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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:54:08 -0700
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+<head><link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" />
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+ <title>The Project Gutenberg eBook of La San-Felice, Tome V, by Alexandre Dumas</title>
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+The Project Gutenberg EBook of La San-Felice, Tome V, by Alexandre Dumas
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: La San-Felice, Tome V
+
+Author: Alexandre Dumas
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+Release Date: July 6, 2006 [EBook #18773]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SAN-FELICE, TOME V ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
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+
+
+
+
+
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+
+
+<h3>ALEXANDRE DUMAS</h3>
+<br>
+
+
+<h1>LA<br>
+
+SAN-FELICE</h1>
+<br><br>
+
+<h2>TOME V</h2>
+
+<p class="mid">DEUXIÈME ÉDITION</p>
+
+
+<p class="mid">PARIS<br>
+
+
+
+
+MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS<br>
+
+RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 13<br>
+
+A LA LIBRAIRIE NOUVELLE</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>LXXVI</h3>
+
+<h3>OÙ MICHELE SE FACHE SÉRIEUSEMENT AVEC<br>
+LE BECCAÏO.</h3>
+
+<p>Les illustres fugitifs n'étaient pas les seuls qui,
+dans cette nuit terrible, eussent eu à lutter contre le
+vent et la mer.</p>
+
+<p>A deux heures et demie, selon sa coutume, le
+chevalier San-Felice était rentré chez lui, et, avec
+une agitation en dehors de toutes ses habitudes,
+avait deux fois appelé:</p>
+
+<p>--Luisa! Luisa!</p>
+
+<p>Luisa s'était élancée dans le corridor; car, au son de
+la voix de son mari, elle avait compris qu'il se passait
+quelque chose d'extraordinaire: elle en fut convaincue
+en le voyant.</p>
+
+<p>En effet, le chevalier était fort pâle.</p>
+
+<p>Des fenêtres de la bibliothèque, il avait vu ce qui
+s'était passé dans la rue San-Carlo, c'est-à-dire la
+mutilation du malheureux Ferrari. Comme le chevalier
+était, sous sa douce apparence, extrêmement
+brave et surtout de cette bravoure que donne aux
+grands coeurs un profond sentiment d'humanité, son
+premier mouvement avait été de descendre et de
+courir au secours du courrier, qu'il avait parfaitement
+reconnu pour celui du roi; mais, à la porte de la
+bibliothèque, il avait été arrêté par le prince royal,
+qui, de sa voix câline et froide, lui avait demandé:</p>
+
+<p>--Où allez-vous, San-Felice?</p>
+
+<p>--Où je vais? où je vais? avait répondu San-Felice.
+Votre Altesse ne sait donc pas ce qui se passe?</p>
+
+<p>--Si fait, on égorge un homme. Mais est-ce chose
+si rare qu'un homme égorgé dans les rues de Naples,
+pour que vous vous en préoccupiez à ce point?</p>
+
+<p>--Mais celui qu'on égorge est un serviteur du roi.</p>
+
+<p>--Je le sais.</p>
+
+<p>--C'est le courrier Ferrari.</p>
+
+<p>--Je l'ai reconnu.</p>
+
+<p>--Mais comment, pourquoi égorge-t-on un malheureux
+aux cris de «Mort aux jacobins!» quand,
+au contraire, ce malheureux est un des plus fidèles
+serviteurs du roi?</p>
+
+<p>--Comment? pourquoi? Avez-vous lu la correspondance
+de Machiavel, représentant de la magnifique
+république florentine à Bologne?</p>
+
+<p>--Certainement que je l'ai lue, monseigneur.</p>
+
+<p>--Eh bien, alors, vous connaissez la réponse qu'il
+fit aux magistrats florentins à propos du meurtre de
+Ramiro d'Orco, dont on avait trouvé les quatre quartiers
+empalés sur quatre pieux, aux quatre coins de
+la place d'Imola?</p>
+
+<p>--Ramiro d'Orco était Florentin?</p>
+
+<p>--Oui, et, en cette qualité, le sénat de Florence
+croyait avoir droit de demander à son ambassadeur
+des détails sur cette mort étrange.</p>
+
+<p>San-Felice interrogea sa mémoire.</p>
+
+<p>--Machiavel répondit: «Magnifiques seigneurs,
+je n'ai rien à vous dire sur la mort de Ramiro d'Orco,
+sinon que César Borgia est le prince qui sait le
+mieux faire et défaire les hommes, selon leurs mérites.»</p>
+
+<p>--Eh bien, répliqua le duc de Calabre avec un
+pâle sourire, remontez sur votre échelle, mon cher
+chevalier, et pesez-y la réponse de Machiavel.</p>
+
+<p>Le chevalier remonta sur son échelle, et il n'en
+avait pas gravi les trois premiers échelons, qu'il
+avait compris qu'une main qui avait intérêt à la
+mort de Ferrari, avait dirigé les coups qui venaient
+de le frapper.</p>
+
+<p>Un quart d'heure après, on appelait le prince de
+la part de son père.</p>
+
+<p>--Ne quittez pas le palais sans m'avoir revu, dit
+le duc de Calabre au chevalier; car j'aurai, selon
+toute probabilité, quelque chose de nouveau à vous
+annoncer.</p>
+
+<p>En effet, moins d'une heure après, le prince
+rentra.</p>
+
+<p>--San-Felice, lui dit-il, vous vous rappelez la promesse
+que vous m'avez faite de m'accompagner en
+Sicile?</p>
+
+<p>--Oui, monseigneur.</p>
+
+<p>--Êtes-vous toujours prêt à la remplir?</p>
+
+<p>--Sans doute. Seulement, monseigneur...</p>
+
+<p>--Quoi?</p>
+
+<p>--Quand j'ai dit à madame de San-Felice l'honneur
+que me faisait Votre Altesse...</p>
+
+<p>--Eh bien?</p>
+
+<p>--Eh bien, elle a demandé à m'accompagner.</p>
+
+<p>Le prince poussa une exclamation joyeuse.</p>
+
+<p>--Merci de la bonne nouvelle, chevalier! s'écria-t-il.
+Ah! la princesse va donc avoir une compagne
+digne d'elle! Cette femme, San-Felice, est le modèle
+des femmes, je le sais, et vous vous rappellerez que
+je vous l'ai demandée pour dame d'honneur de la
+princesse; car, alors, elle eût été, de nom et de fait,
+une vraie dame d'honneur; c'est vous qui me
+l'avez refusée. Aujourd'hui, c'est elle qui vient à
+nous. Dites-lui, mon cher chevalier, qu'elle sera la
+bienvenue.</p>
+
+<p>--Je vais le lui dire, en effet, monseigneur.</p>
+
+<p>--Attendez donc, je ne vous ai pas tout dit.</p>
+
+<p>--C'est vrai.</p>
+
+<p>--Nous partons tous cette nuit.</p>
+
+<p>Le chevalier ouvrit de grands yeux.</p>
+
+<p>--Je croyais, dit-il, que le roi avait décidé de ne
+partir qu'à la dernière extrémité?</p>
+
+<p>--Oui; mais tout a été bouleversé par le meurtre
+de Ferrari. A dix heures et demie, Sa Majesté quitte
+le château et s'embarque avec la reine, les princesses,
+mes deux frères, les ambassadeurs et les ministres,
+à bord du vaisseau de lord Nelson.</p>
+
+<p>--Et pourquoi pas à bord d'un vaisseau napolitain?
+Il me semble que c'est faire injure à toute la
+marine napolitaine que de donner cette préférence à
+un bâtiment anglais.</p>
+
+<p>--La reine l'a voulu ainsi, et, sans doute par compensation,
+c'est moi qui m'embarque sur le bâtiment
+de l'amiral Caracciolo, et, par conséquent, vous vous
+y embarquez avec moi.</p>
+
+<p>--A quelle heure?</p>
+
+<p>--Je ne sais encore rien de tout cela: je vous le
+ferai dire. Tenez-vous prêt en tout cas; ce sera probablement
+de dix heures à minuit.</p>
+
+<p>--C'est bien, monseigneur.</p>
+
+<p>Le prince lui prit la main, et, le regardant:</p>
+
+<p>--Vous savez, lui dit-il, que je compte sur vous.</p>
+
+<p>--Votre Altesse a ma parole, répondit San-Felice
+en s'inclinant, et c'est un trop grand honneur pour
+moi de l'accompagner pour que j'hésite un moment
+à le recevoir.</p>
+
+<p>Puis, prenant son chapeau et son parapluie, il
+sortit.</p>
+
+<p>La foule, toute grondante encore, encombrait les
+rues; deux ou trois feux étaient allumés sur la place
+même du palais, et l'on y faisait rôtir sur les braises
+des morceaux du cheval de Ferrari.</p>
+
+<p>Quant au malheureux courrier, il avait été mis en
+morceaux. L'un avait pris les jambes, l'autre les
+bras; on avait tout mis au bout de bâtons pointus,--les
+lazzaroni n'avaient encore ni piques ni baïonnettes,--et
+l'on portait dans les rues ces hideux
+trophées en criant: «Vive le roi! Mort aux jacobins!»</p>
+
+<p>A la descente du Géant, le chevalier avait rencontré
+le beccaïo, qui s'était emparé de la tête de
+Ferrari, lui avait mis une orange dans la bouche, et
+portait cette tête au bout d'un bâton.</p>
+
+<p>En voyant un homme bien mis,--ce qui était à
+Naples le signe du libéralisme,--le beccaïo avait eu
+l'idée de faire baiser au chevalier la tête de Ferrari.
+Mais, nous l'avons dit, le chevalier n'était pas homme
+à céder à la crainte. Il avait refusé de donner la sanglante
+accolade et avait rudement repoussé l'ignoble
+assassin.</p>
+
+<p>--Ah! misérable jacobin! s'écria le beccaïo, j'ai
+décidé que vous vous embrasseriez, cette tête et toi,
+et, <i>mannaggia la Madonna!</i> vous vous embrasserez.</p>
+
+<p>Et il revint à la charge.</p>
+
+<p>Le chevalier, qui n'avait pour toute arme que
+son parapluie, se mit en défense avec son parapluie.</p>
+
+<p>Mais, au cri «Le jacobin! le jacobin!» poussé
+par le beccaïo, tous les misérables qui venaient d'habitude
+à ce cri étaient accourus, et déjà un cercle
+menaçant se formait autour du chevalier,--quand
+un homme fendit ce cercle, envoya, d'un coup de
+pied dans la poitrine, le beccaïo rouler à dix pas, tira
+son sabre, et, se plaçant devant le chevalier:</p>
+
+<p>--En voilà un drôle de jacobin! dit-il; le chevalier
+San-Felice, bibliothécaire de Son Altesse royale le
+prince de Calabre, rien que cela! Eh bien, continua-t-il
+en faisant le moulinet avec son sabre, que
+lui voulez-vous, au chevalier San-Felice?</p>
+
+<p>--Le capitaine Michele! crièrent les lazzaroni.
+Vive le capitaine Michele! il est des nôtres!</p>
+
+<p>--Ce n'est point «Vive le capitaine Michele!»
+qu'il faut crier; c'est «Vive le chevalier San-Felice!»
+et cela tout de suite.</p>
+
+<p>La foule, à laquelle il est égal de crier: <i>Vive un
+tel!</i> ou <i>Mort à un tel!</i> pourvu qu'elle crie, hurla d'une
+seule voix:</p>
+
+<p>--Vive le chevalier San-Felice!</p>
+
+<p>Seul, le beccaïo s'était tu.</p>
+
+<p>--Allons, allons, lui dit Michele, ce n'est point
+une raison parce que c'est devant la porte de son
+jardin que tu as reçu ta pile, pour que tu ne cries
+pas: «Vive le chevalier!»</p>
+
+<p>--Et s'il ne me plaît pas de le crier, à moi! dit le
+beccaïo.</p>
+
+<p>--Ce sera absolument comme si tu chantais, attendu
+qu'il me plaît, à moi, que tu le cries! Ainsi
+donc, continua Michele, vive le chevalier San-Felice,
+et tout de suite, ou je t'appareille l'autre oeil!</p>
+
+<p>Et il fit tourner son sabre autour de la tête du
+beccaïo, qui devint très-pâle, encore plus de terreur
+que de colère.</p>
+
+<p>--Mon ami, mon bon Michele, dit le chevalier,
+laisse cet homme tranquille. Tu vois bien qu'il ne
+me connaît pas.</p>
+
+<p>--Et quand il ne vous connaîtrait pas, serait-ce
+une raison pour vouloir vous forcer de baiser la tête
+de ce malheureux qu'il a tué? Il est vrai qu'il vaudrait
+mieux encore baiser cette tête, qui est celle d'un
+honnête homme, que la sienne, qui est celle d'un
+coquin.</p>
+
+<p>--Vous l'entendez! hurla le beccaïo, il appelle
+des jacobins des honnêtes gens!</p>
+
+<p>--Tais-toi, misérable! Cet homme n'était pas un
+jacobin, tu le sais bien: c'était Antonio Ferrari, le
+courrier du roi et l'un des plus résolus serviteurs de
+Sa Majesté. Et, si vous ne me croyez pas, demandez
+au chevalier. Chevalier, dites à ces hommes qui ne
+sont point méchants, mais qui ont le malheur de
+suivre un méchant, dites-leur ce qu'était le pauvre
+Antonio.</p>
+
+<p>--Mes amis, dit le chevalier, Antonio Ferrari,
+qui vient d'être tué, a, en effet, été victime de quelque
+erreur fatale; car c'était un des serviteurs dévoués
+de votre bon roi, qui pleure en ce moment sa
+mort.</p>
+
+<p>La foule écoutait avec stupéfaction.</p>
+
+<p>--Ose dire maintenant que cette tête n'est pas
+celle de Ferrari et que Ferrari n'était pas un honnête
+homme! Dis-le! mais dis-le donc, que j'aie l'occasion
+de te couper l'autre moitié du visage!</p>
+
+<p>Et Michele leva son sabre sur le beccaïo.</p>
+
+<p>--Grâce! dit celui-ci en tombant à genoux: je
+dirai tout ce que tu voudras.</p>
+
+<p>--Et moi, je ne dirai qu'une chose, c'est que tu
+es un lâche! Va-t'en, et, quand tu te trouveras sur
+mon chemin, vingt pas à l'avance, à droite ou à
+gauche, aie soin de te déranger.</p>
+
+<p>Le beccaïo se retira au milieu des huées de cette
+foule qui, un instant auparavant, l'applaudissait, et
+gui se divisa en deux bandes: l'une suivit le beccaïo
+en l'injuriant; l'autre suivit Michele et le chevalier
+en criant:</p>
+
+<p>--Vive Michele! Vive le chevalier San-Felice!
+Michele resta à la porte du jardin pour congédier
+son escorte; le chevalier rentra chez lui, et, comme
+nous l'avons dit, appela Luisa.</p>
+
+<p>Nous venons de raconter ce qu'il avait vu des fenêtres
+de la bibliothèque et ce qui lui était arrivé à
+la descente du Géant: deux choses suffisantes, à
+notre avis, pour motiver sa pâleur.</p>
+
+<p>A peine eut-il dit à Luisa le motif qui le ramenait,
+qu'elle devint à son tour plus pâle que lui; mais
+elle ne répliqua point une parole, ne fit point une
+observation; seulement:</p>
+
+<p>--A quelle heure le départ? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>--Entre dix heures et minuit, répondit le chevalier.</p>
+
+<p>--Je serai prête, dit-elle; ne vous inquiétez pas
+de moi, mon ami.</p>
+
+<p>Et elle se retira dans sa chambre, sous prétexte de
+faire ses préparatifs de départ, en donnant l'ordre
+que le dîner fût, comme d'habitude, servi à trois
+heures.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>LXXVII</h3>
+
+<h3>FATALITÉ.</h3>
+
+<p>Ce n'était point dans sa chambre que s'était retirée
+Luisa; c'était dans celle de Salvato.</p>
+
+<p>Dans la lutte entre le devoir et l'amour, le premier
+avait vaincu; mais, ayant sacrifié son amour
+au devoir, elle se croyait par cela même le droit de
+donner des larmes à son amour.</p>
+
+<p>Aussi, depuis le jour où Luisa avait dit à son
+mari: «Je partirai avec vous,» elle avait beaucoup
+pleuré.</p>
+
+<p>Ne sachant comment faire tenir ses lettres à Salvato,
+elle ne lui avait point écrit; mais elle avait reçu
+deux nouvelles lettres de lui.</p>
+
+<p>Cet amour si ardent, cette joie si profonde qu'elle
+trouvait à chaque ligne dans les lettres du jeune
+homme lui brisait le coeur, lorsqu'elle songeait surtout
+à quel amer désappointement Salvato serait en
+proie quand, plein d'espérance et de sécurité, croyant
+trouver la fenêtre ouverte et Luisa dans la chambre
+où elle pleurait si douloureusement à cette heure, il
+trouverait Luisa absente et la fenêtre fermée.</p>
+
+<p>Et pourtant, elle ne se repentait point de ce qu'elle
+avait promis ou plutôt offert: elle eût eu le choix,
+maintenant que l'heure du départ était arrivée,
+qu'elle eût agi comme elle avait fait.</p>
+
+<p>Elle appela Giovannina.</p>
+
+<p>Celle-ci accourut. Elle avait vu Michele à la cuisine
+et se doutait qu'il arrivait quelque chose d'extraordinaire.</p>
+
+<p>--Nina, lui dit sa maîtresse, nous quittons Naples
+cette nuit. C'est vous que je charge du soin de réunir
+et de mettre dans des caisses les objets de mon usage
+habituel. Vous les connaissez aussi bien que moi,
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p>--Sans doute, je les connais, répondit la femme
+de chambre, et je ferai ce que madame m'ordonne;
+mais j'ai besoin que madame ait la bonté de m'éclairer
+sur un point.</p>
+
+<p>--Lequel? Dites Nina, répliqua la San-Felice, un
+peu étonnée de la fermeté progressive avec laquelle
+la femme de chambre avait répondu à l'ordre qu'elle
+lui donnait.</p>
+
+<p>--Mais sur ces paroles: «Nous quittons Naples;»
+madame a dit cela, je crois?</p>
+
+<p>--Sans doute, je l'ai dit.</p>
+
+<p>--Est-ce que madame comptait m'emmener avec
+elle?</p>
+
+<p>--Si vous eussiez voulu, oui; mais, pour peu que
+la chose vous déplaise...</p>
+
+<p>Nina vit qu'elle avait été trop loin.</p>
+
+<p>--Si je ne dépendais que de moi, ce serait avec
+le plus grand plaisir que je suivrais madame jusqu'au
+bout du monde, dit-elle; mais, par malheur,
+j'ai une famille.</p>
+
+<p>--Ce n'est jamais un malheur d'avoir une famille
+mon enfant, dit Luisa avec une suprême douceur.</p>
+
+<p>--Excusez-moi, madame, si je dis un peu trop
+franchement...</p>
+
+<p>--Vous n'avez pas besoin d'excuse. Vous avez
+une famille, disiez-vous, et cette famille, alliez-vous
+dire, ne permettra point que vous quittiez Naples.</p>
+
+<p>--Non, madame, j'en suis sûre, répondit vivement
+Giovannina.</p>
+
+<p>--Mais cette famille permettrait-elle, continua
+Luisa, qui venait de songer qu'il serait moins cruel
+à Salvato de trouver, elle absente, quelqu'un à qui
+parler d'elle, qu'une porte fermée et une maison
+muette,--cette famille permettrait-elle que vous
+restassiez ici comme une personne de confiance
+chargée de veiller sur la maison?</p>
+
+<p>--Oh! pour cela, oui, s'écria Nina avec une vivacité
+qui, si elle eût eu le moindre soupçon de ce qui
+se passait dans le coeur de la jeune fille, eût ouvert
+les yeux de Luisa.</p>
+
+<p>Puis, se modérant:</p>
+
+<p>--Car ce sera toujours, ajouta-t-elle, un honneur
+et un plaisir pour moi d'être chargée des intérêts de
+madame.</p>
+
+<p>--Eh bien, alors, Nina, quoique je sois habituée
+à votre service, dit la jeune femme, vous resterez.
+Peut-être notre absence ne sera pas longue. Pendant
+cette absence, à ceux qui viendront pour me voir--retenez
+bien mes paroles, Nina,--vous direz que le
+devoir de mon mari était de suivre le prince, et que
+mon devoir, à moi, était de suivre mon mari; vous
+direz--car vous appréciez mieux que personne,
+vous qui ne voulez pas quitter Naples, ce que je
+souffre, moi, en le quittant--vous direz, que c'est
+les yeux baignés de larmes que je fais mes premiers,
+et qu'à l'heure de mon départ, je ferai mes derniers
+adieux à chacune des chambres de cette maison et à
+chacun des objets renfermés dans ces chambres. Et,
+quand vous parlerez de ces larmes, vous saurez que
+ce ne sont point de vaines paroles, car vous les aurez
+vues couler.</p>
+
+<p>Luisa acheva ces paroles en sanglotant.</p>
+
+<p>Nina la regardait avec une certaine joie, profitant
+de ce qu'ayant son mouchoir sur les yeux, sa maîtresse
+ne pouvait lire l'expression fugitive qui éclairait
+son visage.</p>
+
+<p>--Et...--elle hésita un instant,--et si M. Salvato
+vient, que lui dirai-je, à lui?</p>
+
+<p>Luisa découvrit son visage et, avec une suprême
+sérénité:</p>
+
+<p>--Que je l'aime toujours, répondit-elle, et que cet
+amour durera autant que ma vie. Allez dire à Michele
+qu'il ne s'éloigne pas: j'ai à lui parler avant
+mon départ et je compte sur lui pour me conduire
+jusqu'au bateau.</p>
+
+<p>Nina sortit.</p>
+
+<p>Restée seule, Luisa imprima son visage dans l'oreiller
+resté sur le lit, laissa un baiser dans l'empreinte
+qu'elle avait faite et sortit à son tour.</p>
+
+<p>Trois heures venaient de sonner, et, avec sa ponctualité
+ordinaire que rien ne pouvait troubler, le
+chevalier entrait dans la salle à manger par la porte
+de son cabinet de travail, tandis que Luisa y entrait
+par celle de sa chambre à coucher.</p>
+
+<p>Michele se tenait debout sur le perron en dehors
+de la porte.</p>
+
+<p>Le chevalier le chercha des yeux.</p>
+
+<p>--Où est donc Michele? demanda-t-il. J'espère
+bien qu'il n'est point parti?</p>
+
+<p>--Non, dit Luisa, le voici. Viens donc, Michele!
+le chevalier t'appelle, et, moi, j'ai besoin de te
+parler.</p>
+
+<p>Michele entra.</p>
+
+<p>--Tu sais ce qu'a fait ce garçon-là! dit le chevalier
+à Luisa en lui posant la main sur l'épaule.</p>
+
+<p>--Non, fit la jeune femme; quelque chose de bien,
+j'en suis sûr.</p>
+
+<p>Puis, mélancoliquement:</p>
+
+<p>--On l'appelle Michele le Fou à la Marinella;
+mais l'amitié qu'il a pour nous, à mes yeux, du
+moins, ajouta-t-elle, lui tient lieu de raison.</p>
+
+<p>--Ah! pardieu! dit Michele, voilà une belle
+affaire!</p>
+
+<p>--Il est vrai que cela ne vaut pas la peine d'en
+parler, continua San-Felice avec son bon sourire;je
+suis si distrait, qu'en rentrant, je ne t'en ai rien
+dit;--il m'a très-probablement sauvé la vie.</p>
+
+<p>--Allons donc! fit Michele.</p>
+
+<p>--Sauvé la vie! Et comment cela? demanda Luisa
+avec une vive altération dans la voix.</p>
+
+<p>--Imagine-toi qu'il y avait un drôle qui voulait
+me faire baiser la tête de ce malheureux Ferrari, et
+qui, parce que je ne voulais pas la baiser, m'appelait
+jacobin. C'est malsain, d'être appelé jacobin, par le
+temps qui court. Le mot commençait à faire son effet.
+Michele s'est élancé entre moi et la foule, il a joué du
+sabre et l'homme s'en est allé en me menaçant, je
+crois. Que pouvait-il donc avoir contre moi?</p>
+
+<p>--Pas contre vous, mais contre la maison probablement.
+Vous vous rappelez ce que vous a dit le
+docteur Cirillo d'un assassinat qui avait eu lieu sous
+vos fenêtres dans la nuit du 22 au 23 septembre; eh
+bien, c'est un des cinq ou six coquins qui ont été
+si bien étrillés par celui-là même qu'ils voulaient
+assassiner.</p>
+
+<p>--Ah! ah! et c'est sous mes fenêtres qu'il a reçu
+la balafre qu'il a sous l'oeil.</p>
+
+<p>--Justement.</p>
+
+<p>--Je comprends que l'endroit lui paraisse néfaste;
+mais qu'ai-je à voir là dedans?</p>
+
+<p>--Rien, bien entendu; mais, si jamais vous aviez
+affaire dans le Vieux-Marché, je vous dirais: «Si cela
+vous est égal, monsieur le chevalier, n'y allez pas
+sans moi.»</p>
+
+<p>--Je te le promets. Et maintenant embrasse ta
+soeur, mon garçon, et mets-toi à table avec nous.</p>
+
+<p>Michele était habitué à cet honneur que lui faisaient
+de temps en temps le chevalier et Luisa. Il ne
+fit donc aucune difficulté d'accepter l'invitation,
+maintenant surtout qu'étant nommé capitaine, il
+avait monté quelques-uns des degrés de l'échelle
+sociale qui, autrefois, le séparaient de ses nobles
+amis.</p>
+
+<p>Vers quatre heures, une voiture s'arrêta à la porte
+de la rue, Nina introduisit le secrétaire du duc de
+Calabre, qui passa avec le chevalier dans son cabinet,
+mais en sortit presque aussitôt.</p>
+
+<p>Michele avait fait semblant de ne rien voir.</p>
+
+<p>En sortant du cabinet, et après avoir reconduit le
+secrétaire du prince, le chevalier fit à Luisa un signe
+pour lui demander s'il pouvait se confier à Michele.</p>
+
+<p>Luisa qui savait que Michele se ferait tuer pour
+elle encore bien plus que pour le chevalier, lui répondit
+que oui.</p>
+
+<p>Le chevalier regarda un instant Michele.</p>
+
+<p>--Mon cher Michele, lui dit-il, tu vas nous promettre
+de ne pas dire à qui que ce soit au monde
+un seul mot du secret que nous allons te confier.</p>
+
+<p>--Ah! ah! tu sais ce que c'est, petite soeur?</p>
+
+<p>--Oui.</p>
+
+<p>--Et il faut se taire?</p>
+
+<p>--Tu entends bien ce que te dit le chevalier?
+Michele fit une croix sur sa bouche.</p>
+
+<p>--Parlez: c'est comme si le beccaïo m'eût coupé
+la langue.</p>
+
+<p>--Eh bien, Michele, tout le monde part ce soir.</p>
+
+<p>--Comment, tout le monde? Qui cela?</p>
+
+<p>--Le roi, la reine, la famille royale, nous-mêmes.</p>
+
+<p>Les larmes vinrent aux yeux de Luisa. Michele
+jeta un rapide coup d'oeil sur elle et vit ces larmes.</p>
+
+<p>--Et pour quel pays part-on? demanda Michele.</p>
+
+<p>--Pour la Sicile.</p>
+
+<p>Le lazzarone secoua la tête.</p>
+
+<p>--Ah! ah! fit le chevalier.</p>
+
+<p>--Je n'ai pas l'honneur d'être du conseil de Sa
+Majesté, dit Michele; mais, si j'en étais, je lui dirais:
+«Sire, vous avez tort.»</p>
+
+<p>--Oh! pourquoi n'a-t-il pas des conseillers aussi
+francs que toi, Michele!</p>
+
+<p>--On le lui a dit, reprit le chevalier; l'amiral
+Caracciolo, le cardinal Ruffo le lui ont dit; mais la
+reine a eu peur, mais M. Acton a eu peur, et, à la
+suite du meurtre d'aujourd'hui, le roi s'est décidé à
+partir.</p>
+
+<p>--Ah! ah! fit Michele, je commence à comprendre
+pourquoi, au nombre des assassins, j'ai vu Pasquale
+de Simone et le beccaïo. Quant à fra Pacifico, pauvre
+homme, il y était, comme son âne, sans savoir pourquoi.</p>
+
+<p>--Alors, Michele, demanda Luisa, tu crois que
+c'est la reine...?</p>
+
+<p>--Chut! petit soeur; on ne dit pas de ces choses-là
+à Naples, on se contente de les penser. N'importe!
+le roi a tort. Si le roi était resté à Naples, jamais les
+Français n'y seraient entrés, non, jamais: nous nous
+serions plutôt fait tuer tous! Ah! si le peuple savait
+que le roi veut partir!</p>
+
+<p>--Oui; mais il ne faut pas qu'il le sache, Michele.
+Voilà pourquoi je t'ai fait faire serment de ne rien
+de dire ce que j'allais te révéler. Enfin, nous partons
+ce soir, Michele.</p>
+
+<p>--Et petite soeur aussi? demanda Michele avec un
+accent dont il n'avait pu chasser toute surprise.</p>
+
+<p>--Oui; elle a voulu venir, elle a voulu me suivre,
+cette chère enfant bien-aimée, dit le chevalier en
+étendant sa main au-dessus de la table pour chercher
+celle de Luisa.</p>
+
+<p>--Eh bien, dit Michele, vous pouvez vous vanter
+d'avoir épousé une sainte, vous!</p>
+
+<p>--Michele!... fit Luisa.</p>
+
+<p>--Je sais ce que je dis. Et vous partez, vous partez
+ce soir! <i>Madonna</i>! moi, je voudrais bien être quelqu'un:
+je partirais aussi avec vous.</p>
+
+<p>--Viens, Michele! viens! s'écria Luisa, qui voyait
+dans Michele un ami auquel elle pourrait parler de
+Salvato.</p>
+
+<p>--Par malheur, c'est impossible, petite soeur; chacun
+a son devoir. Le tien veut que tu partes, et le mien
+m'ordonne de rester. Je suis capitaine et chef du peuple,
+et ce n'est pas seulement pour faire le moulinet
+autour de la tête du beccaïo que j'ai un sabre au côté:
+c'est pour me battre, c'est pour défendre Naples, c'est
+pour tuer le plus de Français que je pourrai.</p>
+
+<p>Luisa ne put réprimer un mouvement.</p>
+
+<p>--Oh! sois tranquille, petite soeur, reprit Michele
+en riant, je ne les tuerai pas tous.</p>
+
+<p>--Eh bien, pour en finir, continua le chevalier,
+nous nous embarquons ce soir à la Vittoria, pour
+rejoindre la frégate de l'amiral Caracciolo, derrière
+le château de l'Oeuf. Je voulais te prier de ne pas
+quitter ta soeur et, au besoin, de faire pour elle, au
+moment de l'embarquement, ce que tu as fait, il y a
+deux heures, pour moi, c'est-à-dire de la protéger.</p>
+
+<p>--Oh! sous ce rapport-là, vous pouvez être tranquille,
+chevalier. Pour vous, je me ferais tuer; mais,
+pour elle, je me ferais hacher en morceaux. Mais, c'est
+égal, si le peuple savait cela, il y aurait une fière
+émeute.</p>
+
+<p>--Ainsi, dit le chevalier se levant de table, j'ai ta
+parole, Michele: tu ne quittes Luisa que quand elle
+sera dans la barque.</p>
+
+<p>--Soyez tranquille, je ne la quitte d'ici là pas plus
+que son ombre un jour de soleil, attendu qu'aujourd'hui
+je ne sais pas trop ce que chacun de nous a fait
+de la sienne.</p>
+
+<p>Le chevalier, qui avait tous ses papiers à mettre
+en ordre, tous ses livres à emballer, tous ses manuscrits
+commencés à emporter avec lui, rentra dans
+son cabinet.</p>
+
+<p>Quant à Michele, qui n'avait rien à faire qu'à regarder
+sa petite soeur, il fixa son regard bienveillant
+sur elle, et, voyant deux grosses larmes qui coulaient
+silencieusement de ses beaux yeux sur ses joues:</p>
+
+<p>--C'est égal, dit-il, il y a des hommes qui ont une
+fière chance, et le chevalier est de ces hommes-là.
+<i>Mannaggia la Madonna</i>! ce n'est pas Assunta qui ferait
+pour moi ce que tu fais pour lui.</p>
+
+<p>Luisa se leva, et, si vite qu'elle rentrât dans sa
+chambre, si rapidement qu'elle en refermât la porte,
+Michele put entendre le bruit des sanglots qui, malgré
+elle, maintenant qu'elle était seule, s'échappaient
+tumultueusement de sa poitrine.</p>
+
+<p>Nous avons déjà, dans une autre circonstance, et
+quand c'était Salvato et non Luisa qui quittait Naples,
+suivi de l'oeil le mouvement lent et inégal de l'aiguille
+sur la pendule. Ce mouvement, en même temps que
+nous, deux coeurs le suivaient; mais, appuyés l'un à
+l'autre, il leur paraissait à coup sur moins douloureux
+qu'à ce pauvre coeur isolé qui n'avait d'autre soutien
+que le sentiment du devoir accompli.</p>
+
+<p>Luisa n'avait, comme d'habitude, fait que passer
+par sa chambre et avait regagné sur la pointe du
+pied celle de Salvato. En traversant le corridor, elle
+avait, avec un certain étonnement, recueilli quelques
+notes de la voix de Giovannina chantant une gaie
+chanson napolitaine. Aux accents de cette gaieté un
+peu intempestive, Luisa avait soupiré et s'était contentée
+de se dire à elle-même:</p>
+
+<p>--Pauvre fille! elle est contente de ne pas quitter
+Naples, et, si j'étais libre et que je restasse comme
+elle à Naples, comme elle, moi aussi, je chanterais
+quelque gaie chanson napolitaine.</p>
+
+<p>Et elle était rentrée dans sa chambre, le coeur encore
+plus oppressé qu'auparavant de cette gaieté qui
+faisait contraste avec sa douleur.</p>
+
+<p>Il est inutile de dire quelles pensées occupaient le
+coeur de Luisa une fois qu'elle était rentrée dans le
+sanctuaire de son amour. Toute sa vie repassait
+devant ses yeux, et nous disons toute sa vie, car,
+dans ses souvenirs, elle n'avait vécu que pendant
+les six semaines que Salvato avait habité cette
+chambre.</p>
+
+<p>Alors, depuis le moment où le blessé avait été apporté
+sur son lit de douleur jusqu'à celui où, appuyé
+à son bras, le convalescent était sorti de la maison
+par cette fenêtre donnant sur la petite ruelle; où,
+avant de quitter cette fenêtre, il avait, dans un premier
+et dernier baiser, appuyé ses lèvres sur les
+siennes et versé son âme dans sa poitrine,--alors,
+non-seulement chaque jour, mais chaque heure du
+jour passait devant elle, triste ou joyeuse, sombre ou
+éclairée.</p>
+
+<p>Et, comme toujours, elle suivait, les yeux du corps
+fermés, mais avec les yeux de l'âme, cette longue et
+blanche théorie,--lorsqu'elle entendit gratter doucement
+à sa porte, et que, de sa voix la plus douce,
+Michele lui souffla par le trou de la serrure:</p>
+
+<p>--C'est moi, petite soeur.</p>
+
+<p>--Entre, Michele, entre, dit-elle; tu sais bien que,
+toi, tu peux entrer.</p>
+
+<p>Michele entra; il tenait une lettre à la main.</p>
+
+<p>Luisa resta les yeux fixés sur cette lettre, les bras
+étendus, la respiration suspendue.</p>
+
+<p>Aurait-elle cette suprême consolation dans un
+pareil moment de recevoir une dernière lettre de
+Salvato?</p>
+
+<p>--C'est une lettre de Portici, dit Michele. Je l'ai
+prise des mains du facteur, et je te l'apporte.</p>
+
+<p>--Oh! donne, donne! s'écria Luisa, c'est de lui!</p>
+
+<p>Michele lui remit la lettre et alla fermer la porte.
+Mais, avant de la fermer:</p>
+
+<p>--Dois-je rester? dois-je sortir? demanda-t-il.</p>
+
+<p>--Reste, reste, cria Luisa. Tu sais bien que je n'ai
+pas de secrets pour toi.</p>
+
+<p>Michele resta, mais se tint près de la porte.</p>
+
+<p>Luisa décacheta vivement la lettre, et, comme toujours,
+essaya vainement de la lire. Les larmes et
+l'émotion étendaient devant ses yeux un brouillard
+qu'il fallait quelques secondes pour dissiper.</p>
+
+<p>Enfin, elle put lire:</p>
+
+<p>«San-Germano, 19 décembre, au matin.»</p>
+
+<p>--Il est à San-Germano, ou plutôt il y était lorsqu'il
+m'écrivait cette lettre, dit Luisa à Michele.</p>
+
+<p>--Lis, petite soeur, lui répondit celui-ci: cela te
+fera du bien.</p>
+
+<p>Elle reprit,--car elle s'était interrompue pour
+respirer en renversant sa tête en arrière et en appuyant
+la lettre contre son coeur,--elle reprit:</p>
+
+<p>«San-Germano, 19 décembre, au matin.</p>
+
+<p>»Chère Luisa,</p>
+
+<p>»Laissez-moi partager avec vous une grande joie:
+je viens de revoir la seule personne que j'aime d'un
+amour égal à celui que je vous ai voué, quoiqu'il soit
+bien différent: je viens de revoir mon père!</p>
+
+<p>»Ce qu'il est et où il est, c'est un secret que je dois
+garder, même vis-à-vis de vous, mais que néanmoins
+je vous dirais bien certainement si j'étais près de
+vous. Un secret pour vous! En vérité, j'en ris moi-même.
+Est-ce qu'on a des secrets pour sa seconde
+âme?</p>
+
+<p>»Je viens de passer une nuit, depuis neuf heures
+du soir jusqu'à six heures du matin avec mon père,
+que, depuis dix ans, je n'avais pas vu. Toute la nuit,
+il m'a parlé de la mort et de Dieu; toute la nuit, je
+lui ai parlé de mon amour et de vous.</p>
+
+<p>»C'est à la fois, chose rare, un esprit élevé et un
+coeur tendre que mon père. Il a beaucoup aimé,
+beaucoup souffert, et, plaignez-le, il ne croit pas.</p>
+
+<p>»Priez pour le père, cher ange du fils, et Dieu,
+qui ne doit avoir rien à vous refuser, lui accordera
+peut-être la foi.</p>
+
+<p>»Une autre femme que vous, Luisa, se serait déjà
+étonnée de ne pas avoir trouvé vingt fois dans ces
+lignes le mot: «Je vous aime!» Vous l'avez déjà
+lu cent fois, vous, n'est-ce pas? Vous parler de mon
+père, dont je ne puis parler à personne, vous dire ma
+joie de l'avoir revu, vous le comprenez bien, n'est-ce
+pas? c'est mettre mon coeur dans vos mains, et c'est
+vous dire à deux genoux: «Je vous aime, ma Luisa!
+je vous aime!»</p>
+
+<p>»Me voilà donc à vingt lieues de vous, ma belle
+fée du Palmier, et, quand vous recevrez cette lettre,
+j'en serai plus rapproché encore. Les brigands nous
+harcèlent, nous assassinent, nous mutilent, mais ne
+nous arrêtent point. C'est que nous ne sommes point
+une armée, c'est que nous ne sommes point des
+hommes en marche pour envahir un royaume et
+conquérir une capitale: nous sommes une idée faisant
+le tour du monde.</p>
+
+<p>»Bon! voilà que je parle politique!</p>
+
+<p>»Je parie que je devine où vous lisez ma lettre.
+Vous la lisez dans notre chambre, assise au chevet
+de mon lit, dans cette chambre où nous nous reverrons
+et ou j'oublierai, en vous revoyant, les longs
+jours passés loin de vous...»</p>
+
+<p>Luisa s'interrompit: les larmes lui voilaient les
+yeux, les sanglots lui coupaient la voix.</p>
+
+<p>Michele courut à elle et se mit à ses genoux.</p>
+
+<p>--Voyons, petite soeur, lui dit-il, du courage!
+C'est beau, ce que tu fais, et le bon Dieu t'en récompensera.
+Et qui sait, mon Dieu! vous êtes jeunes
+tous deux: peut-être, un jour, vous reverrez-vous.</p>
+
+<p>Luisa secoua la tête.</p>
+
+<p>--Non, non, dit-elle avec un mouvement qui fit
+pleuvoir les larmes de ses yeux fermés; non, nous ne
+nous reverrons jamais. Et il vaut mieux que je ne le
+revoie pas; je l'aime trop, Michele, et ce n'est que
+depuis que j'ai décidé de ne plus le revoir que je sais
+combien je l'aime.</p>
+
+<p>--Enfin, tu sais, dit Michele, il y a dans ta douleur
+quelque chose de bon à ce que tu ne le revoies pas;
+il y avait, au bout de votre amour, une triste prédiction
+de Nanno.</p>
+
+<p>--Oh! s'écria Luisa, que m'importeraient toutes
+les prédictions du monde si je pouvais l'aimer sans
+crime!</p>
+
+<p>--Voyons, lis, lis; cela vaudra mieux, dit Michele.</p>
+
+<p>--Non, dit Luisa mettant la lettre à moitié lue
+dans sa poitrine, non, s'il me parlait trop du bonheur
+qu'il aura de me revoir, peut-être ne partirais-je
+pas!</p>
+
+<p>En ce moment, on entendit la voix de San-Felice
+qui appelait Luisa.</p>
+
+<p>La jeune femme s'élança dans le corridor, dont
+Michele ferma la porte derrière elle et derrière lui.</p>
+
+<p>La porte de la salle à manger donnant sur le salon
+était ouverte; dans le salon, était le docteur Cirillo.</p>
+
+<p>Une vive rougeur monta aux joues de Luisa. Le
+docteur Cirillo, lui aussi, était dans son secret. D'ailleurs,
+elle n'ignorait point que c'était par les mains
+du comité libéral, dont Cirillo faisait partie, que lui
+parvenaient les lettres de Salvato.</p>
+
+<p>--Chère amie, dit le chevalier à Luisa, voici notre
+bon docteur, que nous n'avions pas vu depuis longtemps,
+qui vient prendre des nouvelles de ta santé;
+j'espère qu'il en sera content.</p>
+
+<p>Le docteur salua la jeune femme et s'aperçut, au
+premier coup d'oeil, du trouble moral qui l'agitait.</p>
+
+<p>--Elle va mieux, dit-il, mais elle n'est point encore
+guérie, et je suis enchanté d'être venu aujourd'hui.</p>
+
+<p>Le docteur appuya sur le mot <i>aujourd'hui</i>; Luisa
+baissa les yeux.</p>
+
+<p>--Allons, dit San-Felice, il faut encore que je vous
+laisse seul avec elle. En vérité, vous autres médecins,
+vous avez des priviléges que les maris eux-mêmes
+n'ont pas. Heureusement pour vous, j'ai quelque
+chose à faire; sans quoi, bien certainement j'écouterais
+à la porte.</p>
+
+<p>--Et vous auriez tort, mon cher chevalier, dit
+Cirillo; car nous avons à nous dire des choses de la
+plus haute importance politique; n'est-ce pas, ma
+chère enfant?</p>
+
+<p>Luisa essaya de sourire; mais ses lèvres ne se crispèrent
+que pour laisser passer un soupir.</p>
+
+<p>--Allons, allons, laissez-nous, chevalier, dit Cirillo;
+c'est plus grave que je ne croyais.</p>
+
+<p>Et, en riant, il poussa San-Felice vers la porte, qu'il
+ferma derrière lui.</p>
+
+<p>Puis, revenant à Luisa et lui prenant les deux
+mains.</p>
+
+<p>--A nous deux, ma chère fille, lui dit-il. Vous avez
+pleuré?</p>
+
+<p>--Oh! oui, et beaucoup! murmura-t-elle.</p>
+
+<p>--Depuis que vous avez reçu une lettre de lui, ou
+auparavant?</p>
+
+<p>--Auparavant et depuis.</p>
+
+<p>--Lui est-il arrivé quelque accident?</p>
+
+<p>--Aucun, Dieu merci!</p>
+
+<p>--Tant mieux, car c'est une noble et vigoureuse
+nature; un de ces hommes comme nous n'en aurons
+jamais assez dans notre pauvre royaume de Naples.
+Vous avez donc un autre sujet de chagrin?</p>
+
+<p>Luisa ne répondit point, mais ses yeux se mouillèrent.</p>
+
+<p>--Vous n'avez point à vous plaindre de San-Felice,
+je présume? demanda Cirillo.</p>
+
+<p>--Oh! s'écria Luisa en joignant les mains, c'est
+l'ange de la paternelle bonté.</p>
+
+<p>--Je comprends, il part et vous restez.</p>
+
+<p>--Il part, et je le suis.</p>
+
+<p>Cirillo regarda la jeune femme d'un oeil étonné qui,
+peu à peu, se mouilla de larmes.</p>
+
+<p>--Et vous, lui dit-il, quel ange êtes-vous? Je n'en
+connais pas au ciel un seul dont vous ne soyez digne
+de porter le nom, et qui soit digne de porter le vôtre.</p>
+
+<p>--Vous voyez bien que je ne suis pas un ange,
+puisque je pleure; les anges ne pleurent pas pour
+faire leur devoir.</p>
+
+<p>--Faites-le, et pleurez en le faisant, vous n'en
+aurez que plus de mérite; faites-le, et, moi, je ferai
+le mien en lui disant combien vous l'aimez, combien
+vous avez souffert. Allez! et, de temps en temps,
+dans vos prières, dites un mot de moi: ce sont les
+voix comme la vôtre qui ont l'oreille du Seigneur.</p>
+
+<p>Cirillo voulut lui baiser les mains; mais Luisa lui
+jeta ses bras au cou.</p>
+
+<p>--Oh! embrassez-moi comme un père embrasse
+sa fille, lui dit-elle.</p>
+
+<p>Et, comme l'illustre docteur l'embrassait avec un
+respect mêlé d'admiration:</p>
+
+<p>--Oh! vous le lui direz! vous le lui direz! n'est-ce
+pas? murmura-t-elle tout bas à son oreille.</p>
+
+<p>Cirillo lui serra la main en signe de promesse.</p>
+
+<p>San-Felice entra et trouva Luisa dans les bras de
+son ami.</p>
+
+<p>--Eh bien, lui dit-il en riant, c'est donc en les
+embrassant que vous donnez des consultations à vos
+malades, docteur?</p>
+
+<p>--Non; mais c'est en les embrassant que je prends
+congé de ceux que j'aime, de ceux que j'estime, de
+ceux que je vénère. Ah! chevalier, chevalier, vous
+êtes un homme heureux!</p>
+
+<p>--Il est si digne de l'être, dit Luisa tendant la
+main à son mari.</p>
+
+<p>--Ce n'est pas toujours une raison, dit Cirillo. Et
+maintenant, au revoir, chevalier, car j'espère que
+nous nous reverrons. Allez! et servez votre prince.
+Moi, je reste et vais tâcher de servir mon pays.</p>
+
+<p>Puis, réunissant la main du mari et celle de la
+femme dans la sienne:</p>
+
+<p>--Je voudrais être saint Janvier, leur dit-il, non
+pas pour faire un miracle deux fois par an, ce qui est
+bien joli cependant dans notre époque où les miracles
+sont rares, mais pour vous bénir comme vous méritez
+de l'être. Adieu!</p>
+
+<p>Et il s'élança hors de la maison.</p>
+
+<p>San-Felice le suivit jusqu'au perron, lui fit encore
+un signe d'adieu de la main; puis, revenant à sa
+femme:</p>
+
+<p>--A dix heures, lui dit-il, la voiture du prince
+vient nous prendre ici.</p>
+
+<p>--A dix heures, je serai prête, répondit Luisa.</p>
+
+<p>Elle l'était, en effet. Après avoir dit adieu à la
+chambre bien-aimée, après avoir pris congé de tous
+les objets qu'elle renfermait, après avoir coupé une
+boucle de ses beaux cheveux blonds, après avoir
+noué avec eux, aux pieds du crucifix, un billet sur
+lequel elle avait écrit ces quatre mots: «Mon frère,
+je t'aime!» elle prit le bras de son mari, et, éplorée
+comme la Madeleine, mais pure comme la Vierge,
+elle monta avec lui dans la voiture du prince.</p>
+
+<p>Michele monta sur le siége.</p>
+
+<p>Nina, les lèvres frémissantes de joie, baisa la main
+de sa maîtresse.</p>
+
+<p>Puis la portière se referma et la voiture partit.</p>
+
+<p>Nous avons dit le temps qu'il faisait. Le vent, la
+grêle et la pluie battaient les vitres de la voiture, et
+le golfe que, malgré l'obscurité, l'on apercevait dans
+toute son étendue, n'était qu'une nappe d'écume
+boursouflée par les vagues. San-Felice jeta un regard
+d'effroi sur cette mer furieuse, que Luisa, battue
+d'une tempête bien autrement violente, ne voyait
+même pas. L'idée du danger auquel il allait exposer
+la seule créature qu'il aimât au monde, l'épouvanta.
+Il tourna les yeux vers Luisa. Elle était pâle et immobile
+dans l'angle de la voiture. Ses yeux étaient fermés,
+et, ne croyant pas être vue dans l'obscurité,
+elle laissait couler des larmes sur ses joues. Alors,
+pour la première fois, l'idée vint au chevalier que sa
+femme lui faisait quelque grand sacrifice qu'il ignorait.
+Il prit sa main et la porta à ses lèvres. Luisa
+rouvrit les yeux, et, souriant à son mari à travers les
+larmes:</p>
+
+<p>--Que vous êtes bon, mon ami, lui dit-elle, et que
+je vous aime!</p>
+
+<p>Le chevalier passa un bras autour de son cou,
+appuya la tête de Luisa contre sa poitrine, et, relevant
+le capuchon de la mante de satin qui les couvrait,
+il baisa ses cheveux d'une lèvre frémissante et
+plus que paternelle cette fois.</p>
+
+<p>Luisa ne put retenir un gémissement.</p>
+
+<p>Le chevalier fit semblant de ne pas l'entendre.</p>
+
+<p>On arriva à la descente de la Vittoria.</p>
+
+<p>Une barque, montée de six rameurs, attendait, se
+maintenant à grand'peine contre les vagues qui la
+poussaient vers la plage.</p>
+
+<p>A peine les rameurs eurent-ils vu la voiture s'arrêter,
+que, comprenant que ceux qu'ils attendaient
+étaient dedans, ils crièrent:</p>
+
+<p>--Faites vite! la mer est mauvaise; à peine sommes-nous
+maîtres de la barque.</p>
+
+<p>Et, en effet, San-Felice n'eut qu'à jeter un coup
+d'oeil sur l'embarcation pour voir qu'elle et ceux qui
+la montaient étaient en danger de perdition.</p>
+
+<p>Le chevalier dit un mot tout bas au cocher, un
+mot tout bas à Michele, prit Luisa par le bras et
+descendit avec elle jusqu'à la plage.</p>
+
+<p>Avant qu'ils fussent arrivés au bord de la mer,
+une vague, en se brisant sur le sable, les avait couverts
+d'écume.</p>
+
+<p>Luisa jeta un cri.</p>
+
+<p>Le chevalier la prit entre ses bras et la pressa
+contre son coeur.</p>
+
+<p>Puis, appelant Michele d'un signe:</p>
+
+<p>--Attends, dit-il à Luisa; je descends dans la barque,
+et, une fois descendu, Michele et moi, nous
+t'aiderons à descendre à ton tour.</p>
+
+<p>Luisa en était à ce point de la douleur qui précède
+le complet anéantissement des forces et qui laisse à
+peine à la volonté la faculté de s'exprimer. Elle
+passa donc, presque sans s'en apercevoir, des bras
+du chevalier dans ceux de son frère de lait.</p>
+
+<p>Le chevalier s'approcha résolument de la barque,
+et, au moment où, à l'aide d'une gaffe, deux hommes
+la maintenaient, sinon immobile, du moins
+proche du rivage, il sauta dans l'embarcation en
+criant:</p>
+
+<p>--Au large!</p>
+
+<p>--Et la petite dame? demanda le patron.</p>
+
+<p>--Elle reste, dit San-Felice.</p>
+
+<p>--Le fait est, répliqua le patron, que ce n'est pas
+là un temps à embarquer des femmes. Nagez, mes
+garçons! nagez d'ensemble, et vivement!</p>
+
+<p>En une seconde, la barque fut à dix brasses du
+rivage.</p>
+
+<p>Tout cela s'était passé si rapidement, que Luisa
+n'avait pas eu le temps de deviner la résolution de
+son mari, et, par conséquent, de la combattre.</p>
+
+<p>En voyant la barque s'éloigner, elle jeta un
+cri:</p>
+
+<p>--Et moi! et moi! dit-elle en essayant de s'arracher
+des bras de Michele pour suivre son mari, et
+moi! vous m'abandonnez donc?</p>
+
+<p>--Que dirait ton père, à qui j'ai promis de veiller
+sur toi, en me voyant t'exposer à un pareil danger?
+répondit San-Felice en haussant la voix.</p>
+
+<p>--Mais je ne puis rester à Naples! cria Luisa en
+se tordant les bras; je veux partir, je veux vous suivre!
+A moi, Luciano! si je reste, je suis perdue!</p>
+
+<p>Le chevalier était déjà loin; une rafale de vent
+apporta ces mots:</p>
+
+<p>--Michele, je te la confie!</p>
+
+<p>--Non, non, cria Luisa désespérée; à personne
+qu'à toi, Luciano! Tu ne sais donc pas! je l'aime!</p>
+
+<p>Et, en jetant au chevalier ces derniers mots, dans
+lesquels Luisa avait mis tout ce qui lui restait de
+force, son âme sembla l'abandonner.</p>
+
+<p>Elle s'évanouit.</p>
+
+<p>--Luisa! Luisa! fit Michele en essayant vainement
+de rappeler sa soeur de lait à la vie.</p>
+
+<p>--<i>Anankè</i>! murmura une voix derrière Michele.</p>
+
+<p>Le lazzarone se retourna.</p>
+
+<p>Une femme était debout derrière eux, et, à la
+lueur d'un éclair, il reconnut l'Albanaise Nanno,
+qui, voyant le chevalier parti pour la Sicile et Luisa
+rester à Naples, prononçait en grec le mot mystérieux
+et terrible que nous avons donné pour titre à ce chapitre:
+FATALITÉ.</p>
+
+<p>Au même moment, la barque qui emportait le
+chevalier disparaissait derrière la sombre et massive
+construction du château de l'Oeuf.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>LXXVIII</h3>
+
+<h3>JUSTICE DE DIEU.</h3>
+
+<p>Le 22 décembre au matin, c'est-à-dire le lendemain
+du jour et de la nuit où s'étaient accomplis les
+événements que nous venons de raconter, des groupes
+nombreux stationnaient dès le point du jour devant
+des affiches aux armes royales apposées pendant la
+nuit sur les murailles de Naples.</p>
+
+<p>Ces affiches renfermaient un édit déclarant que le
+prince de Pignatelli était nommé vicaire du royaume,
+et Mack lieutenant général.</p>
+
+<p>Le roi promettait de revenir de la Sicile avec de
+puissants secours.</p>
+
+<p>La vérité terrible était donc enfin révélée aux Napolitains.
