rua sur la tente: en un tour de main elle fut déplantée, +enlevée comme par un coup de vent, et les effets furent dispersés. Je +compris enfin que je jouais le rôle d'un enfant gâté qui, pour se venger +de parents trop indulgents, alarme leur sollicitude en tournant sa +colère contre lui-même.</p> + +<p>Au bout de quelques jours, la plupart de nos porteurs, considérant +l'expédition comme infructueuse, désertèrent les uns après les autres. +Ces porteurs sont ordinairement de petits cultivateurs qui, lorsque la +récolte a été mauvaise, se louent aux trafiquants pour une somme +très-modique. Leur départ soulagea d'autant plus notre bourse que les +sauterelles ayant dévasté plusieurs provinces du Tigraïe, le blé était +hors de prix. Nous avions rencontré de longues files d'hommes tristes et +amaigris, réduits par la famine à émigrer vers l'intérieur, avec leurs +enfants, leurs femmes et leurs vieillards. Le paysan tigraïen passe pour +être très-attaché au sol, peut-être parce que ses champs exigent plus de +labeur que ceux du reste de l'Éthiopie; en temps de disette, avant de se +résoudre à émigrer, il épuise sa dernière ressource, il immole son +dernier bœuf de labour, sa dernière chèvre, sa dernière volaille, +il sustente sa famille de feuilles ou d'herbes cuites dans de l'eau, et +ce n'est qu'au dernier degré de misère, qu'il se décide à abandonner son +champ pour aller louer ses services dans quelque province moins +éprouvée. C'était avec la plus grande difficulté que nous nous +procurions la farine nécessaire, et notre infidèle drogman, +surenchérissant sur la disette, nous la faisait payer vingt-et-une fois +plus cher qu'en temps ordinaire. Nos provisions personnelles étant +finies, nous fûmes réduits au régime de nos porteurs.</p> + +<p>Parmi ces derniers se trouvait un nommé Habtaïe: nous ne pouvions +nous comprendre que par signes, mais nous nous étions attachés l'un à +l'autre, et quand porteurs et muletiers nous abandonnèrent, il resta +seul auprès de nous avec le drogman et un garçon de seize ans, natif +d'Adwa, nommé Samson.</p> + +<p>Trop peu nombreux désormais pour demeurer campés la nuit, à cause des +éléphants, des animaux carnassiers et des voleurs des environs, nous +dûmes aller nous établir à 600 ou 800 mètres de là, dans le village de +Maïe-Ouraïe. Ce village, situé sur une éminence accotée à une montagne +qui s'élève perpendiculairement comme un mur, domine la longue et +étroite vallée où nous avions campé et que le typhus rend inhabitable en +automne et au printemps; par bonheur l'été durait encore. En face du +village, se dressent isolément dans la vallée deux gigantesques +aiguilles de rocher, au pied desquelles se tient un marché hebdomadaire. +À Maïe-Ouraïe, notre détention nous apparut sous des formes plus +réelles; nos bagages furent mis dans une maison dont on gardait la +porte, car depuis nos deux tentatives de les détruire, on surveillait +nos moindres actions. Gabraïe nous envoya dire que nous ferions bien +d'en finir, pendant qu'il en avait encore envie. Mais nous persistâmes +dans notre refus. Le Dedjadj Kassa passait pour être équitable et, comme +son père, favorable aux Européens; nous lui expédiâmes successivement +deux messagers, mais ils ne reparurent pas; nous gagnâmes un paysan: il +partit, fut pris, maltraité et ramené chez lui. Il ne nous restait plus +qu'à essayer de communiquer avec le Dedjadj Oubié, et comme nous +n'avions personne à lui envoyer, il fut décidé que je tenterais moi-même +l'aventure.</p> + +<p>Les soldats de Gabraïe, fatigués sans doute de la maigre chère qu'ils +faisaient chez les paysans, avaient obtenu d'être rappelés: deux ou +trois d'entre eux, avec les paysans, furent jugés suffisants pour nous +surveiller. En m'appliquant à attirer les enfants du village, j'avais +gagné le cœur des parents, et grâce à la familiarité qui s'établit +entre nous, je m'aperçus qu'ils compatissaient à notre position. Les +hommes sont honnêtes au fond, et leur appui moral au moins est acquis +aux victimes de l'injustice. Au moment d'une démarche hasardeuse, on est +bien aise d'un pareil appui, ne fût-ce que pour se réconforter contre +les possibilités d'insuccès. Le sage n'a que faire peut-être d'un tel +soutien, il se suffit à lui-même; mais je n'étais pas un sage.</p> + +<p>Après notre frugal repas du soir, nous nous étendîmes, mon frère et +moi, sur nos nattes comme d'habitude, et nous conversâmes longtemps, +afin de laisser à nos gardiens le temps de désirer le sommeil. Mon frère +continua à parler seul, pendant que je me glissais furtivement dehors +avec Samson: en rampant avec précaution, nous pûmes sortir du village +sans faire aboyer les chiens.</p> + +<p>Samson me suivait aveuglément, car, chez les Éthiopiens, le serviteur +se regarde comme le compagnon inféodé à la fortune de son maître, dont +il accroît en quelque sorte la famille, et dont il doit partager l'heur +et le malheur.</p> + +<p>Nous commencions à cheminer, lorsque voyant se dessiner sur le ciel +la silhouette d'un homme armé, puis d'un deuxième, nous nous remîmes à +plat ventre. Plus de doute, la route était gardée. Samson me fit signe +de retourner sur nos pas; je lui répondis de la même façon qu'il pouvait +le faire; mais rapprochant ses deux index l'un contre l'autre, et les +tournant dans la direction d'Adwa, il me fit comprendre par sa pantomime +qu'il ne se séparerait pas de moi. Je me relevai alors en faisant +résonner les batteries de mon fusil, et nous marchâmes résolument. Soit +indécision de la part des factionnaires, soit tout autre motif, ils +disparurent dans l'ombre, et nous passâmes.</p> + +<p>Nous avions à traverser la plaine déserte de Tsam-a, qui court nord +et sud, et qui, dans cet endroit, a environ onze milles géographiques de +large; elle est infestée de lions, de léopards et d'éléphants, et +parcourue par de petites bandes de malfaiteurs cherchant à enlever des +bestiaux, à tuer les bouviers attardés ou à piller quelque compagnie de +hardis trafiquants qui, pour se soustraire au péage, se hasardent à +voyager de nuit. Cette plaine, dont le nom signifie soif, est dépourvue +d'eau et hérissée de broussailles épineuses et d'arbres peu élevés +formant d'épais fourrés où les bêtes fauves se retirent le jour. De +temps à autre, nous nous arrêtions pour sonder de l'oreille le silence +de la nuit; et, malgré la rapidité de notre marche, la rosée abondante, +particulière aux basses terres de l'Éthiopie, glaçait nos membres. Après +quelques heures de marche, nous luttions contre cette somnolence qui +prend à l'avant-jour, lorsque nous arrivâmes au pied du plateau où se +trouvait la frontière des États d'Oubié. Pendant que nous gravissions la +montée, le panorama qui se déployait derrière nous s'éclaira: à nos +pieds, une couche épaisse de vapeurs d'un blanc d'argent cachait la +plaine; on apercevait seulement les pointes des deux aiguilles de +rocher, près desquelles mon frère songeait sans doute avec inquiétude +aux chances de ma tentative. Au-delà, on voyait les plans heurtés et +majestueux de la chaîne où se trouve le village de Halaïe, derrière +lequel montait un soleil radieux. Nous nous assîmes pour jouir de ce +spectacle et nous détendre un peu à la chaleur des premiers rayons. Le +manteau de vapeurs qui couvrait la plaine se morcela bientôt, entra en +mouvement et se fondit dans l'espace; nous restâmes quelque temps à +goûter le plaisir d'avoir échappé aux chances contraires de la nuit, car +à l'issue heureuse d'une entreprise qui présente quelque danger, la vie +semble reprendre une saveur plus douce. Après une montée d'environ deux +heures, nous reçûmes l'hospitalité dans le village de Kaï-Bahri, +relevant du Dedjadj Oubié, et habité presque exclusivement par des +musulmans, trafiquants d'esclaves.</p> + +<p>Depuis quelques jours, je commençais à m'exprimer en arabe. Durant +mon court séjour en Égypte et jusqu'à mon arrivée à Moussawa, mes +oreilles s'étaient accoutumées aux sons de cette langue; dépourvu de +drogman à Halaïe, je rencontrai un Musulman qui, comme quelques-uns de +ceux du Tigraïe, parlait couramment l'arabe, et, à ma grande surprise, +je me trouvai tout-à-coup capable de le comprendre un peu et d'exprimer +quelques idées. Dans la suite, j'ai souvent constaté chez d'autres cette +espèce d'instantanéité dans l'emploi d'une langue étrangère, après un +travail inconscient d'incubation préparatoire; il est remarquable +d'ailleurs combien peu de mots suffisent pour exprimer les pensées les +plus usuelles.</p> + +<p>Mon hôte m'offrit d'abord un grand hanap en corne plein de bouza que +je vidai d'un trait; puis il me servit sur une natte étendue à terre, +trois pains, un hanap de lait caillé fortement assaisonné d'ail, une +écuellée de miel et une autre de moutarde délayée dans du beurre fondu. +Je fis honneur à ces mets et mon fidèle Samson put se rassasier à son +tour. Mon hôte, qui parlait un peu l'arabe, me pria de visiter sa femme +malade. À cette époque, les habitants du Tigraïe croyaient tout Européen +médecin, mais depuis qu'un docteur européen a pratiqué dans leur pays, +cette croyance a disparu et ils sont revenus aux recettes empiriques de +leurs pères. Je ne pus rien comprendre à la maladie de mon hôtesse; je +vis seulement qu'elle était jeune et remarquablement jolie; je déclarai +son mal nerveux et je me retirai en pronostiquant une prompte guérison. +Peu de jours après, j'appris qu'elle était morte.</p> + +<p>Je fis présent à mon hôte de deux talari; ce présent disproportionné +réveilla en lui la cupidité du trafiquant et il me dit en +m'accompagnant, que le maître de la mule qu'il venait de me procurer +exigeait un prix supérieur au prix convenu. Comme je savais que la mule +lui appartenait, je mis aussitôt pied à terre, et le laissant tout +confus de voir sa ruse éventée, je repris mon chemin, en maudissant +Kaï-Bahri et son hospitalité mercantile.</p> + +<p>À la fraîcheur matinale avait succédé une chaleur incommode: nous ne +marchions plus qu'avec peine. Près du village de Maloksito, nous +trouvâmes à louer une mule; Samson n'en pouvant plus, demanda à me +rejoindre le lendemain, et avant le coucher du soleil, j'entrai seul à +Adwa, où je revis avec plaisir le Père Sapeto.</p> + +<p>J'éprouvai quelque difficulté à me procurer un drogman parlant +l'arabe et l'amarigna. Depuis Halaïe, en marchant vers l'intérieur, +l'arabe n'est plus compris, si ce n'est par quelques trafiquants +musulmans. Jusqu'à la rivière le Takkazé, le tigraïen est la langue +usuelle. Le Dedjadj Oubié, originaire du Samen, situé à l'ouest du +Takkazé, où l'on ne parle que l'amarigna, venait d'étendre sa domination +sur une portion importante du Tigraïe, et c'était une grande cause +d'irritation pour les Tigraïens d'être obligés, dans leurs rapports avec +l'autorité, de se servir de l'amarigna, ou bien de parler par +interprètes.</p> + +<p>Je me rendis le lendemain au camp d'Oubié, et je fus introduit +presque immédiatement. Je trouvai le prince assis sur un tapis à terre, +au milieu de femmes qui lui tressaient les cheveux. Il parut prendre +intérêt au récit de mon évasion de Maïe-Ouraïe et me dit qu'il me savait +beaucoup de gré d'avoir mis mon espérance en lui. Il me fit apporter à +déjeuner et, honneur qu'il n'accordait à personne, il me servit de ses +propres mains.</p> + +<p>Avant de me donner mon congé, il fit soulever la portière d'entrée, +m'indiqua deux hommes à cheval sur la place et me dit:</p> + +<p>—Voilà les messagers que j'envoie au Dedjadj Kassa, pour le +prier de faire escorter ta caravane jusqu'à ma frontière.</p> + +<p>Je lui demandai la permission d'aller annoncer moi-même cette bonne +nouvelle à mon frère, et présumant que ce dernier trouverait +difficilement des porteurs, j'en engageai une trentaine en rentrant à +Adwa, et sur-le-champ je partis avec eux pour Maïe-Ouraïe.</p> + +<p>De son côté, mon frère avait travaillé aussi à sa délivrance: il +avait fait offrir dix talari à Gabraïe, qui les accepta, tout en +persistant à réclamer les deux fusils et le complément de la somme dont +il prétendait nous imposer. Mon frère imagina alors d'ébranler +l'obéissance qu'on avait eue jusque-là pour les ordres de Gabraïe, en +faisant naître chez les paysans la crainte de déplaire au Dedjadj Kassa +lui-même: il leur représenta qu'en l'empêchant de se rendre auprès de +leur suzerain, ils le privaient d'un de nos trois beaux fusils de +rempart que nous lui destinions. Les paysans, après délibération, le +laissèrent partir sous bonne escorte. Enchanté du fusil de rempart, le +Dedjadj Kassa fit à mon frère une excellente réception; il manda +Gabraïe, le réprimanda et lui fit restituer les dix talari; mon frère +les fit donner immédiatement à l'église du lieu. On servit un repas, et +tout allait pour le mieux, lorsqu'un des principaux seigneurs de la +cour, mû par une curiosité indiscrète, s'avisa de toucher à la barbe +naissante de mon frère; celui-ci répondit par un soufflet. Heureusement, +le Dedjadj Kassa apaisa l'émotion de ses gens, fit faire des excuses à +mon frère et lui dit que la privauté dont il s'était offensé était sans +conséquence; puis, après l'avoir comblé de prévenances, il le renvoya, +avec un soldat chargé de l'accompagner et de faire transporter ses +bagages par corvées, de village en village, jusqu'à la frontière du +Dedjadj Oubié. Mon frère retourna à Maïe-Ouraïe d'où il se mit en route +pour Adwa, et je le rejoignis avec mes trente porteurs, d'autant plus à +propos qu'il n'avançait qu'avec la plus grande peine, à cause de la +difficulté, qui se renouvelait à chaque village, de réunir les paysans +de corvée.</p> + +<p>Deux jours après nous entrâmes enfin à Adwa. La route de Halaïe à +Adwa se fait ordinairement en trois jours; nous y avions mis presque un +mois; mais notre fermeté à résister à une demande injuste avait eu du +retentissement et commençait déjà à nous valoir les égards dont nous +avons joui depuis dans nos voyages.</p> + +<p>Comme il convenait d'annoncer sans retard au prince notre heureuse +arrivée, je me rendis dès le lendemain chez lui. Il était campé à +quelques kilomètres d'Adwa sur une colline; l'armée campait autour, sur +des terrains nus, accidentés, mais à proximité de sources et de bons +pâturages; les principaux feudataires étant dispersés dans leurs +seigneuries, il n'y avait guère là plus de 10,000 hommes. Le camp était +composé de plusieurs enclos circulaires et contigus formés par des +huttes rondes et revêtues de chaume; au milieu de chaque enclos composé +de 60 à 400 huttes, s'élevaient de une à six tentes pour les chefs. Au +centre d'un de ces enclos formé d'environ 200 huttes habitées par les +gens de service, se trouvait l'établissement personnel du Dedjadj Oubié. +Cet établissement consistait en trois tentes dressées de front; sur leur +droite un vaste hangar construit en ramée, et, derrière, deux huttes +spacieuses. Les tentes lui servaient de chapelle, de salle d'audience et +d'antichambre; le hangar, de salle de festin ou de grande réception; il +passait la nuit dans une des huttes; l'autre, un peu à l'écart, gardée +par des eunuques, était réservée à ses femmes. L'enclos n'avait qu'une +seule entrée, en face des tentes. On ne voyait aux abords du camp ni +postes, ni sentinelles, ni aucun indice de ces précautions habituelles à +la vie militaire d'Europe.</p> + +<p>Malgré un bourdonnement continu qui s'élevait de tous les quartiers, +on sentait que la vie du camp était concentrée devant les tentes du +prince, où plusieurs groupes de notables s'entretenaient d'un air +circonspect. Un huissier, les épaules nues et une verge à la main, se +tenait debout à la porte du hangar, ce qui dénotait que le prince s'y +trouvait.</p> + +<p>Je voulus entrer, mais l'huissier me barra le passage, en m'appuyant +à deux mains sa verge sur la poitrine. Je le repoussai brutalement et il +alla tomber contre un des poteaux de la porte. Mon interprète s'enfuit +effaré, et tous les yeux se portèrent sur moi, pendant que l'huissier +entrait en gesticulant chez le prince. Je compris, à l'ébahissement dont +j'étais l'objet, que ma vivacité avait une portée sérieuse, et j'allai +m'asseoir à l'écart sur une pierre. Bientôt un page sortant du hangar me +fit signe d'approcher: mon drogman ne se décida qu'avec peine à me +suivre et nous fûmes introduits.</p> + +<p>Le prince, à demi étendu sur une couche élevée, présidait une réunion +d'environ soixante hommes, assis par terre et vêtus de la toge blanche +et du turban blanc particulier aux ecclésiastiques; son sabre, sa +javeline et son bouclier orné de bosselures en vermeil étaient accrochés +derrière lui; une quinzaine d'hommes, à la mâle tournure et à la +chevelure tressée, se tenaient debout autour de sa couche, immobiles et +respectueux. À l'autre bout du hangar, deux beaux chevaux gris pommelé +étaient attachés à des piquets devant un monceau d'herbe fraîche qu'ils +éparpillaient d'une lèvre repue. Après m'avoir considéré un instant, le +prince me donna le bonjour, me fit signe de m'asseoir, et l'assemblée +parut reprendre le cours d'une délibération. Pendant une grande heure, +je dus me borner à observer; mon drogman, à qui je manifestais mon +impatience, me faisait des gestes suppliants pour m'engager à attendre. +Au centre de l'assemblée, deux personnages d'un âge avancé consultaient +par moments un manuscrit in-folio; les assistants se levaient chacun à +leur tour, semblaient émettre des considérants terminés par un avis et +se rasseyaient, le silence reprenait, interrompu seulement par le bruit +argentin des sonnailles des chevaux ou par la voix grêle et sèche +d'Oubié.</p> + +<p>Enfin, un vieillard se leva; et l'intérêt général parut s'accroître; +il adressa quelques paroles au prince; ce dernier, promenant lentement +ses regards sur tous, dit un seul mot, qui sembla causer une émotion +pénible; le grand livre fut emporté; l'assemblée s'écoula +silencieusement et fut accueillie au dehors par une sourde rumeur. Je +restai seul en face du prince, avec mon drogman et les soldats qui +entouraient sa couche. Sur son invitation, je m'approchai, et le +remerciai d'avoir facilité mon arrivée et celle de mon frère, dont +j'excusai l'absence en alléguant sa fatigue. Le prince était très-grave; +il me congédia presque aussitôt, en me disant qu'il me ferait savoir le +jour où je devrais lui présenter mon frère et le Père Sapeto.</p> + +<p>À peine sorti, mon drogman poussa de gros soupirs comme un homme +longtemps oppressé, et me dit:</p> + +<p>—Étonnant! étonnant! j'en suis encore abasourdi! Avoir des +yeux, des oreilles, des sens au complet, et n'en pas faire usage! Nos +pères l'ont bien dit: Évite de prendre pour compagnon l'homme colère. +Vous autres, Francs, vous êtes toujours bouillants. Jolie matinée que tu +m'as faite là! Je l'ai échappé belle. Tu appelles donc à plaisir les +catastrophes? Frapper un huissier, là, devant tout le monde, pour nous +faire hacher sur place! Mais, apprends, jeune imberbe, que celui qui +voyage doit savoir dévorer un affront, s'il veut rentrer chez lui à la +fin du jour. Est-il nécessaire de parler la langue des gens pour se +rendre compte de ce qui se passe? Je vais t'expliquer, moi, ce que tu +n'as pas su comprendre:</p> + +<p>—Un chef important a voulu, ces jours derniers, entrer chez le +prince: arrêté comme toi par l'huissier, comme toi il a osé lever sur +lui la main; et aujourd'hui, à cette même place où vous avez l'un et +l'autre commis le même méfait, on a tenu conseil, on a consulté le livre +de la Loi, et malgré la bravoure, le rang et la nombreuse parenté de +l'accusé, là, sous tes yeux, on vient de le condamner à avoir la main +coupée. L'exécution a eu lieu pendant que tu parlais au prince. Tu peux +bien rendre grâce à la tolérance de ces barbares, qui n'ont voulu voir +en toi que jeunesse et ignorance. Ils sont, en vérité, parfois meilleurs +que nous tous.</p> + +<p>Je l'apaisai en lui avouant ma légèreté, et nous rentrâmes à Adwa les +meilleurs amis du monde.</p> + +<p>Ce brave homme, âgé d'une soixantaine d'années, était natif de +Bagdad, mais Arménien de nation. Me sachant en peine d'un drogman, il +s'était obligeamment offert à m'accompagner chez le prince. Il parlait +l'arménien, le turc, l'arabe, le persan, le skipétare, le grec et un peu +l'amarigna et le tigraïen. Il avait parcouru, comme trafiquant, la +Perse, la Circassie, la Turquie, l'Inde, les pays turkomans, toute +l'Asie mineure, une partie de l'Arabie, et s'était enrichi et ruiné +plusieurs fois. Venu par le Soudan en Éthiopie pour y chercher du l'or +et des esclaves, il aperçut dans une caravane, en entrant à Gondar, une +jeune sidama, s'en éprit sur-le-champ et dépensa, pour l'acheter, une +partie de ses maigres ressources; le reste subvint aux dépenses de la +lune de miel: il s'endetta même. Espérant obtenir quelque secours d'un +orfèvre arménien établi à Adwa, il laissa l'esclave à Gondar en +nantissement chez son hôte et partit. Son co-religionnaire l'accueillit +et s'habitua tellement à lui, que moitié avarice, moitié sympathie, il +ne voulut plus s'en séparer. La nourriture d'un homme coûte si peu dans +le pays, et cet aventurier du négoce était si bavard, si plein d'humour +et si fécond en anecdotes, qu'il était naturel de le retenir quand on le +pouvait. À Adwa, il oublia ses rêves de fortune, et pendant six années, +il regretta son esclave, qu'il parvint enfin à dégager des mains de son +hôte de Gondar. Il est mort depuis, sur une barque qui le conduisait à +Djiddah, où il projetait un dernier trafic.</p> + +<p>Nous savions que le Dedjadj Oubié avait conçu de la jalousie au sujet +du fusil de rempart donné par mon frère à son rival Kassa. Ces fusils se +chargeaient par la culasse: nouveauté merveilleuse pour le pays. Nous +savions également qu'il avait refusé aux missionnaires allemands la +permission d'aller à Gondar, ville située dans les États de son suzerain +nominal, le Ras-Aly, et comme nous désirions nous y rendre au plus tôt, +nous jugeâmes prudent, pour ne point provoquer de nouveau sa jalousie, +de lui faire présent, avec d'autres objets, des deux fusils de rempart +qui nous restaient. Je me rendis donc à son camp, avec mon frère et le +Père Sapeto, que je lui présentai. Il fut enchanté des fusils. Je les +tirai en sa présence, en prenant pour but un groupe d'arbres tellement +éloigné, que les assistants ne purent voir la poussière soulevée par les +balles; à chaque coup ils regardaient, bouche béante, le Prince, comme +pour savoir s'il n'y avait pas quelque tour d'escamotage de ma part; par +politesse, on eut l'air d'ajouter foi à la portée que j'annonçais; mais +le lendemain, un paysan étant venu montrer au prince des balles d'un +calibre inusité, lancées, croyait-il, par quelque lutin, car il n'avait +entendu aucune détonation, on reconnut mes projectiles, et le bruit se +répandit que nous avions donné au Dedjazmatch des armes qui portaient +sûrement la mort à une demi-journée de route. Le prince en conçut pour +nous une amitié particulière, et envoya nous demander à plusieurs +reprises en quoi il pourrait nous être agréable. Afin de mieux tenir en +haleine ses bonnes dispositions, nous nous gardâmes d'en user; mais, +ayant fait en secret nos préparatifs, environ un mois après, nous nous +présentâmes chez lui, suivis de nos bagages, et comme si nous n'avions +pas douté de son consentement, nous lui annonçâmes que nous allions à +Gondar. Pris ainsi à l'improviste et embarrassé par notre assurance, il +nous permit, bien malgré lui, de continuer notre route; il nous donna +même un soldat pour nous escorter jusqu'aux frontières de ses États, qui +s'étendaient jusqu'à une heure de marche de la ville de Gondar. +Personne, dans Adwa n'avait cru à la possibilité de notre voyage à +Gondar; car Oubié passait pour le moins affable des princes éthiopiens +envers les étrangers, quoiqu'il tirât vanité de leur présence dans son +pays, surtout quand ils exerçaient quelque art manuel ou se trouvaient à +même de lui faire des présents. En le quittant, nous lui recommandâmes +le Père Sapeto et il nous promit de lui accorder une protection +spéciale.</p> + +<p>Ayant réussi à introduire et à établir dans le Tigraïe un prêtre +catholique, malgré les anciennes et sanguinaires prohibitions, il avait +semblé que, pour confirmer ce premier avantage, le Père Sapeto ne +pouvait mieux faire que de rester dans cette province, où il serait à +portée de communiquer facilement avec l'Europe par Moussawa, de recevoir +des secours, et d'accueillir d'autres missionnaires, si la Propagande +décidait de donner suite à une mission commencée d'une façon si +inespérée. Il fut convenu qu'avant d'exercer son ministère, ou de +chercher à ramener les schismatiques, il s'adonnerait à l'étude de +l'<i>amarigna</i> et du <i>guez</i> ou langue sacrée, tout en +s'appliquant à se concilier le bon vouloir des habitants. Nous +partageâmes nos ressources avec cet agréable compagnon, et nous le +quittâmes à regret; dès lors, notre route se bifurqua pour toujours. +Quelques mois après, mon frère arrivait à Rome, et la Congrégation des +Lazaristes, autorisée par la Propagande, adjoignait d'autres +missionnaires au Père Sapeto, pour continuer la mission en Tigraïe et en +pays Amhara.</p> + +<p>La journée était avancée lorsque nous quittâmes le camp du Prince. +Ayant reconnu les inconvénients de nombreux bagages, nous les avions +réduits à ce que nous pensions être le strict nécessaire; nous avions +fait présent de nos deux tentes, et à l'exception des instruments +d'astronomie de mon frère, tout était renfermé dans des outres de peau +de chèvre, plus commodes à transporter et attirant moins l'attention que +les malles ou les coffres. Nous n'avions plus que vingt suivants +environ, tant porteurs que serviteurs. Le soldat d'Oubié nous faisait +héberger chaque soir; à cet effet, il nous précédait de quelques +centaines de mètres et s'enquérait auprès des paysans occupés aux +champs, du nom du chef de la localité. Parfois, ceux-ci, devinant ses +intentions, tiraient du pied; il les poursuivait, atteignait les moins +lestes, et l'on riait de part et d'autre; mais ces débuts nous +pronostiquaient ordinairement maigre chère. Nos porteurs déposaient leur +charge sur le <i>chango</i> ou place du village: c'est le forum +éthiopien, le lieu où se discutent les intérêts publics et privés; +villes, bourgs, villages, les plus petits hameaux ont le leur. Notre +soldat parcourait le village, annonçant à haute voix sa mission, puis, +revenait s'accroupir auprès de nous, et quelquefois nous attendions +longtemps que les habitants vinssent négocier. En tout pays, le +laboureur est avare et madré; de plus, celui d'Éthiopie est +particulièrement loquace. Un à un, ces braves gens s'assemblaient, +discutaient d'abord avec le soldat d'Oubié, et s'entre-querellaient pour +la répartition de nos gens, quelquefois endormis de fatigue; on les +réveillait, on réunissait les bagages dans la maison qui nous était +destinée, et chacun suivait le paysan chargé de l'héberger pour la nuit. +Le Dedjadj Oubié avait recommandé de nous faire donner chaque soir un +mouton; on nous servait du reste, six ou huit portions, tant en pain +qu'en mets préparés; car, en Éthiopie, on mange toujours avec +quelques-uns de ses serviteurs. D'ailleurs, il est d'usage de fournir le +voyageur assez abondamment pour que, sur son repas du soir, il puisse +réserver son déjeuner du lendemain. Entre Adwa et Gondar, une seule +fois, les habitants refusèrent de nous recevoir, leur chef s'étant +offensé d'une expression échappée à notre soldat; il nous fallut presque +recourir à la violence pour qu'on nous permît d'entrer dans un parc de +moutons pour nous y abriter contre les hyènes. La coutume est en pareil +cas, d'intenter une action en dommages et intérêts, qui varient selon +l'importance du voyageur. Quant à nous, malgré le vif désir de notre +guide, nous ne voulûmes faire aucune plainte.</p> + +<p>Nous arrivâmes à Gondar le 28 mai, sept jours après notre départ +d'Adwa. Jusqu'alors Gondar n'avait été visité que par un très-petit +nombre d'Européens, et cela à de longs intervalles. Cette ville, voisine +des parties encore peu explorées de la haute Éthiopie, nous offrait +plusieurs avantages pour nos investigations; son marché hebdomadaire, le +plus important de l'Éthiopie, y attire des caravanes de toutes les +parties de l'intérieur; aussi, avions-nous désiré d'en faire le point +central de nos entreprises. En entrant en ville, nous nous fîmes +conduire à la maison d'un des quatre Likaontes ou grands juges +impériaux, nommé Atskou, qui passait pour aimer les étrangers et surtout +les Européens.</p> + +<p>Le Lik Atskou, qui parlait un peu l'arabe, vint nous accueillir sur +le seuil de sa maison. C'était un homme d'environ soixante-dix ans, +grand, d'une belle prestance, ayant le teint très-foncé et une +physionomie douce et intelligente; il insista pour nous défrayer, nous +et notre monde; et ce fut à grande peine que nous obtînmes le troisième +jour de vivre désormais du nôtre. Mais il ne voulut jamais consentir à +nous laisser chercher un logement ailleurs.</p> + +<p>—Vous venez de bien loin, mes pauvres enfants; nous dit-il, et +les hommes de notre ville sont si rapaces à regard des étrangers! C'est +à moi de vous garder tant que vous resterez à Gondar.</p> + +<p>Nous chargeâmes le soldat d'Oubié d'un message de remercîment pour +son maître, et nous le congédiâmes en lui donnant, selon l'usage, une +mule et quelques talari.</p> + +<p>Durant notre séjour forcé dans la plaine d'Igr-Zabo, nous avions eu +tout le loisir de réfléchir; l'expérience modifiait déjà nos opinions +préconçues; la première effervescence commençait à s'apaiser, et notre +voyage nous apparut sous des faces nouvelles. De Moussawa à Gondar, nous +avions minutieusement relevé le pays à la boussole, mais les attractions +magnétiques causées par la nature ferrugineuse du sol introduisaient +dans ce travail des incertitudes dont les voyageurs feraient bien de se +préoccuper davantage. Mon frère, reconnaissant d'ailleurs l'insuffisance +de ses instruments, conçut l'idée de jeter les fondements d'une carte +exacte du pays par la méthode qu'il appelle <i>Géodésie expéditive</i>, +et il résolut de retourner en France pour se procurer des instruments +qui n'avaient été jusque-là employés d'une manière continue par aucun +voyageur en pays inconnus. On sait, en effet, que la plupart des cartes +de ces pays sont rédigées tant bien que mal au moyen de journées de +route, malaisées à bien estimer et corrigées, le plus souvent au hasard, +par des observations astronomiques trop rares et qu'il est impossible de +contrôler. D'autre part, des marchands d'esclaves venus de l'Afrique +centrale nous ayant assuré qu'en Innarya coulait un fleuve large comme +le fleuve Bleu et dont les eaux se déversaient dans le bassin de +l'Égypte, il fut convenu que durant l'absence de mon frère, j'irais au +moins jusqu'à Saka, capitale de l'Innarya; et pour mieux utiliser mon +voyage, je m'exerçai sous sa direction à faire les observations +d'astronomie nécessaires pour déterminer la position d'un lieu, ainsi +que les observations météorologiques à continuer jusqu'à son retour. +Nous étions au mois de juin; on entrait dans la saison des pluies +hivernales; les chemins sont alors impraticables, les lits desséchés des +ruisseaux, des torrents et des rivières s'emplissent et deviennent +souvent autant d'obstacles dangereux; d'ailleurs, le Takkazé, qui sépare +le pays de Tigraïe de celui de l'Amhara est infranchissable pendant sa +crue, qui dure depuis le milieu du mois de Sénié, correspondant aux +derniers jours de notre mois de juin, jusqu'au milieu du mois de +Meuskeurrum, correspondant aux derniers jours de notre mois de +septembre. Pendant la crue, les communications entre le Tigraïe et +l'Amhara ne sont entretenues qu'à de longs intervalles par quelques +messagers, excellents nageurs, qui malgré leur expérience, sont souvent +entraînés par les crocodiles ou emportés par les eaux. La dernière +caravane de la saison quitte Gondar pour Moussawa, de façon à arriver au +Takkazé au plus tard le 19 juin; il ne me restait donc que quelques +jours à jouir de la compagnie de mon frère.</p> + +<p>Le Lik Atskou nous présenta à l'Atsé ou empereur; il nous présenta +également à l'Itchagué ou chef de tout le clergé régulier de l'ancien +Empire, ainsi qu'à quelques notables de Gondar.</p> + +<p>Depuis quelque temps, le vice-roi d'Égypte, Méhémet-Ali, s'étant +épris de l'idée de conquérir des mines d'or, ses pachas gouverneurs du +Sennaar et des provinces environnantes, s'évertuaient à faire des +expéditions contre les peuplades voisines. Ils ne découvraient pas de +mines, mais ils se procuraient de l'or en ramenant des milliers de +prisonniers qu'ils vendaient comme esclaves ou qu'ils incorporaient dans +leurs régiments. Une de ces expéditions, dirigée contre la riche +province de Dambya, voisine de Gondar, fut repoussée par le Dedjadj +Conefo, gouverneur de ce pays au nom du Ras-Ali. Les Égyptiens, dit-on, +perdirent dans la bataille 700 hommes de troupe régulière et un plus +grand nombre d'irréguliers. Méhémet-Ali comptait venger cet échec, et, à +l'époque de notre entrée dans le pays, il se formait au Sennaar un +nouveau corps expéditionnaire qui devait s'emparer de Gondar. Les +princes de l'Éthiopie chrétienne auraient aisément pu repousser +l'invasion; mais la désunion était parmi eux, et les populations +achevaient de se décourager aux bruits avant-coureurs des ennemis et de +leurs engins de guerre dont ou exagérait les effets redoutables. À +Gondar et dans les provinces, on ne s'entretenait que de ces choses, ce +qui contribua à donner du retentissement à notre arrivée dans la +capitale. L'Atsé, l'Itchagué, les notables, apprenant que mon frère +retournait en France, décidèrent, en assemblée, d'en profiter pour faire +un appel aux puissances chrétiennes de l'Europe. En conséquence, ils lui +donnèrent deux lettres écrites au nom de la nation, l'une pour le roi de +France, l'autre pour la reine d'Angleterre, et le supplièrent de ne rien +négliger pour accomplir promptement sa mission, de laquelle dépendait, +disaient-ils, le salut des chrétiens d'Éthiopie.</p> + +<p>Avant de nous séparer, nous convînmes, mon frère et moi, de nous +rejoindre, à un an de là, dans l'île de Moussawa; et il partit pour le +Tigraïe avec une petite caravane, la dernière de la saison.</p> + +<p>Dans mon inexpérience, douze mois me paraissaient plus que suffisants +pour aller planter un guidon aux couleurs françaises sur un des pics des +montagnes de la Lune, ou du moins pour atteindre aux régions où l'on +place ordinairement ces montagnes; mais je comptais sans les obstacles +que le voyageur rencontre dans cette partie de l'Afrique.</p> + +<p>Il n'a pas, il est vrai, à affronter ces vastes déserts qui, dans +d'autres régions de ce continent, forment des barrières si pénibles à +franchir; les pays qu'il traverse sont presque partout fertiles et +peuplés, mais la diversité des races, des religions, des langues, des +mœurs, la multiplicité des rois, des princes et des petits +despotes, les intérêts, les jalousies, les haines qui divisent les +populations, les épidémies accidentelles ou périodiques, sont autant +d'empêchements éventuels. À chaque étape, il peut être contraint de +faire séjour, ou devenir victime de cette tendance qu'ont les indigènes +de retenir l'étranger pour toujours; enfin, les races africaines +habitant loin des côtes, regardent ordinairement le temps comme presque +sans valeur; elles semblent vivre de forces mortes comme d'autres races +de forces mouvantes, et, dans de telles conditions, l'activité +individuelle risque trop souvent de s'épuiser contre la flaccidité qui +l'environne. Entre autres faits résultant d'un pareil état de choses, on +rapporte qu'une caravane de trafiquants a mis deux années pour faire la +route de Basso en Gojam à Saka en Innarya, route que, dans des +circonstances favorables, un bon piéton fait en quatre jours, la +distance en ligne droite n'étant que de 233 kilomètres.</p> + +<p>Mon frère parti, je dus aviser à mon hivernage. Le Lik Atskou +entendait me garder dans sa maison, mais elle ne désemplissait pas de +visiteurs attirés par l'originalité de son esprit, son érudition célèbre +dans toute l'Éthiopie et les charmes de son langage. Je ne pouvais donc +y vivre assez retiré à mon gré, et je fis construire à la hâte, dans un +enclos attenant à sa cour, une spacieuse cabane couverte en chaume, où +je m'installai avec ma mule; mes gens réparèrent pour eux-mêmes une +hutte abandonnée appartenant à mon hôte. Domingo que mon frère avait +voulu laisser auprès de moi, un drogman, deux jeunes hommes et une +servante pour préparer notre nourriture, composaient alors toute ma +maison.</p> + +<p>Dès la fin de juin, les pluies me retinrent chez moi: ma visite +quotidienne au Lik Atskou, une série d'observations météorologiques et +des hauteurs de soleil, la lecture et quelques consultations médicales +faisaient passer rapidement mes journées. Ce genre de vie confirma les +habitants dans la haute opinion qu'ils s'étaient faite de mes lumières: +malgré ma jeunesse, ils me tenaient pour astrologue et médecin savant; +aussi bien, je possédais quelques drogues et une belle trousse +d'instruments de chirurgie. Un incident qui eut lieu avant le départ de +mon frère aurait dû pourtant leur faire ouvrir les yeux sur mon compte.</p> + + +<p>Un notable de la ville était venu me supplier de secourir un de ses +parents qu'il aimait tendrement, disait-il. Je me rendis auprès du +malade; il avait une descente du rectum, et je déclarai l'excision +indispensable. Les parents effrayés me demandèrent l'emploi de moyens +plus doux et m'objectèrent que les rebouteurs du pays étaient incapables +d'une opération si délicate. Je leur dis qu'il n'y avait pas d'autres +remède, j'offris d'opérer moi-même et j'envoyai quérir mes instruments. +Mon plan était bien simple: produire un étranglement, trancher d'un coup +de bistouri, cautériser avec un moxa et laisser la nature faire le +reste. Ayant désigné mes aides et mis le sujet en posture, je déployai +ma trousse devant l'assistance; l'aspect de mes instruments et mon +aisance impitoyable augmentèrent l'émotion causée par les cris du +patient qui se réclamait déjà de tous les saints. Les parents me +prièrent de surseoir à l'opération;—avant d'en arriver là, ils +essaieraient, dirent-ils, d'une neuvaine à Saint Takla +Haïmanote.—Je m'offensai de leur manque de confiance et repliant +prestement bagage, je sortis, bien aise au fond d'être affranchi d'une +besogne peu agréable. De retour à notre maison, mon frère, un livre de +médecine à la main, m'apprit que l'opération eût été mortelle. Cette +leçon, que j'aurais pu payer d'une mort d'homme, mit un terme à mon +outrecuidance chirurgicale, et dès-lors, je me bornai à donner de +simples collyres, quelques remèdes peu dangereux, ou bien à conseiller +des règles d'hygiène; et j'ai fréquemment vu guérir mes clients. Quant +au malade qui opéra en moi ce changement de système, j'appris qu'il +avait guéri tout seul.</p> + +<p>Le Lik Atskou, lui, tirait vanité des cures qu'il m'arrivait de +faire. Ce brave homme avait reçu chez lui le peu d'Européens venus à +Gondar depuis le commencement du siècle: quelques Grecs, des Arméniens +ou des soldats turcs qui, à la suite de méfaits, fuyaient la justice de +Méhémet-Ali; en dernier lieu, un Allemand, ministre protestant, et un +Français, MM. Samuel Gobat et Dufey, lui avaient donné de l'Europe une +opinion favorable. Lorsque j'arrivai à Gondar, M. Dufey en était parti +pour le Chawa depuis trois mois seulement, en promettant de revenir au +printemps; entre autres objets qu'il avait laissés en dépôt chez le Lik +Atskou, se trouvait un Ovide portant le timbre du collége de Henri IV, +son nom et son numéro d'ordre écrits de sa main. Le nom, le numéro et +jusqu'à l'écriture me firent reconnaître dans ce voyageur un camarade de +collége perdu de vue dès nos basses classes. J'inscrivis mon nom en +regard du sien, comptant qu'à son retour il se réjouirait comme moi +d'une reconnaissance si lointaine. Mais Dufey ne devait plus revoir +Gondar; du Chawa, il se rendit par une route inexplorée à Toudjourrah, +sur le golfe d'Aden; il passa ensuite dans l'Yémen, puis à Djiddah; là, +il fut repris par une de ces fièvres endémiques si communes dans les +basses terres de l'Éthiopie. Il errait en délire dans les rues de +Djiddah, où on le releva un jour sans connaissance dans le bazar. Il +profita du départ d'une petite barque non pontée pour s'embarquer pour +l'Égypte. En mer, les intempéries de la saison aggravèrent son mal, et, +après une longue agonie, couché sur des ballots, au milieu des quolibets +des matelots musulmans, il expira pendant qu'on jetait l'ancre à +Kouçayr. Issah, notre agent consulaire, réclama ses restes et les fit +enterrer dans le sable brûlant de cette plage aride.</p> + +<p>M. Dufey a ouvert pour moi cette longue liste mortuaire sur laquelle +devaient prendre place, durant mes voyages, tant d'êtres chers ou +intéressants.</p> + + + + +<h2><a name="ch2"></a><a href="#tch2">CHAPITRE II</a></h2> + +<p class="suj">TYPES ET COSTUMES.</p> + + +<p>En considérant les traits et les allures de la population +éthiopienne, on est porté à admettre les traditions indigènes et celles +qu'on trouve éparses encore parmi les Arabes de l'Yémen et de l'Hedjaz. +Selon ceux-ci, l'Éthiopie aurait reçu des immigrations d'Arabes, de +Grecs et de peuples venus du côté de l'Inde; les Éthiopiens, eux, +avouent s'être incorporé quelques colonies grecques ou tout au moins +venues des bords européens de la Méditerranée, et ils datent leur +origine nationale de Ménilek, fils de Salomon et de la reine de Saba. +Ils disent que, lorsque Ménilek quitta la Judée pour aller régner en +Éthiopie, le roi, son père, prit les fils des lévites, de ses officiers +et de ses notables pour en composer la maison ecclésiastique, civile et +militaire de son fils, et qu'il lui adjoignit également un grand nombre +des fils de ses sujets de toutes les classes. Ménilek, ayant navigué +heureusement sur la mer Rouge, aurait abordé en Éthiopie et réparti sa +petite armée dans le pays, lui donnant en sujétion les populations +autochthones. Aujourd'hui encore, les vieilles familles éthiopiennes +font remonter leur généalogie à ces colons issus d'Israël; elles se +trouvent surtout dans les <i>deugas</i> ou hauts pays, en Tegraïe, en +Samen, en Enderta, en Damote, en Begamdir, en Lasta et dans l'Amara.</p> + + +<p>Je n'aspire point à démontrer exactement les origines de ce peuple, +non plus qu'à faire son anthropographie; mon but est de relater ses +faits et ses gestes contemporains, et comme, dans le drame de la vie, il +existe des corrélations étroites entre le physique de l'acteur et son +rôle, je crois nécessaire de décrire l'Éthiopien tel qu'il frappe les +yeux, et même de parler avec quelques détails de ses vêtements et des +accessoires qu'il joint à sa personne, accessoires auxquels il +communique quelque chose de sa personnalité et qui, par une réaction +naturelle, ne sont peut-être pas sans influer à leur tour sur son être +physique et moral.</p> + +<p>Les Éthiopiens ont en général les traits de ce qu'on appelle +communément la race caucasienne; souvent ils représentent le type des +statues des Pharaons, ou bien la physionomie de l'Arabe et quelquefois +du Cophte; on trouve aussi parmi eux des hommes rappelant par leurs +types et leurs allures l'Indien de Coromandel et de Malabar, des +physionomies juives du plus beau modèle, des sujets accusant à divers +degrés l'immixtion du sang nègre, et enfin, dans les deux provinces +Agaw, un type étrange, aux yeux relevés vers les tempes.</p> + +<p>Les Éthiopiens sont d'une stature moyenne; leur ossature est plus +légère que celle de l'Européen, leur carnation plutôt molle; leur angle +facial est ouvert comme celui des Caucasiens et leur front développé; +leurs attaches sont fines, leurs mains petites et bien faites, leurs +membres inférieurs plutôt grêles. Ils ont en général le mollet placé +trop haut, les genoux ou les pieds cagneux, le talon plutôt saillant, le +pied charnu et plat et les jambes rarement velues; leur denture est +presque toujours irréprochable et leur musculature moins saillante que +chez l'Européen ou le nègre. On trouve parmi eux très-peu d'hommes +contrefaits et peu d'une grande force musculaire; leurs formes se +rapportent plutôt au type d'Apollon qu'à celui d'Hercule. Ils sont +adroits, souples et gracieux dans leurs mouvements; ils ont la démarche +libre, assurée, le geste sobre, distingué, sont peu aptes aux gros +travaux, mais résistent admirablement à la faim et aux fatigues de +longue durée. Leur peau, d'une douceur remarquable, fournit des +spécimens de toutes les nuances de coloration, depuis le teint pâle ou +légèrement cuivré du Chilien de souche espagnole, jusqu'au teint noir du +Berberin ou du nègre; le teint bronze florentin est celui de la +majorité. Il n'est pas rare de trouver des hommes d'une très-grande +pureté de traits et des femmes d'une beauté accomplie. Ils ont plusieurs +termes pour désigner les nuances de teint si diverses de leurs +compatriotes et n'admirent que médiocrement le teint européen, qu'ils +nomment teint rouge; ils prisent bien davantage le teint pâle légèrement +doré. Du reste, dans leur pays, sous leur ciel inondé de lumière et dans +leur atmosphère sèche et diaphane, le teint de l'Européen est loin +d'être préférable: il se hâle et brunit, il est vrai, mais s'injecte +inégalement et devient rouge par places, tandis que celui de l'indigène +reflète la lumière d'une façon douce et harmonieuse.</p> + +<p>Les Éthiopiens vont habituellement pieds et jambes nus; ce n'est que +par exception qu'ils usent de chaussures. Quoique exposés à marcher sur +les terrains les plus raboteux, les paysans et les soldats surtout +mettent de l'amour-propre à ne point garantir leurs pieds. Ils regardent +comme une preuve de santé et de virilité de pouvoir fouler impunément +depuis le tapis moelleux des prairies, fréquentes dans les +<i>deugas</i> ou hauts pays, jusqu'au sol calciné et brûlant des +<i>kouallas</i> ou basses-terres, ordinairement parsemés d'épines et de +cailloux anguleux; la plante de leurs pieds acquiert une épaisseur et +une élasticité étonnantes pour ceux qui n'ont pas été à même de faire +l'essai toujours pénible de marcher de la sorte. Les chefs et les hommes +riches, allant habituellement à mule ou à cheval, ont les pieds moins +endurcis que les hommes du commun, et, soit à la chasse, où il est +presque toujours indispensable d'être pieds nus, soit au combat, +lorsqu'ils sont forcés de mettre pied à terre en terrain difficile, ils +éprouvent fatalement quelquefois l'effet de leurs habitudes sédentaires +ou efféminées. De même que les Arabes, ils croient que la plante des +pieds résiste en raison de l'état de santé des organes abdominaux et +surtout de l'estomac; que l'homme chez lequel ces organes s'altèrent +éprouve à la plante des pieds une impressionnabilité qui disparaît au +retour de la santé. Les habitants des kouallas, exposés, à cause de la +grande sécheresse du sol, à voir se fendiller la plante du pied, y +remédient par des onctions grasses et mettent alors, jusqu'à guérison, +des sandales ou une sandale seulement. Cette sandale consiste en deux ou +trois semelles de cuir, brédies ensemble, et en lanières étroites +formant un œillet pour recevoir le second doigt du pied et +s'entrelaçant jusqu'à la hauteur de la cheville. Les trafiquants, les +moines gyrovagues, les ecclésiastiques et les citadins se munissent +ordinairement de sandales, lorsqu'ils ont à cheminer hors des villes, et +souvent ils n'en chaussent qu'une à la fois, comme il est dit dans +l'Énéïde. Les lépreux en portent presque toujours. Les femmes des +classes inférieures semblent éprouver, moins encore que les hommes, la +nécessité de la chaussure; les indigènes prétendent que cela provient de +ce que la femme marche plus près de terre, d'une façon moins accentuée +et que son pied s'échauffe moins. Quant aux femmes riches, leurs +habitudes sédentaires et la réclusion dans laquelle elles vivent font +que leurs pieds restent délicats; et dans la maison, elles font usage +d'un véritable soulier en cuir, dont la forme est celle du +<i>calceus</i> qu'on voit sur les monuments égyptiens et étrusques. +Comme dans l'antiquité, elles abandonnent cette chaussure lorsqu'elles +assistent au pleur funéraire d'un parent et lorsqu'elles prennent leurs +repas. Les princes de la famille impériale, les juges de la cour suprême +et quelques dignitaires ecclésiastiques portent aussi cette chaussure, +mais plutôt comme marque de dignité, que par besoin réel; de même que +les femmes riches, lorsqu'ils ont à faire une marche tant soit peu +longue, ils montent toujours à mule: un domestique ou un esclave porte à +la main, devant eux, leurs souliers, qu'ils ne pourraient, du reste, +conserver à cheval, puisque leur étrier n'est fait que pour admettre +l'orteil.</p> + +<p>Les hommes ont une culotte en étoffe légère de coton blanc, soit +demi-aisée comme nos culottes du dernier siècle et descendant comme +elles jusqu'à la naissance du mollet, soit collante et s'arrêtant à +quatre doigts au-dessus du genou. Dans la province du Chawa, quelques +parties du Wallo et du Tegraïe et dans plusieurs kouallas, on donne de +l'ampleur à ce vêtement jusqu'à en supprimer quelquefois la fourche; il +a alors l'aspect d'un jupon court qui couvre des genoux à la taille où +il est fixé au moyen d'une coulisse, et présente une ressemblance +frappante avec le <i>campestre</i>, le <i>cinctus</i> et le +<i>semicinctium</i>, vêtements des athlètes et des soldats représentés +sur les anciens bas-reliefs grecs et romains. Ces dénominations me +paraissent appliquées à des vêtements de même espèce, différant entre +eux par le volume seulement. Par une corrélation singulière, dans les +langues amarigna, tigrigna et galligna ou ilmorma, on désigne le +<i>cinctus</i> par des expressions dont les racines sont analogues à +celle du mot latin, et, de même que dans l'antiquité, il est surtout +porté par les esclaves, les laboureurs, les chasseurs et les artisans +dont le travail demande de l'activité, et, pendant leurs occupations, +forme, avec une petite ceinture, leur unique vêtement. Les habitants des +kouallas lui substituent un pagne ou pièce d'étoffe rectangulaire dont +ils s'entourent le milieu du corps, reproduisant ainsi le vêtement qu'on +voit dans les peintures étrusques et égyptiennes. Ils se servent aussi +d'une pièce d'étoffe, ordinairement une petite ceinture, roulée autour +de la taille, passée ensuite dans l'entre-jambe et rattachée à la +ceinture. Ce vêtement paraît être le même que le <i>subligar</i> en +usage parmi les gymnastes et athlètes de l'antiquité.</p> + +<p>Les hommes portent une ceinture d'une étoffe semblable à celle des +culottes, mais un peu plus forte; elle est large de une à deux coudées, +c'est-à-dire de 46 à 92 centimètres; quant à sa longueur, elle varie, +selon la mode, de 10 à 100 coudées, c'est-à-dire de 4 m. 60 à 46 mètres +environ<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a +href="#footnote2"><sup>2</sup></a>. Les longues ceintures s'enroulant +jusqu'à la hauteur du sein, forment un volume à la fois gênant et +disgracieux, mais la mode éthiopienne est très-variable en ce point.</p> + + +<blockquote class="footnote"><p><a id="footnote2" + name="footnote2"></a><b>Note 2: </b><a href="#footnotetag2">(retour)</a> + Les mesures éthiopiennes sont la coudée, l'empan, le doigt, la + semelle, la sommière et la corde.—Ces deux dernières mesures + sont uniquement agraires et d'un usage peu fréquent; le nombre de + coudées qui les composent varie de 8 à 24, selon les provinces. Malgré + la différence de la taille des hommes, la longueur de la coudée ne + varie guère qu'entre 45 et 47 centimètres.</p> +</blockquote> + +<p>La très-grande majorité des Éthiopiens ne porte ni tunique, ni +chemise: les bras et les jambes restent nus.</p> + +<p>La langue éthiopienne a un terme générique correspondant aux termes +<i>amictus</i> et <span class="grec" title="ephestris">εφεστρις</span> désignant, comme chez les anciens +Romains et Grecs, tout vêtement de dessus, le substantif éthiopien étant +au verbe qui a la même racine, absolument dans les mêmes rapports que +les mots <i>amictus</i> et <span class="grec" title="ephestris">εφεστρις</span>, aux verbes <i>amicire</i> +et <span class="grec" title="ephennusthai">εφεννυσθαι</span>. Ils emploient ce substantif pour désigner la +pièce la plus importante de leur costume, celle qui le caractérise et +justifie l'expression de <i>gens togata</i> qu'ils s'appliquent avec +complaisance. Leur toge, en tissu de coton blanc, comme la toge antique +à trois <i>plagula</i> décrite par Varron, est formée de trois lés +cousus ensemble composant un rectangle d'environ 4 m. 80 sur 2 m. 80 de +large, et orné, aux deux bouts, d'un liteau bleu ou écarlate tissé dans +l'étoffe sur une largeur de 10 à 20 centimètres, correspondant au limbe +qu'on voit sur les toges des anciens Grecs des deux sexes. La qualité de +leurs toges est peu variée; la chaîne est toujours d'un fil plus fin et +plus tors que celui de la trame qui ne l'est quelquefois que d'une +manière inappréciable, et le tissu souple et élastique se prête +admirablement aux draperies. La toge commune a un liteau très-étroit; +elle est faite d'un coton écru, mal épluché, et dans des dimensions +moindres en général que celles données plus haut; elle ne se vend qu'un +talaro, et, dans quelques provinces, sert comme monnaie, et se détaille +par huitièmes. Celles de qualité supérieure sont d'un coton blanc, +choisi, à larges liteaux et se rapprochant ou dépassant un peu les +proportions précitées; leur prix varie entre 2 et 5 talari; les plus +belles rappellent au toucher le moelleux du châle de cachemire. Il +y a aussi la toge de cérémonie ou toge d'honneur, ordinairement d'un +tissu plus léger, plus fin; le liteau est en soie, tissé en losange ou +en damier. Il y a en outre plusieurs toges différentes entre elles par +leurs dimensions, depuis la toge ample de la province du Chawa et de +quelques provinces occupées par les Gallas ou Ilmormas, jusqu'à la toge +à deux lés faite d'une espèce de madapolam de fabrique américaine ou +indigène; cette toge, toujours portée en simple, est en usage dans +plusieurs districts kouallas voisins des frontières; les soldats la +portent aussi quelquefois aux jours de combat ou de parade.</p> + +<p>La toge à trois lés, de fabrique indigène, se porte toujours en +double, ce qui la réduit à 2 m. 40 de haut sur 2 m. 80 de large; elle +s'ajuste de beaucoup de façons, mais sans agrafe, broche ni attache, et +couvre ordinairement depuis le cou jusqu'aux chevilles. Malgré +l'adhérence et la souplesse de son tissu, elle exige un art ou une +habitude telle, qu'il est très-rare qu'un étranger parvienne à s'en +vêtir convenablement, <i>nec fluat nec strangulet</i>, selon +l'expression de Quintilien, ce qui provoque chez les indigènes un +sourire de dédain.</p> + +<p>L'Européen, en arrivant dans le pays, est frappé de la variété des +costumes; il sent que les vêtements sont à peu près les mêmes, mais il +éprouve de l'embarras à discerner ce qui les différencie. Cela provient +de ce qu'il arrive de pays, où la forme des vêtements plus ou moins +amples est arrêtée à demeure par l'aiguille et les ciseaux, tandis qu'en +Éthiopie, à l'exception de la ceinture et de la culotte, les ajustements +divers sont composés de pièces d'étoffes rectangulaires, différentes de +dimension seulement et offrant tous les aspects variés que permet la +draperie. La confusion qui, à première vue, résulte de ces ajustements, +donnerait peut-être la raison de l'embarras des antiquaires et de leur +désaccord fréquent, touchant les costumes de l'antiquité grecque et +romaine. Je ne sais si je m'abuse, mais mon séjour prolongé au milieu de +peuples dont la manière de se vêtir offre des ressemblances frappantes +avec celles des Grecs et des Romains, et l'usage que j'ai fait moi-même +de leurs vêtements, me donnent à croire que beaucoup de leurs noms +signifiaient, non des vêtements différents, mais différentes façons de +draper le même vêtement<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a +href="#footnote3"><sup>3</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><p><a id="footnote3" + name="footnote3"></a><b>Note 3: </b><a href="#footnotetag3">(retour)</a> + Voir la <a href="#n1">note 1</a> à la fin du volume.</p> +</blockquote> + +<p>Au besoin, les Éthiopiens font de leur toge un tapis, une +courte-pointe, une tenture ou une portière, comme le rapporte, pour les +Grecs, Athénée; de même qu'Agamemnon, ils s'en servent comme de signal; +elle leur sert à recueillir l'enfant à sa naissance; ils n'ont d'autre +couverture durant leur sommeil et un pan de toge leur sert de linceul, +comme il est dit dans Homère et Xénophon. Pour exprimer l'accueil le +plus sincère et le plus dévoué, ils ont des expressions qui signifient +étendre la toge le long du chemin sous les pas de celui qu'ils veulent +honorer, rappelant ainsi les récits évangéliques de l'entrée du Sauveur +dans Jérusalem. Veulent-ils courir, ils abandonnent leur toge ou +l'enroulent autour du corps, comme il est rapporté dans l'Illiade. De +même que chez les Romains et les Grecs, leur toge sert aux deux sexes; +la femme de Phocion portait celle de ce grand homme. Les ménages +éthiopiens, même aisés, en usent de même lorsque les époux sont unis, et +le refus de Xanthippe de se vêtir de la toge de son immortel époux, +suffirait seul aux yeux de tout Éthiopien pour donner la mesure de son +caractère acariâtre et de la désunion qui affligeait le ménage de +Socrate. Comme les Romains, ils ont soin, aux jours de fête, de revêtir +une toge fraîchement lavée: et lorsqu'ils ont à répondre à une +accusation grave, ils comparaissent avec une toge sale et les cheveux en +désordre. Enfin, la célèbre statue d'Aristide de la collection Farnèse, +les personnages qu'on voit sur les vases étrusques, les bas-reliefs +représentant des femmes grecques ou romaines reproduisent exactement +diverses façons de se draper des Éthiopiens modernes. La statue de +l'Apollon jouant de la lyre, du Musée du Louvre, rappelle en tout, +depuis la pose jusqu'aux plis de la toge, quelque trouvère éthiopien +jouant devant ses maîtres. La statue de Polymnie reproduit également, +avec une exactitude saisissante, quelque jeune Éthiopienne de bonne +maison; de même les statues de Thalie, de la Vénus d'Arles et de +Plotine. La statue d'Adorante, la toge ouverte sur la poitrine, +ressemble en tout à une Éthiopienne qui aborde un ami. La toge +éthiopienne à liteaux, celle qui est le plus universellement portée, ne +serait peut-être que la toge-prétexte des anciens. D'après la tradition +des Éthiopiens, cette toge n'était permise jadis qu'aux principaux +magistrats, aux ecclésiastiques, aux hommes de marque et aux enfants de +maison riche; on sait qu'à Rome, l'usage de la toge-prétexte était à peu +près le même.</p> + +<p>Les Éthiopiens, comme nous l'avons dit plus haut, quittent leur toge +pour les travaux qui exigent un grand déploiement d'activité; ils la +déposent pour combattre ou l'enroulent autour du corps, s'ils prévoient +qu'ils ne reviendront pas à l'endroit où s'apprête la lutte; et ils +s'encapuchonnent et s'enveloppent dans ses plis pour la nuit, après +avoir ôté leurs vêtements de dessous.</p> + +<p>Ils ont différentes façons de draper leur toge, selon qu'ils se +présentent à l'église, devant un tribunal, devant un supérieur ou devant +un égal, lorsqu'ils demandent justice ou parlent devant telle ou telle +assemblée, lorsqu'ils se joignent à une réunion de deuil. Ils se +découvrent la poitrine en partie pour répondre à un salut et +manifestent, en se drapant de telle ou telle façon, le dédain, l'éveil, +l'abandon de soi-même et les principaux sentiments qui agitent le +cœur de l'homme. Souvent des accessoires identiques inspireront +l'homme de la même façon, et sans avoir jamais entendu parler de la fin +de César, plus d'un Éthiopien s'est couvert le visage d'un pan de sa +toge, en mourant sous le fer d'assassins.</p> + +<p>Je ne m'étendrai pas sur les avantages et les inconvénients d'un +régime d'habillement si différent de celui qui est adopté en Europe; ils +se déduisent naturellement de cette considération que l'habillement des +peuples européens est composé de pièces façonnées par les ciseaux et +l'aiguille pour des portions déterminées du corps, au lieu que le +vêtement des Éthiopiens consiste principalement en pièces d'étoffe +rectangulaires, susceptibles de s'adapter successivement à toutes les +parties du corps. Ce dernier régime vestimental favorise bien plus que +l'autre le langage du geste, si naturel à l'homme, langage que les +anciens avaient soumis à des règles et porté à la hauteur d'un art, +accroissant ainsi la puissance d'expression de la pensée, que les +langues humaines sont si souvent insuffisantes à rendre. Je m'arrête au +seuil d'un sujet si important et si vaste, laissant aux philosophes à y +porter la lumière; et avant de reprendre mon récit, je prie de +considérer que, si j'établis des rapprochements entre le vêtement +éthiopien et celui des Étrusques, des Romains et des Grecs, ce n'est +point pour faire montre de science et donner lieu à des scolies +nouvelles, mais seulement pour contribuer à éclairer l'origine du peuple +qui m'occupe, et en même temps mettre en éveil ceux qui s'adonnent à +l'étude des usages antiques et qui, faute de les avoir expérimentés, +comme moi, par eux-mêmes, en sont réduits à commenter les textes souvent +obscurs et les représentations mortes souvent insuffisantes.</p> + +<p>La plupart des Éthiopiens n'ont qu'une toge; à mesure que l'aisance +leur arrive, ils en ajoutent d'abord une spécialement consacrée à leurs +visites à l'église, puis une plus grossière pour la nuit et une plus +épaisse pour l'hiver. À la dimension et aux draperies de la toge, bien +plus qu'à sa qualité, on distingue de loin l'homme d'armes du paysan, +l'artisan de l'homme d'étude, l'ecclésiastique du trafiquant, le +musulman du chrétien, et souvent même l'on reconnaît l'habitant de telle +ou telle province.</p> + +<p>La toge donne une physionomie magistrale aux réunions, à l'orateur, à +l'homme en prière; elle fait souvent ressembler les hommes endormis à +des statues renversées, et rehausse singulièrement l'aspect qu'offre le +cavalier chevauchant sur une belle monture. Elle semble moins inviter à +l'égoïsme que nos vêtements ajustés formant une part strictement définie +pour un seul individu. Il arrive journellement que l'Éthiopien étende un +pan de sa toge sur un homme que son vêtement usé expose à la froidure, +et il n'est pas rare qu'il en détache un lé pour couvrir la nudité de +son semblable.</p> + +<p>On fait usage en Éthiopie d'une pèlerine en peau préparée avec son +poil. Ce vêtement de dimension très-variable est quelquefois fait de la +peau d'un poulain mort-né, d'un chevreau, d'une once, d'un chat civet, +d'une panthère, d'un lionceau, d'un veau, enfin de tous les animaux +domestiques ou sauvages, dont le pelage est agréable à l'œil, à +l'exception toutefois du chien et de l'hyène. La peau est taillée de +façon à former cinq ou six bandelettes, qui tombent sur les reins et les +côtés, et à ce que la peau des deux pattes de devant vienne se croiser +sur la poitrine, comme dans la statuette de Cupidon-Hercule qu'on voit +au Louvre. Les plus riches pèlerines sont faites en peau de mouton, +doublées en soie écarlate et quelquefois rehaussées de bosselures en +vermeil; elles viennent de la frontière N. O. du Wallo et de la petite +province adjacente d'Amara, où sont soigneusement élevés des moutons à +longue laine. Ces moutons fournissent une toison dont les mèches +atteignent jusqu'à deux coudées et plus de longueur. La toison blanche +dont les mèches dépassent une coudée est regardée comme la pèlerine la +plus aristocratique; les toisons noires d'une à deux coudées de long +sont plus communes et ordinairement soumises à une teinture qui embellit +et égalise leur couleur. Les hommes de guerre, les cavaliers surtout, +portent ce vêtement par dessus la toge pour l'assujétir ou pour se +préserver du froid; les jeunes paysans et les chevriers n'ont souvent +que ce seul vêtement et le portent en <i>exomis</i>, de façon à figurer +exactement la <i>mustruca</i> en usage à Carthage. Comme il a été dit +plus haut, les soldats déposent leur toge pour le combat, et, quand ils +ont une pèlerine, ils la gardent, mais l'adaptent en <i>exomis</i>, +c'est-à-dire qu'ils passent en dehors leur épaule droite pour assurer la +liberté de leur bras droit. En entrant dans l'église ou dans la maison +d'un supérieur, quand on comparaît devant un tribunal, il est d'usage +d'ôter la pèlerine et de draper sa toge à la façon respectueuse. Il en +est de même pour tout vêtement surajouté à la toge, que ce vêtement soit +en peau ou en tissu de laine, comme ceux que les Éthiopiens mettent +par-dessus la toge en hiver, et qui correspondent au <i>lacerna</i> ou +au <i>laena</i> des cavaliers romains. Suétone rapporte que les +chevaliers avaient l'habitude de se lever et d'enlever leur lacerne +lorsque l'empereur Claudius entrait au théâtre; les Éthiopiens +manifestent de la même façon leur respect à l'arrivée d'un haut +personnage.</p> + +<p>Lorsqu'ils veulent caractériser un peuple étranger, ils usent de +locutions analogues aux locutions latines, <i>gens togata</i> ou <i>gens +non togata</i>, et mentionnent en outre, ce qui, à leurs yeux, est une +caractéristique très-importante, si le peuple en question porte ou ne +porte pas la chevelure tressée.</p> + +<p>Les cheveux des Éthiopiens sont noirs, frisent naturellement, et +quand ils ne sont pas tressés, forment un crêpé qui dessine les contours +du visage d'une façon fort gracieuse. Ils ont trois noms pour indiquer +trois qualités principales de cheveux. Ils déprisent le cheveu fort, +très crépu et se cassant avant d'atteindre une certaine longueur, et, +quoique celui qui a de tels cheveux n'ait dans sa personne aucun signe +qui ramène au type nègre, ils le regardent comme entaché de ce sang. Ils +déprisent aussi le cheveu plat, et n'admirent que celui qui frise et +atteint une longueur d'une quarantaine de centimètres. Presque tous les +hommes de guerre portent les cheveux longs et tressés; leur coiffure +exige un travail de plusieurs heures, aussi ne la renouvellent-ils guère +plus de deux fois par mois. Elle consiste tantôt en nattes ou tresses +coniques, larges comme des côtes de melon, partant du front et des +tempes pour aboutir à la nuque où elles se terminent en tirebouchons +tombant sur les épaules; tantôt en tresses fines et plates, suivant la +même direction, ou bien en une seule tresse décrivant une spirale +jusqu'au sommet de la tête; quelquefois aussi, elle consiste en boucles +étagées pareilles au tortillement d'une grosse frange, ou à la vrille de +la vigne. Ce dernier genre de coiffure, qui est représenté sur la +colonne trajane, n'est guère adopté que par les paysans, +francs-tenanciers de quelques frontières; quant aux autres modes de +coiffures, elles sont représentées sur les bas-reliefs assyriens trouvés +à Ninive.</p> + +<p>Les tresses partent le plus près possible du cuir chevelu, et pour +atténuer leur soulèvement résultant de la croissance, les coiffeuses +tendent les cheveux au point de rendre les racines douloureuses et +d'occasionner des maux de tête qui durent quelquefois un ou deux jours. +Les nattes d'une coiffure fripée prennent trois ou quatre heures à +défaire; afin de faire reposer les cheveux, on les attache pour un ou +deux jours en touffe, soit à la corymbe, soit en tutule, ce qui +rappelle, et d'une façon des plus gracieuses, certaines coiffures +grecques et romaines. Pour préserver pendant leur sommeil l'intégrité de +leur coiffure, ils font encore usage de l'antique oreiller de bois qui a +la forme d'un croissant monté sur une tige à pied rond; cet oreiller +figure souvent parmi les emblèmes et hiéroglyphes des monuments +égyptiens.</p> + +<p>Afin d'assurer à leurs enfants une belle chevelure, les mères ont +grand soin de les raser fréquemment jusqu'à ce qu'ils aient atteint +l'âge de sept à huit ans. Alors les enfants des notables et des hommes +d'armes surtout portent une tresse, puis deux, puis trois, laissant une +espèce de tonsure qui va se rétrécissant à mesure qu'ils avancent en +âge. Cette coiffure, qui est peut-être celle de la jeune actrice ou +mesocure antique, est portée par les adolescents des deux sexes jusqu'à +l'âge de dix-huit ou vingt ans. Ils cessent alors de raser leur tonsure +qu'ils ont rétrécie successivement jusqu'au diamètre d'une pièce de deux +francs, et ils ne passeront plus le rasoir sur leur tête, si ce n'est à +la mort d'un proche parent, d'un ami intime ou de leur maître.</p> + +<p>Anciennement, l'homme libre et tenu au service de guerre avait seul +le privilége de porter la chevelure tressée; chaque ennemi qu'il tuait +ou faisait prisonnier lui donnait le droit d'ajouter une tresse, et dix +faits d'armes de ce genre l'autorisaient à faire tresser sa chevelure +entière. Depuis la chute de l'Empire, cet usage s'est relâché au point +que quelques hommes des villes et quelques paysans, surtout ceux des +districts frontières, portent les cheveux tressés. Les esclaves mâles +observent seuls l'antique interdiction. Les paysans, les +ecclésiastiques, les artisans, les trafiquants et les citadins portent +les cheveux ras ou fort peu longs; quelques-uns d'entre eux, d'une +nature belliqueuse, font tresser leurs cheveux et s'exposent ainsi à des +querelles avec des hommes d'armes, comme on l'a vu en France lorsqu'à +certaines époques les militaires voulaient s'arroger le droit exclusif +de porter la moustache.</p> + +<p>La sécheresse du climat rend presque nécessaire pour tous des +onctions grasses; sans elles, le cuir chevelu devient douloureux, et les +cheveux se cassent; aussi, les indigènes de toutes les classes, ceux +mêmes qui se rasent les cheveux, s'oignent-ils la tête de beurre frais +mêlé quelquefois à des parfums. Ces onctions leur sont indispensables +pour prévenir ou atténuer les maux de tête, lorsqu'ils sortent des mains +des coiffeuses. Ils prétendent prévenir également par ce moyen divers +autres inconvénients, parmi lesquels ils comptent l'affaiblissement de +l'ouïe et de la vue. Les soldats se beurrent souvent avec une abondance +telle que le beurre leur coule sur les épaules, et que leurs vêtements +en sont tout imprégnés.</p> + +<p>La barbe des Éthiopiens est noire, naturellement bouclée, et +n'atteint que très-rarement la longueur de celle de l'Européen. +Contrairement à leur peu de goût pour la chevelure plate et longue de +l'Européen, ils apprécient beaucoup la barbe noire, longue et droite, +et, chose digne de remarque, aux yeux des indigènes observateurs, cette +barbe est souvent l'indice d'un esprit plus apte aux spéculations de +l'intelligence qu'aux préoccupations de la vie purement matérielle, et +qui suit de préférence les voies synthétiques. Ce genre de barbe se +rencontre plus souvent chez les ecclésiastiques que chez les hommes de +guerre, ou chez les laboureurs. Les chrétiens laissent pousser leur +barbe et leur moustache, et la raccourcissent fréquemment au moyen de +ciseaux; les musulmans sont les seuls qui fassent usage du rasoir.</p> + +<p>Tout Éthiopien chrétien porte au cou, comme signe de sa religion, un +cordon en soie bleue. Cet usage vient de ce que le prêtre, en baptisant +un enfant, lui passe au cou un cordon tricolore, comme emblème de la +Trinité. Presque tous enfilent à ce cordon quelque amulette, quelque +pierre d'abraxas, des margaritini ou quelque autre verroterie; d'autres +y ajoutent un ou deux colliers formés de périaptes ou petites amulettes +renfermées dans du maroquin rouge ou vert et consistant soit en +<i>volumens</i> ou longues bandes de parchemin enroulées sur lesquelles +sont écrites des formules de dévotion, rappelant les phylactères des +anciens Grecs et Hébreux, soit en écorces, feuilles, herbes, racines ou +autres substances magiques. Beaucoup d'Éthiopiens sont +très-superstitieux; cependant, c'est surtout le désir d'embellir leur +personne qui les engage à porter ces périaptes, qui sont relevés de +distance en distance par des rassades de couleur éclatante, des grains +de corail rouge, de pierre sanguine, d'ambre jaune, par des anneaux +d'argent ou d'autres colifichets.</p> + +<p>Presque tous portent un anneau au doigt: les pauvres en laiton, les +riches en argent; ces derniers en mettent ordinairement de quatre à huit +à la première phalange du petit doigt de la main gauche. Les princes +seuls sont reçus à avoir ces anneaux en or.</p> + +<p>L'habillement des femmes consiste en une stole ou tunique en étoffe +de coton blanc, fort ample, traînante, à manches larges du haut et +ajustées aux poignets, et en une toge semblable à celle des hommes, +qu'elles revêtent par dessus et drapent de façon à lui donner tous les +aspects de la toge ou <i>péplum</i> antique portée en Grèce par les deux +sexes et souvent sans boucle par les femmes. Comme le dit Homère pour +les femmes du haut rang dans l'antiquité, les Éthiopiennes riches +portent leur toge traînante à terre. Les jeunes filles appartenant aux +familles aisées ne portent en général que la tunique seule ou la toge +seule, rappelant et justifiant ainsi les épithètes grecques <span class="grec" title="monopeplos">μονοπεπλος</span> +et <span class="grec" title="monochitônes">μονοχιτωνες</span> appliquées aux jeunes filles +Spartiates. Comme à Rome, les femmes mariées qui se respectent ne +paraissent point en public sans une stole sous leur toge, rappelant +ainsi l'épithète de <i>stolata</i> indiquant les matrones romaines par +opposition aux mérétrices. Les Éthiopiennes qui accomplissent +habituellement les travaux du ménage, mettent une petite ceinture +au-dessous des seins, à la taille ou sur les hanches, correspondant à la +position que les antiquaires donnent au <i>cingulum</i>, au <i>zona</i> +et au <i>cestus</i>: ceintures des femmes antiques; quelquefois même, +elles mettent deux ceintures, une sous les seins et l'autre sur les +hanches<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a +href="#footnote4"><sup>4</sup></a>. Celles des classes riches portent +des tuniques brodées en soie de diverses couleurs, rappelant aussi la +<i>tunica picta</i> et la <i>tunica palmata</i> des anciens.</p> + +<blockquote class="footnote"><p><a id="footnote4" + name="footnote4"></a><b>Note 4: </b><a href="#footnotetag4">(retour)</a> + Voir la <a href="#n2">note 2</a>, à la fin du volume.</p> +</blockquote> + +<p>Les femmes montent à mule, à chevauchons, et mettent alors sous la +stole des pantalons étroits du bas et descendant jusqu'aux talons; le +bas de ces pantalons est souvent brodé en soie de diverses couleurs.</p> + + +<p>Lorsque les femmes de condition se présentent en public, elles +s'encapuchonnent et se voilent d'un pan de la toge, de façon à ne +laisser paraître que les yeux. Quelquefois, au lieu d'un pan de la toge, +elles enroulent sur la tête une écharpe, de façon à couvrir le front et +à laisser pendre les bouts par derrière; elles se tiennent alors le bas +du visage caché dans un pli de la toge.</p> + +<p>Les femmes de chefs mettent ordinairement par dessus la toge un petit +burnous en soie richement brodé et souvent orné de bossettes en vermeil.</p> + + +<p>Les femmes disposent leurs cheveux de la même façon que les hommes +et, à cet égard, ne sont point soumises comme eux aux restrictions +qu'entraînent les diverses positions sociales. Les paysannes, les femmes +d'artisans ou d'ecclésiastiques, les esclaves mêmes font tresser leurs +cheveux aussi bien que les grandes dames. De même que les hommes, elles +aiment à mettre dans leurs cheveux une longue épingle en corne de buffle +ou en bois, à tête sculptée; les riches ont cette épingle en argent ou +en vermeil, surmontée quelquefois d'une grosse tête en filigrane d'or. +Elles portent aux mains une quantité de minces anneaux en argent, +qu'elles disposent, comme les femmes de l'antiquité, à chaque phalange +et phalangette; pour les faire ressortir davantage, elles les +entremêlent d'anneaux en corne de buffle. Elles portent des anneaux, des +boutons ou des pendants d'oreille à l'italienne. Elles mettent aux +chevilles des périscélides formés d'une quantité de pendeloques en +argent, de petits grains lenticulaires en argent également ou de menus +grains de verroterie, et font usage de bracelets aux poignets et à la +partie charnue du bras. Au beurre frais qu'elles prodiguent sur leur +chevelure, elles mêlent de grossières essences venues d'Arabie, et elles +mettent aussi des essences dans leurs amulettes. Les plus expertes en +thymiatechnie se parfument le corps au moyen de fumigations savantes; +d'autres remplacent quelquefois un bouton d'oreille par un clou de +girofles. Beaucoup d'entre elles se peignent le bord des paupières avec +de l'antimoine.</p> + +<p>Comme on le pense bien, le costume des enfants est fort élémentaire. +Un pan de la toge de la mère leur sert de langes, et lorsqu'ils peuvent +se tenir debout, on leur met une tunique atteignant aux genoux. Dès +quatre ou cinq ans, les enfants pauvres remplacent ce vêtement par une +petite pièce d'étoffe rectangulaire, suffisant à peine quelquefois à +leur couvrir le tronc, et pour la liberté de leurs jeux ils se drapent +de préférence en <i>suffibulum</i> ou en <i>chlamide</i>; souvent même, +comme dans les bas-reliefs antiques, ils vont tout nus, portant leur +vêtement sur une épaule ou sur le bras comme un manipule. Les enfants +des riches gardent la tunique plus longtemps et mettent par dessus une +toge à liteaux, qui serait la toge prétexte s'ils la quittaient +lorsqu'ils atteignent l'âge d'homme, d'autant plus qu'ils portent au cou +la bulla en argent, comme les enfants des patriciens romains, et comme +ceux-ci cessent de la porter lorsqu'ils deviennent pubères, justifiant +jusqu'à ce jour l'appellation de <i>hæres bullatus</i> que Juvénal +donnait aux enfants riches. Quelques-uns portent avec la bulle, une +clochette et un collier formé de pendeloques en argent, au milieu +desquelles se trouve toujours la bulla. Les enfants des classes +inférieures portent un ornement du même genre fait en cuir, comme la +<i>bulla scortea</i> de leurs pareils à Rome.</p> + +<p>Le costume des ecclésiastiques consiste en un caleçon flottant, +arrivant jusqu'à mi-jambe, fixé aux hanches par une ceinture étroite et +longue seulement de quatre à cinq coudées; en une sorte de tunique +étroite descendant jusqu'aux chevilles, à manches larges, sans poignets, +dont le collet très-étroit tombe en deux pointes jusqu'à la ceinture, et +en une toge dont la qualité varie selon leur état de fortune. Leur +cordon de chrétienté est sans périaptes et sans amulettes. Ils se rasent +fréquemment la chevelure et portent un turban volumineux et de forme +particulière, par dessus une calotte de cotonnade. Les hauts dignitaires +ecclésiastiques et les titulaires d'abbayes importantes portent par +dessus la toge une espèce de burnous en drap bleu ou en soie brodée, +semblable à celui des femmes de haut rang.</p> + +<p>Tel est d'une façon générale, le costume du peuple éthiopien; la toge +en est la pièce principale et fondamentale; quant aux pièces +accessoires, elles varient selon les provinces et les exigences locales.</p> + + +<p>Il ne faut pas croire que ces vêtements, qui semblent calqués sur +ceux de la plus haute antiquité, soient immutables et refusent +satisfaction au goût de changement, grain de folie inné dans l'homme, +qui fait en partie sa noblesse, son charme et peut-être aussi son +danger. La mode règne en Éthiopie; ses décrets y sont souverains, ses +caprices, ses extravagances même y sont accueillies. Les Éthiopiens qui +ont si longtemps joui de grandes libertés politiques et civiles, ne +s'astreindraient que difficilement à s'emprisonner dans des formes de +costume invariables, et, dans cet ordre d'idées, de même qu'en Grèce et +à Rome, leur costume, sans s'écarter complètement des grandes règles de +l'esthétique, a l'avantage de se prêter aussi à cette inquiétude, à ces +tâtonnements incessants de l'esprit humain, toujours à la recherche de +la perfection.</p> + +<p>Plus qu'ailleurs peut-être, en Éthiopie, les habitudes physiques et +les tendances morales de l'homme se jugent d'après sa manière de porter +ses vêtements: l'initiative en ce genre laissée à chacun concourt +puissamment à développer le sentiment des formes et influe sur les +manières et jusque sur le langage. On est frappé surtout de la dignité +des assemblées; et, quand on est assez familiarisé avec la langue des +Éthiopiens pour en apprécier les beautés, on est émerveillé quelquefois +de l'élévation de leurs vues, de la convenance, de la mesure et des +habiletés de langage qu'ils déploient naturellement.</p> + + + + +<h2><a name="ch3"></a><a href="#tch3">CHAPITRE III</a></h2> + +<p class="suj">APERÇU GÉOGRAPHIQUE, ETHNOLOGIQUE ET HISTORIQUE. L'ANCIEN +EMPIRE.</p> + + +<p>Les pluies hivernales avaient atteint leur plus grande intensité; il +pleuvait quelquefois sans interruption pendant des journées entières, et +le tonnerre grondait fréquemment. Un matin, le Lik Atskou vint +m'annoncer que l'Atsé ou Empereur le faisait prier de m'engager à me +rendre auprès de lui, pour donner mes soins à sa femme dangereusement +malade, disait-il. Pour faire plaisir au Lik Atskou, je me rendis avec +lui au palais.</p> + +<p>Ce palais, bâti par des Portugais, il y a environ deux siècles, est +situé au milieu de quartiers en ruine. Il consiste en une agglomération +de bâtiments sans symétrie, terminés les uns en plates-formes bordées de +créneaux, les autres en dômes ou en voûtes; autour, règne une enceinte +spacieuse et irrégulière formée par une muraille crénelée, à marchepied, +à meurtrières et tourelée de distance en distance; le bâtiment principal +a pour façade une grosse et haute tour carrée, qui domine tout cet +assemblage. De la salle de banquet et d'audience solennelle, il ne reste +plus qu'un pan du mur de pignon, au milieu duquel la baie cintrée de la +haute porte d'entrée se découpe sur le ciel. Les salles de bains, les +étuves sont défoncées; les chambres des femmes n'abritent plus que les +oiseaux de nuit; la trésorerie, le garde-meuble, les cuisines, les +écuries, les appartements où les Empereurs se retiraient, dit-on, avec +leurs familliers pour se reposer de la rigide étiquette de la cour, tout +est inhabitable, et personne dans le pays n'était capable même de +fabriquer la chaux pour réparer les dégâts causés par le temps. Une +ancienne prison et la grande salle où se tenait le plaid impérial sont +les seules parties bien conservées. Un vieillard de Gondar disait, en me +racontant des anecdotes sur les Empereurs:</p> + +<p>Dieu veut qu'au milieu de ces débris, la prison et la salle des +plaids restent debout, pour témoigner contre les violences iniques de +notre Famille impériale.</p> + +<p>Les indigènes, quoique habitués aux aspects grandioses et austères de +leur pays, s'arrêtent devant cette demeure avec un sentiment de +mélancolie respectueuse; quant à l'Européen, il est surpris agréablement +comme par une image de la patrie, mais bientôt, il cède aussi à la +tristesse, en considérant ce palais mutilé, hautain encore, au milieu +des humbles maisons de Gondar, comme un vétéran déguenillé, prêt à +raconter aux enfants les guerres d'autrefois.</p> + +<p>Le Lik Atskou s'arrêta sur le palier d'un large escalier extérieur; +un enfant demi-nu nous ouvrit la grande porte d'une espèce de +corps-de-garde, d'où il nous introduisit dans la salle des plaids, vaste +pièce rectangulaire et dénudée, à l'extrémité de laquelle était accroupi +sur un lit à baldaquin l'Atsé ou Empereur: Sahala Dinguil. Le Lik Atskou +salua comme s'il se fût présenté devant le plus magnifique des Rois, et +l'on nous fit asseoir par terre, sur un lambeau de natte.</p> + +<p>Sahala Dinguil, vieillard d'environ soixante-dix ans, avait le teint +coloré et presque aussi clair que celui d'un Européen, la chevelure +crépue et blanche comme la neige, le front haut, uni, l'œil vif, +la figure pleine et imberbe; toute sa personne un peu vulgaire était +empreinte d'une jovialité sensuelle. Il trônait en toute sérénité sur un +bois de lit indien, portant encore les restes d'une riche marqueterie en +ivoire et en nacre; un tapis turc, râpé et trop étroit, laissait à +découvert une partie des fonçailles. Quatre petits pages en haillons, un +eunuque difforme et deux vieillards se tenaient immobiles et les yeux +baissés de chaque côté du pauvre trône.</p> + +<p>On me demanda quelque remède panchymagogue, quelque panacée +infaillible, pour la femme de Sa Majesté, la mère de son héritier, son +âme, sa vie, ajouta-t-on; mais on me décrivit la maladie en termes +tellement discrets et vagues, que je dis que je ne prescrirais qu'après +avoir vu la malade. Là-dessus, on se consulta d'un air mystérieux, et je +fus confié à l'eunuque, qui m'introduisit seul dans le harem impérial. +Il est de ces mots pleins d'enchantements pour un jeune homme et pleins +de désillusions aussi. Je trouvai, couchée à côté d'un brasier ébréché, +en terre cuite, une femme d'un âge mur, d'une corpulence formidable et +d'une figure commune; son genre de maladie était à l'avenant: l'excès de +nourriture l'avait réduite où elle en était. J'assurai à l'Empereur +qu'elle guérirait sous peu, à condition d'observer un régime sévère.</p> + + +<p>En regagnant notre logis, le Lik Atskou s'égaya fort à la description +de la maladie et de la personne de l'auguste patiente, qu'il n'avait +jamais été admis à voir. Il me pria néanmoins de ne rien épargner pour +la guérir; les ancêtres de la Famille impériale avaient toujours été, +disait-il, généreux et bons envers les étrangers. Je songeai +qu'effectivement, ils s'étaient montrés tels envers l'écossais Jacques +Bruce, et pendant plus d'une semaine, deux fois le jour, malgré les +pluies, j'allai exactement au palais. Ma grosse cliente se rétablissait +à vue d'œil. L'Atsé me fit sonder relativement à mes honoraires: +je refusai d'en recevoir; il feignit de croire sa dignité offensée et +saisit la première occasion de rompre avec moi. La convalescente ne se +soumettait qu'imparfaitement au régime prescrit. Un matin, je la trouvai +plus souffrante, elle m'avoua avoir bu de l'eau-de-vie; je lui déclarai +que je ne la reverrais que sur une nouvelle invitation de l'Empereur; et +je ne fus pas rappelé.</p> + +<p>Ce dénoûment était fort à ma convenance. Si la malade n'était pas +radicalement guérie, ma médication expectante avait du moins écarté le +danger et le public m'attribuait tous les honneurs de la guérison. +J'avais d'ailleurs perdu le goût de faire le médicastre. Lorsque je +devais entrer chez la malade ou la quitter, me présenter devant son +Empereur ou me retirer, enfin, dès que je paraissais au palais, les +quelques valets enhaillonnés, qui passaient leur temps à muser aux +portes, prenaient des airs compassés, solennels, et j'avais à subir +toutes les simagrées de l'étiquette de l'ancienne cour des Empereurs +d'Éthiopie. Les premiers jours, cette mise en scène bouffonne m'avait +fait pitié; mais sa répétition quotidienne m'était devenue désagréable. +Plus tard, m'étant initié à la langue, aux coutumes et aux traditions, +je regrettai de ne m'être pas montré plus patient à l'égard de ces +débris d'une famille de princes tombée, dit-on, d'une hauteur de 28 +siècles. Mais avant de parler de cette famille impériale qui, chaque +jour, comme une statue renversée de son piédestal, s'enlize davantage +dans la poussière des temps, il convient de donner une idée de la base +géographique sur laquelle, debout de générations en générations, elle a +su, pendant que surgissaient et s'abîmaient tour à tour la plupart des +dynasties souveraines du monde, diriger l'histoire de tant de peuples de +l'Afrique orientale et de l'Arabie.</p> + +<p>On s'est habitué, en Europe, à donner le nom d'Abyssinie à la portion +indéfinie de l'Afrique orientale qui nous occupe, et sur laquelle, de +toute antiquité, et même aujourd'hui, plane le nom primitif d'Éthiopie.</p> + + +<p>Les indigènes savent que les musulmans nomment leur pays <i>el +Habech</i>, mais s'ils tolèrent ce nom dans la bouche des étrangers, +c'est par courtoisie ou par pitié pour leur ignorance; eux-mêmes, pour +la plupart, ne connaissent pas l'étymologie du mot <i>Habech</i>, mais +ils sentent qu'elle est injurieuse pour eux. En effet, <i>Habech</i>, en +arabe, s'emploie pour qualifier un ramassis de familles d'origines +diverses ou bien de généalogie inconnue ou altérée; et parmi les races +sémitiques, l'injure la plus mortifiante qu'on puisse faire à un homme +ou à un peuple, est de dire qu'il ignore sa généalogie ou qu'elle est +entachée de promiscuité, parce que, chez eux, les hommes de tous les +rangs sont convaincus de l'existence d'une solidarité étroite +non-seulement entre les vivants, mais surtout entre les vivants et leurs +ancêtres. Du reste, quand on est initié à leur vie intime, on est +journellement frappé des effets plus souvent bienfaisants que nuisibles +de ce sentiment. L'Afrique orientale a servi de lieu d'établissement à +plusieurs races, mais la grande majorité se rattache à la famille +sémitique, d'après les caractères fournis par leurs idiômes, leurs +langues, et, comme il a été dit, d'après leurs traditions. Cette origine +suffirait seule à expliquer l'objection persistante des indigènes à la +dénomination de <i>Habechi</i>.</p> + +<p>L'adjectif <i>Habechi</i>, déformé par les Portugais, qui ont mis de +côté la première lettre, et, selon leur usage, ont rendu le son +<i>ch</i> par <i>x</i>, est devenu ainsi <i>Abexim</i>, en y joignant la +finale portugaise; d'où, en usant à leur tour de la licence de +transcription dont les Portugais leur avaient donné l'exemple, les +copistes du seizième siècle ont fait le nom <i>Abessinie</i> devenu sans +effort <i>Abyssinie</i>. Quelques auteurs allemands emploient encore la +dénomination <i>Habesch</i>; les Anglais écrivent tantôt +<i>Abyssinia</i> et tantôt <i>Abessinia</i>. Puis donc que les Arabes et +les Européens, les peuples étrangers enfin, n'ont pu s'entendre sur la +manière d'écrire une qualification injurieuse, convertie en désignation +géographique, il paraît convenable de revenir au nom d'Éthiopie, par +lequel tous les indigènes désignent leur patrie.</p> + +<p>Quand on sait que ce peuple éthiopien rattache à la Judée ses +origines historiques; qu'il justifie son nom par les textes bibliques, +et qu'il pratique le Christianisme depuis le quatrième siècle; quand on +songe que depuis cette époque, son pays a servi de lieu de refuge pour +les mœurs et les idées chrétiennes; que les peuples d'Europe, +quoique nombreux et aguerris, n'ont sauvegardées qu'avec tant de peine +contre la propagande armée des musulmans, on s'apitoie de le voir, +malgré ses protestations, dépouillé même de son nom, et l'on est peu +disposé à conniver avec les Musulmans, pour substituer à une antique +dénomination une désignation injurieuse, qui falsifie l'acte de +naissance d'un peuple, l'allié le plus constant que nous ayions en +Afrique pour le maintien de ces idées chrétiennes, qui sont notre +gloire, la base et l'essence progressive de nos sociétés.</p> + +<p>On peut objecter que le nom d'Éthiopie est d'origine grecque, mais +les contre-objections ne manquent pas; d'ailleurs, ce qui paraît dominer +toute considération, c'est que ce nom est le plus ancien et le seul +usité dans le pays.</p> + +<p>À défaut d'une définition plus précise de l'Éthiopie, on est tenté de +suivre l'exemple des Romains, qui avaient divisé la Gaule en <i>Gallia +togata</i>, <i>Gallia braccata</i>, <i>Gallia comata</i>, et de dire que +l'Éthiopie comprend la partie de l'Afrique orientale dont les habitants +portent la toge; cette <i>Africa togata</i> aurait du moins l'avantage +de comprendre presque toutes les contrées africaines jadis soumises à +l'autorité de l'Atsé ou Empereur, et d'être conforme à une locution +employée actuellement par les Éthiopiens, sinon pour définir, du moins +pour caractériser leur pays.</p> + +<p>L'érudit géographe Ritter a défini en deux mots le caractère le plus +saillant, non peut-être de toute l'Afrique, comme il le dit, mais de la +portion orientale qui nous occupe; il partage le pays en terres hautes +et terres plates. Il serait plus exact de dire contrées hautes et +contrées basses, et, comme ces deux idées doivent entrer fréquemment +dans les descriptions du pays, nous emprunterons à la langue amarigna, +langue la plus généralement parlée en Éthiopie, les termes de relation +<i>deuga</i> et <i>koualla</i><a id="footnotetag5" +name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>; celui-ci +désignant des contrées dont les plus hautes ne dépassent guère 2,000 +mètres au-dessus du niveau de la mer, et dont les plus basses sont +affaissées au-dessous même de ce niveau; celui-là, des contrées élevées +à 2,400 mètres au moins au-dessus du niveau de l'Océan. Ces termes deuga +et koualla correspondent aux termes arabes <i>nedjd</i> et +<i>tahama</i>, qu'on pourrait à la rigueur exprimer en anglais par les +mots <i>high-land</i> et <i>low-land</i>. Si la contrée est d'altitude +mitoyenne, c'est-à-dire de 2,000 à 2,400 mètres environ, les Éthiopiens +lui donnent le nom de <i>woïna-deuga</i>, ou deuga susceptible de +produire la vigne; ils donnent le nom de <i>beurha</i> aux kouallas les +plus bas, et en Gojam, celui de <i>tchoké</i> aux deugas d'une altitude +de plus de 3,000 mètres; mais on peut dire que les deux désignations +génériques servant à fixer l'esprit au sujet de l'altitude d'une contrée +sont <i>deuga et koualla</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><p><a id="footnote5" + name="footnote5"></a><b>Note 5: </b><a href="#footnotetag5">(retour)</a> + Pour ne pas élever une discussion analogue à la mémorable et + malheureuse querelle de Ramus, à propos de la prononciation de la + lettre <i>u</i> placée après <i>q</i>, et pour ne pas enfreindre + l'usage grammatical qui veut qu'en français le <i>q</i> soit toujours + suivi d'un <i>u</i> au commencement d'un mot, j'écris <i>koualla</i>, + quoique le <i>k</i> français, comme le <i>kh</i> et le <i>c</i> dur, + représente une articulation gutturale que nous ignorons, et qu'il me + semble que si j'écrivais <i>qoualla</i>, la lettre <i>q</i> se + rapprocherait davantage du <i>k</i> claqué que nous n'avons pas et + qu'il faudrait pour mieux figurer la prononciation de ce mot.</p> +</blockquote> + +<p>Les Éthiopiens, dépourvus de mesures pour indiquer l'altitude d'un +lieu, caractérisent habituellement les deugas et les kouallas par leurs +productions les plus importantes du règne végétal; le deuga, par l'orge +et la fève; le koualla, par le maïs, et surtout les nombreuses variétés +de sorgho ou dourah des Arabes; les kouallas les plus bas, par le coton. +Ils désignent aussi comme deuga, mais d'une façon moins absolue, la +contrée où les moutons et les chevaux se reproduisent de préférence; et +comme koualla, celle où les chèvres abondent. Par suite du spectacle +habituel de contrées hautes et contrées basses, les indigènes sont, en +général, assez au courant des productions zoologiques et botaniques +dépendantes de la différence des altitudes; mais celles que je viens de +nommer sont celles qu'ils emploient le plus fréquemment.</p> + +<p>Les deugas sont balayés par des vents qui, en Afrique, bornent leurs +brises rafraîchissantes aux parties élevées de l'atmosphère; l'air est +frais, doux et sec; les sources sont fréquentes, et la végétation laisse +des traces abondantes et vertes pendant presque toute l'année; les +arbres sont d'un bois tendre, et la plupart des arbustes sont inermes, +le feuillage est touffu, les feuilles sont légères, souples, de tons +variés et doux à l'œil; le sol est mou, élastique, et pierreux. On +voit, dans de vastes pâturages, le poulain folâtrant près des troupeaux +de moutons et de bœufs-bisons aux allures majestueuses et au +pelage d'une variété inconnue en Europe; la campagne abonde en grandes +perdrix rouges; le bouquetin prospère aux flancs des précipices, et le +sanglier à masque atteint une taille prodigieuse; les troupes de singes +n'y apparaissent que de passage; les scorpions et les reptiles sont +rares; leur venin est peu dangereux; l'hyène et le chacal y vivent +discrètement, et le grand lion à crinière noire n'y est signalé que de +loin en loin.</p> + +<p>Dans les kouallas, au contraire, le vent n'est qu'à l'état de brise +intermittente et à directions incertaines; le plus souvent, l'air s'y +meut sous forme de révolin; à cause du voisinage des deugas, il y forme +fréquemment des tourbillons, et, dans les lits encaissés des rivières, +le vent y souffle quelquefois avec une furie impérieuse pendant un petit +nombre de minutes. L'air, presque toujours chaud, est sec, comme sur les +deugas, car une sécheresse permanente et bien sensible à toutes les +muqueuses est le caractère le plus saillant du climat éthiopien. Aux +nuits fraîches et sereines succèdent des journées durant lesquelles le +sol s'échauffe quelquefois jusqu'à 75 degrés. Les sources sont plus +rares que dans les hauts pays; la végétation, fougueuse et luxuriante au +printemps, se dessèche rapidement aux rayons du soleil et n'offre, +pendant plus de la moitié de l'année, que des tons fauves, relevés de +distance en distance par quelque arbre gigantesque, aux feuilles +épaisses, cassantes et d'un vert poussiéreux. Le bois des arbres est +dense et noueux; lianes, arbustes, arbrisseaux, une multitude de plantes +sèment de leurs épines acérées le sol durci, pierreux, et souvent +profondément crevassé. Des herbes hautes à dissimuler un homme à cheval, +couvrent de grands espaces; une étincelle suffit pour y allumer de +vastes incendies, qui envahissent rapidement; aux crépitations, aux +craquements sinistres de ces embrasements subits, les carnassiers +terrifiés fuient, et les reptiles sont dévorés par les flammes. La terre +est ainsi purgée de quantité d'insectes venimeux et préparée à la +recrudescence printanière, mais elle attriste le regard par ses tons +roux, sombres, et ses arbres défeuillés aux troncs noircis.</p> + +<p>On trouve dans les kouallas les plantes aromatiques, les bois +odorants, des scorpions, d'autres insectes venimeux, ainsi que des +variétés nombreuses de reptiles, depuis le boa jusqu'à un serpent gros +comme le doigt, long d'une coudée à peine, dont la morsure cause la mort +la plus rapide. Le bœuf est de petite taille, grêle, vif, d'un +pelage fin, court et ordinairement clair. La vache donne très-peu de +lait; en revanche, les troupeaux de chèvres s'accroissent rapidement, +malgré les larcins fréquents des panthères, qui pullulent dans les +anfractuosités des rochers. L'âne est la seule bête de somme; il est +plus petit que sur les deugas, plus sobre, plus agile, son poil fin et +court est mi-partie gris souris et ventre de biche.</p> + +<p>Le cheval ne se reproduit que très-rarement dans les kouallas +d'altitude mitoyenne et se reproduit quelquefois dans les kouallas les +plus bas et les plus chauds dits <i>beurha</i>. Les hommes riches des +bas pays l'importent souvent des deugas pour leur usage à la guerre; ils +le choisissent de petite taille, le plus ardent possible, souvent même +emporté, car son séjour en koualla, fait tomber sa fougue et le guérit +ordinairement de l'habitude de prendre le mors aux dents. Son poil +devient plus fin, sa robe plus soyeuse, son embonpoint disparaît; il vit +moins longtemps, et, dans plusieurs kouallas d'altitude mitoyenne, il +n'échappe que rarement à une maladie mortelle, ressemblant au farcin, +mal dont il guérit si on l'envoie dans les pâturages d'un deuga élevé. +Les indigènes assurent qu'on peut le soustraire à cette maladie, en +l'empêchant de paître dans les kouallas où poussent une petite herbe +garnie de longues épines et bien connue des cavaliers; ce qui semblerait +donner raison à leur observation, c'est que cette herbe n'existe pas +dans les kouallas dits <i>beurha</i>, et que les chevaux n'y sont point +frappés de la maladie en question.</p> + +<p>Les animaux sauvages, tels que les grandes et les petites antilopes, +la gazelle et tous ses congénères, abondent. Les sangliers de taille +moindre que ceux des deugas se multiplient étonnamment, quoique de +nombreux lions en fassent leur proie habituelle: les hyènes et les +chacals sont d'une férocité plus grande. Dans les kouallas les plus bas, +dits <i>beurha</i>, on rencontre le buffle, le rhinocéros, l'éléphant, +la girafe, l'autruche, l'onagre, l'hippopotame, le crocodile et bien +d'autres animaux malfaisants. Ces quartiers sont souvent égayés par des +bandes de grands singes cynocéphales, mis en fuite par la fronde des +gardiens des plantations; ils s'arrêtent hors portée, s'entre-pillent +les fruits de leurs larcins, cachés dans leurs joues, et regardant +malicieusement le champ qu'ils ont dévasté, se réjouissent en cris et en +gambades, pendant que les vieux de la bande, les stratéges, ont l'air de +prendre gravement leurs mesures pour un nouveau plan de maraude.</p> + +<p>Cette distribution de l'Éthiopie en deugas et kouallas, jointe à la +périodicité de ses pluies, donne au régime de ses eaux un caractère +spécial. Ailleurs, les cours d'eau arrosent et fertilisent; en Éthiopie, +ils semblent distribués comme d'après un vaste système d'égouttement des +terres ou drainage, et n'arrosant que leur lit, ils vont porter la +fécondité aux terres de la Nubie et de l'Égypte, qui, sans ces cours +d'eau, ne seraient qu'un désert aride. L'hiver, les cours d'eau des +kouallas, augmentés de tous côtés par le regorgement des eaux pluviales +des deugas, deviennent torrentueux, mais pendant l'été et l'automne, il +ne reste que des lits quelquefois complètement desséchés; les sources +sont rares, peu abondantes, de longs espaces en sont dépourvus. D'autre +part, les kouallas qui ont des cours d'eau continus, un peu volumineux, +sont frappés d'insalubrité. Les djins, disent les indigènes, veillent +sur leurs bords pour frapper de fièvres pernicieuses ou typhoïdes, trop +souvent mortelles, ceux que la fatigue, la fraîcheur et l'ombre convient +à s'y livrer au repos. Les kouallas, même salubres, deviennent malsains +lorsque les premières pluies de l'hiver humectent les terres altérées, +et lorsque le soleil du printemps les dessèche de nouveau. Le séjour en +deuga passe, au contraire, pour être toujours sain.</p> + +<p>Du reste, même en Éthiopie, les termes deuga et koualla sont +relatifs; telle contrée basse est quelquefois nommée deuga par ses +voisins qui habitent un koualla plus profond encore, comme tel district +deuga, sis à une altitude de plus de 2,000 mètres, est traité de koualla +par ses voisins qui vivent sur des terres d'une altitude plus grande.</p> + + +<p>Réduit à sa dernière expression, le deuga est un plateau borné par +des précipices dont l'escarpement est souvent tel, qu'on peut s'asseoir +sur le bord, les jambes pendantes dans le vide, comme si l'on occupait +la margelle d'un puits. On trouve quelquefois, dressé abruptement au +milieu d'un koualla, un deuga de la plus petite échelle, rendu +inabordable par la main de l'homme; ce deuga en miniature devient un +mont-fort, forteresse naturelle, dont les hill-forts de l'Inde ou la +forteresse de Kœnigstein, en Saxe, donnera l'idée exacte. +Quelques-uns de ces mont-forts, hauts de plusieurs centaines de mètres, +ont comme la forteresse de Kœnigstein, un sommet assez étendu, des +sources et des terres arables suffisantes pour nourrir une bonne +garnison; aussi les rebelles et les ambitieux ne négligent-ils rien pour +se procurer ces forteresses, dont la plupart sont inexpugnables pour les +troupes éthiopiennes. Après avoir grimpé le long d'un sentier raide, +étroit et tortueux, il faut quelquefois se faire hisser par une corde +pour arriver à la plaine du sommet; les débouchés de ces sentiers sont +ordinairement garnis de blocs de pierre, retenus par des courroies qu'il +suffit de couper pour écraser les assaillants. Quelques mont-forts, +dépourvus de sources ou de terres arables, ne servent que comme lieu de +retraite passagère. Les principaux mont-forts de l'Éthiopie sont dans +l'Enderta, le Lasta, l'Idjou, le Samen, le Tagadé, le Wolkaïte, le +Dambya, le Wadla, le Wara-Himano, le Gojam. Parmi les plus petits, on +peut citer celui de Wohéni, près de Gondar, espèce de colonne carrée et +gigantesque, haute de trois cents mètres; son sommet étroit servait de +prison pour les membres de la famille impériale que la jalousie +ombrageuse du souverain y maintenait somptueusement pendant toute leur +vie. Dans des proportions plus restreintes encore, ces curieux accidents +de terrain ne forment plus que des obélisques naturels, comme le mont +Chamo, en Begamdir, et l'on peut supposer que le souvenir de ces +aiguilles naturelles ait inspiré aux Égyptiens l'idée de leurs +obélisques, s'il est vrai, comme le rapportent les anciens et comme le +dit encore la tradition, que l'Égypte ait été peuplée par des émigrants +de la Haute-Éthiopie.</p> + +<p>Après cet aperçu de la configuration du pays, j'essaierai, en suivant +les données géographiques recueillies par mon frère, d'en indiquer les +frontières. Cette tâche est d'autant plus difficile, que les cartes et +les renseignements à cet égard manquent, et que les traditions sont +vagues et malaisées à contrôler; aussi, en cherchant à délimiter le +vieil empire d'Éthiopie, j'ai plutôt l'ambition de provoquer des études +à faire, que de bien donner les noms et les directions des lignes de +frontières, avec la précision que demande la science en Europe. Ce qui +excusera d'ailleurs le vague de la délinéation qui va suivre, c'est +l'usage des peuples africains de terminer un pays par une frontière +indéfinie, mobile, élastique. Un des caractères les plus communs à ces +peuples est de chercher l'isolement; ils semblent redouter de confiner +de près avec une nation quelconque, et s'en séparent au moyen de larges +frontières formées par des hernes ou terres abandonnées, dont le seul +roi est la force, suivant l'expression des indigènes; si leur puissance +s'accroît, ils étendent la culture sur la lisière de ces hernes, +ravagent et dépeuplent la lisière opposée, poussant ainsi, pour +s'agrandir, le désert devant eux. Les nations voisines usent de +représailles, et selon les fluctuations de ces guerres, qui ne finissent +quelquefois que longtemps après l'extinction des générations qui les ont +commencées, la ligne frontière proprement dite se déplace +continuellement; enfin, la guerre, mal sporadique en Europe, étant +endémique sur le continent africain, il en résulte naturellement que les +frontières des États sont toujours en état d'expansion ou de +rétrécissement. En Éthiopie, les limites indiquées par la nature sont +insuffisantes à comprimer ce double mouvement. Il n'y a pas encore +quinze années que les hernes produites par les guerres s'étendaient sur +l'un et l'autre versant de la chaîne à l'ouest de Moussawa, occupée par +les Akala-Gonzaï. La rivière Béchelo, et même l'Abbaïe ou fleuve Bleu, +n'empêchent point les adversaires de l'un et l'autre bord de chercher à +s'étendre en faisant le désert au delà de l'un ou de l'autre bord de ces +rivières. Il importe aussi de ne point perdre de vue qu'en Éthiopie, la +population étant moins dense qu'en Europe, ses déplacements, par suite +de famine, de guerre ou pour d'autres motifs, sont bien plus fréquents. +Le sentiment patriotique de l'Européen tient plus du sol, celui de +l'Éthiopien, de la race; et si, en Europe, on a pu dire qu'on emportait +la patrie à la semelle de ses chaussures, cette image est bien plus +vraie, appliquée aux Africains et même aux Asiatiques. En Éthiopie, un +des désespoirs du voyageur, qui croit connaître le pays, est +d'apprendre, quelquefois à l'improviste, que telle petite communauté, +comprenant une famille, une portion de village, un village entier ou +même un district, est d'une origine distincte de la population qui les +entoure. Cette communauté, débris quelquefois d'une race lointaine ou +disparue, du jour où elle a pris racine aux lieux où on la trouve, s'est +conformée aux lois et manières d'être de ses nouveaux voisins, en tout +ce qui est nécessaire pour la relier politiquement et civilement avec +eux; mais comme pour ne point se dégrader en reniant complètement ses +pères, elle a depuis des générations conservé précieusement quelques +traits de leurs mœurs ou de leurs coutumes, qui témoignent de sa +descendance. Les Éthiopiens ont une aversion instinctive pour +l'uniformité civile ou administrative; ils la regardent comme un moyen +et aussi un effet de la tyrannie. La configuration et la disposition de +leur territoire, qui offre partout des points de résistance, et le +manque de grandes routes semblent avoir servi à confirmer et à assurer +leurs libertés locales, comme à empêcher la concentration permanente de +la puissance impériale. C'est ainsi que ce peuple a pu durer jusqu'à ce +jour, car la centralisation du pouvoir d'une nation prépare et facilite +son asservissement ou sa conquête. Les montagnes, les accidents de +terrain, les arbres et jusqu'aux buissons, tempèrent, disent les +Éthiopiens, l'effort des vents. Ils disent encore qu'il est aussi +injuste et aussi insensé de vouloir assimiler toutes les parties d'un +empire, que d'exiger des serviteurs d'une même maison qu'ils se +dépouillent de leur physionomie et de leur caractère personnel, pour +prendre une physionomie et une manière d'être uniformes; ils prétendent +que le maître est alors moins bien servi, et ils traitent de renégat la +communauté ou le serviteur qui se prête à ces assimilations despotiques.</p> + + +<p>Faisant la part des restrictions résultant de cet état de choses, +suivons le pourtour de l'ancien Empire d'Éthiopie, en partant de la mer +Rouge et marchant du nord vers les contrées du sud, de Badour ou Hakike, +petit port au S. de Saouakin, jusqu'à Zoulla, près l'antique Adoulis; la +côte est peuplée par les Tigrès, qui, sous le nom de Natabs, Hababs, +Kacys, etc., forment diverses tribus de Sémites, dont la très-grande +majorité a adopté l'Islamisme. Ces peuplades, devenues indépendantes au +fur et à mesure de la décadence de l'Empire, forment entre elles une +espèce de ligue et ne payent tribut qu'éventuellement aux gouverneurs +éthiopiens du deuga dont les demandes deviennent par trop pressantes. À +l'ouest du Tigré, et entre le deuga et la mer, sont les diverses tribus +Sahos, vivant le plus souvent à l'état nomade à l'est de la crête de +montagne ou plutôt de deuga qui court parallèlement à la côte; +quelques-unes d'entre elles paissent annuellement leurs troupeaux sur le +rebord ouest du deuga, chez les Akala-Gouzaï; ils payent alors tribut à +la fois aux autorités du Tigré et à celles du Tegraïe. Au sud de ces +tribus, se trouve le peuple Afar, dont on nomme plus de cent cinquante +tribus, appelées jadis Maras, ou tribus par excellence; elles sont +aujourd'hui nommées Taltals par les Tegraïens, et Danakils par les +Arabes, qui, comme beaucoup d'Européens, donnent à la confédération +entière le nom d'une tribu aujourd'hui insignifiante. Les Afars habitent +un vaste koualla borné d'un côté par la mer, depuis Makannélé jusqu'aux +environs de Toudjourrah, et de l'autre par le contour du deuga qui, dans +les environs de Atsbi-Dara en Tegraïe, s'élève, dit-on, dans le mont +Doa, jusqu'au delà de la limite des neiges perpétuelles, ce qui, de ce +côté, formerait le point culminant de l'Afrique orientale. Les Afars qui +habitent la côte sont musulmans zélés; vers l'intérieur, ils sont plus +tièdes, et quelques-unes de leurs tribus sont même restées païennes ou +mi-chrétiennes; aucun Afar n'a adopté, comme les Sahos d'Aliténa, le +Christianisme. Il ne sera pas ici question des Somals ni des habitants +d'Adar ou Harar, qui sont probablement de race gouragué, quoique les uns +et les autres portent la toge. Il suffit de marcher vers l'Est, dans les +profondeurs du pays Afar, qui occupe ces kouallas, pour rencontrer +l'Anazo et d'autres rivières qui disparaissent, dit-on, dans les sables, +ainsi que le puissant cours de l'Aouache, qui s'épanouit en lac et perd +ainsi son caractère de rivière, avant d'atteindre le rivage de l'Océan. +C'est sur les bords de l'Aouache que les Ilmormas, dits Gallas par les +étrangers, ont pris naissance; leur langue, comme celle des Sahos, se +rattache évidemment à l'idiome afar. Cédant à l'impulsion mystérieuse, +mais incontestée, qu'un peuple reçoit du mélange d'un sang étranger, les +Ilmormas se répandirent de tous les côtés, en envahissant les peuplades +voisines, plus vieilles et par conséquent moins énergiques; ils se sont +ainsi infiltrés entre les nations voisines qu'ils ont détruites ou +refoulées. Les Somals seuls paraissent avoir échappé à leur invasion, et +dans l'absence du tout voyage à l'Est du pays Gouragué, il est difficile +d'affirmer la position de l'ancienne frontière de ce côté-là. Ce dernier +peuple, qui parle un idiome quelque peu voisin de l'amarigna, occupe un +des deugas les plus étendus de l'Éthiopie. Le Gouragué est le plus beau, +le plus courageux et peut-être le plus indépendant des Africains +orientaux; les constitutions politiques si remarquables qu'on attribue à +ces huit ou neuf confédérations, allient bien leur sauvage liberté à +leur dignité de chrétien. Il est probable que les Gouragués ont été +jadis sujets des Empereurs, et le caractère de visage des membres de la +famille impériale rappelle, du reste, le type gouragué. Au delà de ces +peuplades, on en trouve d'autres qui sont indépendantes, sous le nom de +Tambaros, réunies en monarchies dans le pays de Cambat, et que la +tradition, d'accord cette fois avec l'histoire locale, faisait obéir +autrefois au souverain d'Aksoum. Les Walaytsas, Gobos et Koullos actuels +faisaient partie de l'ancienne province de Dawaro, plus compacte +probablement et surtout plus étendue que les principautés actuelles, où +l'on parle un idiome à part, et où les petites principautés paraissent +s'être divisées par les incursions incessantes des Ilmormas. On ignore +si les Touftés et les Yemmas et autres tribus dites Djandjéros +obéissaient, dans leurs localités actuelles, à l'ancien Empire qui nous +occupe. D'après la tradition, le deuga du Kafa, si remarquable par sa +végétation tropicale et par l'indolence de ses habitants, n'a jamais +appartenu à l'Empire; mais il faut y comprendre comme frontière la +grande forêt qui s'étend du Kafa jusqu'au deuga du Guéra, la plus haute +terre du Gouma, le pays Chinacha-Dafilo, et toutes ces pentes terminées +d'ailleurs abruptement du côté du koualla qui relie la haute terre du +Damote à la plaine basse, où coule le grand bras oriental du fleuve +Blanc. Peut-être est-il plus probable que ces pentes ont toujours été, +comme aujourd'hui, à l'état de hernes frontières; peut-être faut-il, en +remontant vers le nord, prendre comme limite la rivière Did-essa, dont +le vrai cours embarrasse les géographes. Toutefois, ce qui milite contre +cette opinion, c'est le fait bien constaté que le Sennaar appartenait +aussi aux Empereurs, car pendant la saison pluvieuse ils envoyaient +leurs mules de selle hiverner dans cette province. Puisque nous avons +nommé ces rivières, disons aussi que l'invasion ilmorma paraît avoir +refoulé dans leurs kouallas les Simitchos, qui parlent une langue +très-voisine de celle d'Afillo, les Konfals, dont on ne connaît guère +que le nom, les Kotelets, dont l'origine et les affinités sont +inconnues, et peut-être les Tokquerouris, qui sont une vraie pierre +d'achoppement pour l'ethnographie éthiopienne. Toutes les nations +ci-dessus mentionnées sont de race rouge; mais sur la rive droite de +l'Abbaïe, et bornés à l'Est par les hernes des Aouawas ou Agaws, vivent +les Gouinzas, qui sont de véritables nègres. Sur la rive gauche de la +même rivière, sont les Négayas, qui, bien que nègres aussi, sont +peut-être complètement distincts de ceux qui viennent d'être nommés. Les +Guinjars ou habitants de la Nubie, d'origine arabe et parlant encore un +arabe corrompu, étaient autrefois, comme partiellement encore +aujourd'hui, tributaires des chefs des deugas éthiopiens. En suivant +vers l'Orient les hernes de l'Armatcho, en traversant la rivière +Gouangué ou Atbara, les cours d'eau du Walhaÿt, qui finissent au +Takkazé, on arrive chez ces tribus curieuses, qui, nègres pour les uns +et rouges pour les autres, se divisent en Naras, Barias, Marias, noms +qui représentent autant de peuplades indépendantes que de langues. Du +reste, chacune des peuplades mentionnées dans cette énumération a une +langue tout-à-fait distincte; il en est de même des Bidjas et Beni-Amer, +qui ont obéi au roi d'Aksoum jusqu'au jour où le fanatisme musulman fit +massacrer à Saouakin la grande caravane de chrétiens éthiopiens qui se +rendait à Jérusalem. Les Bidjas sont les voisins des Tigrés, et on +arrive ainsi au point d'où nous sommes partis. Dans l'intérieur de la +vaste enceinte qui vient d'être tracée, vivent des restes de nations +antiques, qui conservent encore des langues et même des religions +distinctes, car, comme il a été dit plus haut, le travail de fusion qui +plaît tant en Europe semble n'avoir jamais été du goût des Éthiopiens. +Ainsi l'on trouve les Asguidés qui parlent encore le guez ou langue +sacrée, qu'on ne parle plus sur le haut deuga; les Bilènes, identiques +peut-être avec les Blemmyes des Romains; les Kamtas, qui perpétuent près +du Lasta une des plus belles races de l'Afrique; les Gafates du Wadla, +qui n'ont conservé de la langue antique d'autres vestiges que des +chansons officielles, les Gafates du petit Damote, le Falacha et +Quimante du Dambya, et les Sinitchos de la rive gauche de l'Abbaïe. Si +l'on joint à tous ces noms de tribus ou de langues, les Tegraïens, les +Amaras et les Ilmormas, l'on aura une idée sommaire de la diversité des +sujets de l'ancien Empire éthiopien.</p> + +<p>Avant de terminer cette description d'un pays encore peu connu, +malgré tous nos efforts, il est bon d'insister sur un trait physique qui +domine sur toute la partie occidentale et septentrionale de cette longue +ligne de frontières. Là, les hernes n'ont pas été créées tout-à-fait par +le génie de conquérants stupides: si ces hernes sont désertes, c'est +qu'elles sont, aujourd'hui du moins, inhabitables; c'est qu'au milieu +d'une végétation luxuriante, foulée seulement par la bête féroce ou par +les rares caravanes de hardis trafiquants, des influences mystérieuses +donnent, pendant dix mois de l'année, la mort aux voyageurs. En +attendant que les hommes de l'art puissent aller savoir, sans y périr +eux-mêmes, quel genre de maladie attend l'être humain qui traverse ces +hernes, même en courant, on se bornera à émettre l'hypothèse que cette +insalubrité a dû aider les Éthiopiens à résister aux Musulmans des +kouallas et à garder les trésors sacrés de leurs libertés et de leur foi +chrétienne.</p> + +<p>Comme on doit le pressentir, la configuration de l'Éthiopie, formée +de contrées d'altitudes si différentes: la température fraîche et +uniforme de ses deugas ombreux, fertiles et si longtemps verdoyants; la +froidure des contrées dites tchokés; la température brûlante des +kouallas, dont la végétation luxuriante alterne avec la stérilité et la +sécheresse la plus extrême; l'atmosphère tiède et voluptueuse qui +caresse les woïna-deugas, où les villes surgissent de préférence, comme +pour convier les compatriotes d'altitudes si opposées à s'entrevoir +commodément; les variétés d'habitudes alimentaires et autres; enfin, +l'action de climats si opposés, doivent, à la longue, influer de telle +sorte sur le physique et le moral des habitants, que malgré une +communauté de race, de religion, de lois et de mœurs, il s'établit +entre eux des différences marquées.</p> + +<p>L'homme des kouallas est de petite taille, souple, musculeux et bien +pris; ses extrémités sont fines et sèches; il devient rarement obèse, +souvent même il est comme frappé d'émaciation; il est en général plus +barbu et velu que l'homme des deugas; sa tête est petite, son visage +court, son teint, selon les indigènes, tend à se foncer, et ses cheveux +à devenir épais et rudes; sa denture est très-belle, ses yeux grands; il +a les traits accentués, le front souvent fuyant, le nez ordinairement +droit, petit, aux ailes grandes et mobiles, et très-rarement aquilin.</p> + + +<p>L'homme des deugas est d'une taille plus élevée, d'une ossature +relativement forte, ses extrémités sont grandes et charnues, ses muscles +peu apparents et ses chairs abondantes; son teint est souvent aussi +foncé, mais sur ces hauts plateaux l'on trouve plus fréquemment les +femmes au teint clair, mat, légèrement doré, se rapprochant, comme il a +été dit, du teint européen. Les mauvaises dentures, très-rares en +Éthiopie, se trouvent plutôt chez le natif du deuga, dont les dents +sont, en général, moins remarquablement belles; son visage est plus +souvent oblong que rond; son front large et haut; l'angle facial ouvert; +les yeux moins grands, le nez plus développé et quelquefois aquilin.</p> + + +<p>La physionomie de l'homme des kouallas est expressive; son regard +mobile, ardent; ses gestes et sa démarche trahissent la vivacité de ses +impressions; aussi, manque-t-il ordinairement de cette dignité de +maintien résultant de la possession de soi-même. Il est abrupte dans ses +façons, original dans ses habitudes, persiffleur, goguenard et tapageur; +il parle haut, son élocution est rapide et figurée; son organe vibrant, +souple, musical, sa prononciation claire et sa voix blanche; ses lèvres +sont plutôt minces. Lorsqu'il a le don de la parole, il surprend, touche +et remue plutôt peut-être que son compatriote des hauts pays; mais il +est enclin à corrompre la langue par des innovations pittoresques. Il +passe pour être imprévoyant, susceptible, colère, franc, charitable, +ostentateur, fantasque, actif et indolent par accès, peu soucieux de la +vie et impétueux au combat. Il aime les longs festins, la parure, la +danse, la musique, la poésie, et lorsqu'au milieu du silence embrasé du +midi ou sur le soir, on entend dans la campagne une voix qui chante, +c'est celle de quelque chevrier ou de quelque laboureur du koualla qui +monte jusqu'à vous.</p> + +<p>Sur le bord de son plateau, l'homme du deuga s'arrête, écoute et +sourit de plaisir, mais aussi de dédain. Il est plus sobre de paroles et +de gestes; il manifeste moins bruyamment les mouvements de son âme; sa +physionomie et son maintien sont graves; le regard est plutôt +contemplatif, l'organe lourd, voilé, il parle souvent en fausset; sa +diction est lente, il affecte la rudesse, aime les formes concises, +sentencieuses, corrompt la langue à sa manière, mais parle plus purement +que l'homme du koualla. On dit que lorsqu'il a le don de l'éloquence, ce +qui lui arrive plus rarement, il remue moins, mais domine et entraîne +bien plus que son compatriote des kouallas. Il a la réputation d'être +patient, mais de ne point oublier l'injure, d'être calculateur, économe, +défiant, âpre au gain. Il est moins querelleur, moins hospitalier, moins +vain, plus orgueilleux, plus processif, plus fourbe; ses sentiments +religieux sont moins démonstratifs et il est moins encombré peut-être de +superstitions. Il aime aussi la poésie et la musique et préfère les airs +lents, tristes, et les pensées mélancoliques. Il est moins bon +fantassin, moins bon pour fournir à un effort subit et attaquer une +position, mais, quoique supportant moins bien les fatigues et les +privations, il est plus apte à faire de longues campagnes, à combattre +en ligne, et surtout à couvrir une retraite. Il mange, boit et dort plus +que l'homme des contrées basses, et il vieillit bien moins vite, +assure-t-on. Les indigènes disent qu'il n'est pas rare que le plus jeune +d'une famille, native du deuga, après avoir vécu quelques années dans un +koualla, reparaisse au milieu des siens, avec la chevelure et la barbe +blanchies, tandis que ses frères commencent à peine à grisonner.</p> + +<p>Les femmes des kouallas passent pour être les plus jolies, les plus +attrayantes et savoir se draper avec le plus de coquetterie dans la +toge; leur éclat est précoce, mais peu durable; leur accortise, la +beauté de leur regard, la gracieuse souplesse de leur démarche, la +perfection de leurs formes et la mobilité de leur caractère justifient, +du reste, la jalousie proverbiale de leurs maris.</p> + +<p>Les femmes des deugas, plus grandes, plus fortes, sont moins +avenantes, moins gracieuses, moins fécondes, dit-on, mais plus +laborieuses, plus économes, moins fantasques et plus soumises; belles +plutôt que jolies, elles passent pour exercer des séductions moins +entraînantes que les femmes des kouallas, mais elles conquièrent dans la +famille une prépondérance plus durable.</p> + +<p>Comme les libertés communales ont survécu à tous les bouleversements +politiques, la famille est encore assez forte; la constitution du +mariage civil dissoluble semble peu faite, il est vrai, pour la +conserver dans cet état; aussi les us et coutumes ont-ils renforcé la +puissance du père jusqu'au point de lui permettre, comme à Rome, de +disposer de la vie de ses enfants. Au dire des indigènes, les familles +des contrées kouallas, quoique fréquemment les plus nombreuses, se +perpétuent moins, et les liens de famille sont moins forts que sur les +hauts plateaux. Le père permet à l'enfant de développer sa personnalité +de bonne heure, et, sinon en droit, en fait du moins l'émancipation a +lieu bien plus tôt; la mère exerce moins d'empire dans la maison; les +allures et les mœurs domestiques ont un caractère indépendant et +moins respectueux.</p> + +<p>En contrée deuga, au contraire, le père et la mère jouissent d'une +autorité durable; on y remarque plus fréquemment le type de la matrone, +siégeant depuis longtemps à l'arrière-plan de la vie, ou de l'aïeul +conseillant et dirigeant la conduite des petits-fils.</p> + +<p>On attribue cette différence à la pétulance et au peu de gravité des +natifs du koualla, dispositions peu favorables à l'obéissance filiale +comme au prestige de l'autorité paternelle; on l'attribue également, et +avec plus de raison peut-être, à l'instabilité du foyer domestique. En +effet, les contrées kouallas sont d'une fécondité prodigieuse; souvent +elles rapportent plus de 400 pour 1; mais leur production est sujette à +des retours désastreux causés par les sécheresses, les sauterelles, les +épizooties, les animaux sauvages, enfin, par la mortalité qui suit la +recrudescence des fièvres du printemps et de l'automne, et qui arrête +quelquefois, en quelques semaines, la prospérité d'une maison ou de tout +un district; aussi, les habitants des kouallas sont-ils souvent réduits +à l'émigration. Comme je l'ai dit ailleurs, leur attachement à leurs +terres est tel, que ce n'est qu'à la dernière extrémité qu'ils les +abandonnent. Souvent ils vivent dispersés durant plusieurs années: +quelquefois même leur génération s'éteint à l'étranger, mais leurs +enfants guettent le moment où ils pourront se rétablir dans le district +paternel, et, trait digne de remarque, lorsqu'ils en reprennent +possession, la tradition locale est assez vivante et assez précise, pour +qu'à la première assemblée, la hiérarchie communale soit réinstituée +d'après les règles qui auraient été suivies si la population n'avait +jamais quitté le district. La délimitation des propriétés est rétablie +avec une exactitude qui prévient habituellement les procès; les +alliances et les démêlés avec les communes voisines sont renouvelés, et, +si les premières récoltes, l'état de la politique et les conditions +sanitaires sont favorables, la commune redevient riche, mais la famille +ne répare qu'imparfaitement les atteintes que de telles péripéties ont +portées à son esprit. Dans les contrées deugas, au contraire, toutes +salubres, la fertilité est bien moindre, il est vrai, mais elle est +continue; les sauterelles et les épizooties ne les envahissent qu'à de +longs intervalles; la richesse s'accroît lentement, mais sa durée +sauvegarde le calme de la famille et la transmission inaltérée de son +esprit.