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+The Project Gutenberg EBook of La San-Felice, Tome V, by Alexandre Dumas
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La San-Felice, Tome V
+
+Author: Alexandre Dumas
+
+Release Date: July 6, 2006 [EBook #18773]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SAN-FELICE, TOME V ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+
+
+ ALEXANDRE DUMAS
+
+ LA
+ SAN-FELICE
+
+ TOME V
+
+ DEUXIÈME ÉDITION
+
+
+ PARIS
+ MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS
+ RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 13
+ A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
+
+
+
+
+ LXXVI
+
+ OÙ MICHELE SE FACHE SÉRIEUSEMENT AVEC LE BECCAÏO.
+
+
+Les illustres fugitifs n'étaient pas les seuls qui, dans cette nuit
+terrible, eussent eu à lutter contre le vent et la mer.
+
+A deux heures et demie, selon sa coutume, le chevalier San-Felice était
+rentré chez lui, et, avec une agitation en dehors de toutes ses
+habitudes, avait deux fois appelé:
+
+--Luisa! Luisa!
+
+Luisa s'était élancée dans le corridor; car, au son de la voix de son
+mari, elle avait compris qu'il se passait quelque chose
+d'extraordinaire: elle en fut convaincue en le voyant.
+
+En effet, le chevalier était fort pâle.
+
+Des fenêtres de la bibliothèque, il avait vu ce qui s'était passé dans
+la rue San-Carlo, c'est-à-dire la mutilation du malheureux Ferrari.
+Comme le chevalier était, sous sa douce apparence, extrêmement brave et
+surtout de cette bravoure que donne aux grands coeurs un profond
+sentiment d'humanité, son premier mouvement avait été de descendre et de
+courir au secours du courrier, qu'il avait parfaitement reconnu pour
+celui du roi; mais, à la porte de la bibliothèque, il avait été arrêté
+par le prince royal, qui, de sa voix câline et froide, lui avait
+demandé:
+
+--Où allez-vous, San-Felice?
+
+--Où je vais? où je vais? avait répondu San-Felice. Votre Altesse ne
+sait donc pas ce qui se passe?
+
+--Si fait, on égorge un homme. Mais est-ce chose si rare qu'un homme
+égorgé dans les rues de Naples, pour que vous vous en préoccupiez à ce
+point?
+
+--Mais celui qu'on égorge est un serviteur du roi.
+
+--Je le sais.
+
+--C'est le courrier Ferrari.
+
+--Je l'ai reconnu.
+
+--Mais comment, pourquoi égorge-t-on un malheureux aux cris de «Mort aux
+jacobins!» quand, au contraire, ce malheureux est un des plus fidèles
+serviteurs du roi?
+
+--Comment? pourquoi? Avez-vous lu la correspondance de Machiavel,
+représentant de la magnifique république florentine à Bologne?
+
+--Certainement que je l'ai lue, monseigneur.
+
+--Eh bien, alors, vous connaissez la réponse qu'il fit aux magistrats
+florentins à propos du meurtre de Ramiro d'Orco, dont on avait trouvé
+les quatre quartiers empalés sur quatre pieux, aux quatre coins de la
+place d'Imola?
+
+--Ramiro d'Orco était Florentin?
+
+--Oui, et, en cette qualité, le sénat de Florence croyait avoir droit de
+demander à son ambassadeur des détails sur cette mort étrange.
+
+San-Felice interrogea sa mémoire.
+
+--Machiavel répondit: «Magnifiques seigneurs, je n'ai rien à vous dire
+sur la mort de Ramiro d'Orco, sinon que César Borgia est le prince qui
+sait le mieux faire et défaire les hommes, selon leurs mérites.»
+
+--Eh bien, répliqua le duc de Calabre avec un pâle sourire, remontez sur
+votre échelle, mon cher chevalier, et pesez-y la réponse de Machiavel.
+
+Le chevalier remonta sur son échelle, et il n'en avait pas gravi les
+trois premiers échelons, qu'il avait compris qu'une main qui avait
+intérêt à la mort de Ferrari, avait dirigé les coups qui venaient de le
+frapper.
+
+Un quart d'heure après, on appelait le prince de la part de son père.
+
+--Ne quittez pas le palais sans m'avoir revu, dit le duc de Calabre au
+chevalier; car j'aurai, selon toute probabilité, quelque chose de
+nouveau à vous annoncer.
+
+En effet, moins d'une heure après, le prince rentra.
+
+--San-Felice, lui dit-il, vous vous rappelez la promesse que vous m'avez
+faite de m'accompagner en Sicile?
+
+--Oui, monseigneur.
+
+--Êtes-vous toujours prêt à la remplir?
+
+--Sans doute. Seulement, monseigneur...
+
+--Quoi?
+
+--Quand j'ai dit à madame de San-Felice l'honneur que me faisait Votre
+Altesse...
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, elle a demandé à m'accompagner.
+
+Le prince poussa une exclamation joyeuse.
+
+--Merci de la bonne nouvelle, chevalier! s'écria-t-il. Ah! la princesse
+va donc avoir une compagne digne d'elle! Cette femme, San-Felice, est le
+modèle des femmes, je le sais, et vous vous rappellerez que je vous l'ai
+demandée pour dame d'honneur de la princesse; car, alors, elle eût été,
+de nom et de fait, une vraie dame d'honneur; c'est vous qui me l'avez
+refusée. Aujourd'hui, c'est elle qui vient à nous. Dites-lui, mon cher
+chevalier, qu'elle sera la bienvenue.
+
+--Je vais le lui dire, en effet, monseigneur.
+
+--Attendez donc, je ne vous ai pas tout dit.
+
+--C'est vrai.
+
+--Nous partons tous cette nuit.
+
+Le chevalier ouvrit de grands yeux.
+
+--Je croyais, dit-il, que le roi avait décidé de ne partir qu'à la
+dernière extrémité?
+
+--Oui; mais tout a été bouleversé par le meurtre de Ferrari. A dix
+heures et demie, Sa Majesté quitte le château et s'embarque avec la
+reine, les princesses, mes deux frères, les ambassadeurs et les
+ministres, à bord du vaisseau de lord Nelson.
+
+--Et pourquoi pas à bord d'un vaisseau napolitain? Il me semble que
+c'est faire injure à toute la marine napolitaine que de donner cette
+préférence à un bâtiment anglais.
+
+--La reine l'a voulu ainsi, et, sans doute par compensation, c'est moi
+qui m'embarque sur le bâtiment de l'amiral Caracciolo, et, par
+conséquent, vous vous y embarquez avec moi.
+
+--A quelle heure?
+
+--Je ne sais encore rien de tout cela: je vous le ferai dire. Tenez-vous
+prêt en tout cas; ce sera probablement de dix heures à minuit.
+
+--C'est bien, monseigneur.
+
+Le prince lui prit la main, et, le regardant:
+
+--Vous savez, lui dit-il, que je compte sur vous.
+
+--Votre Altesse a ma parole, répondit San-Felice en s'inclinant, et
+c'est un trop grand honneur pour moi de l'accompagner pour que j'hésite
+un moment à le recevoir.
+
+Puis, prenant son chapeau et son parapluie, il sortit.
+
+La foule, toute grondante encore, encombrait les rues; deux ou trois
+feux étaient allumés sur la place même du palais, et l'on y faisait
+rôtir sur les braises des morceaux du cheval de Ferrari.
+
+Quant au malheureux courrier, il avait été mis en morceaux. L'un avait
+pris les jambes, l'autre les bras; on avait tout mis au bout de bâtons
+pointus,--les lazzaroni n'avaient encore ni piques ni baïonnettes,--et
+l'on portait dans les rues ces hideux trophées en criant: «Vive le roi!
+Mort aux jacobins!»
+
+A la descente du Géant, le chevalier avait rencontré le beccaïo, qui
+s'était emparé de la tête de Ferrari, lui avait mis une orange dans la
+bouche, et portait cette tête au bout d'un bâton.
+
+En voyant un homme bien mis,--ce qui était à Naples le signe du
+libéralisme,--le beccaïo avait eu l'idée de faire baiser au chevalier la
+tête de Ferrari. Mais, nous l'avons dit, le chevalier n'était pas homme
+à céder à la crainte. Il avait refusé de donner la sanglante accolade et
+avait rudement repoussé l'ignoble assassin.
+
+--Ah! misérable jacobin! s'écria le beccaïo, j'ai décidé que vous vous
+embrasseriez, cette tête et toi, et, _mannaggia la Madonna!_ vous vous
+embrasserez.
+
+Et il revint à la charge.
+
+Le chevalier, qui n'avait pour toute arme que son parapluie, se mit en
+défense avec son parapluie.
+
+Mais, au cri «Le jacobin! le jacobin!» poussé par le beccaïo, tous les
+misérables qui venaient d'habitude à ce cri étaient accourus, et déjà un
+cercle menaçant se formait autour du chevalier,--quand un homme fendit
+ce cercle, envoya, d'un coup de pied dans la poitrine, le beccaïo rouler
+à dix pas, tira son sabre, et, se plaçant devant le chevalier:
+
+--En voilà un drôle de jacobin! dit-il; le chevalier San-Felice,
+bibliothécaire de Son Altesse royale le prince de Calabre, rien que
+cela! Eh bien, continua-t-il en faisant le moulinet avec son sabre, que
+lui voulez-vous, au chevalier San-Felice?
+
+--Le capitaine Michele! crièrent les lazzaroni. Vive le capitaine
+Michele! il est des nôtres!
+
+--Ce n'est point «Vive le capitaine Michele!» qu'il faut crier; c'est
+«Vive le chevalier San-Felice!» et cela tout de suite.
+
+La foule, à laquelle il est égal de crier: _Vive un tel!_ ou _Mort à un
+tel!_ pourvu qu'elle crie, hurla d'une seule voix:
+
+--Vive le chevalier San-Felice!
+
+Seul, le beccaïo s'était tu.
+
+--Allons, allons, lui dit Michele, ce n'est point une raison parce que
+c'est devant la porte de son jardin que tu as reçu ta pile, pour que tu
+ne cries pas: «Vive le chevalier!»
+
+--Et s'il ne me plaît pas de le crier, à moi! dit le beccaïo.
+
+--Ce sera absolument comme si tu chantais, attendu qu'il me plaît, à
+moi, que tu le cries! Ainsi donc, continua Michele, vive le chevalier
+San-Felice, et tout de suite, ou je t'appareille l'autre oeil!
+
+Et il fit tourner son sabre autour de la tête du beccaïo, qui devint
+très-pâle, encore plus de terreur que de colère.
+
+--Mon ami, mon bon Michele, dit le chevalier, laisse cet homme
+tranquille. Tu vois bien qu'il ne me connaît pas.
+
+--Et quand il ne vous connaîtrait pas, serait-ce une raison pour vouloir
+vous forcer de baiser la tête de ce malheureux qu'il a tué? Il est vrai
+qu'il vaudrait mieux encore baiser cette tête, qui est celle d'un
+honnête homme, que la sienne, qui est celle d'un coquin.
+
+--Vous l'entendez! hurla le beccaïo, il appelle des jacobins des
+honnêtes gens!
+
+--Tais-toi, misérable! Cet homme n'était pas un jacobin, tu le sais
+bien: c'était Antonio Ferrari, le courrier du roi et l'un des plus
+résolus serviteurs de Sa Majesté. Et, si vous ne me croyez pas, demandez
+au chevalier. Chevalier, dites à ces hommes qui ne sont point méchants,
+mais qui ont le malheur de suivre un méchant, dites-leur ce qu'était le
+pauvre Antonio.
+
+--Mes amis, dit le chevalier, Antonio Ferrari, qui vient d'être tué, a,
+en effet, été victime de quelque erreur fatale; car c'était un des
+serviteurs dévoués de votre bon roi, qui pleure en ce moment sa mort.
+
+La foule écoutait avec stupéfaction.
+
+--Ose dire maintenant que cette tête n'est pas celle de Ferrari et que
+Ferrari n'était pas un honnête homme! Dis-le! mais dis-le donc, que
+j'aie l'occasion de te couper l'autre moitié du visage!
+
+Et Michele leva son sabre sur le beccaïo.
+
+--Grâce! dit celui-ci en tombant à genoux: je dirai tout ce que tu
+voudras.
+
+--Et moi, je ne dirai qu'une chose, c'est que tu es un lâche! Va-t'en,
+et, quand tu te trouveras sur mon chemin, vingt pas à l'avance, à droite
+ou à gauche, aie soin de te déranger.
+
+Le beccaïo se retira au milieu des huées de cette foule qui, un instant
+auparavant, l'applaudissait, et gui se divisa en deux bandes: l'une
+suivit le beccaïo en l'injuriant; l'autre suivit Michele et le chevalier
+en criant:
+
+--Vive Michele! Vive le chevalier San-Felice! Michele resta à la porte
+du jardin pour congédier son escorte; le chevalier rentra chez lui, et,
+comme nous l'avons dit, appela Luisa.
+
+Nous venons de raconter ce qu'il avait vu des fenêtres de la
+bibliothèque et ce qui lui était arrivé à la descente du Géant: deux
+choses suffisantes, à notre avis, pour motiver sa pâleur.
+
+A peine eut-il dit à Luisa le motif qui le ramenait, qu'elle devint à
+son tour plus pâle que lui; mais elle ne répliqua point une parole, ne
+fit point une observation; seulement:
+
+--A quelle heure le départ? demanda-t-elle.
+
+--Entre dix heures et minuit, répondit le chevalier.
+
+--Je serai prête, dit-elle; ne vous inquiétez pas de moi, mon ami.
+
+Et elle se retira dans sa chambre, sous prétexte de faire ses
+préparatifs de départ, en donnant l'ordre que le dîner fût, comme
+d'habitude, servi à trois heures.
+
+
+
+
+ LXXVII
+
+ FATALITÉ.
+
+
+Ce n'était point dans sa chambre que s'était retirée Luisa; c'était dans
+celle de Salvato.
+
+Dans la lutte entre le devoir et l'amour, le premier avait vaincu; mais,
+ayant sacrifié son amour au devoir, elle se croyait par cela même le
+droit de donner des larmes à son amour.
+
+Aussi, depuis le jour où Luisa avait dit à son mari: «Je partirai avec
+vous,» elle avait beaucoup pleuré.
+
+Ne sachant comment faire tenir ses lettres à Salvato, elle ne lui avait
+point écrit; mais elle avait reçu deux nouvelles lettres de lui.
+
+Cet amour si ardent, cette joie si profonde qu'elle trouvait à chaque
+ligne dans les lettres du jeune homme lui brisait le coeur, lorsqu'elle
+songeait surtout à quel amer désappointement Salvato serait en proie
+quand, plein d'espérance et de sécurité, croyant trouver la fenêtre
+ouverte et Luisa dans la chambre où elle pleurait si douloureusement à
+cette heure, il trouverait Luisa absente et la fenêtre fermée.
+
+Et pourtant, elle ne se repentait point de ce qu'elle avait promis ou
+plutôt offert: elle eût eu le choix, maintenant que l'heure du départ
+était arrivée, qu'elle eût agi comme elle avait fait.
+
+Elle appela Giovannina.
+
+Celle-ci accourut. Elle avait vu Michele à la cuisine et se doutait
+qu'il arrivait quelque chose d'extraordinaire.
+
+--Nina, lui dit sa maîtresse, nous quittons Naples cette nuit. C'est
+vous que je charge du soin de réunir et de mettre dans des caisses les
+objets de mon usage habituel. Vous les connaissez aussi bien que moi,
+n'est-ce pas?
+
+--Sans doute, je les connais, répondit la femme de chambre, et je ferai
+ce que madame m'ordonne; mais j'ai besoin que madame ait la bonté de
+m'éclairer sur un point.
+
+--Lequel? Dites Nina, répliqua la San-Felice, un peu étonnée de la
+fermeté progressive avec laquelle la femme de chambre avait répondu à
+l'ordre qu'elle lui donnait.
+
+--Mais sur ces paroles: «Nous quittons Naples;» madame a dit cela, je
+crois?
+
+--Sans doute, je l'ai dit.
+
+--Est-ce que madame comptait m'emmener avec elle?
+
+--Si vous eussiez voulu, oui; mais, pour peu que la chose vous
+déplaise...
+
+Nina vit qu'elle avait été trop loin.
+
+--Si je ne dépendais que de moi, ce serait avec le plus grand plaisir
+que je suivrais madame jusqu'au bout du monde, dit-elle; mais, par
+malheur, j'ai une famille.
+
+--Ce n'est jamais un malheur d'avoir une famille mon enfant, dit Luisa
+avec une suprême douceur.
+
+--Excusez-moi, madame, si je dis un peu trop franchement...
+
+--Vous n'avez pas besoin d'excuse. Vous avez une famille, disiez-vous,
+et cette famille, alliez-vous dire, ne permettra point que vous quittiez
+Naples.
+
+--Non, madame, j'en suis sûre, répondit vivement Giovannina.
+
+--Mais cette famille permettrait-elle, continua Luisa, qui venait de
+songer qu'il serait moins cruel à Salvato de trouver, elle absente,
+quelqu'un à qui parler d'elle, qu'une porte fermée et une maison
+muette,--cette famille permettrait-elle que vous restassiez ici comme
+une personne de confiance chargée de veiller sur la maison?
+
+--Oh! pour cela, oui, s'écria Nina avec une vivacité qui, si elle eût eu
+le moindre soupçon de ce qui se passait dans le coeur de la jeune fille,
+eût ouvert les yeux de Luisa.
+
+Puis, se modérant:
+
+--Car ce sera toujours, ajouta-t-elle, un honneur et un plaisir pour moi
+d'être chargée des intérêts de madame.
+
+--Eh bien, alors, Nina, quoique je sois habituée à votre service, dit la
+jeune femme, vous resterez. Peut-être notre absence ne sera pas longue.
+Pendant cette absence, à ceux qui viendront pour me voir--retenez bien
+mes paroles, Nina,--vous direz que le devoir de mon mari était de suivre
+le prince, et que mon devoir, à moi, était de suivre mon mari; vous
+direz--car vous appréciez mieux que personne, vous qui ne voulez pas
+quitter Naples, ce que je souffre, moi, en le quittant--vous direz, que
+c'est les yeux baignés de larmes que je fais mes premiers, et qu'à
+l'heure de mon départ, je ferai mes derniers adieux à chacune des
+chambres de cette maison et à chacun des objets renfermés dans ces
+chambres. Et, quand vous parlerez de ces larmes, vous saurez que ce ne
+sont point de vaines paroles, car vous les aurez vues couler.
+
+Luisa acheva ces paroles en sanglotant.
+
+Nina la regardait avec une certaine joie, profitant de ce qu'ayant son
+mouchoir sur les yeux, sa maîtresse ne pouvait lire l'expression
+fugitive qui éclairait son visage.
+
+--Et...--elle hésita un instant,--et si M. Salvato vient, que lui
+dirai-je, à lui?
+
+Luisa découvrit son visage et, avec une suprême sérénité:
+
+--Que je l'aime toujours, répondit-elle, et que cet amour durera autant
+que ma vie. Allez dire à Michele qu'il ne s'éloigne pas: j'ai à lui
+parler avant mon départ et je compte sur lui pour me conduire jusqu'au
+bateau.
+
+Nina sortit.
+
+Restée seule, Luisa imprima son visage dans l'oreiller resté sur le lit,
+laissa un baiser dans l'empreinte qu'elle avait faite et sortit à son
+tour.
+
+Trois heures venaient de sonner, et, avec sa ponctualité ordinaire que
+rien ne pouvait troubler, le chevalier entrait dans la salle à manger
+par la porte de son cabinet de travail, tandis que Luisa y entrait par
+celle de sa chambre à coucher.
+
+Michele se tenait debout sur le perron en dehors de la porte.
+
+Le chevalier le chercha des yeux.
+
+--Où est donc Michele? demanda-t-il. J'espère bien qu'il n'est point
+parti?
+
+--Non, dit Luisa, le voici. Viens donc, Michele! le chevalier t'appelle,
+et, moi, j'ai besoin de te parler.
+
+Michele entra.
+
+--Tu sais ce qu'a fait ce garçon-là! dit le chevalier à Luisa en lui
+posant la main sur l'épaule.
+
+--Non, fit la jeune femme; quelque chose de bien, j'en suis sûr.
+
+Puis, mélancoliquement:
+
+--On l'appelle Michele le Fou à la Marinella; mais l'amitié qu'il a pour
+nous, à mes yeux, du moins, ajouta-t-elle, lui tient lieu de raison.
+
+--Ah! pardieu! dit Michele, voilà une belle affaire!
+
+--Il est vrai que cela ne vaut pas la peine d'en parler, continua
+San-Felice avec son bon sourire; je suis si distrait, qu'en rentrant, je
+ne t'en ai rien dit;--il m'a très-probablement sauvé la vie.
+
+--Allons donc! fit Michele.
+
+--Sauvé la vie! Et comment cela? demanda Luisa avec une vive altération
+dans la voix.
+
+--Imagine-toi qu'il y avait un drôle qui voulait me faire baiser la tête
+de ce malheureux Ferrari, et qui, parce que je ne voulais pas la baiser,
+m'appelait jacobin. C'est malsain, d'être appelé jacobin, par le temps
+qui court. Le mot commençait à faire son effet. Michele s'est élancé
+entre moi et la foule, il a joué du sabre et l'homme s'en est allé en me
+menaçant, je crois. Que pouvait-il donc avoir contre moi?
+
+--Pas contre vous, mais contre la maison probablement. Vous vous
+rappelez ce que vous a dit le docteur Cirillo d'un assassinat qui avait
+eu lieu sous vos fenêtres dans la nuit du 22 au 23 septembre; eh bien,
+c'est un des cinq ou six coquins qui ont été si bien étrillés par
+celui-là même qu'ils voulaient assassiner.
+
+--Ah! ah! et c'est sous mes fenêtres qu'il a reçu la balafre qu'il a
+sous l'oeil.
+
+--Justement.
+
+--Je comprends que l'endroit lui paraisse néfaste; mais qu'ai-je à voir
+là dedans?
+
+--Rien, bien entendu; mais, si jamais vous aviez affaire dans le
+Vieux-Marché, je vous dirais: «Si cela vous est égal, monsieur le
+chevalier, n'y allez pas sans moi.»
+
+--Je te le promets. Et maintenant embrasse ta soeur, mon garçon, et
+mets-toi à table avec nous.
+
+Michele était habitué à cet honneur que lui faisaient de temps en temps
+le chevalier et Luisa. Il ne fit donc aucune difficulté d'accepter
+l'invitation, maintenant surtout qu'étant nommé capitaine, il avait
+monté quelques-uns des degrés de l'échelle sociale qui, autrefois, le
+séparaient de ses nobles amis.
+
+Vers quatre heures, une voiture s'arrêta à la porte de la rue, Nina
+introduisit le secrétaire du duc de Calabre, qui passa avec le chevalier
+dans son cabinet, mais en sortit presque aussitôt.
+
+Michele avait fait semblant de ne rien voir.
+
+En sortant du cabinet, et après avoir reconduit le secrétaire du prince,
+le chevalier fit à Luisa un signe pour lui demander s'il pouvait se
+confier à Michele.
+
+Luisa qui savait que Michele se ferait tuer pour elle encore bien plus
+que pour le chevalier, lui répondit que oui.
+
+Le chevalier regarda un instant Michele.
+
+--Mon cher Michele, lui dit-il, tu vas nous promettre de ne pas dire à
+qui que ce soit au monde un seul mot du secret que nous allons te
+confier.
+
+--Ah! ah! tu sais ce que c'est, petite soeur?
+
+--Oui.
+
+--Et il faut se taire?
+
+--Tu entends bien ce que te dit le chevalier? Michele fit une croix sur
+sa bouche.
+
+--Parlez: c'est comme si le beccaïo m'eût coupé la langue.
+
+--Eh bien, Michele, tout le monde part ce soir.
+
+--Comment, tout le monde? Qui cela?
+
+--Le roi, la reine, la famille royale, nous-mêmes.
+
+Les larmes vinrent aux yeux de Luisa. Michele jeta un rapide coup d'oeil
+sur elle et vit ces larmes.
+
+--Et pour quel pays part-on? demanda Michele.
+
+--Pour la Sicile.
+
+Le lazzarone secoua la tête.
+
+--Ah! ah! fit le chevalier.
+
+--Je n'ai pas l'honneur d'être du conseil de Sa Majesté, dit Michele;
+mais, si j'en étais, je lui dirais: «Sire, vous avez tort.»
+
+--Oh! pourquoi n'a-t-il pas des conseillers aussi francs que toi,
+Michele!
+
+--On le lui a dit, reprit le chevalier; l'amiral Caracciolo, le cardinal
+Ruffo le lui ont dit; mais la reine a eu peur, mais M. Acton a eu peur,
+et, à la suite du meurtre d'aujourd'hui, le roi s'est décidé à partir.
+
+--Ah! ah! fit Michele, je commence à comprendre pourquoi, au nombre des
+assassins, j'ai vu Pasquale de Simone et le beccaïo. Quant à fra
+Pacifico, pauvre homme, il y était, comme son âne, sans savoir pourquoi.
+
+--Alors, Michele, demanda Luisa, tu crois que c'est la reine...?
+
+--Chut! petit soeur; on ne dit pas de ces choses-là à Naples, on se
+contente de les penser. N'importe! le roi a tort. Si le roi était resté
+à Naples, jamais les Français n'y seraient entrés, non, jamais: nous
+nous serions plutôt fait tuer tous! Ah! si le peuple savait que le roi
+veut partir!
+
+--Oui; mais il ne faut pas qu'il le sache, Michele. Voilà pourquoi je
+t'ai fait faire serment de ne rien de dire ce que j'allais te révéler.
+Enfin, nous partons ce soir, Michele.
+
+--Et petite soeur aussi? demanda Michele avec un accent dont il n'avait
+pu chasser toute surprise.
+
+--Oui; elle a voulu venir, elle a voulu me suivre, cette chère enfant
+bien-aimée, dit le chevalier en étendant sa main au-dessus de la table
+pour chercher celle de Luisa.
+
+--Eh bien, dit Michele, vous pouvez vous vanter d'avoir épousé une
+sainte, vous!
+
+--Michele!... fit Luisa.
+
+--Je sais ce que je dis. Et vous partez, vous partez ce soir! _Madonna_!
+moi, je voudrais bien être quelqu'un: je partirais aussi avec vous.
+
+--Viens, Michele! viens! s'écria Luisa, qui voyait dans Michele un ami
+auquel elle pourrait parler de Salvato.
+
+--Par malheur, c'est impossible, petite soeur; chacun a son devoir. Le
+tien veut que tu partes, et le mien m'ordonne de rester. Je suis
+capitaine et chef du peuple, et ce n'est pas seulement pour faire le
+moulinet autour de la tête du beccaïo que j'ai un sabre au côté: c'est
+pour me battre, c'est pour défendre Naples, c'est pour tuer le plus de
+Français que je pourrai.
+
+Luisa ne put réprimer un mouvement.
+
+--Oh! sois tranquille, petite soeur, reprit Michele en riant, je ne les
+tuerai pas tous.
+
+--Eh bien, pour en finir, continua le chevalier, nous nous embarquons ce
+soir à la Vittoria, pour rejoindre la frégate de l'amiral Caracciolo,
+derrière le château de l'Oeuf. Je voulais te prier de ne pas quitter ta
+soeur et, au besoin, de faire pour elle, au moment de l'embarquement, ce
+que tu as fait, il y a deux heures, pour moi, c'est-à-dire de la
+protéger.
+
+--Oh! sous ce rapport-là, vous pouvez être tranquille, chevalier. Pour
+vous, je me ferais tuer; mais, pour elle, je me ferais hacher en
+morceaux. Mais, c'est égal, si le peuple savait cela, il y aurait une
+fière émeute.
+
+--Ainsi, dit le chevalier se levant de table, j'ai ta parole, Michele:
+tu ne quittes Luisa que quand elle sera dans la barque.
+
+--Soyez tranquille, je ne la quitte d'ici là pas plus que son ombre un
+jour de soleil, attendu qu'aujourd'hui je ne sais pas trop ce que chacun
+de nous a fait de la sienne.
+
+Le chevalier, qui avait tous ses papiers à mettre en ordre, tous ses
+livres à emballer, tous ses manuscrits commencés à emporter avec lui,
+rentra dans son cabinet.
+
+Quant à Michele, qui n'avait rien à faire qu'à regarder sa petite soeur,
+il fixa son regard bienveillant sur elle, et, voyant deux grosses larmes
+qui coulaient silencieusement de ses beaux yeux sur ses joues:
+
+--C'est égal, dit-il, il y a des hommes qui ont une fière chance, et le
+chevalier est de ces hommes-là. _Mannaggia la Madonna_! ce n'est pas
+Assunta qui ferait pour moi ce que tu fais pour lui.
+
+Luisa se leva, et, si vite qu'elle rentrât dans sa chambre, si
+rapidement qu'elle en refermât la porte, Michele put entendre le bruit
+des sanglots qui, malgré elle, maintenant qu'elle était seule,
+s'échappaient tumultueusement de sa poitrine.
+
+Nous avons déjà, dans une autre circonstance, et quand c'était Salvato
+et non Luisa qui quittait Naples, suivi de l'oeil le mouvement lent et
+inégal de l'aiguille sur la pendule. Ce mouvement, en même temps que
+nous, deux coeurs le suivaient; mais, appuyés l'un à l'autre, il leur
+paraissait à coup sur moins douloureux qu'à ce pauvre coeur isolé qui
+n'avait d'autre soutien que le sentiment du devoir accompli.
+
+Luisa n'avait, comme d'habitude, fait que passer par sa chambre et avait
+regagné sur la pointe du pied celle de Salvato. En traversant le
+corridor, elle avait, avec un certain étonnement, recueilli quelques
+notes de la voix de Giovannina chantant une gaie chanson napolitaine.
+Aux accents de cette gaieté un peu intempestive, Luisa avait soupiré et
+s'était contentée de se dire à elle-même:
+
+--Pauvre fille! elle est contente de ne pas quitter Naples, et, si
+j'étais libre et que je restasse comme elle à Naples, comme elle, moi
+aussi, je chanterais quelque gaie chanson napolitaine.
+
+Et elle était rentrée dans sa chambre, le coeur encore plus oppressé
+qu'auparavant de cette gaieté qui faisait contraste avec sa douleur.
+
+Il est inutile de dire quelles pensées occupaient le coeur de Luisa une
+fois qu'elle était rentrée dans le sanctuaire de son amour. Toute sa vie
+repassait devant ses yeux, et nous disons toute sa vie, car, dans ses
+souvenirs, elle n'avait vécu que pendant les six semaines que Salvato
+avait habité cette chambre.
+
+Alors, depuis le moment où le blessé avait été apporté sur son lit de
+douleur jusqu'à celui où, appuyé à son bras, le convalescent était sorti
+de la maison par cette fenêtre donnant sur la petite ruelle; où, avant
+de quitter cette fenêtre, il avait, dans un premier et dernier baiser,
+appuyé ses lèvres sur les siennes et versé son âme dans sa
+poitrine,--alors, non-seulement chaque jour, mais chaque heure du jour
+passait devant elle, triste ou joyeuse, sombre ou éclairée.
+
+Et, comme toujours, elle suivait, les yeux du corps fermés, mais avec
+les yeux de l'âme, cette longue et blanche théorie,--lorsqu'elle
+entendit gratter doucement à sa porte, et que, de sa voix la plus douce,
+Michele lui souffla par le trou de la serrure:
+
+--C'est moi, petite soeur.
+
+--Entre, Michele, entre, dit-elle; tu sais bien que, toi, tu peux
+entrer.
+
+Michele entra; il tenait une lettre à la main.
+
+Luisa resta les yeux fixés sur cette lettre, les bras étendus, la
+respiration suspendue.
+
+Aurait-elle cette suprême consolation dans un pareil moment de recevoir
+une dernière lettre de Salvato?
+
+--C'est une lettre de Portici, dit Michele. Je l'ai prise des mains du
+facteur, et je te l'apporte.
+
+--Oh! donne, donne! s'écria Luisa, c'est de lui!
+
+Michele lui remit la lettre et alla fermer la porte. Mais, avant de la
+fermer:
+
+--Dois-je rester? dois-je sortir? demanda-t-il.
+
+--Reste, reste, cria Luisa. Tu sais bien que je n'ai pas de secrets pour
+toi.
+
+Michele resta, mais se tint près de la porte.
+
+Luisa décacheta vivement la lettre, et, comme toujours, essaya vainement
+de la lire. Les larmes et l'émotion étendaient devant ses yeux un
+brouillard qu'il fallait quelques secondes pour dissiper.
+
+Enfin, elle put lire:
+
+«San-Germano, 19 décembre, au matin.»
+
+--Il est à San-Germano, ou plutôt il y était lorsqu'il m'écrivait cette
+lettre, dit Luisa à Michele.
+
+--Lis, petite soeur, lui répondit celui-ci: cela te fera du bien.
+
+Elle reprit,--car elle s'était interrompue pour respirer en renversant
+sa tête en arrière et en appuyant la lettre contre son coeur,--elle
+reprit:
+
+ «San-Germano, 19 décembre, au matin.
+
+ »Chère Luisa,
+
+»Laissez-moi partager avec vous une grande joie: je viens de revoir la
+seule personne que j'aime d'un amour égal à celui que je vous ai voué,
+quoiqu'il soit bien différent: je viens de revoir mon père!
+
+»Ce qu'il est et où il est, c'est un secret que je dois garder, même
+vis-à-vis de vous, mais que néanmoins je vous dirais bien certainement
+si j'étais près de vous. Un secret pour vous! En vérité, j'en ris
+moi-même. Est-ce qu'on a des secrets pour sa seconde âme?
+
+»Je viens de passer une nuit, depuis neuf heures du soir jusqu'à six
+heures du matin avec mon père, que, depuis dix ans, je n'avais pas vu.
+Toute la nuit, il m'a parlé de la mort et de Dieu; toute la nuit, je lui
+ai parlé de mon amour et de vous.
+
+»C'est à la fois, chose rare, un esprit élevé et un coeur tendre que
+mon père. Il a beaucoup aimé, beaucoup souffert, et, plaignez-le, il ne
+croit pas.
+
+»Priez pour le père, cher ange du fils, et Dieu, qui ne doit avoir rien
+à vous refuser, lui accordera peut-être la foi.
+
+»Une autre femme que vous, Luisa, se serait déjà étonnée de ne pas avoir
+trouvé vingt fois dans ces lignes le mot: «Je vous aime!» Vous l'avez
+déjà lu cent fois, vous, n'est-ce pas? Vous parler de mon père, dont je
+ne puis parler à personne, vous dire ma joie de l'avoir revu, vous le
+comprenez bien, n'est-ce pas? c'est mettre mon coeur dans vos mains, et
+c'est vous dire à deux genoux: «Je vous aime, ma Luisa! je vous aime!»
+
+»Me voilà donc à vingt lieues de vous, ma belle fée du Palmier, et,
+quand vous recevrez cette lettre, j'en serai plus rapproché encore. Les
+brigands nous harcèlent, nous assassinent, nous mutilent, mais ne nous
+arrêtent point. C'est que nous ne sommes point une armée, c'est que nous
+ne sommes point des hommes en marche pour envahir un royaume et
+conquérir une capitale: nous sommes une idée faisant le tour du monde.
+
+»Bon! voilà que je parle politique!
+
+»Je parie que je devine où vous lisez ma lettre. Vous la lisez dans
+notre chambre, assise au chevet de mon lit, dans cette chambre où nous
+nous reverrons et ou j'oublierai, en vous revoyant, les longs jours
+passés loin de vous...»
+
+Luisa s'interrompit: les larmes lui voilaient les yeux, les sanglots lui
+coupaient la voix.
+
+Michele courut à elle et se mit à ses genoux.
+
+--Voyons, petite soeur, lui dit-il, du courage! C'est beau, ce que tu
+fais, et le bon Dieu t'en récompensera. Et qui sait, mon Dieu! vous êtes
+jeunes tous deux: peut-être, un jour, vous reverrez-vous.
+
+Luisa secoua la tête.
+
+--Non, non, dit-elle avec un mouvement qui fit pleuvoir les larmes de
+ses yeux fermés; non, nous ne nous reverrons jamais. Et il vaut mieux
+que je ne le revoie pas; je l'aime trop, Michele, et ce n'est que depuis
+que j'ai décidé de ne plus le revoir que je sais combien je l'aime.
+
+--Enfin, tu sais, dit Michele, il y a dans ta douleur quelque chose de
+bon à ce que tu ne le revoies pas; il y avait, au bout de votre amour,
+une triste prédiction de Nanno.
+
+--Oh! s'écria Luisa, que m'importeraient toutes les prédictions du monde
+si je pouvais l'aimer sans crime!
+
+--Voyons, lis, lis; cela vaudra mieux, dit Michele.
+
+--Non, dit Luisa mettant la lettre à moitié lue dans sa poitrine, non,
+s'il me parlait trop du bonheur qu'il aura de me revoir, peut-être ne
+partirais-je pas!
+
+En ce moment, on entendit la voix de San-Felice qui appelait Luisa.
+
+La jeune femme s'élança dans le corridor, dont Michele ferma la porte
+derrière elle et derrière lui.
+
+La porte de la salle à manger donnant sur le salon était ouverte; dans
+le salon, était le docteur Cirillo.
+
+Une vive rougeur monta aux joues de Luisa. Le docteur Cirillo, lui
+aussi, était dans son secret. D'ailleurs, elle n'ignorait point que
+c'était par les mains du comité libéral, dont Cirillo faisait partie,
+que lui parvenaient les lettres de Salvato.
+
+--Chère amie, dit le chevalier à Luisa, voici notre bon docteur, que
+nous n'avions pas vu depuis longtemps, qui vient prendre des nouvelles
+de ta santé; j'espère qu'il en sera content.
+
+Le docteur salua la jeune femme et s'aperçut, au premier coup d'oeil, du
+trouble moral qui l'agitait.
+
+--Elle va mieux, dit-il, mais elle n'est point encore guérie, et je suis
+enchanté d'être venu aujourd'hui.
+
+Le docteur appuya sur le mot _aujourd'hui_; Luisa baissa les yeux.
+
+--Allons, dit San-Felice, il faut encore que je vous laisse seul avec
+elle. En vérité, vous autres médecins, vous avez des priviléges que les
+maris eux-mêmes n'ont pas. Heureusement pour vous, j'ai quelque chose à
+faire; sans quoi, bien certainement j'écouterais à la porte.
+
+--Et vous auriez tort, mon cher chevalier, dit Cirillo; car nous avons à
+nous dire des choses de la plus haute importance politique; n'est-ce
+pas, ma chère enfant?
+
+Luisa essaya de sourire; mais ses lèvres ne se crispèrent que pour
+laisser passer un soupir.
+
+--Allons, allons, laissez-nous, chevalier, dit Cirillo; c'est plus grave
+que je ne croyais.
+
+Et, en riant, il poussa San-Felice vers la porte, qu'il ferma derrière
+lui.
+
+Puis, revenant à Luisa et lui prenant les deux mains.
+
+--A nous deux, ma chère fille, lui dit-il. Vous avez pleuré?
+
+--Oh! oui, et beaucoup! murmura-t-elle.
+
+--Depuis que vous avez reçu une lettre de lui, ou auparavant?
+
+--Auparavant et depuis.
+
+--Lui est-il arrivé quelque accident?
+
+--Aucun, Dieu merci!
+
+--Tant mieux, car c'est une noble et vigoureuse nature; un de ces hommes
+comme nous n'en aurons jamais assez dans notre pauvre royaume de Naples.
+Vous avez donc un autre sujet de chagrin?
+
+Luisa ne répondit point, mais ses yeux se mouillèrent.
+
+--Vous n'avez point à vous plaindre de San-Felice, je présume? demanda
+Cirillo.
+
+--Oh! s'écria Luisa en joignant les mains, c'est l'ange de la paternelle
+bonté.
+
+--Je comprends, il part et vous restez.
+
+--Il part, et je le suis.
+
+Cirillo regarda la jeune femme d'un oeil étonné qui, peu à peu, se
+mouilla de larmes.
+
+--Et vous, lui dit-il, quel ange êtes-vous? Je n'en connais pas au ciel
+un seul dont vous ne soyez digne de porter le nom, et qui soit digne de
+porter le vôtre.
+
+--Vous voyez bien que je ne suis pas un ange, puisque je pleure; les
+anges ne pleurent pas pour faire leur devoir.
+
+--Faites-le, et pleurez en le faisant, vous n'en aurez que plus de
+mérite; faites-le, et, moi, je ferai le mien en lui disant combien vous
+l'aimez, combien vous avez souffert. Allez! et, de temps en temps, dans
+vos prières, dites un mot de moi: ce sont les voix comme la vôtre qui
+ont l'oreille du Seigneur.
+
+Cirillo voulut lui baiser les mains; mais Luisa lui jeta ses bras au
+cou.
+
+--Oh! embrassez-moi comme un père embrasse sa fille, lui dit-elle.
+
+Et, comme l'illustre docteur l'embrassait avec un respect mêlé
+d'admiration:
+
+--Oh! vous le lui direz! vous le lui direz! n'est-ce pas? murmura-t-elle
+tout bas à son oreille.
+
+Cirillo lui serra la main en signe de promesse.
+
+San-Felice entra et trouva Luisa dans les bras de son ami.
+
+--Eh bien, lui dit-il en riant, c'est donc en les embrassant que vous
+donnez des consultations à vos malades, docteur?
+
+--Non; mais c'est en les embrassant que je prends congé de ceux que
+j'aime, de ceux que j'estime, de ceux que je vénère. Ah! chevalier,
+chevalier, vous êtes un homme heureux!
+
+--Il est si digne de l'être, dit Luisa tendant la main à son mari.
+
+--Ce n'est pas toujours une raison, dit Cirillo. Et maintenant, au
+revoir, chevalier, car j'espère que nous nous reverrons. Allez! et
+servez votre prince. Moi, je reste et vais tâcher de servir mon pays.
+
+Puis, réunissant la main du mari et celle de la femme dans la sienne:
+
+--Je voudrais être saint Janvier, leur dit-il, non pas pour faire un
+miracle deux fois par an, ce qui est bien joli cependant dans notre
+époque où les miracles sont rares, mais pour vous bénir comme vous
+méritez de l'être. Adieu!
+
+Et il s'élança hors de la maison.
+
+San-Felice le suivit jusqu'au perron, lui fit encore un signe d'adieu de
+la main; puis, revenant à sa femme:
+
+--A dix heures, lui dit-il, la voiture du prince vient nous prendre ici.
+
+--A dix heures, je serai prête, répondit Luisa.
+
+Elle l'était, en effet. Après avoir dit adieu à la chambre bien-aimée,
+après avoir pris congé de tous les objets qu'elle renfermait, après
+avoir coupé une boucle de ses beaux cheveux blonds, après avoir noué
+avec eux, aux pieds du crucifix, un billet sur lequel elle avait écrit
+ces quatre mots: «Mon frère, je t'aime!» elle prit le bras de son mari,
+et, éplorée comme la Madeleine, mais pure comme la Vierge, elle monta
+avec lui dans la voiture du prince.
+
+Michele monta sur le siége.
+
+Nina, les lèvres frémissantes de joie, baisa la main de sa maîtresse.
+
+Puis la portière se referma et la voiture partit.
+
+Nous avons dit le temps qu'il faisait. Le vent, la grêle et la pluie
+battaient les vitres de la voiture, et le golfe que, malgré l'obscurité,
+l'on apercevait dans toute son étendue, n'était qu'une nappe d'écume
+boursouflée par les vagues. San-Felice jeta un regard d'effroi sur cette
+mer furieuse, que Luisa, battue d'une tempête bien autrement violente,
+ne voyait même pas. L'idée du danger auquel il allait exposer la seule
+créature qu'il aimât au monde, l'épouvanta. Il tourna les yeux vers
+Luisa. Elle était pâle et immobile dans l'angle de la voiture. Ses yeux
+étaient fermés, et, ne croyant pas être vue dans l'obscurité, elle
+laissait couler des larmes sur ses joues. Alors, pour la première fois,
+l'idée vint au chevalier que sa femme lui faisait quelque grand
+sacrifice qu'il ignorait. Il prit sa main et la porta à ses lèvres.
+Luisa rouvrit les yeux, et, souriant à son mari à travers les larmes:
+
+--Que vous êtes bon, mon ami, lui dit-elle, et que je vous aime!
+
+Le chevalier passa un bras autour de son cou, appuya la tête de Luisa
+contre sa poitrine, et, relevant le capuchon de la mante de satin qui
+les couvrait, il baisa ses cheveux d'une lèvre frémissante et plus que
+paternelle cette fois.
+
+Luisa ne put retenir un gémissement.
+
+Le chevalier fit semblant de ne pas l'entendre.
+
+On arriva à la descente de la Vittoria.
+
+Une barque, montée de six rameurs, attendait, se maintenant à
+grand'peine contre les vagues qui la poussaient vers la plage.
+
+A peine les rameurs eurent-ils vu la voiture s'arrêter, que, comprenant
+que ceux qu'ils attendaient étaient dedans, ils crièrent:
+
+--Faites vite! la mer est mauvaise; à peine sommes-nous maîtres de la
+barque.
+
+Et, en effet, San-Felice n'eut qu'à jeter un coup d'oeil sur
+l'embarcation pour voir qu'elle et ceux qui la montaient étaient en
+danger de perdition.
+
+Le chevalier dit un mot tout bas au cocher, un mot tout bas à Michele,
+prit Luisa par le bras et descendit avec elle jusqu'à la plage.
+
+Avant qu'ils fussent arrivés au bord de la mer, une vague, en se brisant
+sur le sable, les avait couverts d'écume.
+
+Luisa jeta un cri.
+
+Le chevalier la prit entre ses bras et la pressa contre son coeur.
+
+Puis, appelant Michele d'un signe:
+
+--Attends, dit-il à Luisa; je descends dans la barque, et, une fois
+descendu, Michele et moi, nous t'aiderons à descendre à ton tour.
+
+Luisa en était à ce point de la douleur qui précède le complet
+anéantissement des forces et qui laisse à peine à la volonté la faculté
+de s'exprimer. Elle passa donc, presque sans s'en apercevoir, des bras
+du chevalier dans ceux de son frère de lait.
+
+Le chevalier s'approcha résolument de la barque, et, au moment où, à
+l'aide d'une gaffe, deux hommes la maintenaient, sinon immobile, du
+moins proche du rivage, il sauta dans l'embarcation en criant:
+
+--Au large!
+
+--Et la petite dame? demanda le patron.
+
+--Elle reste, dit San-Felice.
+
+--Le fait est, répliqua le patron, que ce n'est pas là un temps à
+embarquer des femmes. Nagez, mes garçons! nagez d'ensemble, et vivement!
+
+En une seconde, la barque fut à dix brasses du rivage.
+
+Tout cela s'était passé si rapidement, que Luisa n'avait pas eu le temps
+de deviner la résolution de son mari, et, par conséquent, de la
+combattre.
+
+En voyant la barque s'éloigner, elle jeta un cri:
+
+--Et moi! et moi! dit-elle en essayant de s'arracher des bras de Michele
+pour suivre son mari, et moi! vous m'abandonnez donc?
+
+--Que dirait ton père, à qui j'ai promis de veiller sur toi, en me
+voyant t'exposer à un pareil danger? répondit San-Felice en haussant la
+voix.
+
+--Mais je ne puis rester à Naples! cria Luisa en se tordant les bras; je
+veux partir, je veux vous suivre! A moi, Luciano! si je reste, je suis
+perdue!
+
+Le chevalier était déjà loin; une rafale de vent apporta ces mots:
+
+--Michele, je te la confie!
+
+--Non, non, cria Luisa désespérée; à personne qu'à toi, Luciano! Tu ne
+sais donc pas! je l'aime!
+
+Et, en jetant au chevalier ces derniers mots, dans lesquels Luisa avait
+mis tout ce qui lui restait de force, son âme sembla l'abandonner.
+
+Elle s'évanouit.
+
+--Luisa! Luisa! fit Michele en essayant vainement de rappeler sa soeur
+de lait à la vie.
+
+--_Anankè_! murmura une voix derrière Michele.
+
+Le lazzarone se retourna.
+
+Une femme était debout derrière eux, et, à la lueur d'un éclair, il
+reconnut l'Albanaise Nanno, qui, voyant le chevalier parti pour la
+Sicile et Luisa rester à Naples, prononçait en grec le mot mystérieux et
+terrible que nous avons donné pour titre à ce chapitre: FATALITÉ.
+
+Au même moment, la barque qui emportait le chevalier disparaissait
+derrière la sombre et massive construction du château de l'Oeuf.
+
+
+
+
+ LXXVIII
+
+ JUSTICE DE DIEU.
+
+
+Le 22 décembre au matin, c'est-à-dire le lendemain du jour et de la nuit
+où s'étaient accomplis les événements que nous venons de raconter, des
+groupes nombreux stationnaient dès le point du jour devant des affiches
+aux armes royales apposées pendant la nuit sur les murailles de Naples.
+
+Ces affiches renfermaient un édit déclarant que le prince de Pignatelli
+était nommé vicaire du royaume, et Mack lieutenant général.
+
+Le roi promettait de revenir de la Sicile avec de puissants secours.
+
+La vérité terrible était donc enfin révélée aux Napolitains. Toujours
+lâche, le roi abandonnait son peuple, comme il avait abandonné son
+armée. Seulement, cette fois, en fuyant, il dépouillait la capitale de
+tous les chefs-d'oeuvre recueillis depuis un siècle, et de tout l'argent
+qu'il avait trouvé dans les caisses.
+
+Alors, ce peuple désespéré courut au port. Les vaisseaux de la flotte
+anglaise, retenus par le vent contraire, ne pouvaient sortir de la rade.
+A la bannière flottant à son mât, on reconnaissait celui qui portait le
+roi: c'était, comme nous l'avons dit, le _Van-Guard_.
+
+En effet, vers les quatre heures du matin, ainsi que l'avait prévu le
+comte de Thurn, le vent étant un peu tombé, la mer avait calmi; et,
+après avoir passé la nuit dans la maison de l'inspecteur du port, sans
+pouvoir se réchauffer, les fugitifs s'étaient remis en mer et à
+grand'peine avaient abordé le vaisseau de l'amiral.
+
+Les jeunes princesses avaient eu faim et avaient soupé avec des anchois
+salés, du pain dur et de l'eau. La princesse Antonia, la plus jeune des
+filles de la reine, raconte ce fait et décrit ses angoisses et celles de
+ses augustes parents pendant cette terrible nuit.
+
+Quoique la mer fût encore horriblement houleuse et le port mal garanti,
+l'archevêque de Naples, les barons, les magistrats et les élus du peuple
+montèrent dans des barques, et, à force d'argent, ayant décidé les plus
+braves patrons à les conduire, allèrent supplier le roi de revenir à
+Naples, promettant de sacrifier à la défense de la ville jusqu'à la
+dernière goutte de leur sang.
+
+Mais le roi ne consentit à recevoir que le seul archevêque, monseigneur
+Capece Zurlo, lequel, malgré ses prières, ne put en tirer que ces
+paroles:
+
+--Je me fie à la mer, parce que la terre m'a trahi.
+
+Au milieu de ces barques, il y en avait une qui conduisait un homme
+seul. Cet homme, vêtu de noir, tenait son front abaissé dans ses mains,
+et, de temps en temps, relevait sa tête pâle pour regarder d'un oeil
+hagard si l'on approchait du vaisseau qui servait d'asile au roi.
