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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:54:08 -0700 |
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diff --git a/18773-h/18773-h.htm b/18773-h/18773-h.htm new file mode 100644 index 0000000..04c0987 --- /dev/null +++ b/18773-h/18773-h.htm @@ -0,0 +1,10357 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head><link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>The Project Gutenberg eBook of La San-Felice, Tome V, by Alexandre Dumas</title> + + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +hr {width: 50%; text-align: center} +hr.full {width: 100%} +hr.short {width: 10%; text-align: center} + +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%; + float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed; + width: 25%; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left} + +.sc {font-variant: small-caps} +.lef {float: left} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} +.sml {font-size: 10pt} + +span.pagenum {font-size: 8pt; left: 91%; right: 1%; position: absolute} +span.linenum {font-size: 8pt; right: 91%; left: 1%; position: absolute} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i12 {margin-left: 6em} +.poem p.i14 {margin-left: 7em} +.poem p.i16 {margin-left: 8em} +.poem p.i18 {margin-left: 9em} +.poem p.i20 {margin-left: 10em} +.poem p.i30 {margin-left: 15em} + + +--> +</style> + +</head> + +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of La San-Felice, Tome V, by Alexandre Dumas + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La San-Felice, Tome V + +Author: Alexandre Dumas + +Release Date: July 6, 2006 [EBook #18773] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SAN-FELICE, TOME V *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + +<h3>ALEXANDRE DUMAS</h3> +<br> + + +<h1>LA<br> + +SAN-FELICE</h1> +<br><br> + +<h2>TOME V</h2> + +<p class="mid">DEUXIÈME ÉDITION</p> + + +<p class="mid">PARIS<br> + + + + +MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS<br> + +RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 13<br> + +A LA LIBRAIRIE NOUVELLE</p> + +<br><br> + +<h3>LXXVI</h3> + +<h3>OÙ MICHELE SE FACHE SÉRIEUSEMENT AVEC<br> +LE BECCAÏO.</h3> + +<p>Les illustres fugitifs n'étaient pas les seuls qui, +dans cette nuit terrible, eussent eu à lutter contre le +vent et la mer.</p> + +<p>A deux heures et demie, selon sa coutume, le +chevalier San-Felice était rentré chez lui, et, avec +une agitation en dehors de toutes ses habitudes, +avait deux fois appelé:</p> + +<p>--Luisa! Luisa!</p> + +<p>Luisa s'était élancée dans le corridor; car, au son de +la voix de son mari, elle avait compris qu'il se passait +quelque chose d'extraordinaire: elle en fut convaincue +en le voyant.</p> + +<p>En effet, le chevalier était fort pâle.</p> + +<p>Des fenêtres de la bibliothèque, il avait vu ce qui +s'était passé dans la rue San-Carlo, c'est-à-dire la +mutilation du malheureux Ferrari. Comme le chevalier +était, sous sa douce apparence, extrêmement +brave et surtout de cette bravoure que donne aux +grands coeurs un profond sentiment d'humanité, son +premier mouvement avait été de descendre et de +courir au secours du courrier, qu'il avait parfaitement +reconnu pour celui du roi; mais, à la porte de la +bibliothèque, il avait été arrêté par le prince royal, +qui, de sa voix câline et froide, lui avait demandé:</p> + +<p>--Où allez-vous, San-Felice?</p> + +<p>--Où je vais? où je vais? avait répondu San-Felice. +Votre Altesse ne sait donc pas ce qui se passe?</p> + +<p>--Si fait, on égorge un homme. Mais est-ce chose +si rare qu'un homme égorgé dans les rues de Naples, +pour que vous vous en préoccupiez à ce point?</p> + +<p>--Mais celui qu'on égorge est un serviteur du roi.</p> + +<p>--Je le sais.</p> + +<p>--C'est le courrier Ferrari.</p> + +<p>--Je l'ai reconnu.</p> + +<p>--Mais comment, pourquoi égorge-t-on un malheureux +aux cris de «Mort aux jacobins!» quand, +au contraire, ce malheureux est un des plus fidèles +serviteurs du roi?</p> + +<p>--Comment? pourquoi? Avez-vous lu la correspondance +de Machiavel, représentant de la magnifique +république florentine à Bologne?</p> + +<p>--Certainement que je l'ai lue, monseigneur.</p> + +<p>--Eh bien, alors, vous connaissez la réponse qu'il +fit aux magistrats florentins à propos du meurtre de +Ramiro d'Orco, dont on avait trouvé les quatre quartiers +empalés sur quatre pieux, aux quatre coins de +la place d'Imola?</p> + +<p>--Ramiro d'Orco était Florentin?</p> + +<p>--Oui, et, en cette qualité, le sénat de Florence +croyait avoir droit de demander à son ambassadeur +des détails sur cette mort étrange.</p> + +<p>San-Felice interrogea sa mémoire.</p> + +<p>--Machiavel répondit: «Magnifiques seigneurs, +je n'ai rien à vous dire sur la mort de Ramiro d'Orco, +sinon que César Borgia est le prince qui sait le +mieux faire et défaire les hommes, selon leurs mérites.»</p> + +<p>--Eh bien, répliqua le duc de Calabre avec un +pâle sourire, remontez sur votre échelle, mon cher +chevalier, et pesez-y la réponse de Machiavel.</p> + +<p>Le chevalier remonta sur son échelle, et il n'en +avait pas gravi les trois premiers échelons, qu'il +avait compris qu'une main qui avait intérêt à la +mort de Ferrari, avait dirigé les coups qui venaient +de le frapper.</p> + +<p>Un quart d'heure après, on appelait le prince de +la part de son père.</p> + +<p>--Ne quittez pas le palais sans m'avoir revu, dit +le duc de Calabre au chevalier; car j'aurai, selon +toute probabilité, quelque chose de nouveau à vous +annoncer.</p> + +<p>En effet, moins d'une heure après, le prince +rentra.</p> + +<p>--San-Felice, lui dit-il, vous vous rappelez la promesse +que vous m'avez faite de m'accompagner en +Sicile?</p> + +<p>--Oui, monseigneur.</p> + +<p>--Êtes-vous toujours prêt à la remplir?</p> + +<p>--Sans doute. Seulement, monseigneur...</p> + +<p>--Quoi?</p> + +<p>--Quand j'ai dit à madame de San-Felice l'honneur +que me faisait Votre Altesse...</p> + +<p>--Eh bien?</p> + +<p>--Eh bien, elle a demandé à m'accompagner.</p> + +<p>Le prince poussa une exclamation joyeuse.</p> + +<p>--Merci de la bonne nouvelle, chevalier! s'écria-t-il. +Ah! la princesse va donc avoir une compagne +digne d'elle! Cette femme, San-Felice, est le modèle +des femmes, je le sais, et vous vous rappellerez que +je vous l'ai demandée pour dame d'honneur de la +princesse; car, alors, elle eût été, de nom et de fait, +une vraie dame d'honneur; c'est vous qui me +l'avez refusée. Aujourd'hui, c'est elle qui vient à +nous. Dites-lui, mon cher chevalier, qu'elle sera la +bienvenue.</p> + +<p>--Je vais le lui dire, en effet, monseigneur.</p> + +<p>--Attendez donc, je ne vous ai pas tout dit.</p> + +<p>--C'est vrai.</p> + +<p>--Nous partons tous cette nuit.</p> + +<p>Le chevalier ouvrit de grands yeux.</p> + +<p>--Je croyais, dit-il, que le roi avait décidé de ne +partir qu'à la dernière extrémité?</p> + +<p>--Oui; mais tout a été bouleversé par le meurtre +de Ferrari. A dix heures et demie, Sa Majesté quitte +le château et s'embarque avec la reine, les princesses, +mes deux frères, les ambassadeurs et les ministres, +à bord du vaisseau de lord Nelson.</p> + +<p>--Et pourquoi pas à bord d'un vaisseau napolitain? +Il me semble que c'est faire injure à toute la +marine napolitaine que de donner cette préférence à +un bâtiment anglais.</p> + +<p>--La reine l'a voulu ainsi, et, sans doute par compensation, +c'est moi qui m'embarque sur le bâtiment +de l'amiral Caracciolo, et, par conséquent, vous vous +y embarquez avec moi.</p> + +<p>--A quelle heure?</p> + +<p>--Je ne sais encore rien de tout cela: je vous le +ferai dire. Tenez-vous prêt en tout cas; ce sera probablement +de dix heures à minuit.</p> + +<p>--C'est bien, monseigneur.</p> + +<p>Le prince lui prit la main, et, le regardant:</p> + +<p>--Vous savez, lui dit-il, que je compte sur vous.</p> + +<p>--Votre Altesse a ma parole, répondit San-Felice +en s'inclinant, et c'est un trop grand honneur pour +moi de l'accompagner pour que j'hésite un moment +à le recevoir.</p> + +<p>Puis, prenant son chapeau et son parapluie, il +sortit.</p> + +<p>La foule, toute grondante encore, encombrait les +rues; deux ou trois feux étaient allumés sur la place +même du palais, et l'on y faisait rôtir sur les braises +des morceaux du cheval de Ferrari.</p> + +<p>Quant au malheureux courrier, il avait été mis en +morceaux. L'un avait pris les jambes, l'autre les +bras; on avait tout mis au bout de bâtons pointus,--les +lazzaroni n'avaient encore ni piques ni baïonnettes,--et +l'on portait dans les rues ces hideux +trophées en criant: «Vive le roi! Mort aux jacobins!»</p> + +<p>A la descente du Géant, le chevalier avait rencontré +le beccaïo, qui s'était emparé de la tête de +Ferrari, lui avait mis une orange dans la bouche, et +portait cette tête au bout d'un bâton.</p> + +<p>En voyant un homme bien mis,--ce qui était à +Naples le signe du libéralisme,--le beccaïo avait eu +l'idée de faire baiser au chevalier la tête de Ferrari. +Mais, nous l'avons dit, le chevalier n'était pas homme +à céder à la crainte. Il avait refusé de donner la sanglante +accolade et avait rudement repoussé l'ignoble +assassin.</p> + +<p>--Ah! misérable jacobin! s'écria le beccaïo, j'ai +décidé que vous vous embrasseriez, cette tête et toi, +et, <i>mannaggia la Madonna!</i> vous vous embrasserez.</p> + +<p>Et il revint à la charge.</p> + +<p>Le chevalier, qui n'avait pour toute arme que +son parapluie, se mit en défense avec son parapluie.</p> + +<p>Mais, au cri «Le jacobin! le jacobin!» poussé +par le beccaïo, tous les misérables qui venaient d'habitude +à ce cri étaient accourus, et déjà un cercle +menaçant se formait autour du chevalier,--quand +un homme fendit ce cercle, envoya, d'un coup de +pied dans la poitrine, le beccaïo rouler à dix pas, tira +son sabre, et, se plaçant devant le chevalier:</p> + +<p>--En voilà un drôle de jacobin! dit-il; le chevalier +San-Felice, bibliothécaire de Son Altesse royale le +prince de Calabre, rien que cela! Eh bien, continua-t-il +en faisant le moulinet avec son sabre, que +lui voulez-vous, au chevalier San-Felice?</p> + +<p>--Le capitaine Michele! crièrent les lazzaroni. +Vive le capitaine Michele! il est des nôtres!</p> + +<p>--Ce n'est point «Vive le capitaine Michele!» +qu'il faut crier; c'est «Vive le chevalier San-Felice!» +et cela tout de suite.</p> + +<p>La foule, à laquelle il est égal de crier: <i>Vive un +tel!</i> ou <i>Mort à un tel!</i> pourvu qu'elle crie, hurla d'une +seule voix:</p> + +<p>--Vive le chevalier San-Felice!</p> + +<p>Seul, le beccaïo s'était tu.</p> + +<p>--Allons, allons, lui dit Michele, ce n'est point +une raison parce que c'est devant la porte de son +jardin que tu as reçu ta pile, pour que tu ne cries +pas: «Vive le chevalier!»</p> + +<p>--Et s'il ne me plaît pas de le crier, à moi! dit le +beccaïo.</p> + +<p>--Ce sera absolument comme si tu chantais, attendu +qu'il me plaît, à moi, que tu le cries! Ainsi +donc, continua Michele, vive le chevalier San-Felice, +et tout de suite, ou je t'appareille l'autre oeil!</p> + +<p>Et il fit tourner son sabre autour de la tête du +beccaïo, qui devint très-pâle, encore plus de terreur +que de colère.</p> + +<p>--Mon ami, mon bon Michele, dit le chevalier, +laisse cet homme tranquille. Tu vois bien qu'il ne +me connaît pas.</p> + +<p>--Et quand il ne vous connaîtrait pas, serait-ce +une raison pour vouloir vous forcer de baiser la tête +de ce malheureux qu'il a tué? Il est vrai qu'il vaudrait +mieux encore baiser cette tête, qui est celle d'un +honnête homme, que la sienne, qui est celle d'un +coquin.</p> + +<p>--Vous l'entendez! hurla le beccaïo, il appelle +des jacobins des honnêtes gens!</p> + +<p>--Tais-toi, misérable! Cet homme n'était pas un +jacobin, tu le sais bien: c'était Antonio Ferrari, le +courrier du roi et l'un des plus résolus serviteurs de +Sa Majesté. Et, si vous ne me croyez pas, demandez +au chevalier. Chevalier, dites à ces hommes qui ne +sont point méchants, mais qui ont le malheur de +suivre un méchant, dites-leur ce qu'était le pauvre +Antonio.</p> + +<p>--Mes amis, dit le chevalier, Antonio Ferrari, +qui vient d'être tué, a, en effet, été victime de quelque +erreur fatale; car c'était un des serviteurs dévoués +de votre bon roi, qui pleure en ce moment sa +mort.</p> + +<p>La foule écoutait avec stupéfaction.</p> + +<p>--Ose dire maintenant que cette tête n'est pas +celle de Ferrari et que Ferrari n'était pas un honnête +homme! Dis-le! mais dis-le donc, que j'aie l'occasion +de te couper l'autre moitié du visage!</p> + +<p>Et Michele leva son sabre sur le beccaïo.</p> + +<p>--Grâce! dit celui-ci en tombant à genoux: je +dirai tout ce que tu voudras.</p> + +<p>--Et moi, je ne dirai qu'une chose, c'est que tu +es un lâche! Va-t'en, et, quand tu te trouveras sur +mon chemin, vingt pas à l'avance, à droite ou à +gauche, aie soin de te déranger.</p> + +<p>Le beccaïo se retira au milieu des huées de cette +foule qui, un instant auparavant, l'applaudissait, et +gui se divisa en deux bandes: l'une suivit le beccaïo +en l'injuriant; l'autre suivit Michele et le chevalier +en criant:</p> + +<p>--Vive Michele! Vive le chevalier San-Felice! +Michele resta à la porte du jardin pour congédier +son escorte; le chevalier rentra chez lui, et, comme +nous l'avons dit, appela Luisa.</p> + +<p>Nous venons de raconter ce qu'il avait vu des fenêtres +de la bibliothèque et ce qui lui était arrivé à +la descente du Géant: deux choses suffisantes, à +notre avis, pour motiver sa pâleur.</p> + +<p>A peine eut-il dit à Luisa le motif qui le ramenait, +qu'elle devint à son tour plus pâle que lui; mais +elle ne répliqua point une parole, ne fit point une +observation; seulement:</p> + +<p>--A quelle heure le départ? demanda-t-elle.</p> + +<p>--Entre dix heures et minuit, répondit le chevalier.</p> + +<p>--Je serai prête, dit-elle; ne vous inquiétez pas +de moi, mon ami.</p> + +<p>Et elle se retira dans sa chambre, sous prétexte de +faire ses préparatifs de départ, en donnant l'ordre +que le dîner fût, comme d'habitude, servi à trois +heures.</p> + +<br><br> + +<h3>LXXVII</h3> + +<h3>FATALITÉ.</h3> + +<p>Ce n'était point dans sa chambre que s'était retirée +Luisa; c'était dans celle de Salvato.</p> + +<p>Dans la lutte entre le devoir et l'amour, le premier +avait vaincu; mais, ayant sacrifié son amour +au devoir, elle se croyait par cela même le droit de +donner des larmes à son amour.</p> + +<p>Aussi, depuis le jour où Luisa avait dit à son +mari: «Je partirai avec vous,» elle avait beaucoup +pleuré.</p> + +<p>Ne sachant comment faire tenir ses lettres à Salvato, +elle ne lui avait point écrit; mais elle avait reçu +deux nouvelles lettres de lui.</p> + +<p>Cet amour si ardent, cette joie si profonde qu'elle +trouvait à chaque ligne dans les lettres du jeune +homme lui brisait le coeur, lorsqu'elle songeait surtout +à quel amer désappointement Salvato serait en +proie quand, plein d'espérance et de sécurité, croyant +trouver la fenêtre ouverte et Luisa dans la chambre +où elle pleurait si douloureusement à cette heure, il +trouverait Luisa absente et la fenêtre fermée.</p> + +<p>Et pourtant, elle ne se repentait point de ce qu'elle +avait promis ou plutôt offert: elle eût eu le choix, +maintenant que l'heure du départ était arrivée, +qu'elle eût agi comme elle avait fait.</p> + +<p>Elle appela Giovannina.</p> + +<p>Celle-ci accourut. Elle avait vu Michele à la cuisine +et se doutait qu'il arrivait quelque chose d'extraordinaire.</p> + +<p>--Nina, lui dit sa maîtresse, nous quittons Naples +cette nuit. C'est vous que je charge du soin de réunir +et de mettre dans des caisses les objets de mon usage +habituel. Vous les connaissez aussi bien que moi, +n'est-ce pas?</p> + +<p>--Sans doute, je les connais, répondit la femme +de chambre, et je ferai ce que madame m'ordonne; +mais j'ai besoin que madame ait la bonté de m'éclairer +sur un point.</p> + +<p>--Lequel? Dites Nina, répliqua la San-Felice, un +peu étonnée de la fermeté progressive avec laquelle +la femme de chambre avait répondu à l'ordre qu'elle +lui donnait.</p> + +<p>--Mais sur ces paroles: «Nous quittons Naples;» +madame a dit cela, je crois?</p> + +<p>--Sans doute, je l'ai dit.</p> + +<p>--Est-ce que madame comptait m'emmener avec +elle?</p> + +<p>--Si vous eussiez voulu, oui; mais, pour peu que +la chose vous déplaise...</p> + +<p>Nina vit qu'elle avait été trop loin.</p> + +<p>--Si je ne dépendais que de moi, ce serait avec +le plus grand plaisir que je suivrais madame jusqu'au +bout du monde, dit-elle; mais, par malheur, +j'ai une famille.</p> + +<p>--Ce n'est jamais un malheur d'avoir une famille +mon enfant, dit Luisa avec une suprême douceur.</p> + +<p>--Excusez-moi, madame, si je dis un peu trop +franchement...</p> + +<p>--Vous n'avez pas besoin d'excuse. Vous avez +une famille, disiez-vous, et cette famille, alliez-vous +dire, ne permettra point que vous quittiez Naples.</p> + +<p>--Non, madame, j'en suis sûre, répondit vivement +Giovannina.</p> + +<p>--Mais cette famille permettrait-elle, continua +Luisa, qui venait de songer qu'il serait moins cruel +à Salvato de trouver, elle absente, quelqu'un à qui +parler d'elle, qu'une porte fermée et une maison +muette,--cette famille permettrait-elle que vous +restassiez ici comme une personne de confiance +chargée de veiller sur la maison?</p> + +<p>--Oh! pour cela, oui, s'écria Nina avec une vivacité +qui, si elle eût eu le moindre soupçon de ce qui +se passait dans le coeur de la jeune fille, eût ouvert +les yeux de Luisa.</p> + +<p>Puis, se modérant:</p> + +<p>--Car ce sera toujours, ajouta-t-elle, un honneur +et un plaisir pour moi d'être chargée des intérêts de +madame.</p> + +<p>--Eh bien, alors, Nina, quoique je sois habituée +à votre service, dit la jeune femme, vous resterez. +Peut-être notre absence ne sera pas longue. Pendant +cette absence, à ceux qui viendront pour me voir--retenez +bien mes paroles, Nina,--vous direz que le +devoir de mon mari était de suivre le prince, et que +mon devoir, à moi, était de suivre mon mari; vous +direz--car vous appréciez mieux que personne, +vous qui ne voulez pas quitter Naples, ce que je +souffre, moi, en le quittant--vous direz, que c'est +les yeux baignés de larmes que je fais mes premiers, +et qu'à l'heure de mon départ, je ferai mes derniers +adieux à chacune des chambres de cette maison et à +chacun des objets renfermés dans ces chambres. Et, +quand vous parlerez de ces larmes, vous saurez que +ce ne sont point de vaines paroles, car vous les aurez +vues couler.</p> + +<p>Luisa acheva ces paroles en sanglotant.</p> + +<p>Nina la regardait avec une certaine joie, profitant +de ce qu'ayant son mouchoir sur les yeux, sa maîtresse +ne pouvait lire l'expression fugitive qui éclairait +son visage.</p> + +<p>--Et...--elle hésita un instant,--et si M. Salvato +vient, que lui dirai-je, à lui?</p> + +<p>Luisa découvrit son visage et, avec une suprême +sérénité:</p> + +<p>--Que je l'aime toujours, répondit-elle, et que cet +amour durera autant que ma vie. Allez dire à Michele +qu'il ne s'éloigne pas: j'ai à lui parler avant +mon départ et je compte sur lui pour me conduire +jusqu'au bateau.</p> + +<p>Nina sortit.</p> + +<p>Restée seule, Luisa imprima son visage dans l'oreiller +resté sur le lit, laissa un baiser dans l'empreinte +qu'elle avait faite et sortit à son tour.</p> + +<p>Trois heures venaient de sonner, et, avec sa ponctualité +ordinaire que rien ne pouvait troubler, le +chevalier entrait dans la salle à manger par la porte +de son cabinet de travail, tandis que Luisa y entrait +par celle de sa chambre à coucher.</p> + +<p>Michele se tenait debout sur le perron en dehors +de la porte.</p> + +<p>Le chevalier le chercha des yeux.</p> + +<p>--Où est donc Michele? demanda-t-il. J'espère +bien qu'il n'est point parti?</p> + +<p>--Non, dit Luisa, le voici. Viens donc, Michele! +le chevalier t'appelle, et, moi, j'ai besoin de te +parler.</p> + +<p>Michele entra.</p> + +<p>--Tu sais ce qu'a fait ce garçon-là! dit le chevalier +à Luisa en lui posant la main sur l'épaule.</p> + +<p>--Non, fit la jeune femme; quelque chose de bien, +j'en suis sûr.</p> + +<p>Puis, mélancoliquement:</p> + +<p>--On l'appelle Michele le Fou à la Marinella; +mais l'amitié qu'il a pour nous, à mes yeux, du +moins, ajouta-t-elle, lui tient lieu de raison.</p> + +<p>--Ah! pardieu! dit Michele, voilà une belle +affaire!</p> + +<p>--Il est vrai que cela ne vaut pas la peine d'en +parler, continua San-Felice avec son bon sourire;je +suis si distrait, qu'en rentrant, je ne t'en ai rien +dit;--il m'a très-probablement sauvé la vie.</p> + +<p>--Allons donc! fit Michele.</p> + +<p>--Sauvé la vie! Et comment cela? demanda Luisa +avec une vive altération dans la voix.</p> + +<p>--Imagine-toi qu'il y avait un drôle qui voulait +me faire baiser la tête de ce malheureux Ferrari, et +qui, parce que je ne voulais pas la baiser, m'appelait +jacobin. C'est malsain, d'être appelé jacobin, par le +temps qui court. Le mot commençait à faire son effet. +Michele s'est élancé entre moi et la foule, il a joué du +sabre et l'homme s'en est allé en me menaçant, je +crois. Que pouvait-il donc avoir contre moi?</p> + +<p>--Pas contre vous, mais contre la maison probablement. +Vous vous rappelez ce que vous a dit le +docteur Cirillo d'un assassinat qui avait eu lieu sous +vos fenêtres dans la nuit du 22 au 23 septembre; eh +bien, c'est un des cinq ou six coquins qui ont été +si bien étrillés par celui-là même qu'ils voulaient +assassiner.</p> + +<p>--Ah! ah! et c'est sous mes fenêtres qu'il a reçu +la balafre qu'il a sous l'oeil.</p> + +<p>--Justement.</p> + +<p>--Je comprends que l'endroit lui paraisse néfaste; +mais qu'ai-je à voir là dedans?</p> + +<p>--Rien, bien entendu; mais, si jamais vous aviez +affaire dans le Vieux-Marché, je vous dirais: «Si cela +vous est égal, monsieur le chevalier, n'y allez pas +sans moi.»</p> + +<p>--Je te le promets. Et maintenant embrasse ta +soeur, mon garçon, et mets-toi à table avec nous.</p> + +<p>Michele était habitué à cet honneur que lui faisaient +de temps en temps le chevalier et Luisa. Il ne +fit donc aucune difficulté d'accepter l'invitation, +maintenant surtout qu'étant nommé capitaine, il +avait monté quelques-uns des degrés de l'échelle +sociale qui, autrefois, le séparaient de ses nobles +amis.</p> + +<p>Vers quatre heures, une voiture s'arrêta à la porte +de la rue, Nina introduisit le secrétaire du duc de +Calabre, qui passa avec le chevalier dans son cabinet, +mais en sortit presque aussitôt.</p> + +<p>Michele avait fait semblant de ne rien voir.</p> + +<p>En sortant du cabinet, et après avoir reconduit le +secrétaire du prince, le chevalier fit à Luisa un signe +pour lui demander s'il pouvait se confier à Michele.</p> + +<p>Luisa qui savait que Michele se ferait tuer pour +elle encore bien plus que pour le chevalier, lui répondit +que oui.</p> + +<p>Le chevalier regarda un instant Michele.</p> + +<p>--Mon cher Michele, lui dit-il, tu vas nous promettre +de ne pas dire à qui que ce soit au monde +un seul mot du secret que nous allons te confier.</p> + +<p>--Ah! ah! tu sais ce que c'est, petite soeur?</p> + +<p>--Oui.</p> + +<p>--Et il faut se taire?</p> + +<p>--Tu entends bien ce que te dit le chevalier? +Michele fit une croix sur sa bouche.</p> + +<p>--Parlez: c'est comme si le beccaïo m'eût coupé +la langue.</p> + +<p>--Eh bien, Michele, tout le monde part ce soir.</p> + +<p>--Comment, tout le monde? Qui cela?</p> + +<p>--Le roi, la reine, la famille royale, nous-mêmes.</p> + +<p>Les larmes vinrent aux yeux de Luisa. Michele +jeta un rapide coup d'oeil sur elle et vit ces larmes.</p> + +<p>--Et pour quel pays part-on? demanda Michele.</p> + +<p>--Pour la Sicile.</p> + +<p>Le lazzarone secoua la tête.</p> + +<p>--Ah! ah! fit le chevalier.</p> + +<p>--Je n'ai pas l'honneur d'être du conseil de Sa +Majesté, dit Michele; mais, si j'en étais, je lui dirais: +«Sire, vous avez tort.»</p> + +<p>--Oh! pourquoi n'a-t-il pas des conseillers aussi +francs que toi, Michele!</p> + +<p>--On le lui a dit, reprit le chevalier; l'amiral +Caracciolo, le cardinal Ruffo le lui ont dit; mais la +reine a eu peur, mais M. Acton a eu peur, et, à la +suite du meurtre d'aujourd'hui, le roi s'est décidé à +partir.</p> + +<p>--Ah! ah! fit Michele, je commence à comprendre +pourquoi, au nombre des assassins, j'ai vu Pasquale +de Simone et le beccaïo. Quant à fra Pacifico, pauvre +homme, il y était, comme son âne, sans savoir pourquoi.</p> + +<p>--Alors, Michele, demanda Luisa, tu crois que +c'est la reine...?</p> + +<p>--Chut! petit soeur; on ne dit pas de ces choses-là +à Naples, on se contente de les penser. N'importe! +le roi a tort. Si le roi était resté à Naples, jamais les +Français n'y seraient entrés, non, jamais: nous nous +serions plutôt fait tuer tous! Ah! si le peuple savait +que le roi veut partir!</p> + +<p>--Oui; mais il ne faut pas qu'il le sache, Michele. +Voilà pourquoi je t'ai fait faire serment de ne rien +de dire ce que j'allais te révéler. Enfin, nous partons +ce soir, Michele.</p> + +<p>--Et petite soeur aussi? demanda Michele avec un +accent dont il n'avait pu chasser toute surprise.</p> + +<p>--Oui; elle a voulu venir, elle a voulu me suivre, +cette chère enfant bien-aimée, dit le chevalier en +étendant sa main au-dessus de la table pour chercher +celle de Luisa.</p> + +<p>--Eh bien, dit Michele, vous pouvez vous vanter +d'avoir épousé une sainte, vous!</p> + +<p>--Michele!... fit Luisa.</p> + +<p>--Je sais ce que je dis. Et vous partez, vous partez +ce soir! <i>Madonna</i>! moi, je voudrais bien être quelqu'un: +je partirais aussi avec vous.</p> + +<p>--Viens, Michele! viens! s'écria Luisa, qui voyait +dans Michele un ami auquel elle pourrait parler de +Salvato.</p> + +<p>--Par malheur, c'est impossible, petite soeur; chacun +a son devoir. Le tien veut que tu partes, et le mien +m'ordonne de rester. Je suis capitaine et chef du peuple, +et ce n'est pas seulement pour faire le moulinet +autour de la tête du beccaïo que j'ai un sabre au côté: +c'est pour me battre, c'est pour défendre Naples, c'est +pour tuer le plus de Français que je pourrai.</p> + +<p>Luisa ne put réprimer un mouvement.</p> + +<p>--Oh! sois tranquille, petite soeur, reprit Michele +en riant, je ne les tuerai pas tous.</p> + +<p>--Eh bien, pour en finir, continua le chevalier, +nous nous embarquons ce soir à la Vittoria, pour +rejoindre la frégate de l'amiral Caracciolo, derrière +le château de l'Oeuf. Je voulais te prier de ne pas +quitter ta soeur et, au besoin, de faire pour elle, au +moment de l'embarquement, ce que tu as fait, il y a +deux heures, pour moi, c'est-à-dire de la protéger.</p> + +<p>--Oh! sous ce rapport-là, vous pouvez être tranquille, +chevalier. Pour vous, je me ferais tuer; mais, +pour elle, je me ferais hacher en morceaux. Mais, c'est +égal, si le peuple savait cela, il y aurait une fière +émeute.</p> + +<p>--Ainsi, dit le chevalier se levant de table, j'ai ta +parole, Michele: tu ne quittes Luisa que quand elle +sera dans la barque.</p> + +<p>--Soyez tranquille, je ne la quitte d'ici là pas plus +que son ombre un jour de soleil, attendu qu'aujourd'hui +je ne sais pas trop ce que chacun de nous a fait +de la sienne.</p> + +<p>Le chevalier, qui avait tous ses papiers à mettre +en ordre, tous ses livres à emballer, tous ses manuscrits +commencés à emporter avec lui, rentra dans +son cabinet.</p> + +<p>Quant à Michele, qui n'avait rien à faire qu'à regarder +sa petite soeur, il fixa son regard bienveillant +sur elle, et, voyant deux grosses larmes qui coulaient +silencieusement de ses beaux yeux sur ses joues:</p> + +<p>--C'est égal, dit-il, il y a des hommes qui ont une +fière chance, et le chevalier est de ces hommes-là. +<i>Mannaggia la Madonna</i>! ce n'est pas Assunta qui ferait +pour moi ce que tu fais pour lui.</p> + +<p>Luisa se leva, et, si vite qu'elle rentrât dans sa +chambre, si rapidement qu'elle en refermât la porte, +Michele put entendre le bruit des sanglots qui, malgré +elle, maintenant qu'elle était seule, s'échappaient +tumultueusement de sa poitrine.</p> + +<p>Nous avons déjà, dans une autre circonstance, et +quand c'était Salvato et non Luisa qui quittait Naples, +suivi de l'oeil le mouvement lent et inégal de l'aiguille +sur la pendule. Ce mouvement, en même temps que +nous, deux coeurs le suivaient; mais, appuyés l'un à +l'autre, il leur paraissait à coup sur moins douloureux +qu'à ce pauvre coeur isolé qui n'avait d'autre soutien +que le sentiment du devoir accompli.</p> + +<p>Luisa n'avait, comme d'habitude, fait que passer +par sa chambre et avait regagné sur la pointe du +pied celle de Salvato. En traversant le corridor, elle +avait, avec un certain étonnement, recueilli quelques +notes de la voix de Giovannina chantant une gaie +chanson napolitaine. Aux accents de cette gaieté un +peu intempestive, Luisa avait soupiré et s'était contentée +de se dire à elle-même:</p> + +<p>--Pauvre fille! elle est contente de ne pas quitter +Naples, et, si j'étais libre et que je restasse comme +elle à Naples, comme elle, moi aussi, je chanterais +quelque gaie chanson napolitaine.</p> + +<p>Et elle était rentrée dans sa chambre, le coeur encore +plus oppressé qu'auparavant de cette gaieté qui +faisait contraste avec sa douleur.</p> + +<p>Il est inutile de dire quelles pensées occupaient le +coeur de Luisa une fois qu'elle était rentrée dans le +sanctuaire de son amour. Toute sa vie repassait +devant ses yeux, et nous disons toute sa vie, car, +dans ses souvenirs, elle n'avait vécu que pendant +les six semaines que Salvato avait habité cette +chambre.</p> + +<p>Alors, depuis le moment où le blessé avait été apporté +sur son lit de douleur jusqu'à celui où, appuyé +à son bras, le convalescent était sorti de la maison +par cette fenêtre donnant sur la petite ruelle; où, +avant de quitter cette fenêtre, il avait, dans un premier +et dernier baiser, appuyé ses lèvres sur les +siennes et versé son âme dans sa poitrine,--alors, +non-seulement chaque jour, mais chaque heure du +jour passait devant elle, triste ou joyeuse, sombre ou +éclairée.</p> + +<p>Et, comme toujours, elle suivait, les yeux du corps +fermés, mais avec les yeux de l'âme, cette longue et +blanche théorie,--lorsqu'elle entendit gratter doucement +à sa porte, et que, de sa voix la plus douce, +Michele lui souffla par le trou de la serrure:</p> + +<p>--C'est moi, petite soeur.</p> + +<p>--Entre, Michele, entre, dit-elle; tu sais bien que, +toi, tu peux entrer.</p> + +<p>Michele entra; il tenait une lettre à la main.</p> + +<p>Luisa resta les yeux fixés sur cette lettre, les bras +étendus, la respiration suspendue.</p> + +<p>Aurait-elle cette suprême consolation dans un +pareil moment de recevoir une dernière lettre de +Salvato?</p> + +<p>--C'est une lettre de Portici, dit Michele. Je l'ai +prise des mains du facteur, et je te l'apporte.</p> + +<p>--Oh! donne, donne! s'écria Luisa, c'est de lui!</p> + +<p>Michele lui remit la lettre et alla fermer la porte. +Mais, avant de la fermer:</p> + +<p>--Dois-je rester? dois-je sortir? demanda-t-il.</p> + +<p>--Reste, reste, cria Luisa. Tu sais bien que je n'ai +pas de secrets pour toi.</p> + +<p>Michele resta, mais se tint près de la porte.</p> + +<p>Luisa décacheta vivement la lettre, et, comme toujours, +essaya vainement de la lire. Les larmes et +l'émotion étendaient devant ses yeux un brouillard +qu'il fallait quelques secondes pour dissiper.</p> + +<p>Enfin, elle put lire:</p> + +<p>«San-Germano, 19 décembre, au matin.»</p> + +<p>--Il est à San-Germano, ou plutôt il y était lorsqu'il +m'écrivait cette lettre, dit Luisa à Michele.</p> + +<p>--Lis, petite soeur, lui répondit celui-ci: cela te +fera du bien.</p> + +<p>Elle reprit,--car elle s'était interrompue pour +respirer en renversant sa tête en arrière et en appuyant +la lettre contre son coeur,--elle reprit:</p> + +<p>«San-Germano, 19 décembre, au matin.</p> + +<p>»Chère Luisa,</p> + +<p>»Laissez-moi partager avec vous une grande joie: +je viens de revoir la seule personne que j'aime d'un +amour égal à celui que je vous ai voué, quoiqu'il soit +bien différent: je viens de revoir mon père!</p> + +<p>»Ce qu'il est et où il est, c'est un secret que je dois +garder, même vis-à-vis de vous, mais que néanmoins +je vous dirais bien certainement si j'étais près de +vous. Un secret pour vous! En vérité, j'en ris moi-même. +Est-ce qu'on a des secrets pour sa seconde +âme?</p> + +<p>»Je viens de passer une nuit, depuis neuf heures +du soir jusqu'à six heures du matin avec mon père, +que, depuis dix ans, je n'avais pas vu. Toute la nuit, +il m'a parlé de la mort et de Dieu; toute la nuit, je +lui ai parlé de mon amour et de vous.</p> + +<p>»C'est à la fois, chose rare, un esprit élevé et un +coeur tendre que mon père. Il a beaucoup aimé, +beaucoup souffert, et, plaignez-le, il ne croit pas.</p> + +<p>»Priez pour le père, cher ange du fils, et Dieu, +qui ne doit avoir rien à vous refuser, lui accordera +peut-être la foi.</p> + +<p>»Une autre femme que vous, Luisa, se serait déjà +étonnée de ne pas avoir trouvé vingt fois dans ces +lignes le mot: «Je vous aime!» Vous l'avez déjà +lu cent fois, vous, n'est-ce pas? Vous parler de mon +père, dont je ne puis parler à personne, vous dire ma +joie de l'avoir revu, vous le comprenez bien, n'est-ce +pas? c'est mettre mon coeur dans vos mains, et c'est +vous dire à deux genoux: «Je vous aime, ma Luisa! +je vous aime!»</p> + +<p>»Me voilà donc à vingt lieues de vous, ma belle +fée du Palmier, et, quand vous recevrez cette lettre, +j'en serai plus rapproché encore. Les brigands nous +harcèlent, nous assassinent, nous mutilent, mais ne +nous arrêtent point. C'est que nous ne sommes point +une armée, c'est que nous ne sommes point des +hommes en marche pour envahir un royaume et +conquérir une capitale: nous sommes une idée faisant +le tour du monde.</p> + +<p>»Bon! voilà que je parle politique!</p> + +<p>»Je parie que je devine où vous lisez ma lettre. +Vous la lisez dans notre chambre, assise au chevet +de mon lit, dans cette chambre où nous nous reverrons +et ou j'oublierai, en vous revoyant, les longs +jours passés loin de vous...»</p> + +<p>Luisa s'interrompit: les larmes lui voilaient les +yeux, les sanglots lui coupaient la voix.</p> + +<p>Michele courut à elle et se mit à ses genoux.</p> + +<p>--Voyons, petite soeur, lui dit-il, du courage! +C'est beau, ce que tu fais, et le bon Dieu t'en récompensera. +Et qui sait, mon Dieu! vous êtes jeunes +tous deux: peut-être, un jour, vous reverrez-vous.</p> + +<p>Luisa secoua la tête.</p> + +<p>--Non, non, dit-elle avec un mouvement qui fit +pleuvoir les larmes de ses yeux fermés; non, nous ne +nous reverrons jamais. Et il vaut mieux que je ne le +revoie pas; je l'aime trop, Michele, et ce n'est que +depuis que j'ai décidé de ne plus le revoir que je sais +combien je l'aime.</p> + +<p>--Enfin, tu sais, dit Michele, il y a dans ta douleur +quelque chose de bon à ce que tu ne le revoies pas; +il y avait, au bout de votre amour, une triste prédiction +de Nanno.</p> + +<p>--Oh! s'écria Luisa, que m'importeraient toutes +les prédictions du monde si je pouvais l'aimer sans +crime!</p> + +<p>--Voyons, lis, lis; cela vaudra mieux, dit Michele.</p> + +<p>--Non, dit Luisa mettant la lettre à moitié lue +dans sa poitrine, non, s'il me parlait trop du bonheur +qu'il aura de me revoir, peut-être ne partirais-je +pas!</p> + +<p>En ce moment, on entendit la voix de San-Felice +qui appelait Luisa.</p> + +<p>La jeune femme s'élança dans le corridor, dont +Michele ferma la porte derrière elle et derrière lui.</p> + +<p>La porte de la salle à manger donnant sur le salon +était ouverte; dans le salon, était le docteur Cirillo.</p> + +<p>Une vive rougeur monta aux joues de Luisa. Le +docteur Cirillo, lui aussi, était dans son secret. D'ailleurs, +elle n'ignorait point que c'était par les mains +du comité libéral, dont Cirillo faisait partie, que lui +parvenaient les lettres de Salvato.</p> + +<p>--Chère amie, dit le chevalier à Luisa, voici notre +bon docteur, que nous n'avions pas vu depuis longtemps, +qui vient prendre des nouvelles de ta santé; +j'espère qu'il en sera content.</p> + +<p>Le docteur salua la jeune femme et s'aperçut, au +premier coup d'oeil, du trouble moral qui l'agitait.</p> + +<p>--Elle va mieux, dit-il, mais elle n'est point encore +guérie, et je suis enchanté d'être venu aujourd'hui.</p> + +<p>Le docteur appuya sur le mot <i>aujourd'hui</i>; Luisa +baissa les yeux.</p> + +<p>--Allons, dit San-Felice, il faut encore que je vous +laisse seul avec elle. En vérité, vous autres médecins, +vous avez des priviléges que les maris eux-mêmes +n'ont pas. Heureusement pour vous, j'ai quelque +chose à faire; sans quoi, bien certainement j'écouterais +à la porte.</p> + +<p>--Et vous auriez tort, mon cher chevalier, dit +Cirillo; car nous avons à nous dire des choses de la +plus haute importance politique; n'est-ce pas, ma +chère enfant?</p> + +<p>Luisa essaya de sourire; mais ses lèvres ne se crispèrent +que pour laisser passer un soupir.</p> + +<p>--Allons, allons, laissez-nous, chevalier, dit Cirillo; +c'est plus grave que je ne croyais.</p> + +<p>Et, en riant, il poussa San-Felice vers la porte, qu'il +ferma derrière lui.</p> + +<p>Puis, revenant à Luisa et lui prenant les deux +mains.</p> + +<p>--A nous deux, ma chère fille, lui dit-il. Vous avez +pleuré?</p> + +<p>--Oh! oui, et beaucoup! murmura-t-elle.</p> + +<p>--Depuis que vous avez reçu une lettre de lui, ou +auparavant?</p> + +<p>--Auparavant et depuis.</p> + +<p>--Lui est-il arrivé quelque accident?</p> + +<p>--Aucun, Dieu merci!</p> + +<p>--Tant mieux, car c'est une noble et vigoureuse +nature; un de ces hommes comme nous n'en aurons +jamais assez dans notre pauvre royaume de Naples. +Vous avez donc un autre sujet de chagrin?</p> + +<p>Luisa ne répondit point, mais ses yeux se mouillèrent.</p> + +<p>--Vous n'avez point à vous plaindre de San-Felice, +je présume? demanda Cirillo.</p> + +<p>--Oh! s'écria Luisa en joignant les mains, c'est +l'ange de la paternelle bonté.</p> + +<p>--Je comprends, il part et vous restez.</p> + +<p>--Il part, et je le suis.</p> + +<p>Cirillo regarda la jeune femme d'un oeil étonné qui, +peu à peu, se mouilla de larmes.</p> + +<p>--Et vous, lui dit-il, quel ange êtes-vous? Je n'en +connais pas au ciel un seul dont vous ne soyez digne +de porter le nom, et qui soit digne de porter le vôtre.</p> + +<p>--Vous voyez bien que je ne suis pas un ange, +puisque je pleure; les anges ne pleurent pas pour +faire leur devoir.</p> + +<p>--Faites-le, et pleurez en le faisant, vous n'en +aurez que plus de mérite; faites-le, et, moi, je ferai +le mien en lui disant combien vous l'aimez, combien +vous avez souffert. Allez! et, de temps en temps, +dans vos prières, dites un mot de moi: ce sont les +voix comme la vôtre qui ont l'oreille du Seigneur.</p> + +<p>Cirillo voulut lui baiser les mains; mais Luisa lui +jeta ses bras au cou.</p> + +<p>--Oh! embrassez-moi comme un père embrasse +sa fille, lui dit-elle.</p> + +<p>Et, comme l'illustre docteur l'embrassait avec un +respect mêlé d'admiration:</p> + +<p>--Oh! vous le lui direz! vous le lui direz! n'est-ce +pas? murmura-t-elle tout bas à son oreille.</p> + +<p>Cirillo lui serra la main en signe de promesse.</p> + +<p>San-Felice entra et trouva Luisa dans les bras de +son ami.</p> + +<p>--Eh bien, lui dit-il en riant, c'est donc en les +embrassant que vous donnez des consultations à vos +malades, docteur?</p> + +<p>--Non; mais c'est en les embrassant que je prends +congé de ceux que j'aime, de ceux que j'estime, de +ceux que je vénère. Ah! chevalier, chevalier, vous +êtes un homme heureux!</p> + +<p>--Il est si digne de l'être, dit Luisa tendant la +main à son mari.</p> + +<p>--Ce n'est pas toujours une raison, dit Cirillo. Et +maintenant, au revoir, chevalier, car j'espère que +nous nous reverrons. Allez! et servez votre prince. +Moi, je reste et vais tâcher de servir mon pays.</p> + +<p>Puis, réunissant la main du mari et celle de la +femme dans la sienne:</p> + +<p>--Je voudrais être saint Janvier, leur dit-il, non +pas pour faire un miracle deux fois par an, ce qui est +bien joli cependant dans notre époque où les miracles +sont rares, mais pour vous bénir comme vous méritez +de l'être. Adieu!</p> + +<p>Et il s'élança hors de la maison.</p> + +<p>San-Felice le suivit jusqu'au perron, lui fit encore +un signe d'adieu de la main; puis, revenant à sa +femme:</p> + +<p>--A dix heures, lui dit-il, la voiture du prince +vient nous prendre ici.</p> + +<p>--A dix heures, je serai prête, répondit Luisa.</p> + +<p>Elle l'était, en effet. Après avoir dit adieu à la +chambre bien-aimée, après avoir pris congé de tous +les objets qu'elle renfermait, après avoir coupé une +boucle de ses beaux cheveux blonds, après avoir +noué avec eux, aux pieds du crucifix, un billet sur +lequel elle avait écrit ces quatre mots: «Mon frère, +je t'aime!» elle prit le bras de son mari, et, éplorée +comme la Madeleine, mais pure comme la Vierge, +elle monta avec lui dans la voiture du prince.</p> + +<p>Michele monta sur le siége.</p> + +<p>Nina, les lèvres frémissantes de joie, baisa la main +de sa maîtresse.</p> + +<p>Puis la portière se referma et la voiture partit.</p> + +<p>Nous avons dit le temps qu'il faisait. Le vent, la +grêle et la pluie battaient les vitres de la voiture, et +le golfe que, malgré l'obscurité, l'on apercevait dans +toute son étendue, n'était qu'une nappe d'écume +boursouflée par les vagues. San-Felice jeta un regard +d'effroi sur cette mer furieuse, que Luisa, battue +d'une tempête bien autrement violente, ne voyait +même pas. L'idée du danger auquel il allait exposer +la seule créature qu'il aimât au monde, l'épouvanta. +Il tourna les yeux vers Luisa. Elle était pâle et immobile +dans l'angle de la voiture. Ses yeux étaient fermés, +et, ne croyant pas être vue dans l'obscurité, +elle laissait couler des larmes sur ses joues. Alors, +pour la première fois, l'idée vint au chevalier que sa +femme lui faisait quelque grand sacrifice qu'il ignorait. +Il prit sa main et la porta à ses lèvres. Luisa +rouvrit les yeux, et, souriant à son mari à travers les +larmes:</p> + +<p>--Que vous êtes bon, mon ami, lui dit-elle, et que +je vous aime!</p> + +<p>Le chevalier passa un bras autour de son cou, +appuya la tête de Luisa contre sa poitrine, et, relevant +le capuchon de la mante de satin qui les couvrait, +il baisa ses cheveux d'une lèvre frémissante et +plus que paternelle cette fois.</p> + +<p>Luisa ne put retenir un gémissement.</p> + +<p>Le chevalier fit semblant de ne pas l'entendre.</p> + +<p>On arriva à la descente de la Vittoria.</p> + +<p>Une barque, montée de six rameurs, attendait, se +maintenant à grand'peine contre les vagues qui la +poussaient vers la plage.</p> + +<p>A peine les rameurs eurent-ils vu la voiture s'arrêter, +que, comprenant que ceux qu'ils attendaient +étaient dedans, ils crièrent:</p> + +<p>--Faites vite! la mer est mauvaise; à peine sommes-nous +maîtres de la barque.</p> + +<p>Et, en effet, San-Felice n'eut qu'à jeter un coup +d'oeil sur l'embarcation pour voir qu'elle et ceux qui +la montaient étaient en danger de perdition.</p> + +<p>Le chevalier dit un mot tout bas au cocher, un +mot tout bas à Michele, prit Luisa par le bras et +descendit avec elle jusqu'à la plage.</p> + +<p>Avant qu'ils fussent arrivés au bord de la mer, +une vague, en se brisant sur le sable, les avait couverts +d'écume.</p> + +<p>Luisa jeta un cri.</p> + +<p>Le chevalier la prit entre ses bras et la pressa +contre son coeur.</p> + +<p>Puis, appelant Michele d'un signe:</p> + +<p>--Attends, dit-il à Luisa; je descends dans la barque, +et, une fois descendu, Michele et moi, nous +t'aiderons à descendre à ton tour.</p> + +<p>Luisa en était à ce point de la douleur qui précède +le complet anéantissement des forces et qui laisse à +peine à la volonté la faculté de s'exprimer. Elle +passa donc, presque sans s'en apercevoir, des bras +du chevalier dans ceux de son frère de lait.</p> + +<p>Le chevalier s'approcha résolument de la barque, +et, au moment où, à l'aide d'une gaffe, deux hommes +la maintenaient, sinon immobile, du moins +proche du rivage, il sauta dans l'embarcation en +criant:</p> + +<p>--Au large!</p> + +<p>--Et la petite dame? demanda le patron.</p> + +<p>--Elle reste, dit San-Felice.</p> + +<p>--Le fait est, répliqua le patron, que ce n'est pas +là un temps à embarquer des femmes. Nagez, mes +garçons! nagez d'ensemble, et vivement!</p> + +<p>En une seconde, la barque fut à dix brasses du +rivage.</p> + +<p>Tout cela s'était passé si rapidement, que Luisa +n'avait pas eu le temps de deviner la résolution de +son mari, et, par conséquent, de la combattre.</p> + +<p>En voyant la barque s'éloigner, elle jeta un +cri:</p> + +<p>--Et moi! et moi! dit-elle en essayant de s'arracher +des bras de Michele pour suivre son mari, et +moi! vous m'abandonnez donc?</p> + +<p>--Que dirait ton père, à qui j'ai promis de veiller +sur toi, en me voyant t'exposer à un pareil danger? +répondit San-Felice en haussant la voix.</p> + +<p>--Mais je ne puis rester à Naples! cria Luisa en +se tordant les bras; je veux partir, je veux vous suivre! +A moi, Luciano! si je reste, je suis perdue!</p> + +<p>Le chevalier était déjà loin; une rafale de vent +apporta ces mots:</p> + +<p>--Michele, je te la confie!</p> + +<p>--Non, non, cria Luisa désespérée; à personne +qu'à toi, Luciano! Tu ne sais donc pas! je l'aime!</p> + +<p>Et, en jetant au chevalier ces derniers mots, dans +lesquels Luisa avait mis tout ce qui lui restait de +force, son âme sembla l'abandonner.</p> + +<p>Elle s'évanouit.</p> + +<p>--Luisa! Luisa! fit Michele en essayant vainement +de rappeler sa soeur de lait à la vie.</p> + +<p>--<i>Anankè</i>! murmura une voix derrière Michele.</p> + +<p>Le lazzarone se retourna.</p> + +<p>Une femme était debout derrière eux, et, à la +lueur d'un éclair, il reconnut l'Albanaise Nanno, +qui, voyant le chevalier parti pour la Sicile et Luisa +rester à Naples, prononçait en grec le mot mystérieux +et terrible que nous avons donné pour titre à ce chapitre: +FATALITÉ.</p> + +<p>Au même moment, la barque qui emportait le +chevalier disparaissait derrière la sombre et massive +construction du château de l'Oeuf.</p> + +<br><br> + +<h3>LXXVIII</h3> + +<h3>JUSTICE DE DIEU.</h3> + +<p>Le 22 décembre au matin, c'est-à-dire le lendemain +du jour et de la nuit où s'étaient accomplis les +événements que nous venons de raconter, des groupes +nombreux stationnaient dès le point du jour devant +des affiches aux armes royales apposées pendant la +nuit sur les murailles de Naples.</p> + +<p>Ces affiches renfermaient un édit déclarant que le +prince de Pignatelli était nommé vicaire du royaume, +et Mack lieutenant général.</p> + +<p>Le roi promettait de revenir de la Sicile avec de +puissants secours.</p> + +<p>La vérité terrible était donc enfin révélée aux Napolitains. +Toujours lâche, le roi abandonnait son +peuple, comme il avait abandonné son armée. Seulement, +cette fois, en fuyant, il dépouillait la capitale +de tous les chefs-d'oeuvre recueillis depuis un siècle, +et de tout l'argent qu'il avait trouvé dans les caisses.</p> + +<p>Alors, ce peuple désespéré courut au port. Les +vaisseaux de la flotte anglaise, retenus par le vent +contraire, ne pouvaient sortir de la rade. A la bannière +flottant à son mât, on reconnaissait celui qui +portait le roi: c'était, comme nous l'avons dit, le +<i>Van-Guard</i>.</p> + +<p>En effet, vers les quatre heures du matin, ainsi que +l'avait prévu le comte de Thurn, le vent étant un +peu tombé, la mer avait calmi; et, après avoir passé +la nuit dans la maison de l'inspecteur du port, sans +pouvoir se réchauffer, les fugitifs s'étaient remis en +mer et à grand'peine avaient abordé le vaisseau +de l'amiral.</p> + +<p>Les jeunes princesses avaient eu faim et avaient +soupé avec des anchois salés, du pain dur et de +l'eau. La princesse Antonia, la plus jeune des filles +de la reine, raconte ce fait et décrit ses angoisses et +celles de ses augustes parents pendant cette terrible +nuit.</p> + +<p>Quoique la mer fût encore horriblement houleuse +et le port mal garanti, l'archevêque de Naples, les +barons, les magistrats et les élus du peuple montèrent +dans des barques, et, à force d'argent, ayant +décidé les plus braves patrons à les conduire, allèrent +supplier le roi de revenir à Naples, promettant de +sacrifier à la défense de la ville jusqu'à la dernière +goutte de leur sang.</p> + +<p>Mais le roi ne consentit à recevoir que le seul archevêque, +monseigneur Capece Zurlo, lequel, malgré +ses prières, ne put en tirer que ces paroles:</p> + +<p>--Je me fie à la mer, parce que la terre m'a +trahi.</p> + +<p>Au milieu de ces barques, il y en avait une qui +conduisait un homme seul. Cet homme, vêtu de +noir, tenait son front abaissé dans ses mains, et, de +temps en temps, relevait sa tête pâle pour regarder +d'un oeil hagard si l'on approchait du vaisseau qui +servait d'asile au roi.</p> + +<p>Le vaisseau, comme nous l'avons dit, était entouré +de barques; mais, devant cette barque isolée et cet +homme seul, les barques s'écartèrent.</p> + +<p>Il était facile de voir que c'était par répugnance et +non par respect.</p> + +<p>La barque et l'homme arrivèrent au pied de l'échelle; +mais là se tenait un soldat de marine anglais, +dont la consigne était de ne laisser monter personne +à bord.