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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:54:08 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La San-Felice, Tome V + +Author: Alexandre Dumas + +Release Date: July 6, 2006 [EBook #18773] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SAN-FELICE, TOME V *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + + ALEXANDRE DUMAS + + LA + SAN-FELICE + + TOME V + + DEUXIÈME ÉDITION + + + PARIS + MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS + RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 13 + A LA LIBRAIRIE NOUVELLE + + + + + LXXVI + + OÙ MICHELE SE FACHE SÉRIEUSEMENT AVEC LE BECCAÏO. + + +Les illustres fugitifs n'étaient pas les seuls qui, dans cette nuit +terrible, eussent eu à lutter contre le vent et la mer. + +A deux heures et demie, selon sa coutume, le chevalier San-Felice était +rentré chez lui, et, avec une agitation en dehors de toutes ses +habitudes, avait deux fois appelé: + +--Luisa! Luisa! + +Luisa s'était élancée dans le corridor; car, au son de la voix de son +mari, elle avait compris qu'il se passait quelque chose +d'extraordinaire: elle en fut convaincue en le voyant. + +En effet, le chevalier était fort pâle. + +Des fenêtres de la bibliothèque, il avait vu ce qui s'était passé dans +la rue San-Carlo, c'est-à-dire la mutilation du malheureux Ferrari. +Comme le chevalier était, sous sa douce apparence, extrêmement brave et +surtout de cette bravoure que donne aux grands coeurs un profond +sentiment d'humanité, son premier mouvement avait été de descendre et de +courir au secours du courrier, qu'il avait parfaitement reconnu pour +celui du roi; mais, à la porte de la bibliothèque, il avait été arrêté +par le prince royal, qui, de sa voix câline et froide, lui avait +demandé: + +--Où allez-vous, San-Felice? + +--Où je vais? où je vais? avait répondu San-Felice. Votre Altesse ne +sait donc pas ce qui se passe? + +--Si fait, on égorge un homme. Mais est-ce chose si rare qu'un homme +égorgé dans les rues de Naples, pour que vous vous en préoccupiez à ce +point? + +--Mais celui qu'on égorge est un serviteur du roi. + +--Je le sais. + +--C'est le courrier Ferrari. + +--Je l'ai reconnu. + +--Mais comment, pourquoi égorge-t-on un malheureux aux cris de «Mort aux +jacobins!» quand, au contraire, ce malheureux est un des plus fidèles +serviteurs du roi? + +--Comment? pourquoi? Avez-vous lu la correspondance de Machiavel, +représentant de la magnifique république florentine à Bologne? + +--Certainement que je l'ai lue, monseigneur. + +--Eh bien, alors, vous connaissez la réponse qu'il fit aux magistrats +florentins à propos du meurtre de Ramiro d'Orco, dont on avait trouvé +les quatre quartiers empalés sur quatre pieux, aux quatre coins de la +place d'Imola? + +--Ramiro d'Orco était Florentin? + +--Oui, et, en cette qualité, le sénat de Florence croyait avoir droit de +demander à son ambassadeur des détails sur cette mort étrange. + +San-Felice interrogea sa mémoire. + +--Machiavel répondit: «Magnifiques seigneurs, je n'ai rien à vous dire +sur la mort de Ramiro d'Orco, sinon que César Borgia est le prince qui +sait le mieux faire et défaire les hommes, selon leurs mérites.» + +--Eh bien, répliqua le duc de Calabre avec un pâle sourire, remontez sur +votre échelle, mon cher chevalier, et pesez-y la réponse de Machiavel. + +Le chevalier remonta sur son échelle, et il n'en avait pas gravi les +trois premiers échelons, qu'il avait compris qu'une main qui avait +intérêt à la mort de Ferrari, avait dirigé les coups qui venaient de le +frapper. + +Un quart d'heure après, on appelait le prince de la part de son père. + +--Ne quittez pas le palais sans m'avoir revu, dit le duc de Calabre au +chevalier; car j'aurai, selon toute probabilité, quelque chose de +nouveau à vous annoncer. + +En effet, moins d'une heure après, le prince rentra. + +--San-Felice, lui dit-il, vous vous rappelez la promesse que vous m'avez +faite de m'accompagner en Sicile? + +--Oui, monseigneur. + +--Êtes-vous toujours prêt à la remplir? + +--Sans doute. Seulement, monseigneur... + +--Quoi? + +--Quand j'ai dit à madame de San-Felice l'honneur que me faisait Votre +Altesse... + +--Eh bien? + +--Eh bien, elle a demandé à m'accompagner. + +Le prince poussa une exclamation joyeuse. + +--Merci de la bonne nouvelle, chevalier! s'écria-t-il. Ah! la princesse +va donc avoir une compagne digne d'elle! Cette femme, San-Felice, est le +modèle des femmes, je le sais, et vous vous rappellerez que je vous l'ai +demandée pour dame d'honneur de la princesse; car, alors, elle eût été, +de nom et de fait, une vraie dame d'honneur; c'est vous qui me l'avez +refusée. Aujourd'hui, c'est elle qui vient à nous. Dites-lui, mon cher +chevalier, qu'elle sera la bienvenue. + +--Je vais le lui dire, en effet, monseigneur. + +--Attendez donc, je ne vous ai pas tout dit. + +--C'est vrai. + +--Nous partons tous cette nuit. + +Le chevalier ouvrit de grands yeux. + +--Je croyais, dit-il, que le roi avait décidé de ne partir qu'à la +dernière extrémité? + +--Oui; mais tout a été bouleversé par le meurtre de Ferrari. A dix +heures et demie, Sa Majesté quitte le château et s'embarque avec la +reine, les princesses, mes deux frères, les ambassadeurs et les +ministres, à bord du vaisseau de lord Nelson. + +--Et pourquoi pas à bord d'un vaisseau napolitain? Il me semble que +c'est faire injure à toute la marine napolitaine que de donner cette +préférence à un bâtiment anglais. + +--La reine l'a voulu ainsi, et, sans doute par compensation, c'est moi +qui m'embarque sur le bâtiment de l'amiral Caracciolo, et, par +conséquent, vous vous y embarquez avec moi. + +--A quelle heure? + +--Je ne sais encore rien de tout cela: je vous le ferai dire. Tenez-vous +prêt en tout cas; ce sera probablement de dix heures à minuit. + +--C'est bien, monseigneur. + +Le prince lui prit la main, et, le regardant: + +--Vous savez, lui dit-il, que je compte sur vous. + +--Votre Altesse a ma parole, répondit San-Felice en s'inclinant, et +c'est un trop grand honneur pour moi de l'accompagner pour que j'hésite +un moment à le recevoir. + +Puis, prenant son chapeau et son parapluie, il sortit. + +La foule, toute grondante encore, encombrait les rues; deux ou trois +feux étaient allumés sur la place même du palais, et l'on y faisait +rôtir sur les braises des morceaux du cheval de Ferrari. + +Quant au malheureux courrier, il avait été mis en morceaux. L'un avait +pris les jambes, l'autre les bras; on avait tout mis au bout de bâtons +pointus,--les lazzaroni n'avaient encore ni piques ni baïonnettes,--et +l'on portait dans les rues ces hideux trophées en criant: «Vive le roi! +Mort aux jacobins!» + +A la descente du Géant, le chevalier avait rencontré le beccaïo, qui +s'était emparé de la tête de Ferrari, lui avait mis une orange dans la +bouche, et portait cette tête au bout d'un bâton. + +En voyant un homme bien mis,--ce qui était à Naples le signe du +libéralisme,--le beccaïo avait eu l'idée de faire baiser au chevalier la +tête de Ferrari. Mais, nous l'avons dit, le chevalier n'était pas homme +à céder à la crainte. Il avait refusé de donner la sanglante accolade et +avait rudement repoussé l'ignoble assassin. + +--Ah! misérable jacobin! s'écria le beccaïo, j'ai décidé que vous vous +embrasseriez, cette tête et toi, et, _mannaggia la Madonna!_ vous vous +embrasserez. + +Et il revint à la charge. + +Le chevalier, qui n'avait pour toute arme que son parapluie, se mit en +défense avec son parapluie. + +Mais, au cri «Le jacobin! le jacobin!» poussé par le beccaïo, tous les +misérables qui venaient d'habitude à ce cri étaient accourus, et déjà un +cercle menaçant se formait autour du chevalier,--quand un homme fendit +ce cercle, envoya, d'un coup de pied dans la poitrine, le beccaïo rouler +à dix pas, tira son sabre, et, se plaçant devant le chevalier: + +--En voilà un drôle de jacobin! dit-il; le chevalier San-Felice, +bibliothécaire de Son Altesse royale le prince de Calabre, rien que +cela! Eh bien, continua-t-il en faisant le moulinet avec son sabre, que +lui voulez-vous, au chevalier San-Felice? + +--Le capitaine Michele! crièrent les lazzaroni. Vive le capitaine +Michele! il est des nôtres! + +--Ce n'est point «Vive le capitaine Michele!» qu'il faut crier; c'est +«Vive le chevalier San-Felice!» et cela tout de suite. + +La foule, à laquelle il est égal de crier: _Vive un tel!_ ou _Mort à un +tel!_ pourvu qu'elle crie, hurla d'une seule voix: + +--Vive le chevalier San-Felice! + +Seul, le beccaïo s'était tu. + +--Allons, allons, lui dit Michele, ce n'est point une raison parce que +c'est devant la porte de son jardin que tu as reçu ta pile, pour que tu +ne cries pas: «Vive le chevalier!» + +--Et s'il ne me plaît pas de le crier, à moi! dit le beccaïo. + +--Ce sera absolument comme si tu chantais, attendu qu'il me plaît, à +moi, que tu le cries! Ainsi donc, continua Michele, vive le chevalier +San-Felice, et tout de suite, ou je t'appareille l'autre oeil! + +Et il fit tourner son sabre autour de la tête du beccaïo, qui devint +très-pâle, encore plus de terreur que de colère. + +--Mon ami, mon bon Michele, dit le chevalier, laisse cet homme +tranquille. Tu vois bien qu'il ne me connaît pas. + +--Et quand il ne vous connaîtrait pas, serait-ce une raison pour vouloir +vous forcer de baiser la tête de ce malheureux qu'il a tué? Il est vrai +qu'il vaudrait mieux encore baiser cette tête, qui est celle d'un +honnête homme, que la sienne, qui est celle d'un coquin. + +--Vous l'entendez! hurla le beccaïo, il appelle des jacobins des +honnêtes gens! + +--Tais-toi, misérable! Cet homme n'était pas un jacobin, tu le sais +bien: c'était Antonio Ferrari, le courrier du roi et l'un des plus +résolus serviteurs de Sa Majesté. Et, si vous ne me croyez pas, demandez +au chevalier. Chevalier, dites à ces hommes qui ne sont point méchants, +mais qui ont le malheur de suivre un méchant, dites-leur ce qu'était le +pauvre Antonio. + +--Mes amis, dit le chevalier, Antonio Ferrari, qui vient d'être tué, a, +en effet, été victime de quelque erreur fatale; car c'était un des +serviteurs dévoués de votre bon roi, qui pleure en ce moment sa mort. + +La foule écoutait avec stupéfaction. + +--Ose dire maintenant que cette tête n'est pas celle de Ferrari et que +Ferrari n'était pas un honnête homme! Dis-le! mais dis-le donc, que +j'aie l'occasion de te couper l'autre moitié du visage! + +Et Michele leva son sabre sur le beccaïo. + +--Grâce! dit celui-ci en tombant à genoux: je dirai tout ce que tu +voudras. + +--Et moi, je ne dirai qu'une chose, c'est que tu es un lâche! Va-t'en, +et, quand tu te trouveras sur mon chemin, vingt pas à l'avance, à droite +ou à gauche, aie soin de te déranger. + +Le beccaïo se retira au milieu des huées de cette foule qui, un instant +auparavant, l'applaudissait, et gui se divisa en deux bandes: l'une +suivit le beccaïo en l'injuriant; l'autre suivit Michele et le chevalier +en criant: + +--Vive Michele! Vive le chevalier San-Felice! Michele resta à la porte +du jardin pour congédier son escorte; le chevalier rentra chez lui, et, +comme nous l'avons dit, appela Luisa. + +Nous venons de raconter ce qu'il avait vu des fenêtres de la +bibliothèque et ce qui lui était arrivé à la descente du Géant: deux +choses suffisantes, à notre avis, pour motiver sa pâleur. + +A peine eut-il dit à Luisa le motif qui le ramenait, qu'elle devint à +son tour plus pâle que lui; mais elle ne répliqua point une parole, ne +fit point une observation; seulement: + +--A quelle heure le départ? demanda-t-elle. + +--Entre dix heures et minuit, répondit le chevalier. + +--Je serai prête, dit-elle; ne vous inquiétez pas de moi, mon ami. + +Et elle se retira dans sa chambre, sous prétexte de faire ses +préparatifs de départ, en donnant l'ordre que le dîner fût, comme +d'habitude, servi à trois heures. + + + + + LXXVII + + FATALITÉ. + + +Ce n'était point dans sa chambre que s'était retirée Luisa; c'était dans +celle de Salvato. + +Dans la lutte entre le devoir et l'amour, le premier avait vaincu; mais, +ayant sacrifié son amour au devoir, elle se croyait par cela même le +droit de donner des larmes à son amour. + +Aussi, depuis le jour où Luisa avait dit à son mari: «Je partirai avec +vous,» elle avait beaucoup pleuré. + +Ne sachant comment faire tenir ses lettres à Salvato, elle ne lui avait +point écrit; mais elle avait reçu deux nouvelles lettres de lui. + +Cet amour si ardent, cette joie si profonde qu'elle trouvait à chaque +ligne dans les lettres du jeune homme lui brisait le coeur, lorsqu'elle +songeait surtout à quel amer désappointement Salvato serait en proie +quand, plein d'espérance et de sécurité, croyant trouver la fenêtre +ouverte et Luisa dans la chambre où elle pleurait si douloureusement à +cette heure, il trouverait Luisa absente et la fenêtre fermée. + +Et pourtant, elle ne se repentait point de ce qu'elle avait promis ou +plutôt offert: elle eût eu le choix, maintenant que l'heure du départ +était arrivée, qu'elle eût agi comme elle avait fait. + +Elle appela Giovannina. + +Celle-ci accourut. Elle avait vu Michele à la cuisine et se doutait +qu'il arrivait quelque chose d'extraordinaire. + +--Nina, lui dit sa maîtresse, nous quittons Naples cette nuit. C'est +vous que je charge du soin de réunir et de mettre dans des caisses les +objets de mon usage habituel. Vous les connaissez aussi bien que moi, +n'est-ce pas? + +--Sans doute, je les connais, répondit la femme de chambre, et je ferai +ce que madame m'ordonne; mais j'ai besoin que madame ait la bonté de +m'éclairer sur un point. + +--Lequel? Dites Nina, répliqua la San-Felice, un peu étonnée de la +fermeté progressive avec laquelle la femme de chambre avait répondu à +l'ordre qu'elle lui donnait. + +--Mais sur ces paroles: «Nous quittons Naples;» madame a dit cela, je +crois? + +--Sans doute, je l'ai dit. + +--Est-ce que madame comptait m'emmener avec elle? + +--Si vous eussiez voulu, oui; mais, pour peu que la chose vous +déplaise... + +Nina vit qu'elle avait été trop loin. + +--Si je ne dépendais que de moi, ce serait avec le plus grand plaisir +que je suivrais madame jusqu'au bout du monde, dit-elle; mais, par +malheur, j'ai une famille. + +--Ce n'est jamais un malheur d'avoir une famille mon enfant, dit Luisa +avec une suprême douceur. + +--Excusez-moi, madame, si je dis un peu trop franchement... + +--Vous n'avez pas besoin d'excuse. Vous avez une famille, disiez-vous, +et cette famille, alliez-vous dire, ne permettra point que vous quittiez +Naples. + +--Non, madame, j'en suis sûre, répondit vivement Giovannina. + +--Mais cette famille permettrait-elle, continua Luisa, qui venait de +songer qu'il serait moins cruel à Salvato de trouver, elle absente, +quelqu'un à qui parler d'elle, qu'une porte fermée et une maison +muette,--cette famille permettrait-elle que vous restassiez ici comme +une personne de confiance chargée de veiller sur la maison? + +--Oh! pour cela, oui, s'écria Nina avec une vivacité qui, si elle eût eu +le moindre soupçon de ce qui se passait dans le coeur de la jeune fille, +eût ouvert les yeux de Luisa. + +Puis, se modérant: + +--Car ce sera toujours, ajouta-t-elle, un honneur et un plaisir pour moi +d'être chargée des intérêts de madame. + +--Eh bien, alors, Nina, quoique je sois habituée à votre service, dit la +jeune femme, vous resterez. Peut-être notre absence ne sera pas longue. +Pendant cette absence, à ceux qui viendront pour me voir--retenez bien +mes paroles, Nina,--vous direz que le devoir de mon mari était de suivre +le prince, et que mon devoir, à moi, était de suivre mon mari; vous +direz--car vous appréciez mieux que personne, vous qui ne voulez pas +quitter Naples, ce que je souffre, moi, en le quittant--vous direz, que +c'est les yeux baignés de larmes que je fais mes premiers, et qu'à +l'heure de mon départ, je ferai mes derniers adieux à chacune des +chambres de cette maison et à chacun des objets renfermés dans ces +chambres. Et, quand vous parlerez de ces larmes, vous saurez que ce ne +sont point de vaines paroles, car vous les aurez vues couler. + +Luisa acheva ces paroles en sanglotant. + +Nina la regardait avec une certaine joie, profitant de ce qu'ayant son +mouchoir sur les yeux, sa maîtresse ne pouvait lire l'expression +fugitive qui éclairait son visage. + +--Et...--elle hésita un instant,--et si M. Salvato vient, que lui +dirai-je, à lui? + +Luisa découvrit son visage et, avec une suprême sérénité: + +--Que je l'aime toujours, répondit-elle, et que cet amour durera autant +que ma vie. Allez dire à Michele qu'il ne s'éloigne pas: j'ai à lui +parler avant mon départ et je compte sur lui pour me conduire jusqu'au +bateau. + +Nina sortit. + +Restée seule, Luisa imprima son visage dans l'oreiller resté sur le lit, +laissa un baiser dans l'empreinte qu'elle avait faite et sortit à son +tour. + +Trois heures venaient de sonner, et, avec sa ponctualité ordinaire que +rien ne pouvait troubler, le chevalier entrait dans la salle à manger +par la porte de son cabinet de travail, tandis que Luisa y entrait par +celle de sa chambre à coucher. + +Michele se tenait debout sur le perron en dehors de la porte. + +Le chevalier le chercha des yeux. + +--Où est donc Michele? demanda-t-il. J'espère bien qu'il n'est point +parti? + +--Non, dit Luisa, le voici. Viens donc, Michele! le chevalier t'appelle, +et, moi, j'ai besoin de te parler. + +Michele entra. + +--Tu sais ce qu'a fait ce garçon-là! dit le chevalier à Luisa en lui +posant la main sur l'épaule. + +--Non, fit la jeune femme; quelque chose de bien, j'en suis sûr. + +Puis, mélancoliquement: + +--On l'appelle Michele le Fou à la Marinella; mais l'amitié qu'il a pour +nous, à mes yeux, du moins, ajouta-t-elle, lui tient lieu de raison. + +--Ah! pardieu! dit Michele, voilà une belle affaire! + +--Il est vrai que cela ne vaut pas la peine d'en parler, continua +San-Felice avec son bon sourire; je suis si distrait, qu'en rentrant, je +ne t'en ai rien dit;--il m'a très-probablement sauvé la vie. + +--Allons donc! fit Michele. + +--Sauvé la vie! Et comment cela? demanda Luisa avec une vive altération +dans la voix. + +--Imagine-toi qu'il y avait un drôle qui voulait me faire baiser la tête +de ce malheureux Ferrari, et qui, parce que je ne voulais pas la baiser, +m'appelait jacobin. C'est malsain, d'être appelé jacobin, par le temps +qui court. Le mot commençait à faire son effet. Michele s'est élancé +entre moi et la foule, il a joué du sabre et l'homme s'en est allé en me +menaçant, je crois. Que pouvait-il donc avoir contre moi? + +--Pas contre vous, mais contre la maison probablement. Vous vous +rappelez ce que vous a dit le docteur Cirillo d'un assassinat qui avait +eu lieu sous vos fenêtres dans la nuit du 22 au 23 septembre; eh bien, +c'est un des cinq ou six coquins qui ont été si bien étrillés par +celui-là même qu'ils voulaient assassiner. + +--Ah! ah! et c'est sous mes fenêtres qu'il a reçu la balafre qu'il a +sous l'oeil. + +--Justement. + +--Je comprends que l'endroit lui paraisse néfaste; mais qu'ai-je à voir +là dedans? + +--Rien, bien entendu; mais, si jamais vous aviez affaire dans le +Vieux-Marché, je vous dirais: «Si cela vous est égal, monsieur le +chevalier, n'y allez pas sans moi.» + +--Je te le promets. Et maintenant embrasse ta soeur, mon garçon, et +mets-toi à table avec nous. + +Michele était habitué à cet honneur que lui faisaient de temps en temps +le chevalier et Luisa. Il ne fit donc aucune difficulté d'accepter +l'invitation, maintenant surtout qu'étant nommé capitaine, il avait +monté quelques-uns des degrés de l'échelle sociale qui, autrefois, le +séparaient de ses nobles amis. + +Vers quatre heures, une voiture s'arrêta à la porte de la rue, Nina +introduisit le secrétaire du duc de Calabre, qui passa avec le chevalier +dans son cabinet, mais en sortit presque aussitôt. + +Michele avait fait semblant de ne rien voir. + +En sortant du cabinet, et après avoir reconduit le secrétaire du prince, +le chevalier fit à Luisa un signe pour lui demander s'il pouvait se +confier à Michele. + +Luisa qui savait que Michele se ferait tuer pour elle encore bien plus +que pour le chevalier, lui répondit que oui. + +Le chevalier regarda un instant Michele. + +--Mon cher Michele, lui dit-il, tu vas nous promettre de ne pas dire à +qui que ce soit au monde un seul mot du secret que nous allons te +confier. + +--Ah! ah! tu sais ce que c'est, petite soeur? + +--Oui. + +--Et il faut se taire? + +--Tu entends bien ce que te dit le chevalier? Michele fit une croix sur +sa bouche. + +--Parlez: c'est comme si le beccaïo m'eût coupé la langue. + +--Eh bien, Michele, tout le monde part ce soir. + +--Comment, tout le monde? Qui cela? + +--Le roi, la reine, la famille royale, nous-mêmes. + +Les larmes vinrent aux yeux de Luisa. Michele jeta un rapide coup d'oeil +sur elle et vit ces larmes. + +--Et pour quel pays part-on? demanda Michele. + +--Pour la Sicile. + +Le lazzarone secoua la tête. + +--Ah! ah! fit le chevalier. + +--Je n'ai pas l'honneur d'être du conseil de Sa Majesté, dit Michele; +mais, si j'en étais, je lui dirais: «Sire, vous avez tort.» + +--Oh! pourquoi n'a-t-il pas des conseillers aussi francs que toi, +Michele! + +--On le lui a dit, reprit le chevalier; l'amiral Caracciolo, le cardinal +Ruffo le lui ont dit; mais la reine a eu peur, mais M. Acton a eu peur, +et, à la suite du meurtre d'aujourd'hui, le roi s'est décidé à partir. + +--Ah! ah! fit Michele, je commence à comprendre pourquoi, au nombre des +assassins, j'ai vu Pasquale de Simone et le beccaïo. Quant à fra +Pacifico, pauvre homme, il y était, comme son âne, sans savoir pourquoi. + +--Alors, Michele, demanda Luisa, tu crois que c'est la reine...? + +--Chut! petit soeur; on ne dit pas de ces choses-là à Naples, on se +contente de les penser. N'importe! le roi a tort. Si le roi était resté +à Naples, jamais les Français n'y seraient entrés, non, jamais: nous +nous serions plutôt fait tuer tous! Ah! si le peuple savait que le roi +veut partir! + +--Oui; mais il ne faut pas qu'il le sache, Michele. Voilà pourquoi je +t'ai fait faire serment de ne rien de dire ce que j'allais te révéler. +Enfin, nous partons ce soir, Michele. + +--Et petite soeur aussi? demanda Michele avec un accent dont il n'avait +pu chasser toute surprise. + +--Oui; elle a voulu venir, elle a voulu me suivre, cette chère enfant +bien-aimée, dit le chevalier en étendant sa main au-dessus de la table +pour chercher celle de Luisa. + +--Eh bien, dit Michele, vous pouvez vous vanter d'avoir épousé une +sainte, vous! + +--Michele!... fit Luisa. + +--Je sais ce que je dis. Et vous partez, vous partez ce soir! _Madonna_! +moi, je voudrais bien être quelqu'un: je partirais aussi avec vous. + +--Viens, Michele! viens! s'écria Luisa, qui voyait dans Michele un ami +auquel elle pourrait parler de Salvato. + +--Par malheur, c'est impossible, petite soeur; chacun a son devoir. Le +tien veut que tu partes, et le mien m'ordonne de rester. Je suis +capitaine et chef du peuple, et ce n'est pas seulement pour faire le +moulinet autour de la tête du beccaïo que j'ai un sabre au côté: c'est +pour me battre, c'est pour défendre Naples, c'est pour tuer le plus de +Français que je pourrai. + +Luisa ne put réprimer un mouvement. + +--Oh! sois tranquille, petite soeur, reprit Michele en riant, je ne les +tuerai pas tous. + +--Eh bien, pour en finir, continua le chevalier, nous nous embarquons ce +soir à la Vittoria, pour rejoindre la frégate de l'amiral Caracciolo, +derrière le château de l'Oeuf. Je voulais te prier de ne pas quitter ta +soeur et, au besoin, de faire pour elle, au moment de l'embarquement, ce +que tu as fait, il y a deux heures, pour moi, c'est-à-dire de la +protéger. + +--Oh! sous ce rapport-là, vous pouvez être tranquille, chevalier. Pour +vous, je me ferais tuer; mais, pour elle, je me ferais hacher en +morceaux. Mais, c'est égal, si le peuple savait cela, il y aurait une +fière émeute. + +--Ainsi, dit le chevalier se levant de table, j'ai ta parole, Michele: +tu ne quittes Luisa que quand elle sera dans la barque. + +--Soyez tranquille, je ne la quitte d'ici là pas plus que son ombre un +jour de soleil, attendu qu'aujourd'hui je ne sais pas trop ce que chacun +de nous a fait de la sienne. + +Le chevalier, qui avait tous ses papiers à mettre en ordre, tous ses +livres à emballer, tous ses manuscrits commencés à emporter avec lui, +rentra dans son cabinet. + +Quant à Michele, qui n'avait rien à faire qu'à regarder sa petite soeur, +il fixa son regard bienveillant sur elle, et, voyant deux grosses larmes +qui coulaient silencieusement de ses beaux yeux sur ses joues: + +--C'est égal, dit-il, il y a des hommes qui ont une fière chance, et le +chevalier est de ces hommes-là. _Mannaggia la Madonna_! ce n'est pas +Assunta qui ferait pour moi ce que tu fais pour lui. + +Luisa se leva, et, si vite qu'elle rentrât dans sa chambre, si +rapidement qu'elle en refermât la porte, Michele put entendre le bruit +des sanglots qui, malgré elle, maintenant qu'elle était seule, +s'échappaient tumultueusement de sa poitrine. + +Nous avons déjà, dans une autre circonstance, et quand c'était Salvato +et non Luisa qui quittait Naples, suivi de l'oeil le mouvement lent et +inégal de l'aiguille sur la pendule. Ce mouvement, en même temps que +nous, deux coeurs le suivaient; mais, appuyés l'un à l'autre, il leur +paraissait à coup sur moins douloureux qu'à ce pauvre coeur isolé qui +n'avait d'autre soutien que le sentiment du devoir accompli. + +Luisa n'avait, comme d'habitude, fait que passer par sa chambre et avait +regagné sur la pointe du pied celle de Salvato. En traversant le +corridor, elle avait, avec un certain étonnement, recueilli quelques +notes de la voix de Giovannina chantant une gaie chanson napolitaine. +Aux accents de cette gaieté un peu intempestive, Luisa avait soupiré et +s'était contentée de se dire à elle-même: + +--Pauvre fille! elle est contente de ne pas quitter Naples, et, si +j'étais libre et que je restasse comme elle à Naples, comme elle, moi +aussi, je chanterais quelque gaie chanson napolitaine. + +Et elle était rentrée dans sa chambre, le coeur encore plus oppressé +qu'auparavant de cette gaieté qui faisait contraste avec sa douleur. + +Il est inutile de dire quelles pensées occupaient le coeur de Luisa une +fois qu'elle était rentrée dans le sanctuaire de son amour. Toute sa vie +repassait devant ses yeux, et nous disons toute sa vie, car, dans ses +souvenirs, elle n'avait vécu que pendant les six semaines que Salvato +avait habité cette chambre. + +Alors, depuis le moment où le blessé avait été apporté sur son lit de +douleur jusqu'à celui où, appuyé à son bras, le convalescent était sorti +de la maison par cette fenêtre donnant sur la petite ruelle; où, avant +de quitter cette fenêtre, il avait, dans un premier et dernier baiser, +appuyé ses lèvres sur les siennes et versé son âme dans sa +poitrine,--alors, non-seulement chaque jour, mais chaque heure du jour +passait devant elle, triste ou joyeuse, sombre ou éclairée. + +Et, comme toujours, elle suivait, les yeux du corps fermés, mais avec +les yeux de l'âme, cette longue et blanche théorie,--lorsqu'elle +entendit gratter doucement à sa porte, et que, de sa voix la plus douce, +Michele lui souffla par le trou de la serrure: + +--C'est moi, petite soeur. + +--Entre, Michele, entre, dit-elle; tu sais bien que, toi, tu peux +entrer. + +Michele entra; il tenait une lettre à la main. + +Luisa resta les yeux fixés sur cette lettre, les bras étendus, la +respiration suspendue. + +Aurait-elle cette suprême consolation dans un pareil moment de recevoir +une dernière lettre de Salvato? + +--C'est une lettre de Portici, dit Michele. Je l'ai prise des mains du +facteur, et je te l'apporte. + +--Oh! donne, donne! s'écria Luisa, c'est de lui! + +Michele lui remit la lettre et alla fermer la porte. Mais, avant de la +fermer: + +--Dois-je rester? dois-je sortir? demanda-t-il. + +--Reste, reste, cria Luisa. Tu sais bien que je n'ai pas de secrets pour +toi. + +Michele resta, mais se tint près de la porte. + +Luisa décacheta vivement la lettre, et, comme toujours, essaya vainement +de la lire. Les larmes et l'émotion étendaient devant ses yeux un +brouillard qu'il fallait quelques secondes pour dissiper. + +Enfin, elle put lire: + +«San-Germano, 19 décembre, au matin.» + +--Il est à San-Germano, ou plutôt il y était lorsqu'il m'écrivait cette +lettre, dit Luisa à Michele. + +--Lis, petite soeur, lui répondit celui-ci: cela te fera du bien. + +Elle reprit,--car elle s'était interrompue pour respirer en renversant +sa tête en arrière et en appuyant la lettre contre son coeur,--elle +reprit: + + «San-Germano, 19 décembre, au matin. + + »Chère Luisa, + +»Laissez-moi partager avec vous une grande joie: je viens de revoir la +seule personne que j'aime d'un amour égal à celui que je vous ai voué, +quoiqu'il soit bien différent: je viens de revoir mon père! + +»Ce qu'il est et où il est, c'est un secret que je dois garder, même +vis-à-vis de vous, mais que néanmoins je vous dirais bien certainement +si j'étais près de vous. Un secret pour vous! En vérité, j'en ris +moi-même. Est-ce qu'on a des secrets pour sa seconde âme? + +»Je viens de passer une nuit, depuis neuf heures du soir jusqu'à six +heures du matin avec mon père, que, depuis dix ans, je n'avais pas vu. +Toute la nuit, il m'a parlé de la mort et de Dieu; toute la nuit, je lui +ai parlé de mon amour et de vous. + +»C'est à la fois, chose rare, un esprit élevé et un coeur tendre que +mon père. Il a beaucoup aimé, beaucoup souffert, et, plaignez-le, il ne +croit pas. + +»Priez pour le père, cher ange du fils, et Dieu, qui ne doit avoir rien +à vous refuser, lui accordera peut-être la foi. + +»Une autre femme que vous, Luisa, se serait déjà étonnée de ne pas avoir +trouvé vingt fois dans ces lignes le mot: «Je vous aime!» Vous l'avez +déjà lu cent fois, vous, n'est-ce pas? Vous parler de mon père, dont je +ne puis parler à personne, vous dire ma joie de l'avoir revu, vous le +comprenez bien, n'est-ce pas? c'est mettre mon coeur dans vos mains, et +c'est vous dire à deux genoux: «Je vous aime, ma Luisa! je vous aime!» + +»Me voilà donc à vingt lieues de vous, ma belle fée du Palmier, et, +quand vous recevrez cette lettre, j'en serai plus rapproché encore. Les +brigands nous harcèlent, nous assassinent, nous mutilent, mais ne nous +arrêtent point. C'est que nous ne sommes point une armée, c'est que nous +ne sommes point des hommes en marche pour envahir un royaume et +conquérir une capitale: nous sommes une idée faisant le tour du monde. + +»Bon! voilà que je parle politique! + +»Je parie que je devine où vous lisez ma lettre. Vous la lisez dans +notre chambre, assise au chevet de mon lit, dans cette chambre où nous +nous reverrons et ou j'oublierai, en vous revoyant, les longs jours +passés loin de vous...» + +Luisa s'interrompit: les larmes lui voilaient les yeux, les sanglots lui +coupaient la voix. + +Michele courut à elle et se mit à ses genoux. + +--Voyons, petite soeur, lui dit-il, du courage! C'est beau, ce que tu +fais, et le bon Dieu t'en récompensera. Et qui sait, mon Dieu! vous êtes +jeunes tous deux: peut-être, un jour, vous reverrez-vous. + +Luisa secoua la tête. + +--Non, non, dit-elle avec un mouvement qui fit pleuvoir les larmes de +ses yeux fermés; non, nous ne nous reverrons jamais. Et il vaut mieux +que je ne le revoie pas; je l'aime trop, Michele, et ce n'est que depuis +que j'ai décidé de ne plus le revoir que je sais combien je l'aime. + +--Enfin, tu sais, dit Michele, il y a dans ta douleur quelque chose de +bon à ce que tu ne le revoies pas; il y avait, au bout de votre amour, +une triste prédiction de Nanno. + +--Oh! s'écria Luisa, que m'importeraient toutes les prédictions du monde +si je pouvais l'aimer sans crime! + +--Voyons, lis, lis; cela vaudra mieux, dit Michele. + +--Non, dit Luisa mettant la lettre à moitié lue dans sa poitrine, non, +s'il me parlait trop du bonheur qu'il aura de me revoir, peut-être ne +partirais-je pas! + +En ce moment, on entendit la voix de San-Felice qui appelait Luisa. + +La jeune femme s'élança dans le corridor, dont Michele ferma la porte +derrière elle et derrière lui. + +La porte de la salle à manger donnant sur le salon était ouverte; dans +le salon, était le docteur Cirillo. + +Une vive rougeur monta aux joues de Luisa. Le docteur Cirillo, lui +aussi, était dans son secret. D'ailleurs, elle n'ignorait point que +c'était par les mains du comité libéral, dont Cirillo faisait partie, +que lui parvenaient les lettres de Salvato. + +--Chère amie, dit le chevalier à Luisa, voici notre bon docteur, que +nous n'avions pas vu depuis longtemps, qui vient prendre des nouvelles +de ta santé; j'espère qu'il en sera content. + +Le docteur salua la jeune femme et s'aperçut, au premier coup d'oeil, du +trouble moral qui l'agitait. + +--Elle va mieux, dit-il, mais elle n'est point encore guérie, et je suis +enchanté d'être venu aujourd'hui. + +Le docteur appuya sur le mot _aujourd'hui_; Luisa baissa les yeux. + +--Allons, dit San-Felice, il faut encore que je vous laisse seul avec +elle. En vérité, vous autres médecins, vous avez des priviléges que les +maris eux-mêmes n'ont pas. Heureusement pour vous, j'ai quelque chose à +faire; sans quoi, bien certainement j'écouterais à la porte. + +--Et vous auriez tort, mon cher chevalier, dit Cirillo; car nous avons à +nous dire des choses de la plus haute importance politique; n'est-ce +pas, ma chère enfant? + +Luisa essaya de sourire; mais ses lèvres ne se crispèrent que pour +laisser passer un soupir. + +--Allons, allons, laissez-nous, chevalier, dit Cirillo; c'est plus grave +que je ne croyais. + +Et, en riant, il poussa San-Felice vers la porte, qu'il ferma derrière +lui. + +Puis, revenant à Luisa et lui prenant les deux mains. + +--A nous deux, ma chère fille, lui dit-il. Vous avez pleuré? + +--Oh! oui, et beaucoup! murmura-t-elle. + +--Depuis que vous avez reçu une lettre de lui, ou auparavant? + +--Auparavant et depuis. + +--Lui est-il arrivé quelque accident? + +--Aucun, Dieu merci! + +--Tant mieux, car c'est une noble et vigoureuse nature; un de ces hommes +comme nous n'en aurons jamais assez dans notre pauvre royaume de Naples. +Vous avez donc un autre sujet de chagrin? + +Luisa ne répondit point, mais ses yeux se mouillèrent. + +--Vous n'avez point à vous plaindre de San-Felice, je présume? demanda +Cirillo. + +--Oh! s'écria Luisa en joignant les mains, c'est l'ange de la paternelle +bonté. + +--Je comprends, il part et vous restez. + +--Il part, et je le suis. + +Cirillo regarda la jeune femme d'un oeil étonné qui, peu à peu, se +mouilla de larmes. + +--Et vous, lui dit-il, quel ange êtes-vous? Je n'en connais pas au ciel +un seul dont vous ne soyez digne de porter le nom, et qui soit digne de +porter le vôtre. + +--Vous voyez bien que je ne suis pas un ange, puisque je pleure; les +anges ne pleurent pas pour faire leur devoir. + +--Faites-le, et pleurez en le faisant, vous n'en aurez que plus de +mérite; faites-le, et, moi, je ferai le mien en lui disant combien vous +l'aimez, combien vous avez souffert. Allez! et, de temps en temps, dans +vos prières, dites un mot de moi: ce sont les voix comme la vôtre qui +ont l'oreille du Seigneur. + +Cirillo voulut lui baiser les mains; mais Luisa lui jeta ses bras au +cou. + +--Oh! embrassez-moi comme un père embrasse sa fille, lui dit-elle. + +Et, comme l'illustre docteur l'embrassait avec un respect mêlé +d'admiration: + +--Oh! vous le lui direz! vous le lui direz! n'est-ce pas? murmura-t-elle +tout bas à son oreille. + +Cirillo lui serra la main en signe de promesse. + +San-Felice entra et trouva Luisa dans les bras de son ami. + +--Eh bien, lui dit-il en riant, c'est donc en les embrassant que vous +donnez des consultations à vos malades, docteur? + +--Non; mais c'est en les embrassant que je prends congé de ceux que +j'aime, de ceux que j'estime, de ceux que je vénère. Ah! chevalier, +chevalier, vous êtes un homme heureux! + +--Il est si digne de l'être, dit Luisa tendant la main à son mari. + +--Ce n'est pas toujours une raison, dit Cirillo. Et maintenant, au +revoir, chevalier, car j'espère que nous nous reverrons. Allez! et +servez votre prince. Moi, je reste et vais tâcher de servir mon pays. + +Puis, réunissant la main du mari et celle de la femme dans la sienne: + +--Je voudrais être saint Janvier, leur dit-il, non pas pour faire un +miracle deux fois par an, ce qui est bien joli cependant dans notre +époque où les miracles sont rares, mais pour vous bénir comme vous +méritez de l'être. Adieu! + +Et il s'élança hors de la maison. + +San-Felice le suivit jusqu'au perron, lui fit encore un signe d'adieu de +la main; puis, revenant à sa femme: + +--A dix heures, lui dit-il, la voiture du prince vient nous prendre ici. + +--A dix heures, je serai prête, répondit Luisa. + +Elle l'était, en effet. Après avoir dit adieu à la chambre bien-aimée, +après avoir pris congé de tous les objets qu'elle renfermait, après +avoir coupé une boucle de ses beaux cheveux blonds, après avoir noué +avec eux, aux pieds du crucifix, un billet sur lequel elle avait écrit +ces quatre mots: «Mon frère, je t'aime!» elle prit le bras de son mari, +et, éplorée comme la Madeleine, mais pure comme la Vierge, elle monta +avec lui dans la voiture du prince. + +Michele monta sur le siége. + +Nina, les lèvres frémissantes de joie, baisa la main de sa maîtresse. + +Puis la portière se referma et la voiture partit. + +Nous avons dit le temps qu'il faisait. Le vent, la grêle et la pluie +battaient les vitres de la voiture, et le golfe que, malgré l'obscurité, +l'on apercevait dans toute son étendue, n'était qu'une nappe d'écume +boursouflée par les vagues. San-Felice jeta un regard d'effroi sur cette +mer furieuse, que Luisa, battue d'une tempête bien autrement violente, +ne voyait même pas. L'idée du danger auquel il allait exposer la seule +créature qu'il aimât au monde, l'épouvanta. Il tourna les yeux vers +Luisa. Elle était pâle et immobile dans l'angle de la voiture. Ses yeux +étaient fermés, et, ne croyant pas être vue dans l'obscurité, elle +laissait couler des larmes sur ses joues. Alors, pour la première fois, +l'idée vint au chevalier que sa femme lui faisait quelque grand +sacrifice qu'il ignorait. Il prit sa main et la porta à ses lèvres. +Luisa rouvrit les yeux, et, souriant à son mari à travers les larmes: + +--Que vous êtes bon, mon ami, lui dit-elle, et que je vous aime! + +Le chevalier passa un bras autour de son cou, appuya la tête de Luisa +contre sa poitrine, et, relevant le capuchon de la mante de satin qui +les couvrait, il baisa ses cheveux d'une lèvre frémissante et plus que +paternelle cette fois. + +Luisa ne put retenir un gémissement. + +Le chevalier fit semblant de ne pas l'entendre. + +On arriva à la descente de la Vittoria. + +Une barque, montée de six rameurs, attendait, se maintenant à +grand'peine contre les vagues qui la poussaient vers la plage. + +A peine les rameurs eurent-ils vu la voiture s'arrêter, que, comprenant +que ceux qu'ils attendaient étaient dedans, ils crièrent: + +--Faites vite! la mer est mauvaise; à peine sommes-nous maîtres de la +barque. + +Et, en effet, San-Felice n'eut qu'à jeter un coup d'oeil sur +l'embarcation pour voir qu'elle et ceux qui la montaient étaient en +danger de perdition. + +Le chevalier dit un mot tout bas au cocher, un mot tout bas à Michele, +prit Luisa par le bras et descendit avec elle jusqu'à la plage. + +Avant qu'ils fussent arrivés au bord de la mer, une vague, en se brisant +sur le sable, les avait couverts d'écume. + +Luisa jeta un cri. + +Le chevalier la prit entre ses bras et la pressa contre son coeur. + +Puis, appelant Michele d'un signe: + +--Attends, dit-il à Luisa; je descends dans la barque, et, une fois +descendu, Michele et moi, nous t'aiderons à descendre à ton tour. + +Luisa en était à ce point de la douleur qui précède le complet +anéantissement des forces et qui laisse à peine à la volonté la faculté +de s'exprimer. Elle passa donc, presque sans s'en apercevoir, des bras +du chevalier dans ceux de son frère de lait. + +Le chevalier s'approcha résolument de la barque, et, au moment où, à +l'aide d'une gaffe, deux hommes la maintenaient, sinon immobile, du +moins proche du rivage, il sauta dans l'embarcation en criant: + +--Au large! + +--Et la petite dame? demanda le patron. + +--Elle reste, dit San-Felice. + +--Le fait est, répliqua le patron, que ce n'est pas là un temps à +embarquer des femmes. Nagez, mes garçons! nagez d'ensemble, et vivement! + +En une seconde, la barque fut à dix brasses du rivage. + +Tout cela s'était passé si rapidement, que Luisa n'avait pas eu le temps +de deviner la résolution de son mari, et, par conséquent, de la +combattre. + +En voyant la barque s'éloigner, elle jeta un cri: + +--Et moi! et moi! dit-elle en essayant de s'arracher des bras de Michele +pour suivre son mari, et moi! vous m'abandonnez donc? + +--Que dirait ton père, à qui j'ai promis de veiller sur toi, en me +voyant t'exposer à un pareil danger? répondit San-Felice en haussant la +voix. + +--Mais je ne puis rester à Naples! cria Luisa en se tordant les bras; je +veux partir, je veux vous suivre! A moi, Luciano! si je reste, je suis +perdue! + +Le chevalier était déjà loin; une rafale de vent apporta ces mots: + +--Michele, je te la confie! + +--Non, non, cria Luisa désespérée; à personne qu'à toi, Luciano! Tu ne +sais donc pas! je l'aime! + +Et, en jetant au chevalier ces derniers mots, dans lesquels Luisa avait +mis tout ce qui lui restait de force, son âme sembla l'abandonner. + +Elle s'évanouit. + +--Luisa! Luisa! fit Michele en essayant vainement de rappeler sa soeur +de lait à la vie. + +--_Anankè_! murmura une voix derrière Michele. + +Le lazzarone se retourna. + +Une femme était debout derrière eux, et, à la lueur d'un éclair, il +reconnut l'Albanaise Nanno, qui, voyant le chevalier parti pour la +Sicile et Luisa rester à Naples, prononçait en grec le mot mystérieux et +terrible que nous avons donné pour titre à ce chapitre: FATALITÉ. + +Au même moment, la barque qui emportait le chevalier disparaissait +derrière la sombre et massive construction du château de l'Oeuf. + + + + + LXXVIII + + JUSTICE DE DIEU. + + +Le 22 décembre au matin, c'est-à-dire le lendemain du jour et de la nuit +où s'étaient accomplis les événements que nous venons de raconter, des +groupes nombreux stationnaient dès le point du jour devant des affiches +aux armes royales apposées pendant la nuit sur les murailles de Naples. + +Ces affiches renfermaient un édit déclarant que le prince de Pignatelli +était nommé vicaire du royaume, et Mack lieutenant général. + +Le roi promettait de revenir de la Sicile avec de puissants secours. + +La vérité terrible était donc enfin révélée aux Napolitains. Toujours +lâche, le roi abandonnait son peuple, comme il avait abandonné son +armée. Seulement, cette fois, en fuyant, il dépouillait la capitale de +tous les chefs-d'oeuvre recueillis depuis un siècle, et de tout l'argent +qu'il avait trouvé dans les caisses. + +Alors, ce peuple désespéré courut au port. Les vaisseaux de la flotte +anglaise, retenus par le vent contraire, ne pouvaient sortir de la rade. +A la bannière flottant à son mât, on reconnaissait celui qui portait le +roi: c'était, comme nous l'avons dit, le _Van-Guard_. + +En effet, vers les quatre heures du matin, ainsi que l'avait prévu le +comte de Thurn, le vent étant un peu tombé, la mer avait calmi; et, +après avoir passé la nuit dans la maison de l'inspecteur du port, sans +pouvoir se réchauffer, les fugitifs s'étaient remis en mer et à +grand'peine avaient abordé le vaisseau de l'amiral. + +Les jeunes princesses avaient eu faim et avaient soupé avec des anchois +salés, du pain dur et de l'eau. La princesse Antonia, la plus jeune des +filles de la reine, raconte ce fait et décrit ses angoisses et celles de +ses augustes parents pendant cette terrible nuit. + +Quoique la mer fût encore horriblement houleuse et le port mal garanti, +l'archevêque de Naples, les barons, les magistrats et les élus du peuple +montèrent dans des barques, et, à force d'argent, ayant décidé les plus +braves patrons à les conduire, allèrent supplier le roi de revenir à +Naples, promettant de sacrifier à la défense de la ville jusqu'à la +dernière goutte de leur sang. + +Mais le roi ne consentit à recevoir que le seul archevêque, monseigneur +Capece Zurlo, lequel, malgré ses prières, ne put en tirer que ces +paroles: + +--Je me fie à la mer, parce que la terre m'a trahi. + +Au milieu de ces barques, il y en avait une qui conduisait un homme +seul. Cet homme, vêtu de noir, tenait son front abaissé dans ses mains, +et, de temps en temps, relevait sa tête pâle pour regarder d'un oeil +hagard si l'on approchait du vaisseau qui servait d'asile au roi. + +Le vaisseau, comme nous l'avons dit, était entouré de barques; mais, +devant cette barque isolée et cet homme seul, les barques s'écartèrent. + +Il était facile de voir que c'était par répugnance et non par respect. + +La barque et l'homme arrivèrent au pied de l'échelle; mais là se tenait +un soldat de marine anglais, dont la consigne était de ne laisser monter +personne à bord. + +L'homme insista pour qu'on lui accordât, à lui, la faveur refusée à +tous. Son insistance amena un officier de marine. + +--Monsieur, cria celui à qui l'on refusait l'entrée du vaisseau, ayez la +bonté de dire à ma reine que c'est le marquis Vanni qui sollicite +l'honneur d'être reçu par elle pendant quelques instants. + +Un murmure s'éleva de toutes les barques. + +Si le roi et la reine, qui refusaient de recevoir les magistrats, les +barons et les élus du peuple, recevaient Vanni, c'était une insulte +faite à tous. + +L'officier avait transmis la demande à Nelson. Nelson, qui connaissait +le procureur fiscal, de nom, du moins, et qui savait les odieux services +rendus à la royauté par ce magistrat, l'avait transmise à la reine. + +L'officier reparut au haut de l'échelle, et, en anglais: + +--La reine est malade, dit-il, et ne peut recevoir personne. + +Vanni, ne comprenant pas l'anglais ou feignant de ne pas le comprendre, +continuait à se cramponner à l'échelle, d'où le factionnaire le +repoussait sans cesse. + +Un autre officier vint, qui lui notifia le refus en mauvais italien. + +--Alors, demandez au roi, cria Vanni. Il est impossible que le roi, que +j'ai si fidèlement servi, repousse la requête que j'ai à lui présenter. + +Les deux officiers se consultaient sur ce qu'il y avait à faire, +lorsque, en ce moment même, le roi parut sur le pont, reconduisant +l'archevêque. + +--Sire! sire! cria Vanni en apercevant le roi, c'est moi! c'est votre +fidèle serviteur! + +Le roi, sans répondre à Vanni, baisa la main de l'archevêque. + +L'archevêque descendit l'escalier, et, arrivé à Vanni, s'effaça le plus +qu'il put pour ne point le toucher, même de ses vêtements. + +Ce mouvement de répulsion, fort peu chrétien, du reste, fut remarqué des +barques, où il souleva un murmure d'approbation. + +Le roi saisit cette démonstration au passage et résolut d'en tirer +profit. + +C'était une lâcheté de plus; mais Ferdinand, à cet endroit, avait cessé +de calculer. + +--Sire, répéta Vanni, la tête découverte et les bras étendus vers le +roi, c'est moi! + +--Qui, vous? demanda le roi avec ce nasillement qui, dans ses +goguenarderies, lui donnait tant de ressemblance avec Polichinelle. + +--Moi, le marquis Vanni. + +--Je ne vous connais pas, dit le roi. + +--Sire, s'écria Vanni, vous ne reconnaissez pas votre procureur fiscal, +le rapporteur de la junte d'État? + +--Ah! oui, dit le roi, c'est vous qui disiez que la tranquillité ne +serait rétablie dans le royaume que lorsqu'on aurait arrêté tous les +nobles, tous les barons, tous les magistrats, tous les jacobins, enfin; +c'est vous qui demandiez la tête de trente-deux personnes et qui vouliez +donner la torture à Medici, à Canzano, à Teodoro Montecelli. + +La sueur coulait du front de Vanni. + +--Sire! murmura-t-il. + +--Oui, répondit le roi, je vous connais, mais de nom seulement; je n'ai +jamais eu affaire à vous, ou plutôt vous n'avez jamais eu affaire à moi. +Vous ai-je jamais personnellement donné un seul ordre? + +--Non, sire, c'est vrai, dit Vanni en secouant la tête. Tout ce que j'ai +fait, je l'ai fait par le commandement de la reine. + +--Eh bien, alors, dit le roi, si vous avez quelque chose à demander, +demandez-le à la reine et non à moi. + +--Sire, je me suis, en effet, adressé à la reine. + +--Bon! dit le roi, qui voyait combien son refus était approuvé par tous +les assistants et qui, reconquérant un peu de sa popularité par l'acte +d'ingratitude qu'il faisait, au lieu d'abréger la conversation, +cherchait à la prolonger; eh bien? + +--La reine a refusé de me recevoir, sire. + +--C'est désagréable pour vous, mon pauvre marquis; mais, comme je +n'approuvais pas la reine quand elle vous recevait, je ne puis la +désapprouver quand elle ne vous reçoit pas. + +--Sire! s'écria Vanni avec l'accent d'un naufragé qui sent glisser entre +ses bras l'épave à laquelle il s'était cramponné, et sur laquelle il +fondait son salut; sire! vous savez bien qu'après les soins que j'ai +rendus à votre gouvernement, je ne puis rester à Naples... Me refuser +l'asile que je vous demande sur un des bâtiments de la flotte anglaise, +c'est me condamner à mort: les jacobins me pendront! + +--Et avouez, dit le roi, que vous l'aurez bien mérité! + +--Oh! sire! sire! il manquait à mon malheur l'abandon de Votre Majesté! + +--Ma Majesté, mon cher marquis, n'est pas plus puissante ici qu'à +Naples. La vraie Majesté, vous le savez bien, c'est la reine. C'est la +reine qui règne. Moi, je chasse et je m'amuse,--pas dans ce moment-ci, +je vous prie de le croire; c'est la reine qui a fait venir M. Mack et +qui l'a nommé général en chef; c'est la reine qui fait la guerre; c'est +la reine qui veut aller en Sicile. Chacun sait que, moi, je voulais +rester à Naples. Arrangez-vous avec la reine; mais je ne puis m'occuper +de vous. + +Vanni prit, d'un geste désespéré, sa tête entre ses mains. + +--Ah! si fait, dit le roi, je puis vous donner un conseil... + +Vanni releva le front, un rayon d'espoir passa sur son visage livide. + +--Je puis, continua le roi, vous donner le conseil d'aller à bord de _la +Minerve_, où est embarqué le duc de Calabre et sa maison, demander +passage à l'amiral Caracciolo. Mais, quant à moi, bonjour, cher marquis! +bon voyage! + +Et le roi accompagna ce souhait d'un bruit grotesque qu'il faisait avec +la bouche et qui imitait, à s'y méprendre, celui que fait le diable dont +parle Dante et qui se servait de sa queue au lieu de trompette. + +Quelques rires éclatèrent, malgré la gravité de la situation; quelques +cris de «Vive le roi!» se firent entendre; mais ce qui fut unanime, ce +fut le concert de huées et de sifflets qui accompagna le départ de +Vanni. + +Si peu de chance qu'il y eût dans ce conseil donné par le roi, c'était +un dernier espoir. Vanni s'y cramponna et donna l'ordre de ramer vers la +frégate _la Minerve_, qui se balançait gracieusement à l'écart de le +flotte anglaise, portant à son grand mât le pavillon indiquant qu'elle +avait à bord le prince royal. + +Trois hommes montés sur la dunette suivaient, avec des longues-vues, la +scène que nous venons de raconter. C'étaient le prince royal, l'amiral +Caracciolo et le chevalier San-Felice, dont la lunette, nous devons le +dire, se tournait plus souvent du côté de Mergellina, où s'élevait la +maison du Palmier, que du côté de Sorrente, dans la direction de +laquelle était ancré le _Van-Guard_. + +Le prince royal vit cette barque qui, à force de rames, se dirigeait +vers _la Minerve_, et, comme il avait vu l'homme qui la montait parler +longtemps au roi, il fixa avec une attention toute particulière sa +lunette sur cet homme. + +Tout à coup, le reconnaissant: + +--C'est le marquis Vanni, le procureur fiscal! s'écria-t-il. + +--Que vient faire à mon bord ce misérable? demanda Caracciolo en +fronçant le sourcil. + +Puis, se rappelant tout à coup que Vanni était l'homme de la reine: + +--Pardon, Altesse, dit-il en riant, vous savez que les marins et les +juges ne portent pas le même uniforme; peut-être un préjugé me rend-il +injuste. + +--Il ne s'agit point ici de préjugé, mon cher amiral, répondit le prince +François: il s'agit de conscience. Je comprends tout. Vanni a peur de +rester à Naples, Vanni veut fuir avec nous. Il a été demander au roi de +le recevoir sur le _Van-Guard_: le roi ayant refusé, le malheureux vient +à nous. + +--Et quel est l'avis de Votre Altesse à l'endroit de cet homme? demanda +Caracciolo. + +--S'il vient avec un ordre écrit de mon père, mon cher amiral, comme +nous devons obéissance à mon père, recevons-le; mais, s'il n'est point +porteur d'un ordre écrit bien en règle, vous êtes maître suprême à votre +bord, amiral, vous ferez ce que vous voudrez. Viens, San-Felice. + +Et le prince descendit dans la cabine de l'amiral, que celui-ci lui +avait cédée, entraînant derrière lui son secrétaire. + +La barque s'approchait. L'amiral fit descendre un matelot sur le dernier +degré de l'escalier, au haut duquel il se tint les bras croisés. + +--Ohé! de la barque! cria le matelot, qui vive? + +--Ami, répondit Vanni. + +L'amiral sourit dédaigneusement. + +--Au large! dit le matelot. Parlez à l'amiral. + +Les rameurs, qui savaient à quoi s'en tenir sur Caracciolo à l'endroit +de la discipline, se tinrent au large. + +--Que voulez-vous? demanda l'amiral de sa voix rude et brève. + +--Je suis... + +L'amiral l'interrompit. + +--Inutile de me dire qui vous êtes, monsieur: comme tout Naples, je le +sais. Je vous demande, non pas qui vous êtes, mais ce que vous voulez. + +--Excellence, Sa Majesté le roi, n'ayant point de place à bord du +_Van-Guard_ pour m'emmener en Sicile, me renvoie à Votre Excellence en +la priant... + +--Le roi ne prie pas, monsieur, il ordonne: où est l'ordre? + +--Où est l'ordre? + +--Oui, je vous demande où il est; sans doute, en vous envoyant à moi, il +vous a donné un ordre; car le roi doit bien savoir que, sans un ordre de +lui, je ne recevrais pas à mon bord un misérable tel que vous. + +--Je n'ai pas d'ordre, dit Vanni consterné. + +--Alors, au large! + +--Excellence!... + +--Au large! répéta l'amiral. + +Puis, s'adressant au matelot: + +--Et, quand vous aurez crié une troisième fois: «Au large!» si cet homme +ne s'éloigne pas, feu dessus! + +--Au large! cria le matelot. + +La barque s'éloigna. + +Tout espoir était perdu. Vanni rentra chez lui. Sa femme et ses enfants +ne s'attendaient point à le revoir. Ces demandeurs de têtes ont des +femmes et des enfants comme les autres hommes; ils ont même quelquefois, +assure-t-on, des coeurs d'époux et des entrailles de père... Femme et +enfants accoururent à lui, tout étonnés de son retour: + +Vanni s'efforça de leur sourire, leur annonça qu'il partait avec le roi; +mais, comme le départ n'aurait probablement lieu que dans la nuit, à +cause du vent contraire, il était venu chercher des papiers importants +que, dans son empressement à quitter Naples, il n'avait pas eu le temps +de réunir. + +C'était ce soin, auquel il allait se livrer, disait-il, qui le ramenait. + +Vanni embrassa sa femme et ses enfants, entra dans son cabinet et s'y +renferma. + +Il venait de prendre une résolution terrible: celle de se tuer. + +Il se promena quelque temps, passant de son cabinet dans sa chambre à +coucher, qui communiquaient l'une avec l'autre, flottant entre les +différents genres de mort qu'il se trouvait avoir sous la main, la +corde, le pistolet, le rasoir. + +Enfin, il s'arrêta au rasoir. + +Il s'assit devant son bureau, plaça en face de lui une petite glace, +puis, à côté de la petite glace, son rasoir. + +Après quoi, trempant dans l'encre cette plume qui tant de fois avait +demandé la mort d'autrui, il rédigea en ces termes son propre arrêt de +mort: + +«L'ingratitude dont je suis victime, l'approche d'un ennemi terrible, +l'absence d'asile, m'ont déterminé à m'enlever la vie, qui, désormais, +est pour moi un fardeau. + +«Que l'on n'accuse personne de ma mort et qu'elle serve d'exemple aux +inquisiteurs d'État.» + +Au bout de deux heures, la femme de Vanni, inquiète de ne point voir se +rouvrir la chambre de son mari, inquiète surtout de n'entendre aucun +bruit dans cette chambre, quoique plusieurs fois elle eût écouté, frappa +à la porte. + +Personne ne lui répondit. + +Elle appela: même silence. + +On essaya de pénétrer par la porte de la chambre à coucher: elle était +fermée, comme celle du cabinet. + +Un domestique offrit alors de casser un carreau et d'entrer par la +fenêtre. + +On n'avait que ce moyen ou celui de faire ouvrir la porte par un +serrurier. + +On redoutait un malheur: la préférence fut donnée au moyen proposé par +le domestique. + +Le carreau fut cassé, la fenêtre ouverte: le domestique entra. + +Il jeta un cri et recula jusqu'à la fenêtre. + +Vanni était renversé sur un bras de son fauteuil, en arrière, la gorge +ouverte. Il s'était tranché la carotide avec son rasoir, tombé près de +lui. + +Le sang avait jailli sur ce bureau où tant de fois le sang avait été +demandé; le miroir devant lequel Vanni s'était ouvert l'artère en était +rouge; la lettre où il donnait la cause de son suicide en était +souillée. + +Il était mort presque instantanément, sans se débattre, sans souffrir. + +Dieu, qui avait été sévère envers lui au point de ne lui laisser que la +tombe pour refuge, avait du moins été miséricordieux pour son agonie. + +«Du sang des Gracques, a dit Mirabeau, naquit Marius.» Du sang de Vanni +naquit Speciale. + +Il eût peut-être été mieux, pour l'unité de notre livre, de ne faire de +Vanni et de Speciale qu'un seul homme; mais l'inexorable histoire est +là, qui nous force à constater que Naples a fourni à son roi deux +Fouquier-Tinville, quand la France n'en avait donné qu'un à la +Révolution. + +L'exemple qui aurait dû survivre à Vanni fut perdu. Il manque parfois de +bourreaux pour exécuter les arrêts, jamais de juges pour les rendre. + +Le lendemain, vers trois heures de l'après-midi, le temps s'étant +éclairci et le vent étant devenu favorable, les vaisseaux anglais, ayant +appareillé, s'éloignèrent et disparurent à l'horizon. + + + + + LXXIX + + LA TRÊVE. + + +Le départ du roi, auquel on s'attendait cependant depuis deux jours, +laissa Naples dans la stupeur. Le peuple, pressé sur les quais, et qui +avait toujours espéré, tant qu'il avait vu les vaisseaux anglais à +l'ancre, que le roi changerait d'avis et se laisserait toucher par ses +prières et ses promesses de dévouement, resta jusqu'à ce que le dernier +bâtiment se fût confondu avec l'horizon grisâtre, et, une fois le +dernier bâtiment disparu, s'écoula triste et silencieux. On en était +encore à la période de prostration. + +Le soir, une voix étrange courut par les rues de Naples. Nous nous +servons de la forme napolitaine, qui exprime à merveille notre pensée. +Ceux qui se rencontraient se disaient les uns aux autres: «Le feu!» et +personne ne savait où était ce feu ni ce qui le causait. + +Le peuple se rassembla de nouveau sur le rivage. Une épaisse fumée, +partant du milieu du golfe, montait au ciel, inclinée de l'ouest vers +l'est. + +C'était la flotte napolitaine qui brûlait par l'ordre de Nelson et par +les soins du marquis de Nezza. + +C'était un beau spectacle; mais il coûtait cher! + +On livrait aux flammes cent vingt barques canonnières. + +Ces cent vingt barques brûlées en un seul et immense bûcher, on vit sur +un autre point du golfe,--où, à quelque distance les uns des autres, +étaient à l'ancre deux vaisseaux et trois frégates,--on vit tout à coup +un rayon de flamme courir d'un bâtiment à l'autre, puis les cinq +bâtiments prendre feu à la fois, et cette flamme, qui d'abord avait +glissé à la surface de la mer, s'étendre le long des flancs des +vaisseaux, et, dessinant leurs formes, monter le long des mâts, suivre +les vergues, les câbles goudronnés, les hunes, s'élancer enfin jusqu'au +sommet des mâts, où flottaient les flammes de guerre, puis, après +quelques instants de cette fantastique illumination, les vaisseaux +tomber en cendre, s'éteindre et disparaître engloutis dans les flots. + +C'était le résultat de quinze ans de travaux, c'étaient des sommes +immenses qui venaient d'être anéanties en une soirée, et cela, sans +aucun but, sans aucun résultat. Le peuple rentra dans la ville comme en +un jour de fête, après un feu d'artifice; seulement, le feu d'artifice +avait coûté cent vingt millions! + +La nuit fut sombre et silencieuse; mais c'était un de ces silences qui +précèdent les irruptions du volcan. Le lendemain, au point du jour, le +peuple se répandit dans les rues, bruyant, menaçant, tumultueux. + +Les bruits les plus étranges couraient. On racontait qu'avant de partir +la reine avait dit à Pignatelli: + +--Incendiez Naples s'il le faut. Il n'y a de bon à Naples que le peuple. +Sauvez le peuple et anéantissez le reste. + +On s'arrêtait devant des affiches sur lesquelles était inscrite cette +recommandation: + +«Aussitôt que les Français mettront le pied sur le sol napolitain, +toutes les communes devront s'insurger en masse, et le massacre +commencera. + + »Pour le roi: + + »PIGNATELLI, _vicaire général_.» + +Au reste, pendant la nuit du 23 au 24 décembre, c'est-à-dire pendant la +nuit qui avait suivi le départ du roi, les représentants de _la ville_ +s'étaient réunis pour pourvoir à la sûreté de Naples. + +On appelait _la ville_ ce que, de nos jours, on appellerait la +municipalité, c'est-à-dire sept personnes élues par les _sedili_. + +Les _sedili_ étaient les titulaires de priviléges qui remontaient à plus +de huit cents ans. + +Lorsque Naples était encore ville et république grecque, elle avait, +comme Athènes, des portiques où se réunissaient, pour causer des +affaires publiques, les riches, les nobles, les militaires. + +Ces portiques étaient son agora. + +Sous ces portiques, il y avait des siéges circulaires appelés _sedili_. + +Le peuple et la bourgeoisie n'étaient point exclus de ces portiques; +mais, par humilité, ils s'en excluaient eux-mêmes, et les laissaient à +l'aristocratie, qui, comme nous l'avons dit, y délibérait sur les +affaires de l'État. + +Il y eut d'abord quatre sedili, autant que Naples avait de quartiers, +puis six, puis dix, puis vingt. + +Ces sedili, enfin, s'élevèrent jusqu'à vingt-neuf; mais, s'étant +confondus les uns avec les autres, ils furent réduits définitivement à +cinq, qui prirent les noms des localités où ils se trouvaient, +c'est-à-dire de Capuana, de Montagna, de Nido, de Porto et de +Porta-Nuova. + +Les sedili acquirent une telle importance, que Charles d'Anjou les +reconnut comme des puissances dans le gouvernement. Il leur accorda le +privilége de représenter la capitale et le royaume, de nommer parmi eux +les membres du conseil municipal de Naples, d'administrer les revenus de +la ville, de concéder le droit de citoyen aux étrangers et d'être juges +dans certaines causes. + +Peu à peu, un peuple et une bourgeoisie se formèrent. Ce peuple et cette +bourgeoisie, en voyant les nobles, les riches et les militaires seuls +administrateurs des affaires de tous, demandèrent à leur tour un +_seggio_ ou _sedile_, qui leur fut accordé, et l'on nomma le sedile du +peuple. + +Sauf la noblesse, ce sedile eut les mêmes priviléges que les cinq +autres. + +La municipalité de Naples se forma alors d'un syndic et de six élus, un +par sedile. Vingt-neuf membres choisis dans les mêmes réunions, et +rappelait les vingt-neuf sedili qui, un instant, avaient existé dans la +ville, leur furent adjoints. + +Ce furent donc, le roi parti, le syndic, ces dix élus et ces vingt-neuf +adjoints formant la cité, qui se réunirent et qui prirent, comme +première mesure, la résolution de former une garde nationale et d'élire +quatorze députés ayant mission de prendre la défense et les intérêts de +Naples, dans les événements encore inconnus, mais, à coup sur, graves, +qui se préparaient. + +Que nos lecteurs excusent la longueur de nos explications: nous les +croyons nécessaires à l'intelligence des faits qui nous restent à +raconter, et sur lesquels l'ignorance de la constitution civile de +Naples et des droits et des priviléges des Napolitains jetterait une +certaine obscurité, puisque l'on assisterait à cette grande lutte de la +royauté et du peuple, sans connaître, nous ne dirons pas les forces, +mais les droits de chacun d'eux. + +Donc, le 24 décembre, c'est-à-dire le lendemain du départ du roi, tandis +qu'ils étaient occupés de l'élection de leurs quatorze députés, _la +ville_ et la magistrature allèrent présenter leurs hommages à M. le +vicaire général prince Pignatelli. + +Le prince Pignatelli, homme médiocre dans toute la force du terme, fort +au-dessous de la situation que les événements lui faisaient, et, comme +toujours, d'autant plus orgueilleux, qu'il était plus inférieur à sa +position,--le prince Pignatelli les reçut avec une telle insolence, que +la députation se demanda si les prétendues instructions que l'on disait +laissées par la reine n'étaient pas réelles, et si la reine n'avait +point lancé, en effet, l'acte fatal qui faisait trembler les +Napolitains. + +Sur ces entrefaites, les quatorze députés, ou plutôt représentants, que +la ville devait élire, avaient été élus. Ils résolurent, comme premier +acte constatant leur nomination et leur existence, malgré le médiocre +succès de la première ambassade, d'en envoyer une seconde au prince +Pignatelli, ambassade qui serait particulièrement chargée de lui +démontrer l'utilité de la garde nationale, que la ville venait de +décréter. + +Mais le prince Pignatelli fut encore plus rogue et plus brutal cette +fois que la première, répondant aux députés qui lui étaient adressés que +c'était à lui, et non pas à eux, que la sécurité de la ville avait été +confiée, et qu'il rendrait compte de cette sécurité à qui de droit. + +Il arriva ce qui, d'habitude, arrive dans les circonstances où les +pouvoirs populaires commencent, en vertu de leurs droits, à exercer +leurs fonctions. La ville, à laquelle il fut rendu compte de la réponse +insolente du vicaire général, ne se laissa aucunement intimider par +cette réponse. Elle nomma de nouveaux députés qui, une troisième fois, +se présentèrent devant le prince, et qui, voyant qu'il leur parlait plus +grossièrement encore cette troisième fois que les deux premières, se +contentèrent de lui répondre: + +--Très bien! Agissez de votre côté, nous agirons du nôtre, et nous +verrons en faveur de qui le peuple décidera. + +Après quoi, ils se retirèrent. + +On en était à Naples à peu près où en avait été la France après le +serment du Jeu-de-Paume; seulement, la situation était plus nette pour +les Napolitains, le roi et la reine n'étant plus là. + +Deux jours après, la ville reçut l'autorisation de former la garde +nationale qu'elle avait décrétée. + +Mais, dans la manière de la former, bien plus encore que dans +l'autorisation accordée ou refusée par le prince Pignatelli, était la +difficulté. + +Le mode de formation était l'enrôlement; mais l'enrôlement n'était point +l'organisation. + +La noblesse, habituée, à Naples, à occuper toutes les charges, avait la +prétention, dans le nouveau corps qui s'organisait, d'occuper tous les +grades ou, du moins, de ne laisser à la bourgeoisie que les grades +inférieurs, dont elle ne se souciait pas. + +Enfin, après trois ou quatre jours de discussion, il fut convenu que les +grades seraient également répartis entre les bourgeois et les nobles. + +Sur cette base, un bon plan fut établi, et, en moins de trois jours, les +enrôlements montèrent à quatorze mille. + +Mais, à cette heure que l'on avait les hommes, il s'agissait de se +procurer les armes. Ce fut à cet endroit que l'on rencontra, de la part +du vicaire général, une opposition obstinée. + +A force de lutter, on obtint une première fois cinq cents fusils, et une +seconde fois deux cents. + +Alors les patriotes, le mot circulait déjà hautement,--les patriotes +furent invités à prêter leurs armes, les patrouilles commencèrent +immédiatement, et la ville prit un certain air de tranquillité. + +Mais tout à coup, et au grand étonnement de chacun, on apprit à Naples +qu'une trêve de deux mois, dont la première condition devait être la +reddition de Capoue, avait été signée la veille, c'est-à-dire le 9 +janvier 1799, à la demande du général Mack, entre le prince de Migliano +et le duc de Geno, d'un côté, pour le compte du gouvernement, représenté +par le vicaire général, et le commissaire ordonnateur Archambal, de +l'autre, pour l'armée républicaine. + +La trêve était arrivée à merveille pour tirer Championnet d'un grand +embarras. Les ordres donnés par le roi pour le massacre des Français +avaient été suivis à la lettre. Outre les trois grandes bandes de +Pronio, de Mammone et de Fra-Diavolo que nous avons vues à l'oeuvre, +chacun s'était mis en chasse des Français. Des milliers de paysans +couvraient les routes, peuplaient les bois et la montagne, et, +embusqués derrière les arbres, cachés derrière les rochers, couchés +dans les plis du terrain, massacraient impitoyablement tous ceux qui +avaient l'imprudence de rester en arrière des colonnes ou de s'éloigner +de leurs campements. En outre, les troupes du général Naselli, de retour +de Livourne, réunies aux restes de la colonne de Damas, s'étaient +embarquées dans le but de descendre aux bouches du Garigliano et +d'attaquer les Français par derrière, tandis que Mack leur présenterait +la bataille de front. + +La position de Championnet, perdu avec ses deux mille soldats au milieu +de trente mille soldats révoltés, et ayant affaire à la fois à Mack, qui +tenait Capoue avec 15,000 hommes, à Naselli, qui en avait 8,000, à +Damas, à qui il en restait 5,000, et à Rocca-Romana et à Maliterno, +chacun avec son régiment de volontaires, était assurément fort grave. + +Le corps d'armée de Macdonald avait voulu prendre Capoue par surprise. +En conséquence, il s'était avancé nuitamment, et il enveloppait déjà le +fort avancé de Saint-Joseph, lorsqu'un artilleur, entendant du bruit et +voyant des hommes se glisser dans l'obscurité, avait mis le feu à sa +pièce et tiré au hasard, mais, en tirant au hasard, avait donné +l'alarme. + +D'un autre côté, les Français avaient tenté de passer le Volturne au +gué de Caïazzo; mais ils avaient été repoussés par Rocca-Romana et ses +volontaires. Rocca-Romana avait fait des merveilles dans cette occasion. + +Championnet avait aussitôt donné l'ordre à son armée de se concentrer +autour de Capoue, qu'il voulait prendre, avant de marcher sur Naples. +L'armée accomplit son mouvement. Ce fut alors qu'il vit son isolement et +comprit dans toute son étendue le danger de la situation. Il en était à +chercher, dans quelqu'un de ces actes d'énergie qu'inspire le désespoir, +le moyen de sortir de cette position, en intimidant l'ennemi par quelque +coup d'éclat, lorsque, tout à coup et au moment où il s'y attendait le +moins, il vit s'ouvrir les portes de Capoue et s'avancer au-devant de +lui, précédés de la bannière parlementaire, quelques officiers +supérieurs chargés de proposer l'armistice. + +Ces officiers supérieurs, qui ne connaissaient pas Championnet, étaient, +comme nous l'avons dit, le prince de Migliano et le duc de Geno. + +L'armistice, était-il dit dans les préliminaires, avait pour objet +d'arriver à la conclusion d'une paix solide et durable. + +Les conditions que les deux plénipotentiaires napolitains étaient +autorisés à proposer étaient la reddition de Capoue et le tracé d'une +ligne militaire, de chaque côté de laquelle les deux armées napolitaine +et française attendraient chacune la décision de leur gouvernement. + +Dans la situation où était Championnet, de telles conditions étaient +non-seulement acceptables, mais avantageuses. Cependant Championnet les +repoussa, disant que les seules conditions qu'il pût écouter étaient +celles qui auraient pour résultat la soumission des provinces et la +reddition de Naples. + +Les plénipotentiaires n'étaient point autorisés à aller jusque-là; ils +se retirèrent. + +Le lendemain, ils revinrent avec les mêmes propositions, qui, comme la +veille, furent repoussées. + +Enfin, deux jours après, deux jours pendant lesquels la situation de +l'armée française, enveloppée de tous côtés, n'avait fait qu'empirer, le +prince de Migliano et le duc de Geno revinrent pour la troisième fois et +déclarèrent qu'ils étaient autorisés à accorder toute condition qui ne +serait point la reddition de Naples. + +Cette nouvelle concession des plénipotentiaires napolitains était si +étrange dans la situation où se trouvait l'armée française, que +Championnet crut à quelque embûche, tant elle était avantageuse. Il +réunit ses généraux, prit leur avis: l'avis unanime fut d'accorder +l'armistice. + +L'armistice fut donc accordé, pour trois mois, et aux conditions +suivantes: + +Les Napolitains rendraient la citadelle de Capoue avec tout ce qu'elle +contenait. + +Une contribution de deux millions et demi de ducats serait levée pour +couvrir les dépenses de la guerre à laquelle l'agression du roi de +Naples avait forcé la France. + +Cette somme serait payable en deux fois: moitié le 15 janvier, moitié le +25 du même mois. + +Une ligne était tracée de chaque côté de laquelle se tenaient les deux +armées. + +Cette trêve fut un objet d'étonnement pour tout le monde, même pour les +Français, qui ignoraient quels motifs l'avaient fait conclure. Elle prit +le nom de Sparanisi, du nom du village où elle fut conclue, et signée le +10 du mois de décembre. + +Nous qui connaissons les motifs qui la firent conclure et qui furent +révélés depuis, disons-les. + + + + + LXXX + + LES TROIS PARTIS DE NAPLES AU COMMENCEMENT DE L'ANNÉE 1789. + + +Notre livre--on a dû depuis longtemps s'en apercevoir--est un récit +historique dans lequel se trouve, comme par accident, mêlé l'élément +dramatique; mais cet élément romanesque, au lieu de diriger les +événements et de les faire plier sous lui, se soumet entièrement à +l'exigence des faits et ne transparaît en quelque sorte que pour relier +les faits entre eux. + +Ces faits sont si curieux, les personnages qui les accomplissent si +étranges, que, pour la première fois depuis que nous tenons une plume, +nous nous sommes plaint de la richesse de l'histoire, qui l'emportait +sur notre imagination. Nous ne craignons donc pas, lorsque la nécessité +l'exige, d'abandonner pour quelques instants, nous ne disons pas le +récit fictif,--tout est vrai dans ce livre,--mais le récit pittoresque, +et de souder Tacite à Walter Scott. Notre seul regret, et l'on en +comprendra l'étendue, est de ne pas posséder à la fois la plume de +l'historien romain et celle du romancier écossais; car, avec les +éléments qui nous étaient donnés, nous eussions écrit un chef d'oeuvre. + +Nous avons à faire connaître à la France une révolution qui lui est +encore à peu près inconnue, parce qu'elle s'est accomplie dans un temps +où sa propre révolution absorbait son attention tout entière, et +ensuite parce qu'une partie des événements que nous racontons, par les +soins du gouvernement qui les opprimait, était inconnue aux Napolitains +eux-mêmes. + +Ceci posé, nous reprenons notre narration et nous allons consacrer +quelques lignes à l'explication de cette trêve de Sparanisi, qui, le 10 +décembre, jour où elle fut connue, faisait l'étonnement de Naples. + +Nous avons dit comment la ville avait nommé des représentants, comment +elle avait été elle-même trouver le vicaire général, comment elle lui +avait envoyé des députés. + +Le résultat de ces allées et venues avait été d'établir que le prince +Pignatelli représentait le pouvoir absolu du roi, pouvoir vieilli, mais +encore dans toute sa puissance, et _la ville_, le pouvoir populaire, +naissant, mais ayant déjà la conscience de droits qui ne devaient être +reconnus que soixante ans plus tard. Ces deux pouvoirs, naturellement +antipathiques et agressifs, avaient compris qu'ils ne pouvaient marcher +ensemble. Cependant, le pouvoir populaire avait remporté une victoire +sur le pouvoir royal: c'était la création de la garde nationale. + +Mais, à côté de ces deux partis, représentant, l'un l'absolutisme +royal, l'autre la souveraineté populaire, il en existait un troisième +qui était, si nous pouvons nous exprimer ainsi, le parti de +l'intelligence. + +C'était le parti français, dont nous avons, dans un des premiers +chapitres de ce livre, présenté les principaux chefs à nos lecteurs. + +Celui-là, connaissant l'ignorance des basses classes à Naples, la +corruption de la noblesse, le peu de fraternité de la bourgeoisie, à +peine née et n'ayant jamais été appelée au maniement des +affaires,--celui-là croyait les Napolitains incapables de rien faire par +eux-mêmes et voulait à toute force l'invasion française, sans laquelle, +à son avis, on se consumerait en dissensions civiles et en querelles +intestines. + +Il fallait donc, pour fonder un gouvernement durable à Naples,--et ce +gouvernement, selon les hommes de ce parti, devait être une +république,--il fallait donc, pour fonder une république, la main ferme +et surtout loyale de Championnet. + +Ce parti-là seul savait fermement et clairement ce qu'il voulait. + +Quant au parti royaliste et au parti national, que les utopistes +nourrissaient l'espoir de réunir en un seul, tout était trouble chez +eux, et le roi ne savait pas plus les concessions qu'il devait faire que +le peuple les droits qu'il devait exiger. + +Le programme des républicains était simple et clair: Le gouvernement du +peuple par le peuple, c'est-à-dire par ses élus. + +Une des choses bizarres de notre pauvre monde, c'est que ce soient +toujours les choses les plus claires qui ont le plus de difficulté à +s'établir. + +Laissés libres d'agir par le départ du roi, les chefs du parti +républicain s'étaient réunis, non plus au palais de la reine Jeanne,--un +si grand mystère devenait inutile, quoique l'on dût garder encore +certaines précautions,--mais à Portici, chez Schipani. + +Là, il avait été décidé que l'on ferait tout au monde pour faciliter +l'entrée des Français à Naples, et pour fonder, à l'abri de la +république française, la république parthénopéenne. + +Mais, de même que la ville avait appelé à son aide des députés, de même +les chefs républicains avaient ouvert les portes de leurs conciliabules +à un certain nombre d'hommes de leur parti, et, comme tout se décidait à +la pluralité des voix, les quatre chefs, débordés,--l'emprisonnement de +Nicolino au fort Saint-Elme et l'absence d'Hector Caraffa réduisaient le +nombre des chefs républicains à quatre,--les quatre chefs, débordés, +n'avaient plus été assez puissants pour conduire les délibérations et +diriger les décisions. + +Il fut donc, dans le club républicain de Portici, décidé à l'unanimité +moins quatre voix, qui étaient celles de Cirillo, de Manthonnet, de +Schipani et de Velasco, que l'on ouvrirait des négociations avec +Rocca-Romana, qui venait de se distinguer contre les Français dans le +combat de Caïazzo, et Maliterno, qui venait de donner de nouvelles +preuves de cet ardent courage qu'il avait, en 1796, montré dans le +Tyrol. + +Et, en effet, des propositions leur furent faites, par lesquelles on +offrait à chacun d'eux une haute position dans le nouveau gouvernement +qui allait se créer à Naples, s'ils voulaient se réunir au parti +républicain. Le parlementaire chargé de cette négociation fit chaudement +valoir près des deux colonels les malheurs qui pouvaient rejaillir sur +Naples de la retraite des Français, et, soit ambition, soit patriotisme, +les deux nobles consentirent à pactiser avec les républicains. + +Mack et Pignatelli étaient donc les seuls hommes qui s'opposassent à la +régénération de Naples, puisque, sans aucun doute, Mack et Pignatelli, +c'est-à-dire le pouvoir civil et le pouvoir militaire disparus, le parti +national, séparé de lui par des nuances seulement, se réunirait au parti +républicain. + +Nous empruntons les détails suivants, que nos lecteurs ne trouveront ni +dans Cuoco, écrivain consciencieux, mais homme de parti pris sans s'en +douter lui-même, ni dans Colletta, écrivain partial et passionné, qui +écrivait loin de Naples et sans autres renseignements que ses souvenirs +de haine ou de sympathie,--nous empruntons, disons-nous, les détails +suivants aux _Mémoires pour servir à la dernière révolution de Naples_, +ouvrage très-rare et très-curieux, publié en France en 1803. + +L'auteur, Bartolomeo N***, est Napolitain, et, avec la naïveté de +l'homme qui n'a qu'une notion confuse du bien et du mal, il raconte les +faits en l'honneur de ses compatriotes comme ceux qui sont à leur +déshonneur. C'est une espèce de Suétone qui écrit _ad narrandum, non ad +probandum_. + +«Une entrevue eut lieu alors, dit-il, entre le prince de Maliterno et un +des chefs du parti jacobin de Naples, que je ne nomme pas, de peur de le +compromettre[1]. Dans cette entrevue, il fut convenu que, dans le +courant de la nuit du 10 décembre, on assassinerait Mack au milieu de +Capoue, que Maliterno prendrait immédiatement le commandement de +l'armée, et enverrait devant les murs du palais royal de Naples un de +ses officiers, qui chercherait un conjuré facile à reconnaître à son +signalement d'abord, et ensuite à un mot d'ordre convenu. Ce conjuré, +certain de la mort de Mack, pénétrerait sous prétexte de visite amicale +jusqu'au prince Pignatelli, _et l'assassinerait, comme on aurait +assassiné Mack_. Aussitôt, on s'emparerait du Château-Neuf, sur le +commandant duquel on pouvait compter; puis on prendrait toutes les +mesures nécessaires à un changement de gouvernement, et l'on ferait, +avec les Français, devenus des frères, la paix la plus avantageuse qui +serait possible.» + +[Note 1: Nous avons donc pu dire hardiment que ce chef du parti jacobin +n'était ni Cirillo, ni Schipani, ni Manthonnet, ni Velasco, ni Ettore +Caraffa, puisqu'en 1803, époque à laquelle Bartolomeo N... écrivait son +livre, les quatre premiers étaient pendus et le dernier décapité.] + +L'envoyé de Capoue se trouva à l'heure dite devant le palais royal et y +trouva les conjurés; seulement, au lieu d'avoir à leur annoncer la mort +de Mack, il avait à leur annoncer l'arrestation de Maliterno. + +Mack, ayant eu quelque révélation du complot, avait, dès la veille, fait +arrêter Maliterno; mais les patriotes de Capoue, en communication avec +ceux de Naples, avaient soulevé le peuple en faveur de Maliterno. +Maliterno, en conséquence, avait été relâché, mais envoyé, par le +général Mack, à Sainte-Marie. + +La conspiration était éventée, et il devenait inutile, Mack vivant, de +se débarrasser de Pignatelli. + +Mais Pignatelli, averti par Mack, sans aucun doute, du complot dont tous +deux avaient failli être victimes, avait pris peur et avait envoyé le +prince de Migliano et le duc de Geno pour conclure un armistice avec les +Français. + +Et voilà pourquoi Championnet, au moment où il s'y attendait le moins et +devait le moins s'y attendre, avait vu s'ouvrir les portes de Capoue et +venir à lui les deux envoyés du vicaire général. + +Maintenant, une courte explication à l'endroit des mots que nous avons +soulignés tout à l'heure et qui ont rapport à l'assassinat de Mack et à +celui de Pignatelli. + +Ce serait un grand tort aux moralistes français, et ce serait surtout le +tort d'hommes qui ne connaîtraient pas l'Italie méridionale, d'examiner +l'assassinat à Naples et dans les provinces napolitaines au point de vue +où nous l'examinons en France. Naples, et même la haute Italie, ont des +noms différents pour désigner l'assassinat, selon qu'il s'exécute sur un +individu ou sur un despote. + +En Italie, il y a l'homicide et le tyrannicide. + +L'homicide est l'assassinat d'individu à individu. Le tyrannicide est +l'assassinat du citoyen au tyran ou à l'agent du despotisme. + +Nous avons vu, au reste, des peuples du Nord--et nous citerons les +Allemands--partager cette grave erreur morale. + +Les Allemands ont presque élevé des autels à Karl Sand, qui a assassiné +Rotzebüe, et à Staps, qui a tenté d'assassiner Napoléon. + +Le meurtrier inconnu de Rossi et Agésilas Milano, qui a tenté de tuer +d'un coup de baïonnette le roi Ferdinand II au milieu d'une revue, sont +considérés à Rome et à Naples, non point comme des assassins, mais comme +des tyrannicides. + +Cela ne justifie pas, mais explique les attentats des Italiens. + +Sous quelque despotisme qu'ait été courbée l'Italie, l'éducation des +Italiens a toujours été classique et, par conséquent, républicaine. + +Or, l'éducation classique glorifie l'assassinat politique, que nos lois +flétrissent, que notre conscience réprouve. + +Et cela est si vrai, que non-seulement la popularité de Louis-Philippe +s'est soutenue, grâce aux nombreux attentats dont il a failli être +victime pendant dix-huit ans de règne, mais encore qu'elle s'en était +accrue. + +Faites dire en France une messe en l'honneur de Fieschi, d'Alibaud, de +Lecomte, à peine si une vieille mère, une soeur pieuse, un fils innocent +du crime paternel, oseront y assister. + +A chaque anniversaire de la mort de Milano, une messe se dit à Naples +pour le salut de son âme; à chaque anniversaire, l'église déborde dans +la rue. + +Et, en effet, l'histoire glorieuse de l'Italie est comprise entre la +tentative de meurtre de Mucius Scoevola sur le roi des Étrusques et +l'assassinat de César par Brutus et Cassius. + +Et que fait le Sénat, de l'aveu duquel Mucius Scoevola allait tenter le +meurtre de Porsenna, lorsque le meurtrier, gracié par l'ennemi de Rome, +rentre à Rome avec son bras brûlé? + +Au nom de la République, il vote une récompense à l'assassin, et, au nom +de la République, qu'il a sauvée, lui donne un champ. + +Que fait Cicéron, qui passe à Rome pour l'honnête homme par excellence, +lorsque Brutus et Cassius assassinent César? + +Il ajoute un chapitre à son livre _De officiis_ pour prouver que, +lorsqu'un membre de la société est nuisible à la société, chaque +citoyen, se faisant chirurgien politique, a le droit de retrancher ce +membre du corps social. + +Et il résulte de ce que nous venons de dire que, si nous croyions +orgueilleusement que notre livre a une importance qu'il n'a pas, nous +inviterions les philosophes et même les juges à peser ces +considérations, que ne songent à faire valoir ni les avocats ni les +prévenus eux-mêmes, chaque fois qu'un Italien, et surtout un Italien des +provinces méridionales, se trouvera mêlé à quelque tentative +d'assassinat politique. + +La France seule est assez avancée en civilisation pour placer sur le +même rang Louvel et Lacenaire, et, si elle fait une exception en faveur +de Charlotte Corday, c'est à cause de l'horreur physique et morale +qu'inspirait le batracien Marat. + + + + + LXXXI + + OU CE QUI DEVAIT ARRIVER ARRIVE. + + +L'armistice fut, comme nous l'avons dit, signé le 10 décembre, et la +ville de Capoue fut, ainsi que la chose avait été convenue, remise aux +Français le 11. + +Le 13, le prince Pignatelli fit venir au palais les représentants de la +ville. + +Cet appel avait pour but de les inviter à trouver le moyen de répartir, +entre les grands propriétaires et les principaux négociants de Naples, +la moitié de la contribution de deux millions et demi de ducats qui +devait être payée le surlendemain. Mais les députés, qui pour la +première fois étaient bien accueillis, refusèrent positivement de se +charger de cette impopulaire mission, disant que cela ne les regardait +aucunement, et que c'était à celui qui avait pris l'engagement de le +tenir. + +Le 14,--les événements vont devenir quotidiens et de plus en plus +graves, de sorte que nous n'aurons qu'à les noter jusqu'au 20,--le 14, +les 8,000 hommes du général Naselli, rembarqués aux bouches du Volturne, +entrèrent dans le golfe de Naples avec leurs armes et leurs munitions. + +On pouvait prendre ces 8,000 hommes, les placer sur la route de Capoue à +Naples, les faire soutenir par 30,000 lazzaroni, et rendre ainsi la +ville imprenable. + +Mais le prince Pignatelli, manquant de toute popularité, ne se regardait +point, à juste titre, comme assez fort pour prendre une pareille +résolution, que rendait cependant urgente la prochaine rupture de +l'armistice. Nous disons prochaine, car, si les cinq millions, dont le +premier sou n'était point trouvé, n'étaient pas prêts le lendemain, +l'armistice était rompu de droit. + +D'un autre côté, les patriotes désiraient la rupture de cet armistice, +qui empêchait les Français, leurs frères d'opinion, de marcher sur +Naples. + +Le prince Pignatelli ne prit aucune mesure à l'endroit des 8,000 hommes +qui entraient dans le port; ce que voyant les lazzaroni, ils montèrent +sur toutes les barques qui bordaient le rivage, depuis le pont de la +Madeleine jusqu'à Mergellina, voguèrent vers les felouques et +s'emparèrent des canons, des fusils et des munitions des soldats, qui se +laissèrent désarmer sans opposer aucune résistance. + +Inutile de dire que nos amis Michele, Pagliuccella et fra Pacifico se +trouvaient naturellement à la tête de cette expédition, grâce à laquelle +leurs hommes se trouvèrent admirablement armés. + +Quand ils se virent si bien armés, les huit mille lazzaroni ce mirent à +crier: «Vive le roi! vive la religion!» et: «Mort aux Français!» + +Quant aux soldats, ils furent mis à terre et eurent permission de se +retirer où ils voulaient. + +Au lieu de se retirer, ils se réunirent aux groupes et crièrent plus +haut que les autres: «Vive le roi! vive la religion!» et: «Mort aux +Français!» + +En apprenant ce qui se passait et en entendant ces cris, le commandant +du Château-Neuf, Massa, comprit qu'il ne tarderait probablement pas à +être attaqué, et il envoya un de ses officiers, le capitaine Simonei, +pour demander, en cas d'attaque, quelles étaient les instructions du +vicaire général. + +--Défendez le château, répondit le vicaire général; mais gardez-vous +bien de faire aucun mal au peuple. + +Simonei rapporta au commandant cette réponse, qui, au commandant comme à +lui, parut singulièrement manquer de clarté. + +Et, en effet, il était difficile, on en conviendra, de défendre le +château contre le peuple, sans faire de mal au peuple. + +Le commandant renvoya le capitaine Simonei pour demander une réponse +plus positive. + +--Faites feu à poudre, lui fut-il répondu: cela suffira pour disperser +la multitude. + +Simonei se retira en levant les épaules; mais, sur la place du palais, +il fut rejoint par le duc de Geno, l'un des négociateurs de l'armistice +de Sparanisi, qui lui ordonna, de la part du prince Pignatelli, de ne +pas faire feu du tout. + +De retour au Château-Neuf, Simonei raconta ses deux entrevues avec le +vicaire général; mais, au moment même où il entamait son récit, une +foule immense se précipita vers le château, brisa la première porte, et +s'empara du pont en criant: «La bannière royale! la bannière royale!» + +En effet, depuis le départ du roi, la bannière royale avait disparu de +dessus le château, comme, en l'absence du chef de l'État, le drapeau +disparaît du dôme des Tuileries. + +La bannière royale fut déployée selon le désir du peuple. + +Alors, la foule, et particulièrement les soldats qui venaient de se +laisser désarmer, demandèrent des armes et des munitions. + +Le commandant répondit que, ayant les armes et les munitions en compte +et sous sa responsabilité, il ne pouvait délivrer ni un seul fusil ni +une seule cartouche, sans l'ordre du vicaire général. + +Que l'on vînt avec un ordre du vicaire général, et il était prêt à tout +donner, même le château. + +Mais, tandis que l'inspecteur de la cantine Minichini, parlementait avec +le peuple, le régiment samnite, qui avait la garde des portes, les +ouvrit au peuple. + +La foule se précipita dans le château et en chassa le commandant et les +officiers. + +Le même jour et à la même heure, comme si c'était un mot d'ordre,--et +probablement, en effet, en était-ce un,--les lazzaroni s'emparèrent des +trois autres châteaux, Saint-Elme, de l'Oeuf et del Carmine. + +Était-ce mouvement instantané du peuple? était-ce impulsion du vicaire +général, qui voyait dans la dictature populaire un double moyen de +neutraliser les projets des patriotes et d'exécuter les instructions +incendiaires de la reine? + +La chose demeura un mystère; mais, quoique les causes restassent +cachées, les faits furent visibles. + +Le lendemain 15 janvier, vers deux heures de l'après-midi, cinq calèches +chargées d'officiers français, parmi lesquels se trouvait l'ordonnateur +général Archambal, signataire du traité de Sparanisi, entrèrent à Naples +par la porte de Capoue et descendirent à l'_Albergo reale_. + +Ils venaient pour recevoir les cinq millions qui devaient être payés à +titre d'indemnité au général Championnet, et, comme il y a du caractère +français partout où il y a des Français, pour aller au théâtre de +Saint-Charles. + +Immédiatement, le bruit se répandit qu'ils venaient prendre possession +de la ville, que le roi était trahi et qu'il fallait venger le roi. + +Qui avait intérêt à propager ce bruit? Celui qui, ayant cinq millions à +payer, n'avait pas ces cinq millions pour faire honneur à sa parole, et +qui, ne pouvant payer en argent, voulait trouver une défaite, si +mauvaise et si coupable qu'elle fût. + +Vers sept heures du soir, quinze ou vingt mille soldats ou lazzaroni +armés se portèrent à l'Albergo reale en criant: «Vive le roi! vive la +religion! mort aux Français!» + +A la tête de ces hommes étaient ceux que l'on avait vus à la tête de +l'émeute où avaient péri les frères della Torre, et de celle où le +malheureux Ferrari avait été mis en morceaux, c'est-à-dire les Pasquale, +les Rinaldi, les Beccaïo. Quant à Michele, nous dirons plus tard où il +était. + +Par bonheur, Archambal était au palais, près de Pignatelli, qui essayait +de le payer en belles paroles, ne pouvant le payer en argent. + +Les autres officiers étaient au spectacle. + +Tout ce peuple fanatisé se précipita vers Saint-Charles. Les sentinelles +de la porte voulurent faire résistance et furent tuées. On vit tout à +coup un flot de lazzaroni, hurlant et menaçant, se répandre dans le +parterre. + +Les cris de «Mort aux Français!» retentissaient dans la rue, dans les +corridors, dans la salle. + +Que pouvaient douze ou quinze officiers armés de leurs sabres seulement, +contre des milliers d'assassins? + +Des patriotes les enveloppèrent, leur firent un rempart de leurs corps, +les poussèrent dans le corridor, ignoré du peuple et réservé au roi +seul, qui conduisait de la salle au palais. Là, ils trouvèrent Archambal +près du prince, et, sans avoir reçu un sou des cinq millions, mais après +avoir couru le risque de la vie, ils reprirent le chemin de Capoue, +protégés par un fort piquet de cavalerie. + +A la vue de cette populace qui envahissait la salle, les acteurs avaient +baissé la toile et interrompu le spectacle. + +Quant aux spectateurs, fort indifférents à ce qui pouvait arriver aux +Français, ils ne songèrent qu'à se mettre en sûreté. + +Ceux qui connaissent l'agilité des mains napolitaines peuvent se faire +une idée du pillage qui eut lieu pendant cette invasion. Plusieurs +personnes furent, en fuyant, étouffées aux portes de sortie, d'autres +foulées aux pieds dans les escaliers. + +Le pillage se continua dans la rue. Il fallait bien que ceux qui +n'avaient pas pu entrer eussent leur part de l'aubaine. + +Sous prétexte de s'assurer si elles ne cachaient pas des Français, +toutes les voitures furent ouvertes et ceux qui étaient dedans +dévalisés. + +Les membres de la municipalité, les patriotes, les hommes les plus +distingués de Naples essayèrent vainement de mettre de l'ordre parmi +cette multitude, qui, courant par les rues, volait, dépouillait, +assassinait; ce que voyant, d'un commun accord, ils se rendirent chez +l'archevêque de Naples, monseigneur Capece Zurlo, homme fort estimé de +tous, d'une grande douceur d'esprit, d'une grande régularité de moeurs, +et le supplièrent de recourir au secours et, s'il le fallait, aux pompes +de la religion, pour faire rentrer dans l'ordre toute cette abominable +populace, qui roulait désordonnée et dévastatrice dans les rues de +Naples comme un torrent de lave. + +L'archevêque monta en carrosse découvert, mit des torches aux mains de +ses domestiques, laboura, pour ainsi dire, cette multitude en tout sens, +sans pouvoir faire entendre une seule parole, sa voix étant incessamment +couverte par les cris de «Vive le roi! vive la religion! vive saint +Janvier! mort aux jacobins!» + +Et, en effet, le peuple, maître