+
+Le vaisseau, comme nous l'avons dit, était entouré de barques; mais,
+devant cette barque isolée et cet homme seul, les barques s'écartèrent.
+
+Il était facile de voir que c'était par répugnance et non par respect.
+
+La barque et l'homme arrivèrent au pied de l'échelle; mais là se tenait
+un soldat de marine anglais, dont la consigne était de ne laisser monter
+personne à bord.
+
+L'homme insista pour qu'on lui accordât, à lui, la faveur refusée à
+tous. Son insistance amena un officier de marine.
+
+--Monsieur, cria celui à qui l'on refusait l'entrée du vaisseau, ayez la
+bonté de dire à ma reine que c'est le marquis Vanni qui sollicite
+l'honneur d'être reçu par elle pendant quelques instants.
+
+Un murmure s'éleva de toutes les barques.
+
+Si le roi et la reine, qui refusaient de recevoir les magistrats, les
+barons et les élus du peuple, recevaient Vanni, c'était une insulte
+faite à tous.
+
+L'officier avait transmis la demande à Nelson. Nelson, qui connaissait
+le procureur fiscal, de nom, du moins, et qui savait les odieux services
+rendus à la royauté par ce magistrat, l'avait transmise à la reine.
+
+L'officier reparut au haut de l'échelle, et, en anglais:
+
+--La reine est malade, dit-il, et ne peut recevoir personne.
+
+Vanni, ne comprenant pas l'anglais ou feignant de ne pas le comprendre,
+continuait à se cramponner à l'échelle, d'où le factionnaire le
+repoussait sans cesse.
+
+Un autre officier vint, qui lui notifia le refus en mauvais italien.
+
+--Alors, demandez au roi, cria Vanni. Il est impossible que le roi, que
+j'ai si fidèlement servi, repousse la requête que j'ai à lui présenter.
+
+Les deux officiers se consultaient sur ce qu'il y avait à faire,
+lorsque, en ce moment même, le roi parut sur le pont, reconduisant
+l'archevêque.
+
+--Sire! sire! cria Vanni en apercevant le roi, c'est moi! c'est votre
+fidèle serviteur!
+
+Le roi, sans répondre à Vanni, baisa la main de l'archevêque.
+
+L'archevêque descendit l'escalier, et, arrivé à Vanni, s'effaça le plus
+qu'il put pour ne point le toucher, même de ses vêtements.
+
+Ce mouvement de répulsion, fort peu chrétien, du reste, fut remarqué des
+barques, où il souleva un murmure d'approbation.
+
+Le roi saisit cette démonstration au passage et résolut d'en tirer
+profit.
+
+C'était une lâcheté de plus; mais Ferdinand, à cet endroit, avait cessé
+de calculer.
+
+--Sire, répéta Vanni, la tête découverte et les bras étendus vers le
+roi, c'est moi!
+
+--Qui, vous? demanda le roi avec ce nasillement qui, dans ses
+goguenarderies, lui donnait tant de ressemblance avec Polichinelle.
+
+--Moi, le marquis Vanni.
+
+--Je ne vous connais pas, dit le roi.
+
+--Sire, s'écria Vanni, vous ne reconnaissez pas votre procureur fiscal,
+le rapporteur de la junte d'État?
+
+--Ah! oui, dit le roi, c'est vous qui disiez que la tranquillité ne
+serait rétablie dans le royaume que lorsqu'on aurait arrêté tous les
+nobles, tous les barons, tous les magistrats, tous les jacobins, enfin;
+c'est vous qui demandiez la tête de trente-deux personnes et qui vouliez
+donner la torture à Medici, à Canzano, à Teodoro Montecelli.
+
+La sueur coulait du front de Vanni.
+
+--Sire! murmura-t-il.
+
+--Oui, répondit le roi, je vous connais, mais de nom seulement; je n'ai
+jamais eu affaire à vous, ou plutôt vous n'avez jamais eu affaire à moi.
+Vous ai-je jamais personnellement donné un seul ordre?
+
+--Non, sire, c'est vrai, dit Vanni en secouant la tête. Tout ce que j'ai
+fait, je l'ai fait par le commandement de la reine.
+
+--Eh bien, alors, dit le roi, si vous avez quelque chose à demander,
+demandez-le à la reine et non à moi.
+
+--Sire, je me suis, en effet, adressé à la reine.
+
+--Bon! dit le roi, qui voyait combien son refus était approuvé par tous
+les assistants et qui, reconquérant un peu de sa popularité par l'acte
+d'ingratitude qu'il faisait, au lieu d'abréger la conversation,
+cherchait à la prolonger; eh bien?
+
+--La reine a refusé de me recevoir, sire.
+
+--C'est désagréable pour vous, mon pauvre marquis; mais, comme je
+n'approuvais pas la reine quand elle vous recevait, je ne puis la
+désapprouver quand elle ne vous reçoit pas.
+
+--Sire! s'écria Vanni avec l'accent d'un naufragé qui sent glisser entre
+ses bras l'épave à laquelle il s'était cramponné, et sur laquelle il
+fondait son salut; sire! vous savez bien qu'après les soins que j'ai
+rendus à votre gouvernement, je ne puis rester à Naples... Me refuser
+l'asile que je vous demande sur un des bâtiments de la flotte anglaise,
+c'est me condamner à mort: les jacobins me pendront!
+
+--Et avouez, dit le roi, que vous l'aurez bien mérité!
+
+--Oh! sire! sire! il manquait à mon malheur l'abandon de Votre Majesté!
+
+--Ma Majesté, mon cher marquis, n'est pas plus puissante ici qu'à
+Naples. La vraie Majesté, vous le savez bien, c'est la reine. C'est la
+reine qui règne. Moi, je chasse et je m'amuse,--pas dans ce moment-ci,
+je vous prie de le croire; c'est la reine qui a fait venir M. Mack et
+qui l'a nommé général en chef; c'est la reine qui fait la guerre; c'est
+la reine qui veut aller en Sicile. Chacun sait que, moi, je voulais
+rester à Naples. Arrangez-vous avec la reine; mais je ne puis m'occuper
+de vous.
+
+Vanni prit, d'un geste désespéré, sa tête entre ses mains.
+
+--Ah! si fait, dit le roi, je puis vous donner un conseil...
+
+Vanni releva le front, un rayon d'espoir passa sur son visage livide.
+
+--Je puis, continua le roi, vous donner le conseil d'aller à bord de _la
+Minerve_, où est embarqué le duc de Calabre et sa maison, demander
+passage à l'amiral Caracciolo. Mais, quant à moi, bonjour, cher marquis!
+bon voyage!
+
+Et le roi accompagna ce souhait d'un bruit grotesque qu'il faisait avec
+la bouche et qui imitait, à s'y méprendre, celui que fait le diable dont
+parle Dante et qui se servait de sa queue au lieu de trompette.
+
+Quelques rires éclatèrent, malgré la gravité de la situation; quelques
+cris de «Vive le roi!» se firent entendre; mais ce qui fut unanime, ce
+fut le concert de huées et de sifflets qui accompagna le départ de
+Vanni.
+
+Si peu de chance qu'il y eût dans ce conseil donné par le roi, c'était
+un dernier espoir. Vanni s'y cramponna et donna l'ordre de ramer vers la
+frégate _la Minerve_, qui se balançait gracieusement à l'écart de le
+flotte anglaise, portant à son grand mât le pavillon indiquant qu'elle
+avait à bord le prince royal.
+
+Trois hommes montés sur la dunette suivaient, avec des longues-vues, la
+scène que nous venons de raconter. C'étaient le prince royal, l'amiral
+Caracciolo et le chevalier San-Felice, dont la lunette, nous devons le
+dire, se tournait plus souvent du côté de Mergellina, où s'élevait la
+maison du Palmier, que du côté de Sorrente, dans la direction de
+laquelle était ancré le _Van-Guard_.
+
+Le prince royal vit cette barque qui, à force de rames, se dirigeait
+vers _la Minerve_, et, comme il avait vu l'homme qui la montait parler
+longtemps au roi, il fixa avec une attention toute particulière sa
+lunette sur cet homme.
+
+Tout à coup, le reconnaissant:
+
+--C'est le marquis Vanni, le procureur fiscal! s'écria-t-il.
+
+--Que vient faire à mon bord ce misérable? demanda Caracciolo en
+fronçant le sourcil.
+
+Puis, se rappelant tout à coup que Vanni était l'homme de la reine:
+
+--Pardon, Altesse, dit-il en riant, vous savez que les marins et les
+juges ne portent pas le même uniforme; peut-être un préjugé me rend-il
+injuste.
+
+--Il ne s'agit point ici de préjugé, mon cher amiral, répondit le prince
+François: il s'agit de conscience. Je comprends tout. Vanni a peur de
+rester à Naples, Vanni veut fuir avec nous. Il a été demander au roi de
+le recevoir sur le _Van-Guard_: le roi ayant refusé, le malheureux vient
+à nous.
+
+--Et quel est l'avis de Votre Altesse à l'endroit de cet homme? demanda
+Caracciolo.
+
+--S'il vient avec un ordre écrit de mon père, mon cher amiral, comme
+nous devons obéissance à mon père, recevons-le; mais, s'il n'est point
+porteur d'un ordre écrit bien en règle, vous êtes maître suprême à votre
+bord, amiral, vous ferez ce que vous voudrez. Viens, San-Felice.
+
+Et le prince descendit dans la cabine de l'amiral, que celui-ci lui
+avait cédée, entraînant derrière lui son secrétaire.
+
+La barque s'approchait. L'amiral fit descendre un matelot sur le dernier
+degré de l'escalier, au haut duquel il se tint les bras croisés.
+
+--Ohé! de la barque! cria le matelot, qui vive?
+
+--Ami, répondit Vanni.
+
+L'amiral sourit dédaigneusement.
+
+--Au large! dit le matelot. Parlez à l'amiral.
+
+Les rameurs, qui savaient à quoi s'en tenir sur Caracciolo à l'endroit
+de la discipline, se tinrent au large.
+
+--Que voulez-vous? demanda l'amiral de sa voix rude et brève.
+
+--Je suis...
+
+L'amiral l'interrompit.
+
+--Inutile de me dire qui vous êtes, monsieur: comme tout Naples, je le
+sais. Je vous demande, non pas qui vous êtes, mais ce que vous voulez.
+
+--Excellence, Sa Majesté le roi, n'ayant point de place à bord du
+_Van-Guard_ pour m'emmener en Sicile, me renvoie à Votre Excellence en
+la priant...
+
+--Le roi ne prie pas, monsieur, il ordonne: où est l'ordre?
+
+--Où est l'ordre?
+
+--Oui, je vous demande où il est; sans doute, en vous envoyant à moi, il
+vous a donné un ordre; car le roi doit bien savoir que, sans un ordre de
+lui, je ne recevrais pas à mon bord un misérable tel que vous.
+
+--Je n'ai pas d'ordre, dit Vanni consterné.
+
+--Alors, au large!
+
+--Excellence!...
+
+--Au large! répéta l'amiral.
+
+Puis, s'adressant au matelot:
+
+--Et, quand vous aurez crié une troisième fois: «Au large!» si cet homme
+ne s'éloigne pas, feu dessus!
+
+--Au large! cria le matelot.
+
+La barque s'éloigna.
+
+Tout espoir était perdu. Vanni rentra chez lui. Sa femme et ses enfants
+ne s'attendaient point à le revoir. Ces demandeurs de têtes ont des
+femmes et des enfants comme les autres hommes; ils ont même quelquefois,
+assure-t-on, des coeurs d'époux et des entrailles de père... Femme et
+enfants accoururent à lui, tout étonnés de son retour:
+
+Vanni s'efforça de leur sourire, leur annonça qu'il partait avec le roi;
+mais, comme le départ n'aurait probablement lieu que dans la nuit, à
+cause du vent contraire, il était venu chercher des papiers importants
+que, dans son empressement à quitter Naples, il n'avait pas eu le temps
+de réunir.
+
+C'était ce soin, auquel il allait se livrer, disait-il, qui le ramenait.
+
+Vanni embrassa sa femme et ses enfants, entra dans son cabinet et s'y
+renferma.
+
+Il venait de prendre une résolution terrible: celle de se tuer.
+
+Il se promena quelque temps, passant de son cabinet dans sa chambre à
+coucher, qui communiquaient l'une avec l'autre, flottant entre les
+différents genres de mort qu'il se trouvait avoir sous la main, la
+corde, le pistolet, le rasoir.
+
+Enfin, il s'arrêta au rasoir.
+
+Il s'assit devant son bureau, plaça en face de lui une petite glace,
+puis, à côté de la petite glace, son rasoir.
+
+Après quoi, trempant dans l'encre cette plume qui tant de fois avait
+demandé la mort d'autrui, il rédigea en ces termes son propre arrêt de
+mort:
+
+«L'ingratitude dont je suis victime, l'approche d'un ennemi terrible,
+l'absence d'asile, m'ont déterminé à m'enlever la vie, qui, désormais,
+est pour moi un fardeau.
+
+«Que l'on n'accuse personne de ma mort et qu'elle serve d'exemple aux
+inquisiteurs d'État.»
+
+Au bout de deux heures, la femme de Vanni, inquiète de ne point voir se
+rouvrir la chambre de son mari, inquiète surtout de n'entendre aucun
+bruit dans cette chambre, quoique plusieurs fois elle eût écouté, frappa
+à la porte.
+
+Personne ne lui répondit.
+
+Elle appela: même silence.
+
+On essaya de pénétrer par la porte de la chambre à coucher: elle était
+fermée, comme celle du cabinet.
+
+Un domestique offrit alors de casser un carreau et d'entrer par la
+fenêtre.
+
+On n'avait que ce moyen ou celui de faire ouvrir la porte par un
+serrurier.
+
+On redoutait un malheur: la préférence fut donnée au moyen proposé par
+le domestique.
+
+Le carreau fut cassé, la fenêtre ouverte: le domestique entra.
+
+Il jeta un cri et recula jusqu'à la fenêtre.
+
+Vanni était renversé sur un bras de son fauteuil, en arrière, la gorge
+ouverte. Il s'était tranché la carotide avec son rasoir, tombé près de
+lui.
+
+Le sang avait jailli sur ce bureau où tant de fois le sang avait été
+demandé; le miroir devant lequel Vanni s'était ouvert l'artère en était
+rouge; la lettre où il donnait la cause de son suicide en était
+souillée.
+
+Il était mort presque instantanément, sans se débattre, sans souffrir.
+
+Dieu, qui avait été sévère envers lui au point de ne lui laisser que la
+tombe pour refuge, avait du moins été miséricordieux pour son agonie.
+
+«Du sang des Gracques, a dit Mirabeau, naquit Marius.» Du sang de Vanni
+naquit Speciale.
+
+Il eût peut-être été mieux, pour l'unité de notre livre, de ne faire de
+Vanni et de Speciale qu'un seul homme; mais l'inexorable histoire est
+là, qui nous force à constater que Naples a fourni à son roi deux
+Fouquier-Tinville, quand la France n'en avait donné qu'un à la
+Révolution.
+
+L'exemple qui aurait dû survivre à Vanni fut perdu. Il manque parfois de
+bourreaux pour exécuter les arrêts, jamais de juges pour les rendre.
+
+Le lendemain, vers trois heures de l'après-midi, le temps s'étant
+éclairci et le vent étant devenu favorable, les vaisseaux anglais, ayant
+appareillé, s'éloignèrent et disparurent à l'horizon.
+
+
+
+
+ LXXIX
+
+ LA TRÊVE.
+
+
+Le départ du roi, auquel on s'attendait cependant depuis deux jours,
+laissa Naples dans la stupeur. Le peuple, pressé sur les quais, et qui
+avait toujours espéré, tant qu'il avait vu les vaisseaux anglais à
+l'ancre, que le roi changerait d'avis et se laisserait toucher par ses
+prières et ses promesses de dévouement, resta jusqu'à ce que le dernier
+bâtiment se fût confondu avec l'horizon grisâtre, et, une fois le
+dernier bâtiment disparu, s'écoula triste et silencieux. On en était
+encore à la période de prostration.
+
+Le soir, une voix étrange courut par les rues de Naples. Nous nous
+servons de la forme napolitaine, qui exprime à merveille notre pensée.
+Ceux qui se rencontraient se disaient les uns aux autres: «Le feu!» et
+personne ne savait où était ce feu ni ce qui le causait.
+
+Le peuple se rassembla de nouveau sur le rivage. Une épaisse fumée,
+partant du milieu du golfe, montait au ciel, inclinée de l'ouest vers
+l'est.
+
+C'était la flotte napolitaine qui brûlait par l'ordre de Nelson et par
+les soins du marquis de Nezza.
+
+C'était un beau spectacle; mais il coûtait cher!
+
+On livrait aux flammes cent vingt barques canonnières.
+
+Ces cent vingt barques brûlées en un seul et immense bûcher, on vit sur
+un autre point du golfe,--où, à quelque distance les uns des autres,
+étaient à l'ancre deux vaisseaux et trois frégates,--on vit tout à coup
+un rayon de flamme courir d'un bâtiment à l'autre, puis les cinq
+bâtiments prendre feu à la fois, et cette flamme, qui d'abord avait
+glissé à la surface de la mer, s'étendre le long des flancs des
+vaisseaux, et, dessinant leurs formes, monter le long des mâts, suivre
+les vergues, les câbles goudronnés, les hunes, s'élancer enfin jusqu'au
+sommet des mâts, où flottaient les flammes de guerre, puis, après
+quelques instants de cette fantastique illumination, les vaisseaux
+tomber en cendre, s'éteindre et disparaître engloutis dans les flots.
+
+C'était le résultat de quinze ans de travaux, c'étaient des sommes
+immenses qui venaient d'être anéanties en une soirée, et cela, sans
+aucun but, sans aucun résultat. Le peuple rentra dans la ville comme en
+un jour de fête, après un feu d'artifice; seulement, le feu d'artifice
+avait coûté cent vingt millions!
+
+La nuit fut sombre et silencieuse; mais c'était un de ces silences qui
+précèdent les irruptions du volcan. Le lendemain, au point du jour, le
+peuple se répandit dans les rues, bruyant, menaçant, tumultueux.
+
+Les bruits les plus étranges couraient. On racontait qu'avant de partir
+la reine avait dit à Pignatelli:
+
+--Incendiez Naples s'il le faut. Il n'y a de bon à Naples que le peuple.
+Sauvez le peuple et anéantissez le reste.
+
+On s'arrêtait devant des affiches sur lesquelles était inscrite cette
+recommandation:
+
+«Aussitôt que les Français mettront le pied sur le sol napolitain,
+toutes les communes devront s'insurger en masse, et le massacre
+commencera.
+
+ »Pour le roi:
+
+ »PIGNATELLI, _vicaire général_.»
+
+Au reste, pendant la nuit du 23 au 24 décembre, c'est-à-dire pendant la
+nuit qui avait suivi le départ du roi, les représentants de _la ville_
+s'étaient réunis pour pourvoir à la sûreté de Naples.
+
+On appelait _la ville_ ce que, de nos jours, on appellerait la
+municipalité, c'est-à-dire sept personnes élues par les _sedili_.
+
+Les _sedili_ étaient les titulaires de priviléges qui remontaient à plus
+de huit cents ans.
+
+Lorsque Naples était encore ville et république grecque, elle avait,
+comme Athènes, des portiques où se réunissaient, pour causer des
+affaires publiques, les riches, les nobles, les militaires.
+
+Ces portiques étaient son agora.
+
+Sous ces portiques, il y avait des siéges circulaires appelés _sedili_.
+
+Le peuple et la bourgeoisie n'étaient point exclus de ces portiques;
+mais, par humilité, ils s'en excluaient eux-mêmes, et les laissaient à
+l'aristocratie, qui, comme nous l'avons dit, y délibérait sur les
+affaires de l'État.
+
+Il y eut d'abord quatre sedili, autant que Naples avait de quartiers,
+puis six, puis dix, puis vingt.
+
+Ces sedili, enfin, s'élevèrent jusqu'à vingt-neuf; mais, s'étant
+confondus les uns avec les autres, ils furent réduits définitivement à
+cinq, qui prirent les noms des localités où ils se trouvaient,
+c'est-à-dire de Capuana, de Montagna, de Nido, de Porto et de
+Porta-Nuova.
+
+Les sedili acquirent une telle importance, que Charles d'Anjou les
+reconnut comme des puissances dans le gouvernement. Il leur accorda le
+privilége de représenter la capitale et le royaume, de nommer parmi eux
+les membres du conseil municipal de Naples, d'administrer les revenus de
+la ville, de concéder le droit de citoyen aux étrangers et d'être juges
+dans certaines causes.
+
+Peu à peu, un peuple et une bourgeoisie se formèrent. Ce peuple et cette
+bourgeoisie, en voyant les nobles, les riches et les militaires seuls
+administrateurs des affaires de tous, demandèrent à leur tour un
+_seggio_ ou _sedile_, qui leur fut accordé, et l'on nomma le sedile du
+peuple.
+
+Sauf la noblesse, ce sedile eut les mêmes priviléges que les cinq
+autres.
+
+La municipalité de Naples se forma alors d'un syndic et de six élus, un
+par sedile. Vingt-neuf membres choisis dans les mêmes réunions, et
+rappelait les vingt-neuf sedili qui, un instant, avaient existé dans la
+ville, leur furent adjoints.
+
+Ce furent donc, le roi parti, le syndic, ces dix élus et ces vingt-neuf
+adjoints formant la cité, qui se réunirent et qui prirent, comme
+première mesure, la résolution de former une garde nationale et d'élire
+quatorze députés ayant mission de prendre la défense et les intérêts de
+Naples, dans les événements encore inconnus, mais, à coup sur, graves,
+qui se préparaient.
+
+Que nos lecteurs excusent la longueur de nos explications: nous les
+croyons nécessaires à l'intelligence des faits qui nous restent à
+raconter, et sur lesquels l'ignorance de la constitution civile de
+Naples et des droits et des priviléges des Napolitains jetterait une
+certaine obscurité, puisque l'on assisterait à cette grande lutte de la
+royauté et du peuple, sans connaître, nous ne dirons pas les forces,
+mais les droits de chacun d'eux.
+
+Donc, le 24 décembre, c'est-à-dire le lendemain du départ du roi, tandis
+qu'ils étaient occupés de l'élection de leurs quatorze députés, _la
+ville_ et la magistrature allèrent présenter leurs hommages à M. le
+vicaire général prince Pignatelli.
+
+Le prince Pignatelli, homme médiocre dans toute la force du terme, fort
+au-dessous de la situation que les événements lui faisaient, et, comme
+toujours, d'autant plus orgueilleux, qu'il était plus inférieur à sa
+position,--le prince Pignatelli les reçut avec une telle insolence, que
+la députation se demanda si les prétendues instructions que l'on disait
+laissées par la reine n'étaient pas réelles, et si la reine n'avait
+point lancé, en effet, l'acte fatal qui faisait trembler les
+Napolitains.
+
+Sur ces entrefaites, les quatorze députés, ou plutôt représentants, que
+la ville devait élire, avaient été élus. Ils résolurent, comme premier
+acte constatant leur nomination et leur existence, malgré le médiocre
+succès de la première ambassade, d'en envoyer une seconde au prince
+Pignatelli, ambassade qui serait particulièrement chargée de lui
+démontrer l'utilité de la garde nationale, que la ville venait de
+décréter.
+
+Mais le prince Pignatelli fut encore plus rogue et plus brutal cette
+fois que la première, répondant aux députés qui lui étaient adressés que
+c'était à lui, et non pas à eux, que la sécurité de la ville avait été
+confiée, et qu'il rendrait compte de cette sécurité à qui de droit.
+
+Il arriva ce qui, d'habitude, arrive dans les circonstances où les
+pouvoirs populaires commencent, en vertu de leurs droits, à exercer
+leurs fonctions. La ville, à laquelle il fut rendu compte de la réponse
+insolente du vicaire général, ne se laissa aucunement intimider par
+cette réponse. Elle nomma de nouveaux députés qui, une troisième fois,
+se présentèrent devant le prince, et qui, voyant qu'il leur parlait plus
+grossièrement encore cette troisième fois que les deux premières, se
+contentèrent de lui répondre:
+
+--Très bien! Agissez de votre côté, nous agirons du nôtre, et nous
+verrons en faveur de qui le peuple décidera.
+
+Après quoi, ils se retirèrent.
+
+On en était à Naples à peu près où en avait été la France après le
+serment du Jeu-de-Paume; seulement, la situation était plus nette pour
+les Napolitains, le roi et la reine n'étant plus là.
+
+Deux jours après, la ville reçut l'autorisation de former la garde
+nationale qu'elle avait décrétée.
+
+Mais, dans la manière de la former, bien plus encore que dans
+l'autorisation accordée ou refusée par le prince Pignatelli, était la
+difficulté.
+
+Le mode de formation était l'enrôlement; mais l'enrôlement n'était point
+l'organisation.
+
+La noblesse, habituée, à Naples, à occuper toutes les charges, avait la
+prétention, dans le nouveau corps qui s'organisait, d'occuper tous les
+grades ou, du moins, de ne laisser à la bourgeoisie que les grades
+inférieurs, dont elle ne se souciait pas.
+
+Enfin, après trois ou quatre jours de discussion, il fut convenu que les
+grades seraient également répartis entre les bourgeois et les nobles.
+
+Sur cette base, un bon plan fut établi, et, en moins de trois jours, les
+enrôlements montèrent à quatorze mille.
+
+Mais, à cette heure que l'on avait les hommes, il s'agissait de se
+procurer les armes. Ce fut à cet endroit que l'on rencontra, de la part
+du vicaire général, une opposition obstinée.
+
+A force de lutter, on obtint une première fois cinq cents fusils, et une
+seconde fois deux cents.
+
+Alors les patriotes, le mot circulait déjà hautement,--les patriotes
+furent invités à prêter leurs armes, les patrouilles commencèrent
+immédiatement, et la ville prit un certain air de tranquillité.
+
+Mais tout à coup, et au grand étonnement de chacun, on apprit à Naples
+qu'une trêve de deux mois, dont la première condition devait être la
+reddition de Capoue, avait été signée la veille, c'est-à-dire le 9
+janvier 1799, à la demande du général Mack, entre le prince de Migliano
+et le duc de Geno, d'un côté, pour le compte du gouvernement, représenté
+par le vicaire général, et le commissaire ordonnateur Archambal, de
+l'autre, pour l'armée républicaine.
+
+La trêve était arrivée à merveille pour tirer Championnet d'un grand
+embarras. Les ordres donnés par le roi pour le massacre des Français
+avaient été suivis à la lettre. Outre les trois grandes bandes de
+Pronio, de Mammone et de Fra-Diavolo que nous avons vues à l'oeuvre,
+chacun s'était mis en chasse des Français. Des milliers de paysans
+couvraient les routes, peuplaient les bois et la montagne, et,
+embusqués derrière les arbres, cachés derrière les rochers, couchés
+dans les plis du terrain, massacraient impitoyablement tous ceux qui
+avaient l'imprudence de rester en arrière des colonnes ou de s'éloigner
+de leurs campements. En outre, les troupes du général Naselli, de retour
+de Livourne, réunies aux restes de la colonne de Damas, s'étaient
+embarquées dans le but de descendre aux bouches du Garigliano et
+d'attaquer les Français par derrière, tandis que Mack leur présenterait
+la bataille de front.
+
+La position de Championnet, perdu avec ses deux mille soldats au milieu
+de trente mille soldats révoltés, et ayant affaire à la fois à Mack, qui
+tenait Capoue avec 15,000 hommes, à Naselli, qui en avait 8,000, à
+Damas, à qui il en restait 5,000, et à Rocca-Romana et à Maliterno,
+chacun avec son régiment de volontaires, était assurément fort grave.
+
+Le corps d'armée de Macdonald avait voulu prendre Capoue par surprise.
+En conséquence, il s'était avancé nuitamment, et il enveloppait déjà le
+fort avancé de Saint-Joseph, lorsqu'un artilleur, entendant du bruit et
+voyant des hommes se glisser dans l'obscurité, avait mis le feu à sa
+pièce et tiré au hasard, mais, en tirant au hasard, avait donné
+l'alarme.
+
+D'un autre côté, les Français avaient tenté de passer le Volturne au
+gué de Caïazzo; mais ils avaient été repoussés par Rocca-Romana et ses
+volontaires. Rocca-Romana avait fait des merveilles dans cette occasion.
+
+Championnet avait aussitôt donné l'ordre à son armée de se concentrer
+autour de Capoue, qu'il voulait prendre, avant de marcher sur Naples.
+L'armée accomplit son mouvement. Ce fut alors qu'il vit son isolement et
+comprit dans toute son étendue le danger de la situation. Il en était à
+chercher, dans quelqu'un de ces actes d'énergie qu'inspire le désespoir,
+le moyen de sortir de cette position, en intimidant l'ennemi par quelque
+coup d'éclat, lorsque, tout à coup et au moment où il s'y attendait le
+moins, il vit s'ouvrir les portes de Capoue et s'avancer au-devant de
+lui, précédés de la bannière parlementaire, quelques officiers
+supérieurs chargés de proposer l'armistice.
+
+Ces officiers supérieurs, qui ne connaissaient pas Championnet, étaient,
+comme nous l'avons dit, le prince de Migliano et le duc de Geno.
+
+L'armistice, était-il dit dans les préliminaires, avait pour objet
+d'arriver à la conclusion d'une paix solide et durable.
+
+Les conditions que les deux plénipotentiaires napolitains étaient
+autorisés à proposer étaient la reddition de Capoue et le tracé d'une
+ligne militaire, de chaque côté de laquelle les deux armées napolitaine
+et française attendraient chacune la décision de leur gouvernement.
+
+Dans la situation où était Championnet, de telles conditions étaient
+non-seulement acceptables, mais avantageuses. Cependant Championnet les
+repoussa, disant que les seules conditions qu'il pût écouter étaient
+celles qui auraient pour résultat la soumission des provinces et la
+reddition de Naples.
+
+Les plénipotentiaires n'étaient point autorisés à aller jusque-là; ils
+se retirèrent.
+
+Le lendemain, ils revinrent avec les mêmes propositions, qui, comme la
+veille, furent repoussées.
+
+Enfin, deux jours après, deux jours pendant lesquels la situation de
+l'armée française, enveloppée de tous côtés, n'avait fait qu'empirer, le
+prince de Migliano et le duc de Geno revinrent pour la troisième fois et
+déclarèrent qu'ils étaient autorisés à accorder toute condition qui ne
+serait point la reddition de Naples.
+
+Cette nouvelle concession des plénipotentiaires napolitains était si
+étrange dans la situation où se trouvait l'armée française, que
+Championnet crut à quelque embûche, tant elle était avantageuse. Il
+réunit ses généraux, prit leur avis: l'avis unanime fut d'accorder
+l'armistice.
+
+L'armistice fut donc accordé, pour trois mois, et aux conditions
+suivantes:
+
+Les Napolitains rendraient la citadelle de Capoue avec tout ce qu'elle
+contenait.
+
+Une contribution de deux millions et demi de ducats serait levée pour
+couvrir les dépenses de la guerre à laquelle l'agression du roi de
+Naples avait forcé la France.
+
+Cette somme serait payable en deux fois: moitié le 15 janvier, moitié le
+25 du même mois.
+
+Une ligne était tracée de chaque côté de laquelle se tenaient les deux
+armées.
+
+Cette trêve fut un objet d'étonnement pour tout le monde, même pour les
+Français, qui ignoraient quels motifs l'avaient fait conclure. Elle prit
+le nom de Sparanisi, du nom du village où elle fut conclue, et signée le
+10 du mois de décembre.
+
+Nous qui connaissons les motifs qui la firent conclure et qui furent
+révélés depuis, disons-les.
+
+
+
+
+ LXXX
+
+ LES TROIS PARTIS DE NAPLES AU COMMENCEMENT DE L'ANNÉE 1789.
+
+
+Notre livre--on a dû depuis longtemps s'en apercevoir--est un récit
+historique dans lequel se trouve, comme par accident, mêlé l'élément
+dramatique; mais cet élément romanesque, au lieu de diriger les
+événements et de les faire plier sous lui, se soumet entièrement à
+l'exigence des faits et ne transparaît en quelque sorte que pour relier
+les faits entre eux.
+
+Ces faits sont si curieux, les personnages qui les accomplissent si
+étranges, que, pour la première fois depuis que nous tenons une plume,
+nous nous sommes plaint de la richesse de l'histoire, qui l'emportait
+sur notre imagination. Nous ne craignons donc pas, lorsque la nécessité
+l'exige, d'abandonner pour quelques instants, nous ne disons pas le
+récit fictif,--tout est vrai dans ce livre,--mais le récit pittoresque,
+et de souder Tacite à Walter Scott. Notre seul regret, et l'on en
+comprendra l'étendue, est de ne pas posséder à la fois la plume de
+l'historien romain et celle du romancier écossais; car, avec les
+éléments qui nous étaient donnés, nous eussions écrit un chef d'oeuvre.
+
+Nous avons à faire connaître à la France une révolution qui lui est
+encore à peu près inconnue, parce qu'elle s'est accomplie dans un temps
+où sa propre révolution absorbait son attention tout entière, et
+ensuite parce qu'une partie des événements que nous racontons, par les
+soins du gouvernement qui les opprimait, était inconnue aux Napolitains
+eux-mêmes.
+
+Ceci posé, nous reprenons notre narration et nous allons consacrer
+quelques lignes à l'explication de cette trêve de Sparanisi, qui, le 10
+décembre, jour où elle fut connue, faisait l'étonnement de Naples.
+
+Nous avons dit comment la ville avait nommé des représentants, comment
+elle avait été elle-même trouver le vicaire général, comment elle lui
+avait envoyé des députés.
+
+Le résultat de ces allées et venues avait été d'établir que le prince
+Pignatelli représentait le pouvoir absolu du roi, pouvoir vieilli, mais
+encore dans toute sa puissance, et _la ville_, le pouvoir populaire,
+naissant, mais ayant déjà la conscience de droits qui ne devaient être
+reconnus que soixante ans plus tard. Ces deux pouvoirs, naturellement
+antipathiques et agressifs, avaient compris qu'ils ne pouvaient marcher
+ensemble. Cependant, le pouvoir populaire avait remporté une victoire
+sur le pouvoir royal: c'était la création de la garde nationale.
+
+Mais, à côté de ces deux partis, représentant, l'un l'absolutisme
+royal, l'autre la souveraineté populaire, il en existait un troisième
+qui était, si nous pouvons nous exprimer ainsi, le parti de
+l'intelligence.
+
+C'était le parti français, dont nous avons, dans un des premiers
+chapitres de ce livre, présenté les principaux chefs à nos lecteurs.
+
+Celui-là, connaissant l'ignorance des basses classes à Naples, la
+corruption de la noblesse, le peu de fraternité de la bourgeoisie, à
+peine née et n'ayant jamais été appelée au maniement des
+affaires,--celui-là croyait les Napolitains incapables de rien faire par
+eux-mêmes et voulait à toute force l'invasion française, sans laquelle,
+à son avis, on se consumerait en dissensions civiles et en querelles
+intestines.
+
+Il fallait donc, pour fonder un gouvernement durable à Naples,--et ce
+gouvernement, selon les hommes de ce parti, devait être une
+république,--il fallait donc, pour fonder une république, la main ferme
+et surtout loyale de Championnet.
+
+Ce parti-là seul savait fermement et clairement ce qu'il voulait.
+
+Quant au parti royaliste et au parti national, que les utopistes
+nourrissaient l'espoir de réunir en un seul, tout était trouble chez
+eux, et le roi ne savait pas plus les concessions qu'il devait faire que
+le peuple les droits qu'il devait exiger.
+
+Le programme des républicains était simple et clair: Le gouvernement du
+peuple par le peuple, c'est-à-dire par ses élus.
+
+Une des choses bizarres de notre pauvre monde, c'est que ce soient
+toujours les choses les plus claires qui ont le plus de difficulté à
+s'établir.
+
+Laissés libres d'agir par le départ du roi, les chefs du parti
+républicain s'étaient réunis, non plus au palais de la reine Jeanne,--un
+si grand mystère devenait inutile, quoique l'on dût garder encore
+certaines précautions,--mais à Portici, chez Schipani.
+
+Là, il avait été décidé que l'on ferait tout au monde pour faciliter
+l'entrée des Français à Naples, et pour fonder, à l'abri de la
+république française, la république parthénopéenne.
+
+Mais, de même que la ville avait appelé à son aide des députés, de même
+les chefs républicains avaient ouvert les portes de leurs conciliabules
+à un certain nombre d'hommes de leur parti, et, comme tout se décidait à
+la pluralité des voix, les quatre chefs, débordés,--l'emprisonnement de
+Nicolino au fort Saint-Elme et l'absence d'Hector Caraffa réduisaient le
+nombre des chefs républicains à quatre,--les quatre chefs, débordés,
+n'avaient plus été assez puissants pour conduire les délibérations et
+diriger les décisions.
+
+Il fut donc, dans le club républicain de Portici, décidé à l'unanimité
+moins quatre voix, qui étaient celles de Cirillo, de Manthonnet, de
+Schipani et de Velasco, que l'on ouvrirait des négociations avec
+Rocca-Romana, qui venait de se distinguer contre les Français dans le
+combat de Caïazzo, et Maliterno, qui venait de donner de nouvelles
+preuves de cet ardent courage qu'il avait, en 1796, montré dans le
+Tyrol.
+
+Et, en effet, des propositions leur furent faites, par lesquelles on
+offrait à chacun d'eux une haute position dans le nouveau gouvernement
+qui allait se créer à Naples, s'ils voulaient se réunir au parti
+républicain. Le parlementaire chargé de cette négociation fit chaudement
+valoir près des deux colonels les malheurs qui pouvaient rejaillir sur
+Naples de la retraite des Français, et, soit ambition, soit patriotisme,
+les deux nobles consentirent à pactiser avec les républicains.
+
+Mack et Pignatelli étaient donc les seuls hommes qui s'opposassent à la
+régénération de Naples, puisque, sans aucun doute, Mack et Pignatelli,
+c'est-à-dire le pouvoir civil et le pouvoir militaire disparus, le parti
+national, séparé de lui par des nuances seulement, se réunirait au parti
+républicain.
+
+Nous empruntons les détails suivants, que nos lecteurs ne trouveront ni
+dans Cuoco, écrivain consciencieux, mais homme de parti pris sans s'en
+douter lui-même, ni dans Colletta, écrivain partial et passionné, qui
+écrivait loin de Naples et sans autres renseignements que ses souvenirs
+de haine ou de sympathie,--nous empruntons, disons-nous, les détails
+suivants aux _Mémoires pour servir à la dernière révolution de Naples_,
+ouvrage très-rare et très-curieux, publié en France en 1803.
+
+L'auteur, Bartolomeo N***, est Napolitain, et, avec la naïveté de
+l'homme qui n'a qu'une notion confuse du bien et du mal, il raconte les
+faits en l'honneur de ses compatriotes comme ceux qui sont à leur
+déshonneur. C'est une espèce de Suétone qui écrit _ad narrandum, non ad
+probandum_.
+
+«Une entrevue eut lieu alors, dit-il, entre le prince de Maliterno et un
+des chefs du parti jacobin de Naples, que je ne nomme pas, de peur de le
+compromettre[1]. Dans cette entrevue, il fut convenu que, dans le
+courant de la nuit du 10 décembre, on assassinerait Mack au milieu de
+Capoue, que Maliterno prendrait immédiatement le commandement de
+l'armée, et enverrait devant les murs du palais royal de Naples un de
+ses officiers, qui chercherait un conjuré facile à reconnaître à son
+signalement d'abord, et ensuite à un mot d'ordre convenu. Ce conjuré,
+certain de la mort de Mack, pénétrerait sous prétexte de visite amicale
+jusqu'au prince Pignatelli, _et l'assassinerait, comme on aurait
+assassiné Mack_. Aussitôt, on s'emparerait du Château-Neuf, sur le
+commandant duquel on pouvait compter; puis on prendrait toutes les
+mesures nécessaires à un changement de gouvernement, et l'on ferait,
+avec les Français, devenus des frères, la paix la plus avantageuse qui
+serait possible.»
+
+[Note 1: Nous avons donc pu dire hardiment que ce chef du parti jacobin
+n'était ni Cirillo, ni Schipani, ni Manthonnet, ni Velasco, ni Ettore
+Caraffa, puisqu'en 1803, époque à laquelle Bartolomeo N... écrivait son
+livre, les quatre premiers étaient pendus et le dernier décapité.]
+
+L'envoyé de Capoue se trouva à l'heure dite devant le palais royal et y
+trouva les conjurés; seulement, au lieu d'avoir à leur annoncer la mort
+de Mack, il avait à leur annoncer l'arrestation de Maliterno.
+
+Mack, ayant eu quelque révélation du complot, avait, dès la veille, fait
+arrêter Maliterno; mais les patriotes de Capoue, en communication avec
+ceux de Naples, avaient soulevé le peuple en faveur de Maliterno.
+Maliterno, en conséquence, avait été relâché, mais envoyé, par le
+général Mack, à Sainte-Marie.
+
+La conspiration était éventée, et il devenait inutile, Mack vivant, de
+se débarrasser de Pignatelli.
+
+Mais Pignatelli, averti par Mack, sans aucun doute, du complot dont tous
+deux avaient failli être victimes, avait pris peur et avait envoyé le
+prince de Migliano et le duc de Geno pour conclure un armistice avec les
+Français.
+
+Et voilà pourquoi Championnet, au moment où il s'y attendait le moins et
+devait le moins s'y attendre, avait vu s'ouvrir les portes de Capoue et
+venir à lui les deux envoyés du vicaire général.
+
+Maintenant, une courte explication à l'endroit des mots que nous avons
+soulignés tout à l'heure et qui ont rapport à l'assassinat de Mack et à
+celui de Pignatelli.
+
+Ce serait un grand tort aux moralistes français, et ce serait surtout le
+tort d'hommes qui ne connaîtraient pas l'Italie méridionale, d'examiner
+l'assassinat à Naples et dans les provinces napolitaines au point de vue
+où nous l'examinons en France. Naples, et même la haute Italie, ont des
+noms différents pour désigner l'assassinat, selon qu'il s'exécute sur un
+individu ou sur un despote.
+
+En Italie, il y a l'homicide et le tyrannicide.
+
+L'homicide est l'assassinat d'individu à individu. Le tyrannicide est
+l'assassinat du citoyen au tyran ou à l'agent du despotisme.
+
+Nous avons vu, au reste, des peuples du Nord--et nous citerons les
+Allemands--partager cette grave erreur morale.
+
+Les Allemands ont presque élevé des autels à Karl Sand, qui a assassiné
+Rotzebüe, et à Staps, qui a tenté d'assassiner Napoléon.
+
+Le meurtrier inconnu de Rossi et Agésilas Milano, qui a tenté de tuer
+d'un coup de baïonnette le roi Ferdinand II au milieu d'une revue, sont
+considérés à Rome et à Naples, non point comme des assassins, mais comme
+des tyrannicides.
+
+Cela ne justifie pas, mais explique les attentats des Italiens.
+
+Sous quelque despotisme qu'ait été courbée l'Italie, l'éducation des
+Italiens a toujours été classique et, par conséquent, républicaine.
+
+Or, l'éducation classique glorifie l'assassinat politique, que nos lois
+flétrissent, que notre conscience réprouve.
+
+Et cela est si vrai, que non-seulement la popularité de Louis-Philippe
+s'est soutenue, grâce aux nombreux attentats dont il a failli être
+victime pendant dix-huit ans de règne, mais encore qu'elle s'en était
+accrue.
+
+Faites dire en France une messe en l'honneur de Fieschi, d'Alibaud, de
+Lecomte, à peine si une vieille mère, une soeur pieuse, un fils innocent
+du crime paternel, oseront y assister.
+
+A chaque anniversaire de la mort de Milano, une messe se dit à Naples
+pour le salut de son âme; à chaque anniversaire, l'église déborde dans
+la rue.
+
+Et, en effet, l'histoire glorieuse de l'Italie est comprise entre la
+tentative de meurtre de Mucius Scoevola sur le roi des Étrusques et
+l'assassinat de César par Brutus et Cassius.
+
+Et que fait le Sénat, de l'aveu duquel Mucius Scoevola allait tenter le
+meurtre de Porsenna, lorsque le meurtrier, gracié par l'ennemi de Rome,
+rentre à Rome avec son bras brûlé?
+
+Au nom de la République, il vote une récompense à l'assassin, et, au nom
+de la République, qu'il a sauvée, lui donne un champ.
+
+Que fait Cicéron, qui passe à Rome pour l'honnête homme par excellence,
+lorsque Brutus et Cassius assassinent César?
+
+Il ajoute un chapitre à son livre _De officiis_ pour prouver que,
+lorsqu'un membre de la société est nuisible à la société, chaque
+citoyen, se faisant chirurgien politique, a le droit de retrancher ce
+membre du corps social.
+
+Et il résulte de ce que nous venons de dire que, si nous croyions
+orgueilleusement que notre livre a une importance qu'il n'a pas, nous
+inviterions les philosophes et même les juges à peser ces
+considérations, que ne songent à faire valoir ni les avocats ni les
+prévenus eux-mêmes, chaque fois qu'un Italien, et surtout un Italien des
+provinces méridionales, se trouvera mêlé à quelque tentative
+d'assassinat politique.
+
+La France seule est assez avancée en civilisation pour placer sur le
+même rang Louvel et Lacenaire, et, si elle fait une exception en faveur
+de Charlotte Corday, c'est à cause de l'horreur physique et morale
+qu'inspirait le batracien Marat.
+
+
+
+
+ LXXXI
+
+ OU CE QUI DEVAIT ARRIVER ARRIVE.
+
+
+L'armistice fut, comme nous l'avons dit, signé le 10 décembre, et la
+ville de Capoue fut, ainsi que la chose avait été convenue, remise aux
+Français le 11.
+
+Le 13, le prince Pignatelli fit venir au palais les représentants de la
+ville.
+
+Cet appel avait pour but de les inviter à trouver le moyen de répartir,
+entre les grands propriétaires et les principaux négociants de Naples,
+la moitié de la contribution de deux millions et demi de ducats qui
+devait être payée le surlendemain. Mais les députés, qui pour la
+première fois étaient bien accueillis, refusèrent positivement de se
+charger de cette impopulaire mission, disant que cela ne les regardait
+aucunement, et que c'était à celui qui avait pris l'engagement de le
+tenir.
+
+Le 14,--les événements vont devenir quotidiens et de plus en plus
+graves, de sorte que nous n'aurons qu'à les noter jusqu'au 20,--le 14,
+les 8,000 hommes du général Naselli, rembarqués aux bouches du Volturne,
+entrèrent dans le golfe de Naples avec leurs armes et leurs munitions.
+
+On pouvait prendre ces 8,000 hommes, les placer sur la route de Capoue à
+Naples, les faire soutenir par 30,000 lazzaroni, et rendre ainsi la
+ville imprenable.
+
+Mais le prince Pignatelli, manquant de toute popularité, ne se regardait
+point, à juste titre, comme assez fort pour prendre une pareille
+résolution, que rendait cependant urgente la prochaine rupture de
+l'armistice. Nous disons prochaine, car, si les cinq millions, dont le
+premier sou n'était point trouvé, n'étaient pas prêts le lendemain,
+l'armistice était rompu de droit.
+
+D'un autre côté, les patriotes désiraient la rupture de cet armistice,
+qui empêchait les Français, leurs frères d'opinion, de marcher sur
+Naples.
+
+Le prince Pignatelli ne prit aucune mesure à l'endroit des 8,000 hommes
+qui entraient dans le port; ce que voyant les lazzaroni, ils montèrent
+sur toutes les barques qui bordaient le rivage, depuis le pont de la
+Madeleine jusqu'à Mergellina, voguèrent vers les felouques et
+s'emparèrent des canons, des fusils et des munitions des soldats, qui se
+laissèrent désarmer sans opposer aucune résistance.
+
+Inutile de dire que nos amis Michele, Pagliuccella et fra Pacifico se
+trouvaient naturellement à la tête de cette expédition, grâce à laquelle
+leurs hommes se trouvèrent admirablement armés.
+
+Quand ils se virent si bien armés, les huit mille lazzaroni ce mirent à
+crier: «Vive le roi! vive la religion!» et: «Mort aux Français!»
+
+Quant aux soldats, ils furent mis à terre et eurent permission de se
+retirer où ils voulaient.
+
+Au lieu de se retirer, ils se réunirent aux groupes et crièrent plus
+haut que les autres: «Vive le roi! vive la religion!» et: «Mort aux
+Français!»
+
+En apprenant ce qui se passait et en entendant ces cris, le commandant
+du Château-Neuf, Massa, comprit qu'il ne tarderait probablement pas à
+être attaqué, et il envoya un de ses officiers, le capitaine Simonei,
+pour demander, en cas d'attaque, quelles étaient les instructions du
+vicaire général.
+
+--Défendez le château, répondit le vicaire général; mais gardez-vous
+bien de faire aucun mal au peuple.
+
+Simonei rapporta au commandant cette réponse, qui, au commandant comme à
+lui, parut singulièrement manquer de clarté.
+
+Et, en effet, il était difficile, on en conviendra, de défendre le
+château contre le peuple, sans faire de mal au peuple.
+
+Le commandant renvoya le capitaine Simonei pour demander une réponse
+plus positive.
+
+--Faites feu à poudre, lui fut-il répondu: cela suffira pour disperser
+la multitude.
+
+Simonei se retira en levant les épaules; mais, sur la place du palais,
+il fut rejoint par le duc de Geno, l'un des négociateurs de l'armistice
+de Sparanisi, qui lui ordonna, de la part du prince Pignatelli, de ne
+pas faire feu du tout.
+
+De retour au Château-Neuf, Simonei raconta ses deux entrevues avec le
+vicaire général; mais, au moment même où il entamait son récit, une
+foule immense se précipita vers le château, brisa la première porte, et
+s'empara du pont en criant: «La bannière royale! la bannière royale!»
+
+En effet, depuis le départ du roi, la bannière royale avait disparu de
+dessus le château, comme, en l'absence du chef de l'État, le drapeau
+disparaît du dôme des Tuileries.
+
+La bannière royale fut déployée selon le désir du peuple.
+
+Alors, la foule, et particulièrement les soldats qui venaient de se
+laisser désarmer, demandèrent des armes et des munitions.
+
+Le commandant répondit que, ayant les armes et les munitions en compte
+et sous sa responsabilité, il ne pouvait délivrer ni un seul fusil ni
+une seule cartouche, sans l'ordre du vicaire général.
+
+Que l'on vînt avec un ordre du vicaire général, et il était prêt à tout
+donner, même le château.
+
+Mais, tandis que l'inspecteur de la cantine Minichini, parlementait avec
+le peuple, le régiment samnite, qui avait la garde des portes, les
+ouvrit au peuple.
+
+La foule se précipita dans le château et en chassa le commandant et les
+officiers.
+
+Le même jour et à la même heure, comme si c'était un mot d'ordre,--et
+probablement, en effet, en était-ce un,--les lazzaroni s'emparèrent des
+trois autres châteaux, Saint-Elme, de l'Oeuf et del Carmine.
+
+Était-ce mouvement instantané du peuple? était-ce impulsion du vicaire
+général, qui voyait dans la dictature populaire un double moyen de
+neutraliser les projets des patriotes et d'exécuter les instructions
+incendiaires de la reine?
+
+La chose demeura un mystère; mais, quoique les causes restassent
+cachées, les faits furent visibles.