</p> + +<p>La portion la plus considérable, peut-être, de la nation éthiopienne +habite ces contrées d'altitude intermédiaire nommées Waïna-Deugas. +Est-ce parce que, ordinairement, les termes moyens l'emportent, et que +les moyennes sont à la fois les causes et le résultat des civilisations? +Le fait est que presque toutes les villes sont établies sur les +Waïna-Deugas, et que les populations passent pour y être les plus +civilisées. Leur climat, leurs productions agricoles, leur flore et leur +faune tiennent en partie du koualla et en partie du deuga. Les habitants +de ces dernières contrées ne s'adonnent qu'à l'agriculture, à la guerre, +à la chasse ou à l'élève des troupeaux. Les natifs des Waïna-Deugas +s'adonnent de préférence aux métiers, aux industries et au commerce; ils +sont peu enclins à la vie militaire, et professent du dédain pour la +condition du laboureur. Les musiciens, les trafiquants, les avocats, les +histrions, les bouffons, les délateurs de profession, les usuriers, les +professeurs de grammaire et de controverse religieuse, sont en général +natifs des Waïna-Deugas; c'est là que la langue est parlée avec le plus +de pureté; mais les professeurs d'histoire, de droit et de théologie, +viennent des kouallas et surtout des deugas. Les habitants des +Waïna-Deugas sont avenants mais peu hospitaliers, sceptiques, +inconstants, paresseux, moins irascibles, moins dévoués à leurs +croyances, à leurs opinions ou à un parti politique, moins respectueux +envers l'autorité paternelle que les habitants du deuga ou du koualla; +ils sont efféminés, enclins aux factions, très-rarement rebelles et +observant plutôt les pratiques extérieures de la religion que ses +préceptes fondamentaux. Les chefs et les grandes familles ne négligent +rien pour flatter ces populations intermédiaires, mais comptent peu sur +leur dévouement; ils regardent le Waïna-Deuga comme la proie la plus +belle, le koualla ou le deuga, comme la base la plus sûre de leur +puissance. Dans les contrées Waïna-Deugas, la richesse consiste +principalement en argent et en biens-meubles; l'affluence des produits +des kouallas et des deugas y maintient une abondance presque toujours +égale, malgré les exactions des hommes de guerre attirés par les +ressources et les plaisirs qu'offrent les villes. Les Éthiopiens sont +remarquables par leur curiosité, leur esprit critique et leur +connaissance des lois. Les habitants des Waïna-Deugas, plus curieux et +plus frondeurs que les autres, sont aussi plus au courant des ressources +de la loi et plus enclins à y faire appel. Leur moralité est aussi de +beaucoup la plus relâchée. Tous sont très-sensibles à la prosodie, au +beau langage et à la poésie; ils admirent, avant tout, l'homme brave, +intrépide et l'homme vraiment religieux; mais le plus sûr moyen de les +intéresser et de gagner leur cœur, est de parler avec esprit et +élégance. Malgré cette disposition, ils ont compris sous un seul nom +appellatif les trouvères, les musiciens, les chanteurs, les bouffons, +les grotesques, les mimes, les danseurs de chica ou de vaudoux, les +hilarodes, les bardes, tous ceux enfin adonnés au gai savoir, et ce nom +est regardé comme injurieux et diffamatoire; ils ne l'appliquent pas au +poète auteur ou chanteur de poésies religieuses, composées presque +toujours en guez ou langue sacrée, à celui qui exécute des danses +religieuses, au soldat coryphée, qui chante exclusivement des chants de +guerre, et à ceux qui, aux funérailles, chantent ou composent des +thrénodies. On remarque que les trouvères natifs du Waïna-Deuga font de +préférence des couplets et distiques gnomiques ou épigrammatiques, des +priapées, des facéties, des farces et des compliments; ceux des kouallas +et des deugas chantent ordinairement le mieux la guerre, la vie agreste, +les faits héroïques et les funérailles; les premiers passent pour savoir +le mieux chanter l'amour, les seconds ont la réputation de savoir aimer +le mieux et d'être moins ingénieux à le dire.</p> + +<p>Les familles des deugas et des kouallas s'allient très-souvent entre +elles; il leur paraît sage d'appuyer à la fois la prospérité d'une +maison sur les chances de fortune qu'offrent les hautes et les basses +contrées. Malgré ces relations intimes, par l'effet sans doute de cette +tendance qu'ont les hommes à critiquer tout ce qui les différencie, +l'habitant des deugas a converti en épithète injurieuse le mot désignant +l'habitant des kouallas, celui-ci lui riposte par une épithète analogue, +et l'un et l'autre s'y montrent on ne peut plus sensibles. Sous ce +rapport, l'homme du Waïna-Deuga se regarde comme le plus heureusement +né, et il raille le natif du koualla aussi bien que celui du deuga, +celui-ci, de ce qu'il est né trop haut, celui-là, de ce qu'il est né +trop bas. Cependant, quoique sa bouche déprécie ceux qui ne naissent pas +de plain pied avec lui, il reconnaît au fond leur supériorité; il +cherche à contracter avec eux des alliances de famille, à se ménager +chez eux un abri et des ressources contre les mauvais jours; il tourne +en ridicule leur naïveté, leur étroitesse d'esprit, traite leurs +mœurs d'incivilisées, mais il craint et estime au fond les hommes +du koualla et redoute ceux du deuga, comme formant la pépinière d'où +sortent ses maîtres et ses conquérants.</p> + +<p>À ces traits distinctifs des populations des contrées deugas, +waïna-deugas et kouallas, on pourrait en ajouter bien d'autres, tant le +moindre changement dans les conditions de son existence peut modifier +l'être humain, variable à l'infini et échappant d'autant plus à la +définition et au classement, que tout jugement est conjectural ou porte +sur des formes changeantes, comme l'onde qui s'entr'ouvre et se referme +de mille façons diverses sous la quille des vaisseaux qui la sillonnent. +Aussi, ne me serais-je peut-être pas hasardé, d'après mes seules +observations, à diviser une population entière en trois classes, basées +non-seulement sur les différences sensibles aux yeux, mais encore sur +les nuances morales, si je n'avais eu, pour me guider, l'expérience +d'indigènes réputés sages et habiles dans les choses de leur pays. C'est +donc surtout d'après leurs jugements, que j'ai tracé les trois portraits +typiques, autour desquels gravitent les ressemblances individuelles. Du +reste, ces populations s'harmonisent merveilleusement avec les +contrastes qu'offre la nature physique du pays; et s'il est vrai que +l'uniformité ne retient que faiblement les affections; qu'il leur faille +des inégalités, des aspérités même où se prendre, on pourrait attribuer, +en partie du moins, à tous ces contrastes dans les hommes et dans les +choses, l'ardent amour de l'Éthiopien pour sa patrie.</p> + +<p>En Éthiopie, le paysage est étrange, grandiose, saisissant; +l'œil habitué aux transitions ménagées de nos paysages est surpris +tout d'abord par les mouvements du terrain, qui procède comme par acoups +et par convulsions soudaines. En Europe, les paysages ont l'air d'être +au repos; là, dans leur immobilité même, on sent gronder l'action, la +lutte antédiluvienne de la matière contre la matière; l'homme se sent +rapetissé, mais sa pensée grandit de tout l'élan que lui donne ce +spectacle, qui la reporte invinciblement aux pieds du Créateur, aux +ordres duquel cette matière s'est figée dans son dernier mouvement. Le +terrain facile et onduleux se dérobe subitement jusqu'à une profondeur +qui donne le vertige, ou, se dressant abruptement, semble vouloir porter +dans le ciel quelque haut plateau aventureux. Là, un culbutis de +rochers, de blocs erratiques, d'aiguilles, de contreforts, de crêtes +désordonnées, de cônes tronqués, de pics, de masses cubiques, quelques +hameaux accroupis sur des ressants, et, couchée tout au fond, une grande +vallée blanchissante sous un ciel en feu et dessinée par les précipices. +Ici, un haut plateau, de vastes plaines faciles et verdissantes, des +bouquets d'arbres et des villages blottis paresseusement sous un ciel +toujours pur et limpide; à l'horizon, des montagnes aux flancs veloutés +bleuissant comme la mer dans le lointain. Là, le baret des éléphants, +les rauquements de la panthère, la voix tonnante du lion et les cris de +l'orfraie ou un silence plus imposant encore, la fatigue, la soif, +l'isolement. Ici, sur les deugas, la clochette des troupeaux, le +bêlement des agneaux, des compagnies de gazelles, passant discrètes et +gracieuses, ou les hennissements du cheval, rappelant l'homme de guerre; +partout l'aisance et la quiétude. Tantôt on voit dans la campagne une +troupe de cavaliers aux boucliers, aux harnais étincelants, aux allures +pittoresques, insouciantes; ils ont l'air de gais et faciles compagnons +et ne vivent que de rapines, lorsqu'ils ne vivent pas en courtisans +inoffensifs; ou bien, une bande de fantassins, au pied léger, qui vont +pêle-mêle comme une traînée de fourmis: les scintillements de leurs +hautes javelines planent au-dessus d'eux, leurs toges terreuses sont +drapées en chlamides, leurs jambes sont fines et nues, leur chevelure +longue, leurs boucliers noirs; ils plaisantent, ils s'interpellent, ils +rient; leur regard avide, audacieux, recèle toutes les violences. Des +femmes surviennent: ils se rangent avec bienveillance, leur disent: «Ma +sœur,» et leur font des compliments au passage; d'autres arrivent: +ils les goguenardent et les dépouillent; ils rencontrent un religieux: +leur agrée-t-il? Ils l'appellent: «Notre père,» et lui demandent de +bénir leurs armes; plus loin, ils en trouvent un autre, le toisent, le +gouaillent et le dépouillent; ils se conduisent un jour en redresseurs +de torts; le lendemain, sans provocation, ils feront le sac d'un +village; natures aventurières avant tout, un mot les excite, une bonne +parole les concilie. Ailleurs, apparaît à mule, une femme tout +enveloppée de sa toge: on ne voit d'elle que ses grands et beaux yeux; +des suivants à pied l'entourent et pressent la marche, tant ils +craignent la rencontre de quelque cavalier trop curieux. Une heure +après, l'on trouve des hommes à cheveux blancs, accroupis en cercle: ce +sont les Anciens qui délibèrent ou ressassent quelque affaire de la +commune; ou bien, à l'ombre d'un arbre, une assemblée d'hommes assis, +écoutant les plaidoyers des parties debout: ou bien des prêtres, vêtus +de toges et de turbans blancs, à la physionomie calme et prospère; ou +des laboureurs demi-nus, courbés sur la charrue et excitant leurs +bœufs avec de longs fouets; ou une file de sarcleuses agenouillées +sur le sillon; ou une caravane de trafiquants, haletants à la suite de +leurs bêtes de somme; ou une troupe de paysans armés et de paysannes se +rendant à un marché lointain; ou des femmes revenant de la source et +pliant sous leurs amphores rebondies; ou une compagnie de mendiants +lépreux qui parcourent les provinces, chantant en chœur des +complaintes, des pièces de poésie satiriques; ou une nombreuse troupe +clameuse de paysans bien armés, conduisant une nouvelle mariée au +village de son époux; ou quelque trouvère voyageant, la guzla sur +l'épaule, le sabre au côté, toujours prêt à bavarder ou à chanter ses +bouts-rimés; ou quelque chef cheminant avec autorité, environné de ses +fantassins et de ses cavaliers causant avec lui.</p> + +<p>Avec tout ce monde, on échange des saluts, où se trouve toujours mêlé +le nom du Créateur.</p> + +<p>À en croire leurs annales, les Éthiopiens auraient vécu, dès la plus +haute antiquité, sous le régime féodal, avec un Atsé ou Empereur pour +suzerain suprême. Leurs traditions confirment cette donnée, mais elles +mentionnent des séditions, des bouleversements et des interrègnes amenés +par les fautes de l'aristocratie, du clergé, quelquefois du peuple, et +plus souvent par les excès des prétentions impériales. Selon les +traditionnistes, quelques portions de l'Empire auraient essayé d'autres +formes de gouvernement, mais toujours entées sur leurs formes féodales. +Ils auraient, tour à tour, érigé des royautés, des oligarchies, et, +désespérant de le trouver sur la terre, ils auraient été chercher dans +le ciel le gardien suprême de leurs intérêts ici-bas, en nommant tel +saint ou tel archange comme chef inspirateur de tous les pouvoirs. Mais +quelles qu'aient été ces tentatives, de quelque côté que ce peuple se +soit retourné sur son lit de douleur social, il n'aurait jamais +abandonné l'ordonnance féodale proprement dite.</p> + +<p>Du reste, le mot de féodalité est un de ceux dont la portée a changé +suivant les temps et les lieux où il a été appliqué. On a cherché à +préciser le pays où cette forme de gouvernement a surgi la première +fois. Serait-ce en Europe, des suites d'une conquête? Serait-ce en Perse +ou dans l'Inde, d'où elle nous aurait été importée? Ou bien, la +devons-nous à nos premiers ancêtres, les Ariens? En tous cas, en Orient, +la féodalité a toujours existé en germe dans l'état patriarcal, où elle +s'est développée diversement, selon le temps, le lieu ou les événements. +Son éclosion est naturelle chez les peuples pasteurs, et surtout chez +les peuples agricoles, qui n'ont pas été déformés par le despotisme, +qu'ils aient à contenir un peuple conquis, ou que les intérêts de leur +propre défense contre les dangers de l'intérieur ou de l'extérieur leur +fassent sentir l'insuffisance de leur organisation par familles +indépendantes.</p> + +<p>Lorsque des pères ou chefs de famille, ces premiers et légitimes +dépositaires de l'autorité, se groupent et se réunissent, sous la +pression d'une nécessité devenue commune, il semble que quelques +éléments de l'autorité qui est dans chacun d'eux s'en dégagent, +s'agglomèrent et constituent comme une puissance qui n'attend plus +désormais qu'une main pour la diriger au profit de tous. Alors il s'en +trouve toujours un pour assumer insensiblement, et avant que ses +concitoyens ne la lui confèrent, la prépondérance, puis l'autorité, et +pour prendre enfin le pouvoir, soit en s'appuyant sur ses aptitudes +supérieures ou sur des circonstances propices, soit en profitant +simplement de cette propension qu'ont les hommes à se décharger sur +autrui des soins qui incombent à la vie, surtout de ceux qui résultent +de la vie commune. Ce pouvoir peut fonctionner longtemps sans être +défini, et se constituer de plus en plus fortement par assises +successives. Quelquefois il arrive aussi qu'une première opposition +partielle le fasse mettre en question: il est discuté; d'implicite qu'il +était, il devient explicite et, dès qu'il a traversé une pareille +épreuve, il est avoué, acclamé ou proclamé, et armé enfin ostensiblement +de son droit.</p> + +<p>Mais en déférant ainsi le pouvoir, ces premiers constituants, qu'ils +soient ou non conscients du jour précis de l'investiture qu'ils donnent, +n'entendent pas s'être dépouillés, au profit de leur élu, de toute +l'autorité dont ils sont naturellement dépositaires, mais bien n'en +avoir fait qu'une cession, qu'une délégation partielle, utile ou +nécessaire, car le père de la plus petite famille sent qu'il est roi, +lui aussi, et cela, d'institution divine; et, à moins de corruption, il +n'accepterait pas de se découronner de ses propres mains. On comprend, +d'après ce qui précède, que les Éthiopiens disent qu'il est presque +toujours aussi imprudent de vouloir préciser le premier moment de +l'existence des grands pouvoirs, que de vouloir préciser le moment où +l'âme entre dans le corps de l'homme.</p> + +<p>Ce pouvoir une fois institué, par la force des choses, des familles +voisines se réunissent aussi en communautés; l'exemple gagne de proche +en proche, et les patrons, chefs ou petits suzerains de ces communes, +ont bientôt à s'entendre et à aliéner à leur tour une partie de leur +autorité en faveur de l'un d'entre eux, qu'ils arment de puissance pour +la sauvegarde de quelque nouvel intérêt collectif. Cette hiérarchie, +résultat souvent de l'état de guerre qu'elle tend même à entretenir, +s'agrandit et se complique au gré des événements, des besoins sociaux, +et de ces humbles commencements sortiront quelquefois de grandes unités +politiques ou nationales. À ce point encore, la forme féodale se confond +presque avec la forme républicaine, puisque celle-ci se base sur le +suffrage et celle-là sur l'assentiment des sujets. Mais lorsque le +régime féodal, solidarité et dépendance hiérarchique de tous les +citoyens entre eux, fondées sur des besoins et des pactes légitimes, se +vicie et se pervertit; lorsque les pouvoirs, se concentrant dans des +foyers de plus en plus grands, s'isolent et font disparaître les +relations proportionnelles, si importantes à conserver entre le citoyen +et l'autorité, l'individu se sent effacé par les dimensions croissantes +de l'édifice social, et il ne tarde pas à se décourager; il se résigne, +abandonne sa part d'action et de concours, et la source des pouvoirs +achève de passer de la base au sommet. Les chefs, se détournant alors de +leur origine, vont demander leur sanction à l'autorité supérieure; la +liberté et la dignité des citoyens étant frappées dans leurs racines, la +vie sociale languit et s'étiole, et la société n'échappe à l'anarchie +qu'en recourant à un gouvernement centralisé, refuge qui pourra lui +procurer encore de longs jours de repos, à la condition que le pouvoir +suprême y soit contenu par des institutions modératrices, contrepoids +nécessaires sans lesquels aucun pouvoir, quel que soit son nom ou sa +forme, ne saurait prolonger sa durée. Car les formes politiques les plus +naturelles, les plus propres à satisfaire les besoins et à garantir la +dignité de l'homme, aboutissent bientôt à l'asservissement, pour peu que +les citoyens négligent de faire respecter les droits primordiaux de la +famille et ceux de la commune, ou famille civile, qui entretiennent leur +respect d'eux-mêmes, le sentiment de leur propre valeur, leur expérience +des hommes, leur préoccupation de la chose publique, et les sauve de +cette apathie civique qui développe l'égoïsme et affaiblit le corps de +la nation par des paralysies locales.</p> + +<p>Les Éthiopiens ignorent l'existence historique des Pères Conscrits de +Rome comme aussi celle d'autres corps de patriciens dont les +dénominations diverses relevaient plus ou moins du mot Père, et qui ont +conduit les destinées de tant de nations en Europe. Ils n'ont donc pu se +laisser séduire par les théories vraies ou fausses qui s'appuyent sur +ces relations de noms. Néanmoins, ils considèrent le pouvoir ou son +représentant, non comme un vainqueur, comme un ennemi ayant un intérêt +distinct, mais comme le résumé des intérêts de la société et la +consécration politique la plus haute de la paternité. Tout pouvoir qui +n'a pas ces caractères est à leurs yeux entaché d'illégitimité et +inconciliable, par conséquent, avec le bien-être national. Quoique dans +leur société actuelle, depuis longtemps désordonnée, l'autorité n'ait +que des titres suspects, que de fois ne leur ai-je pas entendu dire à +leurs princes, avant ou après quelque réclamation: «Nous venons nous +plaindre à toi, parce que tu es notre père?»</p> + +<p>Les annales éthiopiennes les plus accréditées ont été écrites par les +annalistes des Empereurs<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a +href="#footnote6"><sup>6</sup></a>. Aussi, en bons courtisans, +lorsqu'ils parlent des nombreuses guerres intestines, traitent-ils +indistinctement d'égarés par le démon les adversaires, quels qu'ils +soient, de leurs maîtres innocents à toujours.</p> + +<blockquote class="footnote"><p><a id="footnote6" + name="footnote6"></a><b>Note 6: </b><a href="#footnotetag6">(retour)</a> + Grâce à de puissantes protections, j'ai pu le premier en faire + prendre copie, et si je ne fais que mentionner leur existence, c'est + qu'elles rentrent plus spécialement dans le cadre d'études que s'est + imposé mon frère, à qui je les ai données.</p> +</blockquote> + +<p>D'après les traditions, au contraire, la plupart de ces guerres +auraient été provoquées par les subtilités des légistes et les abus de +pouvoir des Empereurs ou des grands vassaux, par leurs attentats aux +libertés communales et provinciales. Il est à croire que la nation eût +péri par la conquête, si elle n'eût été protégée par l'aridité de ses +frontières, la configuration de son territoire particulièrement +favorable à la résistance, par son climat et par sa situation +géographique à l'écart des routes suivies par les peuples conquérants. +Elle eût également péri par l'anarchie ou par l'énervement qui succède à +une période de despotisme et de corruption, si elle ne fût constamment +revenue à ses institutions primordiales, et si son énergie n'eût été +ravivée par ses guerres civiles mêmes et par les guerres étrangères +d'autant plus fréquentes qu'elles semblent avoir été provoquées par un +sentiment national exclusif, d'une susceptibilité d'autant plus continue +que sa tradition et sa foi religieuse lui faisaient regarder comme +ennemis permanents ses voisins, tous païens ou musulmans. Il est des +nations qui se perdent par la guerre; il en est qui trouvent en elle un +remède héroïque ou même une des conditions de leur durée; mais elles ne +la font pas longtemps pour des idées politiques, toujours un peu +abstraites; il leur faut des idées d'un ordre concret, accessibles à la +fois aux intelligences les plus humbles comme les plus élevées. Les +Éthiopiens ont eu la fortune de trouver dans leurs institutions à la +fois domestiques et civiles un motif d'attachement invariable à une +forme politique bien imparfaite, il est vrai, mais qui a eu du moins le +mérite, de concert avec les idées religieuses, les seules d'un ordre +abstrait qui puissent longtemps captiver l'affection d'un peuple, de +tenir leur patriotisme en haleine depuis des siècles et de maintenir à +peu près du moins leur cohésion nationale.</p> + +<p>Dans leur ordonnance sociale, les Éthiopiens semblent avoir eu pour +préoccupation de restreindre l'autorité dans son étendue et dans son +intensité, et d'attacher la responsabilité à toutes les fonctions. Plus +la répartition des pouvoirs est grande, plus leur équilibre est facile, +et moins la tyrannie a de chance de durée. Comme tous les pays, même +ceux où les pouvoirs sont les plus répartis, l'Éthiopie a vu s'élever +des despotes, mais ils n'ont pu étouffer les éclats de la conscience +publique et briser complètement les résistances locales; quant aux +petits tyrans, la commune les étreignait dans des limites trop étroites +pour qu'ils devinssent longtemps dangereux. Les tyrannies les plus +funestes sont celles qui s'exercent sur les grands espaces de territoire +et sur un grand nombre d'hommes. Le tyran peut alors comploter à l'écart +et surprendre d'autant plus, que ses coups partent de loin, et +qu'ignorant l'effort qu'ils ont souvent coûté, les sujets s'exagèrent +encore la puissance qui les frappe et achèvent ainsi de se dépouiller +eux-mêmes du sentiment de leurs droits et de celui de leur propre +importance. À en croire les traditions, les interrègnes, les guerres +civiles et les périodes d'anarchie ont été promptement suivis de retours +à l'ordre. Ces phénomènes seraient surprenants, n'était la considération +que l'ordre et l'autorité sont surtout vivaces dans les pays régis par +les us et coutumes, lesquels puisent leur sanction et leur force dans le +culte des aïeux et dans la conscience publique formée en grande partie +par les traditions. Le joug des lois décrétées et écrites est d'une +nature immuable ou tout au moins peu mobile; celui des traditions de la +conscience publique reste en rapport avec les mouvements de la vie +sociale, s'adapte aux différentes conjonctures de temps, de lieu, dirige +à la fois les mœurs et les lois, tend à maintenir l'harmonie entre +elles et intéresse à leur maintien les sujets, qui sentent qu'ils en +sont les gardiens intéressés et responsables. Comme tout ce qui procède +des hommes, l'opinion publique erre quelquefois, et déplorablement, mais +aussi, lorsqu'elle part de principes vrais, elle revient et se reforme +d'elle-même au gré des progrès qui s'accomplissent, les lois qu'elle +dicte restant comme soumises à une délibération perpétuelle.</p> + +<p>À leur avénement, les Atsés faisaient le serment de respecter les +libertés de leur peuple et de se conformer aux usages des ancêtres. +Cependant, comme nous l'avons dit, plusieurs d'entre eux, cédant aux +entraînements du pouvoir, ont entrepris contre les droits de leurs +sujets qu'ils ont cherché à soumettre à des règles d'obéissance +uniformes, toujours commodes pour les autocrates. Ces entreprises ont +donné lieu à des luttes sans nombre, à des guerres dont l'histoire est +oubliée, et si, d'après ce que disent les Éthiopiens, leur famille +impériale a réellement régné depuis l'époque de Salomon jusqu'au siècle +dernier, il y a lieu de regretter profondément que l'histoire en soit +perdue, ne fût-ce que pour les enseignements que nous aurait fournis +cette lutte tant de fois séculaire entre l'autorité de la famille et de +la commune et celle des Césars éthiopiens.</p> + +<p>La tradition éthiopienne prétend que, lors de sa visite à la cour de +Judée, la reine de Saba conçut du roi Salomon un fils auquel elle donna +le jour à son retour en Éthiopie. Lorsque ce fils, nommé Menilek, fut en +âge, elle l'envoya auprès de son père. Celui-ci voulant s'assurer de +l'identité de sa progéniture, descendit de son trône, y fit asseoir un +de ses officiers et se tint parmi ses propres serviteurs. Le jeune +Éthiopien était chargé par sa mère de remettre à Salomon un anneau +qu'elle tenait de lui, et qui devait contribuer à le faire reconnaître. +Il se prosterna tout d'abord devant l'officier assis sur le trône, mais +ne pouvant démêler dans ses traits l'image paternelle que sa mère avait +gravée dans sa mémoire, il parcourut des yeux les courtisans, reconnut +Salomon malgré son déguisement, et, s'avançant vers lui sans hésitation, +il lui présenta l'anneau.</p> + +<p>Les courtisans furent émerveillés. Salomon remonta sur son trône, +bénit ce fils, le fit couvrir d'habits somptueux et se complut à le voir +à sa cour, où il lui donna une fonction parmi ses serviteurs. Mais le +jeune Éthiopien ressemblait tellement à Salomon, que le peuple de Judée +s'y trompait. Le roi, redoutant les grandes qualités de son enfant et +les effets de la popularité qu'il s'attirait chaque jour davantage, +jugea bon de l'envoyer régner en Éthiopie et de lui donner pour +compagnons les fils aînés d'un grand nombre de familles de marque de ses +États, ainsi que des représentants de chacune des douze tribus d'Israël, +afin de figurer et perpétuer en Éthiopie le royaume de Judée.</p> + +<p>Menilek désirant emporter un signe qui lui rappelât le pays de son +père, s'entendit avec ses compagnons pour enlever du tabernacle les +Tables de la Loi. Un vent impétueux, disent les Éthiopiens, vint en aide +à ces pieux voleurs, en jetant le désordre et l'effroi parmi les +habitants de la Judée, et un nuage enveloppa même les ravisseurs +jusqu'au moment de leur arrivée à un port de la mer Rouge, d'où un flot +propice les porta rapidement jusqu'en Éthiopie. Les lévites, gardiens du +tabernacle, réussirent, dit-on, à cacher à leur peuple la soustraction +des Tables Saintes qu'ils remplacèrent comme ils purent. De même que +chez les Israélites, les Tables auraient toujours suivi le camp des +Empereurs éthiopiens jusqu'à l'époque, de date incertaine aujourd'hui, +où, à l'exemple de Salomon, l'Empereur et les Grands de l'Éthiopie +convinrent de bâtir à Aksoum un temple, pour y déposer le témoignage +authentique des miracles du Sinaï.</p> + +<p>Les empereurs auraient successivement transporté le siége de l'Empire +sur plusieurs points de leur territoire. Selon les Éthiopiens, leur +première capitale aurait été dans la contrée qu'occupent aujourd'hui les +Ilmormas, dits Gallas-Azabos; c'était le temps de la splendeur de la +ville d'Adoulis, emporium du commerce entre l'Égypte et les pays que +baignent les mers des Indes et de la Chine. La capitale de l'Empire fut +ensuite transférée à Aksoum. Jusqu'alors, la nation avait professé la +religion judaïque; c'est à Aksoum, qu'au quatrième siècle de notre ère, +l'Empereur régnant, ainsi qu'une partie de sa famille, auraient adopté +le Christianisme que leur apportait Frumentius. Les princes restés +fidèles au Judaïsme soulevèrent plusieurs provinces contre l'Empereur, +apostat à leurs yeux. Après avoir longtemps désolé le pays, les guerres +de religion se terminèrent par la réduction finale des partisants du +culte primitif, qui se réfugièrent, dit-on, dans les montagnes du Samen, +où ils purent pratiquer leur religion et la transmettre à leurs +descendants pendant une longue suite de générations. Depuis cette époque +reculée, il existe en Éthiopie une loi coutumière, qui interdit à tout +juif de posséder terre ou maison, de séjourner même à l'orient du +Takkazé. Aujourd'hui encore, les quelques représentants dégénérés de ces +antiques vaincus, dispersés sous le nom de <i>Fellachas</i>, et qui +n'ont plus pour religion qu'un judaïsme défiguré, subissent cette loi; +et malgré l'état désordonné de la propriété dans toutes les provinces +entre le Takkazé et la mer Rouge, malgré la facilité relative d'y +acquérir des terres, aucun fellacha ne songerait à s'y établir, comme +aucune commune n'y consentirait au mépris de cette interdiction antique.</p> + + +<p>À Aksoum, les Empereurs se trouvaient encore sur la grande route +commerciale qui, partant de l'Égypte, passait à l'île de Méroé, arrivait +à Aksoum, et par Adoulis aboutissait jusqu'à la Chine. Mais les +nécessités politiques les portèrent à s'établir successivement au sud de +leurs États, dans les provinces de Lasta et de l'Idjou, puis dans les +basses contrées voisines occupées aujourd'hui par les tribus Afars, +dites Taltals ou Danakils; puis dans le Chawa, puis dans l'Amara, +province restreinte aujourd'hui par l'invasion des Ilmormas musulmans du +Wallo, dits Gallas; plus tard, au delà de l'Abbaïe, dans le grand Damote +qu'occupent maintenant les Ilmormas païens; de là, dans le Sennaar, puis +dans le Metcha, d'où ils transportèrent encore une fois leur cour à +Idjou, puis sur la frontière du Harnacenn, et successivement dans +plusieurs autres provinces, jusqu'à l'époque de la grande invasion +musulmane conduite par Ahmed-Gragne, dans le seizième siècle environ, +époque à laquelle ils fixèrent leur vagabonde capitale à Gondar, où vint +expirer leur pouvoir et s'accomplir le dépouillement de leur famille et +la ruine de l'Empire.</p> + +<p>À l'origine, le mot Atsé impliquait les idées de protection et de +gestion suprême; mais, de même que celui d'Imperator chez les Romains, +il est devenu, par corruption, synonyme de despote.</p> + +<p>Pour devenir Atsé, il fallait être agnat de la famille de Menilek, et +la primogéniture établissait le droit à la succession au trône; mais ce +droit n'était pas si impérieux qu'il ne pût être suspendu, lorsque +l'empereur désignait son successeur, soit de son vivant, soit par +testament, ou lorsque la nation manifestait spontanément ses vœux.</p> + + +<p>L'Atsé était investi d'une sorte de délégation de pouvoirs +militaires, administratifs, judiciaires et, par fiction seulement, de +pouvoirs cléricaux; mais dans la limite de curateur de ces pouvoirs. +D'après les feudistes indigènes, la nation éthiopienne aurait été une +nation d'hommes libres, ayant pour chef un homme qui ne l'était pas. En +tout cas, il semblerait que l'on pût dire des princes éthiopiens ce que +Tacite disait des princes germains: <i>de minoribus rebus principes +consultant, de majoribus omnes</i>.</p> + +<p>Tous les citoyens étaient astreints au service de guerre, et leur +réunion composait les armées nationales: les habitants des frontières +gardaient les frontières; les autres suivaient l'Atsé à la guerre. +L'Atsé était l'organe du commandement suprême dont il puisait la raison +dans le conseil des grands Polémarques ou Dedjazmatchs dont le nom +signifie: <i>porte des gens en campagne</i>. Ces Dedjazmatchs, dont les +pouvoirs expiraient presque complètement à la fin de la campagne, +étaient désignés par les citoyens à la nomination de l'Atsé, et chacun +d'eux commandait aux hommes d'armes représentant une province ou quelque +grande division territoriale. On rassemblait l'armée par bans impériaux +émanant de l'Atsé assisté de son grand conseil. Certaines provinces, les +unes privilégiées, les autres désignées par le sort ou par les +circonstances, se relayaient pour veiller à la sûreté de la personne de +l'Atsé et contribuer à la splendeur de sa cour. La garde de chaque jour +se composait de mille hommes. L'Atsé avait aussi le droit de former, +pour son service personnel, un corps de troupe qui ne devait pas excéder +quelques centaines d'hommes.</p> + +<p>En sa qualité de gardien de la Justice, l'Atsé cassait ou confirmait +les arrêts soumis à sa cour, qui était composée de quatre grands juges +nommés <i>Likaontes</i> (mesureurs, modérateurs) et de quatre assesseurs +nommés <i>Azzages</i> (ordonnateurs, commandeurs), tous héréditaires, +mais astreints néanmoins à la confirmation de l'Atsé. Le nombre de ces +magistrats a été doublé quelquefois, mais il était presque toujours de +huit. Ces huit magistrats formaient le noyau du grand Conseil de +l'Empire auquel on adjoignait quelques grands officiers de la maison de +l'Atsé, quelques grands feudataires, ainsi que quelques hauts +dignitaires ecclésiastiques. La noblesse des Likaontes remontait aux +Hébreux, celle des Azzages était d'origine éthiopienne. Le costume de +ces magistrats était celui du clergé. De même que l'Atsé, ils ne +portaient point d'armes sur leurs personnes, mais on en portait devant +eux pour leur faire honneur; ils devaient résider auprès de l'Atsé et le +suivre même à la guerre. Les Likaontes, qui exerçaient vis-à-vis de +l'Atsé un droit de remontrances et, en quelques circonstances, celui de +<i>veto</i> suspensif, faisaient la répartition des impôts et redevances +dus à l'Empereur par les grands vassaux; les Azzages veillaient à leur +perception et à la gestion du domaine impérial, composé de terres de peu +d'étendue, éparses dans les provinces éloignées.</p> + +<p>On comprend que ce tribunal suprême, composé à la rigueur de neuf +juges, pût suffire, même dans un vaste empire, à ses importantes +attributions. La richesse nationale était agricole, et l'agriculture +s'appuyait sur la forte constitution de la famille, en dehors de +laquelle la propriété ne se transmettait que très-rarement. Ce régime +excluait l'intervention de l'autorité civile dans les questions si +nombreuses relatives à la propriété.</p> + +<p>Chaque citoyen était justiciable, en première instance au moins, de +sa famille, qui relevait à son tour de la commune. Il pouvait passer en +appel au tribunal supérieur du district ou de la province, et arriver en +dernier ressort au tribunal de l'Atsé et de ses Likaontes. Mais les cas +étaient rares, où il y eût intérêt à épuiser ces juridictions, car la +famille jouissait d'un ascendant tel, qu'à moins d'injustice évidente, +c'était affronter l'opinion publique que de faire appel d'un jugement +rendu dans son sein.</p> + +<p>La femme ne jouissait pas légalement des mêmes droits que l'homme. La +terre ne passait en héritage aux femmes qu'à défaut d'héritiers mâles; +dans certaines provinces, l'héritière au premier degré pouvait être +déboutée par un héritier mâle du sixième et même du septième degré. De +plus, les femmes se mariaient sans dot, et il leur était constitué un +douaire, soit <i>préfix</i>, soit <i>coutumier</i>, ou tout au moins un +<i>mi-douaire</i>.</p> + +<p>Mais le trait caractéristique des constitutions éthiopiennes, ce qui +contribuait surtout à prévenir l'encombrement des causes devant les +juridictions intermédiaires et la haute cour de l'Empereur, c'est que +pour avoir confié la puissance judiciaire à des organes remontant +hiérarchiquement jusqu'à l'Empereur, la nation ne s'en était pas +dessaisie. L'accusé ou le défendeur avait le droit de choisir son juge, +tout Éthiopien étant considéré comme apte à juger en première instance +une cause civile, quelquefois même criminelle, à condition toutefois +qu'il trouvât des assesseurs pour former son tribunal; et nul ne pouvait +se soustraire à l'obligation qu'imposait une désignation pareille. +Aujourd'hui encore, la coutume rend doublement responsable le citoyen +qui refuse d'exercer ainsi le pouvoir judiciaire: il est responsable +envers l'ayant-droit d'abord des restitutions et dommages-intérêts +auxquels eût été condamné le défendeur, et passible même des peines +encourues par l'accusé; il a à répondre, en outre, de son fait de déni +de justice. Comme on le voit, c'est l'institution du jury, mais d'un +jury responsable, portée à sa dernière limite et fondée sur cette idée, +que la notion de la justice n'est point le privilége exclusif des élus +de la science judiciaire, mais un attribut de chaque homme, inséparable +de sa conscience, et que c'est porter atteinte à cette conscience que de +frapper d'interdit sa principale manifestation.</p> + +<p>Ce régime judiciaire établit entre les citoyens une solidarité +continuelle, soumet la justice à leur contrôle permanent, les porte à +connaître leurs droits et leurs devoirs, leur permet de passer toujours +par le jugement de leurs pairs véritables, et la loi puise incessamment +une sanction et une force nouvelles dans la raison et la conscience +publique dont elle suit graduellement les progrès.</p> + +<p>Quant à cette obligation de rendre la justice, les Éthiopiens disent +qu'elle est pour tout citoyen aussi impérieuse que celle de défendre le +pays en danger, l'injustice étant de tous les ennemis le plus +redoutable.</p> + + + + +<h2><a name="ch4"></a><a href="#tch4">CHAPITRE IV</a></h2> + +<p class="suj">CAUSES DE LA CHUTE DE L'EMPIRE.—DÉMEMBREMENT DU +POUVOIR IMPÉRIAL.—GONDAR.</p> + + +<p>En adoptant le Christianisme au quatrième siècle, la nation n'aurait +rien changé à ses constitutions déjà anciennes. Les forces nationales et +leur ordonnance se cimentaient et se confirmaient de génération en +génération, sans autres modifications que celles qu'amène naturellement +le fonctionnement de toute vie. «Notre pays, disent les traditionnistes, +vivait paisiblement sous l'œil de Dieu; il pratiquait la justice, +et nos Empereurs, qui tenaient leur cour de l'autre côté de la mer, dans +la terre de Sana, échangeaient des messages avec les rois de l'Inde, de +la Chine et du pays des Hébreux, et faisaient sentir leur influence sur +les peuples éloignés. Mais, par suite de conseils que nous ignorons, ils +s'habituèrent à résider de ce côté-ci de la mer, où un climat meilleur, +un territoire fécond et facile à défendre et des populations viriles et +bien ordonnées leur assuraient un asile inexpugnable. L'Islamisme +naquit; nos armées durent traverser la mer pour défendre nos antiques +possessions contre les enfants d'Ismaël, issu lui-même d'une mère +mauvaise. Après de longues luttes, nous perdîmes la terre de Sana. +Depuis lors, la mer a été notre frontière orientale, et nous avons vécu +chez nous chrétiens et heureux, sans plus intervenir dans les affaires +des autres nations. Les pèlerins nous apprenaient que les peuples +s'entre-détruisaient autour de la ville de Constantin, où régnaient les +Empereurs de Rome.»</p> + +<p>S'il faut en croire ces traditionnistes, c'est le Bas-Empire qui +aurait inoculé à l'Éthiopie le principe de sa décadence. Des lettrés +revenus de Jérusalem et de Bysance étonnèrent le clergé indigène par les +subtilités théologiques des Grecs. Ils éblouirent les Atsés par la +description des splendeurs et de la toute-puissance des Césars +byzantins, et leur inspirèrent l'ambition de les prendre pour modèles. +Les Atsés envoyèrent des hommes savants à Alexandrie dont ils +reconnaissaient la suprématie spirituelle, pour y étudier les lois du +Bas-Empire. Ces hommes en rapportèrent un recueil composé des +<i>Pandectes</i>, des <i>Institutes</i> de Justinien et d'une +<i>Pragmatique Sanction</i> altérée, dit-on, par les Cophtes, en vue de +justifier la suprématie de leur siége patriarcal. Ce recueil, traduit en +langue guez, ou langue sacrée, donna naissance à une classe d'hommes +nécessaires à l'interprétation des textes. Ils se recrutèrent parmi les +clercs qu'effrayaient les obligations de la vie cléricale proprement +dite, et qu'attiraient la faveur du prince et les bénéfices résultant de +leurs fonctions d'organes de la loi.</p> + +<p>Pour mettre en œuvre ce nouveau code, les Atsés augmentèrent +d'abord le nombre restreint de troupes personnelles que les us leur +permettaient d'entretenir. Ils séduisirent les Likaontes et les Azzages, +ces premiers intéressés à l'accroissement de la puissance impériale, et +se concilièrent le clergé d'autant plus aisément que les docteurs de la +loi nouvelle sortaient de son sein.</p> + +<p>Toujours d'après la tradition, ces conspirateurs contre les libertés +nationales commencèrent à étendre la juridiction des Atsés, en empiétant +adroitement sur le droit de justice, qui appartenait encore à tous. +Quelques révoltes partielles éclatèrent; l'Atsé put les étouffer. Mais +il fallait rompre l'accord existant entre l'aristocratie et les +communes: afin de les désunir, l'Atsé chercha à gagner les Dedjazmatchs +et autres grands commandants militaires. Ils relevaient, il est vrai, de +son investiture confirmative, mais depuis une époque reculée, ils +devaient être choisis parmi les membres de certaines familles, pour +lesquelles ces charges militaires constituaient un privilége.</p> + +<p>Il prolongea d'année en année leurs pouvoirs, qui n'étaient que +temporaires, et dont tous les ans il renouvelait l'investiture, lorsqu'à +la fête de l'Invention de la Croix, les troupes des provinces venaient +défiler devant lui. Bientôt il leur permit de s'entourer, comme lui, de +gardes, et d'entretenir des troupes permanentes; il leur conféra, comme +à ses représentants judiciaires, le droit de justice criminelle dans le +ressort de leurs commandements; et dès lors il eut des alliés d'un bout +à l'autre de l'Empire. De paternelle qu'elle était à l'origine, la +puissance souveraine était devenue ennemie de la nation.</p> + +<p>À l'exemple de l'Empereur, les Dedjazmatchs et autres grands +Polémarques eurent chacun une cour et des clercs qui les aidèrent à +absorber les juridictions, en démontrant, par leurs interprétations +subtiles et captieuses, que tout droit de juger découlait de l'Atsé. +Comme les Atsés, ils attirèrent la noblesse à leurs cours, encouragèrent +ses désordres et favorisant tantôt les plaintes des communes contre +leurs seigneurs, tantôt les plaintes des seigneurs contre leurs +communes, ils arrivèrent à désunir la nation et finirent par concentrer +en leurs mains la juridiction civile. De gratuite qu'elle était, la +justice devint salariée; les Likaontes, les Azzages et d'autres espèces +de <i>missi dominici</i> parcouraient les provinces pour la distribuer +au nom de leur maître. Des provinces se révoltèrent: elles furent +vaincues et expropriées en masse de leurs droits.</p> + +<p>La famille, cet élément essentiel d'ordre et de liberté, était encore +dans sa force; les nouveaux dominateurs l'affaiblirent, en accueillant +avidement les plaintes de ses membres contre son autonomie. La loi +salique qui l'avait régie jusqu'alors cessa d'être sa règle absolue: les +femmes furent admises, comme les héritiers mâles, au partage des terres; +des fiefs même importants tombèrent en quenouille. «Nos femmes, m'ont +dit quelques indigènes, ont perdu dès-lors, avec l'esprit de soumission, +leur principale vertu; notre vieux mariage chrétien et irrévocable +devint l'exception; le mariage dotal et accessible au divorce, la règle; +les riches et les nobles, et nos Empereurs eux-mêmes, y ajoutèrent le +concubinat. Le discrédit cessa de frapper les bâtards: leur légitimation +et l'adoption d'étrangers achevèrent de détruire l'unité et la moralité +de nos foyers. La division habita parmi nous. Dès-lors les délateurs ont +paru; les procès se sont multipliés; la connaissance des lois est +devenue une science abstruse, semée d'embûches<a id="footnotetag7" +name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>, et a +donné naissance à cette classe d'hommes dangereux qui font métier de +nous défendre devant nos juges. Nos familles se sont appauvries; nos +communes se sont désagrégées; les soldats de profession nous ont +envahis; plus de sûreté ni d'abondance dans nos campagnes, et au mot qui +désignait le cultivateur on substitua la désignation injurieuse qui +prévaut aujourd'hui. L'Empereur était devenu tout, et tout était devenu +l'Empereur.»</p> + +<blockquote class="footnote"><p><a id="footnote7" + name="footnote7"></a><b>Note 7: </b><a href="#footnotetag7">(retour)</a> + On comprend que dans un pays où la justice se rendait + gratuitement, et où la connaissance de la loi était assez répandue + pour permettre à chaque citoyen de remplir les fonctions de juge ou de + défendre sa propre cause, la profession d'avocat, conséquence de + l'introduction d'un nouveau régime légal, ait été accueillie + défavorablement. Les avocats éthiopiens se recrutent parmi les hommes + d'une réputation équivoque. Ils se font redouter par l'adresse avec + laquelle ils aggravent les moindres accusations et égarent leurs + adversaires dans les dédales de la chicane. Ils ne craignent pas de se + porter comme délateurs ou comme dénonciateurs publics; ils + s'enrichissent, mais leur richesse passe pour n'être pas durable, et + il n'est pas rare, du reste, qu'ils succombent sous la main de quelque + victime de leurs accusations. Les Waïzaros ou nobles, et les + gentilshommes, mettent de l'amour-propre à plaider leurs causes + eux-mêmes et à plaider, gratuitement bien entendu, celles de leurs + concitoyens inhabiles à présenter eux-mêmes leur défense. J'en ai vu + se préoccuper, au détriment de leurs propres affaires, de la défense + d'un accusé devant un tribunal, où le hasard les avait conduits. La + qualification d'avocat appliquée à un homme qui ne fait pas métier de + plaider est regardée comme une injure qui rend passible de + dommages-intérêts.</p> +</blockquote> + +<p>«Cependant Dieu envoya bientôt des avertissements à nos maîtres. La +famille impériale se désunit comme les autres, et l'Empire fut déchiré +par des guerres entre prétendants à la couronne. On vit alors s'établir +l'usage cruel par suite duquel, à l'avénement de chaque Empereur, tous +les agnats impériaux étaient chargés de fers et relégués, leur vie +durant, dans quelque mont-fort. Aux plus favorisés on permettait les +jouissances matérielles. Ceux qui parvenaient à recouvrer leur liberté +se réfugiaient dans les parties désertes du pays, attiraient des +partisans en leur promettant le rétablissement de nos anciennes +institutions, et quelques-uns ont soutenu de longues guerres qui mirent +le trône en péril.»</p> + +<p>Il restait à détruire complètement la propriété, gage de la stabilité +de la famille. Durant les guerres civiles, les Atsés avaient exproprié +de leurs terres des provinces entières; ils les donnèrent à des colons +étrangers ou les rendirent à leurs anciens propriétaires, mais à des +conditions serviles, et ils affirmèrent désormais l'idée musulmane, que +le territoire de l'Empire appartenait à l'Empereur, et que leurs sujets +n'en pouvaient avoir que la jouissance. Bientôt ils les appelèrent +<i>leurs esclaves</i>, et, quel que fût son rang ou sa dignité, tout +citoyen qui avait à solliciter une faveur ou à réclamer un droit dut se +dire l'esclave de l'Empereur.</p> + +<p>Le Lik Atskou me racontait qu'un jour les habitants d'une commune +éloignée étant venus à l'audience de l'Empereur pour se plaindre de +quelque abus, l'empereur, après les avoir écoutés jusqu'au bout:</p> + +<p>—Voyons, leur dit-il, sur la terre de qui êtes-vous debout, en +ce moment?</p> + +<p>—Sur celle de Votre Majesté.</p> + +<p>—Eh bien! trouvez d'abord dans l'Empire une motte de terre, +d'où vous puissiez réclamer sans être sur ma terre: j'examinerai après.</p> + + +<p>«Les hommes, ajouta le Lik Atskou, sont sourds et aveugles: on leur +crie, ils n'entendent pas; on leur montre, ils ne voient pas, jusqu'à ce +qu'un jour un rien leur fasse subitement ouvrir les yeux et les +oreilles. Jusque là, dit-on, nos pères n'avaient pas cru à la réalité +d'un dépouillement aussi complet. Cette réponse sacrilége répétée +partout leur fit comprendre leur abaissement. Nous n'étions plus qu'une +nation de mendiants.»</p> + +<p>Comme pour accroître ces misères, le clergé qu'on avait réduit au +silence en le comblant de biens, se livra avec fureur aux dissensions +théologiques. Les dissidents s'appuyèrent sur des partis de mécontents: +des guerres civiles éclatèrent, au nom de la religion; les répressions, +envenimées par l'esprit de secte, atteignirent tous les excès de la +barbarie, et, ces lugubres répressions accomplies, les Empereurs se +faisaient gloire de convoquer des conciles ou des synodes et de décider +en maîtres des questions du dogme. La nation était exténuée; les +Empereurs ivres d'orgueil. Il y a trois siècles environ, l'un d'eux, +après avoir vu défiler pendant plusieurs jours ses armées, à la revue +annuelle, s'écria: «Le monde entier ne me peut pas!» et il pria Dieu +publiquement de lui envoyer un ennemi qui fût à sa taille!</p> + +<p>Pendant toutes ces discordes, quelques provinces situées aux +extrémités de l'Empire s'en étaient détachées; entre autres, la province +de Harar, située au S.-E.; elle avait adopté l'Islamisme et s'était +donné un roi. Dans la seconde moitié du seizième siècle, un simple +cavalier du nom d'Ahmed, au service de ce petit souverain, prit la +campagne avec quelques compagnons, comme rebelle contre son prince qu'il +accusait d'un passe-droit. Il détroussa les caravanes, arrêta les +voyageurs, pilla des hameaux écartés, et sa troupe s'augmenta. Redoutant +pour ses méfaits la vengeance de ses compatriotes, il s'éloigna et s'en +fut rôder sur les frontières de l'Empire. Il surprit et battit en +plusieurs rencontres les troupes du Méridazmatch ou Polémarque du Chawa, +qui, s'étant mis lui-même en campagne, fut surpris, vaincu et tué. Les +troupes d'Ahmed grossissaient à chaque succès. Pour protéger le Chawa, +l'Empereur envoya une armée; Ahmed la défit en bataille rangée et tua de +sa main le Ras qui la commandait. Pour donner à ses entreprises une +signification religieuse et attirer du même coup ses coréligionnaires +sous son drapeau, Ahmed prit alors, conformément à l'usage arabe, le +titre d'Imam, qui signifie champion de la religion. Les chrétiens lui +donnèrent le sobriquet de <i>Gragne</i>, qui veut dire gaucher. Il +dérouta encore d'autres armées impériales. L'empereur marcha contre lui, +fut battu dans une grande bataille, et il fuyait devant son vainqueur, +qui le pourchassait de frontière en frontière, exterminant les chrétiens +qui refusaient de reconnaître Mahomet, lorsqu'une bande de héros +portugais, envoyés au secours de l'Empire chrétien, défit Ahmed Gragne +dans une bataille livrée en Bégamdir. Ahmed y laissa la vie, et la +restauration de l'Empire put s'effectuer.</p> + +<p>Les neuf années, dit-on, durant lesquelles Ahmed Gragne ravagea +l'Empire furent les plus désastreuses peut-être que la nation eut à +traverser. Partout où campait l'Imam, les populations chrétiennes +étaient réduites à opter entre l'Islamisme ou la mort. Son armée +s'abattait sur une province, la pillait, l'incendiait et passait au fil +de l'épée tous les habitants mâles. Partout les églises furent +dépouillées; quelques-unes renfermaient des richesses considérables: on +en cite dont la toiture était recouverte de lames d'or. D'autres +possédaient des bibliothèques précieuses, monuments des siècles les plus +reculés<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a +href="#footnote8"><sup>8</sup></a>, et les plus anciens sanctuaires +furent jalousement détruits par le feu. Une portion considérable de la +population se réfugia chez les peuples voisins, où elle vécut pour un +temps: beaucoup de ces réfugiés s'unirent à des femmes étrangères et +donnèrent naissance à des générations, qui ont modifié profondément la +physionomie originelle de l'antique race chrétienne<a id="footnotetag9" +name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>. De tous +côtés, des bandes d'hommes résolus à mourir au moins les armes à la +main, prenaient refuge dans les cavernes et autres lieux-forts +qu'offrent si fréquemment les kouallas; ils y vivaient d'herbes, de +racines ou de la viande des animaux sauvages, s'entendaient pour +harceler les troupes musulmanes qui, à leur tour, les traquaient comme +des bêtes fauves, et, dès que le conquérant se portait sur d'autres +points de l'Empire, ils reparaissaient sur les deugas et +s'approvisionnaient en dévastant ce qu'avait laissé l'ennemi. Un grand +nombre de ces refuges purent se soustraire aux armes des Musulmans. +Mais, malheureusement, les monuments nationaux furent détruits à tout +jamais. «Gragne ne put nous assujettir, disent les indigènes: il +paraissait, rien ni personne ne restait debout devant sa face; mais tout +se redressait contre lui, quand il était passé; et cet obscur rebelle, +ce voleur de grands chemins n'aurait jamais pu faire impression sur +nous, si nous n'eussions été divisés et affaiblis déjà par une série +d'Empereurs qui nous avaient enlevé les choses de nos pères.»</p> + +<blockquote class="footnote"><p><a id="footnote8" + name="footnote8"></a><b>Note 8: </b><a href="#footnotetag8">(retour)</a> + Je dois à l'obligeance d'un bibliophile, M. Gustave Grandin, la + communication d'un Traité fort rare publié au dix-septième siècle, et + dont voici un extrait:</p> + + <p>«... Muleasses, Roy de Tunis, avait érigé une très-splendide + bibliothèque, au rapport de Louis d'Urreta, qui assure que Mena, + Empereur d'Æthiopie, ayant entendu que l'armée de l'Empereur Charles V + emportait cette despouille, il donna charge à des marchands égyptiens + et vénitiens pour l'achepter à quelque prix que ce fût. Lesquels + accomplirent une partie de son dessein, car, ils en obtindrent plus de + trois mille, qu'ils lui envoyèrent. Ce prince les reçeut avec une + grande ioye et les envoya incontinent dans la Bibliothèque Royale des + Abyssins. Laquelle à présent ne cède à celle d'Alexandrie pour le + nombre de ses livres; selon Paul Ioue et Henry de Sponde, évesque de + Pamiers, <i>en ses Annales sacrez l'an 1535, num. 22...</i> (<i>Du Roy + de Tunis, pages 50, 51.</i>)</p> + + <p>... Louis Urreta, Espagnol, asseure qu'au monastère de + Sainte-Croix, au mont Amara, il y a trois bibliothèques très-amples. + Lesquelles contiennent <i>dix millions cent mille volumes</i> escrits + en beau parchemin et conseruez dans des estuis de soye. Cette grande + et imcomparable multitude de livres (<i>comme l'on croit</i>) commença + d'être ramassée par Makada ou Nicaula, Reyne de Saba, et Melilek, son + fils, qu'elle eut de Salomon. Duquel on dit que les œuures y + sont conseruées avec celles d'Enoch, Noé, Abraham, et Job et des + autres S.S. Pères: comme il appert par le catalogue fait par Antoine + Bricus et Laurent Crémones. Lesquels par le commandement du pape + Grégoire XIII et la prière du cardinal Guillaume Sirlet purent visiter + ce miracle du Monde, pour les livres, que l'on appelle en langue + Æthiopique ASSABRARIA. C'est une chose et très-digne de remarque que + la pratique qui se prit dans le couronnement des Empereurs des + Abyssiens; qui est le don qu'on leur fait des clefs de cette + Bibliothèque Royale du Mont Amara, pages 51, 52.»</p> + + <p>(Traicté des plus belles bibliothèques publiqves et particvlières, + qvi ont esté, et qvi sont à présent dans le monde. Divisé en deux + parties. Composé par le P. Lovys Jacob. À Paris, chez Rolet Le Duc, + rue Saint-Jacques, près la Poste. M. DC. XLIV. Avec privilége du Roy.)</p> + +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><p><a id="footnote9" + name="footnote9"></a><b>Note 9: </b><a href="#footnotetag9">(retour)</a> + En Europe, où les besoins et l'attirail de la vie se sont + multipliés, on conçoit malaisément que des communes entières puissent + effectuer de longs voyages et vivre longtemps à l'étranger, sans se + dissoudre. J'ai été à même de voir fréquemment, sur une échelle + réduite, ces migrations de communautés, et la constance avec laquelle + elles gardaient leur organisation dans les pays, où elles avaient à + vivre, m'a souvent donné lieu d'admirer ces effets de l'autonomie + communale.</p> +</blockquote> + +<p>Sitôt après la mort d'Ahmed Gragne, les populations rentrèrent dans +leurs provinces, et ce dut être un étrange spectacle que celui de tout +un peuple revenant ainsi d'un exil de plusieurs années et reprenant avec +ordre possession de l'héritage de ses pères. En conséquence de leur +organisation vivace, dès leur rentrée, les communes se trouvèrent +reconstituées régulièrement; encouragées par le clergé des campagnes, +elles se dressèrent devant l'Empereur, reprirent leurs droits, et la +lutte recommença aussi vive que jamais. Les querelles religieuses +l'avivèrent, et ces populations, quoique réduites, se livrèrent de +nouveau aux guerres civiles. Grâce à l'unité de commandement, les +partisans du Césarisme éthiopien l'emportèrent encore une fois, et les +Empereurs purent opérer sans entraves la restauration de leur pouvoir +d'après les formes les plus commodes pour leur omnipotence.</p> + +<p>Mais quelque ingénieux que soit un législateur à disposer une société +sur un plan préconçu, et quelque puissant qu'il soit, elle échappe +toujours en quelques parties à ses prévisions et amène par là +l'écroulement de son édifice. L'homme n'invente pas plus une société +qu'une langue: il contribue à leur vie; il les peut modifier; trop +souvent, il ne fait que les corrompre. L'invasion de Gragne était venue +au moment où les Dedjazmatchs commençaient à se retourner contre +l'Empereur. Celui-ci, ayant maîtrisé encore une fois les communes, +disposant à son gré d'une aristocratie décimée et ruinée par la récente +invasion, et débarrassé en même temps des craintes que lui avait données +la puissance déjà excessive de ses Dedjazmatchs, aurait fait un retour +sur lui-même: la solitude de son pouvoir l'effraya; il dit à ses +conseillers:</p> + +<p>—Le fils de l'homme ne saurait porter seul la toute-puissance.</p> + + +<p>Mais il n'eut ni la grandeur d'âme, ni la prudence de déposer ses +pouvoirs usurpés et de reprendre ceux que lui conféraient les +constitutions primitives. Il crut sauver l'Empire par des demi-mesures: +il rendit par octroi aux communes une partie de leur autonomie; mais +pour les maintenir dans sa dépendance et en imposer en même temps aux +Dedjazmatchs et autres grands Polémarques dont il restreignit le nombre +et les attributions judiciaires, il forma des terres qui étaient restées +sans maîtres, des fiefs ingénieusement répartis, et les donna par +investiture annuelle aux cognats impériaux ou à ses créatures, en les +liant à la couronne par une vassalité directe. Il institua à perpétuité +un nombre considérable de fiefs de franc alleu, tenus, les uns au +service de guerre, les autres à payer un cens annuel; des terres dites +de bouclier, de javeline ou de cavalier, semblables à celles dites +<i>Ziamet</i>, <i>Timor</i> ou <i>Kilidj</i>, dans la constitution +territoriale turque, et dont le propriétaire doit, en temps de guerre et +selon leur étendue, soit un service militaire personnel, soit un certain +nombre de fantassins ou de cavaliers équipés. Ces dispositions +abritaient la couronne derrière une armée de vassaux directs, la plus +nombreuse de l'Empire. Il mécontenta ainsi les communes, par des +restitutions incomplètes; les cognats, par la dépendance où les tenait +l'investiture annuelle; le clergé, par son immixtion dans la gestion des +biens cléricaux; l'ancienne noblesse, par la création d'une noblesse +nouvelle, et les grands vassaux par leur amoindrissement.</p> + +<p>Malgré les efforts de ses prédécesseurs pour faire prévaloir le code +de lois importé du Bas-Empire, la nation n'avait cessé de protester de +diverses façons de son attachement à ses anciennes coutumes, et les +nombreux essais qu'ils avaient faits d'imposer par la force l'usage +exclusif de ces lois n'ayant produit que des résultats éphémères, il +s'était établi insensiblement comme un compromis, par suite duquel la +coexistence des deux régimes de lois fut acceptée, et les causes +étaient soumises à l'un ou l'autre de ces régimes, au choix du +défendeur. Seulement, les hommes de loi, conformément à leur principe +que toute justice émanait de l'Empereur, prélevaient à leur profit sur +les parties qui avaient recours à la justice coutumière, laquelle se +rendait gratuitement, les frais et coûts qu'eut amenés le fonctionnement +de la justice impériale.</p> + +<p>Les Atsés maintinrent l'incarcération perpétuelle des agnats +impériaux; ils s'habituèrent à continuer d'année en année le pouvoir aux +princes cognats: pour plusieurs même, ils laissèrent s'établir une sorte +d'hérédité. Pour mieux assurer leur pouvoir en augmentant l'influence de +leur famille, ils établirent que les princesses de leur sang +conféreraient la noblesse à leurs maris, ainsi qu'à leurs enfants. Le +mariage civil et soumis au divorce prévalait de plus en plus; +l'émancipation légale de la femme avait accru les désordres dans les +familles; les princesses impériales surtout donnaient les plus +scandaleux exemples d'immoralité, se mariaient et se démariaient, et +finissaient par se contenter du concubinat. Les enfants issus de ces +associations étant dépourvus d'apanages proportionnés à leur noblesse, +avaient recours aux libéralités du souverain. Les décorations, les +titres surtout se multiplièrent, perdirent leur prestige, et propagèrent +à la fois l'insolence et le servilisme. Sur plusieurs points de +l'Empire, les communes aidées de leurs fidèles alliés, le clergé et +l'aristocratie des campagnes, entreprirent encore une fois la +revendication de leurs droits. Elles furent réprimées cruellement et +perdirent leurs dernières franchises. Tous les pouvoirs dépendirent du +caprice impérial; la hiérarchie ne fut plus que fictive; une égalité +servile régna pour tous.</p> + +<p>Mais en vertu de ce principe qui veut que les pouvoirs accumulés +s'altèrent et communiquent leur corruption à leurs dépositaires, les +Atsés se dépravèrent, et la dissolution de l'Empire progressa +rapidement. Par condescendance pour l'opinion publique, et comme pour +faire illusion à leur peuple, les Empereurs affectaient de respecter +quelques-unes de ses anciennes libertés. Selon la coutume, l'Empereur +n'était réellement le maître que sur une grande route; dès qu'il posait +le pied sur la terre d'une commune, il devait obéissance à la loi de +cette commune et soumettre ses volontés aux officiers communaux. Les +Atsés suivaient hypocritement cet usage et donnaient lieu quelquefois à +des incidents semblables à celui du moulin de Sans-Souci, faisant croire +ainsi à une liberté et à une justice qui n'existaient plus. Ils +maintenaient aussi auprès de leur personne un <i>Akab-Saat</i>, officier +chargé de rester debout auprès de l'Empereur quand il mangeait ou quand +il buvait, et de lui arrêter même la main, dès qu'il jugeait que son +maître dépassait les règles de la tempérance. L'Atsé ne prenait pas un +repas, sans que l'Akab-Saat fût présent; on citait des cas où cet +officier avait saisi la coupe. Mais les orgies impériales finissaient +fréquemment par des exécutions.</p> + +<p>Plusieurs vastes provinces de l'empire, telles que l'Innarya et le +Kafa, le pays des Djindjerous, le Sennaar, une partie du grand Damote, +le pays des Gallas-Azabo, avaient profité des suites de l'invasion +musulmane, pour s'affranchir de leur vassalité à l'empire et se +constituer en États indépendants. Les Empereurs, trop occupés des +discordes civiles pour les faire rentrer dans l'obéissance, se +contentèrent d'exercer vis-à-vis d'elles une suzeraineté qui de nominale +devint fictive; ils se faisaient donner néanmoins le titre de Rois des +Rois. D'accord avec leurs Likaontes et leurs clercs-légistes, ils +promulguaient des rescrits, des ordonnances et des lois, statuaient sur +les dogmes et discréditaient la religion et le clergé en faisant +prononcer l'excommunication contre les infractions, même légères, à leur +autorité. Bientôt ils se livrèrent sans frein aux plus iniques +extravagances. On raconte que l'un d'eux, rentrant dans son camp et +voyant l'enceinte où étaient ses tentes, imparfaitement palissadée, +manda le chef dont les troupes avaient exécuté cette corvée, et, pour +compléter la clôture, le fit lier avec quelques-uns de ses hommes, pour +servir de palissade vivante. La nuit, les hyènes les dévorèrent, +pénétrèrent auprès de la tente impériale et mangèrent quelques gardes et +le cheval favori de l'Empereur, qui craignit pour lui-même et cria au +secours. Les traditionnistes ajoutent que le lendemain le monstre déposa +le sceptre et s'en alla, sous l'habit religieux, mourir dans un koualla +désert, où, au jour anniversaire de son dernier crime, on entend encore, +dans la nuit, les hurlements des hyènes, les cris des victimes et un +tumulte semblable à celui d'un camp bouleversé.</p> + +<p>Un autre, pour se réfugier contre les remords et expier ses crimes, +s'en alla s'asseoir en un lieu écarté et fit construire autour de lui un +mur circulaire, sans porte ni fenêtres, et recouvert d'une voûte; on +pratiqua dans le mur épais une seule lucarne, par laquelle, sans pouvoir +le voir ni en être vu, on lui passait le pain et l'eau. Parfois des +visiteurs compatissants l'appelaient; il leur tenait des discours +émouvants dont on rapporte encore des lambeaux. Il vécut ainsi plusieurs +années. Un jour, comme il ne répondait pas, on démolit ce sépulcre, et +on trouva son corps dans l'attitude d'un homme qui prie.</p> + +<p>Les stupides tyrannies des Atsés provoquèrent rébellions sur +rébellions. Ils avaient nié la liberté, nié jusqu'à la propriété et +n'avaient plus devant eux qu'une nation émiettée, qui ne leur offrait +plus aucun appui contre les partis. Comme pour précipiter l'agonie de +l'Empire, des tribus Ilmormas s'enhardirent et entamèrent les frontières +au S.-E., prirent pied et s'étendirent rapidement dans le Wollo et dans +le grand Damote, pendant que de tous côtés les autres frontières se +morcelaient au profit de peuplades païennes ou musulmanes.</p> + +<p>Les Atsés devinrent le jouet de leurs Polémarques, dont la plupart +tenaient à la famille impériale par le sang ou par leurs alliances. +Déshabitués depuis longtemps de présider à la guerre, du fond de leur +palais de Gondar, ils faisaient insidieusement ressurgir le fantôme des +libertés communales et s'ingéniaient à opposer entre eux l'aristocratie, +le clergé et les Dedjazmatchs, dont ils subissaient de plus en plus les +insolences croissantes. Enfin un Ras ou Polémarque du Tegraïe vint à +Gondar avec son armée, détrôna l'empereur Joas, le fit étrangler et +intronisa son successeur. Pendant quelques années encore les Ras, +Dedjazmatchs et Polémarques de tous grades s'entreheurtèrent autour du +palais impérial, intronisant et détrônant leurs créatures.</p> + +<p>Vers la fin du dernier siècle, un flot victorieux porta l'Atsé Tekla +Guiorguis sur le vieux trône: il s'y cramponna et jeta la confusion +parmi ses adversaires. On put croire qu'il ferait revivre le prestige de +sa famille: son intelligence cultivée, les charmes de sa personne, son +audace et ses libéralités lui acquirent pendant quelque temps une +prépondérance incontestable. Le peuple, qui voyait avec chagrin +l'humiliation de son antique famille souveraine, espérait qu'il ferait +appel aux anciennes constitutions. Comme me l'ont souvent répété les +indigènes, on se serait rallié autour de lui, et les princes, les +Dedjazmatchs et tous les aventuriers militaires, qui s'entrebattaient +pour le pouvoir, auraient été réduits au silence. Plus d'une fois les +hommes d'une commune se sont rendus, la nuit, en troupe, au camp de +l'Empereur, et là, faisant entendre le cri d'usage, sinistre et +suppliant, qui annonce que des opprimés réclament justice, ils +interrompaient le sommeil de l'Atsé et lui disaient:—Ô notre père, +que Dieu prolonge tes jours, et que nos conseils ne t'attristent pas, +car nous te sommes soumis. N'aie pas peur: le Roi de tes ancêtres sera +avec toi. Ne t'a-t-il pas revêtu de notre pays comme d'un vêtement de +force? Sois rassuré et dis seulement: «Je vous rends les constitutions +de vos ancêtres;» et pour les faire revivre, tes peuples se dresseront +comme une forêt sans fin, où disparaîtront tous les voleurs de pouvoirs, +ces vautours!</p> + +<p>Et ces conseillers dévoués disparaissaient avant le jour.</p> + +<p>Mais Tekla Guiorguis n'osa pas, et une dernière coalition le +précipita du trône.</p> + +<p>Comme beaucoup de ceux qui, à quelque degré qu'ils se trouvent de la +hiérarchie sociale, ont eu à porter le poids de la chute de leur +famille, l'Atsé Tekla Guiorguis, que les indigènes regardent comme leur +dernier Empereur, avait quelques-unes de ces vertus maîtresses +nécessaires à un bon souverain.</p> + +<p>—Dieu, ajoutent-ils, le choisit comme victime, pour qu'on ne +pût douter qu'il punissait en lui ses coupables prédécesseurs.</p> + +<p>Cependant, il répugnait à la nation de se fractionner et de se +départir de son ancienne forme de gouvernement impérial. Les coalisés +victorieux mettaient en avant la nécessité de restaurer le vieux droit +coutumier, et, à l'instigation de leur principal chef, le Ras ou +Polémarque du Tegraïe, ils choisirent pour Atsé un agnat impérial d'une +nullité notoire; et le laissant dans Gondar sans revenus, sans gardes et +sans autorité, ils se retirèrent dans leurs provinces, désunis et comme +honteux de leur victoire. Quant aux grands vassaux qui avaient combattu +avec l'Empereur détrôné, les uns étaient tombés en captivité, les +autres, sous la conduite des chefs du Gojam, ayant pu regagner leurs +gouvernements, s'y fortifièrent dans l'attente des événements; les +Dedjazmatchs restés neutres suivirent cet exemple, et au printemps, +l'Éthiopie se trouva toute hérissée d'hommes en armes. La restauration +de l'ancien Empire avec les coutumes servait de mot d'ordre aux coalisés +et à leurs adversaires. Mais, aux lueurs des premiers incendies, les +masques, tombant, ne laissèrent apparaître que convoitises et ambitions +personnelles. Malheureusement, le peuple était en haleine de guerre; les +provinces se ruèrent les unes contre les autres et donnèrent le triste +spectacle de partis qui s'entredéchirent au nom de l'ordre et de la +justice dont les représentants sincères manquaient partout. Ces partis +ne tardèrent pas à se fractionner, à se multiplier, et la guerre civile +fut endémique. De localité à localité, les communications devinrent +dangereuses ou cessèrent tout-à-fait: le commerce, les échanges +journaliers ne se firent plus que les armes à la main; et pendant que +Ras, Dedjazmatchs et chefs à tous les degrés s'alliaient, se +trahissaient et se heurtaient au centre de l'Empire, les incursions +étrangères en rétrécissaient encore les frontières. Les paysans ne +s'occupant plus que de combat ou de pillage, la culture des terres fut +abandonnée ou laissée aux femmes et aux enfants; des famines +contribuèrent au dépeuplement; les hernes, ou terres abandonnées, +s'étendirent de plus en plus; les bêtes féroces prenaient la place des +habitants; les troupeaux disparaissaient, et des bandes de soldats sans +maîtres, espèces de miquelets, prêts à passer au service du plus +offrant, épouvantaient le pays par leurs sauvages excès. Ce fut alors, +dit-on, qu'on substitua au terme générique désignant le militaire, +l'homme de guerre, le mot <i>Wattoadder</i> qui le désigne aujourd'hui, +et dont l'étymologie signifie un homme sans feu ni lieu. Ou s'égorgeait +aux cérémonies funéraires, aux mariages, devant les tribunaux, aux +portes des églises; le parjure et toutes les violences devinrent les +moyens; les jouissances immédiates, l'unique but; et comme une société, +si bas qu'elle soit tombée, a besoin pour vivre, de quelques vertus, au +milieu de ce débordement de tous les appétits mauvais, le bien se mêlait +au mal, et des éclairs d'héroïsme illuminaient fréquemment ces sinistres +perspectives. La conscience publique se pervertit promptement au +spectacle des accouplements de vertus et de crimes. S'il faut en croire +les Éthiopiens, ils se seraient accoutumés, dès cette époque seulement, +à établir avec la morale de déplorables compromis qui n'excitent plus +chez eux aujourd'hui que la réprobation de quelques austères penseurs, +toujours rares en tous pays.</p> + +<p>Le clergé séculier, de son propre aveu, avait contribué puissamment, +par ses erreurs et son indiscipline, à disloquer l'Empire; mais la +catastrophe accomplie, il reprit le sens de sa haute mission. Frappé +dans ses richesses, devenues excessives, il se réfugia dans son domaine +transterrestre, combattit toutes les injustices par ses anathèmes et se +rangea résolument du côté des opprimés.</p> + +<p>L'insécurité étant devenue générale, les populations s'habituèrent à +déposer leurs valeurs mobilières dans les monts-forts, dans les cavernes +fortifiées et surtout dans les villes et bourgs dont les églises +jouissaient du droit d'asile, et où se réfugiaient aussi, dans les +moments les plus difficiles, les femmes, les enfants, les vieillards et +les infirmes des campagnes. Ces asiles, sans remparts, sans garnison, et +d'accès facile, n'avaient, pour gardien et défenseur, que le clergé de +la paroisse, présidé par un abbé que nommait le Dedjazmatch. Ils +servirent de dernier abri au droit, à l'enseignement, à l'industrie et +au commerce; les foires et marchés hebdomadaires ne se tinrent plus que +dans leur enceinte, sous la juridiction de l'abbé, laquelle s'étendait +sur tout homme ayant posé le pied en deçà des limites de l'asile et +couvrait également la personne du faible, de l'opprimé, du malfaiteur et +du criminel. Cet état de choses, qui subsiste encore aujourd'hui, +mettait souvent en présence les abbés et les puissants du dehors; le +droit d'hébergement exercé par les soldats du Polémarque de la province, +les dépôts de légalité contestable, les délinquants de toutes sortes, +les meurtriers, les déserteurs ou les transfuges donnaient souvent lieu, +de la part des chefs militaires, à des réclamations contre la +juridiction cléricale. L'abbé et son clergé n'avaient à opposer à leurs +prétentions que des armes spirituelles, et les représentations faites au +nom du droit, de la légalité et de l'opinion publique. En général, ces +ecclésiastiques se faisaient maltraiter, parfois même tuer, plutôt que +de livrer ce qu'on leur demandait: ils s'écriaient: «Vouons nos corps au +tranchant de l'épée!» En sa qualité de suzerain de l'abbé, le +Dedjazmatch décidait de la légalité de ces réclamations, qu'il avait +quelquefois provoquées lui-même indirectement. L'abbé, accompagné de son +clergé et muni des emblèmes du culte, comparaissait devant la cour de +son suzerain, défendait ses droits, et il n'était pas rare que, tournant +son accusation contre son suzerain lui-même, il le sommât de descendre +de son siége pour ester en justice. Celui-ci nommait alors un +mandataire, remontait sur son alga et chargeait un de ses soldats de +conduire les parties à Gondar, devant le tribunal des Likaontes. J'ai +plus d'une fois assisté à des débats de cette nature; j'ai vu ces gens +d'Église, faibles et sans armes au milieu d'hommes de guerre, plaider au +nom du droit, flétrir les convoitises menaçantes de la soldatesque qui +les entourait, invoquer éloquemment la réprobation contre de puissants +adversaires, et les amener à désavouer eux-mêmes cette force qui faisait +leur orgueil.</p> + +<p>Dans les cas de violation manifeste d'un asile, le clergé régulier +s'émouvait; les religieux les plus vénérés quittaient leurs solitudes, +rassemblaient le clergé des paroisses, allaient dans les camps, et +généralement ils obtenaient justice. Lorsque le vrai coupable était le +Dedjazmatch, ils l'amenaient à résipiscence, sinon ils l'excommuniaient, +menaçaient ses serviteurs de l'anathème, s'ils continuaient à le servir, +mettaient la province en interdit, et, secourus par les religieux des +provinces voisines, soulevaient contre lui la réprobation nationale. Les +cas les plus dangereux, heureusement peu communs, étaient ceux où +quelques-unes de ces bandes de soldats, passant du service d'un +Dedjazmatch à celui d'un autre, recevaient l'hospitalité pour une nuit, +et faisaient naître quelque prétexte pour piller les citadins. Les +religieux sommaient alors le Polémarque de la province, sous peine +d'excommunication, de poursuivre les violateurs, et enjoignaient à tout +chrétien de leur refuser l'eau, le feu, la nourriture, l'abri, et de +désigner le chemin qu'ils avaient pris. Pour éviter de périr par le fer, +les coupables se dispersaient ordinairement devant l'animadversion +générale. Justice faite, ces ermites, parmi lesquels on voyait souvent +la personnification héroïque des vertus chrétiennes et de la conscience +publique, s'en retournaient à leurs déserts, laissant derrière eux une +trace bienfaisante.</p> + +<p>On ne peut s'empêcher de reconnaître chez ces religieux, séparés de +l'unité chrétienne par le fait plutôt que par la volonté, une piété et +des vertus incontestables; leur détachement, leur dénûment de tout ce +qui excite les convoitises des hommes, leur donnent un ascendant, accru +souvent du souvenir de leur vie passée. On trouve parmi eux beaucoup +d'hommes appartenant aux premières familles, d'anciens notables, des +soldats ou des chefs célèbres, qui, à la suite de quelque grand chagrin +ou d'un retour subit sur eux-mêmes, ont quitté famille, dignités, rang, +fortune et jusqu'à leur nom, pour prendre l'habit religieux et aller +vivre d'austérités dans les cavernes ou les hernes les plus sauvages. +Quelques-uns s'entourent, pour disparaître, de précautions telles que +leurs meilleurs amis perdent leur trace, jusqu'au jour où ceux-ci, +frappés par quelque infortune, un chevrier, un pâtre ou quelque paysan +leur apporte de la part d'un moine inconnu des encouragements et des +conseils trahissant une vieille intimité. Quelquefois une catastrophe +publique leur fournira l'occasion de reconnaître, parmi des religieux +accourus au secours de quelque principe social, celui dont ils +regrettent la perte depuis des années. Ces ermites se présentent +quelquefois dans les camps, où, la veille encore, les trouvères +chantaient leurs exploits militaires, leurs actes de folle générosité, +et l'on comprend avec quelle émotion leurs anciens compagnons d'armes ou +leurs anciens adversaires les revoient, dépouillés de tout l'appareil +qui faisait leur recherche et leur orgueil, et leur entendent dire: «Ô +frères, qui êtes encore dans le rêve dont nous sommes sortis, nous vous +en supplions, ouvrez un instant les yeux et considérez ce qui nous +amène.»</p> + +<p>Bien avant la chute de l'Empire, le clergé séculier, par la double +raison de son origine presque exclusivement plébéienne, et de cet esprit +de véritable liberté qu'inspire le christianisme, se prononça +énergiquement en faveur des communes, qui, grâce aussi au concours que +leur demandaient les chefs de guerre, reprirent dans plusieurs provinces +l'usage de leurs libertés. De plus, par son enseignement de l'histoire, +du droit écrit, de la grammaire, de l'éloquence et de la théologie, le +clergé maintint une morale chrétienne, les vertus civiques qui en +découlent, la pureté de la langue, les traditions et l'esprit national.</p> + + +<p>On a vu qu'à l'exemple du Bas-Empire, et encouragé par quelques +Empereurs, le clergé s'était adonné aux subtilités théologiques; il +n'avait pas tardé à se diviser; l'ignorance s'était accrue et le peuple +éthiopien, doué d'un instinct religieux vivace, s'était partagé en trois +sectes principales, sur les rivalités desquelles s'étaient entées plus +tard les rivalités politiques. C'est ainsi que le clergé a attisé les +guerres civiles, ébranlé dans l'esprit du peuple le respect de son +enseignement, et qu'en portant atteinte à son propre prestige par les +irrégularités de sa conduite, suite immanquable de son indiscipline et +du désordre des pouvoirs sociaux, il s'est privé de la force nécessaire +pour empêcher qu'il ne s'introduisît dans les mœurs certaines +tolérances contraires à la moralité de la famille, qui défigurent +aujourd'hui la physionomie chrétienne de ce peuple. Mais une réunion +d'hommes ne commande pas longtemps les vertus, sans les pratiquer +elle-même. Le clergé aurait sans doute perdu tout prestige comme +l'Empire, s'il n'eût produit une succession d'hommes d'élite, défenseurs +sincères du bien, représentants des plus hautes vertus cléricales et +civiles, qui lui ont maintenu jusqu'aujourd'hui une certaine autorité, +la seule qui ait survécu aux désastres, et autour de laquelle se +groupent encore les éléments de la vie sociale. C'est lui qui recueille +dans ses maisons, et sous le porche de ses églises, les malades, les +infirmes et les blessés; qui amène les réconciliations et préside aux +traités de paix; qui se montre presque partout le champion de l'opprimé +et fait entendre aux puissants des avertissements salutaires. Il +prodigue, il est vrai, les excommunications, au point d'en atténuer +l'effet, mais il ne cesse du moins d'entretenir le culte du droit, de la +justice et de la morale, et de sonner le tocsin en leur nom.</p> + +<p>Pendant que le Tegraïe, le Bégamdir, l'Idjou, le Gojam et le +Wora-Himano, se combattaient pour la prépotence, entraînant les autres +provinces dans des alliances temporaires, dictées par les intérêts du +moment, seul, le Chawa, avec ses annexes, séparé du reste de l'Éthiopie +chrétienne par les Ilmormas du Wallo, vivait en paix. Le Polémarque de +cette province portait le titre de Maridazmatch. Le dernier qui en avait +été régulièrement investi, s'en étant déclaré roi, dès la chute de +l'Empire, avait pu léguer le pouvoir à sa famille; et, pour empêcher ses +héritiers d'allumer la guerre civile par leurs rivalités, à l'exemple +des Empereurs, il avait fait adopter l'usage de tenir en captivité +perpétuelle tous les parents mâles du prince régnant. Mais quoique le +Chawa fût la seule portion de l'ancien Empire, où l'autorité eût une +base un peu stable, les espérances nationales se concentraient ailleurs.</p> + + +<p>Les derniers Atsés avaient pris l'habitude de donner en apanage au +<i>Ras bitwodded</i> ou Grand Connétable, la province du Bégamdir et ses +dépendances, comprenant tout le pays borné au Nord par la chaîne de +collines où est situé le col de Farka, à l'Ouest par le lac Tsana, au +Sud par l'Abbaïe et son grand affluent le Bechelo, et à l'Est par le +Takkazé. Sa position centrale, ses avantages au point de vue +stratégique, le caractère belliqueux de sa population nombreuse, son +voisinage de Gondar et le précédent établi en faveur de sa suprématie, +contribuèrent à faire de cette province comme la capitale politique de +la nation et le point de mire de toutes les ambitions. Aussi fut-elle +conquise successivement par les Polémarques du Tegraïe, du Gojam, du +Wora-Himano et de l'Idjou; le vainqueur se faisait nommer Ras bitwodded +par le titulaire de l'Empire, qui croupissait dans le palais démantelé +de Gondar, ou bien, plaçant quelque nouvel agnat sur ce trône dérisoire, +il s'inclinait devant sa propre créature et se relevait Grand +Connétable.</p> + +<p>Vers la fin du siècle dernier, le chef d'une famille musulmane de +l'Idjou, nommé Gouangoul, Ilmorma d'origine, s'empara de l'autorité dans +sa province; son fils Guelmo lui succéda, puis Ali, surnommé Tallag (le +Grand). Celui-ci soumit les provinces de Tohelederi, Dawont, Kallou et +Delanta, voisines de l'Idjou; il marcha contre le Bégamdir et le conquit +en une seule bataille, sur une armée cinq ou six fois plus nombreuse que +la sienne. Dédaignant de se faire nommer Ras, il s'intitula Imam; en +conséquence, il voulut imposer l'Islamisme à ses sujets du Bégamdir, +mais cette tentative faillit le perdre; il y renonça; et après quelques +années de règne, qu'il passa toujours à cheval, guerroyant contre ses +rivaux, il mourut, recommandant à sa famille de respecter la foi de son +peuple. Cette famille fut refoulée en Idjou où elle maintint son +indépendance pendant quelques années, sans pouvoir ressaisir le Bégamdir +d'une façon durable; un accident de la fortune le rendit à Gouksa, +troisième successeur d'Ali-le-Grand. Pour se faire mieux agréer de ses +sujets, Gouksa adopta le christianisme, mais resta, dit-on, musulman par +ses sympathies. Prudent, cauteleux, rancunier, économe, habile à +dissimuler et à contenir ses ennemis les uns par les autres, il dut, +quoique peu guerrier, faire très-souvent la guerre, et, grâce à son +habileté à choisir ses lieutenants, elle tourna constamment à son +avantage. Son règne d'une trentaine d'années fut regardé comme un règne +de paix, de sécurité et d'ordre relatif.</p> + +<p>Dès le début des guerres civiles, la noblesse et les paysans avaient +uni leurs intérêts; le clergé leur était acquis, et les communes +s'étaient réveillées de leur léthargie; la noblesse combattit pour +elles, et les paysans soutinrent leurs seigneurs, lorsque ceux-ci +opposaient quelque résistance aux volontés des Dedjazmatchs. La +féodalité reprit de la force de l'union sincère de ses deux éléments +essentiels.</p> + +<p>Afin de mieux réduire ses sujets, Gouksa s'appliqua, comme les +Empereurs, à désunir les paysans et les nobles; mais il s'y prit en sens +inverse. Les Empereurs avaient rendu la noblesse insolente en favorisant +son luxe et ses empiétements sur les communes; à l'exemple +d'Ali-le-Grand, Gouksa affecta au contraire une simplicité égalitaire et +une rusticité de mœurs, qui flattaient le peuple et provoquaient +les dédains de la noblesse. Au lieu d'employer les sommes provenant des +impôts à augmenter le luxe de sa cour, il les entassait dans ses +monts-forts. Il aviva les rivalités entre les chefs des grandes +familles, afin de se ménager des prétextes de les réprimer et de réduire +leurs prérogatives. Il tint le clergé à l'écart des affaires, usa envers +lui de formes respectueuses, mais ne laissa échapper aucune occasion de +discréditer ses principaux membres par une indulgence dédaigneuse. +Lorsqu'il crut avoir gagné le peuple, il résolut de déposséder +ouvertement la noblesse et inaugura cette politique par un ban resté +célèbre, qui a fait donner à la dynastie de Gouangoul et d'Ali-le-Grand +le nom de dynastie de Gouksa. Ce ban était ainsi conçu:</p> + +<p>«Entends, pays, entends, entends! Que l'épée décide contre les +ennemis de notre maître! La terre est à Dieu; l'homme n'en saurait être +qu'usufruitier. Il la féconde par ses efforts; il passe; la terre +l'engloutit et reverdit au soleil. Qu'est-ce qu'un propriétaire dont +l'objet est plus fort que lui? Détenteurs de terres nobles et tenanciers +de fiefs, il n'y a pas de droit de suzeraineté héréditaire. Dieu le +donne à qui il lui convient; il me l'a donné, à moi, Gouksa! Je suis le +seigneur du sol: toute terre relève de moi, et c'est moi seul qui la +dispense à mon gré! Femmes nobles et seigneurs, tenanciers de fiefs, +présentez-vous; je confère rang et investiture! Que ceux qui ne m'aiment +pas s'éloignent dès cette heure! Laboureurs, labourez; trafiquants, +continuez votre trafic. C'est moi qui suis votre droit et votre force! +Hommes et femmes nobles, cavaliers et gens de guerre, venez vous ranger +autour de moi!»</p> + +<p>On comprend difficilement que Gouksa ait osé proclamer ainsi par ban, +en Bégamdir, où sa puissance n'avait aucune racine, et où les +populations étaient encore frémissantes, que le droit de propriété était +révocable. Mais que ne peut-on pas faire d'un peuple divisé! Gouksa +avait eu soin de faire répandre la croyance qu'une certaine classe de +propriétaires faisait seule obstacle à la bonne administration de ses +États et au bonheur régulier des cultivateurs, et que ses sujets +seraient heureux, le jour où ils deviendraient tous égaux devant lui. +Cette classe se composait des propriétaires de terres allodiales, nobles +ou roturières, parmi lesquelles les unes étaient censables, les autres +censéables. Ces propriétaires formaient la classe la plus indépendante +de la nation et la plus nombreuse après celle des laboureurs, dont ils +partageaient les préoccupations et les intérêts, et dont souvent même +ils épousaient les filles. Malgré le droit d'aînesse, l'admission de +plus en plus fréquente de la femme à l'héritage territorial tendait à +restreindre leurs héritages, et, par la modicité croissante de leur +fortune, à les faire rentrer dans la catégorie des paysans, à la +circonstance près que leurs terres restaient allodiales, quelquefois +même saliques. Cet état de choses leur donnait sur le paysan une +influence qui leur permettait de l'entraîner à résister avec eux aux +exactions des seigneurs de grands fiefs que les empiétements des Atsés +avaient rendus amovibles, et qui, depuis la chute du trône, tenant leur +investiture annuelle des Dedjazmatchs, étaient devenus les instruments +de leurs maltôtes. D'autre part, ils étaient les meilleurs soldats des +Dedjazmatchs et Polémarques; la plupart servaient quelques années, ne +fût-ce que pour acquérir l'expérience des affaires et ce relief que +confère aux yeux du peuple la qualité d'ancien militaire; beaucoup +vivaient dans les cours des Dedjazmatchs, où ils occupaient les plus +grandes charges. Depuis la chute de l'Empire, cette classe d'hommes qui +formait comme le cœur de la nation, a fourni un grand nombre de +chefs de guerre célèbres et de Polémarques. En assimilant leurs terres +allodiales aux terres de fiefs amovibles, Gouksa augmentait ses revenus +d'un chiffre considérable et brisait la dernière et la plus redoutable +résistance que le Bégamdir pût opposer à la domination d'une famille +impatiemment supportée, surtout à cause de son origine et de ses +traditions musulmanes.</p> + +<p>Le paysan applaudit: il ne sentait pas encore que cette mesure +égalitaire empirait sa situation, puisqu'elle lui enlevait ses derniers +défenseurs, qui allaient naturellement grossir le nombre de ses tyrans, +les anciens titulaires de grands fiefs dont les Atsés et les Polémarques +avaient déjà fait des exacteurs en rendant leur existence précaire. Ces +derniers représentants de la véritable noblesse territoriale +indépendante crurent prolonger leur existence en se prêtant à leur +propre abaissement. Il y a manière de faire accepter aux hommes ce qui +leur est le moins profitable, et ces possesseurs de fiefs inaliénables, +de terres libres à divers degrés, devinrent les courtisans de Gouksa. +Une première année, il maintint le <i>statu quo</i>, en confirmant les +investitures aux titulaires; puis, tous les ans, sous quelque prétexte, +il en dépouilla un certain nombre, et, à la fin de son règne, il avait +ruiné ou dispersé les grandes familles de ses États, dépossédé les +seigneurs et notables qui lui portaient ombrage, augmenté +considérablement ses revenus, annulé l'action politique du clergé, +rétréci les libertés des communes, tout en augmentant leurs impôts; et +concentré presque tous les pouvoirs en ses mains.</p> + +<p>Les Polémarques de sa mouvance suivirent son exemple, ainsi que les +Polémarques du reste de l'Éthiopie, à l'exception, toutefois, de ceux de +l'Agaw-Medir, du Damote et du Gojam. Ces provinces, gouvernées par des +princes cognats de la famille impériale, conservèrent, en grande partie, +les libertés traditionnelles. Quant à la province de l'Idjou, berceau de +la dynastie de Gouksa, chaque fois que ses maîtres ont voulu attenter à +ses franchises, elle a répondu par des rebellions énergiques, et c'est +jusqu'à ce jour le pays de l'Éthiopie où le peuple jouit du plus de +liberté. Presque partout ailleurs, le sort des populations fut livré à +l'arbitraire d'un système féodal mutilé en ce qu'il pouvait avoir de +bon. Les nobles dépossédés se firent tous soldats de fortune: les +Polémarques mirent de l'émulation à les retenir à leur service, au moyen +de dignités et d'investitures annuelles, et ces seigneurs temporaires +exploitent et pressurent aujourd'hui à ruine les contribuables de leurs +fiefs sans avenir pour eux. La rapacité de ces tyranneaux pousse les +cultivateurs à un désespoir tel, que parfois des communes entières +préfèrent abandonner leurs terres et émigrer dans les États voisins. À +la mort ou à la chute du Polémarque, ils reprennent leurs héritages, si +le règne de son successeur est plus équitable. Ceux qui se sentent de +l'énergie s'enrôlent dans les bandes de soldats, préférant à la +servitude de la vie des champs, les périls et l'indépendance de la vie +militaire, et dans chaque province, le camp du Polémarque regorge de +soldats turbulents et avides, vivant gaîment au jour le jour, tandis que +les contribuables des villes, et surtout ceux des campagnes, vivent +furtivement, en proie à toutes les craintes, et réduits à ruser pour +dissimuler même leur pain quotidien. La puissance des Polémarques est +elle-même précaire: sujets aux retours qu'entraîne la fréquence des +guerres, aux trahisons de leurs alliés, aux désertions de leurs soldats, +peu d'entre eux peuvent se vanter d'avoir reçu le pouvoir de leur père, +presque aucun n'est assuré de le léguer à son fils. Quelque soldat de +fortune, parti quelquefois des rangs les plus humbles, recueille son +héritage.</p> + +<p>Comme on l'a vu, d'après la constitution antique, le droit de justice +n'émanait pas des Atsés; ils l'exerçaient, il est vrai, mais dans des +cas définis et rares; ils en étaient surtout les gardiens, les +dépositaires. La nation exerçait ce droit elle-même: le chef de famille, +la commune, les tribunaux improvisés entre citoyens, la noblesse +territoriale; représentaient autant de juridictions, qui dispensaient +ordinairement d'avoir recours au tribunal suprême des Atsés, et, quoique +vaincue, après une lutte contre eux, plusieurs fois séculaire, pour la +conservation de ce droit, la nation n'a jamais perdu complètement +l'habitude de l'exercer. Les Polémarques, qui avaient tout fait pour +accaparer ce droit au bénéfice des Empereurs, eussent voulu le garder +pour eux-mêmes, lorsque l'Empire tomba; mais, à cause de la nature +précaire de leur autorité, ils n'osèrent pas affronter en ce point +jusqu'au bout le sentiment intime de leurs sujets; les circonstances +leur vinrent bientôt en aide.</p> + +<p>Les communes reprirent leur juridiction primitive; mais lorsque des +conflits s'élevèrent entre elles, comme il ne se trouvait plus aucun +pouvoir judiciaire intermédiaire entre elles et le pouvoir central +représenté désormais par les Dedjazmatchs, ou autres Polémarques, +héritiers de fait, et chacun dans ses États, du pouvoir impérial, elles +comprirent alors la faute qu'elles avaient commise en laissant déraciner +ce qui restait de la noblesse territoriale, et elles durent subir en +tout la juridiction des Polémarques. Ceux-ci empiétèrent de plus en +plus, jusqu'à absorber toutes les causes entre citoyens, en répartissant +toutes les communes de leurs États en fiefs qu'ils distribuaient +annuellement à leurs hommes d'armes. Chaque Dedjazmatch, depuis ce +temps, entretient quelques hommes de loi, pour interpréter au besoin le +texte du code de Justinien; mais, si ce n'est pour les causes +criminelles, il est rare qu'on y ait recours, ce recours dépendant des +parties qui se réclament presque toujours des lois coutumières. Les +Polémarques et leurs délégués jugent d'après elles, mais, à l'exemple +des hommes de loi des Empereurs, ils prélèvent des frais de justice, qui +ruinent les plaideurs et constituent leurs principaux bénéfices. Dans +les causes civiles, ces frais montent souvent jusqu'à la moitié des +valeurs en litige. Depuis que la justice coutumière a cessé d'être +gratuite, sa vénalité est devenue notoire. Néanmoins ces tribunaux +dégradés subissent encore la pression de la conscience publique, qui +leur apparaît comme un fantôme et donne encore assez souvent le +spectacle consolant des embarras de la force injuste aux prises avec le +droit et la faiblesse qu'elle opprime. Il s'est bien trouvé, tantôt dans +une province, tantôt dans une autre, quelques Polémarques qui se sont +efforcés de relever l'autorité de la justice et de la morale. On cite +parmi eux, le Ras Woldé Sillassé, qui gouverna le Tegraïe pendant plus +de vingt ans; les Ras Haïlo et Méred, Gouverneurs du Gojam et du Damote; +le Dedjadj Sabagadis, en Tegraïe; le Ras Haïlo, dans le Samen, et +plusieurs Polémarques de moindre importance dont la mémoire est bénie. +L'action de ces hommes de bien, quoique bornée à l'étendue de leurs +domaines, a exercé néanmoins sur le reste du pays une influence +salutaire. Malheureusement, dans la longue lutte que le droit indigène +avait soutenue contre le code byzantin, il avait subi des altérations +dans ses parties essentielles, celles qui règlent la famille, la +propriété et le mariage: la famille est restée démantelée; le mariage et +la propriété n'ont plus rien de stable, et n'était l'esprit chrétien +planant au-dessus de cette nation désorientée, et qui, bien qu'altéré, +l'illumine encore quelquefois, elle aurait atteint depuis longtemps le +dernier degré de la déchéance et de l'abaissement.</p> + +<p>Comme dans toute société anarchique, la carrière des armes offre le +seul refuge à ceux qui ont souci de leur dignité; aussi les camps +renferment-ils, à quelques exceptions près, l'élite de la nation. Les +cognats de la famille impériale dont le nombre est grand, se font +presque tous soldats. Leur origine leur assure la considération, et, +pour peu qu'ils déploient des qualités personnelles, les plus brillantes +perspectives s'ouvrent devant eux. De cette classe sont sortis la +plupart des Ras, Dedjazmatchs ou autres Polémarques remarquables, comme +aussi les femmes les plus célèbres par leur beauté, leur esprit et, il +faut le dire aussi, par leurs désordres. À ces princes et princesses on +donne le titre qualificatif de <i>Waïzoro</i>, de même qu'aux agnats +impériaux des deux sexes, et leurs concitoyens traitent encore avec une +déférence marquée ceux qui ont droit à ce titre, quoiqu'ils l'aient +vulgarisé en le donnant à presque toutes les femmes, tout comme en +Europe on l'a fait de <i>Madame</i>.</p> + +<p>Les agnats impériaux ne pouvaient avoir aucune dotation territoriale. +Ils ne possédaient la terre que par héritage maternel ou du chef de leur +femme, et dépendaient, par conséquent, des libéralités de l'Empereur +régnant. La chute de l'Empire les a mis dans un dénûment complet. Les +plus dignes et les plus heureux sont ceux qui vivent de la culture d'un +matrimoine d'ordinaire fort restreint. D'autres ornent de peintures les +murs des églises ou les livres de piété, ou copient des livres d'heures, +les relient même; d'autres encore sculptent de petits objets en bois ou +peignent des diptyques. Ils vivent petitement du produit de ces +industries, les seules qui, aux yeux de leurs compatriotes, ne les +fassent pas déroger. D'après la croyance populaire, quand la famille +impériale aura satisfait à la justice divine par son humiliation +prolongée, un de ses membres relèvera, avec le trône de ses ancêtres, +les anciennes lois et les constitutions, et les malheurs de la nation +auront leur terme. Par suite de cette croyance, aucun chef ne voudrait +accepter dans ses troupes un prince agnat. Aussi, parmi ces princes, +ceux qui laissent soupçonner quelque ambition ou quelques qualités +supérieures, sont-ils les plus malheureux. Les hommes au pouvoir +étouffent leur fortune par tous les moyens et les réduisent à se +considérer heureux de pouvoir s'assurer le pain quotidien. La principale +ressource de ces agnats consiste actuellement dans les aumônes qu'ils +reçoivent de quelques Dedjazmatchs. Quelques-uns se tiennent à l'affût +des évènements politiques et se font comme les clients de quelque +Polémarque, tel que celui du Tegraïe, du Bégamdir, du Samen ou du Gojam, +dans l'espoir de leur voir acquérir un jour la prépotence, à l'abri de +laquelle ils pourront remplacer le simulacre d'Empereur qui siége à +Gondar.</p> + +<p>Sahala Dinguil, dont je venais de guérir la femme, et qui portait le +titre d'Atsé depuis quelques années déjà, lors de mon entrée dans le +pays, avait été deux fois détrôné, sans bruit, par son patron le Ras +Ali, Gouverneur de Bégamdir, dont relève la ville de Gondar; mais, +chaque fois, il avait été rétabli dans sa majesté dérisoire, grâce à la +croyance populaire que tant qu'il serait Atsé, il ne devait y avoir ni +peste ni famine, et que la famille de Gouksa se maintiendrait au +pouvoir.</p> + +<p>Gondar, dernière capitale de l'Empire, a été fondée par l'Atsé +Facilidas, peu de temps après l'expulsion de la Mission portugaise. +Quelques érudits indigènes prétendent que le mot <i>gondar</i> n'est +autre que le mot Tegraïen, qui signifie ténia; les savants gondariens +repoussent avec indignation cette étymologie et font observer que dans +l'idiome Félacha, encore parlé dans quelques villages aux environs de la +ville, <i>dar</i> signifie gouvernement et <i>gon</i>, côte. À l'appui +de cette explication, ils comparent à un os costal le prolongement +montueux qui, partant du mont Atanaguer, s'avance vers le S. en dominant +la plaine de Dambya, dont il est séparé par les ruisseaux Angareb et +Kaha, lesquels se joignent au Magatch, un des principaux tributaires du +lac Tsana. C'est sur le sommet plat de ce prolongement que Gondar est +assise, avec ses dix-neuf églises; les indigènes affirment qu'elle en +contient quarante-quatre, mais ils comptent celles des faubourgs presque +abandonnées et toutes du côté de l'Est. De quelque côté que l'on arrive, +on ne découvre Gondar que lorsqu'on en est déjà près. Les hauts murs +blafards du palais impérial frappent d'abord la vue; le ton bistré des +maisons basses et couvertes en chaume, les larges espaces hérissés de +ruines, les églises blotties çà et là, dans leurs bosquets d'arbres +élancés et verts, le ciel toujours bleu, l'atmosphère limpide, les +alentours nus et accidentés, tout concourt à donner à la ville une +physionomie attrayante, paisible et réjouie, malgré son délabrement. Le +sol rocheux et couvert de pierres n'offre aucun vestige de ces travaux +habituels en Europe, dans les centres populeux, tels que fontaines, +aqueducs, égouts, enceintes, places régulières, promenades et édifices +décoratifs; il est raviné par les eaux pluviales; la nature de ses +rugosités dénote partout que des mains industrieuses n'ont jamais +cherché à le modifier, et que les hommes y ont posé mais non fixé leurs +demeures. Du reste, la féodalité semble être peu favorable à la +formation de grandes villes: sous ce régime, la famille constituée +fortement, offre partout un abri et un aliment au besoin de sociabilité; +de plus, l'homme ne prenant de valeur que par la terre, c'est dans les +campagnes que s'établissent les ambitieux, les puissants et les forts; +les villes restent alors le refuge des déclassés, des artisans et de la +population flottante et de peu d'importance.</p> + +<p>Les quartiers les mieux conservés sont: au S., non loin du palais, le +quartier dit de l'Itchagué et le Salamgué ou quartier musulman, situé au +pied de la colline en dedans de l'Angareb et du Kaha; à côté se trouve +une place où se tient un marché important de mules et de chevaux. Au +S.-E., le quartier de Dinguiagué (pays de pierres), habité par les +trafiquants chrétiens; à côté se trouve aussi une grande place +irrégulière et pleine de roches, où se tient un marché hebdomadaire +important. Au N., et au pied du mont Tegraïe-Mutchoaya, le quartier de +l'Aboune ou légat du patriarche cophte d'Alexandrie, à demi séparé de la +ville par un ravin profond; et près du palais, la maison du Ras +bitwodded ou Grand Connétable, joli castel en ruine, surmonté d'une +tour. À l'E., le quartier de Bâta. Au N.-O., au-delà du Kaha, sur la +lisière d'une petite plaine, le faubourg ombreux de Kouskouam, où l'on +voit les jolies ruines de l'église, de l'habitation et de la grande tour +bâties à la chaux, vers 1720, par l'Itiégué Mintwab, femme et mère +d'empereur, célèbre par ses vertus autant que par sa subite fortune; on +découvre au S. la plaine de Dambya, et au loin, à l'E., le bord du +plateau du Wogara. Les autres quartiers épars au milieu des décombres +sont insignifiants.</p> + +<p>Le faubourg de Kouskouam n'est habité que par des cultivateurs. Le +quartier de Bâta tire son nom de sa grande église investie du droit +d'asile et renommée par son clergé nombreux, instruit et remuant; il est +surtout habité par des cultivateurs aisés; en temps de troubles, les +paysans y déposent de préférence leurs réserves de grains. Le quartier +de l'Aboune, habité par quelques trafiquants et de petits propriétaires, +jouit également d'un droit d'asile, peu respecté lorsque le légat est +absent, mais qui, lorsqu'il y réside, attire une population indécise +composée de réfugiés, de clercs et d'étudiants. Les trafiquants +chrétiens forment presque à eux seuls le quartier de Dinguiagué. Le +Salamgué, habité exclusivement par des musulmans, tous trafiquants ou +tisserands, passe pour la réunion mercantile la plus considérable de +l'Éthiopie par ses relations lointaines et ses richesses en numéraire. +Ce quartier, un des plus populeux de la ville, en est cependant le moins +salubre, tant à cause de sa situation basse, du voisinage immédiat de +l'Angareb et du Kaha, que des épidémies qu'y apportent souvent les +caravanes d'esclaves. Le quartier de l'Itchagué, le plus peuplé de tous, +est en quelque sorte comme le cœur de la ville. Il doit son +importance à son droit d'asile qui est presque toujours respecté. Le +Dedjadj Oubié, le Ras Ali, et beaucoup de leurs notables, y possédaient +des maisons où ils amassaient des provisions, et où leurs partisans se +réfugiaient en temps de disgrâce. Ce quartier, ceint d'un haut mur, est +peuplé de gens de toutes les classes: on y trouve des princes et des +seigneurs déchus ou réduits au repos par l'âge; des femmes de hauts +personnages venues pour faire leurs couches ou pour s'abriter avec leurs +enfants, pendant que leurs maris sont en expédition; des femmes +divorcées; des matrones célèbres par leurs aventures, leur beauté passée +ou leur esprit; quelques trafiquants, des moines, des religieuses, des +nécessiteux, des soldats mutilés, des rebelles, des voleurs de grande +route et des meurtriers; des gens fuyant la vindicte des lois ou les +persécutions; quelques artisans et même quelques musulmans, car le +clergé éthiopien recueille et protége sans distinction dans ses asiles +les nationaux, les étrangers ou les ennemis de sa foi.</p> + +<p>L'Atsé, dépouillé de tout pouvoir et de toute autorité, vivait +abandonné dans l'isolement de son palais; néanmoins, la salle des +plaids, de loin en loin, retentissait de la voix des avocats, qui, grâce +à l'empire des us et coutumes, venaient plaider en dernier appel +quelques procès d'une nature spéciale, devant l'antique tribunal +suprême, présidé par l'Atsé, et composé comme on sait des quatre +Likaontes et de leurs quatre Azzages, auxquels s'adjoignaient dans +certaines occasions quelques prudhommes de la ville.</p> + +<p>L'Itchagué, chef révocable du clergé régulier, était nommé par le Ras +Ali, sur la présentation du clergé; sa juridiction attirait à Gondar des +abbés et des moines des provinces éloignées, ainsi que beaucoup de +membres du clergé séculier. Toutes les causes civiles qui prenaient +origine dans son quartier ressortissaient également de sa juridiction; +quant aux causes criminelles, instruction faite, il les renvoyait en +cour du Ras.</p> + +<p>L'Aboune partageait avec l'Itchagué la juridiction sur le clergé +séculier, et exerçait également le droit de basse justice sur les +habitants de son quartier.</p> + +<p>Le Négadras (tête des trafiquants), chef de la gabelle, jugeait au +civil tous les musulmans du quartier dit Salamgué; quant au criminel, il +instruisait les causes et renvoyait en cour du Ras. Il connaissait +également des causes commerciales entre chrétiens et musulmans, et de +tous les délits contre la douane. Ce fonctionnaire, ordinairement +musulman, était nommé pour trois ans par le Ras, auquel il payait une +ferme en échange de la perception des droits de douane.</p> + +<p>La ville avait aussi un Gouverneur qui prenait le titre spécial de +Kantiba: il était nommé chaque année par le Ras, et était chargé de la +police de toute la ville, de la direction des marchés et de la +perception de certains impôts; il recrutait pour ce service une troupe +dont le chiffre variait de soixante à trois cents lances.</p> + +<p>Gondar, un des centres commerciaux les plus importants, est également +un centre d'industrie. La simplicité des besoins des Éthiopiens ne rend +nécessaire qu'un nombre restreint de métiers: des tisserands, tous +musulmans, des corroyeurs, des maroquiniers, des lormiers, des forgerons +et des fabricants de javelines, de sabres et de couteaux; des selliers, +des sandaliers, des relieurs, des clercs, copistes et apprêteurs de +diphthère ou parchemin grossier; des gaîniers, et tous ceux qui cousent +le cuir; des orfèvres, des fondeurs et ouvriers en cuivre; ceux qui +brodent les pretintailles pour les selles des mules ou les amulettes que +portent les femmes, les hommes et les chevaux, comme aussi ceux qui +brodent en soie de couleur les stoles ou longues chemises des femmes, +leurs burnous et ceux des prêtres; des fabricants de boucliers, des +charpentiers, des tourneurs, ceux qui mettent en bois les carabines, +ceux qui façonnent les cornes à boire, les femmes qui confectionnent des +ustensiles de vannerie faite en paille et celles qui font du bouza, de +l'hydromel et de l'eau-de-vie pour la vente de détail. La poterie est +faite par les femmes <i>félachas</i> ou juives, et leurs maris maçonnent +en bousillage; ces sectaires sont établis dans les villages aux environs +de la ville. L'industrie de potier est partout frappée d'infamie, ainsi +que celle de tisserand, de corroyeur et d'ouvrier en fer. Tous ces +ouvriers travaillent chacun pour leur compte, mais avec mesure. Lorsque +le désir de voyager les prend, ils vont s'établir dans d'autres villes +ou se laissent embaucher par les seigneurs ou les princes et font +quelquefois le tour de l'Éthiopie à la suite des armées.</p> + +<p>Le clergé de Gondar fournit toujours quelque célèbre professeur de +grammaire, de droit ou de théologie, qui attire les étudiants de +provinces éloignées. Ces étudiants se partagent en deux classes: l'une +d'hommes de tout âge se destinant à la vie monastique; l'autre, plus +nombreuse, composée de jeunes gens aspirant à la prêtrise ou à la +cléricature. Ils manifestent envers leurs professeurs cet attachement +profond, qui existait dans l'antiquité et le moyen-âge entre les maîtres +et leurs élèves ou disciples. Il est touchant de voir les soins pieux +dont ils entourent leurs professeurs, qu'ils choisissent librement; +l'émulation qu'ils mettent à les servir en toutes choses, et l'on ne +peut s'empêcher de regretter que ce culte filial, qui n'est que la +reconnaissance envers ceux qui se consacrent à nous enseigner à penser, +à croire, à vivre enfin, se soit refroidi parmi nous. Beaucoup de ces +étudiants mendient leur subsistance, fabriquent des parasols en roseau +et en cœur de jonc, ou bien se louent une partie de la journée +pour divers services. Des anachorètes, désireux de s'édifier sur quelque +point de dogme, viennent se réfugier pour quelques jours dans les +églises les moins fréquentées; en tout temps d'ailleurs, on voit en +ville beaucoup de moines mendiants et gyrovagues.</p> + +<p>La ville de Gondar, grâce à sa situation centrale, à la présence des +deux plus grands dignitaires de l'Église d'Éthiopie, grâce aux lumières +et à la prépondérance de son clergé, à sa vigilance à maintenir son +droit d'asile, à ses deux marchés hebdomadaires, à son commerce, à ses +diverses industries et enfin à la puissance de la tradition, se +maintient, depuis l'abaissement du pouvoir impérial, comme une sorte de +terrain neutre où les hommes de tous les partis se rencontrent, et +quoique les arbitres de l'état politique n'y résident plus, elle n'en +reste pas moins moralement la véritable capitale de l'Éthiopie. La +population, que Bruce évaluait à 30,000 âmes, est aujourd'hui de 11 à +13,000; en temps de trouble, cette population s'accroît de réfugiés dans +la proportion d'un tiers environ. Comme la ville est assise sur un +terrain d'une altitude moyenne, situé entre les basses terres et les +hauts plateaux, on y jouit d'une température assez douce dont la moyenne +est de 20° centigrades.</p> + +<p>En arrivant en pays étranger, le voyageur est tout d'abord +impressionné par la nouveauté des choses extérieures. Malgré leur +vivacité, ces sensations s'atténuent d'ordinaire et s'effacent peu à +peu, surtout s'il séjourne et pratique lui-même les mœurs +nouvelles; et c'est en fixant et en coordonnant ces premières +impressions avec les observations qu'il aura faites dans la suite, qu'il +arrivera à déterminer le mieux la véritable physionomie du peuple qu'il +étudie. Les allures de la population gondarienne saisissent de prime +abord par leur caractère biblique; elle apparaît ce qu'elle est en +réalité: impressionnable, hasardeuse, nonchalante, vaniteuse, légère +parfois, factieuse, pleine d'humour, et presque toujours avenante et +charitable.</p> + +<p>Le matin, elle est réveillée par les chants religieux; dans chaque +église, il ne se dit qu'une messe; elle est chantée et commence bien +avant le jour. Dès cette heure, les affligés et les dévots courent à +l'office; les autres n'y vont qu'au moment de la consécration: au soleil +levant. Les jours de fête, les fidèles visitent plusieurs églises, +surtout celle de Saint Tekla-Haïmanote, qui possède les reliques +vénérées de ce saint.</p> + +<p>L'horizon s'éclaire à peine, que tous, aux portes, dans les rues et +aux carrefours, échangent le salut du matin. Les travaux et les affaires +commencent partout; les voyageurs, les soldats de passage se mettent en +route; les pâtureurs, au pied des collines, réunissent les vaches, les +veaux et les bêtes de somme qu'on voit dévaler dans toutes les +directions; des femmes et des jeunes filles, munies d'amphores, +descendent ça et là, en babillant, puiser de l'eau au Kaha et à +l'Angareb, où sont déjà établis des hommes à demi-nus, lavant leurs +toges et celles de leur famille, en les piétinant dans l'eau. Sur la +place du marché, les acheteurs assiégent l'étal des bouchers, les chiens +se hargnent autour, au-dessus plane une volée d'éperviers guettant +l'occasion de happer quelque lambeau de viande; des enfants, encore +engourdis de sommeil, se rendent à l'école; les oisifs, les nouvellistes +de profession, groupés aux carrefours, épluchent déjà les nouvelles, +brocardent les passants ou bien confèrent d'un air de mystère, selon que +les temps leur paraissent calmes ou difficiles.</p> + +<p>Bientôt, le soleil devient incommode; chacun rentre chez soi pour la +grande affaire du déjeuner, et Gondar redevient silencieuse jusqu'à deux +ou trois heures de l'après-midi.</p> + +<p>Les Éthiopiens observent plusieurs jeûnes longs et rigoureux, +indépendamment de celui du mercredi et du vendredi. En temps de jeûne, +les offices ne commencent pas avant deux ou trois heures de +l'après-midi, et les habitants attendent, pour faire l'unique repas de +la journée, que les carillons aient annoncé la communion.</p> + +<p>Ne connaissant ni sablier, ni clepsydre, ni horloge d'aucune sorte, +ils divisent la journée en six parties qui ont leurs dénominations +consacrées, d'après la hauteur du soleil sur l'horizon. Le clergé et les +hommes instruits usent d'une chronométrie un peu moins grossière: le dos +au soleil, ils mesurent, par semelles et demi-semelles, la longueur de +leur ombre. La durée quotidienne de chacun de leurs jeûnes équivaut à +tel nombre de semelles et demi-semelles; quelques-uns se prolongent +jusque peu avant le coucher du soleil.</p> + +<p>Pendant les longues matinées du mercredi et du vendredi, Gondar +présente sa physionomie la plus animée. Les églises restent ouvertes: on +y voit, au milieu de désœuvrés et de chercheurs d'aventures, des +vieillards, des femmes, des soldats et des clercs faisant leurs +méditations, leurs prières ou causant paisiblement à l'ombre des arbres +du pourtour. Vers huit heures, les habitants se portent aux divers +plaids de l'Atsé, de l'Itchagué, de l'Aboune, du Négadras, du Kantiba ou +des prudhommes: les délibérations de quelque importance et les procès +étant remis de préférence à ces jours. Comme les maisons n'offrent que +très-peu de salles spacieuses, la plupart du temps, ces plaids se +tiennent en plein air; l'été, juges et assistants sont ordinairement +munis de parasols. Ceux que les incidents judiciaires intéressent moins, +vont badauder chez les ouvriers en réputation, où se réunissent quelques +nouvellistes, des soldats et des étrangers. Les réunions choisies se +tiennent chez l'orfèvre, le sellier et quelquefois chez le forgeron; la +préoccupation de ces ouvriers est de se défendre des importuns, mais ils +n'y réussissent guère. L'un a quelque chose à faire à sa bague, à +l'ornement de son bouclier, à son amulette, ou bien deux points +seulement, dit-il, à sa selle; l'autre, un ardillon ou une javeline à +redresser ou quelque brèche à faire disparaître de son sabre ou de sa +faucille; si l'on veut seulement lui confier un outil, il le fera +lui-même. Les ouvriers cèdent à ces instances et perdent ainsi leur +temps, sans autre bénéfice que l'espoir de s'achalander par ces +complaisances, tout en égayant leur travail des conversations qui +s'établissent chez eux. Les hommes les plus considérables ne dédaignent +pas de se rendre à ces cercles où se répètent les bons mots, les +anecdotes, les scandales, les récits des derniers évènements; où l'on +fait la description des modes nouvelles, l'énumération des qualités et +des défauts de tel cheval, de telle femme; où l'on discute les héros +d'amour, ceux de guerre et parfois même des points de théologie, pendant +que les plus affamés s'assoupissent sur place ou vont dormir chez eux en +attendant l'heure de rompre le jeûne. À mesure que l'ombre s'allonge, on +entend les voix plaintives des moines, des lépreux et des étudiants, +mendiant de porte en porte au nom du saint du jour, du Remède du monde +(Jésus-Christ), de Saint Tekla-Haïmanote ou de Notre-Dame-de-Miel (la +Sainte Vierge).</p> + +<p>Les ecclésiastiques, en toge bien nette et en turban blanc, +s'empressent vers leurs églises, où les clercs chantent déjà les offices +à tue-tête. Les enfants sortent des écoles en criant. Aux divers plaids, +les avocats plaident leurs derniers moyens, s'efforcent de retenir +encore l'assemblée; les juges s'empressent de prononcer la sentence ou +la remise à huitaine. Le travail cesse partout. Sur les chemins qui +conduisent à la ville, on voit arriver les voyageurs à pied, à cheval, +et des femmes à la file, courbées sous des charges de ramilles ou de +petit bois qu'elles ont passé la journée à ramasser. Le tintement des +cloches annonce la fin des offices; les rues se dépeuplent; chacun s'est +réfugié chez soi, pour y prendre sa première gorgée, son premier +morceau. Il est quatre, cinq ou même six heures du soir. Les animaux +reviennent des pacages et se dispersent joyeusement pour rentrer au +logis, les bêtes de somme hennissant, les vaches beuglant à l'approche +de leur géniture.</p> + +<p>Tels sont les derniers bruits de la journée. Quelquefois, une bande +de soldats arrive en logement: les habitants rentrent et barrent leurs +portes; la rue reste aux étrangers et à ceux qui se sentent disposés à +la querelle.</p> + +<p>Les premières clameurs partent ordinairement des maisons des +courtisanes ou de celles des femmes qui débitent le bouza ou +l'eau-de-vie; les gens du Kantiba tentent quelquefois de rétablir +l'ordre, mais lorsque les étrangers sont trop nombreux ou qu'ils +relèvent de quelque favori du Ras, on les laisse s'arranger avec les +habitants.</p> + +<p>Après un peu de bruit, on finit par s'entendre et répartir les +étrangers en logement.</p> + +<p>Le soleil disparaît; la ville se repose; seuls, les détrousseurs ou +les coureurs d'aventures se glissent dans l'ombre; bientôt, les hyènes +leur succèdent, et, si l'on se réveille pendant la nuit, on n'entend que +leurs hurlements sinistres mêlés à leur rire étrange.</p> + + + + +<h2><a name="ch5"></a><a href="#tch5">CHAPITRE V</a></h2> + +<p class="suj">LE ROI DU CHAWA.—DABRA TABOR.—LA WAÏZORO +MANANN.—LE RAS ALI.</p> + + +<p>De Moussawa à Gondar, j'avais voyagé plutôt comme géographe que comme +ethnologue. Les Éthiopiens me paraissaient barbares, ignorants et peu +dignes d'intérêt, si ce n'est par quelques traits de mœurs +bibliques qu'ils ont conservés plus qu'aucun autre peuple de l'Orient. +Leur langue n'étant point absolument inconnue en Europe, je jugeai qu'il +me serait inutile de l'apprendre, un drogman intelligent suffisant à mes +rapports avec eux. À Gondar, ces opinions commencèrent à se modifier. Le +Lik Atskou parlait l'arabe; vieilli dans la magistrature, il se plaisait +à m'expliquer le train des hommes et des affaires; mes préventions se +dissipaient, mes yeux se dessillaient, et ses compatriotes +m'intéressaient chaque jour davantage. Sentant que je m'étais mépris sur +leur compte, je dédaignai moins de me rapprocher d'eux en me conformant +à leurs habitudes. Mes habits européens s'usaient à vue d'œil; je +me décidai à revêtir une toge, et quoique je fusse loin de savoir me +draper dans ce vêtement, de tous peut-être le plus difficile à porter, +je m'aperçus qu'il me valait de la part de tout le monde, même de mes +domestiques, un abord et des façons plus convenables. La curiosité +souvent blessante qui se manifestait à mon aspect fit place à +l'inattention ou à des démonstrations polies. Je dus reconnaître la +puissance de la forme qui, même dans ses manifestations les plus futiles +en apparence, influence les hommes, les captive ou les éloigne. Plus +tard, les Éthiopiens m'ont dit maintes fois: «Si tu retournes dans ton +pays, l'habitude que tu as contractée de nos mœurs civilisées te +fera trouver tes compatriotes bien barbares.» Plus d'un peuple +entretient une vanité analogue, et presque tous se sentent flattés qu'on +se conforme à eux.</p> + +<p>Quelques jours avant le départ de mon frère, trois soldats de la +garde de Sahala Sillassé, Polémarque héréditaire du Chawa, étaient +arrivés à Gondar, en mission confidentielle. Surpris par les pluies, ils +avaient dû hiverner chez le Lik Atskou, qui entretenait des relations +amicales avec leur maître.</p> + +<p>Les ancêtres de Sahala Sillassé avaient pu, grâce à la transmission +héréditaire de leur pouvoir, étendre les frontières de leur État, +surtout du côté du Sud, aux dépens de populations païennes et peu +aguerries. Ils avaient aussi amassé de grandes richesses; leur cour +était la plus opulente de l'Éthiopie, et le Chawa passait pour être la +province la plus populeuse et la plus sagement gouvernée. Afin +d'augmenter son influence, Sahala Sillassé entretenait des intelligences +et étendait ses libéralités jusqu'à Gondar et même jusqu'à Adwa. +Cependant, les trois envoyés de ce prince ne faisaient que maigre chère +à Gondar; quelques notables, qui avaient eu part aux libéralités de leur +maître ou qui espéraient s'en attirer, les invitaient bien de temps en +temps à dîner, mais leur ordinaire chez le Lik Atskou se ressentait de +sa parcimonie habituelle. Un jour, mon drogman me conta leurs doléances; +je les conviai chez moi et ne tardai pas à leur fournir régulièrement le +vivre et le couvert. Quand la décrue des eaux leur permit de repartir +pour leur pays, je leur fis un petit cadeau à chacun, et je leur remis +quelques boîtes de capsules pour leur maître, qui en manquait, +m'avaient-ils dit.</p> + +<p>Environ un mois après, cinq nouveaux envoyés m'arrivèrent avec une +belle mule et une esclave de race gouragué, dont Sahala Sillassé me +faisait présent. Le plus âgé s'inclina devant moi, la poitrine +découverte en signe de respect, puis, se redressant avec assurance, il +me dit:</p> + +<p>—Mon Seigneur m'a chargé de vous faire entendre ces paroles:</p> + + +<p>«Je te salue, quoique étrangers l'un à l'autre et je te salue encore. +Tu dois être fils de bonne mère; je ne te louerai donc pas de ta +libéralité envers mes hommes délaissés par ces Gondariens que j'ai si +souvent gratifiés; mais je désire que tu me mettes à même de reconnaître +tes bons procédés. On me dit que tu projettes d'aller en Innarya; je +suis assez puissant pour t'y faire conduire en sûreté. En tout cas, +puisque tu as quitté ton pays pour visiter les peuples de la terre, tu +ne saurais traverser l'Éthiopie sans voir la cour d'un prince comme moi, +de même qu'il convient que j'y attire un chrétien venu de si loin. J'ai +fait prévenir de ton passage le Ras Ali et les chefs du Wallo; tous te +protégeront en mon nom. Reçois cette esclave: elle te servira +fidèlement; quant à la mule, qu'elle te fasse voyager sans fatigue. Ces +présents n'ont de valeur que comme signe manifeste du salut que je +t'envoie. Viens au plus tôt; je saurai combler tes souhaits. Tu +trouveras dans mon royaume le meilleur blé de l'Éthiopie, les meilleurs +chevaux et des hommes de bonne souche, braves à la guerre, sages au +conseil et disposés à traiter en frère l'ami de leur maître.»</p> + +<p>Mon drogman répondit selon l'usage:</p> + +<p>—Que Dieu continue le bonheur à votre maître!</p> + +<p>Et après un repas copieusement arrosé d'hydromel, ils se retirèrent.</p> + + +<p>Quelques jours après, ils m'annoncèrent que, leurs affaires étant +terminées, ils attendaient que je me misse en route avec eux. Je leur +dis que, pour le moment, mes projets m'entraînaient ailleurs, et que je +remettais à un autre temps l'honneur de saluer en personne leur prince; +qu'en ma qualité de voyageur, je devais me restreindre le plus possible; +qu'une mule et une esclave me deviendraient un surcroît; que je les leur +rendais, mais que je gardais précieusement ma reconnaissance pour leur +maître et que je les priais de lui faire agréer ma réponse, n'ayant rien +désormais à redouter plus que d'encourir le déplaisir d'un si puissant +prince.</p> + +<p>En me quittant, ils m'assurèrent que Sahala Sillassé finirait bien +par m'attirer en Chawa.</p> + +<p>Cependant, je me lassais de mon inaction forcée. Le printemps +s'écoulait, et la caravane pour l'Innarya, à laquelle je comptais me +joindre, remettait indéfiniment son départ, à cause de certaines rumeurs +inquiétantes: le pays se préoccupait de moins en moins, il est vrai, des +dangers d'une invasion de troupes égyptiennes, mais quelques princes +semblaient se préparer à la guerre.</p> + +<p>J'appris un jour que le Dedjadj Gabrou, frère et chef de +l'avant-garde du Dedjadj Conefo, venait d'arriver dans sa maison du +quartier de l'Itchagué. Il m'envoya un soldat pour me dire de me +présenter chez lui; le message, fort laconique du reste, finissait par +ces mots: «Sache, ô Turc, qu'il y a à gagner à me servir, car je suis +celui qu'on nomme Gabrou.»</p> + +<p>Cette forme me parut d'autant plus blessante qu'à Gondar, où l'on ne +connaissait des Turcs que leurs vices, l'appellation de Turc passait +pour injurieuse.</p> + +<p>Je fis répondre évasivement. Bientôt, je reçus un second message +moins brutal, puis un troisième; enfin, je vis arriver un homme âgé, à +manières conciliantes, chargé de m'amener à la volonté de l'impatient +Gabrou. Cet homme me dit que depuis la bataille contre les Turcs, son +maître, qui s'y était signalé, croyait que tout étranger au teint pâle +devait appartenir à la nation turque; que d'ailleurs, il était malade, +jeune, impétueux, et que je devais excuser son inexpérience et l'orgueil +bien naturel que lui inspiraient son rang et ses succès militaires.</p> + +<p>J'acceptai les explications de ce médiateur et je promis ma visite +pour le lendemain.