+Toujours lâche, le roi abandonnait son
+peuple, comme il avait abandonné son armée. Seulement,
+cette fois, en fuyant, il dépouillait la capitale
+de tous les chefs-d'oeuvre recueillis depuis un siècle,
+et de tout l'argent qu'il avait trouvé dans les caisses.</p>
+
+<p>Alors, ce peuple désespéré courut au port. Les
+vaisseaux de la flotte anglaise, retenus par le vent
+contraire, ne pouvaient sortir de la rade. A la bannière
+flottant à son mât, on reconnaissait celui qui
+portait le roi: c'était, comme nous l'avons dit, le
+<i>Van-Guard</i>.</p>
+
+<p>En effet, vers les quatre heures du matin, ainsi que
+l'avait prévu le comte de Thurn, le vent étant un
+peu tombé, la mer avait calmi; et, après avoir passé
+la nuit dans la maison de l'inspecteur du port, sans
+pouvoir se réchauffer, les fugitifs s'étaient remis en
+mer et à grand'peine avaient abordé le vaisseau
+de l'amiral.</p>
+
+<p>Les jeunes princesses avaient eu faim et avaient
+soupé avec des anchois salés, du pain dur et de
+l'eau. La princesse Antonia, la plus jeune des filles
+de la reine, raconte ce fait et décrit ses angoisses et
+celles de ses augustes parents pendant cette terrible
+nuit.</p>
+
+<p>Quoique la mer fût encore horriblement houleuse
+et le port mal garanti, l'archevêque de Naples, les
+barons, les magistrats et les élus du peuple montèrent
+dans des barques, et, à force d'argent, ayant
+décidé les plus braves patrons à les conduire, allèrent
+supplier le roi de revenir à Naples, promettant de
+sacrifier à la défense de la ville jusqu'à la dernière
+goutte de leur sang.</p>
+
+<p>Mais le roi ne consentit à recevoir que le seul archevêque,
+monseigneur Capece Zurlo, lequel, malgré
+ses prières, ne put en tirer que ces paroles:</p>
+
+<p>--Je me fie à la mer, parce que la terre m'a
+trahi.</p>
+
+<p>Au milieu de ces barques, il y en avait une qui
+conduisait un homme seul. Cet homme, vêtu de
+noir, tenait son front abaissé dans ses mains, et, de
+temps en temps, relevait sa tête pâle pour regarder
+d'un oeil hagard si l'on approchait du vaisseau qui
+servait d'asile au roi.</p>
+
+<p>Le vaisseau, comme nous l'avons dit, était entouré
+de barques; mais, devant cette barque isolée et cet
+homme seul, les barques s'écartèrent.</p>
+
+<p>Il était facile de voir que c'était par répugnance et
+non par respect.</p>
+
+<p>La barque et l'homme arrivèrent au pied de l'échelle;
+mais là se tenait un soldat de marine anglais,
+dont la consigne était de ne laisser monter personne
+à bord.</p>
+
+<p>L'homme insista pour qu'on lui accordât, à lui, la
+faveur refusée à tous. Son insistance amena un officier
+de marine.</p>
+
+<p>--Monsieur, cria celui à qui l'on refusait l'entrée
+du vaisseau, ayez la bonté de dire à ma reine que
+c'est le marquis Vanni qui sollicite l'honneur d'être
+reçu par elle pendant quelques instants.</p>
+
+<p>Un murmure s'éleva de toutes les barques.</p>
+
+<p>Si le roi et la reine, qui refusaient de recevoir les
+magistrats, les barons et les élus du peuple, recevaient
+Vanni, c'était une insulte faite à tous.</p>
+
+<p>L'officier avait transmis la demande à Nelson.
+Nelson, qui connaissait le procureur fiscal, de nom,
+du moins, et qui savait les odieux services rendus à
+la royauté par ce magistrat, l'avait transmise à la
+reine.</p>
+
+<p>L'officier reparut au haut de l'échelle, et, en anglais:</p>
+
+<p>--La reine est malade, dit-il, et ne peut recevoir
+personne.</p>
+
+<p>Vanni, ne comprenant pas l'anglais ou feignant de
+ne pas le comprendre, continuait à se cramponner à
+l'échelle, d'où le factionnaire le repoussait sans
+cesse.</p>
+
+<p>Un autre officier vint, qui lui notifia le refus en
+mauvais italien.</p>
+
+<p>--Alors, demandez au roi, cria Vanni. Il est impossible
+que le roi, que j'ai si fidèlement servi, repousse
+la requête que j'ai à lui présenter.</p>
+
+<p>Les deux officiers se consultaient sur ce qu'il y
+avait à faire, lorsque, en ce moment même, le roi
+parut sur le pont, reconduisant l'archevêque.</p>
+
+<p>--Sire! sire! cria Vanni en apercevant le roi,
+c'est moi! c'est votre fidèle serviteur!</p>
+
+<p>Le roi, sans répondre à Vanni, baisa la main de
+l'archevêque.</p>
+
+<p>L'archevêque descendit l'escalier, et, arrivé à
+Vanni, s'effaça le plus qu'il put pour ne point le toucher,
+même de ses vêtements.</p>
+
+<p>Ce mouvement de répulsion, fort peu chrétien, du
+reste, fut remarqué des barques, où il souleva un
+murmure d'approbation.</p>
+
+<p>Le roi saisit cette démonstration au passage et résolut
+d'en tirer profit.</p>
+
+<p>C'était une lâcheté de plus; mais Ferdinand, à cet
+endroit, avait cessé de calculer.</p>
+
+<p>--Sire, répéta Vanni, la tête découverte et les
+bras étendus vers le roi, c'est moi!</p>
+
+<p>--Qui, vous? demanda le roi avec ce nasillement
+qui, dans ses goguenarderies, lui donnait tant de
+ressemblance avec Polichinelle.</p>
+
+<p>--Moi, le marquis Vanni.</p>
+
+<p>--Je ne vous connais pas, dit le roi.</p>
+
+<p>--Sire, s'écria Vanni, vous ne reconnaissez pas
+votre procureur fiscal, le rapporteur de la junte
+d'État?</p>
+
+<p>--Ah! oui, dit le roi, c'est vous qui disiez que la
+tranquillité ne serait rétablie dans le royaume que
+lorsqu'on aurait arrêté tous les nobles, tous les barons,
+tous les magistrats, tous les jacobins, enfin;
+c'est vous qui demandiez la tête de trente-deux personnes
+et qui vouliez donner la torture à Medici, à
+Canzano, à Teodoro Montecelli.</p>
+
+<p>La sueur coulait du front de Vanni.</p>
+
+<p>--Sire! murmura-t-il.</p>
+
+<p>--Oui, répondit le roi, je vous connais, mais de
+nom seulement; je n'ai jamais eu affaire à vous, ou
+plutôt vous n'avez jamais eu affaire à moi. Vous ai-je
+jamais personnellement donné un seul ordre?</p>
+
+<p>--Non, sire, c'est vrai, dit Vanni en secouant la
+tête. Tout ce que j'ai fait, je l'ai fait par le commandement
+de la reine.</p>
+
+<p>--Eh bien, alors, dit le roi, si vous avez quelque
+chose à demander, demandez-le à la reine et non à
+moi.</p>
+
+<p>--Sire, je me suis, en effet, adressé à la reine.</p>
+
+<p>--Bon! dit le roi, qui voyait combien son refus
+était approuvé par tous les assistants et qui, reconquérant
+un peu de sa popularité par l'acte d'ingratitude
+qu'il faisait, au lieu d'abréger la conversation,
+cherchait à la prolonger; eh bien?</p>
+
+<p>--La reine a refusé de me recevoir, sire.</p>
+
+<p>--C'est désagréable pour vous, mon pauvre marquis;
+mais, comme je n'approuvais pas la reine quand
+elle vous recevait, je ne puis la désapprouver quand
+elle ne vous reçoit pas.</p>
+
+<p>--Sire! s'écria Vanni avec l'accent d'un naufragé
+qui sent glisser entre ses bras l'épave à laquelle il
+s'était cramponné, et sur laquelle il fondait son
+salut; sire! vous savez bien qu'après les soins que
+j'ai rendus à votre gouvernement, je ne puis rester
+à Naples... Me refuser l'asile que je vous demande
+sur un des bâtiments de la flotte anglaise, c'est me
+condamner à mort: les jacobins me pendront!</p>
+
+<p>--Et avouez, dit le roi, que vous l'aurez bien
+mérité!</p>
+
+<p>--Oh! sire! sire! il manquait à mon malheur
+l'abandon de Votre Majesté!</p>
+
+<p>--Ma Majesté, mon cher marquis, n'est pas plus
+puissante ici qu'à Naples. La vraie Majesté, vous le
+savez bien, c'est la reine. C'est la reine qui règne.
+Moi, je chasse et je m'amuse,--pas dans ce moment-ci,
+je vous prie de le croire; c'est la reine qui a fait
+venir M. Mack et qui l'a nommé général en chef;
+c'est la reine qui fait la guerre; c'est la reine qui
+veut aller en Sicile. Chacun sait que, moi, je voulais
+rester à Naples. Arrangez-vous avec la reine; mais
+je ne puis m'occuper de vous.</p>
+
+<p>Vanni prit, d'un geste désespéré, sa tête entre ses
+mains.</p>
+
+<p>--Ah! si fait, dit le roi, je puis vous donner un
+conseil...</p>
+
+<p>Vanni releva le front, un rayon d'espoir passa sur
+son visage livide.</p>
+
+<p>--Je puis, continua le roi, vous donner le conseil
+d'aller à bord de <i>la Minerve</i>, où est embarqué le duc
+de Calabre et sa maison, demander passage à l'amiral
+Caracciolo. Mais, quant à moi, bonjour, cher
+marquis! bon voyage!</p>
+
+<p>Et le roi accompagna ce souhait d'un bruit grotesque
+qu'il faisait avec la bouche et qui imitait, à
+s'y méprendre, celui que fait le diable dont parle
+Dante et qui se servait de sa queue au lieu de trompette.</p>
+
+<p>Quelques rires éclatèrent, malgré la gravité de la
+situation; quelques cris de «Vive le roi!» se firent
+entendre; mais ce qui fut unanime, ce fut le concert
+de huées et de sifflets qui accompagna le départ
+de Vanni.</p>
+
+<p>Si peu de chance qu'il y eût dans ce conseil donné
+par le roi, c'était un dernier espoir. Vanni s'y cramponna
+et donna l'ordre de ramer vers la frégate <i>la
+Minerve</i>, qui se balançait gracieusement à l'écart de
+le flotte anglaise, portant à son grand mât le pavillon
+indiquant qu'elle avait à bord le prince royal.</p>
+
+<p>Trois hommes montés sur la dunette suivaient,
+avec des longues-vues, la scène que nous venons de
+raconter. C'étaient le prince royal, l'amiral Caracciolo
+et le chevalier San-Felice, dont la lunette, nous devons
+le dire, se tournait plus souvent du côté de Mergellina,
+où s'élevait la maison du Palmier, que du
+côté de Sorrente, dans la direction de laquelle était
+ancré le <i>Van-Guard</i>.</p>
+
+<p>Le prince royal vit cette barque qui, à force de
+rames, se dirigeait vers <i>la Minerve</i>, et, comme il
+avait vu l'homme qui la montait parler longtemps
+au roi, il fixa avec une attention toute particulière
+sa lunette sur cet homme.</p>
+
+<p>Tout à coup, le reconnaissant:</p>
+
+<p>--C'est le marquis Vanni, le procureur fiscal!
+s'écria-t-il.</p>
+
+<p>--Que vient faire à mon bord ce misérable? demanda
+Caracciolo en fronçant le sourcil.</p>
+
+<p>Puis, se rappelant tout à coup que Vanni était
+l'homme de la reine:</p>
+
+<p>--Pardon, Altesse, dit-il en riant, vous savez que
+les marins et les juges ne portent pas le même uniforme;
+peut-être un préjugé me rend-il injuste.</p>
+
+<p>--Il ne s'agit point ici de préjugé, mon cher amiral,
+répondit le prince François: il s'agit de conscience.
+Je comprends tout. Vanni a peur de rester à
+Naples, Vanni veut fuir avec nous. Il a été demander
+au roi de le recevoir sur le <i>Van-Guard</i>: le roi ayant
+refusé, le malheureux vient à nous.</p>
+
+<p>--Et quel est l'avis de Votre Altesse à l'endroit de
+cet homme? demanda Caracciolo.</p>
+
+<p>--S'il vient avec un ordre écrit de mon père, mon
+cher amiral, comme nous devons obéissance à mon
+père, recevons-le; mais, s'il n'est point porteur d'un
+ordre écrit bien en règle, vous êtes maître suprême
+à votre bord, amiral, vous ferez ce que vous voudrez.
+Viens, San-Felice.</p>
+
+<p>Et le prince descendit dans la cabine de l'amiral,
+que celui-ci lui avait cédée, entraînant derrière lui
+son secrétaire.</p>
+
+<p>La barque s'approchait. L'amiral fit descendre un
+matelot sur le dernier degré de l'escalier, au haut
+duquel il se tint les bras croisés.</p>
+
+<p>--Ohé! de la barque! cria le matelot, qui vive?</p>
+
+<p>--Ami, répondit Vanni.</p>
+
+<p>L'amiral sourit dédaigneusement.</p>
+
+<p>--Au large! dit le matelot. Parlez à l'amiral.</p>
+
+<p>Les rameurs, qui savaient à quoi s'en tenir sur
+Caracciolo à l'endroit de la discipline, se tinrent au
+large.</p>
+
+<p>--Que voulez-vous? demanda l'amiral de sa voix
+rude et brève.</p>
+
+<p>--Je suis...</p>
+
+<p>L'amiral l'interrompit.</p>
+
+<p>--Inutile de me dire qui vous êtes, monsieur:
+comme tout Naples, je le sais. Je vous demande, non
+pas qui vous êtes, mais ce que vous voulez.</p>
+
+<p>--Excellence, Sa Majesté le roi, n'ayant point de
+place à bord du <i>Van-Guard</i> pour m'emmener en
+Sicile, me renvoie à Votre Excellence en la priant...</p>
+
+<p>--Le roi ne prie pas, monsieur, il ordonne: où
+est l'ordre?</p>
+
+<p>--Où est l'ordre?</p>
+
+<p>--Oui, je vous demande où il est; sans doute, en
+vous envoyant à moi, il vous a donné un ordre; car
+le roi doit bien savoir que, sans un ordre de lui, je
+ne recevrais pas à mon bord un misérable tel que
+vous.</p>
+
+<p>--Je n'ai pas d'ordre, dit Vanni consterné.</p>
+
+<p>--Alors, au large!</p>
+
+<p>--Excellence!...</p>
+
+<p>--Au large! répéta l'amiral.</p>
+
+<p>Puis, s'adressant au matelot:</p>
+
+<p>--Et, quand vous aurez crié une troisième fois: «Au
+large!» si cet homme ne s'éloigne pas, feu dessus!</p>
+
+<p>--Au large! cria le matelot.</p>
+
+<p>La barque s'éloigna.</p>
+
+<p>Tout espoir était perdu. Vanni rentra chez lui. Sa
+femme et ses enfants ne s'attendaient point à le revoir.
+Ces demandeurs de têtes ont des femmes et des enfants
+comme les autres hommes; ils ont même quelquefois,
+assure-t-on, des coeurs d'époux et des entrailles
+de père... Femme et enfants accoururent à
+lui, tout étonnés de son retour:</p>
+
+<p>Vanni s'efforça de leur sourire, leur annonça qu'il
+partait avec le roi; mais, comme le départ n'aurait
+probablement lieu que dans la nuit, à cause du vent
+contraire, il était venu chercher des papiers importants
+que, dans son empressement à quitter Naples,
+il n'avait pas eu le temps de réunir.</p>
+
+<p>C'était ce soin, auquel il allait se livrer, disait-il,
+qui le ramenait.</p>
+
+<p>Vanni embrassa sa femme et ses enfants, entra
+dans son cabinet et s'y renferma.</p>
+
+<p>Il venait de prendre une résolution terrible: celle
+de se tuer.</p>
+
+<p>Il se promena quelque temps, passant de son cabinet
+dans sa chambre à coucher, qui communiquaient
+l'une avec l'autre, flottant entre les différents
+genres de mort qu'il se trouvait avoir sous la main,
+la corde, le pistolet, le rasoir.</p>
+
+<p>Enfin, il s'arrêta au rasoir.</p>
+
+<p>Il s'assit devant son bureau, plaça en face de lui
+une petite glace, puis, à côté de la petite glace, son
+rasoir.</p>
+
+<p>Après quoi, trempant dans l'encre cette plume qui
+tant de fois avait demandé la mort d'autrui, il rédigea
+en ces termes son propre arrêt de mort:</p>
+
+<p>«L'ingratitude dont je suis victime, l'approche
+d'un ennemi terrible, l'absence d'asile, m'ont déterminé
+à m'enlever la vie, qui, désormais, est pour
+moi un fardeau.</p>
+
+<p>«Que l'on n'accuse personne de ma mort et qu'elle
+serve d'exemple aux inquisiteurs d'État.»</p>
+
+<p>Au bout de deux heures, la femme de Vanni, inquiète
+de ne point voir se rouvrir la chambre de son
+mari, inquiète surtout de n'entendre aucun bruit
+dans cette chambre, quoique plusieurs fois elle eût
+écouté, frappa à la porte.</p>
+
+<p>Personne ne lui répondit.</p>
+
+<p>Elle appela: même silence.</p>
+
+<p>On essaya de pénétrer par la porte de la chambre à
+coucher: elle était fermée, comme celle du cabinet.</p>
+
+<p>Un domestique offrit alors de casser un carreau et
+d'entrer par la fenêtre.</p>
+
+<p>On n'avait que ce moyen ou celui de faire ouvrir
+la porte par un serrurier.</p>
+
+<p>On redoutait un malheur: la préférence fut donnée
+au moyen proposé par le domestique.</p>
+
+<p>Le carreau fut cassé, la fenêtre ouverte: le domestique
+entra.</p>
+
+<p>Il jeta un cri et recula jusqu'à la fenêtre.</p>
+
+<p>Vanni était renversé sur un bras de son fauteuil,
+en arrière, la gorge ouverte. Il s'était tranché la carotide
+avec son rasoir, tombé près de lui.</p>
+
+<p>Le sang avait jailli sur ce bureau où tant de fois le
+sang avait été demandé; le miroir devant lequel
+Vanni s'était ouvert l'artère en était rouge; la lettre
+où il donnait la cause de son suicide en était souillée.</p>
+
+<p>Il était mort presque instantanément, sans se débattre,
+sans souffrir.</p>
+
+<p>Dieu, qui avait été sévère envers lui au point de
+ne lui laisser que la tombe pour refuge, avait du
+moins été miséricordieux pour son agonie.</p>
+
+<p>«Du sang des Gracques, a dit Mirabeau, naquit
+Marius.» Du sang de Vanni naquit Speciale.</p>
+
+<p>Il eût peut-être été mieux, pour l'unité de notre
+livre, de ne faire de Vanni et de Speciale qu'un seul
+homme; mais l'inexorable histoire est là, qui nous
+force à constater que Naples a fourni à son roi deux
+Fouquier-Tinville, quand la France n'en avait donné
+qu'un à la Révolution.</p>
+
+<p>L'exemple qui aurait dû survivre à Vanni fut
+perdu. Il manque parfois de bourreaux pour exécuter
+les arrêts, jamais de juges pour les rendre.</p>
+
+<p>Le lendemain, vers trois heures de l'après-midi, le
+temps s'étant éclairci et le vent étant devenu favorable,
+les vaisseaux anglais, ayant appareillé, s'éloignèrent
+et disparurent à l'horizon.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>LXXIX</h3>
+
+<h3>LA TRÊVE.</h3>
+
+<p>Le départ du roi, auquel on s'attendait cependant
+depuis deux jours, laissa Naples dans la stupeur. Le
+peuple, pressé sur les quais, et qui avait toujours
+espéré, tant qu'il avait vu les vaisseaux anglais à
+l'ancre, que le roi changerait d'avis et se laisserait
+toucher par ses prières et ses promesses de dévouement,
+resta jusqu'à ce que le dernier bâtiment se fût
+confondu avec l'horizon grisâtre, et, une fois le dernier
+bâtiment disparu, s'écoula triste et silencieux.
+On en était encore à la période de prostration.</p>
+
+<p>Le soir, une voix étrange courut par les rues de
+Naples. Nous nous servons de la forme napolitaine,
+qui exprime à merveille notre pensée. Ceux qui se
+rencontraient se disaient les uns aux autres: «Le
+feu!» et personne ne savait où était ce feu ni ce qui
+le causait.</p>
+
+<p>Le peuple se rassembla de nouveau sur le rivage.
+Une épaisse fumée, partant du milieu du golfe, montait
+au ciel, inclinée de l'ouest vers l'est.</p>
+
+<p>C'était la flotte napolitaine qui brûlait par l'ordre
+de Nelson et par les soins du marquis de Nezza.</p>
+
+<p>C'était un beau spectacle; mais il coûtait cher!</p>
+
+<p>On livrait aux flammes cent vingt barques canonnières.</p>
+
+<p>Ces cent vingt barques brûlées en un seul et immense
+bûcher, on vit sur un autre point du golfe,--où,
+à quelque distance les uns des autres, étaient à
+l'ancre deux vaisseaux et trois frégates,--on vit
+tout à coup un rayon de flamme courir d'un bâtiment
+à l'autre, puis les cinq bâtiments prendre feu à
+la fois, et cette flamme, qui d'abord avait glissé à
+la surface de la mer, s'étendre le long des flancs des
+vaisseaux, et, dessinant leurs formes, monter le long
+des mâts, suivre les vergues, les câbles goudronnés,
+les hunes, s'élancer enfin jusqu'au sommet des mâts,
+où flottaient les flammes de guerre, puis, après quelques
+instants de cette fantastique illumination, les
+vaisseaux tomber en cendre, s'éteindre et disparaître
+engloutis dans les flots.</p>
+
+<p>C'était le résultat de quinze ans de travaux, c'étaient
+des sommes immenses qui venaient d'être
+anéanties en une soirée, et cela, sans aucun but, sans
+aucun résultat. Le peuple rentra dans la ville comme
+en un jour de fête, après un feu d'artifice; seulement,
+le feu d'artifice avait coûté cent vingt millions!</p>
+
+<p>La nuit fut sombre et silencieuse; mais c'était un
+de ces silences qui précèdent les irruptions du volcan.
+Le lendemain, au point du jour, le peuple se
+répandit dans les rues, bruyant, menaçant, tumultueux.</p>
+
+<p>Les bruits les plus étranges couraient. On racontait
+qu'avant de partir la reine avait dit à Pignatelli:</p>
+
+<p>--Incendiez Naples s'il le faut. Il n'y a de bon à
+Naples que le peuple. Sauvez le peuple et anéantissez
+le reste.</p>
+
+<p>On s'arrêtait devant des affiches sur lesquelles était
+inscrite cette recommandation:</p>
+
+<p>«Aussitôt que les Français mettront le pied sur
+le sol napolitain, toutes les communes devront s'insurger
+en masse, et le massacre commencera.</p>
+
+<p>»Pour le roi:</p>
+
+<p>»PIGNATELLI, <i>vicaire général</i>.»</p><br>
+
+<p>Au reste, pendant la nuit du 23 au 24 décembre,
+c'est-à-dire pendant la nuit qui avait suivi le départ
+du roi, les représentants de <i>la ville</i> s'étaient réunis
+pour pourvoir à la sûreté de Naples.</p>
+
+<p>On appelait <i>la ville</i> ce que, de nos jours, on appellerait
+la municipalité, c'est-à-dire sept personnes
+élues par les <i>sedili</i>.</p>
+
+<p>Les <i>sedili</i> étaient les titulaires de priviléges qui remontaient
+à plus de huit cents ans.</p>
+
+<p>Lorsque Naples était encore ville et république
+grecque, elle avait, comme Athènes, des portiques
+où se réunissaient, pour causer des affaires publiques,
+les riches, les nobles, les militaires.</p>
+
+<p>Ces portiques étaient son agora.</p>
+
+<p>Sous ces portiques, il y avait des siéges circulaires
+appelés <i>sedili</i>.</p>
+
+<p>Le peuple et la bourgeoisie n'étaient point exclus
+de ces portiques; mais, par humilité, ils s'en excluaient
+eux-mêmes, et les laissaient à l'aristocratie,
+qui, comme nous l'avons dit, y délibérait sur les affaires
+de l'État.</p>
+
+<p>Il y eut d'abord quatre sedili, autant que Naples
+avait de quartiers, puis six, puis dix, puis vingt.</p>
+
+<p>Ces sedili, enfin, s'élevèrent jusqu'à vingt-neuf;
+mais, s'étant confondus les uns avec les autres, ils
+furent réduits définitivement à cinq, qui prirent les
+noms des localités où ils se trouvaient, c'est-à-dire
+de Capuana, de Montagna, de Nido, de Porto et de
+Porta-Nuova.</p>
+
+<p>Les sedili acquirent une telle importance, que
+Charles d'Anjou les reconnut comme des puissances
+dans le gouvernement. Il leur accorda le privilége
+de représenter la capitale et le royaume, de nommer
+parmi eux les membres du conseil municipal de
+Naples, d'administrer les revenus de la ville, de concéder
+le droit de citoyen aux étrangers et d'être
+juges dans certaines causes.</p>
+
+<p>Peu à peu, un peuple et une bourgeoisie se formèrent.
+Ce peuple et cette bourgeoisie, en voyant les
+nobles, les riches et les militaires seuls administrateurs
+des affaires de tous, demandèrent à leur tour
+un <i>seggio</i> ou <i>sedile</i>, qui leur fut accordé, et l'on
+nomma le sedile du peuple.</p>
+
+<p>Sauf la noblesse, ce sedile eut les mêmes priviléges
+que les cinq autres.</p>
+
+<p>La municipalité de Naples se forma alors d'un syndic
+et de six élus, un par sedile. Vingt-neuf membres
+choisis dans les mêmes réunions, et rappelait les
+vingt-neuf sedili qui, un instant, avaient existé dans
+la ville, leur furent adjoints.</p>
+
+<p>Ce furent donc, le roi parti, le syndic, ces dix élus
+et ces vingt-neuf adjoints formant la cité, qui se réunirent
+et qui prirent, comme première mesure, la résolution
+de former une garde nationale et d'élire quatorze
+députés ayant mission de prendre la défense et
+les intérêts de Naples, dans les événements encore inconnus,
+mais, à coup sur, graves, qui se préparaient.</p>
+
+<p>Que nos lecteurs excusent la longueur de nos explications:
+nous les croyons nécessaires à l'intelligence
+des faits qui nous restent à raconter, et sur lesquels
+l'ignorance de la constitution civile de Naples
+et des droits et des priviléges des Napolitains jetterait
+une certaine obscurité, puisque l'on assisterait à cette
+grande lutte de la royauté et du peuple, sans connaître,
+nous ne dirons pas les forces, mais les droits
+de chacun d'eux.</p>
+
+<p>Donc, le 24 décembre, c'est-à-dire le lendemain
+du départ du roi, tandis qu'ils étaient occupés de l'élection
+de leurs quatorze députés, <i>la ville</i> et la magistrature
+allèrent présenter leurs hommages à M. le
+vicaire général prince Pignatelli.</p>
+
+<p>Le prince Pignatelli, homme médiocre dans toute
+la force du terme, fort au-dessous de la situation que
+les événements lui faisaient, et, comme toujours,
+d'autant plus orgueilleux, qu'il était plus inférieur à
+sa position,--le prince Pignatelli les reçut avec une
+telle insolence, que la députation se demanda si les
+prétendues instructions que l'on disait laissées par
+la reine n'étaient pas réelles, et si la reine n'avait
+point lancé, en effet, l'acte fatal qui faisait trembler
+les Napolitains.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, les quatorze députés, ou plutôt
+représentants, que la ville devait élire, avaient été
+élus. Ils résolurent, comme premier acte constatant
+leur nomination et leur existence, malgré le médiocre
+succès de la première ambassade, d'en envoyer une
+seconde au prince Pignatelli, ambassade qui serait
+particulièrement chargée de lui démontrer l'utilité de
+la garde nationale, que la ville venait de décréter.</p>
+
+<p>Mais le prince Pignatelli fut encore plus rogue et
+plus brutal cette fois que la première, répondant aux
+députés qui lui étaient adressés que c'était à lui, et
+non pas à eux, que la sécurité de la ville avait été
+confiée, et qu'il rendrait compte de cette sécurité à
+qui de droit.</p>
+
+<p>Il arriva ce qui, d'habitude, arrive dans les circonstances
+où les pouvoirs populaires commencent, en
+vertu de leurs droits, à exercer leurs fonctions. La
+ville, à laquelle il fut rendu compte de la réponse
+insolente du vicaire général, ne se laissa aucunement
+intimider par cette réponse. Elle nomma de nouveaux
+députés qui, une troisième fois, se présentèrent
+devant le prince, et qui, voyant qu'il leur parlait
+plus grossièrement encore cette troisième fois
+que les deux premières, se contentèrent de lui répondre:</p>
+
+<p>--Très bien! Agissez de votre côté, nous agirons
+du nôtre, et nous verrons en faveur de qui le peuple
+décidera.</p>
+
+<p>Après quoi, ils se retirèrent.</p>
+
+<p>On en était à Naples à peu près où en avait été la
+France après le serment du Jeu-de-Paume; seulement,
+la situation était plus nette pour les Napolitains,
+le roi et la reine n'étant plus là.</p>
+
+<p>Deux jours après, la ville reçut l'autorisation de
+former la garde nationale qu'elle avait décrétée.</p>
+
+<p>Mais, dans la manière de la former, bien plus encore
+que dans l'autorisation accordée ou refusée par
+le prince Pignatelli, était la difficulté.</p>
+
+<p>Le mode de formation était l'enrôlement; mais
+l'enrôlement n'était point l'organisation.</p>
+
+<p>La noblesse, habituée, à Naples, à occuper toutes
+les charges, avait la prétention, dans le nouveau
+corps qui s'organisait, d'occuper tous les grades ou,
+du moins, de ne laisser à la bourgeoisie que les grades
+inférieurs, dont elle ne se souciait pas.</p>
+
+<p>Enfin, après trois ou quatre jours de discussion,
+il fut convenu que les grades seraient également répartis
+entre les bourgeois et les nobles.</p>
+
+<p>Sur cette base, un bon plan fut établi, et, en moins
+de trois jours, les enrôlements montèrent à quatorze
+mille.</p>
+
+<p>Mais, à cette heure que l'on avait les hommes, il
+s'agissait de se procurer les armes. Ce fut à cet endroit
+que l'on rencontra, de la part du vicaire général,
+une opposition obstinée.</p>
+
+<p>A force de lutter, on obtint une première fois cinq
+cents fusils, et une seconde fois deux cents.</p>
+
+<p>Alors les patriotes, le mot circulait déjà hautement,--les
+patriotes furent invités à prêter leurs armes, les
+patrouilles commencèrent immédiatement, et la ville
+prit un certain air de tranquillité.</p>
+
+<p>Mais tout à coup, et au grand étonnement de chacun,
+on apprit à Naples qu'une trêve de deux mois,
+dont la première condition devait être la reddition
+de Capoue, avait été signée la veille, c'est-à-dire le 9
+janvier 1799, à la demande du général Mack, entre
+le prince de Migliano et le duc de Geno, d'un côté,
+pour le compte du gouvernement, représenté par le
+vicaire général, et le commissaire ordonnateur Archambal,
+de l'autre, pour l'armée républicaine.</p>
+
+<p>La trêve était arrivée à merveille pour tirer Championnet
+d'un grand embarras. Les ordres donnés
+par le roi pour le massacre des Français avaient été
+suivis à la lettre. Outre les trois grandes bandes de
+Pronio, de Mammone et de Fra-Diavolo que nous
+avons vues à l'oeuvre, chacun s'était mis en chasse
+des Français. Des milliers de paysans couvraient les
+routes, peuplaient les bois et la montagne, et, embusqués
+derrière les arbres, cachés derrière les rochers,
+couchés dans les plis du terrain, massacraient
+impitoyablement tous ceux qui avaient l'imprudence
+de rester en arrière des colonnes ou de s'éloigner de
+leurs campements. En outre, les troupes du général
+Naselli, de retour de Livourne, réunies aux restes de
+la colonne de Damas, s'étaient embarquées dans le
+but de descendre aux bouches du Garigliano et d'attaquer
+les Français par derrière, tandis que Mack
+leur présenterait la bataille de front.</p>
+
+<p>La position de Championnet, perdu avec ses deux
+mille soldats au milieu de trente mille soldats révoltés,
+et ayant affaire à la fois à Mack, qui tenait Capoue
+avec 15,000 hommes, à Naselli, qui en avait 8,000, à
+Damas, à qui il en restait 5,000, et à Rocca-Romana
+et à Maliterno, chacun avec son régiment de volontaires,
+était assurément fort grave.</p>
+
+<p>Le corps d'armée de Macdonald avait voulu prendre
+Capoue par surprise. En conséquence, il s'était
+avancé nuitamment, et il enveloppait déjà le fort
+avancé de Saint-Joseph, lorsqu'un artilleur, entendant
+du bruit et voyant des hommes se glisser dans
+l'obscurité, avait mis le feu à sa pièce et tiré au
+hasard, mais, en tirant au hasard, avait donné l'alarme.</p>
+
+<p>D'un autre côté, les Français avaient tenté de passer
+le Volturne au gué de Caïazzo; mais ils avaient
+été repoussés par Rocca-Romana et ses volontaires.
+Rocca-Romana avait fait des merveilles dans cette
+occasion.</p>
+
+<p>Championnet avait aussitôt donné l'ordre à son armée
+de se concentrer autour de Capoue, qu'il voulait
+prendre, avant de marcher sur Naples. L'armée
+accomplit son mouvement. Ce fut alors qu'il vit son
+isolement et comprit dans toute son étendue le danger
+de la situation. Il en était à chercher, dans quelqu'un
+de ces actes d'énergie qu'inspire le désespoir,
+le moyen de sortir de cette position, en intimidant
+l'ennemi par quelque coup d'éclat, lorsque, tout à
+coup et au moment où il s'y attendait le moins, il vit
+s'ouvrir les portes de Capoue et s'avancer au-devant de
+lui, précédés de la bannière parlementaire, quelques
+officiers supérieurs chargés de proposer l'armistice.</p>
+
+<p>Ces officiers supérieurs, qui ne connaissaient pas
+Championnet, étaient, comme nous l'avons dit, le
+prince de Migliano et le duc de Geno.</p>
+
+<p>L'armistice, était-il dit dans les préliminaires, avait
+pour objet d'arriver à la conclusion d'une paix solide
+et durable.</p>
+
+<p>Les conditions que les deux plénipotentiaires napolitains
+étaient autorisés à proposer étaient la reddition
+de Capoue et le tracé d'une ligne militaire, de
+chaque côté de laquelle les deux armées napolitaine
+et française attendraient chacune la décision de leur
+gouvernement.</p>
+
+<p>Dans la situation où était Championnet, de telles
+conditions étaient non-seulement acceptables, mais
+avantageuses. Cependant Championnet les repoussa,
+disant que les seules conditions qu'il pût écouter
+étaient celles qui auraient pour résultat la soumission
+des provinces et la reddition de Naples.</p>
+
+<p>Les plénipotentiaires n'étaient point autorisés à
+aller jusque-là; ils se retirèrent.</p>
+
+<p>Le lendemain, ils revinrent avec les mêmes propositions,
+qui, comme la veille, furent repoussées.</p>
+
+<p>Enfin, deux jours après, deux jours pendant lesquels
+la situation de l'armée française, enveloppée
+de tous côtés, n'avait fait qu'empirer, le prince de
+Migliano et le duc de Geno revinrent pour la troisième
+fois et déclarèrent qu'ils étaient autorisés à accorder
+toute condition qui ne serait point la reddition de
+Naples.</p>
+
+<p>Cette nouvelle concession des plénipotentiaires napolitains
+était si étrange dans la situation où se trouvait
+l'armée française, que Championnet crut à quelque
+embûche, tant elle était avantageuse. Il réunit
+ses généraux, prit leur avis: l'avis unanime fut d'accorder
+l'armistice.</p>
+
+<p>L'armistice fut donc accordé, pour trois mois, et
+aux conditions suivantes:</p>
+
+<p>Les Napolitains rendraient la citadelle de Capoue
+avec tout ce qu'elle contenait;</p>
+
+<p>Une contribution de deux millions et demi de ducats
+serait levée pour couvrir les dépenses de la guerre
+à laquelle l'agression du roi de Naples avait forcé
+la France;</p>
+
+<p>Cette somme serait payable en deux fois: moitié
+le 15 janvier, moitié le 25 du même mois;</p>
+
+<p>Une ligne était tracée de chaque côté de laquelle
+se tenaient les deux armées.</p>
+
+<p>Cette trêve fut un objet d'étonnement pour tout le
+monde, même pour les Français, qui ignoraient
+quels motifs l'avaient fait conclure. Elle prit le nom
+de Sparanisi, du nom du village où elle fut conclue,
+et signée le 10 du mois de décembre.</p>
+
+<p>Nous qui connaissons les motifs qui la firent conclure
+et qui furent révélés depuis, disons-les.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>LXXX</h3>
+
+<h3>LES TROIS PARTIS DE NAPLES AU COMMENCEMENT<br>
+DE L'ANNÉE 1789.</h3>
+
+<p>Notre livre--on a dû depuis longtemps s'en apercevoir--est
+un récit historique dans lequel se trouve,
+comme par accident, mêlé l'élément dramatique;
+mais cet élément romanesque, au lieu de diriger les
+événements et de les faire plier sous lui, se soumet
+entièrement à l'exigence des faits et ne transparaît
+en quelque sorte que pour relier les faits entre eux.</p>
+
+<p>Ces faits sont si curieux, les personnages qui les
+accomplissent si étranges, que, pour la première fois
+depuis que nous tenons une plume, nous nous sommes
+plaint de la richesse de l'histoire, qui l'emportait
+sur notre imagination. Nous ne craignons donc pas,
+lorsque la nécessité l'exige, d'abandonner pour quelques
+instants, nous ne disons pas le récit fictif,--tout
+est vrai dans ce livre,--mais le récit pittoresque,
+et de souder Tacite à Walter Scott. Notre seul regret,
+et l'on en comprendra l'étendue, est de ne pas
+posséder à la fois la plume de l'historien romain et
+celle du romancier écossais; car, avec les éléments
+qui nous étaient donnés, nous eussions écrit un chef
+d'oeuvre.</p>
+
+<p>Nous avons à faire connaître à la France une révolution
+qui lui est encore à peu près inconnue, parce
+qu'elle s'est accomplie dans un temps où sa propre
+révolution absorbait son attention tout entière, et ensuite
+parce qu'une partie des événements que nous
+racontons, par les soins du gouvernement qui les
+opprimait, était inconnue aux Napolitains eux-mêmes.</p>
+
+<p>Ceci posé, nous reprenons notre narration et nous
+allons consacrer quelques lignes à l'explication de
+cette trêve de Sparanisi, qui, le 10 décembre, jour
+où elle fut connue, faisait l'étonnement de Naples.</p>
+
+<p>Nous avons dit comment la ville avait nommé des
+représentants, comment elle avait été elle-même
+trouver le vicaire général, comment elle lui avait envoyé
+des députés.</p>
+
+<p>Le résultat de ces allées et venues avait été d'établir
+que le prince Pignatelli représentait le pouvoir
+absolu du roi, pouvoir vieilli, mais encore dans toute
+sa puissance, et <i>la ville</i>, le pouvoir populaire, naissant,
+mais ayant déjà la conscience de droits qui ne
+devaient être reconnus que soixante ans plus tard.
+Ces deux pouvoirs, naturellement antipathiques et
+agressifs, avaient compris qu'ils ne pouvaient marcher
+ensemble. Cependant, le pouvoir populaire
+avait remporté une victoire sur le pouvoir royal:
+c'était la création de la garde nationale.</p>
+
+<p>Mais, à côté de ces deux partis, représentant, l'un
+l'absolutisme royal, l'autre la souveraineté populaire,
+il en existait un troisième qui était, si nous pouvons
+nous exprimer ainsi, le parti de l'intelligence.</p>
+
+<p>C'était le parti français, dont nous avons, dans un
+des premiers chapitres de ce livre, présenté les principaux
+chefs à nos lecteurs.</p>
+
+<p>Celui-là, connaissant l'ignorance des basses classes
+à Naples, la corruption de la noblesse, le peu de
+fraternité de la bourgeoisie, à peine née et n'ayant
+jamais été appelée au maniement des affaires,--celui-là
+croyait les Napolitains incapables de rien
+faire par eux-mêmes et voulait à toute force l'invasion
+française, sans laquelle, à son avis, on se consumerait
+en dissensions civiles et en querelles intestines.</p>
+
+<p>Il fallait donc, pour fonder un gouvernement durable
+à Naples,--et ce gouvernement, selon les hommes
+de ce parti, devait être une république,--il fallait
+donc, pour fonder une république, la main ferme
+et surtout loyale de Championnet.</p>
+
+<p>Ce parti-là seul savait fermement et clairement ce
+qu'il voulait.</p>
+
+<p>Quant au parti royaliste et au parti national, que
+les utopistes nourrissaient l'espoir de réunir en un
+seul, tout était trouble chez eux, et le roi ne savait pas
+plus les concessions qu'il devait faire que le peuple
+les droits qu'il devait exiger.</p>
+
+<p>Le programme des républicains était simple et
+clair: Le gouvernement du peuple par le peuple,
+c'est-à-dire par ses élus.</p>
+
+<p>Une des choses bizarres de notre pauvre monde,
+c'est que ce soient toujours les choses les plus claires
+qui ont le plus de difficulté à s'établir.</p>
+
+<p>Laissés libres d'agir par le départ du roi, les chefs
+du parti républicain s'étaient réunis, non plus au palais
+de la reine Jeanne,--un si grand mystère devenait
+inutile, quoique l'on dût garder encore certaines
+précautions,--mais à Portici, chez Schipani.</p>
+
+<p>Là, il avait été décidé que l'on ferait tout au monde
+pour faciliter l'entrée des Français à Naples, et pour
+fonder, à l'abri de la république française, la république
+parthénopéenne.</p>
+
+<p>Mais, de même que la ville avait appelé à son aide
+des députés, de même les chefs républicains avaient
+ouvert les portes de leurs conciliabules à un certain
+nombre d'hommes de leur parti, et, comme tout se
+décidait à la pluralité des voix, les quatre chefs,
+débordés,--l'emprisonnement de Nicolino au fort
+Saint-Elme et l'absence d'Hector Caraffa réduisaient
+le nombre des chefs républicains à quatre,--les
+quatre chefs, débordés, n'avaient plus été assez puissants
+pour conduire les délibérations et diriger les
+décisions.</p>
+
+<p>Il fut donc, dans le club républicain de Portici,
+décidé à l'unanimité moins quatre voix, qui étaient
+celles de Cirillo, de Manthonnet, de Schipani et de
+Velasco, que l'on ouvrirait des négociations avec
+Rocca-Romana, qui venait de se distinguer contre
+les Français dans le combat de Caïazzo, et Maliterno,
+qui venait de donner de nouvelles preuves de cet
+ardent courage qu'il avait, en 1796, montré dans le
+Tyrol.</p>
+
+<p>Et, en effet, des propositions leur furent faites,
+par lesquelles on offrait à chacun d'eux une haute
+position dans le nouveau gouvernement qui allait se
+créer à Naples, s'ils voulaient se réunir au parti républicain.
+Le parlementaire chargé de cette négociation
+fit chaudement valoir près des deux colonels les malheurs
+qui pouvaient rejaillir sur Naples de la retraite
+des Français, et, soit ambition, soit patriotisme, les
+deux nobles consentirent à pactiser avec les républicains.</p>
+
+<p>Mack et Pignatelli étaient donc les seuls hommes
+qui s'opposassent à la régénération de Naples,
+puisque, sans aucun doute, Mack et Pignatelli,
+c'est-à-dire le pouvoir civil et le pouvoir militaire
+disparus, le parti national, séparé de lui par des
+nuances seulement, se réunirait au parti républicain.</p>
+
+<p>Nous empruntons les détails suivants, que nos lecteurs
+ne trouveront ni dans Cuoco, écrivain consciencieux,
+mais homme de parti pris sans s'en douter
+lui-même, ni dans Colletta, écrivain partial et
+passionné, qui écrivait loin de Naples et sans autres
+renseignements que ses souvenirs de haine ou de
+sympathie,--nous empruntons, disons-nous, les
+détails suivants aux <i>Mémoires pour servir à la dernière
+révolution de Naples</i>, ouvrage très-rare et très-curieux,
+publié en France en 1803.</p>
+
+<p>L'auteur, Bartolomeo N***, est Napolitain, et, avec
+la naïveté de l'homme qui n'a qu'une notion confuse
+du bien et du mal, il raconte les faits en l'honneur de
+ses compatriotes comme ceux qui sont à leur déshonneur.
+C'est une espèce de Suétone qui écrit <i>ad narrandum,
+non ad probandum</i>.</p>
+
+<p>«Une entrevue eut lieu alors, dit-il, entre le prince
+de Maliterno et un des chefs du parti jacobin de Naples,
+que je ne nomme pas, de peur de le compromettre<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup> 1</sup></a>
+.
+Dans cette entrevue, il fut convenu que, dans
+le courant de la nuit du 10 décembre, on assassinerait
+Mack au milieu de Capoue, que Maliterno prendrait
+immédiatement le commandement de l'armée,
+et enverrait devant les murs du palais royal de Naples
+un de ses officiers, qui chercherait un conjuré
+facile à reconnaître à son signalement d'abord, et
+ensuite à un mot d'ordre convenu. Ce conjuré, certain
+de la mort de Mack, pénétrerait sous prétexte de
+visite amicale jusqu'au prince Pignatelli, <i>et l'assassinerait,
+comme on aurait assassiné Mack</i>. Aussitôt, on
+s'emparerait du Château-Neuf, sur le commandant
+duquel on pouvait compter; puis on prendrait toutes
+les mesures nécessaires à un changement de gouvernement,
+et l'on ferait, avec les Français, devenus des
+frères, la paix la plus avantageuse qui serait possible.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a>
+ Nous avons donc pu dire hardiment que ce chef du parti
+jacobin n'était ni Cirillo, ni Schipani, ni Manthonnet, ni Velasco,
+ni Ettore Caraffa, puisqu'en 1803, époque à laquelle Bartolomeo
+N... écrivait son livre, les quatre premiers étaient pendus et
+le dernier décapité.
+</blockquote>
+
+
+<p>L'envoyé de Capoue se trouva à l'heure dite devant
+le palais royal et y trouva les conjurés; seulement,
+au lieu d'avoir à leur annoncer la mort de Mack, il
+avait à leur annoncer l'arrestation de Maliterno.</p>
+
+<p>Mack, ayant eu quelque révélation du complot,
+avait, dès la veille, fait arrêter Maliterno; mais les
+patriotes de Capoue, en communication avec ceux de
+Naples, avaient soulevé le peuple en faveur de Maliterno.
+Maliterno, en conséquence, avait été relâché,
+mais envoyé, par le général Mack, à Sainte-Marie.</p>
+
+<p>La conspiration était éventée, et il devenait inutile,
+Mack vivant, de se débarrasser de Pignatelli.</p>
+
+<p>Mais Pignatelli, averti par Mack, sans aucun doute,
+du complot dont tous deux avaient failli être victimes,
+avait pris peur et avait envoyé le prince de Migliano
+et le duc de Geno pour conclure un armistice avec les
+Français.</p>
+
+<p>Et voilà pourquoi Championnet, au moment où il
+s'y attendait le moins et devait le moins s'y attendre,
+avait vu s'ouvrir les portes de Capoue et venir à lui
+les deux envoyés du vicaire général.</p>
+
+<p>Maintenant, une courte explication à l'endroit des
+mots que nous avons soulignés tout à l'heure et qui
+ont rapport à l'assassinat de Mack et à celui de Pignatelli.</p>
+
+<p>Ce serait un grand tort aux moralistes français, et
+ce serait surtout le tort d'hommes qui ne connaîtraient
+pas l'Italie méridionale, d'examiner l'assassinat à
+Naples et dans les provinces napolitaines au point de
+vue où nous l'examinons en France. Naples, et même
+la haute Italie, ont des noms différents pour désigner
+l'assassinat, selon qu'il s'exécute sur un individu ou
+sur un despote.</p>
+
+<p>En Italie, il y a l'homicide et le tyrannicide.</p>
+
+<p>L'homicide est l'assassinat d'individu à individu.
+Le tyrannicide est l'assassinat du citoyen au tyran ou
+à l'agent du despotisme.</p>
+
+<p>Nous avons vu, au reste, des peuples du Nord--et
+nous citerons les Allemands--partager cette grave
+erreur morale.</p>
+
+<p>Les Allemands ont presque élevé des autels à Karl
+Sand, qui a assassiné Rotzebüe, et à Staps, qui a tenté
+d'assassiner Napoléon.</p>
+
+<p>Le meurtrier inconnu de Rossi et Agésilas Milano,
+qui a tenté de tuer d'un coup de baïonnette le roi
+Ferdinand II au milieu d'une revue, sont considérés
+à Rome et à Naples, non point comme des assassins,
+mais comme des tyrannicides.</p>
+
+<p>Cela ne justifie pas, mais explique les attentats des
+Italiens.</p>
+
+<p>Sous quelque despotisme qu'ait été courbée l'Italie,
+l'éducation des Italiens a toujours été classique et,
+par conséquent, républicaine.</p>
+
+<p>Or, l'éducation classique glorifie l'assassinat politique,
+que nos lois flétrissent, que notre conscience
+réprouve.</p>
+
+<p>Et cela est si vrai, que non-seulement la popularité
+de Louis-Philippe s'est soutenue, grâce aux nombreux
+attentats dont il a failli être victime pendant
+dix-huit ans de règne, mais encore qu'elle s'en était
+accrue.</p>
+
+<p>Faites dire en France une messe en l'honneur de
+Fieschi, d'Alibaud, de Lecomte, à peine si une vieille
+mère, une soeur pieuse, un fils innocent du crime paternel,
+oseront y assister.</p>
+
+<p>A chaque anniversaire de la mort de Milano, une
+messe se dit à Naples pour le salut de son âme; à
+chaque anniversaire, l'église déborde dans la rue.</p>
+
+<p>Et, en effet, l'histoire glorieuse de l'Italie est comprise
+entre la tentative de meurtre de Mucius Scoevola
+sur le roi des Étrusques et l'assassinat de César
+par Brutus et Cassius.</p>
+
+<p>Et que fait le Sénat, de l'aveu duquel Mucius Scoevola
+allait tenter le meurtre de Porsenna, lorsque le
+meurtrier, gracié par l'ennemi de Rome, rentre à
+Rome avec son bras brûlé?</p>
+
+<p>Au nom de la République, il vote une récompense
+à l'assassin, et, au nom de la République, qu'il a
+sauvée, lui donne un champ.</p>
+
+<p>Que fait Cicéron, qui passe à Rome pour l'honnête
+homme par excellence, lorsque Brutus et Cassius
+assassinent César?</p>
+
+<p>Il ajoute un chapitre à son livre <i>De officiis</i> pour
+prouver que, lorsqu'un membre de la société est
+nuisible à la société, chaque citoyen, se faisant chirurgien
+politique, a le droit de retrancher ce membre
+du corps social.</p>
+
+<p>Et il résulte de ce que nous venons de dire que, si
+nous croyions orgueilleusement que notre livre a une
+importance qu'il n'a pas, nous inviterions les philosophes
+et même les juges à peser ces considérations,
+que ne songent à faire valoir ni les avocats ni les
+prévenus eux-mêmes, chaque fois qu'un Italien, et
+surtout un Italien des provinces méridionales, se
+trouvera mêlé à quelque tentative d'assassinat politique.</p>
+
+<p>La France seule est assez avancée en civilisation
+pour placer sur le même rang Louvel et Lacenaire,
+et, si elle fait une exception en faveur de Charlotte
+Corday, c'est à cause de l'horreur physique et morale
+qu'inspirait le batracien Marat.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>LXXXI</h3>
+
+<h3>OU CE QUI DEVAIT ARRIVER ARRIVE.</h3>
+
+<p>L'armistice fut, comme nous l'avons dit, signé
+le 10 décembre, et la ville de Capoue fut, ainsi que
+la chose avait été convenue, remise aux Français
+le 11.</p>
+
+<p>Le 13, le prince Pignatelli fit venir au palais les
+représentants de la ville.</p>
+
+<p>Cet appel avait pour but de les inviter à trouver
+le moyen de répartir, entre les grands propriétaires
+et les principaux négociants de Naples, la moitié de
+la contribution de deux millions et demi de ducats
+qui devait être payée le surlendemain. Mais les députés,
+qui pour la première fois étaient bien accueillis,
+refusèrent positivement de se charger de cette
+impopulaire mission, disant que cela ne les regardait
+aucunement, et que c'était à celui qui avait pris l'engagement
+de le tenir.</p>
+
+<p>Le 14,--les événements vont devenir quotidiens
+et de plus en plus graves, de sorte que nous n'aurons
+qu'à les noter jusqu'au 20,--le 14, les 8,000 hommes
+du général Naselli, rembarqués aux bouches du Volturne,
+entrèrent dans le golfe de Naples avec leurs
+armes et leurs munitions.</p>
+
+<p>On pouvait prendre ces 8,000 hommes, les placer
+sur la route de Capoue à Naples, les faire soutenir
+par 30,000 lazzaroni, et rendre ainsi la ville imprenable.</p>
+
+<p>Mais le prince Pignatelli, manquant de toute popularité,
+ne se regardait point, à juste titre, comme
+assez fort pour prendre une pareille résolution, que
+rendait cependant urgente la prochaine rupture de
+l'armistice. Nous disons prochaine, car, si les cinq
+millions, dont le premier sou n'était point trouvé,
+n'étaient pas prêts le lendemain, l'armistice était
+rompu de droit.</p>
+
+<p>D'un autre côté, les patriotes désiraient la rupture
+de cet armistice, qui empêchait les Français, leurs
+frères d'opinion, de marcher sur Naples.</p>
+
+<p>Le prince Pignatelli ne prit aucune mesure à l'endroit
+des 8,000 hommes qui entraient dans le port;
+ce que voyant les lazzaroni, ils montèrent sur toutes
+les barques qui bordaient le rivage, depuis le pont de
+la Madeleine jusqu'à Mergellina, voguèrent vers les
+felouques et s'emparèrent des canons, des fusils et
+des munitions des soldats, qui se laissèrent désarmer
+sans opposer aucune résistance.</p>
+
+<p>Inutile de dire que nos amis Michele, Pagliuccella
+et fra Pacifico se trouvaient naturellement à la tête
+de cette expédition, grâce à laquelle leurs hommes se
+trouvèrent admirablement armés.</p>
+
+<p>Quand ils se virent si bien armés, les huit mille
+lazzaroni ce mirent à crier: «Vive le roi! vive la
+religion!» et: «Mort aux Français!»</p>
+
+<p>Quant aux soldats, ils furent mis à terre et eurent
+permission de se retirer où ils voulaient.</p>
+
+<p>Au lieu de se retirer, ils se réunirent aux groupes
+et crièrent plus haut que les autres: «Vive le roi!