+
+Le lendemain 15 janvier, vers deux heures de l'après-midi, cinq calèches
+chargées d'officiers français, parmi lesquels se trouvait l'ordonnateur
+général Archambal, signataire du traité de Sparanisi, entrèrent à Naples
+par la porte de Capoue et descendirent à l'_Albergo reale_.
+
+Ils venaient pour recevoir les cinq millions qui devaient être payés à
+titre d'indemnité au général Championnet, et, comme il y a du caractère
+français partout où il y a des Français, pour aller au théâtre de
+Saint-Charles.
+
+Immédiatement, le bruit se répandit qu'ils venaient prendre possession
+de la ville, que le roi était trahi et qu'il fallait venger le roi.
+
+Qui avait intérêt à propager ce bruit? Celui qui, ayant cinq millions à
+payer, n'avait pas ces cinq millions pour faire honneur à sa parole, et
+qui, ne pouvant payer en argent, voulait trouver une défaite, si
+mauvaise et si coupable qu'elle fût.
+
+Vers sept heures du soir, quinze ou vingt mille soldats ou lazzaroni
+armés se portèrent à l'Albergo reale en criant: «Vive le roi! vive la
+religion! mort aux Français!»
+
+A la tête de ces hommes étaient ceux que l'on avait vus à la tête de
+l'émeute où avaient péri les frères della Torre, et de celle où le
+malheureux Ferrari avait été mis en morceaux, c'est-à-dire les Pasquale,
+les Rinaldi, les Beccaïo. Quant à Michele, nous dirons plus tard où il
+était.
+
+Par bonheur, Archambal était au palais, près de Pignatelli, qui essayait
+de le payer en belles paroles, ne pouvant le payer en argent.
+
+Les autres officiers étaient au spectacle.
+
+Tout ce peuple fanatisé se précipita vers Saint-Charles. Les sentinelles
+de la porte voulurent faire résistance et furent tuées. On vit tout à
+coup un flot de lazzaroni, hurlant et menaçant, se répandre dans le
+parterre.
+
+Les cris de «Mort aux Français!» retentissaient dans la rue, dans les
+corridors, dans la salle.
+
+Que pouvaient douze ou quinze officiers armés de leurs sabres seulement,
+contre des milliers d'assassins?
+
+Des patriotes les enveloppèrent, leur firent un rempart de leurs corps,
+les poussèrent dans le corridor, ignoré du peuple et réservé au roi
+seul, qui conduisait de la salle au palais. Là, ils trouvèrent Archambal
+près du prince, et, sans avoir reçu un sou des cinq millions, mais après
+avoir couru le risque de la vie, ils reprirent le chemin de Capoue,
+protégés par un fort piquet de cavalerie.
+
+A la vue de cette populace qui envahissait la salle, les acteurs avaient
+baissé la toile et interrompu le spectacle.
+
+Quant aux spectateurs, fort indifférents à ce qui pouvait arriver aux
+Français, ils ne songèrent qu'à se mettre en sûreté.
+
+Ceux qui connaissent l'agilité des mains napolitaines peuvent se faire
+une idée du pillage qui eut lieu pendant cette invasion. Plusieurs
+personnes furent, en fuyant, étouffées aux portes de sortie, d'autres
+foulées aux pieds dans les escaliers.
+
+Le pillage se continua dans la rue. Il fallait bien que ceux qui
+n'avaient pas pu entrer eussent leur part de l'aubaine.
+
+Sous prétexte de s'assurer si elles ne cachaient pas des Français,
+toutes les voitures furent ouvertes et ceux qui étaient dedans
+dévalisés.
+
+Les membres de la municipalité, les patriotes, les hommes les plus
+distingués de Naples essayèrent vainement de mettre de l'ordre parmi
+cette multitude, qui, courant par les rues, volait, dépouillait,
+assassinait; ce que voyant, d'un commun accord, ils se rendirent chez
+l'archevêque de Naples, monseigneur Capece Zurlo, homme fort estimé de
+tous, d'une grande douceur d'esprit, d'une grande régularité de moeurs,
+et le supplièrent de recourir au secours et, s'il le fallait, aux pompes
+de la religion, pour faire rentrer dans l'ordre toute cette abominable
+populace, qui roulait désordonnée et dévastatrice dans les rues de
+Naples comme un torrent de lave.
+
+L'archevêque monta en carrosse découvert, mit des torches aux mains de
+ses domestiques, laboura, pour ainsi dire, cette multitude en tout sens,
+sans pouvoir faire entendre une seule parole, sa voix étant incessamment
+couverte par les cris de «Vive le roi! vive la religion! vive saint
+Janvier! mort aux jacobins!»
+
+Et, en effet, le peuple, maître des trois châteaux, était maître de la
+ville entière, et il commença d'inaugurer sa dictature en organisant le
+meurtre et le pillage, sous les yeux mêmes de l'archevêque. Depuis
+Masaniello, c'est-à-dire depuis cent cinquante-deux ans, la cavale que
+le peuple de Naples a pour armes n'avait point été lâchée à sa fantaisie
+sans mors et sans selle. Elle s'en donnait à plaisir et rattrapait le
+temps perdu. Jusque-là, les assassinats avaient été, pour ainsi dire,
+accidentels; à partir de ce moment, ils furent régularisés.
+
+Tout homme vêtu avec élégance, et portant ses cheveux coupés court,
+était désigné sous le nom de jacobin, et ce nom était un arrêt de mort.
+Les femmes des lazzaroni, toujours plus féroces que leurs maris aux
+jours de révolution, les accompagnaient, armées de ciseaux, de couteaux
+et de rasoirs, et exécutaient, au milieu des huées et des rires, sur les
+malheureux que condamnaient leurs maris, les mutilations les plus
+horribles et les plus obscènes. Dans ce moment de crise suprême, où la
+vie de tout ce qu'il y avait d'honnêtes gens à Naples ne tenait qu'à un
+caprice, à un mot, à un fil, quelques patriotes pensèrent à un reste de
+leurs amis prisonniers et oubliés par Vanni dans les cachots de la
+Vicaria et del Carmine. Il se déguisèrent en lazzaroni, criant qu'il
+fallait délivrer les prisonniers pour accroître les forces d'autant de
+braves. La proposition fut accueillie par acclamation. On courut aux
+prisons, on délivra les prisonniers, mais, avec eux, cinq ou six mille
+forçats, vétérans de l'assassinat et du vol, qui se répandirent dans la
+ville et redoublèrent le tumulte et la confusion.
+
+C'est une chose remarquable, à Naples et dans les provinces
+méridionales, que la part que prennent les forçats à toutes les
+révolutions. Comme les gouvernements despotiques qui se sont succédé
+dans l'Italie méridionale, depuis les vice-rois espagnols jusqu'à la
+chute de François II, c'est-à-dire depuis 1503 jusqu'en 1860, ont
+toujours eu pour premier principe de pervertir le sens moral, il en
+résulte que le galérien n'y inspire point la même répulsion que chez
+nous. Au lieu d'être parqués dans leurs bagnes et sans communication
+avec la société qui les a repoussés de son sein, ils sont mêlés à la
+population, qui ne les rend pas meilleurs et qu'ils rendent plus
+mauvaise. Leur nombre est immense, presque le double de celui de la
+France, et, à un moment donné, ils sont pour les rois, qui ne dédaignent
+pas leur alliance, un puissant et terrible secours à Naples,--et, par
+Naples, nous entendons toutes les provinces napolitaines. Il n'y a pas
+de galères à vie. Nous avons fait un calcul, bien facile à faire, du
+reste, qui nous a donné une moyenne de neuf ans pour les galères à vie.
+Ainsi, depuis 1799, c'est-à-dire depuis soixante-cinq ans, les portes
+des galères ont été ouvertes six fois, et toujours par la royauté, qui,
+en 1799, en 1806, en 1809, en 1821, en 1848 et en 1860, y recruta des
+champions. Nous verrons le cardinal Ruffo aux prises avec ces étranges
+auxiliaires, ne sachant comment s'en débarrasser, et, dans toutes les
+occasions, les poussant au feu.
+
+J'avais pour voisins, pendant les deux ans et demi que j'ai passés à
+Naples, une centaine de forçats habitant une succursale du bagne située
+dans la même rue que mon palais. Ces hommes n'étaient employés à aucun
+travail et passaient leurs journées dans l'inaction la plus absolue. Aux
+heures fraîches de l'été, c'est-à-dire de six heures à dix heures du
+matin et de quatre à six heures du soir, ils se tenaient soit à cheval,
+soit accoudés sur le mur, regardant ce magnifique horizon qui n'a pour
+borne que la mer de Sicile, sur laquelle se découpe la sombre silhouette
+de Caprée.
+
+--Quels sont ces hommes? demandai-je un jour aux agents de l'autorité.
+
+--_Gentiluomini_ (des gentlemen), me répondit celui-ci.
+
+--Qu'ont-ils fait?
+
+--_Nulla! hanno amazzato_ (rien! ils ont tué).
+
+Et, en effet, à Naples, l'assassinat n'est qu'un geste, et le lazzarone
+ignorant, qui n'a jamais sondé les mystères de la vie et de la mort, ôte
+la vie et donne la mort sans avoir aucune idée, ni philosophique ni
+morale, de ce qu'il donne et de ce qu'il ôte.
+
+Que l'on se figure donc le rôle sanglant que doivent jouer, dans les
+situations pareilles à celles où nous venons de montrer Naples, des
+hommes dont les prototypes sont les Mammone, qui boivent le sang de
+leurs prisonniers, et les La Gala, qui les font cuire et qui les
+mangent!
+
+
+
+
+ LXXXII
+
+ LE PRINCE DE MALITERNO.
+
+
+Il fallait au plus tôt porter remède à la situation, ou Naples était
+perdue et les ordres de la reine étaient exécutés à la lettre,
+c'est-à-dire que la bourgeoisie et la noblesse disparaissaient dans un
+massacre général et qu'il ne restait que le peuple, ou plutôt que la
+populace.
+
+Les députés de la ville, alors, se réunirent dans la vieille basilique
+de Saint-Laurent, dans laquelle tant de fois avaient été discutés les
+droits du peuple et ceux du pouvoir royal.
+
+Le parti républicain, qui, nous l'avons vu, avait déjà été en relation
+avec le prince de Maliterno, et qui, d'après ses promesses, croyait
+pouvoir compter sur lui, faisant valoir son courage dans la campagne de
+1796, et ce que, quelques jours auparavant encore, il venait de faire
+pour la défense de Capoue, le proposa comme général du peuple.
+
+Les lazzaroni, qui venaient de le voir combattre contre les Français,
+n'eurent aucune défiance et accueillirent son nom par acclamation.
+
+Son entrée était préparée pour se faire au milieu de l'enthousiasme
+général. Au moment où le peuple criait: «Oui! oui! Maliterno! vive
+Maliterno! mort aux Français! mort aux jacobins!» Maliterno parut à
+cheval et armé de pied en cap.
+
+Le peuple napolitain est un peuple d'enfants, facile à se laisser
+prendre à des coups de théâtre. L'arrivée du prince, au milieu des
+bravos qui signalaient sa nomination, lui parut providentielle. A sa
+vue, les cris redoublèrent. On enveloppa son cheval, comme, la veille et
+le matin encore, on avait enveloppé le carrosse de l'archevêque, et
+chacun hurla, de cette voix qu'on n'entend qu'à Naples:
+
+--Vive Maliterno! vive notre défenseur! vive notre père!
+
+Maliterno descendit de cheval, laissa l'animal aux mains des lazzaroni
+et entra dans l'église de San-Lorenzo. Déjà accepté par le peuple, il
+fut proclamé dictateur par le municipe, revêtu de pouvoirs illimités, et
+libre de choisir lui-même son lieutenant.
+
+Séance tenante, et avant même que Maliterno sortit de l'église, on
+annonça une députation chargée de se rendre près du vicaire général et
+de lui dire que _la ville_ et le peuple ne voulaient plus obéir à un
+autre chef que celui qu'ils s'étaient choisi, et que ce chef, qui venait
+d'être élu, était le seigneur San-Girolame, prince de Maliterno.
+
+Le vicaire général devait donc être invité par la députation à
+reconnaître les nouveaux pouvoirs créés par le municipe et acceptés,
+mieux encore, proclamés par le peuple.
+
+La députation qui s'était offerte, et qui avait été acceptée, se
+composait de Manthonnet, Cirillo, Schipani, Velasco et Pagano.
+
+Elle se présenta au palais.
+
+La révolution, depuis deux jours, avait marché à pas de géant. Le
+peuple, trompé par elle, lui prêtait momentanément son appui, et, cette
+fois, les députés ne venaient plus en suppliants, mais en maîtres.
+
+Ces changements n'étonneront point nos lecteurs, qui les ont vus
+s'opérer sous leurs yeux.
+
+Ce fut Cirillo qui fut chargé de porter la parole.
+
+Sa harangue fut courte: il supprima le titre de _prince_ et même celui
+d'_excellence_.
+
+--Monsieur, dit-il au vicaire général, nous venons, au nom de la ville,
+vous inviter à renoncer aux pouvoirs que vous avez reçus du roi, vous
+prier de nous remettre, ou plutôt de remettre à la municipalité,
+l'argent de l'État qui est à votre disposition, et de prescrire, par un
+édit, le dernier que vous rendrez, obéissance entière à la municipalité
+et au prince de Maliterno, nommé général par le peuple.
+
+Le vicaire général ne répondit point positivement, mais demanda
+vingt-quatre heures pour réfléchir, en disant que la nuit porte conseil.
+
+Le conseil que lui porta la nuit fut de s'embarquer au point du jour,
+avec le reste du trésor royal, sur un bâtiment faisant voile pour la
+Sicile.
+
+Revenons au prince de Maliterno.
+
+L'important était de désarmer le peuple, et, en le désarmant, d'arrêter
+les massacres.
+
+Le nouveau dictateur, après avoir engagé sa parole aux patriotes et juré
+de marcher en tout point d'accord avec eux, sortit de l'église, monta de
+nouveau à cheval, et, le sabre à la main, après avoir répondu par le cri
+de «Vive le peuple!» au cri de «Vive Maliterno!» nomma pour son
+lieutenant don Lucio Caracciolo, duc de Rocca-Romana, presque aussi
+populaire que lui, à cause de son brillant combat de Caïazzo. Le nom du
+beau gentilhomme qui, depuis quinze ans, avait changé trois fois
+d'opinions et qui devait se les faire pardonner par une troisième
+trahison, fut salué par une immense acclamation.
+
+Après quoi, le prince de Maliterno fit une harangue, pour inviter le
+peuple à déposer les armes dans un couvent voisin destiné à servir de
+quartier général, et ordonna, sous peine de mort, d'obéir à toutes les
+mesures qu'il croirait nécessaires pour rétablir la tranquillité
+publique.
+
+En même temps, pour donner plus de poids à ses paroles, il fit dresser
+des potences dans toutes les rues et sur toutes les places, et sillonna
+la ville de patrouilles composées des citoyens les plus braves et et les
+plus honnêtes, chargées d'arrêter et de pendre, sans autre forme de
+procès, les voleurs et les assassins pris en flagrant délit.
+
+Puis il fut convenu qu'à la bannière blanche, c'est-à-dire à la bannière
+royale, était substituée la bannière du peuple, c'est-à-dire la bannière
+tricolore. Les trois couleurs du peuple napolitain étaient le bleu, le
+jaune et le rouge.
+
+A ceux qui demandèrent des explications sur ce changement et qui
+essayèrent de le discuter, Maliterno répondit qu'il changeait le drapeau
+napolitain pour ne pas montrer aux Français une bannière qui avait fui
+devant eux. Le peuple, orgueilleux d'avoir sa bannière, accepta.
+
+Lorsque, le matin du 17 janvier, on connut à Naples, la fuite du vicaire
+général et les nouveaux malheurs dont cette fuite menaçait Naples, la
+colère du peuple, jugeant inutile de poursuivre Pignatelli, qu'il ne
+pouvait atteindre, se tourna tout entière contre Mack.
+
+Une bande de lazzaroni se mit à sa recherche. Mack, selon eux, était un
+traître, qui avait pactisé avec les jacobins et avec les Français, et
+qui, par conséquent, méritait d'être pendu. Cette bande se dirigea vers
+Caserte, où elle croyait le trouver.
+
+Il y était, en effet, avec le major Riescach, le seul officier qui lui
+fût resté fidèle dans ce grand désastre, lorsqu'on vint lui annoncer le
+danger qu'il courait. Ce danger était sérieux. Le duc de Salandra, que
+les lazzaroni avaient rencontré sur la route de Caserte et qu'ils
+avaient pris pour lui, avait failli y laisser la vie. Il ne restait
+qu'une ressource au malheureux général: c'était d'aller chercher un
+asile sous la tente de Championnet; mais il l'avait, on se le rappelle,
+si grossièrement traité dans la lettre qu'en entrant en campagne, il lui
+avait fait porter par le major Riescach; il avait, en quittant Rome,
+rendu contre les Français un ordre du jour si cruel, qu'il n'osait
+espérer dans la générosité du général français. Mais le major Riescach
+le rassura, lui proposant de le précéder et de préparer son arrivée.
+Mack accepta la proposition, et, tandis que le major accomplissait sa
+mission, il se retira dans une petite maison de Cirnao, à la sûreté de
+laquelle il croyait à cause de son isolement.
+
+Championnet était campé en avant de la petite ville d'Aversa, et,
+toujours curieux de monuments historiques, il venait de reconnaître avec
+son fidèle Thiébaut, dans un vieux couvent abandonné, les ruines du
+château où Jeanne avait assassiné son mari, et jusqu'aux restes du
+balcon où André fut pendu avec l'élégant lacet de soie et d'or tressé
+par la reine elle-même. Il expliquait à Thiébaut, moins savant que lui
+en pareille matière, comment Jeanne avait obtenu l'absolution de ce
+crime en vendant au pape Clément VI Avignon pour soixante mille écus,
+lorsqu'un cavalier s'arrêta à la porte de sa tente et que Thiébaut jeta
+un cri de joie et de surprise en reconnaissant son ancien collègue, le
+major Riescach.
+
+Championnet reçut le jeune officier avec la même courtoisie qu'il
+l'avait reçu à Rome, lui exprima son regret de ce qu'il ne fût point
+arrivé une heure plus tôt pour prendre part à la promenade archéologique
+qu'il venait de faire; puis, sans s'informer du motif qui l'amenait, lui
+offrit ses services comme à un ami, et comme si cet ami ne portait point
+l'uniforme napolitain.
+
+--D'abord, mon cher major, lui dit-il, permettez que je commence par des
+remercîments. J'ai trouvé, à mon retour à Rome, le palais Corsini, que
+je vous avais confié, dans le meilleur état possible. Pas un livre, pas
+une carte, pas une plume ne manquait. Je crois même que l'on ne s'était,
+pendant deux semaines qu'il a été habité, servi d'aucun des objets dont
+je me sers tous les jours.
+
+--Eh bien, mon général, si vous m'êtes aussi reconnaissant que vous le
+dites du petit service que vous prétendez avoir reçu de moi, vous
+pouvez, à votre tour, m'en rendre un grand.
+
+--Lequel? demanda Championnet en souriant.
+
+--C'est d'oublier deux choses.
+
+--Prenez garde! oublier est moins facile que de se souvenir. Quelles
+sont ces deux choses? Voyons!
+
+--D'abord, la lettre que je vous ai portée à Rome de la part du général
+Mack.
+
+--Vous avez pu voir qu'elle avait été oubliée cinq minutes après avoir
+été lue. La seconde?
+
+--La proclamation relative aux hôpitaux.
+
+--Celle-là, monsieur, répondit Championnet, je ne l'oublie pas, mais je
+la pardonne.
+
+Riescach s'inclina.
+
+--Je ne puis demander davantage de votre générosité, dit-il. Maintenant,
+le malheureux général Mack...
+
+--Oui, je le sais, on le poursuit, on le traque, on veut l'assassiner;
+comme Tibère, il est forcé de coucher chaque nuit dans une nouvelle
+chambre. Pourquoi ne vient-il pas tout simplement me trouver? Je ne
+pourrai pas, comme le roi des Perses à Thémistocle, lui donner cinq
+villes de mon royaume pour subvenir à son entretien; mais j'ai ma tente,
+elle est assez grande pour deux, et, sous cette tente, il recevra
+l'hospitalité du soldat.
+
+Championnet achevait à peine ces paroles, qu'un homme couvert de
+poussière sautait à bas d'un cheval ruisselant d'écume, et se présentait
+timidement au seuil de la tente que le général français venait de lui
+offrir.
+
+Cet homme, c'était Mack, qui, apprenant que les hommes lancés à sa
+poursuite se dirigeaient sur Carnava, n'avait pas cru devoir attendre le
+retour de son envoyé et la réponse de Championnet.
+
+--Mon général, s'écria Riescach, entrez, entrez! Comme je vous l'avais
+dit, notre ennemi est le plus généreux des hommes.
+
+Championnet se leva et s'avança au-devant de Mack, la main ouverte.
+
+Mack crut sans doute que cette main s'ouvrait pour lui demander son
+épée.
+
+La tête basse, le front rougissant, muet, il la tira du fourreau, et, la
+prenant par la lame, il la présenta au général français par la poignée.
+
+--Général, lui dit-il, je suis votre prisonnier, et voici mon épée.
+
+--Gardez-la, monsieur, répondit Championnet avec son fin sourire; mon
+gouvernement m'a défendu de recevoir des présents de fabrique anglaise.
+
+Finissons-en avec le général Mack, que nous ne retrouverons plus sur
+notre chemin, et que nous quittons, nous devons l'avouer, sans regret.
+
+Mack fut traité par le général français comme un hôte et non comme un
+prisonnier. Dès le lendemain de son arrivée sous sa tente, il lui donna
+un passeport pour Milan, en le mettant à la disposition du Directoire.
+
+Mais le Directoire traita Mack avec moins de courtoisie que Championnet.
+Il le fit arrêter, l'enferma dans une petite ville de France, et, après
+la bataille de Marengo, l'échangea contre le père de celui qui écrit ces
+lignes, lequel était à Brindisi prisonnier par surprise du roi
+Ferdinand.
+
+Malgré ses revers en Belgique, malgré l'incapacité dont il avait fait
+preuve dans cette campagne de Rome, le général Mack obtint, en 1804, le
+commandement de l'armée de Bavière.
+
+En 1805, à l'approche de Napoléon, il se renferma dans Ulm, où, après
+deux mois de blocus, il signa la plus honteuse capitulation que l'on ait
+jamais mentionnée dans les annales de la guerre.
+
+Il se rendit avec 35,000 hommes.
+
+Cette fois, on lui fit son procès, et il fut condamné à mort; mais sa
+peine fut commuée en une détention perpétuelle au Spitzberg.
+
+Au bout de deux ans, le général Mack obtint sa grâce et fut mis en
+liberté.
+
+A partir de 1808 il disparaît de la scène du monde, et l'on n'entend
+plus parler de lui.
+
+On a très-justement dit de lui que, pour avoir la réputation de premier
+général de son siècle, il ne lui avait manqué que de ne pas avoir eu
+d'armées à commander.
+
+Continuons à dérouler, dans toute sa simplicité historique, la liste des
+événements qui conduisirent les Français à Naples, et qui, d'ailleurs,
+forment un tableau de moeurs où ne manque ni la couleur ni l'intérêt.
+
+
+
+
+ LXXXIII
+
+ RUPTURE DE L'ARMISTICE.
+
+
+Les lazzaroni, furieux de voir le général Mack leur échapper, ne
+voulurent point avoir fait une si longue course pour rien.
+
+Ils marchèrent, en conséquence, sur les avant-postes français, battirent
+les gardes avancées et repoussèrent la grand'garde. Mais, au premier
+coup de fusil, le général Championnet ayant dit à Thiébaut d'aller voir
+ce qui se passait, celui-ci rallia les hommes que cette irruption
+imprévue avait dispersés et chargea toute cette multitude au moment où
+elle traversait la ligne de démarcation tracée entre les deux armées. Il
+en détruisit une partie, mit l'autre en fuite, mais, sans la poursuivre,
+s'arrêta dans les limites tracées à l'armée française.
+
+Deux événements avaient rompu la trêve: le défaut de payement des cinq
+millions stipulés dans le traité et l'agression des lazzaroni.
+
+Le 19 janvier, les vingt-quatre députés de la ville comprirent à quels
+dangers les exposaient ces deux insultes, qui, faites à un vainqueur, ne
+pouvaient manquer de le déterminer à marcher sur Naples.
+
+Ils partirent donc pour Caserte, où Championnet avait son quartier
+général; mais ils n'eurent point la peine d'aller jusque-là, le général,
+nous l'avons dit, s'étant avancé jusqu'à Maddalone.
+
+Le prince de Maliterno marchait à leur tête.
+
+En arrivant en présence du général français, tous, comme c'est
+l'habitude en pareil cas, commencèrent de parler à la fois, les uns
+priant, les autres menaçant, ceux-ci demandant humblement la paix,
+ceux-là jetant à la face des Français des défis de guerre.
+
+Championnet écouta avec sa courtoisie et sa patience ordinaires pendant
+dix minutes; puis, comme il lui était impossible d'entendre un mot de ce
+qui se disait:
+
+--Messieurs, dit-il en excellent italien, si l'un d'entre vous était
+assez bon pour prendre la parole au nom de tous, je ne doute pas que
+nous ne finissions par nous entendre, du moins par nous comprendre.
+
+Puis, s'adressant à Maliterno, qu'il reconnaissait au coup de sabre qui
+lui partageait le front et la joue:
+
+--Prince, lui dit-il, quand on sait se battre comme vous, on doit savoir
+défendre son pays avec la parole comme avec le sabre. Voulez-vous me
+faire l'honneur de me dire la cause qui vous amène? J'écoute, je vous le
+jure, avec le plus grand intérêt.
+
+Cette élocution si pure, cette grâce si parfaite, étonnèrent les
+députés, qui se turent et qui, faisant un pas en arrière, laissèrent au
+prince de Maliterno le soin de défendre les intérêts de Naples.
+
+N'ayant point, comme Tite-Live, la prétention de faire les discours des
+orateurs que nous mettons en scène, nous nous empressons de dire que
+nous ne changeons point une parole au texte du discours du prince de
+Maliterno.
+
+--Général, dit-il, s'adressant à Championnet, depuis la fuite du roi et
+du vicaire général, le gouvernement du royaume est dans les mains du
+sénat de la ville. Nous pouvons donc faire, avec _Votre Excellence_, un
+durable et légitime traité.
+
+Au titre d'_excellence_, donné au général républicain, Championnet avait
+souri et salué.
+
+Le prince lui présenta un paquet.
+
+--Voici une lettre, continua-t-il, qui renferme les pouvoirs des députés
+ici présents. Peut-être, vous qui, en vainqueur et à la tête d'une armée
+victorieuse, êtes venu au pas de course de Civita-Castellana à
+Maddalone, regardez-vous comme un faible espace les dix milles qui vous
+séparent de Naples; mais vous remarquerez que cet espace est immense,
+infranchissable même, lorsque vous réfléchirez que vous êtes entouré de
+populations armées et courageuses, et que soixante mille citoyens
+enrégimentés, quatre châteaux forts, des vaisseaux de guerre, défendent
+une ville de cinq cent mille habitants enthousiasmés par la religion,
+exaltés par l'indépendance. Maintenant, supposez que la victoire
+continue de vous être fidèle et que vous entriez en conquérant à Naples;
+il vous sera impossible de vous maintenir dans votre conquête. Ainsi,
+tout vous conseille de faire la paix avec nous. Nous vous offrons,
+non-seulement les deux millions et demi de ducats stipulés dans le
+traité de Sparanisi, mais encore tout l'argent que vous nous demanderez
+en vous renfermant dans les limites de la modération. En outre, nous
+mettons à votre disposition, pour que vous puissiez vous retirer, des
+vivres, des voitures, des chevaux, et enfin des routes de la sécurité
+desquelles nous vous répondons... Vous avez remporté de grands succès,
+vous avez pris des canons et des drapeaux, vous avez fait un grand
+nombre de prisonniers, vous avez emporté quatre forteresses: nous vous
+offrons un tribut et nous vous demandons la paix comme à un vainqueur.
+Ainsi, du même coup, vous conquérez la gloire et l'argent. Considérez,
+général, que nous sommes beaucoup trop faibles pour votre armée; que, si
+vous nous accordez la paix, que, si vous consentez à ne pas entrer à
+Naples, le monde applaudira à votre magnanimité. Si, au contraire, la
+résistance désespérée des habitants, sur laquelle nous avons le droit de
+compter, vous repousse, vous ne recueillerez que la honte d'avoir échoué
+au bout de votre entreprise.
+
+Championnet avait écouté, non sans étonnement, ce long discours, qui lui
+paraissait plutôt une lecture qu'une improvisation.
+
+--Prince, répondit-il poliment mais froidement à l'orateur, je crois que
+vous commettez une erreur grave: vous parlez à des vainqueurs comme vous
+parleriez à des vaincus. La trêve est rompue pour deux raisons: la
+première, c'est que vous n'avez pas payé, le 15, la somme que vous
+deviez payer; la seconde, c'est que vos lazzaroni sont venus nous
+attaquer dans nos lignes. Demain, je marche sur Naples; mettez-vous en
+mesure de me recevoir, je suis, moi, en mesure d'y entrer.
+
+Le général et les députés, chacun de leur côté, échangèrent un froid
+salut; le général rentra dans sa tente, les députés reprirent la route
+de Naples.
+
+Mais, aux jours de révolution comme aux jours orageux de l'été, le temps
+change vite, et le ciel, serein à l'aurore, est sombre à midi.
+
+Les lazzaroni, en voyant partir Maliterno avec les députés de la ville
+pour le camp français, se crurent trahis, et, soulevés par les prêtres
+prêchant dans les églises, par les moines prêchant dans les rues, tous
+couvrant l'égoïsme ecclésiastique du manteau royal, ils s'élancèrent
+vers le couvent où ils avaient déposé leurs armes, s'en emparèrent de
+nouveau, se répandirent dans les rues, enlevèrent à Maliterno la
+dictature qu'ils lui avaient votée la veille, et se nommèrent des chefs,
+ou plutôt se remirent sous le commandement des anciens.
+
+On avait abaissé les bannières royales; mais on n'avait pas encore
+inauguré le drapeau populaire.
+
+Les bannières royales furent remises partout où elles avaient été
+enlevées.
+
+Le peuple s'empara, en outre, de sept ou huit pièces de canon, qu'il
+traîna par les rues et qu'il mit en batterie à Tolède, à Chiaïa et à
+Largo del Pigne.
+
+Puis les pillages et les exécutions commencèrent. Les gibets que
+Maliterno avait fait dresser pour pendre les voleurs et les assassins
+servirent à pendre les jacobins.
+
+Un sbire bourbonien dénonça l'avocat Fasulo: les lazzaroni firent
+irruption chez lui. Il n'eut que le temps de se sauver avec son frère
+par les terrasses. On trouva chez eux une cassette pleine de cocardes
+françaises, et on allait égorger leur jeune soeur, lorsqu'elle s'abrita
+d'un grand crucifix qu'elle prit entre ses bras. La terreur religieuse
+arrêta les assassins, qui se contentèrent de piller la maison et d'y
+mettre le feu.
+
+Maliterno revenait de Maddalone, lorsque, par bonheur, en dehors de la
+ville, il fut instruit de ce qui s'y passait, par les fugitifs qu'il
+rencontra.
+
+Il expédia alors deux messagers, porteurs chacun d'un billet dont ils
+avaient pris connaissance. S'ils étaient arrêtés, ils devaient déchirer
+ou avaler les billets, et, comme ils les savaient par coeur, s'ils
+échappaient aux mains des lazzaroni, exécuter de même leur mission.
+
+Un de ces billets était pour le duc de Rocca-Romana: Maliterno lui
+disait où il était caché, et, la nuit tombée, l'invitait à le venir
+rejoindre avec une vingtaine d'amis.
+
+L'autre était pour l'archevêque: il lui enjoignait, sous peine de mort,
+à dix heures précises du soir, de mettre en branle toutes ses cloches,
+de réunir son chapitre, ainsi que tout le clergé de la cathédrale, et
+d'exposer le sang et la tête de saint Janvier.
+
+Le reste, disait-il, le regardait.
+
+Deux heures après, les deux messagers étaient arrivés sans accident à
+destination.
+
+Vers sept heures du soir, Rocca-Romana vint seul; mais il annonçait que
+ses vingt amis étaient prêts et se trouveraient au rendez-vous qui leur
+serait indiqué.
+
+Maliterno le renvoya immédiatement à Naples, le priant de se trouver,
+lui et ses amis, à minuit, sur la place du couvent de la Trinité, où il
+s'engageait à les rejoindre. Ils devaient réunir, en même temps qu'eux,
+le plus grand nombre possible de leurs serviteurs,--maîtres et
+serviteurs bien armés.
+
+Le mot d'ordre était _Patrie et Liberté_. On ne devait s'occuper de
+rien. Maliterno répondait de tout.
+
+Seulement, Rocca-Romana devait donner cet ordre et revenir aussitôt. En
+supposant l'absence de tous deux, on écrirait à Manthonnet, qui était
+prévenu de son côté.
+
+A dix heures du soir, fidèle à l'ordre reçu, le cardinal-archevêque fit
+sonner toutes les cloches d'un même coup.
+
+A ce bruit inattendu, à cette immense vibration qui semblait le vol
+d'une troupe d'oiseaux aux ailes de bronze, les lazzaroni, étonnés,
+s'arrêtèrent au milieu de leur oeuvre de destruction. Les uns, croyant
+que c'était un signal de joie, dirent que les Français avaient pris la
+fuite; les autres, au contraire, crurent que, les Français ayant attaqué
+la ville, on les appelait aux armes.
+
+Dans l'un et l'autre cas, et quelle que fût sa croyance, chacun courut à
+la cathédrale.
+
+On y trouva le cardinal revêtu de ses habits pontificaux, au milieu de
+son clergé, dans l'église illuminée d'un millier de cierges. La tête et
+le sang de saint Janvier étaient exposés sur l'autel.
+
+On sait la dévotion que les Napolitains ont pour les saintes reliques du
+protecteur de leur ville. A la vue de ce sang et de cette tête, qui ont
+peut-être joué encore un plus grand rôle en politique qu'en religion,
+les plus ardents et les plus furieux commencèrent à s'apaiser, tombant
+à genoux, dans l'église, s'ils avaient pu y pénétrer, dehors, si la
+foule qui encombrait la cathédrale les avait forcés de demeurer dans la
+rue; et tous, dans l'église et au dehors, se mirent à prier.
+
+Alors, la procession, le cardinal-archevêque en tête, s'apprêta pour
+sortir et pour parcourir la ville.
+
+En ce moment, à la droite et à la gauche du prélat, parurent, comme
+représentants de la douleur populaire, le prince de Maliterno et le duc
+de Rocca-Romana, vêtus de deuil, pieds nus, les larmes aux yeux. Le
+peuple voyant tout à coup, en costumes de pénitents, implorant la colère
+de Dieu contre les Français, les deux plus grands seigneurs de Naples,
+accusés d'avoir trahi Naples en faveur de ces Français, on ne songea
+plus à les accuser de trahison, mais seulement à prier et à s'humilier
+avec eux. Le peuple, tout entier alors, suivit les saintes reliques
+portées par l'archevêque, fit en procession un grand tour dans la ville
+et revint à l'église, d'où il était parti.
+
+Là, Maliterno monta en chaire et fit au peuple un discours dans lequel
+il lui dit que saint Janvier, protecteur céleste de la ville, ne
+permettrait certainement pas qu'elle tombât aux mains des Français; puis
+il invita chacun à rentrer chez soi, à se reposer, en dormant, des
+fatigues de la journée, afin que ceux qui voudraient combattre se
+trouvassent au point du jour les armes à la main.
+
+Enfin l'archevêque donna sa bénédiction aux assistants, et chacun se
+retira en répétant les paroles qu'il avait prononcées:
+
+«Nous n'avons que deux mains, comme les Français; mais saint Janvier est
+pour nous.»
+
+L'église évacuée, les rues redevinrent solitaires. Alors, Maliterno et
+Rocca-Romana reprirent leurs armes, qu'ils avaient laissées dans la
+sacristie, et, se glissant dans l'ombre, se rendirent à la place de la
+Trinité, où leurs compagnons les attendaient.
+
+Ils y trouvèrent Manthonnet, Velasco, Schipani et trente ou quarante
+patriotes.
+
+La question était de s'emparer du château Saint-Elme, où, l'on se le
+rappelle, était prisonnier Nicolino Caracciolo. Rocca-Romana, inquiet
+sur le sort de son frère, et les autres sur celui de leur ami, avaient
+décidé de le délivrer. Un coup de main pour arriver à ce but était
+urgent. Après avoir échappé si heureusement à la torture de Vanni,
+Nicolino ne pouvait manquer d'être assassiné si les lazzaroni
+s'emparaient du château Saint-Elme, le seul que, dans sa position
+imprenable, ils se fussent abstenus d'attaquer.
+
+A cet effet, Maliterno, pendant ses vingt-quatre heures de dictature,
+n'osant ouvrir les portes à Nicolino, de peur que les lazzaroni ne
+l'accusassent de trahison, avait mêlé à la garnison trois ou quatre
+hommes faisant partie de sa domesticité. Par un de ces hommes, il avait
+eu le mot d'ordre du château Saint-Elme pour la nuit du 20 au 21
+janvier. Le mot d'ordre était _Parthénope et Pausilippe_.
+
+Or, voici ce que comptait faire Maliterno: simuler une patrouille venant
+de la ville apporter des ordres au commandant du fort; ensuite, faire
+irruption dans la citadelle et s'en emparer.
+
+Par malheur, Maliterno, Rocca-Romana, Manthonnet, Velasco et Schipani
+étaient trop connus pour prendre le commandement de la petite troupe.
+Ils durent le céder à un homme du peuple, enrôlé dans leur parti. Mais
+celui-ci, peu familier avec les usages de la guerre, au lieu de donner
+le mot _Parthénope_ pour mot d'ordre, croyant que c'était la même chose,
+donna celui de _Napoli_. La sentinelle reconnut la fraude et appela aux
+armes. La petite troupe fut alors accueillie par une vive fusillade et
+trois coups de canon qui, par bonheur, ne firent aucun mal aux
+assaillants.
+
+Cet échec avait une double gravité: d'abord de ne point délivrer
+Nicolino Caracciolo, et ensuite de ne pas donner à Championnet le signal
+qui lui avait été promis par les républicains.
+
+Et, en effet, Championnet avait promis aux républicains d'être en vue de
+Naples, le 21 janvier dans la journée, et les républicains, de leur
+côté, lui avaient promis qu'il verrait, en signe d'alliance, flotter la
+bannière tricolore française sur le château Saint-Elme.
+
+Leur attaque de la nuit manquée, ils ne pouvaient tenir à Championnet la
+parole qu'ils lui avaient donnée.
+
+Maliterno et Rocca-Romana, qui voulaient tout simplement délivrer
+Nicolino Caracciolo, et qui n'étaient que les alliés et non les
+complices des républicains, n'étaient point dans cette partie de leur
+secret.
+
+Pour les uns comme pour les autres, l'étonnement fut donc grand, lorsque
+le 21, au point du jour, on vit flotter la bannière tricolore française
+sur les tours du château Saint-Elme.
+
+Disons comment s'était faite cette substitution inattendue, comment le
+drapeau français avait été arboré sur le château Saint-Elme et de
+quelles matières il était fait.
+
+
+
+
+ LXXXIV
+
+ UN GEOLIER QUI S'HUMANISE.
+
+
+On se rappelle comment, à la suite du billet remis par Roberto Brandi,
+commandant du château Saint-Elme, au procureur fiscal Vanni, celui-ci
+avait suspendu les apprêts de la torture et fait reconduire Nicolino
+Caracciolo dans le cachot numéro 3, «au second au-dessous de
+l'entre-sol,» comme disait le prisonnier.
+
+Roberto Brandi ne connaissait point la teneur du billet adressé à Vanni
+par le prince de Castelcicala; mais, au changement qui s'était fait sur
+la physionomie de ce dernier, à la pâleur qui avait enseveli son visage,
+à l'ordre donné de reconduire Nicolino dans sa prison, à la rapidité
+avec laquelle il s'était élancé hors de la salle de la torture, il avait
+été facile à Brandi de deviner que la nouvelle contenue dans la lettre
+était des plus graves.
+
+Vers quatre heures de l'après-midi, il avait, comme tout le monde,
+appris, par les affiches de Pronio, le retour du roi à Caserte, et, le
+soir, il avait, du haut des murailles de son donjon, assisté au triomphe
+du roi et joui de la vue des illuminations qui en avaient été la suite.
+
+La cause de ce retour royal, sans lui faire un effet aussi électrique
+qu'à Vanni, lui avait cependant donné à penser.
+
+Il avait songé que Vanni, dans sa crainte des Français, s'était arrêté
+au moment de donner la torture à Nicolino, et qu'il pourrait bien, lui
+aussi, avoir maille à partir avec eux pour l'avoir tenu prisonnier.
+
+Il songea donc à se faire, pour l'hypothèse désormais possible de la
+venue des Français à Naples, il songea donc à se faire un ami de ce
+prisonnier lui-même.
+
+Vers cinq heures du soir, c'est-à-dire au moment où le roi entrait par
+la porte Campana, le commandant du château se fit ouvrir le cachot du
+prisonnier, et, s'approchant de lui avec une politesse de laquelle,
+d'ailleurs, il ne s'était jamais écarté entièrement:
+
+--Monsieur le duc, lui dit-il, je vous ai entendu vous plaindre hier à
+M. le procureur fiscal de l'ennui que vous causait dans votre cachot le
+manque de livres.
+
+--C'est vrai, monsieur, je m'en suis plaint, répondit Nicolino avec sa
+bonne humeur éternelle. Quand je jouis de ma liberté, je suis plutôt un
+oiseau chanteur comme l'alouette, ou siffleur comme le merle, que rêveur
+comme le hibou; mais, une fois en cage, j'aime encore mieux, par ma foi,
+pour causer avec lui, un livre, si ennuyeux qu'il soit, que notre
+geôlier, qui a l'habitude de répondre aux demandes les plus prolixes par
+ce seul mot: _Oui_, ou: _Non_, quand il répond toutefois.
+
+--Eh bien, monsieur le duc, j'aurai l'honneur de vous envoyer quelques
+livres; et, si vous voulez bien me dire ceux qui vous seraient le plus
+agréables...
+
+--Vraiment! Est-ce que vous avez une bibliothèque au château?
+
+--Deux ou trois cents volumes.
+
+--Diable! en liberté, il y en aurait pour toute ma vie; en prison, il y
+en a bien pour six ans. Voyons, avez-vous le premier volume des
+_Annales_ de Tacite, traitant des amours de Claude et des débordements
+de Messaline? Je ne serais point fâché de relire cela, que je n'ai point
+lu depuis le collége.
+
+--Nous avons un Tacite, monsieur le duc; mais le premier volume manque.
+Désirez-vous les autres?
+
+--Merci. J'aime tout particulièrement Claude, et j'ai toujours été on ne
+peut plus sympathique à Messaline; et, comme je trouve que nos augustes
+souverains, avec lesquels j'ai eu le malheur de me brouiller bien
+innocemment, ont de grands points de ressemblance avec ces deux
+personnages, j'eusse voulu faire des parallèles dans le genre de ceux de
+Plutarque, parallèles qui, mis sous leurs yeux, eussent produit, j'en
+suis certain, l'excellent résultat de me raccommoder avec eux.
+
+--Je suis au regret, monsieur le duc, de ne pouvoir vous donner cette
+facilité. Mais demandez un autre livre, et, s'il se trouve dans la
+bibliothèque...
+
+--N'en parlons plus. Avez-vous la _Science nouvelle_, de Vico?
+
+--Je ne connais pas cela, monsieur le duc.
+
+--Comment! vous ne connaissez pas Vico?
+
+--Non, monsieur le duc.
+
+--Un homme de votre instruction qui ne connaît pas Vico! c'est
+extraordinaire. Vico était le fils d'un petit libraire de Naples. Il
+fut, pendant neuf ans, précepteur des fils d'un évêque dont j'ai oublié
+et dont bien d'autres avec moi ont oublié le nom, malgré la confiance
+que cet évêque avait bien certainement que son nom vivrait plus
+longtemps que celui de Vico. Or, pendant que monseigneur disait sa
+messe, donnait sa bénédiction et élevait paternellement ses trois
+neveux, Vico écrivait un livre qu'il intitulait la _Science nouvelle_,
+comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, livre où il distinguait, dans
+l'histoire des différents peuples, trois âges qui se succèdent
+uniformément: l'_âge divin_, enfance des nations, pendant lequel tout
+est divinité, et où les prêtres possèdent l'autorité; l'_âge héroïque_,
+qui est le règne de la force matérielle et des héros, et l'_âge humain_,
+période de civilisation après laquelle les hommes reviennent à l'état
+primitif. Or, comme nous en sommes à l'âge des héros, j'aurais voulu
+établir un parallèle entre Achille et le général Mack, et, comme, bien
+certainement, le parallèle eût été en faveur de l'illustre général
+autrichien, je me fusse fait de celui-ci un ami qui eût pu plaider ma
+cause vis-à-vis du marquis Vanni, lequel a si lestement, et sans nous
+dire adieu, disparu ce matin.
+
+--Ce serait avec plaisir que je vous y eusse aidé, monsieur le duc; mais
+nous n'avons point Vico.
+
+--Alors, laissons de côté les historiens et les philosophes, et passons
+aux chroniqueurs. Avez-vous la _Chronique du couvent de Sant'Archangelo
+à Bajano_? Étant cloîtré comme un religieux, je me sens plein de
+bienveillance pour mes soeurs cloîtrées les religieuses. Imaginez-vous
+donc, mon cher commandant, que ces dignes religieuses avaient trouvé
+moyen, par une porte secrète dont elles possédaient une clef en même
+temps que l'abbesse, de faire entrer leurs amants dans les jardins.
+Seulement, une des soeurs qui venait de prononcer ses voeux quelques
+jours auparavant, et qui, par conséquent, n'avait pas encore eu le temps
+de rompre tous les liens qui l'attachaient au monde, prit mal ses
+mesures, confondit les dates et donna pour la même nuit rendez-vous à
+deux de ses amants. Les deux jeunes gens se rencontrèrent, se
+reconnurent, et, au lieu de prendre la chose gaiement, comme je l'eusse
+prise, moi, la prirent au sérieux: ils tirèrent leurs épées. On ne
+devrait jamais entrer avec une épée dans un couvent. L'un des deux tua
+l'autre et se sauva. On trouva le cadavre. Vous comprenez bien, mon cher
+commandant, impossible de dire qu'il était venu là tout seul. On fit une
+enquête, on voulut chasser le jardinier: le jardinier dénonça la jeune
+soeur, à laquelle on reprit la clef, et l'abbesse seule eut le droit de
+faire entrer qui elle voulut, de jour comme de nuit. Cette restriction
+ennuya deux jeunes nonnes des plus grandes maisons de Naples. Elles
+réfléchirent que, puisqu'une de leurs compagnes avait deux amants pour
+elle seule, elles pouvaient bien avoir un amant pour elles deux. Elles
+demandèrent un clavecin. Un clavecin est un meuble fort innocent, et il
+faudrait une abbesse de bien mauvais caractère pour refuser un clavecin
+à deux pauvres recluses qui n'ont que la musique pour toute distraction.
+On apporta le clavecin. Par malheur, la porte de la cellule était trop
+étroite pour qu'il pût entrer. C'était un dimanche, au moment de la
+grand' messe: on remit à le faire entrer avec des cordes par la fenêtre
+quand la grand' messe serait dite. La grand' messe dura trois heures, on
+mit une heure à monter le clavecin, il avait mis une autre heure à venir
+de Naples au couvent: cinq heures en tout. Aussi, les pauvres
+religieuses étaient-elles affamées de mélodie. Les fenêtres et les
+portes fermées, elles ouvrirent en toute hâte l'instrument.
+L'instrument était devenu, de clavecin, un cercueil: le beau jeune homme
+qui y était enfermé et dont les deux bonnes amies comptaient faire leur
+maître de chant était asphyxié. Autre embarras, à l'endroit du second
+cadavre, bien autrement difficile à cacher dans une cellule que le
+premier dans un jardin. La chose s'ébruita. Naples avait alors pour
+archevêque un jeune prélat très-sévère. Il réfléchit à la satisfaction
+qu'il pouvait donner à la vindicte publique. Un procès faisait connaître
+au monde entier le scandale qui n'était connu que de Naples; il résolut
+d'en finir sans procès. Il alla chez un pharmacien, se fit préparer un
+extrait de ciguë aussi puissant que possible, mit la fiole sous sa robe
+d'archevêque, se rendit au couvent, fit venir l'abbesse et les deux
+religieuses; puis il divisa la ciguë en trois parts, et força les
+coupables à boire chacune leur part du poison sanctifié par Socrate.
+Elles moururent au milieu d'atroces douleurs. Mais l'archevêque avait de
+grands pouvoirs: il leur remit leurs péchés _in articulo mortis_.
+Seulement, il ferma le couvent et envoya les autres religieuses faire
+pénitence dans les monastères les plus sévères de leur ordre. Eh bien,
+vous comprenez: sur un texte comme celui-là, dont, faute de mémoire, je
+m'écarte peut-être sur certains points, mais pas, à coup sûr, à
+l'endroit des principaux, je comptais faire un roman moral dans le genre
+de _la Religieuse_, de Diderot, ou un drame de la famille des _Victimes
+cloîtrées_, de Monvel; cela eût occupé mes loisirs pendant le temps plus
+ou moins long que j'ai encore à demeurer votre hôte. Vous n'avez rien de
+tout cela, donnez-moi ce que vous voudrez: l'_Histoire_ de Polybe, les
+Commentaires de César, la _Vie de la Vierge_, le _Martyre de saint
+Janvier_. Tout me sera bon, cher monsieur Brandi, et je vous aurai de
+tout une égale reconnaissance.
+
+Le commandant Brandi remonta chez lui, et choisit dans sa bibliothèque
+cinq ou six volumes, que Nicolino se garda bien d'ouvrir.
+
+Le lendemain, vers huit heures du soir, le commandant entra dans la
+prison de Nicolino, précédé d'un geôlier portant deux bougies.
+
+Le prisonnier s'était déjà jeté sur son lit, quoiqu'il ne dormît pas
+encore. Il ouvrit des yeux étonnés de ce luxe de cire. Trois jours
+auparavant, il avait demandé une lampe et on la lui avait refusée.
+
+Le geôlier disposa les deux bougies sur la table et sortit.
+
+--Ah çà! mon cher commandant, demanda Nicolino, est-ce que, par hasard,
+vous me feriez la surprise de me donner une soirée?
+
+--Non: je vous faisais une simple visite, mon cher prisonnier, et, comme
+je déteste parler sans voir, j'ai, comme vous le voyez, fait apporter
+des lumières.
+
+--Je me félicite bien sincèrement de votre antipathie pour les
+ténèbres; mais il est impossible que le désir de venir causer avec moi
+vous soit poussé tout à coup comme cela, de lui-même et sans raison
+extérieure. Qu'avez-vous à me dire?
+
+--J'ai à vous dire une chose assez importante, et à laquelle j'ai
+longtemps réfléchi avant de vous en parler.
+
+--Et, aujourd'hui, vos réflexions sont faites?