des trois châteaux, était maître de la +ville entière, et il commença d'inaugurer sa dictature en organisant le +meurtre et le pillage, sous les yeux mêmes de l'archevêque. Depuis +Masaniello, c'est-à-dire depuis cent cinquante-deux ans, la cavale que +le peuple de Naples a pour armes n'avait point été lâchée à sa fantaisie +sans mors et sans selle. Elle s'en donnait à plaisir et rattrapait le +temps perdu. Jusque-là, les assassinats avaient été, pour ainsi dire, +accidentels; à partir de ce moment, ils furent régularisés. + +Tout homme vêtu avec élégance, et portant ses cheveux coupés court, +était désigné sous le nom de jacobin, et ce nom était un arrêt de mort. +Les femmes des lazzaroni, toujours plus féroces que leurs maris aux +jours de révolution, les accompagnaient, armées de ciseaux, de couteaux +et de rasoirs, et exécutaient, au milieu des huées et des rires, sur les +malheureux que condamnaient leurs maris, les mutilations les plus +horribles et les plus obscènes. Dans ce moment de crise suprême, où la +vie de tout ce qu'il y avait d'honnêtes gens à Naples ne tenait qu'à un +caprice, à un mot, à un fil, quelques patriotes pensèrent à un reste de +leurs amis prisonniers et oubliés par Vanni dans les cachots de la +Vicaria et del Carmine. Il se déguisèrent en lazzaroni, criant qu'il +fallait délivrer les prisonniers pour accroître les forces d'autant de +braves. La proposition fut accueillie par acclamation. On courut aux +prisons, on délivra les prisonniers, mais, avec eux, cinq ou six mille +forçats, vétérans de l'assassinat et du vol, qui se répandirent dans la +ville et redoublèrent le tumulte et la confusion. + +C'est une chose remarquable, à Naples et dans les provinces +méridionales, que la part que prennent les forçats à toutes les +révolutions. Comme les gouvernements despotiques qui se sont succédé +dans l'Italie méridionale, depuis les vice-rois espagnols jusqu'à la +chute de François II, c'est-à-dire depuis 1503 jusqu'en 1860, ont +toujours eu pour premier principe de pervertir le sens moral, il en +résulte que le galérien n'y inspire point la même répulsion que chez +nous. Au lieu d'être parqués dans leurs bagnes et sans communication +avec la société qui les a repoussés de son sein, ils sont mêlés à la +population, qui ne les rend pas meilleurs et qu'ils rendent plus +mauvaise. Leur nombre est immense, presque le double de celui de la +France, et, à un moment donné, ils sont pour les rois, qui ne dédaignent +pas leur alliance, un puissant et terrible secours à Naples,--et, par +Naples, nous entendons toutes les provinces napolitaines. Il n'y a pas +de galères à vie. Nous avons fait un calcul, bien facile à faire, du +reste, qui nous a donné une moyenne de neuf ans pour les galères à vie. +Ainsi, depuis 1799, c'est-à-dire depuis soixante-cinq ans, les portes +des galères ont été ouvertes six fois, et toujours par la royauté, qui, +en 1799, en 1806, en 1809, en 1821, en 1848 et en 1860, y recruta des +champions. Nous verrons le cardinal Ruffo aux prises avec ces étranges +auxiliaires, ne sachant comment s'en débarrasser, et, dans toutes les +occasions, les poussant au feu. + +J'avais pour voisins, pendant les deux ans et demi que j'ai passés à +Naples, une centaine de forçats habitant une succursale du bagne située +dans la même rue que mon palais. Ces hommes n'étaient employés à aucun +travail et passaient leurs journées dans l'inaction la plus absolue. Aux +heures fraîches de l'été, c'est-à-dire de six heures à dix heures du +matin et de quatre à six heures du soir, ils se tenaient soit à cheval, +soit accoudés sur le mur, regardant ce magnifique horizon qui n'a pour +borne que la mer de Sicile, sur laquelle se découpe la sombre silhouette +de Caprée. + +--Quels sont ces hommes? demandai-je un jour aux agents de l'autorité. + +--_Gentiluomini_ (des gentlemen), me répondit celui-ci. + +--Qu'ont-ils fait? + +--_Nulla! hanno amazzato_ (rien! ils ont tué). + +Et, en effet, à Naples, l'assassinat n'est qu'un geste, et le lazzarone +ignorant, qui n'a jamais sondé les mystères de la vie et de la mort, ôte +la vie et donne la mort sans avoir aucune idée, ni philosophique ni +morale, de ce qu'il donne et de ce qu'il ôte. + +Que l'on se figure donc le rôle sanglant que doivent jouer, dans les +situations pareilles à celles où nous venons de montrer Naples, des +hommes dont les prototypes sont les Mammone, qui boivent le sang de +leurs prisonniers, et les La Gala, qui les font cuire et qui les +mangent! + + + + + LXXXII + + LE PRINCE DE MALITERNO. + + +Il fallait au plus tôt porter remède à la situation, ou Naples était +perdue et les ordres de la reine étaient exécutés à la lettre, +c'est-à-dire que la bourgeoisie et la noblesse disparaissaient dans un +massacre général et qu'il ne restait que le peuple, ou plutôt que la +populace. + +Les députés de la ville, alors, se réunirent dans la vieille basilique +de Saint-Laurent, dans laquelle tant de fois avaient été discutés les +droits du peuple et ceux du pouvoir royal. + +Le parti républicain, qui, nous l'avons vu, avait déjà été en relation +avec le prince de Maliterno, et qui, d'après ses promesses, croyait +pouvoir compter sur lui, faisant valoir son courage dans la campagne de +1796, et ce que, quelques jours auparavant encore, il venait de faire +pour la défense de Capoue, le proposa comme général du peuple. + +Les lazzaroni, qui venaient de le voir combattre contre les Français, +n'eurent aucune défiance et accueillirent son nom par acclamation. + +Son entrée était préparée pour se faire au milieu de l'enthousiasme +général. Au moment où le peuple criait: «Oui! oui! Maliterno! vive +Maliterno! mort aux Français! mort aux jacobins!» Maliterno parut à +cheval et armé de pied en cap. + +Le peuple napolitain est un peuple d'enfants, facile à se laisser +prendre à des coups de théâtre. L'arrivée du prince, au milieu des +bravos qui signalaient sa nomination, lui parut providentielle. A sa +vue, les cris redoublèrent. On enveloppa son cheval, comme, la veille et +le matin encore, on avait enveloppé le carrosse de l'archevêque, et +chacun hurla, de cette voix qu'on n'entend qu'à Naples: + +--Vive Maliterno! vive notre défenseur! vive notre père! + +Maliterno descendit de cheval, laissa l'animal aux mains des lazzaroni +et entra dans l'église de San-Lorenzo. Déjà accepté par le peuple, il +fut proclamé dictateur par le municipe, revêtu de pouvoirs illimités, et +libre de choisir lui-même son lieutenant. + +Séance tenante, et avant même que Maliterno sortit de l'église, on +annonça une députation chargée de se rendre près du vicaire général et +de lui dire que _la ville_ et le peuple ne voulaient plus obéir à un +autre chef que celui qu'ils s'étaient choisi, et que ce chef, qui venait +d'être élu, était le seigneur San-Girolame, prince de Maliterno. + +Le vicaire général devait donc être invité par la députation à +reconnaître les nouveaux pouvoirs créés par le municipe et acceptés, +mieux encore, proclamés par le peuple. + +La députation qui s'était offerte, et qui avait été acceptée, se +composait de Manthonnet, Cirillo, Schipani, Velasco et Pagano. + +Elle se présenta au palais. + +La révolution, depuis deux jours, avait marché à pas de géant. Le +peuple, trompé par elle, lui prêtait momentanément son appui, et, cette +fois, les députés ne venaient plus en suppliants, mais en maîtres. + +Ces changements n'étonneront point nos lecteurs, qui les ont vus +s'opérer sous leurs yeux. + +Ce fut Cirillo qui fut chargé de porter la parole. + +Sa harangue fut courte: il supprima le titre de _prince_ et même celui +d'_excellence_. + +--Monsieur, dit-il au vicaire général, nous venons, au nom de la ville, +vous inviter à renoncer aux pouvoirs que vous avez reçus du roi, vous +prier de nous remettre, ou plutôt de remettre à la municipalité, +l'argent de l'État qui est à votre disposition, et de prescrire, par un +édit, le dernier que vous rendrez, obéissance entière à la municipalité +et au prince de Maliterno, nommé général par le peuple. + +Le vicaire général ne répondit point positivement, mais demanda +vingt-quatre heures pour réfléchir, en disant que la nuit porte conseil. + +Le conseil que lui porta la nuit fut de s'embarquer au point du jour, +avec le reste du trésor royal, sur un bâtiment faisant voile pour la +Sicile. + +Revenons au prince de Maliterno. + +L'important était de désarmer le peuple, et, en le désarmant, d'arrêter +les massacres. + +Le nouveau dictateur, après avoir engagé sa parole aux patriotes et juré +de marcher en tout point d'accord avec eux, sortit de l'église, monta de +nouveau à cheval, et, le sabre à la main, après avoir répondu par le cri +de «Vive le peuple!» au cri de «Vive Maliterno!» nomma pour son +lieutenant don Lucio Caracciolo, duc de Rocca-Romana, presque aussi +populaire que lui, à cause de son brillant combat de Caïazzo. Le nom du +beau gentilhomme qui, depuis quinze ans, avait changé trois fois +d'opinions et qui devait se les faire pardonner par une troisième +trahison, fut salué par une immense acclamation. + +Après quoi, le prince de Maliterno fit une harangue, pour inviter le +peuple à déposer les armes dans un couvent voisin destiné à servir de +quartier général, et ordonna, sous peine de mort, d'obéir à toutes les +mesures qu'il croirait nécessaires pour rétablir la tranquillité +publique. + +En même temps, pour donner plus de poids à ses paroles, il fit dresser +des potences dans toutes les rues et sur toutes les places, et sillonna +la ville de patrouilles composées des citoyens les plus braves et et les +plus honnêtes, chargées d'arrêter et de pendre, sans autre forme de +procès, les voleurs et les assassins pris en flagrant délit. + +Puis il fut convenu qu'à la bannière blanche, c'est-à-dire à la bannière +royale, était substituée la bannière du peuple, c'est-à-dire la bannière +tricolore. Les trois couleurs du peuple napolitain étaient le bleu, le +jaune et le rouge. + +A ceux qui demandèrent des explications sur ce changement et qui +essayèrent de le discuter, Maliterno répondit qu'il changeait le drapeau +napolitain pour ne pas montrer aux Français une bannière qui avait fui +devant eux. Le peuple, orgueilleux d'avoir sa bannière, accepta. + +Lorsque, le matin du 17 janvier, on connut à Naples, la fuite du vicaire +général et les nouveaux malheurs dont cette fuite menaçait Naples, la +colère du peuple, jugeant inutile de poursuivre Pignatelli, qu'il ne +pouvait atteindre, se tourna tout entière contre Mack. + +Une bande de lazzaroni se mit à sa recherche. Mack, selon eux, était un +traître, qui avait pactisé avec les jacobins et avec les Français, et +qui, par conséquent, méritait d'être pendu. Cette bande se dirigea vers +Caserte, où elle croyait le trouver. + +Il y était, en effet, avec le major Riescach, le seul officier qui lui +fût resté fidèle dans ce grand désastre, lorsqu'on vint lui annoncer le +danger qu'il courait. Ce danger était sérieux. Le duc de Salandra, que +les lazzaroni avaient rencontré sur la route de Caserte et qu'ils +avaient pris pour lui, avait failli y laisser la vie. Il ne restait +qu'une ressource au malheureux général: c'était d'aller chercher un +asile sous la tente de Championnet; mais il l'avait, on se le rappelle, +si grossièrement traité dans la lettre qu'en entrant en campagne, il lui +avait fait porter par le major Riescach; il avait, en quittant Rome, +rendu contre les Français un ordre du jour si cruel, qu'il n'osait +espérer dans la générosité du général français. Mais le major Riescach +le rassura, lui proposant de le précéder et de préparer son arrivée. +Mack accepta la proposition, et, tandis que le major accomplissait sa +mission, il se retira dans une petite maison de Cirnao, à la sûreté de +laquelle il croyait à cause de son isolement. + +Championnet était campé en avant de la petite ville d'Aversa, et, +toujours curieux de monuments historiques, il venait de reconnaître avec +son fidèle Thiébaut, dans un vieux couvent abandonné, les ruines du +château où Jeanne avait assassiné son mari, et jusqu'aux restes du +balcon où André fut pendu avec l'élégant lacet de soie et d'or tressé +par la reine elle-même. Il expliquait à Thiébaut, moins savant que lui +en pareille matière, comment Jeanne avait obtenu l'absolution de ce +crime en vendant au pape Clément VI Avignon pour soixante mille écus, +lorsqu'un cavalier s'arrêta à la porte de sa tente et que Thiébaut jeta +un cri de joie et de surprise en reconnaissant son ancien collègue, le +major Riescach. + +Championnet reçut le jeune officier avec la même courtoisie qu'il +l'avait reçu à Rome, lui exprima son regret de ce qu'il ne fût point +arrivé une heure plus tôt pour prendre part à la promenade archéologique +qu'il venait de faire; puis, sans s'informer du motif qui l'amenait, lui +offrit ses services comme à un ami, et comme si cet ami ne portait point +l'uniforme napolitain. + +--D'abord, mon cher major, lui dit-il, permettez que je commence par des +remercîments. J'ai trouvé, à mon retour à Rome, le palais Corsini, que +je vous avais confié, dans le meilleur état possible. Pas un livre, pas +une carte, pas une plume ne manquait. Je crois même que l'on ne s'était, +pendant deux semaines qu'il a été habité, servi d'aucun des objets dont +je me sers tous les jours. + +--Eh bien, mon général, si vous m'êtes aussi reconnaissant que vous le +dites du petit service que vous prétendez avoir reçu de moi, vous +pouvez, à votre tour, m'en rendre un grand. + +--Lequel? demanda Championnet en souriant. + +--C'est d'oublier deux choses. + +--Prenez garde! oublier est moins facile que de se souvenir. Quelles +sont ces deux choses? Voyons! + +--D'abord, la lettre que je vous ai portée à Rome de la part du général +Mack. + +--Vous avez pu voir qu'elle avait été oubliée cinq minutes après avoir +été lue. La seconde? + +--La proclamation relative aux hôpitaux. + +--Celle-là, monsieur, répondit Championnet, je ne l'oublie pas, mais je +la pardonne. + +Riescach s'inclina. + +--Je ne puis demander davantage de votre générosité, dit-il. Maintenant, +le malheureux général Mack... + +--Oui, je le sais, on le poursuit, on le traque, on veut l'assassiner; +comme Tibère, il est forcé de coucher chaque nuit dans une nouvelle +chambre. Pourquoi ne vient-il pas tout simplement me trouver? Je ne +pourrai pas, comme le roi des Perses à Thémistocle, lui donner cinq +villes de mon royaume pour subvenir à son entretien; mais j'ai ma tente, +elle est assez grande pour deux, et, sous cette tente, il recevra +l'hospitalité du soldat. + +Championnet achevait à peine ces paroles, qu'un homme couvert de +poussière sautait à bas d'un cheval ruisselant d'écume, et se présentait +timidement au seuil de la tente que le général français venait de lui +offrir. + +Cet homme, c'était Mack, qui, apprenant que les hommes lancés à sa +poursuite se dirigeaient sur Carnava, n'avait pas cru devoir attendre le +retour de son envoyé et la réponse de Championnet. + +--Mon général, s'écria Riescach, entrez, entrez! Comme je vous l'avais +dit, notre ennemi est le plus généreux des hommes. + +Championnet se leva et s'avança au-devant de Mack, la main ouverte. + +Mack crut sans doute que cette main s'ouvrait pour lui demander son +épée. + +La tête basse, le front rougissant, muet, il la tira du fourreau, et, la +prenant par la lame, il la présenta au général français par la poignée. + +--Général, lui dit-il, je suis votre prisonnier, et voici mon épée. + +--Gardez-la, monsieur, répondit Championnet avec son fin sourire; mon +gouvernement m'a défendu de recevoir des présents de fabrique anglaise. + +Finissons-en avec le général Mack, que nous ne retrouverons plus sur +notre chemin, et que nous quittons, nous devons l'avouer, sans regret. + +Mack fut traité par le général français comme un hôte et non comme un +prisonnier. Dès le lendemain de son arrivée sous sa tente, il lui donna +un passeport pour Milan, en le mettant à la disposition du Directoire. + +Mais le Directoire traita Mack avec moins de courtoisie que Championnet. +Il le fit arrêter, l'enferma dans une petite ville de France, et, après +la bataille de Marengo, l'échangea contre le père de celui qui écrit ces +lignes, lequel était à Brindisi prisonnier par surprise du roi +Ferdinand. + +Malgré ses revers en Belgique, malgré l'incapacité dont il avait fait +preuve dans cette campagne de Rome, le général Mack obtint, en 1804, le +commandement de l'armée de Bavière. + +En 1805, à l'approche de Napoléon, il se renferma dans Ulm, où, après +deux mois de blocus, il signa la plus honteuse capitulation que l'on ait +jamais mentionnée dans les annales de la guerre. + +Il se rendit avec 35,000 hommes. + +Cette fois, on lui fit son procès, et il fut condamné à mort; mais sa +peine fut commuée en une détention perpétuelle au Spitzberg. + +Au bout de deux ans, le général Mack obtint sa grâce et fut mis en +liberté. + +A partir de 1808 il disparaît de la scène du monde, et l'on n'entend +plus parler de lui. + +On a très-justement dit de lui que, pour avoir la réputation de premier +général de son siècle, il ne lui avait manqué que de ne pas avoir eu +d'armées à commander. + +Continuons à dérouler, dans toute sa simplicité historique, la liste des +événements qui conduisirent les Français à Naples, et qui, d'ailleurs, +forment un tableau de moeurs où ne manque ni la couleur ni l'intérêt. + + + + + LXXXIII + + RUPTURE DE L'ARMISTICE. + + +Les lazzaroni, furieux de voir le général Mack leur échapper, ne +voulurent point avoir fait une si longue course pour rien. + +Ils marchèrent, en conséquence, sur les avant-postes français, battirent +les gardes avancées et repoussèrent la grand'garde. Mais, au premier +coup de fusil, le général Championnet ayant dit à Thiébaut d'aller voir +ce qui se passait, celui-ci rallia les hommes que cette irruption +imprévue avait dispersés et chargea toute cette multitude au moment où +elle traversait la ligne de démarcation tracée entre les deux armées. Il +en détruisit une partie, mit l'autre en fuite, mais, sans la poursuivre, +s'arrêta dans les limites tracées à l'armée française. + +Deux événements avaient rompu la trêve: le défaut de payement des cinq +millions stipulés dans le traité et l'agression des lazzaroni. + +Le 19 janvier, les vingt-quatre députés de la ville comprirent à quels +dangers les exposaient ces deux insultes, qui, faites à un vainqueur, ne +pouvaient manquer de le déterminer à marcher sur Naples. + +Ils partirent donc pour Caserte, où Championnet avait son quartier +général; mais ils n'eurent point la peine d'aller jusque-là, le général, +nous l'avons dit, s'étant avancé jusqu'à Maddalone. + +Le prince de Maliterno marchait à leur tête. + +En arrivant en présence du général français, tous, comme c'est +l'habitude en pareil cas, commencèrent de parler à la fois, les uns +priant, les autres menaçant, ceux-ci demandant humblement la paix, +ceux-là jetant à la face des Français des défis de guerre. + +Championnet écouta avec sa courtoisie et sa patience ordinaires pendant +dix minutes; puis, comme il lui était impossible d'entendre un mot de ce +qui se disait: + +--Messieurs, dit-il en excellent italien, si l'un d'entre vous était +assez bon pour prendre la parole au nom de tous, je ne doute pas que +nous ne finissions par nous entendre, du moins par nous comprendre. + +Puis, s'adressant à Maliterno, qu'il reconnaissait au coup de sabre qui +lui partageait le front et la joue: + +--Prince, lui dit-il, quand on sait se battre comme vous, on doit savoir +défendre son pays avec la parole comme avec le sabre. Voulez-vous me +faire l'honneur de me dire la cause qui vous amène? J'écoute, je vous le +jure, avec le plus grand intérêt. + +Cette élocution si pure, cette grâce si parfaite, étonnèrent les +députés, qui se turent et qui, faisant un pas en arrière, laissèrent au +prince de Maliterno le soin de défendre les intérêts de Naples. + +N'ayant point, comme Tite-Live, la prétention de faire les discours des +orateurs que nous mettons en scène, nous nous empressons de dire que +nous ne changeons point une parole au texte du discours du prince de +Maliterno. + +--Général, dit-il, s'adressant à Championnet, depuis la fuite du roi et +du vicaire général, le gouvernement du royaume est dans les mains du +sénat de la ville. Nous pouvons donc faire, avec _Votre Excellence_, un +durable et légitime traité. + +Au titre d'_excellence_, donné au général républicain, Championnet avait +souri et salué. + +Le prince lui présenta un paquet. + +--Voici une lettre, continua-t-il, qui renferme les pouvoirs des députés +ici présents. Peut-être, vous qui, en vainqueur et à la tête d'une armée +victorieuse, êtes venu au pas de course de Civita-Castellana à +Maddalone, regardez-vous comme un faible espace les dix milles qui vous +séparent de Naples; mais vous remarquerez que cet espace est immense, +infranchissable même, lorsque vous réfléchirez que vous êtes entouré de +populations armées et courageuses, et que soixante mille citoyens +enrégimentés, quatre châteaux forts, des vaisseaux de guerre, défendent +une ville de cinq cent mille habitants enthousiasmés par la religion, +exaltés par l'indépendance. Maintenant, supposez que la victoire +continue de vous être fidèle et que vous entriez en conquérant à Naples; +il vous sera impossible de vous maintenir dans votre conquête. Ainsi, +tout vous conseille de faire la paix avec nous. Nous vous offrons, +non-seulement les deux millions et demi de ducats stipulés dans le +traité de Sparanisi, mais encore tout l'argent que vous nous demanderez +en vous renfermant dans les limites de la modération. En outre, nous +mettons à votre disposition, pour que vous puissiez vous retirer, des +vivres, des voitures, des chevaux, et enfin des routes de la sécurité +desquelles nous vous répondons... Vous avez remporté de grands succès, +vous avez pris des canons et des drapeaux, vous avez fait un grand +nombre de prisonniers, vous avez emporté quatre forteresses: nous vous +offrons un tribut et nous vous demandons la paix comme à un vainqueur. +Ainsi, du même coup, vous conquérez la gloire et l'argent. Considérez, +général, que nous sommes beaucoup trop faibles pour votre armée; que, si +vous nous accordez la paix, que, si vous consentez à ne pas entrer à +Naples, le monde applaudira à votre magnanimité. Si, au contraire, la +résistance désespérée des habitants, sur laquelle nous avons le droit de +compter, vous repousse, vous ne recueillerez que la honte d'avoir échoué +au bout de votre entreprise. + +Championnet avait écouté, non sans étonnement, ce long discours, qui lui +paraissait plutôt une lecture qu'une improvisation. + +--Prince, répondit-il poliment mais froidement à l'orateur, je crois que +vous commettez une erreur grave: vous parlez à des vainqueurs comme vous +parleriez à des vaincus. La trêve est rompue pour deux raisons: la +première, c'est que vous n'avez pas payé, le 15, la somme que vous +deviez payer; la seconde, c'est que vos lazzaroni sont venus nous +attaquer dans nos lignes. Demain, je marche sur Naples; mettez-vous en +mesure de me recevoir, je suis, moi, en mesure d'y entrer. + +Le général et les députés, chacun de leur côté, échangèrent un froid +salut; le général rentra dans sa tente, les députés reprirent la route +de Naples. + +Mais, aux jours de révolution comme aux jours orageux de l'été, le temps +change vite, et le ciel, serein à l'aurore, est sombre à midi. + +Les lazzaroni, en voyant partir Maliterno avec les députés de la ville +pour le camp français, se crurent trahis, et, soulevés par les prêtres +prêchant dans les églises, par les moines prêchant dans les rues, tous +couvrant l'égoïsme ecclésiastique du manteau royal, ils s'élancèrent +vers le couvent où ils avaient déposé leurs armes, s'en emparèrent de +nouveau, se répandirent dans les rues, enlevèrent à Maliterno la +dictature qu'ils lui avaient votée la veille, et se nommèrent des chefs, +ou plutôt se remirent sous le commandement des anciens. + +On avait abaissé les bannières royales; mais on n'avait pas encore +inauguré le drapeau populaire. + +Les bannières royales furent remises partout où elles avaient été +enlevées. + +Le peuple s'empara, en outre, de sept ou huit pièces de canon, qu'il +traîna par les rues et qu'il mit en batterie à Tolède, à Chiaïa et à +Largo del Pigne. + +Puis les pillages et les exécutions commencèrent. Les gibets que +Maliterno avait fait dresser pour pendre les voleurs et les assassins +servirent à pendre les jacobins. + +Un sbire bourbonien dénonça l'avocat Fasulo: les lazzaroni firent +irruption chez lui. Il n'eut que le temps de se sauver avec son frère +par les terrasses. On trouva chez eux une cassette pleine de cocardes +françaises, et on allait égorger leur jeune soeur, lorsqu'elle s'abrita +d'un grand crucifix qu'elle prit entre ses bras. La terreur religieuse +arrêta les assassins, qui se contentèrent de piller la maison et d'y +mettre le feu. + +Maliterno revenait de Maddalone, lorsque, par bonheur, en dehors de la +ville, il fut instruit de ce qui s'y passait, par les fugitifs qu'il +rencontra. + +Il expédia alors deux messagers, porteurs chacun d'un billet dont ils +avaient pris connaissance. S'ils étaient arrêtés, ils devaient déchirer +ou avaler les billets, et, comme ils les savaient par coeur, s'ils +échappaient aux mains des lazzaroni, exécuter de même leur mission. + +Un de ces billets était pour le duc de Rocca-Romana: Maliterno lui +disait où il était caché, et, la nuit tombée, l'invitait à le venir +rejoindre avec une vingtaine d'amis. + +L'autre était pour l'archevêque: il lui enjoignait, sous peine de mort, +à dix heures précises du soir, de mettre en branle toutes ses cloches, +de réunir son chapitre, ainsi que tout le clergé de la cathédrale, et +d'exposer le sang et la tête de saint Janvier. + +Le reste, disait-il, le regardait. + +Deux heures après, les deux messagers étaient arrivés sans accident à +destination. + +Vers sept heures du soir, Rocca-Romana vint seul; mais il annonçait que +ses vingt amis étaient prêts et se trouveraient au rendez-vous qui leur +serait indiqué. + +Maliterno le renvoya immédiatement à Naples, le priant de se trouver, +lui et ses amis, à minuit, sur la place du couvent de la Trinité, où il +s'engageait à les rejoindre. Ils devaient réunir, en même temps qu'eux, +le plus grand nombre possible de leurs serviteurs,--maîtres et +serviteurs bien armés. + +Le mot d'ordre était _Patrie et Liberté_. On ne devait s'occuper de +rien. Maliterno répondait de tout. + +Seulement, Rocca-Romana devait donner cet ordre et revenir aussitôt. En +supposant l'absence de tous deux, on écrirait à Manthonnet, qui était +prévenu de son côté. + +A dix heures du soir, fidèle à l'ordre reçu, le cardinal-archevêque fit +sonner toutes les cloches d'un même coup. + +A ce bruit inattendu, à cette immense vibration qui semblait le vol +d'une troupe d'oiseaux aux ailes de bronze, les lazzaroni, étonnés, +s'arrêtèrent au milieu de leur oeuvre de destruction. Les uns, croyant +que c'était un signal de joie, dirent que les Français avaient pris la +fuite; les autres, au contraire, crurent que, les Français ayant attaqué +la ville, on les appelait aux armes. + +Dans l'un et l'autre cas, et quelle que fût sa croyance, chacun courut à +la cathédrale. + +On y trouva le cardinal revêtu de ses habits pontificaux, au milieu de +son clergé, dans l'église illuminée d'un millier de cierges. La tête et +le sang de saint Janvier étaient exposés sur l'autel. + +On sait la dévotion que les Napolitains ont pour les saintes reliques du +protecteur de leur ville. A la vue de ce sang et de cette tête, qui ont +peut-être joué encore un plus grand rôle en politique qu'en religion, +les plus ardents et les plus furieux commencèrent à s'apaiser, tombant +à genoux, dans l'église, s'ils avaient pu y pénétrer, dehors, si la +foule qui encombrait la cathédrale les avait forcés de demeurer dans la +rue; et tous, dans l'église et au dehors, se mirent à prier. + +Alors, la procession, le cardinal-archevêque en tête, s'apprêta pour +sortir et pour parcourir la ville. + +En ce moment, à la droite et à la gauche du prélat, parurent, comme +représentants de la douleur populaire, le prince de Maliterno et le duc +de Rocca-Romana, vêtus de deuil, pieds nus, les larmes aux yeux. Le +peuple voyant tout à coup, en costumes de pénitents, implorant la colère +de Dieu contre les Français, les deux plus grands seigneurs de Naples, +accusés d'avoir trahi Naples en faveur de ces Français, on ne songea +plus à les accuser de trahison, mais seulement à prier et à s'humilier +avec eux. Le peuple, tout entier alors, suivit les saintes reliques +portées par l'archevêque, fit en procession un grand tour dans la ville +et revint à l'église, d'où il était parti. + +Là, Maliterno monta en chaire et fit au peuple un discours dans lequel +il lui dit que saint Janvier, protecteur céleste de la ville, ne +permettrait certainement pas qu'elle tombât aux mains des Français; puis +il invita chacun à rentrer chez soi, à se reposer, en dormant, des +fatigues de la journée, afin que ceux qui voudraient combattre se +trouvassent au point du jour les armes à la main. + +Enfin l'archevêque donna sa bénédiction aux assistants, et chacun se +retira en répétant les paroles qu'il avait prononcées: + +«Nous n'avons que deux mains, comme les Français; mais saint Janvier est +pour nous.» + +L'église évacuée, les rues redevinrent solitaires. Alors, Maliterno et +Rocca-Romana reprirent leurs armes, qu'ils avaient laissées dans la +sacristie, et, se glissant dans l'ombre, se rendirent à la place de la +Trinité, où leurs compagnons les attendaient. + +Ils y trouvèrent Manthonnet, Velasco, Schipani et trente ou quarante +patriotes. + +La question était de s'emparer du château Saint-Elme, où, l'on se le +rappelle, était prisonnier Nicolino Caracciolo. Rocca-Romana, inquiet +sur le sort de son frère, et les autres sur celui de leur ami, avaient +décidé de le délivrer. Un coup de main pour arriver à ce but était +urgent. Après avoir échappé si heureusement à la torture de Vanni, +Nicolino ne pouvait manquer d'être assassiné si les lazzaroni +s'emparaient du château Saint-Elme, le seul que, dans sa position +imprenable, ils se fussent abstenus d'attaquer. + +A cet effet, Maliterno, pendant ses vingt-quatre heures de dictature, +n'osant ouvrir les portes à Nicolino, de peur que les lazzaroni ne +l'accusassent de trahison, avait mêlé à la garnison trois ou quatre +hommes faisant partie de sa domesticité. Par un de ces hommes, il avait +eu le mot d'ordre du château Saint-Elme pour la nuit du 20 au 21 +janvier. Le mot d'ordre était _Parthénope et Pausilippe_. + +Or, voici ce que comptait faire Maliterno: simuler une patrouille venant +de la ville apporter des ordres au commandant du fort; ensuite, faire +irruption dans la citadelle et s'en emparer. + +Par malheur, Maliterno, Rocca-Romana, Manthonnet, Velasco et Schipani +étaient trop connus pour prendre le commandement de la petite troupe. +Ils durent le céder à un homme du peuple, enrôlé dans leur parti. Mais +celui-ci, peu familier avec les usages de la guerre, au lieu de donner +le mot _Parthénope_ pour mot d'ordre, croyant que c'était la même chose, +donna celui de _Napoli_. La sentinelle reconnut la fraude et appela aux +armes. La petite troupe fut alors accueillie par une vive fusillade et +trois coups de canon qui, par bonheur, ne firent aucun mal aux +assaillants. + +Cet échec avait une double gravité: d'abord de ne point délivrer +Nicolino Caracciolo, et ensuite de ne pas donner à Championnet le signal +qui lui avait été promis par les républicains. + +Et, en effet, Championnet avait promis aux républicains d'être en vue de +Naples, le 21 janvier dans la journée, et les républicains, de leur +côté, lui avaient promis qu'il verrait, en signe d'alliance, flotter la +bannière tricolore française sur le château Saint-Elme. + +Leur attaque de la nuit manquée, ils ne pouvaient tenir à Championnet la +parole qu'ils lui avaient donnée. + +Maliterno et Rocca-Romana, qui voulaient tout simplement délivrer +Nicolino Caracciolo, et qui n'étaient que les alliés et non les +complices des républicains, n'étaient point dans cette partie de leur +secret. + +Pour les uns comme pour les autres, l'étonnement fut donc grand, lorsque +le 21, au point du jour, on vit flotter la bannière tricolore française +sur les tours du château Saint-Elme. + +Disons comment s'était faite cette substitution inattendue, comment le +drapeau français avait été arboré sur le château Saint-Elme et de +quelles matières il était fait. + + + + + LXXXIV + + UN GEOLIER QUI S'HUMANISE. + + +On se rappelle comment, à la suite du billet remis par Roberto Brandi, +commandant du château Saint-Elme, au procureur fiscal Vanni, celui-ci +avait suspendu les apprêts de la torture et fait reconduire Nicolino +Caracciolo dans le cachot numéro 3, «au second au-dessous de +l'entre-sol,» comme disait le prisonnier. + +Roberto Brandi ne connaissait point la teneur du billet adressé à Vanni +par le prince de Castelcicala; mais, au changement qui s'était fait sur +la physionomie de ce dernier, à la pâleur qui avait enseveli son visage, +à l'ordre donné de reconduire Nicolino dans sa prison, à la rapidité +avec laquelle il s'était élancé hors de la salle de la torture, il avait +été facile à Brandi de deviner que la nouvelle contenue dans la lettre +était des plus graves. + +Vers quatre heures de l'après-midi, il avait, comme tout le monde, +appris, par les affiches de Pronio, le retour du roi à Caserte, et, le +soir, il avait, du haut des murailles de son donjon, assisté au triomphe +du roi et joui de la vue des illuminations qui en avaient été la suite. + +La cause de ce retour royal, sans lui faire un effet aussi électrique +qu'à Vanni, lui avait cependant donné à penser. + +Il avait songé que Vanni, dans sa crainte des Français, s'était arrêté +au moment de donner la torture à Nicolino, et qu'il pourrait bien, lui +aussi, avoir maille à partir avec eux pour l'avoir tenu prisonnier. + +Il songea donc à se faire, pour l'hypothèse désormais possible de la +venue des Français à Naples, il songea donc à se faire un ami de ce +prisonnier lui-même. + +Vers cinq heures du soir, c'est-à-dire au moment où le roi entrait par +la porte Campana, le commandant du château se fit ouvrir le cachot du +prisonnier, et, s'approchant de lui avec une politesse de laquelle, +d'ailleurs, il ne s'était jamais écarté entièrement: + +--Monsieur le duc, lui dit-il, je vous ai entendu vous plaindre hier à +M. le procureur fiscal de l'ennui que vous causait dans votre cachot le +manque de livres. + +--C'est vrai, monsieur, je m'en suis plaint, répondit Nicolino avec sa +bonne humeur éternelle. Quand je jouis de ma liberté, je suis plutôt un +oiseau chanteur comme l'alouette, ou siffleur comme le merle, que rêveur +comme le hibou; mais, une fois en cage, j'aime encore mieux, par ma foi, +pour causer avec lui, un livre, si ennuyeux qu'il soit, que notre +geôlier, qui a l'habitude de répondre aux demandes les plus prolixes par +ce seul mot: _Oui_, ou: _Non_, quand il répond toutefois. + +--Eh bien, monsieur le duc, j'aurai l'honneur de vous envoyer quelques +livres; et, si vous voulez bien me dire ceux qui vous seraient le plus +agréables... + +--Vraiment! Est-ce que vous avez une bibliothèque au château? + +--Deux ou trois cents volumes. + +--Diable! en liberté, il y en aurait pour toute ma vie; en prison, il y +en a bien pour six ans. Voyons, avez-vous le premier volume des +_Annales_ de Tacite, traitant des amours de Claude et des débordements +de Messaline? Je ne serais point fâché de relire cela, que je n'ai point +lu depuis le collége. + +--Nous avons un Tacite, monsieur le duc; mais le premier volume manque. +Désirez-vous les autres? + +--Merci. J'aime tout particulièrement Claude, et j'ai toujours été on ne +peut plus sympathique à Messaline; et, comme je trouve que nos augustes +souverains, avec lesquels j'ai eu le malheur de me brouiller bien +innocemment, ont de grands points de ressemblance avec ces deux +personnages, j'eusse voulu faire des parallèles dans le genre de ceux de +Plutarque, parallèles qui, mis sous leurs yeux, eussent produit, j'en +suis certain, l'excellent résultat de me raccommoder avec eux. + +--Je suis au regret, monsieur le duc, de ne pouvoir vous donner cette +facilité. Mais demandez un autre livre, et, s'il se trouve dans la +bibliothèque... + +--N'en parlons plus. Avez-vous la _Science nouvelle_, de Vico? + +--Je ne connais pas cela, monsieur le duc. + +--Comment! vous ne connaissez pas Vico? + +--Non, monsieur le duc. + +--Un homme de votre instruction qui ne connaît pas Vico! c'est +extraordinaire. Vico était le fils d'un petit libraire de Naples. Il +fut, pendant neuf ans, précepteur des fils d'un évêque dont j'ai oublié +et dont bien d'autres avec moi ont oublié le nom, malgré la confiance +que cet évêque avait bien certainement que son nom vivrait plus +longtemps que celui de Vico. Or, pendant que monseigneur disait sa +messe, donnait sa bénédiction et élevait paternellement ses trois +neveux, Vico écrivait un livre qu'il intitulait la _Science nouvelle_, +comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, livre où il distinguait, dans +l'histoire des différents peuples, trois âges qui se succèdent +uniformément: l'_âge divin_, enfance des nations, pendant lequel tout +est divinité, et où les prêtres possèdent l'autorité; l'_âge héroïque_, +qui est le règne de la force matérielle et des héros, et l'_âge humain_, +période de civilisation après laquelle les hommes reviennent à l'état +primitif. Or, comme nous en sommes à l'âge des héros, j'aurais voulu +établir un parallèle entre Achille et le général Mack, et, comme, bien +certainement, le parallèle eût été en faveur de l'illustre général +autrichien, je me fusse fait de celui-ci un ami qui eût pu plaider ma +cause vis-à-vis du marquis Vanni, lequel a si lestement, et sans nous +dire adieu, disparu ce matin. + +--Ce serait avec plaisir que je vous y eusse aidé, monsieur le duc; mais +nous n'avons point Vico. + +--Alors, laissons de côté les historiens et les philosophes, et passons +aux chroniqueurs. Avez-vous la _Chronique du couvent de Sant'Archangelo +à Bajano_? Étant cloîtré comme un religieux, je me sens plein de +bienveillance pour mes soeurs cloîtrées les religieuses. Imaginez-vous +donc, mon cher commandant, que ces dignes religieuses avaient trouvé +moyen, par une porte secrète dont elles possédaient une clef en même +temps que l'abbesse, de faire entrer leurs amants dans les jardins. +Seulement, une des soeurs qui venait de prononcer ses voeux quelques +jours auparavant, et qui, par conséquent, n'avait pas encore eu le temps +de rompre tous les liens qui l'attachaient au monde, prit mal ses +mesures, confondit les dates et donna pour la même nuit rendez-vous à +deux de ses amants. Les deux jeunes gens se rencontrèrent, se +reconnurent, et, au lieu de prendre la chose gaiement, comme je l'eusse +prise, moi, la prirent au sérieux: ils tirèrent leurs épées. On ne +devrait jamais entrer avec une épée dans un couvent. L'un des deux tua +l'autre et se sauva. On trouva le cadavre. Vous comprenez bien, mon cher +commandant, impossible de dire qu'il était venu là tout seul. On fit une +enquête, on voulut chasser le jardinier: le jardinier dénonça la jeune +soeur, à laquelle on reprit la clef, et l'abbesse seule eut le droit de +faire entrer qui elle voulut, de jour comme de nuit. Cette restriction +ennuya deux jeunes nonnes des plus grandes maisons de Naples. Elles +réfléchirent que, puisqu'une de leurs compagnes avait deux amants pour +elle seule, elles pouvaient bien avoir un amant pour elles deux. Elles +demandèrent un clavecin. Un clavecin est un meuble fort innocent, et il +faudrait une abbesse de bien mauvais caractère pour refuser un clavecin +à deux pauvres recluses qui n'ont que la musique pour toute distraction. +On apporta le clavecin. Par malheur, la porte de la cellule était trop +étroite pour qu'il pût entrer. C'était un dimanche, au moment de la +grand' messe: on remit à le faire entrer avec des cordes par la fenêtre +quand la grand' messe serait dite. La grand' messe dura trois heures, on +mit une heure à monter le clavecin, il avait mis une autre heure à venir +de Naples au couvent: cinq heures en tout. Aussi, les pauvres +religieuses étaient-elles affamées de mélodie. Les fenêtres et les +portes fermées, elles ouvrirent en toute hâte l'instrument. +L'instrument était devenu, de clavecin, un cercueil: le beau jeune homme +qui y était enfermé et dont les deux bonnes amies comptaient faire leur +maître de chant était asphyxié. Autre embarras, à l'endroit du second +cadavre, bien autrement difficile à cacher dans une cellule que le +premier dans un jardin. La chose s'ébruita. Naples avait alors pour +archevêque un jeune prélat très-sévère. Il réfléchit à la satisfaction +qu'il pouvait donner à la vindicte publique. Un procès faisait connaître +au monde entier le scandale qui n'était connu que de Naples; il résolut +d'en finir sans procès. Il alla chez un pharmacien, se fit préparer un +extrait de ciguë aussi puissant que possible, mit la fiole sous sa robe +d'archevêque, se rendit au couvent, fit venir l'abbesse et les deux +religieuses; puis il divisa la ciguë en trois parts, et força les +coupables à boire chacune leur part du poison sanctifié par Socrate. +Elles moururent au milieu d'atroces douleurs. Mais l'archevêque avait de +grands pouvoirs: il leur remit leurs péchés _in articulo mortis_. +Seulement, il ferma le couvent et envoya les autres religieuses faire +pénitence dans les monastères les plus sévères de leur ordre. Eh bien, +vous comprenez: sur un texte comme celui-là, dont, faute de mémoire, je +m'écarte peut-être sur certains points, mais pas, à coup sûr, à +l'endroit des principaux, je comptais faire un roman moral dans le genre +de _la Religieuse_, de Diderot, ou un drame de la famille des _Victimes +cloîtrées_, de Monvel; cela eût occupé mes loisirs pendant le temps plus +ou moins long que j'ai encore à demeurer votre hôte. Vous n'avez rien de +tout cela, donnez-moi ce que vous voudrez: l'_Histoire_ de Polybe, les +Commentaires de César, la _Vie de la Vierge_, le _Martyre de saint +Janvier_. Tout me sera bon, cher monsieur Brandi, et je vous aurai de +tout une égale reconnaissance. + +Le commandant Brandi remonta chez lui, et choisit dans sa bibliothèque +cinq ou six volumes, que Nicolino se garda bien d'ouvrir. + +Le lendemain, vers huit heures du soir, le commandant entra dans la +prison de Nicolino, précédé d'un geôlier portant deux bougies. + +Le prisonnier s'était déjà jeté sur son lit, quoiqu'il ne dormît pas +encore. Il ouvrit des yeux étonnés de ce luxe de cire. Trois jours +auparavant, il avait demandé une lampe et on la lui avait refusée. + +Le geôlier disposa les deux bougies sur la table et sortit. + +--Ah çà! mon cher commandant, demanda Nicolino, est-ce que, par hasard, +vous me feriez la surprise de me donner une soirée? + +--Non: je vous faisais une simple visite, mon cher prisonnier, et, comme +je déteste parler sans voir, j'ai, comme vous le voyez, fait apporter +des lumières. + +--Je me félicite bien sincèrement de votre antipathie pour les +ténèbres; mais il est impossible que le désir de venir causer avec moi +vous soit poussé tout à coup comme cela, de lui-même et sans raison +extérieure. Qu'avez-vous à me dire? + +--J'ai à vous dire une chose assez importante, et à laquelle j'ai +longtemps réfléchi avant de vous en parler. + +--Et, aujourd'hui, vos réflexions sont faites? + +--Oui. + +--Dites, alors. + +--Vous savez, mon cher hôte, que vous êtes ici sur une recommandation +toute particulière de la reine? + +--Je ne le savais pas, mais je m'en doutais. + +--Et au secret le plus absolu? + +--Quant à cela, je m'en suis aperçu. + +--Eh bien, imaginez-vous, mon cher hôte, que dix fois, depuis que vous +êtes ici, une dame s'est présentée pour vous parler. + +--Une dame? + +--Oui; une dame voilée qui n'a jamais voulu dire son nom et qui a +prétendu qu'elle venait de la part de la reine, à la maison de laquelle +elle était attachée. + +--Bon! fit Nicolino, est-ce que ce serait Elena, par hasard? Ah! par ma +foi! voilà qui la réhabiliterait dans mon esprit. Et, naturellement, +vous lui avez constamment refusé la porte? + +--Venant de la part de la reine, j'ai pensé que sa visite pourrait ne +pas vous être agréable, et j'ai craint de vous désobliger en +l'introduisant près de vous. + +--La dame est-elle jeune? + +--Je le crois. + +--Est-elle jolie? + +--Je le gagerais. + +--Eh bien, mon cher commandant, une femme jeune et jolie ne désoblige +jamais un prisonnier au secret depuis six semaines, vînt-elle de la part +du diable, et, je dirai même plus, surtout de la part du diable. + +--Alors, dit Roberto Brandi, si cette dame revenait? + +--Si cette dame revenait, faites-la entrer, mordieu! + +--Je suis bien aise de savoir cela. Je ne sais pourquoi j'ai dans l'idée +qu'elle reviendra ce soir. + +--Mon cher commandant, vous êtes un homme charmant, d'une conversation +pleine de verve et de fantaisie; mais vous comprenez: fussiez-vous +l'homme le plus spirituel de Naples... + +--Oui, vous préféreriez la conversation de la dame inconnue à la mienne; +soit: je suis bon diable et n'ai point d'amour-propre. Maintenant, +n'oubliez pas une chose ou plutôt deux choses. + +--Lesquelles? + +--C'est que, si je n'ai pas fait entrer la dame plus tôt, c'est que j'ai +craint que sa visite ne vous déplût, et que, si je la fais entrer +aujourd'hui, c'est que vous m'affirmez que sa visite vous est agréable. + +--Je vous l'affirme, mon cher commandant. Êtes-vous satisfait? + +--Je le crois bien! rien ne me satisfait plus que de rendre de petits +services à mes prisonniers. + +--Oui; seulement, vous prenez votre temps. + +--Monsieur le duc, vous connaissez le proverbe: _Tout vient à point à +qui sait attendre_. + +Et, se levant avec son plus aimable sourire, le commandant salua son +prisonnier et sortit. + +Nicolino le suivit des yeux, se demandant ce qui avait pu arriver +d'extraordinaire depuis la veille au matin pour qu'il se fît dans les +manières de son juge et de son geôlier un si grand changement à son +égard; et il n'avait pu encore se faire une réponse satisfaisante à sa +question, lorsque la porte de son cachot se rouvrit et donna passage à +une femme voilée, qui se jeta dans ses bras en levant son voile. + + + + + LXXXV + + QUELLE ÉTAIT LA DIPLOMATIE DU GOUVERNEUR DU CHATEAU SAINT-ELME. + + +Comme l'avait deviné Nicolino Caracciolo, la femme voilée n'était autre +que la marquise de San-Clemente. + +Au risque de perdre sa faveur et sa position près de la reine, qui ne +lui avait pas dit, au reste, un mot de ce qui était arrivé, et qui +n'avait changé en rien ses façons vis-à-vis d'elle, la marquise de +San-Clemente, comme l'avait dit Roberto Brandi, était venue deux fois +pour essayer de voir Nicolino. + +Le commandant avait été inflexible: les prières n'avaient pu le toucher, +l'offre d'un millier de ducats n'avait pu le corrompre. + +Ce n'était point que le commandant Brandi fut la perle des honnêtes +gens; il s'en fallait, au contraire, du tout au tout. Mais c'était un +homme assez fort en arithmétique pour calculer que, quand une place vaut +dix ou douze mille ducats par an, il ne faut pas s'exposer à la perdre +pour mille. + +Et, en effet, quoique le traitement du gouverneur du château Saint-Elme +ne fût en réalité que de quinze cents ducats, comme il était chargé de +nourrir les prisonniers et que les arrestations venaient de durer et +promettaient de durer encore longtemps à Naples,--de même que M. +Delaunay, dont le traitement, comme gouverneur de la Bastille, était de +douze mille francs fixe, parvenait à lui faire produire cent quarante +mille livres,--de même Roberto Brandi, dont le traitement était de cinq +ou six mille francs, tirait de son fort quarante ou cinquante mille +francs. + +Cela explique l'intégrité de Roberto Brandi. En apprenant les nouvelles +du 9 décembre, c'est-à-dire le retour du roi, la défaite des Napolitains +et la marche de l'armée française sur Naples, il avait été plus loin que +le marquis Vanni, qui n'avait pas voulu se faire, de Nicolino, un ennemi +acharné: Roberto Brandi avait rêvé de se faire, de Nicolino, +non-seulement un ami, mais encore un protecteur. Et, à cet effet, il +avait, comme nous l'avons vu, essayé de semer dans le coeur de son +prisonnier, avant que celui-ci pût se douter dans quel but, cette graine +qui fleurit si rarement, et qui, plus rarement encore, porte ses fruits, +la reconnaissance. + +Mais, quoiqu'il ne fût qu'à demi Napolitain, puisqu'il était Français +par sa mère, Nicolino Caracciolo n'avait pas été assez naïf pour +attribuer à une sympathie spontanée le changement qui, depuis la veille, +s'était fait pour lui dans les façons du commandant. Aussi, l'avons-nous +vu se demander quels étaient les événements extraordinaires qui avaient +pu amener envers lui ce changement de façons. + +La marquise, en lui apprenant la catastrophe de Rome et la fuite +prochaine de la famille royale pour Palerme, lui apprit sur ce point +tout ce qu'il désirait savoir. + +Mais, nous n'avons pas besoin de le dire à nos lecteurs, qui, nous +l'espérons, s'en seront aperçus, Nicolino était homme d'esprit. Il +résolut de tirer tout le parti possible de la situation, en laissant peu +à peu venir à lui Roberto Brandi. Il y avait évidemment, dans l'avenir +et à un moment donné, un pacte avantageux pour tout le monde à faire +entre le gouverneur du château Saint-Elme et les républicains. + +Jusque-là, toutes les avances avaient été faites par le commandant du +château, tandis que Nicolino n'était nullement engagé de son côté. + +Quoique les instances obstinées de la marquise San-Clemente, pour +arriver jusqu'à lui, instances qui avaient été couronnées par le succès, +eussent laissé à Nicolino, si sceptique qu'il fût, peu de doutes sur son +dévouement, soit que ce peu de doutes qui lui restait fût suffisant pour +le tenir en réserve vis-à-vis d'elle, soit qu'il craignît qu'elle ne fût +épiée, et qu'en la chargeant de quelque message pour ses compagnons, il +ne les compromît et, en même temps, ne compromît la marquise elle-même, +Nicolino n'occupa les deux heures qu'elle passa près de lui qu'à lui +parler de son amour ou à le lui prouver. + +Les amants se séparèrent enchantés l'un de l'autre et s'aimant plus que +jamais. La marquise San-Clemente promit à Nicolino que tous les soirs où +elle ne serait pas de service près de la reine, elle les viendrait +passer avec lui; et, Roberto Brandi ayant été interrogé sur la +possibilité de mettre ce projet à exécution, et n'y ayant vu aucun +empêchement de son côté, il fut convenu que les choses se passeraient +ainsi. + +Le commandant n'avait point été sans savoir que la dame voilée était la +marquise de San-Clemente, c'est-à-dire une des dames d'honneur les plus +avant dans l'intimité de la reine; et, par un jeu de bascule des plus +simples, il comptait bien toujours se trouver sur ses pieds par la +marquise de San-Clemente, si c'était le parti royal qui l'emportait, par +Nicolino Caracciolo, si c'était, au contraire, les républicains qui +avaient le dessus. + +Les jours s'écoulèrent, nous avons vu de quelle façon, en projets de +résistance de la part du roi et ensuite de la part de la reine. Rien ne +fut changé à la position de Nicolino, si ce n'est que les soins du +commandant à son égard, non-seulement continuèrent, mais allèrent +toujours augmentant... Il eut du pain blanc, trois plats à son déjeuner, +cinq à son dîner, du vin de France à discrétion, et la permission de se +promener deux fois par jour sur les remparts, à la condition de donner +sa parole d'honneur de ne point sauter du haut en bas. + +La situation de Nicolino ne lui paraissait pas, surtout depuis la +disparition du procureur fiscal et l'apparition de la marquise, +tellement désespérée, qu'il dût, pour en sortir, risquer un suicide; +aussi, sans se faire prier, donna-t-il sa parole d'honneur, et put-il, +sur sa foi, se promener tout à son aise. + +Par la marquise, qui tenait exactement sa parole et qui, grâce à +l'indifférence qu'elle affectait pour le prisonnier et aux précautions +qu'elle prenait pour le venir voir, n'était aucunement inquiétée, +Nicolino Caracciolo savait toutes les nouvelles de la cour. Il +connaissait le roi et ne crut jamais sérieusement à sa résistance, et, +comme la marquise de San-Clemente faisait partie des personnes qui +devaient suivre la cour à Palerme, il sut la vérité, entre sept et huit +heures, le soir même du 21 décembre, c'est-à-dire trois heures avant la +fuite de la famille royale. + +La marquise ne savait rien positivement de ce qui devait se passer. Elle +avait reçu l'ordre de se trouver à dix heures du soir dans les +appartements de la reine; là, il lui serait fait communication de la +résolution prise. La marquise n'avait aucun doute que la résolution +prise ne fût celle du départ. + +Elle revenait donc à tout hasard faire ses adieux à Nicolino. Ces adieux +faits ne rengageaient à rien, et, si elle restait, il serait toujours +temps de les refaire. + +On pleura beaucoup, on promit de s'aimer toujours, on fit venir le +commandant, qui s'engagea, pourvu qu'elles lui fussent adressées, à +remettre à Nicolino les lettres de la marquise, et qui, pourvu qu'il en +prit lecture auparavant, promit de faire passer à la marquise les +lettres de Nicolino; puis, toutes choses bien convenues, on échangea le +plus près possible quelques paroles d'un désespoir assez calme pour ne +point donner aux amants eux-mêmes de trop grandes inquiétudes l'un sur +l'autre. + +C'est une charmante chose que les amours faciles et les passions +raisonnables. Comme les goëlands dans la tempête, elles ne font que +mouiller le bout de leurs ailes au sommet des vagues; puis le vent les +emporte du côté vers lequel il souffle, et, plutôt que de lutter contre +lui, elles se laissent, souriantes au milieu des larmes, dans une pose +gracieuse, emporter par le vent comme les Océanides de Flaxman. + +Le chagrin donna grand appétit à Nicolino. Il soupa de manière à +effrayer son geôlier, qu'il força de boire avec lui à la santé de la +marquise. Le geôlier protesta contre la violence qui lui était faite, +mais il but. + +Sans doute, la douleur avait tenu Nicolino éveillé fort avant dans la +nuit; car, lorsque le commandant, vers huit heures du matin, entra dans +le cachot de son prisonnier, il le trouva profondément endormi. + +Cependant la nouvelle qu'il lui apportait était assez grave pour qu'il +prît sur lui de l'éveiller. On lui avait envoyé, pour les afficher à +l'intérieur et à l'extérieur du château, quelques-unes des proclamations +qui annonçaient le départ du roi, qui promettaient son prochain retour, +qui nommaient le prince Pignatelli vicaire général, et Mack lieutenant +du royaume. + +Les égards que le commandant avait voués à son prisonnier lui faisaient +un devoir de lui communiquer cette proclamation avant de la faire +connaître à personne. + +La nouvelle, en effet, était grave; mais Nicolino y était préparé. Il se +contenta de murmurer: «Pauvre marquise!» Puis, écoutant les sifflements +du vent dans les corridors et les battements de la pluie au-dessus de sa +tête, il ajouta, comme Louis XV regardant passer le convoi de madame de +Pompadour: + +--Elle aura mauvais temps pour son voyage. + +--Si mauvais, répondit Roberto Brandi, que les vaisseaux anglais sont +encore dans la rade et n'ont pu partir. + +--Bah! vraiment! répondit Nicolino. Et peut-on, quoique ce ne soit pas +l'heure de la promenade, monter sur les remparts? + +--Certainement! La gravité de la situation serait une excuse, si l'on +venait à me faire un crime de ma complaisance. Dans ce cas, n'est-ce +pas, monsieur le duc, vous auriez la bonté de dire que cette +complaisance, vous l'avez exigée de moi? + +Nicolino monta sur le rempart, et, en sa qualité de neveu d'un amiral, +comme il disait, reconnut, sur le _Van-Guard_ et _la Minerve_, les +pavillons qui indiquaient la présence du roi sur l'un de ces bâtiments +et du prince de Calabre sur l'autre. + +Le commandant, qui l'avait quitté un instant, le rejoignit en lui +apportant une excellente lunette d'approche. + +Grâce à cette excellente lunette, il put suivre les péripéties du drame +que nous avons raconté. Il vit la municipalité et les magistrats venant +supplier vainement le roi de ne point partir; il vit le +cardinal-archevêque monter à bord du _Van-Guard_ et en descendre; il vit +Vanni, chassé de _la Minerve_, rentrer désespéré derrière le môle. Une +ou deux fois même, il vit apparaître sur le pont la belle marquise. Il +lui sembla qu'elle levait tristement les yeux au ciel et essuyait une +larme; et ce spectacle lui parut d'un intérêt tel, qu'il resta toute la +journée sur le rempart, tenant sa lunette à la main, et ne quitta son +observatoire que pour descendre, à la hâte, déjeuner et dîner. + +Le lendemain, ce fut encore le commandant qui entra le premier dans sa +chambre. Rien n'était changé depuis la veille; le vent continuait d'être +contraire; les vaisseaux étaient toujours dans le port. + +Enfin vers trois heures, on appareilla. Les voiles descendirent +gracieusement le long des mâts et semblèrent faire un appel au vent. Le +vent obéit, les voiles se gonflèrent: vaisseaux et frégates se mirent en +mouvement et s'avancèrent lentement vers la haute mer. Nicolino reconnut +à bord du _Van-Guard_ une femme qui faisait des signes non équivoques de +reconnaissance, et, comme cette femme ne pouvait être autre que la +marquise de San-Clemente, il lui jeta à travers l'espace un tendre et +dernier adieu. + +Au moment où la flotte commençait à disparaître derrière Caprée, on vint +annoncer à Nicolino que le dîner était servi, et, comme rien ne le +retenait plus sur le rempart, il descendit vivement, pour ne pas donner +aux plats, qui devenaient de plus en plus délicats, le temps de se +refroidir. + +Le même soir, le commandant, inquiet de la situation de coeur et +d'esprit dans laquelle devait se trouver son prisonnier, après les +terribles émotions de la journée, descendit dans son cachot, et le +trouva aux prises avec une bouteille de syracuse. + +Le prisonnier paraissait très-ému. Il avait le front rêveur et l'oeil +humide. + +Il tendit mélancoliquement la main au commandant, lui versa un verre de +syracuse et trinqua avec lui en secouant la tête. + +Puis, après avoir vidé son verre jusqu'à la dernière goutte: + +--Et quand je pense, dit-il, que c'est avec un pareil nectar +qu'Alexandre VI empoisonnait ses convives! Il fallait que ce Borgia fût +un bien grand coquin. + +Puis, vaincu par l'émotion que lui causait ce souvenir historique, +Nicolino laissa tomber sa tête sur la table et s'endormit! + + + + + LXXXVI + + CE QU'ATTENDAIT LE GOUVERNEUR DU CHATEAU SAINT-ELME. + + +Il est inutile que nous passions en revue de nouveau chacun des +événements que nous avons déjà vus se dérouler sous nos yeux. Seulement, +il est bon de dire que, du haut des remparts du château Saint-Elme, +grâce à l'excellente lunette que lui avait laissée le commandant, +Nicolino assistait à tout ce qui se passait dans les rues de Naples. +Quant aux événements qui ne se produisaient point au grand jour, le +commandant Roberto Brandi, qui était devenu pour son prisonnier un +véritable ami, les lui racontait avec une fidélité qui eût fait honneur +à un préfet de police faisant son rapport à son souverain. + +C'est ainsi que Nicolino vit, du haut des remparts le terrible et +magnifique spectacle de l'incendie de la flotte, apprit le traité de +Sparanisi, put suivre des yeux les voitures amenant les officiers +français qui venaient toucher les deux millions et demi, sut le +lendemain en quelle monnaie les deux millions et demi avaient été payés, +assista enfin à toutes les péripéties qui suivirent le départ du vicaire +général, depuis la nomination de Maliterno à la dictature jusqu'à +l'amende honorable que nous lui avons vu faire de compte à demi avec +Rocca-Romana. Tous ces événements lui eussent, perçus par les yeux +seulement, paru assez obscurs; mais les explications du commandant +venaient les élucider et jouaient dans ce labyrinthe politique le rôle +du fil d'Ariane. + +On atteignit ainsi le 20 janvier. + +Le 20 janvier, on apprit la rupture définitive de la trêve, à la suite +de l'entrevue entre le général français et le prince de Maliterno, et +l'on sut qu'à six heures du matin, les troupes françaises s'étaient +ébranlées pour marcher sur Naples. + +A cette nouvelle, les lazzaroni hurlèrent de rage, et, brisant toute +discipline, mirent à leur tête Michele et Pagliuccella, criant qu'ils ne +voulaient reconnaître qu'eux pour capitaines; puis, s'adjoignant les +soldats et les officiers qui étaient revenus de Livourne avec le général +Naselli, ils commencèrent à traîner des canons à Poggioreale, à +Capodichino et à Capodimonte. D'autres batteries furent établies à la +porte Capuana, à la Marinella, au largo delle Pigne et sur tous les +points par lesquelles les Français pouvaient tenter d'entrer à Naples. +C'était pendant cette journée où se préparait la défense, que, malgré +les efforts de Michele et de Pagliucella, les pillages, les incendies et +les meurtres avaient été le plus terribles. + +Du haut des murailles du fort de Saint-Elme, Nicolino voyait avec +terreur les cruautés qui s'accomplissaient. Il s'étonnait de ne voir le +parti républicain prendre aucune mesure contre de pareilles atrocités, +et se demandait si le comité républicain était réduit à un tel abandon, +qu'il dût laisser les lazzaroni maîtres de la ville sans rien tenter +contre les désordres qu'ils commettaient. + +A tout moment, des clameurs nouvelles s'élevaient de quelque point de la +ville et montaient jusqu'aux hauteurs où est située la forteresse. Des +tourbillons de fumée s'élançaient tout à coup d'un pâté de maisons, et, +poussés par le sirocco, passaient comme un voile entre la ville et le +château. Des assassinats commencés dans les rues se continuaient par les +escaliers et venaient se dénouer sur les terrasses des palais, presque +à portée de fusil des sentinelles. Roberto Brandi veillait aux portes et +aux poternes du château, dont il avait doublé les sentinelles, avec +ordre de faire feu sur quiconque se présenterait, lazzaroni ou +républicains. Il conduisait évidemment, avec des intentions hostiles, à +un but caché, un plan arrêté avec lui-même. + +La bannière royale continuait de flotter sur les murailles du fort, et, +malgré le départ du roi, n'avait point disparu un instant. + +Cette bannière, gage pour eux de la fidélité du commandant, réjouissait +les yeux des lazzaroni. + +Sa longue-vue à la main, Nicolino cherchait vainement dans les rues de +Naples quelques figures de connaissance. On le sait, Maliterno n'était +point rentré à Naples; Rocca-Romana se tenait caché; Manthonnet, +Schipani, Cirillo et Velasco attendaient. + +A deux heures de l'après-midi, on releva les sentinelles, comme cela se +pratiquait, de deux heures en deux heures. + +Il sembla à Nicolino que la sentinelle qui se trouvait la plus proche de +lui, lui faisait un signe de tête. + +Il ne parut point l'avoir remarqué; mais, au bout de quelques secondes, +il tourna de nouveau les yeux de son côté. + +Cette fois, il ne lui resta aucun doute. Ce signe avait été d'autant +plus visible que les trois autres sentinelles, les yeux fixés, les unes +à l'horizon du côté de Capoue, où l'on s'attendait à voir déboucher les +Français, les autres sur Naples, se débattant sous le fer et au milieu +du feu, ne faisaient aucune attention à la quatrième sentinelle et au +prisonnier. + +Nicolino put donc se diriger vers le factionnaire et passer à un pas de +lui. + +--Aujourd'hui, en dînant, faites attention à votre pain, lui jeta en +passant la sentinelle. + +Nicolino tressaillit et continua sa route. + +Son premier mouvement fut un mouvement de crainte: il crut qu'on voulait +l'empoisonner. + +Au bout d'une vingtaine de pas, il revint sur lui-même, et, en repassant +devant le factionnaire: + +--Du poison? demanda-t-il. + +--Non, répondit celui-ci, un billet. + +--Ah! fit Nicolino, la poitrine un peu dégagée. + +Et, s'éloignant du factionnaire, il se tint à distance sans plus +regarder de son côté. + +Enfin, les républicains se décidaient donc à quelque chose! Le défaut +d'initiative dans le _mezzo ceto_ et dans la noblesse est le défaut +capital des Napolitains. Autant le peuple, poussière soulevée au moindre +vent, est toujours prêt aux émeutes, autant la classe moyenne et +l'aristocratie sont difficiles aux révolutions. + +C'est qu'à tout changement qui arrive, mezzo ceto et aristocratie +craignent de perdre une portion de ce qu'ils possèdent, tandis que le +peuple, qui ne possède rien, ne peut que gagner. + +Il était trois heures de l'après-midi; Nicolino dînait à quatre: il +n'avait, en conséquence, qu'une heure à attendre. Cette heure lui parut +un siècle. + +Enfin, elle passa, Nicolino comptant les quarts et les demies qui +sonnaient aux trois cents églises de Naples. + +Nicolino descendit, trouva son couvert mis comme d'habitude et son pain +sur la table. Il examina négligemment son pain, n'y vit aucune rupture; +sur toute sa rotondité, la croûte était lisse et intacte. Si un billet +avait été introduit dans l'intérieur, c'était pendant la fabrication +même du pain. + +Le prisonnier commença de croire à un faux avis. + +Il regarda le geôlier chargé de le servir à table, depuis l'amélioration +croissante de ses repas, espérant voir en lui quelque encouragement à +rompre son pain. + +Le geôlier resta impassible. + +Nicolino, pour avoir une occasion de le faire sortir, regarda si rien ne +manquait sur la table. La table était irréprochablement préparée. + +--Mon cher ami, dit-il au geôlier, le commandant est si bon pour moi, +que je ne doute pas que, pour m'ouvrir l'appétit, il ne me donne une +bouteille d'asprino, si je la lui demande. + +L'asprino correspond à Naples, au vin de Suresne, à Paris. + +Le geôlier sortit en faisant un mouvement des épaules qui signifiait: + +--En voilà une idée de demander du vinaigre quand on a sur sa table du +lacrima-cristi et du monte de Procida. + +Mais, comme on lui avait recommandé d'avoir les plus grands égards pour +le prisonnier, il s'empressa d'obéir avec tant de diligence, que, pour +aller plus vite, il ne ferma même pas, en s'éloignant, la porte du +cachot. + +Nicolino le rappela. + +--Qu'y a-t-il, Excellence? demanda le geôlier. + +--Il y a que je vous prie de fermer votre porte, mon ami, répondit +Nicolino: les portes ouvertes donnent des tentations aux prisonniers. + +Le geôlier, qui savait la fuite impossible au château Saint-Elme, à +moins que, comme Hector Caraffa, on ne descendît du haut des murailles +avec une corde, referma la porte, non point pour sa conscience, mais +pour ne pas désobliger Nicolino. + +La clef ayant fait dans la serrure son mouvement et son bruit de +rotation qui indiquaient la clôture à double tour, Nicolino, certain de +ne pas être surpris, brisa son pain. + +On ne l'avait point trompé: au beau milieu de la mie était un billet +roulé, lequel, collé à la pâte, indiquait qu'il n'avait pu y être +introduit que pendant la fabrication, comme l'avait pensé le +prisonnier. + +Nicolino prêta l'oreille, et, n'entendant aucun bruit, ouvrit vivement +le billet. + +Il contenait ces mots: + +«Jetez-vous sur votre lit sans vous déshabiller; ne vous inquiétez point +du bruit que vous entendrez de onze heures à minuit; il sera fait par +des amis; seulement, tenez-vous prêt à les seconder.» + +--Diable! murmura Nicolino, ils ont bien fait de me prévenir; je les +eusse pris pour des lazzaroni, et j'eusse tapé dessus. Voyons le +post-scriptum: + +«Il est urgent que, demain, le drapeau français flotte, au point du +jour, sur les murailles du château Saint-Elme. Si notre tentative +échouait, faites ce que vous pourrez de votre côté pour arriver à ce +but. Le comité met cinq cent mille francs à votre disposition.» + +Nicolino déchira le billet en morceaux impalpables, qu'il éparpilla sur +toute la longueur de son cachot. + +Il achevait cette opération lorsque la clef tourna dans la serrure, et +que son geôlier entra une bouteille d'asprino à la main. + +Nicolino, qui tenait de sa mère un palais français, n'avait jamais pu +souffrir l'asprino; mais, dans cette occasion, il lui parut qu'il devait +faire un sacrifice à la patrie. Il remplit son verre, le leva en l'air, +porta un toast à la santé du commandant, le vida d'un trait et fit +clapper sa langue avec autant d'énergie qu'il eût pu le faire après un +verre de chambertin, de château-laffitte ou de bouzi. + +L'admiration du geôlier pour Nicolino redoubla: il fallait être doué +d'un courage héroïque pour boire sans grimace un verre d'un pareil vin. + +Le dîner était encore meilleur que d'habitude. Nicolino en fit son +compliment au gouverneur, qui vint, comme il en prenait de plus en plus +l'habitude, lui faire sa visite au café. + +--Bon! dit Roberto Brandi, les compliments reviennent, non pas au +cuisinier, mais à l'asprino, qui vous aura ouvert l'appétit. + +Nicolino n'avait point l'habitude de remonter sur le rempart après son +dîner, qu'il prolongeait, surtout depuis qu'il s'était amélioré, jusqu'à +cinq heures et demie et même six heures du soir. Mais, surexcite, non +point par l'asprino qu'il avait bu, comme le croyait le commandant, mais +par le billet qu'il avait reçu; voyant le seigneur Roberto Brandi de +bonne humeur et ne doutant pas que Naples ne fût au moins aussi curieux +à voir de nuit que de jour, il se plaignit avec tant d'insistance d'une +certaine lourdeur d'estomac et d'un certain embarras de tête, que, de +lui-même, le commandant lui demanda s'il ne voulait point prendre l'air. + +Nicolino se fit prier un instant; puis enfin, pour ne pas le désobliger, +consentit à monter avec le commandant sur le rempart. + +Naples présentait dans la soirée le même spectacle que pendant le jour, +excepté que, vu à travers les ténèbres, il devenait plus effrayant. Et, +en effet, le pillage et les assassinats s'exécutaient à la lueur des +torches qui, courant dans l'obscurité comme des insensées, semblaient +jouer quelque jeu fantastique et terrible inventé par la mort. De leur +côté, les incendies, détachant les flammes ardentes de la fumée épaisse +qui les couronnait, offraient à Nicolino la même représentation que +Rome, dix-huit cents ans auparavant, avait donnée à Néron. Rien n'eût +empêché Nicolino, s'il eût voulu se couronner de roses et chanter des +vers d'Horace sur sa lyre, de se croire le divin empereur successeur de +Claude et fils d'Agrippine et de Domitius. + +Mais Nicolino n'était pas fantaisiste à ce point; Nicolino avait tout +simplement sous les yeux le spectacle d'une scène de meurtre et +d'incendie comme Naples n'en avait point donné depuis la révolte de +Masaniello, et Nicolino, la rage au fond du coeur, regardait ces canons +dont le col de bronze s'allongeait hors des remparts, et se disait que, +s'il était gouverneur du château à la place de Roberto Brandi, il aurait +bientôt forcé toute cette canaille à chercher un abri dans les égouts +d'où elle sortait. + +En ce moment, il sentit une main qui s'appuyait sur son épaule, et, +comme si elle eût pu lire au plus profond de sa pensée, une voix lui +dit: + +--A ma place, que feriez-vous? + +Nicolino n'eut pas besoin de se retourner pour savoir qui lui parlait +ainsi: il reconnut la voix du digne commandant. + +--Par ma foi, répondit Nicolino, je n'hésiterais pas, je vous le jure: +je ferais feu sur les assassins, au nom de l'humanité et de la +civilisation. + +--Comme cela? sans savoir ce que me rapportera ou me coûtera chaque coup +de canon que je tirerai? A votre âge et en paladin français, vous dites: +_Fais ce que dois, advienne que pourra._ + +--C'est le chevalier Bayard qui a dit cela. + +--Oui; mais, à mon âge, et père de famille comme je suis, je dis: +_Charité bien ordonnée est de commencer par soi-même._ Ce n'est pas le +chevalier Bayard qui a dit cela: c'est le bon sens. + +--Ou l'égoïsme, mon cher gouverneur. + +--Cela se ressemble diablement, mon cher prisonnier. + +--Mais, enfin, que voulez-vous? + +--Mais je ne veux rien. Je suis à mon balcon, balcon bien tranquille: +rien ne m'atteindra ici. Je regarde et j'attends. + +--Je vois bien que vous regardez; mais je ne sais pas ce que vous +attendez. + +--J'attends ce qu'attend le gouverneur d'une forteresse imprenable: +j'attends qu'on me fasse des propositions. + +Nicolino prit ces paroles pour ce qu'elles étaient, en effet, +c'est-à-dire pour une ouverture; mais, outre qu'il n'avait pas mission +de traiter au nom des républicains, mission qu'à la rigueur il se fût +donnée à lui-même, le billet qu'il avait reçu lui recommandait tout +simplement de se tenir tranquille, et d'aider, s'il était en son +pouvoir, aux événements qui devaient s'accomplir de onze heures à +minuit. + +Qui lui disait que ce qu'il arrêterait avec le commandant, si avantageux +que cela fût, selon lui, aux intérêts de la future république +parthénopéenne, s'accorderait avec les plans des républicains? + +Il garda donc le silence, ce que voyant le commandant Roberto Brandi, il +fit, pour la troisième ou la quatrième fois, le tour des remparts en +sifflant et en recommandant aux sentinelles la plus grande vigilance, +aux artilleurs de veiller près de leurs pièces, la mèche allumée. + + + + + LXXXVII + +OU L'ON VOIT ENFIN COMMENT LE DRAPEAU FRANÇAIS AVAIT ÉTÉ ARBORÉ SUR LE + CHATEAU SAINT-ELME. + + +Nicolino écouta en silence le commandant donner des ordres, d'une voix +assez haute, au contraire, pour qu'elle fût entendue de son prisonnier. + +Ce redoublement de surveillance l'inquiéta; mais il connaissait la +prudence et le courage de ceux qui lui avaient fait passer l'avis qu'il +avait reçu, et il se confiait à eux. + +Seulement, il lui fut démontré plus clair que jamais que toutes les +attentions successives et croissantes qu'avait eues pour lui le +directeur de la forteresse n'avaient d'autre but que d'amener Nicolino à +lui faire quelque ouverture ou à recueillir les siennes; ce qui serait +arrivé, sans aucun doute, si Nicolino ne se fût, à cause de l'avis reçu, +tenu sur la réserve. + +Le temps s'écoula sans aucun rapprochement entre le gouverneur et son +prisonnier. Seulement, comme par oubli, celui-ci eut la permission de +rester sur le rempart. + +Dix heures sonnèrent. On se rappelle que c'était l'heure indiquée par +Maliterno à l'archevêque, pour sonner, sous peine de mort, toutes les +cloches de Naples. A la dernière vibration des bronzes, toutes les +cloches éclatèrent à la fois. + +Nicolino était préparé à tout, excepté à ce concert de cloches, et le +gouverneur, à ce qu'il paraît, n'y était pas plus préparé que lui; car, +à ce bruit inattendu, Roberto Brandi se rapprocha de son prisonnier et +le regarda avec étonnement. + +--Oui, je comprends bien, dit Nicolino, vous me demandez ce que signifie +cet effroyable charivari; j'allais vous faire la même question. + +--Alors, vous l'ignorez? + +--Parfaitement. Et vous? + +--Moi aussi. + +--Alors, promettons-nous que le premier des deux qui l'apprendra en fera +part à son voisin. + +--Je vous le promets. + +--C'est incompréhensible, mais c'est curieux, et j'ai payé bien cher, +souvent, ma loge à Saint-Charles pour voir un spectacle qui ne valait +pas celui-ci. + +Mais, contre l'attente de Nicolino, le spectacle devenait de plus en +plus curieux. + +En effet, comme nous l'avons dit, arrêtés au milieu de leur infernale +besogne par une voix qui semblait leur parler d'en haut, les lazzaroni, +qui entendent mal la langue céleste, coururent en demander l'explication +à la cathédrale. + +On sait ce qu'ils y trouvèrent: la vieille métropole éclairée _à +giorno_, le sang et la tête de saint Janvier exposés, le +cardinal-archevêque en habits sacerdotaux, enfin Rocca-Romana et +Maliterno en costume de pénitents, pieds nus, en chemise et la corde au +cou. + +Les deux spectateurs, pour lesquels on eût pu croire que le spectacle +était fait, virent alors l'étrange procession sortir de l'église, au +milieu des pleurs, des cris, des lamentations. Les torches étaient si +nombreuses et jetaient un tel éclat, qu'à l'aide de sa lunette, que le +commandant envoya chercher, Nicolino reconnut l'archevêque sous son +dais, portant le saint sacrement, les chanoines portant à ses côtés le +sang et la tête de saint Janvier, et enfin, derrière les chanoines, +Maliterno et Rocca-Romana, dans leur étrange costume, ne portaient +rien, ou plutôt portaient, de tous les poids, le plus pesant: les péchés +du peuple. + +Nicolino savait son frère Rocca-Romana aussi sceptique que lui, et +Maliterno aussi sceptique que son frère. Il fut donc, malgré la grande +préoccupation qui le tenait, pris d'un rire homérique en reconnaissant +les deux pénitents. + +Quelle était cette comédie? dans quel but était-elle jouée? C'était ce +que ne pouvait s'expliquer Nicolino que par ce mélange, tout particulier +à Naples, du grotesque au sacré. + +Sans doute, entre onze heures et minuit, aurait-il l'explication de tout +cela. + +Roberto Brandi, qui n'attendait aucune explication, paraissait plus +inquiet et plus impatient que son prisonnier; car lui aussi connaissait +Naples et se doutait qu'il y avait quelque immense piége caché sous +cette comédie religieuse. + +Nicolino et le commandant suivirent des yeux, avec la plus grande +curiosité, la procession dans les différentes évolutions qu'elle +accomplit depuis sa sortie de la cathédrale jusqu'à sa rentrée; puis ils +virent le bruit diminuer, les torches s'éteindre, et y succéder le +silence et l'obscurité. + +Quelques maisons auxquelles le feu avait été mis continuèrent de brûler; +mais personne ne s'en occupa. + +Onze heures sonnèrent. + +--Je crois, dit Nicolino, qui désirait suivre les instructions du billet +en rentrant dans son cabinet, je crois que la représentation est +terminée. Qu'en dites-vous, mon commandant? + +--Je dis que j'ai encore quelque chose à vous faire voir avant que vous +rentriez chez vous, mon cher prisonnier. + +Et il lui fit signe de le suivre. + +--Nous nous sommes, lui dit-il, jusqu'à présent préoccupés de ce +qui se passe à Naples, depuis Mergellina jusqu'à la porte +Capuana,--c'est-à-dire à l'ouest, au midi et à l'est:--occupons-nous un +peu de ce qui se passe au nord. Quoique ce qui nous vient de ce côté +fasse peu de bruit et jette peu de lumière, cela vaut la peine que nous +y accordions un instant d'attention. + +Nicolino se laissa conduire par le gouverneur sur la partie du rempart +exactement opposée à celle du haut de laquelle il venait de contempler +Naples, et, sur les collines qui enveloppent la ville, depuis celle de +Capodimonte jusqu'à celle de Poggioreale, il vit une ligne de feux +disposés avec la régularité d'une armée en marche. + +--Ah! ah! fit Nicolino, voilà du nouveau, ce me semble. + +--Oui, et qui n'est pas sans intérêt, n'est-ce pas? + +--C'est l'armée française? demanda Nicolino. + +--Elle-même, répondit le gouverneur. + +--Demain, alors, elle entrera à Naples. + +--Oh! que non! On n'entre point à Naples comme cela quand les lazzaroni +ne veulent pas qu'on y entre. On se battra deux, trois jours, peut-être. + +--Eh bien, après? demanda Nicolino. + +--Après?... Rien, répondit le gouverneur. C'est à nous de songer à ce +que peut, dans un pareil conflit, faire de bien ou de mal à ses alliés, +quels qu'ils soient, le gouverneur du château Saint-Elme. + +--Et peut-on savoir, en cas de conflit, pour qui seraient vos +préférences? + +--Mes préférences! Est-ce qu'un homme d'esprit a des préférences, mon +cher prisonnier? Je vous ai fait ma profession de foi en vous disant que +j'étais père de famille, et en vous citant le proverbe français: +_Charité bien ordonnée est de commencer par soi-même._ Rentrez chez +vous; méditez là-dessus. Demain, nous causerons politique, morale et +philosophie, et, comme les Français ont encore un autre proverbe qui +dit: _La nuit porte conseil_, eh bien, demandez des conseils à la nuit; +au jour, vous me ferez part de ceux qu'elle vous aura donnés. Bonsoir, +monsieur le duc! + +Et, comme, tout en causant, on était arrivé au haut de l'escalier qui +conduisait aux prisons inférieures, le geôlier reconduisit Nicolino à +son cachot et l'y enferma, comme d'habitude, à double tour. + +Nicolino se trouva dans la plus complète obscurité. + +Par bonheur, les instructions qu'il avait reçues n'étaient point +difficiles à suivre. Il se dirigea à tâtons vers son lit, le trouva et +se jeta dessus tout habillé. + +A peine y était-il depuis cinq minutes, qu'il entendit le cri d'alarme, +cri suivi d'une fusillade assez vive et de trois coups de canon. + +Puis tout rentra dans le silence le plus absolu. + +Qu'était-il arrivé? + +Nous sommes obligés de dire que, malgré le courage bien éprouvé de +Nicolino, le coeur lui battait fort en se faisant cette question. + +Dix autres minutes ne s'étaient point écoulées, que Nicolino entendit un +pas dans l'escalier, une clef tourna dans la serrure, les verrous +grincèrent et la porte s'ouvrit, donnant passage au digne commandant, +éclairé d'une bougie qu'il tenait lui-même à la main. + +Roberto Brandi referma la porte avec la plus grande précaution, déposa +sa bougie sur la table, prit une chaise et vint s'asseoir près du lit de +son prisonnier, qui, ignorant absolument où aboutirait toute cette mise +en scène, le laissait faire sans lui adresser une seule parole. + +--Eh bien, lui dit le gouverneur lorsqu'il fut assis à son chevet, je +vous le disais bien, mon cher prisonnier, que le château Saint-Elme +était d'une certaine importance dans la question qui doit se plaider +demain. + +--Et à quel propos, mon cher commandant, venez-vous, à une pareille +heure, vous féliciter près de moi de votre perspicacité? + +--Parce que c'est toujours une satisfaction d'amour-propre, que de +pouvoir dire à un homme d'esprit comme vous: «Vous voyez bien que +j'avais raison;» ensuite parce que je crois que, si nous attendons à +demain pour causer de nos petites affaires, dont vous n'avez pas voulu +causer ce soir,--je sais maintenant pourquoi,--si nous attendons à +demain, dis-je, il pourra bien être trop tard. + +--Voyons, mon cher commandant, demanda Nicolino, il s'est donc passé +quelque chose de bien important depuis que nous nous sommes quittés? + +--Vous allez en juger. Les républicains, qui avaient, je ne sais +comment, surpris mon mot d'ordre, qui était _Pausilippe et Parthénope_, +se sont présentés à la sentinelle; seulement, celui qui était chargé de +dire _Parthénope_ a confondu la nouvelle ville avec l'ancienne et a dit +_Napoli_ au lieu de _Parthénope_. La sentinelle, qui ne savait +probablement pas que _Parthénope_ et _Napoli_ ne font qu'un ou plutôt ne +font qu'une, a donné l'alarme; le poste a fait feu, mes artilleurs ont +fait feu, et le coup a été manqué. De sorte, mon cher prisonnier, que, +si c'est dans l'attente de ce coup-là que vous vous êtes jeté tout +habillé sur votre lit, vous pouvez vous déshabiller et vous coucher, à +moins cependant que vous n'aimiez mieux vous lever pour que nous +causions chacun d'un côté de cette table, comme deux bons amis. + +--Allons, allons, dit Nicolino en se levant, ramassez les atouts, +abattez votre jeu, et causons. + +--Causons! dit le gouverneur, c'est bientôt dit. + +--Dame, c'est vous qui me l'offrez, ce me semble. + +--Oui, mais après quelques éclaircissements. + +--Lesquels? Dites. + +--Avez-vous des pouvoirs suffisants pour causer avec moi? + +--J'en ai. + +--Ce dont nous causerons ensemble sera-t-il ratifié par vos amis? + +--Foi de gentilhomme! + +--Alors, il n'y a plus d'empêchements. Asseyez-vous, mon cher +prisonnier. + +--Je suis assis. + +--MM. les républicains ont donc bien besoin du château Saint-Elme? +Voyons! + +--Après la tentative qu'ils viennent de faire, vous me traiteriez de +menteur si je vous disais que sa possession leur est tout à fait +indifférente. + +--Et, en supposant que messire Roberto Brandi, gouverneur de ce château, +substituât en son lieu et place le très-haut et très-puissant seigneur +Nicolino, des ducs de Rocca-Romana et des princes Caraccioli, que +gagnerait à cette substitution ce pauvre Roberto Brandi? + +--Messire Roberto Brandi m'a prévenu, je crois, qu'il était père de +famille? + +--J'ai oublié de dire époux et père de famille. + +--Il n'y a pas de mal, puisque vous réparez à temps votre oubli. Donc, +une femme? + +--Une femme. + +--Combien d'enfants? + +--Deux: des enfants charmants, surtout la fille, qu'il faut songer à +marier. + +--Ce n'est point pour moi que vous dites cela, je présume? + +--Je n'ai pas l'orgueil de porter mes yeux si haut: c'est une simple +observation que je vous faisais, comme digne d'exciter votre intérêt. + +--Et je vous prie de croire qu'elle l'excite au plus haut degré. + +--Alors, que pensez-vous que puissent faire pour un homme qui leur rend +un très-grand service, pour la femme et les enfants de cet homme, les +républicains de Naples? + +--Eh bien, que diriez-vous de dix mille ducats? + +--Oh! interrompit le gouverneur. + +--Attendez donc, laissez-moi dire. + +--C'est juste; dites. + +--Je répète. Que diriez-vous de dix mille ducats de gratification pour +vous, de dix mille ducats d'épingles pour votre femme, de dix mille +ducats de bonne main à votre fils, et de dix mille ducats de dot à votre +fille? + +--Quarante mille ducats? + +--Quarante mille ducats. + +--En tout? + +--Dame! + +--Cent quatre-vingt-dix mille francs? + +--Juste. + +--Ne trouvez-vous pas qu'il est indigne d'hommes comme ceux que vous +représentez de ne pas offrir des sommes rondes? + +--Deux cent mille livres, par exemple? + +--Oui, à deux cent mille livres, on réfléchit. + +--Et à combien terminerait-on? + +--Tenez, pour ne pas vous faire marchander, à deux cent cinquante mille +livres. + +--C'est un joli denier que deux cent cinquante mille livres! + +--C'est un joli morceau que le château Saint-Elme. + +--Hum! + +--Vous refusez? + +--Je me consulte. + +--Vous comprendrez ceci, mon cher prisonnier: on dit... Toute la +journée, nous avons parlé par proverbes; passez-moi donc encore +celui-ci: je vous promets que ce sera le dernier. + +--Je vous le passe. + +--Eh bien, on dit que tout homme trouve une fois dans sa vie l'occasion +de faire fortune, que le tout est pour lui de ne pas laisser échapper +l'occasion. + +L'occasion passe à côté de la main: je la prends par ses trois cheveux, +et je ne la lâche pas, morbleu! + +--Je ne veux pas y regarder de trop près avec vous, mon cher gouverneur, +reprit Nicolino, d'autant plus que je n'ai qu'à me louer de vos bons +procédés: vous aurez vos deux cent cinquante mille livres. + +--A la bonne heure. + +--Seulement, vous comprenez que je n'ai pas deux cent cinquante mille +livres dans ma poche. + +--Bon! monsieur le duc, si l'on voulait faire toutes les affaires au +comptant, on ne ferait jamais d'affaires. + +--Alors, vous vous contenterez de mon billet? + +Roberto Brandi se leva et salua. + +--Je me contenterai de votre parole, prince les dettes de jeu sont +sacrées, et nous jouons dans ce moment-ci, et gros jeu, car nous jouons +chacun notre tête. + +--Je vous remercie de votre confiance en moi, monsieur, répondit +Nicolino avec une suprême dignité; je vous prouverai que j'en étais +digne. Maintenant, il ne s'agit plus que de l'exécution, des moyens. + +--C'est pour arriver à ce but que je vous demanderai, mon prince, toute +la complaisance possible. + +--Expliquez-vous. + +--J'ai eu l'honneur de vous dire que, puisque je tenais l'occasion par +les cheveux, je ne la lâcherais point sans y trouver une fortune. + +--Oui. Eh bien, il me semble qu'une somme de deux cent cinquante mille +francs... + +--Ce n'est point une fortune, cela, monsieur le duc. Vous qui êtes riche +à millions, vous devez le comprendre. + +--Merci! + +--Non: il me faut cinq cent mille francs. + +--Monsieur le commandant, je suis fâché de vous dire que vous manquez à +votre parole. + +--En quoi, si ce n'est pas à vous que je les demande? + +--Alors, c'est autre chose. + +--Et si j'arrive à me faire donner par Sa Majesté le roi Ferdinand, pour +ma fidélité, le même prix que vous m'offrez pour ma trahison? + +--Oh! le vilain mot que vous venez de dire là! + +Le commandant, avec le comique sérieux particulier aux Napolitains, prit +la bougie, alla regarder derrière la porte, sous le lit, et revint poser +la bougie sur la table. + +--Que faites-vous? lui demanda Nicolino. + +--J'allais voir si quelqu'un nous écoutait. + +--Pourquoi cela? + +--Mais parce que, si nous ne sommes que nous deux, vous savez bien que +je suis un traître, un peu plus adroit, un peu plus spirituel que les +autres peut-être, mais voilà tout. + +--Et comment comptez-vous vous faire donner par le roi Ferdinand deux +cent cinquante mille francs pour prix de votre fidélité? + +--C'est pour cela justement que j'ai besoin de toute votre complaisance. + +--Comptez dessus; seulement, expliquez-vous. + +--Pour en arriver là, mon cher prisonnier, il ne faut pas que je sois +votre complice, il faut que je sois votre victime. + +--C'est assez logique, ce que vous me dites là. Eh bien, voyons, comment +pouvez-vous devenir ma victime? + +--C'est bien facile. + +Le commandant tira des pistolets de sa poche. + +--Voilà des pistolets. + +--Tiens, dit Nicolino, ce sont les miens. + +--Que le procureur fiscal a oubliés ici... Vous savez comment il a fini, +ce bon marquis Vanni? + +--Vous m'avez annoncé sa mort, et je vous ai même répondu que j'avais le +regret de ne pas le regretter. + +--C'est vrai. Vous vous êtes donc procuré vos pistolets, qui étaient je +ne sais où, par vos intelligences dans le château; de sorte que, quand +je suis descendu, vous m'avez mis le pistolet sur la gorge. + +--Très-bien, fit Nicolino en riant: comme cela. + +--Prenez garde! ils sont chargés. Puis, le pistolet sur la gorge +toujours, vous m'avez lié à cet anneau scellé dans la muraille. + +--Avec quoi? avec les draps de mon lit? + +--Non, avec une corde. + +--Je n'en ai pas. + +--Je vous en apporte une. + +--A la bonne heure: vous êtes homme de précaution. + +--Quand on veut que les choses réussissent, n'est-ce pas? il ne faut +rien négliger. + +--Après? + +--Après? Lorsque je suis bien lié et bien garrotté à cet anneau, vous me +bâillonnez avec votre mouchoir afin que je ne crie pas; vous refermez la +porte sur moi, et vous profitez de ce que j'ai eu l'imprudence d'envoyer +en patrouille tous les hommes dont je suis sûr, et de ne laisser dans +l'intérieur et aux portes que les déserteurs, pour faire une émeute. + +--Et comment ferai-je cette émeute? + +--Rien de plus facile. Vous offrirez dix ducats par homme. Ils sont une +trentaine d'hommes, mettez-en trente-cinq avec les employés: c'est trois +cent cinquante ducats. Vous distribuez immédiatement vos trois cent +cinquante ducats; vous changez le mot d'ordre, et vous commandez de +faire feu sur la patrouille, si elle insiste pour entrer. + +--Et où prendrai-je les trois cent cinquante ducats? + +--Dans ma poche; seulement, c'est un compte à part, vous comprenez. + +--A joindre aux deux cent cinquante mille livres: très-bien! + +--Une fois maître du château, vous me déliez, vous me laissez dans votre +cachot, vous me traitez aussi mal que je vous y ai bien traité; puis, +une nuit, quand vous m'avez payé mes deux cent cinquante mille francs et +rendu mes trois cent cinquante ducats, vous me faites jeter à la porte, +par pitié; je descends jusqu'au port, je frète une barque, un speronare, +une felouque; j'aborde en Sicile à travers mille périls, et je vais +demander au roi Ferdinand le prix de ma fidélité. Le chiffre auquel je +l'étendrai me regarde; au reste, vous le connaissez. + +--Oui, deux cent cinquante mille francs. + +--Tout cela est-il bien entendu? + +--Oui. + +--J'ai votre parole d'honneur? + +--Vous l'avez. + +--A l'oeuvre, alors! Vous tenez le pistolet, que vous pouvez reposer sur +la table de peur d'accident; voici les cordes, et voici la bourse. Ne +craignez pas de serrer les cordes; ne m'étouffez pas avec le mouchoir. +Vous en avez encore pour une bonne demi-heure avant que la patrouille +rentre. + +Tout se passa exactement, comme l'avait prévu l'intelligent gouverneur, +et l'on eût dit qu'il avait donné ses ordres d'avance pour que Nicolino +ne rencontrât aucun obstacle. Le commandant fut lié, garrotté, bâillonné +à point; la porte fut refermée sur lui. Nicolino ne rencontra personne, +ni sur les escaliers, ni dans les caves. Il alla droit au corps de +garde, y entra, fit un magnifique discours patriotique, et, comme, à la +fin de son discours, il remarquait une certaine hésitation parmi ceux +auxquels il s'adressait, il fit sonner son argent et lâcha la parole +magique qui devait tout enlever: «Dix ducats par homme.» A ces mots, en +effet, les gestes d'hésitation disparurent, les cris de «Vive la +liberté!» retentirent. On sauta sur les armes, on courut aux postes et +aux remparts, on menaça la patrouille de faire feu sur elle si elle ne +disparaissait à l'instant même dans les profondeurs du Vomero ou dans +les vicoli de l'Infrascata. La patrouille disparut comme disparaît un +fantôme par une trappe de théâtre. + +Puis on s'occupa de confectionner un drapeau tricolore, opération à +laquelle on arriva, non sans peine, avec un morceau d'une ancienne +bannière blanche, un rideau de fenêtre et un couvre-pieds rouge. Ce +travail terminé, on abattit la bannière blanche et l'on éleva la +bannière tricolore. + +Enfin, tout à coup Nicolino sembla songer au malheureux commandant dont +il avait usurpé les fonctions. Il descendit avec quatre hommes dans son +cachot, le fit délier et débâillonner en lui tenant le pistolet sur la +gorge, et, malgré ses gémissements, ses prières et ses supplications, il +le laissa à sa place, dans le fameux cachot numéro 3, au deuxième +au-dessous de l'entre-sol. + +Et voilà comment, le 21 janvier au matin, Naples, en se réveillant, vit +la bannière tricolore française flotter sur le château Saint-Elme. + + + + + LXXXVIII + + LES FOURCHES CAUDINES. + + +Championnet aussi la vit, la bannière sainte, et aussitôt il donna +l'ordre à son armée de marcher sur Naples, afin de l'attaquer vers onze +heures du matin. + +Si nous écrivions un roman au lieu d'écrire un livre historique, où +l'imagination n'est qu'accessoire, on ne doute pas que nous n'eussions +trouvé moyen d'amener Salvato à Naples, ne fût-ce qu'avec les officiers +français venant toucher les cinq millions convenus par la trêve de +Sparanisi. Au lieu d'aller au spectacle avec ses compagnons, au lieu de +s'occuper de la rentrée des cinq millions avec Archambal,--rentrée qui, +on se le rappelle, ne rentra point,--nous l'eussions conduit à cette +maison du Palmier, où il avait laissé, sinon la totalité, du moins la +moitié de cette âme à laquelle le sceptique chirurgien du mont Cassin ne +pouvait croire, et, au lieu d'un long récit intéressant, mais froid +comme toute narration politique, nous eussions eu des scènes +passionnées, rehaussées de toutes les craintes qu'eussent inspirées à la +pauvre Luisa les terribles scènes de carnage dont la rumeur arrivait +jusqu'à elle. Mais nous sommes forcé de nous renfermer dans l'inflexible +exigence des faits, et, quel que fût l'ardent désir de Salvato, il lui +avait fallu avant tout suivre les ordres de son général, qui, dans son +ignorance de l'irrésistible aimant qui attirait son chef de brigade vers +Naples, l'en avait plutôt éloigné que rapproché. + +A San-Germano, au moment même où, après avoir passé la nuit au couvent +du mont Cassin, Salvato venait d'embrasser et de quitter son père, +Championnet lui avait donné l'ordre de prendre la 17e demi-brigade, et, +en faisant un circuit pour protéger et éclairer le reste de l'armée, de +marcher sur Bénévent par Venafro, Marcone et Ponte-Landolfo. Salvato +devait constamment se tenir en communication avec le général en chef. + +Ainsi jeté au milieu des brigands, Salvato eut tous les jours une +attaque nouvelle à repousser; toutes les nuits, une surprise à découvrir +et à déjouer. Mais Salvato, né dans le pays, parlant la langue du pays, +était à la fois l'homme de la grande guerre, c'est-à-dire de la bataille +rangée, par son sang-froid, par son courage et par ses études +stratégiques, et celui de la petite guerre, c'est-à-dire de la guerre de +montagnes, par son infatigable activité, sa vigilance perpétuelle et cet +instinct du danger que Fenimore Cooper nous montre si bien