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+The Project Gutenberg EBook of L'art russe, by Eugène-Emmanuel Viollet-le-Duc
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: L'art russe
+ Ses origines, ses éléments constitutifs, son apogée, son avenir (1877)
+
+Author: Eugène-Emmanuel Viollet-le-Duc
+
+Release Date: July 3, 2006 [EBook #18749]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ART RUSSE ***
+
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+
+Produced by Chuck Greif, Zoran Stefanovic and the Online
+Distributed Proofreaders Europe team at http://dp.rastko.net
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+
+
+
+
+
+
+
+L'ART RUSSE
+
+SES ORIGINES
+
+SES CIMENTS CONSTITUTIFS, SON APOGÉE
+
+SON AVENIR
+
+PAR
+
+E. VIOLLET LE DUC
+
+PARIS
+
+V° A. MOREL ET CIE, ÉDITEURS
+
+1877
+
+=L'ART RUSSE=
+
+PARIS.--IMPRIMERIE E. MARTINET, RUE MIGNON, 2.
+
+
+
+
+L'ART RUSSE
+
+SES ORIGINES
+
+SES ÉLÉMENTS CONSTITUTIFS, SON APOGÉE
+
+SON AVENIR
+
+PAR E. VIOLLET LE DUC
+
+PARIS
+
+V° A. MOREL ET CIE, ÉDITEURS
+
+1877
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+INTRODUCTION
+
+CHAPITRE I.--DES ORIGINES DE L'ART RUSSE
+(fig. 1 à 40).
+
+CHAPITRE II.--DES ÉLÉMENTS CONSTITUTIFS DE L'ART RUSSE
+
+CHAPITRE III.--L'ART RUSSE A SON APOGÉE
+(fig. 41 à 57).
+
+CHAPITRE IV.--L'AVENIR DE L'ART RUSSE
+_L'architecture_ (fig. 58 à 80).
+
+CHAPITRE V.--L'AVENIR DE L'ART RUSSE
+_La sculpture décorative_ (fig. 81 à 92).
+
+CHAPITRE VI.--L'AVENIR DE L'ART RUSSE
+_La peinture décorative_ (fig. 93 à 97).
+
+CONCLUSION ERRATA
+
+FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+INTRODUCTION
+
+
+Il est des peuples auxquels on accorde tout, d'autres auxquels on refuse
+tout: dans notre vieux coin occidental de l'Europe, s'entend.
+
+Et quand on voit, en France, bon nombre de Français refuser à leur
+propre pays le privilège d'avoir créé et possédé un art original tenant
+à son génie, on ne peut trop être surpris si l'on dénie à d'autres
+nations ce même privilège.
+
+Cependant, l'objection principale opposée à l'existence d'un art russe
+reposait et repose encore dans beaucoup d'esprits sur ce que l'empire
+russe est formé d'éléments extrêmement variés, disparates, et que ces
+éléments n'auraient pas été, par leur diversité même, dans les
+conditions favorables à l'éclosion d'un art original.
+
+Mais on pourrait en dire autant de la plupart des peuples qui ont
+cependant su créer des arts reconnaissables à leur caractère et à leur
+style.
+
+Les Grecs étaient un composé de races assez diverses.
+
+Les Égyptiens eux-mêmes appartiennent à plusieurs rameaux de la race
+humaine, et cependant on ne saurait prétendre que ces peuples n'aient su
+faire éclore des arts originaux.
+
+Au contraire, nous avons souvent insisté sur cette observation, savoir:
+que les arts les mieux caractérisés sont le produit d'un certain mélange
+de races humaines, et que les expressions les plus remarquables de ces
+arts sont dues à la fusion des races aryenne et sémitique.
+
+Au point de vue de l'ethnique, la nation russe ne se trouve pas dans des
+conditions plus défavorables que d'autres peuples, qui ont laissé les
+traces d'un art brillant et profondément empreint d'originalité.
+
+Son histoire politique a-t-elle été contraire à ce développement? c'est
+là ce qu'il conviendra d'examiner. Mais répondons, en ne considérant la
+question que d'une manière générale, que la cause de l'ignorance de
+l'Europe à cet égard tient à ce qu'elle n'a connu la Russie qu'au moment
+où celle-ci, pour atteindre le niveau de la civilisation occidentale,
+s'empressait d'imiter l'industrie, les arts, les méthodes de l'Occident,
+en éloignant d'elle ce qui lui rappelait un passé considéré comme
+barbare.
+
+C'est ainsi que l'art russe, qui marchait dans sa voie, a été
+brusquement mis de côté et a été remplacé par des pastiches empruntés à
+l'Italie, à la France, à l'Allemagne.
+
+En cela, les grands fondateurs de l'empire russe ont fait une faute. Car
+c'est toujours une faute, lorsqu'on prétend perfectionner un état
+social, de commencer par étouffer ses qualités natives, et, cette faute,
+tôt ou tard il faut la payer.
+
+Aller quérir en Italie, en France, en Hollande, en Allemagne les
+éléments d'un grand perfectionnement industriel et commercial qui
+manquait à l'empire russe, rien de mieux; mais, du même coup, substituer
+aux expressions du génie national des imitations des oeuvres dues au
+génie particulier à ces peuples, c'était frapper pour longtemps
+d'impuissance les productions natives du peuple russe; c'était se
+soumettre à un état d'infériorité pour tout ce qui relève de l'art;
+c'était se rendre tributaire de cette civilisation à laquelle on devait
+se borner à emprunter des méthodes, des découvertes dans l'ordre
+matériel, non des formules toutes tracées, et encore moins des
+inspirations.
+
+Après plusieurs siècles employés en imitations stériles des arts de
+l'Occident, la Russie se demande si elle n'a pas son génie propre, et,
+faisant un retour sur elle-même, fouillant dans ses entrailles, elle se
+dit: «Moi aussi j'ai un art tout empreint de mon génie, art que j'ai
+trop longtemps délaissé; recueillons-en les débris épars, oubliés, qu'il
+reprenne sa place!»
+
+Cette pensée, qui mériterait d'être méditée ailleurs qu'en Russie, était
+trop dans nos sentiments pour que nous n'ayons pas saisi avidement
+l'offre qui nous a été faite de reconstituer cet art à l'aide de ces
+débris.
+
+Dès lors ont été mis à notre disposition une masse énorme de documents
+avec un empressement qui indique assez combien le sujet tient au coeur
+des vrais Russes. Monuments, manuscrits, copies de tableaux, de
+sculptures, procédés de construction, faits historiques, textes ont été
+recueillis dans les vieilles provinces russes, et ces renseignements
+réunis nous ont bientôt permis de porter l'examen de la critique au
+milieu de ce chaos.
+
+C'est ainsi que nous avons pu séparer les courants divers qui sont venus
+se fondre sur le territoire russe et qui ont, dès le XIIe siècle,
+constitué un art original, susceptible de progrès, en relation intime
+avec l'art byzantin, sans cependant se confondre avec celui-ci.
+
+Mais d'abord il sera bon de définir exactement ce qu'on entend par _art
+byzantin_.
+
+L'art byzantin est lui-même un composé d'éléments très divers, et son
+originalité, autant qu'il en possède, est due à l'harmonie établie entre
+ces éléments, les uns empruntés à l'extrême Orient, d'autres à la Perse,
+beaucoup à l'art de l'Asie Mineure et même à Rome.
+
+A quelques-unes de ces sources, la Russie a été puiser directement, sans
+recourir à l'intermédiaire de Byzance; elle a reçu de première main des
+traditions orientales d'une grande valeur; puis, elle s'est assimilé les
+arts gréco-byzantins à une époque reculée, ainsi que nous le verrons.
+
+On a trop souvent, nous paraît-il, considéré en Russie comme une
+imitation absolue de l'art byzantin une influence et une similitude
+d'origine, et on n'a pas tenu un compte suffisant, pour apprécier la
+valeur de ces origines, du développement prodigieux des arts en Orient
+au commencement de notre ère.
+
+Alors les vastes territoires compris entre la mer Noire, la mer
+Caspienne et la mer d'Aral, et qui s'étendent au nord du grand Altaï
+jusqu'à la Mongolie et la Mandchourie, n'étaient pas totalement
+abandonnés à la barbarie. Au nord comme au sud du grand désert de
+Chamo ou de Mongolie, existaient des civilisations adonnées aux arts et
+à l'industrie. Pendant le XIIIe siècle encore, l'empire des Mongols,
+qui occupait cette zone étendue de l'Asie, était florissant, ainsi que
+le prouvent les voyages de Du Plan Carpin en 1245-1246, ceux de G.
+Rubruquis en 1253 et de Marco Polo en 1272-1275.
+
+Deux de ces voyageurs suivirent à peu près le même itinéraire: le
+premier, de Lyon à Caracorum, au sud du lac Baïkal; le deuxième, de
+Crimée à la même résidence du grand Kan; le troisième, de
+Saint-Jean-d'Acre à Kanbalou (Pé-king), en passant par la Perse et le
+nord du Thibet.
+
+Le développement de la navigation d'une part, et certainement une
+modification climatérique des contrées centrales de l'Asie, firent
+abandonner les voies de terre suivies depuis l'antiquité jusqu'au XVe
+siècle et qui mettaient en communication l'extrême Orient avec les
+contrées situées à l'ouest du Volga. Mais, avant les voyages des grands
+navigateurs de la fin du XVe siècle et du commencement du XVIe, cette
+voie de terre était relativement très-fréquentée et il existait au
+centre de l'Asie des civilisations qui aujourd'hui ont entièrement
+disparu.
+
+Des déserts de sable mouvant ont pu ensevelir des cités, des forêts,
+combler des lits de rivières et changer des contrées habitées et
+fertiles en steppes à peine parcourues par des nomades.
+
+Cet envahissement des flots sablonneux de l'est à l'ouest semble chaque
+jour s'étendre sur des contrées qui, de mémoire historique, étaient
+encore habitables.
+
+Déjà du temps de Du Plan Carpin, qui, ayant traversé le Tanaïs et le
+Volga, passa au nord de la mer Caspienne, suivit les limites
+septentrionales des régions centrales de l'Asie et se dirigea vers le
+pays des Mongols où Gaïouk, fils d'Octaq et petit-fils de Gengis-Kan,
+venait d'être proclamé souverain, il n'existait plus une ville debout
+sur tout le trajet.
+
+Les Tatars avaient détruit ce que le temps et les sables avaient
+respecté.
+
+Ce voyageur et Rubruquis ne rencontrèrent que des campements et des
+ruines. Mais ces restes indiquaient l'établissement de civilisations
+disparues, étouffées sous la terrible invasion tatare qui s'étendait
+jusqu'aux confins de l'Europe, suivie de l'invasion non moins terrible
+des sables due à l'abandon de la culture et des irrigations.
+
+La Russie avait donc pu recevoir, bien avant le XIIIe siècle, des
+éléments d'art de l'extrême Orient par une voie qui est encore à peu
+près fermée de nos jours.
+
+Il ne faut pas oublier, d'ailleurs, que les grandes migrations Aryennes,
+qui s'étaient, à l'origine, portées au sud dans l'Hindoustan, tendirent
+de plus en plus à incliner vers l'ouest, lorsque les contrées
+méridionales furent successivement occupées par elles.
+
+Après l'Inde, la Perse, puis la Médie, l'Asie Mineure, la Grèce, furent
+envahies par la race aryenne. Trouvant au sud les pays occupés et le
+barrage de la mer Caspienne, les derniers émigrants passèrent au nord de
+cette mer, s'établirent dans la Circassie et sur le Caucase,
+traversèrent le Don et se répandirent dans le nord de l'Europe; les
+derniers occupèrent la Scandinavie et les bords de la Baltique. Mais
+pendant bien des siècles cette voie, frayée à travers les rampes
+méridionales de l'Oural, dut rester ouverte et familière aux dernières
+migrations des tribus Aryennes, et c'est ainsi que celles-ci purent
+subir pendant des siècles les influences de l'extrême Orient.
+
+Le dernier torrent aryen, en passant entre les rampes méridionales de
+l'Oural et la mer Caspienne, avait laissé à sa droite, le long des
+contrées occidentales de l'Oural, les races finnoises qui occupaient
+probablement ces territoires et, s'avançant droit devant lui, avait
+envahi la vieille Russie, la Lithuanie, la Livonie, puis enfin le
+Danemark et la Suède. Et, sur cette zone, on trouve la trace
+caractérisée d'un art dont les origines sont tout orientales.
+
+Que ces populations aient été demander à Byzance des artistes, des
+objets de luxe, des étoffes, cela n'est pas douteux.
+
+Elles étaient voisines de la capitale de l'empire, qu'elles firent
+trembler souvent; tantôt ennemies, tantôt alliées de la cour de Byzance,
+elles tiraient de cette double situation des avantages qui se
+traduisaient par des présents ou des sommes considérables.
+
+Le goût de l'art byzantin pénétrait ainsi chez les Russes; mais il
+n'étouffait pas ces germes empruntés à la source orientale qui restaient
+vivaces et dont on suit les influences jusqu'à nos jours.
+
+Ce sont ces origines qu'il est bon d'abord de signaler.
+
+De notre temps, par un de ces retours dont l'histoire de l'humanité
+montre des exemples, les Russes ont une tendance à reprendre peu à peu
+possession de leur berceau: on les a vus se diriger de Kasan à Perm en
+remontant la Kama; franchir l'Oural; descendre dans les contrées d'où
+sortirent les Hongrois, à l'est de ces montagnes; traverser la rivière
+de Tobol; occuper toute la Sibérie jusqu'à la mer d'Okhotsk, les rives
+du fleuve Amour, longeant ainsi toute la chaîne du petit Altaï, et
+dépasser les monts Stanovoy.
+
+Entre eux et l'Inde, le grand Thibet, la Chine, et le grand désert de
+Chamo forment la seule barrière naturelle qui les empêche de descendre
+vers le sud.
+
+Il n'y a pas lieu de s'étonner si, parallèlement à ce mouvement national
+qui est dans l'ordre des choses, il se manifeste en Russie un désir
+très-vif et légitime de ressaisir l'art national si longtemps dominé par
+l'imitation des arts occidentaux!
+
+[Illustration: Casque en bronze doré trouvé sur la presqu'île de
+Tunan.]
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+DES ORIGINES DE L'ART RUSSE
+
+
+Dès le VIe siècle de l'ère chrétienne, les Slaves occupaient une grande
+partie de l'Europe, depuis la mer Baltique jusqu'à la mer Noire. Les
+historiens byzantins les dépeignent comme des peuples différant
+essentiellement des Germains et des Sarmates Caucasiens. Déjà du temps
+de Justinien, s'étant alliés aux Ougres et aux Antes, ils attaquent
+l'empire qui finit par acheter leurs services. Vers la fin de ce siècle,
+les Avars entrant en scène et, en 568, leur puissance s'étendait du
+Volga à l'Elbe.
+
+Ces Avars étaient sous la conduite d'un Kan avec lequel la cour de
+Byzance fut obligée de traiter. Ils semblent avoir atteint un degré de
+civilisation assez avancé, car on trouve en Sibérie, au milieu de
+l'Altaï d'où ils étaient sortis, des tombeaux qui renferment quantité
+d'objets précieux.
+
+Pendant les dernières années du VIe siècle, les Avars soumettent les
+Antes et les Slaves du sud. Ceux de Bohême se révoltent bientôt et
+recouvrent leur indépendance. Au VIIe siècle, on trouve les Slaves
+établis dans la Thrace, dans la Moesie et la Bulgarie actuelle, dans
+le Péloponnèse, en Bithynie, en Phrygie, en Dardanie et même en Syrie.
+
+Ainsi formaient-ils autour de Constantinople des agglomérations, tantôt
+combattant, tantôt aidant l'empire.
+
+En 635, les Avars du Danube sont chassés par les Slaves qui redeviennent
+possesseurs de leur ancien territoire.
+
+Quant aux territoires de la Russie actuelle, des populations finnoises
+ou tchoudes les occupaient au nord, sous les dénominations de Mériens
+autour de Rostov; de Mouromiens, sur l'Oka, à son embouchure dans le
+Volga; de Tchérémisses, Mechtchères et Mordviens, au sud-est des
+Mériens; de Liviens, en Livonie; de Tchoudes, en Esthonie et à Test,
+vers le lac Ladoga; de Naroviens, sur le territoire de Narva; de Jamiens
+ou Emiens en Finlande; de Vesses sur le lac Bielo-Osero; de Permiens
+dans le gouvernement de Perm; de Yougres ou Ostiaks actuels de Bérézof
+sur l'Obi et la Sozva, et de Petchores sur la Petchora.
+
+Ces populations, de moeurs douces, dépourvues d'initiative,
+abandonnèrent peu à peu les immenses territoires qu'elles occupaient,
+soit au nord de la Russie, soit en Norvège, aux races conquérantes
+Slaves et Varègues (Scandinaves).
+
+Les Khosars ou Khasars, qui habitaient les côtes occidentales de la mer
+Caspienne et qui ravagèrent l'Arménie, l'Ibérie et la Médie sans que les
+empereurs d'Orient essayassent de s'y opposer, apparurent les armes à la
+main au commencement du VIIIe siècle sur les rives du Dnjeper et
+subjuguèrent les populations slaves Kiéviens[1], Sévériens[2],
+Radimitches et Viatitches[3].
+
+[Note 1: Les habitants du territoire de Kiew.]
+
+[Note 2: Voisins des Polaniens, sur les bords de la Desna, de la
+Séma et de la Soula, dans les Gouvernements de Tchernigov et Pultava.]
+
+[Note 3: Sur les bords de la Seja, dans le gouvernement de Mohilof
+et sur l'Oka, dans les gouvernements de Kalouga, de Toula et d'Oral.]
+
+Qu'étaient ces Khosars? Ils appartenaient à ces races hunniques, à ces
+Turks descendus de la région de l'Altaï, dans les plaines du Touran des
+Iraniens, et qui, du temps de Khosroès, étaient maîtres des contrées
+situées entre le nord-ouest de la Chine et les frontières de la Perse.
+Ils obéissaient au Khâ Kan ou Grand Khan des Turks[4].
+
+[Note 4: Vivien de Saint-Martin, _Histoire de la géographie_.]
+
+Encore au temps de Constantin Porphyrogénète (911-959), les populations
+qui occupaient les rivages de la mer Noire, sur une grande profondeur,
+étaient les Petchenègues, les Khosars, les Ouses, les Ziches, les Alains
+et, derrière ces peuples, vers le nord, les Bulgares noirs ou Bulgares
+de la Kama[5].
+
+[Note 5: _L'Empire grec au Xe siècle_, par Alfred Rambaud.]
+
+Il ne paraît pas que les Khosars, les plus civilisés parmi ces nations,
+aient imposé un joug très-dur aux races slaves au milieu desquelles ils
+s'établirent. Les Novgorodiens et les Krivitches, au delà de l'Oka,
+conservèrent leur indépendance.
+
+Mais, en 859, apparurent au nord les Varègues qui, traversant la
+Baltique, imposèrent des tributs aux Tchoudes, aux Slaves d'Ilmen, aux
+Krivitches et aux Mériens.
+
+Suivant leur coutume, ces peuplades normandes paraissent s'être
+présentées d'abord plutôt en pirates qu'en conquérants.
+
+Cependant, d'après l'annaliste Nestor, les Slaves, en proie aux
+discordes et à l'anarchie, auraient appelé, en 862, trois frères
+Varègues pour leur remettre le pouvoir. Ces trois frères s'appelaient
+Rurick, Sinéous et Trouvor[6].
+
+[Note 6: Ces noms sont on effet scandinaves.]
+
+Sans attacher à ces traditions plus d'importance qu'il ne convient, on
+constate cependant la présence des Varègues en Russie jusqu'au
+commencement du règne de Vladimir, comme mercenaires, alliés souvent
+gênants, parfois utiles; mais possédant une influence notable.
+
+Le récit de Nestor rapporte à la seconde moitié du IXe siècle la
+conversion des Russes au christianisme, et, dès lors, les relations avec
+Constantinople deviennent de plus en plus fréquentes.
+
+«Les Russes, dit le patriarche Photius dans ses lettres aux évoques
+d'Orient[7], si célèbres par leur cruauté, vainqueurs de leurs voisins,
+et qui, dans leur orgueil, osèrent attaquer l'Empire romain, ont déjà
+renoncé à leurs superstitions et professent maintenant la religion de
+Jésus-Christ. Naguère nos ennemis les plus redoutables, ils sont devenus
+nos fidèles amis; déjà nous leur avons donné un évêque et un prêtre et
+ils témoignent du plus grand zèle pour le christianisme[8].»
+
+[Note 7: En 866.]
+
+[Note 8: Karamsin, _Histoire de Russie_.]
+
+D'autre part, Constantin Porphyrogénète écrit que les Russes ne furent
+baptisés que du temps de Basile le Macédonien et du patriarche Ignace,
+c'est-à-dire vers l'an 867.
+
+Cependant il fallut un temps assez long pour que la religion nouvelle
+pénétrât sur toute l'étendue de ce territoire occupé dès lors par les
+Russes, et les Varègues paraissent avoir persisté très-tard encore dans
+l'observation du culte Scandinave.
+
+Au commencement du Xe siècle, un fait important est signalé par
+l'annaliste Nestor. Pendant les expéditions brillantes d'Oleg et ses
+conquêtes entreprises pour donner de la cohésion aux diverses provinces
+occupées par des populations vivant à peu près à l'état d'indépendance
+les unes envers les autres, la nouvelle capitale du prince russe, Kiew,
+vit dresser devant ses murs les tentes des Ougres[9] qui, sortis des
+rampes orientales de l'Oural, s'étaient établis pendant le IXe siècle
+dans la Libédie à l'orient de Kiew. Ces Ougres pendant leur longue
+migration, poussés par les Petchenègues, s'étaient divisés.
+
+[Note 9: Madjares, Hongrois de nos jours.]
+
+Une partie avait passé le Don, se dirigeant vers la Perse; l'autre se
+présentait devant les rives du Dnjeper.
+
+Qu'ils aient traversé la province de Kiew de gré ou de force, le fait
+est qu'ils allèrent s'établir le long du Danube, dans la Moldavie et la
+Valachie.
+
+Oleg, d'origine Scandinave, tolérait le christianisme dans les provinces
+russes soumises à son pouvoir, mais n'était pas chrétien. Suivant les
+habitudes de piraterie si chères aux peuplades scandinaves, il réunit
+les Novgorodiens, les Finnois de Bielo-Osero, les Mériens de Rostov, les
+Krivitches, les Polanes de Kiew, les Radimitches, les Doulèbes, les
+Gorvates et les Tivertses; il embarque son armée sur des bateaux légers
+qui descendent le Dnjeper, suivent les côtes du nord-ouest de la mer
+Noire et se présentent devant Byzance. L'empereur Léon effrayé, après
+avoir vu saccager les environs de sa capitale, achète la paix.
+
+Cette expédition et ses conséquences ont des rapports trop intimes avec
+ce que les Normands de Scandinavie pratiquaient alors sur les côtes
+occidentales de l'Europe, pour que nous ne signalions pas ce fait.
+
+Cette armée, très-nombreuse, embarquée sur dès bateaux transportés à
+bras pour franchir les cataractes du fleuve, bateaux qui côtoient le
+rivage que suit à cheval la cavalerie protégée par la flotte, mis à
+terre près de Byzance et montés sur des rouleaux, se convertissant ainsi
+en un camp: tous ces détails, donnés par l'annaliste Nestor, sont si
+conformes aux habitudes des Normands, connues d'ailleurs et par d'autres
+sources qu'on ne saurait en contester la réalité.
+
+Si nous insistons sur ce fait qui s'était déjà présenté une fois,
+lorsque les Varègues de Kiew tentèrent une première expédition contre
+Byzance, vers 865, c'est qu'il concorde singulièrement avec les éléments
+d'art que nous rencontrons dominants à l'origine de la puissance russe,
+savoir: l'élément slave, l'élément byzantin et une trace scandinave.
+
+Mais il nous faut définir clairement d'abord ce qu'était l'art byzantin
+à l'époque où les Russes se trouvaient en communication incessante avec
+la capitale de l'empire d'Orient, soit comme alliés, soit comme ennemis
+ou envahisseurs.
+
+Des origines très-diverses ont composé ce que l'on est convenu d'appeler
+l'art byzantin. L'empire romain, en venant établir sa nouvelle capitale
+sur les bords du Bosphore, trouvait là une civilisation très-avancée,
+mélange de traditions orientales de l'Asie Mineure, modifiées par le
+génie grec. La dynastie des Arsacides avait porté la culture des arts
+chez les Perses à un haut degré de splendeur et Rome qui était toujours
+disposée à s'approprier les éléments d'art qu'elle trouvait chez les
+peuples conquis, tout en imposant les grandes dispositions commandées
+par ses habitudes administratives, n'hésita pas à se servir des méthodes
+de structure adoptées chez les nations au milieu desquelles l'empire
+s'établissait.
+
+L'art byzantin, comme tous les arts, comprend deux parties distinctes,
+surtout s'il s'agit de l'architecture: 1° la pratique, la structure, le
+moyen matériel; 2° le choix de la forme, le style, l'apparence. Les
+Romains, pourvu qu'on remplit les programmes qu'ils imposaient, surtout
+à la fin de l'empire, se souciaient assez peu des moyens employés pour y
+satisfaire. Tous les modes de structure d'une voûte, par exemple, leur
+étaient indifférents, pourvu que la voûte se fît. Ce scepticisme
+s'étendait jusqu'à un certain point à la décoration, depuis que les
+traditions de la belle époque grecque, si fort prisées à la fin de la
+République, s'étaient effacées sous l'apport d'éléments orientaux de
+plus en plus nombreux et puissants, et que les Grecs eux-mêmes s'étaient
+emparés de l'art asiatique pour le diriger dans une voie nouvelle.
+
+On sait aujourd'hui que la voûte était employée dans les constructions
+des Ninivites et des Babyloniens, c'est-à-dire chez les peuples
+assyriens qui jetèrent un si vif éclat; non-seulement la voûte en
+berceau, mais la coupole et la demi-coupole. Mais ce qu'on n'a peut-être
+pas assez étudié, ce sont les moyens pratiques employés pour élever ces
+voûtes. Encore aujourd'hui nous voyons dans tout l'Orient élever des
+voûtes sans le secours de cintres, et, en examinant les monuments
+anciens, c'est-à-dire qui datent de l'époque des Sassanides, on retrouve
+exactement l'emploi des mêmes procédés, tant l'Orient change peu.
+
+Un jeune voyageur français, ingénieur, M. Choisy, envoyé depuis peu en
+Asie Mineure, a rapporté, sur la construction des voûtes dites
+byzantines et d'après les indications qu'il avait bien voulu nous
+demander, des renseignements d'une haute valeur, en ce qu'ils expliquent
+l'adoption de certaines formes qui se développent en Russie à dater du
+XIIe siècle, mais dont l'origine se trouve dans la structure byzantine
+proprement dite.
+
+Les architectes byzantins des premiers siècles avaient donc, tout en
+conservant à peu près les apparences de la voûte romaine, substitué au
+mode de structure adopté par les Romains un mode de structure oriental
+et dont nous trouvons les éléments dans les ruines de Khorsabad;
+c'est-à-dire un mode de structure qui permettait de se passer de cintres
+en charpente. En effet, les égouts du palais de Khorsabad montrent des
+voûtes en berceau ogival, elliptique ou plein-cintre, composées de
+briques placées de champ, mais suivant un plan incliné, de telle sorte
+que ces voûtes présentent le diagramme ci-dessus (fig. 1 et 2).
+
+[Illustration: Fig. 1.--Projection horizontale.]
+
+[Illustration: Fig. 2.--Coupe longitudinale.]
+
+Eh bien, à Mossoul, les voûtes se construisent encore aujourd'hui
+d'après ce système qui évite la dépense des cintres; et les Byzantins de
+Salonique et d'Éphèse, au IVe siècle, employaient la même méthode pour
+bander des voûtes en berceau, méthode qui n'est nullement romaine,
+comme chacun sait[10].
+
+[Note 10: Renseignements fournis par M. Guise, consul de France à
+Damas et relatés par M. Choisy dans son Mémoire adressé à la Commission
+des _Annales des ponts et chaussées_. (Voyez _Note sur la construction
+des voûtes sans cintrage pendant la période byzantine_, par M. Choisy,
+ingénieur des ponts et chaussées.)]
+
+[Illustration: Fig. 3.--Projection horizontale.]
+
+[Illustration: Fig. 4.--Coupe transversale.]
+
+[Illustration: Fig. 5.--Coupe longitudinale.]
+
+En un mot, ces voûtes en berceau donnent, en projection horizontale, le
+diagramme (fig. 3). En A (fig. 4), sont posés des rangs de briques
+(sommiers) sur un simple gabarit; ces rangs-sommiers tiennent par la
+seule adhérence des mortiers.
+
+Quand le constructeur est arrivé aux points _a_ et _b_, alors il procède
+par tranches de briques posées de champ suivant un plan incliné à 60
+degrés (fig. 5), en faisant simplement avancer son gabarit.
+
+Ces briques reposent l'une sur l'autre par l'inclinaison des lits et
+sont retenues par l'adhérence du mortier jusqu'à ce que le rang soit
+complet, ce qui s'obtient en peu de minutes. Le rang bandé ne peut plus
+se déformer.
+
+[Illustration: Fig. 6.]
+
+Ce système pouvait s'appliquer de diverses manières; à des voûtes
+d'arêtes, par exemple, sur plan carré ou sur plan barlong. Soit (fig.
+6), une voûte d'arête sur plan barlong, c'est-à-dire composée d'un
+demi-cylindre sur le grand côté et d'une courbe elliptique sur le petit,
+le constructeur établit en même temps les deux berceaux, ainsi que le
+montre notre projection horizontale. Alors les rangs sont
+tronc-coniques[11], et les épais enduits couverts de peintures ou de
+mosaïques masquaient les redans des rangs de briques. Les constructeurs
+byzantins, ne trouvant pas assez de stabilité à ces voûtes d'arêtes dont
+les clefs sont horizontales, ainsi que le montre la section A (fig. 6,
+ci-contre), imaginèrent de prendre pour courbe génératrice des deux
+berceaux se pénétrant, un plein cintre tracé sur la diagonale, ce qui
+les conduisit parfois à obtenir des arêtes creuses près de la clef au
+lieu d'arêtes saillantes.
+
+[Illustration: Fig. 7.]
+
+[Note 11: Monastère de Vatopedi (Athos).]
+
+Mais ces voûtes étaient toujours bandées au moyen de rangs, reposant les
+uns sur les autres.
+
+Lorsqu'ils firent des coupoles, ils procédèrent du même système. Pour
+eux, ainsi que M. Choisy a pu le reconnaître dans ses récentes
+recherches et que je l'avait indiqué moi-même[12], la coupole sur
+pendentifs n'est qu'un dérivé de la voûte d'arête, engendré par l'arc
+diagonal plein cintre (fig. 7). A[13], projection horizontale d'un
+quart; B, section. L'arête _a b_ n'est qu'une ligne de jonction des
+surfaces tronc-coniques, mais ne présente aucune saillie.
+
+[Illustration: Fig. 8.]
+
+[Note 12: _Dictionnaire raisonné de l'architecture française du Xe
+au XVIe siècle (art. VOÛTE)_]
+
+[Note 13: Voûte de la grande citerne de Constantinople.]
+
+Il est une autre solution, mais tendant au même résultat et en employant
+des moyens pratiques analogues, c'est-à-dire en faisant toujours reposer
+les rangs de briques ou de moellons sur les rangs voisins de manière à
+éviter les cintres.
+
+Cette deuxième méthode s'applique aux coupoles sur pendentifs aussi bien
+qu'aux coupoles sur tambour. Les rangées de briques ou de moellons
+semblent être horizontales, mais les joints ne sont pas normaux à la
+courbe de la voûte (fig. 8) et cherchent toujours à se rapprocher d'un
+plan peu incliné, ainsi que l'indique la section en A. Aussi les
+constructeurs byzantins, ayant grand'peine à construire les derniers
+rangs annulaires _a b_, s'arrêtèrent parfois en _a_, et, à partir de ce
+niveau, reprirent une seconde coupole en matériaux très-légers, ainsi
+que l'indique le tracé B[14].
+
+[Illustration: Fig. 9.]
+
+[Note 14: Citernes de Constantinople; l'une, près de celle des mille
+et une colonnes; l'autre, récemment découverte au nord-est de
+l'Et-Meïdan.]
+
+Les Persans procédèrent plus franchement et adoptèrent la forme de
+coupole indiquée en C. Nous ne mentionnerons que pour mémoire les
+coupoles à section horizontale bulbeuse (fig. 9) (Saint-Serge et
+monastère de Chora à Constantinople). Celles construites au moyen de
+trompillons à rangs tronc-coniques, s'enchevêtrant (fig. 10), (tombeau
+de saint Dimitri à Salonique) et celles construites en poteries, telle
+que la voûte de Saint-Vital de Ravenne.
+
+[Illustration: Fig. 10]
+
+Toutes ces voûtes sont construites à l'aide d'une simple tige
+directrice, de bois ou de fer, sous-tendue par un fil et sans qu'il soit
+besoin de cintres.
+
+Ce que nous voulons établir ici, c'est que, pour ce qui touche la
+construction des voûtes, objet si important dans l'architecture
+byzantine, l'influence orientale, asiatique ou iranienne est bien
+autrement puissante que n'est l'influence occidentale romaine. Il en est
+de même pour l'ornementation. La tradition de l'architecture romaine se
+perd, s'efface promptement à Byzance sous l'apport iranien. De même qu'à
+Rome les monuments étaient confiés le plus souvent à des artistes grecs,
+car les Romains n'ont jamais fourni d'artistes, de même, à Byzance, le
+gouvernement impérial s'adressait à des artistes asiatiques qui, depuis
+longtemps, possédaient leurs méthodes, leur art, dont il serait trop
+long d'énumérer les origines diverses, mais toutes issues du centre de
+l'Asie aux époques les plus reculées.
+
+Il est évident, par exemple, que les chapiteaux les plus anciens de
+Sainte-Sophie de Constantinople ne rappellent guère les chapiteaux grecs
+et romains ioniques et corinthiens de l'époque des premiers Césars, mais
+qu'ils appartiennent à un autre art dont nous retrouvons les éléments en
+Asie et jusque dans l'extrême Orient. De même pour toute
+l'ornementation. Au lieu de dériver immédiatement d'une inspiration de
+la flore, comme dans l'architecture grecque des beaux temps et jusque
+sous les premiers empereurs de Rome, elle est toute empreinte d'un
+hiératisme vieilli, dont on a longtemps usé et abusé. On peut en dire
+autant de la peinture, des harmonies obtenues par la juxtaposition des
+tons: cela ne rappelle ni l'antiquité grecque, ni l'antiquité romaine,
+c'est asiatique.
+
+L'art byzantin, quittant la voie tracée par l'antiquité grecque païenne
+dans la statuaire et la peinture, abandonnant cette recherche de plus en
+plus exacte de la nature qui penchait déjà, sous les Antonins, vers le
+réalisme, se rattache aux traditions archaïques de l'Asie. Il prétend
+immobiliser les types, suspendre le libre arbitre de l'artiste,
+l'astreindre à des formules invariables. En un mot, le propre de l'art
+byzantin, à un point de vue philosophique, est de quitter la voie
+occidentale ouverte par les Grecs, pour se rattacher entièrement à
+l'esprit asiatique porté vers l'immobilité en toutes choses.
+
+Merveilleusement placé pour opérer cette transformation, le nouveau
+siège de l'empire était au centre des voies qui, de tous les points de
+l'Asie, aboutissaient au Bosphore pour communiquer avec l'Occident.
+Ajoutons à cela que l'Europe occidentale allait être sillonnée par les
+incursions des Barbares et que la vieille machine romaine se disloquait
+de toutes parts.
+
+Byzance devenait donc le point central, comme le résumé de tous les
+éléments d'art du monde connu. Et c'était à cette capitale que, pendant
+des siècles, l'Europe devait recourir pour trouver ces éléments. Aussi
+l'influence de Byzance se faisait-elle sentir encore, au XIIe siècle,
+jusqu'aux limites de l'Occident, et les arts italiens, français,
+anglais, rhénans et germains se constituèrent à son école.
+
+Les croisades et les rapports journaliers politiques qui en résultèrent
+avec Constantinople contribuèrent à activer ce mouvement. Toutefois,
+c'est précisément après cette sorte d'enseignement que l'Occident
+recueillait au centre de l'Empire d'Orient qu'il s'affranchit assez
+brusquement de l'influence byzantine pour prendre des voies différentes.
+
+Mais ces nations occidentales possédaient encore, même au XIIe siècle,
+des traditions romaines, qui n'avaient cessé d'exercer leur action, puis
+des apports nouveaux appartenant aux populations barbares qui avaient
+sillonné l'Europe du Ve au VIIe siècle. Si faibles qu'ils fussent, ces
+apports ne laissaient pas moins des traces encore visibles de nos jours.
+
+Ainsi, ne perdons pas de vue ce point important: l'art byzantin, dans
+sa constitution pratique aussi bien que dans sa forme, est un résumé
+d'éléments très-divers dont le régime impérial prétendit former un tout
+immuable, une formule hiératique soumise à des lois rigoureuses. Mais
+comme, en ce monde, ce qui ne se transforme pas atteint fatalement la
+décrépitude et la mort, l'art byzantin était condamné, après avoir jeté
+un vif éclat, à s'éteindre peu à peu et ses dernières expressions, bien
+que les écoles subsistassent, bien que les causes de production fussent
+entretenues, sont loin d'avoir la valeur de celles formées du Ve au
+VIIe siècle.
+
+Quant au peuple Russe, composé d'éléments divers mais où dominaient les
+Slaves, au moment où ce vaste Empire commença de se constituer, sous les
+grands princes, au milieu de luttes incessantes, il était en
+communication trop directe avec Byzance pour n'avoir pas été soumis
+jusqu'à un certain point aux arts byzantins; mais cependant ces éléments
+n'étaient pas sans posséder chacun, des notions d'art qu'on ne saurait
+négliger.
+
+Les Slaves, comme les Varègues, ne connaissaient guère que la structure
+de bois; mais, dès une époque reculée, ils avaient poussé assez loin
+l'art de la charpenterie, bien que dans des voies différentes.
+
+Les Slaves (ainsi que le démontrent les traditions encore vivantes)
+procédaient par _empilages_ dans leurs constructions de bois: les
+Scandinaves par _assemblages_. Aussi ces derniers avaient-ils atteint de
+bonne heure une grande habileté dans l'art des constructions navales.
+
+Ces deux modes d'employer le bois dans les constructions se fondirent et
+persistent jusqu'à nos jours, ce qu'il est facile de constater en
+examinant les habitations rurales de la Russie.
+
+Mais encore les Slaves, aussi bien que les Varègues, possédaient
+certaines expressions d'art que tous les jours les études
+archéologiques permettent de constater avec plus de certitude et qui
+dénotent une origine asiatique.
+
+Ces Slaves, aussi bien que ces Scandinaves, n'étaient-ils pas sortis,
+comme la plupart des peuples qui occupent le continent européen, d'un
+tronc commun?
+
+N'étaient-ils pas descendants des Aryas?
+
+Les Scandinaves, arrivés tard au nord de l'Europe, établis d'abord sur
+les rivages de la Baltique, de la mer du Nord, puis sur le sol du
+Danemark actuel, de l'Islande, de la Normandie et enfin de l'Angleterre,
+ont laissé des traces de ces premières occupations; traces qui ont leur
+physionomie caractérisée, que l'on retrouve également sur les monuments
+les plus anciens de la Russie et que l'on ne saurait confondre avec
+les influences germaniques, non plus qu'avec les éléments turks et grecs
+byzantins.
+
+Mais il y avait dans l'art byzantin même, en ce qui touche
+l'ornementation, des origines évidemment communes avec celles qui se
+faisaient sentir dans les arts slaves. Cela, au premier abord, peut
+passer pour un paradoxe; l'examen des monuments ne doit guère cependant
+laisser de doutes à cet égard. Et ces origines, on les retrouve dans le
+centre du continent asiatique.
+
+Nous venons de démontrer que l'art byzantin, dans le domaine de la
+structure architectonique, n'a fait qu'adopter des méthodes et procédés
+appartenant à l'Asie, à cette belle civilisation des Assyriens, Perses
+ou Mèdes, comme on voudra les appeler, en y mêlant quelques éléments
+grecs et romains.
+
+Mais les peuplades grecques qui s'étaient établies dès les derniers
+temps de l'empire en Asie Mineure et notamment sur cette route si
+fréquentée par les caravanes partant du golfe Persique pour aboutir à
+Antioche, et qui nous ont laissé des édifices religieux et civils si
+remarquables dans la Syrie centrale, possédaient une ornementation qui
+ne rappelle nullement l'ornementation grecque proprement dite, mais se
+rapproche des arts de l'Orient iranien, dont il faut aller chercher la
+source dans l'Inde supérieure.
+
+Cette ornementation, composée d'entrelacs et d'une flore de conventions,
+sèche, découpée, métallique et qui fut adoptée à Byzance, où elle
+étouffa bientôt les derniers vestiges de l'art romain, apparaît aussi
+dans les monuments les plus anciens des Slaves et même dans les objets
+qu'en France on attribue aux Mérovingiens, c'est-à-dire aux Francs venus
+des bords de la Baltique.
+
+Ainsi, la Russie allait prendre ses arts, au moins en ce qui touche
+l'ornementation, à deux rameaux fort éloignés l'un de l'autre par la
+distance et le temps, mais sortis d'un tronc commun.
+
+Il n'existe, parmi les diverses races dont se compose l'humanité, qu'un
+nombre restreint de principes d'art, soit au point de vue de la
+structure, soit au point de vue de l'ornementation. Quant à la
+structure, il n'est que deux méthodes principales.
+
+La première, et la plus ancienne très-probablement, consiste à employer
+le bois; la seconde comprend tous les systèmes d'agglutinage, méthode
+que l'on désigne sous le nom général de maçonnerie: brique crue ou
+cuite, pierre, moellon réunis par de l'argile ou un ciment.
+
+La structure de bois comprend deux systèmes: l'un qui consiste à empiler
+des troncs d'arbres les uns sur les autres comme de longues assises, en
+les enchevêtrant à leurs extrémités et à former ainsi des murailles
+solides. L'autre, qui est proprement ce qu'on appelle la charpente,
+c'est-à-dire l'art d'assembler les bois de manière à profiter des
+qualités particulières à ces matériaux en les utilisant en raison même
+de ces qualités.
+
+Le système de structure par agglutinage paraît avoir appartenu
+primitivement aux races jaunes; tandis que l'emploi du bois dans les
+constructions semble être l'attribut de la race âryenne.
+
+Et ceci serait la conséquence, soit du génie propre à ces deux races,
+soit du milieu dans lequel primitivement elles se sont développées.
+
+Les Aryas descendaient des hauts plateaux boisés du Thibet et de
+l'Himalaya.
+
+Les Jaunes occupaient les vastes plaines de l'Asie, arrosées par de
+larges fleuves et ou les matériaux maniables, argile et roseaux, se
+trouvent en abondance.
+
+Si un rameau de race âryenne s'établit dans les plaines du Tigre et de
+l'Euphrate, par exemple, les deux éléments peuvent se mélanger, mais on
+retrouve toujours la trace des influences originaires[15].
+
+[Note 15: Nous avons développé ces observations dans l'_Histoire de
+l'habitation humaine_.]
+
+Un de ces rameaux occupe-t-il un territoire où le bois de construction,
+aussi bien que le limon, font défaut, comme est le territoire
+hellénique, mais où abondent les matériaux calcaires, la pierre de
+taille,--tout en se servant de ces matériaux, on distingue, dans leur
+emploi, les formes imposées par le système de structure de charpente. Le
+Grec dorien pousse si loin son aversion pour les éléments empruntés à
+d'autres races que les races âryenne et sémitique, qu'il n'emploie
+jamais le mortier dans ses constructions comme moyen d'agglutinage, bien
+qu'il le connaisse parfaitement, puisqu'il fait des enduits légers et
+d'une extrême finesse peur appliquer la peinture. En un mot, il bâtit
+toujours en pierre sèche. Et même le romain, lui, qui emploie les deux
+modes: il ne les mêle point, et s'il bâtit en _pierre d'appareil_,
+jamais il ne réunit par un ciment ces matériaux taillés; il les pose
+jointifs.
+
+Sur quelque point du globe que ce soit, les constructions dérivent
+toujours de ces principes fondamentaux; soit de l'un ou de l'autre, soit
+des deux ensemble. Mais les origines sont d'autant plus apparentes qu'on
+remonte plus haut dans l'histoire des peuples. Cependant, jamais elles
+ne s'effacent entièrement.
+
+Quant à l'ornementation, deux principes se trouvent également en
+présence chez les humains: l'ornementation géométrique et celle qui
+dérive d'une imitation des produits de la nature, faune et flore.
+
+Il n'est peuplade si barbare qui ne possède certains éléments d'art, et
+c'est une illusion de croire que l'art se développe en raison du degré
+de l'état policé qu'aujourd'hui on appelle civilisation.
+
+Un peuple de moeurs très barbares peut posséder, sinon un art très
+parfait, des éléments d'art susceptibles d'un grand développement. Et
+nous en avons la preuve tous les jours. Ces misérables Thibétains, qui
+vivent à l'état quasi sauvage, à notre point de vue européen, façonnent,
+cependant ces tissus merveilleux dont, à grand'peine, avec tous nos
+moyens de fabrication perfectionnés, nous imitons la composition et
+l'harmonie. Les pauvres chaudronniers hindous font avec des instruments
+élémentaires ces vases de cuivre repoussé et gravé dont le galbe et les
+dessins sont ravissants, et, chose étrange, les éléments de
+perfectionnement, qu'à notre point de vue nous apportons à ces artistes
+et artisans, ne font qu'altérer et détruire bientôt même leurs facultés
+créatrices, soit dans la composition, soit dans l'exécution. Les
+éléments d'art et d'industrie européens introduits en Chine et au Japon
+précipitent la décadence de l'art chez ces peuples avec une effrayante
+rapidité.
+
+Il faut donc admettre que, dans un milieu barbare, des éléments d'art
+existent parfois et peuvent être assez puissants pour exercer une
+influence marquée dans le développement artistique de peuples
+relativement civilisés.
+
+Ceci dit, nous devons considérer comment l'ornementation procède.
+
+Les monuments d'art les plus anciens connus dans l'histoire de
+l'humanité sont certainement ces os d'animaux sur lesquels sont gravés
+des linéaments, monuments qui sont contemporains de l'âge de pierre
+primitif et se trouvent avec des débris de mammouths, de rennes et de
+l'ours des cavernes.
+
+Jusqu'à présent on n'a découvert ces restes du génie primitif des
+humains que dans l'ouest de l'Europe[16] et on ne sait à quelle race les
+attribuer. Quoi qu'il en soit, ces gravures reproduisent habituellement
+des êtres animés: chevaux, mammouths, rennes, hommes, parfois des lignes
+dont on ne peut indiquer la signification, mais point de dessins
+géométriques, même rudimentaires.
+
+[Note 16: Musée de Saint-Germain-en-Laye.]
+
+Peut-être des fouilles dirigées avec intelligence dans d'autres parties
+du monde feront-elles découvrir des monuments contemporains de ceux-ci
+et où apparaîtrait le tracé géométrique.
+
+Mais si on arrive à une époque plus rapprochée de nous, les dessins
+géométriques se montrent[17]: cercles, triangles, lignes croisées,
+entrelacées, parallèles, spirales.
+
+[Note 17: A l'époque dite de l'âge de bronze.]
+
+Sur les armes de bois, de corne ou d'os appartenant aux races noires les
+plus sauvages, aujourd'hui comme jadis--car la plupart de ces races ne
+paraissent pas susceptibles de progrès--les dessins géométriques sont
+fréquents, et, relativement très supérieurs comme correction aux
+grossières imitations des objets naturels.
+
+Si l'on atteint des temps encore plus rapprochés de nous, on peut
+constater des faits qui ne manquent pas d'importance.