</p> + +<p>Dès le matin, Gabrou m'envoya saluer courtoisement; dans +l'après-midi, je me présentai et je fus introduit sans attendre. Il +était à demi couché sur un alga, au fond d'une pièce obscure, pleine de +ses hommes d'armes, debout ou accroupis à terre, et conversant entre +eux. Il fit lever d'un signe deux notables assis sur un escabeau, au +pied de son alga (lit sans paneaux), me fit asseoir à leur place et se +mit à presser mon drogman de questions sur mon compte. Celui-ci, rusé et +spirituel musulman, avait le don de se concilier son monde; il intéressa +le personnage et me donna l'occasion de l'observer à mon aise.</p> + +<p>Le Dedjadj Gabrou pouvait avoir vingt-huit ans; ses traits fins et +accentués dénotaient une intelligence vive et se prêtaient +merveilleusement, malgré leur sévérité, à un sourire d'un grand charme; +son front large et fuyant, son regard mobile et incisif, son cou long et +nerveux, ses membres souples et élégants, la mâle brusquerie de ses +gestes, tout semblait concorder avec le courage téméraire, la +prodigalité, la susceptibilité fantasque, la générosité, les habitudes +indisciplinées et les mœurs licencieuses qu'on lui attribuait. +Paysans et citadins regardaient son passage comme un fléau; les hommes +de marque se garaient de lui; le Ras redoutait sa présence à causes des +dures vérités que Gabrou lui avait dites; la Waïzoro Manann ne +l'admettait plus chez elle; il était l'épouvantail des femmes et l'idole +de la soldatesque. Sa toge défaite laissait à découvert tout le haut de +son corps; il était couché sur le côté, la tête appuyée sur sa main; un +jeune et beau soldat, étendu en travers, lui tenait lieu de chevet.</p> + +<p>Faire d'un homme un traversin, me parut un monstrueux abus +d'autorité. Dans la suite, lorsqu'ayant adopté les mœurs des +camps, j'eus occasion de me conformer quelquefois à cette coutume, je +n'y vis que l'effet d'une bienveillance réciproque, qui confond dans une +mâle et passagère intimité les chefs les plus puissants et leurs plus +humbles soldats.</p> + +<p>Le Dedjazmatch me fit verser un grand verre d'eau-de-vie; mon drogman +dut affirmer par serment que je n'en buvais jamais.</p> + +<p>—Étrange! étonnant! dit Gabrou; quant à moi, je ne recule +devant quoi que ce soit.</p> + +<p>Il saisit le verre, le vida d'un trait et se remettant avec peine:</p> + + +<p>—Voyons, reprit-il, parlons un peu de ma maladie; ces soudards +sont mes intimes; on peut tout dire devant eux.</p> + +<p>J'eus beau alléguer que je n'étais pas médecin, mes allégations +passèrent pour pure modestie; il fallut se résigner à diagnostiquer. +Gabrou me détailla ses souffrances et me demanda quelque remède +héroïque, si violent qu'il pût être, disait-il. Son cas me parut mortel; +je ne pus que lui donner des conseils encourageants, et je pris congé, +satisfait de la réception qu'il m'avait faite, mais préoccupé de la +pensée de son triste destin. Il avait fait signe à ses gens de me +reconduire. Deux d'entre eux me suivirent plus loin que les autres, en +me pressant tellement de leur découvrir mon opinion sur l'état de leur +maître, que je leur dis:</p> + +<p>—Vous me paraissez de fidèles serviteurs; le plus sûr est de +demander à Dieu de vous conserver votre prince.</p> + +<p>Ils baissèrent la tête.</p> + +<p>—Nous espérions encore! Cependant, merci de ta franchise, +dirent-ils, et que Dieu t'épargne la perte de ceux que tu aimes.</p> + +<p>Le Lik Atskou m'attendait, impatient d'apprendre les détails de ma +visite.</p> + +<p>—À la bonne heure! s'écria-t-il; voilà une maladie qui +consolera les honnêtes gens! Encore une mauvaise herbe de moins. Que +Dieu continue de sarcler de la sorte!</p> + +<p>Gabrou voulait absolument des remèdes: il s'adressa à un transfuge +turc, ancien aide-vétérinaire dans la cavalerie égyptienne, qui s'était +établi dans le quartier musulman de Gondar, où il tâchait de subsister +en pratiquant la médecine. Cet homme s'engagea à guérir le Dedjazmatch +et le suivit à Fandja, où il campait avec le Dedjadj Conefo; là, il le +médicamenta, lui fit des saignées répétées et l'acheva en moins de +quinze jours. Accusé d'homicide, tout d'une voix, il eût probablement +payé de sa vie son insuccès, si la célèbre Waïzoro Walette Taklé, mère +des deux Dedjazmatchs, une des femmes les plus distinguées de l'Éthiopie +par ses charmes, son esprit et ses vertus, ne l'eût couvert de sa +protection.</p> + +<p>—Mon pauvre Gabrou, dit-elle, n'a que trop versé de sang durant +sa courte vie; pourquoi en verser encore sur son tombeau? Moi, sa mère, +je pardonne à celui qui a peut-être hâté sa mort; personne n'a le droit +d'être plus inflexible que moi.</p> + +<p>La mort du Dedjadj Gabrou ne laissa à Gondar aucun regret.</p> + +<p>Le Lik Atskou ayant divulgué mes pronostics sur sa maladie, on ne +tarda pas à assurer que j'avais prédit le lieu, le jour et jusqu'à +l'heure de sa mort.</p> + +<p>Quelques jours après, le Dedjadj Imam, frère utérin du Ras Ali, vint +loger dans le quartier de l'Itchagué, avec six ou sept cents soldats +indisciplinés. Il était âgé de seize ans; j'allai le visiter, et il me +fit un accueil amical, conforme à son âge; mais il s'éprit de mon sabre +à première vue, et, quand je fus rentré chez moi, il m'envoya dire qu'il +aurait grand plaisir à ce que je lui en fisse don. Je refusai; il +insista, m'envoya message sur message et finit par recourir aux menaces.</p> + + +<p>Je m'apprêtai au pire. Outrés d'un pareil procédé, le Lik Atskou et +quelques notables allèrent avertir l'Itchagué, avec qui j'entretenais +des relations amicales.</p> + +<p>Ce dignitaire fit au jeune prince de sévères remontrances et le +menaça, s'il ne se désistait, d'aller en personne porter sa plainte au +Ras Ali et à la Waïzoro Manann.</p> + +<p>La cupidité de mon jeune tyran fut ainsi réfrénée. Le lendemain, à la +grande joie des habitants, sur lesquels ses soldats vivaient à +discrétion, il partit, me laissant plein de reconnaissance envers les +notables de Gondar, qui s'étaient tous émus en ma faveur.</p> + +<p>Le Lik Atskou m'avait plusieurs fois conseillé, pour assurer ma +position dans le pays, de me présenter chez le Ras Ali. Chaque fois que +mon excellent hôte abordait ce sujet, il en profitait pour médire à fond +de l'état de son pays.</p> + +<p>—Ne va pas t'imaginer, disait-il, qu'il en soit ici comme chez +vous, où les us et les lois sont en force; nous aussi, nous avons des +us, des lois, et en quantité, mais nous soufflons dessus tantôt le chaud +et tantôt le froid. Les lois, les us et coutumes, vois-tu, sont des +êtres abstraits, intangibles, parfums de la sagesse de nos pères; et de +même que les parfums des fleurs se dissipent, lorsque la bise prévaut, +le véritable esprit de la législation d'un peuple se dissipe, lorsque la +violence prend le dessus. Alors, l'autorité se dénature, son utilité +devient sa justice, et les illégalités lui servent de marche-pied. Tu as +vu Gabrou: son frère Conefo ne vaut pas mieux: tu viens de voir ce +louveteau d'Imam, car, entre nous, sa mère Manann est une louve doublée +d'hyène. On dit que le Ras est bon: où sont les effets de sa bonté? +Oubié est un bâtard, un usurpateur des droits de son frère Meurso, +l'enfant légitime du Dedjadj Haïlo; il en est de même de presque tous +nos Princes, autant de coqueplumets, de goguelus, d'impudents bouchers; +ils coupent, ils rognent, ils taillent le pays et les hommes, et ils +appellent ça gouverner. De temps à autre, j'éclate, je dis à tous leurs +vérités; ils s'entreregardent, rient en se reconnaissant, et l'instant +d'après, retournent à leurs sottises de plus belle, en disant: «Comme +cet Atskou est intéressant! L'avez-vous entendu aujourd'hui?» Que +veux-tu, c'est inutile de s'échauffer la bile; il faut subir le ton du +pays où l'on vit. Pour le moment, il s'agit de te prémunir contre les +avanies; concilie-toi le bon vouloir du Ras, cela en imposera aux +pillards. Quant à moi, je suis sans crédit, mon fils; je te serais +plutôt nuisible, puisque je représente la loi et le droit. Au +commencement de ton séjour, je pouvais te servir de protecteur; on te +prenait pour un Turc ou pour quelque Égyptien sans conséquence; +aujourd'hui, l'on parle de toi autrement; et si quelque bandit de haut +parage te voulait du mal, je ne pourrais que partager ton sort.</p> + +<p>L'espoir de quitter Gondar avec la caravane pour l'Innarya m'avait +fait négliger ces sages avis; mes deux dernières aventures me décidèrent +à les suivre, d'autant plus que, mon séjour se prolongeant, mon +abstention devenait de plus en plus désobligeante pour le Ras. Le Lik +Atskou, tout joyeux, résolut de m'accompagner à Dabra-Tabor, où le Ras +et sa mère tenaient leur cour; depuis quatre ou cinq ans, il s'était +abstenu de leur faire la visite annuelle que tout fonctionnaire ou +client doit à son seigneur.</p> + +<p>—Cette fois, dit-il, je leur dirai que c'est ma visite de +congé, car je ne peux tarder à être recueilli auprès de mes pères.</p> + +<p>Depuis quelques années, toute la politique de la haute Éthiopie +reposait principalement sur deux personnages: la Waïzoro Manann et le +Dedjadj Oubié.</p> + +<p>La Waïzoro Manann ayant perdu son mari, le Dedjadj Aloula, pendant la +première enfance de leur fils Ali, vivait dans un état voisin de la +gêne, lorsqu'à la mort du Ras Marié, de la famille de Gouksa, tué dans +une bataille en Tegraïe, Ali, son héritier légitime, fut proclamé Ras +par les grands feudataires; et comme il n'avait que treize ans, il fut +soumis à un conseil de régence, sous la direction du Dedjadj Ahmédé, +Polémarque du Wora-Himano et parent de la Waïzoro; mais cette dernière +sut, par ses manœuvres, désunir le conseil et s'arroger l'autorité +souveraine, au nom de son fils. En quelques circonstances, les membres +du conseil se concertaient encore; leur opposition prévalait rarement, +mais servait du moins à tempérer le pouvoir de la vindicative +usurpatrice. Peu après l'avénement de son fils, elle prit pour époux le +Dedjadj Sahalou, Polémarque sans importance, mais cité pour la +distinction de ses manières et son esprit conciliateur; elle en avait eu +trois enfants et venait de le perdre. Cupide, avare, astucieuse, +violente, ambitieuse, despote, vaniteuse et coquette, elle passait pour +ne reculer devant aucun moyen; on l'accusait même d'avoir donné à son +fils Ali des breuvages magiques, afin de prolonger son enfance +intellectuelle.</p> + +<p>Ali touchait à sa vingt-deuxième année et n'avait encore manifesté de +goût que pour la chasse, le jeu de mail et le jeu de cannes. Exceller à +la lutte, au maniement du cheval, au tir à la carabine ou à lancer la +javeline, tels avaient été jusqu'alors les meilleurs moyens de s'attirer +sa faveur. On le disait intelligent, réfléchi, discret, timide, d'une +sobriété, d'une tempérance exceptionnelles, économe, facile à émouvoir à +la pitié, et d'une simplicité qui contrastait avec l'ostentation +habituelle de sa mère. On craignait qu'il n'inclinât vers l'Islamisme: +il comptait plusieurs musulmans dans sa parenté, allait rarement à +l'église et affectionnait les locutions et les allures des cavaliers du +Wora-Himano, où prévalaient la religion et les mœurs musulmanes. +Cependant on espérait encore en lui. Depuis quelques mois, il tenait en +personne ses plaids, présidés jusqu'alors par ses officiers, et les +opprimés, les cultivateurs surtout, le trouvaient accessible à leurs +plaintes. Tous ses sujets désiraient lui voir prendre en main l'exercice +du pouvoir; on le savait las de l'impérieuse tutelle de sa mère; mais +ses serviteurs les plus dévoués craignaient de le seconder dans ses +tentatives d'émancipation, se rappelant que, dans des circonstances +analogues, sa vigilante mère l'avait décontenancé et réduit à disgracier +ses confidents.</p> + +<p>Cet état de choses favorisait l'esprit d'indépendance des grands +vassaux; la régente avait souvent dû les réprimer par les armes; ils +étaient encore menaçants. La responsabilité de la Waïzoro s'aggravait à +chaque victoire, et son impopularité augmentait à mesure que son fils +approchait de l'âge d'homme. Néanmoins, malgré les rébellions, malgré +les tiraillements, qui énervaient l'autorité, la prépotence acquise par +la dynastie de Gouksa était telle, que la cour de Dabra-Tabor conservait +son ascendant sur l'Éthiopie, depuis Moussawa jusqu'à l'Innarya, et +depuis Wohéni jusqu'à Ankobar, capitale du Chawa.</p> + +<p>Comme il a été dit plus haut, pendant les quelques années qui +précédèrent le démembrement effectif de l'Empire, les Empereurs avaient +attribué au Ras Bitwodded, ou Grand Connétable, Gouverneur du Bégamdir, +une sorte de suprématie sur plusieurs Dedjazmatchs, qui devinrent ainsi +les vavasseurs ou arrière-vassaux de l'Empire. Les successeurs de Tallag +Ali, s'appuyant sur ce précédent, ont prétendu à l'hommage de tous les +Gouverneurs de l'ancien Empire, et, selon les circonstances, ils ont +cherché à faire prévaloir par les armes cette prétention, point de +départ de toute leur politique. Cette politique consistait à prévenir ou +à dissoudre les ligues que formaient naturellement les Gouverneurs du +Tegraïe, du Samen, du Lasta, du Gojam, du Damote, de l'Agaw Médir et du +Dambya, dont les forces réunies eussent été plus que suffisantes pour +balayer, sans combat, du Bégamdir, une famille étrangère, entachée, aux +yeux des indigènes, de son origine musulmane.</p> + +<p>Lors de mon arrivée dans le pays, la suzeraineté effective du Ras Ali +s'étendait sur les plus riches contrées; ses principaux feudataires +étaient:</p> + +<p>Le Dedjadj Conefo, Gouverneur du Dambya et de l'Agaw Médir;</p> + +<p>Le Dedjadj Guoscho, Gouverneur du Damote, du Metcha et de l'Ybaba;</p> + + +<p>Le Fit-worari Birro, fils du Dedjadj Guosche, Gouverneur de la plus +grande partie du Gojam;</p> + +<p>Le Dedjadj Ahmédé, Gouverneur du Wora-Himano, du Wadla, du Dawonte et +d'une portion du Wallo;</p> + +<p>Le Dedjadj Farès Aligaz, Gouverneur de l'Idjou et d'une partie du +Lasta;</p> + +<p>Le Wagchoum Wacen, Gouverneur du Wag, du Tcharatch-Agaw et de la +meilleure partie du Lasta;</p> + +<p>Le Dedjadj Ceddet, Gouverneur de l'Armatcho;</p> + +<p>Le Dedjadj Deureusso, Gouverneur de Erbabe, de Basso et de quelques +districts du Gojam;</p> + +<p>Le Dedjadj Béchir, Gouverneur du Délanta, des districts voisins du +Wallo et de l'Amara;</p> + +<p>Le Dedjadj Brillé, Gouverneur de l'Amara;</p> + +<p>Enfin, quelques Dedjazmatchs répartis dans les gouvernements du +Bégamdir.</p> + +<p>De ces leudes ou vassaux, le moindre en importance était le Dedjadj +Deureusso, qui se rendait à l'appel de son suzerain à la tête d'un +contingent de 5 à 6,000 hommes, et le plus important, le Dedjadj Ahmédé, +qui en conduisait, dit-on, près de 40,000. On estimait qu'en convoquant +le ban et l'arrière-ban, Ali devait rassembler une armée d'au moins +140,000 hommes. Mais depuis la régence de la Waïzoro Manann, la fidélité +des grands vassaux n'était que précaire; les Dedjazmatchs Farès, Guoscho +et Conefo donnaient le plus à craindre.</p> + +<p>Aligaz Farès, parent éloigné du Ras, gouvernait un pays difficile, +dont les habitants aimaient la guerre, et où il était très-populaire; +quatre fois vaincu par l'armée d'Ali en bataille rangée, il était tombé +deux fois aux mains des vainqueurs; mais il avait été réintégré, grâce à +sa famille toujours unie, grâce aussi à son habileté politique et aux +séductions de son esprit.</p> + +<p>Le Dedjadj Guoscho tenait par sa mère à la famille impériale; son +père, le Dedjadj Zaoudé, Gouverneur du Gojam, du Damote, de l'Agaw +Médir, du Metcha et de l'Ybaba, était mort captif du Ras Gouksa, contre +lequel il avait combattu plusieurs années pour son indépendance. Le +Dedjadj Guoscho, quoique réduit au gouvernement du Damote, du Metcha et +de l'Ybaba, était encore redoutable. Princes, gens d'église et +cultivateurs, tous le tenaient en grande considération, tant à cause de +sa haute naissance que de la bonté de son caractère.</p> + +<p>Le Dedjadj Conefo, Gouverneur du Dambya et de l'Agaw Médir, séparé du +Bégamdir par des frontières indécises au point de vue militaire, eût été +peu à redouter, malgré ses forces importantes et son esprit indépendant, +mais il passait pour être ligué secrètement avec le Dedjadj Guoscho, +pour lequel il professait une amitié dévouée.</p> + +<p>Telles étaient à cette époque les conditions générales de la +puissance de la maison de Gouksa.</p> + +<p>Environ huit ans avant l'avénement d'Ali, le Dedjad Oubié usurpa les +droits de son frère Meurso au gouvernement du Samen, et s'accrut bientôt +de tout le pays situé entre Gondar et le Takkazé, à l'exception +toutefois de la petite province d'Armatcho. Afin de mieux assurer son +indépendance, il avait conclu avec le Dedjadj Sabagadis, Gouverneur de +tout le Tegraïe, une alliance offensive et défensive; mais sommé par le +Ras Marié de venir lui faire à Dabra Tabor sa visite de foi et hommage, +il s'y refusa, fut surpris, battu et fait prisonnier par le Ras Marié, +qui le réintégra immédiatement dans son gouvernement, à condition qu'il +marcherait sur-le-champ avec lui, en qualité de vassal, contre son +ancien allié Sabagadis.</p> + +<p>Le Ras Marié envahit le Tegraïe avec toutes ses forces; Oubié +conduisait l'avant-garde. La bataille eut lieu à Feureusse-Maïe; le Ras +y périt, léguant la victoire à son armée. Sabagadis fut mis à mort, le +lendemain, et en retournant vers le Bégamdir, les grands feudataires +donnèrent à Oubié l'investiture d'une portion du Tegraïe. Le Dedjadj +Kassa, fils de Sabagadis, restant en possession d'une notable partie du +gouvernement de son père, Oubié conclut avec ce nouveau rival une +alliance qu'il transgressa presque aussitôt. Les hommes éminents du +clergé intervinrent; ils amenèrent les rivaux à une réconciliation, et +Oubié prit pour femme la sœur du Dedjadj Kassa. Mais il ne put +contenir ses projets de conquête, et, après des alternatives de paix +armée et d'hostilités sans importance, il venait, pendant mon séjour à +Gondar, de vaincre dans une bataille le Dedjadj Kassa et de s'emparer de +sa personne. Oubié se trouvant ainsi maître incontesté du pays, depuis +Gondar jusqu'à la mer Rouge, pouvait réunir désormais une armée +inférieure en nombre, disait-on, à celle du Ras, mais redoutable à cause +de la quantité de ses armes à feu. Il protestait, il est vrai, de son +obédience au Ras Ali, lui envoyait des présents, mais trouvait des +prétextes pour se dispenser de faire à Dabra Tabor la visite annuelle de +rigueur pour tout vassal; il s'attachait à capter par ses soins et ses +libéralités la Waïzoro Manann et les membres du conseil de régence; il +entretenait des intelligences avec Ali Farès, le Dedjadj Conefo et +d'autres feudataires de son Suzerain, et il les excitait à la rébellion +contre cette maison de Gouksa qui, disait-il, finirait par réduire +l'Éthiopie à l'Islamisme.</p> + +<p>Cependant, l'opinion que le Ras allait prendre en main son pouvoir +s'accréditait; on présageait que son premier acte serait de sommer le +Dedjadj Oubié de venir à Dabra Tabor, et, en cas de refus, qu'il +marcherait contre lui. On parlait aussi de la défection du Dedjadj +Guoscho, dont le fils Birro, Fit-worari ou général d'avant-garde du Ras, +faisait déjà ombrage à son Suzerain. Cet état de choses causait une +inquiétude générale, suspendait les relations de province à province, et +empêchait les caravanes de trafiquants d'entreprendre des expéditions +lointaines.</p> + +<p>Nous partîmes pour Dabra Tabor. Comme le Lik Atskou, à cause de son +âge, ne pouvait voyager qu'à petites journées, nous n'y arrivâmes que le +quatrième jour.</p> + +<p>Le village de Dabra Tabor, situé au sud de Gondar, à une distance de +cette ville de 130 kilomètres environ, en raison des sinuosités de la +route, prend son nom de la petite montagne du Tabor, sur le flanc de +laquelle il est assis. Les prédécesseurs d'Ali avaient choisi cette +localité à cause de sa position centrale et avantageuse au point de vue +militaire, et à cause de l'abondance de ses pacages, de sa chasse et de +l'agréable fraîcheur de sa température. En y rentrant, après leurs +expéditions toujours heureuses, ils congédiaient leurs grands +feudataires et y tenaient leur cour avec une garde qui variait, selon +les éventualités, de deux à dix mille hommes. Le Ras Ali affectionnait +Dabra-Tabor et y séjournait tout le temps qu'il n'était pas en campagne. +La grande plaine située au pied de la montagne lui servait à jouer au +mail et au djerid ou jeu de cannes, à essayer ses chevaux et à passer +ses revues, lorsque, selon l'usage, à la Maskal ou fête de l'Invention +de la Croix, tous ses vassaux se rendaient auprès de lui. Au nord du +village, et sur la partie culminante de la montagne, deux grandes +enceintes concentriques, formées d'un fort clayonnage renfermaient +plusieurs vastes huttes rondes éparses, où il demeurait avec une partie +de son service; les huttes construites en clayonnage étaient recouvertes +de toits coniques en chaume. Il y avait la maison dite des chevaux, +celle des cuisinières, celle de l'hydromel, celle des orfèvres, celle du +confesseur et des clercs, tant écrivains que légistes, celle du trésor +qu'on disait être ordinairement dégarni, et enfin la demeure de la femme +du Ras et de ses suivantes favorites. En dehors des enceintes, se +dressaient sans ordre seize à dix-sept cents maisons, huttes, cases de +toutes dimensions, quelques tentes même, où demeuraient les officiers et +soldats de service, les compagnies de fusiliers, les courtisans, tous +ceux enfin qui vivaient habituellement auprès du Ras.</p> + +<p>Nous mîmes pied à terre à l'entrée de la première enceinte, au milieu +d'une foule remuante et clameuse. La façon pittoresque et hardie dont la +plupart étaient enhaillonnés de leurs toges, les chevelures tressées, +les poses fières, les gestes mâles, l'absence de têtes grises, tout +indiquait des hommes de main, apprentis pillards au service des +seigneurs. C'étaient des pages, des soldats, espèces de menins qui les +accompagnent partout et toujours, veillant sur eux, partageant leurs +joies et leurs chagrins, toujours prêts à recevoir leurs confidences ou +leurs ordres, à l'église, à table, en marche, partout, dormant auprès +d'eux, incarnés enfin à ces patrons dont ils empruntent les qualités et +les vices, dont ils connaissent mieux les affaires et prennent les +intérêts avec plus de vigilance qu'eux-mêmes. En échange de leur +dévouement, ils reçoivent des investitures et des positions, qui les +mettent souvent à même de devenir à leur tour les protecteurs ou même +les patrons de leurs premiers maîtres. Il y avait là des servants +d'armes ou porteurs du bouclier et de la javeline du maître; d'autres +portant des estramaçons, sorte d'épée à deux tranchants, à poignée +cruciale garnie d'argent, qu'on porte à l'épaule dans de longues housses +écarlates, devant les Dedjazmatchs et certains chefs de haute marque; +des palefreniers; des fusiliers avec leurs carabines à mèche, leurs +cartouchières à pulvérin pendant; mules richement enharnachées; chevaux +de combat piaffant sous leurs housses écarlates; boucliers aux +brillantes lamelles d'argent, de vermeil ou de cuivre; javelines et +sabres de toutes formes; dards effilés et tragules, lorillarts, +esclavines et zagayes, coutelas, bancals, lattes, cimeterres et harpés à +l'antique. Ici, un groupe de paysans, aux cheveux courts, guettant le +moment propice pour se plaindre de quelque avanie; là, des bouffons, +bouffonnant au milieu des rires; des pieds poudreux de tout acabit; des +chiens en laisse se hargnant; des pages émerillonnés, la toge en loques, +se glissant partout, se picotant, se bravant entre eux ou chantant +pouille à quelque passant malencontreux.</p> + +<p>À notre apparition, tout ce monde fit silence et m'entoura avec une +curiosité fort peu respectueuse. Le Lik Atskou échangea quelques paroles +avec les huissiers, et heureusement ils nous laissèrent pénétrer dans +l'enceinte; là, le spectacle était tout différent. Environ trois cents +hommes, quelques-uns debout, d'autres accroupis sur le sol poudreux, +conversaient par groupes: leurs toges fines et blanches, les couvraient +de la tête aux pieds; leur maintien annonçait l'aristocratie: c'étaient +les maîtres de ce monde bruyant laissé au dehors. Tous portèrent les +yeux sur nous, mais avec une curiosité polie. Nous nous assîmes par +terre, et le Lik envoya un de ses suivants parlementer avec l'huissier +de faction à la porte de la deuxième enceinte, afin qu'il fit prévenir +le Ras de notre arrivée. J'eus tout le temps d'observer: quelques-uns +des personnages avaient les traits d'une distinction remarquable; +presque tous, l'allure assurée que donne l'habitude du commandement. On +me désigna les plus notables: quelques Dedjazmatchs et quelques chefs de +bandes nombreuses: les huissiers leur témoignaient une déférence +particulière. Les autres chefs entraient seuls, le sabre au côté; mais +eux étaient admis avec quelques suivants, un servant d'armes tenant leur +bouclier et leur javeline, et un page portant à l'épaule leur sabre +enveloppé d'une housse écarlate. Tous ces chefs, grands et petits, +étaient occupés à faire leur cour, qui consistait à envoyer par les +huissiers leurs civilités au Ras. Les plus zélés y passaient la journée: +les autres s'y présentaient matin et soir, pour lui faire souhaiter +bonne journée et bonne nuit. Lorsque l'armée était dispersée depuis +quelque temps, les vassaux directs du Ras se rendaient pour une +quinzaine de jours à Dabra-Tabor, afin de se retremper à l'air de la +cour, ou pour hâter la solution de quelque procès ou de toute autre +affaire pendante.</p> + +<p>Cependant, les huissiers ne faisaient aucun cas de nous; une grande +heure durant nous attendîmes en vain un mot du Ras. Le Lik Atskou prit +de l'humeur et se leva en me disant tout haut:</p> + +<p>—Allons-nous-en, mon fils. Un homme de mon caractère est mal +venu dans une cour où les soudards tiennent le haut bout. Viens chez la +Waïzoro Manann.</p> + +<p>La demeure de la Waïzoro était à deux cents mètres de là. Sitôt +arrivés, le Lik fut introduit, et quelques minutes après, un eunuque +vint me dire d'entrer.</p> + +<p>La maison consistait en un vaste toit conique de chaume reposant sur +un mur circulaire en clayonnage revêtu de bauge, et sur douze +colonnettes, ou troncs d'arbres, plantées en rond à l'intérieur, à +environ deux mètres du mur de pourtour. Ce mur formant la cage de la +maison était de trois mètres de haut, et le diamètre intérieur de dix à +onze mètres. L'intérieur n'était éclairé que par deux portes sans +vantaux, et percées à l'opposite l'une de l'autre; la principale était +garnie extérieurement d'une vieille toge de soldat en guise de portière, +l'autre, plus étroite et réservée au service, éclairait au fond de la +maison l'entre-colonnement faisant face à l'entrée, où la Waïzoro se +tenait derrière un rideau.</p> + +<p>Quatre ou cinq jeunes hommes, la toge ajustée selon la plus stricte +étiquette, étaient debout contre les colonnettes, immobiles comme des +statues, les pieds enfouis dans l'épaisse jonchée d'herbes vertes qui +tapissait le sol.</p> + +<p>Je saluai; une grosse voix sombrée m'arriva de derrière le rideau: +c'était la Waïzoro qui me souhaitait la bienvenue. Je pris place à côté +du Lik, assis à la turque sur une natte par terre; la tête basse et +l'oreille tendue, il causait avec la même animation que s'il eût été +face à face avec son interlocutrice. Il était en veine, et, à en juger +par les rires fréquents de la Waïzoro, elle goûtait fort son entretien. +Plusieurs fois, je compris qu'il était question de moi; mon drogman +n'avait pas été admis, mais le Lik n'était point en peine de faire les +honneurs de ma personne. Je connaissais déjà ces réceptions faites à +travers un rideau. À Gondar, il était d'usage que l'Itchagué reçût +ainsi; mais lorsque je l'allais voir, il avait la gracieuseté de lever +pour moi un coin du voile. La Waïzoro m'ayant offert des +rafraîchissements que je refusai, me dit de passer auprès d'elle; et une +jeune naine toute difforme tint le rideau afin que je pusse m'insinuer +le plus discrètement possible.</p> + +<p>Sur un haut alga, garni d'un tapis d'Anatolie, la princesse était +assise à la turque, entre deux larges coussins recouverts de taies +écarlates tombant jusqu'à terre. Sa chevelure, crêpée avec soin, +encadrait avantageusement un front large et haut qu'éclairaient de +grands et beaux yeux, intelligents et doux; les plis de sa toge lui +cachaient coquettement le bas du visage, qui perdait une grande partie +de son charme, lorsqu'en parlant elle découvrait sa bouche disgracieuse.</p> + + +<p>De l'autre côté du rideau, le Lik nous servit d'interprète. La +Waïzoro s'étonna de ce qu'avec un extérieur si peu fait, selon elle, +pour les fatigues et les intempéries, j'eusse pu venir de pays si +lointains.</p> + +<p>—Car enfin, dit-elle, des hommes comme cela doivent fondre au +soleil.</p> + +<p>Le Lik s'échauffa pour prouver la supériorité physique et morale des +Européens ou hommes rouges, comme ils nous appellent: il prit ses +preuves dans l'histoire d'Alexandre, et dans l'Histoire Sainte, passa au +Bas-Empire et aboutit à l'éloge de la valeur française, reconnaissant, +il est vrai, que la Bible ne mentionne notre nation que d'une façon fort +obscure; mais, pour confirmer son dire, il offrit de faire venir à Dabra +Tabor une femme très-âgée, esclave en Égypte à l'époque du débarquement +du général Bonaparte, femme connue, disait-il, pour son discernement et +sa véracité. La princesse, quoique peu convaincue, se tint pour +satisfaite; et le Lik me dit en arabe:</p> + +<p>—Mettez le feu à une solive, il en sortira une flamme; mais +prêchez-la, il n'en résultera rien.</p> + +<p>La Waïzoro me fit des questions sur les Françaises, mais ne +s'intéressa que faiblement au récit de nos usages et de nos mœurs. +Elle regretta qu'on nous eût refusé la porte du Ras, nous donna une de +ses suivantes pour nous introduire chez lui, et nous dit de revenir +auprès d'elle sitôt notre visite faite.</p> + +<p>Nous retournâmes chez le Ras. Les huissiers ne voulurent rien +entendre; la suivante de la Waïzoro entra seule et revint bientôt, +accompagnée d'un page chargé de m'introduire avec mon drogman seulement. +Le Lik, me voyant contrarié de son exclusion si formelle, me dit:</p> + +<p>—Ne t'en préoccupe pas; entre; sois réservé, observe tout, et +tu comprendras que je ne perds rien à rester dehors.</p> + +<p>Je trouvai le Ras assis sur un tapis persan, devant quelques tisons +qui fumaient au milieu de la pièce parsemée de fanes odorantes; une +vingtaine de favoris étaient debout autour de lui. Il avait les beaux +yeux de sa mère, le front étroit, pauvre, les traits agréables +d'ailleurs, rien qui fît présumer une intelligence ou des passions +actives, mais une grande bienveillance que semblaient confirmer ses +manières. Il me considéra avec curiosité et me demanda tout d'abord mon +âge.</p> + +<p>—Voici le quatrième Cophte que je vois, dit-il; celui-ci du +moins pourrait être mon compagnon: nous avons même âge, et il ne me fait +pas peur comme cet autre avec ses yeux garnis d'un vitrage.</p> + +<p>Il me pria si courtoisement d'ôter mon turban, que j'y consentis, et +il exprima son contentement de ce que je n'avais pas les cheveux roux, +comme tous mes compatriotes, disait-il. Selon l'usage, je me levai, et, +prenant des mains de mon drogman une pièce de mousseline pour turban, je +l'offris au Ras. Ce présent, d'une médiocre valeur pour le pays, fut +reçu avec la plus grande courtoisie. Je lui dis que si j'étais resté si +longtemps dans sa ville de Gondar sans venir lui présenter mes hommages, +c'est que j'avais toujours compté sur le départ de la caravane pour +l'Innarya, qui selon l'habitude, devait passer non loin de Dabra Tabor.</p> + + +<p>—Innarya est bien loin, dit-il, et tu auras à traverser des +contrées bien barbares. Arrête-toi ici; vis avec moi; tu auras des +chevaux, une femme, des pays à gouverner, des fusiliers pour te précéder +et de braves cavaliers pour te faire escorte. Reste, et sois un frère +pour moi.</p> + +<p>Je me confondis en remercîments et je promis de revenir après avoir +exécuté les projets d'exploration arrêtés avec mon frère. Il voulut me +faire présent d'un cheval, d'une mule, d'une carabine à mèche. La +proposition de ce dernier objet fit dire à son oncle le Dedjadj Béchir, +musulman renommé pour ses exploits de guerre et sa grande beauté +physique:</p> + +<p>—Mon Seigneur voudrait faire revenir l'eau à la rivière; les +carabines ne viennent-elles pas du pays de cet étranger?</p> + +<p>—C'est juste, dit le Ras.</p> + +<p>Et s'adressant à moi:</p> + +<p>—Je suis disposé à ne te rien refuser. Penses-y, et demande-moi +ce que tu voudras.</p> + +<p>Là-dessus, il reprit sa conversation avec ses favoris.</p> + +<p>Nous étions dans une maison plus vaste que celle de la Waïzoro, et +construite sur le même modèle. Quatre chevaux, attachés dans les +entre-colonnements, la tête tournée vers le centre de la maison, +jouaient avec l'herbe amoncelée devant eux; je leur tournais le dos; +l'un d'eux, qui me flairait amicalement depuis mon entrée, finit par +happer mon turban, et s'ébroua en l'emportant dans ses dents; je +ressaisis prestement ma coiffure.</p> + +<p>—Très-bien! dit le Ras en riant; il ne craint donc pas les +chevaux?</p> + +<p>Cet incident rétablit la conversation avec moi.</p> + +<p>Le Ras passait pour un des plus fins connaisseurs en chevaux; il +s'intéressa à ce que je lui dis de l'équitation et de l'élève des +chevaux en Europe et en Arabie, et il me congédia enfin, en me +recommandant de revenir le voir le lendemain.</p> + +<p>Un huissier nous fit donner une maison; le Lik s'y établit avec nous. +Dans la soirée, je descendis sur le champ de manœuvre: le Ras, +sans toge, et vêtu seulement de haut de chausses et d'une petite +ceinture, y jouait au mail; un triquet recourbé à la main, il courait +pieds nus après le tacon, en se bousculant avec les plus humbles de ses +soldats. En raison même de l'élévation de leur pouvoir, les princes +jeunes et bons sentent le besoin de s'en dépouiller par moments pour se +rapprocher des autres hommes, l'homme étant, malgré tout, ce qu'il y a +de plus intéressant et de plus attrayant sur la terre. Le Ras Ali aimait +à se confondre avec ses sujets, ce qui l'amenait fréquemment à découvrir +des injustices commises en son nom; aussi, les opprimés, découragés par +l'avidité de ses officiers, guettaient ses sorties, et souvent +parvenaient à lui faire entendre leurs plaintes, malgré les gardiens que +la Waïzoro Manann postait aux abords du champ de manœuvre, pour +empêcher, disait-elle, son fils de se ravaler devant des étrangers.</p> + +<p>Le jour suivant, à pareille heure, le Ras assista au jeu de cannes. +Environ six cents cavaliers, partagés en deux camps, se chargeaient à +fond de train, s'évitaient, se poursuivaient, rusant et évoluant de +toutes manières, tantôt individuellement, tantôt par escouades, tantôt +en masse, et se lançant, en guise de javelines, de longues verges ou +même de lourds bâtons. Ils esquivaient ou se dérobaient par voltes, +virevoltes et caracoles; ils s'interpellaient, se provoquaient et +poussaient des cris pour applaudir aux coups heureux; les boucliers +résonnaient sous les projectiles; les chevaux secondaient souvent leurs +maîtres par l'intelligence de leurs mouvements, et malgré la fièvre du +jeu, les accidents étaient assez rares, me dit-on. J'y vis plusieurs +chevaux et des cavaliers remarquables; le Ras montait bien, mais sans +grâce; en revanche il lançait la canne à des distances considérables.</p> + + +<p>Il régnait à Dabra Tabor une animation inaccoutumée, causée par +l'affluence de chefs et de notables, accourus sous divers prétextes, +mais au fond, mus par leur impatience d'être fixés relativement aux +bruits contradictoires qui circulaient dans les provinces. On +pressentait une campagne prochaine, soit contre le Dedjadj Oubié ou +contre le turbulent Ali Farès, du Lasta, soit en Gojam contre le Dedjadj +Guoscho; et l'on attendait de jour en jour que, selon l'usage, le Ras +manifestât sa volonté par la publication d'un ban. Les maisons ne +suffisant plus, plusieurs chefs campaient sous la tente. Ces +circonstances procurèrent au Lik Atskou le plaisir de revoir de nombreux +amis qu'il n'espérait plus rencontrer. Sa verve rajeunie ne tarissait +plus, et il semblait qu'après l'humiliation essuyée publiquement à la +porte du Ras, il fût bien aise de m'avoir pour témoin des égards +respectueux dont il était l'objet. Matin et soir, nous étions invités au +repas de la Waïzoro Manann, toujours éprise de la conversation de mon +spirituel introducteur; de plus, on nous portait de chez elle un +ordinaire pour nous et nos gens; j'en recevais un également de chez le +Ras, ce qui nous mettait dans l'abondance. Nous passâmes huit jours à +cette cour; je revis plusieurs fois le Ras; il m'engagea de nouveau à +rester auprès de lui, et, malgré le soin que je pris de lui en témoigner +ma gratitude, il me parut devenir réservé avec moi. Toutefois, en me +congédiant, il me dit que sa protection me suivrait dans toute l'étendue +de ses États.</p> + +<p>Nous reprîmes la route de Gondar. Le deuxième jour, après avoir +cheminé la matinée, nous nous reposions à l'ombre d'un arbre lorsque le +Lik, qui saluait et questionnait tous les passants, apprit que le +Dedjadj Guoscho traversait l'Abbaïe, et que son avant-garde campait déjà +près de la rivière Goumara, dans le Fouogara, à une petite journée de +nous. Transporté de joie à cette nouvelle, il me pressa vivement de +profiter de l'occasion pour faire la connaissance d'un prince aussi +puissant, son ami, disait-il, et un des hommes les plus accomplis de +l'Éthiopie. Mais j'étais désireux de regagner Gondar, car il était bruit +que la caravane pour l'Innarya se mettait enfin en mouvement; +d'ailleurs, le Dedjadj Guoscho devait être prévenu contre moi. Environ +deux mois auparavant, sur le rapport exagéré des cures que j'opérais à +Gondar, il m'avait fait prier de venir traiter son fils aîné, frappé +depuis longtemps d'une espèce d'aliénation mentale, et, afin de me +débarrasser plus tôt des instances de ses messagers, j'avais omis de +leur offrir l'hospitalité, ce qui était un manque d'égards envers lui. +J'engageai le Lik à l'aller voir et à me laisser rentrer à Gondar.</p> + +<p>—Je suis vieux, me dit-il; j'ai fait bien des routes dans ma +vie, sans jamais abandonner un compagnon, pour tenter à moi seul une +aventure agréable; je ne veux pas commencer aujourd'hui. Qui a compagnon +a maître; puisqu'il te faut aller à Gondar, allons-y. Tout n'arrive-t-il +pas avec la permission de Dieu?</p> + +<p>Chemin faisant, mon drogman, peu suspect de partialité pour le Lik, +fut touché de sa résignation, et me fit observer que c'était presque +malheureux cette fois d'avoir eu raison de lui, car tout en se faisant +fête de saluer un ami dans le Dedjadj Guoscho, il avait espéré obtenir +de lui quelques secours pécuniaires. Je m'empressai de dire à mon +indulgent Mentor que s'il lui répugnait tant de me laisser rentrer seul, +moi, je manquerais toutes les caravanes pour l'Innarya, plutôt que de +lui causer à la fois un chagrin et un dommage.</p> + +<p>Il m'écoutait bouche béante, riait, regardait nos gens, enfin il +m'embrassa.</p> + +<p>—Merci, mon enfant! que Dieu te fasse voir les fils de tes +fils, et, quand tu seras vieux, qu'on s'incline devant tes désirs comme +tu t'inclines devant ceux d'un vieillard déchu comme moi! C'est que, +vois-tu, ce prince est un honnête chrétien, intelligent, généreux. +Figure-toi bien que tu n'as vu jusqu'à présent que des bandits; tu +verras en lui un véritable prince. Cette maison de Gouksa est une +caverne d'usurpateurs, de renégats; celle de Guoscho-Zaoudé est bâtie +sur la tradition, le droit, la justice. Je tenais à ce que tu pusses +emporter une idée favorable de ce qu'a été notre malheureux pays.</p> + +<p>Et se tournant vers mes gens:</p> + +<p>—Vous verrez, vous autres, comme nous allons être bien reçus. +Ne craignez rien; c'est ici tout près, un sentier en plaine et des +sources partout.</p> + +<p>Jusqu'à mon drogman, tous nos gens étaient gagnés par sa joie.</p> + +<p>Quant à moi, j'avais refusé à deux reprises de connaître le Dedjadj +Guoscho; je croyais inutile de me présenter devant lui, et cependant je +devais partager si longtemps son orageuse destinée!...</p> + + + + +<h2><a name="ch6"></a><a href="#tch6">CHAPITRE VI</a></h2> + +<p class="suj">LE DEDJADJ GUOSCHO.—ADIEUX AU LIK +ATSKOU.—SOURCES DU FLEUVE BLEU.—ARRIVÉE À DAMBATCHA.</p> + + +<p>Nous quittâmes la route du col de Farka et nous marchâmes vers le +centre du Fouogara, province basse, chaude, où régnent des fièvres +pernicieuses, et le lendemain, vers deux heures de l'après-midi, nous +aperçûmes le camp du Dedjadj Guoscho, établi dans une localité nommée +Wanzagué, remarquable par des sources chaudes, où des malades viennent +se baigner pendant l'été seulement, car au printemps et en automne, les +fièvres rendent l'endroit inhabitable.</p> + +<p>Nous apprîmes que le Prince s'y arrêterait quelques jours pour +prendre des bains. Les proportions du camp firent supposer au Lik qu'il +était là avec toute son armée, et que, tout en venant se mettre à la +disposition de son suzerain, il voulait être en mesure d'intimider au +besoin la Waïzoro Manann, qui lui était hostile. Sa présence en Fouogara +prenait d'ailleurs une grande portée politique: en confirmant l'autorité +du Ras, il contraignait le Dedjadj Oubié d'ajourner ses projets +ambitieux contre le Bégamdir; car, jusqu'alors, ce dernier espérait +l'avoir pour allié et détacher par conséquent du Ras le Dedjadj Conefo +et quelques autres grands feudataires.</p> + +<p>On nous indiqua le gué du Goumara, qui coule de l'Est à l'Ouest et se +trouve encaissé en cet endroit entre des berges de cinq à six mètres; +nous y fîmes nos ablutions, nous tirâmes de nos outres des costumes +frais et nous le traversâmes. Afin de me soustraire à la curiosité des +soldats, nous convînmes que j'attendrais aux abords du camp, jusqu'à ce +que le Lik m'envoyât chercher de chez le Prince. Mais des pâtureurs +m'ayant aperçu s'empressèrent vers le camp, et bientôt, de toutes les +issues, s'échappèrent des essaims d'hommes courant de mon côté. Les +premiers s'arrêtèrent pour me considérer à distance convenable; les +autres les débordèrent, se répandirent autour de moi, et, en un moment, +je me trouvai enveloppé d'une cohue de plus de deux mille hommes pris du +vertige de la curiosité; ils hurlaient, se bousculaient, s'escaladaient, +se piétinaient et se débattaient pour mieux me voir. Le cercle effrayant +se rétrécit de plus en plus; la chaleur devint insupportable; je restai +assis, la figure dans les mains, m'attendant à être étouffé par cette +masse inexorable, lorsqu'une femme, me couvrant d'un pan de sa toge, me +cacha la tête dans sa poitrine. Sa langue allait comme le claquet d'un +moulin; je ne comprenais pas un mot de son vocabulaire; elle me serrait +convulsivement; je suffoquais.</p> + +<p>Soudain, le tumulte changea de note; et des bouffées d'air frais qui +m'arrivèrent m'apprirent que la foule s'ouvrait; des huissiers du +Prince, armés de longs bâtons, frappaient à tour de bras sur tout ce +monde. Celle qui m'avait si énergiquement couvert de son corps, +haletante, épuisée, concourait du regard aux efforts de nos libérateurs; +puis, redevenant femme, elle rajusta vivement sa toge, et, moitié +glorieuse, moitié confuse, elle s'en alla. C'était une jeune et grande +fille, d'un teint couleur de sépia foncée, avec de longs cheveux tressés +et oints de beurre frais, qui dégouttaient sur ses épaules.</p> + +<p>Mon drogman reparut, ahuri et tout meurtri.</p> + +<p>—Quels sauvages ça fait! s'écria-t-il en s'affaissant sur ses +talons.</p> + +<p>Il se mit à philosopher sur les coups imprévus de la fortune, et il +m'apprit que les Gojamites surtout, croyant aux maléfices du mauvais +œil, la femme, en me soustrayant aux regards, invectivait ses +compatriotes, dont l'intense curiosité pouvait, d'après leur croyance, +me devenir fatale.</p> + +<p>—Par la mort de Guoscho! vos yeux maudits me transperceront +avant de le voir, criait-elle, à ce qu'il paraît.</p> + +<p>Une compagnie de rondeliers me conduisit au camp, sous une grande +tente qu'on referma soigneusement. Le maître de la tente, l'Azzage +Fanta, espèce de Biarque ou Premier Intendant, me dit qu'il était +heureux de me céder la place d'après l'ordre du Prince; que ma porte +serait gardée, et qu'il me laissait son page favori, pour veiller à tout +ce que je pourrais désirer.</p> + +<p>Des pages vinrent me saluer de la part du Dedjazmatch et m'offrir +deux cornes d'une dimension extraordinaire, l'une pleine de vin, l'autre +d'eau-de-vie. Un pareil début promettait, car, en Éthiopie, le vin est +apprécié et fort rare. La vigne y vient très-bien, mais l'insécurité du +pays détourne de sa culture; les passants la grapilleraient avant même +la maturité; de plus, les propriétaires seraient l'objet d'exactions +ruineuses. À Karoda, district du Bégamdir, ainsi que près d'Aksoum, on +voit des champs de vignes plantées, dit-on, par les Portugais, il y a +environ trois siècles; leur culture eût été abandonnée, si les princes, +qui tiennent à grand honneur d'offrir parfois du vin ou de l'eau-de-vie +à leurs convives, n'eussent pris ces deux localités sous leur protection +spéciale. Pour subvenir aux nécessités du culte, les prêtres cultivent +bien quelques pieds de vigne dans l'enceinte de quelques églises, mais +presque partout le vin de l'autel provient des raisins secs importés de +l'Arabie.</p> + +<p>Malgré les préceptes du Coran, mon drogman oublia toutes ses misères +rien qu'à la vue de ces cornes, tant il avait de prédilection pour leur +contenu; néanmoins, après avoir bien admiré leurs proportions +monstrueuses, je le chargeai de les reporter intactes chez le Prince, de +lui assurer que je ne buvais ni vin ni eau-de-vie, mais que j'avais +voulu retenir son cadeau quelques instants, pour conserver sous mes yeux +la preuve sensible des attentions dont il m'honorait.</p> + +<p>Mon drogman, boudant sa soif, me rapporta une réponse des plus +aimables. Le Lik Atskou m'arriva de chez le Prince; il rayonnait de +satisfaction; on lui assigna une tente voisine de la mienne; nous +soupâmes de compagnie et nous nous endormîmes le plus gaîment du monde.</p> + + +<p>Dans la matinée du lendemain, le Prince me fit dire qu'il pouvait me +recevoir. Son camp ressemblait par sa disposition à celui du Dedjadj +Oubié: une agglomération de cercles de différentes grandeurs formés par +les huttes des soldats, autour de leurs chefs respectifs; au centre de +cet assemblage, le cercle du Dedjazmatch, beaucoup plus large que les +autres et servant comme de place d'armes; au milieu de cette place +s'élevait une hutte spacieuse, flanquée de deux tentes ou pavillons, +l'une blanche, l'autre, moins grande, rayée de bleu et faite, me dit-on, +de ceintures prises sur l'ennemi dans une récente campagne au sud du +Gojam; quelques huttes et tentes, rangées derrière, abritaient les +chevaux, les mules et les gens de service du Prince. La hutte lui +servait la nuit ou pendant la grande chaleur du jour; il prenait ses +repas et présidait le conseil et les plaids dans la tente blanche; il se +retirait dans l'autre, lorsqu'il voulait être seul ou en petit comité +avec ses amis. On me conduisit à cette dernière, et un huissier, +soulevant discrètement le rideau, m'introduisit.</p> + +<p>Le sol était couvert de joncs frais et d'herbes odorantes; à terre, +sur une grande peau de bœuf au pelage blanc moucheté de noir, le +Dedjazmatch à demi couché et accoudé sur un coussin écarlate, causait +avec le Lik, assis à la turque, sur un tapis semblable. Deux gentils +pages de quatorze à quinze ans, un pli de la toge sur la bouche et un +chasse-mouche à la main, se tenaient debout, attentifs aux mouvements de +leur maître; un pieu garni de crochets, et planté derrière lui, +supportait son bouclier couvert de plaques en vermeil et décoré +verticalement d'une large bande de la crinière d'un lion, ainsi que son +sabre, sa javeline, son brassard d'or et sa corne à boire; à un autre +pieu étaient suspendus un porte-missel en bois finement sculpté, et deux +étuis contenant les Psaumes et les Évangiles, livres d'heures ordinaires +des Éthiopiens. Les reflets bleus de la tente transpercée de soleil, la +verdure du sol, la blancheur des tapis et de la toge du Prince, l'éclat +de ses armes, son grand air, les regards discrets et curieux de part et +d'autre, le Lik, avec son volumineux turban, la tête baissée, comme pour +attendre l'impression que je produirais sur son hôte, tout formait un +ensemble imposant, gracieux, plein de fraîcheur et de poésie épique.</p> + + +<p>Le Prince me donna le salut et me fit signe de m'asseoir à côté du +Lik. On introduisit mon drogman.</p> + +<p>—Sois le bienvenu chez moi, me dit le Dedjazmatch. On assure +que les hommes de vos pays sont curieux de visiter les contrées +étrangères; mais quelle que soit votre curiosité, elle ne saurait +surpasser celle que nous éprouvons en voyant chez nous pour la première +fois un enfant de cette Jérusalem, où Notre-Seigneur Jésus-Christ a +touché terre. Aussi, tu excuseras l'impatiente curiosité de mes soldats, +qui n'a rien de malveillant pour toi. Lorsque ce printemps, tu nous as +refusé de venir en Gojam, ton refus nous eût été pénible, si nous +t'eussions connu comme aujourd'hui; c'est donc avec plaisir que nous +t'accueillons, rendant grâces à Dieu d'avoir changé le cours de tes +projets.</p> + +<p>Je crus devoir expliquer au Prince ce qui m'avait empêché de me +rendre à sa première invitation.</p> + +<p>—Notre ami, le Lik Atskou, nous a appris qu'effectivement tu es +préoccupé du départ de la caravane pour l'Innarya.</p> + +<p>Il se fit ensuite un silence de plusieurs minutes, un de ces silences +durant lesquels il semble que les sympathies ou les répugnances +éclosent, se mesurent et s'échangent.</p> + +<p>Le Prince fit mander les deux principaux dignitaires de son armée, et +nous passâmes dans la grande tente, où il s'installa sur un alga élevé +recouvert d'un tapis turc.</p> + +<p>Le Dedjadj Guoscho, âgé d'environ cinquante ans, était grand et de +belle prestance, gros sans obésité; mais la partie inférieure de son +corps paraissait grêle par rapport à son buste puissant. Il avait les +attaches fines et la main d'une élégance féminine, le teint brun cuivré, +la tête volumineuse, gracieusement posée sur un cou long et d'une beauté +de contour rare chez un homme, le front large, haut et bombé, les tempes +délicatement dessinées, le nez petit, aux ailes mobiles, et de grands +yeux à fleur de tête. Un léger duvet ombrait sa lèvre supérieure; ses +dents étaient petites, nacrées, et son menton court, fin, à fossette; +ses joues plates, larges, dénuées de barbe.</p> + +<p>Son port de tête et ses moindres mouvements étaient doucement +dominateurs; son regard réservé laissait deviner une certaine +complaisance pour lui-même. Quoique sa physionomie intelligente fût +voilée de cette impassibilité qui convient à l'exercice d'un haut +pouvoir, on y découvrait une grande bonté, timide plutôt qu'active, de +la finesse, de l'enjouement, un manque de décision joint à l'entêtement, +l'esprit d'aventures, l'intrépidité et ce doute mélancolique qui gagne +souvent ceux qui ont la responsabilité des événements et des hommes.</p> + + +<p>Sa toge, drapée avec soin, laissait entrevoir trois longs colliers +composés de périaptes ou talismans recouverts en maroquin rouge ou en +vermeil, entremêlés de grains de corail, d'ambre ou de verroterie rare. +Il portait au petit doigt une bague en or, formée de trois anneaux +engagés les uns dans les autres, et ornés chacun d'une émeraude; ce +bijou antique, admirablement ouvragé, provenait de l'Inde. Une longue +épingle d'or, terminée par une boule en filigrane, était passée dans sa +chevelure noire, touffue, ondoyante et ramenée en corymbe; en sa qualité +de Waïzoro, il portait aux chevilles des périscélides composés de petits +cônes d'or enfilés.</p> + +<p>Il ne fut pas plutôt installé sur sa couche, que nous vîmes entrer +les deux personnages mandés.</p> + +<p>Le premier s'avança en se découvrant respectueusement la poitrine, +s'inclina profondément et s'assit sur un tabouret placé pour lui au pied +de l'alga du Prince. Sa physionomie était ouverte et intelligente; ses +cheveux étaient blancs. Il paraissait avoir soixante-cinq ans, mais sa +poitrine profonde et ses épaules musculeuses annonçaient une vigueur +persistante; il ressemblait d'une manière frappante à Henri IV. Son +regard assuré était celui de l'homme éprouvé par les évènements; sa +parole digne, lente et nette, trahissait la conscience qu'il avait de +bien dire.</p> + +<p>Le second, homme d'environ quarante ans, très-grand, aux larges +épaules, aux allures franches et décidées, avait le teint d'un bistre +foncé, la chevelure clair-semée, les dents mal rangées, le front large, +les traits d'une mobilité extrême, les yeux petits et pétillants +d'esprit; il était laid, mais sa laideur avait un charme. Il s'appelait +Ymer Sahalou; il était de naissance princière et tenait le rang de +<i>Fit-Worari</i> ou chef d'avant-garde, première dignité de l'armée, +toujours confiée à un homme de guerre d'élite. L'autre s'appelait +Filfilo; il était <i>Blaten-Guéta</i>, ou premier Sénéchal du Prince, et +beau-père d'Ymer Sahalou.</p> + +<p>On s'entretint d'abord avec des formes cérémonieuses; mais bientôt +l'entrain d'Ymer prenant le dessus, on pressa de questions l'homme de +Jérusalem, comme ils m'appelaient, et la conversation dura longtemps, +sautillante et courtoise, car elle avait lieu entre causeurs experts; le +Prince d'abord, l'humouriste Blata Filfilo, Ymer Sahalou, dont les bons +mots et les jovialités défrayaient les cours de l'Éthiopie, le Lik +Atskou enfin, le beau diseur et le savant.</p> + +<p>Quand je voulus me retirer, Ymer Sahalou me dit:</p> + +<p>—Tu n'es pas le premier Européen que je vois: étant en Wallo, +j'en ai hébergé deux qui passaient par mes villages pour aller en Chawa. +J'en ai vu aussi en Bégamdir: des ouvriers en métaux, disait-on, ou des +vendeurs d'orviétan; et il m'a semblé que je ne pouvais avoir rien de +commun avec eux. Depuis que je te vois, quelque chose me dit que nous +sommes gens à nous convenir. Avant de donner l'ivresse, l'hydromel +n'exhale-t-il pas son bouquet? Mais on dit que tu ne bois jamais! +N'importe, peut-être deviendrons-nous frères; en attendant, je t'offre +mon amitié; donne-moi la tienne. Par la mort de Guoscho! ne me prends +pas pour un compagnon ordinaire; je suis bon à tout, moi. Tu trouveras +peut-être que je vais vite en besogne, mais demande à Monseigneur, comme +au premier venu; tout le monde te dira que le cœur et le cheval +d'Ymer sont toujours prêts à partir de pied ferme.</p> + +<p>Le Dedjazmatch paraissait très-satisfait de voir son général favori +me faire ces avances. J'y répondis comme je pus et je me retirai +enchanté de cette première visite.</p> + +<p>Les allures mâles et polies de mes hôtes, leur attachement réciproque +et leur charme particulier, charme que confèrent aux hommes bien doués +les péripéties de la vie militaire, tout en eux m'avait frappé au point, +que je me disais qu'on vivrait avec plaisir dans leur compagnie.</p> + +<p>Le lendemain et le jour suivant, le Dedjazmatch convia à sa table ses +principaux chefs, afin de me présenter à eux. La foule continuait à +stationner tout le jour autour de ma tente; des huissiers défendaient ma +porte, et lorsque je sortais, ils me précédaient pour éloigner les +curieux. Un matin, le Dedjazmatch m'entretint de la maladie de son fils +aîné, le Lidj Dori, resté en Gojam.</p> + +<p>Je répondis que je n'étais pas médecin; qu'on attribuait à tort cette +qualité à tout Européen; que chez nous, comme partout, le véritable +savoir procure sûrement réputation et fortune, et que ce sont, le plus +souvent, les charlatans, qui s'expatrient afin d'exploiter un savoir +équivoque. Mais j'avais beau dire, je n'obtenais que demi-créance; afin +de prouver du moins ma reconnaissance pour l'accueil qui m'était fait, +j'ajoutai qu'en passant en Gojam avec la caravane, je pourrais voir le +jeune prince et conseiller ce que le simple bon sens m'inspirerait.</p> + +<p>Le Dedjadzmatch dit alors que son fils irait à Gondar où je +l'examinerais, pendant qu'il ferait des ablutions à l'église de Saint +Tekla-Haïmanote, célèbre par ses cures miraculeuses.</p> + +<p>—Tu jugeras de son état; tu trouveras peut-être quelque remède, +et, en tout cas, comme je ne crois pas que ta caravane se mette en route +de si tôt, tu pourras, pour utiliser ton temps, accompagner mon fils en +Gojam, visiter notre pays et te joindre à elle, lorsqu'elle passera sur +mes terres. Les vieillards racontent que, jadis, un homme comme toi est +venu d'au delà de Jérusalem aux sources de l'Abbaïe. Après avoir scruté +les feuilles des arbres, mesuré la localité et interrogé depuis l'herbe +jusqu'aux astres, il s'écria, dit-on, que ces sources étaient douées de +vertus merveilleuses; qu'elles devaient être bénies de Dieu, ainsi que +le pays qui les produit. Ces sources sont situées dans mon gouvernement; +tu dois être curieux de les visiter; je t'y ferai conduire, et il te +sera loisible d'y rester, tout comme si tu étais dans ton pays natal.</p> + + +<p>Imer Sahalou, le Blata Filfilo et d'autres notables présents +joignirent leurs instances à celles du Prince, me promettant de faire +tout ce qui dépendrait d'eux pour me rendre le Gojam agréable. Le Lik +Atskou vint à mon secours, et enfin, le Dedjazmatch nous ayant donné +notre congé, nous repartîmes pour Gondar.</p> + +<p>Nous étions restés au camp sept jours, sept jours de fête +ininterrompue pour le Lik Atskou, fête d'esprit et fête de bons +morceaux. Chemin faisant, il en rappelait les moindres détails avec des +commentaires si intéressants, qu'à l'écouter nos gens oubliaient les +fatigues de la route; et bien qu'il évitât de faire mention de la +circonstance la plus sensible pour lui, il tournait autour avec +complaisance de façon à nous laisser comprendre qu'il emportait +l'assurance que le Prince lui donnerait, sous peu, les preuves de sa +libéralité. Aussi ne cessait-il de faire l'éloge du Dedjadj Guoscho et +des Gojamites, au détriment du Ras Ali et des hommes du Bégamdir, gens +incivils, disait-il, processifs et sourds aux paroles d'anciens comme +lui. Reprenant le sujet de l'Européen venu aux sources de l'Abbaïe, il +m'apprit qu'il s'appelait Yakoub; que les contemporains de son père +parlaient beaucoup de lui; que sa conduite et ses manières l'avaient +fait classer dans la noblesse; qu'il était juste, brave, bon cavalier, +adroit tireur, ami du peuple et homme de bien en tout. Je n'eus pas de +peine à reconnaître dans ce Yacoub le voyageur écossais Jacques Bruce, +et je saluai sa mémoire. De même que le titre d'homme de bonne +compagnie, celui d'homme de bien ne s'acquiert pas en tous pays par les +mêmes manières d'être; chaque peuple le donne d'après un type variable +résultant de ses besoins sociaux, de ses passions et de son caprice, +bien plus souvent que de la raison morale pure. La religion, comme son +nom l'indique, a cela de bienfaisant, qu'en ramenant à un type moral +unique, elle relie dans une commune aspiration les races et les sociétés +qui, livrées à leurs seuls instincts, tendent à diverger, à devenir +étrangères, puis ennemies. Car plus encore que les individus, les +nations tendent à l'égoïsme, à l'isolement, aux défiances et aux +jalousies; et philosophes et législateurs n'ayant rien trouvé dans nos +horizons qui puisse atténuer la prédominence de ces principes +destructeurs, c'est au delà de la terre qu'il faut aller chercher, c'est +en dehors d'elle qu'il faut trouver le point d'appui pour soulever +l'homme et le faire progresser dans un système moral qui le rapproche de +l'éternel foyer, afin que les peuples, éclairés de plus en plus, +reconnaissent le but suprême et la solidarité de leurs destins.</p> + +<p>La nation éthiopienne, entourée de sociétés ennemies de ses principes +religieux, et vivant dans un isolement séculaire, en a conçu un +patriotisme exclusif, qui lui fait regarder comme barbares les +mœurs autres que les siennes, et tout étranger comme un ennemi à +mépriser ou à craindre. Aussi les Éthiopiens se montrent-ils défiants +envers le voyageur, à moins toutefois qu'il ne soit chrétien; en ce cas, +ils l'admettent comme de plain-pied dans une sorte de familiarité qu'il +dépendra de lui de confirmer et de rendre complète. Mais malgré les +facilités que lui procure la conformité de principes religieux, il lui +reste encore bien à faire pour que les indigènes se révèlent à lui tels +qu'ils se révèlent à leurs propres compatriotes. Afin d'arriver à ce +résultat, nécessaire pour juger sainement, il lui faut déployer un tact +de tous les instants, mais surtout aimer ceux qu'il étudie; car c'est +sous l'influence de l'affection que l'homme se montre tel qu'il est, les +sentiments contraires étant autant de masques qui déforment ses traits. +Voyager avec la seule préoccupation de butiner et de s'en retourner au +plus tôt dans sa patrie, rend le voyageur sujet à d'étranges méprises. +Son ignorance ou son dédain des mœurs et des usages, ou son zèle +intempestif à s'y conformer le mettent également dans un jour faux, qui +l'expose à inspirer comme à concevoir des jugements erronés: il subira +des situations qu'il n'eût acceptées à aucun prix dans sa patrie, et il +porte à son respect de lui-même des atteintes irréparables, car de même +que la calomnie, une réprobation unanime, même imméritée, laisse comme +une empreinte après elle. Quelqu'injuste que cela puisse paraître, ses +discours, ses actes et jusqu'à son maintien font préjuger de ses +compatriotes, et la faveur ou le blâme qu'il s'attire s'étend jusqu'à +eux. À mesure qu'il s'écarte des routes battues, il assume une +responsabilité plus grande vis-à-vis de sa patrie; il lui incombe, sous +peine de manquer à son devoir de la faire estimer et aimer en lui; et +s'il est assez heureux pour avoir réussi, il a bien mérité, puisqu'il a +semé la fraternité entre les hommes.</p> + +<p>Ces réflexions, que m'inspiraient les derniers échos de la réputation +en Éthiopie du voyageur écossais, devaient naturellement éveiller ma +reconnaissance envers ce hardi devancier, qui, par sa nature +bienveillante, son tact et son esprit de sagesse, avait su laisser sur +ses traces une opinion si favorable des Européens, et rendre ainsi à ses +successeurs la responsabilité plus légère et la voie plus facile.</p> + +<p>Un autre souvenir, bien plus ancien, qu'on retrouve en Éthiopie est +celui du Moallim Petros (maître Pierre), nom que les indigènes donnent +au jésuite espagnol Pedro Paëz. Ce missionnaire, parti vers le +commencement du dix-septième siècle, pour aller prêcher le catholicisme +en Éthiopie, fut pris par des corsaires musulmans et vendu comme esclave +dans l'Yemen; il y resta plusieurs années, mettant à profit son +infortune, en apprenant à fond la langue arabe. Redevenu libre, il +arriva enfin en Éthiopie, apprit rapidement l'<i>Amarigna</i> et le +<i>Guez</i>, deux langues qui découlent de l'Arabe, et étonna par +l'éloquence de son enseignement. Mandé à la cour, il convertit plusieurs +dignitaires, des grands vassaux, l'Empereur lui-même, dit-on, ainsi que +l'héritier présomptif. Ce dernier, parvenu au trône, en vue d'entraîner +plus efficacement ses sujets à abjurer le schisme d'Eutychès, manifesta +en cérémonie publique son adhésion à la suprématie du siége de Rome. +Après la cérémonie, Paëz prit congé de l'Empereur, pour rentrer à son +couvent de Gorgora, près du lac Tsana; le peuple en grand nombre +l'accompagna pour lui faire honneur, jusqu'à la sortie de Gondar. Quand +il se trouva seul avec ses compagnons de route, il leur dit que sa +mission sur la terre était accomplie, et il entonna le <i>Nunc +dimittis</i>. Arrivé à Gorgora, il fut pris d'un accès de fièvre, se +coucha et mourut. Plusieurs missionnaires européens avaient rejoint +Paëz, et ils continuèrent son œuvre; mais un fort parti s'étant +formé contre eux, ils furent persécutés, expulsés du pays, et le +catholicisme fut proscrit.</p> + +<p>S'il est des hommes qui ont le privilége de communiquer leur +personnalité à ceux qui les accompagnent, il en est aussi à qui le +public attribue tous les actes de leurs compagnons. C'est ainsi que les +Éthiopiens ont personnifié toute la mission portugaise dans Pierre Paëz, +dont ils racontent la légende suivante:</p> + +<p>Il arriva chez nous un homme de Jérusalem, nommé Moallim Petros. Sa +barbe, d'un rouge ardent, était comme une flamme; il se disait prêtre, +et par sa conduite il l'était; il parlait le Guez et connaissait tous +nos livres et la théologie mieux que nos plus savants: grands seigneurs, +femmes nobles, paysannes, soldats, théologiens, moines solitaires, tous +accouraient à ses leçons, comme attirés par quelque sortilége; sa parole +était comme un embrasement. Lorsqu'il expliquait l'Évangile, c'était +debout, et la toge ajustée, selon le cérémonial usité à l'égard d'un +messager de l'Empereur. Il disait que le texte du livre étant le +messager de Dieu, c'était bien le moins d'user envers lui de ces marques +de respect qu'il est d'usage d'accorder au messager d'un roi de la +terre. Ce qu'il avançait, il l'affirmait avec autorité. Le clergé ne +pouvant le confondre s'émut d'envie, provoqua des troubles et le fit +expulser. Les plus fervents de ses disciples l'accompagnèrent jusqu'à +Moussawa. Là, au bord de la grande mer, ils lui dirent:</p> + +<p>—Nous voulons aller avec toi, ô notre Père; et qu'importe que +ton navire ne puisse nous contenir tous! Saint Tekla-Haïmanote n'a-t-il +pas étendu sa melote sur les eaux, et navigué ainsi jusqu'à Jérusalem? +Nous avons foi en Dieu et en ses miracles; prie-le pour nous, et il +commandera à la mer de nous porter tout autour de ton navire.</p> + +<p>Le Moallim se prosterna la face sur le sable, versa des larmes, resta +longtemps en extase, et s'étant relevé, il dit à ses disciples:</p> + +<p>—Non, cela ne doit pas être; je vous laisse ici; sans vous, les +sillons se refermeraient.</p> + +<p>Puis, il ouvrit les mains vers le ciel en disant:</p> + +<p>—Ô Dieu, si j'ai enseigné la vérité, rends manifeste +l'injustice de mes persécuteurs; si ma bouche a propagé le mensonge ou +l'erreur, que cette mer se referme sur moi, que je sois dévoré par les +monstres des abîmes!</p> + +<p>Il monta seul sur le navire, salua une dernière fois ses disciples et +leur jeta cette parole:</p> + +<p>—Mes frères, quel fut l'effet de l'onction que Notre-Seigneur +reçut dans les eaux du Jourdain? Méditez-là-dessus.</p> + +<p>Et le navire s'éloigna. C'est à Dieu de savoir, ajoutent les +Éthiopiens, si nos pères furent blâmables d'expulser ce savant +théologien: toujours est-il qu'il nous a jeté en s'éloignant cette +redoutable question d'où sont sortis le doute, la zizanie et les +controverses sans issue, qui nous divisent encore aujourd'hui<a +id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a +href="#footnote10"><sup>10</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><p><a id="footnote10" + name="footnote10"></a><b>Note 10: </b><a + href="#footnotetag10">(retour)</a> Cette question est célèbre en + Éthiopie, non-seulement parmi les ecclésiastiques de tous les ordres, + mais encore parmi les laïques, et les diverses solutions qu'on lui a + données ont dessiné autant de sectes, ou pour mieux dire, autant de + partis, qui s'entrehaïssent. Dans la plus grande partie du Tegraïe, on + croit que le Saint-Esprit s'unit et se confondit avec l'humanité de + Notre-Seigneur, le mot <i>Towahadeh</i>, qui est ici sacramentel, + comporte ces deux significations, et la croyance religieuse du Tegraïe + est appelée: <i>Towahadou</i>. Le vulgaire dit aussi <i>Karra</i>, mot + qui signifie couteau, parce que les hommes du Tegraïe font souvent une + fente au côté externe du fourreau de leur sabre pour y engaîner un + petit couteau, ce qui fait que ces deux instruments semblent n'en + former qu'un seul. Le Hamacen, le Gojam et quelques autres provinces + éparpillées établissent une distinction un peu subtile pour nos idées + européennes, en disant qu'au contraire Notre-Seigneur ne fit que + recevoir l'onction (<i>tekubba</i>) du Saint-Esprit, d'où ceux-ci sont + tous appelés <i>Kenbat</i>. Enfin, dans le Dembéa, le Chawa, et même + dans quelques couvents du Tegraïe, on enseigne qu'en recevant le + Saint-Esprit sous la forme de la colombe, le Fils de Marie naquit dans + le Saint-Esprit, et comme il était né deux fois, c'est-à-dire du Père + dans l'Éternité et de la Sainte-Vierge dans le Temps, on arrive + logiquement à la conclusion que Notre-Seigneur est né trois fois; ces + derniers sectaires sont donc appelés: <i>Sost ludet</i>, c'est-à-dire: + trois naissances; et selon un théologien d'Europe, leurs paroles, si + bizarres au premier aspect, ont été d'abord inventées et sont encore + aujourd'hui très-souvent employées pour voiler aux yeux de leurs + compatriotes le fond de leur religion, qui serait identique avec celle + de Rome. Ces trois interprétations ont enfanté des sous-sectes dont le + nombre s'élève à près d'une trentaine. Ceux qui se rappellent + l'histoire du Bas-Empire et les discussions subtiles qui passionnaient + les Grecs de cette époque, comprendront l'acrimonie des discussions + analogues en Éthiopie. Beaucoup d'Éthiopiens font par humilité leurs + prières à la porte de l'église, dont ils baisent ensuite le seuil, + pour témoigner de leur foi respectueuse. On raconte que dans le + Tegraïe un passant s'éloignait après s'être conformé à ce pieux usage, + quand le curé lui demanda par précaution à quelle foi il + appartenait.—Je suis <i>Kenbat</i>, dit l'étranger.—Vil + hérétique, reprit le curé, tu as profané mon église!—Et s'armant + d'une hache, il enleva soigneusement toute la partie du bois qu'il + croyait contaminée par les lèvres du passant.</p> +</blockquote> + +<p>À notre rentrée à Gondar, chacun nous interrogea relativement au +Dedjadj Guoscho. Le bruit courait que le Ras s'était emparé +traîtreusement de sa personne, au moment où il se présentait à Dabra +Tabor. Deux jours plus tard on assurait au contraire que le Dedjadj +Guoscho, parti nuitamment avec sa cavalerie, avait surpris Dabra Tabor +et emmené la Waïzoro Manann, prisonnière. On parlait aussi de la +rébellion du Dedjadj Conefo, et les Gondariens n'osaient plus sortir de +la ville. Pour dissiper ces alarmes, le Kantiba ou Gouverneur publia un +ban, par lequel il menaçait de sévir contre les propagateurs de fausses +nouvelles, et annonçait que le Dedjadj Guoscho, après trois jours passés +à Dabra Tabor, avait rejoint son armée à Wanzagué et rentrait en Gojam.</p> + + +<p>Peu après, la ville fut encore mise en émoi par l'arrivée du Lidj +Dori, fils du Dedjadj Guoscho, escorté d'une bande de 1,500 hommes. Ce +jeune prince m'envoya saluer. Je me rendis aussitôt à l'église de Saint +Tekla-Haïmanote, dans l'enceinte de laquelle on avait dressé une belle +tente pour le recevoir.</p> + +<p>Le Lidj Dori, âgé d'environ vingt ans, avait les traits d'une grande +pureté, mais son regard atone et l'expression d'imbécillité de sa bouche +faisaient peine à voir. Des ecclésiastiques gojamites qui +l'accompagnaient parlaient pour lui; il comprenait, dit-on, mais ne +répondait que rarement. Les notables s'empressèrent d'aller le saluer et +de lui offrir des cadeaux en pains, hydromel et comestibles de toutes +sortes. À peine rentré chez moi, je reçus de sa part deux cents pains et +quelques amphores d'hydromel, et en ma qualité d'habitant de la ville, +je lui envoyai à mon tour un cadeau analogue. Les soldats de son escorte +furent hébergés chez l'habitant; mais comme Gondar relevait directement +du Ras, on les répartit le lendemain dans des villages aux environs, +relevant du Dedjadj Conefo, lié d'amitié, comme on sait, avec le Dedjadj +Guoscho.</p> + +<p>Je visitai journellement le malade. Chaque matin, on le soumettait à +une ablution d'eau froide, consacrée préalablement par des prières, et, +je crois aussi, par le contact des reliques de Saint Tekla-Haïmanote, le +seul parmi les nombreux saints éthiopiens qui soit admis dans les +diptyques de la liturgie éthiopienne imprimée à Rome. Cependant le +miracle se faisait attendre, et après quatorze jours de ce traitement, +le Lidj Dori se disposa à repartir. Ceux qui l'accompagnaient me +pressèrent, au nom de son père, de me joindre à eux et je m'y décidai +d'autant plus volontiers que les trafiquants ne parlaient de rien moins +que de remettre à l'automne leur expédition en Innarya.</p> + +<p>En faisant mes visites d'adieu à l'Itchagué et aux notables de ma +connaissance, je leur recommandai mon domestique basque, Domingo, que je +laissais à Gondar, pour servir mon frère, s'il arrivait avant mon +retour, et aussi pour assurer mes communications avec Moussawa.</p> + +<p>J'étais impatient de me mettre enfin en route; mais je ressentais de +la peine à quitter l'excellent Lik Atskou, qui s'était toujours montré +si paternel pour moi. Il m'accompagna jusqu'au seuil de sa maison, +demanda un siége, éloigna tout le monde et se mit à prier pour mot. Il +me donna ensuite quelques conseils, qu'il interrompit plusieurs fois +pour rabrouer mes gens qui s'impatientaient.</p> + +<p>—Avant tout, mon fils, dit-il, garde-toi bien du mauvais +œil; en Gojam, il est commun et venimeux, et il s'attaque de +préférence, comme tu sais, à ceux qui ont le teint clair. Tu vas être à +la cour d'un prince sans pareil en Éthiopie; il est homme de bien, mais +ne t'étonne pas d'y trouver des hommes de mal: le sort des princes est +d'être entourés de ce qu'il y a de meilleur et de ce qu'il y a de pire. +Peut-être bien cherchera-t-il à t'attacher à sa fortune; reste avec lui, +si cela te convient, mais n'oublie pas ton pays, car, soit pratiques +magiques, soit amabilité naturelle, les Gojamites sont accusés de savoir +faire oublier aux gens leur patrie. Tourne au bien la faveur dont tu +jouiras; les flatteries et les piéges t'entoureront; sois discret, +réservé, et ne te laisse jamais envahir au point de ne pouvoir rentrer +parfois dans ton cœur pour t'inspirer des idées de France. Notre +pays est pauvre, dans la demi-obscurité du mal, et tu viens d'un pays de +richesse et de lumière. Va, mon enfant, suis ton destin, et que Dieu te +garde!</p> + +<p>Je m'éloignais, lorsqu'il ajouta:</p> + +<p>—N'oublie pas que tu es jeune, et si tu tardes trop, tu ne me +retrouveras plus.</p> + +<p>Le Dedjadj Conefo avait indiqué nos étapes: le premier jour, nous +couchâmes dans des villages à quelques kilomètres seulement de Gondar; +le lendemain, nous arrivâmes à Tchilga où il campait. Il ne voulut pas +voir le Lidj Dori, pour ne pas s'attrister l'esprit, dit-il, et il nous +fit loger à distance du camp, ce qui m'empêcha de saluer ce Dedjazmatch, +qui, d'ailleurs, faisait peu de cas des Européens, depuis sa victoire +sur les Turcs. Deux jours après, nous nous mîmes en route pour le +Dangal-beur ou col de Dangal, situé au Sud-Ouest de Gondar et du Dambya, +sur la rive occidentale du lac Tsana. Pour nous faire honneur, le +Dedjadj Conefo nous adjoignit une soixantaine de cavaliers et trois +cents hommes de pied, qui marchaient en avant-garde et bouleversaient +les villages par leur indiscipline.</p> + +<p>En traversant le Dambya, je pus juger de la fertilité proverbiale de +cette province. Le pays est peu accidenté, presque sans arbres; sa terre +noire, profondément crevassée pendant l'été, était littéralement +couverte de moissons. Les fièvres y sont endémiques dans plusieurs +localités; les chevaux ne s'y propagent pas; ils y sont même très-sujets +à une espèce de farcin, mais la population abonde. Comme dans les +Kouallas, les hommes y sont de taille plutôt petite, souples, actifs, +colères et portés à la guerre; ils vivent dans des hameaux épars çà et +là, ce qui indique tout à la fois la sécurité et l'abondance.</p> + +<p>Le deuxième jour, nous arrivâmes à Ysmala, petite ville dont l'église +jouit d'un droit d'asile assez respecté. Nous fûmes reçus par le +principal notable, qui mit d'autant plus d'empressement à nous héberger +qu'il entretenait avec le Dedjadj Guoscho des relations amicales.</p> + +<p>J'avais demandé à loger seul dans une petite hutte, et je soupais, +lorsque j'entendis un grand tapage chez notre hôte, où le Lidj Dori et +son monde festinaient. J'y trouvai tout en tumulte: des soldats, +brandissant la javeline ou le sabre, débitaient avec frénésie leurs +thèmes de guerre; de grandes cornes d'hydromel circulaient dans +l'assemblée. Mon drogman m'apprit que le lendemain nous aurions +probablement à combattre un vassal rebelle du Dedjadj Guoscho, nommé +Aceni-Deureusse. Des espions envoyés par notre hôte venaient d'annoncer +qu'Aceni, embusqué sur notre route, comptait enlever le Lidj Dori, afin +de traiter plus avantageusement avec son suzerain.</p> + +<p>L'idée d'avoir le spectacle d'un combat ne m'étant pas trop +désagréable, je recommandai de me réveiller avant le boute-selle. Mais +quand je rouvris les yeux, il faisait grand jour, et tout était calme. +On me dit qu'Ymer-Goualou, chef de notre escorte, avait décidé de +laisser le jeune Prince dans l'asile, pour le soustraire aux chances du +combat, et que, pour ne point encourir à mon sujet les reproches du +Dedjadj Guoscho, il avait enjoint à mon drogman, peu soucieux, du reste, +de tenter l'aventure, de me cacher le moment du départ. Bien que flatté +de l'importance qu'on attachait à ma conservation, je regrettai d'avoir +dormi si consciencieusement. Nos gens étaient partis sans bruit avant le +chant du coq, et l'on commençait à s'inquiéter sur leur sort.</p> + +<p>Enfin, vers onze heures du matin, un cavalier, hors d'haleine, vint +nous annoncer la victoire. Ymer-Goualou s'était personnellement +distingué; nos gens avaient peu souffert: après un combat de peu de +durée, Aceni était parvenu à se dégager et à opérer sa retraite, +laissant aux mains des nôtres environ quatre cents prisonniers.</p> + +<p>Pour célébrer dignement ce succès, les habitants, qui la veille +criaient famine, surent trouver comestibles, bouza et hydromel à +profusion.</p> + +<p>Des cavaliers arrivèrent successivement: leurs javelines tortuées; +leurs arçons garnis de ceintures, de pèlerines et de boucliers +attestaient leurs exploits; quelques-uns avaient appendu au frontal de +leurs chevaux d'affreuses dépouilles humaines.</p> + +<p>Les Éthiopiens, très-humains à la guerre, ont cependant l'habitude de +pratiquer l'éviration sur l'ennemi à terre. Cette odieuse coutume leur +vient de l'invasion d'Ahmed Gragne, qui, désespérant de leur faire +jamais accepter l'Islamisme, entreprit d'éteindre leur race entière.</p> + + +<p>En Europe, on est trop porté à méconnaître la haine invétérée des +musulmans contre tous ceux qui ne sont pas de leur religion et surtout +contre les chrétiens. Aujourd'hui, que la force est à la chrétienté, ils +sentent qu'ils seraient mis au ban et dépouillés de tout bénéfice du +droit des gens, s'ils ne dissimulaient l'esprit qui les anime; et, +lorsque leur férocité se trahit de loin en loin par quelques-uns de ces +actes qui font frémir l'Europe, ils s'empressent de les désavouer, et +l'opinion publique les explique trop aisément par cette tendance à la +cruauté qui persiste malheureusement au fond des races les plus +civilisées. Quand on a surpris le musulman dans sa vie intime, quand on +l'a vu agir, lorsqu'il se croit hors portée de cette opinion publique de +l'Europe qui pèse sur lui, l'obsède et en a fait cet être rusé, +astucieux, dédaigneux, fastueux et arrogant qui induit en erreur tant de +nos coreligionnaires, et les leurre de l'espérance de sa transformation, +on est convaincu que ses moindres actes sont inspirés par un fanatisme +implacable, et on ne s'étonne plus que, dans cette lutte sans témoins, +au centre de l'Afrique, il ait osé entreprendre d'effacer le +christianisme, en arrêtant la génération dans tout un pays peuplé de +plusieurs millions d'hommes. Malheureusement, comme il arrive trop +souvent, les Éthiopiens usèrent de représailles et s'habituèrent à +déshonorer par cette coutume cruelle les guerres qu'ils ont faites +depuis. C'est un phénomène étrange et qu'on retrouve en tous pays, que +la persistance des hommes à pratiquer des coutumes qu'ils réprouvent +eux-mêmes. Tous les Éthiopiens condamnaient celle qui nous occupe, et +tous néanmoins s'en rendaient coupables à l'occasion; mais dès le +lendemain du combat, ils faisaient disparaître soigneusement les traces +de leur action, et tout homme qui se respectait évitait d'en parler. Mes +représentations au Dedjadj Guoscho, ou plutôt l'influence de ces idées +généreuses qui ont cours en Europe et fusent providentiellement +jusqu'aux extrémités du globe, ont fait cesser en partie cet odieux abus +de la victoire, et, lorsque je quittai le Gojam, il était tacitement +admis qu'un homme de bonne condition se déshonorait en traitant ainsi un +ennemi chrétien. Chez les simples soldats, la réforme s'opérait plus +lentement, parce que ces dépouilles sanglantes prouvent le nombre +d'ennemis qu'ils ont tués, et sont autant de titres à l'avancement.</p> + +<p>Le gros des combattants arriva enfin; ils firent leur entrée, +chantant en chœur une espèce d'embatérie. Le Lidj Dori fut placé +sur un haut alga, et fantassins, cavaliers et fusiliers, qui avaient tué +ou fait des prisonniers, vinrent l'un après l'autre débiter leur thème +de guerre devant lui. Ensuite, chacun alla déposer son bouclier, ses +armes, desserrer sa ceinture, reprendre sa toge et se mêler aux groupes, +pour raconter ses impressions personnelles; en dernier lieu, cortége +obligé, arrivèrent les blessés et quelques morts portés sur des +civières.</p> + +<p>Comme nous étions en carême, bon nombre de vainqueurs allèrent faire +la sieste, pour mieux attendre l'heure tardive du repas.</p> + +<p>Les Éthiopiens font durer le carême deux mois. Ils s'abstiennent de +viande, de lait, de beurre, d'œufs, et, dans quelques provinces, +même de poisson; ils ne font qu'un seul repas vers la fin du jour, et +ils s'abstiennent de boire jusqu'à ce moment, excepté le samedi et le +dimanche, où ils font deux repas. L'olive n'existant chez eux qu'à +l'état sauvage, ils la remplacent par une graine oléagineuse nommée +<i>nouk</i>, dont ils tirent une huile désagréable, et, selon leur +propre témoignage, fort nuisible à la santé. Comme ils ne cultivent +aucun fruit et presque pas de légumes, ils en sont réduits, en temps de +jeûne, à quelques sauces épaisses composées de farine de pois chiches, +de fèves ou d'autres grains, et fortement relevées d'épices qui les +aident à manger leur pain. Ils corrigent les mauvais effets de ce régime +en buvant d'une bière épaisse nommée <i>tchifko</i>, faite avec de +l'orge et d'autres grains; les gens riches, qui ne boivent +habituellement que de l'hydromel, font alors usage de cette bière, qu'on +dit être fort nourrissante. Quelques-uns, au moment de se mettre à +table, boivent du miel auquel on n'a ajouté que l'eau strictement +nécessaire à la déglutition, et ils prennent aussitôt leur repas, car le +moindre retard leur rendrait impossible toute ingestion nouvelle. Le +miel pris de cette façon fait supporter plus facilement le jeûne du +lendemain. Les prêtres accordent la dispense ou confirment sans +difficulté les décisions individuelles prises dans les cas dits +d'urgence. Néanmoins, on peut dire que la grande majorité des Éthiopiens +observe le jeûne du carême, celui d'une quinzaine de jours en l'honneur +de la sainte Vierge, et celui du mercredi et du vendredi de chaque +semaine. Les gens rigides s'astreignent de plus au jeûne dit des +Apôtres, qui dure près de deux mois, et à d'autres jeûnes dont +l'ensemble forme près de la moitié de l'année. Montesquieu attribuait +aux jeûnes des Éthiopiens leur infériorité dans leurs guerres contre les +Turcs. Mais ces derniers ont le jeûne rigoureux du Ramadan. Pour mon +compte, j'ai fait campagne avec les Éthiopiens pendant plusieurs années; +je les ai vus combattre en carême et en d'autres temps, et je n'ai pas +trouvé que les jours de jeûne leur valeur fût refroidie. Ils supportent +la faim, la soif, les longues marches, avec une facilité telle que, sous +la conduite d'un chef habile, ils épuiseraient aisément une armée +turque, sans recourir au combat. Ayant encore moins de besoins que +l'Arabe, ils ont, comme lui, la faculté de pouvoir passer sans +transition de la famine aux excès de l'abondance; mais ces qualités, si +précieuses à la guerre, ne suffisent pas à contrebalancer la grande +supériorité que les Turcs avaient du temps de Montesquieu, et qu'ils ont +encore aujourd'hui, par la quantité et la qualité de leurs armes de +guerre. Sans doute, le courage, comme toutes les vertus, emprunte +quelque chose à la nourriture; mais heureusement il puise son existence +à de plus nobles sources.</p> + +<p>Cependant le carillon de l'église annonça la fin du jeûne; les +soldats, n'ayant pour se refaire qu'une nourriture peu appétissante, +passèrent une partie de la nuit à boire.</p> + +<p>Avant le jour, nous fûmes en route, et le soleil se levait à peine +quand nous atteignîmes le lieu du combat. Une troupe de grands vautours +nudicoles disputaient à des hyènes quelques cadavres couchés dans +l'herbe. À notre approche, les hyènes s'enfuirent, les vautours +s'envolèrent lourdement dans les arbres. L'un d'eux, plus grand encore +que les autres, se jucha en trébuchant à plusieurs reprises sur la +couronne d'un arbre élevé; là, rengorgé dans sa collerette blanche +tachée de sang, les ailes mi-ouvertes et immobiles, présentant le +poitrail à un premier rayon de soleil qui éclairait la cime, il semblait +engourdi par l'excès de chair dont il s'était gorgé. Je l'abattis d'un +coup de carabine. Il n'était pas encore mort, et nous pûmes assister à +son agonie. Cette phase dernière est ordinairement fort belle chez les +oiseaux de proie. Celui-ci se débattait par moments avec violence, et +maintenait à coups d'aile, au milieu des spectateurs, un espace libre, +son aire suprême; il contractait à vide ses puissantes serres, frappait +le sol de sa tête, se levait, retombait. Un instant il put se dresser, +appuyé sur ses ailes, et, en ondulant son long col, il rejeta devant +nous des lambeaux de chair humaine. Les soldats révoltés lui écrasèrent +la tête à coups de talon de javeline. Il mesurait plus de six pieds +d'envergure. On se remit joyeusement en route, car les indigènes +attribuent un effet propitiatoire au sang répandu, surtout à celui d'un +animal sauvage.</p> + +<p>Aceni-Deureusse avait la réputation d'être brave et très-habile à la +guerre de partisan; aussi nos gens, étonnés de leur facile victoire, se +tenaient-ils sur leurs gardes. Environ deux cents hommes allaient en +éclaireurs; une bonne troupe fermait notre marche, et, toute la nuit, la +moitié de notre monde resta sous les armes. Le jour suivant, aux +environs d'une forêt, le terrain devint difficile; Ymer-Goualou nous +forma en ordre de combat, et bientôt nos éclaireurs se replièrent, +annonçant la présence de l'ennemi.</p> + +<p>C'est un spectacle toujours intéressant que de voir l'homme à +l'approche du danger. Les uns s'interpellaient gaîment; d'autres riaient +de ce rire particulier qui prend aux natures nerveuses et énergiques; +plusieurs débitaient avec fracas leur bardit ou thème de guerre; +quelques-uns se recueillaient en frissonnant; bon nombre décélaient +malgré eux leur incertitude; d'autres enfin entonnaient les mâles +refrains de chants guerriers. Mais notre mise en scène fut en pure +perte. Quoique peu inférieur par le nombre, Aceni-Deureusse n'osa nous +attendre, et, profitant des brusques accidents du terrain, il se réfugia +dans la forêt, où l'on ne jugea pas prudent de le poursuivre. Son +arrière-garde, en s'enfonçant sous bois, nous envoya quelques balles qui +ne blessèrent personne. Nous reprîmes notre route en forçant la marche, +et, vers le milieu de la nuit, nous atteignîmes le village de Kouellèle +Kuddus Mikaël, situé près des sources de l'Abbaïe.</p> + +<p>Le village de Kouellèle est assis dans une petite et haute vallée +située entre le Damote, le Metcha et le pays des Agaws; cette vallée +s'ouvre et s'élargit vers cette dernière province et se trouve close, du +côté de l'Est, par la réunion des collines.</p> + +<p>Je demandai à Ymer-Goualou à être conduit aux sources; les chefs se +consultèrent et me donnèrent une petite escorte. Le Lidj Dori devait +m'attendre le lendemain au soir dans un district assez éloigné de là. +Avant le jour, je me mis en marche.</p> + +<p>La vallée et les pentes qui la circonscrivent étaient revêtues d'une +végétation pressée, où dominait le gracieux <i>Kerhaa</i> (espèce de +bambou), et les lianes qui entravaient notre étroit sentier annonçaient +assez que peu de voyageurs en troublaient la solitude. Le sol devint +tourbeux, l'atmosphère humide; les arbres plus pressés et plus grands +étaient revêtus d'une mousse luxuriante. Bientôt, le terrain croulier +indiqua l'abondance des eaux souterraines; nous arrivâmes à une +clairière, et un soldat me dit, en désignant deux trous circulaires et +bordés d'une mousse épaisse:</p> + +<p>—Voilà l'Œil de l'Abbaïe.</p> + +<p>Ces deux trous, larges de deux mètres environ, contenaient à pleins +bords une eau limpide et sans mouvement apparent; c'est sous le sol qui +les entoure que se déversent d'une façon latente les eaux qui alimentent +à sa naissance ce fleuve, le plus grand de l'Éthiopie. Afin de me +démontrer la profondeur de ces deux cavités, des soldats lancèrent +perpendiculairement dans l'une et l'autre une verge longue de deux +mètres, qui disparut comme une flèche et ne rejaillit qu'après un long +intervalle.</p> + +<p>—Ces cavités conduisent, me dirent-ils, jusqu'au cœur de +la terre.</p> + +<p>Les environs abondent en lions, en buffles et en autres bêtes +sauvages. Je me disposais à faire un tour d'horizon à la boussole et à +observer la latitude du lieu, mais les gens de l'escorte s'opposant +absolument à tout délai dans cet endroit désert et dangereux, nous +repartîmes aussitôt au pas de course, et nous regagnâmes le hameau de +Kouellèle Kuddus Mikaël.</p> + +<p>Le nom de Guiche Abbaïe, qu'on donne aux sources mêmes, s'étend aussi +au district qui les renferme, ainsi qu'à la montagne la plus saillante +parmi celles qui forment cette vallée.</p> + +<p>J'étais le troisième Européen qui atteignait l'emplacement de ces +sources visitées par Bruce et découvertes par Pedro Paëz. En les +quittant, je voulus, malgré mes guides, suivre les premiers pas du +fleuve célèbre qui en découle. Après l'avoir côtoyé et enjambé plusieurs +fois, pour constater les tributs que lui apportaient ses premiers et +humbles affluents, je compris le désaccord des plus savants géographes, +et la facilité avec laquelle s'élève un conflit d'opinions relativement +à l'élection d'un cours d'eau principal du milieu d'un réseau de +tributaires contigus, afin de signaler ce cours comme la véritable +origine d'un fleuve. Dans le choix qu'on fait ainsi, doit-on regarder +comme raison déterminante l'étendue relativement plus grande du bassin +d'un des affluents? S'en tiendra-t-on à celui dont la source est la plus +éloignée de l'embouchure maritime, en mesurant toujours dans le lit du +courant? Faudra-t-il au contraire ne considérer que le volume relatif +des eaux, ou enfin ne se fixer que d'après la dénomination acceptée par +les indigènes, et qui, dans les différentes parties du globe, semble +avoir été motivée par des raisons opposées? Mais je laisse ces +questions, celles qui en découlent, et les théories qui les font naître, +à ceux pour qui elles constituent un intérêt de premier ordre; ce qui +m'importait avant tout dans ma visite aux sources célèbres de l'Abbaïe, +c'était l'étude des populations qu'il fallait traverser pour les +atteindre.</p> + +<p>En découlant de la haute vallée qui le voit naître, l'Abbaïe se +dirige d'abord vers le Nord-Ouest, puis se tourne au Nord, pour entrer +dans le lac Tsana, qu'il traverse, assure-t-on, sans y mêler ses eaux et +en contournant la péninsule de Zagué, qui est attenante au district du +Metcha. Près de Bahar-Dar, l'Abbaïe débouche du lac sous la forme d'un +large déversoir; puis, coulant au Sud-Est dans un lit rocheux et +rétréci, il sépare du Gojam, d'abord le Bégamdir, puis l'Amhara, l'Ahio, +le Durrah, le Djarso, le Touloma, le Kouttaïe, le Liben, le Gouderou et +l'Amourou. Plus bas, il sépare l'Agaw-Médir et les nègres qui +l'avoisinent, des Sinitcho du Limmou et des nègres de la rive gauche, +pour se joindre au Didessa, et devenir, sous le nom de Bahar-el-Azerak, +le vrai Nil des indigènes. À Kartoum enfin, il reçoit le fleuve Blanc, +et quelle que soit l'opinion des géographes en amont, ces derniers +s'accordent avec leurs savants confrères en aval, pour donner dorénavant +sans conteste le nom de Nil à la jonction du fleuve Bleu et du fleuve +Blanc. Par ce que j'ai dit ci-dessus, on voit que le Gojam, le Damote, +le Metcha et l'Agaw-Médir, compris souvent d'ailleurs sous le nom unique +de Gojam, forment au milieu de l'Éthiopie une vaste presqu'île terrestre +dessinée par une énorme fissure dont l'Abbaïe arrose le fond.</p> + +<p>Au coucher du soleil, nous rejoignîmes le Lidj Dori et nos +compagnons, qui nous firent compliment sur la rapidité avec laquelle +nous avions accompli notre longue marche; ils n'avaient compté, +dirent-ils, nous revoir que le lendemain. Désormais, nous cheminions en +pays relevant du Dedjadj Guoscho. Quand même je n'en aurais point été +prévenu, je m'en serais aperçu à l'empressement joyeux des habitants, +qui accouraient sur notre passage. Nous n'avancions plus qu'à petites +journées, sans précaution et en marchant à la débandade; en approchant +de leurs villages, nos hommes prenaient congé du Lidj Dori, et nous +fûmes bientôt réduits à trois cents lances. Quatre jours après avoir +quitté Guiche Abbaïe, nous découvrîmes Dambatcha, où se trouvait le +Dedjadj Guoscho, et nous fîmes halte derrière un pli de terrain qui nous +masquait la ville.</p> + +<p>Ymer-Goualou envoya prévenir le Dedjazmatch de notre arrivée et +demander la permission de faire une entrée d'apparat, motivée par la +victoire sur Aceni-Deureusse. Bientôt, ce ne fut plus jusqu'à la ville +qu'un va-et-vient continuel: des amis envoyaient à mes compagnons des +toges, des ceintures ou des culottes blanches, des pèlerines de guerre +ou des sabres à fourreaux neufs en maroquin rouge, des mules, des +chevaux frais, des boucliers relevés d'ornements en cuivre ou en +vermeil, des selles d'apparat, enfin, tout ce qui pouvait rehausser +l'éclat de notre petite entrée triomphale. Quant à moi, après m'être +baigné dans un ruisseau voisin, je mis un turban blanc, des babouches +rouges, un pantalon blanc à la mamelouk, une ceinture de soie rayée, et +enfin une toge que j'étais loin encore de savoir porter avec aisance. +Les chefs se mirent en selle; les soldats, déposant leurs toges, se +rangèrent en masse derrière eux, et nous entrâmes en ville au pas +gymnastique, précédés par des trompettes et des joueurs de flûte.</p> + +<p>La nouvelle du combat avec Aceni-Deureusse, le retour du Lidj Dori et +l'arrivée d'un Européen étaient des appâts plus qu'ordinaires pour la +curiosité des citadins, partout avides de spectacles; aussi, se +pressaient-ils en foule sur notre passage et autour de l'habitation du +Dedjazmatch, en face de laquelle notre troupe, formée en demi-cercle, +s'arrêta en marquant le pas et en chantant à l'unisson un air militaire. +Les chefs mirent pied à terre, prirent le Lidj Dori au milieu d'eux, et, +s'avançant à quelques pas du seuil, s'inclinèrent; le jeune prince entra +seul chez son père. Un huissier vint aussitôt m'inviter à entrer aussi.</p> + + +<p>La maison du Dedjadj Guoscho, ronde et construite comme celle du Ras, +était pleine de monde; des huissiers maintenaient avec peine un espace +libre, afin de permettre au Dedjazmatch, à demi couché sur son alga, +dans l'alcôve en face de la porte, de voir ce qui se passait sur la +place. On me fit asseoir sur un tapis étendu à terre, à la tête de +l'alga; le Lidj Dori resta debout parmi les pages de son père. Bientôt +ceux de nos compagnons qui s'étaient distingués à l'affaire contre Aceni +paradèrent l'un après l'autre devant l'entrée de la maison, en débitant +leur thème de guerre et jetant sur le seuil, qui des boucliers, qui des +ceintures, des javelines ou des baguettes, dont le nombre indiquait le +nombre des ennemis tués ou faits prisonniers, ou celui des javelines qui +leur avaient été lancées durant le combat. Cette bruyante parade dura +longtemps. Le Prince voyant que le Lidj Dori, toujours à la même place, +était à bout de forces, l'envoya chez sa mère.</p> + +<p>Il me dit que je devais désirer me reposer et me fit conduire dans +une jolie tente dressée à côté de sa maison. Elle était blanche et +coquette; une épaisse couche de joncs frais en recouvrait le sol; un +petit alga garni d'un tapis était au fond; afin de me soustraire aux +curieux, deux eunuques gardaient ma porte. Bientôt une suivante de la +Waïzoro Sahalou, femme du Prince, vint me souhaiter la bienvenue de la +part de sa maîtresse, demander si je gardais le jeûne et quels étaient +les mets que je préférais. Je répondis que je ne jeûnais point, et que +tout ce qu'elle daignerait m'envoyer serait bien reçu; et plusieurs de +ses suivantes me servirent bientôt un repas parfaitement préparé. Le +Prince, à son tour, me fit inviter à venir rompre le jeûne avec lui. +Comme j'achevais à peine, je m'excusai; mais il me fit dire que, +dussé-je, malgré l'abstinence rigoureuse qu'ils observaient, demander +des viandes à sa table, il ne voulait faire son premier repas, depuis +qu'il était mon hôte, qu'en ma compagnie.</p> + +<p>On m'attendait pour le <i>Benedicite</i>. Le Prince m'indiqua un +tabouret à la tête de son alga; je sus plus tard que deux personnages +jouissaient seuls de cette faveur. Le plus grand silence régna pendant +qu'on mangeait; les causeries à demi-voix s'établirent dès qu'on servit +l'hydromel, et se prolongèrent durant une couple d'heures. Les restes de +la table furent distribués par jointées à de nombreux soldats qui, +debout, avaient assisté au repas; quelques-uns étaient en loques; ils +reçurent cette pitance en s'inclinant et la dévorèrent sur place. +Assister ainsi au repas du maître, est pour ces hommes une grande marque +de faveur; on les appelle compains ou commensaux; ils ont l'espoir de +gagner un jour par leurs services le droit de s'asseoir à cette même +table, et de devenir ainsi les compagnons ou <i>comites</i> du Prince, +dans l'acception usitée au Moyen-Âge. Enfin, un prêtre se leva et dit +les grâces; les femmes du service de l'hydromel enlevèrent leurs +amphores vides; on emporta la table, et l'huissier fit évacuer la +maison, à l'exception de quelques convives favoris, formant le cercle +intime. Les pages prennent alors le service; un huissier reste à +l'intérieur, mais chargé seulement de la porte; une femme de confiance +tient l'amphore d'hydromel qu'elle ne verse plus que pour la soif du +maître ou de ceux à qui il accorde nominativement un pareil honneur. La +conversation devient familière, les rangs sont oubliés, et d'ordinaire +règne la plus franche gaîté.</p> + +<p>Malgré un certain désordre apparent, les repas sont conduits d'après +une étiquette rigoureuse qui ne subit que des modifications légères, +imprimées par les habitudes particulières du maître. Prendre sa +nourriture est pour l'Éthiopien une grosse affaire, et, comme nous +aurons occasion de le voir dans la suite, de la façon dont il envisage +tout ce qui peut y avoir trait, résultent les coutumes, les usages, les +mœurs de son pays et leur identité ou leur analogie avec ceux de +la Judée, de la Grèce antique et du moyen-âge en Europe.</p> + +<p>Mon drogman fut mandé; je devins naturellement le centre de +l'attention. Mais, avec son tact parfait, le Prince maintint dans de +justes bornes la curiosité des assistants. On se sépara vers dix heures. +La nuit était très-belle; je fis relever le rideau de ma tente et je +songeais aux incidents de la journée, lorsque je fus distrait par le +bruit que faisait l'eunuque pour écarter un intrus. Je levai la +consigne. C'était un clerc, qui, me voyant prolonger ma veillée, venait +me tenir compagnie. Il disait avoir été à Jérusalem et parlait un peu +l'arabe, circonstance à laquelle il devait sa récente entrée en faveur, +le Prince ayant voulu, pour ses rapports, avec moi, avoir son drogman +particulier. Il était du reste intelligent, causeur infatigable, et +prétendait, vis-à-vis de ses compatriotes connaître, parfaitement les +mœurs, la langue et les usages de mon pays. Je lui demandai, entre +autres choses, s'il serait facile de se procurer une belle peau de lion; +il me dit qu'elles étaient fort rares, réservées aux grands seigneurs, +et d'un prix élevé. Ma tente était tellement près de la maison du +Dedjazmatch qu'il put nous entendre; il fit appeler mon interlocuteur, +et quelques instants après un page m'apporta ce message:</p> + +<p>«Je ne suis pas riche comme les princes de ton pays, mais cette fois, +du moins, je peux te satisfaire. Je viens de recevoir du roi d'Innarya +trois peaux de lion en présent; je t'en envoie une, parce que je veux +que ton premier sommeil chez moi soit celui d'un hôte dont le premier +désir a été satisfait.»</p> + +<p>Pendant que je me laissais aller au plaisir que me procurait cette +attention, le page revint avec deux autres peaux.</p> + +<p>—Tu sais peut-être, me faisait dire le Prince, qu'une pèlerine +en peau de lion est une décoration recherchée par nos cavaliers les plus +intrépides; les miens sont impatients que je leur donne celles-ci. Je te +les envoie toutes les trois, afin qu'au jour tu puisses prendre pour toi +la plus belle.</p> + +<p>Je fis mettre les trois peaux l'une sur l'autre, et je m'endormis +dessus. Le matin, j'allai remercier le Dedjazmatch, qui se mit à rire en +apprenant quel usage j'avais fait de son présent.</p> + +<p>—Vous devez être bien braves dans votre pays, me dit-il, +puisque vous faites litière de ce qui est la décoration de nos plus +vaillants; mais puisque les trois peaux de lion sont entrées chez toi, +le mieux est que tu les gardes, ne fût-ce que pour t'épargner l'embarras +du choix.</p> + +<p>Et faisant allusion à l'indiscrétion de son clerc, il ajouta avec +bienveillance:</p> + +<p>—Ne trouve pas mauvais que le clerc m'ait appris ce que tu +désirais avoir. Tant que tu seras avec moi, les oiseaux du ciel +m'apprendront les souhaits que tu feras le jour, et la nuit les esprits +me révéleront ceux que tu feras en rêve.</p> + +<p>Je retrouvai auprès de lui le Blata-Filfilo et Ymer-Sahalou, auxquels +il m'avait présenté lors de ma première visite à son camp. Le premier +était toujours grave, digne et d'une humeur doucement narquoise; +l'autre, joyeux et pétulant en paroles comme en gestes. Tous deux +recherchèrent mon amitié. Ymer-Sahalou s'exaltant disait au Prince:</p> + +<p>—Que Monseigneur assure à Mikaël<a id="footnotetag11" +name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a> qu'Ymer +est ici pour lui complaire. Je lui offre à prendre dans tout ce que +j'ai; qu'il choisisse, et par Notre-Dame, ce qu'il me laissera aura pour +moi un nouveau prix!</p> + +<blockquote class="footnote"><p><a id="footnote11" + name="footnote11"></a><b>Note 11: </b><a + href="#footnotetag11">(retour)</a> C'était de mes noms celui que + j'avais pris, comme étant familier aux Éthiopiens.</p> +</blockquote> + +<p>—Holà! mon gendre, disait Filfilo, avant de jeter tout ce que +tu possèdes à la tête des gens, tu ferais bien de me rendre ma fille.</p> + + +<p>Et, s'adressant à moi:</p> + +<p>—Trouve-t-on dans ton pays des écervelés comme cela? Ne te fie +pas à ce gazouillard dont le cheval et la langue s'emportent à tout +propos. Quelque jour, il y laissera ses os. Toi, Mikaël, tu m'as l'air +raisonnable, et tu n'ajouteras foi ici qu'à la bienveillance de notre +Seigneur; elle est déjà telle pour toi, que pour lui faire notre cour, +chacun s'évertue à te prouver du dévouement.</p> + +<p>—Par Notre-Dame-de-la-Jambe-Cassée<a id="footnotetag12" +name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>! +reprenait Ymer, est-ce que Monseigneur ne congédiera pas ce +pronostiqueur? Fâcheux beau-père! Ah! pourquoi sa fille était-elle si +jolie? Tiens, Mikaël, n'épouse qu'une orpheline; c'est un conseil d'ami +que je te donne.</p> + +<blockquote class="footnote"><p><a id="footnote12" + name="footnote12"></a><b>Note 12: </b><a + href="#footnotetag12">(retour)</a> Un cavalier pénétra dans l'asile + de Martola Mariam, en Gojam, malgré la défense de l'abbé, et il en + sortait après avoir commis quelque acte de violence, lorsque son + cheval s'abattit sous lui et lui cassa la jambe. Il dit à ceux qui le + relevèrent, qu'au moment de l'accident, la Sainte-Vierge (à laquelle + était dédiée l'église de l'asile) lui était apparue dans les nuages + avec un visage courroucé. Le peuple y vit un miracle, et l'église est + connue aujourd'hui sous la vocable de Notre-Dame-de-la-Jambe-Cassée.</p> +</blockquote> + +<p>Le Prince encourageait ces plaisanteries, toujours courtoises; +c'étaient des lazzis, des ripostes, de francs rires. Ces trois hommes +s'aimaient sincèrement.</p> + +<p>L'armée du Dedjadj Guoscho était dispersée dans les fiefs; il n'avait +auprès de lui que les fusiliers de sa garde et quatre centeniers avec +leurs hommes. Mais ses vassaux affluaient de toutes parts pour lui faire +leur cour, solliciter ou suivre quelque affaire en justice; ce qui +entretenait une grande animation à Dambatcha.</p> + +<p>La femme du Dedjazmatch envoyait deux, ou trois fois par jour +s'informer de mes besoins; elle manifesta le désir de me recevoir chez +elle. Le Prince me fit sonder à ce sujet, mais je crus devoir montrer +beaucoup de réserve; je me rappelais les paroles du Lik Atskou et je +voulais, autant que possible, me tenir à l'écart de la vie intime de mes +hôtes. Le Prince fit dire à sa femme de ne point insister; et je n'eus +pas lieu de m'apercevoir que mon refus ait causé du dépit à la Waïzoro, +qui se préoccupa, comme avant, de pourvoir assidûment à mon bien-être. +Elle disait que, me voyant seul, loin de ma mère et de mes sœurs, +elle devait, par ses soins, les remplacer auprès de moi et me tenir lieu +de famille, parce qu'une femme seulement sait pourvoir avec intelligence +aux détails de la vie matérielle. En effet, elle s'imposa cette tâche, +dont elle s'acquitta toujours de la façon la plus convenable et la plus +délicate.</p> + +<p>Un jour, le Dedjazmatch me proposa une chasse au sanglier; je +l'accompagnai, monté sur ma modeste mule. Chemin faisant, il me demanda +si dans mon pays on aimait les mules qui vont l'amble; il en montait une +lui-même fort belle. Je répondis qu'en France l'homme de guerre ne +montait que le cheval; qu'on laissait la mule pour le bât. Sans faire +attention à ce qu'il pouvait y avoir, dans ma réponse, de peu aimable +pour lui, le Prince se contenta de dire:</p> + +<p>—Ici, l'on préfère réserver l'ardeur des chevaux pour le moment +du combat, et monter des mules pour voyager sûrement dans notre pays +montagneux. Mais peut-être ignores-tu ce que c'est qu'une bonne mule.</p> + + +<p>Il se fit donner la mule d'un de ses suivants et m'offrit la sienne. +Elle était si bien dressée que, tout en allant rapidement, on eût pu +tenir, sans le répandre, un verre plein d'eau; selon l'expression +éthiopienne, elle cheminait comme l'onde. Comme je louais les qualités +de ma nouvelle monture:</p> + +<p>—Garde-la, me dit le Prince; elle te permettra de m'accompagner +avec moins de fatigue.</p> + +<p>De retour de la chasse, je fis remettre à un des écuyers le harnais +de ma mule; mais le Dedjazmatch me fit dire de le garder, si toutefois +il ne m'était pas désagréable de faire usage d'une selle qui lui avait +servi deux ou trois fois. Elle était en maroquin rouge, brodée en soie +bleue et couverte de prétintailles en cuir vert, rehaussées de +clinquant; une longue housse écarlate servait à la recouvrir quand le +cavalier mettait pied à terre. En me donnant ce harnais, le Prince me +conférait une sorte de distinction, car les chefs d'un rang élevé en +avaient seuls de pareils. Depuis la chute de l'Empire, les insignes +honorifiques ont perdu en partie de leur valeur, à cause du nombre de +Polémarques indépendants s'attribuant le droit de les conférer; +néanmoins, à mon arrivée dans le Gojam, on faisait encore grand cas d'un +semblable harnais.</p> + +<p>Je passai ainsi quelques semaines à m'oublier agréablement, +partageant mon temps entre la chasse, la lecture et mes entretiens avec +le Prince, Ymer-Sahalou et son beau-père, et, chaque jour, je sentais +croître mon affection pour eux. Quelquefois, le Dedjazmatch réunissait +des notables curieux d'assister à nos conversations. Je les entretenais +des mœurs, des coutumes de mon pays, de ses rapports avec les +autres nations; je leur parlais de nos armées, de nos grandes guerres; +je leur apprenais que Jérusalem n'était qu'à moitié chemin de la France, +et que cependant ma qualité de Français me protégeait depuis notre +territoire jusqu'au Sennaar et jusqu'à Moussawa; je leur expliquais à +quel point les forces des puissances chrétiennes de l'Europe étaient +supérieures à celles de l'Islamisme et de l'Asie entière. Ils me +répondaient:</p> + +<p>—Les Musulmans, qui seuls chez nous traversent la mer, nous +assuraient le contraire; mais il doit en être comme tu dis; les paroles +du Livre n'annoncent-elles pas que les enfants de la Croix domineront le +monde?</p> + +<p>Tous faisaient des rapprochements critiques entre ce qui existe chez +eux et ce que je leur racontais de mon pays; quant au Prince, il me +questionnait sans fin sur l'Europe et de la façon la plus intelligente. +Ces échanges d'idées tendaient à modifier le jour sous lequel on me +regardait; les égards qu'on ne m'avait témoignés jusque là que par +déférence pour le Prince me parurent prendre des nuances de sympathie +personnelle.</p> + +<p>Cependant, je dus me préoccuper d'atteindre l'Innarya, but de mon +voyage; la saison s'avançait, l'Abbaïe allait devenir infranchissable, +et je ne voyais pas venir la grande caravane de Gondar. Je fis prendre +des informations auprès des trafiquants musulmans, fort nombreux à +Dambatcha, où, de même qu'à Gondar, ils habitent un quartier séparé de +la ville; beaucoup d'entre eux fréquentaient les marchés du Gouderou, du +Liben, du Horro et de l'Innarya; les plus aventureux poussaient même +leur trafic au delà. Le Prince fut informé de mes démarches, et me dit +un soir, après souper:</p> + +<p>—Je crains, Mikaël, que la vie que tu mènes ici ne te soit à +charge.</p> + +<p>Je lui répondis que je ne manquais de rien, que mon séjour m'était +agréable, et qu'à mon retour de l'Innarya j'espérais, s'il le trouvait +bon, m'arrêter plus longtemps auprès de lui.</p> + +<p>Le lendemain matin, je fus surpris d'être appelé à l'heure qu'il +consacrait d'ordinaire à l'expédition des affaires. Le Blata-Filfilo, +Ymer-Sahalou et ceux de ses familiers avec lesquels j'avais le plus de +rapports, se trouvaient auprès de lui. Mon drogman ne fut pas admis; on +envoya quérir le clerc, et dès qu'il parut, le Dedjazmatch rompit enfin +un silence qui me pesait.</p> + +<p>—Mikaël, me dit-il, tu es entré chez nous sous d'heureux +auspices, le sage Lik Atskou m'ayant dit du bien de toi. Les hommes du +Gojam n'avaient jamais vu un homme de ta race; tu as excité leur +intérêt, et mes familiers te diront que, depuis ton arrivée, si j'ai +hâte de terminer l'expédition journalière des affaires, c'est pour +causer avec toi. On dit chez nous que l'affection naît de l'habitude. +Nous espérions d'autant plus que tu te laisserais aller à ce sentiment, +que nous te sommes frères par la foi chrétienne; nous avons tâché, selon +nos moyens, de rendre heureux ton séjour, et nous nous habituions à +l'idée de sa durée. Mais voilà que déjà tu songes à te séparer de nous, +non pour regagner ton pays, mais pour aller chez ces Gallas, gens +grossiers, ignorants, sanguinaires, où tu n'as aucun protecteur. Je ne +cherche pas, en t'alarmant, à te détourner de ton voyage; mais il est +plus d'une façon de l'entreprendre, et celle que tu as choisie nous +paraît la moins prudente. Qui peut prévoir les impressions que ta vue +fera naître chez ces Gallas? Ils sont dans toute l'obscurité du +paganisme; on dit même qu'ils pratiquent quelquefois le sacrifice +humain. Ces trafiquants musulmans auxquels tu veux te joindre te +trahiront à la première occasion; et quand cela ne serait pas, ta +manière d'être est inconciliable avec celle de ces hommes frappés à nos +yeux d'infamie, ne fût-ce que pour leur trafic de chair humaine. Tu es +venu de si loin, dis-tu, pour apprendre les coutumes et les hommes de +notre pays? Tu ne nous connais pas; c'est à peine si tu as bu à nos +sources, et tu ne parles pas encore notre langue, et la tienne nous est +inconnue. Moi qui serais ton père par mon âge, je suis encore trop jeune +et trop absorbé par les soins de mon gouvernement, pour avoir de nos +pays une connaissance complète. Mais voici Filfilo, qui a vécu plus que +moi, et qui sait davantage; il te dira si nous manquons d'hommes +instruits que nous consultons comme des maîtres. Je n'ai qu'à ordonner, +et des théologiens, des légistes, des historiens, des hommes sages +connaissant les légendes, les coutumes et tout ce qui est dans nos pays, +viendront s'entretenir avec toi. Nous autres, nous te raconterons les +choses de notre temps, et si tu veux affronter avec nous les privations, +nous accomplirons ensemble notre histoire actuelle. Enfin, si malgré +tout, le désir de visiter les Gallas continue à te préoccuper, sache que +nous poursuivons leur réduction, et qu'il est possible qu'avant peu +notre armée passe de nouveau sur leur territoire. Durant mon enfance, +j'ai vécu parmi eux; je parle leur langue, et, j'ai conservé des +relations amicales avec plusieurs de leurs notables à qui je pourrai te +recommander. Mais que dirait-on de moi, si je te laissais partir dans +les circonstances actuelles? Toi-même, plus tard, tu ne manquerais pas +de me juger sévèrement. Consulte-toi bien, Mikaël; tu dois sentir que tu +as nos sympathies. Prends garde d'abuser de cette faveur de Dieu, en +t'éloignant imprudemment d'amis qu'il te donne si loin de ton pays.</p> + +<p>Très-touché de ces paroles, je répondis au Dedjazmatch qu'en quittant +famille et patrie pour voyager, j'avais plus compté sur la protection de +Dieu que sur celle des hommes, et que j'étais d'autant plus sensible à +l'appui que je trouvais chez lui; que je serais insensé de méconnaître +ses bontés, et malhabile de préférer à ses conseils la seule impulsion +d'une curiosité inexpérimentée; qu'enfin j'acceptais avec reconnaissance +sa proposition de l'accompagner, s'il passait en pays Galla, ou de m'y +faire introduire par les alliés qu'il y avait conservés.</p> + +<p>À mesure que le clerc traduisait ma réponse, le Prince et ses +familiers s'entreregardaient. Quand j'eus terminé, le Dedjazmatch +inclina légèrement la tête; puis se redressant sur son alga, il donna +l'ordre de faire entrer le monde, et il commença l'expédition des +affaires avec son calme habituel.</p> + +<p>Rentré chez moi, je reçus des félicitations de la part de la Waïzoro +Sahalou.</p> + + + + +<h2><a name="ch7"></a><a href="#tch7">CHAPITRE VII</a></h2> + +<p class="suj">CAMPAGNE CONTRE LES ILMORMAS<a id="footnotetag13" +name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>, DITS +GALLAS, DU KOUTTAÏE ET DU LIBEN.</p> + +<blockquote class="footnote"><p><a id="footnote13" + name="footnote13"></a><b>Note 13: </b><a + href="#footnotetag13">(retour)</a> Ce mot, dont la composition + ressemble à celle du mot hidalgo, veut dire fils d'homme. Ilmorma fait + Oromo au pluriel; mais pour simplifier l'introduction dans notre + langue de ce terme de relation, je formerai le pluriel d'Ilmorma en + ajoutant un <i>s</i> au singulier, ce qui du reste ne serait pas + inintelligible pour les indigènes.</p> +</blockquote> + + +<p>Cependant, le bruit que le Prince allait réunir son armée pour faire +une campagne chez les Gallas prenait de la consistance, et un jour +j'entendis une rumeur et de grands cris sur la place. On m'apprit qu'un +timbalier venait de proclamer le ban de guerre, ordonnant à tous ceux +qui devaient le service militaire de se rendre auprès du Dedjazmatch. +Après le repas du soir, il me dit que les événements qui se passaient en +Bégamdir l'empêcheraient peut-être de quitter le Gojam, mais qu'il +voulait au moins intimider les Gallas, en réunissant ses troupes. Il +ajouta qu'en tous cas je l'accompagnerais, et il ordonna à son Azzage ou +Biarque en chef, de pourvoir à ce qui me serait nécessaire durant la +campagne. Quatre jours après, nous quittâmes Dambatcha, suivis de huit à +neuf cents lances et trois cents fusiliers seulement, et nous campâmes à +quelques milles de la ville.</p> + +<p>Je passai la nuit à observer les aspects, si nouveaux pour moi, de la +vie militaire éthiopienne.</p> + +<p>L'armement du cavalier consiste en un bouclier, un sabre et une ou +deux javelines. Son bouclier ou rondache, fait en peau de buffle, est +rond, comme le <i>clypeus</i> romain, et garni d'un umbon ou partie +proéminente au centre; son diamètre est entre 60 et 70 centimètres. Les +sabres sont de deux sortes: les uns ressemblent à nos demi-espadons de +la cavalerie légère, en usage du temps du Directoire; les autres sont à +deux tranchants, d'une longueur qui varie entre 80 et 140 centimètres, +et recourbés au point de ressembler à une monstrueuse faucille à deux +tranchants, rappelant beaucoup le <i>harpé</i> des gladiateurs thraces. +La poignée de ces armes est en corne, sans garde ni branches d'aucune +sorte; les fourreaux, en peau crue, sont recouverts en maroquin rouge, +sans bélière; le fourreau du harpé est garni d'une bouterolle en forme +de boule. Quant aux dards et javelines, leur longueur varie entre 1 +mètre 60 et 2 mètres 20; le fer, depuis la douille jusqu'à la pointe, a +une longueur qui varie de 30 à 80 centimètres. Ces armes présentent une +grande variété de formes; on y retrouve l'<i>espafut</i> longue, large, +à deux tranchants, la <i>framée</i>, la <i>demi-pique</i>, la +<i>guisarme</i>, la <i>tragule</i>, l'<i>esclavine</i>, le <i>carrel</i> +et la <i>zagaye</i>. L'extrémité inférieure de la hampe est garnie d'une +spirale en fer qui sert de contre-poids et de frette.</p> + +<p>Toutes ces armes sont d'une acération très-imparfaite; aussi, les +demi-espadons d'Europe, fabriqués d'une certaine façon, sont-ils +très-recherchés et atteignent-ils quelquefois le prix du plus beau +cheval.</p> + +<p>Le corps de la selle est formé de deux petites planchettes ou +semelles, recouvertes de peau de bœuf verte et rasée. Ces +planchettes, espacées parallèlement à l'épine dorsale du cheval, sont +reliées entre elles par un arçon droit à courbet et un troussequin faits +d'un bois très-léger recouvert d'une espèce de parchemin, et hauts de +quatre à six pouces. Les étriers sont en fer très-léger aussi, et, comme +l'étrier antique, ne permettent que d'y passer l'orteil. Une peau de +mouton garnie de sa laine sert de coussinet et empêche les planchettes +de blesser le dos du cheval. Un tapis de selle en drap rouge ou en +basane, fendu au troussequin et à l'arçon, remplace les quartiers et +tombe de chaque côté du cheval en deux longues pointes. Une croupière, +une sangle et une poitrinière assujétissent cette selle, aussi légère +que nos selles de course. La tête du cheval est garnie d'un licol en +cuir dont la longe est passée à l'arçon, et d'une têtière sans +sous-gorge. Une lanière étroite, partant du fronteau à la muserolle, +soutient quatre ou six petites rondelles en laiton poli, qui ballottent +sur le chanfrein et miroitent à tous les mouvements du cheval. Le mors, +semblable à celui des chevaux arabes, a un anneau pour gourmette; les +rênes sont comme celles dont se servaient nos chevaliers du moyen-âge. +Chaque cavalier porte suspendue sous son tapis de selle une bougette +contenant un tranchet, quelques fines lanières et une alène pour +raccommoder au besoin son harnais. Les simples cavaliers suspendent +aussi à l'arçon un faucillon servant à couper l'herbe. Tous montent à +cheval en fauconnier, c'est-à-dire du pied droit et du côté nommé +hors-montoir. Cette habitude provient de ce que, portant le bouclier au +bras gauche, ils ne pourraient commodément saisir la crinière en se +présentant par le côté gauche du cheval et de ce qu'aussi les Éthiopiens +portent le sabre au côté droit. Le cavalier est muni d'un fouet dont le +manche, d'un pied de long, est en peau d'hippopotame, et la mèche en +cuir de bœuf: il excite aussi son cheval du talon, mais ne porte +jamais d'éperons. La plupart des chevaux ont un collier de petites +chaînettes et une sonnaille qui ne les quitte jamais. La taille des +chevaux ne dépasse guère celle de nos chevaux de dragons; leur ossature +est un peu plus forte que celle des chevaux du Nedj, au type desquels se +rapporte évidemment l'ensemble de leurs formes et même de leurs allures. +Comme eux, ils sont doux, familiers, entrent en fougue à la moindre +provocation, et reprennent subitement leur calme au gré du cavalier. Les +éleveurs éthiopiens, bien moins stricts que les Arabes dans le choix des +producteurs, ont laissé dégénérer leur race chevaline. Le cheval +éthiopien est rustique, sobre, mais il mange trop d'herbe et pas assez +d'orge; il ne porte aucune ferrure, a le pied très-sûr et fait un bon +cheval pour le combat, quoiqu'il n'ait plus ce fonds qui fait encore de +ses ancêtres asiatiques les premiers chevaux de guerre du monde.</p> + +<p>Le soldat à pied ou rondelier est armé du sabre ou du harpé, d'une ou +deux javelines, et d'un bouclier dont le diamètre excède un peu celui du +bouclier du cavalier, et rappelle quelquefois, par ses dimensions, la +<i>harasse</i> des fantassins du moyen-âge. De même que le cavalier et +le fusilier, il porte le sabre au côté droit; cette singularité est +motivée par l'inconvénient qu'il y aurait à se découvrir, en dégainant +du côté gauche. Les Éthiopiens portent le sabre assujetti aux flancs par +un ceinturon qui maintient l'arme à un angle à peu près droit avec le +corps; cette disposition fort commode pour permettre le dégaînement +d'une seule main, exposerait le cavalier qui dégaînerait de son flanc +gauche à blesser le col de sa monture.</p> + +<p>Les fusiliers sont armés du sabre ou du harpé et d'une carabine à +mèche. Ils bouclent à la ceinture une cartouchière d'où pendent des +mèches prêtes et un petit pulvérin en corne; ils portent très-rarement +un bouclier; plusieurs sont munis d'un mince bâton garni à une extrémité +d'une pointe en fer, et dont trois ou quatre branches, rognées à environ +un pouce de la tige, leur servent à appuyer le canon de leur carabine, +lorsqu'ils visent un objet éloigné; les bons tireurs ne font usage de +cet appui ou fourchette qu'à la chasse, ou lorsqu'au combat ils tirent +d'une position couverte. Quelques-uns combattent à cheval, mais il en +est très-peu qui soient à la fois assez bons cavaliers et tireurs pour +tirailler de la selle; ils mettent pied à terre, tirent et remontent +aussitôt. Chaque fusilier fabrique lui-même sa poudre, qui est assez +bonne; mais comme ils n'ont pas de plomb, ils se servent de balles en +fer forgé, d'une rotondité toujours imparfaite; ces projectiles rendent +d'ailleurs les rayures inutiles, le tir incertain, et détériorent l'âme +de leur arme. Leurs carabines longues, lourdes et mal équilibrées, sont +en général de vieilles armes de fabrique indienne, persane, turque ou +kurde. La mise en bois, est faite dans le pays; des attaches en cuir +remplacent les capucines.</p> + +<p>À l'exception des soldats les plus pauvres, l'homme de guerre est +constamment suivi d'un servant d'armes, qui lui porte son bouclier et sa +javeline, souvent un petit hanap ou corne à boire, et un <i>enkassé</i> +ou fort bâton garni à une extrémité d'une douille en fer terminée par +une forte pointe, et à l'autre d'une frette qui permet de frapper dessus +pour l'enfoncer en terre sans le faire éclater. Cette espèce de pieu +porte à sa partie supérieure trois ou quatre crampons; fiché en terre, +il sert à suspendre les armes, à une halte ou sous la tente. Ceux qui +conduisent les bêtes de somme, les bûcherons, les coupeurs d'herbe, et +tous les valets d'armée sont munis de cet instrument, qui, au camp, sert +à suspendre les armes ou les harnais, et qui sert d'avant-pieu pour +construire les huttes, dresser les tentes, creuser les rigoles, planter +les piquets d'attache des chevaux, découvrir les silos cachés dans la +campagne ou creuser la fosse pour les morts. Il se trouve dans toutes +les maisons et semble être identique à celui que Moïse recommandait aux +Hébreux, pour creuser la terre et y déposer tout ce qui pouvait nuire à +la salubrité de leur campement. Les soldats éthiopiens l'emploient au +même usage; les chefs s'en servent pour y accrocher un porte-missel et +une bougie, lorsqu'ils se lèvent de nuit pour accomplir leurs dévotions.</p> + + +<p>De nombreuses décorations honorifiques entretiennent la vanité des +Éthiopiens; les principales sont une espèce de brassard en argent ou en +vermeil, la demi-couronne, certaines parties de la peau du lion et +diverses pèlerines de guerre. Le brassard, haut d'environ 20 +centimètres, orné quelquefois de fort belles applications en filigrane +doré, se porte au poignet droit; à l'origine, il fallait avoir tué dix +hommes pour l'obtenir. La demi-couronne, garnie de trois tourelles, est +faite aussi en argent ou en vermeil; elle s'attache sur le front, au +moyen d'une espèce de <i>lemnisque</i> écarlate; elle ne se donnait +qu'aux cavaliers les plus intrépides; l'homme qui la portait encourait +la peine du fouet, si, même lors d'une défaite, il tournait le dos à +l'ennemi. Quiconque s'était rendu remarquable pour avoir pénétré +plusieurs fois le premier dans des lignes ennemies, recevait du chef +d'armée une bande de la crinière d'un lion, qu'il avait le droit de +fixer à l'umbon de son bouclier. Celui qui s'était distingué en couvrant +une retraite, recevait une queue de lion qu'il portait également à son +bouclier; et celui qui avait tué un lion avait droit d'y accrocher +également la peau d'une des pattes de devant armée de ses griffes.</p> + +<p>Les chefs d'armée donnent aux combattants qui se distinguent des +pèlerines de guerre faites en peau de lion, en peau de panthère noire, +en velours bleu ou écarlate ou en drap de même couleur; pour les hommes +d'un rang élevé, ces pèlerines sont souvent chargées d'ornements en +argent et en vermeil. Celui qui s'est distingué plusieurs fois en +combattant avec le sabre, recevait un fourreau de sabre, garni de +nombreuses bélières et d'une bouterolle en vermeil; celui qui, dans un +combat, a reçu un certain nombre de javelines sur son bouclier, a seul +le droit d'y faire appliquer des ornements en cuivre ou en vermeil, +comme aussi de porter suspendu, par un cordonnet en soie, au ceinturon +de son sabre, un petit étui en argent orné de breloques. Cet étui +remplace celui en peau renfermant une pincette terminée en lame de +couteau, dont tous les Éthiopiens se servent pour extraire les épines de +leurs pieds. Celui qui a tué un éléphant a le droit d'orner la douille +de sa javeline d'une spirale de fil de laiton.</p> + +<p>Telle était la valeur primitive attachée à ces décorations; mais la +plupart se trouvent démonétisées par suite de la prodigalité avec +laquelle des chefs d'armée, peu certains de leur pouvoir, les ont +distribuées à leurs soldats. Le brassard, le fourreau de sabre garni en +argent, la demi-couronne, la queue et surtout la patte du lion sont +celles auxquelles on attribuait encore, il y a quelques années, le plus +de valeur.