+vive la religion!» et: «Mort aux Français!»</p>
+
+<p>En apprenant ce qui se passait et en entendant ces
+cris, le commandant du Château-Neuf, Massa, comprit
+qu'il ne tarderait probablement pas à être attaqué, et
+il envoya un de ses officiers, le capitaine Simonei,
+pour demander, en cas d'attaque, quelles étaient les
+instructions du vicaire général.</p>
+
+<p>--Défendez le château, répondit le vicaire général;
+mais gardez-vous bien de faire aucun mal au peuple.</p>
+
+<p>Simonei rapporta au commandant cette réponse,
+qui, au commandant comme à lui, parut singulièrement
+manquer de clarté.</p>
+
+<p>Et, en effet, il était difficile, on en conviendra, de
+défendre le château contre le peuple, sans faire de
+mal au peuple.</p>
+
+<p>Le commandant renvoya le capitaine Simonei pour
+demander une réponse plus positive.</p>
+
+<p>--Faites feu à poudre, lui fut-il répondu: cela
+suffira pour disperser la multitude.</p>
+
+<p>Simonei se retira en levant les épaules; mais, sur
+la place du palais, il fut rejoint par le duc de Geno,
+l'un des négociateurs de l'armistice de Sparanisi, qui
+lui ordonna, de la part du prince Pignatelli, de ne
+pas faire feu du tout.</p>
+
+<p>De retour au Château-Neuf, Simonei raconta ses
+deux entrevues avec le vicaire général; mais, au
+moment même où il entamait son récit, une foule
+immense se précipita vers le château, brisa la première
+porte, et s'empara du pont en criant: «La bannière
+royale! la bannière royale!»</p>
+
+<p>En effet, depuis le départ du roi, la bannière royale
+avait disparu de dessus le château, comme, en l'absence
+du chef de l'État, le drapeau disparaît du dôme
+des Tuileries.</p>
+
+<p>La bannière royale fut déployée selon le désir du
+peuple.</p>
+
+<p>Alors, la foule, et particulièrement les soldats qui
+venaient de se laisser désarmer, demandèrent des
+armes et des munitions.</p>
+
+<p>Le commandant répondit que, ayant les armes et
+les munitions en compte et sous sa responsabilité, il
+ne pouvait délivrer ni un seul fusil ni une seule cartouche,
+sans l'ordre du vicaire général.</p>
+
+<p>Que l'on vînt avec un ordre du vicaire général, et
+il était prêt à tout donner, même le château.</p>
+
+<p>Mais, tandis que l'inspecteur de la cantine Minichini,
+parlementait avec le peuple, le régiment samnite,
+qui avait la garde des portes, les ouvrit au
+peuple.</p>
+
+<p>La foule se précipita dans le château et en chassa
+le commandant et les officiers.</p>
+
+<p>Le même jour et à la même heure, comme si
+c'était un mot d'ordre,--et probablement, en effet,
+en était-ce un,--les lazzaroni s'emparèrent des
+trois autres châteaux, Saint-Elme, de l'Oeuf et del
+Carmine.</p>
+
+<p>Était-ce mouvement instantané du peuple? était-ce
+impulsion du vicaire général, qui voyait dans la
+dictature populaire un double moyen de neutraliser
+les projets des patriotes et d'exécuter les instructions
+incendiaires de la reine?</p>
+
+<p>La chose demeura un mystère; mais, quoique
+les causes restassent cachées, les faits furent visibles.</p>
+
+<p>Le lendemain 15 janvier, vers deux heures de
+l'après-midi, cinq calèches chargées d'officiers français,
+parmi lesquels se trouvait l'ordonnateur général
+Archambal, signataire du traité de Sparanisi,
+entrèrent à Naples par la porte de Capoue et descendirent
+à l'<i>Albergo reale</i>.</p>
+
+<p>Ils venaient pour recevoir les cinq millions qui
+devaient être payés à titre d'indemnité au général
+Championnet, et, comme il y a du caractère français
+partout où il y a des Français, pour aller au théâtre
+de Saint-Charles.</p>
+
+<p>Immédiatement, le bruit se répandit qu'ils venaient
+prendre possession de la ville, que le roi était trahi
+et qu'il fallait venger le roi.</p>
+
+<p>Qui avait intérêt à propager ce bruit? Celui qui,
+ayant cinq millions à payer, n'avait pas ces cinq millions
+pour faire honneur à sa parole, et qui, ne pouvant
+payer en argent, voulait trouver une défaite, si
+mauvaise et si coupable qu'elle fût.</p>
+
+<p>Vers sept heures du soir, quinze ou vingt mille
+soldats ou lazzaroni armés se portèrent à l'Albergo
+reale en criant: «Vive le roi! vive la religion! mort
+aux Français!»</p>
+
+<p>A la tête de ces hommes étaient ceux que l'on avait
+vus à la tête de l'émeute où avaient péri les frères
+della Torre, et de celle où le malheureux Ferrari avait
+été mis en morceaux, c'est-à-dire les Pasquale, les
+Rinaldi, les Beccaïo. Quant à Michele, nous dirons
+plus tard où il était.</p>
+
+<p>Par bonheur, Archambal était au palais, près de
+Pignatelli, qui essayait de le payer en belles paroles,
+ne pouvant le payer en argent.</p>
+
+<p>Les autres officiers étaient au spectacle.</p>
+
+<p>Tout ce peuple fanatisé se précipita vers Saint-Charles.
+Les sentinelles de la porte voulurent faire
+résistance et furent tuées. On vit tout à coup un flot
+de lazzaroni, hurlant et menaçant, se répandre dans
+le parterre.</p>
+
+<p>Les cris de «Mort aux Français!» retentissaient
+dans la rue, dans les corridors, dans la salle.</p>
+
+<p>Que pouvaient douze ou quinze officiers armés
+de leurs sabres seulement, contre des milliers d'assassins?</p>
+
+<p>Des patriotes les enveloppèrent, leur firent un rempart
+de leurs corps, les poussèrent dans le corridor,
+ignoré du peuple et réservé au roi seul, qui conduisait
+de la salle au palais. Là, ils trouvèrent Archambal
+près du prince, et, sans avoir reçu un sou des cinq
+millions, mais après avoir couru le risque de la vie,
+ils reprirent le chemin de Capoue, protégés par un
+fort piquet de cavalerie.</p>
+
+<p>A la vue de cette populace qui envahissait la salle,
+les acteurs avaient baissé la toile et interrompu le
+spectacle.</p>
+
+<p>Quant aux spectateurs, fort indifférents à ce qui
+pouvait arriver aux Français, ils ne songèrent qu'à
+se mettre en sûreté.</p>
+
+<p>Ceux qui connaissent l'agilité des mains napolitaines
+peuvent se faire une idée du pillage qui eut
+lieu pendant cette invasion. Plusieurs personnes
+furent, en fuyant, étouffées aux portes de sortie,
+d'autres foulées aux pieds dans les escaliers.</p>
+
+<p>Le pillage se continua dans la rue. Il fallait bien
+que ceux qui n'avaient pas pu entrer eussent leur
+part de l'aubaine.</p>
+
+<p>Sous prétexte de s'assurer si elles ne cachaient
+pas des Français, toutes les voitures furent ouvertes
+et ceux qui étaient dedans dévalisés.</p>
+
+<p>Les membres de la municipalité, les patriotes, les
+hommes les plus distingués de Naples essayèrent
+vainement de mettre de l'ordre parmi cette multitude,
+qui, courant par les rues, volait, dépouillait,
+assassinait; ce que voyant, d'un commun accord, ils
+se rendirent chez l'archevêque de Naples, monseigneur
+Capece Zurlo, homme fort estimé de tous,
+d'une grande douceur d'esprit, d'une grande régularité
+de moeurs, et le supplièrent de recourir au secours
+et, s'il le fallait, aux pompes de la religion,
+pour faire rentrer dans l'ordre toute cette abominable
+populace, qui roulait désordonnée et dévastatrice
+dans les rues de Naples comme un torrent de
+lave.</p>
+
+<p>L'archevêque monta en carrosse découvert, mit
+des torches aux mains de ses domestiques, laboura,
+pour ainsi dire, cette multitude en tout sens, sans
+pouvoir faire entendre une seule parole, sa voix étant
+incessamment couverte par les cris de «Vive le roi!
+vive la religion! vive saint Janvier! mort aux jacobins!»</p>
+
+<p>Et, en effet, le peuple, maître des trois châteaux,
+était maître de la ville entière, et il commença d'inaugurer
+sa dictature en organisant le meurtre et le
+pillage, sous les yeux mêmes de l'archevêque. Depuis
+Masaniello, c'est-à-dire depuis cent cinquante-deux
+ans, la cavale que le peuple de Naples a pour
+armes n'avait point été lâchée à sa fantaisie sans
+mors et sans selle. Elle s'en donnait à plaisir et rattrapait
+le temps perdu. Jusque-là, les assassinats
+avaient été, pour ainsi dire, accidentels; à partir de
+ce moment, ils furent régularisés.</p>
+
+<p>Tout homme vêtu avec élégance, et portant ses
+cheveux coupés court, était désigné sous le nom de
+jacobin, et ce nom était un arrêt de mort. Les femmes
+des lazzaroni, toujours plus féroces que leurs maris
+aux jours de révolution, les accompagnaient, armées
+de ciseaux, de couteaux et de rasoirs, et exécutaient,
+au milieu des huées et des rires, sur les malheureux
+que condamnaient leurs maris, les mutilations
+les plus horribles et les plus obscènes. Dans ce
+moment de crise suprême, où la vie de tout ce qu'il
+y avait d'honnêtes gens à Naples ne tenait qu'à un
+caprice, à un mot, à un fil, quelques patriotes pensèrent
+à un reste de leurs amis prisonniers et oubliés
+par Vanni dans les cachots de la Vicaria et del Carmine.
+Il se déguisèrent en lazzaroni, criant qu'il
+fallait délivrer les prisonniers pour accroître les forces
+d'autant de braves. La proposition fut accueillie par
+acclamation. On courut aux prisons, on délivra les
+prisonniers, mais, avec eux, cinq ou six mille forçats,
+vétérans de l'assassinat et du vol, qui se répandirent
+dans la ville et redoublèrent le tumulte et la confusion.</p>
+
+<p>C'est une chose remarquable, à Naples et dans les
+provinces méridionales, que la part que prennent les
+forçats à toutes les révolutions. Comme les gouvernements
+despotiques qui se sont succédé dans l'Italie
+méridionale, depuis les vice-rois espagnols jusqu'à
+la chute de François II, c'est-à-dire depuis 1503
+jusqu'en 1860, ont toujours eu pour premier principe
+de pervertir le sens moral, il en résulte que le galérien
+n'y inspire point la même répulsion que chez
+nous. Au lieu d'être parqués dans leurs bagnes et
+sans communication avec la société qui les a repoussés
+de son sein, ils sont mêlés à la population, qui ne les
+rend pas meilleurs et qu'ils rendent plus mauvaise.
+Leur nombre est immense, presque le double de celui
+de la France, et, à un moment donné, ils sont pour
+les rois, qui ne dédaignent pas leur alliance, un puissant
+et terrible secours à Naples,--et, par Naples,
+nous entendons toutes les provinces napolitaines. Il
+n'y a pas de galères à vie. Nous avons fait un calcul,
+bien facile à faire, du reste, qui nous a donné une
+moyenne de neuf ans pour les galères à vie. Ainsi,
+depuis 1799, c'est-à-dire depuis soixante-cinq ans,
+les portes des galères ont été ouvertes six fois, et toujours
+par la royauté, qui, en 1799, en 1806, en 1809,
+en 1821, en 1848 et en 1860, y recruta des champions.
+Nous verrons le cardinal Ruffo aux prises avec
+ces étranges auxiliaires, ne sachant comment s'en
+débarrasser, et, dans toutes les occasions, les poussant
+au feu.</p>
+
+<p>J'avais pour voisins, pendant les deux ans et demi
+que j'ai passés à Naples, une centaine de forçats habitant
+une succursale du bagne située dans la même
+rue que mon palais. Ces hommes n'étaient employés
+à aucun travail et passaient leurs journées dans l'inaction
+la plus absolue. Aux heures fraîches de l'été,
+c'est-à-dire de six heures à dix heures du matin et de
+quatre à six heures du soir, ils se tenaient soit à cheval,
+soit accoudés sur le mur, regardant ce magnifique
+horizon qui n'a pour borne que la mer de Sicile,
+sur laquelle se découpe la sombre silhouette de Caprée.</p>
+
+<p>--Quels sont ces hommes? demandai-je un jour
+aux agents de l'autorité.</p>
+
+<p>--<i>Gentiluomini</i> (des gentlemen), me répondit
+celui-ci.</p>
+
+<p>--Qu'ont-ils fait?</p>
+
+<p>--<i>Nulla! hanno amazzato</i> (rien! ils ont tué).</p>
+
+<p>Et, en effet, à Naples, l'assassinat n'est qu'un geste,
+et le lazzarone ignorant, qui n'a jamais sondé les
+mystères de la vie et de la mort, ôte la vie et donne
+la mort sans avoir aucune idée, ni philosophique ni
+morale, de ce qu'il donne et de ce qu'il ôte.</p>
+
+<p>Que l'on se figure donc le rôle sanglant que doivent
+jouer, dans les situations pareilles à celles où nous
+venons de montrer Naples, des hommes dont les
+prototypes sont les Mammone, qui boivent le sang
+de leurs prisonniers, et les La Gala, qui les font cuire
+et qui les mangent!</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>LXXXII</h3>
+
+<h3>LE PRINCE DE MALITERNO.</h3>
+
+<p>Il fallait au plus tôt porter remède à la situation,
+ou Naples était perdue et les ordres de la reine étaient
+exécutés à la lettre, c'est-à-dire que la bourgeoisie
+et la noblesse disparaissaient dans un massacre général
+et qu'il ne restait que le peuple, ou plutôt
+que la populace.</p>
+
+<p>Les députés de la ville, alors, se réunirent dans la
+vieille basilique de Saint-Laurent, dans laquelle tant
+de fois avaient été discutés les droits du peuple et
+ceux du pouvoir royal.</p>
+
+<p>Le parti républicain, qui, nous l'avons vu, avait
+déjà été en relation avec le prince de Maliterno, et
+qui, d'après ses promesses, croyait pouvoir compter
+sur lui, faisant valoir son courage dans la campagne
+de 1796, et ce que, quelques jours auparavant encore,
+il venait de faire pour la défense de Capoue, le proposa
+comme général du peuple.</p>
+
+<p>Les lazzaroni, qui venaient de le voir combattre
+contre les Français, n'eurent aucune défiance et
+accueillirent son nom par acclamation.</p>
+
+<p>Son entrée était préparée pour se faire au milieu
+de l'enthousiasme général. Au moment où le peuple
+criait: «Oui! oui! Maliterno! vive Maliterno! mort
+aux Français! mort aux jacobins!» Maliterno parut
+à cheval et armé de pied en cap.</p>
+
+<p>Le peuple napolitain est un peuple d'enfants, facile
+à se laisser prendre à des coups de théâtre. L'arrivée
+du prince, au milieu des bravos qui signalaient sa
+nomination, lui parut providentielle. A sa vue, les cris
+redoublèrent. On enveloppa son cheval, comme, la
+veille et le matin encore, on avait enveloppé le carrosse
+de l'archevêque, et chacun hurla, de cette voix
+qu'on n'entend qu'à Naples:</p>
+
+<p>--Vive Maliterno! vive notre défenseur! vive
+notre père!</p>
+
+<p>Maliterno descendit de cheval, laissa l'animal aux
+mains des lazzaroni et entra dans l'église de San-Lorenzo.
+Déjà accepté par le peuple, il fut proclamé
+dictateur par le municipe, revêtu de pouvoirs illimités,
+et libre de choisir lui-même son lieutenant.</p>
+
+<p>Séance tenante, et avant même que Maliterno
+sortit de l'église, on annonça une députation chargée
+de se rendre près du vicaire général et de lui dire
+que <i>la ville</i> et le peuple ne voulaient plus obéir à un
+autre chef que celui qu'ils s'étaient choisi, et que ce
+chef, qui venait d'être élu, était le seigneur San-Girolame,
+prince de Maliterno.</p>
+
+<p>Le vicaire général devait donc être invité par la
+députation à reconnaître les nouveaux pouvoirs créés
+par le municipe et acceptés, mieux encore, proclamés
+par le peuple.</p>
+
+<p>La députation qui s'était offerte, et qui avait été
+acceptée, se composait de Manthonnet, Cirillo, Schipani,
+Velasco et Pagano.</p>
+
+<p>Elle se présenta au palais.</p>
+
+<p>La révolution, depuis deux jours, avait marché à
+pas de géant. Le peuple, trompé par elle, lui prêtait
+momentanément son appui, et, cette fois, les députés
+ne venaient plus en suppliants, mais en maîtres.</p>
+
+<p>Ces changements n'étonneront point nos lecteurs,
+qui les ont vus s'opérer sous leurs yeux.</p>
+
+<p>Ce fut Cirillo qui fut chargé de porter la parole.</p>
+
+<p>Sa harangue fut courte: il supprima le titre de
+<i>prince</i> et même celui d'<i>excellence</i>.</p>
+
+<p>--Monsieur, dit-il au vicaire général, nous venons,
+au nom de la ville, vous inviter à renoncer
+aux pouvoirs que vous avez reçus du roi, vous prier
+de nous remettre, ou plutôt de remettre à la municipalité,
+l'argent de l'État qui est à votre disposition,
+et de prescrire, par un édit, le dernier que vous rendrez,
+obéissance entière à la municipalité et au prince
+de Maliterno, nommé général par le peuple.</p>
+
+<p>Le vicaire général ne répondit point positivement,
+mais demanda vingt-quatre heures pour réfléchir,
+en disant que la nuit porte conseil.</p>
+
+<p>Le conseil que lui porta la nuit fut de s'embarquer
+au point du jour, avec le reste du trésor royal, sur
+un bâtiment faisant voile pour la Sicile.</p>
+
+<p>Revenons au prince de Maliterno.</p>
+
+<p>L'important était de désarmer le peuple, et, en le
+désarmant, d'arrêter les massacres.</p>
+
+<p>Le nouveau dictateur, après avoir engagé sa parole
+aux patriotes et juré de marcher en tout point
+d'accord avec eux, sortit de l'église, monta de nouveau
+à cheval, et, le sabre à la main, après avoir répondu
+par le cri de «Vive le peuple!» au cri de «Vive
+Maliterno!» nomma pour son lieutenant don Lucio
+Caracciolo, duc de Rocca-Romana, presque aussi populaire
+que lui, à cause de son brillant combat de
+Caïazzo. Le nom du beau gentilhomme qui, depuis
+quinze ans, avait changé trois fois d'opinions et qui
+devait se les faire pardonner par une troisième trahison,
+fut salué par une immense acclamation.</p>
+
+<p>Après quoi, le prince de Maliterno fit une harangue,
+pour inviter le peuple à déposer les armes
+dans un couvent voisin destiné à servir de quartier
+général, et ordonna, sous peine de mort, d'obéir à
+toutes les mesures qu'il croirait nécessaires pour rétablir
+la tranquillité publique.</p>
+
+<p>En même temps, pour donner plus de poids à ses
+paroles, il fit dresser des potences dans toutes les
+rues et sur toutes les places, et sillonna la ville de
+patrouilles composées des citoyens les plus braves et
+et les plus honnêtes, chargées d'arrêter et de pendre,
+sans autre forme de procès, les voleurs et les assassins
+pris en flagrant délit.</p>
+
+<p>Puis il fut convenu qu'à la bannière blanche,
+c'est-à-dire à la bannière royale, était substituée la
+bannière du peuple, c'est-à-dire la bannière tricolore.
+Les trois couleurs du peuple napolitain étaient le
+bleu, le jaune et le rouge.</p>
+
+<p>A ceux qui demandèrent des explications sur ce
+changement et qui essayèrent de le discuter, Maliterno
+répondit qu'il changeait le drapeau napolitain
+pour ne pas montrer aux Français une bannière qui
+avait fui devant eux. Le peuple, orgueilleux d'avoir
+sa bannière, accepta.</p>
+
+<p>Lorsque, le matin du 17 janvier, on connut à Naples,
+la fuite du vicaire général et les nouveaux malheurs
+dont cette fuite menaçait Naples, la colère du
+peuple, jugeant inutile de poursuivre Pignatelli,
+qu'il ne pouvait atteindre, se tourna tout entière
+contre Mack.</p>
+
+<p>Une bande de lazzaroni se mit à sa recherche.
+Mack, selon eux, était un traître, qui avait pactisé
+avec les jacobins et avec les Français, et qui, par
+conséquent, méritait d'être pendu. Cette bande se
+dirigea vers Caserte, où elle croyait le trouver.</p>
+
+<p>Il y était, en effet, avec le major Riescach, le seul
+officier qui lui fût resté fidèle dans ce grand désastre,
+lorsqu'on vint lui annoncer le danger qu'il courait.
+Ce danger était sérieux. Le duc de Salandra, que les
+lazzaroni avaient rencontré sur la route de Caserte
+et qu'ils avaient pris pour lui, avait failli y laisser la
+vie. Il ne restait qu'une ressource au malheureux
+général: c'était d'aller chercher un asile sous la tente
+de Championnet; mais il l'avait, on se le rappelle,
+si grossièrement traité dans la lettre qu'en entrant
+en campagne, il lui avait fait porter par le major
+Riescach; il avait, en quittant Rome, rendu contre
+les Français un ordre du jour si cruel, qu'il n'osait
+espérer dans la générosité du général français.
+Mais le major Riescach le rassura, lui proposant de
+le précéder et de préparer son arrivée. Mack accepta
+la proposition, et, tandis que le major accomplissait
+sa mission, il se retira dans une petite maison de
+Cirnao, à la sûreté de laquelle il croyait à cause de
+son isolement.</p>
+
+<p>Championnet était campé en avant de la petite
+ville d'Aversa, et, toujours curieux de monuments
+historiques, il venait de reconnaître avec son fidèle
+Thiébaut, dans un vieux couvent abandonné, les
+ruines du château où Jeanne avait assassiné son
+mari, et jusqu'aux restes du balcon où André fut
+pendu avec l'élégant lacet de soie et d'or tressé par
+la reine elle-même. Il expliquait à Thiébaut, moins
+savant que lui en pareille matière, comment Jeanne
+avait obtenu l'absolution de ce crime en vendant au
+pape Clément VI Avignon pour soixante mille écus,
+lorsqu'un cavalier s'arrêta à la porte de sa tente et
+que Thiébaut jeta un cri de joie et de surprise en
+reconnaissant son ancien collègue, le major Riescach.</p>
+
+<p>Championnet reçut le jeune officier avec la même
+courtoisie qu'il l'avait reçu à Rome, lui exprima son
+regret de ce qu'il ne fût point arrivé une heure plus
+tôt pour prendre part à la promenade archéologique
+qu'il venait de faire; puis, sans s'informer du motif
+qui l'amenait, lui offrit ses services comme à un ami,
+et comme si cet ami ne portait point l'uniforme napolitain.</p>
+
+<p>--D'abord, mon cher major, lui dit-il, permettez
+que je commence par des remercîments. J'ai trouvé,
+à mon retour à Rome, le palais Corsini, que je vous
+avais confié, dans le meilleur état possible. Pas un
+livre, pas une carte, pas une plume ne manquait. Je
+crois même que l'on ne s'était, pendant deux semaines
+qu'il a été habité, servi d'aucun des objets dont
+je me sers tous les jours.</p>
+
+<p>--Eh bien, mon général, si vous m'êtes aussi
+reconnaissant que vous le dites du petit service que
+vous prétendez avoir reçu de moi, vous pouvez, à
+votre tour, m'en rendre un grand.</p>
+
+<p>--Lequel? demanda Championnet en souriant.</p>
+
+<p>--C'est d'oublier deux choses.</p>
+
+<p>--Prenez garde! oublier est moins facile que de
+se souvenir. Quelles sont ces deux choses? Voyons!</p>
+
+<p>--D'abord, la lettre que je vous ai portée à Rome
+de la part du général Mack.</p>
+
+<p>--Vous avez pu voir qu'elle avait été oubliée cinq
+minutes après avoir été lue. La seconde?</p>
+
+<p>--La proclamation relative aux hôpitaux.</p>
+
+<p>--Celle-là, monsieur, répondit Championnet, je
+ne l'oublie pas, mais je la pardonne.</p>
+
+<p>Riescach s'inclina.</p>
+
+<p>--Je ne puis demander davantage de votre générosité,
+dit-il. Maintenant, le malheureux général
+Mack...</p>
+
+<p>--Oui, je le sais, on le poursuit, on le traque, on
+veut l'assassiner; comme Tibère, il est forcé de coucher
+chaque nuit dans une nouvelle chambre. Pourquoi
+ne vient-il pas tout simplement me trouver? Je
+ne pourrai pas, comme le roi des Perses à Thémistocle,
+lui donner cinq villes de mon royaume pour
+subvenir à son entretien; mais j'ai ma tente, elle est
+assez grande pour deux, et, sous cette tente, il recevra
+l'hospitalité du soldat.</p>
+
+<p>Championnet achevait à peine ces paroles, qu'un
+homme couvert de poussière sautait à bas d'un cheval
+ruisselant d'écume, et se présentait timidement au
+seuil de la tente que le général français venait de lui
+offrir.</p>
+
+<p>Cet homme, c'était Mack, qui, apprenant que les
+hommes lancés à sa poursuite se dirigeaient sur
+Carnava, n'avait pas cru devoir attendre le retour
+de son envoyé et la réponse de Championnet.</p>
+
+<p>--Mon général, s'écria Riescach, entrez, entrez!
+Comme je vous l'avais dit, notre ennemi est le plus
+généreux des hommes.</p>
+
+<p>Championnet se leva et s'avança au-devant de
+Mack, la main ouverte.</p>
+
+<p>Mack crut sans doute que cette main s'ouvrait pour
+lui demander son épée.</p>
+
+<p>La tête basse, le front rougissant, muet, il la tira
+du fourreau, et, la prenant par la lame, il la présenta
+au général français par la poignée.</p>
+
+<p>--Général, lui dit-il, je suis votre prisonnier, et
+voici mon épée.</p>
+
+<p>--Gardez-la, monsieur, répondit Championnet
+avec son fin sourire; mon gouvernement m'a défendu
+de recevoir des présents de fabrique anglaise.</p>
+
+<p>Finissons-en avec le général Mack, que nous ne
+retrouverons plus sur notre chemin, et que nous
+quittons, nous devons l'avouer, sans regret.</p>
+
+<p>Mack fut traité par le général français comme un
+hôte et non comme un prisonnier. Dès le lendemain
+de son arrivée sous sa tente, il lui donna un passeport
+pour Milan, en le mettant à la disposition du
+Directoire.</p>
+
+<p>Mais le Directoire traita Mack avec moins de courtoisie
+que Championnet. Il le fit arrêter, l'enferma
+dans une petite ville de France, et, après la bataille
+de Marengo, l'échangea contre le père de celui qui
+écrit ces lignes, lequel était à Brindisi prisonnier par
+surprise du roi Ferdinand.</p>
+
+<p>Malgré ses revers en Belgique, malgré l'incapacité
+dont il avait fait preuve dans cette campagne de
+Rome, le général Mack obtint, en 1804, le commandement
+de l'armée de Bavière.</p>
+
+<p>En 1805, à l'approche de Napoléon, il se renferma
+dans Ulm, où, après deux mois de blocus, il signa
+la plus honteuse capitulation que l'on ait jamais
+mentionnée dans les annales de la guerre.</p>
+
+<p>Il se rendit avec 35,000 hommes.</p>
+
+<p>Cette fois, on lui fit son procès, et il fut condamné
+à mort; mais sa peine fut commuée en une détention
+perpétuelle au Spitzberg.</p>
+
+<p>Au bout de deux ans, le général Mack obtint sa
+grâce et fut mis en liberté.</p>
+
+<p>A partir de 1808 il disparaît de la scène du monde,
+et l'on n'entend plus parler de lui.</p>
+
+<p>On a très-justement dit de lui que, pour avoir la
+réputation de premier général de son siècle, il ne
+lui avait manqué que de ne pas avoir eu d'armées à
+commander.</p>
+
+<p>Continuons à dérouler, dans toute sa simplicité
+historique, la liste des événements qui conduisirent
+les Français à Naples, et qui, d'ailleurs, forment un
+tableau de moeurs où ne manque ni la couleur ni
+l'intérêt.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>LXXXIII</h3>
+
+<h3>RUPTURE DE L'ARMISTICE.</h3>
+
+<p>Les lazzaroni, furieux de voir le général Mack
+leur échapper, ne voulurent point avoir fait une si
+longue course pour rien.</p>
+
+<p>Ils marchèrent, en conséquence, sur les avant-postes
+français, battirent les gardes avancées et repoussèrent
+la grand'garde. Mais, au premier coup
+de fusil, le général Championnet ayant dit à Thiébaut
+d'aller voir ce qui se passait, celui-ci rallia les
+hommes que cette irruption imprévue avait dispersés
+et chargea toute cette multitude au moment où
+elle traversait la ligne de démarcation tracée entre
+les deux armées. Il en détruisit une partie, mit l'autre
+en fuite, mais, sans la poursuivre, s'arrêta dans
+les limites tracées à l'armée française.</p>
+
+<p>Deux événements avaient rompu la trêve: le défaut
+de payement des cinq millions stipulés dans le traité
+et l'agression des lazzaroni.</p>
+
+<p>Le 19 janvier, les vingt-quatre députés de la ville
+comprirent à quels dangers les exposaient ces deux
+insultes, qui, faites à un vainqueur, ne pouvaient
+manquer de le déterminer à marcher sur Naples.</p>
+
+<p>Ils partirent donc pour Caserte, où Championnet
+avait son quartier général; mais ils n'eurent point
+la peine d'aller jusque-là, le général, nous l'avons
+dit, s'étant avancé jusqu'à Maddalone.</p>
+
+<p>Le prince de Maliterno marchait à leur tête.</p>
+
+<p>En arrivant en présence du général français, tous,
+comme c'est l'habitude en pareil cas, commencèrent
+de parler à la fois, les uns priant, les autres menaçant,
+ceux-ci demandant humblement la paix, ceux-là
+jetant à la face des Français des défis de guerre.</p>
+
+<p>Championnet écouta avec sa courtoisie et sa patience
+ordinaires pendant dix minutes; puis, comme
+il lui était impossible d'entendre un mot de ce qui se
+disait:</p>
+
+<p>--Messieurs, dit-il en excellent italien, si l'un
+d'entre vous était assez bon pour prendre la parole
+au nom de tous, je ne doute pas que nous ne finissions
+par nous entendre, du moins par nous comprendre.</p>
+
+<p>Puis, s'adressant à Maliterno, qu'il reconnaissait
+au coup de sabre qui lui partageait le front et la
+joue:</p>
+
+<p>--Prince, lui dit-il, quand on sait se battre comme
+vous, on doit savoir défendre son pays avec la parole
+comme avec le sabre. Voulez-vous me faire l'honneur
+de me dire la cause qui vous amène? J'écoute, je vous
+le jure, avec le plus grand intérêt.</p>
+
+<p>Cette élocution si pure, cette grâce si parfaite,
+étonnèrent les députés, qui se turent et qui, faisant
+un pas en arrière, laissèrent au prince de Maliterno
+le soin de défendre les intérêts de Naples.</p>
+
+<p>N'ayant point, comme Tite-Live, la prétention de
+faire les discours des orateurs que nous mettons en
+scène, nous nous empressons de dire que nous ne
+changeons point une parole au texte du discours du
+prince de Maliterno.</p>
+
+<p>--Général, dit-il, s'adressant à Championnet, depuis
+la fuite du roi et du vicaire général, le gouvernement
+du royaume est dans les mains du sénat de
+la ville. Nous pouvons donc faire, avec <i>Votre Excellence</i>,
+un durable et légitime traité.</p>
+
+<p>Au titre d'<i>excellence</i>, donné au général républicain,
+Championnet avait souri et salué.</p>
+
+<p>Le prince lui présenta un paquet.</p>
+
+<p>--Voici une lettre, continua-t-il, qui renferme les
+pouvoirs des députés ici présents. Peut-être, vous qui,
+en vainqueur et à la tête d'une armée victorieuse, êtes
+venu au pas de course de Civita-Castellana à Maddalone,
+regardez-vous comme un faible espace les
+dix milles qui vous séparent de Naples; mais vous
+remarquerez que cet espace est immense, infranchissable
+même, lorsque vous réfléchirez que vous êtes
+entouré de populations armées et courageuses, et que
+soixante mille citoyens enrégimentés, quatre châteaux
+forts, des vaisseaux de guerre, défendent une
+ville de cinq cent mille habitants enthousiasmés par
+la religion, exaltés par l'indépendance. Maintenant,
+supposez que la victoire continue de vous être fidèle
+et que vous entriez en conquérant à Naples; il vous
+sera impossible de vous maintenir dans votre conquête.
+Ainsi, tout vous conseille de faire la paix avec
+nous. Nous vous offrons, non-seulement les deux millions
+et demi de ducats stipulés dans le traité de
+Sparanisi, mais encore tout l'argent que vous nous
+demanderez en vous renfermant dans les limites de
+la modération. En outre, nous mettons à votre disposition,
+pour que vous puissiez vous retirer, des
+vivres, des voitures, des chevaux, et enfin des routes
+de la sécurité desquelles nous vous répondons...
+Vous avez remporté de grands succès, vous avez
+pris des canons et des drapeaux, vous avez fait un
+grand nombre de prisonniers, vous avez emporté
+quatre forteresses: nous vous offrons un tribut et
+nous vous demandons la paix comme à un vainqueur.
+Ainsi, du même coup, vous conquérez la gloire et
+l'argent. Considérez, général, que nous sommes
+beaucoup trop faibles pour votre armée; que, si
+vous nous accordez la paix, que, si vous consentez à
+ne pas entrer à Naples, le monde applaudira à votre
+magnanimité. Si, au contraire, la résistance désespérée
+des habitants, sur laquelle nous avons le droit
+de compter, vous repousse, vous ne recueillerez que
+la honte d'avoir échoué au bout de votre entreprise.</p>
+
+<p>Championnet avait écouté, non sans étonnement,
+ce long discours, qui lui paraissait plutôt une lecture
+qu'une improvisation.</p>
+
+<p>--Prince, répondit-il poliment mais froidement
+à l'orateur, je crois que vous commettez une erreur
+grave: vous parlez à des vainqueurs comme vous
+parleriez à des vaincus. La trêve est rompue pour
+deux raisons: la première, c'est que vous n'avez pas
+payé, le 15, la somme que vous deviez payer; la
+seconde, c'est que vos lazzaroni sont venus nous
+attaquer dans nos lignes. Demain, je marche sur
+Naples; mettez-vous en mesure de me recevoir, je
+suis, moi, en mesure d'y entrer.</p>
+
+<p>Le général et les députés, chacun de leur côté,
+échangèrent un froid salut; le général rentra dans
+sa tente, les députés reprirent la route de Naples.</p>
+
+<p>Mais, aux jours de révolution comme aux jours
+orageux de l'été, le temps change vite, et le ciel,
+serein à l'aurore, est sombre à midi.</p>
+
+<p>Les lazzaroni, en voyant partir Maliterno avec les
+députés de la ville pour le camp français, se crurent
+trahis, et, soulevés par les prêtres prêchant dans les
+églises, par les moines prêchant dans les rues, tous
+couvrant l'égoïsme ecclésiastique du manteau royal,
+ils s'élancèrent vers le couvent où ils avaient déposé
+leurs armes, s'en emparèrent de nouveau, se répandirent
+dans les rues, enlevèrent à Maliterno la dictature
+qu'ils lui avaient votée la veille, et se nommèrent
+des chefs, ou plutôt se remirent sous le commandement
+des anciens.</p>
+
+<p>On avait abaissé les bannières royales; mais on
+n'avait pas encore inauguré le drapeau populaire.</p>
+
+<p>Les bannières royales furent remises partout où
+elles avaient été enlevées.</p>
+
+<p>Le peuple s'empara, en outre, de sept ou huit
+pièces de canon, qu'il traîna par les rues et qu'il
+mit en batterie à Tolède, à Chiaïa et à Largo del
+Pigne.</p>
+
+<p>Puis les pillages et les exécutions commencèrent.
+Les gibets que Maliterno avait fait dresser pour pendre
+les voleurs et les assassins servirent à pendre les
+jacobins.</p>
+
+<p>Un sbire bourbonien dénonça l'avocat Fasulo:
+les lazzaroni firent irruption chez lui. Il n'eut que le
+temps de se sauver avec son frère par les terrasses.
+On trouva chez eux une cassette pleine de cocardes
+françaises, et on allait égorger leur jeune soeur,
+lorsqu'elle s'abrita d'un grand crucifix qu'elle prit
+entre ses bras. La terreur religieuse arrêta les assassins,
+qui se contentèrent de piller la maison et d'y
+mettre le feu.</p>
+
+<p>Maliterno revenait de Maddalone, lorsque, par
+bonheur, en dehors de la ville, il fut instruit de ce
+qui s'y passait, par les fugitifs qu'il rencontra.</p>
+
+<p>Il expédia alors deux messagers, porteurs chacun
+d'un billet dont ils avaient pris connaissance. S'ils
+étaient arrêtés, ils devaient déchirer ou avaler les
+billets, et, comme ils les savaient par coeur, s'ils
+échappaient aux mains des lazzaroni, exécuter de
+même leur mission.</p>
+
+<p>Un de ces billets était pour le duc de Rocca-Romana:
+Maliterno lui disait où il était caché, et, la
+nuit tombée, l'invitait à le venir rejoindre avec une
+vingtaine d'amis.</p>
+
+<p>L'autre était pour l'archevêque: il lui enjoignait,
+sous peine de mort, à dix heures précises du soir, de
+mettre en branle toutes ses cloches, de réunir son
+chapitre, ainsi que tout le clergé de la cathédrale, et
+d'exposer le sang et la tête de saint Janvier.</p>
+
+<p>Le reste, disait-il, le regardait.</p>
+
+<p>Deux heures après, les deux messagers étaient
+arrivés sans accident à destination.</p>
+
+<p>Vers sept heures du soir, Rocca-Romana vint seul;
+mais il annonçait que ses vingt amis étaient prêts
+et se trouveraient au rendez-vous qui leur serait
+indiqué.</p>
+
+<p>Maliterno le renvoya immédiatement à Naples, le
+priant de se trouver, lui et ses amis, à minuit, sur la
+place du couvent de la Trinité, où il s'engageait à les
+rejoindre. Ils devaient réunir, en même temps
+qu'eux, le plus grand nombre possible de leurs serviteurs,--maîtres
+et serviteurs bien armés.</p>
+
+<p>Le mot d'ordre était <i>Patrie et Liberté</i>. On ne
+devait s'occuper de rien. Maliterno répondait de
+tout.</p>
+
+<p>Seulement, Rocca-Romana devait donner cet ordre
+et revenir aussitôt. En supposant l'absence de tous
+deux, on écrirait à Manthonnet, qui était prévenu de
+son côté.</p>
+
+<p>A dix heures du soir, fidèle à l'ordre reçu, le
+cardinal-archevêque fit sonner toutes les cloches d'un
+même coup.</p>
+
+<p>A ce bruit inattendu, à cette immense vibration
+qui semblait le vol d'une troupe d'oiseaux aux ailes
+de bronze, les lazzaroni, étonnés, s'arrêtèrent au
+milieu de leur oeuvre de destruction. Les uns, croyant
+que c'était un signal de joie, dirent que les Français
+avaient pris la fuite; les autres, au contraire, crurent
+que, les Français ayant attaqué la ville, on les appelait
+aux armes.</p>
+
+<p>Dans l'un et l'autre cas, et quelle que fût sa
+croyance, chacun courut à la cathédrale.</p>
+
+<p>On y trouva le cardinal revêtu de ses habits pontificaux,
+au milieu de son clergé, dans l'église illuminée
+d'un millier de cierges. La tête et le sang de saint
+Janvier étaient exposés sur l'autel.</p>
+
+<p>On sait la dévotion que les Napolitains ont pour
+les saintes reliques du protecteur de leur ville. A la
+vue de ce sang et de cette tête, qui ont peut-être joué
+encore un plus grand rôle en politique qu'en religion,
+les plus ardents et les plus furieux commencèrent à
+s'apaiser, tombant à genoux, dans l'église, s'ils
+avaient pu y pénétrer, dehors, si la foule qui encombrait
+la cathédrale les avait forcés de demeurer
+dans la rue; et tous, dans l'église et au dehors, se
+mirent à prier.</p>
+
+<p>Alors, la procession, le cardinal-archevêque en tête,
+s'apprêta pour sortir et pour parcourir la ville.</p>
+
+<p>En ce moment, à la droite et à la gauche du prélat,
+parurent, comme représentants de la douleur populaire,
+le prince de Maliterno et le duc de Rocca-Romana,
+vêtus de deuil, pieds nus, les larmes aux
+yeux. Le peuple voyant tout à coup, en costumes
+de pénitents, implorant la colère de Dieu contre les
+Français, les deux plus grands seigneurs de Naples,
+accusés d'avoir trahi Naples en faveur de ces Français,
+on ne songea plus à les accuser de trahison, mais
+seulement à prier et à s'humilier avec eux. Le peuple,
+tout entier alors, suivit les saintes reliques portées
+par l'archevêque, fit en procession un grand tour
+dans la ville et revint à l'église, d'où il était parti.</p>
+
+<p>Là, Maliterno monta en chaire et fit au peuple un
+discours dans lequel il lui dit que saint Janvier, protecteur
+céleste de la ville, ne permettrait certainement
+pas qu'elle tombât aux mains des Français;
+puis il invita chacun à rentrer chez soi, à se reposer,
+en dormant, des fatigues de la journée, afin que ceux
+qui voudraient combattre se trouvassent au point du
+jour les armes à la main.</p>
+
+<p>Enfin l'archevêque donna sa bénédiction aux assistants,
+et chacun se retira en répétant les paroles qu'il
+avait prononcées:</p>
+
+<p>«Nous n'avons que deux mains, comme les Français;
+mais saint Janvier est pour nous.»</p>
+
+<p>L'église évacuée, les rues redevinrent solitaires.
+Alors, Maliterno et Rocca-Romana reprirent leurs
+armes, qu'ils avaient laissées dans la sacristie, et,
+se glissant dans l'ombre, se rendirent à la place de
+la Trinité, où leurs compagnons les attendaient.</p>
+
+<p>Ils y trouvèrent Manthonnet, Velasco, Schipani et
+trente ou quarante patriotes.</p>
+
+<p>La question était de s'emparer du château Saint-Elme,
+où, l'on se le rappelle, était prisonnier Nicolino
+Caracciolo. Rocca-Romana, inquiet sur le sort de
+son frère, et les autres sur celui de leur ami, avaient
+décidé de le délivrer. Un coup de main pour arriver
+à ce but était urgent. Après avoir échappé si heureusement
+à la torture de Vanni, Nicolino ne pouvait
+manquer d'être assassiné si les lazzaroni s'emparaient
+du château Saint-Elme, le seul que, dans sa position
+imprenable, ils se fussent abstenus d'attaquer.</p>
+
+<p>A cet effet, Maliterno, pendant ses vingt-quatre
+heures de dictature, n'osant ouvrir les portes à Nicolino,
+de peur que les lazzaroni ne l'accusassent de
+trahison, avait mêlé à la garnison trois ou quatre
+hommes faisant partie de sa domesticité. Par un de
+ces hommes, il avait eu le mot d'ordre du château
+Saint-Elme pour la nuit du 20 au 21 janvier. Le mot
+d'ordre était <i>Parthénope et Pausilippe</i>.</p>
+
+<p>Or, voici ce que comptait faire Maliterno: simuler
+une patrouille venant de la ville apporter des ordres
+au commandant du fort; ensuite, faire irruption dans
+la citadelle et s'en emparer.</p>
+
+<p>Par malheur, Maliterno, Rocca-Romana, Manthonnet,
+Velasco et Schipani étaient trop connus pour
+prendre le commandement de la petite troupe. Ils durent
+le céder à un homme du peuple, enrôlé dans
+leur parti. Mais celui-ci, peu familier avec les usages
+de la guerre, au lieu de donner le mot <i>Parthénope</i>
+pour mot d'ordre, croyant que c'était la même chose,
+donna celui de <i>Napoli</i>. La sentinelle reconnut la
+fraude et appela aux armes. La petite troupe fut
+alors accueillie par une vive fusillade et trois coups
+de canon qui, par bonheur, ne firent aucun mal
+aux assaillants.</p>
+
+<p>Cet échec avait une double gravité: d'abord de
+ne point délivrer Nicolino Caracciolo, et ensuite de
+ne pas donner à Championnet le signal qui lui avait
+été promis par les républicains.</p>
+
+<p>Et, en effet, Championnet avait promis aux républicains
+d'être en vue de Naples, le 21 janvier dans
+la journée, et les républicains, de leur côté, lui
+avaient promis qu'il verrait, en signe d'alliance, flotter
+la bannière tricolore française sur le château
+Saint-Elme.</p>
+
+<p>Leur attaque de la nuit manquée, ils ne pouvaient
+tenir à Championnet la parole qu'ils lui avaient
+donnée.</p>
+
+<p>Maliterno et Rocca-Romana, qui voulaient tout
+simplement délivrer Nicolino Caracciolo, et qui n'étaient
+que les alliés et non les complices des républicains,
+n'étaient point dans cette partie de leur
+secret.</p>
+
+<p>Pour les uns comme pour les autres, l'étonnement
+fut donc grand, lorsque le 21, au point du jour, on
+vit flotter la bannière tricolore française sur les tours
+du château Saint-Elme.</p>
+
+<p>Disons comment s'était faite cette substitution
+inattendue, comment le drapeau français avait été
+arboré sur le château Saint-Elme et de quelles matières
+il était fait.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>LXXXIV</h3>
+
+<h3>UN GEOLIER QUI S'HUMANISE.</h3>
+
+<p>On se rappelle comment, à la suite du billet remis
+par Roberto Brandi, commandant du château Saint-Elme,
+au procureur fiscal Vanni, celui-ci avait suspendu
+les apprêts de la torture et fait reconduire Nicolino
+Caracciolo dans le cachot numéro 3, «au second
+au-dessous de l'entre-sol,» comme disait le
+prisonnier.</p>
+
+<p>Roberto Brandi ne connaissait point la teneur du
+billet adressé à Vanni par le prince de Castelcicala;
+mais, au changement qui s'était fait sur la physionomie
+de ce dernier, à la pâleur qui avait enseveli
+son visage, à l'ordre donné de reconduire Nicolino
+dans sa prison, à la rapidité avec laquelle il s'était
+élancé hors de la salle de la torture, il avait été facile
+à Brandi de deviner que la nouvelle contenue
+dans la lettre était des plus graves.</p>
+
+<p>Vers quatre heures de l'après-midi, il avait, comme
+tout le monde, appris, par les affiches de Pronio, le
+retour du roi à Caserte, et, le soir, il avait, du haut
+des murailles de son donjon, assisté au triomphe du
+roi et joui de la vue des illuminations qui en avaient
+été la suite.</p>
+
+<p>La cause de ce retour royal, sans lui faire un effet
+aussi électrique qu'à Vanni, lui avait cependant
+donné à penser.</p>
+
+<p>Il avait songé que Vanni, dans sa crainte des Français,
+s'était arrêté au moment de donner la torture
+à Nicolino, et qu'il pourrait bien, lui aussi, avoir
+maille à partir avec eux pour l'avoir tenu prisonnier.</p>
+
+<p>Il songea donc à se faire, pour l'hypothèse désormais
+possible de la venue des Français à Naples, il
+songea donc à se faire un ami de ce prisonnier lui-même.</p>
+
+<p>Vers cinq heures du soir, c'est-à-dire au moment
+où le roi entrait par la porte Campana, le commandant
+du château se fit ouvrir le cachot du prisonnier,
+et, s'approchant de lui avec une politesse de laquelle,
+d'ailleurs, il ne s'était jamais écarté entièrement:</p>
+
+<p>--Monsieur le duc, lui dit-il, je vous ai entendu
+vous plaindre hier à M. le procureur fiscal de l'ennui
+que vous causait dans votre cachot le manque de
+livres.</p>
+
+<p>--C'est vrai, monsieur, je m'en suis plaint, répondit
+Nicolino avec sa bonne humeur éternelle.
+Quand je jouis de ma liberté, je suis plutôt un oiseau
+chanteur comme l'alouette, ou siffleur comme le
+merle, que rêveur comme le hibou; mais, une fois en
+cage, j'aime encore mieux, par ma foi, pour causer
+avec lui, un livre, si ennuyeux qu'il soit, que notre
+geôlier, qui a l'habitude de répondre aux demandes
+les plus prolixes par ce seul mot: <i>Oui</i>, ou: <i>Non</i>,
+quand il répond toutefois.</p>
+
+<p>--Eh bien, monsieur le duc, j'aurai l'honneur
+de vous envoyer quelques livres; et, si vous voulez
+bien me dire ceux qui vous seraient le plus agréables...</p>
+
+<p>--Vraiment! Est-ce que vous avez une bibliothèque
+au château?</p>
+
+<p>--Deux ou trois cents volumes.</p>
+
+<p>--Diable! en liberté, il y en aurait pour toute ma
+vie; en prison, il y en a bien pour six ans. Voyons,
+avez-vous le premier volume des <i>Annales</i> de Tacite,
+traitant des amours de Claude et des débordements
+de Messaline? Je ne serais point fâché de relire cela,
+que je n'ai point lu depuis le collége.</p>
+
+<p>--Nous avons un Tacite, monsieur le duc; mais
+le premier volume manque. Désirez-vous les autres?</p>
+
+<p>--Merci. J'aime tout particulièrement Claude, et
+j'ai toujours été on ne peut plus sympathique à Messaline;
+et, comme je trouve que nos augustes souverains,
+avec lesquels j'ai eu le malheur de me brouiller
+bien innocemment, ont de grands points de ressemblance
+avec ces deux personnages, j'eusse voulu faire
+des parallèles dans le genre de ceux de Plutarque,
+parallèles qui, mis sous leurs yeux, eussent produit,
+j'en suis certain, l'excellent résultat de me raccommoder
+avec eux.</p>
+
+<p>--Je suis au regret, monsieur le duc, de ne pouvoir
+vous donner cette facilité. Mais demandez un
+autre livre, et, s'il se trouve dans la bibliothèque...</p>
+
+<p>--N'en parlons plus. Avez-vous la <i>Science nouvelle</i>,
+de Vico?</p>
+
+<p>--Je ne connais pas cela, monsieur le duc.</p>
+
+<p>--Comment! vous ne connaissez pas Vico?</p>
+
+<p>--Non, monsieur le duc.</p>
+
+<p>--Un homme de votre instruction qui ne connaît
+pas Vico! c'est extraordinaire. Vico était le fils d'un
+petit libraire de Naples. Il fut, pendant neuf ans, précepteur
+des fils d'un évêque dont j'ai oublié et dont
+bien d'autres avec moi ont oublié le nom, malgré la
+confiance que cet évêque avait bien certainement que son
+nom vivrait plus longtemps que celui de Vico.
+Or, pendant que monseigneur disait sa messe, donnait
+sa bénédiction et élevait paternellement ses trois neveux,
+Vico écrivait un livre qu'il intitulait la <i>Science
+nouvelle</i>, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire,
+livre où il distinguait, dans l'histoire des différents
+peuples, trois âges qui se succèdent uniformément:
+l'<i>âge divin</i>, enfance des nations, pendant lequel tout
+est divinité, et où les prêtres possèdent l'autorité;
+l'<i>âge héroïque</i>, qui est le règne de la force matérielle
+et des héros, et l'<i>âge humain</i>, période de civilisation
+après laquelle les hommes reviennent à l'état primitif.
+Or, comme nous en sommes à l'âge des héros,
+j'aurais voulu établir un parallèle entre Achille et le
+général Mack, et, comme, bien certainement, le parallèle
+eût été en faveur de l'illustre général autrichien,
+je me fusse fait de celui-ci un ami qui eût pu
+plaider ma cause vis-à-vis du marquis Vanni, lequel
+a si lestement, et sans nous dire adieu, disparu ce
+matin.</p>
+
+<p>--Ce serait avec plaisir que je vous y eusse aidé,
+monsieur le duc; mais nous n'avons point Vico.</p>
+
+<p>--Alors, laissons de côté les historiens et les philosophes,
+et passons aux chroniqueurs. Avez-vous la
+<i>Chronique du couvent de Sant'Archangelo à Bajano</i>?
+Étant cloîtré comme un religieux, je me sens plein
+de bienveillance pour mes soeurs cloîtrées les religieuses.
+Imaginez-vous donc, mon cher commandant,
+que ces dignes religieuses avaient trouvé moyen, par
+une porte secrète dont elles possédaient une clef en
+même temps que l'abbesse, de faire entrer leurs
+amants dans les jardins. Seulement, une des soeurs
+qui venait de prononcer ses voeux quelques jours auparavant,
+et qui, par conséquent, n'avait pas encore
+eu le temps de rompre tous les liens qui l'attachaient
+au monde, prit mal ses mesures, confondit les dates
+et donna pour la même nuit rendez-vous à deux de
+ses amants. Les deux jeunes gens se rencontrèrent,
+se reconnurent, et, au lieu de prendre la chose
+gaiement, comme je l'eusse prise, moi, la prirent au
+sérieux: ils tirèrent leurs épées. On ne devrait jamais
+entrer avec une épée dans un couvent. L'un des deux
+tua l'autre et se sauva. On trouva le cadavre. Vous
+comprenez bien, mon cher commandant, impossible
+de dire qu'il était venu là tout seul. On fit une enquête,
+on voulut chasser le jardinier: le jardinier dénonça
+la jeune soeur, à laquelle on reprit la clef, et l'abbesse
+seule eut le droit de faire entrer qui elle voulut,
+de jour comme de nuit. Cette restriction ennuya deux
+jeunes nonnes des plus grandes maisons de Naples.
+Elles réfléchirent que, puisqu'une de leurs compagnes
+avait deux amants pour elle seule, elles pouvaient
+bien avoir un amant pour elles deux. Elles demandèrent
+un clavecin. Un clavecin est un meuble fort
+innocent, et il faudrait une abbesse de bien mauvais
+caractère pour refuser un clavecin à deux pauvres recluses
+qui n'ont que la musique pour toute distraction.