</p> + +<p>L'homme insista pour qu'on lui accordât, à lui, la +faveur refusée à tous. Son insistance amena un officier +de marine.</p> + +<p>--Monsieur, cria celui à qui l'on refusait l'entrée +du vaisseau, ayez la bonté de dire à ma reine que +c'est le marquis Vanni qui sollicite l'honneur d'être +reçu par elle pendant quelques instants.</p> + +<p>Un murmure s'éleva de toutes les barques.</p> + +<p>Si le roi et la reine, qui refusaient de recevoir les +magistrats, les barons et les élus du peuple, recevaient +Vanni, c'était une insulte faite à tous.</p> + +<p>L'officier avait transmis la demande à Nelson. +Nelson, qui connaissait le procureur fiscal, de nom, +du moins, et qui savait les odieux services rendus à +la royauté par ce magistrat, l'avait transmise à la +reine.</p> + +<p>L'officier reparut au haut de l'échelle, et, en anglais:</p> + +<p>--La reine est malade, dit-il, et ne peut recevoir +personne.</p> + +<p>Vanni, ne comprenant pas l'anglais ou feignant de +ne pas le comprendre, continuait à se cramponner à +l'échelle, d'où le factionnaire le repoussait sans +cesse.</p> + +<p>Un autre officier vint, qui lui notifia le refus en +mauvais italien.</p> + +<p>--Alors, demandez au roi, cria Vanni. Il est impossible +que le roi, que j'ai si fidèlement servi, repousse +la requête que j'ai à lui présenter.</p> + +<p>Les deux officiers se consultaient sur ce qu'il y +avait à faire, lorsque, en ce moment même, le roi +parut sur le pont, reconduisant l'archevêque.</p> + +<p>--Sire! sire! cria Vanni en apercevant le roi, +c'est moi! c'est votre fidèle serviteur!</p> + +<p>Le roi, sans répondre à Vanni, baisa la main de +l'archevêque.</p> + +<p>L'archevêque descendit l'escalier, et, arrivé à +Vanni, s'effaça le plus qu'il put pour ne point le toucher, +même de ses vêtements.</p> + +<p>Ce mouvement de répulsion, fort peu chrétien, du +reste, fut remarqué des barques, où il souleva un +murmure d'approbation.</p> + +<p>Le roi saisit cette démonstration au passage et résolut +d'en tirer profit.</p> + +<p>C'était une lâcheté de plus; mais Ferdinand, à cet +endroit, avait cessé de calculer.</p> + +<p>--Sire, répéta Vanni, la tête découverte et les +bras étendus vers le roi, c'est moi!</p> + +<p>--Qui, vous? demanda le roi avec ce nasillement +qui, dans ses goguenarderies, lui donnait tant de +ressemblance avec Polichinelle.</p> + +<p>--Moi, le marquis Vanni.</p> + +<p>--Je ne vous connais pas, dit le roi.</p> + +<p>--Sire, s'écria Vanni, vous ne reconnaissez pas +votre procureur fiscal, le rapporteur de la junte +d'État?</p> + +<p>--Ah! oui, dit le roi, c'est vous qui disiez que la +tranquillité ne serait rétablie dans le royaume que +lorsqu'on aurait arrêté tous les nobles, tous les barons, +tous les magistrats, tous les jacobins, enfin; +c'est vous qui demandiez la tête de trente-deux personnes +et qui vouliez donner la torture à Medici, à +Canzano, à Teodoro Montecelli.</p> + +<p>La sueur coulait du front de Vanni.</p> + +<p>--Sire! murmura-t-il.</p> + +<p>--Oui, répondit le roi, je vous connais, mais de +nom seulement; je n'ai jamais eu affaire à vous, ou +plutôt vous n'avez jamais eu affaire à moi. Vous ai-je +jamais personnellement donné un seul ordre?</p> + +<p>--Non, sire, c'est vrai, dit Vanni en secouant la +tête. Tout ce que j'ai fait, je l'ai fait par le commandement +de la reine.</p> + +<p>--Eh bien, alors, dit le roi, si vous avez quelque +chose à demander, demandez-le à la reine et non à +moi.</p> + +<p>--Sire, je me suis, en effet, adressé à la reine.</p> + +<p>--Bon! dit le roi, qui voyait combien son refus +était approuvé par tous les assistants et qui, reconquérant +un peu de sa popularité par l'acte d'ingratitude +qu'il faisait, au lieu d'abréger la conversation, +cherchait à la prolonger; eh bien?</p> + +<p>--La reine a refusé de me recevoir, sire.</p> + +<p>--C'est désagréable pour vous, mon pauvre marquis; +mais, comme je n'approuvais pas la reine quand +elle vous recevait, je ne puis la désapprouver quand +elle ne vous reçoit pas.</p> + +<p>--Sire! s'écria Vanni avec l'accent d'un naufragé +qui sent glisser entre ses bras l'épave à laquelle il +s'était cramponné, et sur laquelle il fondait son +salut; sire! vous savez bien qu'après les soins que +j'ai rendus à votre gouvernement, je ne puis rester +à Naples... Me refuser l'asile que je vous demande +sur un des bâtiments de la flotte anglaise, c'est me +condamner à mort: les jacobins me pendront!</p> + +<p>--Et avouez, dit le roi, que vous l'aurez bien +mérité!</p> + +<p>--Oh! sire! sire! il manquait à mon malheur +l'abandon de Votre Majesté!</p> + +<p>--Ma Majesté, mon cher marquis, n'est pas plus +puissante ici qu'à Naples. La vraie Majesté, vous le +savez bien, c'est la reine. C'est la reine qui règne. +Moi, je chasse et je m'amuse,--pas dans ce moment-ci, +je vous prie de le croire; c'est la reine qui a fait +venir M. Mack et qui l'a nommé général en chef; +c'est la reine qui fait la guerre; c'est la reine qui +veut aller en Sicile. Chacun sait que, moi, je voulais +rester à Naples. Arrangez-vous avec la reine; mais +je ne puis m'occuper de vous.</p> + +<p>Vanni prit, d'un geste désespéré, sa tête entre ses +mains.</p> + +<p>--Ah! si fait, dit le roi, je puis vous donner un +conseil...</p> + +<p>Vanni releva le front, un rayon d'espoir passa sur +son visage livide.</p> + +<p>--Je puis, continua le roi, vous donner le conseil +d'aller à bord de <i>la Minerve</i>, où est embarqué le duc +de Calabre et sa maison, demander passage à l'amiral +Caracciolo. Mais, quant à moi, bonjour, cher +marquis! bon voyage!</p> + +<p>Et le roi accompagna ce souhait d'un bruit grotesque +qu'il faisait avec la bouche et qui imitait, à +s'y méprendre, celui que fait le diable dont parle +Dante et qui se servait de sa queue au lieu de trompette.</p> + +<p>Quelques rires éclatèrent, malgré la gravité de la +situation; quelques cris de «Vive le roi!» se firent +entendre; mais ce qui fut unanime, ce fut le concert +de huées et de sifflets qui accompagna le départ +de Vanni.</p> + +<p>Si peu de chance qu'il y eût dans ce conseil donné +par le roi, c'était un dernier espoir. Vanni s'y cramponna +et donna l'ordre de ramer vers la frégate <i>la +Minerve</i>, qui se balançait gracieusement à l'écart de +le flotte anglaise, portant à son grand mât le pavillon +indiquant qu'elle avait à bord le prince royal.</p> + +<p>Trois hommes montés sur la dunette suivaient, +avec des longues-vues, la scène que nous venons de +raconter. C'étaient le prince royal, l'amiral Caracciolo +et le chevalier San-Felice, dont la lunette, nous devons +le dire, se tournait plus souvent du côté de Mergellina, +où s'élevait la maison du Palmier, que du +côté de Sorrente, dans la direction de laquelle était +ancré le <i>Van-Guard</i>.</p> + +<p>Le prince royal vit cette barque qui, à force de +rames, se dirigeait vers <i>la Minerve</i>, et, comme il +avait vu l'homme qui la montait parler longtemps +au roi, il fixa avec une attention toute particulière +sa lunette sur cet homme.</p> + +<p>Tout à coup, le reconnaissant:</p> + +<p>--C'est le marquis Vanni, le procureur fiscal! +s'écria-t-il.</p> + +<p>--Que vient faire à mon bord ce misérable? demanda +Caracciolo en fronçant le sourcil.</p> + +<p>Puis, se rappelant tout à coup que Vanni était +l'homme de la reine:</p> + +<p>--Pardon, Altesse, dit-il en riant, vous savez que +les marins et les juges ne portent pas le même uniforme; +peut-être un préjugé me rend-il injuste.</p> + +<p>--Il ne s'agit point ici de préjugé, mon cher amiral, +répondit le prince François: il s'agit de conscience. +Je comprends tout. Vanni a peur de rester à +Naples, Vanni veut fuir avec nous. Il a été demander +au roi de le recevoir sur le <i>Van-Guard</i>: le roi ayant +refusé, le malheureux vient à nous.</p> + +<p>--Et quel est l'avis de Votre Altesse à l'endroit de +cet homme? demanda Caracciolo.</p> + +<p>--S'il vient avec un ordre écrit de mon père, mon +cher amiral, comme nous devons obéissance à mon +père, recevons-le; mais, s'il n'est point porteur d'un +ordre écrit bien en règle, vous êtes maître suprême +à votre bord, amiral, vous ferez ce que vous voudrez. +Viens, San-Felice.</p> + +<p>Et le prince descendit dans la cabine de l'amiral, +que celui-ci lui avait cédée, entraînant derrière lui +son secrétaire.</p> + +<p>La barque s'approchait. L'amiral fit descendre un +matelot sur le dernier degré de l'escalier, au haut +duquel il se tint les bras croisés.</p> + +<p>--Ohé! de la barque! cria le matelot, qui vive?</p> + +<p>--Ami, répondit Vanni.</p> + +<p>L'amiral sourit dédaigneusement.</p> + +<p>--Au large! dit le matelot. Parlez à l'amiral.</p> + +<p>Les rameurs, qui savaient à quoi s'en tenir sur +Caracciolo à l'endroit de la discipline, se tinrent au +large.</p> + +<p>--Que voulez-vous? demanda l'amiral de sa voix +rude et brève.</p> + +<p>--Je suis...</p> + +<p>L'amiral l'interrompit.</p> + +<p>--Inutile de me dire qui vous êtes, monsieur: +comme tout Naples, je le sais. Je vous demande, non +pas qui vous êtes, mais ce que vous voulez.</p> + +<p>--Excellence, Sa Majesté le roi, n'ayant point de +place à bord du <i>Van-Guard</i> pour m'emmener en +Sicile, me renvoie à Votre Excellence en la priant...</p> + +<p>--Le roi ne prie pas, monsieur, il ordonne: où +est l'ordre?</p> + +<p>--Où est l'ordre?</p> + +<p>--Oui, je vous demande où il est; sans doute, en +vous envoyant à moi, il vous a donné un ordre; car +le roi doit bien savoir que, sans un ordre de lui, je +ne recevrais pas à mon bord un misérable tel que +vous.</p> + +<p>--Je n'ai pas d'ordre, dit Vanni consterné.</p> + +<p>--Alors, au large!</p> + +<p>--Excellence!...</p> + +<p>--Au large! répéta l'amiral.</p> + +<p>Puis, s'adressant au matelot:</p> + +<p>--Et, quand vous aurez crié une troisième fois: «Au +large!» si cet homme ne s'éloigne pas, feu dessus!</p> + +<p>--Au large! cria le matelot.</p> + +<p>La barque s'éloigna.</p> + +<p>Tout espoir était perdu. Vanni rentra chez lui. Sa +femme et ses enfants ne s'attendaient point à le revoir. +Ces demandeurs de têtes ont des femmes et des enfants +comme les autres hommes; ils ont même quelquefois, +assure-t-on, des coeurs d'époux et des entrailles +de père... Femme et enfants accoururent à +lui, tout étonnés de son retour:</p> + +<p>Vanni s'efforça de leur sourire, leur annonça qu'il +partait avec le roi; mais, comme le départ n'aurait +probablement lieu que dans la nuit, à cause du vent +contraire, il était venu chercher des papiers importants +que, dans son empressement à quitter Naples, +il n'avait pas eu le temps de réunir.</p> + +<p>C'était ce soin, auquel il allait se livrer, disait-il, +qui le ramenait.</p> + +<p>Vanni embrassa sa femme et ses enfants, entra +dans son cabinet et s'y renferma.</p> + +<p>Il venait de prendre une résolution terrible: celle +de se tuer.</p> + +<p>Il se promena quelque temps, passant de son cabinet +dans sa chambre à coucher, qui communiquaient +l'une avec l'autre, flottant entre les différents +genres de mort qu'il se trouvait avoir sous la main, +la corde, le pistolet, le rasoir.</p> + +<p>Enfin, il s'arrêta au rasoir.</p> + +<p>Il s'assit devant son bureau, plaça en face de lui +une petite glace, puis, à côté de la petite glace, son +rasoir.</p> + +<p>Après quoi, trempant dans l'encre cette plume qui +tant de fois avait demandé la mort d'autrui, il rédigea +en ces termes son propre arrêt de mort:</p> + +<p>«L'ingratitude dont je suis victime, l'approche +d'un ennemi terrible, l'absence d'asile, m'ont déterminé +à m'enlever la vie, qui, désormais, est pour +moi un fardeau.</p> + +<p>«Que l'on n'accuse personne de ma mort et qu'elle +serve d'exemple aux inquisiteurs d'État.»</p> + +<p>Au bout de deux heures, la femme de Vanni, inquiète +de ne point voir se rouvrir la chambre de son +mari, inquiète surtout de n'entendre aucun bruit +dans cette chambre, quoique plusieurs fois elle eût +écouté, frappa à la porte.</p> + +<p>Personne ne lui répondit.</p> + +<p>Elle appela: même silence.</p> + +<p>On essaya de pénétrer par la porte de la chambre à +coucher: elle était fermée, comme celle du cabinet.</p> + +<p>Un domestique offrit alors de casser un carreau et +d'entrer par la fenêtre.</p> + +<p>On n'avait que ce moyen ou celui de faire ouvrir +la porte par un serrurier.</p> + +<p>On redoutait un malheur: la préférence fut donnée +au moyen proposé par le domestique.</p> + +<p>Le carreau fut cassé, la fenêtre ouverte: le domestique +entra.</p> + +<p>Il jeta un cri et recula jusqu'à la fenêtre.</p> + +<p>Vanni était renversé sur un bras de son fauteuil, +en arrière, la gorge ouverte. Il s'était tranché la carotide +avec son rasoir, tombé près de lui.</p> + +<p>Le sang avait jailli sur ce bureau où tant de fois le +sang avait été demandé; le miroir devant lequel +Vanni s'était ouvert l'artère en était rouge; la lettre +où il donnait la cause de son suicide en était souillée.</p> + +<p>Il était mort presque instantanément, sans se débattre, +sans souffrir.</p> + +<p>Dieu, qui avait été sévère envers lui au point de +ne lui laisser que la tombe pour refuge, avait du +moins été miséricordieux pour son agonie.</p> + +<p>«Du sang des Gracques, a dit Mirabeau, naquit +Marius.» Du sang de Vanni naquit Speciale.</p> + +<p>Il eût peut-être été mieux, pour l'unité de notre +livre, de ne faire de Vanni et de Speciale qu'un seul +homme; mais l'inexorable histoire est là, qui nous +force à constater que Naples a fourni à son roi deux +Fouquier-Tinville, quand la France n'en avait donné +qu'un à la Révolution.</p> + +<p>L'exemple qui aurait dû survivre à Vanni fut +perdu. Il manque parfois de bourreaux pour exécuter +les arrêts, jamais de juges pour les rendre.</p> + +<p>Le lendemain, vers trois heures de l'après-midi, le +temps s'étant éclairci et le vent étant devenu favorable, +les vaisseaux anglais, ayant appareillé, s'éloignèrent +et disparurent à l'horizon.</p> + +<br><br> + +<h3>LXXIX</h3> + +<h3>LA TRÊVE.</h3> + +<p>Le départ du roi, auquel on s'attendait cependant +depuis deux jours, laissa Naples dans la stupeur. Le +peuple, pressé sur les quais, et qui avait toujours +espéré, tant qu'il avait vu les vaisseaux anglais à +l'ancre, que le roi changerait d'avis et se laisserait +toucher par ses prières et ses promesses de dévouement, +resta jusqu'à ce que le dernier bâtiment se fût +confondu avec l'horizon grisâtre, et, une fois le dernier +bâtiment disparu, s'écoula triste et silencieux. +On en était encore à la période de prostration.</p> + +<p>Le soir, une voix étrange courut par les rues de +Naples. Nous nous servons de la forme napolitaine, +qui exprime à merveille notre pensée. Ceux qui se +rencontraient se disaient les uns aux autres: «Le +feu!» et personne ne savait où était ce feu ni ce qui +le causait.</p> + +<p>Le peuple se rassembla de nouveau sur le rivage. +Une épaisse fumée, partant du milieu du golfe, montait +au ciel, inclinée de l'ouest vers l'est.</p> + +<p>C'était la flotte napolitaine qui brûlait par l'ordre +de Nelson et par les soins du marquis de Nezza.</p> + +<p>C'était un beau spectacle; mais il coûtait cher!</p> + +<p>On livrait aux flammes cent vingt barques canonnières.</p> + +<p>Ces cent vingt barques brûlées en un seul et immense +bûcher, on vit sur un autre point du golfe,--où, +à quelque distance les uns des autres, étaient à +l'ancre deux vaisseaux et trois frégates,--on vit +tout à coup un rayon de flamme courir d'un bâtiment +à l'autre, puis les cinq bâtiments prendre feu à +la fois, et cette flamme, qui d'abord avait glissé à +la surface de la mer, s'étendre le long des flancs des +vaisseaux, et, dessinant leurs formes, monter le long +des mâts, suivre les vergues, les câbles goudronnés, +les hunes, s'élancer enfin jusqu'au sommet des mâts, +où flottaient les flammes de guerre, puis, après quelques +instants de cette fantastique illumination, les +vaisseaux tomber en cendre, s'éteindre et disparaître +engloutis dans les flots.</p> + +<p>C'était le résultat de quinze ans de travaux, c'étaient +des sommes immenses qui venaient d'être +anéanties en une soirée, et cela, sans aucun but, sans +aucun résultat. Le peuple rentra dans la ville comme +en un jour de fête, après un feu d'artifice; seulement, +le feu d'artifice avait coûté cent vingt millions!</p> + +<p>La nuit fut sombre et silencieuse; mais c'était un +de ces silences qui précèdent les irruptions du volcan. +Le lendemain, au point du jour, le peuple se +répandit dans les rues, bruyant, menaçant, tumultueux.</p> + +<p>Les bruits les plus étranges couraient. On racontait +qu'avant de partir la reine avait dit à Pignatelli:</p> + +<p>--Incendiez Naples s'il le faut. Il n'y a de bon à +Naples que le peuple. Sauvez le peuple et anéantissez +le reste.</p> + +<p>On s'arrêtait devant des affiches sur lesquelles était +inscrite cette recommandation:</p> + +<p>«Aussitôt que les Français mettront le pied sur +le sol napolitain, toutes les communes devront s'insurger +en masse, et le massacre commencera.</p> + +<p>»Pour le roi:</p> + +<p>»PIGNATELLI, <i>vicaire général</i>.»</p><br> + +<p>Au reste, pendant la nuit du 23 au 24 décembre, +c'est-à-dire pendant la nuit qui avait suivi le départ +du roi, les représentants de <i>la ville</i> s'étaient réunis +pour pourvoir à la sûreté de Naples.</p> + +<p>On appelait <i>la ville</i> ce que, de nos jours, on appellerait +la municipalité, c'est-à-dire sept personnes +élues par les <i>sedili</i>.</p> + +<p>Les <i>sedili</i> étaient les titulaires de priviléges qui remontaient +à plus de huit cents ans.</p> + +<p>Lorsque Naples était encore ville et république +grecque, elle avait, comme Athènes, des portiques +où se réunissaient, pour causer des affaires publiques, +les riches, les nobles, les militaires.</p> + +<p>Ces portiques étaient son agora.</p> + +<p>Sous ces portiques, il y avait des siéges circulaires +appelés <i>sedili</i>.</p> + +<p>Le peuple et la bourgeoisie n'étaient point exclus +de ces portiques; mais, par humilité, ils s'en excluaient +eux-mêmes, et les laissaient à l'aristocratie, +qui, comme nous l'avons dit, y délibérait sur les affaires +de l'État.</p> + +<p>Il y eut d'abord quatre sedili, autant que Naples +avait de quartiers, puis six, puis dix, puis vingt.</p> + +<p>Ces sedili, enfin, s'élevèrent jusqu'à vingt-neuf; +mais, s'étant confondus les uns avec les autres, ils +furent réduits définitivement à cinq, qui prirent les +noms des localités où ils se trouvaient, c'est-à-dire +de Capuana, de Montagna, de Nido, de Porto et de +Porta-Nuova.</p> + +<p>Les sedili acquirent une telle importance, que +Charles d'Anjou les reconnut comme des puissances +dans le gouvernement. Il leur accorda le privilége +de représenter la capitale et le royaume, de nommer +parmi eux les membres du conseil municipal de +Naples, d'administrer les revenus de la ville, de concéder +le droit de citoyen aux étrangers et d'être +juges dans certaines causes.</p> + +<p>Peu à peu, un peuple et une bourgeoisie se formèrent. +Ce peuple et cette bourgeoisie, en voyant les +nobles, les riches et les militaires seuls administrateurs +des affaires de tous, demandèrent à leur tour +un <i>seggio</i> ou <i>sedile</i>, qui leur fut accordé, et l'on +nomma le sedile du peuple.</p> + +<p>Sauf la noblesse, ce sedile eut les mêmes priviléges +que les cinq autres.</p> + +<p>La municipalité de Naples se forma alors d'un syndic +et de six élus, un par sedile. Vingt-neuf membres +choisis dans les mêmes réunions, et rappelait les +vingt-neuf sedili qui, un instant, avaient existé dans +la ville, leur furent adjoints.</p> + +<p>Ce furent donc, le roi parti, le syndic, ces dix élus +et ces vingt-neuf adjoints formant la cité, qui se réunirent +et qui prirent, comme première mesure, la résolution +de former une garde nationale et d'élire quatorze +députés ayant mission de prendre la défense et +les intérêts de Naples, dans les événements encore inconnus, +mais, à coup sur, graves, qui se préparaient.</p> + +<p>Que nos lecteurs excusent la longueur de nos explications: +nous les croyons nécessaires à l'intelligence +des faits qui nous restent à raconter, et sur lesquels +l'ignorance de la constitution civile de Naples +et des droits et des priviléges des Napolitains jetterait +une certaine obscurité, puisque l'on assisterait à cette +grande lutte de la royauté et du peuple, sans connaître, +nous ne dirons pas les forces, mais les droits +de chacun d'eux.</p> + +<p>Donc, le 24 décembre, c'est-à-dire le lendemain +du départ du roi, tandis qu'ils étaient occupés de l'élection +de leurs quatorze députés, <i>la ville</i> et la magistrature +allèrent présenter leurs hommages à M. le +vicaire général prince Pignatelli.</p> + +<p>Le prince Pignatelli, homme médiocre dans toute +la force du terme, fort au-dessous de la situation que +les événements lui faisaient, et, comme toujours, +d'autant plus orgueilleux, qu'il était plus inférieur à +sa position,--le prince Pignatelli les reçut avec une +telle insolence, que la députation se demanda si les +prétendues instructions que l'on disait laissées par +la reine n'étaient pas réelles, et si la reine n'avait +point lancé, en effet, l'acte fatal qui faisait trembler +les Napolitains.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, les quatorze députés, ou plutôt +représentants, que la ville devait élire, avaient été +élus. Ils résolurent, comme premier acte constatant +leur nomination et leur existence, malgré le médiocre +succès de la première ambassade, d'en envoyer une +seconde au prince Pignatelli, ambassade qui serait +particulièrement chargée de lui démontrer l'utilité de +la garde nationale, que la ville venait de décréter.</p> + +<p>Mais le prince Pignatelli fut encore plus rogue et +plus brutal cette fois que la première, répondant aux +députés qui lui étaient adressés que c'était à lui, et +non pas à eux, que la sécurité de la ville avait été +confiée, et qu'il rendrait compte de cette sécurité à +qui de droit.</p> + +<p>Il arriva ce qui, d'habitude, arrive dans les circonstances +où les pouvoirs populaires commencent, en +vertu de leurs droits, à exercer leurs fonctions. La +ville, à laquelle il fut rendu compte de la réponse +insolente du vicaire général, ne se laissa aucunement +intimider par cette réponse. Elle nomma de nouveaux +députés qui, une troisième fois, se présentèrent +devant le prince, et qui, voyant qu'il leur parlait +plus grossièrement encore cette troisième fois +que les deux premières, se contentèrent de lui répondre:</p> + +<p>--Très bien! Agissez de votre côté, nous agirons +du nôtre, et nous verrons en faveur de qui le peuple +décidera.</p> + +<p>Après quoi, ils se retirèrent.</p> + +<p>On en était à Naples à peu près où en avait été la +France après le serment du Jeu-de-Paume; seulement, +la situation était plus nette pour les Napolitains, +le roi et la reine n'étant plus là.</p> + +<p>Deux jours après, la ville reçut l'autorisation de +former la garde nationale qu'elle avait décrétée.</p> + +<p>Mais, dans la manière de la former, bien plus encore +que dans l'autorisation accordée ou refusée par +le prince Pignatelli, était la difficulté.</p> + +<p>Le mode de formation était l'enrôlement; mais +l'enrôlement n'était point l'organisation.</p> + +<p>La noblesse, habituée, à Naples, à occuper toutes +les charges, avait la prétention, dans le nouveau +corps qui s'organisait, d'occuper tous les grades ou, +du moins, de ne laisser à la bourgeoisie que les grades +inférieurs, dont elle ne se souciait pas.</p> + +<p>Enfin, après trois ou quatre jours de discussion, +il fut convenu que les grades seraient également répartis +entre les bourgeois et les nobles.</p> + +<p>Sur cette base, un bon plan fut établi, et, en moins +de trois jours, les enrôlements montèrent à quatorze +mille.</p> + +<p>Mais, à cette heure que l'on avait les hommes, il +s'agissait de se procurer les armes. Ce fut à cet endroit +que l'on rencontra, de la part du vicaire général, +une opposition obstinée.</p> + +<p>A force de lutter, on obtint une première fois cinq +cents fusils, et une seconde fois deux cents.</p> + +<p>Alors les patriotes, le mot circulait déjà hautement,--les +patriotes furent invités à prêter leurs armes, les +patrouilles commencèrent immédiatement, et la ville +prit un certain air de tranquillité.</p> + +<p>Mais tout à coup, et au grand étonnement de chacun, +on apprit à Naples qu'une trêve de deux mois, +dont la première condition devait être la reddition +de Capoue, avait été signée la veille, c'est-à-dire le 9 +janvier 1799, à la demande du général Mack, entre +le prince de Migliano et le duc de Geno, d'un côté, +pour le compte du gouvernement, représenté par le +vicaire général, et le commissaire ordonnateur Archambal, +de l'autre, pour l'armée républicaine.</p> + +<p>La trêve était arrivée à merveille pour tirer Championnet +d'un grand embarras. Les ordres donnés +par le roi pour le massacre des Français avaient été +suivis à la lettre. Outre les trois grandes bandes de +Pronio, de Mammone et de Fra-Diavolo que nous +avons vues à l'oeuvre, chacun s'était mis en chasse +des Français. Des milliers de paysans couvraient les +routes, peuplaient les bois et la montagne, et, embusqués +derrière les arbres, cachés derrière les rochers, +couchés dans les plis du terrain, massacraient +impitoyablement tous ceux qui avaient l'imprudence +de rester en arrière des colonnes ou de s'éloigner de +leurs campements. En outre, les troupes du général +Naselli, de retour de Livourne, réunies aux restes de +la colonne de Damas, s'étaient embarquées dans le +but de descendre aux bouches du Garigliano et d'attaquer +les Français par derrière, tandis que Mack +leur présenterait la bataille de front.</p> + +<p>La position de Championnet, perdu avec ses deux +mille soldats au milieu de trente mille soldats révoltés, +et ayant affaire à la fois à Mack, qui tenait Capoue +avec 15,000 hommes, à Naselli, qui en avait 8,000, à +Damas, à qui il en restait 5,000, et à Rocca-Romana +et à Maliterno, chacun avec son régiment de volontaires, +était assurément fort grave.</p> + +<p>Le corps d'armée de Macdonald avait voulu prendre +Capoue par surprise. En conséquence, il s'était +avancé nuitamment, et il enveloppait déjà le fort +avancé de Saint-Joseph, lorsqu'un artilleur, entendant +du bruit et voyant des hommes se glisser dans +l'obscurité, avait mis le feu à sa pièce et tiré au +hasard, mais, en tirant au hasard, avait donné l'alarme.</p> + +<p>D'un autre côté, les Français avaient tenté de passer +le Volturne au gué de Caïazzo; mais ils avaient +été repoussés par Rocca-Romana et ses volontaires. +Rocca-Romana avait fait des merveilles dans cette +occasion.</p> + +<p>Championnet avait aussitôt donné l'ordre à son armée +de se concentrer autour de Capoue, qu'il voulait +prendre, avant de marcher sur Naples. L'armée +accomplit son mouvement. Ce fut alors qu'il vit son +isolement et comprit dans toute son étendue le danger +de la situation. Il en était à chercher, dans quelqu'un +de ces actes d'énergie qu'inspire le désespoir, +le moyen de sortir de cette position, en intimidant +l'ennemi par quelque coup d'éclat, lorsque, tout à +coup et au moment où il s'y attendait le moins, il vit +s'ouvrir les portes de Capoue et s'avancer au-devant de +lui, précédés de la bannière parlementaire, quelques +officiers supérieurs chargés de proposer l'armistice.</p> + +<p>Ces officiers supérieurs, qui ne connaissaient pas +Championnet, étaient, comme nous l'avons dit, le +prince de Migliano et le duc de Geno.</p> + +<p>L'armistice, était-il dit dans les préliminaires, avait +pour objet d'arriver à la conclusion d'une paix solide +et durable.</p> + +<p>Les conditions que les deux plénipotentiaires napolitains +étaient autorisés à proposer étaient la reddition +de Capoue et le tracé d'une ligne militaire, de +chaque côté de laquelle les deux armées napolitaine +et française attendraient chacune la décision de leur +gouvernement.</p> + +<p>Dans la situation où était Championnet, de telles +conditions étaient non-seulement acceptables, mais +avantageuses. Cependant Championnet les repoussa, +disant que les seules conditions qu'il pût écouter +étaient celles qui auraient pour résultat la soumission +des provinces et la reddition de Naples.</p> + +<p>Les plénipotentiaires n'étaient point autorisés à +aller jusque-là; ils se retirèrent.</p> + +<p>Le lendemain, ils revinrent avec les mêmes propositions, +qui, comme la veille, furent repoussées.</p> + +<p>Enfin, deux jours après, deux jours pendant lesquels +la situation de l'armée française, enveloppée +de tous côtés, n'avait fait qu'empirer, le prince de +Migliano et le duc de Geno revinrent pour la troisième +fois et déclarèrent qu'ils étaient autorisés à accorder +toute condition qui ne serait point la reddition de +Naples.</p> + +<p>Cette nouvelle concession des plénipotentiaires napolitains +était si étrange dans la situation où se trouvait +l'armée française, que Championnet crut à quelque +embûche, tant elle était avantageuse. Il réunit +ses généraux, prit leur avis: l'avis unanime fut d'accorder +l'armistice.</p> + +<p>L'armistice fut donc accordé, pour trois mois, et +aux conditions suivantes:</p> + +<p>Les Napolitains rendraient la citadelle de Capoue +avec tout ce qu'elle contenait;</p> + +<p>Une contribution de deux millions et demi de ducats +serait levée pour couvrir les dépenses de la guerre +à laquelle l'agression du roi de Naples avait forcé +la France;</p> + +<p>Cette somme serait payable en deux fois: moitié +le 15 janvier, moitié le 25 du même mois;</p> + +<p>Une ligne était tracée de chaque côté de laquelle +se tenaient les deux armées.</p> + +<p>Cette trêve fut un objet d'étonnement pour tout le +monde, même pour les Français, qui ignoraient +quels motifs l'avaient fait conclure. Elle prit le nom +de Sparanisi, du nom du village où elle fut conclue, +et signée le 10 du mois de décembre.</p> + +<p>Nous qui connaissons les motifs qui la firent conclure +et qui furent révélés depuis, disons-les.</p> + +<br><br> + +<h3>LXXX</h3> + +<h3>LES TROIS PARTIS DE NAPLES AU COMMENCEMENT<br> +DE L'ANNÉE 1789.</h3> + +<p>Notre livre--on a dû depuis longtemps s'en apercevoir--est +un récit historique dans lequel se trouve, +comme par accident, mêlé l'élément dramatique; +mais cet élément romanesque, au lieu de diriger les +événements et de les faire plier sous lui, se soumet +entièrement à l'exigence des faits et ne transparaît +en quelque sorte que pour relier les faits entre eux.</p> + +<p>Ces faits sont si curieux, les personnages qui les +accomplissent si étranges, que, pour la première fois +depuis que nous tenons une plume, nous nous sommes +plaint de la richesse de l'histoire, qui l'emportait +sur notre imagination. Nous ne craignons donc pas, +lorsque la nécessité l'exige, d'abandonner pour quelques +instants, nous ne disons pas le récit fictif,--tout +est vrai dans ce livre,--mais le récit pittoresque, +et de souder Tacite à Walter Scott. Notre seul regret, +et l'on en comprendra l'étendue, est de ne pas +posséder à la fois la plume de l'historien romain et +celle du romancier écossais; car, avec les éléments +qui nous étaient donnés, nous eussions écrit un chef +d'oeuvre.</p> + +<p>Nous avons à faire connaître à la France une révolution +qui lui est encore à peu près inconnue, parce +qu'elle s'est accomplie dans un temps où sa propre +révolution absorbait son attention tout entière, et ensuite +parce qu'une partie des événements que nous +racontons, par les soins du gouvernement qui les +opprimait, était inconnue aux Napolitains eux-mêmes.</p> + +<p>Ceci posé, nous reprenons notre narration et nous +allons consacrer quelques lignes à l'explication de +cette trêve de Sparanisi, qui, le 10 décembre, jour +où elle fut connue, faisait l'étonnement de Naples.</p> + +<p>Nous avons dit comment la ville avait nommé des +représentants, comment elle avait été elle-même +trouver le vicaire général, comment elle lui avait envoyé +des députés.</p> + +<p>Le résultat de ces allées et venues avait été d'établir +que le prince Pignatelli représentait le pouvoir +absolu du roi, pouvoir vieilli, mais encore dans toute +sa puissance, et <i>la ville</i>, le pouvoir populaire, naissant, +mais ayant déjà la conscience de droits qui ne +devaient être reconnus que soixante ans plus tard. +Ces deux pouvoirs, naturellement antipathiques et +agressifs, avaient compris qu'ils ne pouvaient marcher +ensemble. Cependant, le pouvoir populaire +avait remporté une victoire sur le pouvoir royal: +c'était la création de la garde nationale.</p> + +<p>Mais, à côté de ces deux partis, représentant, l'un +l'absolutisme royal, l'autre la souveraineté populaire, +il en existait un troisième qui était, si nous pouvons +nous exprimer ainsi, le parti de l'intelligence.</p> + +<p>C'était le parti français, dont nous avons, dans un +des premiers chapitres de ce livre, présenté les principaux +chefs à nos lecteurs.</p> + +<p>Celui-là, connaissant l'ignorance des basses classes +à Naples, la corruption de la noblesse, le peu de +fraternité de la bourgeoisie, à peine née et n'ayant +jamais été appelée au maniement des affaires,--celui-là +croyait les Napolitains incapables de rien +faire par eux-mêmes et voulait à toute force l'invasion +française, sans laquelle, à son avis, on se consumerait +en dissensions civiles et en querelles intestines.</p> + +<p>Il fallait donc, pour fonder un gouvernement durable +à Naples,--et ce gouvernement, selon les hommes +de ce parti, devait être une république,--il fallait +donc, pour fonder une république, la main ferme +et surtout loyale de Championnet.</p> + +<p>Ce parti-là seul savait fermement et clairement ce +qu'il voulait.</p> + +<p>Quant au parti royaliste et au parti national, que +les utopistes nourrissaient l'espoir de réunir en un +seul, tout était trouble chez eux, et le roi ne savait pas +plus les concessions qu'il devait faire que le peuple +les droits qu'il devait exiger.</p> + +<p>Le programme des républicains était simple et +clair: Le gouvernement du peuple par le peuple, +c'est-à-dire par ses élus.</p> + +<p>Une des choses bizarres de notre pauvre monde, +c'est que ce soient toujours les choses les plus claires +qui ont le plus de difficulté à s'établir.</p> + +<p>Laissés libres d'agir par le départ du roi, les chefs +du parti républicain s'étaient réunis, non plus au palais +de la reine Jeanne,--un si grand mystère devenait +inutile, quoique l'on dût garder encore certaines +précautions,--mais à Portici, chez Schipani.</p> + +<p>Là, il avait été décidé que l'on ferait tout au monde +pour faciliter l'entrée des Français à Naples, et pour +fonder, à l'abri de la république française, la république +parthénopéenne.</p> + +<p>Mais, de même que la ville avait appelé à son aide +des députés, de même les chefs républicains avaient +ouvert les portes de leurs conciliabules à un certain +nombre d'hommes de leur parti, et, comme tout se +décidait à la pluralité des voix, les quatre chefs, +débordés,--l'emprisonnement de Nicolino au fort +Saint-Elme et l'absence d'Hector Caraffa réduisaient +le nombre des chefs républicains à quatre,--les +quatre chefs, débordés, n'avaient plus été assez puissants +pour conduire les délibérations et diriger les +décisions.</p> + +<p>Il fut donc, dans le club républicain de Portici, +décidé à l'unanimité moins quatre voix, qui étaient +celles de Cirillo, de Manthonnet, de Schipani et de +Velasco, que l'on ouvrirait des négociations avec +Rocca-Romana, qui venait de se distinguer contre +les Français dans le combat de Caïazzo, et Maliterno, +qui venait de donner de nouvelles preuves de cet +ardent courage qu'il avait, en 1796, montré dans le +Tyrol.</p> + +<p>Et, en effet, des propositions leur furent faites, +par lesquelles on offrait à chacun d'eux une haute +position dans le nouveau gouvernement qui allait se +créer à Naples, s'ils voulaient se réunir au parti républicain. +Le parlementaire chargé de cette négociation +fit chaudement valoir près des deux colonels les malheurs +qui pouvaient rejaillir sur Naples de la retraite +des Français, et, soit ambition, soit patriotisme, les +deux nobles consentirent à pactiser avec les républicains.</p> + +<p>Mack et Pignatelli étaient donc les seuls hommes +qui s'opposassent à la régénération de Naples, +puisque, sans aucun doute, Mack et Pignatelli, +c'est-à-dire le pouvoir civil et le pouvoir militaire +disparus, le parti national, séparé de lui par des +nuances seulement, se réunirait au parti républicain.</p> + +<p>Nous empruntons les détails suivants, que nos lecteurs +ne trouveront ni dans Cuoco, écrivain consciencieux, +mais homme de parti pris sans s'en douter +lui-même, ni dans Colletta, écrivain partial et +passionné, qui écrivait loin de Naples et sans autres +renseignements que ses souvenirs de haine ou de +sympathie,--nous empruntons, disons-nous, les +détails suivants aux <i>Mémoires pour servir à la dernière +révolution de Naples</i>, ouvrage très-rare et très-curieux, +publié en France en 1803.</p> + +<p>L'auteur, Bartolomeo N***, est Napolitain, et, avec +la naïveté de l'homme qui n'a qu'une notion confuse +du bien et du mal, il raconte les faits en l'honneur de +ses compatriotes comme ceux qui sont à leur déshonneur. +C'est une espèce de Suétone qui écrit <i>ad narrandum, +non ad probandum</i>.</p> + +<p>«Une entrevue eut lieu alors, dit-il, entre le prince +de Maliterno et un des chefs du parti jacobin de Naples, +que je ne nomme pas, de peur de le compromettre<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup> 1</sup></a> +. +Dans cette entrevue, il fut convenu que, dans +le courant de la nuit du 10 décembre, on assassinerait +Mack au milieu de Capoue, que Maliterno prendrait +immédiatement le commandement de l'armée, +et enverrait devant les murs du palais royal de Naples +un de ses officiers, qui chercherait un conjuré +facile à reconnaître à son signalement d'abord, et +ensuite à un mot d'ordre convenu. Ce conjuré, certain +de la mort de Mack, pénétrerait sous prétexte de +visite amicale jusqu'au prince Pignatelli, <i>et l'assassinerait, +comme on aurait assassiné Mack</i>. Aussitôt, on +s'emparerait du Château-Neuf, sur le commandant +duquel on pouvait compter; puis on prendrait toutes +les mesures nécessaires à un changement de gouvernement, +et l'on ferait, avec les Français, devenus des +frères, la paix la plus avantageuse qui serait possible.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> + Nous avons donc pu dire hardiment que ce chef du parti +jacobin n'était ni Cirillo, ni Schipani, ni Manthonnet, ni Velasco, +ni Ettore Caraffa, puisqu'en 1803, époque à laquelle Bartolomeo +N... écrivait son livre, les quatre premiers étaient pendus et +le dernier décapité. +</blockquote> + + +<p>L'envoyé de Capoue se trouva à l'heure dite devant +le palais royal et y trouva les conjurés; seulement, +au lieu d'avoir à leur annoncer la mort de Mack, il +avait à leur annoncer l'arrestation de Maliterno.</p> + +<p>Mack, ayant eu quelque révélation du complot, +avait, dès la veille, fait arrêter Maliterno; mais les +patriotes de Capoue, en communication avec ceux de +Naples, avaient soulevé le peuple en faveur de Maliterno. +Maliterno, en conséquence, avait été relâché, +mais envoyé, par le général Mack, à Sainte-Marie.</p> + +<p>La conspiration était éventée, et il devenait inutile, +Mack vivant, de se débarrasser de Pignatelli.</p> + +<p>Mais Pignatelli, averti par Mack, sans aucun doute, +du complot dont tous deux avaient failli être victimes, +avait pris peur et avait envoyé le prince de Migliano +et le duc de Geno pour conclure un armistice avec les +Français.</p> + +<p>Et voilà pourquoi Championnet, au moment où il +s'y attendait le moins et devait le moins s'y attendre, +avait vu s'ouvrir les portes de Capoue et venir à lui +les deux envoyés du vicaire général.</p> + +<p>Maintenant, une courte explication à l'endroit des +mots que nous avons soulignés tout à l'heure et qui +ont rapport à l'assassinat de Mack et à celui de Pignatelli.</p> + +<p>Ce serait un grand tort aux moralistes français, et +ce serait surtout le tort d'hommes qui ne connaîtraient +pas l'Italie méridionale, d'examiner l'assassinat à +Naples et dans les provinces napolitaines au point de +vue où nous l'examinons en France. Naples, et même +la haute Italie, ont des noms différents pour désigner +l'assassinat, selon qu'il s'exécute sur un individu ou +sur un despote.</p> + +<p>En Italie, il y a l'homicide et le tyrannicide.</p> + +<p>L'homicide est l'assassinat d'individu à individu. +Le tyrannicide est l'assassinat du citoyen au tyran ou +à l'agent du despotisme.</p> + +<p>Nous avons vu, au reste, des peuples du Nord--et +nous citerons les Allemands--partager cette grave +erreur morale.</p> + +<p>Les Allemands ont presque élevé des autels à Karl +Sand, qui a assassiné Rotzebüe, et à Staps, qui a tenté +d'assassiner Napoléon.</p> + +<p>Le meurtrier inconnu de Rossi et Agésilas Milano, +qui a tenté de tuer d'un coup de baïonnette le roi +Ferdinand II au milieu d'une revue, sont considérés +à Rome et à Naples, non point comme des assassins, +mais comme des tyrannicides.</p> + +<p>Cela ne justifie pas, mais explique les attentats des +Italiens.</p> + +<p>Sous quelque despotisme qu'ait été courbée l'Italie, +l'éducation des Italiens a toujours été classique et, +par conséquent, républicaine.</p> + +<p>Or, l'éducation classique glorifie l'assassinat politique, +que nos lois flétrissent, que notre conscience +réprouve.</p> + +<p>Et cela est si vrai, que non-seulement la popularité +de Louis-Philippe s'est soutenue, grâce aux nombreux +attentats dont il a failli être victime pendant +dix-huit ans de règne, mais encore qu'elle s'en était +accrue.</p> + +<p>Faites dire en France une messe en l'honneur de +Fieschi, d'Alibaud, de Lecomte, à peine si une vieille +mère, une soeur pieuse, un fils innocent du crime paternel, +oseront y assister.</p> + +<p>A chaque anniversaire de la mort de Milano, une +messe se dit à Naples pour le salut de son âme; à +chaque anniversaire, l'église déborde dans la rue.</p> + +<p>Et, en effet, l'histoire glorieuse de l'Italie est comprise +entre la tentative de meurtre de Mucius Scoevola +sur le roi des Étrusques et l'assassinat de César +par Brutus et Cassius.</p> + +<p>Et que fait le Sénat, de l'aveu duquel Mucius Scoevola +allait tenter le meurtre de Porsenna, lorsque le +meurtrier, gracié par l'ennemi de Rome, rentre à +Rome avec son bras brûlé?</p> + +<p>Au nom de la République, il vote une récompense +à l'assassin, et, au nom de la République, qu'il a +sauvée, lui donne un champ.</p> + +<p>Que fait Cicéron, qui passe à Rome pour l'honnête +homme par excellence, lorsque Brutus et Cassius +assassinent César?</p> + +<p>Il ajoute un chapitre à son livre <i>De officiis</i> pour +prouver que, lorsqu'un membre de la société est +nuisible à la société, chaque citoyen, se faisant chirurgien +politique, a le droit de retrancher ce membre +du corps social.</p> + +<p>Et il résulte de ce que nous venons de dire que, si +nous croyions orgueilleusement que notre livre a une +importance qu'il n'a pas, nous inviterions les philosophes +et même les juges à peser ces considérations, +que ne songent à faire valoir ni les avocats ni les +prévenus eux-mêmes, chaque fois qu'un Italien, et +surtout un Italien des provinces méridionales, se +trouvera mêlé à quelque tentative d'assassinat politique.</p> + +<p>La France seule est assez avancée en civilisation +pour placer sur le même rang Louvel et Lacenaire, +et, si elle fait une exception en faveur de Charlotte +Corday, c'est à cause de l'horreur physique et morale +qu'inspirait le batracien Marat.</p> + +<br><br> + +<h3>LXXXI</h3> + +<h3>OU CE QUI DEVAIT ARRIVER ARRIVE.</h3> + +<p>L'armistice fut, comme nous l'avons dit, signé +le 10 décembre, et la ville de Capoue fut, ainsi que +la chose avait été convenue, remise aux Français +le 11.</p> + +<p>Le 13, le prince Pignatelli fit venir au palais les +représentants de la ville.</p> + +<p>Cet appel avait pour but de les inviter à trouver +le moyen de répartir, entre les grands propriétaires +et les principaux négociants de Naples, la moitié de +la contribution de deux millions et demi de ducats +qui devait être payée le surlendemain. Mais les députés, +qui pour la première fois étaient bien accueillis, +refusèrent positivement de se charger de cette +impopulaire mission, disant que cela ne les regardait +aucunement, et que c'était à celui qui avait pris l'engagement +de le tenir.</p> + +<p>Le 14,--les événements vont devenir quotidiens +et de plus en plus graves, de sorte que nous n'aurons +qu'à les noter jusqu'au 20,--le 14, les 8,000 hommes +du général Naselli, rembarqués aux bouches du Volturne, +entrèrent dans le golfe de Naples avec leurs +armes et leurs munitions.</p> + +<p>On pouvait prendre ces 8,000 hommes, les placer +sur la route de Capoue à Naples, les faire soutenir +par 30,000 lazzaroni, et rendre ainsi la ville imprenable.</p> + +<p>Mais le prince Pignatelli, manquant de toute popularité, +ne se regardait point, à juste titre, comme +assez fort pour prendre une pareille résolution, que +rendait cependant urgente la prochaine rupture de +l'armistice. Nous disons prochaine, car, si les cinq +millions, dont le premier sou n'était point trouvé, +n'étaient pas prêts le lendemain, l'armistice était +rompu de droit.</p> + +<p>D'un autre côté, les patriotes désiraient la rupture +de cet armistice, qui empêchait les Français, leurs +frères d'opinion, de marcher sur Naples.</p> + +<p>Le prince Pignatelli ne prit aucune mesure à l'endroit +des 8,000 hommes qui entraient dans le port; +ce que voyant les lazzaroni, ils montèrent sur toutes +les barques qui bordaient le rivage, depuis le pont de +la Madeleine jusqu'à Mergellina, voguèrent vers les +felouques et s'emparèrent des canons, des fusils et +des munitions des soldats, qui se laissèrent désarmer +sans opposer aucune résistance.</p> + +<p>Inutile de dire que nos amis Michele, Pagliuccella +et fra Pacifico se trouvaient naturellement à la tête +de cette expédition, grâce à laquelle leurs hommes se +trouvèrent admirablement armés.</p> + +<p>Quand ils se virent si bien armés, les huit mille +lazzaroni ce mirent à crier: «Vive le roi! vive la +religion!» et: «Mort aux Français!»</p> + +<p>Quant aux soldats, ils furent mis à terre et eurent +permission de se retirer où ils voulaient.</p> + +<p>Au lieu de se retirer, ils se réunirent aux groupes +et crièrent plus haut que les autres: «Vive le roi! +vive la religion!» et: «Mort aux Français!»</p> + +<p>En apprenant ce qui se passait et en entendant ces +cris, le commandant du Château-Neuf, Massa, comprit +qu'il ne tarderait probablement pas à être attaqué, et +il envoya un de ses officiers, le capitaine Simonei, +pour demander, en cas d'attaque, quelles étaient les +instructions du vicaire général.</p> + +<p>--Défendez le château, répondit le vicaire général; +mais gardez-vous bien de faire aucun mal au peuple.</p> + +<p>Simonei rapporta au commandant cette réponse, +qui, au commandant comme à lui, parut singulièrement +manquer de clarté.</p> + +<p>Et, en effet, il était difficile, on en conviendra, de +défendre le château contre le peuple, sans faire de +mal au peuple.</p> + +<p>Le commandant renvoya le capitaine Simonei pour +demander une réponse plus positive.</p> + +<p>--Faites feu à poudre, lui fut-il répondu: cela +suffira pour disperser la multitude.</p> + +<p>Simonei se retira en levant les épaules; mais, sur +la place du palais, il fut rejoint par le duc de Geno, +l'un des négociateurs de l'armistice de Sparanisi, qui +lui ordonna, de la part du prince Pignatelli, de ne +pas faire feu du tout.</p> + +<p>De retour au Château-Neuf, Simonei raconta ses +deux entrevues avec le vicaire général; mais, au +moment même où il entamait son récit, une foule +immense se précipita vers le château, brisa la première +porte, et s'empara du pont en criant: «La bannière +royale! la bannière royale!»</p> + +<p>En effet, depuis le départ du roi, la bannière royale +avait disparu de dessus le château, comme, en l'absence +du chef de l'État, le drapeau disparaît du dôme +des Tuileries.</p> + +<p>La bannière royale fut déployée selon le désir du +peuple.</p> + +<p>Alors, la foule, et particulièrement les soldats qui +venaient de se laisser désarmer, demandèrent des +armes et des munitions.</p> + +<p>Le commandant répondit que, ayant les armes et +les munitions en compte et sous sa responsabilité, il +ne pouvait délivrer ni un seul fusil ni une seule cartouche, +sans l'ordre du vicaire général.</p> + +<p>Que l'on vînt avec un ordre du vicaire général, et +il était prêt à tout donner, même le château.</p> + +<p>Mais, tandis que l'inspecteur de la cantine Minichini, +parlementait avec le peuple, le régiment samnite, +qui avait la garde des portes, les ouvrit au +peuple.</p> + +<p>La foule se précipita dans le château et en chassa +le commandant et les officiers.</p> + +<p>Le même jour et à la même heure, comme si +c'était un mot d'ordre,--et probablement, en effet, +en était-ce un,--les lazzaroni s'emparèrent des +trois autres châteaux, Saint-Elme, de l'Oeuf et del +Carmine.</p> + +<p>Était-ce mouvement instantané du peuple? était-ce +impulsion du vicaire général, qui voyait dans la +dictature populaire un double moyen de neutraliser +les projets des patriotes et d'exécuter les instructions +incendiaires de la reine?