développés +chez les peuplades rouges de l'Amérique du Nord. Pendant cette marche +longue et difficile dans laquelle on eut, au mois de décembre, des +rivières glacées à franchir, des montagnes couvertes de neige à +traverser, des chemins boueux et défoncés à suivre, ses soldats, au +milieu desquels il vivait, secourant les blessés, soutenant les faibles, +louant les forts, ses soldats purent reconnaître l'homme supérieur et +bon à la fois, et, n'ayant à lui reprocher ni une erreur, ni une +faiblesse, ni une injustice, se groupèrent autour de lui avec le respect +non-seulement de subordonnés pour leur chef, mais encore d'enfants pour +leur père. + +Arrivé à Venafro, Salvato avait appris que le chemin ou plutôt le +sentier des montagnes était impraticable. Il était remonté jusqu'à +Isernia par une assez belle route, qu'il lui avait fallu conquérir pas à +pas sur les brigands; puis, de là, par un chemin détourné, il avait, à +travers monts, bois et vallées, atteint le village ou plutôt la ville de +Bocano. + +Il lui fallut cinq jours pour faire cette route, que dans les temps +ordinaires, on peut faire en une étape. + +Ce fut à Bocano qu'il apprit la trêve de Sparanisi, qu'il reçut l'ordre +de s'arrêter et d'attendre de nouvelles instructions. + +La trêve de Sparanisi rompue, Salvato se remit en marche, et, en +combattant toujours, gagna Marcone. A Marcone, il apprit l'entrevue de +Championnet avec les députés de la ville, et la décision prise le même +jour par le général en chef d'attaquer Naples le lendemain. + +Ses instructions portaient de marcher sur Bénévent et de se rabattre +immédiatement sur Naples pour seconder le général dans son attaque du +21. + +Le 20 au soir, après une double étape, il entrait à Bénévent. + +La tranquillité avec laquelle s'était opérée cette marche donnait à +Salvato de grandes inquiétudes. Si les brigands lui avaient laissé le +chemin libre de Marcone à Bénévent, c'était, sans aucun doute, pour le +lui disputer ailleurs et dans une meilleure position. + +Salvato, qui n'avait jamais parcouru le pays dans lequel il était +engagé, le connaissait du moins stratégiquement. Il savait qu'il ne +pouvait aller de Bénévent à Naples sans passer par l'ancienne vallée +Caudia, c'est-à-dire par ces fameuses Fourches Caudines, où, trois cent +vingt et un ans avant le Christ, les légions romaines, commandées par le +consul Spurnius Postumus, furent battues par les Samnites et forcées de +passer sous le joug. + +Une de ces illuminations comme en ont des hommes de guerre lui dit que +c'était là que l'attendaient les brigands. + +Mais Salvato résolut, les cartes de la Terre de Labour et de la +principauté étant incomplètes, de visiter le pays par lui-même. + +A huit heures du soir, il se déguisa en paysan, monta son meilleur +cheval, se fit accompagner d'un hussard de confiance, à cheval comme +lui, et se mit en chemin. + +A une lieue de Bénévent, à peu près, il laissa dans un bouquet de bois +son hussard et les chevaux, et s'avança seul. + +La vallée se rétrécissait de plus en plus, et, à la clarté de la lune, +il pouvait distinguer la place où elle semblait se fermer tout à fait. +Il était évident que c'était à cette même place que les Romains +s'étaient aperçus, mais trop tard, du piége qui leur avait été tendu. + +Salvato, au lieu de suivre le chemin, se glissa au milieu des arbres qui +garnissent le fond de la vallée, et arriva ainsi à une ferme située à +cinq cents pas, à peu près, de cet étranglement de la montagne. + +Il sauta par-dessus une haie et se trouva dans un verger. + +Une grande lueur venait d'une partie de la maison séparée du reste de la +ferme. Salvato se glissa jusqu'à un endroit où ses regards pouvaient +plonger dans la chambre éclairée. + +La cause de cet éclairage était un four que l'on venait de chauffer et +où deux hommes se tenaient prêts à enfourner une centaine de pains. + +Il était évident qu'une pareille quantité de pain n'était point destinée +à l'usage du fermier et de sa maison. + +En ce moment, on frappa violemment à la porte de la ferme donnant sur la +grande route. + +Un des deux hommes dit: + +--Ce sont eux. + +Le regard de Salvato ne pouvait s'étendre jusqu'à la grande porte; mais +il l'entendit crier sur ses gonds et vit bientôt entrer, dans le cercle +de lumière projeté par le bois brûlant dans le four, quatre hommes qu'à +leur costume il reconnut pour des brigands. + +Ils demandèrent à quelle heure serait prête la première fournée, combien +on en pourrait faire dans la nuit, et quelle quantité de pains pouvaient +donner quatre fournées. + +Les deux boulangers leur répondirent qu'à onze heures et demie, ils +pourraient livrer la première fournée, à deux heures la seconde, à cinq +heures la troisième. + +Chaque fournée pourrait donner de cent à cent vingt pains. + +--Ce n'est guère, répondit un des brigands en secouant la tête. + +--Combien êtes-vous donc? demanda un des boulangers. + +Le brigand qui avait déjà parlé calcula un instant sur ses doigts. + +--Huit cent cinquante hommes environ, dit-il. + +--Ce sera à peu près une livre et demie de pain par homme, dit le +boulanger, qui jusque-là avait gardé le silence. + +--Ce n'est point assez, répondit le brigand. + +--Il faudra pourtant bien vous contenter de cela, répondit le boulanger +d'un ton bourru. Le four ne peut contenir que cent dix pains chaque +fois. + +--C'est bien: dans deux heures, les mules seront ici. + +--Elles attendront une bonne demi-heure, je vous en préviens. + +--Ah çà! tu oublies que nous avons faim, à ce qu'il paraît? + +--Emportez le pain comme il est, si vous voulez, dit le boulanger, et +faites-le cuire vous-mêmes. + +Les brigands comprirent qu'il n'y avait rien à faire avec ces hommes, +qui avaient de pareilles réponses à tout ce qu'on pouvait dire. + +--A-t-on des nouvelles de Bénévent? dirent-ils. + +--Oui, répondit un boulanger; j'en arrive il y a une heure. + +--Y avait-on entendu parler des Français? + +--Ils venaient d'y entrer. + +--Disait-on qu'ils y feraient séjour? + +--On disait que, demain, au point du jour, ils se remettraient en +marche. + +--Pour Naples? + +--Pour Naples. + +--Combien étaient-ils? + +--Six cents, à peu près. + +--En les rangeant bien, combien peut-il tenir de Français dans ton four? + +--Huit. + +--Eh bien, demain soir, si nous manquons de pain, nous aurons de la +viande. + +Un éclat de rire accueillit cette plaisanterie de cannibales, et les +quatre hommes, en ordonnant aux deux boulangers de se presser, +regagnèrent la porte qui donnait sur la grande route. + +Salvato traversa le verger, en évitant de passer dans le rayon de +lumière projeté par le four, franchit la seconde haie, suivit, à cent +cinquante pas en arrière, les quatre hommes qui regagnaient leurs +compagnons, les vit gravir la montagne, et put étudier à son aise, grâce +à un clair de lune assez transparent, la disposition du terrain. + +Il avait vu tout ce qu'il avait voulu voir: son plan était fait. Il +passa devant la masserie cette fois, au lieu de passer derrière, +rejoignit son hussard, remonta à cheval, et rentra avant minuit à son +logement. + +Il y trouva l'officier d'ordonnance du général Championnet, ce même +Villeneuve que nous avons vu, à la bataille de Civita-Castellana, +traverser tout le champ de bataille pour aller porter à Macdonald +l'ordre de reprendre l'offensive. + +Championnet faisait dire à Salvato qu'il attaquerait Naples à midi. Il +l'invitait à faire la plus grande diligence possible, afin d'arriver à +temps au combat, et il autorisait Villeneuve à rester près de lui et à +lui servir d'aide-de-camp, le prévenant de se défier des Fourches +Caudines. + +Salvato raconta alors à Villeneuve la cause de son absence; puis, +prenant une grande feuille de papier et une plume, il fit un plan +détaillé du terrain qu'il venait de visiter et sur lequel, le lendemain, +devait se livrer le combat. + +Après quoi, les deux jeunes gens se jetèrent chacun sur un matelas et +s'endormirent. + +Ils furent réveillés au point du jour par les tambours de cinq cents +hommes d'infanterie et par les cinquante ou soixante hussards qui +formaient toute la cavalerie du détachement. + +Les fenêtres de l'appartement de Salvato donnaient sur la place où se +rassemblait la petite troupe. Il les ouvrit et invita les officiers, qui +se composaient d'un major, de quatre capitaines et de huit ou dix +lieutenants ou sous-lieutenants, à monter dans sa chambre. + +Le plan qu'il avait fait pendant la nuit était étendu sur la table. + +--Messieurs, dit-il aux officiers, examinez cette carte avec attention. +Arrivé sur le terrain, que, par l'étude que vous allez faire, vous +connaîtrez aussi bien que moi, je vous expliquerai ce qu'il y a à +exécuter. De votre adresse et de votre intelligence à me seconder +dépendra non-seulement le succès de la journée, mais encore notre salut +à tous. La situation est grave: nous avons affaire à un ennemi qui a, +tout à la fois, l'avantage du nombre et celui de la position. + +Salvato fit apporter du pain, du vin, quelques viandes rôties qu'il +avait demandées la veille, et invita les officiers à manger, tout en +étudiant la topographie du terrain où devait avoir lieu le combat. + +Quant aux soldats, une distribution de vivres leur fut faite sur la +place même de Bénévent et vingt-quatre de ces grandes bouteilles de +verre contenant chacune une dizaine de litres leur furent apportées. + +Le repas fini, Salvato fit battre à l'ordre, et les soldats formèrent un +immense cercle, dans lequel Salvato entra avec les officiers. + +Cependant, comme ils n'étaient que six cents, nous l'avons dit, tous se +trouvèrent à portée de la voix. + +--«Mes amis, leur dit Salvato, nous allons avoir aujourd'hui une belle +journée; car nous remporterons une victoire sur le lieu même où le +premier peuple du monde a été battu. Vous êtes des hommes, des soldats, +des citoyens, et non pas de ces machines à conquête et de ces +instruments de despotisme comme en traînaient derrière eux les Cambise, +les Darius et les Xercès. Ce que vous venez apporter aux peuples que +vous combattez, c'est la liberté et non l'esclavage, la lumière et non +la nuit. Sachez donc sur quelle terre vous marchez et quels peuples +avant vous foulaient la terre que vous allez fouler. + +»Il y a environ deux mille ans que des bergers samnites--c'était le nom +des peuples qui habitaient ces montagnes--firent croire aux Romains que +la ville de Luceria, aujourd'hui Lucera, était sur le point d'être prise +et que, pour la secourir en temps utile, il fallait traverser les +Apennins. Les légions romaines partirent, conduites par le consul +Spurnius Postumus; seulement, venant de Naples, où nous allons, elles +suivaient le chemin opposé à celui que nous allons suivre. Arrivés à une +gorge étroite où nous serons dans deux heures, et où les brigands nous +attendent, les Romains se trouvèrent entre deux rochers à pic, couronnés +de bois épais; puis, arrivés au point le plus étranglé de la vallée, ils +la trouvèrent fermée par un immense amas d'arbres, coupés et entassés +les uns sur les autres. Ils voulurent retourner en arrière. Mais de tous +côtés les Samnites, qui leur coupaient d'ailleurs le chemin, firent +pleuvoir sur eux des rochers qui, roulant du haut en bas de la montagne, +les écrasaient par centaines. C'était le général samnite Caius Pontius +qui avait préparé le piége; mais, en voyant les Romains pris, il fut +épouvanté d'avoir réussi; car, derrière les légions romaines, il y avait +l'armée, et, derrière l'armée, Rome! Il pouvait écraser les deux +légions, depuis le premier jusqu'au dernier soldat, rien qu'en faisant +rouler sur eux des quartiers de granit: il laissa la mort suspendue sur +leur tête et envoya consulter son père Erennius. + +»Erennius était un sage. + +»--Détruis-les tous, dit-il, ou renvoie-les tous libres et +honorablement. Tuez vos ennemis, ou faites-vous-en des amis. + +»Caius Pontius n'écouta point ces sages conseils. Il donna la vie aux +Romains, mais à la condition qu'ils passeraient en courbant la tête sous +une voûte formée des massues, des lances et des javelots de leurs +vainqueurs. + +»Les Romains, pour venger cette humiliation, firent une guerre +d'extermination aux Samnites et finirent par conquérir tout leur pays. + +»Aujourd'hui, soldats, vous le verrez, l'aspect du pays est loin d'être +aussi formidable: ces rochers à pic ont disparu pour faire place à une +pente douce, et des buissons de deux ou trois pieds de haut ont +remplacé les bois qui le couvraient. + +»Cette nuit, veillant à votre salut, je me suis déguisé en paysan et +j'ai été moi-même explorer le terrain. Vous avez confiance en moi, +n'est-ce pas? Eh bien, je vous dis que, là où les Romains ont été +vaincus, nous triompherons.» + +Des hourras, des cris de «Vive Salvato!» éclatèrent de tous les côtés. +Les soldats agrafèrent d'eux-mêmes la baïonnette au bout du fusil, +entonnèrent _la Marseillaise_, et se mirent en marche. + +En arrivant à un quart de lieue de la ferme, Salvato recommanda le plus +grand silence. Un peu au delà, la route faisait un coude. + +A moins que les brigands n'eussent des sentinelles en avant de la +masserie, ils ne pouvaient voir les dispositions qu'allait prendre +Salvato. C'était bien sur quoi le jeune chef de brigade avait compté. +Les brigands voulaient surprendre les Français, et des sentinelles +placées sur le chemin éventaient le plan. + +Les officiers avaient reçu d'avance leurs instructions. Villeneuve, avec +trois compagnies, alla par un détour, et en côtoyant le verger, +s'embusquer dans le fossé grâce auquel Salvato avait pu suivre pendant +plus de cinq cents pas les quatre brigands retournant à leur embuscade; +lui-même se plaça avec ses soixante hussards derrière la ferme; enfin, +le reste de ses hommes, conduits par le major, vieux soldat sur le +sang-froid duquel il pouvait compter, devaient paraître donner dans +l'embuscade, résister un instant, puis se débander et attirer l'ennemi +jusqu'au delà de la masserie, en donnant peu à peu à leur retraite +l'apparence d'une fuite. + +Ce qu'avait espéré Salvato s'accomplit en tout point. Après une +fusillade de dix minutes, les brigands, voyant les Français plier, +s'élancèrent hors de leurs couverts en poussant de grands cris; comme +s'ils étaient épouvantés à la fois et par le nombre et par l'impétuosité +des assaillants, les Français reculèrent en désordre et tournèrent le +dos. Les huées succédèrent aux cris et aux menaces, et, ne doutant pas +que les républicains ne fussent en déroute complète, les brigands les +poursuivirent en désordre, et, sans garder aucune précaution, se +précipitèrent sur le chemin. Villeneuve les laissa bien s'engager; puis, +tout à coup, se levant et faisant signe à ses trois compagnies de se +lever, il ordonna à bout portant un feu, qui tua plus de deux cents +hommes. Aussitôt, au pas de course et en rechargeant les armes, +Villeneuve alla derrière les brigands prendre la position qu'ils +venaient de quitter. En même temps, Salvato et ses soixante cavaliers +débouchaient de derrière la ferme, coupaient la colonne en deux, sabrant +à droite et à gauche, tandis qu'au cri de «Halte!» les prétendus fuyards +se retournaient et recevaient sur la pointe de leurs baïonnettes les +prétendus vainqueurs. + +Ce fut une horrible boucherie. Les brigands se trouvaient enfermés comme +dans un cirque par les soldats de Villeneuve et ceux du major, et, au +milieu de ce cirque, Salvato et ses soixante hussards hachaient et +pointaient à loisir. + +Cinq cents brigands restèrent sur le champ de bataille. Ceux qui +s'enfuirent gagnèrent le haut de la montagne au milieu du double feu qui +les décimait. A onze heures du matin, tout était fini, et Salvato et ses +six cents hommes, qui comptaient trois ou quatre morts et une douzaine +de blessés au plus, reprenaient au pas de course la route de Naples, +vers laquelle les attirait le grondement sourd du canon. + + + + + LXXXIX + + PREMIÈRE JOURNÉE. + + +A peine Championnet avait-il fait un quart de lieue sur la route de +Maddalone à Aversa, qu'il vit venir un cavalier sur un cheval lancé à +toute bride: c'était le prince de Maliterno, qui fuyait à son tour la +colère des lazzaroni. + +A peine ceux-ci avaient-ils vu la bannière tricolore flotter sur le +château Saint-Elme, que les cris: «Aux armes!» avaient retenti par la +ville et que, de Portici à Pouzzoles, tout ce qui était en état de +porter un fusil, une pique, un bâton, un couteau, depuis l'enfant de +quinze ans jusqu'au vieillard de soixante, s'était précipité vers la +ville en criant ou plutôt en hurlant: «Mort aux Français!» + +Cent mille hommes répondaient à l'appel frénétique des prêtres et des +moines, qui, un drapeau blanc d'une main, un crucifix de l'autre, +prêchaient à la porte des églises et sur les bornes des carrefours. + +Ces prédications efficaces avaient poussé les lazzaroni au plus haut +degré d'exaltation contre les Français et les jacobins. Tout homicide +commis sur un jacobin ou sur un Français était une action méritoire, +tout lazzarone tué serait un martyr. + +Depuis cinq ou six jours, cette population à moitié sauvage, si facile à +conduire à la férocité quand on la laisse s'enivrer de sang, de pillage +et d'incendie, en était arrivée à cette folie furieuse dans laquelle, +devenu un instrument de destruction, l'homme, qui ne songe plus qu'à +tuer, oublie jusqu'à l'instinct de sa propre conservation. + +Mais, lorsque les lazzaroni apprirent que les Français s'avançaient à la +fois par Capodichino et Poggioreale, qu'on apercevait la tête des deux +colonnes, tandis qu'un nuage de poussière annonçait qu'une troisième +tournait la ville, et, par les marais et la via del Pascone, s'avançait +vers le pont de la Madeleine, il sembla qu'une secousse électrique +poussait, comme un tourbillon, cette foule sur les points menacés. + +La colonne française qui suivait le chemin d'Aversa était commandée par +le général Dufresse, qui remplaçait Macdonald, lequel, à la suite d'une +discussion qu'il avait eue à Capoue avec Championnet, avait donné sa +démission, et, pareil à un cheval encore blanc d'écume, écoutait en +frissonnant tous ces bruits de trompette et de tambour, forcé qu'il +était au repos. + +Le général Dufresse avait sous ses ordres Hector Caraffa, qui, Coriolan +de la Liberté, venait, au nom de la grande déesse, faire la guerre au +despotisme. + +La colonne qui s'avançait par Capodichino était commandée par +Kellermann, ayant sous ses ordres le général Rusca, que celui qui écrit +ces lignes a vu tomber, en 1814, au siége de Soissons, la tête emportée +par un boulet de canon. + +La colonne qui s'avançait par Poggioreale était sous le commandement du +général en chef lui-même, lequel avait sous ses ordres les généraux +Duhesme et Monnier. + +Enfin, celle qui, par les marais et la via del Pascone, tournait la +ville, marchait conduite par le général Mathieu Maurice et le chef de +brigade Broussier. + +La colonne la plus avancée dans sa marche, parce qu'elle suivait le plus +beau chemin, était celle de Championnet. Elle appuyait sa droite à la +route de Capodichino, que suivait, comme nous l'avons dit, Kellermann, +et sa gauche aux marais, dans lesquels manoeuvrait Mathieu Maurice, mal +remis d'une balle de Fra-Diavolo qui lui avait traversé le côté. + +Duhesme, encore pâle de ses deux blessures, mais chez lequel l'ardeur +militaire suppléait au sang perdu, commandait l'avant-garde de +Championnet. Il avait l'ordre d'enlever de haute lutte tout ce qu'il +rencontrerait sur son chemin. Duhesme était l'homme de ces coups de main +vigoureux qui veulent, avant tout, la décision et le courage. + +A un quart de lieue en avant de la porte de Capoue, il rencontra une +masse de cinq ou six mille lazzaroni; elle traînait avec elle une +batterie de canons servie par les soldats du général Naselli, qui +s'étaient joints à eux. + +Duhesme lança Monnier et six cents hommes sur cette foule, avec ordre de +la percer d'outre en outre à la baïonnette, et de s'emparer des pièces +de canon établies sur une petite hauteur et qui mitraillaient la colonne +française par-dessus la tête des lazzaroni. + +Contre des troupes régulières, un pareil ordre eût été insensé; l'ennemi +que l'on eût attaque ainsi n'eût eu qu'à s'ouvrir et à faire feu des +deux côtés pour détruire en un instant ses six cents agresseurs. Mais +Duhesme ne fit point aux lazzaroni l'honneur de compter avec eux. +Monnier partit la baïonnette en avant, et, sans s'inquiéter des coups de +fusil, des coups de pistolet et des coups de poignard, il pénétra au +milieu de ce flot, y disparut, lardant à coups de baïonnette tout ce qui +était à sa portée, le traversa comme un torrent traverse un lac, au +milieu des cris, des hurlements et des imprécations, tandis que Duhesme, +impassible à la tête de ses hommes et sous le feu de la batterie, +gravissait, toujours au pas de charge et la baïonnette en avant, la +colline occupée par l'ennemi, tuait sur leurs pièces tous les artilleurs +qui tentaient de résister, abaissait le point de mire des pièces et +faisait feu sur les lazzaroni avec leurs propres canons. + +En même temps, profitant du désordre que cette décharge avait jeté au +milieu de cette foule, Duhesme fit battre la charge et marcha sur elle à +la baïonnette. + +Incapables de se former en colonnes d'attaque pour reprendre la +batterie, ou en carrés pour soutenir l'assaut de Duhesme, les lazzaroni +s'éparpillèrent dans la plaine, comme une bande d'oiseaux effarouchés. + +Sans s'inquiéter davantage de ces six ou huit mille hommes, Duhesme, +traînant avec lui les canons qu'il venait de conquérir, marcha sur la +porte Capuana. + +Mais, à deux cents pas de la place irrégulière qui s'étend devant la +porte Capuana, Duhesme, au commencement de la montée de Casanuova, +trouva un petit pont et, aux deux côtés de ce petit pont, des maisons +crénelées, desquelles partit un feu si bien dirigé, que les soldats +hésitèrent. Monnier vit cette hésitation, s'élança à leur tête en +élevant son chapeau au bout de son sabre; mais à peine eut-il fait dix +pas, qu'il tomba dangereusement blessé. Ses officiers et ses soldats +s'élancèrent pour le soutenir et le conduire hors du champ de bataille; +mais les lazzaroni firent feu sur cette masse. Trois ou quatre +officiers, huit ou dix soldats tombèrent sur leur général blessé: le +désordre se mit dans les rangs, l'avant-garde fit un pas en arrière. + +Les lazzaroni se précipitèrent sur les morts et sur les blessés: sur les +blessés pour les achever, sur les morts pour les mutiler. + +Duhesme vit ce mouvement, appela son aide de camp Ordonneau, lui +commanda de prendre deux compagnies de grenadiers, et, à quelque prix +que ce fût, de forcer le passage du pont. + +C'étaient les vieux soldats de Montebello et de Rivoli: ils avaient +forcé, avec Augereau, le pont d'Arcole; avec Bonaparte, le pont de +Rivoli. Ils abaissèrent la baïonnette, s'élancèrent au pas de course, +et, à travers une grêle de balles, chassèrent les lazzaroni devant eux +et arrivèrent au sommet de la montée. Le général, les soldats et les +officiers blessés étaient sauvés; mais ils se trouvaient entre un double +feu partant de toutes les fenêtres et de toutes les terrasses, tandis +qu'au milieu de la rue s'élevait, pareille à une tour, une maison à +trois étages vomissant la flamme depuis le rez-de-chaussée jusqu'au +faîte. + +Deux barricades s'élevant à la hauteur du premier étage avaient été +construites de chaque côté de la maison et interceptaient la rue. + +Trois mille lazzaroni défendaient la rue, la maison, les barricades. +Cinq où six mille, éparpillés dans la plaine, se reliaient à ceux-ci par +les ruelles et les ouvertures des jardins. + +Ordonneau se trouva en face de la position et la jugea inexpugnable. +Cependant, il hésitait à donner l'ordre de la retraite, lorsqu'une balle +l'atteignit et le renversa. + +Duhesme arrivait, traînant derrière lui les canons pris le matin aux +lazzaroni sous le feu des tirailleurs. On mit ces pièces en batterie, +et, à la troisième volée, la maison oscilla, fit un craquement terrible, +et s'abîma en écrasant dans sa chute et ceux qu'elle renfermait, et les +défenseurs des barricades. + +Duhesme s'élança à la baïonnette, et, au cri de «Vive la république!» +planta le drapeau tricolore sur les ruines de la maison. + +Mais, pendant ce temps, les lazzaroni avaient établi une vaste batterie +de douze pièces de canon sur une hauteur qui dominait de beaucoup l'amas +de pierres au sommet duquel flottait le drapeau; et les républicains, +maîtres des deux barricades et des ruines de la maison, furent bientôt +couverts d'une pluie de mitraille. + +Duhesme abrita sa colonne derrière les ruines et les barricades, ordonna +au 25e régiment de chasseurs à cheval de prendre une trentaine +d'artilleurs en croupe, de tourner la colline, où les douze pièces +étaient en batterie, et de charger sur elles par derrière. + +Avant que les lazzaroni eussent pu reconnaître l'intention des +chasseurs, ceux-ci, à travers plaine, sans s'inquiéter des coups de +fusil qu'on leur tirait de la route, accomplirent leur demi-cercle; +puis, tout à coup, enfonçant les éperons dans le ventre de leurs +chevaux, ils s'élancèrent sur la colline, qu'ils gravirent au galop. Au +bruit de cet ouragan d'hommes qui faisait trembler la terre, les +lazzaroni abandonnèrent leurs canons à moitié chargés. De leur côté, +arrivés au faîte de la colline, les artilleurs sautèrent à terre et se +mirent à la besogne; puis, se laissant rouler comme une avalanche sur la +pente opposée, les chasseurs se mirent à la poursuite des lazzaroni, +qu'ils dispersèrent dans la plaine. + +Débarrassé de ces assaillants, Duhesme ordonna aux sapeurs d'ouvrir un +chemin dans la barricade, et, poussant ses canons devant lui, il +s'avança, balayant la route, tandis que, du haut de la colline, les +artilleurs républicains faisaient feu sur tout groupe qui essayait de se +former. + +En ce moment, Duhesme entendit battre la charge derrière lui: il se +retourna et vit la 64e et la 73e demi-brigade de ligne, conduites par +Thiébaut, qui arrivaient au pas de course et aux cris de «Vive la +République!» + +Championnet, entendant la terrible canonnade engagée, reconnaissant, au +nombre et à l'irrégularité des coups de fusil, que Duhesme avait affaire +à des milliers d'hommes, avait mis son cheval au galop en ordonnant à +Thiébaut de le suivre aussi vite que possible et de soutenir Duhesme. +Thiébaut ne se l'était pas fait dire à deux fois: il était parti et +arrivait au pas de course. + +Ils traversèrent le pont, passèrent par-dessus les morts qui jonchaient +les rues, franchirent les ouvertures des barricades et arrivèrent au +moment où Duhesme, maître du champ de bataille, faisait faire halte à +ses soldats harassés. + +A cent pas des premiers soldats de Duhesme, se dressait la porte Capuana +et ses tours, et deux rangées de maisons formant faubourg s'avançaient, +pour ainsi dire, au-devant des républicains. + +Tout à coup, et au moment où ceux-ci s'y attendaient le moins, une +fusillade terrible partit des terrasses et des fenêtres de ces maisons, +tandis que, de la plate-forme de la porte Capuana, deux petites pièces +de canon portées à bras vomissaient leur mitraille. + +--Ah! pardieu! s'écria Thiébaut, je craignais d'être arrivé trop tard. +En avant, mes amis! + +Ces troupes fraîches, conduites par un des plus braves officiers de +l'armée, pénétrèrent dans le faubourg au milieu d'un double feu. Mais, +au lieu de suivre le haut du pavé, la droite de la colonne suivait le +pied des maisons, tirant sur les fenêtres et les terrasses de gauche, et +la colonne de gauche faisait feu sur les terrasses de droite, tandis +que, armés de leurs haches, les sapeurs enfonçaient les maisons. + +Alors, les braves de Duhesme, suffisamment reposés, comprirent la +manoeuvre ordonnée par Thiébaut, et, en s'élançant dans les maisons au +fur et à mesure qu'elles étaient éventrées par les sapeurs, ils +attaquèrent les lazzaroni corps à corps, les poursuivant à travers les +escaliers, du rez-de-chaussée au premier étage, du premier étage au +second, du second étage sur les terrasses. On vit alors déborder, dans +un combat aérien, lazzaroni et républicains. Les terrasses se couvrirent +de feu et de fumée, tandis que les fugitifs qui n'avaient pas le temps +de gagner les terrasses, croyant, d'après ce que leur avaient dit leurs +prêtres et leurs moines, qu'ils n'avaient point de grâce à attendre des +Français, sautaient par les fenêtres, se brisaient les jambes sur le +pavé, ou tombaient sur la pointe des baïonnettes. + +Toutes les maisons du faubourg furent ainsi prises et évacuées; puis, +comme la nuit était venue, qu'il était trop tard pour attaquer la porte +Capuana, et que l'on craignait quelque surprise, les sapeurs reçurent +l'ordre d'incendier les maisons, et le corps de Championnet prit +position devant la porte, qu'il devait attaquer le lendemain, et dont il +fut bientôt séparé par un double rideau de flammes. + +Championnet arriva sur ces entrefaites, embrassa Duhesme, et, pour +récompenser Thiébaut de ses belles actions oubliées et du magnifique +mouvement offensif qu'il venait d'accomplir: + +--En face de la porte Capuana, que tu prendras demain, lui dit-il, je te +nomme adjudant général. + +--Eh bien, dit Duhesme, enchanté de cette récompense accordée à un brave +officier pour lequel il avait la plus grande estime, voilà ce qui +s'appelle arriver à un beau grade et par une belle porte! + + + + + XC + + LA NUIT. + + +Sur les trois points où les Français ont attaqué Naples, on s'est battu +avec le même acharnement. De toutes partes, les aides de camp arrivent +au quartier général de la porte Capuana, et trouvent le bivac du +général entre la via del Vasto et l'Arenaccia, derrière la double ligne +de maisons qui brûlent. + +Le général Dufresse, entre Aversa et Naples, a trouvé, sur un point où +le chemin se rétrécit, un corps de dix ou douze mille lazzaroni avec six +pièces de canon. Les lazzaroni étaient au pied d'une colline, les canons +au sommet. Les hussards de Dufresse ont fait cinq charges sur eux sans +parvenir à les entamer. Ils étaient si nombreux et si pressés, que les +morts restaient debout, soutenus par les vivants. + +Il a fallu les grenadiers chargeant à la baïonnette pour faire une +trouée. Quatre pièces d'artillerie volante, dirigées par le général +Éblé, ont, pendant trois heures, criblé de mitraille les lazzaroni; ils +se sont réfugiés sur les hauteurs de Capodimonte, où Dufresse les +attaquera demain. + +Vers la fin du combat, un corps de patriotes, conduit par Schipani et +Manthonnet, est venu se jeter dans les rangs du général Dufresse. Ils +annoncent que Nicolino s'est emparé du fort Saint-Elme; mais il n'a que +trente hommes et est bloqué par des milliers de lazzaroni, qui amassent +des fascines pour mettre le feu aux portes, et qui apportent des +échelles pour monter aux murailles. Ils se sont emparés du couvent de +San-Martino, situé aux pieds des remparts du fort, ou plutôt les moines +les ont appelés et leur ont ouvert les portes; des terrasses du couvent, +ils font feu sur les murailles. Si Nicolino n'est pas secouru dans la +nuit, le fort Saint-Elme sera incontestablement pris au point du jour. + +Trois cents hommes, conduits par Hector Caraffa et les patriotes, +s'ouvriront, pendant la nuit, un chemin jusqu'aux portes du fort +Saint-Elme; deux cents renforceront la garnison, cent enlèveront aux +lazzaroni le couvent de San-Martino. + +Kellermann, après un combat acharné, s'est emparé des hauteurs de +Capodichino; mais il n'a pas pu dépasser le Campo-Santo. Il lui à fallu +enlever les unes après les autres à la baïonnette les masseries, les +églises, les villas, qui toutes ont fait une résistance héroïque. La +cavalerie, qui constitue sa principale force, lui a été inutile au +milieu de cette multitude de collines qui bossellent le terrain. De son +bivac, il voit s'étendre devant lui la longue rue de Foria, encombrée de +lazzaroni; l'immense bâtiment de l'hospice des Pauvres les protége. On +voit une lumière à chacune de ses fenêtres; le lendemain, toutes ces +fenêtres cracheront des balles. + +A la strada San-Giovanella, il y a une batterie de canons; au largo +delle Pigne, un bivac en grande partie composé de soldats de l'armée +royale. Deux pièces de canon défendent la montée du musée Borbonico, qui +donne sur la grande rue de Tolède. + +A l'aide de sa lunette, Kellermann voit les chefs qui parcourent les +rues à cheval en encourageant leurs hommes. L'un de ces chefs est vêtu +en capucin et monté sur un âne. + +Mathieu Maurice et le chef de brigade Broussier se sont emparés des +marais. Seulement, coupés par un réseau de fossés, ces marais ont dû +être conquis avec des pertes considérables, les lazzaroni étant protégés +par les mouvements du terrain, et les républicains attaquant à +découvert. Ils sont arrivés jusqu'aux Granili, qu'on n'avait point songé +à garder; ils ont coupé la route de Portici. Broussier est campé sur la +plage de la Marinella; Mathieu Maurice, qui a été légèrement blessé au +bras gauche, est au moulin de l'Inferno. Le lendemain, ils seront prêts +à attaquer le pont de la Madeleine, tout resplendissant des cierges qui +brûlent devant la statue de saint Janvier. + +Des fenêtres des Granili, on distingue tout Naples, depuis la plage de +la Marinella jusqu'à la hauteur du môle: la ville regorge de lazzaroni +qui se préparent à la défense. + +Championnet écoutait ce dernier rapport, lorsque tout à coup de grands +cris s'élèvent derrière lui, et une fusillade éclate sur un immense +cercle, dont une des extrémités touche à la route de Capoue et l'autre +à l'Arenaccia. Les balles font voler les cendres du feu auquel se +chauffe le général en chef. + +En un instant, Championnet et Duhesme, Monnier et Thiébaut sont sur +pied. Les trois mille hommes qui composent le corps d'armée du général +en chef se forment en carré et font feu sur les assaillants, qu'ils ne +connaissent pas encore. + +Ce sont les insurgés de tous les villages que les Français ont traversés +dans la journée qui se sont réunis et qui attaquent à leur tour; ils ont +profité de l'obscurité et ont fait leur première décharge presque à bout +portant. + +La multiplicité des coups de fusil indique que l'on a affaire à un corps +de quatre à cinq mille hommes au moins. + +Mais, au milieu du pétillement de la fusillade, au-dessus des cris et +des hurlements des lazzaroni, de l'autre côté de cette ligne qui menace, +on entend battre la charge et sonner des trompettes, puis des feux de +peloton admirablement nourris, qui annoncent l'approche d'une troupe +régulière. Les lazzaroni, qui croyaient surprendre, étaient surpris. + +D'où vient ce secours, aussi inattendu que l'attaque? + +Championnet et Duhesme se regardent et s'interrogent inutilement. + +Le tambour et les fanfares se rapprochent, les cris de «Vive la +République!» répondent aux cris de «Vive la République!» Le général en +chef s'écrie: + +--Soldats! c'est Salvato et Villeneuve qui arrivent de Bénévent. +Chargeons toute cette canaille, qui n'osera pas nous attendre, je vous +en réponds. + +Duhesme et Monnier changent leurs carrés en colonnes d'attaque, les +chasseurs montent à cheval, tout s'ébranle d'un irrésistible mouvement. +Les lazzaroni sont percés à jour par les hussards de Salvato et par les +chasseurs de Thiébaut, par les baïonnettes de Duhesme et de Monnier, et, +sur un monceau de morts, les deux troupes se rejoignent et s'embrassent +au cri de «Vive la République!» + +Championnet et Salvato échangent quelques paroles rapides. Comme +toujours, Salvato est arrivé au bon moment et a révélé sa présence par +un coup de tonnerre. + +Il ira renforcer avec ses six cents hommes Mathieu Maurice et Broussier. +Si la blessure de Mathieu Maurice est plus grave qu'on ne le croit, ou +si ce général, toujours atteint, parce qu'il est toujours au premier +rang, reçoit une nouvelle blessure, Salvato prendra le commandement. + +Il portera au général Mathieu Maurice l'ordre d'attaquer le pont de la +Madeleine au point du jour. Ce pont est défendu par les maisons +crénelées de la Marine et du bourg de San-Loreto; derrière lui, il a +pour le soutenir le fort del Carmine, défendu par six pièces de canon, +par un bataillon d'Albanais et par des milliers de lazzaroni, auxquels +s'est joint un millier de soldats revenus de Livourne. + +Vers trois heures du matin, on réveilla Championnet, qui dormait dans +son manteau. + +Un aide de camp de Kellermann venait lui donner des nouvelles de +l'expédition du château Saint-Elme. + +Hector Caraffa, profitant de l'obscurité, s'était glissé à travers cette +multitude de collines qui réunissent Capodimonte à Saint-Elme. Outre la +difficulté du terrain, horriblement accidenté, il avait eu, pendant +quatre heures de marche, un combat continuel à soutenir, souvent inégal, +meurtrier toujours. Il lui avait fallu franchir cinq milles d'embuscades +entassées les unes sur les autres, et, de plus, un quartier de Naples +insurgé. + +Arrivé sous le feu de Saint-Elme,--qui le soutenait de son mieux en +tirant des coups de canon à poudre, de peur que les boulets ne se +trompassent de but, et, croyant atteindre des ennemis, n'atteignissent +des amis,--Hector Caraffa, au lieu de séparer ses hommes en deux bandes, +avait réuni toutes ses forces, et, au moment où l'on croyait qu'il +allait les porter sur le fort Saint-Elme, il s'était jeté sur la +chartreuse de San-Martino. Les lazzaroni, qui ne s'attendaient point à +l'attaque, essayèrent de se défendre, mais inutilement. Les patriotes, +jaloux de montrer aux Français qu'ils ne le cédaient à personne en +courage, s'élancèrent en avant de la colonne, et entrèrent les premiers +aux cris de «Vive la République!» En moins de dix minutes, les lazzaroni +furent chassés du couvent et les portes refermées sur les Français. + +Cent, comme il était convenu, restèrent à la chartreuse; les deux autres +cents, par la rampe del Petrio, montèrent au fort, dont les portes leur +furent ouvertes, non-seulement comme à des alliés, mais encore comme à +des libérateurs. + +Nicolino faisait demander à Championnet de lui accorder l'honneur de +donner, le lendemain, le signal du combat en faisant, au premier rayon +du jour, tirer un coup de canon. + +Cette faveur lui fut accordée, et le général envoya son aide de camp à +tous les chefs de corps pour leur dire que le signal de l'attaque serait +un coup de canon tiré par les _patriotes napolitains_ du haut du fort +Saint-Elme. + + + + + XCI + + DEUXIÈME JOURNÉE. + + +A six heures précises du matin, une ligne de feu raya le crépuscule +au-dessus de la masse noire du château Saint-Elme, un coup de canon se +fit entendre: le signal était donné. + +Les trompettes et le tambour français y répondirent, et toutes les +hauteurs plongeant sur les rues de Naples, garnies de canon pendant la +nuit par le général Éblé, s'allumèrent à la fois. + +A ce signal, les Français attaquèrent Naples sur trois points +différents. + +Kellermann, commandant l'extrême droite, se réunit à Dufresse, et +attaqua Naples par Capodimonte et Capodichino. La double attaque devait +aboutir à la porte de Saint-Janvier, strada Foria. + +Le général Championnet devait, comme il l'avait dit la veille, enfoncer +la porte Capuana, devant laquelle Thiébaut avait été fait général de +brigade, et entrer dans la ville par la strada dei Tribunali et par +San-Giovanni à Carbonara. + +Enfin, Salvato, Mathieu Maurice et Broussier devaient, comme nous +l'avons dit encore, forcer le pont de la Madeleine, s'emparer du château +del Carmine; par la place du Vieux-Marché, remonter jusqu'à la strada +dei Tribunali, et, par un autre courant qui suivrait le bord de la mer, +pénétrer jusqu'au môle. + +Les lazzaroni qui devaient défendre Naples du côté de Capodimonte et de +Capodichino, étaient commandés par fra Pacifico; ceux qui défendaient la +porte Capuana étaient commandés par notre ami Michel le Fou; enfin ceux +qui défendaient le pont de la Madeleine et la porte del Carmine étaient +commandés par son compère Pagliuccella. + +Dans ces espèces de combats qui consistent non pas à prendre une ville +d'assaut, mais à prendre d'assaut, et les unes après les autres, toutes +les maisons d'une ville, une populace mutinée est bien autrement +terrible qu'une troupe régulière. Une troupe régulière se bat +mécaniquement, avec sang-froid, et, pour ainsi dire, _avec le moins de +frais possible_[2], tandis que, dans un combat comme celui que nous +allons essayer de décrire, cette populace mutinée substitue aux +mouvements stratégiques, faciles à repousser, parce qu'ils sont faciles +à prévoir, les élans furieux des passions, l'opiniâtreté du délire, et +les ruses de l'imagination individuelle. + +[Note 2: Nous employons l'expression même du général Championnet.] + +Alors, ce n'est plus un combat, c'est une lutte à toute outrance, une +boucherie, un carnage, un massacre dans lequel les assaillants sont +forcés d'opposer l'entêtement du courage à la frénésie du désespoir; +dans cette circonstance surtout, où dix mille Français attaquaient en +face une population de cinq cent mille âmes, menacés sur leurs flancs et +sur leurs derrières par la triple insurrection des Abruzzes, de la +Capitanate et de la Terre de Labour; craignant de voir revenir par mer +au secours de cette population et de cette insurrection une armée dont +les débris pouvaient encore monter à quatre fois leur nombre, il +s'agissait tout simplement, non plus de vaincre pour l'honneur, mais de +vaincre pour sa propre conservation. César disait: «Dans toutes les +batailles que j'ai livrées, j'ai combattu pour la victoire; à Munda, +j'ai combattu pour la vie.» A Naples, Championnet pouvait dire comme +César, et il fallait, pour ne pas mourir, vaincre comme César avait +vaincu à Munda. + +Les soldats le savaient: de la prise de Naples dépendait le salut de +l'armée. Le drapeau français devait donc flotter sur Naples, flottât-il +sur un monceau de cendres. + +Par chaque compagnie, il y avait deux hommes portant des torches +incendiaires préparées par l'artillerie. A défaut du canon, de la hache, +de la baïonnette, le feu devait, comme dans les inextricables forêts de +l'Amérique,--dans cet inextricable labyrinthe de ruelles et de +_vicoli_,--le feu devait ouvrir un chemin. + +Presque en même temps, c'est-à-dire vers sept heures du matin, +Kellermann entrait, précédé de ses dragons, dans le faubourg de +Capodimonte, Dufresse, à la tête de ses grenadiers, dans celui de +Capodichino, Championnet enfonçait la porte Capuana, et Salvato, portant +à la main le drapeau tricolore de la république italienne, c'est-à-dire +bleu, jaune et noir, forçait le pont de la Madeleine, et voyait le canon +del Carmine abattre autour de lui les premières files de ses hommes. + +Il serait impossible de suivre ces trois attaques dans tous leurs +détails. Les détails, d'ailleurs, sont les mêmes. Sur quelque point de +la ville que les Français essayassent de s'ouvrir un passage, ils +trouvaient la même résistance acharnée, inouïe, mortelle. Il n'y avait +pas une fenêtre, pas une terrasse, pas un soupirail de cave qui n'eût +ses défenseurs et qui ne vomît le feu et la mort. Les Français, de leur +côté, s'avançaient, poussant leur artillerie devant eux, se faisant +précéder par des torrents de mitraille, enfonçant les portes, éventrant +les maisons, passant de l'une à l'autre, et laissant l'incendie sur +leurs flancs et derrière eux. Ainsi, les maisons que l'on ne pouvait +prendre étaient brûlées. Alors, du milieu d'un cratère de flammes, dont +le vent poussait, comme un dôme funèbre, la fumée au-dessus de la ville, +sortaient les imprécations d'agonie, les hurlements de mort des +malheureux qui brûlaient vivants. Les rues présentaient l'aspect d'une +voûte de feu sous laquelle roulait un fleuve de sang. Maîtres d'une +formidable artillerie, les lazzaroni défendaient chaque place, chaque +rue, chaque carrefour, avec une intelligence, une vigueur qu'était loin +d'avoir soupçonnées l'armée de ligne; et, tour à tour repoussés ou +agressifs, vaincus ou victorieux, se réfugiaient dans les ruelles sans +cesser de combattre et reprenaient l'offensive avec l'énergie du +désespoir et l'obstination du fanatisme. + +Nos soldats, non moins acharnés à l'attaque qu'eux à la défense, les +poursuivaient au milieu des flammes, qui semblaient devoir les dévorer, +tandis que, pareils à des démons qui combattent dans leur élément +naturel, ceux-ci, noircis et fumants, s'élançaient hors des maisons +brûlantes pour revenir à la charge avec plus d'audace qu'auparavant. On +combat, on marche, on avance, on recule sur un monceau de ruines. Les +maisons qui s'écroulent écrasent les combattants; la baïonnette enfonce +les masses, qui se resserrent, et qui offrent l'étrange spectacle d'un +combat corps à corps entre trente mille combattants, ou plutôt trente +mille combats dans lesquels les armes ordinaires deviennent inutiles. +Nos soldats arrachent la baïonnette du canon de leur fusil et s'en +servent comme de poignards, tandis que, de leurs fusils éteints et +qu'ils n'ont pas le temps de recharger, ils font des massues. Les mains +cherchent à étrangler, les dents à mordre, les poitrines à étouffer. Sur +les cendres, sur les pierres, sur les charbons enflammés, dans le sang +qui coule, rampent les blessés, qui, comme des serpents foulés aux +pieds, déchirent en expirant. Le terrain est disputé pas à pas, et le +pied, à chaque pas qu'il fait, se pose sur un mort ou un mourant. + +Vers midi, un hasard fit qu'un nouveau renfort arriva aux lazzaroni. Dix +mille des leurs, excités par les moines et par les prêtres, étaient +partis la surveille par la route de Pontana pour reprendre Capoue. Du +haut de la chaire, on leur avait promis la victoire. Ils ne doutaient +pas que les murailles de Capoue ne tombassent devant eux, comme celles +de Jéricho étaient tombées devant les Israélites. + +Ces lazzaroni étaient ceux du petit môle et de Santa-Lucia. + +Mais, en voyant cette foule soulever la poussière de la plaine qui +dépasse Santa-Maria, et qui sépare la vieille Capoue de la nouvelle, +Macdonald, resté Français, tout démissionnaire qu'il était, se mit comme +volontaire à la tête de la garnison, et, tandis que, du haut des +remparts, dix pièces de canon crachaient à mitraille sur cette foule, il +fit deux sorties par les deux portes opposées, et, formant un immense +cercle dont le centre était Capoue et son artillerie, et les deux ailes, +son infanterie et sa fusillade, il fit un carnage horrible de toute +cette multitude. Deux mille lazzaroni tués ou blessés restèrent sur le +champ de bataille, couchés entre Caserte et Pontana. Tout ce qui était +sain et sauf ou légèrement blessé s'enfuit et ne se rallia qu'à +Casanuova. + +Le lendemain, le canon se fit entendre dans la direction de Naples; +mais, encore harassés de leur déroute de la veille, ils attendirent, en +buvant, des nouvelles du combat. Le matin, ils apprirent que la journée +avait été aux Français, qui avaient pris à leurs camarades vingt-sept +pièces de canon, leur avaient tué mille hommes et leur avaient fait six +cents prisonniers. + +Alors, ils se réunirent à sept mille et marchèrent à toute course pour +venir au secours des lazzaroni qui défendaient la ville, laissant sur la +route, comme des jalons de carnage, ceux de leurs blessés qui, ralliés +la veille et dans la nuit, n'eurent point la force de les suivre. + +Arrivés au largo del Castello, ils se divisèrent en trois bandes. Les +uns, par Toledo, portèrent secours au largo delle Pigne; les autres, par +la strada dei Tribunali, au Castel-Capuano; les autres, par la Marina, +au Marché-Vieux. + +Couverts de poussière et de sang, ivres du vin qui leur avait été offert +tout le long de la route, ils vinrent se jeter, combattants nouveaux, +dans les rangs de ceux qui luttaient depuis la veille. Vaincus une +première fois, accourant au secours de leurs frères vaincus, ils ne +voulurent pas l'être une seconde. Tout républicain qui combattait déjà +un contre six, eut un ou deux ennemis de plus à terrasser; et, pour les +terrasser, il fallait non-seulement les blesser, mais encore les tuer; +car, nous l'avons dit déjà, tant qu'ils leur restait un souffle de vie, +les blessés s'obstinaient à combattre. + +La lutte dura ainsi presque sans avantage jusqu'à trois heures de +l'après-midi. Salvato, Monnier et Mathieu Maurice avaient pris le +château del Carmine et le Marché-Vieux; Championnet, Thiébaut et Duhesme +s'étaient emparés de Castel-Capuano et poussaient leurs avant-postes +jusqu'au largo San-Giuseppe et le tiers de la strada dei Tribunali; +Kellermann s'était avancé jusqu'à l'extrémité de la rue dei Cristallini +tandis que Dufresse, après un combat acharné, s'était emparé de +l_'Albergo dei Poveri_. + +Il y eut alors une espèce de trêve due à la fatigue; des deux côtés, on +était las de tuer. Championnet espérait que cette terrible journée, dans +laquelle les lazzaroni avaient perdu quatre ou cinq mille hommes, serait +une leçon pour eux et qu'ils demanderaient quartier. Voyant qu'il n'en +était rien, il rédigea, au milieu du feu, sur un tambour, une +proclamation adressée au peuple napolitain, et il chargea son aide de +camp Villeneuve, qui avait repris ses fonctions près de lui, de la +porter aux magistrats de Naples. En conséquence, il lui donna, comme +parlementaire, un trompette avec un drapeau blanc. Mais, au milieu de +l'effroyable désordre auquel Naples était en proie, les magistrats +avaient perdu toute autorité. Les patriotes, sachant qu'ils seraient +égorgés chez eux, se tenaient cachés; Villeneuve, malgré sa trompette +et son drapeau blanc, partout où il se présenta pour passer, fut +accueilli par des coups de fusil. Une balle brisa l'arçon de sa selle, +et il fut obligé de revenir sur ses pas sans avoir pu faire connaître à +l'ennemi la proclamation du général. + +La voici. Elle était rédigée en italien, langue que Championnet parlait +aussi bien que la langue française: + + + _Championnet, général en chef, au peuple napolitain._ + + «Citoyens, + +»J'ai pour un instant suspendu la vengeance militaire provoquée par une +horrible licence et par la fureur de quelques individus payés par vos +assassins. Je sais combien le peuple napolitain est bon, et je gémis du +plus profond de mon coeur sur le mal que je suis forcé de lui faire. +Aussi, je profite de ce moment de calme pour m'adresser à vous, comme un +père ferait à ses enfants rebelles, mais toujours aimés, pour vous dire: +Renoncez à une défense inutile, déposez les armes, et les personnes, la +propriété et la religion seront respectées. + +»Toute maison de laquelle partira un coup de fusil sera brûlée, et les +habitants en seront fusillés. Mais que le calme se rétablisse, +j'oublierai le passé, et les bénédictions du ciel pleuvront de nouveau +sur cette heureuse contrée. + + + »Naples, 3 pluviôse, an VII de la République + + (22 janvier 1799).» + +Après la manière dont Villeneuve avait été accueilli, il n'y avait point +d'espoir à garder, pour ce jour-là du moins. A quatre heures, les +hostilités furent reprises avec plus d'acharnement que jamais. La nuit +même descendit du ciel sans séparer les combattants. Les uns +continuèrent à tirer des coups de fusil dans l'obscurité; les autres se +couchèrent au milieu des cadavres, sur les cendres brûlantes et les +ruines enflammées. + +L'armée française, écrasée de fatigue, après avoir perdu mille hommes, +tant tués que blessés, planta l'étendard tricolore sur le fort del +Carmine, sur le Castel-Capuano et sur l'_Albergo dei Poveri_. + +Comme nous l'avons dit, un tiers de la ville, à peu près, était en son +pouvoir. + +L'ordre fut donné de rester toute la nuit sous les armes, de garder les +positions et de reprendre le combat au point du jour. + + + + + XCII + + TROISIÈME JOURNÉE. + + +L'ordre n'eût point été donné par le général en chef de rester toute la +nuit sous les armes, que le soin de leur propre conservation eût forcé +les soldats de ne pas les abandonner un seul instant. Pendant toute la +nuit, le tocsin sonna à toutes les églises situées dans les quartiers de +Naples demeurés aux Napolitains. Sur tous les postes avancés des +Français, les lazzaroni tentèrent des attaques; mais partout ils furent +repoussés avec des pertes considérables. + +Pendant la nuit, chacun reçut son ordre de bataille pour le lendemain. +Salvato, en venant annoncer au général qu'il était maître du fort del +Carmine, reçut l'ordre, pour le lendemain, de s'avancer à la baïonnette +et au pas de course, par le bord de la mer, avec les deux têtes de son +corps, vers le Château-Neuf et de l'enlever coûte que coûte, afin de +tourner immédiatement ses canons contre les lazzaroni, tandis que +Monnier et Mathieu Maurice, avec l'autre tiers, se maintiendraient dans +leur position, et que Kellermann, Dufresse et le général en chef, réunis +à la strada Foria, perceraient jusqu'à Toledo par le largo delle Pigne. + +Vers deux heures du matin, un homme se présenta au bivac du général en +chef à San-Giovanni à Carbonara. Au premier coup d'oeil, sous son +costume de paysan des Abruzzes, le général reconnut Hector Caraffa. + +Il avait quitté le château Saint-Elme et venait dire à Championnet que +le fort, mal approvisionné et n'ayant que cinq ou six cents coups à +tirer, n'avait point voulu user inutilement ses munitions, mais que, le +lendemain, pour le seconder, son canon combattrait par derrière, et en +plongeant sur tous les points où l'on pourrait les apercevoir, les +lazzaroni, que l'armée attaquerait en face. + +Las de son inaction, Hector Caraffa venait non-seulement pour annoncer +cette nouvelle au général, mais encore pour prendre part au combat du +lendemain. + +A sept heures, les fanfares sonnèrent et les tambours battirent. +Pendant la nuit, Salvato avait gagné du terrain. Avec quinze cents +hommes, au signal donné il déboucha de derrière la Douane et s'élança au +pas de course vers le Château-Neuf. En ce moment, un hasard providentiel +vint à son aide. + +Nicolino, impatient de commencer l'attaque de son côté, se promenait sur +les remparts, encourageant ses artilleurs à employer utilement le peu de +munitions qu'ils avaient. + +Un d'eux, plus hardi que les autres, l'appela. + +Nicolino vint. + +--Que me veux-tu? lui demanda-t-il. + +--Voyez-vous cette bannière qui flotte au Château-Neuf? reprit +l'artilleur. + +--Sans doute que je la vois, fit le jeune homme, et je t'avoue même +qu'elle m'agace horriblement. + +--Mon commandant veut-il me permettre de l'abattre? + +--Avec quoi? + +--Avec un boulet. + +--Tu es capable d'une pareille adresse? + +--Je l'espère, mon commandant. + +--Combien de coups demandes-tu? + +--Trois. + +--Je veux bien; mais je te préviens que, si tu ne l'abats pas en trois +coups, tu feras trois jours de salle de police. + +--Et si je l'abats? + +--Il y a dix ducats pour toi. + +--Accepté, le marché. + +L'artilleur pointa sa pièce, y mit le feu: le boulet passa entre le +blason et la hampe, trouant la toile du drapeau. + +--C'est bien, dit Nicolino; mais ce n'est point encore cela. + +--Je le sais bien, répondit l'artilleur; aussi, je vais essayer de faire +mieux. + +La pièce fut pointée une seconde fois avec plus d'attention encore que +la première. L'artilleur étudia de quel côté soufflait le vent; il +apprécia le faible changement de direction que ce souffle avait pu +imposer au boulet, se releva, se baissa de nouveau, changea d'un +centième de ligne le point de mire de sa pièce, approcha la mèche de la +lumière: une détonation qui domina le tumulte se fit entendre, et la +bannière, coupée par sa base, tomba. + +Nicolino battit des mains et donna à l'artilleur, sans se douter de +l'influence qu'allait avoir cet incident, les dix ducats qu'il lui avait +promis. + +En ce moment, la tête de la colonne de Salvato arrivait à +l'Immacolatella. Salvato, comme toujours, marchait le premier. Il vit +tomber la bannière, et, quoiqu'il eût reconnu que sa disparition était +causée par un accident, il s'écria: + +--On abaisse la bannière; le fort se rend. En avant, mes amis! en avant! + +Et il s'élança au pas de course. + +De leur côté, les défenseurs du fort, ne voyant plus le drapeau et +croyant qu'on l'avait enlevé volontairement, crièrent à la trahison. Il +en résulta un tumulte au milieu duquel la défense languit. Salvato +profita de ce temps d'arrêt pour franchir au pas de course la strada del +Piliere. Il lança ses sapeurs contre la porte du fort: un pétard la fit +sauter. Il s'élança dans l'intérieur du Château-Neuf en criant: + +--Suivez-moi! + +Dix minutes après, le fort était pris, et son canon, balayant le largo +del Castello et la descente du Géant, forçait les lazzaroni à se +réfugier dans les rues qui donnent sur cette place et dans lesquelles la +position des maisons les mettait à l'abri des boulets. + +Immédiatement, le drapeau tricolore français fut substitué à la bannière +blanche. + +Une sentinelle placée au sommet du Castel-Capuano transmit au général +Championnet la nouvelle de la prise du fort. + +Les trois châteaux dans le triangle desquels la ville est enfermée, +étaient au pouvoir des Français. + +Championnet, lorsqu'il reçut la nouvelle de la prise de Castel-Nuovo, +venait de faire sa jonction avec Dufresse, dans la rue de Foria. Il +envoya Villeneuve, par le bord de la mer libre, féliciter Salvato et lui +ordonner de laisser la garde du Château-Neuf à un officier, et lui dire +de venir le rejoindre à l'instant même. + +Villeneuve trouva le jeune chef de brigade appuyé aux créneaux et l'oeil +fixé sur Mergellina. De là, il pouvait apercevoir cette chère maison du +Palmier, que, depuis deux mois, il ne voyait plus que dans ses rêves. +Toutes les fenêtres en étaient fermées; cependant, à l'aide de sa +longue-vue, il lui semblait voir ouverte la porte du perron donnant sur +le jardin. + +L'ordre du général vint le prendre au milieu de cette contemplation. + +Il céda le commandement à Villeneuve lui-même, prit son cheval et partit +au galop. + +Au moment où Championnet et Dufresse réunis poussaient les lazzaroni +vers la rue de Tolède, et où un effroyable feu partait, non-seulement du +largo delle Pigne, mais encore de toutes les fenêtres, on aperçut une +légère fumée qui couronnait les remparts du château Saint-Elme; puis on +entendit la détonation de plusieurs pièces de gros calibre, et l'on vit +un grand trouble se produire parmi les lazzaroni. + +Nicolino tenait sa parole. + +En même temps, une charge de dragons descendit comme un torrent qui se +précipite par la strada della Stalla, tandis qu'une vive fusillade se +faisait entendre derrière le musée Borbonico. + +C'était Kellermann qui, à son tour, faisait sa jonction avec les corps +de Dufresse et de Championnet. + +En un instant, le largo delle Pigne fut balayé, et les trois généraux +purent s'y donner la main. + +Les lazzaroni battaient en retraite par la strada Santa-Maria in +Costantinopoli et la salita dei Studi. Mais, pour traverser le largo +San-Spirito et le Mercatello, ils étaient forcés de passer sous le feu +du château Saint-Elme, qui, malgré la célérité de leur passage, eut le +temps d'envoyer dans leurs rangs cinq ou six messagers de mort. + +Pendant que s'opérait la retraite des lazzaroni, on amenait à +Championnet un de leurs chefs qu'on avait pris après une résistance +désespérée. Couvert de sang, les habits déchirés, la figure menaçante, +la voix railleuse, il était le vrai type du Napolitain porté au plus +haut degré de l'exaltation. + +Championnet haussa les épaules, et, lui tournant le dos: + +--C'est bien, dit-il. Qu'on me fusille ce gaillard-là pour l'exemple. + +--Bon! dit le lazzarone, il paraît que décidément Nanno s'est trompée. +Je devais être colonel et mourir pendu: je ne suis que capitaine et je +vais mourir fusillé. Cela me console pour ma petite soeur. + +Championnet entendit et comprit ces paroles. Il fut sur le point +d'interroger le condamné; mais, comme en ce moment il voyait un +cavalier accourir à toute bride, et que, dans ce cavalier, il +reconnaissait Salvato, son attention tout entière se porta du côté du +nouvel arrivant. + +On entraîna le lazzarone, on l'appuya contre les fondations du musée +Bourbonien, et l'on voulut lui bander les yeux. + +Mais lui, alors, se révolta. + +--Le général a dit qu'on me fusille, cria-t-il; mais il n'a pas dit +qu'on me bande les yeux. + +Salvato tressaillit à cette voix, se retourna et reconnut Michele; +Michele, lui aussi, reconnut le jeune officier. + +--_Sangue di Cristo!_ cria le lazzarone, dites-leur donc, monsieur +Salvato, que l'on n'a pas besoin de me bander les yeux pour me fusiller. + +Et, repoussant ceux qui l'entouraient, il croisa les bras et s'appuya de +lui-même à la muraille. + +--Michele! s'écria Salvato.--Général, cet homme m'a sauvé la vie, je +vous prie de m'accorder la sienne. + +Et, sans attendre la réponse du général, bien sûr d'avoir obtenu ce +qu'il demandait, Salvato sauta à bas de son cheval, écarta le cercle de +soldats qui déjà apprêtaient leurs armes pour fusiller Michele, et se +jeta dans les bras du lazzarone, qu'il embrassa en le serrant contre son +coeur. + +Championnet vit à l'instant tout le parti qu'il pouvait tirer de cet +événement. Faire justice est d'un grand exemple, mais faire grâce est +parfois d'un grand calcul. + +Il fit aussitôt un signe à Salvato, qui lui amena Michele. Un immense +cercle se forma autour des deux jeunes gens et du général. + +Ce cercle se composait de Français vainqueurs, de Napolitains +prisonniers, de patriotes accourus, soit pour féliciter Championnet, +soit pour se mettre sous sa protection. + +Championnet, qui dominait ce cercle de toute la hauteur de son buste, +leva la main en signe qu'il voulait parler, et le silence se fit. + +--Napolitains, dit-il en italien, j'allais, comme vous l'avez vu, +fusiller cet homme, pris les armes à la main et combattant contre nous; +mais mon ancien aide de camp, le chef de brigade Salvato, me demande la +grâce de cet homme, qui, me dit-il, lui a sauvé la vie. Non-seulement je +lui accorde cette grâce, mais encore je désire donner une récompense à +l'homme qui a sauvé la vie à un officier français. + +Puis, s'adressant à Michele tout émerveillé de ce langage: + +--Quel grade occupais-tu parmi tes compagnons? + +--J'étais capitaine, Excellence, lui répondit le prisonnier. + +Et, avec la liberté de langage familière à ses pareils, il ajouta: + +--Mais il paraît que je ne m'arrêterai pas là. Une sorcière m'a prédit +que je serais nommé colonel, et puis pendu. + +--Je ne puis et ne veux me charger que de la première partie de la +prédiction, répondit le général; mais je m'en charge. Je te fais colonel +au service de la république parthénopéenne. Organise ton régiment. Je me +charge de ta paye et de ton uniforme. + +Michele fit un bond de joie. + +--Vive le général Championnet! cria-t-il, vivent les Français! vive la +république parthénopéenne! + +--Nous l'avons dit, un certain nombre de patriotes entouraient le +général. Le cri de Michele trouva donc un écho plus étendu que l'on +n'aurait dû s'y attendre. + +--Maintenant, dit le général s'adressant aux Napolitains qui +l'entouraient, on vous a dit que les Français étaient des impies, ne +croyant ni à Dieu, ni à la Madone, ni aux saints: on vous a trompés. Les +Français ont une dévotion très-grande en Dieu, à la Madone, et +particulièrement à saint Janvier. Et la preuve, c'est que ma seule +préoccupation en ce moment est de faire respecter l'église et les +reliques du bienheureux évêque de Naples, à qui je veux donner une +garde d'honneur, si Michele se charge de la conduire. + +--Je m'en charge! s'écria Michele en agitant son bonnet de laine rouge, +je m'en charge! et il y a plus: je réponds d'elle! + +--Surtout, lui dit Championnet à voix basse, si je lui donne pour chef +ton ami Salvato. + +--Ah! pour lui et ma petite soeur, je me ferai tuer, général. + +--Tu entends, Salvato, dit Championnet au jeune officier: la mission est +des plus importantes; il s'agit d'enrôler saint Janvier parmi les +républicains. + +--Et c'est moi que vous chargez de lui mettre une cocarde tricolore à +l'oreille? répondit en riant le jeune homme. Je ne me croyais pas tant +de vocation pour la diplomatie; mais n'importe: on fera ce que l'on +pourra. + +--Une plume, de l'encre et du papier, demanda Championnet. + +On se précipita, et, au bout d'un instant, Championnet avait pu choisir +entre dix feuilles de papier et autant de plumes. + +Le général, sans descendre de cheval, écrivit, sur l'arçon de sa selle, +cette lettre, adressée au cardinal-archevêque: + + + «Éminence, + + +»J'ai suspendu un instant la fureur de mes soldats et la vengeance des +crimes qui ont été commis. Profitez de cette trêve pour faire ouvrir +toutes les églises; exposez le saint sacrement et prêchez la paix, le +bon ordre et l'obéissance aux lois. A ces conditions, je jetterai un +voile sur le passé et m'appliquerai à faire respecter la religion, les +personnes et la propriété. + +»Déclarez au peuple que, quels que soient ceux contre lesquels je devrai +sévir, j'arrêterai le pillage, et que le calme et la tranquillité +renaîtront dans cette malheureuse ville, trahie et trompée. Mais, en +même temps, je déclare qu'un seul coup de fusil tiré d'une fenêtre fera +brûler la maison et fusiller les habitants qu'elle renfermera. +Remplissez donc les devoirs de votre ministère, et votre zèle religieux +sera, je l'espère, utile au bien public. + +»Je vous envoie une garde d'honneur pour l'église de saint Janvier. + + »CHAMPIONNET. + + »Naples, 4 pluviôse, an VII de la + République (23 janvier 1790.)» + + +Michele, ayant entendu comme tout le monde la lecture de cette lettre, +chercha des yeux dans la foule son ami Pagliuccella; mais, ne le +trouvant pas, il choisit quatre lazzaroni sur lesquels il savait pouvoir +compter comme sur lui-même, et marcha devant Salvato, derrière lequel +marchait une compagnie de grenadiers. + +Le petit cortége se rendit du largo delle Pigne à l'archevêché, assez +voisin de cette place, par la strada dell'Orticello, le vico di +San-Giacomo dei Ruffi et la strada de l'Arcivescovado, c'est-à-dire par +quelques-unes des rues les plus étroites et les plus populeuses du vieux +Naples. Les Français n'avaient point encore pénétré sur ce point de la +ville, où pétillaient de temps en temps quelques coups de fusil tirés +par la populace en manière d'encouragement, et où, en passant, les +républicains pouvaient lire sur les visages trois impressions seulement: +la terreur, la haine et la stupéfaction. + +Par bonheur, Michele, sauvé par Palmieri, gracié par Championnet, se +voyant déjà caracolant sur un beau cheval, dans son uniforme de colonel, +s'était franchement, et avec toute l'ardeur de sa loyale nature, rallié +aux Français, et marchait devant eux en criant de toute la force de ses +poumons: «Vivent les Français! vive le général Championnet! vive saint +Janvier!» Puis, quand les visages lui paraissaient par trop renfrognés, +Salvato lui mettait dans la main une poignée de carlini, qu'il jetait en +l'air, en expliquant à ses compatriotes la mission que Salvato était +chargé d'accomplir et qui avait généralement cette bienheureuse +influence de donner aux physionomies une expression plus douce et plus +bienveillante. + +En outre, Salvato, qui était des provinces napolitaines et qui parlait +le patois de Naples comme un homme de Porto-Basso, adressait de temps en +temps à ses compatriotes des allocutions qui, corroborées des poignées +de carlins de Michele, avaient aussi leur influence. + +On parvint ainsi à l'archevêché: les grenadiers s'établirent sous le +portique. Michele fit un long discours pour expliquer leur présence à +tous ses compatriotes; il ajouta que l'officier qui les commandait lui +avait sauvé la vie au moment où il allait être fusillé, et demanda, au +nom de l'amitié que l'on avait pour lui, Michele, qu'il ne fût fait +aucune insulte ni à lui, ni à ses soldats, devenus les protecteurs de +saint Janvier. + + + + + XCIII + + SAINT JANVIER ET VIRGILE. + + +A peine Championnet eut-il vu disparaître Michele, Salvato et la +compagnie française, au coin de la strada dell'Orticello, qu'il lui vint +à l'esprit une de ces idées que l'on peut appeler une illumination. Il +pensa que le meilleur moyen de rompre les rangs des lazzaroni qui +s'obstinaient à combattre encore, et de faire cesser le pillage +individuel, était de livrer le palais du roi à un pillage général. + +Il s'empressa de communiquer cette idée à quelques-uns des lazzaroni +prisonniers, auxquels on rendit la liberté, à la condition qu'ils +retourneraient vers les leurs et leur feraient part du projet comme +venant d'eux. C'était une manière de s'indemniser eux-mêmes de la +fatigue qu'ils avaient prise et du sang qu'ils avaient perdu. + +La communication eut tout le succès qu'en attendait le général en chef. +Les plus acharnés, voyant la ville aux trois quarts prise, avaient perdu +l'espoir de vaincre, et trouvaient, par conséquent, plus avantageux de +se mettre à piller que de continuer à combattre. + +En effet, à peine cette espèce d'autorisation de piller le château +fut-elle connue des lazzaroni, auxquels on ne laissa point ignorer +qu'elle venait du général français, que toute cette multitude se +débanda, se ruant à travers la rue de Tolède et à travers la rue des +Tribunaux vers le palais royal, entraînant avec elle les femmes et les +enfants, renversant les sentinelles, brisant les portes et inondant +comme un flot les trois étages du palais. + +En moins de trois heures, tout fut emporté, jusqu'au plomb des fenêtres. + +Pagliuccella, que Michele avait vainement cherché sur le largo delle +Pigne pour lui faire partager sa bonne fortune, s'était, un des +premiers, empressé de se précipiter vers le château et de le visiter, +avec une curiosité qui n'avait pas été sans fruit, de la cave au +grenier, et de la façade qui donne sur l'église San-Ferdinand à celle +qui donne sur la Darsena. + +Fra Pacifico, au contraire, voyant tout perdu, avait méprisé l'indemnité +offerte à son courage humilié; et, avec un désintéressement qui faisait +honneur aux anciennes leçons de discipline reçues sur la frégate de son +amiral, il avait, pas à pas et à la manière du lion, c'est-à-dire en +faisant face à l'ennemi, battu en retraite dans son couvent par +l'Infrascata et la salita dei Capuccini; puis, la porte de son couvent +refermée, il avait mis son âne à l'écurie, son bâton dans le bûcher, et +s'était mêlé aux autres frères qui chantaient dans l'église le _Dies +irae, dies illa_. + +Eût été bien malin celui qui eût été chercher là et qui y eût reconnu, +sous son froc, un des chefs des lazzaroni qui avaient combattu pendant +trois jours. + +Nicolino Caracciolo, du haut des remparts du château Saint-Elme, avait +suivi toutes les phases du combat du 21, du 22 et du 23, et nous avons +vu qu'au moment où il avait pu venir en aide aux Français, il n'avait +pas manqué à ses engagements vis-à-vis d'eux. + +Son étonnement fut grand lorsqu'il vit, sans que personne songeât à les +poursuivre, les lazzaroni abandonner leurs postes, et, sans quitter +leurs armes, avec les apparences d'une déroute, non point rétrograder +vers le palais royal, mais au contraire se ruer dessus. + +Au bout d'un instant, tout lui fut expliqué. A la manière dont ils +culbutaient les sentinelles, dont ils envahissaient les portes, dont ils +reparaissaient aux fenêtres de tous les étages, dont ils dégorgeaient +sur les balcons, il comprit que les combattants, dans un moment de +trêve, pour ne pas perdre leur temps, s'étaient faits pillards; et, +comme il ignorait que ce fût à l'instigation du général français que le +pillage était organisé, il envoya à toute cette canaille trois coups de +canon à boulet, qui tuèrent dix-sept personnes, parmi lesquelles un +prêtre, et qui cassèrent la jambe au géant de marbre, ancienne statue de +Jupiter Stator, qui décorait la place du Palais. + +Veut-on savoir à quel point l'amour du pillage s'était emparé de la +multitude, et s'était substitué chez elle à tout autre sentiment? Nous +citerons deux faits pris entre mille; ils donneront une idée de la +mobilité d'esprit de ce peuple, qui venait de faire des prodiges de +valeur pour défendre son roi. + +Au milieu de toute cette foule, acharnée au pillage, l'aide de camp +Villeneuve, qui continuait de tenir le Château-Neuf, envoya un +lieutenant à la tête d'une patrouille d'une cinquantaine d'hommes, avec +ordre de remonter Tolède jusqu'à ce qu'il eût pris langue avec les +avant-postes français. Le lieutenant eut soin de se faire précéder par +quelques lazzaroni patriotes, criant: «Vivent les Français! vive la +liberté!» A ces cris, un marinier de Sainte-Lucie, bourbonien +enragé,--les mariniers de Sainte-Lucie sont encore bourboniens +aujourd'hui,--un marinier de Sainte-Lucie, disons-nous, se mit à crier, +lui: «Vive le roi!» Comme ce cri pouvait avoir un écho et servir de +signal à l'égorgement de toute la patrouille, le lieutenant saisit le +marinier au collet, et, le maintenant au bout de son bras, cria: «Feu!» + +Le marinier tomba fusillé au milieu de la foule, sans que la foule, +préoccupée maintenant d'autres intérêts, songeât à le défendre et à le +venger. + +Le second exemple fut celui d'un domestique du palais qui, ayant eu +l'imprudence de sortir avec une livrée galonnée d'or, vit le peuple +mettre sa livrée en morceaux pour en arracher l'or, quoique cette +livrée fût celle du roi. + +Au même moment où on laissait le serviteur du roi Ferdinand en chemise +pour lui arracher les galons de sa livrée, Kellermann, qui était +descendu avec un détachement de deux ou trois cents hommes, du côté de +Mergellina, remontait, par Sainte-Lucie, sur la place du château. + +Mais, avant d'arriver là, il avait fait une halte à l'église de Santa +Maria di Porto-Salvo, et avait fait demander don Michelangelo Ciccone. + +C'était, on se le rappelle, ce même prêtre patriote que Cirillo avait +envoyé chercher pour conférer les derniers sacrements au sbire blessé +par Salvato dans la nuit du 22 au 23 septembre, sbire qui, le 23 +septembre, au matin, expira dans la maison où il avait été transporté, à +l'angle de la fontaine du Lion. + +Kellermann était porteur d'un billet de Cirillo qui faisait appel au +patriotisme du digne prêtre et l'invitait à se rallier aux Français. + +Don Michelangelo Ciccone n'avait pas hésité un instant: il avait suivi +Kellermann. + +A midi, les lazzaroni avaient déposé les armes, et Championnet, +vainqueur, parcourait la ville. Les négociants, les bourgeois, toute la +partie tranquille de la population qui n'avait pas pris part à la lutte, +n'entendant plus ni coups de fusil, ni cris de mort, commencèrent alors +d'ouvrir timidement les portes et les fenêtres des magasins et des +maisons. La première vue au général était déjà une promesse de sécurité; +car il était entouré d'hommes que leur talent, leur science et leur +courage avaient faits la vénération de Naples. C'étaient les Baffi, les +Poerio, les Pagano, les Cuoco, les Logoteta, les Carlo Lambert, les +Bassal, les Fasulo, les Maliterno, les Rocca-Romana, les Ettore Caraffa, +les Cirillo, les Manthonnet, les Schipani. Le jour de la rémunération +était enfin arrivé pour tous ces hommes qui avaient passé du despotisme +à la persécution, et qui passaient de la persécution à la liberté. Le +général, alors, au fur et à mesure qu'il voyait une porte s'ouvrir, +s'approchait de cette porte, et, dans leur propre langue, essayait de +rassurer ceux qui se hasardaient sur le seuil, leur disant que tout +était fini, qu'il venait leur apporter la paix et non la guerre, et +substituer la liberté à la tyrannie. Alors, en jetant les yeux sur la +route que le général avait suivie, en voyant le calme régner là où, un +instant auparavant, Français et lazzaroni s'égorgeaient, les Napolitains +se rassuraient en effet, et toute cette population _di mezzo ceto_, +c'est-à-dire de la bourgeoisie, qui fait la force et la richesse de +Naples, la cocarde tricolore à l'oreille, criant: «Vivent les Français! +vive la liberté! vive la République!» commença de se répandre gaiement +dans les rues, agitant des mouchoirs, et, au fur et à mesure qu'elle se +tranquillisait, se laissant emporter à cette joie ardente qui s'empare +de ceux qui, déjà plongés dans l'abîme ténébreux de la mort, se +retrouvent tout à coup et comme par miracle rendus au jour, à la lumière +et à la vie. + +Et, en effet, si les Français eussent tardé de vingt-quatre heures +encore à entrer à Naples, qui peut dire ce qu'il fût resté de maisons +debout et de patriotes vivants? + +A deux heures de l'après-midi, Rocca-Romana et Maliterno, confirmés dans +leur grade de chefs du peuple, rendirent un édit pour l'ouverture des +boutiques. + +Cet édit portait la date de l'an Ier et du deuxième jour de la +république parthénopéenne. + +Championnet avait vu avec inquiétude que la bourgeoisie et la noblesse +seules s'étaient réunies à lui et que le peuple se tenait à l'écart. +Alors, il résolut de frapper le lendemain un grand coup. + +Il savait parfaitement que, s'il pouvait faire passer saint Janvier dans +son camp, le peuple suivrait saint Janvier partout où il irait. + +Il envoya un message à Salvato. Salvato, qui gardait la cathédrale, +c'est-à-dire le point le plus important de Naples, avait reçu la +consigne de ne point quitter son poste sans être réclamé par un ordre +émané directement du général. + +Le message envoyé à Salvato ordonnait à celui-ci de s'aboucher avec les +chanoines, et de les inviter à exposer, le lendemain, la sainte ampoule +à la vénération publique, dans l'espérance que saint Janvier, auquel les +Français avaient la plus grande dévotion, daignerait faire son miracle +en leur faveur. + +Les chanoines se trouvaient entre deux feux. + +Si saint Janvier faisait son miracle, ils étaient compromis vis-à-vis de +la cour. + +S'il ne le faisait pas, ils s'exposaient à la colère du général +français. + +Ils trouvèrent un biais et répondirent que ce n'était point l'époque où +saint Janvier avait l'habitude de faire son miracle, et qu'ils doutaient +fort que l'illustre bienheureux consentît, même pour les Français, à +changer sa date habituelle. + +Salvato transmit, par Michele, la réponse des chanoines à Championnet. + +Mais, à son tour, Championnet répondit que c'était l'affaire du saint et +non la leur; qu'ils n'avaient point à préjuger des bonnes ou des +mauvaises intentions de saint Janvier, et qu'il connaissait, lui, une +certaine prière à laquelle il espérait que saint Janvier ne demeurerait +pas insensible. + +Les chanoines répondirent que, puisque Championnet le voulait +absolument, ils exposeraient les ampoules, mais que, de leur côté, ils +ne répondaient de rien. + +A peine Championnet eut-il cette certitude, qu'il fit annoncer par toute +la ville la nouvelle que les saintes ampoules seraient exposées le +lendemain, et qu'à dix heures et demie précises du matin, la +liquéfaction du précieux sang aurait lieu. + +C'était une nouvelle étrange et tout à fait incroyable pour les +Napolitains. Saint Janvier n'avait rien fait qui motivât de sa part une +suspicion de partialité en faveur des Français. Depuis quelque temps, au +contraire, il s'était montré capricieux jusqu'à la manie. Ainsi, au +moment de son départ pour la campagne de Rome, le roi Ferdinand s'était +personnellement présenté à la cathédrale pour demander à saint Janvier +son secours et sa protection, et saint Janvier, malgré son instante +prière, lui avait obstinément refusé la liquéfaction de son sang; ce qui +avait fait prévoir une défaite à un grand nombre de personnes. + +Or, si saint Janvier faisait pour les Français ce qu'il avait refusé au +roi de Naples, c'est que saint Janvier avait changé d'opinion, c'est +que saint Janvier s'était fait jacobin. + +A quatre heures du soir, Championnet, voyant la tranquillité rétablie, +monta à cheval et se fit conduire au tombeau d'un autre patron de +Naples, pour lequel il avait une bien plus grande vénération que pour +saint Janvier. Ce tombeau était celui de Publius Virgilius Maro, ou, du +moins, celui dont les ruines ont, disent les archéologues, renfermé les +cendres de l'auteur de l'_Énéide_. + +Tout le monde sait qu'à son retour d'Athènes, d'où le ramenait Auguste, +Virgile mourut à Brindes, et que ses cendres revirent ce Pausilippe +qu'il avait tant aimé, et d'où il pouvait embrasser tous les lieux +immortalisés par lui dans son sixième livre de l'_Énéide_. + +Championnet descendit de cheval au monument élevé par Sannazar, et monta +la pente rapide et escarpée qui conduit à la petite rotonde que l'on +montre au voyageur comme le columbarium où fut déposée l'urne du poëte. +Dans le centre du monument poussait un laurier sauvage que la tradition +donnait comme étant immortel. Championnet en brisa une branche, qu'il +passa dans la ganse de son chapeau, ne permettant à ceux qui +l'accompagnaient d'en prendre qu'une feuille chacun, de peur qu'une +récolte plus considérable ne fît tort à l'arbre d'Apollon, et que la +vénération ne correspondît, par son résultat, à l'impiété. + +Puis, lorsqu'il eut rêvé pendant quelques instants sur ces pierres +sacrées, il demanda un crayon, et, déchirant une page de son +portefeuille, il rédigea le décret suivant, qui fut envoyé le même soir +à l'imprimerie, et qui parut le lendemain matin. + + +«Championnet, général en chef. + + + »Considérant que le premier devoir d'une république est d'honorer la + mémoire des grands hommes, et de pousser ainsi les citoyens vers + l'émulation, en mettant sous leurs yeux la gloire qui suit jusque + dans la tombe les génies sublimes de tous les pays et de tous les + temps: + + »Avons décrété ce qui suit: + + »1° Il sera élevé à Virgile un tombeau en marbre au lieu même où se + trouve sa tombe, près de la grotte de Pouzzoles. + + »2° Le ministre de l'intérieur ouvrira un concours dans lequel + seront admis tous les projets de monument que les artistes voudront + présenter. Sa durée sera de vingt jours. + + »Cette période expirée, une commission composée de trois membres, + nommée par le ministre de l'intérieur, choisira, parmi les projets + qui auront été présentés, celui qui semblera le meilleur, et la + curie élèvera le monument, dont l'érection sera confiée à celui dont + le projet aura été adopté. + + »Le ministre de l'intérieur est chargé de l'exécution de la présente + ordonnance. + +»CHAMPIONNET.» + + +Il est curieux que les deux monuments décrétés à Virgile, l'un à +Mantoue, l'autre à Naples, aient été décrétés par deux généraux +français: celui de Mantoue par Miollis; celui de Naples par Championnet. + +Après soixante-cinq ans, la première pierre de celui de Naples n'est +point encore posée. + + + + + XCIV + + OU LE LECTEUR RENTRE DANS LA MAISON DU PALMIER. + + +La nécessité où nous avons été de suivre sans interruption les +événements politiques et militaires à la suite desquels Naples était +tombée au pouvoir des Français, nous a forcé de nous éloigner de la +partie romanesque de notre récit et de laisser de côté les personnages +passifs qui subissaient ces événements, pour nous occuper, au contraire, +des personnages actifs qui les dirigeaient. Que l'on nous permette donc, +maintenant que nous avons donné aux acteurs épisodiques de cette +histoire toute l'importance qu'ils réclamaient, de revenir aux premiers +rôles sur lesquels doit se concentrer tout l'intérêt de notre drame. + +Au nombre de ces personnages, pour lesquels on nous accuse peut-être, +mais à tort, d'oubli, est la pauvre Luisa San-Felice, qu'au contraire +nous n'avons pas perdue de vue un seul instant. + +Restée évanouie entre les bras de son frère de lait Michele, sur la +plage de la Vittoria, tandis que son mari, fidèle à la fois à ses +devoirs envers son prince et à ses promesses envers son ami, rejoignait +le duc de Calabre, au risque de sa vie, et laissait Luisa à Naples, au +risque de son bonheur, Luisa, reportée dans la voiture, avait été +ramenée, au grand étonnement de Giovannina, à la maison du Palmier. + +Michele, qui ignorait les causes réelles de cet étonnement auquel le +sourcil froncé et l'oeil presque menaçant de Giovannina donnaient un +caractère tout particulier, raconta les choses comme elles s'étaient +passées. + +Luisa se mit au lit avec une fièvre ardente. Michele passa la nuit dans +la maison, et, comme le lendemain, au point du jour, l'état de Luisa ne +s'était point amélioré, il courut prévenir le docteur Cirillo. + +Pendant ce temps, le facteur apporta une lettre à l'adresse de Luisa. + +Nina reconnut le timbre de Portici. Elle avait remarqué, que chaque fois +qu'arrivait une lettre pareille à celle qu'elle tenait entre ses mains, +l'émotion de sa maîtresse en la recevant était grande; puis qu'elle se +retirait et s'enfermait dans la chambre de Salvato, d'où elle ne sortait +que les yeux rouges de larmes. + +Elle comprit donc que c'était une lettre de Salvato, et, à tout hasard, +et sans savoir encore si elle la lirait ou non, elle la garda, ayant +pour excuse de ne pas l'avoir remise, si la lettre était réclamée, +l'état dans lequel se trouvait Luisa. + +Cirillo accourut. Il avait cru Luisa partie; mais, au simple récit de +Michele, qui le ramenait, il devina tout. + +On sait la tendresse paternelle du bon docteur pour Luisa. Il reconnut +chez la malade tous les symptômes de la fièvre cérébrale, et, sans lui +faire une question qui pût ajouter au trouble moral qu'elle avait +éprouvé, il s'occupa de combattre le mal matériel. Trop habile pour se +laisser vaincre par une maladie connue quand cette maladie en était à +peine à son début, il la combattit énergiquement, et, au bout de trois +jours, Luisa était, sinon guérie, du moins hors de danger. + +Le quatrième jour, elle vit sa porte s'ouvrir, et, à la vue de la +personne qui entra, poussa un cri de joie et tendit ses deux bras vers +elle. Cette personne, c'était son amie de coeur, la duchesse Fusco. +Comme l'avait prédit San-Felice, la reine partie, la duchesse disgraciée +revenait à Naples. En quelques instants, la duchesse fut au courant de +la situation. Depuis trois mois, Luisa avait été forcée de tout enfermer +dans son coeur; depuis quatre jours, son coeur débordait, et, malgré +cette maxime d'un grand moraliste, que les hommes gardent mieux les +secrets des autres, mais que les femmes gardent mieux les leurs, au bout +d'un quart d'heure, Luisa n'avait plus de secrets pour son amie. + +Inutile de dire que la porte de communication fut plus ouverte que +jamais, et qu'à toute heure du jour et de la nuit, la duchesse eut la +disposition de la chambre sacrée. + +Le jour où elle avait quitté le lit, Luisa avait reçu une nouvelle +lettre de Portici. Giovannina l'avait vue avec inquiétude prendre cette +lettre. Puis elle avait attendu que la lecture en fut faite. Si cette +lettre indiquait la lettre précédente, et si Luisa la réclamait, +Giovannina cherchait cette lettre, la retrouvait intacte, et mettait son +oubli sur le compte de la préoccupation que lui avait causée la maladie +de sa maîtresse. Si Luisa ne la réclamait pas, Giovannina la conservait +à tout hasard, comme un auxiliaire dans un sombre projet qu'elle n'avait +pas encore mûri, mais qui déjà était en germe dans son cerveau. + +Les événements suivaient leur cours. On connaît ces événements: nous les +avons longuement racontés. La duchesse Fusco, lancée dans le parti +patriote, avait rouvert ses salons et y recevait tous les hommes +éminents et toutes les femmes distinguées de ce parti. Au nombre de ces +femmes était Éléonore Fonseca-Pimentel, que nous allons bientôt voir, +avec l'âme d'une femme et le courage d'un homme, se mêler aux événements +politiques de son pays. + +Ces événements politiques avaient pris pour Luisa, qui, jusque-là, ne +s'en était jamais préoccupée, une importance suprême. Si bien que +fussent renseignés les familiers de la duchesse Fusco, il y avait +toujours un point sur lequel Luisa était mieux renseignée qu'eux: +c'était la marche des Français sur Naples. En effet, tous les trois ou +quatre jours, elle savait précisément où étaient les républicains. + +Elle avait reçu aussi deux lettres du chevalier. Dans la première, où il +lui annonçait son arrivée à bon port à Palerme, il lui exprimait tout +son regret de ce que l'état orageux de la mer l'eût empêchée de +s'embarquer avec lui; mais il ne lui disait point de venir le +rejoindre. La lettre était tendre, calme et paternelle, comme toujours. +Il était probable que le chevalier n'avait point entendu ou n'avait pas +voulu entendre le dernier cri de désespoir jeté par Luisa. + +La seconde lettre contenait, sur la situation de la cour à Palerme, des +détails que l'on trouvera dans la suite de notre récit. Mais, pas plus +que la première, elle n'exprimait le désir de la voir quitter Naples. Au +contraire, elle lui donnait des conseils sur la manière dont elle devait +se conduire au milieu des crises politiques qui allaient agiter la +capitale, et la prévenait que, par le même courrier, la maison Backer +recevait avis de mettre à la disposition de la chevalière San-Felice les +sommes dont elle pourrait avoir besoin. + +Le même jour, la lettre du chevalier à la main, André Backer, que Luisa +n'avait point revu depuis le jour de sa visite à Caserte, se présentait +à la maison du Palmier. + +Luisa le reçut avec la grâce sérieuse qui lui était habituelle, le +remercia de son empressement, mais le prévint que, vivant très-retirée, +elle avait décidé de ne recevoir aucune visite pendant l'absence de son +mari. S'il arrivait qu'elle eût besoin d'argent, elle passerait +elle-même à la banque, ou y enverrait Michele avec un reçu. + +C'était un congé dans toutes les formes. André le comprit, et se retira +en soupirant. + +Luisa le reconduisit jusqu'au perron et dit à Giovannina, qui venait de +fermer la porte derrière lui: + +--Si jamais M. André Backer se représentait à la maison et demandait à +me parler, souvenez-vous que je n'y suis pas. + +On connaît la familiarité des serviteurs napolitains avec leurs maîtres. + +--Ah! mon Dieu! répondit Giovannina, comment un si beau jeune homme +a-t-il pu déplaire à madame? + +--Il ne m'a point déplu, mademoiselle, répondit froidement Luisa; mais, +en l'absence de mon mari, je ne recevrai personne. + +Giovannina, toujours mordue au coeur par la jalousie, fut sur le point +de répliquer: «Excepté M. Salvato;» mais elle se retint, et un sourire +dubitatif fut sa seule réponse. + +La dernière lettre que Luisa avait reçue de Salvato portait la date du +19 janvier: elle arriva le 20. + +Toute la journée du 20 se passa pour Naples dans les angoisses, et pour +Luisa ces angoisses furent plus grandes que pour tout autre. Elle savait +par Michele les formidables préparatifs de défense qui s'exécutaient; +elle savait par Salvato que le général en chef avait juré de prendre la +ville à tout prix. + +Salvato suppliait Luisa, si l'on bombardait Naples, de se mettre à +l'abri des projectiles dans les caves les plus profondes de sa maison. + +Ce danger était surtout à craindre si le château Saint-Elme ne tenait +point la promesse qu'il avait faite et se déclarait contre les Français +et les patriotes. + +Le 21, au matin, une grande agitation se manifesta dans Naples. Le +château Saint-Elme, on se le rappelle, avait arboré le drapeau +tricolore; donc, il tenait sa promesse et se déclarait pour les +patriotes et pour les Français. + +Luisa en fut joyeuse, non point pour les patriotes, non point pour les +Français: elle n'avait jamais eu aucune opinion politique; mais il lui +sembla que cet appui donné aux Français et aux patriotes diminuait le +danger que courait son amant, puisqu'il était patriote de coeur, +Français d'adoption. + +Le même jour, Michele vint lui faire visite. Michele, l'un des chefs du +peuple, décidé à combattre jusqu'à la mort pour une cause qu'il ne +comprenait pas très-bien, mais à laquelle il appartenait par le milieu +dans lequel il était né et par te tourbillon qui l'entraînait,--- +Michele, en cas d'accident, venait faire ses adieux à Luisa et lui +recommander sa mère. + +Luisa pleurait fort en prenant congé de son frère de lait; mais toutes +ses larmes n'étaient pas pour le danger que courait Michele: une bonne +moitié coulait sur les dangers qu'allait courir Salvato. + +Michele, moitié riant, moitié pleurant, de son côté, et ne voyant pas +plus loin que les paroles de Luisa, essaya de rassurer celle-ci sur son +sort en lui rappelant la prédiction de Nanno. Selon la sorcière +albanaise, Michele devait mourir colonel et pendu. Or, Michele n'était +encore que capitaine, et, s'il était exposé à la mort, c'était à la mort +par le fer ou par le feu, et non par la corde. + +Il est vrai que, si la prédiction de Nanno se réalisait pour Michele, +elle devait se réaliser aussi pour Luisa, et que, si Michele mourait +pendu, Luisa devait mourir sur l'échafaud. + +L'alternative n'était pas consolante. + +Au moment où Michele s'éloignait de Luisa, la main de celle-ci le +retint, et ces paroles qui depuis longtemps erraient sur ses lèvres, +s'en échappèrent: + +--Si tu rencontres Salvato... + +--Oh! petite soeur! s'écria Michele. + +Tous deux s'étaient parfaitement compris. + +Une heure après leur séparation, les premiers coups de canon se +faisaient entendre. + +La plupart des patriotes de Naples, ceux qui, par leur âge avancé ou +l'état pacifique qu'ils exerçaient, n'étaient point appelés à prendre +les armes, étaient réunis chez la duchesse Fusco. Là, d'heure en heure, +arrivaient les nouvelles du combat. Mais Luisa prenait trop d'intérêt à +ce combat pour attendre ces nouvelles dans le salon et au milieu de la +société réunie chez la duchesse. Seule, dans la chambre de Salvato, à +genoux devant le crucifix, elle priait. + +Chaque coup de canon lui répondait au coeur. + +De temps en temps, la duchesse Fusco venait à son amie et lui donnait +des nouvelles des progrès que faisaient les Français, mais, en même +temps, avec une espèce d'orgueil national, lui disait la merveilleuse +défense des lazzaroni. + +Luisa répondait par un gémissement. Il lui semblait que chaque boulet, +chaque balle, menaçait le coeur de Salvato. Cette lutte terrible +serait-elle donc éternelle? + +Pendant les événements du 21 et du 22, Luisa se coucha tout habillée sur +le lit de Salvato. Plusieurs alertes furent causées par les lazzaroni: +la réputation de patriotisme de la duchesse n'était pas sans danger. +Luisa ne se préoccupait point de ce qui faisait l'inquiétude des autres: +elle ne songeait qu'à Salvato, ne pensait qu'à Salvato. + +Dans la matinée du troisième jour, la fusillade cessa, et l'on vint +annoncer que les Français étaient vainqueurs sur tous les points, mais +pas encore maîtres de la ville. + +Qu'était-il arrivé après cette lutte acharnée? Salvato était-il mort ou +vivant? + +Le bruit du combat avait cessé tout à fait avec les trois derniers coups +de canon du château Saint-Elme, tirés sur les pillards du palais royal. + +Elle allait revoir ou Michele ou Salvato, s'il ne leur était point +arrivé malheur;--Michele le premier sans doute, car Michele pouvait +venir à toute heure du jour, trouver Luisa, tandis que Salvato, ignorant +qu'elle fût seule, n'oserait jamais se présenter chez elle qu'à la nuit +et par le chemin convenu. + +Luisa se mit à la fenêtre, les yeux fixés sur Chiaïa: c'était de ce côté +que devaient lui venir les nouvelles. + +Les heures s'écoulaient. Elle apprit la reddition complète de la ville; +elle entendit les cris de la foule qui accompagnait Championnet au +tombeau de Virgile; elle sut l'annonce faite, pour le lendemain, de la +liquéfaction du bienheureux sang de saint Janvier; mais toutes ces +choses passèrent devant son intelligence comme des fantômes passent près +du lit d'un homme endormi. Ce n'était rien de tout cela qu'elle +attendait, qu'elle demandait, qu'elle espérait. + +Laissons Luisa à sa fenêtre, rentrons dans la ville et assistons aux +angoisses d'une autre âme, non moins troublée que la sienne. + +On sait de qui nous voulons parler. + +Ou nous avons bien mal réussi dans le portrait physique et moral que +nous avons essayé de tracer de Salvato, ou nos lecteurs savent que, de +quelque ardent désir que notre jeune officier fût atteint de revoir +Luisa, le devoir du soldat prenait, en toute circonstance, le pas sur le +désir de l'amant. + +Il s'était donc détaché de l'armée, il s'était donc éloigné de Naples, +il s'en était donc rapproché sans une plainte, sans une observation, +quoiqu'il eût parfaitement su qu'au premier mot qu'il eût dit à +Championnet de l'aimant qui l'attirait à Naples, son général, qui avait +pour