+
+--Oui.
+
+--Dites, alors.
+
+--Vous savez, mon cher hôte, que vous êtes ici sur une recommandation
+toute particulière de la reine?
+
+--Je ne le savais pas, mais je m'en doutais.
+
+--Et au secret le plus absolu?
+
+--Quant à cela, je m'en suis aperçu.
+
+--Eh bien, imaginez-vous, mon cher hôte, que dix fois, depuis que vous
+êtes ici, une dame s'est présentée pour vous parler.
+
+--Une dame?
+
+--Oui; une dame voilée qui n'a jamais voulu dire son nom et qui a
+prétendu qu'elle venait de la part de la reine, à la maison de laquelle
+elle était attachée.
+
+--Bon! fit Nicolino, est-ce que ce serait Elena, par hasard? Ah! par ma
+foi! voilà qui la réhabiliterait dans mon esprit. Et, naturellement,
+vous lui avez constamment refusé la porte?
+
+--Venant de la part de la reine, j'ai pensé que sa visite pourrait ne
+pas vous être agréable, et j'ai craint de vous désobliger en
+l'introduisant près de vous.
+
+--La dame est-elle jeune?
+
+--Je le crois.
+
+--Est-elle jolie?
+
+--Je le gagerais.
+
+--Eh bien, mon cher commandant, une femme jeune et jolie ne désoblige
+jamais un prisonnier au secret depuis six semaines, vînt-elle de la part
+du diable, et, je dirai même plus, surtout de la part du diable.
+
+--Alors, dit Roberto Brandi, si cette dame revenait?
+
+--Si cette dame revenait, faites-la entrer, mordieu!
+
+--Je suis bien aise de savoir cela. Je ne sais pourquoi j'ai dans l'idée
+qu'elle reviendra ce soir.
+
+--Mon cher commandant, vous êtes un homme charmant, d'une conversation
+pleine de verve et de fantaisie; mais vous comprenez: fussiez-vous
+l'homme le plus spirituel de Naples...
+
+--Oui, vous préféreriez la conversation de la dame inconnue à la mienne;
+soit: je suis bon diable et n'ai point d'amour-propre. Maintenant,
+n'oubliez pas une chose ou plutôt deux choses.
+
+--Lesquelles?
+
+--C'est que, si je n'ai pas fait entrer la dame plus tôt, c'est que j'ai
+craint que sa visite ne vous déplût, et que, si je la fais entrer
+aujourd'hui, c'est que vous m'affirmez que sa visite vous est agréable.
+
+--Je vous l'affirme, mon cher commandant. Êtes-vous satisfait?
+
+--Je le crois bien! rien ne me satisfait plus que de rendre de petits
+services à mes prisonniers.
+
+--Oui; seulement, vous prenez votre temps.
+
+--Monsieur le duc, vous connaissez le proverbe: _Tout vient à point à
+qui sait attendre_.
+
+Et, se levant avec son plus aimable sourire, le commandant salua son
+prisonnier et sortit.
+
+Nicolino le suivit des yeux, se demandant ce qui avait pu arriver
+d'extraordinaire depuis la veille au matin pour qu'il se fît dans les
+manières de son juge et de son geôlier un si grand changement à son
+égard; et il n'avait pu encore se faire une réponse satisfaisante à sa
+question, lorsque la porte de son cachot se rouvrit et donna passage à
+une femme voilée, qui se jeta dans ses bras en levant son voile.
+
+
+
+
+ LXXXV
+
+ QUELLE ÉTAIT LA DIPLOMATIE DU GOUVERNEUR DU CHATEAU SAINT-ELME.
+
+
+Comme l'avait deviné Nicolino Caracciolo, la femme voilée n'était autre
+que la marquise de San-Clemente.
+
+Au risque de perdre sa faveur et sa position près de la reine, qui ne
+lui avait pas dit, au reste, un mot de ce qui était arrivé, et qui
+n'avait changé en rien ses façons vis-à-vis d'elle, la marquise de
+San-Clemente, comme l'avait dit Roberto Brandi, était venue deux fois
+pour essayer de voir Nicolino.
+
+Le commandant avait été inflexible: les prières n'avaient pu le toucher,
+l'offre d'un millier de ducats n'avait pu le corrompre.
+
+Ce n'était point que le commandant Brandi fut la perle des honnêtes
+gens; il s'en fallait, au contraire, du tout au tout. Mais c'était un
+homme assez fort en arithmétique pour calculer que, quand une place vaut
+dix ou douze mille ducats par an, il ne faut pas s'exposer à la perdre
+pour mille.
+
+Et, en effet, quoique le traitement du gouverneur du château Saint-Elme
+ne fût en réalité que de quinze cents ducats, comme il était chargé de
+nourrir les prisonniers et que les arrestations venaient de durer et
+promettaient de durer encore longtemps à Naples,--de même que M.
+Delaunay, dont le traitement, comme gouverneur de la Bastille, était de
+douze mille francs fixe, parvenait à lui faire produire cent quarante
+mille livres,--de même Roberto Brandi, dont le traitement était de cinq
+ou six mille francs, tirait de son fort quarante ou cinquante mille
+francs.
+
+Cela explique l'intégrité de Roberto Brandi. En apprenant les nouvelles
+du 9 décembre, c'est-à-dire le retour du roi, la défaite des Napolitains
+et la marche de l'armée française sur Naples, il avait été plus loin que
+le marquis Vanni, qui n'avait pas voulu se faire, de Nicolino, un ennemi
+acharné: Roberto Brandi avait rêvé de se faire, de Nicolino,
+non-seulement un ami, mais encore un protecteur. Et, à cet effet, il
+avait, comme nous l'avons vu, essayé de semer dans le coeur de son
+prisonnier, avant que celui-ci pût se douter dans quel but, cette graine
+qui fleurit si rarement, et qui, plus rarement encore, porte ses fruits,
+la reconnaissance.
+
+Mais, quoiqu'il ne fût qu'à demi Napolitain, puisqu'il était Français
+par sa mère, Nicolino Caracciolo n'avait pas été assez naïf pour
+attribuer à une sympathie spontanée le changement qui, depuis la veille,
+s'était fait pour lui dans les façons du commandant. Aussi, l'avons-nous
+vu se demander quels étaient les événements extraordinaires qui avaient
+pu amener envers lui ce changement de façons.
+
+La marquise, en lui apprenant la catastrophe de Rome et la fuite
+prochaine de la famille royale pour Palerme, lui apprit sur ce point
+tout ce qu'il désirait savoir.
+
+Mais, nous n'avons pas besoin de le dire à nos lecteurs, qui, nous
+l'espérons, s'en seront aperçus, Nicolino était homme d'esprit. Il
+résolut de tirer tout le parti possible de la situation, en laissant peu
+à peu venir à lui Roberto Brandi. Il y avait évidemment, dans l'avenir
+et à un moment donné, un pacte avantageux pour tout le monde à faire
+entre le gouverneur du château Saint-Elme et les républicains.
+
+Jusque-là, toutes les avances avaient été faites par le commandant du
+château, tandis que Nicolino n'était nullement engagé de son côté.
+
+Quoique les instances obstinées de la marquise San-Clemente, pour
+arriver jusqu'à lui, instances qui avaient été couronnées par le succès,
+eussent laissé à Nicolino, si sceptique qu'il fût, peu de doutes sur son
+dévouement, soit que ce peu de doutes qui lui restait fût suffisant pour
+le tenir en réserve vis-à-vis d'elle, soit qu'il craignît qu'elle ne fût
+épiée, et qu'en la chargeant de quelque message pour ses compagnons, il
+ne les compromît et, en même temps, ne compromît la marquise elle-même,
+Nicolino n'occupa les deux heures qu'elle passa près de lui qu'à lui
+parler de son amour ou à le lui prouver.
+
+Les amants se séparèrent enchantés l'un de l'autre et s'aimant plus que
+jamais. La marquise San-Clemente promit à Nicolino que tous les soirs où
+elle ne serait pas de service près de la reine, elle les viendrait
+passer avec lui; et, Roberto Brandi ayant été interrogé sur la
+possibilité de mettre ce projet à exécution, et n'y ayant vu aucun
+empêchement de son côté, il fut convenu que les choses se passeraient
+ainsi.
+
+Le commandant n'avait point été sans savoir que la dame voilée était la
+marquise de San-Clemente, c'est-à-dire une des dames d'honneur les plus
+avant dans l'intimité de la reine; et, par un jeu de bascule des plus
+simples, il comptait bien toujours se trouver sur ses pieds par la
+marquise de San-Clemente, si c'était le parti royal qui l'emportait, par
+Nicolino Caracciolo, si c'était, au contraire, les républicains qui
+avaient le dessus.
+
+Les jours s'écoulèrent, nous avons vu de quelle façon, en projets de
+résistance de la part du roi et ensuite de la part de la reine. Rien ne
+fut changé à la position de Nicolino, si ce n'est que les soins du
+commandant à son égard, non-seulement continuèrent, mais allèrent
+toujours augmentant... Il eut du pain blanc, trois plats à son déjeuner,
+cinq à son dîner, du vin de France à discrétion, et la permission de se
+promener deux fois par jour sur les remparts, à la condition de donner
+sa parole d'honneur de ne point sauter du haut en bas.
+
+La situation de Nicolino ne lui paraissait pas, surtout depuis la
+disparition du procureur fiscal et l'apparition de la marquise,
+tellement désespérée, qu'il dût, pour en sortir, risquer un suicide;
+aussi, sans se faire prier, donna-t-il sa parole d'honneur, et put-il,
+sur sa foi, se promener tout à son aise.
+
+Par la marquise, qui tenait exactement sa parole et qui, grâce à
+l'indifférence qu'elle affectait pour le prisonnier et aux précautions
+qu'elle prenait pour le venir voir, n'était aucunement inquiétée,
+Nicolino Caracciolo savait toutes les nouvelles de la cour. Il
+connaissait le roi et ne crut jamais sérieusement à sa résistance, et,
+comme la marquise de San-Clemente faisait partie des personnes qui
+devaient suivre la cour à Palerme, il sut la vérité, entre sept et huit
+heures, le soir même du 21 décembre, c'est-à-dire trois heures avant la
+fuite de la famille royale.
+
+La marquise ne savait rien positivement de ce qui devait se passer. Elle
+avait reçu l'ordre de se trouver à dix heures du soir dans les
+appartements de la reine; là, il lui serait fait communication de la
+résolution prise. La marquise n'avait aucun doute que la résolution
+prise ne fût celle du départ.
+
+Elle revenait donc à tout hasard faire ses adieux à Nicolino. Ces adieux
+faits ne rengageaient à rien, et, si elle restait, il serait toujours
+temps de les refaire.
+
+On pleura beaucoup, on promit de s'aimer toujours, on fit venir le
+commandant, qui s'engagea, pourvu qu'elles lui fussent adressées, à
+remettre à Nicolino les lettres de la marquise, et qui, pourvu qu'il en
+prit lecture auparavant, promit de faire passer à la marquise les
+lettres de Nicolino; puis, toutes choses bien convenues, on échangea le
+plus près possible quelques paroles d'un désespoir assez calme pour ne
+point donner aux amants eux-mêmes de trop grandes inquiétudes l'un sur
+l'autre.
+
+C'est une charmante chose que les amours faciles et les passions
+raisonnables. Comme les goëlands dans la tempête, elles ne font que
+mouiller le bout de leurs ailes au sommet des vagues; puis le vent les
+emporte du côté vers lequel il souffle, et, plutôt que de lutter contre
+lui, elles se laissent, souriantes au milieu des larmes, dans une pose
+gracieuse, emporter par le vent comme les Océanides de Flaxman.
+
+Le chagrin donna grand appétit à Nicolino. Il soupa de manière à
+effrayer son geôlier, qu'il força de boire avec lui à la santé de la
+marquise. Le geôlier protesta contre la violence qui lui était faite,
+mais il but.
+
+Sans doute, la douleur avait tenu Nicolino éveillé fort avant dans la
+nuit; car, lorsque le commandant, vers huit heures du matin, entra dans
+le cachot de son prisonnier, il le trouva profondément endormi.
+
+Cependant la nouvelle qu'il lui apportait était assez grave pour qu'il
+prît sur lui de l'éveiller. On lui avait envoyé, pour les afficher à
+l'intérieur et à l'extérieur du château, quelques-unes des proclamations
+qui annonçaient le départ du roi, qui promettaient son prochain retour,
+qui nommaient le prince Pignatelli vicaire général, et Mack lieutenant
+du royaume.
+
+Les égards que le commandant avait voués à son prisonnier lui faisaient
+un devoir de lui communiquer cette proclamation avant de la faire
+connaître à personne.
+
+La nouvelle, en effet, était grave; mais Nicolino y était préparé. Il se
+contenta de murmurer: «Pauvre marquise!» Puis, écoutant les sifflements
+du vent dans les corridors et les battements de la pluie au-dessus de sa
+tête, il ajouta, comme Louis XV regardant passer le convoi de madame de
+Pompadour:
+
+--Elle aura mauvais temps pour son voyage.
+
+--Si mauvais, répondit Roberto Brandi, que les vaisseaux anglais sont
+encore dans la rade et n'ont pu partir.
+
+--Bah! vraiment! répondit Nicolino. Et peut-on, quoique ce ne soit pas
+l'heure de la promenade, monter sur les remparts?
+
+--Certainement! La gravité de la situation serait une excuse, si l'on
+venait à me faire un crime de ma complaisance. Dans ce cas, n'est-ce
+pas, monsieur le duc, vous auriez la bonté de dire que cette
+complaisance, vous l'avez exigée de moi?
+
+Nicolino monta sur le rempart, et, en sa qualité de neveu d'un amiral,
+comme il disait, reconnut, sur le _Van-Guard_ et _la Minerve_, les
+pavillons qui indiquaient la présence du roi sur l'un de ces bâtiments
+et du prince de Calabre sur l'autre.
+
+Le commandant, qui l'avait quitté un instant, le rejoignit en lui
+apportant une excellente lunette d'approche.
+
+Grâce à cette excellente lunette, il put suivre les péripéties du drame
+que nous avons raconté. Il vit la municipalité et les magistrats venant
+supplier vainement le roi de ne point partir; il vit le
+cardinal-archevêque monter à bord du _Van-Guard_ et en descendre; il vit
+Vanni, chassé de _la Minerve_, rentrer désespéré derrière le môle. Une
+ou deux fois même, il vit apparaître sur le pont la belle marquise. Il
+lui sembla qu'elle levait tristement les yeux au ciel et essuyait une
+larme; et ce spectacle lui parut d'un intérêt tel, qu'il resta toute la
+journée sur le rempart, tenant sa lunette à la main, et ne quitta son
+observatoire que pour descendre, à la hâte, déjeuner et dîner.
+
+Le lendemain, ce fut encore le commandant qui entra le premier dans sa
+chambre. Rien n'était changé depuis la veille; le vent continuait d'être
+contraire; les vaisseaux étaient toujours dans le port.
+
+Enfin vers trois heures, on appareilla. Les voiles descendirent
+gracieusement le long des mâts et semblèrent faire un appel au vent. Le
+vent obéit, les voiles se gonflèrent: vaisseaux et frégates se mirent en
+mouvement et s'avancèrent lentement vers la haute mer. Nicolino reconnut
+à bord du _Van-Guard_ une femme qui faisait des signes non équivoques de
+reconnaissance, et, comme cette femme ne pouvait être autre que la
+marquise de San-Clemente, il lui jeta à travers l'espace un tendre et
+dernier adieu.
+
+Au moment où la flotte commençait à disparaître derrière Caprée, on vint
+annoncer à Nicolino que le dîner était servi, et, comme rien ne le
+retenait plus sur le rempart, il descendit vivement, pour ne pas donner
+aux plats, qui devenaient de plus en plus délicats, le temps de se
+refroidir.
+
+Le même soir, le commandant, inquiet de la situation de coeur et
+d'esprit dans laquelle devait se trouver son prisonnier, après les
+terribles émotions de la journée, descendit dans son cachot, et le
+trouva aux prises avec une bouteille de syracuse.
+
+Le prisonnier paraissait très-ému. Il avait le front rêveur et l'oeil
+humide.
+
+Il tendit mélancoliquement la main au commandant, lui versa un verre de
+syracuse et trinqua avec lui en secouant la tête.
+
+Puis, après avoir vidé son verre jusqu'à la dernière goutte:
+
+--Et quand je pense, dit-il, que c'est avec un pareil nectar
+qu'Alexandre VI empoisonnait ses convives! Il fallait que ce Borgia fût
+un bien grand coquin.
+
+Puis, vaincu par l'émotion que lui causait ce souvenir historique,
+Nicolino laissa tomber sa tête sur la table et s'endormit!
+
+
+
+
+ LXXXVI
+
+ CE QU'ATTENDAIT LE GOUVERNEUR DU CHATEAU SAINT-ELME.
+
+
+Il est inutile que nous passions en revue de nouveau chacun des
+événements que nous avons déjà vus se dérouler sous nos yeux. Seulement,
+il est bon de dire que, du haut des remparts du château Saint-Elme,
+grâce à l'excellente lunette que lui avait laissée le commandant,
+Nicolino assistait à tout ce qui se passait dans les rues de Naples.
+Quant aux événements qui ne se produisaient point au grand jour, le
+commandant Roberto Brandi, qui était devenu pour son prisonnier un
+véritable ami, les lui racontait avec une fidélité qui eût fait honneur
+à un préfet de police faisant son rapport à son souverain.
+
+C'est ainsi que Nicolino vit, du haut des remparts le terrible et
+magnifique spectacle de l'incendie de la flotte, apprit le traité de
+Sparanisi, put suivre des yeux les voitures amenant les officiers
+français qui venaient toucher les deux millions et demi, sut le
+lendemain en quelle monnaie les deux millions et demi avaient été payés,
+assista enfin à toutes les péripéties qui suivirent le départ du vicaire
+général, depuis la nomination de Maliterno à la dictature jusqu'à
+l'amende honorable que nous lui avons vu faire de compte à demi avec
+Rocca-Romana. Tous ces événements lui eussent, perçus par les yeux
+seulement, paru assez obscurs; mais les explications du commandant
+venaient les élucider et jouaient dans ce labyrinthe politique le rôle
+du fil d'Ariane.
+
+On atteignit ainsi le 20 janvier.
+
+Le 20 janvier, on apprit la rupture définitive de la trêve, à la suite
+de l'entrevue entre le général français et le prince de Maliterno, et
+l'on sut qu'à six heures du matin, les troupes françaises s'étaient
+ébranlées pour marcher sur Naples.
+
+A cette nouvelle, les lazzaroni hurlèrent de rage, et, brisant toute
+discipline, mirent à leur tête Michele et Pagliuccella, criant qu'ils ne
+voulaient reconnaître qu'eux pour capitaines; puis, s'adjoignant les
+soldats et les officiers qui étaient revenus de Livourne avec le général
+Naselli, ils commencèrent à traîner des canons à Poggioreale, à
+Capodichino et à Capodimonte. D'autres batteries furent établies à la
+porte Capuana, à la Marinella, au largo delle Pigne et sur tous les
+points par lesquelles les Français pouvaient tenter d'entrer à Naples.
+C'était pendant cette journée où se préparait la défense, que, malgré
+les efforts de Michele et de Pagliucella, les pillages, les incendies et
+les meurtres avaient été le plus terribles.
+
+Du haut des murailles du fort de Saint-Elme, Nicolino voyait avec
+terreur les cruautés qui s'accomplissaient. Il s'étonnait de ne voir le
+parti républicain prendre aucune mesure contre de pareilles atrocités,
+et se demandait si le comité républicain était réduit à un tel abandon,
+qu'il dût laisser les lazzaroni maîtres de la ville sans rien tenter
+contre les désordres qu'ils commettaient.
+
+A tout moment, des clameurs nouvelles s'élevaient de quelque point de la
+ville et montaient jusqu'aux hauteurs où est située la forteresse. Des
+tourbillons de fumée s'élançaient tout à coup d'un pâté de maisons, et,
+poussés par le sirocco, passaient comme un voile entre la ville et le
+château. Des assassinats commencés dans les rues se continuaient par les
+escaliers et venaient se dénouer sur les terrasses des palais, presque
+à portée de fusil des sentinelles. Roberto Brandi veillait aux portes et
+aux poternes du château, dont il avait doublé les sentinelles, avec
+ordre de faire feu sur quiconque se présenterait, lazzaroni ou
+républicains. Il conduisait évidemment, avec des intentions hostiles, à
+un but caché, un plan arrêté avec lui-même.
+
+La bannière royale continuait de flotter sur les murailles du fort, et,
+malgré le départ du roi, n'avait point disparu un instant.
+
+Cette bannière, gage pour eux de la fidélité du commandant, réjouissait
+les yeux des lazzaroni.
+
+Sa longue-vue à la main, Nicolino cherchait vainement dans les rues de
+Naples quelques figures de connaissance. On le sait, Maliterno n'était
+point rentré à Naples; Rocca-Romana se tenait caché; Manthonnet,
+Schipani, Cirillo et Velasco attendaient.
+
+A deux heures de l'après-midi, on releva les sentinelles, comme cela se
+pratiquait, de deux heures en deux heures.
+
+Il sembla à Nicolino que la sentinelle qui se trouvait la plus proche de
+lui, lui faisait un signe de tête.
+
+Il ne parut point l'avoir remarqué; mais, au bout de quelques secondes,
+il tourna de nouveau les yeux de son côté.
+
+Cette fois, il ne lui resta aucun doute. Ce signe avait été d'autant
+plus visible que les trois autres sentinelles, les yeux fixés, les unes
+à l'horizon du côté de Capoue, où l'on s'attendait à voir déboucher les
+Français, les autres sur Naples, se débattant sous le fer et au milieu
+du feu, ne faisaient aucune attention à la quatrième sentinelle et au
+prisonnier.
+
+Nicolino put donc se diriger vers le factionnaire et passer à un pas de
+lui.
+
+--Aujourd'hui, en dînant, faites attention à votre pain, lui jeta en
+passant la sentinelle.
+
+Nicolino tressaillit et continua sa route.
+
+Son premier mouvement fut un mouvement de crainte: il crut qu'on voulait
+l'empoisonner.
+
+Au bout d'une vingtaine de pas, il revint sur lui-même, et, en repassant
+devant le factionnaire:
+
+--Du poison? demanda-t-il.
+
+--Non, répondit celui-ci, un billet.
+
+--Ah! fit Nicolino, la poitrine un peu dégagée.
+
+Et, s'éloignant du factionnaire, il se tint à distance sans plus
+regarder de son côté.
+
+Enfin, les républicains se décidaient donc à quelque chose! Le défaut
+d'initiative dans le _mezzo ceto_ et dans la noblesse est le défaut
+capital des Napolitains. Autant le peuple, poussière soulevée au moindre
+vent, est toujours prêt aux émeutes, autant la classe moyenne et
+l'aristocratie sont difficiles aux révolutions.
+
+C'est qu'à tout changement qui arrive, mezzo ceto et aristocratie
+craignent de perdre une portion de ce qu'ils possèdent, tandis que le
+peuple, qui ne possède rien, ne peut que gagner.
+
+Il était trois heures de l'après-midi; Nicolino dînait à quatre: il
+n'avait, en conséquence, qu'une heure à attendre. Cette heure lui parut
+un siècle.
+
+Enfin, elle passa, Nicolino comptant les quarts et les demies qui
+sonnaient aux trois cents églises de Naples.
+
+Nicolino descendit, trouva son couvert mis comme d'habitude et son pain
+sur la table. Il examina négligemment son pain, n'y vit aucune rupture;
+sur toute sa rotondité, la croûte était lisse et intacte. Si un billet
+avait été introduit dans l'intérieur, c'était pendant la fabrication
+même du pain.
+
+Le prisonnier commença de croire à un faux avis.
+
+Il regarda le geôlier chargé de le servir à table, depuis l'amélioration
+croissante de ses repas, espérant voir en lui quelque encouragement à
+rompre son pain.
+
+Le geôlier resta impassible.
+
+Nicolino, pour avoir une occasion de le faire sortir, regarda si rien ne
+manquait sur la table. La table était irréprochablement préparée.
+
+--Mon cher ami, dit-il au geôlier, le commandant est si bon pour moi,
+que je ne doute pas que, pour m'ouvrir l'appétit, il ne me donne une
+bouteille d'asprino, si je la lui demande.
+
+L'asprino correspond à Naples, au vin de Suresne, à Paris.
+
+Le geôlier sortit en faisant un mouvement des épaules qui signifiait:
+
+--En voilà une idée de demander du vinaigre quand on a sur sa table du
+lacrima-cristi et du monte de Procida.
+
+Mais, comme on lui avait recommandé d'avoir les plus grands égards pour
+le prisonnier, il s'empressa d'obéir avec tant de diligence, que, pour
+aller plus vite, il ne ferma même pas, en s'éloignant, la porte du
+cachot.
+
+Nicolino le rappela.
+
+--Qu'y a-t-il, Excellence? demanda le geôlier.
+
+--Il y a que je vous prie de fermer votre porte, mon ami, répondit
+Nicolino: les portes ouvertes donnent des tentations aux prisonniers.
+
+Le geôlier, qui savait la fuite impossible au château Saint-Elme, à
+moins que, comme Hector Caraffa, on ne descendît du haut des murailles
+avec une corde, referma la porte, non point pour sa conscience, mais
+pour ne pas désobliger Nicolino.
+
+La clef ayant fait dans la serrure son mouvement et son bruit de
+rotation qui indiquaient la clôture à double tour, Nicolino, certain de
+ne pas être surpris, brisa son pain.
+
+On ne l'avait point trompé: au beau milieu de la mie était un billet
+roulé, lequel, collé à la pâte, indiquait qu'il n'avait pu y être
+introduit que pendant la fabrication, comme l'avait pensé le
+prisonnier.
+
+Nicolino prêta l'oreille, et, n'entendant aucun bruit, ouvrit vivement
+le billet.
+
+Il contenait ces mots:
+
+«Jetez-vous sur votre lit sans vous déshabiller; ne vous inquiétez point
+du bruit que vous entendrez de onze heures à minuit; il sera fait par
+des amis; seulement, tenez-vous prêt à les seconder.»
+
+--Diable! murmura Nicolino, ils ont bien fait de me prévenir; je les
+eusse pris pour des lazzaroni, et j'eusse tapé dessus. Voyons le
+post-scriptum:
+
+«Il est urgent que, demain, le drapeau français flotte, au point du
+jour, sur les murailles du château Saint-Elme. Si notre tentative
+échouait, faites ce que vous pourrez de votre côté pour arriver à ce
+but. Le comité met cinq cent mille francs à votre disposition.»
+
+Nicolino déchira le billet en morceaux impalpables, qu'il éparpilla sur
+toute la longueur de son cachot.
+
+Il achevait cette opération lorsque la clef tourna dans la serrure, et
+que son geôlier entra une bouteille d'asprino à la main.
+
+Nicolino, qui tenait de sa mère un palais français, n'avait jamais pu
+souffrir l'asprino; mais, dans cette occasion, il lui parut qu'il devait
+faire un sacrifice à la patrie. Il remplit son verre, le leva en l'air,
+porta un toast à la santé du commandant, le vida d'un trait et fit
+clapper sa langue avec autant d'énergie qu'il eût pu le faire après un
+verre de chambertin, de château-laffitte ou de bouzi.
+
+L'admiration du geôlier pour Nicolino redoubla: il fallait être doué
+d'un courage héroïque pour boire sans grimace un verre d'un pareil vin.
+
+Le dîner était encore meilleur que d'habitude. Nicolino en fit son
+compliment au gouverneur, qui vint, comme il en prenait de plus en plus
+l'habitude, lui faire sa visite au café.
+
+--Bon! dit Roberto Brandi, les compliments reviennent, non pas au
+cuisinier, mais à l'asprino, qui vous aura ouvert l'appétit.
+
+Nicolino n'avait point l'habitude de remonter sur le rempart après son
+dîner, qu'il prolongeait, surtout depuis qu'il s'était amélioré, jusqu'à
+cinq heures et demie et même six heures du soir. Mais, surexcite, non
+point par l'asprino qu'il avait bu, comme le croyait le commandant, mais
+par le billet qu'il avait reçu; voyant le seigneur Roberto Brandi de
+bonne humeur et ne doutant pas que Naples ne fût au moins aussi curieux
+à voir de nuit que de jour, il se plaignit avec tant d'insistance d'une
+certaine lourdeur d'estomac et d'un certain embarras de tête, que, de
+lui-même, le commandant lui demanda s'il ne voulait point prendre l'air.
+
+Nicolino se fit prier un instant; puis enfin, pour ne pas le désobliger,
+consentit à monter avec le commandant sur le rempart.
+
+Naples présentait dans la soirée le même spectacle que pendant le jour,
+excepté que, vu à travers les ténèbres, il devenait plus effrayant. Et,
+en effet, le pillage et les assassinats s'exécutaient à la lueur des
+torches qui, courant dans l'obscurité comme des insensées, semblaient
+jouer quelque jeu fantastique et terrible inventé par la mort. De leur
+côté, les incendies, détachant les flammes ardentes de la fumée épaisse
+qui les couronnait, offraient à Nicolino la même représentation que
+Rome, dix-huit cents ans auparavant, avait donnée à Néron. Rien n'eût
+empêché Nicolino, s'il eût voulu se couronner de roses et chanter des
+vers d'Horace sur sa lyre, de se croire le divin empereur successeur de
+Claude et fils d'Agrippine et de Domitius.
+
+Mais Nicolino n'était pas fantaisiste à ce point; Nicolino avait tout
+simplement sous les yeux le spectacle d'une scène de meurtre et
+d'incendie comme Naples n'en avait point donné depuis la révolte de
+Masaniello, et Nicolino, la rage au fond du coeur, regardait ces canons
+dont le col de bronze s'allongeait hors des remparts, et se disait que,
+s'il était gouverneur du château à la place de Roberto Brandi, il aurait
+bientôt forcé toute cette canaille à chercher un abri dans les égouts
+d'où elle sortait.
+
+En ce moment, il sentit une main qui s'appuyait sur son épaule, et,
+comme si elle eût pu lire au plus profond de sa pensée, une voix lui
+dit:
+
+--A ma place, que feriez-vous?
+
+Nicolino n'eut pas besoin de se retourner pour savoir qui lui parlait
+ainsi: il reconnut la voix du digne commandant.
+
+--Par ma foi, répondit Nicolino, je n'hésiterais pas, je vous le jure:
+je ferais feu sur les assassins, au nom de l'humanité et de la
+civilisation.
+
+--Comme cela? sans savoir ce que me rapportera ou me coûtera chaque coup
+de canon que je tirerai? A votre âge et en paladin français, vous dites:
+_Fais ce que dois, advienne que pourra._
+
+--C'est le chevalier Bayard qui a dit cela.
+
+--Oui; mais, à mon âge, et père de famille comme je suis, je dis:
+_Charité bien ordonnée est de commencer par soi-même._ Ce n'est pas le
+chevalier Bayard qui a dit cela: c'est le bon sens.
+
+--Ou l'égoïsme, mon cher gouverneur.
+
+--Cela se ressemble diablement, mon cher prisonnier.
+
+--Mais, enfin, que voulez-vous?
+
+--Mais je ne veux rien. Je suis à mon balcon, balcon bien tranquille:
+rien ne m'atteindra ici. Je regarde et j'attends.
+
+--Je vois bien que vous regardez; mais je ne sais pas ce que vous
+attendez.
+
+--J'attends ce qu'attend le gouverneur d'une forteresse imprenable:
+j'attends qu'on me fasse des propositions.
+
+Nicolino prit ces paroles pour ce qu'elles étaient, en effet,
+c'est-à-dire pour une ouverture; mais, outre qu'il n'avait pas mission
+de traiter au nom des républicains, mission qu'à la rigueur il se fût
+donnée à lui-même, le billet qu'il avait reçu lui recommandait tout
+simplement de se tenir tranquille, et d'aider, s'il était en son
+pouvoir, aux événements qui devaient s'accomplir de onze heures à
+minuit.
+
+Qui lui disait que ce qu'il arrêterait avec le commandant, si avantageux
+que cela fût, selon lui, aux intérêts de la future république
+parthénopéenne, s'accorderait avec les plans des républicains?
+
+Il garda donc le silence, ce que voyant le commandant Roberto Brandi, il
+fit, pour la troisième ou la quatrième fois, le tour des remparts en
+sifflant et en recommandant aux sentinelles la plus grande vigilance,
+aux artilleurs de veiller près de leurs pièces, la mèche allumée.
+
+
+
+
+ LXXXVII
+
+OU L'ON VOIT ENFIN COMMENT LE DRAPEAU FRANÇAIS AVAIT ÉTÉ ARBORÉ SUR LE
+ CHATEAU SAINT-ELME.
+
+
+Nicolino écouta en silence le commandant donner des ordres, d'une voix
+assez haute, au contraire, pour qu'elle fût entendue de son prisonnier.
+
+Ce redoublement de surveillance l'inquiéta; mais il connaissait la
+prudence et le courage de ceux qui lui avaient fait passer l'avis qu'il
+avait reçu, et il se confiait à eux.
+
+Seulement, il lui fut démontré plus clair que jamais que toutes les
+attentions successives et croissantes qu'avait eues pour lui le
+directeur de la forteresse n'avaient d'autre but que d'amener Nicolino à
+lui faire quelque ouverture ou à recueillir les siennes; ce qui serait
+arrivé, sans aucun doute, si Nicolino ne se fût, à cause de l'avis reçu,
+tenu sur la réserve.
+
+Le temps s'écoula sans aucun rapprochement entre le gouverneur et son
+prisonnier. Seulement, comme par oubli, celui-ci eut la permission de
+rester sur le rempart.
+
+Dix heures sonnèrent. On se rappelle que c'était l'heure indiquée par
+Maliterno à l'archevêque, pour sonner, sous peine de mort, toutes les
+cloches de Naples. A la dernière vibration des bronzes, toutes les
+cloches éclatèrent à la fois.
+
+Nicolino était préparé à tout, excepté à ce concert de cloches, et le
+gouverneur, à ce qu'il paraît, n'y était pas plus préparé que lui; car,
+à ce bruit inattendu, Roberto Brandi se rapprocha de son prisonnier et
+le regarda avec étonnement.
+
+--Oui, je comprends bien, dit Nicolino, vous me demandez ce que signifie
+cet effroyable charivari; j'allais vous faire la même question.
+
+--Alors, vous l'ignorez?
+
+--Parfaitement. Et vous?
+
+--Moi aussi.
+
+--Alors, promettons-nous que le premier des deux qui l'apprendra en fera
+part à son voisin.
+
+--Je vous le promets.
+
+--C'est incompréhensible, mais c'est curieux, et j'ai payé bien cher,
+souvent, ma loge à Saint-Charles pour voir un spectacle qui ne valait
+pas celui-ci.
+
+Mais, contre l'attente de Nicolino, le spectacle devenait de plus en
+plus curieux.
+
+En effet, comme nous l'avons dit, arrêtés au milieu de leur infernale
+besogne par une voix qui semblait leur parler d'en haut, les lazzaroni,
+qui entendent mal la langue céleste, coururent en demander l'explication
+à la cathédrale.
+
+On sait ce qu'ils y trouvèrent: la vieille métropole éclairée _à
+giorno_, le sang et la tête de saint Janvier exposés, le
+cardinal-archevêque en habits sacerdotaux, enfin Rocca-Romana et
+Maliterno en costume de pénitents, pieds nus, en chemise et la corde au
+cou.
+
+Les deux spectateurs, pour lesquels on eût pu croire que le spectacle
+était fait, virent alors l'étrange procession sortir de l'église, au
+milieu des pleurs, des cris, des lamentations. Les torches étaient si
+nombreuses et jetaient un tel éclat, qu'à l'aide de sa lunette, que le
+commandant envoya chercher, Nicolino reconnut l'archevêque sous son
+dais, portant le saint sacrement, les chanoines portant à ses côtés le
+sang et la tête de saint Janvier, et enfin, derrière les chanoines,
+Maliterno et Rocca-Romana, dans leur étrange costume, ne portaient
+rien, ou plutôt portaient, de tous les poids, le plus pesant: les péchés
+du peuple.
+
+Nicolino savait son frère Rocca-Romana aussi sceptique que lui, et
+Maliterno aussi sceptique que son frère. Il fut donc, malgré la grande
+préoccupation qui le tenait, pris d'un rire homérique en reconnaissant
+les deux pénitents.
+
+Quelle était cette comédie? dans quel but était-elle jouée? C'était ce
+que ne pouvait s'expliquer Nicolino que par ce mélange, tout particulier
+à Naples, du grotesque au sacré.
+
+Sans doute, entre onze heures et minuit, aurait-il l'explication de tout
+cela.
+
+Roberto Brandi, qui n'attendait aucune explication, paraissait plus
+inquiet et plus impatient que son prisonnier; car lui aussi connaissait
+Naples et se doutait qu'il y avait quelque immense piége caché sous
+cette comédie religieuse.
+
+Nicolino et le commandant suivirent des yeux, avec la plus grande
+curiosité, la procession dans les différentes évolutions qu'elle
+accomplit depuis sa sortie de la cathédrale jusqu'à sa rentrée; puis ils
+virent le bruit diminuer, les torches s'éteindre, et y succéder le
+silence et l'obscurité.
+
+Quelques maisons auxquelles le feu avait été mis continuèrent de brûler;
+mais personne ne s'en occupa.
+
+Onze heures sonnèrent.
+
+--Je crois, dit Nicolino, qui désirait suivre les instructions du billet
+en rentrant dans son cabinet, je crois que la représentation est
+terminée. Qu'en dites-vous, mon commandant?
+
+--Je dis que j'ai encore quelque chose à vous faire voir avant que vous
+rentriez chez vous, mon cher prisonnier.
+
+Et il lui fit signe de le suivre.
+
+--Nous nous sommes, lui dit-il, jusqu'à présent préoccupés de ce
+qui se passe à Naples, depuis Mergellina jusqu'à la porte
+Capuana,--c'est-à-dire à l'ouest, au midi et à l'est:--occupons-nous un
+peu de ce qui se passe au nord. Quoique ce qui nous vient de ce côté
+fasse peu de bruit et jette peu de lumière, cela vaut la peine que nous
+y accordions un instant d'attention.
+
+Nicolino se laissa conduire par le gouverneur sur la partie du rempart
+exactement opposée à celle du haut de laquelle il venait de contempler
+Naples, et, sur les collines qui enveloppent la ville, depuis celle de
+Capodimonte jusqu'à celle de Poggioreale, il vit une ligne de feux
+disposés avec la régularité d'une armée en marche.
+
+--Ah! ah! fit Nicolino, voilà du nouveau, ce me semble.
+
+--Oui, et qui n'est pas sans intérêt, n'est-ce pas?
+
+--C'est l'armée française? demanda Nicolino.
+
+--Elle-même, répondit le gouverneur.
+
+--Demain, alors, elle entrera à Naples.
+
+--Oh! que non! On n'entre point à Naples comme cela quand les lazzaroni
+ne veulent pas qu'on y entre. On se battra deux, trois jours, peut-être.
+
+--Eh bien, après? demanda Nicolino.
+
+--Après?... Rien, répondit le gouverneur. C'est à nous de songer à ce
+que peut, dans un pareil conflit, faire de bien ou de mal à ses alliés,
+quels qu'ils soient, le gouverneur du château Saint-Elme.
+
+--Et peut-on savoir, en cas de conflit, pour qui seraient vos
+préférences?
+
+--Mes préférences! Est-ce qu'un homme d'esprit a des préférences, mon
+cher prisonnier? Je vous ai fait ma profession de foi en vous disant que
+j'étais père de famille, et en vous citant le proverbe français:
+_Charité bien ordonnée est de commencer par soi-même._ Rentrez chez
+vous; méditez là-dessus. Demain, nous causerons politique, morale et
+philosophie, et, comme les Français ont encore un autre proverbe qui
+dit: _La nuit porte conseil_, eh bien, demandez des conseils à la nuit;
+au jour, vous me ferez part de ceux qu'elle vous aura donnés. Bonsoir,
+monsieur le duc!
+
+Et, comme, tout en causant, on était arrivé au haut de l'escalier qui
+conduisait aux prisons inférieures, le geôlier reconduisit Nicolino à
+son cachot et l'y enferma, comme d'habitude, à double tour.
+
+Nicolino se trouva dans la plus complète obscurité.
+
+Par bonheur, les instructions qu'il avait reçues n'étaient point
+difficiles à suivre. Il se dirigea à tâtons vers son lit, le trouva et
+se jeta dessus tout habillé.
+
+A peine y était-il depuis cinq minutes, qu'il entendit le cri d'alarme,
+cri suivi d'une fusillade assez vive et de trois coups de canon.
+
+Puis tout rentra dans le silence le plus absolu.
+
+Qu'était-il arrivé?
+
+Nous sommes obligés de dire que, malgré le courage bien éprouvé de
+Nicolino, le coeur lui battait fort en se faisant cette question.
+
+Dix autres minutes ne s'étaient point écoulées, que Nicolino entendit un
+pas dans l'escalier, une clef tourna dans la serrure, les verrous
+grincèrent et la porte s'ouvrit, donnant passage au digne commandant,
+éclairé d'une bougie qu'il tenait lui-même à la main.
+
+Roberto Brandi referma la porte avec la plus grande précaution, déposa
+sa bougie sur la table, prit une chaise et vint s'asseoir près du lit de
+son prisonnier, qui, ignorant absolument où aboutirait toute cette mise
+en scène, le laissait faire sans lui adresser une seule parole.
+
+--Eh bien, lui dit le gouverneur lorsqu'il fut assis à son chevet, je
+vous le disais bien, mon cher prisonnier, que le château Saint-Elme
+était d'une certaine importance dans la question qui doit se plaider
+demain.
+
+--Et à quel propos, mon cher commandant, venez-vous, à une pareille
+heure, vous féliciter près de moi de votre perspicacité?
+
+--Parce que c'est toujours une satisfaction d'amour-propre, que de
+pouvoir dire à un homme d'esprit comme vous: «Vous voyez bien que
+j'avais raison;» ensuite parce que je crois que, si nous attendons à
+demain pour causer de nos petites affaires, dont vous n'avez pas voulu
+causer ce soir,--je sais maintenant pourquoi,--si nous attendons à
+demain, dis-je, il pourra bien être trop tard.
+
+--Voyons, mon cher commandant, demanda Nicolino, il s'est donc passé
+quelque chose de bien important depuis que nous nous sommes quittés?
+
+--Vous allez en juger. Les républicains, qui avaient, je ne sais
+comment, surpris mon mot d'ordre, qui était _Pausilippe et Parthénope_,
+se sont présentés à la sentinelle; seulement, celui qui était chargé de
+dire _Parthénope_ a confondu la nouvelle ville avec l'ancienne et a dit
+_Napoli_ au lieu de _Parthénope_. La sentinelle, qui ne savait
+probablement pas que _Parthénope_ et _Napoli_ ne font qu'un ou plutôt ne
+font qu'une, a donné l'alarme; le poste a fait feu, mes artilleurs ont
+fait feu, et le coup a été manqué. De sorte, mon cher prisonnier, que,
+si c'est dans l'attente de ce coup-là que vous vous êtes jeté tout
+habillé sur votre lit, vous pouvez vous déshabiller et vous coucher, à
+moins cependant que vous n'aimiez mieux vous lever pour que nous
+causions chacun d'un côté de cette table, comme deux bons amis.
+
+--Allons, allons, dit Nicolino en se levant, ramassez les atouts,
+abattez votre jeu, et causons.
+
+--Causons! dit le gouverneur, c'est bientôt dit.
+
+--Dame, c'est vous qui me l'offrez, ce me semble.
+
+--Oui, mais après quelques éclaircissements.
+
+--Lesquels? Dites.
+
+--Avez-vous des pouvoirs suffisants pour causer avec moi?
+
+--J'en ai.
+
+--Ce dont nous causerons ensemble sera-t-il ratifié par vos amis?
+
+--Foi de gentilhomme!
+
+--Alors, il n'y a plus d'empêchements. Asseyez-vous, mon cher
+prisonnier.
+
+--Je suis assis.
+
+--MM. les républicains ont donc bien besoin du château Saint-Elme?
+Voyons!
+
+--Après la tentative qu'ils viennent de faire, vous me traiteriez de
+menteur si je vous disais que sa possession leur est tout à fait
+indifférente.
+
+--Et, en supposant que messire Roberto Brandi, gouverneur de ce château,
+substituât en son lieu et place le très-haut et très-puissant seigneur
+Nicolino, des ducs de Rocca-Romana et des princes Caraccioli, que
+gagnerait à cette substitution ce pauvre Roberto Brandi?
+
+--Messire Roberto Brandi m'a prévenu, je crois, qu'il était père de
+famille?
+
+--J'ai oublié de dire époux et père de famille.
+
+--Il n'y a pas de mal, puisque vous réparez à temps votre oubli. Donc,
+une femme?
+
+--Une femme.
+
+--Combien d'enfants?
+
+--Deux: des enfants charmants, surtout la fille, qu'il faut songer à
+marier.
+
+--Ce n'est point pour moi que vous dites cela, je présume?
+
+--Je n'ai pas l'orgueil de porter mes yeux si haut: c'est une simple
+observation que je vous faisais, comme digne d'exciter votre intérêt.
+
+--Et je vous prie de croire qu'elle l'excite au plus haut degré.
+
+--Alors, que pensez-vous que puissent faire pour un homme qui leur rend
+un très-grand service, pour la femme et les enfants de cet homme, les
+républicains de Naples?
+
+--Eh bien, que diriez-vous de dix mille ducats?
+
+--Oh! interrompit le gouverneur.
+
+--Attendez donc, laissez-moi dire.
+
+--C'est juste; dites.
+
+--Je répète. Que diriez-vous de dix mille ducats de gratification pour
+vous, de dix mille ducats d'épingles pour votre femme, de dix mille
+ducats de bonne main à votre fils, et de dix mille ducats de dot à votre
+fille?
+
+--Quarante mille ducats?
+
+--Quarante mille ducats.
+
+--En tout?
+
+--Dame!
+
+--Cent quatre-vingt-dix mille francs?
+
+--Juste.
+
+--Ne trouvez-vous pas qu'il est indigne d'hommes comme ceux que vous
+représentez de ne pas offrir des sommes rondes?
+
+--Deux cent mille livres, par exemple?
+
+--Oui, à deux cent mille livres, on réfléchit.
+
+--Et à combien terminerait-on?
+
+--Tenez, pour ne pas vous faire marchander, à deux cent cinquante mille
+livres.
+
+--C'est un joli denier que deux cent cinquante mille livres!
+
+--C'est un joli morceau que le château Saint-Elme.
+
+--Hum!
+
+--Vous refusez?
+
+--Je me consulte.
+
+--Vous comprendrez ceci, mon cher prisonnier: on dit... Toute la
+journée, nous avons parlé par proverbes; passez-moi donc encore
+celui-ci: je vous promets que ce sera le dernier.
+
+--Je vous le passe.
+
+--Eh bien, on dit que tout homme trouve une fois dans sa vie l'occasion
+de faire fortune, que le tout est pour lui de ne pas laisser échapper
+l'occasion.
+
+L'occasion passe à côté de la main: je la prends par ses trois cheveux,
+et je ne la lâche pas, morbleu!
+
+--Je ne veux pas y regarder de trop près avec vous, mon cher gouverneur,
+reprit Nicolino, d'autant plus que je n'ai qu'à me louer de vos bons
+procédés: vous aurez vos deux cent cinquante mille livres.
+
+--A la bonne heure.
+
+--Seulement, vous comprenez que je n'ai pas deux cent cinquante mille
+livres dans ma poche.
+
+--Bon! monsieur le duc, si l'on voulait faire toutes les affaires au
+comptant, on ne ferait jamais d'affaires.
+
+--Alors, vous vous contenterez de mon billet?
+
+Roberto Brandi se leva et salua.
+
+--Je me contenterai de votre parole, prince les dettes de jeu sont
+sacrées, et nous jouons dans ce moment-ci, et gros jeu, car nous jouons
+chacun notre tête.
+
+--Je vous remercie de votre confiance en moi, monsieur, répondit
+Nicolino avec une suprême dignité; je vous prouverai que j'en étais
+digne. Maintenant, il ne s'agit plus que de l'exécution, des moyens.
+
+--C'est pour arriver à ce but que je vous demanderai, mon prince, toute
+la complaisance possible.
+
+--Expliquez-vous.
+
+--J'ai eu l'honneur de vous dire que, puisque je tenais l'occasion par
+les cheveux, je ne la lâcherais point sans y trouver une fortune.
+
+--Oui. Eh bien, il me semble qu'une somme de deux cent cinquante mille
+francs...
+
+--Ce n'est point une fortune, cela, monsieur le duc. Vous qui êtes riche
+à millions, vous devez le comprendre.
+
+--Merci!
+
+--Non: il me faut cinq cent mille francs.
+
+--Monsieur le commandant, je suis fâché de vous dire que vous manquez à
+votre parole.
+
+--En quoi, si ce n'est pas à vous que je les demande?
+
+--Alors, c'est autre chose.
+
+--Et si j'arrive à me faire donner par Sa Majesté le roi Ferdinand, pour
+ma fidélité, le même prix que vous m'offrez pour ma trahison?
+
+--Oh! le vilain mot que vous venez de dire là!
+
+Le commandant, avec le comique sérieux particulier aux Napolitains, prit
+la bougie, alla regarder derrière la porte, sous le lit, et revint poser
+la bougie sur la table.
+
+--Que faites-vous? lui demanda Nicolino.
+
+--J'allais voir si quelqu'un nous écoutait.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Mais parce que, si nous ne sommes que nous deux, vous savez bien que
+je suis un traître, un peu plus adroit, un peu plus spirituel que les
+autres peut-être, mais voilà tout.
+
+--Et comment comptez-vous vous faire donner par le roi Ferdinand deux
+cent cinquante mille francs pour prix de votre fidélité?
+
+--C'est pour cela justement que j'ai besoin de toute votre complaisance.
+
+--Comptez dessus; seulement, expliquez-vous.
+
+--Pour en arriver là, mon cher prisonnier, il ne faut pas que je sois
+votre complice, il faut que je sois votre victime.
+
+--C'est assez logique, ce que vous me dites là. Eh bien, voyons, comment
+pouvez-vous devenir ma victime?
+
+--C'est bien facile.
+
+Le commandant tira des pistolets de sa poche.
+
+--Voilà des pistolets.
+
+--Tiens, dit Nicolino, ce sont les miens.
+
+--Que le procureur fiscal a oubliés ici... Vous savez comment il a fini,
+ce bon marquis Vanni?
+
+--Vous m'avez annoncé sa mort, et je vous ai même répondu que j'avais le
+regret de ne pas le regretter.
+
+--C'est vrai. Vous vous êtes donc procuré vos pistolets, qui étaient je
+ne sais où, par vos intelligences dans le château; de sorte que, quand
+je suis descendu, vous m'avez mis le pistolet sur la gorge.
+
+--Très-bien, fit Nicolino en riant: comme cela.
+
+--Prenez garde! ils sont chargés. Puis, le pistolet sur la gorge
+toujours, vous m'avez lié à cet anneau scellé dans la muraille.
+
+--Avec quoi? avec les draps de mon lit?
+
+--Non, avec une corde.
+
+--Je n'en ai pas.
+
+--Je vous en apporte une.
+
+--A la bonne heure: vous êtes homme de précaution.
+
+--Quand on veut que les choses réussissent, n'est-ce pas? il ne faut
+rien négliger.