</p> + +<p>La chose demeura un mystère; mais, quoique +les causes restassent cachées, les faits furent visibles.</p> + +<p>Le lendemain 15 janvier, vers deux heures de +l'après-midi, cinq calèches chargées d'officiers français, +parmi lesquels se trouvait l'ordonnateur général +Archambal, signataire du traité de Sparanisi, +entrèrent à Naples par la porte de Capoue et descendirent +à l'<i>Albergo reale</i>.</p> + +<p>Ils venaient pour recevoir les cinq millions qui +devaient être payés à titre d'indemnité au général +Championnet, et, comme il y a du caractère français +partout où il y a des Français, pour aller au théâtre +de Saint-Charles.</p> + +<p>Immédiatement, le bruit se répandit qu'ils venaient +prendre possession de la ville, que le roi était trahi +et qu'il fallait venger le roi.</p> + +<p>Qui avait intérêt à propager ce bruit? Celui qui, +ayant cinq millions à payer, n'avait pas ces cinq millions +pour faire honneur à sa parole, et qui, ne pouvant +payer en argent, voulait trouver une défaite, si +mauvaise et si coupable qu'elle fût.</p> + +<p>Vers sept heures du soir, quinze ou vingt mille +soldats ou lazzaroni armés se portèrent à l'Albergo +reale en criant: «Vive le roi! vive la religion! mort +aux Français!»</p> + +<p>A la tête de ces hommes étaient ceux que l'on avait +vus à la tête de l'émeute où avaient péri les frères +della Torre, et de celle où le malheureux Ferrari avait +été mis en morceaux, c'est-à-dire les Pasquale, les +Rinaldi, les Beccaïo. Quant à Michele, nous dirons +plus tard où il était.</p> + +<p>Par bonheur, Archambal était au palais, près de +Pignatelli, qui essayait de le payer en belles paroles, +ne pouvant le payer en argent.</p> + +<p>Les autres officiers étaient au spectacle.</p> + +<p>Tout ce peuple fanatisé se précipita vers Saint-Charles. +Les sentinelles de la porte voulurent faire +résistance et furent tuées. On vit tout à coup un flot +de lazzaroni, hurlant et menaçant, se répandre dans +le parterre.</p> + +<p>Les cris de «Mort aux Français!» retentissaient +dans la rue, dans les corridors, dans la salle.</p> + +<p>Que pouvaient douze ou quinze officiers armés +de leurs sabres seulement, contre des milliers d'assassins?</p> + +<p>Des patriotes les enveloppèrent, leur firent un rempart +de leurs corps, les poussèrent dans le corridor, +ignoré du peuple et réservé au roi seul, qui conduisait +de la salle au palais. Là, ils trouvèrent Archambal +près du prince, et, sans avoir reçu un sou des cinq +millions, mais après avoir couru le risque de la vie, +ils reprirent le chemin de Capoue, protégés par un +fort piquet de cavalerie.</p> + +<p>A la vue de cette populace qui envahissait la salle, +les acteurs avaient baissé la toile et interrompu le +spectacle.</p> + +<p>Quant aux spectateurs, fort indifférents à ce qui +pouvait arriver aux Français, ils ne songèrent qu'à +se mettre en sûreté.</p> + +<p>Ceux qui connaissent l'agilité des mains napolitaines +peuvent se faire une idée du pillage qui eut +lieu pendant cette invasion. Plusieurs personnes +furent, en fuyant, étouffées aux portes de sortie, +d'autres foulées aux pieds dans les escaliers.</p> + +<p>Le pillage se continua dans la rue. Il fallait bien +que ceux qui n'avaient pas pu entrer eussent leur +part de l'aubaine.</p> + +<p>Sous prétexte de s'assurer si elles ne cachaient +pas des Français, toutes les voitures furent ouvertes +et ceux qui étaient dedans dévalisés.</p> + +<p>Les membres de la municipalité, les patriotes, les +hommes les plus distingués de Naples essayèrent +vainement de mettre de l'ordre parmi cette multitude, +qui, courant par les rues, volait, dépouillait, +assassinait; ce que voyant, d'un commun accord, ils +se rendirent chez l'archevêque de Naples, monseigneur +Capece Zurlo, homme fort estimé de tous, +d'une grande douceur d'esprit, d'une grande régularité +de moeurs, et le supplièrent de recourir au secours +et, s'il le fallait, aux pompes de la religion, +pour faire rentrer dans l'ordre toute cette abominable +populace, qui roulait désordonnée et dévastatrice +dans les rues de Naples comme un torrent de +lave.</p> + +<p>L'archevêque monta en carrosse découvert, mit +des torches aux mains de ses domestiques, laboura, +pour ainsi dire, cette multitude en tout sens, sans +pouvoir faire entendre une seule parole, sa voix étant +incessamment couverte par les cris de «Vive le roi! +vive la religion! vive saint Janvier! mort aux jacobins!»</p> + +<p>Et, en effet, le peuple, maître des trois châteaux, +était maître de la ville entière, et il commença d'inaugurer +sa dictature en organisant le meurtre et le +pillage, sous les yeux mêmes de l'archevêque. Depuis +Masaniello, c'est-à-dire depuis cent cinquante-deux +ans, la cavale que le peuple de Naples a pour +armes n'avait point été lâchée à sa fantaisie sans +mors et sans selle. Elle s'en donnait à plaisir et rattrapait +le temps perdu. Jusque-là, les assassinats +avaient été, pour ainsi dire, accidentels; à partir de +ce moment, ils furent régularisés.</p> + +<p>Tout homme vêtu avec élégance, et portant ses +cheveux coupés court, était désigné sous le nom de +jacobin, et ce nom était un arrêt de mort. Les femmes +des lazzaroni, toujours plus féroces que leurs maris +aux jours de révolution, les accompagnaient, armées +de ciseaux, de couteaux et de rasoirs, et exécutaient, +au milieu des huées et des rires, sur les malheureux +que condamnaient leurs maris, les mutilations +les plus horribles et les plus obscènes. Dans ce +moment de crise suprême, où la vie de tout ce qu'il +y avait d'honnêtes gens à Naples ne tenait qu'à un +caprice, à un mot, à un fil, quelques patriotes pensèrent +à un reste de leurs amis prisonniers et oubliés +par Vanni dans les cachots de la Vicaria et del Carmine. +Il se déguisèrent en lazzaroni, criant qu'il +fallait délivrer les prisonniers pour accroître les forces +d'autant de braves. La proposition fut accueillie par +acclamation. On courut aux prisons, on délivra les +prisonniers, mais, avec eux, cinq ou six mille forçats, +vétérans de l'assassinat et du vol, qui se répandirent +dans la ville et redoublèrent le tumulte et la confusion.</p> + +<p>C'est une chose remarquable, à Naples et dans les +provinces méridionales, que la part que prennent les +forçats à toutes les révolutions. Comme les gouvernements +despotiques qui se sont succédé dans l'Italie +méridionale, depuis les vice-rois espagnols jusqu'à +la chute de François II, c'est-à-dire depuis 1503 +jusqu'en 1860, ont toujours eu pour premier principe +de pervertir le sens moral, il en résulte que le galérien +n'y inspire point la même répulsion que chez +nous. Au lieu d'être parqués dans leurs bagnes et +sans communication avec la société qui les a repoussés +de son sein, ils sont mêlés à la population, qui ne les +rend pas meilleurs et qu'ils rendent plus mauvaise. +Leur nombre est immense, presque le double de celui +de la France, et, à un moment donné, ils sont pour +les rois, qui ne dédaignent pas leur alliance, un puissant +et terrible secours à Naples,--et, par Naples, +nous entendons toutes les provinces napolitaines. Il +n'y a pas de galères à vie. Nous avons fait un calcul, +bien facile à faire, du reste, qui nous a donné une +moyenne de neuf ans pour les galères à vie. Ainsi, +depuis 1799, c'est-à-dire depuis soixante-cinq ans, +les portes des galères ont été ouvertes six fois, et toujours +par la royauté, qui, en 1799, en 1806, en 1809, +en 1821, en 1848 et en 1860, y recruta des champions. +Nous verrons le cardinal Ruffo aux prises avec +ces étranges auxiliaires, ne sachant comment s'en +débarrasser, et, dans toutes les occasions, les poussant +au feu.</p> + +<p>J'avais pour voisins, pendant les deux ans et demi +que j'ai passés à Naples, une centaine de forçats habitant +une succursale du bagne située dans la même +rue que mon palais. Ces hommes n'étaient employés +à aucun travail et passaient leurs journées dans l'inaction +la plus absolue. Aux heures fraîches de l'été, +c'est-à-dire de six heures à dix heures du matin et de +quatre à six heures du soir, ils se tenaient soit à cheval, +soit accoudés sur le mur, regardant ce magnifique +horizon qui n'a pour borne que la mer de Sicile, +sur laquelle se découpe la sombre silhouette de Caprée.</p> + +<p>--Quels sont ces hommes? demandai-je un jour +aux agents de l'autorité.</p> + +<p>--<i>Gentiluomini</i> (des gentlemen), me répondit +celui-ci.</p> + +<p>--Qu'ont-ils fait?</p> + +<p>--<i>Nulla! hanno amazzato</i> (rien! ils ont tué).</p> + +<p>Et, en effet, à Naples, l'assassinat n'est qu'un geste, +et le lazzarone ignorant, qui n'a jamais sondé les +mystères de la vie et de la mort, ôte la vie et donne +la mort sans avoir aucune idée, ni philosophique ni +morale, de ce qu'il donne et de ce qu'il ôte.</p> + +<p>Que l'on se figure donc le rôle sanglant que doivent +jouer, dans les situations pareilles à celles où nous +venons de montrer Naples, des hommes dont les +prototypes sont les Mammone, qui boivent le sang +de leurs prisonniers, et les La Gala, qui les font cuire +et qui les mangent!</p> + +<br><br> + +<h3>LXXXII</h3> + +<h3>LE PRINCE DE MALITERNO.</h3> + +<p>Il fallait au plus tôt porter remède à la situation, +ou Naples était perdue et les ordres de la reine étaient +exécutés à la lettre, c'est-à-dire que la bourgeoisie +et la noblesse disparaissaient dans un massacre général +et qu'il ne restait que le peuple, ou plutôt +que la populace.</p> + +<p>Les députés de la ville, alors, se réunirent dans la +vieille basilique de Saint-Laurent, dans laquelle tant +de fois avaient été discutés les droits du peuple et +ceux du pouvoir royal.</p> + +<p>Le parti républicain, qui, nous l'avons vu, avait +déjà été en relation avec le prince de Maliterno, et +qui, d'après ses promesses, croyait pouvoir compter +sur lui, faisant valoir son courage dans la campagne +de 1796, et ce que, quelques jours auparavant encore, +il venait de faire pour la défense de Capoue, le proposa +comme général du peuple.</p> + +<p>Les lazzaroni, qui venaient de le voir combattre +contre les Français, n'eurent aucune défiance et +accueillirent son nom par acclamation.</p> + +<p>Son entrée était préparée pour se faire au milieu +de l'enthousiasme général. Au moment où le peuple +criait: «Oui! oui! Maliterno! vive Maliterno! mort +aux Français! mort aux jacobins!» Maliterno parut +à cheval et armé de pied en cap.</p> + +<p>Le peuple napolitain est un peuple d'enfants, facile +à se laisser prendre à des coups de théâtre. L'arrivée +du prince, au milieu des bravos qui signalaient sa +nomination, lui parut providentielle. A sa vue, les cris +redoublèrent. On enveloppa son cheval, comme, la +veille et le matin encore, on avait enveloppé le carrosse +de l'archevêque, et chacun hurla, de cette voix +qu'on n'entend qu'à Naples:</p> + +<p>--Vive Maliterno! vive notre défenseur! vive +notre père!</p> + +<p>Maliterno descendit de cheval, laissa l'animal aux +mains des lazzaroni et entra dans l'église de San-Lorenzo. +Déjà accepté par le peuple, il fut proclamé +dictateur par le municipe, revêtu de pouvoirs illimités, +et libre de choisir lui-même son lieutenant.</p> + +<p>Séance tenante, et avant même que Maliterno +sortit de l'église, on annonça une députation chargée +de se rendre près du vicaire général et de lui dire +que <i>la ville</i> et le peuple ne voulaient plus obéir à un +autre chef que celui qu'ils s'étaient choisi, et que ce +chef, qui venait d'être élu, était le seigneur San-Girolame, +prince de Maliterno.</p> + +<p>Le vicaire général devait donc être invité par la +députation à reconnaître les nouveaux pouvoirs créés +par le municipe et acceptés, mieux encore, proclamés +par le peuple.</p> + +<p>La députation qui s'était offerte, et qui avait été +acceptée, se composait de Manthonnet, Cirillo, Schipani, +Velasco et Pagano.</p> + +<p>Elle se présenta au palais.</p> + +<p>La révolution, depuis deux jours, avait marché à +pas de géant. Le peuple, trompé par elle, lui prêtait +momentanément son appui, et, cette fois, les députés +ne venaient plus en suppliants, mais en maîtres.</p> + +<p>Ces changements n'étonneront point nos lecteurs, +qui les ont vus s'opérer sous leurs yeux.</p> + +<p>Ce fut Cirillo qui fut chargé de porter la parole.</p> + +<p>Sa harangue fut courte: il supprima le titre de +<i>prince</i> et même celui d'<i>excellence</i>.</p> + +<p>--Monsieur, dit-il au vicaire général, nous venons, +au nom de la ville, vous inviter à renoncer +aux pouvoirs que vous avez reçus du roi, vous prier +de nous remettre, ou plutôt de remettre à la municipalité, +l'argent de l'État qui est à votre disposition, +et de prescrire, par un édit, le dernier que vous rendrez, +obéissance entière à la municipalité et au prince +de Maliterno, nommé général par le peuple.</p> + +<p>Le vicaire général ne répondit point positivement, +mais demanda vingt-quatre heures pour réfléchir, +en disant que la nuit porte conseil.</p> + +<p>Le conseil que lui porta la nuit fut de s'embarquer +au point du jour, avec le reste du trésor royal, sur +un bâtiment faisant voile pour la Sicile.</p> + +<p>Revenons au prince de Maliterno.</p> + +<p>L'important était de désarmer le peuple, et, en le +désarmant, d'arrêter les massacres.</p> + +<p>Le nouveau dictateur, après avoir engagé sa parole +aux patriotes et juré de marcher en tout point +d'accord avec eux, sortit de l'église, monta de nouveau +à cheval, et, le sabre à la main, après avoir répondu +par le cri de «Vive le peuple!» au cri de «Vive +Maliterno!» nomma pour son lieutenant don Lucio +Caracciolo, duc de Rocca-Romana, presque aussi populaire +que lui, à cause de son brillant combat de +Caïazzo. Le nom du beau gentilhomme qui, depuis +quinze ans, avait changé trois fois d'opinions et qui +devait se les faire pardonner par une troisième trahison, +fut salué par une immense acclamation.</p> + +<p>Après quoi, le prince de Maliterno fit une harangue, +pour inviter le peuple à déposer les armes +dans un couvent voisin destiné à servir de quartier +général, et ordonna, sous peine de mort, d'obéir à +toutes les mesures qu'il croirait nécessaires pour rétablir +la tranquillité publique.</p> + +<p>En même temps, pour donner plus de poids à ses +paroles, il fit dresser des potences dans toutes les +rues et sur toutes les places, et sillonna la ville de +patrouilles composées des citoyens les plus braves et +et les plus honnêtes, chargées d'arrêter et de pendre, +sans autre forme de procès, les voleurs et les assassins +pris en flagrant délit.</p> + +<p>Puis il fut convenu qu'à la bannière blanche, +c'est-à-dire à la bannière royale, était substituée la +bannière du peuple, c'est-à-dire la bannière tricolore. +Les trois couleurs du peuple napolitain étaient le +bleu, le jaune et le rouge.</p> + +<p>A ceux qui demandèrent des explications sur ce +changement et qui essayèrent de le discuter, Maliterno +répondit qu'il changeait le drapeau napolitain +pour ne pas montrer aux Français une bannière qui +avait fui devant eux. Le peuple, orgueilleux d'avoir +sa bannière, accepta.</p> + +<p>Lorsque, le matin du 17 janvier, on connut à Naples, +la fuite du vicaire général et les nouveaux malheurs +dont cette fuite menaçait Naples, la colère du +peuple, jugeant inutile de poursuivre Pignatelli, +qu'il ne pouvait atteindre, se tourna tout entière +contre Mack.</p> + +<p>Une bande de lazzaroni se mit à sa recherche. +Mack, selon eux, était un traître, qui avait pactisé +avec les jacobins et avec les Français, et qui, par +conséquent, méritait d'être pendu. Cette bande se +dirigea vers Caserte, où elle croyait le trouver.</p> + +<p>Il y était, en effet, avec le major Riescach, le seul +officier qui lui fût resté fidèle dans ce grand désastre, +lorsqu'on vint lui annoncer le danger qu'il courait. +Ce danger était sérieux. Le duc de Salandra, que les +lazzaroni avaient rencontré sur la route de Caserte +et qu'ils avaient pris pour lui, avait failli y laisser la +vie. Il ne restait qu'une ressource au malheureux +général: c'était d'aller chercher un asile sous la tente +de Championnet; mais il l'avait, on se le rappelle, +si grossièrement traité dans la lettre qu'en entrant +en campagne, il lui avait fait porter par le major +Riescach; il avait, en quittant Rome, rendu contre +les Français un ordre du jour si cruel, qu'il n'osait +espérer dans la générosité du général français. +Mais le major Riescach le rassura, lui proposant de +le précéder et de préparer son arrivée. Mack accepta +la proposition, et, tandis que le major accomplissait +sa mission, il se retira dans une petite maison de +Cirnao, à la sûreté de laquelle il croyait à cause de +son isolement.</p> + +<p>Championnet était campé en avant de la petite +ville d'Aversa, et, toujours curieux de monuments +historiques, il venait de reconnaître avec son fidèle +Thiébaut, dans un vieux couvent abandonné, les +ruines du château où Jeanne avait assassiné son +mari, et jusqu'aux restes du balcon où André fut +pendu avec l'élégant lacet de soie et d'or tressé par +la reine elle-même. Il expliquait à Thiébaut, moins +savant que lui en pareille matière, comment Jeanne +avait obtenu l'absolution de ce crime en vendant au +pape Clément VI Avignon pour soixante mille écus, +lorsqu'un cavalier s'arrêta à la porte de sa tente et +que Thiébaut jeta un cri de joie et de surprise en +reconnaissant son ancien collègue, le major Riescach.</p> + +<p>Championnet reçut le jeune officier avec la même +courtoisie qu'il l'avait reçu à Rome, lui exprima son +regret de ce qu'il ne fût point arrivé une heure plus +tôt pour prendre part à la promenade archéologique +qu'il venait de faire; puis, sans s'informer du motif +qui l'amenait, lui offrit ses services comme à un ami, +et comme si cet ami ne portait point l'uniforme napolitain.</p> + +<p>--D'abord, mon cher major, lui dit-il, permettez +que je commence par des remercîments. J'ai trouvé, +à mon retour à Rome, le palais Corsini, que je vous +avais confié, dans le meilleur état possible. Pas un +livre, pas une carte, pas une plume ne manquait. Je +crois même que l'on ne s'était, pendant deux semaines +qu'il a été habité, servi d'aucun des objets dont +je me sers tous les jours.</p> + +<p>--Eh bien, mon général, si vous m'êtes aussi +reconnaissant que vous le dites du petit service que +vous prétendez avoir reçu de moi, vous pouvez, à +votre tour, m'en rendre un grand.</p> + +<p>--Lequel? demanda Championnet en souriant.</p> + +<p>--C'est d'oublier deux choses.</p> + +<p>--Prenez garde! oublier est moins facile que de +se souvenir. Quelles sont ces deux choses? Voyons!</p> + +<p>--D'abord, la lettre que je vous ai portée à Rome +de la part du général Mack.</p> + +<p>--Vous avez pu voir qu'elle avait été oubliée cinq +minutes après avoir été lue. La seconde?</p> + +<p>--La proclamation relative aux hôpitaux.</p> + +<p>--Celle-là, monsieur, répondit Championnet, je +ne l'oublie pas, mais je la pardonne.</p> + +<p>Riescach s'inclina.</p> + +<p>--Je ne puis demander davantage de votre générosité, +dit-il. Maintenant, le malheureux général +Mack...</p> + +<p>--Oui, je le sais, on le poursuit, on le traque, on +veut l'assassiner; comme Tibère, il est forcé de coucher +chaque nuit dans une nouvelle chambre. Pourquoi +ne vient-il pas tout simplement me trouver? Je +ne pourrai pas, comme le roi des Perses à Thémistocle, +lui donner cinq villes de mon royaume pour +subvenir à son entretien; mais j'ai ma tente, elle est +assez grande pour deux, et, sous cette tente, il recevra +l'hospitalité du soldat.</p> + +<p>Championnet achevait à peine ces paroles, qu'un +homme couvert de poussière sautait à bas d'un cheval +ruisselant d'écume, et se présentait timidement au +seuil de la tente que le général français venait de lui +offrir.</p> + +<p>Cet homme, c'était Mack, qui, apprenant que les +hommes lancés à sa poursuite se dirigeaient sur +Carnava, n'avait pas cru devoir attendre le retour +de son envoyé et la réponse de Championnet.</p> + +<p>--Mon général, s'écria Riescach, entrez, entrez! +Comme je vous l'avais dit, notre ennemi est le plus +généreux des hommes.</p> + +<p>Championnet se leva et s'avança au-devant de +Mack, la main ouverte.</p> + +<p>Mack crut sans doute que cette main s'ouvrait pour +lui demander son épée.</p> + +<p>La tête basse, le front rougissant, muet, il la tira +du fourreau, et, la prenant par la lame, il la présenta +au général français par la poignée.</p> + +<p>--Général, lui dit-il, je suis votre prisonnier, et +voici mon épée.</p> + +<p>--Gardez-la, monsieur, répondit Championnet +avec son fin sourire; mon gouvernement m'a défendu +de recevoir des présents de fabrique anglaise.</p> + +<p>Finissons-en avec le général Mack, que nous ne +retrouverons plus sur notre chemin, et que nous +quittons, nous devons l'avouer, sans regret.</p> + +<p>Mack fut traité par le général français comme un +hôte et non comme un prisonnier. Dès le lendemain +de son arrivée sous sa tente, il lui donna un passeport +pour Milan, en le mettant à la disposition du +Directoire.</p> + +<p>Mais le Directoire traita Mack avec moins de courtoisie +que Championnet. Il le fit arrêter, l'enferma +dans une petite ville de France, et, après la bataille +de Marengo, l'échangea contre le père de celui qui +écrit ces lignes, lequel était à Brindisi prisonnier par +surprise du roi Ferdinand.</p> + +<p>Malgré ses revers en Belgique, malgré l'incapacité +dont il avait fait preuve dans cette campagne de +Rome, le général Mack obtint, en 1804, le commandement +de l'armée de Bavière.</p> + +<p>En 1805, à l'approche de Napoléon, il se renferma +dans Ulm, où, après deux mois de blocus, il signa +la plus honteuse capitulation que l'on ait jamais +mentionnée dans les annales de la guerre.</p> + +<p>Il se rendit avec 35,000 hommes.</p> + +<p>Cette fois, on lui fit son procès, et il fut condamné +à mort; mais sa peine fut commuée en une détention +perpétuelle au Spitzberg.</p> + +<p>Au bout de deux ans, le général Mack obtint sa +grâce et fut mis en liberté.</p> + +<p>A partir de 1808 il disparaît de la scène du monde, +et l'on n'entend plus parler de lui.</p> + +<p>On a très-justement dit de lui que, pour avoir la +réputation de premier général de son siècle, il ne +lui avait manqué que de ne pas avoir eu d'armées à +commander.</p> + +<p>Continuons à dérouler, dans toute sa simplicité +historique, la liste des événements qui conduisirent +les Français à Naples, et qui, d'ailleurs, forment un +tableau de moeurs où ne manque ni la couleur ni +l'intérêt.</p> + +<br><br> + +<h3>LXXXIII</h3> + +<h3>RUPTURE DE L'ARMISTICE.</h3> + +<p>Les lazzaroni, furieux de voir le général Mack +leur échapper, ne voulurent point avoir fait une si +longue course pour rien.</p> + +<p>Ils marchèrent, en conséquence, sur les avant-postes +français, battirent les gardes avancées et repoussèrent +la grand'garde. Mais, au premier coup +de fusil, le général Championnet ayant dit à Thiébaut +d'aller voir ce qui se passait, celui-ci rallia les +hommes que cette irruption imprévue avait dispersés +et chargea toute cette multitude au moment où +elle traversait la ligne de démarcation tracée entre +les deux armées. Il en détruisit une partie, mit l'autre +en fuite, mais, sans la poursuivre, s'arrêta dans +les limites tracées à l'armée française.</p> + +<p>Deux événements avaient rompu la trêve: le défaut +de payement des cinq millions stipulés dans le traité +et l'agression des lazzaroni.</p> + +<p>Le 19 janvier, les vingt-quatre députés de la ville +comprirent à quels dangers les exposaient ces deux +insultes, qui, faites à un vainqueur, ne pouvaient +manquer de le déterminer à marcher sur Naples.</p> + +<p>Ils partirent donc pour Caserte, où Championnet +avait son quartier général; mais ils n'eurent point +la peine d'aller jusque-là, le général, nous l'avons +dit, s'étant avancé jusqu'à Maddalone.</p> + +<p>Le prince de Maliterno marchait à leur tête.</p> + +<p>En arrivant en présence du général français, tous, +comme c'est l'habitude en pareil cas, commencèrent +de parler à la fois, les uns priant, les autres menaçant, +ceux-ci demandant humblement la paix, ceux-là +jetant à la face des Français des défis de guerre.</p> + +<p>Championnet écouta avec sa courtoisie et sa patience +ordinaires pendant dix minutes; puis, comme +il lui était impossible d'entendre un mot de ce qui se +disait:</p> + +<p>--Messieurs, dit-il en excellent italien, si l'un +d'entre vous était assez bon pour prendre la parole +au nom de tous, je ne doute pas que nous ne finissions +par nous entendre, du moins par nous comprendre.</p> + +<p>Puis, s'adressant à Maliterno, qu'il reconnaissait +au coup de sabre qui lui partageait le front et la +joue:</p> + +<p>--Prince, lui dit-il, quand on sait se battre comme +vous, on doit savoir défendre son pays avec la parole +comme avec le sabre. Voulez-vous me faire l'honneur +de me dire la cause qui vous amène? J'écoute, je vous +le jure, avec le plus grand intérêt.</p> + +<p>Cette élocution si pure, cette grâce si parfaite, +étonnèrent les députés, qui se turent et qui, faisant +un pas en arrière, laissèrent au prince de Maliterno +le soin de défendre les intérêts de Naples.</p> + +<p>N'ayant point, comme Tite-Live, la prétention de +faire les discours des orateurs que nous mettons en +scène, nous nous empressons de dire que nous ne +changeons point une parole au texte du discours du +prince de Maliterno.</p> + +<p>--Général, dit-il, s'adressant à Championnet, depuis +la fuite du roi et du vicaire général, le gouvernement +du royaume est dans les mains du sénat de +la ville. Nous pouvons donc faire, avec <i>Votre Excellence</i>, +un durable et légitime traité.</p> + +<p>Au titre d'<i>excellence</i>, donné au général républicain, +Championnet avait souri et salué.</p> + +<p>Le prince lui présenta un paquet.</p> + +<p>--Voici une lettre, continua-t-il, qui renferme les +pouvoirs des députés ici présents. Peut-être, vous qui, +en vainqueur et à la tête d'une armée victorieuse, êtes +venu au pas de course de Civita-Castellana à Maddalone, +regardez-vous comme un faible espace les +dix milles qui vous séparent de Naples; mais vous +remarquerez que cet espace est immense, infranchissable +même, lorsque vous réfléchirez que vous êtes +entouré de populations armées et courageuses, et que +soixante mille citoyens enrégimentés, quatre châteaux +forts, des vaisseaux de guerre, défendent une +ville de cinq cent mille habitants enthousiasmés par +la religion, exaltés par l'indépendance. Maintenant, +supposez que la victoire continue de vous être fidèle +et que vous entriez en conquérant à Naples; il vous +sera impossible de vous maintenir dans votre conquête. +Ainsi, tout vous conseille de faire la paix avec +nous. Nous vous offrons, non-seulement les deux millions +et demi de ducats stipulés dans le traité de +Sparanisi, mais encore tout l'argent que vous nous +demanderez en vous renfermant dans les limites de +la modération. En outre, nous mettons à votre disposition, +pour que vous puissiez vous retirer, des +vivres, des voitures, des chevaux, et enfin des routes +de la sécurité desquelles nous vous répondons... +Vous avez remporté de grands succès, vous avez +pris des canons et des drapeaux, vous avez fait un +grand nombre de prisonniers, vous avez emporté +quatre forteresses: nous vous offrons un tribut et +nous vous demandons la paix comme à un vainqueur. +Ainsi, du même coup, vous conquérez la gloire et +l'argent. Considérez, général, que nous sommes +beaucoup trop faibles pour votre armée; que, si +vous nous accordez la paix, que, si vous consentez à +ne pas entrer à Naples, le monde applaudira à votre +magnanimité. Si, au contraire, la résistance désespérée +des habitants, sur laquelle nous avons le droit +de compter, vous repousse, vous ne recueillerez que +la honte d'avoir échoué au bout de votre entreprise.</p> + +<p>Championnet avait écouté, non sans étonnement, +ce long discours, qui lui paraissait plutôt une lecture +qu'une improvisation.</p> + +<p>--Prince, répondit-il poliment mais froidement +à l'orateur, je crois que vous commettez une erreur +grave: vous parlez à des vainqueurs comme vous +parleriez à des vaincus. La trêve est rompue pour +deux raisons: la première, c'est que vous n'avez pas +payé, le 15, la somme que vous deviez payer; la +seconde, c'est que vos lazzaroni sont venus nous +attaquer dans nos lignes. Demain, je marche sur +Naples; mettez-vous en mesure de me recevoir, je +suis, moi, en mesure d'y entrer.</p> + +<p>Le général et les députés, chacun de leur côté, +échangèrent un froid salut; le général rentra dans +sa tente, les députés reprirent la route de Naples.</p> + +<p>Mais, aux jours de révolution comme aux jours +orageux de l'été, le temps change vite, et le ciel, +serein à l'aurore, est sombre à midi.</p> + +<p>Les lazzaroni, en voyant partir Maliterno avec les +députés de la ville pour le camp français, se crurent +trahis, et, soulevés par les prêtres prêchant dans les +églises, par les moines prêchant dans les rues, tous +couvrant l'égoïsme ecclésiastique du manteau royal, +ils s'élancèrent vers le couvent où ils avaient déposé +leurs armes, s'en emparèrent de nouveau, se répandirent +dans les rues, enlevèrent à Maliterno la dictature +qu'ils lui avaient votée la veille, et se nommèrent +des chefs, ou plutôt se remirent sous le commandement +des anciens.</p> + +<p>On avait abaissé les bannières royales; mais on +n'avait pas encore inauguré le drapeau populaire.</p> + +<p>Les bannières royales furent remises partout où +elles avaient été enlevées.</p> + +<p>Le peuple s'empara, en outre, de sept ou huit +pièces de canon, qu'il traîna par les rues et qu'il +mit en batterie à Tolède, à Chiaïa et à Largo del +Pigne.</p> + +<p>Puis les pillages et les exécutions commencèrent. +Les gibets que Maliterno avait fait dresser pour pendre +les voleurs et les assassins servirent à pendre les +jacobins.</p> + +<p>Un sbire bourbonien dénonça l'avocat Fasulo: +les lazzaroni firent irruption chez lui. Il n'eut que le +temps de se sauver avec son frère par les terrasses. +On trouva chez eux une cassette pleine de cocardes +françaises, et on allait égorger leur jeune soeur, +lorsqu'elle s'abrita d'un grand crucifix qu'elle prit +entre ses bras. La terreur religieuse arrêta les assassins, +qui se contentèrent de piller la maison et d'y +mettre le feu.</p> + +<p>Maliterno revenait de Maddalone, lorsque, par +bonheur, en dehors de la ville, il fut instruit de ce +qui s'y passait, par les fugitifs qu'il rencontra.</p> + +<p>Il expédia alors deux messagers, porteurs chacun +d'un billet dont ils avaient pris connaissance. S'ils +étaient arrêtés, ils devaient déchirer ou avaler les +billets, et, comme ils les savaient par coeur, s'ils +échappaient aux mains des lazzaroni, exécuter de +même leur mission.</p> + +<p>Un de ces billets était pour le duc de Rocca-Romana: +Maliterno lui disait où il était caché, et, la +nuit tombée, l'invitait à le venir rejoindre avec une +vingtaine d'amis.</p> + +<p>L'autre était pour l'archevêque: il lui enjoignait, +sous peine de mort, à dix heures précises du soir, de +mettre en branle toutes ses cloches, de réunir son +chapitre, ainsi que tout le clergé de la cathédrale, et +d'exposer le sang et la tête de saint Janvier.</p> + +<p>Le reste, disait-il, le regardait.</p> + +<p>Deux heures après, les deux messagers étaient +arrivés sans accident à destination.</p> + +<p>Vers sept heures du soir, Rocca-Romana vint seul; +mais il annonçait que ses vingt amis étaient prêts +et se trouveraient au rendez-vous qui leur serait +indiqué.</p> + +<p>Maliterno le renvoya immédiatement à Naples, le +priant de se trouver, lui et ses amis, à minuit, sur la +place du couvent de la Trinité, où il s'engageait à les +rejoindre. Ils devaient réunir, en même temps +qu'eux, le plus grand nombre possible de leurs serviteurs,--maîtres +et serviteurs bien armés.</p> + +<p>Le mot d'ordre était <i>Patrie et Liberté</i>. On ne +devait s'occuper de rien. Maliterno répondait de +tout.</p> + +<p>Seulement, Rocca-Romana devait donner cet ordre +et revenir aussitôt. En supposant l'absence de tous +deux, on écrirait à Manthonnet, qui était prévenu de +son côté.</p> + +<p>A dix heures du soir, fidèle à l'ordre reçu, le +cardinal-archevêque fit sonner toutes les cloches d'un +même coup.</p> + +<p>A ce bruit inattendu, à cette immense vibration +qui semblait le vol d'une troupe d'oiseaux aux ailes +de bronze, les lazzaroni, étonnés, s'arrêtèrent au +milieu de leur oeuvre de destruction. Les uns, croyant +que c'était un signal de joie, dirent que les Français +avaient pris la fuite; les autres, au contraire, crurent +que, les Français ayant attaqué la ville, on les appelait +aux armes.</p> + +<p>Dans l'un et l'autre cas, et quelle que fût sa +croyance, chacun courut à la cathédrale.</p> + +<p>On y trouva le cardinal revêtu de ses habits pontificaux, +au milieu de son clergé, dans l'église illuminée +d'un millier de cierges. La tête et le sang de saint +Janvier étaient exposés sur l'autel.</p> + +<p>On sait la dévotion que les Napolitains ont pour +les saintes reliques du protecteur de leur ville. A la +vue de ce sang et de cette tête, qui ont peut-être joué +encore un plus grand rôle en politique qu'en religion, +les plus ardents et les plus furieux commencèrent à +s'apaiser, tombant à genoux, dans l'église, s'ils +avaient pu y pénétrer, dehors, si la foule qui encombrait +la cathédrale les avait forcés de demeurer +dans la rue; et tous, dans l'église et au dehors, se +mirent à prier.</p> + +<p>Alors, la procession, le cardinal-archevêque en tête, +s'apprêta pour sortir et pour parcourir la ville.</p> + +<p>En ce moment, à la droite et à la gauche du prélat, +parurent, comme représentants de la douleur populaire, +le prince de Maliterno et le duc de Rocca-Romana, +vêtus de deuil, pieds nus, les larmes aux +yeux. Le peuple voyant tout à coup, en costumes +de pénitents, implorant la colère de Dieu contre les +Français, les deux plus grands seigneurs de Naples, +accusés d'avoir trahi Naples en faveur de ces Français, +on ne songea plus à les accuser de trahison, mais +seulement à prier et à s'humilier avec eux. Le peuple, +tout entier alors, suivit les saintes reliques portées +par l'archevêque, fit en procession un grand tour +dans la ville et revint à l'église, d'où il était parti.</p> + +<p>Là, Maliterno monta en chaire et fit au peuple un +discours dans lequel il lui dit que saint Janvier, protecteur +céleste de la ville, ne permettrait certainement +pas qu'elle tombât aux mains des Français; +puis il invita chacun à rentrer chez soi, à se reposer, +en dormant, des fatigues de la journée, afin que ceux +qui voudraient combattre se trouvassent au point du +jour les armes à la main.</p> + +<p>Enfin l'archevêque donna sa bénédiction aux assistants, +et chacun se retira en répétant les paroles qu'il +avait prononcées:</p> + +<p>«Nous n'avons que deux mains, comme les Français; +mais saint Janvier est pour nous.»</p> + +<p>L'église évacuée, les rues redevinrent solitaires. +Alors, Maliterno et Rocca-Romana reprirent leurs +armes, qu'ils avaient laissées dans la sacristie, et, +se glissant dans l'ombre, se rendirent à la place de +la Trinité, où leurs compagnons les attendaient.</p> + +<p>Ils y trouvèrent Manthonnet, Velasco, Schipani et +trente ou quarante patriotes.</p> + +<p>La question était de s'emparer du château Saint-Elme, +où, l'on se le rappelle, était prisonnier Nicolino +Caracciolo. Rocca-Romana, inquiet sur le sort de +son frère, et les autres sur celui de leur ami, avaient +décidé de le délivrer. Un coup de main pour arriver +à ce but était urgent. Après avoir échappé si heureusement +à la torture de Vanni, Nicolino ne pouvait +manquer d'être assassiné si les lazzaroni s'emparaient +du château Saint-Elme, le seul que, dans sa position +imprenable, ils se fussent abstenus d'attaquer.</p> + +<p>A cet effet, Maliterno, pendant ses vingt-quatre +heures de dictature, n'osant ouvrir les portes à Nicolino, +de peur que les lazzaroni ne l'accusassent de +trahison, avait mêlé à la garnison trois ou quatre +hommes faisant partie de sa domesticité. Par un de +ces hommes, il avait eu le mot d'ordre du château +Saint-Elme pour la nuit du 20 au 21 janvier. Le mot +d'ordre était <i>Parthénope et Pausilippe</i>.</p> + +<p>Or, voici ce que comptait faire Maliterno: simuler +une patrouille venant de la ville apporter des ordres +au commandant du fort; ensuite, faire irruption dans +la citadelle et s'en emparer.</p> + +<p>Par malheur, Maliterno, Rocca-Romana, Manthonnet, +Velasco et Schipani étaient trop connus pour +prendre le commandement de la petite troupe. Ils durent +le céder à un homme du peuple, enrôlé dans +leur parti. Mais celui-ci, peu familier avec les usages +de la guerre, au lieu de donner le mot <i>Parthénope</i> +pour mot d'ordre, croyant que c'était la même chose, +donna celui de <i>Napoli</i>. La sentinelle reconnut la +fraude et appela aux armes. La petite troupe fut +alors accueillie par une vive fusillade et trois coups +de canon qui, par bonheur, ne firent aucun mal +aux assaillants.</p> + +<p>Cet échec avait une double gravité: d'abord de +ne point délivrer Nicolino Caracciolo, et ensuite de +ne pas donner à Championnet le signal qui lui avait +été promis par les républicains.</p> + +<p>Et, en effet, Championnet avait promis aux républicains +d'être en vue de Naples, le 21 janvier dans +la journée, et les républicains, de leur côté, lui +avaient promis qu'il verrait, en signe d'alliance, flotter +la bannière tricolore française sur le château +Saint-Elme.</p> + +<p>Leur attaque de la nuit manquée, ils ne pouvaient +tenir à Championnet la parole qu'ils lui avaient +donnée.</p> + +<p>Maliterno et Rocca-Romana, qui voulaient tout +simplement délivrer Nicolino Caracciolo, et qui n'étaient +que les alliés et non les complices des républicains, +n'étaient point dans cette partie de leur +secret.</p> + +<p>Pour les uns comme pour les autres, l'étonnement +fut donc grand, lorsque le 21, au point du jour, on +vit flotter la bannière tricolore française sur les tours +du château Saint-Elme.</p> + +<p>Disons comment s'était faite cette substitution +inattendue, comment le drapeau français avait été +arboré sur le château Saint-Elme et de quelles matières +il était fait.</p> + +<br><br> + +<h3>LXXXIV</h3> + +<h3>UN GEOLIER QUI S'HUMANISE.</h3> + +<p>On se rappelle comment, à la suite du billet remis +par Roberto Brandi, commandant du château Saint-Elme, +au procureur fiscal Vanni, celui-ci avait suspendu +les apprêts de la torture et fait reconduire Nicolino +Caracciolo dans le cachot numéro 3, «au second +au-dessous de l'entre-sol,» comme disait le +prisonnier.</p> + +<p>Roberto Brandi ne connaissait point la teneur du +billet adressé à Vanni par le prince de Castelcicala; +mais, au changement qui s'était fait sur la physionomie +de ce dernier, à la pâleur qui avait enseveli +son visage, à l'ordre donné de reconduire Nicolino +dans sa prison, à la rapidité avec laquelle il s'était +élancé hors de la salle de la torture, il avait été facile +à Brandi de deviner que la nouvelle contenue +dans la lettre était des plus graves.</p> + +<p>Vers quatre heures de l'après-midi, il avait, comme +tout le monde, appris, par les affiches de Pronio, le +retour du roi à Caserte, et, le soir, il avait, du haut +des murailles de son donjon, assisté au triomphe du +roi et joui de la vue des illuminations qui en avaient +été la suite.</p> + +<p>La cause de ce retour royal, sans lui faire un effet +aussi électrique qu'à Vanni, lui avait cependant +donné à penser.</p> + +<p>Il avait songé que Vanni, dans sa crainte des Français, +s'était arrêté au moment de donner la torture +à Nicolino, et qu'il pourrait bien, lui aussi, avoir +maille à partir avec eux pour l'avoir tenu prisonnier.</p> + +<p>Il songea donc à se faire, pour l'hypothèse désormais +possible de la venue des Français à Naples, il +songea donc à se faire un ami de ce prisonnier lui-même.</p> + +<p>Vers cinq heures du soir, c'est-à-dire au moment +où le roi entrait par la porte Campana, le commandant +du château se fit ouvrir le cachot du prisonnier, +et, s'approchant de lui avec une politesse de laquelle, +d'ailleurs, il ne s'était jamais écarté entièrement:</p> + +<p>--Monsieur le duc, lui dit-il, je vous ai entendu +vous plaindre hier à M. le procureur fiscal de l'ennui +que vous causait dans votre cachot le manque de +livres.</p> + +<p>--C'est vrai, monsieur, je m'en suis plaint, répondit +Nicolino avec sa bonne humeur éternelle. +Quand je jouis de ma liberté, je suis plutôt un oiseau +chanteur comme l'alouette, ou siffleur comme le +merle, que rêveur comme le hibou; mais, une fois en +cage, j'aime encore mieux, par ma foi, pour causer +avec lui, un livre, si ennuyeux qu'il soit, que notre +geôlier, qui a l'habitude de répondre aux demandes +les plus prolixes par ce seul mot: <i>Oui</i>, ou: <i>Non</i>, +quand il répond toutefois.</p> + +<p>--Eh bien, monsieur le duc, j'aurai l'honneur +de vous envoyer quelques livres; et, si vous voulez +bien me dire ceux qui vous seraient le plus agréables...</p> + +<p>--Vraiment! Est-ce que vous avez une bibliothèque +au château?</p> + +<p>--Deux ou trois cents volumes.</p> + +<p>--Diable! en liberté, il y en aurait pour toute ma +vie; en prison, il y en a bien pour six ans. Voyons, +avez-vous le premier volume des <i>Annales</i> de Tacite, +traitant des amours de Claude et des débordements +de Messaline? Je ne serais point fâché de relire cela, +que je n'ai point lu depuis le collége.</p> + +<p>--Nous avons un Tacite, monsieur le duc; mais +le premier volume manque. Désirez-vous les autres?</p> + +<p>--Merci. J'aime tout particulièrement Claude, et +j'ai toujours été on ne peut plus sympathique à Messaline; +et, comme je trouve que nos augustes souverains, +avec lesquels j'ai eu le malheur de me brouiller +bien innocemment, ont de grands points de ressemblance +avec ces deux personnages, j'eusse voulu faire +des parallèles dans le genre de ceux de Plutarque, +parallèles qui, mis sous leurs yeux, eussent produit, +j'en suis certain, l'excellent résultat de me raccommoder +avec eux.</p> + +<p>--Je suis au regret, monsieur le duc, de ne pouvoir +vous donner cette facilité. Mais demandez un +autre livre, et, s'il se trouve dans la bibliothèque...</p> + +<p>--N'en parlons plus. Avez-vous la <i>Science nouvelle</i>, +de Vico?</p> + +<p>--Je ne connais pas cela, monsieur le duc.</p> + +<p>--Comment! vous ne connaissez pas Vico?</p> + +<p>--Non, monsieur le duc.</p> + +<p>--Un homme de votre instruction qui ne connaît +pas Vico! c'est extraordinaire. Vico était le fils d'un +petit libraire de Naples. Il fut, pendant neuf ans, précepteur +des fils d'un évêque dont j'ai oublié et dont +bien d'autres avec moi ont oublié le nom, malgré la +confiance que cet évêque avait bien certainement que son +nom vivrait plus longtemps que celui de Vico. +Or, pendant que monseigneur disait sa messe, donnait +sa bénédiction et élevait paternellement ses trois neveux, +Vico écrivait un livre qu'il intitulait la <i>Science +nouvelle</i>, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, +livre où il distinguait, dans l'histoire des différents +peuples, trois âges qui se succèdent uniformément: +l'<i>âge divin</i>, enfance des nations, pendant lequel tout +est divinité, et où les prêtres possèdent l'autorité; +l'<i>âge héroïque</i>, qui est le règne de la force matérielle +et des héros, et l'<i>âge humain</i>, période de civilisation +après laquelle les hommes reviennent à l'état primitif. +Or, comme nous en sommes à l'âge des héros, +j'aurais voulu établir un parallèle entre Achille et le +général Mack, et, comme, bien certainement, le parallèle +eût été en faveur de l'illustre général autrichien, +je me fusse fait de celui-ci un ami qui eût pu +plaider ma cause vis-à-vis du marquis Vanni, lequel +a si lestement, et sans nous dire adieu, disparu ce +matin.</p> + +<p>--Ce serait avec plaisir que je vous y eusse aidé, +monsieur le duc; mais nous n'avons point Vico.</p> + +<p>--Alors, laissons de côté les historiens et les philosophes, +et passons aux chroniqueurs. Avez-vous la +<i>Chronique du couvent de Sant'Archangelo à Bajano</i>? +Étant cloîtré comme un religieux, je me sens plein +de bienveillance pour mes soeurs cloîtrées les religieuses. +Imaginez-vous donc, mon cher commandant, +que ces dignes religieuses avaient trouvé moyen, par +une porte secrète dont elles possédaient une clef en +même temps que l'abbesse, de faire entrer leurs +amants dans les jardins. Seulement, une des soeurs +qui venait de prononcer ses voeux quelques jours auparavant, +et qui, par conséquent, n'avait pas encore +eu le temps de rompre tous les liens qui l'attachaient +au monde, prit mal ses mesures, confondit les dates +et donna pour la même nuit rendez-vous à deux de +ses amants. Les deux jeunes gens se rencontrèrent, +se reconnurent, et, au lieu de prendre la chose +gaiement, comme je l'eusse prise, moi, la prirent au +sérieux: ils tirèrent leurs épées. On ne devrait jamais +entrer avec une épée dans un couvent. L'un des deux +tua l'autre et se sauva. On trouva le cadavre. Vous +comprenez bien, mon cher commandant, impossible +de dire qu'il était venu là tout seul. On fit une enquête, +on voulut chasser le jardinier: le jardinier dénonça +la jeune soeur, à laquelle on reprit la clef, et l'abbesse +seule eut le droit de faire entrer qui elle voulut, +de jour comme de nuit. Cette restriction ennuya deux +jeunes nonnes des plus grandes maisons de Naples. +Elles réfléchirent que, puisqu'une de leurs compagnes +avait deux amants pour elle seule, elles pouvaient +bien avoir un amant pour elles deux. Elles demandèrent +un clavecin. Un clavecin est un meuble fort +innocent, et il faudrait une abbesse de bien mauvais +caractère pour refuser un clavecin à deux pauvres recluses +qui n'ont que la musique pour toute distraction. +On apporta le clavecin. Par malheur, la porte de la +cellule était trop étroite pour qu'il pût entrer. C'était +un dimanche, au moment de la grand' messe: on remit +à le faire entrer avec des cordes par la fenêtre +quand la grand' messe serait dite. La grand' messe +dura trois heures, on mit une heure à monter le clavecin, +il avait mis une autre heure à venir de Naples +au couvent: cinq heures en tout. Aussi, les pauvres +religieuses étaient-elles affamées de mélodie. Les fenêtres +et les portes fermées, elles ouvrirent en toute +hâte l'instrument. L'instrument était devenu, de clavecin, +un cercueil: le beau jeune homme qui y était +enfermé et dont les deux bonnes amies comptaient +faire leur maître de chant était asphyxié. Autre embarras, +à l'endroit du second cadavre, bien autrement +difficile à cacher dans une cellule que le premier +dans un jardin. La chose s'ébruita. Naples avait +alors pour archevêque un jeune prélat très-sévère. Il +réfléchit à la satisfaction qu'il pouvait donner à la +vindicte publique. Un procès faisait connaître au +monde entier le scandale qui n'était connu que de +Naples; il résolut d'en finir sans procès. Il alla chez +un pharmacien, se fit préparer un extrait de ciguë +aussi puissant que possible, mit la fiole sous sa robe +d'archevêque, se rendit au couvent, fit venir l'abbesse +et les deux religieuses; puis il divisa la ciguë en trois +parts, et força les coupables à boire chacune leur part +du poison sanctifié par Socrate. Elles moururent au +milieu d'atroces douleurs. Mais l'archevêque avait de +grands pouvoirs: il leur remit leurs péchés <i>in articulo +mortis</i>. Seulement, il ferma le couvent et envoya +les autres religieuses faire pénitence dans les monastères +les plus sévères de leur ordre. Eh bien, vous +comprenez: sur un texte comme celui-là, dont, faute +de mémoire, je m'écarte peut-être sur certains points, +mais pas, à coup sûr, à l'endroit des principaux, je +comptais faire un roman moral dans le genre de <i>la +Religieuse</i>, de Diderot, ou un drame de la famille des +<i>Victimes cloîtrées</i>, de Monvel; cela eût occupé mes +loisirs pendant le temps plus ou moins long que j'ai +encore à demeurer votre hôte. Vous n'avez rien de +tout cela, donnez-moi ce que vous voudrez: l'<i>Histoire</i> +de Polybe, les Commentaires de César, la <i>Vie de la +Vierge</i>, le <i>Martyre de saint Janvier</i>. Tout me sera +bon, cher monsieur Brandi, et je vous aurai de tout +une égale reconnaissance.</p> + +<p>Le commandant Brandi remonta chez lui, et choisit +dans sa bibliothèque cinq ou six volumes, que +Nicolino se garda bien d'ouvrir.</p> + +<p>Le lendemain, vers huit heures du soir, le commandant +entra dans la prison de Nicolino, précédé +d'un geôlier portant deux bougies.</p> + +<p>Le prisonnier s'était déjà jeté sur son lit, quoiqu'il +ne dormît pas encore. Il ouvrit des yeux étonnés de +ce luxe de cire. Trois jours auparavant, il avait +demandé une lampe et on la lui avait refusée.</p> + +<p>Le geôlier disposa les deux bougies sur la table et +sortit.</p> + +<p>--Ah çà! mon cher commandant, demanda Nicolino, +est-ce que, par hasard, vous me feriez la surprise +de me donner une soirée?</p> + +<p>--Non: je vous faisais une simple visite, mon +cher prisonnier, et, comme je déteste parler sans +voir, j'ai, comme vous le voyez, fait apporter des +lumières.</p> + +<p>--Je me félicite bien sincèrement de votre antipathie +pour les ténèbres; mais il est impossible que +le désir de venir causer avec moi vous soit poussé +tout à coup comme cela, de lui-même et sans raison +extérieure. Qu'avez-vous à me dire?