</p> + +<p>Les huttes de nos gens, pressées côte à côte sur un seul rang, +formaient une enceinte circulaire d'environ 100 mètres de diamètre, +n'ayant qu'une ouverture, large d'une quinzaine de pas, en face de +l'entrée de la tente du Prince, dressée au centre. Devant l'entrée des +huttes, toutes tournées vers la tente, étaient les feux; les chevaux de +selle, les sommiers, les mules et les ânes attachés à des piquets, +formaient comme un deuxième cercle intérieur. À dix pas derrière la +tente du Prince, se trouvait celle de la Waïzoro, et plus loin derrière, +trois tentes en bure pour la sellerie, la cuisine et les amphores +d'hydromel; les divers services du Prince étaient encore loin, me +dit-on, d'être au complet. Devant la sellerie, autour d'un énorme feu, +ses quatre chevaux et ses trois mules mangeaient leur herbe, sous la +surveillance de palefreniers et d'un piquet de fusiliers; une autre +troupe de fusiliers et des pages se chauffaient, ou dormaient autour +d'un grand feu, devant sa tente; celle de la Waïzoro était enveloppée +d'une obscurité discrète, qui laissait à peine distinguer les eunuques +de garde. Les hennissements des chevaux et des mules, le tapage qu'ils +faisaient en s'entrebattant, et les cris et la rumeur qui s'élevaient du +camp, cessèrent vers le milieu de la nuit, mais le bourdonnement des +conversations dura jusqu'au point du jour. Les femmes, et il y en avait +beaucoup, entretinrent cette vie nocturne par leurs travaux et leur +caquetage; à la lueur des feux, elles s'occupaient de l'émondage des +grains, de leur mouture ou de celle des condiments qui servent de base à +leur cuisine, ou bien elles préparaient ces provisions faciles à +conserver et offrant une ressource durable sous un petit volume. Bon +nombre de soldats oubliaient le sommeil pour suivre avidement des yeux +ces préparatifs appétissants, d'autres pour se donner le plaisir +d'escarmoucher et de s'escrimer de la langue avec les travailleuses. +Celles-ci, comme on le devine, n'étaient point en reste, et plusieurs +fois pendant la nuit, quelque vif dialogue, quelques bouts-rimés lancés +à propos soulevaient des huées ou des éclats de rire qui faisaient +grommeler les dormeurs. Si la présence des femmes dans un campement +entraîne de nombreux inconvénients, elle a du moins l'avantage de +préserver souvent des attaques de nuit, car les femmes remplissent +presque toujours le rôle des oies du Capitole. Ce sont elles qui portent +les ustensiles servant à faire le pain et la cuisine, et qui assurent le +plus économiquement la nourriture; elles supportent admirablement les +fatigues et les privations, ne cessent de travailler avec un entrain +merveilleux, entretiennent la gaîté et soutiennent le moral des troupes. +Les conversations se ralentirent un peu avant le jour. La nuit m'avait +paru courte, tant la nouvelle vie qui s'ouvrait pour moi m'accueillait +avec ce charme souriant des choses qui commencent. Bêtes et gens +semblaient heureux de reprendre cette intimité que fait naître une +aventure commune. À l'aurore, les hennissements des chevaux donnèrent le +signal des apprêts du départ; la tente du Prince s'ouvrit, et, aux +premiers rayons du soleil, nous laissions derrière nous, sur l'herbe +foulée, les huttes vides et béantes de notre premier campement.</p> + +<p>Même aux yeux d'un étranger comme moi, tout dénotait dans le pays une +animation inaccoutumée. Les Gojamites aiment la guerre, et malgré la +réserve du Dedjazmatch, soldats et paysans se réjouissaient à l'idée +d'une campagne contre les Gallas, leurs ennemis naturels. Nous ne +faisions que des étapes très-courtes, afin de permettre aux contingents +de nous rejoindre. Une bande d'environ deux cents fusiliers, la crosse +en l'air, marchaient en tête; puis venaient le parasol, le gonfanon et +les quarante-quatre timbales; une trentaine de fusiliers d'élite; les +chevaux du Prince conduits à la main; une vingtaine de porte-glaives et +autant de soldats à pied, de ceux qu'on nomme compains ou commençaux du +maître, et enfin le Dedjazmatch à mule, et, à deux ou trois pas derrière +lui, une rangée d'une soixantaine de cavaliers montés à mule également. +À leur suite se pressaient confusément leurs servants d'armes, leurs +chevaux de combat, des fusiliers ou des soldats montés sur des bidets; +le reste de nos gens, hommes, femmes, pages, sommiers, chiens, bagages, +valets, mêlés et confondus, suivaient à la débandade. Nous avancions +prestement à travers champs, les piétons au pas gymnastique, les +cavaliers causant et riant entre eux, et les timbales battant la marche. +De temps en temps, un trouvère, dominant de ses vocalises perçantes le +son des timbales, chantait un distique en l'honneur du Dedjazmatch ou de +quelque cavalier célèbre par sa bravoure. Le Dedjazmatch, impassible et +droit sur sa mule à l'amble rapide, semblait entraîner tout ce monde +qu'il dominait. Les toges blanches et flottantes, la variété pittoresque +de leurs draperies, le teint bronze florentin et les tresses des +chevelures noires des fantassins, ballantes au gré de leur course, +chevaux de combat, selles éclatantes, housses écarlates, boucliers, +javelines, les scintillations de l'argent, du cuivre, du vermeil et du +fer, les mèches fumantes des carabines, timbales et trouvères chantant, +le bruissement des poitrines haletantes, le roulement sourd que rendait +la terre sous les pieds des chevaux, toute cette étrange cohorte allant, +réveillait par son ensemble et ses détails le souvenir des plus antiques +images historiques. Les habitants des villages se portaient en troupes +sur notre route pour accueillir le Dedjazmatch de leurs cris de joie; +des groupes de jeunes filles le recevaient en chantant des villanelles; +les prêtres accouraient s'incliner sur son passage et bénir ses +entreprises; pour ces derniers, le Prince, par déférence, suspendait un +moment sa marche. Nous étions en automne: pas le moindre nuage au ciel; +une chaleur douce et des brises agréables. Les moissons avaient été +d'une abondance exceptionnelle; les paysans paraissaient satisfaits. +D'innombrables troupeaux jonchaient paisiblement les vastes prairies +qu'animaient des volées d'ibis et des escouades de grues; les bergers +demi-nus, leur long bâton et leur flûte à la main, souriaient avec +sécurité en nous voyant; jusqu'à des compagnies de gazelles et +d'antilopes qui s'enfuyaient un peu, puis s'arrêtaient pour regarder +passer; et pour que rien ne manquât à la marche triomphale du +Dedjazmatch au milieu de cette explosion spontanée de l'affection de ses +compatriotes, comme cet admoniteur qui marchait à côté du triomphateur à +Rome, pour lui rappeler qu'il n'était qu'un homme, quelque paysan, posté +de loin en loin, faisait entendre le cri perçant, à la fois suppliant et +impérieux, usité par ceux qui réclament justice.</p> + +<p>Le Prince s'arrêtait, et, s'il y avait lieu, donnait au plaignant un +soldat chargé de faire redresser le grief; puis il reprenait son chemin +aux cris de joie et aux bénédictions verbeuses de son vassal consolé.</p> + + +<p>Des troupes de cavaliers ou de fantassins se joignaient à nous le +long de la route, et notre camp grossissait d'étape en étape. Beaucoup +de petits chefs nous attendaient sur le chemin avec leurs soldats, afin +que le Prince pût juger par ses yeux du nombre de vassaux qu'ils lui +amenaient. Les seigneurs de marque rejoignaient, suivis seulement d'une +faible escorte, et leurs troupes s'évertuaient à former un campement, le +plus grand possible; on rapportait au Dedjazmatch que depuis l'arrivée +de tel ou tel, l'armée s'étendait à perte de vue. Parfois, la nuit, les +hyènes faisaient tout à coup silence; le sol résonnait sourdement, et +l'on entendait dans le lointain un chœur militaire qui grandissait +en se rapprochant: c'était encore quelque bande qui venait rejoindre. Le +brillant Ymer-Sahalou nous arriva un matin à la tête d'environ huit +cents cavaliers; nous venions de nous mettre en route; il devançait ses +hommes de pied et ses bagages. Le lendemain, pendant la marche +également, nous vîmes une troupe d'environ douze cents lances venir +rapidement vers nous; elle s'ouvrit des deux côtés de notre chemin, et +le Blata-Filfilo, à la tête d'une quarantaine de cavaliers aux boucliers +étincelants, s'avança au galop. Il montait sans jactance un magnifique +et fougueux cheval noir; une pèlerine de guerre remplaçait sa toge, et, +en signe d'allégeance, il portait au bras son bouclier rutilant de +vermeil. À vingt pas du Prince, il mit prestement pied à terre et +s'inclina, ses hommes restant derrière et en selle. Par déférence pour +le rang et l'âge de ce vassal, le Dedjazmatch arrêta sa mule et dit +selon l'usage:</p> + +<p>—Par Notre Dame! que mon frère se remette en selle.</p> + +<p>Vingt voix firent écho, et un suivant jeta une toge sur les épaules +du Blata Filfilo, qui enfourcha sa mule et chemina à côté du Prince.</p> + + +<p>Parfois, nous restions quelques jours au même endroit. Toute +apparence de mystère cessa enfin: un ban invita les volontaires, tant +étrangers que sujets, soldats ou paysans, à venir concourir à une +expédition contre les Gallas, et des auxiliaires, la plupart paysans du +Gojam, affluèrent, malgré la saison avancée qui faisait appréhender que +la crue prochaine de l'Abbaïe ne rendît notre retour périlleux. De leur +côté, les Gallas, instruits de nos projets, se préparaient à la +résistance. Afin de leur donner le change sur le point où nous +traverserions l'Abbaïe, l'armée exécuta plusieurs mouvements contraires, +tantôt dans la direction du Gouderou, tantôt dans celle du Liben; +ensuite, revenant sur nos pas, nous campâmes en face du Horro, puis dans +le centre du Gojam. Là, le bruit se répandit que notre campagne contre +les Gallas n'était que simulée; que par suite d'une mésintelligence +entre le Dedjadj Guoscho et le Ras Ali, nous allions être obligés de +défendre nos frontières du côté du Bégamdir. Quelques districts gallas +ajoutèrent foi à cette nouvelle; d'autres demandèrent des sauf-conduits, +et députèrent auprès du Dedjazmatch, pour lui offrir leur soumission, +lui promettre des tributs et se le concilier par des présents consistant +en chevaux, bétail, grains d'or, toges grossières, et quantité de miel +et de beurre. Le Prince recevait de toutes mains et faisait même visage +à tous ces envoyés, qu'il congédiait avec de vagues assurances. Un jour +que nous avions reçu une cinquantaine de chevaux et beaucoup de denrées, +je lui fis observer qu'à ce compte, nous n'aurions bientôt plus +d'ennemis contre qui faire campagne.</p> + +<p>—Malgré leur air rustique, me dit-il, ces Gallas sont plus fins +que tu ne crois: ils n'aspirent qu'à nous déposséder même du Gojam; mais +heureusement des rivalités souvent sanglantes les occupent chez eux. +Afin de découvrir mes projets, plusieurs de ces envoyés me proposent de +m'aider à ravager les districts voisins des leurs, et une fois chez eux, +tous se ligueront contre nous.</p> + +<p>Le Dedjadj Guoscho était le seul prince chrétien, qui, depuis la +chute de l'Empire, ait su prendre quelque ascendant sur les Gallas +établis au Sud de l'Abbaïe. C'est, comme on l'a vu déjà, à l'époque de +la décadence de l'Empire, que le peuple Galla ou plutôt Ilmorma signale +pour la première fois son existence, en pénétrant par les frontières Est +et Sud de l'Éthiopie chrétienne. Sa marche est bientôt arrêtée au Nord +et Nord-Est, par les obstacles que présentent le Béchelo et l'Abbaïe à +l'extrémité de la presqu'île du Gojam; contournant ce dernier obstacle, +il envahit tout le grand Damote, vaste province de l'Empire située au +Sud et Sud-Est de l'Abbaïe et comprenant jusqu'à l'Innarya. Mais en +s'établissant sur ces riches territoires, ces conquérants se sont +fractionnés en petites républiques patriarcales. Leur élan général de +conquête s'est ainsi perdu, et leur énergie s'est consumée depuis lors +en guerres intestines, dans les intervalles desquelles, comme par un +retour aux idées de conquête de leurs pères, ils n'ont cessé de +traverser l'Abbaïe en petites troupes, pour tuer, incendier, piller et +fuir avec leur butin. Les communes des frontières chrétiennes ont +répondu à ces incursions par des incursions analogues, mais le plus +souvent elles ont eu le dessous, parce qu'elles ne jouissaient pas +d'autant d'initiative politique que les communes Gallas, et que +d'ailleurs elles se trouvaient dans l'obligation d'envoyer leurs hommes +auprès de leurs seigneurs engagés dans les guerres civiles qui +désolaient l'Empire. Cet état de choses amena une dépopulation rapide en +Damote et en Gojam. Les Polémarques de ces provinces marchèrent +quelquefois contre les Gallas à la tête de leurs armées, mais les +résultats furent d'accroître plutôt que d'amoindrir l'ascendant de leurs +ennemis. Pour remédier à ces maux, les derniers Empereurs attirèrent, +par des concessions territoriales et des franchises commerciales, un +nombre considérable de colons gallas; des districts entiers furent ainsi +repeuplés, entre autres, celui du Metcha qui était, dit-on, presque +désert. Tous ces colons embrassèrent le christianisme, et +s'identifièrent tellement aux intérêts de leur patrie adoptive, qu'ils +reprirent avec acharnement, contre les Gallas la guerre de frontières. +Quelques-uns entretinrent néanmoins, de loin en loin, des relations avec +leurs anciens compatriotes, ou prirent leurs filles en mariage. Parmi +les familles qui conservèrent ainsi leurs traditions originelles, on +comptait celle de Zaoudé, originaire des Gallas Amourous et établie dans +le Damote.</p> + +<p>Ce Zaoudé, qui avait acquis une grande réputation de bravoure dans +les guerres de frontières, se rebella contre le Dedjazmatch du Damote, à +l'occasion de quelque déni de justice. Il attira autour de lui, par ses +largesses, les déserteurs, les insoumis, les mécontents de toute espèce, +et ayant battu les troupes envoyées contre lui par le Dedjazmatch, il +finit par le vaincre lui-même en bataille rangée. Le Ras Gouksa, +originaire, comme on sait, des Gallas de l'Idjou, s'efforçait alors de +restaurer à son profit l'omnipotence impériale; et quoique le +Dedjazmatch du Damote fût son vassal, il trouva opportun de reconnaître +Zaoudé, mais avec le dessein de le déposséder à la première bonne +occasion. Le Dedjadj Zaoudé épousa la Waïzoro Dinnkénech, princesse de +la famille impériale, et de ce mariage était né Guoscho. Gouksa ne tarda +pas à disposer du Damote en faveur d'un de ses lieutenants, et à +l'envoyer, à la tête d'une armée, prendre possession de son investiture. +Zaoudé battit ce nouvel adversaire, et, après quelques années durant +lesquelles il vainquit plusieurs prétendants envoyés contre lui de la +même façon, il s'allia avec le Ras Walde Sillacé, Polémarque du Tegraïe, +et prit rendez-vous avec lui en Bégamdir, pour livrer bataille au Ras +Gouksa. Zaoudé s'avança selon les conventions; mais au dernier moment, +il apprit que son allié, déjà en marche, retournait sur ses pas, et il +se trouva seul, en face d'une armée quatre ou cinq fois plus nombreuse +que la sienne. Ses troupes furent encore réduites par la défection de +quelques importants vassaux, qui, effrayés de son audace, passèrent à +l'ennemi, la veille de la bataille. On le pressa de battre en retraite +pendant qu'il en était encore temps.</p> + +<p>—Je mourrai, répondit-il, plutôt que de fuir un ennemi sans +l'avoir combattu.</p> + +<p>Il combattit, en effet, et tomba aux mains de son vainqueur. Afin de +soustraire à l'ennemi de sa maison son fils encore enfant, il lui fit +dire de se réfugier auprès de ses parents en Amourou. Chaque année, un +messager lui apportait une baguette à la mesure de la taille de +l'enfant, et il marquait une hoche correspondante sur le mur de sa +prison. La huitième année de sa captivité, ayant reçu une huitième +baguette, il la fit mesurer sur quelques soldats qui le gardaient, et en +trouvant un dont elle égalait la taille:</p> + +<p>—Que fait ton père? lui dit-il.</p> + +<p>—Il travaille aux champs.</p> + +<p>—Oh! moi, père d'Ipsa<a id="footnotetag14" +name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>! Ce +fils de paysan est déjà sous le harnais militaire, et mon fils, à moi, +vit inutile dans le pays d'autrui! Va, dit-il au messager, dis à Guoscho +qu'il ceigne ses reins, qu'il repasse en terre chrétienne, et qu'avec +l'aide de Dieu et du sang que je lui ai donné, il est de taille à +conduire des combats et à faire parler de lui. Dis-lui que ma chaîne me +pèse.</p> + +<blockquote class="footnote"><p><a id="footnote14" + name="footnote14"></a><b>Note 14: </b><a + href="#footnotetag14">(retour)</a> Ipsa était le nom du cheval de + guerre de Zaoudé et signifie <i>lumière</i> en langue ilmorma ou + galla.</p> + + <p>Tout cavalier éthiopien, soit de race chrétienne, soit de race + ilmorma, adopte un nom pour son premier cheval de combat, et ce nom, + qui passe à tous les chevaux de combat qu'il aura par la suite, sert à + le désigner lui-même. Chez les Tegraïens et chez les Gallas surtout, + il est messéant d'appeler un homme par son nom patronymique; on + l'appelle en le désignant comme le <i>père</i> de son fils aîné ou de + son cheval de combat. Ainsi quelqu'un voulant parler de Zaoudé ou + l'interpeller, l'aurait fait en l'appelant père de Guoscho, ou bien + père d'Ipsa. Dans son bardit ou thème de guerre, chaque guerrier se + désignera lui-même d'après cet usage, ou si son père a eu quelque + notoriété militaire, il se désignera encore au moyen du nom qu'on + pourrait appeler chevaleresque de son père, comme dans cette + exclamation de Dedjadj Guoscho: «Oh! moi, fils du père d'Ipsa!»</p> + + <p>Comme on l'a vu au sujet de l'autorité des Atsés, les Éthiopiens ne + séparent pas l'idée d'autorité de l'idée de paternité. Ils traitent de + <i>père</i> l'homme qui a une autorité sur eux, et ils se disent + <i>ses fils</i>. De plus, le mot <i>père</i> exprime pour eux l'idée + de propriété, et, pour s'informer à qui appartient tel champ ou telle + toge, ils demanderont quel est père de ce champ ou de cette toge. + <i>Père d'Ipsa</i> veut donc dire maître, propriétaire d'Ipsa. C'est + une conception digne de remarque, que celle d'un peuple qui réunit + ainsi, sous un seul vocable, les trois idées fondamentales de toute + société: l'autorité, la paternité et la propriété.</p> +</blockquote> + +<p>À cet ordre, Guoscho repassa l'Abbaïe et se déclara rebelle en +Damote. Sa jeunesse, sa beauté, son courage, la renommée de son père, +redouté du paysan, mais adoré du soldat, et surtout les respects +traditionnels que l'on conservait pour la race impériale, à laquelle il +appartenait par sa mère, les pieux souvenirs laissés par cette princesse +qui venait de mourir à Jérusalem, où elle était allée en pèlerinage peu +après la dernière défaite de son mari, toutes ces causes contribuèrent à +fortifier son parti. Après plusieurs rencontres partielles, il défit +complètement le Dedjazmatch du Damote. Mais le brave Zaoudé ne put se +réjouir longtemps de la perspective de sa délivrance: il mourut de +maladie, la neuvième année de sa captivité.</p> + +<p>Pendant que le Dedjadj Guoscho était en Amourou, les Gallas avaient +voulu le tuer, afin d'empêcher, disaient-ils, que le fils d'une +chrétienne ne tournât plus tard contre eux sa connaissance de leurs +mœurs, de leur langue et de leur état politique. Dès qu'il fut au +pouvoir, il reconnut avec libéralité les soins de ses protecteurs, qui, +grâce à à son appui, devinrent les premiers de leur petite république. +Mais, comme les Gallas l'avaient prévu, il ravagea leur pays à plusieurs +reprises, depuis l'Amourou jusqu'en Touloma, et les contraignit à cesser +leurs incursions contre les frontières chrétiennes. Néanmoins, pendant +mon séjour à Gondar, lorsqu'il avait été bruit d'une rupture entre lui +et le Ras Ali, les Gallas avaient attaqué sur plusieurs points les +frontières du Gojam et du Damote, et c'était pour les punir que nous +nous mettions en campagne. Le Dedjadj Guoscho n'était pas fâché +d'ailleurs d'avoir ce prétexte de guerre. Ses victoires sur les Gallas +flattaient son amour-propre plus que toutes les autres; elles +enrichissaient son pays, et, dans le secret de sa pensée, il caressait +l'espoir de forcer un jour ce peuple païen à adopter le christianisme.</p> + + +<p>Un matin, le Prince m'engagea à choisir un cheval parmi ceux qu'il +recevait journellement en tribut, et qu'avant de distribuer à ses +troupes, il faisait essayer devant sa tente.</p> + +<p>—En Gojam, me dit-il, à l'exception des ecclésiastiques, tout +homme de bonne condition a son cheval de combat, et il ne convient pas +que tu en sois dépourvu.</p> + +<p>Je vis quelques beaux chevaux, mais, par un reste de discrétion +européenne, je ne laissai pas paraître qu'ils me fissent envie; j'eusse +désiré bien davantage savoir les manier comme les cavaliers qui les +montaient, mais la libéralité du Prince ne pouvait aller jusque-là. Un +jour, pendant que le Prince faisait sa sieste et qu'Ymer Sahalou causait +avec moi, à la porte de ma tente, en attendant le réveil de son maître, +il s'éleva un grand tumulte, et nous vîmes arriver sur la place un beau +cheval gris-pommelé. Effrayé par l'aspect du camp, il avançait par +saccades, les crins au vent, la tête haute, les naseaux distendus, et +entraînait avec lui deux robustes palefreniers plutôt qu'il n'était +conduit par eux. J'oubliai un moment Ymer pour admirer ce fougueux +animal sans selle, sans couverture, sans rien qui masquât la beauté de +ses formes.</p> + +<p>Après le repas du soir, devant le petit cercle admis à la veillée, le +Prince tourna la conversation de façon à dire qu'il fallait que les +chevaux de mon pays fussent bien supérieurs, puisque je n'en avais pas +encore vu un seul à mon goût en Gojam; et à peine rentré dans ma tente, +un huissier vint de sa part me rendre ce message:</p> + +<p>—Pourquoi te cacher de moi Mikaël? Manqué-je de franchise avec +toi? Quand tu comprendras assez l'amarigna pour recevoir mes pensées +sans intermédiaire importun, tu verras jusqu'à quel point tu as ma +confiance. Que t'ai-je donc fait pour que tu restes ainsi toujours sur +tes gardes?</p> + +<p>Je ne sus répondre que des banalités. L'huissier revint bientôt me +dire:</p> + +<p>—Voici la parole de Monseigneur:</p> + +<p>—Tu es le plus entêté de nous deux; c'est donc moi qui céderai. +Tu as vu ici plus d'un beau cheval, mais, par fierté sans doute, tu as +feint l'indifférence. Aujourd'hui même, tu as admiré le meilleur de mon +écurie et tu m'as refusé toute la soirée le plaisir de me le demander. +Je te l'envoie, et rappelle-toi qu'ainsi que ce cheval, je voudrais +fixer tes prédilections sur moi.</p> + +<p>Le cheval dont il s'agissait piétinait déjà devant ma tente. Un +écuyer me remit un harnais complet couvert d'ornements en vermeil; ce +harnais, fait pour le Prince, était le seul de ce genre dans notre +armée. Je sortis pour admirer mon nouveau compagnon. À la lueur des +feux, il me sembla qu'il me regardait avec dédain et colère, et ce ne +fut pas sans appréhension que je songeai au moment où il me faudrait le +monter.</p> + +<p>Mes connaissances vinrent dès le matin me féliciter. J'appréciais, il +est vrai, la générosité et la courtoisie du Prince; mais je n'en +comprenais pas encore la portée, non plus que celle de l'empressement de +ses gens, dont les manières prirent une nuance de familiarité plus +affectueuse. Dans ce pays féodal, les hommes sont unis par une infinité +de liens qui seraient sans valeur en Europe; ils vivent dans une +dépendance et une solidarité réciproques qu'ils avouent hautement, dont +ils se font gloire, et qui influent sur toutes leurs actions. À leurs +yeux, l'homme affranchi de toute sujétion est en dehors du pacte social; +c'est le cas de l'étranger. En acceptant la mule du Dedjazmatch, j'avais +déjà contracté, selon les mœurs du pays, comme un premier +engagement moral envers lui. Mais en recevant un cheval de combat, je +devenais aux yeux de ses gens l'homme de leur maître; j'étais astreint à +le suivre, à participer pendant quelque temps du moins à sa mauvaise ou +à sa bonne fortune. Quelque bienveillance qu'ils m'eussent témoignée +jusque-là, j'avais été pour eux comme un être à part, sans rapport +social avec eux; j'allais désormais participer à leurs devoirs, à leurs +droits; je cessais d'être pour eux l'étranger, dans le sens antique et +hostile de ce mot, et je devenais leur confrère, leur compagnon.</p> + +<p>La Waïzoro Sahalou, qui nous avait accompagnés jusque-là, partit pour +Dima, ville d'asile, où elle devait attendre notre retour; car nous +allions décidément envahir le Liben.</p> + +<p>Quittant le plateau du Gojam, nous descendîmes pendant plusieurs +heures les pentes précipitées qui mènent à l'Abbaïe, où nous campâmes. +En face de nous, et dès les galets du fleuve, s'élançaient brusquement, +à pic en plusieurs endroits, les contreforts du plateau du Liben; +derrière nous se dressaient de la même façon ceux du Gojam. Notre armée +semblait comme perdue au fond de cet immense ravin capable d'avoir servi +à l'écoulement des eaux d'un déluge. Les berges gigantesques sont +arides, brûlées, poudreuses, dépourvues de sources, clairsemées de +broussailles et d'arbres épineux dont l'avare feuillage ne donne qu'une +dentelle d'ombre. Cette gorge serait étouffante de chaleur, si quelques +brises ne s'y engouffraient parfois; car lorsque le soleil y plonge, il +devient presque impossible de rester debout sur les galets, tant ils +brûlent la plante des pieds.</p> + +<p>Le gué reconnu, toute la journée du lendemain fut employée au passage +de l'armée; plusieurs hommes furent enlevés par les crocodiles, fort +nombreux dans le fleuve.</p> + +<p>Comme on sait, l'Abbaïe, dès sa sortie du lac Tsana, enceint le Gojam +et le Damote et en fait comme une presqu'île au milieu des terres. Son +lit, encaissé presque partout profondément, reçoit toutes les eaux +pluviales et tous les cours d'eau. Presque nulle part, le long de ses +rives, il ne féconde des moissons; les riverains ne connaissent de lui +que des maladies endémiques et des désastres. De même que le Takkazé, il +semble recueillir ses trésors, et, comme un larron, cachant son cours +dans des profondeurs, il va les déverser sur les terres de la Nubie et +de l'Égypte. Du reste, à l'exception de quelques petites rivières qui +coulent à pleins bords, tous les cours d'eau de l'Éthiopie sont des +torrents, et leurs bords, dans les kouallas ou basses terres, sont +infestés de fièvres durant plusieurs mois de l'année. Une répartition +divine, sans doute, a voulu que les deux plus grands fleuves de la +fertile Éthiopie ne pussent servir qu'à entraîner ses terres et le +surplus de sa fécondité, pour aller les distribuer à d'autres contrées +dont ils sont la providence, et auxquelles ils apportent une abondance +proverbiale depuis l'origine des siècles.</p> + +<p>Avant la pointe du jour, Ymer-Sahalou, notre chef d'avant-garde, +partit avec 2,000 hommes environ pour éclairer notre marche. Au soleil +levant, l'armée le suivit, et, après avoir gravi pendant plus de quatre +heures des sentiers tortueux et difficiles, le Prince, entouré d'un +grand nombre de chefs, atteignit un dernier ressaut spacieux et +richement cultivé, qui soutenait l'assise supérieure ou deuga du Liben. +Là nous attendait Ymer-Sahalou, avec plusieurs milliers d'hommes, qui, +dans l'espoir du pillage, s'étaient mis en marche de nuit. Les troupes +affluèrent rapidement. Le Prince les réunit par masses, et, se plaçant +derrière avec les timbaliers et quelques-uns de ses principaux +seigneurs, il désigna une petite arrière-garde pour la protection des +bagages encore engagés dans la montée. Les timbaliers battirent la +marche, et l'armée, trompettes sonnantes, s'ébranla au pas gymnastique; +prairies, cultures, jeunes arbres, broussailles, clôtures, tout fut +foulé, brisé, nivelé sous nos pas. Le Dedjazmatch et ses seigneurs +s'accordèrent à évaluer à plus de 30,000 les fantassins rondeliers, les +fusiliers à 1,900, et les cavaliers à près de 5,000. Mais les Éthiopiens +sont peu exacts dans leurs évaluations, lorsque le nombre de leurs +troupes dépasse une dizaine de mille hommes. Ils tiennent un compte plus +rigoureux des fusiliers, parce que le nombre en est toujours restreint, +et que les armes à feu constituent, outre la force, la principale +richesse mobilière des Polémarques. Il m'était fort difficile de +contrôler leur évaluation. Les masses irrégulières que nous avions sous +les yeux se déformaient d'un moment à l'autre; on ne pouvait distinguer +des files, et il n'y avait ni drapeau, ni guidon, ni fanion qui indiquât +une unité numérique à prendre pour base. Cependant, vu l'étendue du +terrain que nous occupions, et prenant pour mesure approximative +l'espace occupé par cent hommes, j'estimai à 27,000 le nombre de nos +combattants; ce qui, considérant les habitudes des armées indigènes, +impliquait que l'armée entière comptait au moins 40,000 âmes.</p> + +<p>Après une marche d'environ trois quarts d'heure, nous fîmes halte +près d'un magnifique <i>warka</i>. Lorsque les trompettes de notre +arrière-garde nous annoncèrent son approche, les timbaliers battirent au +pillage, et à cette batterie impatiemment attendue, les soldats +s'élancèrent en poussant de grandes clameurs. Les masses se rompirent, +se disséminèrent par bandes et disparurent derrière les plis du terrain; +nous entendions encore leurs cris, que nos yeux ne les voyaient déjà +plus. Le silence et la solitude où nous restâmes étaient saisissants; +notre armée s'était dissipée comme par enchantement, laissant derrière +elle le squelette d'un camp, les femmes, les plus jeunes pages, les +hommes sans armes voués aux bas services, quelques chefs et le +Dedjazmatch, qui se retira sous sa tente plantée à l'ombre du warka.</p> + + +<p>Le warka, le plus bel arbre de l'Éthiopie, ne vient pas en pays +deuga, et prospère surtout dans les plus bas kouallas, où il atteint des +dimensions colossales. Partout où il se montre, il semble attirer les +troupes de voyageurs et les caravanes, qu'il couvre d'une ombre épaisse +et spacieuse.</p> + +<p>Bientôt des colonnes de fumée s'élevant au loin, nous annoncèrent que +l'œuvre de destruction commençait.</p> + +<p>Je fis remarquer au Dedjazmatch que, dégarnis comme nous l'étions, +trois cents cavaliers gallas, bien embusqués, pourraient nous enlever +aisément, et que, bien que nombreux, nos soldats seraient impuissants à +regagner le Gojam; j'ajoutai qu'en Europe, une imprudence pareille nous +perdrait infailliblement. Le Prince sourit de mes craintes et m'expliqua +la façon dont il conduisait la guerre.</p> + +<p>Les Gallas établis au sud de l'Abbaïe ne savent faire que la guerre +d'escarmouches, leur morcellement en petites communautés hostiles les +ayant accoutumés à des engagements, où souvent le nombre des combattants +n'excède pas deux ou trois cents, et, dans aucun cas, ne dépasse cinq à +six mille. Ils ignorent l'usage des armes à feu. Leur bouclier, rond +comme celui des Gojamites, est plus convexe, un peu plus étroit et de +meilleure qualité. Ils portent à la ceinture un coutelas légèrement +courbe, à deux tranchants, dont la longueur varie entre 50 et 60 +centimètres; leur arme principale est une tragule ou javelot, à fer +large, d'une longueur qui varie entre 2 mètres et 2 mètres 30. Ils +excellent à lancer cette arme, que quelques-uns de leurs cavaliers +envoient jusqu'à 90 mètres de distance, dans les combats de cavalerie, +une distance de 40 à 50 mètres étant considérée parmi eux comme une +portée ordinaire. L'armement supérieur des Gojamites, et surtout la vue +de leurs bandes, relativement si nombreuses, les portent toujours à +fuir. Mais lorsque les envahisseurs se dispersent pour le pillage, et +surtout lorsqu'ils commencent à rentrer avec leur butin, ils font un +retour offensif, et les harcellent jusqu'au camp, profitant, pour les +accabler parfois, de leur ignorance du terrain. La sécurité des +Gojamites dépend de la fermeté et de l'intelligence du chef chargé de +diriger l'arrière-garde, dont l'importance varie selon la configuration +du pays et la réputation belliqueuse des habitants. Il est très-rare que +ces Gallas attaquent un camp un peu considérable de jour, quelque +dégarni de soldats qu'il puisse être. Le Dedjazmatch jugeait d'ailleurs +que nous étions encore trop près de l'Abbaïe pour avoir à craindre une +surprise de cette nature.</p> + +<p>L'invasion dont j'étais le témoin réveillait naturellement en moi le +souvenir de ces hordes de barbares lancées jadis à la destruction des +plus riches contrées de l'Europe, et me donnait une idée saisissante et +sinistre de ces immenses tragédies, qui, heureusement, ne se voient plus +chez nous, où chaque famille se sentait isolée en face d'une armée, dont +elle surexcitait la férocité par sa faiblesse même.</p> + +<p>Bientôt quelques cavaliers arrivèrent à toute bride, en débitant +leurs thèmes de guerre; ils rapportaient d'horribles dépouilles humaines +appendues à leurs boucliers ou au frontal de leurs chevaux. Fantassins +et cavaliers se succédèrent, chargés de butin, et poussant devant eux +des prisonniers: des femmes, des enfants et même des vieillards. Ces +tristes spectacles me portèrent à faire une remarque un peu sévère, qui, +quoique faite en mauvais amarigna, fut comprise et répétée. Au repas du +soir, pour la première fois, le Prince ne causa pas avec moi; le +lendemain, il me fit appeler avant le déjeuner et me dit:</p> + +<p>—Revenons un peu sur tes paroles d'hier. La guerre que nous +faisons te paraît peu digne de ce nom? Il faut pourtant bien réprimer +les cruautés que ces païens commettent sur nos frontières, où ils +éventrent même nos femmes enceintes. Je les menace, ils n'en tiennent +pas compte; je viens les combattre, ils n'acceptent pas la bataille; +nous détruisons alors leur pays, et comme ils sont braves, l'espoir de +se venger les ramène à notre portée. Quant aux cruautés de nos soldats, +surtout celles de nos paysans auxiliaires, je les déplore; mais d'une +part, ce sont des représailles; de l'autre, tu dois savoir que des +soldats qui agissent isolément sont ordinairement plus inhumains que +lorsqu'ils combattent par troupes. Si les panthères pouvaient aller par +bandes, elles deviendraient moins cruelles. Les Gallas ont quelques +belles qualités sans doute, mais ils ne les mettent en exercice qu'entre +eux; dans leurs relations avec nous, ils deviennent mauvais, et nous ne +pouvons les atteindre qu'en agissant comme eux. Pèse un peu toutes ces +circonstances, et avec le temps, ton opinion se modifiera, j'en suis +sûr.</p> + +<p>Un soir, rentrant fort tard, par une obscurité profonde, je trébuchai +contre un homme couché auprès des restes du feu allumé, suivant l'usage, +devant ma tente. Les hommes de garde endormis furent sur pied à +l'instant; on apporta une torche, et nous vîmes un Galla, presque nu, +qui s'était glissé parmi les dormeurs. Outre deux blessures, le +malheureux avait subi l'éviration. Je lui fis donner une boisson +composée de miel et de graine de lin, et on l'étendit sur un lit +d'herbes sèches, à côté d'un bon feu. Le lendemain, il me fit par +interprète le récit suivant:</p> + +<p>—Je suis maître de maison; j'ai épousé une fille de bon lieu, +et j'ai deux enfants. Ayant conduit mon bétail dans un district voisin, +je revenais pour prendre ma famille, lorsque je fus surpris et mutilé +par vos soldats. Ma femme avec mes enfants a été entraînée par vos +hommes, mon frère blessé et emmené également, et nos maisons sont +incendiées. Me trouvant seul au milieu de ruines, exposé aux oiseaux de +proie qu'alléchaient mes blessures, je me suis traîné du côté où ma +famille avait disparu. Les hyènes sont venues avec la nuit, et je me +suis réfugié dans votre camp. C'est le Maître du ciel bleu qui m'a +conduit, puisque je n'ai plus ni soif, ni froid, et que j'ai un lit +entre mon corps et la terre. Tu dois être un homme puissant, car ta +tente est voisine de celle de Zaoudé Guoscho; achève donc ce que tu as +commencé, fais-moi rendre ma femme, mes fils et mon frère; que je les +voie en mourant.</p> + +<p>Le Prince voulut bien consentir à ma demande. Des prisonnières nous +firent découvrir la femme du Galla, qui, après avoir longtemps parcouru +le camp avec un huissier du Prince, revint accompagnée de son beau-frère +et de deux enfants, un gentil garçon d'une dizaine d'années, et un autre +de deux ou trois ans, qu'elle portait à chevauchons sur sa hanche. Toute +la vie du blessé sembla remonter dans son regard. J'annonçai à ces +infortunés que devant nous mettre en marche le jour suivant, j'allais, +afin de les soustraire aux violences de nos traînards, les faire +escorter jusqu'à une certaine distance d'où ils pourraient rejoindre +leurs compatriotes. Le blessé demanda alors instamment à devenir mon +fils adoptif, et mes gens m'engagèrent tant à satisfaire à ce vœu +d'un moribond, que je m'y rendis.</p> + +<p>L'adoption, usage emprunté aux Éthiopiens par la plupart des peuples +qui les environnent, se pratique de la façon suivante: celui ou celle +qui adopte présente le sein aux lèvres de l'adopté, qui s'engage par +serment à se conduire comme un fils. Dans quelques endroits, selon les +circonstances, l'adoptant présente le sein et le pouce, ou, comme chez +les Gallas, le pouce seulement. Cette parenté conventionnelle, reconnue +du reste par les us et coutumes, entraîne parfois, comme toutes choses, +des conséquences abusives, mais elle produit souvent aussi les effets +les plus salutaires.</p> + +<p>En partant, le blessé me dit:</p> + +<p>—Tu m'as trouvé déchu, car je ne suis plus rien; mais je vaux +quelque chose par mes parents; on compte parmi eux de véritables fils +d'hommes, dont le bon vouloir est recherché. Tu m'as recueilli et tu as +fait rentrer en moi mon âme, en me disant: «Voilà ta femme, tes enfants, +ton frère; je te les donne.» Tu es, dit-on, d'un pays bien éloigné du +Gojam, et tu marches devant toi à travers le monde; peut-être +viendras-tu un jour chez nous. Si je vis, je te donnerai un cheval, des +bêtes grasses, du miel parfumé; mes parents et tous mes voisins +t'accueilleront comme un des nôtres, car tous dans nos pays apprendront +ta conduite envers moi. Si je suis revêtu de <i>la toge qui ne s'use +pas</i> (la terre), mes fils reconnaîtront ma dette. Quoi qu'il arrive, +que le bien que tu nous fais retombe sur toi comme une pluie!</p> + +<p>La femme, qui était jolie, ajouta:</p> + +<p>—Sois protégé de Dieu, pour m'avoir rendu mes enfants, mon +mari, mon pays et mon protecteur naturel, dit-elle naïvement en +désignant son beau-frère.</p> + +<p>J'appris à cette occasion que, comme chez les Hébreux, la loi du +Lévirat était en pleine vigueur parmi les Gallas, et que la femme du +blessé était désormais considérée comme veuve.</p> + +<p>Pendant trois semaines, nous parcourûmes par petites étapes les +woïna-deugas du Liben. L'armée allait au pillage: tantôt c'étaient tous +les soldats, tantôt ceux du camp de droite, ou du camp de gauche, ou du +camp de derrière seulement; et quand nous avions épuisé les ressources +dans un rayon de quelques milles, nous portions nos tentes plus loin. +Peu après le départ de l'avant-garde, les batteries des timbales +annonçaient que le Dedjazmatch se mettait en marche; à ce signal, +l'armée s'ébranlait en tumulte et évacuait rapidement le camp; +cavaliers, fantassins, fusiliers, femmes, pages, bêtes de charge, +porteurs de civières, fourmillaient sans ordre le long de la route; +l'arrière-garde poussait les traînards. Un passage difficile se +présentait-il, on mettait des heures entières à le franchir, au milieu +d'accidents et de rixes de toutes natures; ces jours là, l'arrière-garde +n'arrivait au camp qu'à la tombée de la nuit. À tel ou tel de ces +passages, cinq cents Gallas, bien conduits, eussent pu amener notre +déroute complète. La confiance était telle que, malgré la défense du +Prince, de petites bandes s'engageaient imprudemment dans le pays sur +les flancs de l'armée en marche, et que des maraudeurs se détachaient +vers quelque point supposé inexploré; les Gallas les enlevaient +quelquefois, comme aussi quelques traînards. De pareils actes +d'indiscipline nous firent éprouver trois ou quatre fois des pertes +sensibles; néanmoins, la moyenne ne dépassait guère une vingtaine +d'hommes par jour; l'ennemi en perdait un nombre bien plus grand.</p> + +<p>Nous montâmes sur le deuga du Liben, et nous campâmes dans des +plaines boisées où les Gallas nous inquiétèrent beaucoup. De jour, ils +attaquaient de tous côtés nos soldats au pillage, et, la nuit, malgré +les grands abattis d'arbres dont nous entourions notre camp, ils nous +assaillaient de projectiles sur plusieurs points de notre périmètre et +tuaient ainsi des hommes endormis, des femmes, des pages, des chevaux ou +des mules. Un soir, ces attaques plus multiples et plus vives nous +tinrent en éveil; il pouvait être onze heures, la lune était pleine et +nos hommes escarmouchaient en dehors de nos défenses; mais la lune se +voilant subitement, ils rentrèrent de peur d'être enlevés, car le haut +Liben est réputé pour le nombre et l'adresse de ses cavaliers. Un Galla +s'approcha de nos défenses, et, d'une voix sonore, demanda à être +écouté:</p> + +<p>—Ô fils de Zaoudé! ô Guoscho! tu comprends notre langue, +dit-il. Pourquoi viens-tu dans le pays des paisibles Gallas? Pourquoi +aiguiser sur nous tes sabres et tes javelines? pourquoi faire tonner tes +carabines? Le père du ciel lui-même ne fait pas autant de bruit que toi. +Si nos compatriotes des frontières t'ont offensé, pourquoi te venger sur +nous? Pourquoi quitter tes demeures en pierre, bien assises, pour +promener jusqu'ici tes maisons de toile, incendier, dévaster notre pays, +entraîner nos femmes, affamer nos bestiaux et pousser nos hommes au +désespoir? Souviens-toi du sang de Zaoudé. Si tu ne crains pas que nous +détruisions ton pays, crains Dieu; n'as-tu rien à lui demander? Comme tu +écouteras ma prière, il écoutera les tiennes. Rends-moi mon père fait +prisonnier aujourd'hui; il ne peut payer rançon, il est vieux, il n'a +que ses fils pour tout bien, et nous ne possédons que nos femmes, nos +enfants, nos boucliers et quelques bestiaux à peine suffisants pour nous +nourrir, tandis que tes soldats à toi égorgent tout un troupeau pour +choisir une bouchée de viande à leur goût, laissant le reste aux +vautours et aux hyènes. Ô fils de Zaoudé! renvoie-nous un vieillard qui +n'a de valeur que pour ses enfants!</p> + +<p>C'était beau de voir, au milieu de la nuit, nos soldats debout, en +armes, éclairés par les flammes dansantes du bivac, suivant +attentivement la voix vibrante de cet étrange harangueur. On lui cria +d'attendre. Avant qu'il eût achevé, un vieillard d'apparence chétive se +présenta en disant:</p> + +<p>—Ô Guoscho! c'est moi qui suis le père.</p> + +<p>Le Prince le questionnait, lorsque soudain la lune reparaissant, le +harangueur poussa un hurlement de guerre qu'il termina par un +ricanement, et nous entendîmes le bruissement des branches qu'il +froissait dans sa fuite. À distance, il nous cria:</p> + +<p>—Traîtres Gojamites! vos carabines attendaient la lune, +n'est-ce pas? Gardez le vieillard: faites-en ce que vous voudrez; mais +il ne vous servira pas d'appeau. Venez donc un peu ici, javeline à +javeline.</p> + +<p>Le Prince fit sortir une troupe avec un homme criant dans la langue +des Gallas:</p> + +<p>—Assurance! voici le prisonnier.</p> + +<p>Celui-ci criait également, mais en vain. Ils furent assaillis par des +projectiles, et, malheureusement, trois ou quatre des nôtres rentrèrent +blessés. Le pauvre vieillard tremblait en reparaissant devant le Prince, +qui lui dit:</p> + +<p>—Nous valons mieux que vous autres; va-t'en, si tu veux.</p> + +<p>Le vieillard se prosterna; puis, s'arrêtant un instant à l'issue du +camp pour s'annoncer à ses compatriotes, il disparut dans les fourrés. +L'ennemi nous cria:</p> + +<p>—À la bonne heure! Maintenant reprenons la grande affaire.</p> + +<p>Et quelques javelots vinrent de loin se ficher entre nos huttes, mais +ce fut la fin des hostilités pour cette nuit-là.</p> + +<p>La richesse du deuga du Liben, comme celle de presque tous les deugas +éthiopiens, consistait en bétail, en chevaux et en objets de valeur +faciles à soustraire à nos recherches. Ayant envoyé leurs femmes et +leurs troupeaux dans les kouallas à l'Ouest, les habitants, cavaliers +habiles et belliqueux, avaient pris tout d'abord l'ascendant sur les +nôtres, dont les chevaux du reste manquaient de nourriture suffisante. +Nos fantassins rondeliers, même nos fusiliers n'osaient guère +escarmoucher en plaine, de peur d'être enlevés par l'ennemi; enfin, nos +nuits étaient si peu tranquilles, qu'on résolut de retourner vers +l'Abbaïe, en parcourant les woïna-deugas et les kouallas, où nous +devions trouver en abondance des grains dont nous manquions, des +troupeaux, et où notre nombreuse infanterie pourrait reprendre tous ses +avantages.</p> + +<p>L'aspect du pays que nous avions parcouru depuis l'Abbaïe était fort +beau. Les Gallas, pasteurs à l'origine, se préoccupent encore avec +prédilection du soin de leurs troupeaux; c'est en les poussant devant +eux qu'ils ont marché à la conquête des terres qu'ils possèdent, et où +ils se sont établis d'une façon conforme à leur occupation favorite. Au +lieu d'être réunies en villages ou en hameaux, leurs maisons sont +éparpillées au milieu de leurs champs et de leurs prairies, et +ressemblent même à leurs anciennes tentes rondes qu'ils auraient +recouvertes en chaume. À moins d'invasion exceptionnelle comme la nôtre, +ils n'ont jamais à souffrir du passage des armées et des dévastations +qui en sont la suite. Aucun ennemi ne venant ébrancher ou abattre les +arbres qu'ils aiment tant à planter auprès de leurs habitations, la +verdure et l'ombre réjouissent partout les yeux et donnent au paysage +une richesse et une variété qui en font comme un jardin sans bornes. Le +climat sain, égal et tempéré, la fertilité du sol, la beauté des +habitants, la sécurité dans laquelle leurs demeures semblent assises, +font rêver de s'arrêter en si beau pays. Souvent, durant nos marches, on +voyait un soldat fatigué quitter son rang, s'affaisser jusqu'à terre en +glissant le long de la hampe de sa javeline et dire, en contemplant le +site:</p> + +<p>—Hein, vous autres! quel dommage que cette terre ne soit pas +chrétienne! comme on y attendrait bien la fin de ses jours!</p> + +<p>Nous apprîmes par des prisonniers que les Gallas du deuga, supposant +que nous prolongerions notre séjour chez eux, avaient convoqué leurs +compatriotes des districts éloignés, pour nous attaquer le lendemain +avec des forces considérables, consistant surtout en cavalerie. Le +Dedjazmatch transporta immédiatement son camp sur un premier versant de +la descente de woïna-deuga, où le terrain étroit, courant entre un +immense ravin, presque à pic, d'une longueur d'environ cinq milles, et +la berge du deuga, haute d'environ huit cents mètres, nous mettaient à +l'abri de la cavalerie ennemie. Le soir, il prévint par ban l'armée de +se tenir prête à se remettre en marche au petit jour.</p> + +<p>Dès que notre arrière-garde évacuait nos campements, les Gallas, qui +nous épiaient toujours, y entraient par petits groupes. J'éprouvai le +désir d'en profiter pour les voir de plus près. Comme d'habitude, le +Prince, en sortant à mule de sa tente, me donna le bonjour et m'invita +du geste à le suivre. Mais je le laissai partir. L'armée s'écoula, et +pour me soustraire aux perquisitions que l'arrière-garde faisait dans le +camp avant de le quitter, je me retirai derrière un grand rocher avec +quatre de mes hommes: l'un conduisait mon cheval, plus embarrassant +qu'utile; l'autre portait ma carabine; le troisième, mon bouclier et ma +javeline; mon drogman, un peu à contre-cœur, faisait le quatrième. +Aux timbales, aux trompettes, aux flûtes, aux cris, à tout le vacarme de +l'évacuation, succéda un lourd silence, interrompu seulement par les +oiseaux encore mal rassurés, qui, d'intervalle en intervalle, +s'encourageaient timidement à reprendre leurs chants du matin. Quoique +nous ne pussions rien découvrir, un instinct, qui depuis m'a souvent +servi dans des circonstances analogues, m'avertissait que le terrain +devenait de plus en plus hostile. Soudain, nous entendîmes le cri galla: +<i>Hallelle! hallelle!</i> signifiant: Frappe! tue! et nous vîmes trois +hommes fuyant entre les huttes et serrés de près par douze ou quatorze +Gallas. Au même instant sortirent d'une embuscade des cavaliers qu'à +leurs housses rouges nous reconnûmes pour des nôtres. À leur vue, les +Gallas se détournèrent pour gagner le grand ravin. Nous essayâmes les +uns et les autres de leur couper la retraite, mais ils avaient trop +d'avance. Arrivé un des premiers sur le bord, je pus les voir dévaler en +bondissant, comme des chamois sur les blocs éboulés qui hérissaient la +berge; ils s'arrêtèrent à une portée de fusil et nous crièrent des +injures.</p> + +<p>Nos gens de l'embuscade nous rejoignirent. C'était un chalaka ou chef +de millier nommé Beutto qui, avec une vingtaine de cavaliers, avait +voulu, courir aventure; il me sauta au cou en riant aux éclats et me +reprocha de ne lui avoir pas communiqué mon dessein.</p> + +<p>Des trois hommes poursuivis par les Gallas, l'un mortellement blessé +au mollet, et un autre le ventre ouvert, gisaient à terre; le troisième +avait eu le bonheur d'échapper à plusieurs javelines qu'on lui avait +lancées, et qui, fichées dans le sol de distance en distance, +jalonnaient la ligne en zig-zag qu'il avait suivie dans sa fuite. Un +quatrième, que nous n'avions point vu, était sans vie et affreusement +mutilé à côté d'un feu sur lequel fumaient des grillades. Les deux +blessés nous suppliaient de ne point les abandonner; mais notre position +s'aggravait d'instant en instant. Les Gallas surgissaient déjà en nombre +sur les crêtes du deuga dominant la droite de notre route vers l'armée; +ils pouvaient nous compter; notre arrière-garde devait être loin, et +pour la rejoindre, nous avions à suivre un terrain buissonneux, +favorable aux surprises. Le soldat blessé au mollet cessa brusquement +ses supplications, roidit ses membres et expira. L'autre criait:</p> + +<p>—Ô fils d'hommes, au nom de la Vierge, ne me laissez pas ici; +en moi vous rachèterez vos âmes; saint Georges veillera sur vous +jusqu'au camp!</p> + +<p>Un d'entre nous fit observer que ce serait une belle prouesse que +d'empêcher l'ennemi de mutiler le mort et d'achever le blessé; et vite, +de sa ceinture, on lui fit un bandage pour contenir ses entrailles, puis +on l'attacha en selle; le corps de son compagnon fut mis en travers sur +un autre cheval. Mais cela nous avait fait perdre quelques minutes.</p> + +<p>Nous partîmes, en appuyant notre gauche le long du ravin. Ma carabine +et celle d'un de nos compagnons, nommé Abba-Boulla, étant les seules +armes à feu de notre troupe; on nous mit en tête, comptant sur l'effet +que produirait la vue de ces armes. Beutto, avec sept ou huit cavaliers, +ferma la marche.</p> + +<p>Bientôt parurent des Gallas se glissant derrière les broussailles sur +notre droite, pour nous intercepter le passage; nous les gagnâmes de +vitesse, et ils disparurent sous bois. Nous profitâmes d'un bas-fond +pour coucher furtivement dans le lit d'un torrent, et sous des détritus +d'arbres, le cadavre de notre compagnon. Nos prudents ennemis, que nous +décélaient parfois les accidents du terrain ou le bruit des cailloux +roulant sous leurs pas, nous suivaient toujours, mais nous leur +échappions. Abba-Boulla, du haut de son grand cheval blanc, ne cessait +de braquer vers les points suspects sa carabine qu'il agitait comme un +télégraphe. Notre chance, si heureuse jusque-là, nous donna l'espoir de +rejoindre les nôtres. Chemin faisant, le blessé nous expliqua sa +mésaventure. Le désir de tuer un Galla l'avait porté à s'embusquer dans +le camp avec trois de ses camarades; mais la vue d'un bœuf égorgé, +dont la belle viande était presque intacte, les ayant mis en appétit, +ils s'oublièrent au point d'en faire des grillades qu'ils mangeaient +autour du feu, lorsqu'un javelot, en venant se ficher dans la poitrine +de l'un d'eux, fit détaler les trois autres.</p> + +<p>Ayant enfin tourné le ravin, nous arrivâmes à un endroit où +l'arrière-garde venait d'avoir affaire avec des Gallas embusqués dans +des grottes. Un jeune soldat gojamite, couché parmi sept ou huit morts, +se souleva sur son bouclier, nous regarda silencieusement d'abord, puis +nous dit:</p> + +<p>—Ô frères, soyez les bienvenus. Relevez-moi.</p> + +<p>Son calme, et la mâle élégance de sa pose me rappelèrent ces +gladiateurs des arènes romaines, qui s'étudiaient à mourir de façon à +mêler les applaudissements du cirque aux angoisses de leur agonie. À +l'assaut d'une des grottes, une grosse pierre poussée par les Gallas lui +avait brisé la jambe et l'avait envoyé rouler jusqu'au lieu où il était. +Un des nôtres le mit sur son cheval.</p> + +<p>Cependant une troupe d'une vingtaine de Gallas se démasqua résolument +et marcha sur nous. Le terrain étant trop mauvais pour les chevaux, nous +les laissâmes avec les blessés au pied d'un rocher, et nous prîmes +l'offensive avec une décision qui décontenança l'ennemi. La déroute +commence par les yeux, a dit Tacite. Les Gallas furent culbutés, ils +eurent deux hommes tués et plusieurs blessés. Le brave Beutto nous cria +de ménager le terrain, et nous empêcha de céder à l'attraction de +l'ennemi, dont la tactique était de nous éloigner de nos montures. Plus +loin, une charge imprévue, exécutée par Beutto et quelques cavaliers, +coûta encore à l'ennemi deux hommes et un cheval. Nous approchions de +notre camp. Bientôt des femmes, occupées à ramasser du bois, jetèrent +l'alarme, et nos maladroits ennemis, en voyant des cavaliers et des +fantassins accourir à notre secours, disparurent une dernière fois.</p> + +<p>À peine rentré dans ma tente, le Dedjazmatch m'envoya souhaiter la +bienvenue; il m'avait fait chercher partout pour le déjeuner; ma part +était réservée, et il voulut que je la prisse devant lui.</p> + +<p>—Si tu m'eusses consulté, seigneur maraudeur, me dit-il, je +t'eusse donné une compagnie de fusiliers, et tu eusses pu joncher +d'ennemis ta promenade.</p> + +<p>Apprenant que le Chalaka Beutto était avec moi, il le fit mander. +Celui-ci, pour excuser son acte d'indiscipline, insista sur la +coïncidence fortuite qui l'avait heureusement mis à même de me ramener +au camp. Le Prince se fit rendre un compte détaillé de notre matinée. +Les familiers forcèrent l'entrée; on fit venir de l'hydromel, les +trouvères accoururent, et l'on se mit gaîment à boire jusqu'au repas du +soir.</p> + +<p>J'avais obéi un peu étourdiment au désir de voir par moi-même ce +qu'on me racontait des Gallas guerroyant en enfants perdus. Notre +campagne tirait à sa fin, les occasions allaient manquer, et j'avais cru +pouvoir sortir un instant de la sécurité qui m'enveloppait auprès du +Prince, pour y rentrer sitôt ma curiosité satisfaite. Mais aucun passage +étroit n'ayant entravé sa route, l'armée, ce jour-là, avait fait son +étape bien plus promptement que d'habitude, ce qui nous avait empêchés +de rejoindre l'arrière-garde, quoique pendant plus de quatre heures nous +eussions accéléré le pas. Les mœurs militaires indigènes tolèrent +des escapades de ce genre; mais si, d'une part, elles dénotent un esprit +d'aventure qui ne déplait pas aux Éthiopiens, de l'autre, elles leur +paraissent peu compatibles avec un rang de quelque importance; aussi le +Chalaka Beutto, un des familiers du Prince, regardé comme destiné à un +avenir brillant, crut-il devoir s'en justifier comme d'une dernière +folie de jeunesse. Ce qui d'ailleurs nous excusait le mieux était notre +heureuse chance d'avoir recueilli deux blessés abandonnés par +l'arrière-garde.</p> + +<p>Quelques années après, l'armée traversait une rivière dont le gué +était dangereux, et j'étais en aval avec une troupe de nageurs pour +venir en aide aux hommes que le courant entraînait. Parmi ceux qu'on +retira de l'eau, il s'en trouva un ayant sur l'abdomen une large +cicatrice, et mes gens lui ayant demandé à quelle affaire il avait reçu +cette blessure:</p> + +<p>—En Liben, dit-il; votre maître était encore parmi mes +sauveurs, et je désire le remercier cette fois.</p> + +<p>En deux mots, il raconta aux assistants à quel heureux hasard il +devait d'avoir échappé aux Gallas; puis il vint me saluer et s'en alla.</p> + + +<p>L'armée marcha encore deux jours, de façon à faire croire à l'ennemi +que nous allions repasser l'Abbaïe; mais, faisant volte-face, nous +remontâmes sur un woïna-deuga, dans l'espoir que les habitants, nous +ayant vus descendre vers l'Abbaïe, auraient ramené leurs troupeaux, qu'à +notre première approche ils avaient mis en sûreté dans un quartier +éloigné. Notre stratagème ne nous réussit qu'imparfaitement.</p> + +<p>Non loin de là, se trouvait un monument monolithe, célèbre par la +vénération dont il était l'objet chez les Gallas. Les traditions +gojamites l'attribuaient au conquérant Ahmed Gragne. Selon les unes, +Gragne poursuivant les débris de l'armée impériale jusqu'en Liben, pays +alors chrétien, qui faisait partie du Grand Damote, après avoir fait +incendier les églises, dressa ce menhir ou pierre fichée, pour indiquer +le <i>kibleh</i> ou direction de la Mecque; selon d'autres, il la planta +comme borne d'une de ses courses victorieuses; selon d'autres enfin, +c'était une pierre tumulaire marquant le lieu où un de ses favoris était +tombé en combattant. Ces traditions s'étaient converties chez les Gallas +en superstitions grossières qui les portaient à vénérer cette pierre, à +lui faire, à certaines époques de l'année, des onctions de beurre, de +graisse et de parfums, et à y accomplir des tauroboles et même, dit-on, +des sacrifices humains. Le Dedjazmatch crut de son devoir de chrétien de +détruire ce monument d'idolâtrie; sa vanité se trouvait d'ailleurs +flattée de l'idée d'effacer les traces du conquérant musulman. Laissant +l'armée au camp sous le commandement du chef d'avant-garde, il partit à +la pointe du jour, avec huit à neuf cents cavaliers d'élite, et après +environ trois heures de marche, nous atteignîmes le monolithe.</p> + +<p>Ce monolithe, haut de près de deux mètres, était dressé au sommet +d'une petite butte. L'aspect des terrains environnants donnait à +supposer qu'il avait dû être apporté de loin. Sa forme un peu en pointe +était celle d'une pierre druidique; des amulettes, des onctions de +beurre, des péritoines d'animaux et des parfums couvraient sa partie +supérieure; des fils votifs de différentes couleurs entouraient sa base, +où l'on voyait l'usure produite par les armes que les Gallas y +aiguisaient afin de les rendre victorieuses.</p> + +<p>—Qui m'aime fasse comme moi! dit le Prince, en jetant quelques +broutilles contre l'idole. Et grâce à l'empressement de chacun, elle +disparut sous un énorme bûcher. Bientôt l'intensité des flammes força +notre cercle à s'élargir. Nous espérions que la pierre éclaterait; mais +lorsque le combustible se fut affaissé en cendres, elle reparut dans son +intégrité. On dispersa le feu. Plusieurs hommes chargèrent à bras un +tronc d'arbre, et, balançant leurs efforts, donnèrent à plusieurs +reprises de ce bélier improvisé; mais elle resta encore inébranlée. Les +superstitions des assistants s'éveillaient, lorsqu'un homme vigoureux, +en ruant une lourde pierre, fit enfin sauter un éclat du sommet. On +poussa des hourras.</p> + +<p>—Très-bien! dit le Prince, mais cela ne suffit pas; dussé-je +venir camper ici, il faut que je la détruise.</p> + +<p>Au moyen de forts <i>enkassés</i>, espèce d'épieux, on la déchaussa à +grand'peine, sa partie enfouie étant la plus longue et la plus grosse; +on la fit basculer sur un lit de bois sec, on l'entoura encore de +combustible, et après qu'elle eut été maintenue longtemps encore dans un +immense brasier, elle finit par se fendiller de toutes parts. On la +brisa; et, jaloux de compléter l'œuvre de destruction, on combla +sa large alvéole et l'on dispersa au loin les fragments de ce monument +d'idolâtrie.</p> + +<p>Mais les préoccupations du Prince et des chefs étaient déjà tournées +d'un autre côté; on apercevait à l'horizon des bandes noires glissant +dans la direction de notre camp. Pendant les quelques heures que nous +venions de passer au même endroit, les Gallas, qui, le matin, n'avaient +fait qu'apparaître à distance par petits pelotons, rassemblaient leur +cavalerie pour intercepter notre retour.</p> + +<p>Excepté sur quelques points, le terrain à parcourir était plat; nos +neuf cents cavaliers ne redoutaient pour eux-mêmes aucune rencontre, +mais nos gens à pied allaient entraver leurs évolutions. Lorsque le +Dedjazmatch ne prenait pour escorte que de la cavalerie, il arrivait +ordinairement que, malgré ses ordres, des fantassins, dans l'espoir +d'avoir à se signaler sous ses yeux, suivaient à leurs risques et périls +les mouvements rapides de l'escorte; de plus, pour ménager leurs chevaux +de combat, beaucoup de cavaliers les faisaient conduire à la main par +leurs palefreniers ou leurs servants d'armes à pied; ce qui fit qu'en +cette circonstance, étant partis le matin, imparfaitement renseignés, et +croyant n'avoir à faire qu'une petite course avant le déjeuner, nous +nous trouvions à plusieurs lieues de notre camp, avec plus de quatre +cents fantassins à protéger en plaine contre la cavalerie ennemie.</p> + +<p>On s'était bien aperçu du danger qui grandissait autour de nous, mais +en véritable soldat chacun avait dissimulé cette préoccupation: les +chefs se plaisantaient sur leur gaucherie à manier l'enkassé ou à faire +du bois; les soldats se livraient à mille espiègleries. On avait ri et +joué comme des enfants. Notre besogne terminée, le silence se fit +subitement. Le Prince excepté, chacun quitta sa toge, s'alestit, +s'assura de ses armes, du harnais de son cheval, et nous partîmes: deux +cents cavaliers environ en avant-garde, les piétons, nos trente +fusiliers et les hommes à mule au centre; le Prince à l'arrière-garde; +chaque corps étant à environ cent mètres l'un de l'autre. Nos fantassins +prirent le pas gymnastique, et bientôt les cavaliers ennemis, qu'on +estima à plus de deux mille, nous enveloppèrent en fer à cheval. Je fus +frappé de l'entente avec laquelle nos gens, sans ordres donnés, +répondirent à cette manœuvre. Nos trois corps serrèrent les +distances; éclaireurs, flanqueurs, escarmoucheurs, relais, se +détachèrent simultanément et prirent l'offensive sur tous les points. +Les Gallas essayèrent d'arrêter l'avant-garde, et la décision qu'ils +mirent à la charger nous donna lieu un instant d'appréhender que la +mêlée ne s'engageât. Mais des contre-attaques habilement faites par nos +flanqueurs maintinrent le combat d'escarmouches; et sans dévier de notre +route, nous continuâmes à avancer rapidement, combattant toujours de +façon à refuser le combat sur place. Le Prince, sachant combien les +Gallas redoutent les armes à feu, mais s'enhardissent après une décharge +inefficace, défendit aux fusiliers de tirer sans son ordre. Il est à +croire que la présence de ces fusiliers préserva notre centre, car les +ennemis l'ayant chargé en force une fois dans l'intention de nous +couper, s'en détournèrent à portée de traits et ne s'attaquèrent plus +qu'à l'avant ou à l'arrière-garde. Le terrain devenait-il mauvais, ils +nous précédaient à droite et à gauche et nous attendaient plus loin. +Nous fîmes ainsi retraite, au milieu d'attaques, de contre-attaques, de +feintes, de ruses et de surprises réciproques, chaque accident de +terrain donnant lieu à des manœuvres d'une physionomie nouvelle. +Après des tentatives infructueuses contre l'avant-garde, l'ennemi essaya +d'entamer l'arrière-garde, en la chargeant obliquement des deux côtés à +la fois. Jusque là, le Dedjazmatch était resté à mule; il monta à +cheval, quitta sa toge, et, le front haut, bouclier et javeline en mains +avec une trentaine de cavaliers, il se porta en première ligne sur les +points les plus menacés. Son calme, ses allures fières et résolues +suffisaient à faire reconnaître en lui le chef princier de tous ces +combats qui tourbillonnaient dans la plaine; ses grands yeux étaient +fixes, sa lèvre frissonnante souriait de ce sourire particulier à +l'homme énergique qui s'anime tout en méprisant le péril. Deux ou trois +fois, passant à côté de nos fantassins, il leur cria:</p> + +<p>—Bon pas et courage! nous ne vous laisserons pas ici.</p> + +<p>Nos escarmoucheurs se multipliaient pour refuser à l'ennemi toute +prise sérieuse. Parfois, une troupe compacte de trente à quarante Gallas +s'élançait pour couper un peloton de six à huit cavaliers; un parti des +nôtres s'élançait au secours; l'ennemi se dérobait en demi-cercle, +fuyait penché sur ses chevaux et se couvrant de ses boucliers; un autre +parti ennemi contre-attaquait; les nôtres voltaient, fuyaient vers nous, +étaient secourus, et, lorsque des jouteurs de l'un ou de l'autre parti +échappaient à grand'peine, de toutes parts on applaudissait par des +hourras. Il était beau de voir, autour de cette petite troupe de +fantassins, les cavaliers Gallas et Gojamites fourmillant dans la +plaine, s'épier, s'interpeller, se charger, se fuir, s'entremêler et se +disjoindre au galop furieux de leurs chevaux; et les courbes gracieuses +que les javelines décrivaient dans l'air, et le bruit sourd des +boucliers qu'elles déchiraient; les thèmes de guerre, les cris, les +injures, les hourras, et la fougue intelligente des chevaux, qui, les +crins au vent, les naseaux bas, passaient et repassaient, en faisant +résonner le sol. Par moments, on eût dit de gais carrousels en l'honneur +du Prince. Une expérience savante présidait à tous ces mouvements, si +désordonnés en apparence.</p> + +<p>Nous arrivâmes enfin près d'un bois qui devait nous mettre à couvert +pendant plus d'un kilomètre. Un grand nombre d'ennemis prirent les +devants pour nous en disputer l'entrée. Nos fantassins s'avancèrent +résolument avec la cavalerie aux ailes; nos fusiliers firent leur +première décharge, et, quoiqu'elle fût peu efficace, les Gallas se +dérobèrent à droite et à gauche, et à l'orée du bois, nous fîmes une +halte dont nos chevaux et surtout nos piétons avaient grand besoin. Peu +après, nous traversions une novale hérissée de souches fraîchement +coupées qui forçaient nos chevaux à changer de pied à tous moments. Une +pesée inégale sur les étriers fit tourner ma selle; je roulai à terre; +mon cheval s'échappa du côté de l'ennemi, évita d'abord la chasse que +lui donnèrent Gallas et Gojamites et fut repris par un des nôtres. Un +groupe de cavaliers était venu m'entourer dès l'instant de ma chute, +d'autant plus intempestive, que le désir de me protéger pouvait amener +le combat sur place. Peu après cet incident, nous arrivâmes en vue de +notre camp établi sur des collines. Les Gallas, nous ayant harcelés +encore un peu, s'arrêtèrent et nous donnèrent l'adieu, en poussant des +cris, mêlés d'injures et d'éloges. La nuit tombait lorsque nous +rentrâmes. Les chefs étaient tout glorieux d'avoir détruit du même coup +une idole païenne et un monument de la conquête musulmane, et de ramener +tous nos piétons, après avoir déjoué en plaine les efforts de plus de +2,000 cavaliers ennemis. Chacun était d'autant plus satisfait, que si +les Gallas eussent réussi à engager le combat sur place, pas un de nous +probablement n'eût rejoint l'armée.</p> + +<p>Il semblera peut-être, vu notre infériorité numérique et les +conditions défavorables dans lesquelles nous eûmes à opérer, que c'est +grâce au manque de décision de nos adversaires que nous avons pu +exécuter notre retraite. Il n'en est rien cependant. En Éthiopie, dans +presque toute l'Afrique, en Arabie et dans la plupart des contrées +d'Asie, prévaut le principe instinctif, que toute impulsion violente +s'usant d'elle-même, il faut attendre, pour la combattre, que sa force +initiale soit affaiblie. C'est ce même principe appliqué à la conduite +des affaires, qui donne aux diplomates de ces pays une supériorité mise +trop souvent au service de mauvaises causes. Quoique les Éthiopiens, en +grande majorité, n'emploient que l'arme blanche, il est rare qu'ils +répondent à une attaque de façon à s'entrechoquer du premier coup. Le +combat débute, en général, par un échange plus ou moins répété +d'attaques, de retraites et de retours offensifs; et ces préliminaires +amènent le combat de pied ferme ou la mêlée, selon les conditions de +terrain ou les causes morales qui jaillissent du conflit même. Il peut +arriver que ces évolutions préliminaires ayant causé des pertes +sensibles, les partis se séparent sans en venir à une mêlée; comme +encore la victoire peut dès ce moment se décider si l'un des deux +décèle, par un flottement ou d'autres signes, la perte de son assurance. +En ce cas, il ne tardera pas à être rompu et morcelé, à moins que ses +champions d'élite ne lui redonnent l'ascendant par quelque initiative +énergique. Ces moments de crise sont ceux qui fournissent le plus à la +verve des trouvères, et c'est à en profiter que vise l'ambition des plus +intrépides. Quoiqu'il n'y ait pas de commandements, attaques et +retraites se font avec ensemble, au pas de course et sur une ou +plusieurs lignes de profondeur; elles sont inspirées par le désir de +prendre ou de refuser tel ou tel avantage de terrain, de position, par +celui de couvrir un blessé, de relever un cadavre ou par d'autres motifs +analogues. Le combat singulier débute de la même façon, seulement, comme +les adversaires n'ont à se préoccuper que de leur propre personne, leurs +évolutions se succèdent plus rapidement et donnent lieu à une escrime, +où l'agilité, l'adresse et surtout la puissance des poumons ont souvent +plus de part que le courage. Deux troupes de fantassins rondeliers +s'avancent l'une vers l'autre. À partir de quinze à dix-huit mètres, +moyenne du jet efficace de la javeline pour les fantassins, elles +commencent à darder quelques traits; les plus hardis, tenant la javeline +par le talon, s'abordent, s'attaquent à coup d'estoc, et quelquefois +avant même qu'un seul homme tombe, une des troupes bat en retraite +devant l'ennemi, qui la poursuit de près, saisissant les occasions de +frapper; puis soudain elle fait volte-face et prend l'offensive; et les +rôles s'échangent ainsi successivement, jusqu'à ce que la mêlée +s'engage, soit par l'effet de l'entraînement de ceux qui poursuivent, +soit, ce qui est plus fréquent, parce que ceux qui cèdent le terrain, +espérant désordonner leurs adversaires, font volte-face subitement et de +façon à la rendre inévitable. Les fantassins Gojamites sont bien plus +habiles que les Gallas à combattre en troupes de cette façon; et à cause +de la vivacité plus grande de leur caractère et de leurs mouvements, les +natifs des kouallas sont en général supérieurs à ceux des deugas. C'est, +comme on le voit, la tactique du combat des Horaces et des Curiaces; +aussi, personne en Éthiopie ne songerait-il à louer ou à blâmer la fuite +de l'Horace vainqueur.</p> + +<p>La cavalerie emploie la même tactique, mais d'une façon plus +accentuée, les évolutions ayant lieu à fond de train et sur un champ +plus étendu. Les mêlées sont bien moins fréquentes, quoique les corps à +corps soient plus communs, deux partis pouvant s'entremêler et se +disjoindre presque aussitôt. Quand les cavaliers en viennent aux mains, +avant d'être à portée de javeline, c'est-à-dire à environ trente mètres, +moyenne du jet pour les cavaliers, les uns tournent bride et cèdent le +terrain, en accélérant l'allure, à mesure que les autres approchent. Ils +fuient, le regard en arrière, comme les fantassins, et le bouclier sur +la croupe du cheval, prêts à couvrir leur monture ou leur personne; les +bons cavaliers protégent ainsi jusqu'aux jarrets du cheval; puis à +l'instant opportun, ils reprennent l'offensive comme dans le combat à +pied. Le moment difficile, principalement pour le cavalier, est celui où +il faut volter, soit pour fuir, soit pour prendre l'offensive; dans ce +mouvement, outre qu'il découvre sa personne, il présente la plus grande +surface de son cheval. Si l'un des partis est mieux monté, ou si ses +chevaux sont plus frais, il peut, en donnant la chasse, rompre et +diviser la troupe ennemie. On voit de quelle importance est le cheval +dans ce genre de combat, et l'on comprend pourquoi les cavaliers +éthiopiens ont maintenu l'antique usage, rapporté dans la Bible, +d'exécuter leurs marches à mule ou à bidet, afin de conserver au cheval +de combat toute sa vivacité et sa souplesse. Aussi, tel qui n'a qu'un +cheval ira à pied des journées entières en le conduisant à la main.</p> + +<p>En conséquence de son armement et de sa manière de combattre, le +fantassin rondelier a peu de chance de réussir contre un cavalier, +partout où le terrain laisse au cheval la liberté de ses mouvements; et +un corps de plusieurs mille fantassins, dépourvu de fusiliers, se +laissera presque toujours entamer sérieusement par quelques centaines de +cavaliers. Néanmoins, la cavalerie donne rarement à fond contre +l'infanterie; elle sert à disperser un corps de fantassins déjà en +désordre, à éclairer les marches, à engager le combat; dans les +batailles rangées, on en forme la réserve, on la place aux ailes pour +tourner l'ennemi ou le prendre d'écharpe, mais on évite de l'opposer à +une infanterie compacte. De même que l'infanterie, lorsque deux corps de +cavalerie dépassent quelques centaines d'hommes, ils engagent rarement +une action générale; ils prennent position et combattent par +détachements; et d'habitude, lorsque deux armées de quinze à trente +mille hommes chacune se sont campées en face l'une de l'autre, leur +cavalerie, appuyée par des lignes d'escarmoucheurs à pied, tant +rondeliers que fusiliers, combat des heures entières et même durant +plusieurs jours, pendant que le gros des deux armées reste en bataille. +Les chefs ignorant l'art de manœuvrer les masses, c'est en dernier +ressort ordinairement qu'ils commettent la victoire aux éventualités qui +résultent du choc de multitudes; ils essaient de la remporter ou de la +préparer au moins par des combats dont la direction leur échappe moins, +mais qui amènent quelquefois malgré eux l'action générale.</p> + +<p>Les fusiliers ne combattent guère qu'en tirailleurs, soutenus et +protégés en pays de montagnes par des rondeliers, auxquels, en plaine, +on adjoint de la cavalerie. Cette nécessité provient de l'imperfection +de leur fourniment, de la lenteur qu'ils mettent à recharger leur arme, +et de ce que n'ayant pas de bouclier, ils seraient sans protection +contre les javelines. Ils se déploient en tirailleurs derrière une ligne +de rondeliers et de cavaliers, dont la tactique consiste à aller +attaquer l'ennemi et à le ramener de façon à le mettre à leur portée. +Lorsque sur le lieu du combat, il se trouve un bouquet d'arbres ou un +accident de terrain favorable, les fusiliers s'y postent, et la visée +des combattants étant soit de les débusquer, soit de les soutenir, ces +points forment le centre de combats souvent longs et acharnés.</p> + +<p>Les populations chrétiennes de la Haute-Éthiopie, c'est-à-dire celles +comprises entre la mer Rouge et l'Abbaïe à l'Est et à l'Ouest, le Lasta +et l'Idjou au Sud, le Wohéni et le Wolkaïte au Nord, sont redoutées de +tous les peuples voisins, les Turcs exceptés. Elles doivent cet +ascendant avant tout peut-être à ce qui reste de leur organisation +féodale: les terres allodiales dites de bouclier, de javeline ou de +cheval, étant encore en assez grand nombre, les tenanciers de ces +modestes investitures entretiennent encore le sentiment de dignité +martiale, qu'engendre l'habitude de se garder soi-même, tant la liberté +et la responsabilité donnent de la valeur à l'homme et développent les +ressources d'un ordre social même bien imparfait. De plus, la +configuration accidentée de leur pays, dont les deugas, woïna-deugas et +kouallas offrent tant de ressources comme positions de défense, +accoutume les populations à en tirer un certain parti élémentaire et +entretient cet esprit militaire, qui enseigne jusqu'au dernier paysan à +se suffire, à compter sur lui-même, et le rend apte à passer sans effort +de la vie agricole à celle des camps. Cet état de choses permet de +réunir promptement des armées et de leur faire tenir la campagne pendant +plusieurs mois. C'est ainsi que ces populations ont pu arrêter jusqu'à +présent l'invasion des Gallas, qui, par suite de leur organisation +politique et de leurs mœurs plus républicaines et patriarcales que +féodales, ne peuvent que difficilement opérer une concentration de +forces de quelque durée.</p> + +<p>Quoiqu'ayant conduit des armées de plus de 200,000 hommes, les Atsés +et leurs Polémarques semblent n'avoir jamais eu une science militaire +plus avancée qu'aujourd'hui. La stratégie, la fortification, la +castramétation sont, comme la tactique, à l'état d'enfance. Les armées, +dont la marche est ralentie par les femmes et les gens de service +qu'elles traînent à leur suite, ne peuvent guère espérer surprendre par +des mouvements imprévus, à cause de la connaissance que tous ont du +pays, et de la diffusion rapide des nouvelles. Les travaux de +fortification consistent à achever grossièrement de rendre défensibles +les monts-forts, que, grâce à l'habitude géologique du pays, on trouve +dans la plupart des provinces. Les chefs de corps déterminent l'assiette +d'un camp d'après des considérations plutôt politiques que militaires, +et ils ne songent jamais à le fortifier de retranchements. Ils ont bien +entendu parler de travaux analogues, mais ils n'en font aucun cas pour +eux-mêmes. Quant à la tactique, les bandes étant organisées sur des +bases plutôt civiles que militaires, et ne contenant aucune de ces +unités divisionnaires qui forment comme des articulations nécessaires +aux manœuvres, leurs mouvements sont réduits à peu près aux +évolutions que nous avons citées plus haut. Le Polémarque est +ordinairement instruit par ses espions de l'ordre de bataille projeté +par l'ennemi; de concert avec ses principaux officiers, il arrête le +sien en conséquence, et ordinairement les soldats suppléent aux lacunes +par des décisions qu'ils se communiquent au moyen de passe-paroles. La +disposition la plus commune consiste à mettre en première ligne les +fusiliers et les escarmoucheurs rondeliers entremêlés de pelotons de +cavalerie; ces troupes engagées, on fait avancer, successivement ou à la +fois, des masses d'infanterie de plusieurs rangs de profondeur et +disposées en trois corps de bataille, pendant que la cavalerie essaie de +tourner l'ennemi. En général, le Polémarque se tient au centre, derrière +ses timbaliers qui battent la charge, et contre lesquels se dirige le +principal effort de l'ennemi; derrière le centre, on place ordinairement +des troupes de réserve, prêtes à renforcer les lignes qui fléchissent. +Quelquefois le Polémarque laisse ses timbales au centre, pour y figurer +sa présence, et il prend la conduite de cette réserve dont la direction +décide souvent de la victoire. Quelques Polémarques, désireux +d'accomplir des prouesses personnelles, donnent la conduite des +différents corps à leurs principaux officiers, et, accompagnés seulement +de leurs comités ou commensaux intimes, vont combattre à une des ailes. +Mais, durant la bataille, bien qu'il leur soit impossible, quelque poste +qu'ils occupent, d'opposer aux urgences accidentelles une manœuvre +improvisée de quelque importance, chefs et soldats désapprouvent une +ardeur, qui, tout en témoignant de l'intrépidité de leur chef, met en +péril sa sûreté.</p> + +<p>La bataille une fois bien engagée, les différents corps échappent +complètement à la direction des chefs, qui ne combattent plus que pour +leur compte personnel. Sans confiance dans la cohésion de leurs rangs, +les bandes se désordonnent promptement, et leurs mouvements ne dépendent +plus que de ces vertiges qui sillonnent les amas d'hommes. Aussi les +paniques éclatent-elles fréquemment au milieu de ces collisions +chaotiques, d'où la victoire surgit presque toujours d'une façon +imprévue.</p> + +<p>Deux bandes s'acharneront quelquefois l'une contre l'autre dans une +mêlée persistante, mais en général les batailles sont d'autant moins +longues et sanglantes que les combattants sont plus nombreux. Quant aux +combats entre petites troupes, ils sont quelquefois fort opiniâtres. +Pendant notre séjour à Goudara, deux bandes de rondeliers, l'une de 163 +hommes et l'autre de 206, en vinrent aux mains en Metcha sur une +question de préséance insignifiante. La plus nombreuse fut battue: il +n'en survécut que 38 hommes dont plusieurs blessés; des vainqueurs, il +n'en resta que 76, dont plus de la moitié étaient aussi blessés. Le +centenier qui commandait ces derniers fut tué; l'autre centenier +survécut à ses blessures. Les paysans accourus en armes avaient tenté +d'arrêter le combat; d'un commun accord, les combattants, quoique +inférieurs en nombre, leur avaient couru sus, les avaient dispersés, +puis ils avaient recommencé à s'entre-détruire. Le lendemain, en +relevant les morts, on en trouva qui étreignaient encore leur dernier +adversaire. Les vainqueurs attribuèrent leur victoire et l'acharnement +du combat aux prouesses et surtout à la verve d'un des leurs, trouvère +en réputation. Jamais ses inspirations n'avaient été aussi entraînantes, +aussi heureuses; il y mourut; mais jusqu'au dernier soupir, il ne cessa +d'électriser les deux troupes. Ses camarades étaient à jeun depuis la +veille, et quelques-uns se plaignaient d'avoir soif. Voici une des +dernières strophes qu'il leur chanta:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i2">«Ô frères, vous avez faim et soif! ô véritables fils de ma mère,</p> +<p class="i0">»N'êtes-vous pas des oiseaux de proie? Allons, voilà les viandes ennemies!</p> +<p class="i2">»Et moi, je serai votre écuyer tranchant! en avant!</p> +<p class="i0">»Et, si l'hydromel vous manque, je vous donnerai mon sang à boire!»</p> +</div></div> + +<p>À la suite de combats importants, il est très-difficile d'arriver à +une appréciation exacte du chiffre des pertes; les indigènes se +contentent des termes <i>peu</i> et <i>beaucoup</i>.</p> + +<p>Une armée, une fois sérieusement aux prises, a très-rarement su se +dégager et opérer sa retraite; toute l'infanterie reste prisonnière; la +cavalerie se retire par petits détachements et quelquefois par masses. +Les troupes vaincues ne sont pas plutôt morcelées et prisonnières, que +les vainqueurs se précipitent au pillage du camp; leur cavalerie ramasse +les piétons en fuite et engage avec les fuyards à cheval des combats qui +font parfois plus de victimes que la bataille même. Quelque bande de +rondeliers, profitant de la confusion, s'éloignera du champ de bataille, +mais ordinairement elle tombe aux mains des paysans, qui ont l'habitude +de garder les passages sur les derrières des armées prêtes à en venir +aux mains; néanmoins il échappe toujours des groupes de cavaliers, d'une +défaite même complète. Lorsqu'on connaît les localités, on peut, avec de +la résolution et un peu de chance, décourager les poursuivants et se +dégager des paysans, qui se montrent presque toujours impitoyables. Il +arrive aussi que les prisonniers mal gardés se retournent contre leurs +capteurs et ressaisissent la victoire. Enfin, il est aisé de se figurer +à combien de péripéties donnent lieu deux armées de 30 à 40,000 hommes +chacune, se débattant dans un même hasard. Il est bon d'ajouter que sur +le champ de bataille, à ces moments de crise, durant lesquels +malheureusement les soldats de tout pays peuvent se livrer impunément à +des actes de cruauté gratuite, ces actes sont peu communs parmi les +soldats éthiopiens, et les traits de générosité fort nombreux. Il est +consolant de voir que ceux-là même dont la profession est de tuer +l'homme, s'exposent très-fréquemment pour lui sauver la vie. Ils le font +avec simplicité, et ils ont ordinairement cette pudeur virile, qui leur +fait dédaigner, de la part de ceux qu'ils ont sauvés, ces démonstrations +verbeuses dont le moindre inconvénient est d'user la reconnaissance. Un +mot, un serrement de main, un geste même leur suffit. D'ailleurs le +sauvé d'aujourd'hui peut devenir le sauveur du lendemain.</p> + +<p>Les Éthiopiens attaquent un camp la nuit et de préférence au point du +jour; mais ces surprises pourraient être exécutées bien plus +fréquemment, vu la négligence avec laquelle les camps sont gardés. Quant +aux attaques contre une armée en marche, qui offriraient des chances à +peu près certaines de réussite, elles n'ont lieu que très-rarement.</p> + +<p>Le siége des monts-forts mérite à peine ce nom; on leur donne +rarement l'assaut, et comme les indigènes n'ont ni canon, ni machine de +guerre, ils se bornent à des blocus. Ces forteresses sont prises par +trahison ou par coups de mains; elles sont défendues principalement par +des fusiliers et des blocs de pierre qu'une poussée suffit à faire +rouler sur les sentiers escarpés qui y conduisent.</p> + +<p>Les fusiliers, malgré la mauvaise qualité de leurs armes et le manque +de discipline, constituent la principale force des armées. Les Égyptiens +et les Turcs interdisent l'introduction des armes à feu par le Sennaar +et Moussawa; la contrebande y supplée par Moussawa, mais d'une façon +languissante, et les chefs du Tegraïe tâchent d'en profiter, à +l'exclusion des autres provinces, ce qui fait qu'à l'inverse des +chevaux, les armes à feu sont plus rares à mesure qu'on avance à l'Ouest +du Takkazé. À l'époque où je me trouvais dans le pays, les deux armées +les plus nombreuses étaient celle du Ras Ali et celle du Dedjadj Oubié. +Ce dernier tenait tout le pays situé entre Gondar et la mer Rouge; on +estimait à seize mille les fusils de son armée, et l'on croyait qu'il en +avait environ douze mille en dépôt, tant dans ses monts-forts du Samen, +que dans quelques villes d'asile. Malgré son industrie, il n'avait pas +pu réunir, assurait-on, plus de onze mille cavaliers; on évaluait ses +rondeliers à plus de quarante mille. L'armée du Ras Ali, quoique plus +nombreuse, comptait à peine quatre mille fusiliers; mais on estimait à +trente-cinq mille le nombre de ses cavaliers<a id="footnotetag15" +name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a>, et ses +rondeliers à plus de quatre-vingt mille.</p> + +<blockquote class="footnote"><p><a id="footnote15" + name="footnote15"></a><b>Note 15: </b><a + href="#footnotetag15">(retour)</a> Ces chiffres ne représentent que + des appréciations; on sait déjà que les indigènes ne tiennent pas un + compte exact du nombre de leurs troupes, lorsqu'elles dépassent + certaines proportions. Je n'ai point vu ces deux armées réunies, mais + j'ai parcouru les terrains occupés par leurs campements; j'ai pris les + évaluations, admises par tous, du nombre de troupes que chacun des + grands vassaux conduisait ordinairement au secours de son suzerain; + enfin j'ai pris celles des chefs les plus à même de juger de la + vérité, et je me suis arrêté à des chiffres bien inférieurs à tous + ceux qui m'étaient ainsi fournis. J'ai tenu compte également de cette + circonstance que tel grand vassal qui pourra, dans sa province, mettre + en ligne 14 ou 20,000 hommes, par exemple, ne marchera quelquefois au + secours de son suzerain qu'avec 8 ou 12,000 hommes, si la guerre est + impopulaire, si la campagne s'annonce comme devant être longue ou + funeste, ou si le vassal lui-même est incertain dans son obéissance. + Depuis que le D. Oubié avait dépossédé la famille Sabagadis et que + toutes les provinces de Tegraïe lui étaient soumises, il était à peu + près assuré de pouvoir réunir en douze ou quatorze jours une armée au + moins aussi nombreuse que celle que nous lui avons attribuée. Il n'en + était pas de même du Ras Ali, que ses États moins compacts, et ses + grands vassaux plus belliqueux et plus indépendants exposaient à des + refus fréquents ou même à des actes de rébellion ouverte. De plus, le + Gojam dont il réclamait la suzeraineté ne se trouve point compris dans + l'évaluation de son armée, qui, d'après les renseignements toujours + vagues, n'aurait guère dû être inférieure à 140,000 hommes, si ses + vassaux et arrière-vassaux fussent accourus à son ban.</p> +</blockquote> + +<p>On comprend que la moins nombreuse de ces deux armées avait dépassé +le chiffre au delà duquel un accroissement numérique, loin d'être un +accroissement de force, devenait au contraire une cause de faiblesse, +par suite de l'inhabileté des Polémarques éthiopiens à faire +manœuvrer des corps de troupes considérables. Aussi, avant d'en +venir à une rupture et à une grande bataille, ces deux rivaux se +sont-ils combattus indirectement par de savantes combinaisons +politiques, qui amenèrent plusieurs fois leurs vassaux ou leurs alliés à +se mesurer avec des forces ne dépassant pas quinze mille hommes. Du +reste les armées nombreuses nuisent bien plus à l'Éthiopie par les +dévastations qu'occasionnent leurs marches et par les déplacements +d'autorité qu'entraîne la victoire, qu'elles ne se nuisent +réciproquement par des faits de guerre proprement dits.</p> + +<p>Dans un pays où l'on se sert principalement de l'arme blanche, et où +les chevaux sont nombreux, la cavalerie prend naturellement toute son +importance et donne pour ainsi dire le ton aux combats, même à ceux +d'infanterie. Aussi, pour les indigènes, même pour ceux du Tegraïe, où +les chevaux sont rares et les armes à feu communes, l'homme qui combat à +cheval représente le type de l'homme de guerre. Quoiqu'ils redoutent les +fusiliers, leur esprit se refuse à leur attribuer une efficacité +d'action aussi grande qu'aux cavaliers, dont les moindres faits +militaires ont d'ailleurs, à leurs yeux, un caractère de bravoure et de +noblesse qu'ils sont loin d'attribuer aux faits accomplis au moyen +d'armes à feu. On peut s'expliquer ainsi pourquoi, malgré l'introduction +de ces armes, les fantassins ont continué de conformer leur tactique à +celle du cavalier, et de pratiquer ces fuites et ces retours offensifs, +très-appropriés à l'emploi des armes blanches, mais qui, au premier +aspect, semblent ne donner lieu qu'à des simulacres de combats.</p> + +<p>Comme on l'a vu, la tactique du cavalier est celle des Scythes, des +Parthes et des Numides; il dresse son cheval, comme ceux d'Énée loués +par Homère, à suivre et à éviter l'ennemi, et s'il doit être hardi à +l'attaque, il doit, comme le héros troyen, avoir aussi la science de la +fuite.</p> + +<p>Les combats, entre cavaliers surtout, sont faits pour étonner un +Européen. Que deux corps de cavalerie, de 2 ou 3,000 hommes chacun, se +trouvent en présence, et ne soient point contraints par quelque +circonstance à une action générale immédiate, 20 à 25 cavaliers +s'élanceront à toute bride contre tout un escadron qui les alléchera en +leur cédant du terrain. Mais, par un retour offensif, une centaine de +cavaliers peut-être se détachent, relancent ces assaillants et cherchent +à les envelopper avant qu'ils soient secourus. Si le terrain s'y prête, +il s'établit ainsi, comme au jeu de barre, un va-et-vient de charges sur +plusieurs points à la fois. Ces combats partiels seront soudainement +interrompus par une charge formidable de 12 à 1,800 chevaux, balayant +tout devant elle, dans le but de sonder le terrain, de modifier +l'assiette des forces de l'ennemi, ou simplement de l'impressionner, ou +peut-être pour dégager un peloton de 10 à 15 cavaliers, qui, dans cet +emmêlement de charges et contre-charges, allait être enlevé. Au milieu +de ces échanges d'attaques, de ruses, et de retours faits au grand +galop, escadrons, escouades, lignes, pelotons, se rompent, se mêlent, se +disjoignent et se reforment, donnant tour à tour au combat, comme dans +un kaléidoscope, des physionomies toujours nouvelles. On verra un +cavalier, séparé de ses compagnons, serpenter au milieu de ses +adversaires, le sabre à la main, sous une grêle de javelines, et leur +échapper quelquefois, après leur avoir distribué des blessures, aux +applaudissements des deux partis. Deux troupes considérables +s'essaieront réciproquement par dix, quinze ou vingt charges partielles, +avant d'exécuter une charge en masse; puis elles recommenceront à +s'attaquer par petits détachements, et elles se sépareront après +quelques heures, n'ayant peut-être que 60 ou 100 hommes hors de combat +par le seul effet des javelines. Si les attaques et les contre-attaques +ont été vivement menées, la journée passera pour avoir été chaude. Les +Gallas, dans leurs guerres entre eux, se séparent après une perte bien +moindre quelquefois, et le combat n'en a pas moins des résultats +politiques importants; les chrétiens, cherchant davantage à s'aborder le +sabre à la main, s'entretuent bien plus. Les Gallas musulmans du Wollo +passent pour les plus habiles à cette tactique; ils reprochent aux +cavaliers chrétiens de s'entretuer, sans discernement ni science, de se +colleter en rustres avec la cavalerie, de s'aheurter contre +l'infanterie, de l'enfoncer parfois, il est vrai, mais comme le feraient +des goujats, par la seule et bestiale impulsion de leurs montures, +sacrifiant ainsi leurs meilleurs chevaux et leurs plus braves cavaliers; +et pour confirmer leur appréciation, ils rappellent les désastres +sanglants qu'avec leur manière éclectique de combattre, ils ont fait +éprouver aux armées des Ras du Bégamdir en particulier, ces succès ne +leur ayant coûté que des pertes insignifiantes.</p> + +<p>Cette prédilection pour une façon de combattre qui fait de la fuite +un moyen essentiel, prévaut chez presque tous les peuples orientaux. Ils +admirent sans doute l'homme énergique qui se pose résolument en obstacle +contre un péril pour l'arrêter ou périr, mais ils admirent bien +davantage celui qui, surmontant l'ivresse qu'occasionne le péril, sait +ruser avec lui, c'est-à-dire disposer avec jugement et économie de ses +moyens d'action. L'Éthiopien prend pour type du premier genre de courage +le taureau ou le bélier, que leur énergie inintelligente et aveugle +porte à exposer du premier coup, en se heurtant front contre front, le +centre physiologique de leur vie; il symbolise le second par le lion, +bien plus intelligent, dit-il, qui, lui, circonvient cauteleusement ses +victimes, fuyasse, se flâtre et se tapit, avant de se dresser en +hérissant sa crinière et d'user de sa force, sans rivale cependant; +l'homme perd sa valeur, ajoute-t-il, s'il s'abandonne à l'ivresse, que +ce soit celle du combat ou celle de l'hydromel.</p> + +<p>Cette manière des Éthiopiens d'envisager la guerre est +malheureusement loin d'en avoir épuré les lois et banni les brutalités, +comme le prouve la coutume barbare de l'éviration; cependant, il ne faut +point conclure de cette déplorable coutume à la férocité de ceux qui +l'ont adoptée. Les Éthiopiens chrétiens font la guerre avec assez +d'humanité, surtout si on les compare à leurs voisins musulmans, les +Gallas du Wollo, les Adals, les Taltals et les Chaawis, et même aux +Gallas païens et aux Changallas ou nègres, qui passent pour être moins +cruels que ceux-ci.</p> + +<p>Les Éthiopiens sont braves. Il serait peu prudent de dire à quel +degré ils le sont; car si tant de races et de nations s'attribuent +chacune en particulier la faculté de savoir le mieux affronter la mort, +il en est heureusement peu qui n'aient quelques titres à cette +supériorité, comme, heureusement aussi, il n'en est aucune qui puisse +avec justice en revendiquer le monopole, tant de nations ayant été les +plus braves, selon les temps, les lieux ou les mobiles!</p> + +<p>Il semble qu'on doive ranger parmi les actes qui décèlent le plus la +personnalité de l'homme, celui de défendre sa vie ou d'attaquer celle de +son semblable. Bien des déguisements et des conventions tombent alors, +et la discipline la plus prévoyante et la plus sévère est impuissante +souvent à empêcher le combattant de déceler sa véritable nature. +Quoiqu'en Europe l'art militaire, la discipline et les armes soient +partout les mêmes, les diverses races européennes révèlent néanmoins par +leur façon de combattre et de faire la guerre, leurs caractères, leurs +aptitudes et jusqu'à leurs mœurs nationales.</p> + +<p>On peut dire des Éthiopiens qu'ils combattent en hommes libres, +surtout si on les compare aux soldats d'autres nations, dont la forte +organisation militaire exige en premier lieu, comme dans les ordres +monastiques, le dépouillement de la volonté propre. Si l'on veut juger +les Éthiopiens d'après leurs allures à la guerre, on dira qu'ils sont +rusés, pillards, formalistes, fanfarons, vains, insouciants et ardents à +la fois, aventureux, susceptibles d'attachement et de dévouement, d'une +sensibilité féminine, et stoïques souvent jusqu'à l'héroïsme, +enthousiastes et tenaces malgré leur légèreté, peu vindicatifs, d'une +obéissance facile, portés à la gaîté malgré leur fonds de mélancolie, +accessibles à toutes les séductions de la forme et aimant à revêtir +toutes choses de poésie, et surtout comme à enguirlander du sentiment +religieux, qu'ils mêlent à tout, jusqu'aux scènes les plus meurtrières. +Lorsque je leur expliquais notre manière de combattre, ils en +comprenaient les terribles effets, mais nous renvoyant le reproche que +leur adressaient leurs voisins les Gallas, au sujet de leur propre +tactique, ils traitaient la nôtre de brutale, et ils trouvaient +répréhensible que des peuples chrétiens si policés fissent tant de +victimes dans leurs guerres.</p> + +<p>—Vos fusils, disaient ils, sont des inventions maudites, qui +doivent servir souvent parmi vous les desseins de Satan, lequel +s'attache de préférence à pervertir la volonté des forts.</p> + +<p>L'idée généreuse de bannir la guerre d'entre les hommes paraît être +une utopie. En tous cas, jusqu'à ce qu'elle se réalise, il est bon de +regarder la guerre comme la fonction la plus importante de l'homme, +après celle de se procurer la subsistance; et à ce compte, le point de +vue sous lequel les Éthiopiens la considèrent et l'organisent, les +effets qu'elle exerce sur eux et ceux qu'ils lui attribuent méritent +peut-être d'être rapportés.</p> + +<p>On a dit en Europe que déclarer la guerre à une nation équivaut à la +condamner à mort. Ce principe est celui des Musulmans, et l'on sait les +rigueurs que leur inspire la victoire. Les Éthiopiens, moins barbares en +théorie, disent que la guerre est presque toujours une expiation amenée +par les péchés des hommes; qu'en tout cas, notre vue étant ordinairement +trop circonscrite pour saisir l'ensemble des relations qui la +produisent, il convient de borner l'effusion du sang au droit du talion. +Ils n'admettent pas que le perfectionnement et la multiplicité des +engins destructeurs, en rendant les guerres plus meurtrières, les +rendent plus courtes, plus décisives et moins fréquentes. «La guerre, +disent-ils, ne peut guère être déclarée ni conduite sans passion, et +sous cette influence, l'homme s'arrête d'autant plus difficilement qu'il +dispose de moyens d'action plus efficaces. Il est dangereux, disent-ils, +d'accroître sa puissance, au point où il cesse de redouter celle de ses +semblables; le sang enivre, et plus on en verse, plus on est entraîné à +en verser.»</p> + +<p>Leur organisation militaire, résultat de leur constitution féodale, +fait que chaque combattant a une valeur à la fois civile et militaire. +Ils prétendent qu'affaiblir ou effacer le caractère civil de l'homme de +guerre est un acte immoral, qui tend à faire de lui un monstre tuant et +détruisant pour le seul fait de tuer et de détruire; que la qualité de +soldat ne peut être justifiée que par celle de citoyen convaincu de +l'équité de la guerre qu'il fait; aussi, accordent-ils la préséance sur +les engagés volontaires, à ceux qui font campagne pour acquitter un +service militaire attaché à leur propriété foncière. Ils disent que les +premiers sont des malfaiteurs; que leurs faits de guerre sont autant de +crimes aussi injustifiables que ceux des autres sont dignes d'éloges. +Ils disent que le dédoublement des fonctions de citoyen et de soldat est +dégradant; que l'homme perd de sa valeur et de sa dignité en confiant à +autrui le soin de le défendre, et que celui qui accepte ce soin devient +un être anti-social et un instrument tout fait pour la tyrannie.</p> + +<p>Tant que dura l'Empire, tout possesseur de terres, même +ecclésiastiques, était tenu de suivre l'Empereur à la guerre; ceux dont +les fonctions impliquaient l'interdiction de répandre le sang de leurs +mains, devaient s'en abstenir, mais leur présence était regardée par +leurs concitoyens comme une sorte de justification de la guerre. +Aujourd'hui, on voit encore dans les armées des hommes qui de leur vie +n'ont brandi le sabre ou la javeline, soit à cause de leurs fonctions, +soit à cause de leur nature pacifique; la plupart repousseraient comme +un déni de leurs droits l'interdiction de faire campagne. Un jour, +quelques indigènes, après avoir écouté attentivement le récit des +merveilles accomplies par nos armes sous Napoléon I<sup>er</sup>, me dirent qu'on +se bat partout et que partout on s'entre-détruit; et ils se félicitaient +de ce que leur nation n'ayant pas fait de la guerre, comme les nations +européennes, un métier et une science, cela ne donnait point lieu chez +eux à cette distinction, qui existe chez nous, entre les initiés au +métier des armes et les profanes. Chaque citoyen étant soldat reste +investi du soin de sa propre défense, comme de celui de concourir à la +défense de ses frères, et cette double investiture, unissant intimement +la vie civile et la vie militaire, épargne au soldat comme au citoyen +l'humiliation de son insuffisance, et renforce par l'idée d'une valeur +double, l'idée morale que les Éthiopiens se font de cette double face de +la vie de l'homme. Ils ajoutaient que malheureusement ils pratiquaient +l'éviration sur le champ de bataille; mais que nous autres, en Europe, +nous pratiquions une éviration morale plus désastreuse encore, en +dégradant le citoyen dont nous faisons un soldat irresponsable, et en +dégradant le soldat auquel nous enlevons sa qualité de citoyen. Ils +avaient de la peine à comprendre qu'il pût exister simultanément chez +nous un code de lois militaire et un code de lois civil.</p> + +<p>—Dieu a donné même aux animaux, disaient-ils, les organes +nécessaires pour se procurer leur subsistance, comme aussi pour la +défendre; ces deux actes sont aussi légitimes et naturels l'un que +l'autre. Pourquoi couper aux uns dents et griffes et les laisser pousser +aux autres? C'est dangereux pour un pays. Votre mode de lever les armées +peut avoir du bon; mais nos compatriotes ne l'accepteraient pas. Du +reste, il faut croire que le monde entier marche à sa perte, car nous +sommes en train de vous imiter avec nos bandes de <i>wottoadders</i>, +gens sans feu ni lieu, qui ont abandonné leurs foyers et déserté leur +passé pour vivre de hasards et de rapines.</p> + +<p>Comme on l'a vu, en effet, le morcellement de l'Éthiopie en +principautés rivales a donné naissance à une nombreuse classe d'hommes, +qui, faisant métier de la guerre, abandonnent leurs terres, vont +chercher fortune au service des Polémarques, et mettent une espèce +d'amour-propre à guerroyer dans les diverses parties de l'Éthiopie. +Quelques-uns reviennent prendre du service chez le gouverneur de leur +province natale, et ils parviennent quelquefois à faire dégrever +d'impôts leurs terres patrimoniales. La plupart meurent loin de chez +eux; quelques-uns finissent par entrer en religion; d'autres se marient +au loin et se fixent dans le pays de leur femme; mais le plus grand +nombre périt par les fatigues ou dans les combats. Quelques-uns arrivent +à une haute fortune. La plupart des Polémarques appartiennent à cette +classe, de laquelle sort Théodore, le prétendu empereur actuel, malgré +ses prétentions à une origine princière. Les cultivateurs perdent dans +les camps leurs habitudes de travail et d'honnêteté, et comme les femmes +sont admises à suivre les armées, celles des villes et des campagnes +vont aussi dans les camps chercher fortune, aventures, et perdent leurs +plus précieux attributs.</p> + +<p>Les armées actuelles, composées d'hommes servant les uns pour +acquitter le service imposé à leurs terres, les autres comme volontaires +et pour une solde, ont donné lieu aux chefs éthiopiens d'apprécier +l'influence que chacun de ces mobiles exerce sur le caractère du +militaire. D'après eux, les volontaires sont les plus turbulents, les +plus gais; ils résistent moins aux privations et se démoralisent plus +facilement; ils font moins de cas de la vie des vaincus, mais sont moins +implacables que les autres soldats; ils sont les meilleurs +escarmoucheurs, mais ils désertent plus volontiers; on les entraîne plus +facilement au combat, mais ils y persistent moins et passent sans +transition de l'obéissance à la licence. Leur courage a plus d'éclat, +mais moins de fond. Néanmoins, comme la plupart des guerres en Éthiopie +sont injustes, les chefs préfèrent ces engagés, parce qu'ils se prêtent +avec plus d'entrain à toutes leurs entreprises.</p> + +<p>Comme on vient de le voir, les manœuvres sur le champ de +bataille sont tout à fait élémentaires; elles sont produites par la +coordination spontanée des volontés individuelles, et cette espèce +d'opinion publique, expression électrique du jugement des combattants, +s'est développée d'une façon surprenante. Les Éthiopiens prétendent que +ce développement est des plus utiles; qu'il habitue les citoyens à +coordonner promptement leurs volontés et à intimider ainsi toutes les +tyranies; ils ajoutent que sous toutes les faces la vie est un combat, +et qu'il faut habituer chacun à être constamment sur le qui-vive; aussi, +disent-ils que le citoyen n'est complet, que lorsqu'il a fait quelques +campagnes. À voir la facilité avec laquelle chefs et soldats obéissent +aux impulsions collectives, on serait porté à croire que les hommes, si +jaloux de leur liberté, le deviennent davantage en face de pouvoirs +nettement définis, tant ils mettent de zèle à obéir aux pouvoirs +impersonnels, tels que les mœurs ou l'opinion publique, et même +les caprices de la mode.</p> + +<p>Peu avant mon arrivée dans le pays, le Dedjadj Conefo, ayant fait, +dans sa campagne contre les Égyptiens, quelques prisonniers parmi les +troupes d'infanterie régulière, les interrogea relativement aux +évolutions qu'ils venaient de faire sur le champ de bataille, et, frappé +de l'ineptie de leurs réponses, il déclara leur intelligence bien +inférieure à celle de ses propres soldats.</p> + +<p>—C'est sans doute pour suppléer à leur manque d'esprit et de +courage, ajouta-t-il, qu'on fait évoluer ces mécréants comme nous +l'avons vu. Ils font la guerre comme un troupeau d'esclaves. À une force +collective, réglée comme la leur, je préfère le désordre et +l'individualité hardie de mes hommes; ceux-ci, battus sur le champ de +bataille, peuvent se relever dans la vie civile; ceux-là, même +vainqueurs, sont faits pour croupir dans la servitude.</p> + +<p>Comme le soldat peut aspirer au plus haut grade, il existe dans les +armées un grand esprit d'égalité, en même temps que le sentiment de la +hiérarchie. Cette égalité se répercute dans la vie civile et se +manifeste sans insolence d'une part comme sans bassesse de l'autre. Il +n'est point de pays, quelque civilisé qu'il soit, où, à un moment donné, +l'homme de guerre ne tienne la première place. En Éthiopie, les +préséances sont toujours pour lui; cette estime est naturelle, sans +doute, dans une société établie principalement sur des bases militaires, +mais elle prend sa source aussi dans l'esprit d'indépendance qui préside +à la guerre, et l'on se demande si ce n'est pas un des mérites de la +discipline européenne d'enlever quelque chose de son charme à l'action +de s'entre-détruire, de toutes la moins conseillable assurément, quoique +la plus universellement admirée.</p> + +<p>L'Éthiopien est svelte, souple, adroit, endurci aux fatigues, +excellent piéton, quand il n'est pas bon cavalier, de peu de besoins, +d'une sobriété merveilleuse et naturellement porté à la vie militaire +par ses qualités comme par ses défauts. Il fuit d'instinct toutes les +entraves, et autant il redoute la compression inexorable des grands +entassements de combattants, autant il se déploie et joue allégrement sa +vie dans les combats moins en disproportion avec son individualité.</p> + +<p>Le combat qu'il préfère à tous, parce qu'il est plus libre d'y +développer sa personnalité, est celui où l'insuffisance du terrain ou +d'autres circonstances portent les chefs à n'engager qu'une partie de +leurs forces. Il aime à voir les escarmoucheurs des deux armées s'épier +et s'aborder en vociférant leurs thèmes de guerre. Il jette joyeusement +sa toge pour revêtir quelque ornement de combat, quelque oripeau +d'apparat, et se mêler aux lignes largement espacées qui s'entre-suivent +et se relèvent à l'attaque. Il aime à comprendre la raison des +évolutions des deux partis, à pouvoir juger des coups, à savoir sous +quelle main les victimes tombent, à choisir parmi les ennemis pour +venger leur mort, à conformer ses mouvements aux instincts qui +illuminent ses compagnons, et à sentir le sol frémissant sous des +charges de cavalerie qui viennent, comme par raffales, changer +subitement la configuration du combat. Il aime à entendre, au milieu des +pétillements de la fusillade, les hourras, les cris, les défis, les +injures, les encouragements, les allocutions, la voix perçante des +trouvères, et les sons cadencés des flûtes alternant avec les mâles et +lugubres gémissements des trompettes, à savoir enfin que sur les +collines, derrière leurs timbaliers battant la charge sur place, les +deux chefs rivaux et les deux armées le suivent des yeux, et qu'il peut +d'un moment à l'autre retourner vers son seigneur, et, jetant devant lui +quelque trophée, lui dire en finissant son thème de guerre:</p> + +<p>—Tiens, voilà ce que je sais faire!</p> + +<p>Cette longue digression à propos de la retraite que nos 900 cavaliers +effectuèrent malgré un ennemi plus du double en nombre, permettra de +considérer sous leur vrai jour ce fait de guerre et ceux que nous aurons +occasion de rapporter dans la suite. L'ennemi nous tua neuf chevaux; il +en perdit environ autant; nous eûmes une vingtaine de blessés, mais on +estima que les cavaliers gallas avaient moins souffert. Chacun des +nôtres avait fait son devoir; quelques cavaliers s'étaient signalés +d'une façon particulière. Comme on le pense, je n'eus pas les honneurs +de cette journée; mon apprentissage de la guerre commençait à peine. Je +m'étais appliqué, depuis Gondar, à relever exactement à la boussole +toutes mes routes et les points saillants qui les bordaient, à régler +fréquemment mon chronomètre au moyen de hauteurs correspondantes du +soleil, à prendre des distances lunaires, et à faire journellement vingt +et une observations météorologiques. Mais peu avant notre excursion au +monolithe, notre armée étant en marche, l'approche de l'ennemi me +contraignit à monter précipitamment à cheval, et en franchissant le lit +rocheux d'un torrent, ma boussole de relèvement s'échappa de ma ceinture +et roula sur les pierres. Au camp, je m'aperçus que le pivot de +l'aiguille s'était faussé. Dès lors, mettant de côté boussole, +chronomètre, sextant et écritures, je suivis sans remords mon +inclination pour la vie militaire.</p> + +<p>Cependant l'hiver débutait; nous étions au mois de juin. Durant les +matinées, le tonnerre grondait fréquemment; le ciel était devenu morne, +et les ondées, de plus en plus abondantes, rendaient pénible la vie de +camp; aussi l'armée se montrait-elle impatiente de prendre ses quartiers +d'hiver. Nous campâmes en Kouttaïe; les chefs de ce pays avaient reçu, +dès l'ouverture de la campagne, l'aman du Prince, et les habitants +vinrent nous vendre des chevaux, des ânes, du grain, des toges, du +beurre, du miel et des poules.</p> + +<p>Conformément à ce que le Prince m'avait dit à Dambatcha, je lui +demandai à hiverner chez ces Gallas. Il ne voulut pas en entendre +parler; tout ce que je pus obtenir fut de profiter des quelques jours +que nous avions à rester dans le pays, pour m'installer chez un notable +du district que nous occupions.</p> + +<p>Le peu de temps que je passai à un foyer galla accrut mes sympathies +pour ce peuple libre, simple et attrayant, ainsi que mon désir de le +visiter plus à loisir. L'armée, inquiète relativement à la crue de +l'Abbaïe, accueillit mon retour avec de grandes démonstrations de joie. +La plupart des soldats me tenaient pour un conjurateur d'une puissance +d'autant plus exceptionnelle que je venais de loin, et ma curiosité de +visiter les Gallas n'ayant pas paru expliquer suffisamment mon absence +du camp, ils avaient conclu que j'étais allé jeter dans le fleuve +quelque charme théurgique.</p> + +<p>Après m'avoir plaisanté toute la soirée sur le rôle qu'on +m'attribuait, le Prince me dit:</p> + +<p>—En tout cas, te voilà adopté par mes soldats; tu es devenu +pour eux nécessaire à leurs succès, comme tu l'es à notre maison.</p> + +<p>L'armée salua de hourras le ban réglant l'ordre de marche pour le +lendemain. Le Dedjazmatch prit en personne le commandement de +l'arrière-garde, composée de six à sept cents hommes. À moitié chemin de +l'Abbaïe, voulant donner à de nombreux traînards le temps de rejoindre, +il mit pied à terre sous un warka, et pendant que nous causions gaîment, +un Galla, monté sur un beau cheval blanc, vint à portée de voix, de +l'autre côté d'un profond ravin. Il nous donna le bonjour et dit:</p> + +<p>—Ô Guoscho, Guoscho! tu vas hiverner chez toi, après avoir fait +bien des veuves et des orphelins, foulé nos prairies, égorgé nos +troupeaux, dont tu n'as profité que pour semer ta route de charognes; +mais le Père du ciel bleu jugera entre toi et nous. En tout cas, nous ne +nous reverrons peut-être pas de longtemps. Cet hiver pourrait bien te +donner de la besogne ailleurs. Tu dois connaître nos aruspices; ils y +voient clair et ils pronostiquent des bouleversements prochains pour ton +pays. Maintenant, si tu as un brave de confiance, envoie-le-moi; je lui +dirai deux mots pour toi.</p> + +<p>Mais voyant deux cavaliers contourner le ravin pour le joindre:</p> + +<p>—Ouais! dit-il, nous ne donnons pas nos secrets à quatre +oreilles à la fois.</p> + +<p>Et il partit au galop, nous laissant rire à notre aise.</p> + +<p>Pendant qu'on nous amusait de la sorte, une troupe de Gallas pénétra +notre ligne de marche, tua quelques traînards, en emmena une trentaine +prisonniers, et disparut avant que nous pussions porter secours. En +arrivant sur le lieu de l'action, j'appris qu'un de mes hommes, soldat +musulman, avait été blessé en protégeant vaillamment quelques femmes.</p> + + +<p>Sur le bord d'une mare où elles avaient cru peut-être se réfugier, +gisaient d'un air reposé trois victimes: un homme à barbe et à cheveux +blancs, un soldat de 18 à 20 ans, et, à ses côtés, une toute jeune +fille, dont la jolie figure n'avait encore rien perdu de son charme. +L'ennemi l'avait complètement dépouillée, mais par un pudique hasard, +l'eau trouble la recouvrait jusqu'à la ceinture. Malgré leur habitude de +voir des morts, nos soldats s'arrêtèrent pour contempler ceux-ci et +reprirent leur chemin, en courbant la tête, après les avoir recouverts +de ramilles vertes. Cette piété pour les restes de l'homme, ce sentiment +de respect envers la mort sont universels chez les chrétiens de +l'Éthiopie. Quand des soldats trouvent un cadavre sur leur route, chacun +dépose dessus des feuillages verts, et à leur défaut, une poignée +d'herbe, de feuilles sèches, une pierre ou un peu de poussière. J'ai vu +fréquemment le corps d'un inconnu, celui même d'un ennemi, disparaître +ainsi sous ce linceul improvisé, sans que la troupe, accomplissant ce +pieux devoir, eût presque interrompu sa marche. Cette coutume rappelle +la coutume analogue en vigueur chez les anciens Grecs, qui vouaient à +l'opprobre celui qui, trouvant sur le rivage de la mer le corps d'un +naufragé, manquait à lui faire des funérailles. Sans cesse exposés aux +retours du sort, à passer brusquement de la plus haute fortune au +dénuement absolu, à la mutilation ou à la mort, les Éthiopiens, comme +tous les hommes placés sous le coup d'une destinée toujours incertaine, +paraissent plus accessibles au sentiment d'une véritable pitié que ceux +qui se croient garantis contre les vicissitudes.</p> + +<p>En arrivant au fond de l'immense gorge où coule l'Abbaïe, bien qu'au +commencement de l'hiver, et malgré l'effet des premières pluies, nous +trouvâmes la chaleur suffocante. Ymer-Sahalou avait ordre d'empêcher le +passage des troupes jusqu'à ce qu'il eût rendu compte au Dedjazmatch de +l'état du gué. Mais le Prince ne fut pas plus tôt sur le bord de +l'Abbaïe, qu'une panique effroyable éclata.</p> + +<p>Il faut avoir vu des amas de créatures ainsi prises de démence +subite, pour se faire une idée du chaos qui en résulte. L'armée, +entassée entre le fleuve et la berge, s'étendait au loin en aval et en +amont, et se perdait dans les méandres. À une clameur gigantesque où +tout sembla s'abîmer, succédèrent les cris perçants des femmes; des +hommes abandonnant leurs armes ou leur charge, se jetaient tout habillés +dans le fleuve; d'autres s'efforçaient de sauver ceux que le courant +entraînait; aux abords du gué, on se harpait, on se pressait, on se +battait à coups du bouclier; ici des amis se donnaient des conseils en +se criant aux oreilles ou en se gourmandant, comme s'ils allaient +s'entre-dévorer; d'autres luttaient violemment pour se débarrasser de +l'étreinte de femmes accrochées à eux pour mourir ensemble, +criaient-elles; quelques-uns s'imaginant prendre un animal par la bride, +l'empoignaient résolument par la queue, s'obstinant à vouloir le faire +avancer à reculons; d'autres s'asseyaient et parlaient à la terre; et au +milieu de toutes ces agitations frénétiques, de chevaux cabrés, de mules +et de bestiaux effarés, d'hommes, de femmes et d'enfants criant, +s'entrechoquant, gesticulant, s'injuriant et tournoyant sans raison; on +en voyait qui, le col tendu, les yeux hagards, circulaient à pas +comptés, sans plus voir ni entendre, comme sous l'empire de quelque +horrible cauchemar<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a +href="#footnote16"><sup>16</sup></a>. Les chefs s'égosillaient pour +tâcher d'apaiser cette multitude, tandis que plus de 2,000 soldats de la +garde essayaient à grands coups de talon de javeline de la faire rentrer +dans son bon sens. Seul impassible, l'Abbaïe roulait ses flots fangeux. +Après avoir régné six à huit minutes peut-être, cet enfer cessa presque +aussi subitement qu'il s'était produit, et, par une réaction naturelle, +une gaîté bruyante lui succéda.</p> + +<blockquote class="footnote"><p><a id="footnote16" + name="footnote16"></a><b>Note 16: </b><a + href="#footnotetag16">(retour)</a> Ceux qui se sont trouvés dans ces + paniques sont d'accord pour dire que les femmes, tout en faisant le + plus de bruit, ramassent ordinairement leurs ustensiles, leurs enfants + et se serrent contre les hommes, mais n'en suivent pas moins les + détails du drame, avec une clairvoyance bien supérieure à celle + dénotée par les hommes. Ceux-ci semblent perdre l'instinct de la + propriété et la faculté d'observation, et sont surtout enclins à fuir + ou à s'entre-battre. On remarque aussi que les ânes entrent en gaîté + et sont bien moins accessibles à l'effroi que les chevaux, les mules, + les bœufs, les chiens ou les moutons.</p> +</blockquote> + +<p>Plusieurs circonstances avaient prédisposé à cette panique. En +causant, quelques jours auparavant, avec le Prince sur les moyens de +réduire les pays Gallas, je lui dis qu'à sa place, des Européens +construiraient un pont sur l'Abbaïe ou laisseraient en pays ennemi, +durant l'hiver surtout, des troupes dans un camp retranché.</p> + +<p>Ce dernier moyen lui ayant paru d'une efficacité certaine, pour +réduire des populations qui mettaient toute leur confiance dans +l'obstacle que l'Abbaïe oppose, durant plus de la moitié de l'année, aux +communications de quelque importance avec le Gojam, il en parla à +quelques chefs. Ceux-ci, craignant d'être chargés d'une pareille +mission, objectèrent qu'on ne trouverait pas dans toute l'armée mille +hommes qui voulussent accepter d'hiverner au milieu de païens, avec la +perspective d'être privés, en cas de mort, d'une sépulture en terre +chrétienne. Le Dedjazmatch renonça à regret à son dessein, mais il +s'était déjà ébruité, et beaucoup des nôtres, redoutant le caractère +entreprenant de leur chef, s'imaginèrent que le retard extraordinaire +qu'il apportait à rentrer en Gojam, provenait de son désir secret de +trouver l'Abbaïe infranchissable. Il en résulta que quand les timbaliers +du Prince débouchèrent sur le franc-bord, l'armée qu'Ymer avait empêchée +à grand'peine de commencer le passage, s'était attendue à leur voir +prendre le gué; mais le Prince ayant dit qu'il traverserait le dernier, +les timbaliers remontèrent un peu la berge, pour se mettre à l'ombre, et +l'idée que le passage était remis s'était emparée comme un éclair de la +multitude.</p> + +<p>En atteignant la rive du Gojam, les fusiliers de l'avant-garde +déchargèrent leurs armes; on en fit autant de notre côté, et la +fusillade roula comme au début d'une bataille. Nous étions à l'époque où +les fièvres, très-souvent mortelles, sévissent sur les bords de +l'Abbaïe, comme dans beaucoup d'autres kouallas; et le commun des +Éthiopiens prétend que les djinns, ministres ordinaires de cette +maladie, s'enfuient au bruit des décharges et surtout à l'odeur du +soufre, qui leur est antipathique. Cet axiome démonologique leur +explique suffisamment le fait, admis du reste par beaucoup d'Européens, +de l'assainissement par suite de la perturbation atmosphérique qui +succède à des décharges d'artillerie. Beaucoup de soldats se traçaient +une croix sur le front avec de la poudre délayée, afin d'éloigner +sûrement les esprits malfaisants, tant par la vertu du soufre que par +celle du symbole du christianisme. Un large courant d'hommes s'établit +le long du gué; vers le milieu du fleuve, ils avaient de l'eau jusqu'au +menton; et afin de n'être pas soulevés par le courant, plusieurs +chargeaient leurs épaules d'un compagnon, d'une femme ou de bagages. +Pour obvier à l'insuffisance du gué, les plus impatients se réunissaient +par bandes de trois à quatre cents, et serrés les uns contre les autres, +ils traversaient le fleuve un peu en amont, escortés par des files de +nageurs. Le passage, commencé un peu avant midi, dura jusqu'à la nuit. À +mesure que le jour baissait, les crocodiles multiplièrent leurs +attaques; timides ordinairement quand les eaux sont claires, ils +s'enhardissent lorsqu'elles sont limoneuses, et s'approchent alors de +leurs victimes sans être vus. Cette fois, ils attaquèrent même des +hommes qui puisaient de l'eau sur les bords.</p> + +<p>Chacun de ces accidents était signalé par de grandes clameurs. Le +Dedjazmatch passa l'un des derniers, monté sur son cheval de combat et +entouré de nageurs battant l'eau avec des bâtons, tandis que l'armée +poussait de grands cris pour éloigner les crocodiles et les ondins. +L'obscurité venue, on voyait encore quelques nageurs traversant le +fleuve, une torche allumée ou un tison à la main: autre moyen usuel +d'effrayer les crocodiles et les esprits. Nous perdîmes une quarantaine +d'hommes entraînés par le courant et seize enlevés par les crocodiles; +nous recueillîmes cinq hommes qui n'étaient que mordus. Nous perdîmes +aussi quelques bagages, des bêtes de somme, des mules et même quelques +chevaux de combat. Bientôt, le mouvement et le vacarme cessèrent; les +feux à perte de vue indiquaient seuls la présence de nos multitudes +endormies, aux grondements des eaux du fleuve. Le niveau de l'Abbaïe +s'éleva, vers la fin de la nuit, comme pour justifier l'inquiétude +générale relativement à l'imminence de cette crue complémentaire; les +sous-bermes et les cours d'eau qui se jettent dans l'Abbaïe se forment +ou grossissent souvent avec une instantanéité telle, qu'ils surprennent +jusqu'à des panthères, des lions ou d'autres animaux sauvages, et les +roulent jusqu'au fleuve. Quelques heures plus tard, il eût fallu +peut-être se résigner à hiverner en pays Galla, où, vu la saison et la +difficulté de se procurer des subsistances, la plus grande partie de +notre armée aurait probablement péri par les intempéries, les privations +ou le fer de l'ennemi.</p> + +<p>Le lendemain, dès l'avant-jour, l'armée se déroula en serpentant sur +les longues et raides montées qui mènent au plateau du Gojam. Le premier +hameau que nous atteignîmes était groupé autour d'une église dédiée à +saint Michel. Pour la saluer, les cavaliers, un pied à l'étrier, de +l'autre touchaient la terre en passant; d'autres stationnaient aux +abords, le temps de faire une prière; hommes et femmes remerciaient Dieu +à haute voix de les avoir ramenés en terre chrétienne; les femmes +surtout lui parlaient avec une familiarité affectueuse, parfois +touchante. Il est probable que toutes ces démonstrations n'étaient point +aussi épurées qu'il l'eût fallu, qu'il s'y mêlait dans bien des +poitrines des pensées d'un ordre plus mondain que céleste: le réveil +d'affections égoïstes, l'espoir de s'abriter au foyer contre les pluies +de l'hiver, d'intéresser la veillée par les récits de l'expédition +accomplie; mais il faut croire aussi que pour plusieurs l'idée de la +bonté providentielle se dégageait de toute préoccupation terrestre.</p> + +<p>Comme il arrive à la fin d'une expédition, lorsque le stimulant de +l'imprévu et du danger a disparu, l'entrain s'était affaissé; bêtes et +gens, tous s'abandonnaient à la fatigue. Notre marche et notre campement +eurent lieu pêle-mêle, les mille soins de la vie des camps étaient +négligés; malgré une pluie pénétrante, beaucoup de soldats, plutôt que +de se construire une hutte, se pelotonnaient à plusieurs sous quelque +abri portatif ou se recoquillaient sous leur bouclier. Des chefs ne +purent retrouver leurs tentes, d'autres leurs provisions ou leurs gens +de service; on pataugeait dans la boue, on se cherchait, on +s'entre-appelait de tous côtés. La tente du Prince fut assiégée de +messagers, accourus de toutes parts pour l'informer des événements +survenus durant notre absence. On m'apprit que le sommier portant ma +tente s'était abattu et avait dévalé toute une montée.</p> + +<p>—Sais-tu dormir quand tu n'as pas dîné? me dit le Prince. Je +doute que nous trouvions à manger ce soir, car tout le service du +gobelet est encore en route, et les drôles s'abriteront sans doute dans +quelque village. Cette pluie va durer toute la nuit; tu resteras avec +moi; nous causerons pour chasser la faim et le froid.</p> + +<p>Il faisait nuit, lorsque les gens d'un gouverneur des environs, resté +pour garder le pays, arrivèrent chargés de provisions de bouche pour le +Prince. Leur maître, retenu chez lui par une ophtalmie, demandait que +j'allasse lui donner quelque remède.</p> + +<p>—Va, va, me dit le Prince, je voudrais pour ce soir n'être pas +Dedjazmatch, et avoir tes recettes, afin de me reposer, moi aussi, +chaudement et bien repu.</p> + +<p>Après environ une demi-heure de marche, je mis pied à terre devant +une grande et confortable maison. On s'empressa autour de moi; le +gouverneur fit sortir son cheval favori de sa stalle, pour y mettre le +mien, et me jeta sur les épaules une de ses toges, la mienne étant +trempée de pluie; on approcha un large brasier bien ardent, puis une +table bien servie. Mon hôte se crut largement payé de son hospitalité +par un collyre, qui heureusement fut efficace; moi, je me considérai son +débiteur, et nous mîmes à profit dans la suite, plus d'une occasion de +nous obliger.</p> + +<p>Je rejoignis le Prince le lendemain, avant le boute-selle. Il venait +d'être prévenu officieusement de la mort de son allié le Dedjadj Conefo, +Polémarque du Dambya et de l'Agaw-Médir. Le conseil, réuni sur-le-champ, +était d'avis d'hiverner à Goudara, bourgade située sur les confins du +Damote et de l'Agaw; car, de là, nous serions à même de surveiller les +chefs remuants de cette dernière province, et d'influer sur les +événements en Dambya.