lui la tendresse de l'admiration, la plus profonde peut-être de +toutes les tendresses, l'eût poussé en avant et lui eût donné toutes +facilités pour entrer le premier à Naples. + +Au moment où, arrivé à temps au largo delle Pigne pour sauver la vie à +Michele, il tint le jeune lazzarone pressé sur sa poitrine, son coeur +bondit d'une double joie, d'abord parce qu'il pouvait, dans une mesure +plus complète, reconnaître le service qu'il lui avait rendu, ensuite +parce que, resté seul avec lui, il allait avoir des nouvelles de Luisa +et quelqu'un à qui parler d'elle. + +Mais, cette fois encore, son attente avait été trompée. La vive +imagination de Championnet avait vu dans la réunion des lazzaroni et de +Salvato un événement dont il pouvait tirer parti. Le germe de l'idée +qu'il avait mûrie au point de faire faire à saint Janvier son miracle +lui était entré dans l'esprit, et il avait résolu de donner en garde la +cathédrale à Salvato, et de choisir Michele pour conduire celui-ci à la +cathédrale. + +On a vu que ce double choix était bon, puisqu'il avait réussi. + +Seulement, Salvato était consigné jusqu'au lendemain à la garde de la +cathédrale, dont il répondait. + +Mais à peine parvenu jusqu'à l'archevêché, à peine ses grenadiers +disposés sous le portail de l'église et sur la petite place qui donne +sur la strada dei Tribunali, Salvato avait jeté son bras autour du cou +de Michele et l'avait entraîné dans la cathédrale, sans lui dire autre +chose que ces deux mots, qui contenaient un monde d'interrogations: + +--ET ELLE? + +Et Michele, avec la profonde intelligence qu'il puisait dans le triple +sentiment de vénération, de tendresse et de reconnaissance qu'il avait +pour Luisa, Michele lui avait tout raconté, depuis les efforts +impuissants de la jeune femme pour partir avec son mari, jusqu'à ce +dernier mot échappé, il y avait trois jours, au plus profond de son +coeur: SI TU RENCONTRES SALVATO!... + +Ainsi, les derniers mots de Luisa et les premiers mots de Salvato +pouvaient se traduire ainsi: + +--Je l'aime toujours! + +--Je l'adore plus que jamais! + +Quoique le sentiment que Michele portait à Assunta n'eût pas atteint les +proportions de l'amour que Salvato et Luisa avaient l'un pour l'autre, +le jeune lazzarone pouvait mesurer les hauteurs auxquelles il +n'atteignait point; et, dans l'effusion de sa reconnaissance, dans cette +joie de vivre que la jeunesse éprouve à la suite d'un grand danger +disparu, Michele s'était fait l'interprète des sentiments de Luisa avec +plus de vérité et même d'éloquence qu'elle n'eût osé le faire elle-même, +et, au nom de Luisa, sans en avoir été chargé par Luisa, il lui avait +vingt fois répété,--chose que Salvato ne se lassait pas d'entendre,--il +lui avait vingt fois répété que Luisa l'aimait. + +C'était Michele à le dire et Salvato à l'écouter que tous deux passaient +leur temps, tandis que, comme soeur Anne, Luisa regardait si elle ne +voyait rien venir sur la route de Chiaïa. + + + + + XCV + + LE VOEU DE MICHELE. + + +La nuit tomba lentement du ciel. Tant qu'elle eut l'espoir de distinguer +quelque chose dans le crépuscule, Luisa tint ses regards à la fenêtre; +seulement, son regard s'élevait de temps en temps vers le ciel, comme +pour demander à Dieu s'il n'était pas là-haut, près de lui, celui +qu'elle cherchait vainement sur la terre. + +Vers huit heures, il lui sembla reconnaître dans les ténèbres un homme +ayant la tournure de Michele. Cet homme s'arrêta à la porte du jardin; +mais, avant qu'il eût eu le temps d'y frapper, Luisa avait crié: + +«Michele!» et Michele avait répondu: «Petite soeur!» + +Au son de cette voix qui l'appelait, Michele était accouru, et, comme la +fenêtre n'était qu'à la hauteur de huit ou dix pieds, profitant des +interstices des pierres, il avait grimpé le long de la muraille, et, se +cramponnant au balcon, il avait sauté dans l'intérieur de la salle à +manger. + +Au premier son de la voix de Michele, au premier regard que Luisa jeta +sur lui, elle comprit qu'elle n'avait à redouter aucun malheur, tant le +visage du jeune lazzarone respirait la paix et le bonheur. + +Ce qui la frappa surtout, ce fut l'étrange costume dont son frère de +lait était revêtu. + +Il portait d'abord une espèce de bonnet de uhlan, surmonté d'un plumet +qui semblait emprunté au panache d'un tambour-major; son torse était +enfermé dans une courte jaquette bleu de ciel, toute passementée de +ganses d'or sur la poitrine et toute soutachée d'or sur les manches; à +son cou pendait, couvrant l'épaule gauche seulement, un dolman rouge, +non moins riche que la jaquette. Un pantalon gris à ganse d'or +complétait ce costume, rendu plus formidable encore par le grand sabre +que le lazzarone tenait de la libéralité de Salvato et qui, il faut +rendre justice à son maître, n'était pas resté oisif pendant les trois +jours qui venaient de s'écouler. + +C'était le costume de colonel du peuple que, sachant la fidélité que le +lazzarone avait montrée à Salvato, le général en chef s'était empressé +de lui envoyer. + +Michele l'avait revêtu à l'instant même, et, sans dire à Salvato dans +quel but il lui demandait cette grâce, il avait sollicité de l'officier +français un congé d'une heure, que celui-ci lui avait accordé. + +Il n'avait fait qu'un bond du porche de la cathédrale chez les Assunta, +où sa présence à une pareille heure et dans un pareil costume avait jeté +la stupéfaction, non-seulement chez la jeune fille, mais encore chez le +vieux Basso-Tomeo et ses trois fils, dont deux étaient occupés à panser +dans un coin les blessures qu'ils avaient reçues. Il avait été droit à +l'armoire, avait choisi le plus beau costume de sa maîtresse, l'avait +roulé sous son bras; puis, en lui promettant de revenir le lendemain +matin, il était parti avec une multiplicité de gambades et un décousu de +paroles qui lui eussent bien certainement fait donner le surnom _del +Pazzo_, s'il n'eût point été depuis longtemps décoré de ce surnom. + +Il y a loin de la Marinella à Mergellina, et, pour aller de l'une à +l'autre, il faut traverser Naples dans toute sa largeur; mais Michele +connaissait si bien tous les vicoli et toutes les ruelles qui pouvaient +lui faire gagner un mètre de terrain, qu'il ne mit qu'un quart d'heure à +faire le trajet qui le séparait de Luisa, et l'on a vu que, pour +diminuer d'autant ce trajet, il venait de grimper par la fenêtre au lieu +d'entrer par la porte. + +--D'abord, dit Michele en sautant du rebord de la fenêtre dans +l'appartement, il vit, il se porte bien, il n'est pas blessé, et t'aime +comme un fou! + +Luisa jeta un cri de joie; puis, mêlant la tendresse qu'elle avait pour +son frère de lait à la joie que lui causait la bonne nouvelle apportée +par lui, elle le prit dans ses bras et le pressa sur son coeur en +murmurant: + +--Michele! cher Michele! que je suis heureuse de te revoir! + +--Et tu peux t'en réjouir, car il ne s'en est pas fallu de beaucoup que +tu ne me revisses pas: sans lui, j'étais fusillé. + +--Sans qui? demanda Luisa, quoiqu'elle sût bien de qui parlait Michele. + +--Lui, pardieu! dit Michele, c'est lui! Est-ce qu'il y en avait un autre +que M. Salvato qui put m'empêcher d'être fusillé? Qui diable se serait +inquiété des trous que sept ou huit balles peuvent faire à la peau d'un +pauvre lazzarone? Mais lui, il est accouru, il a dit: «C'est Michele! il +m'a sauvé la vie: je demande grâce pour lui.» Il m'a pris dans ses bras, +il m'a embrassé comme du pain, et le général en chef m'a fait colonel; +ce qui me rapproche fièrement de la potence, ma chère Luisa. + +Puis, voyant que sa soeur de lait l'écoutait sans rien comprendre à ses +paroles: + +--Mais il ne s'agit pas de tout cela, continua-t-il. Au moment d'être +fusillé, j'ai fait un voeu dans lequel tu es pour quelque chose, petite +soeur. + +--Moi? + +--Oui, toi. J'ai fait voeu que, si j'en réchappais, et il n'y avait pas +grande chance, je t'en réponds! j'ai fait voeu que, si j'en réchappais, +la journée ne se passerait pas sans que j'allasse avec toi, petite +soeur, faire ma prière à saint Janvier. Or, il n'y a pas de temps à +perdre, et, comme on pourrait être étonné de voir une grande dame comme +toi courir les rues de Naples en donnant le bras à Michele le Fou, tout +colonel qu'il est, je t'apporte un costume sous lequel on ne te +reconnaîtra pas. Tiens! + +Et il laissa tomber aux pieds de Luisa le paquet contenant les habits +d'Assunta. + +Luisa comprenait de moins en moins; mais son instinct lui disait qu'il y +avait, au fond de tout cela, pour son coeur bondissant, quelque surprise +que ne pouvait deviner son esprit; et peut-être ne voulait-elle pas +approfondir la mystérieuse proposition de Michele, de peur d'être +obligée de le refuser. + +--Allons, dit Luisa, puisque tu as fait un voeu, mon pauvre Michele, et +que tu crois devoir la vie à ce voeu, il faut le remplir; y manquer te +porterait malheur. Et, d'ailleurs, jamais, je te le jure, je ne me suis +trouvée eu meilleure disposition de prier qu'en ce moment. Mais..., +ajouta-t-elle timidement. + +--Quoi, mais? + +--Tu te rappelles qu'il m'avait dit de tenir la fenêtre de la petite +ruelle ouverte, ainsi que les portes qui, de cette fenêtre, conduisent à +sa chambre? + +--De sorte, dit Michele, que la fenêtre est ouverte et que les portes +conduisant à sa chambre sont ouvertes? + +--Oui. Juge donc ce qu'il eût pensé en les trouvant fermées! + +--Cela lui eût causé, en effet, je te le jure, une bien grande peine. +Mais, par malheur, depuis qu'il se porte bien, M. Salvato n'est plus son +maître, et, cette nuit, il est de garde près du _commandant, général_, +et, comme il ne pourrit quitter ce poste que demain à onze heures du +matin, nous pouvons fermer fenêtres et portes, et aller accomplir à +saint Janvier le voeu que je lui ai fait. + +--Allons donc, soupira Luisa en emportant dans sa chambre les vêtements +d'Assunta, tandis que Michele allait fermer les portes et les fenêtres. + +En entrant dans la pièce qui donnait sur la ruelle, Michele crut voir +une ombre qui se dissimulait dans l'angle le plus obscur de +l'appartement. Comme cette hâte à se cacher pouvait venir de mauvaises +intentions, Michele s'avança les bras tendus dans les ténèbres. + +Mais l'ombre, voyant qu'elle allait être prise, vint au-devant de lui en +disant: + +--C'est moi, Michele: je suis là par l'ordre de madame. + +Michele reconnut la voix de Giovannina, et, comme la chose n'avait rien +d'invraisemblable, il ne s'en inquiéta pas davantage et seulement se +mit à fermer les fenêtres. + +--Mais, demanda Giovannina, si M. Salvato vient? + +--Il ne viendra pas, répondit Michele. + +--Lui serait-il arrivé malheur? demanda la jeune fille avec un accent +qui trahissait plus qu'un intérêt ordinaire et dont elle comprit +elle-même l'imprudence; car, presque aussitôt:--Il faudrait en ce cas, +continua-t-elle, apprendre cette nouvelle à madame avec toute sorte de +ménagements. + +--Madame, répondit Michele, sait à ce sujet tout ce qu'elle doit savoir, +et, sans qu'il soit arrivé malheur à M. Salvato, il est retenu où il est +jusqu'à demain matin. + +En ce moment, on entendit la voix de Luisa qui appelait sa camériste. + +Giovannina, pensive et le sourcil froncé, se rendit lentement à l'appel +de sa maîtresse, tandis que Michele, habitué aux excentricités de la +jeune fille, les remarquant peut-être, mais ne cherchant même pas à les +expliquer, fermait les fenêtres et les portes, que Luisa s'était vingt +fois promis de ne pas ouvrir, et que, depuis trois jours, cependant, +elle tenait ouvertes. + +Lorsque Michele revint dans la salle à manger, Luisa avait complété sa +toilette. Le lazzarone jeta un cri d'étonnement: jamais sa soeur de lait +ne lui avait paru si belle que sous ce costume, qu'elle portait comme +s'il eût toujours été le sien. + +Giovannina, de son côté, regardait sa maîtresse avec une étrange +expression de jalousie. Elle lui pardonnait d'être belle sous ses habits +de dame; mais, fille du peuple, elle ne pouvait lui pardonner d'être +charmante sous les habits d'une fille du peuple. + +Quant à Michele, il admirait Luisa franchement et naïvement, et, ne +pouvant deviner que chacun de ses éloges était un coup de poignard pour +la femme de chambre, il ne cessait de répéter sur tous les tons du +ravissement: + +--Mais regarde donc, Giovannina, comme elle est belle! + +Et, en effet, une espèce d'auréole non-seulement de beauté, mais encore +de bonheur, rayonnait autour du front de Luisa. Après tant de jours +d'angoisses et de douleurs, le sentiment si longtemps combattu par elle +avait pris le dessus. Pour la première fois, elle aimait Salvato sans +arrière-pensée, sans regret, presque sans remords. + +N'avait-elle pas fait tout ce qu'elle avait pu pour échapper à cet +amour? et n'était-ce pas la fatalité elle-même qui l'avait enchaînée à +Naples et empêchée de suivre son mari? Or, un coeur vraiment religieux, +comme l'était celui de Luisa, ne croit pas à la fatalité. Si ce n'était +pas la fatalité qui l'avait retenue, c'était donc la Providence; et si +c'était la Providence, comment redouter le bonheur qui lui venait de +cette fille bénie du Seigneur! + +Aussi dit-elle joyeusement à son frère de lait: + +--J'attends, tu le vois, Michele; je suis prête. Et, la première, elle +descendit le perron. + +Mais, alors, Giovannina ne put s'empêcher de saisir et d'arrêter Michele +par le bras. + +--Où va donc madame? demanda-t-elle. + +--Remercier saint Janvier de ce qu'il a bien voulu sauver aujourd'hui la +vie à son serviteur, répondit le lazzarone se hâtant de rejoindre la +jeune femme pour lui offrir son bras. + +Du côté de Mergellina, où aucun combat n'avait eu lieu, Naples +présentait encore un aspect assez calme. La rive de la Chiaïa était +illuminée dans toute sa longueur, et des patrouilles françaises +sillonnaient la foule, qui, toute joyeuse d'avoir échappé aux dangers +qui, pendant trois jours, avaient atteint une partie de la population et +avaient menacé le reste, manifestait sa joie à la vue de l'uniforme +républicain en secouant ses mouchoirs, en agitant ses chapeaux et en +criant: «Vive la république française! vive la république +parthénopéenne!» + +Et, en effet, quoique la république ne fût point encore proclamée à +Naples et ne dût l'être que le lendemain, chacun savait d'avance que ce +serait le mode de gouvernement adopté. + +En arrivant à la rue de Tolède, le spectacle s'assombrissait quelque +peu. Là, en effet, commençait la série des maisons brûlées ou livrées au +pillage. Les unes n'étaient plus qu'un tas de ruines fumantes; les +autres, sans portes, sans fenêtres, sans volets, avec leurs monceaux de +meublés brisés devant leur façade, donnaient une idée de ce qu'avait été +ce règne des lazzaroni et surtout de ce qu'il eût été s'il eût duré +quelques jours de plus. Vers certains points où avaient été déposés les +morts et les blessés et où s'étendaient, sur les dalles qui pavent les +rues, de larges taches de sang, des voitures chargées de sable étaient +arrêtées, et des hommes armés de pelles faisaient tomber le sable des +voitures, tandis que d'autres, avec des râteaux, étendaient ce sable, +comme font en Espagne les valets du cirque lorsque les cadavres des +taureaux, des chevaux et quelquefois des hommes sont enlevés de l'arène. + +En arrivant à la place du Mercatello, le spectacle devint plus triste. +On avait fait, devant la place circulaire qui s'étend devant le collége +des Jésuites, une ambulance, et, tandis que l'on chantait des chansons +contre la reine, que l'on allumait des feux d'artifice, que l'on tirait +des coups de fusil en l'air, on abattait avec des cris de rage une +statue de Ferdinand Ier, placée sous le portique, et l'on faisait +disparaître les derniers cadavres. + +Luisa détourna les yeux avec un soupir et passa. + +Sous la porte Blanche, on avait fait une barricade à moitié démolie, et, +en face, au coin de la rue San-Pietro à Mazella, un palais achevait de +brûler et s'écroulait en lançant vers le ciel des gerbes de feu aussi +nombreuses que les fusées du bouquet d'un feu d'artifice. + +Luisa se serrait toute tremblante au flanc de Michele, et cependant sa +terreur était mêlée d'un sentiment de bien-être dont il lui eût été +impossible d'indiquer la cause. Seulement, au fur et à mesure qu'elle +approchait de la vieille église, son pas devenait de plus en plus léger, +et les anges qui avaient transporté au ciel le bienheureux saint Janvier +semblaient lui avoir prêté leurs ailes, pour franchir les degrés qui +vont de la rue à l'intérieur du temple. + +Michele conduisit Luisa dans un des coins les plus sombres de la +métropole; il lui mit une chaise devant les genoux et posa une autre +chaise à côté de celle-là; puis il dit à sa soeur de lait: + +--Prie, je reviens. + +En effet, Michele s'élança hors de l'église. Il avait cru reconnaître, +appuyé, rêvant contre une des colonnes, Salvato Palmieri. Il alla à +l'officier: c'était bien lui. + +--Venez avec moi, mon commandant, lui dit-il; j'ai quelque chose à vous +montrer qui vous fera plaisir, j'en suis sûr. + +--Tu sais, lui répondit Salvato, que je ne puis point quitter mon poste. + +--Bon! c'est dans votre poste même. + +--Alors..., dit le jeune homme suivant Michele par complaisance, soit. + +Ils entrèrent dans la cathédrale, et, à la lueur de la lampe qui brûlait +dans le choeur éclairant les rares fidèles venus là pour faire leurs +prières nocturnes, Michele montra à Salvato une jeune femme qui priait +avec ce profond recueillement des âmes amoureuses. + +Salvato tressaillit. + +--Voyez-vous? demanda Michele en la lui montrant du doigt. + +--Quoi? fit Salvato. + +--Cette femme qui prie si dévotement. + +--Eh bien? + +--Eh bien, mon commandant, tandis que je veillerai pour vous et que je +veillerai consciencieusement, soyez tranquille, allez vous agenouiller +près d'elle. Je ne sais pourquoi j'ai dans l'idée qu'elle vous donnera +de bonnes nouvelles de ma petite soeur Luisa. + +Salvato regarda Michele avec étonnement. + +--Allez! mais allez donc! lui disait Michele en le poussant. + +Salvato fit ce que lui disait Michele; mais, avant qu'il fût agenouillé +près d'elle, au bruit de son pas, qu'elle avait reconnu, Luisa s'était +retournée, et un faible cri, retenu à moitié par la majesté du lieu, +s'était échappé de la poitrine des deux jeunes gens. + +A ce cri, tout imprégné d'une ineffable bonheur, qui annonçait à Michele +qu'il avait réussi selon ses intentions, la joie du lazzarone fut si +grande, que, malgré la dignité nouvelle dont il était revêtu, malgré +cette majesté du lieu qui avait imposé à Salvato et à Luisa et qui avait +éteint dans une prière leur double cri d'amour, il se livra, à sa sortie +de l'église, à une série de gambades qui faisaient suite à celles qu'il +avait exécutées en sortant de chez Assunta. + +Et maintenant, si l'on juge au point de vue de notre moralité, à nous, +cette action de Michele ayant pour but de rapprocher les deux amants, +sans s'inquiéter si, en faisant le bonheur des uns, il n'ébranlait point +la félicité d'un autre, nous y trouverons, certes, quelque chose +d'inconsidéré et même de répréhensible; mais la morale du peuple +napolitain n'a pas les mêmes susceptibilités que la nôtre, et quelqu'un +qui eût dit à Michele qu'il venait de faire une action douteuse, l'eût +bien étonné, lui qui était convaincu qu'il venait de faire la plus belle +action de sa vie. + +Peut-être eût-il pu répondre qu'en ménageant aux deux amants leur +première entrevue dans une église, il lui avait, par cela même, en la +forçant de se passer dans les limites de la plus stricte bienséance, +enlevé ce que le tête-à-tête, l'isolement, la solitude lui eussent, en +tout autre lieu, donné de hasardé; mais nous devons à la plus stricte +vérité de dire que le brave garçon n'y avait pas même songé. + + + + + XCVI + + SAINT JANVIER PATRON DE NAPLES. + + +Nous avons dit l'effet qu'avait produit à Naples l'annonce faite par +Championnet du miracle de saint Janvier pour le lendemain. + +Championnet avait joué le tout pour le tout. Si le miracle ne se faisait +point, c'était une seconde sédition à étouffer; s'il se faisait, c'était +la tranquillité, et, par conséquent, la fondation de la république +parthénopéenne. + +Pour expliquer cette immense influence de saint Janvier sur le peuple +napolitain, disons, en quelques mots, sur quels mérites s'est fondée +cette influence. + +Saint Janvier n'est pas, comme les autres saints du calendrier, un saint +banal à force d'être cosmopolite, invoqué, comme saint Pierre et saint +Paul, dans toutes les basiliques du monde: saint Janvier est un saint +local, patriote, napolitain. + +Saint Janvier remonte aux premiers siècles de l'Église. Il prêcha la +parole du Christ à la fin du IIIe et au commencement du IVe siècle, et +convertit des milliers de païens. Comme tous les convertisseurs, il +s'attira naturellement la haine des empereurs et subit le martyre l'an +305 du Christ. + +Nous serons forcé, pour faire comprendre le miracle de la liquéfaction +du sang, de donner quelques détails sur ce martyre. + +La supériorité de saint Janvier sur les autres saints est, au dire des +Napolitains, incontestable. Et, en effet, les autres saints ont bien +fait, de leur vivant et même après leur mort, quelques miracles qui, +discutés par les philosophes, sont arrivés jusqu'à nous sous la forme de +tradition vague et d'une demi-authenticité, tandis qu'au contraire, le +miracle de saint Janvier s'est perpétué jusqu'à nos jours et se +renouvelle deux fois par an, à la plus grande gloire de la ville de +Naples et à la suprême confusion des athées. + +Citoyen avant tout, saint Janvier n'aime réellement que sa patrie et ne +fait rien que pour elle. Le monde entier serait menacé d'un second +déluge, ou croulerait autour de l'homme juste d'Horace, que saint +Janvier ne lèverait pas le bout du doigt pour le sauver. Mais que les +pluies torrentielles de novembre menacent de noyer les récoltes, que les +ardeurs caniculaires d'août sèchent les citernes de son pays bien-aimé, +saint Janvier remuera le ciel et la terre pour avoir du soleil en +novembre et de l'eau en août. + +Si saint Janvier n'avait pas pris Naples sous sa garde toute spéciale, +il y a dix siècles que Naples n'existerait plus, ou serait abaissée au +rang de Pouzzoles et de Baïa. Et, en effet, il n'y a pas de ville au +monde qui ait été plus de fois conquise et dominée par l'étranger! mais, +grâce à l'intervention active et persévérante de son patron, les +conquérants ont disparu et Naples est restée. + +Les Normands ont régné sur Naples; mais saint Janvier les a chassés. + +Les Souabes ont régné sur Naples; mais saint Janvier les a chassés. + +Les Angevins ont régné sur Naples; mais saint Janvier les a chassés. + +Les Aragonais ont, à leur tour, occupé le trône de Naples; mais saint +Janvier les a punis. + +Les Espagnols ont tyrannisé Naples; mais saint Janvier les a battus. + +Enfin, les Français ont occupé Naples; mais saint Janvier les a +éconduits. + +Et comme nous écrivions ces mêmes paroles en 1836, nous ajoutions: «Et +qui sait ce que saint Janvier fera encore pour sa patrie?» + +Et, en effet, quelle que soit la domination indigène ou étrangère, +légitime ou usurpatrice, équitable ou despotique, qui pèse sur ce beau +pays, il est une croyance au fond du coeur de tous les Napolitains et +qui les rend patients jusqu'au stoïcisme: c'est que tous les rois et +tous les gouvernements passeront et qu'il ne restera, en définitive, à +Naples que les Napolitains et saint Janvier. + +L'histoire de saint Janvier commence avec l'histoire de Naples et ne +finira probablement qu'avec elle. + +La famille de saint Janvier appartient naturellement à la plus haute +noblesse de l'antiquité. Le peuple qui, en 1647, donnait à sa république +de lazzaroni, commandée par un lazzarone, le titre _de sérénissime +royale république napolitaine_, et, qui, en 1799, poursuivait les +patriotes à coups de pierres pour avoir osé abolir le titre +d'_Excellence_, n'aurait jamais consenti à se choisir un patron +d'origine plébéienne. Le lazzarone est essentiellement aristocrate, ou +plutôt, avant tout, a besoin d'aristocratie. + +La famille de saint Janvier descend en droite ligne de la famille des +Januari de Rome, qui, eux-mêmes, avaient la prétention de descendre de +Janus. Ses premières années sont obscures. En 304 seulement, sous le +pontificat de saint Marcelin, il est nommé à l'évêché de Bénévent, que +le pape vient de créer. + +Étrange destinée de l'évêché bénéventin, qui commence à saint Janvier et +qui finit à M. de Talleyrand! + +La dernière persécution qui avait atteint les chrétiens avait eu lieu +sous les empereurs Dioclétien et Maximien; elle datait de deux ans, +c'est-à-dire de 302, et avait été des plus terribles: dix-sept mille +martyrs consacrèrent de leur sang la religion naissante. + +Aux empereurs Dioclétien et Maximien succédèrent les empereurs Constance +et Galère, sous lesquels les chrétiens respirèrent un instant. + +Au nombre des prisonniers entassés sous le règne précédent dans les +prisons de Gumes étaient Sosius, diacre de Misène, et Proculus, diacre +de Pouzzoles. Pendant tout le temps qu'avait duré la persécution de 302, +saint Janvier n'avait jamais manqué de leur apporter, au péril de sa +vie, les secours de sa parole. + +Relâchés provisoirement, les prisonniers chrétiens, qui croyaient toute +persécution finie, rendaient grâce au Seigneur dans l'église de +Pouzzoles, saint Janvier officiant et Sosius et Proculus l'aidant à +l'oeuvre sainte, quand, tout à coup, la trompette se fit entendre, et un +héraut à cheval et tout armé entra dans l'église et lut à haute voix un +ancien décret de Dioclétien, que les nouveaux césars remettaient en +vigueur. + +Ce décret, fort curieux, qu'il soit vrai ou apocryphe, existe dans les +archives de l'archevêché. Nous pouvons donc le mettre sous les yeux de +nos lecteurs, où nous avons déjà mis quelques pièces historiques ne +manquant point d'un certain intérêt. + +Le voici: + +«Dioclétien, trois fois grand, toujours juste, empereur éternel, à tous +les préfets et proconsuls de l'empire romain, salut! + +»Un bruit qui ne nous a point médiocrement déplu étant parvenu à nos +oreilles divines, c'est-à-dire que l'hérésie de ceux qui s'appellent +chrétiens, hérésie de la plus grande impiété, reprend de nouvelles +forces; que lesdits chrétiens honorent comme Dieu ce Jésus enfanté par +je ne sais quelle femme juive, insultent par des injures et des +malédictions le grand Apollon, et Mercure, et Hercule, et Jupiter +lui-même, tandis qu'ils vénèrent ce même Christ, que les Juifs ont cloué +sur une croix comme sorcier. + +«A cet effet, nous ordonnons que tous les chrétiens, hommes et femmes, +dans toutes les villes et contrées, subissent les supplices les plus +cruels, s'ils refusent de sacrifier à nos dieux et d'abjurer leur +erreur. Si cependant quelques-uns se montrent obéissants, nous voulons +bien leur accorder leur pardon. Au cas contraire, nous exigeons qu'ils +soient frappés par le glaive et punis par la mort la plus dure (_pessimo +morte_.) Sachez, enfin, que, si vous négligez nos divins décrets nous +vous punirons des mêmes peines dont nous menaçons les coupables.» + +Dans la suite de cette histoire, nous aurons, pour faire pendant à +celui-ci, à citer un ou deux décrets du roi Ferdinand. On pourra les +comparer à ceux de Dioclétien, et l'on verra qu'ils se ressemblent +beaucoup. Seulement, ceux de l'empereur romain sont mieux rédigés. + +Comme on le comprend bien, ni saint Janvier ni les deux diacres ne se +soumirent à ce décret. Saint Janvier continua de dire la messe, les deux +diacres de la servir; si bien qu'un beau matin, ils furent arrêtés tous +trois dans l'exercice de leurs fonctions. + +Inutile de dire que ceux qui assistaient à la messe furent arrêtés avec +eux; plus inutile encore de dire que les prisonniers ne se laissèrent +point intimider par les menaces du proconsul, nommé Timothée, et +confessèrent obstinément le Christ. + +Consignons seulement ceci, c'est qu'au moment de l'arrestation, une +vielle femme, qui regardait déjà saint Janvier comme un saint, le +supplia de lui donner quelques reliques. Saint Janvier alors lui +présenta les deux fioles avec lesquelles il venait d'accomplir le +mystère de l'Eucharistie, en lui disant: + +--Prends ces deux fioles, ma soeur, et recueilles-y mon sang! + +--Mais je suis paralytique et ne puis mettre un pied devant l'autre. + +--Bois le vin et l'eau qui y restent, et tu marcheras. + +Ce fut sur saint Janvier que s'acharna plus particulièrement le +proconsul, parce que c'était lui que protégeait particulièrement le +Seigneur. + +On commença par le jeter dans une fournaise ardente; mais le feu +s'éteignit, et les charbons enflammés qui couvraient le plancher se +changèrent en une jonchée de fleurs. + +Saint Janvier fut condamné à être jeté dans le cirque et dévoré par les +lions. + +Au jour indiqué pour le supplice, la foule se pressa dans +l'amphithéâtre. Elle y était accourue de tous les points de la province; +car l'amphithéâtre de Pouzzoles était, avec celui de Capoue,--d'où se +sauva, on s'en souvient, Spartacus,--un des plus beaux de la Campanie. + +C'était le même, au reste, dont les ruines existent encore aujourd'hui +et dans lequel, deux cent trente ans auparavant, le divin empereur Néron +avait donné une fête à Tiridate, premier roi d'Arménie, lequel, chassé +de son royaume par Corbulon, qui soutenait Tigrane, était venu +redemander sa couronne au fils de Domitius et d'Agrippine. Tout avait +été préparé pour frapper d'étonnement le barbare. Les animaux les plus +puissants, les gladiateurs les plus habiles avaient combattu devant lui, +et, comme il était resté impassible à ce spectacle et que Néron lui +demandait ce qu'il pensait de ces combattants dont les efforts +surhumains avaient fait éclater le cirque en applaudissements, Tiridate, +sans rien répondre, s'était levé en souriant, et, lançant son javelot +dans le cirque, il avait percé de part en part deux taureaux d'un seul +coup. + +Depuis le jour où Tiridate avait donné cette preuve de sa force, jamais +le cirque n'avait contenu un si grand nombre de spectateurs. + +A peine le proconsul eut-il pris place sur son trône et les licteurs se +furent-ils groupés autour de lui, que les trois saints, amenés par son +ordre, furent placés en face de la porte par laquelle les animaux +devaient être introduits. A un signe de Timothée, cette porte s'ouvrit +et les animaux de carnage s'élancèrent dans l'arène. A leur vue, trente +mille spectateurs battirent des mains avec joie. De leur côté, les +animaux, étonnés, répondirent par un rugissement de menace qui couvrit +toutes les voix et éteignit tous les applaudissements; puis, excités par +les cris de la multitude, dévorés par la faim à laquelle, depuis trois +jours, leurs gardiens les condamnaient, alléchés par l'odeur de la chair +humaine, dont on les nourrissait aux grands jours, les lions +commencèrent à secouer leur crinière, les tigres à bondir et les hyènes +à lécher leurs lèvres... Mais l'étonnement du proconsul fut grand quand +il vit les hyènes, les tigres et les lions se coucher aux pieds des +trois martyrs, en signe de respect et d'obéissance, tandis que les liens +de saint Janvier tombaient d'eux-mêmes, et que, de sa main, redevenue +libre, il bénissait en souriant les spectateurs. + +Timothée, vous le comprenez bien, proconsul pour l'empereur, ne pouvait +pas avoir le dernier avec un misérable évêque, d'autant qu'à la vue du +dernier miracle opéré par lui, cinq mille spectateurs s'étaient faits +chrétiens. Voyant que le feu ne pouvait rien sur son prisonnier et que +les lions se couchaient à ses pieds, il ordonna que l'évêque et les deux +diacres fussent mis à mort par le glaive. + +Ce fut par une belle matinée d'automne, le 19 septembre 305, que saint +Janvier, accompagné de Proculus et de Sosius, fut conduit au forum de +Vulcano, près d'un cratère à moitié éteint, dans la plaine de la +Solfatare, pour y subir le dernier supplice. Mais à peine avait-il fait +une cinquantaine de pas dans la direction du forum, qu'un pauvre +mendiant, fendant la foule, vint, en trébuchant, se jeter à ses genoux. + +--Où êtes-vous, saint homme? demanda le mendiant; car je suis aveugle et +je ne vous vois pas. + +--Par ici, mon fils, dit saint Janvier s'arrêtant pour écouter le +vieillard. + +--Oh! mon père! s'écria le mendiant, il m'est donc, avant de mourir, +accordé de baiser la poussière que vos pieds ont foulée! + +--Cet homme est fou, dit le bourreau en s'apprêtant à le repousser. + +--Laissez approcher cet aveugle, je vous prie, dit saint Janvier; car la +grâce du Seigneur est avec lui. + +Le bourreau s'écarta en haussant les épaules. + +--Que veux-tu, mon fils? demanda le saint. + +--Un simple souvenir de vous, quel qu'il soit. Je le garderai jusqu'à la +fin de mes jours, et cela me portera bonheur dans ce monde et dans +l'autre. + +--Mais, lui dit le bourreau, ne sais-tu pas que les condamnés n'ont rien +à eux? Imbécile, qui demande l'aumône à un homme qui va mourir! + +--Qui va mourir? répéta le vieillard en secouant la tête. La chose n'est +pas bien sûre et ce n'est point la première fois qu'il vous échappe. + +--Sois tranquille, répondit le bourreau; cette fois, il aura affaire à +moi. + +--Mon fils, dit saint Janvier, il ne me reste plus rien que le linge +avec lequel on me bandera les yeux au moment de me décapiter; je te le +laisserai après ma mort. + +--Et si les soldats ne me permettent pas d'approcher de vous? + +--Sois tranquille, je te le porterai moi-même. + +--Merci, mon père. + +--Adieu, mon fils. + +L'aveugle s'éloigna: le cortége reprit sa marche. + +Arrivé au forum de Vulcano, les trois martyrs s'agenouillèrent, et saint +Janvier dit à haute voix: + +--Mon Dieu, par grâce, veuillez aujourd'hui m'accorder le martyre que +vous m'avez déjà refusé deux fois! et puisse notre sang qui va couler +calmer votre colère et être le dernier sang versé par les persécutions +des tyrans contre notre sainte Église! + +Se levant alors, il embrassa tendrement ses deux compagnon de martyre et +fit signe au bourreau de commencer son oeuvre de sang. + +Le bourreau trancha d'abord les deux têtes de Proculus et de Sosius, qui +moururent en chantant les louanges du Seigneur; mais, comme il +s'approchait de saint Janvier pour le décapiter à son tour, il fut pris +d'un tremblement convulsif si violent, que l'épée lui tomba des mains et +que la force lui manqua pour se courber et la ramasser. + +Alors, saint Janvier se banda les yeux lui-même, et, se mettant dans la +position la plus favorable à la terrible opération: + +--Eh bien, demanda-t-il au bourreau, qu'attends-tu, mon frère? + +--Je ne pourrai jamais relever cette épée si tu ne m'en donnes la +permission, et je ne pourrai jamais te trancher la tête si je n'en +reçois l'ordre de ta propre bouche. + +--Non-seulement je te permets et te l'ordonne, frère, mais encore je +t'en prie. + +Aussitôt les forces revinrent au bourreau, qui frappa avec tant de +vigueur, que la tête du saint et un de ses doigts furent tranchés du +même coup. + +Quant à la double prière que saint Janvier avait adressée à Dieu avant +de mourir, elle fut sans doute agréée du Seigneur; car le bourreau, en +lui tranchant la tête, le mit au rang des martyrs, et, la même année de +la mort du saint, Constantin, qui fut depuis Constantin le Grand et qui +assura le triomphe de la religion chrétienne, s'enfuit de Nicomédie, +reçut à York le dernier soupir de Constance Chlore, son père, et fut +proclamé empereur par les légions de la Grande-Bretagne, des Gaules et +de l'Espagne. C'est donc de l'année même de la mort de saint Janvier que +date le triomphe de l'Église. + +Le soir même de l'exécution, vers neuf heures, deux personnes, pareilles +à deux ombres, s'avançaient timidement vers le forum désert, en +cherchant des yeux les trois cadavres, que l'on avait laissés sur le +lieu même du supplice. + +La lune, qui venait de se lever, répandait sa lumière sur la plaine +jaunâtre de la Solfatare, de sorte que l'on pouvait distinguer chaque +objet dans tous ses détails. + +Les deux personnages qui hantaient seuls ce lieu désolé étaient, l'un un +vieillard, l'autre une vieille femme. + +Tous deux s'observèrent un instant avec défiance, puis, enfin, se +décidèrent à marcher l'un vers l'autre. + +Arrivés à la distance de trois pas seulement, tous deux portèrent la +main à leur front en faisant le signe de la croix. + +S'étant alors reconnus pour chrétiens: + +--Bonjour, mon frère, dit la femme. + +--Bonjour, ma soeur, dit le vieillard. + +--Qui êtes-vous? + +--Un ami de saint Janvier. Et vous? + +--Une de ses parentes. + +--De quel pays êtes-vous? + +--De Naples. Et vous? + +--De Pouzzoles. Qui vous amène à cette heure? + +--Je viens pour recueillir le sang du martyr. Et vous? + +--Je viens pour ensevelir son corps. + +--Voici les deux fioles avec lesquelles il a dit sa dernière messe, et +qu'il m'a données en sortant de l'église et en m'ordonnant de boire +l'eau et le vin qui y restaient. J'étais paralytique, ne pouvant remuer +ni bras ni jambes depuis dix ans; mais à peine, selon l'ordre du +bienheureux saint Janvier, eus-je vidé les fioles, que je me levai et +que je marchai. + +--Et moi, j'étais aveugle. Je demandai au martyr, au moment où il +marchait au supplice, un souvenir de lui: il me promit de me donner, +après sa mort, le mouchoir avec lequel on lui banderait les yeux. Au +moment même où le bourreau lui trancha la tête, il m'apparut, me donna +le mouchoir, m'ordonna de l'appuyer sur mes yeux et de venir le soir +ensevelir son corps. Je ne savais comment exécuter la seconde partie de +son ordre; car j'étais aveugle; mais à peine eus-je porté la relique +sainte à mes paupières, que, pareil à saint Paul sur la route de Damas, +je sentis tomber les écailles de mes yeux, et me voici prêt à obéir aux +ordres du bienheureux martyr. + +--Soyez béni, mon frère! car je sais maintenant que vous étiez bien +véritablement l'ami de saint Janvier, qui m'est apparu en même temps +qu'à vous pour m'ordonner une seconde fois de recueillir son sang. + +--Soyez bénie, ma soeur! car, à mon tour, je vois que vous êtes bien +véritablement sa parente. Mais, à propos, j'oubliais une chose... + +--Laquelle? + +--Il m'a bien recommandé de chercher un doigt qui lui a été coupé en +même temps que la tête, et de les réunir religieusement à ses saintes +reliques. + +--Il m'a dit de même que je trouverais dans son sang un fétu de paille, +et m'a ordonné de le garder avec soin dans la plus petite des deux +fioles. + +--Cherchons, ma soeur. + +--Cherchons, mon frère. + +--Heureusement, la lune nous éclaire. + +--C'est encore un bienfait du saint; car, depuis un mois, la lune était +couverte de nuages. + +--Voici le doigt que je cherchais. + +--Voici le fétu de paille dont on m'a parlé. + +Et, tandis que le vieillard de Pouzzoles plaçait dans un coffre le +corps, la tête et le doigt du martyr, la vieille femme napolitaine, +agenouillée pieusement, recueillait, avec une éponge, jusqu'à la +dernière goutte du sang précieux et en remplissait les deux fioles que +le saint lui avait données. + +C'est ce même sang qui, depuis quinze siècles et demi, se met en +ébullition, chaque fois qu'on le rapproche du saint, et c'est dans cette +ébullition prodigieuse, inexplicable, et qui se produit deux fois par +an, que consiste le fameux miracle de saint Janvier, qui fait tant de +bruit de par le monde et que, de gré ou de force, Championnet comptait +bien obtenir du saint. + + + + + XCVII + + OU L'AUTEUR EST FORCÉ D'EMPRUNTER A SON LIVRE DU _Corricolo_ + UN CHAPITRE TOUT FAIT, N'ESPÉRANT PAS FAIRE MIEUX. + + +Nous ne suivrons pas les reliques de saint Janvier dans les différentes +pérégrinations qu'elles ont accomplies et qui les conduisirent de +Pouzzoles à Naples, de Naples à Bénévent, et enfin les ramenèrent de +Bénévent à Naples; cette narration nous entraînerait à l'histoire du +moyen âge tout entière, et l'on a tant abusé de cette intéressante +époque, qu'elle commence à passer de mode. + +C'est depuis le commencement du XVIe siècle seulement que saint Janvier +a un domicile fixe et inamovible, d'où il ne sort que deux fois par an, +pour aller faire son miracle à la cathédrale de Sainte-Claire, sépulture +des rois de Naples. Deux ou trois fois, par hasard, on dérange bien +encore le saint; mais il faut de ces grandes circonstances qui remuent +un empire ou qui bouleversent une province pour le faire sortir de ses +habitudes sédentaires, et chacune de ces sorties devient un événement +dont le souvenir se perpétue et grandit par tradition orale dans la +mémoire du peuple napolitain. + +C'est à l'archevêché, et dans la chapelle du trésor, que, tout le reste +de l'année, demeure saint Janvier. Cette chapelle fut bâtie par les +nobles et les bourgeois napolitains; c'est le résultat d'un voeu qu'ils +firent simultanément, en 1527, épouvantés qu'ils étaient par la peste +qui désola, cette année, la très fidèle ville de Naples. La peste cessa, +grâce à l'intervention du saint, et la chapelle fut bâtie comme signe de +la reconnaissance publique. + +A l'opposé des votants ordinaires qui, lorsque le danger est passé, +oublient le plus souvent le saint auquel ils se sont voués, les +Napolitains mirent une telle conscience à remplir vis-à-vis de leur +patron l'engagement pris, que doña Catherine de Sandoval, femme du vieux +comte de Lemos, vice-roi de Naples, leur ayant offert de contribuer, de +son côté, pour une somme de trente mille ducats, à la confection de la +chapelle, ils refusèrent cette somme, déclarant qu'ils ne voulaient +partager avec aucun étranger, fut-il leur vice-roi ou leur vice-reine, +l'honneur de loger dignement leur saint protecteur. + +Or, comme ni l'argent ni le zèle ne manquèrent, la chapelle fut bientôt +bâtie, il est vrai que, pour se maintenir mutuellement en bonne volonté, +nobles et bourgeois avaient passé une obligation, laquelle existe +encore, devant maître Vicenzo de Bassis, notaire public. Cette +obligation porte la date du 13 janvier 1527. Ceux qui l'ont signée +s'engagent à fournir, pour les frais du bâtiment, la somme de treize +mille ducats; mais il paraît qu'à partir de cette époque, il fallait +déjà commencer à se défier du devis des architectes: la porte seule +coûta cent trente cinq mille francs, c'est-à-dire une somme triple de +celle qui était allouée pour les frais généraux de la chapelle. + +La chapelle terminée, on décida qu'on appellerait, pour l'orner de +fresques représentant les principales actions de la vie du saint, les +premiers peintres du monde. Malheureusement, cette décision ne fut point +approuvée par les peintres napolitains, qui décidèrent, à leur tour, que +la chapelle ne serait ornée que par les artistes indigènes, lesquels +jurèrent que tout rival qui répondrait à l'appel s'en repentirait +cruellement. + +Soit qu'ils ignorassent ce serment, soit qu'ils ne crussent point à son +exécution, le Guide, le Dominiquin et le chevalier d'Arpino accoururent. +Mais le chevalier d'Arpino fut obligé de fuir, avant même d'avoir mis le +pinceau à la main. Le Guide, après deux tentatives d'assassinat, +auxquelles il n'échappa que par miracle, quitta Naples à son tour. Le +Dominiquin seul, aguerri par les persécutions qu'il avait éprouvées, las +d'une vie que ses rivaux lui avaient faite si triste et si douloureuse, +n'écouta ni insultes ni menaces, et continua de peindre. Il avait fait +successivement la _Femme guérissant les malades_ (avec l'huile de la +lampe qui brûle devant saint Janvier); la _Résurrection d'un jeune +homme_ et la coupole, lorsqu'un jour il se trouva mal sur son échafaud. +On le rapporta chez lui: il était empoisonné. + +Alors, les peintres napolitains se crurent délivrés de toute +concurrence; mais il n'en était point ainsi. Un matin, ils virent +arriver Gessi, qui venait avec deux de ses élèves pour remplacer le +Guide, son maître. Huit jours après, les deux élèves, attirés sur une +galère, avaient disparu, sans que jamais plus depuis on entendît +reparler d'eux. Alors, Gessi, abandonné, perdit courage et se retira à +son tour, et l'Espagnolet, Corenzio, Lanfranco et Stanzoni se trouvèrent +maîtres à eux seuls de ce trésor de gloire et d'avenir auquel ils +étaient arrivés par des crimes. + +Ce fut alors que l'Espagnolet peignit son _Saint sortant de la +fournaise_, composition titanesque;--Stanzoni, _la Possédée délivrée_ +par le saint,--et enfin Lanfranco, la coupole, à laquelle il refusa de +mettre la main tant que les fresques commencées par le Dominiquin aux +angles des voûtes ne seraient pas entièrement effacées. + +Ce fut à cette chapelle, où l'art aussi avait eu ses martyrs, que +furent confiées les reliques du saint. + +Ces reliques se conservent dans une niche placée derrière le +maître-autel; cette niche est séparée en deux parties par un +compartiment de marbre, afin que la tête du saint ne puisse regarder son +sang, événement qui pourrait faire arriver le miracle avant l'époque +fixée, puisque, disent les chanoines, c'est par le contact de la tête et +des fioles que le sang figé se liquéfie; enfin, elle est close par deux +portes d'argent massif, sculptées aux armes du roi d'Espagne Charles II. + +Ces portes sont fermées par deux clefs, dont l'une est gardée par +l'archevêque, et l'autre par une compagnie tirée au sort parmi les +nobles, et qu'on appelle les _députés du Trésor_. On voit que saint +Janvier jouit tout juste de la liberté accordée aux doges, qui ne +pouvaient jamais dépasser l'enceinte de la ville, et qui ne sortaient de +leur palais qu'avec la permission du sénat. Si cette réclusion a ses +inconvénients, elle a bien aussi ses avantages. Saint Janvier y gagne de +ne point être dérangé à toute heure du jour et de la nuit comme un +médecin de village. Aussi, les chanoines, les diacres, les sous-diacres, +les bedeaux, les sacristains et jusqu'aux enfants de choeur de +l'archevêché connaissent-ils bien la supériorité de leur position sur +leurs confrères les gardiens des autres saints. + +Un jour que le Vésuve faisait des siennes, et que sa lave, au lieu de +suivre sa route ordinaire, ou d'aller pour la huitième ou neuvième fois +faucher Torre-del-Greco, se dirigeait sur Naples, il y eut émeute des +lazzaroni, qui justement avaient le moins à perdre en tout cela, mais +qui sont toujours à la tête des émeutes, par tradition probablement. Ces +lazzaroni se portèrent à l'archevêché et commencèrent à crier pour que +l'on sortît le buste de saint Janvier, et qu'on le portât à l'encontre +de l'inondation de flammes. Mais ce n'était point chose facile que de +leur accorder ce qu'ils demandaient. Saint Janvier était sous double +clef, et une de ces deux clefs était entre les mains de l'archevêque, +pour le moment en course dans son diocèse, tandis que l'autre était +entre les mains des députés, qui, occupés à déménager ce qu'ils avaient +de plus précieux, couraient, les uns d'un côté, les autres de l'autre. + +Heureusement, le chanoine de garde était un gaillard qui avait le +sentiment de la position aristocratique que son saint occupait au ciel +et sur la terre. Il se présenta au balcon de l'archevêché, qui dominait +toute la place encombrée de monde; il fit signe qu'il voulait parler, +et, balançant la tête de haut en bas, en homme étonné de l'audace de +ceux à qui il a affaire: + +--Vous me paraissez encore de plaisants drôles, dit-il, de venir ici +crier: «Saint Janvier! saint Janvier!» comme vous crieriez: «Saint +Fiacre!» ou: «Saint Crépin!» Apprenez, canailles! que saint Janvier est +un seigneur qui ne se dérange pas ainsi pour le premier venu. + +--Tiens! dit un raisonneur, Jésus-Christ se dérange bien pour le premier +venu. Quand je demande le bon Dieu, moi, est-ce qu'on me le refuse? + +Le chanoine se mit à rire avec une expression de foudroyant mépris. + +--Voilà justement où je vous attendais, reprit-il. De qui est fils +Jésus-Christ, s'il vous plaît? D'un charpentier et d'une pauvre fille. +Jésus-Christ est tout simplement un lazzarone de Nazareth, tandis que +saint Janvier, c'est bien autre chose: il est fils d'un sénateur et +d'une patricienne. C'est donc, vous le voyez bien, un autre personnage +que Jésus-Christ. Allez donc chercher le bon Dieu, si vous voulez. Quant +à saint Janvier, c'est moi qui vous le dis, vous aurez beau vous réunir +en nombre dix fois plus grand et crier dix fois plus fort, il ne se +dérangera pas, car il a le droit de ne pas se déranger. + +--C'est juste, dit la foule. Allons chercher le bon Dieu. + +Et l'on alla chercher le bon Dieu, qui, moins aristocrate, en effet, que +saint Janvier, sortit de l'église Sainte-Claire et s'en vint, suivi de +son cortége populaire, au lieu qui réclamait sa miséricordieuse +présence. + +Mais, soit que le bon Dieu ne voulût pas empiéter sur les droits de +saint Janvier, soit qu'il n'eût pas le pouvoir de dire à la lave ce +qu'il a dit à la mer, la lave continua d'avancer quoiqu'elle fût +conjurée au nom de l'hostie sainte et de la présence réelle. + +Le danger redoublait donc, et les cris avec le danger, lorsque la statue +de marbre de saint Janvier, qui domine le pont de la Madeleine, et qui, +jusque-là, avait tenu sa main droite appuyée sur son coeur, la détacha +et retendit vers la lave avec un geste de domination répondant à celui +qui accompagnait le _Quos ego_ de Neptune. + +La lave s'arrêta. + +On comprend quelle fut la gloire de saint Janvier après ce nouveau +miracle. + +Le roi Charles III, père de Ferdinand, avait été témoin du fait. Il +chercha ce qu'il pouvait faire pour honorer saint Janvier. Ce n'était +pas chose facile. Saint Janvier était noble, saint Janvier était riche, +saint Janvier était saint, saint Janvier--il venait de le prouver--était +plus puissant que le bon Dieu. Il donna à saint Janvier une dignité à +laquelle celui-ci n'avait évidemment jamais eu même l'idée d'atteindre: +il le nomma COMMANDANT GÉNÉRAL des troupes napolitaines, avec trente +mille ducats d'appointements. + +C'est pourquoi Michele, sans mentir, pouvait répondre à Luisa Felice, +qui lui demandait où était Salvato: + +--Il est de garde jusqu'à demain dix heures et demie du matin près du +COMMANDANT GÉNÉRAL. + +Et, en effet, comme le disait le bon chanoine, et comme nous l'avons +répété après lui, saint Janvier est un saint aristocratique. Il a un +cortége de saints inférieurs qui reconnaissent sa suprématie, à peu près +comme les clients romains reconnaissaient celle de leur patron. Ces +saints le suivent quand il sort, le saluent quand il passe, l'attendent +quand il rentre. C'est le conseil des ministres de saint Janvier. + +Voici comment se recrute cette troupe de saints secondaires, garde, +cortége et cour du bienheureux évêque de Bénévent. + +Toute confrérie, tout ordre religieux, toute paroisse, tout particulier +qui tient à faire déclarer un saint de ses amis patron de Naples, sous +la présidence de saint Janvier, n'a qu'à faire fondre une statue +d'argent massif du prix de huit mille ducats et à l'offrir à la chapelle +du Trésor. La statue, une fois admise, est retenue à perpétuité dans la +susdite chapelle. A partir de ce moment, elle jouit de toutes les +prérogatives de sa présentation en règle. Comme les anges et les +archanges qui, au ciel, glorifient éternellement Dieu, autour duquel ils +forment un choeur, eux glorifient éternellement saint Janvier. En +échange de cette béatitude qui leur est accordée, ils sont condamnés à +la même réclusion que saint Janvier. Ceux mêmes qui en ont fait don à la +chapelle ne peuvent plus les tirer de leur sainte prison qu'en déposant +entre les mains d'un notaire le double de la valeur de la statue à +laquelle, soit pour son plaisir particulier, soit dans l'intérêt +général, on désire faire voir le jour. La somme déposée, le saint sort +pour un temps plus ou moins long. Le saint rentré, son identité +constatée, le propriétaire, muni du reçu de son saint, va retirer sa +somme. De cette façon, on est sûr que les saints ne s'égarent point, ou +que, s'ils s'égarent, ils ne seront, du moins, pas perdus, puisque, +avec l'argent déposé, on pourra en faire fondre deux au lieu d'un. + +Cette mesure qui, au premier abord, peut paraître arbitraire, n'a été +prise, il faut le dire, qu'après que le chapitre de saint Janvier a été +dupe de sa trop grande confiance. La statue de san Gaetano, sortie sans +dépôt, non-seulement ne rentra point au jour convenu, mais ne rentra +même jamais. On eut beau essayer d'accuser le saint lui-même et +prétendre qu'ayant toujours été assez médiocrement affectionné à saint +Janvier, il avait profité de la première occasion qui s'était présentée +pour faire une fugue, les témoignages les plus respectables vinrent en +foule contredire cette calomnieuse assertion, et, recherches faites, il +fut reconnu que c'était un cocher de fiacre qui avait détourné la +précieuse statue. On se mit à la poursuite du voleur; mais, comme il +avait eu deux jours devant lui, qu'il avait une voiture attelée de deux +chevaux pour fuir, et que la police, n'en ayant pas, était obligée de le +poursuivre à pied, il avait probablement passé la frontière romaine; de +sorte que, si minutieuses que fussent les recherches, elles n'amenèrent +aucun résultat. Depuis ce malheureux jour, une tache indélébile +s'étendit sur la respectable corporation des cochers de fiacre, qui, +jusque-là, à Naples comme en France, avait disputé aux caniches la +suprématie de la fidélité, et qui n'osa plus se faire peindre, revenant +au domicile de la pratique une bourse à la main, avec cet exergue: _Au +Cocher fidèle_. Il y a plus: si vous avez à Naples une discussion avec +un cocher de fiacre et que vous pensiez que la discussion vaille la +peine d'appliquer à votre adversaire une de ces immortelles injures que +le sang seul peut effacer, ne jurez ni par la Pasque-Dieu, comme jurait +Louis XI, ni par Ventre-saint-gris, comme jurait Henri IV; jurez tout +simplement par san Gaetano, et vous verrez votre ennemi tomber à vos +pieds pour vous demander excuse. Il est vrai que, deux fois sur trois, +il se relèvera pour vous donner un coup de couteau. + +Comme on le comprend bien, les portes du Trésor sont toujours ouvertes +pour recevoir les saints qui désirent faire partie de la cour de saint +Janvier, et cela, sans aucune investigation de date et sans que le +récipiendaire ait besoin de faire ses preuves de 1399 ou de 1426. La +seule règle exigée, la seule condition _sine qua non_, c'est que la +statue soit d'argent pur, qu'elle soit contrôlée et qu'elle pèse le +poids. + +Cependant, la statue serait d'or et pèserait le double, qu'on ne la +refuserait pas pour cela. Les seuls jésuites, qui, comme on le sait, ne +négligent aucun moyen de maintenir ou d'augmenter leur popularité, ont +déposé cinq statues au Trésor dans l'espace de moins de trois ans. + +Maintenant, nous espérons que ces détails, que nous avons crus +indispensables, une fois donnés, le lecteur comprendra l'importance de +l'annonce faite par le général en chef de l'armée française. + + + + + XCVIII + + COMMENT SAINT JANVIER FIT SON MIRACLE ET DE LA PART QU'Y PRIT + CHAMPIONNET. + + +Dès le point du jour, les accès de la cathédrale de Sainte-Claire +étaient encombrés par une effroyable affluence de peuple. Les parents de +saint Janvier, les descendants de la vieille femme que l'aveugle +rencontra dans le forum de Vulcano recueillant le sang du saint dans des +fioles, avaient pris leurs places dans le choeur, non pour activer le +miracle, comme c'est leur habitude, mais pour l'empêcher, si c'était +possible. La cathédrale était déjà pleine et dégorgeait dans la rue. + +Toute la nuit, les cloches avaient sonné à pleine volée. On eût dit +qu'un tremblement de terre les mettait en branle, tant elles +carillonnaient, isolées les unes des autres, dans une indépendance tout +individuelle. + +Championnet avait donné l'ordre que pas une cloche ne dormît cette +nuit-là. Il fallait non-seulement que Naples, mais que toutes les +villes, tous les villages, toutes les populations environnantes fussent +avertis que saint Janvier était mis en demeure de faire son miracle. + +Aussi, dès le point du jour, les principales rues de Naples +apparurent-elles comme des canaux roulant des fleuves d'hommes, de +femmes et d'enfants. Toute cette foule se dirigeait vers l'archevêché +pour prendre sa place à la procession qui, à sept heures du matin, +devait se mettre en route, de l'archevêché à la cathédrale. + +En même temps, par toutes les portes de la ville, entraient les pêcheurs +de Castellamare et de Sorrente, les corailleurs de Torre-del-Greco, les +marchands de macaroni de Portici, les jardiniers de Pouzzoles et de +Baïa, enfin les femmes de Procida, d'Ischia, d'Acera, de Maddalone, dans +leurs plus riches atours. Au milieu de toute cette foule diaprée, +bruyante, dorée, passait de temps en temps une vieille femme aux cheveux +gris et épars, pareille à la sibylle de Cumes, criant plus haut, +gesticulant plus fort que tout le monde, fendant la presse sans +s'inquiéter des coups qu'elle donnait, entourée, au reste, sur tout son +chemin, de respect et de vénération. C'était quelque parente de saint +Janvier en retard, se hâtant de rejoindre ses compagnes pour prendre, à +la procession ou dans le choeur de Sainte-Claire, la place qui lui +appartenait de droit. + +Dans les temps ordinaires, et quand le miracle doit se faire à sa date, +la procession met un jour pour se rendre de l'archevêché à la +cathédrale; les rues sont tellement encombrées, qu'il lui faut quatorze +ou quinze heures pour parcourir un trajet d'un demi-kilomètre. + +Mais, cette fois, il ne s'agissait point de s'amuser en route, de +s'arrêter aux portes des cafés et des cabarets, de faire trois pas en +avant et un en arrière, comme les pèlerins qui ont fait un voeu. Une +double haie de soldats républicains s'étendait de l'archevêché à +Sainte-Claire, dégageant le passage, dissipant les groupes, faisant +disparaître enfin tout obstacle que la procession pouvait rencontrer. +Seulement, ils avaient la baïonnette au côté et des bouquets de fleurs +dans le canon de leur fusil. + +Et, en effet, la procession devait faire en soixante minutes le trajet +qu'elle fait ordinairement en quinze heures. + +A sept heures précises, Salvato et sa compagnie, c'est-à-dire la garde +d'honneur de saint Janvier, ayant au milieu d'eux Michele, revêtu de son +bel uniforme, et portant une bannière sur laquelle était écrit en +lettres d'or: GLOIRE A SAINT JANVIER! se mirent en route, partant de +l'archevêché pour la cathédrale. + +Aussi cherchait-on vainement, dans cette cérémonie toute militaire, cet +étrange laisser aller qui fait le caractère distinctif de la procession +de saint Janvier à Naples. + +D'habitude, en effet, et lorsqu'elle est abandonnée à elle-même, la +procession s'en va vagabonde comme la Durance ou indépendante comme la +Loire, battant de ses flots le double rang de maisons qui forme ses +rives, s'arrêtant tout à coup sans qu'on sache pourquoi elle s'arrête, +se remettant en marche sans que l'on puisse deviner le motif qui lui +rend le mouvement. On ne voyait pas briller au milieu des flots du +peuple les uniformes couverts d'or, de cordons, de croix, des officiers +napolitains, un cierge renversé à la main, escortés chacun de trois ou +quatre lazzaroni qui se heurtent, se culbutent, se renversent pour +recueillir dans un cornet de papier gris la cire qui tombe de leurs +cierges, tandis que les officiers, la tête haute, ne s'occupant point de +ce qui se passe à leurs pieds et autour d'eux, faisant royalement +largesse d'un ou deux carlins de cire, lorgnent les dames amassées aux +fenêtres et sur les balcons, lesquelles, tout en ayant l'air de jeter +des fleurs sur le chemin de la procession, leur envoient des bouquets en +échange de leurs clins d'oeil. + +On cherchait encore et vainement, autour de la croix ou de la bannière, +mêlés au peuple dont le flot les enveloppe en les isolant, ces moines de +tous les ordres et de toutes les couleurs, capucins, chartreux, +dominicains, camaldules, carmes chaussés ou déchaussés;--les uns au +corps gros, gras, rond, court, avec une tête enluminée posée carrément +sur de larges épaules, s'en allant comme à une fête de campagne ou à une +foire de village, sans aucun respect de cette croix qui les domine, de +cette bannière qui jette son ombre flottante sur leur front; riant, +chantant, causant, offrant, dans leur tabatière de corne, du tabac aux +maris, donnant des consultations aux femmes enceintes, des numéros de +loterie à celles qui ne le sont pas, regardant, un peu plus +charnellement qu'il ne convient aux règles de leur ordre, les jeunes +filles étagées sur le pas des portes, sur les bornes des coins de rue et +sur le perron des palais;--les autres, longs, minces, maigres, émaciés +par le jeûne, pâlis par l'abstinence, affaiblis par les austérités, +levant au ciel leur front d'ivoire, leurs yeux caves et bistrés, +marchant sans voir, emportés par le flot humain, spectres vivants, +fantômes palpables qui se sont fait un enfer de ce monde, dans l'espoir +que cet enfer les conduira tout droit en paradis, et qui, aux grands +jours des fêtes religieuses, recueillent le fruit de leurs douleurs +claustrales par le respect craintif dont ils sont environnés. + +Non! pas de peuple, pas de moines, gras ou maigres, ascétiques ou +mondains, à la suite de la croix et de la bannière. Le peuple est +entassé dans les rues étroites, dans les ruelles et les vicoli: il +regarde d'un oeil menaçant les soldats français, qui marchent +insoucieusement au pas au milieu de cette foule, où chaque individu qui +la compose a la main sur son couteau, n'attendant que le moment de le +tirer de sa poitrine, de sa poche ou de sa ceinture, et de le plonger +dans le coeur de cet ennemi victorieux, qui a déjà oublié sa victoire et +qui remplace les moines dans les oeillades et dans les compliments, +mais qui, moins bien reçu qu'eux, n'obtient, en échange de ses avances, +que des murmures et des grincements de dents. + +Quant aux moines, ils sont là, mais disséminés dans la foule, qu'ils +excitent tout bas au meurtre et à la rébellion. Cette fois, si +différente que soit la robe qu'ils portent, leur opinion est la même, et +_cette voix_, comme on dit à Naples, serpente dans la foule, pareille à +un éclair chargé d'orage: «Mort aux hérétiques! mort aux ennemis du roi +et de notre sainte religion! mort aux profanateurs de saint Janvier! +mort aux Français!» + +Après la croix et la bannière, portées par des gens d'Église et +escortées seulement de Pagliuccella, que Michele avait rallié à lui, +puis fait sous-lieutenant, et qui lui-même avait rallié une centaine de +lazzaroni, objets pour le moment des sarcasmes de leurs compagnons et +des anathèmes des moines, venaient les soixante-quinze statues d'argent +des patrons secondaires de la ville de Naples, lesquels, comme nous +l'avons dit, forment la cour de saint Janvier. + +Quant à saint Janvier, pendant la nuit, son buste avait été transporté à +Sainte-Claire, et il attendait sur l'autel, exposé à la vénération des +fidèles. + +Cette escorte de saints, qui, par la réunion des noms les plus honorés +du calendrier et du martyrologe, commande ordinairement sur son passage +le respect et la vénération, devait être fort indignée, ce jour-là, de +la façon dont elle était reçue et des apostrophes qui lui étaient +adressées. + +Et, en effet, comme on craignait que la plupart de ces saints, adorés en +France, ne donnassent à saint Janvier le conseil de favoriser les +Français, les lazzaroni, que la chronique publique avait mis au courant +des peccadilles que les bienheureux avaient à se reprocher, les +apostrophaient au fur et à mesure qu'ils passaient, reprochant à saint +Pierre ses trahisons, à saint Paul son idolâtrie, à saint Augustin ses +fredaines, à sainte Thérèse ses extases, à saint François Borgia ses +principes, à saint Gaetano son insouciance, et cela, avec des +vociférations qui faisaient le plus grand honneur au caractère des +saints et qui prouvaient qu'en tête des vertus qui leur avaient ouvert +le paradis, figuraient la patience et l'humilité. + +Chacune de ces statues s'avançait, portée sur les épaules de six hommes, +et précédée de six prêtres appartenant aux églises où ces saints étaient +particulièrement honorés, et chacune d'elles soulevait sur sa route les +hourras que nous avons dits et qui, au fur et à mesure qu'elles +approchaient de l'église, passaient des vociférations aux menaces. + +Ainsi apostrophées, ainsi menacées, les statues arrivèrent enfin à +l'église Sainte-Claire, firent humblement la révérence à saint Janvier, +et allèrent prendre leur place en face de lui. + +Après les saints, venait l'archevêque, monseigneur Capece Zurlo, que +nous avons déjà vu apparaître dans les troubles qui ont précédé +l'arrivée des Français, et qui était fortement soupçonné de patriotisme. + +Le torrent aboutit à l'église Sainte-Claire, où tout s'engouffra. Les +cent vingt hommes de Salvato formaient une haie allant du portail au +choeur, et lui-même était à l'entrée de la nef, son sabre à la main. + +Voici le spectacle que présentait l'église encombrée: + +Sur le maître-autel était, d'un côté, le buste de saint Janvier; de +l'autre, la fiole contenant le sang. + +Un chanoine était de garde devant l'autel; l'archevêque, qui n'a rien à +faire avec le miracle, s'était retiré sous son dais. + +A droite et à gauche de l'autel était une tribune, de manière qu'entre +ces deux tribunes se trouvait l'autel: la tribune de gauche chargée de +musiciens attendant, leurs instruments à la main, que le miracle se fit +pour le célébrer; la tribune de droite encombrée de vieilles femmes +s'intitulant parentes de saint Janvier, venant là, d'habitude, pour +activer le miracle par leurs accointances avec le saint, et venues, +cette fois, pour l'empêcher de se faire. + +Au haut des marches conduisant au choeur s'étendait une grande +balustrade de cuivre doré, à l'ouverture de laquelle, nous l'avons dit, +se tenait Salvato, le sabre à la main. + +Devant cette balustrade, c'est-à-dire à sa droite et à sa gauche, +venaient s'agenouiller les fidèles. + +Le chanoine, debout devant l'autel, prenait alors la fiole et la leur +faisait baiser, montrant à tous le sang parfaitement coagulé; puis les +fidèles, satisfaits, se retiraient pour faire place à d'autres. Cette +adoration du bienheureux sang avait commencé à huit heures et demie du +matin. + +Le saint, qui a ordinairement un jour, deux jours et même trois jours +pour faire son miracle, et qui quelquefois, au bout de trois jours, ne +l'a pas fait, avait deux heures et demie pour le faire. + +Le peuple était convaincu que le miracle ne se ferait pas, et les +lazzaroni, en se comptant et en voyant le peu de Français qu'il y avait +dans l'église, se promettaient si, à dix heures et demie sonnantes, le +miracle n'était pas fait, d'avoir bon marché d'eux. + +Salvato avait donné l'ordre à ses cent vingt hommes, lorsqu'ils +entendraient sonner dix heures, et, par conséquent, lorsque le moment +décisif approcherait, d'enlever les bouquets qui ornaient les canons des +fusils et d'y substituer les baïonnettes. + +Si, à dix heures et demie, le miracle ne s'opérait point et si des +menaces se faisaient entendre, une manoeuvre était commandée pour que +les cent vingt grenadiers fissent demi-tour, les uns à droite, les +autres à gauche, abaissassent les armes, et, au lieu de présenter le dos +à la foule, lui présentassent la pointe de leurs baïonnettes. Au +commandement «Feu!» une fusillade terrible s'engagerait; chaque Français +avait cinquante cartouches à tirer. + +En outre, une batterie de canons avait été établie pendant la nuit au +Mercatello, enfilant toute la rue de Tolède; une autre à la strada dei +Studi, enfilant le largo delle Pigne et la strada Foria; enfin deux +batteries, adossées, l'une au château de l'Oeuf, l'autre à la Victoria, +enfilaient d'un côté tout le quai de Santa-Lucia, et de l'autre toute +la rivière de Chiaïa. + +Le Château-Neuf et le château del Carmine, pourvus de garnison +française, se tenaient prêts à tout événement, et Nicolino, sur les +remparts du château Saint-Elme, une lunette à la main, n'avait qu'un +signe à faire à ses artilleurs pour qu'ils commençassent le feu qui, +terrible traînée de poudre, incendierait Naples. + +Championnet était à Capodimonte, avec une réserve de trois mille hommes, +à la tête de laquelle il devait, selon les circonstances, faire son +entrée solennelle et pacifique à Naples, ou descendre, la baïonnette en +avant, sur Tolède. On voit que, même à part cette prière à saint +Janvier, qui devait être décisive et sur laquelle comptait Championnet, +toutes les mesures étaient prises, et que, si l'on s'apprêtait à +attaquer d'un côté, on était près de l'autre à se défendre. + +Au reste, jamais rumeurs plus menaçantes n'avaient couru dans les rues, +au-dessus d'une foule plus compacte, et jamais angoisses plus émouvantes +ne furent ressenties par ceux qui, de leurs balcons ou de leurs +fenêtres, dominaient cette foule et attendaient ou que la paix fut +définitivement rétablie, ou que les massacres, les incendies et les +pillages recommençassent. + +Au milieu de cette foule, et la poussant à la révolte, étaient ces mêmes +agents de la reine que nous avons déjà vus si souvent à l'oeuvre, les +Pasquale de Simone, le beccaïo et ce terrible prêtre calabrais, le curé +Rinaldi, qui, de même que l'écume ne se montre à la surface de la mer +que les jours de tempête, ne se montrait à la surface de la société que +les jours d'émeute et de boucherie. + +Tous ces cris, tout ce tumulte, toutes ces menaces cessaient à l'instant +même, comme par magie, dès que l'on entendait la première vibration du +marteau des horloges frappant le timbre et marquant l'heure. Cette +multitude, attentive, comptait alors les coups de marteau, mais, l'heure +sonnée, remontait aussitôt à ce diapason de rumeurs confuses qui n'a de +comparable que le mugissement de la mer. + +Elle compta ainsi huit heures, neuf heures, dix heures. + +A dix heures sonnantes, au milieu du silence qui se faisait pour écouter +sonner l'heure dans l'église comme dehors, les grenadiers de Salvato +enlevèrent les bouquets du canon de leurs fusils et les armèrent de +leurs baïonnettes. La vue de cette manoeuvre exaspéra les assistants. + +Jusque-là, les lazzaroni s'étaient contentés de montrer le poing à nos +soldats: cette fois, ils leur montrèrent les couteaux. + +De leur côté, les vieilles hideuses qui s'intitulent les parentes de +saint Janvier et qui, en vertu de cette parenté, se croient le droit de +parler librement au saint, le menaçaient de leurs plus terribles +malédictions, si le miracle s'accomplissait; jamais tant de bras maigres +et ridés ne s'étaient étendus vers le saint, jamais tant de bouches +tordues par la colère et par la vieillesse n'avaient hurlé au pied de +l'autel de plus grossières injures. Le chanoine qui faisait voir la +fiole, et qu'on relayait de demi-heure en demi-heure, en était assourdi, +et semblait près de devenir fou. + +Tout à coup, on entendit, dans la rue, un redoublement de cris et de +menaces. Il était occasionné par un peloton de vingt-cinq hussards qui, +le mousqueton sur la cuisse, s'avançaient dans l'espace laissé vide, +c'est-à-dire entre la double haie formée par les soldats français depuis +l'archevêché jusqu'à la cathédrale. Ce peloton, commandé par l'aide de +camp Villeneuve, calme, impassible, prit une des petites rues qui +contournaient la cathédrale, et s'arrêta à la porte extérieure de la +sacristie. + +Dix heures sonnaient, et il se faisait un de ces moments de silence que +nous avons indiqués. Villeneuve descendit de cheval. + +--Mes amis, dit-il aux hussards, si, à dix heures trente-cinq minutes, +vous ne me voyez pas revenir et si le miracle n'est point accompli, +entrez dans la sacristie sans vous inquiéter de la défense, des menaces +ou même de la résistance qui pourraient vous être faites. + +Un simple «Oui, mon commandant!» fut la réponse. + +Villeneuve pénétra jusqu'à la sacristie, où tous les chanoines, moins +celui qui faisait baiser la fiole, étaient assemblés et s'encourageaient +les uns les autres à ne point laisser s'opérer le miracle. + +En voyant entrer Villeneuve, ils firent un mouvement d'étonnement; mais, +comme c'était un jeune officier de bonne maison, à la figure douce, +plutôt mélancolique que sévère, et qui entrait en souriant, ils se +rassurèrent, et même ils s'apprêtaient à lui demander compte d'une +pareil inconvenance, lorsque, celui-ci, s'avançant vers eux: + +--Mes chers frères, dit-il, je viens de la part du général. + +--Pour quoi faire? demanda le chef du chapitre d'une voix assez assurée. + +--Pour assister au miracle, répondit l'aide de camp. + +Les chanoines secouèrent la tête. + +--Ah! ah! dit Villeneuve, vous avez peur, à ce qu'il parait, que le +miracle ne se fasse point? + +--Nous ne vous cacherons pas, répondit le chef du chapitre, que saint +Janvier est mal disposé. + +--Eh bien, répliqua Villeneuve, je viens, moi, vous dire une chose qui +changera peut-être ses dispositions. + +--Nous en doutons, répondirent en choeur les chanoines. + +Alors, Villeneuve, toujours souriant, s'approcha d'une table, et de la +main gauche, tira de sa poche cinq rouleaux de cent louis chacun, tandis +que, de la main droite, il prenait une paire de pistolets à sa ceinture; +puis, tirant sa montre à son tour et la plaçant entre les cinq cents +louis et les pistolets: + +--Voici, dit-il, cinq cents louis destinés à l'honorable chapitre de +Saint-Janvier, si, à dix heures et demie précises, le miracle est fait. +Vous le voyez, il est dix heures quatorze minutes; vous avez donc +encore seize minutes devant vous. + +--Et si le miracle ne se fait point?... demanda le chef du chapitre d'un +ton légèrement goguenard. + +--Ah! ceci, c'est autre chose, répondit tranquillement l'officier, mais +en cessant de sourire. Si, à dix heures et demie, le miracle n'est point +fait, à dix heures trente-cinq minutes, je vous fais tous fusiller, +depuis le premier jusqu'au dernier. + +Les chanoines firent un mouvement pour fuir; mais Villeneuve, prenant un +pistolet de chaque main: + +--Que pas un de vous ne bouge, dit-il, à l'exception de celui qui va +sortir d'ici pour faire le miracle. + +--C'est moi qui le ferai, dit le chef du chapitre. + +--A dix heures et demie précises, riposta Villeneuve, pas une minute +avant, pas une minute après. + +Le chanoine fit un signe d'obéissance et sortit en se courbant jusqu'à +terre. + +Il était dix heures vingt minutes. + +Villeneuve jeta les yeux sur sa montre. + +--Vous avez encore dix minutes, dit-il. + +Puis, sans détourner les yeux de la montre, il continua avec un +sang-froid terrible: + +--Saint Janvier n'a plus que cinq minutes! Saint Janvier n'a plus que +trois minutes! Saint Janvier n'a plus que deux minutes! + +Il est impossible de s'imaginer le tumulte qui se faisait et qui, +toujours croissant, semblait les rugissements de la mer et de la foudre +réunis, quand la demie sonna, précédée de deux tintements préparatoires. + +Un silence de mort lui succéda. + +La demie vibra lentement au milieu de ce silence; puis on entendit la +voix du chanoine qui, d'un accent plein et sonore, au moment où les +cris, les menaces recommençaient, s'écria, en élevant la fiole au dessus +des têtes: + +--Le miracle est fait! + +A l'instant même, rumeurs, cris et menaces cessèrent comme par +enchantement. Chacun tomba la face contre terre en criant: «Gloire à +saint Janvier!» tandis que Michele, s'élançant hors de l'église, +s'écriait du haut du perron en agitant sa bannière: + +--_Il miracolo è fatto!_ + +Chacun tomba à genoux. + +Puis toutes les cloches de Naples, partant avec un ensemble admirable, +sonnèrent à pleine volée. + +Comme l'avait dit Championnet, il savait une prière à laquelle saint +Janvier ne manquerait pas de se rendre. + +Et, en effet, comme on le voit, saint Janvier s'y était rendu. + +Une joyeuse volée d'artillerie, partant des quatre forts, annonça à +Naples et à ses environs que saint Janvier venait de se déclarer pour +les Français. + + + + + XCIX + + LA RÉPUBLIQUE PARTHÉNOPEENNE. + + +A peine Championnet eut-il entendu le carillon des cloches, mêlé à la +quadruple bordée d'artillerie, qu'il comprit que le miracle était fait, +et qu'il sortit de Capodimonte pour faire son entrée solennelle à +Naples. + +Il traversa toute la ville, entrant par la strada dei Cristallini, +suivant le largo delle Pigne, le largo San-Spirito, le Mercatello, au +milieu de la joie la plus bruyante et des cris mille fois répétés de +«Vivent les Français! vive la république française! vive la république +parthénopéenne!» Toute cette populace, qui, pendant trois jours, avait +combattu contre lui, avait égorgé, mutile, brûlé ses soldats, qui, une +heure auparavant, était prête à les brûler, à les mutiler, à les égorger +encore,--avait été, à l'instant même, convertie par le miracle de saint +Janvier, et, du moment que le saint était pour les Français, ne trouvait +plus aucune raison d'être contre eux! + +--Saint Janvier sait mieux que nous ce qu'il y a à faire, disaient-ils: +faisons donc comme saint Janvier. + +De la part du _mezzo ceto_ et de la noblesse, que l'invasion française +arrachaient à la tyrannie bourbonienne, la joie et l'enthousiasme +étaient non moins grands. Toutes les fenêtres étaient pavoisées de +drapeaux tricolores français et de drapeaux tricolores napolitains +mêlant leurs plis en confondant leurs couleurs. Des milliers de jeunes +femmes se tenaient à ces fenêtres, agitant leurs mouchoirs, et criant: +«Vive la République! vivent les Français! vive le général en chef!» Les +enfants couraient devant son cheval en agitant de petites banderoles +jaunes, rouges et noires. Il restait bien encore, il est vrai, quelques +taches de sang sur le pavé, quelques ruines de maisons fumaient bien +encore; mais, dans ce pays de la sensation du moment, où les orages +passent sans laisser leur trace dans un ciel d'azur, le deuil était déjà +oublié. + +Championnet se rendit directement à la cathédrale, où l'archevêque +Capece Zurlo chanta un _Te Deum_, en face du buste et du sang de saint +Janvier, exposés à tous les regards, et que Championnet, en +reconnaissance de la protection spéciale qu'il accordait aux Français, +couvrit d'une mitre ornée de diamants, que le saint daigna accepter et +se laissa mettre sans résistance. + +Nous verrons plus tard ce que devait coûter à l'archevêque cette +faiblesse pour les Français. + +Pendant que l'on chantait le _Te Deum_ dans l'église, on affichait sur +tous les murs la proclamation suivante: + +«Napolitains[3]! + +[Note 3: Nous citons toutes ces pièces originales, qui ne se trouvent +dans aucune histoire, et qui ont été tirées par nous des cachettes où +elles étaient demeurées enfouies pendant soixante-quatre ans.] + +»Soyez libres et sachez user de votre liberté. La république française +trouvera dans votre bonheur une large compensation de ses fatigues et de +ses combats. S'il en est encore parmi vous qui restent partisans du +gouvernement tombé, ils sont libres de quitter cette terre de liberté. +Qu'ils fuient un pays où il n'y a plus que des citoyens, et, esclaves, +retournent avec les esclaves. A partir de ce moment, l'armée française +prend le nom d'armée napolitaine et s'engage, par un serment solennel, à +maintenir vos droits et à prendre pour vous les armes toutes les fois +que l'exigeront les intérêts de votre liberté. Les Français respecteront +le culte, les droits sacrés de la propriété et des personnes. De +nouveaux magistrats, nommés par vous, par une sage et paternelle +administration, veilleront au repos et au bonheur des citoyens, feront +évanouir les terreurs de l'ignorance, calmeront les fureurs du +fanatisme, et vous montreront enfin autant d'affection que vous montrait +de perfidie le gouvernement tombé.» + +Avant de sortir de l'église, Championnet, en rendant Salvato à la +liberté, constitua une garde d'honneur qui devait reconduire saint +Janvier à l'archevêché et veiller sur lui, avec cette consigne: _Respect +à saint Janvier_. + +Dès le matin, et dans la prévision que saint Janvier aurait la +complaisance de faire son miracle, complaisance dont ne doutait point +Championnet, un gouvernement provisoire avait été arrêté et six comités +avaient été nommés: le comité central,--le comité de l'intérieur,--le +comité des finances,--le comité de la justice et de la police,--le +comité de la législation. + +Tous les membres des comités avaient été pris dans le gouvernement +provisoire. + +Cirillo et Manthonnet, nos conspirateurs des premiers chapitres, étaient +membres du gouvernement provisoire, et Manthonnet, de plus, ministre de +la guerre; Ettore Caraffa était nommé chef de la légion napolitaine; +Schipani prendrait l'un des premiers commandements de l'armée lorsque +l'armée serait réorganisée; Nicolino gardait son commandement du château +Saint-Elme; Velasco n'avait rien voulu être, que volontaire. + +De la cathédrale, Championnet se rendit à l'église Saint-Laurent. Cette +église, pour les Napolitains, qui, depuis le XIIe siècle, ne se sont +jamais gouvernés eux-mêmes, est une espèce de municipalité dans +laquelle, aux jours de trouble ou de danger, se sont retirés pour +délibérer les élus et les chefs du peuple. Le général était accompagné +des membres du gouvernement provisoire, qui, ainsi que nous l'avons dit, +étaient en même temps les membres du comité. + +Là, au milieu d'une foule immense, Championnet prit la parole, et, en +excellent italien: + +«Citoyens, dit-il, vous gouvernerez provisoirement la république +napolitaine; le gouvernement définitif sera nommé par le peuple, lorsque +vous-mêmes, constituants et constitués, gouvernant avec les règles qui +ont été le but de cette révolution, vous aurez abrégé le travail +qu'exige la rédaction des nouvelles lois, et c'est dans cette espérance +que je vous ai provisoirement remis la charge de législateurs et de +gouvernants. Vous avez donc autorité sans limites, mais, en même temps, +immense responsabilité. Pensez qu'entre vos mains est le bonheur public +ou le malheur suprême de la patrie, votre gloire ou votre déshonneur. Je +vous ai nommés; vos noms ne m'ont été présentés ni par la faveur ni par +l'intrigue, mais recommandés de votre seule renommée: vous répondrez par +vos oeuvres à la confiance qui voit en vous non-seulement des hommes de +génie, mais encore de jeunes, chauds et sincères amants de la patrie. + +»Dans la constitution de la république napolitaine, vous prendrez, +autant que le permettront les moeurs et les lois du pays, exemple de la +constitution française, mère de la nouvelle république et de la nouvelle +civilisation. En gouvernant votre patrie, faites la république +parthénopéenne, amie, alliée, compagne, soeur de la république +française. Quelles ne fassent qu'une, qu'elles soient indivisibles! +N'espérez point de bonheur séparés d'elle. Si la république française +chancelle, la république napolitaine tombe. + +»L'armée française, qui garantit votre liberté, prendra, comme je vous +l'ai déjà dit, le nom d'armée napolitaine. Elle soutiendra vos droits et +vous aidera dans vos travaux; elle combattra avec vous et pour vous, et, +en mourant pour votre défense, ne vous demandera d'autre prix que votre +alliance et votre amitié.» + +Ce discours s'acheva au milieu des acclamations et des +applaudissements, des cris de joie et des larmes de la foule. Ce +spectacle était nouveau pour le pays, ces paroles étaient inconnues aux +Napolitains. C'était la première fois que, parmi eux, on proclamait la +grande loi de la fraternité des peuples, suprême voeu du coeur, dernière +parole de la civilisation humaine. + +Aussi ce jour, 24 janvier 1799, fut-il un jour de fête pour les +Napolitains: ce que fut pour nous notre 14 juillet. Les républicains +s'embrassaient en se rencontrant dans les rues et levaient, en action de +grâces, leurs yeux au ciel. Pour la première fois, les corps et les âmes +se sentaient libres à Naples. La révolution de 1647 avait été la +révolution du peuple, toute matérielle et constamment menaçante: celle +de 1799 était la révolution de la bourgeoisie et de la noblesse, +c'est-à-dire toute intellectuelle et toute miséricordieuse. La +révolution de Masaniello était la réclamation de sa nationalité par un +peuple conquis à un peuple conquérant; la révolution de Championnet +était la réclamation de sa liberté faite par un peuple opprimé à son +oppresseur. Il y avait donc une immense différence et surtout un immense +progrès entre les deux révolutions. + +Et alors, une chose touchante s'accomplit. + +Nous avons déjà parlé des trois premiers martyrs de la liberté +italienne, de Vitagliano, de Galiani et d'Emanuele de Deo. Ce dernier +avait refusé la vie qu'on lui offrait s'il voulait trahir ses complices. +C'étaient des enfants: à eux trois, ils avaient soixante-deux ans. Deux +avaient été pendus; puis le troisième, Vitagliano,--comme le supplice +des deux premiers avait produit une certaine émotion dans le peuple,--le +troisième avait été poignardé par le bourreau, de peur qu'à la faveur +d'un mouvement, il ne lui échappât, et pendu mort avec sa plaie +sanglante au côté comme le Christ. Une députation patriotique s'organisa +spontanément, et dix mille citoyens environ vinrent, au nom de la +liberté naissante, saluer les familles de ces généreux jeunes gens, dont +le sang avait consacré la place où l'on allait planter l'arbre de la +liberté. + +Le soir, des feux de joie furent allumés dans toutes les rues et sur +toutes les places, et, comme s'il eût voulu se réunir à saint Janvier, +son rival en popularité, le Vésuve lança des flammes qui furent plutôt +de sa part une communion à l'allégresse publique qu'une menace. Ces +flammes, muettes et sans lave, étaient une espèce de buisson ardent, un +Sinaï politique. + +Aussi, Michel le Fou, vêtu de son magnifique costume, se démenant sur un +magnifique cheval, au milieu de son armée de lazzaroni, criant à cette +heure: «Vive la liberté!» comme la veille elle avait crié: «Vive le +roi!» disait-il à toute cette populace: + +--Vous le voyez, ce matin, c'était saint Janvier qui se faisait jacobin, +ce soir, c'est le Vésuve qui met le bonnet rouge! + +FIN DU TOME CINQUIÈME. + + + + TABLE + + + +LXXVI.--Où Michele se fâche sérieusement avec le beccaïo. +LXXVII.--Fatalité. +LXXVIII.--Justice de Dieu. +LXXIX.--La trêve. +LXXX.--Les trois partis de Naples au commencement de l'année 1799. +LXXXI.--Où ce qui devait arriver arrive. +LXXXII.--Le prince de Maliterno. +LXXXIII.--Rupture de l'armistice. +LXXXIV.--Un geôlier qui s'humanise. +LXXXV.--Quelle était la diplomatie du gouverneur du château Saint-Elme. +LXXXVI.--Ce qu'attendait le gouverneur du château Saint-Elme. +LXXXVII.--Où l'on voit enfin comment le drapeau français avait été + arboré sur le château Saint-Elme. +LXXXVIII.--Les Fourches caudines. +LXXXIX.--Première journée. +XC.--La nuit. +XCI.--Deuxième journée. +XCII.--Troisième journée. +XCIII.--Saint Janvier et Virgile. +XCIV.--Où le lecteur rentre dans la maison du Palmier. +XCV.--Le voeu de Michele. +XCVI.--Saint Janvier patron de Naples. +XCVII.--Où l'auteur est forcé d'emprunter à son livre du _Corricolo_ + un chapitre tout fait, n'espérant pas faire mieux. +XCVIII.--Comment saint Janvier fit son miracle et de la part qu'y prit + Championnet. +XCIX.--La république parthénopéenne. + +FIN DE LA TABLE DU TOME CINQUIÈME + + + +POISSY.--TYP. ET STÉR. DE AUG. BOURET. + + + + + + +End of Project Gutenberg's La San-Felice, Tome V, by Alexandre Dumas + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SAN-FELICE, TOME V *** + +***** This file should be named 18773-8.txt or 18773-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/7/7/18773/ + +Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + diff --git a/18773-8.zip b/18773-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..49a022e --- /dev/null +++ b/18773-8.zip diff --git a/18773-h.zip b/18773-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..08d1cd6 --- /dev/null +++ b/18773-h.zip diff --git a/18773-h/18773-h.htm b/18773-h/18773-h.htm new file mode 100644 index 0000000..04c0987 --- /dev/null +++ b/18773-h/18773-h.htm @@ -0,0 +1,10357 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head><link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>The Project Gutenberg eBook of La San-Felice, Tome V, by Alexandre Dumas</title> + + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +hr {width: 50%; text-align: center} +hr.full {width: 100%} +hr.short {width: 10%; text-align: center} + +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%; + float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed; + width: 25%; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left} + +.sc {font-variant: small-caps} +.lef {float: left} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} +.sml {font-size: 10pt} + +span.pagenum {font-size: 8pt; left: 91%; right: 1%; position: absolute} +span.linenum {font-size: 8pt; right: 91%; left: 1%; position: absolute} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i12 {margin-left: 6em} +.poem p.i14 {margin-left: 7em} +.poem p.i16 {margin-left: 8em} +.poem p.i18 {margin-left: 9em} +.poem p.i20 {margin-left: 10em} +.poem p.i30 {margin-left: 15em} + + +--> +</style> + +</head> + +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of La San-Felice, Tome V, by Alexandre Dumas + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La San-Felice, Tome V + +Author: Alexandre Dumas + +Release Date: July 6, 2006 [EBook #18773] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SAN-FELICE, TOME V *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + +<h3>ALEXANDRE DUMAS</h3> +<br> + + +<h1>LA<br> + +SAN-FELICE</h1> +<br><br> + +<h2>TOME V</h2> + +<p class="mid">DEUXIÈME ÉDITION</p> + + +<p class="mid">PARIS<br> + + + + +MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS<br> + +RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 13<br> + +A LA LIBRAIRIE NOUVELLE</p> + +<br><br> + +<h3>LXXVI</h3> + +<h3>OÙ MICHELE SE FACHE SÉRIEUSEMENT AVEC<br> +LE BECCAÏO.</h3> + +<p>Les illustres fugitifs n'étaient pas les seuls qui, +dans cette nuit terrible, eussent eu à lutter contre le +vent et la mer.</p> + +<p>A deux heures et demie, selon sa coutume, le +chevalier San-Felice était rentré chez lui, et, avec +une agitation en dehors de toutes ses habitudes, +avait deux fois appelé:</p> + +<p>--Luisa! Luisa!</p> + +<p>Luisa s'était élancée dans le corridor; car, au son de +la voix de son mari, elle avait compris qu'il se passait +quelque chose d'extraordinaire: elle en fut convaincue +en le voyant.</p> + +<p>En effet, le chevalier était fort pâle.</p> + +<p>Des fenêtres de la bibliothèque, il avait vu ce qui +s'était passé dans la rue San-Carlo, c'est-à-dire la +mutilation du malheureux Ferrari. Comme le chevalier +était, sous sa douce apparence, extrêmement +brave et surtout de cette bravoure que donne aux +grands coeurs un profond sentiment d'humanité, son +premier mouvement avait été de descendre et de +courir au secours du courrier, qu'il avait parfaitement +reconnu pour celui du roi; mais, à la porte de la +bibliothèque, il avait été arrêté par le prince royal, +qui, de sa voix câline et froide, lui avait demandé:</p> + +<p>--Où allez-vous, San-Felice?</p> + +<p>--Où je vais? où je vais? avait répondu San-Felice. +Votre Altesse ne sait donc pas ce qui se passe?</p> + +<p>--Si fait, on égorge un homme. Mais est-ce chose +si rare qu'un homme égorgé dans les rues de Naples, +pour que vous vous en préoccupiez à ce point?</p> + +<p>--Mais celui qu'on égorge est un serviteur du roi.</p> + +<p>--Je le sais.</p> + +<p>--C'est le courrier Ferrari.</p> + +<p>--Je l'ai reconnu.</p> + +<p>--Mais comment, pourquoi égorge-t-on un malheureux +aux cris de «Mort aux jacobins!» quand, +au contraire, ce malheureux est un des plus fidèles +serviteurs du roi?</p> + +<p>--Comment? pourquoi? Avez-vous lu la correspondance +de Machiavel, représentant de la magnifique +république florentine à Bologne?</p> + +<p>--Certainement que je l'ai lue, monseigneur.</p> + +<p>--Eh bien, alors, vous connaissez la réponse qu'il +fit aux magistrats florentins à propos du meurtre de +Ramiro d'Orco, dont on avait trouvé les quatre quartiers +empalés sur quatre pieux, aux quatre coins de +la place d'Imola?</p> + +<p>--Ramiro d'Orco était Florentin?</p> + +<p>--Oui, et, en cette qualité, le sénat de Florence +croyait avoir droit de demander à son ambassadeur +des détails sur cette mort étrange.</p> + +<p>San-Felice interrogea sa mémoire.</p> + +<p>--Machiavel répondit: «Magnifiques seigneurs, +je n'ai rien à vous dire sur la mort de Ramiro d'Orco, +sinon que César Borgia est le prince qui sait le +mieux faire et défaire les hommes, selon leurs mérites.»</p> + +<p>--Eh bien, répliqua le duc de Calabre avec un +pâle sourire, remontez sur votre échelle, mon cher +chevalier, et pesez-y la réponse de Machiavel.</p> + +<p>Le chevalier remonta sur son échelle, et il n'en +avait pas gravi les trois premiers échelons, qu'il +avait compris qu'une main qui avait intérêt à la +mort de Ferrari, avait dirigé les coups qui venaient +de le frapper.</p> + +<p>Un quart d'heure après, on appelait le prince de +la part de son père.</p> + +<p>--Ne quittez pas le palais sans m'avoir revu, dit +le duc de Calabre au chevalier; car j'aurai, selon +toute probabilité, quelque chose de nouveau à vous +annoncer.</p> + +<p>En effet, moins d'une heure après, le prince +rentra.</p> + +<p>--San-Felice, lui dit-il, vous vous rappelez la promesse +que vous m'avez faite de m'accompagner en +Sicile?</p> + +<p>--Oui, monseigneur.</p> + +<p>--Êtes-vous toujours prêt à la remplir?</p> + +<p>--Sans doute. Seulement, monseigneur...</p> + +<p>--Quoi?</p> + +<p>--Quand j'ai dit à madame de San-Felice l'honneur +que me faisait Votre Altesse...</p> + +<p>--Eh bien?</p> + +<p>--Eh bien, elle a demandé à m'accompagner.</p> + +<p>Le prince poussa une exclamation joyeuse.</p> + +<p>--Merci de la bonne nouvelle, chevalier! s'écria-t-il. +Ah! la princesse va donc avoir une compagne +digne d'elle! Cette femme, San-Felice, est le modèle +des femmes, je le sais, et vous vous rappellerez que +je vous l'ai demandée pour dame d'honneur de la +princesse; car, alors, elle eût été, de nom et de fait, +une vraie dame d'honneur; c'est vous qui me +l'avez refusée. Aujourd'hui, c'est elle qui vient à +nous. Dites-lui, mon cher chevalier, qu'elle sera la +bienvenue.</p> + +<p>--Je vais le lui dire, en effet, monseigneur.</p> + +<p>--Attendez donc, je ne vous ai pas tout dit.</p> + +<p>--C'est vrai.</p> + +<p>--Nous partons tous cette nuit.</p> + +<p>Le chevalier ouvrit de grands yeux.</p> + +<p>--Je croyais, dit-il, que le roi avait décidé de ne +partir qu'à la dernière extrémité?</p> + +<p>--Oui; mais tout a été bouleversé par le meurtre +de Ferrari. A dix heures et demie, Sa Majesté quitte +le château et s'embarque avec la reine, les princesses, +mes deux frères, les ambassadeurs et les ministres, +à bord du vaisseau de lord Nelson.</p> + +<p>--Et pourquoi pas à bord d'un vaisseau napolitain? +Il me semble que c'est faire injure à toute la +marine napolitaine que de donner cette préférence à +un bâtiment anglais.</p> + +<p>--La reine l'a voulu ainsi, et, sans doute par compensation, +c'est moi qui m'embarque sur le bâtiment +de l'amiral Caracciolo, et, par conséquent, vous vous +y embarquez avec moi.</p> + +<p>--A quelle heure?</p> + +<p>--Je ne sais encore rien de tout cela: je vous le +ferai dire. Tenez-vous prêt en tout cas; ce sera probablement +de dix heures à minuit.</p> + +<p>--C'est bien, monseigneur.</p> + +<p>Le prince lui prit la main, et, le regardant:</p> + +<p>--Vous savez, lui dit-il, que je compte sur vous.</p> + +<p>--Votre Altesse a ma parole, répondit San-Felice +en s'inclinant, et c'est un trop grand honneur pour +moi de l'accompagner pour que j'hésite un moment +à le recevoir.</p> + +<p>Puis, prenant son chapeau et son parapluie, il +sortit.</p> + +<p>La foule, toute grondante encore, encombrait les +rues; deux ou trois feux étaient allumés sur la place +même du palais, et l'on y faisait rôtir sur les braises +des morceaux du cheval de Ferrari.</p> + +<p>Quant au malheureux courrier, il avait été mis en +morceaux. L'un avait pris les jambes, l'autre les +bras; on avait tout mis au bout de bâtons pointus,--les +lazzaroni n'avaient encore ni piques ni baïonnettes,--et +l'on portait dans les rues ces hideux +trophées en criant: «Vive le roi! Mort aux jacobins!»