</p> + +<p>--J'ai à vous dire une chose assez importante, et +à laquelle j'ai longtemps réfléchi avant de vous en +parler.</p> + +<p>--Et, aujourd'hui, vos réflexions sont faites?</p> + +<p>--Oui.</p> + +<p>--Dites, alors.</p> + +<p>--Vous savez, mon cher hôte, que vous êtes ici +sur une recommandation toute particulière de la +reine?</p> + +<p>--Je ne le savais pas, mais je m'en doutais.</p> + +<p>--Et au secret le plus absolu?</p> + +<p>--Quant à cela, je m'en suis aperçu.</p> + +<p>--Eh bien, imaginez-vous, mon cher hôte, que +dix fois, depuis que vous êtes ici, une dame s'est +présentée pour vous parler.</p> + +<p>--Une dame?</p> + +<p>--Oui; une dame voilée qui n'a jamais voulu dire +son nom et qui a prétendu qu'elle venait de la part +de la reine, à la maison de laquelle elle était attachée.</p> + +<p>--Bon! fit Nicolino, est-ce que ce serait Elena, +par hasard? Ah! par ma foi! voilà qui la réhabiliterait +dans mon esprit. Et, naturellement, vous lui +avez constamment refusé la porte?</p> + +<p>--Venant de la part de la reine, j'ai pensé que sa +visite pourrait ne pas vous être agréable, et j'ai +craint de vous désobliger en l'introduisant près +de vous.</p> + +<p>--La dame est-elle jeune?</p> + +<p>--Je le crois.</p> + +<p>--Est-elle jolie?</p> + +<p>--Je le gagerais.</p> + +<p>--Eh bien, mon cher commandant, une femme +jeune et jolie ne désoblige jamais un prisonnier au +secret depuis six semaines, vînt-elle de la part du +diable, et, je dirai même plus, surtout de la part du +diable.</p> + +<p>--Alors, dit Roberto Brandi, si cette dame revenait?</p> + +<p>--Si cette dame revenait, faites-la entrer, mordieu!</p> + +<p>--Je suis bien aise de savoir cela. Je ne sais pourquoi +j'ai dans l'idée qu'elle reviendra ce soir.</p> + +<p>--Mon cher commandant, vous êtes un homme +charmant, d'une conversation pleine de verve et +de fantaisie; mais vous comprenez: fussiez-vous +l'homme le plus spirituel de Naples...</p> + +<p>--Oui, vous préféreriez la conversation de la dame +inconnue à la mienne; soit: je suis bon diable et +n'ai point d'amour-propre. Maintenant, n'oubliez +pas une chose ou plutôt deux choses.</p> + +<p>--Lesquelles?</p> + +<p>--C'est que, si je n'ai pas fait entrer la dame plus +tôt, c'est que j'ai craint que sa visite ne vous déplût, +et que, si je la fais entrer aujourd'hui, c'est que vous +m'affirmez que sa visite vous est agréable.</p> + +<p>--Je vous l'affirme, mon cher commandant. Êtes-vous +satisfait?</p> + +<p>--Je le crois bien! rien ne me satisfait plus que +de rendre de petits services à mes prisonniers.</p> + +<p>--Oui; seulement, vous prenez votre temps.</p> + +<p>--Monsieur le duc, vous connaissez le proverbe: +<i>Tout vient à point à qui sait attendre</i>.</p> + +<p>Et, se levant avec son plus aimable sourire, le +commandant salua son prisonnier et sortit.</p> + +<p>Nicolino le suivit des yeux, se demandant ce qui +avait pu arriver d'extraordinaire depuis la veille au +matin pour qu'il se fît dans les manières de son juge +et de son geôlier un si grand changement à son +égard; et il n'avait pu encore se faire une réponse +satisfaisante à sa question, lorsque la porte de son +cachot se rouvrit et donna passage à une femme +voilée, qui se jeta dans ses bras en levant son voile.</p> + +<br><br> + +<h3>LXXXV</h3> + +<h3>QUELLE ÉTAIT LA DIPLOMATIE DU GOUVERNEUR<br> +DU CHATEAU SAINT-ELME.</h3> + +<p>Comme l'avait deviné Nicolino Caracciolo, la +femme voilée n'était autre que la marquise de San-Clemente.</p> + +<p>Au risque de perdre sa faveur et sa position près +de la reine, qui ne lui avait pas dit, au reste, un mot +de ce qui était arrivé, et qui n'avait changé en rien +ses façons vis-à-vis d'elle, la marquise de San-Clemente, +comme l'avait dit Roberto Brandi, était venue +deux fois pour essayer de voir Nicolino.</p> + +<p>Le commandant avait été inflexible: les prières +n'avaient pu le toucher, l'offre d'un millier de ducats +n'avait pu le corrompre.</p> + +<p>Ce n'était point que le commandant Brandi fut la +perle des honnêtes gens; il s'en fallait, au contraire, +du tout au tout. Mais c'était un homme assez fort en +arithmétique pour calculer que, quand une place +vaut dix ou douze mille ducats par an, il ne faut pas +s'exposer à la perdre pour mille.</p> + +<p>Et, en effet, quoique le traitement du gouverneur +du château Saint-Elme ne fût en réalité que de +quinze cents ducats, comme il était chargé de nourrir +les prisonniers et que les arrestations venaient de +durer et promettaient de durer encore longtemps à +Naples,--de même que M. Delaunay, dont le traitement, +comme gouverneur de la Bastille, était de +douze mille francs fixe, parvenait à lui faire produire +cent quarante mille livres,--de même Roberto +Brandi, dont le traitement était de cinq ou six mille +francs, tirait de son fort quarante ou cinquante mille +francs.</p> + +<p>Cela explique l'intégrité de Roberto Brandi. En +apprenant les nouvelles du 9 décembre, c'est-à-dire +le retour du roi, la défaite des Napolitains et la marche +de l'armée française sur Naples, il avait été plus +loin que le marquis Vanni, qui n'avait pas voulu se +faire, de Nicolino, un ennemi acharné: Roberto +Brandi avait rêvé de se faire, de Nicolino, non-seulement +un ami, mais encore un protecteur. Et, à cet +effet, il avait, comme nous l'avons vu, essayé de +semer dans le coeur de son prisonnier, avant que +celui-ci pût se douter dans quel but, cette graine qui +fleurit si rarement, et qui, plus rarement encore, +porte ses fruits, la reconnaissance.</p> + +<p>Mais, quoiqu'il ne fût qu'à demi Napolitain, puisqu'il +était Français par sa mère, Nicolino Caracciolo +n'avait pas été assez naïf pour attribuer à une sympathie +spontanée le changement qui, depuis la veille, +s'était fait pour lui dans les façons du commandant. +Aussi, l'avons-nous vu se demander quels étaient +les événements extraordinaires qui avaient pu amener +envers lui ce changement de façons.</p> + +<p>La marquise, en lui apprenant la catastrophe de +Rome et la fuite prochaine de la famille royale pour +Palerme, lui apprit sur ce point tout ce qu'il désirait +savoir.</p> + +<p>Mais, nous n'avons pas besoin de le dire à nos lecteurs, +qui, nous l'espérons, s'en seront aperçus, Nicolino +était homme d'esprit. Il résolut de tirer tout le +parti possible de la situation, en laissant peu à peu +venir à lui Roberto Brandi. Il y avait évidemment, +dans l'avenir et à un moment donné, un pacte avantageux +pour tout le monde à faire entre le gouverneur +du château Saint-Elme et les républicains.</p> + +<p>Jusque-là, toutes les avances avaient été faites par +le commandant du château, tandis que Nicolino +n'était nullement engagé de son côté.</p> + +<p>Quoique les instances obstinées de la marquise +San-Clemente, pour arriver jusqu'à lui, instances qui +avaient été couronnées par le succès, eussent laissé +à Nicolino, si sceptique qu'il fût, peu de doutes sur +son dévouement, soit que ce peu de doutes qui lui +restait fût suffisant pour le tenir en réserve vis-à-vis +d'elle, soit qu'il craignît qu'elle ne fût épiée, et +qu'en la chargeant de quelque message pour ses +compagnons, il ne les compromît et, en même temps, +ne compromît la marquise elle-même, Nicolino n'occupa +les deux heures qu'elle passa près de lui qu'à +lui parler de son amour ou à le lui prouver.</p> + +<p>Les amants se séparèrent enchantés l'un de l'autre +et s'aimant plus que jamais. La marquise San-Clemente +promit à Nicolino que tous les soirs où elle +ne serait pas de service près de la reine, elle les +viendrait passer avec lui; et, Roberto Brandi ayant +été interrogé sur la possibilité de mettre ce projet à +exécution, et n'y ayant vu aucun empêchement de +son côté, il fut convenu que les choses se passeraient +ainsi.</p> + +<p>Le commandant n'avait point été sans savoir que la +dame voilée était la marquise de San-Clemente, c'est-à-dire +une des dames d'honneur les plus avant dans +l'intimité de la reine; et, par un jeu de bascule des +plus simples, il comptait bien toujours se trouver sur +ses pieds par la marquise de San-Clemente, si c'était +le parti royal qui l'emportait, par Nicolino Caracciolo, +si c'était, au contraire, les républicains qui avaient le +dessus.</p> + +<p>Les jours s'écoulèrent, nous avons vu de quelle façon, +en projets de résistance de la part du roi et +ensuite de la part de la reine. Rien ne fut changé à +la position de Nicolino, si ce n'est que les soins du +commandant à son égard, non-seulement continuèrent, +mais allèrent toujours augmentant... Il eut +du pain blanc, trois plats à son déjeuner, cinq à +son dîner, du vin de France à discrétion, et la permission +de se promener deux fois par jour sur les +remparts, à la condition de donner sa parole d'honneur +de ne point sauter du haut en bas.</p> + +<p>La situation de Nicolino ne lui paraissait pas, surtout +depuis la disparition du procureur fiscal et +l'apparition de la marquise, tellement désespérée, +qu'il dût, pour en sortir, risquer un suicide; aussi, +sans se faire prier, donna-t-il sa parole d'honneur, +et put-il, sur sa foi, se promener tout à son aise.</p> + +<p>Par la marquise, qui tenait exactement sa parole et +qui, grâce à l'indifférence qu'elle affectait pour le +prisonnier et aux précautions qu'elle prenait pour le +venir voir, n'était aucunement inquiétée, Nicolino +Caracciolo savait toutes les nouvelles de la cour. Il +connaissait le roi et ne crut jamais sérieusement à sa +résistance, et, comme la marquise de San-Clemente +faisait partie des personnes qui devaient suivre la +cour à Palerme, il sut la vérité, entre sept et huit +heures, le soir même du 21 décembre, c'est-à-dire +trois heures avant la fuite de la famille royale.</p> + +<p>La marquise ne savait rien positivement de ce +qui devait se passer. Elle avait reçu l'ordre de se +trouver à dix heures du soir dans les appartements +de la reine; là, il lui serait fait communication de la +résolution prise. La marquise n'avait aucun doute +que la résolution prise ne fût celle du départ.</p> + +<p>Elle revenait donc à tout hasard faire ses adieux à +Nicolino. Ces adieux faits ne rengageaient à rien, et, +si elle restait, il serait toujours temps de les refaire.</p> + +<p>On pleura beaucoup, on promit de s'aimer toujours, +on fit venir le commandant, qui s'engagea, pourvu +qu'elles lui fussent adressées, à remettre à Nicolino +les lettres de la marquise, et qui, pourvu qu'il en prit +lecture auparavant, promit de faire passer à la marquise +les lettres de Nicolino; puis, toutes choses bien +convenues, on échangea le plus près possible quelques +paroles d'un désespoir assez calme pour ne point +donner aux amants eux-mêmes de trop grandes inquiétudes +l'un sur l'autre.</p> + +<p>C'est une charmante chose que les amours faciles +et les passions raisonnables. Comme les goëlands +dans la tempête, elles ne font que mouiller le bout +de leurs ailes au sommet des vagues; puis le vent les +emporte du côté vers lequel il souffle, et, plutôt que +de lutter contre lui, elles se laissent, souriantes au +milieu des larmes, dans une pose gracieuse, emporter +par le vent comme les Océanides de Flaxman.</p> + +<p>Le chagrin donna grand appétit à Nicolino. Il +soupa de manière à effrayer son geôlier, qu'il força +de boire avec lui à la santé de la marquise. Le geôlier +protesta contre la violence qui lui était faite, mais il +but.</p> + +<p>Sans doute, la douleur avait tenu Nicolino éveillé +fort avant dans la nuit; car, lorsque le commandant, +vers huit heures du matin, entra dans le cachot +de son prisonnier, il le trouva profondément +endormi.</p> + +<p>Cependant la nouvelle qu'il lui apportait était assez +grave pour qu'il prît sur lui de l'éveiller. On lui avait +envoyé, pour les afficher à l'intérieur et à l'extérieur +du château, quelques-unes des proclamations qui +annonçaient le départ du roi, qui promettaient son +prochain retour, qui nommaient le prince Pignatelli +vicaire général, et Mack lieutenant du royaume.</p> + +<p>Les égards que le commandant avait voués à son +prisonnier lui faisaient un devoir de lui communiquer +cette proclamation avant de la faire connaître à +personne.</p> + +<p>La nouvelle, en effet, était grave; mais Nicolino y +était préparé. Il se contenta de murmurer: «Pauvre +marquise!» Puis, écoutant les sifflements du vent +dans les corridors et les battements de la pluie au-dessus +de sa tête, il ajouta, comme Louis XV regardant +passer le convoi de madame de Pompadour:</p> + +<p>--Elle aura mauvais temps pour son voyage.</p> + +<p>--Si mauvais, répondit Roberto Brandi, que les +vaisseaux anglais sont encore dans la rade et n'ont +pu partir.</p> + +<p>--Bah! vraiment! répondit Nicolino. Et peut-on, +quoique ce ne soit pas l'heure de la promenade, +monter sur les remparts?</p> + +<p>--Certainement! La gravité de la situation serait +une excuse, si l'on venait à me faire un crime de ma +complaisance. Dans ce cas, n'est-ce pas, monsieur le +duc, vous auriez la bonté de dire que cette complaisance, +vous l'avez exigée de moi?</p> + +<p>Nicolino monta sur le rempart, et, en sa qualité de +neveu d'un amiral, comme il disait, reconnut, sur le +<i>Van-Guard</i> et <i>la Minerve</i>, les pavillons qui indiquaient +la présence du roi sur l'un de ces bâtiments +et du prince de Calabre sur l'autre.</p> + +<p>Le commandant, qui l'avait quitté un instant, le +rejoignit en lui apportant une excellente lunette +d'approche.</p> + +<p>Grâce à cette excellente lunette, il put suivre les +péripéties du drame que nous avons raconté. Il vit la +municipalité et les magistrats venant supplier vainement +le roi de ne point partir; il vit le cardinal-archevêque +monter à bord du <i>Van-Guard</i> et en descendre; +il vit Vanni, chassé de <i>la Minerve</i>, rentrer +désespéré derrière le môle. Une ou deux fois même, +il vit apparaître sur le pont la belle marquise. Il lui +sembla qu'elle levait tristement les yeux au ciel et +essuyait une larme; et ce spectacle lui parut d'un +intérêt tel, qu'il resta toute la journée sur le rempart, +tenant sa lunette à la main, et ne quitta son observatoire +que pour descendre, à la hâte, déjeuner et +dîner.</p> + +<p>Le lendemain, ce fut encore le commandant qui +entra le premier dans sa chambre. Rien n'était changé +depuis la veille; le vent continuait d'être contraire; +les vaisseaux étaient toujours dans le port.</p> + +<p>Enfin vers trois heures, on appareilla. Les voiles +descendirent gracieusement le long des mâts et semblèrent +faire un appel au vent. Le vent obéit, les +voiles se gonflèrent: vaisseaux et frégates se mirent +en mouvement et s'avancèrent lentement vers la +haute mer. Nicolino reconnut à bord du <i>Van-Guard</i> +une femme qui faisait des signes non équivoques de +reconnaissance, et, comme cette femme ne pouvait +être autre que la marquise de San-Clemente, il lui +jeta à travers l'espace un tendre et dernier adieu.</p> + +<p>Au moment où la flotte commençait à disparaître +derrière Caprée, on vint annoncer à Nicolino que le +dîner était servi, et, comme rien ne le retenait plus +sur le rempart, il descendit vivement, pour ne pas +donner aux plats, qui devenaient de plus en plus +délicats, le temps de se refroidir.</p> + +<p>Le même soir, le commandant, inquiet de la situation +de coeur et d'esprit dans laquelle devait se trouver +son prisonnier, après les terribles émotions de la +journée, descendit dans son cachot, et le trouva aux +prises avec une bouteille de syracuse.</p> + +<p>Le prisonnier paraissait très-ému. Il avait le front +rêveur et l'oeil humide.</p> + +<p>Il tendit mélancoliquement la main au commandant, +lui versa un verre de syracuse et trinqua avec +lui en secouant la tête.</p> + +<p>Puis, après avoir vidé son verre jusqu'à la dernière +goutte:</p> + +<p>--Et quand je pense, dit-il, que c'est avec un pareil +nectar qu'Alexandre VI empoisonnait ses convives! +Il fallait que ce Borgia fût un bien grand +coquin.</p> + +<p>Puis, vaincu par l'émotion que lui causait ce souvenir +historique, Nicolino laissa tomber sa tête sur la +table et s'endormit!</p> + +<br><br> + +<h3>LXXXVI</h3> + +<h3>CE QU'ATTENDAIT LE GOUVERNEUR DU CHATEAU<br> +SAINT-ELME.</h3> + +<p>Il est inutile que nous passions en revue de nouveau +chacun des événements que nous avons déjà +vus se dérouler sous nos yeux. Seulement, il est bon +de dire que, du haut des remparts du château Saint-Elme, +grâce à l'excellente lunette que lui avait laissée +le commandant, Nicolino assistait à tout ce qui se +passait dans les rues de Naples. Quant aux événements +qui ne se produisaient point au grand jour, le +commandant Roberto Brandi, qui était devenu pour +son prisonnier un véritable ami, les lui racontait +avec une fidélité qui eût fait honneur à un préfet de +police faisant son rapport à son souverain.</p> + +<p>C'est ainsi que Nicolino vit, du haut des remparts +le terrible et magnifique spectacle de l'incendie de +la flotte, apprit le traité de Sparanisi, put suivre des +yeux les voitures amenant les officiers français qui +venaient toucher les deux millions et demi, sut le lendemain +en quelle monnaie les deux millions et demi +avaient été payés, assista enfin à toutes les péripéties +qui suivirent le départ du vicaire général, depuis la nomination +de Maliterno à la dictature jusqu'à l'amende +honorable que nous lui avons vu faire de compte à +demi avec Rocca-Romana. Tous ces événements lui +eussent, perçus par les yeux seulement, paru assez +obscurs; mais les explications du commandant venaient +les élucider et jouaient dans ce labyrinthe +politique le rôle du fil d'Ariane.</p> + +<p>On atteignit ainsi le 20 janvier.</p> + +<p>Le 20 janvier, on apprit la rupture définitive de +la trêve, à la suite de l'entrevue entre le général +français et le prince de Maliterno, et l'on sut qu'à +six heures du matin, les troupes françaises s'étaient +ébranlées pour marcher sur Naples.</p> + +<p>A cette nouvelle, les lazzaroni hurlèrent de rage, et, +brisant toute discipline, mirent à leur tête Michele et +Pagliuccella, criant qu'ils ne voulaient reconnaître +qu'eux pour capitaines; puis, s'adjoignant les soldats +et les officiers qui étaient revenus de Livourne avec +le général Naselli, ils commencèrent à traîner des +canons à Poggioreale, à Capodichino et à Capodimonte. +D'autres batteries furent établies à la porte +Capuana, à la Marinella, au largo delle Pigne et sur +tous les points par lesquelles les Français pouvaient +tenter d'entrer à Naples. C'était pendant cette journée +où se préparait la défense, que, malgré les efforts +de Michele et de Pagliucella, les pillages, les incendies +et les meurtres avaient été le plus terribles.</p> + +<p>Du haut des murailles du fort de Saint-Elme, Nicolino +voyait avec terreur les cruautés qui s'accomplissaient. +Il s'étonnait de ne voir le parti républicain +prendre aucune mesure contre de pareilles atrocités, +et se demandait si le comité républicain était réduit à +un tel abandon, qu'il dût laisser les lazzaroni maîtres +de la ville sans rien tenter contre les désordres qu'ils +commettaient.</p> + +<p>A tout moment, des clameurs nouvelles s'élevaient +de quelque point de la ville et montaient jusqu'aux +hauteurs où est située la forteresse. Des tourbillons +de fumée s'élançaient tout à coup d'un pâté de maisons, +et, poussés par le sirocco, passaient comme un +voile entre la ville et le château. Des assassinats commencés +dans les rues se continuaient par les escaliers +et venaient se dénouer sur les terrasses des palais, +presque à portée de fusil des sentinelles. Roberto +Brandi veillait aux portes et aux poternes du château, +dont il avait doublé les sentinelles, avec ordre +de faire feu sur quiconque se présenterait, lazzaroni +ou républicains. Il conduisait évidemment, avec des +intentions hostiles, à un but caché, un plan arrêté +avec lui-même.</p> + +<p>La bannière royale continuait de flotter sur les +murailles du fort, et, malgré le départ du roi, n'avait +point disparu un instant.</p> + +<p>Cette bannière, gage pour eux de la fidélité du +commandant, réjouissait les yeux des lazzaroni.</p> + +<p>Sa longue-vue à la main, Nicolino cherchait vainement +dans les rues de Naples quelques figures de +connaissance. On le sait, Maliterno n'était point +rentré à Naples; Rocca-Romana se tenait caché; Manthonnet, +Schipani, Cirillo et Velasco attendaient.</p> + +<p>A deux heures de l'après-midi, on releva les sentinelles, +comme cela se pratiquait, de deux heures +en deux heures.</p> + +<p>Il sembla à Nicolino que la sentinelle qui se +trouvait la plus proche de lui, lui faisait un signe de +tête.</p> + +<p>Il ne parut point l'avoir remarqué; mais, au bout +de quelques secondes, il tourna de nouveau les yeux +de son côté.</p> + +<p>Cette fois, il ne lui resta aucun doute. Ce signe +avait été d'autant plus visible que les trois autres +sentinelles, les yeux fixés, les unes à l'horizon du +côté de Capoue, où l'on s'attendait à voir déboucher +les Français, les autres sur Naples, se débattant sous +le fer et au milieu du feu, ne faisaient aucune attention +à la quatrième sentinelle et au prisonnier.</p> + +<p>Nicolino put donc se diriger vers le factionnaire et +passer à un pas de lui.</p> + +<p>--Aujourd'hui, en dînant, faites attention à votre +pain, lui jeta en passant la sentinelle.</p> + +<p>Nicolino tressaillit et continua sa route.</p> + +<p>Son premier mouvement fut un mouvement de +crainte: il crut qu'on voulait l'empoisonner.</p> + +<p>Au bout d'une vingtaine de pas, il revint sur lui-même, +et, en repassant devant le factionnaire:</p> + +<p>--Du poison? demanda-t-il.</p> + +<p>--Non, répondit celui-ci, un billet.</p> + +<p>--Ah! fit Nicolino, la poitrine un peu dégagée.</p> + +<p>Et, s'éloignant du factionnaire, il se tint à distance +sans plus regarder de son côté.</p> + +<p>Enfin, les républicains se décidaient donc à quelque +chose! Le défaut d'initiative dans le <i>mezzo ceto</i> +et dans la noblesse est le défaut capital des Napolitains. +Autant le peuple, poussière soulevée au moindre +vent, est toujours prêt aux émeutes, autant la +classe moyenne et l'aristocratie sont difficiles aux +révolutions.</p> + +<p>C'est qu'à tout changement qui arrive, mezzo ceto +et aristocratie craignent de perdre une portion de ce +qu'ils possèdent, tandis que le peuple, qui ne possède +rien, ne peut que gagner.</p> + +<p>Il était trois heures de l'après-midi; Nicolino dînait +à quatre: il n'avait, en conséquence, qu'une heure +à attendre. Cette heure lui parut un siècle.</p> + +<p>Enfin, elle passa, Nicolino comptant les quarts et +les demies qui sonnaient aux trois cents églises de +Naples.</p> + +<p>Nicolino descendit, trouva son couvert mis comme +d'habitude et son pain sur la table. Il examina négligemment +son pain, n'y vit aucune rupture; sur +toute sa rotondité, la croûte était lisse et intacte. Si +un billet avait été introduit dans l'intérieur, c'était +pendant la fabrication même du pain.</p> + +<p>Le prisonnier commença de croire à un faux +avis.</p> + +<p>Il regarda le geôlier chargé de le servir à table, +depuis l'amélioration croissante de ses repas, espérant +voir en lui quelque encouragement à rompre son +pain.</p> + +<p>Le geôlier resta impassible.</p> + +<p>Nicolino, pour avoir une occasion de le faire sortir, +regarda si rien ne manquait sur la table. La table +était irréprochablement préparée.</p> + +<p>--Mon cher ami, dit-il au geôlier, le commandant +est si bon pour moi, que je ne doute pas que, pour +m'ouvrir l'appétit, il ne me donne une bouteille d'asprino, +si je la lui demande.</p> + +<p>L'asprino correspond à Naples, au vin de Suresne, +à Paris.</p> + +<p>Le geôlier sortit en faisant un mouvement des +épaules qui signifiait:</p> + +<p>--En voilà une idée de demander du vinaigre +quand on a sur sa table du lacrima-cristi et du +monte de Procida.</p> + +<p>Mais, comme on lui avait recommandé d'avoir +les plus grands égards pour le prisonnier, il s'empressa +d'obéir avec tant de diligence, que, pour aller +plus vite, il ne ferma même pas, en s'éloignant, la +porte du cachot.</p> + +<p>Nicolino le rappela.</p> + +<p>--Qu'y a-t-il, Excellence? demanda le geôlier.</p> + +<p>--Il y a que je vous prie de fermer votre porte, +mon ami, répondit Nicolino: les portes ouvertes +donnent des tentations aux prisonniers.</p> + +<p>Le geôlier, qui savait la fuite impossible au château +Saint-Elme, à moins que, comme Hector Caraffa, +on ne descendît du haut des murailles avec une +corde, referma la porte, non point pour sa conscience, +mais pour ne pas désobliger Nicolino.</p> + +<p>La clef ayant fait dans la serrure son mouvement +et son bruit de rotation qui indiquaient la clôture à +double tour, Nicolino, certain de ne pas être surpris, +brisa son pain.</p> + +<p>On ne l'avait point trompé: au beau milieu de la +mie était un billet roulé, lequel, collé à la pâte, indiquait +qu'il n'avait pu y être introduit que pendant +la fabrication, comme l'avait pensé le prisonnier.</p> + +<p>Nicolino prêta l'oreille, et, n'entendant aucun +bruit, ouvrit vivement le billet.</p> + +<p>Il contenait ces mots:</p> + +<p>«Jetez-vous sur votre lit sans vous déshabiller; +ne vous inquiétez point du bruit que vous entendrez +de onze heures à minuit; il sera fait par des amis; +seulement, tenez-vous prêt à les seconder.»</p> + +<p>--Diable! murmura Nicolino, ils ont bien fait de +me prévenir; je les eusse pris pour des lazzaroni, et +j'eusse tapé dessus. Voyons le post-scriptum:</p> + +<p>«Il est urgent que, demain, le drapeau français +flotte, au point du jour, sur les murailles du château +Saint-Elme. Si notre tentative échouait, faites ce +que vous pourrez de votre côté pour arriver à ce but. +Le comité met cinq cent mille francs à votre disposition.»</p> + +<p>Nicolino déchira le billet en morceaux impalpables, +qu'il éparpilla sur toute la longueur de son cachot.</p> + +<p>Il achevait cette opération lorsque la clef tourna +dans la serrure, et que son geôlier entra une bouteille +d'asprino à la main.</p> + +<p>Nicolino, qui tenait de sa mère un palais français, +n'avait jamais pu souffrir l'asprino; mais, dans cette +occasion, il lui parut qu'il devait faire un sacrifice à +la patrie. Il remplit son verre, le leva en l'air, porta +un toast à la santé du commandant, le vida d'un +trait et fit clapper sa langue avec autant d'énergie +qu'il eût pu le faire après un verre de chambertin, +de château-laffitte ou de bouzi.</p> + +<p>L'admiration du geôlier pour Nicolino redoubla: +il fallait être doué d'un courage héroïque pour boire +sans grimace un verre d'un pareil vin.</p> + +<p>Le dîner était encore meilleur que d'habitude. Nicolino +en fit son compliment au gouverneur, qui vint, +comme il en prenait de plus en plus l'habitude, lui +faire sa visite au café.</p> + +<p>--Bon! dit Roberto Brandi, les compliments reviennent, +non pas au cuisinier, mais à l'asprino, qui +vous aura ouvert l'appétit.</p> + +<p>Nicolino n'avait point l'habitude de remonter sur +le rempart après son dîner, qu'il prolongeait, surtout +depuis qu'il s'était amélioré, jusqu'à cinq heures +et demie et même six heures du soir. Mais, surexcite, +non point par l'asprino qu'il avait bu, comme le +croyait le commandant, mais par le billet qu'il avait +reçu; voyant le seigneur Roberto Brandi de bonne +humeur et ne doutant pas que Naples ne fût au moins +aussi curieux à voir de nuit que de jour, il se plaignit +avec tant d'insistance d'une certaine lourdeur +d'estomac et d'un certain embarras de tête, que, de +lui-même, le commandant lui demanda s'il ne voulait +point prendre l'air.</p> + +<p>Nicolino se fit prier un instant; puis enfin, pour +ne pas le désobliger, consentit à monter avec le commandant +sur le rempart.</p> + +<p>Naples présentait dans la soirée le même spectacle +que pendant le jour, excepté que, vu à travers les ténèbres, +il devenait plus effrayant. Et, en effet, le +pillage et les assassinats s'exécutaient à la lueur des +torches qui, courant dans l'obscurité comme des insensées, +semblaient jouer quelque jeu fantastique et +terrible inventé par la mort. De leur côté, les incendies, +détachant les flammes ardentes de la fumée +épaisse qui les couronnait, offraient à Nicolino la +même représentation que Rome, dix-huit cents ans +auparavant, avait donnée à Néron. Rien n'eût empêché +Nicolino, s'il eût voulu se couronner de roses +et chanter des vers d'Horace sur sa lyre, de se croire +le divin empereur successeur de Claude et fils d'Agrippine +et de Domitius.</p> + +<p>Mais Nicolino n'était pas fantaisiste à ce point; +Nicolino avait tout simplement sous les yeux le spectacle +d'une scène de meurtre et d'incendie comme +Naples n'en avait point donné depuis la révolte de +Masaniello, et Nicolino, la rage au fond du coeur, +regardait ces canons dont le col de bronze s'allongeait +hors des remparts, et se disait que, s'il était +gouverneur du château à la place de Roberto Brandi, +il aurait bientôt forcé toute cette canaille à chercher +un abri dans les égouts d'où elle sortait.</p> + +<p>En ce moment, il sentit une main qui s'appuyait +sur son épaule, et, comme si elle eût pu lire au plus +profond de sa pensée, une voix lui dit:</p> + +<p>--A ma place, que feriez-vous?</p> + +<p>Nicolino n'eut pas besoin de se retourner pour +savoir qui lui parlait ainsi: il reconnut la voix du +digne commandant.</p> + +<p>--Par ma foi, répondit Nicolino, je n'hésiterais +pas, je vous le jure: je ferais feu sur les assassins, +au nom de l'humanité et de la civilisation.</p> + +<p>--Comme cela? sans savoir ce que me rapportera +ou me coûtera chaque coup de canon que je tirerai? +A votre âge et en paladin français, vous dites: <i>Fais +ce que dois, advienne que pourra.</i></p> + +<p>--C'est le chevalier Bayard qui a dit cela.</p> + +<p>--Oui; mais, à mon âge, et père de famille comme +je suis, je dis: <i>Charité bien ordonnée est de commencer +par soi-même.</i> Ce n'est pas le chevalier Bayard qui +a dit cela: c'est le bon sens.</p> + +<p>--Ou l'égoïsme, mon cher gouverneur.</p> + +<p>--Cela se ressemble diablement, mon cher prisonnier.</p> + +<p>--Mais, enfin, que voulez-vous?</p> + +<p>--Mais je ne veux rien. Je suis à mon balcon, balcon +bien tranquille: rien ne m'atteindra ici. Je regarde +et j'attends.</p> + +<p>--Je vois bien que vous regardez; mais je ne sais +pas ce que vous attendez.</p> + +<p>--J'attends ce qu'attend le gouverneur d'une forteresse +imprenable: j'attends qu'on me fasse des +propositions.</p> + +<p>Nicolino prit ces paroles pour ce qu'elles étaient, +en effet, c'est-à-dire pour une ouverture; mais, outre +qu'il n'avait pas mission de traiter au nom des républicains, +mission qu'à la rigueur il se fût donnée à +lui-même, le billet qu'il avait reçu lui recommandait +tout simplement de se tenir tranquille, et d'aider, +s'il était en son pouvoir, aux événements qui devaient +s'accomplir de onze heures à minuit.</p> + +<p>Qui lui disait que ce qu'il arrêterait avec le commandant, +si avantageux que cela fût, selon lui, aux +intérêts de la future république parthénopéenne, +s'accorderait avec les plans des républicains?</p> + +<p>Il garda donc le silence, ce que voyant le commandant +Roberto Brandi, il fit, pour la troisième ou la +quatrième fois, le tour des remparts en sifflant et en +recommandant aux sentinelles la plus grande vigilance, +aux artilleurs de veiller près de leurs pièces, +la mèche allumée.</p> + +<br><br> + +<h3>LXXXVII</h3> + +<h3>OU L'ON VOIT ENFIN +COMMENT LE DRAPEAU FRANÇAIS AVAIT ÉTÉ<br> +ARBORÉ SUR LE CHATEAU SAINT-ELME.</h3> + +<p>Nicolino écouta en silence le commandant donner +des ordres, d'une voix assez haute, au contraire, pour +qu'elle fût entendue de son prisonnier.</p> + +<p>Ce redoublement de surveillance l'inquiéta; mais +il connaissait la prudence et le courage de ceux qui +lui avaient fait passer l'avis qu'il avait reçu, et il se +confiait à eux.</p> + +<p>Seulement, il lui fut démontré plus clair que +jamais que toutes les attentions successives et croissantes +qu'avait eues pour lui le directeur de la +forteresse n'avaient d'autre but que d'amener Nicolino +à lui faire quelque ouverture ou à recueillir les +siennes; ce qui serait arrivé, sans aucun doute, si +Nicolino ne se fût, à cause de l'avis reçu, tenu sur +la réserve.</p> + +<p>Le temps s'écoula sans aucun rapprochement entre +le gouverneur et son prisonnier. Seulement, +comme par oubli, celui-ci eut la permission de rester +sur le rempart.</p> + +<p>Dix heures sonnèrent. On se rappelle que c'était +l'heure indiquée par Maliterno à l'archevêque, pour +sonner, sous peine de mort, toutes les cloches de Naples. +A la dernière vibration des bronzes, toutes les +cloches éclatèrent à la fois.</p> + +<p>Nicolino était préparé à tout, excepté à ce concert +de cloches, et le gouverneur, à ce qu'il paraît, n'y +était pas plus préparé que lui; car, à ce bruit inattendu, +Roberto Brandi se rapprocha de son prisonnier +et le regarda avec étonnement.</p> + +<p>--Oui, je comprends bien, dit Nicolino, vous me +demandez ce que signifie cet effroyable charivari; +j'allais vous faire la même question.</p> + +<p>--Alors, vous l'ignorez?</p> + +<p>--Parfaitement. Et vous?</p> + +<p>--Moi aussi.</p> + +<p>--Alors, promettons-nous que le premier des deux +qui l'apprendra en fera part à son voisin.</p> + +<p>--Je vous le promets.</p> + +<p>--C'est incompréhensible, mais c'est curieux, et +j'ai payé bien cher, souvent, ma loge à Saint-Charles +pour voir un spectacle qui ne valait pas celui-ci.</p> + +<p>Mais, contre l'attente de Nicolino, le spectacle devenait +de plus en plus curieux.</p> + +<p>En effet, comme nous l'avons dit, arrêtés au milieu +de leur infernale besogne par une voix qui semblait +leur parler d'en haut, les lazzaroni, qui entendent +mal la langue céleste, coururent en demander l'explication +à la cathédrale.</p> + +<p>On sait ce qu'ils y trouvèrent: la vieille métropole +éclairée <i>à giorno</i>, le sang et la tête de saint Janvier exposés, +le cardinal-archevêque en habits sacerdotaux, +enfin Rocca-Romana et Maliterno en costume de pénitents, +pieds nus, en chemise et la corde au cou.</p> + +<p>Les deux spectateurs, pour lesquels on eût pu +croire que le spectacle était fait, virent alors l'étrange +procession sortir de l'église, au milieu des pleurs, +des cris, des lamentations. Les torches étaient si +nombreuses et jetaient un tel éclat, qu'à l'aide de sa +lunette, que le commandant envoya chercher, Nicolino +reconnut l'archevêque sous son dais, portant le +saint sacrement, les chanoines portant à ses côtés le +sang et la tête de saint Janvier, et enfin, derrière les +chanoines, Maliterno et Rocca-Romana, dans leur +étrange costume, ne portaient rien, ou plutôt portaient, +de tous les poids, le plus pesant: les péchés du +peuple.</p> + +<p>Nicolino savait son frère Rocca-Romana aussi +sceptique que lui, et Maliterno aussi sceptique que son +frère. Il fut donc, malgré la grande préoccupation +qui le tenait, pris d'un rire homérique en reconnaissant +les deux pénitents.</p> + +<p>Quelle était cette comédie? dans quel but était-elle +jouée? C'était ce que ne pouvait s'expliquer Nicolino +que par ce mélange, tout particulier à Naples, du +grotesque au sacré.</p> + +<p>Sans doute, entre onze heures et minuit, aurait-il +l'explication de tout cela.</p> + +<p>Roberto Brandi, qui n'attendait aucune explication, +paraissait plus inquiet et plus impatient que son +prisonnier; car lui aussi connaissait Naples et se doutait +qu'il y avait quelque immense piége caché sous +cette comédie religieuse.</p> + +<p>Nicolino et le commandant suivirent des yeux, avec +la plus grande curiosité, la procession dans les différentes +évolutions qu'elle accomplit depuis sa sortie +de la cathédrale jusqu'à sa rentrée; puis ils virent le +bruit diminuer, les torches s'éteindre, et y succéder +le silence et l'obscurité.</p> + +<p>Quelques maisons auxquelles le feu avait été mis +continuèrent de brûler; mais personne ne s'en occupa.</p> + +<p>Onze heures sonnèrent.</p> + +<p>--Je crois, dit Nicolino, qui désirait suivre les instructions +du billet en rentrant dans son cabinet, je +crois que la représentation est terminée. Qu'en dites-vous, +mon commandant?</p> + +<p>--Je dis que j'ai encore quelque chose à vous faire +voir avant que vous rentriez chez vous, mon cher +prisonnier.</p> + +<p>Et il lui fit signe de le suivre.</p> + +<p>--Nous nous sommes, lui dit-il, jusqu'à présent +préoccupés de ce qui se passe à Naples, depuis Mergellina +jusqu'à la porte Capuana,--c'est-à-dire à +l'ouest, au midi et à l'est:--occupons-nous un peu de +ce qui se passe au nord. Quoique ce qui nous vient +de ce côté fasse peu de bruit et jette peu de lumière, +cela vaut la peine que nous y accordions un instant +d'attention.</p> + +<p>Nicolino se laissa conduire par le gouverneur sur +la partie du rempart exactement opposée à celle du +haut de laquelle il venait de contempler Naples, et, +sur les collines qui enveloppent la ville, depuis celle +de Capodimonte jusqu'à celle de Poggioreale, il vit +une ligne de feux disposés avec la régularité d'une +armée en marche.</p> + +<p>--Ah! ah! fit Nicolino, voilà du nouveau, ce me +semble.</p> + +<p>--Oui, et qui n'est pas sans intérêt, n'est-ce pas?</p> + +<p>--C'est l'armée française? demanda Nicolino.</p> + +<p>--Elle-même, répondit le gouverneur.</p> + +<p>--Demain, alors, elle entrera à Naples.</p> + +<p>--Oh! que non! On n'entre point à Naples comme +cela quand les lazzaroni ne veulent pas qu'on y entre. +On se battra deux, trois jours, peut-être.</p> + +<p>--Eh bien, après? demanda Nicolino.</p> + +<p>--Après?... Rien, répondit le gouverneur. C'est à +nous de songer à ce que peut, dans un pareil conflit, +faire de bien ou de mal à ses alliés, quels qu'ils +soient, le gouverneur du château Saint-Elme.</p> + +<p>--Et peut-on savoir, en cas de conflit, pour qui +seraient vos préférences?</p> + +<p>--Mes préférences! Est-ce qu'un homme d'esprit a +des préférences, mon cher prisonnier? Je vous ai fait +ma profession de foi en vous disant que j'étais père +de famille, et en vous citant le proverbe français: +<i>Charité bien ordonnée est de commencer par soi-même.</i> +Rentrez chez vous; méditez là-dessus. Demain, nous +causerons politique, morale et philosophie, et, comme +les Français ont encore un autre proverbe qui dit: +<i>La nuit porte conseil</i>, eh bien, demandez des conseils +à la nuit; au jour, vous me ferez part de ceux qu'elle +vous aura donnés. Bonsoir, monsieur le duc!</p> + +<p>Et, comme, tout en causant, on était arrivé au +haut de l'escalier qui conduisait aux prisons inférieures, +le geôlier reconduisit Nicolino à son cachot +et l'y enferma, comme d'habitude, à double tour.</p> + +<p>Nicolino se trouva dans la plus complète obscurité.</p> + +<p>Par bonheur, les instructions qu'il avait reçues +n'étaient point difficiles à suivre. Il se dirigea à +tâtons vers son lit, le trouva et se jeta dessus tout +habillé.</p> + +<p>A peine y était-il depuis cinq minutes, qu'il entendit +le cri d'alarme, cri suivi d'une fusillade assez vive +et de trois coups de canon.</p> + +<p>Puis tout rentra dans le silence le plus absolu.</p> + +<p>Qu'était-il arrivé?</p> + +<p>Nous sommes obligés de dire que, malgré le courage +bien éprouvé de Nicolino, le coeur lui battait +fort en se faisant cette question.</p> + +<p>Dix autres minutes ne s'étaient point écoulées, que +Nicolino entendit un pas dans l'escalier, une clef +tourna dans la serrure, les verrous grincèrent et la +porte s'ouvrit, donnant passage au digne commandant, +éclairé d'une bougie qu'il tenait lui-même à la +main.</p> + +<p>Roberto Brandi referma la porte avec la plus +grande précaution, déposa sa bougie sur la table, +prit une chaise et vint s'asseoir près du lit de son prisonnier, +qui, ignorant absolument où aboutirait +toute cette mise en scène, le laissait faire sans lui +adresser une seule parole.</p> + +<p>--Eh bien, lui dit le gouverneur lorsqu'il fut assis +à son chevet, je vous le disais bien, mon cher prisonnier, +que le château Saint-Elme était d'une certaine +importance dans la question qui doit se plaider +demain.</p> + +<p>--Et à quel propos, mon cher commandant, venez-vous, +à une pareille heure, vous féliciter près de +moi de votre perspicacité?</p> + +<p>--Parce que c'est toujours une satisfaction d'amour-propre, +que de pouvoir dire à un homme d'esprit +comme vous: «Vous voyez bien que j'avais raison;» +ensuite parce que je crois que, si nous attendons à +demain pour causer de nos petites affaires, dont vous +n'avez pas voulu causer ce soir,--je sais maintenant +pourquoi,--si nous attendons à demain, dis-je, il +pourra bien être trop tard.</p> + +<p>--Voyons, mon cher commandant, demanda +Nicolino, il s'est donc passé quelque chose de bien +important depuis que nous nous sommes quittés?</p> + +<p>--Vous allez en juger. Les républicains, qui +avaient, je ne sais comment, surpris mon mot d'ordre, +qui était <i>Pausilippe et Parthénope</i>, se sont présentés +à la sentinelle; seulement, celui qui était chargé de +dire <i>Parthénope</i> a confondu la nouvelle ville avec +l'ancienne et a dit <i>Napoli</i> au lieu de <i>Parthénope</i>. La +sentinelle, qui ne savait probablement pas que <i>Parthénope</i> +et <i>Napoli</i> ne font qu'un ou plutôt ne font +qu'une, a donné l'alarme; le poste a fait feu, mes +artilleurs ont fait feu, et le coup a été manqué. De +sorte, mon cher prisonnier, que, si c'est dans l'attente +de ce coup-là que vous vous êtes jeté tout habillé sur +votre lit, vous pouvez vous déshabiller et vous coucher, +à moins cependant que vous n'aimiez mieux +vous lever pour que nous causions chacun d'un côté +de cette table, comme deux bons amis.</p> + +<p>--Allons, allons, dit Nicolino en se levant, ramassez +les atouts, abattez votre jeu, et causons.</p> + +<p>--Causons! dit le gouverneur, c'est bientôt dit.</p> + +<p>--Dame, c'est vous qui me l'offrez, ce me semble.</p> + +<p>--Oui, mais après quelques éclaircissements.</p> + +<p>--Lesquels? Dites.</p> + +<p>--Avez-vous des pouvoirs suffisants pour causer +avec moi?</p> + +<p>--J'en ai.</p> + +<p>--Ce dont nous causerons ensemble sera-t-il ratifié +par vos amis?</p> + +<p>--Foi de gentilhomme!</p> + +<p>--Alors, il n'y a plus d'empêchements. Asseyez-vous, +mon cher prisonnier.</p> + +<p>--Je suis assis.</p> + +<p>--MM. les républicains ont donc bien besoin du +château Saint-Elme? Voyons!</p> + +<p>--Après la tentative qu'ils viennent de faire, vous +me traiteriez de menteur si je vous disais que sa possession +leur est tout à fait indifférente.</p> + +<p>--Et, en supposant que messire Roberto Brandi, +gouverneur de ce château, substituât en son lieu et +place le très-haut et très-puissant seigneur Nicolino, +des ducs de Rocca-Romana et des princes Caraccioli, +que gagnerait à cette substitution ce pauvre Roberto +Brandi?</p> + +<p>--Messire Roberto Brandi m'a prévenu, je crois, +qu'il était père de famille?</p> + +<p>--J'ai oublié de dire époux et père de famille.</p> + +<p>--Il n'y a pas de mal, puisque vous réparez à +temps votre oubli. Donc, une femme?</p> + +<p>--Une femme.</p> + +<p>--Combien d'enfants?</p> + +<p>--Deux: des enfants charmants, surtout la fille, +qu'il faut songer à marier.</p> + +<p>--Ce n'est point pour moi que vous dites cela, je +présume?</p> + +<p>--Je n'ai pas l'orgueil de porter mes yeux si haut: +c'est une simple observation que je vous faisais, +comme digne d'exciter votre intérêt.</p> + +<p>--Et je vous prie de croire qu'elle l'excite au plus +haut degré.</p> + +<p>--Alors, que pensez-vous que puissent faire pour +un homme qui leur rend un très-grand service, pour +la femme et les enfants de cet homme, les républicains +de Naples?</p> + +<p>--Eh bien, que diriez-vous de dix mille ducats?</p> + +<p>--Oh! interrompit le gouverneur.</p> + +<p>--Attendez donc, laissez-moi dire.</p> + +<p>--C'est juste; dites.</p> + +<p>--Je répète. Que diriez-vous de dix mille ducats +de gratification pour vous, de dix mille ducats d'épingles +pour votre femme, de dix mille ducats de +bonne main à votre fils, et de dix mille ducats de dot +à votre fille?</p> + +<p>--Quarante mille ducats?</p> + +<p>--Quarante mille ducats.</p> + +<p>--En tout?</p> + +<p>--Dame!</p> + +<p>--Cent quatre-vingt-dix mille francs?</p> + +<p>--Juste.</p> + +<p>--Ne trouvez-vous pas qu'il est indigne d'hommes +comme ceux que vous représentez de ne pas offrir +des sommes rondes?</p> + +<p>--Deux cent mille livres, par exemple?</p> + +<p>--Oui, à deux cent mille livres, on réfléchit.</p> + +<p>--Et à combien terminerait-on?</p> + +<p>--Tenez, pour ne pas vous faire marchander, à +deux cent cinquante mille livres.</p> + +<p>--C'est un joli denier que deux cent cinquante +mille livres!</p> + +<p>--C'est un joli morceau que le château Saint-Elme.</p> + +<p>--Hum!</p> + +<p>--Vous refusez?</p> + +<p>--Je me consulte.</p> + +<p>--Vous comprendrez ceci, mon cher prisonnier: +on dit... Toute la journée, nous avons parlé par proverbes; +passez-moi donc encore celui-ci: je vous +promets que ce sera le dernier.</p> + +<p>--Je vous le passe.</p> + +<p>--Eh bien, on dit que tout homme trouve une fois +dans sa vie l'occasion de faire fortune, que le tout +est pour lui de ne pas laisser échapper l'occasion.</p> + +<p>L'occasion passe à côté de la main: je la prends par +ses trois cheveux, et je ne la lâche pas, morbleu!</p> + +<p>--Je ne veux pas y regarder de trop près avec +vous, mon cher gouverneur, reprit Nicolino, d'autant +plus que je n'ai qu'à me louer de vos bons procédés: +vous aurez vos deux cent cinquante mille livres.</p> + +<p>--A la bonne heure.</p> + +<p>--Seulement, vous comprenez que je n'ai pas +deux cent cinquante mille livres dans ma poche.</p> + +<p>--Bon! monsieur le duc, si l'on voulait faire toutes +les affaires au comptant, on ne ferait jamais d'affaires.</p> + +<p>--Alors, vous vous contenterez de mon billet?</p> + +<p>Roberto Brandi se leva et salua.</p> + +<p>--Je me contenterai de votre parole, prince les +dettes de jeu sont sacrées, et nous jouons dans ce +moment-ci, et gros jeu, car nous jouons chacun notre +tête.</p> + +<p>--Je vous remercie de votre confiance en moi, +monsieur, répondit Nicolino avec une suprême dignité; +je vous prouverai que j'en étais digne. Maintenant, +il ne s'agit plus que de l'exécution, des +moyens.</p> + +<p>--C'est pour arriver à ce but que je vous demanderai, +mon prince, toute la complaisance possible.</p> + +<p>--Expliquez-vous.</p> + +<p>--J'ai eu l'honneur de vous dire que, puisque je +tenais l'occasion par les cheveux, je ne la lâcherais +point sans y trouver une fortune.</p> + +<p>--Oui. Eh bien, il me semble qu'une somme de +deux cent cinquante mille francs...</p> + +<p>--Ce n'est point une fortune, cela, monsieur le duc. +Vous qui êtes riche à millions, vous devez le comprendre.</p> + +<p>--Merci!</p> + +<p>--Non: il me faut cinq cent mille francs.</p> + +<p>--Monsieur le commandant, je suis fâché de vous +dire que vous manquez à votre parole.</p> + +<p>--En quoi, si ce n'est pas à vous que je les demande?</p> + +<p>--Alors, c'est autre chose.</p> + +<p>--Et si j'arrive à me faire donner par Sa Majesté +le roi Ferdinand, pour ma fidélité, le même prix que +vous m'offrez pour ma trahison?</p> + +<p>--Oh! le vilain mot que vous venez de dire là!</p> + +<p>Le commandant, avec le comique sérieux particulier +aux Napolitains, prit la bougie, alla regarder +derrière la porte, sous le lit, et revint poser la bougie +sur la table.</p> + +<p>--Que faites-vous? lui demanda Nicolino.</p> + +<p>--J'allais voir si quelqu'un nous écoutait.</p> + +<p>--Pourquoi cela?</p> + +<p>--Mais parce que, si nous ne sommes que nous +deux, vous savez bien que je suis un traître, un peu +plus adroit, un peu plus spirituel que les autres +peut-être, mais voilà tout.</p> + +<p>--Et comment comptez-vous vous faire donner +par le roi Ferdinand deux cent cinquante mille francs +pour prix de votre fidélité?</p> + +<p>--C'est pour cela justement que j'ai besoin de +toute votre complaisance.</p> + +<p>--Comptez dessus; seulement, expliquez-vous.</p> + +<p>--Pour en arriver là, mon cher prisonnier, il ne +faut pas que je sois votre complice, il faut que je sois +votre victime.</p> + +<p>--C'est assez logique, ce que vous me dites là. +Eh bien, voyons, comment pouvez-vous devenir ma +victime?</p> + +<p>--C'est bien facile.</p> + +<p>Le commandant tira des pistolets de sa poche.</p> + +<p>--Voilà des pistolets.</p> + +<p>--Tiens, dit Nicolino, ce sont les miens.</p> + +<p>--Que le procureur fiscal a oubliés ici... Vous +savez comment il a fini, ce bon marquis Vanni?</p> + +<p>--Vous m'avez annoncé sa mort, et je vous ai +même répondu que j'avais le regret de ne pas le regretter.</p> + +<p>--C'est vrai. Vous vous êtes donc procuré vos +pistolets, qui étaient je ne sais où, par vos intelligences +dans le château; de sorte que, quand je suis +descendu, vous m'avez mis le pistolet sur la gorge.</p> + +<p>--Très-bien, fit Nicolino en riant: comme cela.</p> + +<p>--Prenez garde! ils sont chargés. Puis, le pistolet +sur la gorge toujours, vous m'avez lié à cet anneau +scellé dans la muraille.</p> + +<p>--Avec quoi? avec les draps de mon lit?</p> + +<p>--Non, avec une corde.</p> + +<p>--Je n'en ai pas.</p> + +<p>--Je vous en apporte une.</p> + +<p>--A la bonne heure: vous êtes homme de précaution.</p> + +<p>--Quand on veut que les choses réussissent, n'est-ce +pas? il ne faut rien négliger.</p> + +<p>--Après?