+On apporta le clavecin. Par malheur, la porte de la
+cellule était trop étroite pour qu'il pût entrer. C'était
+un dimanche, au moment de la grand' messe: on remit
+à le faire entrer avec des cordes par la fenêtre
+quand la grand' messe serait dite. La grand' messe
+dura trois heures, on mit une heure à monter le clavecin,
+il avait mis une autre heure à venir de Naples
+au couvent: cinq heures en tout. Aussi, les pauvres
+religieuses étaient-elles affamées de mélodie. Les fenêtres
+et les portes fermées, elles ouvrirent en toute
+hâte l'instrument. L'instrument était devenu, de clavecin,
+un cercueil: le beau jeune homme qui y était
+enfermé et dont les deux bonnes amies comptaient
+faire leur maître de chant était asphyxié. Autre embarras,
+à l'endroit du second cadavre, bien autrement
+difficile à cacher dans une cellule que le premier
+dans un jardin. La chose s'ébruita. Naples avait
+alors pour archevêque un jeune prélat très-sévère. Il
+réfléchit à la satisfaction qu'il pouvait donner à la
+vindicte publique. Un procès faisait connaître au
+monde entier le scandale qui n'était connu que de
+Naples; il résolut d'en finir sans procès. Il alla chez
+un pharmacien, se fit préparer un extrait de ciguë
+aussi puissant que possible, mit la fiole sous sa robe
+d'archevêque, se rendit au couvent, fit venir l'abbesse
+et les deux religieuses; puis il divisa la ciguë en trois
+parts, et força les coupables à boire chacune leur part
+du poison sanctifié par Socrate. Elles moururent au
+milieu d'atroces douleurs. Mais l'archevêque avait de
+grands pouvoirs: il leur remit leurs péchés <i>in articulo
+mortis</i>. Seulement, il ferma le couvent et envoya
+les autres religieuses faire pénitence dans les monastères
+les plus sévères de leur ordre. Eh bien, vous
+comprenez: sur un texte comme celui-là, dont, faute
+de mémoire, je m'écarte peut-être sur certains points,
+mais pas, à coup sûr, à l'endroit des principaux, je
+comptais faire un roman moral dans le genre de <i>la
+Religieuse</i>, de Diderot, ou un drame de la famille des
+<i>Victimes cloîtrées</i>, de Monvel; cela eût occupé mes
+loisirs pendant le temps plus ou moins long que j'ai
+encore à demeurer votre hôte. Vous n'avez rien de
+tout cela, donnez-moi ce que vous voudrez: l'<i>Histoire</i>
+de Polybe, les Commentaires de César, la <i>Vie de la
+Vierge</i>, le <i>Martyre de saint Janvier</i>. Tout me sera
+bon, cher monsieur Brandi, et je vous aurai de tout
+une égale reconnaissance.</p>
+
+<p>Le commandant Brandi remonta chez lui, et choisit
+dans sa bibliothèque cinq ou six volumes, que
+Nicolino se garda bien d'ouvrir.</p>
+
+<p>Le lendemain, vers huit heures du soir, le commandant
+entra dans la prison de Nicolino, précédé
+d'un geôlier portant deux bougies.</p>
+
+<p>Le prisonnier s'était déjà jeté sur son lit, quoiqu'il
+ne dormît pas encore. Il ouvrit des yeux étonnés de
+ce luxe de cire. Trois jours auparavant, il avait
+demandé une lampe et on la lui avait refusée.</p>
+
+<p>Le geôlier disposa les deux bougies sur la table et
+sortit.</p>
+
+<p>--Ah çà! mon cher commandant, demanda Nicolino,
+est-ce que, par hasard, vous me feriez la surprise
+de me donner une soirée?</p>
+
+<p>--Non: je vous faisais une simple visite, mon
+cher prisonnier, et, comme je déteste parler sans
+voir, j'ai, comme vous le voyez, fait apporter des
+lumières.</p>
+
+<p>--Je me félicite bien sincèrement de votre antipathie
+pour les ténèbres; mais il est impossible que
+le désir de venir causer avec moi vous soit poussé
+tout à coup comme cela, de lui-même et sans raison
+extérieure. Qu'avez-vous à me dire?</p>
+
+<p>--J'ai à vous dire une chose assez importante, et
+à laquelle j'ai longtemps réfléchi avant de vous en
+parler.</p>
+
+<p>--Et, aujourd'hui, vos réflexions sont faites?</p>
+
+<p>--Oui.</p>
+
+<p>--Dites, alors.</p>
+
+<p>--Vous savez, mon cher hôte, que vous êtes ici
+sur une recommandation toute particulière de la
+reine?</p>
+
+<p>--Je ne le savais pas, mais je m'en doutais.</p>
+
+<p>--Et au secret le plus absolu?</p>
+
+<p>--Quant à cela, je m'en suis aperçu.</p>
+
+<p>--Eh bien, imaginez-vous, mon cher hôte, que
+dix fois, depuis que vous êtes ici, une dame s'est
+présentée pour vous parler.</p>
+
+<p>--Une dame?</p>
+
+<p>--Oui; une dame voilée qui n'a jamais voulu dire
+son nom et qui a prétendu qu'elle venait de la part
+de la reine, à la maison de laquelle elle était attachée.</p>
+
+<p>--Bon! fit Nicolino, est-ce que ce serait Elena,
+par hasard? Ah! par ma foi! voilà qui la réhabiliterait
+dans mon esprit. Et, naturellement, vous lui
+avez constamment refusé la porte?</p>
+
+<p>--Venant de la part de la reine, j'ai pensé que sa
+visite pourrait ne pas vous être agréable, et j'ai
+craint de vous désobliger en l'introduisant près
+de vous.</p>
+
+<p>--La dame est-elle jeune?</p>
+
+<p>--Je le crois.</p>
+
+<p>--Est-elle jolie?</p>
+
+<p>--Je le gagerais.</p>
+
+<p>--Eh bien, mon cher commandant, une femme
+jeune et jolie ne désoblige jamais un prisonnier au
+secret depuis six semaines, vînt-elle de la part du
+diable, et, je dirai même plus, surtout de la part du
+diable.</p>
+
+<p>--Alors, dit Roberto Brandi, si cette dame revenait?</p>
+
+<p>--Si cette dame revenait, faites-la entrer, mordieu!</p>
+
+<p>--Je suis bien aise de savoir cela. Je ne sais pourquoi
+j'ai dans l'idée qu'elle reviendra ce soir.</p>
+
+<p>--Mon cher commandant, vous êtes un homme
+charmant, d'une conversation pleine de verve et
+de fantaisie; mais vous comprenez: fussiez-vous
+l'homme le plus spirituel de Naples...</p>
+
+<p>--Oui, vous préféreriez la conversation de la dame
+inconnue à la mienne; soit: je suis bon diable et
+n'ai point d'amour-propre. Maintenant, n'oubliez
+pas une chose ou plutôt deux choses.</p>
+
+<p>--Lesquelles?</p>
+
+<p>--C'est que, si je n'ai pas fait entrer la dame plus
+tôt, c'est que j'ai craint que sa visite ne vous déplût,
+et que, si je la fais entrer aujourd'hui, c'est que vous
+m'affirmez que sa visite vous est agréable.</p>
+
+<p>--Je vous l'affirme, mon cher commandant. Êtes-vous
+satisfait?</p>
+
+<p>--Je le crois bien! rien ne me satisfait plus que
+de rendre de petits services à mes prisonniers.</p>
+
+<p>--Oui; seulement, vous prenez votre temps.</p>
+
+<p>--Monsieur le duc, vous connaissez le proverbe:
+<i>Tout vient à point à qui sait attendre</i>.</p>
+
+<p>Et, se levant avec son plus aimable sourire, le
+commandant salua son prisonnier et sortit.</p>
+
+<p>Nicolino le suivit des yeux, se demandant ce qui
+avait pu arriver d'extraordinaire depuis la veille au
+matin pour qu'il se fît dans les manières de son juge
+et de son geôlier un si grand changement à son
+égard; et il n'avait pu encore se faire une réponse
+satisfaisante à sa question, lorsque la porte de son
+cachot se rouvrit et donna passage à une femme
+voilée, qui se jeta dans ses bras en levant son voile.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>LXXXV</h3>
+
+<h3>QUELLE ÉTAIT LA DIPLOMATIE DU GOUVERNEUR<br>
+DU CHATEAU SAINT-ELME.</h3>
+
+<p>Comme l'avait deviné Nicolino Caracciolo, la
+femme voilée n'était autre que la marquise de San-Clemente.</p>
+
+<p>Au risque de perdre sa faveur et sa position près
+de la reine, qui ne lui avait pas dit, au reste, un mot
+de ce qui était arrivé, et qui n'avait changé en rien
+ses façons vis-à-vis d'elle, la marquise de San-Clemente,
+comme l'avait dit Roberto Brandi, était venue
+deux fois pour essayer de voir Nicolino.</p>
+
+<p>Le commandant avait été inflexible: les prières
+n'avaient pu le toucher, l'offre d'un millier de ducats
+n'avait pu le corrompre.</p>
+
+<p>Ce n'était point que le commandant Brandi fut la
+perle des honnêtes gens; il s'en fallait, au contraire,
+du tout au tout. Mais c'était un homme assez fort en
+arithmétique pour calculer que, quand une place
+vaut dix ou douze mille ducats par an, il ne faut pas
+s'exposer à la perdre pour mille.</p>
+
+<p>Et, en effet, quoique le traitement du gouverneur
+du château Saint-Elme ne fût en réalité que de
+quinze cents ducats, comme il était chargé de nourrir
+les prisonniers et que les arrestations venaient de
+durer et promettaient de durer encore longtemps à
+Naples,--de même que M. Delaunay, dont le traitement,
+comme gouverneur de la Bastille, était de
+douze mille francs fixe, parvenait à lui faire produire
+cent quarante mille livres,--de même Roberto
+Brandi, dont le traitement était de cinq ou six mille
+francs, tirait de son fort quarante ou cinquante mille
+francs.</p>
+
+<p>Cela explique l'intégrité de Roberto Brandi. En
+apprenant les nouvelles du 9 décembre, c'est-à-dire
+le retour du roi, la défaite des Napolitains et la marche
+de l'armée française sur Naples, il avait été plus
+loin que le marquis Vanni, qui n'avait pas voulu se
+faire, de Nicolino, un ennemi acharné: Roberto
+Brandi avait rêvé de se faire, de Nicolino, non-seulement
+un ami, mais encore un protecteur. Et, à cet
+effet, il avait, comme nous l'avons vu, essayé de
+semer dans le coeur de son prisonnier, avant que
+celui-ci pût se douter dans quel but, cette graine qui
+fleurit si rarement, et qui, plus rarement encore,
+porte ses fruits, la reconnaissance.</p>
+
+<p>Mais, quoiqu'il ne fût qu'à demi Napolitain, puisqu'il
+était Français par sa mère, Nicolino Caracciolo
+n'avait pas été assez naïf pour attribuer à une sympathie
+spontanée le changement qui, depuis la veille,
+s'était fait pour lui dans les façons du commandant.
+Aussi, l'avons-nous vu se demander quels étaient
+les événements extraordinaires qui avaient pu amener
+envers lui ce changement de façons.</p>
+
+<p>La marquise, en lui apprenant la catastrophe de
+Rome et la fuite prochaine de la famille royale pour
+Palerme, lui apprit sur ce point tout ce qu'il désirait
+savoir.</p>
+
+<p>Mais, nous n'avons pas besoin de le dire à nos lecteurs,
+qui, nous l'espérons, s'en seront aperçus, Nicolino
+était homme d'esprit. Il résolut de tirer tout le
+parti possible de la situation, en laissant peu à peu
+venir à lui Roberto Brandi. Il y avait évidemment,
+dans l'avenir et à un moment donné, un pacte avantageux
+pour tout le monde à faire entre le gouverneur
+du château Saint-Elme et les républicains.</p>
+
+<p>Jusque-là, toutes les avances avaient été faites par
+le commandant du château, tandis que Nicolino
+n'était nullement engagé de son côté.</p>
+
+<p>Quoique les instances obstinées de la marquise
+San-Clemente, pour arriver jusqu'à lui, instances qui
+avaient été couronnées par le succès, eussent laissé
+à Nicolino, si sceptique qu'il fût, peu de doutes sur
+son dévouement, soit que ce peu de doutes qui lui
+restait fût suffisant pour le tenir en réserve vis-à-vis
+d'elle, soit qu'il craignît qu'elle ne fût épiée, et
+qu'en la chargeant de quelque message pour ses
+compagnons, il ne les compromît et, en même temps,
+ne compromît la marquise elle-même, Nicolino n'occupa
+les deux heures qu'elle passa près de lui qu'à
+lui parler de son amour ou à le lui prouver.</p>
+
+<p>Les amants se séparèrent enchantés l'un de l'autre
+et s'aimant plus que jamais. La marquise San-Clemente
+promit à Nicolino que tous les soirs où elle
+ne serait pas de service près de la reine, elle les
+viendrait passer avec lui; et, Roberto Brandi ayant
+été interrogé sur la possibilité de mettre ce projet à
+exécution, et n'y ayant vu aucun empêchement de
+son côté, il fut convenu que les choses se passeraient
+ainsi.</p>
+
+<p>Le commandant n'avait point été sans savoir que la
+dame voilée était la marquise de San-Clemente, c'est-à-dire
+une des dames d'honneur les plus avant dans
+l'intimité de la reine; et, par un jeu de bascule des
+plus simples, il comptait bien toujours se trouver sur
+ses pieds par la marquise de San-Clemente, si c'était
+le parti royal qui l'emportait, par Nicolino Caracciolo,
+si c'était, au contraire, les républicains qui avaient le
+dessus.</p>
+
+<p>Les jours s'écoulèrent, nous avons vu de quelle façon,
+en projets de résistance de la part du roi et
+ensuite de la part de la reine. Rien ne fut changé à
+la position de Nicolino, si ce n'est que les soins du
+commandant à son égard, non-seulement continuèrent,
+mais allèrent toujours augmentant... Il eut
+du pain blanc, trois plats à son déjeuner, cinq à
+son dîner, du vin de France à discrétion, et la permission
+de se promener deux fois par jour sur les
+remparts, à la condition de donner sa parole d'honneur
+de ne point sauter du haut en bas.</p>
+
+<p>La situation de Nicolino ne lui paraissait pas, surtout
+depuis la disparition du procureur fiscal et
+l'apparition de la marquise, tellement désespérée,
+qu'il dût, pour en sortir, risquer un suicide; aussi,
+sans se faire prier, donna-t-il sa parole d'honneur,
+et put-il, sur sa foi, se promener tout à son aise.</p>
+
+<p>Par la marquise, qui tenait exactement sa parole et
+qui, grâce à l'indifférence qu'elle affectait pour le
+prisonnier et aux précautions qu'elle prenait pour le
+venir voir, n'était aucunement inquiétée, Nicolino
+Caracciolo savait toutes les nouvelles de la cour. Il
+connaissait le roi et ne crut jamais sérieusement à sa
+résistance, et, comme la marquise de San-Clemente
+faisait partie des personnes qui devaient suivre la
+cour à Palerme, il sut la vérité, entre sept et huit
+heures, le soir même du 21 décembre, c'est-à-dire
+trois heures avant la fuite de la famille royale.</p>
+
+<p>La marquise ne savait rien positivement de ce
+qui devait se passer. Elle avait reçu l'ordre de se
+trouver à dix heures du soir dans les appartements
+de la reine; là, il lui serait fait communication de la
+résolution prise. La marquise n'avait aucun doute
+que la résolution prise ne fût celle du départ.</p>
+
+<p>Elle revenait donc à tout hasard faire ses adieux à
+Nicolino. Ces adieux faits ne rengageaient à rien, et,
+si elle restait, il serait toujours temps de les refaire.</p>
+
+<p>On pleura beaucoup, on promit de s'aimer toujours,
+on fit venir le commandant, qui s'engagea, pourvu
+qu'elles lui fussent adressées, à remettre à Nicolino
+les lettres de la marquise, et qui, pourvu qu'il en prit
+lecture auparavant, promit de faire passer à la marquise
+les lettres de Nicolino; puis, toutes choses bien
+convenues, on échangea le plus près possible quelques
+paroles d'un désespoir assez calme pour ne point
+donner aux amants eux-mêmes de trop grandes inquiétudes
+l'un sur l'autre.</p>
+
+<p>C'est une charmante chose que les amours faciles
+et les passions raisonnables. Comme les goëlands
+dans la tempête, elles ne font que mouiller le bout
+de leurs ailes au sommet des vagues; puis le vent les
+emporte du côté vers lequel il souffle, et, plutôt que
+de lutter contre lui, elles se laissent, souriantes au
+milieu des larmes, dans une pose gracieuse, emporter
+par le vent comme les Océanides de Flaxman.</p>
+
+<p>Le chagrin donna grand appétit à Nicolino. Il
+soupa de manière à effrayer son geôlier, qu'il força
+de boire avec lui à la santé de la marquise. Le geôlier
+protesta contre la violence qui lui était faite, mais il
+but.</p>
+
+<p>Sans doute, la douleur avait tenu Nicolino éveillé
+fort avant dans la nuit; car, lorsque le commandant,
+vers huit heures du matin, entra dans le cachot
+de son prisonnier, il le trouva profondément
+endormi.</p>
+
+<p>Cependant la nouvelle qu'il lui apportait était assez
+grave pour qu'il prît sur lui de l'éveiller. On lui avait
+envoyé, pour les afficher à l'intérieur et à l'extérieur
+du château, quelques-unes des proclamations qui
+annonçaient le départ du roi, qui promettaient son
+prochain retour, qui nommaient le prince Pignatelli
+vicaire général, et Mack lieutenant du royaume.</p>
+
+<p>Les égards que le commandant avait voués à son
+prisonnier lui faisaient un devoir de lui communiquer
+cette proclamation avant de la faire connaître à
+personne.</p>
+
+<p>La nouvelle, en effet, était grave; mais Nicolino y
+était préparé. Il se contenta de murmurer: «Pauvre
+marquise!» Puis, écoutant les sifflements du vent
+dans les corridors et les battements de la pluie au-dessus
+de sa tête, il ajouta, comme Louis XV regardant
+passer le convoi de madame de Pompadour:</p>
+
+<p>--Elle aura mauvais temps pour son voyage.</p>
+
+<p>--Si mauvais, répondit Roberto Brandi, que les
+vaisseaux anglais sont encore dans la rade et n'ont
+pu partir.</p>
+
+<p>--Bah! vraiment! répondit Nicolino. Et peut-on,
+quoique ce ne soit pas l'heure de la promenade,
+monter sur les remparts?</p>
+
+<p>--Certainement! La gravité de la situation serait
+une excuse, si l'on venait à me faire un crime de ma
+complaisance. Dans ce cas, n'est-ce pas, monsieur le
+duc, vous auriez la bonté de dire que cette complaisance,
+vous l'avez exigée de moi?</p>
+
+<p>Nicolino monta sur le rempart, et, en sa qualité de
+neveu d'un amiral, comme il disait, reconnut, sur le
+<i>Van-Guard</i> et <i>la Minerve</i>, les pavillons qui indiquaient
+la présence du roi sur l'un de ces bâtiments
+et du prince de Calabre sur l'autre.</p>
+
+<p>Le commandant, qui l'avait quitté un instant, le
+rejoignit en lui apportant une excellente lunette
+d'approche.</p>
+
+<p>Grâce à cette excellente lunette, il put suivre les
+péripéties du drame que nous avons raconté. Il vit la
+municipalité et les magistrats venant supplier vainement
+le roi de ne point partir; il vit le cardinal-archevêque
+monter à bord du <i>Van-Guard</i> et en descendre;
+il vit Vanni, chassé de <i>la Minerve</i>, rentrer
+désespéré derrière le môle. Une ou deux fois même,
+il vit apparaître sur le pont la belle marquise. Il lui
+sembla qu'elle levait tristement les yeux au ciel et
+essuyait une larme; et ce spectacle lui parut d'un
+intérêt tel, qu'il resta toute la journée sur le rempart,
+tenant sa lunette à la main, et ne quitta son observatoire
+que pour descendre, à la hâte, déjeuner et
+dîner.</p>
+
+<p>Le lendemain, ce fut encore le commandant qui
+entra le premier dans sa chambre. Rien n'était changé
+depuis la veille; le vent continuait d'être contraire;
+les vaisseaux étaient toujours dans le port.</p>
+
+<p>Enfin vers trois heures, on appareilla. Les voiles
+descendirent gracieusement le long des mâts et semblèrent
+faire un appel au vent. Le vent obéit, les
+voiles se gonflèrent: vaisseaux et frégates se mirent
+en mouvement et s'avancèrent lentement vers la
+haute mer. Nicolino reconnut à bord du <i>Van-Guard</i>
+une femme qui faisait des signes non équivoques de
+reconnaissance, et, comme cette femme ne pouvait
+être autre que la marquise de San-Clemente, il lui
+jeta à travers l'espace un tendre et dernier adieu.</p>
+
+<p>Au moment où la flotte commençait à disparaître
+derrière Caprée, on vint annoncer à Nicolino que le
+dîner était servi, et, comme rien ne le retenait plus
+sur le rempart, il descendit vivement, pour ne pas
+donner aux plats, qui devenaient de plus en plus
+délicats, le temps de se refroidir.</p>
+
+<p>Le même soir, le commandant, inquiet de la situation
+de coeur et d'esprit dans laquelle devait se trouver
+son prisonnier, après les terribles émotions de la
+journée, descendit dans son cachot, et le trouva aux
+prises avec une bouteille de syracuse.</p>
+
+<p>Le prisonnier paraissait très-ému. Il avait le front
+rêveur et l'oeil humide.</p>
+
+<p>Il tendit mélancoliquement la main au commandant,
+lui versa un verre de syracuse et trinqua avec
+lui en secouant la tête.</p>
+
+<p>Puis, après avoir vidé son verre jusqu'à la dernière
+goutte:</p>
+
+<p>--Et quand je pense, dit-il, que c'est avec un pareil
+nectar qu'Alexandre VI empoisonnait ses convives!
+Il fallait que ce Borgia fût un bien grand
+coquin.</p>
+
+<p>Puis, vaincu par l'émotion que lui causait ce souvenir
+historique, Nicolino laissa tomber sa tête sur la
+table et s'endormit!</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>LXXXVI</h3>
+
+<h3>CE QU'ATTENDAIT LE GOUVERNEUR DU CHATEAU<br>
+SAINT-ELME.</h3>
+
+<p>Il est inutile que nous passions en revue de nouveau
+chacun des événements que nous avons déjà
+vus se dérouler sous nos yeux. Seulement, il est bon
+de dire que, du haut des remparts du château Saint-Elme,
+grâce à l'excellente lunette que lui avait laissée
+le commandant, Nicolino assistait à tout ce qui se
+passait dans les rues de Naples. Quant aux événements
+qui ne se produisaient point au grand jour, le
+commandant Roberto Brandi, qui était devenu pour
+son prisonnier un véritable ami, les lui racontait
+avec une fidélité qui eût fait honneur à un préfet de
+police faisant son rapport à son souverain.</p>
+
+<p>C'est ainsi que Nicolino vit, du haut des remparts
+le terrible et magnifique spectacle de l'incendie de
+la flotte, apprit le traité de Sparanisi, put suivre des
+yeux les voitures amenant les officiers français qui
+venaient toucher les deux millions et demi, sut le lendemain
+en quelle monnaie les deux millions et demi
+avaient été payés, assista enfin à toutes les péripéties
+qui suivirent le départ du vicaire général, depuis la nomination
+de Maliterno à la dictature jusqu'à l'amende
+honorable que nous lui avons vu faire de compte à
+demi avec Rocca-Romana. Tous ces événements lui
+eussent, perçus par les yeux seulement, paru assez
+obscurs; mais les explications du commandant venaient
+les élucider et jouaient dans ce labyrinthe
+politique le rôle du fil d'Ariane.</p>
+
+<p>On atteignit ainsi le 20 janvier.</p>
+
+<p>Le 20 janvier, on apprit la rupture définitive de
+la trêve, à la suite de l'entrevue entre le général
+français et le prince de Maliterno, et l'on sut qu'à
+six heures du matin, les troupes françaises s'étaient
+ébranlées pour marcher sur Naples.</p>
+
+<p>A cette nouvelle, les lazzaroni hurlèrent de rage, et,
+brisant toute discipline, mirent à leur tête Michele et
+Pagliuccella, criant qu'ils ne voulaient reconnaître
+qu'eux pour capitaines; puis, s'adjoignant les soldats
+et les officiers qui étaient revenus de Livourne avec
+le général Naselli, ils commencèrent à traîner des
+canons à Poggioreale, à Capodichino et à Capodimonte.
+D'autres batteries furent établies à la porte
+Capuana, à la Marinella, au largo delle Pigne et sur
+tous les points par lesquelles les Français pouvaient
+tenter d'entrer à Naples. C'était pendant cette journée
+où se préparait la défense, que, malgré les efforts
+de Michele et de Pagliucella, les pillages, les incendies
+et les meurtres avaient été le plus terribles.</p>
+
+<p>Du haut des murailles du fort de Saint-Elme, Nicolino
+voyait avec terreur les cruautés qui s'accomplissaient.
+Il s'étonnait de ne voir le parti républicain
+prendre aucune mesure contre de pareilles atrocités,
+et se demandait si le comité républicain était réduit à
+un tel abandon, qu'il dût laisser les lazzaroni maîtres
+de la ville sans rien tenter contre les désordres qu'ils
+commettaient.</p>
+
+<p>A tout moment, des clameurs nouvelles s'élevaient
+de quelque point de la ville et montaient jusqu'aux
+hauteurs où est située la forteresse. Des tourbillons
+de fumée s'élançaient tout à coup d'un pâté de maisons,
+et, poussés par le sirocco, passaient comme un
+voile entre la ville et le château. Des assassinats commencés
+dans les rues se continuaient par les escaliers
+et venaient se dénouer sur les terrasses des palais,
+presque à portée de fusil des sentinelles. Roberto
+Brandi veillait aux portes et aux poternes du château,
+dont il avait doublé les sentinelles, avec ordre
+de faire feu sur quiconque se présenterait, lazzaroni
+ou républicains. Il conduisait évidemment, avec des
+intentions hostiles, à un but caché, un plan arrêté
+avec lui-même.</p>
+
+<p>La bannière royale continuait de flotter sur les
+murailles du fort, et, malgré le départ du roi, n'avait
+point disparu un instant.</p>
+
+<p>Cette bannière, gage pour eux de la fidélité du
+commandant, réjouissait les yeux des lazzaroni.</p>
+
+<p>Sa longue-vue à la main, Nicolino cherchait vainement
+dans les rues de Naples quelques figures de
+connaissance. On le sait, Maliterno n'était point
+rentré à Naples; Rocca-Romana se tenait caché; Manthonnet,
+Schipani, Cirillo et Velasco attendaient.</p>
+
+<p>A deux heures de l'après-midi, on releva les sentinelles,
+comme cela se pratiquait, de deux heures
+en deux heures.</p>
+
+<p>Il sembla à Nicolino que la sentinelle qui se
+trouvait la plus proche de lui, lui faisait un signe de
+tête.</p>
+
+<p>Il ne parut point l'avoir remarqué; mais, au bout
+de quelques secondes, il tourna de nouveau les yeux
+de son côté.</p>
+
+<p>Cette fois, il ne lui resta aucun doute. Ce signe
+avait été d'autant plus visible que les trois autres
+sentinelles, les yeux fixés, les unes à l'horizon du
+côté de Capoue, où l'on s'attendait à voir déboucher
+les Français, les autres sur Naples, se débattant sous
+le fer et au milieu du feu, ne faisaient aucune attention
+à la quatrième sentinelle et au prisonnier.</p>
+
+<p>Nicolino put donc se diriger vers le factionnaire et
+passer à un pas de lui.</p>
+
+<p>--Aujourd'hui, en dînant, faites attention à votre
+pain, lui jeta en passant la sentinelle.</p>
+
+<p>Nicolino tressaillit et continua sa route.</p>
+
+<p>Son premier mouvement fut un mouvement de
+crainte: il crut qu'on voulait l'empoisonner.</p>
+
+<p>Au bout d'une vingtaine de pas, il revint sur lui-même,
+et, en repassant devant le factionnaire:</p>
+
+<p>--Du poison? demanda-t-il.</p>
+
+<p>--Non, répondit celui-ci, un billet.</p>
+
+<p>--Ah! fit Nicolino, la poitrine un peu dégagée.</p>
+
+<p>Et, s'éloignant du factionnaire, il se tint à distance
+sans plus regarder de son côté.</p>
+
+<p>Enfin, les républicains se décidaient donc à quelque
+chose! Le défaut d'initiative dans le <i>mezzo ceto</i>
+et dans la noblesse est le défaut capital des Napolitains.
+Autant le peuple, poussière soulevée au moindre
+vent, est toujours prêt aux émeutes, autant la
+classe moyenne et l'aristocratie sont difficiles aux
+révolutions.</p>
+
+<p>C'est qu'à tout changement qui arrive, mezzo ceto
+et aristocratie craignent de perdre une portion de ce
+qu'ils possèdent, tandis que le peuple, qui ne possède
+rien, ne peut que gagner.</p>
+
+<p>Il était trois heures de l'après-midi; Nicolino dînait
+à quatre: il n'avait, en conséquence, qu'une heure
+à attendre. Cette heure lui parut un siècle.</p>
+
+<p>Enfin, elle passa, Nicolino comptant les quarts et
+les demies qui sonnaient aux trois cents églises de
+Naples.</p>
+
+<p>Nicolino descendit, trouva son couvert mis comme
+d'habitude et son pain sur la table. Il examina négligemment
+son pain, n'y vit aucune rupture; sur
+toute sa rotondité, la croûte était lisse et intacte. Si
+un billet avait été introduit dans l'intérieur, c'était
+pendant la fabrication même du pain.</p>
+
+<p>Le prisonnier commença de croire à un faux
+avis.</p>
+
+<p>Il regarda le geôlier chargé de le servir à table,
+depuis l'amélioration croissante de ses repas, espérant
+voir en lui quelque encouragement à rompre son
+pain.</p>
+
+<p>Le geôlier resta impassible.</p>
+
+<p>Nicolino, pour avoir une occasion de le faire sortir,
+regarda si rien ne manquait sur la table. La table
+était irréprochablement préparée.</p>
+
+<p>--Mon cher ami, dit-il au geôlier, le commandant
+est si bon pour moi, que je ne doute pas que, pour
+m'ouvrir l'appétit, il ne me donne une bouteille d'asprino,
+si je la lui demande.</p>
+
+<p>L'asprino correspond à Naples, au vin de Suresne,
+à Paris.</p>
+
+<p>Le geôlier sortit en faisant un mouvement des
+épaules qui signifiait:</p>
+
+<p>--En voilà une idée de demander du vinaigre
+quand on a sur sa table du lacrima-cristi et du
+monte de Procida.</p>
+
+<p>Mais, comme on lui avait recommandé d'avoir
+les plus grands égards pour le prisonnier, il s'empressa
+d'obéir avec tant de diligence, que, pour aller
+plus vite, il ne ferma même pas, en s'éloignant, la
+porte du cachot.</p>
+
+<p>Nicolino le rappela.</p>
+
+<p>--Qu'y a-t-il, Excellence? demanda le geôlier.</p>
+
+<p>--Il y a que je vous prie de fermer votre porte,
+mon ami, répondit Nicolino: les portes ouvertes
+donnent des tentations aux prisonniers.</p>
+
+<p>Le geôlier, qui savait la fuite impossible au château
+Saint-Elme, à moins que, comme Hector Caraffa,
+on ne descendît du haut des murailles avec une
+corde, referma la porte, non point pour sa conscience,
+mais pour ne pas désobliger Nicolino.</p>
+
+<p>La clef ayant fait dans la serrure son mouvement
+et son bruit de rotation qui indiquaient la clôture à
+double tour, Nicolino, certain de ne pas être surpris,
+brisa son pain.</p>
+
+<p>On ne l'avait point trompé: au beau milieu de la
+mie était un billet roulé, lequel, collé à la pâte, indiquait
+qu'il n'avait pu y être introduit que pendant
+la fabrication, comme l'avait pensé le prisonnier.</p>
+
+<p>Nicolino prêta l'oreille, et, n'entendant aucun
+bruit, ouvrit vivement le billet.</p>
+
+<p>Il contenait ces mots:</p>
+
+<p>«Jetez-vous sur votre lit sans vous déshabiller;
+ne vous inquiétez point du bruit que vous entendrez
+de onze heures à minuit; il sera fait par des amis;
+seulement, tenez-vous prêt à les seconder.»</p>
+
+<p>--Diable! murmura Nicolino, ils ont bien fait de
+me prévenir; je les eusse pris pour des lazzaroni, et
+j'eusse tapé dessus. Voyons le post-scriptum:</p>
+
+<p>«Il est urgent que, demain, le drapeau français
+flotte, au point du jour, sur les murailles du château
+Saint-Elme. Si notre tentative échouait, faites ce
+que vous pourrez de votre côté pour arriver à ce but.
+Le comité met cinq cent mille francs à votre disposition.»</p>
+
+<p>Nicolino déchira le billet en morceaux impalpables,
+qu'il éparpilla sur toute la longueur de son cachot.</p>
+
+<p>Il achevait cette opération lorsque la clef tourna
+dans la serrure, et que son geôlier entra une bouteille
+d'asprino à la main.</p>
+
+<p>Nicolino, qui tenait de sa mère un palais français,
+n'avait jamais pu souffrir l'asprino; mais, dans cette
+occasion, il lui parut qu'il devait faire un sacrifice à
+la patrie. Il remplit son verre, le leva en l'air, porta
+un toast à la santé du commandant, le vida d'un
+trait et fit clapper sa langue avec autant d'énergie
+qu'il eût pu le faire après un verre de chambertin,
+de château-laffitte ou de bouzi.</p>
+
+<p>L'admiration du geôlier pour Nicolino redoubla:
+il fallait être doué d'un courage héroïque pour boire
+sans grimace un verre d'un pareil vin.</p>
+
+<p>Le dîner était encore meilleur que d'habitude. Nicolino
+en fit son compliment au gouverneur, qui vint,
+comme il en prenait de plus en plus l'habitude, lui
+faire sa visite au café.</p>
+
+<p>--Bon! dit Roberto Brandi, les compliments reviennent,
+non pas au cuisinier, mais à l'asprino, qui
+vous aura ouvert l'appétit.</p>
+
+<p>Nicolino n'avait point l'habitude de remonter sur
+le rempart après son dîner, qu'il prolongeait, surtout
+depuis qu'il s'était amélioré, jusqu'à cinq heures
+et demie et même six heures du soir. Mais, surexcite,
+non point par l'asprino qu'il avait bu, comme le
+croyait le commandant, mais par le billet qu'il avait
+reçu; voyant le seigneur Roberto Brandi de bonne
+humeur et ne doutant pas que Naples ne fût au moins
+aussi curieux à voir de nuit que de jour, il se plaignit
+avec tant d'insistance d'une certaine lourdeur
+d'estomac et d'un certain embarras de tête, que, de
+lui-même, le commandant lui demanda s'il ne voulait
+point prendre l'air.</p>
+
+<p>Nicolino se fit prier un instant; puis enfin, pour
+ne pas le désobliger, consentit à monter avec le commandant
+sur le rempart.</p>
+
+<p>Naples présentait dans la soirée le même spectacle
+que pendant le jour, excepté que, vu à travers les ténèbres,
+il devenait plus effrayant. Et, en effet, le
+pillage et les assassinats s'exécutaient à la lueur des
+torches qui, courant dans l'obscurité comme des insensées,
+semblaient jouer quelque jeu fantastique et
+terrible inventé par la mort. De leur côté, les incendies,
+détachant les flammes ardentes de la fumée
+épaisse qui les couronnait, offraient à Nicolino la
+même représentation que Rome, dix-huit cents ans
+auparavant, avait donnée à Néron. Rien n'eût empêché
+Nicolino, s'il eût voulu se couronner de roses
+et chanter des vers d'Horace sur sa lyre, de se croire
+le divin empereur successeur de Claude et fils d'Agrippine
+et de Domitius.</p>
+
+<p>Mais Nicolino n'était pas fantaisiste à ce point;
+Nicolino avait tout simplement sous les yeux le spectacle
+d'une scène de meurtre et d'incendie comme
+Naples n'en avait point donné depuis la révolte de
+Masaniello, et Nicolino, la rage au fond du coeur,
+regardait ces canons dont le col de bronze s'allongeait
+hors des remparts, et se disait que, s'il était
+gouverneur du château à la place de Roberto Brandi,
+il aurait bientôt forcé toute cette canaille à chercher
+un abri dans les égouts d'où elle sortait.</p>
+
+<p>En ce moment, il sentit une main qui s'appuyait
+sur son épaule, et, comme si elle eût pu lire au plus
+profond de sa pensée, une voix lui dit:</p>
+
+<p>--A ma place, que feriez-vous?</p>
+
+<p>Nicolino n'eut pas besoin de se retourner pour
+savoir qui lui parlait ainsi: il reconnut la voix du
+digne commandant.</p>
+
+<p>--Par ma foi, répondit Nicolino, je n'hésiterais
+pas, je vous le jure: je ferais feu sur les assassins,
+au nom de l'humanité et de la civilisation.</p>
+
+<p>--Comme cela? sans savoir ce que me rapportera
+ou me coûtera chaque coup de canon que je tirerai?
+A votre âge et en paladin français, vous dites: <i>Fais
+ce que dois, advienne que pourra.</i></p>
+
+<p>--C'est le chevalier Bayard qui a dit cela.</p>
+
+<p>--Oui; mais, à mon âge, et père de famille comme
+je suis, je dis: <i>Charité bien ordonnée est de commencer
+par soi-même.</i> Ce n'est pas le chevalier Bayard qui
+a dit cela: c'est le bon sens.</p>
+
+<p>--Ou l'égoïsme, mon cher gouverneur.</p>
+
+<p>--Cela se ressemble diablement, mon cher prisonnier.</p>
+
+<p>--Mais, enfin, que voulez-vous?</p>
+
+<p>--Mais je ne veux rien. Je suis à mon balcon, balcon
+bien tranquille: rien ne m'atteindra ici. Je regarde
+et j'attends.</p>
+
+<p>--Je vois bien que vous regardez; mais je ne sais
+pas ce que vous attendez.</p>
+
+<p>--J'attends ce qu'attend le gouverneur d'une forteresse
+imprenable: j'attends qu'on me fasse des
+propositions.</p>
+
+<p>Nicolino prit ces paroles pour ce qu'elles étaient,
+en effet, c'est-à-dire pour une ouverture; mais, outre
+qu'il n'avait pas mission de traiter au nom des républicains,
+mission qu'à la rigueur il se fût donnée à
+lui-même, le billet qu'il avait reçu lui recommandait
+tout simplement de se tenir tranquille, et d'aider,
+s'il était en son pouvoir, aux événements qui devaient
+s'accomplir de onze heures à minuit.</p>
+
+<p>Qui lui disait que ce qu'il arrêterait avec le commandant,
+si avantageux que cela fût, selon lui, aux
+intérêts de la future république parthénopéenne,
+s'accorderait avec les plans des républicains?</p>
+
+<p>Il garda donc le silence, ce que voyant le commandant
+Roberto Brandi, il fit, pour la troisième ou la
+quatrième fois, le tour des remparts en sifflant et en
+recommandant aux sentinelles la plus grande vigilance,
+aux artilleurs de veiller près de leurs pièces,
+la mèche allumée.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>LXXXVII</h3>
+
+<h3>OU L'ON VOIT ENFIN
+COMMENT LE DRAPEAU FRANÇAIS AVAIT ÉTÉ<br>
+ARBORÉ SUR LE CHATEAU SAINT-ELME.</h3>
+
+<p>Nicolino écouta en silence le commandant donner
+des ordres, d'une voix assez haute, au contraire, pour
+qu'elle fût entendue de son prisonnier.</p>
+
+<p>Ce redoublement de surveillance l'inquiéta; mais
+il connaissait la prudence et le courage de ceux qui
+lui avaient fait passer l'avis qu'il avait reçu, et il se
+confiait à eux.</p>
+
+<p>Seulement, il lui fut démontré plus clair que
+jamais que toutes les attentions successives et croissantes
+qu'avait eues pour lui le directeur de la
+forteresse n'avaient d'autre but que d'amener Nicolino
+à lui faire quelque ouverture ou à recueillir les
+siennes; ce qui serait arrivé, sans aucun doute, si
+Nicolino ne se fût, à cause de l'avis reçu, tenu sur
+la réserve.</p>
+
+<p>Le temps s'écoula sans aucun rapprochement entre
+le gouverneur et son prisonnier. Seulement,
+comme par oubli, celui-ci eut la permission de rester
+sur le rempart.</p>
+
+<p>Dix heures sonnèrent. On se rappelle que c'était
+l'heure indiquée par Maliterno à l'archevêque, pour
+sonner, sous peine de mort, toutes les cloches de Naples.
+A la dernière vibration des bronzes, toutes les
+cloches éclatèrent à la fois.</p>
+
+<p>Nicolino était préparé à tout, excepté à ce concert
+de cloches, et le gouverneur, à ce qu'il paraît, n'y
+était pas plus préparé que lui; car, à ce bruit inattendu,
+Roberto Brandi se rapprocha de son prisonnier
+et le regarda avec étonnement.</p>
+
+<p>--Oui, je comprends bien, dit Nicolino, vous me
+demandez ce que signifie cet effroyable charivari;
+j'allais vous faire la même question.</p>
+
+<p>--Alors, vous l'ignorez?</p>
+
+<p>--Parfaitement. Et vous?</p>
+
+<p>--Moi aussi.</p>
+
+<p>--Alors, promettons-nous que le premier des deux
+qui l'apprendra en fera part à son voisin.</p>
+
+<p>--Je vous le promets.</p>
+
+<p>--C'est incompréhensible, mais c'est curieux, et
+j'ai payé bien cher, souvent, ma loge à Saint-Charles
+pour voir un spectacle qui ne valait pas celui-ci.</p>
+
+<p>Mais, contre l'attente de Nicolino, le spectacle devenait
+de plus en plus curieux.</p>
+
+<p>En effet, comme nous l'avons dit, arrêtés au milieu
+de leur infernale besogne par une voix qui semblait
+leur parler d'en haut, les lazzaroni, qui entendent
+mal la langue céleste, coururent en demander l'explication
+à la cathédrale.</p>
+
+<p>On sait ce qu'ils y trouvèrent: la vieille métropole
+éclairée <i>à giorno</i>, le sang et la tête de saint Janvier exposés,
+le cardinal-archevêque en habits sacerdotaux,
+enfin Rocca-Romana et Maliterno en costume de pénitents,
+pieds nus, en chemise et la corde au cou.</p>
+
+<p>Les deux spectateurs, pour lesquels on eût pu
+croire que le spectacle était fait, virent alors l'étrange
+procession sortir de l'église, au milieu des pleurs,
+des cris, des lamentations. Les torches étaient si
+nombreuses et jetaient un tel éclat, qu'à l'aide de sa
+lunette, que le commandant envoya chercher, Nicolino
+reconnut l'archevêque sous son dais, portant le
+saint sacrement, les chanoines portant à ses côtés le
+sang et la tête de saint Janvier, et enfin, derrière les
+chanoines, Maliterno et Rocca-Romana, dans leur
+étrange costume, ne portaient rien, ou plutôt portaient,
+de tous les poids, le plus pesant: les péchés du
+peuple.</p>
+
+<p>Nicolino savait son frère Rocca-Romana aussi
+sceptique que lui, et Maliterno aussi sceptique que son
+frère. Il fut donc, malgré la grande préoccupation
+qui le tenait, pris d'un rire homérique en reconnaissant
+les deux pénitents.</p>
+
+<p>Quelle était cette comédie? dans quel but était-elle
+jouée? C'était ce que ne pouvait s'expliquer Nicolino
+que par ce mélange, tout particulier à Naples, du
+grotesque au sacré.</p>
+
+<p>Sans doute, entre onze heures et minuit, aurait-il
+l'explication de tout cela.</p>
+
+<p>Roberto Brandi, qui n'attendait aucune explication,
+paraissait plus inquiet et plus impatient que son
+prisonnier; car lui aussi connaissait Naples et se doutait
+qu'il y avait quelque immense piége caché sous
+cette comédie religieuse.</p>
+
+<p>Nicolino et le commandant suivirent des yeux, avec
+la plus grande curiosité, la procession dans les différentes
+évolutions qu'elle accomplit depuis sa sortie
+de la cathédrale jusqu'à sa rentrée; puis ils virent le
+bruit diminuer, les torches s'éteindre, et y succéder
+le silence et l'obscurité.</p>
+
+<p>Quelques maisons auxquelles le feu avait été mis
+continuèrent de brûler; mais personne ne s'en occupa.</p>
+
+<p>Onze heures sonnèrent.</p>
+
+<p>--Je crois, dit Nicolino, qui désirait suivre les instructions
+du billet en rentrant dans son cabinet, je
+crois que la représentation est terminée. Qu'en dites-vous,
+mon commandant?</p>
+
+<p>--Je dis que j'ai encore quelque chose à vous faire
+voir avant que vous rentriez chez vous, mon cher
+prisonnier.</p>
+
+<p>Et il lui fit signe de le suivre.</p>
+
+<p>--Nous nous sommes, lui dit-il, jusqu'à présent
+préoccupés de ce qui se passe à Naples, depuis Mergellina
+jusqu'à la porte Capuana,--c'est-à-dire à
+l'ouest, au midi et à l'est:--occupons-nous un peu de
+ce qui se passe au nord. Quoique ce qui nous vient
+de ce côté fasse peu de bruit et jette peu de lumière,
+cela vaut la peine que nous y accordions un instant
+d'attention.</p>
+
+<p>Nicolino se laissa conduire par le gouverneur sur
+la partie du rempart exactement opposée à celle du
+haut de laquelle il venait de contempler Naples, et,
+sur les collines qui enveloppent la ville, depuis celle
+de Capodimonte jusqu'à celle de Poggioreale, il vit
+une ligne de feux disposés avec la régularité d'une
+armée en marche.</p>
+
+<p>--Ah! ah! fit Nicolino, voilà du nouveau, ce me
+semble.</p>
+
+<p>--Oui, et qui n'est pas sans intérêt, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>--C'est l'armée française? demanda Nicolino.</p>
+
+<p>--Elle-même, répondit le gouverneur.</p>
+
+<p>--Demain, alors, elle entrera à Naples.</p>
+
+<p>--Oh! que non! On n'entre point à Naples comme
+cela quand les lazzaroni ne veulent pas qu'on y entre.
+On se battra deux, trois jours, peut-être.</p>
+
+<p>--Eh bien, après? demanda Nicolino.</p>
+
+<p>--Après?... Rien, répondit le gouverneur. C'est à
+nous de songer à ce que peut, dans un pareil conflit,
+faire de bien ou de mal à ses alliés, quels qu'ils
+soient, le gouverneur du château Saint-Elme.</p>
+
+<p>--Et peut-on savoir, en cas de conflit, pour qui
+seraient vos préférences?</p>
+
+<p>--Mes préférences! Est-ce qu'un homme d'esprit a
+des préférences, mon cher prisonnier? Je vous ai fait
+ma profession de foi en vous disant que j'étais père
+de famille, et en vous citant le proverbe français:
+<i>Charité bien ordonnée est de commencer par soi-même.</i>
+Rentrez chez vous; méditez là-dessus. Demain, nous
+causerons politique, morale et philosophie, et, comme
+les Français ont encore un autre proverbe qui dit:
+<i>La nuit porte conseil</i>, eh bien, demandez des conseils
+à la nuit; au jour, vous me ferez part de ceux qu'elle
+vous aura donnés. Bonsoir, monsieur le duc!</p>
+
+<p>Et, comme, tout en causant, on était arrivé au
+haut de l'escalier qui conduisait aux prisons inférieures,
+le geôlier reconduisit Nicolino à son cachot
+et l'y enferma, comme d'habitude, à double tour.</p>
+
+<p>Nicolino se trouva dans la plus complète obscurité.</p>
+
+<p>Par bonheur, les instructions qu'il avait reçues
+n'étaient point difficiles à suivre. Il se dirigea à
+tâtons vers son lit, le trouva et se jeta dessus tout
+habillé.</p>
+
+<p>A peine y était-il depuis cinq minutes, qu'il entendit
+le cri d'alarme, cri suivi d'une fusillade assez vive
+et de trois coups de canon.</p>
+
+<p>Puis tout rentra dans le silence le plus absolu.</p>
+
+<p>Qu'était-il arrivé?</p>
+
+<p>Nous sommes obligés de dire que, malgré le courage
+bien éprouvé de Nicolino, le coeur lui battait
+fort en se faisant cette question.</p>
+
+<p>Dix autres minutes ne s'étaient point écoulées, que
+Nicolino entendit un pas dans l'escalier, une clef
+tourna dans la serrure, les verrous grincèrent et la
+porte s'ouvrit, donnant passage au digne commandant,
+éclairé d'une bougie qu'il tenait lui-même à la
+main.</p>
+
+<p>Roberto Brandi referma la porte avec la plus
+grande précaution, déposa sa bougie sur la table,
+prit une chaise et vint s'asseoir près du lit de son prisonnier,
+qui, ignorant absolument où aboutirait
+toute cette mise en scène, le laissait faire sans lui
+adresser une seule parole.</p>
+
+<p>--Eh bien, lui dit le gouverneur lorsqu'il fut assis
+à son chevet, je vous le disais bien, mon cher prisonnier,
+que le château Saint-Elme était d'une certaine
+importance dans la question qui doit se plaider
+demain.</p>
+
+<p>--Et à quel propos, mon cher commandant, venez-vous,
+à une pareille heure, vous féliciter près de
+moi de votre perspicacité?</p>
+
+<p>--Parce que c'est toujours une satisfaction d'amour-propre,
+que de pouvoir dire à un homme d'esprit
+comme vous: «Vous voyez bien que j'avais raison;»
+ensuite parce que je crois que, si nous attendons à
+demain pour causer de nos petites affaires, dont vous
+n'avez pas voulu causer ce soir,--je sais maintenant
+pourquoi,--si nous attendons à demain, dis-je, il
+pourra bien être trop tard.</p>
+
+<p>--Voyons, mon cher commandant, demanda
+Nicolino, il s'est donc passé quelque chose de bien
+important depuis que nous nous sommes quittés?</p>
+
+<p>--Vous allez en juger. Les républicains, qui
+avaient, je ne sais comment, surpris mon mot d'ordre,
+qui était <i>Pausilippe et Parthénope</i>, se sont présentés
+à la sentinelle; seulement, celui qui était chargé de
+dire <i>Parthénope</i> a confondu la nouvelle ville avec
+l'ancienne et a dit <i>Napoli</i> au lieu de <i>Parthénope</i>. La
+sentinelle, qui ne savait probablement pas que <i>Parthénope</i>
+et <i>Napoli</i> ne font qu'un ou plutôt ne font
+qu'une, a donné l'alarme; le poste a fait feu, mes
+artilleurs ont fait feu, et le coup a été manqué. De
+sorte, mon cher prisonnier, que, si c'est dans l'attente
+de ce coup-là que vous vous êtes jeté tout habillé sur
+votre lit, vous pouvez vous déshabiller et vous coucher,
+à moins cependant que vous n'aimiez mieux
+vous lever pour que nous causions chacun d'un côté
+de cette table, comme deux bons amis.</p>
+
+<p>--Allons, allons, dit Nicolino en se levant, ramassez
+les atouts, abattez votre jeu, et causons.</p>
+
+<p>--Causons! dit le gouverneur, c'est bientôt dit.</p>
+
+<p>--Dame, c'est vous qui me l'offrez, ce me semble.</p>
+
+<p>--Oui, mais après quelques éclaircissements.</p>
+
+<p>--Lesquels? Dites.</p>
+
+<p>--Avez-vous des pouvoirs suffisants pour causer
+avec moi?</p>
+
+<p>--J'en ai.</p>
+
+<p>--Ce dont nous causerons ensemble sera-t-il ratifié
+par vos amis?</p>
+
+<p>--Foi de gentilhomme!</p>
+
+<p>--Alors, il n'y a plus d'empêchements. Asseyez-vous,
+mon cher prisonnier.</p>
+
+<p>--Je suis assis.</p>
+
+<p>--MM. les républicains ont donc bien besoin du
+château Saint-Elme? Voyons!</p>
+
+<p>--Après la tentative qu'ils viennent de faire, vous
+me traiteriez de menteur si je vous disais que sa possession
+leur est tout à fait indifférente.</p>
+
+<p>--Et, en supposant que messire Roberto Brandi,
+gouverneur de ce château, substituât en son lieu et
+place le très-haut et très-puissant seigneur Nicolino,
+des ducs de Rocca-Romana et des princes Caraccioli,
+que gagnerait à cette substitution ce pauvre Roberto
+Brandi?</p>
+
+<p>--Messire Roberto Brandi m'a prévenu, je crois,
+qu'il était père de famille?</p>
+
+<p>--J'ai oublié de dire époux et père de famille.</p>
+
+<p>--Il n'y a pas de mal, puisque vous réparez à
+temps votre oubli. Donc, une femme?</p>
+
+<p>--Une femme.</p>
+
+<p>--Combien d'enfants?</p>
+
+<p>--Deux: des enfants charmants, surtout la fille,
+qu'il faut songer à marier.</p>
+
+<p>--Ce n'est point pour moi que vous dites cela, je
+présume?</p>
+
+<p>--Je n'ai pas l'orgueil de porter mes yeux si haut:
+c'est une simple observation que je vous faisais,
+comme digne d'exciter votre intérêt.</p>
+
+<p>--Et je vous prie de croire qu'elle l'excite au plus
+haut degré.</p>
+
+<p>--Alors, que pensez-vous que puissent faire pour
+un homme qui leur rend un très-grand service, pour
+la femme et les enfants de cet homme, les républicains
+de Naples?</p>
+
+<p>--Eh bien, que diriez-vous de dix mille ducats?</p>
+
+<p>--Oh! interrompit le gouverneur.</p>
+
+<p>--Attendez donc, laissez-moi dire.</p>
+
+<p>--C'est juste; dites.</p>
+
+<p>--Je répète. Que diriez-vous de dix mille ducats
+de gratification pour vous, de dix mille ducats d'épingles
+pour votre femme, de dix mille ducats de
+bonne main à votre fils, et de dix mille ducats de dot
+à votre fille?</p>
+
+<p>--Quarante mille ducats?</p>
+
+<p>--Quarante mille ducats.</p>
+
+<p>--En tout?</p>
+
+<p>--Dame!</p>
+
+<p>--Cent quatre-vingt-dix mille francs?</p>
+
+<p>--Juste.</p>
+
+<p>--Ne trouvez-vous pas qu'il est indigne d'hommes
+comme ceux que vous représentez de ne pas offrir
+des sommes rondes?</p>
+
+<p>--Deux cent mille livres, par exemple?</p>
+
+<p>--Oui, à deux cent mille livres, on réfléchit.</p>
+
+<p>--Et à combien terminerait-on?</p>
+
+<p>--Tenez, pour ne pas vous faire marchander, à
+deux cent cinquante mille livres.</p>
+
+<p>--C'est un joli denier que deux cent cinquante
+mille livres!</p>
+
+<p>--C'est un joli morceau que le château Saint-Elme.</p>
+
+<p>--Hum!</p>
+
+<p>--Vous refusez?</p>
+
+<p>--Je me consulte.</p>
+
+<p>--Vous comprendrez ceci, mon cher prisonnier:
+on dit... Toute la journée, nous avons parlé par proverbes;
+passez-moi donc encore celui-ci: je vous
+promets que ce sera le dernier.</p>
+
+<p>--Je vous le passe.</p>
+
+<p>--Eh bien, on dit que tout homme trouve une fois
+dans sa vie l'occasion de faire fortune, que le tout
+est pour lui de ne pas laisser échapper l'occasion.</p>
+
+<p>L'occasion passe à côté de la main: je la prends par
+ses trois cheveux, et je ne la lâche pas, morbleu!</p>
+
+<p>--Je ne veux pas y regarder de trop près avec
+vous, mon cher gouverneur, reprit Nicolino, d'autant
+plus que je n'ai qu'à me louer de vos bons procédés:
+vous aurez vos deux cent cinquante mille livres.</p>
+
+<p>--A la bonne heure.</p>
+
+<p>--Seulement, vous comprenez que je n'ai pas
+deux cent cinquante mille livres dans ma poche.</p>
+
+<p>--Bon! monsieur le duc, si l'on voulait faire toutes
+les affaires au comptant, on ne ferait jamais d'affaires.</p>
+
+<p>--Alors, vous vous contenterez de mon billet?</p>
+
+<p>Roberto Brandi se leva et salua.</p>
+
+<p>--Je me contenterai de votre parole, prince les
+dettes de jeu sont sacrées, et nous jouons dans ce
+moment-ci, et gros jeu, car nous jouons chacun notre
+tête.</p>
+
+<p>--Je vous remercie de votre confiance en moi,
+monsieur, répondit Nicolino avec une suprême dignité;
+je vous prouverai que j'en étais digne. Maintenant,
+il ne s'agit plus que de l'exécution, des
+moyens.</p>
+
+<p>--C'est pour arriver à ce but que je vous demanderai,
+mon prince, toute la complaisance possible.</p>
+
+<p>--Expliquez-vous.</p>
+
+<p>--J'ai eu l'honneur de vous dire que, puisque je
+tenais l'occasion par les cheveux, je ne la lâcherais
+point sans y trouver une fortune.</p>
+
+<p>--Oui. Eh bien, il me semble qu'une somme de
+deux cent cinquante mille francs...</p>
+
+<p>--Ce n'est point une fortune, cela, monsieur le duc.