+
+--Après?
+
+--Après? Lorsque je suis bien lié et bien garrotté à cet anneau, vous me
+bâillonnez avec votre mouchoir afin que je ne crie pas; vous refermez la
+porte sur moi, et vous profitez de ce que j'ai eu l'imprudence d'envoyer
+en patrouille tous les hommes dont je suis sûr, et de ne laisser dans
+l'intérieur et aux portes que les déserteurs, pour faire une émeute.
+
+--Et comment ferai-je cette émeute?
+
+--Rien de plus facile. Vous offrirez dix ducats par homme. Ils sont une
+trentaine d'hommes, mettez-en trente-cinq avec les employés: c'est trois
+cent cinquante ducats. Vous distribuez immédiatement vos trois cent
+cinquante ducats; vous changez le mot d'ordre, et vous commandez de
+faire feu sur la patrouille, si elle insiste pour entrer.
+
+--Et où prendrai-je les trois cent cinquante ducats?
+
+--Dans ma poche; seulement, c'est un compte à part, vous comprenez.
+
+--A joindre aux deux cent cinquante mille livres: très-bien!
+
+--Une fois maître du château, vous me déliez, vous me laissez dans votre
+cachot, vous me traitez aussi mal que je vous y ai bien traité; puis,
+une nuit, quand vous m'avez payé mes deux cent cinquante mille francs et
+rendu mes trois cent cinquante ducats, vous me faites jeter à la porte,
+par pitié; je descends jusqu'au port, je frète une barque, un speronare,
+une felouque; j'aborde en Sicile à travers mille périls, et je vais
+demander au roi Ferdinand le prix de ma fidélité. Le chiffre auquel je
+l'étendrai me regarde; au reste, vous le connaissez.
+
+--Oui, deux cent cinquante mille francs.
+
+--Tout cela est-il bien entendu?
+
+--Oui.
+
+--J'ai votre parole d'honneur?
+
+--Vous l'avez.
+
+--A l'oeuvre, alors! Vous tenez le pistolet, que vous pouvez reposer sur
+la table de peur d'accident; voici les cordes, et voici la bourse. Ne
+craignez pas de serrer les cordes; ne m'étouffez pas avec le mouchoir.
+Vous en avez encore pour une bonne demi-heure avant que la patrouille
+rentre.
+
+Tout se passa exactement, comme l'avait prévu l'intelligent gouverneur,
+et l'on eût dit qu'il avait donné ses ordres d'avance pour que Nicolino
+ne rencontrât aucun obstacle. Le commandant fut lié, garrotté, bâillonné
+à point; la porte fut refermée sur lui. Nicolino ne rencontra personne,
+ni sur les escaliers, ni dans les caves. Il alla droit au corps de
+garde, y entra, fit un magnifique discours patriotique, et, comme, à la
+fin de son discours, il remarquait une certaine hésitation parmi ceux
+auxquels il s'adressait, il fit sonner son argent et lâcha la parole
+magique qui devait tout enlever: «Dix ducats par homme.» A ces mots, en
+effet, les gestes d'hésitation disparurent, les cris de «Vive la
+liberté!» retentirent. On sauta sur les armes, on courut aux postes et
+aux remparts, on menaça la patrouille de faire feu sur elle si elle ne
+disparaissait à l'instant même dans les profondeurs du Vomero ou dans
+les vicoli de l'Infrascata. La patrouille disparut comme disparaît un
+fantôme par une trappe de théâtre.
+
+Puis on s'occupa de confectionner un drapeau tricolore, opération à
+laquelle on arriva, non sans peine, avec un morceau d'une ancienne
+bannière blanche, un rideau de fenêtre et un couvre-pieds rouge. Ce
+travail terminé, on abattit la bannière blanche et l'on éleva la
+bannière tricolore.
+
+Enfin, tout à coup Nicolino sembla songer au malheureux commandant dont
+il avait usurpé les fonctions. Il descendit avec quatre hommes dans son
+cachot, le fit délier et débâillonner en lui tenant le pistolet sur la
+gorge, et, malgré ses gémissements, ses prières et ses supplications, il
+le laissa à sa place, dans le fameux cachot numéro 3, au deuxième
+au-dessous de l'entre-sol.
+
+Et voilà comment, le 21 janvier au matin, Naples, en se réveillant, vit
+la bannière tricolore française flotter sur le château Saint-Elme.
+
+
+
+
+ LXXXVIII
+
+ LES FOURCHES CAUDINES.
+
+
+Championnet aussi la vit, la bannière sainte, et aussitôt il donna
+l'ordre à son armée de marcher sur Naples, afin de l'attaquer vers onze
+heures du matin.
+
+Si nous écrivions un roman au lieu d'écrire un livre historique, où
+l'imagination n'est qu'accessoire, on ne doute pas que nous n'eussions
+trouvé moyen d'amener Salvato à Naples, ne fût-ce qu'avec les officiers
+français venant toucher les cinq millions convenus par la trêve de
+Sparanisi. Au lieu d'aller au spectacle avec ses compagnons, au lieu de
+s'occuper de la rentrée des cinq millions avec Archambal,--rentrée qui,
+on se le rappelle, ne rentra point,--nous l'eussions conduit à cette
+maison du Palmier, où il avait laissé, sinon la totalité, du moins la
+moitié de cette âme à laquelle le sceptique chirurgien du mont Cassin ne
+pouvait croire, et, au lieu d'un long récit intéressant, mais froid
+comme toute narration politique, nous eussions eu des scènes
+passionnées, rehaussées de toutes les craintes qu'eussent inspirées à la
+pauvre Luisa les terribles scènes de carnage dont la rumeur arrivait
+jusqu'à elle. Mais nous sommes forcé de nous renfermer dans l'inflexible
+exigence des faits, et, quel que fût l'ardent désir de Salvato, il lui
+avait fallu avant tout suivre les ordres de son général, qui, dans son
+ignorance de l'irrésistible aimant qui attirait son chef de brigade vers
+Naples, l'en avait plutôt éloigné que rapproché.
+
+A San-Germano, au moment même où, après avoir passé la nuit au couvent
+du mont Cassin, Salvato venait d'embrasser et de quitter son père,
+Championnet lui avait donné l'ordre de prendre la 17e demi-brigade, et,
+en faisant un circuit pour protéger et éclairer le reste de l'armée, de
+marcher sur Bénévent par Venafro, Marcone et Ponte-Landolfo. Salvato
+devait constamment se tenir en communication avec le général en chef.
+
+Ainsi jeté au milieu des brigands, Salvato eut tous les jours une
+attaque nouvelle à repousser; toutes les nuits, une surprise à découvrir
+et à déjouer. Mais Salvato, né dans le pays, parlant la langue du pays,
+était à la fois l'homme de la grande guerre, c'est-à-dire de la bataille
+rangée, par son sang-froid, par son courage et par ses études
+stratégiques, et celui de la petite guerre, c'est-à-dire de la guerre de
+montagnes, par son infatigable activité, sa vigilance perpétuelle et cet
+instinct du danger que Fenimore Cooper nous montre si bien développés
+chez les peuplades rouges de l'Amérique du Nord. Pendant cette marche
+longue et difficile dans laquelle on eut, au mois de décembre, des
+rivières glacées à franchir, des montagnes couvertes de neige à
+traverser, des chemins boueux et défoncés à suivre, ses soldats, au
+milieu desquels il vivait, secourant les blessés, soutenant les faibles,
+louant les forts, ses soldats purent reconnaître l'homme supérieur et
+bon à la fois, et, n'ayant à lui reprocher ni une erreur, ni une
+faiblesse, ni une injustice, se groupèrent autour de lui avec le respect
+non-seulement de subordonnés pour leur chef, mais encore d'enfants pour
+leur père.
+
+Arrivé à Venafro, Salvato avait appris que le chemin ou plutôt le
+sentier des montagnes était impraticable. Il était remonté jusqu'à
+Isernia par une assez belle route, qu'il lui avait fallu conquérir pas à
+pas sur les brigands; puis, de là, par un chemin détourné, il avait, à
+travers monts, bois et vallées, atteint le village ou plutôt la ville de
+Bocano.
+
+Il lui fallut cinq jours pour faire cette route, que dans les temps
+ordinaires, on peut faire en une étape.
+
+Ce fut à Bocano qu'il apprit la trêve de Sparanisi, qu'il reçut l'ordre
+de s'arrêter et d'attendre de nouvelles instructions.
+
+La trêve de Sparanisi rompue, Salvato se remit en marche, et, en
+combattant toujours, gagna Marcone. A Marcone, il apprit l'entrevue de
+Championnet avec les députés de la ville, et la décision prise le même
+jour par le général en chef d'attaquer Naples le lendemain.
+
+Ses instructions portaient de marcher sur Bénévent et de se rabattre
+immédiatement sur Naples pour seconder le général dans son attaque du
+21.
+
+Le 20 au soir, après une double étape, il entrait à Bénévent.
+
+La tranquillité avec laquelle s'était opérée cette marche donnait à
+Salvato de grandes inquiétudes. Si les brigands lui avaient laissé le
+chemin libre de Marcone à Bénévent, c'était, sans aucun doute, pour le
+lui disputer ailleurs et dans une meilleure position.
+
+Salvato, qui n'avait jamais parcouru le pays dans lequel il était
+engagé, le connaissait du moins stratégiquement. Il savait qu'il ne
+pouvait aller de Bénévent à Naples sans passer par l'ancienne vallée
+Caudia, c'est-à-dire par ces fameuses Fourches Caudines, où, trois cent
+vingt et un ans avant le Christ, les légions romaines, commandées par le
+consul Spurnius Postumus, furent battues par les Samnites et forcées de
+passer sous le joug.
+
+Une de ces illuminations comme en ont des hommes de guerre lui dit que
+c'était là que l'attendaient les brigands.
+
+Mais Salvato résolut, les cartes de la Terre de Labour et de la
+principauté étant incomplètes, de visiter le pays par lui-même.
+
+A huit heures du soir, il se déguisa en paysan, monta son meilleur
+cheval, se fit accompagner d'un hussard de confiance, à cheval comme
+lui, et se mit en chemin.
+
+A une lieue de Bénévent, à peu près, il laissa dans un bouquet de bois
+son hussard et les chevaux, et s'avança seul.
+
+La vallée se rétrécissait de plus en plus, et, à la clarté de la lune,
+il pouvait distinguer la place où elle semblait se fermer tout à fait.
+Il était évident que c'était à cette même place que les Romains
+s'étaient aperçus, mais trop tard, du piége qui leur avait été tendu.
+
+Salvato, au lieu de suivre le chemin, se glissa au milieu des arbres qui
+garnissent le fond de la vallée, et arriva ainsi à une ferme située à
+cinq cents pas, à peu près, de cet étranglement de la montagne.
+
+Il sauta par-dessus une haie et se trouva dans un verger.
+
+Une grande lueur venait d'une partie de la maison séparée du reste de la
+ferme. Salvato se glissa jusqu'à un endroit où ses regards pouvaient
+plonger dans la chambre éclairée.
+
+La cause de cet éclairage était un four que l'on venait de chauffer et
+où deux hommes se tenaient prêts à enfourner une centaine de pains.
+
+Il était évident qu'une pareille quantité de pain n'était point destinée
+à l'usage du fermier et de sa maison.
+
+En ce moment, on frappa violemment à la porte de la ferme donnant sur la
+grande route.
+
+Un des deux hommes dit:
+
+--Ce sont eux.
+
+Le regard de Salvato ne pouvait s'étendre jusqu'à la grande porte; mais
+il l'entendit crier sur ses gonds et vit bientôt entrer, dans le cercle
+de lumière projeté par le bois brûlant dans le four, quatre hommes qu'à
+leur costume il reconnut pour des brigands.
+
+Ils demandèrent à quelle heure serait prête la première fournée, combien
+on en pourrait faire dans la nuit, et quelle quantité de pains pouvaient
+donner quatre fournées.
+
+Les deux boulangers leur répondirent qu'à onze heures et demie, ils
+pourraient livrer la première fournée, à deux heures la seconde, à cinq
+heures la troisième.
+
+Chaque fournée pourrait donner de cent à cent vingt pains.
+
+--Ce n'est guère, répondit un des brigands en secouant la tête.
+
+--Combien êtes-vous donc? demanda un des boulangers.
+
+Le brigand qui avait déjà parlé calcula un instant sur ses doigts.
+
+--Huit cent cinquante hommes environ, dit-il.
+
+--Ce sera à peu près une livre et demie de pain par homme, dit le
+boulanger, qui jusque-là avait gardé le silence.
+
+--Ce n'est point assez, répondit le brigand.
+
+--Il faudra pourtant bien vous contenter de cela, répondit le boulanger
+d'un ton bourru. Le four ne peut contenir que cent dix pains chaque
+fois.
+
+--C'est bien: dans deux heures, les mules seront ici.
+
+--Elles attendront une bonne demi-heure, je vous en préviens.
+
+--Ah çà! tu oublies que nous avons faim, à ce qu'il paraît?
+
+--Emportez le pain comme il est, si vous voulez, dit le boulanger, et
+faites-le cuire vous-mêmes.
+
+Les brigands comprirent qu'il n'y avait rien à faire avec ces hommes,
+qui avaient de pareilles réponses à tout ce qu'on pouvait dire.
+
+--A-t-on des nouvelles de Bénévent? dirent-ils.
+
+--Oui, répondit un boulanger; j'en arrive il y a une heure.
+
+--Y avait-on entendu parler des Français?
+
+--Ils venaient d'y entrer.
+
+--Disait-on qu'ils y feraient séjour?
+
+--On disait que, demain, au point du jour, ils se remettraient en
+marche.
+
+--Pour Naples?
+
+--Pour Naples.
+
+--Combien étaient-ils?
+
+--Six cents, à peu près.
+
+--En les rangeant bien, combien peut-il tenir de Français dans ton four?
+
+--Huit.
+
+--Eh bien, demain soir, si nous manquons de pain, nous aurons de la
+viande.
+
+Un éclat de rire accueillit cette plaisanterie de cannibales, et les
+quatre hommes, en ordonnant aux deux boulangers de se presser,
+regagnèrent la porte qui donnait sur la grande route.
+
+Salvato traversa le verger, en évitant de passer dans le rayon de
+lumière projeté par le four, franchit la seconde haie, suivit, à cent
+cinquante pas en arrière, les quatre hommes qui regagnaient leurs
+compagnons, les vit gravir la montagne, et put étudier à son aise, grâce
+à un clair de lune assez transparent, la disposition du terrain.
+
+Il avait vu tout ce qu'il avait voulu voir: son plan était fait. Il
+passa devant la masserie cette fois, au lieu de passer derrière,
+rejoignit son hussard, remonta à cheval, et rentra avant minuit à son
+logement.
+
+Il y trouva l'officier d'ordonnance du général Championnet, ce même
+Villeneuve que nous avons vu, à la bataille de Civita-Castellana,
+traverser tout le champ de bataille pour aller porter à Macdonald
+l'ordre de reprendre l'offensive.
+
+Championnet faisait dire à Salvato qu'il attaquerait Naples à midi. Il
+l'invitait à faire la plus grande diligence possible, afin d'arriver à
+temps au combat, et il autorisait Villeneuve à rester près de lui et à
+lui servir d'aide-de-camp, le prévenant de se défier des Fourches
+Caudines.
+
+Salvato raconta alors à Villeneuve la cause de son absence; puis,
+prenant une grande feuille de papier et une plume, il fit un plan
+détaillé du terrain qu'il venait de visiter et sur lequel, le lendemain,
+devait se livrer le combat.
+
+Après quoi, les deux jeunes gens se jetèrent chacun sur un matelas et
+s'endormirent.
+
+Ils furent réveillés au point du jour par les tambours de cinq cents
+hommes d'infanterie et par les cinquante ou soixante hussards qui
+formaient toute la cavalerie du détachement.
+
+Les fenêtres de l'appartement de Salvato donnaient sur la place où se
+rassemblait la petite troupe. Il les ouvrit et invita les officiers, qui
+se composaient d'un major, de quatre capitaines et de huit ou dix
+lieutenants ou sous-lieutenants, à monter dans sa chambre.
+
+Le plan qu'il avait fait pendant la nuit était étendu sur la table.
+
+--Messieurs, dit-il aux officiers, examinez cette carte avec attention.
+Arrivé sur le terrain, que, par l'étude que vous allez faire, vous
+connaîtrez aussi bien que moi, je vous expliquerai ce qu'il y a à
+exécuter. De votre adresse et de votre intelligence à me seconder
+dépendra non-seulement le succès de la journée, mais encore notre salut
+à tous. La situation est grave: nous avons affaire à un ennemi qui a,
+tout à la fois, l'avantage du nombre et celui de la position.
+
+Salvato fit apporter du pain, du vin, quelques viandes rôties qu'il
+avait demandées la veille, et invita les officiers à manger, tout en
+étudiant la topographie du terrain où devait avoir lieu le combat.
+
+Quant aux soldats, une distribution de vivres leur fut faite sur la
+place même de Bénévent et vingt-quatre de ces grandes bouteilles de
+verre contenant chacune une dizaine de litres leur furent apportées.
+
+Le repas fini, Salvato fit battre à l'ordre, et les soldats formèrent un
+immense cercle, dans lequel Salvato entra avec les officiers.
+
+Cependant, comme ils n'étaient que six cents, nous l'avons dit, tous se
+trouvèrent à portée de la voix.
+
+--«Mes amis, leur dit Salvato, nous allons avoir aujourd'hui une belle
+journée; car nous remporterons une victoire sur le lieu même où le
+premier peuple du monde a été battu. Vous êtes des hommes, des soldats,
+des citoyens, et non pas de ces machines à conquête et de ces
+instruments de despotisme comme en traînaient derrière eux les Cambise,
+les Darius et les Xercès. Ce que vous venez apporter aux peuples que
+vous combattez, c'est la liberté et non l'esclavage, la lumière et non
+la nuit. Sachez donc sur quelle terre vous marchez et quels peuples
+avant vous foulaient la terre que vous allez fouler.
+
+»Il y a environ deux mille ans que des bergers samnites--c'était le nom
+des peuples qui habitaient ces montagnes--firent croire aux Romains que
+la ville de Luceria, aujourd'hui Lucera, était sur le point d'être prise
+et que, pour la secourir en temps utile, il fallait traverser les
+Apennins. Les légions romaines partirent, conduites par le consul
+Spurnius Postumus; seulement, venant de Naples, où nous allons, elles
+suivaient le chemin opposé à celui que nous allons suivre. Arrivés à une
+gorge étroite où nous serons dans deux heures, et où les brigands nous
+attendent, les Romains se trouvèrent entre deux rochers à pic, couronnés
+de bois épais; puis, arrivés au point le plus étranglé de la vallée, ils
+la trouvèrent fermée par un immense amas d'arbres, coupés et entassés
+les uns sur les autres. Ils voulurent retourner en arrière. Mais de tous
+côtés les Samnites, qui leur coupaient d'ailleurs le chemin, firent
+pleuvoir sur eux des rochers qui, roulant du haut en bas de la montagne,
+les écrasaient par centaines. C'était le général samnite Caius Pontius
+qui avait préparé le piége; mais, en voyant les Romains pris, il fut
+épouvanté d'avoir réussi; car, derrière les légions romaines, il y avait
+l'armée, et, derrière l'armée, Rome! Il pouvait écraser les deux
+légions, depuis le premier jusqu'au dernier soldat, rien qu'en faisant
+rouler sur eux des quartiers de granit: il laissa la mort suspendue sur
+leur tête et envoya consulter son père Erennius.
+
+»Erennius était un sage.
+
+»--Détruis-les tous, dit-il, ou renvoie-les tous libres et
+honorablement. Tuez vos ennemis, ou faites-vous-en des amis.
+
+»Caius Pontius n'écouta point ces sages conseils. Il donna la vie aux
+Romains, mais à la condition qu'ils passeraient en courbant la tête sous
+une voûte formée des massues, des lances et des javelots de leurs
+vainqueurs.
+
+»Les Romains, pour venger cette humiliation, firent une guerre
+d'extermination aux Samnites et finirent par conquérir tout leur pays.
+
+»Aujourd'hui, soldats, vous le verrez, l'aspect du pays est loin d'être
+aussi formidable: ces rochers à pic ont disparu pour faire place à une
+pente douce, et des buissons de deux ou trois pieds de haut ont
+remplacé les bois qui le couvraient.
+
+»Cette nuit, veillant à votre salut, je me suis déguisé en paysan et
+j'ai été moi-même explorer le terrain. Vous avez confiance en moi,
+n'est-ce pas? Eh bien, je vous dis que, là où les Romains ont été
+vaincus, nous triompherons.»
+
+Des hourras, des cris de «Vive Salvato!» éclatèrent de tous les côtés.
+Les soldats agrafèrent d'eux-mêmes la baïonnette au bout du fusil,
+entonnèrent _la Marseillaise_, et se mirent en marche.
+
+En arrivant à un quart de lieue de la ferme, Salvato recommanda le plus
+grand silence. Un peu au delà, la route faisait un coude.
+
+A moins que les brigands n'eussent des sentinelles en avant de la
+masserie, ils ne pouvaient voir les dispositions qu'allait prendre
+Salvato. C'était bien sur quoi le jeune chef de brigade avait compté.
+Les brigands voulaient surprendre les Français, et des sentinelles
+placées sur le chemin éventaient le plan.
+
+Les officiers avaient reçu d'avance leurs instructions. Villeneuve, avec
+trois compagnies, alla par un détour, et en côtoyant le verger,
+s'embusquer dans le fossé grâce auquel Salvato avait pu suivre pendant
+plus de cinq cents pas les quatre brigands retournant à leur embuscade;
+lui-même se plaça avec ses soixante hussards derrière la ferme; enfin,
+le reste de ses hommes, conduits par le major, vieux soldat sur le
+sang-froid duquel il pouvait compter, devaient paraître donner dans
+l'embuscade, résister un instant, puis se débander et attirer l'ennemi
+jusqu'au delà de la masserie, en donnant peu à peu à leur retraite
+l'apparence d'une fuite.
+
+Ce qu'avait espéré Salvato s'accomplit en tout point. Après une
+fusillade de dix minutes, les brigands, voyant les Français plier,
+s'élancèrent hors de leurs couverts en poussant de grands cris; comme
+s'ils étaient épouvantés à la fois et par le nombre et par l'impétuosité
+des assaillants, les Français reculèrent en désordre et tournèrent le
+dos. Les huées succédèrent aux cris et aux menaces, et, ne doutant pas
+que les républicains ne fussent en déroute complète, les brigands les
+poursuivirent en désordre, et, sans garder aucune précaution, se
+précipitèrent sur le chemin. Villeneuve les laissa bien s'engager; puis,
+tout à coup, se levant et faisant signe à ses trois compagnies de se
+lever, il ordonna à bout portant un feu, qui tua plus de deux cents
+hommes. Aussitôt, au pas de course et en rechargeant les armes,
+Villeneuve alla derrière les brigands prendre la position qu'ils
+venaient de quitter. En même temps, Salvato et ses soixante cavaliers
+débouchaient de derrière la ferme, coupaient la colonne en deux, sabrant
+à droite et à gauche, tandis qu'au cri de «Halte!» les prétendus fuyards
+se retournaient et recevaient sur la pointe de leurs baïonnettes les
+prétendus vainqueurs.
+
+Ce fut une horrible boucherie. Les brigands se trouvaient enfermés comme
+dans un cirque par les soldats de Villeneuve et ceux du major, et, au
+milieu de ce cirque, Salvato et ses soixante hussards hachaient et
+pointaient à loisir.
+
+Cinq cents brigands restèrent sur le champ de bataille. Ceux qui
+s'enfuirent gagnèrent le haut de la montagne au milieu du double feu qui
+les décimait. A onze heures du matin, tout était fini, et Salvato et ses
+six cents hommes, qui comptaient trois ou quatre morts et une douzaine
+de blessés au plus, reprenaient au pas de course la route de Naples,
+vers laquelle les attirait le grondement sourd du canon.
+
+
+
+
+ LXXXIX
+
+ PREMIÈRE JOURNÉE.
+
+
+A peine Championnet avait-il fait un quart de lieue sur la route de
+Maddalone à Aversa, qu'il vit venir un cavalier sur un cheval lancé à
+toute bride: c'était le prince de Maliterno, qui fuyait à son tour la
+colère des lazzaroni.
+
+A peine ceux-ci avaient-ils vu la bannière tricolore flotter sur le
+château Saint-Elme, que les cris: «Aux armes!» avaient retenti par la
+ville et que, de Portici à Pouzzoles, tout ce qui était en état de
+porter un fusil, une pique, un bâton, un couteau, depuis l'enfant de
+quinze ans jusqu'au vieillard de soixante, s'était précipité vers la
+ville en criant ou plutôt en hurlant: «Mort aux Français!»
+
+Cent mille hommes répondaient à l'appel frénétique des prêtres et des
+moines, qui, un drapeau blanc d'une main, un crucifix de l'autre,
+prêchaient à la porte des églises et sur les bornes des carrefours.
+
+Ces prédications efficaces avaient poussé les lazzaroni au plus haut
+degré d'exaltation contre les Français et les jacobins. Tout homicide
+commis sur un jacobin ou sur un Français était une action méritoire,
+tout lazzarone tué serait un martyr.
+
+Depuis cinq ou six jours, cette population à moitié sauvage, si facile à
+conduire à la férocité quand on la laisse s'enivrer de sang, de pillage
+et d'incendie, en était arrivée à cette folie furieuse dans laquelle,
+devenu un instrument de destruction, l'homme, qui ne songe plus qu'à
+tuer, oublie jusqu'à l'instinct de sa propre conservation.
+
+Mais, lorsque les lazzaroni apprirent que les Français s'avançaient à la
+fois par Capodichino et Poggioreale, qu'on apercevait la tête des deux
+colonnes, tandis qu'un nuage de poussière annonçait qu'une troisième
+tournait la ville, et, par les marais et la via del Pascone, s'avançait
+vers le pont de la Madeleine, il sembla qu'une secousse électrique
+poussait, comme un tourbillon, cette foule sur les points menacés.
+
+La colonne française qui suivait le chemin d'Aversa était commandée par
+le général Dufresse, qui remplaçait Macdonald, lequel, à la suite d'une
+discussion qu'il avait eue à Capoue avec Championnet, avait donné sa
+démission, et, pareil à un cheval encore blanc d'écume, écoutait en
+frissonnant tous ces bruits de trompette et de tambour, forcé qu'il
+était au repos.
+
+Le général Dufresse avait sous ses ordres Hector Caraffa, qui, Coriolan
+de la Liberté, venait, au nom de la grande déesse, faire la guerre au
+despotisme.
+
+La colonne qui s'avançait par Capodichino était commandée par
+Kellermann, ayant sous ses ordres le général Rusca, que celui qui écrit
+ces lignes a vu tomber, en 1814, au siége de Soissons, la tête emportée
+par un boulet de canon.
+
+La colonne qui s'avançait par Poggioreale était sous le commandement du
+général en chef lui-même, lequel avait sous ses ordres les généraux
+Duhesme et Monnier.
+
+Enfin, celle qui, par les marais et la via del Pascone, tournait la
+ville, marchait conduite par le général Mathieu Maurice et le chef de
+brigade Broussier.
+
+La colonne la plus avancée dans sa marche, parce qu'elle suivait le plus
+beau chemin, était celle de Championnet. Elle appuyait sa droite à la
+route de Capodichino, que suivait, comme nous l'avons dit, Kellermann,
+et sa gauche aux marais, dans lesquels manoeuvrait Mathieu Maurice, mal
+remis d'une balle de Fra-Diavolo qui lui avait traversé le côté.
+
+Duhesme, encore pâle de ses deux blessures, mais chez lequel l'ardeur
+militaire suppléait au sang perdu, commandait l'avant-garde de
+Championnet. Il avait l'ordre d'enlever de haute lutte tout ce qu'il
+rencontrerait sur son chemin. Duhesme était l'homme de ces coups de main
+vigoureux qui veulent, avant tout, la décision et le courage.
+
+A un quart de lieue en avant de la porte de Capoue, il rencontra une
+masse de cinq ou six mille lazzaroni; elle traînait avec elle une
+batterie de canons servie par les soldats du général Naselli, qui
+s'étaient joints à eux.
+
+Duhesme lança Monnier et six cents hommes sur cette foule, avec ordre de
+la percer d'outre en outre à la baïonnette, et de s'emparer des pièces
+de canon établies sur une petite hauteur et qui mitraillaient la colonne
+française par-dessus la tête des lazzaroni.
+
+Contre des troupes régulières, un pareil ordre eût été insensé; l'ennemi
+que l'on eût attaque ainsi n'eût eu qu'à s'ouvrir et à faire feu des
+deux côtés pour détruire en un instant ses six cents agresseurs. Mais
+Duhesme ne fit point aux lazzaroni l'honneur de compter avec eux.
+Monnier partit la baïonnette en avant, et, sans s'inquiéter des coups de
+fusil, des coups de pistolet et des coups de poignard, il pénétra au
+milieu de ce flot, y disparut, lardant à coups de baïonnette tout ce qui
+était à sa portée, le traversa comme un torrent traverse un lac, au
+milieu des cris, des hurlements et des imprécations, tandis que Duhesme,
+impassible à la tête de ses hommes et sous le feu de la batterie,
+gravissait, toujours au pas de charge et la baïonnette en avant, la
+colline occupée par l'ennemi, tuait sur leurs pièces tous les artilleurs
+qui tentaient de résister, abaissait le point de mire des pièces et
+faisait feu sur les lazzaroni avec leurs propres canons.
+
+En même temps, profitant du désordre que cette décharge avait jeté au
+milieu de cette foule, Duhesme fit battre la charge et marcha sur elle à
+la baïonnette.
+
+Incapables de se former en colonnes d'attaque pour reprendre la
+batterie, ou en carrés pour soutenir l'assaut de Duhesme, les lazzaroni
+s'éparpillèrent dans la plaine, comme une bande d'oiseaux effarouchés.
+
+Sans s'inquiéter davantage de ces six ou huit mille hommes, Duhesme,
+traînant avec lui les canons qu'il venait de conquérir, marcha sur la
+porte Capuana.
+
+Mais, à deux cents pas de la place irrégulière qui s'étend devant la
+porte Capuana, Duhesme, au commencement de la montée de Casanuova,
+trouva un petit pont et, aux deux côtés de ce petit pont, des maisons
+crénelées, desquelles partit un feu si bien dirigé, que les soldats
+hésitèrent. Monnier vit cette hésitation, s'élança à leur tête en
+élevant son chapeau au bout de son sabre; mais à peine eut-il fait dix
+pas, qu'il tomba dangereusement blessé. Ses officiers et ses soldats
+s'élancèrent pour le soutenir et le conduire hors du champ de bataille;
+mais les lazzaroni firent feu sur cette masse. Trois ou quatre
+officiers, huit ou dix soldats tombèrent sur leur général blessé: le
+désordre se mit dans les rangs, l'avant-garde fit un pas en arrière.
+
+Les lazzaroni se précipitèrent sur les morts et sur les blessés: sur les
+blessés pour les achever, sur les morts pour les mutiler.
+
+Duhesme vit ce mouvement, appela son aide de camp Ordonneau, lui
+commanda de prendre deux compagnies de grenadiers, et, à quelque prix
+que ce fût, de forcer le passage du pont.
+
+C'étaient les vieux soldats de Montebello et de Rivoli: ils avaient
+forcé, avec Augereau, le pont d'Arcole; avec Bonaparte, le pont de
+Rivoli. Ils abaissèrent la baïonnette, s'élancèrent au pas de course,
+et, à travers une grêle de balles, chassèrent les lazzaroni devant eux
+et arrivèrent au sommet de la montée. Le général, les soldats et les
+officiers blessés étaient sauvés; mais ils se trouvaient entre un double
+feu partant de toutes les fenêtres et de toutes les terrasses, tandis
+qu'au milieu de la rue s'élevait, pareille à une tour, une maison à
+trois étages vomissant la flamme depuis le rez-de-chaussée jusqu'au
+faîte.
+
+Deux barricades s'élevant à la hauteur du premier étage avaient été
+construites de chaque côté de la maison et interceptaient la rue.
+
+Trois mille lazzaroni défendaient la rue, la maison, les barricades.
+Cinq où six mille, éparpillés dans la plaine, se reliaient à ceux-ci par
+les ruelles et les ouvertures des jardins.
+
+Ordonneau se trouva en face de la position et la jugea inexpugnable.
+Cependant, il hésitait à donner l'ordre de la retraite, lorsqu'une balle
+l'atteignit et le renversa.
+
+Duhesme arrivait, traînant derrière lui les canons pris le matin aux
+lazzaroni sous le feu des tirailleurs. On mit ces pièces en batterie,
+et, à la troisième volée, la maison oscilla, fit un craquement terrible,
+et s'abîma en écrasant dans sa chute et ceux qu'elle renfermait, et les
+défenseurs des barricades.
+
+Duhesme s'élança à la baïonnette, et, au cri de «Vive la république!»
+planta le drapeau tricolore sur les ruines de la maison.
+
+Mais, pendant ce temps, les lazzaroni avaient établi une vaste batterie
+de douze pièces de canon sur une hauteur qui dominait de beaucoup l'amas
+de pierres au sommet duquel flottait le drapeau; et les républicains,
+maîtres des deux barricades et des ruines de la maison, furent bientôt
+couverts d'une pluie de mitraille.
+
+Duhesme abrita sa colonne derrière les ruines et les barricades, ordonna
+au 25e régiment de chasseurs à cheval de prendre une trentaine
+d'artilleurs en croupe, de tourner la colline, où les douze pièces
+étaient en batterie, et de charger sur elles par derrière.
+
+Avant que les lazzaroni eussent pu reconnaître l'intention des
+chasseurs, ceux-ci, à travers plaine, sans s'inquiéter des coups de
+fusil qu'on leur tirait de la route, accomplirent leur demi-cercle;
+puis, tout à coup, enfonçant les éperons dans le ventre de leurs
+chevaux, ils s'élancèrent sur la colline, qu'ils gravirent au galop. Au
+bruit de cet ouragan d'hommes qui faisait trembler la terre, les
+lazzaroni abandonnèrent leurs canons à moitié chargés. De leur côté,
+arrivés au faîte de la colline, les artilleurs sautèrent à terre et se
+mirent à la besogne; puis, se laissant rouler comme une avalanche sur la
+pente opposée, les chasseurs se mirent à la poursuite des lazzaroni,
+qu'ils dispersèrent dans la plaine.
+
+Débarrassé de ces assaillants, Duhesme ordonna aux sapeurs d'ouvrir un
+chemin dans la barricade, et, poussant ses canons devant lui, il
+s'avança, balayant la route, tandis que, du haut de la colline, les
+artilleurs républicains faisaient feu sur tout groupe qui essayait de se
+former.
+
+En ce moment, Duhesme entendit battre la charge derrière lui: il se
+retourna et vit la 64e et la 73e demi-brigade de ligne, conduites par
+Thiébaut, qui arrivaient au pas de course et aux cris de «Vive la
+République!»
+
+Championnet, entendant la terrible canonnade engagée, reconnaissant, au
+nombre et à l'irrégularité des coups de fusil, que Duhesme avait affaire
+à des milliers d'hommes, avait mis son cheval au galop en ordonnant à
+Thiébaut de le suivre aussi vite que possible et de soutenir Duhesme.
+Thiébaut ne se l'était pas fait dire à deux fois: il était parti et
+arrivait au pas de course.
+
+Ils traversèrent le pont, passèrent par-dessus les morts qui jonchaient
+les rues, franchirent les ouvertures des barricades et arrivèrent au
+moment où Duhesme, maître du champ de bataille, faisait faire halte à
+ses soldats harassés.
+
+A cent pas des premiers soldats de Duhesme, se dressait la porte Capuana
+et ses tours, et deux rangées de maisons formant faubourg s'avançaient,
+pour ainsi dire, au-devant des républicains.
+
+Tout à coup, et au moment où ceux-ci s'y attendaient le moins, une
+fusillade terrible partit des terrasses et des fenêtres de ces maisons,
+tandis que, de la plate-forme de la porte Capuana, deux petites pièces
+de canon portées à bras vomissaient leur mitraille.
+
+--Ah! pardieu! s'écria Thiébaut, je craignais d'être arrivé trop tard.
+En avant, mes amis!
+
+Ces troupes fraîches, conduites par un des plus braves officiers de
+l'armée, pénétrèrent dans le faubourg au milieu d'un double feu. Mais,
+au lieu de suivre le haut du pavé, la droite de la colonne suivait le
+pied des maisons, tirant sur les fenêtres et les terrasses de gauche, et
+la colonne de gauche faisait feu sur les terrasses de droite, tandis
+que, armés de leurs haches, les sapeurs enfonçaient les maisons.
+
+Alors, les braves de Duhesme, suffisamment reposés, comprirent la
+manoeuvre ordonnée par Thiébaut, et, en s'élançant dans les maisons au
+fur et à mesure qu'elles étaient éventrées par les sapeurs, ils
+attaquèrent les lazzaroni corps à corps, les poursuivant à travers les
+escaliers, du rez-de-chaussée au premier étage, du premier étage au
+second, du second étage sur les terrasses. On vit alors déborder, dans
+un combat aérien, lazzaroni et républicains. Les terrasses se couvrirent
+de feu et de fumée, tandis que les fugitifs qui n'avaient pas le temps
+de gagner les terrasses, croyant, d'après ce que leur avaient dit leurs
+prêtres et leurs moines, qu'ils n'avaient point de grâce à attendre des
+Français, sautaient par les fenêtres, se brisaient les jambes sur le
+pavé, ou tombaient sur la pointe des baïonnettes.
+
+Toutes les maisons du faubourg furent ainsi prises et évacuées; puis,
+comme la nuit était venue, qu'il était trop tard pour attaquer la porte
+Capuana, et que l'on craignait quelque surprise, les sapeurs reçurent
+l'ordre d'incendier les maisons, et le corps de Championnet prit
+position devant la porte, qu'il devait attaquer le lendemain, et dont il
+fut bientôt séparé par un double rideau de flammes.
+
+Championnet arriva sur ces entrefaites, embrassa Duhesme, et, pour
+récompenser Thiébaut de ses belles actions oubliées et du magnifique
+mouvement offensif qu'il venait d'accomplir:
+
+--En face de la porte Capuana, que tu prendras demain, lui dit-il, je te
+nomme adjudant général.
+
+--Eh bien, dit Duhesme, enchanté de cette récompense accordée à un brave
+officier pour lequel il avait la plus grande estime, voilà ce qui
+s'appelle arriver à un beau grade et par une belle porte!
+
+
+
+
+ XC
+
+ LA NUIT.
+
+
+Sur les trois points où les Français ont attaqué Naples, on s'est battu
+avec le même acharnement. De toutes partes, les aides de camp arrivent
+au quartier général de la porte Capuana, et trouvent le bivac du
+général entre la via del Vasto et l'Arenaccia, derrière la double ligne
+de maisons qui brûlent.
+
+Le général Dufresse, entre Aversa et Naples, a trouvé, sur un point où
+le chemin se rétrécit, un corps de dix ou douze mille lazzaroni avec six
+pièces de canon. Les lazzaroni étaient au pied d'une colline, les canons
+au sommet. Les hussards de Dufresse ont fait cinq charges sur eux sans
+parvenir à les entamer. Ils étaient si nombreux et si pressés, que les
+morts restaient debout, soutenus par les vivants.
+
+Il a fallu les grenadiers chargeant à la baïonnette pour faire une
+trouée. Quatre pièces d'artillerie volante, dirigées par le général
+Éblé, ont, pendant trois heures, criblé de mitraille les lazzaroni; ils
+se sont réfugiés sur les hauteurs de Capodimonte, où Dufresse les
+attaquera demain.
+
+Vers la fin du combat, un corps de patriotes, conduit par Schipani et
+Manthonnet, est venu se jeter dans les rangs du général Dufresse. Ils
+annoncent que Nicolino s'est emparé du fort Saint-Elme; mais il n'a que
+trente hommes et est bloqué par des milliers de lazzaroni, qui amassent
+des fascines pour mettre le feu aux portes, et qui apportent des
+échelles pour monter aux murailles. Ils se sont emparés du couvent de
+San-Martino, situé aux pieds des remparts du fort, ou plutôt les moines
+les ont appelés et leur ont ouvert les portes; des terrasses du couvent,
+ils font feu sur les murailles. Si Nicolino n'est pas secouru dans la
+nuit, le fort Saint-Elme sera incontestablement pris au point du jour.
+
+Trois cents hommes, conduits par Hector Caraffa et les patriotes,
+s'ouvriront, pendant la nuit, un chemin jusqu'aux portes du fort
+Saint-Elme; deux cents renforceront la garnison, cent enlèveront aux
+lazzaroni le couvent de San-Martino.
+
+Kellermann, après un combat acharné, s'est emparé des hauteurs de
+Capodichino; mais il n'a pas pu dépasser le Campo-Santo. Il lui à fallu
+enlever les unes après les autres à la baïonnette les masseries, les
+églises, les villas, qui toutes ont fait une résistance héroïque. La
+cavalerie, qui constitue sa principale force, lui a été inutile au
+milieu de cette multitude de collines qui bossellent le terrain. De son
+bivac, il voit s'étendre devant lui la longue rue de Foria, encombrée de
+lazzaroni; l'immense bâtiment de l'hospice des Pauvres les protége. On
+voit une lumière à chacune de ses fenêtres; le lendemain, toutes ces
+fenêtres cracheront des balles.
+
+A la strada San-Giovanella, il y a une batterie de canons; au largo
+delle Pigne, un bivac en grande partie composé de soldats de l'armée
+royale. Deux pièces de canon défendent la montée du musée Borbonico, qui
+donne sur la grande rue de Tolède.
+
+A l'aide de sa lunette, Kellermann voit les chefs qui parcourent les
+rues à cheval en encourageant leurs hommes. L'un de ces chefs est vêtu
+en capucin et monté sur un âne.
+
+Mathieu Maurice et le chef de brigade Broussier se sont emparés des
+marais. Seulement, coupés par un réseau de fossés, ces marais ont dû
+être conquis avec des pertes considérables, les lazzaroni étant protégés
+par les mouvements du terrain, et les républicains attaquant à
+découvert. Ils sont arrivés jusqu'aux Granili, qu'on n'avait point songé
+à garder; ils ont coupé la route de Portici. Broussier est campé sur la
+plage de la Marinella; Mathieu Maurice, qui a été légèrement blessé au
+bras gauche, est au moulin de l'Inferno. Le lendemain, ils seront prêts
+à attaquer le pont de la Madeleine, tout resplendissant des cierges qui
+brûlent devant la statue de saint Janvier.
+
+Des fenêtres des Granili, on distingue tout Naples, depuis la plage de
+la Marinella jusqu'à la hauteur du môle: la ville regorge de lazzaroni
+qui se préparent à la défense.
+
+Championnet écoutait ce dernier rapport, lorsque tout à coup de grands
+cris s'élèvent derrière lui, et une fusillade éclate sur un immense
+cercle, dont une des extrémités touche à la route de Capoue et l'autre
+à l'Arenaccia. Les balles font voler les cendres du feu auquel se
+chauffe le général en chef.
+
+En un instant, Championnet et Duhesme, Monnier et Thiébaut sont sur
+pied. Les trois mille hommes qui composent le corps d'armée du général
+en chef se forment en carré et font feu sur les assaillants, qu'ils ne
+connaissent pas encore.
+
+Ce sont les insurgés de tous les villages que les Français ont traversés
+dans la journée qui se sont réunis et qui attaquent à leur tour; ils ont
+profité de l'obscurité et ont fait leur première décharge presque à bout
+portant.
+
+La multiplicité des coups de fusil indique que l'on a affaire à un corps
+de quatre à cinq mille hommes au moins.
+
+Mais, au milieu du pétillement de la fusillade, au-dessus des cris et
+des hurlements des lazzaroni, de l'autre côté de cette ligne qui menace,
+on entend battre la charge et sonner des trompettes, puis des feux de
+peloton admirablement nourris, qui annoncent l'approche d'une troupe
+régulière. Les lazzaroni, qui croyaient surprendre, étaient surpris.
+
+D'où vient ce secours, aussi inattendu que l'attaque?
+
+Championnet et Duhesme se regardent et s'interrogent inutilement.
+
+Le tambour et les fanfares se rapprochent, les cris de «Vive la
+République!» répondent aux cris de «Vive la République!» Le général en
+chef s'écrie:
+
+--Soldats! c'est Salvato et Villeneuve qui arrivent de Bénévent.
+Chargeons toute cette canaille, qui n'osera pas nous attendre, je vous
+en réponds.
+
+Duhesme et Monnier changent leurs carrés en colonnes d'attaque, les
+chasseurs montent à cheval, tout s'ébranle d'un irrésistible mouvement.
+Les lazzaroni sont percés à jour par les hussards de Salvato et par les
+chasseurs de Thiébaut, par les baïonnettes de Duhesme et de Monnier, et,
+sur un monceau de morts, les deux troupes se rejoignent et s'embrassent
+au cri de «Vive la République!»
+
+Championnet et Salvato échangent quelques paroles rapides. Comme
+toujours, Salvato est arrivé au bon moment et a révélé sa présence par
+un coup de tonnerre.
+
+Il ira renforcer avec ses six cents hommes Mathieu Maurice et Broussier.
+Si la blessure de Mathieu Maurice est plus grave qu'on ne le croit, ou
+si ce général, toujours atteint, parce qu'il est toujours au premier
+rang, reçoit une nouvelle blessure, Salvato prendra le commandement.
+
+Il portera au général Mathieu Maurice l'ordre d'attaquer le pont de la
+Madeleine au point du jour. Ce pont est défendu par les maisons
+crénelées de la Marine et du bourg de San-Loreto; derrière lui, il a
+pour le soutenir le fort del Carmine, défendu par six pièces de canon,
+par un bataillon d'Albanais et par des milliers de lazzaroni, auxquels
+s'est joint un millier de soldats revenus de Livourne.
+
+Vers trois heures du matin, on réveilla Championnet, qui dormait dans
+son manteau.
+
+Un aide de camp de Kellermann venait lui donner des nouvelles de
+l'expédition du château Saint-Elme.
+
+Hector Caraffa, profitant de l'obscurité, s'était glissé à travers cette
+multitude de collines qui réunissent Capodimonte à Saint-Elme. Outre la
+difficulté du terrain, horriblement accidenté, il avait eu, pendant
+quatre heures de marche, un combat continuel à soutenir, souvent inégal,
+meurtrier toujours. Il lui avait fallu franchir cinq milles d'embuscades
+entassées les unes sur les autres, et, de plus, un quartier de Naples
+insurgé.
+
+Arrivé sous le feu de Saint-Elme,--qui le soutenait de son mieux en
+tirant des coups de canon à poudre, de peur que les boulets ne se
+trompassent de but, et, croyant atteindre des ennemis, n'atteignissent
+des amis,--Hector Caraffa, au lieu de séparer ses hommes en deux bandes,
+avait réuni toutes ses forces, et, au moment où l'on croyait qu'il
+allait les porter sur le fort Saint-Elme, il s'était jeté sur la
+chartreuse de San-Martino. Les lazzaroni, qui ne s'attendaient point à
+l'attaque, essayèrent de se défendre, mais inutilement. Les patriotes,
+jaloux de montrer aux Français qu'ils ne le cédaient à personne en
+courage, s'élancèrent en avant de la colonne, et entrèrent les premiers
+aux cris de «Vive la République!» En moins de dix minutes, les lazzaroni
+furent chassés du couvent et les portes refermées sur les Français.
+
+Cent, comme il était convenu, restèrent à la chartreuse; les deux autres
+cents, par la rampe del Petrio, montèrent au fort, dont les portes leur
+furent ouvertes, non-seulement comme à des alliés, mais encore comme à
+des libérateurs.
+
+Nicolino faisait demander à Championnet de lui accorder l'honneur de
+donner, le lendemain, le signal du combat en faisant, au premier rayon
+du jour, tirer un coup de canon.
+
+Cette faveur lui fut accordée, et le général envoya son aide de camp à
+tous les chefs de corps pour leur dire que le signal de l'attaque serait
+un coup de canon tiré par les _patriotes napolitains_ du haut du fort
+Saint-Elme.
+
+
+
+
+ XCI
+
+ DEUXIÈME JOURNÉE.
+
+
+A six heures précises du matin, une ligne de feu raya le crépuscule
+au-dessus de la masse noire du château Saint-Elme, un coup de canon se
+fit entendre: le signal était donné.
+
+Les trompettes et le tambour français y répondirent, et toutes les
+hauteurs plongeant sur les rues de Naples, garnies de canon pendant la
+nuit par le général Éblé, s'allumèrent à la fois.
+
+A ce signal, les Français attaquèrent Naples sur trois points
+différents.
+
+Kellermann, commandant l'extrême droite, se réunit à Dufresse, et
+attaqua Naples par Capodimonte et Capodichino. La double attaque devait
+aboutir à la porte de Saint-Janvier, strada Foria.
+
+Le général Championnet devait, comme il l'avait dit la veille, enfoncer
+la porte Capuana, devant laquelle Thiébaut avait été fait général de
+brigade, et entrer dans la ville par la strada dei Tribunali et par
+San-Giovanni à Carbonara.
+
+Enfin, Salvato, Mathieu Maurice et Broussier devaient, comme nous
+l'avons dit encore, forcer le pont de la Madeleine, s'emparer du château
+del Carmine; par la place du Vieux-Marché, remonter jusqu'à la strada
+dei Tribunali, et, par un autre courant qui suivrait le bord de la mer,
+pénétrer jusqu'au môle.
+
+Les lazzaroni qui devaient défendre Naples du côté de Capodimonte et de
+Capodichino, étaient commandés par fra Pacifico; ceux qui défendaient la
+porte Capuana étaient commandés par notre ami Michel le Fou; enfin ceux
+qui défendaient le pont de la Madeleine et la porte del Carmine étaient
+commandés par son compère Pagliuccella.
+
+Dans ces espèces de combats qui consistent non pas à prendre une ville
+d'assaut, mais à prendre d'assaut, et les unes après les autres, toutes
+les maisons d'une ville, une populace mutinée est bien autrement
+terrible qu'une troupe régulière. Une troupe régulière se bat
+mécaniquement, avec sang-froid, et, pour ainsi dire, _avec le moins de
+frais possible_[2], tandis que, dans un combat comme celui que nous
+allons essayer de décrire, cette populace mutinée substitue aux
+mouvements stratégiques, faciles à repousser, parce qu'ils sont faciles
+à prévoir, les élans furieux des passions, l'opiniâtreté du délire, et
+les ruses de l'imagination individuelle.
+
+[Note 2: Nous employons l'expression même du général Championnet.]
+
+Alors, ce n'est plus un combat, c'est une lutte à toute outrance, une
+boucherie, un carnage, un massacre dans lequel les assaillants sont
+forcés d'opposer l'entêtement du courage à la frénésie du désespoir;
+dans cette circonstance surtout, où dix mille Français attaquaient en
+face une population de cinq cent mille âmes, menacés sur leurs flancs et
+sur leurs derrières par la triple insurrection des Abruzzes, de la
+Capitanate et de la Terre de Labour; craignant de voir revenir par mer
+au secours de cette population et de cette insurrection une armée dont
+les débris pouvaient encore monter à quatre fois leur nombre, il
+s'agissait tout simplement, non plus de vaincre pour l'honneur, mais de
+vaincre pour sa propre conservation. César disait: «Dans toutes les
+batailles que j'ai livrées, j'ai combattu pour la victoire; à Munda,
+j'ai combattu pour la vie.» A Naples, Championnet pouvait dire comme
+César, et il fallait, pour ne pas mourir, vaincre comme César avait
+vaincu à Munda.