</p> + +<p>--Après? Lorsque je suis bien lié et bien garrotté +à cet anneau, vous me bâillonnez avec votre mouchoir +afin que je ne crie pas; vous refermez la porte +sur moi, et vous profitez de ce que j'ai eu l'imprudence +d'envoyer en patrouille tous les hommes dont +je suis sûr, et de ne laisser dans l'intérieur et aux +portes que les déserteurs, pour faire une émeute.</p> + +<p>--Et comment ferai-je cette émeute?</p> + +<p>--Rien de plus facile. Vous offrirez dix ducats +par homme. Ils sont une trentaine d'hommes, mettez-en +trente-cinq avec les employés: c'est trois cent +cinquante ducats. Vous distribuez immédiatement +vos trois cent cinquante ducats; vous changez le mot +d'ordre, et vous commandez de faire feu sur la patrouille, +si elle insiste pour entrer.</p> + +<p>--Et où prendrai-je les trois cent cinquante ducats?</p> + +<p>--Dans ma poche; seulement, c'est un compte à +part, vous comprenez.</p> + +<p>--A joindre aux deux cent cinquante mille livres: +très-bien!</p> + +<p>--Une fois maître du château, vous me déliez, +vous me laissez dans votre cachot, vous me traitez +aussi mal que je vous y ai bien traité; puis, une nuit, +quand vous m'avez payé mes deux cent cinquante +mille francs et rendu mes trois cent cinquante ducats, +vous me faites jeter à la porte, par pitié; je descends +jusqu'au port, je frète une barque, un speronare, +une felouque; j'aborde en Sicile à travers mille périls, +et je vais demander au roi Ferdinand le prix de +ma fidélité. Le chiffre auquel je l'étendrai me regarde; +au reste, vous le connaissez.</p> + +<p>--Oui, deux cent cinquante mille francs.</p> + +<p>--Tout cela est-il bien entendu?</p> + +<p>--Oui.</p> + +<p>--J'ai votre parole d'honneur?</p> + +<p>--Vous l'avez.</p> + +<p>--A l'oeuvre, alors! Vous tenez le pistolet, que vous +pouvez reposer sur la table de peur d'accident; voici +les cordes, et voici la bourse. Ne craignez pas de +serrer les cordes; ne m'étouffez pas avec le mouchoir. +Vous en avez encore pour une bonne demi-heure +avant que la patrouille rentre.</p> + +<p>Tout se passa exactement, comme l'avait prévu l'intelligent +gouverneur, et l'on eût dit qu'il avait donné +ses ordres d'avance pour que Nicolino ne rencontrât +aucun obstacle. Le commandant fut lié, garrotté, +bâillonné à point; la porte fut refermée sur lui. Nicolino +ne rencontra personne, ni sur les escaliers, ni +dans les caves. Il alla droit au corps de garde, y +entra, fit un magnifique discours patriotique, et, +comme, à la fin de son discours, il remarquait une +certaine hésitation parmi ceux auxquels il s'adressait, +il fit sonner son argent et lâcha la parole magique +qui devait tout enlever: «Dix ducats par homme.» +A ces mots, en effet, les gestes d'hésitation disparurent, +les cris de «Vive la liberté!» retentirent. On +sauta sur les armes, on courut aux postes et aux +remparts, on menaça la patrouille de faire feu sur +elle si elle ne disparaissait à l'instant même dans les +profondeurs du Vomero ou dans les vicoli de l'Infrascata. +La patrouille disparut comme disparaît un +fantôme par une trappe de théâtre.</p> + +<p>Puis on s'occupa de confectionner un drapeau tricolore, +opération à laquelle on arriva, non sans +peine, avec un morceau d'une ancienne bannière +blanche, un rideau de fenêtre et un couvre-pieds +rouge. Ce travail terminé, on abattit la bannière +blanche et l'on éleva la bannière tricolore.</p> + +<p>Enfin, tout à coup Nicolino sembla songer au malheureux +commandant dont il avait usurpé les fonctions. +Il descendit avec quatre hommes dans son +cachot, le fit délier et débâillonner en lui tenant le +pistolet sur la gorge, et, malgré ses gémissements, +ses prières et ses supplications, il le laissa à sa place, +dans le fameux cachot numéro 3, au deuxième au-dessous +de l'entre-sol.</p> + +<p>Et voilà comment, le 21 janvier au matin, Naples, +en se réveillant, vit la bannière tricolore française +flotter sur le château Saint-Elme.</p> + +<br><br> + +<h3>LXXXVIII</h3> + +<h3>LES FOURCHES CAUDINES.</h3> + +<p>Championnet aussi la vit, la bannière sainte, et +aussitôt il donna l'ordre à son armée de marcher sur +Naples, afin de l'attaquer vers onze heures du matin.</p> + +<p>Si nous écrivions un roman au lieu d'écrire un +livre historique, où l'imagination n'est qu'accessoire, +on ne doute pas que nous n'eussions trouvé +moyen d'amener Salvato à Naples, ne fût-ce qu'avec +les officiers français venant toucher les cinq millions +convenus par la trêve de Sparanisi. Au lieu d'aller +au spectacle avec ses compagnons, au lieu de s'occuper +de la rentrée des cinq millions avec Archambal,--rentrée +qui, on se le rappelle, ne rentra point,--nous +l'eussions conduit à cette maison du Palmier, +où il avait laissé, sinon la totalité, du moins la moitié +de cette âme à laquelle le sceptique chirurgien du +mont Cassin ne pouvait croire, et, au lieu d'un long +récit intéressant, mais froid comme toute narration +politique, nous eussions eu des scènes passionnées, +rehaussées de toutes les craintes qu'eussent inspirées +à la pauvre Luisa les terribles scènes de carnage +dont la rumeur arrivait jusqu'à elle. Mais nous sommes +forcé de nous renfermer dans l'inflexible exigence +des faits, et, quel que fût l'ardent désir de Salvato, +il lui avait fallu avant tout suivre les ordres de +son général, qui, dans son ignorance de l'irrésistible +aimant qui attirait son chef de brigade vers +Naples, l'en avait plutôt éloigné que rapproché.</p> + +<p>A San-Germano, au moment même où, après avoir +passé la nuit au couvent du mont Cassin, Salvato +venait d'embrasser et de quitter son père, Championnet +lui avait donné l'ordre de prendre la 17e demi-brigade, +et, en faisant un circuit pour protéger et +éclairer le reste de l'armée, de marcher sur Bénévent +par Venafro, Marcone et Ponte-Landolfo. Salvato +devait constamment se tenir en communication avec +le général en chef.</p> + +<p>Ainsi jeté au milieu des brigands, Salvato eut tous +les jours une attaque nouvelle à repousser; toutes les +nuits, une surprise à découvrir et à déjouer. Mais +Salvato, né dans le pays, parlant la langue du pays, +était à la fois l'homme de la grande guerre, c'est-à-dire +de la bataille rangée, par son sang-froid, par +son courage et par ses études stratégiques, et celui de +la petite guerre, c'est-à-dire de la guerre de montagnes, +par son infatigable activité, sa vigilance perpétuelle +et cet instinct du danger que Fenimore Cooper +nous montre si bien développés chez les peuplades +rouges de l'Amérique du Nord. Pendant cette marche +longue et difficile dans laquelle on eut, au mois +de décembre, des rivières glacées à franchir, des +montagnes couvertes de neige à traverser, des chemins +boueux et défoncés à suivre, ses soldats, au +milieu desquels il vivait, secourant les blessés, soutenant +les faibles, louant les forts, ses soldats purent +reconnaître l'homme supérieur et bon à la fois, et, +n'ayant à lui reprocher ni une erreur, ni une faiblesse, +ni une injustice, se groupèrent autour de lui +avec le respect non-seulement de subordonnés pour +leur chef, mais encore d'enfants pour leur père.</p> + +<p>Arrivé à Venafro, Salvato avait appris que le chemin +ou plutôt le sentier des montagnes était impraticable. +Il était remonté jusqu'à Isernia par une assez +belle route, qu'il lui avait fallu conquérir pas à pas +sur les brigands; puis, de là, par un chemin détourné, +il avait, à travers monts, bois et vallées, atteint +le village ou plutôt la ville de Bocano.</p> + +<p>Il lui fallut cinq jours pour faire cette route, que +dans les temps ordinaires, on peut faire en une +étape.</p> + +<p>Ce fut à Bocano qu'il apprit la trêve de Sparanisi, +qu'il reçut l'ordre de s'arrêter et d'attendre de nouvelles +instructions.</p> + +<p>La trêve de Sparanisi rompue, Salvato se remit en +marche, et, en combattant toujours, gagna Marcone. +A Marcone, il apprit l'entrevue de Championnet avec +les députés de la ville, et la décision prise le même +jour par le général en chef d'attaquer Naples le lendemain.</p> + +<p>Ses instructions portaient de marcher sur Bénévent +et de se rabattre immédiatement sur Naples pour +seconder le général dans son attaque du 21.</p> + +<p>Le 20 au soir, après une double étape, il entrait à +Bénévent.</p> + +<p>La tranquillité avec laquelle s'était opérée cette +marche donnait à Salvato de grandes inquiétudes. +Si les brigands lui avaient laissé le chemin libre de +Marcone à Bénévent, c'était, sans aucun doute, pour +le lui disputer ailleurs et dans une meilleure position.</p> + +<p>Salvato, qui n'avait jamais parcouru le pays dans +lequel il était engagé, le connaissait du moins stratégiquement. +Il savait qu'il ne pouvait aller de Bénévent +à Naples sans passer par l'ancienne vallée Caudia, +c'est-à-dire par ces fameuses Fourches Caudines, +où, trois cent vingt et un ans avant le Christ, les légions +romaines, commandées par le consul Spurnius +Postumus, furent battues par les Samnites et forcées +de passer sous le joug.</p> + +<p>Une de ces illuminations comme en ont des hommes +de guerre lui dit que c'était là que l'attendaient +les brigands.</p> + +<p>Mais Salvato résolut, les cartes de la Terre de Labour +et de la principauté étant incomplètes, de visiter +le pays par lui-même.</p> + +<p>A huit heures du soir, il se déguisa en paysan, +monta son meilleur cheval, se fit accompagner d'un +hussard de confiance, à cheval comme lui, et se mit +en chemin.</p> + +<p>A une lieue de Bénévent, à peu près, il laissa dans +un bouquet de bois son hussard et les chevaux, et +s'avança seul.</p> + +<p>La vallée se rétrécissait de plus en plus, et, à la +clarté de la lune, il pouvait distinguer la place où +elle semblait se fermer tout à fait. Il était évident que +c'était à cette même place que les Romains s'étaient +aperçus, mais trop tard, du piége qui leur avait été +tendu.</p> + +<p>Salvato, au lieu de suivre le chemin, se glissa au +milieu des arbres qui garnissent le fond de la vallée, +et arriva ainsi à une ferme située à cinq cents pas, à +peu près, de cet étranglement de la montagne.</p> + +<p>Il sauta par-dessus une haie et se trouva dans un +verger.</p> + +<p>Une grande lueur venait d'une partie de la maison +séparée du reste de la ferme. Salvato se glissa jusqu'à +un endroit où ses regards pouvaient plonger dans la +chambre éclairée.</p> + +<p>La cause de cet éclairage était un four que l'on +venait de chauffer et où deux hommes se tenaient +prêts à enfourner une centaine de pains.</p> + +<p>Il était évident qu'une pareille quantité de pain +n'était point destinée à l'usage du fermier et de sa +maison.</p> + +<p>En ce moment, on frappa violemment à la porte de +la ferme donnant sur la grande route.</p> + +<p>Un des deux hommes dit:</p> + +<p>--Ce sont eux.</p> + +<p>Le regard de Salvato ne pouvait s'étendre jusqu'à +la grande porte; mais il l'entendit crier sur ses gonds +et vit bientôt entrer, dans le cercle de lumière projeté +par le bois brûlant dans le four, quatre hommes +qu'à leur costume il reconnut pour des brigands.</p> + +<p>Ils demandèrent à quelle heure serait prête la première +fournée, combien on en pourrait faire dans la +nuit, et quelle quantité de pains pouvaient donner +quatre fournées.</p> + +<p>Les deux boulangers leur répondirent qu'à onze +heures et demie, ils pourraient livrer la première +fournée, à deux heures la seconde, à cinq heures la +troisième.</p> + +<p>Chaque fournée pourrait donner de cent à cent +vingt pains.</p> + +<p>--Ce n'est guère, répondit un des brigands en +secouant la tête.</p> + +<p>--Combien êtes-vous donc? demanda un des +boulangers.</p> + +<p>Le brigand qui avait déjà parlé calcula un instant +sur ses doigts.</p> + +<p>--Huit cent cinquante hommes environ, dit-il.</p> + +<p>--Ce sera à peu près une livre et demie de pain +par homme, dit le boulanger, qui jusque-là avait +gardé le silence.</p> + +<p>--Ce n'est point assez, répondit le brigand.</p> + +<p>--Il faudra pourtant bien vous contenter de cela, +répondit le boulanger d'un ton bourru. Le four ne +peut contenir que cent dix pains chaque fois.</p> + +<p>--C'est bien: dans deux heures, les mules seront +ici.</p> + +<p>--Elles attendront une bonne demi-heure, je +vous en préviens.</p> + +<p>--Ah çà! tu oublies que nous avons faim, à ce +qu'il paraît?</p> + +<p>--Emportez le pain comme il est, si vous voulez, +dit le boulanger, et faites-le cuire vous-mêmes.</p> + +<p>Les brigands comprirent qu'il n'y avait rien à +faire avec ces hommes, qui avaient de pareilles +réponses à tout ce qu'on pouvait dire.</p> + +<p>--A-t-on des nouvelles de Bénévent? dirent-ils.</p> + +<p>--Oui, répondit un boulanger; j'en arrive il +y a une heure.</p> + +<p>--Y avait-on entendu parler des Français?</p> + +<p>--Ils venaient d'y entrer.</p> + +<p>--Disait-on qu'ils y feraient séjour?</p> + +<p>--On disait que, demain, au point du jour, ils se +remettraient en marche.</p> + +<p>--Pour Naples?</p> + +<p>--Pour Naples.</p> + +<p>--Combien étaient-ils?</p> + +<p>--Six cents, à peu près.</p> + +<p>--En les rangeant bien, combien peut-il tenir de +Français dans ton four?</p> + +<p>--Huit.</p> + +<p>--Eh bien, demain soir, si nous manquons de +pain, nous aurons de la viande.</p> + +<p>Un éclat de rire accueillit cette plaisanterie de +cannibales, et les quatre hommes, en ordonnant +aux deux boulangers de se presser, regagnèrent la +porte qui donnait sur la grande route.</p> + +<p>Salvato traversa le verger, en évitant de passer +dans le rayon de lumière projeté par le four, franchit +la seconde haie, suivit, à cent cinquante pas en arrière, +les quatre hommes qui regagnaient leurs compagnons, +les vit gravir la montagne, et put étudier à +son aise, grâce à un clair de lune assez transparent, +la disposition du terrain.</p> + +<p>Il avait vu tout ce qu'il avait voulu voir: son plan +était fait. Il passa devant la masserie cette fois, au +lieu de passer derrière, rejoignit son hussard, remonta +à cheval, et rentra avant minuit à son logement.</p> + +<p>Il y trouva l'officier d'ordonnance du général +Championnet, ce même Villeneuve que nous avons +vu, à la bataille de Civita-Castellana, traverser tout +le champ de bataille pour aller porter à Macdonald +l'ordre de reprendre l'offensive.</p> + +<p>Championnet faisait dire à Salvato qu'il attaquerait +Naples à midi. Il l'invitait à faire la plus grande +diligence possible, afin d'arriver à temps au combat, +et il autorisait Villeneuve à rester près de lui et à +lui servir d'aide-de-camp, le prévenant de se défier +des Fourches Caudines.</p> + +<p>Salvato raconta alors à Villeneuve la cause de +son absence; puis, prenant une grande feuille de +papier et une plume, il fit un plan détaillé du terrain +qu'il venait de visiter et sur lequel, le lendemain, +devait se livrer le combat.</p> + +<p>Après quoi, les deux jeunes gens se jetèrent chacun +sur un matelas et s'endormirent.</p> + +<p>Ils furent réveillés au point du jour par les tambours +de cinq cents hommes d'infanterie et par les +cinquante ou soixante hussards qui formaient toute +la cavalerie du détachement.</p> + +<p>Les fenêtres de l'appartement de Salvato donnaient +sur la place où se rassemblait la petite +troupe. Il les ouvrit et invita les officiers, qui se +composaient d'un major, de quatre capitaines et de +huit ou dix lieutenants ou sous-lieutenants, à monter +dans sa chambre.</p> + +<p>Le plan qu'il avait fait pendant la nuit était +étendu sur la table.</p> + +<p>--Messieurs, dit-il aux officiers, examinez cette +carte avec attention. Arrivé sur le terrain, que, par +l'étude que vous allez faire, vous connaîtrez aussi +bien que moi, je vous expliquerai ce qu'il y a à +exécuter. De votre adresse et de votre intelligence +à me seconder dépendra non-seulement le succès +de la journée, mais encore notre salut à tous. La +situation est grave: nous avons affaire à un ennemi +qui a, tout à la fois, l'avantage du nombre et celui +de la position.</p> + +<p>Salvato fit apporter du pain, du vin, quelques +viandes rôties qu'il avait demandées la veille, et invita +les officiers à manger, tout en étudiant la topographie +du terrain où devait avoir lieu le combat.</p> + +<p>Quant aux soldats, une distribution de vivres leur +fut faite sur la place même de Bénévent et vingt-quatre +de ces grandes bouteilles de verre contenant +chacune une dizaine de litres leur furent apportées.</p> + +<p>Le repas fini, Salvato fit battre à l'ordre, et les +soldats formèrent un immense cercle, dans lequel +Salvato entra avec les officiers.</p> + +<p>Cependant, comme ils n'étaient que six cents, nous +l'avons dit, tous se trouvèrent à portée de la voix.</p> + +<p>--«Mes amis, leur dit Salvato, nous allons avoir +aujourd'hui une belle journée; car nous remporterons +une victoire sur le lieu même où le premier +peuple du monde a été battu. Vous êtes des hommes, +des soldats, des citoyens, et non pas de ces machines +à conquête et de ces instruments de despotisme +comme en traînaient derrière eux les Cambise, les +Darius et les Xercès. Ce que vous venez apporter aux +peuples que vous combattez, c'est la liberté et non +l'esclavage, la lumière et non la nuit. Sachez donc +sur quelle terre vous marchez et quels peuples avant +vous foulaient la terre que vous allez fouler.</p> + +<p>»Il y a environ deux mille ans que des bergers +samnites--c'était le nom des peuples qui habitaient +ces montagnes--firent croire aux Romains que la +ville de Luceria, aujourd'hui Lucera, était sur le +point d'être prise et que, pour la secourir en temps +utile, il fallait traverser les Apennins. Les légions +romaines partirent, conduites par le consul Spurnius +Postumus; seulement, venant de Naples, où nous +allons, elles suivaient le chemin opposé à celui que +nous allons suivre. Arrivés à une gorge étroite où +nous serons dans deux heures, et où les brigands +nous attendent, les Romains se trouvèrent entre deux +rochers à pic, couronnés de bois épais; puis, arrivés +au point le plus étranglé de la vallée, ils la trouvèrent +fermée par un immense amas d'arbres, coupés +et entassés les uns sur les autres. Ils voulurent retourner +en arrière. Mais de tous côtés les Samnites, +qui leur coupaient d'ailleurs le chemin, firent pleuvoir +sur eux des rochers qui, roulant du haut en bas +de la montagne, les écrasaient par centaines. C'était +le général samnite Caius Pontius qui avait préparé +le piége; mais, en voyant les Romains pris, il fut +épouvanté d'avoir réussi; car, derrière les légions +romaines, il y avait l'armée, et, derrière l'armée, +Rome! Il pouvait écraser les deux légions, depuis le +premier jusqu'au dernier soldat, rien qu'en faisant +rouler sur eux des quartiers de granit: il laissa la +mort suspendue sur leur tête et envoya consulter son +père Erennius.</p> + +<p>»Erennius était un sage.</p> + +<p>»--Détruis-les tous, dit-il, ou renvoie-les tous +libres et honorablement. Tuez vos ennemis, ou faites-vous-en +des amis.</p> + +<p>»Caius Pontius n'écouta point ces sages conseils. +Il donna la vie aux Romains, mais à la condition +qu'ils passeraient en courbant la tête sous une voûte +formée des massues, des lances et des javelots de +leurs vainqueurs.</p> + +<p>»Les Romains, pour venger cette humiliation, +firent une guerre d'extermination aux Samnites et +finirent par conquérir tout leur pays.</p> + +<p>»Aujourd'hui, soldats, vous le verrez, l'aspect du +pays est loin d'être aussi formidable: ces rochers à +pic ont disparu pour faire place à une pente douce, +et des buissons de deux ou trois pieds de haut ont +remplacé les bois qui le couvraient.</p> + +<p>»Cette nuit, veillant à votre salut, je me suis déguisé +en paysan et j'ai été moi-même explorer le terrain. +Vous avez confiance en moi, n'est-ce pas? Eh +bien, je vous dis que, là où les Romains ont été vaincus, +nous triompherons.»</p> + +<p>Des hourras, des cris de «Vive Salvato!» éclatèrent +de tous les côtés. Les soldats agrafèrent d'eux-mêmes +la baïonnette au bout du fusil, entonnèrent <i>la Marseillaise</i>, +et se mirent en marche.</p> + +<p>En arrivant à un quart de lieue de la ferme, Salvato +recommanda le plus grand silence. Un peu au +delà, la route faisait un coude.</p> + +<p>A moins que les brigands n'eussent des sentinelles +en avant de la masserie, ils ne pouvaient voir +les dispositions qu'allait prendre Salvato. C'était +bien sur quoi le jeune chef de brigade avait compté. +Les brigands voulaient surprendre les Français, et +des sentinelles placées sur le chemin éventaient le +plan.</p> + +<p>Les officiers avaient reçu d'avance leurs instructions. +Villeneuve, avec trois compagnies, alla par un +détour, et en côtoyant le verger, s'embusquer dans +le fossé grâce auquel Salvato avait pu suivre pendant +plus de cinq cents pas les quatre brigands retournant +à leur embuscade; lui-même se plaça avec ses soixante +hussards derrière la ferme; enfin, le reste de ses +hommes, conduits par le major, vieux soldat sur le +sang-froid duquel il pouvait compter, devaient paraître +donner dans l'embuscade, résister un instant, +puis se débander et attirer l'ennemi jusqu'au delà de +la masserie, en donnant peu à peu à leur retraite +l'apparence d'une fuite.</p> + +<p>Ce qu'avait espéré Salvato s'accomplit en tout +point. Après une fusillade de dix minutes, les brigands, +voyant les Français plier, s'élancèrent hors de +leurs couverts en poussant de grands cris; comme +s'ils étaient épouvantés à la fois et par le nombre et +par l'impétuosité des assaillants, les Français reculèrent +en désordre et tournèrent le dos. Les huées +succédèrent aux cris et aux menaces, et, ne doutant +pas que les républicains ne fussent en déroute complète, +les brigands les poursuivirent en désordre, et, +sans garder aucune précaution, se précipitèrent sur le +chemin. Villeneuve les laissa bien s'engager; puis, +tout à coup, se levant et faisant signe à ses trois +compagnies de se lever, il ordonna à bout portant un +feu, qui tua plus de deux cents hommes. Aussitôt, +au pas de course et en rechargeant les armes, Villeneuve +alla derrière les brigands prendre la position +qu'ils venaient de quitter. En même temps, Salvato +et ses soixante cavaliers débouchaient de derrière la +ferme, coupaient la colonne en deux, sabrant à droite +et à gauche, tandis qu'au cri de «Halte!» les prétendus +fuyards se retournaient et recevaient sur la +pointe de leurs baïonnettes les prétendus vainqueurs.</p> + +<p>Ce fut une horrible boucherie. Les brigands se +trouvaient enfermés comme dans un cirque par les +soldats de Villeneuve et ceux du major, et, au milieu +de ce cirque, Salvato et ses soixante hussards hachaient +et pointaient à loisir.</p> + +<p>Cinq cents brigands restèrent sur le champ de bataille. +Ceux qui s'enfuirent gagnèrent le haut de la +montagne au milieu du double feu qui les décimait. A +onze heures du matin, tout était fini, et Salvato et ses +six cents hommes, qui comptaient trois ou quatre +morts et une douzaine de blessés au plus, reprenaient +au pas de course la route de Naples, vers laquelle les +attirait le grondement sourd du canon.</p> + +<br><br> + +<h3>LXXXIX</h3> + +<h3>PREMIÈRE JOURNÉE.</h3> + +<p>A peine Championnet avait-il fait un quart de lieue +sur la route de Maddalone à Aversa, qu'il vit venir +un cavalier sur un cheval lancé à toute bride: c'était +le prince de Maliterno, qui fuyait à son tour la colère +des lazzaroni.</p> + +<p>A peine ceux-ci avaient-ils vu la bannière tricolore +flotter sur le château Saint-Elme, que les cris: «Aux +armes!» avaient retenti par la ville et que, de Portici +à Pouzzoles, tout ce qui était en état de porter un +fusil, une pique, un bâton, un couteau, depuis l'enfant +de quinze ans jusqu'au vieillard de soixante, +s'était précipité vers la ville en criant ou plutôt en +hurlant: «Mort aux Français!»</p> + +<p>Cent mille hommes répondaient à l'appel frénétique +des prêtres et des moines, qui, un drapeau +blanc d'une main, un crucifix de l'autre, prêchaient +à la porte des églises et sur les bornes des carrefours.</p> + +<p>Ces prédications efficaces avaient poussé les lazzaroni +au plus haut degré d'exaltation contre les Français +et les jacobins. Tout homicide commis sur un +jacobin ou sur un Français était une action méritoire, +tout lazzarone tué serait un martyr.</p> + +<p>Depuis cinq ou six jours, cette population à moitié +sauvage, si facile à conduire à la férocité quand on la +laisse s'enivrer de sang, de pillage et d'incendie, en +était arrivée à cette folie furieuse dans laquelle, devenu +un instrument de destruction, l'homme, qui ne +songe plus qu'à tuer, oublie jusqu'à l'instinct de sa +propre conservation.</p> + +<p>Mais, lorsque les lazzaroni apprirent que les Français +s'avançaient à la fois par Capodichino et Poggioreale, +qu'on apercevait la tête des deux colonnes, +tandis qu'un nuage de poussière annonçait qu'une +troisième tournait la ville, et, par les marais et la via +del Pascone, s'avançait vers le pont de la Madeleine, +il sembla qu'une secousse électrique poussait, comme +un tourbillon, cette foule sur les points menacés.</p> + +<p>La colonne française qui suivait le chemin d'Aversa +était commandée par le général Dufresse, qui +remplaçait Macdonald, lequel, à la suite d'une discussion +qu'il avait eue à Capoue avec Championnet, +avait donné sa démission, et, pareil à un cheval encore +blanc d'écume, écoutait en frissonnant tous ces bruits +de trompette et de tambour, forcé qu'il était au +repos.</p> + +<p>Le général Dufresse avait sous ses ordres Hector +Caraffa, qui, Coriolan de la Liberté, venait, au nom +de la grande déesse, faire la guerre au despotisme.</p> + +<p>La colonne qui s'avançait par Capodichino était +commandée par Kellermann, ayant sous ses ordres +le général Rusca, que celui qui écrit ces lignes a vu +tomber, en 1814, au siége de Soissons, la tête emportée +par un boulet de canon.</p> + +<p>La colonne qui s'avançait par Poggioreale était +sous le commandement du général en chef lui-même, +lequel avait sous ses ordres les généraux Duhesme +et Monnier.</p> + +<p>Enfin, celle qui, par les marais et la via del Pascone, +tournait la ville, marchait conduite par le général +Mathieu Maurice et le chef de brigade Broussier.</p> + +<p>La colonne la plus avancée dans sa marche, parce +qu'elle suivait le plus beau chemin, était celle de +Championnet. Elle appuyait sa droite à la route de +Capodichino, que suivait, comme nous l'avons dit, +Kellermann, et sa gauche aux marais, dans lesquels +manoeuvrait Mathieu Maurice, mal remis d'une balle +de Fra-Diavolo qui lui avait traversé le côté.</p> + +<p>Duhesme, encore pâle de ses deux blessures, mais +chez lequel l'ardeur militaire suppléait au sang perdu, +commandait l'avant-garde de Championnet. Il avait +l'ordre d'enlever de haute lutte tout ce qu'il rencontrerait +sur son chemin. Duhesme était l'homme de +ces coups de main vigoureux qui veulent, avant tout, +la décision et le courage.</p> + +<p>A un quart de lieue en avant de la porte de Capoue, +il rencontra une masse de cinq ou six mille lazzaroni; +elle traînait avec elle une batterie de canons +servie par les soldats du général Naselli, qui s'étaient +joints à eux.</p> + +<p>Duhesme lança Monnier et six cents hommes sur +cette foule, avec ordre de la percer d'outre en outre +à la baïonnette, et de s'emparer des pièces de canon +établies sur une petite hauteur et qui mitraillaient la +colonne française par-dessus la tête des lazzaroni.</p> + +<p>Contre des troupes régulières, un pareil ordre eût +été insensé; l'ennemi que l'on eût attaque ainsi n'eût +eu qu'à s'ouvrir et à faire feu des deux côtés pour détruire +en un instant ses six cents agresseurs. Mais +Duhesme ne fit point aux lazzaroni l'honneur de +compter avec eux. Monnier partit la baïonnette en +avant, et, sans s'inquiéter des coups de fusil, des +coups de pistolet et des coups de poignard, il pénétra +au milieu de ce flot, y disparut, lardant à coups de +baïonnette tout ce qui était à sa portée, le traversa +comme un torrent traverse un lac, au milieu des +cris, des hurlements et des imprécations, tandis que +Duhesme, impassible à la tête de ses hommes et sous +le feu de la batterie, gravissait, toujours au pas de +charge et la baïonnette en avant, la colline occupée +par l'ennemi, tuait sur leurs pièces tous les artilleurs +qui tentaient de résister, abaissait le point de mire +des pièces et faisait feu sur les lazzaroni avec leurs +propres canons.</p> + +<p>En même temps, profitant du désordre que cette décharge +avait jeté au milieu de cette foule, Duhesme fit +battre la charge et marcha sur elle à la baïonnette.</p> + +<p>Incapables de se former en colonnes d'attaque +pour reprendre la batterie, ou en carrés pour soutenir +l'assaut de Duhesme, les lazzaroni s'éparpillèrent +dans la plaine, comme une bande d'oiseaux +effarouchés.</p> + +<p>Sans s'inquiéter davantage de ces six ou huit +mille hommes, Duhesme, traînant avec lui les +canons qu'il venait de conquérir, marcha sur la +porte Capuana.</p> + +<p>Mais, à deux cents pas de la place irrégulière qui +s'étend devant la porte Capuana, Duhesme, au commencement +de la montée de Casanuova, trouva un petit +pont et, aux deux côtés de ce petit pont, des maisons +crénelées, desquelles partit un feu si bien dirigé, +que les soldats hésitèrent. Monnier vit cette hésitation, +s'élança à leur tête en élevant son chapeau +au bout de son sabre; mais à peine eut-il fait dix +pas, qu'il tomba dangereusement blessé. Ses officiers +et ses soldats s'élancèrent pour le soutenir et le +conduire hors du champ de bataille; mais les lazzaroni +firent feu sur cette masse. Trois ou quatre +officiers, huit ou dix soldats tombèrent sur leur +général blessé: le désordre se mit dans les rangs, +l'avant-garde fit un pas en arrière.</p> + +<p>Les lazzaroni se précipitèrent sur les morts et sur +les blessés: sur les blessés pour les achever, sur les +morts pour les mutiler.</p> + +<p>Duhesme vit ce mouvement, appela son aide de +camp Ordonneau, lui commanda de prendre deux +compagnies de grenadiers, et, à quelque prix que ce +fût, de forcer le passage du pont.</p> + +<p>C'étaient les vieux soldats de Montebello et de +Rivoli: ils avaient forcé, avec Augereau, le pont +d'Arcole; avec Bonaparte, le pont de Rivoli. Ils +abaissèrent la baïonnette, s'élancèrent au pas de +course, et, à travers une grêle de balles, chassèrent +les lazzaroni devant eux et arrivèrent au sommet de +la montée. Le général, les soldats et les officiers +blessés étaient sauvés; mais ils se trouvaient entre +un double feu partant de toutes les fenêtres et de +toutes les terrasses, tandis qu'au milieu de la rue +s'élevait, pareille à une tour, une maison à trois +étages vomissant la flamme depuis le rez-de-chaussée +jusqu'au faîte.</p> + +<p>Deux barricades s'élevant à la hauteur du premier +étage avaient été construites de chaque côté de la +maison et interceptaient la rue.</p> + +<p>Trois mille lazzaroni défendaient la rue, la maison, +les barricades. Cinq où six mille, éparpillés +dans la plaine, se reliaient à ceux-ci par les ruelles +et les ouvertures des jardins.</p> + +<p>Ordonneau se trouva en face de la position et la +jugea inexpugnable. Cependant, il hésitait à donner +l'ordre de la retraite, lorsqu'une balle l'atteignit et +le renversa.</p> + +<p>Duhesme arrivait, traînant derrière lui les canons +pris le matin aux lazzaroni sous le feu des tirailleurs. +On mit ces pièces en batterie, et, à la troisième +volée, la maison oscilla, fit un craquement terrible, +et s'abîma en écrasant dans sa chute et ceux qu'elle +renfermait, et les défenseurs des barricades.</p> + +<p>Duhesme s'élança à la baïonnette, et, au cri de +«Vive la république!» planta le drapeau tricolore +sur les ruines de la maison.</p> + +<p>Mais, pendant ce temps, les lazzaroni avaient +établi une vaste batterie de douze pièces de canon +sur une hauteur qui dominait de beaucoup l'amas +de pierres au sommet duquel flottait le drapeau; et les +républicains, maîtres des deux barricades et des +ruines de la maison, furent bientôt couverts d'une +pluie de mitraille.</p> + +<p>Duhesme abrita sa colonne derrière les ruines et +les barricades, ordonna au 25e régiment de chasseurs +à cheval de prendre une trentaine d'artilleurs en +croupe, de tourner la colline, où les douze pièces +étaient en batterie, et de charger sur elles par derrière.</p> + +<p>Avant que les lazzaroni eussent pu reconnaître +l'intention des chasseurs, ceux-ci, à travers plaine, +sans s'inquiéter des coups de fusil qu'on leur tirait +de la route, accomplirent leur demi-cercle; puis, +tout à coup, enfonçant les éperons dans le ventre de +leurs chevaux, ils s'élancèrent sur la colline, qu'ils +gravirent au galop. Au bruit de cet ouragan +d'hommes qui faisait trembler la terre, les lazzaroni +abandonnèrent leurs canons à moitié chargés. De +leur côté, arrivés au faîte de la colline, les artilleurs +sautèrent à terre et se mirent à la besogne; puis, se +laissant rouler comme une avalanche sur la pente +opposée, les chasseurs se mirent à la poursuite des +lazzaroni, qu'ils dispersèrent dans la plaine.</p> + +<p>Débarrassé de ces assaillants, Duhesme ordonna +aux sapeurs d'ouvrir un chemin dans la barricade, +et, poussant ses canons devant lui, il s'avança, +balayant la route, tandis que, du haut de la colline, +les artilleurs républicains faisaient feu sur tout +groupe qui essayait de se former.</p> + +<p>En ce moment, Duhesme entendit battre la charge +derrière lui: il se retourna et vit la 64e et la 73e demi-brigade +de ligne, conduites par Thiébaut, qui arrivaient +au pas de course et aux cris de «Vive la +République!»</p> + +<p>Championnet, entendant la terrible canonnade +engagée, reconnaissant, au nombre et à l'irrégularité +des coups de fusil, que Duhesme avait affaire à des +milliers d'hommes, avait mis son cheval au galop en +ordonnant à Thiébaut de le suivre aussi vite que possible +et de soutenir Duhesme. Thiébaut ne se l'était +pas fait dire à deux fois: il était parti et arrivait au +pas de course.</p> + +<p>Ils traversèrent le pont, passèrent par-dessus les +morts qui jonchaient les rues, franchirent les ouvertures +des barricades et arrivèrent au moment où +Duhesme, maître du champ de bataille, faisait faire +halte à ses soldats harassés.</p> + +<p>A cent pas des premiers soldats de Duhesme, se +dressait la porte Capuana et ses tours, et deux +rangées de maisons formant faubourg s'avançaient, +pour ainsi dire, au-devant des républicains.</p> + +<p>Tout à coup, et au moment où ceux-ci s'y attendaient +le moins, une fusillade terrible partit des +terrasses et des fenêtres de ces maisons, tandis que, +de la plate-forme de la porte Capuana, deux petites +pièces de canon portées à bras vomissaient leur +mitraille.</p> + +<p>--Ah! pardieu! s'écria Thiébaut, je craignais +d'être arrivé trop tard. En avant, mes amis!</p> + +<p>Ces troupes fraîches, conduites par un des plus +braves officiers de l'armée, pénétrèrent dans le faubourg +au milieu d'un double feu. Mais, au lieu de +suivre le haut du pavé, la droite de la colonne +suivait le pied des maisons, tirant sur les fenêtres et +les terrasses de gauche, et la colonne de gauche faisait +feu sur les terrasses de droite, tandis que, armés de +leurs haches, les sapeurs enfonçaient les maisons.</p> + +<p>Alors, les braves de Duhesme, suffisamment reposés, +comprirent la manoeuvre ordonnée par Thiébaut, +et, en s'élançant dans les maisons au fur et +à mesure qu'elles étaient éventrées par les sapeurs, +ils attaquèrent les lazzaroni corps à corps, les poursuivant +à travers les escaliers, du rez-de-chaussée au +premier étage, du premier étage au second, du second +étage sur les terrasses. On vit alors déborder, +dans un combat aérien, lazzaroni et républicains. +Les terrasses se couvrirent de feu et de +fumée, tandis que les fugitifs qui n'avaient pas le +temps de gagner les terrasses, croyant, d'après ce +que leur avaient dit leurs prêtres et leurs moines, +qu'ils n'avaient point de grâce à attendre des Français, +sautaient par les fenêtres, se brisaient les +jambes sur le pavé, ou tombaient sur la pointe des +baïonnettes.</p> + +<p>Toutes les maisons du faubourg furent ainsi +prises et évacuées; puis, comme la nuit était venue, +qu'il était trop tard pour attaquer la porte Capuana, +et que l'on craignait quelque surprise, les sapeurs +reçurent l'ordre d'incendier les maisons, et le corps +de Championnet prit position devant la porte, qu'il +devait attaquer le lendemain, et dont il fut bientôt +séparé par un double rideau de flammes.</p> + +<p>Championnet arriva sur ces entrefaites, embrassa +Duhesme, et, pour récompenser Thiébaut de ses +belles actions oubliées et du magnifique mouvement +offensif qu'il venait d'accomplir:</p> + +<p>--En face de la porte Capuana, que tu prendras +demain, lui dit-il, je te nomme adjudant général.</p> + +<p>--Eh bien, dit Duhesme, enchanté de cette +récompense accordée à un brave officier pour lequel +il avait la plus grande estime, voilà ce qui s'appelle +arriver à un beau grade et par une belle porte!</p> + +<br><br> + +<h3>XC</h3> + +<h3>LA NUIT.</h3> + +<p>Sur les trois points où les Français ont attaqué +Naples, on s'est battu avec le même acharnement. +De toutes partes, les aides de camp arrivent au +quartier général de la porte Capuana, et trouvent le +bivac du général entre la via del Vasto et l'Arenaccia, +derrière la double ligne de maisons qui brûlent.</p> + +<p>Le général Dufresse, entre Aversa et Naples, a +trouvé, sur un point où le chemin se rétrécit, un +corps de dix ou douze mille lazzaroni avec six pièces +de canon. Les lazzaroni étaient au pied d'une colline, +les canons au sommet. Les hussards de Dufresse +ont fait cinq charges sur eux sans parvenir à +les entamer. Ils étaient si nombreux et si pressés, +que les morts restaient debout, soutenus par les +vivants.</p> + +<p>Il a fallu les grenadiers chargeant à la baïonnette +pour faire une trouée. Quatre pièces d'artillerie volante, +dirigées par le général Éblé, ont, pendant trois +heures, criblé de mitraille les lazzaroni; ils se sont +réfugiés sur les hauteurs de Capodimonte, où Dufresse +les attaquera demain.</p> + +<p>Vers la fin du combat, un corps de patriotes, conduit +par Schipani et Manthonnet, est venu se jeter +dans les rangs du général Dufresse. Ils annoncent que +Nicolino s'est emparé du fort Saint-Elme; mais il n'a +que trente hommes et est bloqué par des milliers de +lazzaroni, qui amassent des fascines pour mettre le +feu aux portes, et qui apportent des échelles pour +monter aux murailles. Ils se sont emparés du couvent +de San-Martino, situé aux pieds des remparts du +fort, ou plutôt les moines les ont appelés et leur ont +ouvert les portes; des terrasses du couvent, ils font +feu sur les murailles. Si Nicolino n'est pas secouru +dans la nuit, le fort Saint-Elme sera incontestablement +pris au point du jour.</p> + +<p>Trois cents hommes, conduits par Hector Caraffa +et les patriotes, s'ouvriront, pendant la nuit, un chemin +jusqu'aux portes du fort Saint-Elme; deux cents +renforceront la garnison, cent enlèveront aux lazzaroni +le couvent de San-Martino.</p> + +<p>Kellermann, après un combat acharné, s'est emparé +des hauteurs de Capodichino; mais il n'a pas +pu dépasser le Campo-Santo. Il lui à fallu enlever les +unes après les autres à la baïonnette les masseries, les +églises, les villas, qui toutes ont fait une résistance +héroïque. La cavalerie, qui constitue sa principale +force, lui a été inutile au milieu de cette multitude de +collines qui bossellent le terrain. De son bivac, il +voit s'étendre devant lui la longue rue de Foria, encombrée +de lazzaroni; l'immense bâtiment de l'hospice +des Pauvres les protége. On voit une lumière à +chacune de ses fenêtres; le lendemain, toutes ces fenêtres +cracheront des balles.</p> + +<p>A la strada San-Giovanella, il y a une batterie de +canons; au largo delle Pigne, un bivac en grande +partie composé de soldats de l'armée royale. Deux +pièces de canon défendent la montée du musée +Borbonico, qui donne sur la grande rue de Tolède.</p> + +<p>A l'aide de sa lunette, Kellermann voit les chefs +qui parcourent les rues à cheval en encourageant +leurs hommes. L'un de ces chefs est vêtu en capucin +et monté sur un âne.</p> + +<p>Mathieu Maurice et le chef de brigade Broussier se +sont emparés des marais. Seulement, coupés par un +réseau de fossés, ces marais ont dû être conquis avec +des pertes considérables, les lazzaroni étant protégés +par les mouvements du terrain, et les républicains attaquant +à découvert. Ils sont arrivés jusqu'aux Granili, +qu'on n'avait point songé à garder; ils ont coupé la +route de Portici. Broussier est campé sur la plage de +la Marinella; Mathieu Maurice, qui a été légèrement +blessé au bras gauche, est au moulin de l'Inferno. +Le lendemain, ils seront prêts à attaquer le pont de +la Madeleine, tout resplendissant des cierges qui brûlent +devant la statue de saint Janvier.</p> + +<p>Des fenêtres des Granili, on distingue tout Naples, +depuis la plage de la Marinella jusqu'à la hauteur du +môle: la ville regorge de lazzaroni qui se préparent +à la défense.</p> + +<p>Championnet écoutait ce dernier rapport, lorsque +tout à coup de grands cris s'élèvent derrière lui, et +une fusillade éclate sur un immense cercle, dont une +des extrémités touche à la route de Capoue et l'autre +à l'Arenaccia. Les balles font voler les cendres du +feu auquel se chauffe le général en chef.</p> + +<p>En un instant, Championnet et Duhesme, Monnier +et Thiébaut sont sur pied. Les trois mille hommes +qui composent le corps d'armée du général en +chef se forment en carré et font feu sur les assaillants, +qu'ils ne connaissent pas encore.</p> + +<p>Ce sont les insurgés de tous les villages que les +Français ont traversés dans la journée qui se sont +réunis et qui attaquent à leur tour; ils ont profité de +l'obscurité et ont fait leur première décharge presque +à bout portant.</p> + +<p>La multiplicité des coups de fusil indique que +l'on a affaire à un corps de quatre à cinq mille hommes +au moins.</p> + +<p>Mais, au milieu du pétillement de la fusillade, au-dessus +des cris et des hurlements des lazzaroni, de +l'autre côté de cette ligne qui menace, on entend +battre la charge et sonner des trompettes, puis des +feux de peloton admirablement nourris, qui annoncent +l'approche d'une troupe régulière. Les lazzaroni, +qui croyaient surprendre, étaient surpris.</p> + +<p>D'où vient ce secours, aussi inattendu que l'attaque?</p> + +<p>Championnet et Duhesme se regardent et s'interrogent +inutilement.</p> + +<p>Le tambour et les fanfares se rapprochent, les cris +de «Vive la République!» répondent aux cris de +«Vive la République!» Le général en chef s'écrie:</p> + +<p>--Soldats! c'est Salvato et Villeneuve qui arrivent +de Bénévent. Chargeons toute cette canaille, qui +n'osera pas nous attendre, je vous en réponds.</p> + +<p>Duhesme et Monnier changent leurs carrés en +colonnes d'attaque, les chasseurs montent à cheval, +tout s'ébranle d'un irrésistible mouvement. Les lazzaroni +sont percés à jour par les hussards de Salvato +et par les chasseurs de Thiébaut, par les baïonnettes +de Duhesme et de Monnier, et, sur un monceau de +morts, les deux troupes se rejoignent et s'embrassent +au cri de «Vive la République!»</p> + +<p>Championnet et Salvato échangent quelques paroles +rapides. Comme toujours, Salvato est arrivé au +bon moment et a révélé sa présence par un coup de +tonnerre.</p> + +<p>Il ira renforcer avec ses six cents hommes Mathieu +Maurice et Broussier. Si la blessure de Mathieu Maurice +est plus grave qu'on ne le croit, ou si ce général, +toujours atteint, parce qu'il est toujours au +premier rang, reçoit une nouvelle blessure, Salvato +prendra le commandement.</p> + +<p>Il portera au général Mathieu Maurice l'ordre d'attaquer +le pont de la Madeleine au point du jour. Ce +pont est défendu par les maisons crénelées de la +Marine et du bourg de San-Loreto; derrière lui, il a +pour le soutenir le fort del Carmine, défendu par +six pièces de canon, par un bataillon d'Albanais +et par des milliers de lazzaroni, auxquels s'est +joint un millier de soldats revenus de Livourne.</p> + +<p>Vers trois heures du matin, on réveilla Championnet, +qui dormait dans son manteau.</p> + +<p>Un aide de camp de Kellermann venait lui donner +des nouvelles de l'expédition du château Saint-Elme.</p> + +<p>Hector Caraffa, profitant de l'obscurité, s'était glissé +à travers cette multitude de collines qui réunissent +Capodimonte à Saint-Elme. Outre la difficulté du +terrain, horriblement accidenté, il avait eu, pendant +quatre heures de marche, un combat continuel à +soutenir, souvent inégal, meurtrier toujours. Il lui +avait fallu franchir cinq milles d'embuscades entassées +les unes sur les autres, et, de plus, un quartier +de Naples insurgé.</p> + +<p>Arrivé sous le feu de Saint-Elme,--qui le soutenait +de son mieux en tirant des coups de canon à +poudre, de peur que les boulets ne se trompassent +de but, et, croyant atteindre des ennemis, n'atteignissent +des amis,--Hector Caraffa, au lieu de séparer +ses hommes en deux bandes, avait réuni toutes +ses forces, et, au moment où l'on croyait qu'il allait +les porter sur le fort Saint-Elme, il s'était jeté sur la +chartreuse de San-Martino. Les lazzaroni, qui ne +s'attendaient point à l'attaque, essayèrent de se défendre, +mais inutilement. Les patriotes, jaloux de +montrer aux Français qu'ils ne le cédaient à personne +en courage, s'élancèrent en avant de la colonne, +et entrèrent les premiers aux cris de «Vive la +République!» En moins de dix minutes, les lazzaroni +furent chassés du couvent et les portes refermées +sur les Français.</p> + +<p>Cent, comme il était convenu, restèrent à la chartreuse; +les deux autres cents, par la rampe del Petrio, +montèrent au fort, dont les portes leur furent ouvertes, +non-seulement comme à des alliés, mais encore +comme à des libérateurs.</p> + +<p>Nicolino faisait demander à Championnet de lui +accorder l'honneur de donner, le lendemain, le signal +du combat en faisant, au premier rayon du +jour, tirer un coup de canon.</p> + +<p>Cette faveur lui fut accordée, et le général envoya +son aide de camp à tous les chefs de corps pour leur +dire que le signal de l'attaque serait un coup de +canon tiré par les <i>patriotes napolitains</i> du haut du +fort Saint-Elme.</p> + +<br><br> + +<h3>XCI</h3> + +<h3>DEUXIÈME JOURNÉE.</h3> + +<p>A six heures précises du matin, une ligne de feu +raya le crépuscule au-dessus de la masse noire du +château Saint-Elme, un coup de canon se fit entendre: +le signal était donné.</p> + +<p>Les trompettes et le tambour français y répondirent, +et toutes les hauteurs plongeant sur les rues +de Naples, garnies de canon pendant la nuit par le +général Éblé, s'allumèrent à la fois.</p> + +<p>A ce signal, les Français attaquèrent Naples sur +trois points différents.</p> + +<p>Kellermann, commandant l'extrême droite, se +réunit à Dufresse, et attaqua Naples par Capodimonte +et Capodichino. La double attaque devait aboutir à +la porte de Saint-Janvier, strada Foria.</p> + +<p>Le général Championnet devait, comme il l'avait +dit la veille, enfoncer la porte Capuana, devant laquelle +Thiébaut avait été fait général de brigade, et +entrer dans la ville par la strada dei Tribunali et par +San-Giovanni à Carbonara.</p> + +<p>Enfin, Salvato, Mathieu Maurice et Broussier devaient, +comme nous l'avons dit encore, forcer le +pont de la Madeleine, s'emparer du château del Carmine; +par la place du Vieux-Marché, remonter jusqu'à +la strada dei Tribunali, et, par un autre courant +qui suivrait le bord de la mer, pénétrer jusqu'au +môle.</p> + +<p>Les lazzaroni qui devaient défendre Naples du +côté de Capodimonte et de Capodichino, étaient +commandés par fra Pacifico; ceux qui défendaient +la porte Capuana étaient commandés par notre ami +Michel le Fou; enfin ceux qui défendaient le pont de +la Madeleine et la porte del Carmine étaient commandés +par son compère Pagliuccella.</p> + +<p>Dans ces espèces de combats qui consistent non pas +à prendre une ville d'assaut, mais à prendre d'assaut, +et les unes après les autres, toutes les maisons d'une +ville, une populace mutinée est bien autrement terrible +qu'une troupe régulière. Une troupe régulière +se bat mécaniquement, avec sang-froid, et, pour +ainsi dire, <i>avec le moins de frais possible</i><a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup> 2</sup></a> +, tandis +que, dans un combat comme celui que nous allons +essayer de décrire, cette populace mutinée substitue +aux mouvements stratégiques, faciles à repousser, +parce qu'ils sont faciles à prévoir, les élans furieux +des passions, l'opiniâtreté du délire, et les ruses de +l'imagination individuelle.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> + Nous employons l'expression même du général Championnet. +</blockquote> + + +<p>Alors, ce n'est plus un combat, c'est une lutte à +toute outrance, une boucherie, un carnage, un massacre +dans lequel les assaillants sont forcés d'opposer +l'entêtement du courage à la frénésie du désespoir; +dans cette circonstance surtout, où dix mille Français +attaquaient en face une population de cinq cent +mille âmes, menacés sur leurs flancs et sur leurs +derrières par la triple insurrection des Abruzzes, de +la Capitanate et de la Terre de Labour; craignant de +voir revenir par mer au secours de cette population +et de cette insurrection une armée dont les débris +pouvaient encore monter à quatre fois leur nombre, +il s'agissait tout simplement, non plus de vaincre +pour l'honneur, mais de vaincre pour sa propre conservation. +César disait: «Dans toutes les batailles +que j'ai livrées, j'ai combattu pour la victoire; à Munda, +j'ai combattu pour la vie.» A Naples, Championnet +pouvait dire comme César, et il fallait, pour ne pas +mourir, vaincre comme César avait vaincu à Munda.