</p> + +<p>Dès la montée de l'Abbaïe, les contingents de volontaires et +d'auxiliaires étaient partis pour chez eux; un ban fut publié pour +désassembler l'armée, et, chef d'avant-garde, seigneurs censiers, +haubergiers, bénéficiers, hobereaux, francs tenanciers et vassaux à tous +les degrés se dispersèrent rapidement. Les chefs de bandes se rendirent +avec leurs soldats dans les quartiers désignés pour leur subsistance +d'hiver, et le Prince, ne gardant auprès de lui que quelques familiers +et trois ou quatre mille hommes, tant fusiliers que cavaliers et +rondeliers, s'achemina vers Goudara. La pluie commençait vers le milieu +du jour, nos étapes étaient très-courtes. Nous nous arrangions de façon +à arriver de bonne heure à des villages bien pourvus, où nous logions +chez l'habitant; et quoique la présence du Prince ne contînt +qu'imparfaitement les exactions des soldats, les paysans les subissaient +ordinairement en témoignant cette satisfaction étrange que dénotent +certaines femmes lorsqu'elles sont battues par le mari qu'elles aiment. +Notre cortége se grossissait de plaignants, de notables, de riches +trafiquants munis de présents, d'hommes âgés ou infirmes, soldats en +retraite, de vieilles femmes titrées, de clercs, de rimeurs et chanteurs +ambulants, enfin de ces happe-lopins et parasites de toute sorte qui +grouillent autour des Éthiopiens puissants; tous accouraient pour +complimenter le Prince sur son retour. Dans le Damote, malgré les +pluies, le clergé des paroisses voisines de notre route se portait sur +notre passage pour bénir le Dedjazmatch et lui chanter des hymnes en +guez; des troupes de paysans se présentaient la poitrine et les épaules +découvertes; des chœurs de jeunes filles, coryphées en tête, +chantaient des villanelles en battant des mains et en se balançant en +cadence; derrière elles, les matrones poussaient le cri de joie plaintif +particulier au pays; et, comme pour narguer les cantilènes de ces filles +des champs, nos chanteuses et improvisatrices en titre, effrontées +commères qui venaient de faire campagne avec nous, glapissaient leurs +plus bruyantes vocalises. À quelques milles de Goudara, le +<i>Misil-Énié</i> ou lieutenant Sakoum Guébré Kidane, laissé à la garde +du Damote, vint au devant de nous, à la tête d'une troupe de sept à huit +cents hommes, précédée par des joueurs de flûte.</p> + +<p>Le Prince mit pied à terre au fond d'un pavillon oblong, ressemblant +à une vaste grange et consacré aux grandes réunions. Les huissiers du +lieutenant s'emparèrent des portes, et pendant qu'ils faisaient entrer +les convives selon leur importance, les timbaliers se rangeaient sur la +place; les écuyers tranchants gourmandaient et encourageaient tour à +tour les bûcherons qui abattaient une dizaine de bœufs; les +hâteurs de rôt attisaient de grands feux et disposaient la braise pour +les grillades, et les comptables de la viande surveillaient le +dépècement, écartaient à coups de verge pages, soldats et chiens +faméliques. On se poussait aux portes, sur la place; partout on +s'ébattait, on riait, on criait, on était content, et au-dessus, comme +un dais tournoyant, planaient d'innombrables oiseaux de proie, faucons, +buses, éperviers ou émouchets, qui sifflaient de joie aux apprêts +saignants de cette bombance. Lorsque quelques centaines de convives +furent entassés autour des tables surchargées de pains et flanquées de +distance en distance de distributeurs debout, et que les divers +serviteurs bachiques, dégustateurs, transvaseurs, échansons et +comptables, avec leurs blanchets, vidercomes, carafons, hanaps, +cratères, gamelles, calebasses et tout l'attirail hétérogène de la +boisson, se trouvèrent à leur poste, auprès des jarres d'hydromel, +grandes à pouvoir noyer trois ou quatre hommes, les timbaliers firent +entendre la batterie d'usage; une soixantaine de cuisinières défilant, +majordome en tête, vinrent déposer sur les tables des mets fumants, et +alors commença un festin qui se prolongea bien avant dans la nuit, et +qui formait comme la clôture de cette campagne contre les Gallas.</p> + + + + +<h2><a name="ch8"></a><a href="#tch8">CHAPITRE VIII</a></h2> + +<p class="suj">MAISON MILITAIRE ET CIVILE D'UN DEDJAZMATCH.</p> + + +<p>Le petit bourg de Goudara consistait en une quarantaine de grandes +huttes rondes, groupées à mi-côte sur le flanc oriental d'un roidillon +couvert de rochers noirs, durs, criblés de trous et hérissés de pointes +aiguës. Quelques huttes, irrégulièrement échelonnées, comme si elles +gravissaient la côte, aboutissaient à un terre-plain sur lequel +s'élevait, au milieu d'un bouquet de grands et beaux arbres, l'église +entourée de son cimetière. L'extrémité nord de la colline, défendue par +un fossé rocheux, se termine par une étroite plate-forme sur laquelle se +trouvaient les divers bâtiments composant la demeure du Prince et de sa +femme, dont l'habitation était entourée d'un clayonnage épineux. Le +reste de la plate-forme suffisait à peine aux communs, à quelques huttes +de gens du service, et à une cour devant le grand pavillon de festin, en +face duquel une petite rampe tortueuse, composée d'un culbutis de +rochers en escaliers, conduisait au pied du roidillon, où se trouvaient +les cases des officiers, des soldats et du personnel en service +permanent; puis, dans toutes les directions, une quantité de huttes, +cases et cassines vides, attendant leurs propriétaires, dispersés en +subsistance ou dans leurs fiefs, formaient comme une petite ville.</p> + +<p>Il est à présumer qu'un géologue expliquerait par le voisinage d'un +ancien volcan la configuration du sol de Goudara, et la nature de ses +rochers ressemblant à des scories. Les indigènes, eux, se contentent de +la tradition locale, selon laquelle la plate-forme, les fossés et la +rampe seraient l'ouvrage de Ahmet-Gragne: surpris par la nuit, lorsque +fuyant avec une poignée de soldats devant une armée ennemie, il aurait +roulé en un tas, et disposé comme on les voit, les rochers des environs, +afin d'abriter son sommeil. En tout pays, comme par une tendance +invincible vers cet avenir qui lui permettra de se jouer en maître de ce +qui lui fait obstacle aujourd'hui, l'homme se complait à créer des +personnalités plus grandes que nature; s'il manque de héros, il en +invente; s'il s'en présente, il les grandit d'attributs merveilleux et +les encadre de tout ce qui lui paraît extraordinaire. Novice au milieu +de la création, sa fiction se joue d'abord de la matière et de ses +empêchements; jusqu'à ce qu'un jour la connaissance des lois impérieuses +qui la régissent, le porte à se réfugier dans le domaine spirituel, où +il trouve des attributs dont il grandit et transfigure les natures +d'élite qui excitent son admiration. C'est ainsi que les légendaires +éthiopiens, rapportant au héros musulman du Harar jusqu'aux accidents de +leur sol convulsionné par les volcans, l'ont grandi au point d'en faire +comme le géant traditionnel de leur histoire.</p> + +<p>Autour de Goudara, le pays est doucement accidenté, boisé et fertile; +on découvre, à l'Est, les collines qui entourent la source de l'Abbaïe, +et les paysages sont à la fois riches, placides et austères. Nos chevaux +et nos mules allaient se ravigourer dans de plantureux pâturages, noyés +d'eau pendant l'hiver et réputés, avec raison, pour refaire promptement +les animaux épuisés. Les communications étaient sûres, aucun chef +rebelle n'infestait les routes; la présence d'innombrables troupeaux +nous promettait le beurre et le laitage à profusion; l'Agaw-Médir, tout +voisin, devait nous fournir à bas prix un miel réputé pour ses parfums, +ainsi que des moutons et des bœufs à la chair savoureuse; les +récoltes avaient été d'une abondance exceptionnelle; toutes les +conditions matérielles enfin nous garantissaient le repos et le +bien-être.</p> + +<p>Je fus logé dans une grande case située entre la maison du +Dedjazmatch et celle de la Waïzoro-Sahalou, sa femme. Cette case avait +été construite avec recherche, dans la pensée qu'elle leur servirait de +lieu de réunion. La Waïzoro, qui nous avait devancés à Goudara, reprit, +à mon égard, ses attentions bienveillantes: matin et soir, elle faisait +prendre de mes nouvelles, et s'informait de ce dont je pouvais avoir +besoin. La plupart des chefs étant dispersés dans leurs investitures, le +Prince vivait moins entouré. Dès le chant du coq, il donnait audience +aux appelants, aux plaignants et réclamants de toute sorte; puis, il +expédiait quelques affaires avec ses Sénéchaux, déjeunait et employait à +ses loisirs le reste de la journée; deux fois par semaine seulement il +tenait son plaid. Je commençais à parler l'amarigna, et à me passer +d'interprète; mes relations avec le Dedjazmatch devinrent plus +fréquentes et plus intimes; j'étais régulièrement de ses repas et de ses +veillées; le reste de mon temps était pris par des visiteurs, la lecture +et les soins à donner à mon cheval, qui partageait ma demeure et que je +souhaitais de pouvoir manier de façon à faire honneur à celui de qui je +le tenais.</p> + +<p>Nous étions à l'époque de la révision annuelle des investitures. Pour +bien apprécier l'importance de cette mesure dont la portée est à la fois +politique, administrative et domestique, et en faire ressortir l'esprit, +il est bon de revenir brièvement à ce qui a été dit relativement à la +transformation des constitutions éthiopiennes.</p> + +<p>Lorsque les Atsés voulurent constituer leur puissance comme celle des +Empereurs byzantins, ils durent d'abord substituer au droit national, +qui répartissait les pouvoirs, le droit byzantin, qui les concentrait, +et ils prirent pour complices les Likaontes et ceux qui formaient avec +eux le haut tribunal, ainsi que ces hommes faisant en quelque sorte +partie du clergé, qui avaient grandi dans ses écoles, et qui, sous la +dénomination de clercs, servaient de chantres aux offices, remplissaient +dans l'église tous les services qui n'exigeaient pas l'ordination, et +fournissaient les professeurs de grammaire, d'histoire, de théologie, de +philosophie et d'autres sciences tombées aujourd'hui en oubli. Enfin, +comme il leur fallait aussi le glaive, ils intéressèrent à leur complot +les Polémarques, expression de l'élément militaire.</p> + +<p>C'était, certes, un dessein hasardeux que celui de cette poignée +d'hommes entreprenant d'enlever à une nation le droit qui faisait sa +vie, et dont chaque citoyen était le défenseur naturel, puisqu'il y +puisait la raison de son importance. Mais la victoire devait rester au +petit nombre, qui formait la partie la plus instruite de la nation, et +qui avait le plus d'ensemble et d'unité de vues.</p> + +<p>Les clercs, par leur enseignement, semèrent adroitement les +équivoques, pervertirent la raison publique, le sentiment des rapports +des droits et des devoirs, et, en troublant la croyance religieuse, ils +relâchèrent le dernier lien capable de relier les hommes, que l'intérêt +tend trop souvent à désunir.</p> + +<p>Tantôt par la ruse, tantôt par la violence, ils désagrégèrent la +société et pénétrèrent dans toutes ses parties. Les Empereurs, ne +pouvant détruire la famille, la désorganisèrent. Ils se substituèrent à +la commune, qu'ils laissèrent subsister de nom, mais comme mécanisme +fiscal, et ils firent de même de la province. À l'exemple des Romains, +dans la Gaule, ils concentrèrent l'autorité dans les cités: le camp du +Polémarque, quoique mobile, prit le nom de <i>Kattama</i>, qui veut dire +cité, et les villes furent désignées par un nom qui veut dire paroisse. +Comme dans tout gouvernement despotique, de l'aristocratie éthiopienne +il ne resta bientôt plus qu'un simulacre représenté par des titres, +humiliants pour ceux qui les portaient légitimement, puisqu'ils ne +constataient plus que leur déchéance, dégradants pour ceux qui les +devaient à la seule volonté du Prince ou à d'autres sources illégitimes.</p> + + +<p>Le peuple éthiopien a perdu la connaissance des longues et sanglantes +vicissitudes de la lutte qu'il a soutenue contre le droit impérial; mais +il en a conservé le sentiment, et, d'accord avec les rares +traditionnistes en état de relater aujourd'hui les principales phases de +cette sombre histoire, il accuse les clercs d'avoir pris la part la plus +importante dans le grand bouleversement social qui a amené sa décadence. +Il s'est réfugié dans les mots, recours ordinaire des faibles et des +vaincus, et il a converti en injure le mot de <i>Debtera</i> qui +signifie clerc, et qui implique aujourd'hui l'idée d'un homme instruit, +subtil, mais rusé et le plus souvent voué à l'esprit du mal.</p> + +<p>Cependant, les Atsés, dans leur toute-puissance, devinrent la proie +des soupçons et des inquiétudes, maux ordinaires de la tyrannie. Quoique +mutilées et enchaînées, la famille, la commune et la province +soubresautaient encore; elles pouvaient se redresser. La confiance entre +gouvernants et gouvernés avait disparu; les Atsés ne conférèrent plus +l'autorité sous la seule garantie de la foi jurée. Ils la répartirent à +courte échéance et la déplacèrent incessamment, tant ils craignaient +qu'elle ne prît racine ailleurs qu'au pied du trône. En conséquence, ils +soumirent à une révision annuelle toutes les charges et toutes les +fonctions, à quelque degré qu'elles fussent. À l'esclave de la veille +ils donnaient le commandement, reléguant parfois le maître à n'importe +quel bas rang, et, comme les défiances surgissaient jusqu'autour du +foyer impérial, ils soumirent à la révision leur personnel domestique. +Leurs valets, les plus infimes serviteurs, leurs pages, leurs parents, +leurs concubines, nul ne prenait rang, qualité ou position, qu'en +passant sous le joug périodique de la volonté du maître. Les +Polémarques, qui se sont partagé les lambeaux de l'Empire et dont +l'autorité est encore plus illégitime et plus précaire que celle des +Empereurs, gouvernent comme eux, et pour les mêmes raisons; et, chaque +année, ils font la révision de toutes les investitures émanant d'eux; +tous leurs subordonnés font une opération analogue, chacun dans le rayon +de son autorité. On comprend la crise qu'amènent ces désagrégations et +réagrégations périodiques: tous les pouvoirs sont déposés, et le +gouvernement reste comme suspendu pendant quelques jours.</p> + +<p>Au point où l'ont réduit ces malheureuses transformations politiques, +il n'y a aujourd'hui dans le pays que deux catégories de citoyens: celle +qui comprend le clergé, les cultivateurs, les trafiquants et les +industriels, et, au-dessus, celle des hommes de guerre, qui exercent le +pouvoir. Ceux-ci exploitent, pressurent, ruinent la portion stable et +foncière. Les citadins et les cultivateurs surtout s'épuisent à subvenir +aux besoins d'une population errante de gens de guerre oisifs, +turbulents et dépensiers, investis annuellement par le Polémarque du +droit de pressurer des vassaux, et les traitant d'autant plus âprement +que leur autorité est révocable et passagère.</p> + +<p>L'Empire éthiopien était divisé en polémarchies, diverses par leur +étendue et leur importance, et conférant à celui qui en était investi un +titre de polémarque, celui de Ras, de Dedjazmatch ou autre. On a vu que +ces Polémarques n'étaient à l'origine que des chefs militaires, qui, +sitôt la campagne finie, ne conservaient que des pouvoirs insignifiants. +Conformément à l'us féodal, qui veut que la terre confère sa valeur à +l'homme, depuis la chute de l'Empire, ceux qui ont pris possession de +ces polémarchies, n'importe par quels moyens, ont pris en même temps les +titres et les insignes honorifiques dont étaient revêtus leurs +prédécesseurs régulièrement investis.</p> + +<p>Pour devenir Polémarque, il suffit d'être investi d'une polémarchie +par un Polémarque d'un ordre supérieur dont on devient le vassal, ou +bien il faut s'être emparé par la force d'une polémarchie. Les +mœurs militaires veulent que, dans le cas où un homme qui n'est +pas encore Polémarque s'empare d'une polémarchie, il n'en prenne le +titre qu'après s'être rendu maître des timbales de son rival ou de +celles d'un autre Polémarque. Les titres de Ras, Dedjazmatch et autres +Polémarques sont à la fois des dignités et des grades; ils sont +personnels, indélébiles, et ne peuvent se transmettre sans la terre qui +les confère. Dans la confusion actuelle des pouvoirs, la dignité de +Polémarque s'acquiert le plus souvent par des moyens violents, et les +provinces de l'ancien Empire constituent aujourd'hui de petits États +dont les uns sont indépendants, et les autres vassaux. Tel Ras ou tel +Dedjazmatch a commencé par détrousser sur les grandes routes. On peut +dire cependant que la plupart de ceux qui sont arrivés à ces dignités +appartiennent à des familles de notables et souvent de princes. Tout +Polémarque vassal d'un autre relève de l'investiture annuelle de son +suzerain. Les Polémarques indépendants ne relèvent que de la force.</p> + +<p>Lorsque la révision annuelle a lieu dans la maison d'un Dedjazmatch, +les deux Blaten Guétas ou Sénéchaux, l'Azzage ou Biarque, et les divers +comptables se réunissent en présence du Dedjazmatch pour contrôler le +budget de l'année écoulée, établir celui de l'année qui s'ouvre, +vérifier le cueilleret, inventorier les ressources extantes, faire le +recensement des seigneurs et autres gens de guerre détenteurs de fiefs +et de ceux qui servent moyennant paye en argent ou en nature, relever le +nombre des pensions à servir et des charges ecclésiastiques dont la +nomination relève du Prince; éplucher les écroues et jusqu'aux dépenses +les plus minimes du service particulier. C'est l'époque décisive pour +les gouvernants et les gouvernés; le réveil des ambitions et des +brigues; le moment des désertions et des rébellions, des élévations et +des abaissements subits. Les malversateurs, les inconstants, ceux dont +l'ambition désespère, les méfiants, les mécontents et les aboyeurs +déguerpissent pour se réfugier dans les villes d'asile, ou se constituer +en révolte ou passer au service d'un autre maître. De leur côté, les +habitants de hameaux, de villages entiers, s'apprêtent à émigrer, en +apprenant que tel seigneur réputé pour ses maltôtes sollicite l'honneur +de les avoir pour vassaux.</p> + +<p>Pour bien diriger ce mouvement de désagrégation et de reconstitution +générale, les Polémarques ont besoin de déployer toute l'intelligence, +le tact, la connaissance des hommes et la fermeté dont ils sont doués. +Demeurer impénétrable, surveiller ceux qu'ils comptent faire déchoir et +ceux dont ils ne pourront satisfaire l'ambition, prévenir les +mécontents, concilier les rivaux, faire accepter les nouveaux +fonctionnaires, encourager et récompenser les dévoûments, sévir avec +adresse contre les prévaricateurs, enlever aux Polémarques voisins des +serviteurs dont le concours leur paraît désirable, satisfaire enfin tous +ces affamés d'honneurs, d'avancement et de mieux-être, toujours enclins +à se croire lotis au-dessous de leur mérite; faire sourdre dans tous les +rangs les espérances, et imposer à tous: telle est la tâche difficile +qu'ils ont à accomplir.</p> + +<p>Après avoir présidé aux vérifications préliminaires, le Dedjadj +Guoscho avait l'habitude de régler avec son confesseur les affaires de +sa conscience, et de vivre ensuite dans une retraite absolue. Deux pages +seulement faisaient le service de nuit et de jour; un ancien page de son +père, le Chalaka Maretcho, chef des huissiers du service intime, gardait +sa porte et servait d'intermédiaire entre lui et ses sujets, dont aucun +n'était plus admis en sa présence. Il ne recevait même plus sa femme, +que son intelligence remarquable et son esprit remuant portaient +volontiers à s'immiscer dans les affaires. Il confiait alors à son Grand +Sénéchal le soin de rendre en son nom les décisions judiciaires +d'urgence, et son confesseur était seul admis à partager ses repas. +Après avoir ainsi passé quelques jours, recueilli et inaccessible, au +milieu du déchaînement des passions les plus actives de ses sujets, il +nommait d'abord, conformément à l'antique coutume du Damote, le page +porte-aiguière, dont la fonction, regardée comme la plus humble parmi +celles des pages, consistait à lui verser l'eau pour se laver les mains +avant et après les repas. Ce petit fonctionnaire avait le droit de +s'asseoir au bas-bout de la table, en face du Prince et à côté des plus +grands seigneurs; en campagne, il devait porter le bassin et l'aiguière +de cuivre qui représentaient tout son domaine. Le Prince décidait +ensuite des nominations aux grandes charges; le Chalaka Maretcho +transmettait à mesure à un timbalier, en permanence sur la place, les +noms des titulaires et les formules d'investiture, que celui-ci rendait +immédiatement officielles par ban. Ceux que le Prince voulait priver de +leur liberté étaient subitement arrêtés, soit au camp, soit dans leurs +fiefs, par les centeniers les plus énergiques de la garde. Les +nominations terminées, c'était avec une joie d'enfant que le Prince +rouvrait sa porte à ses commensaux ordinaires et à ses familiers. Les +nouveaux grands dignitaires et ceux qui avaient été confirmés dans leur +poste venaient ensuite faire leurs baise-mains et recevoir en cérémonie +leur cotte-d'armes d'investiture. La plupart des Polémarques avaient au +contraire l'habitude, en ces occasions, de s'entourer de leurs familiers +et de leurs conseillers, ce qui donnait lieu à des intrigues et à des +divisions. Le Dedjadj Guoscho disait qu'un chef devait recueillir +incessamment, pendant le cours de l'année et au milieu du calme des +esprits, les éléments de ses décisions annuelles, et que le moment venu +de les prendre, il fallait éviter jusqu'aux influences de ses amis, qui +apportent toujours dans leurs conseils leurs passions et leurs +faiblesses; qu'il lui était déjà malaisé d'imposer silence aux siennes, +et qu'il ne voulait point commettre l'équité de ses résolutions au +conflit des intérêts de ceux même qu'il aimait le plus.</p> + +<p>La maison d'un Dedjazmatch se compose ordinairement des +fonctionnaires suivants:</p> + +<p>Le <i>Fit-worari</i> (<i>envahisseur en avant</i>), ou chef +d'avant-garde. Cet officier, le plus important en temps de guerre, +devance l'armée avec ses propres troupes; il établit son camp à une +certaine distance en avant de celui de son suzerain, dont il a le soin +de choisir et de désigner d'abord l'emplacement; il a droit de dresser +pour lui-même et pour ses principaux chefs des tentes blanches. Le jour +d'une bataille, il est souvent chargé d'engager l'action, sinon, +réunissant ses soldats à ceux de son maître, il a de droit le +commandement d'une des ailes; il commande aussi les expéditions +importantes que le Prince ne conduit pas en personne. Il a place au +conseil, et il propose à l'agrément du Prince les noms de ceux qui, +adjoints aux conseillers ordinaires, composent le grand conseil de +guerre. L'importance de sa dignité équivaut à celle du Grand Sénéchal, +auquel pourtant il cède le premier siége. En pays ennemi, il jouit de +certains priviléges de maraude et droits de prise; il a droit aussi à +une part des tributs en pays nouvellement conquis. Lui seul, après le +Polémarque, a le droit d'envoyer des espions auprès de l'ennemi; pour +tout enfin, il communique directement avec le Polémarque sans +l'intermédiaire même du Grand Sénéchal. Son grade entraîne l'investiture +de fiefs considérables, qu'il répartit entre ses vassaux; il prélève en +outre diverses perceptions qu'amoindrit ou multiplie la volonté du +Prince lors de l'investiture. Le Fit-worari du Damote devait être suivi +d'environ 2,000 hommes de guerre, ses recrues personnelles, et un nombre +égal de vassaux directs du Dedjazmatch était mis sous ses ordres.</p> + +<p>Lorsque l'armée commence un mouvement de retraite, le Fit-worari est +chargé de le couvrir, à moins que le Dedjazmatch ne prenne ce soin en +personne; et si la retraite dure plusieurs jours, l'arrière-garde est +composée des vassaux les plus importants et des bandes particulières du +Polémarque désignées à tour de rôle. On choisit pour ce poste de chef +d'avant-garde un brillant cavalier, connu par son courage et ses +libéralités envers les hommes de guerre, chef vigilant, âpre au pillage +comme au combat, et rompu aux ruses de la guerre. À sa nomination, le +Polémarque le revêt publiquement d'une cotte-d'armes en soie, identique +par sa forme à celle que nos chevaliers portaient par dessus leur +armure.</p> + +<p>Le <i>Blaten-Guéta</i> (<i>seigneur des errements</i>), ou Grand +Sénéchal, espèce de <i>procurator regius</i>, grand maître de la maison. +La nomination à cet office entraîne pour le titulaire l'investiture d'un +fief très-important et lui confère le premier siége au Conseil, ainsi +que des droits de perception considérables sur les impôts, les +nominations aux offices, les frais et amendes judiciaires, et enfin, +comme l'indiquent les assises de Jérusalem, il a autorité sur toutes les +recettes de la maison de son suzerain; ce qui lui permet d'intervenir +dans toutes les ramifications du pouvoir de son seigneur. On choisit +pour cet office un homme d'âge, de bon conseil, savant feudiste et +habile administrateur. La plus lourde responsabilité pèse sur lui: il +est chargé de l'expédition de la plupart des affaires journalières; +aussi sa demeure est-elle constamment assiégée par des postulants. Il +jouit de ses grandes entrées, mais ses occupations laborieuses ne lui +permettent que rarement d'en profiter; en revanche, des messagers vont +et viennent continuellement de sa demeure à celle du Polémarque. Sa +charge, la plus lucrative de toutes, le met à même de thésauriser; il +enrôle pour son compte de sept cents à douze cents combattants. Il campe +sous une tente blanche à l'arrière-quartier du camp. À sa nomination, il +est aussi revêtu d'une cotte-d'armes en soie.</p> + +<p>Le <i>Tekakin Blaten-Guéta</i> (<i>Blaten-Guéta des choses +secondaires</i>), ou Sénéchal ordinaire, lieutenant du précédent. Ses +profits et droits de perception sont plus limités que ceux de son +supérieur; il a une place au Conseil, reçoit l'investiture d'un grand +fief, et, à sa nomination, il est revêtu aussi d'une cotte-d'armes en +soie. Il jouit des grandes et des petites entrées, et il voit le +Polémarque bien plus fréquemment que ne le fait son supérieur, auprès +duquel il campe sous une tente blanche. En Damote, le fief de ce +fonctionnaire lui permettait d'entretenir de deux cent cinquante à +quatre cents soldats, dont environ un quart de cavaliers, et une dizaine +de francs-tireurs.</p> + +<p>Le <i>Moulla-Bet-Azzage</i> (<i>ordonnateur de toute la maison</i>), +ou Biarque, intendant général des vivres. Les panetiers, les +boutilliers, les écuyers tranchants, les dégustateurs, les contrôleurs +et les porteuses de l'hydromel, les sommiers, les gardiens de la +pourvoirie, les cuisinières, les boulangères, les mouleuses, toutes les +servantes de la cuisine, les femmes qui brassent la bière, celles qui +délayent le miel pour l'hydromel, celles qui travaillent aux ouvrages de +vannerie, les fileuses, enfin presque toute la domesticité proprement +dite reçoit directement des ordres de lui. Il s'entend avec les deux +sénéchaux pour distribuer les subsistances à tous ceux dont l'ordinaire +a été fixé par le Polémarque; il veille à tous les approvisionnements de +bouche et à l'entretien du parc de vaches laitières et d'animaux pour la +boucherie. Il est chargé des rations, de l'habillement et de la paye de +tous les gens de service. Il est gouverneur des terres domaniales, et +perçoit le tiers des amendes ou frais judiciaires qui proviennent des +procès entre leurs habitants.</p> + +<p>Il est aussi investi d'un fief important et revêtu d'une +cotte-d'armes en soie; il prend place au Conseil et au Lit de justice, +où il siége à côté des sénéchaux. En outre des perceptions diverses que +lui concède le Polémarque, il cumule une quantité de petits profits +sous-entendus. Aux jours de festin, une longue verge à la main, et +revêtu de sa cotte-d'armes, il se présente en cérémonie, suivi de tous +les officiers de bouche et de leurs valets portant sur la tête les +corbeilles de pain, des cuisinières avec leurs plats fumants, et d'une +file de femmes chargées d'amphores d'hydromel, pendant que les +timbaliers battent à la ripaille. Debout à l'extrémité de la table, il +dirige l'ordonnance jusqu'à ce que le Dedjazmatch ait fini de manger; +alors il donne le signal à l'échanson en chef de faire verser +l'hydromel, et il s'assied ensuite au fond de la salle, d'où il +surveille tout le service. La plupart des gens de la domesticité campent +autour de sa tente blanche, dont la place est fixée derrière les +timbaliers, qui s'établissent toujours en face de la tente du +Dedjazmatch. L'Azzage du Damote entretenait pour son propre compte de +trois cents à huit cents combattants. Il s'entend avec son maître pour +la nomination de plusieurs contrôleurs qui ne relèvent que de lui et qui +ne jouissent, du reste, que d'une très-petite considération. Il a ses +grandes et petites entrées, et la faculté de prélever une quantité de +petits profits qui rendent sa charge presque aussi lucrative que celle +du Grand Sénéchal. Cet officier a un lieutenant nommé par le +Dedjazmatch, lequel lieutenant peut n'être pas investi d'un fief, et en +ce cas son entretien et sa paye consistent en certaines dîmes sur les +approvisionnements.</p> + +<p>Le <i>Moulla-Bet-Beudjeround</i>, ou Trésorier général et Maître de +la garde-robe. Il est chargé de la garde de toutes les valeurs-meubles, +de l'argent, des bijoux, des objets de parure, de toilette et des armes +personnelles du Dedjazmatch. Il a aussi le dépôt des raisins secs, du +vin et de l'eau-de-vie que fournissent en impôts certains fiefs +désignés, les octrois des villes, des marchés, et sur lesquels il +prélève pour lui-même un dixième; il perçoit un tant par cotte-d'armes +dont son maître revêt ses dignitaires, comme aussi par chaque décoration +honorifique donnée à un homme de l'armée. Il perçoit encore un dixième +de tous les impôts payés en or, en argent ou en sel, comme aussi un tant +sur le pesage de l'or et sur tous les cadeaux qui sont offerts au Prince +et dont la garde lui est confiée. Il jouit encore de plusieurs autres +droits que leur multiplicité rend fort lucratifs. Si, à la suite d'un +désaccord avec son maître, il prend refuge dans une ville d'asile, le +clergé de l'asile est tenu de rendre sa personne à son Seigneur; la même +coutume existe à l'égard du Grand Sénéchal et son lieutenant. Le +Beudjeround commande le corps des <i>Eka-Bet</i> ou gardes du trésor, +dont il nomme le Chalaka (<i>chef de millier</i>), espèce de Chiliarque. +Les selliers, les bourreliers, les censeurs, les armuriers, les ouvriers +en fer, en cuivre, les argentiers et les artisans de toute sorte sont +sous sa direction, comme aussi les buandiers, les coiffeuses et les +pages. Il est investi d'un grand fief; dans quelques gouvernements cet +officier est revêtu de la cotte-d'armes en soie, mais en Damote ce n'est +point la coutume.</p> + +<p>Durant les festins il se tient debout au pied de l'alga du maître, et +en tout temps il jouit des grandes et des petites entrées. Il a la +juridiction de toutes les causes qui ont trait à ses attributions, et il +perçoit pour son compte les profits de cette judicature. Ses fonctions +le mettent en rapports journaliers avec son maître, et il en profite +pour servir d'intermédiaire pour les réclamations ou les faveurs, ce qui +lui procure encore un patronage étendu et très-lucratif. Il est rarement +admis au Conseil. Il campe sur la gauche de la tente du Dedjazmatch, au +milieu des gardes du trésor, en outre desquels, il enrôle pour son +propre compte un petit nombre de soldats. Il a droit à une tente +blanche.</p> + +<p>Le <i>Moulla-bet Aggafari</i> (<i>garde de toute la maison</i>). Cet +officier remplit les fonctions de grand prévôt de l'armée, et il +parcourt souvent les domaines de son Seigneur pour y distribuer la +justice, au nom de son maître, ou y réprimer les attentats à la sûreté +publique. Il est chargé de l'arrestation et de la garde des prisonniers; +il fournit les hommes chargés de garder les plaideurs sans caution et +perçoit un tant pour leur garde, comme sur toutes les saisies qu'il +opère. Il jouit aussi de la perception d'un droit, dit <i>droit de +verge</i>, par chaque procès qui se vide en cour du Dedjazmatch; il est +chargé aussi de la publication des bans. Il remet aux parents de la +victime la personne du meurtrier condamné à mort, et il assiste comme +témoin à l'exécution que les parents en font eux-mêmes. Il commande aux +huissiers; dans les grandes réunions, une verge blanche à la main, il se +tient debout à la porte de son Seigneur. Aidé de son lieutenant et +entouré de nombreux huissiers, il préside à la police, expulse les +intrus, fait introduire les invités, réprime la licence des festins, où +les rancunes et les rivalités réveillées par l'hydromel suscitent trop +souvent des orages. Il modère aussi les effervescences guerrières, qui +donnent lieu aux récits des thèmes de guerre; car dans ces occasions, +les seigneurs se pressent, suivis de leurs bandes en tenue de combat, et +des centaines d'hommes surexcités se trouvent en présence les armes à la +main. Aussi il est d'usage de choisir, pour ce poste de chef des gardes, +un homme d'action, d'une énergie reconnue, et tout dévoué au +Dedjazmatch. Cette charge correspond en beaucoup de points à celle de +nos Rois des ribauds au moyen âge. Des fiefs importants lui sont +assignés, et il siége au Conseil. Dans quelques provinces de l'Éthiopie, +ce dignitaire est revêtu de la cotte d'armes en soie; mais cet honneur +n'est point coutumier en Damote. Il commande, au nom de son maître, à +environ six cents cavaliers et à mille hommes de pied, entretenus par +des alleux en dehors de ses propres fiefs; de plus, selon sa réputation +de générosité et sa popularité parmi les soldats, il peut enrôler +environ six cents combattants, relevant uniquement de lui. Au lieu d'un +corps spécial, on lui donne souvent à commander le régiment des gardes +de l'Alga. Il campe à l'aile droite du camp, et lui aussi a droit à une +tente blanche.</p> + +<p>L'<i>Elfigne-Askeulkaïe</i> (<i>huissier de l'intérieur</i>). Il sert +comme lieutenant du dignitaire précédent, mais il relève directement du +Dedjazmatch. À l'heure des repas, pendant les conseils et toutes les +fois que le Dedjazmatch est accessible à ses sujets, il doit être sur le +seuil, une verge à la main, et secondé de quelques huissiers intimes, +ses subordonnés; personne ne peut entrer sans sa permission. Si +l'Aggafari est absent, il le remplace quand le Dedjazmatch tient lit de +justice. Debout entre les parties, il conduit et résume les débats, +prête main-forte au besoin; toujours debout, il émet son jugement le +premier, puis il provoque nominativement les juges et les assesseurs à +émettre le leur. Il perçoit les amendes ou les frais judiciaires, dont +il s'attribue une partie. Il a droit à la surveillance du parc des +moutons pour la boucherie, et il en perçoit pour lui un dixième. Dans +les festins, lorsque le chef des gardes est de service, il doit se tenir +debout à la tête de l'alga du maître. À moins que le Dedjazmatch ne soit +sorti ou endormi, il doit toujours être à son poste, sur le seuil; aussi +ses fonctions sont-elles très-fatigantes, car elles exigent une +assiduité et un éveil de tous les instants. En revanche, comme c'est de +lui que dépend l'accès auprès du maître, il est l'objet des prévenances +de tous, ce qui rend sa position fort lucrative. Il est d'ailleurs +investi d'un fief, qui, en Damote, lui permet d'enrôler pour son compte +de quatre-vingts à cent quarante soldats. On choisit pour ce poste de +confiance un cavalier dévoué, ferme, discret, alerte et doué d'une +élocution facile. Il campe près du chef des gardes et n'a droit qu'à une +tente noire.</p> + +<p>Le <i>Moulla-Bet-Tékouatari</i> (<i>comptable de toute la +maison</i>), contrôleur général des recettes. Sa surveillance s'étend +sur tous les départements, y compris ceux attribués aux sénéchaux; il +jouit de perceptions sur tous les objets de son contrôle, et de +l'investiture d'un fief qui lui permet d'enrôler pour son compte au +moins une centaine d'hommes. Il campe sous une tente noire, à côté du +campement du premier sénéchal.</p> + +<p>L'<i>Afa-Negousse</i> (<i>bouche du roi</i>). Cet officier est +l'organe du Dedjazmatch pour toutes ses décisions judiciaires sur +chacune desquelles il perçoit une dîme. Il doit se rendre, avant le +jour, à la porte du Dedjazmatch, et dès qu'il est réveillé, il entre +pour l'avertir qu'on demande justice; il prévient ensuite son +subordonné, le <i>Tchohaï-Tabbaki</i> (<i>gardien des crieurs</i>), que +le Dedjazmatch est disposé à ouïr les réclamations. Chaque réclamant, +sur l'invitation du Tchohaï-Tabbaki, exprime alors à haute voix et à +distance de la maison ou de la tente l'objet de son recours. Le +Dedjazmatch émet sa décision, et l'Afa-Negousse, debout sur le seuil, la +transmet au dehors de façon à être entendu de tous. On choisit, pour +remplir cet office, un homme doué d'un organe sonore, expert feudiste et +arrêtiste, habile à formuler un dispositif, versé dans la procédure et +ayant une élocution correcte et choisie, car au milieu du silence où +habituellement il fait entendre sa voix, le dernier goujat de l'armée ne +manquerait pas de relever publiquement une expression impropre ou une +faute de langage. Cet officier siége au nombre des assesseurs du +Dedjazmatch, quand ce dernier tient son plaid: il est investi d'un fief +important, et il est fréquemment appelé au Conseil. Ses entrées +matinales auprès du Dedjazmatch lui procurent un patronage considérable. +Tous les possesseurs de fiefs recherchent aussi son bon vouloir, car il +peut dépendre de lui d'envenimer les plaintes de leurs vassaux qui +viennent en appel devant le Dedjazmatch, comme aussi d'arrêter ou de +concilier leurs réclamations avant qu'elles n'aboutissent. Il campe à +part, derrière les gardiens du trésor, sous une tente blanche et entouré +des huttes de ses hommes, dont le nombre varie entre deux cents et +quatre cents, selon l'importance de son fief.</p> + +<p>Le <i>Tchohaï-Tabbaki</i> (<i>gardien des crieurs</i>), ou gardien +des appelants en justice, des réclamants ou postulants de toute sorte, +qui, à défaut d'autre aboutissant, se présentent de jour ou de nuit, +devant la demeure du Dedjazmatch. Dès le chant du coq, il veille avec +ses subordonnés à la venue successive des postulants, et il assigne à +chacun d'eux son tour pour élever la voix. Il perçoit un tant sur chaque +cause et sur chaque soldat que le Dedjazmatch envoie pour transmettre sa +volonté aux vassaux qui ont occasionné des plaintes. Cet officier est +rarement pourvu d'un fief; on lui assigne une paye en nature ainsi qu'un +certain nombre de rations pour lui et ses quelques suivants, et il +trouve encore moyen de se maintenir dans l'aisance, par les exactions +qu'il exerce sur les plaignants et les bonnes-mains qu'il reçoit des +seigneurs. Son office est peu considéré. Il campe sous une hutte, auprès +des timbaliers.</p> + +<p>Le <i>Feureusse-Balderasse</i> (<i>maître de l'école du cheval</i>), +ou écuyer et chef de l'écurie. Il dresse les chevaux et les mules, est +responsable de leurs harnais, commande aux selliers et il exerce un +droit de réquisition sur les ouvriers de tout corps de métier qui +regarde la sellerie et les besoins de l'écurie. Lorsque le Dedjazmatch +monte à cheval, le Balderasse visite les sangles et tient l'arçon, +pendant qu'un palefrenier tient le cheval par la bride. Sa place, au +camp, est immédiatement derrière la tente du Prince, où ses recrues +particulières et tous les serviteurs de l'écurie de son maître campent +autour de sa petite tente noire. C'est sur son ordre que le chef de la +troupe, composée des gardes du destrier, lui envoie un piquet de soldats +pour veiller de nuit à la sûreté des chevaux du Dedjazmatch. Après que +les sénéchaux ont assis l'impôt de l'orge, c'est lui qui est chargé de +la perception; si cette opération présente des difficultés, il requiert +au besoin l'appui du corps des gardes du destrier. Il doit percevoir +mensuellement des mains du chef des écuyers tranchants une peau de +bœuf crue, qu'il fait découper en lanières et distribuer aux +palefreniers, qui les corroient et les tiennent prêtes à tous les usages +de l'écurie; il donne aussi de ces lanières à préparer aux gardes du +destrier pour les besoins de la sellerie. Tout harnais réformé lui +revient de droit. Il perçoit la dîme sur les cadeaux de beurre faits au +Dedjazmatch, sur les étoffes servant à faire des culottes et sur les +chevaux reçus comme impôt, comme cadeau ou même achetés; le cheval de +combat du Dedjazmatch n'entre pas en ligne de compte. Quand ce dernier +donne un cheval à un vassal important, cet écuyer perçoit sur le +donataire un droit de bonne-main. Son cheval de combat et sa mule sont +nourris à l'écurie de son maître. À l'époque annuelle du renouvellement +des investitures, la plupart des fonctionnaires résignent leurs offices, +le chef des gardes et le gardien de l'intimité déposent leurs verges, +l'écuyer remplit alors leurs fonctions, et à la nomination du nouveau +gardien de l'intimité, il partage ses fonctions avec lui et les profits +qui en découlent, jusqu'au premier grand banquet; il dépose alors sur le +bas-bout de la table sa verge, signe de son office intérimaire. Quand le +Dedjazmatch prend un repas à l'écurie, l'écuyer dirige de droit le +service, à l'exclusion des officiers spéciaux, le panetier excepté; il +présente lui-même l'hydromel à son seigneur et il a droit à toute la +desserte. Il a droit aussi à une certaine partie de viande sur chaque +bœuf, chèvre ou mouton de boucherie. Les jours de festin, il se +tient debout près du chevet de l'alga; il y boit l'hydromel à +discrétion, et de plus, sur chaque grande jarre d'hydromel qui se +consomme, l'échanson doit lui réserver une certaine mesure qui lui est +remise après le festin. Il a ses entrées chez le Dedjazmatch et jouit +souvent de son intimité. Il est pourvu d'un fief qui lui permet +d'enrôler pour son compte une quarantaine de soldats. Il va sans dire +qu'il doit être écuyer habile et avoir des recettes pour les maladies +des chevaux. Il a la police et la conduite des palefreniers et des +coupeurs d'herbe, et pour chacun de ces services le Prince nomme, sur sa +présentation, un <i>Alaka</i>, ou mesureur, un <i>Tekouatari</i>, ou +comptable, et un <i>Aggafari</i>, ou gardien.</p> + +<p>Les coupeurs d'herbe, munis chacun d'une faucille et de douze +cordelles, ne sont tenus en tous temps que de fournir journellement une +charge d'herbe choisie ou, à défaut d'herbe, une charge de paille qu'ils +remettent aux palefreniers. Ces derniers sont chargés de nourrir les +chevaux et de veiller à leurs attaches; en marche, ils vont à pied et +les conduisent à la main; ils perçoivent un droit par cheval donné par +le Dedjazmatch, ainsi qu'un morceau de viande spécial par bête de +boucherie. Les coupeurs d'herbe ont droit aussi à un morceau spécial de +viande. Le nombre des chevaux d'un Dedjazmatch varie beaucoup et s'élève +quelquefois à une trentaine.</p> + +<p>Le <i>Siga Melkégna</i> (<i>maître de la viande</i>), ou écuyer +tranchant. Il a la direction et la comptabilité du parc des bœufs, +des moutons et des chèvres destinés à la boucherie, sur lesquels il +prélève pour son compte un dixième. Conjointement avec l'Elfigne +Askeulkaïe, il commande aux bûcherons, qui sont chargés, lorsque l'armée +est en marche, de conduire les troupeaux, de porter les paniers à pains, +la braizière du Dedjazmatch, la table à manger, les viandes, de traire +les vaches, de faire le bois et d'allumer les feux, d'abattre les +animaux et de les dépecer, de griller les viandes et de préparer les +outres provenant des chèvres tuées. Il nomme parmi eux un +<i>Aggafari</i> et un <i>Alaka</i>. En outre de leur habillement, de +leurs rations et d'une paye minime, ces bûcherons perçoivent les deux +tiers des peaux de bœufs et de moutons abattus, et une certaine +quantité de viande. Celui d'entre eux qui a porté la table perçoit, de +plus, un pain à chaque fois qu'on fait un repas. L'écuyer tranchant +perçoit pour son compte, par chaque animal abattu, un morceau de viande, +ainsi qu'un tiers des peaux. À chaque repas, il doit présenter au +Dedjazmatch le morceau choisi de viande crue ou de carbonade; ses +subordonnés remplissent le même office auprès des convives. Pendant les +grands festins, il préside aux distributions de viande et il doit rester +debout jusqu'à la fin du repas; le boutillier doit alors lui présenter à +boire. Comme les bœufs sont abattus sur la place, devant la +demeure du Dedjazmatch, cet officier de bouche est responsable des +dégâts ou des blessures occasionnés par les animaux qu'il manque à +maîtriser. Il ne jouit que des petites entrées; il est investi d'un +petit fief et profite de maints bénéfices non avoués. Il enrôle pour son +compte de quarante à soixante soldats, et campe sous une tente noire +auprès du Biarque. Le Dedjazmatch nomme un comptable pour contrôler son +service.</p> + +<p>Le <i>Tedj-Assallafi</i> (<i>qui passe l'hydromel</i>), ou échanson. +On choisit, généralement pour cet office un cavalier brave et avenant. +Comme l'entrain et la physionomie des repas et des festins dépendent +surtout de l'hydromel, objet des convoitises de tous, les fonctions de +l'échanson y sont très-importantes. Il doit être doué de tact et de +mémoire, apprécier le cas à faire de chacun, afin de diriger le boire +sans l'intervention apparente du maître et d'après ses intentions +secrètes. À chaque fois qu'il présente un <i>burilé</i> (carafon en +verre) d'hydromel au Dedjazmatch, ce dernier lui en verse un peu dans le +creux de la main, et il doit le boire en présence de tous; il est de +service à tous les repas. Sur chaque bête abattue, il prélève un morceau +spécial de viande; il a aussi une dîme sur les peaux, et il use +librement de l'hydromel pour sa consommation personnelle; mais, en +présence de son maître, il n'a droit de boire qu'un seul burilé, qu'il +consomme sur place, afin d'exclure toute idée de convoitise de sa part. +Il prélève une dîme sur le miel. Il a une tente blanche et un petit fief +qui lui permet d'enrôler de quatre-vingts à cent vingt hommes. Il fait +partie du campement du Biarque, son supérieur direct.</p> + +<p>En marche, les hanaps en corne et les burilés sont portés par les +gardes du trésor; quand on verse une amphore, un de ces derniers nommé à +la fonction de <i>Gueuddavi</i>, tient une écuelle au-dessous du hanap +ou du burilé pour y recevoir le surplus de liqueur qui se répand, car +chaque coupe doit être emplie jusqu'aux bords; ces égoutilles forment +ses profits. Il y a plusieurs Gueuddavis; souvent cette fonction +très-recherchée est confiée à un fusilier qui s'est distingué par une +action d'éclat.</p> + +<p>C'est en présence du maître et des convives que l'échanson fait +enlever avec précaution la tape soigneusement lutée qui bouche l'amphore +d'hydromel. Il fait ensuite coiffer l'amphore d'un blanchet, et dans +quelques maisons, lorsqu'on l'incline pour verser la liqueur, un +fonctionnaire qu'on appelle <i>Tedj-Tchari</i> (<i>griffeur de +l'hydromel</i>) a le privilége de frapper ou de gratter le blanchet, +avec le bord d'un hanap, afin d'activer la filtration de l'hydromel. +L'hydromel qui tombe dans son hanap constitue son bénéfice. Si +l'échanson trouve qu'il prélève trop sur la liqueur, au lieu d'un hanap, +il a le droit de lui faire prendre, pour gratter le blanchet, une serre +desséchée d'oiseau de proie. Cette fonction bachique est fort enviée, et +on la donne ordinairement à un fusilier d'élite.</p> + +<p>Les <i>Fellakis</i> (<i>retrancheurs</i>) tiennent la coupe sous +l'orifice de l'amphore, et, avant de la remettre à l'échanson, ils en +retranchent à leur profit un doigt de la liqueur, qu'ils ramassent dans +une écuelle. Cette fonction, également fort recherchée, est souvent +enlevée aux gardes du trésor pour être conférée à un fusilier d'élite. +Sur la présentation des chefs de corps, le Dedjazmatch nomme à ces trois +offices. Les effondrilles du vase d'hydromel en vidange sont réclamées +par les fusiliers présents. L'échanson a la charge difficile de veiller +à ce que ces perceptions diverses ne donnent pas lieu à des abus.</p> + +<p>Le <i>Tedj-Melkégna</i> (<i>maître de l'hydromel</i>), ou boutillier, +ordonnateur de l'hydromel. Il s'entend avec les sénéchaux pour la +fixation, la recette et la répartition des impôts en miel, et il jouit +d'une perception sur les terres qui le fournissent. Un morceau de viande +lui est désigné sur chaque bête abattue. Il préside aux différentes +opérations de la fabrication de l'hydromel, il est responsable de la +qualité de la liqueur, et il en use à discrétion pour sa propre +consommation. Aux jours de festin, il doit être debout à côté de la +jarre en vidange. Il a la surveillance des outres de miel confiées aux +sommiers, ainsi que celle des porteuses d'hydromel et des femmes qui le +fabriquent. Cette charge est souvent cumulée par l'échanson en chef. Il +lui est alloué un certain nombre de rations pour son entretien et celui +de ses hommes. Il campe sous une petite tente noire auprès du Biarque. +Le Dedjazmatch nomme ainsi un contrôleur pour surveiller sa gestion.</p> + + +<p>Le <i>Enjerra Assallafi</i> (<i>qui passe le pain</i>), ou panetier. +Le Dedjazmatch ne goûte à aucun mets sans la présence de cet officier, +qui doit être dans sa personne d'une propreté recherchée. Debout auprès +de la table, il donne à goûter de chaque plat à la cuisinière en chef, +puis, la tête en arrière, il goûte à son tour, en laissant tomber de +haut un morceau dans sa bouche. Il prépare les bouchées pour le +Dedjazmatch, étale devant lui les morceaux pour lesquels il connaît sa +prédilection et sert pareillement tous les autres convives, car lui seul +met la main aux plats. Avant le repas, il a droit à un pain de première +qualité pour juger, à la cuisine, de la bonne préparation des mets; de +plus, par chaque repas, il a droit à quatre autres pains de première +qualité. Quand le Dedjazmatch a mangé, et qu'on éloigne un peu la table +pour que la deuxième tablée de commensaux prenne son repas, le panetier +a le privilége de s'asseoir entre les convives et contre le milieu de +l'alga. Un morceau spécial de viande lui est réservé sur chaque bête +abattue. Il a un petit fief à gouverner, et il se crée un petit +patronage par les distributions qu'il fait de la desserte, et aussi par +des recommandations qu'il trouve quelquefois moyen d'insinuer. Durant le +repas, il doit être muet. Sa petite tente noire fait partie du campement +du Biarque. De même que l'échanson, il a sous ses ordres plusieurs +aides, pour les jours de grand festin.</p> + +<p>Le <i>Moulla-Bet-Wouzifiadj</i>, ou suppléant général. Il est muni +d'un petit fief suffisant à l'entretien d'une cinquantaine de soldats; +il campe sous une tente noire, dans le cercle du campement du +Dedjazmatch et remplace temporairement, en cas d'absence ou de +suspension, les dignitaires, officiers ou serviteurs de la maison, quels +qu'ils soient. Il perçoit alors tous les bénéfices attachés à leur +charge. Il est toujours aux abords de la demeure du Prince et jouit de +ses entrées. Il a aussi le droit de nommer des sous-délégués lorsque +plusieurs vacances se présentent simultanément.</p> + +<p>Le <i>Zoufan-Bet-Chalaka</i> (<i>chiliarque des gardes de +l'alga</i>). En marche, il est chargé de faire porter par ses hommes +l'alga du Dedjazmatch, la housse et les coussins, les tapis et certains +objets du mobilier. Durant les festins et les lits de justice, il est +chargé de la garde de l'intérieur et partage certains services avec le +chef des gardes. Il est investi d'un fief et il campe sous une tente +blanche à la droite du campement du Prince; ses hommes se huttent autour +de lui; leur nombre varie entre 600 et 2,000, selon qu'il est plus ou +moins populaire.</p> + +<p>Le <i>Feureusse-Zébégna-Chalaka</i> (<i>chiliarque des gardes du +destrier</i>). Il est chargé des patrouilles et fournit les vedettes de +nuit. Dès l'obscurité, il établit lui-même un peloton de gardes aux +abords de la demeure de son Seigneur et en désigne un autre pour la +garde de ses chevaux. Le poste de garde a droit à la desserte du repas +du soir. Ce Chalaka a droit à la tente blanche et campe derrière le +Dedjazmatch, en laissant un espace libre pour le campement de l'écuyer. +À l'exception de quelques cas prévus, il reçoit ses ordres directement +du Dedjazmatch, et sa troupe a le pas sur toutes les autres pour les +invitations aux festins. Il est investi d'un fief. De même que pour le +Chalaka précédent, l'importance numérique de sa bande dépend de son +savoir-faire.</p> + +<p>L'<i>Eka-Bet-Chalaka</i> (<i>chiliarque des gardes du Trésor</i>). Il +est sous les ordres du Boudjeround; mais il est nommé par le +Dedjazmatch. En marche, sa troupe est chargée de porter tous les objets +du Trésor et ceux de la garde-robe. C'est ordinairement dans cette bande +que le Dedjazmatch choisit les messagers qu'il expédie à ses vassaux ou +aux Polémarques des provinces éloignées. Comme ce service exige de +l'intelligence, de la mémoire, de la discrétion et du dévouement, ce +corps de gardes du Trésor jouit ordinairement de beaucoup de +prérogatives, qui varient du reste selon le degré de faveur de son +Chalaka, lequel est le plus souvent chargé de préférence d'exécuter les +volontés directes de son Suzerain. Au camp, cette troupe s'établit +toujours et sans intermédiaire à la gauche de la tente du Dedjazmatch.</p> + + +<p>Le Dedjadj Guoscho avait une prédilection marquée pour cette troupe, +dont le chiffre variait entre deux et trois mille hommes. L'émulation y +était fort grande et l'esprit de corps des plus actifs. Les meilleurs +soldats de la province, comme les recrues étrangères, ambitionnaient +tous d'y être admis, ce qui en faisait un véritable corps d'élite où le +Dedjazmatch choisissait des sujets pour les postes de confiance.</p> + +<p>Ce Chalaka a droit à la tente blanche et il est ordinairement investi +d'un fief.</p> + +<p>Le <i>Sef-Djagri-Chalaka</i> (<i>chiliarque des porte-glaives</i>). +Les grands feudataires de l'Empire avaient l'usage de faire porter +devant eux des épées à deux tranchants, espèce d'estramaçons, larges de +deux pouces environ, à poignée cruciale garnie en argent. Ces épées, +recouvertes de housses écarlates et traînantes, sont encore portées sur +l'épaule devant les Dedjazmatchs et figuraient, à ce que m'a dit un +vieux feudiste, le nombre de hauts barons ou possesseurs de grands fiefs +qui suivaient sa bannière. Ce Chalaka, qui a droit à une tente blanche, +fait partie, avec sa bande, du campement de droite. Il est ordinairement +investi d'un fief, et, dans le Damote, cet officier commandait une +troupe d'environ 1,400 hommes.</p> + +<p>Le <i>Moulla-Bet-Bacha</i> (<i>bacha de toute la maison</i>), ou +commandant en chef des corps de francs-tireurs ou fusiliers. Cet +officier est revêtu à sa nomination d'une cotte d'armes en soie; mais, +par suite de l'idée de défaveur attachée au combattant à l'arme à feu, +malgré l'importance reconnue de son concours, cette distinction +n'entraîne pas pour le Bacha la considération attribuée aux autres +dignitaires pareillement revêtus. Il n'est appelé au conseil qu'à la +veille d'une bataille; il doit avoir grandi au milieu des +francs-tireurs, être populaire parmi eux et habile à conduire ces +soldats, dont les habitudes quinteuses rendent le commandement +proverbialement malaisé. Il campe sous une tente blanche entre le +campement des timbaliers et celui du Biarque. Comme les Chalakas dont il +vient d'être parlé, il nomme ses centeniers, mais il doit soumettre à la +sanction du Dedjazmatch la nomination qu'il fait des Chalakas commandant +sous ses ordres aux trois bandes de francs-tireurs. Ces Chalakas, +revêtus souvent de la cotte d'armes, sont:</p> + +<p>Le Chalaka des <i>Abate-Neftegna</i> (<i>chiliarque des fusiliers +vétérans</i>), qui commande à ce corps d'élite de francs-tireurs, parmi +lesquels beaucoup sont investis de petits fiefs ou reçoivent une paye +élevée.</p> + +<p>Le Chalaka des <i>Zébégna-Neftegna</i> (chiliarque des gardes +fusiliers), qui commande aux fusiliers chargés de fournir, concurremment +avec les gardes du corps, les postes de la garde de nuit des abords de +la tente du Dedjazmatch.</p> + +<p>Ces deux corps campent autour de la tente du Bacha.</p> + +<p>Et enfin le Chalaka des <i>Achkeur-Neftegna</i> (<i>fusiliers +adolescents</i>), qui commande une troupe composée de jeunes fusiliers, +laquelle est adjointe au corps des Eka-Bets, campe avec lui, et au +combat garnit son front de bataille.</p> + +<p>La plupart des francs-tireurs sont des hommes de pied; leur première +ambition est d'obtenir soit une mule pour les porter durant les marches, +soit un cheval au moyen duquel ils se mêlent avec moins de danger aux +combats de cavalerie. Ils sont ordinairement indociles, grossiers, +gourmands et portés à changer de maître; car, quoique peu considérés, +ils sont toujours sûrs de trouver partout un enrôlement. Souvent ils +désertent à la fin d'une campagne, mais ils ne manquent jamais de +laisser la carabine qui leur a été confiée.</p> + +<p>Le <i>Meuzeuzo Chalaka</i> (<i>chiliarque des dégaîneurs</i>), +Chiliarque des cavaliers possesseurs de fiefs qui correspondent à nos +anciens fiefs à haubert ou aux fiefs d'écuyers. Le corps qu'il commande +comprend aussi les cavaliers possesseurs de terres allodiales, mais +grevées du service militaire à peu près comme les anciens spahis de +l'Empire ottoman, et les cavaliers étrangers entretenus provisoirement +par des allocations en argent ou en nature. Tous ces cavaliers sont +compris sous le nom générique de <i>Meuzeuzos</i>, en opposition aux +seigneurs de fiefs importants qu'on nomme <i>Mokouannens</i>. Ces +derniers correspondent à nos chevaliers à bannière; ils ont +ordinairement le droit de se faire précéder de trompettes et d'un +tambourin, ou bien de flûtes, et ils relèvent sans intermédiaire de la +suzeraineté du Dedjazmatch. Ce Chalaka est l'intermédiaire des cavaliers +meuzeuzos pour tous leurs rapports avec le Dedjazmatch, et, lorsque +l'armée est réunie, il juge en premier ressort des procès civils et +correctionnels qui s'élèvent entre eux. Il veille à la disposition et à +l'ordonnance générale du camp, et décide de tous les différends relatifs +à l'emplacement des divers corps. La veille d'un festin, il reçoit avis +du chef des gardes de l'alga du nombre de places réservées aux hommes de +son corps, et c'est lui qui répartit les invitations nominatives. Debout +durant les festins, il se tient au bas bout de la table pour faire +introduire ceux qu'il a invités, maintenir l'ordre parmi eux, et user +éventuellement, vis-à-vis du Biarque, de son droit de représentation au +sujet de la mauvaise distribution de l'hydromel parmi ses meuzeuzos. Il +a ses grandes et petites entrées chez le Dedjazmatch, et souvent une +place au Conseil. Il jouit des profits d'un patronage étendu et reçoit +l'investiture d'un fief, ce qui lui permet d'enrôler pour son compte de +100 à 300 combattants. Parmi les cavaliers dont le Dedjazmatch lui +confie le commandement, il se trouve ordinairement des guerriers de +marque, hautains, ardents, susceptibles et ambitieux; aussi est-il +nécessaire qu'il soit d'une bravoure incontestée, qu'il ait du tact et +de l'entregent, qu'il soit bon feudiste, expert à décider des cas +militaires, juge éclairé des prérogatives, des us et de l'étiquette des +camps. Cette charge est fort considérée et conduit le plus souvent aux +hautes dignités. Il campe sous une tente blanche, dans un cercle formé +par ses Meuzeuzos, de façon à former le front du campement général. Il +doit consulter le Dedjazmatch pour la nomination des officiers sous ses +ordres. Ce corps de Meuzeuzos, chez le Dedjadj Guoscho, fournissait près +de 3,000 cavaliers.</p> + +<p>La bande commandée par le Meuzeuzo Chalaka est composée, comme on le +voit, de cavaliers dont chacun est investi, soit d'un fief roturier, +soit d'un fief boursier, d'un pied de fief ou d'un fief en l'air, tous +liges. Ces fivatiers ont, comme les Mamelouks, un certain nombre de +suivants combattant, soit à pied, soit à cheval; les bandes commandées +par les autres Chiliarques sont composées presque en totalité de +fantassins et de cavaliers qui servent pour une solde ou même pour une +simple soutenance, et jouissent par conséquent d'une considération +moindre. Pour régir la troupe sous ses ordres, le Meuzeuzo Chalaka, +comme tous les Chalakas, nomme un <i>End-ras-i</i> (<i>semblable à ma +tête</i>), ou premier lieutenant, un <i>Tekouatari</i> +(<i>comptable</i>), un <i>Aggafari</i> (<i>gardien</i>), un +<i>Wouzifiadj</i>, ou suppléant, et des <i>Alakas</i>, espèce de +centurions, qui commandent les compagnies dont l'effectif varie de 60 à +200 hommes. Chaque Alaka nomme pour sa compagnie un End-ras-i, un +Tekouatari, un Aggafari, des <i>Keunates</i> (<i>cinquanteniers</i>). +Ceux-ci, enfin, nomment des dizainiers.</p> + +<p>Aucune de ces subdivisions ne sert, comme chez nous la compagnie, +d'unité pour les manœuvres; les mouvements de ces bandes +s'exécutent au moyen de passe-paroles, si la distance ne permet pas +d'entendre la voix du Chiliarque. La paye n'est faite qu'à des époques +irrégulières; elle est calculée sur ce qu'il faut pour l'acquisition du +vêtement. Chaque homme se charge ordinairement d'acheter le sien au +marché. Son cheval ou sa mule et ses armes, à l'exception des carabines, +sont sa propriété; ses profits licites et ses exactions subviennent +amplement à leur renouvellement, et lui permettent même d'amasser un +pécule. Il reçoit du grain, dont une partie lui sert à échanger contre +les quelques autres substances alimentaires qui composent sa nourriture, +quand la bande n'est pas répartie en subsistance chez l'habitant. Le +Chalaka, et quelques-uns de ses officiers, sont quelquefois investis de +petits fiefs. Le nombre de femmes qui suivent ces bandes est +considérable; quelques Chalakas seulement cherchent à les exclure, mais +ils ne réussissent qu'imparfaitement, à cause surtout de la difficulté +pour le soldat de préparer sa nourriture. En campagne, il se nourrit du +produit du maraudage, qui ne lui fournit que de la viande sur pied, +quelquefois du beurre et du miel, et surtout des grains de diverses +sortes, pour la mouture et la panification desquels les femmes sont +presque indispensables.</p> + +<p>Le <i>Négarit-Metch Alaka</i> (<i>Alaka des frappeurs de +timbales</i>), ou chef des timbaliers. Les timbaliers sont au nombre de +vingt-deux, mais la plupart d'entre eux enrôlent pour leur compte des +serviteurs ou doublures. Ils interviennent pour un tiers dans les +fonctions de bouchers qu'exercent les bûcherons; ils coopèrent à +l'abattage, au dépeçage de ce tiers, et ils se réservent sur cette +portion tous les droits que ces derniers prélèvent sur la viande. Si la +peau d'une timbale vient à être crevée, ils fonctionnent de droit sur la +première bête à abattre et ils en prennent la peau pour réparer la +timbale. Chaque timbalier a deux instruments qu'il sangle sur une mule, +et il chevauche sur la croupe en exécutant les batteries; si la mule +vient à mourir, il doit porter lui-même ses timbales un jour durant. Un +des timbaliers porte un vaste parasol en étoffe rouge fixé à une longue +hampe; ce parasol ne sert presque jamais à garantir le Dedjazmatch, et +pourrait bien avoir été adopté en imitation des princes souverains de +l'Inde et du Japon. Un autre timbalier porte un gonfanon en étoffe rouge +dont la hampe est terminée par une boule en cuivre surmontée d'une croix +de même métal. Ce gonfanon n'est point, comme chez nous le drapeau, +l'emblème de l'honneur militaire; en Éthiopie, on a choisi pour +symboliser ce sentiment une timbale maîtresse, la plus grande de toutes, +et sur le champ de bataille, le soldat qui prend cette timbale est +considéré comme ayant pris le drapeau de l'armée ennemie, et le corps +entier des timbaliers lui appartient, dans le cas où la victoire reste à +son parti. Le chef des timbaliers désigne un de ses hommes pour faire +l'office de bourreau du Dedjazmatch; il doit recevoir lui-même le +condamné des mains du chef des gardes, le remettre à l'exécuteur et +surveiller l'exécution. À l'exécuteur revient de droit l'habillement du +supplicié. Tout bœuf, âne ou cheval provenant d'une razzia, et +ayant la queue coupée, revient de droit au chef des timbaliers.</p> + +<p>C'est ordinairement parmi les timbaliers, et sur la présentation de +l'Alaka des timbaliers, que le Dedjazmatch nomme le Tchohaï-Tabbaki, ou +gardien des crieurs qui réclament justice; l'Alaka prélève un léger +droit sur chacun de ces plaignants, et il jouit de plusieurs autres +droits secondaires. Il répartit ses différents profits parmi ses +timbaliers et nomme ses officiers subalternes. Il est investi d'un petit +fief et il est aussi revêtu d'une cotte d'armes en soie. Il commande, +mais n'exécute point les batteries, et doit être à cheval, en tête de +ses hommes. On choisit pour ce poste un soldat courageux, car souvent il +laisse sa vie sur le champ de bataille pour n'avoir point voulu faire +tourner bride à ses timbaliers ou suspendre la batterie de la charge, à +la sommation de l'ennemi. On choisit aussi un homme énergique pour +timbalier de la timbale maîtresse, car la perte de cette seule timbale +prive le chef de l'armée du droit de se faire précéder de ces +instruments jusqu'à son investiture du Gouvernement d'une autre province +qui comporte le droit de faire battre des timbales, ou jusqu'à ce qu'il +en ait conquis d'autres par les armes. Les timbaliers touchent une paye +relativement importante, mais ne jouissent d'aucune considération. Leur +grossièreté, leur gourmandise et leur ivrognerie sont passées en +proverbe. En marche, leur chef donne également le signal de jouer aux +trompettes, au tambourin et aux flûtistes. Les joueurs de flûte, pris +ordinairement parmi les fusiliers, et qui reçoivent alors double paye, +varient depuis quatre jusqu'à quinze. Leurs flûtes, longues de deux +pieds environ, sont faites en bambou de calibres gradués, et ne rendent +chacune que certaines notes particulières. Comme dans les concerts +russes, chaque joueur contribue successivement, et pour une ou deux +notes seulement, à l'exécution de leurs mélodies étranges. Ces artistes +jouissent de droits sur les viandes de boucherie, comme aussi les +trompettes et le tambourin, et sont régis, du reste, par leurs Alakas et +d'autres bas officiers.</p> + +<p>Le <i>Gacha-Djagri</i> (<i>porteur de bouclier</i>), ou servant +d'armes. Cet office, qui mène quelquefois aux hautes dignités, est loin +cependant de procurer à son titulaire la considération qu'on accordait +en Europe aux écuyers de nos chevaliers. Il porte la rondache, le +javelot et le hanap de son maître; il remplace de droit l'échanson pour +le service de toute amphore de bière ou d'hydromel donnée en cadeau au +Dedjazmatch, ailleurs que dans une maison ou une tente; il perçoit un +droit sur les moutons et sur certains objets offerts en cadeaux à son +maître, quand ce dernier est en selle. On choisit pour ce poste un +soldat brave, vigoureux, adroit et bon piéton. Les seigneurs de grands +fiefs allouent ordinairement à leur servant d'armes une mule de selle ou +un cheval, et ils lui adjoignent deux ou trois suppléants. Mêlé aux +pages, il entre librement chez le Dedjazmatch; il doit être discret, et +avoir de la tenue. Il mange ordinairement avec les pages, sous les yeux +de son maître, et prélève un morceau spécial de viande sur chaque bête +abattue. Dans la maison d'un Dedjazmatch, il y a ordinairement plusieurs +Gacha-Djagris.</p> + +<p>Le <i>Neft-Yadj</i> (<i>porte-fusil</i>). Celui qui porte la carabine +du Dedjazmatch. Il doit être toujours devant son maître, et prêt à lui +remettre l'arme chargée. Un Dedjazmatch a ordinairement deux ou trois +carabines de prédilection, ce qui nécessite autant de porte-arquebuse, +ayant chacun un suppléant. On les choisit parmi les meilleurs piétons. À +l'heure du repas, ils ont leurs entrées, et ils prélèvent des droits sur +les animaux tués en chasse.</p> + +<p>Le <i>Woust-Achker Alaka</i> (<i>chef des adolescents de +l'intérieur</i>), ou chef des pages. Le nombre de ces pages, choisis +ordinairement dans de bonnes familles, varie de douze à cinquante. Ils +dorment dans le même appartement que le Dedjazmatch, et remplissent +auprès de sa personne tous les soins de la domesticité personnelle. +Excepté durant le Conseil, quelques-uns d'entre eux doivent toujours +être debout auprès de son alga. Beaucoup des plus hauts dignitaires, et +même des Dedjazmatchs, ont commencé par être pages. Si le Dedjazmatch +aime la chasse, il établit une section de pages, chargés de mener les +chiens en laisse, et de leur donner la nourriture, et il nomme, pour les +surveiller, un Alaka choisi parmi eux. À l'exception des perdrix et des +pintades, qui sont réservées pour la table du maître, presque toutes les +viandes provenant de la chasse sont partagées entre les pages et les +chiens. Le Dedjazmatch nomme parmi eux un focanier, qui est chargé +d'entretenir le feu, de l'attiser, et qui perçoit une amende de +quiconque y touche, fût-ce un des Sénéchaux. Il nomme aussi le page +porte-couteau, qui a la responsabilité des couteaux qu'il donne et +reprend aux convives, dont il perçoit en même temps un lopin de +desserte. Il nomme aussi le page porte-aiguière dont nous avons parlé, +et le munit d'un bassin et d'une aiguière en cuivre. Ce page doit +toujours avoir de l'eau fraîche et parfumée pour la boisson de son +maître; il en fournit également pour ses ablutions manuelles, ainsi que +pour celles du panetier et des convives qui composent la première +tablée.</p> + +<p>Il a droit de s'asseoir au bas bout de la table, où il mange en même +temps que le Dedjazmatch; ses camarades ne s'attablent qu'après que tous +les convives ont mangé. Ce sont les pages qui portent les livres de +piété, le pupitre, les bougies en consommation, les bijoux et les petits +objets d'un usage journalier. Enfin, le Dedjazmatch confère quelquefois +à un page le droit de <i>Tchari</i> (gratteur); muni de la serre +desséchée d'un oiseau de proie, le tchari pendant les repas, gratte +inopinément le dos d'un convive et accompagne cette liberté +d'espiégleries, quelquefois spirituelles, qui lui valent alors le verre +d'hydromel que tient en main celui qu'il a provoqué. Ce petit +fonctionnaire doit être hardi, malin et prompt à la répartie, car s'il +commet quelque balourdise, il est hué et mis à la porte, souvent sans +souper. Les pages sont, du reste, l'objet des avances et des caresses de +tout le monde et jouissent de plusieurs petits profits domestiques. La +discrétion est la première qualité qu'on exige d'eux.</p> + +<p>Sur la présentation du Biarque, le Dedjazmatch nomme:</p> + +<p>La <i>Wouette-Bet</i> Alaka, maîtresse des cuisinières;</p> + +<p>La <i>Netch-Abbeza</i> Alaka, maîtresse des boulangères qui font le +pain blanc;</p> + +<p>La <i>Tokour-Abbeza</i> Alaka, maîtresse des boulangères qui font le +pain bis;</p> + +<p>La <i>Tedj-Abbeza</i> Alaka, maîtresse de quelques femmes chargées de +la fabrication de l'hydromel;</p> + +<p>La <i>Talla-Abbeza</i> Alaka, maîtresse des brasseuses de +<i>bouza</i> ou bière;</p> + +<p>La <i>Gonbegna</i> Alaka, maîtresse des porteuses des amphores +d'hydromel.</p> + +<p>Chacune de ces maîtresses nomme parmi ses subordonnées un lieutenant +et d'autres fonctionnaires telles que gardienne, contrôleuse, +directrice, assaisonneuse (etc.). Le Dedjazmatch désigne parmi les +cuisinières une femme qui a la fonction de lui laver les pieds lorsqu'il +descend de cheval ou lorsqu'il remonte sur son alga après une sortie à +pied. Il choisit aussi une femme chargée du soin de tresser sa coiffure. +Les femmes qui composent ces différents services suivent l'armée à pied +et portent elles-mêmes leurs ustensiles ou les font porter par des +apprenties qu'elles engagent pour leur compte. On donne ordinairement +une mule de selle à la maîtresse des cuisinières et à celle des +fabriquantes d'hydromel. Toutes ces femmes reçoivent des rations par les +soins du Biarque, auprès duquel elles campent. Selon leurs attributions, +elles ont droit à certains morceaux de viande par chaque bête abattue; +les porteuses d'hydromel entre autres ont droit à l'épaule. Celles-ci +doivent apporter l'eau pour la boisson des chevaux et enlever le fumier +de leurs loges; en campagne, elles sont chargées de la mouture des +grains et elles prélèvent un droit sur la farine; elles ont droit aussi +à la cire qu'on retire de la fabrication de l'hydromel. Quand l'armée +n'est pas en campagne, elles sont chargées de la filature du coton qui +sert à la confection des toges. Les cuisinières fournissent l'eau pour +la boisson des mules de selle et enlèvent le fumier de leurs loges. Les +boulangères concourent à la mouture, doivent porter leur levain, leur +pâte et leurs fours, mais reçoivent la farine de la main des sommiers; +de même que les cuisinières et les brasseuses, elles ont parmi elles une +section de femmes chargées de ramasser les broutilles et de faire les +fagots.</p> + +<p>En temps prospère, ces femmes réunies peuvent être au nombre de deux +à trois cents; une campagne laborieuse ou des marches longues et rapides +les réduisent souvent de plus de moitié. Si la campagne a lieu en pays +chrétien, la fatigue les pousse souvent à la désertion; mais en contrée +musulmane ou païenne, stimulées par la crainte d'être vendues comme +esclaves ou d'être retenues prisonnières, elles font preuve de beaucoup +d'énergie. Ces femmes reçoivent de quoi acheter leur habillement, des +rations, et certains morceaux sur chaque bête abattue.</p> + +<p>Le <i>Dawoulla-Bet Tabbaki</i> Alaka, ou chef des gardiens de la +pourvoirie. Ces gardiens sont des hommes de confiance; ils reçoivent les +provisions des mains des sommiers, auprès desquels ils campent entre les +timbaliers et le campement du Biarque; ils sont tenus aussi de +construire de bonnes huttes imperméables pour y loger les provisions; +ils reçoivent leur soutenance, une solde très-modique, et ils prélèvent +des bas morceaux de viande sur chaque bœuf de boucherie.</p> + +<p>Le <i>Tchagne</i> Alaka ou chef des sommiers. Ces serviteurs +chargent, conduisent, paissent les chevaux, mules ou ânes de somme dont +ils ont la responsabilité. À l'arrivée au campement, ils remettent leurs +charges aux gardiens de la pourvoirie, dressent les tentes du +Dedjazmatch, les abattent, et veillent à leur transport ainsi qu'à celui +de toutes les provisions de bouche. De jour, ce sont les pages qui +doivent redresser et tendre les tentes infléchies, mais durant la nuit, +les sommiers sont chargés de ce soin, comme aussi de celui de +transporter et de verser les grandes jarres de vin, d'hydromel ou de +bière, dont on se sert les jours de festin; ils en perçoivent alors +l'écume, un peu de la liqueur de dessus, ainsi que les effondrilles. Ils +ont droit aussi aux curures des outres à miel, et, à chaque bête +abattue, il leur est attribué un morceau spécial de viande. Ils sont +chargés en temps ordinaire d'aller chercher et de transporter les impôts +en grains, en miel, en beurre et autres que fournissent les terres +domaniales ou des alleux imposés au profit du Dedjazmatch. Ils jouissent +d'une paye relativement élevée et reçoivent des rations. Ils sont au +dernier rang dans la considération de l'armée, sont très-nombreux, bien +nourris, insolents, brutaux et querelleurs, et n'ont pour armes que des +bâtons. Ils campent auprès des gardiens de la pourvoirie.</p> + +<p>Les chanteuses et improvisatrices sont appointées pour l'année, ainsi +que les poëtes et les improvisateurs qui chantent en s'accompagnant de +la guzla ou de la lyre à cinq cordes. Les uns ont leurs entrées aux +jours ordinaires, et d'autres ne sont admis qu'aux jours de festin. +Enfin, on règle la soutenance des bouffons. Les poëtes reçoivent une +paye, des rations, et prélèvent un droit sur chaque bête de boucherie.</p> + + +<p>On nomme et on appointe, pour l'année courante, quatre ou cinq +clercs, qui servent au Dedjazmatch de secrétaires, de copistes ou de +lecteurs.</p> + +<p>On désigne aussi, parmi les soldats de la bande des gardes du Trésor, +des <i>Gueuddaffis</i> (<i>supporteurs</i>), qui, les jours de grande +parade, marchent en tenant, l'un la bride de la mule du Dedjazmatch, +l'autre le parasol au-dessus de sa tête.</p> + +<p>Ce poste est fort recherché, parce qu'il procure aux titulaires leurs +entrées à l'heure des repas, et leur permet dans les moments de danger +de se tenir auprès de leur maître.</p> + +<p>Après avoir nommé les Sénéchaux et quelques autres dignitaires, le +Dedjazmatch fait la distribution des fiefs importants, espèce de fiefs à +bannières, qui confèrent aux titulaires le droit de se faire précéder +par des joueurs de flûte, ou de trompettes et tambourin, et qui selon +leur étendue permettent l'enrôlement de deux cents à quinze cents +combattants. Parmi les fiefs de cette nature en Damote, aucun ne +comportait ni titre, ni la cotte d'armes en soie, à l'exception de celui +du chef de l'avant-garde et d'un autre fief qui conférait le titre de +Sénéchal. La dignité attachée à ce dernier fief provient de ce que du +temps des Empereurs il était attribué au grand Sénéchal de l'Empire. Ces +grands fivatiers, qui peuvent être renouvelés d'année en année, +constituent, sans toutefois les former explicitement, le corps dirigeant +de la maison d'un Dedjazmatch. C'est parmi eux souvent que la fortune +prendra son successeur ou son rival. Ils composent son conseil, et +malgré le pouvoir personnel en apparence du Dedjazmatch, on peut dire +que pour tout ce qui est important, il n'agit que d'après l'avis de ces +possesseurs de grands fiefs. Ils campent sous des tentes blanches au +milieu de cercles formés par les huttes de leurs soldats, et chacun +occupe dans le campement une place déterminée en raison du fief dont il +a la tenure.</p> + +<p>Les titulaires de fiefs moins importants, dits fiefs à hydromel, +parce que les revenus de ces fiefs leur permettent l'usage journalier de +cette liqueur, sont reçus à dresser au camp une ou plusieurs tentes en +toile blanche; les tenanciers de fiefs moindres n'ont que des tentes +noires faites en laine beige grossièrement tissée, ou bien à chaque +nouveau campement, ils se font construire par leurs soldats une hutte +recouverte de chaume, d'herbes vertes, ou même de feuilles.</p> + +<p>Après avoir distribué les grosses investitures, le Dedjazmatch +répartit, entre ses nombreux Meuzeuzos, les fiefs secondaires, et il +arrive graduellement à ceux dont l'étendue et les revenus sont le moins +considérables; puis, il nomme à tous les offices énumérés plus haut.</p> + + +<p>Il nomme ensuite aux différents bénéfices ecclésiastiques de ses +provinces et il nomme les Alakas ou abbés des villes d'asile. Il compose +ensuite le <i>Sihil-bet</i> (maison à images) ou chapelle particulière, +consistant en trois ou quatre prêtres et un nombre indéterminé de +clercs. Ces ecclésiastiques campent à la droite de la tente du +Dedjazmatch, sous des huttes et autour d'une grande tente blanche qui +sert de chapelle, où, longtemps avant le jour, ils se réunissent pour +chanter les offices.</p> + +<p>À cause des éventualités de la guerre, ils emportent rarement une +pierre d'autel avec eux, ce qui fait qu'en campagne, ils ne disent pas +la messe. Le Dedjadj Guoscho ne se faisait point suivre de ses aumôniers +quand il avait lieu de prévoir que la campagne serait périlleuse; en ce +cas, il emmenait seulement son confesseur. Parmi les clercs, il se +trouvait toujours un légiste, muni du texte guez du code Byzantin, et +capable de le consulter dans les rares cas où les parties en référaient +à ce code. Le Père confesseur est ordinairement pourvu d'un bénéfice; +les autres ecclésiastiques touchent des rations et de modestes +émoluments.</p> + +<p>Vient ensuite le réglement des ordinaires et rations de ceux qu'on +appelle mangeurs de la redevance. Cette catégorie est composée des +commensaux du Dedjazmatch. Ce sont des réfugiés de marque, des vassaux +disgraciés, ou des nobles venus d'autres provinces pour prendre du +service ou obtenir des secours, ou enfin de braves cavaliers que le +Dedjazmatch n'a pu pourvoir de fiefs, et qui se contentent +provisoirement de rations pour les hommes de leur suite et espèrent, en +partageant journellement la table de leur seigneur, gagner sa faveur. +D'une année à une autre, tel commensal peut, sans transition, recevoir +l'investiture d'un fief à trompettes. Il faut enfin pourvoir les +parasites et les intrigants, qui, en tous pays, affluent autour de la +puissance.</p> + +<p>La Waïzoro Sahalou, qui gouvernait des fiefs étendus, soumettait à +son mari la nomination annuelle d'un sénéchal de sa maison, de ses +camérières intimes, ainsi que des eunuques qui la gardaient. Du reste, +elle répartissait comme elle l'entendait les fiefs qui relevaient d'elle +et nommait elle-même à tous les offices de sa maison nombreuse, qui, à +l'exception de quelques fonctions purement militaires, était en tout +semblable à celle du Dedjadj Guoscho.</p> + +<p>Toutes ces fonctions, quoique ayant des attributions régulières, sont +élastiques, au point qu'un chef de bande, un petit seigneur, même un +simple cavalier qui se rend remarquable soit au Conseil, soit sur le +champ de bataille, peut obtenir un crédit égal à celui du chef +d'avant-garde ou du Grand Sénéchal.</p> + +<p>Les forces directement disponibles d'un Dedjazmatch consistent dans +ses diverses bandes de fusiliers, de rondeliers et de cavaliers +commandés par ses Chalakas, la plus grande partie de l'armée étant +formée de troupes qui n'obéissent qu'à leurs seigneurs respectifs. Tel +Chalaka, par sa bravoure, ses largesses ou son habileté à entraîner les +hommes, portera son contingent à 3 ou 4,000 combattants; le métalent de +son successeur réduira cette même troupe à quelques centaines d'hommes +sans entrain. Il est donc difficile de fixer l'effectif de ces bandes +qui faisaient le fond de la maison du Dedjadj Guoscho; ainsi, je l'ai vu +ranger en bataille une armée que j'estime à plus de 35,000 combattants, +et, quelques mois après, les événements politiques et les désertions +l'avaient réduite à environ 12,000 hommes. Les Chalakas de bandes, comme +Cadoc brise-tête et Allain le pourfendeur, du temps de Philippe-Auguste, +sont les fléaux des provinces et quelquefois même de leur maître. En +campagne, leurs soldats, comme toute l'armée, vivent du butin; en temps +de paix, ils reçoivent des rations, ou bien ils parcourent la province +par sections pour y exercer le droit de logement et d'hébergement; les +communes ou les seigneurs de fiefs se cotisent souvent pour acheter leur +abstention et obtenir qu'ils aillent exercer un peu plus loin leur +désastreux droit de gîte.</p> + +<p>La première ambition de ces soudards est de grouper autour d'eux +quelques compagnons ou quelques recrues personnelles, et de former ainsi +un noyau que leur réputation de bravoure, d'audace et d'insouciante +prodigalité peut augmenter jusqu'à les rendre imposants. Ils ne +thésaurisent presque jamais et dépensent tout en largesses et en +acquisition d'armes. En temps de paix, la rapacité de la soldatesque est +contenue dans des bornes assez étroites; mais en temps de trouble ou de +guerre, leurs exactions deviennent ruineuses pour tout ce qui n'est pas +soldat. Telle bande de 5 à 600 hommes qui ne comptait qu'une quinzaine +de cavaliers, après avoir parcouru le pays pour sa subsistance pendant +quelques semaines seulement, rejoindra le camp avec une centaine de +chevaux provenant des exactions qu'elle vient de commettre. Aussi, dans +les temps de trève ou de paix, s'empresse-t-on de réduire leur effectif, +si toutefois quelques centeniers n'ont pas prévenu cette mesure en +passant au service de quelque Polémarque voisin, non sans avoir pillé, +chemin faisant, les villages du maître qu'ils désertent.</p> + +<p>Pour parer à ces inconvénients, le Dedjadj Guoscho s'était appliqué à +former la bande des Eka-Bets de soldats d'élite natifs du Damote et du +Gojam, et cette troupe fidèle contenait efficacement les velléités de +désordre des autres bandes. Toutes ces bandes étaient la terreur des +cultivateurs. Quelquefois une ou plusieurs communes prenaient les armes +pour résister à leur insolence ou à leurs exactions, et le parti vaincu +députait auprès du Dedjazmatch quelques-uns des siens, qui allaient +déployer devant lui les toges sanglantes des blessés ou des morts et lui +demander justice.</p> + +<p>Ces bandes, qui constituent la force directement aux ordres du +Dedjazmatch, ne reçoivent, comme on vient de le voir, qu'une paye +minime, et sont entretenus par subventions en nature, lorsqu'elles ne +sont pas réparties en subsistance dans les districts, dits +<i>yé-guébétas</i> (terres domaniales du Polémarque). Elles exercent +aussi un droit de logement et d'hébergement sur presque toutes les +terres de la mouvance du Dedjazmatch.</p> + +<p>De même que ceux qui s'enrôlent au service des titulaires de fiefs, +ces soldats sont regardés comme engagés pour l'année. Si, l'année +suivante, l'investiture est confirmée au même titulaire, il est loisible +aux soldats de prendre leur congé. Ceux qui s'enrôlent au moment d'une +campagne, au service de possesseurs d'alleux, de majorats, ou de fiefs +héréditaires, ne sont regardés comme engagés que pour la durée de la +campagne, et, dès qu'elle est terminée, ils peuvent se retirer avec +leurs armes, bagages et montures, qui sont toujours leur propriété +personnelle. Les fusiliers seuls sont tenus de remettre leurs carabines +à leur maître.</p> + +<p>Les désertions sont assez fréquentes. Lorsque la désertion a lieu au +commencement d'une campagne, les coupables sont dépouillés de leurs +armes et bagages, et quelquefois même punis du fouet. La désertion en +face de l'ennemi est punie quelquefois par l'amputation de la main ou du +pied.</p> + +<p>Ce qu'on pourrait appeler le cadre de l'armée est formé par les +possesseurs d'alleux, tant nobles que roturiers, et un certain nombre +d'hommes de toute provenance, qui se sont inféodés à la fortune du +Dedjazmatch. Lorsque le Dedjazmatch passe du gouvernement d'une province +à celui d'une autre, il n'emmène avec lui que ces derniers, qui forment +le noyau autour duquel se grouperont les seigneurs de la province dont +il va prendre le gouvernement. Chaque Dedjazmatch, chaque hobereau même, +entretient un certain nombre de suivants, tant soldats que notables, de +cette catégorie, sur lesquels l'usage leur accorde des droits d'une +durée bien plus grande que sur leurs autres soldats. Ces <i>comites</i>, +ou compains, vivent dans une dépendance qui, pour être volontairement +consentie, ne leur devient pas moins quelquefois fort à charge; +heureusement, l'opinion publique tempère presque toujours la prétention +du maître à exiger une fidélité perpétuelle. Ils partagent en toutes +choses sa fortune, et, lorsqu'il est dans l'adversité, ils font souvent +preuve d'un dévouement qu'on trouve rarement ailleurs.</p> + +<p>Tout chef militaire exerce sur ses subordonnés un droit de basse +justice, comme tout fivatier sur les habitants de son fief. Mais leurs +jugements sont soumis à l'appel hiérarchique, qui, au besoin, les fait +aboutir au plaid du Dedjazmatch. Quant aux affaires criminelles, après +une première instance, ils sont tenus de les porter en Cour du +Dedjazmatch, qui seul exerce le droit de haute justice. Tout homme est +responsable, dans sa personne ou dans ses biens, des crimes et délits +commis par ses subordonnés. Il ne peut être relevé de cette +responsabilité que par une décision judiciaire.</p> + +<p>Selon les usages locaux, qui sont très-variés, les titulaires de +fiefs ont la jouissance intégrale ou partielle des impôts; dans +certaines localités, ils sont tenus de donner au suzerain telle ou telle +somme en reconnaissance de l'investiture: ici, un cheval de guerre; là, +une mule; ailleurs, une carabine ou des bêtes de somme, un certain +nombre de mesures de blé, ou ils sont tenus enfin, d'entretenir un +nombre fixé de soldats du Prince.</p> + +<p>La nature et la quotité des impôts, redevances et corvées varient +selon les localités et sont un motif fréquent de désaccord entre le +fivatier et ses vassaux; le fivatier a quelquefois recours à la +violence, quelquefois aussi les vassaux se soulèvent en armes et le +chassent de la commune. Ces différends aboutissent toujours en cour du +Dedjazmatch. Du reste, la vivace organisation communale et la dépendance +réciproque des gouvernés et des gouvernants suffisent ordinairement à +réfréner les empiètements et les exactions des seigneurs.</p> + +<p>Telle est, à quelque différence près, l'organisation de la maison des +Ras, Dedjazmatchs, Maridazmatchs, Graazmatchs, Kagnazmatchs, Wag-Choums, +Balagaads et autres Polémarques qui se disputent entre eux les lambeaux +de l'Empire éthiopien. Cette organisation est calquée sur celle de +l'ancienne maison impériale et sert de modèle à tous. Un seigneur, +d'importance même médiocre, nomme son sénéchal, ses prévôts, ses gardes, +un biarque, un panetier, un boutillier, un écuyer, des chalakas et des +pages; il établit enfin une hiérarchie en disproportion ridicule souvent +avec sa position; ses inférieurs en font autant, et il n'est pas +jusqu'au cultivateur aisé qui n'institue chez lui quelques offices et +grades analogues. Les Éthiopiens en rient souvent eux-mêmes. Tout cet +appareil a du moins l'avantage de leur inculquer des habitudes +d'obéissance et de commandement, de devoir et de respect, et de les +familiariser avec le sentiment de la responsabilité. Aussi voit-on +fréquemment parmi eux des hommes, élevés rapidement des derniers aux +premiers rangs, apporter dans l'exercice de l'autorité une tolérance +intelligente, un tact et une aisance qui leur fait revêtir le pouvoir +sans les éblouissements qui trop souvent l'accompagnent.</p> + +<p>Toutes ces fonctions et attributions, réglées et absolues en +apparence, sont d'une élasticité qui permet à l'individu de conférer sa +valeur au rang qu'il occupe. Dans ce pays, les rapports sociaux sont +fondés sur les hommes bien plus que sur les choses et les idées +abstraites, et ils se plient sans effort à l'inégalité de l'espèce +humaine et aux variétés de l'individu. Lorsque je cherchais à faire +comprendre aux Éthiopiens le régime immuable de nos codes: «Loin de +nous, disaient-ils, un pareil régime! On y doit vivre à l'étroit comme +dans vos vêtements. À vos lois et à votre costume, nous préférons nos +coutumes et le vêtement ample et peu adhérent que forme notre toge.»</p> + + +<p>On peut se faire une idée, d'après l'ordonnance de la maison de ceux +qui ont le pouvoir en mains, de quelle façon le pays doit être gouverné. +Les abus y sont trop nombreux sans doute; ils sont moins fréquents +cependant qu'on ne pourrait le supposer quand on a été habitué à vivre +dans des sociétés comme les nôtres, administrées d'après une législation +et des réglements dont la rédaction prévoyante semble ne rien laisser à +l'arbitraire.</p> + +<p>Il est des peuples qui ne confèrent l'autorité que par contrat et +avec un appareil de précautions jalouses, destinées à définir et à +délimiter l'action du mandataire, ses charges et ses prérogatives, ainsi +que les droits des mandants, et à garantir ainsi la société contre les +abus de pouvoirs. D'autres peuples, au contraire, confèrent l'autorité +comme par un acte de foi et de confiance, sans réglementations précises +et détaillées, fondant ainsi la vie civile et politique sur le crédit. +Les Éthiopiens suivent cette dernière méthode avec d'autant plus de +sécurité qu'ils ne se sont point départis de la puissance judiciaire, +qui fait de la raison publique le véritable tuteur de leur société. +Aujourd'hui que la violence prévaut dans leur malheureux pays, la +garantie qu'offre la puissance judiciaire ainsi constituée n'est que +trop souvent illusoire. Il y a lieu de croire cependant que c'est en +grande partie à cette constitution particulière qu'il faut attribuer ce +fait remarquable d'une société à laquelle il a suffi, malgré la +mutabilité des choses, et après des catastrophes sans nombre, de revenir +à ses institutions pour revivre chaque fois et maintenir pendant tant de +siècles sa forme nationale.</p> + +<p>Comme on l'a vu, la forme sociale des Éthiopiens est toute militaire, +ce qui peut être une forme salutaire pour les nations numériquement +restreintes, pour celles dont la vie est peu compliquée, comme aussi +pour celles qui vivent sous la menace de dangers du dehors. Dans une +telle société, chaque individu a une valeur déterminée: il se trouve lié +par obligation bilatérale, et la conscience qu'il a de la solidarité +générale fait qu'étant fixé sur ses devoirs envers ses concitoyens, sur +ses droits à leur protection efficace et sur sa valeur relative, comme +sur celle de chacun, il prend l'habitude de l'obéissance, celle du +respect, et une assurance de maintien qui entretient le sentiment de sa +dignité. Quel que soit le service rendu à l'homme en vertu de +l'obédience hiérarchique, il ennoblit aux yeux des Éthiopiens celui qui +le rend; le service rendu par l'homme à l'homme auquel il a donné sa foi +étant fondamental pour eux et le premier après celui qui est dû à Dieu +il en résulte que les avilissements qu'on attribue ailleurs à la +domesticité sont inconnus. Dans un camp de quelque importance, il se +trouve ordinairement un certain nombre d'artisans, tels que forgerons, +selliers, ouvriers en métaux, engagés pour la campagne; quelques-uns +sont riches, mais de ce que par état, ils sont serviteurs de tous sans +l'être d'un homme en particulier, ils sont regardés comme ne faisant pas +partie de l'armée, et sont déconsidérés, tandis qu'il n'en est pas ainsi +même des gardiens de la pourvoirie et des bûcherons, gens +proverbialement grossiers, dont les services sont tenus pour les plus +humbles, mais qui sont du moins inféodés à un maître et peuvent espérer +de l'avancement. Les palefreniers, les coupeurs d'herbe, les sommiers +même sont regardés comme hommes d'armes, et, depuis le chef +d'avant-garde jusqu'au dernier munifice, chacun donne à connaître, par +l'indépendance respectueuse de ses allures, la conscience qu'il a de sa +valeur. Le respect est partout: quel que soit son rang, chaque individu +en a sa part; souvent on dirait que c'est l'égalité qui règne. +L'avancement n'étant soumis à aucune gradation fixe, celui qui se croit +dans un rang bien inférieur à son mérite peut espérer atteindre de +prime-saut le grade élevé qui lui est dû, et en attendant, il rappellera +à son supérieur, avec une familiarité respectueuse, les titres qu'il +croit avoir à l'avancement. On voit un soldat, occupé à quelque service +des plus humbles, se redresser fièrement et traiter presque d'égal à +égal un homme d'un rang plus élevé que le rang de celui dont il est le +serviteur. S'il sert un homme peu fortuné, il se multipliera pour +remplir les fonctions de coupeur d'herbe, de palefrenier, de pâtureur, +ou même de sommier; mais, dès qu'il a achevé sa corvée journalière, il +se rapproche de son maître comme page, comme servant d'armes, et il +croira se relever ainsi de ce qu'il peut y avoir de servile dans ses +premières occupations.</p> + +<p>Mon dessein n'a point été de préconiser ici le régime féodal. Prévenu +contre ce régime, comme la plupart des hommes de mon temps, j'ai +cependant été amené à me demander, en le voyant fonctionner, si la +reconstruction que nous en offre l'histoire est plus faite pour nous +donner l'idée de la féodalité et l'intelligence de ses allures et de +leurs effets, que la reconstruction, même complète, du squelette d'un +homme ne le serait pour nous donner l'idée exacte de ses mouvements +habituels, de son geste et de son tempérament, et si nos jugements ne +sont pas aujourd'hui encore influencés par les ressentiments trop +souvent légitimes qu'éveille le souvenir récent d'une forme sociale +mutilée et corrompue.</p> + +<p>Ce qui frappe le plus quand on entre un peu avant dans l'esprit du +pays, c'est l'aisance avec laquelle les indigènes portent ce harnais de +lois, coutumes, règlements et usages, qui enserre toute société; et ce +qui rassure et console, en voyant ces ambitieux Dedjazmatchs, ces +seigneurs turbulents, ces paysans toujours la main sur leurs armes, +c'est de sentir qu'au-dessus d'eux tous plane en souveraine une opinion +publique, faillible sans doute comme tous les souverains de la terre, +mais vigilante à contenir ou à réparer les excès. Il semble que Dieu +supplée ainsi à la direction de ceux que leurs institutions dirigent le +moins.</p> + + + + +<h2><a name="ch9"></a><a href="#tch9">CHAPITRE IX</a></h2> + +<p class="suj">HIVERNAGE À GOUDARA.—FAMILLE DU DEDJADJ +GUOSCHO.—BIRRO GUOSCHO.—COMPLICATIONS +POLITIQUES.—NOUVELLE ENTRÉE EN CAMPAGNE.</p> + + +<p>Il y avait un an que j'étais en Éthiopie. J'avais employé les +premiers mois aux soins matériels de notre voyage de la mer Rouge à +Gondar. Là, un trafiquant musulman m'ayant assuré qu'un grand cours +d'eau prenant sa source dans l'Innarya, alimentait le Nil Blanc, il +avait été convenu avec mon frère que je me dirigerais de ce côté, +pendant qu'il irait en Europe chercher des instruments mieux appropriés +à ses travaux géodésiques; et depuis son départ, mon unique souci avait +été, tout en continuant ses observations climatologiques et +astronomiques, de gagner au plus tôt l'Innarya. Mais le printemps et une +partie de l'été s'étaient écoulés à attendre vainement le départ d'une +caravane, et, quoique retenu à Gondar pendant plusieurs mois, je n'avais +regardé cette ville que comme une étape. Le pays ne me paraissait offrir +qu'un médiocre intérêt au point de vue ethnographique ou plutôt +éthographique. J'avais négligé en conséquence la langue amarigna, qui ne +devait m'être d'aucun secours au delà du Gojam, me réservant d'apprendre +celle des Gallas. J'étais d'autant plus impatient de me rendre chez les +Gallas, qu'aucun Européen ne les avait visités, que l'exploration de +leur pays pouvait contribuer à dévoiler les sources mystérieuses du +fleuve Blanc, et qu'enfin mon hôte, le Lik Atskou, me parlait souvent de +ce peuple de façon à surexciter ma curiosité. Il m'intéressait moins aux +hommes de son pays; et, lorsqu'il m'en parlait, c'était moins pour me +les montrer tels qu'ils étaient que pour les critiquer de ce qu'ils +n'étaient pas.</p> + +<p>Quelque respect que j'eusse pour ses opinions, j'étais cependant loin +de me douter de la valeur que leur attribuaient ses compatriotes. +J'ignorais alors que les censures dont il frappait tel acte ou tel +personnage public passaient de bouche en bouche jusque dans les +provinces éloignées, et qu'on le regardait comme le dernier magistrat +représentant l'antique loi nationale. Il s'était tenu à l'écart, par +mécontentement d'abord, par philosophie ensuite; il observait les +événements et les jugeait impitoyablement. Mais il restreignait ses +pensées et ses discours en s'entretenant avec un jeune étranger ignorant +et inexpérimenté comme je l'étais, et, pour les choses contemporaines, +il ne sortait guère des lieux communs. Les hommes supérieurs, et il +l'était, ne se déploient dans l'intimité que lorsqu'ils se sentent +compris, ou lorsqu'ils veulent bien se consacrer à l'instruction de ceux +qui les écoutent. Le Lik était paternellement bon pour moi; mais j'étais +moins pour lui un confident qu'une distraction à ses chagrins +patriotiques. Quelquefois, au milieu d'un entretien où il avait charmé +ses compatriotes, il se reprenait soudain et leur disait en souriant:</p> + + +<p>—Bah! à quoi tout cela mène-t-il, ô mes pauvres Gondariens? +Lorsque, la nuit, les hyènes font silence, et qu'entre deux rêves vous +entendez un hôlement lointain, vous vous dites: «Ha! oui, c'est l'oiseau +nocturne qui veille dans les ruines de notre palais impérial.» Et vous +ramenez sur votre tête un pan de votre toge, et vous vous rendormez. Je +suis comme cette hulotte: je vous rappelle l'édifice écroulé de notre +grandeur nationale. Mais à quoi bon? Fermez les yeux et dites que c'est +moi qui rêve.</p> + +<p>Cependant ma visite au camp du Dedjadj Guoscho avait été pour moi +comme une révélation. L'urbanité, l'esprit chrétien et un je ne sais +quoi d'antique et de chevaleresque qui régnait à sa cour, m'avaient fait +désirer de la mieux connaître; je m'étais mis à apprendre l'amarigna, et +la campagne que je venais de faire avec l'armée gojamite avait achevé de +me déterminer à donner une direction nouvelle à mes études et à remettre +à un autre temps mon voyage en Innarya. La géographie du Gojam, du +Damote et de l'Agaw-Médir était encore inconnue, il est vrai; il restait +aussi à vérifier le renseignement relatif à ce grand cours d'eau de +l'Innarya, renseignement qui avait si fort impressionné mon frère; mais, +depuis son départ, le temps s'était écoulé sans que j'eusse pu exécuter +notre programme. Je savais que mon frère ne pouvait tarder à revenir, et +qu'il reprendrait avec une compétence bien supérieure à la mienne les +travaux géographiques que je venais d'interrompre si brusquement durant +notre campagne en Liben. En tous cas, la position exceptionnelle que je +devais aux bontés du Dedjadj Guoscho me faisait espérer, si je +continuais à vivre à sa cour, de pouvoir faciliter et rendre moins +périlleuses les explorations que pourrait tenter mon frère chez les +Gallas, au cas où ses renseignements ultérieurs le confirmeraient dans +la croyance que les eaux qui arrosent leur pays contribuaient à former +le Nil Blanc. Le Dedjadj Guoscho était en relations d'amitié avec le roi +de l'Innarya, et son influence s'étendait sur les peuples gallas +intermédiaires. Ces considérations me déterminèrent à me dévouer sans +réserve à la vie nouvelle que je menais en Gojam.</p> + +<p>À ma première indifférence pour les populations chrétiennes de +l'Éthiopie avait succédé cet intérêt affectueux qu'il est nécessaire de +ressentir pour comprendre les hommes. Protégé, comme je l'étais, par le +Prince, je n'éveillais aucune convoitise; ma qualité d'étranger excluait +toute défiance à mon égard; les sujets du Prince n'avaient encore aucun +intérêt à se déguiser à mes yeux, et j'entrevoyais un vaste champ +d'observations dans cette société si peu connue. Mais il me manquait +encore une condition nécessaire pour juger impartialement: c'était de +m'affranchir de quelques préjugés d'Europe, de ces habitudes de l'esprit +et de ces termes de comparaison que chacun tient du milieu où il a +grandi, et qui s'interposent dans nos appréciations des hommes et des +choses de l'étranger, et nous les font apparaître sous des jours +trompeurs.</p> + +<p>En Orient, les premiers indigènes qui se présentent aux observations +du voyageur sont ordinairement les plus médiocres sujets des rangs +serviles; des hommes déclassés, qui ont tout à gagner avec l'étranger; +des mécontents, et ces gens mésestimés de leurs compatriotes, ne fût-ce +que pour l'état fruste de leur caractère et de leurs habitudes; et la +plupart du temps, ces hommes, soit légèreté, soit calcul, ne fournissent +que des renseignements inexacts ou même dénaturés.</p> + +<p>Après s'être débarrassé de ces intermédiaires, il faut découvrir la +partie saine des indigènes, se faire accepter d'eux, dissiper leurs +défiances, démêler les institutions, les habitudes qui forment comme la +charpente sociale, découvrir les centres où s'élaborent en quelque sorte +l'esprit national et qui régissent, souvent sans le paraître, les +impulsions générales ou particulières; et quand on a pénétré cet +organisme, il est nécessaire encore d'en suivre quelque temps le jeu, +afin d'en éprouver par soi-même les effets, et de distinguer de l'action +variable l'action permanente, qui donne les grandes lignes, les grands +traits de la physionomie d'un peuple.</p> + +<p>J'avais encore bien à faire pour arriver à ce degré; cependant si peu +initié que je pusse être au pays, je n'ignorais pas que la mort +inattendue du Dedjadj Conefo pouvait influer sérieusement sur la +politique du Gojam. Dans l'attente des événements, le Dedjadj Guoscho +crut prudent de n'apporter à l'ordonnance de sa maison, de son armée et +de ses États, que des changements insignifiants: il confirma par ban +l'ordre de choses existant, et, à l'exception des deux sénéchaux qui +restèrent auprès du Prince, seigneurs, chiliarques avec leurs bandes, et +jusqu'aux petits fivatiers, tous furent maintenus, pour l'hiver, dans +leurs fiefs ou cantonnements.</p> + +<p>Je ne connaissais que depuis peu le nombre des enfants du +Dedjazmatch. Presque tous ses fils faisaient partie de l'armée; mais les +rapports apparents de fils à père sont si peu différents de ceux de +serviteur à maître qu'il y avait lieu de s'y méprendre. Comme en Europe, +au moyen âge, la paternité d'un chef de maison s'étend en quelque sorte +sur tous ceux qui participent à sa fortune, et le vieux ou le bon +serviteur, en maintes circonstances, prendra le pas même sur le fils +aîné de la famille.</p> + +<p>Le Dedjadj Guoscho n'avait de sa femme, la Waïzoro Sahalou, que deux +fils: le Lidj Dori et son puîné Fit-Worari Tessemma; mais, comme +beaucoup de ses compatriotes de toutes conditions, il avait un nombre +mal défini de bâtards. Dans cette catégorie, on lui connaissait quatre +filles, deux mariées à des Polémarques, vassaux directs du Ras, et deux +à des seigneurs de moindre importance. L'opinion publique admettait +volontiers la réalité de leur filiation, mais il n'en était pas de même +à l'égard de huit ou neuf garçons, dont les mères rapportaient la +paternité au Dedjazmatch, et qui faisaient précéder leur nom de la +dénomination de Lidj (enfant), impliquant la qualité de fils d'homme de +marque.</p> + +<p>Peu d'années auparavant, une femme était venue solliciter, comme tant +d'autres, quelque libéralité du Dedjazmatch. Selon l'usage, elle se +présenta, un cadeau à la main, et, par une allusion qui ne fut comprise +que dans la suite, elle fit consister son cadeau en une de ces petites +corbeilles à couvercle, dans lesquelles les hommes aisés en voyage font +porter leur collation. Le Prince désigna Ymer Sahalou comme +<i>baldéraba</i> de la solliciteuse. Ce baldéraba (<i>maître de +parole</i>) est une espèce de patron introducteur, servant +d'aide-mémoire et d'intermédiaire entre son maître et les solliciteurs, +même de son entourage, lorsqu'ils ne sont pas admis dans une intimité +qui les autorise à rappeler directement leurs demandes. Ymer transmit à +son maître les confidences de sa nouvelle protégée, d'où résultait pour +le Dedjazmatch la paternité d'un fils de plus. Le père n'avait aucun +souvenir de la mère, mais le zélé baldéraba fit ressortir quelques +petites concordances entre le récit de cette femme et des circonstances +antérieures de la vie du Prince, et il le pressa si bien, que, grâce +aussi à la facilité avec laquelle les Éthiopiens se rendent en pareille +occasion, le Dedjazmatch accepta ce nouvel enfant, qui allait entrer +dans l'adolescence et qu'on nomma Lidj Birro. On l'envoya à l'école; il +grandit comme il put, et au bout de quelques années il fut admis à +suivre son père à l'armée, mais sans que rien annonçât que sa qualité de +Lidj fût prise au sérieux et dût contribuer à sa fortune.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, le Dedjazmatch, ayant froissé l'amour-propre de +l'altière Waïzoro Manann, se vit contraint de rompre avec le Ras Ali, +qui subissait encore l'ascendant de sa mère. Les hostilités +commencèrent; mais bientôt, la Waïzoro s'étant remariée comprit ce qu'il +y avait d'impolitique à donner cours à ses ressentiments, et feignant de +les oublier, elle fit dire au Dedjazmatch qu'ils étaient faits pour +s'entendre, et que pour bannir à tout jamais l'esprit malin qui s'était +glissé entre eux, elle lui proposait de réunir leurs maisons par un +mariage entre sa fille unique, son enfant préférée, la Waïzoro Oubdar +(<i>limite de beauté</i>), et Tessemma Guoscho. La paix fut conclue +entre le Ras et le Dedjadj Guoscho. Celui-ci, pour donner un titre au +Lidj Tessemma, le nomma Fit-worari de son armée, lui transféra les +droits d'aînesse du Lidj Dori, frappé, comme on sait, de faiblesse +d'esprit, et quelques mois après il se rendit à Dabra Tabor dans le but +ostensible de conférer avec le Ras sur les affaires générales, mais au +fond pour conclure l'union projetée.</p> + +<p>Par cette union, la Waïzoro Manann rétablissait la suzeraineté de sa +maison sur un des plus puissants Dedjazmatchs; elle comptait, en outre, +se faire un appui de ce prince contre ses propres fils, le Ras Ali et +les Dedjadjs Imam et Haïlo, qui cherchaient en grandissant à +s'affranchir de son autorité; elle renforçait son parti contre le +Dedjadj Oubié, dont l'obédience nominale menaçait chaque jour de se +changer en hostilité ouverte; enfin, considération importante pour sa +vanité féminine, elle rehaussait à ses yeux l'humilité de son origine +par une alliance avec un descendant de la famille impériale.</p> + +<p>Le jour fixé pour la présentation, le Dedjadj Guoscho se rendit chez +la Waïzoro Manann, et bientôt le Fit-worari Tessemma, entouré d'une +brillante escorte, arriva sur la place. La Waïzoro Manann profitant, +pour l'examiner, du temps qu'on mettait à l'annoncer, releva un coin du +rideau tendu devant son alga.</p> + +<p>—Lequel est votre fils parmi ces cavaliers? dit-elle au +Dedjazmatch.</p> + +<p>—Celui qui descend de la mule noire.</p> + +<p>—Notre Dame de miséricorde! s'écria-t-elle; mais c'est un +garçonnet!</p> + +<p>En effet, Tessemma, quoiqu'en âge de se marier, avait l'air d'un +adolescent; il était bon cavalier et représentait à cheval; mais, à +pied, sa petite taille et ses allures enfantines dissipaient l'illusion. +Il reçut néanmoins bon accueil: la Waïzoro fit circuler l'hydromel, mais +sans plus s'occuper de lui; la collation terminée, elle congédia tout le +monde et demeura seule avec le Dedjazmatch.</p> + +<p>—Le Lidj Tessemma, dit-elle, a bien l'air d'un fils de prince; +mais n'en avez-vous pas un plus âgé à marier?</p> + +<p>—J'en aurais; mais ils ne sont pas fils de ma femme.</p> + +<p>—Peu importe, dès qu'ils sont bien les vôtres; présentez-les +moi.</p> + +<p>—Ils sont restés à Gojam, excepté un garçon qui se trouvait ici +tout-à-l'heure parmi mes gens.</p> + +<p>—Et celui-là a-t-il une position?</p> + +<p>—Pas encore.</p> + +<p>—Est-il bon cavalier?</p> + +<p>—Oui certes, et il a tué son premier homme.</p> + +<p>—Eh bien! voyons-le, fit la Waïzoro.</p> + +<p>Le Lidj Birro, car c'était de lui qu'il s'agissait, se trouvait avec +les gens de la suite aux abords de la maison, contemplant de loin, comme +il me l'a raconté, l'heureux Tessemma qui, assiégé de courtisans, +attendait, lui aussi, la sortie de son père. Une suivante l'appela, et +il accourut pensant que le Dedjazmatch l'envoyait quérir pour quelque +service de page; mais la Waïzoro, le considérant attentivement, lui dit:</p> + + +<p>—Quel est ton nom, mon fils?</p> + +<p>—Birro, répondit-il en s'inclinant.</p> + +<p>—Pourquoi ne m'as-tu pas été présenté?</p> + +<p>Et, s'adressant au Prince:</p> + +<p>—On peut, seigneur, présenter un pareil fils.</p> + +<p>Et, s'adressant à Birro:</p> + +<p>—C'est bien, mon enfant, laisse-nous seuls.</p> + +<p>Elle ne voulut plus entendre parler de Tessemma. Ce n'était point, +disait-elle, un compagnon d'enfance qu'elle cherchait pour sa fille; +Birro, au moins, avait l'air d'un fils d'homme, et, pour prouver au +Dedjazmatch son désir d'allier leurs maisons, elle consentait à prendre +Birro pour gendre, à condition que sa naissance fût solennellement +légitimée, et que le droit d'aînesse lui fût conféré.</p> + +<p>Le Prince, qui aimait beaucoup Tessemma, représenta le rang de la +mère, et l'injure qu'il leur ferait à tous deux; mais ce fut en vain.</p> + + +<p>Rentré chez lui, il réunit ses conseillers, qui décidèrent qu'un +refus serait d'autant plus imprudent qu'ils étaient pour le moment à la +merci du Ras. Ce dernier, sur la proposition de sa mère, accepta cette +substitution; il nomma Birro Balambaras, et lui donna la cotte d'armes +en soie, afin qu'il relevât également de lui et du Dedjazmatch. On prit +jour, et en présence du Ras et d'un grand concours de seigneurs du +Bégamdir et du Gojam, d'ecclésiastiques, d'hommes de loi et de clercs, +tous réunis chez la Waïzoro, le Dedjadj Guoscho reconnut par serment +Birro pour fils, lui conféra le droit d'aînesse, demanda pour lui la +main de la Waïzoro Oubdar, et un des grands vassaux, s'avançant au nom +du Ras et de la Waïzoro Manann, prononça les formules qui constituent +les accordailles. Les apports mutuels furent énumérés: le Ras donna à sa +sœur la seigneurie de quelques villages dans le Bégamdir; le +Dedjadj Guoscho donna à son fils un nombre égal de villages en Gojam.</p> + + +<p>Le Ras, en regagnant sa maison, s'égaya avec ses familiers sur le +compte de son nouveau beau-frère; il le traita de nicodème, de dadais, +et dans la suite ne le désigna même plus autrement.</p> + +<p>La Waïzoro Manann, tout entière à son œuvre, garda le fiancé +auprès d'elle. Au bout de quelques jours, elle lui confia sa jeune +épouse, et, malgré ses autres préoccupations de toute nature, elle se +complut pendant quelques semaines à combler de soins le jeune ménage, et +s'attacha de plus en plus à son gendre, dont les déférences +contrastaient avec l'insubordination de ses propres fils. Elle ne tarda +pas à obtenir pour lui l'investiture de l'Enneussé et de l'Enneufsé, +districts du Gojam, dont la seigneurie entraînait le grade de Fit-worari +de l'armée du Ras, l'exercice du droit de haute justice et le privilége +de marcher précédé de porte-glaives, d'un gonfanon et de douze +timbaliers. Après être resté encore deux mois auprès de sa belle-mère, +le nouveau Fit-worari partit avec sa femme pour son gouvernement.</p> + +<p>Malgré cette transition si brusque de la position la plus dépendante +à l'exercice d'une autorité si étendue, Birro administra ses vassaux +avec une fermeté telle, qu'il fit de ses districts, réputés pour leur +insécurité, le pays le plus sûr de l'Éthiopie. Selon le dicton indigène, +une jolie fille pouvait y cheminer, seule et partout, tenant sur la main +une écuelle pleine de pépites d'or. Mais, afin de soudoyer les gens de +guerre, qu'il rassembla en nombre tout à fait disproportionné avec +l'importance de son gouvernement, il dut aggraver les impôts, et ses +sujets se rendirent plusieurs fois à Dabra Tabor, pour réclamer auprès +du Ras; la vigilante Waïzoro Manann les faisait éconduire brutalement.</p> + + +<p>Bientôt, Birro Aligaz, un des grands vassaux du Ras, Dedjazmatch de +l'Idjou et d'une partie du Lasta, s'étant déclaré en rébellion, le Ras +convoqua par ban son armée à Dabra Tabor. Le Fit-worari Birro fit son +entrée à la tête de plus de 6,000 hommes, et, avec un appareil militaire +qui éveilla les jalousies des grands vassaux du Ras, mais qui flatta +l'orgueil de sa belle-mère; dans ce dernier but, il avait amené la +Waïzoro Oubdar en campagne. Il la faisait précéder par ses timbaliers, +son parasol et son gonfanon, ses fusiliers et ses porte-glaives, +contraignait ses seigneurs et cavaliers de marque à former son escorte, +et ses bandes de rondeliers d'élite à la suivre, centeniers et joueurs +de flûte en tête. Le Ras lui-même ne marchait pas avec tant d'apparat. +Quant à lui, accompagné seulement de quelques cavaliers, il allait se +confondre dans l'escorte de sa belle-mère, afin, disait-il, d'être plus +à portée de ses ordres. Si épris qu'il pût être de la Waïzoro Oubdar, +les sentiments qu'il affichait étaient tellement ridicules par leur +exagération, que ses beaux-frères, les seigneurs et même les soldats en +faisaient des gorges chaudes; seule, la Waïzoro Manann, insensible aux +quolibets, trouvait naturelle la conduite de son gendre, qu'elle +affectionnait d'autant plus et défendait en toute occasion. Fort de cet +appui, il était d'une arrogance insoutenable envers les grands vassaux. +L'un d'eux, le Dedjadj Wollé, proche parent du Ras, ayant fait une +allusion railleuse à sa naissance équivoque, il en résulta une +altercation des plus vives. Les soldats épousèrent naturellement la +querelle de leurs maîtres, et deux bandes se rencontrant un jour de +marche, passèrent bientôt des injures aux coups de sabre; le vertige se +communiqua comme par une traînée de poudre, et 12 à 14,000 hommes des +deux partis se trouvèrent aux prises le long de la ligne de marche. Le +Ras envoya des bandes pour étouffer le combat: elles furent culbutées et +en partie dépouillées; puis on se battit jusqu'aux approches de la nuit. +Birro Aligaz, prévenu par ses espions, accourut avec sa cavalerie, mais +un peu trop tard pour profiter de ce désordre qui eût pu occasionner la +perte du Ras. Le nombre de morts et de blessés était considérable. Le +Dedjadj Wollé, ainsi que plusieurs hauts seigneurs dont les gens avaient +été le plus maltraités, intentèrent une action en cour du Ras. La +Waïzoro Manann trouva moyen de les faire débouter, et, comme pour +justifier sa partialité, quelques jours après, son gendre, détaché avec +d'autres chefs, à la poursuite de Birro Aligaz, parvint, grâce à la +témérité de ses soldats, à s'emparer du rebelle, et il eut l'honneur de +le remettre aux mains du Ras.</p> + +<p>L'heureux Fit-worari récompensa avec prodigalité et ostentation ceux +de ses soldats qui s'étaient distingués dans ce combat, et, du même +coup, ceux qui s'étaient signalés contre les gens du Dedjadj Wollé, ce +qui ameuta de nouveau ses ennemis. Il ne parlait qu'avec emphase de son +seigneur le Ras, le plus doux des suzerains, disait-il, mais le plus mal +servi par ses grands vassaux. Sévère et hautain envers ces derniers, il +se montrait caressant envers leurs soldats dont il devint l'idole. Les +familiers du Ras, eux, l'avaient pris pour but de leurs médisances; +seul, le Ras paraissait faire bon marché de lui et l'appelait toujours +le dadais. Birro, du reste, affectait des incohérences de caractère et +de maintien faites pour fourvoyer l'opinion publique et le jugement de +son suzerain sur lui: un jour, plein d'attentions courtoises et de +gaieté, le lendemain, distrait, irritable, taciturne; tantôt il se +présentait attiffé et les vêtements parfumés comme une femme, tantôt, +culotté inégalement, il se balançait en marchant, laissait traîner un +pan de sa toge, pendiller un bout de sa ceinture, ou ballotter +gauchement son sabre à son flanc.</p> + +<p>La campagne terminée, on rentra à Dabra Tabor. Birro Guoscho demanda +son congé, mais le Ras l'ajournant sous divers prétextes, il se vit +obligé de renvoyer en Enneufsé la meilleure partie de ses troupes qu'il +ne pouvait nourrir à Dabra Tabor, et il leur adjoignit un certain nombre +d'hommes d'élite qu'il avait détachés secrètement du service de +plusieurs seigneurs du Ras.</p> + +<p>Ses ennemis attendaient ce moment pour le perdre avec plus de +certitude: certains indices leur avaient fait croire que le Ras serait +heureux que l'opinion publique vînt le contraindre à disgracier le +favori de sa mère. En conséquence, ils attirèrent secrètement à Dabra +Tabor plusieurs de ses vassaux qui avaient des plaintes à porter contre +lui, ainsi que les chefs de plusieurs villages que ses troupes +indisciplinées avaient maltraités en retournant à Enneufsé.</p> + +<p>La Waïzoro et son gendre furent instruits de ces menées, et Birro, +bien moins rassuré que sa belle-mère, attendait avec anxiété qu'elles +éclatassent, lorsqu'un nouvel incident, tout en compliquant sa position, +contribua, pour le moment du moins, à le tirer d'embarras.</p> + +<p>Ses deux beaux-frères, les Dedjadjs Imam et Haïlo, l'ayant invité à +les joindre sur le mail, où, avec 150 ou 200 de leurs cavaliers, ils se +livraient au jeu de cannes, il saisit l'occasion de leur prouver que les +cavaliers du Gojam n'étaient pas, comme ils le prétendaient, inférieurs +à ceux du Bégamdir: il ordonna à ses gens de se munir de bambous longs +et forts au lieu des légères cannes d'usage, et il parut bientôt à la +tête d'environ 300 chevaux.</p> + +<p>Le Ras passionné pour ces exercices, apprenant qu'un jeu animé était +engagé et que les Gojamites malmenaient fort ses frères, se rendit +également sur le terrain avec un escadron d'élite, et après avoir feint +de se joindre au parti de Birro, il alla se mettre dans le camp de ses +frères. Birro, déjà piqué de ce procédé, lança ses trois meilleurs +cavaliers pour rengager le jeu; ceux-ci chargèrent leurs adversaires et +tournèrent bride, entraînant après eux 80 cavaliers du Ras qui +s'efforçaient de les envelopper. L'un de ces trois cavaliers était un +nommé Teumro Haïlou, qui devint plus tard un de mes compagnons et un de +mes plus chers amis. Il était fils de Dedjazmatch, parent éloigné du Ras +Ali ainsi que du Fit-worari Birro, dont il était l'écuyer. En fuyant, +son cheval s'abattit, il roula à terre, et deux des poursuivants, +contrairement à toute courtoisie, lui lancèrent leurs cannes en plein +corps.</p> + +<p>—Qui m'aime me suive! s'écria Birro.</p> + +<p>Ses cavaliers se précipitent avec lui contre ceux d'Ali; celui-ci +accourt à la rescousse avec tout son monde; des charges animées +s'entre-suivent, et le Ras, trouvant Birro à bonne portée, lui lance sa +canne dans le dos. Birro furieux tourne bride et fond sur le Ras en +criant:</p> + +<p>—À vous, Monseigneur! parez, parez! Moi seigneur de Dempto, moi +Birro, le fils de Guoscho, je ne vous lâcherai pas!</p> + +<p>Le Ras se perdant dans ses parades se couvrit la tête de son bouclier +pour la mettre au moins à l'abri, et il ne chercha plus qu'à surexciter +le galop de son cheval renommé pour sa vitesse. Mais Birro, gagnant sur +lui, au lieu de lui lancer sa canne, la prit par un bout et frappa le +Ras plusieurs fois sur son bouclier, avec si peu de ménagement, qu'il en +fit sauter les ornements. La stupéfaction fut générale.</p> + +<p>Birro tourna bride vers les siens et les rejoignit en faisant parader +son cheval et en criant:</p> + +<p>—Ô moi, Birro! seigneur du Dempto, du coureur isabelle que rien +n'arrête, voilà comment je relève mon écuyer!</p> + +<p>Et, emmenant tous ses cavaliers, il continua sa course jusqu'à son +logement, laissant là son suzerain.</p> + +<p>L'usage voulait impérieusement qu'avant de se retirer, il reconduisit +le Ras jusqu'à sa porte, le bouclier au bras en signe d'allégeance; il +avait donc commis une double infraction en frappant brutalement son +seigneur et en l'abandonnant sur le mail. Le Ras se contenta de dire:</p> + + +<p>—Il vaut mieux que ce dadais soit parti; il ne fait que +désordonner le jeu.</p> + +<p>La Waïzoro Manann, instruite sur le champ de l'événement, gronda +vertement son gendre par message.</p> + +<p>Le soir, ayant soupé comme d'habitude en compagnie de ses commensaux +et soldats favoris, il fit évacuer sa grande hutte et resta seul avec +son conseiller intime Tiksa Méred, et son cheval Dempto. La pièce +n'était éclairée que par une braisière qui flambait au milieu; dans le +fond, Dempto mangeait son orge, aux tintements argentins de sa +sonnaille, et Birro, accroupi sur un tapis à terre, tisonnait en +délibérant à voix basse avec Tiksa Méred, accroupi aussi en face de lui, +sur les suites probables de son emportement du matin.</p> + +<p>Les circonstances de cette soirée m'ont été racontées si souvent +qu'elles sont restées dans ma mémoire, comme si j'en avais été le +témoin.</p> + +<p>Tiksa Méred, natif de l'Enneussé et âgé seulement d'une trentaine +d'années, jouissait déjà d'une réputation de bravoure exceptionnelle +acquise dans maint combat. Birro l'avait fait Fit-worari de sa petite +armée, et bientôt après son conseiller le plus intime. Méred, petit de +taille, avait le teint presque aussi clair que celui d'un Européen, la +figure maigre, expressive, intelligente, les manières distinguées, +l'élocution facile. Affable, subtil, résolu, fécond en expédients et +habile à se commander, il réunissait tout ce qu'il fallait pour plaire à +son maître, dont il renforçait du reste l'autorité, en lui prêtant +l'appui de sa popularité et de sa nombreuse parentelle qui faisaient de +lui le notable le plus important de l'Enneussé.</p> + +<p>Quant au cheval Dempto, la fortune l'avait tiré de l'obscurité à la +même époque et aussi brusquement que son maître. Sa taille était +moyenne, sa robe isabelle, ses crins noirs; bien croupé, goussant, +membru, court-jointé, lippu, orillard et fort en bouche, il avait le col +long, le front large et de grands yeux intelligents; sous l'homme il +bégayait, s'entablait et dépassait les meilleurs coureurs. Il était +cheval de somme, lorsqu'un petit chef du Gojam le vit sous sa charge, +devina ses qualités, l'acheta pour un prix insignifiant, l'engraissa et +fut contraint de le revendre à un riche seigneur. Celui-ci en fit don, +comme d'une merveille, à un ancien polémarque du Gojam qui attendait +dans la ville d'asile de Mota en Enneussé que sa fortune se relevât. +Birro Guoscho, en prenant possession du gouvernement de l'Enneussé +entendit parler de ce cheval, et le propriétaire ayant refusé de le lui +vendre, Birro fit naître un prétexte et se l'appropria. Le clergé de +l'asile prit fait et cause pour le réfugié et expédia des messagers à +Dabra Tabor pour réclamer auprès du Ras. Birro les fit intercepter et +battre; d'autres leur succédèrent; le Ras ordonna la restitution, mais +en vain. Le Dedjadj Guoscho intervint sans plus de succès, et le moment +d'entrer en campagne arrivant sur ces entrefaites, Birro partit avec son +cheval qu'il nomma Dempto (<i>retentissant</i>).</p> + +<p>Si je me suis étendu sur des particularités au sujet de ces deux +serviteurs du Fit-worari, Birro Guoscho, c'est que Dempto, si bien +assorti avec son maître, devait justifier le nom ambitieux qu'il en +avait reçu, et que Tiksa Méred, à cette époque, le principal ouvrier de +la fortune de Birro Guoscho, devait en être une des plus éclatantes +victimes.</p> + +<p>Il se faisait tard; Birro cuvait encore ses colères, lorsque le +soldat qui gardait extérieurement la porte, annonça discrètement un +envoyé du Ras. Birro perdit contenance.</p> + +<p>—Vite, vite, dit Méred, que Monseigneur se couche sur son alga +et fasse le malade!</p> + +<p>En même temps, il poussait la braisière auprès de l'alga, et quand +son maître fut convenablement étendu, le visage tourné du côté de la +muraille, il introduisit le page du Ras en lui recommandant de parler +bas. Le message était ainsi conçu: «Comment as-tu passé la soirée? J'ai +envie de revoir ton Dempto; envoie-le moi donc. Les yeux se rassasient +vite de l'objet de nos fantaisies, et si dans quelques jours, tu +regrettes encore ton cheval, je verrai à te le rendre.»</p> + +<p>Birro, s'attendant à cette demande, avait résolu de s'exposer à tout +plutôt que de céder Dempto.</p> + +<p>—Va, je te prie, t'incliner de ma part devant Monseigneur, +répondit-il à Méred d'une voix affaiblie, et dis-lui que j'espère +pouvoir aller demain en personne lui faire hommage de mon cheval. Allez, +mes frères, et dites-lui l'état où vous me voyez.</p> + +<p>Le Ras ne voulait pas attendre au lendemain; mais l'adroit Méred lui +représenta si vivement l'indisposition de son maître, la satisfaction +qu'il éprouverait à lui offrir son présent en personne, et il le cajola +enfin si bien, qu'il obtint le délai demandé et le laissa même de belle +humeur.</p> + +<p>Craignant l'indiscrétion des gens de sa maison, parmi lesquels il +pouvait se trouver quelque espion du Ras, Birro contrefit le malade +toute la nuit. Le lendemain matin, il admit ses gens à déjeuner, parla +de son bon suzerain Ali, de Dempto, du successeur qu'il devait lui +donner, et, dans l'après-midi, il se présenta, vêtu d'une toge de +cérémonie, à la porte du Ras, avec la pensée de gagner du temps, pendant +qu'il ferait agir sa belle-mère.