+
+Pendant que certains peuples conservent l'ornement géométrique en y
+mêlant la faune et la flore, comme les Égyptiens, les Sémites en
+général, d'autres abandonnent entièrement le tracé géométrique dans
+l'ornementation pour se consacrer exclusivement à l'imitation de la
+faune et de la flore.
+
+Tels ont été les Grecs pendant l'antiquité, telle a été en Occident,
+pendant le moyen âge, l'école française.
+
+Il faut dire que ce sont là des exceptions; car, à toutes les époques de
+l'histoire, en Asie et chez les nations où les arts de l'Orient et
+sémitiques ont exercé une influence, l'ornementation mêle sans
+discontinuité les combinaisons géométriques à l'imitation de la faune et
+de la flore, et, même chez les Sémites, le tracé géométrique dans
+l'ornementation l'emporte singulièrement sur la flore, puis l'imitation
+de la faune fait défaut.
+
+Les Pélasges, les Hellènes, qui, dans l'état primitif de leur
+civilisation, ne semblent avoir eu d'autre art que l'art asiatique, où
+ce mélange entre le tracé géométrique et l'imitation de la faune et de
+la flore apparaît dès l'époque la plus ancienne, surent donc
+s'affranchir de ces traditions et furent les premiers peut-être à imiter
+les productions naturelles à l'exclusion du tracé géométrique, sans se
+départir de cette imitation, mais en la perfectionnant sans cesse.
+
+Quant aux Romains, ils ne firent autre chose que de suivre la voie
+ouverte par les Grecs, en abandonnant les éléments étrusques, d'autant
+qu'ils n'employaient guère, sous l'empire, que des artistes grecs.
+
+Et cependant, au déclin de l'empire, ces mêmes Grecs, influents sur le
+territoire asiatique, abandonnèrent la voie ouverte par leur grande
+école hellénique pour revenir aux compositions orientales. Ainsi
+apportèrent-ils ces compositions d'art à Byzance, en y mêlant quelques
+débris de l'art élevé si haut par eux à l'apogée de leur grandeur.
+
+Un fait inverse se produit en France vers le Xe siècle. L'élément
+gallo-romain, qui dominait alors aussi bien dans la structure
+architectonique que dans l'ornementation, est étouffé peu à peu sous
+l'influence de l'art byzantin, dans le Midi particulièrement, et
+scandinave asiatique dans le Nord.
+
+Ce que nous appelons le _roman_, en France, n'est, à tout prendre, qu'un
+apport asiatique sur un fonds romain. La structure quasi romaine
+subsiste avec une certaine persistance dans les provinces du Nord; mais
+dans l'Ouest la structure byzantine exerce une grande influence et
+modifie profondément l'architecture, pendant qu'au Nord, au Centre, à
+l'Ouest et au Midi, l'ornementation gallo-romaine disparaît presque
+simultanément. Les objets, les étoffes, les meubles rapportés de Byzance
+produisent dans l'ornementation de l'architecture méridionale française
+une véritable transformation. Cette ornementation va, par suite des
+relations fréquentes de la Provence avec la Syrie, chercher ses nouveaux
+modèles dans les édifices d'Orient, pendant que les apports asiatiques,
+francs, scandinaves, se mêlent aux traditions gallo-romaines et se
+rencontrent avec les éléments d'ornementation empruntés à Byzance.
+
+La Russie se trouva, en ce qui touche l'ornementation, à peu près dans
+le même cas.
+
+D'une part, elle avait l'art de Byzance, qui tendait à se vulgariser, au
+moins dans les provinces voisines de la cité impériale; d'autre part,
+des éléments slaves, peut-être aussi scandinaves.
+
+[Illustration: ORNEMENTATION DE MANUSCRITS RUSSES (Xe Siècle)]
+
+Ces arts ne demandaient qu'à se réunir comme des frères longtemps
+séparés, et c'est pourquoi nous voyons dans les manuscrits les plus
+anciens de provenance russe des compositions qui rappellent ces deux
+origines issues de deux points si éloignés quoique appartenant à une
+même famille. On peut aussi découvrir dans ces monuments des traces
+mongoles dues à l'extrême Orient septentrional; mais cet apport est
+relativement faible, inégalement réparti, et n'a exercé qu'une influence
+de peu de valeur sur l'art russe.
+
+Si nous examinons les manuscrits russes, nous voyons qu'ils sont
+l'expression d'arts très-différents, tout en appartenant à une même
+époque. Les uns sont purement byzantins, dus évidemment à des artistes
+byzantins, et peut-être même enrichis de vignettes à Byzance. D'autres
+contrastent de la façon la plus rude avec ceux-ci et sont sortis de
+mains étrangères à cet art. Ce sont ceux-là qui nous touchent
+particulièrement, bien entendu, en ce qu'ils manifestent déjà le
+résultat des influences diverses qui agissaient sur le pays.
+
+Ainsi, par exemple, le manuscrit connu sous le nom de _la Perle_, du Xe
+siècle[18], est purement byzantin; tandis que le manuscrit des
+_Homélies_ de saint Jean Chrysostome, de la même époque[19], se
+rapproche absolument des arts slaves.
+
+La figure A (pl. I), qui présente un fragment de l'ornementation de ce
+manuscrit, rappelle exactement, et comme dessin et comme coloration, les
+incrustations de verres colorés de ces peuples.
+
+On en peut dire autant de la figure B, de la même époque[20]. Cette
+ornementation est bien plutôt slave que byzantine.
+
+Mais ne poussons pas plus loin, quant à présent, cet examen.
+
+[Note 18: Bibliothèque synodale, Moscou. Voyez l'_Histoire de
+l'ornement russe du Xe au XVIe siècle, d'après les manuscrits_, avec
+une préface de M. Victor de Boutovsky. Pl. I.]
+
+[Note 19: _Ibid_. Pl. II.]
+
+[Note 20: OEuvres de Saint-Grégoire de Nazianze, _Ibid.,_ pl.
+VII.]
+
+Qu'étaient les constructions de la Russie à cette époque, c'est-à-dire
+vers le Xe siècle?
+
+Ces constructions étaient faites de bois[21]; les textes, à cet égard,
+sont concordants, et ces constructions ne pouvaient, par conséquent,
+participer de l'architecture byzantine, dont la structure ne rappelle
+même pas, comme il arrive chez d'autres civilisations, les traditions
+d'oeuvres de charpenterie.
+
+[Note 21: Les églises anciennes de Kiew, bâties par la grande Olga,
+étaient de bois. Dans cette ville, la tradition rapporte que l'église de
+la Dîme fut la première qui fut construite en maçonnerie (999). Fondée
+par le grand prince Vladimir, tout ce que l'on sait de cette église,
+c'est qu'elle était construite en pierre et brique et ornée à
+l'intérieur de peintures et de mosaïques. (_Histoire de l'architecture
+en Russie_, par Val. Kiprianoff.)]
+
+Lorsque, vers le XIe siècle, les Russes commencèrent à bâtir des
+édifices religieux en maçonnerie dont la structure, et notamment les
+voûtes, sont inspirées de l'art byzantin, ils adaptèrent à cette
+structure, avec le vêtement byzantin sensiblement modifié comme on le
+verra, une ornementation qui dérive d'éléments asiatiques, slaves et
+touraniens, dans des proportions variables, c'est-à-dire locaux.
+
+C'est là proprement, dans le domaine de l'architecture, ce qui constitue
+l'art russe, ce qui le distingue de son voisin, l'art byzantin, ce qui
+en fait l'originalité et ce qui lui permet de se développer librement,
+dès l'instant qu'il demeure fidèle à ses origines et qu'il cesse de
+recourir aux imitations bâtardes de l'art occidental.
+
+Disons d'abord qu'en adoptant la structure byzantine dans leurs édifices
+religieux les Russes n'en prennent pas les plans. Ceux-ci se rapprochent
+beaucoup des plans des édifices grecs chrétiens du Péloponnèse et de
+l'ancienne Attique. L'édifice religieux proprement byzantin conserve
+dans son plan quelque chose de large, d'ouvert, qui rappelle
+l'ordonnance romaine. L'église grecque du Péloponnèse, de l'Attique et
+de la Thrace présente, au contraire, des dispositions peu étendues, des
+travées étroites, une multiplicité de piliers épais relativement aux
+vides, ainsi que l'indique parfaitement le plan (fig. 11)[22].
+
+[Note 22: Église de Saint-Nicodème, à Athènes.]
+
+[Illustration: Fig. 11.]
+
+Et observons que ce plan grec-byzantin de l'église de Saint-Nicodème
+d'Athènes ne ressemble en rien aux plans grecs-byzantins de la Syrie
+septentrionale, et qu'à Byzance même et dans les grandes villes les plus
+rapprochées de la métropole et soumises à son influence directe, les
+plans des églises dont la construction remonte aux premiers siècles de
+l'établissement de l'empire d'Orient tiennent à la fois et des données
+fournies par cet exemple, d'une tradition romaine, et d'une influence
+grecque païenne, sensible dans les églises de Syrie. Mais à l'époque où
+l'on construisait ces églises de l'Attique, du Péloponnèse, de la
+Thessalie, de l'Épire, ces contrées étaient envahies en grande partie
+par la race slave qui formait au sud-ouest, à l'ouest et au nord de
+Byzance, une épaisse couche dont la puissance s'affaiblit seulement
+lors des invasions turques de Khosars, Petchenègues, Ouzes, Ougres,
+Bulgares, etc.
+
+Les populations grecques proprement dites avaient conservé avec le
+centre de l'empire un lien étroit, et, bien que parfois, dans les dèmes
+grecs, des émeutes populaires aient été poussées jusqu'à massacrer le
+stratège de Byzance, cependant l'autorité impériale n'y était pas
+discutée.
+
+Les arts n'avaient pas cessé d'être cultivés dans ces dèmes grecs, mais
+s'étaient modifiés en raison même de l'influence des races nouvelles qui
+les occupaient en grande partie. Autrement, il serait impossible de
+comprendre pourquoi et comment les édifices de ces territoires grecs
+prenaient un caractère très-différent de ceux qui se construisent en
+Asie Mineure, dans l'Arménie et la Syrie septentrionale.
+
+Byzance, dont la politique consistait surtout à ménager l'autonomie des
+provinces vassales, était ainsi placée au centre d'influences
+très-diverses et qu'elle subissait tour a tour.
+
+Comme le dit très-bien M. Alfred Rambaud[23], «toutes les races de
+l'Europe orientale se trouvaient représentées dans les pays qui
+confinaient l'empire grec: la race latine et même la race germanique par
+les Dalmates et les Italiens; la race arabe en Sicile, en Crète, en
+Orient; la race arménienne par le royaume pagratide et les principautés
+feudataires; les races turques et ouraliennes par les Bulgares du Volga,
+les Ouzes, les Petchenègues, les Khosars, les Magyars; la race slave,
+par les Russes, les Bulgares danubiens, les Serbes, les Croates....
+
+[Note 23: _L'Empire grec au Xe siècle,_ p. 531.]
+
+L'empire grec ne s'effrayait pas trop de ces infiltrations de races
+barbares. Tous les éléments étrangers qui pénétraient dans son économie
+la plus intime, il cherchait à se les assimiler. Loin de les exclure de
+la cité politique, il leur ouvrait son armée, sa cour, son
+administration, son Église. A ces Arabes, à ces Slaves, à ces Turks, à
+ces Arméniens, il demandait des soldats, des généraux, des magistrats,
+des Patriarches, des Empereurs. Ce qu'il y avait de jeunesse dans ce
+monde barbare, il cherchait à s'en rajeunir.»
+
+Et plus loin: «Mais il y a deux races dont l'influence dans les
+provinces, dans les armées, à la cour, fut prépondérante; toutes deux
+eurent l'honneur d'être représentées sur le trône: la race slave et la
+race arménienne.»
+
+Sous Constantin le Grand, des colonies slaves ou scythes furent établies
+dans la Thrace, et la langue slave n'est pas sans avoir exercé une
+influence sur la vieille langue hellénique.
+
+Comment alors les arts slaves n'auraient-ils fait pénétrer aucun élément
+nouveau dans l'art byzantin? Les Slaves, objectera-t-on, ne possédaient
+pas d'art à l'époque où ils furent en contact immédiat et si fréquent
+avec Byzance, c'est-à-dire du VIIe au XIe siècle.
+
+Certes ils ne pratiquaient pas les arts ainsi qu'on les pratique chez
+des nations soumises depuis longtemps à une civilisation raffinée, comme
+on les cultivait à Rome, à Alexandrie ou à Athènes; mais l'art, pour ne
+disposer que d'expressions limitées, de moyens très-insuffisants, n'en
+possède pas moins des germes qui peuvent se développer et fournir une
+sève nouvelle à des troncs vieillis.
+
+L'art byzantin n'est autre chose que l'art impérial romain décrépit, qui
+ne cesse de se rajeunir par les apports vivaces des nations au milieu
+desquelles il s'implante.
+
+Mais de même que la cour de Byzance établit sur toute chose un
+formulaire étroit: dans l'administration une règle sévère, tout en
+permettant à tant d'éléments divers de venir se joindre à la donnée
+romaine première, elle impose à ce mélange hybride un archaïsme qui en
+fait l'unité.
+
+Les Perses, les Grecs, les Asiatiques, les Latins, peuvent chacun
+revendiquer une part de l'art byzantin: ils ont tous concouru à sa
+formation; mais les peuplades slaves n'ont pas été non plus sans y
+apporter un élément.
+
+Il ne faut pas méconnaître les influences de l'art byzantin chez les
+peuples de l'Europe du Xe au XIIe siècle. Elles ont eu une puissance
+considérable, soit sur la structure architectonique, soit sur son
+ornementation, soit, enfin, sur les meubles, vêtements, bijoux, etc.
+
+Byzance fut, pendant trois siècles au moins, la grande école où les
+nations latines, visigothes et germaniques de l'Europe vinrent chercher
+les enseignements d'art, et ce fut à la fin du XIIe siècle seulement
+que les Français rompirent avec ces traditions. Leur exemple fut suivi
+en Italie, en Angleterre, en Allemagne, avec plus ou moins de succès. La
+Russie resta en dehors de ces tentatives: elle s'était trop intimement
+identifié à l'art byzantin pour essayer une autre voie; de cet art elle
+fut, pourrait-on dire, la gardienne et devait en continuer les
+traditions en y mêlant des éléments dus au génie slave asiatique.
+
+Quels sont ces éléments? En quoi consistent-ils?
+
+De l'art des Scythes nous reste-t-il des traces?
+
+Hérodote, en parlant de ce peuple qui joua un rôle important pendant
+l'antiquité, ne donne aucun renseignement de nature à faire supposer que
+les Scythes nomades, non plus que les Scythes agriculteurs, aient
+cultivé les arts.
+
+Cependant, il mentionne des objets d'art fabriqués par ces populations,
+il parle même de maisons de bois, il présente les Scythes comme étant
+à l'état de barbarie, mais la qualification de _barbares_, dans la
+bouche d'un Grec, n'a pas le sens que nous lui attachons aujourd'hui. Il
+signale, comme les ayant vus, des objets de métal fondu et, entre
+autres, ce vase d'airain qui contenait le liquide de six cents amphores
+et dont l'épaisseur était de six doigts[24].
+
+[Note 24: Melpomène, liv. IV, LXXXI.]
+
+Il nous dit comment certains grands personnages, malgré les lois
+terribles qui interdisaient à tous les Scythes, de quelque rang qu'ils
+fussent, d'adopter les usages étrangers, se plaisaient parmi les Grecs
+et manifestaient un goût particulier pour leurs arts et leurs coutumes.
+
+Il cite, entre autres, le roi Scylès, qui se fit bâtir un palais à
+Borysthènes. Enfin au nord des Scythes, Hérodote parle des Budins,
+grande et nombreuse nation qui aurait occupé toute la contrée comprise
+entre le haut Tanaïs et le Rho (le Don et le Volga). Sur leur
+territoire, l'historien grec prétend qu'il existe une grande ville,
+entièrement construite de bois, ainsi que ses hautes murailles, et
+possédant des temples bâtis suivant la méthode des Grecs, avec statues
+et autels. Cette ville aurait été fondée par une colonie grecque,
+chassée de Borysthènes.
+
+Il donne à ce peuple le nom de Gélons et prétend qu'ils parlent un
+langage composé de scythe et de grec[25]. C'est à tort, ajoute-t-il, que
+les Grecs confondent les Budins avec les Gélons. Les premiers sont
+autochtones, nomades et se peignent le corps entier en bleu et en rouge,
+ils se nourrissent de vermine. Les Gélons, au contraire, cultivent la
+terre, mangent du pain, ont des jardins et ne ressemblent aux Budins, ni
+par les traits du visage, ni par la couleur de la peau....
+
+[Note 25: _Id.,_ liv. IV, CVIII.]
+
+Ainsi, dès cette époque reculée, on entrevoit entre les Scythes et les
+civilisations grecque et persane certains liens, certains rapports qui
+n'ont pu que se développer jusqu'au moment où l'empire romain s'établit
+à Byzance. De même aussi, sur le territoire occupé par la Russie
+d'Europe, on signale déjà la présence de plusieurs races: les Scythes
+nomades au sud, les Scythes agriculteurs sur la rive gauche du
+Borysthènes, les Androphages au nord de ce fleuve, les Melanchloenes le
+long du haut Tanaïs, puis les Budins et les Gélons entre le haut Tanaïs
+et le Volga.
+
+Hérodote distingue ces peuples et attribue à chacun des moeurs
+différentes; il signale les Androphages comme les seuls qui se
+repaissent de chair humaine; les autres échangent leurs produits, se
+livrent à un commerce plus ou moins étendu avec les nations de la Grèce
+et de l'Iran. Les Scythes nomades font la guerre, ont une nombreuse
+cavalerie, dévastent leur propre pays pour affamer l'envahisseur et font
+le vide devant lui en l'observant et le harcelant sans trêve. Les
+descendants de ces Scythes, les Slaves, ont prouvé en maintes
+circonstances que ces antiques traditions ne s'étaient pas perdues chez
+eux.
+
+Mais nous possédons mieux que les renseignements vagues fournis par
+Hérodote; nous possédons des objets laissés en grand nombre par les
+Scythes ou les Skolotes dans les _tumuli_ répandus sur le territoire
+méridional de la Russie.
+
+Ces objets de métal, cuivre, argent, or, fer indiquent un état de
+civilisation passablement avancé et des traditions d'art évidemment
+sorties de l'Asie centrale, qui méritent une étude sérieuse, car elles
+éclairent d'un jour nouveau cette page si obscure de l'art appelé
+byzantin. Tous ces objets ne paraissent pas appartenir à la même époque
+et, parmi eux, on en trouve qui sont de provenance grecque.
+
+Il existe près du village d'Alexandropol, dans le district
+d'Ekatérinoslav, un grand _tumulus_, connu sous le nom de
+«Lougavaïa-Moguila» (tombe de la prairie). C'est un des plus
+considérables de toute la Nouvelle Russie. Sa base, entourée d'une
+enceinte de pierres brutes, avait cent cinquante sagènes (320m,10) de
+pourtour et sa hauteur dix sagènes (21m,40).
+
+En 1851, des fouilles furent pratiquées dans ce _tumulus_ et firent
+découvrir quantité d'objets curieux: deux figures de femmes ailées,
+tenant deux animaux à cornes. Ces deux objets de fer sont plaqués d'or
+sur la face et d'argent sur le revers. Quel est ce personnage (fig. 12)
+ou cette divinité[26]? Est-ce Aura ou même Artémis?--Nous trouvons (fig.
+13) parmi les antiquités découvertes à Camyros (île de Rhodes), par M.
+A. Salzmann, un collier de plaques d'or[27] qui présente un sujet
+analogue et qui appartient à l'art phénicien.
+
+[Illustration: Fig. 12.]
+
+[Illustration: Fig. 13.]
+
+[Note 26: Au tiers de l'exécution. (Voy. _Recueil d'antiquités de la
+Scythie_, publié par la Commission impériale archéologique.
+Saint-Pétersbourg.)]
+
+Dans le même _tumulus_, en 1853, on découvrit quatre plaques de bronze,
+munies de douilles avec bielles et représentant chacune un griffon dans
+un cadre (fig. 14). Deux clochettes sont attachées aux angles inférieurs
+du carré orné à la base d'oves renversées[28]. Beaucoup d'autres objets
+d'or et d'argent furent trouvés dans ce tumulus et dans quelques autres
+situés à l'entour de la Lougavaïa-Moguila.
+
+[Illustration: Fig. 14.]
+
+[Note 27: Musée du Louvre.]
+
+[Note 28: Aux deux tiers de l'exécution.]
+
+[Illustration]
+
+Les populations scythes, qui occupaient alors les contrées situées sur
+les bords du Dnjeper inférieur, savaient donc façonner les métaux,
+plaquer l'or et l'argent sur le fer--car beaucoup d'objets de fer sont
+revêtus de ces métaux précieux--et possédaient des éléments d'art qui
+ont une affinité incontestable avec les arts asiatiques.
+
+Les fouilles continuées en contre-bas du niveau du sol extérieur, au
+centre de la Lougavaïa-Moguila, firent découvrir la tombe d'un cheval et
+des plaques d'or qui décoraient le harnais de la bête. Ces plaques d'or
+représentent un hippocampe, un lion, un oiseau et un taureau entourés
+d'arabesques, une rosace; le tout est façonné au repoussé et dépendait
+de la têtière et du mors en fer. D'autres excavations mirent au jour des
+tombes humaines ainsi qu'un grand nombre de fragments d'or dépendant de
+vêtements et d'ustensiles.
+
+Nous présentons (pl. II) deux de ces plaques d'or repoussé qui
+représentent une tête humaine A, couronnée de feuillages, d'un travail
+grec, et B, un lion appartenant à un art tout différent et absolument
+asiatique.
+
+Et cependant ces deux objets ont été trouvés sur le même point du
+_tumulus_, dans la même tombe. Parmi tous ces objets d'or, reproduits
+dans l'atlas des _Antiquités de la Scythie_, et qui sont en nombre
+considérable, ces deux influences grecque et asiatique sont
+très-appréciables.
+
+Lors de nouvelles fouilles entreprises en 1856, on trouva encore, dans
+une des tombes que recouvrait le tumulus de la Lougavaïa-Moguila, un
+squelette de cheval avec les restes d'un magnifique harnais de bronze et
+d'or. Les plaques de bronze fondu appartiennent à un travail grec d'une
+belle époque, et le collier de poitrail, qui ne pèse pas moins d'une
+demi-livre d'or, et se compose d'une bande ajourée représentant des
+griffons terrassant des sangliers et des cerfs, avec ses deux plaques
+de pendants, est d'un travail absolument étranger à l'art grec. La
+planche III présente la plaque de bronze qui ornait la têtière du cheval
+et qui montre Athéné en buste, et la figure 15, ci-dessous, l'une des
+plaques pendantes du collier d'or de poitrail. Il n'est pas besoin
+d'insister. Évidemment, ces deux objets, appartenant, à un même harnais
+et, par conséquent, de la même époque, qui datent (si l'on s'en rapporte
+au style de la plaque) du IIIe siècle avant l'ère chrétienne, sont dus
+à des fabrications et à des écoles d'art absolument étrangères l'une à
+l'autre. Si les objets de bronze ont été fournis par la Grèce, les
+objets d'or proviennent d'un art local et cet art local est tout
+asiatique.
+
+[Illustration: Fig. 15.]
+
+[Illustration]
+
+Ce dragon qui dévore une panthère est une composition asiatique et
+l'exécution de l'ornementation, les formes sèches et enchevêtrées, le
+style décoratif enfin, nous reportent au centre de l'Asie.
+
+Les Grecs ont dédaigné cet art tant qu'ils ont maintenu les traditions
+de leur belle époque, mais à la fin de l'empire romain il n'en est plus
+de même; redevenus plus asiatiques qu'occidentaux, ils s'emparent de ces
+éléments, se les assimilent, les mélangent avec les arts de la Perse et
+constituent cette ornementation byzantine qui eut une si grande
+influence pendant le XIe et le XIIe siècle dans tout l'Occident.
+
+Des objets découverts sous d'autres _tumuli_ de la même contrée
+présentent encore un caractère différent.
+
+Dans l'un des _tumuli_ appelés «Grosses tombes», sur la route
+d'Ekatérinoslav à Nicopol, en 1860, M. Zabeline trouva quantité
+d'objets, provenant de harnais de chars, en argent, et entre autres deux
+flancs de têtière de cheval (fig. 16), représentant un entrelacs de
+deux serpents à têtes de cheval et affectant un caractère particulier se
+rapprochant singulièrement des influences mongoles[29].
+
+[Illustration: Fig. 16.]
+
+[Note 29: Moitié d'exécution.]
+
+Cette partie méridionale de la Scythie ou Scythie grecque semble donc
+avoir été occupée par trois races différentes, ou du moins avoir été
+soumise à des influences d'art provenant de trois sources différentes:
+source iranienne ou arienne à laquelle il faut attribuer les objets
+(fig. 12, 14, pl. II B et fig. 15); source grecque, à laquelle
+appartiennent incontestablement les objets (pl. II A et pl. III); source
+mongole, qu'indiquent l'objet (fig. 16) et plusieurs autres de même
+provenance.
+
+Ceci ne s'accorderait pas parfaitement avec la version d'Hérodote, qui
+prétend que les Scythes repoussaient toute influence étrangère, mais se
+trouve confirmé par la découverte dans ces diverses nécropoles de crânes
+humains qui, évidemment, appartiennent les uns aux races iranienne ou
+cimmérienne, et d'autres à la race mongole. D'ailleurs, la loi scythe
+qui punissait de mort tout individu ayant adopté des usages étrangers ou
+ayant frayé avec des étrangers, n'est-elle pas précisément une marque de
+ces habitudes? car on n'établit jamais une loi que quand on reconnaît la
+nécessité de l'édicter par la fréquence et le danger d'un délit.
+
+Si, sur le territoire méridional actuel de la Russie, on signale ces
+divers éléments d'art assez étrangers les uns aux autres; au Nord, les
+populations finnoises occupaient d'immenses territoires et n'étaient pas
+absolument dépourvues de toute idée d'art, comme certains auteurs l'ont
+prétendu.
+
+Il reste de ces monuments finnois primitifs des débris et, mieux que
+cela, des traditions tellement vivaces et caractérisées qu'on est
+forcément entraîné à les rattacher à un art fort ancien.
+
+Tels sont, par exemple, ces dessins de broderies dont on ne saurait
+déterminer la date exacte (fig. 17), mais dont la tradition remonte à
+une haute antiquité. Ce ne sont que des linéaments géométriques qu'il ne
+faut pas confondre avec d'autres combinaisons également anciennes,
+appartenant à d'autres races[30].
+
+[Note 30: A, broderie d'un tablier tchérémisse; B et D, d'une
+chemise ostiaque; C, d'un costume vollaque. (Musées de la Société
+géographique, de l'Académie des sciences. _L'ornement nat. russe,
+broderies, tissus, etc.,_ avec texte explicatif de W. Stassof.
+Saint-Pétersbourg.)]
+
+[Illustration: Fig. 17.]
+
+Dans ces ornements géométriques finnois que nous donnons ici, les
+méandres, par exemple, n'apparaissent pas, tandis qu'on les rencontre à
+l'origine de toutes les ornementations appartenant à l'extrême Orient
+central.
+
+Il n'est pas plus difficile de concevoir l'ornement A, de la figure
+17, qu'il n'en coûte de composer les ornements géométriques de la figure
+18, et dans ces broderies russes, dont il existe de si curieuses
+collections (voir les Musées de la Société géographique et de l'Académie
+des sciences de Russie), on rencontre très-rarement ces méandres, si
+fréquents dans l'ornementation de l'extrême Orient et notamment sur les
+monuments les plus anciens de l'Inde et de la Chine.
+
+[Illustration: Fig. 18.]
+
+L'Iran n'est pas sans avoir également adopté le méandre dans son
+ornementation, non sur les monuments les plus anciens connus qui n'en
+présentent pas de traces, mais sous l'influence des civilisations
+grecques de l'Ionie et à l'époque des Arsacides.
+
+Les arts égyptiens anciens n'en montrent pas davantage. En un mot, la
+combinaison géométrique de l'ornement connu sous le nom de méandre
+n'appartient ni aux Iraniens, ni à la race sémitique, tandis qu'elle
+apparaît, soit dans l'extrême Orient, soit chez les peuplades grecques.
+
+Quoique rare dans la composition des broderies russes, le méandre se
+fait voir cependant et nous paraît dû à une influence slave (fig. 19).
+
+[Illustration]
+
+Ces dessins sont brodés en coton rouge, sans envers, sur une
+toile[31]. Quant à l'harmonie des tons de ces étoffes populaires
+brodées, elle mérite d'être signalée.
+
+[Note 31: Bordure d'un essuie-mains; gouvernement de Twer
+(_Ibid_.).]
+
+[Illustration: Fig. 19.]
+
+Cette harmonie se rapproche parfois absolument des harmonies asiatiques
+de la Perse (pl. IV)[32]; d'autres se rapprochent des tonalités mongoles
+dures et heurtées.
+
+[Note 32: Broderie sur la manche d'une chemise mordwine, coton jaune
+et bleu, soie noire et laine rouge, bordure de perles fausses. (Acad.
+des Beaux-Arts de Saint-Pétersbourg.)]
+
+Mais, dans la composition des dessins de ces tissus, les figures
+géométriques ne dominent pas seules. Les fleurs, la figure humaine, les
+animaux entrent dans la décoration et se rapprochent intimement des
+compositions iraniennes anciennes; souvent ces figures sont affrontées,
+adossées ou juxtaposées, ayant entre elles un arbre ou un vase. On sait
+combien ce motif a été reproduit dans les étoffes et même dans la
+sculpture de la Perse; on sait également qu'on en trouve l'origine dans
+le culte de Mithra.
+
+Dans un récit du _Boun-dehesch_[33], il est dit comment Meschia naquit
+mâle et femelle d'un arbre produit par la portion de la semence de
+Kaïomorts qui avait été confiée à la terre, et comment le corps
+androgyne de Meschia se divisa en deux corps: l'un mâle qui retint le
+nom de Meschia[34], l'autre femelle qui s'appela Meschiané[35]. Voici la
+traduction de ce passage d'après Anquetil:
+
+[Note 33: _Zend-Avesta._]
+
+«Il est dit dans la loi[36], au sujet des hommes, que Kaïomorts[37]
+ayant rendu de la semence en mourant, cette semence fut purifiée par la
+lumière du soleil, que Nério-Sengh[38] en garda deux portions et que
+Sapandomad[39] eut soin de la troisième. Au bout de quarante ans, le
+corps d'un _Reivas_, formant une colonne (un arbre) de quinze ans avec
+quinze feuilles, sortit de terre, le jour de Mithra du mois de Mithra.
+Cet arbre représentait deux corps disposés de manière que l'un avait la
+main dans l'oreille de l'autre, lui était uni, lié, faisant même un tout
+avec lui.... Ils étaient si bien unis tous les deux l'un à l'autre,
+qu'on ne voyait pas qui était le mâle, quelle était la femelle...»
+
+Des pierres intaillées et des cylindres assyriens représentent, en
+effet, l'arbre ou la colonne avec les deux figures humaines, ou encore
+deux lions ailés affrontés, séparés par un arbre avec quinze
+feuilles[40]. Ce sujet fut beaucoup plus tard conservé comme motif
+décoratif dans les monuments persans; on le retrouve partout, en
+Occident, dans l'architecture dite romane et aussi dans les étoffes
+d'Orient des premiers siècles du christianisme, et enfin dans ces
+broderies russes d'une époque récente.
+
+[Note 34: _Mensch_, homme.]
+
+[Note 35: _Recherche sur le culte de Mithra_, sect. I, chap. V,
+Félix Lajard.]
+
+[Note 36: Le _Zend-Avesta_.]
+
+[Note 37: Taureau-homme.]
+
+[Note 38: Nom du feu Créateur.]
+
+[Note 39: Femelle qui représente la Terre.]
+
+[Note 40: Voyez l'Atlas de l'ouvrage de M. J. Lajard, pl. XXV,
+XXXVIII, XLIII, XLIX.]
+
+Il en est de même pour un certain nombre de ces compositions assyriennes
+et iraniennes, qui fournirent les éléments d'ornements persans de
+l'époque des Arsacides et des Sassanides que l'on retrouve parfois dans
+l'ornementation dite byzantine, mais plus prononcés encore dans celle
+des XIe et XIIe siècles, en Occident aussi bien qu'en Russie. Tels
+sont (fig. 20), par exemple, ces combats et entrelacements d'animaux
+fantastiques et réels, lions et griffons[41], ces torsades (fig. 21)
+si fréquentes sur les cylindres et terres cuites de l'époque des
+Perses[42], ces végétations toutes méridionales, fig. 22[43] et fig.
+23[44].
+
+[Illustration: Fig. 20.]
+
+[Illustration: Fig. 21.]
+
+[Note 41: Fragment d'une cuirasse de cuivre rouge, travail au
+repoussé (Musée du Louvre). Lajard.]
+
+[Illustration: Fig. 22.]
+
+[Illustration: Fig. 23.]
+
+[Note 42: Lajard, cylindre de belle hématite.]
+
+[Note 43: Bas-relief découvert à Persépolis par M. le colonel
+Macdonald Kinneir. Lajard.]
+
+[Note 44: Seuil, _Antiquités de Ninive_. Place.]
+
+A coup sûr ce n'est pas sur les territoires russes, non plus que dans
+le nord occidental de l'Europe, que cette ornementation a pris naissance
+puisque, dans ces contrées, ces animaux et ces végétaux n'existaient
+pas; donc la transmission asiatique est évidente dans les sculptures et
+les manuscrits des XIe et XIIe siècles, en Russie comme en Occident.
+Leur ornementation rappelle ces motifs, ces animaux fabuleux que
+l'antiquité attribuait à l'Orient: tels que ces griffons, gardiens de
+l'or, ces dragons, serpents ailés.
+
+[Illustration: Fig. 24.]
+
+[Illustration: Fig. 25.]
+
+Dans les fouilles faites sous la direction de M. Samokvasov dans le
+gouvernement de Tchernigov (petite Russie au nord de Kiew), on a trouvé
+deux cornes de ces chèvres du Caucase appelées _tours_, cornes enrichies
+de garnitures d'argent, gravées, dont les figures 24 et 25 donnent une
+portion. Ces objets étaient réunis, dans une sépulture, à un casque de
+fer, à une cotte de maille et à deux monnaies byzantines d'or du IXe
+siècle. L'une de ces garnitures A (fig. 24) montre des ornements
+curvilignes entrelacés dont l'origine asiatique est des mieux
+caractérisées; l'autre B (fig. 25) présente des animaux entrelacés, deux
+chasseurs armés, des oiseaux et quadrupèdes dont on ne peut méconnaître
+de même le style oriental. Si vous rapprochez ces gravures A de certains
+entrelacs persans, l'analogie est frappante; il en est de même des
+animaux B. Mais aussi cette ornementation A rappelle les incrustations
+d'argent sur des plaques de fer mérovingiennes[45] et celles B des
+dessins scandinaves d'une époque plus récente.
+
+[Note 45: Boucles de baudriers (Musée de Saint-Germain, Musée de
+Dijon).]
+
+Évidemment cette ornementation asiatique est de première main et n'est
+pas inspirée des produits de Byzance. Il serait plus exact de dire que
+les artistes byzantins ont été puiser aux mêmes sources, mais à une
+époque beaucoup plus récente. Et, pour nous expliquer plus clairement,
+les populations slaves qui gravaient ces ornements au IXe siècle les
+possédaient évidemment longtemps avant que l'art byzantin n'eût composé
+son ornementation gréco-persane.
+
+La rudesse sauvage, mais empreinte d'un puissant caractère, de ces
+gravures, indique assez que ce n'est pas là un art de seconde
+main.--Cette fleur _d'arum_, reproduite par la figure B, se retrouve
+dans l'ornementation hindoue à toutes les époques, et nous la voyons
+gravée avec une énergie primitive que les Byzantins ont affaiblie.
+
+[Illustration]
+
+Mais, pour en revenir aux manuscrits, nous avons dit qu'à ces
+éléments,--qui semblent être adoptés dans l'ornementation russe pendant
+les XIIe et XIIIe siècles sans passer par Byzance, puisqu'alors l'art
+byzantin ne les reproduisait pas sur ses peintures et vignettes de
+manuscrits,--il se joignait d'autres influences d'un caractère différent
+appartenant à la race mongole touranienne.
+
+Telles sont, entre autres, ces vignettes (pl. V) d'un manuscrit du
+XIIIe siècle [46].
+
+[Note 46: Évangéliaire du XIIIe siècle. Moscou, cathédrale de
+l'archange Saint-Michel. _Histoire de l'ornement russe_. (Voyez
+l'Introduction de H. V. de Boutovsky.)]
+
+L'ornementation A ne rappelle, ni par sa forme ni par l'harmonie des
+tons, l'art byzantin, persan ou arabe, mais l'art qui appartient aux
+races jaunes de l'Asie centrale. L'ornement B conserve quelques traces
+de l'art persan dans sa forme, tandis qu'il est touranien par
+l'assemblage des tons.
+
+On peut, jusqu'au XVe siècle, c'est-à-dire jusqu'à la chute de l'empire
+d'Orient, constater dans les manuscrits russes: d'une part l'influence
+byzantine pure, ou plutôt le travail des artistes byzantins; puis, dans
+les oeuvres vraiment russes, cette influence byzantine singulièrement
+mélangée d'un élément slave asiatique et d'un apport touranien, et cela
+dans des proportions très-variables.
+
+Mais ici il se présente un fait singulier.
+
+Nous possédons en France des manuscrits qui appartiennent au XIIe
+siècle, et qui montrent dans leurs vignettes ces entrelacs bizarres
+d'animaux et d'ornements. Des manuscrits dits anglo-saxons, mais qui
+devraient bien plutôt être désignés comme anglo-normands, puisque leurs
+vignettes sont profondément empreintes de l'art Scandinave, montrent des
+compositions analogues et datent également du XIIe siècle. Or, parmi
+les manuscrits russes, il s'en trouve qui rappellent aussi ces
+compositions, mais qui datent du XIVe siècle. Est-ce par la Scandinavie
+que cette nouvelle influence s'est produite, ou en allant quérir à une
+source commune orientale?--Car n'oublions pas que rien ne change en
+Orient et qu'un élément d'art, qui a pu aux époques reculées être
+introduit par les Aryas scandinaves au nord de l'Europe, pouvait encore
+fournir au XIVe siècle des exemples conservés à travers les siècles.
+
+[Illustration: fig. 26.]
+
+Quoi qu'il en soit, nous donnons (fig. 26) une majuscule[47] d'un
+manuscrit picard du XIIe siècle et (fig. 27) une vignette d'un
+manuscrit russe[48] du XIVe siècle. Nous n'avons pas besoin de faire
+ressortir les rapports qui existent entre ces deux ornements. Les formes
+courbes toutefois dominent dans les entrelacs de la figure 26, tandis
+que les formes anguleuses sont prononcées dans les entrelacs de la
+figure 27. Mais nous expliquons plus loin les causes de ces relations
+entre certaines oeuvres occidentales du XIIe siècle et celles du peuple
+russe au XIVe siècle.
+
+[Note 47: Manuscrit, biblioth. d'Amiens, provenant de l'ancienne
+abbaye de Corbie (XIIe siècle). Psautier.]
+
+[Note 48: Manuscrit de la sacristie du couvent de Saint-Serge
+(Troïtza Sergié) (XIVe siècle). _Histoire de l'ornement russe_, pl.
+XXXVIII.]
+
+[Illustration: Fig. 27.]
+
+Ce qui précède montre quels sont les éléments qui dominent dans l'art
+russe. Tous ces éléments, qu'ils viennent du nord, qu'ils viennent du
+midi, appartiennent à l'Asie. Iraniens ou Persans, Indiens, Touraniens
+ou Mongols ont fourni leurs tributs, à doses inégales toutefois, à cet
+art.
+
+Et l'on peut dire que si la Russie a beaucoup emprunté à Byzance, les
+éléments d'art répandus dans ses populations n'ont pas été sans exercer
+une action sur la formation de l'art byzantin.
+
+Nous croyons d'ailleurs qu'on s'est beaucoup exagéré l'influence de
+l'art byzantin sur l'art russe, et la Perse paraît avoir eu sur la
+marche des arts en Russie tout autant d'effet au moins que Byzance.
+
+Nous en exceptons toutefois ce qui concerne les images. Mais là, encore,
+l'influence asiatique se fait sentir, non dans la forme, mais dans la
+conservation des types. L'imagerie de l'école grecque n'a jamais cessé
+d'être en faveur en Russie, et elle y tient encore sa place dans les
+représentations de personnages saints.
+
+En cela, le Russe montre combien il est attaché à la tradition, comme le
+sont tous les peuples asiatiques, et combien peu se modifient ses
+sentiments intimes.
+
+Les Russes se sont soustraits à l'influence des Iconoclastes, qui se fit
+sentir si violemment dans l'empire d'Orient, au VIIIe siècle, et plus
+tard, sur divers points de l'Europe occidentale: chez les Vaudois; les
+Albigeois aux XIIe et XIIIe siècles; au XVe, chez les Hussites, et au
+XVIe chez les réformistes.
+
+Mais si l'architecture et l'ornementation russes manifestent une
+originalité marquée, il ne semble pas qu'il en soit ainsi de la
+représentation des personnages saints. Ceux-ci demeurent byzantins.
+C'est l'école du Mont-Athos qui fournit les types à la Russie, comme à
+presque tout l'Orient chrétien grec.
+
+A peine si l'on peut apercevoir, dans ces représentations, une tendance
+vers le réalisme qui se manifeste d'ailleurs assez tard et n'arrive pas
+à l'éclosion.
+
+Il est possible également de signaler, dans l'art russe, quelques traces
+scandinaves, ou, pour être plus vrai, on trouve dans les arts de la
+Scandinavie des éléments empruntés aux sources mêmes où les Russes ont
+été puiser.
+
+La Russie a été l'un des laboratoires où les arts, venus de tous les
+points de l'Asie, se sont réunis pour adopter une forme intermédiaire
+entre le monde oriental et le monde occidental.
+
+Géographiquement, elle était placée pour recueillir ces influences;
+_ethnologiquement_, elle était toute préparée pour s'assimiler ces arts
+et les développer. Si elle s'est arrêtée dans ce travail, c'est
+seulement à une époque très-rapprochée de nous et lorsque reniant ses
+origines, ses traditions, elle a prétendu se faire occidentale, en dépit
+de son génie.
+
+Il nous reste à parler de certaines formes particulières à l'art russe
+adoptées dans l'architecture et dont l'origine se retrouve dans la Grèce
+proprement dite et dans l'Asie méridionale.
+
+Tout d'abord, les plus anciens édifices religieux de la Russie affectent
+des formes sveltes, en élévation, qui les distinguent des constructions
+purement byzantines.
+
+Évidemment, les Russes, dès le XIIe siècle, employaient, pour le tracé
+de leurs édifices religieux, un étalon géométrique différent de celui
+adopté par les architectes de Byzance, mais se rapprochant davantage de
+celui admis chez les architectes de la Grèce des premiers siècles du
+moyen âge.
+
+Les églises chrétiennes de la Grèce, qui existent encore et dont la date
+est comprise entre les Xe et XIIe siècles, nous surprennent par leurs
+petites dimensions et leur physionomie relativement élancée qui ne
+rappelle pas l'aspect des monuments byzantins antérieurs.
+
+Indépendamment du plan grec[49] que nous avons donné figure 11, cet
+autre plan[50] que nous présentons ci-après (fig. 28) n'est pas
+absolument byzantin et semble avoir servi de type aux plus anciennes
+églises russes bien plutôt que les plans byzantins purs.
+
+[Note 49: Église de Saint-Nicodème d'Athènes.]
+
+[Note 50: Église de Kapnicarea, Athènes.]
+
+En Géorgie et en Arménie, nombre d'anciennes églises, la plupart
+très-petites, se renferment également dans ces données. Mais, tout en se
+soumettant à ces dispositions, à ces plans, dans leurs édifices
+religieux, les Russes, dès qu'ils adoptèrent la structure de maçonnerie
+à la place de la structure de bois primitive, donnèrent à ces édifices
+des proportions élancées tout à fait particulières.
+
+[Illustration: Fig. 28.]
+
+Telle est, entre autres (pl. VI), l'ancienne église de l'Intercession de
+la Sainte-Vierge (Pokrova), bâtie en 1165 par André Bogolubsky, dans le
+gouvernement de Vladimir, près du couvent de Bogolubow[51]. Cette église
+est construite extérieurement en pierre de taille. La structure
+intérieure se prononce au dehors par ces arcs qui ne sont que la trace
+des voûtes. La haute coupole centrale repose sur quatre piliers; les
+voûtes d'arêtes ou en berceau qui flanquent et étayent cette coupole
+sont couvertes de feuilles de métal. Les entrées sont sur trois des
+faces (l'abside étant en A) et, au-dessus, dans le tympan du grand
+cintre supérieur, le Christ est représenté entouré de quatre animaux:
+deux lions et deux oiseaux. Dans les tympans latéraux sont sculptés des
+griffons terrassant des quadrupèdes, puis sept têtes sont rangées
+au-dessous de ces sculptures et, des deux côtés de la fenêtre centrale,
+deux lions dont les queues sont terminées par un fleuron et un oiseau.
+Il n'est pas besoin d'insister sur le caractère asiatique de ces
+représentations.
+
+[Illustration: ÉGLISE DE L'INTERCESSION DE LA SAINTE VIERGE]
+
+[Note 51: Le couronnement bulbeux de la coupole est d'une époque
+plus récente.]
+
+La sculpture d'ornement se rapproche du faire des artistes syriaques,
+ainsi que le fait voir l'un des gros chapiteaux de la porte (fig. 29).
+
+[Illustration: Fig. 29.]
+
+Quant aux profils, ils rappellent beaucoup plus les profils des édifices
+de la Syrie centrale que ceux des Byzantins proprement dits.
+
+Il est nécessaire de faire ici une observation importante. Nous avons
+montré ailleurs[52] qu'au moment des Croisades, l'Occident et la France
+en particulier avaient été puiser dans la Syrie septentrionale, où les
+croisés s'établirent d'abord et où ils séjournèrent si longtemps, des
+éléments d'art qui eurent sur le développement de l'architecture et
+des écoles de sculpture une influence très-considérable, notamment en
+Provence, dans le Poitou, l'Anjou, le Languedoc, l'Artois et les
+Flandres. La Russie fut un des itinéraires suivis par les populations
+Scandinaves pour se rendre en Syrie; un autre passait par la Suisse,
+ainsi que le prouve le journal de Nicolas Soemundarson, abbé du
+monastère bénédictin de Thingeyrar, en Islande, qui alla en Palestine de
+1151 à 1154, et qui marque les étapes d'Ayenches, de Vevey, d'Étroubles,
+etc.; le troisième, long et périlleux, était la voie de mer, par le
+détroit de Gibraltar.
+
+[Note 52: Voyez les _Entretiens sur l'architecture_ et, dans le
+_Dictionnaire de l'architecture française du Xe au XVIe siècle_, les
+articles PROFIL, SCULPTURE.]
+
+[Illustration: Fig. 30.]
+
+On n'ignore pas que cette passion des croisades, qui s'empara de toute
+l'Europe, pendant le XIIe siècle, poussait un flot incessant
+d'émigrants vers les Lieux-Saints. Partout où il passait, ce flot
+entraînait avec lui quantité d'aventuriers et de gens désireux
+d'acquérir fortune ou gloire, ou simplement mus par le désir de voir du
+nouveau.
+
+Il dut donc s'établir alors, entre la Russie et la Syrie, des rapports
+assez fréquents, ne fût-ce que pour commercer; car les contrées
+avoisinant les côtes septentrionales de la mer Noire qui envoyaient du
+blé à Byzance durent en fournir également aux armées des croisés. Or, il
+ne faut point s'étonner si dans l'ornementation architectonique, si dans
+les profils on trouve, pendant le XIIe siècle en Russie, les influences
+syriaques qui se prononcent si puissamment dans les écoles occidentales.