+Vous qui êtes riche à millions, vous devez le comprendre.</p>
+
+<p>--Merci!</p>
+
+<p>--Non: il me faut cinq cent mille francs.</p>
+
+<p>--Monsieur le commandant, je suis fâché de vous
+dire que vous manquez à votre parole.</p>
+
+<p>--En quoi, si ce n'est pas à vous que je les demande?</p>
+
+<p>--Alors, c'est autre chose.</p>
+
+<p>--Et si j'arrive à me faire donner par Sa Majesté
+le roi Ferdinand, pour ma fidélité, le même prix que
+vous m'offrez pour ma trahison?</p>
+
+<p>--Oh! le vilain mot que vous venez de dire là!</p>
+
+<p>Le commandant, avec le comique sérieux particulier
+aux Napolitains, prit la bougie, alla regarder
+derrière la porte, sous le lit, et revint poser la bougie
+sur la table.</p>
+
+<p>--Que faites-vous? lui demanda Nicolino.</p>
+
+<p>--J'allais voir si quelqu'un nous écoutait.</p>
+
+<p>--Pourquoi cela?</p>
+
+<p>--Mais parce que, si nous ne sommes que nous
+deux, vous savez bien que je suis un traître, un peu
+plus adroit, un peu plus spirituel que les autres
+peut-être, mais voilà tout.</p>
+
+<p>--Et comment comptez-vous vous faire donner
+par le roi Ferdinand deux cent cinquante mille francs
+pour prix de votre fidélité?</p>
+
+<p>--C'est pour cela justement que j'ai besoin de
+toute votre complaisance.</p>
+
+<p>--Comptez dessus; seulement, expliquez-vous.</p>
+
+<p>--Pour en arriver là, mon cher prisonnier, il ne
+faut pas que je sois votre complice, il faut que je sois
+votre victime.</p>
+
+<p>--C'est assez logique, ce que vous me dites là.
+Eh bien, voyons, comment pouvez-vous devenir ma
+victime?</p>
+
+<p>--C'est bien facile.</p>
+
+<p>Le commandant tira des pistolets de sa poche.</p>
+
+<p>--Voilà des pistolets.</p>
+
+<p>--Tiens, dit Nicolino, ce sont les miens.</p>
+
+<p>--Que le procureur fiscal a oubliés ici... Vous
+savez comment il a fini, ce bon marquis Vanni?</p>
+
+<p>--Vous m'avez annoncé sa mort, et je vous ai
+même répondu que j'avais le regret de ne pas le regretter.</p>
+
+<p>--C'est vrai. Vous vous êtes donc procuré vos
+pistolets, qui étaient je ne sais où, par vos intelligences
+dans le château; de sorte que, quand je suis
+descendu, vous m'avez mis le pistolet sur la gorge.</p>
+
+<p>--Très-bien, fit Nicolino en riant: comme cela.</p>
+
+<p>--Prenez garde! ils sont chargés. Puis, le pistolet
+sur la gorge toujours, vous m'avez lié à cet anneau
+scellé dans la muraille.</p>
+
+<p>--Avec quoi? avec les draps de mon lit?</p>
+
+<p>--Non, avec une corde.</p>
+
+<p>--Je n'en ai pas.</p>
+
+<p>--Je vous en apporte une.</p>
+
+<p>--A la bonne heure: vous êtes homme de précaution.</p>
+
+<p>--Quand on veut que les choses réussissent, n'est-ce
+pas? il ne faut rien négliger.</p>
+
+<p>--Après?</p>
+
+<p>--Après? Lorsque je suis bien lié et bien garrotté
+à cet anneau, vous me bâillonnez avec votre mouchoir
+afin que je ne crie pas; vous refermez la porte
+sur moi, et vous profitez de ce que j'ai eu l'imprudence
+d'envoyer en patrouille tous les hommes dont
+je suis sûr, et de ne laisser dans l'intérieur et aux
+portes que les déserteurs, pour faire une émeute.</p>
+
+<p>--Et comment ferai-je cette émeute?</p>
+
+<p>--Rien de plus facile. Vous offrirez dix ducats
+par homme. Ils sont une trentaine d'hommes, mettez-en
+trente-cinq avec les employés: c'est trois cent
+cinquante ducats. Vous distribuez immédiatement
+vos trois cent cinquante ducats; vous changez le mot
+d'ordre, et vous commandez de faire feu sur la patrouille,
+si elle insiste pour entrer.</p>
+
+<p>--Et où prendrai-je les trois cent cinquante ducats?</p>
+
+<p>--Dans ma poche; seulement, c'est un compte à
+part, vous comprenez.</p>
+
+<p>--A joindre aux deux cent cinquante mille livres:
+très-bien!</p>
+
+<p>--Une fois maître du château, vous me déliez,
+vous me laissez dans votre cachot, vous me traitez
+aussi mal que je vous y ai bien traité; puis, une nuit,
+quand vous m'avez payé mes deux cent cinquante
+mille francs et rendu mes trois cent cinquante ducats,
+vous me faites jeter à la porte, par pitié; je descends
+jusqu'au port, je frète une barque, un speronare,
+une felouque; j'aborde en Sicile à travers mille périls,
+et je vais demander au roi Ferdinand le prix de
+ma fidélité. Le chiffre auquel je l'étendrai me regarde;
+au reste, vous le connaissez.</p>
+
+<p>--Oui, deux cent cinquante mille francs.</p>
+
+<p>--Tout cela est-il bien entendu?</p>
+
+<p>--Oui.</p>
+
+<p>--J'ai votre parole d'honneur?</p>
+
+<p>--Vous l'avez.</p>
+
+<p>--A l'oeuvre, alors! Vous tenez le pistolet, que vous
+pouvez reposer sur la table de peur d'accident; voici
+les cordes, et voici la bourse. Ne craignez pas de
+serrer les cordes; ne m'étouffez pas avec le mouchoir.
+Vous en avez encore pour une bonne demi-heure
+avant que la patrouille rentre.</p>
+
+<p>Tout se passa exactement, comme l'avait prévu l'intelligent
+gouverneur, et l'on eût dit qu'il avait donné
+ses ordres d'avance pour que Nicolino ne rencontrât
+aucun obstacle. Le commandant fut lié, garrotté,
+bâillonné à point; la porte fut refermée sur lui. Nicolino
+ne rencontra personne, ni sur les escaliers, ni
+dans les caves. Il alla droit au corps de garde, y
+entra, fit un magnifique discours patriotique, et,
+comme, à la fin de son discours, il remarquait une
+certaine hésitation parmi ceux auxquels il s'adressait,
+il fit sonner son argent et lâcha la parole magique
+qui devait tout enlever: «Dix ducats par homme.»
+A ces mots, en effet, les gestes d'hésitation disparurent,
+les cris de «Vive la liberté!» retentirent. On
+sauta sur les armes, on courut aux postes et aux
+remparts, on menaça la patrouille de faire feu sur
+elle si elle ne disparaissait à l'instant même dans les
+profondeurs du Vomero ou dans les vicoli de l'Infrascata.
+La patrouille disparut comme disparaît un
+fantôme par une trappe de théâtre.</p>
+
+<p>Puis on s'occupa de confectionner un drapeau tricolore,
+opération à laquelle on arriva, non sans
+peine, avec un morceau d'une ancienne bannière
+blanche, un rideau de fenêtre et un couvre-pieds
+rouge. Ce travail terminé, on abattit la bannière
+blanche et l'on éleva la bannière tricolore.</p>
+
+<p>Enfin, tout à coup Nicolino sembla songer au malheureux
+commandant dont il avait usurpé les fonctions.
+Il descendit avec quatre hommes dans son
+cachot, le fit délier et débâillonner en lui tenant le
+pistolet sur la gorge, et, malgré ses gémissements,
+ses prières et ses supplications, il le laissa à sa place,
+dans le fameux cachot numéro 3, au deuxième au-dessous
+de l'entre-sol.</p>
+
+<p>Et voilà comment, le 21 janvier au matin, Naples,
+en se réveillant, vit la bannière tricolore française
+flotter sur le château Saint-Elme.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>LXXXVIII</h3>
+
+<h3>LES FOURCHES CAUDINES.</h3>
+
+<p>Championnet aussi la vit, la bannière sainte, et
+aussitôt il donna l'ordre à son armée de marcher sur
+Naples, afin de l'attaquer vers onze heures du matin.</p>
+
+<p>Si nous écrivions un roman au lieu d'écrire un
+livre historique, où l'imagination n'est qu'accessoire,
+on ne doute pas que nous n'eussions trouvé
+moyen d'amener Salvato à Naples, ne fût-ce qu'avec
+les officiers français venant toucher les cinq millions
+convenus par la trêve de Sparanisi. Au lieu d'aller
+au spectacle avec ses compagnons, au lieu de s'occuper
+de la rentrée des cinq millions avec Archambal,--rentrée
+qui, on se le rappelle, ne rentra point,--nous
+l'eussions conduit à cette maison du Palmier,
+où il avait laissé, sinon la totalité, du moins la moitié
+de cette âme à laquelle le sceptique chirurgien du
+mont Cassin ne pouvait croire, et, au lieu d'un long
+récit intéressant, mais froid comme toute narration
+politique, nous eussions eu des scènes passionnées,
+rehaussées de toutes les craintes qu'eussent inspirées
+à la pauvre Luisa les terribles scènes de carnage
+dont la rumeur arrivait jusqu'à elle. Mais nous sommes
+forcé de nous renfermer dans l'inflexible exigence
+des faits, et, quel que fût l'ardent désir de Salvato,
+il lui avait fallu avant tout suivre les ordres de
+son général, qui, dans son ignorance de l'irrésistible
+aimant qui attirait son chef de brigade vers
+Naples, l'en avait plutôt éloigné que rapproché.</p>
+
+<p>A San-Germano, au moment même où, après avoir
+passé la nuit au couvent du mont Cassin, Salvato
+venait d'embrasser et de quitter son père, Championnet
+lui avait donné l'ordre de prendre la 17e demi-brigade,
+et, en faisant un circuit pour protéger et
+éclairer le reste de l'armée, de marcher sur Bénévent
+par Venafro, Marcone et Ponte-Landolfo. Salvato
+devait constamment se tenir en communication avec
+le général en chef.</p>
+
+<p>Ainsi jeté au milieu des brigands, Salvato eut tous
+les jours une attaque nouvelle à repousser; toutes les
+nuits, une surprise à découvrir et à déjouer. Mais
+Salvato, né dans le pays, parlant la langue du pays,
+était à la fois l'homme de la grande guerre, c'est-à-dire
+de la bataille rangée, par son sang-froid, par
+son courage et par ses études stratégiques, et celui de
+la petite guerre, c'est-à-dire de la guerre de montagnes,
+par son infatigable activité, sa vigilance perpétuelle
+et cet instinct du danger que Fenimore Cooper
+nous montre si bien développés chez les peuplades
+rouges de l'Amérique du Nord. Pendant cette marche
+longue et difficile dans laquelle on eut, au mois
+de décembre, des rivières glacées à franchir, des
+montagnes couvertes de neige à traverser, des chemins
+boueux et défoncés à suivre, ses soldats, au
+milieu desquels il vivait, secourant les blessés, soutenant
+les faibles, louant les forts, ses soldats purent
+reconnaître l'homme supérieur et bon à la fois, et,
+n'ayant à lui reprocher ni une erreur, ni une faiblesse,
+ni une injustice, se groupèrent autour de lui
+avec le respect non-seulement de subordonnés pour
+leur chef, mais encore d'enfants pour leur père.</p>
+
+<p>Arrivé à Venafro, Salvato avait appris que le chemin
+ou plutôt le sentier des montagnes était impraticable.
+Il était remonté jusqu'à Isernia par une assez
+belle route, qu'il lui avait fallu conquérir pas à pas
+sur les brigands; puis, de là, par un chemin détourné,
+il avait, à travers monts, bois et vallées, atteint
+le village ou plutôt la ville de Bocano.</p>
+
+<p>Il lui fallut cinq jours pour faire cette route, que
+dans les temps ordinaires, on peut faire en une
+étape.</p>
+
+<p>Ce fut à Bocano qu'il apprit la trêve de Sparanisi,
+qu'il reçut l'ordre de s'arrêter et d'attendre de nouvelles
+instructions.</p>
+
+<p>La trêve de Sparanisi rompue, Salvato se remit en
+marche, et, en combattant toujours, gagna Marcone.
+A Marcone, il apprit l'entrevue de Championnet avec
+les députés de la ville, et la décision prise le même
+jour par le général en chef d'attaquer Naples le lendemain.</p>
+
+<p>Ses instructions portaient de marcher sur Bénévent
+et de se rabattre immédiatement sur Naples pour
+seconder le général dans son attaque du 21.</p>
+
+<p>Le 20 au soir, après une double étape, il entrait à
+Bénévent.</p>
+
+<p>La tranquillité avec laquelle s'était opérée cette
+marche donnait à Salvato de grandes inquiétudes.
+Si les brigands lui avaient laissé le chemin libre de
+Marcone à Bénévent, c'était, sans aucun doute, pour
+le lui disputer ailleurs et dans une meilleure position.</p>
+
+<p>Salvato, qui n'avait jamais parcouru le pays dans
+lequel il était engagé, le connaissait du moins stratégiquement.
+Il savait qu'il ne pouvait aller de Bénévent
+à Naples sans passer par l'ancienne vallée Caudia,
+c'est-à-dire par ces fameuses Fourches Caudines,
+où, trois cent vingt et un ans avant le Christ, les légions
+romaines, commandées par le consul Spurnius
+Postumus, furent battues par les Samnites et forcées
+de passer sous le joug.</p>
+
+<p>Une de ces illuminations comme en ont des hommes
+de guerre lui dit que c'était là que l'attendaient
+les brigands.</p>
+
+<p>Mais Salvato résolut, les cartes de la Terre de Labour
+et de la principauté étant incomplètes, de visiter
+le pays par lui-même.</p>
+
+<p>A huit heures du soir, il se déguisa en paysan,
+monta son meilleur cheval, se fit accompagner d'un
+hussard de confiance, à cheval comme lui, et se mit
+en chemin.</p>
+
+<p>A une lieue de Bénévent, à peu près, il laissa dans
+un bouquet de bois son hussard et les chevaux, et
+s'avança seul.</p>
+
+<p>La vallée se rétrécissait de plus en plus, et, à la
+clarté de la lune, il pouvait distinguer la place où
+elle semblait se fermer tout à fait. Il était évident que
+c'était à cette même place que les Romains s'étaient
+aperçus, mais trop tard, du piége qui leur avait été
+tendu.</p>
+
+<p>Salvato, au lieu de suivre le chemin, se glissa au
+milieu des arbres qui garnissent le fond de la vallée,
+et arriva ainsi à une ferme située à cinq cents pas, à
+peu près, de cet étranglement de la montagne.</p>
+
+<p>Il sauta par-dessus une haie et se trouva dans un
+verger.</p>
+
+<p>Une grande lueur venait d'une partie de la maison
+séparée du reste de la ferme. Salvato se glissa jusqu'à
+un endroit où ses regards pouvaient plonger dans la
+chambre éclairée.</p>
+
+<p>La cause de cet éclairage était un four que l'on
+venait de chauffer et où deux hommes se tenaient
+prêts à enfourner une centaine de pains.</p>
+
+<p>Il était évident qu'une pareille quantité de pain
+n'était point destinée à l'usage du fermier et de sa
+maison.</p>
+
+<p>En ce moment, on frappa violemment à la porte de
+la ferme donnant sur la grande route.</p>
+
+<p>Un des deux hommes dit:</p>
+
+<p>--Ce sont eux.</p>
+
+<p>Le regard de Salvato ne pouvait s'étendre jusqu'à
+la grande porte; mais il l'entendit crier sur ses gonds
+et vit bientôt entrer, dans le cercle de lumière projeté
+par le bois brûlant dans le four, quatre hommes
+qu'à leur costume il reconnut pour des brigands.</p>
+
+<p>Ils demandèrent à quelle heure serait prête la première
+fournée, combien on en pourrait faire dans la
+nuit, et quelle quantité de pains pouvaient donner
+quatre fournées.</p>
+
+<p>Les deux boulangers leur répondirent qu'à onze
+heures et demie, ils pourraient livrer la première
+fournée, à deux heures la seconde, à cinq heures la
+troisième.</p>
+
+<p>Chaque fournée pourrait donner de cent à cent
+vingt pains.</p>
+
+<p>--Ce n'est guère, répondit un des brigands en
+secouant la tête.</p>
+
+<p>--Combien êtes-vous donc? demanda un des
+boulangers.</p>
+
+<p>Le brigand qui avait déjà parlé calcula un instant
+sur ses doigts.</p>
+
+<p>--Huit cent cinquante hommes environ, dit-il.</p>
+
+<p>--Ce sera à peu près une livre et demie de pain
+par homme, dit le boulanger, qui jusque-là avait
+gardé le silence.</p>
+
+<p>--Ce n'est point assez, répondit le brigand.</p>
+
+<p>--Il faudra pourtant bien vous contenter de cela,
+répondit le boulanger d'un ton bourru. Le four ne
+peut contenir que cent dix pains chaque fois.</p>
+
+<p>--C'est bien: dans deux heures, les mules seront
+ici.</p>
+
+<p>--Elles attendront une bonne demi-heure, je
+vous en préviens.</p>
+
+<p>--Ah çà! tu oublies que nous avons faim, à ce
+qu'il paraît?</p>
+
+<p>--Emportez le pain comme il est, si vous voulez,
+dit le boulanger, et faites-le cuire vous-mêmes.</p>
+
+<p>Les brigands comprirent qu'il n'y avait rien à
+faire avec ces hommes, qui avaient de pareilles
+réponses à tout ce qu'on pouvait dire.</p>
+
+<p>--A-t-on des nouvelles de Bénévent? dirent-ils.</p>
+
+<p>--Oui, répondit un boulanger; j'en arrive il
+y a une heure.</p>
+
+<p>--Y avait-on entendu parler des Français?</p>
+
+<p>--Ils venaient d'y entrer.</p>
+
+<p>--Disait-on qu'ils y feraient séjour?</p>
+
+<p>--On disait que, demain, au point du jour, ils se
+remettraient en marche.</p>
+
+<p>--Pour Naples?</p>
+
+<p>--Pour Naples.</p>
+
+<p>--Combien étaient-ils?</p>
+
+<p>--Six cents, à peu près.</p>
+
+<p>--En les rangeant bien, combien peut-il tenir de
+Français dans ton four?</p>
+
+<p>--Huit.</p>
+
+<p>--Eh bien, demain soir, si nous manquons de
+pain, nous aurons de la viande.</p>
+
+<p>Un éclat de rire accueillit cette plaisanterie de
+cannibales, et les quatre hommes, en ordonnant
+aux deux boulangers de se presser, regagnèrent la
+porte qui donnait sur la grande route.</p>
+
+<p>Salvato traversa le verger, en évitant de passer
+dans le rayon de lumière projeté par le four, franchit
+la seconde haie, suivit, à cent cinquante pas en arrière,
+les quatre hommes qui regagnaient leurs compagnons,
+les vit gravir la montagne, et put étudier à
+son aise, grâce à un clair de lune assez transparent,
+la disposition du terrain.</p>
+
+<p>Il avait vu tout ce qu'il avait voulu voir: son plan
+était fait. Il passa devant la masserie cette fois, au
+lieu de passer derrière, rejoignit son hussard, remonta
+à cheval, et rentra avant minuit à son logement.</p>
+
+<p>Il y trouva l'officier d'ordonnance du général
+Championnet, ce même Villeneuve que nous avons
+vu, à la bataille de Civita-Castellana, traverser tout
+le champ de bataille pour aller porter à Macdonald
+l'ordre de reprendre l'offensive.</p>
+
+<p>Championnet faisait dire à Salvato qu'il attaquerait
+Naples à midi. Il l'invitait à faire la plus grande
+diligence possible, afin d'arriver à temps au combat,
+et il autorisait Villeneuve à rester près de lui et à
+lui servir d'aide-de-camp, le prévenant de se défier
+des Fourches Caudines.</p>
+
+<p>Salvato raconta alors à Villeneuve la cause de
+son absence; puis, prenant une grande feuille de
+papier et une plume, il fit un plan détaillé du terrain
+qu'il venait de visiter et sur lequel, le lendemain,
+devait se livrer le combat.</p>
+
+<p>Après quoi, les deux jeunes gens se jetèrent chacun
+sur un matelas et s'endormirent.</p>
+
+<p>Ils furent réveillés au point du jour par les tambours
+de cinq cents hommes d'infanterie et par les
+cinquante ou soixante hussards qui formaient toute
+la cavalerie du détachement.</p>
+
+<p>Les fenêtres de l'appartement de Salvato donnaient
+sur la place où se rassemblait la petite
+troupe. Il les ouvrit et invita les officiers, qui se
+composaient d'un major, de quatre capitaines et de
+huit ou dix lieutenants ou sous-lieutenants, à monter
+dans sa chambre.</p>
+
+<p>Le plan qu'il avait fait pendant la nuit était
+étendu sur la table.</p>
+
+<p>--Messieurs, dit-il aux officiers, examinez cette
+carte avec attention. Arrivé sur le terrain, que, par
+l'étude que vous allez faire, vous connaîtrez aussi
+bien que moi, je vous expliquerai ce qu'il y a à
+exécuter. De votre adresse et de votre intelligence
+à me seconder dépendra non-seulement le succès
+de la journée, mais encore notre salut à tous. La
+situation est grave: nous avons affaire à un ennemi
+qui a, tout à la fois, l'avantage du nombre et celui
+de la position.</p>
+
+<p>Salvato fit apporter du pain, du vin, quelques
+viandes rôties qu'il avait demandées la veille, et invita
+les officiers à manger, tout en étudiant la topographie
+du terrain où devait avoir lieu le combat.</p>
+
+<p>Quant aux soldats, une distribution de vivres leur
+fut faite sur la place même de Bénévent et vingt-quatre
+de ces grandes bouteilles de verre contenant
+chacune une dizaine de litres leur furent apportées.</p>
+
+<p>Le repas fini, Salvato fit battre à l'ordre, et les
+soldats formèrent un immense cercle, dans lequel
+Salvato entra avec les officiers.</p>
+
+<p>Cependant, comme ils n'étaient que six cents, nous
+l'avons dit, tous se trouvèrent à portée de la voix.</p>
+
+<p>--«Mes amis, leur dit Salvato, nous allons avoir
+aujourd'hui une belle journée; car nous remporterons
+une victoire sur le lieu même où le premier
+peuple du monde a été battu. Vous êtes des hommes,
+des soldats, des citoyens, et non pas de ces machines
+à conquête et de ces instruments de despotisme
+comme en traînaient derrière eux les Cambise, les
+Darius et les Xercès. Ce que vous venez apporter aux
+peuples que vous combattez, c'est la liberté et non
+l'esclavage, la lumière et non la nuit. Sachez donc
+sur quelle terre vous marchez et quels peuples avant
+vous foulaient la terre que vous allez fouler.</p>
+
+<p>»Il y a environ deux mille ans que des bergers
+samnites--c'était le nom des peuples qui habitaient
+ces montagnes--firent croire aux Romains que la
+ville de Luceria, aujourd'hui Lucera, était sur le
+point d'être prise et que, pour la secourir en temps
+utile, il fallait traverser les Apennins. Les légions
+romaines partirent, conduites par le consul Spurnius
+Postumus; seulement, venant de Naples, où nous
+allons, elles suivaient le chemin opposé à celui que
+nous allons suivre. Arrivés à une gorge étroite où
+nous serons dans deux heures, et où les brigands
+nous attendent, les Romains se trouvèrent entre deux
+rochers à pic, couronnés de bois épais; puis, arrivés
+au point le plus étranglé de la vallée, ils la trouvèrent
+fermée par un immense amas d'arbres, coupés
+et entassés les uns sur les autres. Ils voulurent retourner
+en arrière. Mais de tous côtés les Samnites,
+qui leur coupaient d'ailleurs le chemin, firent pleuvoir
+sur eux des rochers qui, roulant du haut en bas
+de la montagne, les écrasaient par centaines. C'était
+le général samnite Caius Pontius qui avait préparé
+le piége; mais, en voyant les Romains pris, il fut
+épouvanté d'avoir réussi; car, derrière les légions
+romaines, il y avait l'armée, et, derrière l'armée,
+Rome! Il pouvait écraser les deux légions, depuis le
+premier jusqu'au dernier soldat, rien qu'en faisant
+rouler sur eux des quartiers de granit: il laissa la
+mort suspendue sur leur tête et envoya consulter son
+père Erennius.</p>
+
+<p>»Erennius était un sage.</p>
+
+<p>»--Détruis-les tous, dit-il, ou renvoie-les tous
+libres et honorablement. Tuez vos ennemis, ou faites-vous-en
+des amis.</p>
+
+<p>»Caius Pontius n'écouta point ces sages conseils.
+Il donna la vie aux Romains, mais à la condition
+qu'ils passeraient en courbant la tête sous une voûte
+formée des massues, des lances et des javelots de
+leurs vainqueurs.</p>
+
+<p>»Les Romains, pour venger cette humiliation,
+firent une guerre d'extermination aux Samnites et
+finirent par conquérir tout leur pays.</p>
+
+<p>»Aujourd'hui, soldats, vous le verrez, l'aspect du
+pays est loin d'être aussi formidable: ces rochers à
+pic ont disparu pour faire place à une pente douce,
+et des buissons de deux ou trois pieds de haut ont
+remplacé les bois qui le couvraient.</p>
+
+<p>»Cette nuit, veillant à votre salut, je me suis déguisé
+en paysan et j'ai été moi-même explorer le terrain.
+Vous avez confiance en moi, n'est-ce pas? Eh
+bien, je vous dis que, là où les Romains ont été vaincus,
+nous triompherons.»</p>
+
+<p>Des hourras, des cris de «Vive Salvato!» éclatèrent
+de tous les côtés. Les soldats agrafèrent d'eux-mêmes
+la baïonnette au bout du fusil, entonnèrent <i>la Marseillaise</i>,
+et se mirent en marche.</p>
+
+<p>En arrivant à un quart de lieue de la ferme, Salvato
+recommanda le plus grand silence. Un peu au
+delà, la route faisait un coude.</p>
+
+<p>A moins que les brigands n'eussent des sentinelles
+en avant de la masserie, ils ne pouvaient voir
+les dispositions qu'allait prendre Salvato. C'était
+bien sur quoi le jeune chef de brigade avait compté.
+Les brigands voulaient surprendre les Français, et
+des sentinelles placées sur le chemin éventaient le
+plan.</p>
+
+<p>Les officiers avaient reçu d'avance leurs instructions.
+Villeneuve, avec trois compagnies, alla par un
+détour, et en côtoyant le verger, s'embusquer dans
+le fossé grâce auquel Salvato avait pu suivre pendant
+plus de cinq cents pas les quatre brigands retournant
+à leur embuscade; lui-même se plaça avec ses soixante
+hussards derrière la ferme; enfin, le reste de ses
+hommes, conduits par le major, vieux soldat sur le
+sang-froid duquel il pouvait compter, devaient paraître
+donner dans l'embuscade, résister un instant,
+puis se débander et attirer l'ennemi jusqu'au delà de
+la masserie, en donnant peu à peu à leur retraite
+l'apparence d'une fuite.</p>
+
+<p>Ce qu'avait espéré Salvato s'accomplit en tout
+point. Après une fusillade de dix minutes, les brigands,
+voyant les Français plier, s'élancèrent hors de
+leurs couverts en poussant de grands cris; comme
+s'ils étaient épouvantés à la fois et par le nombre et
+par l'impétuosité des assaillants, les Français reculèrent
+en désordre et tournèrent le dos. Les huées
+succédèrent aux cris et aux menaces, et, ne doutant
+pas que les républicains ne fussent en déroute complète,
+les brigands les poursuivirent en désordre, et,
+sans garder aucune précaution, se précipitèrent sur le
+chemin. Villeneuve les laissa bien s'engager; puis,
+tout à coup, se levant et faisant signe à ses trois
+compagnies de se lever, il ordonna à bout portant un
+feu, qui tua plus de deux cents hommes. Aussitôt,
+au pas de course et en rechargeant les armes, Villeneuve
+alla derrière les brigands prendre la position
+qu'ils venaient de quitter. En même temps, Salvato
+et ses soixante cavaliers débouchaient de derrière la
+ferme, coupaient la colonne en deux, sabrant à droite
+et à gauche, tandis qu'au cri de «Halte!» les prétendus
+fuyards se retournaient et recevaient sur la
+pointe de leurs baïonnettes les prétendus vainqueurs.</p>
+
+<p>Ce fut une horrible boucherie. Les brigands se
+trouvaient enfermés comme dans un cirque par les
+soldats de Villeneuve et ceux du major, et, au milieu
+de ce cirque, Salvato et ses soixante hussards hachaient
+et pointaient à loisir.</p>
+
+<p>Cinq cents brigands restèrent sur le champ de bataille.
+Ceux qui s'enfuirent gagnèrent le haut de la
+montagne au milieu du double feu qui les décimait. A
+onze heures du matin, tout était fini, et Salvato et ses
+six cents hommes, qui comptaient trois ou quatre
+morts et une douzaine de blessés au plus, reprenaient
+au pas de course la route de Naples, vers laquelle les
+attirait le grondement sourd du canon.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>LXXXIX</h3>
+
+<h3>PREMIÈRE JOURNÉE.</h3>
+
+<p>A peine Championnet avait-il fait un quart de lieue
+sur la route de Maddalone à Aversa, qu'il vit venir
+un cavalier sur un cheval lancé à toute bride: c'était
+le prince de Maliterno, qui fuyait à son tour la colère
+des lazzaroni.</p>
+
+<p>A peine ceux-ci avaient-ils vu la bannière tricolore
+flotter sur le château Saint-Elme, que les cris: «Aux
+armes!» avaient retenti par la ville et que, de Portici
+à Pouzzoles, tout ce qui était en état de porter un
+fusil, une pique, un bâton, un couteau, depuis l'enfant
+de quinze ans jusqu'au vieillard de soixante,
+s'était précipité vers la ville en criant ou plutôt en
+hurlant: «Mort aux Français!»</p>
+
+<p>Cent mille hommes répondaient à l'appel frénétique
+des prêtres et des moines, qui, un drapeau
+blanc d'une main, un crucifix de l'autre, prêchaient
+à la porte des églises et sur les bornes des carrefours.</p>
+
+<p>Ces prédications efficaces avaient poussé les lazzaroni
+au plus haut degré d'exaltation contre les Français
+et les jacobins. Tout homicide commis sur un
+jacobin ou sur un Français était une action méritoire,
+tout lazzarone tué serait un martyr.</p>
+
+<p>Depuis cinq ou six jours, cette population à moitié
+sauvage, si facile à conduire à la férocité quand on la
+laisse s'enivrer de sang, de pillage et d'incendie, en
+était arrivée à cette folie furieuse dans laquelle, devenu
+un instrument de destruction, l'homme, qui ne
+songe plus qu'à tuer, oublie jusqu'à l'instinct de sa
+propre conservation.</p>
+
+<p>Mais, lorsque les lazzaroni apprirent que les Français
+s'avançaient à la fois par Capodichino et Poggioreale,
+qu'on apercevait la tête des deux colonnes,
+tandis qu'un nuage de poussière annonçait qu'une
+troisième tournait la ville, et, par les marais et la via
+del Pascone, s'avançait vers le pont de la Madeleine,
+il sembla qu'une secousse électrique poussait, comme
+un tourbillon, cette foule sur les points menacés.</p>
+
+<p>La colonne française qui suivait le chemin d'Aversa
+était commandée par le général Dufresse, qui
+remplaçait Macdonald, lequel, à la suite d'une discussion
+qu'il avait eue à Capoue avec Championnet,
+avait donné sa démission, et, pareil à un cheval encore
+blanc d'écume, écoutait en frissonnant tous ces bruits
+de trompette et de tambour, forcé qu'il était au
+repos.</p>
+
+<p>Le général Dufresse avait sous ses ordres Hector
+Caraffa, qui, Coriolan de la Liberté, venait, au nom
+de la grande déesse, faire la guerre au despotisme.</p>
+
+<p>La colonne qui s'avançait par Capodichino était
+commandée par Kellermann, ayant sous ses ordres
+le général Rusca, que celui qui écrit ces lignes a vu
+tomber, en 1814, au siége de Soissons, la tête emportée
+par un boulet de canon.</p>
+
+<p>La colonne qui s'avançait par Poggioreale était
+sous le commandement du général en chef lui-même,
+lequel avait sous ses ordres les généraux Duhesme
+et Monnier.</p>
+
+<p>Enfin, celle qui, par les marais et la via del Pascone,
+tournait la ville, marchait conduite par le général
+Mathieu Maurice et le chef de brigade Broussier.</p>
+
+<p>La colonne la plus avancée dans sa marche, parce
+qu'elle suivait le plus beau chemin, était celle de
+Championnet. Elle appuyait sa droite à la route de
+Capodichino, que suivait, comme nous l'avons dit,
+Kellermann, et sa gauche aux marais, dans lesquels
+manoeuvrait Mathieu Maurice, mal remis d'une balle
+de Fra-Diavolo qui lui avait traversé le côté.</p>
+
+<p>Duhesme, encore pâle de ses deux blessures, mais
+chez lequel l'ardeur militaire suppléait au sang perdu,
+commandait l'avant-garde de Championnet. Il avait
+l'ordre d'enlever de haute lutte tout ce qu'il rencontrerait
+sur son chemin. Duhesme était l'homme de
+ces coups de main vigoureux qui veulent, avant tout,
+la décision et le courage.</p>
+
+<p>A un quart de lieue en avant de la porte de Capoue,
+il rencontra une masse de cinq ou six mille lazzaroni;
+elle traînait avec elle une batterie de canons
+servie par les soldats du général Naselli, qui s'étaient
+joints à eux.</p>
+
+<p>Duhesme lança Monnier et six cents hommes sur
+cette foule, avec ordre de la percer d'outre en outre
+à la baïonnette, et de s'emparer des pièces de canon
+établies sur une petite hauteur et qui mitraillaient la
+colonne française par-dessus la tête des lazzaroni.</p>
+
+<p>Contre des troupes régulières, un pareil ordre eût
+été insensé; l'ennemi que l'on eût attaque ainsi n'eût
+eu qu'à s'ouvrir et à faire feu des deux côtés pour détruire
+en un instant ses six cents agresseurs. Mais
+Duhesme ne fit point aux lazzaroni l'honneur de
+compter avec eux. Monnier partit la baïonnette en
+avant, et, sans s'inquiéter des coups de fusil, des
+coups de pistolet et des coups de poignard, il pénétra
+au milieu de ce flot, y disparut, lardant à coups de
+baïonnette tout ce qui était à sa portée, le traversa
+comme un torrent traverse un lac, au milieu des
+cris, des hurlements et des imprécations, tandis que
+Duhesme, impassible à la tête de ses hommes et sous
+le feu de la batterie, gravissait, toujours au pas de
+charge et la baïonnette en avant, la colline occupée
+par l'ennemi, tuait sur leurs pièces tous les artilleurs
+qui tentaient de résister, abaissait le point de mire
+des pièces et faisait feu sur les lazzaroni avec leurs
+propres canons.</p>
+
+<p>En même temps, profitant du désordre que cette décharge
+avait jeté au milieu de cette foule, Duhesme fit
+battre la charge et marcha sur elle à la baïonnette.</p>
+
+<p>Incapables de se former en colonnes d'attaque
+pour reprendre la batterie, ou en carrés pour soutenir
+l'assaut de Duhesme, les lazzaroni s'éparpillèrent
+dans la plaine, comme une bande d'oiseaux
+effarouchés.</p>
+
+<p>Sans s'inquiéter davantage de ces six ou huit
+mille hommes, Duhesme, traînant avec lui les
+canons qu'il venait de conquérir, marcha sur la
+porte Capuana.</p>
+
+<p>Mais, à deux cents pas de la place irrégulière qui
+s'étend devant la porte Capuana, Duhesme, au commencement
+de la montée de Casanuova, trouva un petit
+pont et, aux deux côtés de ce petit pont, des maisons
+crénelées, desquelles partit un feu si bien dirigé,
+que les soldats hésitèrent. Monnier vit cette hésitation,
+s'élança à leur tête en élevant son chapeau
+au bout de son sabre; mais à peine eut-il fait dix
+pas, qu'il tomba dangereusement blessé. Ses officiers
+et ses soldats s'élancèrent pour le soutenir et le
+conduire hors du champ de bataille; mais les lazzaroni
+firent feu sur cette masse. Trois ou quatre
+officiers, huit ou dix soldats tombèrent sur leur
+général blessé: le désordre se mit dans les rangs,
+l'avant-garde fit un pas en arrière.</p>
+
+<p>Les lazzaroni se précipitèrent sur les morts et sur
+les blessés: sur les blessés pour les achever, sur les
+morts pour les mutiler.</p>
+
+<p>Duhesme vit ce mouvement, appela son aide de
+camp Ordonneau, lui commanda de prendre deux
+compagnies de grenadiers, et, à quelque prix que ce
+fût, de forcer le passage du pont.</p>
+
+<p>C'étaient les vieux soldats de Montebello et de
+Rivoli: ils avaient forcé, avec Augereau, le pont
+d'Arcole; avec Bonaparte, le pont de Rivoli. Ils
+abaissèrent la baïonnette, s'élancèrent au pas de
+course, et, à travers une grêle de balles, chassèrent
+les lazzaroni devant eux et arrivèrent au sommet de
+la montée. Le général, les soldats et les officiers
+blessés étaient sauvés; mais ils se trouvaient entre
+un double feu partant de toutes les fenêtres et de
+toutes les terrasses, tandis qu'au milieu de la rue
+s'élevait, pareille à une tour, une maison à trois
+étages vomissant la flamme depuis le rez-de-chaussée
+jusqu'au faîte.</p>
+
+<p>Deux barricades s'élevant à la hauteur du premier
+étage avaient été construites de chaque côté de la
+maison et interceptaient la rue.</p>
+
+<p>Trois mille lazzaroni défendaient la rue, la maison,
+les barricades. Cinq où six mille, éparpillés
+dans la plaine, se reliaient à ceux-ci par les ruelles
+et les ouvertures des jardins.</p>
+
+<p>Ordonneau se trouva en face de la position et la
+jugea inexpugnable. Cependant, il hésitait à donner
+l'ordre de la retraite, lorsqu'une balle l'atteignit et
+le renversa.</p>
+
+<p>Duhesme arrivait, traînant derrière lui les canons
+pris le matin aux lazzaroni sous le feu des tirailleurs.
+On mit ces pièces en batterie, et, à la troisième
+volée, la maison oscilla, fit un craquement terrible,
+et s'abîma en écrasant dans sa chute et ceux qu'elle
+renfermait, et les défenseurs des barricades.</p>
+
+<p>Duhesme s'élança à la baïonnette, et, au cri de
+«Vive la république!» planta le drapeau tricolore
+sur les ruines de la maison.</p>
+
+<p>Mais, pendant ce temps, les lazzaroni avaient
+établi une vaste batterie de douze pièces de canon
+sur une hauteur qui dominait de beaucoup l'amas
+de pierres au sommet duquel flottait le drapeau; et les
+républicains, maîtres des deux barricades et des
+ruines de la maison, furent bientôt couverts d'une
+pluie de mitraille.</p>
+
+<p>Duhesme abrita sa colonne derrière les ruines et
+les barricades, ordonna au 25e régiment de chasseurs
+à cheval de prendre une trentaine d'artilleurs en
+croupe, de tourner la colline, où les douze pièces
+étaient en batterie, et de charger sur elles par derrière.</p>
+
+<p>Avant que les lazzaroni eussent pu reconnaître
+l'intention des chasseurs, ceux-ci, à travers plaine,
+sans s'inquiéter des coups de fusil qu'on leur tirait
+de la route, accomplirent leur demi-cercle; puis,
+tout à coup, enfonçant les éperons dans le ventre de
+leurs chevaux, ils s'élancèrent sur la colline, qu'ils
+gravirent au galop. Au bruit de cet ouragan
+d'hommes qui faisait trembler la terre, les lazzaroni
+abandonnèrent leurs canons à moitié chargés. De
+leur côté, arrivés au faîte de la colline, les artilleurs
+sautèrent à terre et se mirent à la besogne; puis, se
+laissant rouler comme une avalanche sur la pente
+opposée, les chasseurs se mirent à la poursuite des
+lazzaroni, qu'ils dispersèrent dans la plaine.</p>
+
+<p>Débarrassé de ces assaillants, Duhesme ordonna
+aux sapeurs d'ouvrir un chemin dans la barricade,
+et, poussant ses canons devant lui, il s'avança,
+balayant la route, tandis que, du haut de la colline,
+les artilleurs républicains faisaient feu sur tout
+groupe qui essayait de se former.</p>
+
+<p>En ce moment, Duhesme entendit battre la charge
+derrière lui: il se retourna et vit la 64e et la 73e demi-brigade
+de ligne, conduites par Thiébaut, qui arrivaient
+au pas de course et aux cris de «Vive la
+République!»</p>
+
+<p>Championnet, entendant la terrible canonnade
+engagée, reconnaissant, au nombre et à l'irrégularité
+des coups de fusil, que Duhesme avait affaire à des
+milliers d'hommes, avait mis son cheval au galop en
+ordonnant à Thiébaut de le suivre aussi vite que possible
+et de soutenir Duhesme. Thiébaut ne se l'était
+pas fait dire à deux fois: il était parti et arrivait au
+pas de course.</p>
+
+<p>Ils traversèrent le pont, passèrent par-dessus les
+morts qui jonchaient les rues, franchirent les ouvertures
+des barricades et arrivèrent au moment où
+Duhesme, maître du champ de bataille, faisait faire
+halte à ses soldats harassés.</p>
+
+<p>A cent pas des premiers soldats de Duhesme, se
+dressait la porte Capuana et ses tours, et deux
+rangées de maisons formant faubourg s'avançaient,
+pour ainsi dire, au-devant des républicains.</p>
+
+<p>Tout à coup, et au moment où ceux-ci s'y attendaient
+le moins, une fusillade terrible partit des
+terrasses et des fenêtres de ces maisons, tandis que,
+de la plate-forme de la porte Capuana, deux petites
+pièces de canon portées à bras vomissaient leur
+mitraille.</p>
+
+<p>--Ah! pardieu! s'écria Thiébaut, je craignais
+d'être arrivé trop tard. En avant, mes amis!</p>
+
+<p>Ces troupes fraîches, conduites par un des plus
+braves officiers de l'armée, pénétrèrent dans le faubourg
+au milieu d'un double feu. Mais, au lieu de
+suivre le haut du pavé, la droite de la colonne
+suivait le pied des maisons, tirant sur les fenêtres et
+les terrasses de gauche, et la colonne de gauche faisait
+feu sur les terrasses de droite, tandis que, armés de
+leurs haches, les sapeurs enfonçaient les maisons.</p>
+
+<p>Alors, les braves de Duhesme, suffisamment reposés,
+comprirent la manoeuvre ordonnée par Thiébaut,
+et, en s'élançant dans les maisons au fur et
+à mesure qu'elles étaient éventrées par les sapeurs,
+ils attaquèrent les lazzaroni corps à corps, les poursuivant
+à travers les escaliers, du rez-de-chaussée au
+premier étage, du premier étage au second, du second
+étage sur les terrasses. On vit alors déborder,
+dans un combat aérien, lazzaroni et républicains.
+Les terrasses se couvrirent de feu et de
+fumée, tandis que les fugitifs qui n'avaient pas le
+temps de gagner les terrasses, croyant, d'après ce
+que leur avaient dit leurs prêtres et leurs moines,
+qu'ils n'avaient point de grâce à attendre des Français,
+sautaient par les fenêtres, se brisaient les
+jambes sur le pavé, ou tombaient sur la pointe des
+baïonnettes.</p>
+
+<p>Toutes les maisons du faubourg furent ainsi
+prises et évacuées; puis, comme la nuit était venue,
+qu'il était trop tard pour attaquer la porte Capuana,
+et que l'on craignait quelque surprise, les sapeurs
+reçurent l'ordre d'incendier les maisons, et le corps
+de Championnet prit position devant la porte, qu'il
+devait attaquer le lendemain, et dont il fut bientôt
+séparé par un double rideau de flammes.</p>
+
+<p>Championnet arriva sur ces entrefaites, embrassa
+Duhesme, et, pour récompenser Thiébaut de ses
+belles actions oubliées et du magnifique mouvement
+offensif qu'il venait d'accomplir:</p>
+
+<p>--En face de la porte Capuana, que tu prendras
+demain, lui dit-il, je te nomme adjudant général.</p>
+
+<p>--Eh bien, dit Duhesme, enchanté de cette
+récompense accordée à un brave officier pour lequel
+il avait la plus grande estime, voilà ce qui s'appelle
+arriver à un beau grade et par une belle porte!</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>XC</h3>
+
+<h3>LA NUIT.</h3>
+
+<p>Sur les trois points où les Français ont attaqué
+Naples, on s'est battu avec le même acharnement.
+De toutes partes, les aides de camp arrivent au
+quartier général de la porte Capuana, et trouvent le
+bivac du général entre la via del Vasto et l'Arenaccia,
+derrière la double ligne de maisons qui brûlent.</p>
+
+<p>Le général Dufresse, entre Aversa et Naples, a
+trouvé, sur un point où le chemin se rétrécit, un
+corps de dix ou douze mille lazzaroni avec six pièces
+de canon. Les lazzaroni étaient au pied d'une colline,
+les canons au sommet. Les hussards de Dufresse
+ont fait cinq charges sur eux sans parvenir à
+les entamer. Ils étaient si nombreux et si pressés,
+que les morts restaient debout, soutenus par les
+vivants.</p>
+
+<p>Il a fallu les grenadiers chargeant à la baïonnette
+pour faire une trouée. Quatre pièces d'artillerie volante,
+dirigées par le général Éblé, ont, pendant trois
+heures, criblé de mitraille les lazzaroni; ils se sont
+réfugiés sur les hauteurs de Capodimonte, où Dufresse
+les attaquera demain.</p>
+
+<p>Vers la fin du combat, un corps de patriotes, conduit
+par Schipani et Manthonnet, est venu se jeter
+dans les rangs du général Dufresse. Ils annoncent que
+Nicolino s'est emparé du fort Saint-Elme; mais il n'a
+que trente hommes et est bloqué par des milliers de
+lazzaroni, qui amassent des fascines pour mettre le
+feu aux portes, et qui apportent des échelles pour
+monter aux murailles. Ils se sont emparés du couvent
+de San-Martino, situé aux pieds des remparts du
+fort, ou plutôt les moines les ont appelés et leur ont
+ouvert les portes; des terrasses du couvent, ils font
+feu sur les murailles. Si Nicolino n'est pas secouru
+dans la nuit, le fort Saint-Elme sera incontestablement
+pris au point du jour.</p>
+
+<p>Trois cents hommes, conduits par Hector Caraffa
+et les patriotes, s'ouvriront, pendant la nuit, un chemin
+jusqu'aux portes du fort Saint-Elme; deux cents
+renforceront la garnison, cent enlèveront aux lazzaroni
+le couvent de San-Martino.</p>
+
+<p>Kellermann, après un combat acharné, s'est emparé
+des hauteurs de Capodichino; mais il n'a pas
+pu dépasser le Campo-Santo. Il lui à fallu enlever les
+unes après les autres à la baïonnette les masseries, les
+églises, les villas, qui toutes ont fait une résistance
+héroïque. La cavalerie, qui constitue sa principale
+force, lui a été inutile au milieu de cette multitude de
+collines qui bossellent le terrain. De son bivac, il
+voit s'étendre devant lui la longue rue de Foria, encombrée
+de lazzaroni; l'immense bâtiment de l'hospice
+des Pauvres les protége. On voit une lumière à
+chacune de ses fenêtres; le lendemain, toutes ces fenêtres
+cracheront des balles.</p>
+
+<p>A la strada San-Giovanella, il y a une batterie de
+canons; au largo delle Pigne, un bivac en grande
+partie composé de soldats de l'armée royale. Deux
+pièces de canon défendent la montée du musée
+Borbonico, qui donne sur la grande rue de Tolède.</p>
+
+<p>A l'aide de sa lunette, Kellermann voit les chefs
+qui parcourent les rues à cheval en encourageant
+leurs hommes. L'un de ces chefs est vêtu en capucin
+et monté sur un âne.</p>
+
+<p>Mathieu Maurice et le chef de brigade Broussier se
+sont emparés des marais. Seulement, coupés par un
+réseau de fossés, ces marais ont dû être conquis avec
+des pertes considérables, les lazzaroni étant protégés
+par les mouvements du terrain, et les républicains attaquant
+à découvert. Ils sont arrivés jusqu'aux Granili,
+qu'on n'avait point songé à garder; ils ont coupé la
+route de Portici. Broussier est campé sur la plage de
+la Marinella; Mathieu Maurice, qui a été légèrement
+blessé au bras gauche, est au moulin de l'Inferno.
+Le lendemain, ils seront prêts à attaquer le pont de
+la Madeleine, tout resplendissant des cierges qui brûlent
+devant la statue de saint Janvier.</p>
+
+<p>Des fenêtres des Granili, on distingue tout Naples,
+depuis la plage de la Marinella jusqu'à la hauteur du
+môle: la ville regorge de lazzaroni qui se préparent
+à la défense.</p>
+
+<p>Championnet écoutait ce dernier rapport, lorsque
+tout à coup de grands cris s'élèvent derrière lui, et
+une fusillade éclate sur un immense cercle, dont une
+des extrémités touche à la route de Capoue et l'autre
+à l'Arenaccia. Les balles font voler les cendres du
+feu auquel se chauffe le général en chef.</p>
+
+<p>En un instant, Championnet et Duhesme, Monnier
+et Thiébaut sont sur pied. Les trois mille hommes
+qui composent le corps d'armée du général en
+chef se forment en carré et font feu sur les assaillants,
+qu'ils ne connaissent pas encore.</p>
+
+<p>Ce sont les insurgés de tous les villages que les
+Français ont traversés dans la journée qui se sont
+réunis et qui attaquent à leur tour; ils ont profité de
+l'obscurité et ont fait leur première décharge presque
+à bout portant.</p>
+
+<p>La multiplicité des coups de fusil indique que
+l'on a affaire à un corps de quatre à cinq mille hommes
+au moins.</p>
+
+<p>Mais, au milieu du pétillement de la fusillade, au-dessus
+des cris et des hurlements des lazzaroni, de
+l'autre côté de cette ligne qui menace, on entend
+battre la charge et sonner des trompettes, puis des
+feux de peloton admirablement nourris, qui annoncent
+l'approche d'une troupe régulière. Les lazzaroni,
+qui croyaient surprendre, étaient surpris.</p>
+
+<p>D'où vient ce secours, aussi inattendu que l'attaque?</p>
+
+<p>Championnet et Duhesme se regardent et s'interrogent
+inutilement.</p>
+
+<p>Le tambour et les fanfares se rapprochent, les cris
+de «Vive la République!» répondent aux cris de
+«Vive la République!» Le général en chef s'écrie:</p>
+
+<p>--Soldats! c'est Salvato et Villeneuve qui arrivent
+de Bénévent. Chargeons toute cette canaille, qui
+n'osera pas nous attendre, je vous en réponds.</p>
+
+<p>Duhesme et Monnier changent leurs carrés en
+colonnes d'attaque, les chasseurs montent à cheval,
+tout s'ébranle d'un irrésistible mouvement. Les lazzaroni
+sont percés à jour par les hussards de Salvato
+et par les chasseurs de Thiébaut, par les baïonnettes
+de Duhesme et de Monnier, et, sur un monceau de
+morts, les deux troupes se rejoignent et s'embrassent
+au cri de «Vive la République!»</p>
+
+<p>Championnet et Salvato échangent quelques paroles
+rapides. Comme toujours, Salvato est arrivé au
+bon moment et a révélé sa présence par un coup de
+tonnerre.</p>
+
+<p>Il ira renforcer avec ses six cents hommes Mathieu
+Maurice et Broussier. Si la blessure de Mathieu Maurice
+est plus grave qu'on ne le croit, ou si ce général,
+toujours atteint, parce qu'il est toujours au
+premier rang, reçoit une nouvelle blessure, Salvato
+prendra le commandement.</p>
+
+<p>Il portera au général Mathieu Maurice l'ordre d'attaquer
+le pont de la Madeleine au point du jour. Ce
+pont est défendu par les maisons crénelées de la
+Marine et du bourg de San-Loreto; derrière lui, il a
+pour le soutenir le fort del Carmine, défendu par
+six pièces de canon, par un bataillon d'Albanais
+et par des milliers de lazzaroni, auxquels s'est
+joint un millier de soldats revenus de Livourne.</p>
+
+<p>Vers trois heures du matin, on réveilla Championnet,
+qui dormait dans son manteau.</p>
+
+<p>Un aide de camp de Kellermann venait lui donner
+des nouvelles de l'expédition du château Saint-Elme.</p>
+
+<p>Hector Caraffa, profitant de l'obscurité, s'était glissé
+à travers cette multitude de collines qui réunissent
+Capodimonte à Saint-Elme. Outre la difficulté du
+terrain, horriblement accidenté, il avait eu, pendant
+quatre heures de marche, un combat continuel à
+soutenir, souvent inégal, meurtrier toujours. Il lui
+avait fallu franchir cinq milles d'embuscades entassées
+les unes sur les autres, et, de plus, un quartier
+de Naples insurgé.</p>
+
+<p>Arrivé sous le feu de Saint-Elme,--qui le soutenait
+de son mieux en tirant des coups de canon à
+poudre, de peur que les boulets ne se trompassent
+de but, et, croyant atteindre des ennemis, n'atteignissent
+des amis,--Hector Caraffa, au lieu de séparer
+ses hommes en deux bandes, avait réuni toutes
+ses forces, et, au moment où l'on croyait qu'il allait
+les porter sur le fort Saint-Elme, il s'était jeté sur la
+chartreuse de San-Martino. Les lazzaroni, qui ne
+s'attendaient point à l'attaque, essayèrent de se défendre,
+mais inutilement. Les patriotes, jaloux de
+montrer aux Français qu'ils ne le cédaient à personne
+en courage, s'élancèrent en avant de la colonne,
+et entrèrent les premiers aux cris de «Vive la
+République!» En moins de dix minutes, les lazzaroni
+furent chassés du couvent et les portes refermées
+sur les Français.</p>
+
+<p>Cent, comme il était convenu, restèrent à la chartreuse;
+les deux autres cents, par la rampe del Petrio,
+montèrent au fort, dont les portes leur furent ouvertes,
+non-seulement comme à des alliés, mais encore
+comme à des libérateurs.</p>
+
+<p>Nicolino faisait demander à Championnet de lui
+accorder l'honneur de donner, le lendemain, le signal
+du combat en faisant, au premier rayon du
+jour, tirer un coup de canon.</p>
+
+<p>Cette faveur lui fut accordée, et le général envoya
+son aide de camp à tous les chefs de corps pour leur
+dire que le signal de l'attaque serait un coup de
+canon tiré par les <i>patriotes napolitains</i> du haut du
+fort Saint-Elme.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>XCI</h3>
+
+<h3>DEUXIÈME JOURNÉE.</h3>
+
+<p>A six heures précises du matin, une ligne de feu
+raya le crépuscule au-dessus de la masse noire du
+château Saint-Elme, un coup de canon se fit entendre:
+le signal était donné.</p>
+
+<p>Les trompettes et le tambour français y répondirent,
+et toutes les hauteurs plongeant sur les rues
+de Naples, garnies de canon pendant la nuit par le
+général Éblé, s'allumèrent à la fois.</p>
+
+<p>A ce signal, les Français attaquèrent Naples sur
+trois points différents.</p>
+
+<p>Kellermann, commandant l'extrême droite, se
+réunit à Dufresse, et attaqua Naples par Capodimonte
+et Capodichino. La double attaque devait aboutir à
+la porte de Saint-Janvier, strada Foria.</p>
+
+<p>Le général Championnet devait, comme il l'avait
+dit la veille, enfoncer la porte Capuana, devant laquelle
+Thiébaut avait été fait général de brigade, et
+entrer dans la ville par la strada dei Tribunali et par
+San-Giovanni à Carbonara.</p>
+
+<p>Enfin, Salvato, Mathieu Maurice et Broussier devaient,
+comme nous l'avons dit encore, forcer le
+pont de la Madeleine, s'emparer du château del Carmine;
+par la place du Vieux-Marché, remonter jusqu'à
+la strada dei Tribunali, et, par un autre courant
+qui suivrait le bord de la mer, pénétrer jusqu'au
+môle.</p>
+
+<p>Les lazzaroni qui devaient défendre Naples du
+côté de Capodimonte et de Capodichino, étaient
+commandés par fra Pacifico; ceux qui défendaient
+la porte Capuana étaient commandés par notre ami
+Michel le Fou; enfin ceux qui défendaient le pont de
+la Madeleine et la porte del Carmine étaient commandés
+par son compère Pagliuccella.</p>
+
+<p>Dans ces espèces de combats qui consistent non pas
+à prendre une ville d'assaut, mais à prendre d'assaut,
+et les unes après les autres, toutes les maisons d'une
+ville, une populace mutinée est bien autrement terrible
+qu'une troupe régulière. Une troupe régulière
+se bat mécaniquement, avec sang-froid, et, pour
+ainsi dire, <i>avec le moins de frais possible</i><a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup> 2</sup></a>
+, tandis
+que, dans un combat comme celui que nous allons
+essayer de décrire, cette populace mutinée substitue
+aux mouvements stratégiques, faciles à repousser,
+parce qu'ils sont faciles à prévoir, les élans furieux
+des passions, l'opiniâtreté du délire, et les ruses de
+l'imagination individuelle.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a>
+ Nous employons l'expression même du général Championnet.