</p> + +<p>Les soldats le savaient: de la prise de Naples dépendait +le salut de l'armée. Le drapeau français devait +donc flotter sur Naples, flottât-il sur un monceau +de cendres.</p> + +<p>Par chaque compagnie, il y avait deux hommes portant +des torches incendiaires préparées par l'artillerie. +A défaut du canon, de la hache, de la baïonnette, le +feu devait, comme dans les inextricables forêts de l'Amérique,--dans +cet inextricable labyrinthe de +ruelles et de <i>vicoli</i>,--le feu devait ouvrir un chemin.</p> + +<p>Presque en même temps, c'est-à-dire vers sept +heures du matin, Kellermann entrait, précédé de ses +dragons, dans le faubourg de Capodimonte, Dufresse, +à la tête de ses grenadiers, dans celui de Capodichino, +Championnet enfonçait la porte Capuana, et Salvato, +portant à la main le drapeau tricolore de la république +italienne, c'est-à-dire bleu, jaune et noir, forçait +le pont de la Madeleine, et voyait le canon del +Carmine abattre autour de lui les premières files de +ses hommes.</p> + +<p>Il serait impossible de suivre ces trois attaques +dans tous leurs détails. Les détails, d'ailleurs, sont +les mêmes. Sur quelque point de la ville que les Français +essayassent de s'ouvrir un passage, ils trouvaient +la même résistance acharnée, inouïe, mortelle. Il n'y +avait pas une fenêtre, pas une terrasse, pas un soupirail +de cave qui n'eût ses défenseurs et qui ne vomît +le feu et la mort. Les Français, de leur côté, s'avançaient, +poussant leur artillerie devant eux, se faisant +précéder par des torrents de mitraille, enfonçant les +portes, éventrant les maisons, passant de l'une à +l'autre, et laissant l'incendie sur leurs flancs et derrière +eux. Ainsi, les maisons que l'on ne pouvait +prendre étaient brûlées. Alors, du milieu d'un cratère +de flammes, dont le vent poussait, comme un dôme +funèbre, la fumée au-dessus de la ville, sortaient les +imprécations d'agonie, les hurlements de mort des +malheureux qui brûlaient vivants. Les rues présentaient +l'aspect d'une voûte de feu sous laquelle roulait +un fleuve de sang. Maîtres d'une formidable artillerie, +les lazzaroni défendaient chaque place, chaque rue, +chaque carrefour, avec une intelligence, une vigueur +qu'était loin d'avoir soupçonnées l'armée de ligne; et, +tour à tour repoussés ou agressifs, vaincus ou victorieux, +se réfugiaient dans les ruelles sans cesser de +combattre et reprenaient l'offensive avec l'énergie du +désespoir et l'obstination du fanatisme.</p> + +<p>Nos soldats, non moins acharnés à l'attaque qu'eux +à la défense, les poursuivaient au milieu des flammes, +qui semblaient devoir les dévorer, tandis que, pareils +à des démons qui combattent dans leur élément naturel, +ceux-ci, noircis et fumants, s'élançaient hors +des maisons brûlantes pour revenir à la charge avec +plus d'audace qu'auparavant. On combat, on marche, +on avance, on recule sur un monceau de ruines. +Les maisons qui s'écroulent écrasent les combattants; +la baïonnette enfonce les masses, qui se resserrent, +et qui offrent l'étrange spectacle d'un combat corps +à corps entre trente mille combattants, ou plutôt +trente mille combats dans lesquels les armes ordinaires +deviennent inutiles. Nos soldats arrachent la +baïonnette du canon de leur fusil et s'en servent +comme de poignards, tandis que, de leurs fusils +éteints et qu'ils n'ont pas le temps de recharger, ils +font des massues. Les mains cherchent à étrangler, +les dents à mordre, les poitrines à étouffer. Sur les +cendres, sur les pierres, sur les charbons enflammés, +dans le sang qui coule, rampent les blessés, qui, +comme des serpents foulés aux pieds, déchirent en +expirant. Le terrain est disputé pas à pas, et le pied, +à chaque pas qu'il fait, se pose sur un mort ou un +mourant.</p> + +<p>Vers midi, un hasard fit qu'un nouveau renfort +arriva aux lazzaroni. Dix mille des leurs, excités par +les moines et par les prêtres, étaient partis la surveille +par la route de Pontana pour reprendre +Capoue. Du haut de la chaire, on leur avait promis +la victoire. Ils ne doutaient pas que les murailles de +Capoue ne tombassent devant eux, comme celles de +Jéricho étaient tombées devant les Israélites.</p> + +<p>Ces lazzaroni étaient ceux du petit môle et de +Santa-Lucia.</p> + +<p>Mais, en voyant cette foule soulever la poussière +de la plaine qui dépasse Santa-Maria, et qui sépare +la vieille Capoue de la nouvelle, Macdonald, resté +Français, tout démissionnaire qu'il était, se mit +comme volontaire à la tête de la garnison, et, tandis +que, du haut des remparts, dix pièces de canon crachaient +à mitraille sur cette foule, il fit deux sorties +par les deux portes opposées, et, formant un immense +cercle dont le centre était Capoue et son artillerie, et +les deux ailes, son infanterie et sa fusillade, il fit un +carnage horrible de toute cette multitude. Deux +mille lazzaroni tués ou blessés restèrent sur le champ +de bataille, couchés entre Caserte et Pontana. Tout +ce qui était sain et sauf ou légèrement blessé s'enfuit +et ne se rallia qu'à Casanuova.</p> + +<p>Le lendemain, le canon se fit entendre dans la +direction de Naples; mais, encore harassés de leur +déroute de la veille, ils attendirent, en buvant, des +nouvelles du combat. Le matin, ils apprirent que la +journée avait été aux Français, qui avaient pris à +leurs camarades vingt-sept pièces de canon, leur +avaient tué mille hommes et leur avaient fait six +cents prisonniers.</p> + +<p>Alors, ils se réunirent à sept mille et marchèrent +à toute course pour venir au secours des lazzaroni +qui défendaient la ville, laissant sur la route, comme +des jalons de carnage, ceux de leurs blessés qui, +ralliés la veille et dans la nuit, n'eurent point la +force de les suivre.</p> + +<p>Arrivés au largo del Castello, ils se divisèrent en +trois bandes. Les uns, par Toledo, portèrent secours +au largo delle Pigne; les autres, par la strada dei +Tribunali, au Castel-Capuano; les autres, par la Marina, +au Marché-Vieux.</p> + +<p>Couverts de poussière et de sang, ivres du vin qui +leur avait été offert tout le long de la route, ils vinrent +se jeter, combattants nouveaux, dans les rangs +de ceux qui luttaient depuis la veille. Vaincus une +première fois, accourant au secours de leurs frères +vaincus, ils ne voulurent pas l'être une seconde. Tout +républicain qui combattait déjà un contre six, eut un +ou deux ennemis de plus à terrasser; et, pour les +terrasser, il fallait non-seulement les blesser, mais +encore les tuer; car, nous l'avons dit déjà, tant qu'ils +leur restait un souffle de vie, les blessés s'obstinaient +à combattre.</p> + +<p>La lutte dura ainsi presque sans avantage jusqu'à +trois heures de l'après-midi. Salvato, Monnier et +Mathieu Maurice avaient pris le château del Carmine +et le Marché-Vieux; Championnet, Thiébaut et +Duhesme s'étaient emparés de Castel-Capuano et +poussaient leurs avant-postes jusqu'au largo San-Giuseppe +et le tiers de la strada dei Tribunali; +Kellermann s'était avancé jusqu'à l'extrémité de +la rue dei Cristallini tandis que Dufresse, après +un combat acharné, s'était emparé de l<i>'Albergo +dei Poveri</i>.</p> + +<p>Il y eut alors une espèce de trêve due à la fatigue; +des deux côtés, on était las de tuer. Championnet +espérait que cette terrible journée, dans laquelle les +lazzaroni avaient perdu quatre ou cinq mille hommes, +serait une leçon pour eux et qu'ils demanderaient +quartier. Voyant qu'il n'en était rien, il rédigea, au +milieu du feu, sur un tambour, une proclamation +adressée au peuple napolitain, et il chargea son aide +de camp Villeneuve, qui avait repris ses fonctions +près de lui, de la porter aux magistrats de Naples. +En conséquence, il lui donna, comme parlementaire, +un trompette avec un drapeau blanc. Mais, au milieu +de l'effroyable désordre auquel Naples était en proie, +les magistrats avaient perdu toute autorité. Les patriotes, +sachant qu'ils seraient égorgés chez eux, se +tenaient cachés; Villeneuve, malgré sa trompette et +son drapeau blanc, partout où il se présenta pour +passer, fut accueilli par des coups de fusil. Une balle +brisa l'arçon de sa selle, et il fut obligé de revenir +sur ses pas sans avoir pu faire connaître à l'ennemi +la proclamation du général.</p> + +<p>La voici. Elle était rédigée en italien, langue que +Championnet parlait aussi bien que la langue française:</p><br> + +<p><i>Championnet, général en chef, au peuple napolitain.</i></p> + +<p>«Citoyens,</p> + +<p>»J'ai pour un instant suspendu la vengeance militaire +provoquée par une horrible licence et par la +fureur de quelques individus payés par vos assassins. +Je sais combien le peuple napolitain est bon, et je +gémis du plus profond de mon coeur sur le mal que +je suis forcé de lui faire. Aussi, je profite de ce moment +de calme pour m'adresser à vous, comme un +père ferait à ses enfants rebelles, mais toujours aimés, +pour vous dire: Renoncez à une défense inutile, déposez +les armes, et les personnes, la propriété et la +religion seront respectées.</p> + +<p>»Toute maison de laquelle partira un coup de +fusil sera brûlée, et les habitants en seront fusillés. +Mais que le calme se rétablisse, j'oublierai le passé, +et les bénédictions du ciel pleuvront de nouveau sur +cette heureuse contrée.</p> + +<p>»Naples, 3 pluviôse, an VII de la République</p> + +<p>(22 janvier 1799).»</p><br> + +<p>Après la manière dont Villeneuve avait été accueilli, +il n'y avait point d'espoir à garder, pour ce +jour-là du moins. A quatre heures, les hostilités +furent reprises avec plus d'acharnement que jamais. +La nuit même descendit du ciel sans séparer les +combattants. Les uns continuèrent à tirer des coups +de fusil dans l'obscurité; les autres se couchèrent au +milieu des cadavres, sur les cendres brûlantes et les +ruines enflammées.</p> + +<p>L'armée française, écrasée de fatigue, après avoir +perdu mille hommes, tant tués que blessés, planta +l'étendard tricolore sur le fort del Carmine, sur le +Castel-Capuano et sur l'<i>Albergo dei Poveri</i>.</p> + +<p>Comme nous l'avons dit, un tiers de la ville, à peu +près, était en son pouvoir.</p> + +<p>L'ordre fut donné de rester toute la nuit sous les +armes, de garder les positions et de reprendre le +combat au point du jour.</p> + +<br><br> + +<h3>XCII</h3> + +<h3>TROISIÈME JOURNÉE.</h3> + +<p>L'ordre n'eût point été donné par le général en +chef de rester toute la nuit sous les armes, que le +soin de leur propre conservation eût forcé les soldats +de ne pas les abandonner un seul instant. Pendant +toute la nuit, le tocsin sonna à toutes les églises situées +dans les quartiers de Naples demeurés aux Napolitains. +Sur tous les postes avancés des Français, +les lazzaroni tentèrent des attaques; mais partout ils +furent repoussés avec des pertes considérables.</p> + +<p>Pendant la nuit, chacun reçut son ordre de bataille +pour le lendemain. Salvato, en venant annoncer au +général qu'il était maître du fort del Carmine, reçut +l'ordre, pour le lendemain, de s'avancer à la baïonnette +et au pas de course, par le bord de la mer, +avec les deux têtes de son corps, vers le Château-Neuf +et de l'enlever coûte que coûte, afin de tourner immédiatement +ses canons contre les lazzaroni, tandis +que Monnier et Mathieu Maurice, avec l'autre tiers, +se maintiendraient dans leur position, et que Kellermann, +Dufresse et le général en chef, réunis à la +strada Foria, perceraient jusqu'à Toledo par le largo +delle Pigne.</p> + +<p>Vers deux heures du matin, un homme se présenta +au bivac du général en chef à San-Giovanni à +Carbonara. Au premier coup d'oeil, sous son costume +de paysan des Abruzzes, le général reconnut Hector +Caraffa.</p> + +<p>Il avait quitté le château Saint-Elme et venait dire +à Championnet que le fort, mal approvisionné et +n'ayant que cinq ou six cents coups à tirer, n'avait +point voulu user inutilement ses munitions, mais +que, le lendemain, pour le seconder, son canon +combattrait par derrière, et en plongeant sur tous les +points où l'on pourrait les apercevoir, les lazzaroni, +que l'armée attaquerait en face.</p> + +<p>Las de son inaction, Hector Caraffa venait non-seulement +pour annoncer cette nouvelle au général, +mais encore pour prendre part au combat du lendemain.</p> + +<p>A sept heures, les fanfares sonnèrent et les tambours +battirent. Pendant la nuit, Salvato avait gagné +du terrain. Avec quinze cents hommes, au signal +donné il déboucha de derrière la Douane et s'élança +au pas de course vers le Château-Neuf. En ce moment, +un hasard providentiel vint à son aide.</p> + +<p>Nicolino, impatient de commencer l'attaque de +son côté, se promenait sur les remparts, encourageant +ses artilleurs à employer utilement le peu de +munitions qu'ils avaient.</p> + +<p>Un d'eux, plus hardi que les autres, l'appela.</p> + +<p>Nicolino vint.</p> + +<p>--Que me veux-tu? lui demanda-t-il.</p> + +<p>--Voyez-vous cette bannière qui flotte au Château-Neuf? +reprit l'artilleur.</p> + +<p>--Sans doute que je la vois, fit le jeune homme, +et je t'avoue même qu'elle m'agace horriblement.</p> + +<p>--Mon commandant veut-il me permettre de l'abattre?</p> + +<p>--Avec quoi?</p> + +<p>--Avec un boulet.</p> + +<p>--Tu es capable d'une pareille adresse?</p> + +<p>--Je l'espère, mon commandant.</p> + +<p>--Combien de coups demandes-tu?</p> + +<p>--Trois.</p> + +<p>--Je veux bien; mais je te préviens que, si tu ne +l'abats pas en trois coups, tu feras trois jours de salle +de police.</p> + +<p>--Et si je l'abats?</p> + +<p>--Il y a dix ducats pour toi.</p> + +<p>--Accepté, le marché.</p> + +<p>L'artilleur pointa sa pièce, y mit le feu: le boulet +passa entre le blason et la hampe, trouant la toile du +drapeau.</p> + +<p>--C'est bien, dit Nicolino; mais ce n'est point +encore cela.</p> + +<p>--Je le sais bien, répondit l'artilleur; aussi, je +vais essayer de faire mieux.</p> + +<p>La pièce fut pointée une seconde fois avec plus +d'attention encore que la première. L'artilleur étudia +de quel côté soufflait le vent; il apprécia le faible +changement de direction que ce souffle avait pu +imposer au boulet, se releva, se baissa de nouveau, +changea d'un centième de ligne le point de mire de +sa pièce, approcha la mèche de la lumière: une détonation +qui domina le tumulte se fit entendre, et la +bannière, coupée par sa base, tomba.</p> + +<p>Nicolino battit des mains et donna à l'artilleur, +sans se douter de l'influence qu'allait avoir cet incident, +les dix ducats qu'il lui avait promis.</p> + +<p>En ce moment, la tête de la colonne de Salvato +arrivait à l'Immacolatella. Salvato, comme toujours, +marchait le premier. Il vit tomber la bannière, et, +quoiqu'il eût reconnu que sa disparition était causée +par un accident, il s'écria:</p> + +<p>--On abaisse la bannière; le fort se rend. En avant, +mes amis! en avant!</p> + +<p>Et il s'élança au pas de course.</p> + +<p>De leur côté, les défenseurs du fort, ne voyant +plus le drapeau et croyant qu'on l'avait enlevé volontairement, +crièrent à la trahison. Il en résulta un +tumulte au milieu duquel la défense languit. Salvato +profita de ce temps d'arrêt pour franchir au pas +de course la strada del Piliere. Il lança ses sapeurs +contre la porte du fort: un pétard la fit sauter. Il +s'élança dans l'intérieur du Château-Neuf en criant:</p> + +<p>--Suivez-moi!</p> + +<p>Dix minutes après, le fort était pris, et son canon, +balayant le largo del Castello et la descente du Géant, +forçait les lazzaroni à se réfugier dans les rues qui +donnent sur cette place et dans lesquelles la position +des maisons les mettait à l'abri des boulets.</p> + +<p>Immédiatement, le drapeau tricolore français fut +substitué à la bannière blanche.</p> + +<p>Une sentinelle placée au sommet du Castel-Capuano +transmit au général Championnet la nouvelle de +la prise du fort.</p> + +<p>Les trois châteaux dans le triangle desquels la ville +est enfermée, étaient au pouvoir des Français.</p> + +<p>Championnet, lorsqu'il reçut la nouvelle de la +prise de Castel-Nuovo, venait de faire sa jonction +avec Dufresse, dans la rue de Foria. Il envoya Villeneuve, +par le bord de la mer libre, féliciter Salvato +et lui ordonner de laisser la garde du Château-Neuf +à un officier, et lui dire de venir le rejoindre à l'instant +même.</p> + +<p>Villeneuve trouva le jeune chef de brigade appuyé +aux créneaux et l'oeil fixé sur Mergellina. De là, il +pouvait apercevoir cette chère maison du Palmier, +que, depuis deux mois, il ne voyait plus que dans +ses rêves. Toutes les fenêtres en étaient fermées; +cependant, à l'aide de sa longue-vue, il lui semblait +voir ouverte la porte du perron donnant sur le +jardin.</p> + +<p>L'ordre du général vint le prendre au milieu de +cette contemplation.</p> + +<p>Il céda le commandement à Villeneuve lui-même, +prit son cheval et partit au galop.</p> + +<p>Au moment où Championnet et Dufresse réunis +poussaient les lazzaroni vers la rue de Tolède, et où +un effroyable feu partait, non-seulement du largo +delle Pigne, mais encore de toutes les fenêtres, on +aperçut une légère fumée qui couronnait les remparts +du château Saint-Elme; puis on entendit la +détonation de plusieurs pièces de gros calibre, et l'on +vit un grand trouble se produire parmi les lazzaroni.</p> + +<p>Nicolino tenait sa parole.</p> + +<p>En même temps, une charge de dragons descendit +comme un torrent qui se précipite par la strada della +Stalla, tandis qu'une vive fusillade se faisait entendre +derrière le musée Borbonico.</p> + +<p>C'était Kellermann qui, à son tour, faisait sa jonction +avec les corps de Dufresse et de Championnet.</p> + +<p>En un instant, le largo delle Pigne fut balayé, et +les trois généraux purent s'y donner la main.</p> + +<p>Les lazzaroni battaient en retraite par la strada +Santa-Maria in Costantinopoli et la salita dei Studi. +Mais, pour traverser le largo San-Spirito et le Mercatello, +ils étaient forcés de passer sous le feu du château +Saint-Elme, qui, malgré la célérité de leur passage, +eut le temps d'envoyer dans leurs rangs cinq +ou six messagers de mort.</p> + +<p>Pendant que s'opérait la retraite des lazzaroni, on +amenait à Championnet un de leurs chefs qu'on +avait pris après une résistance désespérée. Couvert +de sang, les habits déchirés, la figure menaçante, la +voix railleuse, il était le vrai type du Napolitain porté +au plus haut degré de l'exaltation.</p> + +<p>Championnet haussa les épaules, et, lui tournant +le dos:</p> + +<p>--C'est bien, dit-il. Qu'on me fusille ce gaillard-là +pour l'exemple.</p> + +<p>--Bon! dit le lazzarone, il paraît que décidément +Nanno s'est trompée. Je devais être colonel et mourir +pendu: je ne suis que capitaine et je vais mourir +fusillé. Cela me console pour ma petite soeur.</p> + +<p>Championnet entendit et comprit ces paroles. Il +fut sur le point d'interroger le condamné; mais, +comme en ce moment il voyait un cavalier accourir +à toute bride, et que, dans ce cavalier, il reconnaissait +Salvato, son attention tout entière se porta du côté +du nouvel arrivant.</p> + +<p>On entraîna le lazzarone, on l'appuya contre les +fondations du musée Bourbonien, et l'on voulut lui +bander les yeux.</p> + +<p>Mais lui, alors, se révolta.</p> + +<p>--Le général a dit qu'on me fusille, cria-t-il; +mais il n'a pas dit qu'on me bande les yeux.</p> + +<p>Salvato tressaillit à cette voix, se retourna et reconnut +Michele; Michele, lui aussi, reconnut le jeune +officier.</p> + +<p>--<i>Sangue di Cristo!</i> cria le lazzarone, dites-leur +donc, monsieur Salvato, que l'on n'a pas besoin de +me bander les yeux pour me fusiller.</p> + +<p>Et, repoussant ceux qui l'entouraient, il croisa les +bras et s'appuya de lui-même à la muraille.</p> + +<p>--Michele! s'écria Salvato.--Général, cet homme +m'a sauvé la vie, je vous prie de m'accorder la +sienne.</p> + +<p>Et, sans attendre la réponse du général, bien sûr +d'avoir obtenu ce qu'il demandait, Salvato sauta à +bas de son cheval, écarta le cercle de soldats qui déjà +apprêtaient leurs armes pour fusiller Michele, et se +jeta dans les bras du lazzarone, qu'il embrassa en le +serrant contre son coeur.</p> + +<p>Championnet vit à l'instant tout le parti qu'il pouvait +tirer de cet événement. Faire justice est d'un +grand exemple, mais faire grâce est parfois d'un +grand calcul.</p> + +<p>Il fit aussitôt un signe à Salvato, qui lui amena +Michele. Un immense cercle se forma autour des deux +jeunes gens et du général.</p> + +<p>Ce cercle se composait de Français vainqueurs, de +Napolitains prisonniers, de patriotes accourus, soit +pour féliciter Championnet, soit pour se mettre sous +sa protection.</p> + +<p>Championnet, qui dominait ce cercle de toute la +hauteur de son buste, leva la main en signe qu'il +voulait parler, et le silence se fit.</p> + +<p>--Napolitains, dit-il en italien, j'allais, comme +vous l'avez vu, fusiller cet homme, pris les armes à +la main et combattant contre nous; mais mon ancien +aide de camp, le chef de brigade Salvato, me demande +la grâce de cet homme, qui, me dit-il, lui a sauvé +la vie. Non-seulement je lui accorde cette grâce, mais +encore je désire donner une récompense à l'homme +qui a sauvé la vie à un officier français.</p> + +<p>Puis, s'adressant à Michele tout émerveillé de ce +langage:</p> + +<p>--Quel grade occupais-tu parmi tes compagnons?</p> + +<p>--J'étais capitaine, Excellence, lui répondit le +prisonnier.</p> + +<p>Et, avec la liberté de langage familière à ses pareils, +il ajouta:</p> + +<p>--Mais il paraît que je ne m'arrêterai pas là. Une +sorcière m'a prédit que je serais nommé colonel, et +puis pendu.</p> + +<p>--Je ne puis et ne veux me charger que de la première +partie de la prédiction, répondit le général; +mais je m'en charge. Je te fais colonel au service de +la république parthénopéenne. Organise ton régiment. +Je me charge de ta paye et de ton uniforme.</p> + +<p>Michele fit un bond de joie.</p> + +<p>--Vive le général Championnet! cria-t-il, vivent +les Français! vive la république parthénopéenne!</p> + +<p>--Nous l'avons dit, un certain nombre de patriotes +entouraient le général. Le cri de Michele trouva donc +un écho plus étendu que l'on n'aurait dû s'y attendre.</p> + +<p>--Maintenant, dit le général s'adressant aux Napolitains +qui l'entouraient, on vous a dit que les +Français étaient des impies, ne croyant ni à Dieu, ni +à la Madone, ni aux saints: on vous a trompés. Les +Français ont une dévotion très-grande en Dieu, à la +Madone, et particulièrement à saint Janvier. Et la +preuve, c'est que ma seule préoccupation en ce moment +est de faire respecter l'église et les reliques du +bienheureux évêque de Naples, à qui je veux donner +une garde d'honneur, si Michele se charge de la conduire.</p> + +<p>--Je m'en charge! s'écria Michele en agitant son +bonnet de laine rouge, je m'en charge! et il y a plus: +je réponds d'elle!</p> + +<p>--Surtout, lui dit Championnet à voix basse, si je +lui donne pour chef ton ami Salvato.</p> + +<p>--Ah! pour lui et ma petite soeur, je me ferai tuer, +général.</p> + +<p>--Tu entends, Salvato, dit Championnet au jeune +officier: la mission est des plus importantes; il +s'agit d'enrôler saint Janvier parmi les républicains.</p> + +<p>--Et c'est moi que vous chargez de lui mettre une +cocarde tricolore à l'oreille? répondit en riant le +jeune homme. Je ne me croyais pas tant de vocation +pour la diplomatie; mais n'importe: on fera ce que +l'on pourra.</p> + +<p>--Une plume, de l'encre et du papier, demanda +Championnet.</p> + +<p>On se précipita, et, au bout d'un instant, Championnet +avait pu choisir entre dix feuilles de papier +et autant de plumes.</p> + +<p>Le général, sans descendre de cheval, écrivit, sur +l'arçon de sa selle, cette lettre, adressée au cardinal-archevêque:</p><br> + +<p>«Éminence,</p> + +<p>»J'ai suspendu un instant la fureur de mes soldats +et la vengeance des crimes qui ont été commis. Profitez +de cette trêve pour faire ouvrir toutes les églises; +exposez le saint sacrement et prêchez la paix, +le bon ordre et l'obéissance aux lois. A ces conditions, +je jetterai un voile sur le passé et m'appliquerai +à faire respecter la religion, les personnes et la +propriété.</p> + +<p>»Déclarez au peuple que, quels que soient ceux +contre lesquels je devrai sévir, j'arrêterai le pillage, +et que le calme et la tranquillité renaîtront dans +cette malheureuse ville, trahie et trompée. Mais, en +même temps, je déclare qu'un seul coup de fusil +tiré d'une fenêtre fera brûler la maison et fusiller les +habitants qu'elle renfermera. Remplissez donc les +devoirs de votre ministère, et votre zèle religieux +sera, je l'espère, utile au bien public.</p> + +<p>»Je vous envoie une garde d'honneur pour l'église +de saint Janvier.</p> + +<p>»CHAMPIONNET.</p> + +<p>»Naples, 4 pluviôse, an VII de la +République (23 janvier 1790.)»</p><br> + +<p>Michele, ayant entendu comme tout le monde la +lecture de cette lettre, chercha des yeux dans la foule +son ami Pagliuccella; mais, ne le trouvant pas, il +choisit quatre lazzaroni sur lesquels il savait pouvoir +compter comme sur lui-même, et marcha devant Salvato, +derrière lequel marchait une compagnie de +grenadiers.</p> + +<p>Le petit cortége se rendit du largo delle Pigne à +l'archevêché, assez voisin de cette place, par la strada +dell'Orticello, le vico di San-Giacomo dei Ruffi et la +strada de l'Arcivescovado, c'est-à-dire par quelques-unes +des rues les plus étroites et les plus populeuses +du vieux Naples. Les Français n'avaient point encore +pénétré sur ce point de la ville, où pétillaient de +temps en temps quelques coups de fusil tirés par +la populace en manière d'encouragement, et où, en +passant, les républicains pouvaient lire sur les visages +trois impressions seulement: la terreur, la haine +et la stupéfaction.</p> + +<p>Par bonheur, Michele, sauvé par Palmieri, gracié +par Championnet, se voyant déjà caracolant sur un +beau cheval, dans son uniforme de colonel, s'était +franchement, et avec toute l'ardeur de sa loyale nature, +rallié aux Français, et marchait devant eux en +criant de toute la force de ses poumons: «Vivent +les Français! vive le général Championnet! vive +saint Janvier!» Puis, quand les visages lui paraissaient +par trop renfrognés, Salvato lui mettait dans la +main une poignée de carlini, qu'il jetait en l'air, en +expliquant à ses compatriotes la mission que Salvato +était chargé d'accomplir et qui avait généralement +cette bienheureuse influence de donner aux physionomies +une expression plus douce et plus bienveillante.</p> + +<p>En outre, Salvato, qui était des provinces napolitaines +et qui parlait le patois de Naples comme un +homme de Porto-Basso, adressait de temps en temps +à ses compatriotes des allocutions qui, corroborées +des poignées de carlins de Michele, avaient aussi leur +influence.</p> + +<p>On parvint ainsi à l'archevêché: les grenadiers +s'établirent sous le portique. Michele fit un long +discours pour expliquer leur présence à tous ses +compatriotes; il ajouta que l'officier qui les commandait +lui avait sauvé la vie au moment où il allait +être fusillé, et demanda, au nom de l'amitié que l'on +avait pour lui, Michele, qu'il ne fût fait aucune insulte +ni à lui, ni à ses soldats, devenus les protecteurs +de saint Janvier.</p> + +<br><br> + +<h3>XCIII</h3> + +<h3>SAINT JANVIER ET VIRGILE.</h3> + +<p>A peine Championnet eut-il vu disparaître Michele, +Salvato et la compagnie française, au coin de la +strada dell'Orticello, qu'il lui vint à l'esprit une de +ces idées que l'on peut appeler une illumination. Il +pensa que le meilleur moyen de rompre les rangs +des lazzaroni qui s'obstinaient à combattre encore, +et de faire cesser le pillage individuel, était de livrer +le palais du roi à un pillage général.</p> + +<p>Il s'empressa de communiquer cette idée à quelques-uns +des lazzaroni prisonniers, auxquels on +rendit la liberté, à la condition qu'ils retourneraient +vers les leurs et leur feraient part du projet comme +venant d'eux. C'était une manière de s'indemniser +eux-mêmes de la fatigue qu'ils avaient prise et du +sang qu'ils avaient perdu.</p> + +<p>La communication eut tout le succès qu'en attendait +le général en chef. Les plus acharnés, voyant la ville +aux trois quarts prise, avaient perdu l'espoir de +vaincre, et trouvaient, par conséquent, plus avantageux +de se mettre à piller que de continuer à combattre.</p> + +<p>En effet, à peine cette espèce d'autorisation de +piller le château fut-elle connue des lazzaroni, auxquels +on ne laissa point ignorer qu'elle venait du +général français, que toute cette multitude se débanda, +se ruant à travers la rue de Tolède et à +travers la rue des Tribunaux vers le palais royal, entraînant +avec elle les femmes et les enfants, renversant +les sentinelles, brisant les portes et inondant +comme un flot les trois étages du palais.</p> + +<p>En moins de trois heures, tout fut emporté, jusqu'au +plomb des fenêtres.</p> + +<p>Pagliuccella, que Michele avait vainement cherché +sur le largo delle Pigne pour lui faire partager sa +bonne fortune, s'était, un des premiers, empressé de +se précipiter vers le château et de le visiter, avec une +curiosité qui n'avait pas été sans fruit, de la cave au +grenier, et de la façade qui donne sur l'église San-Ferdinand +à celle qui donne sur la Darsena.</p> + +<p>Fra Pacifico, au contraire, voyant tout perdu, avait +méprisé l'indemnité offerte à son courage humilié; +et, avec un désintéressement qui faisait honneur aux +anciennes leçons de discipline reçues sur la frégate +de son amiral, il avait, pas à pas et à la manière du +lion, c'est-à-dire en faisant face à l'ennemi, battu en +retraite dans son couvent par l'Infrascata et la salita +dei Capuccini; puis, la porte de son couvent refermée, +il avait mis son âne à l'écurie, son bâton dans +le bûcher, et s'était mêlé aux autres frères qui chantaient +dans l'église le <i>Dies irae, dies illa</i>.</p> + +<p>Eût été bien malin celui qui eût été chercher là et +qui y eût reconnu, sous son froc, un des chefs des +lazzaroni qui avaient combattu pendant trois jours.</p> + +<p>Nicolino Caracciolo, du haut des remparts du +château Saint-Elme, avait suivi toutes les phases +du combat du 21, du 22 et du 23, et nous avons +vu qu'au moment où il avait pu venir en aide aux +Français, il n'avait pas manqué à ses engagements +vis-à-vis d'eux.</p> + +<p>Son étonnement fut grand lorsqu'il vit, sans que +personne songeât à les poursuivre, les lazzaroni +abandonner leurs postes, et, sans quitter leurs armes, +avec les apparences d'une déroute, non point rétrograder +vers le palais royal, mais au contraire se ruer +dessus.</p> + +<p>Au bout d'un instant, tout lui fut expliqué. A la +manière dont ils culbutaient les sentinelles, dont ils +envahissaient les portes, dont ils reparaissaient aux +fenêtres de tous les étages, dont ils dégorgeaient sur +les balcons, il comprit que les combattants, dans un +moment de trêve, pour ne pas perdre leur temps, +s'étaient faits pillards; et, comme il ignorait que ce +fût à l'instigation du général français que le pillage +était organisé, il envoya à toute cette canaille trois +coups de canon à boulet, qui tuèrent dix-sept personnes, +parmi lesquelles un prêtre, et qui cassèrent +la jambe au géant de marbre, ancienne statue de +Jupiter Stator, qui décorait la place du Palais.</p> + +<p>Veut-on savoir à quel point l'amour du pillage s'était +emparé de la multitude, et s'était substitué chez +elle à tout autre sentiment? Nous citerons deux faits +pris entre mille; ils donneront une idée de la mobilité +d'esprit de ce peuple, qui venait de faire des prodiges +de valeur pour défendre son roi.</p> + +<p>Au milieu de toute cette foule, acharnée au +pillage, l'aide de camp Villeneuve, qui continuait +de tenir le Château-Neuf, envoya un lieutenant à la +tête d'une patrouille d'une cinquantaine d'hommes, +avec ordre de remonter Tolède jusqu'à ce qu'il eût +pris langue avec les avant-postes français. Le lieutenant +eut soin de se faire précéder par quelques +lazzaroni patriotes, criant: «Vivent les Français! vive +la liberté!» A ces cris, un marinier de Sainte-Lucie, +bourbonien enragé,--les mariniers de Sainte-Lucie +sont encore bourboniens aujourd'hui,--un marinier +de Sainte-Lucie, disons-nous, se mit à crier, lui: +«Vive le roi!» Comme ce cri pouvait avoir un écho +et servir de signal à l'égorgement de toute la patrouille, +le lieutenant saisit le marinier au collet, et, +le maintenant au bout de son bras, cria: «Feu!»</p> + +<p>Le marinier tomba fusillé au milieu de la foule, +sans que la foule, préoccupée maintenant d'autres +intérêts, songeât à le défendre et à le venger.</p> + +<p>Le second exemple fut celui d'un domestique du +palais qui, ayant eu l'imprudence de sortir avec une +livrée galonnée d'or, vit le peuple mettre sa livrée +en morceaux pour en arracher l'or, quoique cette +livrée fût celle du roi.</p> + +<p>Au même moment où on laissait le serviteur du +roi Ferdinand en chemise pour lui arracher les galons +de sa livrée, Kellermann, qui était descendu +avec un détachement de deux ou trois cents hommes, +du côté de Mergellina, remontait, par Sainte-Lucie, +sur la place du château.</p> + +<p>Mais, avant d'arriver là, il avait fait une halte à +l'église de Santa Maria di Porto-Salvo, et avait fait +demander don Michelangelo Ciccone.</p> + +<p>C'était, on se le rappelle, ce même prêtre patriote +que Cirillo avait envoyé chercher pour conférer les +derniers sacrements au sbire blessé par Salvato dans +la nuit du 22 au 23 septembre, sbire qui, le 23 septembre, +au matin, expira dans la maison où il avait +été transporté, à l'angle de la fontaine du Lion.</p> + +<p>Kellermann était porteur d'un billet de Cirillo qui +faisait appel au patriotisme du digne prêtre et l'invitait +à se rallier aux Français.</p> + +<p>Don Michelangelo Ciccone n'avait pas hésité un +instant: il avait suivi Kellermann.</p> + +<p>A midi, les lazzaroni avaient déposé les armes, et +Championnet, vainqueur, parcourait la ville. Les +négociants, les bourgeois, toute la partie tranquille +de la population qui n'avait pas pris part à la +lutte, n'entendant plus ni coups de fusil, ni cris de +mort, commencèrent alors d'ouvrir timidement les +portes et les fenêtres des magasins et des maisons. +La première vue au général était déjà une promesse +de sécurité; car il était entouré d'hommes que leur +talent, leur science et leur courage avaient faits la +vénération de Naples. C'étaient les Baffi, les Poerio, +les Pagano, les Cuoco, les Logoteta, les Carlo Lambert, +les Bassal, les Fasulo, les Maliterno, les Rocca-Romana, +les Ettore Caraffa, les Cirillo, les Manthonnet, +les Schipani. Le jour de la rémunération +était enfin arrivé pour tous ces hommes qui avaient +passé du despotisme à la persécution, et qui passaient +de la persécution à la liberté. Le général, +alors, au fur et à mesure qu'il voyait une porte +s'ouvrir, s'approchait de cette porte, et, dans leur +propre langue, essayait de rassurer ceux qui se hasardaient +sur le seuil, leur disant que tout était fini, +qu'il venait leur apporter la paix et non la guerre, +et substituer la liberté à la tyrannie. Alors, en +jetant les yeux sur la route que le général avait +suivie, en voyant le calme régner là où, un instant +auparavant, Français et lazzaroni s'égorgeaient, les +Napolitains se rassuraient en effet, et toute cette population +<i>di mezzo ceto</i>, c'est-à-dire de la bourgeoisie, +qui fait la force et la richesse de Naples, la cocarde +tricolore à l'oreille, criant: «Vivent les Français! vive +la liberté! vive la République!» commença de se répandre +gaiement dans les rues, agitant des mouchoirs, +et, au fur et à mesure qu'elle se tranquillisait, +se laissant emporter à cette joie ardente qui s'empare +de ceux qui, déjà plongés dans l'abîme ténébreux de +la mort, se retrouvent tout à coup et comme par miracle +rendus au jour, à la lumière et à la vie.</p> + +<p>Et, en effet, si les Français eussent tardé de vingt-quatre +heures encore à entrer à Naples, qui peut dire +ce qu'il fût resté de maisons debout et de patriotes +vivants?</p> + +<p>A deux heures de l'après-midi, Rocca-Romana et Maliterno, +confirmés dans leur grade de chefs du peuple, +rendirent un édit pour l'ouverture des boutiques.</p> + +<p>Cet édit portait la date de l'an Ier et du deuxième +jour de la république parthénopéenne.</p> + +<p>Championnet avait vu avec inquiétude que la +bourgeoisie et la noblesse seules s'étaient réunies à +lui et que le peuple se tenait à l'écart. Alors, il résolut +de frapper le lendemain un grand coup.</p> + +<p>Il savait parfaitement que, s'il pouvait faire passer +saint Janvier dans son camp, le peuple suivrait saint +Janvier partout où il irait.</p> + +<p>Il envoya un message à Salvato. Salvato, qui gardait +la cathédrale, c'est-à-dire le point le plus important +de Naples, avait reçu la consigne de ne point +quitter son poste sans être réclamé par un ordre +émané directement du général.</p> + +<p>Le message envoyé à Salvato ordonnait à celui-ci +de s'aboucher avec les chanoines, et de les inviter à +exposer, le lendemain, la sainte ampoule à la vénération +publique, dans l'espérance que saint Janvier, +auquel les Français avaient la plus grande dévotion, +daignerait faire son miracle en leur faveur.</p> + +<p>Les chanoines se trouvaient entre deux feux.</p> + +<p>Si saint Janvier faisait son miracle, ils étaient +compromis vis-à-vis de la cour.</p> + +<p>S'il ne le faisait pas, ils s'exposaient à la colère du +général français.</p> + +<p>Ils trouvèrent un biais et répondirent que ce n'était +point l'époque où saint Janvier avait l'habitude de +faire son miracle, et qu'ils doutaient fort que l'illustre +bienheureux consentît, même pour les Français, à +changer sa date habituelle.</p> + +<p>Salvato transmit, par Michele, la réponse des chanoines +à Championnet.</p> + +<p>Mais, à son tour, Championnet répondit que c'était +l'affaire du saint et non la leur; qu'ils n'avaient +point à préjuger des bonnes ou des mauvaises intentions +de saint Janvier, et qu'il connaissait, lui, une +certaine prière à laquelle il espérait que saint Janvier +ne demeurerait pas insensible.</p> + +<p>Les chanoines répondirent que, puisque Championnet +le voulait absolument, ils exposeraient les +ampoules, mais que, de leur côté, ils ne répondaient +de rien.</p> + +<p>A peine Championnet eut-il cette certitude, qu'il +fit annoncer par toute la ville la nouvelle que les +saintes ampoules seraient exposées le lendemain, et +qu'à dix heures et demie précises du matin, la liquéfaction +du précieux sang aurait lieu.</p> + +<p>C'était une nouvelle étrange et tout à fait incroyable +pour les Napolitains. Saint Janvier n'avait rien fait +qui motivât de sa part une suspicion de partialité en +faveur des Français. Depuis quelque temps, au contraire, +il s'était montré capricieux jusqu'à la manie. +Ainsi, au moment de son départ pour la campagne +de Rome, le roi Ferdinand s'était personnellement +présenté à la cathédrale pour demander à saint Janvier +son secours et sa protection, et saint Janvier, +malgré son instante prière, lui avait obstinément +refusé la liquéfaction de son sang; ce qui avait fait +prévoir une défaite à un grand nombre de personnes.</p> + +<p>Or, si saint Janvier faisait pour les Français ce +qu'il avait refusé au roi de Naples, c'est que saint +Janvier avait changé d'opinion, c'est que saint Janvier +s'était fait jacobin.</p> + +<p>A quatre heures du soir, Championnet, voyant la +tranquillité rétablie, monta à cheval et se fit conduire +au tombeau d'un autre patron de Naples, pour +lequel il avait une bien plus grande vénération que +pour saint Janvier. Ce tombeau était celui de Publius +Virgilius Maro, ou, du moins, celui dont les +ruines ont, disent les archéologues, renfermé les +cendres de l'auteur de l'<i>Énéide</i>.</p> + +<p>Tout le monde sait qu'à son retour d'Athènes, d'où +le ramenait Auguste, Virgile mourut à Brindes, et +que ses cendres revirent ce Pausilippe qu'il avait tant +aimé, et d'où il pouvait embrasser tous les lieux immortalisés +par lui dans son sixième livre de l'<i>Énéide</i>.</p> + +<p>Championnet descendit de cheval au monument +élevé par Sannazar, et monta la pente rapide et escarpée +qui conduit à la petite rotonde que l'on montre +au voyageur comme le columbarium où fut déposée +l'urne du poëte. Dans le centre du monument poussait +un laurier sauvage que la tradition donnait +comme étant immortel. Championnet en brisa une +branche, qu'il passa dans la ganse de son chapeau, ne +permettant à ceux qui l'accompagnaient d'en prendre +qu'une feuille chacun, de peur qu'une récolte plus +considérable ne fît tort à l'arbre d'Apollon, et que la +vénération ne correspondît, par son résultat, à l'impiété.</p> + +<p>Puis, lorsqu'il eut rêvé pendant quelques instants +sur ces pierres sacrées, il demanda un crayon, et, +déchirant une page de son portefeuille, il rédigea le +décret suivant, qui fut envoyé le même soir à l'imprimerie, +et qui parut le lendemain matin.</p> + +<p>«Championnet, général en chef.</p> + +<p>»Considérant que le premier devoir d'une république +est d'honorer la mémoire des grands hommes, +et de pousser ainsi les citoyens vers l'émulation, en +mettant sous leurs yeux la gloire qui suit jusque dans +la tombe les génies sublimes de tous les pays et de +tous les temps:</p> + +<p>»Avons décrété ce qui suit:</p> + +<p>»1° Il sera élevé à Virgile un tombeau en marbre +au lieu même où se trouve sa tombe, près de la +grotte de Pouzzoles.</p> + +<p>»2° Le ministre de l'intérieur ouvrira un concours +dans lequel seront admis tous les projets de monument +que les artistes voudront présenter. Sa durée +sera de vingt jours.</p> + +<p>»Cette période expirée, une commission composée +de trois membres, nommée par le ministre de l'intérieur, +choisira, parmi les projets qui auront été +présentés, celui qui semblera le meilleur, et la curie +élèvera le monument, dont l'érection sera confiée à +celui dont le projet aura été adopté.</p> + +<p>»Le ministre de l'intérieur est chargé de l'exécution +de la présente ordonnance.</p> + +<p>»CHAMPIONNET.»</p> + +<p> +Il est curieux que les deux monuments décrétés à +Virgile, l'un à Mantoue, l'autre à Naples, aient été +décrétés par deux généraux français: celui de Mantoue +par Miollis; celui de Naples par Championnet.</p> + +<p>Après soixante-cinq ans, la première pierre de +celui de Naples n'est point encore posée.</p> + +<br><br> + +<h3>XCIV</h3> + +<h3>OU LE LECTEUR RENTRE DANS LA MAISON<br> +DU PALMIER.</h3> + +<p>La nécessité où nous avons été de suivre sans interruption +les événements politiques et militaires à +la suite desquels Naples était tombée au pouvoir des +Français, nous a forcé de nous éloigner de la partie +romanesque de notre récit et de laisser de côté les +personnages passifs qui subissaient ces événements, +pour nous occuper, au contraire, des personnages +actifs qui les dirigeaient. Que l'on nous permette +donc, maintenant que nous avons donné aux acteurs +épisodiques de cette histoire toute l'importance qu'ils +réclamaient, de revenir aux premiers rôles sur lesquels +doit se concentrer tout l'intérêt de notre +drame.</p> + +<p>Au nombre de ces personnages, pour lesquels on +nous accuse peut-être, mais à tort, d'oubli, est la +pauvre Luisa San-Felice, qu'au contraire nous n'avons +pas perdue de vue un seul instant.</p> + +<p>Restée évanouie entre les bras de son frère de lait +Michele, sur la plage de la Vittoria, tandis que son +mari, fidèle à la fois à ses devoirs envers son prince +et à ses promesses envers son ami, rejoignait le duc +de Calabre, au risque de sa vie, et laissait Luisa à +Naples, au risque de son bonheur, Luisa, reportée +dans la voiture, avait été ramenée, au grand étonnement +de Giovannina, à la maison du Palmier.</p> + +<p>Michele, qui ignorait les causes réelles de cet étonnement +auquel le sourcil froncé et l'oeil presque menaçant +de Giovannina donnaient un caractère tout +particulier, raconta les choses comme elles s'étaient +passées.</p> + +<p>Luisa se mit au lit avec une fièvre ardente. Michele +passa la nuit dans la maison, et, comme le lendemain, +au point du jour, l'état de Luisa ne s'était point +amélioré, il courut prévenir le docteur Cirillo.</p> + +<p>Pendant ce temps, le facteur apporta une lettre à +l'adresse de Luisa.</p> + +<p>Nina reconnut le timbre de Portici. Elle avait remarqué, +que chaque fois qu'arrivait une lettre pareille +à celle qu'elle tenait entre ses mains, l'émotion de sa +maîtresse en la recevant était grande; puis qu'elle +se retirait et s'enfermait dans la chambre de Salvato, +d'où elle ne sortait que les yeux rouges de larmes.</p> + +<p>Elle comprit donc que c'était une lettre de Salvato, +et, à tout hasard, et sans savoir encore si elle la lirait +ou non, elle la garda, ayant pour excuse de ne pas +l'avoir remise, si la lettre était réclamée, l'état dans +lequel se trouvait Luisa.</p> + +<p>Cirillo accourut. Il avait cru Luisa partie; mais, +au simple récit de Michele, qui le ramenait, il devina +tout.</p> + +<p>On sait la tendresse paternelle du bon docteur pour +Luisa. Il reconnut chez la malade tous les symptômes +de la fièvre cérébrale, et, sans lui faire une question +qui pût ajouter au trouble moral qu'elle avait +éprouvé, il s'occupa de combattre le mal matériel. +Trop habile pour se laisser vaincre par une maladie +connue quand cette maladie en était à peine à son +début, il la combattit énergiquement, et, au bout de +trois jours, Luisa était, sinon guérie, du moins hors +de danger.</p> + +<p>Le quatrième jour, elle vit sa porte s'ouvrir, et, à +la vue de la personne qui entra, poussa un cri de joie +et tendit ses deux bras vers elle. Cette personne, +c'était son amie de coeur, la duchesse Fusco. Comme +l'avait prédit San-Felice, la reine partie, la duchesse +disgraciée revenait à Naples. En quelques instants, +la duchesse fut au courant de la situation. Depuis +trois mois, Luisa avait été forcée de tout enfermer +dans son coeur; depuis quatre jours, son coeur débordait, +et, malgré cette maxime d'un grand moraliste, +que les hommes gardent mieux les secrets des +autres, mais que les femmes gardent mieux les leurs, +au bout d'un quart d'heure, Luisa n'avait plus de +secrets pour son amie.</p> + +<p>Inutile de dire que la porte de communication fut +plus ouverte que jamais, et qu'à toute heure du jour +et de la nuit, la duchesse eut la disposition de la +chambre sacrée.</p> + +<p>Le jour où elle avait quitté le lit, Luisa avait reçu +une nouvelle lettre de Portici. Giovannina l'avait vue +avec inquiétude prendre cette lettre. Puis elle avait +attendu que la lecture en fut faite. Si cette lettre +indiquait la lettre précédente, et si Luisa la réclamait, +Giovannina cherchait cette lettre, la retrouvait +intacte, et mettait son oubli sur le compte de la +préoccupation que lui avait causée la maladie de sa +maîtresse. Si Luisa ne la réclamait pas, Giovannina +la conservait à tout hasard, comme un auxiliaire +dans un sombre projet qu'elle n'avait pas encore +mûri, mais qui déjà était en germe dans son cerveau.</p> + +<p>Les événements suivaient leur cours. On connaît +ces événements: nous les avons longuement racontés. +La duchesse Fusco, lancée dans le parti patriote, +avait rouvert ses salons et y recevait tous les hommes +éminents et toutes les femmes distinguées de ce +parti. Au nombre de ces femmes était Éléonore Fonseca-Pimentel, +que nous allons bientôt voir, avec +l'âme d'une femme et le courage d'un homme, se mêler +aux événements politiques de son pays.</p> + +<p>Ces événements politiques avaient pris pour Luisa, +qui, jusque-là, ne s'en était jamais préoccupée, une +importance suprême. Si bien que fussent renseignés +les familiers de la duchesse Fusco, il y avait toujours +un point sur lequel Luisa était mieux renseignée +qu'eux: c'était la marche des Français sur Naples. +En effet, tous les trois ou quatre jours, elle savait +précisément où étaient les républicains.</p> + +<p>Elle avait reçu aussi deux lettres du chevalier. +Dans la première, où il lui annonçait son arrivée à +bon port à Palerme, il lui exprimait tout son regret +de ce que l'état orageux de la mer l'eût empêchée de +s'embarquer avec lui; mais il ne lui disait point de +venir le rejoindre. La lettre était tendre, calme et +paternelle, comme toujours. Il était probable que le +chevalier n'avait point entendu ou n'avait pas voulu +entendre le dernier cri de désespoir jeté par Luisa.</p> + +<p>La seconde lettre contenait, sur la situation de la +cour à Palerme, des détails que l'on trouvera dans la +suite de notre récit. Mais, pas plus que la première, +elle n'exprimait le désir de la voir quitter Naples. Au +contraire, elle lui donnait des conseils sur la manière +dont elle devait se conduire au milieu des crises politiques +qui allaient agiter la capitale, et la prévenait +que, par le même courrier, la maison Backer recevait +avis de mettre à la disposition de la chevalière San-Felice +les sommes dont elle pourrait avoir besoin.</p> + +<p>Le même jour, la lettre du chevalier à la main, +André Backer, que Luisa n'avait point revu depuis le +jour de sa visite à Caserte, se présentait à la maison +du Palmier.