+
+L'ornementation d'un des tores de la porte de l'église que présente la
+planche VI (1165) nous donne le dessin ci-contre (fig. 30). Or, cet
+ornement est absolument syriaque, ainsi que le démontre la figure 31,
+reproduisant un ornement sculpté sur le linteau d'une porte à
+Moudjeleia, Ve siècle (Syrie centrale)[53].
+
+[Note 53: Voyez la _Syrie centrale_, par M. le comte de Vogué,
+planches de M. Duthoit.]
+
+[Illustration: Fig. 31.]
+
+La curieuse église cathédrale de Saint-Dimitri construite en pierre, de
+1194 à 1197, par le grand-duc Vsévolod Andréiévitch, à Vladimir, laisse
+également voir dans sa riche ornementation une influence non-seulement
+syriaque, mais encore arménienne.
+
+La composition de cet édifice rappelle exactement celle de l'église de
+l'Intercession de la Sainte-Vierge, bâtie quelques années auparavant
+(pl. VI). Même plan, même système de structure. Mais ici les trumeaux
+entre les fenêtres, au-dessus de l'arcature, sont entièrement couverts
+de sculptures sur les trois faces. Toujours le Christ est figuré
+au-dessus de l'arc de la fenêtre centrale, accompagné d'anges, des deux
+lions et des deux oiseaux. Mais, autour et au-dessous de lui, sont des
+animaux et des arbres en grand nombre, qui indiquent certainement la
+Création; des cavaliers courant ventre à terre, et, parmi les animaux,
+le griffon souvent répété.
+
+Chacune de ces sculptures, en bas-relief vivement découpé, occupe une
+face d'un morceau de pierre, si bien qu'il existe autant de sujets que
+de pierres et que cette ornementation a dû être faite avant la pose.
+
+L'arcature et les trois portes sont extrêmement riches comme sculpture.
+Nous donnons (pl. VII) le détail de l'arcature aveugle qui règne autour
+de l'édifice, entre les fenêtres et les portes, comme dans l'église de
+l'Intercession de la Sainte-Vierge.
+
+Les fûts des colonnettes sont entièrement couverts de sculptures, et,
+sous les arcades, sont représentés des personnages saints, nimbés, puis
+plus bas, des ornements et animaux. Ces ornements affectent un caractère
+oriental des plus prononcés.
+
+[Illustration: Fig. 32.]
+
+Ainsi que le fait voir la figure 32, l'ornement A reproduit une des
+extrémités végétales de la décoration sculptée de cet édifice, et
+l'ornementation B, un fragment d'un bronze hindou[54] de l'époque
+brahmanique (XIVe siècle).
+
+[Note 54: Cabinet de l'auteur.]
+
+[Illustration]
+
+Il est difficile de ne pas attribuer à ces deux sculptures un même point
+de départ. De même qu'on ne saurait refuser une origine iranienne à
+l'ornement (fig. 33), l'un de ceux qui se trouvent sous les
+personnages de la planche VII, et à l'ornement (fig. 34) qui décore
+plusieurs colonnettes.
+
+[Illustration: Fig. 33.]
+
+[Illustration: Fig. 34.]
+
+Donc, les influences qui se font sentir dans ces édifices russes du
+XIIe siècle sont purement asiatiques: méridionale ou centrale. L'Inde,
+la Perse forment les éléments de l'architecture russe à cette époque,
+ainsi que de son ornementation.
+
+Certes, Byzance, qui elle-même, de son côté, avait recueilli ces arts de
+l'Orient, inspirait les artistes russes; c'était la grande école, mais
+évidemment ces artistes de la Russie avaient leurs traditions et
+puisaient directement aux sources où la capitale de l'empire d'Orient
+avait été chercher les éléments de sa structure et de son ornementation.
+
+Mais nous l'avons dit, l'Europe entière, pendant la première moitié du
+XIIe siècle au moins, n'avait d'autre école que Byzance, l'Arménie et
+les arts de la Syrie centrale. Chaque peuple s'assimilait ces éléments
+orientaux et les développait suivant son génie propre. L'Italie, La
+France, l'Allemagne s'instruisaient à cette école, sans abandonner
+certaines traditions nationales. Il en était de même de la Russie, le
+génie slave possédait ses traditions tout asiatiques qui s'appropriaient
+parfaitement aux modèles que lui présentait l'architecture byzantine.
+Et, par suite de son contact continuel avec l'Asie, la Russie devait
+comprendre et appliquer, mieux qu'aucun peuple de l'Europe, les éléments
+orientaux qui favorisèrent la renaissance des arts en Occident, pendant
+le XIIe siècle.
+
+Nous avons dit encore que les Slaves donnaient alors à leurs monuments
+religieux un aspect svelte tout particulier. Le détail présenté sur la
+planche VII montre que cette élégance de proportion ne s'appliquait pas
+seulement à l'ensemble des édifices, mais aussi aux parties. Cette
+arcature (pl. VII) possède des proportions élancées qui contrastent avec
+ce qui se faisait alors en France, en Italie et surtout en Allemagne, où
+l'architecture, dite rhénane, affectait une certaine lourdeur dans les
+détails.
+
+Ce qui reste des églises de la fin du XIIe siècle, en Russie, indique
+cette tendance à donner aux édifices une proportion élancée. C'était
+encore là une tradition due à l'Asie centrale et non une imitation de
+l'art purement byzantin ou de l'art pratiqué dans la Syrie moyenne. Il
+faut reconnaître d'ailleurs que les peuples établis depuis longtemps
+dans les pays de plaines sont portés, lorsqu'ils bâtissent, à donner à
+leurs monuments une grande hauteur, relativement à leur étendue en
+surface. Mais il y a mieux: les races d'origine asiatique, les Aryas
+aiment les édifices sveltes, élancés, marquant de loin la ville ou
+l'agglomération d'habitants. Ils cherchent à faire dominer la verticale,
+tandis que le contraire s'observe chez les races sémitiques, qui tendent
+à faire dominer les lignes horizontales.
+
+On sait avec quelle ardeur les populations du nord occidental de
+l'Europe, dès qu'elles se furent affranchies des traditions romaines, se
+lancèrent dans la construction d'édifices surprenants par leur hauteur.
+Nos églises françaises, dès la fin du XIIe siècle, en sont la preuve.
+Certes, cela n'était nullement la conséquence des éléments fournis par
+l'étude des édifices byzantins et de la Syrie. C'était, au contraire,
+une réaction contre ces éléments.
+
+Les Russes, guidés par ce sentiment inné chez les races asiatiques
+supérieures, ne paraissent pas avoir cessé de donner à leurs
+constructions, religieuses notamment, cette procérité qui distingue les
+églises les plus anciennes de leur territoire, aussi bien que celles qui
+ont été bâties depuis et jusqu'au XVIIe siècle.
+
+On retrouve cette élégance, cette sveltesse dans les monuments religieux
+de l'Arménie et de la Géorgie qui présentent comme un intermédiaire
+entre l'art persan et l'art russe.
+
+Cette petite église (fig. 35) d'Ousounlar, en Arménie[55], indique la
+tendance à donner aux édifices religieux une grande élévation,
+relativement à leur surface, et notamment à surélever les coupoles; de
+telle sorte qu'à l'intérieur ces églises surprennent par
+l'étroitesse des vides, par la hauteur de ces petites coupoles et par la
+rareté des jours: dispositions qui impriment à ces intérieurs un
+caractère recueilli, mystérieux, parfaitement conforme au rite grec.
+
+[Illustration]
+
+[Illustration: Fig. 35.]
+
+[Note 55: Voyez _Monuments d'architecture byzantine en Arménie et en
+Géorgie_, par Grimm.]
+
+Le plan et la coupe (fig. 35) montrent ce _pronaos_ et ces portiques
+latéraux bas que l'on rencontre fréquemment dans les églises russes et
+qui appartiennent à des traditions tout orientales.
+
+L'ornementation de l'architecture russe du XIIe siècle est le produit
+d'un mélange des arts byzantin proprement dit et asiatique.
+
+Comme exemple, nous prenons un fragment de l'archivolte de la porte
+principale de l'église cathédrale de Saint-Dimitri à Vladimir, dont la
+planche VII présente l'arcature. L'ornementation de cette archivolte
+(pl. VIII) avec ces bandelettes nattées, ces animaux fantastiques, ces
+feuillages dentelés, ces délicates torsades, se rapproche plus encore
+des arts de la Perse que de ceux adoptés par les artistes byzantins pur.
+
+Comme dans l'ornementation indienne et persane, l'artiste auquel est due
+cette composition a eu le soin de garnir tous les nus, de ne laisser
+entrevoir, dessous ces réseaux, que de très-petites parties des fonds.
+La sculpture plate, mais délicatement modelée, malgré la naïveté du
+dessin, occupe également les surfaces, comme le ferait une
+passementerie. C'est là un parti tout oriental, développé sous un climat
+où la lumière du soleil est vive, où les brumes sont inconnues. Les
+manuscrits de cette époque, dus à des mains russes, et non à des
+artistes byzantins, présentent une ornementation analogue, bien plutôt
+indienne et persane que byzantine[56].
+
+L'art russe était donc arrivé, à la fin du XIIe siècle, à un certain
+degré de splendeur qui ne le cédait guère aux arts de Byzance et de
+l'Occident. Les artisans russes façonnaient habilement les métaux,
+possédaient une école, si bien que nous voyons, au dire de Du Plan
+Carpin et de Rubruquis, des artistes russes au service des
+Tatars-Mongols, soixante ans plus tard.
+
+[Note 56: Voyez l'_Histoire de l'ornement russe_.]
+
+On sait que saint Louis envoya, étant en Chypre, des ambassadeurs au
+grand Khan de Tartarie, qui inspirait alors de si vives inquiétudes à
+l'Europe et dont les troupes avaient dévasté la plus grande partie des
+provinces russes. Rubruquis, l'envoyé de Louis IX, trouva à la cour du
+Khan un architecte russe et un orfèvre français. Cette étrange cour des
+Khans manifestait un goût très-vif pour les arts, les protégeait et
+aimait à s'entourer d'artistes.
+
+Du Plan Carpin confirme les récits de Rubruquis. Envoyé par le pape
+Innocent IV, en 1246, près du grand Khan pour conjurer la tempête qui
+menaçait de s'étendre sur l'Occident, cet ambassadeur-moine fit un
+séjour prolongé à la cour de Gaïouk qui venait de succéder à Octaï.
+L'envoyé nous a laissé des descriptions d'un haut intérêt sur ces
+Tatars, sur leurs habitudes fastueuses, sur leurs prodigieuses richesses
+en objets d'or, en étoffes précieuses; il parle d'un orfèvre russe,
+favori du Khan, qui avait fabriqué pour lui un trône d'ivoire enrichi
+d'or et de pierreries, orné de bas-reliefs.
+
+L'introduction de l'élément mongol en pleine Russie fut-elle de nature à
+modifier la marche des arts dans ces contrées? C'est là une question à
+laquelle il ne serait point aisé de répondre d'une manière précise. Les
+Tatars possédaient-ils un art propre?
+
+Ce premier point est déjà fort difficile à établir. Que les Mongols
+aient eu un goût prononcé pour le luxe et pour les arts, ceci n'est pas
+douteux; mais, vivant le plus souvent sous la tente, tout occupés de
+conquêtes et de dévastations, s'ils profitaient des arts pratiqués
+chez les peuples conquis, il n'est guère probable qu'ils en possédassent
+un en propre; et les exemples que nous venons de citer montrent qu'ils
+s'entouraient d'artistes de toute provenance en leur laissant d'ailleurs
+la liberté d'exercer leur talent comme bon leur semblait; car, en dehors
+de leur amour de conquête et de pillage, les Tatars ne s'occupaient ni
+de convertir les gens à leurs croyances, ni de leur imposer autre chose
+que des tributs ou un service quelconque.
+
+D'autre part, il est difficile d'admettre que, dans une cour aussi
+luxueuse et riche, il ne se soit pas manifesté un goût particulier pour
+une forme de l'art plutôt que pour une autre.
+
+Quelle pouvait être cette forme?
+
+Évidemment, très-voisine de l'extrême Orient, avec lequel ces Tatars
+étaient en contact.
+
+Leur domination sur une partie de la Chine, dès le IVe siècle de notre
+ère, ne paraît pas avoir modifié les arts de cette contrée, car les
+monuments, antérieurs et postérieurs à cette époque, suivent une marche
+qu'aucun élément nouveau ne vient modifier. La dynastie des Tang, qui
+fut si brillante de 617 à 907 et sous laquelle la puissance de la Chine
+s'étendit jusqu'à la péninsule de Corée, jusqu'au Japon, au Thibet, au
+Tourfan et au Turkestan vers l'ouest; à la Mongolie et à la Mandchourie
+au nord; au Tonkin, au Cambodge et à la Cochinchine, vit développer les
+arts de l'extrême Orient sur ce vaste territoire, plus ou moins mélangés
+de l'art indien.
+
+Ainsi, dans le Cambodge et le royaume de Siam, les influences des arts
+chinois et hindous se mêlent si bien, qu'elles semblent former un art
+distinct. Il n'est pas difficile, cependant, pour peu qu'on se livre à
+un examen d'analyse, de faire la part des deux sources.
+
+Au XIIIe siècle, il y a donc tout lieu de croire que les Tatars
+n'avaient d'autres éléments d'art que ceux fournis par cette
+civilisation de l'extrême Orient, c'est-à-dire le mélange indo-chinois.
+
+Mais cette observation, en admettant qu'elle soit absolument fondée, ne
+nous dit guère quels sont les caractères propres à cet art; car si,
+d'une part, l'art chinois est bien connu et s'est peu modifié depuis les
+temps les plus reculés, il n'en est pas ainsi de l'art indien qui ne
+nous laisse plus voir que des oeuvres d'une époque récente, relativement
+à l'antiquité de la civilisation brahmanique.
+
+En effet, un art n'arrive pas à fournir les exemples que nous donnent
+les monuments de l'Inde sans avoir parcouru de longues transformations.
+
+Tout ce que nous montre l'Inde en fait d'anciens monuments d'art indique
+une structure originaire de bois, et ces monuments sont, ou bâtis de
+pierre, ou taillés à même le roc.
+
+La forme n'est donc pas d'accord avec la matière employée. La forme est
+traditionnelle, remonte évidemment à la plus haute antiquité,
+c'est-à-dire bien au delà de l'époque à laquelle il faut rattacher les
+monuments les plus anciens actuellement existants sur le territoire
+indien, lesquels ne sont que postérieurs au Bouddhisme[57].
+
+[Note 57: VIIe siècle avant J.-C.]
+
+La religion des premiers Aryas ne comportait guère de temples. Elle
+n'était qu'un hommage rendu aux puissances naturelles, et chaque chef de
+famille était le ministre du culte rendu à ces puissances. Mais partout
+où la race aryenne a été dominante, la structure de bois est le principe
+de l'art de l'architecture; et quand, dans la suite des temps, cette
+structure a dû être abandonnée, soit par faute de matériaux, soit afin
+d'assurer aux édifices une plus longue durée, le principe de cette
+structure s'est reproduit dans la construction de pierre, souvent avec
+un scrupule assez prononcé pour faire admettre que c'était là une
+tradition dont on ne voulait pas s'écarter.
+
+Mais il est clair qu'il faut à une civilisation beaucoup de temps pour
+en venir à ces transpositions dans le domaine de l'art.
+
+Les monuments indo-chinois, du royaume de Siam, du Cambodge présentent
+le même phénomène de transposition, et, bien que bâtis souvent
+entièrement de pierre, compris les combles, ils reproduisent avec une
+fidélité singulière la structure de bois, affectent des formes, dans
+l'ensemble comme dans les détails, qui appartiennent à l'emploi du bois.
+
+Ce portique, ou plutôt cette claire-voie taillée dans le roc, qui
+précède la grande excavation, décorée de figures bouddhiques à Gwaliore
+(fig. 36, ci-après), démontre clairement ce que nous venons d'indiquer.
+
+C'est bien là le simulacre traditionnel d'une structure de bois exprimée
+par le diagramme A. Mais souvent il arrive que, dans ces monuments de
+l'Indoustan, ces liens _b_, quoique taillés dans la pierre, sont
+refouillés, ajourés, sculptés, encorbellés, de telle sorte qu'ils
+rappellent les bois découpés des chalets du Tyrol et des maisons slaves
+et scandinaves.
+
+Ces liens de pierre soutiennent des saillies de combles, des auvents
+également de pierre. Mais à distance on pourrait prendre cette
+décoration pour une structure de bois; témoin ces excavations dites de
+Kylas à Ellora, dont les étages taillés dans le roc sont séparés et
+couronnés par des sortes de corniches en façon d'auvents (fig. 37,
+ci-après), qui certes sont inspirées de la structure de charpentes[58].
+
+[Note 58: D'après des photographies.]
+
+Ce temple d'Ellora, taillé dans le roc, date du IXe au Xe siècle de
+l'ère chrétienne. C'est une des oeuvres prodigieuses dues à la
+civilisation hindoue. Le fragment A est le couronnement qui surmonte
+l'un des degrés taillés sur la face de la salle principale, et le
+fragment B, le couronnement extrême de cette salle.
+
+[Illustration: Fig. 36.]
+
+On ne peut méconnaître qu'il y ait là, mélangées à des éléments
+appartenant à la structure de bois, des traditions très-voisines de
+l'art chinois.
+
+[Illustration: Fig. 37.]
+
+L'art brahmanique indien des Aryas s'était donc alors modifié ou
+complété par un apport de l'extrême Orient ou des Tamouls. Et ce style,
+avec des variantes, semble se développer en s'exagérant, plus on se
+dirige vers le sud, chez les Siamois et les Cambodgiens.
+
+Mais observons cette coupole B qui affecte une forme particulière.
+
+Des monuments plus récents de l'Inde développent les parois latérales et
+arrivent à la structure bulbeuse qui fut si fréquemment adoptée dans la
+Perse à dater du XIVe siècle et en Russie vers la même époque.
+
+Les Tatars trouvaient, en Birmanie et dans ces vastes contrées de l'Asie
+dont ils étaient devenus les maîtres puissants, les diverses expressions
+plus ou moins modifiées de cet art hindou; ils n'en connaissaient pas
+d'autres et durent faire pénétrer ces éléments dans la Russie, dont ils
+occupèrent si longtemps une partie considérable et à laquelle, pendant
+près de trois siècles, ils imposèrent de si lourds tributs.
+
+Ces combles ornés que donne le temple d'Ellora sont certainement une
+imitation, une reproduction de couverture de métal, et cette matière, en
+effet, parait avoir été adoptée en Russie dès une époque assez ancienne
+pour couvrir au moins les édifices religieux.
+
+Nous aurons d'autres preuves à donner encore de l'influence directe sur
+la Russie des arts de l'extrême Orient, dès avant l'occupation tatare.
+Mais, il faut le dire, cette influence ne modifie pas le caractère
+général de l'architecture et n'y introduit que des éléments disséminés,
+sans cohésion, sans rapports logiques avec les ensembles[59].
+
+[Note 59: Au XIIIe siècle, ces Tatars, qui possédaient presque
+toute l'Asie jusqu'à son extrémité orientale, avaient adopté le luxe des
+peuples conquis. Il suffit, pour constater ce fait, de lire les
+relations de Marco Polo. Voici comment le célèbre voyageur décrit le
+palais du grand Khan, dans la cité de Khanbalou (Pé-king): «Et, en
+milieu de cestes mures est le palais dou grant sire qui est fait en tel
+mainere con je voz dirai. Il est le greingnor que jamès fust veu. Il ne
+a pas soler (il n'y a qu'un rez-de-chaussée) mès le paviment est plus
+aut que l'autre tore entor dix paumes. La covreure est mout autes, mes
+les murs de les sales et de les canbres sunt toutes covertes d'or et
+d'argent, et hi a portraites dragons et bestes et osiaus et chevals et
+autres diverses jenerasions (espèces) des bestes; et la coverture est
+aussi faite si que ne i se port autre que hor et pointures. La sale est
+si grant et si larges, que bien hi menuient plus de six mille homes. Il
+ha tantes chanbres que c'en est mervoilles à voir. Il est si grant et si
+bien fait que ne a home au monde que le pooir en aiist qu'il le seust
+miaus ordrer ne faire, et la covreture desoure sunt tout vermeile et
+vers bloies et jaunes et de tous colors, et sunt envertrée (vernie) si
+bien et si soitilemant, qu'il sunt respredisant corne cristians, si que
+mout ou loingne environ le palais luissent. Et sachiés que cele covreure
+est si fort et si ferméement faite que dure maint anz...»
+
+_Recueil de voyages et mémoires publiés par la Société de géographie_,
+t. I. Paris, 1824. (Voyages de Marco Polo.)]
+
+Que les Tatars aient prétendu imposer leur goût, en fait d'art, aux
+parties de la Russie qu'ils occupaient, il n'y a nulle apparence, ces
+conquérants ne se préoccupant guère que d'une chose, lever des impôts.
+Mais que ces relations entre conquérants et sujets n'aient eu aucune
+influence sur l'art russe au XIIIe siècle, ce serait contraire à
+l'ordre habituel des choses. Ces Khans tatars employaient, comme on l'a
+vu, des artistes russes; ceux-ci durent recevoir et transmettre des
+formes adoptées par leurs maîtres; ils séjournèrent près d'eux au fond
+de l'Asie, et ces maîtres ne se faisaient pas faute, suivant leurs
+fantaisies, d'emmener à travers les déserts asiatiques des populations
+entières qu'ils renvoyaient ou rendaient moyennant finance. Rentrés dans
+leur patrie, ces captifs ne pouvaient manquer de rapporter au moins des
+souvenirs de leurs longs séjours, et les industries, les arts recevaient
+ainsi des éléments nouveaux.
+
+Le grand prince Alexandre Nevsky se crut obligé, pour obtenir des Tatars
+quelques adoucissements à leurs exigences continuelles et sur
+l'invitation de Bâti, de se rendre en 1247 à la Horde.
+
+Bâti, qui n'était qu'une sorte de lieutenant général du grand Khan, fit
+connaître à ce prince et à son frère André, lorsqu'ils furent au camp
+des Mongols, que cette démarche ne suffisait pas et qu'ils devaient se
+rendre près du grand Khan, dans la Tartarie. Ces deux princes, bon gré
+mal gré, durent entreprendre ce voyage qui dura près de deux ans.
+
+Mais ce fait seul indiquerait combien les rapports étaient forcément
+établis entre les Tatars et les Russes.
+
+Alexandre, qui était un prince sage et prudent, en ces temps difficiles,
+envoyait une partie de l'argent dont il pouvait disposer à la Horde pour
+racheter les Russes enlevés par les Tatars, et ceux-ci, bien entendu,
+peu scrupuleux, profitaient de toutes les occasions pour emmener des
+captifs. A cela ils trouvaient un double avantage: ils les faisaient
+travailler et ils en tiraient de l'argent en les rendant.
+
+Cette domination tatare sur la Russie présente un caractère qui mérite
+d'être signalé.
+
+Ces conquérants n'occupaient pas le pays et se contentaient de tenir les
+provinces frontières.
+
+Ils avaient seulement, dans les villes soumises directement à leur
+domination, quelques agents chargés de percevoir les impôts. Si la
+population, exaspérée par la rigueur et la continuité des demandes
+d'argent, faisait mine de se révolter, la Horde, c'est-à-dire les camps
+permanents installés aux frontières, en bons lieux, bien gardés, levait
+les tentes, et la ville ou la province insoumise était tout à coup
+envahie, saccagée, brûlée, les habitants valides emmenés en captivité.
+
+D'ailleurs la Russie, non occupée, se gouvernait comme elle l'entendait;
+elle gardait ses princes, faisait la guerre avec ses voisins si elle le
+jugeait convenable; mais il fallait qu'elle payât.
+
+Cet esprit exclusivement militaire des Tatars, incessamment campés et
+toujours prêts à agir, leur rapacité étaient évidemment antipathiques au
+caractère slave; aussi, tout ce qui rappelait les dominateurs devait
+être mal vu, et c'est à ce sentiment qu'il faut attribuer,
+vraisemblablement, la diffusion et l'incohérence de l'élément d'art
+indo-tatar en Russie.
+
+Nous ne devons pas le négliger toutefois, et voici pourquoi.
+
+Nous avons dit que, dans l'origine, la structure slave, aussi bien que
+la structure scandinave, était principalement donnée par l'emploi du
+bois. Et bien que, par suite de l'influence byzantine, les constructions
+appliquées aux églises, les plus riches du moins, fussent faites de
+pierre ou de brique, à dater du XIe siècle,--pour les habitations, pour
+les travaux civils et même pour la plupart des ouvrages militaires, le
+bois continuait à être employé comme il continue à être affecté encore
+aujourd'hui aux maisons du paysan russe.
+
+Cet art indien, comme on vient de le voir, dérivait essentiellement de
+la structure de bois.
+
+Si, pendant la domination mongole, les Russes prirent quelques éléments
+à leurs maîtres, ces éléments d'art se rapprochaient, sur plusieurs
+points, de ceux qu'ils possédaient déjà chez eux de temps immémorial.
+
+Néanmoins cet art indou, arrivé à la décadence depuis longtemps,
+surchargé, présentait dans ses détails une richesse, une surabondance de
+moulures et d'ornements qui dut séduire les Russes, et, dès le XIIIe
+siècle, on vit, dans l'architecture de pierre, remplacer ces
+dispositions simples qui se manifestent dans l'église de l'Intercession
+de la Sainte-Vierge (pl. VI) et qui rappellent, ou l'architecture
+byzantine ou persane, ou géorgienne ou arménienne, par une décoration
+extérieure plus compliquée, plus chargée. Alors apparaissent ces gâbles
+que l'on remarque dans les monuments du Thibet, ces baies surchargées de
+moulures, ces colonnes galbées couronnées de chapiteaux ventrus, détails
+qui font quelque peu dévier l'art russe de la voie qu'il suivait pendant
+le XIIe siècle, et tendent à le pénétrer plus profondément du goût
+indo-mongolien sans que cependant la première empreinte byzantine se
+puisse effacer.
+
+C'est qu'en effet, malgré l'oppression sous laquelle ils vivaient
+pendant la longue domination tatare, les Russes ne cessèrent, jusqu'à la
+chute de l'empire d'Orient, d'être en communication avec Constantinople.
+Loin d'entraver le commerce de la Russie, la Horde le favorisait au
+contraire, et les Tatars étaient doués d'un esprit de rapacité trop
+intelligent pour nuire au développement de la richesse d'un peuple dont
+ils tiraient tant de profit. Malgré ses malheurs pendant les XIIIe,
+XIVe et XVe siècles, la Russie était riche. Elle avait pu renoncer à
+la monnaie de peaux, sorte d'assignats adoptés avant l'invasion de Bâti,
+mais que les Tatars ne voulurent point accepter en paiement des impôts.
+Il fallut donc avoir de l'argent et de l'or pour payer les maîtres, et
+on en trouva par l'industrie et le commerce.
+
+Pendant ces siècles de la domination mongole, la Russie était un des
+pays de l'Europe qui renfermait le plus de métaux précieux, et l'argent
+qu'elle donnait à ses dominateurs lui revenait rapidement d'Asie en
+échange de ses produits.
+
+Un si long contact avec les Hordes n'eut pas cependant une influence
+prononcée sur les moeurs et les habitudes de la population russe
+attachée à la religion grecque, au sol, à la culture et possédée d'un
+amour profond du pays. Ces nomades Tatars demeurèrent antipathiques à
+cette population de la Russie jusqu'au dernier jour, bien qu'ils
+affectassent, avant l'extension du mahométisme, une grande déférence
+pour le clergé régulier et séculier des Russes,--car par son canal ils
+obtenaient plus facilement ce qu'ils demandaient avant tout: l'argent du
+peuple. Les boyards mêmes des villes russes ne laissèrent pas d'acquérir
+des richesses considérables pendant la longue domination tatare.
+
+[Illustration]
+
+Chargés de recueillir les impôts, ils en gardaient pour eux une partie,
+achetant ainsi des territoires entiers et fondant de grandes fortunes
+domaniales, faisant bâtir des palais, des villages, des monastères et
+des églises.
+
+Ce temps d'oppression ne fut donc pas une cause de ralentissement dans
+le développement des arts en Russie. Seulement, les écoles d'art,
+n'étant plus en contact aussi intime avec Byzance, amenées par les
+événements à recourir, soit à leurs traditions locales, soit aux
+influences asiatiques que leur transmettaient les Tatars ou que leur
+apportait le commerce avec l'Asie, ces écoles, disons-nous,
+s'approprièrent ces éléments indo-tatars en les mélangeant avec ce
+qu'elles avaient acquis déjà.
+
+Nous avons montré (fig. 27) un ornement de manuscrit russe tracé au
+XIVe siècle et qui se rapproche singulièrement de certaines vignettes
+de manuscrits occidentaux du XIIe siècle.
+
+L'Orient, et l'Orient indien, est la source d'où ce genre
+d'ornementation découle. Comment les artistes occidentaux reçurent-ils
+les exemples de cette ornementation au XIIe siècle? Ce ne peut être que
+par leur contact si fréquent, à cette époque, avec l'Orient et non point
+par Byzance; car rien dans l'ornementation byzantine ne rappelle ces
+combinaisons. Ce qui est incontestable, c'est qu'en Russie, pendant le
+XIVe siècle, alors que les Tatars étaient les maîtres, apparaissent
+dans les manuscrits russes ces ornements étranges composés d'entrelacs
+et d'animaux, et, comme coloration, possédant une tonalité qui n'est
+point byzantine.
+
+Voici (pl. IX) une de ces vignettes[60]. Il n'est pas besoin d'insister
+pour démontrer que cette ornementation appartient bien plus à l'Inde
+qu'à Byzance.
+
+[Note 60: Ménologe du XIVe siècle, collection Pogodine,
+Saint-Pétersbourg, Bibliothèque impériale. (Voyez _Histoire de
+l'ornement russe_, pl. XLIX.)]
+
+Quant à la peinture de sujets, à la représentation des personnages
+saints, l'école byzantine continuait à régner en maîtresse chez les
+artistes russes, et ces peintures durent être souvent exécutées par des
+mains grecques.
+
+L'influence asiatique ne paraît avoir eu aucune action sur l'école des
+peintres de figures; car, au XIVe siècle, alors que toute
+l'ornementation prend un caractère oriental indépendant de Byzance,
+très-marqué, dans les mêmes monuments ou sur les mêmes objets, à côté de
+cette ornementation, la représentation humaine conserve son style
+archaïque byzantin, ou se rapproche du style occidental de cette époque.
+Ce fait est facilement appréciable sur un monument fort curieux: la
+Porte-Sainte de l'église de Saint-Isidore à Rostov, gouvernement de
+Jaroslaw (XIVe siècle).
+
+Cette porte, dont la figure 38, ci-contre, donne l'ensemble, n'est
+nullement byzantine, mais se rapproche beaucoup des formes persanes et
+hindoues.
+
+L'ornementation, comme cet ensemble même, rappelle les objets sculptés
+de l'Inde, ainsi que la silhouette des niches qui contiennent des
+sujets. Quant à ces sujets, le caractère des personnages offre un
+singulier mélange du style byzantin et occidental de cette époque. La
+planche X donne un détail de cette porte[61].
+
+[Note 61: Les quatre sujets qui occupent la partie inférieure du
+vantail de gauche représentent: _la descente de la croix,
+l'ensevelissement, l'apparition de Jésus aux apôtres et l'ascension_]
+
+On observera, dans la composition de cet objet, la persistance du goût
+oriental indien et persan qui veut que toute ornementation remplisse
+complètement les champs et ne laisse pas apparaître les fonds. On
+retrouve cette même tendance dans le style dit arabe; et on peut ajouter
+que c'est là le caractère dominant de l'architecture issue de
+l'Orient, savoir: des surfaces parfaitement unies, sans décoration
+d'aucune sorte, puis des bandeaux, des panneaux, des entourages de
+baies et boiseries dont l'ornementation, à une petite échelle,
+très-délicate, est excessivement fournie et riche.
+
+[Illustration]
+
+[Illustration: Fig. 38.]
+
+L'ornement (fig. 39) provenant du battant de cette porte de
+Saint-Isidore, à Rostov, est de même, par sa composition, entièrement
+indien et se retrouve aussi sur les monuments chinois les plus anciens.
+
+[Illustration: Fig. 39.]
+
+Ces caractères paraissent se prononcer avec plus de persistance dans
+l'architecture russe, à dater du XIIIe siècle, en même temps que
+s'accuse l'influence hindoue.
+
+Que l'on veuille bien remarquer la forme de ces niches dont le cintre
+est engendré par des arcs de cercle et un sommet rectiligne aigu; car, à
+dater de cette époque, on retrouvera cette figure fréquemment adoptée
+pour les couronnements des baies dans les édifices russes. Cela n'est
+nullement byzantin, non plus que persan. C'est indien, kachemirien;
+c'est la tradition de ces encorbellements si fréquemment indiqués dans
+les édifices du nord de l'Inde, même dans ceux de Bénarès et que l'on
+retrouve jusqu'en Chine. On en peut dire autant de ces ornements
+découpés que nous présentent certains édifices de l'Inde, et notamment
+ceux de Ceylan, du Cambodge, du royaume de Siam et de la Chine, et que
+nous retrouvons dans la décoration russe, témoin cette croix de bois
+(fig. 40), qui paraît dater du XVe siècle et qui peut-être est plus
+récente[62].
+
+[Illustration: Fig. 40.]
+
+[Note 62: Musée l'Oroujeinaia Palata, à Moscou. (_Antiquités de
+l'Empire de Russie_, édit. par ordre de S. M. l'Empereur.)]
+
+L'ornement qui l'entoure est éminemment hindou, appartient à l'extrême
+Orient. On ne pourrait toutefois attribuer avec certitude cette
+ornementation découpée à l'influence mongole, datant du XIVe siècle;
+car une autre croix, sculptée dans un morceau de bois de cyprès, qui est
+déposée sur l'autel de la cathédrale de Souzdal, gouvernement de
+Vladimir, croix que l'on prétend dater de 990[63], présente une
+ornementation analogue. Toutefois, et malgré le caractère archaïque des
+ornements et des figures de cette dernière croix, il nous paraît
+difficile d'admettre qu'elle appartienne à une époque aussi ancienne et
+qu'elle soit due à des artistes grecs.
+
+[Note 63: Elle aurait été apportée du Mont-Athos, par Théodore.]
+
+Quoi qu'il en soit de ce dernier objet, les ornements découpés qui
+encadrent la croix (fig. 40), taillée dans sa forme traditionnelle, sont
+évidemment inspirés par une décoration orientale indo-tatare, sinon
+copiés absolument sur cette décoration qu'il ne faut pas confondre avec
+l'ornementation dite persane, bien qu'on trouve des éléments décoratifs
+de l'art persan dans les contrées où la domination tatare fut jadis
+établie. A Samarkand, où s'élève le tombeau de Tamerlan, le mausolée du
+saint Koussam-Ibni-Abassa contient des faïences de style absolument
+persan, mais ces décorations datent du XVIIIe siècle et ne peuvent être
+considérées comme appartenant aux Turcomans ou aux Tatars. Nous ne
+savons s'il existe à Samarkand des monuments de l'époque de sa
+splendeur, c'est-à-dire du XIIIe siècle, alors que cette ville
+renfermait une population de 150 000 âmes (elle en contient à peine 10
+000 aujourd'hui), et nous ne pouvons qu'engager les archéologues russes
+à ne pas se préoccuper des débris qui appartiennent au temps de la
+dynastie persane Zend, lesquels ne peuvent montrer autre chose que des
+imitations de l'art persan de la dernière époque et dont les exemples
+sont si abondants dans la Perse même. Ainsi, les faïences des tombeaux
+de Koussam-Ibni-Abassa, du shah Arap et de l'émir Abou-Tengy, faïences
+que nous avons sous les yeux, appartiennent à cet art persan du XVIIIe
+siècle et n'ont rien du caractère local qu'on pourrait espérer découvrir
+dans les monuments datant de l'époque de la domination tatare-mongole.
+Depuis Abbas le Grand, c'est-à-dire le commencement du XVIIe siècle, et
+depuis Nadir-Shah, mort en 1747, lesquels soumirent tous deux à la Perse
+la presque totalité du Turkestan, la langue persane et les arts persans
+ont été introduits dans cette partie de l'Asie centrale. Les populations
+professent l'islamisme et appartiennent, comme les Turcs et les Arabes,
+à la secte des sunnites; ils détestent les chiites (secte des Persans) à
+l'égal des infidèles. Aussi, malgré les efforts de Nadir-Shah, le
+Turkestan, tout en conservant la langue de ses conquérants, secoua le
+joug et recommença les guerres intestines qui dévastent cette contrée
+depuis des siècles et auxquelles l'intervention de la Russie apporta
+seule une trêve. C'est assez dire que cette contrée n'a point un art qui
+lui soit propre.
+
+Au XVe siècle, donc, la Russie avait réuni tous les éléments divers à
+l'aide desquels un art national devait se constituer.
+
+Résumons ces origines:
+
+Nous trouvons déjà chez les Scythes des éléments d'art assez développés,
+étrangers à l'art grec et qui dérivent d'une tradition orientale.
+Byzance, en contact constant avec les populations de la Russie
+méridionale, fait pénétrer chez elle ses arts. Mais au nord, quelques
+faibles influences finnoises, puis Scandinaves, se font sentir.
+
+De la Perse, la Russie reçoit également une direction d'art, par suite
+de ses relations commerciales avec cette contrée, à travers la Géorgie
+et l'Arménie. Au XIIIe siècle, la domination tatare-mongole s'impose à
+la Russie, emploie ses artistes, ses industriels, et la met ainsi en
+contact immédiat avec cet Orient du moyen âge si puissant, si brillant
+par ses produits dans tous les arts.
+
+Abandonnée à elle-même enfin, au XVe siècle la Russie, de ces sources
+diverses, constitue son art propre.
+
+Mais cette diversité des sources est plus apparente que réelle. Il
+suffit d'examiner les exemples ci-dessus donnés, pour reconnaître que
+ces ornements scythes (pl. II et fig. 15, 16, 24 et 25) sont empreints
+d'un caractère indo-oriental prononcé, qui se manifeste également à
+plusieurs siècles de distance, après l'invasion tatare[64].
+
+[Note 64: Voyez les dernières figures jointes à notre texte.]
+
+Entre ces productions d'art de même origine, le goût byzantin a eu sur
+la Russie une influence prépondérante. Mais on a pu reconnaître que ce
+style byzantin est lui-même un composé d'éléments très-divers, parmi
+lesquels figure, en première ligne, l'art oriental asiatique, et que de
+cet art byzantin la Russie incline à s'approprier surtout ce côté
+asiatique.
+
+Si bien qu'on peut considérer l'art russe comme un composé d'éléments
+empruntés à l'Orient, à l'exclusion presque complète de tous autres.
+
+D'ailleurs, lorsqu'on remonte les courants d'art, on arrive bientôt à
+reconnaître que les sources auxquelles ils s'alimentent sont peu
+nombreuses.
+
+S'il s'agit de l'architecture, il n'y a guère que deux principes en
+présence; le principe de la structure de bois et le principe de la
+structure concrète: grottes, construction de pisé, de pierres maçonnées
+qui en dérivent. Quant à la structure de pierres de taille, elle
+résulte, soit d'une tradition de la structure de bois, soit de la
+structure concrète, grottes, conglomérats; quelquefois des deux, comme
+par exemple dans l'art égyptien.
+
+L'art décoratif, qu'il s'applique aux édifices, aux meubles, aux
+ustensiles et même aux étoffes, ainsi que nous l'avons dit déjà, ne se
+compose également que de deux éléments: les figures géométriques et
+l'imitation des productions de la nature: faune et flore.
+
+Dès que l'homme a pu façonner un outil tranchant, il a cherché à graver
+certaines combinaisons de lignes ou à copier ce qu'il avait devant les
+yeux. Nous en avons la preuve dans ces fragments d'os, trouvés dans les
+dépôts diluviens, et sur lesquels ont été gravés, à l'aide d'une pointe
+de silex, des lignes, des figures d'animaux: cheval, mammouth, buffles,
+rennes; des feuilles de fougères, etc.
+
+Bien entendu, ces copies des productions naturelles sont tout d'abord
+naïves, simples, n'indiquant que les caractères principaux qui frappent
+le regard et laissent une vive impression.
+
+Or, les civilisations les plus anciennes semblent, après avoir atteint
+un certain degré de perfection dans l'imitation, s'être arrêtées et
+n'avoir pas voulu pousser cette imitation jusqu'à la reproduction
+absolument réelle et détaillée des modèles.
+
+S'il s'agit des animaux, par exemple, il est facile de reconnaître dans
+les monuments les plus anciens de l'Égypte que l'artiste s'est contenté
+d'en reproduire les traits généraux, le caractère, le style dominant,
+l'allure, sans pousser l'imitation jusqu'à la fidélité absolue dans le
+détail.
+
+Il en est de même touchant la flore; celle-ci est interprétée plutôt que
+scrupuleusement copiée.
+
+Ainsi s'établissent des types consacrés par la tradition et fixés par la
+religion.
+
+Arrivé à ce point, l'art devient hiératique, il n'est plus permis d'en
+modifier les diverses expressions, et ce n'est plus à la nature, mais
+à ces formes consacrées que l'on doit recourir.
+
+Pour figurer un lion, ce n'est plus un lion que l'artiste copiera, mais
+le type consacré par ses prédécesseurs. Et ainsi de toute reproduction.
+Mais si rigoureux que soit l'hiératisme dans les arts, il ne saurait
+changer les conditions propres à l'espèce humaine.
+
+Chaque reproduction est un affaiblissement.
+
+C'est ainsi que les plus belles productions de l'art égyptien sont les
+plus anciennes, parce que ces reproductions sont dérivées d'une étude
+directe de la nature.
+
+Leur beau caractère, leur allure énergique sont la conséquence même de
+cette étude. Ces artistes primitifs croyaient copier exactement la
+nature et, en effet, la copiaient-ils scrupuleusement, mais avec des
+yeux habitués à s'attacher aux grandes lignes, aux caractères
+principaux, à ne pas tenir compte des détails infinis que nous
+permettent d'apercevoir une longue critique et une science avancée.
+
+Évidemment, les artistes égyptiens qui, sous les premiers Ptolémées,
+avaient la connaissance des oeuvres dues à la Grèce, lorsqu'ils
+continuèrent la reproduction des types admis sous les anciennes
+dynasties, n'étaient point sincères; ils faisaient de l'archaïsme....
+Pouvaient-ils faire autre chose? Là gît la question.
+
+Il semble qu'il y ait des races d'hommes dont la destinée, s'il s'agit
+des arts, consiste à river, sans interruption et jusqu'à la fin des
+temps, les anneaux identiques d'une chaîne; d'autres, au contraire,
+recommenceraient perpétuellement leurs oeuvres de production en ne
+laissant entre celles-ci qu'un lien à peine visible. Nous ne discuterons
+pas, bien entendu, le point de savoir lesquelles, parmi ces branches de
+l'humanité, sont le plus près d'atteindre à la perfection; car nous
+pensons que toutes concourent à un ensemble dans la mesure de leurs
+aptitudes. En effet, lorsqu'elles prétendent violenter leur nature,
+elles tombent dans la décadence sénile avec une effrayante rapidité. Si
+l'Europe occidentale parvient à introduire en Chine ses méthodes en fait
+d'art, les développements qu'elle a su donner aux expressions de l'art,
+ses raffinements en ce qui touche la peinture, le sentiment de l'effet,
+de la perspective aérienne, de la réalité dans la façon de comprendre la
+lumière et les ombres, c'en est fait de l'art chinois et de ses
+merveilleuses interprétations de la nature.
+
+Déjà fort compromis, par suite de son contact avec l'Europe, il est
+irrémédiablement perdu.
+
+Ainsi en est-il de l'Inde. Ses arts s'éclipsent au contact de la
+civilisation européenne, malgré la rigueur de l'hiératisme hindou et la
+non-ingérence des Anglais en tout ce qui touche à la religion, aux
+moeurs et aux habitudes du pays.
+
+Cependant, comme rien n'est stable en ce monde, l'hiératisme le plus
+absolu ne saurait arrêter toute transformation ou corruption des types
+consacrés. Il est évident que les monuments de l'Inde, lesquels
+d'ailleurs ne remontent pas à une très-haute antiquité, sont les oeuvres
+d'une décadence avancée; mais par cela même que l'art hindou est un art
+hiératique, il n'est pas difficile de découvrir, dans ses produits, des
+origines, des types transmis d'âge en âge avec une telle persistance
+que, sans trop d'efforts, on pourrait reconstituer l'art primitif. Or,
+comme les quelques exemples donnés ci-dessus le font voir, cet art
+indien dérive essentiellement de la structure de bois; et tout ce qui
+s'en écarte résulte d'une influence relativement moderne, due au
+mahométisme et à la Perse.
+
+Quant à son ornementation, elle est empruntée aux combinaisons dues à
+des industries, nattes, tissus, passementeries, à la flore et à la
+faune. La manière toute conventionnelle dont sont traités ces deux
+derniers éléments décoratifs trahit un art très-ancien, hiératique, qui,
+comme en Égypte, avait arrêté des types dans la reproduction des objets
+naturels. Mais dans l'Inde et plus particulièrement en Chine, à côté de
+cet art consacré, pourrait-on dire, on trouve dans l'imitation de la
+faune et de la flore un sentiment si juste, si réel de la nature, qu'on
+est obligé d'admettre chez les artistes, indépendamment de leur
+soumission aux traditions, aux types, une étude délicate, journalière et
+toute personnelle de la nature; qualité qu'on ne rencontre que
+faiblement indiquée en Égypte où l'art hiératique semble dominer en
+maître absolu jusqu'aux derniers temps.
+
+A Byzance, les Grecs, en contact avec les civilisations de l'Orient,
+non-seulement ne réagirent pas contre les tendances hiératiques, mais
+s'y soumirent entièrement, et l'on vit se produire ce fait étrange: que
+l'introduction du christianisme, loin d'émanciper les arts dans l'empire
+d'Orient, prétendit, au contraire, les subordonner à certaines formules,
+à des types consacrés. Tant il est vrai que l'adoption de telle ou telle
+religion chez une nation ne modifie pas ses tendances de race et n'a,
+sur l'expression de ses moeurs, sur l'art, qu'une faible influence.
+
+Il arriva même qu'à Byzance l'aversion traditionnelle des Sémites pour
+la représentation des êtres animés, et particulièrement de la divinité
+sous une forme humaine, faillit à deux reprises exclure des oeuvres
+d'art toute image empruntée au règne animal. L'art grec byzantin
+s'arrêta toutefois dans son exclusivisme, et se borna à établir des
+types invariables et consacrés quant à la représentation des personnages
+divins et saints. L'école du Mont-Athos conserva ces sortes de recettes
+jusqu'à notre époque.
+
+Mais aussi advint-il de cette école ce qu'il advint des grandes écoles
+de l'Égypte.
+
+Les premiers types sont les plus purs et les plus remarquables au point
+de vue de l'art, et chaque reproduction marque un pas dans la voie de la
+décadence.
+
+Les peuplades innombrables, issues de l'Orient, qui ne cessèrent de se
+jeter sur l'Europe, appartenant la plupart à la race aryenne et dont le
+flot sans cesse renouvelé finit par faire sombrer l'empire romain,
+avaient-elles conservé de leur berceau des traditions et
+continuèrent-elles à demeurer en communication avec les contrées d'où
+elles étaient sorties? Toujours est-il que, dans les objets d'art
+laissés par elles, l'origine asiatique est incontestable.
+
+Mieux qu'aucun peuple, les Russes ne cessèrent de conserver ces
+traditions et de les rajeunir, pourrait-on dire, chaque fois qu'un flot
+nouveau passait sur leur territoire; car c'était toujours de l'Orient
+septentrional ou méridional, de l'Oural ou du Taurus, que sortaient les
+envahisseurs ou ceux qui demandaient une place à l'ouest de la mer
+Caspienne. Qu'ils se présentassent comme ennemis ou comme colons, ils
+apportaient avec eux quelque chose de cette Asie, grande matrice des
+civilisations.