</p> + +<p>A la descente du Géant, le chevalier avait rencontré +le beccaïo, qui s'était emparé de la tête de +Ferrari, lui avait mis une orange dans la bouche, et +portait cette tête au bout d'un bâton.</p> + +<p>En voyant un homme bien mis,--ce qui était à +Naples le signe du libéralisme,--le beccaïo avait eu +l'idée de faire baiser au chevalier la tête de Ferrari. +Mais, nous l'avons dit, le chevalier n'était pas homme +à céder à la crainte. Il avait refusé de donner la sanglante +accolade et avait rudement repoussé l'ignoble +assassin.</p> + +<p>--Ah! misérable jacobin! s'écria le beccaïo, j'ai +décidé que vous vous embrasseriez, cette tête et toi, +et, <i>mannaggia la Madonna!</i> vous vous embrasserez.</p> + +<p>Et il revint à la charge.</p> + +<p>Le chevalier, qui n'avait pour toute arme que +son parapluie, se mit en défense avec son parapluie.</p> + +<p>Mais, au cri «Le jacobin! le jacobin!» poussé +par le beccaïo, tous les misérables qui venaient d'habitude +à ce cri étaient accourus, et déjà un cercle +menaçant se formait autour du chevalier,--quand +un homme fendit ce cercle, envoya, d'un coup de +pied dans la poitrine, le beccaïo rouler à dix pas, tira +son sabre, et, se plaçant devant le chevalier:</p> + +<p>--En voilà un drôle de jacobin! dit-il; le chevalier +San-Felice, bibliothécaire de Son Altesse royale le +prince de Calabre, rien que cela! Eh bien, continua-t-il +en faisant le moulinet avec son sabre, que +lui voulez-vous, au chevalier San-Felice?</p> + +<p>--Le capitaine Michele! crièrent les lazzaroni. +Vive le capitaine Michele! il est des nôtres!</p> + +<p>--Ce n'est point «Vive le capitaine Michele!» +qu'il faut crier; c'est «Vive le chevalier San-Felice!» +et cela tout de suite.</p> + +<p>La foule, à laquelle il est égal de crier: <i>Vive un +tel!</i> ou <i>Mort à un tel!</i> pourvu qu'elle crie, hurla d'une +seule voix:</p> + +<p>--Vive le chevalier San-Felice!</p> + +<p>Seul, le beccaïo s'était tu.</p> + +<p>--Allons, allons, lui dit Michele, ce n'est point +une raison parce que c'est devant la porte de son +jardin que tu as reçu ta pile, pour que tu ne cries +pas: «Vive le chevalier!»</p> + +<p>--Et s'il ne me plaît pas de le crier, à moi! dit le +beccaïo.</p> + +<p>--Ce sera absolument comme si tu chantais, attendu +qu'il me plaît, à moi, que tu le cries! Ainsi +donc, continua Michele, vive le chevalier San-Felice, +et tout de suite, ou je t'appareille l'autre oeil!</p> + +<p>Et il fit tourner son sabre autour de la tête du +beccaïo, qui devint très-pâle, encore plus de terreur +que de colère.</p> + +<p>--Mon ami, mon bon Michele, dit le chevalier, +laisse cet homme tranquille. Tu vois bien qu'il ne +me connaît pas.</p> + +<p>--Et quand il ne vous connaîtrait pas, serait-ce +une raison pour vouloir vous forcer de baiser la tête +de ce malheureux qu'il a tué? Il est vrai qu'il vaudrait +mieux encore baiser cette tête, qui est celle d'un +honnête homme, que la sienne, qui est celle d'un +coquin.</p> + +<p>--Vous l'entendez! hurla le beccaïo, il appelle +des jacobins des honnêtes gens!</p> + +<p>--Tais-toi, misérable! Cet homme n'était pas un +jacobin, tu le sais bien: c'était Antonio Ferrari, le +courrier du roi et l'un des plus résolus serviteurs de +Sa Majesté. Et, si vous ne me croyez pas, demandez +au chevalier. Chevalier, dites à ces hommes qui ne +sont point méchants, mais qui ont le malheur de +suivre un méchant, dites-leur ce qu'était le pauvre +Antonio.</p> + +<p>--Mes amis, dit le chevalier, Antonio Ferrari, +qui vient d'être tué, a, en effet, été victime de quelque +erreur fatale; car c'était un des serviteurs dévoués +de votre bon roi, qui pleure en ce moment sa +mort.</p> + +<p>La foule écoutait avec stupéfaction.</p> + +<p>--Ose dire maintenant que cette tête n'est pas +celle de Ferrari et que Ferrari n'était pas un honnête +homme! Dis-le! mais dis-le donc, que j'aie l'occasion +de te couper l'autre moitié du visage!</p> + +<p>Et Michele leva son sabre sur le beccaïo.</p> + +<p>--Grâce! dit celui-ci en tombant à genoux: je +dirai tout ce que tu voudras.</p> + +<p>--Et moi, je ne dirai qu'une chose, c'est que tu +es un lâche! Va-t'en, et, quand tu te trouveras sur +mon chemin, vingt pas à l'avance, à droite ou à +gauche, aie soin de te déranger.</p> + +<p>Le beccaïo se retira au milieu des huées de cette +foule qui, un instant auparavant, l'applaudissait, et +gui se divisa en deux bandes: l'une suivit le beccaïo +en l'injuriant; l'autre suivit Michele et le chevalier +en criant:</p> + +<p>--Vive Michele! Vive le chevalier San-Felice! +Michele resta à la porte du jardin pour congédier +son escorte; le chevalier rentra chez lui, et, comme +nous l'avons dit, appela Luisa.</p> + +<p>Nous venons de raconter ce qu'il avait vu des fenêtres +de la bibliothèque et ce qui lui était arrivé à +la descente du Géant: deux choses suffisantes, à +notre avis, pour motiver sa pâleur.</p> + +<p>A peine eut-il dit à Luisa le motif qui le ramenait, +qu'elle devint à son tour plus pâle que lui; mais +elle ne répliqua point une parole, ne fit point une +observation; seulement:</p> + +<p>--A quelle heure le départ? demanda-t-elle.</p> + +<p>--Entre dix heures et minuit, répondit le chevalier.</p> + +<p>--Je serai prête, dit-elle; ne vous inquiétez pas +de moi, mon ami.</p> + +<p>Et elle se retira dans sa chambre, sous prétexte de +faire ses préparatifs de départ, en donnant l'ordre +que le dîner fût, comme d'habitude, servi à trois +heures.</p> + +<br><br> + +<h3>LXXVII</h3> + +<h3>FATALITÉ.</h3> + +<p>Ce n'était point dans sa chambre que s'était retirée +Luisa; c'était dans celle de Salvato.</p> + +<p>Dans la lutte entre le devoir et l'amour, le premier +avait vaincu; mais, ayant sacrifié son amour +au devoir, elle se croyait par cela même le droit de +donner des larmes à son amour.</p> + +<p>Aussi, depuis le jour où Luisa avait dit à son +mari: «Je partirai avec vous,» elle avait beaucoup +pleuré.</p> + +<p>Ne sachant comment faire tenir ses lettres à Salvato, +elle ne lui avait point écrit; mais elle avait reçu +deux nouvelles lettres de lui.</p> + +<p>Cet amour si ardent, cette joie si profonde qu'elle +trouvait à chaque ligne dans les lettres du jeune +homme lui brisait le coeur, lorsqu'elle songeait surtout +à quel amer désappointement Salvato serait en +proie quand, plein d'espérance et de sécurité, croyant +trouver la fenêtre ouverte et Luisa dans la chambre +où elle pleurait si douloureusement à cette heure, il +trouverait Luisa absente et la fenêtre fermée.</p> + +<p>Et pourtant, elle ne se repentait point de ce qu'elle +avait promis ou plutôt offert: elle eût eu le choix, +maintenant que l'heure du départ était arrivée, +qu'elle eût agi comme elle avait fait.</p> + +<p>Elle appela Giovannina.</p> + +<p>Celle-ci accourut. Elle avait vu Michele à la cuisine +et se doutait qu'il arrivait quelque chose d'extraordinaire.</p> + +<p>--Nina, lui dit sa maîtresse, nous quittons Naples +cette nuit. C'est vous que je charge du soin de réunir +et de mettre dans des caisses les objets de mon usage +habituel. Vous les connaissez aussi bien que moi, +n'est-ce pas?</p> + +<p>--Sans doute, je les connais, répondit la femme +de chambre, et je ferai ce que madame m'ordonne; +mais j'ai besoin que madame ait la bonté de m'éclairer +sur un point.</p> + +<p>--Lequel? Dites Nina, répliqua la San-Felice, un +peu étonnée de la fermeté progressive avec laquelle +la femme de chambre avait répondu à l'ordre qu'elle +lui donnait.</p> + +<p>--Mais sur ces paroles: «Nous quittons Naples;» +madame a dit cela, je crois?</p> + +<p>--Sans doute, je l'ai dit.</p> + +<p>--Est-ce que madame comptait m'emmener avec +elle?</p> + +<p>--Si vous eussiez voulu, oui; mais, pour peu que +la chose vous déplaise...</p> + +<p>Nina vit qu'elle avait été trop loin.</p> + +<p>--Si je ne dépendais que de moi, ce serait avec +le plus grand plaisir que je suivrais madame jusqu'au +bout du monde, dit-elle; mais, par malheur, +j'ai une famille.</p> + +<p>--Ce n'est jamais un malheur d'avoir une famille +mon enfant, dit Luisa avec une suprême douceur.</p> + +<p>--Excusez-moi, madame, si je dis un peu trop +franchement...</p> + +<p>--Vous n'avez pas besoin d'excuse. Vous avez +une famille, disiez-vous, et cette famille, alliez-vous +dire, ne permettra point que vous quittiez Naples.</p> + +<p>--Non, madame, j'en suis sûre, répondit vivement +Giovannina.</p> + +<p>--Mais cette famille permettrait-elle, continua +Luisa, qui venait de songer qu'il serait moins cruel +à Salvato de trouver, elle absente, quelqu'un à qui +parler d'elle, qu'une porte fermée et une maison +muette,--cette famille permettrait-elle que vous +restassiez ici comme une personne de confiance +chargée de veiller sur la maison?</p> + +<p>--Oh! pour cela, oui, s'écria Nina avec une vivacité +qui, si elle eût eu le moindre soupçon de ce qui +se passait dans le coeur de la jeune fille, eût ouvert +les yeux de Luisa.</p> + +<p>Puis, se modérant:</p> + +<p>--Car ce sera toujours, ajouta-t-elle, un honneur +et un plaisir pour moi d'être chargée des intérêts de +madame.</p> + +<p>--Eh bien, alors, Nina, quoique je sois habituée +à votre service, dit la jeune femme, vous resterez. +Peut-être notre absence ne sera pas longue. Pendant +cette absence, à ceux qui viendront pour me voir--retenez +bien mes paroles, Nina,--vous direz que le +devoir de mon mari était de suivre le prince, et que +mon devoir, à moi, était de suivre mon mari; vous +direz--car vous appréciez mieux que personne, +vous qui ne voulez pas quitter Naples, ce que je +souffre, moi, en le quittant--vous direz, que c'est +les yeux baignés de larmes que je fais mes premiers, +et qu'à l'heure de mon départ, je ferai mes derniers +adieux à chacune des chambres de cette maison et à +chacun des objets renfermés dans ces chambres. Et, +quand vous parlerez de ces larmes, vous saurez que +ce ne sont point de vaines paroles, car vous les aurez +vues couler.</p> + +<p>Luisa acheva ces paroles en sanglotant.</p> + +<p>Nina la regardait avec une certaine joie, profitant +de ce qu'ayant son mouchoir sur les yeux, sa maîtresse +ne pouvait lire l'expression fugitive qui éclairait +son visage.</p> + +<p>--Et...--elle hésita un instant,--et si M. Salvato +vient, que lui dirai-je, à lui?</p> + +<p>Luisa découvrit son visage et, avec une suprême +sérénité:</p> + +<p>--Que je l'aime toujours, répondit-elle, et que cet +amour durera autant que ma vie. Allez dire à Michele +qu'il ne s'éloigne pas: j'ai à lui parler avant +mon départ et je compte sur lui pour me conduire +jusqu'au bateau.</p> + +<p>Nina sortit.</p> + +<p>Restée seule, Luisa imprima son visage dans l'oreiller +resté sur le lit, laissa un baiser dans l'empreinte +qu'elle avait faite et sortit à son tour.</p> + +<p>Trois heures venaient de sonner, et, avec sa ponctualité +ordinaire que rien ne pouvait troubler, le +chevalier entrait dans la salle à manger par la porte +de son cabinet de travail, tandis que Luisa y entrait +par celle de sa chambre à coucher.</p> + +<p>Michele se tenait debout sur le perron en dehors +de la porte.</p> + +<p>Le chevalier le chercha des yeux.</p> + +<p>--Où est donc Michele? demanda-t-il. J'espère +bien qu'il n'est point parti?</p> + +<p>--Non, dit Luisa, le voici. Viens donc, Michele! +le chevalier t'appelle, et, moi, j'ai besoin de te +parler.</p> + +<p>Michele entra.</p> + +<p>--Tu sais ce qu'a fait ce garçon-là! dit le chevalier +à Luisa en lui posant la main sur l'épaule.</p> + +<p>--Non, fit la jeune femme; quelque chose de bien, +j'en suis sûr.</p> + +<p>Puis, mélancoliquement:</p> + +<p>--On l'appelle Michele le Fou à la Marinella; +mais l'amitié qu'il a pour nous, à mes yeux, du +moins, ajouta-t-elle, lui tient lieu de raison.</p> + +<p>--Ah! pardieu! dit Michele, voilà une belle +affaire!</p> + +<p>--Il est vrai que cela ne vaut pas la peine d'en +parler, continua San-Felice avec son bon sourire;je +suis si distrait, qu'en rentrant, je ne t'en ai rien +dit;--il m'a très-probablement sauvé la vie.</p> + +<p>--Allons donc! fit Michele.</p> + +<p>--Sauvé la vie! Et comment cela? demanda Luisa +avec une vive altération dans la voix.</p> + +<p>--Imagine-toi qu'il y avait un drôle qui voulait +me faire baiser la tête de ce malheureux Ferrari, et +qui, parce que je ne voulais pas la baiser, m'appelait +jacobin. C'est malsain, d'être appelé jacobin, par le +temps qui court. Le mot commençait à faire son effet. +Michele s'est élancé entre moi et la foule, il a joué du +sabre et l'homme s'en est allé en me menaçant, je +crois. Que pouvait-il donc avoir contre moi?</p> + +<p>--Pas contre vous, mais contre la maison probablement. +Vous vous rappelez ce que vous a dit le +docteur Cirillo d'un assassinat qui avait eu lieu sous +vos fenêtres dans la nuit du 22 au 23 septembre; eh +bien, c'est un des cinq ou six coquins qui ont été +si bien étrillés par celui-là même qu'ils voulaient +assassiner.</p> + +<p>--Ah! ah! et c'est sous mes fenêtres qu'il a reçu +la balafre qu'il a sous l'oeil.</p> + +<p>--Justement.</p> + +<p>--Je comprends que l'endroit lui paraisse néfaste; +mais qu'ai-je à voir là dedans?</p> + +<p>--Rien, bien entendu; mais, si jamais vous aviez +affaire dans le Vieux-Marché, je vous dirais: «Si cela +vous est égal, monsieur le chevalier, n'y allez pas +sans moi.»</p> + +<p>--Je te le promets. Et maintenant embrasse ta +soeur, mon garçon, et mets-toi à table avec nous.</p> + +<p>Michele était habitué à cet honneur que lui faisaient +de temps en temps le chevalier et Luisa. Il ne +fit donc aucune difficulté d'accepter l'invitation, +maintenant surtout qu'étant nommé capitaine, il +avait monté quelques-uns des degrés de l'échelle +sociale qui, autrefois, le séparaient de ses nobles +amis.</p> + +<p>Vers quatre heures, une voiture s'arrêta à la porte +de la rue, Nina introduisit le secrétaire du duc de +Calabre, qui passa avec le chevalier dans son cabinet, +mais en sortit presque aussitôt.</p> + +<p>Michele avait fait semblant de ne rien voir.</p> + +<p>En sortant du cabinet, et après avoir reconduit le +secrétaire du prince, le chevalier fit à Luisa un signe +pour lui demander s'il pouvait se confier à Michele.</p> + +<p>Luisa qui savait que Michele se ferait tuer pour +elle encore bien plus que pour le chevalier, lui répondit +que oui.</p> + +<p>Le chevalier regarda un instant Michele.</p> + +<p>--Mon cher Michele, lui dit-il, tu vas nous promettre +de ne pas dire à qui que ce soit au monde +un seul mot du secret que nous allons te confier.</p> + +<p>--Ah! ah! tu sais ce que c'est, petite soeur?</p> + +<p>--Oui.</p> + +<p>--Et il faut se taire?</p> + +<p>--Tu entends bien ce que te dit le chevalier? +Michele fit une croix sur sa bouche.</p> + +<p>--Parlez: c'est comme si le beccaïo m'eût coupé +la langue.</p> + +<p>--Eh bien, Michele, tout le monde part ce soir.</p> + +<p>--Comment, tout le monde? Qui cela?</p> + +<p>--Le roi, la reine, la famille royale, nous-mêmes.</p> + +<p>Les larmes vinrent aux yeux de Luisa. Michele +jeta un rapide coup d'oeil sur elle et vit ces larmes.</p> + +<p>--Et pour quel pays part-on? demanda Michele.</p> + +<p>--Pour la Sicile.</p> + +<p>Le lazzarone secoua la tête.</p> + +<p>--Ah! ah! fit le chevalier.</p> + +<p>--Je n'ai pas l'honneur d'être du conseil de Sa +Majesté, dit Michele; mais, si j'en étais, je lui dirais: +«Sire, vous avez tort.»</p> + +<p>--Oh! pourquoi n'a-t-il pas des conseillers aussi +francs que toi, Michele!</p> + +<p>--On le lui a dit, reprit le chevalier; l'amiral +Caracciolo, le cardinal Ruffo le lui ont dit; mais la +reine a eu peur, mais M. Acton a eu peur, et, à la +suite du meurtre d'aujourd'hui, le roi s'est décidé à +partir.</p> + +<p>--Ah! ah! fit Michele, je commence à comprendre +pourquoi, au nombre des assassins, j'ai vu Pasquale +de Simone et le beccaïo. Quant à fra Pacifico, pauvre +homme, il y était, comme son âne, sans savoir pourquoi.</p> + +<p>--Alors, Michele, demanda Luisa, tu crois que +c'est la reine...?</p> + +<p>--Chut! petit soeur; on ne dit pas de ces choses-là +à Naples, on se contente de les penser. N'importe! +le roi a tort. Si le roi était resté à Naples, jamais les +Français n'y seraient entrés, non, jamais: nous nous +serions plutôt fait tuer tous! Ah! si le peuple savait +que le roi veut partir!</p> + +<p>--Oui; mais il ne faut pas qu'il le sache, Michele. +Voilà pourquoi je t'ai fait faire serment de ne rien +de dire ce que j'allais te révéler. Enfin, nous partons +ce soir, Michele.</p> + +<p>--Et petite soeur aussi? demanda Michele avec un +accent dont il n'avait pu chasser toute surprise.</p> + +<p>--Oui; elle a voulu venir, elle a voulu me suivre, +cette chère enfant bien-aimée, dit le chevalier en +étendant sa main au-dessus de la table pour chercher +celle de Luisa.</p> + +<p>--Eh bien, dit Michele, vous pouvez vous vanter +d'avoir épousé une sainte, vous!</p> + +<p>--Michele!... fit Luisa.</p> + +<p>--Je sais ce que je dis. Et vous partez, vous partez +ce soir! <i>Madonna</i>! moi, je voudrais bien être quelqu'un: +je partirais aussi avec vous.</p> + +<p>--Viens, Michele! viens! s'écria Luisa, qui voyait +dans Michele un ami auquel elle pourrait parler de +Salvato.</p> + +<p>--Par malheur, c'est impossible, petite soeur; chacun +a son devoir. Le tien veut que tu partes, et le mien +m'ordonne de rester. Je suis capitaine et chef du peuple, +et ce n'est pas seulement pour faire le moulinet +autour de la tête du beccaïo que j'ai un sabre au côté: +c'est pour me battre, c'est pour défendre Naples, c'est +pour tuer le plus de Français que je pourrai.</p> + +<p>Luisa ne put réprimer un mouvement.</p> + +<p>--Oh! sois tranquille, petite soeur, reprit Michele +en riant, je ne les tuerai pas tous.</p> + +<p>--Eh bien, pour en finir, continua le chevalier, +nous nous embarquons ce soir à la Vittoria, pour +rejoindre la frégate de l'amiral Caracciolo, derrière +le château de l'Oeuf. Je voulais te prier de ne pas +quitter ta soeur et, au besoin, de faire pour elle, au +moment de l'embarquement, ce que tu as fait, il y a +deux heures, pour moi, c'est-à-dire de la protéger.</p> + +<p>--Oh! sous ce rapport-là, vous pouvez être tranquille, +chevalier. Pour vous, je me ferais tuer; mais, +pour elle, je me ferais hacher en morceaux. Mais, c'est +égal, si le peuple savait cela, il y aurait une fière +émeute.</p> + +<p>--Ainsi, dit le chevalier se levant de table, j'ai ta +parole, Michele: tu ne quittes Luisa que quand elle +sera dans la barque.</p> + +<p>--Soyez tranquille, je ne la quitte d'ici là pas plus +que son ombre un jour de soleil, attendu qu'aujourd'hui +je ne sais pas trop ce que chacun de nous a fait +de la sienne.</p> + +<p>Le chevalier, qui avait tous ses papiers à mettre +en ordre, tous ses livres à emballer, tous ses manuscrits +commencés à emporter avec lui, rentra dans +son cabinet.</p> + +<p>Quant à Michele, qui n'avait rien à faire qu'à regarder +sa petite soeur, il fixa son regard bienveillant +sur elle, et, voyant deux grosses larmes qui coulaient +silencieusement de ses beaux yeux sur ses joues:</p> + +<p>--C'est égal, dit-il, il y a des hommes qui ont une +fière chance, et le chevalier est de ces hommes-là. +<i>Mannaggia la Madonna</i>! ce n'est pas Assunta qui ferait +pour moi ce que tu fais pour lui.</p> + +<p>Luisa se leva, et, si vite qu'elle rentrât dans sa +chambre, si rapidement qu'elle en refermât la porte, +Michele put entendre le bruit des sanglots qui, malgré +elle, maintenant qu'elle était seule, s'échappaient +tumultueusement de sa poitrine.</p> + +<p>Nous avons déjà, dans une autre circonstance, et +quand c'était Salvato et non Luisa qui quittait Naples, +suivi de l'oeil le mouvement lent et inégal de l'aiguille +sur la pendule. Ce mouvement, en même temps que +nous, deux coeurs le suivaient; mais, appuyés l'un à +l'autre, il leur paraissait à coup sur moins douloureux +qu'à ce pauvre coeur isolé qui n'avait d'autre soutien +que le sentiment du devoir accompli.</p> + +<p>Luisa n'avait, comme d'habitude, fait que passer +par sa chambre et avait regagné sur la pointe du +pied celle de Salvato. En traversant le corridor, elle +avait, avec un certain étonnement, recueilli quelques +notes de la voix de Giovannina chantant une gaie +chanson napolitaine. Aux accents de cette gaieté un +peu intempestive, Luisa avait soupiré et s'était contentée +de se dire à elle-même:</p> + +<p>--Pauvre fille! elle est contente de ne pas quitter +Naples, et, si j'étais libre et que je restasse comme +elle à Naples, comme elle, moi aussi, je chanterais +quelque gaie chanson napolitaine.</p> + +<p>Et elle était rentrée dans sa chambre, le coeur encore +plus oppressé qu'auparavant de cette gaieté qui +faisait contraste avec sa douleur.</p> + +<p>Il est inutile de dire quelles pensées occupaient le +coeur de Luisa une fois qu'elle était rentrée dans le +sanctuaire de son amour. Toute sa vie repassait +devant ses yeux, et nous disons toute sa vie, car, +dans ses souvenirs, elle n'avait vécu que pendant +les six semaines que Salvato avait habité cette +chambre.</p> + +<p>Alors, depuis le moment où le blessé avait été apporté +sur son lit de douleur jusqu'à celui où, appuyé +à son bras, le convalescent était sorti de la maison +par cette fenêtre donnant sur la petite ruelle; où, +avant de quitter cette fenêtre, il avait, dans un premier +et dernier baiser, appuyé ses lèvres sur les +siennes et versé son âme dans sa poitrine,--alors, +non-seulement chaque jour, mais chaque heure du +jour passait devant elle, triste ou joyeuse, sombre ou +éclairée.</p> + +<p>Et, comme toujours, elle suivait, les yeux du corps +fermés, mais avec les yeux de l'âme, cette longue et +blanche théorie,--lorsqu'elle entendit gratter doucement +à sa porte, et que, de sa voix la plus douce, +Michele lui souffla par le trou de la serrure:</p> + +<p>--C'est moi, petite soeur.</p> + +<p>--Entre, Michele, entre, dit-elle; tu sais bien que, +toi, tu peux entrer.</p> + +<p>Michele entra; il tenait une lettre à la main.</p> + +<p>Luisa resta les yeux fixés sur cette lettre, les bras +étendus, la respiration suspendue.</p> + +<p>Aurait-elle cette suprême consolation dans un +pareil moment de recevoir une dernière lettre de +Salvato?</p> + +<p>--C'est une lettre de Portici, dit Michele. Je l'ai +prise des mains du facteur, et je te l'apporte.</p> + +<p>--Oh! donne, donne! s'écria Luisa, c'est de lui!</p> + +<p>Michele lui remit la lettre et alla fermer la porte. +Mais, avant de la fermer:</p> + +<p>--Dois-je rester? dois-je sortir? demanda-t-il.</p> + +<p>--Reste, reste, cria Luisa. Tu sais bien que je n'ai +pas de secrets pour toi.</p> + +<p>Michele resta, mais se tint près de la porte.</p> + +<p>Luisa décacheta vivement la lettre, et, comme toujours, +essaya vainement de la lire. Les larmes et +l'émotion étendaient devant ses yeux un brouillard +qu'il fallait quelques secondes pour dissiper.</p> + +<p>Enfin, elle put lire:</p> + +<p>«San-Germano, 19 décembre, au matin.»</p> + +<p>--Il est à San-Germano, ou plutôt il y était lorsqu'il +m'écrivait cette lettre, dit Luisa à Michele.</p> + +<p>--Lis, petite soeur, lui répondit celui-ci: cela te +fera du bien.</p> + +<p>Elle reprit,--car elle s'était interrompue pour +respirer en renversant sa tête en arrière et en appuyant +la lettre contre son coeur,--elle reprit:</p> + +<p>«San-Germano, 19 décembre, au matin.</p> + +<p>»Chère Luisa,</p> + +<p>»Laissez-moi partager avec vous une grande joie: +je viens de revoir la seule personne que j'aime d'un +amour égal à celui que je vous ai voué, quoiqu'il soit +bien différent: je viens de revoir mon père!</p> + +<p>»Ce qu'il est et où il est, c'est un secret que je dois +garder, même vis-à-vis de vous, mais que néanmoins +je vous dirais bien certainement si j'étais près de +vous. Un secret pour vous! En vérité, j'en ris moi-même. +Est-ce qu'on a des secrets pour sa seconde +âme?</p> + +<p>»Je viens de passer une nuit, depuis neuf heures +du soir jusqu'à six heures du matin avec mon père, +que, depuis dix ans, je n'avais pas vu. Toute la nuit, +il m'a parlé de la mort et de Dieu; toute la nuit, je +lui ai parlé de mon amour et de vous.</p> + +<p>»C'est à la fois, chose rare, un esprit élevé et un +coeur tendre que mon père. Il a beaucoup aimé, +beaucoup souffert, et, plaignez-le, il ne croit pas.</p> + +<p>»Priez pour le père, cher ange du fils, et Dieu, +qui ne doit avoir rien à vous refuser, lui accordera +peut-être la foi.</p> + +<p>»Une autre femme que vous, Luisa, se serait déjà +étonnée de ne pas avoir trouvé vingt fois dans ces +lignes le mot: «Je vous aime!» Vous l'avez déjà +lu cent fois, vous, n'est-ce pas? Vous parler de mon +père, dont je ne puis parler à personne, vous dire ma +joie de l'avoir revu, vous le comprenez bien, n'est-ce +pas? c'est mettre mon coeur dans vos mains, et c'est +vous dire à deux genoux: «Je vous aime, ma Luisa! +je vous aime!»</p> + +<p>»Me voilà donc à vingt lieues de vous, ma belle +fée du Palmier, et, quand vous recevrez cette lettre, +j'en serai plus rapproché encore. Les brigands nous +harcèlent, nous assassinent, nous mutilent, mais ne +nous arrêtent point. C'est que nous ne sommes point +une armée, c'est que nous ne sommes point des +hommes en marche pour envahir un royaume et +conquérir une capitale: nous sommes une idée faisant +le tour du monde.</p> + +<p>»Bon! voilà que je parle politique!</p> + +<p>»Je parie que je devine où vous lisez ma lettre. +Vous la lisez dans notre chambre, assise au chevet +de mon lit, dans cette chambre où nous nous reverrons +et ou j'oublierai, en vous revoyant, les longs +jours passés loin de vous...»</p> + +<p>Luisa s'interrompit: les larmes lui voilaient les +yeux, les sanglots lui coupaient la voix.</p> + +<p>Michele courut à elle et se mit à ses genoux.</p> + +<p>--Voyons, petite soeur, lui dit-il, du courage! +C'est beau, ce que tu fais, et le bon Dieu t'en récompensera. +Et qui sait, mon Dieu! vous êtes jeunes +tous deux: peut-être, un jour, vous reverrez-vous.</p> + +<p>Luisa secoua la tête.</p> + +<p>--Non, non, dit-elle avec un mouvement qui fit +pleuvoir les larmes de ses yeux fermés; non, nous ne +nous reverrons jamais. Et il vaut mieux que je ne le +revoie pas; je l'aime trop, Michele, et ce n'est que +depuis que j'ai décidé de ne plus le revoir que je sais +combien je l'aime.</p> + +<p>--Enfin, tu sais, dit Michele, il y a dans ta douleur +quelque chose de bon à ce que tu ne le revoies pas; +il y avait, au bout de votre amour, une triste prédiction +de Nanno.</p> + +<p>--Oh! s'écria Luisa, que m'importeraient toutes +les prédictions du monde si je pouvais l'aimer sans +crime!</p> + +<p>--Voyons, lis, lis; cela vaudra mieux, dit Michele.</p> + +<p>--Non, dit Luisa mettant la lettre à moitié lue +dans sa poitrine, non, s'il me parlait trop du bonheur +qu'il aura de me revoir, peut-être ne partirais-je +pas!</p> + +<p>En ce moment, on entendit la voix de San-Felice +qui appelait Luisa.</p> + +<p>La jeune femme s'élança dans le corridor, dont +Michele ferma la porte derrière elle et derrière lui.</p> + +<p>La porte de la salle à manger donnant sur le salon +était ouverte; dans le salon, était le docteur Cirillo.</p> + +<p>Une vive rougeur monta aux joues de Luisa. Le +docteur Cirillo, lui aussi, était dans son secret. D'ailleurs, +elle n'ignorait point que c'était par les mains +du comité libéral, dont Cirillo faisait partie, que lui +parvenaient les lettres de Salvato.</p> + +<p>--Chère amie, dit le chevalier à Luisa, voici notre +bon docteur, que nous n'avions pas vu depuis longtemps, +qui vient prendre des nouvelles de ta santé; +j'espère qu'il en sera content.</p> + +<p>Le docteur salua la jeune femme et s'aperçut, au +premier coup d'oeil, du trouble moral qui l'agitait.</p> + +<p>--Elle va mieux, dit-il, mais elle n'est point encore +guérie, et je suis enchanté d'être venu aujourd'hui.</p> + +<p>Le docteur appuya sur le mot <i>aujourd'hui</i>; Luisa +baissa les yeux.</p> + +<p>--Allons, dit San-Felice, il faut encore que je vous +laisse seul avec elle. En vérité, vous autres médecins, +vous avez des priviléges que les maris eux-mêmes +n'ont pas. Heureusement pour vous, j'ai quelque +chose à faire; sans quoi, bien certainement j'écouterais +à la porte.</p> + +<p>--Et vous auriez tort, mon cher chevalier, dit +Cirillo; car nous avons à nous dire des choses de la +plus haute importance politique; n'est-ce pas, ma +chère enfant?</p> + +<p>Luisa essaya de sourire; mais ses lèvres ne se crispèrent +que pour laisser passer un soupir.</p> + +<p>--Allons, allons, laissez-nous, chevalier, dit Cirillo; +c'est plus grave que je ne croyais.</p> + +<p>Et, en riant, il poussa San-Felice vers la porte, qu'il +ferma derrière lui.</p> + +<p>Puis, revenant à Luisa et lui prenant les deux +mains.</p> + +<p>--A nous deux, ma chère fille, lui dit-il. Vous avez +pleuré?</p> + +<p>--Oh! oui, et beaucoup! murmura-t-elle.</p> + +<p>--Depuis que vous avez reçu une lettre de lui, ou +auparavant?</p> + +<p>--Auparavant et depuis.</p> + +<p>--Lui est-il arrivé quelque accident?</p> + +<p>--Aucun, Dieu merci!</p> + +<p>--Tant mieux, car c'est une noble et vigoureuse +nature; un de ces hommes comme nous n'en aurons +jamais assez dans notre pauvre royaume de Naples. +Vous avez donc un autre sujet de chagrin?</p> + +<p>Luisa ne répondit point, mais ses yeux se mouillèrent.</p> + +<p>--Vous n'avez point à vous plaindre de San-Felice, +je présume? demanda Cirillo.</p> + +<p>--Oh! s'écria Luisa en joignant les mains, c'est +l'ange de la paternelle bonté.</p> + +<p>--Je comprends, il part et vous restez.</p> + +<p>--Il part, et je le suis.</p> + +<p>Cirillo regarda la jeune femme d'un oeil étonné qui, +peu à peu, se mouilla de larmes.</p> + +<p>--Et vous, lui dit-il, quel ange êtes-vous? Je n'en +connais pas au ciel un seul dont vous ne soyez digne +de porter le nom, et qui soit digne de porter le vôtre.</p> + +<p>--Vous voyez bien que je ne suis pas un ange, +puisque je pleure; les anges ne pleurent pas pour +faire leur devoir.</p> + +<p>--Faites-le, et pleurez en le faisant, vous n'en +aurez que plus de mérite; faites-le, et, moi, je ferai +le mien en lui disant combien vous l'aimez, combien +vous avez souffert. Allez! et, de temps en temps, +dans vos prières, dites un mot de moi: ce sont les +voix comme la vôtre qui ont l'oreille du Seigneur.</p> + +<p>Cirillo voulut lui baiser les mains; mais Luisa lui +jeta ses bras au cou.</p> + +<p>--Oh! embrassez-moi comme un père embrasse +sa fille, lui dit-elle.</p> + +<p>Et, comme l'illustre docteur l'embrassait avec un +respect mêlé d'admiration:</p> + +<p>--Oh! vous le lui direz! vous le lui direz! n'est-ce +pas? murmura-t-elle tout bas à son oreille.</p> + +<p>Cirillo lui serra la main en signe de promesse.</p> + +<p>San-Felice entra et trouva Luisa dans les bras de +son ami.</p> + +<p>--Eh bien, lui dit-il en riant, c'est donc en les +embrassant que vous donnez des consultations à vos +malades, docteur?</p> + +<p>--Non; mais c'est en les embrassant que je prends +congé de ceux que j'aime, de ceux que j'estime, de +ceux que je vénère. Ah! chevalier, chevalier, vous +êtes un homme heureux!</p> + +<p>--Il est si digne de l'être, dit Luisa tendant la +main à son mari.</p> + +<p>--Ce n'est pas toujours une raison, dit Cirillo. Et +maintenant, au revoir, chevalier, car j'espère que +nous nous reverrons. Allez! et servez votre prince. +Moi, je reste et vais tâcher de servir mon pays.</p> + +<p>Puis, réunissant la main du mari et celle de la +femme dans la sienne:</p> + +<p>--Je voudrais être saint Janvier, leur dit-il, non +pas pour faire un miracle deux fois par an, ce qui est +bien joli cependant dans notre époque où les miracles +sont rares, mais pour vous bénir comme vous méritez +de l'être. Adieu!</p> + +<p>Et il s'élança hors de la maison.</p> + +<p>San-Felice le suivit jusqu'au perron, lui fit encore +un signe d'adieu de la main; puis, revenant à sa +femme:</p> + +<p>--A dix heures, lui dit-il, la voiture du prince +vient nous prendre ici.</p> + +<p>--A dix heures, je serai prête, répondit Luisa.</p> + +<p>Elle l'était, en effet. Après avoir dit adieu à la +chambre bien-aimée, après avoir pris congé de tous +les objets qu'elle renfermait, après avoir coupé une +boucle de ses beaux cheveux blonds, après avoir +noué avec eux, aux pieds du crucifix, un billet sur +lequel elle avait écrit ces quatre mots: «Mon frère, +je t'aime!» elle prit le bras de son mari, et, éplorée +comme la Madeleine, mais pure comme la Vierge, +elle monta avec lui dans la voiture du prince.</p> + +<p>Michele monta sur le siége.</p> + +<p>Nina, les lèvres frémissantes de joie, baisa la main +de sa maîtresse.</p> + +<p>Puis la portière se referma et la voiture partit.</p> + +<p>Nous avons dit le temps qu'il faisait. Le vent, la +grêle et la pluie battaient les vitres de la voiture, et +le golfe que, malgré l'obscurité, l'on apercevait dans +toute son étendue, n'était qu'une nappe d'écume +boursouflée par les vagues. San-Felice jeta un regard +d'effroi sur cette mer furieuse, que Luisa, battue +d'une tempête bien autrement violente, ne voyait +même pas. L'idée du danger auquel il allait exposer +la seule créature qu'il aimât au monde, l'épouvanta. +Il tourna les yeux vers Luisa. Elle était pâle et immobile +dans l'angle de la voiture. Ses yeux étaient fermés, +et, ne croyant pas être vue dans l'obscurité, +elle laissait couler des larmes sur ses joues. Alors, +pour la première fois, l'idée vint au chevalier que sa +femme lui faisait quelque grand sacrifice qu'il ignorait. +Il prit sa main et la porta à ses lèvres. Luisa +rouvrit les yeux, et, souriant à son mari à travers les +larmes:</p> + +<p>--Que vous êtes bon, mon ami, lui dit-elle, et que +je vous aime!</p> + +<p>Le chevalier passa un bras autour de son cou, +appuya la tête de Luisa contre sa poitrine, et, relevant +le capuchon de la mante de satin qui les couvrait, +il baisa ses cheveux d'une lèvre frémissante et +plus que paternelle cette fois.</p> + +<p>Luisa ne put retenir un gémissement.</p> + +<p>Le chevalier fit semblant de ne pas l'entendre.</p> + +<p>On arriva à la descente de la Vittoria.</p> + +<p>Une barque, montée de six rameurs, attendait, se +maintenant à grand'peine contre les vagues qui la +poussaient vers la plage.</p> + +<p>A peine les rameurs eurent-ils vu la voiture s'arrêter, +que, comprenant que ceux qu'ils attendaient +étaient dedans, ils crièrent:</p> + +<p>--Faites vite! la mer est mauvaise; à peine sommes-nous +maîtres de la barque.</p> + +<p>Et, en effet, San-Felice n'eut qu'à jeter un coup +d'oeil sur l'embarcation pour voir qu'elle et ceux qui +la montaient étaient en danger de perdition.</p> + +<p>Le chevalier dit un mot tout bas au cocher, un +mot tout bas à Michele, prit Luisa par le bras et +descendit avec elle jusqu'à la plage.</p> + +<p>Avant qu'ils fussent arrivés au bord de la mer, +une vague, en se brisant sur le sable, les avait couverts +d'écume.</p> + +<p>Luisa jeta un cri.</p> + +<p>Le chevalier la prit entre ses bras et la pressa +contre son coeur.</p> + +<p>Puis, appelant Michele d'un signe:</p> + +<p>--Attends, dit-il à Luisa; je descends dans la barque, +et, une fois descendu, Michele et moi, nous +t'aiderons à descendre à ton tour.</p> + +<p>Luisa en était à ce point de la douleur qui précède +le complet anéantissement des forces et qui laisse à +peine à la volonté la faculté de s'exprimer. Elle +passa donc, presque sans s'en apercevoir, des bras +du chevalier dans ceux de son frère de lait.</p> + +<p>Le chevalier s'approcha résolument de la barque, +et, au moment où, à l'aide d'une gaffe, deux hommes +la maintenaient, sinon immobile, du moins +proche du rivage, il sauta dans l'embarcation en +criant:</p> + +<p>--Au large!</p> + +<p>--Et la petite dame? demanda le patron.</p> + +<p>--Elle reste, dit San-Felice.</p> + +<p>--Le fait est, répliqua le patron, que ce n'est pas +là un temps à embarquer des femmes. Nagez, mes +garçons! nagez d'ensemble, et vivement!</p> + +<p>En une seconde, la barque fut à dix brasses du +rivage.</p> + +<p>Tout cela s'était passé si rapidement, que Luisa +n'avait pas eu le temps de deviner la résolution de +son mari, et, par conséquent, de la combattre.</p> + +<p>En voyant la barque s'éloigner, elle jeta un +cri:</p> + +<p>--Et moi! et moi! dit-elle en essayant de s'arracher +des bras de Michele pour suivre son mari, et +moi! vous m'abandonnez donc?</p> + +<p>--Que dirait ton père, à qui j'ai promis de veiller +sur toi, en me voyant t'exposer à un pareil danger? +répondit San-Felice en haussant la voix.</p> + +<p>--Mais je ne puis rester à Naples! cria Luisa en +se tordant les bras; je veux partir, je veux vous suivre! +A moi, Luciano! si je reste, je suis perdue!</p> + +<p>Le chevalier était déjà loin; une rafale de vent +apporta ces mots:</p> + +<p>--Michele, je te la confie!</p> + +<p>--Non, non, cria Luisa désespérée; à personne +qu'à toi, Luciano! Tu ne sais donc pas! je l'aime!</p> + +<p>Et, en jetant au chevalier ces derniers mots, dans +lesquels Luisa avait mis tout ce qui lui restait de +force, son âme sembla l'abandonner.</p> + +<p>Elle s'évanouit.</p> + +<p>--Luisa! Luisa! fit Michele en essayant vainement +de rappeler sa soeur de lait à la vie.</p> + +<p>--<i>Anankè</i>! murmura une voix derrière Michele.</p> + +<p>Le lazzarone se retourna.</p> + +<p>Une femme était debout derrière eux, et, à la +lueur d'un éclair, il reconnut l'Albanaise Nanno, +qui, voyant le chevalier parti pour la Sicile et Luisa +rester à Naples, prononçait en grec le mot mystérieux +et terrible que nous avons donné pour titre à ce chapitre: +FATALITÉ.</p> + +<p>Au même moment, la barque qui emportait le +chevalier disparaissait derrière la sombre et massive +construction du château de l'Oeuf.</p> + +<br><br> + +<h3>LXXVIII</h3> + +<h3>JUSTICE DE DIEU.</h3> + +<p>Le 22 décembre au matin, c'est-à-dire le lendemain +du jour et de la nuit où s'étaient accomplis les +événements que nous venons de raconter, des groupes +nombreux stationnaient dès le point du jour devant +des affiches aux armes royales apposées pendant la +nuit sur les murailles de Naples.</p> + +<p>Ces affiches renfermaient un édit déclarant que le +prince de Pignatelli était nommé vicaire du royaume, +et Mack lieutenant général.</p> + +<p>Le roi promettait de revenir de la Sicile avec de +puissants secours.</p> + +<p>La vérité terrible était donc enfin révélée aux Napolitains. +Toujours lâche, le roi abandonnait son +peuple, comme il avait abandonné son armée. Seulement, +cette fois, en fuyant, il dépouillait la capitale +de tous les chefs-d'oeuvre recueillis depuis un siècle, +et de tout l'argent qu'il avait trouvé dans les caisses.</p> + +<p>Alors, ce peuple désespéré courut au port. Les +vaisseaux de la flotte anglaise, retenus par le vent +contraire, ne pouvaient sortir de la rade. A la bannière +flottant à son mât, on reconnaissait celui qui +portait le roi: c'était, comme nous l'avons dit, le +<i>Van-Guard</i>.</p> + +<p>En effet, vers les quatre heures du matin, ainsi que +l'avait prévu le comte de Thurn, le vent étant un +peu tombé, la mer avait calmi; et, après avoir passé +la nuit dans la maison de l'inspecteur du port, sans +pouvoir se réchauffer, les fugitifs s'étaient remis en +mer et à grand'peine avaient abordé le vaisseau +de l'amiral.</p> + +<p>Les jeunes princesses avaient eu faim et avaient +soupé avec des anchois salés, du pain dur et de +l'eau. La princesse Antonia, la plus jeune des filles +de la reine, raconte ce fait et décrit ses angoisses et +celles de ses augustes parents pendant cette terrible +nuit.</p> + +<p>Quoique la mer fût encore horriblement houleuse +et le port mal garanti, l'archevêque de Naples, les +barons, les magistrats et les élus du peuple montèrent +dans des barques, et, à force d'argent, ayant +décidé les plus braves patrons à les conduire, allèrent +supplier le roi de revenir à Naples, promettant de +sacrifier à la défense de la ville jusqu'à la dernière +goutte de leur sang.</p> + +<p>Mais le roi ne consentit à recevoir que le seul archevêque, +monseigneur Capece Zurlo, lequel, malgré +ses prières, ne put en tirer que ces paroles:</p> + +<p>--Je me fie à la mer, parce que la terre m'a +trahi.</p> + +<p>Au milieu de ces barques, il y en avait une qui +conduisait un homme seul. Cet homme, vêtu de +noir, tenait son front abaissé dans ses mains, et, de +temps en temps, relevait sa tête pâle pour regarder +d'un oeil hagard si l'on approchait du vaisseau qui +servait d'asile au roi.</p> + +<p>Le vaisseau, comme nous l'avons dit, était entouré +de barques; mais, devant cette barque isolée et cet +homme seul, les barques s'écartèrent.</p> + +<p>Il était facile de voir que c'était par répugnance et +non par respect.</p> + +<p>La barque et l'homme arrivèrent au pied de l'échelle; +mais là se tenait un soldat de marine anglais, +dont la consigne était de ne laisser monter personne +à bord.</p> + +<p>L'homme insista pour qu'on lui accordât, à lui, la +faveur refusée à tous. Son insistance amena un officier +de marine.</p> + +<p>--Monsieur, cria celui à qui l'on refusait l'entrée +du vaisseau, ayez la bonté de dire à ma reine que +c'est le marquis Vanni qui sollicite l'honneur d'être +reçu par elle pendant quelques instants.</p> + +<p>Un murmure s'éleva de toutes les barques.</p> + +<p>Si le roi et la reine, qui refusaient de recevoir les +magistrats, les barons et les élus du peuple, recevaient +Vanni, c'était une insulte faite à tous.</p> + +<p>L'officier avait transmis la demande à Nelson. +Nelson, qui connaissait le procureur fiscal, de nom, +du moins, et qui savait les odieux services rendus à +la royauté par ce magistrat, l'avait transmise à la +reine.</p> + +<p>L'officier reparut au haut de l'échelle, et, en anglais:</p> + +<p>--La reine est malade, dit-il, et ne peut recevoir +personne.</p> + +<p>Vanni, ne comprenant pas l'anglais ou feignant de +ne pas le comprendre, continuait à se cramponner à +l'échelle, d'où le factionnaire le repoussait sans +cesse.</p> + +<p>Un autre officier vint, qui lui notifia le refus en +mauvais italien.</p> + +<p>--Alors, demandez au roi, cria Vanni. Il est impossible +que le roi, que j'ai si fidèlement servi, repousse +la requête que j'ai à lui présenter.</p> + +<p>Les deux officiers se consultaient sur ce qu'il y +avait à faire, lorsque, en ce moment même, le roi +parut sur le pont, reconduisant l'archevêque.</p> + +<p>--Sire! sire! cria Vanni en apercevant le roi, +c'est moi! c'est votre fidèle serviteur!</p> + +<p>Le roi, sans répondre à Vanni, baisa la main de +l'archevêque.</p> + +<p>L'archevêque descendit l'escalier, et, arrivé à +Vanni, s'effaça le plus qu'il put pour ne point le toucher, +même de ses vêtements.</p> + +<p>Ce mouvement de répulsion, fort peu chrétien, du +reste, fut remarqué des barques, où il souleva un +murmure d'approbation.</p> + +<p>Le roi saisit cette démonstration au passage et résolut +d'en tirer profit.</p> + +<p>C'était une lâcheté de plus; mais Ferdinand, à cet +endroit, avait cessé de calculer.</p> + +<p>--Sire, répéta Vanni, la tête découverte et les +bras étendus vers le roi, c'est moi!</p> + +<p>--Qui, vous? demanda le roi avec ce nasillement +qui, dans ses goguenarderies, lui donnait tant de +ressemblance avec Polichinelle.</p> + +<p>--Moi, le marquis Vanni.</p> + +<p>--Je ne vous connais pas, dit le roi.</p> + +<p>--Sire, s'écria Vanni, vous ne reconnaissez pas +votre procureur fiscal, le rapporteur de la junte +d'État?</p> + +<p>--Ah! oui, dit le roi, c'est vous qui disiez que la +tranquillité ne serait rétablie dans le royaume que +lorsqu'on aurait arrêté tous les nobles, tous les barons, +tous les magistrats, tous les jacobins, enfin; +c'est vous qui demandiez la tête de trente-deux personnes +et qui vouliez donner la torture à Medici, à +Canzano, à Teodoro Montecelli.</p> + +<p>La sueur coulait du front de Vanni.</p> + +<p>--Sire! murmura-t-il.</p> + +<p>--Oui, répondit le roi, je vous connais, mais de +nom seulement; je n'ai jamais eu affaire à vous, ou +plutôt vous n'avez jamais eu affaire à moi. Vous ai-je +jamais personnellement donné un seul ordre?</p> + +<p>--Non, sire, c'est vrai, dit Vanni en secouant la +tête. Tout ce que j'ai fait, je l'ai fait par le commandement +de la reine.</p> + +<p>--Eh bien, alors, dit le roi, si vous avez quelque +chose à demander, demandez-le à la reine et non à +moi.</p> + +<p>--Sire, je me suis, en effet, adressé à la reine.</p> + +<p>--Bon! dit le roi, qui voyait combien son refus +était approuvé par tous les assistants et qui, reconquérant +un peu de sa popularité par l'acte d'ingratitude +qu'il faisait, au lieu d'abréger la conversation, +cherchait à la prolonger; eh bien?</p> + +<p>--La reine a refusé de me recevoir, sire.</p> + +<p>--C'est désagréable pour vous, mon pauvre marquis; +mais, comme je n'approuvais pas la reine quand +elle vous recevait, je ne puis la désapprouver quand +elle ne vous reçoit pas.</p> + +<p>--Sire! s'écria Vanni avec l'accent d'un naufragé +qui sent glisser entre ses bras l'épave à laquelle il +s'était cramponné, et sur laquelle il fondait son +salut; sire! vous savez bien qu'après les soins que +j'ai rendus à votre gouvernement, je ne puis rester +à Naples... Me refuser l'asile que je vous demande +sur un des bâtiments de la flotte anglaise, c'est me +condamner à mort: les jacobins me pendront!</p> + +<p>--Et avouez, dit le roi, que vous l'aurez bien +mérité!</p> + +<p>--Oh! sire! sire! il manquait à mon malheur +l'abandon de Votre Majesté!</p> + +<p>--Ma Majesté, mon cher marquis, n'est pas plus +puissante ici qu'à Naples. La vraie Majesté, vous le +savez bien, c'est la reine. C'est la reine qui règne. +Moi, je chasse et je m'amuse,--pas dans ce moment-ci, +je vous prie de le croire; c'est la reine qui a fait +venir M. Mack et qui l'a nommé général en chef; +c'est la reine qui fait la guerre; c'est la reine qui +veut aller en Sicile. Chacun sait que, moi, je voulais +rester à Naples. Arrangez-vous avec la reine; mais +je ne puis m'occuper de vous.</p> + +<p>Vanni prit, d'un geste désespéré, sa tête entre ses +mains.</p> + +<p>--Ah! si fait, dit le roi, je puis vous donner un +conseil...</p> + +<p>Vanni releva le front, un rayon d'espoir passa sur +son visage livide.</p> + +<p>--Je puis, continua le roi, vous donner le conseil +d'aller à bord de <i>la Minerve</i>, où est embarqué le duc +de Calabre et sa maison, demander passage à l'amiral +Caracciolo. Mais, quant à moi, bonjour, cher +marquis! bon voyage!</p> + +<p>Et le roi accompagna ce souhait d'un bruit grotesque +qu'il faisait avec la bouche et qui imitait, à +s'y méprendre, celui que fait le diable dont parle +Dante et qui se servait de sa queue au lieu de trompette.</p> + +<p>Quelques rires éclatèrent, malgré la gravité de la +situation; quelques cris de «Vive le roi!» se firent +entendre; mais ce qui fut unanime, ce fut le concert +de huées et de sifflets qui accompagna le départ +de Vanni.</p> + +<p>Si peu de chance qu'il y eût dans ce conseil donné +par le roi, c'était un dernier espoir. Vanni s'y cramponna +et donna l'ordre de ramer vers la frégate <i>la +Minerve</i>, qui se balançait gracieusement à l'écart de +le flotte anglaise, portant à son grand mât le pavillon +indiquant qu'elle avait à bord le prince royal.</p> + +<p>Trois hommes montés sur la dunette suivaient, +avec des longues-vues, la scène que nous venons de +raconter. C'étaient le prince royal, l'amiral Caracciolo +et le chevalier San-Felice, dont la lunette, nous devons +le dire, se tournait plus souvent du côté de Mergellina, +où s'élevait la maison du Palmier, que du +côté de Sorrente, dans la direction de laquelle était +ancré le <i>Van-Guard</i>.</p> + +<p>Le prince royal vit cette barque qui, à force de +rames, se dirigeait vers <i>la Minerve</i>, et, comme il +avait vu l'homme qui la montait parler longtemps +au roi, il fixa avec une attention toute particulière +sa lunette sur cet homme.</p> + +<p>Tout à coup, le reconnaissant:</p> + +<p>--C'est le marquis Vanni, le procureur fiscal! +s'écria-t-il.</p> + +<p>--Que vient faire à mon bord ce misérable? demanda +Caracciolo en fronçant le sourcil.</p> + +<p>Puis, se rappelant tout à coup que Vanni était +l'homme de la reine:</p> + +<p>--Pardon, Altesse, dit-il en riant, vous savez que +les marins et les juges ne portent pas le même uniforme; +peut-être un préjugé me rend-il injuste.</p> + +<p>--Il ne s'agit point ici de préjugé, mon cher amiral, +répondit le prince François: il s'agit de conscience. +Je comprends tout. Vanni a peur de rester à +Naples, Vanni veut fuir avec nous. Il a été demander +au roi de le recevoir sur le <i>Van-Guard</i>: le roi ayant +refusé, le malheureux vient à nous.</p> + +<p>--Et quel est l'avis de Votre Altesse à l'endroit de +cet homme? demanda Caracciolo.</p> + +<p>--S'il vient avec un ordre écrit de mon père, mon +cher amiral, comme nous devons obéissance à mon +père, recevons-le; mais, s'il n'est point porteur d'un +ordre écrit bien en règle, vous êtes maître suprême +à votre bord, amiral, vous ferez ce que vous voudrez. +Viens, San-Felice.</p> + +<p>Et le prince descendit dans la cabine de l'amiral, +que celui-ci lui avait cédée, entraînant derrière lui +son secrétaire.</p> + +<p>La barque s'approchait. L'amiral fit descendre un +matelot sur le dernier degré de l'escalier, au haut +duquel il se tint les bras croisés.</p> + +<p>--Ohé! de la barque! cria le matelot, qui vive?</p> + +<p>--Ami, répondit Vanni.</p> + +<p>L'amiral sourit dédaigneusement.</p> + +<p>--Au large! dit le matelot. Parlez à l'amiral.</p> + +<p>Les rameurs, qui savaient à quoi s'en tenir sur +Caracciolo à l'endroit de la discipline, se tinrent au +large.</p> + +<p>--Que voulez-vous? demanda l'amiral de sa voix +rude et brève.</p> + +<p>--Je suis...</p> + +<p>L'amiral l'interrompit.</p> + +<p>--Inutile de me dire qui vous êtes, monsieur: +comme tout Naples, je le sais. Je vous demande, non +pas qui vous êtes, mais ce que vous voulez.</p> + +<p>--Excellence, Sa Majesté le roi, n'ayant point de +place à bord du <i>Van-Guard</i> pour m'emmener en +Sicile, me renvoie à Votre Excellence en la priant...</p> + +<p>--Le roi ne prie pas, monsieur, il ordonne: où +est l'ordre?</p> + +<p>--Où est l'ordre?</p> + +<p>--Oui, je vous demande où il est; sans doute, en +vous envoyant à moi, il vous a donné un ordre; car +le roi doit bien savoir que, sans un ordre de lui, je +ne recevrais pas à mon bord un misérable tel que +vous.</p> + +<p>--Je n'ai pas d'ordre, dit Vanni consterné.</p> + +<p>--Alors, au large!</p> + +<p>--Excellence!...</p> + +<p>--Au large! répéta l'amiral.</p> + +<p>Puis, s'adressant au matelot:</p> + +<p>--Et, quand vous aurez crié une troisième fois: «Au +large!» si cet homme ne s'éloigne pas, feu dessus!</p> + +<p>--Au large! cria le matelot.</p> + +<p>La barque s'éloigna.</p> + +<p>Tout espoir était perdu. Vanni rentra chez lui. Sa +femme et ses enfants ne s'attendaient point à le revoir. +Ces demandeurs de têtes ont des femmes et des enfants +comme les autres hommes; ils ont même quelquefois, +assure-t-on, des coeurs d'époux et des entrailles +de père... Femme et enfants accoururent à +lui, tout étonnés de son retour:</p> + +<p>Vanni s'efforça de leur sourire, leur annonça qu'il +partait avec le roi; mais, comme le départ n'aurait +probablement lieu que dans la nuit, à cause du vent +contraire, il était venu chercher des papiers importants +que, dans son empressement à quitter Naples, +il n'avait pas eu le temps de réunir.</p> + +<p>C'était ce soin, auquel il allait se livrer, disait-il, +qui le ramenait.</p> + +<p>Vanni embrassa sa femme et ses enfants, entra +dans son cabinet et s'y renferma.</p> + +<p>Il venait de prendre une résolution terrible: celle +de se tuer.</p> + +<p>Il se promena quelque temps, passant de son cabinet +dans sa chambre à coucher, qui communiquaient +l'une avec l'autre, flottant entre les différents +genres de mort qu'il se trouvait avoir sous la main, +la corde, le pistolet, le rasoir.</p> + +<p>Enfin, il s'arrêta au rasoir.</p> + +<p>Il s'assit devant son bureau, plaça en face de lui +une petite glace, puis, à côté de la petite glace, son +rasoir.</p> + +<p>Après quoi, trempant dans l'encre cette plume qui +tant de fois avait demandé la mort d'autrui, il rédigea +en ces termes son propre arrêt de mort:</p> + +<p>«L'ingratitude dont je suis victime, l'approche +d'un ennemi terrible, l'absence d'asile, m'ont déterminé +à m'enlever la vie, qui, désormais, est pour +moi un fardeau.</p> + +<p>«Que l'on n'accuse personne de ma mort et qu'elle +serve d'exemple aux inquisiteurs d'État.»</p> + +<p>Au bout de deux heures, la femme de Vanni, inquiète +de ne point voir se rouvrir la chambre de son +mari, inquiète surtout de n'entendre aucun bruit +dans cette chambre, quoique plusieurs fois elle eût +écouté, frappa à la porte.</p> + +<p>Personne ne lui répondit.</p> + +<p>Elle appela: même silence.</p> + +<p>On essaya de pénétrer par la porte de la chambre à +coucher: elle était fermée, comme celle du cabinet.</p> + +<p>Un domestique offrit alors de casser un carreau et +d'entrer par la fenêtre.</p> + +<p>On n'avait que ce moyen ou celui de faire ouvrir +la porte par un serrurier.</p> + +<p>On redoutait un malheur: la préférence fut donnée +au moyen proposé par le domestique.</p> + +<p>Le carreau fut cassé, la fenêtre ouverte: le domestique +entra.</p> + +<p>Il jeta un cri et recula jusqu'à la fenêtre.</p> + +<p>Vanni était renversé sur un bras de son fauteuil, +en arrière, la gorge ouverte. Il s'était tranché la carotide +avec son rasoir, tombé près de lui.</p> + +<p>Le sang avait jailli sur ce bureau où tant de fois le +sang avait été demandé; le miroir devant lequel +Vanni s'était ouvert l'artère en était rouge; la lettre +où il donnait la cause de son suicide en était souillée.</p> + +<p>Il était mort presque instantanément, sans se débattre, +sans souffrir.</p> + +<p>Dieu, qui avait été sévère envers lui au point de +ne lui laisser que la tombe pour refuge, avait du +moins été miséricordieux pour son agonie.</p> + +<p>«Du sang des Gracques, a dit Mirabeau, naquit +Marius.» Du sang de Vanni naquit Speciale.</p> + +<p>Il eût peut-être été mieux, pour l'unité de notre +livre, de ne faire de Vanni et de Speciale qu'un seul +homme; mais l'inexorable histoire est là, qui nous +force à constater que Naples a fourni à son roi deux +Fouquier-Tinville, quand la France n'en avait donné +qu'un à la Révolution.</p> + +<p>L'exemple qui aurait dû survivre à Vanni fut +perdu. Il manque parfois de bourreaux pour exécuter +les arrêts, jamais de juges pour les rendre.</p> + +<p>Le lendemain, vers trois heures de l'après-midi, le +temps s'étant éclairci et le vent étant devenu favorable, +les vaisseaux anglais, ayant appareillé, s'éloignèrent +et disparurent à l'horizon.</p> + +<br><br> + +<h3>LXXIX</h3> + +<h3>LA TRÊVE.</h3> + +<p>Le départ du roi, auquel on s'attendait cependant +depuis deux jours, laissa Naples dans la stupeur. Le +peuple, pressé sur les quais, et qui avait toujours +espéré, tant qu'il avait vu les vaisseaux anglais à +l'ancre, que le roi changerait d'avis et se laisserait +toucher par ses prières et ses promesses de dévouement, +resta jusqu'à ce que le dernier bâtiment se fût +confondu avec l'horizon grisâtre, et, une fois le dernier +bâtiment disparu, s'écoula triste et silencieux. +On en était encore à la période de prostration.</p> + +<p>Le soir, une voix étrange courut par les rues de +Naples. Nous nous servons de la forme napolitaine, +qui exprime à merveille notre pensée. Ceux qui se +rencontraient se disaient les uns aux autres: «Le +feu!» et personne ne savait où était ce feu ni ce qui +le causait.</p> + +<p>Le peuple se rassembla de nouveau sur le rivage. +Une épaisse fumée, partant du milieu du golfe, montait +au ciel, inclinée de l'ouest vers l'est.</p> + +<p>C'était la flotte napolitaine qui brûlait par l'ordre +de Nelson et par les soins du marquis de Nezza.</p> + +<p>C'était un beau spectacle; mais il coûtait cher!</p> + +<p>On livrait aux flammes cent vingt barques canonnières.</p> + +<p>Ces cent vingt barques brûlées en un seul et immense +bûcher, on vit sur un autre point du golfe,--où, +à quelque distance les uns des autres, étaient à +l'ancre deux vaisseaux et trois frégates,--on vit +tout à coup un rayon de flamme courir d'un bâtiment +à l'autre, puis les cinq bâtiments prendre feu à +la fois, et cette flamme, qui d'abord avait glissé à +la surface de la mer, s'étendre le long des flancs des +vaisseaux, et, dessinant leurs formes, monter le long +des mâts, suivre les vergues, les câbles goudronnés, +les hunes, s'élancer enfin jusqu'au sommet des mâts, +où flottaient les flammes de guerre, puis, après quelques +instants de cette fantastique illumination, les +vaisseaux tomber en cendre, s'éteindre et disparaître +engloutis dans les flots.</p> + +<p>C'était le résultat de quinze ans de travaux, c'étaient +des sommes immenses qui venaient d'être +anéanties en une soirée, et cela, sans aucun but, sans +aucun résultat. Le peuple rentra dans la ville comme +en un jour de fête, après un feu d'artifice; seulement, +le feu d'artifice avait coûté cent vingt millions!</p> + +<p>La nuit fut sombre et silencieuse; mais c'était un +de ces silences qui précèdent les irruptions du volcan. +Le lendemain, au point du jour, le peuple se +répandit dans les rues, bruyant, menaçant, tumultueux.</p> + +<p>Les bruits les plus étranges couraient. On racontait +qu'avant de partir la reine avait dit à Pignatelli:</p> + +<p>--Incendiez Naples s'il le faut. Il n'y a de bon à +Naples que le peuple. Sauvez le peuple et anéantissez +le reste.</p> + +<p>On s'arrêtait devant des affiches sur lesquelles était +inscrite cette recommandation:</p> + +<p>«Aussitôt que les Français mettront le pied sur +le sol napolitain, toutes les communes devront s'insurger +en masse, et le massacre commencera.</p> + +<p>»Pour le roi:</p> + +<p>»PIGNATELLI, <i>vicaire général</i>.»</p><br> + +<p>Au reste, pendant la nuit du 23 au 24 décembre, +c'est-à-dire pendant la nuit qui avait suivi le départ +du roi, les représentants de <i>la ville</i> s'étaient réunis +pour pourvoir à la sûreté de Naples.</p> + +<p>On appelait <i>la ville</i> ce que, de nos jours, on appellerait +la municipalité, c'est-à-dire sept personnes +élues par les <i>sedili</i>.</p> + +<p>Les <i>sedili</i> étaient les titulaires de priviléges qui remontaient +à plus de huit cents ans.</p> + +<p>Lorsque Naples était encore ville et république +grecque, elle avait, comme Athènes, des portiques +où se réunissaient, pour causer des affaires publiques, +les riches, les nobles, les militaires.</p> + +<p>Ces portiques étaient son agora.</p> + +<p>Sous ces portiques, il y avait des siéges circulaires +appelés <i>sedili</i>.</p> + +<p>Le peuple et la bourgeoisie n'étaient point exclus +de ces portiques; mais, par humilité, ils s'en excluaient +eux-mêmes, et les laissaient à l'aristocratie, +qui, comme nous l'avons dit, y délibérait sur les affaires +de l'État.</p> + +<p>Il y eut d'abord quatre sedili, autant que Naples +avait de quartiers, puis six, puis dix, puis vingt.</p> + +<p>Ces sedili, enfin, s'élevèrent jusqu'à vingt-neuf; +mais, s'étant confondus les uns avec les autres, ils +furent réduits définitivement à cinq, qui prirent les +noms des localités où ils se trouvaient, c'est-à-dire +de Capuana, de Montagna, de Nido, de Porto et de +Porta-Nuova.</p> + +<p>Les sedili acquirent une telle importance, que +Charles d'Anjou les reconnut comme des puissances +dans le gouvernement. Il leur accorda le privilége +de représenter la capitale et le royaume, de nommer +parmi eux les membres du conseil municipal de +Naples, d'administrer les revenus de la ville, de concéder +le droit de citoyen aux étrangers et d'être +juges dans certaines causes.</p> + +<p>Peu à peu, un peuple et une bourgeoisie se formèrent. +Ce peuple et cette bourgeoisie, en voyant les +nobles, les riches et les militaires seuls administrateurs +des affaires de tous, demandèrent à leur tour +un <i>seggio</i> ou <i>sedile</i>, qui leur fut accordé, et l'on +nomma le sedile du peuple.</p> + +<p>Sauf la noblesse, ce sedile eut les mêmes priviléges +que les cinq autres.</p> + +<p>La municipalité de Naples se forma alors d'un syndic +et de six élus, un par sedile. Vingt-neuf membres +choisis dans les mêmes réunions, et rappelait les +vingt-neuf sedili qui, un instant, avaient existé dans +la ville, leur furent adjoints.</p> + +<p>Ce furent donc, le roi parti, le syndic, ces dix élus +et ces vingt-neuf adjoints formant la cité, qui se réunirent +et qui prirent, comme première mesure, la résolution +de former une garde nationale et d'élire quatorze +députés ayant mission de prendre la défense et +les intérêts de Naples, dans les événements encore inconnus, +mais, à coup sur, graves, qui se préparaient.</p> + +<p>Que nos lecteurs excusent la longueur de nos explications: +nous les croyons nécessaires à l'intelligence +des faits qui nous restent à raconter, et sur lesquels +l'ignorance de la constitution civile de Naples +et des droits et des priviléges des Napolitains jetterait +une certaine obscurité, puisque l'on assisterait à cette +grande lutte de la royauté et du peuple, sans connaître, +nous ne dirons pas les forces, mais les droits +de chacun d'eux.</p> + +<p>Donc, le 24 décembre, c'est-à-dire le lendemain +du départ du roi, tandis qu'ils étaient occupés de l'élection +de leurs quatorze députés, <i>la ville</i> et la magistrature +allèrent présenter leurs hommages à M. le +vicaire général prince Pignatelli.</p> + +<p>Le prince Pignatelli, homme médiocre dans toute +la force du terme, fort au-dessous de la situation que +les événements lui faisaient, et, comme toujours, +d'autant plus orgueilleux, qu'il était plus inférieur à +sa position,--le prince Pignatelli les reçut avec une +telle insolence, que la députation se demanda si les +prétendues instructions que l'on disait laissées par +la reine n'étaient pas réelles, et si la reine n'avait +point lancé, en effet, l'acte fatal qui faisait trembler +les Napolitains.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, les quatorze députés, ou plutôt +représentants, que la ville devait élire, avaient été +élus. Ils résolurent, comme premier acte constatant +leur nomination et leur existence, malgré le médiocre +succès de la première ambassade, d'en envoyer une +seconde au prince Pignatelli, ambassade qui serait +particulièrement chargée de lui démontrer l'utilité de +la garde nationale, que la ville venait de décréter.</p> + +<p>Mais le prince Pignatelli fut encore plus rogue et +plus brutal cette fois que la première, répondant aux +députés qui lui étaient adressés que c'était à lui, et +non pas à eux, que la sécurité de la ville avait été +confiée, et qu'il rendrait compte de cette sécurité à +qui de droit.</p> + +<p>Il arriva ce qui, d'habitude, arrive dans les circonstances +où les pouvoirs populaires commencent, en +vertu de leurs droits, à exercer leurs fonctions. La +ville, à laquelle il fut rendu compte de la réponse +insolente du vicaire général, ne se laissa aucunement +intimider par cette réponse. Elle nomma de nouveaux +députés qui, une troisième fois, se présentèrent +devant le prince, et qui, voyant qu'il leur parlait +plus grossièrement encore cette troisième fois +que les deux premières, se contentèrent de lui répondre:</p> + +<p>--Très bien! Agissez de votre côté, nous agirons +du nôtre, et nous verrons en faveur de qui le peuple +décidera.</p> + +<p>Après quoi, ils se retirèrent.</p> + +<p>On en était à Naples à peu près où en avait été la +France après le serment du Jeu-de-Paume; seulement, +la situation était plus nette pour les Napolitains, +le roi et la reine n'étant plus là.</p> + +<p>Deux jours après, la ville reçut l'autorisation de +former la garde nationale qu'elle avait décrétée.</p> + +<p>Mais, dans la manière de la former, bien plus encore +que dans l'autorisation accordée ou refusée par +le prince Pignatelli, était la difficulté.</p> + +<p>Le mode de formation était l'enrôlement; mais +l'enrôlement n'était point l'organisation.</p> + +<p>La noblesse, habituée, à Naples, à occuper toutes +les charges, avait la prétention, dans le nouveau +corps qui s'organisait, d'occuper tous les grades ou, +du moins, de ne laisser à la bourgeoisie que les grades +inférieurs, dont elle ne se souciait pas.</p> + +<p>Enfin, après trois ou quatre jours de discussion, +il fut convenu que les grades seraient également répartis +entre les bourgeois et les nobles.</p> + +<p>Sur cette base, un bon plan fut établi, et, en moins +de trois jours, les enrôlements montèrent à quatorze +mille.</p> + +<p>Mais, à cette heure que l'on avait les hommes, il +s'agissait de se procurer les armes. Ce fut à cet endroit +que l'on rencontra, de la part du vicaire général, +une opposition obstinée.</p> + +<p>A force de lutter, on obtint une première fois cinq +cents fusils, et une seconde fois deux cents.</p> + +<p>Alors les patriotes, le mot circulait déjà hautement,--les +patriotes furent invités à prêter leurs armes, les +patrouilles commencèrent immédiatement, et la ville +prit un certain air de tranquillité.</p> + +<p>Mais tout à coup, et au grand étonnement de chacun, +on apprit à Naples qu'une trêve de deux mois, +dont la première condition devait être la reddition +de Capoue, avait été signée la veille, c'est-à-dire le 9 +janvier 1799, à la demande du général Mack, entre +le prince de Migliano et le duc de Geno, d'un côté, +pour le compte du gouvernement, représenté par le +vicaire général, et le commissaire ordonnateur Archambal, +de l'autre, pour l'armée républicaine.</p> + +<p>La trêve était arrivée à merveille pour tirer Championnet +d'un grand embarras. Les ordres donnés +par le roi pour le massacre des Français avaient été +suivis à la lettre. Outre les trois grandes bandes de +Pronio, de Mammone et de Fra-Diavolo que nous +avons vues à l'oeuvre, chacun s'était mis en chasse +des Français. Des milliers de paysans couvraient les +routes, peuplaient les bois et la montagne, et, embusqués +derrière les arbres, cachés derrière les rochers, +couchés dans les plis du terrain, massacraient +impitoyablement tous ceux qui avaient l'imprudence +de rester en arrière des colonnes ou de s'éloigner de +leurs campements. En outre, les troupes du général +Naselli, de retour de Livourne, réunies aux restes de +la colonne de Damas, s'étaient embarquées dans le +but de descendre aux bouches du Garigliano et d'attaquer +les Français par derrière, tandis que Mack +leur présenterait la bataille de front.</p> + +<p>La position de Championnet, perdu avec ses deux +mille soldats au milieu de trente mille soldats révoltés, +et ayant affaire à la fois à Mack, qui tenait Capoue +avec 15,000 hommes, à Naselli, qui en avait 8,000, à +Damas, à qui il en restait 5,000, et à Rocca-Romana +et à Maliterno, chacun avec son régiment de volontaires, +était assurément fort grave.</p> + +<p>Le corps d'armée de Macdonald avait voulu prendre +Capoue par surprise. En conséquence, il s'était +avancé nuitamment, et il enveloppait déjà le fort +avancé de Saint-Joseph, lorsqu'un artilleur, entendant +du bruit et voyant des hommes se glisser dans +l'obscurité, avait mis le feu à sa pièce et tiré au +hasard, mais, en tirant au hasard, avait donné l'alarme.</p> + +<p>D'un autre côté, les Français avaient tenté de passer +le Volturne au gué de Caïazzo; mais ils avaient +été repoussés par Rocca-Romana et ses volontaires. +Rocca-Romana avait fait des merveilles dans cette +occasion.</p> + +<p>Championnet avait aussitôt donné l'ordre à son armée +de se concentrer autour de Capoue, qu'il voulait +prendre, avant de marcher sur Naples. L'armée +accomplit son mouvement. Ce fut alors qu'il vit son +isolement et comprit dans toute son étendue le danger +de la situation. Il en était à chercher, dans quelqu'un +de ces actes d'énergie qu'inspire le désespoir, +le moyen de sortir de cette position, en intimidant +l'ennemi par quelque coup d'éclat, lorsque, tout à +coup et au moment où il s'y attendait le moins, il vit +s'ouvrir les portes de Capoue et s'avancer au-devant de +lui, précédés de la bannière parlementaire, quelques +officiers supérieurs chargés de proposer l'armistice.</p> + +<p>Ces officiers supérieurs, qui ne connaissaient pas +Championnet, étaient, comme nous l'avons dit, le +prince de Migliano et le duc de Geno.</p> + +<p>L'armistice, était-il dit dans les préliminaires, avait +pour objet d'arriver à la conclusion d'une paix solide +et durable.</p> + +<p>Les conditions que les deux plénipotentiaires napolitains +étaient autorisés à proposer étaient la reddition +de Capoue et le tracé d'une ligne militaire, de +chaque côté de laquelle les deux armées napolitaine +et française attendraient chacune la décision de leur +gouvernement.</p> + +<p>Dans la situation où était Championnet, de telles +conditions étaient non-seulement acceptables, mais +avantageuses. Cependant Championnet les repoussa, +disant que les seules conditions qu'il pût écouter +étaient celles qui auraient pour résultat la soumission +des provinces et la reddition de Naples.</p> + +<p>Les plénipotentiaires n'étaient point autorisés à +aller jusque-là; ils se retirèrent.</p> + +<p>Le lendemain, ils revinrent avec les mêmes propositions, +qui, comme la veille, furent repoussées.</p> + +<p>Enfin, deux jours après, deux jours pendant lesquels +la situation de l'armée française, enveloppée +de tous côtés, n'avait fait qu'empirer, le prince de +Migliano et le duc de Geno revinrent pour la troisième +fois et déclarèrent qu'ils étaient autorisés à accorder +toute condition qui ne serait point la reddition de +Naples.</p> + +<p>Cette nouvelle concession des plénipotentiaires napolitains +était si étrange dans la situation où se trouvait +l'armée française, que Championnet crut à quelque +embûche, tant elle était avantageuse. Il réunit +ses généraux, prit leur avis: l'avis unanime fut d'accorder +l'armistice.</p> + +<p>L'armistice fut donc accordé, pour trois mois, et +aux conditions suivantes:</p> + +<p>Les Napolitains rendraient la citadelle de Capoue +avec tout ce qu'elle contenait;</p> + +<p>Une contribution de deux millions et demi de ducats +serait levée pour couvrir les dépenses de la guerre +à laquelle l'agression du roi de Naples avait forcé +la France;</p> + +<p>Cette somme serait payable en deux fois: moitié +le 15 janvier, moitié le 25 du même mois;</p> + +<p>Une ligne était tracée de chaque côté de laquelle +se tenaient les deux armées.</p> + +<p>Cette trêve fut un objet d'étonnement pour tout le +monde, même pour les Français, qui ignoraient +quels motifs l'avaient fait conclure. Elle prit le nom +de Sparanisi, du nom du village où elle fut conclue, +et signée le 10 du mois de décembre.</p> + +<p>Nous qui connaissons les motifs qui la firent conclure +et qui furent révélés depuis, disons-les.</p> + +<br><br> + +<h3>LXXX</h3> + +<h3>LES TROIS PARTIS DE NAPLES AU COMMENCEMENT<br> +DE L'ANNÉE 1789.</h3> + +<p>Notre livre--on a dû depuis longtemps s'en apercevoir--est +un récit historique dans lequel se trouve, +comme par accident, mêlé l'élément dramatique; +mais cet élément romanesque, au lieu de diriger les +événements et de les faire plier sous lui, se soumet +entièrement à l'exigence des faits et ne transparaît +en quelque sorte que pour relier les faits entre eux.</p> + +<p>Ces faits sont si curieux, les personnages qui les +accomplissent si étranges, que, pour la première fois +depuis que nous tenons une plume, nous nous sommes +plaint de la richesse de l'histoire, qui l'emportait +sur notre imagination. Nous ne craignons donc pas, +lorsque la nécessité l'exige, d'abandonner pour quelques +instants, nous ne disons pas le récit fictif,--tout +est vrai dans ce livre,--mais le récit pittoresque, +et de souder Tacite à Walter Scott. Notre seul regret, +et l'on en comprendra l'étendue, est de ne pas +posséder à la fois la plume de l'historien romain et +celle du romancier écossais; car, avec les éléments +qui nous étaient donnés, nous eussions écrit un chef +d'oeuvre.</p> + +<p>Nous avons à faire connaître à la France une révolution +qui lui est encore à peu près inconnue, parce +qu'elle s'est accomplie dans un temps où sa propre +révolution absorbait son attention tout entière, et ensuite +parce qu'une partie des événements que nous +racontons, par les soins du gouvernement qui les +opprimait, était inconnue aux Napolitains eux-mêmes.</p> + +<p>Ceci posé, nous reprenons notre narration et nous +allons consacrer quelques lignes à l'explication de +cette trêve de Sparanisi, qui, le 10 décembre, jour +où elle fut connue, faisait l'étonnement de Naples.</p> + +<p>Nous avons dit comment la ville avait nommé des +représentants, comment elle avait été elle-même +trouver le vicaire général, comment elle lui avait envoyé +des députés.</p> + +<p>Le résultat de ces allées et venues avait été d'établir +que le prince Pignatelli représentait le pouvoir +absolu du roi, pouvoir vieilli, mais encore dans toute +sa puissance, et <i>la ville</i>, le pouvoir populaire, naissant, +mais ayant déjà la conscience de droits qui ne +devaient être reconnus que soixante ans plus tard. +Ces deux pouvoirs, naturellement antipathiques et +agressifs, avaient compris qu'ils ne pouvaient marcher +ensemble. Cependant, le pouvoir populaire +avait remporté une victoire sur le pouvoir royal: +c'était la création de la garde nationale.</p> + +<p>Mais, à côté de ces deux partis, représentant, l'un +l'absolutisme royal, l'autre la souveraineté populaire, +il en existait un troisième qui était, si nous pouvons +nous exprimer ainsi, le parti de l'intelligence.</p> + +<p>C'était le parti français, dont nous avons, dans un +des premiers chapitres de ce livre, présenté les principaux +chefs à nos lecteurs.</p> + +<p>Celui-là, connaissant l'ignorance des basses classes +à Naples, la corruption de la noblesse, le peu de +fraternité de la bourgeoisie, à peine née et n'ayant +jamais été appelée au maniement des affaires,--celui-là +croyait les Napolitains incapables de rien +faire par eux-mêmes et voulait à toute force l'invasion +française, sans laquelle, à son avis, on se consumerait +en dissensions civiles et en querelles intestines.</p> + +<p>Il fallait donc, pour fonder un gouvernement durable +à Naples,--et ce gouvernement, selon les hommes +de ce parti, devait être une république,--il fallait +donc, pour fonder une république, la main ferme +et surtout loyale de Championnet.</p> + +<p>Ce parti-là seul savait fermement et clairement ce +qu'il voulait.</p> + +<p>Quant au parti royaliste et au parti national, que +les utopistes nourrissaient l'espoir de réunir en un +seul, tout était trouble chez eux, et le roi ne savait pas +plus les concessions qu'il devait faire que le peuple +les droits qu'il devait exiger.</p> + +<p>Le programme des républicains était simple et +clair: Le gouvernement du peuple par le peuple, +c'est-à-dire par ses élus.</p> + +<p>Une des choses bizarres de notre pauvre monde, +c'est que ce soient toujours les choses les plus claires +qui ont le plus de difficulté à s'établir.</p> + +<p>Laissés libres d'agir par le départ du roi, les chefs +du parti républicain s'étaient réunis, non plus au palais +de la reine Jeanne,--un si grand mystère devenait +inutile, quoique l'on dût garder encore certaines +précautions,--mais à Portici, chez Schipani.</p> + +<p>Là, il avait été décidé que l'on ferait tout au monde +pour faciliter l'entrée des Français à Naples, et pour +fonder, à l'abri de la république française, la république +parthénopéenne.</p> + +<p>Mais, de même que la ville avait appelé à son aide +des députés, de même les chefs républicains avaient +ouvert les portes de leurs conciliabules à un certain +nombre d'hommes de leur parti, et, comme tout se +décidait à la pluralité des voix, les quatre chefs, +débordés,--l'emprisonnement de Nicolino au fort +Saint-Elme et l'absence d'Hector Caraffa réduisaient +le nombre des chefs républicains à quatre,--les +quatre chefs, débordés, n'avaient plus été assez puissants +pour conduire les délibérations et diriger les +décisions.</p> + +<p>Il fut donc, dans le club républicain de Portici, +décidé à l'unanimité moins quatre voix, qui étaient +celles de Cirillo, de Manthonnet, de Schipani et de +Velasco, que l'on ouvrirait des négociations avec +Rocca-Romana, qui venait de se distinguer contre +les Français dans le combat de Caïazzo, et Maliterno, +qui venait de donner de nouvelles preuves de cet +ardent courage qu'il avait, en 1796, montré dans le +Tyrol.</p> + +<p>Et, en effet, des propositions leur furent faites, +par lesquelles on offrait à chacun d'eux une haute +position dans le nouveau gouvernement qui allait se +créer à Naples, s'ils voulaient se réunir au parti républicain. +Le parlementaire chargé de cette négociation +fit chaudement valoir près des deux colonels les malheurs +qui pouvaient rejaillir sur Naples de la retraite +des Français, et, soit ambition, soit patriotisme, les +deux nobles consentirent à pactiser avec les républicains.</p> + +<p>Mack et Pignatelli étaient donc les seuls hommes +qui s'opposassent à la régénération de Naples, +puisque, sans aucun doute, Mack et Pignatelli, +c'est-à-dire le pouvoir civil et le pouvoir militaire +disparus, le parti national, séparé de lui par des +nuances seulement, se réunirait au parti républicain.</p> + +<p>Nous empruntons les détails suivants, que nos lecteurs +ne trouveront ni dans Cuoco, écrivain consciencieux, +mais homme de parti pris sans s'en douter +lui-même, ni dans Colletta, écrivain partial et +passionné, qui écrivait loin de Naples et sans autres +renseignements que ses souvenirs de haine ou de +sympathie,--nous empruntons, disons-nous, les +détails suivants aux <i>Mémoires pour servir à la dernière +révolution de Naples</i>, ouvrage très-rare et très-curieux, +publié en France en 1803.</p> + +<p>L'auteur, Bartolomeo N***, est Napolitain, et, avec +la naïveté de l'homme qui n'a qu'une notion confuse +du bien et du mal, il raconte les faits en l'honneur de +ses compatriotes comme ceux qui sont à leur déshonneur. +C'est une espèce de Suétone qui écrit <i>ad narrandum, +non ad probandum</i>.</p> + +<p>«Une entrevue eut lieu alors, dit-il, entre le prince +de Maliterno et un des chefs du parti jacobin de Naples, +que je ne nomme pas, de peur de le compromettre<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup> 1</sup></a> +. +Dans cette entrevue, il fut convenu que, dans +le courant de la nuit du 10 décembre, on assassinerait +Mack au milieu de Capoue, que Maliterno prendrait +immédiatement le commandement de l'armée, +et enverrait devant les murs du palais royal de Naples +un de ses officiers, qui chercherait un conjuré +facile à reconnaître à son signalement d'abord, et +ensuite à un mot d'ordre convenu. Ce conjuré, certain +de la mort de Mack, pénétrerait sous prétexte de +visite amicale jusqu'au prince Pignatelli, <i>et l'assassinerait, +comme on aurait assassiné Mack</i>. Aussitôt, on +s'emparerait du Château-Neuf, sur le commandant +duquel on pouvait compter; puis on prendrait toutes +les mesures nécessaires à un changement de gouvernement, +et l'on ferait, avec les Français, devenus des +frères, la paix la plus avantageuse qui serait possible.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> + Nous avons donc pu dire hardiment que ce chef du parti +jacobin n'était ni Cirillo, ni Schipani, ni Manthonnet, ni Velasco, +ni Ettore Caraffa, puisqu'en 1803, époque à laquelle Bartolomeo +N... écrivait son livre, les quatre premiers étaient pendus et +le dernier décapité. +</blockquote> + + +<p>L'envoyé de Capoue se trouva à l'heure dite devant +le palais royal et y trouva les conjurés; seulement, +au lieu d'avoir à leur annoncer la mort de Mack, il +avait à leur annoncer l'arrestation de Maliterno.</p> + +<p>Mack, ayant eu quelque révélation du complot, +avait, dès la veille, fait arrêter Maliterno; mais les +patriotes de Capoue, en communication avec ceux de +Naples, avaient soulevé le peuple en faveur de Maliterno. +Maliterno, en conséquence, avait été relâché, +mais envoyé, par le général Mack, à Sainte-Marie.</p> + +<p>La conspiration était éventée, et il devenait inutile, +Mack vivant, de se débarrasser de Pignatelli.</p> + +<p>Mais Pignatelli, averti par Mack, sans aucun doute, +du complot dont tous deux avaient failli être victimes, +avait pris peur et avait envoyé le prince de Migliano +et le duc de Geno pour conclure un armistice avec les +Français.</p> + +<p>Et voilà pourquoi Championnet, au moment où il +s'y attendait le moins et devait le moins s'y attendre, +avait vu s'ouvrir les portes de Capoue et venir à lui +les deux envoyés du vicaire général.</p> + +<p>Maintenant, une courte explication à l'endroit des +mots que nous avons soulignés tout à l'heure et qui +ont rapport à l'assassinat de Mack et à celui de Pignatelli.</p> + +<p>Ce serait un grand tort aux moralistes français, et +ce serait surtout le tort d'hommes qui ne connaîtraient +pas l'Italie méridionale, d'examiner l'assassinat à +Naples et dans les provinces napolitaines au point de +vue où nous l'examinons en France. Naples, et même +la haute Italie, ont des noms différents pour désigner +l'assassinat, selon qu'il s'exécute sur un individu ou +sur un despote.</p> + +<p>En Italie, il y a l'homicide et le tyrannicide.</p> + +<p>L'homicide est l'assassinat d'individu à individu. +Le tyrannicide est l'assassinat du citoyen au tyran ou +à l'agent du despotisme.</p> + +<p>Nous avons vu, au reste, des peuples du Nord--et +nous citerons les Allemands--partager cette grave +erreur morale.</p> + +<p>Les Allemands ont presque élevé des autels à Karl +Sand, qui a assassiné Rotzebüe, et à Staps, qui a tenté +d'assassiner Napoléon.</p> + +<p>Le meurtrier inconnu de Rossi et Agésilas Milano, +qui a tenté de tuer d'un coup de baïonnette le roi +Ferdinand II au milieu d'une revue, sont considérés +à Rome et à Naples, non point comme des assassins, +mais comme des tyrannicides.</p> + +<p>Cela ne justifie pas, mais explique les attentats des +Italiens.</p> + +<p>Sous quelque despotisme qu'ait été courbée l'Italie, +l'éducation des Italiens a toujours été classique et, +par conséquent, républicaine.</p> + +<p>Or, l'éducation classique glorifie l'assassinat politique, +que nos lois flétrissent, que notre conscience +réprouve.</p> + +<p>Et cela est si vrai, que non-seulement la popularité +de Louis-Philippe s'est soutenue, grâce aux nombreux +attentats dont il a failli être victime pendant +dix-huit ans de règne, mais encore qu'elle s'en était +accrue.</p> + +<p>Faites dire en France une messe en l'honneur de +Fieschi, d'Alibaud, de Lecomte, à peine si une vieille +mère, une soeur pieuse, un fils innocent du crime paternel, +oseront y assister.</p> + +<p>A chaque anniversaire de la mort de Milano, une +messe se dit à Naples pour le salut de son âme; à +chaque anniversaire, l'église déborde dans la rue.</p> + +<p>Et, en effet, l'histoire glorieuse de l'Italie est comprise +entre la tentative de meurtre de Mucius Scoevola +sur le roi des Étrusques et l'assassinat de César +par Brutus et Cassius.</p> + +<p>Et que fait le Sénat, de l'aveu duquel Mucius Scoevola +allait tenter le meurtre de Porsenna, lorsque le +meurtrier, gracié par l'ennemi de Rome, rentre à +Rome avec son bras brûlé?</p> + +<p>Au nom de la République, il vote une récompense +à l'assassin, et, au nom de la République, qu'il a +sauvée, lui donne un champ.</p> + +<p>Que fait Cicéron, qui passe à Rome pour l'honnête +homme par excellence, lorsque Brutus et Cassius +assassinent César?</p> + +<p>Il ajoute un chapitre à son livre <i>De officiis</i> pour +prouver que, lorsqu'un membre de la société est +nuisible à la société, chaque citoyen, se faisant chirurgien +politique, a le droit de retrancher ce membre +du corps social.</p> + +<p>Et il résulte de ce que nous venons de dire que, si +nous croyions orgueilleusement que notre livre a une +importance qu'il n'a pas, nous inviterions les philosophes +et même les juges à peser ces considérations, +que ne songent à faire valoir ni les avocats ni les +prévenus eux-mêmes, chaque fois qu'un Italien, et +surtout un Italien des provinces méridionales, se +trouvera mêlé à quelque tentative d'assassinat politique.</p> + +<p>La France seule est assez avancée en civilisation +pour placer sur le même rang Louvel et Lacenaire, +et, si elle fait une exception en faveur de Charlotte +Corday, c'est à cause de l'horreur physique et morale +qu'inspirait le batracien Marat.</p> + +<br><br> + +<h3>LXXXI</h3> + +<h3>OU CE QUI DEVAIT ARRIVER ARRIVE.</h3> + +<p>L'armistice fut, comme nous l'avons dit, signé +le 10 décembre, et la ville de Capoue fut, ainsi que +la chose avait été convenue, remise aux Français +le 11.</p> + +<p>Le 13, le prince Pignatelli fit venir au palais les +représentants de la ville.</p> + +<p>Cet appel avait pour but de les inviter à trouver +le moyen de répartir, entre les grands propriétaires +et les principaux négociants de Naples, la moitié de +la contribution de deux millions et demi de ducats +qui devait être payée le surlendemain. Mais les députés, +qui pour la première fois étaient bien accueillis, +refusèrent positivement de se charger de cette +impopulaire mission, disant que cela ne les regardait +aucunement, et que c'était à celui qui avait pris l'engagement +de le tenir.</p> + +<p>Le 14,--les événements vont devenir quotidiens +et de plus en plus graves, de sorte que nous n'aurons +qu'à les noter jusqu'au 20,--le 14, les 8,000 hommes +du général Naselli, rembarqués aux bouches du Volturne, +entrèrent dans le golfe de Naples avec leurs +armes et leurs munitions.</p> + +<p>On pouvait prendre ces 8,000 hommes, les placer +sur la route de Capoue à Naples, les faire soutenir +par 30,000 lazzaroni, et rendre ainsi la ville imprenable.</p> + +<p>Mais le prince Pignatelli, manquant de toute popularité, +ne se regardait point, à juste titre, comme +assez fort pour prendre une pareille résolution, que +rendait cependant urgente la prochaine rupture de +l'armistice. Nous disons prochaine, car, si les cinq +millions, dont le premier sou n'était point trouvé, +n'étaient pas prêts le lendemain, l'armistice était +rompu de droit.</p> + +<p>D'un autre côté, les patriotes désiraient la rupture +de cet armistice, qui empêchait les Français, leurs +frères d'opinion, de marcher sur Naples.</p> + +<p>Le prince Pignatelli ne prit aucune mesure à l'endroit +des 8,000 hommes qui entraient dans le port; +ce que voyant les lazzaroni, ils montèrent sur toutes +les barques qui bordaient le rivage, depuis le pont de +la Madeleine jusqu'à Mergellina, voguèrent vers les +felouques et s'emparèrent des canons, des fusils et +des munitions des soldats, qui se laissèrent désarmer +sans opposer aucune résistance.</p> + +<p>Inutile de dire que nos amis Michele, Pagliuccella +et fra Pacifico se trouvaient naturellement à la tête +de cette expédition, grâce à laquelle leurs hommes se +trouvèrent admirablement armés.</p> + +<p>Quand ils se virent si bien armés, les huit mille +lazzaroni ce mirent à crier: «Vive le roi! vive la +religion!» et: «Mort aux Français!»</p> + +<p>Quant aux soldats, ils furent mis à terre et eurent +permission de se retirer où ils voulaient.</p> + +<p>Au lieu de se retirer, ils se réunirent aux groupes +et crièrent plus haut que les autres: «Vive le roi! +vive la religion!» et: «Mort aux Français!»</p> + +<p>En apprenant ce qui se passait et en entendant ces +cris, le commandant du Château-Neuf, Massa, comprit +qu'il ne tarderait probablement pas à être attaqué, et +il envoya un de ses officiers, le capitaine Simonei, +pour demander, en cas d'attaque, quelles étaient les +instructions du vicaire général.</p> + +<p>--Défendez le château, répondit le vicaire général; +mais gardez-vous bien de faire aucun mal au peuple.</p> + +<p>Simonei rapporta au commandant cette réponse, +qui, au commandant comme à lui, parut singulièrement +manquer de clarté.</p> + +<p>Et, en effet, il était difficile, on en conviendra, de +défendre le château contre le peuple, sans faire de +mal au peuple.</p> + +<p>Le commandant renvoya le capitaine Simonei pour +demander une réponse plus positive.</p> + +<p>--Faites feu à poudre, lui fut-il répondu: cela +suffira pour disperser la multitude.</p> + +<p>Simonei se retira en levant les épaules; mais, sur +la place du palais, il fut rejoint par le duc de Geno, +l'un des négociateurs de l'armistice de Sparanisi, qui +lui ordonna, de la part du prince Pignatelli, de ne +pas faire feu du tout.</p> + +<p>De retour au Château-Neuf, Simonei raconta ses +deux entrevues avec le vicaire général; mais, au +moment même où il entamait son récit, une foule +immense se précipita vers le château, brisa la première +porte, et s'empara du pont en criant: «La bannière +royale! la bannière royale!»</p> + +<p>En effet, depuis le départ du roi, la bannière royale +avait disparu de dessus le château, comme, en l'absence +du chef de l'État, le drapeau disparaît du dôme +des Tuileries.</p> + +<p>La bannière royale fut déployée selon le désir du +peuple.</p> + +<p>Alors, la foule, et particulièrement les soldats qui +venaient de se laisser désarmer, demandèrent des +armes et des munitions.</p> + +<p>Le commandant répondit que, ayant les armes et +les munitions en compte et sous sa responsabilité, il +ne pouvait délivrer ni un seul fusil ni une seule cartouche, +sans l'ordre du vicaire général.</p> + +<p>Que l'on vînt avec un ordre du vicaire général, et +il était prêt à tout donner, même le château.</p> + +<p>Mais, tandis que l'inspecteur de la cantine Minichini, +parlementait avec le peuple, le régiment samnite, +qui avait la garde des portes, les ouvrit au +peuple.</p> + +<p>La foule se précipita dans le château et en chassa +le commandant et les officiers.</p> + +<p>Le même jour et à la même heure, comme si +c'était un mot d'ordre,--et probablement, en effet, +en était-ce un,--les lazzaroni s'emparèrent des +trois autres châteaux, Saint-Elme, de l'Oeuf et del +Carmine.</p> + +<p>Était-ce mouvement instantané du peuple? était-ce +impulsion du vicaire général, qui voyait dans la +dictature populaire un double moyen de neutraliser +les projets des patriotes et d'exécuter les instructions +incendiaires de la reine?</p> + +<p>La chose demeura un mystère; mais, quoique +les causes restassent cachées, les faits furent visibles.</p> + +<p>Le lendemain 15 janvier, vers deux heures de +l'après-midi, cinq calèches chargées d'officiers français, +parmi lesquels se trouvait l'ordonnateur général +Archambal, signataire du traité de Sparanisi, +entrèrent à Naples par la porte de Capoue et descendirent +à l'<i>Albergo reale</i>.</p> + +<p>Ils venaient pour recevoir les cinq millions qui +devaient être payés à titre d'indemnité au général +Championnet, et, comme il y a du caractère français +partout où il y a des Français, pour aller au théâtre +de Saint-Charles.</p> + +<p>Immédiatement, le bruit se répandit qu'ils venaient +prendre possession de la ville, que le roi était trahi +et qu'il fallait venger le roi.</p> + +<p>Qui avait intérêt à propager ce bruit? Celui qui, +ayant cinq millions à payer, n'avait pas ces cinq millions +pour faire honneur à sa parole, et qui, ne pouvant +payer en argent, voulait trouver une défaite, si +mauvaise et si coupable qu'elle fût.</p> + +<p>Vers sept heures du soir, quinze ou vingt mille +soldats ou lazzaroni armés se portèrent à l'Albergo +reale en criant: «Vive le roi! vive la religion! mort +aux Français!»</p> + +<p>A la tête de ces hommes étaient ceux que l'on avait +vus à la tête de l'émeute où avaient péri les frères +della Torre, et de celle où le malheureux Ferrari avait +été mis en morceaux, c'est-à-dire les Pasquale, les +Rinaldi, les Beccaïo. Quant à Michele, nous dirons +plus tard où il était.</p> + +<p>Par bonheur, Archambal était au palais, près de +Pignatelli, qui essayait de le payer en belles paroles, +ne pouvant le payer en argent.</p> + +<p>Les autres officiers étaient au spectacle.</p> + +<p>Tout ce peuple fanatisé se précipita vers Saint-Charles. +Les sentinelles de la porte voulurent faire +résistance et furent tuées. On vit tout à coup un flot +de lazzaroni, hurlant et menaçant, se répandre dans +le parterre.</p> + +<p>Les cris de «Mort aux Français!» retentissaient +dans la rue, dans les corridors, dans la salle.</p> + +<p>Que pouvaient douze ou quinze officiers armés +de leurs sabres seulement, contre des milliers d'assassins?</p> + +<p>Des patriotes les enveloppèrent, leur firent un rempart +de leurs corps, les poussèrent dans le corridor, +ignoré du peuple et réservé au roi seul, qui conduisait +de la salle au palais. Là, ils trouvèrent Archambal +près du prince, et, sans avoir reçu un sou des cinq +millions, mais après avoir couru le risque de la vie, +ils reprirent le chemin de Capoue, protégés par un +fort piquet de cavalerie.</p> + +<p>A la vue de cette populace qui envahissait la salle, +les acteurs avaient baissé la toile et interrompu le +spectacle.</p> + +<p>Quant aux spectateurs, fort indifférents à ce qui +pouvait arriver aux Français, ils ne songèrent qu'à +se mettre en sûreté.</p> + +<p>Ceux qui connaissent l'agilité des mains napolitaines +peuvent se faire une idée du pillage qui eut +lieu pendant cette invasion. Plusieurs personnes +furent, en fuyant, étouffées aux portes de sortie, +d'autres foulées aux pieds dans les escaliers.</p> + +<p>Le pillage se continua dans la rue. Il fallait bien +que ceux qui n'avaient pas pu entrer eussent leur +part de l'aubaine.</p> + +<p>Sous prétexte de s'assurer si elles ne cachaient +pas des Français, toutes les voitures furent ouvertes +et ceux qui étaient dedans dévalisés.</p> + +<p>Les membres de la municipalité, les patriotes, les +hommes les plus distingués de Naples essayèrent +vainement de mettre de l'ordre parmi cette multitude, +qui, courant par les rues, volait, dépouillait, +assassinait; ce que voyant, d'un commun accord, ils +se rendirent chez l'archevêque de Naples, monseigneur +Capece Zurlo, homme fort estimé de tous, +d'une grande douceur d'esprit, d'une grande régularité +de moeurs, et le supplièrent de recourir au secours +et, s'il le fallait, aux pompes de la religion, +pour faire rentrer dans l'ordre toute cette abominable +populace, qui roulait désordonnée et dévastatrice +dans les rues de Naples comme un torrent de +lave.</p> + +<p>L'archevêque monta en carrosse découvert, mit +des torches aux mains de ses domestiques, laboura, +pour ainsi dire, cette multitude en tout sens, sans +pouvoir faire entendre une seule parole, sa voix étant +incessamment couverte par les cris de «Vive le roi! +vive la religion! vive saint Janvier! mort aux jacobins!»</p> + +<p>Et, en effet, le peuple, maître des trois châteaux, +était maître de la ville entière, et il commença d'inaugurer +sa dictature en organisant le meurtre et le +pillage, sous les yeux mêmes de l'archevêque. Depuis +Masaniello, c'est-à-dire depuis cent cinquante-deux +ans, la cavale que le peuple de Naples a pour +armes n'avait point été lâchée à sa fantaisie sans +mors et sans selle. Elle s'en donnait à plaisir et rattrapait +le temps perdu. Jusque-là, les assassinats +avaient été, pour ainsi dire, accidentels; à partir de +ce moment, ils furent régularisés.</p> + +<p>Tout homme vêtu avec élégance, et portant ses +cheveux coupés court, était désigné sous le nom de +jacobin, et ce nom était un arrêt de mort. Les femmes +des lazzaroni, toujours plus féroces que leurs maris +aux jours de révolution, les accompagnaient, armées +de ciseaux, de couteaux et de rasoirs, et exécutaient, +au milieu des huées et des rires, sur les malheureux +que condamnaient leurs maris, les mutilations +les plus horribles et les plus obscènes. Dans ce +moment de crise suprême, où la vie de tout ce qu'il +y avait d'honnêtes gens à Naples ne tenait qu'à un +caprice, à un mot, à un fil, quelques patriotes pensèrent +à un reste de leurs amis prisonniers et oubliés +par Vanni dans les cachots de la Vicaria et del Carmine. +Il se déguisèrent en lazzaroni, criant qu'il +fallait délivrer les prisonniers pour accroître les forces +d'autant de braves. La proposition fut accueillie par +acclamation. On courut aux prisons, on délivra les +prisonniers, mais, avec eux, cinq ou six mille forçats, +vétérans de l'assassinat et du vol, qui se répandirent +dans la ville et redoublèrent le tumulte et la confusion.