</p> + +<p>Luisa le reçut avec la grâce sérieuse qui lui était +habituelle, le remercia de son empressement, mais +le prévint que, vivant très-retirée, elle avait décidé +de ne recevoir aucune visite pendant l'absence de +son mari. S'il arrivait qu'elle eût besoin d'argent, +elle passerait elle-même à la banque, ou y enverrait +Michele avec un reçu.</p> + +<p>C'était un congé dans toutes les formes. André le +comprit, et se retira en soupirant.</p> + +<p>Luisa le reconduisit jusqu'au perron et dit à Giovannina, +qui venait de fermer la porte derrière lui:</p> + +<p>--Si jamais M. André Backer se représentait à la +maison et demandait à me parler, souvenez-vous que +je n'y suis pas.</p> + +<p>On connaît la familiarité des serviteurs napolitains +avec leurs maîtres.</p> + +<p>--Ah! mon Dieu! répondit Giovannina, comment +un si beau jeune homme a-t-il pu déplaire à +madame?</p> + +<p>--Il ne m'a point déplu, mademoiselle, répondit +froidement Luisa; mais, en l'absence de mon mari, +je ne recevrai personne.</p> + +<p>Giovannina, toujours mordue au coeur par la jalousie, +fut sur le point de répliquer: «Excepté +M. Salvato;» mais elle se retint, et un sourire dubitatif +fut sa seule réponse.</p> + +<p>La dernière lettre que Luisa avait reçue de Salvato +portait la date du 19 janvier: elle arriva le 20.</p> + +<p>Toute la journée du 20 se passa pour Naples dans +les angoisses, et pour Luisa ces angoisses furent plus +grandes que pour tout autre. Elle savait par Michele +les formidables préparatifs de défense qui s'exécutaient; +elle savait par Salvato que le général en chef +avait juré de prendre la ville à tout prix.</p> + +<p>Salvato suppliait Luisa, si l'on bombardait Naples, +de se mettre à l'abri des projectiles dans les caves les +plus profondes de sa maison.</p> + +<p>Ce danger était surtout à craindre si le château +Saint-Elme ne tenait point la promesse qu'il avait +faite et se déclarait contre les Français et les patriotes.</p> + +<p>Le 21, au matin, une grande agitation se manifesta +dans Naples. Le château Saint-Elme, on se le +rappelle, avait arboré le drapeau tricolore; donc, il +tenait sa promesse et se déclarait pour les patriotes +et pour les Français.</p> + +<p>Luisa en fut joyeuse, non point pour les patriotes, +non point pour les Français: elle n'avait jamais eu +aucune opinion politique; mais il lui sembla que cet +appui donné aux Français et aux patriotes diminuait +le danger que courait son amant, puisqu'il était patriote +de coeur, Français d'adoption.</p> + +<p>Le même jour, Michele vint lui faire visite. Michele, +l'un des chefs du peuple, décidé à combattre jusqu'à +la mort pour une cause qu'il ne comprenait pas très-bien, +mais à laquelle il appartenait par le milieu +dans lequel il était né et par te tourbillon qui l'entraînait,--- Michele, +en cas d'accident, venait faire +ses adieux à Luisa et lui recommander sa mère.</p> + +<p>Luisa pleurait fort en prenant congé de son frère +de lait; mais toutes ses larmes n'étaient pas pour le +danger que courait Michele: une bonne moitié coulait +sur les dangers qu'allait courir Salvato.</p> + +<p>Michele, moitié riant, moitié pleurant, de son +côté, et ne voyant pas plus loin que les paroles de +Luisa, essaya de rassurer celle-ci sur son sort en lui +rappelant la prédiction de Nanno. Selon la sorcière +albanaise, Michele devait mourir colonel et pendu. +Or, Michele n'était encore que capitaine, et, s'il était +exposé à la mort, c'était à la mort par le fer ou par +le feu, et non par la corde.</p> + +<p>Il est vrai que, si la prédiction de Nanno se réalisait +pour Michele, elle devait se réaliser aussi pour +Luisa, et que, si Michele mourait pendu, Luisa devait +mourir sur l'échafaud.</p> + +<p>L'alternative n'était pas consolante.</p> + +<p>Au moment où Michele s'éloignait de Luisa, la +main de celle-ci le retint, et ces paroles qui depuis +longtemps erraient sur ses lèvres, s'en échappèrent:</p> + +<p>--Si tu rencontres Salvato...</p> + +<p>--Oh! petite soeur! s'écria Michele.</p> + +<p>Tous deux s'étaient parfaitement compris.</p> + +<p>Une heure après leur séparation, les premiers +coups de canon se faisaient entendre.</p> + +<p>La plupart des patriotes de Naples, ceux qui, par +leur âge avancé ou l'état pacifique qu'ils exerçaient, +n'étaient point appelés à prendre les armes, étaient +réunis chez la duchesse Fusco. Là, d'heure en heure, +arrivaient les nouvelles du combat. Mais Luisa prenait +trop d'intérêt à ce combat pour attendre ces +nouvelles dans le salon et au milieu de la société +réunie chez la duchesse. Seule, dans la chambre de +Salvato, à genoux devant le crucifix, elle priait.</p> + +<p>Chaque coup de canon lui répondait au coeur.</p> + +<p>De temps en temps, la duchesse Fusco venait à +son amie et lui donnait des nouvelles des progrès que +faisaient les Français, mais, en même temps, avec +une espèce d'orgueil national, lui disait la merveilleuse +défense des lazzaroni.</p> + +<p>Luisa répondait par un gémissement. Il lui semblait +que chaque boulet, chaque balle, menaçait le +coeur de Salvato. Cette lutte terrible serait-elle donc +éternelle?</p> + +<p>Pendant les événements du 21 et du 22, Luisa se +coucha tout habillée sur le lit de Salvato. Plusieurs +alertes furent causées par les lazzaroni: la réputation +de patriotisme de la duchesse n'était pas sans danger. +Luisa ne se préoccupait point de ce qui faisait l'inquiétude +des autres: elle ne songeait qu'à Salvato, +ne pensait qu'à Salvato.</p> + +<p>Dans la matinée du troisième jour, la fusillade +cessa, et l'on vint annoncer que les Français étaient +vainqueurs sur tous les points, mais pas encore maîtres +de la ville.</p> + +<p>Qu'était-il arrivé après cette lutte acharnée? Salvato +était-il mort ou vivant?</p> + +<p>Le bruit du combat avait cessé tout à fait avec les +trois derniers coups de canon du château Saint-Elme, +tirés sur les pillards du palais royal.</p> + +<p>Elle allait revoir ou Michele ou Salvato, s'il ne leur +était point arrivé malheur;--Michele le premier +sans doute, car Michele pouvait venir à toute heure +du jour, trouver Luisa, tandis que Salvato, ignorant +qu'elle fût seule, n'oserait jamais se présenter chez +elle qu'à la nuit et par le chemin convenu.</p> + +<p>Luisa se mit à la fenêtre, les yeux fixés sur Chiaïa: +c'était de ce côté que devaient lui venir les nouvelles.</p> + +<p>Les heures s'écoulaient. Elle apprit la reddition +complète de la ville; elle entendit les cris de la foule +qui accompagnait Championnet au tombeau de Virgile; +elle sut l'annonce faite, pour le lendemain, de +la liquéfaction du bienheureux sang de saint Janvier; +mais toutes ces choses passèrent devant son intelligence +comme des fantômes passent près du lit +d'un homme endormi. Ce n'était rien de tout cela +qu'elle attendait, qu'elle demandait, qu'elle espérait.</p> + +<p>Laissons Luisa à sa fenêtre, rentrons dans la ville +et assistons aux angoisses d'une autre âme, non moins +troublée que la sienne.</p> + +<p>On sait de qui nous voulons parler.</p> + +<p>Ou nous avons bien mal réussi dans le portrait +physique et moral que nous avons essayé de tracer +de Salvato, ou nos lecteurs savent que, de quelque +ardent désir que notre jeune officier fût atteint de +revoir Luisa, le devoir du soldat prenait, en toute circonstance, +le pas sur le désir de l'amant.</p> + +<p>Il s'était donc détaché de l'armée, il s'était donc +éloigné de Naples, il s'en était donc rapproché sans +une plainte, sans une observation, quoiqu'il eût parfaitement +su qu'au premier mot qu'il eût dit à Championnet +de l'aimant qui l'attirait à Naples, son général, +qui avait pour lui la tendresse de l'admiration, +la plus profonde peut-être de toutes les tendresses, +l'eût poussé en avant et lui eût donné toutes facilités +pour entrer le premier à Naples.</p> + +<p>Au moment où, arrivé à temps au largo delle +Pigne pour sauver la vie à Michele, il tint le jeune +lazzarone pressé sur sa poitrine, son coeur bondit +d'une double joie, d'abord parce qu'il pouvait, dans +une mesure plus complète, reconnaître le service +qu'il lui avait rendu, ensuite parce que, resté seul +avec lui, il allait avoir des nouvelles de Luisa et +quelqu'un à qui parler d'elle.</p> + +<p>Mais, cette fois encore, son attente avait été trompée. +La vive imagination de Championnet avait vu +dans la réunion des lazzaroni et de Salvato un événement +dont il pouvait tirer parti. Le germe de l'idée +qu'il avait mûrie au point de faire faire à saint Janvier +son miracle lui était entré dans l'esprit, et il avait +résolu de donner en garde la cathédrale à Salvato, +et de choisir Michele pour conduire celui-ci à la cathédrale.</p> + +<p>On a vu que ce double choix était bon, puisqu'il +avait réussi.</p> + +<p>Seulement, Salvato était consigné jusqu'au lendemain +à la garde de la cathédrale, dont il répondait.</p> + +<p>Mais à peine parvenu jusqu'à l'archevêché, à peine +ses grenadiers disposés sous le portail de l'église et +sur la petite place qui donne sur la strada dei Tribunali, +Salvato avait jeté son bras autour du cou de +Michele et l'avait entraîné dans la cathédrale, sans +lui dire autre chose que ces deux mots, qui contenaient +un monde d'interrogations:</p> + +<p>--ET ELLE?</p> + +<p>Et Michele, avec la profonde intelligence qu'il +puisait dans le triple sentiment de vénération, de +tendresse et de reconnaissance qu'il avait pour Luisa, +Michele lui avait tout raconté, depuis les efforts impuissants +de la jeune femme pour partir avec son +mari, jusqu'à ce dernier mot échappé, il y avait trois +jours, au plus profond de son coeur: SI TU RENCONTRES +SALVATO!...</p> + +<p>Ainsi, les derniers mots de Luisa et les premiers +mots de Salvato pouvaient se traduire ainsi</p> + +<p>--Je l'aime toujours!</p> + +<p>--Je l'adore plus que jamais!</p> + +<p>Quoique le sentiment que Michele portait à Assunta +n'eût pas atteint les proportions de l'amour que +Salvato et Luisa avaient l'un pour l'autre, le jeune +lazzarone pouvait mesurer les hauteurs auxquelles il +n'atteignait point; et, dans l'effusion de sa reconnaissance, +dans cette joie de vivre que la jeunesse +éprouve à la suite d'un grand danger disparu, Michele +s'était fait l'interprète des sentiments de Luisa +avec plus de vérité et même d'éloquence qu'elle n'eût +osé le faire elle-même, et, au nom de Luisa, sans en +avoir été chargé par Luisa, il lui avait vingt fois +répété,--chose que Salvato ne se lassait pas d'entendre,--il +lui avait vingt fois répété que Luisa +l'aimait.</p> + +<p>C'était Michele à le dire et Salvato à l'écouter que +tous deux passaient leur temps, tandis que, comme +soeur Anne, Luisa regardait si elle ne voyait rien +venir sur la route de Chiaïa.</p> + +<br><br> + +<h3>XCV</h3> + +<h3>LE VOEU DE MICHELE.</h3> + +<p>La nuit tomba lentement du ciel. Tant qu'elle eut +l'espoir de distinguer quelque chose dans le crépuscule, +Luisa tint ses regards à la fenêtre; seulement, +son regard s'élevait de temps en temps vers le ciel, +comme pour demander à Dieu s'il n'était pas là-haut, +près de lui, celui qu'elle cherchait vainement +sur la terre.</p> + +<p>Vers huit heures, il lui sembla reconnaître dans les +ténèbres un homme ayant la tournure de Michele. Cet +homme s'arrêta à la porte du jardin; mais, avant +qu'il eût eu le temps d'y frapper, Luisa avait crié:</p> + +<p>«Michele!» et Michele avait répondu: «Petite +soeur!»</p> + +<p>Au son de cette voix qui l'appelait, Michele était +accouru, et, comme la fenêtre n'était qu'à la hauteur +de huit ou dix pieds, profitant des interstices des +pierres, il avait grimpé le long de la muraille, et, se +cramponnant au balcon, il avait sauté dans l'intérieur +de la salle à manger.</p> + +<p>Au premier son de la voix de Michele, au premier +regard que Luisa jeta sur lui, elle comprit qu'elle +n'avait à redouter aucun malheur, tant le visage du +jeune lazzarone respirait la paix et le bonheur.</p> + +<p>Ce qui la frappa surtout, ce fut l'étrange costume +dont son frère de lait était revêtu.</p> + +<p>Il portait d'abord une espèce de bonnet de uhlan, +surmonté d'un plumet qui semblait emprunté au +panache d'un tambour-major; son torse était enfermé +dans une courte jaquette bleu de ciel, toute passementée +de ganses d'or sur la poitrine et toute soutachée +d'or sur les manches; à son cou pendait, couvrant +l'épaule gauche seulement, un dolman rouge, +non moins riche que la jaquette. Un pantalon gris +à ganse d'or complétait ce costume, rendu plus formidable +encore par le grand sabre que le lazzarone +tenait de la libéralité de Salvato et qui, il faut rendre +justice à son maître, n'était pas resté oisif pendant +les trois jours qui venaient de s'écouler.</p> + +<p>C'était le costume de colonel du peuple que, sachant +la fidélité que le lazzarone avait montrée à Salvato, +le général en chef s'était empressé de lui envoyer.</p> + +<p>Michele l'avait revêtu à l'instant même, et, sans +dire à Salvato dans quel but il lui demandait cette +grâce, il avait sollicité de l'officier français un congé +d'une heure, que celui-ci lui avait accordé.</p> + +<p>Il n'avait fait qu'un bond du porche de la cathédrale +chez les Assunta, où sa présence à une pareille +heure et dans un pareil costume avait jeté la stupéfaction, +non-seulement chez la jeune fille, mais encore +chez le vieux Basso-Tomeo et ses trois fils, dont +deux étaient occupés à panser dans un coin les +blessures qu'ils avaient reçues. Il avait été droit à +l'armoire, avait choisi le plus beau costume de sa +maîtresse, l'avait roulé sous son bras; puis, en lui +promettant de revenir le lendemain matin, il était +parti avec une multiplicité de gambades et un décousu +de paroles qui lui eussent bien certainement fait +donner le surnom <i>del Pazzo</i>, s'il n'eût point été +depuis longtemps décoré de ce surnom.</p> + +<p>Il y a loin de la Marinella à Mergellina, et, pour +aller de l'une à l'autre, il faut traverser Naples dans +toute sa largeur; mais Michele connaissait si bien +tous les vicoli et toutes les ruelles qui pouvaient lui +faire gagner un mètre de terrain, qu'il ne mit qu'un +quart d'heure à faire le trajet qui le séparait de Luisa, +et l'on a vu que, pour diminuer d'autant ce trajet, il +venait de grimper par la fenêtre au lieu d'entrer par +la porte.</p> + +<p>--D'abord, dit Michele en sautant du rebord de la +fenêtre dans l'appartement, il vit, il se porte bien, il +n'est pas blessé, et t'aime comme un fou!</p> + +<p>Luisa jeta un cri de joie; puis, mêlant la tendresse +qu'elle avait pour son frère de lait à la joie que lui +causait la bonne nouvelle apportée par lui, elle le +prit dans ses bras et le pressa sur son coeur en murmurant:</p> + +<p>--Michele! cher Michele! que je suis heureuse de +te revoir!</p> + +<p>--Et tu peux t'en réjouir, car il ne s'en est pas +fallu de beaucoup que tu ne me revisses pas: sans +lui, j'étais fusillé.</p> + +<p>--Sans qui? demanda Luisa, quoiqu'elle sût bien +de qui parlait Michele.</p> + +<p>--Lui, pardieu! dit Michele, c'est lui! Est-ce qu'il +y en avait un autre que M. Salvato qui put m'empêcher +d'être fusillé? Qui diable se serait inquiété des +trous que sept ou huit balles peuvent faire à la peau +d'un pauvre lazzarone? Mais lui, il est accouru, il a +dit: «C'est Michele! il m'a sauvé la vie: je demande +grâce pour lui.» Il m'a pris dans ses bras, il m'a +embrassé comme du pain, et le général en chef m'a +fait colonel; ce qui me rapproche fièrement de la +potence, ma chère Luisa.</p> + +<p>Puis, voyant que sa soeur de lait l'écoutait sans +rien comprendre à ses paroles:</p> + +<p>--Mais il ne s'agit pas de tout cela, continua-t-il. +Au moment d'être fusillé, j'ai fait un voeu dans lequel +tu es pour quelque chose, petite soeur.</p> + +<p>--Moi?</p> + +<p>--Oui, toi. J'ai fait voeu que, si j'en réchappais,, +et il n'y avait pas grande chance, je t'en réponds! +j'ai fait voeu que, si j'en réchappais, la journée ne +se passerait pas sans que j'allasse avec toi, petite +soeur, faire ma prière à saint Janvier. Or, il n'y a +pas de temps à perdre, et, comme on pourrait être +étonné de voir une grande dame comme toi courir les +rues de Naples en donnant le bras à Michele le Fou, +tout colonel qu'il est, je t'apporte un costume sous +lequel on ne te reconnaîtra pas. Tiens!</p> + +<p>Et il laissa tomber aux pieds de Luisa le paquet +contenant les habits d'Assunta.</p> + +<p>Luisa comprenait de moins en moins; mais son +instinct lui disait qu'il y avait, au fond de tout cela, +pour son coeur bondissant, quelque surprise que ne +pouvait deviner son esprit; et peut-être ne voulait-elle +pas approfondir la mystérieuse proposition de +Michele, de peur d'être obligée de le refuser.</p> + +<p>--Allons, dit Luisa, puisque tu as fait un voeu, +mon pauvre Michele, et que tu crois devoir la vie à +ce voeu, il faut le remplir; y manquer te porterait +malheur. Et, d'ailleurs, jamais, je te le jure, je ne +me suis trouvée eu meilleure disposition de prier +qu'en ce moment. Mais..., ajouta-t-elle timidement.</p> + +<p>--Quoi, mais?</p> + +<p>--Tu te rappelles qu'il m'avait dit de tenir la fenêtre +de la petite ruelle ouverte, ainsi que les portes +qui, de cette fenêtre, conduisent à sa chambre?</p> + +<p>--De sorte, dit Michele, que la fenêtre est ouverte +et que les portes conduisant à sa chambre +sont ouvertes?</p> + +<p>--Oui. Juge donc ce qu'il eût pensé en les trouvant +fermées!</p> + +<p>--Cela lui eût causé, en effet, je te le jure, une +bien grande peine. Mais, par malheur, depuis qu'il +se porte bien, M. Salvato n'est plus son maître, et, +cette nuit, il est de garde près du <i>commandant, général</i>, +et, comme il ne pourrit quitter ce poste que +demain à onze heures du matin, nous pouvons fermer +fenêtres et portes, et aller accomplir à saint Janvier +le voeu que je lui ai fait.</p> + +<p>--Allons donc, soupira Luisa en emportant dans +sa chambre les vêtements d'Assunta, tandis que Michele +allait fermer les portes et les fenêtres.</p> + +<p>En entrant dans la pièce qui donnait sur la ruelle, +Michele crut voir une ombre qui se dissimulait dans +l'angle le plus obscur de l'appartement. Comme +cette hâte à se cacher pouvait venir de mauvaises +intentions, Michele s'avança les bras tendus dans +les ténèbres.</p> + +<p>Mais l'ombre, voyant qu'elle allait être prise, vint +au-devant de lui en disant:</p> + +<p>--C'est moi, Michele: je suis là par l'ordre de +madame.</p> + +<p>Michele reconnut la voix de Giovannina, et, +comme la chose n'avait rien d'invraisemblable, il ne +s'en inquiéta pas davantage et seulement se mit à +fermer les fenêtres.</p> + +<p>--Mais, demanda Giovannina, si M. Salvato +vient?</p> + +<p>--Il ne viendra pas, répondit Michele.</p> + +<p>--Lui serait-il arrivé malheur? demanda la jeune +fille avec un accent qui trahissait plus qu'un intérêt +ordinaire et dont elle comprit elle-même l'imprudence; +car, presque aussitôt:--Il faudrait en ce +cas, continua-t-elle, apprendre cette nouvelle à madame +avec toute sorte de ménagements.</p> + +<p>--Madame, répondit Michele, sait à ce sujet tout +ce qu'elle doit savoir, et, sans qu'il soit arrivé malheur +à M. Salvato, il est retenu où il est jusqu'à demain +matin.</p> + +<p>En ce moment, on entendit la voix de Luisa qui +appelait sa camériste.</p> + +<p>Giovannina, pensive et le sourcil froncé, se rendit +lentement à l'appel de sa maîtresse, tandis que Michele, +habitué aux excentricités de la jeune fille, les +remarquant peut-être, mais ne cherchant même pas +à les expliquer, fermait les fenêtres et les portes, que +Luisa s'était vingt fois promis de ne pas ouvrir, et +que, depuis trois jours, cependant, elle tenait ouvertes.</p> + +<p>Lorsque Michele revint dans la salle à manger, +Luisa avait complété sa toilette. Le lazzarone jeta +un cri d'étonnement: jamais sa soeur de lait ne lui +avait paru si belle que sous ce costume, qu'elle portait +comme s'il eût toujours été le sien.</p> + +<p>Giovannina, de son côté, regardait sa maîtresse +avec une étrange expression de jalousie. Elle lui pardonnait +d'être belle sous ses habits de dame; mais, +fille du peuple, elle ne pouvait lui pardonner d'être +charmante sous les habits d'une fille du peuple.</p> + +<p>Quant à Michele, il admirait Luisa franchement +et naïvement, et, ne pouvant deviner que chacun de +ses éloges était un coup de poignard pour la femme +de chambre, il ne cessait de répéter sur tous les tons +du ravissement:</p> + +<p>--Mais regarde donc, Giovannina, comme elle est +belle!</p> + +<p>Et, en effet, une espèce d'auréole non-seulement +de beauté, mais encore de bonheur, rayonnait autour +du front de Luisa. Après tant de jours d'angoisses +et de douleurs, le sentiment si longtemps combattu +par elle avait pris le dessus. Pour la première +fois, elle aimait Salvato sans arrière-pensée, sans regret, +presque sans remords.</p> + +<p>N'avait-elle pas fait tout ce qu'elle avait pu pour +échapper à cet amour? et n'était-ce pas la fatalité +elle-même qui l'avait enchaînée à Naples et empêchée +de suivre son mari? Or, un coeur vraiment religieux, +comme l'était celui de Luisa, ne croit pas à +la fatalité. Si ce n'était pas la fatalité qui l'avait retenue, +c'était donc la Providence; et si c'était la +Providence, comment redouter le bonheur qui lui +venait de cette fille bénie du Seigneur!</p> + +<p>Aussi dit-elle joyeusement à son frère de lait:</p> + +<p>--J'attends, tu le vois, Michele; je suis prête. +Et, la première, elle descendit le perron.</p> + +<p>Mais, alors, Giovannina ne put s'empêcher de saisir +et d'arrêter Michele par le bras.</p> + +<p>--Où va donc madame? demanda-t-elle.</p> + +<p>--Remercier saint Janvier de ce qu'il a bien +voulu sauver aujourd'hui la vie à son serviteur, +répondit le lazzarone se hâtant de rejoindre la jeune +femme pour lui offrir son bras.</p> + +<p>Du côté de Mergellina, où aucun combat n'avait +eu lieu, Naples présentait encore un aspect assez +calme. La rive de la Chiaïa était illuminée dans +toute sa longueur, et des patrouilles françaises sillonnaient +la foule, qui, toute joyeuse d'avoir échappé +aux dangers qui, pendant trois jours, avaient atteint +une partie de la population et avaient menacé le +reste, manifestait sa joie à la vue de l'uniforme +républicain en secouant ses mouchoirs, en agitant +ses chapeaux et en criant: «Vive la république française! +vive la république parthénopéenne!»</p> + +<p>Et, en effet, quoique la république ne fût point +encore proclamée à Naples et ne dût l'être que le lendemain, +chacun savait d'avance que ce serait le +mode de gouvernement adopté.</p> + +<p>En arrivant à la rue de Tolède, le spectacle s'assombrissait +quelque peu. Là, en effet, commençait +la série des maisons brûlées ou livrées au pillage. +Les unes n'étaient plus qu'un tas de ruines fumantes; +les autres, sans portes, sans fenêtres, sans volets, +avec leurs monceaux de meublés brisés devant leur +façade, donnaient une idée de ce qu'avait été ce +règne des lazzaroni et surtout de ce qu'il eût été s'il +eût duré quelques jours de plus. Vers certains points +où avaient été déposés les morts et les blessés et où +s'étendaient, sur les dalles qui pavent les rues, de +larges taches de sang, des voitures chargées de sable +étaient arrêtées, et des hommes armés de pelles faisaient +tomber le sable des voitures, tandis que d'autres, +avec des râteaux, étendaient ce sable, comme +font en Espagne les valets du cirque lorsque les cadavres +des taureaux, des chevaux et quelquefois +des hommes sont enlevés de l'arène.</p> + +<p>En arrivant à la place du Mercatello, le spectacle +devint plus triste. On avait fait, devant la place +circulaire qui s'étend devant le collége des Jésuites, +une ambulance, et, tandis que l'on chantait des +chansons contre la reine, que l'on allumait des feux +d'artifice, que l'on tirait des coups de fusil en l'air, +on abattait avec des cris de rage une statue de Ferdinand +Ier, placée sous le portique, et l'on faisait +disparaître les derniers cadavres.</p> + +<p>Luisa détourna les yeux avec un soupir et passa.</p> + +<p>Sous la porte Blanche, on avait fait une barricade +à moitié démolie, et, en face, au coin de la rue +San-Pietro à Mazella, un palais achevait de brûler +et s'écroulait en lançant vers le ciel des gerbes de +feu aussi nombreuses que les fusées du bouquet +d'un feu d'artifice.</p> + +<p>Luisa se serrait toute tremblante au flanc de Michele, +et cependant sa terreur était mêlée d'un sentiment +de bien-être dont il lui eût été impossible +d'indiquer la cause. Seulement, au fur et à mesure +qu'elle approchait de la vieille église, son pas devenait +de plus en plus léger, et les anges qui avaient +transporté au ciel le bienheureux saint Janvier +semblaient lui avoir prêté leurs ailes, pour franchir +les degrés qui vont de la rue à l'intérieur du +temple.</p> + +<p>Michele conduisit Luisa dans un des coins les plus +sombres de la métropole; il lui mit une chaise devant +les genoux et posa une autre chaise à côté de celle-là; +puis il dit à sa soeur de lait:</p> + +<p>--Prie, je reviens.</p> + +<p>En effet, Michele s'élança hors de l'église. Il avait +cru reconnaître, appuyé, rêvant contre une des colonnes, +Salvato Palmieri. Il alla à l'officier: c'était +bien lui.</p> + +<p>--Venez avec moi, mon commandant, lui dit-il; +j'ai quelque chose à vous montrer qui vous fera +plaisir, j'en suis sûr.</p> + +<p>--Tu sais, lui répondit Salvato, que je ne puis +point quitter mon poste.</p> + +<p>--Bon! c'est dans votre poste même.</p> + +<p>--Alors..., dit le jeune homme suivant Michele +par complaisance, soit.</p> + +<p>Ils entrèrent dans la cathédrale, et, à la lueur de +la lampe qui brûlait dans le choeur éclairant les rares +fidèles venus là pour faire leurs prières nocturnes, +Michele montra à Salvato une jeune femme qui +priait avec ce profond recueillement des âmes amoureuses.</p> + +<p>Salvato tressaillit.</p> + +<p>--Voyez-vous? demanda Michele en la lui montrant +du doigt.</p> + +<p>--Quoi? fit Salvato.</p> + +<p>--Cette femme qui prie si dévotement.</p> + +<p>--Eh bien?</p> + +<p>--Eh bien, mon commandant, tandis que je veillerai +pour vous et que je veillerai consciencieusement, +soyez tranquille, allez vous agenouiller près +d'elle. Je ne sais pourquoi j'ai dans l'idée qu'elle +vous donnera de bonnes nouvelles de ma petite soeur Luisa.</p> + +<p>Salvato regarda Michele avec étonnement.</p> + +<p>--Allez! mais allez donc! lui disait Michele en le +poussant.</p> + +<p>Salvato fit ce que lui disait Michele; mais, avant +qu'il fût agenouillé près d'elle, au bruit de son pas, +qu'elle avait reconnu, Luisa s'était retournée, et un +faible cri, retenu à moitié par la majesté du lieu, +s'était échappé de la poitrine des deux jeunes gens.</p> + +<p>A ce cri, tout imprégné d'une ineffable bonheur, +qui annonçait à Michele qu'il avait réussi selon ses +intentions, la joie du lazzarone fut si grande, que, +malgré la dignité nouvelle dont il était revêtu, malgré +cette majesté du lieu qui avait imposé à Salvato et à +Luisa et qui avait éteint dans une prière leur double +cri d'amour, il se livra, à sa sortie de l'église, à une +série de gambades qui faisaient suite à celles qu'il +avait exécutées en sortant de chez Assunta.</p> + +<p>Et maintenant, si l'on juge au point de vue de +notre moralité, à nous, cette action de Michele ayant +pour but de rapprocher les deux amants, sans s'inquiéter +si, en faisant le bonheur des uns, il n'ébranlait +point la félicité d'un autre, nous y trouverons, +certes, quelque chose d'inconsidéré et même de répréhensible; +mais la morale du peuple napolitain n'a +pas les mêmes susceptibilités que la nôtre, et quelqu'un qui +eût dit à Michele qu'il venait de faire une +action douteuse, l'eût bien étonné, lui qui était convaincu +qu'il venait de faire la plus belle action de +sa vie.</p> + +<p>Peut-être eût-il pu répondre qu'en ménageant aux +deux amants leur première entrevue dans une église, +il lui avait, par cela même, en la forçant de se passer +dans les limites de la plus stricte bienséance, enlevé +ce que le tête-à-tête, l'isolement, la solitude lui eussent, +en tout autre lieu, donné de hasardé; mais +nous devons à la plus stricte vérité de dire que le +brave garçon n'y avait pas même songé.</p> + +<br><br> + +<h3>XCVI</h3> + +<h3>SAINT JANVIER PATRON DE NAPLES.</h3> + +<p>Nous avons dit l'effet qu'avait produit à Naples +l'annonce faite par Championnet du miracle de saint +Janvier pour le lendemain.</p> + +<p>Championnet avait joué le tout pour le tout. Si le +miracle ne se faisait point, c'était une seconde sédition +à étouffer; s'il se faisait, c'était la tranquillité, et, +par conséquent, la fondation de la république parthénopéenne.</p> + +<p>Pour expliquer cette immense influence de saint +Janvier sur le peuple napolitain, disons, en quelques +mots, sur quels mérites s'est fondée cette influence.</p> + +<p>Saint Janvier n'est pas, comme les autres saints du +calendrier, un saint banal à force d'être cosmopolite, +invoqué, comme saint Pierre et saint Paul, dans toutes +les basiliques du monde: saint Janvier est un saint +local, patriote, napolitain.</p> + +<p>Saint Janvier remonte aux premiers siècles de +l'Église. Il prêcha la parole du Christ à la fin du IIIe +et au commencement du IVe siècle, et convertit des +milliers de païens. Comme tous les convertisseurs, +il s'attira naturellement la haine des empereurs et +subit le martyre l'an 305 du Christ.</p> + +<p>Nous serons forcé, pour faire comprendre le miracle +de la liquéfaction du sang, de donner quelques +détails sur ce martyre.</p> + +<p>La supériorité de saint Janvier sur les autres saints +est, au dire des Napolitains, incontestable. Et, en +effet, les autres saints ont bien fait, de leur vivant et +même après leur mort, quelques miracles qui, discutés +par les philosophes, sont arrivés jusqu'à nous +sous la forme de tradition vague et d'une demi-authenticité, +tandis qu'au contraire, le miracle de saint +Janvier s'est perpétué jusqu'à nos jours et se renouvelle +deux fois par an, à la plus grande gloire de +la ville de Naples et à la suprême confusion des +athées.</p> + +<p>Citoyen avant tout, saint Janvier n'aime réellement +que sa patrie et ne fait rien que pour elle. Le +monde entier serait menacé d'un second déluge, ou +croulerait autour de l'homme juste d'Horace, que +saint Janvier ne lèverait pas le bout du doigt pour le +sauver. Mais que les pluies torrentielles de novembre +menacent de noyer les récoltes, que les ardeurs caniculaires +d'août sèchent les citernes de son pays bien-aimé, +saint Janvier remuera le ciel et la terre pour +avoir du soleil en novembre et de l'eau en août.</p> + +<p>Si saint Janvier n'avait pas pris Naples sous sa +garde toute spéciale, il y a dix siècles que Naples +n'existerait plus, ou serait abaissée au rang de Pouzzoles +et de Baïa. Et, en effet, il n'y a pas de ville au +monde qui ait été plus de fois conquise et dominée +par l'étranger! mais, grâce à l'intervention active et +persévérante de son patron, les conquérants ont disparu +et Naples est restée.</p> + +<p>Les Normands ont régné sur Naples; mais saint +Janvier les a chassés.</p> + +<p>Les Souabes ont régné sur Naples; mais saint Janvier +les a chassés.</p> + +<p>Les Angevins ont régné sur Naples; mais saint +Janvier les a chassés.</p> + +<p>Les Aragonais ont, à leur tour, occupé le trône de +Naples; mais saint Janvier les a punis.</p> + +<p>Les Espagnols ont tyrannisé Naples; mais saint +Janvier les a battus.</p> + +<p>Enfin, les Français ont occupé Naples; mais saint +Janvier les a éconduits.</p> + +<p>Et comme nous écrivions ces mêmes paroles en +1836, nous ajoutions: «Et qui sait ce que saint Janvier +fera encore pour sa patrie?»</p> + +<p>Et, en effet, quelle que soit la domination indigène +ou étrangère, légitime ou usurpatrice, équitable ou +despotique, qui pèse sur ce beau pays, il est une +croyance au fond du coeur de tous les Napolitains et +qui les rend patients jusqu'au stoïcisme: c'est que +tous les rois et tous les gouvernements passeront +et qu'il ne restera, en définitive, à Naples que les +Napolitains et saint Janvier.</p> + +<p>L'histoire de saint Janvier commence avec l'histoire +de Naples et ne finira probablement qu'avec +elle.</p> + +<p>La famille de saint Janvier appartient naturellement +à la plus haute noblesse de l'antiquité. Le peuple +qui, en 1647, donnait à sa république de lazzaroni, +commandée par un lazzarone, le titre <i>de +sérénissime royale république napolitaine</i>, et, qui, +en 1799, poursuivait les patriotes à coups de pierres +pour avoir osé abolir le titre d'<i>Excellence</i>, n'aurait +jamais consenti à se choisir un patron d'origine plébéienne. +Le lazzarone est essentiellement aristocrate, +ou plutôt, avant tout, a besoin d'aristocratie.</p> + +<p>La famille de saint Janvier descend en droite ligne +de la famille des Januari de Rome, qui, eux-mêmes, +avaient la prétention de descendre de Janus. Ses +premières années sont obscures. En 304 seulement, +sous le pontificat de saint Marcelin, il est nommé à +l'évêché de Bénévent, que le pape vient de créer.</p> + +<p>Étrange destinée de l'évêché bénéventin, qui commence +à saint Janvier et qui finit à M. de Talleyrand!</p> + +<p>La dernière persécution qui avait atteint les chrétiens +avait eu lieu sous les empereurs Dioclétien et +Maximien; elle datait de deux ans, c'est-à-dire de 302, +et avait été des plus terribles: dix-sept mille martyrs +consacrèrent de leur sang la religion naissante.</p> + +<p>Aux empereurs Dioclétien et Maximien succédèrent +les empereurs Constance et Galère, sous lesquels les +chrétiens respirèrent un instant.</p> + +<p>Au nombre des prisonniers entassés sous le règne +précédent dans les prisons de Gumes étaient Sosius, +diacre de Misène, et Proculus, diacre de Pouzzoles. +Pendant tout le temps qu'avait duré la persécution +de 302, saint Janvier n'avait jamais manqué de leur +apporter, au péril de sa vie, les secours de sa parole.</p> + +<p>Relâchés provisoirement, les prisonniers chrétiens, +qui croyaient toute persécution finie, rendaient grâce +au Seigneur dans l'église de Pouzzoles, saint Janvier +officiant et Sosius et Proculus l'aidant à l'oeuvre +sainte, quand, tout à coup, la trompette se fit entendre, +et un héraut à cheval et tout armé entra +dans l'église et lut à haute voix un ancien décret de +Dioclétien, que les nouveaux césars remettaient en +vigueur.</p> + +<p>Ce décret, fort curieux, qu'il soit vrai ou apocryphe, +existe dans les archives de l'archevêché. +Nous pouvons donc le mettre sous les yeux de nos +lecteurs, où nous avons déjà mis quelques pièces +historiques ne manquant point d'un certain intérêt.</p> + +<p>Le voici:</p> + +<p>«Dioclétien, trois fois grand, toujours juste, empereur +éternel, à tous les préfets et proconsuls de +l'empire romain, salut!</p> + +<p>»Un bruit qui ne nous a point médiocrement +déplu étant parvenu à nos oreilles divines, c'est-à-dire +que l'hérésie de ceux qui s'appellent chrétiens, +hérésie de la plus grande impiété, reprend de nouvelles +forces; que lesdits chrétiens honorent comme +Dieu ce Jésus enfanté par je ne sais quelle femme +juive, insultent par des injures et des malédictions +le grand Apollon, et Mercure, et Hercule, et Jupiter +lui-même, tandis qu'ils vénèrent ce même Christ, +que les Juifs ont cloué sur une croix comme sorcier;</p> + +<p>«A cet effet, nous ordonnons que tous les chrétiens, +hommes et femmes, dans toutes les villes et +contrées, subissent les supplices les plus cruels, s'ils +refusent de sacrifier à nos dieux et d'abjurer leur +erreur. Si cependant quelques-uns se montrent obéissants, +nous voulons bien leur accorder leur pardon. +Au cas contraire, nous exigeons qu'ils soient frappés +par le glaive et punis par la mort la plus dure (<i>pessimo +morte</i>.) Sachez, enfin, que, si vous négligez nos +divins décrets nous vous punirons des mêmes peines +dont nous menaçons les coupables.»</p> + +<p>Dans la suite de cette histoire, nous aurons, pour +faire pendant à celui-ci, à citer un ou deux décrets +du roi Ferdinand. On pourra les comparer à ceux +de Dioclétien, et l'on verra qu'ils se ressemblent +beaucoup. Seulement, ceux de l'empereur romain +sont mieux rédigés.</p> + +<p>Comme on le comprend bien, ni saint Janvier ni +les deux diacres ne se soumirent à ce décret. Saint +Janvier continua de dire la messe, les deux diacres +de la servir; si bien qu'un beau matin, ils furent +arrêtés tous trois dans l'exercice de leurs fonctions.</p> + +<p>Inutile de dire que ceux qui assistaient à la messe +furent arrêtés avec eux; plus inutile encore de dire +que les prisonniers ne se laissèrent point intimider +par les menaces du proconsul, nommé Timothée, et +confessèrent obstinément le Christ.</p> + +<p>Consignons seulement ceci, c'est qu'au moment +de l'arrestation, une vielle femme, qui regardait +déjà saint Janvier comme un saint, le supplia de lui +donner quelques reliques. Saint Janvier alors lui présenta +les deux fioles avec lesquelles il venait d'accomplir +le mystère de l'Eucharistie, en lui disant:</p> + +<p>--Prends ces deux fioles, ma soeur, et recueilles-y +mon sang!</p> + +<p>--Mais je suis paralytique et ne puis mettre un +pied devant l'autre.</p> + +<p>--Bois le vin et l'eau qui y restent, et tu marcheras.</p> + +<p>Ce fut sur saint Janvier que s'acharna plus particulièrement +le proconsul, parce que c'était lui que +protégeait particulièrement le Seigneur.</p> + +<p>On commença par le jeter dans une fournaise ardente; +mais le feu s'éteignit, et les charbons enflammés +qui couvraient le plancher se changèrent en une +jonchée de fleurs.</p> + +<p>Saint Janvier fut condamné à être jeté dans le +cirque et dévoré par les lions.</p> + +<p>Au jour indiqué pour le supplice, la foule se pressa +dans l'amphithéâtre. Elle y était accourue de tous +les points de la province; car l'amphithéâtre de Pouzzoles +était, avec celui de Capoue,--d'où se sauva, +on s'en souvient, Spartacus,--un des plus beaux +de la Campanie.</p> + +<p>C'était le même, au reste, dont les ruines existent +encore aujourd'hui et dans lequel, deux cent trente +ans auparavant, le divin empereur Néron avait donné +une fête à Tiridate, premier roi d'Arménie, lequel, +chassé de son royaume par Corbulon, qui soutenait +Tigrane, était venu redemander sa couronne au fils +de Domitius et d'Agrippine. Tout avait été préparé +pour frapper d'étonnement le barbare. Les animaux +les plus puissants, les gladiateurs les plus habiles +avaient combattu devant lui, et, comme il était resté +impassible à ce spectacle et que Néron lui demandait +ce qu'il pensait de ces combattants dont les efforts +surhumains avaient fait éclater le cirque en applaudissements, +Tiridate, sans rien répondre, s'était levé +en souriant, et, lançant son javelot dans le cirque, +il avait percé de part en part deux taureaux d'un +seul coup.</p> + +<p>Depuis le jour où Tiridate avait donné cette preuve +de sa force, jamais le cirque n'avait contenu un si +grand nombre de spectateurs.</p> + +<p>A peine le proconsul eut-il pris place sur son trône +et les licteurs se furent-ils groupés autour de lui, que +les trois saints, amenés par son ordre, furent placés +en face de la porte par laquelle les animaux devaient +être introduits. A un signe de Timothée, cette porte +s'ouvrit et les animaux de carnage s'élancèrent dans +l'arène. A leur vue, trente mille spectateurs battirent +des mains avec joie. De leur côté, les animaux, étonnés, +répondirent par un rugissement de menace qui +couvrit toutes les voix et éteignit tous les applaudissements; +puis, excités par les cris de la multitude, +dévorés par la faim à laquelle, depuis trois jours, +leurs gardiens les condamnaient, alléchés par l'odeur +de la chair humaine, dont on les nourrissait aux +grands jours, les lions commencèrent à secouer leur +crinière, les tigres à bondir et les hyènes à lécher +leurs lèvres... Mais l'étonnement du proconsul fut +grand quand il vit les hyènes, les tigres et les lions +se coucher aux pieds des trois martyrs, en signe de +respect et d'obéissance, tandis que les liens de saint +Janvier tombaient d'eux-mêmes, et que, de sa main, +redevenue libre, il bénissait en souriant les spectateurs.</p> + +<p>Timothée, vous le comprenez bien, proconsul +pour l'empereur, ne pouvait pas avoir le dernier +avec un misérable évêque, d'autant qu'à la vue du +dernier miracle opéré par lui, cinq mille spectateurs +s'étaient faits chrétiens. Voyant que le feu ne pouvait +rien sur son prisonnier et que les lions se +couchaient à ses pieds, il ordonna que l'évêque +et les deux diacres fussent mis à mort par le glaive.</p> + +<p>Ce fut par une belle matinée d'automne, le 19 septembre +305, que saint Janvier, accompagné de +Proculus et de Sosius, fut conduit au forum de +Vulcano, près d'un cratère à moitié éteint, dans la +plaine de la Solfatare, pour y subir le dernier supplice. +Mais à peine avait-il fait une cinquantaine de +pas dans la direction du forum, qu'un pauvre mendiant, +fendant la foule, vint, en trébuchant, se jeter +à ses genoux.</p> + +<p>--Où êtes-vous, saint homme? demanda le +mendiant; car je suis aveugle et je ne vous vois +pas.</p> + +<p>--Par ici, mon fils, dit saint Janvier s'arrêtant +pour écouter le vieillard.</p> + +<p>--Oh! mon père! s'écria le mendiant, il m'est +donc, avant de mourir, accordé de baiser la poussière +que vos pieds ont foulée!</p> + +<p>--Cet homme est fou, dit le bourreau en s'apprêtant +à le repousser.</p> + +<p>--Laissez approcher cet aveugle, je vous prie, +dit saint Janvier; car la grâce du Seigneur est +avec lui.</p> + +<p>Le bourreau s'écarta en haussant les épaules.</p> + +<p>--Que veux-tu, mon fils? demanda le saint.</p> + +<p>--Un simple souvenir de vous, quel qu'il soit. +Je le garderai jusqu'à la fin de mes jours, et cela +me portera bonheur dans ce monde et dans l'autre.</p> + +<p>--Mais, lui dit le bourreau, ne sais-tu pas que +les condamnés n'ont rien à eux? Imbécile, qui demande +l'aumône à un homme qui va mourir!</p> + +<p>--Qui va mourir? répéta le vieillard en secouant +la tête. La chose n'est pas bien sûre et ce n'est +point la première fois qu'il vous échappe.</p> + +<p>--Sois tranquille, répondit le bourreau; cette +fois, il aura affaire à moi.</p> + +<p>--Mon fils, dit saint Janvier, il ne me reste plus +rien que le linge avec lequel on me bandera les +yeux au moment de me décapiter; je te le laisserai +après ma mort.</p> + +<p>--Et si les soldats ne me permettent pas d'approcher +de vous?</p> + +<p>--Sois tranquille, je te le porterai moi-même.</p> + +<p>--Merci, mon père.</p> + +<p>--Adieu, mon fils.</p> + +<p>L'aveugle s'éloigna: le cortége reprit sa marche.</p> + +<p>Arrivé au forum de Vulcano, les trois martyrs +s'agenouillèrent, et saint Janvier dit à haute voix:</p> + +<p>--Mon Dieu, par grâce, veuillez aujourd'hui +m'accorder le martyre que vous m'avez déjà refusé +deux fois! et puisse notre sang qui va couler calmer +votre colère et être le dernier sang versé par les persécutions +des tyrans contre notre sainte Église!</p> + +<p>Se levant alors, il embrassa tendrement ses deux +compagnon de martyre et fit signe au bourreau de +commencer son oeuvre de sang.</p> + +<p>Le bourreau trancha d'abord les deux têtes de +Proculus et de Sosius, qui moururent en chantant +les louanges du Seigneur; mais, comme il s'approchait +de saint Janvier pour le décapiter à son +tour, il fut pris d'un tremblement convulsif si +violent, que l'épée lui tomba des mains et que la +force lui manqua pour se courber et la ramasser.</p> + +<p>Alors, saint Janvier se banda les yeux lui-même, +et, se mettant dans la position la plus favorable à la +terrible opération:</p> + +<p>--Eh bien, demanda-t-il au bourreau, qu'attends-tu, +mon frère?</p> + +<p>--Je ne pourrai jamais relever cette épée si tu ne +m'en donnes la permission, et je ne pourrai jamais +te trancher la tête si je n'en reçois l'ordre de ta +propre bouche.</p> + +<p>--Non-seulement je te permets et te l'ordonne, +frère, mais encore je t'en prie.</p> + +<p>Aussitôt les forces revinrent au bourreau, qui +frappa avec tant de vigueur, que la tête du saint et +un de ses doigts furent tranchés du même coup.</p> + +<p>Quant à la double prière que saint Janvier avait +adressée à Dieu avant de mourir, elle fut sans +doute agréée du Seigneur; car le bourreau, en lui +tranchant la tête, le mit au rang des martyrs, et, la +même année de la mort du saint, Constantin, qui fut +depuis Constantin le Grand et qui assura le triomphe +de la religion chrétienne, s'enfuit de Nicomédie, +reçut à York le dernier soupir de Constance Chlore, +son père, et fut proclamé empereur par les légions +de la Grande-Bretagne, des Gaules et de l'Espagne. +C'est donc de l'année même de la mort de saint +Janvier que date le triomphe de l'Église.</p> + +<p>Le soir même de l'exécution, vers neuf heures, +deux personnes, pareilles à deux ombres, s'avançaient +timidement vers le forum désert, en cherchant +des yeux les trois cadavres, que l'on avait +laissés sur le lieu même du supplice.</p> + +<p>La lune, qui venait de se lever, répandait sa +lumière sur la plaine jaunâtre de la Solfatare, de +sorte que l'on pouvait distinguer chaque objet dans +tous ses détails.</p> + +<p>Les deux personnages qui hantaient seuls ce lieu +désolé étaient, l'un un vieillard, l'autre une vieille +femme.</p> + +<p>Tous deux s'observèrent un instant avec défiance, +puis, enfin, se décidèrent à marcher l'un vers +l'autre.</p> + +<p>Arrivés à la distance de trois pas seulement, +tous deux portèrent la main à leur front en faisant +le signe de la croix.</p> + +<p>S'étant alors reconnus pour chrétiens:</p> + +<p>--Bonjour, mon frère, dit la femme.</p> + +<p>--Bonjour, ma soeur, dit le vieillard.</p> + +<p>--Qui êtes-vous?</p> + +<p>--Un ami de saint Janvier. Et vous?</p> + +<p>--Une de ses parentes.</p> + +<p>--De quel pays êtes-vous?</p> + +<p>--De Naples. Et vous?</p> + +<p>--De Pouzzoles. Qui vous amène à cette heure?</p> + +<p>--Je viens pour recueillir le sang du martyr. Et +vous?</p> + +<p>--Je viens pour ensevelir son corps.</p> + +<p>--Voici les deux fioles avec lesquelles il a dit sa +dernière messe, et qu'il m'a données en sortant de +l'église et en m'ordonnant de boire l'eau et le vin +qui y restaient. J'étais paralytique, ne pouvant +remuer ni bras ni jambes depuis dix ans; mais +à peine, selon l'ordre du bienheureux saint Janvier, +eus-je vidé les fioles, que je me levai et que je +marchai.</p> + +<p>--Et moi, j'étais aveugle. Je demandai au martyr, +au moment où il marchait au supplice, un souvenir +de lui: il me promit de me donner, après sa mort, +le mouchoir avec lequel on lui banderait les yeux. +Au moment même où le bourreau lui trancha la +tête, il m'apparut, me donna le mouchoir, m'ordonna +de l'appuyer sur mes yeux et de venir le +soir ensevelir son corps. Je ne savais comment +exécuter la seconde partie de son ordre; car j'étais +aveugle; mais à peine eus-je porté la relique sainte +à mes paupières, que, pareil à saint Paul sur la +route de Damas, je sentis tomber les écailles de mes +yeux, et me voici prêt à obéir aux ordres du bienheureux +martyr.</p> + +<p>--Soyez béni, mon frère! car je sais maintenant +que vous étiez bien véritablement l'ami de saint +Janvier, qui m'est apparu en même temps qu'à vous +pour m'ordonner une seconde fois de recueillir son +sang.</p> + +<p>--Soyez bénie, ma soeur! car, à mon tour, je +vois que vous êtes bien véritablement sa parente. +Mais, à propos, j'oubliais une chose...</p> + +<p>--Laquelle?</p> + +<p>--Il m'a bien recommandé de chercher un doigt +qui lui a été coupé en même temps que la tête, et +de les réunir religieusement à ses saintes reliques.</p> + +<p>--Il m'a dit de même que je trouverais dans son +sang un fétu de paille, et m'a ordonné de le garder +avec soin dans la plus petite des deux fioles.</p> + +<p>--Cherchons, ma soeur.</p> + +<p>--Cherchons, mon frère.</p> + +<p>--Heureusement, la lune nous éclaire.</p> + +<p>--C'est encore un bienfait du saint; car, depuis +un mois, la lune était couverte de nuages.</p> + +<p>--Voici le doigt que je cherchais.</p> + +<p>--Voici le fétu de paille dont on m'a parlé.</p> + +<p>Et, tandis que le vieillard de Pouzzoles plaçait +dans un coffre le corps, la tête et le doigt du martyr, +la vieille femme napolitaine, agenouillée pieusement, +recueillait, avec une éponge, jusqu'à la dernière +goutte du sang précieux et en remplissait les deux +fioles que le saint lui avait données.</p> + +<p>C'est ce même sang qui, depuis quinze siècles et +demi, se met en ébullition, chaque fois qu'on le rapproche +du saint, et c'est dans cette ébullition prodigieuse, +inexplicable, et qui se produit deux fois par +an, que consiste le fameux miracle de saint Janvier, +qui fait tant de bruit de par le monde et que, de gré +ou de force, Championnet comptait bien obtenir du +saint.</p> + +<br><br> + +<h3>XCVII</h3> + +<h3>OU L'AUTEUR EST FORCÉ D'EMPRUNTER A SON<br> +LIVRE DU <i>Corricolo</i> UN CHAPITRE TOUT FAIT,<br> +N'ESPÉRANT PAS FAIRE MIEUX.</h3> + +<p>Nous ne suivrons pas les reliques de saint Janvier +dans les différentes pérégrinations qu'elles ont accomplies +et qui les conduisirent de Pouzzoles à Naples, +de Naples à Bénévent, et enfin les ramenèrent de Bénévent +à Naples; cette narration nous entraînerait à +l'histoire du moyen âge tout entière, et l'on a tant +abusé de cette intéressante époque, qu'elle commence +à passer de mode.