+
+Les soldats le savaient: de la prise de Naples dépendait le salut de
+l'armée. Le drapeau français devait donc flotter sur Naples, flottât-il
+sur un monceau de cendres.
+
+Par chaque compagnie, il y avait deux hommes portant des torches
+incendiaires préparées par l'artillerie. A défaut du canon, de la hache,
+de la baïonnette, le feu devait, comme dans les inextricables forêts de
+l'Amérique,--dans cet inextricable labyrinthe de ruelles et de
+_vicoli_,--le feu devait ouvrir un chemin.
+
+Presque en même temps, c'est-à-dire vers sept heures du matin,
+Kellermann entrait, précédé de ses dragons, dans le faubourg de
+Capodimonte, Dufresse, à la tête de ses grenadiers, dans celui de
+Capodichino, Championnet enfonçait la porte Capuana, et Salvato, portant
+à la main le drapeau tricolore de la république italienne, c'est-à-dire
+bleu, jaune et noir, forçait le pont de la Madeleine, et voyait le canon
+del Carmine abattre autour de lui les premières files de ses hommes.
+
+Il serait impossible de suivre ces trois attaques dans tous leurs
+détails. Les détails, d'ailleurs, sont les mêmes. Sur quelque point de
+la ville que les Français essayassent de s'ouvrir un passage, ils
+trouvaient la même résistance acharnée, inouïe, mortelle. Il n'y avait
+pas une fenêtre, pas une terrasse, pas un soupirail de cave qui n'eût
+ses défenseurs et qui ne vomît le feu et la mort. Les Français, de leur
+côté, s'avançaient, poussant leur artillerie devant eux, se faisant
+précéder par des torrents de mitraille, enfonçant les portes, éventrant
+les maisons, passant de l'une à l'autre, et laissant l'incendie sur
+leurs flancs et derrière eux. Ainsi, les maisons que l'on ne pouvait
+prendre étaient brûlées. Alors, du milieu d'un cratère de flammes, dont
+le vent poussait, comme un dôme funèbre, la fumée au-dessus de la ville,
+sortaient les imprécations d'agonie, les hurlements de mort des
+malheureux qui brûlaient vivants. Les rues présentaient l'aspect d'une
+voûte de feu sous laquelle roulait un fleuve de sang. Maîtres d'une
+formidable artillerie, les lazzaroni défendaient chaque place, chaque
+rue, chaque carrefour, avec une intelligence, une vigueur qu'était loin
+d'avoir soupçonnées l'armée de ligne; et, tour à tour repoussés ou
+agressifs, vaincus ou victorieux, se réfugiaient dans les ruelles sans
+cesser de combattre et reprenaient l'offensive avec l'énergie du
+désespoir et l'obstination du fanatisme.
+
+Nos soldats, non moins acharnés à l'attaque qu'eux à la défense, les
+poursuivaient au milieu des flammes, qui semblaient devoir les dévorer,
+tandis que, pareils à des démons qui combattent dans leur élément
+naturel, ceux-ci, noircis et fumants, s'élançaient hors des maisons
+brûlantes pour revenir à la charge avec plus d'audace qu'auparavant. On
+combat, on marche, on avance, on recule sur un monceau de ruines. Les
+maisons qui s'écroulent écrasent les combattants; la baïonnette enfonce
+les masses, qui se resserrent, et qui offrent l'étrange spectacle d'un
+combat corps à corps entre trente mille combattants, ou plutôt trente
+mille combats dans lesquels les armes ordinaires deviennent inutiles.
+Nos soldats arrachent la baïonnette du canon de leur fusil et s'en
+servent comme de poignards, tandis que, de leurs fusils éteints et
+qu'ils n'ont pas le temps de recharger, ils font des massues. Les mains
+cherchent à étrangler, les dents à mordre, les poitrines à étouffer. Sur
+les cendres, sur les pierres, sur les charbons enflammés, dans le sang
+qui coule, rampent les blessés, qui, comme des serpents foulés aux
+pieds, déchirent en expirant. Le terrain est disputé pas à pas, et le
+pied, à chaque pas qu'il fait, se pose sur un mort ou un mourant.
+
+Vers midi, un hasard fit qu'un nouveau renfort arriva aux lazzaroni. Dix
+mille des leurs, excités par les moines et par les prêtres, étaient
+partis la surveille par la route de Pontana pour reprendre Capoue. Du
+haut de la chaire, on leur avait promis la victoire. Ils ne doutaient
+pas que les murailles de Capoue ne tombassent devant eux, comme celles
+de Jéricho étaient tombées devant les Israélites.
+
+Ces lazzaroni étaient ceux du petit môle et de Santa-Lucia.
+
+Mais, en voyant cette foule soulever la poussière de la plaine qui
+dépasse Santa-Maria, et qui sépare la vieille Capoue de la nouvelle,
+Macdonald, resté Français, tout démissionnaire qu'il était, se mit comme
+volontaire à la tête de la garnison, et, tandis que, du haut des
+remparts, dix pièces de canon crachaient à mitraille sur cette foule, il
+fit deux sorties par les deux portes opposées, et, formant un immense
+cercle dont le centre était Capoue et son artillerie, et les deux ailes,
+son infanterie et sa fusillade, il fit un carnage horrible de toute
+cette multitude. Deux mille lazzaroni tués ou blessés restèrent sur le
+champ de bataille, couchés entre Caserte et Pontana. Tout ce qui était
+sain et sauf ou légèrement blessé s'enfuit et ne se rallia qu'à
+Casanuova.
+
+Le lendemain, le canon se fit entendre dans la direction de Naples;
+mais, encore harassés de leur déroute de la veille, ils attendirent, en
+buvant, des nouvelles du combat. Le matin, ils apprirent que la journée
+avait été aux Français, qui avaient pris à leurs camarades vingt-sept
+pièces de canon, leur avaient tué mille hommes et leur avaient fait six
+cents prisonniers.
+
+Alors, ils se réunirent à sept mille et marchèrent à toute course pour
+venir au secours des lazzaroni qui défendaient la ville, laissant sur la
+route, comme des jalons de carnage, ceux de leurs blessés qui, ralliés
+la veille et dans la nuit, n'eurent point la force de les suivre.
+
+Arrivés au largo del Castello, ils se divisèrent en trois bandes. Les
+uns, par Toledo, portèrent secours au largo delle Pigne; les autres, par
+la strada dei Tribunali, au Castel-Capuano; les autres, par la Marina,
+au Marché-Vieux.
+
+Couverts de poussière et de sang, ivres du vin qui leur avait été offert
+tout le long de la route, ils vinrent se jeter, combattants nouveaux,
+dans les rangs de ceux qui luttaient depuis la veille. Vaincus une
+première fois, accourant au secours de leurs frères vaincus, ils ne
+voulurent pas l'être une seconde. Tout républicain qui combattait déjà
+un contre six, eut un ou deux ennemis de plus à terrasser; et, pour les
+terrasser, il fallait non-seulement les blesser, mais encore les tuer;
+car, nous l'avons dit déjà, tant qu'ils leur restait un souffle de vie,
+les blessés s'obstinaient à combattre.
+
+La lutte dura ainsi presque sans avantage jusqu'à trois heures de
+l'après-midi. Salvato, Monnier et Mathieu Maurice avaient pris le
+château del Carmine et le Marché-Vieux; Championnet, Thiébaut et Duhesme
+s'étaient emparés de Castel-Capuano et poussaient leurs avant-postes
+jusqu'au largo San-Giuseppe et le tiers de la strada dei Tribunali;
+Kellermann s'était avancé jusqu'à l'extrémité de la rue dei Cristallini
+tandis que Dufresse, après un combat acharné, s'était emparé de
+l_'Albergo dei Poveri_.
+
+Il y eut alors une espèce de trêve due à la fatigue; des deux côtés, on
+était las de tuer. Championnet espérait que cette terrible journée, dans
+laquelle les lazzaroni avaient perdu quatre ou cinq mille hommes, serait
+une leçon pour eux et qu'ils demanderaient quartier. Voyant qu'il n'en
+était rien, il rédigea, au milieu du feu, sur un tambour, une
+proclamation adressée au peuple napolitain, et il chargea son aide de
+camp Villeneuve, qui avait repris ses fonctions près de lui, de la
+porter aux magistrats de Naples. En conséquence, il lui donna, comme
+parlementaire, un trompette avec un drapeau blanc. Mais, au milieu de
+l'effroyable désordre auquel Naples était en proie, les magistrats
+avaient perdu toute autorité. Les patriotes, sachant qu'ils seraient
+égorgés chez eux, se tenaient cachés; Villeneuve, malgré sa trompette
+et son drapeau blanc, partout où il se présenta pour passer, fut
+accueilli par des coups de fusil. Une balle brisa l'arçon de sa selle,
+et il fut obligé de revenir sur ses pas sans avoir pu faire connaître à
+l'ennemi la proclamation du général.
+
+La voici. Elle était rédigée en italien, langue que Championnet parlait
+aussi bien que la langue française:
+
+
+ _Championnet, général en chef, au peuple napolitain._
+
+ «Citoyens,
+
+»J'ai pour un instant suspendu la vengeance militaire provoquée par une
+horrible licence et par la fureur de quelques individus payés par vos
+assassins. Je sais combien le peuple napolitain est bon, et je gémis du
+plus profond de mon coeur sur le mal que je suis forcé de lui faire.
+Aussi, je profite de ce moment de calme pour m'adresser à vous, comme un
+père ferait à ses enfants rebelles, mais toujours aimés, pour vous dire:
+Renoncez à une défense inutile, déposez les armes, et les personnes, la
+propriété et la religion seront respectées.
+
+»Toute maison de laquelle partira un coup de fusil sera brûlée, et les
+habitants en seront fusillés. Mais que le calme se rétablisse,
+j'oublierai le passé, et les bénédictions du ciel pleuvront de nouveau
+sur cette heureuse contrée.
+
+
+ »Naples, 3 pluviôse, an VII de la République
+
+ (22 janvier 1799).»
+
+Après la manière dont Villeneuve avait été accueilli, il n'y avait point
+d'espoir à garder, pour ce jour-là du moins. A quatre heures, les
+hostilités furent reprises avec plus d'acharnement que jamais. La nuit
+même descendit du ciel sans séparer les combattants. Les uns
+continuèrent à tirer des coups de fusil dans l'obscurité; les autres se
+couchèrent au milieu des cadavres, sur les cendres brûlantes et les
+ruines enflammées.
+
+L'armée française, écrasée de fatigue, après avoir perdu mille hommes,
+tant tués que blessés, planta l'étendard tricolore sur le fort del
+Carmine, sur le Castel-Capuano et sur l'_Albergo dei Poveri_.
+
+Comme nous l'avons dit, un tiers de la ville, à peu près, était en son
+pouvoir.
+
+L'ordre fut donné de rester toute la nuit sous les armes, de garder les
+positions et de reprendre le combat au point du jour.
+
+
+
+
+ XCII
+
+ TROISIÈME JOURNÉE.
+
+
+L'ordre n'eût point été donné par le général en chef de rester toute la
+nuit sous les armes, que le soin de leur propre conservation eût forcé
+les soldats de ne pas les abandonner un seul instant. Pendant toute la
+nuit, le tocsin sonna à toutes les églises situées dans les quartiers de
+Naples demeurés aux Napolitains. Sur tous les postes avancés des
+Français, les lazzaroni tentèrent des attaques; mais partout ils furent
+repoussés avec des pertes considérables.
+
+Pendant la nuit, chacun reçut son ordre de bataille pour le lendemain.
+Salvato, en venant annoncer au général qu'il était maître du fort del
+Carmine, reçut l'ordre, pour le lendemain, de s'avancer à la baïonnette
+et au pas de course, par le bord de la mer, avec les deux têtes de son
+corps, vers le Château-Neuf et de l'enlever coûte que coûte, afin de
+tourner immédiatement ses canons contre les lazzaroni, tandis que
+Monnier et Mathieu Maurice, avec l'autre tiers, se maintiendraient dans
+leur position, et que Kellermann, Dufresse et le général en chef, réunis
+à la strada Foria, perceraient jusqu'à Toledo par le largo delle Pigne.
+
+Vers deux heures du matin, un homme se présenta au bivac du général en
+chef à San-Giovanni à Carbonara. Au premier coup d'oeil, sous son
+costume de paysan des Abruzzes, le général reconnut Hector Caraffa.
+
+Il avait quitté le château Saint-Elme et venait dire à Championnet que
+le fort, mal approvisionné et n'ayant que cinq ou six cents coups à
+tirer, n'avait point voulu user inutilement ses munitions, mais que, le
+lendemain, pour le seconder, son canon combattrait par derrière, et en
+plongeant sur tous les points où l'on pourrait les apercevoir, les
+lazzaroni, que l'armée attaquerait en face.
+
+Las de son inaction, Hector Caraffa venait non-seulement pour annoncer
+cette nouvelle au général, mais encore pour prendre part au combat du
+lendemain.
+
+A sept heures, les fanfares sonnèrent et les tambours battirent.
+Pendant la nuit, Salvato avait gagné du terrain. Avec quinze cents
+hommes, au signal donné il déboucha de derrière la Douane et s'élança au
+pas de course vers le Château-Neuf. En ce moment, un hasard providentiel
+vint à son aide.
+
+Nicolino, impatient de commencer l'attaque de son côté, se promenait sur
+les remparts, encourageant ses artilleurs à employer utilement le peu de
+munitions qu'ils avaient.
+
+Un d'eux, plus hardi que les autres, l'appela.
+
+Nicolino vint.
+
+--Que me veux-tu? lui demanda-t-il.
+
+--Voyez-vous cette bannière qui flotte au Château-Neuf? reprit
+l'artilleur.
+
+--Sans doute que je la vois, fit le jeune homme, et je t'avoue même
+qu'elle m'agace horriblement.
+
+--Mon commandant veut-il me permettre de l'abattre?
+
+--Avec quoi?
+
+--Avec un boulet.
+
+--Tu es capable d'une pareille adresse?
+
+--Je l'espère, mon commandant.
+
+--Combien de coups demandes-tu?
+
+--Trois.
+
+--Je veux bien; mais je te préviens que, si tu ne l'abats pas en trois
+coups, tu feras trois jours de salle de police.
+
+--Et si je l'abats?
+
+--Il y a dix ducats pour toi.
+
+--Accepté, le marché.
+
+L'artilleur pointa sa pièce, y mit le feu: le boulet passa entre le
+blason et la hampe, trouant la toile du drapeau.
+
+--C'est bien, dit Nicolino; mais ce n'est point encore cela.
+
+--Je le sais bien, répondit l'artilleur; aussi, je vais essayer de faire
+mieux.
+
+La pièce fut pointée une seconde fois avec plus d'attention encore que
+la première. L'artilleur étudia de quel côté soufflait le vent; il
+apprécia le faible changement de direction que ce souffle avait pu
+imposer au boulet, se releva, se baissa de nouveau, changea d'un
+centième de ligne le point de mire de sa pièce, approcha la mèche de la
+lumière: une détonation qui domina le tumulte se fit entendre, et la
+bannière, coupée par sa base, tomba.
+
+Nicolino battit des mains et donna à l'artilleur, sans se douter de
+l'influence qu'allait avoir cet incident, les dix ducats qu'il lui avait
+promis.
+
+En ce moment, la tête de la colonne de Salvato arrivait à
+l'Immacolatella. Salvato, comme toujours, marchait le premier. Il vit
+tomber la bannière, et, quoiqu'il eût reconnu que sa disparition était
+causée par un accident, il s'écria:
+
+--On abaisse la bannière; le fort se rend. En avant, mes amis! en avant!
+
+Et il s'élança au pas de course.
+
+De leur côté, les défenseurs du fort, ne voyant plus le drapeau et
+croyant qu'on l'avait enlevé volontairement, crièrent à la trahison. Il
+en résulta un tumulte au milieu duquel la défense languit. Salvato
+profita de ce temps d'arrêt pour franchir au pas de course la strada del
+Piliere. Il lança ses sapeurs contre la porte du fort: un pétard la fit
+sauter. Il s'élança dans l'intérieur du Château-Neuf en criant:
+
+--Suivez-moi!
+
+Dix minutes après, le fort était pris, et son canon, balayant le largo
+del Castello et la descente du Géant, forçait les lazzaroni à se
+réfugier dans les rues qui donnent sur cette place et dans lesquelles la
+position des maisons les mettait à l'abri des boulets.
+
+Immédiatement, le drapeau tricolore français fut substitué à la bannière
+blanche.
+
+Une sentinelle placée au sommet du Castel-Capuano transmit au général
+Championnet la nouvelle de la prise du fort.
+
+Les trois châteaux dans le triangle desquels la ville est enfermée,
+étaient au pouvoir des Français.
+
+Championnet, lorsqu'il reçut la nouvelle de la prise de Castel-Nuovo,
+venait de faire sa jonction avec Dufresse, dans la rue de Foria. Il
+envoya Villeneuve, par le bord de la mer libre, féliciter Salvato et lui
+ordonner de laisser la garde du Château-Neuf à un officier, et lui dire
+de venir le rejoindre à l'instant même.
+
+Villeneuve trouva le jeune chef de brigade appuyé aux créneaux et l'oeil
+fixé sur Mergellina. De là, il pouvait apercevoir cette chère maison du
+Palmier, que, depuis deux mois, il ne voyait plus que dans ses rêves.
+Toutes les fenêtres en étaient fermées; cependant, à l'aide de sa
+longue-vue, il lui semblait voir ouverte la porte du perron donnant sur
+le jardin.
+
+L'ordre du général vint le prendre au milieu de cette contemplation.
+
+Il céda le commandement à Villeneuve lui-même, prit son cheval et partit
+au galop.
+
+Au moment où Championnet et Dufresse réunis poussaient les lazzaroni
+vers la rue de Tolède, et où un effroyable feu partait, non-seulement du
+largo delle Pigne, mais encore de toutes les fenêtres, on aperçut une
+légère fumée qui couronnait les remparts du château Saint-Elme; puis on
+entendit la détonation de plusieurs pièces de gros calibre, et l'on vit
+un grand trouble se produire parmi les lazzaroni.
+
+Nicolino tenait sa parole.
+
+En même temps, une charge de dragons descendit comme un torrent qui se
+précipite par la strada della Stalla, tandis qu'une vive fusillade se
+faisait entendre derrière le musée Borbonico.
+
+C'était Kellermann qui, à son tour, faisait sa jonction avec les corps
+de Dufresse et de Championnet.
+
+En un instant, le largo delle Pigne fut balayé, et les trois généraux
+purent s'y donner la main.
+
+Les lazzaroni battaient en retraite par la strada Santa-Maria in
+Costantinopoli et la salita dei Studi. Mais, pour traverser le largo
+San-Spirito et le Mercatello, ils étaient forcés de passer sous le feu
+du château Saint-Elme, qui, malgré la célérité de leur passage, eut le
+temps d'envoyer dans leurs rangs cinq ou six messagers de mort.
+
+Pendant que s'opérait la retraite des lazzaroni, on amenait à
+Championnet un de leurs chefs qu'on avait pris après une résistance
+désespérée. Couvert de sang, les habits déchirés, la figure menaçante,
+la voix railleuse, il était le vrai type du Napolitain porté au plus
+haut degré de l'exaltation.
+
+Championnet haussa les épaules, et, lui tournant le dos:
+
+--C'est bien, dit-il. Qu'on me fusille ce gaillard-là pour l'exemple.
+
+--Bon! dit le lazzarone, il paraît que décidément Nanno s'est trompée.
+Je devais être colonel et mourir pendu: je ne suis que capitaine et je
+vais mourir fusillé. Cela me console pour ma petite soeur.
+
+Championnet entendit et comprit ces paroles. Il fut sur le point
+d'interroger le condamné; mais, comme en ce moment il voyait un
+cavalier accourir à toute bride, et que, dans ce cavalier, il
+reconnaissait Salvato, son attention tout entière se porta du côté du
+nouvel arrivant.
+
+On entraîna le lazzarone, on l'appuya contre les fondations du musée
+Bourbonien, et l'on voulut lui bander les yeux.
+
+Mais lui, alors, se révolta.
+
+--Le général a dit qu'on me fusille, cria-t-il; mais il n'a pas dit
+qu'on me bande les yeux.
+
+Salvato tressaillit à cette voix, se retourna et reconnut Michele;
+Michele, lui aussi, reconnut le jeune officier.
+
+--_Sangue di Cristo!_ cria le lazzarone, dites-leur donc, monsieur
+Salvato, que l'on n'a pas besoin de me bander les yeux pour me fusiller.
+
+Et, repoussant ceux qui l'entouraient, il croisa les bras et s'appuya de
+lui-même à la muraille.
+
+--Michele! s'écria Salvato.--Général, cet homme m'a sauvé la vie, je
+vous prie de m'accorder la sienne.
+
+Et, sans attendre la réponse du général, bien sûr d'avoir obtenu ce
+qu'il demandait, Salvato sauta à bas de son cheval, écarta le cercle de
+soldats qui déjà apprêtaient leurs armes pour fusiller Michele, et se
+jeta dans les bras du lazzarone, qu'il embrassa en le serrant contre son
+coeur.
+
+Championnet vit à l'instant tout le parti qu'il pouvait tirer de cet
+événement. Faire justice est d'un grand exemple, mais faire grâce est
+parfois d'un grand calcul.
+
+Il fit aussitôt un signe à Salvato, qui lui amena Michele. Un immense
+cercle se forma autour des deux jeunes gens et du général.
+
+Ce cercle se composait de Français vainqueurs, de Napolitains
+prisonniers, de patriotes accourus, soit pour féliciter Championnet,
+soit pour se mettre sous sa protection.
+
+Championnet, qui dominait ce cercle de toute la hauteur de son buste,
+leva la main en signe qu'il voulait parler, et le silence se fit.
+
+--Napolitains, dit-il en italien, j'allais, comme vous l'avez vu,
+fusiller cet homme, pris les armes à la main et combattant contre nous;
+mais mon ancien aide de camp, le chef de brigade Salvato, me demande la
+grâce de cet homme, qui, me dit-il, lui a sauvé la vie. Non-seulement je
+lui accorde cette grâce, mais encore je désire donner une récompense à
+l'homme qui a sauvé la vie à un officier français.
+
+Puis, s'adressant à Michele tout émerveillé de ce langage:
+
+--Quel grade occupais-tu parmi tes compagnons?
+
+--J'étais capitaine, Excellence, lui répondit le prisonnier.
+
+Et, avec la liberté de langage familière à ses pareils, il ajouta:
+
+--Mais il paraît que je ne m'arrêterai pas là. Une sorcière m'a prédit
+que je serais nommé colonel, et puis pendu.
+
+--Je ne puis et ne veux me charger que de la première partie de la
+prédiction, répondit le général; mais je m'en charge. Je te fais colonel
+au service de la république parthénopéenne. Organise ton régiment. Je me
+charge de ta paye et de ton uniforme.
+
+Michele fit un bond de joie.
+
+--Vive le général Championnet! cria-t-il, vivent les Français! vive la
+république parthénopéenne!
+
+--Nous l'avons dit, un certain nombre de patriotes entouraient le
+général. Le cri de Michele trouva donc un écho plus étendu que l'on
+n'aurait dû s'y attendre.
+
+--Maintenant, dit le général s'adressant aux Napolitains qui
+l'entouraient, on vous a dit que les Français étaient des impies, ne
+croyant ni à Dieu, ni à la Madone, ni aux saints: on vous a trompés. Les
+Français ont une dévotion très-grande en Dieu, à la Madone, et
+particulièrement à saint Janvier. Et la preuve, c'est que ma seule
+préoccupation en ce moment est de faire respecter l'église et les
+reliques du bienheureux évêque de Naples, à qui je veux donner une
+garde d'honneur, si Michele se charge de la conduire.
+
+--Je m'en charge! s'écria Michele en agitant son bonnet de laine rouge,
+je m'en charge! et il y a plus: je réponds d'elle!
+
+--Surtout, lui dit Championnet à voix basse, si je lui donne pour chef
+ton ami Salvato.
+
+--Ah! pour lui et ma petite soeur, je me ferai tuer, général.
+
+--Tu entends, Salvato, dit Championnet au jeune officier: la mission est
+des plus importantes; il s'agit d'enrôler saint Janvier parmi les
+républicains.
+
+--Et c'est moi que vous chargez de lui mettre une cocarde tricolore à
+l'oreille? répondit en riant le jeune homme. Je ne me croyais pas tant
+de vocation pour la diplomatie; mais n'importe: on fera ce que l'on
+pourra.
+
+--Une plume, de l'encre et du papier, demanda Championnet.
+
+On se précipita, et, au bout d'un instant, Championnet avait pu choisir
+entre dix feuilles de papier et autant de plumes.
+
+Le général, sans descendre de cheval, écrivit, sur l'arçon de sa selle,
+cette lettre, adressée au cardinal-archevêque:
+
+
+ «Éminence,
+
+
+»J'ai suspendu un instant la fureur de mes soldats et la vengeance des
+crimes qui ont été commis. Profitez de cette trêve pour faire ouvrir
+toutes les églises; exposez le saint sacrement et prêchez la paix, le
+bon ordre et l'obéissance aux lois. A ces conditions, je jetterai un
+voile sur le passé et m'appliquerai à faire respecter la religion, les
+personnes et la propriété.
+
+»Déclarez au peuple que, quels que soient ceux contre lesquels je devrai
+sévir, j'arrêterai le pillage, et que le calme et la tranquillité
+renaîtront dans cette malheureuse ville, trahie et trompée. Mais, en
+même temps, je déclare qu'un seul coup de fusil tiré d'une fenêtre fera
+brûler la maison et fusiller les habitants qu'elle renfermera.
+Remplissez donc les devoirs de votre ministère, et votre zèle religieux
+sera, je l'espère, utile au bien public.
+
+»Je vous envoie une garde d'honneur pour l'église de saint Janvier.
+
+ »CHAMPIONNET.
+
+ »Naples, 4 pluviôse, an VII de la
+ République (23 janvier 1790.)»
+
+
+Michele, ayant entendu comme tout le monde la lecture de cette lettre,
+chercha des yeux dans la foule son ami Pagliuccella; mais, ne le
+trouvant pas, il choisit quatre lazzaroni sur lesquels il savait pouvoir
+compter comme sur lui-même, et marcha devant Salvato, derrière lequel
+marchait une compagnie de grenadiers.
+
+Le petit cortége se rendit du largo delle Pigne à l'archevêché, assez
+voisin de cette place, par la strada dell'Orticello, le vico di
+San-Giacomo dei Ruffi et la strada de l'Arcivescovado, c'est-à-dire par
+quelques-unes des rues les plus étroites et les plus populeuses du vieux
+Naples. Les Français n'avaient point encore pénétré sur ce point de la
+ville, où pétillaient de temps en temps quelques coups de fusil tirés
+par la populace en manière d'encouragement, et où, en passant, les
+républicains pouvaient lire sur les visages trois impressions seulement:
+la terreur, la haine et la stupéfaction.
+
+Par bonheur, Michele, sauvé par Palmieri, gracié par Championnet, se
+voyant déjà caracolant sur un beau cheval, dans son uniforme de colonel,
+s'était franchement, et avec toute l'ardeur de sa loyale nature, rallié
+aux Français, et marchait devant eux en criant de toute la force de ses
+poumons: «Vivent les Français! vive le général Championnet! vive saint
+Janvier!» Puis, quand les visages lui paraissaient par trop renfrognés,
+Salvato lui mettait dans la main une poignée de carlini, qu'il jetait en
+l'air, en expliquant à ses compatriotes la mission que Salvato était
+chargé d'accomplir et qui avait généralement cette bienheureuse
+influence de donner aux physionomies une expression plus douce et plus
+bienveillante.
+
+En outre, Salvato, qui était des provinces napolitaines et qui parlait
+le patois de Naples comme un homme de Porto-Basso, adressait de temps en
+temps à ses compatriotes des allocutions qui, corroborées des poignées
+de carlins de Michele, avaient aussi leur influence.
+
+On parvint ainsi à l'archevêché: les grenadiers s'établirent sous le
+portique. Michele fit un long discours pour expliquer leur présence à
+tous ses compatriotes; il ajouta que l'officier qui les commandait lui
+avait sauvé la vie au moment où il allait être fusillé, et demanda, au
+nom de l'amitié que l'on avait pour lui, Michele, qu'il ne fût fait
+aucune insulte ni à lui, ni à ses soldats, devenus les protecteurs de
+saint Janvier.
+
+
+
+
+ XCIII
+
+ SAINT JANVIER ET VIRGILE.
+
+
+A peine Championnet eut-il vu disparaître Michele, Salvato et la
+compagnie française, au coin de la strada dell'Orticello, qu'il lui vint
+à l'esprit une de ces idées que l'on peut appeler une illumination. Il
+pensa que le meilleur moyen de rompre les rangs des lazzaroni qui
+s'obstinaient à combattre encore, et de faire cesser le pillage
+individuel, était de livrer le palais du roi à un pillage général.
+
+Il s'empressa de communiquer cette idée à quelques-uns des lazzaroni
+prisonniers, auxquels on rendit la liberté, à la condition qu'ils
+retourneraient vers les leurs et leur feraient part du projet comme
+venant d'eux. C'était une manière de s'indemniser eux-mêmes de la
+fatigue qu'ils avaient prise et du sang qu'ils avaient perdu.
+
+La communication eut tout le succès qu'en attendait le général en chef.
+Les plus acharnés, voyant la ville aux trois quarts prise, avaient perdu
+l'espoir de vaincre, et trouvaient, par conséquent, plus avantageux de
+se mettre à piller que de continuer à combattre.
+
+En effet, à peine cette espèce d'autorisation de piller le château
+fut-elle connue des lazzaroni, auxquels on ne laissa point ignorer
+qu'elle venait du général français, que toute cette multitude se
+débanda, se ruant à travers la rue de Tolède et à travers la rue des
+Tribunaux vers le palais royal, entraînant avec elle les femmes et les
+enfants, renversant les sentinelles, brisant les portes et inondant
+comme un flot les trois étages du palais.
+
+En moins de trois heures, tout fut emporté, jusqu'au plomb des fenêtres.
+
+Pagliuccella, que Michele avait vainement cherché sur le largo delle
+Pigne pour lui faire partager sa bonne fortune, s'était, un des
+premiers, empressé de se précipiter vers le château et de le visiter,
+avec une curiosité qui n'avait pas été sans fruit, de la cave au
+grenier, et de la façade qui donne sur l'église San-Ferdinand à celle
+qui donne sur la Darsena.
+
+Fra Pacifico, au contraire, voyant tout perdu, avait méprisé l'indemnité
+offerte à son courage humilié; et, avec un désintéressement qui faisait
+honneur aux anciennes leçons de discipline reçues sur la frégate de son
+amiral, il avait, pas à pas et à la manière du lion, c'est-à-dire en
+faisant face à l'ennemi, battu en retraite dans son couvent par
+l'Infrascata et la salita dei Capuccini; puis, la porte de son couvent
+refermée, il avait mis son âne à l'écurie, son bâton dans le bûcher, et
+s'était mêlé aux autres frères qui chantaient dans l'église le _Dies
+irae, dies illa_.
+
+Eût été bien malin celui qui eût été chercher là et qui y eût reconnu,
+sous son froc, un des chefs des lazzaroni qui avaient combattu pendant
+trois jours.
+
+Nicolino Caracciolo, du haut des remparts du château Saint-Elme, avait
+suivi toutes les phases du combat du 21, du 22 et du 23, et nous avons
+vu qu'au moment où il avait pu venir en aide aux Français, il n'avait
+pas manqué à ses engagements vis-à-vis d'eux.
+
+Son étonnement fut grand lorsqu'il vit, sans que personne songeât à les
+poursuivre, les lazzaroni abandonner leurs postes, et, sans quitter
+leurs armes, avec les apparences d'une déroute, non point rétrograder
+vers le palais royal, mais au contraire se ruer dessus.
+
+Au bout d'un instant, tout lui fut expliqué. A la manière dont ils
+culbutaient les sentinelles, dont ils envahissaient les portes, dont ils
+reparaissaient aux fenêtres de tous les étages, dont ils dégorgeaient
+sur les balcons, il comprit que les combattants, dans un moment de
+trêve, pour ne pas perdre leur temps, s'étaient faits pillards; et,
+comme il ignorait que ce fût à l'instigation du général français que le
+pillage était organisé, il envoya à toute cette canaille trois coups de
+canon à boulet, qui tuèrent dix-sept personnes, parmi lesquelles un
+prêtre, et qui cassèrent la jambe au géant de marbre, ancienne statue de
+Jupiter Stator, qui décorait la place du Palais.
+
+Veut-on savoir à quel point l'amour du pillage s'était emparé de la
+multitude, et s'était substitué chez elle à tout autre sentiment? Nous
+citerons deux faits pris entre mille; ils donneront une idée de la
+mobilité d'esprit de ce peuple, qui venait de faire des prodiges de
+valeur pour défendre son roi.
+
+Au milieu de toute cette foule, acharnée au pillage, l'aide de camp
+Villeneuve, qui continuait de tenir le Château-Neuf, envoya un
+lieutenant à la tête d'une patrouille d'une cinquantaine d'hommes, avec
+ordre de remonter Tolède jusqu'à ce qu'il eût pris langue avec les
+avant-postes français. Le lieutenant eut soin de se faire précéder par
+quelques lazzaroni patriotes, criant: «Vivent les Français! vive la
+liberté!» A ces cris, un marinier de Sainte-Lucie, bourbonien
+enragé,--les mariniers de Sainte-Lucie sont encore bourboniens
+aujourd'hui,--un marinier de Sainte-Lucie, disons-nous, se mit à crier,
+lui: «Vive le roi!» Comme ce cri pouvait avoir un écho et servir de
+signal à l'égorgement de toute la patrouille, le lieutenant saisit le
+marinier au collet, et, le maintenant au bout de son bras, cria: «Feu!»
+
+Le marinier tomba fusillé au milieu de la foule, sans que la foule,
+préoccupée maintenant d'autres intérêts, songeât à le défendre et à le
+venger.
+
+Le second exemple fut celui d'un domestique du palais qui, ayant eu
+l'imprudence de sortir avec une livrée galonnée d'or, vit le peuple
+mettre sa livrée en morceaux pour en arracher l'or, quoique cette
+livrée fût celle du roi.
+
+Au même moment où on laissait le serviteur du roi Ferdinand en chemise
+pour lui arracher les galons de sa livrée, Kellermann, qui était
+descendu avec un détachement de deux ou trois cents hommes, du côté de
+Mergellina, remontait, par Sainte-Lucie, sur la place du château.
+
+Mais, avant d'arriver là, il avait fait une halte à l'église de Santa
+Maria di Porto-Salvo, et avait fait demander don Michelangelo Ciccone.
+
+C'était, on se le rappelle, ce même prêtre patriote que Cirillo avait
+envoyé chercher pour conférer les derniers sacrements au sbire blessé
+par Salvato dans la nuit du 22 au 23 septembre, sbire qui, le 23
+septembre, au matin, expira dans la maison où il avait été transporté, à
+l'angle de la fontaine du Lion.
+
+Kellermann était porteur d'un billet de Cirillo qui faisait appel au
+patriotisme du digne prêtre et l'invitait à se rallier aux Français.
+
+Don Michelangelo Ciccone n'avait pas hésité un instant: il avait suivi
+Kellermann.
+
+A midi, les lazzaroni avaient déposé les armes, et Championnet,
+vainqueur, parcourait la ville. Les négociants, les bourgeois, toute la
+partie tranquille de la population qui n'avait pas pris part à la lutte,
+n'entendant plus ni coups de fusil, ni cris de mort, commencèrent alors
+d'ouvrir timidement les portes et les fenêtres des magasins et des
+maisons. La première vue au général était déjà une promesse de sécurité;
+car il était entouré d'hommes que leur talent, leur science et leur
+courage avaient faits la vénération de Naples. C'étaient les Baffi, les
+Poerio, les Pagano, les Cuoco, les Logoteta, les Carlo Lambert, les
+Bassal, les Fasulo, les Maliterno, les Rocca-Romana, les Ettore Caraffa,
+les Cirillo, les Manthonnet, les Schipani. Le jour de la rémunération
+était enfin arrivé pour tous ces hommes qui avaient passé du despotisme
+à la persécution, et qui passaient de la persécution à la liberté. Le
+général, alors, au fur et à mesure qu'il voyait une porte s'ouvrir,
+s'approchait de cette porte, et, dans leur propre langue, essayait de
+rassurer ceux qui se hasardaient sur le seuil, leur disant que tout
+était fini, qu'il venait leur apporter la paix et non la guerre, et
+substituer la liberté à la tyrannie. Alors, en jetant les yeux sur la
+route que le général avait suivie, en voyant le calme régner là où, un
+instant auparavant, Français et lazzaroni s'égorgeaient, les Napolitains
+se rassuraient en effet, et toute cette population _di mezzo ceto_,
+c'est-à-dire de la bourgeoisie, qui fait la force et la richesse de
+Naples, la cocarde tricolore à l'oreille, criant: «Vivent les Français!
+vive la liberté! vive la République!» commença de se répandre gaiement
+dans les rues, agitant des mouchoirs, et, au fur et à mesure qu'elle se
+tranquillisait, se laissant emporter à cette joie ardente qui s'empare
+de ceux qui, déjà plongés dans l'abîme ténébreux de la mort, se
+retrouvent tout à coup et comme par miracle rendus au jour, à la lumière
+et à la vie.
+
+Et, en effet, si les Français eussent tardé de vingt-quatre heures
+encore à entrer à Naples, qui peut dire ce qu'il fût resté de maisons
+debout et de patriotes vivants?
+
+A deux heures de l'après-midi, Rocca-Romana et Maliterno, confirmés dans
+leur grade de chefs du peuple, rendirent un édit pour l'ouverture des
+boutiques.
+
+Cet édit portait la date de l'an Ier et du deuxième jour de la
+république parthénopéenne.
+
+Championnet avait vu avec inquiétude que la bourgeoisie et la noblesse
+seules s'étaient réunies à lui et que le peuple se tenait à l'écart.
+Alors, il résolut de frapper le lendemain un grand coup.
+
+Il savait parfaitement que, s'il pouvait faire passer saint Janvier dans
+son camp, le peuple suivrait saint Janvier partout où il irait.
+
+Il envoya un message à Salvato. Salvato, qui gardait la cathédrale,
+c'est-à-dire le point le plus important de Naples, avait reçu la
+consigne de ne point quitter son poste sans être réclamé par un ordre
+émané directement du général.
+
+Le message envoyé à Salvato ordonnait à celui-ci de s'aboucher avec les
+chanoines, et de les inviter à exposer, le lendemain, la sainte ampoule
+à la vénération publique, dans l'espérance que saint Janvier, auquel les
+Français avaient la plus grande dévotion, daignerait faire son miracle
+en leur faveur.
+
+Les chanoines se trouvaient entre deux feux.
+
+Si saint Janvier faisait son miracle, ils étaient compromis vis-à-vis de
+la cour.
+
+S'il ne le faisait pas, ils s'exposaient à la colère du général
+français.
+
+Ils trouvèrent un biais et répondirent que ce n'était point l'époque où
+saint Janvier avait l'habitude de faire son miracle, et qu'ils doutaient
+fort que l'illustre bienheureux consentît, même pour les Français, à
+changer sa date habituelle.
+
+Salvato transmit, par Michele, la réponse des chanoines à Championnet.
+
+Mais, à son tour, Championnet répondit que c'était l'affaire du saint et
+non la leur; qu'ils n'avaient point à préjuger des bonnes ou des
+mauvaises intentions de saint Janvier, et qu'il connaissait, lui, une
+certaine prière à laquelle il espérait que saint Janvier ne demeurerait
+pas insensible.
+
+Les chanoines répondirent que, puisque Championnet le voulait
+absolument, ils exposeraient les ampoules, mais que, de leur côté, ils
+ne répondaient de rien.
+
+A peine Championnet eut-il cette certitude, qu'il fit annoncer par toute
+la ville la nouvelle que les saintes ampoules seraient exposées le
+lendemain, et qu'à dix heures et demie précises du matin, la
+liquéfaction du précieux sang aurait lieu.
+
+C'était une nouvelle étrange et tout à fait incroyable pour les
+Napolitains. Saint Janvier n'avait rien fait qui motivât de sa part une
+suspicion de partialité en faveur des Français. Depuis quelque temps, au
+contraire, il s'était montré capricieux jusqu'à la manie. Ainsi, au
+moment de son départ pour la campagne de Rome, le roi Ferdinand s'était
+personnellement présenté à la cathédrale pour demander à saint Janvier
+son secours et sa protection, et saint Janvier, malgré son instante
+prière, lui avait obstinément refusé la liquéfaction de son sang; ce qui
+avait fait prévoir une défaite à un grand nombre de personnes.
+
+Or, si saint Janvier faisait pour les Français ce qu'il avait refusé au
+roi de Naples, c'est que saint Janvier avait changé d'opinion, c'est
+que saint Janvier s'était fait jacobin.
+
+A quatre heures du soir, Championnet, voyant la tranquillité rétablie,
+monta à cheval et se fit conduire au tombeau d'un autre patron de
+Naples, pour lequel il avait une bien plus grande vénération que pour
+saint Janvier. Ce tombeau était celui de Publius Virgilius Maro, ou, du
+moins, celui dont les ruines ont, disent les archéologues, renfermé les
+cendres de l'auteur de l'_Énéide_.
+
+Tout le monde sait qu'à son retour d'Athènes, d'où le ramenait Auguste,
+Virgile mourut à Brindes, et que ses cendres revirent ce Pausilippe
+qu'il avait tant aimé, et d'où il pouvait embrasser tous les lieux
+immortalisés par lui dans son sixième livre de l'_Énéide_.
+
+Championnet descendit de cheval au monument élevé par Sannazar, et monta
+la pente rapide et escarpée qui conduit à la petite rotonde que l'on
+montre au voyageur comme le columbarium où fut déposée l'urne du poëte.
+Dans le centre du monument poussait un laurier sauvage que la tradition
+donnait comme étant immortel. Championnet en brisa une branche, qu'il
+passa dans la ganse de son chapeau, ne permettant à ceux qui
+l'accompagnaient d'en prendre qu'une feuille chacun, de peur qu'une
+récolte plus considérable ne fît tort à l'arbre d'Apollon, et que la
+vénération ne correspondît, par son résultat, à l'impiété.
+
+Puis, lorsqu'il eut rêvé pendant quelques instants sur ces pierres
+sacrées, il demanda un crayon, et, déchirant une page de son
+portefeuille, il rédigea le décret suivant, qui fut envoyé le même soir
+à l'imprimerie, et qui parut le lendemain matin.
+
+
+«Championnet, général en chef.
+
+
+ »Considérant que le premier devoir d'une république est d'honorer la
+ mémoire des grands hommes, et de pousser ainsi les citoyens vers
+ l'émulation, en mettant sous leurs yeux la gloire qui suit jusque
+ dans la tombe les génies sublimes de tous les pays et de tous les
+ temps:
+
+ »Avons décrété ce qui suit:
+
+ »1° Il sera élevé à Virgile un tombeau en marbre au lieu même où se
+ trouve sa tombe, près de la grotte de Pouzzoles.
+
+ »2° Le ministre de l'intérieur ouvrira un concours dans lequel
+ seront admis tous les projets de monument que les artistes voudront
+ présenter. Sa durée sera de vingt jours.
+
+ »Cette période expirée, une commission composée de trois membres,
+ nommée par le ministre de l'intérieur, choisira, parmi les projets
+ qui auront été présentés, celui qui semblera le meilleur, et la
+ curie élèvera le monument, dont l'érection sera confiée à celui dont
+ le projet aura été adopté.
+
+ »Le ministre de l'intérieur est chargé de l'exécution de la présente
+ ordonnance.
+
+»CHAMPIONNET.»
+
+
+Il est curieux que les deux monuments décrétés à Virgile, l'un à
+Mantoue, l'autre à Naples, aient été décrétés par deux généraux
+français: celui de Mantoue par Miollis; celui de Naples par Championnet.
+
+Après soixante-cinq ans, la première pierre de celui de Naples n'est
+point encore posée.
+
+
+
+
+ XCIV
+
+ OU LE LECTEUR RENTRE DANS LA MAISON DU PALMIER.
+
+
+La nécessité où nous avons été de suivre sans interruption les
+événements politiques et militaires à la suite desquels Naples était
+tombée au pouvoir des Français, nous a forcé de nous éloigner de la
+partie romanesque de notre récit et de laisser de côté les personnages
+passifs qui subissaient ces événements, pour nous occuper, au contraire,
+des personnages actifs qui les dirigeaient. Que l'on nous permette donc,
+maintenant que nous avons donné aux acteurs épisodiques de cette
+histoire toute l'importance qu'ils réclamaient, de revenir aux premiers
+rôles sur lesquels doit se concentrer tout l'intérêt de notre drame.
+
+Au nombre de ces personnages, pour lesquels on nous accuse peut-être,
+mais à tort, d'oubli, est la pauvre Luisa San-Felice, qu'au contraire
+nous n'avons pas perdue de vue un seul instant.
+
+Restée évanouie entre les bras de son frère de lait Michele, sur la
+plage de la Vittoria, tandis que son mari, fidèle à la fois à ses
+devoirs envers son prince et à ses promesses envers son ami, rejoignait
+le duc de Calabre, au risque de sa vie, et laissait Luisa à Naples, au
+risque de son bonheur, Luisa, reportée dans la voiture, avait été
+ramenée, au grand étonnement de Giovannina, à la maison du Palmier.
+
+Michele, qui ignorait les causes réelles de cet étonnement auquel le
+sourcil froncé et l'oeil presque menaçant de Giovannina donnaient un
+caractère tout particulier, raconta les choses comme elles s'étaient
+passées.
+
+Luisa se mit au lit avec une fièvre ardente. Michele passa la nuit dans
+la maison, et, comme le lendemain, au point du jour, l'état de Luisa ne
+s'était point amélioré, il courut prévenir le docteur Cirillo.
+
+Pendant ce temps, le facteur apporta une lettre à l'adresse de Luisa.
+
+Nina reconnut le timbre de Portici. Elle avait remarqué, que chaque fois
+qu'arrivait une lettre pareille à celle qu'elle tenait entre ses mains,
+l'émotion de sa maîtresse en la recevant était grande; puis qu'elle se
+retirait et s'enfermait dans la chambre de Salvato, d'où elle ne sortait
+que les yeux rouges de larmes.
+
+Elle comprit donc que c'était une lettre de Salvato, et, à tout hasard,
+et sans savoir encore si elle la lirait ou non, elle la garda, ayant
+pour excuse de ne pas l'avoir remise, si la lettre était réclamée,
+l'état dans lequel se trouvait Luisa.
+
+Cirillo accourut. Il avait cru Luisa partie; mais, au simple récit de
+Michele, qui le ramenait, il devina tout.
+
+On sait la tendresse paternelle du bon docteur pour Luisa. Il reconnut
+chez la malade tous les symptômes de la fièvre cérébrale, et, sans lui
+faire une question qui pût ajouter au trouble moral qu'elle avait
+éprouvé, il s'occupa de combattre le mal matériel. Trop habile pour se
+laisser vaincre par une maladie connue quand cette maladie en était à
+peine à son début, il la combattit énergiquement, et, au bout de trois
+jours, Luisa était, sinon guérie, du moins hors de danger.
+
+Le quatrième jour, elle vit sa porte s'ouvrir, et, à la vue de la
+personne qui entra, poussa un cri de joie et tendit ses deux bras vers
+elle. Cette personne, c'était son amie de coeur, la duchesse Fusco.
+Comme l'avait prédit San-Felice, la reine partie, la duchesse disgraciée
+revenait à Naples. En quelques instants, la duchesse fut au courant de
+la situation. Depuis trois mois, Luisa avait été forcée de tout enfermer
+dans son coeur; depuis quatre jours, son coeur débordait, et, malgré
+cette maxime d'un grand moraliste, que les hommes gardent mieux les
+secrets des autres, mais que les femmes gardent mieux les leurs, au bout
+d'un quart d'heure, Luisa n'avait plus de secrets pour son amie.
+
+Inutile de dire que la porte de communication fut plus ouverte que
+jamais, et qu'à toute heure du jour et de la nuit, la duchesse eut la
+disposition de la chambre sacrée.
+
+Le jour où elle avait quitté le lit, Luisa avait reçu une nouvelle
+lettre de Portici. Giovannina l'avait vue avec inquiétude prendre cette
+lettre. Puis elle avait attendu que la lecture en fut faite. Si cette
+lettre indiquait la lettre précédente, et si Luisa la réclamait,
+Giovannina cherchait cette lettre, la retrouvait intacte, et mettait son
+oubli sur le compte de la préoccupation que lui avait causée la maladie
+de sa maîtresse. Si Luisa ne la réclamait pas, Giovannina la conservait
+à tout hasard, comme un auxiliaire dans un sombre projet qu'elle n'avait
+pas encore mûri, mais qui déjà était en germe dans son cerveau.
+
+Les événements suivaient leur cours. On connaît ces événements: nous les
+avons longuement racontés. La duchesse Fusco, lancée dans le parti
+patriote, avait rouvert ses salons et y recevait tous les hommes
+éminents et toutes les femmes distinguées de ce parti. Au nombre de ces
+femmes était Éléonore Fonseca-Pimentel, que nous allons bientôt voir,
+avec l'âme d'une femme et le courage d'un homme, se mêler aux événements
+politiques de son pays.
+
+Ces événements politiques avaient pris pour Luisa, qui, jusque-là, ne
+s'en était jamais préoccupée, une importance suprême. Si bien que
+fussent renseignés les familiers de la duchesse Fusco, il y avait
+toujours un point sur lequel Luisa était mieux renseignée qu'eux:
+c'était la marche des Français sur Naples. En effet, tous les trois ou
+quatre jours, elle savait précisément où étaient les républicains.
+
+Elle avait reçu aussi deux lettres du chevalier. Dans la première, où il
+lui annonçait son arrivée à bon port à Palerme, il lui exprimait tout
+son regret de ce que l'état orageux de la mer l'eût empêchée de
+s'embarquer avec lui; mais il ne lui disait point de venir le
+rejoindre. La lettre était tendre, calme et paternelle, comme toujours.
+Il était probable que le chevalier n'avait point entendu ou n'avait pas
+voulu entendre le dernier cri de désespoir jeté par Luisa.
+
+La seconde lettre contenait, sur la situation de la cour à Palerme, des
+détails que l'on trouvera dans la suite de notre récit. Mais, pas plus
+que la première, elle n'exprimait le désir de la voir quitter Naples. Au
+contraire, elle lui donnait des conseils sur la manière dont elle devait
+se conduire au milieu des crises politiques qui allaient agiter la
+capitale, et la prévenait que, par le même courrier, la maison Backer
+recevait avis de mettre à la disposition de la chevalière San-Felice les
+sommes dont elle pourrait avoir besoin.
+
+Le même jour, la lettre du chevalier à la main, André Backer, que Luisa
+n'avait point revu depuis le jour de sa visite à Caserte, se présentait
+à la maison du Palmier.