+
+Ainsi la Russie, élevée à l'école des arts de Byzance, mais possédant
+dès une haute antiquité ses traditions d'art asiatiques, devait sans
+cesse pouvoir les retremper à leur source.
+
+Cet art russe n'était donc pas fatalement frappé de décadence comme
+l'était l'art byzantin. Il ne vivait pas seulement sur lui-même, mais
+profitait de tous les apports passant d'Asie en Europe et de la
+fréquence de ses communications avec l'extrême Orient. Aussi, pendant
+qu'au XVe siècle l'empire d'Orient s'effondrait, ne laissant des
+dernières expressions de ses arts qu'une trace pâle et sans style, la
+Russie, au contraire, élevait des édifices, fabriquait des objets
+d'une haute valeur au point de vue de l'art.
+
+L'Occident n'avait qu'une faible part dans ces productions; mais
+cependant cet appoint était suffisant pour que l'art russe pût se
+distinguer des arts de l'Orient par une certaine liberté de conception,
+une variété dans l'exécution qui en faisaient un produit original plein
+de promesses et dont les développements eussent pu être merveilleux, si
+la marche naturelle des choses n'avait été entravée par la passion avec
+laquelle la haute société russe se jeta sur les oeuvres d'art de
+l'Italie, de l'Allemagne et de la France.
+
+Nous devons, maintenant que les origines de l'art russe sont connues,
+analyser cet art au moment de son développement et montrer quelles
+étaient les ressources nombreuses dont il disposait.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+DES ÉLÉMENTS CONSTITUTIFS DE L'ART RUSSE
+
+
+Il faut tenir compte de la situation faite aux populations de la Russie
+pour comprendre la nature de ses arts.
+
+L'art russe fut essentiellement religieux, se développa et se propagea
+avec le sentiment religieux. Mais le sentiment religieux en Russie était
+et est encore intimement lié à l'amour du pays, du sol. Patriotisme et
+religion se confondent dans l'esprit du vieux Russe.
+
+Or, cette tendance à confondre deux sentiments qui, pour les
+Occidentaux, sont distincts, devait avoir sur les expressions de l'art
+une influence notable.
+
+Sur ce vaste territoire russe la population est relativement disséminée.
+Les relations furent longtemps, à cause des distances à franchir, peu
+fréquentes; et les grandes villes clairsemées, prétendant à leur
+autonomie, maintenaient religieusement les traditions qui leur
+semblaient conserver cette autonomie. Changer quelque chose aux usages
+établis, aux monuments de la cité, aux objets qu'on avait sous les yeux,
+c'était détruire un symbole, c'était altérer le souvenir d'un passé
+glorieux sur lequel chacun tenait à s'appuyer. Des cités telles que
+Kiew, Novgorod, Vladimir, Rostov, Moscou tenaient essentiellement à
+leurs vieux monuments, aux objets, aux images qu'ils renfermaient. Tout
+le luxe d'art s'était concentré dans les édifices religieux, dans les
+couvents, et, si le temps altérait ces édifices, on tenait, en les
+réparant, à conserver leur forme première.
+
+Lorsque les moines s'en allaient à travers les forêts et les marais, qui
+couvrent ces vastes contrées, pour faire pénétrer les lumières du
+christianisme au milieu des populations rurales demeurées longtemps à
+l'état sauvage, ils apportaient dans ces nouveaux centres des principes
+d'art qui demeuraient nécessairement stationnaires.
+
+Mais il fallait parler aux yeux de ces populations; aussi l'iconographie
+sacrée se répandit-elle d'assez bonne heure en Russie. C'était une
+lecture des textes qu'on offrait à ces esprits grossiers. Et, pour que
+cette lecture fût toujours compréhensible, il était nécessaire de ne
+rien changer à la forme des images.
+
+L'archaïsme était ainsi imposé à l'art de la peinture. Le Sauveur, la
+Vierge, les Apôtres, les Prophètes, les Saints devaient être,
+individuellement, représentés d'une certaine manière, afin que chacun de
+ces personnages pût être reconnu et vénéré comme il convenait qu'il le
+fût. La peinture des images étant une écriture, il fallait qu'elle eût
+la fixité de l'écriture. C'est ce qui explique comment, en Russie,
+l'iconographie byzantine, une fois acceptée, se perpétua sans
+interruption, bien que les autres branches de l'art subissent de
+notables modifications dans leur forme.
+
+Que les populations qui couvrent l'Occident de l'Europe, serrées,
+compactes, familiarisées de longue main avec cette communauté de vues
+résultant d'un mode de gouvernement régulier, modifient chaque jour le
+langage des arts, cela n'a rien de surprenant. La fréquence et la
+facilité des relations font que l'on se comprend toujours.
+
+Mais il n'en est pas ainsi lorsque les populations sont disséminées et
+lorsqu'il y a un écart très-considérable entre l'état policé des villes
+et l'état relativement primitif des campagnes. L'unité de vues ne peut
+alors s'établir qu'à la condition de ne rien changer au langage dans les
+choses d'art, surtout en ce qui touche la religion. Or, la religion
+ayant été, en Russie, pendant bien des siècles, le seul moyen
+d'unification, il fallait que son expression, les signes visibles ne
+subissent aucune altération.
+
+La perpétuité des types dans l'iconographie russe empruntée à Byzance
+avait donc sa raison d'être, et il n'est pas temps encore, probablement,
+de laisser altérer ces types. Car le paysan russe, pour _lire_ l'image
+sacrée, comme disaient les Romains, doit la retrouver telle que ses
+aïeux l'ont vue.
+
+L'image korsoune[65], pour le Russe, a donc une importance qu'il est
+difficile aux Occidentaux d'apprécier à sa valeur.
+
+[Note 65: Korsoune (chersonèse), c'est-à-dire issue du berceau de la
+religion grecque en Russie.]
+
+L'image, pour le Russe, c'est le lien qui unit les membres de la nation,
+c'est quelque chose d'équivalent au drapeau, c'est le langage compris de
+tous, qui fait que tous peuvent s'entendre et s'unir dans une pensée
+commune. Les _Icônes_ se trouvent partout en Russie, dans le palais
+comme dans la chaumière, dans l'auberge comme sous la tente du soldat.
+Elles rappellent au loin le pays; encore une fois, elles sont le symbole
+du patriotisme et, par cela même, on ne saurait pas plus les modifier
+qu'on ne modifie un blason.
+
+Mais, si l'on examine les images russes, on est frappé du caractère
+ascétique donné aux figures. L'explication de ce fait est simple. Les
+premiers d'entre les missionnaires chrétiens byzantins qui tentèrent de
+convertir les populations barbares avaient à lutter contre la tendance
+très-prononcée de ces populations vers la satisfaction brutale et
+exclusive des besoins matériels. Il fallait, pour eux, vaincre la chair
+et ses appétits les plus grossiers.
+
+Ainsi, la représentation des personnages donnés comme des exemples de
+sainteté, de supériorité morale et de sagesse dut-elle exclure toute
+l'idée de sensualisme et se rapprocher le plus possible d'un type
+extra-humain, n'ayant rien des passions et des appétits de l'homme
+barbare.
+
+Les Saints sont, dès lors, représentés comme des êtres ne possédant
+aucun des caractères propres à l'homme qui vit de la vie matérielle. Ce
+sont des ascètes ayant dépouillé les formes qui constituaient, pour les
+Grecs de l'antiquité par exemple, la beauté: c'est-à-dire la santé,
+conséquence d'un développement physique complet.
+
+Bien entendu, nous ne portons ici aucun jugement sur ces différentes
+expressions de l'art, nous donnons les raisons qui ont dû faire
+consacrer une de ces expressions, destinée à agir sur une foule barbare
+et soumise aux appétits grossiers. L'art étant un des moyens de
+moraliser cette foule, de l'amener à se représenter la forme que
+prennent la sainteté, la vertu,--les personnages des Icônes se montrent
+graves, rigides, maigres, décharnés même ou couverts de vêtements longs
+qui masquent entièrement les nus, et voués aux seules occupations
+spirituelles.
+
+C'est à ces motifs, plus encore qu'au génie particulier à la grande
+majorité des populations qui composent la nation russe, qu'il faut
+attribuer l'archaïsme dans la peinture des images saintes; car les
+Slaves, s'ils ont, comme la plupart des nations qui peuplent l'Europe,
+leur berceau en Asie, comme elles aussi, sont accessibles aux progrès et
+ont même la faculté d'assimilation qui distingue la race aryenne à un
+haut degré.
+
+On a souvent prétendu que les Russes sont des Asiatiques, et cette
+opinion, répandue dans une intention que nous n'avons pas à juger ici
+mais qui tendrait à conclure que ces peuples ne font pas partie de la
+grande famille européenne, prête aux équivoques.
+
+Les Slaves, qui composent le fond de la nation russe, ne sont ni plus ni
+moins Asiatiques que l'étaient les Pélasges, les Grecs, les Celtes, les
+Germains, les Cimbres et les Scandinaves. Et s'ils se sont trouvés, par
+la suite des temps, en contact plus fréquent avec l'Asie que n'ont pu
+l'être les Celtes, les Germains et les Scandinaves, ils n'en sont pas
+moins des Aryens, pourvus du génie particulier aux Aryens, c'est-à-dire
+susceptibles de progrès, disposés a s'assimiler tout ce qui peut les
+faire avancer dans la voie du progrès.
+
+Mais c'est qu'en ces matières, comme en bien d'autres touchant
+l'histoire de l'humanité, on se paye volontiers de mots sans aller au
+fond des choses.
+
+Asiatique!... c'est bientôt dit. Mais l'Asie est grande et est occupée,
+encore aujourd'hui, par des races fort distinctes.
+
+Il est probable qu'en remontant à une haute antiquité, ces races étaient
+encore en plus grand nombre, plusieurs ayant pu se fondre les unes dans
+les autres ou disparaître, ce qui semble probable lorsqu'on examine les
+monuments.
+
+Sans entrer dans des discussions ethniques qui nous mèneraient trop
+loin, on peut distinguer en Asie certains principes dominants qui ont de
+tous temps régi ces vastes contrées et les régissent encore; principes
+qui tiennent aux races bien plus qu'aux circonstances ou au climat.
+
+Les Chinois, ou la race jaune, sont essentiellement voués a la
+satisfaction des besoins matériels. Le Chinois est avant tout
+conservateur, il a horreur des bouleversements et, comme le dit M. John
+Francis Davis, l'histoire de ce peuple ne présente pas de ces tentatives
+de révolutions sociales, de ces changements dans les formes du pouvoir,
+si fréquents chez les peuples de race blanche. Ils ne sont pas guerriers
+par nature et, s'ils affrontent la mort sans crainte, ils ne connaissent
+pas la noble passion de l'héroïsme.
+
+Ils sont agriculteurs par excellence, attachés au sol, constructeurs de
+villes et villages. La culture de leur esprit, bien qu'assez développée,
+ne s'élève jamais bien haut. A côté de ces peuples installés depuis des
+milliers d'années à l'extrême Orient, voici les Tatars-Mongols, nomades,
+guerriers, poussés par une soif inextinguible de conquêtes. Mais à une
+sorte d'héroïsme sauvage, à la rapacité, ils joignent un esprit
+éminemment pratique, et, pendant six siècles, ils sont les maîtres de
+l'Asie, puis d'une partie orientale de l'Europe et savent gouverner cet
+immense Empire à l'aide d'une puissante organisation et d'un sens
+politique supérieur.
+
+Les Aryas sortis des plateaux du Thibet, des grandes vallées au nord de
+l'Himalaya, ne se sont répandus dans le centre de l'Asie, occupé par un
+flot pressé des Jaunes, qu'à l'état de castes supérieures. Mais leur
+esprit aventureux demandait de larges espaces. On les voit s'établir en
+Médie, puis en Assyrie où ils se mêlent aux Sémites et forment ce grand
+empire iranien dont le rôle eut sur la civilisation du monde une si
+notable influence.
+
+On les voit successivement, longeant la mer Caspienne, occuper la
+Scythie, l'Arménie, le Caucase, la Macédoine, la Grèce, l'Italie, les
+Gaules et partie de l'Espagne, la Germanie et enfin la Scandinavie.
+
+Laissant de côté certaines races ou plutôt mélanges de races qui ont
+constitué ces royaumes de Siam, du Cambodge, de Birmanie, etc., ne
+parlant pas des Finnois, on voit que, si l'on dit d'une nation qu'elle
+est asiatique, cela ne suffit pas.
+
+Tous les peuples qui couvrent l'Europe sont asiatiques, et s'il reste
+quelques débris des races autochtones, ils sont clair-semés ou fondus
+dans l'immigration.
+
+De ces races sorties de l'Asie, mère des hommes, les unes sont
+particulièrement conservatrices, hostiles aux changements.
+
+Ayant atteint un certain degré de civilisation qui satisfait aux besoins
+matériels de la vie, qui garantit la sécurité et procède en toute chose
+avec la régularité apparente d'une machine bien ordonnée, elles
+entendent ne plus rien modifier à ce qui est et subissent les progrès
+avec défiance plutôt qu'elles ne les acceptent.
+
+Ces races gouvernables par excellence n'admettent d'autre distinction
+que celle donnée par le travail patient[66] et ne croient pas à la
+supériorité du sang. Douées d'une grande aptitude pour les travaux de
+l'industrie, elles atteignent dans la pratique une adresse incomparable;
+car, sans ambition, sans supposer que sa situation sociale puisse
+s'améliorer, chacun fixe toutes ses facultés sur le seul objet qu'il
+s'agit d'achever.
+
+[Note 66: «Il n'y a encore que la Chine, disait M. J. Mohl dans un
+_Rapport annuel fait à la Société asiatique_ en 1846, où un pauvre
+étudiant puisse se présenter au concours impérial et en sortir grand
+personnage. C'est le côté brillant de l'organisation sociale des
+Chinois, et leur théorie est incontestablement la meilleure de toutes.
+Malheureusement, l'application est loin d'être parfaite. Je ne parle pas
+ici des erreurs de jugement et de la corruption des examinateurs, ni
+même de la vente des biens littéraires, expédient auquel le Gouvernement
+a quelquefois recours en temps de détresse financière...»]
+
+D'autres races, qui semblent avoir avec celles-ci des rapports de
+parenté frappants, sont douées cependant d'aptitudes différentes. Il
+s'agit des Tatars. Instables, sachant jouir des biens accumulés par
+d'autres et se les approprier sans en détruire la source, ils ont
+conquis la Chine sans modifier ni son gouvernement ni ses moeurs. Ils
+ont couvert toute l'Asie, et cette puissance prodigieuse s'est peu à peu
+noyée au sein des civilisations qu'elle avait exploitées. Les Tatars ont
+été les frelons du monde, ils n'ont rien laissé; leur activité
+prodigieuse n'a eu d'autre conséquence--et c'en est une--que de mettre
+en contact des peuples qui se connaissaient à peine, en forçant le
+commerce à parcourir l'Asie dans tous les sens, pour satisfaire à leurs
+appétits et à leur ambition de posséder tous les produits de la terre.
+
+Il n'est pas besoin d'insister sur les aptitudes particulières à la race
+des Aryas. Ce sont celles des peuples qui constituent l'Europe
+occidentale et des Slaves qui sont, parmi les Aryas, des premiers
+arrivés à l'ouest de la mer Caspienne.
+
+Ainsi donc, quand on dit aux Russes qu'ils sont Asiatiques, cette
+épithète n'a aucune signification. Qu'il y ait chez eux du sang finnois,
+du sang tatar ou touranien, le fait n'est pas douteux. Mais quel est le
+peuple de l'Europe qui n'est pas un composé de races diverses?
+
+Ce qui est encore moins douteux, c'est que le Slave ou l'Asiatique aryen
+domine chez le Russe, comme il domine chez le Germain, chez le Grec,
+chez l'Anglais, le Normand et le Suédois.
+
+Toutefois, ainsi que nous l'avons dit au commencement du précédent
+chapitre, les aptitudes des Aryas pour les arts se modifient
+sensiblement en raison des mélanges avec d'autres races, et même ces
+aptitudes ne se développent qu'au contact de ces races. Livrés a
+eux-mêmes, les Aryas ne sont pas artistes. Les travaux manuels leur
+répugnent, et s'ils sont poëtes par excellence, c'est que la poésie ne
+naît que d'un effort de la pensée, d'une aspiration de l'esprit, sans
+que pour s'exprimer elle ait à recourir à un travail matériel.
+
+Mais quand à la vivacité de l'imagination de l'Arya, à sa facilité à
+comprendre et à déduire, à la hauteur de ses conceptions, à sa finesse
+d'observation se joignent l'obéissance et l'adresse de la main, alors
+les expressions de l'art sont abondantes et belles.
+
+Tel a été l'Hellène. Son contact avec l'Asie Mineure, avec ces
+Tyrrhéniens, ces Phéniciens Sémites, a produit l'éclosion d'art qui fera
+éternellement l'admiration de l'humanité.
+
+Quant aux Slaves, de tout temps ils ont été en contact avec les races
+jaunes qui occupaient le nord de la Russie actuelle et les bords de la
+mer Caspienne. Pour s'établir le long de la mer Noire, ils avaient dû
+traverser des couches touraniennes. Ils manifestèrent donc de bonne
+heure, ainsi que nous l'avons vu par les quelques exemples arrachés à
+des tombeaux scythes, ce goût particulier aux populations hindoues. Mais
+chez les Slaves l'élément aryen était assez puissant pour qu'il
+s'établît entre eux et les Grecs une sorte de fraternité, accusée déjà
+dès l'antiquité[67] et qui se développa énergiquement après
+l'établissement du christianisme.
+
+[Note 67: Voyez dans les tombeaux scythes, des objets grecs et
+aborigènes mêlés (pl. II et III et fig. 15).]
+
+Byzance avait prétendu, par des motifs religieux et politiques plutôt
+que par un penchant naturel aux populations, immobiliser l'art. Nous
+avons dit tout à l'heure les raisons qui avaient entraîné les Russes à
+adopter l'hiératisme byzantin appliqué aux images, comme on adopte un
+langage. Mais à côté de ce mobile religieux et civilisateur, le génie
+particulier aux Slaves comme à tous les peuples issus de souche aryenne
+devait les pousser à marcher en avant, à frayer une voie. Constantinople
+était aux musulmans, ce n'était plus la grande école où l'orthodoxie
+russe pouvait aller puiser. Le génie slave n'avait plus de lisières. Il
+devait et il pouvait marcher seul d'un pas assuré. Il marcha en effet,
+mais pendant un siècle à peine; après quoi, il s'égara dans des
+imitations absolument étrangères à sa nature et qui ne pouvaient que
+l'étouffer.
+
+Il n'appartient pas d'ailleurs aux Occidentaux de reprocher aux Russes
+de s'être ainsi fourvoyés; n'ont-ils pas fait de même? Et leur
+admiration irraisonnée pour les oeuvres laissées par l'antiquité grecque
+et romaine ne leur a-t-elle pas fait perdre, à eux aussi, la trace
+marquée par leur génie?
+
+Tout ce qui vient d'être dit démontre assez qu'un art est un produit
+très-complexe d'éléments divers, parmi lesquels domine l'aptitude
+particulière à chaque race. Il serait aussi ridicule de trouver mauvais
+que le Chinois, dont la structure architectonique repose sur l'emploi du
+pisé et du bambou, n'ait pas bâti le Parthénon, qu'il serait insensé de
+reprocher à l'Hellène, qui construisait en pierre et en marbre, de
+n'avoir pas élevé une pagode à l'instar des édifices bouddhiques de
+Pékin.
+
+Croire que la beauté dans l'art réside dans une seule forme, ce serait
+nier la diversité résultant, s'il s'agit de l'architecture, par exemple,
+des moeurs, des besoins, des matériaux employés, de la façon de les
+mettre en oeuvre et du climat. La nature, qui est en tout la grande
+institutrice, nous apprend que la beauté n'exclut pas la variété et
+qu'une des conditions essentielles imposées d'abord à la beauté, c'est
+de mettre la forme en parfaite harmonie avec les conditions d'existence
+faites à l'être, s'il s'agit des animaux ou des végétaux, avec les
+conditions de stabilité, de cohésion, de durée, s'il s'agit de la
+manière.
+
+Quand une nation est parvenue, après avoir réuni tous les matériaux
+que son expérience propre, celle acquise par ses devanciers et ses
+voisins, mettaient à sa disposition; après avoir élevé des édifices
+répondant exactement à ses besoins et à la nature de la matière que le
+sol lui offrait; après avoir tissé des étoffes, fabriqué des objets qui
+non-seulement satisfaisaient à ses habitudes, mais flattaient ses goûts;
+après avoir peint ou sculpté des images comprises de tous; quand une
+nation, disons-nous, est parvenue, de cet ensemble, à composer un tout
+harmonieux, elle possède un art, et certes la Russie réunissait ces
+conditions au XVe siècle. Ses monuments, sa peinture, ses étoffes, les
+objets qu'elle façonnait appartenaient à la même famille; ces diverses
+branches de l'art étaient en concordance parfaite et donnaient
+l'empreinte exacte de cette civilisation particulière, intermédiaire
+entre le monde asiatique et le monde occidental, et dont le rôle devait
+être et sera probablement d'établir le lien entre ces deux mondes.
+
+Il n'y avait donc aucune raison d'abandonner cet art; il y en avait
+beaucoup de le conserver et de le développer conformément au génie qui
+l'avait su constituer de tant d'éléments divers.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+L'ART RUSSE A SON APOGÉE
+
+
+Nous avons compris sous la dénomination d'_art russe_ les arts pratiqués
+dans cette partie du continent que l'on désigne aujourd'hui sous le nom
+de _Russie d'Europe_. Mais il va sans dire que ce vaste territoire se
+trouvait, pendant tout le moyen âge, divisé politiquement et au point de
+vue ethnique. L'unité ne s'est faite que fort tard entre les membres de
+la grande famille russe, et c'est à ce défaut d'unité qu'il faut
+attribuer les succès des envahisseurs et conquérants qui, pendant tant
+de siècles, sillonnèrent ces contrées.
+
+La domination des Mongols, les agressions des Livoniens, des Léthoniens
+et des Polonais avaient isolé la Russie de l'Europe; mais ce fut pendant
+ces temps d'oppression et de luttes qu'il se fit un travail de gestation
+dans la société russe et que tous les éléments d'art dont nous avons
+parlé purent se former en faisceau.
+
+Après de longues guerres, Moscou domina les principautés qui, au XIVe
+siècle, composaient la Russie orientale; celles de Twerskoé, de
+Nijégorodskoé, de Souzdalskoé, de Riazanskoé, durent se soumettre à la
+prédominance de Moscou. Le noyau était formé, la résistance contre les
+Tatars organisée. Pendant trois siècles (XIVe, XVe et XVIe siècles),
+l'unité tendit à s'établir en sapant la féodalité, l'autonomie des cités
+et en donnant de plus en plus d'importance au gouvernement monarchique.
+
+Du XVe au XVIIe siècle, la Russie présente deux divisions principales:
+l'une est Léthonienne, l'autre Moscovite, séparées par le Dnjeper, et,
+même au commencement du XVIIe siècle, alors que la rive droite de ce
+fleuve était polonaise, chez les peuples de l'Ukraine, petits Russiens,
+les révoltes ne cessèrent contre ces maîtres.
+
+De jour en jour le gouvernement moscovite, comme d'un centre auquel
+convergent de grands cours d'eau, s'étendait à l'est, au nord, à
+l'ouest, puis au sud, avec une persistance, une suite dans l'action qui
+indiquent assez combien le sentiment de l'unité nationale était
+profondément, quoique tardivement, entré dans l'esprit de la nation.
+Était-ce à ces longues et douloureuses luttes contre tant de peuplades
+voisines, qui n'avaient cessé de se jeter sur la Russie, qu'elle devait
+cette ténacité dans la poursuite du but?--reculer, reculer chaque jour
+les frontières ouvertes qui, pendant tant de siècles, avaient laissé
+passer l'invasion et la conquête, les reculer jusqu'aux limites
+géographiques... Et, en ces pays de steppes, elles sont si loin.
+
+L'art russe se faisait en même temps que l'unité. Ses éléments,
+rassemblés d'une façon un peu incohérente jusque-là, se mélangeaient et
+tendaient à se soumettre à une pensée dominante.
+
+Tous les résultats furent-ils excellents? Non; n'oublions pas que nous
+atteignons le XVIe siècle, l'époque de la Renaissance en Occident, et
+que l'engouement, dépourvu de critique, qui s'empara des esprits pour
+les oeuvres d'art laissées par les Romains, sans tenir grand compte de
+celles dues à la Grèce, eut en Russie son contre-coup et apporta plus
+d'embarras que de lumières aux artistes de cette contrée.
+
+Mais il faut étudier un art, s'il s'agit d'en connaître les principes
+vivifiants, d'abord dans les résultats incomplets ou modifiés, puis
+surtout dans leurs conséquences. C'est ce que nous allons essayer de
+faire.
+
+L'art russe, ainsi que nous l'avons dit, s'était identifié à la religion
+grecque autant par esprit de patriotisme que par sentiment de foi. Ce
+phénomène, qui se produit d'ailleurs chez toutes les civilisations à
+leur origine, eut en Russie une prépondérance marquée, à cause même de
+la situation de la population russe entièrement entourée de nations qui
+ne partageaient ni ses croyances ni son culte.
+
+Il fallait donc donner au monument religieux, symbole de la nationalité
+russe, un éclat, une splendeur qui en fissent le signe très-apparent de
+cette nationalité.
+
+L'église devait attirer au loin les regards par sa masse et plus encore
+par un caractère particulier: par sa richesse et la silhouette
+surprenante de ses couronnements.
+
+Le plan de l'église, adopté dès le XIe siècle, ne fut pas modifié dans
+ses données principales; mais à la coupole centrale admise dès les
+premiers temps, d'autres furent adjointes. Et ces coupoles, élevées en
+forme de tours, furent couronnées de combles bulbeux de métal
+curieusement travaillés, souvent dorés ou peints, terminés par des croix
+ouvragées haubannées de chaînes. A distance, ces édifices présentaient
+donc un aspect aussi éloigné du caractère de la basilique antique que de
+la cathédrale gothique. On y retrouvait les dispositions générales
+byzantine, géorgienne ou arménienne, mais avec une physionomie asiatique
+des plus prononcées. Ces coupoles en forme de tours présentaient des
+séries d'arcs en encorbellement à l'extérieur, des renflements qui
+accusaient également une influence hindoue.
+
+Indépendamment de ces combles métalliques historiés, dorés ou peints,
+les murs extérieurs, revêtus de pierre, de brique, d'émaux et de
+peintures, présentaient aux regards une tapisserie brillante.
+
+A l'intérieur, les parois, percées de rares fenêtres, couvertes de
+peintures représentant les personnages de l'Ancien et du Nouveau
+Testament, les iconostases garnies d'orfèvrerie, d'images et d'or avec
+leurs trois portes saintes, ces coupoles élevées, étroites et comme
+forées dans un monde paradisiaque, se prêtaient singulièrement aux
+mystères du culte grec et étaient faites pour inspirer le recueillement
+mêlé d'une sorte de terreur sainte qui plaît aux âmes pieuses.
+
+De tous les temples élevés à la divinité, et le culte grec admis, il
+n'en est pas qui remplissent plus exactement le programme religieux que
+ces églises russes du XVe et du XVIe siècle.
+
+Il ne parait pas que, primitivement, elles aient été précédées du
+narthex byzantin; les portes s'ouvraient sur la place et la plupart de
+ces églises étant petites, il est à croire que, dans les grandes fêtes,
+une partie de la foule se tenait dehors.
+
+On sait que les saints mystères, dans l'office grec, s'accomplissent
+derrière l'iconostase et sont dérobés à la vue des fidèles,--ainsi du
+reste que cela se pratiquait, même en Occident, avant la séparation des
+deux églises grecque et latine, puisque nos autels conservèrent
+longtemps, en France, les voiles que l'on fermait au moment du
+sacrifice. Cependant, à des époques plus récentes, des porches fermés ou
+vestibules ont été plantés devant les portes des églises russes, à
+l'instar des églises arméniennes et géorgiennes qui en possèdent pour la
+plupart.
+
+Le plan de l'église russe, jusqu'au XVIIe siècle, se modifie peu. Avec
+quelques variantes, il présente la disposition générale que donne la
+figure 41; ou, si l'église doit être plus grande, le principe du tracé
+des latéraux se répète comme, par exemple, à la cathédrale de
+Sainte-Sophie, à Kiew, avant les adjonctions qui en ont modifié la forme
+première. A l'unique coupole qui, dans les édifices les plus
+anciens[68], était élevée en A (fig. 41), quatre coupoles d'un ordre
+inférieur sont placées en B, et parfois quatre autres plus étroites et
+basses s'ajoutent en C.
+
+[Note 68: Voyez planche VI.]
+
+[Illustration: Figure 41.]
+
+Si nous supposons les tambours de ces coupoles dépassant
+très-sensiblement le niveau des combles, on comprendra l'effet
+surprenant de ce couronnement. Les architectes russes des XVe et
+XVIe siècles ont été pourvus d'un sentiment très-juste des proportions
+dans les compositions imaginées sur ce programme. Les rapports entre ces
+couronnements et l'édifice sont généralement bien saisis et les détails,
+quoique parfaitement étrangère au goût classique conventionnel, sont à
+l'échelle de l'ensemble, font ressortir le système de construction
+adopté, avec adresse et un grand sens pratique.
+
+La Russie a malheureusement beaucoup gâté ses monuments depuis deux
+siècles, sous le prétexte de les restaurer et de les mettre en harmonie
+avec le goût occidental, auquel il était de bon ton de se conformer dans
+les hautes sphères de la société russe; mais cependant, en recourant à
+beaucoup d'exemples, à des fragments laissés de droite et de gauche, il
+est possible de reconstruire un type à la date de la moitié du XVIe
+siècle, époque de la véritable splendeur de l'art moscovite.
+
+Voyons donc comment l'architecte russe, les données traditionnelles
+admises, sait tirer parti de ce plan (fig. 41), au double point de vue
+de la structure et de l'effet décoratif.
+
+Des arcs doubleaux plein cintre sont bandés d'une pile à l'autre, et des
+voûtes d'arête D sur la première travée. Ces arcs doubleaux et les
+formerets y correspondant apparaissent à l'extérieur habituellement, et
+reposent leurs naissances sur les contreforts, conformément à la méthode
+byzantine. Si ces contreforts sont saillants, les arcs extérieurs
+forment autant d'auvents demi-circulaires, abritant des peintures, ce
+qui est l'occasion d'un grand effet décoratif. Les couvertures de métal
+sont posées sur l'extrados des arcs et sur les voûtes. Il s'agit
+d'élever les coupoles; celles-ci sont posées sur des trompillons, sur
+des pendentifs ou, si elles sont d'un petit diamètre comme en C, sur des
+combinaisons d'arcs posés en encorbellement.
+
+[Illustration: Fig. 42.]
+
+[Illustration]
+
+Ainsi soit, par exemple, l'une de ces coupoles C, inscrite non dans
+un carré mais dans un parallélogramme (fig. 42) (voir en A). Sur
+l'extrados des arcs doubleaux de plus faible diamètre _a b_ seront posés
+d'autres arcs _c d, e f_, de telle sorte que le vide _c d e f_ soit un
+carré. Le diamètre de la coupole étant beaucoup plus petit que n'est le
+côté du carré, des arcs ou trompillons diagonaux seront bandés de _i_ en
+_k_, de façon à obtenir un octogone régulier.
+
+Puis de la clef formant corbeau, de chacun de ces arcs aux arcs voisins,
+seront encore bandés des arcs _op, pq, qr_, etc.; et ainsi procédant de
+la même manière de _s_ en _t, u v_, de _x_ en _y, y w, w z_, le
+constructeur aura peu à peu rétréci le vide jusqu'au diamètre de la
+coupolette projetée.
+
+Ces arcs seront apparents à l'extérieur et constitueront une décoration
+aussi rationnelle qu'originale. A l'intérieur, ces arcs en
+encorbellement produiront un grand effet et des jeux d'ombre et de
+lumière se prêtant merveilleusement à la peinture. La coupe B explique
+la combinaison de ces arcs superposés et comment le tambour T de la
+coupolette est porté.
+
+Bien que cette structure rappelle certaines combinaisons persanes et
+arabes des XIVe et XVe siècles et dérive du même principe, il n'y
+faudrait pas voir une imitation de ces formes, mais une déduction _sui
+generis_, amenée par cette tendance de l'architecture russe à élever de
+plus en plus les coupoles couronnant les édifices religieux et à les
+amincir afin de laisser de l'air entre elles.
+
+Il fallait couronner ces quilles dépassant de beaucoup le niveau des
+couvertures; et ces couronnements, pour produire de l'effet, devaient
+nécessairement prendre de l'importance. La forme bulbeuse fut donc
+adoptée.
+
+Une figure est nécessaire pour faire saisir ce système de structure à
+l'extérieur.
+
+Soit (pl. XI), en A B C D, la moitié de la base de la coupole
+au-dessus des arcs doubleaux, les arcs en encorbellement, figurés à
+l'intérieur précédemment, apparaissent à l'extérieur et, comme ils
+pénètrent les côtés d'un octogone, leurs naissances qui se joignent en
+_a_ (voir en E) se séparent en _b_. Les tympans _hachés_ dans ces arcs
+ne sont plus qu'un remplissage mince, toutes les pesanteurs se portant
+sur les sommiers _a, bb_. Cette structure est donc aussi légère que
+possible et se prête à la décoration. A l'intérieur, les tympans des
+petits arcs sont décorés de mosaïques ou de peintures et à l'extérieur,
+de faïences ou d'enduits de diverses couleurs.
+
+Le tambour cylindrique, orné aussi de faïences ou de colorations,
+s'élevait donc sur ces arcs encorbellés, percé de fenêtres étroites,
+puis le comble de métal posé sur charpente couronnait le tout. Parfois,
+ces couvertures de métal sont côtelées, résiliées, gironnées comme dans
+l'église de Vassili Blajennoï[69], à Moscou, élevée par Jean le
+Terrible, en 1554, en commémoration de la conquête de Kasan et
+d'Astrakan.
+
+[Note 69: Basile le Bienheureux.]
+
+Il n'est besoin d'insister sur le parti que des artistes habiles
+pouvaient tirer de ces dispositions.
+
+Aussi ne se firent-ils pas faute d'adopter toutes les combinaisons que
+leur fournissait ce système d'arcs encorbellés.
+
+Mais ils ne se contentèrent pas de ces couronnements bulbeux. L'Arménie
+et la Géorgie leur donnaient des exemples de coupoles couronnées par des
+pyramides à huit pans. On mêla donc parfois les deux systèmes.
+
+Cette même église de Vassili Blajennoï présente une coupole centrale
+ainsi composée:
+
+Une tour octogone se dégage des voûtes au-dessus des couvertures. Cette
+tour reçoit des arcs encorbellés, lesquels portent un deuxième étage
+octogone couronné par une pyramide et un lanternon terminé par un
+toit bulbeux de métal doré. La tour est bâtie, comme tout l'édifice, en
+brique et pierre.
+
+[Illustration: ÉGLISE DE VASSILI BLAJENNOÏ A MOSCOU]
+
+La planche XII donne une idée sommaire de cette construction originale.
+Ici les arcs ne sont pas chevauchés, mais posés les uns au-dessus des
+autres et portant leurs naissances sur de petits arcs bandés d'un grand
+arc à l'autre, perpendiculairement aux grands rayons de l'octogone. Le
+plan A donne les projections horizontales des arcs et de la pyramide.
+
+On doit reconnaître dans cette composition, aussi bien que dans la
+précédente, un sentiment juste des proportions et des silhouettes qui
+conviennent à un couronnement se détachant sur le ciel.
+
+Elle se prête parfaitement à la coloration extérieure.
+
+Les tympans, abrités par les saillies de ces arcs, reçoivent des
+faïences émaillées, des peintures, des mosaïques sur fond d'or, des
+sujets ou ornements. Ils peuvent même être percés d'ajours, éclairant
+l'intérieur.
+
+Comme construction, aucune difficulté d'exécution; bonne répartition des
+pesanteurs et légèreté, car les tympans ne sont que de véritables
+clôtures.
+
+Mais dans ces sortes de gâbles, composés de petits arcs accoladés, qui
+sont placés formant retraite à la base de la pyramide, il est impossible
+de ne pas trouver au moins une réminiscence de certains détails de
+l'architecture hindoue et cet ensemble rappelle même beaucoup plus ces
+monuments que ceux de la Perse, lesquels, à l'extérieur, présentent de
+larges surfaces unies, rarement des saillies ou des superfétations de
+membres de structure, si multipliés, au contraire, dans l'architecture
+de l'Hindoustan.
+
+Le principe de la construction byzantine ne laisse pas de dominer dans
+ces édifices religieux russes du XVIe siècle; mais il s'y mêle dans
+les détails, et surtout dans la composition des couronnements, dans
+l'emploi de la coloration à l'extérieur et de ces combles bulbeux peints
+et dorés, une influence asiatique centrale incontestable.
+
+Ainsi, les grands arcs formerets des voûtes intérieures qui apparaissent
+à l'extérieur des édifices russes et qui, comme dans l'architecture
+byzantine, sont plein-cintre, commencent dès le XVIe siècle à se briser
+au sommet par l'adjonction d'un angle aigu (fig. 43). Puis: l'arc est
+parfois outrepassé et le sommet aigu se prononce davantage (fig. 44).
+Puis, ce sont deux portions d'arcs dont les centres sont placés sur les
+côtés d'un triangle équilatéral, qui sont terminés entre eux, par le
+sommet de ce triangle (fig. 45). Puis encore, en partant du même
+principe de tracé, une plus grande importance donnée aux arcs, et
+toujours ce sommet aigu (fig. 46). Ces derniers tracés forment
+couronnements ou gâbles au-dessus des baies et se rencontrent
+fréquemment dans les édifices russes, à dater du XVIe siècle.
+
+[Illustration: Fig. 43.]
+
+[Illustration: Fig. 44.]
+
+[Illustration: Fig. 45.]
+
+[Illustration: Fig. 46.]
+
+En même temps, le système de structure par encorbellements, qui ne se
+montre pas dans l'architecture byzantine non plus que dans
+l'architecture primitive russe, mais qui est si fort développé dans
+l'architecture hindoue, dérivée de la construction de bois, apparaît et
+se développe dans les édifices moscovites à dater du XVIe siècle.
+L'église de Vassili Blajennoï, à Moscou, déjà citée, en présente des
+exemples, à la base d'une des coupoles. Là, les arcs chevauchés portent
+sur une forte saillie disposée en manière de mâchicoulis.
+
+Pendant le XVIIe siècle, ces encorbellements prennent parfois une
+grande importance, comme par exemple dans l'église de la Nativité de la
+Sainte-Vierge à Poutinki, à Moscou.
+
+Mais, sans trop nous attacher aux détails de cet édifice qui n'ont rien
+de remarquable, il est nécessaire de rendre compte du système adopté
+pour le couronnement très-ingénieux d'un des bras de croix.
+
+Évidemment, l'architecte a visé à l'effet: il a voulu détacher sur le
+ciel une silhouette surprenante. Mais il a su adopter, pour obtenir ce
+résultat, une structure très-rationnelle et a été guidé par un sentiment
+très-juste des proportions.
+
+On ne pouvait plus adroitement passer d'une base large et puissante à la
+tourelle centrale du couronnement, tout en accusant la structure la plus
+propre à supporter ce couronnement.
+
+[Illustration: Fig. 47.]
+
+Traçons d'abord (fig. 47), la projection horizontale de cet ensemble,
+théoriquement. Soit, un espace carré A B C D; il s'agit de voûter cet
+espace et de couronner la voûte en forme de coupole ou autrement, par un
+pavillon central très-élevé de manière à attirer au loin les regards.
+
+Des arcs de pénétration _a b, b c, c d_, ont été bandés sur une corniche
+en encorbellement prononcé, arcs dont l'extrados pénètre une pyramide;
+puis, au-dessus et en retraite, ont été bandés les deux arcs _e f, f g_
+pénétrant une seconde pyramide.
+
+[Illustration: ÉGLISE DE LA NATIVITÉ]
+
+Sur cette base a été disposée la coupole octogone _h, i, j, k, l, m,_
+etc.
+
+Accusée à l'extérieur par des arcs de pénétration, cette seconde
+structure supporte le lanternon élevé.
+
+La planche XIII donne l'élévation géométrale de ce couronnement.
+L'extrados des arcs est couvert de feuilles de métal, ainsi que les
+pyramides tronquées dans lesquelles pénètrent ces arcs.
+
+L'effet perspectif de cette composition est saisissant et le regard est
+conduit avec beaucoup d'adresse de cette base carrée à ce campanile
+cylindrique coiffé d'une haute pyramide à base octogone.
+
+Généralement ces constructions, suivant la méthode byzantine et persane,
+sont faites de briques ou de petits matériaux enduits. Le système de
+structure concrète adopté dans une bonne partie de l'Orient et dont les
+premiers exemples se trouvent en Assyrie, sur les bords du Tigre et de
+l'Euphrate, persiste en Russie, malgré la rigueur d'un climat qui altère
+promptement ces enduits s'ils ne sont soigneusement abrités. A vrai dire
+aussi, les pierres propres à bâtir ne sont pas communes sur le vaste
+territoire russe, et force est bien, dans la plupart des cas, d'employer
+la brique,--les terres argileuses étant abondantes.
+
+L'emploi des enduits amène nécessairement la coloration; aussi ces
+édifices religieux, à l'apogée de l'art russe, sont-ils le plus souvent
+colorés à l'extérieur, soit au moyen de couleurs appliquées, soit par
+l'apposition de faïences émaillées.
+
+Les couleurs dominantes sont le rouge, le blanc et le vert; cette
+dernière couleur étant spécialement réservée aux combles de métal.
+
+[Illustration: Fig. 48.]
+
+Si, à cette époque, les édifices religieux ont un caractère tranché, les
+constructions militaires ne sont pas moins remarquables et se
+distinguent nettement de celles que l'on élevait alors en Occident.
+L'Asie avait aussi, dans, cette architecture militaire, une grande part.
+Les tours de Kremnik (ancien nom du Kremlin) à Moscou, avec leurs
+courtines couronnées de merlons étroits et dentelés, ne ressemblent
+nullement aux bâtisses défensives qu'on élevait au XVIe siècle en
+Allemagne et en Italie. Ces tours, qui datent de la fin du XVe siècle,
+ont été terminées un peu plus tard, par de hautes guettes surmontant une
+salle couverte au niveau du crénelage élevé sur des mâchicoulis (fig.
+48). Ces tours de la vieille Russie sont habituellement bâties sur plan
+carré, tradition orientale, et les merlons étroits et hauts
+appartiennent également à l'architecture militaire de l'Asie. Parfois,
+ces merlons (fig. 49), comme ceux de certaines forteresses hindoues
+datant d'une époque postérieure à l'emploi de la poudre, forment un
+couronnement continu avec créneaux étroits et meurtrières circulaires
+pour les armes à feu[70]. Mais l'abondance des bois, sur presque tout le
+territoire russe, permettait de construire des enceintes toutes
+composées de troncs d'arbres empilés, formant deux parements maintenus
+entre eux par des entre-toises assemblées. L'intervalle était rempli de
+terre et donnait un chemin de ronde. Des tours carrées, également
+construites de bois empilé, flanquaient ces courtines.
+
+[Illustration: Fig. 49.]
+
+[Note 70: Enceinte du couvent de Saint-Serge, à Troitza, près
+Moscou.]
+
+Ce système de structure militaire, conforme à celui employé pour la
+plupart des habitations privées, paraît avoir persisté très-tard.
+
+On a vu qu'au XIIIe siècle les Khans avaient près d'eux des ouvriers ou
+artisans russes. Ces ouvriers, instruits à l'école de Byzance, passaient
+pour très-habiles dans l'art de façonner les métaux. Mais après leur
+affranchissement du joug tatar, les Moscovites donnèrent un grand essor
+à la fabrication des armes, des objets d'orfèvrerie ciselés et niellés,
+des broderies, à l'industrie des cuirs ouvrés. L'exportation moscovite
+s'étendit bientôt jusqu'en Perse, en Scandinavie, en Hongrie, en
+Pologne. Les armes d'acier trempé (à couper le fer) étaient demandées
+aux Russes par les populations du Caucase, ainsi que les heaumes et les
+cottes de maille, pendant la fin du XVe siècle et le commencement du
+XVIe. Et, en effet, les armes moscovites qui datent de cette époque
+sont faites d'un excellent métal et damasquinées avec beaucoup d'art;
+attribuées souvent à tort à l'industrie persane ou caucasienne, elles
+sont sorties des ateliers de Moscou.
+
+L'ornementation russe, peinte, niellée, gravée adoptait alors (dès le
+XVe siècle) un caractère fort remarquable et qui indiqué une école
+d'art puissante, possédant ses méthodes, ses principes et des exécutants
+d'une grande habileté.
+
+On se souvient de ce que nous avons dit précédemment au sujet de
+vignettes de manuscrits du XIVe siècle[71] dans la composition
+desquelles l'influence hindoue était sensible. Entre cette ornementation
+et celle qui se développa pendant le XVe siècle, l'écart est
+considérable. D'une part, les tracés à combinaisons géométriques
+dominent, puis la coloration se complique d'assemblages de tons souvent
+très-harmonieux. On peut se rendre compte de ce que nous disons ici en
+consultant l'_Histoire de l'ornement russe du Xe au XVIe
+siècle_[72], et les planches qui y sont jointes (L à LXXVI). On se
+rendra compte ainsi de la transformation opérée dans l'école d'art russe
+depuis la fin de la domination tatare jusqu'au commencement des
+influences occidentales. Cette école, tout en utilisant les éléments
+asiatiques qui lui ont été abondamment fournis, tend à revenir peu à peu
+au style byzantin. Ainsi, dans l'ouvrage cité, les exemples donnés
+(planches L à LVII) sont profondément pénétrés encore du caractère
+asiatique et, dans les planches LVIII, LIX, LXIX, les réminiscences du
+style byzantin se font jour.
+
+[Illustration]
+
+[Note 71: Planche IX.]
+
+Évidemment, pendant la seconde moitié du XVe siècle et la première
+moitié du XVIe, il se fit en Russie un travail intéressant à suivre,
+tendant à constituer un art en se servant de tous les éléments amassés
+par les siècles, sur ce territoire exposé sans cesse aux invasions
+venues de l'Orient. Sans abandonner l'art byzantin, qui était
+l'initiateur, mais qui alors n'existait plus qu'à l'état de tradition,
+les artistes russes tentèrent, non sans succès, d'y associer les
+ressources nombreuses que leur fournissait cet Orient si brillant
+pendant les XIVe et XVe siècles.
+
+Nous donnons pour appuyer ce qui vient d'être dit (pl. XIV) une vignette
+du XVe siècle[73] et (pl. XV) une autre vignette du XVIe siècle[74]
+appartenant à des manuscrits russes, et qui montrent, dans deux exemples
+extrêmes, les modifications apportées pendant cette période dans le
+style de l'ornementation. Le retour à l'art byzantin est marqué dans
+ce dernier ornement avec une harmonie de tons plus brillante et certains
+détails qui rappellent les dessins hindous et persans.
+
+[Note 72: _Histoire de l'ornement russe, du Xe au XVIe siècle,
+d'après les manuscrits_; texte historique et descriptif par S. Exc. M.
+V. de Boutovsky, directeur du Musée d'Art et d'Industrie de Moscou.--100
+planches en couleur, reproduisant en _fac-simile_ 1332 ornements divers
+du Xe au XVIe siècle, et 100 planches à deux teintes représentant des
+motifs isolés et agrandis. Paris, Librairie Ve A. Morel et Cie (Voy.
+la Préface de M. de Boutovsky.)]
+
+[Note 73: _Psautier_, Bibliothèque du couvent de Saint-Serge,
+gouvernement de Moscou.]