+</blockquote>
+
+
+<p>Alors, ce n'est plus un combat, c'est une lutte à
+toute outrance, une boucherie, un carnage, un massacre
+dans lequel les assaillants sont forcés d'opposer
+l'entêtement du courage à la frénésie du désespoir;
+dans cette circonstance surtout, où dix mille Français
+attaquaient en face une population de cinq cent
+mille âmes, menacés sur leurs flancs et sur leurs
+derrières par la triple insurrection des Abruzzes, de
+la Capitanate et de la Terre de Labour; craignant de
+voir revenir par mer au secours de cette population
+et de cette insurrection une armée dont les débris
+pouvaient encore monter à quatre fois leur nombre,
+il s'agissait tout simplement, non plus de vaincre
+pour l'honneur, mais de vaincre pour sa propre conservation.
+César disait: «Dans toutes les batailles
+que j'ai livrées, j'ai combattu pour la victoire; à Munda,
+j'ai combattu pour la vie.» A Naples, Championnet
+pouvait dire comme César, et il fallait, pour ne pas
+mourir, vaincre comme César avait vaincu à Munda.</p>
+
+<p>Les soldats le savaient: de la prise de Naples dépendait
+le salut de l'armée. Le drapeau français devait
+donc flotter sur Naples, flottât-il sur un monceau
+de cendres.</p>
+
+<p>Par chaque compagnie, il y avait deux hommes portant
+des torches incendiaires préparées par l'artillerie.
+A défaut du canon, de la hache, de la baïonnette, le
+feu devait, comme dans les inextricables forêts de l'Amérique,--dans
+cet inextricable labyrinthe de
+ruelles et de <i>vicoli</i>,--le feu devait ouvrir un chemin.</p>
+
+<p>Presque en même temps, c'est-à-dire vers sept
+heures du matin, Kellermann entrait, précédé de ses
+dragons, dans le faubourg de Capodimonte, Dufresse,
+à la tête de ses grenadiers, dans celui de Capodichino,
+Championnet enfonçait la porte Capuana, et Salvato,
+portant à la main le drapeau tricolore de la république
+italienne, c'est-à-dire bleu, jaune et noir, forçait
+le pont de la Madeleine, et voyait le canon del
+Carmine abattre autour de lui les premières files de
+ses hommes.</p>
+
+<p>Il serait impossible de suivre ces trois attaques
+dans tous leurs détails. Les détails, d'ailleurs, sont
+les mêmes. Sur quelque point de la ville que les Français
+essayassent de s'ouvrir un passage, ils trouvaient
+la même résistance acharnée, inouïe, mortelle. Il n'y
+avait pas une fenêtre, pas une terrasse, pas un soupirail
+de cave qui n'eût ses défenseurs et qui ne vomît
+le feu et la mort. Les Français, de leur côté, s'avançaient,
+poussant leur artillerie devant eux, se faisant
+précéder par des torrents de mitraille, enfonçant les
+portes, éventrant les maisons, passant de l'une à
+l'autre, et laissant l'incendie sur leurs flancs et derrière
+eux. Ainsi, les maisons que l'on ne pouvait
+prendre étaient brûlées. Alors, du milieu d'un cratère
+de flammes, dont le vent poussait, comme un dôme
+funèbre, la fumée au-dessus de la ville, sortaient les
+imprécations d'agonie, les hurlements de mort des
+malheureux qui brûlaient vivants. Les rues présentaient
+l'aspect d'une voûte de feu sous laquelle roulait
+un fleuve de sang. Maîtres d'une formidable artillerie,
+les lazzaroni défendaient chaque place, chaque rue,
+chaque carrefour, avec une intelligence, une vigueur
+qu'était loin d'avoir soupçonnées l'armée de ligne; et,
+tour à tour repoussés ou agressifs, vaincus ou victorieux,
+se réfugiaient dans les ruelles sans cesser de
+combattre et reprenaient l'offensive avec l'énergie du
+désespoir et l'obstination du fanatisme.</p>
+
+<p>Nos soldats, non moins acharnés à l'attaque qu'eux
+à la défense, les poursuivaient au milieu des flammes,
+qui semblaient devoir les dévorer, tandis que, pareils
+à des démons qui combattent dans leur élément naturel,
+ceux-ci, noircis et fumants, s'élançaient hors
+des maisons brûlantes pour revenir à la charge avec
+plus d'audace qu'auparavant. On combat, on marche,
+on avance, on recule sur un monceau de ruines.
+Les maisons qui s'écroulent écrasent les combattants;
+la baïonnette enfonce les masses, qui se resserrent,
+et qui offrent l'étrange spectacle d'un combat corps
+à corps entre trente mille combattants, ou plutôt
+trente mille combats dans lesquels les armes ordinaires
+deviennent inutiles. Nos soldats arrachent la
+baïonnette du canon de leur fusil et s'en servent
+comme de poignards, tandis que, de leurs fusils
+éteints et qu'ils n'ont pas le temps de recharger, ils
+font des massues. Les mains cherchent à étrangler,
+les dents à mordre, les poitrines à étouffer. Sur les
+cendres, sur les pierres, sur les charbons enflammés,
+dans le sang qui coule, rampent les blessés, qui,
+comme des serpents foulés aux pieds, déchirent en
+expirant. Le terrain est disputé pas à pas, et le pied,
+à chaque pas qu'il fait, se pose sur un mort ou un
+mourant.</p>
+
+<p>Vers midi, un hasard fit qu'un nouveau renfort
+arriva aux lazzaroni. Dix mille des leurs, excités par
+les moines et par les prêtres, étaient partis la surveille
+par la route de Pontana pour reprendre
+Capoue. Du haut de la chaire, on leur avait promis
+la victoire. Ils ne doutaient pas que les murailles de
+Capoue ne tombassent devant eux, comme celles de
+Jéricho étaient tombées devant les Israélites.</p>
+
+<p>Ces lazzaroni étaient ceux du petit môle et de
+Santa-Lucia.</p>
+
+<p>Mais, en voyant cette foule soulever la poussière
+de la plaine qui dépasse Santa-Maria, et qui sépare
+la vieille Capoue de la nouvelle, Macdonald, resté
+Français, tout démissionnaire qu'il était, se mit
+comme volontaire à la tête de la garnison, et, tandis
+que, du haut des remparts, dix pièces de canon crachaient
+à mitraille sur cette foule, il fit deux sorties
+par les deux portes opposées, et, formant un immense
+cercle dont le centre était Capoue et son artillerie, et
+les deux ailes, son infanterie et sa fusillade, il fit un
+carnage horrible de toute cette multitude. Deux
+mille lazzaroni tués ou blessés restèrent sur le champ
+de bataille, couchés entre Caserte et Pontana. Tout
+ce qui était sain et sauf ou légèrement blessé s'enfuit
+et ne se rallia qu'à Casanuova.</p>
+
+<p>Le lendemain, le canon se fit entendre dans la
+direction de Naples; mais, encore harassés de leur
+déroute de la veille, ils attendirent, en buvant, des
+nouvelles du combat. Le matin, ils apprirent que la
+journée avait été aux Français, qui avaient pris à
+leurs camarades vingt-sept pièces de canon, leur
+avaient tué mille hommes et leur avaient fait six
+cents prisonniers.</p>
+
+<p>Alors, ils se réunirent à sept mille et marchèrent
+à toute course pour venir au secours des lazzaroni
+qui défendaient la ville, laissant sur la route, comme
+des jalons de carnage, ceux de leurs blessés qui,
+ralliés la veille et dans la nuit, n'eurent point la
+force de les suivre.</p>
+
+<p>Arrivés au largo del Castello, ils se divisèrent en
+trois bandes. Les uns, par Toledo, portèrent secours
+au largo delle Pigne; les autres, par la strada dei
+Tribunali, au Castel-Capuano; les autres, par la Marina,
+au Marché-Vieux.</p>
+
+<p>Couverts de poussière et de sang, ivres du vin qui
+leur avait été offert tout le long de la route, ils vinrent
+se jeter, combattants nouveaux, dans les rangs
+de ceux qui luttaient depuis la veille. Vaincus une
+première fois, accourant au secours de leurs frères
+vaincus, ils ne voulurent pas l'être une seconde. Tout
+républicain qui combattait déjà un contre six, eut un
+ou deux ennemis de plus à terrasser; et, pour les
+terrasser, il fallait non-seulement les blesser, mais
+encore les tuer; car, nous l'avons dit déjà, tant qu'ils
+leur restait un souffle de vie, les blessés s'obstinaient
+à combattre.</p>
+
+<p>La lutte dura ainsi presque sans avantage jusqu'à
+trois heures de l'après-midi. Salvato, Monnier et
+Mathieu Maurice avaient pris le château del Carmine
+et le Marché-Vieux; Championnet, Thiébaut et
+Duhesme s'étaient emparés de Castel-Capuano et
+poussaient leurs avant-postes jusqu'au largo San-Giuseppe
+et le tiers de la strada dei Tribunali;
+Kellermann s'était avancé jusqu'à l'extrémité de
+la rue dei Cristallini tandis que Dufresse, après
+un combat acharné, s'était emparé de l<i>'Albergo
+dei Poveri</i>.</p>
+
+<p>Il y eut alors une espèce de trêve due à la fatigue;
+des deux côtés, on était las de tuer. Championnet
+espérait que cette terrible journée, dans laquelle les
+lazzaroni avaient perdu quatre ou cinq mille hommes,
+serait une leçon pour eux et qu'ils demanderaient
+quartier. Voyant qu'il n'en était rien, il rédigea, au
+milieu du feu, sur un tambour, une proclamation
+adressée au peuple napolitain, et il chargea son aide
+de camp Villeneuve, qui avait repris ses fonctions
+près de lui, de la porter aux magistrats de Naples.
+En conséquence, il lui donna, comme parlementaire,
+un trompette avec un drapeau blanc. Mais, au milieu
+de l'effroyable désordre auquel Naples était en proie,
+les magistrats avaient perdu toute autorité. Les patriotes,
+sachant qu'ils seraient égorgés chez eux, se
+tenaient cachés; Villeneuve, malgré sa trompette et
+son drapeau blanc, partout où il se présenta pour
+passer, fut accueilli par des coups de fusil. Une balle
+brisa l'arçon de sa selle, et il fut obligé de revenir
+sur ses pas sans avoir pu faire connaître à l'ennemi
+la proclamation du général.</p>
+
+<p>La voici. Elle était rédigée en italien, langue que
+Championnet parlait aussi bien que la langue française:</p><br>
+
+<p><i>Championnet, général en chef, au peuple napolitain.</i></p>
+
+<p>«Citoyens,</p>
+
+<p>»J'ai pour un instant suspendu la vengeance militaire
+provoquée par une horrible licence et par la
+fureur de quelques individus payés par vos assassins.
+Je sais combien le peuple napolitain est bon, et je
+gémis du plus profond de mon coeur sur le mal que
+je suis forcé de lui faire. Aussi, je profite de ce moment
+de calme pour m'adresser à vous, comme un
+père ferait à ses enfants rebelles, mais toujours aimés,
+pour vous dire: Renoncez à une défense inutile, déposez
+les armes, et les personnes, la propriété et la
+religion seront respectées.</p>
+
+<p>»Toute maison de laquelle partira un coup de
+fusil sera brûlée, et les habitants en seront fusillés.
+Mais que le calme se rétablisse, j'oublierai le passé,
+et les bénédictions du ciel pleuvront de nouveau sur
+cette heureuse contrée.</p>
+
+<p>»Naples, 3 pluviôse, an VII de la République</p>
+
+<p>(22 janvier 1799).»</p><br>
+
+<p>Après la manière dont Villeneuve avait été accueilli,
+il n'y avait point d'espoir à garder, pour ce
+jour-là du moins. A quatre heures, les hostilités
+furent reprises avec plus d'acharnement que jamais.
+La nuit même descendit du ciel sans séparer les
+combattants. Les uns continuèrent à tirer des coups
+de fusil dans l'obscurité; les autres se couchèrent au
+milieu des cadavres, sur les cendres brûlantes et les
+ruines enflammées.</p>
+
+<p>L'armée française, écrasée de fatigue, après avoir
+perdu mille hommes, tant tués que blessés, planta
+l'étendard tricolore sur le fort del Carmine, sur le
+Castel-Capuano et sur l'<i>Albergo dei Poveri</i>.</p>
+
+<p>Comme nous l'avons dit, un tiers de la ville, à peu
+près, était en son pouvoir.</p>
+
+<p>L'ordre fut donné de rester toute la nuit sous les
+armes, de garder les positions et de reprendre le
+combat au point du jour.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>XCII</h3>
+
+<h3>TROISIÈME JOURNÉE.</h3>
+
+<p>L'ordre n'eût point été donné par le général en
+chef de rester toute la nuit sous les armes, que le
+soin de leur propre conservation eût forcé les soldats
+de ne pas les abandonner un seul instant. Pendant
+toute la nuit, le tocsin sonna à toutes les églises situées
+dans les quartiers de Naples demeurés aux Napolitains.
+Sur tous les postes avancés des Français,
+les lazzaroni tentèrent des attaques; mais partout ils
+furent repoussés avec des pertes considérables.</p>
+
+<p>Pendant la nuit, chacun reçut son ordre de bataille
+pour le lendemain. Salvato, en venant annoncer au
+général qu'il était maître du fort del Carmine, reçut
+l'ordre, pour le lendemain, de s'avancer à la baïonnette
+et au pas de course, par le bord de la mer,
+avec les deux têtes de son corps, vers le Château-Neuf
+et de l'enlever coûte que coûte, afin de tourner immédiatement
+ses canons contre les lazzaroni, tandis
+que Monnier et Mathieu Maurice, avec l'autre tiers,
+se maintiendraient dans leur position, et que Kellermann,
+Dufresse et le général en chef, réunis à la
+strada Foria, perceraient jusqu'à Toledo par le largo
+delle Pigne.</p>
+
+<p>Vers deux heures du matin, un homme se présenta
+au bivac du général en chef à San-Giovanni à
+Carbonara. Au premier coup d'oeil, sous son costume
+de paysan des Abruzzes, le général reconnut Hector
+Caraffa.</p>
+
+<p>Il avait quitté le château Saint-Elme et venait dire
+à Championnet que le fort, mal approvisionné et
+n'ayant que cinq ou six cents coups à tirer, n'avait
+point voulu user inutilement ses munitions, mais
+que, le lendemain, pour le seconder, son canon
+combattrait par derrière, et en plongeant sur tous les
+points où l'on pourrait les apercevoir, les lazzaroni,
+que l'armée attaquerait en face.</p>
+
+<p>Las de son inaction, Hector Caraffa venait non-seulement
+pour annoncer cette nouvelle au général,
+mais encore pour prendre part au combat du lendemain.</p>
+
+<p>A sept heures, les fanfares sonnèrent et les tambours
+battirent. Pendant la nuit, Salvato avait gagné
+du terrain. Avec quinze cents hommes, au signal
+donné il déboucha de derrière la Douane et s'élança
+au pas de course vers le Château-Neuf. En ce moment,
+un hasard providentiel vint à son aide.</p>
+
+<p>Nicolino, impatient de commencer l'attaque de
+son côté, se promenait sur les remparts, encourageant
+ses artilleurs à employer utilement le peu de
+munitions qu'ils avaient.</p>
+
+<p>Un d'eux, plus hardi que les autres, l'appela.</p>
+
+<p>Nicolino vint.</p>
+
+<p>--Que me veux-tu? lui demanda-t-il.</p>
+
+<p>--Voyez-vous cette bannière qui flotte au Château-Neuf?
+reprit l'artilleur.</p>
+
+<p>--Sans doute que je la vois, fit le jeune homme,
+et je t'avoue même qu'elle m'agace horriblement.</p>
+
+<p>--Mon commandant veut-il me permettre de l'abattre?</p>
+
+<p>--Avec quoi?</p>
+
+<p>--Avec un boulet.</p>
+
+<p>--Tu es capable d'une pareille adresse?</p>
+
+<p>--Je l'espère, mon commandant.</p>
+
+<p>--Combien de coups demandes-tu?</p>
+
+<p>--Trois.</p>
+
+<p>--Je veux bien; mais je te préviens que, si tu ne
+l'abats pas en trois coups, tu feras trois jours de salle
+de police.</p>
+
+<p>--Et si je l'abats?</p>
+
+<p>--Il y a dix ducats pour toi.</p>
+
+<p>--Accepté, le marché.</p>
+
+<p>L'artilleur pointa sa pièce, y mit le feu: le boulet
+passa entre le blason et la hampe, trouant la toile du
+drapeau.</p>
+
+<p>--C'est bien, dit Nicolino; mais ce n'est point
+encore cela.</p>
+
+<p>--Je le sais bien, répondit l'artilleur; aussi, je
+vais essayer de faire mieux.</p>
+
+<p>La pièce fut pointée une seconde fois avec plus
+d'attention encore que la première. L'artilleur étudia
+de quel côté soufflait le vent; il apprécia le faible
+changement de direction que ce souffle avait pu
+imposer au boulet, se releva, se baissa de nouveau,
+changea d'un centième de ligne le point de mire de
+sa pièce, approcha la mèche de la lumière: une détonation
+qui domina le tumulte se fit entendre, et la
+bannière, coupée par sa base, tomba.</p>
+
+<p>Nicolino battit des mains et donna à l'artilleur,
+sans se douter de l'influence qu'allait avoir cet incident,
+les dix ducats qu'il lui avait promis.</p>
+
+<p>En ce moment, la tête de la colonne de Salvato
+arrivait à l'Immacolatella. Salvato, comme toujours,
+marchait le premier. Il vit tomber la bannière, et,
+quoiqu'il eût reconnu que sa disparition était causée
+par un accident, il s'écria:</p>
+
+<p>--On abaisse la bannière; le fort se rend. En avant,
+mes amis! en avant!</p>
+
+<p>Et il s'élança au pas de course.</p>
+
+<p>De leur côté, les défenseurs du fort, ne voyant
+plus le drapeau et croyant qu'on l'avait enlevé volontairement,
+crièrent à la trahison. Il en résulta un
+tumulte au milieu duquel la défense languit. Salvato
+profita de ce temps d'arrêt pour franchir au pas
+de course la strada del Piliere. Il lança ses sapeurs
+contre la porte du fort: un pétard la fit sauter. Il
+s'élança dans l'intérieur du Château-Neuf en criant:</p>
+
+<p>--Suivez-moi!</p>
+
+<p>Dix minutes après, le fort était pris, et son canon,
+balayant le largo del Castello et la descente du Géant,
+forçait les lazzaroni à se réfugier dans les rues qui
+donnent sur cette place et dans lesquelles la position
+des maisons les mettait à l'abri des boulets.</p>
+
+<p>Immédiatement, le drapeau tricolore français fut
+substitué à la bannière blanche.</p>
+
+<p>Une sentinelle placée au sommet du Castel-Capuano
+transmit au général Championnet la nouvelle de
+la prise du fort.</p>
+
+<p>Les trois châteaux dans le triangle desquels la ville
+est enfermée, étaient au pouvoir des Français.</p>
+
+<p>Championnet, lorsqu'il reçut la nouvelle de la
+prise de Castel-Nuovo, venait de faire sa jonction
+avec Dufresse, dans la rue de Foria. Il envoya Villeneuve,
+par le bord de la mer libre, féliciter Salvato
+et lui ordonner de laisser la garde du Château-Neuf
+à un officier, et lui dire de venir le rejoindre à l'instant
+même.</p>
+
+<p>Villeneuve trouva le jeune chef de brigade appuyé
+aux créneaux et l'oeil fixé sur Mergellina. De là, il
+pouvait apercevoir cette chère maison du Palmier,
+que, depuis deux mois, il ne voyait plus que dans
+ses rêves. Toutes les fenêtres en étaient fermées;
+cependant, à l'aide de sa longue-vue, il lui semblait
+voir ouverte la porte du perron donnant sur le
+jardin.</p>
+
+<p>L'ordre du général vint le prendre au milieu de
+cette contemplation.</p>
+
+<p>Il céda le commandement à Villeneuve lui-même,
+prit son cheval et partit au galop.</p>
+
+<p>Au moment où Championnet et Dufresse réunis
+poussaient les lazzaroni vers la rue de Tolède, et où
+un effroyable feu partait, non-seulement du largo
+delle Pigne, mais encore de toutes les fenêtres, on
+aperçut une légère fumée qui couronnait les remparts
+du château Saint-Elme; puis on entendit la
+détonation de plusieurs pièces de gros calibre, et l'on
+vit un grand trouble se produire parmi les lazzaroni.</p>
+
+<p>Nicolino tenait sa parole.</p>
+
+<p>En même temps, une charge de dragons descendit
+comme un torrent qui se précipite par la strada della
+Stalla, tandis qu'une vive fusillade se faisait entendre
+derrière le musée Borbonico.</p>
+
+<p>C'était Kellermann qui, à son tour, faisait sa jonction
+avec les corps de Dufresse et de Championnet.</p>
+
+<p>En un instant, le largo delle Pigne fut balayé, et
+les trois généraux purent s'y donner la main.</p>
+
+<p>Les lazzaroni battaient en retraite par la strada
+Santa-Maria in Costantinopoli et la salita dei Studi.
+Mais, pour traverser le largo San-Spirito et le Mercatello,
+ils étaient forcés de passer sous le feu du château
+Saint-Elme, qui, malgré la célérité de leur passage,
+eut le temps d'envoyer dans leurs rangs cinq
+ou six messagers de mort.</p>
+
+<p>Pendant que s'opérait la retraite des lazzaroni, on
+amenait à Championnet un de leurs chefs qu'on
+avait pris après une résistance désespérée. Couvert
+de sang, les habits déchirés, la figure menaçante, la
+voix railleuse, il était le vrai type du Napolitain porté
+au plus haut degré de l'exaltation.</p>
+
+<p>Championnet haussa les épaules, et, lui tournant
+le dos:</p>
+
+<p>--C'est bien, dit-il. Qu'on me fusille ce gaillard-là
+pour l'exemple.</p>
+
+<p>--Bon! dit le lazzarone, il paraît que décidément
+Nanno s'est trompée. Je devais être colonel et mourir
+pendu: je ne suis que capitaine et je vais mourir
+fusillé. Cela me console pour ma petite soeur.</p>
+
+<p>Championnet entendit et comprit ces paroles. Il
+fut sur le point d'interroger le condamné; mais,
+comme en ce moment il voyait un cavalier accourir
+à toute bride, et que, dans ce cavalier, il reconnaissait
+Salvato, son attention tout entière se porta du côté
+du nouvel arrivant.</p>
+
+<p>On entraîna le lazzarone, on l'appuya contre les
+fondations du musée Bourbonien, et l'on voulut lui
+bander les yeux.</p>
+
+<p>Mais lui, alors, se révolta.</p>
+
+<p>--Le général a dit qu'on me fusille, cria-t-il;
+mais il n'a pas dit qu'on me bande les yeux.</p>
+
+<p>Salvato tressaillit à cette voix, se retourna et reconnut
+Michele; Michele, lui aussi, reconnut le jeune
+officier.</p>
+
+<p>--<i>Sangue di Cristo!</i> cria le lazzarone, dites-leur
+donc, monsieur Salvato, que l'on n'a pas besoin de
+me bander les yeux pour me fusiller.</p>
+
+<p>Et, repoussant ceux qui l'entouraient, il croisa les
+bras et s'appuya de lui-même à la muraille.</p>
+
+<p>--Michele! s'écria Salvato.--Général, cet homme
+m'a sauvé la vie, je vous prie de m'accorder la
+sienne.</p>
+
+<p>Et, sans attendre la réponse du général, bien sûr
+d'avoir obtenu ce qu'il demandait, Salvato sauta à
+bas de son cheval, écarta le cercle de soldats qui déjà
+apprêtaient leurs armes pour fusiller Michele, et se
+jeta dans les bras du lazzarone, qu'il embrassa en le
+serrant contre son coeur.</p>
+
+<p>Championnet vit à l'instant tout le parti qu'il pouvait
+tirer de cet événement. Faire justice est d'un
+grand exemple, mais faire grâce est parfois d'un
+grand calcul.</p>
+
+<p>Il fit aussitôt un signe à Salvato, qui lui amena
+Michele. Un immense cercle se forma autour des deux
+jeunes gens et du général.</p>
+
+<p>Ce cercle se composait de Français vainqueurs, de
+Napolitains prisonniers, de patriotes accourus, soit
+pour féliciter Championnet, soit pour se mettre sous
+sa protection.</p>
+
+<p>Championnet, qui dominait ce cercle de toute la
+hauteur de son buste, leva la main en signe qu'il
+voulait parler, et le silence se fit.</p>
+
+<p>--Napolitains, dit-il en italien, j'allais, comme
+vous l'avez vu, fusiller cet homme, pris les armes à
+la main et combattant contre nous; mais mon ancien
+aide de camp, le chef de brigade Salvato, me demande
+la grâce de cet homme, qui, me dit-il, lui a sauvé
+la vie. Non-seulement je lui accorde cette grâce, mais
+encore je désire donner une récompense à l'homme
+qui a sauvé la vie à un officier français.</p>
+
+<p>Puis, s'adressant à Michele tout émerveillé de ce
+langage:</p>
+
+<p>--Quel grade occupais-tu parmi tes compagnons?</p>
+
+<p>--J'étais capitaine, Excellence, lui répondit le
+prisonnier.</p>
+
+<p>Et, avec la liberté de langage familière à ses pareils,
+il ajouta:</p>
+
+<p>--Mais il paraît que je ne m'arrêterai pas là. Une
+sorcière m'a prédit que je serais nommé colonel, et
+puis pendu.</p>
+
+<p>--Je ne puis et ne veux me charger que de la première
+partie de la prédiction, répondit le général;
+mais je m'en charge. Je te fais colonel au service de
+la république parthénopéenne. Organise ton régiment.
+Je me charge de ta paye et de ton uniforme.</p>
+
+<p>Michele fit un bond de joie.</p>
+
+<p>--Vive le général Championnet! cria-t-il, vivent
+les Français! vive la république parthénopéenne!</p>
+
+<p>--Nous l'avons dit, un certain nombre de patriotes
+entouraient le général. Le cri de Michele trouva donc
+un écho plus étendu que l'on n'aurait dû s'y attendre.</p>
+
+<p>--Maintenant, dit le général s'adressant aux Napolitains
+qui l'entouraient, on vous a dit que les
+Français étaient des impies, ne croyant ni à Dieu, ni
+à la Madone, ni aux saints: on vous a trompés. Les
+Français ont une dévotion très-grande en Dieu, à la
+Madone, et particulièrement à saint Janvier. Et la
+preuve, c'est que ma seule préoccupation en ce moment
+est de faire respecter l'église et les reliques du
+bienheureux évêque de Naples, à qui je veux donner
+une garde d'honneur, si Michele se charge de la conduire.</p>
+
+<p>--Je m'en charge! s'écria Michele en agitant son
+bonnet de laine rouge, je m'en charge! et il y a plus:
+je réponds d'elle!</p>
+
+<p>--Surtout, lui dit Championnet à voix basse, si je
+lui donne pour chef ton ami Salvato.</p>
+
+<p>--Ah! pour lui et ma petite soeur, je me ferai tuer,
+général.</p>
+
+<p>--Tu entends, Salvato, dit Championnet au jeune
+officier: la mission est des plus importantes; il
+s'agit d'enrôler saint Janvier parmi les républicains.</p>
+
+<p>--Et c'est moi que vous chargez de lui mettre une
+cocarde tricolore à l'oreille? répondit en riant le
+jeune homme. Je ne me croyais pas tant de vocation
+pour la diplomatie; mais n'importe: on fera ce que
+l'on pourra.</p>
+
+<p>--Une plume, de l'encre et du papier, demanda
+Championnet.</p>
+
+<p>On se précipita, et, au bout d'un instant, Championnet
+avait pu choisir entre dix feuilles de papier
+et autant de plumes.</p>
+
+<p>Le général, sans descendre de cheval, écrivit, sur
+l'arçon de sa selle, cette lettre, adressée au cardinal-archevêque:</p><br>
+
+<p>«Éminence,</p>
+
+<p>»J'ai suspendu un instant la fureur de mes soldats
+et la vengeance des crimes qui ont été commis. Profitez
+de cette trêve pour faire ouvrir toutes les églises;
+exposez le saint sacrement et prêchez la paix,
+le bon ordre et l'obéissance aux lois. A ces conditions,
+je jetterai un voile sur le passé et m'appliquerai
+à faire respecter la religion, les personnes et la
+propriété.</p>
+
+<p>»Déclarez au peuple que, quels que soient ceux
+contre lesquels je devrai sévir, j'arrêterai le pillage,
+et que le calme et la tranquillité renaîtront dans
+cette malheureuse ville, trahie et trompée. Mais, en
+même temps, je déclare qu'un seul coup de fusil
+tiré d'une fenêtre fera brûler la maison et fusiller les
+habitants qu'elle renfermera. Remplissez donc les
+devoirs de votre ministère, et votre zèle religieux
+sera, je l'espère, utile au bien public.</p>
+
+<p>»Je vous envoie une garde d'honneur pour l'église
+de saint Janvier.</p>
+
+<p>»CHAMPIONNET.</p>
+
+<p>»Naples, 4 pluviôse, an VII de la
+République (23 janvier 1790.)»</p><br>
+
+<p>Michele, ayant entendu comme tout le monde la
+lecture de cette lettre, chercha des yeux dans la foule
+son ami Pagliuccella; mais, ne le trouvant pas, il
+choisit quatre lazzaroni sur lesquels il savait pouvoir
+compter comme sur lui-même, et marcha devant Salvato,
+derrière lequel marchait une compagnie de
+grenadiers.</p>
+
+<p>Le petit cortége se rendit du largo delle Pigne à
+l'archevêché, assez voisin de cette place, par la strada
+dell'Orticello, le vico di San-Giacomo dei Ruffi et la
+strada de l'Arcivescovado, c'est-à-dire par quelques-unes
+des rues les plus étroites et les plus populeuses
+du vieux Naples. Les Français n'avaient point encore
+pénétré sur ce point de la ville, où pétillaient de
+temps en temps quelques coups de fusil tirés par
+la populace en manière d'encouragement, et où, en
+passant, les républicains pouvaient lire sur les visages
+trois impressions seulement: la terreur, la haine
+et la stupéfaction.</p>
+
+<p>Par bonheur, Michele, sauvé par Palmieri, gracié
+par Championnet, se voyant déjà caracolant sur un
+beau cheval, dans son uniforme de colonel, s'était
+franchement, et avec toute l'ardeur de sa loyale nature,
+rallié aux Français, et marchait devant eux en
+criant de toute la force de ses poumons: «Vivent
+les Français! vive le général Championnet! vive
+saint Janvier!» Puis, quand les visages lui paraissaient
+par trop renfrognés, Salvato lui mettait dans la
+main une poignée de carlini, qu'il jetait en l'air, en
+expliquant à ses compatriotes la mission que Salvato
+était chargé d'accomplir et qui avait généralement
+cette bienheureuse influence de donner aux physionomies
+une expression plus douce et plus bienveillante.</p>
+
+<p>En outre, Salvato, qui était des provinces napolitaines
+et qui parlait le patois de Naples comme un
+homme de Porto-Basso, adressait de temps en temps
+à ses compatriotes des allocutions qui, corroborées
+des poignées de carlins de Michele, avaient aussi leur
+influence.</p>
+
+<p>On parvint ainsi à l'archevêché: les grenadiers
+s'établirent sous le portique. Michele fit un long
+discours pour expliquer leur présence à tous ses
+compatriotes; il ajouta que l'officier qui les commandait
+lui avait sauvé la vie au moment où il allait
+être fusillé, et demanda, au nom de l'amitié que l'on
+avait pour lui, Michele, qu'il ne fût fait aucune insulte
+ni à lui, ni à ses soldats, devenus les protecteurs
+de saint Janvier.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>XCIII</h3>
+
+<h3>SAINT JANVIER ET VIRGILE.</h3>
+
+<p>A peine Championnet eut-il vu disparaître Michele,
+Salvato et la compagnie française, au coin de la
+strada dell'Orticello, qu'il lui vint à l'esprit une de
+ces idées que l'on peut appeler une illumination. Il
+pensa que le meilleur moyen de rompre les rangs
+des lazzaroni qui s'obstinaient à combattre encore,
+et de faire cesser le pillage individuel, était de livrer
+le palais du roi à un pillage général.</p>
+
+<p>Il s'empressa de communiquer cette idée à quelques-uns
+des lazzaroni prisonniers, auxquels on
+rendit la liberté, à la condition qu'ils retourneraient
+vers les leurs et leur feraient part du projet comme
+venant d'eux. C'était une manière de s'indemniser
+eux-mêmes de la fatigue qu'ils avaient prise et du
+sang qu'ils avaient perdu.</p>
+
+<p>La communication eut tout le succès qu'en attendait
+le général en chef. Les plus acharnés, voyant la ville
+aux trois quarts prise, avaient perdu l'espoir de
+vaincre, et trouvaient, par conséquent, plus avantageux
+de se mettre à piller que de continuer à combattre.</p>
+
+<p>En effet, à peine cette espèce d'autorisation de
+piller le château fut-elle connue des lazzaroni, auxquels
+on ne laissa point ignorer qu'elle venait du
+général français, que toute cette multitude se débanda,
+se ruant à travers la rue de Tolède et à
+travers la rue des Tribunaux vers le palais royal, entraînant
+avec elle les femmes et les enfants, renversant
+les sentinelles, brisant les portes et inondant
+comme un flot les trois étages du palais.</p>
+
+<p>En moins de trois heures, tout fut emporté, jusqu'au
+plomb des fenêtres.</p>
+
+<p>Pagliuccella, que Michele avait vainement cherché
+sur le largo delle Pigne pour lui faire partager sa
+bonne fortune, s'était, un des premiers, empressé de
+se précipiter vers le château et de le visiter, avec une
+curiosité qui n'avait pas été sans fruit, de la cave au
+grenier, et de la façade qui donne sur l'église San-Ferdinand
+à celle qui donne sur la Darsena.</p>
+
+<p>Fra Pacifico, au contraire, voyant tout perdu, avait
+méprisé l'indemnité offerte à son courage humilié;
+et, avec un désintéressement qui faisait honneur aux
+anciennes leçons de discipline reçues sur la frégate
+de son amiral, il avait, pas à pas et à la manière du
+lion, c'est-à-dire en faisant face à l'ennemi, battu en
+retraite dans son couvent par l'Infrascata et la salita
+dei Capuccini; puis, la porte de son couvent refermée,
+il avait mis son âne à l'écurie, son bâton dans
+le bûcher, et s'était mêlé aux autres frères qui chantaient
+dans l'église le <i>Dies irae, dies illa</i>.</p>
+
+<p>Eût été bien malin celui qui eût été chercher là et
+qui y eût reconnu, sous son froc, un des chefs des
+lazzaroni qui avaient combattu pendant trois jours.</p>
+
+<p>Nicolino Caracciolo, du haut des remparts du
+château Saint-Elme, avait suivi toutes les phases
+du combat du 21, du 22 et du 23, et nous avons
+vu qu'au moment où il avait pu venir en aide aux
+Français, il n'avait pas manqué à ses engagements
+vis-à-vis d'eux.</p>
+
+<p>Son étonnement fut grand lorsqu'il vit, sans que
+personne songeât à les poursuivre, les lazzaroni
+abandonner leurs postes, et, sans quitter leurs armes,
+avec les apparences d'une déroute, non point rétrograder
+vers le palais royal, mais au contraire se ruer
+dessus.</p>
+
+<p>Au bout d'un instant, tout lui fut expliqué. A la
+manière dont ils culbutaient les sentinelles, dont ils
+envahissaient les portes, dont ils reparaissaient aux
+fenêtres de tous les étages, dont ils dégorgeaient sur
+les balcons, il comprit que les combattants, dans un
+moment de trêve, pour ne pas perdre leur temps,
+s'étaient faits pillards; et, comme il ignorait que ce
+fût à l'instigation du général français que le pillage
+était organisé, il envoya à toute cette canaille trois
+coups de canon à boulet, qui tuèrent dix-sept personnes,
+parmi lesquelles un prêtre, et qui cassèrent
+la jambe au géant de marbre, ancienne statue de
+Jupiter Stator, qui décorait la place du Palais.</p>
+
+<p>Veut-on savoir à quel point l'amour du pillage s'était
+emparé de la multitude, et s'était substitué chez
+elle à tout autre sentiment? Nous citerons deux faits
+pris entre mille; ils donneront une idée de la mobilité
+d'esprit de ce peuple, qui venait de faire des prodiges
+de valeur pour défendre son roi.</p>
+
+<p>Au milieu de toute cette foule, acharnée au
+pillage, l'aide de camp Villeneuve, qui continuait
+de tenir le Château-Neuf, envoya un lieutenant à la
+tête d'une patrouille d'une cinquantaine d'hommes,
+avec ordre de remonter Tolède jusqu'à ce qu'il eût
+pris langue avec les avant-postes français. Le lieutenant
+eut soin de se faire précéder par quelques
+lazzaroni patriotes, criant: «Vivent les Français! vive
+la liberté!» A ces cris, un marinier de Sainte-Lucie,
+bourbonien enragé,--les mariniers de Sainte-Lucie
+sont encore bourboniens aujourd'hui,--un marinier
+de Sainte-Lucie, disons-nous, se mit à crier, lui:
+«Vive le roi!» Comme ce cri pouvait avoir un écho
+et servir de signal à l'égorgement de toute la patrouille,
+le lieutenant saisit le marinier au collet, et,
+le maintenant au bout de son bras, cria: «Feu!»</p>
+
+<p>Le marinier tomba fusillé au milieu de la foule,
+sans que la foule, préoccupée maintenant d'autres
+intérêts, songeât à le défendre et à le venger.</p>
+
+<p>Le second exemple fut celui d'un domestique du
+palais qui, ayant eu l'imprudence de sortir avec une
+livrée galonnée d'or, vit le peuple mettre sa livrée
+en morceaux pour en arracher l'or, quoique cette
+livrée fût celle du roi.</p>
+
+<p>Au même moment où on laissait le serviteur du
+roi Ferdinand en chemise pour lui arracher les galons
+de sa livrée, Kellermann, qui était descendu
+avec un détachement de deux ou trois cents hommes,
+du côté de Mergellina, remontait, par Sainte-Lucie,
+sur la place du château.</p>
+
+<p>Mais, avant d'arriver là, il avait fait une halte à
+l'église de Santa Maria di Porto-Salvo, et avait fait
+demander don Michelangelo Ciccone.</p>
+
+<p>C'était, on se le rappelle, ce même prêtre patriote
+que Cirillo avait envoyé chercher pour conférer les
+derniers sacrements au sbire blessé par Salvato dans
+la nuit du 22 au 23 septembre, sbire qui, le 23 septembre,
+au matin, expira dans la maison où il avait
+été transporté, à l'angle de la fontaine du Lion.</p>
+
+<p>Kellermann était porteur d'un billet de Cirillo qui
+faisait appel au patriotisme du digne prêtre et l'invitait
+à se rallier aux Français.</p>
+
+<p>Don Michelangelo Ciccone n'avait pas hésité un
+instant: il avait suivi Kellermann.</p>
+
+<p>A midi, les lazzaroni avaient déposé les armes, et
+Championnet, vainqueur, parcourait la ville. Les
+négociants, les bourgeois, toute la partie tranquille
+de la population qui n'avait pas pris part à la
+lutte, n'entendant plus ni coups de fusil, ni cris de
+mort, commencèrent alors d'ouvrir timidement les
+portes et les fenêtres des magasins et des maisons.
+La première vue au général était déjà une promesse
+de sécurité; car il était entouré d'hommes que leur
+talent, leur science et leur courage avaient faits la
+vénération de Naples. C'étaient les Baffi, les Poerio,
+les Pagano, les Cuoco, les Logoteta, les Carlo Lambert,
+les Bassal, les Fasulo, les Maliterno, les Rocca-Romana,
+les Ettore Caraffa, les Cirillo, les Manthonnet,
+les Schipani. Le jour de la rémunération
+était enfin arrivé pour tous ces hommes qui avaient
+passé du despotisme à la persécution, et qui passaient
+de la persécution à la liberté. Le général,
+alors, au fur et à mesure qu'il voyait une porte
+s'ouvrir, s'approchait de cette porte, et, dans leur
+propre langue, essayait de rassurer ceux qui se hasardaient
+sur le seuil, leur disant que tout était fini,
+qu'il venait leur apporter la paix et non la guerre,
+et substituer la liberté à la tyrannie. Alors, en
+jetant les yeux sur la route que le général avait
+suivie, en voyant le calme régner là où, un instant
+auparavant, Français et lazzaroni s'égorgeaient, les
+Napolitains se rassuraient en effet, et toute cette population
+<i>di mezzo ceto</i>, c'est-à-dire de la bourgeoisie,
+qui fait la force et la richesse de Naples, la cocarde
+tricolore à l'oreille, criant: «Vivent les Français! vive
+la liberté! vive la République!» commença de se répandre
+gaiement dans les rues, agitant des mouchoirs,
+et, au fur et à mesure qu'elle se tranquillisait,
+se laissant emporter à cette joie ardente qui s'empare
+de ceux qui, déjà plongés dans l'abîme ténébreux de
+la mort, se retrouvent tout à coup et comme par miracle
+rendus au jour, à la lumière et à la vie.</p>
+
+<p>Et, en effet, si les Français eussent tardé de vingt-quatre
+heures encore à entrer à Naples, qui peut dire
+ce qu'il fût resté de maisons debout et de patriotes
+vivants?</p>
+
+<p>A deux heures de l'après-midi, Rocca-Romana et Maliterno,
+confirmés dans leur grade de chefs du peuple,
+rendirent un édit pour l'ouverture des boutiques.</p>
+
+<p>Cet édit portait la date de l'an Ier et du deuxième
+jour de la république parthénopéenne.</p>
+
+<p>Championnet avait vu avec inquiétude que la
+bourgeoisie et la noblesse seules s'étaient réunies à
+lui et que le peuple se tenait à l'écart. Alors, il résolut
+de frapper le lendemain un grand coup.</p>
+
+<p>Il savait parfaitement que, s'il pouvait faire passer
+saint Janvier dans son camp, le peuple suivrait saint
+Janvier partout où il irait.</p>
+
+<p>Il envoya un message à Salvato. Salvato, qui gardait
+la cathédrale, c'est-à-dire le point le plus important
+de Naples, avait reçu la consigne de ne point
+quitter son poste sans être réclamé par un ordre
+émané directement du général.</p>
+
+<p>Le message envoyé à Salvato ordonnait à celui-ci
+de s'aboucher avec les chanoines, et de les inviter à
+exposer, le lendemain, la sainte ampoule à la vénération
+publique, dans l'espérance que saint Janvier,
+auquel les Français avaient la plus grande dévotion,
+daignerait faire son miracle en leur faveur.</p>
+
+<p>Les chanoines se trouvaient entre deux feux.</p>
+
+<p>Si saint Janvier faisait son miracle, ils étaient
+compromis vis-à-vis de la cour.</p>
+
+<p>S'il ne le faisait pas, ils s'exposaient à la colère du
+général français.</p>
+
+<p>Ils trouvèrent un biais et répondirent que ce n'était
+point l'époque où saint Janvier avait l'habitude de
+faire son miracle, et qu'ils doutaient fort que l'illustre
+bienheureux consentît, même pour les Français, à
+changer sa date habituelle.</p>
+
+<p>Salvato transmit, par Michele, la réponse des chanoines
+à Championnet.</p>
+
+<p>Mais, à son tour, Championnet répondit que c'était
+l'affaire du saint et non la leur; qu'ils n'avaient
+point à préjuger des bonnes ou des mauvaises intentions
+de saint Janvier, et qu'il connaissait, lui, une
+certaine prière à laquelle il espérait que saint Janvier
+ne demeurerait pas insensible.</p>
+
+<p>Les chanoines répondirent que, puisque Championnet
+le voulait absolument, ils exposeraient les
+ampoules, mais que, de leur côté, ils ne répondaient
+de rien.</p>
+
+<p>A peine Championnet eut-il cette certitude, qu'il
+fit annoncer par toute la ville la nouvelle que les
+saintes ampoules seraient exposées le lendemain, et
+qu'à dix heures et demie précises du matin, la liquéfaction
+du précieux sang aurait lieu.</p>
+
+<p>C'était une nouvelle étrange et tout à fait incroyable
+pour les Napolitains. Saint Janvier n'avait rien fait
+qui motivât de sa part une suspicion de partialité en
+faveur des Français. Depuis quelque temps, au contraire,
+il s'était montré capricieux jusqu'à la manie.
+Ainsi, au moment de son départ pour la campagne
+de Rome, le roi Ferdinand s'était personnellement
+présenté à la cathédrale pour demander à saint Janvier
+son secours et sa protection, et saint Janvier,
+malgré son instante prière, lui avait obstinément
+refusé la liquéfaction de son sang; ce qui avait fait
+prévoir une défaite à un grand nombre de personnes.</p>
+
+<p>Or, si saint Janvier faisait pour les Français ce
+qu'il avait refusé au roi de Naples, c'est que saint
+Janvier avait changé d'opinion, c'est que saint Janvier
+s'était fait jacobin.</p>
+
+<p>A quatre heures du soir, Championnet, voyant la
+tranquillité rétablie, monta à cheval et se fit conduire
+au tombeau d'un autre patron de Naples, pour
+lequel il avait une bien plus grande vénération que
+pour saint Janvier. Ce tombeau était celui de Publius
+Virgilius Maro, ou, du moins, celui dont les
+ruines ont, disent les archéologues, renfermé les
+cendres de l'auteur de l'<i>Énéide</i>.</p>
+
+<p>Tout le monde sait qu'à son retour d'Athènes, d'où
+le ramenait Auguste, Virgile mourut à Brindes, et
+que ses cendres revirent ce Pausilippe qu'il avait tant
+aimé, et d'où il pouvait embrasser tous les lieux immortalisés
+par lui dans son sixième livre de l'<i>Énéide</i>.</p>
+
+<p>Championnet descendit de cheval au monument
+élevé par Sannazar, et monta la pente rapide et escarpée
+qui conduit à la petite rotonde que l'on montre
+au voyageur comme le columbarium où fut déposée
+l'urne du poëte. Dans le centre du monument poussait
+un laurier sauvage que la tradition donnait
+comme étant immortel. Championnet en brisa une
+branche, qu'il passa dans la ganse de son chapeau, ne
+permettant à ceux qui l'accompagnaient d'en prendre
+qu'une feuille chacun, de peur qu'une récolte plus
+considérable ne fît tort à l'arbre d'Apollon, et que la
+vénération ne correspondît, par son résultat, à l'impiété.</p>
+
+<p>Puis, lorsqu'il eut rêvé pendant quelques instants
+sur ces pierres sacrées, il demanda un crayon, et,
+déchirant une page de son portefeuille, il rédigea le
+décret suivant, qui fut envoyé le même soir à l'imprimerie,
+et qui parut le lendemain matin.</p>
+
+<p>«Championnet, général en chef.</p>
+
+<p>»Considérant que le premier devoir d'une république
+est d'honorer la mémoire des grands hommes,
+et de pousser ainsi les citoyens vers l'émulation, en
+mettant sous leurs yeux la gloire qui suit jusque dans
+la tombe les génies sublimes de tous les pays et de
+tous les temps:</p>
+
+<p>»Avons décrété ce qui suit:</p>
+
+<p>»1° Il sera élevé à Virgile un tombeau en marbre
+au lieu même où se trouve sa tombe, près de la
+grotte de Pouzzoles.</p>
+
+<p>»2° Le ministre de l'intérieur ouvrira un concours
+dans lequel seront admis tous les projets de monument
+que les artistes voudront présenter. Sa durée
+sera de vingt jours.</p>
+
+<p>»Cette période expirée, une commission composée
+de trois membres, nommée par le ministre de l'intérieur,
+choisira, parmi les projets qui auront été
+présentés, celui qui semblera le meilleur, et la curie
+élèvera le monument, dont l'érection sera confiée à
+celui dont le projet aura été adopté.</p>
+
+<p>»Le ministre de l'intérieur est chargé de l'exécution
+de la présente ordonnance.</p>
+
+<p>»CHAMPIONNET.»</p>
+
+<p>
+Il est curieux que les deux monuments décrétés à
+Virgile, l'un à Mantoue, l'autre à Naples, aient été
+décrétés par deux généraux français: celui de Mantoue
+par Miollis; celui de Naples par Championnet.</p>
+
+<p>Après soixante-cinq ans, la première pierre de
+celui de Naples n'est point encore posée.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>XCIV</h3>
+
+<h3>OU LE LECTEUR RENTRE DANS LA MAISON<br>
+DU PALMIER.</h3>
+
+<p>La nécessité où nous avons été de suivre sans interruption
+les événements politiques et militaires à
+la suite desquels Naples était tombée au pouvoir des
+Français, nous a forcé de nous éloigner de la partie
+romanesque de notre récit et de laisser de côté les
+personnages passifs qui subissaient ces événements,
+pour nous occuper, au contraire, des personnages
+actifs qui les dirigeaient. Que l'on nous permette
+donc, maintenant que nous avons donné aux acteurs
+épisodiques de cette histoire toute l'importance qu'ils
+réclamaient, de revenir aux premiers rôles sur lesquels
+doit se concentrer tout l'intérêt de notre
+drame.</p>
+
+<p>Au nombre de ces personnages, pour lesquels on
+nous accuse peut-être, mais à tort, d'oubli, est la
+pauvre Luisa San-Felice, qu'au contraire nous n'avons
+pas perdue de vue un seul instant.</p>
+
+<p>Restée évanouie entre les bras de son frère de lait
+Michele, sur la plage de la Vittoria, tandis que son
+mari, fidèle à la fois à ses devoirs envers son prince
+et à ses promesses envers son ami, rejoignait le duc
+de Calabre, au risque de sa vie, et laissait Luisa à
+Naples, au risque de son bonheur, Luisa, reportée
+dans la voiture, avait été ramenée, au grand étonnement
+de Giovannina, à la maison du Palmier.</p>
+
+<p>Michele, qui ignorait les causes réelles de cet étonnement
+auquel le sourcil froncé et l'oeil presque menaçant
+de Giovannina donnaient un caractère tout
+particulier, raconta les choses comme elles s'étaient
+passées.</p>
+
+<p>Luisa se mit au lit avec une fièvre ardente. Michele
+passa la nuit dans la maison, et, comme le lendemain,
+au point du jour, l'état de Luisa ne s'était point
+amélioré, il courut prévenir le docteur Cirillo.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, le facteur apporta une lettre à
+l'adresse de Luisa.</p>
+
+<p>Nina reconnut le timbre de Portici. Elle avait remarqué,
+que chaque fois qu'arrivait une lettre pareille
+à celle qu'elle tenait entre ses mains, l'émotion de sa
+maîtresse en la recevant était grande; puis qu'elle
+se retirait et s'enfermait dans la chambre de Salvato,
+d'où elle ne sortait que les yeux rouges de larmes.</p>
+
+<p>Elle comprit donc que c'était une lettre de Salvato,
+et, à tout hasard, et sans savoir encore si elle la lirait
+ou non, elle la garda, ayant pour excuse de ne pas
+l'avoir remise, si la lettre était réclamée, l'état dans
+lequel se trouvait Luisa.</p>
+
+<p>Cirillo accourut. Il avait cru Luisa partie; mais,
+au simple récit de Michele, qui le ramenait, il devina
+tout.</p>
+
+<p>On sait la tendresse paternelle du bon docteur pour
+Luisa. Il reconnut chez la malade tous les symptômes
+de la fièvre cérébrale, et, sans lui faire une question
+qui pût ajouter au trouble moral qu'elle avait
+éprouvé, il s'occupa de combattre le mal matériel.
+Trop habile pour se laisser vaincre par une maladie
+connue quand cette maladie en était à peine à son
+début, il la combattit énergiquement, et, au bout de
+trois jours, Luisa était, sinon guérie, du moins hors
+de danger.</p>
+
+<p>Le quatrième jour, elle vit sa porte s'ouvrir, et, à
+la vue de la personne qui entra, poussa un cri de joie
+et tendit ses deux bras vers elle. Cette personne,
+c'était son amie de coeur, la duchesse Fusco. Comme
+l'avait prédit San-Felice, la reine partie, la duchesse
+disgraciée revenait à Naples. En quelques instants,
+la duchesse fut au courant de la situation. Depuis
+trois mois, Luisa avait été forcée de tout enfermer
+dans son coeur; depuis quatre jours, son coeur débordait,
+et, malgré cette maxime d'un grand moraliste,
+que les hommes gardent mieux les secrets des
+autres, mais que les femmes gardent mieux les leurs,
+au bout d'un quart d'heure, Luisa n'avait plus de
+secrets pour son amie.</p>
+
+<p>Inutile de dire que la porte de communication fut
+plus ouverte que jamais, et qu'à toute heure du jour
+et de la nuit, la duchesse eut la disposition de la
+chambre sacrée.</p>
+
+<p>Le jour où elle avait quitté le lit, Luisa avait reçu
+une nouvelle lettre de Portici. Giovannina l'avait vue
+avec inquiétude prendre cette lettre. Puis elle avait
+attendu que la lecture en fut faite. Si cette lettre
+indiquait la lettre précédente, et si Luisa la réclamait,
+Giovannina cherchait cette lettre, la retrouvait
+intacte, et mettait son oubli sur le compte de la
+préoccupation que lui avait causée la maladie de sa
+maîtresse. Si Luisa ne la réclamait pas, Giovannina
+la conservait à tout hasard, comme un auxiliaire
+dans un sombre projet qu'elle n'avait pas encore
+mûri, mais qui déjà était en germe dans son cerveau.</p>
+
+<p>Les événements suivaient leur cours. On connaît
+ces événements: nous les avons longuement racontés.
+La duchesse Fusco, lancée dans le parti patriote,
+avait rouvert ses salons et y recevait tous les hommes
+éminents et toutes les femmes distinguées de ce
+parti. Au nombre de ces femmes était Éléonore Fonseca-Pimentel,
+que nous allons bientôt voir, avec
+l'âme d'une femme et le courage d'un homme, se mêler
+aux événements politiques de son pays.</p>
+
+<p>Ces événements politiques avaient pris pour Luisa,
+qui, jusque-là, ne s'en était jamais préoccupée, une
+importance suprême. Si bien que fussent renseignés
+les familiers de la duchesse Fusco, il y avait toujours
+un point sur lequel Luisa était mieux renseignée
+qu'eux: c'était la marche des Français sur Naples.
+En effet, tous les trois ou quatre jours, elle savait
+précisément où étaient les républicains.</p>
+
+<p>Elle avait reçu aussi deux lettres du chevalier.