+
+Luisa le reçut avec la grâce sérieuse qui lui était habituelle, le
+remercia de son empressement, mais le prévint que, vivant très-retirée,
+elle avait décidé de ne recevoir aucune visite pendant l'absence de son
+mari. S'il arrivait qu'elle eût besoin d'argent, elle passerait
+elle-même à la banque, ou y enverrait Michele avec un reçu.
+
+C'était un congé dans toutes les formes. André le comprit, et se retira
+en soupirant.
+
+Luisa le reconduisit jusqu'au perron et dit à Giovannina, qui venait de
+fermer la porte derrière lui:
+
+--Si jamais M. André Backer se représentait à la maison et demandait à
+me parler, souvenez-vous que je n'y suis pas.
+
+On connaît la familiarité des serviteurs napolitains avec leurs maîtres.
+
+--Ah! mon Dieu! répondit Giovannina, comment un si beau jeune homme
+a-t-il pu déplaire à madame?
+
+--Il ne m'a point déplu, mademoiselle, répondit froidement Luisa; mais,
+en l'absence de mon mari, je ne recevrai personne.
+
+Giovannina, toujours mordue au coeur par la jalousie, fut sur le point
+de répliquer: «Excepté M. Salvato;» mais elle se retint, et un sourire
+dubitatif fut sa seule réponse.
+
+La dernière lettre que Luisa avait reçue de Salvato portait la date du
+19 janvier: elle arriva le 20.
+
+Toute la journée du 20 se passa pour Naples dans les angoisses, et pour
+Luisa ces angoisses furent plus grandes que pour tout autre. Elle savait
+par Michele les formidables préparatifs de défense qui s'exécutaient;
+elle savait par Salvato que le général en chef avait juré de prendre la
+ville à tout prix.
+
+Salvato suppliait Luisa, si l'on bombardait Naples, de se mettre à
+l'abri des projectiles dans les caves les plus profondes de sa maison.
+
+Ce danger était surtout à craindre si le château Saint-Elme ne tenait
+point la promesse qu'il avait faite et se déclarait contre les Français
+et les patriotes.
+
+Le 21, au matin, une grande agitation se manifesta dans Naples. Le
+château Saint-Elme, on se le rappelle, avait arboré le drapeau
+tricolore; donc, il tenait sa promesse et se déclarait pour les
+patriotes et pour les Français.
+
+Luisa en fut joyeuse, non point pour les patriotes, non point pour les
+Français: elle n'avait jamais eu aucune opinion politique; mais il lui
+sembla que cet appui donné aux Français et aux patriotes diminuait le
+danger que courait son amant, puisqu'il était patriote de coeur,
+Français d'adoption.
+
+Le même jour, Michele vint lui faire visite. Michele, l'un des chefs du
+peuple, décidé à combattre jusqu'à la mort pour une cause qu'il ne
+comprenait pas très-bien, mais à laquelle il appartenait par le milieu
+dans lequel il était né et par te tourbillon qui l'entraînait,---
+Michele, en cas d'accident, venait faire ses adieux à Luisa et lui
+recommander sa mère.
+
+Luisa pleurait fort en prenant congé de son frère de lait; mais toutes
+ses larmes n'étaient pas pour le danger que courait Michele: une bonne
+moitié coulait sur les dangers qu'allait courir Salvato.
+
+Michele, moitié riant, moitié pleurant, de son côté, et ne voyant pas
+plus loin que les paroles de Luisa, essaya de rassurer celle-ci sur son
+sort en lui rappelant la prédiction de Nanno. Selon la sorcière
+albanaise, Michele devait mourir colonel et pendu. Or, Michele n'était
+encore que capitaine, et, s'il était exposé à la mort, c'était à la mort
+par le fer ou par le feu, et non par la corde.
+
+Il est vrai que, si la prédiction de Nanno se réalisait pour Michele,
+elle devait se réaliser aussi pour Luisa, et que, si Michele mourait
+pendu, Luisa devait mourir sur l'échafaud.
+
+L'alternative n'était pas consolante.
+
+Au moment où Michele s'éloignait de Luisa, la main de celle-ci le
+retint, et ces paroles qui depuis longtemps erraient sur ses lèvres,
+s'en échappèrent:
+
+--Si tu rencontres Salvato...
+
+--Oh! petite soeur! s'écria Michele.
+
+Tous deux s'étaient parfaitement compris.
+
+Une heure après leur séparation, les premiers coups de canon se
+faisaient entendre.
+
+La plupart des patriotes de Naples, ceux qui, par leur âge avancé ou
+l'état pacifique qu'ils exerçaient, n'étaient point appelés à prendre
+les armes, étaient réunis chez la duchesse Fusco. Là, d'heure en heure,
+arrivaient les nouvelles du combat. Mais Luisa prenait trop d'intérêt à
+ce combat pour attendre ces nouvelles dans le salon et au milieu de la
+société réunie chez la duchesse. Seule, dans la chambre de Salvato, à
+genoux devant le crucifix, elle priait.
+
+Chaque coup de canon lui répondait au coeur.
+
+De temps en temps, la duchesse Fusco venait à son amie et lui donnait
+des nouvelles des progrès que faisaient les Français, mais, en même
+temps, avec une espèce d'orgueil national, lui disait la merveilleuse
+défense des lazzaroni.
+
+Luisa répondait par un gémissement. Il lui semblait que chaque boulet,
+chaque balle, menaçait le coeur de Salvato. Cette lutte terrible
+serait-elle donc éternelle?
+
+Pendant les événements du 21 et du 22, Luisa se coucha tout habillée sur
+le lit de Salvato. Plusieurs alertes furent causées par les lazzaroni:
+la réputation de patriotisme de la duchesse n'était pas sans danger.
+Luisa ne se préoccupait point de ce qui faisait l'inquiétude des autres:
+elle ne songeait qu'à Salvato, ne pensait qu'à Salvato.
+
+Dans la matinée du troisième jour, la fusillade cessa, et l'on vint
+annoncer que les Français étaient vainqueurs sur tous les points, mais
+pas encore maîtres de la ville.
+
+Qu'était-il arrivé après cette lutte acharnée? Salvato était-il mort ou
+vivant?
+
+Le bruit du combat avait cessé tout à fait avec les trois derniers coups
+de canon du château Saint-Elme, tirés sur les pillards du palais royal.
+
+Elle allait revoir ou Michele ou Salvato, s'il ne leur était point
+arrivé malheur;--Michele le premier sans doute, car Michele pouvait
+venir à toute heure du jour, trouver Luisa, tandis que Salvato, ignorant
+qu'elle fût seule, n'oserait jamais se présenter chez elle qu'à la nuit
+et par le chemin convenu.
+
+Luisa se mit à la fenêtre, les yeux fixés sur Chiaïa: c'était de ce côté
+que devaient lui venir les nouvelles.
+
+Les heures s'écoulaient. Elle apprit la reddition complète de la ville;
+elle entendit les cris de la foule qui accompagnait Championnet au
+tombeau de Virgile; elle sut l'annonce faite, pour le lendemain, de la
+liquéfaction du bienheureux sang de saint Janvier; mais toutes ces
+choses passèrent devant son intelligence comme des fantômes passent près
+du lit d'un homme endormi. Ce n'était rien de tout cela qu'elle
+attendait, qu'elle demandait, qu'elle espérait.
+
+Laissons Luisa à sa fenêtre, rentrons dans la ville et assistons aux
+angoisses d'une autre âme, non moins troublée que la sienne.
+
+On sait de qui nous voulons parler.
+
+Ou nous avons bien mal réussi dans le portrait physique et moral que
+nous avons essayé de tracer de Salvato, ou nos lecteurs savent que, de
+quelque ardent désir que notre jeune officier fût atteint de revoir
+Luisa, le devoir du soldat prenait, en toute circonstance, le pas sur le
+désir de l'amant.
+
+Il s'était donc détaché de l'armée, il s'était donc éloigné de Naples,
+il s'en était donc rapproché sans une plainte, sans une observation,
+quoiqu'il eût parfaitement su qu'au premier mot qu'il eût dit à
+Championnet de l'aimant qui l'attirait à Naples, son général, qui avait
+pour lui la tendresse de l'admiration, la plus profonde peut-être de
+toutes les tendresses, l'eût poussé en avant et lui eût donné toutes
+facilités pour entrer le premier à Naples.
+
+Au moment où, arrivé à temps au largo delle Pigne pour sauver la vie à
+Michele, il tint le jeune lazzarone pressé sur sa poitrine, son coeur
+bondit d'une double joie, d'abord parce qu'il pouvait, dans une mesure
+plus complète, reconnaître le service qu'il lui avait rendu, ensuite
+parce que, resté seul avec lui, il allait avoir des nouvelles de Luisa
+et quelqu'un à qui parler d'elle.
+
+Mais, cette fois encore, son attente avait été trompée. La vive
+imagination de Championnet avait vu dans la réunion des lazzaroni et de
+Salvato un événement dont il pouvait tirer parti. Le germe de l'idée
+qu'il avait mûrie au point de faire faire à saint Janvier son miracle
+lui était entré dans l'esprit, et il avait résolu de donner en garde la
+cathédrale à Salvato, et de choisir Michele pour conduire celui-ci à la
+cathédrale.
+
+On a vu que ce double choix était bon, puisqu'il avait réussi.
+
+Seulement, Salvato était consigné jusqu'au lendemain à la garde de la
+cathédrale, dont il répondait.
+
+Mais à peine parvenu jusqu'à l'archevêché, à peine ses grenadiers
+disposés sous le portail de l'église et sur la petite place qui donne
+sur la strada dei Tribunali, Salvato avait jeté son bras autour du cou
+de Michele et l'avait entraîné dans la cathédrale, sans lui dire autre
+chose que ces deux mots, qui contenaient un monde d'interrogations:
+
+--ET ELLE?
+
+Et Michele, avec la profonde intelligence qu'il puisait dans le triple
+sentiment de vénération, de tendresse et de reconnaissance qu'il avait
+pour Luisa, Michele lui avait tout raconté, depuis les efforts
+impuissants de la jeune femme pour partir avec son mari, jusqu'à ce
+dernier mot échappé, il y avait trois jours, au plus profond de son
+coeur: SI TU RENCONTRES SALVATO!...
+
+Ainsi, les derniers mots de Luisa et les premiers mots de Salvato
+pouvaient se traduire ainsi:
+
+--Je l'aime toujours!
+
+--Je l'adore plus que jamais!
+
+Quoique le sentiment que Michele portait à Assunta n'eût pas atteint les
+proportions de l'amour que Salvato et Luisa avaient l'un pour l'autre,
+le jeune lazzarone pouvait mesurer les hauteurs auxquelles il
+n'atteignait point; et, dans l'effusion de sa reconnaissance, dans cette
+joie de vivre que la jeunesse éprouve à la suite d'un grand danger
+disparu, Michele s'était fait l'interprète des sentiments de Luisa avec
+plus de vérité et même d'éloquence qu'elle n'eût osé le faire elle-même,
+et, au nom de Luisa, sans en avoir été chargé par Luisa, il lui avait
+vingt fois répété,--chose que Salvato ne se lassait pas d'entendre,--il
+lui avait vingt fois répété que Luisa l'aimait.
+
+C'était Michele à le dire et Salvato à l'écouter que tous deux passaient
+leur temps, tandis que, comme soeur Anne, Luisa regardait si elle ne
+voyait rien venir sur la route de Chiaïa.
+
+
+
+
+ XCV
+
+ LE VOEU DE MICHELE.
+
+
+La nuit tomba lentement du ciel. Tant qu'elle eut l'espoir de distinguer
+quelque chose dans le crépuscule, Luisa tint ses regards à la fenêtre;
+seulement, son regard s'élevait de temps en temps vers le ciel, comme
+pour demander à Dieu s'il n'était pas là-haut, près de lui, celui
+qu'elle cherchait vainement sur la terre.
+
+Vers huit heures, il lui sembla reconnaître dans les ténèbres un homme
+ayant la tournure de Michele. Cet homme s'arrêta à la porte du jardin;
+mais, avant qu'il eût eu le temps d'y frapper, Luisa avait crié:
+
+«Michele!» et Michele avait répondu: «Petite soeur!»
+
+Au son de cette voix qui l'appelait, Michele était accouru, et, comme la
+fenêtre n'était qu'à la hauteur de huit ou dix pieds, profitant des
+interstices des pierres, il avait grimpé le long de la muraille, et, se
+cramponnant au balcon, il avait sauté dans l'intérieur de la salle à
+manger.
+
+Au premier son de la voix de Michele, au premier regard que Luisa jeta
+sur lui, elle comprit qu'elle n'avait à redouter aucun malheur, tant le
+visage du jeune lazzarone respirait la paix et le bonheur.
+
+Ce qui la frappa surtout, ce fut l'étrange costume dont son frère de
+lait était revêtu.
+
+Il portait d'abord une espèce de bonnet de uhlan, surmonté d'un plumet
+qui semblait emprunté au panache d'un tambour-major; son torse était
+enfermé dans une courte jaquette bleu de ciel, toute passementée de
+ganses d'or sur la poitrine et toute soutachée d'or sur les manches; à
+son cou pendait, couvrant l'épaule gauche seulement, un dolman rouge,
+non moins riche que la jaquette. Un pantalon gris à ganse d'or
+complétait ce costume, rendu plus formidable encore par le grand sabre
+que le lazzarone tenait de la libéralité de Salvato et qui, il faut
+rendre justice à son maître, n'était pas resté oisif pendant les trois
+jours qui venaient de s'écouler.
+
+C'était le costume de colonel du peuple que, sachant la fidélité que le
+lazzarone avait montrée à Salvato, le général en chef s'était empressé
+de lui envoyer.
+
+Michele l'avait revêtu à l'instant même, et, sans dire à Salvato dans
+quel but il lui demandait cette grâce, il avait sollicité de l'officier
+français un congé d'une heure, que celui-ci lui avait accordé.
+
+Il n'avait fait qu'un bond du porche de la cathédrale chez les Assunta,
+où sa présence à une pareille heure et dans un pareil costume avait jeté
+la stupéfaction, non-seulement chez la jeune fille, mais encore chez le
+vieux Basso-Tomeo et ses trois fils, dont deux étaient occupés à panser
+dans un coin les blessures qu'ils avaient reçues. Il avait été droit à
+l'armoire, avait choisi le plus beau costume de sa maîtresse, l'avait
+roulé sous son bras; puis, en lui promettant de revenir le lendemain
+matin, il était parti avec une multiplicité de gambades et un décousu de
+paroles qui lui eussent bien certainement fait donner le surnom _del
+Pazzo_, s'il n'eût point été depuis longtemps décoré de ce surnom.
+
+Il y a loin de la Marinella à Mergellina, et, pour aller de l'une à
+l'autre, il faut traverser Naples dans toute sa largeur; mais Michele
+connaissait si bien tous les vicoli et toutes les ruelles qui pouvaient
+lui faire gagner un mètre de terrain, qu'il ne mit qu'un quart d'heure à
+faire le trajet qui le séparait de Luisa, et l'on a vu que, pour
+diminuer d'autant ce trajet, il venait de grimper par la fenêtre au lieu
+d'entrer par la porte.
+
+--D'abord, dit Michele en sautant du rebord de la fenêtre dans
+l'appartement, il vit, il se porte bien, il n'est pas blessé, et t'aime
+comme un fou!
+
+Luisa jeta un cri de joie; puis, mêlant la tendresse qu'elle avait pour
+son frère de lait à la joie que lui causait la bonne nouvelle apportée
+par lui, elle le prit dans ses bras et le pressa sur son coeur en
+murmurant:
+
+--Michele! cher Michele! que je suis heureuse de te revoir!
+
+--Et tu peux t'en réjouir, car il ne s'en est pas fallu de beaucoup que
+tu ne me revisses pas: sans lui, j'étais fusillé.
+
+--Sans qui? demanda Luisa, quoiqu'elle sût bien de qui parlait Michele.
+
+--Lui, pardieu! dit Michele, c'est lui! Est-ce qu'il y en avait un autre
+que M. Salvato qui put m'empêcher d'être fusillé? Qui diable se serait
+inquiété des trous que sept ou huit balles peuvent faire à la peau d'un
+pauvre lazzarone? Mais lui, il est accouru, il a dit: «C'est Michele! il
+m'a sauvé la vie: je demande grâce pour lui.» Il m'a pris dans ses bras,
+il m'a embrassé comme du pain, et le général en chef m'a fait colonel;
+ce qui me rapproche fièrement de la potence, ma chère Luisa.
+
+Puis, voyant que sa soeur de lait l'écoutait sans rien comprendre à ses
+paroles:
+
+--Mais il ne s'agit pas de tout cela, continua-t-il. Au moment d'être
+fusillé, j'ai fait un voeu dans lequel tu es pour quelque chose, petite
+soeur.
+
+--Moi?
+
+--Oui, toi. J'ai fait voeu que, si j'en réchappais, et il n'y avait pas
+grande chance, je t'en réponds! j'ai fait voeu que, si j'en réchappais,
+la journée ne se passerait pas sans que j'allasse avec toi, petite
+soeur, faire ma prière à saint Janvier. Or, il n'y a pas de temps à
+perdre, et, comme on pourrait être étonné de voir une grande dame comme
+toi courir les rues de Naples en donnant le bras à Michele le Fou, tout
+colonel qu'il est, je t'apporte un costume sous lequel on ne te
+reconnaîtra pas. Tiens!
+
+Et il laissa tomber aux pieds de Luisa le paquet contenant les habits
+d'Assunta.
+
+Luisa comprenait de moins en moins; mais son instinct lui disait qu'il y
+avait, au fond de tout cela, pour son coeur bondissant, quelque surprise
+que ne pouvait deviner son esprit; et peut-être ne voulait-elle pas
+approfondir la mystérieuse proposition de Michele, de peur d'être
+obligée de le refuser.
+
+--Allons, dit Luisa, puisque tu as fait un voeu, mon pauvre Michele, et
+que tu crois devoir la vie à ce voeu, il faut le remplir; y manquer te
+porterait malheur. Et, d'ailleurs, jamais, je te le jure, je ne me suis
+trouvée eu meilleure disposition de prier qu'en ce moment. Mais...,
+ajouta-t-elle timidement.
+
+--Quoi, mais?
+
+--Tu te rappelles qu'il m'avait dit de tenir la fenêtre de la petite
+ruelle ouverte, ainsi que les portes qui, de cette fenêtre, conduisent à
+sa chambre?
+
+--De sorte, dit Michele, que la fenêtre est ouverte et que les portes
+conduisant à sa chambre sont ouvertes?
+
+--Oui. Juge donc ce qu'il eût pensé en les trouvant fermées!
+
+--Cela lui eût causé, en effet, je te le jure, une bien grande peine.
+Mais, par malheur, depuis qu'il se porte bien, M. Salvato n'est plus son
+maître, et, cette nuit, il est de garde près du _commandant, général_,
+et, comme il ne pourrit quitter ce poste que demain à onze heures du
+matin, nous pouvons fermer fenêtres et portes, et aller accomplir à
+saint Janvier le voeu que je lui ai fait.
+
+--Allons donc, soupira Luisa en emportant dans sa chambre les vêtements
+d'Assunta, tandis que Michele allait fermer les portes et les fenêtres.
+
+En entrant dans la pièce qui donnait sur la ruelle, Michele crut voir
+une ombre qui se dissimulait dans l'angle le plus obscur de
+l'appartement. Comme cette hâte à se cacher pouvait venir de mauvaises
+intentions, Michele s'avança les bras tendus dans les ténèbres.
+
+Mais l'ombre, voyant qu'elle allait être prise, vint au-devant de lui en
+disant:
+
+--C'est moi, Michele: je suis là par l'ordre de madame.
+
+Michele reconnut la voix de Giovannina, et, comme la chose n'avait rien
+d'invraisemblable, il ne s'en inquiéta pas davantage et seulement se
+mit à fermer les fenêtres.
+
+--Mais, demanda Giovannina, si M. Salvato vient?
+
+--Il ne viendra pas, répondit Michele.
+
+--Lui serait-il arrivé malheur? demanda la jeune fille avec un accent
+qui trahissait plus qu'un intérêt ordinaire et dont elle comprit
+elle-même l'imprudence; car, presque aussitôt:--Il faudrait en ce cas,
+continua-t-elle, apprendre cette nouvelle à madame avec toute sorte de
+ménagements.
+
+--Madame, répondit Michele, sait à ce sujet tout ce qu'elle doit savoir,
+et, sans qu'il soit arrivé malheur à M. Salvato, il est retenu où il est
+jusqu'à demain matin.
+
+En ce moment, on entendit la voix de Luisa qui appelait sa camériste.
+
+Giovannina, pensive et le sourcil froncé, se rendit lentement à l'appel
+de sa maîtresse, tandis que Michele, habitué aux excentricités de la
+jeune fille, les remarquant peut-être, mais ne cherchant même pas à les
+expliquer, fermait les fenêtres et les portes, que Luisa s'était vingt
+fois promis de ne pas ouvrir, et que, depuis trois jours, cependant,
+elle tenait ouvertes.
+
+Lorsque Michele revint dans la salle à manger, Luisa avait complété sa
+toilette. Le lazzarone jeta un cri d'étonnement: jamais sa soeur de lait
+ne lui avait paru si belle que sous ce costume, qu'elle portait comme
+s'il eût toujours été le sien.
+
+Giovannina, de son côté, regardait sa maîtresse avec une étrange
+expression de jalousie. Elle lui pardonnait d'être belle sous ses habits
+de dame; mais, fille du peuple, elle ne pouvait lui pardonner d'être
+charmante sous les habits d'une fille du peuple.
+
+Quant à Michele, il admirait Luisa franchement et naïvement, et, ne
+pouvant deviner que chacun de ses éloges était un coup de poignard pour
+la femme de chambre, il ne cessait de répéter sur tous les tons du
+ravissement:
+
+--Mais regarde donc, Giovannina, comme elle est belle!
+
+Et, en effet, une espèce d'auréole non-seulement de beauté, mais encore
+de bonheur, rayonnait autour du front de Luisa. Après tant de jours
+d'angoisses et de douleurs, le sentiment si longtemps combattu par elle
+avait pris le dessus. Pour la première fois, elle aimait Salvato sans
+arrière-pensée, sans regret, presque sans remords.
+
+N'avait-elle pas fait tout ce qu'elle avait pu pour échapper à cet
+amour? et n'était-ce pas la fatalité elle-même qui l'avait enchaînée à
+Naples et empêchée de suivre son mari? Or, un coeur vraiment religieux,
+comme l'était celui de Luisa, ne croit pas à la fatalité. Si ce n'était
+pas la fatalité qui l'avait retenue, c'était donc la Providence; et si
+c'était la Providence, comment redouter le bonheur qui lui venait de
+cette fille bénie du Seigneur!
+
+Aussi dit-elle joyeusement à son frère de lait:
+
+--J'attends, tu le vois, Michele; je suis prête. Et, la première, elle
+descendit le perron.
+
+Mais, alors, Giovannina ne put s'empêcher de saisir et d'arrêter Michele
+par le bras.
+
+--Où va donc madame? demanda-t-elle.
+
+--Remercier saint Janvier de ce qu'il a bien voulu sauver aujourd'hui la
+vie à son serviteur, répondit le lazzarone se hâtant de rejoindre la
+jeune femme pour lui offrir son bras.
+
+Du côté de Mergellina, où aucun combat n'avait eu lieu, Naples
+présentait encore un aspect assez calme. La rive de la Chiaïa était
+illuminée dans toute sa longueur, et des patrouilles françaises
+sillonnaient la foule, qui, toute joyeuse d'avoir échappé aux dangers
+qui, pendant trois jours, avaient atteint une partie de la population et
+avaient menacé le reste, manifestait sa joie à la vue de l'uniforme
+républicain en secouant ses mouchoirs, en agitant ses chapeaux et en
+criant: «Vive la république française! vive la république
+parthénopéenne!»
+
+Et, en effet, quoique la république ne fût point encore proclamée à
+Naples et ne dût l'être que le lendemain, chacun savait d'avance que ce
+serait le mode de gouvernement adopté.
+
+En arrivant à la rue de Tolède, le spectacle s'assombrissait quelque
+peu. Là, en effet, commençait la série des maisons brûlées ou livrées au
+pillage. Les unes n'étaient plus qu'un tas de ruines fumantes; les
+autres, sans portes, sans fenêtres, sans volets, avec leurs monceaux de
+meublés brisés devant leur façade, donnaient une idée de ce qu'avait été
+ce règne des lazzaroni et surtout de ce qu'il eût été s'il eût duré
+quelques jours de plus. Vers certains points où avaient été déposés les
+morts et les blessés et où s'étendaient, sur les dalles qui pavent les
+rues, de larges taches de sang, des voitures chargées de sable étaient
+arrêtées, et des hommes armés de pelles faisaient tomber le sable des
+voitures, tandis que d'autres, avec des râteaux, étendaient ce sable,
+comme font en Espagne les valets du cirque lorsque les cadavres des
+taureaux, des chevaux et quelquefois des hommes sont enlevés de l'arène.
+
+En arrivant à la place du Mercatello, le spectacle devint plus triste.
+On avait fait, devant la place circulaire qui s'étend devant le collége
+des Jésuites, une ambulance, et, tandis que l'on chantait des chansons
+contre la reine, que l'on allumait des feux d'artifice, que l'on tirait
+des coups de fusil en l'air, on abattait avec des cris de rage une
+statue de Ferdinand Ier, placée sous le portique, et l'on faisait
+disparaître les derniers cadavres.
+
+Luisa détourna les yeux avec un soupir et passa.
+
+Sous la porte Blanche, on avait fait une barricade à moitié démolie, et,
+en face, au coin de la rue San-Pietro à Mazella, un palais achevait de
+brûler et s'écroulait en lançant vers le ciel des gerbes de feu aussi
+nombreuses que les fusées du bouquet d'un feu d'artifice.
+
+Luisa se serrait toute tremblante au flanc de Michele, et cependant sa
+terreur était mêlée d'un sentiment de bien-être dont il lui eût été
+impossible d'indiquer la cause. Seulement, au fur et à mesure qu'elle
+approchait de la vieille église, son pas devenait de plus en plus léger,
+et les anges qui avaient transporté au ciel le bienheureux saint Janvier
+semblaient lui avoir prêté leurs ailes, pour franchir les degrés qui
+vont de la rue à l'intérieur du temple.
+
+Michele conduisit Luisa dans un des coins les plus sombres de la
+métropole; il lui mit une chaise devant les genoux et posa une autre
+chaise à côté de celle-là; puis il dit à sa soeur de lait:
+
+--Prie, je reviens.
+
+En effet, Michele s'élança hors de l'église. Il avait cru reconnaître,
+appuyé, rêvant contre une des colonnes, Salvato Palmieri. Il alla à
+l'officier: c'était bien lui.
+
+--Venez avec moi, mon commandant, lui dit-il; j'ai quelque chose à vous
+montrer qui vous fera plaisir, j'en suis sûr.
+
+--Tu sais, lui répondit Salvato, que je ne puis point quitter mon poste.
+
+--Bon! c'est dans votre poste même.
+
+--Alors..., dit le jeune homme suivant Michele par complaisance, soit.
+
+Ils entrèrent dans la cathédrale, et, à la lueur de la lampe qui brûlait
+dans le choeur éclairant les rares fidèles venus là pour faire leurs
+prières nocturnes, Michele montra à Salvato une jeune femme qui priait
+avec ce profond recueillement des âmes amoureuses.
+
+Salvato tressaillit.
+
+--Voyez-vous? demanda Michele en la lui montrant du doigt.
+
+--Quoi? fit Salvato.
+
+--Cette femme qui prie si dévotement.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, mon commandant, tandis que je veillerai pour vous et que je
+veillerai consciencieusement, soyez tranquille, allez vous agenouiller
+près d'elle. Je ne sais pourquoi j'ai dans l'idée qu'elle vous donnera
+de bonnes nouvelles de ma petite soeur Luisa.
+
+Salvato regarda Michele avec étonnement.
+
+--Allez! mais allez donc! lui disait Michele en le poussant.
+
+Salvato fit ce que lui disait Michele; mais, avant qu'il fût agenouillé
+près d'elle, au bruit de son pas, qu'elle avait reconnu, Luisa s'était
+retournée, et un faible cri, retenu à moitié par la majesté du lieu,
+s'était échappé de la poitrine des deux jeunes gens.
+
+A ce cri, tout imprégné d'une ineffable bonheur, qui annonçait à Michele
+qu'il avait réussi selon ses intentions, la joie du lazzarone fut si
+grande, que, malgré la dignité nouvelle dont il était revêtu, malgré
+cette majesté du lieu qui avait imposé à Salvato et à Luisa et qui avait
+éteint dans une prière leur double cri d'amour, il se livra, à sa sortie
+de l'église, à une série de gambades qui faisaient suite à celles qu'il
+avait exécutées en sortant de chez Assunta.
+
+Et maintenant, si l'on juge au point de vue de notre moralité, à nous,
+cette action de Michele ayant pour but de rapprocher les deux amants,
+sans s'inquiéter si, en faisant le bonheur des uns, il n'ébranlait point
+la félicité d'un autre, nous y trouverons, certes, quelque chose
+d'inconsidéré et même de répréhensible; mais la morale du peuple
+napolitain n'a pas les mêmes susceptibilités que la nôtre, et quelqu'un
+qui eût dit à Michele qu'il venait de faire une action douteuse, l'eût
+bien étonné, lui qui était convaincu qu'il venait de faire la plus belle
+action de sa vie.
+
+Peut-être eût-il pu répondre qu'en ménageant aux deux amants leur
+première entrevue dans une église, il lui avait, par cela même, en la
+forçant de se passer dans les limites de la plus stricte bienséance,
+enlevé ce que le tête-à-tête, l'isolement, la solitude lui eussent, en
+tout autre lieu, donné de hasardé; mais nous devons à la plus stricte
+vérité de dire que le brave garçon n'y avait pas même songé.
+
+
+
+
+ XCVI
+
+ SAINT JANVIER PATRON DE NAPLES.
+
+
+Nous avons dit l'effet qu'avait produit à Naples l'annonce faite par
+Championnet du miracle de saint Janvier pour le lendemain.
+
+Championnet avait joué le tout pour le tout. Si le miracle ne se faisait
+point, c'était une seconde sédition à étouffer; s'il se faisait, c'était
+la tranquillité, et, par conséquent, la fondation de la république
+parthénopéenne.
+
+Pour expliquer cette immense influence de saint Janvier sur le peuple
+napolitain, disons, en quelques mots, sur quels mérites s'est fondée
+cette influence.
+
+Saint Janvier n'est pas, comme les autres saints du calendrier, un saint
+banal à force d'être cosmopolite, invoqué, comme saint Pierre et saint
+Paul, dans toutes les basiliques du monde: saint Janvier est un saint
+local, patriote, napolitain.
+
+Saint Janvier remonte aux premiers siècles de l'Église. Il prêcha la
+parole du Christ à la fin du IIIe et au commencement du IVe siècle, et
+convertit des milliers de païens. Comme tous les convertisseurs, il
+s'attira naturellement la haine des empereurs et subit le martyre l'an
+305 du Christ.
+
+Nous serons forcé, pour faire comprendre le miracle de la liquéfaction
+du sang, de donner quelques détails sur ce martyre.
+
+La supériorité de saint Janvier sur les autres saints est, au dire des
+Napolitains, incontestable. Et, en effet, les autres saints ont bien
+fait, de leur vivant et même après leur mort, quelques miracles qui,
+discutés par les philosophes, sont arrivés jusqu'à nous sous la forme de
+tradition vague et d'une demi-authenticité, tandis qu'au contraire, le
+miracle de saint Janvier s'est perpétué jusqu'à nos jours et se
+renouvelle deux fois par an, à la plus grande gloire de la ville de
+Naples et à la suprême confusion des athées.
+
+Citoyen avant tout, saint Janvier n'aime réellement que sa patrie et ne
+fait rien que pour elle. Le monde entier serait menacé d'un second
+déluge, ou croulerait autour de l'homme juste d'Horace, que saint
+Janvier ne lèverait pas le bout du doigt pour le sauver. Mais que les
+pluies torrentielles de novembre menacent de noyer les récoltes, que les
+ardeurs caniculaires d'août sèchent les citernes de son pays bien-aimé,
+saint Janvier remuera le ciel et la terre pour avoir du soleil en
+novembre et de l'eau en août.
+
+Si saint Janvier n'avait pas pris Naples sous sa garde toute spéciale,
+il y a dix siècles que Naples n'existerait plus, ou serait abaissée au
+rang de Pouzzoles et de Baïa. Et, en effet, il n'y a pas de ville au
+monde qui ait été plus de fois conquise et dominée par l'étranger! mais,
+grâce à l'intervention active et persévérante de son patron, les
+conquérants ont disparu et Naples est restée.
+
+Les Normands ont régné sur Naples; mais saint Janvier les a chassés.
+
+Les Souabes ont régné sur Naples; mais saint Janvier les a chassés.
+
+Les Angevins ont régné sur Naples; mais saint Janvier les a chassés.
+
+Les Aragonais ont, à leur tour, occupé le trône de Naples; mais saint
+Janvier les a punis.
+
+Les Espagnols ont tyrannisé Naples; mais saint Janvier les a battus.
+
+Enfin, les Français ont occupé Naples; mais saint Janvier les a
+éconduits.
+
+Et comme nous écrivions ces mêmes paroles en 1836, nous ajoutions: «Et
+qui sait ce que saint Janvier fera encore pour sa patrie?»
+
+Et, en effet, quelle que soit la domination indigène ou étrangère,
+légitime ou usurpatrice, équitable ou despotique, qui pèse sur ce beau
+pays, il est une croyance au fond du coeur de tous les Napolitains et
+qui les rend patients jusqu'au stoïcisme: c'est que tous les rois et
+tous les gouvernements passeront et qu'il ne restera, en définitive, à
+Naples que les Napolitains et saint Janvier.
+
+L'histoire de saint Janvier commence avec l'histoire de Naples et ne
+finira probablement qu'avec elle.
+
+La famille de saint Janvier appartient naturellement à la plus haute
+noblesse de l'antiquité. Le peuple qui, en 1647, donnait à sa république
+de lazzaroni, commandée par un lazzarone, le titre _de sérénissime
+royale république napolitaine_, et, qui, en 1799, poursuivait les
+patriotes à coups de pierres pour avoir osé abolir le titre
+d'_Excellence_, n'aurait jamais consenti à se choisir un patron
+d'origine plébéienne. Le lazzarone est essentiellement aristocrate, ou
+plutôt, avant tout, a besoin d'aristocratie.
+
+La famille de saint Janvier descend en droite ligne de la famille des
+Januari de Rome, qui, eux-mêmes, avaient la prétention de descendre de
+Janus. Ses premières années sont obscures. En 304 seulement, sous le
+pontificat de saint Marcelin, il est nommé à l'évêché de Bénévent, que
+le pape vient de créer.
+
+Étrange destinée de l'évêché bénéventin, qui commence à saint Janvier et
+qui finit à M. de Talleyrand!
+
+La dernière persécution qui avait atteint les chrétiens avait eu lieu
+sous les empereurs Dioclétien et Maximien; elle datait de deux ans,
+c'est-à-dire de 302, et avait été des plus terribles: dix-sept mille
+martyrs consacrèrent de leur sang la religion naissante.
+
+Aux empereurs Dioclétien et Maximien succédèrent les empereurs Constance
+et Galère, sous lesquels les chrétiens respirèrent un instant.
+
+Au nombre des prisonniers entassés sous le règne précédent dans les
+prisons de Gumes étaient Sosius, diacre de Misène, et Proculus, diacre
+de Pouzzoles. Pendant tout le temps qu'avait duré la persécution de 302,
+saint Janvier n'avait jamais manqué de leur apporter, au péril de sa
+vie, les secours de sa parole.
+
+Relâchés provisoirement, les prisonniers chrétiens, qui croyaient toute
+persécution finie, rendaient grâce au Seigneur dans l'église de
+Pouzzoles, saint Janvier officiant et Sosius et Proculus l'aidant à
+l'oeuvre sainte, quand, tout à coup, la trompette se fit entendre, et un
+héraut à cheval et tout armé entra dans l'église et lut à haute voix un
+ancien décret de Dioclétien, que les nouveaux césars remettaient en
+vigueur.
+
+Ce décret, fort curieux, qu'il soit vrai ou apocryphe, existe dans les
+archives de l'archevêché. Nous pouvons donc le mettre sous les yeux de
+nos lecteurs, où nous avons déjà mis quelques pièces historiques ne
+manquant point d'un certain intérêt.
+
+Le voici:
+
+«Dioclétien, trois fois grand, toujours juste, empereur éternel, à tous
+les préfets et proconsuls de l'empire romain, salut!
+
+»Un bruit qui ne nous a point médiocrement déplu étant parvenu à nos
+oreilles divines, c'est-à-dire que l'hérésie de ceux qui s'appellent
+chrétiens, hérésie de la plus grande impiété, reprend de nouvelles
+forces; que lesdits chrétiens honorent comme Dieu ce Jésus enfanté par
+je ne sais quelle femme juive, insultent par des injures et des
+malédictions le grand Apollon, et Mercure, et Hercule, et Jupiter
+lui-même, tandis qu'ils vénèrent ce même Christ, que les Juifs ont cloué
+sur une croix comme sorcier.
+
+«A cet effet, nous ordonnons que tous les chrétiens, hommes et femmes,
+dans toutes les villes et contrées, subissent les supplices les plus
+cruels, s'ils refusent de sacrifier à nos dieux et d'abjurer leur
+erreur. Si cependant quelques-uns se montrent obéissants, nous voulons
+bien leur accorder leur pardon. Au cas contraire, nous exigeons qu'ils
+soient frappés par le glaive et punis par la mort la plus dure (_pessimo
+morte_.) Sachez, enfin, que, si vous négligez nos divins décrets nous
+vous punirons des mêmes peines dont nous menaçons les coupables.»
+
+Dans la suite de cette histoire, nous aurons, pour faire pendant à
+celui-ci, à citer un ou deux décrets du roi Ferdinand. On pourra les
+comparer à ceux de Dioclétien, et l'on verra qu'ils se ressemblent
+beaucoup. Seulement, ceux de l'empereur romain sont mieux rédigés.
+
+Comme on le comprend bien, ni saint Janvier ni les deux diacres ne se
+soumirent à ce décret. Saint Janvier continua de dire la messe, les deux
+diacres de la servir; si bien qu'un beau matin, ils furent arrêtés tous
+trois dans l'exercice de leurs fonctions.
+
+Inutile de dire que ceux qui assistaient à la messe furent arrêtés avec
+eux; plus inutile encore de dire que les prisonniers ne se laissèrent
+point intimider par les menaces du proconsul, nommé Timothée, et
+confessèrent obstinément le Christ.
+
+Consignons seulement ceci, c'est qu'au moment de l'arrestation, une
+vielle femme, qui regardait déjà saint Janvier comme un saint, le
+supplia de lui donner quelques reliques. Saint Janvier alors lui
+présenta les deux fioles avec lesquelles il venait d'accomplir le
+mystère de l'Eucharistie, en lui disant:
+
+--Prends ces deux fioles, ma soeur, et recueilles-y mon sang!
+
+--Mais je suis paralytique et ne puis mettre un pied devant l'autre.
+
+--Bois le vin et l'eau qui y restent, et tu marcheras.
+
+Ce fut sur saint Janvier que s'acharna plus particulièrement le
+proconsul, parce que c'était lui que protégeait particulièrement le
+Seigneur.
+
+On commença par le jeter dans une fournaise ardente; mais le feu
+s'éteignit, et les charbons enflammés qui couvraient le plancher se
+changèrent en une jonchée de fleurs.
+
+Saint Janvier fut condamné à être jeté dans le cirque et dévoré par les
+lions.
+
+Au jour indiqué pour le supplice, la foule se pressa dans
+l'amphithéâtre. Elle y était accourue de tous les points de la province;
+car l'amphithéâtre de Pouzzoles était, avec celui de Capoue,--d'où se
+sauva, on s'en souvient, Spartacus,--un des plus beaux de la Campanie.
+
+C'était le même, au reste, dont les ruines existent encore aujourd'hui
+et dans lequel, deux cent trente ans auparavant, le divin empereur Néron
+avait donné une fête à Tiridate, premier roi d'Arménie, lequel, chassé
+de son royaume par Corbulon, qui soutenait Tigrane, était venu
+redemander sa couronne au fils de Domitius et d'Agrippine. Tout avait
+été préparé pour frapper d'étonnement le barbare. Les animaux les plus
+puissants, les gladiateurs les plus habiles avaient combattu devant lui,
+et, comme il était resté impassible à ce spectacle et que Néron lui
+demandait ce qu'il pensait de ces combattants dont les efforts
+surhumains avaient fait éclater le cirque en applaudissements, Tiridate,
+sans rien répondre, s'était levé en souriant, et, lançant son javelot
+dans le cirque, il avait percé de part en part deux taureaux d'un seul
+coup.
+
+Depuis le jour où Tiridate avait donné cette preuve de sa force, jamais
+le cirque n'avait contenu un si grand nombre de spectateurs.
+
+A peine le proconsul eut-il pris place sur son trône et les licteurs se
+furent-ils groupés autour de lui, que les trois saints, amenés par son
+ordre, furent placés en face de la porte par laquelle les animaux
+devaient être introduits. A un signe de Timothée, cette porte s'ouvrit
+et les animaux de carnage s'élancèrent dans l'arène. A leur vue, trente
+mille spectateurs battirent des mains avec joie. De leur côté, les
+animaux, étonnés, répondirent par un rugissement de menace qui couvrit
+toutes les voix et éteignit tous les applaudissements; puis, excités par
+les cris de la multitude, dévorés par la faim à laquelle, depuis trois
+jours, leurs gardiens les condamnaient, alléchés par l'odeur de la chair
+humaine, dont on les nourrissait aux grands jours, les lions
+commencèrent à secouer leur crinière, les tigres à bondir et les hyènes
+à lécher leurs lèvres... Mais l'étonnement du proconsul fut grand quand
+il vit les hyènes, les tigres et les lions se coucher aux pieds des
+trois martyrs, en signe de respect et d'obéissance, tandis que les liens
+de saint Janvier tombaient d'eux-mêmes, et que, de sa main, redevenue
+libre, il bénissait en souriant les spectateurs.
+
+Timothée, vous le comprenez bien, proconsul pour l'empereur, ne pouvait
+pas avoir le dernier avec un misérable évêque, d'autant qu'à la vue du
+dernier miracle opéré par lui, cinq mille spectateurs s'étaient faits
+chrétiens. Voyant que le feu ne pouvait rien sur son prisonnier et que
+les lions se couchaient à ses pieds, il ordonna que l'évêque et les deux
+diacres fussent mis à mort par le glaive.
+
+Ce fut par une belle matinée d'automne, le 19 septembre 305, que saint
+Janvier, accompagné de Proculus et de Sosius, fut conduit au forum de
+Vulcano, près d'un cratère à moitié éteint, dans la plaine de la
+Solfatare, pour y subir le dernier supplice. Mais à peine avait-il fait
+une cinquantaine de pas dans la direction du forum, qu'un pauvre
+mendiant, fendant la foule, vint, en trébuchant, se jeter à ses genoux.
+
+--Où êtes-vous, saint homme? demanda le mendiant; car je suis aveugle et
+je ne vous vois pas.
+
+--Par ici, mon fils, dit saint Janvier s'arrêtant pour écouter le
+vieillard.
+
+--Oh! mon père! s'écria le mendiant, il m'est donc, avant de mourir,
+accordé de baiser la poussière que vos pieds ont foulée!
+
+--Cet homme est fou, dit le bourreau en s'apprêtant à le repousser.
+
+--Laissez approcher cet aveugle, je vous prie, dit saint Janvier; car la
+grâce du Seigneur est avec lui.
+
+Le bourreau s'écarta en haussant les épaules.
+
+--Que veux-tu, mon fils? demanda le saint.
+
+--Un simple souvenir de vous, quel qu'il soit. Je le garderai jusqu'à la
+fin de mes jours, et cela me portera bonheur dans ce monde et dans
+l'autre.
+
+--Mais, lui dit le bourreau, ne sais-tu pas que les condamnés n'ont rien
+à eux? Imbécile, qui demande l'aumône à un homme qui va mourir!
+
+--Qui va mourir? répéta le vieillard en secouant la tête. La chose n'est
+pas bien sûre et ce n'est point la première fois qu'il vous échappe.
+
+--Sois tranquille, répondit le bourreau; cette fois, il aura affaire à
+moi.
+
+--Mon fils, dit saint Janvier, il ne me reste plus rien que le linge
+avec lequel on me bandera les yeux au moment de me décapiter; je te le
+laisserai après ma mort.
+
+--Et si les soldats ne me permettent pas d'approcher de vous?
+
+--Sois tranquille, je te le porterai moi-même.
+
+--Merci, mon père.
+
+--Adieu, mon fils.
+
+L'aveugle s'éloigna: le cortége reprit sa marche.
+
+Arrivé au forum de Vulcano, les trois martyrs s'agenouillèrent, et saint
+Janvier dit à haute voix:
+
+--Mon Dieu, par grâce, veuillez aujourd'hui m'accorder le martyre que
+vous m'avez déjà refusé deux fois! et puisse notre sang qui va couler
+calmer votre colère et être le dernier sang versé par les persécutions
+des tyrans contre notre sainte Église!
+
+Se levant alors, il embrassa tendrement ses deux compagnon de martyre et
+fit signe au bourreau de commencer son oeuvre de sang.
+
+Le bourreau trancha d'abord les deux têtes de Proculus et de Sosius, qui
+moururent en chantant les louanges du Seigneur; mais, comme il
+s'approchait de saint Janvier pour le décapiter à son tour, il fut pris
+d'un tremblement convulsif si violent, que l'épée lui tomba des mains et
+que la force lui manqua pour se courber et la ramasser.
+
+Alors, saint Janvier se banda les yeux lui-même, et, se mettant dans la
+position la plus favorable à la terrible opération:
+
+--Eh bien, demanda-t-il au bourreau, qu'attends-tu, mon frère?
+
+--Je ne pourrai jamais relever cette épée si tu ne m'en donnes la
+permission, et je ne pourrai jamais te trancher la tête si je n'en
+reçois l'ordre de ta propre bouche.
+
+--Non-seulement je te permets et te l'ordonne, frère, mais encore je
+t'en prie.
+
+Aussitôt les forces revinrent au bourreau, qui frappa avec tant de
+vigueur, que la tête du saint et un de ses doigts furent tranchés du
+même coup.
+
+Quant à la double prière que saint Janvier avait adressée à Dieu avant
+de mourir, elle fut sans doute agréée du Seigneur; car le bourreau, en
+lui tranchant la tête, le mit au rang des martyrs, et, la même année de
+la mort du saint, Constantin, qui fut depuis Constantin le Grand et qui
+assura le triomphe de la religion chrétienne, s'enfuit de Nicomédie,
+reçut à York le dernier soupir de Constance Chlore, son père, et fut
+proclamé empereur par les légions de la Grande-Bretagne, des Gaules et
+de l'Espagne. C'est donc de l'année même de la mort de saint Janvier que
+date le triomphe de l'Église.
+
+Le soir même de l'exécution, vers neuf heures, deux personnes, pareilles
+à deux ombres, s'avançaient timidement vers le forum désert, en
+cherchant des yeux les trois cadavres, que l'on avait laissés sur le
+lieu même du supplice.
+
+La lune, qui venait de se lever, répandait sa lumière sur la plaine
+jaunâtre de la Solfatare, de sorte que l'on pouvait distinguer chaque
+objet dans tous ses détails.
+
+Les deux personnages qui hantaient seuls ce lieu désolé étaient, l'un un
+vieillard, l'autre une vieille femme.
+
+Tous deux s'observèrent un instant avec défiance, puis, enfin, se
+décidèrent à marcher l'un vers l'autre.
+
+Arrivés à la distance de trois pas seulement, tous deux portèrent la
+main à leur front en faisant le signe de la croix.
+
+S'étant alors reconnus pour chrétiens:
+
+--Bonjour, mon frère, dit la femme.
+
+--Bonjour, ma soeur, dit le vieillard.
+
+--Qui êtes-vous?
+
+--Un ami de saint Janvier. Et vous?
+
+--Une de ses parentes.
+
+--De quel pays êtes-vous?
+
+--De Naples. Et vous?
+
+--De Pouzzoles. Qui vous amène à cette heure?
+
+--Je viens pour recueillir le sang du martyr. Et vous?
+
+--Je viens pour ensevelir son corps.
+
+--Voici les deux fioles avec lesquelles il a dit sa dernière messe, et
+qu'il m'a données en sortant de l'église et en m'ordonnant de boire
+l'eau et le vin qui y restaient. J'étais paralytique, ne pouvant remuer
+ni bras ni jambes depuis dix ans; mais à peine, selon l'ordre du
+bienheureux saint Janvier, eus-je vidé les fioles, que je me levai et
+que je marchai.
+
+--Et moi, j'étais aveugle. Je demandai au martyr, au moment où il
+marchait au supplice, un souvenir de lui: il me promit de me donner,
+après sa mort, le mouchoir avec lequel on lui banderait les yeux. Au
+moment même où le bourreau lui trancha la tête, il m'apparut, me donna
+le mouchoir, m'ordonna de l'appuyer sur mes yeux et de venir le soir
+ensevelir son corps. Je ne savais comment exécuter la seconde partie de
+son ordre; car j'étais aveugle; mais à peine eus-je porté la relique
+sainte à mes paupières, que, pareil à saint Paul sur la route de Damas,
+je sentis tomber les écailles de mes yeux, et me voici prêt à obéir aux
+ordres du bienheureux martyr.
+
+--Soyez béni, mon frère! car je sais maintenant que vous étiez bien
+véritablement l'ami de saint Janvier, qui m'est apparu en même temps
+qu'à vous pour m'ordonner une seconde fois de recueillir son sang.
+
+--Soyez bénie, ma soeur! car, à mon tour, je vois que vous êtes bien
+véritablement sa parente. Mais, à propos, j'oubliais une chose...
+
+--Laquelle?
+
+--Il m'a bien recommandé de chercher un doigt qui lui a été coupé en
+même temps que la tête, et de les réunir religieusement à ses saintes
+reliques.
+
+--Il m'a dit de même que je trouverais dans son sang un fétu de paille,
+et m'a ordonné de le garder avec soin dans la plus petite des deux
+fioles.
+
+--Cherchons, ma soeur.
+
+--Cherchons, mon frère.
+
+--Heureusement, la lune nous éclaire.
+
+--C'est encore un bienfait du saint; car, depuis un mois, la lune était
+couverte de nuages.
+
+--Voici le doigt que je cherchais.
+
+--Voici le fétu de paille dont on m'a parlé.
+
+Et, tandis que le vieillard de Pouzzoles plaçait dans un coffre le
+corps, la tête et le doigt du martyr, la vieille femme napolitaine,
+agenouillée pieusement, recueillait, avec une éponge, jusqu'à la
+dernière goutte du sang précieux et en remplissait les deux fioles que
+le saint lui avait données.
+
+C'est ce même sang qui, depuis quinze siècles et demi, se met en
+ébullition, chaque fois qu'on le rapproche du saint, et c'est dans cette
+ébullition prodigieuse, inexplicable, et qui se produit deux fois par
+an, que consiste le fameux miracle de saint Janvier, qui fait tant de
+bruit de par le monde et que, de gré ou de force, Championnet comptait
+bien obtenir du saint.
+
+
+
+
+ XCVII
+
+ OU L'AUTEUR EST FORCÉ D'EMPRUNTER A SON LIVRE DU _Corricolo_
+ UN CHAPITRE TOUT FAIT, N'ESPÉRANT PAS FAIRE MIEUX.