</p> + +<p>Quel que soit le rang qu'on occupe, à moins de jouir des petites +entrées, il est d'usage d'attendre qu'un huissier vous annonce et vous +introduise. Birro voulut pénétrer tout d'abord; les huissiers, agacés +par son arrogance ou pressentant peut-être sa disgrâce d'après des +bruits de l'intérieur, le repoussèrent de la main, et, d'une façon ou +d'autre, sa toge se trouva déchirée. Birro se retira dans un état +d'irritation d'autant plus grande que les nombreux seigneurs, rassemblés +dans la cour, s'entreregardaient en souriant de sa déconvenue. Il envoya +prévenir sa belle-mère de l'affront public qu'il venait de subir, et +celle-ci, pour couvrir cet échec et montrer qu'elle improuvait la +conduite de son fils, improvisa un banquet dont Birro eut tous les +honneurs. De son côté, le Ras Ali affecta de réunir pour une collation +des seigneurs qu'on savait hostiles au Fit-worari. La soirée se passa +ainsi. Vers minuit, Birro fit discrètement rassembler ses cavaliers à +une petite distance de Dabra Tabor, et il partit avec eux pour son +gouvernement. Ce départ furtif constituait une rébellion. Le Ras se +plaignit ouvertement de la partialité de sa mère et la rendit +responsable du mépris de son autorité, quoiqu'elle eût, pour dissimuler +sa complicité, refusé à Birro de lui laisser emmener sa femme. Le Ras +fit garder celle-ci par ses eunuques, afin de prévenir au moins sa +fuite.</p> + +<p>Birro arriva en Gojam lorsque nous y rentrions, de retour de notre +campagne contre les Gallas.</p> + +<p>Il envoya en présent au Ras deux beaux chevaux. Il chercha à pallier +la brusquerie de son départ en faisant représenter à son suzerain +combien il avait été découragé par la brutalité inouïe dont il avait été +publiquement victime de la part des huissiers, et il appuya sur ce que, +en toute occurrence, sa vive affection pour la Waïzoro Oubdar ferait +toujours de lui le plus dévoué de ses vassaux. En même temps, il +suppliait sa belle-mère d'obtenir que sa femme lui fût envoyée, et il +mandait à celle-ci de manifester énergiquement la douleur qu'elle +ressentait de leur séparation.</p> + +<p>La Waïzoro Oubdar obéit sincèrement; elle passa quelques jours dans +les larmes; ses nombreuses suivantes se faisaient remarquer par la +négligence de leur costume et le désordre de leur coiffure, et comme le +Ras se montrait inflexible, elle se fit raser la chevelure et la lui +envoya en signe de deuil. Il lui fit dire: «Puisque tu tiens tant à ce +mari, que tu as enivré de l'honneur de notre alliance, laisse-lui du +moins le temps de reprendre sa raison.»</p> + +<p>Cependant, le Dedjadj Guoscho ne pouvait paraître ignorer la nature +des rapports de Birro avec le Ras, leur suzerain commun. En annonçant à +celui-ci son heureux retour en Gojam, il lui fit hommage de quatre bons +chevaux pris aux Gallas. Le Ras se montra très-satisfait de ce présent +et il lui envoya en retour une belle carabine, mais sans même mentionner +le nom de Birro. Ce silence, son refus de laisser partir sa sœur, +la façon persistante et exceptionnelle dont il boudait, disait-on, sa +mère, ses conférences répétées avec ses principaux vassaux musulmans, +connus pour le pousser à amoindrir la position de la Waïzoro Manann, +afin de prendre eux-mêmes en mains la direction des affaires, tout +faisait craindre que le parti musulman à Dabra Tabor ne reprît le +dessus, ce qui ne pouvait manquer de provoquer une rupture avec le +Dedjadj Guoscho, en qui se personnifiait le parti chrétien.</p> + +<p>Le Ras était alors sous le coup de graves complications politiques. +Loin de pouvoir exercer sa suzeraineté sur le Dedjadj Oubié, il en était +réduit à compter avec lui de puissance à puissance. Le Dedjazmatch qu'il +avait nommé en Idjou, en remplacement de Birro Aligaz, ne parvenait pas +à se faire accepter par le pays, qui était attaché à son ancien +gouverneur. Son fidèle et utile vassal, le Dedjadj Conefo, venait de +mourir, laissant une armée nombreuse dévouée à la fortune de ses fils +dont la fidélité lui paraissait d'autant plus suspecte que le Dedjadj +Oubié et le Dedjadj Guoscho l'engageaient à les confirmer dans le +pouvoir de leur père. L'Éthiopie était privée depuis plusieurs années de +l'Aboune ou Primat, espèce de Légat envoyé par le siége de Saint-Marc +d'Alexandrie, chef de tout le clergé, et qui seul a puissance pour +conférer les ordres. D'après l'antique usage, à la mort de l'Aboune, qui +une fois sur le sol éthiopien ne le quitte plus, les Empereurs +envoyaient une ambassade auprès du Patriarche d'Alexandrie pour en +ramener le successeur. À l'instigation du parti musulman, le Ras Ali, +qui prétendait remplacer l'Atsé, différait d'année en année de réunir +les sommes nécessaires pour défrayer l'ambassade et la venue de ce grand +dignitaire ecclésiastique. Dans beaucoup de paroisses les desservants +défunts n'étaient plus remplacés; le peuple s'en plaignait avec +amertume, et l'on parlait ouvertement d'une coalition probable des +Dedjazmatchs chrétiens pour chasser du Bégamdir le Ras, chrétien tiède, +musulman d'origine, et prêt, disait-on, à adopter l'islamisme.</p> + +<p>Le Ras trouvait bien parmi ses parents et ses favoris des aspirants à +l'héritage de Conefo, mais aucun n'était assez fort pour le recueillir +sans aide, et il lui répugnait, disait-il, de réunir son armée pour +aller en personne dépouiller les fils d'un vassal à qui il devait de la +reconnaissance pour les grands services qu'il en avait reçus. +D'ailleurs, s'il marchait contre les fils de Conefo, il pouvait craindre +de les voir passer avec leurs troupes au service du Dedjadj Oubié, +disposé à les accueillir, ou se joindre au Dedjadj Guoscho, à qui leur +père les avait recommandés en mourant. Enfin, le Ras, impatient de +s'affranchir de l'ascendant de sa mère, n'osait cependant s'abandonner +au parti musulman vers lequel le portaient ses sympathies. Ce parti, +composé de ses parents et de notables de l'Idjou, du Wara-Himano et du +Wollo, était compacte et dévoué à sa maison, mais il regardait le +Bégamdir comme pays conquis, et tous les chrétiens comme d'équivoques +serviteurs, ce qui le rendait odieux aux chrétiens de cette province, de +la part desquels le Ras craignait quelque résolution désespérée. Ces +derniers l'engageaient à faire venir un Aboune, à monter à cheval et à +marcher à leur tête contre le Dedjadj Oubié, le Dedjadj Guoscho ou tout +autre qui refuserait de reconnaître sa suzeraineté; mais il n'osait s'en +remettre à eux, de peur de s'aliéner ses parents musulmans. Sa mère lui +causait aussi de grands embarras; selon qu'il inclinait vers le parti +des chrétiens ou celui des musulmans, elle se rapprochait du parti +contraire, rappelant à ceux-ci que son père et sa mère étaient morts +musulmans, et à ceux-là les services qu'elle n'avait cessé de leur +rendre.</p> + +<p>À la mort du Dedjadj Conefo, selon l'usage, les notables et la +famille de ce Polémarque ayant fait asseoir sur son alga l'aîné de ses +deux fils, le Lidj Ilma, âgé de dix-huit à dix-neuf ans, avaient envoyé +immédiatement au Ras Ali le bouclier, le sabre et le cheval de bataille +du défunt, demandant pour le Lidj Ilma l'investiture du gouvernement +paternel, ou tout au moins l'exercice du droit de déport<a +id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a +href="#footnote17"><sup>17</sup></a> pour lui, son frère, le Lidj +Moukouennen et leurs sœurs.</p> + +<blockquote class="footnote"><p><a id="footnote17" + name="footnote17"></a><b>Note 17: </b><a + href="#footnotetag17">(retour)</a> Ce droit consiste pour les enfants + d'un fivatier à exercer durant un an l'autorité de leur père défunt. À + tous les degrés de la hiérarchie, il est d'usage d'accorder ce droit + aux héritiers d'un serviteur, tant pour reconnaître ses bons services, + que pour mettre à l'épreuve les capacités de ses héritiers à lui + succéder dans sa charge, et leur permettre en tous cas de faire des + provisions pour l'avenir; car il est rare que les seigneurs même + laissent un héritage en rapport avec leur position, à cause de leur + habitude de tout partager avec leurs soldats. Tel Dedjazmatch n'a même + pas laissé de quoi subvenir aux frais de son festin funéraire.</p> +</blockquote> + +<p>Le Ras Ali avait gardé le bouclier de Conefo, sans en renvoyer un +autre à ses fils. Il leur avait adressé des promesses et des +encouragements; mais il ne leur accordait ni le ban d'investiture ni le +droit de déport, et ces deux jeunes gens, entourés de l'armée de leur +père, attendaient dans une attitude hostile. Ces événements tenaient en +suspens presque toute l'Éthiopie, et plus particulièrement le Dambya, +l'Agaw-Médir, le Damote et le Gojam, c'est-à-dire, après le Bégamdir les +pays les plus étendus de la mouvance du Ras.</p> + +<p>En présence de ces graves préoccupations, la mésintelligence entre le +Ras Ali et son Fit-worari perdait de son importance. Néanmoins, la +Waïzoro Manann, voyant le chagrin de sa fille qui dépérissait de jour en +jour, fit proposer au Dedjadj Guoscho de se porter en médiateur entre le +Ras et Birro. Le Ras accepta cette médiation, et, de concert avec sa +mère, il invita le Dedjadj Guoscho à venir sur-le-champ à Dabra Tabor, +afin de s'entendre au sujet de Birro et sur la meilleure conduite à +tenir dans les circonstances importantes où le pays se trouvait. Birro +supplia son père de ne point commettre sa personne chez leur suzerain +qui méditait, disait-il, de les envelopper dans une commune disgrâce; et +en même temps qu'il le poussait à se déclarer indépendant, il activait +pour son compte ses préparatifs de rébellion. Quoiqu'il fût le moins +important parmi les personnages alors en vue, le bruit se faisait +surtout autour de son nom et semblait l'annoncer comme le principal +acteur dans les événements qui allaient suivre. La manière imprévue dont +il avait été en quelque sorte imposé à son père, au Ras et même à la +Waïzoro Manann, ses succès si rapides remportés en dehors des règles +ordinaires de la prudence, l'impunité avec laquelle il avait pu agir, +comme on l'a vu, au milieu de l'armée du Ras et à sa cour, la façon dont +il semblait peser en toute circonstance et son peu de ménagement envers +les puissants, tout concourait à surprendre; et les Éthiopiens, habitués +à rapporter à Dieu ce qui leur paraît incompréhensible, disaient que +Birro, sans appui parmi les hommes, devait être quelque instrument de la +volonté divine.</p> + +<p>Le Dedjadj Guoscho voulut se rendre immédiatement à l'invitation de +son suzerain, mais ses conseillers et notables furent unanimes à s'y +opposer. L'un d'eux, l'Azzage Fanta, Biarque du Damote, fut choisi comme +envoyé auprès d'Ali et de sa mère, pour leur représenter que le voyage +du Dedjazmatch à Dabra Tabor, au plus fort de l'hiver, prêterait aux +événements une importance exagérée, et, loin de rassurer le pays, +l'inquiéterait; que le Dedjazmatch répondait de la conduite et des actes +de Birro jusqu'au printemps, époque à laquelle il irait s'entendre avec +eux, et que, jusque là, il convenait, selon lui, de ne pas tenir séparé +Birro de sa jeune femme; qu'on pouvait la confier à l'Azzage Fanta, et +que lui-même veillerait sur elle, comme sur sa propre fille.</p> + +<p>Le but de sa mission était de démêler les intentions secrètes du Ras +à l'égard du Dedjadj Guoscho, comme aussi à l'égard des fils de Conefo, +et si enfin, comme on le disait, le Ras serait bien aise de rompre le +mariage de sa sœur avec Birro. Il devait, à tout prix, obtenir que +la jeune femme fût renvoyée à son mari. Il devait en outre s'assurer de +la sincérité des encouragements que la Waïzoro Manann faisait tenir +secrètement à Birro.</p> + +<p>Le Dedjazmatch prévint le Ras Ali et sa mère, par un messager +spécial, qu'il leur envoyait l'Azzage Fanta, un de ses plus intimes +conseillers, pour leur expliquer toute sa pensée et pour le suppléer en +tout auprès d'eux. Deux jours après, Fanta partit.</p> + +<p>Cet envoyé commençait alors une fortune qu'il devait tourner plus +tard contre son maître. D'une belle prestance et doué d'une parole +facile, souple, réservé, prudent, plein de ressources dans le conseil, +cauteleux, ambitieux quoique peu fait pour la guerre, à la fois grave et +spirituel, administrateur excellent, cupide, mais généreux à propos, +habile à enlacer ceux qu'il voulait gagner, l'Azzage Fanta était le +meilleur négociateur qu'on pût choisir.</p> + +<p>Le Ras se montra prêt à oublier les torts de Birro, mais il allégua +ne pouvoir exposer sa sœur aux intempéries d'un voyage que la +saison où l'on était rendait pénible même pour un homme; il la +renverrait au printemps, et, jusque-là, pour prouver au Dedjadj Guoscho +son désir de rester uni avec lui, il investissait Birro des districts +importants de l'Ibaba et du Metcha, situés sur les frontières du Damote, +où il serait davantage sous le contrôle paternel. Le Dedjadj Guoscho +accueillit cette faveur avec une défiance que l'Azzage Fanta confirma +pleinement à son retour. Néanmoins, Birro se rendit dans son nouveau +gouvernement, après être venu passer deux jours à Goudara pour +s'entendre avec son père.</p> + +<p>Trois semaines plus tard, le Ras Ali accrut encore les défiances, en +conférant inopinément à Birro l'investiture du gouvernement de Conefo.</p> + + +<p>Les motifs qu'il donnait ne déguisaient qu'imparfaitement sa +perfidie. Il ne pouvait se résoudre, disait-il, à marcher contre les +fils de son vassal regretté, aveuglés par les conseils de notables +ambitieux et d'une armée turbulente; et comme leur père, en mourant, les +avait recommandés au Dedjadj Guoscho, il ne doutait pas qu'ils ne +missent bas les armes devant la volonté d'un si bon tuteur, pour céder +la place à Birro, qui, de son côté, ne pouvait manquer d'agir envers eux +comme un frère. Si son choix s'était détourné de tant d'illustres +candidats pour confier à Birro un gouvernement si important, c'est qu'il +se sentait assez généreux pour lui prouver, ainsi qu'aux enfants de +Conefo, qu'il oubliait les torts des fils en considération de son +affection pour les pères. Il comptait, du reste, que son beau-frère +surtout s'efforcerait, par ses loyaux services, de dissiper le nuage qui +s'était élevé entre eux.</p> + +<p>La répugnance du Ras à marcher contre le Lidj Ilma provenait bien +moins de sa reconnaissance pour les services de Conefo, que de +l'humiliation qu'il éprouvait à montrer que, malgré ses prétentions à la +suzeraineté sur toute l'Éthiopie, il en était réduit à prendre lui-même +les armes pour valider l'investiture d'une province contiguë à son +domaine personnel. Les chefs du parti musulman que le Fit-worari Birro +avait offensés par ses dédains durant la campagne en Idjou, voulaient +profiter de la rancune assez légitime que le Ras nourrissait contre lui +pour le perdre, et pour perdre du même coup le Dedjadj Guoscho, le Lidj +Ilma, et amoindrir enfin l'ascendant de la Waïzoro Manann et du parti +chrétien en Bégamdir. Ils représentaient au Ras, qui tenait encore au +Dedjadj Guoscho, que le moyen d'éprouver la fidélité de ce prince était +de donner le Dambya à Birro. Ils espéraient ainsi déterminer le +Dedjazmatch à se coaliser ouvertement avec les fils de Conefo, auquel +cas le Ras serait dans l'obligation de marcher contre eux; ou bien, en +engageant son amour-propre paternel, ils espéraient le pousser à livrer +bataille à une armée nombreuse qui les gênait. Si le Dedjadj Guoscho +était vaincu, ce serait un ennemi de moins pour eux; s'il était +vainqueur, il se serait affaibli par sa victoire même, puisqu'il aurait +dispersé l'armée du Conefo, qui ne demandait qu'à faire cause commune +avec lui. De plus, Birro, que le Ras, sans l'avouer, tenait surtout à +atteindre, en prenant possession du gouvernement du Dambya, province +ouverte et contiguë au Bégamdir, se trouverait ainsi à la discrétion du +Ras. Ils cherchaient fort justement, à leur point de vue, à précipiter +ces événements, afin d'empêcher une coalition présumable entre le +Dedjadj Guoscho, le Lidj Ilma et le Dedjadj Oubié, que son indécision +seule empêchait de se joindre à la ligue chrétienne, dont les forces +réunies pouvaient presque sans combat balayer du Bégamdir la puissance +du Ras, qui ne devait sa durée qu'à la division du parti chrétien.</p> + +<p>Sitôt que le Lidj Ilma fut informé de la publication à Dabra Tabor du +ban qui investissait Birro du gouvernement du Dambya et de l'Agaw Médir, +il offrit au Dedjadj Guoscho de se mettre sous ses ordres pour marcher +incontinent contre le Ras qu'ils pouvaient combattre avec avantage en +l'attaquant à l'improviste.</p> + +<p>La position du Dedjadj Guoscho devenait embarrassante. Malgré le ban +publié à Dabra Tabor, Birro était impuissant à prendre sans aide +possession de son investiture que l'armée de Conefo ne céderait pas sans +combat; et s'il refusait d'aller installer son fils en Dambya, il +froissait l'ambition de ce dernier, rompait avec le Ras, se réduisait à +marcher contre lui avec Ilma; et dans le cas où le sort des armes leur +serait favorable, l'ambitieux Dedjadj Oubié ne manquerait pas l'occasion +de l'attaquer avec son armée déjà prête, sans lui laisser le temps de +réunir les ressources militaires des provinces nouvellement conquises. +D'autre part, s'il battait l'armée d'Ilma, il détruisait une force +imposante, prête à servir ses propres desseins, et dont la connivence +éventuelle réduisait actuellement le Ras à compter avec lui. D'ailleurs +Birro, en possession de son nouveau gouvernement, serait contraint de +séjourner loin de lui en Dambya, où il serait en butte à l'hostilité de +vassaux mécontents du dépouillement de leur bien-aimé Conefo, et à la +discrétion du Ras qui, avec sa nombreuse cavalerie, pourrait l'atteindre +à l'improviste en une seule nuit. Enfin, s'il échouait devant l'armée +d'Ilma, un peu plus nombreuse que la sienne, et la plus aguerrie de +l'Éthiopie, il se ruinait, confirmait la position du Ras en le +débarrassant de lui, et il justifiait l'opinion publique contraire à la +dépossession de ses pupilles, sans sauver ces jeunes princes contre +lesquels le Ras marcherait le lendemain.</p> + +<p>Parmi ses conseillers, quelques-uns, mettant en première ligne +l'intérêt de sa gloire, voulaient que plutôt que d'encourir les +reproches d'orphelins qui lui étaient confiés, il affrontât les +péripéties d'une lutte inégale contre le Ras; mais la majorité du +conseil soutenait spécieusement l'opportunité d'une conduite opposée. +Les fils de Conefo pouvaient céder à la première sommation du Prince: +dans ce cas, il les abriterait chez lui, en attendant des circonstances +meilleures; si au contraire il était réduit à les dompter par les armes, +il les recueillerait de même, car s'il refusait de les déposséder en +faveur de Birro, le Ras marcherait lui-même peut-être contre eux, et il +était préférable que le Dedjadj Guoscho se chargeât de ce soin, afin +d'éviter au moins à ses pupilles le danger de tomber en d'autres mains. +Pour ce qui était de s'en faire des alliés contre le Ras, leur +inexpérience, leur ambition et l'instabilité de leur conseil les +rendaient trop accessibles à l'offre, que le Ras ne manquerait pas de +leur faire, de les confirmer dans l'investiture de leur père, à +condition qu'ils déserteraient leur tuteur. Enfin, cette considération +que l'opinion publique s'était prononcée en faveur des fils du Dedjadj +Conefo, ne devait pas arrêter cette fois: quelque respectable que fût +l'opinion publique, il ne fallait pas oublier qu'elle errait souvent, +que les affaires étaient presque toujours dirigées par des minorités, et +qu'en cette circonstance du reste, l'expérience, la raison et une +conscience éclairée ne pouvaient dicter d'autre conseil que le leur.</p> + + +<p>Le Prince balança quelques jours entre les deux partis à prendre. De +tous côtés lui vinrent des avis dans l'un et l'autre sens, car le Damote +et le Gojam s'étaient passionnés sur cette question; de plus, les chefs +de l'Agaw-Médir, qui depuis la mort de Conefo, semblaient vouloir se +rallier à lui, lui transmettaient également leurs avis. De son côté, +Birro lui expédiait messager sur messager pour le prémunir contre les +donneurs de conseils. En dehors de toute ambition personnelle, +disait-il, il ne pouvait comprendre qu'on hésitât à accepter la nouvelle +investiture, ne fût-ce que pour empêcher les malveillants d'insinuer que +la crainte de l'armée de Conefo influait sur leur décision; il y allait +de la gloire de son père, de la réputation de leur maison; il lui +demandait de lui confier seulement la moitié de son armée, et il ferait +obéir Ilma de gré ou de force. Ali nous tend des piéges, ajoutait-il, à +nous d'avancer et de les rompre. Quant à moi, je me garderai si bien en +Dambya que toutes ses perfidies tourneront à sa confusion.</p> + +<p>Le Dedjadj Guoscho se décida à annoncer aux fils de Conefo la +nécessité où il se trouvait d'accepter pour Birro l'investiture de leurs +provinces, et il leur fit en même temps les propositions les plus +caressantes. Leur conseil et leur armée répondirent par un seul cri de +défi, et il se décida à prendre immédiatement la campagne.</p> + +<p>Le même soir, il me dit:</p> + +<p>—Nous allons probablement avoir une grosse bataille à livrer +près de Gondar.</p> + +<p>—Que Dieu vous y vienne en aide! lui répondis-je.</p> + +<p>—Pourquoi m'isoles-tu dans un vœu pareil? Compterais-tu +rester en arrière?</p> + +<p>Je lui demandai en riant si j'étais son lige, pour mettre mon corps +dans toutes ses entreprises.</p> + +<p>—Tu es pour moi mieux que vassal et lige; un lien de Dieu s'est +fait entre nous, et si j'en croyais le désir que j'ai de te complaire, +c'est toi qui serais mon suzerain. Mais tu ne songes pas, j'imagine, à +me quitter un jour de combat?</p> + +<p>—Non, certes, Monseigneur, lui répondis-je.</p> + +<p>En effet, mes sympathies pour ce Prince s'étaient confirmées de plus +en plus. Depuis que je m'exprimais en amarigna, par courtoisie et pour +me conformer aux usages, je l'appelais <i>Monseigneur</i>; je m'aperçus +bientôt que ce titre n'était pas un mot vain dans ma bouche et qu'il +signifiait en réalité que j'étais arrivé insensiblement à l'aimer assez +pour désirer me lier à sa fortune. Sans avoir renoncé à mon pays, je +jugeais que la rude vie que je m'essayais à mener me donnerait quelques +résultats utiles, et que ma présence auprès d'un Prince d'un esprit +élevé et désireux de connaître les progrès de l'Europe, pouvait produire +quelque bien. Comme je n'avais aucun intérêt matériel à cette cour et +que je passais pour être en crédit, les mécontents et les victimes +s'adressaient à moi déjà pour faire aboutir leurs plaintes; j'étais bien +jeune, et, comme ceux de mon âge, l'idée de bannir l'injustice me +séduisait. D'ailleurs, pour étudier ce pays si curieux, nulle position +ne pouvait être meilleure que celle que me faisait le Prince, et tout +concourait à m'engager de plus en plus envers lui. Je songeais bien à +mon foyer de France, mais je laissais aux événements et à Dieu le soin +de m'y ramener.</p> + +<p>Nos préparatifs de départ se faisaient en toute hâte; mais l'état de +santé de la Waïzoro Sahalou les suspendit tout à coup. Quoique demeurant +à côté d'elle, j'ignorais qu'elle fût malade, ses messages journaliers +n'ayant point été interrompus; aussi, fus-je très-surpris quand une +matrone d'un rang élevé, accompagnée de plusieurs dames, vint +m'apprendre qu'elle était à la mort et me demander si je n'avais pas +quelque remède pour elle. Le Prince avait autorisé cette démarche; je me +rendis auprès de lui et je lui répétai, comme au sujet du Lidj Dori, que +je n'étais rien moins que médecin.</p> + +<p>—C'est égal, tu l'es plus que nous; va la voir, et tu me diras +ton avis.</p> + +<p>J'entrai donc chez la Waïzoro. Une soixantaine de femmes et de filles +de notables pleuraient, assises devant le rideau d'une alcôve. On me fit +place, et je passai derrière le rideau. Sur un alga encombré de toges +blanches, gisait la Waïzoro Sahalou, inanimée, les yeux fermés, la tête +sur un oreiller d'ébène. À son chevet, dans la ruelle, son aumônier, +vieux prêtre à barbe blanche, était debout, une petite croix à la main, +et une jeune femme d'une éclatante beauté, parente préférée de la +Waïzoro, agenouillée par terre et accoudée sur la couche, lui tenait la +main, qu'elle baignait de larmes. Au pied de l'alga se tenaient une +naine, laide, difforme, toute bouffie de chagrin, et deux petites filles +de service, immobiles, interdites, qui semblaient attendre quelque ordre +de leur maîtresse. La sueur froide qui perlait sur son front, la +respiration faible et crépitante, la décoloration des lèvres, le pouls +rare et intercadent, tout m'impressionna péniblement, car j'aimais cette +princesse, parce qu'elle était la femme de Monseigneur, parce qu'elle +faisait incessamment le bien autour d'elle, et parce qu'elle avait eu +pour moi les attentions les plus délicates.</p> + +<p>M'étant renseigné de mon mieux, j'allai trouver le Prince et lui +proposai d'employer un remède énergique, mais qui offrait quelque danger +à cause de notre incertitude sur la nature de la maladie.</p> + +<p>Et comme il s'en remettait à mon jugement, je lui fis remarquer que +si un malheur arrivait, j'en serais accusé.</p> + +<p>—Peut-on empêcher les fous de médire? reprit-il. Une pareille +inquiétude m'étonne de ta part, car s'il s'agit pour moi de ma femme, +pour toi, ne s'agit-il pas d'une véritable mère? Va, hâte-toi d'agir, et +que Dieu nous aide!</p> + +<p>Je fis immédiatement fabriquer sous mes yeux des balances par +l'orfèvre du Prince: un mince fil de cuivre servit de fléau; deux +petites rondelles en papier, suspendues avec des fils de soie, +complétèrent l'instrument, et le remède, minutieusement pesé, je le +délayai dans un peu d'eau.</p> + +<p>Le Prince ayant mis le principal eunuque sous mes ordres, je fis +d'abord sortir toutes les femmes qui encombraient la maison; l'aumônier, +la parente favorite, la naine, trois ou quatre petites filles de +services et un ancien Fit-worari, proche parent de la Waïzoro, furent +les seules personnes dont je tolérai la présence. La malade étant +toujours insensible, on dut lui desserrer les dents pour lui faire +prendre la potion. Son parent fit observer que je devrais, selon +l'usage, goûter la boisson avant de l'administrer, mais il n'osa pas +insister. Quelques symptômes heureux se manifestèrent, mais se +dissipèrent bientôt; des frictions énergiques les firent reparaître, et +je courus chez le Prince. Pendant que je lui faisais mon rapport, nous +entendîmes des éclats de pleurs, mêlés au début d'une de ces thrénodies +qu'on chante aux funérailles. Le Prince tressaillit et m'interrogea du +regard.</p> + +<p>—Non, non, Monseigneur, cela n'est pas, lui dis-je; je ne vous +l'aurais pas caché.</p> + +<p>J'envoyai des huissiers, des pages, des eunuques tous ceux que je pus +trouver, pour disperser les thrénodes et affirmer que la princesse +allait mieux; la cloche de l'église commençait même à sonner le glas, +mais on étouffa tous ces bruits de sinistre augure. Cependant, de retour +auprès de la malade, je perdais moi-même tout espoir, lorsqu'enfin elle +ouvrit les yeux. Peu à peu, comme des profondeurs de sa léthargie, +l'intelligence remonta dans son regard, qu'elle arrêta sur moi, en +disant lentement:</p> + +<p>—Tiens! Mikaël!... J'ai donc été bien mal?</p> + +<p>Bientôt, elle donna d'une manière plus active et continue les preuves +de son retour à la vie; elle chercha à rassurer son aumônier et ses +suivantes, se fit soulever, demanda l'absolution et me dit, pendant +qu'on la remettait sur sa couche:</p> + +<p>—Hélas! Mikaël, que nous sommes peu de chose!</p> + +<p>Le prêtre pleurait de joie, bénissait sa pénitente, et la bénissait +encore, les autres se répandaient en actions de grâces. Je dus les +engager à contenir leurs manifestations, par ménagement pour leur +maîtresse; j'indiquai quelques soins à donner, et malgré l'opposition +aimable de la malade, je la quittai pour aller confirmer au Prince +l'heureuse nouvelle que je lui avais déjà envoyé porter par un eunuque.</p> + + +<p>La nuit était avancée; beaucoup de gens veillaient sur la place, +accroupis autour de grands feux; la bonne nouvelle circulait déjà parmi +eux, et je jouis à mon passage de l'heureuse impression qu'elle leur +causait, car la Waïzoro était aimée de tous.</p> + +<p>Je trouvai le Prince, son chapelet à la main; sa physionomie +s'éclaira de joie, lorsque je lui dis que je lui apportais le bonsoir de +la part de sa femme, qui avait complètement repris ses sens, et qui le +priait de se rassurer sur son compte.</p> + +<p>La Waïzoro eut encore quelques évanouissements, mais la semaine +n'était pas écoulée qu'elle entrait en convalescence. Ses gens ne +voulaient plus rien faire sans mes avis; le digne aumônier venait à tout +propos me chercher jusque chez le Prince, pour me mener auprès d'elle, +et comme je parlais assez couramment l'amarigna, je pus goûter les +charmes de la conversation de cette femme, qui eût été remarquable en +tout pays.</p> + +<p>Les préparatifs de départ furent repris; les notables de la frontière +chargés d'intercepter les communications avec le Dambya, nous firent +dire de nous hâter, que le vide fait dans les rangs d'Ilma par la +désertion d'une partie des troupes de l'Agaw-Médir se comblait +rapidement, grâce aux volontaires venant de tous les points du Bégamdir. +Le Prince fit ses adieux à sa femme, et sans avoir publié le ban +d'usage, il alla camper à quelques milles de Goudara.</p> + +<p>Quelque sévères que soient les princes éthiopiens, ils en sont +ordinairement réduits, pour réunir leurs troupes, à publier plusieurs +bans; de plus, des bandes entières s'arrangent pour ne rejoindre que la +veille de la bataille, afin de vivre jusque-là, à leur aise, aux dépens +de l'habitant. En partant sans publier de ban, le Dedjazmatch comptait +jeter l'alarme et hâter ainsi la réunion de ses soldats, très-enclins à +s'attarder et à mal faire, mais trop attachés à sa personne pour le +laisser courir seul au danger.</p> + +<p>La Waïzoro Sahalou avait demandé à son mari de me laisser auprès +d'elle, et pour tout concilier, j'étais convenu de rejoindre l'armée à +sa troisième ou quatrième étape; en conséquence, je restai auprès de la +Waïzoro Sahalou cinq jours de plus, et je pus apprécier davantage cette +femme distinguée. Son expérience des affaires eût été surprenante chez +une personne vivant comme elle dans la retraite rigoureuse imposée aux +personnes de son rang, si l'on ne savait que même dans cet état, les +femmes ne perdent rien de ce qui se fait dans le monde, non plus que de +leur influence. Les faits contemporains, leurs causes et leurs effets, +s'étaient classés dans sa mémoire avec un ordre merveilleux. Son +intelligence vive, une diction claire, élégante et un charme particulier +dans la prononciation rendaient ses récits des plus attrayants. Elle me +raconta les événements dans lesquels nous étions engagés, la biographie +des principaux personnages de la cour d'Ali, de celle de Conefo, de +celle de son mari, et ses appréciations témoignaient d'une sagacité et +d'un jugement des plus remarquables; aussi m'initiait-elle, comme en se +jouant, aux intérêts les plus sérieux du pays. Elle passait pour avoir +reçu une très-bonne éducation, lisait couramment son psautier et les +évangiles en langue guez, et se plaisait à discuter sur les diverses +interprétations du texte; elle lisait également la <i>Vie des Saints</i> +en guez. Sa connaissance de cette langue morte lui donnait pour +l'amarigna le même avantage que la connaissance du latin et du grec +donne à ceux qui parlent les langues qui en dérivent. Réduite à +communiquer avec tout le monde par messages et à traiter de toute sorte +d'affaires avec des gens de tous les rangs, elle avait au plus haut +point l'art de saisir le cœur d'une question et de condenser sa +pensée dans une forme lucide et frappante. Ses jeunes filles de service, +habituées à transmettre ses messages, acquéraient une distinction de +langage et de manières, qui valait à la plupart d'entre elles, quoique +appartenant à des familles pauvres, des mariages avantageux. Sa religion +était éclairée, et sa charité s'exerçait continuellement. Elle avait +parmi les femmes la réputation de filer admirablement et d'exceller dans +l'art de la cuisine, de composer des parfums, de faire l'hydromel et de +restaurer, par un régime intelligent, les malades ou les gens épuisés +par la misère ou les fatigues. Sans quitter son alga, elle communiquait +son activité aux nombreux serviteurs, hommes et femmes, qui composaient +sa maison, et dont quelques-uns seulement avaient le droit de se +présenter devant elle; elle inspirait à la fois la crainte et +l'affection tant dans son intérieur qu'au dehors. Vive quelquefois +jusqu'à l'emportement, elle prévenait les rancunes en reconnaissant ses +torts avec une rare facilité. L'injustice la révoltait, mais son mari +avait eu à lutter longtemps pour l'empêcher de s'immiscer plus que de +raison dans les affaires de son gouvernement. Elle avait le teint d'une +Espagnole brune, le front haut, large, uni, la chevelure fort belle et +de grands yeux expressifs; la pureté de ses traits, une certaine ampleur +dans les formes, la distinction de son langage, de ses manières et sa +politesse toujours aisée formaient un ensemble parfaitement en rapport +avec le haut rang qu'elle occupait.</p> + +<p>J'avais accueilli avec joie la perspective d'une nouvelle campagne, +mais la façon dont la Waïzoro l'envisageait me communiqua quelques-unes +de ses appréhensions.</p> + +<p>—L'âme de Conefo, disait-elle, n'a pas été rappelée depuis si +longtemps, que Dieu ne lui permette de veiller encore sur ses deux +orphelins, qui n'ont pas eu le temps de devenir coupables. Aussi, que +nous soyons vainqueurs ou vaincus, je ne cesserai de redouter les suites +de cette guerre. Mais on prétend que nous autres femmes nous n'entendons +rien à la conduite des affaires.</p> + +<p>Ayant tenté vainement de dissuader son mari de faire cette campagne, +elle avait provoqué l'intervention d'anachorètes vénérés: deux d'entre +eux étaient venus à Goudara, mais le Prince s'était montré +respectueusement sourd à leurs conseils.</p> + +<p>Ces religieux, dont j'ai déjà parlé, ne quittent leurs solitudes qu'à +l'occasion d'événements graves ou pour détourner les puissants ou ceux +auxquels ils s'intéressent d'une conduite qui leur paraît contraire à la +morale chrétienne; ils s'arrangent pour arriver et repartir de nuit et +accomplir mystérieusement leur mission. Plusieurs sont fatuaires de +bonne foi et puisent leurs conseils dans des visions ou des extases; +d'autres sont d'anciens hommes de guerre, des chefs célèbres retirés +depuis longtemps dans les solitudes et lorsqu'ils reparaissent dans le +monde, ils ne s'autorisent que de leur âge, de leur expérience, de leur +détachement et de leur charité pour leurs semblables; les uns et les +autres sont fort écoutés, car leurs conseils, leurs prévisions et même +leurs prophéties se vérifient souvent d'une façon surprenante.</p> + +<p>Lorsque je quittai la Waïzoro, elle fit venir son aumônier pour qu'il +me bénît; elle m'appela son fils et elle reçut mes adieux comme une +bonne mère.</p> + + + + +<h2><a name="ch10"></a><a href="#tch10">CHAPITRE X</a></h2> + +<p class="suj">BATAILLE DE KONZOULA.—BIRRO DEDJAZMATCH.</p> + + +<p>Je me mis en route de grand matin, et j'atteignis le soir même le +camp du Dedjazmatch.</p> + +<p>L'hiver allait finir; le sol boueux et les ondées fréquentes, notre +équipement inapproprié, le nombre insuffisant de mes gens, leur +inexpérience et aussi la mienne, tout concourait à aggraver pour moi les +rigueurs de cette entrée en campagne.</p> + +<p>Jusqu'à la frontière de l'Agaw, nous marchâmes de façon à donner à +nos gens le temps de nous rejoindre. Birro Guoscho nous arriva avec +seulement 3,000 hommes d'infanterie, 200 fusiliers et 700 chevaux. Dès +sa rentrée en Gojam, après sa fuite de Dabra-Tabor, il s'était décidé à +se rebeller ouvertement plutôt que de se risquer désormais à la cour du +Ras; en conséquence il avait choisi les hommes résolus à s'associer à +toutes les chances de sa fortune, et licencié le reste. L'investiture +inespérée du Metcha et de l'Ibaba ne lui avait permis de recruter que +quelques centaines de soldats dans ces deux districts, qui lui en +eussent fourni un grand nombre d'excellents, s'il eût eu le temps d'y +asseoir son autorité. Les habitants du Metcha sont difficiles à +gouverner à cause de leur habitude, à la moindre atteinte portée à leurs +franchises communales, de se jeter dans les hernes de leur pays +accidenté, couvert et très-propre à la guerre de partisans; aussi +font-ils d'excellents soldats. Ce plantureux pays, un des plus +attrayants du Gojam, passait pour un des plus difficiles à gouverner, et +pour celui où l'on trouvait le moins de vieillards, à cause des +résistances armées qu'il opposait à chacun des nouveaux gouverneurs que +le Ras y envoyait. L'attachement des habitants à leurs libertés locales, +ainsi que la beauté de leurs femmes, sont passés en proverbe, et, +quoique descendants, comme on sait, de colons Gallas, ils ont la +réputation de parler un amarigna plus pur que dans les provinces +avoisinantes.</p> + +<p>Le Dedjadj Baria, gouverneur de l'Agaw-Médir, province comprise dans +le gouvernement des fils de Conefo, s'étant décidé à opter en notre +faveur, se joignit à nous avec 900 cavaliers seulement, quoique son pays +pût en fournir neuf ou dix mille pour une expédition lointaine, et un +nombre bien plus considérable pour une campagne de peu de durée, comme +celle que nous entreprenions. Il allégua qu'il avait eu trop peu de +temps pour préparer ses compatriotes au brusque changement de leur +politique.</p> + +<p>Selon quelques traditions, le peuple Agaw aurait possédé jadis la +majeure partie de l'Éthiopie; il se trouve circonscrit aujourd'hui dans +la province de l'Agaw-Médir, contiguë au Damote, et dans une autre +province au sud-est, voisine du Lasta, et connue en Éthiopie sous le nom +d'Agaw tout court. Les Agaws parlent, outre l'amarigna, une langue +complétement différente, dont le nom ethnique est Hamtonga; mais, comme +les deux provinces ne communiquent entre elles que très-rarement, cette +langue a formé deux dialectes distincts. Il est à croire que le petit +peuple Bilène qui habite à l'Est, sur les bords de la mer Rouge, est +encore un tronçon du peuple Agaw, car les traditions des Bilènes +mentionnent leur expulsion de la haute Éthiopie, et mon frère, en +étudiant le réseau de langues et dialectes si nombreux parlés en +Éthiopie, a découvert que les Bilènes parlent aussi un dialecte de la +langue hamtonga.</p> + +<p>Pour mon compte, je ne connais que les Agaws de l'Agaw-Médir. On +trouve parmi ceux-ci beaucoup d'hommes et de femmes dont l'expression du +visage, les traits et les yeux, légèrement relevés vers les tempes, +semblent dénoter une provenance étrangère aux races qui les avoisinent +et vis-à-vis desquelles, du reste, ils vivent en état de défiance +constante. Établis dans un pays fertile et verdoyant, un des plus boisés +de l'Éthiopie, ils s'adonnent de préférence à l'élève des chevaux et des +bestiaux, qui alimentent les marchés de l'Atchefer, du Dambya, du +Kouara, de Gondar, du Fouogara, du Bégamdir, et jusqu'à ceux du Samen. +Ils sont médiocres fantassins, mais très-bons cavaliers, et leurs +habitudes sont plutôt pastorales qu'agricoles. Unis entre eux par le +lien de leurs coutumes locales et celui d'une langue incomprise par +leurs voisins, ils aiment passionnément leur pays, et leur +insubordination à des chefs étrangers à leur race est notoire. Selon les +remaniements politiques, leur province est annexée tantôt au +gouvernement du Dambya, tantôt à celui du Damote, et fréquemment le +titulaire est contraint de la réduire par les armes. Le Dedjadj Conefo +dut faire contre eux plusieurs campagnes; à force de cruautés, il obtint +leur soumission; mais, dès sa mort, ils refusèrent l'hommage à ses fils. +Les Agaws, très-belliqueux dans leur pays, semblent perdre leur énergie +dès qu'ils s'en éloignent. Le Dedjadj Guoscho me disait que, quel que +fût leur nombre, il comptait peu sur eux; du reste, leurs antécédents +sont tels que, même sur le champ de bataille, on n'est pas assuré de +leur concours: le Dedjadj Zaoudé, père du Dedjadj Guoscho, s'étant +laissé entraîner par eux dans une guerre qui les concernait, les vit, au +commencement d'une bataille, passer à l'ennemi au nombre de plus de +5,000 cavaliers. Enfin, les Agaws, très-fidèles aux engagements pris +entre eux, ne se regardent pas comme liés par ceux qu'ils prennent +envers les étrangers, et ils témoignent en tout par leur conduite à +l'égard de leurs voisins du Metcha, du Damote et du Dambya, d'une +incompatibilité qui justifie la tradition d'après laquelle ils seraient +un peuple autochthone, dépossédé par les races qui prévalent aujourd'hui +en Éthiopie.</p> + +<p>Après six étapes fort courtes, nous débouchâmes, par le col de +Dinguil-Beur, dans un pays ouvert. On disait que le Lidj Ilma s'avançait +contre nous. De plus, les paysans se montrant hostiles à nos traînards +et à nos éclaireurs, nous dûmes mettre un peu d'ordre dans notre marche; +car, bien que moins encombrés de femmes et de bagages que durant la +campagne contre les Gallas, nous l'étions encore assez pour qu'un petit +corps de cavalerie bien conduit pût nous mettre en déroute. Le +Dedjazmatch se contenta de former une tête de colonne consistant en +2,500 à 3,000 hommes, en tenue de combat, et Birro, au lieu de nous +précéder de plusieurs milles, ne marcha plus qu'à quelques centaines de +mètres en avant.</p> + +<p>Nous arrivâmes ainsi à la petite ville d'Ismala, dans l'Atchefer. La +nuit, le pays environnant parut tout constellé des feux que chaque +habitant allume devant sa demeure à l'occasion de la <i>Maskal</i>, ou +fête de l'invention de la Croix. Les Éthiopiens la placent au 17 du mois +de <i>meuskeurreum</i>, date qui correspond à un jour variable de notre +mois de septembre. Les circonstances où nous nous trouvions rendaient +doublement opportune la grande revue que les chefs importants ont +coutume de passer à cette époque.</p> + +<p>Il est d'usage qu'à la Maskal les vassaux fassent défiler leurs +soldats sous les yeux du seigneur auquel ils doivent le service +militaire. Ils mettent de l'émulation à paraître avec le plus de monde +et le meilleur équipement possible, afin de lui prouver que, loin de +thésauriser, ils emploient leurs revenus à entretenir des soldats. +Souvent ils font figurer des passe-volants, ou soldats d'emprunt, +rappelant ainsi les supercheries analogues pratiquées par les barons +européens au moyen âge.</p> + +<p>Le Dedjazmatch, en habit de gala, s'établit en dehors du camp sur un +tertre, où l'attendait un alga; son servant d'armes, le palefrenier qui +tenait son cheval, deux huissiers, une quinzaine de pages et moi +formions seuls son entourage, tous ceux qui l'accompagnaient +habituellement s'apprêtant à figurer dans la revue. Ymer Sahalou, chef +de notre avant-garde, parut le premier sur le terrain, précédé de ses +trompettes et joueurs de flûte et de tambourin. Ses troupes étaient sans +toge, en tenue de combat; chaque soldat portait, au lieu de javeline, +soit une perche écorcée ayant au haut bout une fleur ou un bouquet de +verdure, soit une longue et mince fascine composée de ramilles ou de +tiges inflammables. Après avoir défilé devant le Dedjazmatch, ils +formèrent en faisceau, en face de lui, leurs perches et fascines; ils en +firent une fois le tour au pas de course et vinrent se ranger sur la +droite de notre tertre. Birro Guoscho passa ensuite à la tête de ses +gens, parmi lesquels figurait son nouveau vassal, le Dedjadj Baria; ils +tournèrent également autour du faisceau, chaque homme y jetant sa perche +ou sa fascine, et ils allèrent se ranger à distance. Hauts dignitaires, +seigneurs, chefs de bande, tous les corps de l'armée défilèrent à leur +tour, et chacun ayant répété la même manœuvre se rangea de façon à +former un cercle immense autour du faisceau, qui avait atteint les +proportions d'une grande pyramide. Un prêtre l'ayant béni, on y mit le +feu. Les soldats poussèrent de grands cris et les fusiliers firent des +décharges, trompettes, timbaliers, joueurs de flûte et de tambourin +s'évertuant à accroître le vacarme. Une ronde désordonnée de fantassins +et de cavaliers se forma autour du vaste bûcher, tantôt disparaissant +dans les nuages de fumée, tantôt se profilant sur les flammes: c'était +des soldats qui, dans l'espoir de se rendre l'année propice, couraient +trois fois autour du bûcher de la Maskal, rappelant ainsi les péridromes +de l'antiquité.</p> + +<p>Le Prince monta à cheval et rentra au camp pour le festin.</p> + +<p>Plusieurs tentes dressées d'enfilade suffisaient à peine à contenir +dans leur longueur son alga et plusieurs tables basses, d'environ un +mètre de large, réunies bout à bout. Deux rangées de galettes de pain, +artistement empilées le long des deux bords de cette table, laissaient +au milieu comme une ruelle d'une coudée de profondeur, prête à recevoir +de distance en distance les plats et les terrines.</p> + +<p>Le Prince prit place sur son alga, derrière lequel son servant +d'armes, appuyé sur la javeline, tenait haut le bouclier de son maître; +ses commensaux, brassard d'honneur au poignet et sabre au côté, se +rangèrent debout autour de lui. Le page porte-aiguière s'avança et les +Enjerras Assallafis (panetiers), les épaules et les bras nus, s'étant +soigneusement lavé les mains<a id="footnotetag18" +name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a>, +s'échelonnèrent des deux côtés de la table et se tinrent debout, les +coudes au corps et les avants-bras ouverts. Les huissiers se postèrent +aux issues, et chef d'avant-garde, sénéchaux, tous les principaux +seigneurs vinrent se placer selon leur naissance et leur rang. Une +deuxième file de convives s'assirent de façon à pouvoir encore atteindre +la table en allongeant le bras, et derrière, les cavaliers de marque, +les fantassins et fusiliers d'élite se tassèrent debout, en rangs +pressés et si nombreux qu'ils soulevaient les parois des tentes. Les +trompettes de l'Azzage ou biarque annoncèrent son arrivée; la portière +fut relevée et l'Azzage Fanta, revêtu des insignes de sa charge, parut +sur la place, conduisant les employés de la bouche. Des hommes tenant +sur la tête des paniers de pains de première qualité, recouverts de +housses écarlates traînantes jusqu'à terre, ouvraient la marche; puis +deux files de cuisinières et de femmes de service portant des plats et +des terrines de ragoûts bien lutées; ensuite le premier échanson, suivi +d'une longue rangée de servantes courbées sous leurs jarres d'hydromel. +Pendant ce défilé, les timbaliers au dehors battaient la berloque, et +hâteurs et dépeceurs s'évertuaient à préparer la viande d'une quinzaine +de bœufs qu'on venait d'abattre. Les porteuses d'hydromel +s'accroupirent au bas-bout de la tente, les panetiers vidèrent les +paniers devant le Prince et les principaux convives, et l'aumônier ayant +dit le <i>Benedicite</i>, ils rompirent le pain, plongèrent leurs mains +dans les ragoûts fumants et les ayant fait goûter par les cuisinières, +les répandirent devant les convives. Le Prince et les principaux +assistants ayant fait une collation chez eux, ne mangèrent que du bout +des dents et pour la forme. L'écuyer tranchant répartit dans l'assemblée +ses serviteurs chargés de grosses pièces crues, et prenant lui-même à +deux mains la bosse entière d'un bœuf-bison, il la présenta au +Prince et après lui, aux convives les plus réputés pour leur bravoure. +Ce morceau d'honneur achevé, les assistants, qui avec un couteau, qui +avec son sabre, se taillèrent des lopins dans les aloyaux, longes et +surlonges, cuissiers, culottes et filets palpitants qu'on leur +présentait; puis, on servit les carbonnades. Quelques retardataires +s'acharnaient encore à dépouiller à belles dents des côtes de bœuf +à demi noircies par le feu, lorsque le page présenta le bassin et +l'aiguière au Prince, et ceux qui étaient près de lui le voilèrent +respectueusement de leurs toges tandis qu'il se lavait. Pendant ce +temps, l'échanson en chef, tenant haut le petit <i>burillé</i> (carafon) +du Dedjazmatch, se frayait un passage; il présenta la boisson en +s'inclinant, et son maître, avant de la porter à ses lèvres, lui en +versa un peu dans le creux de la main pour qu'il la goutât en sa +présence. On offrit également un burilé d'hydromel à l'Azzage Fanta; +malgré sa dignité, la quatrième en importance, l'Azzage se tient debout +au bas de la table, tant que dure le banquet qu'il surveille et dirige +en sa qualité d'architriclin. Ce fut le signal de la distribution +générale de l'hydromel; chacun selon sa naissance ou son rang, reçut des +deux mains et en saluant de la tête, soit un burilé, soit un hanap en +corne de bœuf ou de buffle; quelques-uns de ces hanaps étaient +hauts d'une coudée. Les convives assis se reculèrent suffisamment pour +laisser s'attabler ceux qui étaient restés debout derrière, et ceux-ci +repus firent place à leur tour à plusieurs sections successives de +soldats de la garde; ces intrépides mangeurs ne tardèrent pas à faire +table nette, mais la chaleur devint gênante par suite de l'entassement +de tant de monde.</p> + +<blockquote class="footnote"><p><a id="footnote18" + name="footnote18"></a><b>Note 18: </b><a + href="#footnotetag18">(retour)</a> Les Engerras Assallafis ont seuls + le droit de mettre la main au plat et en répartissent le contenu.</p> +</blockquote> + +<p>Les mimes et les bouffons commencèrent leurs facéties; les poétesses, +leurs longues tresses de cheveux leur ballant sur les joues, les veines +du cou gonflées, effrontément appuyées sur les épaules des soldats, +entonnèrent leurs vocalises stridentes, qu'elles terminaient par des +distiques sur les plus braves combattants.</p> + +<p>On rappela à Monseigneur que deux notables, envoyés d'Ilma, étaient +arrivés depuis le matin; il les fit introduire, les accueillit +courtoisement et recommanda à l'échanson de veiller à ce qu'ils ne +manquassent de rien. Il se fit un demi-silence, et deux trouvères, +s'accompagnant de la guzla, chantèrent en langage relevé les victoires +du maître et les prouesses de quelques-uns de ses familiers. Attila +recevant les ambassadeurs romains à la fin d'un repas, deux Scythes +s'avancèrent et célébrèrent les victoires de leur chef.</p> + +<p>Les têtes s'échauffaient de plus en plus, le bourdonnement des +conversations allait croissant, lorsque soudain le silence se fit, les +huissiers dégagèrent l'entrée, et nous vîmes sur la place un cavalier en +tenue de combat qui parcourait ventre à terre une vaste arène formée par +des rangs compactes de soldats. Il arrêta court au bas-bout de la table, +et javelot et bouclier haut, il débita son bardit ou thème de guerre, +qu'il interrompit plusieurs fois pour galoper autour de l'arène. Son +cheval, échauffé à l'avance, revenait la bouche sanglante et pantelant, +heurtait la table ou foulait quelque convive. Cet énergumène eut bientôt +monté les esprits à son diapason: d'autres se présentèrent +successivement, les uns seuls, d'autres à la tête de petites troupes ou +accompagnés de fusiliers qui appuyaient de décharges les discours de +leurs maîtres.</p> + +<p>Trois ou quatre heures se passèrent à suivre ces représentations +militaires, auxquelles les Éthiopiens se plaisent particulièrement la +veille d'une bataille. Les uns profitaient de la circonstance pour +réclamer contre les oublis ou les partialités dont ils se disaient +victimes; d'autres s'engageaient à une action d'éclat pour mériter +quelque faveur demandée depuis longtemps; des rivaux convenaient +publiquement de régler leur différend de telle ou telle manière, selon +que l'un ou l'autre se distinguerait le plus durant la bataille: duel +utile au moins à la communauté, puisqu'il se décide au détriment de +l'ennemi, et rappelle les duels analogues entre légionnaires romains.</p> + + +<p>Le Prince fit dire à un vieux fusilier de sa garde, qui avait jadis +tué un lion, d'aller figurer à son tour dans l'arène, et l'apparition de +ce soldat indiqua la clôture de la fête: car lorsqu'un homme qui a tué +un lion vient débiter son thème de guerre, ou ne peut se présenter après +lui, à moins d'avoir accompli plus de faits d'armes et tué également un +lion. Pendant que le vétéran achevait, on fit évacuer les tentes, et le +Prince, fatigué de toute cette représentation, se retira dans sa hutte.</p> + + +<p>De son côté, Birro Guoscho avait présidé un repas analogue pour ses +gens, et jusqu'à dix ou onze heures du soir, des décharges se firent +entendre par ci par là dans le camp; c'étaient des chefs qui, après +avoir assisté au festin du Dedjazmatch, faisaient banqueter aussi leurs +propres soldats.</p> + +<p>Nous nous remîmes en marche le lendemain. Le Prince envoyait message +sur message au Lidj Ilma et à son frère Mokouannen, pour les engager, +s'ils ne se décidaient pas à licencier leur armée et à prendre refuge +auprès de lui, à la conduire du moins dans les Kouallas de leur province +du Kouara. Il obéissait, disait-il, à des exigences politiques, +momentanées sans doute, et il les suppliait de lui éviter, n'importe par +quel moyen, la nécessité de les combattre. Mais les jeunes princes, +enivrés par la confiance de leurs troupes dans la victoire, ne +répondaient que par des défis. J'étais présent lorsqu'il leur expédia le +message suivant:</p> + +<p>«Qu'avez-vous donc fait des vieux conseillers de votre père, que vous +m'adressiez ainsi des paroles provocantes, à moi, votre meilleur +protecteur? Sachez que le temps modifie les affaires et les relations +des hommes, au point que parfois quelques jours suffisent pour faire +d'un ennemi un ami ou un allié utile. Sachez aussi qu'on n'oublie pas +les blessures faites par la langue, et mettez de la modération à user de +votre fortune.»</p> + +<p>Les fusiliers du Prince et ceux des seigneurs se réunirent au nombre +d'environ dix-sept cents, dans un lieu écarté; leur Bacha ou chef fit +tourner trois fois autour d'eux trois taureaux qu'il égorgea ensuite; +les fusiliers, ayant trempé la gueule de leur carabine dans le sang, +mangèrent les viandes sur place et brûlèrent les issues et les os. Après +ce sacrifice de propitiation, dernier reflet du judaïsme, ils revinrent +au camp en tiraillant; ce qui parut réconforter nos soldats parmi +lesquels, depuis quelques jours, circulaient des rumeurs propres à +ébranler leur confiance dans nos forces.</p> + +<p>Nos espions nous apprirent que le Lidj Ilma était encore à une bonne +journée de marche, qu'il faisait reposer son armée et comptait nous +offrir la bataille le surlendemain, samedi; c'était le même jour que nos +chefs, réunis en conseil de guerre, avaient choisi. Les croyances +superstitieuses déterminent ordinairement le choix d'un jour de +bataille; tel Dedjazmatch a son jour de prédilection; tel autre suit les +conseils d'un devin, habituellement un clerc, ou obéit à un songe ou à +quelqu'autre présage. Comme nous étions à court de vivres, on décida de +porter le camp à quelques milles plus loin, près d'un village nommé +Konzoula: nous y serions à portée d'un fertile district qui s'étendait +sur notre droite jusqu'au lac Tsana; nos soldats s'y ravitailleraient +sans fatigue et seraient plus dispos pour la bataille.</p> + +<p>Nous arrivâmes à Konzoula le vendredi 24 du mois de Meuskeurreum, +qui, cette année là, correspondait au 4 octobre. Un timbalier annonça la +picorée par un ban; nos gens déposèrent sur le champ leurs bagages selon +la configuration habituelle de nos campements, et ils disparurent dans +la direction indiquée, protégés par quatre cents fusiliers et plusieurs +escadrons de cavalerie.</p> + +<p>Réduits presque exclusivement aux notables, aux femmes et aux hommes +de peine, nous ne songeâmes plus qu'à nous installer. Nous nous +trouvions dans une petite plaine ondulée, herbeuse, et inégalement +partagée par un ruisseau, lequel, de même que les environs, prend son +nom du petit village de Konzoula. Ce ruisseau, large de quatre mètres à +peu près, et profondément encaissé dans les berges fangeuses et accores, +formait pour notre camp une défense naturelle dans la direction de +l'ennemi; circonstance qui avait décidé Birro à choisir ce campement. +Mais on s'aperçut bientôt que le sol détrempé ne pouvait retenir les +piquets de nos tentes; Monseigneur fit mander Birro et Ymer Sahalou, et +décida avec eux de transporter le camp au-delà du ruisseau, et à +l'extrémité de la plaine, où les ondulations du terrain nous +promettaient un sol plus tenace; d'ailleurs, le passage du ruisseau, +pouvait être une cause de désordre sérieux pour nos multitudes, si elles +avaient à l'effectuer le lendemain, ayant l'ennemi en vue. On donna des +ordres en conséquence, et Monseigneur partit avec une quarantaine de +cavaliers pour choisir le nouveau campement.</p> + +<p>Le passage du ruisseau, où nos bêtes enfonçaient jusqu'à la +ventrière, nous ayant retardés pendant plusieurs minutes, nous +reprenions à peine notre chemin, quand nous vîmes une ligne d'environ +soixante cavaliers se détacher d'un petit bois à notre gauche et avancer +rapidement sur nous. C'étaient des éclaireurs ennemis.</p> + +<p>Nous n'étions plus à temps pour repasser le ruisseau. Un monticule +sur notre droite nous offrait une bonne position pour attendre du +renfort de notre camp, qui n'était éloigné tout au plus que de 800 +mètres: mais l'ennemi se dirigea de façon à nous en interdire l'accès. +Huit des nôtres se dévouèrent pour l'arrêter au moins quelques instants; +il détacha contre eux une quinzaine d'hommes et continua à toute bride +dans la direction du Prince. Nos huit cavaliers étaient à peine engagés, +que tous nos adversaires tournèrent bride et prirent la fuite. +L'apparition subite de plus de deux cents de nos cavaliers venait de les +surprendre autant que nous: c'était le vigilant Ymer Sahalou qui, ayant +vu l'ennemi, arrivait à point pour nous dégager. Nos adversaires, +excités par la vue du gonfanon du Dedjazmatch, étaient tellement +préoccupés de la riche proie que nous leur offrions, qu'ils ne +s'aperçurent de l'approche d'Ymer que juste à temps pour lui échapper à +grand'peine et disparaître sous bois. Encore un peu ils eussent enlevé +le Dedjazmatch; car plus de la moitié de son escorte était composée de +chefs âgés, déshabitués des coups main depuis leur accession à des +postes élevés. Nos huit cavaliers, dont le dévouement contribua pour une +bonne part à nous éviter cette disgrâce, n'eurent que deux chevaux +blessés.</p> + +<p>En accourant à notre secours. Ymer avait expédié des cavaliers pour +avertir nos picoreurs de l'approche de l'armée ennemie. Il avait +également fait prendre une tente: quatre cavaliers la portaient par les +quatre coins. À tout événement, elle fut dressée immédiatement comme +point de ralliement. Nos gens du camp nous rejoignirent pêle-mêle, et +nous ne tardâmes pas à voir un gros corps d'infanterie sur le +couronnement d'un petit deuga en face de nous: c'était la tête de +l'armée ennemie. La bataille allait être inévitable.</p> + +<p>Heureusement le cri d'alarme des messagers d'Ymer, répété d'éminence +en éminence, avertissait nos picoreurs; ils accouraient déjà, formant +sur nos derrières de longues files ondulantes qui, d'instants en +instants, augmentaient notre nombre. On commença à former les rangs à +environ 200 mètres en avant de la tente du Prince; derrière régna une +confusion inexprimable. Quant à moi, après avoir dit à mes cinq +rondeliers, mes seuls vassaux, de prendre rang où ils voudraient, je me +tins près de Monseigneur, sans autre soin que celui d'apaiser mon cheval +qui bondissait, chauvissait des oreilles et aspirait le tumulte de tous +ses nasaux.</p> + +<p>On allait, on venait, on courait, on s'appelait; les cris, les +adieux, les lazzis, les invectives, les chants et thèmes de guerre +s'entrecroisaient de toutes parts. Les derniers venus cherchaient à qui +confier leur toge; des femmes s'agitaient en tous sens. Ici, la +concubine de quelque seigneur, assise sur un culbutis de bagages, +oubliait de voiler son joli visage contracté d'effroi.</p> + +<p>«Ne crains rien, lui disait un soldat en passant, tu es trop belle +pour avoir choisi un imprudent.»</p> + +<p>Une autre, se frappant la poitrine et pleurant, invoquait à haute +voix saint Georges et Notre-Dame de Bon-Secours.</p> + +<p>Une autre, le regard fixé sur quelque bande, s'écriait: «Mon bon +maître, mon orgueil, que Dieu vous garde en ce jour; toi, Notre-Dame, +protége mon corps en lui!»</p> + +<p>Des groupes de servantes, les poings sur les hanches, regardaient de +tous leurs yeux, défendaient contre les voleurs leurs ustensiles et +paquets; quelques-unes, gourdes en mains, offraient à boire aux +passants; d'autres, court vêtues, la toge enroulée en ceinture, allaient +se porter résolument derrière les hommes en ligne, prêtes à désaltérer +et à secourir les blessés. Des amis s'entredisaient à distance: «Bonne +journée et au revoir!»</p> + +<p>Quelques prêtres, une petite croix de bois à la main, allaient çà et +là en marmottant des oraisons; des cavaliers s'arrêtaient, et, sans +quitter la selle, courbaient la tête, en disant:</p> + +<p>«Père, absolvez-moi!»</p> + +<p>Une grosse servante demanda aussi l'absolution, et, voyant qu'on la +donnait de préférence aux hommes, elle empoigna le prêtre par la toge et +lui cria sous le nez:</p> + +<p>«Mon père, gare à vous, je vous laisse tous mes péchés sur le dos; je +vais au combat, moi!»</p> + +<p>Plus loin, une bande de six ou sept cents rondeliers rejoignaient au +pas de course; ils posaient à terre boucliers et javelines, resserraient +leurs ceintures et ceinturons, et, alestis pour le combat, repartaient +pleins d'entrain, pour grossir le front de bataille, ayant en tête un +coryphée chantant un refrain guerrier.</p> + +<p>Un gros homme à pied s'en allait, effaré, demandant où était son +cheval.</p> + +<p>«Mais tu es dessus, bonhomme, lui répondait-on en riant: va, va, tu +l'as bridé par la queue.»</p> + +<p>Les goujats entassaient en monceaux les toges des combattants. Les +pages étaient partout, criaillant, observant la contenance de chacun, et +tâchant de surprendre quelque cheval ou quelque mule de selle, pour +l'enfourcher et se porter, pendant le combat, partout où il se +présenterait quelque bon coup à faire. Quelques-uns de ces enfants, la +toge enroulée autour du bras gauche en guise de bouclier, et une petite +javeline à la main, nus et grelottant, allaient se poster à +l'arrière-ligne, rappelant ainsi les habitudes des enfants de la Grèce +ancienne.</p> + +<p>Certains rondeliers, d'une intrépidité reconnue, se rendaient à leur +poste, en se carrant et en brandissant leur javeline; d'autres s'en +allaient, chacun roulant un air guerrier qu'il interrompait pour +s'écrier:</p> + +<p>«<i>Hammarr zorroff!</i> Ô moi, fils de gentille mère! Voici enfin +l'heure des vrais lurons, ma seigneurie, à moi, porte haillons!»</p> + +<p>Ou bien:</p> + +<p>«Zorroff! Ne suis-je pas l'épervier des batailles? venez, venez, mes +vautours, vous n'attendrez pas, je vais vous faire de la nourriture.»</p> + + +<p>Ils ne reconnaissaient personne, ils n'entendaient plus, ils +savouraient déjà l'ivresse de la bataille. On frissonnait de plaisir en +les voyant, comme aussi lorsque passaient les Tacho-Negoussé, les +Chalaka Beutto, et Gouangoul-Abrouïé, Gouomté-Kassa, Hallé-Aleltou, +Beutoul-Andawa, Haïlou-Mariam, Chalaka Guebré-Mikaël, Birro Guébia, +Andawa-Libo, Tacho-Méniwabe, Gouxa Faradé et le sanguinaire +Gouolemdatch, tous cavaliers célèbres, redoutés au loin; les uns muets, +livides et sinistres sur leur selle; les autres ricanant et mâchonnant +leur thème de guerre. Tous avaient le brassard d'honneur au poignet +droit; quelques-uns portaient une pèlerine de guerre faite en crinière +de lion; d'autres s'en allaient les épaules et la poitrine nues. Les +chevaux dénotaient la résolution des maîtres. Les poétesses proclamaient +ces rudes hommes, les interpellaient et accolaient à leur épithète de +tendresse familière:</p> + +<p>«Ô ma prunelle, disait l'une, je veux mourir d'amour pour toi; ma +verve s'épuisait, mes chants finissaient; oui, gentil fils de ma mère, +ravives-en les sources.»</p> + +<p>Ou bien, s'adressant à son cheval:</p> + +<p>«Va, va, mon aigle; que Dieu te renforce les ailes!»</p> + +<p>Une autre criait:</p> + +<p>«Enfants de la javeline, attention! je suis ici pour démêler les +braves et compter les coups!»</p> + +<p>Ou bien, frappant vigoureusement sur l'épaule de quelque soldat à +tournure martiale, elle lui disait:</p> + +<p>«Je suis ta sœur, moi! ton amie; ne rugis pas encore, ô mon +léopard, tu me fais peur! Cache-moi ta javeline dans les côtes d'un +ennemi.»</p> + +<p>Un trouvère chantait:</p> + +<p>«Lâches, retirez-vous; c'est l'heure des mâles! fils de la femme, +arrière! restez aux bagages, lèchez écuelles et marmites, et ne troublez +pas le banquet des vautours, la fête des véritables fils d'hommes! Ô mes +lanceurs intrépides, mes cavaliers ailés, faites vos trouées, frayez la +route à notre seigneur et roi Guoscho; il veut passer et repasser à +travers cette peautraille là-bas; car saint Jacques lui a fait signe. +Allez, mes pourvoyeurs de chacals et d'hyènes! Courage, mes entêtés, mes +dompteurs d'hommes! Ouvrez les sources sanglantes! À vous les viandes de +choix, et vous boirez à plein hanap l'hydromel des braves!»</p> + +<p>Quelque soldat lui criait:</p> + +<p>«Ho! là-bas! croque-lardon, mâche-laurier, écarquille ton œil, +dresse ta crête et regarde-moi bien; je vais te donner matière à +coqueriquer tes vers tout le reste de tes jours!»</p> + +<p>Ou bien:</p> + +<p>«En voilà assez; rimailleur, allumeur de combats! Vois-nous faire +seulement et garde bien les servantes!»</p> + +<p>Le Dedjazmatch était encore assis sur son alga à la porte de la +tente; il parcourait d'un regard préoccupé les lignes de ses troupes, la +position de l'ennemi et les terrains intermédiaires. Devant lui, une +trentaine de chefs, debout, appuyés sur leurs javelines et les yeux +suspendus aux siens, attendaient ses derniers ordres. Les gouttes de +sueur qui, malgré la fraîcheur de l'air, perlaient sur son front, +donnaient à connaître sa violente contention d'esprit; néanmoins, comme +toujours, sa contenance était digne et mesurée. Ymer Sahalou vint le +prévenir que l'ennemi s'établissait en force sur notre gauche, à couvert +d'un bois; et au moment de repartir, il me fit signe d'approcher:</p> + +<p>—Tu es seul, dit-il, viens te ranger avec moi; mais préviens +Monseigneur.</p> + +<p>Je passai derrière l'alga; le Prince ne m'entendit pas, et je me +permis de lui toucher le coude. Il se retourna en fronçant le sourcil, +mais il me dit en souriant et avec le calme d'un entretien ordinaire:</p> + + +<p>—Non, tu resteras avec moi; n'est-ce pas le moment de me +garder?</p> + +<p>Et d'un signe de tête il congédia Ymer, qui repartit au galop en +disant: «Que Notre-Dame nous réunisse ce soir!»</p> + +<p>Il pouvait être deux heures après midi; le soleil était radieux, le +ciel sans nuage, l'air embaumé, et la campagne toute souriante, en fête +du printemps.</p> + +<p>Nos phalanges désormais au complet s'avancèrent en masse à une +centaine de mètres plus loin, et s'alignèrent au pied d'une montée +parsemée de buissons et de blocs de roches qui conduisait au plateau +couronné par l'armée ennemie. À mi-chemin, un large ressaut formait une +plaine moitié couverte de moissons d'orge, et bornée sur notre gauche +par un petit bois qui s'étendait jusqu'au plateau.</p> + +<p>Monseigneur monta à cheval, et suivi seulement de son servant +d'armes, de deux autres cavaliers et de moi, il parcourut notre front de +bataille.</p> + +<p>Ymer Sahalou commandait notre aile gauche, Birro l'aile droite et +Monseigneur le centre. Les fusiliers disposés en tirailleurs se tenaient +à une dizaine de mètres en avant du front de bandière, composé de +rondeliers, formés sur une profondeur qui variait de douze à vingt +hommes. Les cavaliers, selon la nature du terrain devant eux, se +tenaient en pelotons ou en ligne, mais sans ordre régulier; les chefs et +les notables étaient presque tous au premier rang. Notre aile gauche +comptait environ sept mille hommes; supposant que l'ennemi profiterait +du bois pour le prendre par son flanc gauche, Ymer Sahalou avait formé +son infanterie en trois corps échelonnés; les deux derniers avaient +ordre d'obliquer à gauche et de façon à s'assurer du bois, pendant +qu'avec le premier corps il irait droit à l'ennemi. Il avait massé sa +cavalerie, forte d'environ huit cents chevaux, sur sa droite, en +arrière, afin qu'elle pût au besoin appuyer notre centre, séparé de +l'aile gauche par une distance d'environ cent vingt mètres.</p> + +<p>Notre centre était composé de deux masses profondes d'infanterie, à +environ quatre-vingts mètres l'une devant l'autre, flanquées sur la +droite d'un millier de chevaux. Une réserve d'environ six cents +fantassins et d'autant de cavaliers, sous le commandement du premier +Sénéchal, avait ordre de suivre en se maintenant à une portée de fusil. +L'aile droite, distante de notre centre d'environ trois cents mètres, se +composait d'environ cinq mille lances. Birro avait formé ses rondeliers +en un seul corps et disposé ses seize ou dix-sept cents cavaliers de +façon à en dissimuler une bonne partie derrière l'infanterie et derrière +des broussailles, où plus de quatre cents attendaient pied à terre qu'il +vînt prendre leur commandement, et tenter avec eux de tourner la gauche +ennemie. On voit que notre cavalerie de l'aile gauche, du centre et de +l'aile droite était placée de façon à agir en oblique: cette disposition +avait été prise dans la prévision que le bois permettrait à l'aile +droite ennemie une résistance tenace. En conséquence, Ymer avait ordre +de prendre l'offensive en même temps que nous, mais l'offensive prise, +de chercher seulement à se maintenir sur son terrain, pendant que toute +notre cavalerie, à l'exception de la réserve, chargerait en écharpe le +centre ennemi et sa gauche, où l'on supposait, d'après la présence des +timbaliers, que se tenait le Lidj Ilma avec l'élite de ses troupes. +J'estimai notre armée à vingt-sept mille hommes; personne, du reste, ne +s'inquiéta d'en connaître le chiffre exact. Au dire du Prince, nous +devions avoir plus de six mille cavaliers et dix-sept cents fusiliers; +quant au nombre des fantassins, il n'avait pas de données plus certaines +que les miennes.</p> + +<p>Le Dedjazmatch passa rapidement sur le front de bataille, en faisant +de brèves recommandations, et saluant amicalement quelques hommes +d'élite. Nous trouvâmes Ymer Sahalou gai et expansif; Birro, lui, était +en colère; c'est à peine s'il fit accueil à son père. Le Dedjazmatch se +plaça ensuite entre les deux corps du centre, où l'attendaient ses +timbaliers et trois cents cavaliers environ, chargés de veiller sur sa +personne.</p> + +<p>Les fusiliers, entremêlés de rondeliers, s'avancèrent en tirailleurs +sur toute la ligne; les fusiliers et escarmoucheurs ennemis se +détachèrent à leur rencontre, ce qui indiquait qu'Ilma descendrait au +devant de nous. La plaine intermédiaire allait donc nous servir de champ +de bataille.</p> + +<p>Un long et formidable cri, monotone et triste, s'élevant à notre aile +gauche, gagna de proche en proche toute notre armée: c'était +l'invocation que les Gojamites adressent ordinairement à Dieu à +l'instant du combat, et qui consiste en ces mots: «<i>Dieu! +pardonnez-nous, Christ!</i>» prononcés avec un accent très-prolongé sur +la dernière syllabe des mots qui signifient <i>Dieu</i> et +<i>Christ</i>. Cette supplique mâle et plaintive tout ensemble, ondula +une deuxième et une troisième fois sur tous les rangs, comme ces +sinistres mugissements qui précèdent la tempête. Sur un signe du Prince, +on battit la charge et l'armée partit au pas gymnastique.</p> + +<p>Les masses ennemies, qui s'étaient formées derrière la cime de deuga, +nous apparurent tout à coup sombres, profondes et scintillantes de fer; +elles se déployèrent sur les pentes qui menaient à nous. L'aile droite +formée d'une masse d'infanterie, suivie d'un corps de cavalerie, +descendait le long de la lisière du bois; elle paraissait n'être pas +supérieure en nombre aux troupes d'Ymer, mais son aile gauche, presque +entièrement composée d'infanterie, était numériquement très-supérieure à +notre aile droite, et la dépassait de beaucoup par l'étendue de son +front. Son centre, formé comme le nôtre eu deux corps l'un devant +l'autre, et flanqué de cavalerie des deux côtés, dévalait à notre +rencontre en nombre si grand et avec un entrain et un ordre tels, que la +résolution de nos gens parut un instant refroidie.</p> + +<p>Monseigneur demanda son bouclier et débita son thème de guerre, à peu +près en ces termes:</p> + +<p>—Courage! Me voici! c'est moi qui suis Guoscho, le fils de +Zaoudé, l'enfant du père d'Ipsa! Allez! Allez! Cette journée est à moi! +À moi, Guoscho, fils d'une lignée de rois! Guoscho le descendant de +David, Guoscho le véritable dominateur! Zorroff Guoscho, le fils de ses +œuvres! Le Prince soldat! Confiance, mes enfants! Ils viennent, +ils sont à nous, ils nous appartiennent, car je suis ici, et qu'est-ce +pour moi qu'un ennemi pareil? Ne suis-je pas celui que je suis? La +fortune est mon cheval de combat! Zorroff Guoscho, le généreux, le +prodigue, le vainqueur! Les obstacles reculent devant lui! Il est haut +comme les précipices, il s'avance comme une montagne, il nivelle tout! +Qui arrêtera Guoscho, fils de Zaoudé? J'envoie mes ennemis aux abîmes! +Hammar Zorroff! Les mêlées me nomment leur père et je les caresse comme +mes enfants, car je suis le Guoscho, le vrai seigneur des batailles! +Marchez donc, marchez! marchez!</p> + +<p>Les trois cents cavaliers qui entouraient le Prince débitaient eux +aussi leurs thèmes de guerre; les chevaux ne se possédaient plus, et +l'infanterie poussait à intercadences régulières un long cri caverneux. +Ce mugissement intermittent, sortant avec ensemble de milliers de +poitrines, la batterie veloutée des timbales et les notes soutenues et +vibrantes des trompettes formaient une ouverture de combat la plus +imposante qu'on puisse imaginer.</p> + +<p>Les masses ennemies dévalaient encore la descente, lorsque nous +abordâmes la plaine intermédiaire, où les tirailleurs d'Ilma +escarmouchaient contre les nôtres; la fusillade pétillait sur toute la +ligne. Quelques instants encore, et un cri immense, irrésistible, parti +de toutes les poitrines, sembla confondre le ciel et la terre: c'étaient +les deux armées qui s'entrechoquaient.</p> + +<p>Tout d'abord, un flottement se manifesta dans notre centre, à droite; +le Prince s'y précipita, contint le fléchissement et poussa +vigoureusement le deuxième corps dans la mêlée. Je me trouvai dans le +centre ennemi que commandait le Lidj Ilma. Sa mine distinguée, sa +jeunesse, son bouclier rutilant de vermeil le faisaient reconnaître; il +avait l'air attéré et comme déjà frappé de défaite. Je lui criai: +<i>Aïzo!</i> espèce d'encouragement et d'aman que les soldats donnent +pendant le combat pour rassurer un vaincu, et il me regardait avec +stupeur, lorsqu'un de nos cavaliers lui cria en se précipitant sur lui: +«Qu'il se rende! qu'il se rende!» Et le jeune prince se découvrit en +renversant son bouclier, indiquant ainsi qu'il se rendait.</p> + +<p>Le centre ennemi se débattit encore, mais se morcela devant les +nôtres. À notre aile droite, un instant enveloppée, l'infanterie +compacte de Birro se maintenait solidement, et Birro lui-même, à la tête +de ses cavaliers, prenait l'ennemi en flanc et le refoulait. Notre aile +gauche rompue cédait à une charge impétueuse exécutée par un millier +environ de cavaliers; mais ceux-ci voyant que le centre de leur propre +armée ne tenait plus, tournèrent bride et s'enfuirent en culbutant les +rangs de leur infanterie. On se bataillait encore par ci, par là, mais +notre victoire était désormais assurée. Les fuyards tâchaient de +regagner les hauteurs d'où ils étaient descendus en ordre si imposant, +et nos cavaliers commençaient la poursuite. Je pense qu'au centre, la +mêlée n'avait pas duré plus de dix minutes.</p> + +<p>Je retrouvai le Dedjazmatch; son escorte n'était plus que de huit +cavaliers: tout le reste s'était dispersé pour courir après le butin et +les fuyards. Le Prince allait au pas; son cheval était pantelant. Quant +à lui, la javeline sur l'épaule et le maintien toujours calme et haut, +il arrêtait les violences désormais inutiles de ses soldats vainqueurs.</p> + + +<p>—Déjà fini? lui dis-je; Monseigneur est le bien venu à son +succès!</p> + +<p>À cette formule consacrée, il répondit selon l'usage:</p> + +<p>—Amen; c'est par ton Dieu!</p> + +<p>Il venait de croiser le Lidj Ilma qu'on emmenait prisonnier, et il +lui avait donné l'aman, assurance qui prenait une autre valeur dans sa +bouche que dans la mienne. Nous trouvâmes un détachement ennemi +d'environ cent trente rondeliers qui se rendirent prisonniers au +Dedjazmatch, et un de nos cavaliers fut détaché pour les escorter +jusqu'au camp. Plus loin, un homme à cheveux blancs, sans armes et +courant effaré, vint s'incliner devant le Prince qui, reconnaissant en +lui le Chalaka Tedjaubasse, un des chefs les plus importants de la +maison de Conefo, le rassura par la formule d'usage: «Heureusement, Dieu +t'a sauvé, mon frère!» Quelques années auparavant, le Dedjazmatch, +réfugié à la cour du Dedjadj Conefo, avait contracté des obligations +envers ce Chalaka, qui, avant la bataille, avait un instant laissé +espérer à Birro qu'il se joindrait à lui.</p> + +<p>—Que Monseigneur me protége à cette heure, dit-il, car je dois +avoir bien des ennemis. «Aïzo! lui dit le Prince; tiens-toi auprès de +nous jusqu'au camp.»</p> + +<p>Birro survint; il était seul et il se mit à galoper en rond devant +nous, en criant:</p> + +<p>—Birro! Birro! l'esclave de Guoscho! Birro, le père de Dempto! +de l'isabelle!</p> + +<p>Le teint assombri, les lèvres desséchées, la voix cassée, il +paraissait harassé, et il avait l'air d'un criminel. Son bouclier +pendait à l'arçon; sa lourde javeline était tortuée et sanglante, et sa +ceinture également souillée de sang; sa cotte d'armes de mousseline +blanche, toute déchirée, se collait en pandeloques sur les flancs de +Dempto couvert de boue et d'écume. Comme Monseigneur ne ralentissait pas +son allure, Birro lui dit précipitamment, en guise de thème de guerre:</p> + + +<p>—Monseigneur, voilà comme tes ennemis sont traités par moi, +Birro, ton fils, ton soldat, ton bras, ta javeline! Rappelle-toi que +tant que la poussière n'aura pas recouvert mon corps, tant que Birro +sera au soleil, il en sera, comme tu vois, de tous ceux qui voudront +s'élever contre mon père.</p> + +<p>Puis, décrochant son bouclier et s'inclinant jusqu'à l'arçon:</p> + +<p>—Monseigneur est le bien venu à la victoire, dit-il.</p> + +<p>—Amen! Heureusement, Dieu l'a protégé.</p> + +<p>En nous quittant, Birro reconnaissant le Chalaka Tedjaubasse qui nous +suivait péniblement à distance, lui cria:</p> + +<p>—Ah! roncin, toi aussi, tu as voulu trahir tes maîtres!</p> + +<p>J'eus à peine le temps de prévenir Monseigneur; en deux bonds, il fut +auprès de son fils, qui, le bras levé, allait fendre la tête de +Tedjaubasse.</p> + +<p>—Par ma mort! Birro, laisse donc. Tuer un vieillard!</p> + +<p>Et Birro s'en alla grommelant:</p> + +<p>—Voilà bien mon père! Indulger un vieux fripier d'intrigues +comme ça!</p> + +<p>Le Dedjazmatch fit monter le Chalaka sur un des chevaux d'escorte, et +le pauvre homme, dont la contenance, dans cette extrémité, avait été +très-digne, put se tenir à portée de son protecteur.</p> + +<p>Cependant, les derniers tumultes qui accompagnent l'agonie d'une +bataille s'apaisaient. Nos hommes, chargés de butin, descendaient du +plateau, poussant devant eux les servantes et les serviteurs de +l'ennemi, et l'on emportait nos blessés et nos morts dans la direction +du camp qui nous attendait dans la plaine subjacente. En traversant un +champ d'orge, nous vîmes sur les épis foulés un blessé couché au milieu +de cadavres.</p> + +<p>C'était un bel homme dans la force de l'âge; une blessure à la +poitrine et une affreuse mutilation le retenaient à terre. Il se releva +avec effort sur son coude, et s'écria:</p> + +<p>—Monseigneur! Que Monseigneur ne passe pas sans s'attrister sur +moi! Je suis un de ses hommes, un de ses bons liges. Qu'il voie plutôt: +j'ai donné mon corps pour lui, et mon âme s'en va. Que Monseigneur +entende ce que j'ai à dire, au nom de saint Michel et de Notre-Dame!</p> + + +<p>—Il n'a donc personne pour le relever! dit le Dedjazmatch.</p> + +<p>Et il continua son chemin.</p> + +<p>Le mourant voyant son seigneur passer sans l'écouter, nous enveloppa +tous d'un regard effaré; ses lèvres remuèrent encore, mais on ne +l'entendit plus.</p> + +<p>Des nuages noirs s'entassaient dans le ciel. En approchant du camp, +nous rencontrâmes des troupes de femmes montant au champ de bataille +pour s'enquérir de ceux qui leur étaient chers. À la vue du Prince, +elles poussaient des cris de joie et agitaient les pans de leurs toges, +rappelant l'orarium ou mouchoir que les Romaines agitaient en signe +d'applaudissements; elles nous entouraient, embrassaient nos genoux ou +enlaçaient de leurs bras le cou de nos chevaux.</p> + +<p>Notre camp n'était encore indiqué que par les bagages; la tente du +Prince, la seule dressée, fut bientôt envahie par des hommes de tous les +rangs, venus pour partager la joie de leur maître. Nous apprîmes +qu'aucun de nos hommes de marque n'était mort et que nos pertes étaient +insignifiantes. Beaucoup de chefs ennemis étaient prisonniers; le Lidj +Mokouannen, qui commandait l'aile gauche ennemie, avait pu gagner le +large, mais il était poursuivi de près par les cavaliers de Birro. Rien +ne troublait donc l'allégresse de notre victoire.</p> + +<p>Bientôt éclata un violent orage; les coups de tonnerre se succédaient +rapidement, et la pluie transperça la tente. Un des assistants déploya +sa toge, et quatre soldats la tinrent comme un tendelet au dessus du +Prince. Le Lidj Ilma fut amené devant nous.</p> + +<p>—Dieu t'a heureusement sauvé, mon fils, lui dit le Dedjazmatch. +Il le baisa et le fit asseoir auprès de lui. Ce pauvre jeune homme était +encore tout interdit et palpitant. Monseigneur lui dit en me désignant:</p> + + +<p>—C'est Mikaël; connais-le. C'est mon fils et mon meilleur ami: +tu en feras ton ami aussi.</p> + +<p>Mais comme le prisonnier ne cessait de me considérer avec une +aversion manifeste, je sortis pour le mettre à son aise et aussi pour +revoir mes amis. La boue étant intolérable, j'allai m'asseoir sur mes +bagages. De mes cinq soldats, trois ayant été heureux à la bataille, il +fallut écouter successivement leurs thèmes de guerre. Ils me dirent +qu'ils avaient fait merveille et qu'ils accompliraient des prodiges à la +première occasion. Il est d'usage qu'à tous les degrés de la hiérarchie, +un lige fasse hommage à son seigneur de ses succès militaires. J'eus +ainsi la gloire de confirmer mes trois hommes dans la possession de +quelques loques, boucliers, sabres et javelines pris à l'ennemi. Sur +leur ordre, les prisonniers qu'ils avaient faits s'inclinèrent en +grelottant, et selon l'usage je dis: «Aïzo» aux uns et aux autres. Ce +mot dont l'emploi est multiple, signifiait pour les prisonniers qu'ils +étaient désormais en sûreté, et pour leurs loquaces capteurs que je les +encourageais à continuer leurs prouesses. Il fallut ensuite écouter +thème de guerre sur thème de guerre, que des clients, des amis ou ceux +qui cherchaient à le devenir venaient débiter devant moi, en me faisant +aussi hommage de leurs succès: démarche regardée comme un honneur rendu +à celui qu'on traite ainsi à l'égal de son propre Seigneur. Un de mes +hommes prétendait avoir pris à l'aile gauche trois fusiliers, mais +Ymer-Sahalou les lui avait enlevés, disait-il. De pareils faits se +présentent fréquemment: les armes à feu prises à l'ennemi revenant de +droit au Prince, les chefs surtout mettent de l'émulation à lui en +rapporter le plus possible. J'allai donc à la recherche d'Ymer. Il +était, lui aussi, assis sur des paquets, en plein air, se réjouissant au +milieu de son monde; il avait fait à lui seul plus de deux cents +prisonniers. Je mis tous les ménagements possibles à lui dire le motif +de ma visite; mon soldat, lui, enhardi par ma présence, parla haut et +dur: Ymer se défendit de l'avoir jamais vu; mon homme offrit de lui +déférer le serment, mais je crus bien faire de me désister en son nom. +Pour effacer l'impression que pouvait m'avoir laissée ce litige, Ymer +eut la bonté de m'envoyer, bientôt après, un message bienveillant et +deux belles carabines ornées d'incrustations en or, pour me prouver, +disait-il, qu'en tout cas, la cupidité ne l'aurait pas incité à agir +comme le disait mon soldat. Je renvoyai ce présent avec une réponse +faite pour dissiper tout nuage entre nous.</p> + +<p>Cependant la pluie menaçait encore, l'eau ruisselait de tous côtés et +les boues étaient telles qu'on ne pouvait allumer les feux. On se décida +à se transporter à un kilomètre environ sur les terrains ondulés où +Monseigneur avait eu l'intention d'établir notre camp, lorsque l'ennemi +nous était subitement apparu.</p> + +<p>Nous y arrivâmes à la nuit tombante: à peine quelques chefs +purent-ils faire dresser leurs tentes; les soldats ne purent se hutter. +La pluie recommença et persista jusqu'à l'avant-jour. La nécessité de +surveiller les prisonniers fit que presque tout le monde resta les armes +à la main; ceux qui avaient à garder des chefs importants les +attachaient au moyen de leur ceinture; chacun dut tenir son cheval par +sa longe; personne n'avait eu le temps de manger et beaucoup étaient à +jeun depuis la veille. Néanmoins, l'entrain des soldats ne se démentit +pas; la pluie, la froidure, l'obscurité, la fatigue et la faim réunies +ne purent dompter leur gaieté. On se serrait les uns contre les autres, +en s'abritant de son bouclier ou de quelque ustensile de campement, et +les passe-temps les plus variés se succédèrent sans interruption: des +cavaliers revenaient par petites troupes de la poursuite des fuyards: on +les bernait au passage; le Lidj Mokouannen fut ramené vers le milieu de +la nuit. Ceux qui avaient perdu leur servante, leur femme, leur cheval +ou leur âne, circulaient en proclamant leur signalement et terminaient +leur criée par une malédiction pour ceux qui, pouvant donner des +renseignements, ne les donneraient pas. Ces appels provoquaient des +facéties et brocards.</p> + +<p>L'un entonnait un chant militaire, un autre le parodiait. Ici, deux +amis simulant une querelle se galvaudaient au milieu des rires; là, +quelque boute-entrain, recourant à cette source éternelle de comédie, +improvisait un oariste où il donnait le beau rôle au mari. Les femmes +réclamaient de tous côtés, les hommes soutenaient leur champion, des +bordées de paroles s'ensuivaient, et, soit dit à l'honneur des +Éthiopiennes, les servantes même les mieux languées se taisaient +confuses devant la faconde de leurs adversaires. Les redoublements de la +pluie formaient comme les intermèdes de ces saynètes conduites avec une +verve grossière parfois et parfois aussi du meilleur comique. Tant est +que cette nuit incommode, mais doublée d'une victoire, passa légèrement +sur nous; seulement, de loin en loin, on entendait les sinistres +ricanements des hyènes qui se repaissaient sur le champ de bataille.</p> + + +<p>Le soleil se leva sans nuage; on se réchauffa, on se détendit un peu, +et chacun fit l'inventaire de ses comestibles; la plupart les +partagèrent avec leurs prisonniers. Les pâtureurs, munis de leur lopin +de nourriture, nous débarrassèrent de tous les animaux; les bûcherons et +les coupeurs d'herbe partirent dans toutes les directions; les hommes de +corvée allèrent à la recherche des matériaux pour les huttes, et bientôt +elles s'élevèrent partout selon l'ordre accoutumé de nos campements.</p> + + +<p>Dès ce moment, le démon de la chicane sembla régner. De tous côtés, +des plaideurs, debout et la toge drapée comme en présence du souverain, +avocassaient chaleureusement devant des hommes assis en demi-cercle et +formant les plaids. Un soldat faisant fonctions d'huissier, se tenait +entre les parties, réglait leurs plaidoiries, introduisait les témoins, +recueillait les jugements des assesseurs, faisait la police de +l'audience, et, en cas d'appel, conduisait immédiatement les plaideurs +en cour supérieure.</p> + +<p>De nombreux auditeurs se pressaient avidement à ces plaids qui, à +juste titre, intéressent si fort les Éthiopiens. Les questions débattues +étaient palpitantes; c'était le contentieux de la bataille qu'on +s'empressait de régler avant le renvoi des prisonniers, dont les +témoignages sont souvent nécessaires.</p> + +<p>Dans les batailles entre chrétiens, les Éthiopiens n'ayant pour se +reconnaître ni uniforme, ni armement distinct, il leur arrive +quelquefois de prendre des ennemis pour des gens de leur propre parti; +mais bien plus souvent, des soldats revenant bredouille et voyant passer +un des leurs avec une prise, feignent de se méprendre et lui enlèvent +butin et prisonniers. Ces <i>arracheurs</i>, comme on les appelle, +donnent lieu parfois à des collisions déplorables: de part et d'autre, +les camarades accourent, on se blesse, on se tue, et les procès +criminels surgissent ainsi de la victoire. De plus, comme à l'exception +des armes à feu, du parasol, du gonfanon et des timbales de l'ennemi, +qui reviennent de droit au chef de l'armée, tout soldat devient sauf la +confirmation de son seigneur, le propriétaire légitime de tout ce dont +il s'empare, le dépouillement de toute une armée ne s'effectue pas sans +fournir des sujets de litige.</p> + +<p>D'après la coutume, l'éléphant, le lion, le buffle ou tout autre +animal, tué à la chasse, appartient à celui qui en a tiré le premier +sang. Il en est de même au combat entre hommes. Si un ennemi est blessé +par plusieurs, sa personne et son équipement reviennent à celui qui l'a +blessé le premier, lui ou son cheval. Si l'on frappe le cavalier de +façon à ce qu'il vide la selle, son cheval appartient au premier qui le +saisit, à moins que le sang du blessé ne soit marqué sur le cheval ou le +harnais, auquel cas le cheval devient la propriété de l'auteur de la +blessure. Il est arrivé qu'un prisonnier sans blessure ait demandé qu'on +lui fit une légère écorchure, afin de rendre sa prise indiscutable. +Celui qui s'empare des timbales, ordinairement au nombre de +quarante-quatre, sanglées sur vingt-deux mules qui portent autant de +timbaliers en croupe, doit piquer la timbale maîtresse, et pour plus de +sûreté la mule qui la porte; les équipages, les mules et les timbaliers +deviennent alors sa propriété, jusqu'au moment où il aura l'honneur de +les remettre au chef de l'armée. Le picoreur qui s'empare de plusieurs +têtes de bétail doit piquer un des animaux, de façon à ce que le sang +paraisse: ce sang protége légalement toute sa prise contre les +prétentions éventuelles des survenants. De plus, l'habitude d'énumérer +ses prouesses dans un thème de guerre et la grande importance qu'on +attache au droit de s'appliquer les épithètes honorifiques de +<i>Nekaïe</i>, <i>Zorroff</i>, <i>Hammar Zorroff</i> et autres, +indiquant le nombre de javelines qu'on a reçues de l'ennemi, font que +chacun cherche à rendre incontestables ses faits de guerre, et, à cet +effet, le témoignage des prisonniers devient souvent nécessaire.</p> + +<p>Quant à ceux-ci, leur position extra-légale n'est que momentanée. +Avant même la publication du ban qui les libère, ils rentrent dans le +droit commun: ils peuvent intenter contre leurs vainqueurs une action +criminelle, et dans bien des cas même une action civile; seulement, +l'action doit être patronée par quelqu'un faisant partie du camp +vainqueur, et le respect du droit est tel que nul ne se refuse à +accorder ce patronage.</p> + +<p>Comme on l'a vu, tout combattant doit rendre compte à son seigneur +direct de son butin et de ses prisonniers; c'est dans cet esprit qu'il +lui en fait hommage publiquement, en lui débitant son thème de guerre. +S'il a fait prisonnier un homme de marque, il le remet à son seigneur, +qui à son tour en doit compte à son chef; et si les dépouilles sont trop +disproportionnées à la condition du capteur, le seigneur lui donne en +échange une gratification conforme à sa position. Détourner ou céler les +personnes ou les valeurs quelconques prises à l'ennemi, constitue un +acte de félonie. Si un prisonnier est accusé d'un crime ou d'un délit +antérieur à la bataille, l'accusateur donne connaissance au capteur, +devant témoin, de son accusation; et si le prisonnier parvient à +s'échapper, le capteur encourt personnellement la peine qu'entraîne le +crime commis, fût-ce un meurtre. Le prisonnier ainsi accusé doit passer +de mains en mains jusqu'au seigneur dont la juridiction est compétente. +Enfin, celui qui relâche un prisonnier avant d'y être autorisé par le +ban du chef d'armée, commet une félonie et peut être rendu responsable +de tous les méfaits attribués au fugitif.</p> + +<p>La coutume tolère la mise à rançon d'un prisonnier, et à cette fin +l'emploi même de la torture: mais les mœurs atténuent cette +rigueur, au point qu'il est rare qu'on y ait recours, si ce n'est +lorsque le prisonnier se trouve dans un cas exceptionnel et aggravant. +Si parmi les prisonniers il se trouve des transfuges, les hommes de +marque sont condamnés, selon les cas, à avoir le pied ou le poignet +coupé, ou à payer une rançon et quelquefois à subir auparavant la peine +du fouet, ou bien encore à la détention. Quant aux transfuges de peu +d'importance, on les relâche, à moins toutefois que leur désertion n'ait +été accompagnée de circonstances particulières. Le chef de l'armée +désigne les prisonniers qu'il veut garder; les autres sont renvoyés dans +les vingt-quatre heures: l'usage est de ne leur laisser que la culotte +et le cordon de soie, signe de leur baptême. Il arrive quelquefois qu'un +soldat est assez âpre pour échanger sa vieille culotte contre celle d'un +prisonnier; mais un pareil acte l'expose aux injures de ses camarades. +La fortune la plus inconstante est souvent celle qui pervertît le moins. +Les soldats éthiopiens sont convaincus de la versatilité des positions, +et cette croyance contribue à les moraliser jusque dans l'ivresse de la +victoire, et à les rendre cléments envers les vaincus. La fréquence même +de leurs guerres, presque toutes intestines, en atténue les rigueurs. Un +parent, un ami ou un ami de leurs amis peut leur tomber sous la main, et +un acte gratuitement sanguinaire amènerait des vengeances. On voit des +vainqueurs et des vaincus se reconnaître, s'embrasser, s'informer avec +sollicitude de leurs récents adversaires ou s'interposer auprès d'un +compagnon afin d'améliorer le sort de quelque ami. Des seigneurs et même +des soldats pauvres renvoient quelquefois de nombreux prisonniers sans +toucher à leurs vêtements, à leurs montures et même à leurs armes. D'un +autre côté, si ces jours mettent souvent en lumière de nobles +sentiments, quelques hommes de guerre de tous les rangs usent +brutalement et dans toute leur étendue des droits du plus fort.</p> + +<p>Nos prisonniers, dont le nombre dépassait 30,000, ayant pris la +permission de leurs capteurs, circulaient librement dans le camp, se +cherchaient entre eux, se racontaient leurs aventures ou causaient +familièrement avec les nôtres, qui, de leur côté, se montraient pleins +d'égards. L'ignorance où les hommes vivent les uns des autres fait le +plus souvent les premiers frais de leur hostilité. Il n'est tel que de +pratiquer les gens, de s'entre-mesurer: toute science conduit à quelque +forme de l'amour.</p> + +<p>Nous nous fîmes raconter par les prisonniers ce qui s'était passé +chez eux avant la bataille. Sachant que nous étions campés près de +Konzoula, avec l'intention de les attaquer le samedi, ils s'étaient +imaginé que le choix de ce jour dépendait de quelque incantation dont +j'étais l'auteur, et, pour tâcher de nous surprendre et de contrecarrer +mes maléfices, ils avaient résolu au dernier moment de nous livrer +bataille le vendredi. À cet effet, ils s'étaient portés à Konzoula, +comptant y laisser leurs bagages et nous assaillir avec toutes leurs +forces. Enorgueillis du reste par leur supériorité numérique et le +prestige militaire qu'ils exerçaient, ils n'avaient pas douté de la +victoire. Leur irritation contre nous était telle, qu'ils étaient +convenus de ne faire quartier qu'à un petit nombre, et, dans ce but, ils +avaient mis un signe distinctif à leurs fourreaux de sabre, afin de se +reconnaître plus sûrement dans la mêlée. Surpris autant que nous de nous +rencontrer à Konzoula, ils furent obligés d'accepter le combat avant +l'arrivée de leur arrière-garde, forte de 4,000 hommes.</p> + +<p>Les prisonniers nous donnèrent également la raison de l'empressement +extraordinaire que, depuis la veille, ils mettaient à me voir. Je +passais à leurs yeux pour un magicien sans pareil: mes sortiléges +avaient suspendu la crue de l'Abbaïe lors de notre retour de chez les +Gallas; le pleur commencé lors de la maladie de la Waïzoro Sahalou, et +dispersé par mon ordre, faisait dire aux nouvellistes que, revenant de +la chasse au sanglier quand on portait la princesse en terre, j'avais +arrêté le convoi et ressuscité la morte; c'était moi enfin qui avais +déterminé Monseigneur à accepter l'investiture du Dambya, en consultant +la clavicule de Salomon, et en garantissant la victoire au moyen de mes +manœuvres cacodémonologiques. Le Lidj Ilma ayant promis une grosse +récompense à qui le déferait de moi, plusieurs fusiliers et cavaliers de +renom s'étaient chargés publiquement de le satisfaire: entre autres un +centenier des fusiliers de sa garde, qui déjouerait, disait-il, tous mes +maléfices, en faisant le signe de la croix sur la balle qu'il mettrait +dans son infaillible carabine; et il s'engageait, s'il me manquait, à +revêtir, un jour de festin, la tunique d'une servante de cuisine et à +porter un plat sur la table de son maître. Ma bonne fortune m'avait fait +rencontrer ce centenier à la fin de la mêlée, au moment où un des nôtres +allait l'achever d'un second coup de sabre; j'avais jeté mon cheval +entre les deux et contraint notre soldat à l'emmener prisonnier. Il +devint un de mes clients les plus assidus, et je le fis placer +honorablement dans la maison de Monseigneur. Il se fit bravement tuer à +son service. Quelque temps après la journée de Konzoula, on racontait +encore dans le Dambya qu'un instant avant la bataille j'étais passé, en +compagnie de Monseigneur, sur le front de l'armée, une torche allumée +dans chaque main, en annonçant que j'allais charger en tête, et que, si +celle de la main droite s'éteignait, notre victoire serait péniblement +acquise et l'on devrait se maintenir les uns contre les autres, jusqu'à +ce que ceux qui étaient décrétés de mort parmi nous eussent accompli +leur destin; que si, au contraire, celle de gauche s'éteignait, il +fallait s'empresser d'avancer, afin que pas un de nos ennemis ne pût +nous échapper. Ces bruits étaient loin de trouver créance auprès de tout +le monde, et cependant chacun les répétait. Il ne faudrait pas conclure +de là à la crédulité excessive et au peu d'intelligence des Éthiopiens; +en tous pays, les propositions les plus incroyables s'accréditent +aisément, pour un temps du moins. Du reste, ma participation aux +événements quotidiens de la politique du pays et la position que le +Dedjazmatch me faisait à sa cour allaient me faire connaître plus +exactement, surtout en Gojam et dans les provinces environnantes; et +comme c'est souvent sur les pas de l'erreur que la vérité fait son +chemin dans le monde, il était assez naturel que la notoriété dont +j'allais être l'objet commençât ainsi un peu à rebours de la vérité. Mes +amis s'égayèrent beaucoup du caractère fabuleux qu'on m'attribuait et +qui m'expliqua du reste le sentiment d'aversion que le Lidj Ilma avait +manifesté en me voyant.</p> + +<p>Un timbalier proclama l'ordre de relâcher les prisonniers, à +l'exception d'un très-petit nombre de notables, dont le Prince et son +fils jugèrent opportun de s'assurer. Ces malheureux s'assemblèrent par +petites troupes aux abords du camp, selon la direction qu'ils avaient à +prendre pour rentrer chez eux; ils étaient, comme ils le disent +eux-mêmes, équipés en tueurs de serpents, c'est-à-dire un bâton à la +main et sans autre vêtement que leur petite culotte et leur cordon de +chrétienté; pour se garantir du soleil et des mouches, plusieurs se +couvraient de feuillages. Comme d'ordinaire, beaucoup s'enrôlèrent chez +nous; d'autres restèrent chez des parents ou des amis qu'ils avaient +dans notre camp, en attendant un jour plus propice pour regagner leurs +quartiers; car lorsque deux armées ennemies se rapprochent, les paysans +se réunissent en armes pour garder les passages, et ils se vengent +cruellement quelquefois des exactions qu'ils ont subies la veille. Les +Éthiopiens sont d'ailleurs très-curieux, et les paysans les plus +inoffensifs guetteront également les fuyards, souvent même les +hébergeront, pour le seul plaisir d'entendre le récit de la bataille.</p> + + +<p>Dans les annales éthiopiennes, Konzoula figure parmi les batailles +peu meurtrières: on évalua nos pertes à environ 200 hommes tués; on +disait que l'ennemi avait dû laisser 500 hommes sur le champ de +bataille, mais on pensait que nos cavaliers avaient tué un nombre égal +de fuyards.</p> + +<p>Après souper, vers neuf ou dix heures du soir, le Prince se fit +amener les deux fils de Conefo. Il les laissa debout et leur dit:</p> + +<p>—C'est vous, mes enfants, qui vous êtes fait cette triste +situation, et qui de plus m'avez réduit à en être l'instrument. +N'attribuez donc pas à ma rigueur le sort que vous subissez. La +politique du Ras, l'attitude passive du Dedjadj Oubié, uni d'intérêt +pourtant avec votre maison, m'ont forcé de recueillir l'héritage de +votre père, que vous étiez insuffisants à défendre. J'ai cherché à vous +faire comprendre les exigences de nos positions et le meilleur moyen de +les concilier; mais vous avez préféré, à ma sollicitude paternelle pour +vous, les instigations ambitieuses de vos coupables conseillers. Les +mêmes raisons qui m'ont contraint à me porter contre vous m'obligent à +m'assurer de vos personnes jusqu'au jour, prochain sans doute, où vous +reprendrez une position digne de votre naissance. Si le Ras refuse de +vous pourvoir, vous grandirez dans ma maison, avec Tessemma, car vous +êtes comme des fils pour moi aux yeux de toute l'Éthiopie. Le jour où je +me suis décidé à accepter pour Birro le gouvernement du Dambya, j'ai dû +prévoir ce moment pénible, et si je rappelle vos fautes, c'est pour vous +dire que je vous pardonne, et que nul plus que moi ne s'efforcera de +rétablir votre fortune. Avant d'avoir atteint âge d'homme, vous en +subissez les rigueurs, mais mon affection pour vous saura les adoucir; +montrez néanmoins, par votre contenance, que vous êtes les dignes fils +de Conefo, et vos fers seront légers à porter.</p> + +<p>Sur un signe du Prince, on fit entrer un forgeron. Les chaînes qu'il +tenait sous sa toge grincèrent; les deux frères s'entre-aidèrent du +regard et baissèrent la tête, le Lidj Mokouannen l'œil sec, et le +Lidj Ilma, tout gonflé de larmes. On les fit asseoir par terre, et on +leur fixa à chacun une chaîne au poignet droit. Les assistants étaient +touchés de compassion, et, l'opération terminée, ils dirent l'un après +l'autre aux captifs: «Seigneurs, que Dieu délie vos chaînes!» formule +habituellement usitée en abordant ou en quittant un homme enchaîné. Deux +notables chargés de la garde des deux frères, les emmenèrent, et le +Prince et ses familiers prolongèrent la veillée, mais sans reprendre +leur gaîté habituelle.</p> + +<p>En Éthiopie, la détention permanente n'est appliquée qu'aux crimes ou +délits politiques; dans presque tous les autres cas, elle n'est que +préventive. Comme l'obligation d'arrêter un criminel incombe à tout +citoyen; que le droit de juger au civil peut être attribué à presque +tous; que l'homme de guerre, investi de préférence de ce droit, est +sujet à des déplacements fréquents; de plus, comme les bâtiments sont +trop peu solides pour résister à la moindre tentative d'évasion, on a +pourvu à cet état de choses par l'usage d'emmenoter le prisonnier et de +le garder à vue ou de le lier à un gardien, la relégation proprement +dite n'existe pas. Une chaîne longue de deux coudées environ, terminée à +chaque extrémité par un fort anneau, est fixée par un bout au poignet +droit du prisonnier et par l'autre au poignet gauche de son gardien. +Cette espèce de prison vivante et ambulante a l'avantage de soustraire +le prisonnier, s'il est coupable, à un isolement dépravant; et s'il est +innocent, elle le soumet à une position fâcheuse, il est vrai, mais qui +ne porte à sa dignité qu'une atteinte légère. Le captif volontaire +vivant à côté d'un coupable, l'empêche de se confirmer dans sa +perversité, et contribue à faire germer en lui le repentir ou le +remords. Le prévenu éprouve d'ailleurs une difficulté plus grande à +dissimuler sa faute, et quelle que soit son irritation contre un homme +ou contre la société, elle tend à s'adoucir par le contact avec ses +concitoyens. Un homme enchaîné attire l'attention de tous; chacun +s'informe de la cause de son arrestation, on s'approche de lui, on le +questionne en tout sens; avant de figurer devant la justice, il subit +ainsi comme une instruction permanente dont il lui est bien difficile +d'éluder la clairvoyance; car comme toute maladie violente, le mensonge +a ses trèves et ne saurait empêcher complètement la vérité de +transparaître. Ceux qui le fréquentent apprennent l'indulgence et la +pitié pour celui qui a failli et comment la plus légère déviation du +bien peut conduire insensiblement aux plus grands écarts. On voit +souvent un coupable pleurer en écoutant ses consolateurs, et ceux-ci se +retirer en disant: «Ô évolutions de la conduite humaine! Que Dieu nous +épargne l'épreuve des positions difficiles!» Les détenus politiques +qu'un Dedjazmatch a l'intention de recevoir à résipiscence sont gardés à +tour de rôle par les chefs de confiance, à la table desquels ils sont +presque toujours admis. Souvent il arrive que ces gardiens obtiennent la +libération du prisonnier en se portant caution pour lui. Quant à ceux +dont la captivité doit être prolongée indéfiniment, ils sont relégués +dans un montfort ou autre lieu fortifié par la nature, où il est rare +qu'on leur refuse de faire venir auprès d'eux leur femme, leurs enfants +en bas âge et quelques serviteurs; en ce cas, ils demandent +ordinairement à ce qu'on remplace leur compagnon de chaîne par des fers +aux pieds. Il n'est pas rare que les prisonniers s'échappent des mains +des seigneurs et même des montforts les mieux gardés. Il semble que, +même du temps des empereurs, il n'ait jamais existé de prison proprement +dite, autre que les montforts; de même que dans l'antiquité, quoique les +grandes maisons aient encore leur ergastule ou cachot pour les esclaves +et pour les enfants.</p> + +<p>Le Prince se fit remettre les armes et le cheval du Lidj Ilma, et il +promit au capteur une investiture en Damote. Les timbales de Conefo, +placées à l'aile gauche ennemie, avaient été prises par le Dedjadj +Birro, car depuis son investiture du Dambya, on lui donnait ce titre; +son père les lui demanda pour le Dedjadj Baria, de l'Agaw-Médir, auquel +il les avait promises. Birro refusa.</p> + +<p>—Si Monseigneur les voulait pour lui-même, ce serait de grand +cœur, dit-il; mais il ferait beau voir que ce Baria ou quiconque +osât les faire battre devant soi; je les tiens de Dieu et de mon Dempto, +et par la mort de Guoscho, par Notre-Dame! nous ne les céderons à +personne.</p> + +<p>Le Prince laissa sans réponse cet orgueilleux message; mais il +ressentit vivement cette première désobéissance publique de son fils. +Quant au Dedjadj Baria, il crut prudent de ne plus passer la nuit dans +sa tente; il vint coucher dans une hutte de soldat près la tente de +Monseigneur, qui le lendemain obtint que Birro lui permît de retourner +en Agaw-Médir.</p> + +<p>Deux ou trois jours après, dans un quartier peu fréquenté du camp, +j'entendis, en passant, les gémissements d'un homme qu'on torturait; je +m'arrêtai, et le patient me cria d'intervenir en sa faveur. C'était un +nommé Meragdou-Haylou, trafiquant établi dans la ville d'asile de +Kouarata en Fouogara, et par occasion soldat ou chasseur d'éléphant.</p> + + +<p>Quelques mois auparavant, le Prince ayant appris que Haylou avait +deux belles carabines à vendre, lui avait expédié un homme pour les lui +acheter. Soit crainte d'indisposer le Ras Ali, dont il était le sujet, +soit toute autre raison, Haylou avait refusé de vendre au Dedjadj +Guoscho, et qui pis est, il avait refusé le vivre et le couvert au +messager et l'avait renvoyé avec des paroles insultantes pour son +maître. Peu après, le Dedjadj Conefo mourut; Haylou fit hommage des +carabines au Lidj Ilma, qui, pour s'acquitter envers lui, l'engagea à +l'accompagner dans sa campagne contre nous, et lui promit que, sitôt +notre défaite, comme il comptait aller réduire l'Agaw-Médir, pays riche +en ivoire, il l'emmènerait avec lui et l'enrichirait. Alléché par cette +perspective, Haylou s'était équipé en guerre, avait suivi son protecteur +et avait été fait prisonnier. Quoiqu'il se fût débarrassé de tout ce qui +pouvait déceler sa position de fortune, jusqu'à des anneaux d'argent +qu'il portait au doigt, un soldat le reconnut au moment où, après le ban +de libération, il sortait du camp avec les autres prisonniers, et il fit +demander au Prince de récompenser ses services en l'autorisant à +rançonner un trafiquant. Mais en apprenant que ce trafiquant était +Haylou, le Prince se le réserva pour lui-même, et fixa sa rançon à +trente carabines, dont deux fusils de rempart servant à la chasse de +l'éléphant, à cent coudées de velours écarlate, à deux cents de drap et +cent onces d'or. Haylou jura qu'il avait donné pour la cause d'Ilma le +meilleur de son bien et offrit très-peu de chose. On le mit à la +torture, au moyen de petits tessons appliqués sur ses poignets par des +liens mouillés, dont le rétrécissement graduel amenait de cruelles +douleurs; le malheureux appelait la mort. Monseigneur voulut bien +consentir à relâcher le prisonnier moyennant caution pour cinq carabines +et une somme d'argent insignifiante. Ce Haylou fut le seul prisonnier +rançonné à la suite de Konzoula.</p> + +<p>Comme nos gens étaient à court de vivres, Birro fit prévenir les +habitants de deux districts des environs que les soldats de son père +iraient se ravitailler chez eux. En pareil cas, les femmes se réfugient +dans les villages voisins avec les enfants, les valeurs mobilières et le +bétail; les hommes, en armes, se rassemblent à l'écart et voient passer +devant eux les troupes de pillards sondant la campagne pour découvrir +les silos, et emportant les grains en consommation. Quelquefois les +soldats mettent le feu aux maisons. Si les paysans sont en force, ils +les attaquent, et la connaissance du pays leur donne parfois l'avantage; +mais ordinairement ils préfèrent se rendre au camp, où ils intentent +contre les coupables une action judiciaire.</p> + +<p>L'arrière-garde des picoreurs a pour fonction de prévenir ces combats +en empêchant les incendies, mais on se figure aisément que sa +surveillance est inefficace. En Éthiopie, comme dans l'antiquité et +jusqu'à une époque récente même en Europe, il est admis que la guerre +doit nourrir la guerre. Comme Birro le fit en cette occasion, des +Dedjazmatchs pillent quelquefois leurs propres sujets, comme punition ou +par suite de quelque nécessité de guerre; seulement, pour éviter +l'effusion du sang, ils préviennent les habitants, et, dans le cas de +blessure, de mort d'homme ou d'incendie, ils sévissent contre les +coupables. La fécondité du sol est telle que lorsque le pillage +s'effectue sans combat ou sans incendie, et que la nécessité du +ravitaillement leur paraît évidente, les cultivateurs sont les premiers +à excuser la mesure qui les prive de leurs réserves alimentaires. Deux +ou trois mois plus tard, ils se présenteront devant le Polémarque pour +lui demander une exemption temporaire d'impôts, moyennant laquelle ils +font renaître promptement l'abondance.</p> + +<p>Comme tous les cultivateurs, les paysans éthiopiens sont rapaces; +mais les effets de l'éducation féodale sont tels, que lorsque leur +gouverneur a su se faire aimer, il est arrivé qu'allant au devant de sa +détresse, ils l'ont engagé à livrer leur localité à un pillage régulier.</p> + + +<p>Nos gens s'étant ravitaillés sans accident dans les districts +désignés, le Dedjadj Birro partit pour Findja, résidence habituelle des +Polémarques du Dambya, après avoir obtenu que son père séjournerait dans +les environs de Konzoula, afin de lui permettre de se replier sur lui si +le Ras Ali faisait irruption en Dambya. Quinze jours lui suffisaient, +disait-il, pour fortifier ses avenues du côté du Begamdir, réduire +quelques notables, échappés de Konzoula, qui parcouraient déjà le pays +en rebelles, gagner la coopération de ses nouveaux sujets et nouer avec +eux des intelligences propres à conserver sa position.</p> + +<p>Non loin de nous, dans le district d'Atchefer, se trouvaient des +sources chaudes très-efficaces, disait-on, contre les douleurs +rhumatismales et quelques autres maladies. Dans un but ostensible de +santé, mais au fond pour voiler ses défiances à l'égard du Ras, et +donner un motif plausible à son séjour prolongé en Dambya, Monseigneur +jugea à propos de prendre les eaux. Il porta notre camp sur le bord du +plateau du woïna-deuga et descendit, avec ses plus intimes familiers, +aux sources thermales situées dans un petit koualla, à environ deux +kilomètres, laissant le commandement au Fit-worari Ymer Sahalou, et +l'expédition des affaires au Blata Teumro, son premier sénéchal. +Néanmoins il fut assailli de messagers des communes les plus éloignées +du Dambya et du Kouara, qui lui demandaient de les protéger contre les +exactions de Birro, lequel, par suite de ses rapports équivoques avec le +Ras, leur paraissait devoir les gouverner sans esprit d'avenir. Le Blata +Teumro, ayant opiné contre notre campagne, se donnait le malin plaisir +d'inquiéter son maître sur les suites de notre victoire en lui adressant +tous ces messagers.</p> + +<p>Le Blata Teumro était un exemple remarquable de ces natures richement +douées et utiles à tous, mais comme prédestinées aux déboires et aux +ingratitudes. Grand, laid, lourd et maladroit aux exercices de la +guerre, il était fin, spirituel et prudent jusqu'à paraître avare, +toujours calme quoique d'une activité incessante, discret, +très-équitable, courtois, et peu parleur quoique d'une élocution +élégante et lucide. Il écoutait les plaintes avec une patience et un +dévouement admirables, et il inclinait de préférence vers les opprimés. +Comme administrateur, il n'avait d'égal que notre Biarque Fanta, et, +dans ce pays où rien ne s'écrit, il faut des facultés exceptionnelles +pour bien conduire tous les détails d'un gouvernement de quelque +importance. Teumro était du petit nombre de ceux qui avaient toujours +fidèlement suivi la fortune du Dedjadj Guoscho. Il était le pivot du +conseil, de toutes les affaires, et, par surcroît, il servait aussi de +bouc émissaire; beaucoup de nos gens ne l'appelaient pas autrement que +<i>Hazazel</i> (nom biblique de bouc émissaire); les soldats, les +notables, les paysans, manquaient rarement de lui attribuer l'initiative +des actes de rigueur ou des mesures impopulaires émanant du conseil du +Prince, et cependant c'est à lui qu'ils s'adressaient toujours dans leur +détresse. Il était connu pour s'évertuer en faveur de ses amis et de ses +clients, et pour en être régulièrement payé par la froideur ou la +trahison. On l'a entendu disant en aparté, après la sortie d'un homme +fort aimable, qui lui demandait un service: «Quel dommage de s'aliéner +un si charmant homme en l'obligeant!» Il avait une religion sincère et +bien entendue, et il faisait secrètement d'abondantes aumônes. Son fils +unique le chagrinait par sa nullité et son inconduite, et, malgré sa +grande dévotion pour les femmes, il n'était pas mieux traité par elles +que par les hommes. Il protégeait assidûment le clergé, mais n'en +recueillait qu'indifférence; à la fin, il perdit la vie dans une +échauffourée, en voulant empêcher une bande de nos soldats d'exercer +indûment le droit d'hébergement dans un petit domaine ecclésiastique; la +guerre régnait alors, et le meurtrier put s'échapper impuni. Le Prince +fit fouetter un page pour avoir répété quelques plaisanteries qu'on +faisait sur cette mort; cela intimida les railleurs, et quoique au fond +tous le plaignissent sincèrement, le nom même du malheureux sénéchal ne +fut bientôt plus prononcé. On ne put jamais le remplacer.</p> + +<p>Les douze jours que nous passâmes aux sources thermales forment une +des périodes les plus sereines et les plus riantes de ma vie en +Éthiopie. Au fond d'une gorge profonde et précipitueuse, formée par deux +longues culées ou éperons du woïna-deuga, un bassin d'environ quatre +mètres de large, creusé naturellement dans le roc, laissait sourdre des +eaux d'une température assez élevée, qui se déversaient dans un ruisseau +voisin, en traversant deux bassins plus petits. Nos gens y avaient +construit un grand hangar, coupé par une cloison de nattes en deux +parties inégales. La plus petite, tapissée partout d'un chaume épais, +contenait le grand bassin thermal; l'autre, tapissée de verdure et de +fleurs qu'on renouvelait chaque jour, formait l'appartement du Prince et +notre lieu de réunion. Une quarantaine de huttes, perchées çà et là, sur +les anfractuosités de la gorge, suffisaient aux familiers, à la cuisine +et à ceux qui obtenaient la permission de venir se baigner un ou deux +jours; les pluies ayant cessé, la compagnie de fusiliers et les +rondeliers de service vivaient nuit et jour en plein air.</p> + +<p>À l'exception des moments donnés au sommeil, nous passions tout notre +temps auprès de Monseigneur: on mangeait, on buvait longuement; +fusiliers, rondeliers, pages et barbes grises, tous, jusqu'aux +cuisinières, vivaient comme sur un pied d'égalité fraternelle avec le +Prince; on jasait, on badinait, on usait de son franc-parler, et cette +familiarité ne donna pas lieu une seule fois à un acte, à un mot +indiscret. La nuit, comme le jour, les deux bassins, en dehors du +hangar, étaient remplis de baigneurs. Au chant du coq, le Dedjazmatch +passait dans sa piscine, en compagnie d'une quinzaine de ses gens sans +distinction de rang: on restait dans l'eau deux à trois heures; parfois +on y mangeait et on y buvait l'hydromel; le soir on refaisait une séance +semblable. Monseigneur dut suspendre ses dévotions journalières; il +n'avait jamais été, disait-il, si peu disposé au recueillement.</p> + +<p>Quatre trouvères et deux morions ou bouffons contrefaits, étaient +chargés de nous divertir; on prolongeait les veillées; les trouvères +nous chantaient la guerre, débitaient des hilarodies ou des saynètes, et +comme un peu de tristesse rehausse parfois la joie, l'un d'eux, renommé +pour ses inspirations mélancoliques, nous émouvait par ses élégies.</p> + +<p>Pour protéger son maître contre les importuns, Ymer Sahalou faisait +garder les sentiers conduisant à notre koualla. Une après-midi, le +soleil dardait d'aplomb, les oiseaux étaient silencieux et se tenaient à +l'ombre; nous causions en buvant. Soudain, un chant intermittent se fit +entendre dans le lointain: la voix était fraîche et belle; elle venait +d'en haut; le chanteur parut sur un roc en saillie, et là, après avoir +chanté et chanté, il demanda, en bouts rimés, la permission de descendre +plus bas encore, afin de saluer son Seigneur et de prendre, disait-il, +son baptême de santé. On lui cria de venir, et il vint en chantant +gaiement jusque devant le Prince. C'était un joli soldat de vingt et +quelques années, natif du Metcha; il gagna de partager notre vie jusqu'à +notre retour au camp.</p> + +<p>Monseigneur fit réparer sous ses yeux le riche bouclier du Lidj Ilma +et me le donna. Quoique très-touché de ce présent, je le refusai, et, +pour motiver mon refus, je lui découvris pour la première fois mon +projet d'aller à Moussawa, où j'avais rendez-vous avec mon frère. Je lui +dis que ce bouclier, trop riche pour ma condition, m'exposerait, lorsque +je ne serais plus en Gojam, à la malveillance de ceux qui se trouvaient +froissés par notre récente victoire; que ma participation à la bataille +suffisait déjà pour les inciter contre moi, et qu'il serait imprudent de +les braver en portant une arme que tout le monde reconnaîtrait pour +avoir été prise au Lidj Ilma.</p> + +<p>—Soit, dit le Prince; le bouclier attendra ton retour.</p> + +<p>Il fut convenu que je partirais la veille du jour où l'armée se +mettrait en marche pour le Damote. Cette décision resta secrète: mon +projet ne l'était pas, mais on regardait comme certain que le Prince s'y +opposerait.</p> + +<p>Plus de vingt jours après la bataille, le Dedjadj Birro fit dire à +son père qu'il était établi en Dambya de telle sorte qu'il pouvait +désormais se suffire à lui-même; et les soldats poussèrent des cris de +joie en apprenant qu'ils allaient rentrer en Damote. L'avant-veille de +la levée du camp, j'envoyai prévenir mes amis et les principaux chefs de +mon départ pour le lendemain matin, et je m'excusai sur ce que l'heure +avancée et la brièveté du temps m'empêchaient de leur faire mes adieux +en personne. Tous manifestèrent de l'étonnement; l'un d'eux était à +boire, et il s'écria en entendant mon message: «Venu de si loin pour me +servir de frère et me laisser de la sorte, là subitement, comme la +mort!» Et il brisa contre terre son burilé d'hydromel et se couvrit la +tête de sa toge.</p> + +<p>Le lendemain, le Dedjazmatch me reçut de très-grand matin, et sans +témoin; il me donna des conseils relatifs à mon voyage et me demanda si +je désirais quelque chose qui fût en son pouvoir. Au sortir de là, je +trouvai un grand nombre de notables réunis devant ma tente; ils me +firent asseoir au milieu d'eux et restèrent quelques minutes silencieux, +la figure couverte de la toge jusqu'aux yeux.</p> + +<p>—Ô fils de ma mère, me dit enfin le plus âgé, c'est une +mauvaise nouvelle qui nous réunit ici; il eût mieux valu peut-être ne +pas nous connaître. On parlait, il est vrai, de ton voyage, mais nous +pensions que la force de vouloir te manquerait au dernier moment. Nous +ne te dirons rien, du reste, que Monseigneur ne t'ait sans doute dit. +Nous venons pour te faire la conduite, et te souhaiter de trouver où tu +vas des amis comme nous. C'est bien pour ce matin, n'est-ce pas? Eh +bien! nous allons nous ceindre et monter à cheval.</p> + +<p>On vint me prévenir que les membres du conseil étaient entrés chez le +Prince lorsque j'en sortais; que le Blata Teumro lui avait représenté +que si mon départ lui était pénible, c'était à lui de l'empêcher; que le +bien-être étant le but de tous les hommes, il n'avait pour me faire +rester qu'à me donner une position qui satisfît mon ambition. Le Prince +aurait répondu: «Certes, nous nous étions habitués à le considérer comme +un des nôtres; mais il dit qu'il reviendra, et il donne pour motif de +son départ un engagement pris avec son frère, fils de sa mère, qu'il va +rencontrer à Moussawa. Les gens de son pays passent pour véridiques; +pourquoi nous abuserait-il? J'ai prévenu Birro, chez qui il devra +s'arrêter; Birro, qui est plus de son âge, saura peut-être l'empêcher +d'aller plus loin. Si son destin est de se restituer à la terre dans le +pays de ses pères, nous chercherions vainement à l'arrêter ici; si c'est +dans notre pays, les sentiers qui en éloignent se fermeront d'eux-mêmes +devant lui, et notre pain le ramènera. Allez! et que Dieu vous +récompense pour le zèle que vous me montrez.»</p> + +<p>En sortant, le Blata Teumro et le Blata Filfilo vinrent me faire +leurs adieux; et mes apprêts terminés, j'allai prendre congé de +Monseigneur. Il était seul, à demi-couché sur son alga; il ne répondait +que par des signes de tête au peu que j'avais à lui dire, lorsque Ymer +Sahalou, sans être annoncé, releva le rideau de la tente. Il était +ceint, armé, un petit fouet à la main et portait la toge rejetée sur les +épaules comme un homme prêt à l'action:</p> + +<p>—Allons, mes seigneurs, dit-il, puisque cela doit être, que +cela soit avant l'ardeur du jour. Tu as une longue traite à faire, +Mikaël.</p> + +<p>—Mon fils, me dit le Dedjazmatch, que Dieu te guide dans le +bien; qu'il t'affranchisse des mauvais; qu'il épargne ceux que tu aimes, +et qu'il te rapproche d'eux. Va; et ne nous oublie pas.</p> + +<p>À chacun de ces souhaits, Ymer répondait: <i>Amen!</i> Et voyant que +j'hésitais à sortir, il me dit vivement:</p> + +<p>—Prends-le, embrasse-le, tu ne sais donc pas qu'il faut oser +pour lui?</p> + +<p>Le Prince sourit et me donna l'accolade.</p> + +<p>Un grand nombre de notables m'attendaient à cheval sur la place; ils +m'entourèrent et nous nous frayâmes lentement un passage à travers les +gens de l'armée accourus de toutes parts. À la sortie du camp, des +bandes de fantassins et de cavaliers venus pour me faire aussi la +conduite se joignirent à nous, tant on mettait d'émulation à plaire au +Dedjazmatch en me rendant ces honneurs extraordinaires, car j'étais loin +de connaître personnellement tout le monde.</p> + +<p>Après un quart-d'heure de marche environ, je fis halte, et selon +l'usage, je dis aux principaux chefs:</p> + +<p>—Mes seigneurs, je vous en prie, par la mort de Guoscho, +retournez-vous en!</p> + +<p>—Par la mort de Guoscho, non, non; allons! répondirent-ils.</p> + + +<p>Et on allait, sans parler, lorsqu'une poétesse qui montée en croupe +derrière un soldat, semblait chercher des inspirations en chantonnant +des lieux communs sur un ton plaintif, m'interpella tout à coup:</p> + +<p>—N'as-tu pas vergogne, dit-elle, de déserter de la sorte notre +maître, resté seul dans sa tente? Et ne sommes-nous pas dignes de pitié +de nous affliger ainsi, un lendemain de victoire, pour le départ d'un +seul homme?</p> + +<p>Je répondis qu'eux étaient moins à plaindre que moi, puisqu'ils +étaient si nombreux pour se partager les regrets d'un seul, tandis que +j'étais tout seul pour porter les regrets de tant d'amis. Ymer Sahalou +rendit ma pensée à haute voix et en langage choisi.</p> + +<p>—Voilà qui est parlé! s'écria la poétesse en se frappant la +poitrine; ô aveugle que j'étais! Par la mort de Guoscho, voyez donc, +messeigneurs! Du pays de Jérusalem nous est venue notre lignée +d'empereurs; de là aussi nous est venue notre religion; le même pays +nous envoie les étoffes de soie, les essences parfumées, et voici encore +qu'il nous a envoyé la véritable amitié.</p> + +<p>Et comme les préfices aux funérailles, dans l'antiquité, la commère, +continuant à broder sur ce thème, finit par émouvoir la multitude.</p> + +<p>Par déférence pour le rang d'Ymer, chacun attendait qu'il prît congé +de moi. Je lui représentai la fatigue des rondeliers qui allaient devant +nous au pas gymnastique, et je le suppliai d'y mettre un terme en nous +séparant.</p> + +<p>—Halte! cria-t-il; messeigneurs, j'ai à m'entretenir avec mon +frère. Faites-lui vos adieux.</p> + +<p>Tous les notables défilèrent devant nous, en me disant, selon +l'usage:</p> + +<p>—Que Dieu fasse que nous nous retrouvions dans le bien!</p> + +<p>Nous chevauchâmes seuls désormais, côte à côte: les cavaliers de +l'escorte d'Ymer, à une centaine de pas en arrière, et le petit groupe +de mes gens en tête, au loin. Nous arrivâmes à un ruisseau:</p> + +<p>—C'est ici, me dit Ymer, que nous nous séparerons. Vois ces +berges vertes, ce gué facile et cette eau limpide. C'est de bon augure. +D'ailleurs, ce ruisseau m'a déjà porté bonheur une fois: je te conterai +ça un jour.</p> + +<p>Et, posant la tête sur mon épaule à la manière antique:</p> + +<p>—Béni, béni soit ton voyage, comme le jour qui nous réunira! +dit-il.</p> + +<p>Un bond de son cheval l'éloigna, et il me cria:</p> + +<p>—Frère, frère, comme au combat: le plus vite, c'est le +meilleur!</p> + +<p>Et il partit à fond de train, la javeline en arrêt et jetant au vent +des: <i>Ha! ha! ha!</i> cris usuels dans la mêlée ou dans la chaleur du +jeu de cannes.</p> + +<p>Et, oppressé par l'isolement, je repris ma route avec une vingtaine +de suivants, dont un bon tiers étaient des prisonniers libérés, qui +profitaient de mon départ pour regagner leurs quartiers.