</p> + +<p>C'est depuis le commencement du XVIe siècle seulement +que saint Janvier a un domicile fixe et inamovible, +d'où il ne sort que deux fois par an, pour +aller faire son miracle à la cathédrale de Sainte-Claire, +sépulture des rois de Naples. Deux ou trois +fois, par hasard, on dérange bien encore le saint; +mais il faut de ces grandes circonstances qui remuent +un empire ou qui bouleversent une province pour le +faire sortir de ses habitudes sédentaires, et chacune +de ces sorties devient un événement dont le souvenir +se perpétue et grandit par tradition orale dans la +mémoire du peuple napolitain.</p> + +<p>C'est à l'archevêché, et dans la chapelle du trésor, +que, tout le reste de l'année, demeure saint Janvier. +Cette chapelle fut bâtie par les nobles et les bourgeois +napolitains; c'est le résultat d'un voeu qu'ils +firent simultanément, en 1527, épouvantés qu'ils +étaient par la peste qui désola, cette année, la très fidèle +ville de Naples. La peste cessa, grâce à l'intervention +du saint, et la chapelle fut bâtie comme signe +de la reconnaissance publique.</p> + +<p>A l'opposé des votants ordinaires qui, lorsque le +danger est passé, oublient le plus souvent le saint +auquel ils se sont voués, les Napolitains mirent une +telle conscience à remplir vis-à-vis de leur patron l'engagement +pris, que doña Catherine de Sandoval, +femme du vieux comte de Lemos, vice-roi de Naples, +leur ayant offert de contribuer, de son côté, pour +une somme de trente mille ducats, à la confection +de la chapelle, ils refusèrent cette somme, déclarant +qu'ils ne voulaient partager avec aucun étranger, +fut-il leur vice-roi ou leur vice-reine, l'honneur de +loger dignement leur saint protecteur.</p> + +<p>Or, comme ni l'argent ni le zèle ne manquèrent, +la chapelle fut bientôt bâtie, il est vrai que, pour se +maintenir mutuellement en bonne volonté, nobles +et bourgeois avaient passé une obligation, laquelle +existe encore, devant maître Vicenzo de Bassis, notaire +public. Cette obligation porte la date du 13 janvier +1527. Ceux qui l'ont signée s'engagent à fournir, +pour les frais du bâtiment, la somme de treize mille +ducats; mais il paraît qu'à partir de cette époque, il +fallait déjà commencer à se défier du devis des architectes: +la porte seule coûta cent trente cinq mille +francs, c'est-à-dire une somme triple de celle +qui était allouée pour les frais généraux de la chapelle.</p> + +<p>La chapelle terminée, on décida qu'on appellerait, +pour l'orner de fresques représentant les principales +actions de la vie du saint, les premiers peintres du +monde. Malheureusement, cette décision ne fut point +approuvée par les peintres napolitains, qui décidèrent, +à leur tour, que la chapelle ne serait ornée que par +les artistes indigènes, lesquels jurèrent que tout +rival qui répondrait à l'appel s'en repentirait cruellement.</p> + +<p>Soit qu'ils ignorassent ce serment, soit qu'ils ne +crussent point à son exécution, le Guide, le Dominiquin +et le chevalier d'Arpino accoururent. Mais le +chevalier d'Arpino fut obligé de fuir, avant même +d'avoir mis le pinceau à la main. Le Guide, après +deux tentatives d'assassinat, auxquelles il n'échappa +que par miracle, quitta Naples à son tour. Le Dominiquin +seul, aguerri par les persécutions qu'il avait +éprouvées, las d'une vie que ses rivaux lui avaient +faite si triste et si douloureuse, n'écouta ni insultes ni +menaces, et continua de peindre. Il avait fait successivement +la <i>Femme guérissant les malades</i> (avec l'huile +de la lampe qui brûle devant saint Janvier); la +<i>Résurrection d'un jeune homme</i> et la coupole, lorsqu'un +jour il se trouva mal sur son échafaud. On le +rapporta chez lui: il était empoisonné.</p> + +<p>Alors, les peintres napolitains se crurent délivrés +de toute concurrence; mais il n'en était point ainsi. +Un matin, ils virent arriver Gessi, qui venait avec +deux de ses élèves pour remplacer le Guide, son +maître. Huit jours après, les deux élèves, attirés sur +une galère, avaient disparu, sans que jamais plus +depuis on entendît reparler d'eux. Alors, Gessi, +abandonné, perdit courage et se retira à son tour, et +l'Espagnolet, Corenzio, Lanfranco et Stanzoni se +trouvèrent maîtres à eux seuls de ce trésor de gloire +et d'avenir auquel ils étaient arrivés par des crimes.</p> + +<p>Ce fut alors que l'Espagnolet peignit son <i>Saint +sortant de la fournaise</i>, composition titanesque;--Stanzoni, +<i>la Possédée délivrée</i> par le saint,--et enfin +Lanfranco, la coupole, à laquelle il refusa de mettre +la main tant que les fresques commencées par le Dominiquin +aux angles des voûtes ne seraient pas entièrement +effacées.</p> + +<p>Ce fut à cette chapelle, où l'art aussi avait eu ses +martyrs, que furent confiées les reliques du saint.</p> + +<p>Ces reliques se conservent dans une niche placée +derrière le maître-autel; cette niche est séparée en +deux parties par un compartiment de marbre, afin +que la tête du saint ne puisse regarder son sang, événement +qui pourrait faire arriver le miracle avant +l'époque fixée, puisque, disent les chanoines, c'est +par le contact de la tête et des fioles que le sang figé +se liquéfie; enfin, elle est close par deux portes +d'argent massif, sculptées aux armes du roi d'Espagne +Charles II.</p> + +<p>Ces portes sont fermées par deux clefs, dont l'une +est gardée par l'archevêque, et l'autre par une compagnie +tirée au sort parmi les nobles, et qu'on appelle +les <i>députés du Trésor</i>. On voit que saint Janvier +jouit tout juste de la liberté accordée aux doges, qui +ne pouvaient jamais dépasser l'enceinte de la ville, +et qui ne sortaient de leur palais qu'avec la permission +du sénat. Si cette réclusion a ses inconvénients, +elle a bien aussi ses avantages. Saint Janvier y gagne +de ne point être dérangé à toute heure du jour +et de la nuit comme un médecin de village. Aussi, +les chanoines, les diacres, les sous-diacres, les bedeaux, +les sacristains et jusqu'aux enfants de choeur +de l'archevêché connaissent-ils bien la supériorité de +leur position sur leurs confrères les gardiens des autres +saints.</p> + +<p>Un jour que le Vésuve faisait des siennes, et que +sa lave, au lieu de suivre sa route ordinaire, ou d'aller +pour la huitième ou neuvième fois faucher Torre-del-Greco, +se dirigeait sur Naples, il y eut émeute +des lazzaroni, qui justement avaient le moins à perdre +en tout cela, mais qui sont toujours à la tête des +émeutes, par tradition probablement. Ces lazzaroni +se portèrent à l'archevêché et commencèrent à crier +pour que l'on sortît le buste de saint Janvier, et +qu'on le portât à l'encontre de l'inondation de flammes. +Mais ce n'était point chose facile que de leur +accorder ce qu'ils demandaient. Saint Janvier était +sous double clef, et une de ces deux clefs était entre +les mains de l'archevêque, pour le moment en course +dans son diocèse, tandis que l'autre était entre les +mains des députés, qui, occupés à déménager ce +qu'ils avaient de plus précieux, couraient, les uns +d'un côté, les autres de l'autre.</p> + +<p>Heureusement, le chanoine de garde était un gaillard +qui avait le sentiment de la position aristocratique +que son saint occupait au ciel et sur la terre. +Il se présenta au balcon de l'archevêché, qui dominait +toute la place encombrée de monde; il fit signe qu'il +voulait parler, et, balançant la tête de haut en bas, +en homme étonné de l'audace de ceux à qui il a +affaire:</p> + +<p>--Vous me paraissez encore de plaisants drôles, +dit-il, de venir ici crier: «Saint Janvier! saint Janvier!» +comme vous crieriez: «Saint Fiacre!» ou: +«Saint Crépin!» Apprenez, canailles! que saint +Janvier est un seigneur qui ne se dérange pas ainsi +pour le premier venu.</p> + +<p>--Tiens! dit un raisonneur, Jésus-Christ se dérange +bien pour le premier venu. Quand je demande +le bon Dieu, moi, est-ce qu'on me le refuse?</p> + +<p>Le chanoine se mit à rire avec une expression de +foudroyant mépris.</p> + +<p>--Voilà justement où je vous attendais, reprit-il. +De qui est fils Jésus-Christ, s'il vous plaît? D'un +charpentier et d'une pauvre fille. Jésus-Christ est +tout simplement un lazzarone de Nazareth, tandis +que saint Janvier, c'est bien autre chose: il est fils +d'un sénateur et d'une patricienne. C'est donc, vous +le voyez bien, un autre personnage que Jésus-Christ. +Allez donc chercher le bon Dieu, si vous voulez. +Quant à saint Janvier, c'est moi qui vous le dis, vous +aurez beau vous réunir en nombre dix fois plus +grand et crier dix fois plus fort, il ne se dérangera +pas, car il a le droit de ne pas se déranger.</p> + +<p>--C'est juste, dit la foule. Allons chercher le bon +Dieu.</p> + +<p>Et l'on alla chercher le bon Dieu, qui, moins +aristocrate, en effet, que saint Janvier, sortit de l'église +Sainte-Claire et s'en vint, suivi de son cortége +populaire, au lieu qui réclamait sa miséricordieuse +présence.</p> + +<p>Mais, soit que le bon Dieu ne voulût pas empiéter +sur les droits de saint Janvier, soit qu'il n'eût pas le +pouvoir de dire à la lave ce qu'il a dit à la mer, la +lave continua d'avancer quoiqu'elle fût conjurée au +nom de l'hostie sainte et de la présence réelle.</p> + +<p>Le danger redoublait donc, et les cris avec le +danger, lorsque la statue de marbre de saint Janvier, +qui domine le pont de la Madeleine, et qui, +jusque-là, avait tenu sa main droite appuyée sur +son coeur, la détacha et retendit vers la lave avec +un geste de domination répondant à celui qui accompagnait +le <i>Quos ego</i> de Neptune.</p> + +<p>La lave s'arrêta.</p> + +<p>On comprend quelle fut la gloire de saint Janvier +après ce nouveau miracle.</p> + +<p>Le roi Charles III, père de Ferdinand, avait été +témoin du fait. Il chercha ce qu'il pouvait faire pour +honorer saint Janvier. Ce n'était pas chose facile. +Saint Janvier était noble, saint Janvier était riche, +saint Janvier était saint, saint Janvier--il venait +de le prouver--était plus puissant que le bon +Dieu. Il donna à saint Janvier une dignité à laquelle +celui-ci n'avait évidemment jamais eu même +l'idée d'atteindre: il le nomma COMMANDANT GÉNÉRAL +des troupes napolitaines, avec trente mille ducats +d'appointements.</p> + +<p>C'est pourquoi Michele, sans mentir, pouvait répondre +à Luisa Felice, qui lui demandait où était +Salvato:</p> + +<p>--Il est de garde jusqu'à demain dix heures et +demie du matin près du COMMANDANT GÉNÉRAL.</p> + +<p>Et, en effet, comme le disait le bon chanoine, et +comme nous l'avons répété après lui, saint Janvier +est un saint aristocratique. Il a un cortége de +saints inférieurs qui reconnaissent sa suprématie, à +peu près comme les clients romains reconnaissaient +celle de leur patron. Ces saints le suivent quand il +sort, le saluent quand il passe, l'attendent quand il +rentre. C'est le conseil des ministres de saint Janvier.</p> + +<p>Voici comment se recrute cette troupe de saints +secondaires, garde, cortége et cour du bienheureux +évêque de Bénévent.</p> + +<p>Toute confrérie, tout ordre religieux, toute paroisse, +tout particulier qui tient à faire déclarer un +saint de ses amis patron de Naples, sous la présidence +de saint Janvier, n'a qu'à faire fondre une statue +d'argent massif du prix de huit mille ducats et à +l'offrir à la chapelle du Trésor. La statue, une fois +admise, est retenue à perpétuité dans la susdite chapelle. +A partir de ce moment, elle jouit de toutes les +prérogatives de sa présentation en règle. Comme les +anges et les archanges qui, au ciel, glorifient éternellement +Dieu, autour duquel ils forment un choeur, +eux glorifient éternellement saint Janvier. En échange +de cette béatitude qui leur est accordée, ils sont +condamnés à la même réclusion que saint Janvier. +Ceux mêmes qui en ont fait don à la chapelle ne +peuvent plus les tirer de leur sainte prison qu'en déposant +entre les mains d'un notaire le double de la +valeur de la statue à laquelle, soit pour son plaisir +particulier, soit dans l'intérêt général, on désire faire +voir le jour. La somme déposée, le saint sort pour +un temps plus ou moins long. Le saint rentré, son +identité constatée, le propriétaire, muni du reçu de +son saint, va retirer sa somme. De cette façon, on +est sûr que les saints ne s'égarent point, ou que, s'ils +s'égarent, ils ne seront, du moins, pas perdus, puisque, +avec l'argent déposé, on pourra en faire fondre +deux au lieu d'un.</p> + +<p>Cette mesure qui, au premier abord, peut paraître +arbitraire, n'a été prise, il faut le dire, qu'après que +le chapitre de saint Janvier a été dupe de sa trop +grande confiance. La statue de san Gaetano, sortie +sans dépôt, non-seulement ne rentra point au jour +convenu, mais ne rentra même jamais. On eut beau +essayer d'accuser le saint lui-même et prétendre +qu'ayant toujours été assez médiocrement affectionné +à saint Janvier, il avait profité de la première occasion +qui s'était présentée pour faire une fugue, les témoignages +les plus respectables vinrent en foule contredire +cette calomnieuse assertion, et, recherches faites, +il fut reconnu que c'était un cocher de fiacre qui avait +détourné la précieuse statue. On se mit à la poursuite +du voleur; mais, comme il avait eu deux jours +devant lui, qu'il avait une voiture attelée de deux +chevaux pour fuir, et que la police, n'en ayant pas, +était obligée de le poursuivre à pied, il avait probablement +passé la frontière romaine; de sorte que, si +minutieuses que fussent les recherches, elles n'amenèrent +aucun résultat. Depuis ce malheureux jour, +une tache indélébile s'étendit sur la respectable corporation +des cochers de fiacre, qui, jusque-là, à +Naples comme en France, avait disputé aux caniches +la suprématie de la fidélité, et qui n'osa plus se faire +peindre, revenant au domicile de la pratique une +bourse à la main, avec cet exergue: <i>Au Cocher +fidèle</i>. Il y a plus: si vous avez à Naples une discussion +avec un cocher de fiacre et que vous pensiez que +la discussion vaille la peine d'appliquer à votre adversaire +une de ces immortelles injures que le sang +seul peut effacer, ne jurez ni par la Pasque-Dieu, +comme jurait Louis XI, ni par Ventre-saint-gris, +comme jurait Henri IV; jurez tout simplement par +san Gaetano, et vous verrez votre ennemi tomber à +vos pieds pour vous demander excuse. Il est vrai +que, deux fois sur trois, il se relèvera pour vous donner +un coup de couteau.</p> + +<p>Comme on le comprend bien, les portes du Trésor +sont toujours ouvertes pour recevoir les saints qui +désirent faire partie de la cour de saint Janvier, et +cela, sans aucune investigation de date et sans que le +récipiendaire ait besoin de faire ses preuves de +1399 ou de 1426. La seule règle exigée, la seule condition +<i>sine qua non</i>, c'est que la statue soit d'argent +pur, qu'elle soit contrôlée et qu'elle pèse le poids.</p> + +<p>Cependant, la statue serait d'or et pèserait le +double, qu'on ne la refuserait pas pour cela. Les seuls +jésuites, qui, comme on le sait, ne négligent aucun +moyen de maintenir ou d'augmenter leur popularité, +ont déposé cinq statues au Trésor dans l'espace de +moins de trois ans.</p> + +<p>Maintenant, nous espérons que ces détails, que +nous avons crus indispensables, une fois donnés, le +lecteur comprendra l'importance de l'annonce faite +par le général en chef de l'armée française.</p> + +<br><br> + + +<h3>XCVIII</h3> + +<h3>COMMENT SAINT JANVIER FIT SON MIRACLE ET<br> +DE LA PART QU'Y PRIT CHAMPIONNET.</h3> + +<p>Dès le point du jour, les accès de la cathédrale de +Sainte-Claire étaient encombrés par une effroyable +affluence de peuple. Les parents de saint Janvier, les +descendants de la vieille femme que l'aveugle rencontra +dans le forum de Vulcano recueillant le +sang du saint dans des fioles, avaient pris leurs +places dans le choeur, non pour activer le miracle, +comme c'est leur habitude, mais pour l'empêcher, si +c'était possible. La cathédrale était déjà pleine et +dégorgeait dans la rue.</p> + +<p>Toute la nuit, les cloches avaient sonné à pleine +volée. On eût dit qu'un tremblement de terre les +mettait en branle, tant elles carillonnaient, isolées +les unes des autres, dans une indépendance tout +individuelle.</p> + +<p>Championnet avait donné l'ordre que pas une cloche +ne dormît cette nuit-là. Il fallait non-seulement +que Naples, mais que toutes les villes, tous les villages, +toutes les populations environnantes fussent avertis +que saint Janvier était mis en demeure de faire son +miracle.</p> + +<p>Aussi, dès le point du jour, les principales rues de +Naples apparurent-elles comme des canaux roulant +des fleuves d'hommes, de femmes et d'enfants. Toute +cette foule se dirigeait vers l'archevêché pour prendre +sa place à la procession qui, à sept heures du matin, +devait se mettre en route, de l'archevêché à la +cathédrale.</p> + +<p>En même temps, par toutes les portes de la ville, +entraient les pêcheurs de Castellamare et de Sorrente, +les corailleurs de Torre-del-Greco, les marchands +de macaroni de Portici, les jardiniers de +Pouzzoles et de Baïa, enfin les femmes de Procida, +d'Ischia, d'Acera, de Maddalone, dans leurs plus +riches atours. Au milieu de toute cette foule diaprée, +bruyante, dorée, passait de temps en temps une +vieille femme aux cheveux gris et épars, pareille à +la sibylle de Cumes, criant plus haut, gesticulant +plus fort que tout le monde, fendant la presse sans +s'inquiéter des coups qu'elle donnait, entourée, au +reste, sur tout son chemin, de respect et de vénération. +C'était quelque parente de saint Janvier en +retard, se hâtant de rejoindre ses compagnes pour +prendre, à la procession ou dans le choeur de Sainte-Claire, +la place qui lui appartenait de droit.</p> + +<p>Dans les temps ordinaires, et quand le miracle doit +se faire à sa date, la procession met un jour pour se +rendre de l'archevêché à la cathédrale; les rues sont +tellement encombrées, qu'il lui faut quatorze ou +quinze heures pour parcourir un trajet d'un demi-kilomètre.</p> + +<p>Mais, cette fois, il ne s'agissait point de s'amuser en +route, de s'arrêter aux portes des cafés et des cabarets, +de faire trois pas en avant et un en arrière, +comme les pèlerins qui ont fait un voeu. Une double +haie de soldats républicains s'étendait de l'archevêché +à Sainte-Claire, dégageant le passage, dissipant +les groupes, faisant disparaître enfin tout obstacle que +la procession pouvait rencontrer. Seulement, ils +avaient la baïonnette au côté et des bouquets de fleurs +dans le canon de leur fusil.</p> + +<p>Et, en effet, la procession devait faire en soixante +minutes le trajet qu'elle fait ordinairement en quinze +heures.</p> + +<p>A sept heures précises, Salvato et sa compagnie, +c'est-à-dire la garde d'honneur de saint Janvier, +ayant au milieu d'eux Michele, revêtu de son bel +uniforme, et portant une bannière sur laquelle était +écrit en lettres d'or: GLOIRE A SAINT JANVIER! se mirent +en route, partant de l'archevêché pour la cathédrale.</p> + +<p>Aussi cherchait-on vainement, dans cette cérémonie +toute militaire, cet étrange laisser aller qui fait le +caractère distinctif de la procession de saint Janvier +à Naples.</p> + +<p>D'habitude, en effet, et lorsqu'elle est abandonnée +à elle-même, la procession s'en va vagabonde comme +la Durance ou indépendante comme la Loire, battant +de ses flots le double rang de maisons qui forme ses +rives, s'arrêtant tout à coup sans qu'on sache pourquoi +elle s'arrête, se remettant en marche sans que +l'on puisse deviner le motif qui lui rend le mouvement. +On ne voyait pas briller au milieu des flots du +peuple les uniformes couverts d'or, de cordons, de +croix, des officiers napolitains, un cierge renversé à +la main, escortés chacun de trois ou quatre lazzaroni +qui se heurtent, se culbutent, se renversent pour recueillir +dans un cornet de papier gris la cire qui tombe +de leurs cierges, tandis que les officiers, la tête haute, +ne s'occupant point de ce qui se passe à leurs pieds +et autour d'eux, faisant royalement largesse d'un ou +deux carlins de cire, lorgnent les dames amassées +aux fenêtres et sur les balcons, lesquelles, tout en +ayant l'air de jeter des fleurs sur le chemin de la +procession, leur envoient des bouquets en échange +de leurs clins d'oeil.</p> + +<p>On cherchait encore et vainement, autour de la +croix ou de la bannière, mêlés au peuple dont le flot +les enveloppe en les isolant, ces moines de tous les +ordres et de toutes les couleurs, capucins, chartreux, +dominicains, camaldules, carmes chaussés ou déchaussés;--les +uns au corps gros, gras, rond, court, +avec une tête enluminée posée carrément sur de +larges épaules, s'en allant comme à une fête de campagne +ou à une foire de village, sans aucun respect +de cette croix qui les domine, de cette bannière qui +jette son ombre flottante sur leur front; riant, chantant, +causant, offrant, dans leur tabatière de corne, +du tabac aux maris, donnant des consultations aux +femmes enceintes, des numéros de loterie à celles +qui ne le sont pas, regardant, un peu plus charnellement +qu'il ne convient aux règles de leur ordre, les +jeunes filles étagées sur le pas des portes, sur les bornes +des coins de rue et sur le perron des palais;--les +autres, longs, minces, maigres, émaciés par le jeûne, +pâlis par l'abstinence, affaiblis par les austérités, levant +au ciel leur front d'ivoire, leurs yeux caves et +bistrés, marchant sans voir, emportés par le flot humain, +spectres vivants, fantômes palpables qui se sont +fait un enfer de ce monde, dans l'espoir que cet enfer +les conduira tout droit en paradis, et qui, aux grands +jours des fêtes religieuses, recueillent le fruit de leurs +douleurs claustrales par le respect craintif dont ils +sont environnés.</p> + +<p>Non! pas de peuple, pas de moines, gras ou maigres, +ascétiques ou mondains, à la suite de la croix et +de la bannière. Le peuple est entassé dans les rues +étroites, dans les ruelles et les vicoli: il regarde d'un +oeil menaçant les soldats français, qui marchent insoucieusement +au pas au milieu de cette foule, où +chaque individu qui la compose a la main sur son +couteau, n'attendant que le moment de le tirer de sa +poitrine, de sa poche ou de sa ceinture, et de le plonger +dans le coeur de cet ennemi victorieux, qui a déjà +oublié sa victoire et qui remplace les moines dans les +oeillades et dans les compliments, mais qui, moins +bien reçu qu'eux, n'obtient, en échange de ses +avances, que des murmures et des grincements de +dents.</p> + +<p>Quant aux moines, ils sont là, mais disséminés +dans la foule, qu'ils excitent tout bas au meurtre et +à la rébellion. Cette fois, si différente que soit la robe +qu'ils portent, leur opinion est la même, et <i>cette voix</i>, +comme on dit à Naples, serpente dans la foule, pareille +à un éclair chargé d'orage: «Mort aux hérétiques! +mort aux ennemis du roi et de notre sainte +religion! mort aux profanateurs de saint Janvier! +mort aux Français!»</p> + +<p>Après la croix et la bannière, portées par des gens +d'Église et escortées seulement de Pagliuccella, que +Michele avait rallié à lui, puis fait sous-lieutenant, +et qui lui-même avait rallié une centaine de lazzaroni, +objets pour le moment des sarcasmes de leurs compagnons +et des anathèmes des moines, venaient les +soixante-quinze statues d'argent des patrons secondaires +de la ville de Naples, lesquels, comme nous +l'avons dit, forment la cour de saint Janvier.</p> + +<p>Quant à saint Janvier, pendant la nuit, son buste +avait été transporté à Sainte-Claire, et il attendait sur +l'autel, exposé à la vénération des fidèles.</p> + +<p>Cette escorte de saints, qui, par la réunion des +noms les plus honorés du calendrier et du martyrologe, +commande ordinairement sur son passage le +respect et la vénération, devait être fort indignée, ce +jour-là, de la façon dont elle était reçue et des apostrophes +qui lui étaient adressées.</p> + +<p>Et, en effet, comme on craignait que la plupart de +ces saints, adorés en France, ne donnassent à saint +Janvier le conseil de favoriser les Français, les lazzaroni, +que la chronique publique avait mis au courant +des peccadilles que les bienheureux avaient à se +reprocher, les apostrophaient au fur et à mesure +qu'ils passaient, reprochant à saint Pierre ses trahisons, +à saint Paul son idolâtrie, à saint Augustin ses +fredaines, à sainte Thérèse ses extases, à saint François +Borgia ses principes, à saint Gaetano son insouciance, +et cela, avec des vociférations qui faisaient le +plus grand honneur au caractère des saints et qui +prouvaient qu'en tête des vertus qui leur avaient +ouvert le paradis, figuraient la patience et l'humilité.</p> + +<p>Chacune de ces statues s'avançait, portée sur les +épaules de six hommes, et précédée de six prêtres +appartenant aux églises où ces saints étaient particulièrement +honorés, et chacune d'elles soulevait sur sa +route les hourras que nous avons dits et qui, au fur et +à mesure qu'elles approchaient de l'église, passaient +des vociférations aux menaces.</p> + +<p>Ainsi apostrophées, ainsi menacées, les statues +arrivèrent enfin à l'église Sainte-Claire, firent humblement +la révérence à saint Janvier, et allèrent +prendre leur place en face de lui.</p> + +<p>Après les saints, venait l'archevêque, monseigneur +Capece Zurlo, que nous avons déjà vu apparaître +dans les troubles qui ont précédé l'arrivée des +Français, et qui était fortement soupçonné de patriotisme.</p> + +<p>Le torrent aboutit à l'église Sainte-Claire, où tout +s'engouffra. Les cent vingt hommes de Salvato formaient +une haie allant du portail au choeur, et +lui-même était à l'entrée de la nef, son sabre à la +main.</p> + +<p>Voici le spectacle que présentait l'église encombrée:</p> + +<p>Sur le maître-autel était, d'un côté, le buste de +saint Janvier; de l'autre, la fiole contenant le sang.</p> + +<p>Un chanoine était de garde devant l'autel; l'archevêque, +qui n'a rien à faire avec le miracle, s'était +retiré sous son dais.</p> + +<p>A droite et à gauche de l'autel était une tribune, +de manière qu'entre ces deux tribunes se trouvait +l'autel: la tribune de gauche chargée de musiciens +attendant, leurs instruments à la main, que le miracle +se fit pour le célébrer; la tribune de droite +encombrée de vieilles femmes s'intitulant parentes de +saint Janvier, venant là, d'habitude, pour activer le +miracle par leurs accointances avec le saint, et venues, +cette fois, pour l'empêcher de se faire.</p> + +<p>Au haut des marches conduisant au choeur s'étendait +une grande balustrade de cuivre doré, à l'ouverture +de laquelle, nous l'avons dit, se tenait Salvato, +le sabre à la main.</p> + +<p>Devant cette balustrade, c'est-à-dire à sa droite et +à sa gauche, venaient s'agenouiller les fidèles.</p> + +<p>Le chanoine, debout devant l'autel, prenait alors +la fiole et la leur faisait baiser, montrant à tous le +sang parfaitement coagulé; puis les fidèles, satisfaits, +se retiraient pour faire place à d'autres. Cette adoration +du bienheureux sang avait commencé à huit +heures et demie du matin.</p> + +<p>Le saint, qui a ordinairement un jour, deux jours +et même trois jours pour faire son miracle, et qui +quelquefois, au bout de trois jours, ne l'a pas fait, +avait deux heures et demie pour le faire.</p> + +<p>Le peuple était convaincu que le miracle ne se +ferait pas, et les lazzaroni, en se comptant et en +voyant le peu de Français qu'il y avait dans l'église, +se promettaient si, à dix heures et demie sonnantes, +le miracle n'était pas fait, d'avoir bon marché d'eux.</p> + +<p>Salvato avait donné l'ordre à ses cent vingt +hommes, lorsqu'ils entendraient sonner dix heures, +et, par conséquent, lorsque le moment décisif approcherait, +d'enlever les bouquets qui ornaient les canons +des fusils et d'y substituer les baïonnettes.</p> + +<p>Si, à dix heures et demie, le miracle ne s'opérait +point et si des menaces se faisaient entendre, une +manoeuvre était commandée pour que les cent vingt +grenadiers fissent demi-tour, les uns à droite, les +autres à gauche, abaissassent les armes, et, au lieu +de présenter le dos à la foule, lui présentassent la +pointe de leurs baïonnettes. Au commandement +«Feu!» une fusillade terrible s'engagerait; chaque +Français avait cinquante cartouches à tirer.</p> + +<p>En outre, une batterie de canons avait été établie +pendant la nuit au Mercatello, enfilant toute la rue +de Tolède; une autre à la strada dei Studi, enfilant +le largo delle Pigne et la strada Foria; enfin deux +batteries, adossées, l'une au château de l'Oeuf, +l'autre à la Victoria, enfilaient d'un côté tout le quai +de Santa-Lucia, et de l'autre toute la rivière de +Chiaïa.</p> + +<p>Le Château-Neuf et le château del Carmine, pourvus +de garnison française, se tenaient prêts à tout +événement, et Nicolino, sur les remparts du château +Saint-Elme, une lunette à la main, n'avait +qu'un signe à faire à ses artilleurs pour qu'ils commençassent +le feu qui, terrible traînée de poudre, +incendierait Naples.</p> + +<p>Championnet était à Capodimonte, avec une réserve +de trois mille hommes, à la tête de laquelle il +devait, selon les circonstances, faire son entrée solennelle +et pacifique à Naples, ou descendre, la +baïonnette en avant, sur Tolède. On voit que, +même à part cette prière à saint Janvier, qui devait +être décisive et sur laquelle comptait Championnet, +toutes les mesures étaient prises, et que, si l'on +s'apprêtait à attaquer d'un côté, on était près de +l'autre à se défendre.</p> + +<p>Au reste, jamais rumeurs plus menaçantes n'avaient +couru dans les rues, au-dessus d'une foule +plus compacte, et jamais angoisses plus émouvantes +ne furent ressenties par ceux qui, de leurs balcons +ou de leurs fenêtres, dominaient cette foule +et attendaient ou que la paix fut définitivement rétablie, +ou que les massacres, les incendies et les +pillages recommençassent.</p> + +<p>Au milieu de cette foule, et la poussant à la révolte, +étaient ces mêmes agents de la reine que +nous avons déjà vus si souvent à l'oeuvre, les Pasquale +de Simone, le beccaïo et ce terrible prêtre calabrais, +le curé Rinaldi, qui, de même que l'écume +ne se montre à la surface de la mer que les jours +de tempête, ne se montrait à la surface de la société +que les jours d'émeute et de boucherie.</p> + +<p>Tous ces cris, tout ce tumulte, toutes ces menaces +cessaient à l'instant même, comme par magie, dès +que l'on entendait la première vibration du marteau +des horloges frappant le timbre et marquant +l'heure. Cette multitude, attentive, comptait alors +les coups de marteau, mais, l'heure sonnée, remontait +aussitôt à ce diapason de rumeurs confuses qui +n'a de comparable que le mugissement de la mer.</p> + +<p>Elle compta ainsi huit heures, neuf heures, dix +heures.</p> + +<p>A dix heures sonnantes, au milieu du silence qui +se faisait pour écouter sonner l'heure dans l'église +comme dehors, les grenadiers de Salvato enlevèrent +les bouquets du canon de leurs fusils et les armèrent +de leurs baïonnettes. La vue de cette manoeuvre +exaspéra les assistants.</p> + +<p>Jusque-là, les lazzaroni s'étaient contentés de +montrer le poing à nos soldats: cette fois, ils leur +montrèrent les couteaux.</p> + +<p>De leur côté, les vieilles hideuses qui s'intitulent +les parentes de saint Janvier et qui, en vertu de +cette parenté, se croient le droit de parler librement +au saint, le menaçaient de leurs plus terribles malédictions, +si le miracle s'accomplissait; jamais tant +de bras maigres et ridés ne s'étaient étendus vers +le saint, jamais tant de bouches tordues par la colère +et par la vieillesse n'avaient hurlé au pied de +l'autel de plus grossières injures. Le chanoine qui +faisait voir la fiole, et qu'on relayait de demi-heure +en demi-heure, en était assourdi, et semblait près +de devenir fou.</p> + +<p>Tout à coup, on entendit, dans la rue, un redoublement +de cris et de menaces. Il était occasionné +par un peloton de vingt-cinq hussards qui, le mousqueton +sur la cuisse, s'avançaient dans l'espace laissé +vide, c'est-à-dire entre la double haie formée par les +soldats français depuis l'archevêché jusqu'à la +cathédrale. Ce peloton, commandé par l'aide de +camp Villeneuve, calme, impassible, prit une des +petites rues qui contournaient la cathédrale, et s'arrêta +à la porte extérieure de la sacristie.</p> + +<p>Dix heures sonnaient, et il se faisait un de ces +moments de silence que nous avons indiqués. +Villeneuve descendit de cheval.</p> + +<p>--Mes amis, dit-il aux hussards, si, à dix heures +trente-cinq minutes, vous ne me voyez pas revenir +et si le miracle n'est point accompli, entrez dans la +sacristie sans vous inquiéter de la défense, des +menaces ou même de la résistance qui pourraient +vous être faites.</p> + +<p>Un simple «Oui, mon commandant!» fut la réponse.</p> + +<p>Villeneuve pénétra jusqu'à la sacristie, où tous +les chanoines, moins celui qui faisait baiser la fiole, +étaient assemblés et s'encourageaient les uns les +autres à ne point laisser s'opérer le miracle.</p> + +<p>En voyant entrer Villeneuve, ils firent un mouvement +d'étonnement; mais, comme c'était un +jeune officier de bonne maison, à la figure douce, +plutôt mélancolique que sévère, et qui entrait en +souriant, ils se rassurèrent, et même ils s'apprêtaient +à lui demander compte d'une pareil inconvenance, +lorsque, celui-ci, s'avançant vers eux:</p> + +<p>--Mes chers frères, dit-il, je viens de la part du +général.</p> + +<p>--Pour quoi faire? demanda le chef du chapitre +d'une voix assez assurée.</p> + +<p>--Pour assister au miracle, répondit l'aide de +camp.</p> + +<p>Les chanoines secouèrent la tête.</p> + +<p>--Ah! ah! dit Villeneuve, vous avez peur, à ce +qu'il parait, que le miracle ne se fasse point?</p> + +<p>--Nous ne vous cacherons pas, répondit le chef +du chapitre, que saint Janvier est mal disposé.</p> + +<p>--Eh bien, répliqua Villeneuve, je viens, moi, +vous dire une chose qui changera peut-être ses +dispositions.</p> + +<p>--Nous en doutons, répondirent en choeur les +chanoines.</p> + +<p>Alors, Villeneuve, toujours souriant, s'approcha +d'une table, et de la main gauche, tira de sa poche +cinq rouleaux de cent louis chacun, tandis que, de +la main droite, il prenait une paire de pistolets à +sa ceinture; puis, tirant sa montre à son tour et +la plaçant entre les cinq cents louis et les pistolets:</p> + +<p>--Voici, dit-il, cinq cents louis destinés à l'honorable +chapitre de Saint-Janvier, si, à dix heures et +demie précises, le miracle est fait. Vous le voyez, +il est dix heures quatorze minutes; vous avez donc +encore seize minutes devant vous.</p> + +<p>--Et si le miracle ne se fait point?... demanda le +chef du chapitre d'un ton légèrement goguenard.</p> + +<p>--Ah! ceci, c'est autre chose, répondit tranquillement +l'officier, mais en cessant de sourire. Si, à +dix heures et demie, le miracle n'est point fait, à +dix heures trente-cinq minutes, je vous fais tous +fusiller, depuis le premier jusqu'au dernier.</p> + +<p>Les chanoines firent un mouvement pour fuir; +mais Villeneuve, prenant un pistolet de chaque main:</p> + +<p>--Que pas un de vous ne bouge, dit-il, à l'exception +de celui qui va sortir d'ici pour faire le miracle.</p> + +<p>--C'est moi qui le ferai, dit le chef du chapitre.</p> + +<p>--A dix heures et demie précises, riposta Villeneuve, +pas une minute avant, pas une minute après.</p> + +<p>Le chanoine fit un signe d'obéissance et sortit en +se courbant jusqu'à terre.</p> + +<p>Il était dix heures vingt minutes.</p> + +<p>Villeneuve jeta les yeux sur sa montre.</p> + +<p>--Vous avez encore dix minutes, dit-il.</p> + +<p>Puis, sans détourner les yeux de la montre, il +continua avec un sang-froid terrible:</p> + +<p>--Saint Janvier n'a plus que cinq minutes! +Saint Janvier n'a plus que trois minutes! Saint Janvier +n'a plus que deux minutes!</p> + +<p>Il est impossible de s'imaginer le tumulte qui +se faisait et qui, toujours croissant, semblait les +rugissements de la mer et de la foudre réunis, +quand la demie sonna, précédée de deux tintements +préparatoires.</p> + +<p>Un silence de mort lui succéda.</p> + +<p>La demie vibra lentement au milieu de ce silence; +puis on entendit la voix du chanoine qui, d'un +accent plein et sonore, au moment où les cris, les +menaces recommençaient, s'écria, en élevant la fiole +au dessus des têtes:</p> + +<p>--Le miracle est fait!</p> + +<p>A l'instant même, rumeurs, cris et menaces +cessèrent comme par enchantement. Chacun tomba +la face contre terre en criant: «Gloire à saint Janvier!» +tandis que Michele, s'élançant hors de l'église, +s'écriait du haut du perron en agitant sa bannière:</p> + +<p>--<i>Il miracolo è fatto!</i></p> + +<p>Chacun tomba à genoux.</p> + +<p>Puis toutes les cloches de Naples, partant avec +un ensemble admirable, sonnèrent à pleine volée.</p> + +<p>Comme l'avait dit Championnet, il savait une +prière à laquelle saint Janvier ne manquerait pas +de se rendre.</p> + +<p>Et, en effet, comme on le voit, saint Janvier s'y +était rendu.</p> + +<p>Une joyeuse volée d'artillerie, partant des quatre +forts, annonça à Naples et à ses environs que saint +Janvier venait de se déclarer pour les Français.</p> + +<br><br> + +<h3>XCIX</h3> + +<h3>LA RÉPUBLIQUE PARTHÉNOPEENNE.</h3> + +<p>A peine Championnet eut-il entendu le carillon +des cloches, mêlé à la quadruple bordée d'artillerie, +qu'il comprit que le miracle était fait, et qu'il sortit +de Capodimonte pour faire son entrée solennelle à +Naples.</p> + +<p>Il traversa toute la ville, entrant par la strada +dei Cristallini, suivant le largo delle Pigne, le largo +San-Spirito, le Mercatello, au milieu de la joie la +plus bruyante et des cris mille fois répétés de +«Vivent les Français! vive la république française! +vive la république parthénopéenne!» Toute cette +populace, qui, pendant trois jours, avait combattu +contre lui, avait égorgé, mutile, brûlé ses soldats, +qui, une heure auparavant, était prête à les brûler, +à les mutiler, à les égorger encore,--avait été, à +l'instant même, convertie par le miracle de saint +Janvier, et, du moment que le saint était pour les +Français, ne trouvait plus aucune raison d'être +contre eux!</p> + +<p>--Saint Janvier sait mieux que nous ce qu'il y a +à faire, disaient-ils: faisons donc comme saint +Janvier.</p> + +<p>De la part du <i>mezzo ceto</i> et de la noblesse, que l'invasion +française arrachaient à la tyrannie bourbonienne, +la joie et l'enthousiasme étaient non moins grands. +Toutes les fenêtres étaient pavoisées de drapeaux +tricolores français et de drapeaux tricolores napolitains +mêlant leurs plis en confondant leurs couleurs. +Des milliers de jeunes femmes se tenaient à ces fenêtres, +agitant leurs mouchoirs, et criant: «Vive la +République! vivent les Français! vive le général en +chef!» Les enfants couraient devant son cheval en +agitant de petites banderoles jaunes, rouges et noires. +Il restait bien encore, il est vrai, quelques taches de +sang sur le pavé, quelques ruines de maisons fumaient +bien encore; mais, dans ce pays de la sensation +du moment, où les orages passent sans laisser +leur trace dans un ciel d'azur, le deuil était déjà +oublié.</p> + +<p>Championnet se rendit directement à la cathédrale, +où l'archevêque Capece Zurlo chanta un <i>Te Deum</i>, en +face du buste et du sang de saint Janvier, exposés à +tous les regards, et que Championnet, en reconnaissance +de la protection spéciale qu'il accordait aux +Français, couvrit d'une mitre ornée de diamants, +que le saint daigna accepter et se laissa mettre sans +résistance.</p> + +<p>Nous verrons plus tard ce que devait coûter à l'archevêque +cette faiblesse pour les Français.</p> + +<p>Pendant que l'on chantait le <i>Te Deum</i> dans l'église, +on affichait sur tous les murs la proclamation +suivante:</p> + +<p>«Napolitains<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup> 3</sup></a>!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> +Nous citons toutes ces pièces originales, qui ne se trouvent +dans aucune histoire, et qui ont été tirées par nous des +cachettes où elles étaient demeurées enfouies pendant soixante-quatre +ans. +</blockquote> + + +<p>»Soyez libres et sachez user de votre liberté. La +république française trouvera dans votre bonheur +une large compensation de ses fatigues et de ses +combats. S'il en est encore parmi vous qui restent +partisans du gouvernement tombé, ils sont libres de +quitter cette terre de liberté. Qu'ils fuient un pays où +il n'y a plus que des citoyens, et, esclaves, retournent +avec les esclaves. A partir de ce moment, l'armée +française prend le nom d'armée napolitaine et s'engage, +par un serment solennel, à maintenir vos +droits et à prendre pour vous les armes toutes les +fois que l'exigeront les intérêts de votre liberté. Les +Français respecteront le culte, les droits sacrés de la +propriété et des personnes. De nouveaux magistrats, +nommés par vous, par une sage et paternelle administration, +veilleront au repos et au bonheur des +citoyens, feront évanouir les terreurs de l'ignorance, +calmeront les fureurs du fanatisme, et vous montreront +enfin autant d'affection que vous montrait de +perfidie le gouvernement tombé.»</p> + +<p>Avant de sortir de l'église, Championnet, en rendant +Salvato à la liberté, constitua une garde d'honneur +qui devait reconduire saint Janvier à l'archevêché +et veiller sur lui, avec cette consigne: <i>Respect à +saint Janvier</i>.</p> + +<p>Dès le matin, et dans la prévision que saint Janvier +aurait la complaisance de faire son miracle, +complaisance dont ne doutait point Championnet, un +gouvernement provisoire avait été arrêté et six comités +avaient été nommés: le comité central,--le +comité de l'intérieur,--le comité des finances,--le +comité de la justice et de la police,--le comité de la +législation.</p> + +<p>Tous les membres des comités avaient été pris dans +le gouvernement provisoire.</p> + +<p>Cirillo et Manthonnet, nos conspirateurs des premiers +chapitres, étaient membres du gouvernement +provisoire, et Manthonnet, de plus, ministre de la +guerre; Ettore Caraffa était nommé chef de la légion +napolitaine; Schipani prendrait l'un des premiers +commandements de l'armée lorsque l'armée serait +réorganisée; Nicolino gardait son commandement +du château Saint-Elme; Velasco n'avait rien voulu +être, que volontaire.</p> + +<p>De la cathédrale, Championnet se rendit à l'église +Saint-Laurent. Cette église, pour les Napolitains, qui, +depuis le XIIe siècle, ne se sont jamais gouvernés +eux-mêmes, est une espèce de municipalité dans +laquelle, aux jours de trouble ou de danger, se sont +retirés pour délibérer les élus et les chefs du peuple. +Le général était accompagné des membres du +gouvernement provisoire, qui, ainsi que nous l'avons +dit, étaient en même temps les membres du comité.</p> + +<p>Là, au milieu d'une foule immense, Championnet +prit la parole, et, en excellent italien:</p> + +<p>«Citoyens, dit-il, vous gouvernerez provisoirement +la république napolitaine; le gouvernement +définitif sera nommé par le peuple, lorsque vous-mêmes, +constituants et constitués, gouvernant avec +les règles qui ont été le but de cette révolution, vous +aurez abrégé le travail qu'exige la rédaction des +nouvelles lois, et c'est dans cette espérance que je +vous ai provisoirement remis la charge de législateurs +et de gouvernants. Vous avez donc autorité +sans limites, mais, en même temps, immense responsabilité. +Pensez qu'entre vos mains est le bonheur +public ou le malheur suprême de la patrie, +votre gloire ou votre déshonneur. Je vous ai nommés; +vos noms ne m'ont été présentés ni par la faveur +ni par l'intrigue, mais recommandés de votre seule +renommée: vous répondrez par vos oeuvres à la +confiance qui voit en vous non-seulement des hommes +de génie, mais encore de jeunes, chauds et sincères +amants de la patrie.</p> + +<p>»Dans la constitution de la république napolitaine, +vous prendrez, autant que le permettront les +moeurs et les lois du pays, exemple de la constitution +française, mère de la nouvelle république et de +la nouvelle civilisation. En gouvernant votre patrie, +faites la république parthénopéenne, amie, alliée, +compagne, soeur de la république française. Quelles +ne fassent qu'une, qu'elles soient indivisibles! N'espérez +point de bonheur séparés d'elle. Si la république +française chancelle, la république napolitaine +tombe.</p> + +<p>»L'armée française, qui garantit votre liberté, +prendra, comme je vous l'ai déjà dit, le nom d'armée +napolitaine. Elle soutiendra vos droits et vous aidera +dans vos travaux; elle combattra avec vous et +pour vous, et, en mourant pour votre défense, ne +vous demandera d'autre prix que votre alliance et +votre amitié.»</p> + +<p>Ce discours s'acheva au milieu des acclamations +et des applaudissements, des cris de joie et des +larmes de la foule. Ce spectacle était nouveau pour le +pays, ces paroles étaient inconnues aux Napolitains. +C'était la première fois que, parmi eux, on proclamait +la grande loi de la fraternité des peuples, +suprême voeu du coeur, dernière parole de la civilisation +humaine.</p> + +<p>Aussi ce jour, 24 janvier 1799, fut-il un jour de +fête pour les Napolitains: ce que fut pour nous notre +14 juillet. Les républicains s'embrassaient en se rencontrant +dans les rues et levaient, en action de +grâces, leurs yeux au ciel. Pour la première fois, les +corps et les âmes se sentaient libres à Naples. La révolution +de 1647 avait été la révolution du peuple, +toute matérielle et constamment menaçante: celle +de 1799 était la révolution de la bourgeoisie et de la +noblesse, c'est-à-dire toute intellectuelle et toute +miséricordieuse. La révolution de Masaniello était +la réclamation de sa nationalité par un peuple conquis +à un peuple conquérant; la révolution de Championnet +était la réclamation de sa liberté faite par +un peuple opprimé à son oppresseur. Il y avait donc +une immense différence et surtout un immense progrès +entre les deux révolutions.</p> + +<p>Et alors, une chose touchante s'accomplit.</p> + +<p>Nous avons déjà parlé des trois premiers martyrs +de la liberté italienne, de Vitagliano, de Galiani et +d'Emanuele de Deo. Ce dernier avait refusé la vie +qu'on lui offrait s'il voulait trahir ses complices. C'étaient +des enfants: à eux trois, ils avaient soixante-deux +ans. Deux avaient été pendus; puis le troisième, +Vitagliano,--comme le supplice des deux premiers +avait produit une certaine émotion dans le peuple,--le +troisième avait été poignardé par le bourreau, +de peur qu'à la faveur d'un mouvement, il ne lui +échappât, et pendu mort avec sa plaie sanglante au +côté comme le Christ. Une députation patriotique +s'organisa spontanément, et dix mille citoyens environ +vinrent, au nom de la liberté naissante, saluer +les familles de ces généreux jeunes gens, dont le sang +avait consacré la place où l'on allait planter l'arbre +de la liberté.</p> + +<p>Le soir, des feux de joie furent allumés dans toutes +les rues et sur toutes les places, et, comme s'il eût +voulu se réunir à saint Janvier, son rival en popularité, +le Vésuve lança des flammes qui furent plutôt +de sa part une communion à l'allégresse publique +qu'une menace. Ces flammes, muettes et sans lave, +étaient une espèce de buisson ardent, un Sinaï +politique.</p> + +<p>Aussi, Michel le Fou, vêtu de son magnifique +costume, se démenant sur un magnifique cheval, +au milieu de son armée de lazzaroni, criant à cette +heure: «Vive la liberté!» comme la veille elle +avait crié: «Vive le roi!» disait-il à toute cette populace:</p> + +<p>--Vous le voyez, ce matin, c'était saint Janvier +qui se faisait jacobin, ce soir, c'est le Vésuve qui met +le bonnet rouge!</p> + +<p>FIN DU TOME CINQUIÈME.</p> +<br><br> +<h3>TABLE</h3> + + + +<p>LXXVI. Où Michele se fâche sérieusement avec le beccaïo.<br> +LXXVII. Fatalité.<br> +LXXVIII. Justice de Dieu.<br> +LXXIX. La trêve.<br> +LXXX. Les trois partis de Naples au commencement de l'année 1799.<br> +LXXXI. Où ce qui devait arriver arrive.<br> +LXXXII. Le prince de Maliterno.<br> +LXXXIII. Rupture de l'armistice.<br> +LXXXIV. Un geôlier qui s'humanise.<br> +LXXXV. Quelle était la diplomatie du gouverneur du château Saint-Elme.<br> +LXXXVI. Ce qu'attendait le gouverneur du château Saint-Elme.<br> +LXXXVII. Où l'on voit enfin comment le drapeau français avait été arboré sur le château Saint-Elme.<br> +LXXXVIII. Les Fourches caudines.<br> +LXXXIX. Première journée.<br> +XC. La nuit.<br> +XCI. Deuxième journée.<br> +XCII. Troisième journée.<br> +XCIII. Saint Janvier et Virgile.<br> +XCIV. Où le lecteur rentre dans la maison du Palmier.<br> +XCV. Le voeu de Michele.<br> +XCVI. Saint Janvier patron de Naples.<br> +XCVII. Où l'auteur est forcé d'emprunter à son livre du <i>Corricolo.</i> un chapitre tout fait, n'espérant pas faire mieux.<br> +XCVIII. Comment saint Janvier fit son miracle et de la part qu'y prit Championnet.<br> +XCIX. La république parthénopéenne.</p><br> + + + +<p>FIN DE LA TABLE DU TOME CINQUIÈME</p> +<br> + +<p>POISSY.--TYP. ET STÉR. DE AUG. BOURET.</p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's La San-Felice, Tome V, by Alexandre Dumas + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SAN-FELICE, TOME V *** + +***** This file should be named 18773-h.htm or 18773-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/7/7/18773/ + +Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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