+
+
+Nous ne suivrons pas les reliques de saint Janvier dans les différentes
+pérégrinations qu'elles ont accomplies et qui les conduisirent de
+Pouzzoles à Naples, de Naples à Bénévent, et enfin les ramenèrent de
+Bénévent à Naples; cette narration nous entraînerait à l'histoire du
+moyen âge tout entière, et l'on a tant abusé de cette intéressante
+époque, qu'elle commence à passer de mode.
+
+C'est depuis le commencement du XVIe siècle seulement que saint Janvier
+a un domicile fixe et inamovible, d'où il ne sort que deux fois par an,
+pour aller faire son miracle à la cathédrale de Sainte-Claire, sépulture
+des rois de Naples. Deux ou trois fois, par hasard, on dérange bien
+encore le saint; mais il faut de ces grandes circonstances qui remuent
+un empire ou qui bouleversent une province pour le faire sortir de ses
+habitudes sédentaires, et chacune de ces sorties devient un événement
+dont le souvenir se perpétue et grandit par tradition orale dans la
+mémoire du peuple napolitain.
+
+C'est à l'archevêché, et dans la chapelle du trésor, que, tout le reste
+de l'année, demeure saint Janvier. Cette chapelle fut bâtie par les
+nobles et les bourgeois napolitains; c'est le résultat d'un voeu qu'ils
+firent simultanément, en 1527, épouvantés qu'ils étaient par la peste
+qui désola, cette année, la très fidèle ville de Naples. La peste cessa,
+grâce à l'intervention du saint, et la chapelle fut bâtie comme signe de
+la reconnaissance publique.
+
+A l'opposé des votants ordinaires qui, lorsque le danger est passé,
+oublient le plus souvent le saint auquel ils se sont voués, les
+Napolitains mirent une telle conscience à remplir vis-à-vis de leur
+patron l'engagement pris, que doña Catherine de Sandoval, femme du vieux
+comte de Lemos, vice-roi de Naples, leur ayant offert de contribuer, de
+son côté, pour une somme de trente mille ducats, à la confection de la
+chapelle, ils refusèrent cette somme, déclarant qu'ils ne voulaient
+partager avec aucun étranger, fut-il leur vice-roi ou leur vice-reine,
+l'honneur de loger dignement leur saint protecteur.
+
+Or, comme ni l'argent ni le zèle ne manquèrent, la chapelle fut bientôt
+bâtie, il est vrai que, pour se maintenir mutuellement en bonne volonté,
+nobles et bourgeois avaient passé une obligation, laquelle existe
+encore, devant maître Vicenzo de Bassis, notaire public. Cette
+obligation porte la date du 13 janvier 1527. Ceux qui l'ont signée
+s'engagent à fournir, pour les frais du bâtiment, la somme de treize
+mille ducats; mais il paraît qu'à partir de cette époque, il fallait
+déjà commencer à se défier du devis des architectes: la porte seule
+coûta cent trente cinq mille francs, c'est-à-dire une somme triple de
+celle qui était allouée pour les frais généraux de la chapelle.
+
+La chapelle terminée, on décida qu'on appellerait, pour l'orner de
+fresques représentant les principales actions de la vie du saint, les
+premiers peintres du monde. Malheureusement, cette décision ne fut point
+approuvée par les peintres napolitains, qui décidèrent, à leur tour, que
+la chapelle ne serait ornée que par les artistes indigènes, lesquels
+jurèrent que tout rival qui répondrait à l'appel s'en repentirait
+cruellement.
+
+Soit qu'ils ignorassent ce serment, soit qu'ils ne crussent point à son
+exécution, le Guide, le Dominiquin et le chevalier d'Arpino accoururent.
+Mais le chevalier d'Arpino fut obligé de fuir, avant même d'avoir mis le
+pinceau à la main. Le Guide, après deux tentatives d'assassinat,
+auxquelles il n'échappa que par miracle, quitta Naples à son tour. Le
+Dominiquin seul, aguerri par les persécutions qu'il avait éprouvées, las
+d'une vie que ses rivaux lui avaient faite si triste et si douloureuse,
+n'écouta ni insultes ni menaces, et continua de peindre. Il avait fait
+successivement la _Femme guérissant les malades_ (avec l'huile de la
+lampe qui brûle devant saint Janvier); la _Résurrection d'un jeune
+homme_ et la coupole, lorsqu'un jour il se trouva mal sur son échafaud.
+On le rapporta chez lui: il était empoisonné.
+
+Alors, les peintres napolitains se crurent délivrés de toute
+concurrence; mais il n'en était point ainsi. Un matin, ils virent
+arriver Gessi, qui venait avec deux de ses élèves pour remplacer le
+Guide, son maître. Huit jours après, les deux élèves, attirés sur une
+galère, avaient disparu, sans que jamais plus depuis on entendît
+reparler d'eux. Alors, Gessi, abandonné, perdit courage et se retira à
+son tour, et l'Espagnolet, Corenzio, Lanfranco et Stanzoni se trouvèrent
+maîtres à eux seuls de ce trésor de gloire et d'avenir auquel ils
+étaient arrivés par des crimes.
+
+Ce fut alors que l'Espagnolet peignit son _Saint sortant de la
+fournaise_, composition titanesque;--Stanzoni, _la Possédée délivrée_
+par le saint,--et enfin Lanfranco, la coupole, à laquelle il refusa de
+mettre la main tant que les fresques commencées par le Dominiquin aux
+angles des voûtes ne seraient pas entièrement effacées.
+
+Ce fut à cette chapelle, où l'art aussi avait eu ses martyrs, que
+furent confiées les reliques du saint.
+
+Ces reliques se conservent dans une niche placée derrière le
+maître-autel; cette niche est séparée en deux parties par un
+compartiment de marbre, afin que la tête du saint ne puisse regarder son
+sang, événement qui pourrait faire arriver le miracle avant l'époque
+fixée, puisque, disent les chanoines, c'est par le contact de la tête et
+des fioles que le sang figé se liquéfie; enfin, elle est close par deux
+portes d'argent massif, sculptées aux armes du roi d'Espagne Charles II.
+
+Ces portes sont fermées par deux clefs, dont l'une est gardée par
+l'archevêque, et l'autre par une compagnie tirée au sort parmi les
+nobles, et qu'on appelle les _députés du Trésor_. On voit que saint
+Janvier jouit tout juste de la liberté accordée aux doges, qui ne
+pouvaient jamais dépasser l'enceinte de la ville, et qui ne sortaient de
+leur palais qu'avec la permission du sénat. Si cette réclusion a ses
+inconvénients, elle a bien aussi ses avantages. Saint Janvier y gagne de
+ne point être dérangé à toute heure du jour et de la nuit comme un
+médecin de village. Aussi, les chanoines, les diacres, les sous-diacres,
+les bedeaux, les sacristains et jusqu'aux enfants de choeur de
+l'archevêché connaissent-ils bien la supériorité de leur position sur
+leurs confrères les gardiens des autres saints.
+
+Un jour que le Vésuve faisait des siennes, et que sa lave, au lieu de
+suivre sa route ordinaire, ou d'aller pour la huitième ou neuvième fois
+faucher Torre-del-Greco, se dirigeait sur Naples, il y eut émeute des
+lazzaroni, qui justement avaient le moins à perdre en tout cela, mais
+qui sont toujours à la tête des émeutes, par tradition probablement. Ces
+lazzaroni se portèrent à l'archevêché et commencèrent à crier pour que
+l'on sortît le buste de saint Janvier, et qu'on le portât à l'encontre
+de l'inondation de flammes. Mais ce n'était point chose facile que de
+leur accorder ce qu'ils demandaient. Saint Janvier était sous double
+clef, et une de ces deux clefs était entre les mains de l'archevêque,
+pour le moment en course dans son diocèse, tandis que l'autre était
+entre les mains des députés, qui, occupés à déménager ce qu'ils avaient
+de plus précieux, couraient, les uns d'un côté, les autres de l'autre.
+
+Heureusement, le chanoine de garde était un gaillard qui avait le
+sentiment de la position aristocratique que son saint occupait au ciel
+et sur la terre. Il se présenta au balcon de l'archevêché, qui dominait
+toute la place encombrée de monde; il fit signe qu'il voulait parler,
+et, balançant la tête de haut en bas, en homme étonné de l'audace de
+ceux à qui il a affaire:
+
+--Vous me paraissez encore de plaisants drôles, dit-il, de venir ici
+crier: «Saint Janvier! saint Janvier!» comme vous crieriez: «Saint
+Fiacre!» ou: «Saint Crépin!» Apprenez, canailles! que saint Janvier est
+un seigneur qui ne se dérange pas ainsi pour le premier venu.
+
+--Tiens! dit un raisonneur, Jésus-Christ se dérange bien pour le premier
+venu. Quand je demande le bon Dieu, moi, est-ce qu'on me le refuse?
+
+Le chanoine se mit à rire avec une expression de foudroyant mépris.
+
+--Voilà justement où je vous attendais, reprit-il. De qui est fils
+Jésus-Christ, s'il vous plaît? D'un charpentier et d'une pauvre fille.
+Jésus-Christ est tout simplement un lazzarone de Nazareth, tandis que
+saint Janvier, c'est bien autre chose: il est fils d'un sénateur et
+d'une patricienne. C'est donc, vous le voyez bien, un autre personnage
+que Jésus-Christ. Allez donc chercher le bon Dieu, si vous voulez. Quant
+à saint Janvier, c'est moi qui vous le dis, vous aurez beau vous réunir
+en nombre dix fois plus grand et crier dix fois plus fort, il ne se
+dérangera pas, car il a le droit de ne pas se déranger.
+
+--C'est juste, dit la foule. Allons chercher le bon Dieu.
+
+Et l'on alla chercher le bon Dieu, qui, moins aristocrate, en effet, que
+saint Janvier, sortit de l'église Sainte-Claire et s'en vint, suivi de
+son cortége populaire, au lieu qui réclamait sa miséricordieuse
+présence.
+
+Mais, soit que le bon Dieu ne voulût pas empiéter sur les droits de
+saint Janvier, soit qu'il n'eût pas le pouvoir de dire à la lave ce
+qu'il a dit à la mer, la lave continua d'avancer quoiqu'elle fût
+conjurée au nom de l'hostie sainte et de la présence réelle.
+
+Le danger redoublait donc, et les cris avec le danger, lorsque la statue
+de marbre de saint Janvier, qui domine le pont de la Madeleine, et qui,
+jusque-là, avait tenu sa main droite appuyée sur son coeur, la détacha
+et retendit vers la lave avec un geste de domination répondant à celui
+qui accompagnait le _Quos ego_ de Neptune.
+
+La lave s'arrêta.
+
+On comprend quelle fut la gloire de saint Janvier après ce nouveau
+miracle.
+
+Le roi Charles III, père de Ferdinand, avait été témoin du fait. Il
+chercha ce qu'il pouvait faire pour honorer saint Janvier. Ce n'était
+pas chose facile. Saint Janvier était noble, saint Janvier était riche,
+saint Janvier était saint, saint Janvier--il venait de le prouver--était
+plus puissant que le bon Dieu. Il donna à saint Janvier une dignité à
+laquelle celui-ci n'avait évidemment jamais eu même l'idée d'atteindre:
+il le nomma COMMANDANT GÉNÉRAL des troupes napolitaines, avec trente
+mille ducats d'appointements.
+
+C'est pourquoi Michele, sans mentir, pouvait répondre à Luisa Felice,
+qui lui demandait où était Salvato:
+
+--Il est de garde jusqu'à demain dix heures et demie du matin près du
+COMMANDANT GÉNÉRAL.
+
+Et, en effet, comme le disait le bon chanoine, et comme nous l'avons
+répété après lui, saint Janvier est un saint aristocratique. Il a un
+cortége de saints inférieurs qui reconnaissent sa suprématie, à peu près
+comme les clients romains reconnaissaient celle de leur patron. Ces
+saints le suivent quand il sort, le saluent quand il passe, l'attendent
+quand il rentre. C'est le conseil des ministres de saint Janvier.
+
+Voici comment se recrute cette troupe de saints secondaires, garde,
+cortége et cour du bienheureux évêque de Bénévent.
+
+Toute confrérie, tout ordre religieux, toute paroisse, tout particulier
+qui tient à faire déclarer un saint de ses amis patron de Naples, sous
+la présidence de saint Janvier, n'a qu'à faire fondre une statue
+d'argent massif du prix de huit mille ducats et à l'offrir à la chapelle
+du Trésor. La statue, une fois admise, est retenue à perpétuité dans la
+susdite chapelle. A partir de ce moment, elle jouit de toutes les
+prérogatives de sa présentation en règle. Comme les anges et les
+archanges qui, au ciel, glorifient éternellement Dieu, autour duquel ils
+forment un choeur, eux glorifient éternellement saint Janvier. En
+échange de cette béatitude qui leur est accordée, ils sont condamnés à
+la même réclusion que saint Janvier. Ceux mêmes qui en ont fait don à la
+chapelle ne peuvent plus les tirer de leur sainte prison qu'en déposant
+entre les mains d'un notaire le double de la valeur de la statue à
+laquelle, soit pour son plaisir particulier, soit dans l'intérêt
+général, on désire faire voir le jour. La somme déposée, le saint sort
+pour un temps plus ou moins long. Le saint rentré, son identité
+constatée, le propriétaire, muni du reçu de son saint, va retirer sa
+somme. De cette façon, on est sûr que les saints ne s'égarent point, ou
+que, s'ils s'égarent, ils ne seront, du moins, pas perdus, puisque,
+avec l'argent déposé, on pourra en faire fondre deux au lieu d'un.
+
+Cette mesure qui, au premier abord, peut paraître arbitraire, n'a été
+prise, il faut le dire, qu'après que le chapitre de saint Janvier a été
+dupe de sa trop grande confiance. La statue de san Gaetano, sortie sans
+dépôt, non-seulement ne rentra point au jour convenu, mais ne rentra
+même jamais. On eut beau essayer d'accuser le saint lui-même et
+prétendre qu'ayant toujours été assez médiocrement affectionné à saint
+Janvier, il avait profité de la première occasion qui s'était présentée
+pour faire une fugue, les témoignages les plus respectables vinrent en
+foule contredire cette calomnieuse assertion, et, recherches faites, il
+fut reconnu que c'était un cocher de fiacre qui avait détourné la
+précieuse statue. On se mit à la poursuite du voleur; mais, comme il
+avait eu deux jours devant lui, qu'il avait une voiture attelée de deux
+chevaux pour fuir, et que la police, n'en ayant pas, était obligée de le
+poursuivre à pied, il avait probablement passé la frontière romaine; de
+sorte que, si minutieuses que fussent les recherches, elles n'amenèrent
+aucun résultat. Depuis ce malheureux jour, une tache indélébile
+s'étendit sur la respectable corporation des cochers de fiacre, qui,
+jusque-là, à Naples comme en France, avait disputé aux caniches la
+suprématie de la fidélité, et qui n'osa plus se faire peindre, revenant
+au domicile de la pratique une bourse à la main, avec cet exergue: _Au
+Cocher fidèle_. Il y a plus: si vous avez à Naples une discussion avec
+un cocher de fiacre et que vous pensiez que la discussion vaille la
+peine d'appliquer à votre adversaire une de ces immortelles injures que
+le sang seul peut effacer, ne jurez ni par la Pasque-Dieu, comme jurait
+Louis XI, ni par Ventre-saint-gris, comme jurait Henri IV; jurez tout
+simplement par san Gaetano, et vous verrez votre ennemi tomber à vos
+pieds pour vous demander excuse. Il est vrai que, deux fois sur trois,
+il se relèvera pour vous donner un coup de couteau.
+
+Comme on le comprend bien, les portes du Trésor sont toujours ouvertes
+pour recevoir les saints qui désirent faire partie de la cour de saint
+Janvier, et cela, sans aucune investigation de date et sans que le
+récipiendaire ait besoin de faire ses preuves de 1399 ou de 1426. La
+seule règle exigée, la seule condition _sine qua non_, c'est que la
+statue soit d'argent pur, qu'elle soit contrôlée et qu'elle pèse le
+poids.
+
+Cependant, la statue serait d'or et pèserait le double, qu'on ne la
+refuserait pas pour cela. Les seuls jésuites, qui, comme on le sait, ne
+négligent aucun moyen de maintenir ou d'augmenter leur popularité, ont
+déposé cinq statues au Trésor dans l'espace de moins de trois ans.
+
+Maintenant, nous espérons que ces détails, que nous avons crus
+indispensables, une fois donnés, le lecteur comprendra l'importance de
+l'annonce faite par le général en chef de l'armée française.
+
+
+
+
+ XCVIII
+
+ COMMENT SAINT JANVIER FIT SON MIRACLE ET DE LA PART QU'Y PRIT
+ CHAMPIONNET.
+
+
+Dès le point du jour, les accès de la cathédrale de Sainte-Claire
+étaient encombrés par une effroyable affluence de peuple. Les parents de
+saint Janvier, les descendants de la vieille femme que l'aveugle
+rencontra dans le forum de Vulcano recueillant le sang du saint dans des
+fioles, avaient pris leurs places dans le choeur, non pour activer le
+miracle, comme c'est leur habitude, mais pour l'empêcher, si c'était
+possible. La cathédrale était déjà pleine et dégorgeait dans la rue.
+
+Toute la nuit, les cloches avaient sonné à pleine volée. On eût dit
+qu'un tremblement de terre les mettait en branle, tant elles
+carillonnaient, isolées les unes des autres, dans une indépendance tout
+individuelle.
+
+Championnet avait donné l'ordre que pas une cloche ne dormît cette
+nuit-là. Il fallait non-seulement que Naples, mais que toutes les
+villes, tous les villages, toutes les populations environnantes fussent
+avertis que saint Janvier était mis en demeure de faire son miracle.
+
+Aussi, dès le point du jour, les principales rues de Naples
+apparurent-elles comme des canaux roulant des fleuves d'hommes, de
+femmes et d'enfants. Toute cette foule se dirigeait vers l'archevêché
+pour prendre sa place à la procession qui, à sept heures du matin,
+devait se mettre en route, de l'archevêché à la cathédrale.
+
+En même temps, par toutes les portes de la ville, entraient les pêcheurs
+de Castellamare et de Sorrente, les corailleurs de Torre-del-Greco, les
+marchands de macaroni de Portici, les jardiniers de Pouzzoles et de
+Baïa, enfin les femmes de Procida, d'Ischia, d'Acera, de Maddalone, dans
+leurs plus riches atours. Au milieu de toute cette foule diaprée,
+bruyante, dorée, passait de temps en temps une vieille femme aux cheveux
+gris et épars, pareille à la sibylle de Cumes, criant plus haut,
+gesticulant plus fort que tout le monde, fendant la presse sans
+s'inquiéter des coups qu'elle donnait, entourée, au reste, sur tout son
+chemin, de respect et de vénération. C'était quelque parente de saint
+Janvier en retard, se hâtant de rejoindre ses compagnes pour prendre, à
+la procession ou dans le choeur de Sainte-Claire, la place qui lui
+appartenait de droit.
+
+Dans les temps ordinaires, et quand le miracle doit se faire à sa date,
+la procession met un jour pour se rendre de l'archevêché à la
+cathédrale; les rues sont tellement encombrées, qu'il lui faut quatorze
+ou quinze heures pour parcourir un trajet d'un demi-kilomètre.
+
+Mais, cette fois, il ne s'agissait point de s'amuser en route, de
+s'arrêter aux portes des cafés et des cabarets, de faire trois pas en
+avant et un en arrière, comme les pèlerins qui ont fait un voeu. Une
+double haie de soldats républicains s'étendait de l'archevêché à
+Sainte-Claire, dégageant le passage, dissipant les groupes, faisant
+disparaître enfin tout obstacle que la procession pouvait rencontrer.
+Seulement, ils avaient la baïonnette au côté et des bouquets de fleurs
+dans le canon de leur fusil.
+
+Et, en effet, la procession devait faire en soixante minutes le trajet
+qu'elle fait ordinairement en quinze heures.
+
+A sept heures précises, Salvato et sa compagnie, c'est-à-dire la garde
+d'honneur de saint Janvier, ayant au milieu d'eux Michele, revêtu de son
+bel uniforme, et portant une bannière sur laquelle était écrit en
+lettres d'or: GLOIRE A SAINT JANVIER! se mirent en route, partant de
+l'archevêché pour la cathédrale.
+
+Aussi cherchait-on vainement, dans cette cérémonie toute militaire, cet
+étrange laisser aller qui fait le caractère distinctif de la procession
+de saint Janvier à Naples.
+
+D'habitude, en effet, et lorsqu'elle est abandonnée à elle-même, la
+procession s'en va vagabonde comme la Durance ou indépendante comme la
+Loire, battant de ses flots le double rang de maisons qui forme ses
+rives, s'arrêtant tout à coup sans qu'on sache pourquoi elle s'arrête,
+se remettant en marche sans que l'on puisse deviner le motif qui lui
+rend le mouvement. On ne voyait pas briller au milieu des flots du
+peuple les uniformes couverts d'or, de cordons, de croix, des officiers
+napolitains, un cierge renversé à la main, escortés chacun de trois ou
+quatre lazzaroni qui se heurtent, se culbutent, se renversent pour
+recueillir dans un cornet de papier gris la cire qui tombe de leurs
+cierges, tandis que les officiers, la tête haute, ne s'occupant point de
+ce qui se passe à leurs pieds et autour d'eux, faisant royalement
+largesse d'un ou deux carlins de cire, lorgnent les dames amassées aux
+fenêtres et sur les balcons, lesquelles, tout en ayant l'air de jeter
+des fleurs sur le chemin de la procession, leur envoient des bouquets en
+échange de leurs clins d'oeil.
+
+On cherchait encore et vainement, autour de la croix ou de la bannière,
+mêlés au peuple dont le flot les enveloppe en les isolant, ces moines de
+tous les ordres et de toutes les couleurs, capucins, chartreux,
+dominicains, camaldules, carmes chaussés ou déchaussés;--les uns au
+corps gros, gras, rond, court, avec une tête enluminée posée carrément
+sur de larges épaules, s'en allant comme à une fête de campagne ou à une
+foire de village, sans aucun respect de cette croix qui les domine, de
+cette bannière qui jette son ombre flottante sur leur front; riant,
+chantant, causant, offrant, dans leur tabatière de corne, du tabac aux
+maris, donnant des consultations aux femmes enceintes, des numéros de
+loterie à celles qui ne le sont pas, regardant, un peu plus
+charnellement qu'il ne convient aux règles de leur ordre, les jeunes
+filles étagées sur le pas des portes, sur les bornes des coins de rue et
+sur le perron des palais;--les autres, longs, minces, maigres, émaciés
+par le jeûne, pâlis par l'abstinence, affaiblis par les austérités,
+levant au ciel leur front d'ivoire, leurs yeux caves et bistrés,
+marchant sans voir, emportés par le flot humain, spectres vivants,
+fantômes palpables qui se sont fait un enfer de ce monde, dans l'espoir
+que cet enfer les conduira tout droit en paradis, et qui, aux grands
+jours des fêtes religieuses, recueillent le fruit de leurs douleurs
+claustrales par le respect craintif dont ils sont environnés.
+
+Non! pas de peuple, pas de moines, gras ou maigres, ascétiques ou
+mondains, à la suite de la croix et de la bannière. Le peuple est
+entassé dans les rues étroites, dans les ruelles et les vicoli: il
+regarde d'un oeil menaçant les soldats français, qui marchent
+insoucieusement au pas au milieu de cette foule, où chaque individu qui
+la compose a la main sur son couteau, n'attendant que le moment de le
+tirer de sa poitrine, de sa poche ou de sa ceinture, et de le plonger
+dans le coeur de cet ennemi victorieux, qui a déjà oublié sa victoire et
+qui remplace les moines dans les oeillades et dans les compliments,
+mais qui, moins bien reçu qu'eux, n'obtient, en échange de ses avances,
+que des murmures et des grincements de dents.
+
+Quant aux moines, ils sont là, mais disséminés dans la foule, qu'ils
+excitent tout bas au meurtre et à la rébellion. Cette fois, si
+différente que soit la robe qu'ils portent, leur opinion est la même, et
+_cette voix_, comme on dit à Naples, serpente dans la foule, pareille à
+un éclair chargé d'orage: «Mort aux hérétiques! mort aux ennemis du roi
+et de notre sainte religion! mort aux profanateurs de saint Janvier!
+mort aux Français!»
+
+Après la croix et la bannière, portées par des gens d'Église et
+escortées seulement de Pagliuccella, que Michele avait rallié à lui,
+puis fait sous-lieutenant, et qui lui-même avait rallié une centaine de
+lazzaroni, objets pour le moment des sarcasmes de leurs compagnons et
+des anathèmes des moines, venaient les soixante-quinze statues d'argent
+des patrons secondaires de la ville de Naples, lesquels, comme nous
+l'avons dit, forment la cour de saint Janvier.
+
+Quant à saint Janvier, pendant la nuit, son buste avait été transporté à
+Sainte-Claire, et il attendait sur l'autel, exposé à la vénération des
+fidèles.
+
+Cette escorte de saints, qui, par la réunion des noms les plus honorés
+du calendrier et du martyrologe, commande ordinairement sur son passage
+le respect et la vénération, devait être fort indignée, ce jour-là, de
+la façon dont elle était reçue et des apostrophes qui lui étaient
+adressées.
+
+Et, en effet, comme on craignait que la plupart de ces saints, adorés en
+France, ne donnassent à saint Janvier le conseil de favoriser les
+Français, les lazzaroni, que la chronique publique avait mis au courant
+des peccadilles que les bienheureux avaient à se reprocher, les
+apostrophaient au fur et à mesure qu'ils passaient, reprochant à saint
+Pierre ses trahisons, à saint Paul son idolâtrie, à saint Augustin ses
+fredaines, à sainte Thérèse ses extases, à saint François Borgia ses
+principes, à saint Gaetano son insouciance, et cela, avec des
+vociférations qui faisaient le plus grand honneur au caractère des
+saints et qui prouvaient qu'en tête des vertus qui leur avaient ouvert
+le paradis, figuraient la patience et l'humilité.
+
+Chacune de ces statues s'avançait, portée sur les épaules de six hommes,
+et précédée de six prêtres appartenant aux églises où ces saints étaient
+particulièrement honorés, et chacune d'elles soulevait sur sa route les
+hourras que nous avons dits et qui, au fur et à mesure qu'elles
+approchaient de l'église, passaient des vociférations aux menaces.
+
+Ainsi apostrophées, ainsi menacées, les statues arrivèrent enfin à
+l'église Sainte-Claire, firent humblement la révérence à saint Janvier,
+et allèrent prendre leur place en face de lui.
+
+Après les saints, venait l'archevêque, monseigneur Capece Zurlo, que
+nous avons déjà vu apparaître dans les troubles qui ont précédé
+l'arrivée des Français, et qui était fortement soupçonné de patriotisme.
+
+Le torrent aboutit à l'église Sainte-Claire, où tout s'engouffra. Les
+cent vingt hommes de Salvato formaient une haie allant du portail au
+choeur, et lui-même était à l'entrée de la nef, son sabre à la main.
+
+Voici le spectacle que présentait l'église encombrée:
+
+Sur le maître-autel était, d'un côté, le buste de saint Janvier; de
+l'autre, la fiole contenant le sang.
+
+Un chanoine était de garde devant l'autel; l'archevêque, qui n'a rien à
+faire avec le miracle, s'était retiré sous son dais.
+
+A droite et à gauche de l'autel était une tribune, de manière qu'entre
+ces deux tribunes se trouvait l'autel: la tribune de gauche chargée de
+musiciens attendant, leurs instruments à la main, que le miracle se fit
+pour le célébrer; la tribune de droite encombrée de vieilles femmes
+s'intitulant parentes de saint Janvier, venant là, d'habitude, pour
+activer le miracle par leurs accointances avec le saint, et venues,
+cette fois, pour l'empêcher de se faire.
+
+Au haut des marches conduisant au choeur s'étendait une grande
+balustrade de cuivre doré, à l'ouverture de laquelle, nous l'avons dit,
+se tenait Salvato, le sabre à la main.
+
+Devant cette balustrade, c'est-à-dire à sa droite et à sa gauche,
+venaient s'agenouiller les fidèles.
+
+Le chanoine, debout devant l'autel, prenait alors la fiole et la leur
+faisait baiser, montrant à tous le sang parfaitement coagulé; puis les
+fidèles, satisfaits, se retiraient pour faire place à d'autres. Cette
+adoration du bienheureux sang avait commencé à huit heures et demie du
+matin.
+
+Le saint, qui a ordinairement un jour, deux jours et même trois jours
+pour faire son miracle, et qui quelquefois, au bout de trois jours, ne
+l'a pas fait, avait deux heures et demie pour le faire.
+
+Le peuple était convaincu que le miracle ne se ferait pas, et les
+lazzaroni, en se comptant et en voyant le peu de Français qu'il y avait
+dans l'église, se promettaient si, à dix heures et demie sonnantes, le
+miracle n'était pas fait, d'avoir bon marché d'eux.
+
+Salvato avait donné l'ordre à ses cent vingt hommes, lorsqu'ils
+entendraient sonner dix heures, et, par conséquent, lorsque le moment
+décisif approcherait, d'enlever les bouquets qui ornaient les canons des
+fusils et d'y substituer les baïonnettes.
+
+Si, à dix heures et demie, le miracle ne s'opérait point et si des
+menaces se faisaient entendre, une manoeuvre était commandée pour que
+les cent vingt grenadiers fissent demi-tour, les uns à droite, les
+autres à gauche, abaissassent les armes, et, au lieu de présenter le dos
+à la foule, lui présentassent la pointe de leurs baïonnettes. Au
+commandement «Feu!» une fusillade terrible s'engagerait; chaque Français
+avait cinquante cartouches à tirer.
+
+En outre, une batterie de canons avait été établie pendant la nuit au
+Mercatello, enfilant toute la rue de Tolède; une autre à la strada dei
+Studi, enfilant le largo delle Pigne et la strada Foria; enfin deux
+batteries, adossées, l'une au château de l'Oeuf, l'autre à la Victoria,
+enfilaient d'un côté tout le quai de Santa-Lucia, et de l'autre toute
+la rivière de Chiaïa.
+
+Le Château-Neuf et le château del Carmine, pourvus de garnison
+française, se tenaient prêts à tout événement, et Nicolino, sur les
+remparts du château Saint-Elme, une lunette à la main, n'avait qu'un
+signe à faire à ses artilleurs pour qu'ils commençassent le feu qui,
+terrible traînée de poudre, incendierait Naples.
+
+Championnet était à Capodimonte, avec une réserve de trois mille hommes,
+à la tête de laquelle il devait, selon les circonstances, faire son
+entrée solennelle et pacifique à Naples, ou descendre, la baïonnette en
+avant, sur Tolède. On voit que, même à part cette prière à saint
+Janvier, qui devait être décisive et sur laquelle comptait Championnet,
+toutes les mesures étaient prises, et que, si l'on s'apprêtait à
+attaquer d'un côté, on était près de l'autre à se défendre.
+
+Au reste, jamais rumeurs plus menaçantes n'avaient couru dans les rues,
+au-dessus d'une foule plus compacte, et jamais angoisses plus émouvantes
+ne furent ressenties par ceux qui, de leurs balcons ou de leurs
+fenêtres, dominaient cette foule et attendaient ou que la paix fut
+définitivement rétablie, ou que les massacres, les incendies et les
+pillages recommençassent.
+
+Au milieu de cette foule, et la poussant à la révolte, étaient ces mêmes
+agents de la reine que nous avons déjà vus si souvent à l'oeuvre, les
+Pasquale de Simone, le beccaïo et ce terrible prêtre calabrais, le curé
+Rinaldi, qui, de même que l'écume ne se montre à la surface de la mer
+que les jours de tempête, ne se montrait à la surface de la société que
+les jours d'émeute et de boucherie.
+
+Tous ces cris, tout ce tumulte, toutes ces menaces cessaient à l'instant
+même, comme par magie, dès que l'on entendait la première vibration du
+marteau des horloges frappant le timbre et marquant l'heure. Cette
+multitude, attentive, comptait alors les coups de marteau, mais, l'heure
+sonnée, remontait aussitôt à ce diapason de rumeurs confuses qui n'a de
+comparable que le mugissement de la mer.
+
+Elle compta ainsi huit heures, neuf heures, dix heures.
+
+A dix heures sonnantes, au milieu du silence qui se faisait pour écouter
+sonner l'heure dans l'église comme dehors, les grenadiers de Salvato
+enlevèrent les bouquets du canon de leurs fusils et les armèrent de
+leurs baïonnettes. La vue de cette manoeuvre exaspéra les assistants.
+
+Jusque-là, les lazzaroni s'étaient contentés de montrer le poing à nos
+soldats: cette fois, ils leur montrèrent les couteaux.
+
+De leur côté, les vieilles hideuses qui s'intitulent les parentes de
+saint Janvier et qui, en vertu de cette parenté, se croient le droit de
+parler librement au saint, le menaçaient de leurs plus terribles
+malédictions, si le miracle s'accomplissait; jamais tant de bras maigres
+et ridés ne s'étaient étendus vers le saint, jamais tant de bouches
+tordues par la colère et par la vieillesse n'avaient hurlé au pied de
+l'autel de plus grossières injures. Le chanoine qui faisait voir la
+fiole, et qu'on relayait de demi-heure en demi-heure, en était assourdi,
+et semblait près de devenir fou.
+
+Tout à coup, on entendit, dans la rue, un redoublement de cris et de
+menaces. Il était occasionné par un peloton de vingt-cinq hussards qui,
+le mousqueton sur la cuisse, s'avançaient dans l'espace laissé vide,
+c'est-à-dire entre la double haie formée par les soldats français depuis
+l'archevêché jusqu'à la cathédrale. Ce peloton, commandé par l'aide de
+camp Villeneuve, calme, impassible, prit une des petites rues qui
+contournaient la cathédrale, et s'arrêta à la porte extérieure de la
+sacristie.
+
+Dix heures sonnaient, et il se faisait un de ces moments de silence que
+nous avons indiqués. Villeneuve descendit de cheval.
+
+--Mes amis, dit-il aux hussards, si, à dix heures trente-cinq minutes,
+vous ne me voyez pas revenir et si le miracle n'est point accompli,
+entrez dans la sacristie sans vous inquiéter de la défense, des menaces
+ou même de la résistance qui pourraient vous être faites.
+
+Un simple «Oui, mon commandant!» fut la réponse.
+
+Villeneuve pénétra jusqu'à la sacristie, où tous les chanoines, moins
+celui qui faisait baiser la fiole, étaient assemblés et s'encourageaient
+les uns les autres à ne point laisser s'opérer le miracle.
+
+En voyant entrer Villeneuve, ils firent un mouvement d'étonnement; mais,
+comme c'était un jeune officier de bonne maison, à la figure douce,
+plutôt mélancolique que sévère, et qui entrait en souriant, ils se
+rassurèrent, et même ils s'apprêtaient à lui demander compte d'une
+pareil inconvenance, lorsque, celui-ci, s'avançant vers eux:
+
+--Mes chers frères, dit-il, je viens de la part du général.
+
+--Pour quoi faire? demanda le chef du chapitre d'une voix assez assurée.
+
+--Pour assister au miracle, répondit l'aide de camp.
+
+Les chanoines secouèrent la tête.
+
+--Ah! ah! dit Villeneuve, vous avez peur, à ce qu'il parait, que le
+miracle ne se fasse point?
+
+--Nous ne vous cacherons pas, répondit le chef du chapitre, que saint
+Janvier est mal disposé.
+
+--Eh bien, répliqua Villeneuve, je viens, moi, vous dire une chose qui
+changera peut-être ses dispositions.
+
+--Nous en doutons, répondirent en choeur les chanoines.
+
+Alors, Villeneuve, toujours souriant, s'approcha d'une table, et de la
+main gauche, tira de sa poche cinq rouleaux de cent louis chacun, tandis
+que, de la main droite, il prenait une paire de pistolets à sa ceinture;
+puis, tirant sa montre à son tour et la plaçant entre les cinq cents
+louis et les pistolets:
+
+--Voici, dit-il, cinq cents louis destinés à l'honorable chapitre de
+Saint-Janvier, si, à dix heures et demie précises, le miracle est fait.
+Vous le voyez, il est dix heures quatorze minutes; vous avez donc
+encore seize minutes devant vous.
+
+--Et si le miracle ne se fait point?... demanda le chef du chapitre d'un
+ton légèrement goguenard.
+
+--Ah! ceci, c'est autre chose, répondit tranquillement l'officier, mais
+en cessant de sourire. Si, à dix heures et demie, le miracle n'est point
+fait, à dix heures trente-cinq minutes, je vous fais tous fusiller,
+depuis le premier jusqu'au dernier.
+
+Les chanoines firent un mouvement pour fuir; mais Villeneuve, prenant un
+pistolet de chaque main:
+
+--Que pas un de vous ne bouge, dit-il, à l'exception de celui qui va
+sortir d'ici pour faire le miracle.
+
+--C'est moi qui le ferai, dit le chef du chapitre.
+
+--A dix heures et demie précises, riposta Villeneuve, pas une minute
+avant, pas une minute après.
+
+Le chanoine fit un signe d'obéissance et sortit en se courbant jusqu'à
+terre.
+
+Il était dix heures vingt minutes.
+
+Villeneuve jeta les yeux sur sa montre.
+
+--Vous avez encore dix minutes, dit-il.
+
+Puis, sans détourner les yeux de la montre, il continua avec un
+sang-froid terrible:
+
+--Saint Janvier n'a plus que cinq minutes! Saint Janvier n'a plus que
+trois minutes! Saint Janvier n'a plus que deux minutes!
+
+Il est impossible de s'imaginer le tumulte qui se faisait et qui,
+toujours croissant, semblait les rugissements de la mer et de la foudre
+réunis, quand la demie sonna, précédée de deux tintements préparatoires.
+
+Un silence de mort lui succéda.
+
+La demie vibra lentement au milieu de ce silence; puis on entendit la
+voix du chanoine qui, d'un accent plein et sonore, au moment où les
+cris, les menaces recommençaient, s'écria, en élevant la fiole au dessus
+des têtes:
+
+--Le miracle est fait!
+
+A l'instant même, rumeurs, cris et menaces cessèrent comme par
+enchantement. Chacun tomba la face contre terre en criant: «Gloire à
+saint Janvier!» tandis que Michele, s'élançant hors de l'église,
+s'écriait du haut du perron en agitant sa bannière:
+
+--_Il miracolo è fatto!_
+
+Chacun tomba à genoux.
+
+Puis toutes les cloches de Naples, partant avec un ensemble admirable,
+sonnèrent à pleine volée.
+
+Comme l'avait dit Championnet, il savait une prière à laquelle saint
+Janvier ne manquerait pas de se rendre.
+
+Et, en effet, comme on le voit, saint Janvier s'y était rendu.
+
+Une joyeuse volée d'artillerie, partant des quatre forts, annonça à
+Naples et à ses environs que saint Janvier venait de se déclarer pour
+les Français.
+
+
+
+
+ XCIX
+
+ LA RÉPUBLIQUE PARTHÉNOPEENNE.
+
+
+A peine Championnet eut-il entendu le carillon des cloches, mêlé à la
+quadruple bordée d'artillerie, qu'il comprit que le miracle était fait,
+et qu'il sortit de Capodimonte pour faire son entrée solennelle à
+Naples.
+
+Il traversa toute la ville, entrant par la strada dei Cristallini,
+suivant le largo delle Pigne, le largo San-Spirito, le Mercatello, au
+milieu de la joie la plus bruyante et des cris mille fois répétés de
+«Vivent les Français! vive la république française! vive la république
+parthénopéenne!» Toute cette populace, qui, pendant trois jours, avait
+combattu contre lui, avait égorgé, mutile, brûlé ses soldats, qui, une
+heure auparavant, était prête à les brûler, à les mutiler, à les égorger
+encore,--avait été, à l'instant même, convertie par le miracle de saint
+Janvier, et, du moment que le saint était pour les Français, ne trouvait
+plus aucune raison d'être contre eux!
+
+--Saint Janvier sait mieux que nous ce qu'il y a à faire, disaient-ils:
+faisons donc comme saint Janvier.
+
+De la part du _mezzo ceto_ et de la noblesse, que l'invasion française
+arrachaient à la tyrannie bourbonienne, la joie et l'enthousiasme
+étaient non moins grands. Toutes les fenêtres étaient pavoisées de
+drapeaux tricolores français et de drapeaux tricolores napolitains
+mêlant leurs plis en confondant leurs couleurs. Des milliers de jeunes
+femmes se tenaient à ces fenêtres, agitant leurs mouchoirs, et criant:
+«Vive la République! vivent les Français! vive le général en chef!» Les
+enfants couraient devant son cheval en agitant de petites banderoles
+jaunes, rouges et noires. Il restait bien encore, il est vrai, quelques
+taches de sang sur le pavé, quelques ruines de maisons fumaient bien
+encore; mais, dans ce pays de la sensation du moment, où les orages
+passent sans laisser leur trace dans un ciel d'azur, le deuil était déjà
+oublié.
+
+Championnet se rendit directement à la cathédrale, où l'archevêque
+Capece Zurlo chanta un _Te Deum_, en face du buste et du sang de saint
+Janvier, exposés à tous les regards, et que Championnet, en
+reconnaissance de la protection spéciale qu'il accordait aux Français,
+couvrit d'une mitre ornée de diamants, que le saint daigna accepter et
+se laissa mettre sans résistance.
+
+Nous verrons plus tard ce que devait coûter à l'archevêque cette
+faiblesse pour les Français.
+
+Pendant que l'on chantait le _Te Deum_ dans l'église, on affichait sur
+tous les murs la proclamation suivante:
+
+«Napolitains[3]!
+
+[Note 3: Nous citons toutes ces pièces originales, qui ne se trouvent
+dans aucune histoire, et qui ont été tirées par nous des cachettes où
+elles étaient demeurées enfouies pendant soixante-quatre ans.]
+
+»Soyez libres et sachez user de votre liberté. La république française
+trouvera dans votre bonheur une large compensation de ses fatigues et de
+ses combats. S'il en est encore parmi vous qui restent partisans du
+gouvernement tombé, ils sont libres de quitter cette terre de liberté.
+Qu'ils fuient un pays où il n'y a plus que des citoyens, et, esclaves,
+retournent avec les esclaves. A partir de ce moment, l'armée française
+prend le nom d'armée napolitaine et s'engage, par un serment solennel, à
+maintenir vos droits et à prendre pour vous les armes toutes les fois
+que l'exigeront les intérêts de votre liberté. Les Français respecteront
+le culte, les droits sacrés de la propriété et des personnes. De
+nouveaux magistrats, nommés par vous, par une sage et paternelle
+administration, veilleront au repos et au bonheur des citoyens, feront
+évanouir les terreurs de l'ignorance, calmeront les fureurs du
+fanatisme, et vous montreront enfin autant d'affection que vous montrait
+de perfidie le gouvernement tombé.»
+
+Avant de sortir de l'église, Championnet, en rendant Salvato à la
+liberté, constitua une garde d'honneur qui devait reconduire saint
+Janvier à l'archevêché et veiller sur lui, avec cette consigne: _Respect
+à saint Janvier_.
+
+Dès le matin, et dans la prévision que saint Janvier aurait la
+complaisance de faire son miracle, complaisance dont ne doutait point
+Championnet, un gouvernement provisoire avait été arrêté et six comités
+avaient été nommés: le comité central,--le comité de l'intérieur,--le
+comité des finances,--le comité de la justice et de la police,--le
+comité de la législation.
+
+Tous les membres des comités avaient été pris dans le gouvernement
+provisoire.
+
+Cirillo et Manthonnet, nos conspirateurs des premiers chapitres, étaient
+membres du gouvernement provisoire, et Manthonnet, de plus, ministre de
+la guerre; Ettore Caraffa était nommé chef de la légion napolitaine;
+Schipani prendrait l'un des premiers commandements de l'armée lorsque
+l'armée serait réorganisée; Nicolino gardait son commandement du château
+Saint-Elme; Velasco n'avait rien voulu être, que volontaire.
+
+De la cathédrale, Championnet se rendit à l'église Saint-Laurent. Cette
+église, pour les Napolitains, qui, depuis le XIIe siècle, ne se sont
+jamais gouvernés eux-mêmes, est une espèce de municipalité dans
+laquelle, aux jours de trouble ou de danger, se sont retirés pour
+délibérer les élus et les chefs du peuple. Le général était accompagné
+des membres du gouvernement provisoire, qui, ainsi que nous l'avons dit,
+étaient en même temps les membres du comité.
+
+Là, au milieu d'une foule immense, Championnet prit la parole, et, en
+excellent italien:
+
+«Citoyens, dit-il, vous gouvernerez provisoirement la république
+napolitaine; le gouvernement définitif sera nommé par le peuple, lorsque
+vous-mêmes, constituants et constitués, gouvernant avec les règles qui
+ont été le but de cette révolution, vous aurez abrégé le travail
+qu'exige la rédaction des nouvelles lois, et c'est dans cette espérance
+que je vous ai provisoirement remis la charge de législateurs et de
+gouvernants. Vous avez donc autorité sans limites, mais, en même temps,
+immense responsabilité. Pensez qu'entre vos mains est le bonheur public
+ou le malheur suprême de la patrie, votre gloire ou votre déshonneur. Je
+vous ai nommés; vos noms ne m'ont été présentés ni par la faveur ni par
+l'intrigue, mais recommandés de votre seule renommée: vous répondrez par
+vos oeuvres à la confiance qui voit en vous non-seulement des hommes de
+génie, mais encore de jeunes, chauds et sincères amants de la patrie.
+
+»Dans la constitution de la république napolitaine, vous prendrez,
+autant que le permettront les moeurs et les lois du pays, exemple de la
+constitution française, mère de la nouvelle république et de la nouvelle
+civilisation. En gouvernant votre patrie, faites la république
+parthénopéenne, amie, alliée, compagne, soeur de la république
+française. Quelles ne fassent qu'une, qu'elles soient indivisibles!
+N'espérez point de bonheur séparés d'elle. Si la république française
+chancelle, la république napolitaine tombe.
+
+»L'armée française, qui garantit votre liberté, prendra, comme je vous
+l'ai déjà dit, le nom d'armée napolitaine. Elle soutiendra vos droits et
+vous aidera dans vos travaux; elle combattra avec vous et pour vous, et,
+en mourant pour votre défense, ne vous demandera d'autre prix que votre
+alliance et votre amitié.»
+
+Ce discours s'acheva au milieu des acclamations et des
+applaudissements, des cris de joie et des larmes de la foule. Ce
+spectacle était nouveau pour le pays, ces paroles étaient inconnues aux
+Napolitains. C'était la première fois que, parmi eux, on proclamait la
+grande loi de la fraternité des peuples, suprême voeu du coeur, dernière
+parole de la civilisation humaine.
+
+Aussi ce jour, 24 janvier 1799, fut-il un jour de fête pour les
+Napolitains: ce que fut pour nous notre 14 juillet. Les républicains
+s'embrassaient en se rencontrant dans les rues et levaient, en action de
+grâces, leurs yeux au ciel. Pour la première fois, les corps et les âmes
+se sentaient libres à Naples. La révolution de 1647 avait été la
+révolution du peuple, toute matérielle et constamment menaçante: celle
+de 1799 était la révolution de la bourgeoisie et de la noblesse,
+c'est-à-dire toute intellectuelle et toute miséricordieuse. La
+révolution de Masaniello était la réclamation de sa nationalité par un
+peuple conquis à un peuple conquérant; la révolution de Championnet
+était la réclamation de sa liberté faite par un peuple opprimé à son
+oppresseur. Il y avait donc une immense différence et surtout un immense
+progrès entre les deux révolutions.
+
+Et alors, une chose touchante s'accomplit.
+
+Nous avons déjà parlé des trois premiers martyrs de la liberté
+italienne, de Vitagliano, de Galiani et d'Emanuele de Deo. Ce dernier
+avait refusé la vie qu'on lui offrait s'il voulait trahir ses complices.
+C'étaient des enfants: à eux trois, ils avaient soixante-deux ans. Deux
+avaient été pendus; puis le troisième, Vitagliano,--comme le supplice
+des deux premiers avait produit une certaine émotion dans le peuple,--le
+troisième avait été poignardé par le bourreau, de peur qu'à la faveur
+d'un mouvement, il ne lui échappât, et pendu mort avec sa plaie
+sanglante au côté comme le Christ. Une députation patriotique s'organisa
+spontanément, et dix mille citoyens environ vinrent, au nom de la
+liberté naissante, saluer les familles de ces généreux jeunes gens, dont
+le sang avait consacré la place où l'on allait planter l'arbre de la
+liberté.
+
+Le soir, des feux de joie furent allumés dans toutes les rues et sur
+toutes les places, et, comme s'il eût voulu se réunir à saint Janvier,
+son rival en popularité, le Vésuve lança des flammes qui furent plutôt
+de sa part une communion à l'allégresse publique qu'une menace. Ces
+flammes, muettes et sans lave, étaient une espèce de buisson ardent, un
+Sinaï politique.
+
+Aussi, Michel le Fou, vêtu de son magnifique costume, se démenant sur un
+magnifique cheval, au milieu de son armée de lazzaroni, criant à cette
+heure: «Vive la liberté!» comme la veille elle avait crié: «Vive le
+roi!» disait-il à toute cette populace:
+
+--Vous le voyez, ce matin, c'était saint Janvier qui se faisait jacobin,
+ce soir, c'est le Vésuve qui met le bonnet rouge!
+
+FIN DU TOME CINQUIÈME.
+
+
+
+ TABLE
+
+
+
+LXXVI.--Où Michele se fâche sérieusement avec le beccaïo.
+LXXVII.--Fatalité.
+LXXVIII.--Justice de Dieu.
+LXXIX.--La trêve.
+LXXX.--Les trois partis de Naples au commencement de l'année 1799.
+LXXXI.--Où ce qui devait arriver arrive.
+LXXXII.--Le prince de Maliterno.
+LXXXIII.--Rupture de l'armistice.
+LXXXIV.--Un geôlier qui s'humanise.
+LXXXV.--Quelle était la diplomatie du gouverneur du château Saint-Elme.
+LXXXVI.--Ce qu'attendait le gouverneur du château Saint-Elme.
+LXXXVII.--Où l'on voit enfin comment le drapeau français avait été
+ arboré sur le château Saint-Elme.
+LXXXVIII.--Les Fourches caudines.
+LXXXIX.--Première journée.
+XC.--La nuit.
+XCI.--Deuxième journée.
+XCII.--Troisième journée.
+XCIII.--Saint Janvier et Virgile.
+XCIV.--Où le lecteur rentre dans la maison du Palmier.
+XCV.--Le voeu de Michele.
+XCVI.--Saint Janvier patron de Naples.
+XCVII.--Où l'auteur est forcé d'emprunter à son livre du _Corricolo_
+ un chapitre tout fait, n'espérant pas faire mieux.
+XCVIII.--Comment saint Janvier fit son miracle et de la part qu'y prit
+ Championnet.
+XCIX.--La république parthénopéenne.
+
+FIN DE LA TABLE DU TOME CINQUIÈME
+
+
+
+POISSY.--TYP. ET STÉR. DE AUG. BOURET.
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's La San-Felice, Tome V, by Alexandre Dumas
+
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+
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+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
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+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
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+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
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+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
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+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
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