</p> + +<p>À ces émotions en succédèrent bientôt d'autres d'une nature bien +différente. Nous avions à faire deux grandes journées de route avant +d'arriver au camp du Dedjadj Birro; les cultivateurs riches s'étaient +réfugiés dans les villes d'asile, avec ce qu'ils avaient de précieux; le +pays semblait désert; mais nous savions que de derrière les accidents de +terrain, les paysans en armes nous épiaient, et que la vue de notre +petit nombre pouvait les engager à nous attaquer. Nous venions de +déposséder les gouverneurs du pays, et l'administration du Dedjadj +Birro, mal assise et contestée en plusieurs endroits, laissait le champ +libre aux violences et aux désordres habituels durant les interrègnes: +des hommes d'armes en troupe sont les seuls en cas pareils à se hasarder +loin des villes d'asile. Cependant, en nous bien gardant, nous pûmes +arriver sans encombre, le surlendemain matin, au camp de Birro.</p> + +<p>En chemin, j'avais fait une rencontre imprévue: nous marchions en +plaine, lorsque nous vîmes au loin une petite file de piétons. J'allai +avec mes deux cavaliers les reconnaître: c'était une trentaine de +messagers et de gens pressés par leurs affaires, qui afin de ne point +tenter la cupidité des paysans, voyageaient sans armes et vêtus de +haillons; ils se dispersèrent pour aller se cacher dans les fourrés. +Voyant parmi eux un Européen, qui arpentait résolument le terrain, je +lui coupai la retraite, et je ne fus pas peu surpris de reconnaître +maître Domingo, le domestique basque de mon frère, que j'avais laissé à +Gondar. Nous fûmes aussi contents l'un que l'autre de nous retrouver. +Pour la première fois, depuis longtemps, je pus entendre parler le +français, mais, dans les premiers instants, ma langue déshabituée me +refusa son service si ce n'est en amarigna. Les bruits les plus +extravagants couraient à Gondar sur mon compte: les uns disaient que +j'étais parmi les blessés, d'autres parmi les morts; tous donnaient à +mon aventure une tournure faite pour alarmer mes amis. Afin de fixer ses +incertitudes, et, s'il était possible, d'atteindre notre camp, le bon +Domingo avait profité de cette petite caravane, en ayant soin de +s'affubler de la façon la plus misérable.</p> + +<p>Le Dedjadj Birro s'était établi à Kobla, dans le Dambya, sur un +mamelon pierreux qu'entouraient les campements de ses chefs; il n'avait +guère avec lui plus de 12,000 hommes. En entrant dans le camp, je ne pus +m'empêcher de regretter celui de Monseigneur, où le dernier goujat +m'accueillait du geste ou du regard. Ici, j'étais presque un étranger: +au lieu de pénétrer librement jusqu'à la tente du chef, je dus subir la +filière des huissiers de service; mais l'empressement avec lequel l'un +d'eux vint me prier d'entrer, allégea ma pénible impression. Birro se +leva pour me recevoir et m'embrassa: marque d'honneur dont il était +très-avare. Il me fit asseoir à ses côtés, et, après les premières +questions:</p> + +<p>—Qui t'a escorté jusqu'ici? me dit-il.</p> + +<p>—Personne.</p> + +<p>—Par la mort de Guoscho! Je reconnais là mon père.</p> + +<p>Et se tournant vers quelques seigneurs:</p> + +<p>—Voilà bien l'imprévoyance de Monseigneur, ajouta-t-il. Il a +toujours besoin de quelqu'un qui pense pour lui. Mes soldats osent à +peine circuler dans ce pays, et il laisse venir Mikaël jusqu'à moi sans +escorte, quand il eût donné tout au monde pour le retenir auprès de lui!</p> + + +<p>Birro me recevait dans une hutte construite en roseaux, ronde, +d'environ sept mètres de diamètre, conique par le haut, et entièrement +revêtue d'un chaume épais. Elle n'avait pour ouverture qu'une porte +basse et étroite, et quoiqu'en plein jour, l'obscurité y eût été +complète sans quelques torches tenues par des pages.</p> + +<p>Les chefs ont l'habitude, lorsqu'ils doivent passer quelques jours +dans un campement, de faire construire une hutte contiguë à leur tente, +qui sert alors comme d'antichambre. Cette précaution devient surtout +nécessaire dans le Dambya où, pendant une partie de la belle saison, les +mouches sont en si grande quantité qu'on a de la peine souvent à ne pas +en avaler à chaque bouchée. Dans quelques localités, elles constituent +un véritable fléau pour les hommes et pour les animaux; une espèce +surtout, armée d'un fort aiguillon, désespère les chevaux et les +bœufs au point de les rendre intraitables. Le meilleur moyen de +s'en affranchir est de se tenir dans des lieux obscurs et enfumés.</p> + +<p>Des joncs frais tapissaient le sol de la hutte du Prince, et au +centre, un large lit de cendres, où fumaient quelques tisons, indiquait +par leur odeur qu'on avait fait des carbonnades. Birro avait l'habitude +de faire griller ses viandes devant lui pour les soustraire à +l'influence de l'œil malin qui ne manquait pas, disait-il, de les +frapper lorsqu'on les grillait devant sa tente, sous les yeux et le nez +des soldats, toujours portés à convoiter les bons morceaux. Sur un alga +dressé en face de l'entrée étaient jetés pêle-mêle toge, turban, +amulettes, ceinture, un brassard en vermeil, une magnifique pèlerine en +peau de mouton et le sabre du Prince; son riche bouclier était accroché +au-dessus, à côté de son lourd javelot et de trois carabines +damasquinées d'or; au chevet de l'alga, un enkassé, piqué en terre, +soutenait à un de ses crampons un petit pupitre et son livre d'heures. +Birro était assis par terre, près du foyer, sur une peau de bœuf +préparée avec son poil; quelques seigneurs lui tenaient compagnie, et +une vingtaine de soldats, debout, suivaient la conversation et les +moindres gestes de leur maître; les plus hauts de taille subissaient, en +larmoyant, le dais de fumée condensée à la partie supérieure de la +hutte. Les rayons rouges des torches, qui déchiraient inégalement +l'obscurité, les physionomies mâles de ces gens aux longues chevelures, +les poitrines nues, les draperies hardies et gracieuses des toges, les +scintillations des armes, tout contribuait à donner à ce tableau un +charme et une énergie étranges.</p> + +<p>En Europe, l'homme ne reconnaît pas l'homme pour maître; il lui obéit +sans doute, mais indirectement et par l'intermédiaire d'institutions qui +sont ses maîtres impersonnels. En Éthiopie, l'autorité est partout +vivante et personnelle; tous commandent et obéissent directement à +l'homme; c'est au moyen de l'homme qu'on arrive à tout, et c'est sur lui +et par lui qu'il faut agir. Aussi, dans les moindres réunions, toutes +les intelligences sont en éveil, chacun s'y déploie et observe, car rien +n'est indifférent pour personne. Dans un état social de cette nature, +qui fait vivre continuellement ensemble des hommes revêtus de pouvoirs +inégaux et intermittents, le discernement s'accroît et l'on se +perfectionne dans l'art difficile de traiter avec ses semblables et de +maîtriser ses propres impressions; la rudesse disparaît des manières et +du langage, les convenances acquièrent l'omnipotence, la vertu même leur +est soumise dans ses manifestations. Ces tendances se confirment dans +les centres où l'autorité à tous les degrés sert naturellement +d'attraction aux hommes d'élite, et la plupart des cours des princes +éthiopiens sont des écoles de savoir-vivre et de politesse, où l'énergie +et le facile dévouement de la vie barbare apparaissent mêlés aux reflets +des civilisations antiques.</p> + +<p>Birro, l'épaule et le bras nus passés en dehors de sa toge, trônait +familièrement au milieu de ses compagnons de guerre. Il pouvait avoir +vingt-cinq ans. Grand de taille, il avait les talons saillants et les +pieds longs, mal tournés et gauchement attachés à des jambes un peu +grêles; le haut du corps bien nourri, sans corpulence, et les muscles de +ses épaules dénotaient la force; ses bras étaient trop longs et +disgracieux dans leurs gestes; ses mains quoique un peu grandes étaient +belles et élégantes. Il avait la figure ovale, la barbe noire et rare, +la bouche grande et les dents superbes; le nez aquilin, largement +enraciné, les narines mobiles, les yeux vifs, grands et enfoncés sous +des arcades couronnées d'épais sourcils, le front développé, légèrement +fuyant et commençant déjà à se dégarnir; son col long et fort était +d'une flexibilité telle qu'il pouvait presque regarder son dos, ce qui, +joint à la petitesse de sa tête et à l'ensemble accentué de ses traits, +lui donnait parfois la pose d'un oiseau de proie.</p> + +<p>Tout en lui indiquait l'intelligence, la passion, une énergie cruelle +et une sensibilité exquise; il n'avait pas ce qui complète le tyran +supérieur: l'impassibilité du visage et du regard. Les muscles de son +visage, toujours prêts à se contracter, indiquaient un caractère +tourmenté, l'inquiétude, le soupçon et l'astuce; et quand son regard +ordinairement bienveillant s'animait, il devenait pénétrant et difficile +à supporter. Ses manières annonçaient l'orgueil, la fierté et un certain +élan dominateur qui dénotait que sa fortune était ascendante. Doué d'une +mémoire des plus heureuses, il n'oubliait plus le terrain ou l'homme +qu'il avait vu une fois. Physionomiste habile, il montrait souvent une +perspicacité féminine dans son discernement des caractères. Il +s'emportait sur ses préventions comme sur ses préférences; ses amitiés, +toujours conduites par la passion, se sont toutes éteintes dans le sang. +Calculateur et cupide, ses richesses étaient ordonnées d'une manière +scrupuleuse et avare; malgré cette disposition, il donnait en prince, et +sa libéralité intelligente, ingénieuse souvent, lui a valu une +réputation de générosité qui attirait dans son parti des chefs et des +soldats de fortune des provinces les plus éloignées. Langue dorée à +l'occasion, il était à son gré bourru ou gracieux et insinuant; mieux +que personne, avant d'étreindre sa victime, il savait l'envelopper de sa +parole pleine d'artifice. Jaloux et envieux de toute supériorité; +aujourd'hui bon, sensible, tendre même, demain dur, cruel, le sarcasme à +la bouche. Sa pensée, qui procédait par soubresauts, était comme un +champ de bataille où le bien et le mal se disputaient l'empire; il +passait sans transition d'une action vertueuse à un trait de férocité. +Parfois les paroles sortaient de sa bouche, comme par orage, par +explosion volcanique: il révélait alors ses intentions les plus +secrètes; parfois c'est en silence qu'il accumulait ses résolutions, ses +ruses, ses bassesses, et qu'il échafaudait ses projets. Un tel caractère +ne pouvait être fort d'une façon continue; aussi était-il dissimulé et +défiant à l'excès. Il m'arriva un jour que j'entrai de grand matin dans +sa tente, de le trouver tout en larmes devant un livre de prières. Il me +parla de quelques-uns de ses actes avec repentir, mépris, et de sa vie +entière avec découragement; je tâchai de le relever dans l'estime de +lui-même et de ranimer sa confiance; il se calma, se prêta à mes +raisons, mais soudain il se redressa comme une couleuvre dégourdie, et +il me dit, le regard flamboyant, que je n'étais pas sincère, que je le +trahissais, que j'étais son ennemi moi aussi, et sans attendre ma +réponse, il me sauta au cou en me demandant pardon.</p> + +<p>Cependant l'ordre fut donné de servir à déjeuner. L'huissier +introduisit un homme nu jusqu'à la ceinture, portant sur la tête une +corbeille à pain recouverte d'une longue housse écarlate, et suivi du +panetier, de l'échanson et de deux servantes qui portaient avec +précaution deux plats couverts et fumants.</p> + +<p>Ces corbeilles à pain sont rondes, plates, faites en paille fine, à +dessins de couleur, montées sur un pied creux en vannerie, et munies +d'un couvercle conique; leur diamètre est d'environ cinquante +centimètres, et leur hauteur d'un décimètre et demi. Elles contiennent +de vingt à quarante feuilles de pain et servent aux repas intimes qui +n'exigent pas qu'on dresse une table. Les plats sont posés à terre à +côté de la corbeille; le panetier s'agenouille auprès, déchire des +feuilles de pain, les imbibe de sauce et les répartit dans la corbeille +devant les convives accroupis autour; puis il retire des plats les mets +plus solides et les portionne de la même façon. Le pain est fait de +proherbe; on en délaie la farine jusqu'à la consistance d'une crème, et, +après l'avoir laissée fermenter, on en verse une mesure dans un four de +campagne, en terre cuite, très-peu profond et dont la sole est de la +même dimension que celle de la corbeille à pain. Ce genre de confection +donne un pain de forme circulaire, d'un centimètre à peu près +d'épaisseur, très léger, spongieux, sans croûte, rempli d'œils et +flexible comme une crêpe.</p> + +<p>Excepté les jours de grand repas, le Dedjadj Birro préférait être +servi à la corbeille. Croyant que ces apprêts étaient pour moi seul, +j'alléguai mon peu d'envie de manger, et Birro fit signe de tout +enlever. Bientôt après survint un homme dont l'entrée fit sensation: les +chefs se levèrent et ne se rassirent qu'après lui; Birro l'accueillit +amicalement et me dit:</p> + +<p>—Mikaël, voici mon chef d'avant-garde; aime-le; c'est +Tiksa-Méred, un de mes meilleurs amis.</p> + +<p>Et, s'adressant à son Fit-worari:</p> + +<p>—Toi, Méred, aime Mikaël comme un autre moi-même.</p> + +<p>C'était la première fois que je voyais ce favori déjà célèbre; sa +physionomie mobile ne me parut que franche à demi.</p> + +<p>—Je viens savoir, dit-il, ce qu'a aujourd'hui Monseigneur, +qu'il a renvoyé sans y toucher son déjeuner?</p> + +<p>—C'est Mikaël qui l'a ainsi voulu, dit Birro. Je resterai +jusqu'au dîner sur un burilé d'hydromel et un bout de grillade que j'ai +pris ce matin; quand il aura faim, nous mangerons tous ensemble.</p> + +<p>Comprenant alors la faute que j'avais faite, je m'empressai de mettre +mon appétit à sa disposition.</p> + +<p>—Vous autres, là-bas! s'écria-t-il, qu'on nous serve!</p> + +<p>Quand il eut mangé, il distribua de sa main aux soldats ce qui +restait de la panerée; et le boire se prolongea au milieu de +conversations animées.</p> + +<p>Mes gens furent logés chez des notables, et l'on dressa pour moi une +tente à côté de la hutte du Prince.</p> + +<p>—Fils de ma mère, me dit-il, je sais que tu n'aimes pas dormir +comme nous côte à côte avec tes amis; tu seras seul quand tu le voudras, +mais il faut que tu soies assez près pour que je puisse m'assurer que tu +dors en paix. Si des rêves omineux viennent te troubler, moi, ton frère, +je serai là, auprès de toi; et quand les soucis chasseront mon sommeil, +j'irai me rasséréner à tes côtés.</p> + +<p>Je passai ainsi quelques semaines dans l'intimité orageuse de ce +Dedjazmatch. La nuit, il m'appelait ou venait me réveiller pour +m'entretenir de ses regrets, de ses craintes ou de ses espérances: il me +disait qu'il voulait tourner son père contre le Ras, dont il redoutait +de devenir captif, et il me demandait mon avis sur la fidélité de tel ou +de tel de ses chefs. Il parlait religion, philosophie, guerre, poésie, +chasse, médecine; d'amour fort peu. À deux ou trois heures du matin, il +prétendait quelquefois que nous avions faim et il ordonnait d'égorger un +mouton gras; il voulait manger des grillades et il faisait fouetter un +page, un soldat ou une femme de service dont les allures à demi +endormies lui paraissaient trop lentes. D'autres fois, son chapelet à la +main, il venait furtivement s'asseoir sur mon alga et, récitant ses +prières, il me réveillait de la main tout en me faisant signe de faire +silence. Son chapelet terminé, il me disait:</p> + +<p>—Je ne puis te voir dormir quand je veille. Tout ne doit-il pas +être commun entre nous? Nous devrions mourir le même jour. Puis, +vois-tu, je me méfie de tous mes hommes; ma vie n'est qu'un long +semblant; j'ai besoin de parler à cœur ouvert. Attristons-nous sur +moi.</p> + +<p>Quelquefois il cessait d'égrener son chapelet, son regard devenait +méditatif, et, après être resté silencieux, le front dans la main, +oubliant ma présence, il se levait soudain, commençait une prière, mais +quittant la formule usitée, il s'adressait à Dieu en termes improvisés +et poignants; puis il se tournait vers moi en riant de confusion, mais +les yeux encore pleins de larmes.</p> + +<p>Dès le lever du soleil, il commençait l'expédition des affaires, +présidait le conseil, rendait la justice et envoyait de tous côtés des +messagers pour nouer ses intrigues compliquées. La vigilance, l'ordre, +le discernement qu'il déployait surprenaient tout le monde. Il formulait +ses instructions et ses ordres avec concision et clarté, et possédait le +don de commandement; il avait l'adresse de faire croire à une +supériorité plus grande encore que celle dont il était doué; la moindre +parole était dite à intention; il posait toujours, souvent vis-à-vis de +lui-même, et il était comédien consommé. Quelquefois, nous montions à +cheval pour jouer au jeu de cannes; d'autres fois, le déjeuner ou le +dîner se prolongeait des heures entières: on buvait, on causait, on +écoutait les trouvères. Un dimanche, nous nous rendîmes à l'église de +Findja.</p> + +<p>Depuis près d'un siècle, Findja servait de capitale aux Polémarques +du Dambya, et les libéralités de plusieurs d'entre eux avaient enrichi +son église et son clergé. C'était la première fois que le Dedjadj Birro +s'y rendait. Il était monté sur une mule superbement caparaçonnée, et, +dédaignant d'en tenir les rênes, il les avait confiées à deux piétons +qui couraient de chaque côté de sa monture. Un long collier de riches +amulettes était passé par dessus sa toge, d'une blancheur éclatante et +traînant presque jusqu'à terre; il était coiffé d'un volumineux turban +de mousseline et portait une pélerine blanche de peau de mouton, garnie +en vermeil: les mèches de la toison, longues de plus d'une coudée, +ondulaient gracieusement à ses moindres mouvements. À quelques pas +derrière, se pressaient silencieusement tous ses notables; pour lui +faire honneur, ils allaient bouclier au bras. Devant lui, son cheval +<i>Dempto</i>, conduit à la main, se balançait sous la housse écarlate +de sa selle. En tête, les timbaliers, gonfanon et parasol déployés, +battaient la marche des grands jours. Une centaine de cavaliers, en +tenue de combat, ouvraient la marche, fermée par six cents rondeliers +d'élite.</p> + +<p>Tout le clergé de Findja vint à sa rencontre avec croix et images. À +la porte de l'église, le Dedjazmatch mit lestement pied à terre, jeta sa +pélerine à un soldat, et, se découvrant la poitrine, il se prosterna +jusqu'à terre, avant même d'entrer dans la première enceinte, où +stationnait une foule considérable. Là, drapant sa toge à la façon +respectueuse, il s'adossa à un mur et reçut des mains du prieur un long +bâton, en forme de béquille, qu'on trouve dans les principales églises +et dont se servent les moines pour se soutenir debout durant leurs +longues oraisons.</p> + +<p>Quand il entrait dans une église, c'était avec des marques exagérées +de respect; mais si l'intérieur était désert, il se dépouillait de ses +allures fastueuses, congédiait sa suite, à l'exception d'un ou deux +favoris, et il semblait alors prier avec ferveur.</p> + +<p>L'office terminé, tout le clergé lui chanta un hymne en guez composé +en son honneur. Ces démonstrations courtisanesques lui déplaisaient; +mais, dans l'incertitude de ses affaires, il avait intérêt à se +concilier les prêtres de cette paroisse influente. Il leur dit qu'il ne +voulait gouverner que pour le bonheur du pays, et qu'ils eussent à le +faire comprendre à tous. Le plus âgé s'avança, le bénit, et, +conformément à l'usage, termina en récitant avec tout le monde un +<i>Pater</i> et un <i>Ave</i> à son intention.</p> + +<p>Rentré ensuite au camp, au milieu des acclamations des habitants +échelonnés sur notre route, et dans tout l'orgueil d'un haut pouvoir, +Birro réunit ses chefs dans un long festin.</p> + +<p>Chaque jour, quelque ancien officier de Conefo ou de ses fils venait +prendre service chez Birro, qui s'appliquait à se faire accepter par les +notables du Dambya et à donner de lui une opinion plus favorable que +celle qu'il avait laissée à la cour du Bégamdir; car, bien que +brillante, la position que lui faisait notre victoire à Konzoula était +encore précaire. Le Ras Ali, satisfait de la défaite de l'armée des fils +de Conefo, ne voyait plus dans Birro qu'un instrument bon à briser +désormais. Dans l'espoir de s'emparer de sa personne, il l'invitait à +venir le trouver à Dabra-Tabor pour reprendre la Waïzoro Oubdar et +s'entendre avec lui sur un plan de campagne contre Oubié, dont la +vassalité nominale le fatiguait, disait-il. Birro, averti par des +familiers du Ras, demandait encore quelques jours de délai, afin d'en +finir avec les rebelles du Dambya, à la réduction desquels il procédait +en effet, mais avec des ménagements calculés; et, d'intelligence avec la +Waïzoro Manann, il suppliait qu'en attendant on lui envoyât sa jeune +femme. Le Ras lui envoyait des cadeaux, et il les lui rendait avec +usure; et, afin d'entretenir le dévouement de ses soldats, il fermait +les yeux sur leur licence, leur donnait festins sur festins, pendant +lesquels il dictait à ses trouvères des bouts-rimés relatifs à sa +prochaine entrée en campagne contre Oubié, l'ennemi cauteleux de son +gracieux suzerain le Ras Ali. De son côté, le Ras faisait chanter par +ses poëtes des vers à la louange de Birro, son plus fidèle vassal, son +beau-frère, le mari d'Oubdar, sa sœur de prédilection.</p> + +<p>La Waïzoro Manann, tiraillée par son attachement pour son fils, par +son faible pour son gendre et par son amour pour sa fille, n'osait agir, +dans la crainte de précipiter la catastrophe qu'elle cherchait à +conjurer. Birro achevait de la désespérer en lui faisant dire qu'il se +mourait d'amour pour sa fille, qu'il désirait ne point altérer ce +sentiment, mais qu'il ne pouvait plus vivre de la sorte et qu'il ne lui +restait plus qu'elle pour sauver son bonheur domestique.</p> + +<p>Prétextant le voisinage de rebelles, il tenait ses troupes +agglomérées et échelonnait des vedettes déguisées depuis Furka-Beur (col +qui donnait accès à son pays du côté du Bégamdir) jusqu'à son camp. Nuit +et jour, ces sentinelles étaient prêtes à donner l'alarme dans le cas +d'une irruption du Ras, qui, de son côté, avait réuni à petit bruit près +de Dabra-Tabor plus de quatre mille de ses meilleurs cavaliers. Mais ces +deux Polémarques essayaient en vain de cacher leurs intentions, elles +transparaissaient chaque jour davantage; la pacification du Dambya s'en +ressentait. Les marchés étaient mal pourvus, les caravanes n'osaient +s'aventurer, la défiance arrêtait toute transaction, chacun se préparait +à de nouveaux troubles.</p> + +<p>Quelques favoris du Ras, mécontents de leur position, désertèrent et +vinrent chez Birro; celui-ci leur fit excellent accueil, donna des +grades à quelques-uns et obtint du Ras la rentrée en grâce des autres, +avec une position plus avantageuse. Aussi, beaucoup de notables d'Ali +étaient-ils prêts à passer au service de son adroit vassal. Parmi eux se +présenta un cavalier nommé Syoum, destiné à une célébrité précoce. D'une +famille noble, mais déchue, Syoum était entré comme page chez le Ras +Imam, un des prédécesseurs d'Ali; une réponse spirituelle le fit +remarquer de son maître, qui, avant de mourir, le promut au grade +d'échanson pour ses veillées intimes. Le jeune Syoum, devenu bon +cavalier et fort lutteur, avait de plus pris cette énergie de caractère +commune à tous ceux qui, comme lui, avaient fait leur éducation +militaire dans la rude intimité d'Imam. Admis au nombre des compains du +Ras Ali, l'ambition le rendit inquiet; trouvant son avancement trop +lent, il venait chez Birro. Celui-ci lui donna l'investiture d'un fief, +auquel était attaché le titre de <i>Balambaras</i> ou chef des écuries +impériales, et il le revêtit publiquement d'une cotte-d'armes en soie, +comme il est d'usage pour ce titulaire.</p> + +<p>Syoum était âgé d'environ vingt-huit ans, grand, bien fait, gracieux, +d'une force musculaire peu commune et le teint sombre et velouté que les +Éthiopiens comparent à la couleur d'une grappe de raisin noir; il avait +une grande distinction de manières, le visage séduisant, des façons à la +fois modestes et hautes qui semblaient annoncer sa confiance dans sa +fortune. Élevé dans les cours, son tact le guidait sûrement au milieu +des dédales des intrigues; son élocution facile, son amabilité, son +entrain et son intelligence, plus sérieuse que ne le comportait son âge, +captivèrent promptement Birro, et en quelques jours, quoique faisant +pressentir un concurrent redoutable à la faveur de son nouveau maître, +il s'était concilié les favoris, les notables et jusqu'aux pages.</p> + +<p>Le montfort de Tchilga, le plus considérable du Dambya, où s'étaient +réfugiés avec leurs richesses, des partisans influents d'Ilma, défiait +l'autorité de Birro.</p> + +<p>Celui-ci, comptant se servir du jeune prince pour hâter la soumission +du pays, avait obtenu de son père la remise de sa personne. Il somma les +partisans de son prisonnier de lui rendre le montfort, les menaçant, +s'ils persistaient dans leur refus, de faire couper le poignet de leur +ancien maître; et pour qu'ils ne doutassent pas de sa résolution, il fit +mettre le malheureux prisonnier à la torture, en faisant resserrer +l'anneau de fer qui fixait la chaîne à son poignet.</p> + +<p>—Dépecez-le et jetez ses membres aux chiens, répondirent les +assiégés; vous en aurez l'odieux; nous ne nous rendrons pas!</p> + +<p>En apprenant la conduite cruelle de son fils, le Dedjadj Guoscho lui +envoya un message des plus sévères, et la torture d'Ilma cessa. Quelques +jours après mon arrivée, Birro porta de nouveau son camp auprès de +Tchilga pour dévaster le koualla qui l'entoure, enlever ainsi des +ressources aux assiégés et ravitailler ses soldats. Nous revînmes +chargés de vivres au camp de Kobla.</p> + +<p>Peu après, des chefs de partisans qui tenaient isolément la campagne, +se concertèrent pour surprendre notre camp: c'était après minuit; nous +dormions tous, jusqu'aux fusiliers qui étaient de garde devant la tente +du Dedjazmatch. Réveillé par les cris, j'entendis Birro qui maugréait en +s'armant à la hâte; il s'élança hors de sa tente en faisant retentir sur +son passage le refrain bien connu de son thème de guerre. Le camp, +attaqué de deux côtés opposés, était dans une confusion inexprimable. +Birro courut au camp de droite, où l'attaque était la plus vive; des +soldats mirent le feu à quelques huttes et de rougeâtres lueurs +éclairèrent la scène. Les assaillants, au nombre d'environ 700, avaient +fait une large irruption, et s'avançaient de plus en plus au milieu de +nos huttes en combattant avec fureur; mais nos gens affluaient, et, +encouragés par la voix de Birro, se jetaient tête baissée dans la mêlée; +Birro lui-même en fit autant. Pendant trois ou quatre minutes, les cris +cessèrent; on n'entendit que le fer et les coups. Une clameur +victorieuse s'éleva parmi les nôtres: le brave Guolemdatch et une +poignée de rondeliers faisaient une trouée dans les rangs de l'ennemi, +qui recula en désordre et disparut dans l'obscurité, laissant quelques +morts et une trentaine de prisonniers. Des cavaliers, déjà en selle, +poursuivirent les fuyards, mais sans oser les entamer. Nos timballiers +battaient à tout hasard la charge au centre du camp. La crainte d'avoir +le Dedjazmatch sur les bras décontenança l'attaque faite contre notre +camp de gauche, où les assaillants étaient pourtant en plus grand +nombre; ils se retirèrent précipitamment sans grande perte. Nous eûmes +une vingtaine d'hommes tués et un nombre moindre de blessés; on nous tua +aussi deux femmes et on nous en blessa une trentaine.</p> + +<p>Au point du jour, Birro fit couper le poignet droit à quelques-uns +des prisonniers, et ordonna aux autres d'emmener les mutilés afin qu'ils +servissent d'exemple aux rebelles; et, le même jour, nous quittâmes le +terrain incommode où nous campions pour aller nous établir un peu plus +loin. Au moment de monter à cheval, Birro me fit cadeau de sa belle +pèlerine blanche que depuis quelques jours ses principaux seigneurs lui +demandaient à l'envi. Peu après, manquant encore de vivres, le +Dedjazmatch fit publier un ban engageant les habitants de certains +districts à mettre à couvert leurs personnes, leur bétail et leurs +objets précieux, afin qu'il envoyât ses soldats se ravitailler sur leurs +terres; il leur accordait en même temps l'exemption d'une année +d'impôts. Les habitants se prémunirent en conséquence; mais ils +s'apostèrent, laissèrent s'effectuer le pillage, et attaquèrent nos gens +sur plusieurs points à la fois, lorsqu'ils revenaient en désordre +chargés de vivres. Notre arrière-garde eut fort à faire pour les +dégager: nous y laissâmes une soixantaine de morts; nous fîmes +prisonniers une trentaine d'hommes et plus de 200 femmes.</p> + +<p>Birro ayant perdu dans cette affaire un parent douteux, ou, pour le +moins, très-éloigné, saisit ce prétexte pour sévir cruellement. On +annonça aux prisonniers rassemblés sur la place la mort du parent du +Dedjazmatch, qui leur fit demander ce qu'ils avaient à dire pour se +justifier. Les femmes répondirent par des sanglots; un des prisonniers +s'avança devant la tente et dit:</p> + +<p>—Ô monseigneur, à toi la force! Tu es l'étoile de ton matin, et +tu annonces les splendeurs de ta propre journée. Que Dieu fasse luire à +tes yeux la vérité de mes paroles. Au commencement de son règne, Conefo +aussi nous laissa maltraiter; nous prîmes les armes et nous fûmes +vaincus. Mais, reconnaissant la justice de notre résistance, il nous +gouverna avec mesure, et nous lui avons été de fidèles sujets pendant +tout son règne. Nous avons refusé obéissance à ses fils, parce qu'ils +ont été durs envers nous, et qu'ils ont méconnu l'héritage de leur père; +aussi, n'étions-nous pas représentés à la bataille de Konzoula. Par +obéissance à ton ban, nous avons laissé tes soldats se ravitailler sur +nos terres; mais ils ont attenté à nos personnes; et où convient-il que +le laboureur affronte la mort, si ce n'est sur son sillon? Nous +espérions qu'il en serait avec toi comme avec Conefo, et que tu +apprécierais notre résistance. Nous voici prêts à être asservis par ton +pardon. Que ta javeline soit toujours victorieuse, et que Dieu t'inspire +notre arrêt!</p> + +<p>—Créature du jeudi! (c'est du jeudi que date la création des +animaux, dans la Genèse) s'écria Birro. Puisqu'ils ont eu recours aux +armes, ils en subiront la loi. Ils ont tué mon parent, tout meurtrier +doit son sang; je leur laisse la vie, mais qu'on leur coupe à chacun le +pied et la main!</p> + +<p>La tente fut refermée. Celui qui avait pris la parole s'offrit le +premier au rasoir du bourreau, avec ce stoïcisme si commun parmi les +Éthiopiens.</p> + +<p>Seize malheureux subirent la mutilation, pendant qu'au milieu de ses +familiers consternés, Birro cherchait, par des discours animés, à donner +le change à son émotion. Je pus enfin l'interrompre et l'engager à +gracier le reste des condamnés. Malheureusement pour eux, les +assistants, malgré Tiksa-Méred qui leur faisait signe de s'abstenir, +appuyèrent mes instances, et, à cette apparence de pression, Birro +éclata:</p> + +<p>—On ne les a donc pas tous ébranchés? s'écria-t-il. Qu'on mande +mes bûcherons pour abattre ceux qui restent à coup de hache! Je ne +pourrai donc pas venger le sang de mon parent et celui de mes soldats?</p> + + +<p>Deux infortunés furent tués à coup de hache. On vint lui dire que +tout était fini, et il sembla respirer plus à l'aise. Des soldats +compatissants avaient fait évader une dizaine des condamnés. Birro +l'apprit quelques jours après et dit:</p> + +<p>«Tant mieux! mais c'était mon devoir de faire un grand exemple.»</p> + +<p>À partir de ces exécutions, ses soldats, même isolés, purent circuler +avec sécurité dans toute la province.</p> + +<p>Cependant, un prétendant nommé Woldé Teklé augmentait le nombre de +ses troupes, et Birro s'en préoccupait. Sur le rapport de nos espions, +nous partîmes de nuit avec près de 2,000 hommes pour le surprendre. +Après environ quatre heures de marche, nous arrivâmes près de l'endroit +désigné une soixantaine de cavaliers seulement et une quinzaine de +fantassins, les meilleurs coureurs. Nous eûmes à peine mis pied à terre +pour attendre nos gens, que, dans une plaine boisée qui s'étendait à nos +pieds, nous crûmes apercevoir environ 800 fantassins précédés par des +éclaireurs et marchant droit sur nous en soulevant la poussière. Birro +se remit en selle, poussa vers l'ennemi, mais la rapidité de Dempto lui +donna bientôt une avance telle, qu'il crut prudent d'attendre ses +cavaliers. L'un d'eux, doué d'une meilleure vue que les autres, nous +cria:</p> + +<p>—Tout doux! frères; nous avons bien le temps; laissons souffler +nos chevaux; les vaches doivent être à sec à cette heure, et ne +redonnent de lait que dans la soirée.</p> + +<p>Une folle hilarité s'empara de nous: le nuage de poussière n'était +soulevé que par un beau troupeau de bestiaux. Pour compléter notre +désappointement, les vachers, nous apprirent que Woldé Teklé avait +décampé depuis longtemps.</p> + +<p>Malgré ses qualités militaires incontestées, ce chef ne pouvait rien +mener à effet; brave, généreux, affable et instruit, il excitait partout +des sympathies, mais sans profit pour sa cause. Élevé à la cour de son +parent, le célèbre Dedjadj Maro, gouverneur du Dambya, de l'Agaw-Médir, +du Metcha, du Kouara et de l'Armatcho, il devait naturellement hériter +de sa puissance. Conefo, fils de sa propre sœur, qu'il avait dotée +et mariée à un de ses vassaux, le supplanta par surprise. Woldé Teklé se +maintint quelque temps en rébellion, mais après plusieurs combats +malheureux, il tomba entre les mains de son neveu Conefo, qui, après +l'avoir tenu captif plusieurs années, le lia à lui par serment, le remit +en liberté et lui donna un fief important. À la mort de son frère, le +Dedjadj Gabrou, Conefo sentit se réveiller des doutes sur la fidélité de +son oncle; les devins lui prédisaient à lui-même une fin prochaine; son +intrépide frère ne serait plus là pour protéger ses deux fils, Ilma et +Mokouannen, contre l'ambition légitime de leur grand-oncle; enfin, sa +maladie s'aggravant, sans provocation de la part de Woldé Teklé, il +ordonna qu'on lui crevât les yeux. Soit maladresse, soit connivence du +bourreau, cette terrible exécution fut mal faite: Conefo mourut quelques +jours après, et Woldé Teklé guérit; ses paupières seules restèrent +mutilées. Il se rebella contre ses petits-neveux; mais avant la bataille +de Konzoula, il se joignit à eux, disant qu'après tout, ces enfants +étaient siens, et que, dût-il éprouver leur ingratitude, il lui +convenait de les défendre contre un prince étranger. Échappé de leur +défaite, il parcourait le Dambya, ou il était très-populaire, mais sans +pouvoir faire prendre sa cause au sérieux.</p> + +<p>À quelques jours de là, nous apprîmes en soupant qu'il venait de +s'arrêter à un village près de Gondar, et nous fûmes en selle +immédiatement. Au point du jour, nous atteignîmes ses traînards; il +avait encore déguerpi et s'était réfugié sur les terres du Wogara, +province de la mouvance d'Oubié. En revenant de cette course, nos +soldats harassés obliquèrent vers Gondar, où ils espéraient que Birro +leur permettrait de se faire héberger une nuit; mais il envoya des +cavaliers pour garder les avenues de la ville et passa outre. Il +m'accorda un congé de quelques jours pour revoir le Lik Atskou.</p> + +<p>Quoique je n'eusse avec moi que deux cavaliers et six fantassins, les +habitants de Gondar, déjà alarmés par le voisinage de Birro s'émurent à +mon approche: le harnais en vermeil et la housse écarlate de mon cheval +me firent prendre pour quelque haut personnage qui serait bientôt suivi +de soldats turbulents et affamés. Mais on se rassura en me +reconnaissant, et je regagnai sans incident mon ancienne demeure, où +j'avais vécu en moine et où je rentrais en soldat.</p> + +<p>Le bon Lik Atskou me reçut avec effusion, mais, après m'avoir +considéré, il hocha tristement la tête en disant:</p> + +<p>—Mon fils, tu as bien fait parler de toi depuis que tu m'as +quitté. On ne réfléchit guère à cheval. As-tu assez songé aux +conséquences de ta conduite? Tes deux princes ont reçu de leurs ancêtres +une lourde dette à acquitter devant Dieu et devant les hommes; n'as-tu +pas craint d'en devenir solidaire, toi qui es sans racine dans notre +pays et de passage seulement? Car tu ne peux avoir renoncé à ta patrie, +terre de vérité, de justice et de science. Un fait futile en apparence +se présente à nous autres, vieillards, avec toutes ses conséquences; +aussi suis-je peiné des changements que je vois dans ton costume: ta +poitrine n'est plus recouverte d'une tunique, tu te contentes de notre +toge, tes jambes sont nues, tu marches sans chaussure, tu n'as plus dans +le vêtement cette retenue qui te distinguait de nous, tu as quitté pour +le nôtre le costume de tes pères. Ce changement m'en fait craindre bien +d'autres dans tes idées. Prends garde, mon fils, en te détournant des +traditions qui ont étayé ta première jeunesse, de nuire à ton âge mûr.</p> + + +<p>Je m'efforçai de rassurer mon austère et bienveillant conseiller; +mais sa défiance était en éveil; mes protestations ne parurent l'apaiser +qu'à demi.</p> + +<p>Le lendemain, il me conduisit à son église de prédilection pour +remercier Dieu, disait-il, de mon heureux retour.</p> + +<p>La forme des églises en Éthiopie est presque toujours celle d'un +périptère circulaire; les murs, en pierre brute et en bousillage, sont +enduits d'une couche de terre blanche ou jaune; les embrasures sont en +menuiserie, les colonnes en bois et le toit en chaume. Au centre, une +énorme colonne tronquée et creuse renferme le sanctuaire; de sa base +formée de quatre murs à hauteur d'épaule, orientés aux quatre points +cardinaux, se dégage un fût carré, rond quelquefois, qui monte jusqu'à +la partie centrale du toit auquel il sert d'appui; au milieu de chaque +face s'ouvre dans l'intérieur de la colonne une porte dont la partie +supérieure est dans le fût et dont le seuil s'appuie sur des marches de +bois dans la base. À quelques mètres de ce sanctuaire court un mur qui +l'enclave de façon à former une enceinte circulaire; ce mur n'a d'autre +ouverture que quatre portes établies en face de celles du sanctuaire, et +il est enclavé à son tour par une espèce de péridrome ou galerie +extérieure formée de colonnes ordinairement en bois. La portion +inférieure des entre-colonnements est souvent garnie d'un treillage en +roseaux. Ces trois enceintes sont couvertes par un vaste toit en chaume, +très-épais, de forme conique, dont le centre s'appuie sur le fût tronqué +du sanctuaire, et le pourtour sur les linteaux de la colonnade. +Ordinairement une grande croix grecque se dresse sur le sommet de ce +toit, et des œufs d'autruche sont embrochés à quelques-uns de ses +croisillons; sur les églises riches, cette croix est en cuivre doré et +scintille au loin. Des troupes de tourterelles nichent dans les boulins +du mur de l'église; pendant les offices même, elles circulent impunément +dans l'intérieur, et personne n'oserait les molester, soit dans le +cimetière, soit même au dehors. Les quatre faces externes du sanctuaire +et le mur de l'enceinte qui court autour sont couverts du haut en bas de +peintures à la colle représentant des sujets historiques ou religieux. +Ces peintures, vives de couleurs, sont d'un dessin très-incorrect et +primitif; les règles de la perspective y sont inconnues, et leur +caractère rappelle un peu celui des peintures chinoises. Autour de +l'église court un terrain enclos d'un mur et toujours planté de grands +arbres dont la plupart sont des cèdres; c'est le cimetière. Un bâtiment +à part, derrière l'église, sert de sacristie. On entre dans le cimetière +par un porche quadrangulaire, bâti comme les murs de l'église, en pierre +brute et bousillage. Au-dessus du porche se trouve ordinairement une +chambre qui, lorsque l'église possède une cloche, soutient un beffroi, +de façon à ce que la corde de la cloche descende sous le porche à +hauteur de la main; à défaut de cet instrument on se sert de phonolithe, +d'un sémantron ou de pièces de bois sonores. Lorsque les ecclésiastiques +chantent les offices, ils se groupent en face de la porte principale du +sanctuaire dans l'enceinte qui le contourne; le reste de cette enceinte +est laissée aux fidèles. Comme on ne prononce pas de sermons, il n'y a +pas de chaire. Pendant la messe, les portes du sanctuaire sont tantôt +ouvertes, tantôt fermées, selon le rite éthiopien, mais un voile empêche +de voir l'autel; le prêtre officiant et ceux qui le servent ont seuls le +droit d'y entrer; ils se présentent sur le seuil pour la lecture de +l'évangile, comme aussi pour donner la communion, et ils se retirent à +chaque fois derrière le voile. Ceux qui ne sont point nets, d'après les +règles mosaïques du pur et de l'impur, n'ont point le droit de pénétrer +dans cette enceinte qu'on regarde comme l'enceinte d'Israël; ils doivent +s'arrêter dans le péridrome, espèce d'enceinte des Gentils, ou bien dans +le cimetière. Ceux qui sont nets depuis sept jours vont d'abord à la +porte principale du sanctuaire, et ils en baisent le seuil, ou un des +montants, avant et après leurs prières; les gens dévots font le tour du +sanctuaire en stationnant à chacune de ses quatre faces et baisant +successivement les quatre portes. En Amarigna et en Tegrigna, on ne dit +pas visiter les églises, mais baiser les églises. On ne s'agenouille que +durant la semaine sainte; les prières se font debout ou assis par terre; +il n'y a aucune espèce de siége; ça et là se trouvent des béquilles +isolées dont on se sert comme d'appui lorsqu'on est fatigué de rester +debout. Ceux qui veulent prier sans être dérangés, ou lire leurs +prières, s'adossent ordinairement aux arbres du cimetière ou s'asseyent +sur l'herbe entre les tombes. Par un reste d'obéissance à la loi du +Lévitique, ceux qui peuvent posséder deux toges, en réservent une +spécialement pour se présenter à l'église. Des sistres et des tambours à +main sont les seuls instruments dont il soit fait usage pour accompagner +les chants religieux.</p> + +<p>Dans la plupart des églises, il est défendu de se présenter avec une +arme à feu, un bouclier ou une javeline: on les laisse à l'entrée du +porche; dans quelques-unes, il est même défendu d'entrer le sabre au +côté, et, comme le fourreau est retenu aux flancs par plusieurs tours de +ceinture, il est d'usage de dégainer et de laisser l'arme sous le +porche. C'est sous le porche, qui sert aussi de porterie, que se +réfugient les mendiants, les lépreux, les voyageurs ou les étudiants +sans asile; c'est là qu'on dépose les étrangers malades ainsi que les +enfants abandonnés, qui heureusement sont très-rares dans le pays. Les +voyageurs sans asile couchent aussi dans le péridrome de l'église, mais +comme la saillie du toit est fort courte et que les colonnes sont assez +hautes, ils n'y sont guère plus abrités que s'ils étaient dehors.</p> + +<p>Lorsque l'église jouit du droit d'asile, celui qui veut invoquer ce +droit s'empresse, en arrivant sous le porche, de sonner la cloche: il +déclare à haute voix et par trois fois son intention de prendre refuge; +dès ce moment sa personne est inviolable. Le porche se nomme en +amarigna: <i>porte du salut</i>. Si les réfugiés sont nombreux, ils +dressent des tentes ou des huttes dans le cimetière. C'est parfois un +spectacle curieux qu'un millier d'hommes et plus campés de la sorte, les +chevaux broutant l'herbe des tombes; des selles, des boucliers suspendus +aux branches des arbres, des harnais, des housses, des armes de tous +côtés; des femmes préparant la nourriture au milieu des agaceries des +soldats; plus loin, des chefs, la figure mi-couverte de leur toge, +causant avec anxiété des événements du dehors; des blessés couchés sur +des herbes sèches et entourés de leurs amis; ailleurs, des compagnons +absorbés dans une partie d'échecs; d'autres occupés à fourbir leurs +armes, à réparer leurs vêtements; des pages déguenillés courant de tous +côtés, provoquant le rire par leurs espiégleries, ou fuyant devant les +imprécations de quelque cuisinière à qui ils ont voulu dérober des +provisions; enfin toute une population se livrant activement aux +occupations et aux gaietés de la vie, au-dessus d'une autre population +endormie dans la mort.</p> + +<p>La jolie église de Notre-Dame où nous conduisit le Lik Atskou, est +attenante à l'enceinte du Palais-Impérial à Gondar; par exception elle +est bâtie à la chaux. Malgré son style éthiopien, ses matériaux, la +juste proportion de ses parties, indiquent qu'elle est l'œuvre +d'ouvriers expérimentés. On dit qu'un empereur la fit bâtir par des +ouvriers portugais et l'enrichit d'ornements en profusion telle, qu'on +lui donna le nom, resté populaire, de <i>Maison de soie</i>. Sa +splendeur a disparu depuis la chute de l'empire; on y voit encore, +parfaitement conservées, les peintures de l'intérieur, représentant tous +les épisodes de la guerre parricide que Rougoum (<i>maudit</i>) +Tékla-Haïmanote fit à son père Yassous-le-Grand, qu'il fit tuer par un +de ses oncles d'un coup de carabine, dans une île du lac Tsana, on y +voit aussi la mort de ce parricide, assassiné à la chasse peu après être +monté sur le trône. Le quartier voisin composant la paroisse est presque +entièrement détruit. Son cimetière ombreux et recouvert d'une herbe +vivace qui dissimulait les tertres effondrés des tombes, attirait des +oiseaux en grand nombre; leur gazouillement incessant et le roucoulement +des tourterelles étaient les seuls bruits qu'on y entendît. Le palais +délabré, vide et silencieux, debout au milieu de ses cours désertes, +semblait étendre sur cette église son ombre mélancolique; aussi la foule +portait-elle ses dévotions dans des lieux plus souriants. Les offices +s'y célébraient à petit bruit, et l'on n'y voyait que de rares fidèles, +la figure émaciée de quelque timide anachorète de passage, ou bien à +demi caché derrière un arbre quelque soldat, la tête basse et la pose +affaissée, s'humiliant devant Dieu.</p> + +<p>En sortant de cette église, je fus accosté par une femme +reconnaissable à son costume pour une servante de bonne maison. Elle me +dit que sa maîtresse était dans la peine, et que, sachant que j'avais +mes entrées auprès du Dedjadj Birro, de qui dépendait son sort, elle me +demandait quand je pourrais la recevoir et prendre connaissance de sa +situation: et, comme j'hésitais, elle ajouta que sa dame était la +Waïzoro Bir-Waha (<i>eau d'argent</i>), fille du Dedjadj Conefo et femme +du Balambaras Aschebber, que Birro retenait dans les fers depuis la +bataille de Konzoula, où le prisonnier avait été blessé. Elle me montra +la Waïzoro, assise toute seule au pied d'un arbre et enveloppée d'une +toge grossière, unique vêtement qu'elle voulût porter, dit-elle, depuis +les malheurs qui l'accablaient. Je lui fis dire que c'était à moi à me +rendre chez elle, et que je m'emploierais en faveur de sa cause, si elle +était juste, et je m'éloignai, laissant mes gens pour se tenir à ses +ordres et lui faire escorte de ma part jusqu'à sa demeure.</p> + +<p>Le Lik Atskou m'apprit que le Dedjadj Conefo, durant sa dernière +maladie, avait recommandé ses deux fils à Aschebber, ainsi qu'à quelques +autres de ses fidèles. Aschebber avait énergiquement servi les intérêts +d'Ilma jusqu'à la bataille de Konzoula, mais il était accusé d'avoir +détourné des valeurs de la succession de Conefo, et le Dedjadj Birro +menaçait de le faire mutiler s'il ne les lui livrait.</p> + +<p>Je promis à la Waïzoro Bir-Waha de partir deux jours après pour le +camp; mais le lendemain, à mon grand regret, il m'arriva un Chalaka et +une compagnie de la garde de Birro, conduisant Aschebber enchaîné. Le +Chalaka avait ordre de s'arrêter chez moi, d'y recevoir les objets +qu'Aschebber avait promis de restituer, de les soumettre à mon +inspection, et, dans le cas où la restitution serait insuffisante, de le +remettre à la torture en resserrant l'anneau qui fixait la chaîne à son +poignet. Le malheureux me fit observer que cet anneau le serrait encore +trop pour lui permettre de dormir: j'obtiens du Chalaka qu'on le fit +aaiser.</p> + +<p>Grâce à des cadeaux en comestibles qui m'arrivaient de tous côtés, je +pus faire festiner mes hôtes; le prisonnier mangea, but et fut joyeux +avec nous: le Chalaka noya complétement sa raison dans l'hydromel, et +plusieurs de ses soldats l'imitèrent. Le Lik Atskou, sachant qu'on +faisait grande chère chez moi, me fit dire que des vassaux d'Aschebber +rôdaient par la ville, et que, pour éviter toute surprise, j'eusse à +faire bonne garde de nuit; il ne dormit point lui-même et m'envoya +d'heure en heure son esclave pour s'assurer de la vigilance de mes gens.</p> + + +<p>Le lendemain, la famille d'Aschebber produisit une partie de la +rançon demandée: c'étaient surtout des carabines, de vieux tapis et des +étoffes en soie dont les dessins rappelaient le goût qui régnait jadis +dans l'Inde et dans l'Yemen, des pièces d'orfévrerie, des poignards et +des sabres aux montures indiennes enrichies de pierres de couleur et +d'un travail exquis. La magnificence de ces objets, provenant sans doute +de quelque empereur, me confirma une partie de ce que m'ont raconté les +vieillards sur la richesse des costumes de leurs aïeux. Mais tout cela +était loin de représenter le chiffre de la rançon imposée. L'ordre vint +de remettre le prisonnier à la torture. J'obtins un délai, et je me +rendis auprès du Dedjadj Birro, qui voulut bien permettre de relâcher +Aschebber moyennant un appoint insignifiant en argent.</p> + +<p>En rentrant à Gondar, je trouvai le Chalaka gardé à vue par ses +propres soldats et son prisonnier. Je lui avais laissé trop grosse +provision d'hydromel et d'eau-de-vie, et une insolation après boire +l'avait privé de la raison depuis quatre jours. Je fis libérer +Aschebber, et je repartis pour le camp avec les soldats de la garde. +Quant au Chalaka, toujours en proie au délire, ses suivants personnels, +trop peu nombreux pour le bien garder dans ma maison isolée, se +réfugièrent avec lui sous le porche d'une église.</p> + +<p>Après quelques jours passés au camp, j'étais revenu à Gondar, +lorsqu'un matin la ville fut réveillée par les soldats de Birro, qui +arrivait encore de la poursuite de l'insaisissable Woldé Téklé. Birro +m'envoya prévenir, et j'allai le trouver dans une église où il se +reposait. Il me dit que Gondar n'était qu'un ramassis de vils marchands, +de grandes dames au rabais, d'ecclésiastiques faux savants et de clercs +séditieux, et que je devais en avoir assez. «Pendant que les soldats se +rafraîchissent, ajouta-t-il, allons respirer un air moins impur.» Et, +suivis de quelques cavaliers seulement, nous partîmes au galop, laissant +la ville sens dessus dessous. Il m'emmena à l'ancienne habitation de son +aïeule, l'Itiégué Mentewab, femme et mère d'empereur.</p> + +<p>Cette habitation, située à un kilomètre environ de Gondar, au pied +des montagnes qui entourent la ville, consiste en un joli pavillon +flanqué d'une tour carrée, bâti à la chaux et à l'européenne, tout +auprès d'une église bâtie également par l'Itiégué et dédiée à +Notre-Dame, sous la vocable de Koskouam, nom donné par les Éthiopiens au +lieu de refuge choisi par la mère du Sauveur durant son exil en Égypte. +Quelques misérables huttes de paysans groupés autour forment seules +aujourd'hui la paroisse. Cachées au milieu d'un bouquet de grands arbres +toujours verts, l'église et l'habitation, qui se décèle par sa haute +tour, offrent un des points les plus pittoresques des environs de la +ville.</p> + +<p>L'Itiégué Mentewab, qui vivait encore au temps du voyageur Bruce, +représente une des physionomies les plus attrayantes du déclin de +l'Empire. Native de la province de Kouara, elle fut amenée à Gondar dans +son enfance par sa mère, qui, ayant perdu son mari, dut suivre elle-même +un procès en Cour suprême; et les pages impériaux, frappés de la beauté +de l'enfant, en parlèrent devant l'Empereur comme d'une merveille. La +mère obtint justice, et l'Empereur retint l'enfant, qu'il confia à ses +femmes et qu'on surnomma Mentewab (<i>Que tu es jolie!</i>), nom que les +pages lui avaient donné en la voyant. Elle grandit dans le palais, +oubliée durant quatre années. Un soir à souper, un des familiers parla +d'elle, et l'Empereur désira la voir; mais il s'endormit sans y plus +penser, et s'étant réveillé avant le jour, il aperçut debout, au pied de +sa couche, la belle et gracieuse Mentewab, qui seule veillait sur lui, +un flambeau de cire à la main.</p> + +<p>Mentewab, devenue Itiégué (<i>Impératrice</i>), confirma sa haute +position par la sagesse et la retenue de sa conduite, ne cessant de +protester par son exemple au moins contre les vices de la cour de son +mari et de celle de son fils, qui succéda à son père sous le nom de +Yassous. Elle savait vivre le jour en princesse et la nuit, dit-on, elle +se soumettait aux plus dures austérités de la pénitence. Durant quarante +années elle exerça par son mari, son fils et sa famille une puissance +souveraine, suffisamment interrompue par des vicissitudes pour rendre +manifestes la force et la bonté de son caractère. En tout pays, on voit +de ces êtres que la fortune semble se complaire à élever, à abaisser et +à retourner dans sa main, comme des joyaux dont elle veut faire briller +toutes les faces.</p> + +<p>C'était la première fois que Birro visitait l'église et l'habitation +de son aïeule. Le clergé n'avait pas eu le temps de s'y réunir, mais un +vieux religieux que nous trouvâmes à la porterie nous servit de +cicerone. Birro devint mélancolique en voyant le domaine délabré où, il +y a un siècle, sa famille florissait à l'abri du trône impérial. Il me +proposa de monter au haut de la tour, afin d'y jouir du point de vue, +quoique le cicerone prétendît que l'ascension était périlleuse: de +l'escalier, en plusieurs endroits, il ne restait que la cale. Nous +atteignîmes néanmoins la plate-forme; Birro s'épanouit. Les +factionnaires laissés au pied de la tour cherchaient à éloigner une +troupe d'environ deux cents marchands musulmans.</p> + +<p>—Ces trafiquants, dit-il, viennent sans doute réclamer contre +mes soldats.</p> + +<p>Un corbeau vint se poser sur le faîte d'un arbre en face de nous. (On +dit vulgairement que quand un corbeau apparaît seul, c'est un mauvais +présage). Birro se saisit du pistolet que j'avais à la ceinture et +laissa errer sa main armée dans la direction des Musulmans, tout en +détournant la tête pour parler avec moi; les Musulmans, épouvantés, se +dispersèrent sous les arbres.</p> + +<p>—Si je tue ce corbeau, dit Birro, c'est que je devrai un jour +rentrer dans les possessions de mes ancêtres: je régnerai; tu feras +venir de ton pays des gens qui bâtissent à la chaux, nous nous élèverons +de belles demeures, nous les léguerons à nos neveux, et notre amitié +aura ainsi un signe dans l'avenir.</p> + +<p>J'arrêtai son bras, en lui représentant que le corbeau perchait un +peu loin et qu'il ne devait point risquer de manquer son coup devant +tant de gens.</p> + +<p>—C'est juste, c'est juste, dit-il.</p> + +<p>Et le bras sur mon cou, il m'entraîna jusqu'au rebord de la tour, +pour faire juger à tout le monde, disait-il, du degré d'amitié qu'il +avait pour moi.</p> + +<p>—Par la mort de Guoscho! ajouta-t-il, ne suis-je pas un homme +fortuné de pouvoir réclamer de pareils palais comme ayant appartenu à +mes aïeux? Les faucons hésiteraient avant de se poser ici, et tu viens +de Jérusalem pour y monter avec moi! Je suis jeune, et Dieu m'a décoré +de la victoire! Cependant je crois pressentir quelque revers. Mais +Notre-Dame y pourvoira, en souvenir des mérites de mon aïeule, et toi, +fils de ma mère, tu seras à mes côtés.</p> + +<p>Peu à peu son étreinte cessa, son bras se retira de moi, son regard +changea d'expression et il descendit en silence. En bas, il me dit à +l'oreille:</p> + +<p>—Comme c'est bon de vivre haut et loin de terre!</p> + +<p>Il fit approcher les Musulmans; l'un d'eux prit la parole pour dire +que leur quartier était mis à sac par ses soldats, et qu'ils venaient se +réfugier auprès de lui. Il appuya sa supplique d'un cadeau de deux +burilés pleins de poivre noir et d'une pèlerine de guerre en drap rouge, +ajoutant que ce qu'il y avait d'imprévu dans leur démarche et le +désordre dans lequel ils étaient devaient faire excuser la modicité de +leur offrande.</p> + +<p>—Que Dieu vous le rende! leur dit Birro.</p> + +<p>Et il monta précipitamment à cheval et partit au galop pour le +Salamgué ou quartier musulman.</p> + +<p>J'arrivai sur la place du marché quelques instants après lui; ses +soldats fuyaient de toutes parts, en lâchant leur butin. L'un d'eux fixa +sa poursuite: le malheureux, pour alléger sa course, abandonna jusqu'à +son bouclier et sa javeline. Encore quelques bonds et, il était à l'abri +derrière des rochers, lorsque le javelot de Birro l'atteignit; il tomba +percé d'outre en outre. La population musulmane poussa des cris de joie, +tandis que le servant d'armes du Prince ramassait le javelot sanglant de +son maître. Tous les pillards fuyaient dans la campagne et reprenaient +la route du camp. Birro demanda sa mule, ordonna de balayer les +traînards hors de la ville haute et donna lui-même l'exemple du départ +pour le camp. Avant mon arrivée sur la place du marché, il avait déjà +tué un autre de ses soldats, qui, les mains pleines, sortait d'une +maison.</p> + +<p>Birro avait défendu à ses gens de descendre dans le quartier +musulman, et en sévissant comme il venait de le faire d'une façon si +conforme à la fougue de son caractère, il ravivait cette terreur qu'il +aimait à inspirer, et il affichait du même coup sa déférence pour les +intentions de son suzerain Ali, qui protégeait les musulmans de Gondar +d'une façon spéciale. Nous sortions à peine du Salamgué, qu'un musulman, +traînant après lui un jeune soldat, arrêta le Prince par ses cris.</p> + +<p>—Parle donc, lui dit Birro.</p> + +<p>Le musulman accusa le soldat d'avoir pillé sa maison de fond en +comble et d'avoir maltraité sa femme.</p> + +<p>—Holà! qu'on lui coupe pieds et mains, dit Birro.</p> + +<p>—Par Allah! mon Seigneur, dit le plaignant, que ferais-je de +ses membres? Qu'il les garde pour s'en aller le plus loin possible, mais +qu'il me rende ce qu'il m'a pris.</p> + +<p>Le soldat terrifié protesta par serment qu'il n'avait pris qu'une +vieille ceinture, et qu'encore, un de ses camarades la lui avait enlevée +sur le champ; il offrait d'ailleurs de donner celle qu'il portait. Birro +lui dit en se remettant en marche:</p> + +<p>—Roncin que tu es! s'il en est ainsi, que ne lui frottes-tu les +oreilles à ce mécréant?</p> + +<p>Et il laissa le musulman composer comme il put avec le soldat.</p> + +<p>Cependant il me tardait d'aller au-devant de mon frère, et le Dedjadj +Birro remettait de jour en jour de me donner mon congé, lorsqu'il +conclut avec le Dedjadj Oubié une alliance secrète, dont le but était de +marcher prochainement contre le Ras Ali, leur suzerain commun. Je +représentai à Birro que cette circonstance me permettrait d'aller et de +revenir de Moussawa avec promptitude et commodité, puisque le Dedjadj +Oubié tenait tout le pays depuis Gondar jusqu'à la mer Rouge.</p> + +<p>Après beaucoup d'objections, il consentit à mon départ, et afin, +disait-il, que je pusse figurer convenablement à la cour de son allié, +il voulut me donner un bouclier richement garni en vermeil, un fort beau +sabre et une belle mule caparaçonnée comme la sienne. Je refusai ces +présents, et il en prit de l'humeur:</p> + +<p>—Celui qui reçoit s'engage, me dit-il; tu veux partir sans +pensée de retour.</p> + +<p>Enfin, après beaucoup d'instances, il m'accorda deux mois pour faire +mon voyage, en me recommandant toutefois de me joindre à l'armée +d'Oubié, si avant cette époque cet allié opérait sa jonction avec lui +pour marcher contre le Ras.</p> + +<p>—Car, si Dieu le permet, dit-il, nous ferons parler de nous +grandement. Mais avant de nous séparer, je veux que nous nous engagions, +par serments réciproques, toi à revenir, moi à te traiter toujours comme +un frère.</p> + +<p>Malgré ma répugnance à me lier de cette façon, je crus devoir céder.</p> + + +<p>—Je ne sais, me dit-il, quelles sont les formules de serment +usitées dans ton pays, mais que m'importe! tout serment recèle le +principe vengeur de son inobservance. Pose ta main sur ma cuisse, et +engage-toi, par la mort de Monseigneur Guoscho et par la mienne, à +revenir auprès de moi ou de mon père, sauf la volonté contraire de Dieu.</p> + + +<p>Je promis.</p> + +<p>—Et si tes projets venaient à changer, ajouta-t-il, dis que le +pain se tourne pour toi en venin et te corrode les entrailles, et que +tout ce que tes lèvres pourront boire ne serve qu'à enflammer ta soif; +dis que les hommes n'éprouvent pour toi que de la haine; dis que les +désirs que tu formeras s'accomplissent pour d'autres et sous tes yeux; +dis que ton passage sur la terre, comme dans le cœur de ceux que +tu aimes, ne laisse pas plus de trace que n'en laisse le serpent maudit +qui rampe sur un rocher nu!</p> + +<p>Je répétai ces paroles après lui.</p> + +<p>—Quant à moi, mon frère, reprit-il, dicte-moi le serment que tu +voudras.</p> + +<p>Comme je refusais:</p> + +<p>—Si je trahis le premier notre amitié, dit-il, que mes chairs +se déchirent et flottent en lambeaux le long de mes ossements, avant que +mon âme ait quitté la terre; que tous ceux en qui je me confie se +tournent contre moi et m'imputent ma confiance à crime; que mon cheval, +mes armes et jusqu'à l'herbe des champs, que tout se dresse contre moi; +que Dieu fasse un exemple hideux de mon corps sur la terre et de mon âme +dans l'éternité! Maintenant, mon frère, dit-il en fermant les yeux, clos +mes paupières de ta main, avec la pensée que c'est la mort qui me les +scelle, si tu trahis ton serment.</p> + +<p>Je lui obéis. Et à son tour, il me ferma les yeux de sa main, en +disant:</p> + +<p>—Que mon frère meure, si je n'accomplis pas ce que je dis!</p> + +<p>Il me fit quelques recommandations relativement à Oubié, m'offrit un +sachet contenant de l'or natif, que je refusai, et nous nous quittâmes +après une accolade.</p> + +<p>Après une journée de route, j'arrivai à Gondar. Le Lik Atskou parut +peu satisfait lorsque je lui racontai comment je venais de quitter le +Dedjadj Birro. La nature droite, judicieuse et toute magistrale de mon +hôte s'accommodait mal des allures impétueuses de ce jeune prince, et il +ne se gênait nullement pour rappeler publiquement sa descendance +équivoque du Dedjadj Guoscho et pour improuver sa conduite.</p> + +<p>—On peut bien conduire les hommes à coups de hache, disait-il, +et échafauder ainsi un semblant de puissance, mais un jour tout cela +croule sous le souffle de Dieu. Si j'étais plus jeune, ajouta-t-il, +c'est en France que je t'engagerais à retourner, afin d'y aller avec +toi; mais je suis trop vieux, et puisque tu dois revenir à Gondar, tu +pourras au moins me fermer les yeux. Triste temps que le nôtre!</p> + +<p>Il m'engagea à resserrer ma confiance à la cour d'Oubié; et, selon +son habitude, il me congédia sur le seuil de sa maison, en me donnant sa +bénédiction.</p> + + + + +<h2><a name="ch11"></a><a href="#tch11">CHAPITRE XI</a></h2> + +<p class="suj">VISITE AU DEDJADJ OUBIÉ—RETOUR À +MOUSSAWA—QUERELLE AVEC LE DEDJADJ OUBIÉ—RAPPORTS DU +GOUVERNEMENT BRITANNIQUE AVEC LA FAMILLE DE SABAGADIS—DÉPART POUR +ADEN.</p> + + +<p>Comme les soldats de Woldé Teklé rôdaient sans cesse autour de +Gondar, je partis de nuit, sans bagage d'aucune sorte et comptant vivre +d'hospitalité. Je n'étais accompagné que d'un seul fusilier et d'une +douzaine de rondeliers; mon cheval, conduit à la main, ouvrait notre +marche: son riche harnais et sa belle apparence nous attiraient des +marques de respect le long de la route. Nous cheminâmes à petites +journées, de façon à faire étape dans les localités les mieux pourvues; +mais notre régime était fort inégal. Un soir, nous nous présentâmes à un +village dont l'aspect prospère nous promettait bon repas et bon gîte: on +nous assigna la maison des étrangers, qui se trouve dans la plupart des +villages des hauts pays et qu'on donne ordinairement aux voyageurs de +peu d'importance. Selon l'usage, mes gens y brûlèrent une poignée de +paille afin d'y faire entrer mon cheval, car on croit vulgairement que +les farfadets, lutins et autres esprits malfaisants hantent l'habitation +dont le foyer n'est pas entretenu. Mais nous attendîmes vainement notre +souper, et, vers dix heures, nous nous arrangions pour dormir à jeun, +lorsque nous entendîmes un de mes hommes qui, pressé par la soif, était +allé demander un peu d'eau dans le voisinage et qui se querellait +violemment. J'envoyai deux de ses camarades pour le ramener; le train +augmenta; le reste de mes gens courut au secours; les thèmes de guerre +commencèrent, et je sortis moi-même. Les femmes, aux portes, éclairaient +avec des torches; une vingtaine de paysans armés tenaient mes gens en +échec; mon unique fusilier, un tison à la main, cherchait à allumer sa +mèche récalcitrante: «Dispersez-vous, imprudents!» criait-il, en +dirigeant la gueule de son arme sur les femmes, qu'il mit ainsi en +déroute. Mes gens profitaient de l'obscurité pour donner contre leurs +adversaires, lorsqu'un abbé, accompagné de cinq ou six clercs tenant des +flambeaux, accourut sur un petit tertre, d'où il lança contre tout le +monde des excommunications répétées. Nous pûmes séparer les combattants, +et l'abbé, qui était chef du village, nous reconduisit jusqu'à notre +demeure. Une instruction sommaire, faite de concert avec lui et quelques +anciens, nous apprit que mon soldat ayant trouvé des habitants buvant de +la bière, leur avait demandé de l'eau, et qu'ayant essuyé des rebuffades +appuyées d'un coup de bâton, dont il chercha du reste vainement la +marque, il avait mis flamberge au vent. Si ce n'est une égratignure +faite à un de mes hommes, les boucliers seuls portaient de part et +d'autre la trace des coups. L'abbé et son monde partirent en s'excusant +gauchement de la réception qui nous était faite, et, peu après, il +reparut, suivi de gens portant de l'orge, de l'herbe, de l'hydromel, de +la bière, des volailles cuites et d'autres mets, ainsi que des pains à +profusion; rien n'y manquait, jusqu'à du bois pour notre loyer, même un +luminaire. J'invitai les anciens et leur chef à rompre le pain avec +nous, pour mieux sceller notre raccommodement; ils participèrent +discrètement à notre médianoche et se retirèrent bientôt pour me laisser +dormir. Sous prétexte de se tenir sur leurs gardes, mes gens mangèrent +et burent presque toute la nuit. Le lendemain, de grand matin, plusieurs +habitants nous firent la conduite.</p> + +<p>De pareils incidents sont habituels dans la vie militaire en +Éthiopie. Les gens de guerre ont droit à l'hospitalité, surtout dans les +villages relevant de leur suzerain. Chaque village se règle en +conséquence; mais l'insolence trop fréquente des soldats et la +susceptibilité souvent querelleuse des habitants provoquent des +collisions qui, heureusement, amènent rarement mort d'homme, ce qui +s'explique par l'usage de l'arme blanche seulement, dont on peut modérer +l'emploi: soldats et paysans s'entre-battent d'une façon mi-courtoise. +Après s'être ainsi éprouvé, on se sépare, on compte de part et d'autre +les horions et les égratignures, on fait la balance, on fixe le taux de +la composition en faveur des plus maltraités, et la bonne amitié +s'établit. Quelquefois une blessure dangereuse ou mortelle envenime ces +combats, qui vont alors se terminer en cour de justice.</p> + +<p>Neuf jours après mon départ de Gondar, j'arrivai à Adwa. Le Dedjadj +Oubié campait provisoirement à quelques kilomètres de la ville; je pris +deux jours de repos et j'allai lui faire ma visite d'usage. Le Prince +déjeunait en petit comité; je fus placé à côté d'un abbé, un de ses +commensaux et conseillers favoris, avec qui je m'étais lié à mon premier +passage en Tegraïe. Le Prince ne fit aucune allusion au Dedjadj Guoscho +ni à la bataille de Konzoula, mais il me questionna à plusieurs reprises +sur les forces militaires du Ras et sur celles de Birro, en affectant sa +partialité pour ce dernier. J'eus la maladresse de faire l'éloge, +irréfutable d'ailleurs, de la cavalerie du Gojam; les convives eussent +préféré entendre l'éloge des troupes de leur maître; mon voisin l'abbé +me coudoya même deux ou trois fois pour me rappeler que c'était +l'occasion de faire ma cour, mais je m'en tins à la vérité, et +j'indisposai tout le monde contre moi: circonstance qui me donna à +croire que le Dedjadj Oubié n'était, pas sincère dans son alliance avec +le Dedjadj Birro. L'abbé demanda à me loger chez lui; le Prince y +consentit et donna des ordres pour le vivre de mes hommes. On lui dit +que j'avais un fort beau cheval.</p> + +<p>—Depuis quand, remarqua-t-il, les Européens se connaissent-ils +en chevaux?</p> + +<p>Je fis observer qu'il y avait en Europe d'excellents chevaux et des +cavaliers dignes de les monter.</p> + +<p>—Ouais! reprit-il, le Gojam lui a appris à parler.</p> + +<p>Il ordonna cependant que mon cheval fût nourri des provisions de son +écurie; mais il me parut qu'il me congédiait avec une nuance d'humeur. +Bientôt ses palefreniers apportèrent à mon logement deux trousses de +fourrage vert de rebut; je les refusai. Le palefrenier en chef, voyant +revenir ses gens, me cria de loin.</p> + +<p>—Hé! là-bas, mon cophte, le roi de ton pays stérile n'a pas une +poignée d'herbe comme celle-là. Rengorge-toi à ton aise, et ta haridelle +jeûnera.</p> + +<p>Je ne répondis pas à cette insolence, provoquée surtout par le dépit +de voir un étranger possesseur d'un cheval comme le mien. La cavalerie +du Tegraïe et du Samen dépend pour ses remontes des provinces à l'ouest +de Gondar, et le Dedjadj Oubié ne recevait que des chevaux inférieurs et +à des prix très-élevés.</p> + +<p>Lorsqu'à la chute du jour, mon hôte rentra chez lui, je lui racontai +l'incident et le priai de le rapporter fidèlement au Prince.</p> + +<p>—Ce palefrenier doit-être ivre, selon son habitude, me dit-il, +mais je vais y mettre ordre.</p> + +<p>Il fit venir le palefrenier, le réprimanda, et comme il avait cuvé +son vin, il lui ordonna de me demander pardon. Le drôle, selon la +coutume du pays, se prosterna le front contre terre, en tenant à deux +mains sur son cou une grosse pierre. Je refusai d'abord, parce que je +préférais porter ma plainte au Prince, mais sur les instances de l'abbé +je cédai et je prononçai la formule ordinaire du pardon. Mon cheval fut +amplement dédommagé. J'appris dans la suite qu'avant l'intervention de +l'abbé, le palefrenier, prévoyant ma plainte, avait immédiatement fait +raconter l'incident au Dedjazmatch d'une façon qui était loin de m'être +favorable. Le lendemain, je fis une visite de congé et je rentrai à +Adwa.</p> + +<p>À la fin de la semaine, l'abbé m'envoya dire que le Dedjazmatch +passerait près d'Adwa, en se rendant dans le Samen, et que je ferais +bien d'aller au devant de lui aux abords de la ville, à cheval et le +bouclier au bras; que le Prince serait flatté qu'un Européen eût pour +lui une pareille attention, qui, je ne l'ignorais pas, était conforme +aux usages; et le lendemain, la batterie lointaine des timbales +annonçant l'approche du Dedjazmatch, j'allai à sa rencontre.</p> + +<p>Le Dedjadj Oubié passait pour être façonnier et très vaniteux. Coiffé +d'un turban de forme allongée et drapé jusqu'aux yeux dans sa toge, il +cheminait seul, silencieux et raide sur sa mule. Il était précédé de ses +timbaliers et d'une soixantaine de porte-glaives, et suivi de trois ou +quatre cents notables portant tous le bouclier au bras; des huissiers à +cheval maintenaient un espace vide autour de lui. En me voyant, il +daigna hocher légèrement la tête en murmurant un bonjour qu'un huissier +répéta à haute voix; il se retourna même par deux fois et me fit dire de +remettre mon bouclier à mon servant-d'armes. Je le laissai passer et je +me joignis à ses notables. Quelques minutes après, un fusilier me +dit:—Tu as là un beau cheval. Que ne le fais-tu parader en tête de +la colonne? Cela ferait plaisir au Dedjazmatch.</p> + +<p>Peu soucieux de me donner en spectacle, je répondis que mon cheval +était encore fatigué de son voyage de Gondar.</p> + +<p>—Et quand tu lui donnerais la fourbure, reprit-il, tu crois que +Monseigneur n'a pas de quoi te dédommager?</p> + +<p>Cet homme ne me dit pas qu'il était envoyé par Oubié, et je venais +sans le savoir d'indisposer le Dedjazmatch.</p> + +<p>En arrivant à l'étape, le Dedjazmatch me fit inviter à son repas, +ainsi qu'un botaniste européen, venu comme moi d'Adwa pour lui faire +escorte. La réunion était nombreuse, et tout se passa dans le plus +profond silence. L'usage est qu'après le repas, les convives qui restent +debout et, parmi les convives assis, ceux qui sont de condition +inférieure se retirent d'abord; les plus considérés pour leur rang ou +pour leur âge se retirent les derniers; et on laisse au tact de chacun +le soin de régler sa sortie. Les grâces étaient à peine achevées, qu'un +huissier s'avançant, la verge haute, dit à mon compagnon:</p> + +<p>—Lève-toi et va t'en.</p> + +<p>Cet affront ne fut pas remarqué par le Prince; et comme le moment eût +été mal choisi pour s'en plaindre, je crus devoir sortir avec mon +compatriote, et nous regagnâmes Adwa, en nous promettant de revenir sur +ce fait à la première occasion.</p> + +<p>Les gens de la maison d'Oubié affectaient de faire très peu de cas +des Européens et les traitaient même souvent avec insolence. À quelques +exceptions près, le très petit nombre d'Européens, qui jusqu'alors +avaient pénétré dans le pays, s'étaient contentés de voyager dans les +États gouvernés par Oubié; ignorant la langue et les mœurs, ils +avaient dédaigné d'observer les usages de politesse indigène, tout en se +laissant aller trop facilement à des manières d'être qu'ils n'auraient +pas osé avoir dans leur propre pays. En Amarigna et en Tegrigna, on +tutoie ses inférieurs ou ses subordonnés s'ils sont plus jeunes, souvent +aussi ses égaux; mais quand on veut être convenable, on emploie le vous +avec son égal et même avec son inférieur, s'il est plus âgé; et l'emploi +de la troisième personne est de rigueur lorsqu'on s'adresse aux +vieillards, aux hommes d'un rang élevé ou aux prêtres. Les Européens +tutoyaient tout le monde; aussi, étaient-ils traités de la même façon, +quelquefois même par leurs domestiques. Enfin, nos manières d'être nous +faisaient regarder comme des gens naïfs, étrangers à toute civilité, +colères, incapables des grands sentiments du cœur, parlant et +agissant comme l'homme du Danube, industrieux du reste, ingénieux pour +les travaux manuels et versés dans la connaissance des philtres et des +remèdes: ce qui nous faisait classer tout d'abord dans les rangs +inférieurs d'une société ou l'homme bien élevé doit être au fait des +convenances, avoir quelques connaissances en histoire sacrée et +nationale, en musique, en poésie, en législation coutumière, savoir +monter à cheval, réparer un harnais, nager, tirer la carabine, jouer aux +échecs, raisonner les qualités d'une arme, d'un cheval ou d'un chien de +chasse, enfin et surtout être affable et poli avec les femmes, les +prêtres, les pauvres et les vieillards.</p> + +<p>Les officiers de la maison d'Oubié, profitant de l'ignorance ou de la +faiblesse des Européens, avaient aussi pris l'habitude de les rançonner +de diverses manières, sous le prétexte de les faire bien venir de leur +maître. Ce n'étaient plus des cadeaux qu'on attendait de nous, c'étaient +de véritables impôts. Ils nous disaient à brûle-pourpoint que nous +étions des grands seigneurs et nous tapaient familièrement sur l'épaule +en nous demandant de l'argent. Enhardis par ces exemples, tous les +habitants usaient envers nous de façons analogues, et, depuis la Takkazé +jusqu'à la mer Rouge, l'Européen, victime de toutes les exactions, était +le plus souvent un objet de risée. Quant à moi, je venais du Bégamdir et +du Gojam, dont les habitants ont bien plus d'urbanité que dans le +Tegraïe; je m'étais associé à la vie des indigènes; je savais ce que je +leur devais et ce que tout étranger était en droit d'attendre d'eux, +conformément à leurs mœurs. Le compatriote pour lequel je venais +de prendre fait et cause méritait d'ailleurs d'être accueilli +convenablement; il était docteur en médecine et il collectionnait pour +le Jardin-des-Plantes de Paris. Après un long séjour, lorsqu'il comptait +retourner en Europe, il fut mangé par un crocodile.</p> + +<p>Le Dedjadj Oubié leva son camp le lendemain et continua sa route vers +le Samen.</p> + +<p>De mon côté, je ne tardai pas à m'acheminer vers Moussawa. J'eus à +subir en route quelques tentatives de la part des péagers, qui voulurent +m'assimiler aux trafiquants et exiger des droits de passage; mais en me +reconnaissant, ils se rappelèrent la longue résistance que, mon frère et +moi, nous avions opposée dans le Koualla de Maïe-Ouraïe aux exactions de +Blata-Guebraïe, et ils se désistèrent de leurs prétentions. J'eus ainsi +la satisfaction de recueillir les fruits de notre conduite et de rentrer +dans le droit commun.</p> + +<p>Au lieu de suivre la route des caravanes et de passer, comme à mon +entrée dans le pays, par Halaïe, je passai par Digsa, village situé à +quelques kilomètres plus au Nord. Ces deux villages appartiennent à la +puissante tribu qui forme de ce côté la frontière des États d'Oubié, et +qui se dit issue de deux frères nommés Akéli et Ogouzaïe. La population +de Halaïe descend d'Ogouzaïe, et celle de Digsa d'Akéli; mais nonobstant +ce lien de parenté, une grande inimitié séparait ces deux villages: l'un +et l'autre soutenaient la prétention de faire passer par leur territoire +les caravanes et les voyageurs, et de prélever sur eux les droite +d'usage. Parfois ils se disputaient ce monopole les armes à la main, et +ils épuisaient leurs ressources pécuniaires pour se le faire concéder +par le Dedjazmatch; depuis quelques années, Halaïe l'exploitait, mais +avec une rapacité dont les trafiquants se plaignaient avec raison. Je +préférai donc passer par Digsa, malgré la fâcheuse réputation de son +chef, Za-Guiorguis, qui portait le titre de Baliar-Negach (<i>roi de la +mer</i>.)</p> + +<p>Ce chef me reçut bien; il fit abattre un bœuf pour notre repas +et m'offrit de passer quelques jours avec lui; mais j'étais pressé de +gagner Moussawa. Les tribus des Sahos qui occupent les bas pays entre le +premier plateau éthiopien et la mer Rouge, remplissent de droit les +fonctions de guides entre la frontière chrétienne et Moussawa; ce droit +donne lieu à des tracasseries et à des contestations dont les +trafiquants et surtout les étrangers paient les frais. Pour m'être +agréable, le Bahar-Negach exigea que, par exception aux règles établies +par les Sahos, je pusse choisir parmi eux le guide qui me conviendrait, +avec la faculté de le payer au taux des indigènes; de plus, il me donna +son fils aîné, nommé Ezzeraïe, pour m'accompagner durant le voyage.</p> + +<p>Parmi les croyances superstitieuses de l'antiquité qui ont cours dans +le Tegraïe, on trouve celle de l'auspicine ou divination par le chant et +le vol des oiseaux. Chemin faisant, mon guide Abdallah, me signala à +plusieurs reprises des augures de ce genre qui, selon lui, m'annonçaient +que notre voyage serait des plus heureux et qu'à la côte je trouverais +un ami intime ou un parent. En deux jours, j'arrivai à Moussawa. Mon +attirail et celui de mes gens excitèrent la curiosité des habitants de +l'île: je ne possédais d'autre vêtement que le costume éthiopien que je +portais, et je sentais combien il devait contraster fâcheusement avec le +costume bien plus civilisé des autorités turques que j'allais avoir à +visiter. Néanmoins, en arrivant, je me présentai chez le gouverneur +Aïdine Aga. Il vint au devant de moi jusqu'à la porte de son divan et +m'accueillit avec cette politesse exquise qui caractérise les Osmanlis +de la vieille école, et qui semble devoir disparaître avec eux. Je ne +fus pas plus tôt installé dans mon logement, que des esclaves d'Aïdine +vinrent m'apporter, avec ses compliments, des rafraîchissement et deux +costumes turcs complets. J'égayais encore mes gens en faisant +l'inventaire de ma garde-robe, si nouvelle pour eux, lorsque des pas +précipités me firent lever la tête, et je me trouvai dans les bras de +mon frère Antoine.</p> + +<p>J'arrivais des pays des Gallas; mon frère venait de Paris, de Londres +et de Rome, et malgré les incertitudes que comportent deux voyages aussi +longs, nous étions à trois heures près, exacts au rendez-vous pris en +nous séparant à Gondar vingt mois auparavant; nous nous étions quittés +au commencement de juillet 1838, et nous nous retrouvions à Moussawa en +février 1840. Aïdine Aga et les notables de Moussawa virent dans cette +exactitude l'œuvre de quelque génie protecteur, et ils parlèrent +longtemps de notre rencontre comme d'un fait surnaturel: mon guide +Abdallah n'y vit qu'une preuve de plus de l'infaillibilité des augures.</p> + + +<p>Après quelques jours passés à nous raconter mutuellement nos +aventures, nous arrêtâmes notre plan de voyage. Il fut convenu que nous +irions à Gondar; que mon frère passerait quelques mois, tant dans cette +capitale que dans les provinces voisines de l'Ouest, en deça de +l'Abbaïe, tandis que je retournerais en Gojam, où ma liaison avec le +Dedjadj Guoscho, qui tenait alors la cour la plus policée de l'Éthiopie, +m'offrait une occasion exceptionnelle pour me perfectionner dans la +langue Amarigna et m'initier aux mœurs, aux affaires, aux us et +coutumes du pays. Mon frère, qui s'était chargé de la partie +scientifique du voyage, devait selon l'opportunité de ses travaux me +rejoindre en Gojam, d'où, appuyés de la protection du Dedjadj Guoscho, +nous comptions passer en pays Galla, gagner l'Innarya et revenir sur nos +pas ou nous ouvrir une route nouvelle vers un point plus central de +l'Afrique, pour rentrer ensuite en Europe.</p> + +<p>Nous fîmes nos adieux au bienveillant Aïdine Aga, à qui j'avais rendu +ses costumes trop étroits pour moi, et nous quittâmes Moussawa, pleins +de confiance dans l'avenir.</p> + +<p>Nous arrivâmes sans encombre à Adwa.</p> + +<p>J'envoyai à Maïe-Tahalo, en Samèn, un messager pour saluer le Dedjadj +Oubié, lui annoncer le retour de mon frère, et le prévenir de notre +intention d'aller lui présenter nos hommages. Il fit une réponse polie +et nous envoya un soldat pour nous faire héberger en route.</p> + +<p>Désirant arriver sans délai à Gondar, et éviter à mon cheval et à nos +porteurs de bagages les difficultés du chemin des montagnes, je les +expédiai sous la conduite d'un homme sûr par le chemin plus direct des +caravanes, à travers les bas pays, avec ordre de m'attendre à quelques +heures de Gondar, sur la limite des États d'Oubié.</p> + +<p>En quittant Adwa, j'eus le chagrin de me séparer de Jean, domestique +basque que mon frère venait de m'amener de France. Je l'avais connu en +Algérie, où il achevait son temps de service militaire, et il m'avait +manifesté son regret de ne pouvoir me suivre lorsque je quittai +l'Algérie pour la Grèce. Lors de son retour en France, mon frère ayant +trouvé Jean libéré, lui avait proposé de me rejoindre, et, en véritable +Basque, Jean n'avait pas hésité à entreprendre un long voyage pour +entrer à mon service. Mais sa santé ne pouvait supporter la rude vie +qu'il avait à mener avec moi. Il ne se remettait que difficilement d'une +fièvre prise en passant au Caire; le manque de bon pain et de vin +l'affaiblissait; il était loin de s'en plaindre, mais il dépérissait. Je +lui dis d'aller attendre mon retour dans une propriété de ma famille au +pays basque, où l'air natal le remettrait; et à cet effet je le laissai +à Adwa, pour qu'à la première occasion il pût partir pour Moussawa et +s'embarquer pour Djeddah, d'où notre consul le repatrierait.</p> + +<p>Je regrettai d'avoir à me séparer de ce fidèle compatriote, quoique +ses services en Éthiopie m'eussent été plus embarrassants qu'utiles. +J'avais acquis suffisamment l'expérience des voyages en Afrique, pour +savoir qu'il vaut mieux, sous tous les rapports, n'avoir pour serviteurs +que des indigènes. Parmi mes suivants, il s'en trouvait quelques-uns +dont le dévouement et la fidélité n'eussent pu être dépassés par des +compagnons d'enfance, et je m'étais déjà aperçu que mes égards pour Jean +leur causaient de la jalousie; il leur semblait que j'avais moins +confiance en eux. D'ailleurs, dans les parties de l'Orient où les +Européens n'ont point pénétré, la domesticité existe avec des caractères +qui diffèrent essentiellement de ceux qu'elle a dans nos sociétés +civilisées. Quelles que soient les garanties qui entourent la condition +de domestique en Europe, elle est plus servile qu'en Orient, où elle est +regardée comme un prolongement de la famille. En Éthiopie surtout, le +contrat entre maître et dépendant est un contrat implicite de foi et de +confiance mutuelles: les droits et les devoirs réciproques n'y sont +point définis. La sujétion de l'homme à l'homme y étant regardée comme +d'ordre naturel et nécessaire, elle s'opère presque toujours sans +stipulations, soit de services à rendre, soit de rémunération, et +l'absence même de contrat fait naître des obligations qui semblent lier +d'autant plus qu'elles relèvent surtout de la conscience libre. Il +semblerait que les stipulations rigoureuses, en énumérant les intérêts +contradictoires, en les mettant en présence et, en les armant les uns +contre les autres, invitent trop souvent à la défiance, aux rivalités et +aux luttes. De la façon si différente de la nôtre dont les Éthiopiens +envisagent la sujétion de l'homme à l'homme dans l'ordre tant politique +que civil ou domestique, il résulte que chez eux la position du +domestique européen est moralement fausse. S'il se conforme aux +mœurs du pays, en devenant comme le compagnon de son maître, il +dénature son état, tel qu'il lui est fait en Europe; et s'il conserve la +manière d'être du domestique européen, il donne aux indigènes le +spectacle d'une servitude qui leur paraît dégradante. C'est ainsi que +j'eus lieu de moins regretter le départ de Jean. D'ailleurs, à cette +époque, j'avais l'espoir de retourner un jour dans mon pays et d'y +retrouver, par conséquent, en lui un serviteur éprouvé.</p> + +<p>Après avoir traversé le Takkazé, nous nous engageâmes dans la région +montagneuse du Samen. Les bois, la riche verdure, les sources limpides +et abondantes et la douce fraîcheur du climat réveillèrent en moi les +souvenirs de mon enfance dans les Pyrénées.</p> + +<p>Dans la matinée, du cinquième jour, après notre départ d'Adwa, nous +arrivâmes à Maïe-Tahalo. J'envoyai tout d'abord saluer l'abbé chez +lequel j'avais logé lors de ma dernière visite au Dedjadj Oubié. Mais il +était absent depuis quelques jours, ce que je regrettai d'autant plus +que je ne connaissais pas d'autre personne à cette cour.</p> + +<p>Nous fûmes bientôt introduits dans une grande hutte oblongue, basse +et obscure, où le Dedjazmatch buvait l'hydromel en petit comité après +son déjeuner. Il nous fit asseoir en face de lui, à côté d'un +compatriote, M. Combes, chargé par le gouvernement français de nouer +avec le Dedjadj Oubié des relations commerciales, qui n'aboutirent pas. +Le Dedjazmatch, assis à la turque sur un haut alga, tenait son burilé à +la main, et chaque fois qu'il le portait à ses lèvres, deux pages debout +voilaient leur maître des pans de leurs toges. Quatre ou cinq femmes +Waïzoros, dont une seule jeune et belle encore, buvaient l'hydromel en +silence, accroupies à terre au chevet et au pied de l'alga. Deux hommes +à cheveux blancs, un échanson que je reconnus pour le fusilier qui +m'avait engagé à manéger mon cheval devant le Dedjazmatch, un jeune +soldat armé, debout près de la porte, et une porteuse d'hydromel tenant +son amphore penchée sur ses genoux formaient, avec un de mes hommes qui +s'était glissé à ma suite toute l'assistance. À terre se trouvait un +grand portrait en buste du roi Louis-Philippe, apporté par l'envoyé +français.</p> + +<p>Le Prince parut contrarié qu'il n'y eût plus de viande fraîche à nous +offrir, et il nous fit servir des langues séchées au soleil et réservées +pour lui; l'échanson nous présenta à chacun un burilé d'hydromel; +j'acceptai par déférence, quoique je n'en busse jamais. Le Dedjazmatch +me demanda où était mon cheval, et je lui dis les motifs qui m'avaient +engagé à l'envoyer par la route du bas pays.</p> + +<p>—Il craint sans doute de le laisser voir, dit-il.</p> + +<p>Puis il me questionna sur le but de mes voyages et il redevint +silencieux; mais il me regardait par instants à la dérobée et avec une +expression peu bienveillante. On continua à boire dans ce silence +qu'Oubié imposait durant ses repas.</p> + +<p>Beaucoup d'Éthiopiens et d'Éthiopiennes ont l'habitude de priser; ils +font rarement usage de tabatières comme les nôtres, tout leur en tient +lieu: le tuyau d'un roseau ou l'extrémité d'une corne de bœuf, une +fiole ou le péricarpe ligneux d'un fruit. Ils répandent du tabac sur la +paume de la main, remettent leur tabatière dans leur ceinture et prisent +ensuite à petits coups, en partageant avec leurs amis. Les Européens +passaient pour avoir toujours du tabac sur eux, soit pour leur propre +usage, soit pour distribuer en petits cadeaux. Une des Waïzoros demanda +par signe à l'envoyé français de lui en mettre sur la main; celui-ci fit +signe qu'il n'en avait pas, et la belle demandeuse tenait encore sa main +tendue, lorsque le Prince lui dit:</p> + +<p>—Que veux-tu de cet homme?</p> + +<p>—Une prise, répondit-elle; mais il dit qu'il n'a pas de tabac.</p> + + +<p>—Il ment, dit Oubié; sa race est menteuse. Ils prétendent que +nous déguisons la vérité; ce sont eux qui vivent de tromperies.</p> + +<p>Je traduisis à demi-voix à mon compatriote les termes de l'injure +qui, à son sujet, était faite à notre nation, et comme il ne voulut pas +la ressentir, je fis observer avec ménagement au Dedjazmatch que mon +compatriote ne prisait pas, qu'il n'avait point de tabac sur lui, et +qu'en présence d'un Prince tel que lui il n'en aurait que faire pour +s'acquérir des protecteurs. Mais, répétition éternelle de la fable du +Loup et de l'Agneau, le Prince, en colère, reprit:</p> + +<p>—Si ton voisin n'en a pas, tu en as toi-même, vous en avez +tous, puisque le tabac à priser vient de votre pays; et quand même cela +ne serait pas, vous êtes des menteurs et des intrigants que nous sommes +trop bons d'admettre chez nous; je devrais vous renvoyer tous à votre +roi et lui faire dire que je ne veux plus de ses sujets.</p> + +<p>À ces paroles insensées, je répliquai comme je le devais.</p> + +<p>—Tu comptes aller à Gondar, n'est-ce pas? dit Oubié.</p> + +<p>—Monseigneur, remarqua l'échanson, on assure qu'à Gondar, il ne +sort jamais sans une grosse suite et des fusiliers devant lui; il s'est +fait petit pour venir chez nous.</p> + +<p>—Je le sais, répondit le Prince; et interpellant mon suivant, +debout derrière moi:</p> + +<p>—À qui appartiens-tu, soldat?</p> + +<p>—À lui, répondit en me désignant le pauvre garçon, dont la voix +tremblait.</p> + +<p>—Joli maître, par Notre-Dame! reprit Oubié.</p> + +<p>—Et s'adressant aux femmes:</p> + +<p>—Ces Cophtes, qui se croient des hommes! Il leur faut comme à +nos seigneurs, des gaillards comme ça, à cheveux tressés, au lieu de se +contenter de quelques manants chauves pour faire porter leurs +marchandises d'aspect trompeur, avec lesquelles ils viennent abuser de +notre ignorance et capter notre bon vouloir.</p> + +<p>J'étais désormais en pleine querelle. J'ignorais qu'Oubié s'était +grisé dès le matin; mais mon silence n'eût rien amendé. Je répliquai +donc selon mes inspirations. La Waïzoro, auteur involontaire de cet +éclat, faisait à mon frère des signes furtifs, l'engageant par un geste +expressif à me faire taire. Le Prince, furieux se penchant presqu'à +tomber de son alga, me dit:</p> + +<p>—J'ai envie de te raccourcir cette langue dont tu crois te bien +servir!</p> + +<p>Et comme je répondais, il ajouta:</p> + +<p>—Par la mort de Haylo, mon père! je vais te faire couper un +pied et une main!</p> + +<p>Un des deux pages fit observer, avec ce manque de pitié fréquent à +son âge, qu'il serait curieux et neuf de voir comment un Cophte +supporterait ce supplice; et le silence suivit cette remarque venimeuse. +Je songeai avec désespoir que mes armes étaient loin de moi: j'oubliais +le pistolet qui ne me quittait jamais, et, dans mon trouble, portant +machinalement la main à ma ceinture, j'en sentis la crosse. Mais ce +mouvement fit tomber un pan de ma toge, et laissa à découvert ma main +sur mon arme.</p> + +<p>—Ramène ta toge, me dit mon frère; on t'a vu.</p> + +<p>Il ne se trouvait dans la hutte qu'un soldat armé, et il n'aurait pu +empêcher une action vive et résolue. Mais la pensée que j'entraînais mon +frère à une mort certaine m'arrêta. Je me résignai à mon destin. Je +savais qu'ordinairement, lorsque le supplice doit suivre de pareilles +menaces, un assistant, sur un signe ou un clignement d'œil du +maître, sort discrètement pour prévenir qui de droit de l'exécution à +faire. Je m'attendais à être assailli à ma sortie de la hutte.</p> + +<p>Un lourd silence succéda à cette scène. Oubié évitait de me regarder; +les assistants semblaient compâtir à ma position, la Waïzoro surtout: +comme elle me le fit dire plus tard, elle était native du Gojam, et +savait que ses compatriotes me traitaient comme leur enfant d'adoption, +et que quelques mois auparavant j'avais rendu service à son père. Enfin, +Oubié dit quelques mots à l'oreille d'un page qui sortit. Les assistants +s'interrogeaient du regard. Sentant que ma position ne pouvait plus +durer, je dis à mon frère de rester, et j'allais me lever pour sortir, +lorsque le Prince disparut derrière les toges qu'étendirent les pages, +et les vieillards nous firent signe de nous en aller. L'envoyé français +demeura.</p> + +<p>Les abords presque déserts de la hutte me rassurèrent; à la porte de +l'enceinte stationnaient des soldats dont les allures n'annonçaient rien +d'inquiétant. En arrivant au milieu d'eux, je me sentis soulagé, et +chaque pas qui m'éloignait du lieu de la scène brutale que je venais +d'essuyer sembla me ramener dans une atmosphère plus légère.</p> + +<p>Nous nous réfugiâmes dans la hutte d'un Européen absent momentanément +du camp; là, je pus mesurer à loisir toute la distance qui séparait mes +rêves de la triste réalité qui pesait sur nous. Entre autres choses, le +Prince m'avait dit: «Avise à ne jamais plus fouler la terre de mes +États. Les Anglais et vous, vous êtes parqués sur des terres maudites et +vous convoitez notre climat salubre: l'un ramasse nos plantes, un autre +nos cailloux; je ne sais ce que tu cherches, mais je ne veux pas que ce +soit chez moi que tu le trouves!»</p> + +<p>Bientôt l'envoyé français vint s'installer dans la même hutte que +nous, mais il ne put rien nous apprendre de ce qui s'était dit chez le +Dedjazmatch après ma sortie, car il ne comprenait pas l'amarigna, et il +n'avait pour interprète qu'une créature du Dedjazmatch.</p> + +<p>Comme on se le rappelle sans doute, en quittant Adwa j'avais envoyé +mon cheval et les bagages de mon frère par la route directe et +relativement facile des caravanes allant à Gondar; j'avais dit au +serviteur à qui je les avais confiés de nous attendre à une étape de +cette ville, et nous n'avions emmené avec nous que quelques hommes, +porteurs des instruments astronomiques dont mon frère n'avait pas voulu +se séparer. Ces gens s'esquivèrent, abandonnant leur paie plutôt que de +suivre désormais des gens tombés dans une disgrâce comme la nôtre. Mes +suivants, qui étaient des soldats, furent les seuls à ne pas déserter. +Quelques-uns d'entre eux sont restés longtemps depuis à mon service, et +en rappelant notre position chez Oubié, il n'est arrivé à aucun d'eux de +faire allusion à leur fidélité dans ce moment difficile où j'étais à +leur merci.</p> + +<p>Le lendemain, vers dix heures du matin, notre compatriote fut appelé +au déjeuner du Dedjazmatch. Quelques instants après, un soldat vint nous +porter de la part du Dedjazmatch le message suivant:</p> + +<p>«Ne passe pas la journée, ne passe pas la nuit. Va-t-en, sinon il en +ira mal pour toi; et si, dorénavant, j'apprends que tu es dans mes +États, tu auras à pleurer la perte de tes membres.»</p> + +<p>Le messager, voyant que je ne me levais point, me dit:</p> + +<p>—Tu ne pars donc pas? Je ne dois retourner auprès de +Monseigneur qu'après t'avoir vu t'éloigner.</p> + +<p>Pendant que mes hommes s'apprêtaient et sellaient nos mules, mon +frère n'eut que le temps d'écrire quelques mots au crayon pour +recommander ses instruments à l'Européen dont la maison nous avait servi +de refuge, et nous sortîmes de Maïe-Tahalo, ne prenant avec nous que ce +que mes gens pouvaient commodément porter.</p> + +<p>Ezzeraïe, le fils du Bahar Negach de Digsa, s'était attaché à moi. +Nous avions même âge. Comme il était bruit dans le Tegraïe qu'une haute +position m'attendait à la cour du Gojam, son père m'avait dit: «Ezzeraïe +t'aime; qu'il te suive en Gojam; tu le pousseras, tu le formeras aux +façons de cette soldatesque éphémère et turbulente qui nous régit +aujourd'hui. Cela pourra lui servir lorsqu'il sera appelé à me +remplacer. Moi je ne peux lui donner de pareils enseignements; je +mourrai comme j'ai vécu, en combattant ceux qui les pratiquent» En +conséquence Ezzeraïe m'avait accompagné à Adwa, et comme on accusait le +Bahar Negach auprès du Dedjadj Oubié d'incliner à la rébellion, en bon +fils, il avait voulu profiter de notre visite à Maïe-Tahalo pour +s'assurer par lui-même jusqu'à quel point son père pourrait compter sur +le bon vouloir de leur suzerain. En quittant Maïe-Tahalo j'engageai +Ezzeraïe à répudier toute solidarité avec moi en restant pour faire sa +cour et tâcher de regagner pour son père la faveur du Dedjazmatch.</p> + +<p>—Suis-je donc un autre qu'Ezzeraïe, dit-il, pour vous +abandonner dans une passe étroite? Je ne vous quitte pas. Si la maison +de mon père n'a d'autre soutien que le caprice d'un maître comme Oubié, +elle est bien mal assise. Allons!</p> + +<p>Et prenant son bouclier, il me suivit, assumant ainsi une complicité +qu'il aggravait en quittant le camp du Dadjazmatch, sans lui faire +hommage et sans prendre congé.</p> + +<p>Après quelques minutes de marche nous nous arrêtâmes derrière un pli +de terrain qui nous cachait Maïe-Tahalo, pour respirer un peu et +permettre à nos gens de se rajuster et de répartir convenablement entre +eux les quelques objets qu'ils avaient emportés précipitamment et un peu +au hasard. Le sentier que nous suivions courait sur le versant nord de +la chaîne élevée du Samèn. Devant nous se déployait un paysage d'une +grandeur incomparable. Nous nous trouvions dans une atmosphère fraîche, +humide; nous étions entourés d'une verdure luxuriante, et les dernières +gouttes de rosée tombaient des arbres. Bien loin à nos pieds, le +Tillamté, le Waldoubba, le Wolkaïte, une partie du Tagadé, tous pays +kouallas, se présentaient à nous avec leur aspect tourmenté, leurs +plaines desséchées et les flancs précipitueux de leurs étroits deugas +blanchissant sous un soleil qui n'avait pour nous que des rayons +tempérés. À l'Est les vastes plaines de la province tegraïenne du Chiré, +et en deçà l'immense fissure béante au fond de laquelle court le +Takkazé. À l'Ouest le plateau élevé du Wogara, où mes hommes +m'attendaient sans doute avec mon cheval et les bagages de mon frère, à +une petite journée seulement de Gondar; au-delà mon imagination +entrevoyait le Dambya, le Gojam, le Dedjadj Guoscho, dont j'étais si +assuré de recevoir bon accueil. Nous tînmes conseil, mon frère et moi, +sur la direction à prendre: je voulais aller à Gondar; dans sa +sollicitude pour moi, il s'y opposa, et nous rebroussâmes chemin vers +Adwa. Je désignai un homme de confiance pour aller dire à mes gens en +Wogara de s'en retourner avec mon cheval et les bagages; et ce fidèle +messager, qui pouvait s'enrichir en me trahissant, rajusta ses armes, +nous dit adieu, s'engagea dans la descente précipitueuse et sans route, +et disparut bientôt dans la direction de Wogara. À ce moment je me +sentis comme frappé d'exil, et je pris tristement le sentier qui devait +nous conduire au Takkazé.</p> + +<p>Après avoir essuyé pendant la soirée une de ces averses torrentielles +qui précèdent, dans les pays élevés du Samen, la saison des pluies, nous +arrivâmes à la nuit à un village où déjà, en venant, on nous avait +refusé le vivre, malgré les ordres du soldat que le Dedjadj Oubié avait +envoyé pour nous faire héberger durant le voyage. Comme si nous +jouissions encore de la faveur du Prince, nous nous présentâmes, et +l'hospitalité nous fut offerte avec un empressement dû sans doute en +grande partie à l'aspect de notre équipage ruisselant de pluie. Nous +repartîmes à la pointe du jour, et, trouvant ça et là à souper, nous +arrivâmes à Adwa, après avoir été rejoints par mon fidèle messager avec +les bagages et mon cheval, que je craignais de ne plus revoir, car si ma +disgrâce se fût ébruitée, le premier venu aurait pu s'en emparer +impunément.</p> + +<p>Nous avions appris en route que la guerre commençait entre le Ras, +d'une part, et le Dedjadj Guoscho et son fils Birro, de l'autre. Ce +dernier avait abandonné son gouvernement du Dambya et était rentré en +Gojam, d'où, aidé par son père, il avait chassé les vassaux du Ras, +lequel, s'étant assuré la neutralité d'Oubié, marchait contre le Gojam. +Ces nouvelles me confirmèrent dans ma résolution de tout tenter pour +accomplir ma promesse de retourner auprès du Dedjadj Birro et de son +père. De son côté, mon frère désirant continuer son voyage +d'exploration, nous arrêtâmes de gagner Gondar en tournant les États +d'Oubié, soit par le pays de Harar et le Chawa, où j'étais assuré d'être +bien reçu par suite de mes relations avec Sahala Sillassé, gouverneur +héréditaire du pays, soit encore par le Sennaar.</p> + +<p>Mon frère, sous la conduite d'Ezzeraïe, partit immédiatement pour +Moussawa avec ses bagages. Quant à moi, quelque raison que j'eusse de +sortir au plus tôt des États d'Oubié, je dus rester à Adwa pour ne point +me séparer de mon cheval, que ses soles échauffées par sa longue marche +dans le bas pays rendaient incapable de se remettre en route. Les +chevaux ne sont pas ferrés, ce qui leur est très-avantageux sous +quelques rapports, mais les expose, dans les Kouallas surtout, à la sole +battue qu'un repos absolu peut seul guérir. Des amis m'ayant dit qu'on +parlait de m'enlever mon cheval, nous nous gardâmes de nuit et de jour +de façon à décourager les malveillants.</p> + +<p>À Adwa, je retrouvai Jean, qui n'était pas encore parti, et je pus +jouir de la société des missionnaires catholiques récemment arrivés.</p> + + +<p>On se rappelle que lorsque, au Caire, je proposai au P. Sapeto de +nous accompagner en Éthiopie, je lui appris en même temps qu'il existait +dans ce pays une loi qui excluait tout prêtre catholique, et que cette +loi avait fait plusieurs martyrs parmi les missionnaires de la +Propagande. Lorsque, arrivé à Moussawa, je m'étais détaché pour aller +chez le Dedjadj Oubié lui demander l'autorisation de pénétrer dans le +pays, le P. Sapeto, que l'idée du danger stimulait, avait généreusement +insisté pour m'accompagner. En entrant à Adwa, je l'avais présenté aux +missionnaires protestants comme un prêtre catholique, et, après une +pareille démarche, son caractère sacerdotal ne pouvait rester un mystère +pour personne. Aussi, quelques jours plus tard, lorsque, immédiatement +après l'expulsion des Européens, le Dedjadj Oubié m'autorisait à aller +chercher mon frère et à laisser séjourner le P. Sapeto dans ses États, +comme il contrevenait ainsi le premier à la loi qui eût frappé ce Père +lazariste, il ne parla de lui que comme d'un de mes compagnons, sans +faire aucune allusion à sa qualité de prêtre. Le P. Sapeto, venu pour +affronter le martyre, reprenait ainsi l'œuvre des missions +catholiques, interrompue dans la haute Éthiopie depuis plus de deux +siècles. En trois mois environ, il avait su se faire agréer par les +indigènes et il avait célébré une première messe. En conséquence, +lorsque mon frère était retourné en Europe, il lui avait donné pour la +Propagande des lettres annonçant ces heureux résultats et demandant +qu'on lui adjoignît d'autres missionnaires. Mon frère s'était rendu à +Rome, où l'avait précédé la nouvelle des succès du P. Sapeto, auquel la +Propagande avait adjoint deux autres missionnaires lazaristes, sous la +conduite de M. de Jacobis, sacré depuis comme évêque d'Abyssinie. Le +Dedjadj Oubié les avait accueillis favorablement, et, quoique arrêtés +dans notre voyage, nous avions déjà la consolation de ne l'avoir pas +tenté en vain, puisque nous étions l'humble cause de l'introduction en +Éthiopie de prêtres catholiques destinés à relever la réputation des +Européens dans le pays.</p> + +<p>Nous étions convenus avec Ezzeraïe qu'après avoir conduit mon frère +jusqu'à la frontière des États d'Oubié, il m'attendrait à Digsa chez son +père, où je le rejoindrais. Mais, au lieu de m'y attendre, il revint à +Adwa, en me disant que son père et lui étaient trop inquiets sur mon +compte pour me laisser seul plus longtemps dans une ville occupée par +les gens d'Oubié.</p> + +<p>Après un repos d'environ trois semaines à Adwa, mon cheval s'étant +remis, je me disposais à partir, lorsque j'appris que le Dedjadj Oubié +arrivait.</p> + +<p>Afin d'éviter l'apparence d'une fuite, que ma conscience n'autorisait +en rien, j'attendis qu'il vînt camper près de la ville. Les principaux +habitants se portèrent à sa rencontre pour lui souhaiter la bienvenue et +lui faire leur cour; je ne fus pas inquiété, et le surlendemain, au +lever de la lune, je partis avec Ezzeraïe pour Digsa, où nous arrivâmes +sans encombre le deuxième jour.</p> + +<p>Quand nous entrâmes chez le Bahar Négach, Ezzeraïe lui dit en me +désignant:</p> + +<p>—Je vous le ramène; c'est à vous désormais de veiller sur un +fils de plus que mon attachement vous a acquis.</p> + +<p>Je trouvai chez le Bahar Négach une lettre de mon frère qui +m'apprenait qu'Aïdine Aga tenait au pied du plateau de Digsa un piquet +de soldats arnautes prêts à m'escorter jusqu'à Moussawa. Mais la +protection du Banar Négach me suffisait.</p> + +<p>Quoique âgé de plus de soixante ans, ce chef était actif, audacieux +et fougueux comme un jeune homme. Arrivé, à force d'adresse et +d'énergie, à dominer Digsa, il dirigeait presque à son gré les alliances +et les hostilités de la sous-tribu d'Akala à laquelle il appartenait. +Les Akala-Gouzaïe, réputés pour la rudesse de leurs mœurs et leur +courage à la guerre, vivent clairsemés sur la frontière chrétienne, +entre la province du Hamacèn et celle de l'Agamé. Ils entretiennent +constamment quelque motif de rivalité avec leurs voisins et profitent +des interrègnes dans le gouvernement du Tegraïe pour vider leurs +querelles par les armes. Ils n'ont gardé de la religion chrétienne que +quelques pratiques, suffisantes cependant à les différencier des +Musulmans de la côte, auxquels, pour des raisons d'intérêt public ou +privé, ils consentent quelquefois à donner leurs filles en mariage, +quoique ceux-ci refusent d'en agir de même à leur égard. Séparés par +deux journées de route seulement, Moussawa et Digsa offrent le contraste +de saisons complétement opposées: quand l'hiver règne à Moussawa, on est +en plein été à Digsa et à Halaïe. Digsa, moins considérable que Halaïe, +est sis au milieu d'un pays pierreux et tourmenté qui se termine bientôt +en chute abrupte pour arriver au pays koualla, chaud et énervant, qui +borde la mer Rouge. Du côté du S.-O., vers le Tegraïe, les pentes sont +moins brusques et s'arrêtent bientôt au koualla désert de Tsam-a, +domaine non contesté des éléphants, des lions et d'autres animaux +dangereux. Des bandes isolées de Sahos rôdent nuit et jour sur la +frontière chrétienne pour y voler des femmes et des enfants qu'ils +vendent ensuite à Moussawa, ou bien encore pour enlever quelques têtes +de bétail, ou surprendre et tuer quelque habitant dont ils croient avoir +à se plaindre. Cet état de demi-sécurité tient les Akala-Gouzaïe en +alerte continuelle; ils ne cultivent la terre que dans la mesure +approximative de leurs besoins, et, malgré leur peu d'efforts, ils ont +souvent d'abondantes récoltes; mais des années de sécheresse ou le +passage des sauterelles les réduisent quelquefois à émigrer en grand +nombre. Ils élèvent des chèvres, des moutons et des bœufs, qu'ils +confient annuellement aux pasteurs Sahos pour faire profiter leurs +troupeaux de l'alternation fréquente des saisons; et, malgré ce besoin +qu'ils ont des services des tribus Sahos, ils font souvent contre elles +des expéditions dans lesquelles leur courage tenace se manifeste avec +cette supériorité que les populations des pays deugas ont souvent sur +celles des pays kouallas. Toutes ces circonstances faisaient du Bahar +Negach un des hommes les plus importants de cette frontière, quoique son +titre de roi de la mer n'ait plus qu'une signification dérisoire depuis +que l'Éthiopie n'exerce plus d'action au dehors. Jadis, lorsque des +églises chrétiennes s'élevaient jusqu'aux bords éthiopiens de la mer +Rouge, et que les flottes de l'Éthiopie transportaient ses armées dans +l'Arabie où sa domination était établie, la fonction de Bahar Negach +était une des principales de l'Empire: il était chargé du transport et +de l'entretien des troupes qui allaient annuellement relever les +garnisons que les empereurs tenaient dans l'Yémen; 40,000 hommes, +dit-on, étaient affectés à ce service. Le Bahar Negach était, en outre, +tenu d'héberger pendant quatorze jours l'armée de retour, afin de la +remettre des fatigues de la mer.</p> + +<p>Mais si l'on se détourne de ces lointains embrumés de l'histoire pour +considérer l'état présent du pays, on est péniblement impressionné par +le spectacle de ce qui est.</p> + +<p>La pensée s'attriste à contempler cette frontière, passage de tant de +puissance, de tant de grandeur, et où tout est rude, inculte, +inhospitalier et vide; où les pierres qui jonchent le sol, usées par les +siècles, ne laissent plus même deviner si elles ont servi de matériaux +aux travaux des hommes, et roulent informes comme des galets sous le +cours du temps.</p> + +<p>Des milliers de pélerins, des caravanes, des armées, des populations +entières qui ont passé là, il ne reste aucun vestige, et n'étaient +quelques bandes de cynocéphales que l'on rencontre quelquefois, les +erres de l'antilope et du condoma, l'empreinte du pied de l'éléphant ou +du lion et la trace sinueuse du serpent, sont les seuls indices de vie +qu'on y découvre aujourd'hui. Lorsqu'on arrive à Moussawa par mer, le +cœur se resserre à la vue du sol calciné qu'on aborde et à +l'aspect austère des flancs du premier plateau éthiopien, qui bleuit +dans le lointain. En descendant de l'Éthiopie vers la mer, si l'on +s'arrête un instant sur un de ces contreforts qui étayent le pays +chrétien, on n'aperçoit à ses pieds que des arêtes pelées; plus loin, +des terres vides, plates, désolées, puis, la mer Rouge; et si c'est le +matin, un immense disque sanglant, désarmé de ses rayons, qui semble +émerger des eaux et monte à vue d'œil: c'est le soleil qui se +lève, que l'on ne pourra bientôt plus regarder, et qui, durant toute la +journée, va mordre ces gorges désolées où souvent des hommes et des +animaux meurent d'épuisement et de soif. Il semble du reste que ce pays +soit admirablement approprié pour servir comme de vestibule à l'entrée +en Éthiopie. Il convient au voyageur de s'y recueillir, de s'y +dépouiller d'habitudes, de préjugés, d'allures de corps et d'esprit qui +l'empêcheraient de participer à la vie de ce peuple éthiopien, espèce de +palimpseste vivant, où il trouvera entassées et confondues, ici en +caractères inaltérés, là frustes ou indéchiffrables, les traces de +mœurs, de lois, d'habitudes, de coutumes, de formes de la matière +ou de l'esprit qui ont prévalu les unes dans les temps homériques, les +autres à Athènes, à Rome, à Memphis, dans l'Inde, en Judée, ou durant le +moyen âge en Europe, et enfin dans les premiers temps islamiques. Et +lorsqu'après des recherches pénibles le voyageur, vieilli, s'en retourne +par ce chemin, s'il a su s'identifier avec le peuple qu'il quitte, ce +n'est point sans étonnement qu'il se considère et qu'il retrouve les +premières impressions de l'être qu'il était au début de son voyage. +Heureux s'il a acquis un peu de sagesse!</p> + +<p>Dans la soirée, le Bahar Negach, après m'avoir regardé quelque temps +en dessous, avec ses yeux gris ronds et brillants, me dit de sa voix +rauque:</p> + +<p>—Mikaël, depuis que tu es dans ma maison je te suis des yeux et +t'écoute, parce que, avant de déclarer ma pensée à un homme, j'aime à +m'assurer de ce qu'il est. J'ai tâché de concilier avec ta personne ce +que mon fils et d'autres m'ont rapporté de toi; tu me conviens, je te +donne la bienvenue. Mon hydromel est ardent comme l'éclair, mais tu n'en +bois pas. Si tu voulais des repas délicats, je te dirais: retourne ou +va-t-en plus loin. Contrairement à ceux de ta race, tu te nourris de +lait; nos vaches agiles en donnent peu, mais il est savoureux. Cette +nourriture, qu'on nous reproche comme trop primitive, fait la force et +le courage de nos jeunes hommes; tu en boiras avec eux. Mauvaise race +que ces gens du Samèn! Si le Tegraïe avait quelques hommes comme moi, +nous aurions fait dire depuis longtemps: «Où donc était la demeure +d'Oubié?» Tu es un désaccord avec lui? il n'y a pas de mal à cela. Quand +il viendrait te chercher ici, mes fourrés sont assez épais pour te +cacher, toi et toute ma famille; l'oiseau de proie même ne vous +découvrirait pas. Mes jarrets sont encore ceux de la panthère, et, de +nuit comme de jour, je saurais protéger votre retraite. Quant à ton +cheval, personne n'y touchera ici. Et ne descends pas à Moussawa, où les +chaleurs de l'été te fatigueraient. Reste dans l'hiver avec moi.</p> + +<p>Je remerciai mon nouveau patron, et j'envoyai des hommes sûrs à +Gondar, pour avertir le Lik Atskou et me ramener Domingo et quelques +effets laissés dans ma maison. Je prévins mon frère de mon heureuse +arrivée à Digsa et de la sécurité dont j'y jouissais; et, comme les +chaleurs étaient excessives à Moussawa, je l'engageai à venir attendre +auprès de moi, dans un climat tempéré, l'arrivée de Domingo. Mais mon +frère préféra rester à Moussawa, afin de pouvoir explorer les vestiges +de la ville d'Adoulis et d'autres points intéressants du bas pays +environnant.</p> + +<p>On me parla du petit hameau de Maharessate situé à quatre kilomètres +environ à l'Est de Digsa, dans la zone où régnait l'hiver, et dont les +environs déserts abondaient en animaux sauvages. Le désir de chasser et +de m'affranchir de la gêne qu'entraînait pour moi la vie commune avec le +Bahar Negach, m'engagea à m'installer à Maharessate. Il n'était pas +probable que le Dedjadj Oubié m'y fît inquiéter; mais en ma qualité de +protégé du Bahar Negach, je pouvais craindre ses ennemis personnels; et +il n'en manquait pas. Aussi, quand j'y fus établi, m'envoya-t-il un +messager pour me dire: «Mikaël, ne t'endors pas!»</p> + +<p>Domingo avait quitté Gondar avec une grande caravane, et, comme elle +n'avançait qu'à petites journées, il laissa mes gens et quelques effets +sous la protection d'un trafiquant, prit les devants et m'arriva à +Maharessate. Après lui avoir laissé le temps de se reposer et de jouir +du plaisir de converser en basque avec Jean, je l'envoyai rejoindre mon +frère à Moussawa.</p> + +<p>Peu de jours après, je reçus l'avis que mon frère était malade. Je +laissai mes gens à Maharessate et je me rendis auprès de lui. Un éclat +de capsule l'avait blessé à l'œil, et les suites de cet accident +avaient pris une gravité telle, que, sitôt mon arrivée à Moussawa, il +s'embarqua avec Domingo pour Aden, le lieu le plus proche où l'on peut +trouver un médecin. Il fut convenu que j'irais le rejoindre.</p> + +<p>Lorsque je retournai à Maharessate, une femme d'un village voisin +vint pour m'intéresser au sort de sa fille enlevée, disait-elle, par des +maraudeurs Sahos. Ses supplications faisaient peine à entendre.</p> + +<p>Je mis en campagne mes amis Sahos: ils découvrirent bientôt que la +jeune fille venait d'être vendue à un trafiquant de Moussawa; et comme +aucun de ces trafiquants n'eût voulu revendre un esclave à un chrétien, +parce que c'eût été exposer l'esclave à abjurer l'islamisme, je me +rendis encore une fois à Moussawa, et je me confiai au Gouverneur. Le +bon Aga me promit de m'aider; mais afin de ne pas blesser les sentiments +religieux de ses administrés, il évita d'agir ostensiblement et me donna +des moyens détournés d'atteindre mon but. Le trafiquant comptait envoyer +la jeune fille au marché de la Mecque, avec une barcade d'autres +esclaves sur le point de partir. Aïdine Aga, prétextant quelque fraude +contre la douane, fit suspendre leur départ; le trafiquant, comprenant à +demi, consentit à me céder sa proie moyennant son prix d'achat, et je +repartis aussitôt.</p> + +<p>Au lieu de suivre le chemin des caravanes, nous parcourûmes le bas +pays en zigzag, chassant tout le jour et nous arrêtant la nuit chez les +pâtres Sahos qui pourvoyaient à notre subsistance. Ces quartiers +abondent en antilopes de toute grandeur, en condomas, en panthères, en +énormes sangliers à masque, en lions et en éléphants.</p> + +<p>Une fois, après une quête prolongée et infructueuse, la nuit nous +surprit dans un quartier désert, et nous dûmes bivaquer sur des rochers, +en endurant la faim. Le lendemain vers midi, la soif, le jeûne, et la +fatigue nous faisaient traîner la marche, lorsqu'un de mes hommes +signala une caravane de trafiquants. Je proposai à Soliman, mon guide +Saho, de prélever notre déjeuner sur eux, comme en pareille occurence, +cela se pratique quelquefois dans le haut pays. Le vieux Soliman, dont +la voracité était proverbiale, me dit allègrement:</p> + +<p>—Par Allah! déjeunons, déjeunons, mon fils. Des honnêtes gens +ne doivent pas se laisser mourir de faim, si près de ceux qui ont des +vivres. Seulement, je ne me montrerai pas; je suis trop connu, et on +dirait que c'est moi qui ai conseillé le coup. De derrière ce rocher, je +verrai ce qui se passera, et qu'Allah intimide ces revendeurs de chair +humaine!</p> + +<p>Bientôt, nous leur faisions nos ouvertures à la façon imprévue et +brutale usitée en pareil cas, et sans trop de résistance, ils nous +laissaient ce que nous voulions, tant en beurre qu'en farine. En +refermant leurs outres, ils nous dirent qu'après tout nos procédés +étaient fort honnêtes; ils nous souhaitèrent toutes sortes de +prospérités, et nous nous séparâmes en très-bons termes. L'un d'eux +revint même sur ses pas, nous rappela que nous n'avions aucun ustensile +pour faire fondre notre beurre, et nous donna un pot de terre.</p> + +<p>Nous étions dans le lit sinueux d'un torrent desséché; un grand feu +fut allumé, et chacun se mit à pétrir sa pitance. Les quatre ou cinq +hommes qui mangeaient avec moi choisirent pour table une grande pierre +plate et proprette, sur laquelle ils morcelèrent notre pain brûlant et +versèrent du beurre dessus. En nous attablant, je vis un petit filet +d'eau courant entre les galets; presque aussitôt, un grondement sourd +d'abord, puis formidable, fit bondir mes compagnons qui s'enfuirent en +ramassant nos armes. Je fis comme eux, et une tête de torrent d'environ +deux mètres d'élévation parut en mugissant avec une telle force que côte +à côte il fallait crier pour s'entendre. Des flots mutinés passèrent en +dressant leurs panaches d'écume, comme les chefs fougueux de cette +invasion irrésistible; de la berge, nous vîmes trois corps humains +culbutant au milieu des eaux qui les emportaient. Un coude du torrent +nous permit de sauver ces victimes, dont une était la jeune esclave +rachetée. Nous nous comptâmes des yeux, et nous eûmes la joie de n'avoir +plus personne à réclamer à cette catastrophe si nouvelle pour moi.</p> + +<p>Quant à notre déjeuner, il s'était perdu dans les flancs du monstre; +notre faim était bien légitime, il est vrai, mais notre mode de +ravitaillement ne l'était guère, et une fois de plus, nous pouvions +répéter que ce qui vient de la flûte s'en retourne au tambour.</p> + +<p>J'avais bien entendu parler de ces formations soudaines de torrents, +mais je n'y croyais qu'à-demi. Le sentier que nous suivions courait dans +le lit d'un cours d'eau desséché, bordé par deux contre-forts du premier +plateau éthiopien. À l'endroit où nous nous trouvions régnait l'été; à +quelques kilomètres plus haut on était dans l'hiver. Après une averse +torrentielle tombée sur le plateau du deuga, il arrive parfois que les +eaux, suivant de toutes parts les pentes de terrain, se rencontrent dans +quelque carrefour, d'où elles se précipitent dans le bas pays avec une +soudaineté telle que les serpents et même le lion, la panthère ou le +singe sont surpris et entraînés jusqu'à la mer. Lors de mon arrivée dans +le pays, on parlait encore d'une caravane qui, surprise ainsi durant la +nuit, perdit plus de deux cents hommes et un nombre considérable de +chameaux et de charges d'ivoire.</p> + +<p>Cependant, les eaux baissèrent; deux heures après, nous pûmes +reprendre notre marche et nous gagnâmes enfin Maharessate.</p> + +<p>Les parents de la jeune fille volée, qui avaient tout promis pour sa +rançon et pour les dépenses que j'aurais à faire pour la découvrir, +vinrent me la demander en alléguant leur misère: je refusai; et quelques +jours après, ils revinrent accompagnés d'amis de Bahar Négache, m'offrir +une faible partie de ce que j'avais déboursé pour eux. Indigné de leur +procédé, mais dédaignant d'invoquer le bénéfice de leurs propres lois, +je leur rendis leur fille.</p> + +<p>Peu de jours après, une grande caravane vint camper près de +Maharessate; elle arrivait du Gojam, et elle était forte, disait-on, de +six cents hommes armés de boucliers, ce qui avec les esclaves, les +porteurs et les sommiers supposait au moins treize cents ou quatorze +cents personnes. Une quarantaine de pèlerins pour Jérusalem s'étaient +joints à elle. Les principaux trafiquants se réunirent et vinrent me +faire visite; ils me surprirent dans une prairie où je courais une +quintaine avec mes hommes. Nous nous assîmes en cercle sur l'herbe, et +un des trafiquants, que je connaissais, me présenta cérémonieusement un +moine lépreux, couvert de haillons, pour lequel tous témoignaient de +grandes déférences: il ne marchait qu'avec peine; sa figure était peu +éprouvée, mais il avait perdu plusieurs doigts des mains et des pieds.</p> + + +<p>Après quelques moments de conversation générale, il demanda qu'on fît +silence et il m'annonça que je pouvais retourner dans les États du +Dedjadj Oubié, lequel venait de s'engager vis-à-vis de lui par serment, +à oublier notre scène à Maïe-Tahalo et à me traiter désormais en ami. Le +moine parut tout décontenancé, lorsqu'après l'avoir bien remercié de sa +bienveillante intervention je lui dis que l'éloignement de mon frère +m'empêchait, pour le moment, de retourner sur mes pas.</p> + +<p>—À ta volonté, reprit-il, il suffit que la paix soit faite, et +que tu puisses aller quand tu voudras vers les pays dont les sources +t'appellent.</p> + +<p>Bientôt il demanda à m'entretenir en particulier; et les assistants +étant allés s'asseoir à l'écart, ses manières devinrent plus familières. +Oubié lui avait avoué, me dit-il, que lors de ma visite à Maïe-Tahalo, +il buvait depuis le matin d'un hydromel très-capiteux, et que la +vivacité de mes réponses avait achevé de le surexciter; que, du reste, +ma franchise ne lui déplaisait pas, et que si je voulais prendre du +service chez lui, il saurait satisfaire mon ambition plus amplement que +le Dedjadj Guoscho. Le moine me conseilla d'accepter de servir +temporairement Oubié, les événements politiques ne tarderaient pas à me +permettre, ajouta-t-il, de rejoindre honorablement le Dedjadj Guoscho. +Il m'apprit que plusieurs religieux des solitudes s'étaient émus de ma +mésaventure et seraient toujours prêts à s'employer en ma faveur.</p> + +<p>—Ils sont au courant de ce que tu fais, mon fils, me dit-il, et +ils te veulent du bien; ils s'imaginent que ta présence en Gojam +contribuera à rappeler le Dedjadj Guoscho aux idées de renoncement qui +ont conduit sa mère à Jérusalem.</p> + +<p>Il finit par me confier mystérieusement qu'il était lui même natif du +Gojam, et que j'étais lié avec quelques-uns des siens. Je lui demandai à +quelle famille il appartenait.</p> + +<p>—Laisse-là! répondit-il; je suis mort pour elle, quoique je +veille sur elle et que je prie; je m'efforce de me détacher de tout, et +Dieu confirme ce détachement en reprenant mon corps pièce à pièce, comme +tu vois.</p> + +<p>Et il me montrait ses membres mutilés par son affreuse maladie.</p> + +<p>—Mais toi, tu es jeune; ton midi est devant toi, et quand tu +rentreras dans mon Gojam, aime-le bien, car c'est la fleur de notre +Éthiopie.</p> + +<p>Comme les trafiquants attendaient la fin de notre entretien, il les +congédia, et je pus jouir de sa conversation pendant une partie de la +soirée.</p> + +<p>Je lui dis de disposer de moi en quoi que ce fût. Il m'apprit que le +Naïb d'Arkiko érigeait en droit l'habitude de prélever sur chaque +pèlerin de passage pour Jérusalem une petite somme en argent, et que de +plus, si l'un d'eux avait une monture ou une bête de somme, il la lui +prenait aussi, sous prétexte qu'il n'en aurait que faire dans un voyage +sur mer. Et comme je passais pour être en crédit auprès du Naïb, il me +pria d'intercéder pour lui et ses compagnons. À cet effet, j'envoyai un +messager au Naïb, et quelques jours après on me rapporta que ce chef +avait eu l'obligeance d'exempter les pèlerins de toute avanie.</p> + +<p>La nuit était déjà avancée, lorsque j'accompagnai ce digne religieux +jusqu'à l'endroit où campaient les trafiquants. Il me donna sa +bénédiction avec une émotion visible, et il partit le lendemain pour +Moussawa avec la caravane.</p> + +<p>Ce moine vivait depuis plusieurs années dans une solitude de la +province de Waldoubba, où il s'était acquis une grande réputation de +sainteté, lorsqu'il crut, dans une extase, recevoir du ciel l'ordre +d'aller attendre sa dernière heure à Jérusalem; et il s'était rendu à +Aksoum pour y prendre au passage quelque caravane descendant à la mer. +Le Dedjadj Oubié, instruit de sa présence en Tegraïe, l'avait amené à +lui faire visite et lui avait offert une somme d'argent pour le défrayer +de son voyage en Terre-Sainte.</p> + +<p>—Que Dieu vous en tienne compte, seigneur, lui avait répondu le +religieux, mais avant d'accepter cet argent, il me faudrait le passer au +van de la justice, pour ne point devenir le complice des rapines et des +violences qui l'ont amassé en vos mains; et Dieu seul peut ainsi vanner +les trésors des grands de la terre.</p> + +<p>De pareils refus faits en termes analogues, ne sont pas rares en +Éthiopie, et les princes ne s'en offensent nullement, tant ils sentent +que leur puissance est peu légitime. À la fin de l'entretien, le +Dedjazmatch, selon la coutume, lui ayant demandé sa bénédiction, le +digne religieux lui avait représenté que pour la rendre efficace, il +devait accomplir quelque acte de clémence ou de pardon; et c'est ainsi +que le moine avait obtenu du Dedjadj Oubié qu'il élargît deux seigneurs +de l'Agamé, retenus dans les fers depuis sa victoire sur le Dedjadj +Kassa, et qu'il cessât de me tenir rigueur.