+
+[Note 74: _Missel, XVIe siècle_, Bibliothèque de la Laure de
+Saint-Serge.]
+
+C'est plus tard seulement que le goût allemand vient se mêler de la
+manière la plus fâcheuse à cette ornementation remarquable par son unité
+d'allure et ses harmonies. On peut constater combien fut inopportune
+cette introduction d'un art étranger aux éléments constitutifs de l'art
+russe, en examinant les planches LXX, LXXI, LXXVII, LXXXIII, XCI, XCIV,
+XCVII, XCVIII, de l'ouvrage déjà cité[75], et notre planche XVI[76].
+
+[Note 75: L'_Histoire de l'ornement russe_.]
+
+[Note 76: _Les cantiques de louanges, XVIIe siècle_, Bibliothèque
+de la Laure de Saint-Serge.]
+
+C'est qu'en effet les arts orientaux ou directement issus et inspirés de
+l'Orient ne peuvent supporter l'introduction d'un élément étranger. Les
+tentatives faites par les artistes les plus distingués pour obtenir ces
+mélanges ont échoué. Et le principal défaut reproché à l'art byzantin
+sera toujours d'avoir essayé cette alliance entre l'art occidental
+adopté par Rome et les arts de l'Asie. Il lui fallut bientôt abandonner
+la tradition romaine pour incliner de plus en plus vers les écoles
+persique et de l'Asie-Mineure.
+
+L'art russe, presque entièrement byzantin jusqu'au XIIIe siècle, mais
+possédant en outre des origines orientales qui s'alliaient au mieux avec
+l'école grecque d'Orient, fut mis, à cette époque, en contact plus
+direct avec l'Asie centrale. Ce qu'il pouvait prendre là appartenait aux
+origines mêmes qui lui avaient fourni des premières notions. Il en fut
+de même lorsque les rapports de la Russie avec la Perse devinrent
+très-fréquents. Tout ce que l'art moscovite recueillait alors ne faisait
+que lui donner de nouvelles forces, qu'à affermir sa constitution,
+conformément à son génie primitif. Au contraire, l'introduction
+d'éléments latins ou germaniques ne pouvait que provoquer une
+dissolution qui se fit sentir dès la fin du XVIIe siècle et s'accusa de
+plus en plus jusqu'à la fin du XVIIIe.
+
+[Illustration: ORNEMENTATION D'UN MANUSCRIT RUSSE (XVIe Siècle)]
+
+[Illustration: ORNEMENTATION D'UN MANUSCRIT RUSSE (XVIIe Siècle)]
+
+En examinant notre planche XVI, on est choqué par l'étrangeté de ces
+ornements qui rappellent les bijoux émaillés provenant des ateliers de
+Nuremberg de la fin du XVIe siècle, au milieu de ces traditions
+byzantines et de ces personnages hiératiques, de ces formes de structure
+qui rappelaient les arts d'Orient. En effet, pendant que l'ornementation
+russe se dévoyait ainsi, la peinture des images conservait son ancien
+style byzantin et recourait toujours aux modèles du mont Athos, ainsi
+que le prouve le _Manuel_ imagier Stroganowsky, qui date de la fin du
+XVIe siècle ou du commencement du XVIIe et dont nous donnons un
+fragment (fig. 50).
+
+[Illustration: Fig. 50.]
+
+S'il importait assez peu au peuple que l'ornementation de ses monuments
+subît les changements apportés par la mode, il n'en était point ainsi
+des images. Le Russe tenait à ce que la physionomie, le caractère des
+personnages saints ne fussent pas modifiés. De plus, l'Église grecque
+russe, qui n'avait jamais admis les doctrines des Iconoclastes,
+considérait, au contraire, la peinture des images comme une partie
+essentielle du culte; elle a toujours admis et elle admet encore que,
+pour la foule, les images seules peuvent faire pénétrer dans les esprits
+les plus grossiers les idées religieuses, tout en repoussant la tendance
+idolâtre et s'appuyant en ceci sur les paroles de saint Athanase
+d'Alexandrie: «Nous respectons les images, non pour elles-mêmes, mais
+par ce sentiment qui nous pousse vers ceux qu'elles représentent, comme
+le fils rend hommage au souvenir de son père, en possédant son
+portrait.»
+
+Si, dit l'Église grecque, nous sommes d'accord sur l'efficacité des
+images pour entretenir le respect des personnages sacrés ou saints
+qu'elles représentent, il s'agit de trouver quel est le mode de
+représentation qui doit être préféré. Elle n'hésite pas à déclarer,
+encore aujourd'hui, que le style hiératique est le seul convenable, en
+ce qu'il perpétue aux yeux des fidèles les types consacrés et vénérés
+par leurs pères.
+
+Cependant le souffle de civilisation occidentale qui se répandit sur la
+Russie au XVIIIe siècle fit pénétrer jusque dans l'Église la peinture
+moderne; mais jamais le peuple ne parut s'associer à cette mode, et pour
+lui il n'y a d'autre art que l'art hiératique.
+
+Ce sentiment est juste. Le système d'architecture dont nous avons décrit
+quelques principes étant admis, la peinture hiératique pouvait seule
+s'associer à ces formes, partie byzantines, partie asiatiques, et les
+concessions aux arts introduits d'Occident ne pouvaient que présenter
+les discordances les plus choquantes,--du moment que l'on conservait la
+moindre trace des arts locaux dans les édifices.
+
+L'image korsoune tenait par de trop profondes attaches au sentiment
+populaire russe pour que les tentatives d'imitation de la peinture
+italienne de la Renaissance pussent avoir quelques chances de durée. A
+plus forte raison l'école allemande du XVIe siècle, maniérée à l'excès,
+n'eut-elle en Russie aucune influence sérieuse, et pouvait-elle encore
+moins s'allier à l'architecture religieuse des Russes que la peinture
+italienne dont le caractère conservait une grandeur de style
+incontestable. D'ailleurs, l'habitude prise par les peintres russes
+aussi bien que par les artistes byzantins, d'enrichir la peinture des
+images, d'or, de pierreries même, de perles, d'en faire un motif
+décoratif splendide par la variété des couleurs et l'éclat des métaux,
+habitude tout orientale, ne pouvait s'associer aux exigences de l'art
+moderne.
+
+On ne saurait disconvenir que cet art hiératique est plus conforme aux
+données monumentales que n'est l'art de la peinture tel qu'il est
+compris en Occident depuis le XVIe siècle, et il faut reconnaître que
+cet art hiératique, tout d'une pièce, ne peut recevoir de modification.
+
+L'alliance souvent tentée entre l'art de la peinture archaïque et l'art
+moderne a toujours donné des produits bâtards, sans valeur esthétique,
+rejetés par les gens de goût.
+
+Après quelques-unes de ces tentatives, les Russes semblent avoir reconnu
+l'impossibilité de cette alliance, et tout en estimant la peinture
+moderne à sa valeur et en lui faisant une place dans leurs galeries, ils
+ont cru devoir maintenir les types consacrés dans leurs monuments
+religieux.
+
+La richesse des images russes dépasse ce qu'on pourrait rêver, et si
+cette richesse est prodiguée, c'est avec un goût incontestable. Leurs
+iconostases offrent aux regards toutes les splendeurs accumulées et
+celles qui datent des XVIe et XVIIe siècles présentent, aussi bien
+dans l'ensemble que dans leurs détails, une variété d'ornementation dont
+une reproduction ne saurait donner l'idée.
+
+Les têtes des personnages saints sont entourées de nimbes d'or rehaussés
+de pierres et de perles et finement gravés; de larges colliers,
+également de métal, couvrent leur poitrine. Les fonds sont damasquinés,
+niellés d'arabesques souvent d'un goût excellent où se fait sentir la
+tradition byzantine, hindoue et persane adroitement réunies. Nous
+donnons (pl. XVII et XVIII) quelques-uns de ces nimbes du XVIe siècle,
+décorés d'arabesques de couleur sur or, et (fig. 51) un de ces colliers
+du XVIIe siècle en vermeil repoussé.
+
+[Illustration: Fig. 51.]
+
+[Illustration]
+
+Il est à remarquer d'ailleurs que l'influence byzantine est beaucoup
+plus prononcée dans l'ornementation des objets réservés au culte que
+dans celle des ustensiles destinés à un usage civil.
+
+Si les artistes affectent de reproduire les types byzantins dans les
+images sacrées, s'ils conservent avec plus ou moins de fidélité les
+données de l'ornementation byzantine dans les vêtements, vases, bijoux
+et meubles religieux, ils ont à leur disposition un art plus libre dans
+ses allures et dont l'origine, comme on l'a vu, est presque entièrement
+asiatique. De ces deux courants d'art, il résulte une extrême variété
+dans l'ornementation et un attrait puissant.
+
+Les trésors de la Russie conservent encore quantité de meubles, de
+vêtements, d'armes et armures, de bijoux et d'objets d'orfèvrerie d'une
+grande valeur comme art. Il suffit, pour se faire une idée de la
+richesse de ces collections, de parcourir le volumineux recueil des
+_Antiquités de la Russie_[77]. Les XVe, XVIe et XVIIe siècles
+fournissent le plus grand nombre d'exemples de ces objets extrêmement
+variés, plus précieux par la délicatesse et le goût des compositions que
+par la valeur de la matière mise en oeuvre.
+
+[Note 77: Editées par ordre de S. M. l'Empereur Nicolas Ier.]
+
+Laissant de côté les produits qui sont de provenance étrangère, dus à la
+Perse, à Damas, à l'Occident, à l'Italie et à l'Allemagne et qui
+relativement sont rares, ceux de la Russie non-seulement ne le cèdent en
+rien, comme perfection de main-d'oeuvre, à ces objets étrangers, mais au
+contraire se distinguent par l'originalité de leur ornementation et une
+délicatesse dans l'exécution que peut seule donner une industrie d'art
+très-avancée et possédant de belles traditions.
+
+A ce travail local se joignent souvent des pièces apportées de l'Inde,
+et ces détails s'harmonisent de la façon la plus complète avec ce qui
+les entoure.
+
+Nous citerons, parmi les meubles, le trône du tsar Alexis Mikaïlovitch,
+père de Pierre Ier, et qui prit le sceptre en 1645. Ce meuble, tout
+couvert d'ornements d'or, avec pierreries, d'un charmant travail, est
+garni devant, sur les côtés et par derrière, au-dessous du siège, de
+tables d'ivoire évidemment dues à des artistes hindous (la table de
+devant retrace dans des entrelacs une chasse à dos d'éléphants). Notre
+planche XIX présente, grandeur d'exécution, un fragment d'une de ces
+tables latérales d'ivoire.
+
+Les ornements sont légèrement en relief sur un fond teinté. Leur
+provenance hindoue n'est pas douteuse; mais l'ornementation métallique,
+ainsi que les peintures qui décorent certaines parties du meuble,
+sortent d'ateliers russes et s'harmonisent complètement avec ces pièces
+rapportées. Nous donnons (pl. XX), grandeur d'exécution, des fragments
+des bras de ce trône et des bandes qui ornent les montants. La
+composition des ornements, leur forme, ces roses et fleurons qui
+accompagnent les rinceaux du fragment A sont bien plutôt hindous que
+persans, et cependant le fragment B se rapprocherait plus de l'art
+persan que de l'art hindou. On peut en dire autant de la forme générale
+du meuble, des peintures qui garnissent les traverses latérales et les
+pieds postérieurs.
+
+Nous avons pris cet exemple parce qu'il est comme un spécimen complet de
+l'art russe appliqué aux monuments et objets en dehors du culte.
+
+Ainsi qu'il vient d'être dit, le caractère asiatique domine dans ces
+expressions de l'art, et les souvenirs de l'école byzantine tendent à se
+renfermer dans l'Église.
+
+[Illustration]
+
+Cependant, il y avait dans l'art byzantin trop de rapports avec les arts
+de la Perse et de l'Inde pour que des relations ne pussent exister
+entre l'art profane et l'art religieux russes. La séparation n'existait
+pas, seulement la tradition byzantine persistait dans l'art religieux et
+une grande liberté était laissée à l'art civil.
+
+Nous voyons dès le XVIe siècle que les artistes ne se font pas faute
+d'introduire dans certains détails, dans des objets mobiliers de
+l'Église, les éléments hindo-persans. La curieuse et charmante Porte
+Sainte de l'église de Saint-Jean-le-Théologue, à Rostov (gouvernement de
+Jaroslaw, XVIe siècle), est un travail hindo-persan d'une extrême
+délicatesse, quoique dû à des artistes russes.
+
+Notre planche XXI donne la moitié de la partie supérieure de ce bel
+ouvrage. Si puissante d'ailleurs que soit une tradition, si absolu que
+soit le dogme qui entend maintenir cette tradition, les influences
+nouvelles ne laissent pas de pénétrer peu à peu. Constantinople au
+pouvoir de l'Islam n'était plus la source où les Grecs pouvaient
+entretenir les traditions d'art religieux qu'elle fournissait jadis.
+L'art byzantin en Russie ne pouvait vivre que de ses souvenirs, sur son
+passé. Les séductions des arts hindo-persans étaient là présentes, il
+n'était pas possible qu'elles n'agissent pas sur l'esprit des artistes,
+même lorsqu'ils avaient à composer et faire exécuter des oeuvres
+religieuses.
+
+C'est aussi ce qui arriva. Bien que l'ensemble du plan de l'Église russe
+ne se modifie guère, le goût oriental tend de plus en plus à revêtir la
+structure consacrée. On l'a vu déjà dans les exemples donnés (pl. XII et
+XIII); mais le fait apparaît plus marqué encore dans des édifices
+religieux moins anciens, dans l'église de Saint-Jean-Chrysostome de
+Jaroslaw, entre autres, bâtie en 1654. Le campanile de cette église,
+isolé, construit en brique, affecte un caractère hindou assez prononcé
+(fig. 52).
+
+[Illustration: Fig. 52.]
+
+[Illustration]
+
+[Illustration: ÉGLISE DE SAINT JEAN LE THÉOLOGUE A ROSTOV Porte
+sainte--Fragment]
+
+Ces lucarnes étagées sur la pyramide octogonale (fig. 52) rappellent
+singulièrement les motifs de niches superposées sur les couronnements
+pyramidaux à base rectangulaire de certains temples de l'Hindoustan. Cet
+étage du beffroi n'est pas sans analogie avec ces sortes de belvédères
+(fig. 53) qui surmontent les édifices de l'Inde d'une époque
+récente[78].
+
+[Illustration: Fig. 53.]
+
+[Note 78: Sur l'une des portes d'un temple de la ville de Bhopal.]
+
+Nous retrouvons dans les édifices russes du XVIIe siècle ces fenêtres à
+couronnements étranges et compliqués (fig. 54) dus à l'imagination des
+artistes hindous[79], ces colonnes fuselées ou en façon de fioles, ces
+chapiteaux pansus que présentent les monuments de l'Inde d'une époque
+déjà reculée. Y a-t-il imitation? non; il y a souvenir, inspiration,
+désir de produire certains effets de nature à plaire au Russe depuis que
+ses yeux n'étaient plus incessamment tournés vers Constantinople, depuis
+que l'occupation tatare l'avait mis en contact plus direct avec
+l'antique Orient central.
+
+[Note 79: Temple de la ville de Bhopal.]
+
+[Illustration: Fig. 54.]
+
+Et n'est-ce pas ainsi, en effet, qu'un peuple constitue un art? N'est-ce
+pas en s'inspirant d'arts antérieurs et en les assimilant à son génie et
+à ses besoins? L'imitation directe n'a jamais produit et ne peut
+produire autre chose qu'une expression amoindrie, sans vie, de l'objet
+imité.
+
+Les artistes de la Renaissance qui, en Italie, en France, croyant avoir
+découvert l'art antique de Rome, délaissèrent les formes épuisées des
+arts roman et gothique pour relever l'art au contact de cette antiquité,
+se gardèrent de l'imiter. Ils s'inspirèrent de ces grands modèles, mais
+n'oublièrent pas pour cela leurs traditions précieuses et tous les
+progrès introduits dans la société moderne par les sciences et
+l'observation. Ils se contentèrent, non de copier, mais d'interpréter
+des formes qui leur paraissaient belles, pour les approprier aux besoins
+et aux moeurs de leur temps. Aussi, constituèrent-ils ce qu'on est
+convenu d'appeler l'art de la Renaissance. Mais quand, plus tard, des
+esprits critiques se mirent à étudier cette antiquité avec plus
+d'attention et à l'aide d'observations plus étendues, ils reconnurent
+tout d'abord que cette antiquité se compose d'éléments variés; qu'il
+fallait dégager l'élément grec hellénique de l'élément romain; celui-ci
+de l'élément étrusque et que, par conséquent, pour être logique dans
+l'étude et l'application de ces éléments, il fallait remonter aux
+sources. Les artistes de la Renaissance furent considérés comme des
+enfants qui récitent un texte sans en connaître la signification, et, le
+pédantisme s'introduisant dans l'art, on déclara que, puisque
+l'antiquité était reconnue parfaite dans l'expression de ces arts, il
+fallait la copier.
+
+Mais quand on remonte ce courant il est difficile d'en trouver les
+sources. Elles sont multiples et s'enfoncent dans les lointains horizons
+de l'histoire. Laquelle est la bonne, ou la meilleure, ou la principale?
+
+Alors on entre dans le domaine de l'archéologie et on quitte celui de
+l'art. Ç'a été le défaut de toutes les écoles d'art de l'Europe depuis
+le commencement du siècle. On a cru bien faire en imitant certaines
+formes d'art adoptées par les Romains; mais on est venu dire à ces
+imitateurs: «Les Romains ne sont, sur ce point, que les plagiaires des
+Grecs; remontez donc à la source grecque.--Laquelle? ont répondu les
+critiques: la source dorienne, ionienne, tyrrhénienne, asiatique,
+égyptienne; laquelle?...» Et, comme les critiques ne pouvaient
+s'entendre sur la plus authentique et la plus pure entre ces sources
+diverses, cette prétention à retrouver un art parfait, absolu, sans
+alliage, ce qui d'ailleurs n'existe pas, n'a fait qu'apporter la plus
+étrange confusion dans les productions de l'art moderne,--chaque chef
+d'école considérant comme hérétiques tous ceux qui ne partageaient pas
+ses idées sur l'absolu dans l'art.
+
+Le pédantisme est le dissolvant de l'art qui vit de liberté. Nous
+disons: de liberté, non de licence ou de fantaisie.
+
+Or, l'art russe était dans les conditions favorables à un développement
+très-étendu. Des origines admises par tous, nationales, auxquelles se
+rattachait le sentiment patriotique, en faisaient la base: en
+architecture religieuse, un mode de structure emprunté à Byzance et qui
+se prêtait à tous les vêtements fournis par l'Asie, mode de structure
+éminemment attionnel et libre dans ses moyens; en sculpture ornementale,
+les sources les plus variées, mais toutes issues de l'Orient; en
+peinture, l'école du Mont-Athos et la brillante flore décorative de la
+Perse et de l'Inde. Cependant la statuaire et la peinture demeuraient en
+arrière, rivées aux types byzantins.
+
+Quant à l'architecture civile, elle se manifestait dans les
+constructions de bois traditionnelles dont nous retrouvons les principes
+sur les rampes de l'Hymalaya, aussi bien qu'en Scandinavie, dans le
+Tyrol, la Suisse. L'identité de ces constructions qui, depuis des
+siècles, s'élèvent sur des parties du globe séparées les unes des autres
+par des espaces immenses et sans communications directes entre elles,
+est certainement un des faits les plus intéressants à étudier dans
+l'histoire de l'art. L'habitant du canton de Berne n'a guère plus la
+notion des usages adoptés par les Grands-Russiens, que ces derniers
+n'ont la connaissance des constructions élevées par les montagnards de
+l'Hymalaya; et cependant, si une fée transportait d'un coup de baguette
+un chalet suisse sur les hauts plateaux de l'Indus et une maison de bois
+des Kachmiriens dans la Grande-Russie, ces populations si éloignées les
+unes des autres s'apercevraient à peine de l'échange.
+
+[Illustration: Fig. 55.]
+
+La figure 55 donne l'aspect de ces maisons des villages de la
+Grande-Russie[80].
+
+[Note 80: Gouvernement de Kostroma.]
+
+Le plancher bas de ces habitations est souvent élevé au-dessus du sol,
+et on atteint le rez-de-chaussée au moyen d'un escalier couvert placé
+latéralement.
+
+Ces escaliers couverts, disposés le long des bâtiments d'habitation,
+étaient habituels en Russie, et des palais même en étaient pourvus.
+
+La structure de ces maisons de bois, dont la figure 55 présente un
+pignon, est entièrement composée de troncs de sapins empilés et
+assemblés à mi-bois aux angles. Cette construction, également usitée en
+Suisse et sur les hauts plateaux de l'Indus, est bonne préservatrice de
+la chaleur et du froid, le bois étant mauvais conducteur.
+
+L'ornementation consiste en des planches ou madriers découpés, sculptés
+et rapportés sur la structure. Les parties ornées sont souvent peintes
+de diverses couleurs, ce qui contribue à donner à ces habitations un
+aspect gai malgré la petitesse des fenêtres.
+
+A l'intérieur, les pièces sont assez élevées entre les planchers et
+munies de soupentes dans lesquelles couchent les habitants.
+
+Une sorte de poêle, four en maçonnerie, est isolé des murailles de bois
+et occupe une partie de la pièce.
+
+La figure 56 montre un de ces intérieurs dont le mobilier, des plus
+simples, consiste en des bancs fixes disposés autour de la salle, en une
+table ou un buffet et quelques ustensiles de ménage.
+
+[Illustration: Fig. 56.]
+
+Depuis des siècles, la maison du paysan russe ne change pas.
+
+Pendant les grands froids, la famille couche sur ce four et, les
+fenêtres ne donnant que de petites surfaces réfrigérantes, il est facile
+d'entretenir dans ces intérieurs une température élevée. Quant à la
+décoration de ces habitations, elle est réservée à l'extérieur, la salle
+n'étant ornée que par quelques images vénérées (icônes) peintes.
+
+Dans la Grande-Russie les maisons, largement isolées les unes des autres
+afin d'éviter la propagation des incendies, se groupent en gros
+villages; car on rencontre rarement dans la campagne ces fermes, ces
+bâtiments d'exploitation agricole dont nos champs de l'Occident sont
+semés. Le cultivateur possède son _izba_ dans laquelle habite toute la
+famille. Quand les garçons se marient, il ne quittent l'izba paternelle
+que s'ils peuvent s'en bâtir une pour leur nouvelle famille. Le paysan
+russe est charpentier; chaque _moujik_ est en état de se construire une
+habitation; il l'élève toujours de la même manière et sur le même plan
+depuis des siècles. Autour de l'izba sont disposées des écuries, remises
+et granges. Un petit clos y est attenant, consacré à la culture privée;
+car la propriété des champs est en commun et les lots en sont partagés,
+à certaines époques, entre les membres du village. Cette communauté des
+champs arables ou des pâtures est une des raisons qui s'opposent à la
+dispersion des maisons dans les campagnes. En effet, les partages des
+champs étant faits à certaines époques fixes, il faut nécessairement que
+ceux qui seront appelés à les cultiver, tantôt sur un point, tantôt sur
+un autre, aient un centre commun. De là aussi l'absence d'initiative du
+moujik en ce qui touche à l'habitation de la famille. L'égalité rétablie
+sans cesse entre les membres de la communauté impose naturellement
+l'identité des demeures.
+
+Avant l'introduction des arts occidentaux en Russie, les palais ou
+grandes habitations des boyards ne paraissent pas avoir étalé, à
+l'extérieur comme à l'intérieur, un grand luxe décoratif.
+
+La ville de Moscou, au commencement du XVIe siècle, présentait l'aspect
+d'une cité défendue par des murailles crénelées et des tours (le
+Kremlin), et entourée de vastes faubourgs ouverts ou simplement protégés
+par des palissades, presque entièrement composés de maisons de bois
+généralement isolées les unes des autres par des jardins.
+
+Au milieu de ces faubourgs, les couvents, avec leurs enceintes
+blanchies et leurs églises élevées, couronnées de coupoles métalliques
+dorées, semblaient de petites villes. Les corps d'état faisant usage du
+feu, tels que les forgerons, les fondeurs, demeuraient dans les
+_slobodes_, villages isolés, afin d'éviter qu'un incendie pût se
+généraliser. Ces villages avaient leurs cultures particulières soignées
+par ces artisans.
+
+On rencontrait bien quelques rues étroites et tortueuses dans ces
+faubourgs; mais elles étaient rares. Sur les rives abruptes de la Yaousa
+des moulins servaient aux besoins de la ville, et une retenue de la
+Néglinnaïa formait un lac destiné à alimenter les fossés du Kremlin.
+
+Cet ensemble, très-pittoresque, rappelait l'aspect des villes asiatiques
+avec leur acropole, leur ville défendue occupée par le prince et par
+ceux qui l'entourent, et ces grands faubourgs éparpillés au milieu de
+terrains vagues et de jardins.
+
+En effet, les dignitaires, le métropolitain et les boyards habitaient
+pour la plupart des palais de bois bâtis dans le Kremlin même. Près de
+l'enceinte était le Gostinoï-Dvor[81], grand marché, entouré aussi de
+murailles, qui contenait les marchandises asiatiques et européennes
+accumulées à Moscou. En hiver, la vente des denrées se faisait sur la
+Moskva glacée.
+
+[Note 81: Bazar.]
+
+Seules les troupes mercenaires au service du prince avaient le droit de
+boire des liqueurs alcooliques pendant la semaine; aussi
+occupaient-elles un quartier séparé, le Naleïki. La nuit close, tous les
+habitants devaient être rentrés chez eux ou ne sortir que munis de
+lanternes pour les cas urgents. Des sentinelles étaient chargées de
+faire respecter cette consigne.
+
+Alors, beaucoup d'églises étaient encore construites en bois. Elles
+étaient petites, conformément à l'ancien plan, et, par conséquent,
+très-nombreuses, afin de satisfaire aux habitudes de piété d'une
+population qui dépassait de beaucoup cent mille âmes, puisqu'en 1520 on
+comptait à Moscou quarante-un mille cinq cents maisons d'après un
+dénombrement fait par ordre du grand Prince.
+
+Mais les palais des personnages importants, bien que construits de bois,
+ne ressemblaient point à ces maisons de paysan dont nous avons présenté
+un spécimen.
+
+Si, à l'intérieur, ils affectaient une grande simplicité, si, contre
+leurs murailles nues s'étalaient quelques meubles rares, à l'extérieur
+ils offraient des dispositions singulières. Ce n'était point la grosse
+bâtisse carrée, si fort prisée en Russie dans les temps modernes et
+affectant des allures de palais italien, mais une réunion de pavillons
+pittoresquement agencés, avec escalier extérieur couvert, loges
+saillantes ou bretèches et toits de formes étranges.
+
+Si les Russes des villes ont aujourd'hui adopté à peu près les habitudes
+des populations occidentales, il n'en était pas de même autrefois.
+
+Contarini dit que les Moscovites s'attroupent depuis le matin jusqu'à
+l'heure du dîner, sur les places publiques, dans les marchés, et vont
+achever leur journée au cabaret; qu'ils s'amusent, s'arrêtent devant
+tout ce qui peut exciter leur curiosité frivole et ne s'occupent
+nullement d'affaires.
+
+Certes, il est sage de ne voir dans cette appréciation passablement
+légère qu'une boutade de voyageur; cependant, il y a là une apparence de
+vérité.
+
+L'ancien Russe des villes, comme l'Asiatique citadin, vivait dehors,
+faisait ses affaires dans le bazar, le marché ou les lieux publics. Les
+femmes riches laissaient gérer leur maison par des intendants et la
+bourgeoise ou la marchande ne se montrait pas en public. Condamnée à
+une sorte de captivité, son unique occupation consistait à coudre, à
+filer ou à broder. Il lui était interdit de donner la mort à aucun
+animal et elle devait requérir l'assistance du premier venu pour couper
+le cou à une oie ou à une poule. Les parents fiançaient leurs enfants
+sans consulter leur goût et souvent le futur ne voyait sa femme que le
+jour de ses noces.
+
+Polis et hospitaliers entre eux, les nobles ou riches négociants
+faisaient montre de leur supériorité devant les inférieurs, avec ces
+formes paternelles des aristocraties de l'Orient lorsqu'elles ne sont
+point établies sur l'esprit de caste.
+
+Mais ces moeurs asiatiques se montraient dans tout leur formalisme
+lorsqu'il s'agissait de recevoir un ambassadeur étranger. Voici ce que
+dit Karamsin à ce sujet[82]:
+
+«En approchant de la frontière, l'ambassadeur annonçait son arrivée aux
+gouverneurs des villes voisines. Alors il était accablé de questions; on
+lui demandait:--_De quel pays il était; le nom de son souverain; s'il
+était d'une origine illustre; le rang, qu'il occupait; s'il était déjà
+venu en Russie; s'il parlait le russe; de combien de personnes sa suite
+était composée; comment elles s'appelaient._--Les réponses étaient
+sur-le-champ transmises au grand Prince et l'on envoyait à l'ambassadeur
+un dignitaire qui, l'ayant joint, ne le laissait point passer outre
+avant qu'il n'eût entendu, debout, le compliment destiné au grand
+Prince, avec tous ses titres plusieurs fois répétés. On déterminait le
+chemin que l'ambassadeur devait prendre ainsi que les lieux où il devait
+souper et passer la nuit. La marche était si lente, que parfois la
+troupe ne faisait que quinze ou vingt verstes par jour, en attendant une
+réponse de Moscou.
+
+[Note 82: _Histoire de Russie_, t. VII, p. 279. Traduction de MM.
+Saint-Thomas et Jauffret. Paris, 1820.]
+
+Il arrivait même que, par le froid le plus rigoureux, on s'arrêtait en
+plein champ où l'on ne trouvait pas les choses les plus nécessaires à la
+vie: aussi le commissaire russe supportait avec un flegme imperturbable
+les reproches que lui adressaient les étrangers à ce sujet. Enfin, le
+monarque dépêchait ses gentilshommes à l'ambassadeur qui, dès lors,
+voyageait beaucoup plus vite et était mieux traité.--La réception à
+Moscou était toujours pompeuse; on voyait paraître plusieurs officiers,
+richement vêtus, à la tête d'un détachement de cavalerie; ils
+prononçaient un discours, s'informaient de la santé de l'illustre
+étranger, etc., et le conduisaient au palais des ambassadeurs, situé sur
+le bord de la Moskva; c'était un vaste édifice distribué en plusieurs
+grands appartements entièrement vides.... Les commissaires chargés de
+servir ces étrangers consultaient sans cesse leur registre où était
+calculé et mesuré tout ce qu'il fallait donner aux ambassadeurs
+d'Allemagne, de Lithuanie et d'Asie; la quantité de viande, de miel,
+d'oignons, de poivre, de beurre et même de bois[83] destinée à leur
+usage.--Cependant, les officiers de la cour devaient s'informer tous les
+jours si ces ambassadeurs étaient contents de la manière dont on les
+traitait.
+
+[Note 83: Herbentein, _Ber. Mosc. Comment_, p. 92.]
+
+On attendait longtemps le jour fixé pour l'audience, parce qu'en cette
+occasion on aimait à faire de grands préparatifs. Les ambassadeurs
+demeuraient seuls, accablés d'ennui, ne pouvant communiquer avec
+personne. Pour leur entrée solennelle dans le Kremlin, le grand Prince
+leur donnait ordinairement des chevaux richement harnachés»[84].
+
+[Note 84: Voyez à ce sujet la relation de l'ambassadeur Jenkinson
+(1557) à la cour d'Ivan IV: au banquet de Noël, pendant lequel Jenkinson
+eut l'honneur d'être admis en face de l'Empereur. «Les tables, dit-il,
+ployaient sous le poids de la vaisselle d'or et de la vaisselle
+d'argent. Il était telle coupe enrichie de pierreries qui eut valu à
+Londres 400 livres sterling. Une pièce d'orfèvrerie avait deux yards de
+long; des têtes de dragons admirablement ciselées y flanquaient des
+tours d'or.» (Voy. _Revue des Deux-Mondes_, 1er octobre 1876: _les
+Marins du XVIe siècle_, par le vice-amiral Jurien de la Gravière.)]
+
+Comme les Asiatiques, aussi, et malgré la simplicité des habitations à
+l'intérieur, les Moscovites aimaient la pompe, les vêtements somptueux,
+les harnais magnifiques. Les habits, les armes étaient d'une extrême
+richesse. A Moscou, les étrangers étaient accueillis avec faveur et
+trouvaient facilement à exercer leur talent, et pourvu qu'ils ne
+s'occupassent pas des affaires d'État et qu'ils montrassent un grand
+respect pour le Prince, ils jouissaient d'une entière liberté.
+
+[Illustration: Fig. 57.]
+
+Mais il est bon de donner l'aspect de ces palais moscovites élevés en
+bois et datant du XVIe siècle. La figure 57 présente un échantillon de
+ces demeures des boyards, d'après des fragments recueillis de tous
+côtés; car, aujourd'hui, ces palais ont été remplacés par des
+constructions de brique ou de pierre qui ont perdu le caractère
+particulier à cet art moscovite, résumé de traditions locales et
+d'influence asiatique ou persane.
+
+L'étage inférieur contenait les services; les cuisines au-dessus des
+caves. Le premier étage, auquel on arrivait du dehors par le grand degré
+extérieur, renfermait une grande salle, un oratoire et des chambres;
+puis l'étage supérieur, des logements pour les enfants et les familiers.
+
+Le climat et les incendies ont détruit presque toutes ces habitations,
+dont on ne retrouve que des restes défigurés par de modernes
+restaurations.
+
+Les combles de ces demeures étaient souvent recouverts de planches comme
+le sont encore la plupart des maisons de paysans slaves, et les plus
+riches employaient la tuile ou le métal (cuivre).
+
+Des étoffes de laine fabriquées dans le pays même ou provenant de la
+Perse, ou des cuirs couvraient les murs et les meubles.
+
+L'art russe était alors viable et pouvait se constituer définitivement
+sur tant de traditions accumulées par les siècles et que le peuple
+s'assimilait en faisant un choix entre toutes; mais un événement
+politique ou plutôt une modification dans l'organisation sociale de la
+Russie arrêta court ce développement d'un art national.
+
+Le servage n'existait pas dans l'ancienne Russie. Il y avait des
+esclaves, prisonniers de guerre, débiteurs insolvables ou gens qui se
+vendaient pour vivre; mais le paysan était libre de se transporter ou
+bon lui semblait, lui et sa famille, de servir tel boyard ou tel
+autre; comme le boyard pouvait servir tel prince ou tel autre.
+
+Ce droit de _passage_, ainsi qu'on l'appelait, pouvait s'exercer une
+fois par an, à la Saint-Georges; et alors, le boyard, pour empêcher le
+départ de ses paysans, n'avait d'autre moyen que de les tenir en état
+d'ivresse pendant le délai accordé au droit de passage (quinze jours).
+Toutefois, dans beaucoup de localités, les bras venaient à manquer, car
+les paysans cherchaient naturellement les terres les plus fertiles, les
+climats les meilleurs ou les conditions les plus douces.
+
+Ayant conservé quelque chose des goûts nomades de leurs conquérants, il
+ne leur en coûtait pas de quitter une cabane qu'ils auraient bientôt
+élevée ailleurs.
+
+«L'homme, ainsi que le dit M. Anatole Leroy de Beaulieu[85], se dérobait
+au fisc comme aux propriétaires. C'était l'âge où l'empire moscovite,
+récemment agrandi aux dépens des Tatars, offrait aux cultivateurs des
+ingrates régions du Nord les terres plus fertiles du Sud; l'âge, où pour
+se soustraire à l'impôt et mener la libre vie de Cosaques, les hommes
+aventureux fuyaient vers le Volga et le Don, vers la Kama et la Sibérie.
+
+[Note 85: _Revue des Deux-Mondes_, livraison du 1er avril 1876.]
+
+Pour assurer au pays ses ressources financières et militaires, le plus
+simple moyen était de fixer l'homme au sol, le paysan au champ qu'il
+cultivait, le bourgeois à la ville qu'il habitait. C'est ce que firent
+Godounof et les Tsars du XVIIe siècle. Depuis lors jusqu'au règne
+d'Alexandre II, le _moujik_ est demeuré fixé à la terre, affermé,
+consolidé; _prikréplennyi_, car tel est le sens du terme russe que nous
+traduisons assez improprement par le mot de serf.
+
+Le servage russe ne fut pas autre chose et n'eut pas d'autre origine;
+il sortit des conditions économiques, des conditions physiques même de
+la Moscovie, considérablement agrandie par les derniers souverains de la
+maison de Rurick et menacée de voir sa mince population s'écouler et se
+perdre dans ces vastes plaines comme des ruisseaux au sein du désert...»
+
+Et, pendant que le paysan, l'artisan, le bourgeois même, ne pouvaient
+quitter la terre sur laquelle ils étaient nés, le boyard, à
+l'instigation du souverain, se rapprochait chaque jour de la
+civilisation occidentale, lui empruntait son industrie, ses
+connaissances, ses arts, faisait venir sur la terre russe des
+industriels, des savants, des artistes étrangers: allemands, italiens,
+français, lesquels, bien entendu, apportaient avec eux leurs goûts,
+leurs méthodes, leurs préjugés.
+
+Ce fut une véritable invasion rurale et industrielle appuyée sur la
+haute classe, et contre laquelle le peuple russe, fixé sur le sol, ne
+pouvait réagir.
+
+L'art russe fut ainsi étouffé au moment même où le pays, après des
+luttes incessantes et après une longue domination étrangère, commençait
+à se constituer sur des bases inébranlables. Mais, de même que le moujik
+conservait le souvenir amer de son ancienne liberté relative, il
+demeurait en dehors de cette civilisation importée, maintenait
+soigneusement ses traditions, le respect de ses anciens monuments
+religieux, de ses anciennes coutumes et continuait à bâtir ses maisons
+comme ses ancêtres les avaient bâties. La réinstallation, pourrait-on
+dire, de l'art russe en Russie, non-seulement ne rencontrerait pas les
+obstacles auxquels une entreprise de cette nature se heurterait dans
+d'autres pays, mais serait accueillie avec faveur par l'immense majorité
+de la nation et deviendrait le corollaire de l'émancipation des serfs.
+
+La Russie possède un arsenal d'art d'une extrême richesse; pendant
+plus de deux siècles elle l'a tenu fermé. Il lui suffit aujourd'hui de
+le rouvrir et d'y puiser à pleines mains.
+
+Plus heureuse que nous sous ce rapport, elle n'aura pas à lutter
+longtemps dans son propre sein pour reprendre ce qui lui appartient et
+s'en servir; car, dans cette oeuvre de véritable renaissance, elle aura
+pour elle l'opinion de l'immense majorité des Russes qui n'a pu être
+entamée par une longue direction étrangère à son génie et qui
+n'attendait qu'une occasion de se manifester. Mais on ne saurait
+cependant le dissimuler, pour que l'art russe puisse renouer le fil
+brisé au XVIIe siècle; pour qu'il puisse, sans longs tâtonnements, en
+saisir les éléments principaux et les utiliser, il est nécessaire de
+choisir avec l'esprit critique moderne et de ne pas prendre au hasard.
+
+Nous avons essayé de montrer les origines diverses de cet art, ses
+transformations, la persistance de certaines théories; il faut dégager
+les conditions de sa vitalité.
+
+En effet, un art n'est jamais le produit du hasard, la conséquence d'un
+choix capricieux entre des éléments divers, mais bien, le résultat
+logique de certaines conditions, les unes purement physiques, les autres
+morales.
+
+Parmi les conditions physiques, en première ligne il faut placer le
+climat, les matériaux et la nature des besoins, s'il s'agit de
+l'architecture; et parmi les conditions morales, les traditions de la
+main d'oeuvre, les sentiments religieux, les usages civils et
+militaires, les goûts propres aux races.
+
+D'ailleurs, les peuples dont nous connaissons l'histoire n'ont pas
+inventé un art tout d'une pièce, mais n'ont fait que se servir
+d'éléments mis à leur disposition pur des civilisations antérieures,
+pour les approprier à leurs besoins et à leur génie. Parfois la
+transformation est si complète qu'on a grand'peine à démêler ses
+origines; parfois aussi les retrouve-t-on facilement. C'est le cas de
+l'art russe. Les origines de cet art sont aisément découvertes, grâce
+à la lenteur avec laquelle le peuple russe s'est avancé dans les voies
+de la civilisation et à son peu de penchant pour les changements
+brusques.
+
+Parmi les diverses origines de l'art russe, l'art byzantin tient
+certainement la place principale; mais dès une époque déjà reculée, on
+entrevoit d'autres éléments qui appartiennent à l'Asie, principalement
+dans l'ornementation. Ces éléments asiatiques prennent plus d'importance
+lorsque Constantinople n'est plus le siège de l'empire d'Orient et
+lorsque les Mongols dominent sur la Russie, sans cependant se substituer
+au principe de la structure byzantine dans l'architecture et à
+l'hiératisme dans la peinture religieuse.
+
+Sans parler des éléments secondaires qui apparaissent dans la formation
+de l'art russe, les deux origines que nous venons d'indiquer, l'une
+purement byzantine et l'autre asiatique, dominent dans des proportions
+différentes, il est vrai, mais constituent le fond de cet art russe. Ces
+proportions peuvent être modifiées et l'ont été souvent, sans détruire
+l'unité, par la raison que nous avons déjà donnée, savoir: que l'art
+byzantin lui-même est un composé dans lequel l'élément asiatique entre
+pour une forte part. Un tableau expliquera mieux qu'un texte la valeur
+de ces divers éléments.
+
+ |Asiatique, Aryen
+ |Scythes--|
+ | |Grec
+ |
+ | |Asiatique iranien
+ | |Grec Hellénique-|Pélasgique
+ | | |Ionien
+ | |
+ | | |Etrusque
+Russes|Byzantin-|Romain----------|Grec
+ | | |Asiatique iranien
+ | |
+ | | |Hindou Aryen
+ | |Asiatique-------|Persique iranien
+ | | |Sémitique
+ |
+ | |Asiatique Aryen-|Inde
+ |Mongols--|
+ |Asiatique jaune-|Mongolie, Chine
+
+On le voit, l'art russe, soit qu'il dérive de traditions locales
+scythiques, soit qu'il emprunte à Byzance, soit qu'il reçoive une
+influence de la domination tatare, va toujours puiser aux mêmes sources
+asiatiques et, quelle que soit la proportion des différents apports,
+l'unité ne saurait être rompue. L'Orient lui fournit les neuf dixièmes
+de ses éléments au moins, et les quelques traditions occidentales et
+sémitiques qu'il trouve à Byzance ne sont pas assez puissantes pour
+détruire cette unité. D'ailleurs, l'art russe les néglige, et, de l'art
+byzantin, ce qu'il prend de préférence, c'est le caractère oriental.
+
+ * * * * *
+
+Est-ce à dire que le peuple russe appartienne exclusivement à l'Asie
+telle que les siècles nous l'ont laissée?
+
+Non, certes.
+
+Les Russes ne sont ni des Hindous, ni des Mongols, ni des Jaunes, ni des
+Sémites, ni des Iraniens, tels que ceux qui peuplent aujourd'hui la
+Perse, et si parmi eux on rencontre des traces de ces races diverses, et
+notamment des Finnois et des Tatars, l'immense majorité de la nation,
+occupant la Russie d'Europe, est slave, c'est-à-dire aryenne; mais le
+contact constant de cette population avec l'Orient, son berceau, a
+permis à son génie de se développer en dehors des influences
+occidentales jusqu'au XVIIe siècle.
+
+Les tentatives faites depuis lors pour le plier aux expressions de cet
+art occidental, et notamment pour lui faire adopter les arts latins,
+n'ont produit qu'un avortement et n'ont abouti qu'à une mystification
+trop prolongée.
+
+C'est en se pénétrant de ses origines, en puisant dans son propre fonds,
+que l'art russe retrouvera la voie qu'il a perdue. Le moment est
+singulièrement opportun, car l'opinion, en Russie, se prononce chaque
+jour avec plus d'énergie en faveur de l'autonomie, et l'émancipation des
+serfs est un pas immense vers l'établissement d'une nationalité russe
+indépendante des influences étrangères, vivant de sa propre vie,
+possédant son génie propre.
+
+La littérature russe, depuis un certain nombre d'années, a, non sans
+éclat, pris les devants; les arts plastiques suivront ce mouvement
+national.
+
+Ils sauront retrouver ces traditions soigneusement conservées dans l'âme
+du peuple et luire d'un éclat tout nouveau entre l'Europe occidentale,
+qui tâtonne dans la voie des arts, et l'Orient qui s'affaisse.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+L'AVENIR DE L'ART RUSSE
+
+ * * * * *
+
+L'ARCHITECTURE
+
+
+Le climat du centre de la Russie est excessif: très-chaud en été,
+très-froid en hiver, il exige donc des précautions particulières
+lorsqu'il s'agit d'élever des édifices publics ou des habitations, et
+les formes adoptées dans l'architecture de nos climats tempérés de
+l'Occident ne sauraient convenir dans des contrées où il est aussi
+nécessaire de se garantir contre l'excessive chaleur que contre
+l'intensité du froid et la longueur des hivers.
+
+Les maçonneries doivent être épaisses, voûtées et parfaitement
+recouvertes par des combles qui mettent leurs parements à l'abri de
+l'humidité et de la gelée aussi bien que de la chaleur. La tuile ou le
+métal peuvent seuls composer ces couvertures d'une manière efficace, et
+ces matières se prêtent à la décoration.
+
+Sous un ciel souvent sombre, les couronnements des édifices doivent
+présenter des silhouettes très-découpées, et leurs surfaces externes,
+des oppositions très-vives d'ombres et de couleurs, afin d'obtenir de
+grands effets pendant les longs et beaux jours d'été.
+
+Les architectes russes anciens ont tenu compte de ces deux conditions.
+Non-seulement ils aimaient ces silhouettes hardiment détachées sur le
+ciel mais ils savaient leur donner une allure aussi gracieuse que
+pittoresque. Sous ces couronnements, de grands murs percés de rares
+fenêtres, mais bien abrités, et dans lesquels la peinture trouvait des
+places habilement ménagées; puis souvent, des portiques bas, larges,
+trapus, préservaient efficacement les personnes qui circulaient autour
+de l'édifice.
+
+Tout cela ne rappelle en rien l'architecture classique occidentale, mais
+était parfaitement approprié aux besoins et au climat de la Russie. Les
+matériaux le plus habituellement employés, la brique, se prêtaient à
+cette architecture concrète composée de masses, et dans laquelle les
+détails ne prennent qu'une minime importance.
+
+A l'instar des Orientaux, lorsque les édifices sont voûtés, les
+couvertures métalliques ou de tuiles reposent directement sur les
+voûtes, disposées de telle sorte que les eaux s'écoulent entre les
+reins.
+
+Le programme touchant la structure est aussi simple que rationnel, car
+ces voûtes pénétrant les murs se tracent à l'extérieur et forment l'abri
+des parements.
+
+Les combinaisons de voûtes en briques ou tuf peuvent constituer un
+système alvéolaire facile à construire, très-solide et exerçant peu de
+poussée. Les arcs chevauchés, encorbellés à l'intérieur, produisent un
+grand effet sans imposer des difficultés sérieuses de main-d'oeuvre.
+
+Ce système de voûte permet de porter des couronnements élevés, ainsi que
+le démontre la figure 42, et d'obtenir des combinaisons hardies que les
+Byzantins n'ont fait qu'entrevoir, mais que les connaissances modernes
+permettent de développer à l'infini, tout en restant fidèle au
+principe.
+
+L'architecture russe, au point qu'elle avait atteint au XVIIe siècle,
+est un excellent instrument en ce que la largeur des principes ne
+saurait entraver la liberté de l'artiste, et que tout en demeurant
+fidèle à ces principes on peut concevoir les combinaisons les plus
+hardies.