</p> + +<p>C'est une chose remarquable, à Naples et dans les +provinces méridionales, que la part que prennent les +forçats à toutes les révolutions. Comme les gouvernements +despotiques qui se sont succédé dans l'Italie +méridionale, depuis les vice-rois espagnols jusqu'à +la chute de François II, c'est-à-dire depuis 1503 +jusqu'en 1860, ont toujours eu pour premier principe +de pervertir le sens moral, il en résulte que le galérien +n'y inspire point la même répulsion que chez +nous. Au lieu d'être parqués dans leurs bagnes et +sans communication avec la société qui les a repoussés +de son sein, ils sont mêlés à la population, qui ne les +rend pas meilleurs et qu'ils rendent plus mauvaise. +Leur nombre est immense, presque le double de celui +de la France, et, à un moment donné, ils sont pour +les rois, qui ne dédaignent pas leur alliance, un puissant +et terrible secours à Naples,--et, par Naples, +nous entendons toutes les provinces napolitaines. Il +n'y a pas de galères à vie. Nous avons fait un calcul, +bien facile à faire, du reste, qui nous a donné une +moyenne de neuf ans pour les galères à vie. Ainsi, +depuis 1799, c'est-à-dire depuis soixante-cinq ans, +les portes des galères ont été ouvertes six fois, et toujours +par la royauté, qui, en 1799, en 1806, en 1809, +en 1821, en 1848 et en 1860, y recruta des champions. +Nous verrons le cardinal Ruffo aux prises avec +ces étranges auxiliaires, ne sachant comment s'en +débarrasser, et, dans toutes les occasions, les poussant +au feu.</p> + +<p>J'avais pour voisins, pendant les deux ans et demi +que j'ai passés à Naples, une centaine de forçats habitant +une succursale du bagne située dans la même +rue que mon palais. Ces hommes n'étaient employés +à aucun travail et passaient leurs journées dans l'inaction +la plus absolue. Aux heures fraîches de l'été, +c'est-à-dire de six heures à dix heures du matin et de +quatre à six heures du soir, ils se tenaient soit à cheval, +soit accoudés sur le mur, regardant ce magnifique +horizon qui n'a pour borne que la mer de Sicile, +sur laquelle se découpe la sombre silhouette de Caprée.</p> + +<p>--Quels sont ces hommes? demandai-je un jour +aux agents de l'autorité.</p> + +<p>--<i>Gentiluomini</i> (des gentlemen), me répondit +celui-ci.</p> + +<p>--Qu'ont-ils fait?</p> + +<p>--<i>Nulla! hanno amazzato</i> (rien! ils ont tué).</p> + +<p>Et, en effet, à Naples, l'assassinat n'est qu'un geste, +et le lazzarone ignorant, qui n'a jamais sondé les +mystères de la vie et de la mort, ôte la vie et donne +la mort sans avoir aucune idée, ni philosophique ni +morale, de ce qu'il donne et de ce qu'il ôte.</p> + +<p>Que l'on se figure donc le rôle sanglant que doivent +jouer, dans les situations pareilles à celles où nous +venons de montrer Naples, des hommes dont les +prototypes sont les Mammone, qui boivent le sang +de leurs prisonniers, et les La Gala, qui les font cuire +et qui les mangent!</p> + +<br><br> + +<h3>LXXXII</h3> + +<h3>LE PRINCE DE MALITERNO.</h3> + +<p>Il fallait au plus tôt porter remède à la situation, +ou Naples était perdue et les ordres de la reine étaient +exécutés à la lettre, c'est-à-dire que la bourgeoisie +et la noblesse disparaissaient dans un massacre général +et qu'il ne restait que le peuple, ou plutôt +que la populace.</p> + +<p>Les députés de la ville, alors, se réunirent dans la +vieille basilique de Saint-Laurent, dans laquelle tant +de fois avaient été discutés les droits du peuple et +ceux du pouvoir royal.</p> + +<p>Le parti républicain, qui, nous l'avons vu, avait +déjà été en relation avec le prince de Maliterno, et +qui, d'après ses promesses, croyait pouvoir compter +sur lui, faisant valoir son courage dans la campagne +de 1796, et ce que, quelques jours auparavant encore, +il venait de faire pour la défense de Capoue, le proposa +comme général du peuple.</p> + +<p>Les lazzaroni, qui venaient de le voir combattre +contre les Français, n'eurent aucune défiance et +accueillirent son nom par acclamation.</p> + +<p>Son entrée était préparée pour se faire au milieu +de l'enthousiasme général. Au moment où le peuple +criait: «Oui! oui! Maliterno! vive Maliterno! mort +aux Français! mort aux jacobins!» Maliterno parut +à cheval et armé de pied en cap.</p> + +<p>Le peuple napolitain est un peuple d'enfants, facile +à se laisser prendre à des coups de théâtre. L'arrivée +du prince, au milieu des bravos qui signalaient sa +nomination, lui parut providentielle. A sa vue, les cris +redoublèrent. On enveloppa son cheval, comme, la +veille et le matin encore, on avait enveloppé le carrosse +de l'archevêque, et chacun hurla, de cette voix +qu'on n'entend qu'à Naples:</p> + +<p>--Vive Maliterno! vive notre défenseur! vive +notre père!</p> + +<p>Maliterno descendit de cheval, laissa l'animal aux +mains des lazzaroni et entra dans l'église de San-Lorenzo. +Déjà accepté par le peuple, il fut proclamé +dictateur par le municipe, revêtu de pouvoirs illimités, +et libre de choisir lui-même son lieutenant.</p> + +<p>Séance tenante, et avant même que Maliterno +sortit de l'église, on annonça une députation chargée +de se rendre près du vicaire général et de lui dire +que <i>la ville</i> et le peuple ne voulaient plus obéir à un +autre chef que celui qu'ils s'étaient choisi, et que ce +chef, qui venait d'être élu, était le seigneur San-Girolame, +prince de Maliterno.</p> + +<p>Le vicaire général devait donc être invité par la +députation à reconnaître les nouveaux pouvoirs créés +par le municipe et acceptés, mieux encore, proclamés +par le peuple.</p> + +<p>La députation qui s'était offerte, et qui avait été +acceptée, se composait de Manthonnet, Cirillo, Schipani, +Velasco et Pagano.</p> + +<p>Elle se présenta au palais.</p> + +<p>La révolution, depuis deux jours, avait marché à +pas de géant. Le peuple, trompé par elle, lui prêtait +momentanément son appui, et, cette fois, les députés +ne venaient plus en suppliants, mais en maîtres.</p> + +<p>Ces changements n'étonneront point nos lecteurs, +qui les ont vus s'opérer sous leurs yeux.</p> + +<p>Ce fut Cirillo qui fut chargé de porter la parole.</p> + +<p>Sa harangue fut courte: il supprima le titre de +<i>prince</i> et même celui d'<i>excellence</i>.</p> + +<p>--Monsieur, dit-il au vicaire général, nous venons, +au nom de la ville, vous inviter à renoncer +aux pouvoirs que vous avez reçus du roi, vous prier +de nous remettre, ou plutôt de remettre à la municipalité, +l'argent de l'État qui est à votre disposition, +et de prescrire, par un édit, le dernier que vous rendrez, +obéissance entière à la municipalité et au prince +de Maliterno, nommé général par le peuple.</p> + +<p>Le vicaire général ne répondit point positivement, +mais demanda vingt-quatre heures pour réfléchir, +en disant que la nuit porte conseil.</p> + +<p>Le conseil que lui porta la nuit fut de s'embarquer +au point du jour, avec le reste du trésor royal, sur +un bâtiment faisant voile pour la Sicile.</p> + +<p>Revenons au prince de Maliterno.</p> + +<p>L'important était de désarmer le peuple, et, en le +désarmant, d'arrêter les massacres.</p> + +<p>Le nouveau dictateur, après avoir engagé sa parole +aux patriotes et juré de marcher en tout point +d'accord avec eux, sortit de l'église, monta de nouveau +à cheval, et, le sabre à la main, après avoir répondu +par le cri de «Vive le peuple!» au cri de «Vive +Maliterno!» nomma pour son lieutenant don Lucio +Caracciolo, duc de Rocca-Romana, presque aussi populaire +que lui, à cause de son brillant combat de +Caïazzo. Le nom du beau gentilhomme qui, depuis +quinze ans, avait changé trois fois d'opinions et qui +devait se les faire pardonner par une troisième trahison, +fut salué par une immense acclamation.</p> + +<p>Après quoi, le prince de Maliterno fit une harangue, +pour inviter le peuple à déposer les armes +dans un couvent voisin destiné à servir de quartier +général, et ordonna, sous peine de mort, d'obéir à +toutes les mesures qu'il croirait nécessaires pour rétablir +la tranquillité publique.</p> + +<p>En même temps, pour donner plus de poids à ses +paroles, il fit dresser des potences dans toutes les +rues et sur toutes les places, et sillonna la ville de +patrouilles composées des citoyens les plus braves et +et les plus honnêtes, chargées d'arrêter et de pendre, +sans autre forme de procès, les voleurs et les assassins +pris en flagrant délit.</p> + +<p>Puis il fut convenu qu'à la bannière blanche, +c'est-à-dire à la bannière royale, était substituée la +bannière du peuple, c'est-à-dire la bannière tricolore. +Les trois couleurs du peuple napolitain étaient le +bleu, le jaune et le rouge.</p> + +<p>A ceux qui demandèrent des explications sur ce +changement et qui essayèrent de le discuter, Maliterno +répondit qu'il changeait le drapeau napolitain +pour ne pas montrer aux Français une bannière qui +avait fui devant eux. Le peuple, orgueilleux d'avoir +sa bannière, accepta.</p> + +<p>Lorsque, le matin du 17 janvier, on connut à Naples, +la fuite du vicaire général et les nouveaux malheurs +dont cette fuite menaçait Naples, la colère du +peuple, jugeant inutile de poursuivre Pignatelli, +qu'il ne pouvait atteindre, se tourna tout entière +contre Mack.</p> + +<p>Une bande de lazzaroni se mit à sa recherche. +Mack, selon eux, était un traître, qui avait pactisé +avec les jacobins et avec les Français, et qui, par +conséquent, méritait d'être pendu. Cette bande se +dirigea vers Caserte, où elle croyait le trouver.</p> + +<p>Il y était, en effet, avec le major Riescach, le seul +officier qui lui fût resté fidèle dans ce grand désastre, +lorsqu'on vint lui annoncer le danger qu'il courait. +Ce danger était sérieux. Le duc de Salandra, que les +lazzaroni avaient rencontré sur la route de Caserte +et qu'ils avaient pris pour lui, avait failli y laisser la +vie. Il ne restait qu'une ressource au malheureux +général: c'était d'aller chercher un asile sous la tente +de Championnet; mais il l'avait, on se le rappelle, +si grossièrement traité dans la lettre qu'en entrant +en campagne, il lui avait fait porter par le major +Riescach; il avait, en quittant Rome, rendu contre +les Français un ordre du jour si cruel, qu'il n'osait +espérer dans la générosité du général français. +Mais le major Riescach le rassura, lui proposant de +le précéder et de préparer son arrivée. Mack accepta +la proposition, et, tandis que le major accomplissait +sa mission, il se retira dans une petite maison de +Cirnao, à la sûreté de laquelle il croyait à cause de +son isolement.</p> + +<p>Championnet était campé en avant de la petite +ville d'Aversa, et, toujours curieux de monuments +historiques, il venait de reconnaître avec son fidèle +Thiébaut, dans un vieux couvent abandonné, les +ruines du château où Jeanne avait assassiné son +mari, et jusqu'aux restes du balcon où André fut +pendu avec l'élégant lacet de soie et d'or tressé par +la reine elle-même. Il expliquait à Thiébaut, moins +savant que lui en pareille matière, comment Jeanne +avait obtenu l'absolution de ce crime en vendant au +pape Clément VI Avignon pour soixante mille écus, +lorsqu'un cavalier s'arrêta à la porte de sa tente et +que Thiébaut jeta un cri de joie et de surprise en +reconnaissant son ancien collègue, le major Riescach.</p> + +<p>Championnet reçut le jeune officier avec la même +courtoisie qu'il l'avait reçu à Rome, lui exprima son +regret de ce qu'il ne fût point arrivé une heure plus +tôt pour prendre part à la promenade archéologique +qu'il venait de faire; puis, sans s'informer du motif +qui l'amenait, lui offrit ses services comme à un ami, +et comme si cet ami ne portait point l'uniforme napolitain.</p> + +<p>--D'abord, mon cher major, lui dit-il, permettez +que je commence par des remercîments. J'ai trouvé, +à mon retour à Rome, le palais Corsini, que je vous +avais confié, dans le meilleur état possible. Pas un +livre, pas une carte, pas une plume ne manquait. Je +crois même que l'on ne s'était, pendant deux semaines +qu'il a été habité, servi d'aucun des objets dont +je me sers tous les jours.</p> + +<p>--Eh bien, mon général, si vous m'êtes aussi +reconnaissant que vous le dites du petit service que +vous prétendez avoir reçu de moi, vous pouvez, à +votre tour, m'en rendre un grand.</p> + +<p>--Lequel? demanda Championnet en souriant.</p> + +<p>--C'est d'oublier deux choses.</p> + +<p>--Prenez garde! oublier est moins facile que de +se souvenir. Quelles sont ces deux choses? Voyons!</p> + +<p>--D'abord, la lettre que je vous ai portée à Rome +de la part du général Mack.</p> + +<p>--Vous avez pu voir qu'elle avait été oubliée cinq +minutes après avoir été lue. La seconde?</p> + +<p>--La proclamation relative aux hôpitaux.</p> + +<p>--Celle-là, monsieur, répondit Championnet, je +ne l'oublie pas, mais je la pardonne.</p> + +<p>Riescach s'inclina.</p> + +<p>--Je ne puis demander davantage de votre générosité, +dit-il. Maintenant, le malheureux général +Mack...</p> + +<p>--Oui, je le sais, on le poursuit, on le traque, on +veut l'assassiner; comme Tibère, il est forcé de coucher +chaque nuit dans une nouvelle chambre. Pourquoi +ne vient-il pas tout simplement me trouver? Je +ne pourrai pas, comme le roi des Perses à Thémistocle, +lui donner cinq villes de mon royaume pour +subvenir à son entretien; mais j'ai ma tente, elle est +assez grande pour deux, et, sous cette tente, il recevra +l'hospitalité du soldat.</p> + +<p>Championnet achevait à peine ces paroles, qu'un +homme couvert de poussière sautait à bas d'un cheval +ruisselant d'écume, et se présentait timidement au +seuil de la tente que le général français venait de lui +offrir.</p> + +<p>Cet homme, c'était Mack, qui, apprenant que les +hommes lancés à sa poursuite se dirigeaient sur +Carnava, n'avait pas cru devoir attendre le retour +de son envoyé et la réponse de Championnet.</p> + +<p>--Mon général, s'écria Riescach, entrez, entrez! +Comme je vous l'avais dit, notre ennemi est le plus +généreux des hommes.</p> + +<p>Championnet se leva et s'avança au-devant de +Mack, la main ouverte.</p> + +<p>Mack crut sans doute que cette main s'ouvrait pour +lui demander son épée.</p> + +<p>La tête basse, le front rougissant, muet, il la tira +du fourreau, et, la prenant par la lame, il la présenta +au général français par la poignée.</p> + +<p>--Général, lui dit-il, je suis votre prisonnier, et +voici mon épée.</p> + +<p>--Gardez-la, monsieur, répondit Championnet +avec son fin sourire; mon gouvernement m'a défendu +de recevoir des présents de fabrique anglaise.</p> + +<p>Finissons-en avec le général Mack, que nous ne +retrouverons plus sur notre chemin, et que nous +quittons, nous devons l'avouer, sans regret.</p> + +<p>Mack fut traité par le général français comme un +hôte et non comme un prisonnier. Dès le lendemain +de son arrivée sous sa tente, il lui donna un passeport +pour Milan, en le mettant à la disposition du +Directoire.</p> + +<p>Mais le Directoire traita Mack avec moins de courtoisie +que Championnet. Il le fit arrêter, l'enferma +dans une petite ville de France, et, après la bataille +de Marengo, l'échangea contre le père de celui qui +écrit ces lignes, lequel était à Brindisi prisonnier par +surprise du roi Ferdinand.</p> + +<p>Malgré ses revers en Belgique, malgré l'incapacité +dont il avait fait preuve dans cette campagne de +Rome, le général Mack obtint, en 1804, le commandement +de l'armée de Bavière.</p> + +<p>En 1805, à l'approche de Napoléon, il se renferma +dans Ulm, où, après deux mois de blocus, il signa +la plus honteuse capitulation que l'on ait jamais +mentionnée dans les annales de la guerre.</p> + +<p>Il se rendit avec 35,000 hommes.</p> + +<p>Cette fois, on lui fit son procès, et il fut condamné +à mort; mais sa peine fut commuée en une détention +perpétuelle au Spitzberg.</p> + +<p>Au bout de deux ans, le général Mack obtint sa +grâce et fut mis en liberté.</p> + +<p>A partir de 1808 il disparaît de la scène du monde, +et l'on n'entend plus parler de lui.</p> + +<p>On a très-justement dit de lui que, pour avoir la +réputation de premier général de son siècle, il ne +lui avait manqué que de ne pas avoir eu d'armées à +commander.</p> + +<p>Continuons à dérouler, dans toute sa simplicité +historique, la liste des événements qui conduisirent +les Français à Naples, et qui, d'ailleurs, forment un +tableau de moeurs où ne manque ni la couleur ni +l'intérêt.</p> + +<br><br> + +<h3>LXXXIII</h3> + +<h3>RUPTURE DE L'ARMISTICE.</h3> + +<p>Les lazzaroni, furieux de voir le général Mack +leur échapper, ne voulurent point avoir fait une si +longue course pour rien.</p> + +<p>Ils marchèrent, en conséquence, sur les avant-postes +français, battirent les gardes avancées et repoussèrent +la grand'garde. Mais, au premier coup +de fusil, le général Championnet ayant dit à Thiébaut +d'aller voir ce qui se passait, celui-ci rallia les +hommes que cette irruption imprévue avait dispersés +et chargea toute cette multitude au moment où +elle traversait la ligne de démarcation tracée entre +les deux armées. Il en détruisit une partie, mit l'autre +en fuite, mais, sans la poursuivre, s'arrêta dans +les limites tracées à l'armée française.</p> + +<p>Deux événements avaient rompu la trêve: le défaut +de payement des cinq millions stipulés dans le traité +et l'agression des lazzaroni.</p> + +<p>Le 19 janvier, les vingt-quatre députés de la ville +comprirent à quels dangers les exposaient ces deux +insultes, qui, faites à un vainqueur, ne pouvaient +manquer de le déterminer à marcher sur Naples.</p> + +<p>Ils partirent donc pour Caserte, où Championnet +avait son quartier général; mais ils n'eurent point +la peine d'aller jusque-là, le général, nous l'avons +dit, s'étant avancé jusqu'à Maddalone.</p> + +<p>Le prince de Maliterno marchait à leur tête.</p> + +<p>En arrivant en présence du général français, tous, +comme c'est l'habitude en pareil cas, commencèrent +de parler à la fois, les uns priant, les autres menaçant, +ceux-ci demandant humblement la paix, ceux-là +jetant à la face des Français des défis de guerre.</p> + +<p>Championnet écouta avec sa courtoisie et sa patience +ordinaires pendant dix minutes; puis, comme +il lui était impossible d'entendre un mot de ce qui se +disait:</p> + +<p>--Messieurs, dit-il en excellent italien, si l'un +d'entre vous était assez bon pour prendre la parole +au nom de tous, je ne doute pas que nous ne finissions +par nous entendre, du moins par nous comprendre.</p> + +<p>Puis, s'adressant à Maliterno, qu'il reconnaissait +au coup de sabre qui lui partageait le front et la +joue:</p> + +<p>--Prince, lui dit-il, quand on sait se battre comme +vous, on doit savoir défendre son pays avec la parole +comme avec le sabre. Voulez-vous me faire l'honneur +de me dire la cause qui vous amène? J'écoute, je vous +le jure, avec le plus grand intérêt.</p> + +<p>Cette élocution si pure, cette grâce si parfaite, +étonnèrent les députés, qui se turent et qui, faisant +un pas en arrière, laissèrent au prince de Maliterno +le soin de défendre les intérêts de Naples.</p> + +<p>N'ayant point, comme Tite-Live, la prétention de +faire les discours des orateurs que nous mettons en +scène, nous nous empressons de dire que nous ne +changeons point une parole au texte du discours du +prince de Maliterno.</p> + +<p>--Général, dit-il, s'adressant à Championnet, depuis +la fuite du roi et du vicaire général, le gouvernement +du royaume est dans les mains du sénat de +la ville. Nous pouvons donc faire, avec <i>Votre Excellence</i>, +un durable et légitime traité.</p> + +<p>Au titre d'<i>excellence</i>, donné au général républicain, +Championnet avait souri et salué.</p> + +<p>Le prince lui présenta un paquet.</p> + +<p>--Voici une lettre, continua-t-il, qui renferme les +pouvoirs des députés ici présents. Peut-être, vous qui, +en vainqueur et à la tête d'une armée victorieuse, êtes +venu au pas de course de Civita-Castellana à Maddalone, +regardez-vous comme un faible espace les +dix milles qui vous séparent de Naples; mais vous +remarquerez que cet espace est immense, infranchissable +même, lorsque vous réfléchirez que vous êtes +entouré de populations armées et courageuses, et que +soixante mille citoyens enrégimentés, quatre châteaux +forts, des vaisseaux de guerre, défendent une +ville de cinq cent mille habitants enthousiasmés par +la religion, exaltés par l'indépendance. Maintenant, +supposez que la victoire continue de vous être fidèle +et que vous entriez en conquérant à Naples; il vous +sera impossible de vous maintenir dans votre conquête. +Ainsi, tout vous conseille de faire la paix avec +nous. Nous vous offrons, non-seulement les deux millions +et demi de ducats stipulés dans le traité de +Sparanisi, mais encore tout l'argent que vous nous +demanderez en vous renfermant dans les limites de +la modération. En outre, nous mettons à votre disposition, +pour que vous puissiez vous retirer, des +vivres, des voitures, des chevaux, et enfin des routes +de la sécurité desquelles nous vous répondons... +Vous avez remporté de grands succès, vous avez +pris des canons et des drapeaux, vous avez fait un +grand nombre de prisonniers, vous avez emporté +quatre forteresses: nous vous offrons un tribut et +nous vous demandons la paix comme à un vainqueur. +Ainsi, du même coup, vous conquérez la gloire et +l'argent. Considérez, général, que nous sommes +beaucoup trop faibles pour votre armée; que, si +vous nous accordez la paix, que, si vous consentez à +ne pas entrer à Naples, le monde applaudira à votre +magnanimité. Si, au contraire, la résistance désespérée +des habitants, sur laquelle nous avons le droit +de compter, vous repousse, vous ne recueillerez que +la honte d'avoir échoué au bout de votre entreprise.</p> + +<p>Championnet avait écouté, non sans étonnement, +ce long discours, qui lui paraissait plutôt une lecture +qu'une improvisation.</p> + +<p>--Prince, répondit-il poliment mais froidement +à l'orateur, je crois que vous commettez une erreur +grave: vous parlez à des vainqueurs comme vous +parleriez à des vaincus. La trêve est rompue pour +deux raisons: la première, c'est que vous n'avez pas +payé, le 15, la somme que vous deviez payer; la +seconde, c'est que vos lazzaroni sont venus nous +attaquer dans nos lignes. Demain, je marche sur +Naples; mettez-vous en mesure de me recevoir, je +suis, moi, en mesure d'y entrer.</p> + +<p>Le général et les députés, chacun de leur côté, +échangèrent un froid salut; le général rentra dans +sa tente, les députés reprirent la route de Naples.</p> + +<p>Mais, aux jours de révolution comme aux jours +orageux de l'été, le temps change vite, et le ciel, +serein à l'aurore, est sombre à midi.</p> + +<p>Les lazzaroni, en voyant partir Maliterno avec les +députés de la ville pour le camp français, se crurent +trahis, et, soulevés par les prêtres prêchant dans les +églises, par les moines prêchant dans les rues, tous +couvrant l'égoïsme ecclésiastique du manteau royal, +ils s'élancèrent vers le couvent où ils avaient déposé +leurs armes, s'en emparèrent de nouveau, se répandirent +dans les rues, enlevèrent à Maliterno la dictature +qu'ils lui avaient votée la veille, et se nommèrent +des chefs, ou plutôt se remirent sous le commandement +des anciens.</p> + +<p>On avait abaissé les bannières royales; mais on +n'avait pas encore inauguré le drapeau populaire.</p> + +<p>Les bannières royales furent remises partout où +elles avaient été enlevées.</p> + +<p>Le peuple s'empara, en outre, de sept ou huit +pièces de canon, qu'il traîna par les rues et qu'il +mit en batterie à Tolède, à Chiaïa et à Largo del +Pigne.</p> + +<p>Puis les pillages et les exécutions commencèrent. +Les gibets que Maliterno avait fait dresser pour pendre +les voleurs et les assassins servirent à pendre les +jacobins.</p> + +<p>Un sbire bourbonien dénonça l'avocat Fasulo: +les lazzaroni firent irruption chez lui. Il n'eut que le +temps de se sauver avec son frère par les terrasses. +On trouva chez eux une cassette pleine de cocardes +françaises, et on allait égorger leur jeune soeur, +lorsqu'elle s'abrita d'un grand crucifix qu'elle prit +entre ses bras. La terreur religieuse arrêta les assassins, +qui se contentèrent de piller la maison et d'y +mettre le feu.</p> + +<p>Maliterno revenait de Maddalone, lorsque, par +bonheur, en dehors de la ville, il fut instruit de ce +qui s'y passait, par les fugitifs qu'il rencontra.</p> + +<p>Il expédia alors deux messagers, porteurs chacun +d'un billet dont ils avaient pris connaissance. S'ils +étaient arrêtés, ils devaient déchirer ou avaler les +billets, et, comme ils les savaient par coeur, s'ils +échappaient aux mains des lazzaroni, exécuter de +même leur mission.</p> + +<p>Un de ces billets était pour le duc de Rocca-Romana: +Maliterno lui disait où il était caché, et, la +nuit tombée, l'invitait à le venir rejoindre avec une +vingtaine d'amis.</p> + +<p>L'autre était pour l'archevêque: il lui enjoignait, +sous peine de mort, à dix heures précises du soir, de +mettre en branle toutes ses cloches, de réunir son +chapitre, ainsi que tout le clergé de la cathédrale, et +d'exposer le sang et la tête de saint Janvier.</p> + +<p>Le reste, disait-il, le regardait.</p> + +<p>Deux heures après, les deux messagers étaient +arrivés sans accident à destination.</p> + +<p>Vers sept heures du soir, Rocca-Romana vint seul; +mais il annonçait que ses vingt amis étaient prêts +et se trouveraient au rendez-vous qui leur serait +indiqué.</p> + +<p>Maliterno le renvoya immédiatement à Naples, le +priant de se trouver, lui et ses amis, à minuit, sur la +place du couvent de la Trinité, où il s'engageait à les +rejoindre. Ils devaient réunir, en même temps +qu'eux, le plus grand nombre possible de leurs serviteurs,--maîtres +et serviteurs bien armés.</p> + +<p>Le mot d'ordre était <i>Patrie et Liberté</i>. On ne +devait s'occuper de rien. Maliterno répondait de +tout.</p> + +<p>Seulement, Rocca-Romana devait donner cet ordre +et revenir aussitôt. En supposant l'absence de tous +deux, on écrirait à Manthonnet, qui était prévenu de +son côté.</p> + +<p>A dix heures du soir, fidèle à l'ordre reçu, le +cardinal-archevêque fit sonner toutes les cloches d'un +même coup.</p> + +<p>A ce bruit inattendu, à cette immense vibration +qui semblait le vol d'une troupe d'oiseaux aux ailes +de bronze, les lazzaroni, étonnés, s'arrêtèrent au +milieu de leur oeuvre de destruction. Les uns, croyant +que c'était un signal de joie, dirent que les Français +avaient pris la fuite; les autres, au contraire, crurent +que, les Français ayant attaqué la ville, on les appelait +aux armes.</p> + +<p>Dans l'un et l'autre cas, et quelle que fût sa +croyance, chacun courut à la cathédrale.</p> + +<p>On y trouva le cardinal revêtu de ses habits pontificaux, +au milieu de son clergé, dans l'église illuminée +d'un millier de cierges. La tête et le sang de saint +Janvier étaient exposés sur l'autel.</p> + +<p>On sait la dévotion que les Napolitains ont pour +les saintes reliques du protecteur de leur ville. A la +vue de ce sang et de cette tête, qui ont peut-être joué +encore un plus grand rôle en politique qu'en religion, +les plus ardents et les plus furieux commencèrent à +s'apaiser, tombant à genoux, dans l'église, s'ils +avaient pu y pénétrer, dehors, si la foule qui encombrait +la cathédrale les avait forcés de demeurer +dans la rue; et tous, dans l'église et au dehors, se +mirent à prier.</p> + +<p>Alors, la procession, le cardinal-archevêque en tête, +s'apprêta pour sortir et pour parcourir la ville.</p> + +<p>En ce moment, à la droite et à la gauche du prélat, +parurent, comme représentants de la douleur populaire, +le prince de Maliterno et le duc de Rocca-Romana, +vêtus de deuil, pieds nus, les larmes aux +yeux. Le peuple voyant tout à coup, en costumes +de pénitents, implorant la colère de Dieu contre les +Français, les deux plus grands seigneurs de Naples, +accusés d'avoir trahi Naples en faveur de ces Français, +on ne songea plus à les accuser de trahison, mais +seulement à prier et à s'humilier avec eux. Le peuple, +tout entier alors, suivit les saintes reliques portées +par l'archevêque, fit en procession un grand tour +dans la ville et revint à l'église, d'où il était parti.</p> + +<p>Là, Maliterno monta en chaire et fit au peuple un +discours dans lequel il lui dit que saint Janvier, protecteur +céleste de la ville, ne permettrait certainement +pas qu'elle tombât aux mains des Français; +puis il invita chacun à rentrer chez soi, à se reposer, +en dormant, des fatigues de la journée, afin que ceux +qui voudraient combattre se trouvassent au point du +jour les armes à la main.</p> + +<p>Enfin l'archevêque donna sa bénédiction aux assistants, +et chacun se retira en répétant les paroles qu'il +avait prononcées:</p> + +<p>«Nous n'avons que deux mains, comme les Français; +mais saint Janvier est pour nous.»</p> + +<p>L'église évacuée, les rues redevinrent solitaires. +Alors, Maliterno et Rocca-Romana reprirent leurs +armes, qu'ils avaient laissées dans la sacristie, et, +se glissant dans l'ombre, se rendirent à la place de +la Trinité, où leurs compagnons les attendaient.</p> + +<p>Ils y trouvèrent Manthonnet, Velasco, Schipani et +trente ou quarante patriotes.</p> + +<p>La question était de s'emparer du château Saint-Elme, +où, l'on se le rappelle, était prisonnier Nicolino +Caracciolo. Rocca-Romana, inquiet sur le sort de +son frère, et les autres sur celui de leur ami, avaient +décidé de le délivrer. Un coup de main pour arriver +à ce but était urgent. Après avoir échappé si heureusement +à la torture de Vanni, Nicolino ne pouvait +manquer d'être assassiné si les lazzaroni s'emparaient +du château Saint-Elme, le seul que, dans sa position +imprenable, ils se fussent abstenus d'attaquer.</p> + +<p>A cet effet, Maliterno, pendant ses vingt-quatre +heures de dictature, n'osant ouvrir les portes à Nicolino, +de peur que les lazzaroni ne l'accusassent de +trahison, avait mêlé à la garnison trois ou quatre +hommes faisant partie de sa domesticité. Par un de +ces hommes, il avait eu le mot d'ordre du château +Saint-Elme pour la nuit du 20 au 21 janvier. Le mot +d'ordre était <i>Parthénope et Pausilippe</i>.</p> + +<p>Or, voici ce que comptait faire Maliterno: simuler +une patrouille venant de la ville apporter des ordres +au commandant du fort; ensuite, faire irruption dans +la citadelle et s'en emparer.</p> + +<p>Par malheur, Maliterno, Rocca-Romana, Manthonnet, +Velasco et Schipani étaient trop connus pour +prendre le commandement de la petite troupe. Ils durent +le céder à un homme du peuple, enrôlé dans +leur parti. Mais celui-ci, peu familier avec les usages +de la guerre, au lieu de donner le mot <i>Parthénope</i> +pour mot d'ordre, croyant que c'était la même chose, +donna celui de <i>Napoli</i>. La sentinelle reconnut la +fraude et appela aux armes. La petite troupe fut +alors accueillie par une vive fusillade et trois coups +de canon qui, par bonheur, ne firent aucun mal +aux assaillants.</p> + +<p>Cet échec avait une double gravité: d'abord de +ne point délivrer Nicolino Caracciolo, et ensuite de +ne pas donner à Championnet le signal qui lui avait +été promis par les républicains.</p> + +<p>Et, en effet, Championnet avait promis aux républicains +d'être en vue de Naples, le 21 janvier dans +la journée, et les républicains, de leur côté, lui +avaient promis qu'il verrait, en signe d'alliance, flotter +la bannière tricolore française sur le château +Saint-Elme.</p> + +<p>Leur attaque de la nuit manquée, ils ne pouvaient +tenir à Championnet la parole qu'ils lui avaient +donnée.</p> + +<p>Maliterno et Rocca-Romana, qui voulaient tout +simplement délivrer Nicolino Caracciolo, et qui n'étaient +que les alliés et non les complices des républicains, +n'étaient point dans cette partie de leur +secret.</p> + +<p>Pour les uns comme pour les autres, l'étonnement +fut donc grand, lorsque le 21, au point du jour, on +vit flotter la bannière tricolore française sur les tours +du château Saint-Elme.</p> + +<p>Disons comment s'était faite cette substitution +inattendue, comment le drapeau français avait été +arboré sur le château Saint-Elme et de quelles matières +il était fait.</p> + +<br><br> + +<h3>LXXXIV</h3> + +<h3>UN GEOLIER QUI S'HUMANISE.</h3> + +<p>On se rappelle comment, à la suite du billet remis +par Roberto Brandi, commandant du château Saint-Elme, +au procureur fiscal Vanni, celui-ci avait suspendu +les apprêts de la torture et fait reconduire Nicolino +Caracciolo dans le cachot numéro 3, «au second +au-dessous de l'entre-sol,» comme disait le +prisonnier.</p> + +<p>Roberto Brandi ne connaissait point la teneur du +billet adressé à Vanni par le prince de Castelcicala; +mais, au changement qui s'était fait sur la physionomie +de ce dernier, à la pâleur qui avait enseveli +son visage, à l'ordre donné de reconduire Nicolino +dans sa prison, à la rapidité avec laquelle il s'était +élancé hors de la salle de la torture, il avait été facile +à Brandi de deviner que la nouvelle contenue +dans la lettre était des plus graves.</p> + +<p>Vers quatre heures de l'après-midi, il avait, comme +tout le monde, appris, par les affiches de Pronio, le +retour du roi à Caserte, et, le soir, il avait, du haut +des murailles de son donjon, assisté au triomphe du +roi et joui de la vue des illuminations qui en avaient +été la suite.</p> + +<p>La cause de ce retour royal, sans lui faire un effet +aussi électrique qu'à Vanni, lui avait cependant +donné à penser.</p> + +<p>Il avait songé que Vanni, dans sa crainte des Français, +s'était arrêté au moment de donner la torture +à Nicolino, et qu'il pourrait bien, lui aussi, avoir +maille à partir avec eux pour l'avoir tenu prisonnier.</p> + +<p>Il songea donc à se faire, pour l'hypothèse désormais +possible de la venue des Français à Naples, il +songea donc à se faire un ami de ce prisonnier lui-même.</p> + +<p>Vers cinq heures du soir, c'est-à-dire au moment +où le roi entrait par la porte Campana, le commandant +du château se fit ouvrir le cachot du prisonnier, +et, s'approchant de lui avec une politesse de laquelle, +d'ailleurs, il ne s'était jamais écarté entièrement:</p> + +<p>--Monsieur le duc, lui dit-il, je vous ai entendu +vous plaindre hier à M. le procureur fiscal de l'ennui +que vous causait dans votre cachot le manque de +livres.</p> + +<p>--C'est vrai, monsieur, je m'en suis plaint, répondit +Nicolino avec sa bonne humeur éternelle. +Quand je jouis de ma liberté, je suis plutôt un oiseau +chanteur comme l'alouette, ou siffleur comme le +merle, que rêveur comme le hibou; mais, une fois en +cage, j'aime encore mieux, par ma foi, pour causer +avec lui, un livre, si ennuyeux qu'il soit, que notre +geôlier, qui a l'habitude de répondre aux demandes +les plus prolixes par ce seul mot: <i>Oui</i>, ou: <i>Non</i>, +quand il répond toutefois.</p> + +<p>--Eh bien, monsieur le duc, j'aurai l'honneur +de vous envoyer quelques livres; et, si vous voulez +bien me dire ceux qui vous seraient le plus agréables...</p> + +<p>--Vraiment! Est-ce que vous avez une bibliothèque +au château?</p> + +<p>--Deux ou trois cents volumes.</p> + +<p>--Diable! en liberté, il y en aurait pour toute ma +vie; en prison, il y en a bien pour six ans. Voyons, +avez-vous le premier volume des <i>Annales</i> de Tacite, +traitant des amours de Claude et des débordements +de Messaline? Je ne serais point fâché de relire cela, +que je n'ai point lu depuis le collége.</p> + +<p>--Nous avons un Tacite, monsieur le duc; mais +le premier volume manque. Désirez-vous les autres?</p> + +<p>--Merci. J'aime tout particulièrement Claude, et +j'ai toujours été on ne peut plus sympathique à Messaline; +et, comme je trouve que nos augustes souverains, +avec lesquels j'ai eu le malheur de me brouiller +bien innocemment, ont de grands points de ressemblance +avec ces deux personnages, j'eusse voulu faire +des parallèles dans le genre de ceux de Plutarque, +parallèles qui, mis sous leurs yeux, eussent produit, +j'en suis certain, l'excellent résultat de me raccommoder +avec eux.</p> + +<p>--Je suis au regret, monsieur le duc, de ne pouvoir +vous donner cette facilité. Mais demandez un +autre livre, et, s'il se trouve dans la bibliothèque...</p> + +<p>--N'en parlons plus. Avez-vous la <i>Science nouvelle</i>, +de Vico?</p> + +<p>--Je ne connais pas cela, monsieur le duc.</p> + +<p>--Comment! vous ne connaissez pas Vico?</p> + +<p>--Non, monsieur le duc.</p> + +<p>--Un homme de votre instruction qui ne connaît +pas Vico! c'est extraordinaire. Vico était le fils d'un +petit libraire de Naples. Il fut, pendant neuf ans, précepteur +des fils d'un évêque dont j'ai oublié et dont +bien d'autres avec moi ont oublié le nom, malgré la +confiance que cet évêque avait bien certainement que son +nom vivrait plus longtemps que celui de Vico. +Or, pendant que monseigneur disait sa messe, donnait +sa bénédiction et élevait paternellement ses trois neveux, +Vico écrivait un livre qu'il intitulait la <i>Science +nouvelle</i>, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, +livre où il distinguait, dans l'histoire des différents +peuples, trois âges qui se succèdent uniformément: +l'<i>âge divin</i>, enfance des nations, pendant lequel tout +est divinité, et où les prêtres possèdent l'autorité; +l'<i>âge héroïque</i>, qui est le règne de la force matérielle +et des héros, et l'<i>âge humain</i>, période de civilisation +après laquelle les hommes reviennent à l'état primitif. +Or, comme nous en sommes à l'âge des héros, +j'aurais voulu établir un parallèle entre Achille et le +général Mack, et, comme, bien certainement, le parallèle +eût été en faveur de l'illustre général autrichien, +je me fusse fait de celui-ci un ami qui eût pu +plaider ma cause vis-à-vis du marquis Vanni, lequel +a si lestement, et sans nous dire adieu, disparu ce +matin.</p> + +<p>--Ce serait avec plaisir que je vous y eusse aidé, +monsieur le duc; mais nous n'avons point Vico.</p> + +<p>--Alors, laissons de côté les historiens et les philosophes, +et passons aux chroniqueurs. Avez-vous la +<i>Chronique du couvent de Sant'Archangelo à Bajano</i>? +Étant cloîtré comme un religieux, je me sens plein +de bienveillance pour mes soeurs cloîtrées les religieuses. +Imaginez-vous donc, mon cher commandant, +que ces dignes religieuses avaient trouvé moyen, par +une porte secrète dont elles possédaient une clef en +même temps que l'abbesse, de faire entrer leurs +amants dans les jardins. Seulement, une des soeurs +qui venait de prononcer ses voeux quelques jours auparavant, +et qui, par conséquent, n'avait pas encore +eu le temps de rompre tous les liens qui l'attachaient +au monde, prit mal ses mesures, confondit les dates +et donna pour la même nuit rendez-vous à deux de +ses amants. Les deux jeunes gens se rencontrèrent, +se reconnurent, et, au lieu de prendre la chose +gaiement, comme je l'eusse prise, moi, la prirent au +sérieux: ils tirèrent leurs épées. On ne devrait jamais +entrer avec une épée dans un couvent. L'un des deux +tua l'autre et se sauva. On trouva le cadavre. Vous +comprenez bien, mon cher commandant, impossible +de dire qu'il était venu là tout seul. On fit une enquête, +on voulut chasser le jardinier: le jardinier dénonça +la jeune soeur, à laquelle on reprit la clef, et l'abbesse +seule eut le droit de faire entrer qui elle voulut, +de jour comme de nuit. Cette restriction ennuya deux +jeunes nonnes des plus grandes maisons de Naples. +Elles réfléchirent que, puisqu'une de leurs compagnes +avait deux amants pour elle seule, elles pouvaient +bien avoir un amant pour elles deux. Elles demandèrent +un clavecin. Un clavecin est un meuble fort +innocent, et il faudrait une abbesse de bien mauvais +caractère pour refuser un clavecin à deux pauvres recluses +qui n'ont que la musique pour toute distraction. +On apporta le clavecin. Par malheur, la porte de la +cellule était trop étroite pour qu'il pût entrer. C'était +un dimanche, au moment de la grand' messe: on remit +à le faire entrer avec des cordes par la fenêtre +quand la grand' messe serait dite. La grand' messe +dura trois heures, on mit une heure à monter le clavecin, +il avait mis une autre heure à venir de Naples +au couvent: cinq heures en tout. Aussi, les pauvres +religieuses étaient-elles affamées de mélodie. Les fenêtres +et les portes fermées, elles ouvrirent en toute +hâte l'instrument. L'instrument était devenu, de clavecin, +un cercueil: le beau jeune homme qui y était +enfermé et dont les deux bonnes amies comptaient +faire leur maître de chant était asphyxié. Autre embarras, +à l'endroit du second cadavre, bien autrement +difficile à cacher dans une cellule que le premier +dans un jardin. La chose s'ébruita. Naples avait +alors pour archevêque un jeune prélat très-sévère. Il +réfléchit à la satisfaction qu'il pouvait donner à la +vindicte publique. Un procès faisait connaître au +monde entier le scandale qui n'était connu que de +Naples; il résolut d'en finir sans procès. Il alla chez +un pharmacien, se fit préparer un extrait de ciguë +aussi puissant que possible, mit la fiole sous sa robe +d'archevêque, se rendit au couvent, fit venir l'abbesse +et les deux religieuses; puis il divisa la ciguë en trois +parts, et força les coupables à boire chacune leur part +du poison sanctifié par Socrate. Elles moururent au +milieu d'atroces douleurs. Mais l'archevêque avait de +grands pouvoirs: il leur remit leurs péchés <i>in articulo +mortis</i>. Seulement, il ferma le couvent et envoya +les autres religieuses faire pénitence dans les monastères +les plus sévères de leur ordre. Eh bien, vous +comprenez: sur un texte comme celui-là, dont, faute +de mémoire, je m'écarte peut-être sur certains points, +mais pas, à coup sûr, à l'endroit des principaux, je +comptais faire un roman moral dans le genre de <i>la +Religieuse</i>, de Diderot, ou un drame de la famille des +<i>Victimes cloîtrées</i>, de Monvel; cela eût occupé mes +loisirs pendant le temps plus ou moins long que j'ai +encore à demeurer votre hôte. Vous n'avez rien de +tout cela, donnez-moi ce que vous voudrez: l'<i>Histoire</i> +de Polybe, les Commentaires de César, la <i>Vie de la +Vierge</i>, le <i>Martyre de saint Janvier</i>. Tout me sera +bon, cher monsieur Brandi, et je vous aurai de tout +une égale reconnaissance.</p> + +<p>Le commandant Brandi remonta chez lui, et choisit +dans sa bibliothèque cinq ou six volumes, que +Nicolino se garda bien d'ouvrir.</p> + +<p>Le lendemain, vers huit heures du soir, le commandant +entra dans la prison de Nicolino, précédé +d'un geôlier portant deux bougies.</p> + +<p>Le prisonnier s'était déjà jeté sur son lit, quoiqu'il +ne dormît pas encore. Il ouvrit des yeux étonnés de +ce luxe de cire. Trois jours auparavant, il avait +demandé une lampe et on la lui avait refusée.</p> + +<p>Le geôlier disposa les deux bougies sur la table et +sortit.</p> + +<p>--Ah çà! mon cher commandant, demanda Nicolino, +est-ce que, par hasard, vous me feriez la surprise +de me donner une soirée?</p> + +<p>--Non: je vous faisais une simple visite, mon +cher prisonnier, et, comme je déteste parler sans +voir, j'ai, comme vous le voyez, fait apporter des +lumières.</p> + +<p>--Je me félicite bien sincèrement de votre antipathie +pour les ténèbres; mais il est impossible que +le désir de venir causer avec moi vous soit poussé +tout à coup comme cela, de lui-même et sans raison +extérieure. Qu'avez-vous à me dire?</p> + +<p>--J'ai à vous dire une chose assez importante, et +à laquelle j'ai longtemps réfléchi avant de vous en +parler.</p> + +<p>--Et, aujourd'hui, vos réflexions sont faites?</p> + +<p>--Oui.</p> + +<p>--Dites, alors.</p> + +<p>--Vous savez, mon cher hôte, que vous êtes ici +sur une recommandation toute particulière de la +reine?</p> + +<p>--Je ne le savais pas, mais je m'en doutais.</p> + +<p>--Et au secret le plus absolu?</p> + +<p>--Quant à cela, je m'en suis aperçu.</p> + +<p>--Eh bien, imaginez-vous, mon cher hôte, que +dix fois, depuis que vous êtes ici, une dame s'est +présentée pour vous parler.</p> + +<p>--Une dame?</p> + +<p>--Oui; une dame voilée qui n'a jamais voulu dire +son nom et qui a prétendu qu'elle venait de la part +de la reine, à la maison de laquelle elle était attachée.</p> + +<p>--Bon! fit Nicolino, est-ce que ce serait Elena, +par hasard? Ah! par ma foi! voilà qui la réhabiliterait +dans mon esprit. Et, naturellement, vous lui +avez constamment refusé la porte?</p> + +<p>--Venant de la part de la reine, j'ai pensé que sa +visite pourrait ne pas vous être agréable, et j'ai +craint de vous désobliger en l'introduisant près +de vous.</p> + +<p>--La dame est-elle jeune?</p> + +<p>--Je le crois.</p> + +<p>--Est-elle jolie?</p> + +<p>--Je le gagerais.</p> + +<p>--Eh bien, mon cher commandant, une femme +jeune et jolie ne désoblige jamais un prisonnier au +secret depuis six semaines, vînt-elle de la part du +diable, et, je dirai même plus, surtout de la part du +diable.</p> + +<p>--Alors, dit Roberto Brandi, si cette dame revenait?</p> + +<p>--Si cette dame revenait, faites-la entrer, mordieu!</p> + +<p>--Je suis bien aise de savoir cela. Je ne sais pourquoi +j'ai dans l'idée qu'elle reviendra ce soir.</p> + +<p>--Mon cher commandant, vous êtes un homme +charmant, d'une conversation pleine de verve et +de fantaisie; mais vous comprenez: fussiez-vous +l'homme le plus spirituel de Naples...</p> + +<p>--Oui, vous préféreriez la conversation de la dame +inconnue à la mienne; soit: je suis bon diable et +n'ai point d'amour-propre. Maintenant, n'oubliez +pas une chose ou plutôt deux choses.</p> + +<p>--Lesquelles?</p> + +<p>--C'est que, si je n'ai pas fait entrer la dame plus +tôt, c'est que j'ai craint que sa visite ne vous déplût, +et que, si je la fais entrer aujourd'hui, c'est que vous +m'affirmez que sa visite vous est agréable.</p> + +<p>--Je vous l'affirme, mon cher commandant. Êtes-vous +satisfait?</p> + +<p>--Je le crois bien! rien ne me satisfait plus que +de rendre de petits services à mes prisonniers.</p> + +<p>--Oui; seulement, vous prenez votre temps.</p> + +<p>--Monsieur le duc, vous connaissez le proverbe: +<i>Tout vient à point à qui sait attendre</i>.</p> + +<p>Et, se levant avec son plus aimable sourire, le +commandant salua son prisonnier et sortit.</p> + +<p>Nicolino le suivit des yeux, se demandant ce qui +avait pu arriver d'extraordinaire depuis la veille au +matin pour qu'il se fît dans les manières de son juge +et de son geôlier un si grand changement à son +égard; et il n'avait pu encore se faire une réponse +satisfaisante à sa question, lorsque la porte de son +cachot se rouvrit et donna passage à une femme +voilée, qui se jeta dans ses bras en levant son voile.</p> + +<br><br> + +<h3>LXXXV</h3> + +<h3>QUELLE ÉTAIT LA DIPLOMATIE DU GOUVERNEUR<br> +DU CHATEAU SAINT-ELME.</h3> + +<p>Comme l'avait deviné Nicolino Caracciolo, la +femme voilée n'était autre que la marquise de San-Clemente.</p> + +<p>Au risque de perdre sa faveur et sa position près +de la reine, qui ne lui avait pas dit, au reste, un mot +de ce qui était arrivé, et qui n'avait changé en rien +ses façons vis-à-vis d'elle, la marquise de San-Clemente, +comme l'avait dit Roberto Brandi, était venue +deux fois pour essayer de voir Nicolino.</p> + +<p>Le commandant avait été inflexible: les prières +n'avaient pu le toucher, l'offre d'un millier de ducats +n'avait pu le corrompre.</p> + +<p>Ce n'était point que le commandant Brandi fut la +perle des honnêtes gens; il s'en fallait, au contraire, +du tout au tout. Mais c'était un homme assez fort en +arithmétique pour calculer que, quand une place +vaut dix ou douze mille ducats par an, il ne faut pas +s'exposer à la perdre pour mille.</p> + +<p>Et, en effet, quoique le traitement du gouverneur +du château Saint-Elme ne fût en réalité que de +quinze cents ducats, comme il était chargé de nourrir +les prisonniers et que les arrestations venaient de +durer et promettaient de durer encore longtemps à +Naples,--de même que M. Delaunay, dont le traitement, +comme gouverneur de la Bastille, était de +douze mille francs fixe, parvenait à lui faire produire +cent quarante mille livres,--de même Roberto +Brandi, dont le traitement était de cinq ou six mille +francs, tirait de son fort quarante ou cinquante mille +francs.</p> + +<p>Cela explique l'intégrité de Roberto Brandi. En +apprenant les nouvelles du 9 décembre, c'est-à-dire +le retour du roi, la défaite des Napolitains et la marche +de l'armée française sur Naples, il avait été plus +loin que le marquis Vanni, qui n'avait pas voulu se +faire, de Nicolino, un ennemi acharné: Roberto +Brandi avait rêvé de se faire, de Nicolino, non-seulement +un ami, mais encore un protecteur. Et, à cet +effet, il avait, comme nous l'avons vu, essayé de +semer dans le coeur de son prisonnier, avant que +celui-ci pût se douter dans quel but, cette graine qui +fleurit si rarement, et qui, plus rarement encore, +porte ses fruits, la reconnaissance.</p> + +<p>Mais, quoiqu'il ne fût qu'à demi Napolitain, puisqu'il +était Français par sa mère, Nicolino Caracciolo +n'avait pas été assez naïf pour attribuer à une sympathie +spontanée le changement qui, depuis la veille, +s'était fait pour lui dans les façons du commandant. +Aussi, l'avons-nous vu se demander quels étaient +les événements extraordinaires qui avaient pu amener +envers lui ce changement de façons.</p> + +<p>La marquise, en lui apprenant la catastrophe de +Rome et la fuite prochaine de la famille royale pour +Palerme, lui apprit sur ce point tout ce qu'il désirait +savoir.</p> + +<p>Mais, nous n'avons pas besoin de le dire à nos lecteurs, +qui, nous l'espérons, s'en seront aperçus, Nicolino +était homme d'esprit. Il résolut de tirer tout le +parti possible de la situation, en laissant peu à peu +venir à lui Roberto Brandi. Il y avait évidemment, +dans l'avenir et à un moment donné, un pacte avantageux +pour tout le monde à faire entre le gouverneur +du château Saint-Elme et les républicains.</p> + +<p>Jusque-là, toutes les avances avaient été faites par +le commandant du château, tandis que Nicolino +n'était nullement engagé de son côté.</p> + +<p>Quoique les instances obstinées de la marquise +San-Clemente, pour arriver jusqu'à lui, instances qui +avaient été couronnées par le succès, eussent laissé +à Nicolino, si sceptique qu'il fût, peu de doutes sur +son dévouement, soit que ce peu de doutes qui lui +restait fût suffisant pour le tenir en réserve vis-à-vis +d'elle, soit qu'il craignît qu'elle ne fût épiée, et +qu'en la chargeant de quelque message pour ses +compagnons, il ne les compromît et, en même temps, +ne compromît la marquise elle-même, Nicolino n'occupa +les deux heures qu'elle passa près de lui qu'à +lui parler de son amour ou à le lui prouver.</p> + +<p>Les amants se séparèrent enchantés l'un de l'autre +et s'aimant plus que jamais. La marquise San-Clemente +promit à Nicolino que tous les soirs où elle +ne serait pas de service près de la reine, elle les +viendrait passer avec lui; et, Roberto Brandi ayant +été interrogé sur la possibilité de mettre ce projet à +exécution, et n'y ayant vu aucun empêchement de +son côté, il fut convenu que les choses se passeraient +ainsi.</p> + +<p>Le commandant n'avait point été sans savoir que la +dame voilée était la marquise de San-Clemente, c'est-à-dire +une des dames d'honneur les plus avant dans +l'intimité de la reine; et, par un jeu de bascule des +plus simples, il comptait bien toujours se trouver sur +ses pieds par la marquise de San-Clemente, si c'était +le parti royal qui l'emportait, par Nicolino Caracciolo, +si c'était, au contraire, les républicains qui avaient le +dessus.</p> + +<p>Les jours s'écoulèrent, nous avons vu de quelle façon, +en projets de résistance de la part du roi et +ensuite de la part de la reine. Rien ne fut changé à +la position de Nicolino, si ce n'est que les soins du +commandant à son égard, non-seulement continuèrent, +mais allèrent toujours augmentant... Il eut +du pain blanc, trois plats à son déjeuner, cinq à +son dîner, du vin de France à discrétion, et la permission +de se promener deux fois par jour sur les +remparts, à la condition de donner sa parole d'honneur +de ne point sauter du haut en bas.</p> + +<p>La situation de Nicolino ne lui paraissait pas, surtout +depuis la disparition du procureur fiscal et +l'apparition de la marquise, tellement désespérée, +qu'il dût, pour en sortir, risquer un suicide; aussi, +sans se faire prier, donna-t-il sa parole d'honneur, +et put-il, sur sa foi, se promener tout à son aise.</p> + +<p>Par la marquise, qui tenait exactement sa parole et +qui, grâce à l'indifférence qu'elle affectait pour le +prisonnier et aux précautions qu'elle prenait pour le +venir voir, n'était aucunement inquiétée, Nicolino +Caracciolo savait toutes les nouvelles de la cour. Il +connaissait le roi et ne crut jamais sérieusement à sa +résistance, et, comme la marquise de San-Clemente +faisait partie des personnes qui devaient suivre la +cour à Palerme, il sut la vérité, entre sept et huit +heures, le soir même du 21 décembre, c'est-à-dire +trois heures avant la fuite de la famille royale.</p> + +<p>La marquise ne savait rien positivement de ce +qui devait se passer. Elle avait reçu l'ordre de se +trouver à dix heures du soir dans les appartements +de la reine; là, il lui serait fait communication de la +résolution prise. La marquise n'avait aucun doute +que la résolution prise ne fût celle du départ.</p> + +<p>Elle revenait donc à tout hasard faire ses adieux à +Nicolino. Ces adieux faits ne rengageaient à rien, et, +si elle restait, il serait toujours temps de les refaire.</p> + +<p>On pleura beaucoup, on promit de s'aimer toujours, +on fit venir le commandant, qui s'engagea, pourvu +qu'elles lui fussent adressées, à remettre à Nicolino +les lettres de la marquise, et qui, pourvu qu'il en prit +lecture auparavant, promit de faire passer à la marquise +les lettres de Nicolino; puis, toutes choses bien +convenues, on échangea le plus près possible quelques +paroles d'un désespoir assez calme pour ne point +donner aux amants eux-mêmes de trop grandes inquiétudes +l'un sur l'autre.</p> + +<p>C'est une charmante chose que les amours faciles +et les passions raisonnables. Comme les goëlands +dans la tempête, elles ne font que mouiller le bout +de leurs ailes au sommet des vagues; puis le vent les +emporte du côté vers lequel il souffle, et, plutôt que +de lutter contre lui, elles se laissent, souriantes au +milieu des larmes, dans une pose gracieuse, emporter +par le vent comme les Océanides de Flaxman.</p> + +<p>Le chagrin donna grand appétit à Nicolino. Il +soupa de manière à effrayer son geôlier, qu'il força +de boire avec lui à la santé de la marquise. Le geôlier +protesta contre la violence qui lui était faite, mais il +but.</p> + +<p>Sans doute, la douleur avait tenu Nicolino éveillé +fort avant dans la nuit; car, lorsque le commandant, +vers huit heures du matin, entra dans le cachot +de son prisonnier, il le trouva profondément +endormi.</p> + +<p>Cependant la nouvelle qu'il lui apportait était assez +grave pour qu'il prît sur lui de l'éveiller. On lui avait +envoyé, pour les afficher à l'intérieur et à l'extérieur +du château, quelques-unes des proclamations qui +annonçaient le départ du roi, qui promettaient son +prochain retour, qui nommaient le prince Pignatelli +vicaire général, et Mack lieutenant du royaume.</p> + +<p>Les égards que le commandant avait voués à son +prisonnier lui faisaient un devoir de lui communiquer +cette proclamation avant de la faire connaître à +personne.</p> + +<p>La nouvelle, en effet, était grave; mais Nicolino y +était préparé. Il se contenta de murmurer: «Pauvre +marquise!» Puis, écoutant les sifflements du vent +dans les corridors et les battements de la pluie au-dessus +de sa tête, il ajouta, comme Louis XV regardant +passer le convoi de madame de Pompadour:</p> + +<p>--Elle aura mauvais temps pour son voyage.</p> + +<p>--Si mauvais, répondit Roberto Brandi, que les +vaisseaux anglais sont encore dans la rade et n'ont +pu partir.</p> + +<p>--Bah! vraiment! répondit Nicolino. Et peut-on, +quoique ce ne soit pas l'heure de la promenade, +monter sur les remparts?</p> + +<p>--Certainement! La gravité de la situation serait +une excuse, si l'on venait à me faire un crime de ma +complaisance. Dans ce cas, n'est-ce pas, monsieur le +duc, vous auriez la bonté de dire que cette complaisance, +vous l'avez exigée de moi?</p> + +<p>Nicolino monta sur le rempart, et, en sa qualité de +neveu d'un amiral, comme il disait, reconnut, sur le +<i>Van-Guard</i> et <i>la Minerve</i>, les pavillons qui indiquaient +la présence du roi sur l'un de ces bâtiments +et du prince de Calabre sur l'autre.</p> + +<p>Le commandant, qui l'avait quitté un instant, le +rejoignit en lui apportant une excellente lunette +d'approche.</p> + +<p>Grâce à cette excellente lunette, il put suivre les +péripéties du drame que nous avons raconté. Il vit la +municipalité et les magistrats venant supplier vainement +le roi de ne point partir; il vit le cardinal-archevêque +monter à bord du <i>Van-Guard</i> et en descendre; +il vit Vanni, chassé de <i>la Minerve</i>, rentrer +désespéré derrière le môle. Une ou deux fois même, +il vit apparaître sur le pont la belle marquise. Il lui +sembla qu'elle levait tristement les yeux au ciel et +essuyait une larme; et ce spectacle lui parut d'un +intérêt tel, qu'il resta toute la journée sur le rempart, +tenant sa lunette à la main, et ne quitta son observatoire +que pour descendre, à la hâte, déjeuner et +dîner.</p> + +<p>Le lendemain, ce fut encore le commandant qui +entra le premier dans sa chambre. Rien n'était changé +depuis la veille; le vent continuait d'être contraire; +les vaisseaux étaient toujours dans le port.</p> + +<p>Enfin vers trois heures, on appareilla. Les voiles +descendirent gracieusement le long des mâts et semblèrent +faire un appel au vent. Le vent obéit, les +voiles se gonflèrent: vaisseaux et frégates se mirent +en mouvement et s'avancèrent lentement vers la +haute mer. Nicolino reconnut à bord du <i>Van-Guard</i> +une femme qui faisait des signes non équivoques de +reconnaissance, et, comme cette femme ne pouvait +être autre que la marquise de San-Clemente, il lui +jeta à travers l'espace un tendre et dernier adieu.</p> + +<p>Au moment où la flotte commençait à disparaître +derrière Caprée, on vint annoncer à Nicolino que le +dîner était servi, et, comme rien ne le retenait plus +sur le rempart, il descendit vivement, pour ne pas +donner aux plats, qui devenaient de plus en plus +délicats, le temps de se refroidir.</p> + +<p>Le même soir, le commandant, inquiet de la situation +de coeur et d'esprit dans laquelle devait se trouver +son prisonnier, après les terribles émotions de la +journée, descendit dans son cachot, et le trouva aux +prises avec une bouteille de syracuse.</p> + +<p>Le prisonnier paraissait très-ému. Il avait le front +rêveur et l'oeil humide.</p> + +<p>Il tendit mélancoliquement la main au commandant, +lui versa un verre de syracuse et trinqua avec +lui en secouant la tête.</p> + +<p>Puis, après avoir vidé son verre jusqu'à la dernière +goutte:</p> + +<p>--Et quand je pense, dit-il, que c'est avec un pareil +nectar qu'Alexandre VI empoisonnait ses convives! +Il fallait que ce Borgia fût un bien grand +coquin.</p> + +<p>Puis, vaincu par l'émotion que lui causait ce souvenir +historique, Nicolino laissa tomber sa tête sur la +table et s'endormit!</p> + +<br><br> + +<h3>LXXXVI</h3> + +<h3>CE QU'ATTENDAIT LE GOUVERNEUR DU CHATEAU<br> +SAINT-ELME.</h3> + +<p>Il est inutile que nous passions en revue de nouveau +chacun des événements que nous avons déjà +vus se dérouler sous nos yeux. Seulement, il est bon +de dire que, du haut des remparts du château Saint-Elme, +grâce à l'excellente lunette que lui avait laissée +le commandant, Nicolino assistait à tout ce qui se +passait dans les rues de Naples. Quant aux événements +qui ne se produisaient point au grand jour, le +commandant Roberto Brandi, qui était devenu pour +son prisonnier un véritable ami, les lui racontait +avec une fidélité qui eût fait honneur à un préfet de +police faisant son rapport à son souverain.</p> + +<p>C'est ainsi que Nicolino vit, du haut des remparts +le terrible et magnifique spectacle de l'incendie de +la flotte, apprit le traité de Sparanisi, put suivre des +yeux les voitures amenant les officiers français qui +venaient toucher les deux millions et demi, sut le lendemain +en quelle monnaie les deux millions et demi +avaient été payés, assista enfin à toutes les péripéties +qui suivirent le départ du vicaire général, depuis la nomination +de Maliterno à la dictature jusqu'à l'amende +honorable que nous lui avons vu faire de compte à +demi avec Rocca-Romana. Tous ces événements lui +eussent, perçus par les yeux seulement, paru assez +obscurs; mais les explications du commandant venaient +les élucider et jouaient dans ce labyrinthe +politique le rôle du fil d'Ariane.</p> + +<p>On atteignit ainsi le 20 janvier.</p> + +<p>Le 20 janvier, on apprit la rupture définitive de +la trêve, à la suite de l'entrevue entre le général +français et le prince de Maliterno, et l'on sut qu'à +six heures du matin, les troupes françaises s'étaient +ébranlées pour marcher sur Naples.</p> + +<p>A cette nouvelle, les lazzaroni hurlèrent de rage, et, +brisant toute discipline, mirent à leur tête Michele et +Pagliuccella, criant qu'ils ne voulaient reconnaître +qu'eux pour capitaines; puis, s'adjoignant les soldats +et les officiers qui étaient revenus de Livourne avec +le général Naselli, ils commencèrent à traîner des +canons à Poggioreale, à Capodichino et à Capodimonte. +D'autres batteries furent établies à la porte +Capuana, à la Marinella, au largo delle Pigne et sur +tous les points par lesquelles les Français pouvaient +tenter d'entrer à Naples. C'était pendant cette journée +où se préparait la défense, que, malgré les efforts +de Michele et de Pagliucella, les pillages, les incendies +et les meurtres avaient été le plus terribles.</p> + +<p>Du haut des murailles du fort de Saint-Elme, Nicolino +voyait avec terreur les cruautés qui s'accomplissaient. +Il s'étonnait de ne voir le parti républicain +prendre aucune mesure contre de pareilles atrocités, +et se demandait si le comité républicain était réduit à +un tel abandon, qu'il dût laisser les lazzaroni maîtres +de la ville sans rien tenter contre les désordres qu'ils +commettaient.</p> + +<p>A tout moment, des clameurs nouvelles s'élevaient +de quelque point de la ville et montaient jusqu'aux +hauteurs où est située la forteresse. Des tourbillons +de fumée s'élançaient tout à coup d'un pâté de maisons, +et, poussés par le sirocco, passaient comme un +voile entre la ville et le château. Des assassinats commencés +dans les rues se continuaient par les escaliers +et venaient se dénouer sur les terrasses des palais, +presque à portée de fusil des sentinelles. Roberto +Brandi veillait aux portes et aux poternes du château, +dont il avait doublé les sentinelles, avec ordre +de faire feu sur quiconque se présenterait, lazzaroni +ou républicains. Il conduisait évidemment, avec des +intentions hostiles, à un but caché, un plan arrêté +avec lui-même.</p> + +<p>La bannière royale continuait de flotter sur les +murailles du fort, et, malgré le départ du roi, n'avait +point disparu un instant.</p> + +<p>Cette bannière, gage pour eux de la fidélité du +commandant, réjouissait les yeux des lazzaroni.</p> + +<p>Sa longue-vue à la main, Nicolino cherchait vainement +dans les rues de Naples quelques figures de +connaissance. On le sait, Maliterno n'était point +rentré à Naples; Rocca-Romana se tenait caché; Manthonnet, +Schipani, Cirillo et Velasco attendaient.</p> + +<p>A deux heures de l'après-midi, on releva les sentinelles, +comme cela se pratiquait, de deux heures +en deux heures.</p> + +<p>Il sembla à Nicolino que la sentinelle qui se +trouvait la plus proche de lui, lui faisait un signe de +tête.</p> + +<p>Il ne parut point l'avoir remarqué; mais, au bout +de quelques secondes, il tourna de nouveau les yeux +de son côté.</p> + +<p>Cette fois, il ne lui resta aucun doute. Ce signe +avait été d'autant plus visible que les trois autres +sentinelles, les yeux fixés, les unes à l'horizon du +côté de Capoue, où l'on s'attendait à voir déboucher +les Français, les autres sur Naples, se débattant sous +le fer et au milieu du feu, ne faisaient aucune attention +à la quatrième sentinelle et au prisonnier.</p> + +<p>Nicolino put donc se diriger vers le factionnaire et +passer à un pas de lui.</p> + +<p>--Aujourd'hui, en dînant, faites attention à votre +pain, lui jeta en passant la sentinelle.</p> + +<p>Nicolino tressaillit et continua sa route.</p> + +<p>Son premier mouvement fut un mouvement de +crainte: il crut qu'on voulait l'empoisonner.</p> + +<p>Au bout d'une vingtaine de pas, il revint sur lui-même, +et, en repassant devant le factionnaire:</p> + +<p>--Du poison? demanda-t-il.</p> + +<p>--Non, répondit celui-ci, un billet.</p> + +<p>--Ah! fit Nicolino, la poitrine un peu dégagée.</p> + +<p>Et, s'éloignant du factionnaire, il se tint à distance +sans plus regarder de son côté.</p> + +<p>Enfin, les républicains se décidaient donc à quelque +chose! Le défaut d'initiative dans le <i>mezzo ceto</i> +et dans la noblesse est le défaut capital des Napolitains. +Autant le peuple, poussière soulevée au moindre +vent, est toujours prêt aux émeutes, autant la +classe moyenne et l'aristocratie sont difficiles aux +révolutions.</p> + +<p>C'est qu'à tout changement qui arrive, mezzo ceto +et aristocratie craignent de perdre une portion de ce +qu'ils possèdent, tandis que le peuple, qui ne possède +rien, ne peut que gagner.</p> + +<p>Il était trois heures de l'après-midi; Nicolino dînait +à quatre: il n'avait, en conséquence, qu'une heure +à attendre. Cette heure lui parut un siècle.</p> + +<p>Enfin, elle passa, Nicolino comptant les quarts et +les demies qui sonnaient aux trois cents églises de +Naples.</p> + +<p>Nicolino descendit, trouva son couvert mis comme +d'habitude et son pain sur la table. Il examina négligemment +son pain, n'y vit aucune rupture; sur +toute sa rotondité, la croûte était lisse et intacte. Si +un billet avait été introduit dans l'intérieur, c'était +pendant la fabrication même du pain.</p> + +<p>Le prisonnier commença de croire à un faux +avis.</p> + +<p>Il regarda le geôlier chargé de le servir à table, +depuis l'amélioration croissante de ses repas, espérant +voir en lui quelque encouragement à rompre son +pain.</p> + +<p>Le geôlier resta impassible.</p> + +<p>Nicolino, pour avoir une occasion de le faire sortir, +regarda si rien ne manquait sur la table. La table +était irréprochablement préparée.</p> + +<p>--Mon cher ami, dit-il au geôlier, le commandant +est si bon pour moi, que je ne doute pas que, pour +m'ouvrir l'appétit, il ne me donne une bouteille d'asprino, +si je la lui demande.</p> + +<p>L'asprino correspond à Naples, au vin de Suresne, +à Paris.</p> + +<p>Le geôlier sortit en faisant un mouvement des +épaules qui signifiait:</p> + +<p>--En voilà une idée de demander du vinaigre +quand on a sur sa table du lacrima-cristi et du +monte de Procida.</p> + +<p>Mais, comme on lui avait recommandé d'avoir +les plus grands égards pour le prisonnier, il s'empressa +d'obéir avec tant de diligence, que, pour aller +plus vite, il ne ferma même pas, en s'éloignant, la +porte du cachot.</p> + +<p>Nicolino le rappela.</p> + +<p>--Qu'y a-t-il, Excellence? demanda le geôlier.</p> + +<p>--Il y a que je vous prie de fermer votre porte, +mon ami, répondit Nicolino: les portes ouvertes +donnent des tentations aux prisonniers.</p> + +<p>Le geôlier, qui savait la fuite impossible au château +Saint-Elme, à moins que, comme Hector Caraffa, +on ne descendît du haut des murailles avec une +corde, referma la porte, non point pour sa conscience, +mais pour ne pas désobliger Nicolino.</p> + +<p>La clef ayant fait dans la serrure son mouvement +et son bruit de rotation qui indiquaient la clôture à +double tour, Nicolino, certain de ne pas être surpris, +brisa son pain.</p> + +<p>On ne l'avait point trompé: au beau milieu de la +mie était un billet roulé, lequel, collé à la pâte, indiquait +qu'il n'avait pu y être introduit que pendant +la fabrication, comme l'avait pensé le prisonnier.</p> + +<p>Nicolino prêta l'oreille, et, n'entendant aucun +bruit, ouvrit vivement le billet.</p> + +<p>Il contenait ces mots:</p> + +<p>«Jetez-vous sur votre lit sans vous déshabiller; +ne vous inquiétez point du bruit que vous entendrez +de onze heures à minuit; il sera fait par des amis; +seulement, tenez-vous prêt à les seconder.»</p> + +<p>--Diable! murmura Nicolino, ils ont bien fait de +me prévenir; je les eusse pris pour des lazzaroni, et +j'eusse tapé dessus. Voyons le post-scriptum:</p> + +<p>«Il est urgent que, demain, le drapeau français +flotte, au point du jour, sur les murailles du château +Saint-Elme. Si notre tentative échouait, faites ce +que vous pourrez de votre côté pour arriver à ce but. +Le comité met cinq cent mille francs à votre disposition.»</p> + +<p>Nicolino déchira le billet en morceaux impalpables, +qu'il éparpilla sur toute la longueur de son cachot.</p> + +<p>Il achevait cette opération lorsque la clef tourna +dans la serrure, et que son geôlier entra une bouteille +d'asprino à la main.</p> + +<p>Nicolino, qui tenait de sa mère un palais français, +n'avait jamais pu souffrir l'asprino; mais, dans cette +occasion, il lui parut qu'il devait faire un sacrifice à +la patrie. Il remplit son verre, le leva en l'air, porta +un toast à la santé du commandant, le vida d'un +trait et fit clapper sa langue avec autant d'énergie +qu'il eût pu le faire après un verre de chambertin, +de château-laffitte ou de bouzi.</p> + +<p>L'admiration du geôlier pour Nicolino redoubla: +il fallait être doué d'un courage héroïque pour boire +sans grimace un verre d'un pareil vin.</p> + +<p>Le dîner était encore meilleur que d'habitude. Nicolino +en fit son compliment au gouverneur, qui vint, +comme il en prenait de plus en plus l'habitude, lui +faire sa visite au café.</p> + +<p>--Bon! dit Roberto Brandi, les compliments reviennent, +non pas au cuisinier, mais à l'asprino, qui +vous aura ouvert l'appétit.</p> + +<p>Nicolino n'avait point l'habitude de remonter sur +le rempart après son dîner, qu'il prolongeait, surtout +depuis qu'il s'était amélioré, jusqu'à cinq heures +et demie et même six heures du soir. Mais, surexcite, +non point par l'asprino qu'il avait bu, comme le +croyait le commandant, mais par le billet qu'il avait +reçu; voyant le seigneur Roberto Brandi de bonne +humeur et ne doutant pas que Naples ne fût au moins +aussi curieux à voir de nuit que de jour, il se plaignit +avec tant d'insistance d'une certaine lourdeur +d'estomac et d'un certain embarras de tête, que, de +lui-même, le commandant lui demanda s'il ne voulait +point prendre l'air.</p> + +<p>Nicolino se fit prier un instant; puis enfin, pour +ne pas le désobliger, consentit à monter avec le commandant +sur le rempart.</p> + +<p>Naples présentait dans la soirée le même spectacle +que pendant le jour, excepté que, vu à travers les ténèbres, +il devenait plus effrayant. Et, en effet, le +pillage et les assassinats s'exécutaient à la lueur des +torches qui, courant dans l'obscurité comme des insensées, +semblaient jouer quelque jeu fantastique et +terrible inventé par la mort. De leur côté, les incendies, +détachant les flammes ardentes de la fumée +épaisse qui les couronnait, offraient à Nicolino la +même représentation que Rome, dix-huit cents ans +auparavant, avait donnée à Néron. Rien n'eût empêché +Nicolino, s'il eût voulu se couronner de roses +et chanter des vers d'Horace sur sa lyre, de se croire +le divin empereur successeur de Claude et fils d'Agrippine +et de Domitius.</p> + +<p>Mais Nicolino n'était pas fantaisiste à ce point; +Nicolino avait tout simplement sous les yeux le spectacle +d'une scène de meurtre et d'incendie comme +Naples n'en avait point donné depuis la révolte de +Masaniello, et Nicolino, la rage au fond du coeur, +regardait ces canons dont le col de bronze s'allongeait +hors des remparts, et se disait que, s'il était +gouverneur du château à la place de Roberto Brandi, +il aurait bientôt forcé toute cette canaille à chercher +un abri dans les égouts d'où elle sortait.</p> + +<p>En ce moment, il sentit une main qui s'appuyait +sur son épaule, et, comme si elle eût pu lire au plus +profond de sa pensée, une voix lui dit:</p> + +<p>--A ma place, que feriez-vous?</p> + +<p>Nicolino n'eut pas besoin de se retourner pour +savoir qui lui parlait ainsi: il reconnut la voix du +digne commandant.</p> + +<p>--Par ma foi, répondit Nicolino, je n'hésiterais +pas, je vous le jure: je ferais feu sur les assassins, +au nom de l'humanité et de la civilisation.</p> + +<p>--Comme cela? sans savoir ce que me rapportera +ou me coûtera chaque coup de canon que je tirerai? +A votre âge et en paladin français, vous dites: <i>Fais +ce que dois, advienne que pourra.</i></p> + +<p>--C'est le chevalier Bayard qui a dit cela.</p> + +<p>--Oui; mais, à mon âge, et père de famille comme +je suis, je dis: <i>Charité bien ordonnée est de commencer +par soi-même.</i> Ce n'est pas le chevalier Bayard qui +a dit cela: c'est le bon sens.</p> + +<p>--Ou l'égoïsme, mon cher gouverneur.</p> + +<p>--Cela se ressemble diablement, mon cher prisonnier.</p> + +<p>--Mais, enfin, que voulez-vous?</p> + +<p>--Mais je ne veux rien. Je suis à mon balcon, balcon +bien tranquille: rien ne m'atteindra ici. Je regarde +et j'attends.</p> + +<p>--Je vois bien que vous regardez; mais je ne sais +pas ce que vous attendez.</p> + +<p>--J'attends ce qu'attend le gouverneur d'une forteresse +imprenable: j'attends qu'on me fasse des +propositions.</p> + +<p>Nicolino prit ces paroles pour ce qu'elles étaient, +en effet, c'est-à-dire pour une ouverture; mais, outre +qu'il n'avait pas mission de traiter au nom des républicains, +mission qu'à la rigueur il se fût donnée à +lui-même, le billet qu'il avait reçu lui recommandait +tout simplement de se tenir tranquille, et d'aider, +s'il était en son pouvoir, aux événements qui devaient +s'accomplir de onze heures à minuit.</p> + +<p>Qui lui disait que ce qu'il arrêterait avec le commandant, +si avantageux que cela fût, selon lui, aux +intérêts de la future république parthénopéenne, +s'accorderait avec les plans des républicains?</p> + +<p>Il garda donc le silence, ce que voyant le commandant +Roberto Brandi, il fit, pour la troisième ou la +quatrième fois, le tour des remparts en sifflant et en +recommandant aux sentinelles la plus grande vigilance, +aux artilleurs de veiller près de leurs pièces, +la mèche allumée.</p> + +<br><br> + +<h3>LXXXVII</h3> + +<h3>OU L'ON VOIT ENFIN +COMMENT LE DRAPEAU FRANÇAIS AVAIT ÉTÉ<br> +ARBORÉ SUR LE CHATEAU SAINT-ELME.</h3> + +<p>Nicolino écouta en silence le commandant donner +des ordres, d'une voix assez haute, au contraire, pour +qu'elle fût entendue de son prisonnier.</p> + +<p>Ce redoublement de surveillance l'inquiéta; mais +il connaissait la prudence et le courage de ceux qui +lui avaient fait passer l'avis qu'il avait reçu, et il se +confiait à eux.</p> + +<p>Seulement, il lui fut démontré plus clair que +jamais que toutes les attentions successives et croissantes +qu'avait eues pour lui le directeur de la +forteresse n'avaient d'autre but que d'amener Nicolino +à lui faire quelque ouverture ou à recueillir les +siennes; ce qui serait arrivé, sans aucun doute, si +Nicolino ne se fût, à cause de l'avis reçu, tenu sur +la réserve.</p> + +<p>Le temps s'écoula sans aucun rapprochement entre +le gouverneur et son prisonnier. Seulement, +comme par oubli, celui-ci eut la permission de rester +sur le rempart.</p> + +<p>Dix heures sonnèrent. On se rappelle que c'était +l'heure indiquée par Maliterno à l'archevêque, pour +sonner, sous peine de mort, toutes les cloches de Naples. +A la dernière vibration des bronzes, toutes les +cloches éclatèrent à la fois.</p> + +<p>Nicolino était préparé à tout, excepté à ce concert +de cloches, et le gouverneur, à ce qu'il paraît, n'y +était pas plus préparé que lui; car, à ce bruit inattendu, +Roberto Brandi se rapprocha de son prisonnier +et le regarda avec étonnement.</p> + +<p>--Oui, je comprends bien, dit Nicolino, vous me +demandez ce que signifie cet effroyable charivari; +j'allais vous faire la même question.</p> + +<p>--Alors, vous l'ignorez?</p> + +<p>--Parfaitement. Et vous?</p> + +<p>--Moi aussi.</p> + +<p>--Alors, promettons-nous que le premier des deux +qui l'apprendra en fera part à son voisin.</p> + +<p>--Je vous le promets.</p> + +<p>--C'est incompréhensible, mais c'est curieux, et +j'ai payé bien cher, souvent, ma loge à Saint-Charles +pour voir un spectacle qui ne valait pas celui-ci.</p> + +<p>Mais, contre l'attente de Nicolino, le spectacle devenait +de plus en plus curieux.</p> + +<p>En effet, comme nous l'avons dit, arrêtés au milieu +de leur infernale besogne par une voix qui semblait +leur parler d'en haut, les lazzaroni, qui entendent +mal la langue céleste, coururent en demander l'explication +à la cathédrale.</p> + +<p>On sait ce qu'ils y trouvèrent: la vieille métropole +éclairée <i>à giorno</i>, le sang et la tête de saint Janvier exposés, +le cardinal-archevêque en habits sacerdotaux, +enfin Rocca-Romana et Maliterno en costume de pénitents, +pieds nus, en chemise et la corde au cou.</p> + +<p>Les deux spectateurs, pour lesquels on eût pu +croire que le spectacle était fait, virent alors l'étrange +procession sortir de l'église, au milieu des pleurs, +des cris, des lamentations. Les torches étaient si +nombreuses et jetaient un tel éclat, qu'à l'aide de sa +lunette, que le commandant envoya chercher, Nicolino +reconnut l'archevêque sous son dais, portant le +saint sacrement, les chanoines portant à ses côtés le +sang et la tête de saint Janvier, et enfin, derrière les +chanoines, Maliterno et Rocca-Romana, dans leur +étrange costume, ne portaient rien, ou plutôt portaient, +de tous les poids, le plus pesant: les péchés du +peuple.</p> + +<p>Nicolino savait son frère Rocca-Romana aussi +sceptique que lui, et Maliterno aussi sceptique que son +frère. Il fut donc, malgré la grande préoccupation +qui le tenait, pris d'un rire homérique en reconnaissant +les deux pénitents.</p> + +<p>Quelle était cette comédie? dans quel but était-elle +jouée? C'était ce que ne pouvait s'expliquer Nicolino +que par ce mélange, tout particulier à Naples, du +grotesque au sacré.</p> + +<p>Sans doute, entre onze heures et minuit, aurait-il +l'explication de tout cela.</p> + +<p>Roberto Brandi, qui n'attendait aucune explication, +paraissait plus inquiet et plus impatient que son +prisonnier; car lui aussi connaissait Naples et se doutait +qu'il y avait quelque immense piége caché sous +cette comédie religieuse.</p> + +<p>Nicolino et le commandant suivirent des yeux, avec +la plus grande curiosité, la procession dans les différentes +évolutions qu'elle accomplit depuis sa sortie +de la cathédrale jusqu'à sa rentrée; puis ils virent le +bruit diminuer, les torches s'éteindre, et y succéder +le silence et l'obscurité.</p> + +<p>Quelques maisons auxquelles le feu avait été mis +continuèrent de brûler; mais personne ne s'en occupa.</p> + +<p>Onze heures sonnèrent.</p> + +<p>--Je crois, dit Nicolino, qui désirait suivre les instructions +du billet en rentrant dans son cabinet, je +crois que la représentation est terminée. Qu'en dites-vous, +mon commandant?</p> + +<p>--Je dis que j'ai encore quelque chose à vous faire +voir avant que vous rentriez chez vous, mon cher +prisonnier.</p> + +<p>Et il lui fit signe de le suivre.</p> + +<p>--Nous nous sommes, lui dit-il, jusqu'à présent +préoccupés de ce qui se passe à Naples, depuis Mergellina +jusqu'à la porte Capuana,--c'est-à-dire à +l'ouest, au midi et à l'est:--occupons-nous un peu de +ce qui se passe au nord. Quoique ce qui nous vient +de ce côté fasse peu de bruit et jette peu de lumière, +cela vaut la peine que nous y accordions un instant +d'attention.</p> + +<p>Nicolino se laissa conduire par le gouverneur sur +la partie du rempart exactement opposée à celle du +haut de laquelle il venait de contempler Naples, et, +sur les collines qui enveloppent la ville, depuis celle +de Capodimonte jusqu'à celle de Poggioreale, il vit +une ligne de feux disposés avec la régularité d'une +armée en marche.</p> + +<p>--Ah! ah! fit Nicolino, voilà du nouveau, ce me +semble.</p> + +<p>--Oui, et qui n'est pas sans intérêt, n'est-ce pas?</p> + +<p>--C'est l'armée française? demanda Nicolino.</p> + +<p>--Elle-même, répondit le gouverneur.</p> + +<p>--Demain, alors, elle entrera à Naples.</p> + +<p>--Oh! que non! On n'entre point à Naples comme +cela quand les lazzaroni ne veulent pas qu'on y entre. +On se battra deux, trois jours, peut-être.</p> + +<p>--Eh bien, après? demanda Nicolino.</p> + +<p>--Après?... Rien, répondit le gouverneur. C'est à +nous de songer à ce que peut, dans un pareil conflit, +faire de bien ou de mal à ses alliés, quels qu'ils +soient, le gouverneur du château Saint-Elme.</p> + +<p>--Et peut-on savoir, en cas de conflit, pour qui +seraient vos préférences?</p> + +<p>--Mes préférences! Est-ce qu'un homme d'esprit a +des préférences, mon cher prisonnier? Je vous ai fait +ma profession de foi en vous disant que j'étais père +de famille, et en vous citant le proverbe français: +<i>Charité bien ordonnée est de commencer par soi-même.</i> +Rentrez chez vous; méditez là-dessus. Demain, nous +causerons politique, morale et philosophie, et, comme +les Français ont encore un autre proverbe qui dit: +<i>La nuit porte conseil</i>, eh bien, demandez des conseils +à la nuit; au jour, vous me ferez part de ceux qu'elle +vous aura donnés. Bonsoir, monsieur le duc!</p> + +<p>Et, comme, tout en causant, on était arrivé au +haut de l'escalier qui conduisait aux prisons inférieures, +le geôlier reconduisit Nicolino à son cachot +et l'y enferma, comme d'habitude, à double tour.</p> + +<p>Nicolino se trouva dans la plus complète obscurité.</p> + +<p>Par bonheur, les instructions qu'il avait reçues +n'étaient point difficiles à suivre. Il se dirigea à +tâtons vers son lit, le trouva et se jeta dessus tout +habillé.</p> + +<p>A peine y était-il depuis cinq minutes, qu'il entendit +le cri d'alarme, cri suivi d'une fusillade assez vive +et de trois coups de canon.</p> + +<p>Puis tout rentra dans le silence le plus absolu.</p> + +<p>Qu'était-il arrivé?</p> + +<p>Nous sommes obligés de dire que, malgré le courage +bien éprouvé de Nicolino, le coeur lui battait +fort en se faisant cette question.</p> + +<p>Dix autres minutes ne s'étaient point écoulées, que +Nicolino entendit un pas dans l'escalier, une clef +tourna dans la serrure, les verrous grincèrent et la +porte s'ouvrit, donnant passage au digne commandant, +éclairé d'une bougie qu'il tenait lui-même à la +main.</p> + +<p>Roberto Brandi referma la porte avec la plus +grande précaution, déposa sa bougie sur la table, +prit une chaise et vint s'asseoir près du lit de son prisonnier, +qui, ignorant absolument où aboutirait +toute cette mise en scène, le laissait faire sans lui +adresser une seule parole.</p> + +<p>--Eh bien, lui dit le gouverneur lorsqu'il fut assis +à son chevet, je vous le disais bien, mon cher prisonnier, +que le château Saint-Elme était d'une certaine +importance dans la question qui doit se plaider +demain.</p> + +<p>--Et à quel propos, mon cher commandant, venez-vous, +à une pareille heure, vous féliciter près de +moi de votre perspicacité?</p> + +<p>--Parce que c'est toujours une satisfaction d'amour-propre, +que de pouvoir dire à un homme d'esprit +comme vous: «Vous voyez bien que j'avais raison;» +ensuite parce que je crois que, si nous attendons à +demain pour causer de nos petites affaires, dont vous +n'avez pas voulu causer ce soir,--je sais maintenant +pourquoi,--si nous attendons à demain, dis-je, il +pourra bien être trop tard.</p> + +<p>--Voyons, mon cher commandant, demanda +Nicolino, il s'est donc passé quelque chose de bien +important depuis que nous nous sommes quittés?</p> + +<p>--Vous allez en juger. Les républicains, qui +avaient, je ne sais comment, surpris mon mot d'ordre, +qui était <i>Pausilippe et Parthénope</i>, se sont présentés +à la sentinelle; seulement, celui qui était chargé de +dire <i>Parthénope</i> a confondu la nouvelle ville avec +l'ancienne et a dit <i>Napoli</i> au lieu de <i>Parthénope</i>. La +sentinelle, qui ne savait probablement pas que <i>Parthénope</i> +et <i>Napoli</i> ne font qu'un ou plutôt ne font +qu'une, a donné l'alarme; le poste a fait feu, mes +artilleurs ont fait feu, et le coup a été manqué. De +sorte, mon cher prisonnier, que, si c'est dans l'attente +de ce coup-là que vous vous êtes jeté tout habillé sur +votre lit, vous pouvez vous déshabiller et vous coucher, +à moins cependant que vous n'aimiez mieux +vous lever pour que nous causions chacun d'un côté +de cette table, comme deux bons amis.</p> + +<p>--Allons, allons, dit Nicolino en se levant, ramassez +les atouts, abattez votre jeu, et causons.</p> + +<p>--Causons! dit le gouverneur, c'est bientôt dit.</p> + +<p>--Dame, c'est vous qui me l'offrez, ce me semble.</p> + +<p>--Oui, mais après quelques éclaircissements.</p> + +<p>--Lesquels? Dites.</p> + +<p>--Avez-vous des pouvoirs suffisants pour causer +avec moi?</p> + +<p>--J'en ai.</p> + +<p>--Ce dont nous causerons ensemble sera-t-il ratifié +par vos amis?</p> + +<p>--Foi de gentilhomme!</p> + +<p>--Alors, il n'y a plus d'empêchements. Asseyez-vous, +mon cher prisonnier.</p> + +<p>--Je suis assis.</p> + +<p>--MM. les républicains ont donc bien besoin du +château Saint-Elme? Voyons!</p> + +<p>--Après la tentative qu'ils viennent de faire, vous +me traiteriez de menteur si je vous disais que sa possession +leur est tout à fait indifférente.</p> + +<p>--Et, en supposant que messire Roberto Brandi, +gouverneur de ce château, substituât en son lieu et +place le très-haut et très-puissant seigneur Nicolino, +des ducs de Rocca-Romana et des princes Caraccioli, +que gagnerait à cette substitution ce pauvre Roberto +Brandi?</p> + +<p>--Messire Roberto Brandi m'a prévenu, je crois, +qu'il était père de famille?</p> + +<p>--J'ai oublié de dire époux et père de famille.</p> + +<p>--Il n'y a pas de mal, puisque vous réparez à +temps votre oubli. Donc, une femme?</p> + +<p>--Une femme.</p> + +<p>--Combien d'enfants?</p> + +<p>--Deux: des enfants charmants, surtout la fille, +qu'il faut songer à marier.</p> + +<p>--Ce n'est point pour moi que vous dites cela, je +présume?</p> + +<p>--Je n'ai pas l'orgueil de porter mes yeux si haut: +c'est une simple observation que je vous faisais, +comme digne d'exciter votre intérêt.</p> + +<p>--Et je vous prie de croire qu'elle l'excite au plus +haut degré.</p> + +<p>--Alors, que pensez-vous que puissent faire pour +un homme qui leur rend un très-grand service, pour +la femme et les enfants de cet homme, les républicains +de Naples?</p> + +<p>--Eh bien, que diriez-vous de dix mille ducats?</p> + +<p>--Oh! interrompit le gouverneur.</p> + +<p>--Attendez donc, laissez-moi dire.</p> + +<p>--C'est juste; dites.</p> + +<p>--Je répète. Que diriez-vous de dix mille ducats +de gratification pour vous, de dix mille ducats d'épingles +pour votre femme, de dix mille ducats de +bonne main à votre fils, et de dix mille ducats de dot +à votre fille?</p> + +<p>--Quarante mille ducats?</p> + +<p>--Quarante mille ducats.</p> + +<p>--En tout?</p> + +<p>--Dame!</p> + +<p>--Cent quatre-vingt-dix mille francs?</p> + +<p>--Juste.</p> + +<p>--Ne trouvez-vous pas qu'il est indigne d'hommes +comme ceux que vous représentez de ne pas offrir +des sommes rondes?</p> + +<p>--Deux cent mille livres, par exemple?</p> + +<p>--Oui, à deux cent mille livres, on réfléchit.</p> + +<p>--Et à combien terminerait-on?</p> + +<p>--Tenez, pour ne pas vous faire marchander, à +deux cent cinquante mille livres.</p> + +<p>--C'est un joli denier que deux cent cinquante +mille livres!</p> + +<p>--C'est un joli morceau que le château Saint-Elme.</p> + +<p>--Hum!</p> + +<p>--Vous refusez?</p> + +<p>--Je me consulte.</p> + +<p>--Vous comprendrez ceci, mon cher prisonnier: +on dit... Toute la journée, nous avons parlé par proverbes; +passez-moi donc encore celui-ci: je vous +promets que ce sera le dernier.</p> + +<p>--Je vous le passe.</p> + +<p>--Eh bien, on dit que tout homme trouve une fois +dans sa vie l'occasion de faire fortune, que le tout +est pour lui de ne pas laisser échapper l'occasion.</p> + +<p>L'occasion passe à côté de la main: je la prends par +ses trois cheveux, et je ne la lâche pas, morbleu!</p> + +<p>--Je ne veux pas y regarder de trop près avec +vous, mon cher gouverneur, reprit Nicolino, d'autant +plus que je n'ai qu'à me louer de vos bons procédés: +vous aurez vos deux cent cinquante mille livres.</p> + +<p>--A la bonne heure.</p> + +<p>--Seulement, vous comprenez que je n'ai pas +deux cent cinquante mille livres dans ma poche.</p> + +<p>--Bon! monsieur le duc, si l'on voulait faire toutes +les affaires au comptant, on ne ferait jamais d'affaires.</p> + +<p>--Alors, vous vous contenterez de mon billet?</p> + +<p>Roberto Brandi se leva et salua.</p> + +<p>--Je me contenterai de votre parole, prince les +dettes de jeu sont sacrées, et nous jouons dans ce +moment-ci, et gros jeu, car nous jouons chacun notre +tête.</p> + +<p>--Je vous remercie de votre confiance en moi, +monsieur, répondit Nicolino avec une suprême dignité; +je vous prouverai que j'en étais digne. Maintenant, +il ne s'agit plus que de l'exécution, des +moyens.</p> + +<p>--C'est pour arriver à ce but que je vous demanderai, +mon prince, toute la complaisance possible.</p> + +<p>--Expliquez-vous.</p> + +<p>--J'ai eu l'honneur de vous dire que, puisque je +tenais l'occasion par les cheveux, je ne la lâcherais +point sans y trouver une fortune.</p> + +<p>--Oui. Eh bien, il me semble qu'une somme de +deux cent cinquante mille francs...</p> + +<p>--Ce n'est point une fortune, cela, monsieur le duc. +Vous qui êtes riche à millions, vous devez le comprendre.</p> + +<p>--Merci!</p> + +<p>--Non: il me faut cinq cent mille francs.</p> + +<p>--Monsieur le commandant, je suis fâché de vous +dire que vous manquez à votre parole.</p> + +<p>--En quoi, si ce n'est pas à vous que je les demande?</p> + +<p>--Alors, c'est autre chose.</p> + +<p>--Et si j'arrive à me faire donner par Sa Majesté +le roi Ferdinand, pour ma fidélité, le même prix que +vous m'offrez pour ma trahison?</p> + +<p>--Oh! le vilain mot que vous venez de dire là!</p> + +<p>Le commandant, avec le comique sérieux particulier +aux Napolitains, prit la bougie, alla regarder +derrière la porte, sous le lit, et revint poser la bougie +sur la table.</p> + +<p>--Que faites-vous? lui demanda Nicolino.</p> + +<p>--J'allais voir si quelqu'un nous écoutait.</p> + +<p>--Pourquoi cela?</p> + +<p>--Mais parce que, si nous ne sommes que nous +deux, vous savez bien que je suis un traître, un peu +plus adroit, un peu plus spirituel que les autres +peut-être, mais voilà tout.</p> + +<p>--Et comment comptez-vous vous faire donner +par le roi Ferdinand deux cent cinquante mille francs +pour prix de votre fidélité?</p> + +<p>--C'est pour cela justement que j'ai besoin de +toute votre complaisance.</p> + +<p>--Comptez dessus; seulement, expliquez-vous.</p> + +<p>--Pour en arriver là, mon cher prisonnier, il ne +faut pas que je sois votre complice, il faut que je sois +votre victime.</p> + +<p>--C'est assez logique, ce que vous me dites là. +Eh bien, voyons, comment pouvez-vous devenir ma +victime?</p> + +<p>--C'est bien facile.</p> + +<p>Le commandant tira des pistolets de sa poche.</p> + +<p>--Voilà des pistolets.</p> + +<p>--Tiens, dit Nicolino, ce sont les miens.</p> + +<p>--Que le procureur fiscal a oubliés ici... Vous +savez comment il a fini, ce bon marquis Vanni?</p> + +<p>--Vous m'avez annoncé sa mort, et je vous ai +même répondu que j'avais le regret de ne pas le regretter.</p> + +<p>--C'est vrai. Vous vous êtes donc procuré vos +pistolets, qui étaient je ne sais où, par vos intelligences +dans le château; de sorte que, quand je suis +descendu, vous m'avez mis le pistolet sur la gorge.</p> + +<p>--Très-bien, fit Nicolino en riant: comme cela.</p> + +<p>--Prenez garde! ils sont chargés. Puis, le pistolet +sur la gorge toujours, vous m'avez lié à cet anneau +scellé dans la muraille.</p> + +<p>--Avec quoi? avec les draps de mon lit?</p> + +<p>--Non, avec une corde.</p> + +<p>--Je n'en ai pas.</p> + +<p>--Je vous en apporte une.</p> + +<p>--A la bonne heure: vous êtes homme de précaution.</p> + +<p>--Quand on veut que les choses réussissent, n'est-ce +pas? il ne faut rien négliger.</p> + +<p>--Après?</p> + +<p>--Après? Lorsque je suis bien lié et bien garrotté +à cet anneau, vous me bâillonnez avec votre mouchoir +afin que je ne crie pas; vous refermez la porte +sur moi, et vous profitez de ce que j'ai eu l'imprudence +d'envoyer en patrouille tous les hommes dont +je suis sûr, et de ne laisser dans l'intérieur et aux +portes que les déserteurs, pour faire une émeute.</p> + +<p>--Et comment ferai-je cette émeute?</p> + +<p>--Rien de plus facile. Vous offrirez dix ducats +par homme. Ils sont une trentaine d'hommes, mettez-en +trente-cinq avec les employés: c'est trois cent +cinquante ducats. Vous distribuez immédiatement +vos trois cent cinquante ducats; vous changez le mot +d'ordre, et vous commandez de faire feu sur la patrouille, +si elle insiste pour entrer.</p> + +<p>--Et où prendrai-je les trois cent cinquante ducats?</p> + +<p>--Dans ma poche; seulement, c'est un compte à +part, vous comprenez.</p> + +<p>--A joindre aux deux cent cinquante mille livres: +très-bien!</p> + +<p>--Une fois maître du château, vous me déliez, +vous me laissez dans votre cachot, vous me traitez +aussi mal que je vous y ai bien traité; puis, une nuit, +quand vous m'avez payé mes deux cent cinquante +mille francs et rendu mes trois cent cinquante ducats, +vous me faites jeter à la porte, par pitié; je descends +jusqu'au port, je frète une barque, un speronare, +une felouque; j'aborde en Sicile à travers mille périls, +et je vais demander au roi Ferdinand le prix de +ma fidélité. Le chiffre auquel je l'étendrai me regarde; +au reste, vous le connaissez.</p> + +<p>--Oui, deux cent cinquante mille francs.</p> + +<p>--Tout cela est-il bien entendu?</p> + +<p>--Oui.</p> + +<p>--J'ai votre parole d'honneur?</p> + +<p>--Vous l'avez.</p> + +<p>--A l'oeuvre, alors! Vous tenez le pistolet, que vous +pouvez reposer sur la table de peur d'accident; voici +les cordes, et voici la bourse. Ne craignez pas de +serrer les cordes; ne m'étouffez pas avec le mouchoir. +Vous en avez encore pour une bonne demi-heure +avant que la patrouille rentre.</p> + +<p>Tout se passa exactement, comme l'avait prévu l'intelligent +gouverneur, et l'on eût dit qu'il avait donné +ses ordres d'avance pour que Nicolino ne rencontrât +aucun obstacle. Le commandant fut lié, garrotté, +bâillonné à point; la porte fut refermée sur lui. Nicolino +ne rencontra personne, ni sur les escaliers, ni +dans les caves. Il alla droit au corps de garde, y +entra, fit un magnifique discours patriotique, et, +comme, à la fin de son discours, il remarquait une +certaine hésitation parmi ceux auxquels il s'adressait, +il fit sonner son argent et lâcha la parole magique +qui devait tout enlever: «Dix ducats par homme.» +A ces mots, en effet, les gestes d'hésitation disparurent, +les cris de «Vive la liberté!» retentirent. On +sauta sur les armes, on courut aux postes et aux +remparts, on menaça la patrouille de faire feu sur +elle si elle ne disparaissait à l'instant même dans les +profondeurs du Vomero ou dans les vicoli de l'Infrascata. +La patrouille disparut comme disparaît un +fantôme par une trappe de théâtre.</p> + +<p>Puis on s'occupa de confectionner un drapeau tricolore, +opération à laquelle on arriva, non sans +peine, avec un morceau d'une ancienne bannière +blanche, un rideau de fenêtre et un couvre-pieds +rouge. Ce travail terminé, on abattit la bannière +blanche et l'on éleva la bannière tricolore.</p> + +<p>Enfin, tout à coup Nicolino sembla songer au malheureux +commandant dont il avait usurpé les fonctions. +Il descendit avec quatre hommes dans son +cachot, le fit délier et débâillonner en lui tenant le +pistolet sur la gorge, et, malgré ses gémissements, +ses prières et ses supplications, il le laissa à sa place, +dans le fameux cachot numéro 3, au deuxième au-dessous +de l'entre-sol.</p> + +<p>Et voilà comment, le 21 janvier au matin, Naples, +en se réveillant, vit la bannière tricolore française +flotter sur le château Saint-Elme.</p> + +<br><br> + +<h3>LXXXVIII</h3> + +<h3>LES FOURCHES CAUDINES.</h3> + +<p>Championnet aussi la vit, la bannière sainte, et +aussitôt il donna l'ordre à son armée de marcher sur +Naples, afin de l'attaquer vers onze heures du matin.