</p> + +<p>J'eus de ce bienveillant intercesseur l'explication de ma disgrâce +chez le Dedjadj Oubié, et je compris que l'étrange conduite de ce prince +à mon égard avait pu être motivée en partie par mon imprudence, et +surtout par mon inexpérience du pays. Toute société a des règles +explicites ou implicites qui régissent les rapports de ses membres entre +eux, ainsi que des principes d'action, mobiles, permanents ou passagers, +qui donnent l'intelligence des mouvements et des évolutions de sa vie. +L'étranger qui les ignore est exposé à concevoir de cette société, comme +à donner de lui-même, les opinions les plus erronées. Dès le +commencement de ce siècle, le gouvernement anglais, dans le but de +sauvegarder en Orient ses intérêts qu'il croyait menacés par la présence +du général Bonaparte en Égypte et par les projets de ce grand homme sur +l'Orient, avait songé à s'assurer d'une position dans le Tegraïe; et +depuis l'évacuation de l'Égypte par l'armée française, il avait envoyé +ostensiblement auprès du Dedjadj Sabagadis, qui gouvernait alors le +Tegraïe, une mission conduite par un agent intelligent, M. Salt, qui +avait visité le pays, peu de temps auparavant, en compagnie de lord +Valentia. M. Salt réussit dans sa mission et retourna en Angleterre; +mais les relations qu'il avait nouées avec le Dedjadj Sabagadis +restèrent sans effet, à cause de la mort de ce Polémarque tué peu après, +à la suite d'une bataille perdue contre le Ras Marié, Polémarque du +Bégamdir. Le Dedjadj Kassa, fils et successeur de Sabagadis, ne put +conserver de l'héritage paternel qu'une petite portion du Tegraïe. Le +reste fut donné en investiture par le Ras du Bégamdir au Dedjadj Oubié.</p> + + +<p>Entre autres présents, le gouvernement anglais avait envoyé au +Dedjadj Sabagadis trois mille fusils, qui n'arrivèrent à Moussawa +qu'après la mort du destinataire; et, lors de mon entrée dans le pays, +malgré les réclamations du gouvernement anglais et les efforts d'un de +ses agents subalternes, nommé Coffin, l'introduction de ces armes était +arrêtée tantôt pour un motif, tantôt pour un autre, mais surtout par +l'opposition du gouverneur de Moussawa. Coffin, ancien matelot attaché à +la mission de M. Salt, vivait depuis près de trente ans en Tegraïe comme +serviteur du Dedjadj Sabagadis d'abord, et puis du Dedjadj Kassa. Adopté +par les indigènes dont il avait pris les mœurs et même la +religion, il n'était guère plus considéré comme agent de l'Angleterre; +mais les rapports entre la famille de Sabagadis et le Gouvernement +anglais, quoique tombés en apparence, avaient laissé dans le pays l'idée +confuse que l'Angleterre méditait de s'emparer du Tegraïe.</p> + +<p>Sabagadis mort, dès que la prépondérance croissante du Dedjadj Oubié +fut reconnue, des missionnaires allemands s'étaient présentés à lui +comme nationaux anglais, et bientôt ils obtinrent de s'établir à Adwa. +Mais, au bout de quelque temps, le clergé vit en eux des ennemis de sa +foi, dangereux par l'argent qu'ils répandaient, et les notables, jaloux +des dépenses hors de proportion avec le pays que faisaient ces étrangers +et de l'importance de plus en plus grande qu'ils donnaient à leur +établissement matériel, les soupçonnèrent de n'être venus dans le pays +que pour servir les desseins de l'Angleterre; aussi l'opinion publique +parut-elle satisfaite de leur expulsion.</p> + +<p>Les choses en étaient à ce point lorsque nous arrivâmes à Moussawa. +Le Dedjadj Oubié renvoyait de ses États les missionnaires et les trois +ou quatre autres Européens qui s'y trouvaient. Laissant mon frère à +Moussawa, je m'étais rendu à Adwa avec le père Sapeto, et, en me +présentant devant le Dedjadj Oubié, malgré ces circonstances si +contraires et malgré tous les avis, j'avais été assez heureux pour +trouver grâce et obtenir que le père Sapeto pût s'établir à Adwa et mon +frère entrer dans le pays.</p> + +<p>Jusque-là mon ignorance même des intérêts qui s'agitaient autour de +moi m'avait procuré une réussite inexplicable aux yeux de ceux qui +étaient le mieux informés, et avait fait supposer aux missionnaires +protestants que le père Sapeto, mon frère et moi, nous devions être des +agents du gouvernement français, et que nous n'étions point étrangers à +leur expulsion.</p> + +<p>Après cette première chance si heureuse, je redescendis vers la côte +pour y prendre mon frère, et au retour, à deux journées de route d'Adwa, +nous fûmes arrêtés, comme on l'a vu, par le Blata Guébraïe. Mais cet +incident qui remit en question notre voyage, puisque le Blata n'allait à +rien moins qu'à nous dépouiller entièrement, servit au contraire à en +assurer l'exécution. En effet, la façon inespérée dont je pus m'échapper +de nuit des mains de ce chef, pour aller me mettre sous la protection du +Dedjadj Oubié, acheva de me gagner la faveur du Dedjazmatch.</p> + +<p>D'après les mœurs féodales du pays, je devenais ainsi le client +du Dedjadj Oubié, presque son homme, et je lui donnais le droit de +réclamer, comme sien, tout ce qui était à moi. Les paysans de +Maïe-Ouraïe, qui retenaient encore mon frère le comprirent, et, sitôt ma +fuite, ils l'encouragèrent à se rendre avec un de nos trois fusils de +rempart chez le Dedjadj Kassa, Polémarque du pays, suzerain du Blata +Guébraïe leur seigneur. Ils sentaient que ce dernier perdait désormais +son importance et que c'était entre le Dedjadj Oubié et le Dedjadj Kassa +que notre sort allait se régler; que celui-ci ne manquerait pas +d'ordonner qu'on relâchât mon frère et nos bagages; et ils étaient bien +aises d'assurer au moins à leur Polémarque un présent précieux pour le +pays.</p> + +<p>Dans cet ordre d'idées, mon frère et moi nous ne comprîmes pas alors +que le Dedjadj Oubié, nous regardant comme ses clients, pouvait +considérer comme une espèce de soustraction faite à son appartenance le +don offert à son voisin et rival le Dedjadj Kassa. Heureusement nous +fûmes assez bien inspirés pour offrir au Dedjadj Oubié les deux fusils +de rempart qui nous restaient, ce qui atténua la première impression +fâcheuse qu'à notre insu nous lui avions faite; et, lorsque après un +court séjour à Adwa, nous nous présentâmes avec nos bagages à son camp, +en lui annonçant que nous partions sur-le-champ pour Gondar, l'assurance +naïve de cette démarche l'avait pris à l'improviste, et il avait +consenti à notre voyage. Malgré les présents considérables qu'ils lui +avaient faits et la faveur dont ils avaient joui d'abord, les +missionnaires protestants n'avaient pu obtenir de se rendre dans le haut +pays.</p> + +<p>Après environ trois semaines de séjour, mon frère avait quitté Gondar +pour retourner en Europe, et il s'était chargé de deux lettres: l'une +pour le roi des Français, l'autre pour la reine d'Angleterre, que les +notables de Gondar avaient écrites à ces deux souverains pour les prier +d'arrêter, par leur intervention, l'invasion d'une armée égyptienne qui +se rassemblait au Sennaar dans le but avoué de pénétrer en Dambya et de +mettre Gondar à sac. Cet acte de complaisance, qui a contribué à +sauvegarder, pour un temps du moins, l'intégrité de ce pays chrétien, +déplut néanmoins au Dedjadj Oubié, qui aurait voulu être le seul prince +éthiopien à entrer en relations avec une puissance européenne.</p> + +<p>Lorsque, après mon séjour auprès des Dedjazmatchs Guoscho et Birro, +séjour qui m'avait donné une certaine notoriété dans le pays, je +m'arrêtai en Tegraïe, en allant à Moussawa au devant de mon frère, je ne +me montrai pas assez bon courtisan à la cour du Dedjadj Oubié, et ce +qui, dans d'autres circonstances m'eût été propice, le tourna encore +contre moi. Ma connaissance des mœurs du pays était suffisante +pour apprécier la légèreté avec laquelle les gens de la maison de ce +prince traitaient tout Européen, et ma réserve même lui fut présentée +dans un sens hostile, lorsque ses gens eurent découvert que leur maître +était moins bien porté pour moi. De plus, la réception que j'avais +trouvée auprès du Dedjadj Guoscho et du Ras Ali lui faisait désirer, à +ce que me dit le religieux et comme cela me fut confirmé depuis, que je +m'attachasse à son service. Il n'est pas surprenant que des dispositions +de cette nature dussent s'envenimer au moindre prétexte, à la moindre +maladresse de ma part.</p> + +<p>Pendant mon séjour auprès du Dedjadj Guoscho, le Dedjadj Kassa avait +été vaincu et pris par le Dedjadj Oubié. Le vainqueur n'avait voulu voir +dans Coffin qu'un agent de l'Angleterre, et l'avait fait mettre aux fers +jusqu'à ce qu'il lui eût livré ce qui restait à Moussawa des fusils +envoyés à la famille de Sabagadis. Depuis cette défaite de Kassa, le +Dedjadj Oubié devait s'intéresser d'autant plus aux rapports de son pays +avec des puissances étrangères, que son pouvoir s'étendait désormais +depuis Gondar jusqu'à la mer Rouge.</p> + +<p>Lorsque peu après nous nous présentâmes devant lui à Maïe-Tahalo, +c'était encore pour aller à Gondar. Mon frère revenait d'Europe, et le +Dedjazmatch supposait qu'il rapportait la réponse aux messages dont il +s'était chargé. Si nous avions été au courant des dispositions du +Dedjazmatch contre nous, nous aurions pu peut-être prévenir sa mauvaise +humeur, en allant au-devant de sa pensée, et en lui disant que mon frère +avait remis les lettres des notables gondariens aux chefs des +gouvernements de France et d'Angleterre, lesquels avaient immédiatement +arrêté l'agression imminente du vice-roi d'Égypte, mais qu'il n'était +porteur d'aucun message en réponse. Nous n'en fîmes même pas mention. +Pour toutes ces causes, il est probable que le Dedjazmatch aurait +empêché notre second voyage à Gondar; seulement il l'aurait fait avec +des formes moins indignes de son rang, si, par dernière mésaventure, +nous ne fussions arrivés à Maïe-Tahalo un matin qu'il avait pris d'un +hydromel trop capiteux. Car, quelque peu de sympathie que j'aie pu +sentir pour le Dedjadj Oubié, je dois reconnaître qu'il usait presque +toujours de formes courtoises.</p> + +<p>En me mettant au courant des raisons de ma disgrâce, le bon +religieux, qui désirait me voir retourner en Gojam, m'avait conseillé +fortement d'accepter la réconciliation qui m'était offerte, en ajoutant +que les événements politiques ne manqueraient pas de m'ouvrir une issue +vers Gondar. Mais je dus renoncer, jusqu'au jour où je saurais ce +qu'était devenu mon frère, à profiter des nouvelles dispositions du +Dedjadj Oubié.</p> + +<p>Tout ce que je pus apprendre dans la suite sur le compte de ce +solitaire, qui s'était si vivement intéressé à moi, fut qu'on le nommait +en religion Abba (père) Waldé Mariam, et qu'il mourut, comme il le +désirait, en arrivant à Jérusalem.</p> + +<p>La semaine suivante, un des pèlerins revint de la côte me demander, +de la part d'Abba Waldé Mariam et de ses compagnons, d'entrer dans une +affaire qui les préoccupait vivement. Parmi les nombreux esclaves que la +caravane conduisait à Moussawa, ils avaient découvert une jeune +chrétienne volée en Gojam et vendue à un trafiquant musulman qui, pour +la soustraire aux recherches, l'avait fait voyager de nuit jusqu'en +Tegraïe. À Moussawa, les pèlerins, pensant que le meilleur fruit de leur +pèlerinage à Jérusalem serait de sauver une âme en voie de perdition, +s'étaient cotisés avec les trafiquants chrétiens pour racheter +l'esclave, et ils offraient tout ce qu'ils possédaient. Mais le +musulman, encouragé par ses coreligionnaires, demeurait inflexible. Je +descendis à Moussawa, où, grâce à l'intervention secrète du gouverneur, +je contraignis le musulman à lâcher sa proie, et Kassa, le plus riche +trafiquant chrétien de Kouarata, sur la frontière du Gojam, fut chargé +de reconduire la jeune fille à sa famille. Elle était fort jolie: il +s'en éprit et il en fit sa femme.</p> + +<p>De retour à Maharessate, je reçus mes messagers venant de Gondar avec +mes effets. L'excellent Lik Atskou déplorait vivement ma disgrâce chez +Oubié: «Résigne-toi, Dieu est le plus fort, me faisait-il dire, et il ne +se sert peut-être de cet Oubié que pour te détourner de ce malheureux +pays, où les caprices de nos soudards se sont substitués à la loi et aux +convenances, et où tu aurais fini peut-être par succomber. Tout arrive +par la permission de Dieu; si nous ne devons plus nous revoir sur terre, +je t'attendrai là-haut.»</p> + +<p>Bientôt une lettre de mon frère, datée d'Aden, m'apprit qu'il était +encore souffrant et qu'il m'attendait avec impatience. Rien ne me +retenait plus désormais; je quittai Maharessate pour Moussawa, où l'on +se trouvait au plus fort de l'été. Les chaleurs étant accablantes, je +dus aviser immédiatement à y soustraire mon cheval, sujet d'envie de la +part des principaux officiers d'Oubié et cause d'inquiétude continuelle +pour mes gens, depuis que j'étais séparé des Dedjazmatchs Guoscho et +Birro; car en quittant les États de ces Polémarques, nous étions entrés +dans la catégorie de soldats sans maître, sans protecteur régulier par +conséquent, et nous ne dépendions plus que de notre adresse à nous faire +bien venir ou à nous faire respecter. Mais il restait à ce cheval bien +d'autres aventures à courir. Je le confiai à Jean, auquel l'air et le +régime natals devenaient de plus en plus nécessaires, et, comme mon +frère m'en exprimait le désir, je le chargeai d'offrir le cheval en son +nom à Mgr le prince de Joinville, comme témoignage de sa reconnaissance +pour l'attention que ce prince avait bien voulu prêter à ses projets de +voyages scientifiques. Ce cheval arriva heureusement, avec son +conducteur, à Djeddah, où le consul de France l'embarqua pour Kouçayr. +Il fit naufrage sur la côte d'Égypte, se sauva à la nage avec son +Basque, et, après plusieurs incidents peu ordinaires, il arriva à +Toulon, où, d'après la volonté de son illustre destinataire, il fut +remis à Mgr le duc d'Aumale, qui partait pour l'Algérie.</p> + +<p>Il me fallut attendre un bâtiment à destination d'Aden et je passai +quelque temps à jouir de l'intimité d'Aïdine Aga et d'un Arabe +originaire de Bassora, qui venait de remplir auprès du Ras Ali et du +Dedjadj Oubié une mission dont l'avait chargé le pacha de la Mecque. Cet +Arabe, d'une érudition exceptionnelle pour son pays, avait étudié les +mathématiques, l'astronomie et se servait même de l'astrolabe; il +parlait avec enthousiasme de quelques maîtres célèbres qui avaient +professé diverses sciences dans les caves de Salamanque, lors de +l'apogée de la domination des Maures en Espagne; il déplorait +l'ignorance des Arabes actuels, et lorsque je lui disais à quelle +hauteur les nations européennes portaient aujourd'hui la science, il se +laissait aller à souhaiter de les visiter un jour. Il savait par +cœur tout le Coran et ses trois commentaires les plus orthodoxes; +il était bon poëte, connaissait l'histoire et les traditions de son pays +et les racontait avec une verve et une élégance qui charmaient ses +compatriotes. Un service important que je lui rendis détermina entre +nous une confiance bien rare de musulman à chrétien. Il avait environ +trente-cinq ans, se nommait Mahommed-el-Bassorawi, et on lui donnait le +titre de Saïd.</p> + +<p>Quant à Aïdine Aga, il faisait encore bonne contenance, malgré une +maladie de poitrine qui l'emportait lentement. Il fumait son narghileh +tout le long du jour, et lorsqu'on lui faisait observer qu'il aggravait +ainsi son mal, il retroussait, en souriant, sa longue moustache et +indiquant du doigt le ciel: «Allah est le plus fort,» disait-il. Il +aimait beaucoup le saïd Mohammed et connaissait suffisamment la langue +arabe pour goûter ses conversations; aussi l'attirait-il chez lui +assidûment, et souvent il nous entretenait lui-même d'une façon fort +intéressante. Ayant quitté fort jeune l'Albanie, sa patrie, pour +s'attacher à Méhémet-Ali, lorsque ce grand homme n'était encore que chef +d'une bande d'Arnautes, il l'avait fidèlement suivi à travers toutes les +péripéties de son orageuse carrière; aussi, connaissait-il parfaitement +les événements de cette époque tourmentée. Méhémet-Ali, devenu vice-roi +d'Égypte, l'avait enrichit d'un seul coup et mis à même de recruter à +son tour une bande de plus de deux mille Arnautes. Mais l'Aga, s'étant +ruiné en prodigalités, passa avec le grade de lieutenant-colonel dans +l'armée régulière, et le vice-roi, d'une bonté inépuisable pour ses +anciens serviteurs, l'avait fait depuis quelques années gouverneur de +Moussawa, poste modeste en apparence, dont les bénéfices étaient tels +cependant que même en restant assez honnête homme, Aïdine en tirait +environ 80,000 francs par an.</p> + +<p>Des nombreux musulmans avec lesquels je me suis lié, Aïdine a été, +avec le saïd Mohammed, celui qui s'est le plus dépouillé de ces préjugés +invétérés que ses coreligionnaires dissimulent quelquefois avec adresse, +mais ne cessent d'entretenir contre tout chrétien. Une circonstance +particulière m'avait valu son intimité:</p> + +<p>À mon passage à Adwa, lorsque j'allai à la rencontre de mon frère, un +botaniste allemand arrivant de Moussawa me conseilla de ne goûter à quoi +que ce fût chez Aïdine Aga, qui venait d'essayer, croyait-il, de +l'empoisonner, afin de n'avoir point à lui rembourser un mandat de 200 +talari. Il ne devait la vie, ajoutait-il, qu'à des contre-poisons actifs +pris sur le champ; et après trois semaines de souffrances, il venait +d'adresser au consul général d'Autriche au Caire une plainte en forme.</p> + + +<p>Je n'attachai que peu d'importance à cet avis. Comme on se le +rappelle, quelques heures après mon arrivée à Moussawa, mon frère y +débarqua. En nous rendant dans la soirée au divan du gouverneur, il +m'apprit qu'on disait au Caire qu'Aïdine avait tenté d'empoisonner un +Européen; que le vice-roi faisait instruire l'affaire, et qu'il avait +promis au consul d'Autriche de faire décapiter l'Aga, si seulement deux +témoins dignes de foi déposaient contre lui. Je communiquais à mon frère +l'avis concordant donné par le botaniste, lorsque nous entrâmes dans le +divan. L'Aga, nous accueillant avec son affabilité ordinaire, nous fit +présenter à chacun un sorbet, et en attendant, selon l'usage, qu'on lui +remît le sien, nous échangeâmes, mon frère et moi, un coup d'œil +interrogateur, car nous avions oublié de concerter notre conduite, et +Aïdine avait bien plus de deux cents talari à gagner à notre mort. D'un +seul trait, nous vidâmes nos coupes, quoique d'après l'étiquette, nous +eussions pu n'en goûter que du bout des lèvres; le regard d'Aïdine nous +avait semblé trop honnête pour abriter une trahison.</p> + +<p>En effet, peu après, le hasard nous donna l'explication probable de +l'alarme du naturaliste. Les habitants de la terre ferme apportent +chaque matin à Moussawa des denrées de consommation journalière, entre +autres, beaucoup de lait de chamelle ou de chèvre, qui, à l'époque de +certaines herbes, leur emprunte des principes tels, que la plupart des +indigènes cessent pour un temps de le prendre pour nourriture et ne +l'emploient plus que comme purgatif. Le botaniste allemand ignorait ce +détail d'hygiène locale; il avait reçu l'hospitalité chez le gouverneur +et s'était fait servir un matin du café au lait, dont les conséquences +l'avaient épouvanté au point de lui faire croire à un empoisonnement. +Aïdine fut tellement troublé par l'accusation, que, sans penser même à +ces circonstances, il se contenta de faire agir ses amis au Caire. +Heureusement pour lui, l'accusation tomba faute de preuves.</p> + +<p>Depuis notre mésaventure chez le Dedjadj Oubié, Aïdine Aga témoignait +de sa sollicitude pour nous, et nos rapports étaient devenus de plus en +plus intimes. Il nous dit un jour dans un moment d'épanchement:—Je +vous parle là de choses dont je ne parle à personne; mais par le +prophète, je vous tiens en grande affection, et les confidences que je +vous fais nous serviront de gages pour le jour où nous nous retrouverons +dans un monde meilleur. Je me figure que le paradis est au sommet d'une +montagne de lumière; bien des sentiers en sillonnent les abords; Allah +sans doute permettra que tous aboutissent à la cîme. Nos ulémas ne +disent point ainsi, non plus que les docteurs de votre loi, mais j'aime +à garder cette croyance. Je ne suis qu'un soldat de fortune; un bon +maître (qu'Allah et le prophète le glorifient!) m'a fait ce que je suis. +Presque enfant, j'ai quitté mon pays et ma religion; car j'étais né +chrétien, et voici que lorsque ma moustache grisonne, c'est de la main +de deux frères chrétiens que je reçois le plus grand bienfait qu'on +puisse recevoir des hommes.</p> + +<p>Puis, il nous raconta l'histoire suivante:</p> + +<p>Il y avait dans une ville d'Asie un riche marchand, exact observateur +des lois du Livre, Allah et le prophète le protégeaient en tout. Sa +prospérité était sans pareille; chaque caravane lui ramenait des +serviteurs rapportant des marchandises de toutes les parties de la +terre, où ils allaient commercer pour son compte; ses troupeaux ne se +comptaient que par mille; son harem était égayé par de nombreux enfants, +grandissant sous les yeux de mères toujours belles et fécondes. Le Pacha +de sa province se tenait pour honoré par ses visites et se levait pour +le recevoir. La ville respectait ses moindres volontés; les pauvres +l'appelaient le généreux, les ulémas de toutes les mosquées l'appelaient +le magnifique; Kadis et Muftis écoutaient ses conseils; et dans toutes +les villes, les poëtes chantaient sa louange. Il ne se promenait que +dans ses vastes jardins. Il avait des fleurs en toute saison, des +sources abondantes, beaucoup d'ombre, et il était toujours en santé. On +le nommait Hadji Marzawane. Assis un jour dans son divan, il songeait, +lorsqu'un serpent parut en criant:</p> + +<p>—Protection, protection, au nom d'Allah!</p> + +<p>—Au nom d'Allah et du prophète, je te donne ma protection, dit +Marzawane. Mais d'où viens-tu? qui es-tu?</p> + +<p>—Je suis poursuivi par les soldats de Sa Hautesse; ils vont +arriver. Cache-moi.</p> + +<p>Marzawane lui dit de se blottir derrière les coussins de son divan.</p> + + +<p>—Non, dit le serpent, on m'a vu entrer ici, et fussé-je enroulé +dans les cheveux de ta favorite, mes ennemis m'y découvriraient. Écoute; +les voilà qui approchent. Si tu ne veux offenser Allah et son prophète, +tu n'as qu'un moyen: Ouvre ta bouche, que je me cache dans ta poitrine.</p> + + +<p>Marzawane recula d'horreur; mais la voix des soldats montait de plus +en plus.</p> + +<p>—Soit, dit-il, puisque tu es venu au nom du Miséricordieux!</p> + + +<p>Le serpent disparaissait dans la gorge de son hôte, lorsque ses +poursuivants entrèrent en criant:</p> + +<p>—Où est le traître? Malheur à ceux qui couvrent l'ennemi du +Sultan!</p> + +<p>Marzawane leur dit que l'ennemi du Padichah était le sien; que sa +maison était vaste, qu'on pouvait s'y introduire inaperçu, et qu'ils +n'avaient qu'à la visiter en tous sens.</p> + +<p>Les soldats fouillèrent partout; ils exigèrent même de pénétrer dans +le harem interdit, et c'est à peine s'ils respectèrent les voiles des +femmes. Attérés d'avoir humilié ainsi sans profit cet homme puissant, +ils se jetèrent à ses pieds, baisèrent le pan de son caftan en lui +demandant grâce, et ils se retirèrent pénétrés de sa générosité.</p> + +<p>Marzawane dit alors au serpent:</p> + +<p>—Sois sans crainte désormais. Sors; tu gênes les battements de +mon cœur.</p> + +<p>Mais du fond de cette poitrine de juste, le serpent répondit:</p> + +<p>—Il me faut une bouchée de ton cœur ou de ton poumon; +choisis. Je ne sortirai qu'à ce prix.</p> + +<p>Et comme Marzawane lui reprochait son ingratitude:</p> + +<p>—Homme naïf! dit le maudit, puis-je contrevenir à ma nature? +serpent je suis, en serpent je dois agir. C'est encore beaucoup que je +te donne le choix.</p> + +<p>—Amen! dit Marzawane; tu auras le meilleur de ma chair. +Accorde-moi seulement comme grâce dernière de me laisser disposer les +choses de façon à donner à ma mort l'apparence d'un accident, afin qu'on +ne dise point qu'après avoir accordé sa protection au nom d'Allah et du +prophète, Marzawane mourut sous la dent de son protégé. Les hommes +s'autoriseraient peut-être d'une telle fin pour refuser à l'avenir +l'hospitalité.</p> + +<p>Et Marzawane ordonna à un esclave d'étendre au pied d'un arbre son +tapis de prières, d'approcher l'eau pour les ablutions préparatoires; +puis il alla regarder son dernier né, et, frissonnant à la pensée de le +quitter pour toujours, il se rendit au jardin, renvoya ses serviteurs, +fit ses ablutions, prit congé de son corps par une prière, et s'étant +assis à l'ombre, son chapelet à la main, il dit à l'ingrat:</p> + +<p>—Fais ce qui doit être.</p> + +<p>Aussitôt, un jeune homme resplendissant de beauté lui apparut et lui +dit:</p> + +<p>—Confirme ta foi. Prononce par trois fois le nom d'Allah, +détache une feuille de cet arbre, pose la sur ta bouche, et tu seras +sauvé.</p> + +<p>—Qui es-tu donc? dit Marzawane.</p> + +<p>—Le Prophète m'envoie pour dissiper ta peine; je suis l'ange de +l'hospitalité.</p> + +<p>Et le céleste messager disparut.</p> + +<p>Marzawane ne douta pas; et à peine la feuille consacrée touchait-elle +ses lèvres, que sa poitrine se soulevant rejeta le serpent noirci et +calciné par la justice divine. Le génie du mal succombait devant la foi +d'un véritable croyant.</p> + +<p>Comprenez bien cette histoire, nous dit Aïdine. Votre conduite envers +moi me l'a souvent rappelée. J'ai abrité sous mon toit un Européen; en +récompense, il voulut mordre à mon honneur, et cette pensée oppressait +ma poitrine, lorsque toi, Mikaël, tu es venu du Tegraïe où l'insensé +calomniateur a dû te mettre en garde contre moi; et toi, dit-il en +s'adressant à mon frère, tu es venu du Caire, où j'étais accusé de la +même infamie. Vous êtes arrivés ici le même jour des deux extrémités du +monde, et Allah vous avait à peine réunis, que vous étiez dans ce divan +pour partager votre bonheur avec moi. En recevant le sorbet, vos yeux +ont trahi la simultanéité de vos pensées; mon cœur se brisait; +mais vous avez vidé jusqu'à la dernière goutte ma coupe un instant +soupçonnée. J'avais lu dans vos yeux comme je l'eusse fait dans mon +Coran, et soudain mon chagrin était sorti de moi. Allah n'envoie plus +ses anges sur la terre, il les remplace par des hommes de bien.</p> + +<p>Aïdine Aga exigeait que le Saïd Mohammed et moi, nous prissions notre +repas du soir avec lui. Ses occupations le retenaient jusqu'à la prière +de l'<i>Asr</i> (quatre heures environ); à cette heure les affaires +cessaient, et à moins d'être appelé, personne ne se présentait plus à +son divan. Il venait alors me faire visite, ou bien il exerçait les +soldats de la garnison à la cible et terminait la séance en tirant avec +moi. Il mettait beaucoup d'amour propre à me gagner, en présence de ses +hommes, des tasses de café, qui nous servaient ordinairement d'enjeux. +De là nous allions nous mettre à table avec le Saïd Mohammed, et nous +passions ensemble tout le reste de la soirée. Quelquefois il invitait le +Kadi à se joindre à nous.</p> + +<p>J'eus tout le loisir alors d'assister à ces longs récits, où l'art de +bien dire déploie toutes ses ressources, où souvent les traits de la +nature humaine sont reproduits avec des nuances d'une justesse +merveilleuse, où l'imaginaire et le réel se mêlent si étrangement +parfois, et dans lesquels les Arabes se complaisent par dessus tout et +reposent doucement leur esprit. C'est un trait caractéristique de ce +peuple, que malgré la longue durée de son existence il ait conservé une +habitude d'esprit synthétique, et qu'ayant à un haut degré le sens de la +vie pratique, il ait aussi celui de l'idéal très développé.</p> + +<p>Dans les villes du littoral ou dans l'intérieur de leur presqu'île, +ils peuvent paraître absorbés exclusivement par les préoccupations +matérielles de la vie agricole ou pastorale, de la politique, de +l'intrigue, du négoce et de l'industrie; mais en les étudiant de près, +en les suivant dans leur intimité, on voit que tous, à quelque degré de +l'échelle sociale qu'ils soient placés, n'y consacrent qu'une partie de +leur être, comme un impôt qu'aggrave aujourd'hui pour eux l'invasion de +l'activité européenne, et qu'ils réservent l'autre pour le culte de +l'idéal, ce qui les empêche peut-être de tomber dans une déchéance +complète. Même dans les villes du littoral de la mer Rouge et du golfe +Persique, où selon les vrais Arabes, ceux de l'intérieur, leurs +compatriotes, ont dégénéré, tant par suite du mélange des races que par +les genres d'occupations auxquelles ils se livrent, aux heures où les +travaux cessent, on voit dans les bazars, sur les places publiques, dans +les cafés, au bord de la mer ou dans les divans particuliers, des +réunions d'hommes occupés à écouter des récits historiques, des contes +légendaires ou fantastiques, des épopées, des anecdotes, des poésies de +toutes sortes, quelquefois érotiques, mais bien plus fréquemment celles +du genre héroïque, surtout dans les cercles composés d'hommes des basses +classes. Les conteurs ne s'astreignent pas à une version identique: ils +développent leur sujet de mille manières, le quittent, le reprennent au +gré de leur inspiration ou des émotions de leur auditoire. La plupart +des Arabes sont exercés à faire ces récits, mais comme chez nous au +moyen-âge, il y a des conteurs de profession qui voyagent de villes en +villages et de tribus en tribus. Malgré les apparences contraires, +l'égalité est fort grande parmi les Arabes, et ces réunions contribuent +à la confirmer. Un conteur en réputation attirera les hommes de tous les +rangs; un ouvrier interrompra son labeur silencieux par un apophthegme +ou quelque sentence nouvelle annonçant que son esprit suivait les +méandres d'une pensée lointaine; un homme riche, en marchandant avec un +étalagiste, se laissera entraîner par celui-ci dans les régions +supérieures, et quelquefois sans plus songer à son marché, il continuera +son chemin, après avoir fraternisé quelques moments avec un de ses +semblables dans le monde consolant où les conventions et les gênes de la +vie réelle n'existent plus.</p> + +<p>Je me rappellerai toujours nos longues veillées sur la terrasse +d'Aïdine Aga, durant ces nuits sereines, à demi éclairées par les +étoiles dont les vives scintillations sont inconnues dans nos climats. À +l'immobilité atmosphérique et aux ardeurs du jour succédait la fraîcheur +d'une brise de mer discrète et caressante; la ville dormait; on +n'entendait que le bruissement régulier du flot sur la grève; les +Arnautes de garde vêtus de leur pittoresque costume étaient couchés par +terre ça et là, et nous nous laissions bercer par la parole lente et +harmonieuse du Saïd Mohammed, qui nous faisait voyager par la pensée de +Bénarès à Damas, de Sanâh à Samarkande. L'Aga parlait quelquefois de sa +fin prochaine avec le calme et la dignité d'un soldat. Il me semble le +voir encore, avec son tarbouch incliné sur l'oreille, ses grands yeux +bleus, son nez aquilin, lorsque d'une voix discrète il me donnait des +conseils:</p> + +<p>—Ne te fie jamais complétement à un musulman, me disait-il; tu +es chrétien et comme tel il te cachera toujours quelque chose de son +cœur.</p> + +<p>Quelquefois il posait la main sur mon épaule, et me regardant de ce +regard mélancolique de l'homme qui se sent mourir:</p> + +<p>—Il est dur, disait-il, de sentir la vie s'affaissant sous soi +petit à petit. Qu'Allah te donne ce que j'avais espéré pour moi-même, la +mort d'un soldat!</p> + +<p>Chaque soir, à la même heure, la voix sonore du muezzin nous +interrompait; du haut du minaret voisin, il sommait les musulmans, dans +sa formule majestueuse, d'accomplir la dernière prière. L'Aga et le Saïd +faisaient leurs ablutions, s'agenouillaient, et, leur prière finie, on +apportait des narghilehs frais; on reprenait la conversation, et, bien +après minuit, le Saïd et moi, précédés de falots, nous regagnions nos +demeures par des rues désertes.</p> + +<p>Un bâtiment marchand français était depuis quelque temps à Moussawa. +Le capitaine, chargé des intérêts commerciaux d'une maison de Bordeaux, +se disait en outre investi d'une mission politique, de concert avec +l'envoyé français que j'avais trouvé chez Oubié. Je le mis en rapport +avec les principaux trafiquants éthiopiens, mais j'eus le regret de ne +pouvoir détourner par mes avis l'issue fâcheuse de la première +expédition commerciale française qui fut tentée dans ce pays. Cédant aux +instances de mes compatriotes, je me dégageai d'une convention que je +venais de faire avec un patron de barque arabe, et je m'apprêtai à +partir avec eux pour Aden.</p> + +<p>L'Aga me dit que je ne le reverrais plus peut-être; je cherchai, mais +sans confiance, à combattre ses tristes pressentiments et je lui fis mes +adieux; puis, je quittai mes suivants éthiopiens qui m'avaient donné +tant de preuves de dévouement, et je m'embarquai, le cœur serré, +quoique heureux de me retrouver sous mon pavillon national.</p> + +<p>Je fus frappé dans cette circonstance des caractères différents +qu'impriment la religion chrétienne et la religion musulmane. Aïdine Aga +n'avait que peu de sympathie pour les principaux habitants de l'île, et +pour son lieutenant commandant de la garnison; le Saïd et moi, nous +formions sa société de prédilection; il m'entretenait de toutes ses +affaires, et, chose plus extraordinaire, il me parlait même de son +harem. Le Saïd attendait mon départ pour fixer le sien; Aïdine allait +donc rester seul à lutter contre les découragements de sa maladie. Il +nous parla de l'isolement où nous le laissions, mais il nous en parla +comme d'un inconvénient plutôt que comme d'un regret, et il reçut mes +adieux avec une dureté stoïque; il était connu cependant pour être d'une +sensibilité rare chez les hommes de son âge et de sa profession. Depuis +le Gojam jusqu'à la mer Rouge, je me suis séparé de plus d'un chrétien +que j'aimais, et si j'ai senti qu'en les quittant, je leur laissais une +partie de mon être, j'ai cru parfois que j'emportais une partie du leur. +C'est que la religion chrétienne en préconisant l'amour pour ses +semblables, porte à vivre hors de soi-même et convie aux épanchements et +aux enthousiasmes du cœur; tandis que la religion musulmane, plus +personnelle et plus dure, concentre l'homme en lui-même, lui commande la +commisération sans doute, mais l'isole dans ses œuvres comme dans +ses espérances.</p> + + + + +<h2><a name="ch12"></a><a href="#tch12">CHAPITRE XII</a></h2> + +<p class="suj">L'INFLUENCE ANGLAISE.</p> + + +<p>Notre brick mit à la voile avec des vents échars, mais la mousson du +S.-O. s'éleva bientôt avec violence et nous ne pûmes arriver que le +lendemain à Ede, petit hameau situé sur une grève aride de la mer Rouge, +au S.-E. de Moussawa, et appartenant à une peuplade Afar. Le capitaine +et l'agent du gouvernement français en achetèrent le territoire au nom +des armateurs de notre navire.</p> + +<p>Le surlendemain nous reprîmes la mer; et après une traversée de +plusieurs jours que la violence de la mousson rendit pénible, nous +prîmes refuge dans la rade de Moka.</p> + +<p>Moka, situé un peu au nord du 13<sup>e</sup> degré de latitude, doit son +importance à sa rade formée au N. par un petit cap sablonneux et au S. +par un ban de sable consolidé par quelques roches. Quand on en approche +par mer, la ville, éloignée du rivage d'environ un kilomètre et protégée +par le mur d'enceinte, se dessine comme toutes les villes des côtes de +la mer Rouge par ses minarets flanqués de maisons à terrasses blanchies +à la chaux. C'est assez loin de Moka que les caféiers croissent, sur les +pentes qui relient le koualla (<i>tahama</i> en arabe) au deuga (en +arabe <i>nedjd</i>). Depuis l'évacuation des troupes du vice-roi +d'Égypte en 1840, l'Yémen était gouverné d'une façon désastreuse par une +famille de Schérifs venus de l'intérieur de l'Arabie et dont le chef se +nommait Hussein. L'indiscipline de ses soldats rendait le commerce +presque impossible, et quelques semaines auparavant, Hussein ayant fait +à Moka une réception insultante à l'état-major d'un bâtiment de guerre +de la Compagnie des Indes, les Européens n'osaient plus y débarquer. En +conséquence, bien que notre équipage manquât de vivres frais, le +capitaine jugea prudent de ne point communiquer avec la terre, et notre +brick resta en rade, à trois milles environ du débarcadère.</p> + +<p>La perspective d'avoir à passer plusieurs jours dans cet isolement me +décida, malgré les avis contraires, à me rendre à terre, et pour ne pas +exposer nos canotiers à une mésaventure, je me fis transborder sur une +pirogue indigène qui passait avec défiance à distance de notre navire. +Une douzaine de soldats du schérif accoururent au devant de moi au +débarcadère. Leurs allures équivoques ne me rassuraient guère, mais ils +me rendirent le salut et se rangèrent pour me laisser passer, me prenant +sans doute pour quelque déserteur turc en quête de fortune; car afin +d'être plus à la légère; j'avais pris le costume Arnaute, dont l'usage +m'était familier. En entrant en ville, je me fis indiquer la demeure du +gouverneur, le redouté schérif Hussein, qui s'était réservé +l'administration de la ville. Je fus admis sans difficulté.</p> + +<p>Le Schérif était un homme d'environ quarante-cinq ans. Il avait les +façons hautes, aisées, mais le gonflement fréquent de ses narines et un +petit frémissement passager de sa lèvre supérieure semblaient justifier +ce que l'on rapportait de ses implacables colères. Il me fit asseoir: je +lui dis qui j'étais et ce qui m'amenait; il me sut gré de la confiance +de ma démarche, fit servir le café, et lorsque je voulus me retirer il +insista gracieusement pour me faire rester. Il me questionna sur +l'Éthiopie, me montra ses armes, quelques étoffes de prix et ses +chevaux, dont quelques-uns étaient de la race la plus pure. J'admirai +entre autres choses la ceinture qu'il portait.</p> + +<p>—Elle est peu commune, en effet, me dit-il. Un trafiquant venu +de l'Inde m'en a fait cadeau.</p> + +<p>Et tout en causant il la défit et me la présenta en disant:</p> + +<p>—Qu'elle soit bénie à tes flancs!</p> + +<p>Après un entretien prolongé je me retirai rassuré désormais.</p> + +<p>J'allai loger chez un riche indigène qui était à la fois agent +consulaire de la France, de l'Angleterre, des États-Unis, de l'Égypte et +je crois de l'Espagne aussi. Cet homme trafiquait de tous ces pavillons +avec une intelligence effrontée, et quoique encore jeune, il avait +amassé une très-belle fortune qu'il essayait de préserver contre les +exactions du Schérif et de transférer sournoisement à Aden. Il parut peu +enchanté de ma visite et ne reprit son assurance que lorsque je lui eus +fait part du bon accueil du Schérif.</p> + +<p>Le lendemain, je fis savoir à mes compatriotes que j'étais en sûreté, +que je pouvais même leur procurer des provisions fraîches, et ils +m'envoyèrent un canot que je fis remplir de fruits et de légumes. Le +Schérif Hussein m'ayant engagé à le voir souvent, soir et matin je me +présentais à son divan, et il m'accueillait avec une bienveillance +croissante. Pour répondre au présent qu'il m'avait fait, je lui donnai +une espingole qui parut lui faire grand plaisir. En apprenant que notre +bâtiment faisait le commerce, il manifesta le désir de voir des +échantillons, et j'en informai le capitaine, qui vint traiter avec lui +une affaire assez importante; et dès ce moment, les gens de notre bord +purent circuler librement dans la ville.</p> + +<p>Au bout de quelques jours, le vent du sud s'étant ralenti, le +capitaine fixa le départ. Je fis mes adieux au Schérif dont les façons +me parurent jusqu'au dernier moment dignes en tout d'un chef de son +rang. Mais en remontant à bord, j'appris qu'il avait fait faire des +menaces au capitaine, pour le cas où il lui représenterait sa facture. +Les marchandises étaient livrées; le capitaine crut prudent de laisser +ce cadeau au Schérif, et nous remîmes à la voile.</p> + +<p>Nous passâmes difficilement le détroit de Bab-el-Mandeb et, après +quelques jours de vent contraire, nous mouillâmes à Aden.</p> + +<p>La ville d'Aden est située sur une petite presqu'île, à l'extrémité +S.-O. de la péninsule arabique, qui est baignée par cette partie de +l'Océan qu'on appelle quelquefois mer du détroit. La presqu'île, au sud, +se compose de rochers incultes, stériles et accores qui s'abaissent +brusquement au nord et offrent un terrain bas, où est situé un ramassis +de huttes qu'on appellerait à peine un bourg en France; un peu à +l'écart, plusieurs grandes et élégantes maisons construites à +l'européenne formaient le commencement de la ville anglaise qui s'est +élevée depuis. Les Anglais construisaient alors les fortifications +imposantes qui font d'Aden une station maritime de premier ordre. On +l'aborde facilement, du côté de l'est, par un port affecté aux bâtiments +de commerce, et, du côté de l'ouest, par un mouillage sûr appelé +Back-bey, réservé aux bâtiments de guerre. Les vents du nord et du sud, +qui dominent dans ces parages, sont interceptés par les hauteurs, ce qui +fait d'Aden un des endroits les plus chauds du globe.</p> + +<p>Ce fut plein de joie et d'espoir que je pris terre: j'allais revoir +mon frère, reprendre les usages européens, me reposer un peu, me +retremper au contact des officiers anglais, qui savent si bien +accueillir et comprendre les voyageurs et qui en fournissent eux-mêmes +en si grand nombre. Ne rencontrant personne dans la ville qui pût me +renseigner, je me présentai chez M. Heines, capitaine dans la marine +indienne et gouverneur d'Aden sous le titre d'agent politique. Il parut +d'abord surpris de ma visite; il m'apprit que mon frère dont il ignorait +l'état de santé s'était embarqué pour Berberah; il me dit ensuite qu'ils +étaient en relations, et il finit par me montrer deux lettres de mon +frère et la copie des réponses qu'il lui avait adressées. Le ton hostile +de cette correspondance me donna la mesure de leurs relations. Je pris +congé de M. Heines et mes perspectives s'assombrirent au sentiment de +mon isolement et des difficultés où devait se trouver mon frère.</p> + +<p>Suivi d'un enfant galla que j'avais amené du Gojam, je parcourus la +ville sans trouver où me loger: ni hôtel, ni auberge, ni cabaret, ni +caravansérail d'aucune sorte; des casernes, des magasins, des maisons +bâties en madrépore, où les Banians et les Juifs tenaient leurs +boutiques; des huttes basses, sales et groupées à part servant de +retraite aux nègres ou aux Somaulis venus de la côte d'Afrique pour +travailler aux fortifications de la place, ou bien d'élégants pavillons +habités par les officiers anglais; aucun abri enfin pour un Européen +n'appartenant pas à l'administration civile ou militaire. Il n'y avait +pas à songer à retourner à notre brick qui devait remettre à la voile le +plus tôt possible. La journée s'avançait, et, mon petit suivant et moi, +nous n'avions pris aucune nourriture. Dans une ville arabe, nous +eussions, sans que personne y prît garde, pris notre repas à l'étal de +quelque revendeur de comestibles; mais à Aden, les usages arabes +n'étaient plus de mise; la présence d'Européens me rappelait d'ailleurs +au sentiment de nos convenances, et il me répugnait de manger sur la +voie publique. Nous passâmes l'après-midi à circuler dans les bazars +étroits et sales, coudoyant des Juifs indigènes, des Banians, des +pélerins persans, indiens et chinois de passage pour la Mecque, des +Somaulis, des Sowahalis, des Cipayes, des soldats anglais et quelques +Arabes déguenillés, seuls échantillons de leur race qui consentaient à +paraître dans Aden.</p> + +<p>Vers le soir, des officiers anglais, quelques-uns avec leurs femmes +au bras, arpentèrent gravement le lieu de leur promenade habituelle; il +me sembla que quelques-uns me regardaient comme s'ils savaient déjà qui +j'étais. Je me remis en quête d'un gîte, mais inutilement. La nuit +approchait. J'envoyai enfin mon suivant aux provisions, mais les +échoppes étaient fermées, et il ne put trouver que des oignons et du +mauvais pain. Un soldat irlandais, à moitié ivre, se sentit pris en ma +faveur d'un violent accès d'hospitalité; il voulait me loger chez sa +cantinière et pour s'assurer de mon caractère, il entendait d'abord me +faire boire avec lui.</p> + +<p>—Car on prétend que tu es notre ennemi, disait-il; et si cela +était!...</p> + +<p>—Je ne pus qu'à grand'peine me débarrasser de cet ivrogne, qui +voulait à toute force boxer, et vers dix heures du soir, lorsque j'étais +sur le point de me coucher sur la voie publique, je parvins à décider +une vieille négresse à me louer pour la nuit une hutte à côté de la +sienne; j'obtins même qu'elle nous confiât un pot égueulé contenant une +eau équivoque. Je m'accroupis sur mon manteau étendu à terre; mon petit +suivant étala devant moi nos oignons et nos galettes de pain, et, +debout, le pot à la main, il assista respectueusement à mon repas. Je +lui en abandonnai les restes, et je m'endormis en songeant à l'isolement +où je me trouvais au milieu d'Européens comme moi. Le lendemain, en +sortant de mon gîte, à la pointe du jour, je me rendis compte de +l'atmosphère désagréable dans laquelle j'avais passé la nuit; ma vieille +hôtesse avait élu domicile dans le cimetière juif.</p> + +<p>Pour comble d'embarras, je n'avais plus que quelques pièces de menue +monnaie. Je songeai à m'embarquer pour Berberah, en donnant pour mon +passage, soit mon manteau, soit les garnitures en vermeil de mon sabre; +et dans cette intention j'allais au port, lorsque près d'un petit camp +établi en dehors de la ville, un officier m'accosta poliment, en me +nommant, et me donna l'adresse d'un capitaine chez lequel mon frère +avait dû laisser des instructions pour moi. Il m'exprima en me quittant +le regret de ne pouvoir m'être plus utile. Je me rendis aussitôt chez ce +capitaine qui me remit de la part de mon frère, une somme d'argent et +une lettre, et s'excusa pareillement de ce qu'il ne m'offrait pas +l'hospitalité: je devais sentir, disait-il, que malgré le plaisir qu'il +aurait à se lier avec moi, il était obligé de céder aux exigences de sa +position, comme subordonné du gouverneur, qui, vu l'état actuel de la +colonie, désirait que les officiers de la garnison s'abstinssent de +relations avec tout étranger. Il m'indiqua cependant le logement d'un +lieutenant d'artillerie chez qui je trouverais, croyait-il, des +nouvelles récentes de mon frère. En le remerciant, je ne pus m'empêcher +de lui dire combien son accueil aimable me faisait regretter la défiance +injustifiable du gouverneur; et je me dirigeai vers la demeure du +lieutenant d'artillerie, avec la pensée d'éprouver jusqu'où irait +l'espèce d'interdit qui me frappait. Mais cet officier me réconforta par +sa cordiale réception: il me faisait chercher depuis la veille, et il +insista pour me retenir chez lui. J'eus beau refuser, dire que ma +présence pourrait le compromettre, il ne voulut rien entendre, et il +m'installa dans un charmant appartement de son habitation.</p> + +<p>J'appris alors que mon frère, après avoir passé quelque temps à Aden, +s'était embarqué pour l'Égypte, où il espérait trouver des soins +médicaux plus intelligents; qu'il était revenu à Aden, où, sous le +prétexte qu'il pourrait bien être un agent secret du gouvernement +français, le capitaine Heines lui avait suscité des difficultés de toute +nature, jusqu'à défendre aux officiers d'entretenir des rapports avec +lui; qu'enfin mon frère avait cru opportun de s'éloigner et d'aller +m'attendre à Berberah, malgré le gouverneur, qui voulait empêcher son +embarquement, alléguant qu'il attendait à son sujet des ordres de son +gouvernement.</p> + +<p>Mon hôte me dit que mon arrivée faisait sensation; le bruit courait +que, comme frère d'un agent secret je devais être pour le moins un homme +dangereux; les officiers n'en croyaient rien, mais le gouverneur +profitait de l'occasion pour exercer sur eux une pression qui, selon +lui, dépassait ses pouvoirs et contre laquelle il était très-heureux de +protester ostensiblement, ne fût-ce que pour la dignité de l'épaulette.</p> + + +<p>J'envoyai une lettre à mon frère; le manque d'une occasion pour Aden +retarda sa réponse. J'eus à échanger une correspondance avec le +gouverneur pour faire lever l'interdiction faite aux patrons de barques +indigènes de me recevoir à leur bord; et je m'embarquai pour Berberah, +après avoir séjourné un mois à Aden.</p> + +<p>Je me séparai à regret de mon aimable hôte, le lieutenant Ayrton, +qui, de même que les autres officiers de la garnison, ne douta pas un +instant du caractère de mon frère, mais qui n'hésita pas à manifester +l'indépendance de ses sympathies pour un voyageur qui se dévouait au +culte de la science.</p> + +<p>Après quatre jours de mer, nous mouillâmes dans la partie +rade-foraine de Berberah.</p> + +<p>Berberah est situé dans le pays des Somaulis, sur la côte d'Afrique, +faisant face à celle d'Aden. Pendant cinq mois de l'année, il s'y tient +une foire alimentée par les caravanes venant de l'intérieur, du royaume +de Harar surtout, et par les petits bâtiments arrivant de la Perse, de +l'Inde, de Mascate, de Zanzibar et de l'Arabie. Il s'y fait beaucoup +d'affaires, vu le commerce relativement assez restreint de ces parages; +la première caravane y arrive au commencement de décembre, et la +dernière en repart vers la fin d'avril. À un jour fixé, les Somaulis, +qui forment sa population annuelle, abandonnant leurs campements et +leurs maisons en nattes, chargent leurs femmes, leurs enfants et leurs +ustensiles sur des chameaux, et partent dans toutes les directions pour +l'intérieur; tous les navires reprennent la mer; et pendant sept mois de +l'année, Berberah reste complètement désert. Les principales provenances +qui alimentent cette foire sont: des esclaves, des bœufs, des +moutons, de la myrrhe, du café, de l'or (en petite quantité), du civet, +de l'ivoire, de la gomme, quelques peaux, de l'encens, du cardamôme et +du beurre fondu. Les importations sont: des étoffes de coton de l'Inde +et de la Perse, du cuivre, de l'antimoine et surtout de l'argent. Les +Somaulis, peuple pastoral, ont peu de besoins, mais ils sont attirés à +Berberah par l'espoir d'exploiter les trafiquants. Tout étranger, dût-il +ne rester qu'un jour à Berberah, est obligé de choisir parmi les +Somaulis un <i>abbane</i> ou protecteur, à qui il doit faire un cadeau +en argent ou en nature. Cet abbane le protége contre les avanies, répond +de sa personne, de ses biens et de sa conduite, préside à ses ventes et +achats, sur lesquels il perçoit de petits profits; il lui sert d'arbitre +dans ses contestations, et il est arrivé souvent qu'il se soit fait tuer +plutôt que de le laisser molester.</p> + +<p>Je trouvai mon frère encore souffrant; l'état de sa vue lui ayant +fait craindre au Caire de ne plus pouvoir écrire, il s'était adjoint +comme secrétaire un jeune Anglais. Il me désigna un abbane qui, selon la +coutume, m'envoya un mouton et divers mets préparés, en échange desquels +je lui fis le cadeau habituel, qui rappelle les xénies en usage dans la +Grèce ancienne. En débarquant, j'avais cru sentir que les indigènes me +regardaient de mauvais œil, et tous les détails que mon frère me +donna sur son séjour me confirmèrent dans cette opinion. Il m'apprit que +peu avant mon arrivée, sur le bruit répandu à Berberah que le capitaine +Heines serait bien aise qu'on attentât à sa sûreté, son abbane l'avait +engagé à écrire au capitaine pour qu'il démentît au moins un pareil +bruit, et celui-ci lui avait répondu que comme gouverneur d'Aden, il +n'avait pas à s'occuper de ces détails d'un intérêt tout personnel.</p> + +<p>Nous cherchions à gagner le Chawa en passant par Harar, petit royaume +à quatre ou cinq jours de marche de Berberah. Mais ici encore, il nous +fallut compter avec le gouverneur d'Aden, qui employa contre nous son +agent de confiance, un Somauli nommé Scher Marka, établi à Aden. Cet +homme, fort influent parmi ses compatriotes, à cause du trafic étendu +qu'il faisait, se tenait durant la foire à Berberah, d'où il +approvisionnait de bétail et de diverses denrées la garnison d'Aden; il +nous fit dire qu'à moins de nous concilier le capitaine Heines, nous +chercherions vainement à gagner Harar. Un marchand maugrebin, natif de +l'Algérie française, nous confia qu'à la suite d'instructions venues +d'Aden, Scher Marka avait fait décider dans une réunion de Somaulis +qu'aucun chef de caravane ne nous admettrait. Bientôt, des bruits de +plus en plus fâcheux circulèrent sur notre compte; nos abbanes nous +prévinrent de ne plus sortir le soir, de ne pas nous éloigner, même le +jour, des habitations; que sinon, ils ne pourraient plus répondre de +nous.</p> + +<p>Des vieillards Somaulis vinrent nous demander quels motifs incitaient +le gouverneur d'Aden contre nous; mais pour leur faire comprendre notre +position, il eût fallu leur expliquer l'état des choses en Europe, et +tout un ordre d'idées peu intelligibles pour eux. Ils nous demandèrent +aussi quel grand intérêt nous engageait à braver, comme nous le +faisions, un péril évident; et il nous fut aussi difficile de leur +répondre clairement sur ce point. Ils eurent cependant l'air de +comprendre, Dieu sait quoi. En partant, ils nous dirent:</p> + +<p>Gardez-vous néanmoins; quelques mauvais Somaulis songent peut-être à +lever contre vous leurs javelines; mais il y a encore de braves gens +parmi nous; espérons que leur influence pourra contenir ces méchants, +dont le premier tort, à nos yeux, est d'obéir à des suscitations +étrangères à nos tribus indépendantes.</p> + +<p>Aucun Européen n'avait encore visité le royaume de Harar dont les +habitants, musulmans fanatiques, mettraient à mort, disait-on, tout +chrétien qui pénétrerait chez eux. Néanmoins, avec un peu de +savoir-faire, nous espérions réussir; mais bientôt nous sûmes que les +mesures prises contre nous par le gouverneur d'Aden étaient connues à +Harar même, où notre succès dépendait en grande partie de l'imprévu de +notre arrivée. Cette nouvelle nous décida à changer nos plans et à +essayer d'arriver en Chawa par la voie de Toudjourrah.</p> + +<p>Cette voie avait été ouverte, environ deux ans auparavant, par notre +compatriote M. Dufey, grâce au Polémarque du Chawa, Sahala Sillassé, qui +l'avait recommandé à une caravane composée d'habitants de Toudjourrah. +On disait bien à Berberah et à Zeylah que le capitaine Heines répandait +à Toudjourrah des sommes d'argent importantes, et que son influence, +quoique non avouée, y était toute puissante. Mais nous ne pouvions sur +des on dit renoncer à notre voyage; d'ailleurs si la route par +Toudjourrah nous était fermée, il nous restait encore deux autres routes +principales: l'une par les États du Dedjadj Oubié dont les dispositions +s'étaient modifiées en ma faveur, l'autre par le Sennaar. Nous étions +fort disposés à croire que nous aurions encore à lutter à Toudjourrah +contre l'influence anglaise, mais j'espérais néanmoins que mes relations +avec le Polémarque du Chawa nous permettraient d'arriver jusqu'à lui.</p> + + +<p>Quelques notables des Somaulis sachant que nous allions nous +embarquer, vinrent nous féliciter d'abandonner une lutte sans espoir, +disaient-ils; et le 15 janvier 1841, nous mîmes à la voile, laissant +derrière nous cette côte aride de Berberah, rendue si inhospitalière par +la malveillance d'Européens qui auraient dû être nos protecteurs +naturels.</p> + +<p>Arrivés à Zeylah, mon frère étant souffrant, j'allai seul chez le +chef de cette petite ville; il me reçut bien, se mit à mes ordres avec +cette urbanité trompeuse souvent, mais agréable du moins, qu'on est +presque toujours sûr de rencontrer sur les côtes orientales de +l'Afrique; et j'étais à peine rembarqué, qu'il nous envoya en cadeau +trois moutons et des mets préparés.</p> + +<p>Le lendemain, nous reprîmes la mer; et le troisième jour, nous +glissions doucement à l'entrée de la baie magnifique au fond de laquelle +se trouve Toudjourrah.</p> + +<p>Je descendis à terre avec le patron de notre barque, et affectant une +confiance que nous n'avions pas, nous nous dirigeâmes vers l'habitation +du chef de la ville, auquel, par suite de je ne sais quelle tradition, +on donne le titre de Sultan.</p> + +<p>Toudjourrah est situé tout au bord de la mer, sur une plage +sablonneuse et plate; le terrain, à environ cinq cents mètres du rivage, +commence à s'élever en ondulations graduées qui atteignent dans le +lointain les proportions de montagnes. La ville est composée d'environ +deux cent cinquante maisons éparses, faites de fortes nattes en feuilles +de palmier soutenues par des chassis de bois et recouvertes d'un toit de +chaume; par ci par là, quelques bâtiments à toits plats, construits en +madrépore et torchis, servent de magasins. Des arbres bas, épineux et +d'un feuillage rare couvrent les alentours de la ville, et de loin +donnent au paysage un aspect de fraîcheur et de richesse, qui se dément +à mesure qu'on approche. Des troupeaux de chèvres maigres et quelques +chameaux errent en cherchant une herbe desséchée, qui fait même défaut +plus de la moitié de l'année, et à laquelle ils suppléent alors en +dépouillant les arbres de leurs feuilles et de leur écorce. Les +habitants ont le teint noirâtre, les traits caucasiens et ne portent +qu'un pagne et une toge légère; ils sont tous musulmans et marchands +d'esclaves; la plupart parlent l'arabe, mais ils emploient entre eux la +langue afar, leur idiome national.</p> + +<p>Mon patron s'arrêta devant une maisonnette en bois faite de débris de +navires et enduite d'un badigeon rouge qui s'écaillait au soleil; haute +de près de quatre mètres, large de trois, elle ressemblait à un de ces +jouets que l'on fabrique à Nuremberg. Au rez-de-chaussée une pièce +sablée, entièrement dépourvue de meubles servait de lieu de réception, +et au fond une petite échelle donnait accès à un fenil sous le toit. +Nous nous assîmes à l'entrée, sur le sol recouvert d'un gravier +très-propre.</p> + +<p>Le Sultan parut bientôt. C'était un homme d'environ soixante-cinq +ans, d'une maigreur qui faisait peine à voir et haut-monté sur des +jambes grêles. Coiffé d'un petit turban blanc, il portait à la ceinture +un poignard recourbé garni en argent, et l'expression de son visage, +d'un noir luisant, annonçait l'astuce et la faiblesse, comme sa démarche +vive et saccadée dénotait l'instabilité de son esprit. Il se composa un +air digne, nous fit servir le café et nous introduisit ensuite dans la +maisonnette, où nous mangeâmes tous les trois une grande écuellée de riz +fortement assaisonnée de carry; puis, ayant fait servir le café une +seconde fois, il s'enquit de ce qui nous amenait à Toudjourrah. Je lui +dis que je venais attendre sous sa protection qu'il se formât une +caravane pour le Chawa, et à cet effet, je lui demandai de me faire +louer une maison pour moi et mes deux compagnons restés à bord.</p> + +<p>Il me promit des maisons, tant que j'en voudrais, et me fit entrer +dans maints détails que j'eus soin d'exposer de façon à l'affriander par +les profits à tirer de nous. Je me levais pour disposer notre +débarquement, lorsqu'il me dit:</p> + +<p>—Tu as sans doute le papier?</p> + +<p>—Quel papier? répondis-je.</p> + +<p>—Le permis d'Aden, pour ton débarquement.</p> + +<p>J'alléguai ma qualité de Français et mon indépendance sur une terre +relevant de Constantinople.</p> + +<p>—C'est possible, reprit-il avec suffisance, mais le gouverneur +d'Aden, notre ami, désire qu'on ne s'arrête pas ici sans sa permission.</p> + + +<p>Je lui dis que j'étais prévenu et que je m'attendais à cette réponse, +mais qu'étant venu pour m'assurer si, comme on le disait, Toudjourrah +interdisait son territoire à mes compatriotes, je ne pouvais me +contenter d'une déclaration verbale; qu'il voulût bien me la donner par +écrit, et qu'immédiatement je remettrais à la voile.</p> + +<p>Ayant vainement essayé de me dissuader, il m'engagea d'un air paterne +à remonter à bord pour me concerter, disait-il, avec mes compagnons, et +revenir ensuite m'expliquer avec son conseil, qu'il allait convoquer. +Mais sentant sous mes semelles cette terre de Toudjourrah, qui +commençait dans mon esprit le chemin du Chawa et du Gojam, j'étais peu +disposé à la quitter à la légère: si pour prévenir mon frère de ce qui +se passait, je me fusse remis sur l'eau, j'aurais perdu tous mes +avantages; je refusai donc, et j'allai me promener sur le bord de la +mer.</p> + +<p>Je savais qu'un indigène nommé Saber avait eu des relations avec mon +compatriote, M. Dufey, et je désirais d'autant plus le voir, que le +Sultan avait feint d'ignorer jusqu'à son nom. Des enfants qui jouaient +sur la plage m'indiquèrent sa demeure. J'y courus et je trouvai mon +homme, à demi-nu, accroupi sur un alga, un chapelet à la main et son +coran ouvert devant lui. Il avait la tête rasée et portait, comme par +mégarde sur l'occiput, une calotte de l'Hedjaz ridiculement petite; il +était du même âge que le Sultan, mais sa physionomie spirituelle et +narquoise me fit bien augurer de lui. Une élégante jeune fille, assise +au pied de son alga, préparait des gâteaux de blé; les tresses de ses +cheveux noirs pendaient presque jusqu'à terre. À mon entrée, elle ramena +son voile sur sa figure et disparut.</p> + +<p>—Que le salut d'Allah soit sur toi! me dit Saber, en me faisant +prendre place à côté de lui.</p> + +<p>Je lui dis qu'ayant entendu parler de ses bons rapports avec mon +compatriote M. Dufey et n'ignorant pas non plus que ses ancêtres étaient +originaires de l'Yémen, la terre bénie, je venais pour le saluer et +m'éclairer de ses conseils précieux pour moi dans la position où je me +trouvais; je fis enfin de mon mieux pour gagner sa bonne volonté.</p> + +<p>Sur plusieurs points de ces côtes d'Afrique, il y a quelques familles +originaires d'Arabie, et ces familles sont d'autant plus fières de leur +origine que, dans ces parages, lorsqu'on veut compléter l'éloge d'un +homme, on dit: «C'est un véritable Arabe.» Il se trouvait précisément +que Saber était infatué de son extraction arabe, qu'il prétendait être +la seule qui fût avérée à Toudjourrah. Au pétillement de ses yeux, à la +façon dont il se rengorgea en s'agitant sur son alga, je vis que j'avais +touché juste.</p> + +<p>—Ô mon maître, me dit-il, tu as donc entendu parler de moi? Je +ne suis qu'un obscur trafiquant perdu ici, au milieu de gens grossiers, +et voici que mon nom a frappé ton oreille au delà de la mer! C'est +naturel après tout: bonne race est le plus précieux des biens qu'Allah +nous donne. Que le Prophète bénisse ceux qui m'ont transmis le sang +d'Ismaël! Mais toi, comment t'appelles-tu?</p> + +<p>—Mikaël.</p> + +<p>—Eh bien, Mikaël, puisque c'est ton nom, tu es venu ici pour +aller dans le Chawa sans doute? Mais ces gens sans religion ont aliéné +le droit d'accueillir les étrangers. Mes pères, à moi, donnaient le pain +et le sel aux meurtriers mêmes de leurs proches, quand au nom d'Allah, +ils se présentaient devant leurs tentes; et ces fils de chiens se disent +Arabes, après avoir mis leur hospitalité en tutelle des Anglais! Je sais +ce qui se passe: on veut t'empêcher de te reposer ici, toi, l'étranger +d'Allah, l'homme en voyage, qui ne demandes qu'à laisser sur notre terre +l'empreinte de tes sandales. Aurais-tu envie de leur résister? Il sera +curieux de voir ce qu'ils pourront faire. J'ai entendu parler des +Français; ils ne sont pas riches comme les Anglais, dit-on, mais ils +sont braves. Notre chef et ses acolytes ont follement accepté l'argent +d'Aden, croyant qu'il n'y avait qu'à le prendre; ils vont avoir à le +gagner. Les Français n'ont-ils pas aussi des vaisseaux sur la mer?</p> + +<p>—Sans doute, répondis-je.</p> + +<p>—Eh bien, fortifie-toi; dis à ces gens: Allah m'a conduit ici +et j'y reste. Ils seront embarrassés.</p> + +<p>Il appela sa fille et nous fit servir le café et de l'eau miellée. Il +m'expliqua comme quoi mon arrivée mettait la population en émoi: un fort +parti faisait opposition au Sultan, et ce parti s'intéressait vivement à +l'issue de ma démarche, la première de ce genre depuis que le Sultan et +ses partisans étaient à la solde du gouverneur d'Aden.</p> + +<p>Encouragé par ces révélations, je retournai à la demeure du Sultan, +devant laquelle une soixantaine d'hommes accroupis en cercle tenaient +conseil. Dès les premières objections opposées à notre débarquement, +notre patron de barque, lui, avait cru prudent de remonter à bord. +J'entrai dans la maisonnette, et je me postai à la lucarne du fenil pour +observer ceux qui délibéraient sur moi. Plusieurs orateurs se levèrent +successivement; après une discussion longue et animée en langue afar, le +Sultan et quatre ou cinq des plus anciens vinrent s'asseoir à l'entrée +de la maisonnette et me firent signe de descendre. Ils me dirent que le +Conseil m'enjoignait de me rembarquer immédiatement. Je me bornai à +demander leur injonction par écrit. On apporta plume, encre et papier, +et je regardai mon entreprise comme avortée. Mais la difficulté fut de +s'entendre sur la rédaction: j'insistais pour l'emploi de termes +explicites et trop peu diplomatiques par leur franchise. La plume et +l'encrier furent bientôt mis de côté, et le Sultan retourna avec ses +compagnons au Conseil, où la discussion reprit avec une vivacité +nouvelle. Enfin, à bout d'arguments sans doute, le Sultan s'écria en +arabe cette fois, pour que je le comprisse:</p> + +<p>—Que veut-il donc, cet homme? Veut-il envahir la demeure des +gens? Ne serions-nous plus maîtres chez nous?</p> + +<p>Tous les membres du Conseil se tournèrent vers moi.</p> + +<p>—Je ne veux envahir la demeure de personne, leur dis-je en +m'avançant. Je suis un voyageur; il y a longtemps que je n'ai d'autre +abri que le ciel; je vais au Chawa; Toudjourrah est sur ma route; je +sais que vos pères n'en ont jamais fermé l'accès aux gens inoffensifs. +Si, comme on le dit, vous avez aliéné votre héritage pour le mettre à la +discrétion du gouverneur d'Aden, vous avez dû le faire à la face +d'Allah, et tous ces anciens ici réunis ne sauraient être honteux d'une +résolution prise sur la terre où dorment leurs aïeux. Pourquoi +refuseriez-vous d'avouer par écrit ce qui, tôt ou tard, ne manquera pas +de devenir public? À Moka, à Djeddah, à la Mecque, dans toute l'Arabie, +qui me croirait, si je n'apportais une preuve incontestable de +l'interdiction inouïe dont vous me frappez? Que chacun de vous se mette +un instant à ma place et juge.</p> + +<p>—C'est très-bien, dit le Sultan; mais il nous est impossible de +te donner le papier que tu demandes.</p> + +<p>—À défaut de papier, repris-je, je vous offre mon corps; vous +pouvez y inscrire vos volontés.</p> + +<p>—Mais tu veux donc jouer avec la mort? me dit l'un d'eux.</p> + +<p>—S'il est écrit que mon corps doit rester ici, répondis-je, je +ne le porterai pas plus loin; mais les Français sauront où est tombé +leur compatriote.</p> + +<p>Il me sembla que plusieurs m'approuvaient; d'autres parlaient avec +véhémence et se tournaient vers moi avec des gestes menaçants; un moment +je crus qu'ils ne se contiendraient plus. Mais l'effervescence se calma; +on délibéra, on discuta longtemps et le Conseil se dispersa.</p> + +<p>Assis sur le seuil de la maisonnette, je cherchais à prévoir la fin +de toute cette affaire, lorsqu'une vieille esclave sortit d'une maison +voisine, celle de la femme du Sultan, en terminant une phrase en +amarigna. Je la saluai dans sa langue; elle s'arrêta stupéfaite; et +quelques mots échangés établirent un lien entre nous. Volée à une +famille chrétienne dans le Chawa et vendue à Toudjourrah, cette +malheureuse était devenue gardienne des deux filles du Sultan, âgées de +seize à dix-huit ans. Elle rentra chez ses maîtresses, et bientôt, en +passant près de moi, elle me dit à demi-voix en amarigna:</p> + +<p>—Courage! Le maître ne sait que faire; persiste, et tu +resteras.</p> + +<p>Quelques instants après, une quarantaine d'hommes, armés de +boucliers, de coutelas et de javelines, vinrent se grouper à quelques +pas de moi. L'un d'eux, dont j'avais remarqué la violence durant le +Conseil, vint me sommer en mauvais arabe de m'embarquer sur-le-champ. Je +restai assis sans répondre, adossé à la maisonnette. La troupe +m'entoura.</p> + +<p>—Tu n'as donc pas de sens? me dirent-ils. Que te faut-il pour +partir?</p> + +<p>—Ce que je vous ai dit: la sommation écrite ou la contrainte.</p> + + +<p>Ils crièrent; plusieurs tournèrent leurs javelines contre moi, et +l'un d'eux tenta de me faire lever en me tirant par le bras. J'étais +armé aussi; mais ma résistance passive les décontenança: ils reculèrent, +s'entre-regardèrent; et il était temps, car les uns et les autres nous +touchions à un de ces moments où le jugement ne conduit plus la main. +Ils se retirèrent à une vingtaine de pas et s'accroupirent comme pour +délibérer encore. La nuit vint sur ces entrefaites, et ils se +dispersèrent.</p> + +<p>Je restai seul dans l'obscurité. Bientôt, le Sultan vint vers moi, +protégeant de la main un flambeau allumé, et il m'invita à entrer dans +la maisonnette, où nous soupâmes ensemble comme de bons amis. En buvant +le café, il me dit:</p> + +<p>—Tu as peu de jugement, ou bien tu te fies à quelque puissant +talisman. Je t'aime comme si tu étais mon fils; mais je ne suis pas seul +maître ici, et ta présence soulève des questions difficiles. Tes +compagnons restés à bord doivent être inquiets; va leur donner le +bonsoir, et demain matin, nous reprendrons cette affaire qui finira +peut-être par s'arranger.</p> + +<p>Je lui répondis que mes compagnons étaient sans inquiétude, +puisqu'ils me savaient auprès de lui; que nous avions assez parlé tout +le jour, et que le mieux était de se reposer.</p> + +<p>Il me regarda fixement, cligna de l'œil et se mit à rire.</p> + +<p>—Le rusé! dit-il; comme les Français diffèrent des Anglais! +Vous du moins, vous nous traitez comme des semblables. Tiens, je +souhaite que tu restes. Bonne nuit; et qu'Allah nous réveille d'accord!</p> + + +<p>Je montai dans le fenil et je m'endormis sur le plancher, après avoir +eu la précaution de tirer l'échelle.</p> + +<p>Le lendemain, de bonne heure, des hommes vinrent successivement par +deux et par trois s'entretenir avec le Sultan. Je déjeunai avec lui; il +me dit qu'on allait se réunir et que notre affaire serait décidée le +jour même. Il voulait que notre patron de barque assistât à la +délibération, mais il ne put le déterminer à redescendre à terre. +J'allai voir Saber; il m'apprit que ma conduite de la veille avait +trouvé de chauds partisans, mais que mes adversaires avaient encore la +majorité. J'écrivis quelques mots au crayon pour rassurer mon frère, et +Saber se chargea de les lui faire remettre.</p> + +<p>Vers neuf heures du matin, le Sultan traîna hors de sa maison deux +vieilles timbales; il s'accroupit et leur infligea énergiquement une +batterie rapide: c'était, à ce qu'il paraît, la façon reçue de convoquer +dans les grandes occasions le ban et l'arrière-ban de son parlement.</p> + + +<p>Quant à moi, je repris ma place d'observation à la lucarne de la +maisonnette. Les habitants affluèrent en nombre plus que double de la +veille et ils s'accroupirent en cercle. Le Sultan se leva pour ouvrir la +séance par un petit discours qu'il prononça d'un air penaud. Les +orateurs se succédaient, et j'en étais à souhaiter que les débats +durassent assez longtemps pour émousser l'énergie de l'assemblée, +lorsqu'un homme vint me dire qu'une voile paraissait à l'entrée de la +baie, et qu'à sa grandeur on la croyait européenne. Il me demanda si +quelque bâtiment de guerre français devait venir. Je lui répondis que je +ne savais rien de certain à cet égard, mais, comme je l'avais dit la +veille au Sultan, que l'on s'attendait à voir dans la mer Rouge une +frégate française. Depuis quelque temps on disait en effet qu'une +frégate française devait arriver dans ces parages, bruit qui s'est +trouvé confirmé par l'apparition éventuelle de bâtiments détachés de la +station française de la mer des Indes.</p> + +<p>La façon évasive et sans arrière-pensée apparente dont j'en avais +parlé donna à ce bruit une créance d'autant plus grande que l'appui d'un +bâtiment de guerre français pouvait seul, aux yeux des indigènes, +expliquer mon obstination à vouloir rester dans le pays.</p> + +<p>À mesure que le bâtiment approchait, sa haute mâture couverte de +toile jeta de l'indécision parmi les parlementeurs, qui bientôt levèrent +la séance. Le Sultan remisa ses timbales dans sa maison et courut au +bord de la mer, où toute la population était attentive. Il allait et +venait de la maisonnette à la plage.</p> + +<p>—Mon frère, me dit-il enfin, le corps du bâtiment domine déjà +l'horizon: viens voir. Je l'accompagnai sur la plage. Là, il me confia +que le rôle qu'on lui avait imposé lui pesait; que grâce à la venue d'un +bâtiment français, il allait reprendre son indépendance; qu'il avait +toujours eu de la sympathie pour moi, et pour me le prouver, il m'offrit +de me donner sur l'heure une maison.</p> + +<p>Je profitai de ce revirement; j'envoyai prendre à bord le secrétaire +de mon frère, et notre débarquement commença. Le vieux Saber, tout +ragaillardi, pérorait au milieu d'un groupe. La maison qui me fut donnée +se trouvant trop petite, le Sultan fit évacuer la maison voisine. Mon +frère était encore souffrant, je le conduisis à notre nouvelle demeure +et il y était à peine installé, notre dernier colis venait d'être mis en +place, que le brick de guerre, arrivé à trois encablures de terre, fit +ronfler la chaîne de son ancre, et comme jusque là il n'avait arboré +qu'une flamme, il hissa son pavillon qu'il appuya d'un coup de canon. Le +pavillon était aux couleurs britanniques.</p> + +<p>La stupeur fut générale. Le Sultan dit en arabe:</p> + +<p>—Nous avons fait ce que nous avons pu. Francs contre Francs, +qu'ils s'arrangent maintenant!</p> + +<p>Saber, les yeux pétillant de malice, s'écria:</p> + +<p>—Mais il n'est pas français, son bâtiment!</p> + +<p>Et passant près de moi:</p> + +<p>—Allah te bénira, me dit-il, pour le tour que tu leur as joué.</p> + + +<p>Je me retirai dans notre logement. Le capitaine du brick vint tout +d'abord, avec ses officiers, nous faire visite. C'était le capitaine +Christofer, que je connaissais déjà. Je le plaignis sincèrement d'avoir +à accomplir une mission qu'il désapprouvait au fond, car c'était un +honnête et aimable homme. Il eut une conférence avec le Sultan et les +principaux habitants; il nous fit une seconde visite dans la soirée, me +serra la main d'une façon significative et retourna à bord, nous +laissant touchés de ses procédés. Le lendemain, il leva l'ancre.</p> + +<p>Dès lors commença pour nous une existence pénible et monotone. Les +habitants de Toudjourrah sont tous trafiquants; ils vont commercer à +Berberah, à Moka, à Hodeydah, à Komfodah et à Djeddah, quelques-uns +jusqu'au golfe Persique et dans l'Inde, et presque tous font le +pélerinage de la Mecque; leur principal marché dans l'intérieur est en +Chawa; ils se rendent aussi en Argoubba et dans le Wara-Himano, mais ils +ne vont que très-rarement jusqu'à Gondar. Ils ne séjournent que très-peu +de temps à Toudjourrah et passent leur vie en expéditions commerciales +jusqu'à ce que l'âge les contraigne à rester dans leurs familles; ils se +font alors remplacer par leurs fils, ou bien ils confient leurs intérêts +à des esclaves éprouvés qu'ils recommandent aux chefs de caravanes. +C'est ainsi que Saber continuait son commerce. Leur richesse consiste en +argent et en troupeaux de bœufs et de chameaux, dont ils ne +profitent guère, l'aridité de leur territoire les contraignant à les +confier à des pasteurs bédouins qui vivent à trois ou quatre journées +dans l'intérieur et qui prélèvent pour leur garde plus de la moitié des +produits. Le Sultan seul ne trafiquait pas. Comme il le disait bien +lui-même, son autorité n'était que nominale; ses sujets, tous Afars de +nation, et dont l'organisation sociale, étudiée par mon frère, rappelle +celle des premiers Romains par sa division en curies, décuries et +centuries, se gouvernent eux-mêmes sous sa présidence. Ils sont d'une +grande sobriété et appartiennent à la vieille école des musulmans par +leur abstension de toute boisson enivrante. On trouve devant chaque +maison un petit espace de terrain bordé de grosses pierres et couvert +d'un gravier scrupuleusement propre; c'est là que les habitants font +leurs prières, boivent le café, reçoivent leurs visites et prennent le +frais après le coucher du soleil.</p> + +<p>Mon premier soin dut être de me créer des relations. Dans les +diverses parties de l'Afrique que j'ai visitées, j'ai été frappé des +sentiments de répulsion et de crainte que l'Européen éveille chez les +indigènes des diverses races: les hommes nous regardent avec défiance, +les femmes nous fuient, les enfants ont peur et s'écartent. Mais +l'ignorance et la curiosité naturelles à leur âge poussent ces derniers +à se rapprocher de nous; aussi, n'est-il pas sans utilité de se faire +bien venir d'eux. En tout pays, les caresses faites aux enfants plaisent +aux mères, aux nourrices, aux femmes de la maison, et quand le maître +rentre chez lui, les enfants deviennent nos meilleurs protecteurs. Que +le voyageur veuille ou non s'appliquer à l'étude des hommes, il ne doit +point perdre de vue que pour en être accueilli, il doit se les +concilier; qu'à cette fin il faut qu'il soit animé pour eux de +sentiments bienveillants, je dirai presque fraternels; et ces sentiments +se décèlent bien moins par la parole que par une disposition intérieure. +Car la parole est impersonnelle; chaque homme lui communique quelque +chose de lui-même et la frappe pour ainsi dire à son coin, au moyen de +manifestations qui se dégagent de lui à son insu et révèlent le mieux ce +qui s'agite dans son être. Il y a aussi certaines façons, certaines +contenances qui ont leur importance que le tact indique, et qui sont +comme des concessions que l'on doit au milieu que l'on traverse. Quand +on s'est trouvé seul et inconnu au milieu de gens de race, d'habitudes, +de mœurs et de langue étrangères, on apprend, comme les dompteurs +d'animaux, à éviter ou à assumer certains airs, certaines allures, +certains gestes même, qui, indifférents en apparence, n'en ont pas moins +une portée sérieuse; tant il faut peu de chose quelquefois pour +indisposer ou capter son semblable! À Toudjourrah, j'eus à mettre en +usage tous mes instincts et toute mon expérience, car nous avions +débarqué malgré les indigènes, et aux nombreuses considérations qui dans +leur esprit militaient contre nous s'ajoutait encore leur fanatisme +musulman. En passant mes journées à leur faire des visites, je parvins à +les habituer insensiblement à mon voisinage: j'étais à demi-rompu aux +usages africains, et, au bout de quelques semaines, je m'étais concilié +plusieurs familles où l'on m'attendait pour verser le café du matin ou +du soir.</p> + +<p>Je me mis au courant de l'opinion publique et des divers intérêts qui +agitaient ce petit peuple. Saber devint pour moi un chroniqueur +précieux. C'était un original que presque personne ne visitait, et il ne +sortait jamais de chez lui, si ce n'est le vendredi pour se rendre à la +mosquée; mais son âge, son intelligence déliée, son esprit inquiet et +mordant faisaient de lui une autorité avec laquelle on comptait. Ses +réflexions satiriques couraient de bouche en bouche. Il s'habitua si +bien à bavarder avec moi que lorsque durant la journée, j'omettais de +l'aller voir, il ne manquait pas de m'envoyer chercher.</p> + +<p>Il paraît que Scher Marka, l'agent à Berberah du capitaine Heines, +s'étant assuré de notre destination, malgré nos soins à la tenir cachée, +avait averti le capitaine de notre départ pour Toudjourrah, et que +celui-ci avait envoyé sur-le-champ le capitaine Christofer pour nous +devancer à Toudjourrah et encourager les habitants à s'opposer à notre +débarquement. Surpris par la diligence que nous avions faite et par ma +manière imprévue de traiter avec le Sultan, le capitaine Heines donna +des ordres pour rendre au moins notre séjour infructueux et +décourageant: il était défendu de nous vendre aucune provision de +bouche, et les indigènes répétaient que si l'on nous permettait de nous +joindre à une caravane pour l'intérieur, les croiseurs anglais +arrêteraient le commerce maritime de Toudjourrah, et confisqueraient +tous les esclaves. Quant aux instructions relatives à notre régime, +elles furent rigoureusement mises à exécution; et nous serions morts de +faim sans quelques sacs de riz que par précaution nous avions apportés +de Berberah; pendant tout notre séjour, le secrétaire de mon frère et +moi, nous n'eûmes pour toute nourriture que du riz cuit à l'eau. Un ami, +s'étant apitoyé sur l'état de santé de mon frère, nous envoyait pour +lui, discrètement, un bol de lait chaque jour. Toudjourrah n'est, à +proprement parler, qu'un caravansérail servant de débouché au commerce +d'esclaves. Son établissement n'annonce aucune de ces précautions +nécessaires pour subvenir aux besoins d'une population assise à demeure; +les habitants y sont campés plutôt qu'établis; ils n'ont presque pas de +mobilier; le chef de famille peut toujours charger sa femme, ses enfants +et ses ustensiles sur le dos d'un des chameaux agenouillés à sa porte, +et, abandonnant une maison dont la valeur intrinsèque est presque nulle, +il peut, dans le plus bref délai, transporter ailleurs ses pénates. Les +habitants sont très-sobres; chaque famille se tient en relations avec +des bédouins de l'intérieur qui lui fournissent du beurre fondu et du +sorgho; le blé, le riz et quelques autres objets de consommation +n'arrivent que sur commande et par mer; parfois ils égorgent une chèvre, +et de loin en loin un bœuf ou un chameau. On ne trouve à +Toudjourrah ni bazar, ni marché de comestibles. Il était donc facile de +nous empêcher d'acheter aucune denrée alimentaire.</p> + +<p>Deux partis s'étaient formés à notre sujet, et le Sultan oscillait +entre eux: l'un voulait maintenir notre exclusion du droit commun, +l'autre nous laisser libres de nous joindre à une caravane qui se +formait pour le Chawa. Ce dernier parti allait prévaloir, lorsque nos +adversaires frétèrent expressément un bateau arabe, et allèrent à Aden +prévenir le capitaine Heines qu'ils ne répondaient plus de pouvoir nous +empêcher de partir pour le Chawa; et quelques jours après; un brick de +guerre anglais (<i>the Euphrates</i>) vint stationner à Toudjourrah. La +semaine suivante un second brick vint relever le premier, qui s'en +retourna à Aden, et ces deux bâtiments se relayèrent ainsi pendant +plusieurs semaines pour tenir le gouverneur d'Aden au courant de toutes +nos actions. Le Sultan reçut l'ordre de faire suspendre le départ de la +caravane qui devait nous emmener en Chawa, et cet ordre contraria +d'autant plus les trafiquants que nous étions au mois de mars, et que +les chaleurs se faisaient déjà sentir.</p> + +<p>Un matin, à mon lever, j'appris qu'un bâtiment arabe venu d'Aden +avait jeté l'ancre dans le port au point du jour: qu'un Européen était +descendu à terre, et qu'on l'avait forcé à coups de bâton à se +rembarquer et à remettre à la voile. En sortant, j'allai chez Saber, qui +me confirma cette nouvelle et m'indiqua le bâtiment, qui disparaissait +déjà à l'entrée de la baie. Je sus plus tard que cet Européen n'était +autre que notre compatriote M. Combes. Il avait pour mission de se +rendre auprès de Sahala Sillassé, le Polémarque du Chawa. À Aden, le +capitaine Heines lui avait donné l'hospitalité dans sa maison, mais sans +oublier néanmoins de préparer à Toudjourrah la réception déplaisante qui +lui fut faite.</p> + +<p>Les officiers des deux bricks qui se relayaient pour nous surveiller +n'eurent plus aucune relation avec nous, et nous regrettâmes le +capitaine Christofer, dont la courtoisie adoucissait du moins la rigueur +des ordres qu'il était chargé de transmettre à notre sujet: il avait été +désigné à un commandement dans l'Inde. Cette attitude des officiers +anglais ne contribua pas peu, selon Saber, à encourager la malveillance +de ceux des indigènes qui cherchaient à s'attirer les libéralités du +gouverneur d'Aden.</p> + +<p>Nous avions, mon frère, son secrétaire et moi, l'habitude de nous +promener chaque soir dans un endroit fréquenté aux alentours de +Toudjourrah. Depuis deux ou trois jours, une indisposition retenant mes +compagnons chez eux, j'allais seul faire ma promenade habituelle. Un +soir, au détour d'un sentier, je vis, accroupis sous des arbres, trois +bédouins à qui je donnai le salut d'usage. J'eus à peine fait quelques +pas qu'une grosse pierre lancée par derrière vint effleurer mon turban +et s'enterrer dans le sable devant moi. En me retournant, je me trouvai +face à face avec mes adversaires; l'un d'eux mis hors de combat, les +deux autres disparurent derrière les ruines d'une mosquée. Une petite +fille, revenant de la fontaine, avait tout vu, et, courant vers les +premières maisons, elle avait poussé le cri d'alarme; ce qui avait +déterminé la fuite de mes agresseurs. Des habitants sortirent en armes; +nous retournâmes au lieu de la scène, mais le bédouin tombé avait +disparu. Mes amis s'émurent beaucoup de cette tentative. Saber jeta feu +et flamme contre le Sultan et son parti, qui attireraient, disait-il, +sur son pays, la vengeance des Français, et, à son défaut, une punition +divine. À quelques jours de là et en plein midi, le secrétaire de mon +frère fut insulté et attaqué à coups de pierre par des enfants et +quelques jeunes hommes.</p> + +<p>Durant mon hivernage à Gondar, j'avais eu avec Sahala Sillassé des +relations de sa part très-bienveillantes. Nous avions échangé des +cadeaux, il m'avait pressé de me rendre auprès de lui, et je ne doutais +pas que, s'il apprenait que j'étais à Toudjourrah, il ne me fît ouvrir +une route, malgré les résistances du Sultan, car, à cause de leur +commerce avec le Chawa, tous les habitants de Toudjourrah dépendaient de +lui. Aussi, dès notre arrivée, avions-nous cherché à lui faire connaître +notre situation.</p> + +<p>Plusieurs indigènes avaient d'abord consenti à lui porter notre +message, mais malgré l'appât d'une forte récompense, chacun d'eux, au +moment de partir, s'était dégagé de sa promesse, en alléguant qu'il +craignait de mécontenter les partisans du Sultan. Nous savions que la +Compagnie des Indes songeait depuis quelque temps à envoyer une +ambassade en Chawa. M. Harris, capitaine dans l'armée anglaise fut +désigné pour cette mission, et le gouverneur d'Aden donna l'ordre au +Sultan d'organiser une grande caravane pour l'accompagner. Quelques +trafiquants plus pressés que les autres se préparèrent à partir +sur-le-champ, et ils consentirent en secret à nous prendre avec eux. +Nous regardions donc notre départ comme certain, lorsque l'arrivée d'un +nouveau bâtiment anglais fit échouer cette tentative. Le Sultan avait +encore averti le capitaine Heines, qui envoya cette fois à Toudjourrah +un agent spécial.</p> + +<p>Cet agent s'établit dans une maison voisine de la nôtre; il avait +plus de soixante ans et se nommait Hadjitor; il était Arménien de +nation, parlait parfaitement l'anglais, l'hindoustani, le persan et +l'arabe, et depuis nombre d'années, la Compagnie des Indes le chargeait +de missions difficiles dans diverses parties de l'Orient.</p> + +<p>Cette fois, il venait à Toudjourrah pour combattre ouvertement notre +influence qui, au dire du Sultan, l'empêchait d'exécuter les ordres du +gouverneur anglais. Dès le lendemain de son arrivée, il indiqua aux +notables réunis la meilleure marche à suivre pour nous empêcher de +partir pour l'intérieur. Du reste, il vint poliment nous faire visite; +il nous dit franchement que désormais nous ne pouvions plus lutter +contre le gouverneur d'Aden; et ayant été informé de la simplicité +excessive de mon régime, il m'offrit obligeamment par l'intermédiaire du +secrétaire de mon frère, de me prêter la somme d'argent que je +désirerais. Peu après, il me fit savoir que la Compagnie des Indes ne +nous refuserait pas une bonne indemnité, si nous voulions renoncer à +notre voyage en Chawa.</p> + +<p>Les chaleurs devenaient très-fortes; vers le milieu du jour, les +indigènes évitaient de sortir de leurs maisons; les animaux même se +réfugiaient à l'ombre; ce qui me permettait de surprendre sur les +collines des gazelles de la petite espèce et d'apporter ainsi un +changement à mon insipide régime de riz.</p> + +<p>M. Hadjitor chercha à détacher de nous le secrétaire de mon frère. Ce +jeune homme était d'un caractère agréable, mais il n'avait pas, pour +affronter des privations aussi longues, les motifs qui nous animaient. +On lui offrait un emploi dans l'Inde, et dès que mon frère l'apprit, il +alla au-devant de ses scrupules, en l'encourageant à tirer parti de sa +position auprès de nous, si cela devait avancer sa fortune; et notre +jeune compagnon alla s'établir chez M. Hadjitor.</p> + +<p>Depuis l'arrivée de cet agent, la hardiesse des partisans du Sultan +s'accroissait de jour en jour; ils avaient empêché le départ de la +petite caravane à laquelle nous comptions nous joindre, et ils +profitaient des moindres occasions pour nous susciter des désagréments +de nature à faire prévoir que nous en arriverions à un conflit.</p> + +<p>L'adresse et la ténacité que nous avions déployées pendant près de +quatre mois, nous avaient acquis une position telle que les Anglais ne +pouvaient nous débusquer de Toudjourrah, mais ils arrêtaient pour +longtemps notre voyage dans l'intérieur. On s'attendait de jour en jour +à voir arriver l'ambassadeur de la Compagnie des Indes, accompagné de +son nombreux personnel et de vingt-cinq soldats anglais qui devaient lui +servir d'escorte jusqu'en Chawa; et la grande caravane était prête à +partir dès l'arrivée de tout ce monde. Comme ressource dernière, nous +aurions pu tenter de nous attacher à suivre cette caravane; mais c'eût +été aux dépens de notre dignité. Vis-à-vis des indigènes, il nous était +permis de nous résoudre à composer avec les habitudes conformes à notre +éducation, mais en face d'Européens comme nous, et d'Européens hostiles, +nos susceptibilités nationales se réveillaient plus vives. L'ambassadeur +anglais, entouré d'un nombreux personnel, muni de cadeaux princiers, +disposant de l'autorité de Toudjourrah, appuyé de vaisseaux de guerre, +marchant enfin sur une route aplanie de longue main par l'influence et +l'argent du capitaine Heines, ne devait pas manquer d'avoir aux yeux des +indigènes une supériorité écrasante sur deux voyageurs isolés dont l'un +était souffrant, et qui, avec leurs modestes ressources personnelles, +s'efforçaient de se frayer leur route. En conséquence, nous dûmes nous +résigner à abandonner une position que nous avions cependant eu tant de +peine à conquérir.</p> + +<p>Quand on songe à la conduite du chef de la colonie d'Aden à notre +égard, elle semble se concilier difficilement avec les habitudes et la +grande figure que la nation anglaise fait en Europe. Mais trop souvent +dans leurs établissements lointains les nations européennes, en vue de +quelque avantage commercial ou politique, ont ouvertement foulé aux +pieds les notions élémentaires d'humanité, de justice et de morale que, +par respect pour la conscience de leurs concitoyens ou par crainte des +jugements de nations rivales, elles n'eussent osé violer dans notre +hémisphère; et l'histoire des colonies européennes en Afrique et en +Amérique offre des exemples d'iniquité bien autrement déplorables que la +persécution dont nous étions les victimes à Toudjourrah. Aujourd'hui, +grâce aux communications plus fréquentes des peuples, grâce surtout à ce +qu'une plus grande publicité éclaire leurs actions, le champ de +l'arbitraire tend à se rétrécir. Mais il est difficile de se soustraire +complétement aux effets de précédents mauvais. De même que le bien, le +mal a son enchaînement; et à l'époque dont je parle, un gouverneur peu +scrupuleux pouvait encore réveiller contre nous avec impunité des +traditions politiques aujourd'hui désavouées.</p> + +<p>Du reste, dans les établissements anglais de l'Inde, l'opinion +publique se prononça énergiquement en notre faveur; des journalistes ne +craignirent pas de prendre notre défense, et lorsque plusieurs années +après, je me trouvai au Caire, des employés militaires et civils de la +Compagnie des Indes, de passage en Égypte, sont venus me féliciter de +mon retour et me dire combien leurs compatriotes avaient désapprouvé les +mesures prises contre nous. Je n'attendais point ces témoignages pour +revenir à la juste appréciation de la loyauté des citoyens anglais; et +si je rappelle la conduite du capitaine Heines, c'est bien moins pour +attacher le blâme à son nom, que pour donner à comprendre quels +sentiments pénibles devaient nous oppresser, lorsqu'à Berberah et à +Toudjourrah, nous songions qu'à quelques lieues de l'autre côté du +golfe, des hommes élevés dans les mêmes principes que nous, au lieu de +nous aider dans notre voyage, employaient tous les moyens que leur +fournissait une position supérieure pour nous empêcher de l'accomplir. +Nous au moins, nous avions été assez heureux pour user ces persécutions +par quelques mois de privations et de déboires; mais d'autres Européens, +comme nous voyageurs pour la science, en ont subi plus tard les +conséquences malheureuses. Quatre officiers de l'armée indienne, +désignés par leur mérite, sont partis, en 1855, par ordre de la +Compagnie des Indes pour pénétrer dans le royaume de Harar; un navire de +guerre les avait à peine débarqués à Berberah, que les Somaulis en +tuèrent un et en blessèrent grièvement deux autres, qui, grâce à +l'obscurité, parvinrent heureusement à regagner leur bâtiment. Les +Somaulis ont des rapports journaliers avec les autorités anglaises +d'Aden, mais dès qu'il a été question d'un voyage dans l'intérieur de +leur pays, ils ont, pour satisfaire leur aversion contre les Européens, +ressuscité les arguments dont le capitaine Heines s'était servi contre +nous.</p> + +<p>Avant de quitter Toudjourrah, nous pensâmes qu'il convenait +d'informer Sahala Sillassé de nos tentatives pour arriver jusqu'à lui, +des causes qui les avaient rendues infructueuses, ainsi que de l'arrivée +prochaine dans ses États de l'ambassade anglaise et des mobiles qu'elle +pouvait avoir.</p> + +<p>Prévoyant que les agents anglais chercheraient à arrêter ma lettre, +mon frère en fit cinq copies que nous donnâmes à cinq messagers +différents. Effectivement, deux de nos messagers se laissèrent séduire +par nos rivaux, et deux exemplaires tombèrent entre leurs mains; mais +les trois autres sont parvenus sous les yeux de Sahala Sillassé, et +l'insuccès complet de l'ambassade du capitaine Harris nous a donné +satisfaction.</p> + +<p>Quand j'appris au Sultan que nous allions quitter Toudjourrah, il me +témoigna son contentement de me voir partir, et ne put s'empêcher de +m'avouer qu'il était malheureusement à la solde des Anglais, et que ni +lui ni ses compatriotes n'étaient plus les maîtres chez eux; et comme il +ne se trouvait pas de barque libre, sur-le-champ, il nous en nolisa une +d'autorité. Le vieux Saber était tout triste.</p> + +<p>—Va, mon fils, me dit-il. À choisir, j'aimerais mieux votre +position que celle de tous ces gens; et il y a ici plus d'un honnête +musulman qui pense comme moi. J'espère vivre assez pour pouvoir passer +la mer et me retirer dans le pays de mes pères, où l'hospitalité et le +culte des aïeux sont encore pratiqués. Va; qu'Allah te guide! Respecte +les vieillards comme tu l'as fait en moi; et la terre reverdira sous tes +pas.</p> + +<p>En parlant ainsi, il m'accompagna jusque loin de sa maison; il dut +s'asseoir sur une pierre pour se reposer; et je m'éloignai de lui pour +toujours.</p> + +<p>Dès que les effets furent embarqués, les partisans du Sultan +manifestèrent leur joie; les hommes du parti contraire restèrent dans +leurs maisons, et je fis parmi eux ma tournée d'adieu. Deux hommes +seulement eurent le courage de nous faire la conduite jusqu'à notre +barque.</p> + +<p>Les plateaux de la haute Éthiopie, dont l'accès se hérissait pour +nous de difficultés, devinrent à mes yeux comme une terre promise. Le +serment qui me liait au Dedjadj Birro m'incitait à de nouveaux efforts; +et avec l'énergie et l'abnégation que donne l'âge où nous étions, nous +décidâmes de tout effronter, plutôt que de renoncer à notre entreprise. +Je proposai cependant à mon frère de rentrer en France pour y rétablir +sa vue, mais il ne voulut rien entendre, et me répondit que dût-il se +faire conduire et sonder le terrain avec un bâton, il marcherait devant +lui.</p> + +<p>Nous mîmes à la voile le 12 mai 1841. Un fort vent du sud nous fit +franchir le détroit de Bab-el-Mandeb; et quatre jours après, nous +abordions à Hodeydah, dans l'Yémen.</p> + + +<p class="c">FIN DU PREMIER VOLUME.</p> + + + + +<h2><a name="n1"></a>NOTE I.</h2> + + +<p>Les érudits se sont appliqués à chercher la raison des épithètes +latines <i>togatus</i> et <i>palliatus</i>, appliquées, celle-ci pour +désigner un Grec, celle-là un Romain. Ils se sont arrêtés à l'idée que +la toge différait du pallium, en ce qu'elle était échancrée et ronde +comme le manteau espagnol, tandis que le pallium était rectangulaire et +moins ample d'étoffe. Je ne puis le croire, par la raison que les +Éthiopiens reproduisent habituellement, au moyen de leur toge, toujours +rectangulaire, presque tous les genres de draperie que représentent les +bas-reliefs antiques tant Romains que Grecs; quant à la qualité +d'ampleur, elle me paraît s'appliquer, toujours d'après les bas-reliefs, +tantôt aux Grecs et tantôt aux Romains, comme aussi dépendre du rang ou +de l'occupation du personnage représenté. Les Éthiopiens de quelques +provinces emploient des épithètes analogues aux épithètes latines qui +nous occupent, pour désigner les habitants de telle ou telle autre +province, dont la toge est légèrement différente de la leur; et, dans +leur esprit, ces épithètes impliquent une nuance d'hostilité ou de +dédain.</p> + +<p>Les noms de <i>toga</i>, <i>togula</i>, <i>chlamis</i> ou manteau des +Grecs et des empereurs romains; de <i>sagum</i> et de <i>sagulum</i>, +vêtement des soldats; de <i>tribon</i>, vêtement des Spartiates et des +philosophes stoïciens; de <i>diploïs</i> ou pallium de grande dimension +et de <i>semi-diploïs</i>, <i>pallium</i> porté en double; de +<i>pallium</i> et de <i>scutulatus</i>, toges à dessins, +d'<i>encomboma</i>, <i>caracalla</i>, ou <i>lacerna</i>, et +<i>pœnula</i> peut-être; de <i>paludamentum</i>, vêtement des +officiers romains; le <i>peplum</i> des Grecs et la <i>palla</i> des +femmes romaines; le <i>caliptra</i>; l'<i>endromis</i>, de manufacture +gauloise, porté surtout après les exercices du stade; l'<i>exomis</i>, +le <i>limus</i>, le <i>flammenna</i>; les <i>cyclas</i>, +<i>suffibulum</i>, <i>tunico-pallium</i>, <i>tunicula</i>, +<i>epomis</i>, etc., ainsi que leurs représentations plastiques ou +picturesques et leurs définitions, me paraissent correspondre à de +nombreux termes éthiopiens équivalents, et servant à désigner tantôt des +façons spéciales de se draper, tantôt, des pièces d'étoffe toujours +rectangulaires, quelquefois de qualités ou de dimensions diverses, et +comprises toutes sous le nom générique de toge.</p> + +<p>L'<i>exomis</i>, par exemple, sorte de vêtement porté, nous dit-on, +dans l'antiquité par ceux dont les occupations demandaient une activité +continue, tels que paysans, artisans et chasseurs, et que les artistes +donnent à Vulcain, à Caron et aux amazones, est décrit par les +antiquaires comme une espèce de tunique romaine d'origine grecque; il se +retrouve en Éthiopie chez les esclaves, les laboureurs, les chasseurs et +les pauvres, qui le forment en un clin d'œil en fixant autour des +reins une toge à deux lés ou même à trois par un de ses pans ou par une +corde. Comme dans les bas-reliefs antiques, l'éthiopien, vêtu de la +sorte, a l'épaule droite, le bras et la poitrine à découvert; son +travail terminé, en un tour de main, il défait cet ajustement et se +drape dans sa toge: il ressemble alors, si sa toge est de petite +dimension, aux statues de la villa Borghese, drapées dans le +<i>tribon</i>, qui était porté, selon les érudits, par les Spartiates et +surtout par les philosophes des sectes stoïciennes et cyniques, comme +marque de la simplicité et de l'austérité de leur vie. Dans quelques +œuvres d'art grec, l'<i>exomis</i> est représenté comme étant fait +en peau: c'est le vêtement ordinaire du laboureur éthiopien.</p> + +<p>La <i>chlamide</i>, regardée comme le manteau national des Grecs et +dont la forme a tant exercé la sagacité des érudits, se retrouve en +Éthiopie sur les soldats et le paysan en marche, l'enfant occupé à jouer +ou l'homme à cheval. Ce vêtement n'est autre qu'un mode de draper la +toge de dimension moyenne. Les Grecs et les Romains fixaient ce vêtement +au moyen d'une fibule ou broche; les Éthiopiens s'en passent et n'en +figurent pas moins les représentations de la chlamide antique. Si, à +cheval surtout, les pans de leur toge sont trop courts, ils la fixent au +moyen d'une longue épine en guise de broche. De même que chez les +anciens, les chasseurs, les voyageurs ou les cavaliers portent leur toge +en chlamide, comme est représenté l'Apollon du Belvédère.</p> + +<p>Le <i>caracalla</i> ou <i>lacerna</i> et le <i>paludamentum</i> des +Romains, ainsi que l'<i>amicula</i> me paraissent aussi n'être que des +pièces rectangulaires dont on se drape différemment selon la commodité +de leurs dimensions ou l'occupation qui se présente.</p> + +<p>L'espèce de tunique dite <i>encomboma</i> me paraît, d'après les +figures antiques, n'avoir été qu'une petite toge que les jeunes filles +et les esclaves grecques fixaient aux hanches, de façon à dévêtir le +haut du corps et pour que, selon Varron, leur tunique restât propre. Les +enfants, les esclaves et les adolescents éthiopiens des deux sexes +ajustent souvent leur toge de cette façon lorsqu'ils sont en service +devant leur maître.</p> + +<p>Pareillement de la <i>tunicula</i> et de nombreuses appellations de +vêtements antiques, dont, au moyen de pièces d'étoffe rectangulaires, il +est aisé de reproduire l'aspect et les formes.</p> + +<p>La <i>toga restricta</i> des Romains a une dénomination en éthiopien +qui sert à désigner une toge très-petite; de même pour la <i>toga +fusa</i> ou toge ample, celle qui prévalut dans le siècle d'Auguste et +sous les Empereurs, et qui prévalait à la cour des Empereurs éthiopiens; +c'est cette espèce de toge que Quintilien qualifie de <i>rotunda</i> et +dont les amples draperies telles qu'elles sont représentées sur les deux +statues de la villa Pamphili et de la villa Médicis, sont reproduites +exactement par la toge des habitants du Chawa et de quelques provinces +ilmormas.</p> + +<p>À Gondar, les vieillards se rappellent encore une toge ornée de +dessins de diverses couleurs tissés dans l'étoffe; cette toge me paraît +être l'équivalent de la <i>toga picta</i> dite aussi <i>capitolina</i> +ou <i>palmata</i> qu'on voit sur les diptyques consulaires des derniers +temps de Rome, portée primitivement par le consul à son triomphe; en +Éthiopie, elle était réservée à l'empereur et à quelques-uns de ses plus +hauts dignitaires. Tombée aujourd'hui en désuétude dans les provinces +chrétiennes, elle n'est plus en usage que chez les Ilmormas du Sud, +voisins du royaume de Kaffa, dont les habitants, séparés actuellement de +leurs anciens souverains, les Empereurs d'Éthiopie, ont conservé ce +vêtement traditionnel.</p> + +<p>Les Ilmormas ont une toge ornée seulement d'une large raie ou bande +de couleur, courant perpendiculairement le long de la toge, et rappelant +le <i>clavus latus</i> ou <i>laticlave</i>, privilége exclusif des +sénateurs romains. Les Ilmormas ne revêtent cette espèce de toge que si +elle leur a été conférée par un de leurs rois. Ils ont aussi une toge +ornée de limbes horizontaux comme la <i>trabée</i> des consuls et des +rois du Latium; ce vêtement n'est porté que par les chefs à peu près +indépendants.</p> + +<p>La toge d'honneur ou de cérémonie, en usage aujourd'hui dans les +provinces chrétiennes de l'Éthiopie, et dont le liteau en soie est +tessellé, paraît correspondre au <i>scutulatus</i> antique.</p> + +<p>La <i>pœnula</i> ou manteau en laine, quelquefois en cuir ou en +peau, servant, selon les antiquaires, aux Romains en voyage, en +remplacement de la toge et portée également en ville par les deux sexes +contre le froid et la pluie, jusqu'à ce que Alexandre Sévère l'eût +interdit aux femmes des cités, a son analogue en Éthiopie, tant par sa +forme et sa matière que par la manière dont elle est portée. Les +représentations plastiques de la <i>pœnula</i> me donnent à croire +que sous la République ce manteau n'était autre que celui qu'on retrouve +en Éthiopie, c'est-à-dire une pièce d'étoffe rectangulaire facile à +disposer comme nous la représentent les statues et les bas-reliefs +romains; ou bien un <i>stragulum</i> ou pièce de cuir ou de peau +rectangulaire, que les Éthiopiens emploient habituellement comme tapis +pour dormir et dont ils font souvent un manteau pendant les pluies +d'hiver. Lorsque l'étoffe est trop restreinte pour que l'on puisse en +arrêter la disposition dans la forme de la <i>pœnula</i>, ils y +obviennent au moyen d'une épine ou d'un lacet volant. Il est +très-possible que vers la fin de la république romaine, ce vêtement soit +devenu un <i>vestimentum clausum</i> ou vêtement de forme précise; +diverses autres parties du costume romain subissaient déjà le régime du +ciseau et de l'aiguille. La locution <i>scindere pœnulam</i>, +employée par Cicéron et d'autres auteurs, scinder, diviser la +<i>pœnula</i>, pour signifier insister auprès d'un voyageur pour +qu'il reste chez vous, veut dire transformer la pœnula en toge, et +s'explique par cette considération que jusqu'à cette époque, beaucoup +d'<i>amictus</i> ou vêtements de dessus, consistaient en pièces d'étoffe +rectangulaires qu'on pliait de différentes façons et qu'on fixait au +corps au moyen de broches ou d'attaches rudimentaires, ne constituant +point des formes irrévocables. Le piéton éthiopien en voyage ajustera sa +toge non-seulement en <i>pœnula</i>, mais en <i>chlamis</i>, en +<i>diploïs</i> ou en autre forme propre à lui laisser la commodité de +ses mouvements. Si les dimensions de sa toge rendent telle ou telle +disposition peu stable et qu'il ait quelque raison d'y tenir, tout en +marchant, il la ramènera à la disposition voulue, il ne lui viendra pas +à l'idée pour maintenir son vêtement de le faufiler, soit effet de son +habitude de le maîtriser sans cela, soit parce que l'étoffe en est telle +que les points laisseraient leur trace quand il voudrait s'en servir +comme de toge. Si sa toge est en laine, par la raison que ce tissu est +moins adhérent et que la trame ne conserve presque pas les traces d'une +décousure, comme il n'a point de broche, il choisit une épine dans un +buisson voisin; il fait deux trous dans l'étoffe et y passe un lacet que +le soir, en arrivant à sa couchée, il retirera pour déployer sa toge et +s'en envelopper pour dormir.</p> + +<p>Les Éthiopiens fabriquent un vêtement grossier en laine bège, d'une +seule pièce souvent, toujours rectangulaire et moins ample que la toge +ordinaire. Les cavaliers aisés le mettent par dessus leur toge pendant +les campagnes d'hiver, rappelant alors le <i>lacerna</i> des chevaliers +romains; les soldats auxiliaires pauvres le portent au lieu de toge et +se drapent de façon à représenter exactement le <i>sagum</i> ou sayon du +licteur romain, ou l'<i>abolla</i> des militaires et des philosophes +stoïciens; parfois ils le fixent à l'épaule au moyen d'une épine ou d'un +lacet, tel qu'on le voit sur les épaules des Sarmates de la colonne +Trajane. Comme dans l'antiquité grecque et romaine, ce vêtement remplace +la toge pour le paysan, et sert également à tous dans les moments de +grande affliction, de deuil, de grave désordre civil ou d'invasion à +main armée. Ce vêtement, un peu plus ample, me paraît être le même que +la <i>toga pulla</i> fait en laine noire bège, vêtement de deuil des +Romains, porté par les artisans, les hommes des basses classes, et qui +est appliqué aux mêmes usages par les Éthiopiens.</p> + +<p>Les Éthiopiens rappellent à chaque instant par l'usage qu'ils font de +la toge les costumes et les mœurs des Étrusques, des Grecs et des +Romains; souvent même leurs locutions sont semblables aux locutions +latines: celle de <i>brachium veste continere</i>, par exemple, adoptée +par les traducteurs comme indiquant une certaine façon des orateurs +antiques de se draper, rend exactement celle qui désigne en Éthiopie la +façon dont les professeurs se drapent souvent lorsqu'ils enseignent la +théologie, ou celle des orateurs en présence de leurs pairs. Ceux qui +parlent devant les supérieurs ou devant les juges ajustent leurs toges +d'une façon différente, semblable à celle que les antiquaires désignent +sous le nom de <i>cinctus gabinus</i> et qui est représentée dans le +Virgile du Vatican. De même des expressions <i>sinus laxus</i>, <i>sinus +brevis</i>, <i>expapillatus</i>, pour celui dont la mamelle est +découverte, et des épithètes <i>cinctus</i>, <i>præcinctus</i> et +<i>succinctus</i>, pour indiquer un homme actif, éveillé, sur ses gardes +ou diligent: les adjectifs éthiopiens étant dans les mêmes rapports avec +leurs racines que les adjectifs latins.</p> + +<p>J'ai entendu maintes fois en éthiopien une expression presque +identique à celle de Macrobe relativement à César: <i>Ut trahendo +laciniam velut mollis incederet</i>, etc.; ainsi qu'à celle-ci: <i>Cave +tibi illum puerum male præcinctum</i>, dont Scylla se servait au sujet +de Pompée. L'empereur Caïus, dit Suétone, transporté de jalousie par les +applaudissements qu'on donnait à un gladiateur, sortit du théâtre en si +grand'hâte, <i>ut calcata lacinia togæ præceps per gradus iret</i>; j'ai +vu maintes fois des Éthiopiens, bouleversés par quelque émotion, se +comporter de façon à se rendre applicable la description de l'auteur +latin. Avant de se précipiter sur Tib. Gracchus, Scipion Nasica +s'enveloppa le bras gauche d'un pan de sa toge, en guise de bouclier; +Alcibiade mourut en combattant et en se servant, en guise de bouclier, +de sa toge enroulée sur le bras gauche; l'Éthiopien agit de même +lorsqu'il manque de bouclier; et comme le rapporte Xénophon pour les +hommes de son temps, il arrive souvent aux chasseurs éthiopiens +d'enrouler leur toge autour de l'avant-bras gauche au moment d'attaquer +quelque animal sauvage, lorsqu'ils ne l'entourent pas autour de leur +ceinture, comme la Diane chasseresse du Vatican. Selon Plaute, la +<i>lacinia</i>, ou pan de la toge, servait de mouchoir; et soit dit à +leur discrédit peut-être, les Éthiopiens l'appliquent au même usage. Ils +ont aussi une expression correspondant exactement, jusque par sa racine, +au mot latin: <i>alticinctus</i>, pour désigner celui qui a disposé sa +toge de façon à ce qu'elle atteigne à peine le genou; comme à Rome, ce +mode de vêtement est souvent adopté par les artisans, les paysans et +ceux qui font un exercice violent. Les Romains appliquaient l'épithète +<i>nudus</i> ou nu à l'homme sans toge, quoiqu'il fût vêtu de +l'<i>inductus</i> ou vêtement de dessous; les Éthiopiens disent +également d'un homme, dans ces circonstances, qu'il est nu. Les Romains +indiquaient quelquefois l'homme des basses classes par l'épithète de +<i>tunicatus</i>, par opposition à <i>togatus</i>, parce que, pour la +commodité de ses travaux, le manouvrier se bornait à la tunique, tandis +que l'homme aisé restait drapé dans sa toge; les Éthiopiens désignent +quelquefois l'homme affranchi des travaux manuels par une épithète +correspondant à <i>togatus</i>. Les expressions latines <i>in sago +esse</i> ont leur analogue en éthiopien, et indiquent qu'une personne +est dans les alarmes ou dans l'affliction.</p> + + + + +<h2><a name="n2"></a>NOTE II.</h2> + + +<p>De même que les hommes ajustent leur toge ou une autre pièce d'étoffe +rectangulaire de manière à reproduire les divers aspects des vêtements +étrusques, grecs et romains, dont les dénominations diverses ont donné à +croire à autant de vêtements différents, les femmes ajustent leur toge +selon son ampleur, sa finesse ou selon l'occurrence, de façon à +reproduire tour à tour exactement les formes et jusqu'aux plis du +<i>cyclas</i>, du <i>caliptra</i>, du <i>vica</i>, du <i>vicinium</i>, +de l'<i>épomis</i>, de l'<i>exomis</i>, du <i>chiton</i>, du +<i>diploïs</i>, du <i>semi-diploïs</i>, de la <i>palla</i>, etc. Ainsi, +l'<i>épomis</i>, vêtement attaché au-dessus de chaque épaule à +l'articulation de la clavicule, arrêté à la taille par une ceinture et +descendant jusqu'aux deux tiers de la cuisse, a été pris pour une +tunique. Les jeunes filles éthiopiennes pauvres travaillant aux champs, +et quelquefois les chasseurs ou les pâtres, reproduisent ce vêtement au +moyen d'une togule, de façon à imiter exactement celui de la statue de +Diane de la villa Pamphili. Quant à l'<i>exomis</i>, il ne me semble +différer de l'<i>épomis</i> qu'en ce qu'il n'a d'attache ou d'agrafe que +sur une épaule, et il me paraît être le même vêtement que le <span class="grec" title="schistos chitôn">σχιστος χιτων</span> +ou chiton dorien qui, au dire de Clément d'Alexandrie, +atteignait à peine le genou et était fendu sur un côté de façon à +permettre la liberté des mouvements. Les jeunes paysannes éthiopiennes +ajustent leur togule de cette façon lorsqu'elles vont au bois ou à +d'autres travaux exigeant la liberté de leurs membres, imitant ainsi le +<i>chiton</i> porté par les amazones, selon les antiquaires. Le +<i>diploïs</i> et le <i>semi-diploïs</i> ont aussi causé de l'embarras +aux archéologues; les uns ont supposé qu'ils consistaient en un mantelet +mis par dessus le <i>chiton</i>, et en ont fait, par conséquent, un +<i>amictus</i>; d'autres ont avancé que c'était seulement la partie +supérieure du vêtement formant le <i>chiton</i>. Selon moi, ces derniers +auraient raison; les femmes éthiopiennes des classes inférieures, les +jeunes filles de service à l'intérieur, reproduisent cette forme de +vêtement au moyen de leur toge, avec ou sans le secours d'une ceinture.</p> + +<p>Selon la façon dont elles disposent leur stole, elles reproduisent +les formes de la stole traînante de la matrone romaine, mais sans +l'appendice qu'on attribue à ce vêtement; ou bien une tunique dépassant +à peine le genou. Quelquefois elles passent un bras et une épaule hors +de l'encolure et l'autre bras dans la manche et troussant court le corps +de la tunique, elles la font ressembler à une petite toge adaptée en +<i>exomis</i>. Leur tunique semble être la <i>tunica talaris</i> des +colonies ioniennes, portée également en Grèce et à Rome. De même que les +Romains, les Éthiopiens regardent ce vêtement comme indigne d'un homme.</p> + + + + + +<h2>TABLE DES MATIÈRES.</h2> + + +<p><a name="tch1"></a><a href="#ch1"><span class="sc">Chapitre</span> I.</a>—De Kéneh à Gondar</p> + + +<p class="t">Départ de Kéneh.—Le père Sapeto s'adjoint à l'expédition. +Kouçayr.—Issah, agent consulaire de France à +Kouçayr.—Querelle avec des pèlerins +maugrebins.—Djeddah.—Moussawa.—Aïdine Aga, +gouverneur.—Son autorité.—Le Naïb de Dohono.—Départ +pour l'intérieur.—Halaïe.—Arrivée à Adwa.—Expulsion +des missionnaires protestants.—Visite au Dedjadj +Oubié.—Permission pour le P. Sapeto de rester en Tegraïe et pour +mon frère d'entrer dans le pays.—Retour à Halaïe.—Les +saisons interverties.—Droits de passage.—Réclamation injuste +de Blata Guébraïe.—Détention à Maïe-Ouraïe.—Évasion +nocturne—Retour à Adwa.—Camp du Dedjadj Oubié.—Lit de +justice.—Départ pour Gondar.—Le Lik +Atskou.—Renseignements sur les sources du fleuve +Blanc.—Hivernage à Gondar.—M. Dufey.</p> + +<p><a name="tch2"></a><a href="#ch2"><span class="sc">Chapitre</span> II.</a>—Types et costumes</p> + + +<p class="t">Portrait physique de l'Éthiopien.—Son origine.—Identité +des vêtements éthiopiens, grecs et romains.—Différentes façons de +draper la toge.—Pèlerine.—Mesures +éthiopiennes.—Chevelure, coiffure, barbe.—Cordon de +chrétienté, amulettes, anneaux.—Habillement des +femmes.—Habillement des enfants.—Costume des +ecclésiastiques.</p> + +<p><a name="tch3"></a><a href="#ch3"><span class="sc">Chapitre</span> III.</a>—Aperçu géographique, +ethnologique et historique.—L'ancien empire</p> + +<p class="t">Le Palais impérial.—Visite à l'<i>Atsé</i> ou Empereur Sahala +Dinguil et à l'Impératrice.—Base géographique de l'ancien empire +d'Éthiopie.—Étymologie du mot Abyssinie.—Configuration du +pays.—<i>Deugas</i>, <i>Kouallas</i>, +<i>Woïna-Deugas</i>.—Productions.—Différences physiques et +morales entre les habitants d'altitudes diverses.—La famille en +Éthiopie.—La Féodalité.—Coutumes et loi écrite.—Lutte +entre les Empereurs et les communes.—Origine de +l'Empire.—Ménilek.—Diverses capitales.—Conversion du +pays au christianisme.—Juifs ou <i>Fellachas</i>.—L'Atsé et +ses droits.—Les <i>Likaoutes</i> et les +<i>Azzages</i>.—Constitution de la propriété +foncière.—Organisation judiciaire.—Droits de la femme.</p> + +<p><a name="tch4"></a><a href="#ch4"><span class="sc">Chapitre</span> IV.</a>—Causes de la chute de +l'empire.—Démembrement du pouvoir impérial.—Gondar</p> + +<p class="t">Introduction des Pandectes et des Institutes de Justinien.—Les +clercs.—Empiètements des Empereurs.—Les Polémarques suivent +leur exemple.—Affaiblissement de la famille.—Abolition de la +loi salique.—Désunion de la famille impériale.—Corruption de +l'idée de propriété.—Invasion de Ahmed Gragne.—Plusieurs +provinces s'affranchissent.—Guerre civile.—Les +soldats.—Le droit d'hébergement.—Les +religieux.—Gouvernement du Ras Bitwodded.—Le Bégamdir et +Ali-le-Grand.—Le Ras Gouksa.—Sa politique.—Son ban +célèbre.—État de la noblesse, des cultivateurs, des polémarques, +des agnats et des cognats de la famille impériale.—Superstition du +peuple en faveur de l'Atsé Sahala Dinguil.—Gondar.—Division +en quartiers.—Autorités diverses.—Population, température, +caractère et mœurs.</p> + +<p><a name="tch5"></a><a href="#ch5"><span class="sc">Chapitre</span> V.</a>—Le roi du +Chawa.—Dabra Tabor.—La Waïzoro Manann.—Le Ras Ali</p> + +<p class="t">Les envoyés de Sahala Sillassé, Polémarque du Chawa.—Politique +de ce prince.—Bruits de guerre.—Message du Dedjadj Gabrou, +frère du Dedjadj Conefo.—Sa maladie; sa mort.—Le Dedjadj +Imam, frère du Ras Ali vient à Gondar.—Opinion du Lik Atskou sur +les gouverneurs de son pays.—La Waïzoro Manann et le Dedjadj +Oubié.—Politique de la Haute-Éthiopie.—Principaux +feudataires du Ras.—Les Dedjazmatchs Farès Aligaz, Guoscho et +Conefo.—Arrivée à Dabra Tabor.—Visite à la Waïzoro +Manann.—Visite au Ras Ali.—Jeu de mail.—Bruits de +guerre contre Oubié, Farès Aligaz ou Guoscho.—Retour à Gondar.</p> + + +<p><a name="tch6"></a><a href="#ch6"><span class="sc">Chapitre</span> VI.</a>—Le Dedjadj +Guoscho.—Adieux au Lik Atskou.—Sources du fleuve +Bleu.—Arrivée à Dambatcha</p> + +<p class="t">Portée politique de la présence du Dedjadj Guoscho en +Fouogara.—Camp du Dedjadj Guoscho.—Curiosité de ses +soldats.—Portrait du Dedjadj Guoscho.—Ymer Sahalou et son +beau-père le Blata Filfilo.—Physionomie de la cour du +Gojam.—Rentrée à Gondar.—Le Lik rappelle le voyage de +Jacques Bruce.—Légende de Pierre Paëz.—Fausses nouvelles +politiques; alarmes des Gondariens.—Départ avec le Lidj +Dori.—Camp du Dedjadj Conefo.—Le Dambya.—Petite ville +d'Ysmala.—Combat contre Aceni Duras.—L'éviration et son +origine en Éthiopie.—Le carême.—Nourriture en temps de +jeûne.—Manière de prendre le miel pour prévenir la faim.—Bon +augure tiré de la mort d'un oiseau de proie.—Village de Kouellèle +Kuddus Mikaël.—Les sources de l'Abbaïe.—Entrée d'apparat à +Dambatcha.—Réception faite par le Dedjadj Guoscho à ses +troupes.—Analogie avec les mœurs de la Judée, de la Grèce et +du moyen-âge.—Il est bruit d'une campagne contre les Gallas.</p> + +<p><a name="tch7"></a><a href="#ch7"><span class="sc">Chapitre</span> VII.</a>—Campagne contre les +Ilmormas, dits Gallas, du Kouttaïe et du Liben</p> + +<p class="t">Plan de guerre.—Départ de Dambatcha.—Armement et +équipement du cavalier.—Armement du rondelier et du +fusilier.—Décorations honorifiques.—Aspect du camp la +nuit.—Le Dedjazmatch en marche.—Manifestations des habitants +des campagnes.—Les contingents grossissent l'armée d'étape en +étape.—Ascendant du Dedjadj Guoscho sur les Gallas.—Leur +fractionnement en petites républiques.—Histoire du Zaoudé, père du +Dedjadj Guoscho.—Enfance de Guoscho; ses premières +armes.—Des Gallas cherchent par des présent à se concilier le +Dedjazmatch.—L'armée campe sur les bords de l'Abbaïe; aspect du +pays.—Passage du fleuve.—Rives incultes et +malsaines.—Comment les Gallas font la guerre.—Première +action de guerre.—Le Galla mutilé et sa famille.—La loi du +lévirat en vigueur chez les Gallas.—Escarmouches sur les +Woïna-Deugas du Libèn; campement sur le Deuga du Libèn.—Attaque de +nuit.—Un Galla ennemi fait une allocution au +Dedjazmatch.—Aspect du pays parcouru depuis +l'Abbaïe.—Quelques hommes restent en enfants perdus derrière +l'armée.—Ils échappent aux Gallas.—Le monolithe de Mohamed +Gragne.—Manière de combattre des Éthiopiens.—Leur manière +d'envisager la guerre.—Nous campons à Kouttaïe.—Intérieur +d'un notable galla.—Un Galla interpelle le Dedjadj +Guoscho.—Retour vers l'Abbaïe.—Un parti de Gallas fait +irruption dans la ligne de marche de l'armée.—Respect des +Éthiopiens pour les morts.—Panique.—Passage de +l'Abbaïe.—Les fièvres, les fumigations de soufre, les +crocodiles.—Rentrée en Gojam.—L'église +Saint-Michel.—Mort du Dedjadj Conefo.—L'armée se +débande.—Le Dedjazmatch arrive à Goudara.—Clôture de la +campagne.</p> + + +<p><a name="tch8"></a><a href="#ch8"><span class="sc">Chapitre</span> VIII.</a>—Maison militaire et +civile d'un Dedjazmatch</p> + +<p class="t">Description de Goudara.—Vie à Goudara.—Révision des +investitures.—Les Polémarchies.—Comment on devient +Polémarque.—Composition de la maison d'un Dedjazmatch.—Cadre +de son armée.—Charges, fonctions, grades et titres.—Droits +et devoirs qui y sont attachés.—Distribution des +fiefs.—Bénéfices ecclésiastiques.—Maison de la Waïzoro +Sahalou.—Les chefs de bandes et le droit +d'hébergement.—Droit de justice des titulaires de +fiefs.—Nature et quotité des impôts.—Caractère militaire de +la société éthiopienne.—La domesticité se confond avec la famille.</p> + +<p><a name="tch9"></a><a href="#ch9"><span class="sc">Chapitre</span> IX.</a>—Hivernage à +Goudara.—Famille du Dedjadj Guoscho.—Birro +Guoscho.—Complications politiques.—Nouvelle entrée en +campagne</p> + +<p class="t">Valeur des jugements de Lik Atskou sur ses compatriotes.—Les +enfants du Dedjadj-Guoscho.—Birro Guoscho.—Son +enfance.—Ses rapports avec le Ras Ali.—Tixa, Méred et +Dempto.—Rupture avec le Ras.—La Waïzoro +Oubdar.—Complications politiques.—Les fils de +Conefo.—L'Azzage Fanta est envoyé avec un message auprès du Ras et +de la Waïzoro Manann.—Birro investi de la succession de +Conefo.—Le Dedjadj Guoscho se décide à marcher contre les fils de +Conefo.—Il est arrêté par la maladie de la Waïzoro +Sahalou.—Guérison de cette princesse.—Son +caractère.—Départ du Dedjazmatch.</p> + +<p><a name="tch10"></a><a href="#ch10"><span class="sc">Chapitre</span> X.</a>—Bataille de +Konzoula.—Birro Dedjazmatch.</p> + +<p class="t">Entrée en campagne.—Les habitants du Metcha.—Leur +pays.—Le peuple Agaw.—La Maskal ou fête de l'invention de la +croix.—Festin et parade.—Trouvères, bouffons, thèmes de +guerre.—Messages entre le Dedjadj Guoscho et les fils de +Conefo.—Sacrifice de trois taureaux.—Bataille de +Konzoula.—Thème de guerre du Dedjadj Guoscho.—Ilma est fait +prisonnier.—Rentrée au camp.—Désordre et gaîté.—Débats +judiciaires après la bataille.—Droit de butin; les prisonniers de +guerre.—Paroles du Dedjadj Guoscho aux fils de Conefo.—Ils +sont enchaînés.—La détention en Éthiopie.—Birro réclame les +timbales de Conefo.—Un trafiquant à la torture.—Soldats +envoyés en ravitaillement.—Je quitte le prince.—Arrivée au +camp du Dedjadj Birro.—Séjour chez Birro.—Visite à l'église +de Findja.—Position politique de Birro en Dambya.—Syoum +déserte le Ras et vient prendre du service chez Birro.—Siége du +Mont-Fort de Tchilga.—Cruauté de Birro.—Le prétendant Woldé +Teklé.—Rentrée à Gondar.—Reproches du Lik +Atskou.—Description d'une église éthiopienne.—Droit +d'asile.—Église de Notre-Dame à Gondar.—La Waïzoro +Bir-Waha.—Le Balambaras Aschebber rendu à la +liberté.—Arrivée de Birro à Gondar.—Visite à l'habitation de +l'Itiégué Mentewab.—Birro tue de sa main deux de ses soldats +pillards.—Promesses de retour.—Serment de Birro.</p> + +<p><a name="tch11"></a><a href="#ch11"><span class="sc">Chapitre</span> XI.</a>—Visite au Dedjadj +Oubié.—Rapport du Gouvernement britannique avec la famille de +Sabagadis.—Départ pour Aden</p> + +<p class="t">Départ de Gondar.—Rixe entre soldats et paysans.—Arrivée +à Adwa.—Visite au Dedjadj Oubié.—Avanie chez ce +prince.—Insolence de ses gens.—Départ pour +Moussawa.—Halaïe et Digsa.—Le Bahar-Négach +Za-Guiorguis.—Les augures d'Abdallah.—Arrivée à +Moussawa.—Réception chez Aïdine Aga.—Plan de +voyage.—Retour à Adwa.—Message à Oubié.—La domesticité +en Éthiopie.—Maïe-Tahalo.—L'envoyé français.—Querelle +avec Oubié.—Menaces d'Oubié.—Dévouement +d'Ezzeraïe.—Retour à Adwa.—Départ de mon frère pour +Moussawa.—Bruits de guerre entre le Ras Ali et les Dedjazmatchs +Guoscho et Birro.—Le P. Sapeto et la mission +catholique.—Retour chez le Bahar-Négach de Digsa.—Les Akala +Gouzaïe et les Sahos.—Importance de +Bahara-Négach.—Installation à Maharessate.—Rachat d'une +jeune esclave.—Déjeuner prélevé sur une caravane.—Les +torrents en Éthiopie.—Le moine lépreux.—Son intervention +auprès d'Oubié et explication du malveillant accueil de ce +prince.—Rapports du Gouvernement britannique avec la famille de +Sabagadis, Polémarque de Tegraïe.—Rachat d'une autre +esclave.—Message du Lik Atskou.—Départ pour +Moussawa.—Intimité avec Aïdine Aga et le Saïd +Mohammed-el-Bassarawi.—La légende du serpent.—Les conteurs +arabes.—Adieux à Aïdine Aga.—Départ pour Aden.</p> + +<p><a name="tch12"></a><a href="#ch12"><span class="sc">Chapitre</span> XII.</a>—L'influence anglaise</p> + +<p class="t">Arrivée au petit port d'Ede.—Débarquement et séjour à +Moka.—Le Schérif Hussein.—Arrivée à Aden.—Description +d'Aden.—Visite au capitaine Heines, gouverneur +d'Aden.—Motifs du départ antérieur de mon +frère.—L'hospitalité du lieutenant d'artillerie +Ayrton.—Départ pour Berberah.—Commerce de +Berberah.—Les Somaulis.—Usage pour tout étranger de choisir +un <i>abbane</i> ou protecteur.—Scher Marka, agent indigène du +gouverneur d'Aden, réussit à nous fermer la route du royaume de +Harar.—Départ pour Zeylah.—Arrivée à Toudjourrah.—Le +sultan de Toudjourrah.—Difficultés de +débarquement.—Encouragements donnés par Saber.—Le Sultan +rassemble son conseil.—Permission de débarquer due à l'apparition +d'un bâtiment de guerre que l'on croit français.—Le capitaine +Christofer.—Vie à Toudjourrah.—Le sultan oscille entre deux +partis.—L'envoyé français est chassé à coups de bâton.—Deux +briks anglais se relayent pour nous +observer—Guet-apens.—L'ambassade du capitaine +Harris.—M. Hadjitor.—Message à Sahala Sillassé.—Départ +pour Hodeydah.</p> + + +<p class="c">FIN DE LA TABLE DU PREMIER VOLUME.</p> + +<hr> + +<p class="c">Paris, imp. Balitout, Questroy et C<sup>e</sup>, 7, rue Baillif.</p> + +<hr> + +<br> +<div class="c"><a href="images/carte.png"> +<img src="images/carte-petit.png" +title="CARTE DE LA HAUTE ÉTHIOPIE (ABYSSINIE) pour servir aux voyages de ARNAULD D'ABBADIE." +alt="CARTE DE LA HAUTE ÉTHIOPIE (ABYSSINIE) pour servir aux voyages de ARNAULD D'ABBADIE."></a> + +<p class="c"><a href="images/carte.png"><span class="sm">CARTE</span><br> +DE LA HAUTE ÉTHIOPIE<br> +<span class="sm">(ABYSSINIE)<br> +<br> +pour servir aux voyages<br> +de<br>ARNAULD D'ABBADIE.</span></a></p></div> + +<br> +<br> + +<div class="trnote"><h5>NOTE DU TRANSCRIPTEUR</h5> + +<p>Les variantes d'orthographe (beige/bège, Likaoutes/Likaontes, évènements/événements, idiome/idiôme, marche-pied/marchepied, etc.) ont +été conservées conformément à l'original.</p></div> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Douze ans de séjour dans la +Haute-Éthiopie, by Arnauld d'Abbadie + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DOUZE ANS DE SÉJOUR DANS LA *** + +***** This file should be named 18812-h.htm or 18812-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/8/1/18812/ + +Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + + + +</pre> + +</body> +</html> + diff --git a/18812-h/images/carte-petit.png b/18812-h/images/carte-petit.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ef0966c --- /dev/null +++ b/18812-h/images/carte-petit.png diff --git a/18812-h/images/carte.png b/18812-h/images/carte.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..16fb014 --- /dev/null +++ b/18812-h/images/carte.png |