+
+Déjà l'architecture byzantine ouvrait aux artistes un champ plus vaste
+que ne le faisait l'architecture romaine; mais cet art, après ses
+premiers efforts, semblait s'être confiné dans un formalisme étroit. Dès
+le XVIe siècle, les artistes russes reprennent cet art abandonné et lui
+ouvrent une carrière nouvelle. Ils sont arrêtés au XVIIe siècle. C'est
+au XIXe siècle à reprendre l'oeuvre interrompue.
+
+Mais, pour mener cette tâche à bonne fin, on doit se pénétrer de
+l'esprit qui dirigeait ces artistes pendant le cours des XVIe et XVIIe
+siècles, et _oublier_ cet enseignement prétendu classique qui,
+non-seulement en Russie, mais sur tout le continent européen, a fait
+dévier l'art de sa marche logique, conforme au génie des races et des
+nationalités.
+
+Essayons donc de montrer les méthodes propres à assurer de nouveau cette
+marche.
+
+Prenons d'abord les voûtes, qui sont, dans l'architecture byzantine
+aussi bien que dans l'architecture française du moyen âge, les premiers
+éléments constitutifs de l'édifice. Et, en effet, la voûte abrite les
+surfaces à occuper, c'est donc à elle à imposer les piliers, les
+supports, les points d'appui.
+
+Une surface étant à couvrir, par quelle combinaison la peut-on couvrir?
+
+Cela posé, il s'agit de chercher un système de voûte, puis les moyens de
+soutenir celle-ci à la hauteur voulue. Rien n'est plus conforme à la
+logique que cette manière de procéder employée par les architectes
+byzantins et par ceux de la France du moyen âge avec une grande liberté
+dans l'application, sans que cependant les deux systèmes soient
+identiques dans les moyens d'exécution ou dans la pratique.
+
+Évidemment, quand on considère les constructions moscovites, les
+architectes russes ont cherché à développer le système de voûtage
+appliqué par les byzantins; et s'ils ont été arrêtés dans leurs
+tentatives par le faux goût classique occidental, au XVIIe siècle, rien
+ne les empêcherait de reprendre aujourd'hui les applications de ce
+système, en profitant des perfectionnements que les procédés de
+structure et la nature des éléments dont on dispose aujourd'hui
+permettent d'apporter à ce genre de construction.
+
+Ce qui distingue la voûte byzantine de la voûte romaine occidentale,
+c'est une extrême liberté dans l'emploi des moyens et une facilité
+d'exécution,--ainsi que nous l'avons démontré dans le chapitre Ier,
+figures 2 et suivantes--facilité d'exécution donnée par la longue
+pratique acquise par les Orientaux dans ce genre de structure. Mais au
+XVIe siècle les Russes n'étaient pas sans avoir quelques notions de la
+voûte gothique inventée en France à la fin du XIIe siècle et dont le
+principe s'était répandu sur toute la surface de l'Europe dès la fin du
+XIIIe siècle.
+
+Si l'emploi des arcs-cintres permanents permettait d'étendre encore le
+champ des applications de la voûte byzantine, cet emploi présenterait, à
+plus forte raison aujourd'hui, des ressources nombreuses et dont les
+constructeurs tireraient grand profit.
+
+Il suffira de fournir quelques exemples pour démontrer les avantages
+qu'offrirait la reprise des moyens tentés pendant les XVe et XVIe
+siècles, en Russie.
+
+Soit (pl. XXII) une salle, dont en A, nous donnons le plan, à l'une de
+ses extrémités.
+
+[Illustration]
+
+Salle vaste, dont le dans-oeuvre, entre les colonnes, présente une
+ouverture de 23 mètres. Il s'agit de la voûter et de l'éclairer
+largement, suivant le système de structure russe. Sur les colonnes,
+supposées, dans le cas présent, de métal, et sur les contre-forts
+formant niches intérieures, à rez-de-chaussée on élèvera les berceaux
+qui, pénétrant la clôture, au premier étage, suivant la méthode
+byzantine, composeront la puissante buttée destinée à maintenir le
+voûtage. Des clefs de tête de ces berceaux partiront les arcs-doubleaux
+plein-cintre qui formeront l'ossature de la grande voûte.
+
+D'une clef à l'autre, seront bandées les archivoltes des baies
+demi-circulaires supérieures, destinées à éclairer largement cette
+voûte.
+
+D'un arc-doubleau à l'autre, cinq arcs-pannes: un à la clef suivant
+l'axe et deux de chaque côté sur les reins, permettront de fermer les
+intervalles entre les arcs-doubleaux, par des berceaux annulaires dont
+nous décrirons la structure tout à l'heure.
+
+[Illustration: Fig. 58.]
+
+[Illustration: Fig. 59.]
+
+Le plan A indique comment les arcs sont disposés à l'extrémité de la
+salle, afin de donner des croupes intérieurement et extérieurement.
+
+En B, nous donnons la coupe de cette salle sur _ab_ et en C sur _de_.
+
+Grâce à ce système de chevauchement des arcs (système entièrement
+russe), la construction présente un ensemble cellulaire très-bien
+contrebutté en tout sens et qui permet l'établissement facile des
+couvertures métalliques et de l'écoulement des eaux pluviales, ainsi que
+le démontre la figure 58 présentant la projection horizontale de ces
+couvertures.
+
+[Illustration: Fig. 60.]
+
+Une construction de ce genre se prête parfaitement à l'emploi de la
+brique ou de très-petits matériaux, avec enduits peints à l'intérieur.
+
+La figure 59 permet d'apprécier ce système de structure et les moyens
+décoratifs qui ne contrarient en rien cette structure, conformément à la
+donnée byzantine, ainsi que l'aspect intérieur de ce vaisseau.
+
+Les remplissages annulaires entre les arcs-doubleaux faits de brique ou
+de tuf peuvent être fermés sans cintres, car les briques peuvent être
+posées suivant une faible inclinaison. Soit, figure 60, un des
+compartiments de cette voûte en projection horizontale, AB et CD étant
+des portions d'arcs-doubleaux, et AC, BD, les arcs-pannes, traçant la
+voûte annulaire; puis F, la coupe sur IE. Les rangs de brique seront
+posés ainsi que l'indiquent les lignes courbes diagonales en projection
+horizontale, et, si nous faisons une section sur AE (voyez en G), ces
+rangs de brique n'ayant qu'une très-faible inclinaison pourront être
+posés sans cintres, et leur poussée sera nulle. Les saillies d'intrados
+formées par les arêtes de ces briques gripperont l'enduit.
+
+Il parait inutile d'insister sur les avantages de cette structure de
+voûtes qui dérive des éléments byzantins et orientaux mahométans et qui
+se prête si bien à la décoration.
+
+Quant à l'aspect extérieur de cette salle, la figure 61, qui donne
+l'élévation d'un angle, permettra de s'en faire une idée.
+
+Cet exemple montre quelles ressources possède cet art russe quant à ce
+qui touche proprement à la structure des voûtes.
+
+Mais on a vu déjà comment les architectes russes ont su tirer parti de
+la coupole dans leurs églises. Il est bon d'insister sur les systèmes de
+constructions appliqués ou pouvant être appliqués conformément à la
+donnée admise.
+
+[Illustration: Fig. 61.]
+
+Soit (pl. XXIII), en A, la projection horizontale d'une moitié de
+coupole portée sur quatre arcs-doubleaux. Au-dessus des reins de ces
+arcs-doubleaux, dans les angles, des trompillons B seront établis, sur
+lesquels d'autres arcs-doubleaux de plus faible diamètre seront bandés;
+puis encore des trompillons d'angle C recevant quatre arcs-doubleaux
+plus petits. Ainsi le carré sera réduit de EF en GH (voyez la coupe).
+Dans ce dernier carré sera inscrit un octogone, puis dans celui-ci un
+deuxième octogone contrarié; puis un troisième, également contrarié,
+lequel recevra la tour circulaire ou lanterne supérieure.
+
+[Illustration: Fig. 62.]
+
+[Illustration: COUPOLE AVEC ENCORBELLEMENT ET TOURS]
+
+Cette structure apparaîtra franchement à l'extérieur et com-posera
+la décoration, ainsi que le montre la planche XXIV, AB traçant la coupe
+de la voûte de la nef.
+
+Si l'on admet que cet extérieur soit revêtu en partie de briques ou de
+faïences émaillées, et que l'intérieur soit décoré de peintures, que le
+comble de la tourelle soit doré, on peut imaginer l'effet de cette
+construction, du dehors et du dedans.
+
+Mais ce système d'arcs chevauchés permet des applications diverses et se
+prête à couvrir de larges espaces.
+
+Soit, par exemple, figure 62, le plan d'une coupole à élever sur quatre
+piles ABCD. On tracera d'abord les quatre grands arcs-doubleaux AB, BD,
+CD, AC, que nous supposons avoir 13 mètres de diamètre. On inscrira dans
+le carré un octogone _abcde_, etc., et des arcs seront bandés de _c_ en
+_a_, de _c_ en _e_, brisés à la clef en _b_ et _d_ conformément au tracé
+de l'octogone, puis pour buter ces brisures, des portions d'arcs seront
+également bandées de A en _b_, de B en _d_, etc. Les points _b_ et _d_
+seront ainsi parfaitement fixes. Dans cet octogone, on tracera les arcs
+_fg, gh, hi_, etc., puis les arcs chevauchés _kl, lm, mn, no,_ etc., sur
+lesquels pourra être fermée la coupole.
+
+Pour bien faire comprendre cette structure, nous en donnons la vue
+perspective intérieure, planche XXV.
+
+Il est évident que ces combinaisons d'arcs se prêtent singulièrement à
+la décoration en donnant des jeux d'ombres et de lumière d'un grand
+effet; les surfaces verticales recevant le jour d'en haut et les arcs
+projetant des ombres assez fermes pour faire ressortir l'éclat des
+parties éclairées.
+
+Chacun a pu constater combien les pendentifs supportant les coupoles,
+depuis la construction de l'église de Sainte-Sophie de Constantinople,
+sont d'un aspect lourd, mou, et comme la lumière se répand mal sur leurs
+surfaces gauches.
+
+S'ils paraissent lourds, aussi le sont-ils en effet. On ne peut faire le
+même reproche à la structure dont nous donnons ici un spécimen. Les
+forces et les pesanteurs sont parfaitement équilibrées, les poussées
+aussi réduites que possible.
+
+Les architectes russes, en chevauchant les arcs, avaient donc appliqué
+un des principes de la structure des voûtes byzantines et ouvert un
+champ étendu aux combinaisons des constructeurs.
+
+Le système d'arcs chevauchés est très-soutenable en théorie, les
+branches d'arcs étant et devant être considérées comme des lignes de
+transmission des pesanteurs. Car, en supposant un plan vertical de
+constructions élevé conformément au tracé, figure 63, il est clair que
+toutes les pressions passent par les lignes AB, CD, EF, GH, et se
+résolvent aux points BFHD, suivant un équilibre parfait.
+
+[Illustration: Fig. 63.]
+
+Les Romains avaient déjà adopté ce système dans quelques-unes de leurs
+constructions et notamment au Panthéon de Rome; les Byzantins le
+développèrent et plus encore les Russes dans leurs édifices des XVe,
+XVIe et XVIIe siècles. Rien n'empêche qu'on ne continue à en tirer
+tout le parti possible.
+
+Pour les coupoles, par exemple, en combinant les encorbellements avec
+les arcs chevauchés, on peut obtenir des jours dans les tympans de ces
+arcs, lesquels seraient d'un effet saisissant.
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+[Illustration: Fig. 64.]
+
+Soit, figure 64, en A, le plan du quart d'une coupole posée sur quatre
+arcs-doubleaux. On obtiendra d'abord un octogone au moyen de quatre arcs
+en gousset; puis, suivant la méthode indiquée précédemment, on
+chevauchera un deuxième octogone au moyen d'arcs, sur le premier; puis
+un troisième également chevauché. Mais, pour éviter les angles rentrants
+dans les tympans des arcs, sur l'extrados de ceux-ci,--on procédera par
+encorbellement, de telle sorte que ces tympans, sous les cintres, soient
+parallèles aux faces des arcs. Dès lors, il sera possible d'ouvrir des
+jours dans ces tympans, ainsi que le fait voir la perspective
+intérieure, figure 65.
+
+[Illustration: Fig. 65.]
+
+La coupe B (fig. 64), faite sur _ab_, indique la construction, et la
+moitié de l'élévation géométrale C montre comme ces arcs se
+manifestent à l'extérieur et forment la décoration naturelle du
+soubassement de la tour cylindrique, percée elle-même de baies et fermée
+par une calotte hémisphérique.
+
+Nous n'avons pas là prétention de montrer toutes les ressources que l'on
+peut tirer de ce système de voûtage des coupoles, car elles se
+présentent à l'infini; nous avons voulu seulement démontrer comment, ce
+système admis, les constructeurs ont entre les mains un procédé
+ingénieux, simple, léger,--car tout cela peut s'élever sans cintrages,
+mais avec quelques planches coupées à la demande des courbes,--qui
+laisse une grande liberté de combinaisons et qui permet l'emploi de
+matériaux ordinaires, brique ou tuf; car ces structures sont
+habituellement enduites à l'intérieur comme à l'extérieur; peintes ou
+revêtues de faïences émaillées, à l'instar des édifices de la Perse.
+
+Avant de quitter ce sujet, il est utile, pensons-nous, de donner encore
+un exemple de voûte de coupole suivant un parti conforme aux données
+byzantines, mais avec une application d'arcs croisés.
+
+Soit en A, figure 66, le plan de la moitié d'une coupole inscrite dans
+un carré. Nous traçons quatre arcs plein-cintre _ab, cd, ef_, etc. Ces
+quatre arcs se croisent en _g_ et _h_. Dans le carrée _ghbd_, nous
+poserons les arcs goussets _ik_, qui nous permettront d'élever une
+lanterne octogone.
+
+En B est tracée la coupe de cette construction sur _mn_ et en C
+l'élévation extérieure.
+
+Ce système nous a permis d'ouvrir les jours _oop_ dans les tympans,
+lesquels éclairent parfaitement les berceaux rampants _q_ et l'intrados
+des berceaux formant goussets, de telle sorte que les triangles _s_
+demeurent relativement sombres, ce qui ajoute à l'effet de ce voûtage.
+
+[Illustration: Fig. 66.]
+
+Seuls les quatre arcs croisés exigent des cintres, les remplissages
+pouvant être fermés suivant la méthode byzantine précédemment indiquée.
+On admettra que cet intérieur se prête parfaitement à la peinture, et il
+ne faut pas oublier que l'architecture russe au moment de sa splendeur,
+comme toutes les architectures qui comptent dans l'histoire des arts, a
+toujours appelé la peinture à son aide, aussi bien à l'extérieur des
+édifices qu'à l'intérieur, non point par l'apport parcimonieux de
+quelques marbres colorés ou de quelques touches brillantes, mais en
+adoptant de grands partis, francs, en trouvant pour cette peinture de
+larges places convenablement disposées, et en accusant hardiment des
+contrastes entre les parties peintes et des surfaces unies.
+
+C'est en cela encore que la bonne architecture russe se rapproche des
+arts de l'Orient; elle fixe l'attention sur un point, sait faire des
+sacrifices pour obtenir un effet saisissant, et ne porte pas
+indifféremment partout une ornementation banale. Nous disons la bonne
+architecture russe; car cet excès d'ornementation, de détails, de
+membres inutiles, se manifeste précisément au moment où cette
+architecture s'avise de vouloir imiter l'Italie et l'Allemagne.
+
+Alors, les pilastres, les corniches, les ornements de toutes sortes
+viennent se plaquer les uns contre les autres ou les uns sur les autres,
+sans trop de raison et détruisent cette unité qui charme dans les
+monuments dépourvus de ces superfétations.
+
+C'est sur cette qualité d'unité que nous allons maintenant insister, en
+démontrant d'abord qu'elle est liée au système de structure adopté et
+qu'elle n'est obtenue que si la décoration n'est en réalité que
+l'expression de cette structure.
+
+On sait avec quelle large entente des effets l'architecture dite arabe,
+aussi bien que l'architecture de la Perse, avaient su répartir
+l'ornementation à l'intérieur comme à l'extérieur des édifices. Celle-ci
+s'attachait à quelques parties de remplissage en laissant reposer les
+yeux sur de grandes surfaces lisses et solides. Cette qualité est
+intimement liée au système de structure. Elle laisse voir l'ossature
+spéciale, ne dérange en rien ses grandes lignes qui conservent toute
+leur pureté. Et, à ce propos, que l'on nous permette une courte
+digression.
+
+Quand les Grecs ont inauguré l'admirable système d'architecture dont
+nous connaissons les débris, ils ont admis comme principes la
+plate-bande et le support vertical, c'est-à-dire l'entablement et la
+colonne. C'est cette ossature à laquelle ils ont prétendu donner une
+élégance et une beauté de formes incomparables, sans toutefois que cette
+décoration nuisit en rien à la qualité de support et de membres
+supportés. Au contraire, le galbe des colonnes dorique et ionique, le
+profil des entablements de ces ordres accusent nettement les fonctions
+de ces parties essentielles de l'architecture.
+
+Mais les Grecs de la haute antiquité ne firent pas de voûtes, non
+certainement par ignorance, mais parce qu'ils ne trouvèrent pas l'emploi
+de ce mode de structure, ou qu'ils le dédaignèrent comme oeuvre de
+Barbares.
+
+En effet, les Assyriens, Mèdes et Perses, faisaient des voûtes et les
+maintenaient au moyen de massifs épais composés habituellement de
+briques crues avec revêtements d'enduits, de terres entaillées et de
+plaques de pierre. Les Grecs ne voulurent pas s'assujettir à ce travail
+d'empilage de matériaux grossiers qui ne représentait pas, pour eux, une
+oeuvre d'art. D'ailleurs, ils ne disposaient pas des moyens puissants,
+des bras employés par les monarques asiatiques, et s'en tinrent au
+principe de la plate-bande ou du plafond reposant sur des supports
+verticaux.
+
+Cependant les Romains avaient, dès l'époque de la république, adopté la
+voûte; et, avec plus d'amour de la richesse que de goût, sous l'empire,
+ils appliquèrent à cette structure les ordonnances grecques. Ce
+vêtement grec ne s'accordait guère avec le mode de structure voûtée;
+mais les Romains prenaient volontiers de toutes parts et s'inquiétaient
+médiocrement de savoir si les arts divers qu'ils mettaient ainsi en
+contact s'accordaient entre eux.
+
+Lorsque l'empire fut transporté à Byzance, les artistes grecs reprirent
+ce mélange et firent dériver les formes apparentes de l'architecture de
+la voûte. Ils abandonnèrent ces ordres et ces entablements qui n'avaient
+plus que faire avec le mode de structure adopté, et accusèrent les
+points d'appui des voûtes en se gardant de leur enlever leur puissance
+apparente par des décorations parasites. L'ornementation fut reléguée
+dans les remplissages, dans les tympans, sur les couronnements. Ce
+système était déjà, du reste, admis en Orient et notamment dans les
+édifices voûtés de la Mésopotamie. Il fut suivi dans la Perse et se
+manifesta dans les anciens édifices arabes du Caire.
+
+Il était naturel que l'art russe s'y conformât, et ainsi fit-il jusqu'au
+moment où l'engouement pour les arts italiens de la décadence détourna
+les architectes russes des principes inhérents à la structure voûtée,
+suivant le mode byzantin, pour leur faire adopter ces ordonnances de
+placages prétendus classiques et d'un goût douteux.
+
+Il est donc essentiel de poser les limites dans lesquelles la décoration
+architectonique des édifices voûtés, suivant le mode russe, peut se
+développer sans nuire au caractère propre à la structure adoptée.
+
+Nous avons vu que l'un des caractères de cette structure voûtée est de
+faire apparaître, à l'extérieur, les traces des voûtages intérieurs.
+
+Les monuments russes présentent des exemples nombreux de ce système
+rationnel, solide, et qui se prête à la bonne disposition des
+couvertures métalliques posées sur l'extrados même de ces voûtes.
+
+Ainsi l'édifice voûté s'accuse, à l'extérieur, par des travées, et sous
+les voûtes, la construction, suivant le mode byzantin, n'est plus qu'une
+clôture qui n'a rien à porter, qui peut être percée de baies et recevoir
+telle décoration que l'on veut y mettre, d'autant que cette décoration
+peut être abritée par la saillie des archivoltes traçant à l'extérieur
+les voûtes intérieures.
+
+La planche VI explique comment les architectes russes du XIIe siècle
+surent se conformer à cette donnée.
+
+La cathédrale de l'Assomption, à Moscou (Kremlin), qui date du XIVe
+siècle, nous montre une disposition décorative d'un grand effet. Sous
+les archivoltes extérieures qui tracent les voûtes, dans les tympans,
+sont disposées de grandes peintures au-dessus de l'abside et des
+absidioles. Pour mieux abriter ces peintures, les couvertures
+semi-circulaires forment une saillie très-prononcée, et sont portées par
+une combinaison de charpenterie.
+
+Il est bon d'indiquer le parti que l'on peut tirer de cette conception.
+
+Soit, figure 67, une travée d'angle d'un édifice voûté conformément au
+mode admis dans la construction des églises russes. En A le plan de
+cette travée, et en B l'élévation géométrale. En examinant le plan, on
+observera que les piles portant les arcs sont évidées en _c_, suivant
+une disposition fréquemment admise dans les édifices de l'Arménie. Et,
+en effet, la buttée des arcs D est largement maintenue par les deux
+saillies E.
+
+Nous allons voir maintenant de quelle utilité peuvent être ces
+évidements.
+
+[Illustration: Fig. 67.]
+
+Sur les colonnes engagées qui montent de fond, reposent les
+charpentes qui reçoivent les parties saillantes de la couverture[1]. Ces
+saillies sont assez prononcées pour abriter complètement les tympans qui
+peuvent, dès lors, être décorés de peintures ou de mosaïque. La coupe G,
+faite sur l'axe du grand arc, montre la disposition de l'auvent; et la
+coupe H, faite sur l'axe des évidements triangulaires, la disposition de
+la corniche de charpente avec son chéneau I vidangé par une conduite qui
+passe au sommet de l'angle rentrant de l'évidement. Puis la figure 68
+donne le détail de la combinaison de charpenterie sur les chapiteaux des
+colonnes engagées.
+
+Cette construction est rationnelle: les pleins sont établis en raison
+des résistances à opposer aux poussées des voûtes. Il n'y a, en oeuvre,
+que le cube de maçonnerie nécessaire. Ces évidements, qui donnent de la
+légèreté à la construction, sont favorablement disposés pour faciliter
+l'écoulement des eaux pluviales.
+
+Enfin, toute la maçonnerie est bien abritée par ces auvents
+très-saillants.
+
+[Illustration: Fig. 68.]
+
+Le faux goût classique fit abandonner ces couronnements saillants depuis
+le XVIIe siècle, bien qu'ils fussent indiqués par la construction même.
+On n'en retrouve aujourd'hui que des fragments; mais ils étaient
+primitivement très-usités, aussi bien dans l'architecture religieuse que
+dans l'architecture civile russe, et c'est encore là une tradition
+orientale hindoue qui établit une distinction franche entre
+l'architecture byzantine proprement dite et l'architecture russe. Dans
+l'architecture byzantine, nulle apparence de construction de charpente
+ni même de traditions dérivées de la charpenterie. Dans l'architecture
+hindoue, la tradition de la structure de bois apparaît partout, même
+lorsque les édifices sont taillés dans le roc, comme nous l'avons fait
+voir (fig. 36). Il en est ainsi dans l'architecture russe: les formes
+données par la structure de bois apparaissent conjointement à celles
+fournies par l'emploi de la voûte, et quand, au XVIIe siècle, les
+architectes russes prétendirent remplacer ces auvents préservatifs de
+bois par des couronnements saillants de maçonnerie, ils donnèrent à
+ceux-ci des formes empruntées à cette structure de bois, bien qu'ils
+n'employassent le plus souvent que de la brique ou du moellon revêtu
+d'un enduit.
+
+[Illustration: Fig. 69.]
+
+[Illustration]
+
+Ces architectes pouvaient, même avec de la brique, composer des
+encorbellements assez saillants et riches; ce qu'ils obtenaient en
+chargeant toujours chaque rang de ces briques à la queue.
+
+La figure 69 présente une de ces corniches en perspective, la coupe
+étant donnée en A et le plan de l'angle en B (fig. 70).
+
+[Illustration: Fig. 70.]
+
+On comprend que si l'on employait dans ce mode de construction des
+briques entaillées de diverses couleurs, on obtenait des effets
+décoratifs d'un effet très-vif.
+
+La planche XXVI fournit encore un exemple de ces couronnements d'une
+tourelle à huit pans, revêtue de briques entaillées et de plaques de
+faïence.
+
+Mais il faut dire qu'au commencement du XVIIe siècle l'architecture
+moscovite présente rarement des exemples de constructions exécutées avec
+soin. Les enduits colorés remplacent habituellement les briques et
+faïences entaillées et ces enduits sont parfois même assez grossièrement
+exécutés. Toutefois, les éléments existent, et dans un art qu'il s'agit
+de faire renaître, il est essentiel de distinguer ces éléments sans
+s'arrêter aux applications grossières qui en ont été faites.
+
+La Russie, pour faire éclore une véritable Renaissance, ne doit pas se
+borner simplement à reproduire matériellement les exemples laissés au
+moment où l'art slave fut tout à coup arrêté dans sa marche par
+l'imitation peu réfléchie des oeuvres occidentales, elle a mieux à
+faire: choisir parmi ces éléments ceux qui permettent une application
+perfectionnée, ceux qui proviennent des sources les plus pures, les plus
+originales, les plus conformes au génie national; les structures qui
+s'accordent le mieux avec les habitudes, les traditions, les matériaux,
+la nature du climat ou les ressources locales. Parfois, une oeuvre
+barbare, dont l'exécution est médiocre par suite de circonstances
+particulières, ou l'intervention d'un artiste peu soigneux, fournit
+cependant des motifs qui, repris par un homme de talent, se prêtent à
+une excellente interprétation. Ainsi, par exemple, on remarque toujours
+dans les édifices russes un sentiment très-délicat des proportions,
+malgré une exécution souvent grossière. Cette qualité est apparente dans
+les couronnements, dans la disposition des pleins et des vides, dans les
+silhouettes générales de l'architecture. Elle est trop précieuse pour
+qu'il ne faille pas en tenir grand compte, lorsqu'il s'agit de reprendre
+cet art et d'en développer les applications.
+
+S'il est bon, s'il est conforme à un état civilisé d'apporter des soins
+minutieux dans l'exécution des détails d'une architecture, il serait
+déplorable que cette préoccupation fit négliger l'étude très-attentive
+des effets que doivent produire les ensembles.
+
+C'est ce qui est arrivé en France: les architectes ont le plus souvent
+apporté dans l'exécution des détails une rare perfection; mais ce soin
+semble les avoir détournés de l'entente des effets d'ensemble. Il est
+vrai qu'ils s'imposaient une tâche ingrate. Ils prétendaient soumettre
+l'architecture antique aux besoins, aux habitudes, aux moeurs de notre
+temps et en reproduire les formes à l'aide de matériaux que les anciens
+ne possédaient pas ou dont ils ne faisaient pas emploi.
+
+Abandonnant les plates imitations de l'architecture occidentale,--qui
+elle-même n'est qu'un pastiche peu raisonné des arts de
+l'antiquité,--les architectes russes ont, par devers eux, un art déjà
+formé, qui n'est pas parvenu cependant à sa maturité, mais, par cela
+même, qui est plein de promesses et est susceptible d'un grand
+développement, à la condition de ne point mentir à ses origines, de
+rester logique dans ses expressions et de choisir dans les éléments qui
+le composent les motifs les plus purs et les plus délicats.
+
+Nous ne prétendons pas, cela va sans dire, fournir des modèles, car
+cette prétention serait ridicule, mais nous essayons de montrer la
+méthode à suivre dans la composition de cette Renaissance d'une
+architecture russe, en choisissant précisément parmi ces éléments
+fournis par le passé et dont les sources ont été indiquées par nous.
+
+Cette méthode consiste donc dans un travail de sélection que chacun peut
+entreprendre en se pénétrant des principes sur lesquels cet art russe
+s'appuyait encore au XVIIe siècle et qui remontent à une époque fort
+antérieure. Mais toute méthode doit faire ses preuves, montrer les
+appréciations. Il nous faut donc réunir des exemples. C'est ce que nous
+venons de faire déjà, dès le commencement de ce chapitre, à propos des
+voûtes et de quelques dispositions particulières à l'art russe.
+
+Procédant toujours de la même manière, c'est-à-dire nous appuyant sur
+les données admises par cet art, et faisant abstraction des conventions
+prétendues classiques, nous poursuivons notre tâche.
+
+Nous avons dit que l'architecture russe est habituellement pénétrée d'un
+sentiment très-délicat des proportions, ce qui lui est commun, du reste,
+avec les arts de la Perse.
+
+Prenons comme exemple une porte d'église, abritée sous un auvent de
+charpente (pl. XXVII). Ce membre d'architecture est destiné, bien
+entendu, à être vu de près. Il forme un tout et doit être précieux dans
+ses détails, construit en matériaux de choix.
+
+Notre dessin en indique la construction avec la fine ornementation
+sculptée qui encadre le cintre, la peinture qui le surmonte, l'auvent de
+charpenterie, couvert de métal et les riches vantaux de bronze.
+
+Les proportions de cette porte sont étudiées avec soin conformément aux
+données admises par les architectes russes et qui paraissent avoir été
+souvent inspirées des exemples fournis par l'Arménie.
+
+Cependant le galbe de la baie et l'auvent dérivent des éléments purement
+russes. En A est présenté le profil d'une des consoles en bois de
+l'auvent.
+
+Il est entendu que ces auvents sont toujours peints.
+
+On ne trouve pas dans la bonne architecture russe, non plus que dans
+celle de l'Arménie et de la Perse, cette ornementation sculptée à une
+grande échelle, si fréquente dans nos édifices occidentaux. Fine,
+délicate, plutôt gravée qu'en ronde bosse, cette ornementation sculptée
+est habituellement traitée comme une tapisserie destinée à garnir
+certaines places qui doivent attirer le regard.
+
+[Illustration]
+
+En cela, comme en d'autres points déjà touchés par nous,
+l'architecture russe diffère essentiellement de l'architecture
+occidentale et se rapproche des arts de l'Orient.
+
+Cependant, vers la seconde moitié du XVIIe siècle déjà, les architectes
+russes, sous l'influence des arts de la décadence occidentale,
+essayèrent d'appliquer à leurs édifices l'ornementation lourde,
+prétentieuse et contournée de l'école de Bernin.
+
+Si cette ornementation sculptée choque le goût lorsqu'elle est appliquée
+aux édifices occidentaux de cette époque, elle est intolérable dès qu'on
+prétend l'approprier à cette architecture russe dont le tempérament,
+pourrait-on dire, est tout oriental.
+
+En effet, les silhouettes fines, sveltes, l'emploi de petits matériaux,
+la franchise des moyens de structure laissés apparents, qui sont les
+qualités essentielles de l'architecture russe, ne comportent pas une
+ornementation qui altère ces silhouettes et qui ne s'accorde pas avec la
+nature et l'emploi des matériaux.
+
+En revenant à l'art slave, il est donc nécessaire d'apprécier exactement
+les qualités qui dominent chez lui, qui sont: l'élégance, non sans
+hardiesse; l'étude attentive de l'effet des ensembles; une ornementation
+discrète qui jamais ne puisse détruire les lignes principales et laisse
+des repos pour l'oeil, ornementation qui doit consister surtout, dans
+les parties élevées au-dessus du sol, en colorations; car cette
+architecture, ainsi que nous l'avons dit déjà, exige le secours de la
+peinture pour produire son _maximum_ d'effet, puisqu'elle se revêt
+d'enduits, le plus souvent, par suite de la nature des matériaux
+employés et du mode concret de structure.
+
+[Illustration: Fig. 71.]
+
+Ce sentiment des proportions est manifeste encore dans les porches ou
+portiques qui s'élèvent à la base des édifices. Ces porches et portiques
+sont bas, larges, ainsi qu'il convient pour abriter les personnes
+qui circulent sur leur pavé, et cependant, ils sont le plus souvent
+accolés à des constructions hautes, d'une venue, dont les murs dépourvus
+de fortes saillies horizontales produisent un effet de grandeur
+saisissante, au-dessus de ces galeries et abris disposés à leur pied
+(fig. 71). Ces sortes de porches ne sont souvent, pour les palais, que
+de grands perrons couverts qui donnent sur un escalier droit logé dans
+le bâtiment ou sur l'un de ses flancs. Leur construction se compose
+d'arcs portant sur des piles trapues. Les tympans de ces arcs sont
+remplis par une fermeture reposant sur une arcature suspendue afin de ne
+point gêner le passage. Des toits saillants abritent le tout.
+
+[Illustration: Fig. 72.]
+
+Fréquemment, les portiques bas reposent sur d'épaisses colonnes
+renflées, d'un aspect étrange et qui ne sont pas sans rappeler les
+formes hindoues.
+
+Ces colonnes étant habituellement construites en brique, il est
+nécessaire de leur donner une forte épaisseur, surtout si les portiques
+sont voûtés (fig. 72). Nos yeux ne sont guère habitués à ces formes,
+mais si l'on veut comprendre l'art russe, il faut un peu oublier nos
+édifices de l'antiquité romaine ou du moyen âge.
+
+A tout prendre, il y a harmonie dans ces ensembles et ces détails de
+l'architecture russe, et elle ne devient choquante que quand elle
+s'impose l'imitation de certaines formes occidentales et qu'elle prétend
+les mêler aux expressions du génie national.
+
+Il est constant aujourd'hui que l'art russe cherche sa voie et que, s'il
+a la conscience de l'instrument mis à sa disposition, il ne sait trop
+comment l'employer, faute de connaître exactement les principes d'où cet
+art découle. Et, en effet, ce qui a été dit précédemment explique assez
+les difficultés qui s'opposent à la définition précise de ces principes.
+Mais, cependant, il est un point qui domine, c'est la soumission de la
+forme à la nature, à l'emploi des matériaux et au mode de structure. La
+bonne architecture russe, ainsi que toutes les architectures qui
+méritent une mention, n'emploient jamais une forme qui soit en
+contradiction avec ces conditions matérielles de structure. Et c'est
+pour avoir méconnu ce principe essentiel, dominant, que depuis plus de
+deux siècles cette architecture russe est tombée dans les plus étranges
+abus. Se contentant d'un vêtement parasite emprunté à l'occident, elle
+perdait de vue son point de départ et devait avoir grand'peine à le
+retrouver, le jour où elle se fatiguerait de ces imitations qui ne
+peuvent lui faire produire autre chose que des pastiches grossiers.
+
+L'engouement pour l'architecture occidentale provenant de l'Italie, de
+la France ou de l'Allemagne, ne pouvait constituer un art. La Russie, en
+croyant ainsi se rattacher à la civilisation européenne et profiter de
+ses progrès, se plaçait au dernier rang; le dernier rang, dans les arts,
+étant assigné toujours aux oeuvres qui manquent d'originalité.
+
+Ce n'est donc pas par des concessions aux arts occidentaux que
+l'architecture russe reprendra la place qu'elle doit occuper dans les
+arts. Il est nécessaire, au contraire, qu'elle laisse entièrement de
+côté ces influences étrangères à son génie et qu'elle aille de nouveau
+puiser aux sources qui avaient développé cet art jusqu'au XVIIe siècle.
+Ces sources sortent de Byzance, de l'Orient, de l'Asie, de la Perse, de
+l'Arménie. Elles ont, au total, une origine commune et peuvent se mêler
+de nouveau comme elles se sont mêlées jadis, sans troubles, mais en
+composant un ensemble harmonieux.
+
+Le moindre apport des arts occidentaux détonne dans ce milieu. Il n'est,
+en Occident, que notre art dit _Roman_ qui ait des points de contact
+avec l'art russe, par la raison que cet art roman s'inspirait
+principalement des arts de Byzance et de la Syrie.
+
+On ne doit pas perdre de vue ce point de départ, savoir: que l'art russe
+dérive de l'emploi de la voûte d'une part et de la structure de bois de
+l'autre. Le champ est ainsi suffisamment étendu, surtout si nous
+considérons l'extrême liberté dans les applications du système de la
+structure voûtée. Mais, mêler à ces deux principes primordiaux, l'emploi
+des _Ordres_ qui, quoi qu'on ait pu dire, ne dérivent nullement de la
+structure de bois, et les formes qui découlent de la mise en oeuvre de
+grands matériaux (pierre), c'est composer le plus étrange amalgame
+d'éléments disparates et faits pour rester séparés.
+
+En réalité, l'architecture russe est plus voisine des arts de l'Assyrie
+que des arts helléniques, et elle trouverait sur les bords du Tigre et
+de l'Euphrate plus d'éléments à s'approprier que sur le territoire
+antique d'Athènes. La Rome impériale pourrait, dans ses constructions
+voûtées, lui fournir un contingent; mais la transformation byzantine se
+rapproche bien davantage de sa véritable constitution.
+
+Nous ne sommes pas de ceux qui prétendent établir une connexité complète
+entre les institutions politiques des peuples et cette expression de
+leur génie: les arts.
+
+Un état politique, une organisation civile peuvent être fort éloignés de
+ce que nous appelons la liberté, et les arts manifester cependant une
+grande indépendance.
+
+La France, par exemple, était loin de posséder des libertés politiques
+au XIIIe siècle, et ses arts, à cette époque, montrent une indépendance
+dans leur application, très-supérieure à celle qu'ils peuvent manifester
+aujourd'hui.
+
+Or, ce qui distingue l'art russe au moment de son apogée, c'est
+précisément cette liberté complète dans ses expressions, cette franchise
+d'allure qui exclut toute idée d'une ingérence étrangère aux choses
+d'art.
+
+L'architecture, parmi les autres arts plastiques, possède ce privilège
+précieux de pouvoir se développer en liberté quand et comme bon lui
+semble. Les arts de la sculpture et de la peinture se manifestent par
+des images ayant une signification directe pour le vulgaire. On peut
+leur imposer dès lors une forme hiératique, ne pas leur permettre tel ou
+tel mode d'expression. En est-il ainsi de l'architecture? Non. Le public
+n'attache pas un sens à un mode de structure, à une combinaison de
+voûte, à la composition d'une fenêtre ou d'une porte. Pourvu que la
+chose remplisse son objet, ne choque pas les habitudes reçues et soit
+agréable à voir, personne ne s'inquiète de savoir comment le résultat a
+été obtenu. Quand donc la forme architectonique--ce qu'elle doit
+toujours observer--dérive de la structure, l'architecte possède une
+liberté absolue que nul ne lui conteste, puisque nul ne sait comment il
+en use et même s'il en use.
+
+Mais aussi quand, s'écartant de ce principe, il ne soumet plus les
+formes qu'il emploie à la structure, quand il accepte des ornements
+décoratifs opposés même à cette structure, quand l'apparence n'est plus
+qu'un vêtement qui n'a point de rapports avec le corps, alors chacun
+peut lui imposer tel ou tel vêtement, puisqu'il n'a pas de motifs à
+faire valoir pour adopter celui-ci plutôt que celui-là; et il perd sa
+liberté. C'est ainsi que l'art de l'architecture se développe avec une
+grande indépendance à des époques relativement barbares, mais tant qu'il
+demeure attaché au principe de la conformité des apparences avec le mode
+de structure employé, et que cette indépendance lui est enlevée dès
+qu'oublieux de ces principes, il admet des formes étrangères à cette
+structure. N'ayant plus d'arguments à faire valoir pour choisir une
+forme plutôt qu'une autre, chacun peut lui imposer celle qu'un caprice
+lui fait préférer.
+
+Alors voit-on, par exemple, sur l'édifice construit suivant le mode
+russe, avec les matériaux du pays, plaquer des pilastres, des colonnes
+et des entablements d'ordres antiques, décoration parasite obtenue à
+grand'peine avec des enduits sur de la brique, lesquels se détachent
+tous les hivers.
+
+Certes l'architecture russe, généralement élevée en petits matériaux et
+composée d'une structure concrète, demande des jointoiements, des
+enduits ou des revêtements; mais cette parure doit être la conséquence
+du mode de construction adopté, en indiquer la nature. Or, il est clair
+que les enduits, pour durer, doivent n'offrir que de faibles saillies
+et être bien abrités. La véritable architecture russe avait parfaitement
+admis ce système rationnel. Les profils n'avaient que des saillies peu
+prononcées, souvent un simple jointoiement laissait à la brique son
+aspect réel, des combles saillants abritaient les parements.
+
+[Illustration: Fig. 73.]
+
+Voulait-on de la richesse? elle était obtenue à l'aide de cette
+ornementation fine, gravée, qui rappelait les décorations persiques, ou
+au moyen de ces revêtements de faïences émaillées, ou par des
+imbrications de diverses nuances. Nous avons montré (fig. 54) une de ces
+fenêtres de monuments indiens ornées d'enduits. L'architecture russe
+adopta ce procédé avec plus ou moins d'adresse et sut en faire des
+applications élégantes (fig. 73 et 74). Ici la brique apparente et les
+enduits remplissent leur rôle. Entre ces baies qui pouvaient offrir sur
+une façade des points très-riches, les parements demeuraient lisses,
+étaient autant de repos pour l'oeil et ne se couvraient point de ces
+pilastres et bossages qui conviennent à une structure de pierre, mais
+n'ont nulle raison d'être lorsque des murs sont destinés à être enduits.
+
+[Illustration: Fig. 74.]
+
+Des chaînes et bandeaux de briques apparentes pouvaient encadrer ces
+tapisseries; car une condition de durée, pour les enduits, est de ne pas
+occuper des surfaces trop étendues. On maintient ainsi ces enduits au
+moyen des briques qui les affleurent et forment des dessins géométriques
+(fig. 75).
+
+[Illustration: Fig. 75.]
+
+Mais il paraît inutile de s'étendre davantage sur ces détails variés à
+l'infini et qui se prêtent à la décoration extérieure des édifices sans
+nécessiter de grandes dépenses. Si l'on ajoute à ces stucs, à ces
+briques apparentes et pouvant être émaillées, des faïences de
+revêtement, on peut produire les effets les plus riches et les plus
+séduisants.
+
+L'emploi du métal se prête à cette architecture moscovite, non-seulement
+pour les couvertures, mais aussi pour les supports, qui sont alors
+destinés à donner du _roide_ à ces constructions concrètes, élevées en
+petits matériaux.
+
+On sait que dans les architectures persane et arabe, avec les
+constructions de brique, de blocage et même de pisé ou béton, l'emploi
+du marbre est fréquent lorsqu'il s'agit d'établir des supports grêles ou
+certains revêtements. A défaut de marbre, la fonte de fer ou le bronze
+peuvent remplir le même objet.
+
+L'architecture russe, mieux que nulle autre, doit profiter des moyens de
+construction que présente le métal, puisqu'elle procède le plus souvent
+comme l'architecture persane et qu'elle emploie les mêmes matériaux.
+Autant il est difficile d'assimiler le métal aux formes admises dans
+l'architecture occidentale moderne, autant on trouverait de facilités à
+employer cette matière en restant dans les données de l'architecture
+russe, qui n'a point à se préoccuper de ces _ordres_ et des traditions
+de la structure de pierre auxquels notre architecture de l'occident
+croit devoir soumettre son apparence.
+
+En cela, l'architecture russe, tout en restant fidèle à son principe,
+peut obtenir des résultats nouveaux et faire porter les voûtes sur des
+points d'appui grêles en évitant les masses épaisses de maçonnerie; car
+les supports métalliques, convenablement employés, permettent de
+neutraliser partie des poussées de ces voûtes.
+
+Soit, en effet, une salle à douze pans, d'un grand diamètre et qu'il
+s'agit de voûter en maçonnerie (fig. 76). Admettons que dans les angles
+rentrants ABC nous élevions des colonnes suivant une inclinaison et
+conformément à la coupe sur EF (fig. 77). Il est évident que nous
+remplaçons par un moyen économique les encorbellements usités dans
+l'architecture orientale et dans l'architecture russe, ou les massifs de
+maçonnerie nécessaires pour résister à la poussée de la voûte. Cette
+poussée est neutralisée, puisque la résultante des pressions agit sur
+l'axe des colonnes inclinées. Les murs ne sont plus que de simples
+clôtures qui n'ont à porter que leur propre poids. Mieux que nulle
+autre, l'architecture russe, par l'emploi qu'elle a su faire de la voûte
+byzantine et par les développements qu'elle a su donner à ses
+combinaisons, se prête à ces libertés et peut obtenir de grands effets
+sans dépenses excessives. Il n'est pas besoin de démontrer comment cet
+intérieur se prête à la décoration peinte qui convient à cette
+architecture aussi bien qu'à celle des Orientaux; car, remarquons en
+passant que les édifices persans, byzantins et russes ne comportent pas
+dans les intérieurs ces membres d'architecture saillants, volumineux
+dont nous avons tant abusé dans l'architecture occidentale, et qui,
+à tout prendre, ne conviennent qu'à l'extérieur. Ces édifices orientaux
+et russes sont sobres de saillies, de moulures sur les parois
+intérieures. Ils présentent des surfaces unies très-favorables à
+l'application d'une ornementation délicate, de la peinture ou de la
+mosaïque.
+
+[Illustration: Fig. 76.]
+
+[Illustrations: Fig. 77.]
+
+Si l'extérieur d'un édifice est destiné à être vu à grande distance, il
+est fait pour produire un certain effet de loin sous la lumière du ciel.
+Il n'en est pas de même des intérieurs, qui sont toujours vus à une
+distance invariable et rapprochée. Il est donc assez étrange que l'on
+ait garni à l'intérieur, en occident, les vaisseaux, de ces ordres, de
+ces corniches, de cette décoration hors d'échelle qui écrase le
+spectateur et qui serait intolérable aux yeux des Orientaux, habitués
+aux surfaces unies, ornées seulement de gauffrures et de peintures,
+laissant, malgré l'excessive richesse parfois, les yeux et l'esprit se
+reposer.
+
+[Illustration: Fig. 78.]
+
+Soit maintenant un plan carré dont les quatre piliers d'angle ABCD (fig.
+78) portent quatre arcs-doubleaux sur lesquels il s'agit d'élever une
+coupole.
+
+A la place des pendentifs, nous établirons quatre colonnes de métal
+inclinées A_a_, B_b_, C_c_, D_d_, sur lesquelles viendront reposer les
+huit arcs _ae, eb, bf_, etc.
+
+La coupe sur XP (fig. 79) rend compte de cette construction, sans qu'il
+soit besoin d'autre explication, et le détail (fig. 80) montre comment
+les chapiteaux de métal reçoivent les sommiers des arcs. Un tirant placé
+en A et passant sur l'extrados du demi-arc diagonal (voyez la coupe)
+évite toute chance de déformation pendant la construction et avant
+qu'elle ne soit chargée.
+
+[Illustration: Fig. 79.]
+
+On voit donc, sans qu'il soit nécessaire de multiplier les exemples,
+combien l'emploi des supports métalliques peut faciliter la structure
+voûtée suivant la méthode russe.
+
+En résumé, l'architecture russe a devant elle un vaste champ ouvert.
+Elle peut puiser aux sources asiatiques, qui lui appartiennent, et
+prendre dans les produits fournis par l'industrie moderne les éléments
+qui doivent faciliter son développement; car ces produits s'allient
+merveilleusement à ces arts de l'Asie, si souples, si logiques et qui
+semblent avoir pour principe: la liberté des moyens.
+
+[Illustration: Fig. 80.]
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+L'AVENIR DE L'ART RUSSE
+
+ * * * * *
+
+LA SCULPTURE DÉCORATIVE
+
+
+Si l'art de la statuaire a été largement pratiqué dans l'Inde, il est
+fort restreint dans les contrées où la loi de Mahomet est professée
+depuis le VIIIe siècle. Byzance eut une école de statuaire contrariée
+dans ses développements par les iconoclastes; mais les édifices si
+nombreux qui nous restent de la Syrie centrale, datant des IVe, Ve et
+VIe siècles, sont totalement dépourvus de statues ou de bas-reliefs
+représentant la figure humaine[86].