+Dans la première, où il lui annonçait son arrivée à
+bon port à Palerme, il lui exprimait tout son regret
+de ce que l'état orageux de la mer l'eût empêchée de
+s'embarquer avec lui; mais il ne lui disait point de
+venir le rejoindre. La lettre était tendre, calme et
+paternelle, comme toujours. Il était probable que le
+chevalier n'avait point entendu ou n'avait pas voulu
+entendre le dernier cri de désespoir jeté par Luisa.</p>
+
+<p>La seconde lettre contenait, sur la situation de la
+cour à Palerme, des détails que l'on trouvera dans la
+suite de notre récit. Mais, pas plus que la première,
+elle n'exprimait le désir de la voir quitter Naples. Au
+contraire, elle lui donnait des conseils sur la manière
+dont elle devait se conduire au milieu des crises politiques
+qui allaient agiter la capitale, et la prévenait
+que, par le même courrier, la maison Backer recevait
+avis de mettre à la disposition de la chevalière San-Felice
+les sommes dont elle pourrait avoir besoin.</p>
+
+<p>Le même jour, la lettre du chevalier à la main,
+André Backer, que Luisa n'avait point revu depuis le
+jour de sa visite à Caserte, se présentait à la maison
+du Palmier.</p>
+
+<p>Luisa le reçut avec la grâce sérieuse qui lui était
+habituelle, le remercia de son empressement, mais
+le prévint que, vivant très-retirée, elle avait décidé
+de ne recevoir aucune visite pendant l'absence de
+son mari. S'il arrivait qu'elle eût besoin d'argent,
+elle passerait elle-même à la banque, ou y enverrait
+Michele avec un reçu.</p>
+
+<p>C'était un congé dans toutes les formes. André le
+comprit, et se retira en soupirant.</p>
+
+<p>Luisa le reconduisit jusqu'au perron et dit à Giovannina,
+qui venait de fermer la porte derrière lui:</p>
+
+<p>--Si jamais M. André Backer se représentait à la
+maison et demandait à me parler, souvenez-vous que
+je n'y suis pas.</p>
+
+<p>On connaît la familiarité des serviteurs napolitains
+avec leurs maîtres.</p>
+
+<p>--Ah! mon Dieu! répondit Giovannina, comment
+un si beau jeune homme a-t-il pu déplaire à
+madame?</p>
+
+<p>--Il ne m'a point déplu, mademoiselle, répondit
+froidement Luisa; mais, en l'absence de mon mari,
+je ne recevrai personne.</p>
+
+<p>Giovannina, toujours mordue au coeur par la jalousie,
+fut sur le point de répliquer: «Excepté
+M. Salvato;» mais elle se retint, et un sourire dubitatif
+fut sa seule réponse.</p>
+
+<p>La dernière lettre que Luisa avait reçue de Salvato
+portait la date du 19 janvier: elle arriva le 20.</p>
+
+<p>Toute la journée du 20 se passa pour Naples dans
+les angoisses, et pour Luisa ces angoisses furent plus
+grandes que pour tout autre. Elle savait par Michele
+les formidables préparatifs de défense qui s'exécutaient;
+elle savait par Salvato que le général en chef
+avait juré de prendre la ville à tout prix.</p>
+
+<p>Salvato suppliait Luisa, si l'on bombardait Naples,
+de se mettre à l'abri des projectiles dans les caves les
+plus profondes de sa maison.</p>
+
+<p>Ce danger était surtout à craindre si le château
+Saint-Elme ne tenait point la promesse qu'il avait
+faite et se déclarait contre les Français et les patriotes.</p>
+
+<p>Le 21, au matin, une grande agitation se manifesta
+dans Naples. Le château Saint-Elme, on se le
+rappelle, avait arboré le drapeau tricolore; donc, il
+tenait sa promesse et se déclarait pour les patriotes
+et pour les Français.</p>
+
+<p>Luisa en fut joyeuse, non point pour les patriotes,
+non point pour les Français: elle n'avait jamais eu
+aucune opinion politique; mais il lui sembla que cet
+appui donné aux Français et aux patriotes diminuait
+le danger que courait son amant, puisqu'il était patriote
+de coeur, Français d'adoption.</p>
+
+<p>Le même jour, Michele vint lui faire visite. Michele,
+l'un des chefs du peuple, décidé à combattre jusqu'à
+la mort pour une cause qu'il ne comprenait pas très-bien,
+mais à laquelle il appartenait par le milieu
+dans lequel il était né et par te tourbillon qui l'entraînait,--- Michele,
+en cas d'accident, venait faire
+ses adieux à Luisa et lui recommander sa mère.</p>
+
+<p>Luisa pleurait fort en prenant congé de son frère
+de lait; mais toutes ses larmes n'étaient pas pour le
+danger que courait Michele: une bonne moitié coulait
+sur les dangers qu'allait courir Salvato.</p>
+
+<p>Michele, moitié riant, moitié pleurant, de son
+côté, et ne voyant pas plus loin que les paroles de
+Luisa, essaya de rassurer celle-ci sur son sort en lui
+rappelant la prédiction de Nanno. Selon la sorcière
+albanaise, Michele devait mourir colonel et pendu.
+Or, Michele n'était encore que capitaine, et, s'il était
+exposé à la mort, c'était à la mort par le fer ou par
+le feu, et non par la corde.</p>
+
+<p>Il est vrai que, si la prédiction de Nanno se réalisait
+pour Michele, elle devait se réaliser aussi pour
+Luisa, et que, si Michele mourait pendu, Luisa devait
+mourir sur l'échafaud.</p>
+
+<p>L'alternative n'était pas consolante.</p>
+
+<p>Au moment où Michele s'éloignait de Luisa, la
+main de celle-ci le retint, et ces paroles qui depuis
+longtemps erraient sur ses lèvres, s'en échappèrent:</p>
+
+<p>--Si tu rencontres Salvato...</p>
+
+<p>--Oh! petite soeur! s'écria Michele.</p>
+
+<p>Tous deux s'étaient parfaitement compris.</p>
+
+<p>Une heure après leur séparation, les premiers
+coups de canon se faisaient entendre.</p>
+
+<p>La plupart des patriotes de Naples, ceux qui, par
+leur âge avancé ou l'état pacifique qu'ils exerçaient,
+n'étaient point appelés à prendre les armes, étaient
+réunis chez la duchesse Fusco. Là, d'heure en heure,
+arrivaient les nouvelles du combat. Mais Luisa prenait
+trop d'intérêt à ce combat pour attendre ces
+nouvelles dans le salon et au milieu de la société
+réunie chez la duchesse. Seule, dans la chambre de
+Salvato, à genoux devant le crucifix, elle priait.</p>
+
+<p>Chaque coup de canon lui répondait au coeur.</p>
+
+<p>De temps en temps, la duchesse Fusco venait à
+son amie et lui donnait des nouvelles des progrès que
+faisaient les Français, mais, en même temps, avec
+une espèce d'orgueil national, lui disait la merveilleuse
+défense des lazzaroni.</p>
+
+<p>Luisa répondait par un gémissement. Il lui semblait
+que chaque boulet, chaque balle, menaçait le
+coeur de Salvato. Cette lutte terrible serait-elle donc
+éternelle?</p>
+
+<p>Pendant les événements du 21 et du 22, Luisa se
+coucha tout habillée sur le lit de Salvato. Plusieurs
+alertes furent causées par les lazzaroni: la réputation
+de patriotisme de la duchesse n'était pas sans danger.
+Luisa ne se préoccupait point de ce qui faisait l'inquiétude
+des autres: elle ne songeait qu'à Salvato,
+ne pensait qu'à Salvato.</p>
+
+<p>Dans la matinée du troisième jour, la fusillade
+cessa, et l'on vint annoncer que les Français étaient
+vainqueurs sur tous les points, mais pas encore maîtres
+de la ville.</p>
+
+<p>Qu'était-il arrivé après cette lutte acharnée? Salvato
+était-il mort ou vivant?</p>
+
+<p>Le bruit du combat avait cessé tout à fait avec les
+trois derniers coups de canon du château Saint-Elme,
+tirés sur les pillards du palais royal.</p>
+
+<p>Elle allait revoir ou Michele ou Salvato, s'il ne leur
+était point arrivé malheur;--Michele le premier
+sans doute, car Michele pouvait venir à toute heure
+du jour, trouver Luisa, tandis que Salvato, ignorant
+qu'elle fût seule, n'oserait jamais se présenter chez
+elle qu'à la nuit et par le chemin convenu.</p>
+
+<p>Luisa se mit à la fenêtre, les yeux fixés sur Chiaïa:
+c'était de ce côté que devaient lui venir les nouvelles.</p>
+
+<p>Les heures s'écoulaient. Elle apprit la reddition
+complète de la ville; elle entendit les cris de la foule
+qui accompagnait Championnet au tombeau de Virgile;
+elle sut l'annonce faite, pour le lendemain, de
+la liquéfaction du bienheureux sang de saint Janvier;
+mais toutes ces choses passèrent devant son intelligence
+comme des fantômes passent près du lit
+d'un homme endormi. Ce n'était rien de tout cela
+qu'elle attendait, qu'elle demandait, qu'elle espérait.</p>
+
+<p>Laissons Luisa à sa fenêtre, rentrons dans la ville
+et assistons aux angoisses d'une autre âme, non moins
+troublée que la sienne.</p>
+
+<p>On sait de qui nous voulons parler.</p>
+
+<p>Ou nous avons bien mal réussi dans le portrait
+physique et moral que nous avons essayé de tracer
+de Salvato, ou nos lecteurs savent que, de quelque
+ardent désir que notre jeune officier fût atteint de
+revoir Luisa, le devoir du soldat prenait, en toute circonstance,
+le pas sur le désir de l'amant.</p>
+
+<p>Il s'était donc détaché de l'armée, il s'était donc
+éloigné de Naples, il s'en était donc rapproché sans
+une plainte, sans une observation, quoiqu'il eût parfaitement
+su qu'au premier mot qu'il eût dit à Championnet
+de l'aimant qui l'attirait à Naples, son général,
+qui avait pour lui la tendresse de l'admiration,
+la plus profonde peut-être de toutes les tendresses,
+l'eût poussé en avant et lui eût donné toutes facilités
+pour entrer le premier à Naples.</p>
+
+<p>Au moment où, arrivé à temps au largo delle
+Pigne pour sauver la vie à Michele, il tint le jeune
+lazzarone pressé sur sa poitrine, son coeur bondit
+d'une double joie, d'abord parce qu'il pouvait, dans
+une mesure plus complète, reconnaître le service
+qu'il lui avait rendu, ensuite parce que, resté seul
+avec lui, il allait avoir des nouvelles de Luisa et
+quelqu'un à qui parler d'elle.</p>
+
+<p>Mais, cette fois encore, son attente avait été trompée.
+La vive imagination de Championnet avait vu
+dans la réunion des lazzaroni et de Salvato un événement
+dont il pouvait tirer parti. Le germe de l'idée
+qu'il avait mûrie au point de faire faire à saint Janvier
+son miracle lui était entré dans l'esprit, et il avait
+résolu de donner en garde la cathédrale à Salvato,
+et de choisir Michele pour conduire celui-ci à la cathédrale.</p>
+
+<p>On a vu que ce double choix était bon, puisqu'il
+avait réussi.</p>
+
+<p>Seulement, Salvato était consigné jusqu'au lendemain
+à la garde de la cathédrale, dont il répondait.</p>
+
+<p>Mais à peine parvenu jusqu'à l'archevêché, à peine
+ses grenadiers disposés sous le portail de l'église et
+sur la petite place qui donne sur la strada dei Tribunali,
+Salvato avait jeté son bras autour du cou de
+Michele et l'avait entraîné dans la cathédrale, sans
+lui dire autre chose que ces deux mots, qui contenaient
+un monde d'interrogations:</p>
+
+<p>--ET ELLE?</p>
+
+<p>Et Michele, avec la profonde intelligence qu'il
+puisait dans le triple sentiment de vénération, de
+tendresse et de reconnaissance qu'il avait pour Luisa,
+Michele lui avait tout raconté, depuis les efforts impuissants
+de la jeune femme pour partir avec son
+mari, jusqu'à ce dernier mot échappé, il y avait trois
+jours, au plus profond de son coeur: SI TU RENCONTRES
+SALVATO!...</p>
+
+<p>Ainsi, les derniers mots de Luisa et les premiers
+mots de Salvato pouvaient se traduire ainsi</p>
+
+<p>--Je l'aime toujours!</p>
+
+<p>--Je l'adore plus que jamais!</p>
+
+<p>Quoique le sentiment que Michele portait à Assunta
+n'eût pas atteint les proportions de l'amour que
+Salvato et Luisa avaient l'un pour l'autre, le jeune
+lazzarone pouvait mesurer les hauteurs auxquelles il
+n'atteignait point; et, dans l'effusion de sa reconnaissance,
+dans cette joie de vivre que la jeunesse
+éprouve à la suite d'un grand danger disparu, Michele
+s'était fait l'interprète des sentiments de Luisa
+avec plus de vérité et même d'éloquence qu'elle n'eût
+osé le faire elle-même, et, au nom de Luisa, sans en
+avoir été chargé par Luisa, il lui avait vingt fois
+répété,--chose que Salvato ne se lassait pas d'entendre,--il
+lui avait vingt fois répété que Luisa
+l'aimait.</p>
+
+<p>C'était Michele à le dire et Salvato à l'écouter que
+tous deux passaient leur temps, tandis que, comme
+soeur Anne, Luisa regardait si elle ne voyait rien
+venir sur la route de Chiaïa.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>XCV</h3>
+
+<h3>LE VOEU DE MICHELE.</h3>
+
+<p>La nuit tomba lentement du ciel. Tant qu'elle eut
+l'espoir de distinguer quelque chose dans le crépuscule,
+Luisa tint ses regards à la fenêtre; seulement,
+son regard s'élevait de temps en temps vers le ciel,
+comme pour demander à Dieu s'il n'était pas là-haut,
+près de lui, celui qu'elle cherchait vainement
+sur la terre.</p>
+
+<p>Vers huit heures, il lui sembla reconnaître dans les
+ténèbres un homme ayant la tournure de Michele. Cet
+homme s'arrêta à la porte du jardin; mais, avant
+qu'il eût eu le temps d'y frapper, Luisa avait crié:</p>
+
+<p>«Michele!» et Michele avait répondu: «Petite
+soeur!»</p>
+
+<p>Au son de cette voix qui l'appelait, Michele était
+accouru, et, comme la fenêtre n'était qu'à la hauteur
+de huit ou dix pieds, profitant des interstices des
+pierres, il avait grimpé le long de la muraille, et, se
+cramponnant au balcon, il avait sauté dans l'intérieur
+de la salle à manger.</p>
+
+<p>Au premier son de la voix de Michele, au premier
+regard que Luisa jeta sur lui, elle comprit qu'elle
+n'avait à redouter aucun malheur, tant le visage du
+jeune lazzarone respirait la paix et le bonheur.</p>
+
+<p>Ce qui la frappa surtout, ce fut l'étrange costume
+dont son frère de lait était revêtu.</p>
+
+<p>Il portait d'abord une espèce de bonnet de uhlan,
+surmonté d'un plumet qui semblait emprunté au
+panache d'un tambour-major; son torse était enfermé
+dans une courte jaquette bleu de ciel, toute passementée
+de ganses d'or sur la poitrine et toute soutachée
+d'or sur les manches; à son cou pendait, couvrant
+l'épaule gauche seulement, un dolman rouge,
+non moins riche que la jaquette. Un pantalon gris
+à ganse d'or complétait ce costume, rendu plus formidable
+encore par le grand sabre que le lazzarone
+tenait de la libéralité de Salvato et qui, il faut rendre
+justice à son maître, n'était pas resté oisif pendant
+les trois jours qui venaient de s'écouler.</p>
+
+<p>C'était le costume de colonel du peuple que, sachant
+la fidélité que le lazzarone avait montrée à Salvato,
+le général en chef s'était empressé de lui envoyer.</p>
+
+<p>Michele l'avait revêtu à l'instant même, et, sans
+dire à Salvato dans quel but il lui demandait cette
+grâce, il avait sollicité de l'officier français un congé
+d'une heure, que celui-ci lui avait accordé.</p>
+
+<p>Il n'avait fait qu'un bond du porche de la cathédrale
+chez les Assunta, où sa présence à une pareille
+heure et dans un pareil costume avait jeté la stupéfaction,
+non-seulement chez la jeune fille, mais encore
+chez le vieux Basso-Tomeo et ses trois fils, dont
+deux étaient occupés à panser dans un coin les
+blessures qu'ils avaient reçues. Il avait été droit à
+l'armoire, avait choisi le plus beau costume de sa
+maîtresse, l'avait roulé sous son bras; puis, en lui
+promettant de revenir le lendemain matin, il était
+parti avec une multiplicité de gambades et un décousu
+de paroles qui lui eussent bien certainement fait
+donner le surnom <i>del Pazzo</i>, s'il n'eût point été
+depuis longtemps décoré de ce surnom.</p>
+
+<p>Il y a loin de la Marinella à Mergellina, et, pour
+aller de l'une à l'autre, il faut traverser Naples dans
+toute sa largeur; mais Michele connaissait si bien
+tous les vicoli et toutes les ruelles qui pouvaient lui
+faire gagner un mètre de terrain, qu'il ne mit qu'un
+quart d'heure à faire le trajet qui le séparait de Luisa,
+et l'on a vu que, pour diminuer d'autant ce trajet, il
+venait de grimper par la fenêtre au lieu d'entrer par
+la porte.</p>
+
+<p>--D'abord, dit Michele en sautant du rebord de la
+fenêtre dans l'appartement, il vit, il se porte bien, il
+n'est pas blessé, et t'aime comme un fou!</p>
+
+<p>Luisa jeta un cri de joie; puis, mêlant la tendresse
+qu'elle avait pour son frère de lait à la joie que lui
+causait la bonne nouvelle apportée par lui, elle le
+prit dans ses bras et le pressa sur son coeur en murmurant:</p>
+
+<p>--Michele! cher Michele! que je suis heureuse de
+te revoir!</p>
+
+<p>--Et tu peux t'en réjouir, car il ne s'en est pas
+fallu de beaucoup que tu ne me revisses pas: sans
+lui, j'étais fusillé.</p>
+
+<p>--Sans qui? demanda Luisa, quoiqu'elle sût bien
+de qui parlait Michele.</p>
+
+<p>--Lui, pardieu! dit Michele, c'est lui! Est-ce qu'il
+y en avait un autre que M. Salvato qui put m'empêcher
+d'être fusillé? Qui diable se serait inquiété des
+trous que sept ou huit balles peuvent faire à la peau
+d'un pauvre lazzarone? Mais lui, il est accouru, il a
+dit: «C'est Michele! il m'a sauvé la vie: je demande
+grâce pour lui.» Il m'a pris dans ses bras, il m'a
+embrassé comme du pain, et le général en chef m'a
+fait colonel; ce qui me rapproche fièrement de la
+potence, ma chère Luisa.</p>
+
+<p>Puis, voyant que sa soeur de lait l'écoutait sans
+rien comprendre à ses paroles:</p>
+
+<p>--Mais il ne s'agit pas de tout cela, continua-t-il.
+Au moment d'être fusillé, j'ai fait un voeu dans lequel
+tu es pour quelque chose, petite soeur.</p>
+
+<p>--Moi?</p>
+
+<p>--Oui, toi. J'ai fait voeu que, si j'en réchappais,,
+et il n'y avait pas grande chance, je t'en réponds!
+j'ai fait voeu que, si j'en réchappais, la journée ne
+se passerait pas sans que j'allasse avec toi, petite
+soeur, faire ma prière à saint Janvier. Or, il n'y a
+pas de temps à perdre, et, comme on pourrait être
+étonné de voir une grande dame comme toi courir les
+rues de Naples en donnant le bras à Michele le Fou,
+tout colonel qu'il est, je t'apporte un costume sous
+lequel on ne te reconnaîtra pas. Tiens!</p>
+
+<p>Et il laissa tomber aux pieds de Luisa le paquet
+contenant les habits d'Assunta.</p>
+
+<p>Luisa comprenait de moins en moins; mais son
+instinct lui disait qu'il y avait, au fond de tout cela,
+pour son coeur bondissant, quelque surprise que ne
+pouvait deviner son esprit; et peut-être ne voulait-elle
+pas approfondir la mystérieuse proposition de
+Michele, de peur d'être obligée de le refuser.</p>
+
+<p>--Allons, dit Luisa, puisque tu as fait un voeu,
+mon pauvre Michele, et que tu crois devoir la vie à
+ce voeu, il faut le remplir; y manquer te porterait
+malheur. Et, d'ailleurs, jamais, je te le jure, je ne
+me suis trouvée eu meilleure disposition de prier
+qu'en ce moment. Mais..., ajouta-t-elle timidement.</p>
+
+<p>--Quoi, mais?</p>
+
+<p>--Tu te rappelles qu'il m'avait dit de tenir la fenêtre
+de la petite ruelle ouverte, ainsi que les portes
+qui, de cette fenêtre, conduisent à sa chambre?</p>
+
+<p>--De sorte, dit Michele, que la fenêtre est ouverte
+et que les portes conduisant à sa chambre
+sont ouvertes?</p>
+
+<p>--Oui. Juge donc ce qu'il eût pensé en les trouvant
+fermées!</p>
+
+<p>--Cela lui eût causé, en effet, je te le jure, une
+bien grande peine. Mais, par malheur, depuis qu'il
+se porte bien, M. Salvato n'est plus son maître, et,
+cette nuit, il est de garde près du <i>commandant, général</i>,
+et, comme il ne pourrit quitter ce poste que
+demain à onze heures du matin, nous pouvons fermer
+fenêtres et portes, et aller accomplir à saint Janvier
+le voeu que je lui ai fait.</p>
+
+<p>--Allons donc, soupira Luisa en emportant dans
+sa chambre les vêtements d'Assunta, tandis que Michele
+allait fermer les portes et les fenêtres.</p>
+
+<p>En entrant dans la pièce qui donnait sur la ruelle,
+Michele crut voir une ombre qui se dissimulait dans
+l'angle le plus obscur de l'appartement. Comme
+cette hâte à se cacher pouvait venir de mauvaises
+intentions, Michele s'avança les bras tendus dans
+les ténèbres.</p>
+
+<p>Mais l'ombre, voyant qu'elle allait être prise, vint
+au-devant de lui en disant:</p>
+
+<p>--C'est moi, Michele: je suis là par l'ordre de
+madame.</p>
+
+<p>Michele reconnut la voix de Giovannina, et,
+comme la chose n'avait rien d'invraisemblable, il ne
+s'en inquiéta pas davantage et seulement se mit à
+fermer les fenêtres.</p>
+
+<p>--Mais, demanda Giovannina, si M. Salvato
+vient?</p>
+
+<p>--Il ne viendra pas, répondit Michele.</p>
+
+<p>--Lui serait-il arrivé malheur? demanda la jeune
+fille avec un accent qui trahissait plus qu'un intérêt
+ordinaire et dont elle comprit elle-même l'imprudence;
+car, presque aussitôt:--Il faudrait en ce
+cas, continua-t-elle, apprendre cette nouvelle à madame
+avec toute sorte de ménagements.</p>
+
+<p>--Madame, répondit Michele, sait à ce sujet tout
+ce qu'elle doit savoir, et, sans qu'il soit arrivé malheur
+à M. Salvato, il est retenu où il est jusqu'à demain
+matin.</p>
+
+<p>En ce moment, on entendit la voix de Luisa qui
+appelait sa camériste.</p>
+
+<p>Giovannina, pensive et le sourcil froncé, se rendit
+lentement à l'appel de sa maîtresse, tandis que Michele,
+habitué aux excentricités de la jeune fille, les
+remarquant peut-être, mais ne cherchant même pas
+à les expliquer, fermait les fenêtres et les portes, que
+Luisa s'était vingt fois promis de ne pas ouvrir, et
+que, depuis trois jours, cependant, elle tenait ouvertes.</p>
+
+<p>Lorsque Michele revint dans la salle à manger,
+Luisa avait complété sa toilette. Le lazzarone jeta
+un cri d'étonnement: jamais sa soeur de lait ne lui
+avait paru si belle que sous ce costume, qu'elle portait
+comme s'il eût toujours été le sien.</p>
+
+<p>Giovannina, de son côté, regardait sa maîtresse
+avec une étrange expression de jalousie. Elle lui pardonnait
+d'être belle sous ses habits de dame; mais,
+fille du peuple, elle ne pouvait lui pardonner d'être
+charmante sous les habits d'une fille du peuple.</p>
+
+<p>Quant à Michele, il admirait Luisa franchement
+et naïvement, et, ne pouvant deviner que chacun de
+ses éloges était un coup de poignard pour la femme
+de chambre, il ne cessait de répéter sur tous les tons
+du ravissement:</p>
+
+<p>--Mais regarde donc, Giovannina, comme elle est
+belle!</p>
+
+<p>Et, en effet, une espèce d'auréole non-seulement
+de beauté, mais encore de bonheur, rayonnait autour
+du front de Luisa. Après tant de jours d'angoisses
+et de douleurs, le sentiment si longtemps combattu
+par elle avait pris le dessus. Pour la première
+fois, elle aimait Salvato sans arrière-pensée, sans regret,
+presque sans remords.</p>
+
+<p>N'avait-elle pas fait tout ce qu'elle avait pu pour
+échapper à cet amour? et n'était-ce pas la fatalité
+elle-même qui l'avait enchaînée à Naples et empêchée
+de suivre son mari? Or, un coeur vraiment religieux,
+comme l'était celui de Luisa, ne croit pas à
+la fatalité. Si ce n'était pas la fatalité qui l'avait retenue,
+c'était donc la Providence; et si c'était la
+Providence, comment redouter le bonheur qui lui
+venait de cette fille bénie du Seigneur!</p>
+
+<p>Aussi dit-elle joyeusement à son frère de lait:</p>
+
+<p>--J'attends, tu le vois, Michele; je suis prête.
+Et, la première, elle descendit le perron.</p>
+
+<p>Mais, alors, Giovannina ne put s'empêcher de saisir
+et d'arrêter Michele par le bras.</p>
+
+<p>--Où va donc madame? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>--Remercier saint Janvier de ce qu'il a bien
+voulu sauver aujourd'hui la vie à son serviteur,
+répondit le lazzarone se hâtant de rejoindre la jeune
+femme pour lui offrir son bras.</p>
+
+<p>Du côté de Mergellina, où aucun combat n'avait
+eu lieu, Naples présentait encore un aspect assez
+calme. La rive de la Chiaïa était illuminée dans
+toute sa longueur, et des patrouilles françaises sillonnaient
+la foule, qui, toute joyeuse d'avoir échappé
+aux dangers qui, pendant trois jours, avaient atteint
+une partie de la population et avaient menacé le
+reste, manifestait sa joie à la vue de l'uniforme
+républicain en secouant ses mouchoirs, en agitant
+ses chapeaux et en criant: «Vive la république française!
+vive la république parthénopéenne!»</p>
+
+<p>Et, en effet, quoique la république ne fût point
+encore proclamée à Naples et ne dût l'être que le lendemain,
+chacun savait d'avance que ce serait le
+mode de gouvernement adopté.</p>
+
+<p>En arrivant à la rue de Tolède, le spectacle s'assombrissait
+quelque peu. Là, en effet, commençait
+la série des maisons brûlées ou livrées au pillage.
+Les unes n'étaient plus qu'un tas de ruines fumantes;
+les autres, sans portes, sans fenêtres, sans volets,
+avec leurs monceaux de meublés brisés devant leur
+façade, donnaient une idée de ce qu'avait été ce
+règne des lazzaroni et surtout de ce qu'il eût été s'il
+eût duré quelques jours de plus. Vers certains points
+où avaient été déposés les morts et les blessés et où
+s'étendaient, sur les dalles qui pavent les rues, de
+larges taches de sang, des voitures chargées de sable
+étaient arrêtées, et des hommes armés de pelles faisaient
+tomber le sable des voitures, tandis que d'autres,
+avec des râteaux, étendaient ce sable, comme
+font en Espagne les valets du cirque lorsque les cadavres
+des taureaux, des chevaux et quelquefois
+des hommes sont enlevés de l'arène.</p>
+
+<p>En arrivant à la place du Mercatello, le spectacle
+devint plus triste. On avait fait, devant la place
+circulaire qui s'étend devant le collége des Jésuites,
+une ambulance, et, tandis que l'on chantait des
+chansons contre la reine, que l'on allumait des feux
+d'artifice, que l'on tirait des coups de fusil en l'air,
+on abattait avec des cris de rage une statue de Ferdinand
+Ier, placée sous le portique, et l'on faisait
+disparaître les derniers cadavres.</p>
+
+<p>Luisa détourna les yeux avec un soupir et passa.</p>
+
+<p>Sous la porte Blanche, on avait fait une barricade
+à moitié démolie, et, en face, au coin de la rue
+San-Pietro à Mazella, un palais achevait de brûler
+et s'écroulait en lançant vers le ciel des gerbes de
+feu aussi nombreuses que les fusées du bouquet
+d'un feu d'artifice.</p>
+
+<p>Luisa se serrait toute tremblante au flanc de Michele,
+et cependant sa terreur était mêlée d'un sentiment
+de bien-être dont il lui eût été impossible
+d'indiquer la cause. Seulement, au fur et à mesure
+qu'elle approchait de la vieille église, son pas devenait
+de plus en plus léger, et les anges qui avaient
+transporté au ciel le bienheureux saint Janvier
+semblaient lui avoir prêté leurs ailes, pour franchir
+les degrés qui vont de la rue à l'intérieur du
+temple.</p>
+
+<p>Michele conduisit Luisa dans un des coins les plus
+sombres de la métropole; il lui mit une chaise devant
+les genoux et posa une autre chaise à côté de celle-là;
+puis il dit à sa soeur de lait:</p>
+
+<p>--Prie, je reviens.</p>
+
+<p>En effet, Michele s'élança hors de l'église. Il avait
+cru reconnaître, appuyé, rêvant contre une des colonnes,
+Salvato Palmieri. Il alla à l'officier: c'était
+bien lui.</p>
+
+<p>--Venez avec moi, mon commandant, lui dit-il;
+j'ai quelque chose à vous montrer qui vous fera
+plaisir, j'en suis sûr.</p>
+
+<p>--Tu sais, lui répondit Salvato, que je ne puis
+point quitter mon poste.</p>
+
+<p>--Bon! c'est dans votre poste même.</p>
+
+<p>--Alors..., dit le jeune homme suivant Michele
+par complaisance, soit.</p>
+
+<p>Ils entrèrent dans la cathédrale, et, à la lueur de
+la lampe qui brûlait dans le choeur éclairant les rares
+fidèles venus là pour faire leurs prières nocturnes,
+Michele montra à Salvato une jeune femme qui
+priait avec ce profond recueillement des âmes amoureuses.</p>
+
+<p>Salvato tressaillit.</p>
+
+<p>--Voyez-vous? demanda Michele en la lui montrant
+du doigt.</p>
+
+<p>--Quoi? fit Salvato.</p>
+
+<p>--Cette femme qui prie si dévotement.</p>
+
+<p>--Eh bien?</p>
+
+<p>--Eh bien, mon commandant, tandis que je veillerai
+pour vous et que je veillerai consciencieusement,
+soyez tranquille, allez vous agenouiller près
+d'elle. Je ne sais pourquoi j'ai dans l'idée qu'elle
+vous donnera de bonnes nouvelles de ma petite soeur Luisa.</p>
+
+<p>Salvato regarda Michele avec étonnement.</p>
+
+<p>--Allez! mais allez donc! lui disait Michele en le
+poussant.</p>
+
+<p>Salvato fit ce que lui disait Michele; mais, avant
+qu'il fût agenouillé près d'elle, au bruit de son pas,
+qu'elle avait reconnu, Luisa s'était retournée, et un
+faible cri, retenu à moitié par la majesté du lieu,
+s'était échappé de la poitrine des deux jeunes gens.</p>
+
+<p>A ce cri, tout imprégné d'une ineffable bonheur,
+qui annonçait à Michele qu'il avait réussi selon ses
+intentions, la joie du lazzarone fut si grande, que,
+malgré la dignité nouvelle dont il était revêtu, malgré
+cette majesté du lieu qui avait imposé à Salvato et à
+Luisa et qui avait éteint dans une prière leur double
+cri d'amour, il se livra, à sa sortie de l'église, à une
+série de gambades qui faisaient suite à celles qu'il
+avait exécutées en sortant de chez Assunta.</p>
+
+<p>Et maintenant, si l'on juge au point de vue de
+notre moralité, à nous, cette action de Michele ayant
+pour but de rapprocher les deux amants, sans s'inquiéter
+si, en faisant le bonheur des uns, il n'ébranlait
+point la félicité d'un autre, nous y trouverons,
+certes, quelque chose d'inconsidéré et même de répréhensible;
+mais la morale du peuple napolitain n'a
+pas les mêmes susceptibilités que la nôtre, et quelqu'un qui
+eût dit à Michele qu'il venait de faire une
+action douteuse, l'eût bien étonné, lui qui était convaincu
+qu'il venait de faire la plus belle action de
+sa vie.</p>
+
+<p>Peut-être eût-il pu répondre qu'en ménageant aux
+deux amants leur première entrevue dans une église,
+il lui avait, par cela même, en la forçant de se passer
+dans les limites de la plus stricte bienséance, enlevé
+ce que le tête-à-tête, l'isolement, la solitude lui eussent,
+en tout autre lieu, donné de hasardé; mais
+nous devons à la plus stricte vérité de dire que le
+brave garçon n'y avait pas même songé.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>XCVI</h3>
+
+<h3>SAINT JANVIER PATRON DE NAPLES.</h3>
+
+<p>Nous avons dit l'effet qu'avait produit à Naples
+l'annonce faite par Championnet du miracle de saint
+Janvier pour le lendemain.</p>
+
+<p>Championnet avait joué le tout pour le tout. Si le
+miracle ne se faisait point, c'était une seconde sédition
+à étouffer; s'il se faisait, c'était la tranquillité, et,
+par conséquent, la fondation de la république parthénopéenne.</p>
+
+<p>Pour expliquer cette immense influence de saint
+Janvier sur le peuple napolitain, disons, en quelques
+mots, sur quels mérites s'est fondée cette influence.</p>
+
+<p>Saint Janvier n'est pas, comme les autres saints du
+calendrier, un saint banal à force d'être cosmopolite,
+invoqué, comme saint Pierre et saint Paul, dans toutes
+les basiliques du monde: saint Janvier est un saint
+local, patriote, napolitain.</p>
+
+<p>Saint Janvier remonte aux premiers siècles de
+l'Église. Il prêcha la parole du Christ à la fin du IIIe
+et au commencement du IVe siècle, et convertit des
+milliers de païens. Comme tous les convertisseurs,
+il s'attira naturellement la haine des empereurs et
+subit le martyre l'an 305 du Christ.</p>
+
+<p>Nous serons forcé, pour faire comprendre le miracle
+de la liquéfaction du sang, de donner quelques
+détails sur ce martyre.</p>
+
+<p>La supériorité de saint Janvier sur les autres saints
+est, au dire des Napolitains, incontestable. Et, en
+effet, les autres saints ont bien fait, de leur vivant et
+même après leur mort, quelques miracles qui, discutés
+par les philosophes, sont arrivés jusqu'à nous
+sous la forme de tradition vague et d'une demi-authenticité,
+tandis qu'au contraire, le miracle de saint
+Janvier s'est perpétué jusqu'à nos jours et se renouvelle
+deux fois par an, à la plus grande gloire de
+la ville de Naples et à la suprême confusion des
+athées.</p>
+
+<p>Citoyen avant tout, saint Janvier n'aime réellement
+que sa patrie et ne fait rien que pour elle. Le
+monde entier serait menacé d'un second déluge, ou
+croulerait autour de l'homme juste d'Horace, que
+saint Janvier ne lèverait pas le bout du doigt pour le
+sauver. Mais que les pluies torrentielles de novembre
+menacent de noyer les récoltes, que les ardeurs caniculaires
+d'août sèchent les citernes de son pays bien-aimé,
+saint Janvier remuera le ciel et la terre pour
+avoir du soleil en novembre et de l'eau en août.</p>
+
+<p>Si saint Janvier n'avait pas pris Naples sous sa
+garde toute spéciale, il y a dix siècles que Naples
+n'existerait plus, ou serait abaissée au rang de Pouzzoles
+et de Baïa. Et, en effet, il n'y a pas de ville au
+monde qui ait été plus de fois conquise et dominée
+par l'étranger! mais, grâce à l'intervention active et
+persévérante de son patron, les conquérants ont disparu
+et Naples est restée.</p>
+
+<p>Les Normands ont régné sur Naples; mais saint
+Janvier les a chassés.</p>
+
+<p>Les Souabes ont régné sur Naples; mais saint Janvier
+les a chassés.</p>
+
+<p>Les Angevins ont régné sur Naples; mais saint
+Janvier les a chassés.</p>
+
+<p>Les Aragonais ont, à leur tour, occupé le trône de
+Naples; mais saint Janvier les a punis.</p>
+
+<p>Les Espagnols ont tyrannisé Naples; mais saint
+Janvier les a battus.</p>
+
+<p>Enfin, les Français ont occupé Naples; mais saint
+Janvier les a éconduits.</p>
+
+<p>Et comme nous écrivions ces mêmes paroles en
+1836, nous ajoutions: «Et qui sait ce que saint Janvier
+fera encore pour sa patrie?»</p>
+
+<p>Et, en effet, quelle que soit la domination indigène
+ou étrangère, légitime ou usurpatrice, équitable ou
+despotique, qui pèse sur ce beau pays, il est une
+croyance au fond du coeur de tous les Napolitains et
+qui les rend patients jusqu'au stoïcisme: c'est que
+tous les rois et tous les gouvernements passeront
+et qu'il ne restera, en définitive, à Naples que les
+Napolitains et saint Janvier.</p>
+
+<p>L'histoire de saint Janvier commence avec l'histoire
+de Naples et ne finira probablement qu'avec
+elle.</p>
+
+<p>La famille de saint Janvier appartient naturellement
+à la plus haute noblesse de l'antiquité. Le peuple
+qui, en 1647, donnait à sa république de lazzaroni,
+commandée par un lazzarone, le titre <i>de
+sérénissime royale république napolitaine</i>, et, qui,
+en 1799, poursuivait les patriotes à coups de pierres
+pour avoir osé abolir le titre d'<i>Excellence</i>, n'aurait
+jamais consenti à se choisir un patron d'origine plébéienne.
+Le lazzarone est essentiellement aristocrate,
+ou plutôt, avant tout, a besoin d'aristocratie.</p>
+
+<p>La famille de saint Janvier descend en droite ligne
+de la famille des Januari de Rome, qui, eux-mêmes,
+avaient la prétention de descendre de Janus. Ses
+premières années sont obscures. En 304 seulement,
+sous le pontificat de saint Marcelin, il est nommé à
+l'évêché de Bénévent, que le pape vient de créer.</p>
+
+<p>Étrange destinée de l'évêché bénéventin, qui commence
+à saint Janvier et qui finit à M. de Talleyrand!</p>
+
+<p>La dernière persécution qui avait atteint les chrétiens
+avait eu lieu sous les empereurs Dioclétien et
+Maximien; elle datait de deux ans, c'est-à-dire de 302,
+et avait été des plus terribles: dix-sept mille martyrs
+consacrèrent de leur sang la religion naissante.</p>
+
+<p>Aux empereurs Dioclétien et Maximien succédèrent
+les empereurs Constance et Galère, sous lesquels les
+chrétiens respirèrent un instant.</p>
+
+<p>Au nombre des prisonniers entassés sous le règne
+précédent dans les prisons de Gumes étaient Sosius,
+diacre de Misène, et Proculus, diacre de Pouzzoles.
+Pendant tout le temps qu'avait duré la persécution
+de 302, saint Janvier n'avait jamais manqué de leur
+apporter, au péril de sa vie, les secours de sa parole.</p>
+
+<p>Relâchés provisoirement, les prisonniers chrétiens,
+qui croyaient toute persécution finie, rendaient grâce
+au Seigneur dans l'église de Pouzzoles, saint Janvier
+officiant et Sosius et Proculus l'aidant à l'oeuvre
+sainte, quand, tout à coup, la trompette se fit entendre,
+et un héraut à cheval et tout armé entra
+dans l'église et lut à haute voix un ancien décret de
+Dioclétien, que les nouveaux césars remettaient en
+vigueur.</p>
+
+<p>Ce décret, fort curieux, qu'il soit vrai ou apocryphe,
+existe dans les archives de l'archevêché.
+Nous pouvons donc le mettre sous les yeux de nos
+lecteurs, où nous avons déjà mis quelques pièces
+historiques ne manquant point d'un certain intérêt.</p>
+
+<p>Le voici:</p>
+
+<p>«Dioclétien, trois fois grand, toujours juste, empereur
+éternel, à tous les préfets et proconsuls de
+l'empire romain, salut!</p>
+
+<p>»Un bruit qui ne nous a point médiocrement
+déplu étant parvenu à nos oreilles divines, c'est-à-dire
+que l'hérésie de ceux qui s'appellent chrétiens,
+hérésie de la plus grande impiété, reprend de nouvelles
+forces; que lesdits chrétiens honorent comme
+Dieu ce Jésus enfanté par je ne sais quelle femme
+juive, insultent par des injures et des malédictions
+le grand Apollon, et Mercure, et Hercule, et Jupiter
+lui-même, tandis qu'ils vénèrent ce même Christ,
+que les Juifs ont cloué sur une croix comme sorcier;</p>
+
+<p>«A cet effet, nous ordonnons que tous les chrétiens,
+hommes et femmes, dans toutes les villes et
+contrées, subissent les supplices les plus cruels, s'ils
+refusent de sacrifier à nos dieux et d'abjurer leur
+erreur. Si cependant quelques-uns se montrent obéissants,
+nous voulons bien leur accorder leur pardon.
+Au cas contraire, nous exigeons qu'ils soient frappés
+par le glaive et punis par la mort la plus dure (<i>pessimo
+morte</i>.) Sachez, enfin, que, si vous négligez nos
+divins décrets nous vous punirons des mêmes peines
+dont nous menaçons les coupables.»</p>
+
+<p>Dans la suite de cette histoire, nous aurons, pour
+faire pendant à celui-ci, à citer un ou deux décrets
+du roi Ferdinand. On pourra les comparer à ceux
+de Dioclétien, et l'on verra qu'ils se ressemblent
+beaucoup. Seulement, ceux de l'empereur romain
+sont mieux rédigés.</p>
+
+<p>Comme on le comprend bien, ni saint Janvier ni
+les deux diacres ne se soumirent à ce décret. Saint
+Janvier continua de dire la messe, les deux diacres
+de la servir; si bien qu'un beau matin, ils furent
+arrêtés tous trois dans l'exercice de leurs fonctions.</p>
+
+<p>Inutile de dire que ceux qui assistaient à la messe
+furent arrêtés avec eux; plus inutile encore de dire
+que les prisonniers ne se laissèrent point intimider
+par les menaces du proconsul, nommé Timothée, et
+confessèrent obstinément le Christ.</p>
+
+<p>Consignons seulement ceci, c'est qu'au moment
+de l'arrestation, une vielle femme, qui regardait
+déjà saint Janvier comme un saint, le supplia de lui
+donner quelques reliques. Saint Janvier alors lui présenta
+les deux fioles avec lesquelles il venait d'accomplir
+le mystère de l'Eucharistie, en lui disant:</p>
+
+<p>--Prends ces deux fioles, ma soeur, et recueilles-y
+mon sang!</p>
+
+<p>--Mais je suis paralytique et ne puis mettre un
+pied devant l'autre.</p>
+
+<p>--Bois le vin et l'eau qui y restent, et tu marcheras.</p>
+
+<p>Ce fut sur saint Janvier que s'acharna plus particulièrement
+le proconsul, parce que c'était lui que
+protégeait particulièrement le Seigneur.</p>
+
+<p>On commença par le jeter dans une fournaise ardente;
+mais le feu s'éteignit, et les charbons enflammés
+qui couvraient le plancher se changèrent en une
+jonchée de fleurs.</p>
+
+<p>Saint Janvier fut condamné à être jeté dans le
+cirque et dévoré par les lions.</p>
+
+<p>Au jour indiqué pour le supplice, la foule se pressa
+dans l'amphithéâtre. Elle y était accourue de tous
+les points de la province; car l'amphithéâtre de Pouzzoles
+était, avec celui de Capoue,--d'où se sauva,
+on s'en souvient, Spartacus,--un des plus beaux
+de la Campanie.</p>
+
+<p>C'était le même, au reste, dont les ruines existent
+encore aujourd'hui et dans lequel, deux cent trente
+ans auparavant, le divin empereur Néron avait donné
+une fête à Tiridate, premier roi d'Arménie, lequel,
+chassé de son royaume par Corbulon, qui soutenait
+Tigrane, était venu redemander sa couronne au fils
+de Domitius et d'Agrippine. Tout avait été préparé
+pour frapper d'étonnement le barbare. Les animaux
+les plus puissants, les gladiateurs les plus habiles
+avaient combattu devant lui, et, comme il était resté
+impassible à ce spectacle et que Néron lui demandait
+ce qu'il pensait de ces combattants dont les efforts
+surhumains avaient fait éclater le cirque en applaudissements,
+Tiridate, sans rien répondre, s'était levé
+en souriant, et, lançant son javelot dans le cirque,
+il avait percé de part en part deux taureaux d'un
+seul coup.</p>
+
+<p>Depuis le jour où Tiridate avait donné cette preuve
+de sa force, jamais le cirque n'avait contenu un si
+grand nombre de spectateurs.</p>
+
+<p>A peine le proconsul eut-il pris place sur son trône
+et les licteurs se furent-ils groupés autour de lui, que
+les trois saints, amenés par son ordre, furent placés
+en face de la porte par laquelle les animaux devaient
+être introduits. A un signe de Timothée, cette porte
+s'ouvrit et les animaux de carnage s'élancèrent dans
+l'arène. A leur vue, trente mille spectateurs battirent
+des mains avec joie. De leur côté, les animaux, étonnés,
+répondirent par un rugissement de menace qui
+couvrit toutes les voix et éteignit tous les applaudissements;
+puis, excités par les cris de la multitude,
+dévorés par la faim à laquelle, depuis trois jours,
+leurs gardiens les condamnaient, alléchés par l'odeur
+de la chair humaine, dont on les nourrissait aux
+grands jours, les lions commencèrent à secouer leur
+crinière, les tigres à bondir et les hyènes à lécher
+leurs lèvres... Mais l'étonnement du proconsul fut
+grand quand il vit les hyènes, les tigres et les lions
+se coucher aux pieds des trois martyrs, en signe de
+respect et d'obéissance, tandis que les liens de saint
+Janvier tombaient d'eux-mêmes, et que, de sa main,
+redevenue libre, il bénissait en souriant les spectateurs.</p>
+
+<p>Timothée, vous le comprenez bien, proconsul
+pour l'empereur, ne pouvait pas avoir le dernier
+avec un misérable évêque, d'autant qu'à la vue du
+dernier miracle opéré par lui, cinq mille spectateurs
+s'étaient faits chrétiens. Voyant que le feu ne pouvait
+rien sur son prisonnier et que les lions se
+couchaient à ses pieds, il ordonna que l'évêque
+et les deux diacres fussent mis à mort par le glaive.</p>
+
+<p>Ce fut par une belle matinée d'automne, le 19 septembre
+305, que saint Janvier, accompagné de
+Proculus et de Sosius, fut conduit au forum de
+Vulcano, près d'un cratère à moitié éteint, dans la
+plaine de la Solfatare, pour y subir le dernier supplice.
+Mais à peine avait-il fait une cinquantaine de
+pas dans la direction du forum, qu'un pauvre mendiant,
+fendant la foule, vint, en trébuchant, se jeter
+à ses genoux.</p>
+
+<p>--Où êtes-vous, saint homme? demanda le
+mendiant; car je suis aveugle et je ne vous vois
+pas.</p>
+
+<p>--Par ici, mon fils, dit saint Janvier s'arrêtant
+pour écouter le vieillard.</p>
+
+<p>--Oh! mon père! s'écria le mendiant, il m'est
+donc, avant de mourir, accordé de baiser la poussière
+que vos pieds ont foulée!</p>
+
+<p>--Cet homme est fou, dit le bourreau en s'apprêtant
+à le repousser.</p>
+
+<p>--Laissez approcher cet aveugle, je vous prie,
+dit saint Janvier; car la grâce du Seigneur est
+avec lui.</p>
+
+<p>Le bourreau s'écarta en haussant les épaules.</p>
+
+<p>--Que veux-tu, mon fils? demanda le saint.</p>
+
+<p>--Un simple souvenir de vous, quel qu'il soit.
+Je le garderai jusqu'à la fin de mes jours, et cela
+me portera bonheur dans ce monde et dans l'autre.</p>
+
+<p>--Mais, lui dit le bourreau, ne sais-tu pas que
+les condamnés n'ont rien à eux? Imbécile, qui demande
+l'aumône à un homme qui va mourir!</p>
+
+<p>--Qui va mourir? répéta le vieillard en secouant
+la tête. La chose n'est pas bien sûre et ce n'est
+point la première fois qu'il vous échappe.</p>
+
+<p>--Sois tranquille, répondit le bourreau; cette
+fois, il aura affaire à moi.</p>
+
+<p>--Mon fils, dit saint Janvier, il ne me reste plus
+rien que le linge avec lequel on me bandera les
+yeux au moment de me décapiter; je te le laisserai
+après ma mort.</p>
+
+<p>--Et si les soldats ne me permettent pas d'approcher
+de vous?</p>
+
+<p>--Sois tranquille, je te le porterai moi-même.</p>
+
+<p>--Merci, mon père.</p>
+
+<p>--Adieu, mon fils.</p>
+
+<p>L'aveugle s'éloigna: le cortége reprit sa marche.</p>
+
+<p>Arrivé au forum de Vulcano, les trois martyrs
+s'agenouillèrent, et saint Janvier dit à haute voix:</p>
+
+<p>--Mon Dieu, par grâce, veuillez aujourd'hui
+m'accorder le martyre que vous m'avez déjà refusé
+deux fois! et puisse notre sang qui va couler calmer
+votre colère et être le dernier sang versé par les persécutions
+des tyrans contre notre sainte Église!</p>
+
+<p>Se levant alors, il embrassa tendrement ses deux
+compagnon de martyre et fit signe au bourreau de
+commencer son oeuvre de sang.</p>
+
+<p>Le bourreau trancha d'abord les deux têtes de
+Proculus et de Sosius, qui moururent en chantant
+les louanges du Seigneur; mais, comme il s'approchait
+de saint Janvier pour le décapiter à son
+tour, il fut pris d'un tremblement convulsif si
+violent, que l'épée lui tomba des mains et que la
+force lui manqua pour se courber et la ramasser.</p>
+
+<p>Alors, saint Janvier se banda les yeux lui-même,
+et, se mettant dans la position la plus favorable à la
+terrible opération:</p>
+
+<p>--Eh bien, demanda-t-il au bourreau, qu'attends-tu,
+mon frère?</p>
+
+<p>--Je ne pourrai jamais relever cette épée si tu ne
+m'en donnes la permission, et je ne pourrai jamais
+te trancher la tête si je n'en reçois l'ordre de ta
+propre bouche.</p>
+
+<p>--Non-seulement je te permets et te l'ordonne,
+frère, mais encore je t'en prie.</p>
+
+<p>Aussitôt les forces revinrent au bourreau, qui
+frappa avec tant de vigueur, que la tête du saint et
+un de ses doigts furent tranchés du même coup.</p>
+
+<p>Quant à la double prière que saint Janvier avait
+adressée à Dieu avant de mourir, elle fut sans
+doute agréée du Seigneur; car le bourreau, en lui
+tranchant la tête, le mit au rang des martyrs, et, la
+même année de la mort du saint, Constantin, qui fut
+depuis Constantin le Grand et qui assura le triomphe
+de la religion chrétienne, s'enfuit de Nicomédie,
+reçut à York le dernier soupir de Constance Chlore,
+son père, et fut proclamé empereur par les légions
+de la Grande-Bretagne, des Gaules et de l'Espagne.
+C'est donc de l'année même de la mort de saint
+Janvier que date le triomphe de l'Église.</p>
+
+<p>Le soir même de l'exécution, vers neuf heures,
+deux personnes, pareilles à deux ombres, s'avançaient
+timidement vers le forum désert, en cherchant
+des yeux les trois cadavres, que l'on avait
+laissés sur le lieu même du supplice.</p>
+
+<p>La lune, qui venait de se lever, répandait sa
+lumière sur la plaine jaunâtre de la Solfatare, de
+sorte que l'on pouvait distinguer chaque objet dans
+tous ses détails.</p>
+
+<p>Les deux personnages qui hantaient seuls ce lieu
+désolé étaient, l'un un vieillard, l'autre une vieille
+femme.</p>
+
+<p>Tous deux s'observèrent un instant avec défiance,
+puis, enfin, se décidèrent à marcher l'un vers
+l'autre.</p>
+
+<p>Arrivés à la distance de trois pas seulement,
+tous deux portèrent la main à leur front en faisant
+le signe de la croix.</p>
+
+<p>S'étant alors reconnus pour chrétiens:</p>
+
+<p>--Bonjour, mon frère, dit la femme.</p>
+
+<p>--Bonjour, ma soeur, dit le vieillard.</p>
+
+<p>--Qui êtes-vous?</p>
+
+<p>--Un ami de saint Janvier. Et vous?</p>
+
+<p>--Une de ses parentes.</p>
+
+<p>--De quel pays êtes-vous?</p>
+
+<p>--De Naples. Et vous?</p>
+
+<p>--De Pouzzoles. Qui vous amène à cette heure?</p>
+
+<p>--Je viens pour recueillir le sang du martyr. Et
+vous?</p>
+
+<p>--Je viens pour ensevelir son corps.</p>
+
+<p>--Voici les deux fioles avec lesquelles il a dit sa
+dernière messe, et qu'il m'a données en sortant de
+l'église et en m'ordonnant de boire l'eau et le vin
+qui y restaient. J'étais paralytique, ne pouvant
+remuer ni bras ni jambes depuis dix ans; mais
+à peine, selon l'ordre du bienheureux saint Janvier,
+eus-je vidé les fioles, que je me levai et que je
+marchai.</p>
+
+<p>--Et moi, j'étais aveugle. Je demandai au martyr,
+au moment où il marchait au supplice, un souvenir
+de lui: il me promit de me donner, après sa mort,
+le mouchoir avec lequel on lui banderait les yeux.
+Au moment même où le bourreau lui trancha la
+tête, il m'apparut, me donna le mouchoir, m'ordonna
+de l'appuyer sur mes yeux et de venir le
+soir ensevelir son corps. Je ne savais comment
+exécuter la seconde partie de son ordre; car j'étais
+aveugle; mais à peine eus-je porté la relique sainte
+à mes paupières, que, pareil à saint Paul sur la
+route de Damas, je sentis tomber les écailles de mes
+yeux, et me voici prêt à obéir aux ordres du bienheureux
+martyr.</p>
+
+<p>--Soyez béni, mon frère! car je sais maintenant
+que vous étiez bien véritablement l'ami de saint
+Janvier, qui m'est apparu en même temps qu'à vous
+pour m'ordonner une seconde fois de recueillir son
+sang.</p>
+
+<p>--Soyez bénie, ma soeur! car, à mon tour, je
+vois que vous êtes bien véritablement sa parente.