</p> + +<p>Si nous écrivions un roman au lieu d'écrire un +livre historique, où l'imagination n'est qu'accessoire, +on ne doute pas que nous n'eussions trouvé +moyen d'amener Salvato à Naples, ne fût-ce qu'avec +les officiers français venant toucher les cinq millions +convenus par la trêve de Sparanisi. Au lieu d'aller +au spectacle avec ses compagnons, au lieu de s'occuper +de la rentrée des cinq millions avec Archambal,--rentrée +qui, on se le rappelle, ne rentra point,--nous +l'eussions conduit à cette maison du Palmier, +où il avait laissé, sinon la totalité, du moins la moitié +de cette âme à laquelle le sceptique chirurgien du +mont Cassin ne pouvait croire, et, au lieu d'un long +récit intéressant, mais froid comme toute narration +politique, nous eussions eu des scènes passionnées, +rehaussées de toutes les craintes qu'eussent inspirées +à la pauvre Luisa les terribles scènes de carnage +dont la rumeur arrivait jusqu'à elle. Mais nous sommes +forcé de nous renfermer dans l'inflexible exigence +des faits, et, quel que fût l'ardent désir de Salvato, +il lui avait fallu avant tout suivre les ordres de +son général, qui, dans son ignorance de l'irrésistible +aimant qui attirait son chef de brigade vers +Naples, l'en avait plutôt éloigné que rapproché.</p> + +<p>A San-Germano, au moment même où, après avoir +passé la nuit au couvent du mont Cassin, Salvato +venait d'embrasser et de quitter son père, Championnet +lui avait donné l'ordre de prendre la 17e demi-brigade, +et, en faisant un circuit pour protéger et +éclairer le reste de l'armée, de marcher sur Bénévent +par Venafro, Marcone et Ponte-Landolfo. Salvato +devait constamment se tenir en communication avec +le général en chef.</p> + +<p>Ainsi jeté au milieu des brigands, Salvato eut tous +les jours une attaque nouvelle à repousser; toutes les +nuits, une surprise à découvrir et à déjouer. Mais +Salvato, né dans le pays, parlant la langue du pays, +était à la fois l'homme de la grande guerre, c'est-à-dire +de la bataille rangée, par son sang-froid, par +son courage et par ses études stratégiques, et celui de +la petite guerre, c'est-à-dire de la guerre de montagnes, +par son infatigable activité, sa vigilance perpétuelle +et cet instinct du danger que Fenimore Cooper +nous montre si bien développés chez les peuplades +rouges de l'Amérique du Nord. Pendant cette marche +longue et difficile dans laquelle on eut, au mois +de décembre, des rivières glacées à franchir, des +montagnes couvertes de neige à traverser, des chemins +boueux et défoncés à suivre, ses soldats, au +milieu desquels il vivait, secourant les blessés, soutenant +les faibles, louant les forts, ses soldats purent +reconnaître l'homme supérieur et bon à la fois, et, +n'ayant à lui reprocher ni une erreur, ni une faiblesse, +ni une injustice, se groupèrent autour de lui +avec le respect non-seulement de subordonnés pour +leur chef, mais encore d'enfants pour leur père.</p> + +<p>Arrivé à Venafro, Salvato avait appris que le chemin +ou plutôt le sentier des montagnes était impraticable. +Il était remonté jusqu'à Isernia par une assez +belle route, qu'il lui avait fallu conquérir pas à pas +sur les brigands; puis, de là, par un chemin détourné, +il avait, à travers monts, bois et vallées, atteint +le village ou plutôt la ville de Bocano.</p> + +<p>Il lui fallut cinq jours pour faire cette route, que +dans les temps ordinaires, on peut faire en une +étape.</p> + +<p>Ce fut à Bocano qu'il apprit la trêve de Sparanisi, +qu'il reçut l'ordre de s'arrêter et d'attendre de nouvelles +instructions.</p> + +<p>La trêve de Sparanisi rompue, Salvato se remit en +marche, et, en combattant toujours, gagna Marcone. +A Marcone, il apprit l'entrevue de Championnet avec +les députés de la ville, et la décision prise le même +jour par le général en chef d'attaquer Naples le lendemain.</p> + +<p>Ses instructions portaient de marcher sur Bénévent +et de se rabattre immédiatement sur Naples pour +seconder le général dans son attaque du 21.</p> + +<p>Le 20 au soir, après une double étape, il entrait à +Bénévent.</p> + +<p>La tranquillité avec laquelle s'était opérée cette +marche donnait à Salvato de grandes inquiétudes. +Si les brigands lui avaient laissé le chemin libre de +Marcone à Bénévent, c'était, sans aucun doute, pour +le lui disputer ailleurs et dans une meilleure position.</p> + +<p>Salvato, qui n'avait jamais parcouru le pays dans +lequel il était engagé, le connaissait du moins stratégiquement. +Il savait qu'il ne pouvait aller de Bénévent +à Naples sans passer par l'ancienne vallée Caudia, +c'est-à-dire par ces fameuses Fourches Caudines, +où, trois cent vingt et un ans avant le Christ, les légions +romaines, commandées par le consul Spurnius +Postumus, furent battues par les Samnites et forcées +de passer sous le joug.</p> + +<p>Une de ces illuminations comme en ont des hommes +de guerre lui dit que c'était là que l'attendaient +les brigands.</p> + +<p>Mais Salvato résolut, les cartes de la Terre de Labour +et de la principauté étant incomplètes, de visiter +le pays par lui-même.</p> + +<p>A huit heures du soir, il se déguisa en paysan, +monta son meilleur cheval, se fit accompagner d'un +hussard de confiance, à cheval comme lui, et se mit +en chemin.</p> + +<p>A une lieue de Bénévent, à peu près, il laissa dans +un bouquet de bois son hussard et les chevaux, et +s'avança seul.</p> + +<p>La vallée se rétrécissait de plus en plus, et, à la +clarté de la lune, il pouvait distinguer la place où +elle semblait se fermer tout à fait. Il était évident que +c'était à cette même place que les Romains s'étaient +aperçus, mais trop tard, du piége qui leur avait été +tendu.</p> + +<p>Salvato, au lieu de suivre le chemin, se glissa au +milieu des arbres qui garnissent le fond de la vallée, +et arriva ainsi à une ferme située à cinq cents pas, à +peu près, de cet étranglement de la montagne.</p> + +<p>Il sauta par-dessus une haie et se trouva dans un +verger.</p> + +<p>Une grande lueur venait d'une partie de la maison +séparée du reste de la ferme. Salvato se glissa jusqu'à +un endroit où ses regards pouvaient plonger dans la +chambre éclairée.</p> + +<p>La cause de cet éclairage était un four que l'on +venait de chauffer et où deux hommes se tenaient +prêts à enfourner une centaine de pains.</p> + +<p>Il était évident qu'une pareille quantité de pain +n'était point destinée à l'usage du fermier et de sa +maison.</p> + +<p>En ce moment, on frappa violemment à la porte de +la ferme donnant sur la grande route.</p> + +<p>Un des deux hommes dit:</p> + +<p>--Ce sont eux.</p> + +<p>Le regard de Salvato ne pouvait s'étendre jusqu'à +la grande porte; mais il l'entendit crier sur ses gonds +et vit bientôt entrer, dans le cercle de lumière projeté +par le bois brûlant dans le four, quatre hommes +qu'à leur costume il reconnut pour des brigands.</p> + +<p>Ils demandèrent à quelle heure serait prête la première +fournée, combien on en pourrait faire dans la +nuit, et quelle quantité de pains pouvaient donner +quatre fournées.</p> + +<p>Les deux boulangers leur répondirent qu'à onze +heures et demie, ils pourraient livrer la première +fournée, à deux heures la seconde, à cinq heures la +troisième.</p> + +<p>Chaque fournée pourrait donner de cent à cent +vingt pains.</p> + +<p>--Ce n'est guère, répondit un des brigands en +secouant la tête.</p> + +<p>--Combien êtes-vous donc? demanda un des +boulangers.</p> + +<p>Le brigand qui avait déjà parlé calcula un instant +sur ses doigts.</p> + +<p>--Huit cent cinquante hommes environ, dit-il.</p> + +<p>--Ce sera à peu près une livre et demie de pain +par homme, dit le boulanger, qui jusque-là avait +gardé le silence.</p> + +<p>--Ce n'est point assez, répondit le brigand.</p> + +<p>--Il faudra pourtant bien vous contenter de cela, +répondit le boulanger d'un ton bourru. Le four ne +peut contenir que cent dix pains chaque fois.</p> + +<p>--C'est bien: dans deux heures, les mules seront +ici.</p> + +<p>--Elles attendront une bonne demi-heure, je +vous en préviens.</p> + +<p>--Ah çà! tu oublies que nous avons faim, à ce +qu'il paraît?</p> + +<p>--Emportez le pain comme il est, si vous voulez, +dit le boulanger, et faites-le cuire vous-mêmes.</p> + +<p>Les brigands comprirent qu'il n'y avait rien à +faire avec ces hommes, qui avaient de pareilles +réponses à tout ce qu'on pouvait dire.</p> + +<p>--A-t-on des nouvelles de Bénévent? dirent-ils.</p> + +<p>--Oui, répondit un boulanger; j'en arrive il +y a une heure.</p> + +<p>--Y avait-on entendu parler des Français?</p> + +<p>--Ils venaient d'y entrer.</p> + +<p>--Disait-on qu'ils y feraient séjour?</p> + +<p>--On disait que, demain, au point du jour, ils se +remettraient en marche.</p> + +<p>--Pour Naples?</p> + +<p>--Pour Naples.</p> + +<p>--Combien étaient-ils?</p> + +<p>--Six cents, à peu près.</p> + +<p>--En les rangeant bien, combien peut-il tenir de +Français dans ton four?</p> + +<p>--Huit.</p> + +<p>--Eh bien, demain soir, si nous manquons de +pain, nous aurons de la viande.</p> + +<p>Un éclat de rire accueillit cette plaisanterie de +cannibales, et les quatre hommes, en ordonnant +aux deux boulangers de se presser, regagnèrent la +porte qui donnait sur la grande route.</p> + +<p>Salvato traversa le verger, en évitant de passer +dans le rayon de lumière projeté par le four, franchit +la seconde haie, suivit, à cent cinquante pas en arrière, +les quatre hommes qui regagnaient leurs compagnons, +les vit gravir la montagne, et put étudier à +son aise, grâce à un clair de lune assez transparent, +la disposition du terrain.</p> + +<p>Il avait vu tout ce qu'il avait voulu voir: son plan +était fait. Il passa devant la masserie cette fois, au +lieu de passer derrière, rejoignit son hussard, remonta +à cheval, et rentra avant minuit à son logement.</p> + +<p>Il y trouva l'officier d'ordonnance du général +Championnet, ce même Villeneuve que nous avons +vu, à la bataille de Civita-Castellana, traverser tout +le champ de bataille pour aller porter à Macdonald +l'ordre de reprendre l'offensive.</p> + +<p>Championnet faisait dire à Salvato qu'il attaquerait +Naples à midi. Il l'invitait à faire la plus grande +diligence possible, afin d'arriver à temps au combat, +et il autorisait Villeneuve à rester près de lui et à +lui servir d'aide-de-camp, le prévenant de se défier +des Fourches Caudines.</p> + +<p>Salvato raconta alors à Villeneuve la cause de +son absence; puis, prenant une grande feuille de +papier et une plume, il fit un plan détaillé du terrain +qu'il venait de visiter et sur lequel, le lendemain, +devait se livrer le combat.</p> + +<p>Après quoi, les deux jeunes gens se jetèrent chacun +sur un matelas et s'endormirent.</p> + +<p>Ils furent réveillés au point du jour par les tambours +de cinq cents hommes d'infanterie et par les +cinquante ou soixante hussards qui formaient toute +la cavalerie du détachement.</p> + +<p>Les fenêtres de l'appartement de Salvato donnaient +sur la place où se rassemblait la petite +troupe. Il les ouvrit et invita les officiers, qui se +composaient d'un major, de quatre capitaines et de +huit ou dix lieutenants ou sous-lieutenants, à monter +dans sa chambre.</p> + +<p>Le plan qu'il avait fait pendant la nuit était +étendu sur la table.</p> + +<p>--Messieurs, dit-il aux officiers, examinez cette +carte avec attention. Arrivé sur le terrain, que, par +l'étude que vous allez faire, vous connaîtrez aussi +bien que moi, je vous expliquerai ce qu'il y a à +exécuter. De votre adresse et de votre intelligence +à me seconder dépendra non-seulement le succès +de la journée, mais encore notre salut à tous. La +situation est grave: nous avons affaire à un ennemi +qui a, tout à la fois, l'avantage du nombre et celui +de la position.</p> + +<p>Salvato fit apporter du pain, du vin, quelques +viandes rôties qu'il avait demandées la veille, et invita +les officiers à manger, tout en étudiant la topographie +du terrain où devait avoir lieu le combat.</p> + +<p>Quant aux soldats, une distribution de vivres leur +fut faite sur la place même de Bénévent et vingt-quatre +de ces grandes bouteilles de verre contenant +chacune une dizaine de litres leur furent apportées.</p> + +<p>Le repas fini, Salvato fit battre à l'ordre, et les +soldats formèrent un immense cercle, dans lequel +Salvato entra avec les officiers.</p> + +<p>Cependant, comme ils n'étaient que six cents, nous +l'avons dit, tous se trouvèrent à portée de la voix.</p> + +<p>--«Mes amis, leur dit Salvato, nous allons avoir +aujourd'hui une belle journée; car nous remporterons +une victoire sur le lieu même où le premier +peuple du monde a été battu. Vous êtes des hommes, +des soldats, des citoyens, et non pas de ces machines +à conquête et de ces instruments de despotisme +comme en traînaient derrière eux les Cambise, les +Darius et les Xercès. Ce que vous venez apporter aux +peuples que vous combattez, c'est la liberté et non +l'esclavage, la lumière et non la nuit. Sachez donc +sur quelle terre vous marchez et quels peuples avant +vous foulaient la terre que vous allez fouler.</p> + +<p>»Il y a environ deux mille ans que des bergers +samnites--c'était le nom des peuples qui habitaient +ces montagnes--firent croire aux Romains que la +ville de Luceria, aujourd'hui Lucera, était sur le +point d'être prise et que, pour la secourir en temps +utile, il fallait traverser les Apennins. Les légions +romaines partirent, conduites par le consul Spurnius +Postumus; seulement, venant de Naples, où nous +allons, elles suivaient le chemin opposé à celui que +nous allons suivre. Arrivés à une gorge étroite où +nous serons dans deux heures, et où les brigands +nous attendent, les Romains se trouvèrent entre deux +rochers à pic, couronnés de bois épais; puis, arrivés +au point le plus étranglé de la vallée, ils la trouvèrent +fermée par un immense amas d'arbres, coupés +et entassés les uns sur les autres. Ils voulurent retourner +en arrière. Mais de tous côtés les Samnites, +qui leur coupaient d'ailleurs le chemin, firent pleuvoir +sur eux des rochers qui, roulant du haut en bas +de la montagne, les écrasaient par centaines. C'était +le général samnite Caius Pontius qui avait préparé +le piége; mais, en voyant les Romains pris, il fut +épouvanté d'avoir réussi; car, derrière les légions +romaines, il y avait l'armée, et, derrière l'armée, +Rome! Il pouvait écraser les deux légions, depuis le +premier jusqu'au dernier soldat, rien qu'en faisant +rouler sur eux des quartiers de granit: il laissa la +mort suspendue sur leur tête et envoya consulter son +père Erennius.</p> + +<p>»Erennius était un sage.</p> + +<p>»--Détruis-les tous, dit-il, ou renvoie-les tous +libres et honorablement. Tuez vos ennemis, ou faites-vous-en +des amis.</p> + +<p>»Caius Pontius n'écouta point ces sages conseils. +Il donna la vie aux Romains, mais à la condition +qu'ils passeraient en courbant la tête sous une voûte +formée des massues, des lances et des javelots de +leurs vainqueurs.</p> + +<p>»Les Romains, pour venger cette humiliation, +firent une guerre d'extermination aux Samnites et +finirent par conquérir tout leur pays.</p> + +<p>»Aujourd'hui, soldats, vous le verrez, l'aspect du +pays est loin d'être aussi formidable: ces rochers à +pic ont disparu pour faire place à une pente douce, +et des buissons de deux ou trois pieds de haut ont +remplacé les bois qui le couvraient.</p> + +<p>»Cette nuit, veillant à votre salut, je me suis déguisé +en paysan et j'ai été moi-même explorer le terrain. +Vous avez confiance en moi, n'est-ce pas? Eh +bien, je vous dis que, là où les Romains ont été vaincus, +nous triompherons.»</p> + +<p>Des hourras, des cris de «Vive Salvato!» éclatèrent +de tous les côtés. Les soldats agrafèrent d'eux-mêmes +la baïonnette au bout du fusil, entonnèrent <i>la Marseillaise</i>, +et se mirent en marche.</p> + +<p>En arrivant à un quart de lieue de la ferme, Salvato +recommanda le plus grand silence. Un peu au +delà, la route faisait un coude.</p> + +<p>A moins que les brigands n'eussent des sentinelles +en avant de la masserie, ils ne pouvaient voir +les dispositions qu'allait prendre Salvato. C'était +bien sur quoi le jeune chef de brigade avait compté. +Les brigands voulaient surprendre les Français, et +des sentinelles placées sur le chemin éventaient le +plan.</p> + +<p>Les officiers avaient reçu d'avance leurs instructions. +Villeneuve, avec trois compagnies, alla par un +détour, et en côtoyant le verger, s'embusquer dans +le fossé grâce auquel Salvato avait pu suivre pendant +plus de cinq cents pas les quatre brigands retournant +à leur embuscade; lui-même se plaça avec ses soixante +hussards derrière la ferme; enfin, le reste de ses +hommes, conduits par le major, vieux soldat sur le +sang-froid duquel il pouvait compter, devaient paraître +donner dans l'embuscade, résister un instant, +puis se débander et attirer l'ennemi jusqu'au delà de +la masserie, en donnant peu à peu à leur retraite +l'apparence d'une fuite.</p> + +<p>Ce qu'avait espéré Salvato s'accomplit en tout +point. Après une fusillade de dix minutes, les brigands, +voyant les Français plier, s'élancèrent hors de +leurs couverts en poussant de grands cris; comme +s'ils étaient épouvantés à la fois et par le nombre et +par l'impétuosité des assaillants, les Français reculèrent +en désordre et tournèrent le dos. Les huées +succédèrent aux cris et aux menaces, et, ne doutant +pas que les républicains ne fussent en déroute complète, +les brigands les poursuivirent en désordre, et, +sans garder aucune précaution, se précipitèrent sur le +chemin. Villeneuve les laissa bien s'engager; puis, +tout à coup, se levant et faisant signe à ses trois +compagnies de se lever, il ordonna à bout portant un +feu, qui tua plus de deux cents hommes. Aussitôt, +au pas de course et en rechargeant les armes, Villeneuve +alla derrière les brigands prendre la position +qu'ils venaient de quitter. En même temps, Salvato +et ses soixante cavaliers débouchaient de derrière la +ferme, coupaient la colonne en deux, sabrant à droite +et à gauche, tandis qu'au cri de «Halte!» les prétendus +fuyards se retournaient et recevaient sur la +pointe de leurs baïonnettes les prétendus vainqueurs.</p> + +<p>Ce fut une horrible boucherie. Les brigands se +trouvaient enfermés comme dans un cirque par les +soldats de Villeneuve et ceux du major, et, au milieu +de ce cirque, Salvato et ses soixante hussards hachaient +et pointaient à loisir.</p> + +<p>Cinq cents brigands restèrent sur le champ de bataille. +Ceux qui s'enfuirent gagnèrent le haut de la +montagne au milieu du double feu qui les décimait. A +onze heures du matin, tout était fini, et Salvato et ses +six cents hommes, qui comptaient trois ou quatre +morts et une douzaine de blessés au plus, reprenaient +au pas de course la route de Naples, vers laquelle les +attirait le grondement sourd du canon.</p> + +<br><br> + +<h3>LXXXIX</h3> + +<h3>PREMIÈRE JOURNÉE.</h3> + +<p>A peine Championnet avait-il fait un quart de lieue +sur la route de Maddalone à Aversa, qu'il vit venir +un cavalier sur un cheval lancé à toute bride: c'était +le prince de Maliterno, qui fuyait à son tour la colère +des lazzaroni.</p> + +<p>A peine ceux-ci avaient-ils vu la bannière tricolore +flotter sur le château Saint-Elme, que les cris: «Aux +armes!» avaient retenti par la ville et que, de Portici +à Pouzzoles, tout ce qui était en état de porter un +fusil, une pique, un bâton, un couteau, depuis l'enfant +de quinze ans jusqu'au vieillard de soixante, +s'était précipité vers la ville en criant ou plutôt en +hurlant: «Mort aux Français!»</p> + +<p>Cent mille hommes répondaient à l'appel frénétique +des prêtres et des moines, qui, un drapeau +blanc d'une main, un crucifix de l'autre, prêchaient +à la porte des églises et sur les bornes des carrefours.</p> + +<p>Ces prédications efficaces avaient poussé les lazzaroni +au plus haut degré d'exaltation contre les Français +et les jacobins. Tout homicide commis sur un +jacobin ou sur un Français était une action méritoire, +tout lazzarone tué serait un martyr.</p> + +<p>Depuis cinq ou six jours, cette population à moitié +sauvage, si facile à conduire à la férocité quand on la +laisse s'enivrer de sang, de pillage et d'incendie, en +était arrivée à cette folie furieuse dans laquelle, devenu +un instrument de destruction, l'homme, qui ne +songe plus qu'à tuer, oublie jusqu'à l'instinct de sa +propre conservation.</p> + +<p>Mais, lorsque les lazzaroni apprirent que les Français +s'avançaient à la fois par Capodichino et Poggioreale, +qu'on apercevait la tête des deux colonnes, +tandis qu'un nuage de poussière annonçait qu'une +troisième tournait la ville, et, par les marais et la via +del Pascone, s'avançait vers le pont de la Madeleine, +il sembla qu'une secousse électrique poussait, comme +un tourbillon, cette foule sur les points menacés.</p> + +<p>La colonne française qui suivait le chemin d'Aversa +était commandée par le général Dufresse, qui +remplaçait Macdonald, lequel, à la suite d'une discussion +qu'il avait eue à Capoue avec Championnet, +avait donné sa démission, et, pareil à un cheval encore +blanc d'écume, écoutait en frissonnant tous ces bruits +de trompette et de tambour, forcé qu'il était au +repos.</p> + +<p>Le général Dufresse avait sous ses ordres Hector +Caraffa, qui, Coriolan de la Liberté, venait, au nom +de la grande déesse, faire la guerre au despotisme.</p> + +<p>La colonne qui s'avançait par Capodichino était +commandée par Kellermann, ayant sous ses ordres +le général Rusca, que celui qui écrit ces lignes a vu +tomber, en 1814, au siége de Soissons, la tête emportée +par un boulet de canon.</p> + +<p>La colonne qui s'avançait par Poggioreale était +sous le commandement du général en chef lui-même, +lequel avait sous ses ordres les généraux Duhesme +et Monnier.</p> + +<p>Enfin, celle qui, par les marais et la via del Pascone, +tournait la ville, marchait conduite par le général +Mathieu Maurice et le chef de brigade Broussier.</p> + +<p>La colonne la plus avancée dans sa marche, parce +qu'elle suivait le plus beau chemin, était celle de +Championnet. Elle appuyait sa droite à la route de +Capodichino, que suivait, comme nous l'avons dit, +Kellermann, et sa gauche aux marais, dans lesquels +manoeuvrait Mathieu Maurice, mal remis d'une balle +de Fra-Diavolo qui lui avait traversé le côté.</p> + +<p>Duhesme, encore pâle de ses deux blessures, mais +chez lequel l'ardeur militaire suppléait au sang perdu, +commandait l'avant-garde de Championnet. Il avait +l'ordre d'enlever de haute lutte tout ce qu'il rencontrerait +sur son chemin. Duhesme était l'homme de +ces coups de main vigoureux qui veulent, avant tout, +la décision et le courage.</p> + +<p>A un quart de lieue en avant de la porte de Capoue, +il rencontra une masse de cinq ou six mille lazzaroni; +elle traînait avec elle une batterie de canons +servie par les soldats du général Naselli, qui s'étaient +joints à eux.</p> + +<p>Duhesme lança Monnier et six cents hommes sur +cette foule, avec ordre de la percer d'outre en outre +à la baïonnette, et de s'emparer des pièces de canon +établies sur une petite hauteur et qui mitraillaient la +colonne française par-dessus la tête des lazzaroni.</p> + +<p>Contre des troupes régulières, un pareil ordre eût +été insensé; l'ennemi que l'on eût attaque ainsi n'eût +eu qu'à s'ouvrir et à faire feu des deux côtés pour détruire +en un instant ses six cents agresseurs. Mais +Duhesme ne fit point aux lazzaroni l'honneur de +compter avec eux. Monnier partit la baïonnette en +avant, et, sans s'inquiéter des coups de fusil, des +coups de pistolet et des coups de poignard, il pénétra +au milieu de ce flot, y disparut, lardant à coups de +baïonnette tout ce qui était à sa portée, le traversa +comme un torrent traverse un lac, au milieu des +cris, des hurlements et des imprécations, tandis que +Duhesme, impassible à la tête de ses hommes et sous +le feu de la batterie, gravissait, toujours au pas de +charge et la baïonnette en avant, la colline occupée +par l'ennemi, tuait sur leurs pièces tous les artilleurs +qui tentaient de résister, abaissait le point de mire +des pièces et faisait feu sur les lazzaroni avec leurs +propres canons.</p> + +<p>En même temps, profitant du désordre que cette décharge +avait jeté au milieu de cette foule, Duhesme fit +battre la charge et marcha sur elle à la baïonnette.</p> + +<p>Incapables de se former en colonnes d'attaque +pour reprendre la batterie, ou en carrés pour soutenir +l'assaut de Duhesme, les lazzaroni s'éparpillèrent +dans la plaine, comme une bande d'oiseaux +effarouchés.</p> + +<p>Sans s'inquiéter davantage de ces six ou huit +mille hommes, Duhesme, traînant avec lui les +canons qu'il venait de conquérir, marcha sur la +porte Capuana.</p> + +<p>Mais, à deux cents pas de la place irrégulière qui +s'étend devant la porte Capuana, Duhesme, au commencement +de la montée de Casanuova, trouva un petit +pont et, aux deux côtés de ce petit pont, des maisons +crénelées, desquelles partit un feu si bien dirigé, +que les soldats hésitèrent. Monnier vit cette hésitation, +s'élança à leur tête en élevant son chapeau +au bout de son sabre; mais à peine eut-il fait dix +pas, qu'il tomba dangereusement blessé. Ses officiers +et ses soldats s'élancèrent pour le soutenir et le +conduire hors du champ de bataille; mais les lazzaroni +firent feu sur cette masse. Trois ou quatre +officiers, huit ou dix soldats tombèrent sur leur +général blessé: le désordre se mit dans les rangs, +l'avant-garde fit un pas en arrière.</p> + +<p>Les lazzaroni se précipitèrent sur les morts et sur +les blessés: sur les blessés pour les achever, sur les +morts pour les mutiler.</p> + +<p>Duhesme vit ce mouvement, appela son aide de +camp Ordonneau, lui commanda de prendre deux +compagnies de grenadiers, et, à quelque prix que ce +fût, de forcer le passage du pont.</p> + +<p>C'étaient les vieux soldats de Montebello et de +Rivoli: ils avaient forcé, avec Augereau, le pont +d'Arcole; avec Bonaparte, le pont de Rivoli. Ils +abaissèrent la baïonnette, s'élancèrent au pas de +course, et, à travers une grêle de balles, chassèrent +les lazzaroni devant eux et arrivèrent au sommet de +la montée. Le général, les soldats et les officiers +blessés étaient sauvés; mais ils se trouvaient entre +un double feu partant de toutes les fenêtres et de +toutes les terrasses, tandis qu'au milieu de la rue +s'élevait, pareille à une tour, une maison à trois +étages vomissant la flamme depuis le rez-de-chaussée +jusqu'au faîte.</p> + +<p>Deux barricades s'élevant à la hauteur du premier +étage avaient été construites de chaque côté de la +maison et interceptaient la rue.</p> + +<p>Trois mille lazzaroni défendaient la rue, la maison, +les barricades. Cinq où six mille, éparpillés +dans la plaine, se reliaient à ceux-ci par les ruelles +et les ouvertures des jardins.</p> + +<p>Ordonneau se trouva en face de la position et la +jugea inexpugnable. Cependant, il hésitait à donner +l'ordre de la retraite, lorsqu'une balle l'atteignit et +le renversa.</p> + +<p>Duhesme arrivait, traînant derrière lui les canons +pris le matin aux lazzaroni sous le feu des tirailleurs. +On mit ces pièces en batterie, et, à la troisième +volée, la maison oscilla, fit un craquement terrible, +et s'abîma en écrasant dans sa chute et ceux qu'elle +renfermait, et les défenseurs des barricades.</p> + +<p>Duhesme s'élança à la baïonnette, et, au cri de +«Vive la république!» planta le drapeau tricolore +sur les ruines de la maison.</p> + +<p>Mais, pendant ce temps, les lazzaroni avaient +établi une vaste batterie de douze pièces de canon +sur une hauteur qui dominait de beaucoup l'amas +de pierres au sommet duquel flottait le drapeau; et les +républicains, maîtres des deux barricades et des +ruines de la maison, furent bientôt couverts d'une +pluie de mitraille.</p> + +<p>Duhesme abrita sa colonne derrière les ruines et +les barricades, ordonna au 25e régiment de chasseurs +à cheval de prendre une trentaine d'artilleurs en +croupe, de tourner la colline, où les douze pièces +étaient en batterie, et de charger sur elles par derrière.</p> + +<p>Avant que les lazzaroni eussent pu reconnaître +l'intention des chasseurs, ceux-ci, à travers plaine, +sans s'inquiéter des coups de fusil qu'on leur tirait +de la route, accomplirent leur demi-cercle; puis, +tout à coup, enfonçant les éperons dans le ventre de +leurs chevaux, ils s'élancèrent sur la colline, qu'ils +gravirent au galop. Au bruit de cet ouragan +d'hommes qui faisait trembler la terre, les lazzaroni +abandonnèrent leurs canons à moitié chargés. De +leur côté, arrivés au faîte de la colline, les artilleurs +sautèrent à terre et se mirent à la besogne; puis, se +laissant rouler comme une avalanche sur la pente +opposée, les chasseurs se mirent à la poursuite des +lazzaroni, qu'ils dispersèrent dans la plaine.</p> + +<p>Débarrassé de ces assaillants, Duhesme ordonna +aux sapeurs d'ouvrir un chemin dans la barricade, +et, poussant ses canons devant lui, il s'avança, +balayant la route, tandis que, du haut de la colline, +les artilleurs républicains faisaient feu sur tout +groupe qui essayait de se former.</p> + +<p>En ce moment, Duhesme entendit battre la charge +derrière lui: il se retourna et vit la 64e et la 73e demi-brigade +de ligne, conduites par Thiébaut, qui arrivaient +au pas de course et aux cris de «Vive la +République!»</p> + +<p>Championnet, entendant la terrible canonnade +engagée, reconnaissant, au nombre et à l'irrégularité +des coups de fusil, que Duhesme avait affaire à des +milliers d'hommes, avait mis son cheval au galop en +ordonnant à Thiébaut de le suivre aussi vite que possible +et de soutenir Duhesme. Thiébaut ne se l'était +pas fait dire à deux fois: il était parti et arrivait au +pas de course.</p> + +<p>Ils traversèrent le pont, passèrent par-dessus les +morts qui jonchaient les rues, franchirent les ouvertures +des barricades et arrivèrent au moment où +Duhesme, maître du champ de bataille, faisait faire +halte à ses soldats harassés.</p> + +<p>A cent pas des premiers soldats de Duhesme, se +dressait la porte Capuana et ses tours, et deux +rangées de maisons formant faubourg s'avançaient, +pour ainsi dire, au-devant des républicains.</p> + +<p>Tout à coup, et au moment où ceux-ci s'y attendaient +le moins, une fusillade terrible partit des +terrasses et des fenêtres de ces maisons, tandis que, +de la plate-forme de la porte Capuana, deux petites +pièces de canon portées à bras vomissaient leur +mitraille.</p> + +<p>--Ah! pardieu! s'écria Thiébaut, je craignais +d'être arrivé trop tard. En avant, mes amis!</p> + +<p>Ces troupes fraîches, conduites par un des plus +braves officiers de l'armée, pénétrèrent dans le faubourg +au milieu d'un double feu. Mais, au lieu de +suivre le haut du pavé, la droite de la colonne +suivait le pied des maisons, tirant sur les fenêtres et +les terrasses de gauche, et la colonne de gauche faisait +feu sur les terrasses de droite, tandis que, armés de +leurs haches, les sapeurs enfonçaient les maisons.</p> + +<p>Alors, les braves de Duhesme, suffisamment reposés, +comprirent la manoeuvre ordonnée par Thiébaut, +et, en s'élançant dans les maisons au fur et +à mesure qu'elles étaient éventrées par les sapeurs, +ils attaquèrent les lazzaroni corps à corps, les poursuivant +à travers les escaliers, du rez-de-chaussée au +premier étage, du premier étage au second, du second +étage sur les terrasses. On vit alors déborder, +dans un combat aérien, lazzaroni et républicains. +Les terrasses se couvrirent de feu et de +fumée, tandis que les fugitifs qui n'avaient pas le +temps de gagner les terrasses, croyant, d'après ce +que leur avaient dit leurs prêtres et leurs moines, +qu'ils n'avaient point de grâce à attendre des Français, +sautaient par les fenêtres, se brisaient les +jambes sur le pavé, ou tombaient sur la pointe des +baïonnettes.</p> + +<p>Toutes les maisons du faubourg furent ainsi +prises et évacuées; puis, comme la nuit était venue, +qu'il était trop tard pour attaquer la porte Capuana, +et que l'on craignait quelque surprise, les sapeurs +reçurent l'ordre d'incendier les maisons, et le corps +de Championnet prit position devant la porte, qu'il +devait attaquer le lendemain, et dont il fut bientôt +séparé par un double rideau de flammes.</p> + +<p>Championnet arriva sur ces entrefaites, embrassa +Duhesme, et, pour récompenser Thiébaut de ses +belles actions oubliées et du magnifique mouvement +offensif qu'il venait d'accomplir:</p> + +<p>--En face de la porte Capuana, que tu prendras +demain, lui dit-il, je te nomme adjudant général.</p> + +<p>--Eh bien, dit Duhesme, enchanté de cette +récompense accordée à un brave officier pour lequel +il avait la plus grande estime, voilà ce qui s'appelle +arriver à un beau grade et par une belle porte!</p> + +<br><br> + +<h3>XC</h3> + +<h3>LA NUIT.</h3> + +<p>Sur les trois points où les Français ont attaqué +Naples, on s'est battu avec le même acharnement. +De toutes partes, les aides de camp arrivent au +quartier général de la porte Capuana, et trouvent le +bivac du général entre la via del Vasto et l'Arenaccia, +derrière la double ligne de maisons qui brûlent.</p> + +<p>Le général Dufresse, entre Aversa et Naples, a +trouvé, sur un point où le chemin se rétrécit, un +corps de dix ou douze mille lazzaroni avec six pièces +de canon. Les lazzaroni étaient au pied d'une colline, +les canons au sommet. Les hussards de Dufresse +ont fait cinq charges sur eux sans parvenir à +les entamer. Ils étaient si nombreux et si pressés, +que les morts restaient debout, soutenus par les +vivants.</p> + +<p>Il a fallu les grenadiers chargeant à la baïonnette +pour faire une trouée. Quatre pièces d'artillerie volante, +dirigées par le général Éblé, ont, pendant trois +heures, criblé de mitraille les lazzaroni; ils se sont +réfugiés sur les hauteurs de Capodimonte, où Dufresse +les attaquera demain.</p> + +<p>Vers la fin du combat, un corps de patriotes, conduit +par Schipani et Manthonnet, est venu se jeter +dans les rangs du général Dufresse. Ils annoncent que +Nicolino s'est emparé du fort Saint-Elme; mais il n'a +que trente hommes et est bloqué par des milliers de +lazzaroni, qui amassent des fascines pour mettre le +feu aux portes, et qui apportent des échelles pour +monter aux murailles. Ils se sont emparés du couvent +de San-Martino, situé aux pieds des remparts du +fort, ou plutôt les moines les ont appelés et leur ont +ouvert les portes; des terrasses du couvent, ils font +feu sur les murailles. Si Nicolino n'est pas secouru +dans la nuit, le fort Saint-Elme sera incontestablement +pris au point du jour.</p> + +<p>Trois cents hommes, conduits par Hector Caraffa +et les patriotes, s'ouvriront, pendant la nuit, un chemin +jusqu'aux portes du fort Saint-Elme; deux cents +renforceront la garnison, cent enlèveront aux lazzaroni +le couvent de San-Martino.</p> + +<p>Kellermann, après un combat acharné, s'est emparé +des hauteurs de Capodichino; mais il n'a pas +pu dépasser le Campo-Santo. Il lui à fallu enlever les +unes après les autres à la baïonnette les masseries, les +églises, les villas, qui toutes ont fait une résistance +héroïque. La cavalerie, qui constitue sa principale +force, lui a été inutile au milieu de cette multitude de +collines qui bossellent le terrain. De son bivac, il +voit s'étendre devant lui la longue rue de Foria, encombrée +de lazzaroni; l'immense bâtiment de l'hospice +des Pauvres les protége. On voit une lumière à +chacune de ses fenêtres; le lendemain, toutes ces fenêtres +cracheront des balles.</p> + +<p>A la strada San-Giovanella, il y a une batterie de +canons; au largo delle Pigne, un bivac en grande +partie composé de soldats de l'armée royale. Deux +pièces de canon défendent la montée du musée +Borbonico, qui donne sur la grande rue de Tolède.</p> + +<p>A l'aide de sa lunette, Kellermann voit les chefs +qui parcourent les rues à cheval en encourageant +leurs hommes. L'un de ces chefs est vêtu en capucin +et monté sur un âne.</p> + +<p>Mathieu Maurice et le chef de brigade Broussier se +sont emparés des marais. Seulement, coupés par un +réseau de fossés, ces marais ont dû être conquis avec +des pertes considérables, les lazzaroni étant protégés +par les mouvements du terrain, et les républicains attaquant +à découvert. Ils sont arrivés jusqu'aux Granili, +qu'on n'avait point songé à garder; ils ont coupé la +route de Portici. Broussier est campé sur la plage de +la Marinella; Mathieu Maurice, qui a été légèrement +blessé au bras gauche, est au moulin de l'Inferno. +Le lendemain, ils seront prêts à attaquer le pont de +la Madeleine, tout resplendissant des cierges qui brûlent +devant la statue de saint Janvier.</p> + +<p>Des fenêtres des Granili, on distingue tout Naples, +depuis la plage de la Marinella jusqu'à la hauteur du +môle: la ville regorge de lazzaroni qui se préparent +à la défense.</p> + +<p>Championnet écoutait ce dernier rapport, lorsque +tout à coup de grands cris s'élèvent derrière lui, et +une fusillade éclate sur un immense cercle, dont une +des extrémités touche à la route de Capoue et l'autre +à l'Arenaccia. Les balles font voler les cendres du +feu auquel se chauffe le général en chef.</p> + +<p>En un instant, Championnet et Duhesme, Monnier +et Thiébaut sont sur pied. Les trois mille hommes +qui composent le corps d'armée du général en +chef se forment en carré et font feu sur les assaillants, +qu'ils ne connaissent pas encore.</p> + +<p>Ce sont les insurgés de tous les villages que les +Français ont traversés dans la journée qui se sont +réunis et qui attaquent à leur tour; ils ont profité de +l'obscurité et ont fait leur première décharge presque +à bout portant.</p> + +<p>La multiplicité des coups de fusil indique que +l'on a affaire à un corps de quatre à cinq mille hommes +au moins.</p> + +<p>Mais, au milieu du pétillement de la fusillade, au-dessus +des cris et des hurlements des lazzaroni, de +l'autre côté de cette ligne qui menace, on entend +battre la charge et sonner des trompettes, puis des +feux de peloton admirablement nourris, qui annoncent +l'approche d'une troupe régulière. Les lazzaroni, +qui croyaient surprendre, étaient surpris.</p> + +<p>D'où vient ce secours, aussi inattendu que l'attaque?</p> + +<p>Championnet et Duhesme se regardent et s'interrogent +inutilement.</p> + +<p>Le tambour et les fanfares se rapprochent, les cris +de «Vive la République!» répondent aux cris de +«Vive la République!» Le général en chef s'écrie:</p> + +<p>--Soldats! c'est Salvato et Villeneuve qui arrivent +de Bénévent. Chargeons toute cette canaille, qui +n'osera pas nous attendre, je vous en réponds.</p> + +<p>Duhesme et Monnier changent leurs carrés en +colonnes d'attaque, les chasseurs montent à cheval, +tout s'ébranle d'un irrésistible mouvement. Les lazzaroni +sont percés à jour par les hussards de Salvato +et par les chasseurs de Thiébaut, par les baïonnettes +de Duhesme et de Monnier, et, sur un monceau de +morts, les deux troupes se rejoignent et s'embrassent +au cri de «Vive la République!»</p> + +<p>Championnet et Salvato échangent quelques paroles +rapides. Comme toujours, Salvato est arrivé au +bon moment et a révélé sa présence par un coup de +tonnerre.</p> + +<p>Il ira renforcer avec ses six cents hommes Mathieu +Maurice et Broussier. Si la blessure de Mathieu Maurice +est plus grave qu'on ne le croit, ou si ce général, +toujours atteint, parce qu'il est toujours au +premier rang, reçoit une nouvelle blessure, Salvato +prendra le commandement.</p> + +<p>Il portera au général Mathieu Maurice l'ordre d'attaquer +le pont de la Madeleine au point du jour. Ce +pont est défendu par les maisons crénelées de la +Marine et du bourg de San-Loreto; derrière lui, il a +pour le soutenir le fort del Carmine, défendu par +six pièces de canon, par un bataillon d'Albanais +et par des milliers de lazzaroni, auxquels s'est +joint un millier de soldats revenus de Livourne.</p> + +<p>Vers trois heures du matin, on réveilla Championnet, +qui dormait dans son manteau.</p> + +<p>Un aide de camp de Kellermann venait lui donner +des nouvelles de l'expédition du château Saint-Elme.</p> + +<p>Hector Caraffa, profitant de l'obscurité, s'était glissé +à travers cette multitude de collines qui réunissent +Capodimonte à Saint-Elme. Outre la difficulté du +terrain, horriblement accidenté, il avait eu, pendant +quatre heures de marche, un combat continuel à +soutenir, souvent inégal, meurtrier toujours. Il lui +avait fallu franchir cinq milles d'embuscades entassées +les unes sur les autres, et, de plus, un quartier +de Naples insurgé.</p> + +<p>Arrivé sous le feu de Saint-Elme,--qui le soutenait +de son mieux en tirant des coups de canon à +poudre, de peur que les boulets ne se trompassent +de but, et, croyant atteindre des ennemis, n'atteignissent +des amis,--Hector Caraffa, au lieu de séparer +ses hommes en deux bandes, avait réuni toutes +ses forces, et, au moment où l'on croyait qu'il allait +les porter sur le fort Saint-Elme, il s'était jeté sur la +chartreuse de San-Martino. Les lazzaroni, qui ne +s'attendaient point à l'attaque, essayèrent de se défendre, +mais inutilement. Les patriotes, jaloux de +montrer aux Français qu'ils ne le cédaient à personne +en courage, s'élancèrent en avant de la colonne, +et entrèrent les premiers aux cris de «Vive la +République!» En moins de dix minutes, les lazzaroni +furent chassés du couvent et les portes refermées +sur les Français.</p> + +<p>Cent, comme il était convenu, restèrent à la chartreuse; +les deux autres cents, par la rampe del Petrio, +montèrent au fort, dont les portes leur furent ouvertes, +non-seulement comme à des alliés, mais encore +comme à des libérateurs.</p> + +<p>Nicolino faisait demander à Championnet de lui +accorder l'honneur de donner, le lendemain, le signal +du combat en faisant, au premier rayon du +jour, tirer un coup de canon.</p> + +<p>Cette faveur lui fut accordée, et le général envoya +son aide de camp à tous les chefs de corps pour leur +dire que le signal de l'attaque serait un coup de +canon tiré par les <i>patriotes napolitains</i> du haut du +fort Saint-Elme.</p> + +<br><br> + +<h3>XCI</h3> + +<h3>DEUXIÈME JOURNÉE.</h3> + +<p>A six heures précises du matin, une ligne de feu +raya le crépuscule au-dessus de la masse noire du +château Saint-Elme, un coup de canon se fit entendre: +le signal était donné.</p> + +<p>Les trompettes et le tambour français y répondirent, +et toutes les hauteurs plongeant sur les rues +de Naples, garnies de canon pendant la nuit par le +général Éblé, s'allumèrent à la fois.</p> + +<p>A ce signal, les Français attaquèrent Naples sur +trois points différents.</p> + +<p>Kellermann, commandant l'extrême droite, se +réunit à Dufresse, et attaqua Naples par Capodimonte +et Capodichino. La double attaque devait aboutir à +la porte de Saint-Janvier, strada Foria.</p> + +<p>Le général Championnet devait, comme il l'avait +dit la veille, enfoncer la porte Capuana, devant laquelle +Thiébaut avait été fait général de brigade, et +entrer dans la ville par la strada dei Tribunali et par +San-Giovanni à Carbonara.</p> + +<p>Enfin, Salvato, Mathieu Maurice et Broussier devaient, +comme nous l'avons dit encore, forcer le +pont de la Madeleine, s'emparer du château del Carmine; +par la place du Vieux-Marché, remonter jusqu'à +la strada dei Tribunali, et, par un autre courant +qui suivrait le bord de la mer, pénétrer jusqu'au +môle.</p> + +<p>Les lazzaroni qui devaient défendre Naples du +côté de Capodimonte et de Capodichino, étaient +commandés par fra Pacifico; ceux qui défendaient +la porte Capuana étaient commandés par notre ami +Michel le Fou; enfin ceux qui défendaient le pont de +la Madeleine et la porte del Carmine étaient commandés +par son compère Pagliuccella.</p> + +<p>Dans ces espèces de combats qui consistent non pas +à prendre une ville d'assaut, mais à prendre d'assaut, +et les unes après les autres, toutes les maisons d'une +ville, une populace mutinée est bien autrement terrible +qu'une troupe régulière. Une troupe régulière +se bat mécaniquement, avec sang-froid, et, pour +ainsi dire, <i>avec le moins de frais possible</i><a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup> 2</sup></a> +, tandis +que, dans un combat comme celui que nous allons +essayer de décrire, cette populace mutinée substitue +aux mouvements stratégiques, faciles à repousser, +parce qu'ils sont faciles à prévoir, les élans furieux +des passions, l'opiniâtreté du délire, et les ruses de +l'imagination individuelle.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> + Nous employons l'expression même du général Championnet. +</blockquote> + + +<p>Alors, ce n'est plus un combat, c'est une lutte à +toute outrance, une boucherie, un carnage, un massacre +dans lequel les assaillants sont forcés d'opposer +l'entêtement du courage à la frénésie du désespoir; +dans cette circonstance surtout, où dix mille Français +attaquaient en face une population de cinq cent +mille âmes, menacés sur leurs flancs et sur leurs +derrières par la triple insurrection des Abruzzes, de +la Capitanate et de la Terre de Labour; craignant de +voir revenir par mer au secours de cette population +et de cette insurrection une armée dont les débris +pouvaient encore monter à quatre fois leur nombre, +il s'agissait tout simplement, non plus de vaincre +pour l'honneur, mais de vaincre pour sa propre conservation. +César disait: «Dans toutes les batailles +que j'ai livrées, j'ai combattu pour la victoire; à Munda, +j'ai combattu pour la vie.» A Naples, Championnet +pouvait dire comme César, et il fallait, pour ne pas +mourir, vaincre comme César avait vaincu à Munda.</p> + +<p>Les soldats le savaient: de la prise de Naples dépendait +le salut de l'armée. Le drapeau français devait +donc flotter sur Naples, flottât-il sur un monceau +de cendres.</p> + +<p>Par chaque compagnie, il y avait deux hommes portant +des torches incendiaires préparées par l'artillerie. +A défaut du canon, de la hache, de la baïonnette, le +feu devait, comme dans les inextricables forêts de l'Amérique,--dans +cet inextricable labyrinthe de +ruelles et de <i>vicoli</i>,--le feu devait ouvrir un chemin.</p> + +<p>Presque en même temps, c'est-à-dire vers sept +heures du matin, Kellermann entrait, précédé de ses +dragons, dans le faubourg de Capodimonte, Dufresse, +à la tête de ses grenadiers, dans celui de Capodichino, +Championnet enfonçait la porte Capuana, et Salvato, +portant à la main le drapeau tricolore de la république +italienne, c'est-à-dire bleu, jaune et noir, forçait +le pont de la Madeleine, et voyait le canon del +Carmine abattre autour de lui les premières files de +ses hommes.</p> + +<p>Il serait impossible de suivre ces trois attaques +dans tous leurs détails. Les détails, d'ailleurs, sont +les mêmes. Sur quelque point de la ville que les Français +essayassent de s'ouvrir un passage, ils trouvaient +la même résistance acharnée, inouïe, mortelle. Il n'y +avait pas une fenêtre, pas une terrasse, pas un soupirail +de cave qui n'eût ses défenseurs et qui ne vomît +le feu et la mort. Les Français, de leur côté, s'avançaient, +poussant leur artillerie devant eux, se faisant +précéder par des torrents de mitraille, enfonçant les +portes, éventrant les maisons, passant de l'une à +l'autre, et laissant l'incendie sur leurs flancs et derrière +eux. Ainsi, les maisons que l'on ne pouvait +prendre étaient brûlées. Alors, du milieu d'un cratère +de flammes, dont le vent poussait, comme un dôme +funèbre, la fumée au-dessus de la ville, sortaient les +imprécations d'agonie, les hurlements de mort des +malheureux qui brûlaient vivants. Les rues présentaient +l'aspect d'une voûte de feu sous laquelle roulait +un fleuve de sang. Maîtres d'une formidable artillerie, +les lazzaroni défendaient chaque place, chaque rue, +chaque carrefour, avec une intelligence, une vigueur +qu'était loin d'avoir soupçonnées l'armée de ligne; et, +tour à tour repoussés ou agressifs, vaincus ou victorieux, +se réfugiaient dans les ruelles sans cesser de +combattre et reprenaient l'offensive avec l'énergie du +désespoir et l'obstination du fanatisme.</p> + +<p>Nos soldats, non moins acharnés à l'attaque qu'eux +à la défense, les poursuivaient au milieu des flammes, +qui semblaient devoir les dévorer, tandis que, pareils +à des démons qui combattent dans leur élément naturel, +ceux-ci, noircis et fumants, s'élançaient hors +des maisons brûlantes pour revenir à la charge avec +plus d'audace qu'auparavant. On combat, on marche, +on avance, on recule sur un monceau de ruines. +Les maisons qui s'écroulent écrasent les combattants; +la baïonnette enfonce les masses, qui se resserrent, +et qui offrent l'étrange spectacle d'un combat corps +à corps entre trente mille combattants, ou plutôt +trente mille combats dans lesquels les armes ordinaires +deviennent inutiles. Nos soldats arrachent la +baïonnette du canon de leur fusil et s'en servent +comme de poignards, tandis que, de leurs fusils +éteints et qu'ils n'ont pas le temps de recharger, ils +font des massues. Les mains cherchent à étrangler, +les dents à mordre, les poitrines à étouffer. Sur les +cendres, sur les pierres, sur les charbons enflammés, +dans le sang qui coule, rampent les blessés, qui, +comme des serpents foulés aux pieds, déchirent en +expirant. Le terrain est disputé pas à pas, et le pied, +à chaque pas qu'il fait, se pose sur un mort ou un +mourant.</p> + +<p>Vers midi, un hasard fit qu'un nouveau renfort +arriva aux lazzaroni. Dix mille des leurs, excités par +les moines et par les prêtres, étaient partis la surveille +par la route de Pontana pour reprendre +Capoue. Du haut de la chaire, on leur avait promis +la victoire. Ils ne doutaient pas que les murailles de +Capoue ne tombassent devant eux, comme celles de +Jéricho étaient tombées devant les Israélites.</p> + +<p>Ces lazzaroni étaient ceux du petit môle et de +Santa-Lucia.</p> + +<p>Mais, en voyant cette foule soulever la poussière +de la plaine qui dépasse Santa-Maria, et qui sépare +la vieille Capoue de la nouvelle, Macdonald, resté +Français, tout démissionnaire qu'il était, se mit +comme volontaire à la tête de la garnison, et, tandis +que, du haut des remparts, dix pièces de canon crachaient +à mitraille sur cette foule, il fit deux sorties +par les deux portes opposées, et, formant un immense +cercle dont le centre était Capoue et son artillerie, et +les deux ailes, son infanterie et sa fusillade, il fit un +carnage horrible de toute cette multitude. Deux +mille lazzaroni tués ou blessés restèrent sur le champ +de bataille, couchés entre Caserte et Pontana. Tout +ce qui était sain et sauf ou légèrement blessé s'enfuit +et ne se rallia qu'à Casanuova.</p> + +<p>Le lendemain, le canon se fit entendre dans la +direction de Naples; mais, encore harassés de leur +déroute de la veille, ils attendirent, en buvant, des +nouvelles du combat. Le matin, ils apprirent que la +journée avait été aux Français, qui avaient pris à +leurs camarades vingt-sept pièces de canon, leur +avaient tué mille hommes et leur avaient fait six +cents prisonniers.</p> + +<p>Alors, ils se réunirent à sept mille et marchèrent +à toute course pour venir au secours des lazzaroni +qui défendaient la ville, laissant sur la route, comme +des jalons de carnage, ceux de leurs blessés qui, +ralliés la veille et dans la nuit, n'eurent point la +force de les suivre.</p> + +<p>Arrivés au largo del Castello, ils se divisèrent en +trois bandes. Les uns, par Toledo, portèrent secours +au largo delle Pigne; les autres, par la strada dei +Tribunali, au Castel-Capuano; les autres, par la Marina, +au Marché-Vieux.</p> + +<p>Couverts de poussière et de sang, ivres du vin qui +leur avait été offert tout le long de la route, ils vinrent +se jeter, combattants nouveaux, dans les rangs +de ceux qui luttaient depuis la veille. Vaincus une +première fois, accourant au secours de leurs frères +vaincus, ils ne voulurent pas l'être une seconde. Tout +républicain qui combattait déjà un contre six, eut un +ou deux ennemis de plus à terrasser; et, pour les +terrasser, il fallait non-seulement les blesser, mais +encore les tuer; car, nous l'avons dit déjà, tant qu'ils +leur restait un souffle de vie, les blessés s'obstinaient +à combattre.</p> + +<p>La lutte dura ainsi presque sans avantage jusqu'à +trois heures de l'après-midi. Salvato, Monnier et +Mathieu Maurice avaient pris le château del Carmine +et le Marché-Vieux; Championnet, Thiébaut et +Duhesme s'étaient emparés de Castel-Capuano et +poussaient leurs avant-postes jusqu'au largo San-Giuseppe +et le tiers de la strada dei Tribunali; +Kellermann s'était avancé jusqu'à l'extrémité de +la rue dei Cristallini tandis que Dufresse, après +un combat acharné, s'était emparé de l<i>'Albergo +dei Poveri</i>.</p> + +<p>Il y eut alors une espèce de trêve due à la fatigue; +des deux côtés, on était las de tuer. Championnet +espérait que cette terrible journée, dans laquelle les +lazzaroni avaient perdu quatre ou cinq mille hommes, +serait une leçon pour eux et qu'ils demanderaient +quartier. Voyant qu'il n'en était rien, il rédigea, au +milieu du feu, sur un tambour, une proclamation +adressée au peuple napolitain, et il chargea son aide +de camp Villeneuve, qui avait repris ses fonctions +près de lui, de la porter aux magistrats de Naples. +En conséquence, il lui donna, comme parlementaire, +un trompette avec un drapeau blanc. Mais, au milieu +de l'effroyable désordre auquel Naples était en proie, +les magistrats avaient perdu toute autorité. Les patriotes, +sachant qu'ils seraient égorgés chez eux, se +tenaient cachés; Villeneuve, malgré sa trompette et +son drapeau blanc, partout où il se présenta pour +passer, fut accueilli par des coups de fusil. Une balle +brisa l'arçon de sa selle, et il fut obligé de revenir +sur ses pas sans avoir pu faire connaître à l'ennemi +la proclamation du général.</p> + +<p>La voici. Elle était rédigée en italien, langue que +Championnet parlait aussi bien que la langue française:</p><br> + +<p><i>Championnet, général en chef, au peuple napolitain.</i></p> + +<p>«Citoyens,</p> + +<p>»J'ai pour un instant suspendu la vengeance militaire +provoquée par une horrible licence et par la +fureur de quelques individus payés par vos assassins. +Je sais combien le peuple napolitain est bon, et je +gémis du plus profond de mon coeur sur le mal que +je suis forcé de lui faire. Aussi, je profite de ce moment +de calme pour m'adresser à vous, comme un +père ferait à ses enfants rebelles, mais toujours aimés, +pour vous dire: Renoncez à une défense inutile, déposez +les armes, et les personnes, la propriété et la +religion seront respectées.</p> + +<p>»Toute maison de laquelle partira un coup de +fusil sera brûlée, et les habitants en seront fusillés. +Mais que le calme se rétablisse, j'oublierai le passé, +et les bénédictions du ciel pleuvront de nouveau sur +cette heureuse contrée.</p> + +<p>»Naples, 3 pluviôse, an VII de la République</p> + +<p>(22 janvier 1799).»</p><br> + +<p>Après la manière dont Villeneuve avait été accueilli, +il n'y avait point d'espoir à garder, pour ce +jour-là du moins. A quatre heures, les hostilités +furent reprises avec plus d'acharnement que jamais. +La nuit même descendit du ciel sans séparer les +combattants. Les uns continuèrent à tirer des coups +de fusil dans l'obscurité; les autres se couchèrent au +milieu des cadavres, sur les cendres brûlantes et les +ruines enflammées.</p> + +<p>L'armée française, écrasée de fatigue, après avoir +perdu mille hommes, tant tués que blessés, planta +l'étendard tricolore sur le fort del Carmine, sur le +Castel-Capuano et sur l'<i>Albergo dei Poveri</i>.</p> + +<p>Comme nous l'avons dit, un tiers de la ville, à peu +près, était en son pouvoir.</p> + +<p>L'ordre fut donné de rester toute la nuit sous les +armes, de garder les positions et de reprendre le +combat au point du jour.</p> + +<br><br> + +<h3>XCII</h3> + +<h3>TROISIÈME JOURNÉE.</h3> + +<p>L'ordre n'eût point été donné par le général en +chef de rester toute la nuit sous les armes, que le +soin de leur propre conservation eût forcé les soldats +de ne pas les abandonner un seul instant. Pendant +toute la nuit, le tocsin sonna à toutes les églises situées +dans les quartiers de Naples demeurés aux Napolitains. +Sur tous les postes avancés des Français, +les lazzaroni tentèrent des attaques; mais partout ils +furent repoussés avec des pertes considérables.</p> + +<p>Pendant la nuit, chacun reçut son ordre de bataille +pour le lendemain. Salvato, en venant annoncer au +général qu'il était maître du fort del Carmine, reçut +l'ordre, pour le lendemain, de s'avancer à la baïonnette +et au pas de course, par le bord de la mer, +avec les deux têtes de son corps, vers le Château-Neuf +et de l'enlever coûte que coûte, afin de tourner immédiatement +ses canons contre les lazzaroni, tandis +que Monnier et Mathieu Maurice, avec l'autre tiers, +se maintiendraient dans leur position, et que Kellermann, +Dufresse et le général en chef, réunis à la +strada Foria, perceraient jusqu'à Toledo par le largo +delle Pigne.</p> + +<p>Vers deux heures du matin, un homme se présenta +au bivac du général en chef à San-Giovanni à +Carbonara. Au premier coup d'oeil, sous son costume +de paysan des Abruzzes, le général reconnut Hector +Caraffa.</p> + +<p>Il avait quitté le château Saint-Elme et venait dire +à Championnet que le fort, mal approvisionné et +n'ayant que cinq ou six cents coups à tirer, n'avait +point voulu user inutilement ses munitions, mais +que, le lendemain, pour le seconder, son canon +combattrait par derrière, et en plongeant sur tous les +points où l'on pourrait les apercevoir, les lazzaroni, +que l'armée attaquerait en face.</p> + +<p>Las de son inaction, Hector Caraffa venait non-seulement +pour annoncer cette nouvelle au général, +mais encore pour prendre part au combat du lendemain.</p> + +<p>A sept heures, les fanfares sonnèrent et les tambours +battirent. Pendant la nuit, Salvato avait gagné +du terrain. Avec quinze cents hommes, au signal +donné il déboucha de derrière la Douane et s'élança +au pas de course vers le Château-Neuf. En ce moment, +un hasard providentiel vint à son aide.</p> + +<p>Nicolino, impatient de commencer l'attaque de +son côté, se promenait sur les remparts, encourageant +ses artilleurs à employer utilement le peu de +munitions qu'ils avaient.</p> + +<p>Un d'eux, plus hardi que les autres, l'appela.</p> + +<p>Nicolino vint.</p> + +<p>--Que me veux-tu? lui demanda-t-il.</p> + +<p>--Voyez-vous cette bannière qui flotte au Château-Neuf? +reprit l'artilleur.</p> + +<p>--Sans doute que je la vois, fit le jeune homme, +et je t'avoue même qu'elle m'agace horriblement.</p> + +<p>--Mon commandant veut-il me permettre de l'abattre?</p> + +<p>--Avec quoi?</p> + +<p>--Avec un boulet.</p> + +<p>--Tu es capable d'une pareille adresse?</p> + +<p>--Je l'espère, mon commandant.</p> + +<p>--Combien de coups demandes-tu?</p> + +<p>--Trois.</p> + +<p>--Je veux bien; mais je te préviens que, si tu ne +l'abats pas en trois coups, tu feras trois jours de salle +de police.</p> + +<p>--Et si je l'abats?</p> + +<p>--Il y a dix ducats pour toi.</p> + +<p>--Accepté, le marché.</p> + +<p>L'artilleur pointa sa pièce, y mit le feu: le boulet +passa entre le blason et la hampe, trouant la toile du +drapeau.</p> + +<p>--C'est bien, dit Nicolino; mais ce n'est point +encore cela.</p> + +<p>--Je le sais bien, répondit l'artilleur; aussi, je +vais essayer de faire mieux.</p> + +<p>La pièce fut pointée une seconde fois avec plus +d'attention encore que la première. L'artilleur étudia +de quel côté soufflait le vent; il apprécia le faible +changement de direction que ce souffle avait pu +imposer au boulet, se releva, se baissa de nouveau, +changea d'un centième de ligne le point de mire de +sa pièce, approcha la mèche de la lumière: une détonation +qui domina le tumulte se fit entendre, et la +bannière, coupée par sa base, tomba.</p> + +<p>Nicolino battit des mains et donna à l'artilleur, +sans se douter de l'influence qu'allait avoir cet incident, +les dix ducats qu'il lui avait promis.</p> + +<p>En ce moment, la tête de la colonne de Salvato +arrivait à l'Immacolatella. Salvato, comme toujours, +marchait le premier. Il vit tomber la bannière, et, +quoiqu'il eût reconnu que sa disparition était causée +par un accident, il s'écria:</p> + +<p>--On abaisse la bannière; le fort se rend. En avant, +mes amis! en avant!</p> + +<p>Et il s'élança au pas de course.</p> + +<p>De leur côté, les défenseurs du fort, ne voyant +plus le drapeau et croyant qu'on l'avait enlevé volontairement, +crièrent à la trahison. Il en résulta un +tumulte au milieu duquel la défense languit. Salvato +profita de ce temps d'arrêt pour franchir au pas +de course la strada del Piliere. Il lança ses sapeurs +contre la porte du fort: un pétard la fit sauter. Il +s'élança dans l'intérieur du Château-Neuf en criant:</p> + +<p>--Suivez-moi!</p> + +<p>Dix minutes après, le fort était pris, et son canon, +balayant le largo del Castello et la descente du Géant, +forçait les lazzaroni à se réfugier dans les rues qui +donnent sur cette place et dans lesquelles la position +des maisons les mettait à l'abri des boulets.</p> + +<p>Immédiatement, le drapeau tricolore français fut +substitué à la bannière blanche.</p> + +<p>Une sentinelle placée au sommet du Castel-Capuano +transmit au général Championnet la nouvelle de +la prise du fort.</p> + +<p>Les trois châteaux dans le triangle desquels la ville +est enfermée, étaient au pouvoir des Français.</p> + +<p>Championnet, lorsqu'il reçut la nouvelle de la +prise de Castel-Nuovo, venait de faire sa jonction +avec Dufresse, dans la rue de Foria. Il envoya Villeneuve, +par le bord de la mer libre, féliciter Salvato +et lui ordonner de laisser la garde du Château-Neuf +à un officier, et lui dire de venir le rejoindre à l'instant +même.</p> + +<p>Villeneuve trouva le jeune chef de brigade appuyé +aux créneaux et l'oeil fixé sur Mergellina. De là, il +pouvait apercevoir cette chère maison du Palmier, +que, depuis deux mois, il ne voyait plus que dans +ses rêves. Toutes les fenêtres en étaient fermées; +cependant, à l'aide de sa longue-vue, il lui semblait +voir ouverte la porte du perron donnant sur le +jardin.</p> + +<p>L'ordre du général vint le prendre au milieu de +cette contemplation.</p> + +<p>Il céda le commandement à Villeneuve lui-même, +prit son cheval et partit au galop.</p> + +<p>Au moment où Championnet et Dufresse réunis +poussaient les lazzaroni vers la rue de Tolède, et où +un effroyable feu partait, non-seulement du largo +delle Pigne, mais encore de toutes les fenêtres, on +aperçut une légère fumée qui couronnait les remparts +du château Saint-Elme; puis on entendit la +détonation de plusieurs pièces de gros calibre, et l'on +vit un grand trouble se produire parmi les lazzaroni.</p> + +<p>Nicolino tenait sa parole.</p> + +<p>En même temps, une charge de dragons descendit +comme un torrent qui se précipite par la strada della +Stalla, tandis qu'une vive fusillade se faisait entendre +derrière le musée Borbonico.</p> + +<p>C'était Kellermann qui, à son tour, faisait sa jonction +avec les corps de Dufresse et de Championnet.</p> + +<p>En un instant, le largo delle Pigne fut balayé, et +les trois généraux purent s'y donner la main.</p> + +<p>Les lazzaroni battaient en retraite par la strada +Santa-Maria in Costantinopoli et la salita dei Studi. +Mais, pour traverser le largo San-Spirito et le Mercatello, +ils étaient forcés de passer sous le feu du château +Saint-Elme, qui, malgré la célérité de leur passage, +eut le temps d'envoyer dans leurs rangs cinq +ou six messagers de mort.</p> + +<p>Pendant que s'opérait la retraite des lazzaroni, on +amenait à Championnet un de leurs chefs qu'on +avait pris après une résistance désespérée. Couvert +de sang, les habits déchirés, la figure menaçante, la +voix railleuse, il était le vrai type du Napolitain porté +au plus haut degré de l'exaltation.</p> + +<p>Championnet haussa les épaules, et, lui tournant +le dos:</p> + +<p>--C'est bien, dit-il. Qu'on me fusille ce gaillard-là +pour l'exemple.</p> + +<p>--Bon! dit le lazzarone, il paraît que décidément +Nanno s'est trompée. Je devais être colonel et mourir +pendu: je ne suis que capitaine et je vais mourir +fusillé. Cela me console pour ma petite soeur.</p> + +<p>Championnet entendit et comprit ces paroles. Il +fut sur le point d'interroger le condamné; mais, +comme en ce moment il voyait un cavalier accourir +à toute bride, et que, dans ce cavalier, il reconnaissait +Salvato, son attention tout entière se porta du côté +du nouvel arrivant.</p> + +<p>On entraîna le lazzarone, on l'appuya contre les +fondations du musée Bourbonien, et l'on voulut lui +bander les yeux.</p> + +<p>Mais lui, alors, se révolta.</p> + +<p>--Le général a dit qu'on me fusille, cria-t-il; +mais il n'a pas dit qu'on me bande les yeux.</p> + +<p>Salvato tressaillit à cette voix, se retourna et reconnut +Michele; Michele, lui aussi, reconnut le jeune +officier.</p> + +<p>--<i>Sangue di Cristo!</i> cria le lazzarone, dites-leur +donc, monsieur Salvato, que l'on n'a pas besoin de +me bander les yeux pour me fusiller.</p> + +<p>Et, repoussant ceux qui l'entouraient, il croisa les +bras et s'appuya de lui-même à la muraille.</p> + +<p>--Michele! s'écria Salvato.--Général, cet homme +m'a sauvé la vie, je vous prie de m'accorder la +sienne.</p> + +<p>Et, sans attendre la réponse du général, bien sûr +d'avoir obtenu ce qu'il demandait, Salvato sauta à +bas de son cheval, écarta le cercle de soldats qui déjà +apprêtaient leurs armes pour fusiller Michele, et se +jeta dans les bras du lazzarone, qu'il embrassa en le +serrant contre son coeur.</p> + +<p>Championnet vit à l'instant tout le parti qu'il pouvait +tirer de cet événement. Faire justice est d'un +grand exemple, mais faire grâce est parfois d'un +grand calcul.</p> + +<p>Il fit aussitôt un signe à Salvato, qui lui amena +Michele. Un immense cercle se forma autour des deux +jeunes gens et du général.</p> + +<p>Ce cercle se composait de Français vainqueurs, de +Napolitains prisonniers, de patriotes accourus, soit +pour féliciter Championnet, soit pour se mettre sous +sa protection.</p> + +<p>Championnet, qui dominait ce cercle de toute la +hauteur de son buste, leva la main en signe qu'il +voulait parler, et le silence se fit.</p> + +<p>--Napolitains, dit-il en italien, j'allais, comme +vous l'avez vu, fusiller cet homme, pris les armes à +la main et combattant contre nous; mais mon ancien +aide de camp, le chef de brigade Salvato, me demande +la grâce de cet homme, qui, me dit-il, lui a sauvé +la vie. Non-seulement je lui accorde cette grâce, mais +encore je désire donner une récompense à l'homme +qui a sauvé la vie à un officier français.</p> + +<p>Puis, s'adressant à Michele tout émerveillé de ce +langage:</p> + +<p>--Quel grade occupais-tu parmi tes compagnons?</p> + +<p>--J'étais capitaine, Excellence, lui répondit le +prisonnier.</p> + +<p>Et, avec la liberté de langage familière à ses pareils, +il ajouta:</p> + +<p>--Mais il paraît que je ne m'arrêterai pas là. Une +sorcière m'a prédit que je serais nommé colonel, et +puis pendu.</p> + +<p>--Je ne puis et ne veux me charger que de la première +partie de la prédiction, répondit le général; +mais je m'en charge. Je te fais colonel au service de +la république parthénopéenne. Organise ton régiment. +Je me charge de ta paye et de ton uniforme.</p> + +<p>Michele fit un bond de joie.</p> + +<p>--Vive le général Championnet! cria-t-il, vivent +les Français! vive la république parthénopéenne!</p> + +<p>--Nous l'avons dit, un certain nombre de patriotes +entouraient le général. Le cri de Michele trouva donc +un écho plus étendu que l'on n'aurait dû s'y attendre.</p> + +<p>--Maintenant, dit le général s'adressant aux Napolitains +qui l'entouraient, on vous a dit que les +Français étaient des impies, ne croyant ni à Dieu, ni +à la Madone, ni aux saints: on vous a trompés. Les +Français ont une dévotion très-grande en Dieu, à la +Madone, et particulièrement à saint Janvier. Et la +preuve, c'est que ma seule préoccupation en ce moment +est de faire respecter l'église et les reliques du +bienheureux évêque de Naples, à qui je veux donner +une garde d'honneur, si Michele se charge de la conduire.</p> + +<p>--Je m'en charge! s'écria Michele en agitant son +bonnet de laine rouge, je m'en charge! et il y a plus: +je réponds d'elle!</p> + +<p>--Surtout, lui dit Championnet à voix basse, si je +lui donne pour chef ton ami Salvato.</p> + +<p>--Ah! pour lui et ma petite soeur, je me ferai tuer, +général.</p> + +<p>--Tu entends, Salvato, dit Championnet au jeune +officier: la mission est des plus importantes; il +s'agit d'enrôler saint Janvier parmi les républicains.</p> + +<p>--Et c'est moi que vous chargez de lui mettre une +cocarde tricolore à l'oreille? répondit en riant le +jeune homme. Je ne me croyais pas tant de vocation +pour la diplomatie; mais n'importe: on fera ce que +l'on pourra.</p> + +<p>--Une plume, de l'encre et du papier, demanda +Championnet.</p> + +<p>On se précipita, et, au bout d'un instant, Championnet +avait pu choisir entre dix feuilles de papier +et autant de plumes.</p> + +<p>Le général, sans descendre de cheval, écrivit, sur +l'arçon de sa selle, cette lettre, adressée au cardinal-archevêque:</p><br> + +<p>«Éminence,</p> + +<p>»J'ai suspendu un instant la fureur de mes soldats +et la vengeance des crimes qui ont été commis. Profitez +de cette trêve pour faire ouvrir toutes les églises; +exposez le saint sacrement et prêchez la paix, +le bon ordre et l'obéissance aux lois. A ces conditions, +je jetterai un voile sur le passé et m'appliquerai +à faire respecter la religion, les personnes et la +propriété.</p> + +<p>»Déclarez au peuple que, quels que soient ceux +contre lesquels je devrai sévir, j'arrêterai le pillage, +et que le calme et la tranquillité renaîtront dans +cette malheureuse ville, trahie et trompée. Mais, en +même temps, je déclare qu'un seul coup de fusil +tiré d'une fenêtre fera brûler la maison et fusiller les +habitants qu'elle renfermera. Remplissez donc les +devoirs de votre ministère, et votre zèle religieux +sera, je l'espère, utile au bien public.</p> + +<p>»Je vous envoie une garde d'honneur pour l'église +de saint Janvier.</p> + +<p>»CHAMPIONNET.</p> + +<p>»Naples, 4 pluviôse, an VII de la +République (23 janvier 1790.)»</p><br> + +<p>Michele, ayant entendu comme tout le monde la +lecture de cette lettre, chercha des yeux dans la foule +son ami Pagliuccella; mais, ne le trouvant pas, il +choisit quatre lazzaroni sur lesquels il savait pouvoir +compter comme sur lui-même, et marcha devant Salvato, +derrière lequel marchait une compagnie de +grenadiers.</p> + +<p>Le petit cortége se rendit du largo delle Pigne à +l'archevêché, assez voisin de cette place, par la strada +dell'Orticello, le vico di San-Giacomo dei Ruffi et la +strada de l'Arcivescovado, c'est-à-dire par quelques-unes +des rues les plus étroites et les plus populeuses +du vieux Naples. Les Français n'avaient point encore +pénétré sur ce point de la ville, où pétillaient de +temps en temps quelques coups de fusil tirés par +la populace en manière d'encouragement, et où, en +passant, les républicains pouvaient lire sur les visages +trois impressions seulement: la terreur, la haine +et la stupéfaction.</p> + +<p>Par bonheur, Michele, sauvé par Palmieri, gracié +par Championnet, se voyant déjà caracolant sur un +beau cheval, dans son uniforme de colonel, s'était +franchement, et avec toute l'ardeur de sa loyale nature, +rallié aux Français, et marchait devant eux en +criant de toute la force de ses poumons: «Vivent +les Français! vive le général Championnet! vive +saint Janvier!» Puis, quand les visages lui paraissaient +par trop renfrognés, Salvato lui mettait dans la +main une poignée de carlini, qu'il jetait en l'air, en +expliquant à ses compatriotes la mission que Salvato +était chargé d'accomplir et qui avait généralement +cette bienheureuse influence de donner aux physionomies +une expression plus douce et plus bienveillante.</p> + +<p>En outre, Salvato, qui était des provinces napolitaines +et qui parlait le patois de Naples comme un +homme de Porto-Basso, adressait de temps en temps +à ses compatriotes des allocutions qui, corroborées +des poignées de carlins de Michele, avaient aussi leur +influence.</p> + +<p>On parvint ainsi à l'archevêché: les grenadiers +s'établirent sous le portique. Michele fit un long +discours pour expliquer leur présence à tous ses +compatriotes; il ajouta que l'officier qui les commandait +lui avait sauvé la vie au moment où il allait +être fusillé, et demanda, au nom de l'amitié que l'on +avait pour lui, Michele, qu'il ne fût fait aucune insulte +ni à lui, ni à ses soldats, devenus les protecteurs +de saint Janvier.</p> + +<br><br> + +<h3>XCIII</h3> + +<h3>SAINT JANVIER ET VIRGILE.</h3> + +<p>A peine Championnet eut-il vu disparaître Michele, +Salvato et la compagnie française, au coin de la +strada dell'Orticello, qu'il lui vint à l'esprit une de +ces idées que l'on peut appeler une illumination. Il +pensa que le meilleur moyen de rompre les rangs +des lazzaroni qui s'obstinaient à combattre encore, +et de faire cesser le pillage individuel, était de livrer +le palais du roi à un pillage général.</p> + +<p>Il s'empressa de communiquer cette idée à quelques-uns +des lazzaroni prisonniers, auxquels on +rendit la liberté, à la condition qu'ils retourneraient +vers les leurs et leur feraient part du projet comme +venant d'eux. C'était une manière de s'indemniser +eux-mêmes de la fatigue qu'ils avaient prise et du +sang qu'ils avaient perdu.</p> + +<p>La communication eut tout le succès qu'en attendait +le général en chef. Les plus acharnés, voyant la ville +aux trois quarts prise, avaient perdu l'espoir de +vaincre, et trouvaient, par conséquent, plus avantageux +de se mettre à piller que de continuer à combattre.</p> + +<p>En effet, à peine cette espèce d'autorisation de +piller le château fut-elle connue des lazzaroni, auxquels +on ne laissa point ignorer qu'elle venait du +général français, que toute cette multitude se débanda, +se ruant à travers la rue de Tolède et à +travers la rue des Tribunaux vers le palais royal, entraînant +avec elle les femmes et les enfants, renversant +les sentinelles, brisant les portes et inondant +comme un flot les trois étages du palais.</p> + +<p>En moins de trois heures, tout fut emporté, jusqu'au +plomb des fenêtres.</p> + +<p>Pagliuccella, que Michele avait vainement cherché +sur le largo delle Pigne pour lui faire partager sa +bonne fortune, s'était, un des premiers, empressé de +se précipiter vers le château et de le visiter, avec une +curiosité qui n'avait pas été sans fruit, de la cave au +grenier, et de la façade qui donne sur l'église San-Ferdinand +à celle qui donne sur la Darsena.</p> + +<p>Fra Pacifico, au contraire, voyant tout perdu, avait +méprisé l'indemnité offerte à son courage humilié; +et, avec un désintéressement qui faisait honneur aux +anciennes leçons de discipline reçues sur la frégate +de son amiral, il avait, pas à pas et à la manière du +lion, c'est-à-dire en faisant face à l'ennemi, battu en +retraite dans son couvent par l'Infrascata et la salita +dei Capuccini; puis, la porte de son couvent refermée, +il avait mis son âne à l'écurie, son bâton dans +le bûcher, et s'était mêlé aux autres frères qui chantaient +dans l'église le <i>Dies irae, dies illa</i>.</p> + +<p>Eût été bien malin celui qui eût été chercher là et +qui y eût reconnu, sous son froc, un des chefs des +lazzaroni qui avaient combattu pendant trois jours.</p> + +<p>Nicolino Caracciolo, du haut des remparts du +château Saint-Elme, avait suivi toutes les phases +du combat du 21, du 22 et du 23, et nous avons +vu qu'au moment où il avait pu venir en aide aux +Français, il n'avait pas manqué à ses engagements +vis-à-vis d'eux.</p> + +<p>Son étonnement fut grand lorsqu'il vit, sans que +personne songeât à les poursuivre, les lazzaroni +abandonner leurs postes, et, sans quitter leurs armes, +avec les apparences d'une déroute, non point rétrograder +vers le palais royal, mais au contraire se ruer +dessus.</p> + +<p>Au bout d'un instant, tout lui fut expliqué. A la +manière dont ils culbutaient les sentinelles, dont ils +envahissaient les portes, dont ils reparaissaient aux +fenêtres de tous les étages, dont ils dégorgeaient sur +les balcons, il comprit que les combattants, dans un +moment de trêve, pour ne pas perdre leur temps, +s'étaient faits pillards; et, comme il ignorait que ce +fût à l'instigation du général français que le pillage +était organisé, il envoya à toute cette canaille trois +coups de canon à boulet, qui tuèrent dix-sept personnes, +parmi lesquelles un prêtre, et qui cassèrent +la jambe au géant de marbre, ancienne statue de +Jupiter Stator, qui décorait la place du Palais.</p> + +<p>Veut-on savoir à quel point l'amour du pillage s'était +emparé de la multitude, et s'était substitué chez +elle à tout autre sentiment? Nous citerons deux faits +pris entre mille; ils donneront une idée de la mobilité +d'esprit de ce peuple, qui venait de faire des prodiges +de valeur pour défendre son roi.</p> + +<p>Au milieu de toute cette foule, acharnée au +pillage, l'aide de camp Villeneuve, qui continuait +de tenir le Château-Neuf, envoya un lieutenant à la +tête d'une patrouille d'une cinquantaine d'hommes, +avec ordre de remonter Tolède jusqu'à ce qu'il eût +pris langue avec les avant-postes français. Le lieutenant +eut soin de se faire précéder par quelques +lazzaroni patriotes, criant: «Vivent les Français! vive +la liberté!» A ces cris, un marinier de Sainte-Lucie, +bourbonien enragé,--les mariniers de Sainte-Lucie +sont encore bourboniens aujourd'hui,--un marinier +de Sainte-Lucie, disons-nous, se mit à crier, lui: +«Vive le roi!» Comme ce cri pouvait avoir un écho +et servir de signal à l'égorgement de toute la patrouille, +le lieutenant saisit le marinier au collet, et, +le maintenant au bout de son bras, cria: «Feu!»</p> + +<p>Le marinier tomba fusillé au milieu de la foule, +sans que la foule, préoccupée maintenant d'autres +intérêts, songeât à le défendre et à le venger.</p> + +<p>Le second exemple fut celui d'un domestique du +palais qui, ayant eu l'imprudence de sortir avec une +livrée galonnée d'or, vit le peuple mettre sa livrée +en morceaux pour en arracher l'or, quoique cette +livrée fût celle du roi.</p> + +<p>Au même moment où on laissait le serviteur du +roi Ferdinand en chemise pour lui arracher les galons +de sa livrée, Kellermann, qui était descendu +avec un détachement de deux ou trois cents hommes, +du côté de Mergellina, remontait, par Sainte-Lucie, +sur la place du château.</p> + +<p>Mais, avant d'arriver là, il avait fait une halte à +l'église de Santa Maria di Porto-Salvo, et avait fait +demander don Michelangelo Ciccone.</p> + +<p>C'était, on se le rappelle, ce même prêtre patriote +que Cirillo avait envoyé chercher pour conférer les +derniers sacrements au sbire blessé par Salvato dans +la nuit du 22 au 23 septembre, sbire qui, le 23 septembre, +au matin, expira dans la maison où il avait +été transporté, à l'angle de la fontaine du Lion.</p> + +<p>Kellermann était porteur d'un billet de Cirillo qui +faisait appel au patriotisme du digne prêtre et l'invitait +à se rallier aux Français.</p> + +<p>Don Michelangelo Ciccone n'avait pas hésité un +instant: il avait suivi Kellermann.</p> + +<p>A midi, les lazzaroni avaient déposé les armes, et +Championnet, vainqueur, parcourait la ville. Les +négociants, les bourgeois, toute la partie tranquille +de la population qui n'avait pas pris part à la +lutte, n'entendant plus ni coups de fusil, ni cris de +mort, commencèrent alors d'ouvrir timidement les +portes et les fenêtres des magasins et des maisons. +La première vue au général était déjà une promesse +de sécurité; car il était entouré d'hommes que leur +talent, leur science et leur courage avaient faits la +vénération de Naples. C'étaient les Baffi, les Poerio, +les Pagano, les Cuoco, les Logoteta, les Carlo Lambert, +les Bassal, les Fasulo, les Maliterno, les Rocca-Romana, +les Ettore Caraffa, les Cirillo, les Manthonnet, +les Schipani. Le jour de la rémunération +était enfin arrivé pour tous ces hommes qui avaient +passé du despotisme à la persécution, et qui passaient +de la persécution à la liberté. Le général, +alors, au fur et à mesure qu'il voyait une porte +s'ouvrir, s'approchait de cette porte, et, dans leur +propre langue, essayait de rassurer ceux qui se hasardaient +sur le seuil, leur disant que tout était fini, +qu'il venait leur apporter la paix et non la guerre, +et substituer la liberté à la tyrannie. Alors, en +jetant les yeux sur la route que le général avait +suivie, en voyant le calme régner là où, un instant +auparavant, Français et lazzaroni s'égorgeaient, les +Napolitains se rassuraient en effet, et toute cette population +<i>di mezzo ceto</i>, c'est-à-dire de la bourgeoisie, +qui fait la force et la richesse de Naples, la cocarde +tricolore à l'oreille, criant: «Vivent les Français! vive +la liberté! vive la République!» commença de se répandre +gaiement dans les rues, agitant des mouchoirs, +et, au fur et à mesure qu'elle se tranquillisait, +se laissant emporter à cette joie ardente qui s'empare +de ceux qui, déjà plongés dans l'abîme ténébreux de +la mort, se retrouvent tout à coup et comme par miracle +rendus au jour, à la lumière et à la vie.</p> + +<p>Et, en effet, si les Français eussent tardé de vingt-quatre +heures encore à entrer à Naples, qui peut dire +ce qu'il fût resté de maisons debout et de patriotes +vivants?</p> + +<p>A deux heures de l'après-midi, Rocca-Romana et Maliterno, +confirmés dans leur grade de chefs du peuple, +rendirent un édit pour l'ouverture des boutiques.</p> + +<p>Cet édit portait la date de l'an Ier et du deuxième +jour de la république parthénopéenne.</p> + +<p>Championnet avait vu avec inquiétude que la +bourgeoisie et la noblesse seules s'étaient réunies à +lui et que le peuple se tenait à l'écart. Alors, il résolut +de frapper le lendemain un grand coup.</p> + +<p>Il savait parfaitement que, s'il pouvait faire passer +saint Janvier dans son camp, le peuple suivrait saint +Janvier partout où il irait.</p> + +<p>Il envoya un message à Salvato. Salvato, qui gardait +la cathédrale, c'est-à-dire le point le plus important +de Naples, avait reçu la consigne de ne point +quitter son poste sans être réclamé par un ordre +émané directement du général.</p> + +<p>Le message envoyé à Salvato ordonnait à celui-ci +de s'aboucher avec les chanoines, et de les inviter à +exposer, le lendemain, la sainte ampoule à la vénération +publique, dans l'espérance que saint Janvier, +auquel les Français avaient la plus grande dévotion, +daignerait faire son miracle en leur faveur.</p> + +<p>Les chanoines se trouvaient entre deux feux.</p> + +<p>Si saint Janvier faisait son miracle, ils étaient +compromis vis-à-vis de la cour.</p> + +<p>S'il ne le faisait pas, ils s'exposaient à la colère du +général français.</p> + +<p>Ils trouvèrent un biais et répondirent que ce n'était +point l'époque où saint Janvier avait l'habitude de +faire son miracle, et qu'ils doutaient fort que l'illustre +bienheureux consentît, même pour les Français, à +changer sa date habituelle.</p> + +<p>Salvato transmit, par Michele, la réponse des chanoines +à Championnet.</p> + +<p>Mais, à son tour, Championnet répondit que c'était +l'affaire du saint et non la leur; qu'ils n'avaient +point à préjuger des bonnes ou des mauvaises intentions +de saint Janvier, et qu'il connaissait, lui, une +certaine prière à laquelle il espérait que saint Janvier +ne demeurerait pas insensible.</p> + +<p>Les chanoines répondirent que, puisque Championnet +le voulait absolument, ils exposeraient les +ampoules, mais que, de leur côté, ils ne répondaient +de rien.</p> + +<p>A peine Championnet eut-il cette certitude, qu'il +fit annoncer par toute la ville la nouvelle que les +saintes ampoules seraient exposées le lendemain, et +qu'à dix heures et demie précises du matin, la liquéfaction +du précieux sang aurait lieu.</p> + +<p>C'était une nouvelle étrange et tout à fait incroyable +pour les Napolitains. Saint Janvier n'avait rien fait +qui motivât de sa part une suspicion de partialité en +faveur des Français. Depuis quelque temps, au contraire, +il s'était montré capricieux jusqu'à la manie. +Ainsi, au moment de son départ pour la campagne +de Rome, le roi Ferdinand s'était personnellement +présenté à la cathédrale pour demander à saint Janvier +son secours et sa protection, et saint Janvier, +malgré son instante prière, lui avait obstinément +refusé la liquéfaction de son sang; ce qui avait fait +prévoir une défaite à un grand nombre de personnes.</p> + +<p>Or, si saint Janvier faisait pour les Français ce +qu'il avait refusé au roi de Naples, c'est que saint +Janvier avait changé d'opinion, c'est que saint Janvier +s'était fait jacobin.</p> + +<p>A quatre heures du soir, Championnet, voyant la +tranquillité rétablie, monta à cheval et se fit conduire +au tombeau d'un autre patron de Naples, pour +lequel il avait une bien plus grande vénération que +pour saint Janvier. Ce tombeau était celui de Publius +Virgilius Maro, ou, du moins, celui dont les +ruines ont, disent les archéologues, renfermé les +cendres de l'auteur de l'<i>Énéide</i>.</p> + +<p>Tout le monde sait qu'à son retour d'Athènes, d'où +le ramenait Auguste, Virgile mourut à Brindes, et +que ses cendres revirent ce Pausilippe qu'il avait tant +aimé, et d'où il pouvait embrasser tous les lieux immortalisés +par lui dans son sixième livre de l'<i>Énéide</i>.</p> + +<p>Championnet descendit de cheval au monument +élevé par Sannazar, et monta la pente rapide et escarpée +qui conduit à la petite rotonde que l'on montre +au voyageur comme le columbarium où fut déposée +l'urne du poëte. Dans le centre du monument poussait +un laurier sauvage que la tradition donnait +comme étant immortel. Championnet en brisa une +branche, qu'il passa dans la ganse de son chapeau, ne +permettant à ceux qui l'accompagnaient d'en prendre +qu'une feuille chacun, de peur qu'une récolte plus +considérable ne fît tort à l'arbre d'Apollon, et que la +vénération ne correspondît, par son résultat, à l'impiété.</p> + +<p>Puis, lorsqu'il eut rêvé pendant quelques instants +sur ces pierres sacrées, il demanda un crayon, et, +déchirant une page de son portefeuille, il rédigea le +décret suivant, qui fut envoyé le même soir à l'imprimerie, +et qui parut le lendemain matin.</p> + +<p>«Championnet, général en chef.</p> + +<p>»Considérant que le premier devoir d'une république +est d'honorer la mémoire des grands hommes, +et de pousser ainsi les citoyens vers l'émulation, en +mettant sous leurs yeux la gloire qui suit jusque dans +la tombe les génies sublimes de tous les pays et de +tous les temps:</p> + +<p>»Avons décrété ce qui suit:</p> + +<p>»1° Il sera élevé à Virgile un tombeau en marbre +au lieu même où se trouve sa tombe, près de la +grotte de Pouzzoles.</p> + +<p>»2° Le ministre de l'intérieur ouvrira un concours +dans lequel seront admis tous les projets de monument +que les artistes voudront présenter. Sa durée +sera de vingt jours.</p> + +<p>»Cette période expirée, une commission composée +de trois membres, nommée par le ministre de l'intérieur, +choisira, parmi les projets qui auront été +présentés, celui qui semblera le meilleur, et la curie +élèvera le monument, dont l'érection sera confiée à +celui dont le projet aura été adopté.</p> + +<p>»Le ministre de l'intérieur est chargé de l'exécution +de la présente ordonnance.</p> + +<p>»CHAMPIONNET.»</p> + +<p> +Il est curieux que les deux monuments décrétés à +Virgile, l'un à Mantoue, l'autre à Naples, aient été +décrétés par deux généraux français: celui de Mantoue +par Miollis; celui de Naples par Championnet.</p> + +<p>Après soixante-cinq ans, la première pierre de +celui de Naples n'est point encore posée.</p> + +<br><br> + +<h3>XCIV</h3> + +<h3>OU LE LECTEUR RENTRE DANS LA MAISON<br> +DU PALMIER.</h3> + +<p>La nécessité où nous avons été de suivre sans interruption +les événements politiques et militaires à +la suite desquels Naples était tombée au pouvoir des +Français, nous a forcé de nous éloigner de la partie +romanesque de notre récit et de laisser de côté les +personnages passifs qui subissaient ces événements, +pour nous occuper, au contraire, des personnages +actifs qui les dirigeaient. Que l'on nous permette +donc, maintenant que nous avons donné aux acteurs +épisodiques de cette histoire toute l'importance qu'ils +réclamaient, de revenir aux premiers rôles sur lesquels +doit se concentrer tout l'intérêt de notre +drame.</p> + +<p>Au nombre de ces personnages, pour lesquels on +nous accuse peut-être, mais à tort, d'oubli, est la +pauvre Luisa San-Felice, qu'au contraire nous n'avons +pas perdue de vue un seul instant.</p> + +<p>Restée évanouie entre les bras de son frère de lait +Michele, sur la plage de la Vittoria, tandis que son +mari, fidèle à la fois à ses devoirs envers son prince +et à ses promesses envers son ami, rejoignait le duc +de Calabre, au risque de sa vie, et laissait Luisa à +Naples, au risque de son bonheur, Luisa, reportée +dans la voiture, avait été ramenée, au grand étonnement +de Giovannina, à la maison du Palmier.</p> + +<p>Michele, qui ignorait les causes réelles de cet étonnement +auquel le sourcil froncé et l'oeil presque menaçant +de Giovannina donnaient un caractère tout +particulier, raconta les choses comme elles s'étaient +passées.</p> + +<p>Luisa se mit au lit avec une fièvre ardente. Michele +passa la nuit dans la maison, et, comme le lendemain, +au point du jour, l'état de Luisa ne s'était point +amélioré, il courut prévenir le docteur Cirillo.</p> + +<p>Pendant ce temps, le facteur apporta une lettre à +l'adresse de Luisa.</p> + +<p>Nina reconnut le timbre de Portici. Elle avait remarqué, +que chaque fois qu'arrivait une lettre pareille +à celle qu'elle tenait entre ses mains, l'émotion de sa +maîtresse en la recevant était grande; puis qu'elle +se retirait et s'enfermait dans la chambre de Salvato, +d'où elle ne sortait que les yeux rouges de larmes.</p> + +<p>Elle comprit donc que c'était une lettre de Salvato, +et, à tout hasard, et sans savoir encore si elle la lirait +ou non, elle la garda, ayant pour excuse de ne pas +l'avoir remise, si la lettre était réclamée, l'état dans +lequel se trouvait Luisa.</p> + +<p>Cirillo accourut. Il avait cru Luisa partie; mais, +au simple récit de Michele, qui le ramenait, il devina +tout.</p> + +<p>On sait la tendresse paternelle du bon docteur pour +Luisa. Il reconnut chez la malade tous les symptômes +de la fièvre cérébrale, et, sans lui faire une question +qui pût ajouter au trouble moral qu'elle avait +éprouvé, il s'occupa de combattre le mal matériel. +Trop habile pour se laisser vaincre par une maladie +connue quand cette maladie en était à peine à son +début, il la combattit énergiquement, et, au bout de +trois jours, Luisa était, sinon guérie, du moins hors +de danger.</p> + +<p>Le quatrième jour, elle vit sa porte s'ouvrir, et, à +la vue de la personne qui entra, poussa un cri de joie +et tendit ses deux bras vers elle. Cette personne, +c'était son amie de coeur, la duchesse Fusco. Comme +l'avait prédit San-Felice, la reine partie, la duchesse +disgraciée revenait à Naples. En quelques instants, +la duchesse fut au courant de la situation. Depuis +trois mois, Luisa avait été forcée de tout enfermer +dans son coeur; depuis quatre jours, son coeur débordait, +et, malgré cette maxime d'un grand moraliste, +que les hommes gardent mieux les secrets des +autres, mais que les femmes gardent mieux les leurs, +au bout d'un quart d'heure, Luisa n'avait plus de +secrets pour son amie.</p> + +<p>Inutile de dire que la porte de communication fut +plus ouverte que jamais, et qu'à toute heure du jour +et de la nuit, la duchesse eut la disposition de la +chambre sacrée.</p> + +<p>Le jour où elle avait quitté le lit, Luisa avait reçu +une nouvelle lettre de Portici. Giovannina l'avait vue +avec inquiétude prendre cette lettre. Puis elle avait +attendu que la lecture en fut faite. Si cette lettre +indiquait la lettre précédente, et si Luisa la réclamait, +Giovannina cherchait cette lettre, la retrouvait +intacte, et mettait son oubli sur le compte de la +préoccupation que lui avait causée la maladie de sa +maîtresse. Si Luisa ne la réclamait pas, Giovannina +la conservait à tout hasard, comme un auxiliaire +dans un sombre projet qu'elle n'avait pas encore +mûri, mais qui déjà était en germe dans son cerveau.</p> + +<p>Les événements suivaient leur cours. On connaît +ces événements: nous les avons longuement racontés. +La duchesse Fusco, lancée dans le parti patriote, +avait rouvert ses salons et y recevait tous les hommes +éminents et toutes les femmes distinguées de ce +parti. Au nombre de ces femmes était Éléonore Fonseca-Pimentel, +que nous allons bientôt voir, avec +l'âme d'une femme et le courage d'un homme, se mêler +aux événements politiques de son pays.</p> + +<p>Ces événements politiques avaient pris pour Luisa, +qui, jusque-là, ne s'en était jamais préoccupée, une +importance suprême. Si bien que fussent renseignés +les familiers de la duchesse Fusco, il y avait toujours +un point sur lequel Luisa était mieux renseignée +qu'eux: c'était la marche des Français sur Naples. +En effet, tous les trois ou quatre jours, elle savait +précisément où étaient les républicains.</p> + +<p>Elle avait reçu aussi deux lettres du chevalier. +Dans la première, où il lui annonçait son arrivée à +bon port à Palerme, il lui exprimait tout son regret +de ce que l'état orageux de la mer l'eût empêchée de +s'embarquer avec lui; mais il ne lui disait point de +venir le rejoindre. La lettre était tendre, calme et +paternelle, comme toujours. Il était probable que le +chevalier n'avait point entendu ou n'avait pas voulu +entendre le dernier cri de désespoir jeté par Luisa.</p> + +<p>La seconde lettre contenait, sur la situation de la +cour à Palerme, des détails que l'on trouvera dans la +suite de notre récit. Mais, pas plus que la première, +elle n'exprimait le désir de la voir quitter Naples. Au +contraire, elle lui donnait des conseils sur la manière +dont elle devait se conduire au milieu des crises politiques +qui allaient agiter la capitale, et la prévenait +que, par le même courrier, la maison Backer recevait +avis de mettre à la disposition de la chevalière San-Felice +les sommes dont elle pourrait avoir besoin.</p> + +<p>Le même jour, la lettre du chevalier à la main, +André Backer, que Luisa n'avait point revu depuis le +jour de sa visite à Caserte, se présentait à la maison +du Palmier.</p> + +<p>Luisa le reçut avec la grâce sérieuse qui lui était +habituelle, le remercia de son empressement, mais +le prévint que, vivant très-retirée, elle avait décidé +de ne recevoir aucune visite pendant l'absence de +son mari. S'il arrivait qu'elle eût besoin d'argent, +elle passerait elle-même à la banque, ou y enverrait +Michele avec un reçu.</p> + +<p>C'était un congé dans toutes les formes. André le +comprit, et se retira en soupirant.</p> + +<p>Luisa le reconduisit jusqu'au perron et dit à Giovannina, +qui venait de fermer la porte derrière lui:</p> + +<p>--Si jamais M. André Backer se représentait à la +maison et demandait à me parler, souvenez-vous que +je n'y suis pas.</p> + +<p>On connaît la familiarité des serviteurs napolitains +avec leurs maîtres.</p> + +<p>--Ah! mon Dieu! répondit Giovannina, comment +un si beau jeune homme a-t-il pu déplaire à +madame?</p> + +<p>--Il ne m'a point déplu, mademoiselle, répondit +froidement Luisa; mais, en l'absence de mon mari, +je ne recevrai personne.</p> + +<p>Giovannina, toujours mordue au coeur par la jalousie, +fut sur le point de répliquer: «Excepté +M. Salvato;» mais elle se retint, et un sourire dubitatif +fut sa seule réponse.</p> + +<p>La dernière lettre que Luisa avait reçue de Salvato +portait la date du 19 janvier: elle arriva le 20.</p> + +<p>Toute la journée du 20 se passa pour Naples dans +les angoisses, et pour Luisa ces angoisses furent plus +grandes que pour tout autre. Elle savait par Michele +les formidables préparatifs de défense qui s'exécutaient; +elle savait par Salvato que le général en chef +avait juré de prendre la ville à tout prix.</p> + +<p>Salvato suppliait Luisa, si l'on bombardait Naples, +de se mettre à l'abri des projectiles dans les caves les +plus profondes de sa maison.</p> + +<p>Ce danger était surtout à craindre si le château +Saint-Elme ne tenait point la promesse qu'il avait +faite et se déclarait contre les Français et les patriotes.</p> + +<p>Le 21, au matin, une grande agitation se manifesta +dans Naples. Le château Saint-Elme, on se le +rappelle, avait arboré le drapeau tricolore; donc, il +tenait sa promesse et se déclarait pour les patriotes +et pour les Français.