+
+[Note 86: Voyez _Syrie centrale_, architecture civile et religieuse
+du Ier au VIe siècle, par M. le comte Melchior de Vogué; dessins de M.
+Duthoit.]
+
+La statuaire byzantine est, dès les premiers temps, enfermée dans un
+hiératisme étroit qui la conduit rapidement à une décadence
+irrémédiable. Cette école fournit cependant des modèles à l'Occident
+depuis le règne de Charlemagne jusque vers le milieu du XIIe siècle;
+mais, à cette époque, les statuaires français, notamment, laissent de
+côté les modèles byzantins pour s'adonner à l'étude de la nature, et
+former cette admirable école du XIIIe siècle qui alors n'a pas d'égale
+en Europe.
+
+Les Byzantins semblaient, d'ailleurs, lorsqu'ils représentaient la
+figure humaine, préférer les procédés de la peinture à ceux de la
+statuaire, qui ne s'appliquait plus guère qu'à des meubles ou à des
+menus objets. Les artistes russes manifestèrent la même tendance, et les
+monuments ne montrent que de rares exemples de statuaire traitée dans de
+petites dimensions et sans caractère spécial.
+
+Il n'en est pas de même de l'ornementation. Celle-ci se montre déjà
+brillante dans les plus anciens édifices de la Russie et ne cesse de se
+produire avec éclat, empruntant ses éléments à Byzance, à l'Inde, à la
+Perse, à la Syrie et à la flore.
+
+Nous avons donné quelques exemples de cette ornementation russe
+élégante, délicate, mélange harmonieux de ces divers éléments. Il nous
+reste à faire ressortir les principes constitutifs de cette
+ornementation sculptée, et à indiquer le parti qu'on peut en tirer.
+
+On sait avec quelle sobriété les Grecs de l'antiquité appliquaient
+l'ornementation sculptée à leurs monuments à l'extérieur comme à
+l'intérieur. Les Romains de l'empire, fastueux, ne suivirent pas cet
+exemple, et ne tardèrent pas à couvrir leurs édifices d'une
+ornementation surabondante.
+
+Les édifices de Baalbeck nous laissent voir une profusion d'ornements
+appliqués avec plus d'amour de la richesse que de discernement. On ne
+saurait douter que, à l'origine, Byzance n'ait suivi cet exemple; mais
+bientôt l'influence grecque et asiatique se fit sentir, et la décoration
+sculptée devint plus sobre, plus délicate, plus précieuse dans son
+exécution. Les nombreux édifices de la Syrie centrale en font foi, et la
+sculpture d'ornement qui les décore se rapproche beaucoup plus du
+sentiment grec que du _faire_ lâché de la décadence romaine. On y voit
+réapparaître ces feuillages aux dentelures aiguës, aux arêtes vives
+qu'on observe dans l'antique sculpture grecque, puis cette ornementation
+dérivée d'un tracé géométrique (fig. 81)[87] qui appartient à l'Orient,
+à la Perse et qui, plus tard, fut si largement employée dans
+l'architecture dite arabe.
+
+[Illustration: Fig. 81.]
+
+[Note 87: _Syrie centrale_. Betoursu.]
+
+C'est à ces modèles que la Russie eut recours tout d'abord pour décorer
+ses édifices. Mais nous avons vu qu'elle possédait des traditions
+locales scythiques qui n'étaient pas sans valeur. Elle ne les négligea
+pas et sut les fondre avec les éléments qu'elle empruntait à Byzance, à
+l'Orient et aussi peut-être aux Scandinaves.
+
+Toutes ces origines, d'ailleurs, s'accordaient sur un point, savoir: de
+ne jamais considérer la sculpture décorative que comme une tapisserie ou
+une façon de passementerie destinée à orner des fonds, des bandeaux, des
+frises, des tympans.
+
+C'est là tout un système auquel les architectures persane, arabe, russe,
+demeurent attachées et qui fut adopté par les Byzantins lorsqu'ils
+abandonnèrent les traditions de la sculpture romaine pour se rapprocher
+des arts décoratifs de l'Asie et des Grecs des derniers temps.
+
+On peut discuter les mérites et les avantages de ce système; mais on ne
+saurait disconvenir qu'il ne tende à faire valoir les masses
+architectoniques, en ce qu'il n'altère jamais les lignes principales et
+qu'il permet, au contraire, de les faire ressortir.
+
+L'Arménie, la Géorgie, qui élevèrent de charmants édifices dans lesquels
+les éléments byzantins et persans semblent se confondre, édifices qui ne
+laissèrent pas que d'exercer à leur tour une influence sur
+l'architecture russe, nous montrent une ornementation sculptée qui se
+tient exactement dans les données indiquées (fig. 82 et 83)[88],
+c'est-à-dire qui se compose habituellement d'entrelacs, sorte de
+passementerie dérivée, comme toute passementerie, des figures
+géométriques. L'origine de cette ornementation est indiscutable: on la
+trouve dans les combinaisons produites par l'assemblage de cordons.
+Cette origine est, non moins évidemment, toute orientale, l'Asie ayant
+été, depuis l'antiquité la plus reculée, la grande fabricatrice des
+étoffes. Rien de semblable dans la sculpture décorative de la Grèce
+antique et de Rome, qui empruntent leur ornementation sculptée à la
+flore, à la faune et à des joyaux: perles, besants; ou à des objets d'un
+usage journalier: vases, flambeaux, armes.
+
+[Illustration: Fig. 82]
+
+[Note 88: Kaben, Géorgie]
+
+En adoptant, ainsi que l'avaient fait avec réserve les Byzantins,
+l'ornementation dérivée des étoffes et de tracés géométriques, les
+Russes ne négligèrent pas la flore et la faune et allièrent les deux
+systèmes dès le XIIe siècle, ainsi que l'indique clairement l'église
+cathédrale de Saint-Dimitri à Vladimir, dont nous avons donné des
+détails (pl. VII et VIII, et fig. 33 et 34). En cela, l'art russe
+semblait se rapprocher du mode hindou qui mêle dans sa décoration
+sculptée la reproduction des tissus et des passementeries à la faune et
+à la flore.
+
+[Illustration: Fig. 83.]
+
+Il est même évident que, dans l'ornementation sculptée russe de cette
+époque déjà reculée, c'est la flore hindoue qui apparaît et non la flore
+locale[89], c'est-à-dire une imitation de seconde main.
+
+[Note 89: Voyez les figures 32, 33 et 34.]
+
+Cependant, parmi les objets de fabrication russe d'une époque plus
+récente: bijoux, pièce d'orfèvrerie, faïences en relief, on remarque une
+tendance vers l'imitation de la flore locale.
+
+La Russie, reconstituant son art abandonné, doit-elle changer de système
+s'il s'agit de la décoration sculptée, se rapprocher des méthodes
+occidentales? Nous ne le pensons pas. Son architecture ne saurait
+s'allier à notre ornementation moderne, ni même à celle qui fut adoptée
+chez nous pendant le moyen âge. Conservant son architecture dont nous
+avons développé les principes, les qualités et les ressources étendues,
+elle doit maintenir le seul système décoratif qui s'accorde avec cette
+architecture et avec les moyens de structure employés généralement. En
+effet, la nécessité où l'on est en Russie d'employer les enduits à
+l'extérieur comme à l'intérieur dans la plupart des cas impose
+l'adoption du mode décoratif qui seul peut s'appliquer aux enduits. Or
+ce mode décoratif ne se prête pas aux grands reliefs; il ne peut guère
+être employé que sur des nus, sur ce qu'on appelle _tapisseries_ dans le
+langage des architectes. Il s'ensuit que cette décoration sculptée
+affecte un caractère différant essentiellement de celui qui lui est
+donné dans l'architecture romaine, et même dans l'architecture du moyen
+âge; et que, tout en se servant de la flore et de la faune, elle peut
+continuer de prendre aux sources si riches de l'Orient. Joignons
+l'exemple à la théorie et voyons le parti que l'on peut tirer de ces
+éléments.
+
+[Illustration: Fig. 84.]
+
+La figure 84 présente un ornement composé suivant ces données,
+c'est-à-dire en alliant le système géométrique à la flore (fougères) et
+à la faune. On n'ignore pas que les Persans, et particulièrement les
+Arabes, ont employé pour décorer leurs édifices un procédé très-simple,
+très-économique et qui cependant permet d'obtenir des effets
+surprenants. Ce procédé consiste à estamper des reliefs sur des enduits
+au moyen de moules creux en bois. Ce mode d'ornementation par
+empreintes, d'une exécution si facile, peut tout aussi bien s'appliquer
+à l'architecture russe qu'à l'architecture de la Perse et de l'Afrique
+septentrionale, puisqu'il est la conséquence de l'emploi des enduits; il
+se prête à la peinture et a besoin, peut-on dire, de son secours pour
+produire tout l'effet qu'on doit en attendre. Les reliefs, étant peu
+sensibles, sont ainsi rehaussés par la diversité des tons.
+
+Les Russes ont encore, comme les populations de l'Orient, le sentiment
+de l'harmonie des couleurs; les étoffes et les broderies qu'ils
+fabriquent, leurs peintures, leurs émaux possèdent cette qualité
+naturelle, et, par conséquent, il leur est aisé de donner à ces
+sculptures en bas-relief tout l'attrait qui nous charme dans celles de
+la Perse et des Arabes. Ils peuvent même ajouter à cet attrait la
+variété qui manque parfois aux compositions arabes et persanes,
+lesquelles dérivent, d'une façon trop rigoureuse peut-être, des figures
+géométriques. Les Russes, comme les populations de l'Asie centrale,
+savent habilement se servir de la flore dans leurs décorations
+monumentales, et ils ont ainsi devant eux un champ sans limites.
+
+Mais l'emploi de la flore avec ce genre d'ornementation doit être fait
+dans des conditions particulières qui n'admettent pas l'imitation
+absolue, laquelle ne saurait s'accorder avec les figures géométriques.
+C'est une interprétation plutôt qu'une imitation des formes de la flore
+qui s'impose dans ces conditions. Et, en effet, les quelques ornements
+russes des belles époques se soumettent à ce programme avec un sentiment
+très-vif du style. De même qu'en Orient, ces inspirations de la flore
+sont prises souvent, de préférence, sur les bourgeons, les formes
+embryonnaires, les pistils, les boutons, sur des sujets très-petits
+perdus dans l'herbe et que le sculpteur grandit. Car les artistes des
+bonnes époques, chez tous les peuples doués, n'ont pas été sans observer
+que ces petites plantes à peine visibles possèdent un caractère de
+puissance, une beauté de galbe que ne présentent pas au même degré de
+grands végétaux. La nature semble avoir pourvu ces infiniment petits,
+parmi les plantes, d'organes d'autant plus robustes qu'ils ont plus à
+souffrir des intempéries. D'où il est résulté des formes remarquables
+par leur caractère énergique, par la vigueur de leurs contours, par une
+simplicité de galbe qui se prêtent au grandissement et à l'application
+du petit végétal à la sculpture monumentale.
+
+Mais nous venons de dire que ce genre de sculpture d'ornement de faible
+relief demande, pour produire tout son effet, l'appui de la peinture.
+Indépendamment de cette nécessité décorative, il y a la tradition, il y
+a l'influence des origines.
+
+Les édifices hindous sont entièrement revêtus de peinture, aussi bien
+les nus que la sculpture; l'art architectonique hindou ne se passe du
+secours de la peinture que quand il emploie des matières précieuses qui,
+elles-mêmes, portent leur coloration particulière.
+
+Les surprenants monuments d'Ellora, taillés à même le roc, étaient
+entièrement revêtus d'un stuc fin, recevant de la peinture; et on en
+trouve encore de nombreuses traces. Ce stuc s'étendait aussi bien sur
+les parties sculptées que sur les parties nues.
+
+On n'ignore pas que ce procédé était employé également par les
+Égyptiens et par les Grecs. Les Doriens aussi bien que les Ioniens
+revêtaient leur architecture et tous les parements qui la composent, la
+sculpture d'ornement et la statuaire d'une couverte délicate destinée à
+recevoir de la peinture.
+
+Les monuments doriens de la Sicile et de la Grande Grèce en font foi.
+Ils coloraient même le marbre blanc lorsqu'ils l'employèrent, ne pouvant
+admettre que l'architecture pût se passer de la peinture.
+
+Il est évident que ce parti général doit exercer une influence sérieuse
+sur l'emploi de la forme. Il ne viendra à personne l'idée de colorer un
+chapiteau corinthien romain, tandis qu'il est naturel de couvrir
+d'ornements peints l'échine du chapiteau dorique grec.
+
+L'emploi de la peinture dans l'architecture grecque explique pourquoi
+les édifices doriens sont si pauvres en sculpture d'ornement, et
+pourquoi, quand cette sculpture se montre, elle est plate, découpée,
+quelque peu sèche. La peinture était là pour lui donner le relief,
+l'effet, l'harmonie, le _flou_ qui lui manquait.
+
+Il est bon d'apprécier ces arts sans omettre aucune des conditions qui
+leur étaient faites; prétendre les juger et déduire de ce jugement des
+conséquences, lorsque ces conditions ne sont pas groupées, c'est risquer
+fort de se tromper.
+
+Ainsi, longtemps, certains défenseurs prétendus de la forme se sont
+refusés à admettre la coloration de l'architecture grecque des belles
+époques.
+
+On avait beau leur montrer des traces nombreuses de couleurs, des
+ornements peints sur certaines parties des édifices, ils ne voulaient
+pas être convaincus et répondaient par cet axiome à l'usage de tous les
+doctrinaires: «Cela n'est pas, parce que cela ne peut être.»
+
+Cependant cela est, c'est un fait indiscutable. Qu'il gêne certaines
+doctrines, qu'il ne soit pas conforme à un certain goût, c'est
+possible, mais le fait existe et l'on est contraint d'admirer
+l'architecture grecque avec ce complément ou de refuser aux Grecs le
+goût, sur un point.
+
+C'est qu'il faut bien le dire, l'admiration en fait d'art
+architectonique, qui est un art de convention, est habituellement de
+convention elle-même et résulte plus souvent d'une certaine habitude
+contractée par les yeux que d'un raisonnement ou d'une appréciation
+exacte des conditions dans lesquelles cet art se développe.
+
+Dire d'un art qu'il est barbare, cela peut s'entendre habituellement
+d'un art étranger aux habitudes de celui qui porte ce jugement, mais
+n'implique pas une infériorité.
+
+Ceux qui ont pris la peine d'examiner une oeuvre d'architecture en
+raison du milieu où elle s'est produite, des usages de ceux qui l'ont
+conçue, des matériaux employés, des traditions qui s'imposaient, de
+l'impression qu'elle prétendait produire, ne sauraient la considérer
+comme barbare si elle remplit ces conditions. Et, à cet égard, l'oeuvre
+vraiment barbare est celle que parfois nous considérons, par suite d'une
+fausse éducation, comme un chef-d'oeuvre.
+
+Cette digression n'a d'autre objet que de mettre en garde nos lecteurs
+contre ce préjugé trop fréquent dans le monde des artistes, et qui tend
+à dédaigner comme inférieur ou barbare, si l'on veut, tout ce qui
+contrarie les habitudes contractées par les yeux.
+
+Ainsi l'Occident et la Russie, depuis deux siècles, se sont habitués à
+considérer les _ordres_ romains comme la dernière, la plus complète et
+la plus noble expression du _support_. Nous ne discuterons pas si en
+effet les ordres romains méritent ou ne méritent pas cet arrêt
+classique. Nous dirons simplement que d'autres peuples que les Romains
+ont imaginé et composé des supports qui ont leurs qualités propres, leur
+raison d'être, qui remplissent leurs fonctions suivant les conditions
+imposées et qui affectent des formes non moins logiques, sinon plus, que
+celles attribuées aux colonnes d'ordres romains.
+
+Nous dirons que s'il est une oeuvre barbare, c'est celle qui consiste,
+par exemple, à placer un entablement, qui est une saillie de comble, là
+où il n'y a pas de comble. Nous dirons qu'il est barbare--parce que cela
+ne peut se justifier d'aucune façon--de plaquer un ordre contre un mur,
+lequel semble ainsi n'être qu'un bouchement, fait après coup, entre des
+supports verticaux isolés. Nous dirons qu'il est barbare de placer un
+entablement sur un ordre, dans un intérieur, c'est-à-dire là où il n'est
+nul besoin de garantir ces supports contre les effets de la pluie, et
+nous ne pourrons considérer comme barbares les artistes, quels qu'ils
+soient, qui ont su échapper à ces fausses applications d'un principe.
+
+Or, dans l'architecture de la Perse, non plus que dans l'architecture
+arabe, il n'est fait emploi de ces partis décoratifs, contraires à
+l'application vraie des formes et au bon sens. On en peut dire autant de
+l'architecture russe jusqu'au moment où elle s'est fourvoyée dans
+l'imitation irraisonnée des arts occidentaux. Des ordres, il n'est pas
+question. Les colonnes, lorsqu'elles existent, ou sont engagées et sont
+considérées, ainsi que dans l'architecture romane, comme des
+contre-forts (pl. VI et fig. 67), ou sont isolées et alors peuvent
+passer, comme dans l'architecture hindoue, pour des piliers. Mais
+l'influence des ordres romains ne se fait pas sentir. Comme aussi, dans
+quelques exemples de l'architecture hindoue, ces supports sont
+puissamment galbés et leurs chapiteaux forment des bourrelets saillants.
+Toutefois, le pilier hindou porte des plates-bandes, tradition d'une
+structure de bois, ainsi qu'il est apparent dans les monuments d'Ellora
+et d'Éléphanta, tandis que le pilier russe est destiné à porter des
+arcs.
+
+On peut certainement tirer un grand parti décoratif de ce pilier galbé
+qui est si favorable à l'emploi de la sculpture plate sur stuc et de la
+peinture (fig. 85). Sa forme ample s'harmonise avec les larges arceaux
+des portiques bas, si propres à garantir le public contre la pluie, la
+neige ou les rayons du soleil, et si elle est, pour nous autres
+occidentaux, un sujet de critiques à cause des habitudes contractées par
+nos yeux, on ne saurait prétendre qu'elle soit contraire au système de
+structure admis et à l'emploi de la décoration propre aux stucs,
+lesquels n'ont de durée qu'autant qu'ils sont étendus par surfaces de
+peu d'épaisseur et qu'on évite les angles saillants.
+
+[Illustration: Fig. 63]
+
+Ne pouvant changer leur système de construction imposé par l'emploi de
+certains matériaux de faible volume, les architectes russes, qui ont
+voulu imiter les arts italiens, ont été conduits à reproduire ces formes
+importées, à l'aide des moyens mis à leur disposition. Ils ont traîné en
+stuc des corniches saillantes, des chambranles, des membres volumineux
+appartenant à la structure de pierre. Aussi, cette décoration
+irrationnelle montre-t-elle des ruines qu'il faut réparer à la fin de
+chaque hiver. On ne peut impunément produire les mêmes formes avec des
+moyens dissemblables, et l'art russe avait cet avantage, comme toutes
+les architectures qui prennent une place, d'avoir adopté des formes et
+une décoration appropriées aux matériaux employés et au mode de
+structure imposé par ces matériaux. Nous ne saurions trop insister sur
+ce point, car, en dehors de ce principe, il n'y a pas d'art, mais
+seulement des pastiches assez puérils tels que ceux qui garnissent, par
+exemple, la rue de Saint-Louis, à Munich, où l'on voit des copies de
+certains palais florentins (lesquels sont bâtis en matériaux
+très-solides, très-robustes) faites à l'aide d'enduits sur lattis.
+
+Nous l'avons dit déjà, le climat général de la Russie passe d'un extrême
+à l'autre. Peu de matériaux peuvent résister à ces écarts de
+température et surtout au froid excessif; et la Russie ne possède
+qu'exceptionnellement la pierre de taille d'une grande dureté. Force lui
+est d'employer la brique, de la revêtir d'enduits faits dans les
+conditions convenables et d'abriter ces revêtements afin de les
+soustraire à l'action directe de l'humidité.
+
+Mais les enduits, en grandes surfaces planes, sont sujets à se gercer.
+Il faut donc les diviser pour assurer leur adhérence à la construction
+sous-jacente, les poser par parties non trop étendues; et ainsi, la
+décoration des parements dérive de cette nécessité même. C'est cette
+méthode que les Persans, que les Arabes ont parfaitement comprise et
+appliquée dans leurs édifices. Non-seulement ils ont toujours ainsi posé
+leurs enduits par parties, mais souvent ont eu le soin d'encadrer ces
+parties entre des matériaux résistants, pierre, brique ou bois même,
+lorsqu'ils ont entendu construire avec économie. Ces procédés donnaient
+les motifs décoratifs, lesquels dérivaient franchement de la structure
+et de la forme que revêt cette structure.
+
+Or, il faut le reconnaître, les yeux du spectateur ne sont charmés que
+si ces conditions sont remplies. Le passant, à coup sûr, ne fait pas ces
+raisonnements et ne saurait se rendre un compte exact de cet accord,
+mais l'harmonie qui le séduit n'est à tout prendre que la conséquence de
+cette intime liaison entre les moyens de structure et la décoration.
+
+Tout écart de logique choque même celui qui n'est pas logicien; nous en
+faisons chaque jour l'épreuve sur la foule, sensible tout d'abord aux
+déductions clairement tirées d'un fait ou d'un assemblage de faits.
+
+Dans l'enseignement élémentaire des arts, nous avons toujours vu que les
+enfants sont immédiatement impressionnés par l'énoncé des raisons qui
+commandent telle ou telle forme, tandis qu'ils restent inattentifs
+devant un objet dont ils n'ont compris ni la fonction ni la raison
+d'être.
+
+Mais si cet objet, par sa forme même, indique et sa destination et les
+moyens employés pour le constituer, cette harmonie s'empare de son
+esprit et le séduit avant que sa raison ait pu lui rendre compte des
+rapports qui existent entre la destination de l'objet et sa forme.
+
+Nous savons qu'une éducation faussée peut étouffer cet instinct; nous le
+savons par une triste expérience. Nous savons qu'au contact continuel
+des intelligences les mieux douées avec des formes d'art dont on ne
+saurait expliquer la raison d'être, mais que l'on présente
+doctrinalement, comme belles, sans jamais définir en quoi elles peuvent
+l'être, ces intelligences perdent la notion instinctive du vrai; mais
+vis-à-vis la population russe, ce retour vers un art rationnel issu du
+génie national et d'une longue série de traditions est moins difficile à
+effectuer que partout ailleurs, peut-être. L'art importé d'Occident n'a
+jamais pénétré profondément les couches de la société russe; ç'a été une
+question officielle, une mode adoptée par la haute classe, un désir plus
+ardent que réfléchi de se rapprocher de la civilisation occidentale et
+d'en prendre toutes les formes sans distinction. La population est
+demeurée étrangère sinon indifférente à cet engouement prolongé. Il ne
+sera guère difficile de lui faire de nouveau parcourir la voie où elle
+s'était arrêtée, mais qu'au fond elle n'a jamais abandonnée.
+
+Le peuple russe est fin observateur, pourvu d'un sentiment poétique avec
+une tendance au mysticisme, ce qui ne l'empêche pas de posséder le sens
+pratique dans les circonstances ordinaires de la vie. On peut admettre
+que ces dispositions ne favorisaient guère l'importation d'un art
+étranger à son propre génie, art qui s'imposait tout d'une pièce comme
+un décret, lequel ne souffre pas la discussion. Aussi cette invasion
+de l'art occidental ne fit-elle jamais qu'une triste figure au milieu
+des vieilles villes de la Russie et n'eut-elle aucune action sur les
+goûts et les habitudes du peuple, qui demeura fidèle à ses anciennes
+traditions.
+
+Mais entrons plus avant dans le mode de décoration sculpturale propre à
+l'architecture russe. La flore, avons-nous dit, y joua et y doit jouer
+un rôle important. On ne saurait, à côté de cette sculpture plate
+appropriée aux enduits, à côté de ces tapisseries, placer des membres
+d'architecture, tels que des chapiteaux, par exemple, refouillés et
+plantureux, pris dans les exemples de l'architecture romaine ou même du
+moyen âge. Les Persans, les Arabes l'avaient compris, et leurs
+chapiteaux présentent des masses simples, galbées, plus ou moins
+décorées de fines sculptures. Les Byzantins eux-mêmes étaient entrés
+dans cette voie, et les chapiteaux de Sainte-Sophie de Constantinople
+présentent des formes générales très-simples, assez lourdes même, mais
+couvertes de délicates imitations de végétaux (fig. 86).
+
+[Illustration: Fig. 86.]
+
+Ce parti est également convenable à l'architecture russe, tout en
+donnant à la flore un caractère plus large et se rapprochant davantage
+des beaux exemples de l'Asie (fig. 87).
+
+L'art russe--nous l'avons fait ressortir--possède un sentiment
+d'élégance et de l'harmonie des proportions qui font souvent défaut à
+l'art byzantin: sentiment dû, très-probablement, à son contact avec
+l'Orient et peut-être aussi à certaines traditions grecques conservées
+assez pures. L'art russe, en un mot, est soustrait à l'influence romaine
+des bas temps beaucoup plus que l'art byzantin. Il est de son essence de
+profiter de ces avantages, s'il prétend marcher sur les traces ouvertes
+par ses anciennes écoles.
+
+Comme les Grecs, les artistes russes, d'après les exemples qui nous
+restent de leurs oeuvres anciennes et dont nous avons donné plusieurs,
+ont une tendance à chercher les formes appropriées à l'objet et sont
+pourvus de cette délicatesse dans le choix, qui nous charme chez les
+Grecs.
+
+Comme le Grec aussi, l'artiste russe ne donne à l'ornementation, soit
+qu'elle s'applique à des monuments, à des meubles, à de l'orfèvrerie ou
+à des bijoux, qu'une importance soumise à la forme générale, si riche
+d'ailleurs que soit l'objet. Ce principe excellent et qui domine dans la
+plupart des oeuvres d'art dues à l'Orient se prête aux compositions les
+plus variées.
+
+On ne voit pas dans l'architecture russe ces couronnements fastueux
+composés de sculptures colossales, si fréquents dans notre architecture
+occidentale. Non-seulement le climat, les matériaux ne s'y prêtaient
+pas, mais la disposition architectonique ne pouvait les admettre. Si les
+couronnements des édifices sont très-pittoresques, ils se découpent
+sur le ciel par la disposition des masses mêmes de l'architecture; mais
+la sculpture n'y prend jamais que l'importance d'une broderie légère,
+ainsi qu'on a pu le voir. Il importe que l'architecture ne perde pas
+cette qualité précieuse et qui contribue si bien à lui donner de la
+grandeur et de l'élégance.
+
+[Illustration: Fig. 87.]
+
+Mais si l'ornementation sculpturale n'occupe que des places secondaires,
+si elle doit se borner au rôle de tapisseries, de bandeaux, de frises,
+de tympans, il est d'autant plus nécessaire que, dans sa délicatesse
+même, elle soit largement traitée, qu'elle présente toujours des
+compositions compréhensibles. C'est pourquoi les dispositions
+géométriques, les entrelacs y trouveront fréquemment leur place. Que
+remarquons-nous, en effet, dans les compositions ornementales de la
+Perse, dans celles des Arabes, dans celles des monuments de la Géorgie
+et de l'Arménie? la délicatesse des détails n'amène jamais la confusion,
+parce que ces compositions dérivent toujours d'un principe large, d'un
+_thème_ principal dominant. Si riches que soient les variations
+exécutées sur ce thème, on le retrouve sans peine. Tout le secret de ces
+conceptions décoratives, tout leur charme est dans l'heureuse clarté du
+thème.
+
+On ne saurait trop, à notre avis, se pénétrer de ce principe, qui est la
+règle de toute l'ornementation orientale ou dérivée de l'art oriental.
+
+Si l'artiste joint à son tracé principal, clair et bien choisi, des
+détails élégants et bien exécutés, c'est tant mieux; mais ces détails
+seraient-ils médiocres que si le tracé principal, le thème est bien
+conçu, l'effet obtenu n'en sera guère moins saisissant. C'est pourquoi,
+très-fréquemment, des ornementations orientales qui ne souffrent pas
+l'examen du détail et sont d'une exécution médiocre n'en remplissent pas
+moins leur objet. C'est pourquoi nous sommes souvent charmés devant une
+composition décorative, dite byzantine, sur nos monuments romans de
+l'Occident, qui cependant, au point de vue de l'exécution, est barbare,
+tandis que des imitations de ces ornementations rendues avec infiniment
+d'art, mais auxquelles manque la conception primordiale, large et
+claire, nous laissent froids. On a prétendu parfois que ce manque de
+charme était dû précisément à la perfection avec laquelle était traitée
+la sculpture, c'est une erreur. Le défaut de clarté dans la
+conception détruisait l'effet que la pureté d'exécution seule ne saurait
+produire.
+
+[Illustration: ANGLE D'UN PORTIQUE A DEUX ETAGES]
+
+Notre planche XXVIII, représentant l'angle d'un portique double dans le
+genre de celui établi en avant de la cathédrale du couvent de Donskoï à
+Moscou, indique mieux que ne le peut faire une description l'emploi des
+stucs décoratifs dans cette architecture moscovite, composée de petits
+matériaux. Toutefois ces stucs demandent à être bien abrités et les
+couvertures métalliques peuvent fournir des motifs de décoration
+très-élégants, tout en remplissant cette fonction préservatrice. Il en
+est de même des tuyaux de descente d'eaux pluviales qui, dans les
+édifices russes, viennent gauchement et après coup serpenter sur les
+façades.
+
+Originairement, les combles semblent avoir été disposés pour laisser
+tomber directement les eaux pluviales, des saillies sur le sol. Mais
+depuis longtemps on a reconnu en Russie, comme partout, la nécessité
+d'établir des chéneaux à la base des combles et des tuyaux de descente,
+et cette partie si importante des édifices conserve un caractère
+provisoire qu'il est convenable de leur enlever. Cela est d'autant plus
+aisé, qu'en Russie le métal est employé pour les couvertures et aucune
+matière ne se prête mieux à la décoration des combles, à l'établissement
+des chéneaux, des conduites, etc.
+
+Au point de vue décoratif, il y a donc là des éléments de valeur et
+qu'on ne saurait négliger. De plus, l'emploi fréquent des enduits
+exigeant des couvertures saillantes, préservatrices, on comprend le
+parti que l'on peut tirer de ces saillies dont la disposition est si
+heureusement trouvée par les architectes hindous[90], et comme elles se
+prêtent à une décoration brillante: les architectes russes ayant pour
+habitude de peindre et dorer les combles appartenant à des édifices
+importants. D'ailleurs, les artisans moscovites ont de tout temps été
+habiles à travailler les métaux, il y a donc dans ces couronnements une
+ressource quant à la décoration.
+
+[Note 90: Voyez figure 87.--Bien que ce fragment du monument
+d'Ellora soit taillé à même le roc, il reproduit évidemment une
+couverture métallique ou se prête à l'emploi de ce système de
+couverture.]
+
+[Illustration: Fig. 88.]
+
+On a vu que les sommets bulbeux des tours d'églises russes sont
+fréquemment composés de lames de métal, curieusement ouvragées. Mais là
+semble s'arrêter l'effort des artistes, et rarement ont-ils tenté de
+profiter des qualités du métal pour orner franchement les saillies des
+combles, pour établir des chéneaux d'un aspect décoratif. Pourquoi?
+Tout devait les inviter à employer le métal dans ces conditions.
+Peut-être faut-il attribuer cette abstention à l'arrêt qui suspendit
+brusquement les développements de l'architecture russe au XVIIe siècle,
+pour porter ses études vers l'imitation des arts occidentaux. Toujours
+est-il que les exemples caractérisés font défaut ou qu'ils ne rentrent
+pas dans le système décoratif convenable à l'art russe. Cependant, le
+métal repoussé, le cuivre notamment, se prête parfaitement à l'emploi de
+ces décorations de couronnements d'édifices, avec larges saillies, et
+l'ornementation russe semble particulièrement trouvée pour recevoir
+cette application, ainsi que nous le démontrerons par quelques exemples.
+
+[Illustration: Fig. 89.]
+
+Les figures 88 et 89 donnent un chéneau à la base d'un comble, dont la
+coupe est tracée en A (fig. 89). Ce chéneau est porté par un solivage S
+saillant de 0m,80 sur le nu du mur et soulagé par des corbelets B. Le
+canal C est supposé façonné en cuivre, avec lambrequin rapporté L,
+également en cuivre décoré d'ornements repoussés (voy. le tracé
+perspectif, fig. 88). La conduite des eaux pluviales est disposée dans
+l'angle en G. Ce chéneau, disposé en dehors du nu du mur, ne peut, même
+en cas de fuites, causer des dommages aux maçonneries, car ces fuites
+sont immédiatement constatées. Le lambrequin décoratif donne à ce
+couronnement très-saillant un effet très-vif et qui s'accorde avec le
+style de l'architecture russe. Nous n'avons d'autre prétention,
+d'ailleurs, en donnant cet exemple et les suivants, que de fournir des
+moyens décoratifs dérivés du système de structure conformément au
+caractère de l'architecture russe, tout en laissant à chacun le soin de
+varier les interprétations à l'infini.
+
+L'ornementation adoptée ici est empruntée aux exemples russes qui ont
+tant de rapports avec ceux que nous fournissent les monuments de
+l'Hindoustan.
+
+Voici un second exemple de décoration métallique des combles.
+
+Il s'agit d'une de ces loges fréquemment établies sur les flancs ou la
+face d'un grand édifice et qui sont richement ornées. C'est la toiture
+qui fournit le principal motif de cette décoration (fig. 90). Les
+pignons sont couverts par des combles saillants portés sur des
+encorbellements de charpente et dont les faces découpées sont revêtues
+de métal décoré ou repoussé.
+
+Il n'est pas besoin, croyons-nous, d'insister sur le parti que l'on peut
+tirer de cet exemple, conformément à la donnée russe. Ces faces de métal
+repoussé peuvent être enrichies de peinture et de dorure, ainsi que les
+encorbellements de charpente, et former ainsi un encadrement
+brillant autour des sujets peints sur les tympans protégés par la
+saillie de la couverture.
+
+[Illustration: Fig. 90.]
+
+Les eaux pluviales s'écoulent facilement à la base des noues du comble,
+par les tuyaux de descente ménagés aux angles, en retraite des
+encorbellements.
+
+Les architectes russes peuvent donc tirer de la décoration métallique un
+puissant secours en restant fidèles aux formes traditionnelles de leur
+art, en rentrant même plus intimement dans l'esprit de ces traditions.
+
+Les Byzantins avaient employé à profusion le cuivre repoussé et le
+bronze coulé dans leur architecture. Les peuples orientaux se servirent
+souvent de ces matières dès une époque très-reculée. L'art russe, qui
+tient à la fois des arts de Byzance, de la Perse et de l'Inde, ne
+saurait, à une époque où l'emploi des métaux dans la construction tend à
+se vulgariser, négliger une pareille ressource, d'autant que
+l'ornementation dont il dispose s'applique merveilleusement à l'emploi
+du métal coulé ou repoussé. En effet, cette ornementation est
+habituellement _de dépouille_, c'est-à-dire qu'elle ne présente pas ces
+puissants reliefs, ces refouillements profonds, ces masses dégagées du
+fond, qui caractérisent, par exemple, la sculpture décorative française
+du moyen âge.
+
+L'ornementation sculptée russe, ainsi qu'on a pu le voir par les
+exemples fournis précédemment, est traitée suivant la méthode byzantine
+et persane, comme une tapisserie; tous les fonds sont garnis et c'est à
+peine s'il y a deux plans, tandis que l'ornementation, dite arabe, en a
+parfois jusqu'à trois superposés; d'autre part, l'ornementation sculptée
+russe, plus grave, plus large, moins soumise aux formes géométriques que
+n'est l'ornementation dite arabe, semble inventée pour satisfaire aux
+exigences pratiques du repoussé métallique, soit cuivre, soit plomb,
+ainsi que le font voir les figures 91 et 92.
+
+[Illustration: Fig. 91.]
+
+Cette ornementation large, bien que de faible relief, se prête
+évidemment au martelage ou repoussé métallique. Et c'est à la largeur du
+dessin que les compositions décoratives russes doivent une valeur
+particulière, aussi bien dans les oeuvres sculptées que dans les
+peintures.
+
+[Illustration: Fig. 92.]
+
+Il serait regrettable que les écoles russes actuelles ne continuassent
+pas cette tradition monumentale qui d'ailleurs permet la plus grande
+variété dans l'emploi des éléments.
+
+La flore, ainsi qu'il a été dit, est un de ces éléments les plus riches,
+si toutefois on a le soin de l'interpréter dans le sens convenable, si
+on saisit le style de la plante, son caractère général. Tous les peuples
+qui se sont servis de la flore dans l'ornementation monumentale, ont
+commencé par l'interprétation du caractère, du style du végétal. Les
+Égyptiens, les Grecs, les Français, au moment de l'inauguration de
+l'architecture dite gothique, sans parler des Hindous et des peuples de
+l'extrême Orient, ont procédé de la même manière, aussi les Russes dans
+leurs belles peintures de manuscrits et dans certaines oeuvres
+sculptées.
+
+Puis est intervenue peu à peu l'imitation plus exacte des végétaux, et
+enfin le _fac-simile_.
+
+Si séduisantes que soient ces dernières oeuvres, elles ne parviennent
+pas à la puissance décorative des premiers procédés, elles ne tiennent
+pas à l'architecture, n'y participent pas et semblent des applications
+faites après coup.
+
+Ce fait est sensible dans l'architecture française du moyen âge.
+
+Autant la décoration sculptée fait corps avec l'édifice vers la fin du
+XIIe siècle et vers le commencement du XIIIe, autant elle s'en détache
+plus tard et ne participe plus de la structure.
+
+Nous allons rendre compte maintenant des ressources de l'art russe au
+point de vue de la décoration picturale.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+L'AVENIR DE L'ART RUSSE
+
+ * * * * *
+
+LA PEINTURE DÉCORATIVE
+
+
+Nous avons touché quelques mots de la peinture iconographique russe et
+des procédés employés par les artistes qui ont décoré des édifices
+moscovites, avant l'invasion de l'art occidental. Cet art russe ne
+diffère que bien peu de l'art byzantin, et l'école du mont Athos semble
+avoir conservé, chez les artistes moscovites, l'influence dominante
+jusqu'au XVIIe siècle.
+
+En reprenant possession de son art national, la Russie doit-elle
+continuer d'observer l'hiératisme absolu qui caractérise l'art byzantin?
+
+La question est délicate et mérite d'être traitée.
+
+Les tentatives faites pour trouver un compromis entre l'art libre dans
+ses allures s'appuyant exclusivement sur l'étude de la nature et l'art
+hiératique n'ont généralement donné que de pauvres résultats. C'est
+qu'en effet il y a là deux principes en présence, inconciliables, du
+moins jusqu'à ce moment.
+
+Il est évident que la peinture hiératique a commencé par l'imitation de
+la nature, mais par cette imitation de premier jet, qui se préoccupe
+des caractères généraux sans entrer dans l'étude des détails, sans
+pousser l'imitation jusqu'à ce que nous appelons aujourd'hui le
+_réalisme_. Si l'on examine les oeuvres les plus anciennes dues aux
+artistes de l'Égypte, soit peintes, soit sculptées, on est frappé du
+caractère _naturel_ donné à ces oeuvres, comme ces artistes ont suivi
+avec exactitude le style dominant, l'allure de l'individu représenté,
+soit homme, soit animal, soit plante; on ne peut trop admirer la finesse
+de l'observateur et en même temps la simplicité des moyens employés pour
+reproduire le sujet. Cela peut paraître incomplet, sommaire, mais ce
+n'est ni barbare, ni grossier, et la preuve, c'est qu'avec tout le
+talent imaginable, on a grand'peine à reproduire ces premières images,
+soit peintes, soit sculptées.
+
+Pour ce faire, il faudrait se replacer, pour ainsi dire, dans le milieu
+qui vit éclore ces oeuvres et, tout en conservant les qualités
+d'observation très-délicate, oublier tout ce que la pratique des arts et
+la science nous ont enseigné. Or, ces conditions sont fort difficiles à
+trouver.
+
+Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on a tenté de revenir à un art primitif,
+après la lassitude causée par l'abus du réalisme. Sous l'empire romain,
+Hadrien, qui était un archéologue et prisait les oeuvres les plus
+anciennes de la Grèce, provoqua ou protégea un mouvement dans ce sens;
+si bien, que quantité d'ouvrages de sculpture exécutés sous son règne
+ont été longtemps considérés comme d'une époque beaucoup plus reculée.
+Toutefois, l'erreur a été reconnue sans trop de peine, et aujourd'hui
+les bas-reliefs archaïques de l'époque d'Hadrien sont classés parmi les
+tentatives de retour en arrière, tentatives avortées; car les artistes,
+auteurs de ces oeuvres, ne songeaient à autre chose qu'à reproduire ces
+sculptures archaïques dans leur _naïveté_, comme on dirait
+aujourd'hui, mais sans pouvoir se placer dans les conditions faites
+aux artistes primitifs. Ils faisaient, en un mot, des pastiches, rien de
+plus, tandis qu'il eût fallu _voir_ la nature comme la virent ces
+artistes primitifs.
+
+Sous les Ptolémées en Égypte, et bien qu'alors sur les bords du Nil les
+oeuvres de la Grèce fussent connues et prisées, on s'en tint à
+l'hiératisme de l'art primitif, on n'y changea rien ou plutôt on eut la
+prétention de n'y rien changer, car, de fait, les types allaient chaque
+jour s'affaiblissant, et autant les oeuvres primitives sont empreintes
+de style et d'un vif sentiment d'observation de la nature, autant les
+dernières sont pauvres, ne présentent plus que l'expression d'un art
+tout de convention.
+
+Lorsque la civilisation se développe chez un peuple doué d'une grande
+aptitude pour les arts et sous un climat favorable à leur éclosion, la
+sculpture, la peinture même peuvent atteindre un degré de perfection
+particulier, dont nous montrerons tout à l'heure la hauteur. Et si ce
+peuple est soumis par exemple à une théocratie étroite, pour laquelle
+l'art est un élément de puissance, un instrument nécessaire, un langage
+pour la foule, la théocratie ne manque pas de poser des limites à cet
+art, de lui interdire d'aller au delà du degré supérieur où il a su
+atteindre.
+
+Alors, toute chose est réglée, toute représentation figurée doit être
+reproduite de la même manière.
+
+Et n'oublions pas qu'en Égypte l'art composait l'écriture primitive et
+que, pour que la confusion ne se mit pas bientôt dans les textes, il
+fallait nécessairement que chaque objet et chaque individu fussent
+représentés toujours de la même manière.
+
+Mais, avant d'arriver à ce point où l'art est, pour ainsi dire, figé par
+la théocratie, il a suivi des étapes: il s'est fait, en un mot, et
+pour se faire il a dû recourir à une étude attentive de la nature, agir
+en liberté, avoir son enfance, son adolescence et sa puberté. C'est
+alors, au moment de sa puberté, qu'on prétend l'arrêter afin de lui
+conserver éternellement sa jeunesse vigoureuse. Vaine tentative,
+renouvelée plusieurs fois dans l'histoire des civilisations et
+renouvelée sans succès.
+
+La vieillesse, quoi qu'on fasse, arrive pas à pas, et ce corps, auquel
+on a prétendu conserver la jeunesse, finit par présenter les signes de
+la sénilité.
+
+Mais avant cet arrêt il y a eu l'apogée, le moment de splendeur, et
+c'est ce moment-là qu'il faut apprécier à sa juste valeur.
+
+Le même phénomène s'est présenté en Assyrie et enfin à Byzance. Les plus
+anciennes peintures de l'école du mont Athos sont de beaucoup les plus
+belles, et successivement, malgré la rigueur de l'hiératisme, les types
+consacrés, sans cesse recopiés les uns sur les autres, tombent dans les
+pastiches de plus en plus pauvres.
+
+Comment s'était formée cette école byzantine de peinture?
+
+Les Grecs y avaient la plus grande part, et quoique nous n'ayons que peu
+de données sur la peinture grecque de l'antiquité, il n'est guère
+douteux qu'elle ait atteint un niveau très-élevé, niveau qui avait
+fléchi nécessairement à l'époque où l'empire romain se transporta sur le
+Bosphore.
+
+A cet art grec se mêlaient alors des influences asiatiques, mais qui
+avaient dû s'exercer beaucoup plus sur l'ornementation que sur l'art du
+peintre proprement dit.
+
+Le christianisme, en interdisant dans la peinture la représentation du
+nu, porta un premier coup funeste à l'art. Puis, bientôt au milieu des
+schismes qui s'élevaient, on prétendit régler la figuration de toute
+image sacrée, l'attitude des personnages, leur physionomie, la forme et
+la nature de leurs vêtements, leur couleur, les accessoires qui les
+entouraient; la théocratie jouait là son rôle tout comme elle l'avait
+joué en Égypte. L'art fut dès lors enfermé dans un hiératisme rigoureux,
+son développement fut arrêté. Mais telle était la vigueur de son
+tempérament qu'il produisit encore des oeuvres d'une grande valeur, et,
+dans les _recettes_ qui constituent tout l'enseignement de l'école du
+mont Athos, on retrouve longtemps les traditions d'un art élevé.
+
+Sont-ce ces recettes qu'il faut suivre aujourd'hui? Nous ne le pensons
+pas, car c'est s'enfoncer de plus en plus dans la décadence.
+
+Ce qu'il faut prendre ou ce qu'il faudrait retrouver, ce sont les
+principes sur lesquels s'appuyaient les artistes qui avaient amené l'art
+à la sommité où on prétendit le fixer à tout jamais, principes que nous
+allons essayer de définir.
+
+L'art de la peinture a, sans contredit, pour point de départ l'imitation
+de la nature. Pour imiter là nature, il faut l'observer. Mais il y a
+tant de manières d'observer la nature!... Pour nous, hommes
+très-civilisés, l'observation de la nature consiste en un examen
+analytique. Pour observer, nous décomposons: c'est la méthode
+scientifique. Il n'en va pas ainsi chez les peuples primitifs
+supérieurs. Ce qui les frappe dans la nature, c'est d'abord tout ce qui
+rappelle la vie ou qui semble doué de vie, et comme l'homme primitif ne
+saurait admettre la vie sans un organisme semblable au sien ou à ceux
+des animaux, il personnifie tout ce qui a mouvement réel ou apparent. Le
+soleil, les nuages, les fleuves sont ainsi des attributs d'êtres
+agissant, luttant, ayant des passions.
+
+L'homme supérieur primitif est donc conduit à rapporter tout phénomène
+naturel à un être, c'est-à-dire à donner à tout phénomène naturel la
+figure d'un être agissant, homme ou animal. C'est là l'origine du
+panthéisme figuré, ou, si on l'aime mieux, de l'imagerie du
+panthéisme. Mais il faut donner à ces mythes un caractère qui les
+distingue de la foule des êtres organisés. Alors on exagère certains
+attributs et surtout on essaye de donner à ces images, représentant la
+personnification d'un phénomène, une qualité supérieure, soit en les
+faisant colossales, soit en leur imprimant une physionomie particulière
+de sérénité, de beauté, de férocité, de force, de puissance ou
+d'ascétisme.
+
+Pour obtenir un pareil résultat, il faut nécessairement que l'artiste
+ait parfaitement observé chez les êtres organisés ces caractères
+dominants, savoir: ce qui constitue la sérénité, la beauté, la force et
+la férocité.
+
+On pourrait croire qu'une pareille tâche est au-dessus de l'intelligence
+et des moyens dont l'artiste primitif dispose. Non, cet artiste
+primitif, du moment qu'il appartient à une race supérieure, remplit
+cette tâche, ainsi que le démontrent les premiers monuments figurés de
+l'Égypte, de l'Asie et de la Grèce ancienne, et il fait cela
+consciemment, car parmi ces monuments figurés de l'Égypte, par exemple,
+à côté du mythe qui réunit ces qualités dominantes, ce caractère
+particulier résultant d'une observation très-délicate de ses
+manifestations physiques, on trouve des portraits, c'est-à-dire des
+images ayant une physionomie individuelle, étant la reproduction d'une
+personnalité humaine spéciale, mais non d'un type général.