+Mais, à propos, j'oubliais une chose...</p>
+
+<p>--Laquelle?</p>
+
+<p>--Il m'a bien recommandé de chercher un doigt
+qui lui a été coupé en même temps que la tête, et
+de les réunir religieusement à ses saintes reliques.</p>
+
+<p>--Il m'a dit de même que je trouverais dans son
+sang un fétu de paille, et m'a ordonné de le garder
+avec soin dans la plus petite des deux fioles.</p>
+
+<p>--Cherchons, ma soeur.</p>
+
+<p>--Cherchons, mon frère.</p>
+
+<p>--Heureusement, la lune nous éclaire.</p>
+
+<p>--C'est encore un bienfait du saint; car, depuis
+un mois, la lune était couverte de nuages.</p>
+
+<p>--Voici le doigt que je cherchais.</p>
+
+<p>--Voici le fétu de paille dont on m'a parlé.</p>
+
+<p>Et, tandis que le vieillard de Pouzzoles plaçait
+dans un coffre le corps, la tête et le doigt du martyr,
+la vieille femme napolitaine, agenouillée pieusement,
+recueillait, avec une éponge, jusqu'à la dernière
+goutte du sang précieux et en remplissait les deux
+fioles que le saint lui avait données.</p>
+
+<p>C'est ce même sang qui, depuis quinze siècles et
+demi, se met en ébullition, chaque fois qu'on le rapproche
+du saint, et c'est dans cette ébullition prodigieuse,
+inexplicable, et qui se produit deux fois par
+an, que consiste le fameux miracle de saint Janvier,
+qui fait tant de bruit de par le monde et que, de gré
+ou de force, Championnet comptait bien obtenir du
+saint.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>XCVII</h3>
+
+<h3>OU L'AUTEUR EST FORCÉ D'EMPRUNTER A SON<br>
+LIVRE DU <i>Corricolo</i> UN CHAPITRE TOUT FAIT,<br>
+N'ESPÉRANT PAS FAIRE MIEUX.</h3>
+
+<p>Nous ne suivrons pas les reliques de saint Janvier
+dans les différentes pérégrinations qu'elles ont accomplies
+et qui les conduisirent de Pouzzoles à Naples,
+de Naples à Bénévent, et enfin les ramenèrent de Bénévent
+à Naples; cette narration nous entraînerait à
+l'histoire du moyen âge tout entière, et l'on a tant
+abusé de cette intéressante époque, qu'elle commence
+à passer de mode.</p>
+
+<p>C'est depuis le commencement du XVIe siècle seulement
+que saint Janvier a un domicile fixe et inamovible,
+d'où il ne sort que deux fois par an, pour
+aller faire son miracle à la cathédrale de Sainte-Claire,
+sépulture des rois de Naples. Deux ou trois
+fois, par hasard, on dérange bien encore le saint;
+mais il faut de ces grandes circonstances qui remuent
+un empire ou qui bouleversent une province pour le
+faire sortir de ses habitudes sédentaires, et chacune
+de ces sorties devient un événement dont le souvenir
+se perpétue et grandit par tradition orale dans la
+mémoire du peuple napolitain.</p>
+
+<p>C'est à l'archevêché, et dans la chapelle du trésor,
+que, tout le reste de l'année, demeure saint Janvier.
+Cette chapelle fut bâtie par les nobles et les bourgeois
+napolitains; c'est le résultat d'un voeu qu'ils
+firent simultanément, en 1527, épouvantés qu'ils
+étaient par la peste qui désola, cette année, la très fidèle
+ville de Naples. La peste cessa, grâce à l'intervention
+du saint, et la chapelle fut bâtie comme signe
+de la reconnaissance publique.</p>
+
+<p>A l'opposé des votants ordinaires qui, lorsque le
+danger est passé, oublient le plus souvent le saint
+auquel ils se sont voués, les Napolitains mirent une
+telle conscience à remplir vis-à-vis de leur patron l'engagement
+pris, que doña Catherine de Sandoval,
+femme du vieux comte de Lemos, vice-roi de Naples,
+leur ayant offert de contribuer, de son côté, pour
+une somme de trente mille ducats, à la confection
+de la chapelle, ils refusèrent cette somme, déclarant
+qu'ils ne voulaient partager avec aucun étranger,
+fut-il leur vice-roi ou leur vice-reine, l'honneur de
+loger dignement leur saint protecteur.</p>
+
+<p>Or, comme ni l'argent ni le zèle ne manquèrent,
+la chapelle fut bientôt bâtie, il est vrai que, pour se
+maintenir mutuellement en bonne volonté, nobles
+et bourgeois avaient passé une obligation, laquelle
+existe encore, devant maître Vicenzo de Bassis, notaire
+public. Cette obligation porte la date du 13 janvier
+1527. Ceux qui l'ont signée s'engagent à fournir,
+pour les frais du bâtiment, la somme de treize mille
+ducats; mais il paraît qu'à partir de cette époque, il
+fallait déjà commencer à se défier du devis des architectes:
+la porte seule coûta cent trente cinq mille
+francs, c'est-à-dire une somme triple de celle
+qui était allouée pour les frais généraux de la chapelle.</p>
+
+<p>La chapelle terminée, on décida qu'on appellerait,
+pour l'orner de fresques représentant les principales
+actions de la vie du saint, les premiers peintres du
+monde. Malheureusement, cette décision ne fut point
+approuvée par les peintres napolitains, qui décidèrent,
+à leur tour, que la chapelle ne serait ornée que par
+les artistes indigènes, lesquels jurèrent que tout
+rival qui répondrait à l'appel s'en repentirait cruellement.</p>
+
+<p>Soit qu'ils ignorassent ce serment, soit qu'ils ne
+crussent point à son exécution, le Guide, le Dominiquin
+et le chevalier d'Arpino accoururent. Mais le
+chevalier d'Arpino fut obligé de fuir, avant même
+d'avoir mis le pinceau à la main. Le Guide, après
+deux tentatives d'assassinat, auxquelles il n'échappa
+que par miracle, quitta Naples à son tour. Le Dominiquin
+seul, aguerri par les persécutions qu'il avait
+éprouvées, las d'une vie que ses rivaux lui avaient
+faite si triste et si douloureuse, n'écouta ni insultes ni
+menaces, et continua de peindre. Il avait fait successivement
+la <i>Femme guérissant les malades</i> (avec l'huile
+de la lampe qui brûle devant saint Janvier); la
+<i>Résurrection d'un jeune homme</i> et la coupole, lorsqu'un
+jour il se trouva mal sur son échafaud. On le
+rapporta chez lui: il était empoisonné.</p>
+
+<p>Alors, les peintres napolitains se crurent délivrés
+de toute concurrence; mais il n'en était point ainsi.
+Un matin, ils virent arriver Gessi, qui venait avec
+deux de ses élèves pour remplacer le Guide, son
+maître. Huit jours après, les deux élèves, attirés sur
+une galère, avaient disparu, sans que jamais plus
+depuis on entendît reparler d'eux. Alors, Gessi,
+abandonné, perdit courage et se retira à son tour, et
+l'Espagnolet, Corenzio, Lanfranco et Stanzoni se
+trouvèrent maîtres à eux seuls de ce trésor de gloire
+et d'avenir auquel ils étaient arrivés par des crimes.</p>
+
+<p>Ce fut alors que l'Espagnolet peignit son <i>Saint
+sortant de la fournaise</i>, composition titanesque;--Stanzoni,
+<i>la Possédée délivrée</i> par le saint,--et enfin
+Lanfranco, la coupole, à laquelle il refusa de mettre
+la main tant que les fresques commencées par le Dominiquin
+aux angles des voûtes ne seraient pas entièrement
+effacées.</p>
+
+<p>Ce fut à cette chapelle, où l'art aussi avait eu ses
+martyrs, que furent confiées les reliques du saint.</p>
+
+<p>Ces reliques se conservent dans une niche placée
+derrière le maître-autel; cette niche est séparée en
+deux parties par un compartiment de marbre, afin
+que la tête du saint ne puisse regarder son sang, événement
+qui pourrait faire arriver le miracle avant
+l'époque fixée, puisque, disent les chanoines, c'est
+par le contact de la tête et des fioles que le sang figé
+se liquéfie; enfin, elle est close par deux portes
+d'argent massif, sculptées aux armes du roi d'Espagne
+Charles II.</p>
+
+<p>Ces portes sont fermées par deux clefs, dont l'une
+est gardée par l'archevêque, et l'autre par une compagnie
+tirée au sort parmi les nobles, et qu'on appelle
+les <i>députés du Trésor</i>. On voit que saint Janvier
+jouit tout juste de la liberté accordée aux doges, qui
+ne pouvaient jamais dépasser l'enceinte de la ville,
+et qui ne sortaient de leur palais qu'avec la permission
+du sénat. Si cette réclusion a ses inconvénients,
+elle a bien aussi ses avantages. Saint Janvier y gagne
+de ne point être dérangé à toute heure du jour
+et de la nuit comme un médecin de village. Aussi,
+les chanoines, les diacres, les sous-diacres, les bedeaux,
+les sacristains et jusqu'aux enfants de choeur
+de l'archevêché connaissent-ils bien la supériorité de
+leur position sur leurs confrères les gardiens des autres
+saints.</p>
+
+<p>Un jour que le Vésuve faisait des siennes, et que
+sa lave, au lieu de suivre sa route ordinaire, ou d'aller
+pour la huitième ou neuvième fois faucher Torre-del-Greco,
+se dirigeait sur Naples, il y eut émeute
+des lazzaroni, qui justement avaient le moins à perdre
+en tout cela, mais qui sont toujours à la tête des
+émeutes, par tradition probablement. Ces lazzaroni
+se portèrent à l'archevêché et commencèrent à crier
+pour que l'on sortît le buste de saint Janvier, et
+qu'on le portât à l'encontre de l'inondation de flammes.
+Mais ce n'était point chose facile que de leur
+accorder ce qu'ils demandaient. Saint Janvier était
+sous double clef, et une de ces deux clefs était entre
+les mains de l'archevêque, pour le moment en course
+dans son diocèse, tandis que l'autre était entre les
+mains des députés, qui, occupés à déménager ce
+qu'ils avaient de plus précieux, couraient, les uns
+d'un côté, les autres de l'autre.</p>
+
+<p>Heureusement, le chanoine de garde était un gaillard
+qui avait le sentiment de la position aristocratique
+que son saint occupait au ciel et sur la terre.
+Il se présenta au balcon de l'archevêché, qui dominait
+toute la place encombrée de monde; il fit signe qu'il
+voulait parler, et, balançant la tête de haut en bas,
+en homme étonné de l'audace de ceux à qui il a
+affaire:</p>
+
+<p>--Vous me paraissez encore de plaisants drôles,
+dit-il, de venir ici crier: «Saint Janvier! saint Janvier!»
+comme vous crieriez: «Saint Fiacre!» ou:
+«Saint Crépin!» Apprenez, canailles! que saint
+Janvier est un seigneur qui ne se dérange pas ainsi
+pour le premier venu.</p>
+
+<p>--Tiens! dit un raisonneur, Jésus-Christ se dérange
+bien pour le premier venu. Quand je demande
+le bon Dieu, moi, est-ce qu'on me le refuse?</p>
+
+<p>Le chanoine se mit à rire avec une expression de
+foudroyant mépris.</p>
+
+<p>--Voilà justement où je vous attendais, reprit-il.
+De qui est fils Jésus-Christ, s'il vous plaît? D'un
+charpentier et d'une pauvre fille. Jésus-Christ est
+tout simplement un lazzarone de Nazareth, tandis
+que saint Janvier, c'est bien autre chose: il est fils
+d'un sénateur et d'une patricienne. C'est donc, vous
+le voyez bien, un autre personnage que Jésus-Christ.
+Allez donc chercher le bon Dieu, si vous voulez.
+Quant à saint Janvier, c'est moi qui vous le dis, vous
+aurez beau vous réunir en nombre dix fois plus
+grand et crier dix fois plus fort, il ne se dérangera
+pas, car il a le droit de ne pas se déranger.</p>
+
+<p>--C'est juste, dit la foule. Allons chercher le bon
+Dieu.</p>
+
+<p>Et l'on alla chercher le bon Dieu, qui, moins
+aristocrate, en effet, que saint Janvier, sortit de l'église
+Sainte-Claire et s'en vint, suivi de son cortége
+populaire, au lieu qui réclamait sa miséricordieuse
+présence.</p>
+
+<p>Mais, soit que le bon Dieu ne voulût pas empiéter
+sur les droits de saint Janvier, soit qu'il n'eût pas le
+pouvoir de dire à la lave ce qu'il a dit à la mer, la
+lave continua d'avancer quoiqu'elle fût conjurée au
+nom de l'hostie sainte et de la présence réelle.</p>
+
+<p>Le danger redoublait donc, et les cris avec le
+danger, lorsque la statue de marbre de saint Janvier,
+qui domine le pont de la Madeleine, et qui,
+jusque-là, avait tenu sa main droite appuyée sur
+son coeur, la détacha et retendit vers la lave avec
+un geste de domination répondant à celui qui accompagnait
+le <i>Quos ego</i> de Neptune.</p>
+
+<p>La lave s'arrêta.</p>
+
+<p>On comprend quelle fut la gloire de saint Janvier
+après ce nouveau miracle.</p>
+
+<p>Le roi Charles III, père de Ferdinand, avait été
+témoin du fait. Il chercha ce qu'il pouvait faire pour
+honorer saint Janvier. Ce n'était pas chose facile.
+Saint Janvier était noble, saint Janvier était riche,
+saint Janvier était saint, saint Janvier--il venait
+de le prouver--était plus puissant que le bon
+Dieu. Il donna à saint Janvier une dignité à laquelle
+celui-ci n'avait évidemment jamais eu même
+l'idée d'atteindre: il le nomma COMMANDANT GÉNÉRAL
+des troupes napolitaines, avec trente mille ducats
+d'appointements.</p>
+
+<p>C'est pourquoi Michele, sans mentir, pouvait répondre
+à Luisa Felice, qui lui demandait où était
+Salvato:</p>
+
+<p>--Il est de garde jusqu'à demain dix heures et
+demie du matin près du COMMANDANT GÉNÉRAL.</p>
+
+<p>Et, en effet, comme le disait le bon chanoine, et
+comme nous l'avons répété après lui, saint Janvier
+est un saint aristocratique. Il a un cortége de
+saints inférieurs qui reconnaissent sa suprématie, à
+peu près comme les clients romains reconnaissaient
+celle de leur patron. Ces saints le suivent quand il
+sort, le saluent quand il passe, l'attendent quand il
+rentre. C'est le conseil des ministres de saint Janvier.</p>
+
+<p>Voici comment se recrute cette troupe de saints
+secondaires, garde, cortége et cour du bienheureux
+évêque de Bénévent.</p>
+
+<p>Toute confrérie, tout ordre religieux, toute paroisse,
+tout particulier qui tient à faire déclarer un
+saint de ses amis patron de Naples, sous la présidence
+de saint Janvier, n'a qu'à faire fondre une statue
+d'argent massif du prix de huit mille ducats et à
+l'offrir à la chapelle du Trésor. La statue, une fois
+admise, est retenue à perpétuité dans la susdite chapelle.
+A partir de ce moment, elle jouit de toutes les
+prérogatives de sa présentation en règle. Comme les
+anges et les archanges qui, au ciel, glorifient éternellement
+Dieu, autour duquel ils forment un choeur,
+eux glorifient éternellement saint Janvier. En échange
+de cette béatitude qui leur est accordée, ils sont
+condamnés à la même réclusion que saint Janvier.
+Ceux mêmes qui en ont fait don à la chapelle ne
+peuvent plus les tirer de leur sainte prison qu'en déposant
+entre les mains d'un notaire le double de la
+valeur de la statue à laquelle, soit pour son plaisir
+particulier, soit dans l'intérêt général, on désire faire
+voir le jour. La somme déposée, le saint sort pour
+un temps plus ou moins long. Le saint rentré, son
+identité constatée, le propriétaire, muni du reçu de
+son saint, va retirer sa somme. De cette façon, on
+est sûr que les saints ne s'égarent point, ou que, s'ils
+s'égarent, ils ne seront, du moins, pas perdus, puisque,
+avec l'argent déposé, on pourra en faire fondre
+deux au lieu d'un.</p>
+
+<p>Cette mesure qui, au premier abord, peut paraître
+arbitraire, n'a été prise, il faut le dire, qu'après que
+le chapitre de saint Janvier a été dupe de sa trop
+grande confiance. La statue de san Gaetano, sortie
+sans dépôt, non-seulement ne rentra point au jour
+convenu, mais ne rentra même jamais. On eut beau
+essayer d'accuser le saint lui-même et prétendre
+qu'ayant toujours été assez médiocrement affectionné
+à saint Janvier, il avait profité de la première occasion
+qui s'était présentée pour faire une fugue, les témoignages
+les plus respectables vinrent en foule contredire
+cette calomnieuse assertion, et, recherches faites,
+il fut reconnu que c'était un cocher de fiacre qui avait
+détourné la précieuse statue. On se mit à la poursuite
+du voleur; mais, comme il avait eu deux jours
+devant lui, qu'il avait une voiture attelée de deux
+chevaux pour fuir, et que la police, n'en ayant pas,
+était obligée de le poursuivre à pied, il avait probablement
+passé la frontière romaine; de sorte que, si
+minutieuses que fussent les recherches, elles n'amenèrent
+aucun résultat. Depuis ce malheureux jour,
+une tache indélébile s'étendit sur la respectable corporation
+des cochers de fiacre, qui, jusque-là, à
+Naples comme en France, avait disputé aux caniches
+la suprématie de la fidélité, et qui n'osa plus se faire
+peindre, revenant au domicile de la pratique une
+bourse à la main, avec cet exergue: <i>Au Cocher
+fidèle</i>. Il y a plus: si vous avez à Naples une discussion
+avec un cocher de fiacre et que vous pensiez que
+la discussion vaille la peine d'appliquer à votre adversaire
+une de ces immortelles injures que le sang
+seul peut effacer, ne jurez ni par la Pasque-Dieu,
+comme jurait Louis XI, ni par Ventre-saint-gris,
+comme jurait Henri IV; jurez tout simplement par
+san Gaetano, et vous verrez votre ennemi tomber à
+vos pieds pour vous demander excuse. Il est vrai
+que, deux fois sur trois, il se relèvera pour vous donner
+un coup de couteau.</p>
+
+<p>Comme on le comprend bien, les portes du Trésor
+sont toujours ouvertes pour recevoir les saints qui
+désirent faire partie de la cour de saint Janvier, et
+cela, sans aucune investigation de date et sans que le
+récipiendaire ait besoin de faire ses preuves de
+1399 ou de 1426. La seule règle exigée, la seule condition
+<i>sine qua non</i>, c'est que la statue soit d'argent
+pur, qu'elle soit contrôlée et qu'elle pèse le poids.</p>
+
+<p>Cependant, la statue serait d'or et pèserait le
+double, qu'on ne la refuserait pas pour cela. Les seuls
+jésuites, qui, comme on le sait, ne négligent aucun
+moyen de maintenir ou d'augmenter leur popularité,
+ont déposé cinq statues au Trésor dans l'espace de
+moins de trois ans.</p>
+
+<p>Maintenant, nous espérons que ces détails, que
+nous avons crus indispensables, une fois donnés, le
+lecteur comprendra l'importance de l'annonce faite
+par le général en chef de l'armée française.</p>
+
+<br><br>
+
+
+<h3>XCVIII</h3>
+
+<h3>COMMENT SAINT JANVIER FIT SON MIRACLE ET<br>
+DE LA PART QU'Y PRIT CHAMPIONNET.</h3>
+
+<p>Dès le point du jour, les accès de la cathédrale de
+Sainte-Claire étaient encombrés par une effroyable
+affluence de peuple. Les parents de saint Janvier, les
+descendants de la vieille femme que l'aveugle rencontra
+dans le forum de Vulcano recueillant le
+sang du saint dans des fioles, avaient pris leurs
+places dans le choeur, non pour activer le miracle,
+comme c'est leur habitude, mais pour l'empêcher, si
+c'était possible. La cathédrale était déjà pleine et
+dégorgeait dans la rue.</p>
+
+<p>Toute la nuit, les cloches avaient sonné à pleine
+volée. On eût dit qu'un tremblement de terre les
+mettait en branle, tant elles carillonnaient, isolées
+les unes des autres, dans une indépendance tout
+individuelle.</p>
+
+<p>Championnet avait donné l'ordre que pas une cloche
+ne dormît cette nuit-là. Il fallait non-seulement
+que Naples, mais que toutes les villes, tous les villages,
+toutes les populations environnantes fussent avertis
+que saint Janvier était mis en demeure de faire son
+miracle.</p>
+
+<p>Aussi, dès le point du jour, les principales rues de
+Naples apparurent-elles comme des canaux roulant
+des fleuves d'hommes, de femmes et d'enfants. Toute
+cette foule se dirigeait vers l'archevêché pour prendre
+sa place à la procession qui, à sept heures du matin,
+devait se mettre en route, de l'archevêché à la
+cathédrale.</p>
+
+<p>En même temps, par toutes les portes de la ville,
+entraient les pêcheurs de Castellamare et de Sorrente,
+les corailleurs de Torre-del-Greco, les marchands
+de macaroni de Portici, les jardiniers de
+Pouzzoles et de Baïa, enfin les femmes de Procida,
+d'Ischia, d'Acera, de Maddalone, dans leurs plus
+riches atours. Au milieu de toute cette foule diaprée,
+bruyante, dorée, passait de temps en temps une
+vieille femme aux cheveux gris et épars, pareille à
+la sibylle de Cumes, criant plus haut, gesticulant
+plus fort que tout le monde, fendant la presse sans
+s'inquiéter des coups qu'elle donnait, entourée, au
+reste, sur tout son chemin, de respect et de vénération.
+C'était quelque parente de saint Janvier en
+retard, se hâtant de rejoindre ses compagnes pour
+prendre, à la procession ou dans le choeur de Sainte-Claire,
+la place qui lui appartenait de droit.</p>
+
+<p>Dans les temps ordinaires, et quand le miracle doit
+se faire à sa date, la procession met un jour pour se
+rendre de l'archevêché à la cathédrale; les rues sont
+tellement encombrées, qu'il lui faut quatorze ou
+quinze heures pour parcourir un trajet d'un demi-kilomètre.</p>
+
+<p>Mais, cette fois, il ne s'agissait point de s'amuser en
+route, de s'arrêter aux portes des cafés et des cabarets,
+de faire trois pas en avant et un en arrière,
+comme les pèlerins qui ont fait un voeu. Une double
+haie de soldats républicains s'étendait de l'archevêché
+à Sainte-Claire, dégageant le passage, dissipant
+les groupes, faisant disparaître enfin tout obstacle que
+la procession pouvait rencontrer. Seulement, ils
+avaient la baïonnette au côté et des bouquets de fleurs
+dans le canon de leur fusil.</p>
+
+<p>Et, en effet, la procession devait faire en soixante
+minutes le trajet qu'elle fait ordinairement en quinze
+heures.</p>
+
+<p>A sept heures précises, Salvato et sa compagnie,
+c'est-à-dire la garde d'honneur de saint Janvier,
+ayant au milieu d'eux Michele, revêtu de son bel
+uniforme, et portant une bannière sur laquelle était
+écrit en lettres d'or: GLOIRE A SAINT JANVIER! se mirent
+en route, partant de l'archevêché pour la cathédrale.</p>
+
+<p>Aussi cherchait-on vainement, dans cette cérémonie
+toute militaire, cet étrange laisser aller qui fait le
+caractère distinctif de la procession de saint Janvier
+à Naples.</p>
+
+<p>D'habitude, en effet, et lorsqu'elle est abandonnée
+à elle-même, la procession s'en va vagabonde comme
+la Durance ou indépendante comme la Loire, battant
+de ses flots le double rang de maisons qui forme ses
+rives, s'arrêtant tout à coup sans qu'on sache pourquoi
+elle s'arrête, se remettant en marche sans que
+l'on puisse deviner le motif qui lui rend le mouvement.
+On ne voyait pas briller au milieu des flots du
+peuple les uniformes couverts d'or, de cordons, de
+croix, des officiers napolitains, un cierge renversé à
+la main, escortés chacun de trois ou quatre lazzaroni
+qui se heurtent, se culbutent, se renversent pour recueillir
+dans un cornet de papier gris la cire qui tombe
+de leurs cierges, tandis que les officiers, la tête haute,
+ne s'occupant point de ce qui se passe à leurs pieds
+et autour d'eux, faisant royalement largesse d'un ou
+deux carlins de cire, lorgnent les dames amassées
+aux fenêtres et sur les balcons, lesquelles, tout en
+ayant l'air de jeter des fleurs sur le chemin de la
+procession, leur envoient des bouquets en échange
+de leurs clins d'oeil.</p>
+
+<p>On cherchait encore et vainement, autour de la
+croix ou de la bannière, mêlés au peuple dont le flot
+les enveloppe en les isolant, ces moines de tous les
+ordres et de toutes les couleurs, capucins, chartreux,
+dominicains, camaldules, carmes chaussés ou déchaussés;--les
+uns au corps gros, gras, rond, court,
+avec une tête enluminée posée carrément sur de
+larges épaules, s'en allant comme à une fête de campagne
+ou à une foire de village, sans aucun respect
+de cette croix qui les domine, de cette bannière qui
+jette son ombre flottante sur leur front; riant, chantant,
+causant, offrant, dans leur tabatière de corne,
+du tabac aux maris, donnant des consultations aux
+femmes enceintes, des numéros de loterie à celles
+qui ne le sont pas, regardant, un peu plus charnellement
+qu'il ne convient aux règles de leur ordre, les
+jeunes filles étagées sur le pas des portes, sur les bornes
+des coins de rue et sur le perron des palais;--les
+autres, longs, minces, maigres, émaciés par le jeûne,
+pâlis par l'abstinence, affaiblis par les austérités, levant
+au ciel leur front d'ivoire, leurs yeux caves et
+bistrés, marchant sans voir, emportés par le flot humain,
+spectres vivants, fantômes palpables qui se sont
+fait un enfer de ce monde, dans l'espoir que cet enfer
+les conduira tout droit en paradis, et qui, aux grands
+jours des fêtes religieuses, recueillent le fruit de leurs
+douleurs claustrales par le respect craintif dont ils
+sont environnés.</p>
+
+<p>Non! pas de peuple, pas de moines, gras ou maigres,
+ascétiques ou mondains, à la suite de la croix et
+de la bannière. Le peuple est entassé dans les rues
+étroites, dans les ruelles et les vicoli: il regarde d'un
+oeil menaçant les soldats français, qui marchent insoucieusement
+au pas au milieu de cette foule, où
+chaque individu qui la compose a la main sur son
+couteau, n'attendant que le moment de le tirer de sa
+poitrine, de sa poche ou de sa ceinture, et de le plonger
+dans le coeur de cet ennemi victorieux, qui a déjà
+oublié sa victoire et qui remplace les moines dans les
+oeillades et dans les compliments, mais qui, moins
+bien reçu qu'eux, n'obtient, en échange de ses
+avances, que des murmures et des grincements de
+dents.</p>
+
+<p>Quant aux moines, ils sont là, mais disséminés
+dans la foule, qu'ils excitent tout bas au meurtre et
+à la rébellion. Cette fois, si différente que soit la robe
+qu'ils portent, leur opinion est la même, et <i>cette voix</i>,
+comme on dit à Naples, serpente dans la foule, pareille
+à un éclair chargé d'orage: «Mort aux hérétiques!
+mort aux ennemis du roi et de notre sainte
+religion! mort aux profanateurs de saint Janvier!
+mort aux Français!»</p>
+
+<p>Après la croix et la bannière, portées par des gens
+d'Église et escortées seulement de Pagliuccella, que
+Michele avait rallié à lui, puis fait sous-lieutenant,
+et qui lui-même avait rallié une centaine de lazzaroni,
+objets pour le moment des sarcasmes de leurs compagnons
+et des anathèmes des moines, venaient les
+soixante-quinze statues d'argent des patrons secondaires
+de la ville de Naples, lesquels, comme nous
+l'avons dit, forment la cour de saint Janvier.</p>
+
+<p>Quant à saint Janvier, pendant la nuit, son buste
+avait été transporté à Sainte-Claire, et il attendait sur
+l'autel, exposé à la vénération des fidèles.</p>
+
+<p>Cette escorte de saints, qui, par la réunion des
+noms les plus honorés du calendrier et du martyrologe,
+commande ordinairement sur son passage le
+respect et la vénération, devait être fort indignée, ce
+jour-là, de la façon dont elle était reçue et des apostrophes
+qui lui étaient adressées.</p>
+
+<p>Et, en effet, comme on craignait que la plupart de
+ces saints, adorés en France, ne donnassent à saint
+Janvier le conseil de favoriser les Français, les lazzaroni,
+que la chronique publique avait mis au courant
+des peccadilles que les bienheureux avaient à se
+reprocher, les apostrophaient au fur et à mesure
+qu'ils passaient, reprochant à saint Pierre ses trahisons,
+à saint Paul son idolâtrie, à saint Augustin ses
+fredaines, à sainte Thérèse ses extases, à saint François
+Borgia ses principes, à saint Gaetano son insouciance,
+et cela, avec des vociférations qui faisaient le
+plus grand honneur au caractère des saints et qui
+prouvaient qu'en tête des vertus qui leur avaient
+ouvert le paradis, figuraient la patience et l'humilité.</p>
+
+<p>Chacune de ces statues s'avançait, portée sur les
+épaules de six hommes, et précédée de six prêtres
+appartenant aux églises où ces saints étaient particulièrement
+honorés, et chacune d'elles soulevait sur sa
+route les hourras que nous avons dits et qui, au fur et
+à mesure qu'elles approchaient de l'église, passaient
+des vociférations aux menaces.</p>
+
+<p>Ainsi apostrophées, ainsi menacées, les statues
+arrivèrent enfin à l'église Sainte-Claire, firent humblement
+la révérence à saint Janvier, et allèrent
+prendre leur place en face de lui.</p>
+
+<p>Après les saints, venait l'archevêque, monseigneur
+Capece Zurlo, que nous avons déjà vu apparaître
+dans les troubles qui ont précédé l'arrivée des
+Français, et qui était fortement soupçonné de patriotisme.</p>
+
+<p>Le torrent aboutit à l'église Sainte-Claire, où tout
+s'engouffra. Les cent vingt hommes de Salvato formaient
+une haie allant du portail au choeur, et
+lui-même était à l'entrée de la nef, son sabre à la
+main.</p>
+
+<p>Voici le spectacle que présentait l'église encombrée:</p>
+
+<p>Sur le maître-autel était, d'un côté, le buste de
+saint Janvier; de l'autre, la fiole contenant le sang.</p>
+
+<p>Un chanoine était de garde devant l'autel; l'archevêque,
+qui n'a rien à faire avec le miracle, s'était
+retiré sous son dais.</p>
+
+<p>A droite et à gauche de l'autel était une tribune,
+de manière qu'entre ces deux tribunes se trouvait
+l'autel: la tribune de gauche chargée de musiciens
+attendant, leurs instruments à la main, que le miracle
+se fit pour le célébrer; la tribune de droite
+encombrée de vieilles femmes s'intitulant parentes de
+saint Janvier, venant là, d'habitude, pour activer le
+miracle par leurs accointances avec le saint, et venues,
+cette fois, pour l'empêcher de se faire.</p>
+
+<p>Au haut des marches conduisant au choeur s'étendait
+une grande balustrade de cuivre doré, à l'ouverture
+de laquelle, nous l'avons dit, se tenait Salvato,
+le sabre à la main.</p>
+
+<p>Devant cette balustrade, c'est-à-dire à sa droite et
+à sa gauche, venaient s'agenouiller les fidèles.</p>
+
+<p>Le chanoine, debout devant l'autel, prenait alors
+la fiole et la leur faisait baiser, montrant à tous le
+sang parfaitement coagulé; puis les fidèles, satisfaits,
+se retiraient pour faire place à d'autres. Cette adoration
+du bienheureux sang avait commencé à huit
+heures et demie du matin.</p>
+
+<p>Le saint, qui a ordinairement un jour, deux jours
+et même trois jours pour faire son miracle, et qui
+quelquefois, au bout de trois jours, ne l'a pas fait,
+avait deux heures et demie pour le faire.</p>
+
+<p>Le peuple était convaincu que le miracle ne se
+ferait pas, et les lazzaroni, en se comptant et en
+voyant le peu de Français qu'il y avait dans l'église,
+se promettaient si, à dix heures et demie sonnantes,
+le miracle n'était pas fait, d'avoir bon marché d'eux.</p>
+
+<p>Salvato avait donné l'ordre à ses cent vingt
+hommes, lorsqu'ils entendraient sonner dix heures,
+et, par conséquent, lorsque le moment décisif approcherait,
+d'enlever les bouquets qui ornaient les canons
+des fusils et d'y substituer les baïonnettes.</p>
+
+<p>Si, à dix heures et demie, le miracle ne s'opérait
+point et si des menaces se faisaient entendre, une
+manoeuvre était commandée pour que les cent vingt
+grenadiers fissent demi-tour, les uns à droite, les
+autres à gauche, abaissassent les armes, et, au lieu
+de présenter le dos à la foule, lui présentassent la
+pointe de leurs baïonnettes. Au commandement
+«Feu!» une fusillade terrible s'engagerait; chaque
+Français avait cinquante cartouches à tirer.</p>
+
+<p>En outre, une batterie de canons avait été établie
+pendant la nuit au Mercatello, enfilant toute la rue
+de Tolède; une autre à la strada dei Studi, enfilant
+le largo delle Pigne et la strada Foria; enfin deux
+batteries, adossées, l'une au château de l'Oeuf,
+l'autre à la Victoria, enfilaient d'un côté tout le quai
+de Santa-Lucia, et de l'autre toute la rivière de
+Chiaïa.</p>
+
+<p>Le Château-Neuf et le château del Carmine, pourvus
+de garnison française, se tenaient prêts à tout
+événement, et Nicolino, sur les remparts du château
+Saint-Elme, une lunette à la main, n'avait
+qu'un signe à faire à ses artilleurs pour qu'ils commençassent
+le feu qui, terrible traînée de poudre,
+incendierait Naples.</p>
+
+<p>Championnet était à Capodimonte, avec une réserve
+de trois mille hommes, à la tête de laquelle il
+devait, selon les circonstances, faire son entrée solennelle
+et pacifique à Naples, ou descendre, la
+baïonnette en avant, sur Tolède. On voit que,
+même à part cette prière à saint Janvier, qui devait
+être décisive et sur laquelle comptait Championnet,
+toutes les mesures étaient prises, et que, si l'on
+s'apprêtait à attaquer d'un côté, on était près de
+l'autre à se défendre.</p>
+
+<p>Au reste, jamais rumeurs plus menaçantes n'avaient
+couru dans les rues, au-dessus d'une foule
+plus compacte, et jamais angoisses plus émouvantes
+ne furent ressenties par ceux qui, de leurs balcons
+ou de leurs fenêtres, dominaient cette foule
+et attendaient ou que la paix fut définitivement rétablie,
+ou que les massacres, les incendies et les
+pillages recommençassent.</p>
+
+<p>Au milieu de cette foule, et la poussant à la révolte,
+étaient ces mêmes agents de la reine que
+nous avons déjà vus si souvent à l'oeuvre, les Pasquale
+de Simone, le beccaïo et ce terrible prêtre calabrais,
+le curé Rinaldi, qui, de même que l'écume
+ne se montre à la surface de la mer que les jours
+de tempête, ne se montrait à la surface de la société
+que les jours d'émeute et de boucherie.</p>
+
+<p>Tous ces cris, tout ce tumulte, toutes ces menaces
+cessaient à l'instant même, comme par magie, dès
+que l'on entendait la première vibration du marteau
+des horloges frappant le timbre et marquant
+l'heure. Cette multitude, attentive, comptait alors
+les coups de marteau, mais, l'heure sonnée, remontait
+aussitôt à ce diapason de rumeurs confuses qui
+n'a de comparable que le mugissement de la mer.</p>
+
+<p>Elle compta ainsi huit heures, neuf heures, dix
+heures.</p>
+
+<p>A dix heures sonnantes, au milieu du silence qui
+se faisait pour écouter sonner l'heure dans l'église
+comme dehors, les grenadiers de Salvato enlevèrent
+les bouquets du canon de leurs fusils et les armèrent
+de leurs baïonnettes. La vue de cette manoeuvre
+exaspéra les assistants.</p>
+
+<p>Jusque-là, les lazzaroni s'étaient contentés de
+montrer le poing à nos soldats: cette fois, ils leur
+montrèrent les couteaux.</p>
+
+<p>De leur côté, les vieilles hideuses qui s'intitulent
+les parentes de saint Janvier et qui, en vertu de
+cette parenté, se croient le droit de parler librement
+au saint, le menaçaient de leurs plus terribles malédictions,
+si le miracle s'accomplissait; jamais tant
+de bras maigres et ridés ne s'étaient étendus vers
+le saint, jamais tant de bouches tordues par la colère
+et par la vieillesse n'avaient hurlé au pied de
+l'autel de plus grossières injures. Le chanoine qui
+faisait voir la fiole, et qu'on relayait de demi-heure
+en demi-heure, en était assourdi, et semblait près
+de devenir fou.</p>
+
+<p>Tout à coup, on entendit, dans la rue, un redoublement
+de cris et de menaces. Il était occasionné
+par un peloton de vingt-cinq hussards qui, le mousqueton
+sur la cuisse, s'avançaient dans l'espace laissé
+vide, c'est-à-dire entre la double haie formée par les
+soldats français depuis l'archevêché jusqu'à la
+cathédrale. Ce peloton, commandé par l'aide de
+camp Villeneuve, calme, impassible, prit une des
+petites rues qui contournaient la cathédrale, et s'arrêta
+à la porte extérieure de la sacristie.</p>
+
+<p>Dix heures sonnaient, et il se faisait un de ces
+moments de silence que nous avons indiqués.
+Villeneuve descendit de cheval.</p>
+
+<p>--Mes amis, dit-il aux hussards, si, à dix heures
+trente-cinq minutes, vous ne me voyez pas revenir
+et si le miracle n'est point accompli, entrez dans la
+sacristie sans vous inquiéter de la défense, des
+menaces ou même de la résistance qui pourraient
+vous être faites.</p>
+
+<p>Un simple «Oui, mon commandant!» fut la réponse.</p>
+
+<p>Villeneuve pénétra jusqu'à la sacristie, où tous
+les chanoines, moins celui qui faisait baiser la fiole,
+étaient assemblés et s'encourageaient les uns les
+autres à ne point laisser s'opérer le miracle.</p>
+
+<p>En voyant entrer Villeneuve, ils firent un mouvement
+d'étonnement; mais, comme c'était un
+jeune officier de bonne maison, à la figure douce,
+plutôt mélancolique que sévère, et qui entrait en
+souriant, ils se rassurèrent, et même ils s'apprêtaient
+à lui demander compte d'une pareil inconvenance,
+lorsque, celui-ci, s'avançant vers eux:</p>
+
+<p>--Mes chers frères, dit-il, je viens de la part du
+général.</p>
+
+<p>--Pour quoi faire? demanda le chef du chapitre
+d'une voix assez assurée.</p>
+
+<p>--Pour assister au miracle, répondit l'aide de
+camp.</p>
+
+<p>Les chanoines secouèrent la tête.</p>
+
+<p>--Ah! ah! dit Villeneuve, vous avez peur, à ce
+qu'il parait, que le miracle ne se fasse point?</p>
+
+<p>--Nous ne vous cacherons pas, répondit le chef
+du chapitre, que saint Janvier est mal disposé.</p>
+
+<p>--Eh bien, répliqua Villeneuve, je viens, moi,
+vous dire une chose qui changera peut-être ses
+dispositions.</p>
+
+<p>--Nous en doutons, répondirent en choeur les
+chanoines.</p>
+
+<p>Alors, Villeneuve, toujours souriant, s'approcha
+d'une table, et de la main gauche, tira de sa poche
+cinq rouleaux de cent louis chacun, tandis que, de
+la main droite, il prenait une paire de pistolets à
+sa ceinture; puis, tirant sa montre à son tour et
+la plaçant entre les cinq cents louis et les pistolets:</p>
+
+<p>--Voici, dit-il, cinq cents louis destinés à l'honorable
+chapitre de Saint-Janvier, si, à dix heures et
+demie précises, le miracle est fait. Vous le voyez,
+il est dix heures quatorze minutes; vous avez donc
+encore seize minutes devant vous.</p>
+
+<p>--Et si le miracle ne se fait point?... demanda le
+chef du chapitre d'un ton légèrement goguenard.</p>
+
+<p>--Ah! ceci, c'est autre chose, répondit tranquillement
+l'officier, mais en cessant de sourire. Si, à
+dix heures et demie, le miracle n'est point fait, à
+dix heures trente-cinq minutes, je vous fais tous
+fusiller, depuis le premier jusqu'au dernier.</p>
+
+<p>Les chanoines firent un mouvement pour fuir;
+mais Villeneuve, prenant un pistolet de chaque main:</p>
+
+<p>--Que pas un de vous ne bouge, dit-il, à l'exception
+de celui qui va sortir d'ici pour faire le miracle.</p>
+
+<p>--C'est moi qui le ferai, dit le chef du chapitre.</p>
+
+<p>--A dix heures et demie précises, riposta Villeneuve,
+pas une minute avant, pas une minute après.</p>
+
+<p>Le chanoine fit un signe d'obéissance et sortit en
+se courbant jusqu'à terre.</p>
+
+<p>Il était dix heures vingt minutes.</p>
+
+<p>Villeneuve jeta les yeux sur sa montre.</p>
+
+<p>--Vous avez encore dix minutes, dit-il.</p>
+
+<p>Puis, sans détourner les yeux de la montre, il
+continua avec un sang-froid terrible:</p>
+
+<p>--Saint Janvier n'a plus que cinq minutes!
+Saint Janvier n'a plus que trois minutes! Saint Janvier
+n'a plus que deux minutes!</p>
+
+<p>Il est impossible de s'imaginer le tumulte qui
+se faisait et qui, toujours croissant, semblait les
+rugissements de la mer et de la foudre réunis,
+quand la demie sonna, précédée de deux tintements
+préparatoires.</p>
+
+<p>Un silence de mort lui succéda.</p>
+
+<p>La demie vibra lentement au milieu de ce silence;
+puis on entendit la voix du chanoine qui, d'un
+accent plein et sonore, au moment où les cris, les
+menaces recommençaient, s'écria, en élevant la fiole
+au dessus des têtes:</p>
+
+<p>--Le miracle est fait!</p>
+
+<p>A l'instant même, rumeurs, cris et menaces
+cessèrent comme par enchantement. Chacun tomba
+la face contre terre en criant: «Gloire à saint Janvier!»
+tandis que Michele, s'élançant hors de l'église,
+s'écriait du haut du perron en agitant sa bannière:</p>
+
+<p>--<i>Il miracolo è fatto!</i></p>
+
+<p>Chacun tomba à genoux.</p>
+
+<p>Puis toutes les cloches de Naples, partant avec
+un ensemble admirable, sonnèrent à pleine volée.</p>
+
+<p>Comme l'avait dit Championnet, il savait une
+prière à laquelle saint Janvier ne manquerait pas
+de se rendre.</p>
+
+<p>Et, en effet, comme on le voit, saint Janvier s'y
+était rendu.</p>
+
+<p>Une joyeuse volée d'artillerie, partant des quatre
+forts, annonça à Naples et à ses environs que saint
+Janvier venait de se déclarer pour les Français.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>XCIX</h3>
+
+<h3>LA RÉPUBLIQUE PARTHÉNOPEENNE.</h3>
+
+<p>A peine Championnet eut-il entendu le carillon
+des cloches, mêlé à la quadruple bordée d'artillerie,
+qu'il comprit que le miracle était fait, et qu'il sortit
+de Capodimonte pour faire son entrée solennelle à
+Naples.</p>
+
+<p>Il traversa toute la ville, entrant par la strada
+dei Cristallini, suivant le largo delle Pigne, le largo
+San-Spirito, le Mercatello, au milieu de la joie la
+plus bruyante et des cris mille fois répétés de
+«Vivent les Français! vive la république française!
+vive la république parthénopéenne!» Toute cette
+populace, qui, pendant trois jours, avait combattu
+contre lui, avait égorgé, mutile, brûlé ses soldats,
+qui, une heure auparavant, était prête à les brûler,
+à les mutiler, à les égorger encore,--avait été, à
+l'instant même, convertie par le miracle de saint
+Janvier, et, du moment que le saint était pour les
+Français, ne trouvait plus aucune raison d'être
+contre eux!</p>
+
+<p>--Saint Janvier sait mieux que nous ce qu'il y a
+à faire, disaient-ils: faisons donc comme saint
+Janvier.</p>
+
+<p>De la part du <i>mezzo ceto</i> et de la noblesse, que l'invasion
+française arrachaient à la tyrannie bourbonienne,
+la joie et l'enthousiasme étaient non moins grands.
+Toutes les fenêtres étaient pavoisées de drapeaux
+tricolores français et de drapeaux tricolores napolitains
+mêlant leurs plis en confondant leurs couleurs.
+Des milliers de jeunes femmes se tenaient à ces fenêtres,
+agitant leurs mouchoirs, et criant: «Vive la
+République! vivent les Français! vive le général en
+chef!» Les enfants couraient devant son cheval en
+agitant de petites banderoles jaunes, rouges et noires.
+Il restait bien encore, il est vrai, quelques taches de
+sang sur le pavé, quelques ruines de maisons fumaient
+bien encore; mais, dans ce pays de la sensation
+du moment, où les orages passent sans laisser
+leur trace dans un ciel d'azur, le deuil était déjà
+oublié.</p>
+
+<p>Championnet se rendit directement à la cathédrale,
+où l'archevêque Capece Zurlo chanta un <i>Te Deum</i>, en
+face du buste et du sang de saint Janvier, exposés à
+tous les regards, et que Championnet, en reconnaissance
+de la protection spéciale qu'il accordait aux
+Français, couvrit d'une mitre ornée de diamants,
+que le saint daigna accepter et se laissa mettre sans
+résistance.</p>
+
+<p>Nous verrons plus tard ce que devait coûter à l'archevêque
+cette faiblesse pour les Français.</p>
+
+<p>Pendant que l'on chantait le <i>Te Deum</i> dans l'église,
+on affichait sur tous les murs la proclamation
+suivante:</p>
+
+<p>«Napolitains<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup> 3</sup></a>!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a>
+Nous citons toutes ces pièces originales, qui ne se trouvent
+dans aucune histoire, et qui ont été tirées par nous des
+cachettes où elles étaient demeurées enfouies pendant soixante-quatre
+ans.
+</blockquote>
+
+
+<p>»Soyez libres et sachez user de votre liberté. La
+république française trouvera dans votre bonheur
+une large compensation de ses fatigues et de ses
+combats. S'il en est encore parmi vous qui restent
+partisans du gouvernement tombé, ils sont libres de
+quitter cette terre de liberté. Qu'ils fuient un pays où
+il n'y a plus que des citoyens, et, esclaves, retournent
+avec les esclaves. A partir de ce moment, l'armée
+française prend le nom d'armée napolitaine et s'engage,
+par un serment solennel, à maintenir vos
+droits et à prendre pour vous les armes toutes les
+fois que l'exigeront les intérêts de votre liberté. Les
+Français respecteront le culte, les droits sacrés de la
+propriété et des personnes. De nouveaux magistrats,
+nommés par vous, par une sage et paternelle administration,
+veilleront au repos et au bonheur des
+citoyens, feront évanouir les terreurs de l'ignorance,
+calmeront les fureurs du fanatisme, et vous montreront
+enfin autant d'affection que vous montrait de
+perfidie le gouvernement tombé.»</p>
+
+<p>Avant de sortir de l'église, Championnet, en rendant
+Salvato à la liberté, constitua une garde d'honneur
+qui devait reconduire saint Janvier à l'archevêché
+et veiller sur lui, avec cette consigne: <i>Respect à
+saint Janvier</i>.</p>
+
+<p>Dès le matin, et dans la prévision que saint Janvier
+aurait la complaisance de faire son miracle,
+complaisance dont ne doutait point Championnet, un
+gouvernement provisoire avait été arrêté et six comités
+avaient été nommés: le comité central,--le
+comité de l'intérieur,--le comité des finances,--le
+comité de la justice et de la police,--le comité de la
+législation.</p>
+
+<p>Tous les membres des comités avaient été pris dans
+le gouvernement provisoire.</p>
+
+<p>Cirillo et Manthonnet, nos conspirateurs des premiers
+chapitres, étaient membres du gouvernement
+provisoire, et Manthonnet, de plus, ministre de la
+guerre; Ettore Caraffa était nommé chef de la légion
+napolitaine; Schipani prendrait l'un des premiers
+commandements de l'armée lorsque l'armée serait
+réorganisée; Nicolino gardait son commandement
+du château Saint-Elme; Velasco n'avait rien voulu
+être, que volontaire.</p>
+
+<p>De la cathédrale, Championnet se rendit à l'église
+Saint-Laurent. Cette église, pour les Napolitains, qui,
+depuis le XIIe siècle, ne se sont jamais gouvernés
+eux-mêmes, est une espèce de municipalité dans
+laquelle, aux jours de trouble ou de danger, se sont
+retirés pour délibérer les élus et les chefs du peuple.
+Le général était accompagné des membres du
+gouvernement provisoire, qui, ainsi que nous l'avons
+dit, étaient en même temps les membres du comité.</p>
+
+<p>Là, au milieu d'une foule immense, Championnet
+prit la parole, et, en excellent italien:</p>
+
+<p>«Citoyens, dit-il, vous gouvernerez provisoirement
+la république napolitaine; le gouvernement
+définitif sera nommé par le peuple, lorsque vous-mêmes,
+constituants et constitués, gouvernant avec
+les règles qui ont été le but de cette révolution, vous
+aurez abrégé le travail qu'exige la rédaction des
+nouvelles lois, et c'est dans cette espérance que je
+vous ai provisoirement remis la charge de législateurs
+et de gouvernants. Vous avez donc autorité
+sans limites, mais, en même temps, immense responsabilité.
+Pensez qu'entre vos mains est le bonheur
+public ou le malheur suprême de la patrie,
+votre gloire ou votre déshonneur. Je vous ai nommés;
+vos noms ne m'ont été présentés ni par la faveur
+ni par l'intrigue, mais recommandés de votre seule
+renommée: vous répondrez par vos oeuvres à la
+confiance qui voit en vous non-seulement des hommes
+de génie, mais encore de jeunes, chauds et sincères
+amants de la patrie.</p>
+
+<p>»Dans la constitution de la république napolitaine,
+vous prendrez, autant que le permettront les
+moeurs et les lois du pays, exemple de la constitution
+française, mère de la nouvelle république et de
+la nouvelle civilisation. En gouvernant votre patrie,
+faites la république parthénopéenne, amie, alliée,
+compagne, soeur de la république française. Quelles
+ne fassent qu'une, qu'elles soient indivisibles! N'espérez
+point de bonheur séparés d'elle. Si la république
+française chancelle, la république napolitaine
+tombe.</p>
+
+<p>»L'armée française, qui garantit votre liberté,
+prendra, comme je vous l'ai déjà dit, le nom d'armée
+napolitaine. Elle soutiendra vos droits et vous aidera
+dans vos travaux; elle combattra avec vous et
+pour vous, et, en mourant pour votre défense, ne
+vous demandera d'autre prix que votre alliance et
+votre amitié.»</p>
+
+<p>Ce discours s'acheva au milieu des acclamations
+et des applaudissements, des cris de joie et des
+larmes de la foule. Ce spectacle était nouveau pour le
+pays, ces paroles étaient inconnues aux Napolitains.
+C'était la première fois que, parmi eux, on proclamait
+la grande loi de la fraternité des peuples,
+suprême voeu du coeur, dernière parole de la civilisation
+humaine.</p>
+
+<p>Aussi ce jour, 24 janvier 1799, fut-il un jour de
+fête pour les Napolitains: ce que fut pour nous notre
+14 juillet. Les républicains s'embrassaient en se rencontrant
+dans les rues et levaient, en action de
+grâces, leurs yeux au ciel. Pour la première fois, les
+corps et les âmes se sentaient libres à Naples. La révolution
+de 1647 avait été la révolution du peuple,
+toute matérielle et constamment menaçante: celle
+de 1799 était la révolution de la bourgeoisie et de la
+noblesse, c'est-à-dire toute intellectuelle et toute
+miséricordieuse. La révolution de Masaniello était
+la réclamation de sa nationalité par un peuple conquis
+à un peuple conquérant; la révolution de Championnet
+était la réclamation de sa liberté faite par
+un peuple opprimé à son oppresseur. Il y avait donc
+une immense différence et surtout un immense progrès
+entre les deux révolutions.</p>
+
+<p>Et alors, une chose touchante s'accomplit.</p>
+
+<p>Nous avons déjà parlé des trois premiers martyrs
+de la liberté italienne, de Vitagliano, de Galiani et
+d'Emanuele de Deo. Ce dernier avait refusé la vie
+qu'on lui offrait s'il voulait trahir ses complices. C'étaient
+des enfants: à eux trois, ils avaient soixante-deux
+ans. Deux avaient été pendus; puis le troisième,
+Vitagliano,--comme le supplice des deux premiers
+avait produit une certaine émotion dans le peuple,--le
+troisième avait été poignardé par le bourreau,
+de peur qu'à la faveur d'un mouvement, il ne lui
+échappât, et pendu mort avec sa plaie sanglante au
+côté comme le Christ. Une députation patriotique
+s'organisa spontanément, et dix mille citoyens environ
+vinrent, au nom de la liberté naissante, saluer
+les familles de ces généreux jeunes gens, dont le sang
+avait consacré la place où l'on allait planter l'arbre
+de la liberté.</p>
+
+<p>Le soir, des feux de joie furent allumés dans toutes
+les rues et sur toutes les places, et, comme s'il eût
+voulu se réunir à saint Janvier, son rival en popularité,
+le Vésuve lança des flammes qui furent plutôt
+de sa part une communion à l'allégresse publique
+qu'une menace. Ces flammes, muettes et sans lave,
+étaient une espèce de buisson ardent, un Sinaï
+politique.</p>
+
+<p>Aussi, Michel le Fou, vêtu de son magnifique
+costume, se démenant sur un magnifique cheval,
+au milieu de son armée de lazzaroni, criant à cette
+heure: «Vive la liberté!» comme la veille elle
+avait crié: «Vive le roi!» disait-il à toute cette populace:</p>
+
+<p>--Vous le voyez, ce matin, c'était saint Janvier
+qui se faisait jacobin, ce soir, c'est le Vésuve qui met
+le bonnet rouge!</p>
+
+<p>FIN DU TOME CINQUIÈME.</p>
+<br><br>
+<h3>TABLE</h3>
+
+
+
+<p>LXXVI. Où Michele se fâche sérieusement avec le beccaïo.<br>
+LXXVII. Fatalité.<br>
+LXXVIII. Justice de Dieu.<br>
+LXXIX. La trêve.<br>
+LXXX. Les trois partis de Naples au commencement de l'année 1799.<br>
+LXXXI. Où ce qui devait arriver arrive.<br>
+LXXXII. Le prince de Maliterno.<br>
+LXXXIII. Rupture de l'armistice.<br>
+LXXXIV. Un geôlier qui s'humanise.<br>
+LXXXV. Quelle était la diplomatie du gouverneur du château Saint-Elme.<br>
+LXXXVI. Ce qu'attendait le gouverneur du château Saint-Elme.<br>
+LXXXVII. Où l'on voit enfin comment le drapeau français avait été arboré sur le château Saint-Elme.<br>
+LXXXVIII. Les Fourches caudines.<br>
+LXXXIX. Première journée.<br>
+XC. La nuit.<br>
+XCI. Deuxième journée.<br>
+XCII. Troisième journée.<br>
+XCIII. Saint Janvier et Virgile.<br>
+XCIV. Où le lecteur rentre dans la maison du Palmier.<br>
+XCV. Le voeu de Michele.<br>
+XCVI. Saint Janvier patron de Naples.<br>
+XCVII. Où l'auteur est forcé d'emprunter à son livre du <i>Corricolo.</i> un chapitre tout fait, n'espérant pas faire mieux.<br>
+XCVIII. Comment saint Janvier fit son miracle et de la part qu'y prit Championnet.<br>
+XCIX. La république parthénopéenne.</p><br>
+
+
+
+<p>FIN DE LA TABLE DU TOME CINQUIÈME</p>
+<br>
+
+<p>POISSY.--TYP. ET STÉR. DE AUG. BOURET.</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's La San-Felice, Tome V, by Alexandre Dumas
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SAN-FELICE, TOME V ***
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+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
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+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
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+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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