</p> + +<p>Luisa en fut joyeuse, non point pour les patriotes, +non point pour les Français: elle n'avait jamais eu +aucune opinion politique; mais il lui sembla que cet +appui donné aux Français et aux patriotes diminuait +le danger que courait son amant, puisqu'il était patriote +de coeur, Français d'adoption.</p> + +<p>Le même jour, Michele vint lui faire visite. Michele, +l'un des chefs du peuple, décidé à combattre jusqu'à +la mort pour une cause qu'il ne comprenait pas très-bien, +mais à laquelle il appartenait par le milieu +dans lequel il était né et par te tourbillon qui l'entraînait,--- Michele, +en cas d'accident, venait faire +ses adieux à Luisa et lui recommander sa mère.</p> + +<p>Luisa pleurait fort en prenant congé de son frère +de lait; mais toutes ses larmes n'étaient pas pour le +danger que courait Michele: une bonne moitié coulait +sur les dangers qu'allait courir Salvato.</p> + +<p>Michele, moitié riant, moitié pleurant, de son +côté, et ne voyant pas plus loin que les paroles de +Luisa, essaya de rassurer celle-ci sur son sort en lui +rappelant la prédiction de Nanno. Selon la sorcière +albanaise, Michele devait mourir colonel et pendu. +Or, Michele n'était encore que capitaine, et, s'il était +exposé à la mort, c'était à la mort par le fer ou par +le feu, et non par la corde.</p> + +<p>Il est vrai que, si la prédiction de Nanno se réalisait +pour Michele, elle devait se réaliser aussi pour +Luisa, et que, si Michele mourait pendu, Luisa devait +mourir sur l'échafaud.</p> + +<p>L'alternative n'était pas consolante.</p> + +<p>Au moment où Michele s'éloignait de Luisa, la +main de celle-ci le retint, et ces paroles qui depuis +longtemps erraient sur ses lèvres, s'en échappèrent:</p> + +<p>--Si tu rencontres Salvato...</p> + +<p>--Oh! petite soeur! s'écria Michele.</p> + +<p>Tous deux s'étaient parfaitement compris.</p> + +<p>Une heure après leur séparation, les premiers +coups de canon se faisaient entendre.</p> + +<p>La plupart des patriotes de Naples, ceux qui, par +leur âge avancé ou l'état pacifique qu'ils exerçaient, +n'étaient point appelés à prendre les armes, étaient +réunis chez la duchesse Fusco. Là, d'heure en heure, +arrivaient les nouvelles du combat. Mais Luisa prenait +trop d'intérêt à ce combat pour attendre ces +nouvelles dans le salon et au milieu de la société +réunie chez la duchesse. Seule, dans la chambre de +Salvato, à genoux devant le crucifix, elle priait.</p> + +<p>Chaque coup de canon lui répondait au coeur.</p> + +<p>De temps en temps, la duchesse Fusco venait à +son amie et lui donnait des nouvelles des progrès que +faisaient les Français, mais, en même temps, avec +une espèce d'orgueil national, lui disait la merveilleuse +défense des lazzaroni.</p> + +<p>Luisa répondait par un gémissement. Il lui semblait +que chaque boulet, chaque balle, menaçait le +coeur de Salvato. Cette lutte terrible serait-elle donc +éternelle?</p> + +<p>Pendant les événements du 21 et du 22, Luisa se +coucha tout habillée sur le lit de Salvato. Plusieurs +alertes furent causées par les lazzaroni: la réputation +de patriotisme de la duchesse n'était pas sans danger. +Luisa ne se préoccupait point de ce qui faisait l'inquiétude +des autres: elle ne songeait qu'à Salvato, +ne pensait qu'à Salvato.</p> + +<p>Dans la matinée du troisième jour, la fusillade +cessa, et l'on vint annoncer que les Français étaient +vainqueurs sur tous les points, mais pas encore maîtres +de la ville.</p> + +<p>Qu'était-il arrivé après cette lutte acharnée? Salvato +était-il mort ou vivant?</p> + +<p>Le bruit du combat avait cessé tout à fait avec les +trois derniers coups de canon du château Saint-Elme, +tirés sur les pillards du palais royal.</p> + +<p>Elle allait revoir ou Michele ou Salvato, s'il ne leur +était point arrivé malheur;--Michele le premier +sans doute, car Michele pouvait venir à toute heure +du jour, trouver Luisa, tandis que Salvato, ignorant +qu'elle fût seule, n'oserait jamais se présenter chez +elle qu'à la nuit et par le chemin convenu.</p> + +<p>Luisa se mit à la fenêtre, les yeux fixés sur Chiaïa: +c'était de ce côté que devaient lui venir les nouvelles.</p> + +<p>Les heures s'écoulaient. Elle apprit la reddition +complète de la ville; elle entendit les cris de la foule +qui accompagnait Championnet au tombeau de Virgile; +elle sut l'annonce faite, pour le lendemain, de +la liquéfaction du bienheureux sang de saint Janvier; +mais toutes ces choses passèrent devant son intelligence +comme des fantômes passent près du lit +d'un homme endormi. Ce n'était rien de tout cela +qu'elle attendait, qu'elle demandait, qu'elle espérait.</p> + +<p>Laissons Luisa à sa fenêtre, rentrons dans la ville +et assistons aux angoisses d'une autre âme, non moins +troublée que la sienne.</p> + +<p>On sait de qui nous voulons parler.</p> + +<p>Ou nous avons bien mal réussi dans le portrait +physique et moral que nous avons essayé de tracer +de Salvato, ou nos lecteurs savent que, de quelque +ardent désir que notre jeune officier fût atteint de +revoir Luisa, le devoir du soldat prenait, en toute circonstance, +le pas sur le désir de l'amant.</p> + +<p>Il s'était donc détaché de l'armée, il s'était donc +éloigné de Naples, il s'en était donc rapproché sans +une plainte, sans une observation, quoiqu'il eût parfaitement +su qu'au premier mot qu'il eût dit à Championnet +de l'aimant qui l'attirait à Naples, son général, +qui avait pour lui la tendresse de l'admiration, +la plus profonde peut-être de toutes les tendresses, +l'eût poussé en avant et lui eût donné toutes facilités +pour entrer le premier à Naples.</p> + +<p>Au moment où, arrivé à temps au largo delle +Pigne pour sauver la vie à Michele, il tint le jeune +lazzarone pressé sur sa poitrine, son coeur bondit +d'une double joie, d'abord parce qu'il pouvait, dans +une mesure plus complète, reconnaître le service +qu'il lui avait rendu, ensuite parce que, resté seul +avec lui, il allait avoir des nouvelles de Luisa et +quelqu'un à qui parler d'elle.</p> + +<p>Mais, cette fois encore, son attente avait été trompée. +La vive imagination de Championnet avait vu +dans la réunion des lazzaroni et de Salvato un événement +dont il pouvait tirer parti. Le germe de l'idée +qu'il avait mûrie au point de faire faire à saint Janvier +son miracle lui était entré dans l'esprit, et il avait +résolu de donner en garde la cathédrale à Salvato, +et de choisir Michele pour conduire celui-ci à la cathédrale.</p> + +<p>On a vu que ce double choix était bon, puisqu'il +avait réussi.</p> + +<p>Seulement, Salvato était consigné jusqu'au lendemain +à la garde de la cathédrale, dont il répondait.</p> + +<p>Mais à peine parvenu jusqu'à l'archevêché, à peine +ses grenadiers disposés sous le portail de l'église et +sur la petite place qui donne sur la strada dei Tribunali, +Salvato avait jeté son bras autour du cou de +Michele et l'avait entraîné dans la cathédrale, sans +lui dire autre chose que ces deux mots, qui contenaient +un monde d'interrogations:</p> + +<p>--ET ELLE?</p> + +<p>Et Michele, avec la profonde intelligence qu'il +puisait dans le triple sentiment de vénération, de +tendresse et de reconnaissance qu'il avait pour Luisa, +Michele lui avait tout raconté, depuis les efforts impuissants +de la jeune femme pour partir avec son +mari, jusqu'à ce dernier mot échappé, il y avait trois +jours, au plus profond de son coeur: SI TU RENCONTRES +SALVATO!...</p> + +<p>Ainsi, les derniers mots de Luisa et les premiers +mots de Salvato pouvaient se traduire ainsi</p> + +<p>--Je l'aime toujours!</p> + +<p>--Je l'adore plus que jamais!</p> + +<p>Quoique le sentiment que Michele portait à Assunta +n'eût pas atteint les proportions de l'amour que +Salvato et Luisa avaient l'un pour l'autre, le jeune +lazzarone pouvait mesurer les hauteurs auxquelles il +n'atteignait point; et, dans l'effusion de sa reconnaissance, +dans cette joie de vivre que la jeunesse +éprouve à la suite d'un grand danger disparu, Michele +s'était fait l'interprète des sentiments de Luisa +avec plus de vérité et même d'éloquence qu'elle n'eût +osé le faire elle-même, et, au nom de Luisa, sans en +avoir été chargé par Luisa, il lui avait vingt fois +répété,--chose que Salvato ne se lassait pas d'entendre,--il +lui avait vingt fois répété que Luisa +l'aimait.</p> + +<p>C'était Michele à le dire et Salvato à l'écouter que +tous deux passaient leur temps, tandis que, comme +soeur Anne, Luisa regardait si elle ne voyait rien +venir sur la route de Chiaïa.</p> + +<br><br> + +<h3>XCV</h3> + +<h3>LE VOEU DE MICHELE.</h3> + +<p>La nuit tomba lentement du ciel. Tant qu'elle eut +l'espoir de distinguer quelque chose dans le crépuscule, +Luisa tint ses regards à la fenêtre; seulement, +son regard s'élevait de temps en temps vers le ciel, +comme pour demander à Dieu s'il n'était pas là-haut, +près de lui, celui qu'elle cherchait vainement +sur la terre.</p> + +<p>Vers huit heures, il lui sembla reconnaître dans les +ténèbres un homme ayant la tournure de Michele. Cet +homme s'arrêta à la porte du jardin; mais, avant +qu'il eût eu le temps d'y frapper, Luisa avait crié:</p> + +<p>«Michele!» et Michele avait répondu: «Petite +soeur!»</p> + +<p>Au son de cette voix qui l'appelait, Michele était +accouru, et, comme la fenêtre n'était qu'à la hauteur +de huit ou dix pieds, profitant des interstices des +pierres, il avait grimpé le long de la muraille, et, se +cramponnant au balcon, il avait sauté dans l'intérieur +de la salle à manger.</p> + +<p>Au premier son de la voix de Michele, au premier +regard que Luisa jeta sur lui, elle comprit qu'elle +n'avait à redouter aucun malheur, tant le visage du +jeune lazzarone respirait la paix et le bonheur.</p> + +<p>Ce qui la frappa surtout, ce fut l'étrange costume +dont son frère de lait était revêtu.</p> + +<p>Il portait d'abord une espèce de bonnet de uhlan, +surmonté d'un plumet qui semblait emprunté au +panache d'un tambour-major; son torse était enfermé +dans une courte jaquette bleu de ciel, toute passementée +de ganses d'or sur la poitrine et toute soutachée +d'or sur les manches; à son cou pendait, couvrant +l'épaule gauche seulement, un dolman rouge, +non moins riche que la jaquette. Un pantalon gris +à ganse d'or complétait ce costume, rendu plus formidable +encore par le grand sabre que le lazzarone +tenait de la libéralité de Salvato et qui, il faut rendre +justice à son maître, n'était pas resté oisif pendant +les trois jours qui venaient de s'écouler.</p> + +<p>C'était le costume de colonel du peuple que, sachant +la fidélité que le lazzarone avait montrée à Salvato, +le général en chef s'était empressé de lui envoyer.</p> + +<p>Michele l'avait revêtu à l'instant même, et, sans +dire à Salvato dans quel but il lui demandait cette +grâce, il avait sollicité de l'officier français un congé +d'une heure, que celui-ci lui avait accordé.</p> + +<p>Il n'avait fait qu'un bond du porche de la cathédrale +chez les Assunta, où sa présence à une pareille +heure et dans un pareil costume avait jeté la stupéfaction, +non-seulement chez la jeune fille, mais encore +chez le vieux Basso-Tomeo et ses trois fils, dont +deux étaient occupés à panser dans un coin les +blessures qu'ils avaient reçues. Il avait été droit à +l'armoire, avait choisi le plus beau costume de sa +maîtresse, l'avait roulé sous son bras; puis, en lui +promettant de revenir le lendemain matin, il était +parti avec une multiplicité de gambades et un décousu +de paroles qui lui eussent bien certainement fait +donner le surnom <i>del Pazzo</i>, s'il n'eût point été +depuis longtemps décoré de ce surnom.</p> + +<p>Il y a loin de la Marinella à Mergellina, et, pour +aller de l'une à l'autre, il faut traverser Naples dans +toute sa largeur; mais Michele connaissait si bien +tous les vicoli et toutes les ruelles qui pouvaient lui +faire gagner un mètre de terrain, qu'il ne mit qu'un +quart d'heure à faire le trajet qui le séparait de Luisa, +et l'on a vu que, pour diminuer d'autant ce trajet, il +venait de grimper par la fenêtre au lieu d'entrer par +la porte.</p> + +<p>--D'abord, dit Michele en sautant du rebord de la +fenêtre dans l'appartement, il vit, il se porte bien, il +n'est pas blessé, et t'aime comme un fou!</p> + +<p>Luisa jeta un cri de joie; puis, mêlant la tendresse +qu'elle avait pour son frère de lait à la joie que lui +causait la bonne nouvelle apportée par lui, elle le +prit dans ses bras et le pressa sur son coeur en murmurant:</p> + +<p>--Michele! cher Michele! que je suis heureuse de +te revoir!</p> + +<p>--Et tu peux t'en réjouir, car il ne s'en est pas +fallu de beaucoup que tu ne me revisses pas: sans +lui, j'étais fusillé.</p> + +<p>--Sans qui? demanda Luisa, quoiqu'elle sût bien +de qui parlait Michele.</p> + +<p>--Lui, pardieu! dit Michele, c'est lui! Est-ce qu'il +y en avait un autre que M. Salvato qui put m'empêcher +d'être fusillé? Qui diable se serait inquiété des +trous que sept ou huit balles peuvent faire à la peau +d'un pauvre lazzarone? Mais lui, il est accouru, il a +dit: «C'est Michele! il m'a sauvé la vie: je demande +grâce pour lui.» Il m'a pris dans ses bras, il m'a +embrassé comme du pain, et le général en chef m'a +fait colonel; ce qui me rapproche fièrement de la +potence, ma chère Luisa.</p> + +<p>Puis, voyant que sa soeur de lait l'écoutait sans +rien comprendre à ses paroles:</p> + +<p>--Mais il ne s'agit pas de tout cela, continua-t-il. +Au moment d'être fusillé, j'ai fait un voeu dans lequel +tu es pour quelque chose, petite soeur.</p> + +<p>--Moi?</p> + +<p>--Oui, toi. J'ai fait voeu que, si j'en réchappais,, +et il n'y avait pas grande chance, je t'en réponds! +j'ai fait voeu que, si j'en réchappais, la journée ne +se passerait pas sans que j'allasse avec toi, petite +soeur, faire ma prière à saint Janvier. Or, il n'y a +pas de temps à perdre, et, comme on pourrait être +étonné de voir une grande dame comme toi courir les +rues de Naples en donnant le bras à Michele le Fou, +tout colonel qu'il est, je t'apporte un costume sous +lequel on ne te reconnaîtra pas. Tiens!</p> + +<p>Et il laissa tomber aux pieds de Luisa le paquet +contenant les habits d'Assunta.</p> + +<p>Luisa comprenait de moins en moins; mais son +instinct lui disait qu'il y avait, au fond de tout cela, +pour son coeur bondissant, quelque surprise que ne +pouvait deviner son esprit; et peut-être ne voulait-elle +pas approfondir la mystérieuse proposition de +Michele, de peur d'être obligée de le refuser.</p> + +<p>--Allons, dit Luisa, puisque tu as fait un voeu, +mon pauvre Michele, et que tu crois devoir la vie à +ce voeu, il faut le remplir; y manquer te porterait +malheur. Et, d'ailleurs, jamais, je te le jure, je ne +me suis trouvée eu meilleure disposition de prier +qu'en ce moment. Mais..., ajouta-t-elle timidement.</p> + +<p>--Quoi, mais?</p> + +<p>--Tu te rappelles qu'il m'avait dit de tenir la fenêtre +de la petite ruelle ouverte, ainsi que les portes +qui, de cette fenêtre, conduisent à sa chambre?</p> + +<p>--De sorte, dit Michele, que la fenêtre est ouverte +et que les portes conduisant à sa chambre +sont ouvertes?</p> + +<p>--Oui. Juge donc ce qu'il eût pensé en les trouvant +fermées!</p> + +<p>--Cela lui eût causé, en effet, je te le jure, une +bien grande peine. Mais, par malheur, depuis qu'il +se porte bien, M. Salvato n'est plus son maître, et, +cette nuit, il est de garde près du <i>commandant, général</i>, +et, comme il ne pourrit quitter ce poste que +demain à onze heures du matin, nous pouvons fermer +fenêtres et portes, et aller accomplir à saint Janvier +le voeu que je lui ai fait.</p> + +<p>--Allons donc, soupira Luisa en emportant dans +sa chambre les vêtements d'Assunta, tandis que Michele +allait fermer les portes et les fenêtres.</p> + +<p>En entrant dans la pièce qui donnait sur la ruelle, +Michele crut voir une ombre qui se dissimulait dans +l'angle le plus obscur de l'appartement. Comme +cette hâte à se cacher pouvait venir de mauvaises +intentions, Michele s'avança les bras tendus dans +les ténèbres.</p> + +<p>Mais l'ombre, voyant qu'elle allait être prise, vint +au-devant de lui en disant:</p> + +<p>--C'est moi, Michele: je suis là par l'ordre de +madame.</p> + +<p>Michele reconnut la voix de Giovannina, et, +comme la chose n'avait rien d'invraisemblable, il ne +s'en inquiéta pas davantage et seulement se mit à +fermer les fenêtres.</p> + +<p>--Mais, demanda Giovannina, si M. Salvato +vient?</p> + +<p>--Il ne viendra pas, répondit Michele.</p> + +<p>--Lui serait-il arrivé malheur? demanda la jeune +fille avec un accent qui trahissait plus qu'un intérêt +ordinaire et dont elle comprit elle-même l'imprudence; +car, presque aussitôt:--Il faudrait en ce +cas, continua-t-elle, apprendre cette nouvelle à madame +avec toute sorte de ménagements.</p> + +<p>--Madame, répondit Michele, sait à ce sujet tout +ce qu'elle doit savoir, et, sans qu'il soit arrivé malheur +à M. Salvato, il est retenu où il est jusqu'à demain +matin.</p> + +<p>En ce moment, on entendit la voix de Luisa qui +appelait sa camériste.</p> + +<p>Giovannina, pensive et le sourcil froncé, se rendit +lentement à l'appel de sa maîtresse, tandis que Michele, +habitué aux excentricités de la jeune fille, les +remarquant peut-être, mais ne cherchant même pas +à les expliquer, fermait les fenêtres et les portes, que +Luisa s'était vingt fois promis de ne pas ouvrir, et +que, depuis trois jours, cependant, elle tenait ouvertes.</p> + +<p>Lorsque Michele revint dans la salle à manger, +Luisa avait complété sa toilette. Le lazzarone jeta +un cri d'étonnement: jamais sa soeur de lait ne lui +avait paru si belle que sous ce costume, qu'elle portait +comme s'il eût toujours été le sien.</p> + +<p>Giovannina, de son côté, regardait sa maîtresse +avec une étrange expression de jalousie. Elle lui pardonnait +d'être belle sous ses habits de dame; mais, +fille du peuple, elle ne pouvait lui pardonner d'être +charmante sous les habits d'une fille du peuple.</p> + +<p>Quant à Michele, il admirait Luisa franchement +et naïvement, et, ne pouvant deviner que chacun de +ses éloges était un coup de poignard pour la femme +de chambre, il ne cessait de répéter sur tous les tons +du ravissement:</p> + +<p>--Mais regarde donc, Giovannina, comme elle est +belle!</p> + +<p>Et, en effet, une espèce d'auréole non-seulement +de beauté, mais encore de bonheur, rayonnait autour +du front de Luisa. Après tant de jours d'angoisses +et de douleurs, le sentiment si longtemps combattu +par elle avait pris le dessus. Pour la première +fois, elle aimait Salvato sans arrière-pensée, sans regret, +presque sans remords.</p> + +<p>N'avait-elle pas fait tout ce qu'elle avait pu pour +échapper à cet amour? et n'était-ce pas la fatalité +elle-même qui l'avait enchaînée à Naples et empêchée +de suivre son mari? Or, un coeur vraiment religieux, +comme l'était celui de Luisa, ne croit pas à +la fatalité. Si ce n'était pas la fatalité qui l'avait retenue, +c'était donc la Providence; et si c'était la +Providence, comment redouter le bonheur qui lui +venait de cette fille bénie du Seigneur!</p> + +<p>Aussi dit-elle joyeusement à son frère de lait:</p> + +<p>--J'attends, tu le vois, Michele; je suis prête. +Et, la première, elle descendit le perron.</p> + +<p>Mais, alors, Giovannina ne put s'empêcher de saisir +et d'arrêter Michele par le bras.</p> + +<p>--Où va donc madame? demanda-t-elle.</p> + +<p>--Remercier saint Janvier de ce qu'il a bien +voulu sauver aujourd'hui la vie à son serviteur, +répondit le lazzarone se hâtant de rejoindre la jeune +femme pour lui offrir son bras.</p> + +<p>Du côté de Mergellina, où aucun combat n'avait +eu lieu, Naples présentait encore un aspect assez +calme. La rive de la Chiaïa était illuminée dans +toute sa longueur, et des patrouilles françaises sillonnaient +la foule, qui, toute joyeuse d'avoir échappé +aux dangers qui, pendant trois jours, avaient atteint +une partie de la population et avaient menacé le +reste, manifestait sa joie à la vue de l'uniforme +républicain en secouant ses mouchoirs, en agitant +ses chapeaux et en criant: «Vive la république française! +vive la république parthénopéenne!»</p> + +<p>Et, en effet, quoique la république ne fût point +encore proclamée à Naples et ne dût l'être que le lendemain, +chacun savait d'avance que ce serait le +mode de gouvernement adopté.</p> + +<p>En arrivant à la rue de Tolède, le spectacle s'assombrissait +quelque peu. Là, en effet, commençait +la série des maisons brûlées ou livrées au pillage. +Les unes n'étaient plus qu'un tas de ruines fumantes; +les autres, sans portes, sans fenêtres, sans volets, +avec leurs monceaux de meublés brisés devant leur +façade, donnaient une idée de ce qu'avait été ce +règne des lazzaroni et surtout de ce qu'il eût été s'il +eût duré quelques jours de plus. Vers certains points +où avaient été déposés les morts et les blessés et où +s'étendaient, sur les dalles qui pavent les rues, de +larges taches de sang, des voitures chargées de sable +étaient arrêtées, et des hommes armés de pelles faisaient +tomber le sable des voitures, tandis que d'autres, +avec des râteaux, étendaient ce sable, comme +font en Espagne les valets du cirque lorsque les cadavres +des taureaux, des chevaux et quelquefois +des hommes sont enlevés de l'arène.</p> + +<p>En arrivant à la place du Mercatello, le spectacle +devint plus triste. On avait fait, devant la place +circulaire qui s'étend devant le collége des Jésuites, +une ambulance, et, tandis que l'on chantait des +chansons contre la reine, que l'on allumait des feux +d'artifice, que l'on tirait des coups de fusil en l'air, +on abattait avec des cris de rage une statue de Ferdinand +Ier, placée sous le portique, et l'on faisait +disparaître les derniers cadavres.</p> + +<p>Luisa détourna les yeux avec un soupir et passa.</p> + +<p>Sous la porte Blanche, on avait fait une barricade +à moitié démolie, et, en face, au coin de la rue +San-Pietro à Mazella, un palais achevait de brûler +et s'écroulait en lançant vers le ciel des gerbes de +feu aussi nombreuses que les fusées du bouquet +d'un feu d'artifice.</p> + +<p>Luisa se serrait toute tremblante au flanc de Michele, +et cependant sa terreur était mêlée d'un sentiment +de bien-être dont il lui eût été impossible +d'indiquer la cause. Seulement, au fur et à mesure +qu'elle approchait de la vieille église, son pas devenait +de plus en plus léger, et les anges qui avaient +transporté au ciel le bienheureux saint Janvier +semblaient lui avoir prêté leurs ailes, pour franchir +les degrés qui vont de la rue à l'intérieur du +temple.</p> + +<p>Michele conduisit Luisa dans un des coins les plus +sombres de la métropole; il lui mit une chaise devant +les genoux et posa une autre chaise à côté de celle-là; +puis il dit à sa soeur de lait:</p> + +<p>--Prie, je reviens.</p> + +<p>En effet, Michele s'élança hors de l'église. Il avait +cru reconnaître, appuyé, rêvant contre une des colonnes, +Salvato Palmieri. Il alla à l'officier: c'était +bien lui.</p> + +<p>--Venez avec moi, mon commandant, lui dit-il; +j'ai quelque chose à vous montrer qui vous fera +plaisir, j'en suis sûr.</p> + +<p>--Tu sais, lui répondit Salvato, que je ne puis +point quitter mon poste.</p> + +<p>--Bon! c'est dans votre poste même.</p> + +<p>--Alors..., dit le jeune homme suivant Michele +par complaisance, soit.</p> + +<p>Ils entrèrent dans la cathédrale, et, à la lueur de +la lampe qui brûlait dans le choeur éclairant les rares +fidèles venus là pour faire leurs prières nocturnes, +Michele montra à Salvato une jeune femme qui +priait avec ce profond recueillement des âmes amoureuses.</p> + +<p>Salvato tressaillit.</p> + +<p>--Voyez-vous? demanda Michele en la lui montrant +du doigt.</p> + +<p>--Quoi? fit Salvato.</p> + +<p>--Cette femme qui prie si dévotement.</p> + +<p>--Eh bien?</p> + +<p>--Eh bien, mon commandant, tandis que je veillerai +pour vous et que je veillerai consciencieusement, +soyez tranquille, allez vous agenouiller près +d'elle. Je ne sais pourquoi j'ai dans l'idée qu'elle +vous donnera de bonnes nouvelles de ma petite soeur Luisa.</p> + +<p>Salvato regarda Michele avec étonnement.</p> + +<p>--Allez! mais allez donc! lui disait Michele en le +poussant.</p> + +<p>Salvato fit ce que lui disait Michele; mais, avant +qu'il fût agenouillé près d'elle, au bruit de son pas, +qu'elle avait reconnu, Luisa s'était retournée, et un +faible cri, retenu à moitié par la majesté du lieu, +s'était échappé de la poitrine des deux jeunes gens.</p> + +<p>A ce cri, tout imprégné d'une ineffable bonheur, +qui annonçait à Michele qu'il avait réussi selon ses +intentions, la joie du lazzarone fut si grande, que, +malgré la dignité nouvelle dont il était revêtu, malgré +cette majesté du lieu qui avait imposé à Salvato et à +Luisa et qui avait éteint dans une prière leur double +cri d'amour, il se livra, à sa sortie de l'église, à une +série de gambades qui faisaient suite à celles qu'il +avait exécutées en sortant de chez Assunta.</p> + +<p>Et maintenant, si l'on juge au point de vue de +notre moralité, à nous, cette action de Michele ayant +pour but de rapprocher les deux amants, sans s'inquiéter +si, en faisant le bonheur des uns, il n'ébranlait +point la félicité d'un autre, nous y trouverons, +certes, quelque chose d'inconsidéré et même de répréhensible; +mais la morale du peuple napolitain n'a +pas les mêmes susceptibilités que la nôtre, et quelqu'un qui +eût dit à Michele qu'il venait de faire une +action douteuse, l'eût bien étonné, lui qui était convaincu +qu'il venait de faire la plus belle action de +sa vie.</p> + +<p>Peut-être eût-il pu répondre qu'en ménageant aux +deux amants leur première entrevue dans une église, +il lui avait, par cela même, en la forçant de se passer +dans les limites de la plus stricte bienséance, enlevé +ce que le tête-à-tête, l'isolement, la solitude lui eussent, +en tout autre lieu, donné de hasardé; mais +nous devons à la plus stricte vérité de dire que le +brave garçon n'y avait pas même songé.</p> + +<br><br> + +<h3>XCVI</h3> + +<h3>SAINT JANVIER PATRON DE NAPLES.</h3> + +<p>Nous avons dit l'effet qu'avait produit à Naples +l'annonce faite par Championnet du miracle de saint +Janvier pour le lendemain.</p> + +<p>Championnet avait joué le tout pour le tout. Si le +miracle ne se faisait point, c'était une seconde sédition +à étouffer; s'il se faisait, c'était la tranquillité, et, +par conséquent, la fondation de la république parthénopéenne.</p> + +<p>Pour expliquer cette immense influence de saint +Janvier sur le peuple napolitain, disons, en quelques +mots, sur quels mérites s'est fondée cette influence.</p> + +<p>Saint Janvier n'est pas, comme les autres saints du +calendrier, un saint banal à force d'être cosmopolite, +invoqué, comme saint Pierre et saint Paul, dans toutes +les basiliques du monde: saint Janvier est un saint +local, patriote, napolitain.</p> + +<p>Saint Janvier remonte aux premiers siècles de +l'Église. Il prêcha la parole du Christ à la fin du IIIe +et au commencement du IVe siècle, et convertit des +milliers de païens. Comme tous les convertisseurs, +il s'attira naturellement la haine des empereurs et +subit le martyre l'an 305 du Christ.</p> + +<p>Nous serons forcé, pour faire comprendre le miracle +de la liquéfaction du sang, de donner quelques +détails sur ce martyre.</p> + +<p>La supériorité de saint Janvier sur les autres saints +est, au dire des Napolitains, incontestable. Et, en +effet, les autres saints ont bien fait, de leur vivant et +même après leur mort, quelques miracles qui, discutés +par les philosophes, sont arrivés jusqu'à nous +sous la forme de tradition vague et d'une demi-authenticité, +tandis qu'au contraire, le miracle de saint +Janvier s'est perpétué jusqu'à nos jours et se renouvelle +deux fois par an, à la plus grande gloire de +la ville de Naples et à la suprême confusion des +athées.</p> + +<p>Citoyen avant tout, saint Janvier n'aime réellement +que sa patrie et ne fait rien que pour elle. Le +monde entier serait menacé d'un second déluge, ou +croulerait autour de l'homme juste d'Horace, que +saint Janvier ne lèverait pas le bout du doigt pour le +sauver. Mais que les pluies torrentielles de novembre +menacent de noyer les récoltes, que les ardeurs caniculaires +d'août sèchent les citernes de son pays bien-aimé, +saint Janvier remuera le ciel et la terre pour +avoir du soleil en novembre et de l'eau en août.</p> + +<p>Si saint Janvier n'avait pas pris Naples sous sa +garde toute spéciale, il y a dix siècles que Naples +n'existerait plus, ou serait abaissée au rang de Pouzzoles +et de Baïa. Et, en effet, il n'y a pas de ville au +monde qui ait été plus de fois conquise et dominée +par l'étranger! mais, grâce à l'intervention active et +persévérante de son patron, les conquérants ont disparu +et Naples est restée.</p> + +<p>Les Normands ont régné sur Naples; mais saint +Janvier les a chassés.</p> + +<p>Les Souabes ont régné sur Naples; mais saint Janvier +les a chassés.</p> + +<p>Les Angevins ont régné sur Naples; mais saint +Janvier les a chassés.</p> + +<p>Les Aragonais ont, à leur tour, occupé le trône de +Naples; mais saint Janvier les a punis.</p> + +<p>Les Espagnols ont tyrannisé Naples; mais saint +Janvier les a battus.</p> + +<p>Enfin, les Français ont occupé Naples; mais saint +Janvier les a éconduits.</p> + +<p>Et comme nous écrivions ces mêmes paroles en +1836, nous ajoutions: «Et qui sait ce que saint Janvier +fera encore pour sa patrie?»</p> + +<p>Et, en effet, quelle que soit la domination indigène +ou étrangère, légitime ou usurpatrice, équitable ou +despotique, qui pèse sur ce beau pays, il est une +croyance au fond du coeur de tous les Napolitains et +qui les rend patients jusqu'au stoïcisme: c'est que +tous les rois et tous les gouvernements passeront +et qu'il ne restera, en définitive, à Naples que les +Napolitains et saint Janvier.</p> + +<p>L'histoire de saint Janvier commence avec l'histoire +de Naples et ne finira probablement qu'avec +elle.</p> + +<p>La famille de saint Janvier appartient naturellement +à la plus haute noblesse de l'antiquité. Le peuple +qui, en 1647, donnait à sa république de lazzaroni, +commandée par un lazzarone, le titre <i>de +sérénissime royale république napolitaine</i>, et, qui, +en 1799, poursuivait les patriotes à coups de pierres +pour avoir osé abolir le titre d'<i>Excellence</i>, n'aurait +jamais consenti à se choisir un patron d'origine plébéienne. +Le lazzarone est essentiellement aristocrate, +ou plutôt, avant tout, a besoin d'aristocratie.</p> + +<p>La famille de saint Janvier descend en droite ligne +de la famille des Januari de Rome, qui, eux-mêmes, +avaient la prétention de descendre de Janus. Ses +premières années sont obscures. En 304 seulement, +sous le pontificat de saint Marcelin, il est nommé à +l'évêché de Bénévent, que le pape vient de créer.</p> + +<p>Étrange destinée de l'évêché bénéventin, qui commence +à saint Janvier et qui finit à M. de Talleyrand!</p> + +<p>La dernière persécution qui avait atteint les chrétiens +avait eu lieu sous les empereurs Dioclétien et +Maximien; elle datait de deux ans, c'est-à-dire de 302, +et avait été des plus terribles: dix-sept mille martyrs +consacrèrent de leur sang la religion naissante.</p> + +<p>Aux empereurs Dioclétien et Maximien succédèrent +les empereurs Constance et Galère, sous lesquels les +chrétiens respirèrent un instant.</p> + +<p>Au nombre des prisonniers entassés sous le règne +précédent dans les prisons de Gumes étaient Sosius, +diacre de Misène, et Proculus, diacre de Pouzzoles. +Pendant tout le temps qu'avait duré la persécution +de 302, saint Janvier n'avait jamais manqué de leur +apporter, au péril de sa vie, les secours de sa parole.</p> + +<p>Relâchés provisoirement, les prisonniers chrétiens, +qui croyaient toute persécution finie, rendaient grâce +au Seigneur dans l'église de Pouzzoles, saint Janvier +officiant et Sosius et Proculus l'aidant à l'oeuvre +sainte, quand, tout à coup, la trompette se fit entendre, +et un héraut à cheval et tout armé entra +dans l'église et lut à haute voix un ancien décret de +Dioclétien, que les nouveaux césars remettaient en +vigueur.</p> + +<p>Ce décret, fort curieux, qu'il soit vrai ou apocryphe, +existe dans les archives de l'archevêché. +Nous pouvons donc le mettre sous les yeux de nos +lecteurs, où nous avons déjà mis quelques pièces +historiques ne manquant point d'un certain intérêt.</p> + +<p>Le voici:</p> + +<p>«Dioclétien, trois fois grand, toujours juste, empereur +éternel, à tous les préfets et proconsuls de +l'empire romain, salut!</p> + +<p>»Un bruit qui ne nous a point médiocrement +déplu étant parvenu à nos oreilles divines, c'est-à-dire +que l'hérésie de ceux qui s'appellent chrétiens, +hérésie de la plus grande impiété, reprend de nouvelles +forces; que lesdits chrétiens honorent comme +Dieu ce Jésus enfanté par je ne sais quelle femme +juive, insultent par des injures et des malédictions +le grand Apollon, et Mercure, et Hercule, et Jupiter +lui-même, tandis qu'ils vénèrent ce même Christ, +que les Juifs ont cloué sur une croix comme sorcier;</p> + +<p>«A cet effet, nous ordonnons que tous les chrétiens, +hommes et femmes, dans toutes les villes et +contrées, subissent les supplices les plus cruels, s'ils +refusent de sacrifier à nos dieux et d'abjurer leur +erreur. Si cependant quelques-uns se montrent obéissants, +nous voulons bien leur accorder leur pardon. +Au cas contraire, nous exigeons qu'ils soient frappés +par le glaive et punis par la mort la plus dure (<i>pessimo +morte</i>.) Sachez, enfin, que, si vous négligez nos +divins décrets nous vous punirons des mêmes peines +dont nous menaçons les coupables.»</p> + +<p>Dans la suite de cette histoire, nous aurons, pour +faire pendant à celui-ci, à citer un ou deux décrets +du roi Ferdinand. On pourra les comparer à ceux +de Dioclétien, et l'on verra qu'ils se ressemblent +beaucoup. Seulement, ceux de l'empereur romain +sont mieux rédigés.</p> + +<p>Comme on le comprend bien, ni saint Janvier ni +les deux diacres ne se soumirent à ce décret. Saint +Janvier continua de dire la messe, les deux diacres +de la servir; si bien qu'un beau matin, ils furent +arrêtés tous trois dans l'exercice de leurs fonctions.</p> + +<p>Inutile de dire que ceux qui assistaient à la messe +furent arrêtés avec eux; plus inutile encore de dire +que les prisonniers ne se laissèrent point intimider +par les menaces du proconsul, nommé Timothée, et +confessèrent obstinément le Christ.</p> + +<p>Consignons seulement ceci, c'est qu'au moment +de l'arrestation, une vielle femme, qui regardait +déjà saint Janvier comme un saint, le supplia de lui +donner quelques reliques. Saint Janvier alors lui présenta +les deux fioles avec lesquelles il venait d'accomplir +le mystère de l'Eucharistie, en lui disant:</p> + +<p>--Prends ces deux fioles, ma soeur, et recueilles-y +mon sang!</p> + +<p>--Mais je suis paralytique et ne puis mettre un +pied devant l'autre.</p> + +<p>--Bois le vin et l'eau qui y restent, et tu marcheras.</p> + +<p>Ce fut sur saint Janvier que s'acharna plus particulièrement +le proconsul, parce que c'était lui que +protégeait particulièrement le Seigneur.</p> + +<p>On commença par le jeter dans une fournaise ardente; +mais le feu s'éteignit, et les charbons enflammés +qui couvraient le plancher se changèrent en une +jonchée de fleurs.</p> + +<p>Saint Janvier fut condamné à être jeté dans le +cirque et dévoré par les lions.</p> + +<p>Au jour indiqué pour le supplice, la foule se pressa +dans l'amphithéâtre. Elle y était accourue de tous +les points de la province; car l'amphithéâtre de Pouzzoles +était, avec celui de Capoue,--d'où se sauva, +on s'en souvient, Spartacus,--un des plus beaux +de la Campanie.</p> + +<p>C'était le même, au reste, dont les ruines existent +encore aujourd'hui et dans lequel, deux cent trente +ans auparavant, le divin empereur Néron avait donné +une fête à Tiridate, premier roi d'Arménie, lequel, +chassé de son royaume par Corbulon, qui soutenait +Tigrane, était venu redemander sa couronne au fils +de Domitius et d'Agrippine. Tout avait été préparé +pour frapper d'étonnement le barbare. Les animaux +les plus puissants, les gladiateurs les plus habiles +avaient combattu devant lui, et, comme il était resté +impassible à ce spectacle et que Néron lui demandait +ce qu'il pensait de ces combattants dont les efforts +surhumains avaient fait éclater le cirque en applaudissements, +Tiridate, sans rien répondre, s'était levé +en souriant, et, lançant son javelot dans le cirque, +il avait percé de part en part deux taureaux d'un +seul coup.</p> + +<p>Depuis le jour où Tiridate avait donné cette preuve +de sa force, jamais le cirque n'avait contenu un si +grand nombre de spectateurs.</p> + +<p>A peine le proconsul eut-il pris place sur son trône +et les licteurs se furent-ils groupés autour de lui, que +les trois saints, amenés par son ordre, furent placés +en face de la porte par laquelle les animaux devaient +être introduits. A un signe de Timothée, cette porte +s'ouvrit et les animaux de carnage s'élancèrent dans +l'arène. A leur vue, trente mille spectateurs battirent +des mains avec joie. De leur côté, les animaux, étonnés, +répondirent par un rugissement de menace qui +couvrit toutes les voix et éteignit tous les applaudissements; +puis, excités par les cris de la multitude, +dévorés par la faim à laquelle, depuis trois jours, +leurs gardiens les condamnaient, alléchés par l'odeur +de la chair humaine, dont on les nourrissait aux +grands jours, les lions commencèrent à secouer leur +crinière, les tigres à bondir et les hyènes à lécher +leurs lèvres... Mais l'étonnement du proconsul fut +grand quand il vit les hyènes, les tigres et les lions +se coucher aux pieds des trois martyrs, en signe de +respect et d'obéissance, tandis que les liens de saint +Janvier tombaient d'eux-mêmes, et que, de sa main, +redevenue libre, il bénissait en souriant les spectateurs.</p> + +<p>Timothée, vous le comprenez bien, proconsul +pour l'empereur, ne pouvait pas avoir le dernier +avec un misérable évêque, d'autant qu'à la vue du +dernier miracle opéré par lui, cinq mille spectateurs +s'étaient faits chrétiens. Voyant que le feu ne pouvait +rien sur son prisonnier et que les lions se +couchaient à ses pieds, il ordonna que l'évêque +et les deux diacres fussent mis à mort par le glaive.</p> + +<p>Ce fut par une belle matinée d'automne, le 19 septembre +305, que saint Janvier, accompagné de +Proculus et de Sosius, fut conduit au forum de +Vulcano, près d'un cratère à moitié éteint, dans la +plaine de la Solfatare, pour y subir le dernier supplice. +Mais à peine avait-il fait une cinquantaine de +pas dans la direction du forum, qu'un pauvre mendiant, +fendant la foule, vint, en trébuchant, se jeter +à ses genoux.</p> + +<p>--Où êtes-vous, saint homme? demanda le +mendiant; car je suis aveugle et je ne vous vois +pas.</p> + +<p>--Par ici, mon fils, dit saint Janvier s'arrêtant +pour écouter le vieillard.</p> + +<p>--Oh! mon père! s'écria le mendiant, il m'est +donc, avant de mourir, accordé de baiser la poussière +que vos pieds ont foulée!</p> + +<p>--Cet homme est fou, dit le bourreau en s'apprêtant +à le repousser.</p> + +<p>--Laissez approcher cet aveugle, je vous prie, +dit saint Janvier; car la grâce du Seigneur est +avec lui.</p> + +<p>Le bourreau s'écarta en haussant les épaules.</p> + +<p>--Que veux-tu, mon fils? demanda le saint.</p> + +<p>--Un simple souvenir de vous, quel qu'il soit. +Je le garderai jusqu'à la fin de mes jours, et cela +me portera bonheur dans ce monde et dans l'autre.</p> + +<p>--Mais, lui dit le bourreau, ne sais-tu pas que +les condamnés n'ont rien à eux? Imbécile, qui demande +l'aumône à un homme qui va mourir!</p> + +<p>--Qui va mourir? répéta le vieillard en secouant +la tête. La chose n'est pas bien sûre et ce n'est +point la première fois qu'il vous échappe.</p> + +<p>--Sois tranquille, répondit le bourreau; cette +fois, il aura affaire à moi.</p> + +<p>--Mon fils, dit saint Janvier, il ne me reste plus +rien que le linge avec lequel on me bandera les +yeux au moment de me décapiter; je te le laisserai +après ma mort.</p> + +<p>--Et si les soldats ne me permettent pas d'approcher +de vous?</p> + +<p>--Sois tranquille, je te le porterai moi-même.</p> + +<p>--Merci, mon père.</p> + +<p>--Adieu, mon fils.</p> + +<p>L'aveugle s'éloigna: le cortége reprit sa marche.</p> + +<p>Arrivé au forum de Vulcano, les trois martyrs +s'agenouillèrent, et saint Janvier dit à haute voix:</p> + +<p>--Mon Dieu, par grâce, veuillez aujourd'hui +m'accorder le martyre que vous m'avez déjà refusé +deux fois! et puisse notre sang qui va couler calmer +votre colère et être le dernier sang versé par les persécutions +des tyrans contre notre sainte Église!</p> + +<p>Se levant alors, il embrassa tendrement ses deux +compagnon de martyre et fit signe au bourreau de +commencer son oeuvre de sang.</p> + +<p>Le bourreau trancha d'abord les deux têtes de +Proculus et de Sosius, qui moururent en chantant +les louanges du Seigneur; mais, comme il s'approchait +de saint Janvier pour le décapiter à son +tour, il fut pris d'un tremblement convulsif si +violent, que l'épée lui tomba des mains et que la +force lui manqua pour se courber et la ramasser.</p> + +<p>Alors, saint Janvier se banda les yeux lui-même, +et, se mettant dans la position la plus favorable à la +terrible opération:</p> + +<p>--Eh bien, demanda-t-il au bourreau, qu'attends-tu, +mon frère?</p> + +<p>--Je ne pourrai jamais relever cette épée si tu ne +m'en donnes la permission, et je ne pourrai jamais +te trancher la tête si je n'en reçois l'ordre de ta +propre bouche.</p> + +<p>--Non-seulement je te permets et te l'ordonne, +frère, mais encore je t'en prie.</p> + +<p>Aussitôt les forces revinrent au bourreau, qui +frappa avec tant de vigueur, que la tête du saint et +un de ses doigts furent tranchés du même coup.</p> + +<p>Quant à la double prière que saint Janvier avait +adressée à Dieu avant de mourir, elle fut sans +doute agréée du Seigneur; car le bourreau, en lui +tranchant la tête, le mit au rang des martyrs, et, la +même année de la mort du saint, Constantin, qui fut +depuis Constantin le Grand et qui assura le triomphe +de la religion chrétienne, s'enfuit de Nicomédie, +reçut à York le dernier soupir de Constance Chlore, +son père, et fut proclamé empereur par les légions +de la Grande-Bretagne, des Gaules et de l'Espagne. +C'est donc de l'année même de la mort de saint +Janvier que date le triomphe de l'Église.</p> + +<p>Le soir même de l'exécution, vers neuf heures, +deux personnes, pareilles à deux ombres, s'avançaient +timidement vers le forum désert, en cherchant +des yeux les trois cadavres, que l'on avait +laissés sur le lieu même du supplice.</p> + +<p>La lune, qui venait de se lever, répandait sa +lumière sur la plaine jaunâtre de la Solfatare, de +sorte que l'on pouvait distinguer chaque objet dans +tous ses détails.</p> + +<p>Les deux personnages qui hantaient seuls ce lieu +désolé étaient, l'un un vieillard, l'autre une vieille +femme.</p> + +<p>Tous deux s'observèrent un instant avec défiance, +puis, enfin, se décidèrent à marcher l'un vers +l'autre.</p> + +<p>Arrivés à la distance de trois pas seulement, +tous deux portèrent la main à leur front en faisant +le signe de la croix.</p> + +<p>S'étant alors reconnus pour chrétiens:</p> + +<p>--Bonjour, mon frère, dit la femme.</p> + +<p>--Bonjour, ma soeur, dit le vieillard.</p> + +<p>--Qui êtes-vous?</p> + +<p>--Un ami de saint Janvier. Et vous?</p> + +<p>--Une de ses parentes.</p> + +<p>--De quel pays êtes-vous?</p> + +<p>--De Naples. Et vous?</p> + +<p>--De Pouzzoles. Qui vous amène à cette heure?</p> + +<p>--Je viens pour recueillir le sang du martyr. Et +vous?</p> + +<p>--Je viens pour ensevelir son corps.</p> + +<p>--Voici les deux fioles avec lesquelles il a dit sa +dernière messe, et qu'il m'a données en sortant de +l'église et en m'ordonnant de boire l'eau et le vin +qui y restaient. J'étais paralytique, ne pouvant +remuer ni bras ni jambes depuis dix ans; mais +à peine, selon l'ordre du bienheureux saint Janvier, +eus-je vidé les fioles, que je me levai et que je +marchai.</p> + +<p>--Et moi, j'étais aveugle. Je demandai au martyr, +au moment où il marchait au supplice, un souvenir +de lui: il me promit de me donner, après sa mort, +le mouchoir avec lequel on lui banderait les yeux. +Au moment même où le bourreau lui trancha la +tête, il m'apparut, me donna le mouchoir, m'ordonna +de l'appuyer sur mes yeux et de venir le +soir ensevelir son corps. Je ne savais comment +exécuter la seconde partie de son ordre; car j'étais +aveugle; mais à peine eus-je porté la relique sainte +à mes paupières, que, pareil à saint Paul sur la +route de Damas, je sentis tomber les écailles de mes +yeux, et me voici prêt à obéir aux ordres du bienheureux +martyr.</p> + +<p>--Soyez béni, mon frère! car je sais maintenant +que vous étiez bien véritablement l'ami de saint +Janvier, qui m'est apparu en même temps qu'à vous +pour m'ordonner une seconde fois de recueillir son +sang.</p> + +<p>--Soyez bénie, ma soeur! car, à mon tour, je +vois que vous êtes bien véritablement sa parente. +Mais, à propos, j'oubliais une chose...</p> + +<p>--Laquelle?</p> + +<p>--Il m'a bien recommandé de chercher un doigt +qui lui a été coupé en même temps que la tête, et +de les réunir religieusement à ses saintes reliques.</p> + +<p>--Il m'a dit de même que je trouverais dans son +sang un fétu de paille, et m'a ordonné de le garder +avec soin dans la plus petite des deux fioles.</p> + +<p>--Cherchons, ma soeur.</p> + +<p>--Cherchons, mon frère.</p> + +<p>--Heureusement, la lune nous éclaire.</p> + +<p>--C'est encore un bienfait du saint; car, depuis +un mois, la lune était couverte de nuages.</p> + +<p>--Voici le doigt que je cherchais.</p> + +<p>--Voici le fétu de paille dont on m'a parlé.</p> + +<p>Et, tandis que le vieillard de Pouzzoles plaçait +dans un coffre le corps, la tête et le doigt du martyr, +la vieille femme napolitaine, agenouillée pieusement, +recueillait, avec une éponge, jusqu'à la dernière +goutte du sang précieux et en remplissait les deux +fioles que le saint lui avait données.</p> + +<p>C'est ce même sang qui, depuis quinze siècles et +demi, se met en ébullition, chaque fois qu'on le rapproche +du saint, et c'est dans cette ébullition prodigieuse, +inexplicable, et qui se produit deux fois par +an, que consiste le fameux miracle de saint Janvier, +qui fait tant de bruit de par le monde et que, de gré +ou de force, Championnet comptait bien obtenir du +saint.</p> + +<br><br> + +<h3>XCVII</h3> + +<h3>OU L'AUTEUR EST FORCÉ D'EMPRUNTER A SON<br> +LIVRE DU <i>Corricolo</i> UN CHAPITRE TOUT FAIT,<br> +N'ESPÉRANT PAS FAIRE MIEUX.</h3> + +<p>Nous ne suivrons pas les reliques de saint Janvier +dans les différentes pérégrinations qu'elles ont accomplies +et qui les conduisirent de Pouzzoles à Naples, +de Naples à Bénévent, et enfin les ramenèrent de Bénévent +à Naples; cette narration nous entraînerait à +l'histoire du moyen âge tout entière, et l'on a tant +abusé de cette intéressante époque, qu'elle commence +à passer de mode.</p> + +<p>C'est depuis le commencement du XVIe siècle seulement +que saint Janvier a un domicile fixe et inamovible, +d'où il ne sort que deux fois par an, pour +aller faire son miracle à la cathédrale de Sainte-Claire, +sépulture des rois de Naples. Deux ou trois +fois, par hasard, on dérange bien encore le saint; +mais il faut de ces grandes circonstances qui remuent +un empire ou qui bouleversent une province pour le +faire sortir de ses habitudes sédentaires, et chacune +de ces sorties devient un événement dont le souvenir +se perpétue et grandit par tradition orale dans la +mémoire du peuple napolitain.</p> + +<p>C'est à l'archevêché, et dans la chapelle du trésor, +que, tout le reste de l'année, demeure saint Janvier. +Cette chapelle fut bâtie par les nobles et les bourgeois +napolitains; c'est le résultat d'un voeu qu'ils +firent simultanément, en 1527, épouvantés qu'ils +étaient par la peste qui désola, cette année, la très fidèle +ville de Naples. La peste cessa, grâce à l'intervention +du saint, et la chapelle fut bâtie comme signe +de la reconnaissance publique.</p> + +<p>A l'opposé des votants ordinaires qui, lorsque le +danger est passé, oublient le plus souvent le saint +auquel ils se sont voués, les Napolitains mirent une +telle conscience à remplir vis-à-vis de leur patron l'engagement +pris, que doña Catherine de Sandoval, +femme du vieux comte de Lemos, vice-roi de Naples, +leur ayant offert de contribuer, de son côté, pour +une somme de trente mille ducats, à la confection +de la chapelle, ils refusèrent cette somme, déclarant +qu'ils ne voulaient partager avec aucun étranger, +fut-il leur vice-roi ou leur vice-reine, l'honneur de +loger dignement leur saint protecteur.</p> + +<p>Or, comme ni l'argent ni le zèle ne manquèrent, +la chapelle fut bientôt bâtie, il est vrai que, pour se +maintenir mutuellement en bonne volonté, nobles +et bourgeois avaient passé une obligation, laquelle +existe encore, devant maître Vicenzo de Bassis, notaire +public. Cette obligation porte la date du 13 janvier +1527. Ceux qui l'ont signée s'engagent à fournir, +pour les frais du bâtiment, la somme de treize mille +ducats; mais il paraît qu'à partir de cette époque, il +fallait déjà commencer à se défier du devis des architectes: +la porte seule coûta cent trente cinq mille +francs, c'est-à-dire une somme triple de celle +qui était allouée pour les frais généraux de la chapelle.</p> + +<p>La chapelle terminée, on décida qu'on appellerait, +pour l'orner de fresques représentant les principales +actions de la vie du saint, les premiers peintres du +monde. Malheureusement, cette décision ne fut point +approuvée par les peintres napolitains, qui décidèrent, +à leur tour, que la chapelle ne serait ornée que par +les artistes indigènes, lesquels jurèrent que tout +rival qui répondrait à l'appel s'en repentirait cruellement.</p> + +<p>Soit qu'ils ignorassent ce serment, soit qu'ils ne +crussent point à son exécution, le Guide, le Dominiquin +et le chevalier d'Arpino accoururent. Mais le +chevalier d'Arpino fut obligé de fuir, avant même +d'avoir mis le pinceau à la main. Le Guide, après +deux tentatives d'assassinat, auxquelles il n'échappa +que par miracle, quitta Naples à son tour. Le Dominiquin +seul, aguerri par les persécutions qu'il avait +éprouvées, las d'une vie que ses rivaux lui avaient +faite si triste et si douloureuse, n'écouta ni insultes ni +menaces, et continua de peindre. Il avait fait successivement +la <i>Femme guérissant les malades</i> (avec l'huile +de la lampe qui brûle devant saint Janvier); la +<i>Résurrection d'un jeune homme</i> et la coupole, lorsqu'un +jour il se trouva mal sur son échafaud. On le +rapporta chez lui: il était empoisonné.</p> + +<p>Alors, les peintres napolitains se crurent délivrés +de toute concurrence; mais il n'en était point ainsi. +Un matin, ils virent arriver Gessi, qui venait avec +deux de ses élèves pour remplacer le Guide, son +maître. Huit jours après, les deux élèves, attirés sur +une galère, avaient disparu, sans que jamais plus +depuis on entendît reparler d'eux. Alors, Gessi, +abandonné, perdit courage et se retira à son tour, et +l'Espagnolet, Corenzio, Lanfranco et Stanzoni se +trouvèrent maîtres à eux seuls de ce trésor de gloire +et d'avenir auquel ils étaient arrivés par des crimes.</p> + +<p>Ce fut alors que l'Espagnolet peignit son <i>Saint +sortant de la fournaise</i>, composition titanesque;--Stanzoni, +<i>la Possédée délivrée</i> par le saint,--et enfin +Lanfranco, la coupole, à laquelle il refusa de mettre +la main tant que les fresques commencées par le Dominiquin +aux angles des voûtes ne seraient pas entièrement +effacées.</p> + +<p>Ce fut à cette chapelle, où l'art aussi avait eu ses +martyrs, que furent confiées les reliques du saint.</p> + +<p>Ces reliques se conservent dans une niche placée +derrière le maître-autel; cette niche est séparée en +deux parties par un compartiment de marbre, afin +que la tête du saint ne puisse regarder son sang, événement +qui pourrait faire arriver le miracle avant +l'époque fixée, puisque, disent les chanoines, c'est +par le contact de la tête et des fioles que le sang figé +se liquéfie; enfin, elle est close par deux portes +d'argent massif, sculptées aux armes du roi d'Espagne +Charles II.</p> + +<p>Ces portes sont fermées par deux clefs, dont l'une +est gardée par l'archevêque, et l'autre par une compagnie +tirée au sort parmi les nobles, et qu'on appelle +les <i>députés du Trésor</i>. On voit que saint Janvier +jouit tout juste de la liberté accordée aux doges, qui +ne pouvaient jamais dépasser l'enceinte de la ville, +et qui ne sortaient de leur palais qu'avec la permission +du sénat. Si cette réclusion a ses inconvénients, +elle a bien aussi ses avantages. Saint Janvier y gagne +de ne point être dérangé à toute heure du jour +et de la nuit comme un médecin de village. Aussi, +les chanoines, les diacres, les sous-diacres, les bedeaux, +les sacristains et jusqu'aux enfants de choeur +de l'archevêché connaissent-ils bien la supériorité de +leur position sur leurs confrères les gardiens des autres +saints.</p> + +<p>Un jour que le Vésuve faisait des siennes, et que +sa lave, au lieu de suivre sa route ordinaire, ou d'aller +pour la huitième ou neuvième fois faucher Torre-del-Greco, +se dirigeait sur Naples, il y eut émeute +des lazzaroni, qui justement avaient le moins à perdre +en tout cela, mais qui sont toujours à la tête des +émeutes, par tradition probablement. Ces lazzaroni +se portèrent à l'archevêché et commencèrent à crier +pour que l'on sortît le buste de saint Janvier, et +qu'on le portât à l'encontre de l'inondation de flammes. +Mais ce n'était point chose facile que de leur +accorder ce qu'ils demandaient. Saint Janvier était +sous double clef, et une de ces deux clefs était entre +les mains de l'archevêque, pour le moment en course +dans son diocèse, tandis que l'autre était entre les +mains des députés, qui, occupés à déménager ce +qu'ils avaient de plus précieux, couraient, les uns +d'un côté, les autres de l'autre.</p> + +<p>Heureusement, le chanoine de garde était un gaillard +qui avait le sentiment de la position aristocratique +que son saint occupait au ciel et sur la terre. +Il se présenta au balcon de l'archevêché, qui dominait +toute la place encombrée de monde; il fit signe qu'il +voulait parler, et, balançant la tête de haut en bas, +en homme étonné de l'audace de ceux à qui il a +affaire:</p> + +<p>--Vous me paraissez encore de plaisants drôles, +dit-il, de venir ici crier: «Saint Janvier! saint Janvier!» +comme vous crieriez: «Saint Fiacre!» ou: +«Saint Crépin!» Apprenez, canailles! que saint +Janvier est un seigneur qui ne se dérange pas ainsi +pour le premier venu.</p> + +<p>--Tiens! dit un raisonneur, Jésus-Christ se dérange +bien pour le premier venu. Quand je demande +le bon Dieu, moi, est-ce qu'on me le refuse?</p> + +<p>Le chanoine se mit à rire avec une expression de +foudroyant mépris.</p> + +<p>--Voilà justement où je vous attendais, reprit-il. +De qui est fils Jésus-Christ, s'il vous plaît? D'un +charpentier et d'une pauvre fille. Jésus-Christ est +tout simplement un lazzarone de Nazareth, tandis +que saint Janvier, c'est bien autre chose: il est fils +d'un sénateur et d'une patricienne. C'est donc, vous +le voyez bien, un autre personnage que Jésus-Christ. +Allez donc chercher le bon Dieu, si vous voulez. +Quant à saint Janvier, c'est moi qui vous le dis, vous +aurez beau vous réunir en nombre dix fois plus +grand et crier dix fois plus fort, il ne se dérangera +pas, car il a le droit de ne pas se déranger.</p> + +<p>--C'est juste, dit la foule. Allons chercher le bon +Dieu.</p> + +<p>Et l'on alla chercher le bon Dieu, qui, moins +aristocrate, en effet, que saint Janvier, sortit de l'église +Sainte-Claire et s'en vint, suivi de son cortége +populaire, au lieu qui réclamait sa miséricordieuse +présence.</p> + +<p>Mais, soit que le bon Dieu ne voulût pas empiéter +sur les droits de saint Janvier, soit qu'il n'eût pas le +pouvoir de dire à la lave ce qu'il a dit à la mer, la +lave continua d'avancer quoiqu'elle fût conjurée au +nom de l'hostie sainte et de la présence réelle.</p> + +<p>Le danger redoublait donc, et les cris avec le +danger, lorsque la statue de marbre de saint Janvier, +qui domine le pont de la Madeleine, et qui, +jusque-là, avait tenu sa main droite appuyée sur +son coeur, la détacha et retendit vers la lave avec +un geste de domination répondant à celui qui accompagnait +le <i>Quos ego</i> de Neptune.</p> + +<p>La lave s'arrêta.</p> + +<p>On comprend quelle fut la gloire de saint Janvier +après ce nouveau miracle.</p> + +<p>Le roi Charles III, père de Ferdinand, avait été +témoin du fait. Il chercha ce qu'il pouvait faire pour +honorer saint Janvier. Ce n'était pas chose facile. +Saint Janvier était noble, saint Janvier était riche, +saint Janvier était saint, saint Janvier--il venait +de le prouver--était plus puissant que le bon +Dieu. Il donna à saint Janvier une dignité à laquelle +celui-ci n'avait évidemment jamais eu même +l'idée d'atteindre: il le nomma COMMANDANT GÉNÉRAL +des troupes napolitaines, avec trente mille ducats +d'appointements.</p> + +<p>C'est pourquoi Michele, sans mentir, pouvait répondre +à Luisa Felice, qui lui demandait où était +Salvato:</p> + +<p>--Il est de garde jusqu'à demain dix heures et +demie du matin près du COMMANDANT GÉNÉRAL.</p> + +<p>Et, en effet, comme le disait le bon chanoine, et +comme nous l'avons répété après lui, saint Janvier +est un saint aristocratique. Il a un cortége de +saints inférieurs qui reconnaissent sa suprématie, à +peu près comme les clients romains reconnaissaient +celle de leur patron. Ces saints le suivent quand il +sort, le saluent quand il passe, l'attendent quand il +rentre. C'est le conseil des ministres de saint Janvier.</p> + +<p>Voici comment se recrute cette troupe de saints +secondaires, garde, cortége et cour du bienheureux +évêque de Bénévent.</p> + +<p>Toute confrérie, tout ordre religieux, toute paroisse, +tout particulier qui tient à faire déclarer un +saint de ses amis patron de Naples, sous la présidence +de saint Janvier, n'a qu'à faire fondre une statue +d'argent massif du prix de huit mille ducats et à +l'offrir à la chapelle du Trésor. La statue, une fois +admise, est retenue à perpétuité dans la susdite chapelle. +A partir de ce moment, elle jouit de toutes les +prérogatives de sa présentation en règle. Comme les +anges et les archanges qui, au ciel, glorifient éternellement +Dieu, autour duquel ils forment un choeur, +eux glorifient éternellement saint Janvier. En échange +de cette béatitude qui leur est accordée, ils sont +condamnés à la même réclusion que saint Janvier. +Ceux mêmes qui en ont fait don à la chapelle ne +peuvent plus les tirer de leur sainte prison qu'en déposant +entre les mains d'un notaire le double de la +valeur de la statue à laquelle, soit pour son plaisir +particulier, soit dans l'intérêt général, on désire faire +voir le jour. La somme déposée, le saint sort pour +un temps plus ou moins long. Le saint rentré, son +identité constatée, le propriétaire, muni du reçu de +son saint, va retirer sa somme. De cette façon, on +est sûr que les saints ne s'égarent point, ou que, s'ils +s'égarent, ils ne seront, du moins, pas perdus, puisque, +avec l'argent déposé, on pourra en faire fondre +deux au lieu d'un.</p> + +<p>Cette mesure qui, au premier abord, peut paraître +arbitraire, n'a été prise, il faut le dire, qu'après que +le chapitre de saint Janvier a été dupe de sa trop +grande confiance. La statue de san Gaetano, sortie +sans dépôt, non-seulement ne rentra point au jour +convenu, mais ne rentra même jamais. On eut beau +essayer d'accuser le saint lui-même et prétendre +qu'ayant toujours été assez médiocrement affectionné +à saint Janvier, il avait profité de la première occasion +qui s'était présentée pour faire une fugue, les témoignages +les plus respectables vinrent en foule contredire +cette calomnieuse assertion, et, recherches faites, +il fut reconnu que c'était un cocher de fiacre qui avait +détourné la précieuse statue. On se mit à la poursuite +du voleur; mais, comme il avait eu deux jours +devant lui, qu'il avait une voiture attelée de deux +chevaux pour fuir, et que la police, n'en ayant pas, +était obligée de le poursuivre à pied, il avait probablement +passé la frontière romaine; de sorte que, si +minutieuses que fussent les recherches, elles n'amenèrent +aucun résultat. Depuis ce malheureux jour, +une tache indélébile s'étendit sur la respectable corporation +des cochers de fiacre, qui, jusque-là, à +Naples comme en France, avait disputé aux caniches +la suprématie de la fidélité, et qui n'osa plus se faire +peindre, revenant au domicile de la pratique une +bourse à la main, avec cet exergue: <i>Au Cocher +fidèle</i>. Il y a plus: si vous avez à Naples une discussion +avec un cocher de fiacre et que vous pensiez que +la discussion vaille la peine d'appliquer à votre adversaire +une de ces immortelles injures que le sang +seul peut effacer, ne jurez ni par la Pasque-Dieu, +comme jurait Louis XI, ni par Ventre-saint-gris, +comme jurait Henri IV; jurez tout simplement par +san Gaetano, et vous verrez votre ennemi tomber à +vos pieds pour vous demander excuse. Il est vrai +que, deux fois sur trois, il se relèvera pour vous donner +un coup de couteau.</p> + +<p>Comme on le comprend bien, les portes du Trésor +sont toujours ouvertes pour recevoir les saints qui +désirent faire partie de la cour de saint Janvier, et +cela, sans aucune investigation de date et sans que le +récipiendaire ait besoin de faire ses preuves de +1399 ou de 1426. La seule règle exigée, la seule condition +<i>sine qua non</i>, c'est que la statue soit d'argent +pur, qu'elle soit contrôlée et qu'elle pèse le poids.</p> + +<p>Cependant, la statue serait d'or et pèserait le +double, qu'on ne la refuserait pas pour cela. Les seuls +jésuites, qui, comme on le sait, ne négligent aucun +moyen de maintenir ou d'augmenter leur popularité, +ont déposé cinq statues au Trésor dans l'espace de +moins de trois ans.</p> + +<p>Maintenant, nous espérons que ces détails, que +nous avons crus indispensables, une fois donnés, le +lecteur comprendra l'importance de l'annonce faite +par le général en chef de l'armée française.</p> + +<br><br> + + +<h3>XCVIII</h3> + +<h3>COMMENT SAINT JANVIER FIT SON MIRACLE ET<br> +DE LA PART QU'Y PRIT CHAMPIONNET.</h3> + +<p>Dès le point du jour, les accès de la cathédrale de +Sainte-Claire étaient encombrés par une effroyable +affluence de peuple. Les parents de saint Janvier, les +descendants de la vieille femme que l'aveugle rencontra +dans le forum de Vulcano recueillant le +sang du saint dans des fioles, avaient pris leurs +places dans le choeur, non pour activer le miracle, +comme c'est leur habitude, mais pour l'empêcher, si +c'était possible. La cathédrale était déjà pleine et +dégorgeait dans la rue.</p> + +<p>Toute la nuit, les cloches avaient sonné à pleine +volée. On eût dit qu'un tremblement de terre les +mettait en branle, tant elles carillonnaient, isolées +les unes des autres, dans une indépendance tout +individuelle.</p> + +<p>Championnet avait donné l'ordre que pas une cloche +ne dormît cette nuit-là. Il fallait non-seulement +que Naples, mais que toutes les villes, tous les villages, +toutes les populations environnantes fussent avertis +que saint Janvier était mis en demeure de faire son +miracle.</p> + +<p>Aussi, dès le point du jour, les principales rues de +Naples apparurent-elles comme des canaux roulant +des fleuves d'hommes, de femmes et d'enfants. Toute +cette foule se dirigeait vers l'archevêché pour prendre +sa place à la procession qui, à sept heures du matin, +devait se mettre en route, de l'archevêché à la +cathédrale.</p> + +<p>En même temps, par toutes les portes de la ville, +entraient les pêcheurs de Castellamare et de Sorrente, +les corailleurs de Torre-del-Greco, les marchands +de macaroni de Portici, les jardiniers de +Pouzzoles et de Baïa, enfin les femmes de Procida, +d'Ischia, d'Acera, de Maddalone, dans leurs plus +riches atours. Au milieu de toute cette foule diaprée, +bruyante, dorée, passait de temps en temps une +vieille femme aux cheveux gris et épars, pareille à +la sibylle de Cumes, criant plus haut, gesticulant +plus fort que tout le monde, fendant la presse sans +s'inquiéter des coups qu'elle donnait, entourée, au +reste, sur tout son chemin, de respect et de vénération. +C'était quelque parente de saint Janvier en +retard, se hâtant de rejoindre ses compagnes pour +prendre, à la procession ou dans le choeur de Sainte-Claire, +la place qui lui appartenait de droit.</p> + +<p>Dans les temps ordinaires, et quand le miracle doit +se faire à sa date, la procession met un jour pour se +rendre de l'archevêché à la cathédrale; les rues sont +tellement encombrées, qu'il lui faut quatorze ou +quinze heures pour parcourir un trajet d'un demi-kilomètre.</p> + +<p>Mais, cette fois, il ne s'agissait point de s'amuser en +route, de s'arrêter aux portes des cafés et des cabarets, +de faire trois pas en avant et un en arrière, +comme les pèlerins qui ont fait un voeu. Une double +haie de soldats républicains s'étendait de l'archevêché +à Sainte-Claire, dégageant le passage, dissipant +les groupes, faisant disparaître enfin tout obstacle que +la procession pouvait rencontrer. Seulement, ils +avaient la baïonnette au côté et des bouquets de fleurs +dans le canon de leur fusil.</p> + +<p>Et, en effet, la procession devait faire en soixante +minutes le trajet qu'elle fait ordinairement en quinze +heures.</p> + +<p>A sept heures précises, Salvato et sa compagnie, +c'est-à-dire la garde d'honneur de saint Janvier, +ayant au milieu d'eux Michele, revêtu de son bel +uniforme, et portant une bannière sur laquelle était +écrit en lettres d'or: GLOIRE A SAINT JANVIER! se mirent +en route, partant de l'archevêché pour la cathédrale.</p> + +<p>Aussi cherchait-on vainement, dans cette cérémonie +toute militaire, cet étrange laisser aller qui fait le +caractère distinctif de la procession de saint Janvier +à Naples.</p> + +<p>D'habitude, en effet, et lorsqu'elle est abandonnée +à elle-même, la procession s'en va vagabonde comme +la Durance ou indépendante comme la Loire, battant +de ses flots le double rang de maisons qui forme ses +rives, s'arrêtant tout à coup sans qu'on sache pourquoi +elle s'arrête, se remettant en marche sans que +l'on puisse deviner le motif qui lui rend le mouvement. +On ne voyait pas briller au milieu des flots du +peuple les uniformes couverts d'or, de cordons, de +croix, des officiers napolitains, un cierge renversé à +la main, escortés chacun de trois ou quatre lazzaroni +qui se heurtent, se culbutent, se renversent pour recueillir +dans un cornet de papier gris la cire qui tombe +de leurs cierges, tandis que les officiers, la tête haute, +ne s'occupant point de ce qui se passe à leurs pieds +et autour d'eux, faisant royalement largesse d'un ou +deux carlins de cire, lorgnent les dames amassées +aux fenêtres et sur les balcons, lesquelles, tout en +ayant l'air de jeter des fleurs sur le chemin de la +procession, leur envoient des bouquets en échange +de leurs clins d'oeil.</p> + +<p>On cherchait encore et vainement, autour de la +croix ou de la bannière, mêlés au peuple dont le flot +les enveloppe en les isolant, ces moines de tous les +ordres et de toutes les couleurs, capucins, chartreux, +dominicains, camaldules, carmes chaussés ou déchaussés;--les +uns au corps gros, gras, rond, court, +avec une tête enluminée posée carrément sur de +larges épaules, s'en allant comme à une fête de campagne +ou à une foire de village, sans aucun respect +de cette croix qui les domine, de cette bannière qui +jette son ombre flottante sur leur front; riant, chantant, +causant, offrant, dans leur tabatière de corne, +du tabac aux maris, donnant des consultations aux +femmes enceintes, des numéros de loterie à celles +qui ne le sont pas, regardant, un peu plus charnellement +qu'il ne convient aux règles de leur ordre, les +jeunes filles étagées sur le pas des portes, sur les bornes +des coins de rue et sur le perron des palais;--les +autres, longs, minces, maigres, émaciés par le jeûne, +pâlis par l'abstinence, affaiblis par les austérités, levant +au ciel leur front d'ivoire, leurs yeux caves et +bistrés, marchant sans voir, emportés par le flot humain, +spectres vivants, fantômes palpables qui se sont +fait un enfer de ce monde, dans l'espoir que cet enfer +les conduira tout droit en paradis, et qui, aux grands +jours des fêtes religieuses, recueillent le fruit de leurs +douleurs claustrales par le respect craintif dont ils +sont environnés.</p> + +<p>Non! pas de peuple, pas de moines, gras ou maigres, +ascétiques ou mondains, à la suite de la croix et +de la bannière. Le peuple est entassé dans les rues +étroites, dans les ruelles et les vicoli: il regarde d'un +oeil menaçant les soldats français, qui marchent insoucieusement +au pas au milieu de cette foule, où +chaque individu qui la compose a la main sur son +couteau, n'attendant que le moment de le tirer de sa +poitrine, de sa poche ou de sa ceinture, et de le plonger +dans le coeur de cet ennemi victorieux, qui a déjà +oublié sa victoire et qui remplace les moines dans les +oeillades et dans les compliments, mais qui, moins +bien reçu qu'eux, n'obtient, en échange de ses +avances, que des murmures et des grincements de +dents.</p> + +<p>Quant aux moines, ils sont là, mais disséminés +dans la foule, qu'ils excitent tout bas au meurtre et +à la rébellion. Cette fois, si différente que soit la robe +qu'ils portent, leur opinion est la même, et <i>cette voix</i>, +comme on dit à Naples, serpente dans la foule, pareille +à un éclair chargé d'orage: «Mort aux hérétiques! +mort aux ennemis du roi et de notre sainte +religion! mort aux profanateurs de saint Janvier! +mort aux Français!»</p> + +<p>Après la croix et la bannière, portées par des gens +d'Église et escortées seulement de Pagliuccella, que +Michele avait rallié à lui, puis fait sous-lieutenant, +et qui lui-même avait rallié une centaine de lazzaroni, +objets pour le moment des sarcasmes de leurs compagnons +et des anathèmes des moines, venaient les +soixante-quinze statues d'argent des patrons secondaires +de la ville de Naples, lesquels, comme nous +l'avons dit, forment la cour de saint Janvier.</p> + +<p>Quant à saint Janvier, pendant la nuit, son buste +avait été transporté à Sainte-Claire, et il attendait sur +l'autel, exposé à la vénération des fidèles.</p> + +<p>Cette escorte de saints, qui, par la réunion des +noms les plus honorés du calendrier et du martyrologe, +commande ordinairement sur son passage le +respect et la vénération, devait être fort indignée, ce +jour-là, de la façon dont elle était reçue et des apostrophes +qui lui étaient adressées.</p> + +<p>Et, en effet, comme on craignait que la plupart de +ces saints, adorés en France, ne donnassent à saint +Janvier le conseil de favoriser les Français, les lazzaroni, +que la chronique publique avait mis au courant +des peccadilles que les bienheureux avaient à se +reprocher, les apostrophaient au fur et à mesure +qu'ils passaient, reprochant à saint Pierre ses trahisons, +à saint Paul son idolâtrie, à saint Augustin ses +fredaines, à sainte Thérèse ses extases, à saint François +Borgia ses principes, à saint Gaetano son insouciance, +et cela, avec des vociférations qui faisaient le +plus grand honneur au caractère des saints et qui +prouvaient qu'en tête des vertus qui leur avaient +ouvert le paradis, figuraient la patience et l'humilité.</p> + +<p>Chacune de ces statues s'avançait, portée sur les +épaules de six hommes, et précédée de six prêtres +appartenant aux églises où ces saints étaient particulièrement +honorés, et chacune d'elles soulevait sur sa +route les hourras que nous avons dits et qui, au fur et +à mesure qu'elles approchaient de l'église, passaient +des vociférations aux menaces.</p> + +<p>Ainsi apostrophées, ainsi menacées, les statues +arrivèrent enfin à l'église Sainte-Claire, firent humblement +la révérence à saint Janvier, et allèrent +prendre leur place en face de lui.</p> + +<p>Après les saints, venait l'archevêque, monseigneur +Capece Zurlo, que nous avons déjà vu apparaître +dans les troubles qui ont précédé l'arrivée des +Français, et qui était fortement soupçonné de patriotisme.</p> + +<p>Le torrent aboutit à l'église Sainte-Claire, où tout +s'engouffra. Les cent vingt hommes de Salvato formaient +une haie allant du portail au choeur, et +lui-même était à l'entrée de la nef, son sabre à la +main.</p> + +<p>Voici le spectacle que présentait l'église encombrée:</p> + +<p>Sur le maître-autel était, d'un côté, le buste de +saint Janvier; de l'autre, la fiole contenant le sang.</p> + +<p>Un chanoine était de garde devant l'autel; l'archevêque, +qui n'a rien à faire avec le miracle, s'était +retiré sous son dais.</p> + +<p>A droite et à gauche de l'autel était une tribune, +de manière qu'entre ces deux tribunes se trouvait +l'autel: la tribune de gauche chargée de musiciens +attendant, leurs instruments à la main, que le miracle +se fit pour le célébrer; la tribune de droite +encombrée de vieilles femmes s'intitulant parentes de +saint Janvier, venant là, d'habitude, pour activer le +miracle par leurs accointances avec le saint, et venues, +cette fois, pour l'empêcher de se faire.</p> + +<p>Au haut des marches conduisant au choeur s'étendait +une grande balustrade de cuivre doré, à l'ouverture +de laquelle, nous l'avons dit, se tenait Salvato, +le sabre à la main.</p> + +<p>Devant cette balustrade, c'est-à-dire à sa droite et +à sa gauche, venaient s'agenouiller les fidèles.</p> + +<p>Le chanoine, debout devant l'autel, prenait alors +la fiole et la leur faisait baiser, montrant à tous le +sang parfaitement coagulé; puis les fidèles, satisfaits, +se retiraient pour faire place à d'autres. Cette adoration +du bienheureux sang avait commencé à huit +heures et demie du matin.</p> + +<p>Le saint, qui a ordinairement un jour, deux jours +et même trois jours pour faire son miracle, et qui +quelquefois, au bout de trois jours, ne l'a pas fait, +avait deux heures et demie pour le faire.</p> + +<p>Le peuple était convaincu que le miracle ne se +ferait pas, et les lazzaroni, en se comptant et en +voyant le peu de Français qu'il y avait dans l'église, +se promettaient si, à dix heures et demie sonnantes, +le miracle n'était pas fait, d'avoir bon marché d'eux.</p> + +<p>Salvato avait donné l'ordre à ses cent vingt +hommes, lorsqu'ils entendraient sonner dix heures, +et, par conséquent, lorsque le moment décisif approcherait, +d'enlever les bouquets qui ornaient les canons +des fusils et d'y substituer les baïonnettes.</p> + +<p>Si, à dix heures et demie, le miracle ne s'opérait +point et si des menaces se faisaient entendre, une +manoeuvre était commandée pour que les cent vingt +grenadiers fissent demi-tour, les uns à droite, les +autres à gauche, abaissassent les armes, et, au lieu +de présenter le dos à la foule, lui présentassent la +pointe de leurs baïonnettes. Au commandement +«Feu!» une fusillade terrible s'engagerait; chaque +Français avait cinquante cartouches à tirer.</p> + +<p>En outre, une batterie de canons avait été établie +pendant la nuit au Mercatello, enfilant toute la rue +de Tolède; une autre à la strada dei Studi, enfilant +le largo delle Pigne et la strada Foria; enfin deux +batteries, adossées, l'une au château de l'Oeuf, +l'autre à la Victoria, enfilaient d'un côté tout le quai +de Santa-Lucia, et de l'autre toute la rivière de +Chiaïa.</p> + +<p>Le Château-Neuf et le château del Carmine, pourvus +de garnison française, se tenaient prêts à tout +événement, et Nicolino, sur les remparts du château +Saint-Elme, une lunette à la main, n'avait +qu'un signe à faire à ses artilleurs pour qu'ils commençassent +le feu qui, terrible traînée de poudre, +incendierait Naples.</p> + +<p>Championnet était à Capodimonte, avec une réserve +de trois mille hommes, à la tête de laquelle il +devait, selon les circonstances, faire son entrée solennelle +et pacifique à Naples, ou descendre, la +baïonnette en avant, sur Tolède. On voit que, +même à part cette prière à saint Janvier, qui devait +être décisive et sur laquelle comptait Championnet, +toutes les mesures étaient prises, et que, si l'on +s'apprêtait à attaquer d'un côté, on était près de +l'autre à se défendre.</p> + +<p>Au reste, jamais rumeurs plus menaçantes n'avaient +couru dans les rues, au-dessus d'une foule +plus compacte, et jamais angoisses plus émouvantes +ne furent ressenties par ceux qui, de leurs balcons +ou de leurs fenêtres, dominaient cette foule +et attendaient ou que la paix fut définitivement rétablie, +ou que les massacres, les incendies et les +pillages recommençassent.</p> + +<p>Au milieu de cette foule, et la poussant à la révolte, +étaient ces mêmes agents de la reine que +nous avons déjà vus si souvent à l'oeuvre, les Pasquale +de Simone, le beccaïo et ce terrible prêtre calabrais, +le curé Rinaldi, qui, de même que l'écume +ne se montre à la surface de la mer que les jours +de tempête, ne se montrait à la surface de la société +que les jours d'émeute et de boucherie.</p> + +<p>Tous ces cris, tout ce tumulte, toutes ces menaces +cessaient à l'instant même, comme par magie, dès +que l'on entendait la première vibration du marteau +des horloges frappant le timbre et marquant +l'heure. Cette multitude, attentive, comptait alors +les coups de marteau, mais, l'heure sonnée, remontait +aussitôt à ce diapason de rumeurs confuses qui +n'a de comparable que le mugissement de la mer.</p> + +<p>Elle compta ainsi huit heures, neuf heures, dix +heures.</p> + +<p>A dix heures sonnantes, au milieu du silence qui +se faisait pour écouter sonner l'heure dans l'église +comme dehors, les grenadiers de Salvato enlevèrent +les bouquets du canon de leurs fusils et les armèrent +de leurs baïonnettes. La vue de cette manoeuvre +exaspéra les assistants.</p> + +<p>Jusque-là, les lazzaroni s'étaient contentés de +montrer le poing à nos soldats: cette fois, ils leur +montrèrent les couteaux.</p> + +<p>De leur côté, les vieilles hideuses qui s'intitulent +les parentes de saint Janvier et qui, en vertu de +cette parenté, se croient le droit de parler librement +au saint, le menaçaient de leurs plus terribles malédictions, +si le miracle s'accomplissait; jamais tant +de bras maigres et ridés ne s'étaient étendus vers +le saint, jamais tant de bouches tordues par la colère +et par la vieillesse n'avaient hurlé au pied de +l'autel de plus grossières injures. Le chanoine qui +faisait voir la fiole, et qu'on relayait de demi-heure +en demi-heure, en était assourdi, et semblait près +de devenir fou.</p> + +<p>Tout à coup, on entendit, dans la rue, un redoublement +de cris et de menaces. Il était occasionné +par un peloton de vingt-cinq hussards qui, le mousqueton +sur la cuisse, s'avançaient dans l'espace laissé +vide, c'est-à-dire entre la double haie formée par les +soldats français depuis l'archevêché jusqu'à la +cathédrale. Ce peloton, commandé par l'aide de +camp Villeneuve, calme, impassible, prit une des +petites rues qui contournaient la cathédrale, et s'arrêta +à la porte extérieure de la sacristie.</p> + +<p>Dix heures sonnaient, et il se faisait un de ces +moments de silence que nous avons indiqués. +Villeneuve descendit de cheval.</p> + +<p>--Mes amis, dit-il aux hussards, si, à dix heures +trente-cinq minutes, vous ne me voyez pas revenir +et si le miracle n'est point accompli, entrez dans la +sacristie sans vous inquiéter de la défense, des +menaces ou même de la résistance qui pourraient +vous être faites.</p> + +<p>Un simple «Oui, mon commandant!» fut la réponse.</p> + +<p>Villeneuve pénétra jusqu'à la sacristie, où tous +les chanoines, moins celui qui faisait baiser la fiole, +étaient assemblés et s'encourageaient les uns les +autres à ne point laisser s'opérer le miracle.</p> + +<p>En voyant entrer Villeneuve, ils firent un mouvement +d'étonnement; mais, comme c'était un +jeune officier de bonne maison, à la figure douce, +plutôt mélancolique que sévère, et qui entrait en +souriant, ils se rassurèrent, et même ils s'apprêtaient +à lui demander compte d'une pareil inconvenance, +lorsque, celui-ci, s'avançant vers eux:</p> + +<p>--Mes chers frères, dit-il, je viens de la part du +général.</p> + +<p>--Pour quoi faire? demanda le chef du chapitre +d'une voix assez assurée.</p> + +<p>--Pour assister au miracle, répondit l'aide de +camp.</p> + +<p>Les chanoines secouèrent la tête.</p> + +<p>--Ah! ah! dit Villeneuve, vous avez peur, à ce +qu'il parait, que le miracle ne se fasse point?</p> + +<p>--Nous ne vous cacherons pas, répondit le chef +du chapitre, que saint Janvier est mal disposé.</p> + +<p>--Eh bien, répliqua Villeneuve, je viens, moi, +vous dire une chose qui changera peut-être ses +dispositions.</p> + +<p>--Nous en doutons, répondirent en choeur les +chanoines.</p> + +<p>Alors, Villeneuve, toujours souriant, s'approcha +d'une table, et de la main gauche, tira de sa poche +cinq rouleaux de cent louis chacun, tandis que, de +la main droite, il prenait une paire de pistolets à +sa ceinture; puis, tirant sa montre à son tour et +la plaçant entre les cinq cents louis et les pistolets:</p> + +<p>--Voici, dit-il, cinq cents louis destinés à l'honorable +chapitre de Saint-Janvier, si, à dix heures et +demie précises, le miracle est fait. Vous le voyez, +il est dix heures quatorze minutes; vous avez donc +encore seize minutes devant vous.</p> + +<p>--Et si le miracle ne se fait point?... demanda le +chef du chapitre d'un ton légèrement goguenard.</p> + +<p>--Ah! ceci, c'est autre chose, répondit tranquillement +l'officier, mais en cessant de sourire. Si, à +dix heures et demie, le miracle n'est point fait, à +dix heures trente-cinq minutes, je vous fais tous +fusiller, depuis le premier jusqu'au dernier.</p> + +<p>Les chanoines firent un mouvement pour fuir; +mais Villeneuve, prenant un pistolet de chaque main:</p> + +<p>--Que pas un de vous ne bouge, dit-il, à l'exception +de celui qui va sortir d'ici pour faire le miracle.</p> + +<p>--C'est moi qui le ferai, dit le chef du chapitre.</p> + +<p>--A dix heures et demie précises, riposta Villeneuve, +pas une minute avant, pas une minute après.</p> + +<p>Le chanoine fit un signe d'obéissance et sortit en +se courbant jusqu'à terre.</p> + +<p>Il était dix heures vingt minutes.</p> + +<p>Villeneuve jeta les yeux sur sa montre.</p> + +<p>--Vous avez encore dix minutes, dit-il.</p> + +<p>Puis, sans détourner les yeux de la montre, il +continua avec un sang-froid terrible:</p> + +<p>--Saint Janvier n'a plus que cinq minutes! +Saint Janvier n'a plus que trois minutes! Saint Janvier +n'a plus que deux minutes!</p> + +<p>Il est impossible de s'imaginer le tumulte qui +se faisait et qui, toujours croissant, semblait les +rugissements de la mer et de la foudre réunis, +quand la demie sonna, précédée de deux tintements +préparatoires.</p> + +<p>Un silence de mort lui succéda.</p> + +<p>La demie vibra lentement au milieu de ce silence; +puis on entendit la voix du chanoine qui, d'un +accent plein et sonore, au moment où les cris, les +menaces recommençaient, s'écria, en élevant la fiole +au dessus des têtes:</p> + +<p>--Le miracle est fait!</p> + +<p>A l'instant même, rumeurs, cris et menaces +cessèrent comme par enchantement. Chacun tomba +la face contre terre en criant: «Gloire à saint Janvier!» +tandis que Michele, s'élançant hors de l'église, +s'écriait du haut du perron en agitant sa bannière:</p> + +<p>--<i>Il miracolo è fatto!</i></p> + +<p>Chacun tomba à genoux.</p> + +<p>Puis toutes les cloches de Naples, partant avec +un ensemble admirable, sonnèrent à pleine volée.</p> + +<p>Comme l'avait dit Championnet, il savait une +prière à laquelle saint Janvier ne manquerait pas +de se rendre.</p> + +<p>Et, en effet, comme on le voit, saint Janvier s'y +était rendu.</p> + +<p>Une joyeuse volée d'artillerie, partant des quatre +forts, annonça à Naples et à ses environs que saint +Janvier venait de se déclarer pour les Français.</p> + +<br><br> + +<h3>XCIX</h3> + +<h3>LA RÉPUBLIQUE PARTHÉNOPEENNE.</h3> + +<p>A peine Championnet eut-il entendu le carillon +des cloches, mêlé à la quadruple bordée d'artillerie, +qu'il comprit que le miracle était fait, et qu'il sortit +de Capodimonte pour faire son entrée solennelle à +Naples.</p> + +<p>Il traversa toute la ville, entrant par la strada +dei Cristallini, suivant le largo delle Pigne, le largo +San-Spirito, le Mercatello, au milieu de la joie la +plus bruyante et des cris mille fois répétés de +«Vivent les Français! vive la république française! +vive la république parthénopéenne!» Toute cette +populace, qui, pendant trois jours, avait combattu +contre lui, avait égorgé, mutile, brûlé ses soldats, +qui, une heure auparavant, était prête à les brûler, +à les mutiler, à les égorger encore,--avait été, à +l'instant même, convertie par le miracle de saint +Janvier, et, du moment que le saint était pour les +Français, ne trouvait plus aucune raison d'être +contre eux!</p> + +<p>--Saint Janvier sait mieux que nous ce qu'il y a +à faire, disaient-ils: faisons donc comme saint +Janvier.</p> + +<p>De la part du <i>mezzo ceto</i> et de la noblesse, que l'invasion +française arrachaient à la tyrannie bourbonienne, +la joie et l'enthousiasme étaient non moins grands. +Toutes les fenêtres étaient pavoisées de drapeaux +tricolores français et de drapeaux tricolores napolitains +mêlant leurs plis en confondant leurs couleurs. +Des milliers de jeunes femmes se tenaient à ces fenêtres, +agitant leurs mouchoirs, et criant: «Vive la +République! vivent les Français! vive le général en +chef!» Les enfants couraient devant son cheval en +agitant de petites banderoles jaunes, rouges et noires. +Il restait bien encore, il est vrai, quelques taches de +sang sur le pavé, quelques ruines de maisons fumaient +bien encore; mais, dans ce pays de la sensation +du moment, où les orages passent sans laisser +leur trace dans un ciel d'azur, le deuil était déjà +oublié.</p> + +<p>Championnet se rendit directement à la cathédrale, +où l'archevêque Capece Zurlo chanta un <i>Te Deum</i>, en +face du buste et du sang de saint Janvier, exposés à +tous les regards, et que Championnet, en reconnaissance +de la protection spéciale qu'il accordait aux +Français, couvrit d'une mitre ornée de diamants, +que le saint daigna accepter et se laissa mettre sans +résistance.</p> + +<p>Nous verrons plus tard ce que devait coûter à l'archevêque +cette faiblesse pour les Français.</p> + +<p>Pendant que l'on chantait le <i>Te Deum</i> dans l'église, +on affichait sur tous les murs la proclamation +suivante:</p> + +<p>«Napolitains<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup> 3</sup></a>!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> +Nous citons toutes ces pièces originales, qui ne se trouvent +dans aucune histoire, et qui ont été tirées par nous des +cachettes où elles étaient demeurées enfouies pendant soixante-quatre +ans. +</blockquote> + + +<p>»Soyez libres et sachez user de votre liberté. La +république française trouvera dans votre bonheur +une large compensation de ses fatigues et de ses +combats. S'il en est encore parmi vous qui restent +partisans du gouvernement tombé, ils sont libres de +quitter cette terre de liberté. Qu'ils fuient un pays où +il n'y a plus que des citoyens, et, esclaves, retournent +avec les esclaves. A partir de ce moment, l'armée +française prend le nom d'armée napolitaine et s'engage, +par un serment solennel, à maintenir vos +droits et à prendre pour vous les armes toutes les +fois que l'exigeront les intérêts de votre liberté. Les +Français respecteront le culte, les droits sacrés de la +propriété et des personnes. De nouveaux magistrats, +nommés par vous, par une sage et paternelle administration, +veilleront au repos et au bonheur des +citoyens, feront évanouir les terreurs de l'ignorance, +calmeront les fureurs du fanatisme, et vous montreront +enfin autant d'affection que vous montrait de +perfidie le gouvernement tombé.»</p> + +<p>Avant de sortir de l'église, Championnet, en rendant +Salvato à la liberté, constitua une garde d'honneur +qui devait reconduire saint Janvier à l'archevêché +et veiller sur lui, avec cette consigne: <i>Respect à +saint Janvier</i>.</p> + +<p>Dès le matin, et dans la prévision que saint Janvier +aurait la complaisance de faire son miracle, +complaisance dont ne doutait point Championnet, un +gouvernement provisoire avait été arrêté et six comités +avaient été nommés: le comité central,--le +comité de l'intérieur,--le comité des finances,--le +comité de la justice et de la police,--le comité de la +législation.</p> + +<p>Tous les membres des comités avaient été pris dans +le gouvernement provisoire.</p> + +<p>Cirillo et Manthonnet, nos conspirateurs des premiers +chapitres, étaient membres du gouvernement +provisoire, et Manthonnet, de plus, ministre de la +guerre; Ettore Caraffa était nommé chef de la légion +napolitaine; Schipani prendrait l'un des premiers +commandements de l'armée lorsque l'armée serait +réorganisée; Nicolino gardait son commandement +du château Saint-Elme; Velasco n'avait rien voulu +être, que volontaire.</p> + +<p>De la cathédrale, Championnet se rendit à l'église +Saint-Laurent. Cette église, pour les Napolitains, qui, +depuis le XIIe siècle, ne se sont jamais gouvernés +eux-mêmes, est une espèce de municipalité dans +laquelle, aux jours de trouble ou de danger, se sont +retirés pour délibérer les élus et les chefs du peuple. +Le général était accompagné des membres du +gouvernement provisoire, qui, ainsi que nous l'avons +dit, étaient en même temps les membres du comité.</p> + +<p>Là, au milieu d'une foule immense, Championnet +prit la parole, et, en excellent italien:</p> + +<p>«Citoyens, dit-il, vous gouvernerez provisoirement +la république napolitaine; le gouvernement +définitif sera nommé par le peuple, lorsque vous-mêmes, +constituants et constitués, gouvernant avec +les règles qui ont été le but de cette révolution, vous +aurez abrégé le travail qu'exige la rédaction des +nouvelles lois, et c'est dans cette espérance que je +vous ai provisoirement remis la charge de législateurs +et de gouvernants. Vous avez donc autorité +sans limites, mais, en même temps, immense responsabilité. +Pensez qu'entre vos mains est le bonheur +public ou le malheur suprême de la patrie, +votre gloire ou votre déshonneur. Je vous ai nommés; +vos noms ne m'ont été présentés ni par la faveur +ni par l'intrigue, mais recommandés de votre seule +renommée: vous répondrez par vos oeuvres à la +confiance qui voit en vous non-seulement des hommes +de génie, mais encore de jeunes, chauds et sincères +amants de la patrie.</p> + +<p>»Dans la constitution de la république napolitaine, +vous prendrez, autant que le permettront les +moeurs et les lois du pays, exemple de la constitution +française, mère de la nouvelle république et de +la nouvelle civilisation. En gouvernant votre patrie, +faites la république parthénopéenne, amie, alliée, +compagne, soeur de la république française. Quelles +ne fassent qu'une, qu'elles soient indivisibles! N'espérez +point de bonheur séparés d'elle. Si la république +française chancelle, la république napolitaine +tombe.</p> + +<p>»L'armée française, qui garantit votre liberté, +prendra, comme je vous l'ai déjà dit, le nom d'armée +napolitaine. Elle soutiendra vos droits et vous aidera +dans vos travaux; elle combattra avec vous et +pour vous, et, en mourant pour votre défense, ne +vous demandera d'autre prix que votre alliance et +votre amitié.»</p> + +<p>Ce discours s'acheva au milieu des acclamations +et des applaudissements, des cris de joie et des +larmes de la foule. Ce spectacle était nouveau pour le +pays, ces paroles étaient inconnues aux Napolitains. +C'était la première fois que, parmi eux, on proclamait +la grande loi de la fraternité des peuples, +suprême voeu du coeur, dernière parole de la civilisation +humaine.</p> + +<p>Aussi ce jour, 24 janvier 1799, fut-il un jour de +fête pour les Napolitains: ce que fut pour nous notre +14 juillet. Les républicains s'embrassaient en se rencontrant +dans les rues et levaient, en action de +grâces, leurs yeux au ciel. Pour la première fois, les +corps et les âmes se sentaient libres à Naples. La révolution +de 1647 avait été la révolution du peuple, +toute matérielle et constamment menaçante: celle +de 1799 était la révolution de la bourgeoisie et de la +noblesse, c'est-à-dire toute intellectuelle et toute +miséricordieuse. La révolution de Masaniello était +la réclamation de sa nationalité par un peuple conquis +à un peuple conquérant; la révolution de Championnet +était la réclamation de sa liberté faite par +un peuple opprimé à son oppresseur. Il y avait donc +une immense différence et surtout un immense progrès +entre les deux révolutions.</p> + +<p>Et alors, une chose touchante s'accomplit.</p> + +<p>Nous avons déjà parlé des trois premiers martyrs +de la liberté italienne, de Vitagliano, de Galiani et +d'Emanuele de Deo. Ce dernier avait refusé la vie +qu'on lui offrait s'il voulait trahir ses complices. C'étaient +des enfants: à eux trois, ils avaient soixante-deux +ans. Deux avaient été pendus; puis le troisième, +Vitagliano,--comme le supplice des deux premiers +avait produit une certaine émotion dans le peuple,--le +troisième avait été poignardé par le bourreau, +de peur qu'à la faveur d'un mouvement, il ne lui +échappât, et pendu mort avec sa plaie sanglante au +côté comme le Christ. Une députation patriotique +s'organisa spontanément, et dix mille citoyens environ +vinrent, au nom de la liberté naissante, saluer +les familles de ces généreux jeunes gens, dont le sang +avait consacré la place où l'on allait planter l'arbre +de la liberté.</p> + +<p>Le soir, des feux de joie furent allumés dans toutes +les rues et sur toutes les places, et, comme s'il eût +voulu se réunir à saint Janvier, son rival en popularité, +le Vésuve lança des flammes qui furent plutôt +de sa part une communion à l'allégresse publique +qu'une menace. Ces flammes, muettes et sans lave, +étaient une espèce de buisson ardent, un Sinaï +politique.</p> + +<p>Aussi, Michel le Fou, vêtu de son magnifique +costume, se démenant sur un magnifique cheval, +au milieu de son armée de lazzaroni, criant à cette +heure: «Vive la liberté!» comme la veille elle +avait crié: «Vive le roi!» disait-il à toute cette populace:</p> + +<p>--Vous le voyez, ce matin, c'était saint Janvier +qui se faisait jacobin, ce soir, c'est le Vésuve qui met +le bonnet rouge!</p> + +<p>FIN DU TOME CINQUIÈME.</p> +<br><br> +<h3>TABLE</h3> + + + +<p>LXXVI. Où Michele se fâche sérieusement avec le beccaïo.<br> +LXXVII. Fatalité.<br> +LXXVIII. Justice de Dieu.<br> +LXXIX. La trêve.<br> +LXXX. Les trois partis de Naples au commencement de l'année 1799.<br> +LXXXI. Où ce qui devait arriver arrive.<br> +LXXXII. Le prince de Maliterno.<br> +LXXXIII. Rupture de l'armistice.<br> +LXXXIV. Un geôlier qui s'humanise.<br> +LXXXV. Quelle était la diplomatie du gouverneur du château Saint-Elme.<br> +LXXXVI. Ce qu'attendait le gouverneur du château Saint-Elme.<br> +LXXXVII. Où l'on voit enfin comment le drapeau français avait été arboré sur le château Saint-Elme.<br> +LXXXVIII. Les Fourches caudines.<br> +LXXXIX. Première journée.<br> +XC. La nuit.<br> +XCI. Deuxième journée.<br> +XCII. Troisième journée.<br> +XCIII. Saint Janvier et Virgile.<br> +XCIV. Où le lecteur rentre dans la maison du Palmier.<br> +XCV. Le voeu de Michele.<br> +XCVI. Saint Janvier patron de Naples.<br> +XCVII. Où l'auteur est forcé d'emprunter à son livre du <i>Corricolo.</i> un chapitre tout fait, n'espérant pas faire mieux.<br> +XCVIII. Comment saint Janvier fit son miracle et de la part qu'y prit Championnet.<br> +XCIX. La république parthénopéenne.</p><br> + + + +<p>FIN DE LA TABLE DU TOME CINQUIÈME</p> +<br> + +<p>POISSY.--TYP. ET STÉR. DE AUG. BOURET.</p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's La San-Felice, Tome V, by Alexandre Dumas + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SAN-FELICE, TOME V *** + +***** This file should be named 18773-h.htm or 18773-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/7/7/18773/ + +Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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