+
+L'artiste primitif de race supérieure, ayant atteint un certain
+développement, a donc observé la nature, non-seulement dans ses
+expressions individuelles, mais dans les caractères généraux inhérents
+aux types, et il arrive ainsi à composer des résumés de ces types,
+résumés dans lesquels se manifeste tout particulièrement la physionomie
+du type reproduit, et cela, avec une vérité frappante. Ce n'est
+certainement pas la méthode analytique qui a pu le conduire à ce
+résultat, c'est une méthode inverse; c'est, pourrait-on dire, la méthode
+du groupement, c'est l'observation d'une certaine qualité sur un grand
+nombre de sujets produisant sur tous une certaine particularité
+physique. Et ce genre d'observation était plus facile au sein d'une
+population dont les moeurs étaient peu compliquées et les
+classifications très-tranchées, qu'elle ne le serait de nos jours. La
+pureté gracieuse des formes était nécessairement l'apanage de la classe
+dominante et oisive, de même que la souplesse des membres était le
+privilège du chasseur et du nautonnier.
+
+L'artiste était ainsi conduit à composer des types correspondant chacun
+à un état social, et quand il voulait représenter un personnage
+appartenant à une certaine classe, il retraçait le type y correspondant.
+Ainsi faisait-il pour la représentation des animaux. Saisissant avec une
+singulière finesse d'observation le caractère particulier à chaque
+espèce, sans tenir compte des détails individuels, il composait le lion,
+la panthère, la gazelle, le chien, le chat, l'ibis, le héron,
+l'épervier, etc.
+
+Cette manière de voir et d'interpréter la nature, non par la copie de
+l'individu, mais par un résumé typique de chaque espèce, devait amener à
+dire un jour: «C'est bien! les expressions justes sont trouvées, ne les
+varions plus.»
+
+Le spectateur, placé devant l'oeuvre d'art développée dans ces
+conditions premières, est tout aussi ému, sinon plus que ne peut l'être
+l'amateur blasé de nos jours qui regarde une toile. Et l'artiste
+égyptien qui représentait Sésostris combattant les peuples asiatiques,
+monté sur son char, six fois plus grand que ses soldats, foulant aux
+pieds de ses chevaux les Assyriens vaincus, criblés de traits,
+reconnaissables au type uniforme de leur physionomie, produisait plus
+d'effet sur la foule que ne le peut faire un de nos meilleure peintres
+modernes reproduisant l'épisode d'une bataille dans toute sa réalité.
+
+Si l'on ne peut plus aujourd'hui avoir recours à ces moyens primitifs
+lorsqu'il s'agit de rendre par la peinture des scènes historiques ou de
+genre, il n'est pas moins évident que s'il s'agit de peinture
+monumentale, c'est-à-dire appliquée à la décoration des monuments, il
+est possible de se servir de ces moyens primitifs dans une certaine
+mesure, surtout si l'on s'adresse à la foule et non à quelque
+_dilettante_. Or, la peinture monumentale est faite pour la foule.
+
+D'ailleurs cette manière de comprendre l'art n'est-elle pas, au total,
+la plus grande et plus noble? et, pour entrer dans un autre ordre
+d'idées, n'est-il pas plus conforme aux règles immuables de l'art de
+mettre sur la scène l'avare, le misanthrope, l'étourdi, c'est-à-dire un
+type d'un vice ou d'un travers que de montrer une individualité qui
+risque fort d'être une exception, un monstre? Quoi qu'il en soit, et
+pour ne pas étendre plus que de raison cette digression, disons que si
+l'art hiératique ou arrivé à l'hiératisme se plonge dans une décadence
+irrémédiable, l'art qui s'est produit avant le moment où l'hiératisme
+l'a figé est une source pure où l'on peut puiser.
+
+L'art russe peut donc revenir à la source grecque avant l'époque où le
+byzantinisme chrétien a prétendu arrêter son cours. Cet art, plein de
+grandeur et de noblesse, pouvait se prêter au sentiment dramatique, il
+n'était pas momifié, ainsi qu'il le fut plus tard par les moines du mont
+Athos; il servit d'école aux grands peintres italiens des XIVe et XVe
+siècles, précurseurs des Raphaël et des Michel-Ange; il permit à ces
+maîtres pendant trois siècles de fournir une belle carrière; il
+permettrait encore d'en fournir une nouvelle si on voulait reprendre
+la voie qu'il a tracée, non en faisant des pastiches de ses produits,
+mais en étudiant la nature comme surent l'étudier les premiers artistes
+grecs et les premiers artistes égyptiens.
+
+La peinture monumentale, pour produire son _maximum_ d'effet, doit être
+traitée très-simplement. Non-seulement elle n'a pas besoin d'appeler à
+son aide les artifices de la perspective linéaire ou aérienne, mais ces
+moyens nuisent plutôt qu'ils n'aident à l'aspect général.
+
+Ces peintures s'étalant sur des parois plus ou moins élevées au-dessus
+du sol et n'étant pas faites pour être vues comme un tableau, d'un point
+unique, mais au contraire, étant destinées à être vues de plusieurs
+points, il est évident que la perspective linéaire sera toujours
+défectueuse et offensera les yeux les moins exercés. Quant à la
+perspective aérienne,--à moins qu'il ne s'agisse d'un plafond,--par les
+mêmes motifs elle perdra tout son prestige. Les figures ne doivent donc
+occuper que deux ou trois plans rapprochés, au plus.
+
+Nous avons dit que l'exécution doit être d'une grande simplicité. Il ne
+s'agit pas, comme sur une toile encadrée et placée dans un salon,
+d'obtenir à l'aide de sacrifices un effet saisissant par la
+concentration de la lumière sur un point, mais au contraire de répartir
+la clarté partout afin que la peinture participe de l'ensemble
+monumental et ne produise pas des trous ou des saillies qui nuiraient à
+cet ensemble.
+
+Sous ce rapport, les Byzantins sont restés fidèles aux règles tracées
+certainement par les peintres grecs; ils ont évité les fonds de
+perspective linéaire réelle, mais les ont couverts d'or ou de semis
+d'ornements comme une tapisserie; de même aussi se sont-ils abstenus des
+plans éloignés, de toute perspective aérienne et des tons susceptibles
+de faire des taches dans l'ensemble.
+
+Le dessin des figures, dans les plus anciennes peintures byzantines, est
+correct, très-arrêté, tient peu de compte des détails et s'attache
+surtout à reproduire l'allure, le geste, l'attitude des personnages;
+les draperies sont traitées à la manière antique, mais avec plus de
+maigreur et une certaine _manière_ qui sent plus l'école que
+l'observation de la nature.
+
+[Illustration: Fig. 93.]
+
+Les nus, sauf les têtes, sont pauvres et ne rappellent plus ce bel art
+antique dont il nous reste quelques débris, soit au musée de Naples,
+soit encore dans les catacombes de Rome. On voit que les artistes ne
+s'attachaient plus à cette étude et qu'ils concentraient tous leurs
+efforts à reproduire certains types de têtes qui d'ailleurs sont
+parfaits et d'une grande beauté de style.
+
+Arrivons à faire comprendre les transformations de cet art antique sous
+la main des artistes byzantins. La figure 93 est la copie d'une peinture
+de Pompéi, déposée dans le musée de Naples. Grande simplicité de moyens,
+nulle recherche de l'effet. C'est un carton coloré dans l'exécution
+duquel le dessin tient le rôle principal. Et cependant cette peinture,
+par la simplicité même du moyen employé, qui ne saurait préoccuper, et
+par la grandeur du caractère imprimé à la figure, cause une émotion
+profonde.
+
+Passons maintenant à l'examen d'une peinture grecque byzantine du IXe
+siècle (fig. 94)[91]. Le personnage principal représente Moïse
+commandant aux flots de se refermer sur l'armée de Pharaon.
+
+[Note 91: Manuscrit grec. _Psalm._ Biblioth. nationale, Paris.]
+
+Il y a encore dans le geste un sentiment dramatique puissant; du style
+et de la grandeur dans la façon dont est drapé le personnage; mais déjà
+_la manière_ se fait sentir dans le dessin du détail. Il y a quelque
+chose de conventionnel dans le _faire_ des plis; cela sent plutôt
+l'école que l'étude de la nature. Cependant on remarque une affectation
+à faire sentir le nu sous les draperies.
+
+Poussons plus loin, arrivons au XIIe siècle. Nous donnons à la page
+suivante (fig. 95) la copie d'une des mosaïques qui décorent les
+pendentifs de la coupole centrale de l'église Saint-Marc de Venise.
+C'est un des quatre évangélistes. On voit percer l'exagération des
+défauts pressentis déjà dans la figure 94. Il est évident que l'artiste,
+auteur de cette image, ne s'est point inspiré de l'étude de la nature.
+Tout est exécuté d'après un procédé d'école. L'artiste grec veut encore
+exprimer le nu, et il le fait avec une singulière affectation.
+L'hiératisme est d'ailleurs complet, absolu, et ce n'est plus que dans
+les têtes que les peintres semblent se permettre de consulter le modèle
+vivant, ainsi que le fait voir la figure 96, représentant le saint Marc
+de la porte centrale de l'église de Saint-Marc de Venise[92].
+
+[Illustration: Fig. 94.]
+
+[Illustration: Fig. 95.]
+
+[Note 92: Mosaïque du XIIe siècle.]
+
+[Illustration: Fig. 96.]
+
+Voyons où arrive cet art en Russie à une époque beaucoup plus rapprochée
+de nous (fig. 97)[93]. Il n'est guère possible de pousser plus loin le
+caractère hiératique. Mais, dans cette exagération même, il y a de la
+grandeur, on y sent les traditions d'une école puissante, et si le
+dessin est tout de convention, le style ne fait pas défaut. Or, c'est là
+que gît la difficulté.
+
+[Note 93: Image de l'Assomption de la Vierge (au revers de l'image
+de Notre-Dame-du-Don).]
+
+L'hiératisme, dans les arts de la sculpture et de la peinture, a cet
+avantage, malgré la faiblesse de plus en plus grande du dessin qui ne
+recoure pas à la source vivifiante de la nature, de conserver le style;
+on peut même dire qu'il ne conserve que cela; mais c'est une qualité
+précieuse qui compense bien des défauts, surtout s'il s'agit de
+statuaire ou de peinture monumentale.
+
+[Illustration: Fig. 97.]
+
+La difficulté, disons-nous, est donc, lorsque l'on prétend s'affranchir
+des derniers vestiges d'un art arrivé à la décadence par l'observation
+prolongée d'un hiératisme étroit, de conserver ce style tout en
+recourant à l'étude de la nature. La plupart des artistes modernes
+échouent dans cette tentative périlleuse. On peut même assurer qu'aucun
+d'eux n'a réussi à résoudre cette difficulté.
+
+Il faut, en effet, se replacer dans les conditions d'art qui ont précédé
+l'établissement de l'hiératisme, retrouver ce point culminant qui luit
+un moment au sein d'une civilisation.
+
+L'entreprise est-elle impossible? Nous ne le croyons pas. C'est une
+question d'enseignement.
+
+Tout consiste à apprendre à observer la nature comme l'ont observée ces
+artistes primitifs qui ont élevé l'art si haut, qu'on a cru devoir et
+pouvoir le fixer à tout jamais. Mais, pour cela, il faut abandonner tous
+ces modèles d'après des oeuvres antérieures et à l'aide desquels on
+prétend enseigner les arts du dessin; il faut recourir seulement à la
+nature, la regarder avec le sentiment large que possédaient ces artistes
+primitifs, s'attacher à la reproduction du caractère dominant, à
+l'observation du geste, dégager le sens dramatique vrai de tout ce qui
+tend à l'altérer. Or, au milieu de notre société civilisée, la chose est
+plus difficile qu'elle ne l'est au sein d'un état social primitif.
+
+Nos moeurs, nos usages et jusqu'à nos vêtements tendent à couvrir nos
+corps d'un vernis uniforme; le geste nous est interdit dans ce qu'on
+appelle le monde; sous nos vêtements il semble ridicule, et la suprême
+élégance aussi bien que le maintien convenable dans un salon consistent
+à faire ressembler chacun à une figure de cire.
+
+Mais une nation tout entière ne vit pas que dans les salons. Le paysan,
+l'homme du peuple s'affranchissent de la banalité; pour qui sait voir et
+observer, c'est là qu'il faut aller demander l'enseignement de l'art
+vrai, de l'art qui sait allier le style à la reproduction de la nature
+dans ses traits généraux, dans son allure vivante et toujours jeune.
+
+Par leur situation géographique, par leur affinité avec l'Orient, les
+Russes sont mieux qu'aucun autre peuple en situation d'étudier la nature
+humaine dans ses expressions les plus vraies. Faire tomber plus bas
+encore la décadence byzantine ou s'efforcer d'imiter les arts italiens
+de la Renaissance, ce ne peut être l'avenir de la peinture monumentale
+russe. L'école byzantine l'a maintenue dans les limites du style, mais
+sans les franchir; il est possible de composer un art plein de sève en
+puisant dans l'étude de la nature.
+
+C'est ce qu'ont su faire, au XIIIe siècle, nos sculpteurs et nos
+peintres français qui, eux aussi, étaient avant cette époque enfermés
+dans l'étroite école byzantine et qui, tout en conservant le style dans
+les arts de la statuaire et de la peinture, s'affranchirent hardiment de
+l'hiératisme par l'étude de la nature.
+
+Nous ne saurions passer sous silence, en parlant de l'iconographie
+russe, la représentation de la Vierge qui remplit un rôle si important
+dans le culte grec. Là, en Russie, la Vierge est toujours représentée
+conformément au type caucasien le plus pur.
+
+Nous possédons en France quelques exemples de Vierges noires, et jamais,
+que nous sachions, on n'a pu donner de ces images une explication
+plausible. Mais ce fait ne paraît pas se présenter en Russie: si les
+traits de la mère du Sauveur ont parfois une coloration très-brune, cela
+tient uniquement à l'altération des couleurs sous l'action du temps.
+
+Passons en revue maintenant les ressources fournies par la peinture
+ornementale russe.
+
+Ces ressources sont étendues, car elles ont pour champ les arts de
+l'Orient.
+
+Deux éléments constituent la décoration peinte, la forme: le dessin de
+l'ornementation et la juxtaposition des tons, l'harmonie en un mot.
+
+Mais nécessairement ces deux éléments sont connexes: l'harmonie colorée
+de l'ensemble peut dépendre en partie et dépend en effet de la
+composition du dessin. Or, il y a deux manières principales de procéder:
+ou considérer le dessin comme une ornementation posée sur un fond, ou
+faire que ce dessin soit combiné de telle sorte que les tons, juxtaposés
+à peu près suivant des surfaces égales, forment une tapisserie dont les
+valeurs colorantes composent un ensemble harmonieux.
+
+Le premier de ces deux systèmes a été appliqué par les Grecs et par les
+Romains; le second, par les Orientaux et notamment par les Indiens, les
+Persans et les Arabes. C'est évidemment à ce dernier système que la
+décoration peinte des Russes se rattache plus particulièrement, surtout
+pendant la dernière période qui a immédiatement précédé l'invasion des
+arts occidentaux; car, antérieurement, la peinture décorative des Russes
+se rattachait intimement à celle des Byzantins, laquelle est une sorte
+de compromis entre les deux systèmes que nous venons d'indiquer.
+
+Les peintures décoratives qui nous restent de l'antiquité grecque et
+romaine nous montrent, sauf en des cas très-rares, des fonds unis
+blancs, noirs, rouges, jaunes ou bleus, sur lesquels se détachent en
+vigueur ou en clair des arabesques, des rinceaux. L'ornement est ainsi,
+comme nous le disons, une juxtaposition.
+
+Les Byzantins ont, en maintes circonstances, adopté ce parti et ils ont
+ajouté à cette variété de fonds l'or qui n'était guère employé par les
+Grecs et les Romains, leurs initiateurs, que comme _rehauts_. L'emploi
+de l'or, comme fond, modifia nécessairement tout le système harmonique
+admis par les Occidentaux, puisque cette couverte métallique a par
+elle-même une puissance de ton qui impose un parti très-énergique, soit
+en clair, soit en vigueur. L'or, d'ailleurs, présente des apparences
+colorées d'une extrême variété, il parcourt toute la gamme des valeurs,
+depuis le clair le plus brillant, qui fait grisonner le blanc, jusqu'à
+l'intensité sombre qui lutte avec le noir, si bien que des tons
+intermédiaires peuvent se confondre absolument avec les demi-teintes du
+métal.
+
+De plus, l'éclat métallique de l'or, en tant que fond, a le grave
+inconvénient d'_enterrer_ les couleurs et les tons, de leur donner un
+aspect _louche_. Avec les fonds d'or, on se servit donc, pour obtenir la
+coloration des ornements et des figures, de pâtes de verre. Ainsi
+l'éclat vitreux de ces matières pouvait lutter de puissance avec les
+reflets métalliques. L'emploi de la mosaïque n'était pas nouveau et il
+s'allia ainsi avec le parti des fonds d'or. Ceux-ci, d'ailleurs, étaient
+composés également de petits cubes de pâte recouverts d'une feuille d'or
+prise sous une légère couche de verre transparent. Si le métal en
+prenait plus d'éclat, ces petites facettes juxtaposées, séparées par une
+cloison de ciment, n'offrant pas une surface plane, reflétaient la
+lumière de différentes façons et donnaient ainsi à ces fonds une valeur
+colorée chaude, douce, transparente et vitreuse, que ne peut posséder la
+feuille d'or étendue sur une surface parfaitement dressée.
+
+Toutefois, la mosaïque, surtout avec les fonds d'or, acquiert une telle
+puissance de tonalité, qu'aucune matière, aucune peinture ne peuvent
+lutter avec elle, à moins que ces matières ne possèdent les mêmes
+qualités colorantes et le même aspect métallique ou vitreux, comme les
+bronzes, les marbres, les porphyres, les granits et les jaspes polis.
+
+Si l'on ne peut employer ces matériaux, il faut nécessairement
+renoncer à la mosaïque, sous peine d'écraser par son aspect puissant les
+parties des édifices qui n'en sont point couvertes. Aussi, les monuments
+dans lesquels la mosaïque produit un effet satisfaisant sont-ils
+entièrement revêtus ou de ce genre de peinture ou de matériaux précieux,
+y compris les pavés. Telles sont les églises de Saint-Marc à Venise, de
+Montréale près Palerme; telle est la charmante chapelle Royale de la
+même ville.
+
+C'est donc là un moyen de décoration très-dispendieux et qui exige une
+exécution longue. Aussi ne peut-on le considérer comme d'un emploi
+ordinaire.
+
+Quant à la peinture décorative, si les fonds d'or peuvent être employés,
+ce ne doit être qu'avec discrétion ou en atténuant leur éclat par un
+travail qui équivaut aux inégalités de facettes que présente la
+mosaïque. L'or, au contraire, dans la peinture, peut être employé comme
+rehauts pour donner une valeur particulière à des parties que l'on veut
+faire saillir. Mais l'or exige l'emploi de tons très-vifs et très-chauds
+ou de tons blancs ou presque blancs. Quant aux tons mixtes, qui n'ont
+qu'une faible valeur, ils offrent cet inconvénient de se confondre avec
+les demi-teintes du métal et d'apporter ainsi de la confusion dans la
+composition. Ces tons mixtes étant nécessaires toutefois en maintes
+circonstances, on doit les employer suivant certaines conditions dont
+nous rendrons compte tout à l'heure.
+
+On peut donc dire: du moment que l'or intervient dans la décoration
+picturale, il faut adopter une gamme de tons différente de celle qui
+conviendrait si on évitait la présence du métal, et c'est de quoi l'on
+ne se préoccupe pas assez lorsqu'il s'agit de peintures décoratives.
+
+Pour nous faire mieux comprendre, si, avec quelques tons légers, des
+gris, des rouges pâles, des jaunes et le blanc, on peut composer une
+décoration picturale d'un bon effet, on détruit cet effet en mêlant l'or
+à cette ornementation d'une tonalité douce, en ce que les reflets du
+métal, qui ont une extrême puissance de coloration, font paraître faux
+ou passés ces tons doux.
+
+Prodiguer l'or est un moyen d'éviter la difficulté, et c'est ce à quoi
+beaucoup de nos peintres décorateurs modernes ont été entraînés.
+
+Mais cette prodigalité n'est pas toujours une marque de goût et de
+savoir.
+
+Les peintures décoratives de la Perse, qui sont certes d'une élégance
+harmonieuse rare et souvent d'une grande richesse d'effet, n'emploient
+l'or qu'avec beaucoup de mesure et d'à-propos.
+
+Des peintures byzantines présentent ces mêmes qualités que l'on retrouve
+également dans l'ancienne décoration russe, bien qu'en Russie on ait
+souvent adopté les fonds d'or.
+
+Mais, pour en revenir à notre point de départ, nous allons donner
+quelques exemples des deux systèmes, c'est-à-dire de l'application d'un
+ornement sur un fond, à la manière des anciens, et de l'ornement composé
+comme une tapisserie dans laquelle le fond proprement dit n'existe pas
+ou du moins est réduit au point de disparaître presque entièrement.
+
+Il est clair que, dans nos exemples, nous nous servirons des éléments
+adoptés par les artistes, russes, savoir: des traditions byzantines,
+mais avec une influence orientale, autrement franche.
+
+[Illustration]
+
+Dans la planche XXIX nous avons réuni les conditions qui s'imposent
+lorsqu'on emploie l'or comme fond. Cet ornement présente des demi-tons
+en assez grande quantité, suivant la méthode si habilement appliquée par
+les Vénitiens; mais ces demi-tons, pour prendre leur véritable valeur au
+contact de l'or, doivent être accompagnés de filets blancs et d'un
+redessiné noir assez ferme.
+
+Que l'on suppose cet ornement dépourvu de ces deux éléments, tous les
+demi-tons s'enterreront dans les demi-teintes de l'or et laisseront de
+véritables lacunes dans la décoration.
+
+Au contraire, soutenus par les filets blancs et le redessiné noir, leur
+couleur participe à l'harmonie générale, indépendamment de l'égalité de
+valeur.
+
+Car il ne faut pas se priver dans la décoration des mêmes valeurs de
+tons juxtaposés, ce procédé donnant des résultats d'une grande finesse
+lorsqu'il est bien appliqué; mais il faut que ces tons de même valeur ne
+se confondent pas et qu'ils conservent leur coloration propre. La
+présence du blanc et du noir, sous forme de filets entre eux, permet
+d'obtenir l'harmonie douce et transparente que peut présenter l'emploi
+des mêmes valeurs juxtaposées.
+
+Il est une observation dont tous les peuples doués des qualités de
+coloriste ont tenu compte dans l'ornementation: c'est d'employer
+toujours des tons rompus et de ne se servir des couleurs franches
+qu'exceptionnellement.
+
+Il est impossible d'obtenir une décoration harmonieuse avec les trois
+couleurs: le rouge, le jaune et le bleu purs. On arrive avec beaucoup
+d'efforts à obtenir l'harmonie par l'emploi simultané de ces trois
+couleurs en y ajoutant le blanc et le noir; mais le résultat est
+toujours dur. Quand on analyse les tons qui composent un beau tapis de
+Perse, par exemple, on constate parfois la présence d'une des trois
+couleurs employée pure, tandis que tous les tons qui accompagnent cette
+couleur sont rompus. Le plus souvent, la décoration colorée n'est
+composée que de tons rompus, et les plus harmonieuses ne sont pas celles
+où les couleurs franches sont les plus nombreuses.
+
+Ce fait peut être observé également dans les belles décorations
+byzantines de Saint-Marc à Venise, de Montréale à Palerme, de Torcello,
+et de Sainte-Sophie à Constantinople.
+
+Les artistes anciens ont employé à profusion les gris clairs de diverses
+nuances et les effets les plus saisissants ont été obtenus à l'aide de
+ces tons, au milieu desquels apparaît une couleur pure, comme une touche
+qui illumine l'ensemble. Le blanc joue un rôle très-important dans ces
+peintures, surtout avec la présence de l'or. Et, quand on calcule, sur
+une peinture ou une mosaïque qui semble très-vive et soutenue de ton,
+les surfaces occupées par le blanc ou les tons gris très-clairs, on est
+surpris de l'étendue relative de ces surfaces.
+
+Nous donnons (pl. XXX) une peinture composée dans ces conditions,
+d'après les éléments russes. Il n'y a dans cette peinture de parement
+que des tons rompus, des touches d'un rouge vif peu importantes comme
+surface occupée, puis des tons blancs.
+
+Mais une des conditions de l'harmonie est de diviser ces tons rompus,
+tout en conservant au dessin d'ensemble des dispositions larges qui
+permettent d'en saisir l'ordonnance.
+
+Les Persans et les Arabes ont poussé cette qualité très-loin, et jamais
+leurs peintures ne présentent de confusion. Si délicats que soient les
+détails, si multipliées que soient les divisions, l'oeil retrouve
+toujours un thème large, facile à saisir comme dessin et comme parti de
+coloration, sans cependant qu'il y ait solution entre les divers membres
+de la composition. Quand une peinture décorative est traitée à la
+manière antique, ou encore comme celle que présente la planche XXIX,
+c'est-à-dire quand elle consiste en un ornement plaqué sur un fond,
+l'harmonie est simple: il suffit d'obtenir un effet en clair ou en
+vigueur du fond sur cet ornement, ou de celui-ci sur le fond; mais quand
+l'ornementation peinte rentre dans le parti des tapisseries ou
+parements, le problème est plus délicat et plus compliqué. Si l'on veut
+obtenir une harmonie brillante ou sombre, triste ou gaie, heurtée ou
+douce, il faut avoir recours à des ressources très-diverses et
+très-étendues; il faut calculer, peser, pourrait-on dire, la valeur de
+chaque ton, afin de donner à ces valeurs une puissance voulue en raison
+de l'effet à obtenir; car il est bien entendu que ces valeurs sont
+relatives et ne remplissent leur rôle que par suite de leur opposition à
+une autre valeur.
+
+[Illustration]
+
+Que les peuples orientaux soient arrivés à des résultats merveilleux
+sous ce rapport, d'instinct ou par une longue expérience pratique, d'où
+aurait découlé un enseignement méthodique, cela importe peu; mais ce que
+nous pouvons constater, c'est que, si la théorie n'a pas précédé la
+pratique, elle peut la suivre et que, en ceci comme en bien d'autres
+choses, l'observation vient expliquer comment le sentiment de l'artiste
+se conforme à certaines lois que la science constate et définit.
+
+Certes, jamais la démonstration scientifique ne fera composer une
+peinture décorative harmonieuse; mais elle peut expliquer pourquoi et
+comment cette peinture décorative est harmonieuse, et éviter ainsi à
+l'artiste de longs tâtonnements, surtout si les traditions ont été
+altérées ou perdues.
+
+Or, l'instruction d'art prétendu classique, imposée à l'Occident et qui
+n'a pas été épargnée à la Russie lorsqu'elle croyait bon d'imiter les
+Occidentaux, a suggéré les idées les plus incomplètes et souvent les
+plus erronées en matière de décoration picturale.
+
+On a cru faire de la peinture néo-grecque en posant à côté les uns des
+autres des tons pâles, presque toujours faux, parce que, dans les
+ruines, on trouvait des traces de peintures ternies et altérées par le
+temps, tandis que l'on supposait imiter les colorations décoratives du
+moyen âge en juxtaposant au hasard les couleurs les plus vives et les
+plus criardes.
+
+L'art russe, par ses rapports fréquents avec l'Orient, par ses
+traditions, peut mieux qu'aucun des arts de l'Europe échapper à cette
+funeste étreinte de l'enseignement classique occidental, contre lequel
+il nous est si difficile de réagir. Le voisinage de la Perse, ses
+relations avec l'extrême Orient, lui permettent de rentrer franchement
+dans la véritable voie de la peinture décorative monumentale.
+
+Dans les étoffes, dans les broderies qu'il fabrique, le peuple russe
+montre qu'il est demeuré fidèle à d'anciennes traditions précieuses.
+
+Il suffit donc que l'enseignement les veuille reprendre en tournant ses
+regards vers l'Orient, non vers l'Occident. Comme le dit judicieusement
+l'auteur du texte qui accompagne les dessins de broderie,--dont nous
+avons donné quelques exemples figures 17, 18, 19 et planche IV[94],--les
+dessins russes brodés ou tissés sur toile ont conservé des exemples
+nombreux et originaux de l'art russe. Sur les essuie-mains, sur les
+draps de lit, sur les taies d'oreiller, sur les chemises, sur les
+tabliers, sur les coiffures, c'est-à-dire sur tous les objets d'un usage
+journalier, vêtements du paysan russe ou mobilier de _l'izba_, se sont
+manifestés de tout temps les goûts de ces populations pour les arts.
+Représentations religieuses, symboliques, traditionnelles, combinaisons
+géométriques ingénieuses, forment des dessins charmants exécutés avec
+une rare perfection et d'une harmonie remarquable de tons.
+
+On sent là une influence asiatique qui remonte aux époques les plus
+anciennes et qui s'est conservée pure jusqu'à nos jours.
+
+[Note 94: Voyez _L'ornement national russe_, 1re livraison,
+BRODERIES, TISSUS, DENTELLES. Édité par la Société d'encouragement des
+artistes.--W. Stassof, Saint-Pétersbourg.]
+
+On peut, en examinant ces broderies, se rendre compte du procédé employé
+pour composer leurs dessins.
+
+La figure la plus importante, celle qui occupe le centre de chaque
+motif, a été d'abord tracée, puis sont venus s'adjoindre les ornements
+secondaires qui accompagnent le sujet central, puis enfin les
+remplissages.
+
+Ainsi était obtenue une composition toujours pondérée, symétrique et
+dans laquelle les parties colorées sont heureusement réparties sur les
+fonds blancs de la toile.
+
+C'est là, en effet, le secret de la composition de toute ornementation
+de parement, de toute broderie, depuis les temps les plus reculés.
+
+Le goût du paysan russe pour la décoration picturale se manifeste
+incessamment. Le Slave est évidemment plus sensible aux effets de la
+couleur qu'à ceux obtenus par la forme plastique; et, en cela aussi, se
+rapproche-t-il plutôt des peuples de l'Asie que de ceux de l'Occident.
+Dans l'_izba_, rarement trouve-t-on une image sculptée, tandis que
+l'image peinte se rencontre partout.
+
+La destination de ces essuie-mains, de ces draps brodés, dont nous
+parlions tout à l'heure, est variée. Les jours fériés, ces pièces
+d'étoffe brodée servent à décorer l'_izba_ à l'intérieur.
+
+A cet effet, on suspend ces morceaux de toile brodée, comme des lisses,
+à des ficelles tendues le long du mur. Par intervalles s'attachent les
+_icônes_, et ainsi la salle est-elle décorée d'une peinture murale.
+
+Ces usages, très-anciens chez le paysan russe, indiquent assez combien
+la décoration peinte est populaire. Mais ce qui témoigne encore de cette
+ancienneté, c'est que nous retrouvons dans ces broderies ces figures
+affrontées qui apparaissent sur les monuments les plus anciens de la
+Russie, ainsi que nous l'avons fait connaître, et chez les Iraniens.
+
+Les représentations que nous retrouvons également dans l'ornementation
+persane moderne sont une tradition des anciennes figures symboliques de
+l'art iranien. Les oiseaux, les chevaux, les lions, les figures humaines
+qui apparaissent dans l'ornementation russe et notamment dans les
+broderies, par paires et pour la plupart affrontés devant un arbre[95],
+ne sont autre chose qu'une tradition de ces mêmes figures disposées de
+la même manière sur les cylindres, les bas-reliefs, les chapiteaux,
+ustensiles et vases de l'art assyrien et ancien persan; tradition venue
+jusqu'à nous par l'intermédiaire d'exemples existant en Perse depuis
+l'ère chrétienne.
+
+[Note 95: Tradition du culte de Mithra.]
+
+Nous avons dit que l'ornementation persane et l'art persan ont exercé
+une influence considérable sur les arts byzantin et arabe; et ceci
+pouvait faire croire que la Russie n'a reçu ces traditions que de
+seconde main. Mais, indépendamment des objets scythes dont nous avons
+donné quelques exemples et qui reproduisent les mêmes représentations
+d'animaux affrontés, ces broderies d'une époque récente n'ont pas le
+caractère de l'ornementation byzantine et semblent empruntées à une
+source beaucoup plus pure.
+
+En cela, nous nous trouverions d'accord avec l'auteur d'un ouvrage déjà
+cité. M. Victor de Boutovsky dit, en effet, à propos de ces broderies:
+
+«Cette industrie de village a des origines fort anciennes; elle compte
+certainement des siècles d'existence. Les ethnographes et les
+archéologues y trouvent la trace des styles byzantin et oriental: ils
+sont fondés sans doute à l'expliquer par de longs et anciens rapports
+des Russes, tantôt avec l'empire grec, d'où ils ont reçu la religion
+orthodoxe, tantôt avec les tribus asiatiques, dont ils ont subi le
+joug.... Néanmoins, un examen attentif de ces oeuvres naïves y fait
+découvrir les signes d'une origine _sui generis_.»
+
+[Illustration]
+
+Cette ornementation des étoffes au moyen de la broderie ou du tissage
+est évidemment un art transmis d'âge en âge, avec des modifications peu
+sensibles. Le tracé géométrique commande habituellement le dessin, et
+cette méthode est suivie, comme on sait, dans la plupart des décorations
+peintes de la Perse et des Arabes.
+
+Elle peut fournir les éléments les plus variés, et nous ne croyons pas
+nécessaire d'en présenter plus d'un spécimen (pl. XXXI) dans une
+tonalité claire et suivant les données traditionnelles de l'art russe.
+
+On peut d'ailleurs se faire une idée exacte des ressources que fournit
+l'art de la peinture décorative russe en consultant l'_Histoire de
+l'ornement russe du Xe au XVIe siècle, d'après les manuscrits_[96].
+
+[Note 96: Ve A. Morel et Cie, Paris.]
+
+Dans l'_Introduction_ de ce précieux ouvrage, M. V. de Boutovsky fait
+parfaitement ressortir les aptitudes du peuple russe pour la décoration
+picturale:
+
+«Sans parler, dit-il, du caractère poétique des chansons nationales en
+Russie, du goût si prononcé du paysan russe pour la musique, il suffit
+de citer la recherche particulière qui préside au décor de sa demeure,
+de son mobilier modeste et peu varié, de ses simples et grossiers
+tissus. En parcourant les villages de la grande Russie, on se plaît à
+regarder les bordures à dessins multicolores, souvent d'une légèreté
+charmante, qui ornent les serviettes, les nappes, les chemises et autres
+produits du même genre de travail rustique des villageoises russes....
+La même ornementation caractéristique se retrouve dans les chariots, les
+traîneaux et les bateaux des paysans russes. Le vêtement national de
+l'un et de l'autre sexe en Russie porte un certain cachet d'élégance;
+les couleurs vives y dominent, sans offenser l'oeil par trop de
+bigarrures; simple et même grossier dans ses éléments, le costume russe
+présente de l'harmonie et se prête facilement, moyennant de légères
+modifications, aux exigences du goût le plus épuré.»
+
+On peut en dire autant de la décoration peinte. Les vignettes des
+manuscrits russes présentent toujours une entente parfaite de l'harmonie
+des tons et, très-souvent, un dessin aussi élégant qu'ingénieux en dépit
+de la naïveté de certains détails. Ces peintures sont d'un aspect frais,
+gai, brillant, et leur étrangeté même est pleine de charme.
+
+En un mot, il y a là les principes d'un art vivant qui n'ont été altérés
+qu'au moment où les éléments occidentaux sont venus s'y mêler.
+
+
+
+
+CONCLUSION
+
+ * * * * *
+
+Dans un rapport, plein de renseignements précieux, fait sur l'Exposition
+de Vienne, en 1873, par M. Natalis Rondot, on lit ce passage:
+
+«La Russie a eu, à différentes époques de son histoire, un art national
+dont les origines sont obscures; mais l'affinité est grande entre cet
+art et celui d'Orient. On voit, suivant le temps, le caractère primitif
+tantôt accentué, tantôt altéré par quelque influence finnoise, mongole
+ou persane; tantôt à demi effacé par des traits empruntés au style
+byzantin ou au style indou. Charmée par les inventions de l'art
+français, la société russe lui a donné depuis longtemps ses préférences,
+et c'est récemment qu'elle est revenue au goût du vieil art slavon...»
+
+C'était bien observé et bien dit, et c'est en face de ce mouvement
+national de la Russie en faveur de ses arts que nous avons essayé d'en
+apprécier les origines, les développements et les expressions si
+originales.
+
+Découvrir les sources auxquelles un grand peuple composé de races
+diverses avait dû puiser, démêler au milieu des siècles de barbarie le
+travail d'assimilation entre des éléments existants sur le sol ou
+fournis par des civilisations antérieures et voisines, examiner comment
+le génie populaire dégagea un art du milieu de ces éléments, la tâche
+était séduisante.
+
+Nous l'avons entreprise non sans quelque appréhension; mais plus nous
+entrions dans cette étude, à l'aide des nombreux documents qui nous
+étaient fournis généreusement par les personnages les plus éminents de
+l'empire russe, soutenus par les travaux de M. Victor de Boutovsky, de
+M. Natalis Rondot, renseigné par les notes recueillies sur place par M.
+Maurice Ouradou, le travail, entrepris d'abord avec une défiance trop
+naturelle, nous a paru bientôt présenter un vif intérêt; il nous
+permettait de soulever un des coins du voile qui couvre encore
+l'histoire des arts asiatiques.
+
+Sur place, dans la Russie même, nous retrouvions des monuments
+scythiques d'une valeur considérable et datant d'une haute antiquité;
+puis, venaient se joindre à ces éléments primitifs les influences de
+l'art grec, de l'ail byzantin, ou plutôt dues aux sources auxquelles
+l'art byzantin avait été puiser.
+
+L'histoire de la Russie nous donnait successivement l'occasion de
+rechercher le caractère propre aux monuments appartenant aux phases si
+étranges de cette histoire, et nous arrivions à expliquer ainsi les
+principales transformations de l'art russe.
+
+Bientôt, à la confusion qui semblait résulter de tant d'éléments divers
+succéda, dans notre esprit, un ordre logique, conséquence des aptitudes
+de race, des relations de ce vaste territoire russe avec l'Asie
+orientale et méridionale; et à chaque grand fait historique se
+rattachait ainsi un certain mouvement dans le développement de l'art.
+
+Et cependant apparaissait toujours l'empreinte du génie national qui
+s'assimilait ces éléments, les ramenait bientôt à un tout remarquable
+par son unité d'expression.
+
+Le doute disparaissait: il y a un art russe, car le propre de tout art
+ayant un caractère national est précisément de posséder une sorte de
+creuset dans lequel viennent se fondre les influences étrangères, pour
+composer un corps homogène.
+
+Mais là ne devait pas se borner notre tâche. Il nous a paru que nous
+pouvions insister sur les conséquences qu'on peut tirer de cette étude.
+
+Il est bien évident que le peuple russe a su conserver à l'état latent
+les traditions de son art et qu'il n'est pas trop malaisé, par
+conséquent, de les reprendre pour qu'elles suivent de nouveau leur cours
+naturel momentanément interrompu.
+
+Ce n'est jamais d'en haut que surgissent les principes vivifiants sans
+lesquels l'art se traîne dans les pastiches: c'est d'en bas, c'est par
+le sentiment ou l'instinct populaire. Tout renouvellement se fait par
+suite d'une élaboration dans l'esprit du peuple, des masses: il n'est
+jamais le produit d'une élite.
+
+Les écoles d'art russe n'auront probablement pas de longues luttes à
+soutenir pour ressaisir ces traditions, pour les développer et leur
+faire produire des fruits; car il est bien entendu que nous ne
+considérons pas l'hiératisme comme le dernier mot dans les arts; mais,
+conserver la chaîne et y ajouter chaque jour un nouveau chaînon, c'est
+ce que doit se proposer tout art national.
+
+Nous n'ignorons pas que de bons esprits s'élèvent aujourd'hui contre ces
+tentatives de retrouver, et de perpétuer les arts nationaux. Ils
+prétendent que l'art est cosmopolite, un, et qu'il est vain de tenter de
+rendre aux expressions diverses de l'art une autonomie. A leurs yeux, il
+n'y a que l'_art_ et, par suite, qu'une expression supérieure de l'art
+que chacun doit s'efforcer d'atteindre.
+
+En théorie, cette manière de voir est séduisante; mais, dans la
+pratique, elle conduit fatalement à l'uniformité et aux pastiches.
+
+Il faut bien reconnaître d'ailleurs que tous les peuples ne sont pas
+doués des mêmes aptitudes, et que d'un Prussien, d'un Normand ou d'un
+Anglais, on ne fera jamais un Grec.
+
+Qu'il y ait, parmi toutes les expressions connues de l'art, un produit
+supérieur aux autres au point de vue esthétique, cette théorie peut se
+soutenir, mais il ne s'ensuit pas que ce produit supérieur, qui s'est
+manifesté au sein d'une certaine civilisation, dans des circonstances
+particulièrement favorables, soit le seul et doive être le but unique
+vers lequel tendront d'autres civilisations.
+
+Or, si le Slavo-Russe a des affinités avec le Grec et l'Asiatique, il
+n'en a guère avec le Romain.
+
+Pourquoi contraindrait-il sa nature?
+
+Il semble,--contrairement à cette pensée de ramener l'art à un type
+unique, déclaré le meilleur (ce qui est d'ailleurs toujours
+contestable),--que l'essence même de l'art est non-seulement la variété
+dans ses produits, mais la conformité de chacune de ses diverses
+expressions avec les moeurs et le génie de chaque peuple. Autrement,
+l'art risque de n'être qu'une plante exotique en serre chaude, de ne
+pouvoir atteindre son développement et de ne présenter que des
+pastiches, et des pastiches souvent mal compris.
+
+Les imitations d'un temple grec ou romain, transportées a Londres, à
+Berlin, à Paris ou à Saint-Pétersbourg, semblent non-seulement
+déplacées, mais jurent avec les moeurs, les habitudes et les traditions
+des populations au milieu desquelles s'élèvent ces édifices, comme des
+hors-d'oeuvre faits pour plaire à quelques _dilettanti_.
+
+Chaque peuple peut exceller dans le genre qui lui est propre et
+fournir ainsi des oeuvres plus ou moins belles ou charmantes, mais
+certainement originales; et, dans les arts, de toutes les qualités la
+plus précieuse parce qu'elle est naturelle, c'est l'originalité. Cette
+qualité essentielle s'altère parfois sous certaines influences; mais le
+peuple la conserve quoi qu'on fasse, en dépit des systèmes, des modes et
+d'un enseignement étranger.
+
+Au lieu de chercher à étouffer ces qualités natives, tout enseignement
+vraiment national doit tendre à les distinguer, à les développer et à
+leur faire produire tout ce qu'elles peuvent produire.
+
+Notre siècle aura fait de grands pas dans cette voie; le premier, il
+aura su dresser un inventaire exact des ressources fournies par les
+différentes civilisations; il aura su fouiller dans le passé afin de
+retrouver les origines, et il permettra ainsi à ces civilisations
+variées de reprendre leur bien propre.
+
+Beaucoup voient un péril dans cette tendance des civilisations modernes
+vers l'autonomie; plusieurs traitent ces tendances de chimères, de mode
+passagère provoquée par les théories de quelques savants.
+
+Les uns et les autres, attachés aux idées qui régnaient dans le dernier
+siècle et au commencement de celui-ci, ne tiennent pas compte d'un
+phénomène qui s'est produit depuis lors et qui prend chaque jour plus
+d'importance.
+
+Les études historiques, ethnographiques, anthropologiques ne sont point
+une chimère. Ce qui est chimérique, ou pour parler plus correctement, ce
+qui est vain, c'est l'étude historique comme on la faisait jadis, la
+compilation chronologique des faits politiques, des accidents
+successifs, sans tenir compte de l'origine des peuples, de leurs
+éléments d'agrégation ou de désagrégation, de l'état des masses aux
+divers moments de l'histoire et des influences produites par les
+invasions à l'intérieur ou par la conquête à l'extérieur. Ce qui est
+vain, c'est l'étude historique présentée en vue de prouver l'excellence
+d'un système gouvernemental théocratique ou politique, conçu _a priori_,
+comme est, par exemple, l'_Histoire universelle de Bossuet_ qui fait
+converger les quelques civilisations dont s'occupe l'illustre écrivain
+autour d'un peuple prédestiné.
+
+Ce qui est passé de mode, à tout jamais probablement--à moins qu'une
+période de barbarie ne succède à l'état présent des lumières,--c'est
+cette façon d'écrire l'histoire. Il faut là-dessus prendre son parti.
+
+L'histoire doit aujourd'hui tenir compte tout au moins de
+l'ethnographie, c'est-à-dire ne plus se contenter de relater des faits
+passés, souvent à l'état de légendes, mais s'occuper des conditions de
+formation, d'existence et de développement des populations dans les
+diverses phases qu'elles ont dû traverser, des migrations, des invasions
+qui ont pu modifier ces conditions, des institutions que ces populations
+se sont données ou qu'elles ont acceptées, des influences climatériques,
+géologiques ou géographiques.
+
+L'histoire des arts est essentiellement déduite de ces conditions
+diverses; mais les écrivains qui ont bien voulu s'occuper de cette
+expression du génie des peuples, la plus vive et la plus persistante
+peut-être, sont généralement en retard sur le siècle et veulent
+considérer ces arts à un point de vue absolu, en partant d'un idéal
+fixe.
+
+Ils procèdent ainsi comme l'historien des religions répandues sur le
+globe, qui les analyserait les unes après les autres, en considérant _à
+priori_ l'une de ces religions comme l'expression de la vérité absolue.
+C'est de la doctrine, non de la science.
+
+En d'autres termes, les écrivains, s'occupant des arts, soutiennent une
+thèse. Nous croyons que cette manière de procéder n'est pas de nature
+à éclairer les questions et à faire progresser la civilisation.
+
+La civilisation n'est pas tout d'une pièce, elle se compose d'éléments
+divers, souvent opposés même, et qu'il est bon de développer dans leur
+sens propre.
+
+Procéder autrement c'est, croyons-nous, méconnaître les lois les plus
+élémentaires.
+
+Nous avons donc essayé, dans ces chapitres, de faire ressortir la valeur
+des arts que possède la Russie, les origines et la nature de ces arts,
+comment ils ont procédé, se sont développés, et de préciser le but où
+ils doivent tendre. Leur originalité ne nous parait guère contestable,
+leurs ressources sont étendues, et, loin d'admettre que la Russie tourne
+le dos à la civilisation en abandonnant l'imitation des arts
+occidentaux, nous pensons au contraire qu'elle agira dans son propre
+intérêt aussi bien que dans l'intérêt de l'art en général, si elle puise
+résolument dans son propre fonds.
+
+Il n'est pas nécessaire que les peuples n'aient à leur disposition, pour
+participer au grand concert de la civilisation et du progrès humain,
+qu'une même expression, un même sentiment sur toute chose. La diversité
+n'exclut nullement l'harmonie; elle en est au contraire une des
+conditions essentielles, et l'entente--si jamais elle doit
+s'établir--entre les diverses nations du globe résultera de la libre
+expression des aptitudes, des goûts, des tendances de chacune d'elles.
+
+FIN
+
+Paris.--IMPREMERIE DE M. MARTINET, RUE MIGNON, 2.
+
+
+
+
+ERRATA (déjà corrigés)
+
+
+Page 8, ligne 2.--Au lieu de _Sanovoy_, lisez _Stanovoy_.
+
+Page 10, ligne 9.--Au lieu de _Kostof_, lisez _Rostov_.
+
+Page 10, ligne 21.--Au lieu de _Varègnes_, lisez _Varègues_.
+
+Page 13, ligne 15.--Au lieu de _Rostof_, lisez _Rostov_.
+
+Page 120, ligne 3.--_Kremnik_, ajoutez _ancien nom du Kremlin_.
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's L'art russe, by Eugène-Emmanuel Viollet-le-Duc
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ART RUSSE ***
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+
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