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+The Project Gutenberg EBook of Vie de Franklin, écrite par lui-même - Tome
+I, by Benjamin Franklin
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Vie de Franklin, écrite par lui-même - Tome I
+ Suivie de ses oeuvres morales, politiques et littéraires
+
+Author: Benjamin Franklin
+
+Translator: Jean Henri Castéra
+
+Release Date: May 26, 2006 [EBook #18455]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VIE DE FRANKLIN, ÉCRITE PAR ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
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+ VIE
+ DE B. FRANKLIN,
+ SUIVIE
+ DE SES OEUVRES POSTHUMES.
+
+ T. I.
+
+
+
+
+ _Décret concernant les Contrefacteurs, rendu le 19 Juillet
+ 1793, l'An 2 de la République._
+
+
+La Convention nationale, après avoir entendu le rapport de son Comité
+d'instruction publique, décrète ce qui suit:
+
+ART. 1. Les Auteurs d'écrits en tout genre, les Compositeurs de Musique,
+les Peintres et Dessinateurs qui feront graver des Tableaux ou Dessins,
+jouiront durant leur vie entière du droit exclusif de vendre, faire
+vendre, distribuer leurs Ouvrages dans le territoire de la République,
+et d'en céder la propriété en tout ou en partie.
+
+ART. 2. Leurs héritiers ou Cessionnaires jouiront du même droit durant
+l'espace de dix ans après la mort des auteurs.
+
+ART. 3. Les officiers de paix, Juges de Paix ou Commissaires de Police
+seront tenus de faire confisquer, à la réquisition et au profit des
+Auteurs, Compositeurs, Peintres ou Dessinateurs et autres, leurs
+Héritiers ou Cessionnaires, tous les Exemplaires des Éditions imprimées
+ou gravées sans la permission formelle et par écrit des Auteurs.
+
+ART. 4. Tout Contrefacteur sera tenu de payer au véritable Propriétaire
+une somme équivalente au prix de trois mille exemplaires de l'Édition
+originale.
+
+ART. 5. Tout Débitant d'Édition contrefaite, s'il n'est pas reconnu
+Contrefacteur, sera tenu de payer au véritable Propriétaire une somme
+équivalente au prix de cinq cents exemplaires de l'Édition originale.
+
+ART. 6. Tout Citoyen qui mettra au jour un Ouvrage, soit de Littérature
+ou de Gravure dans quelque genre que ce soit, sera obligé d'en déposer
+deux exemplaires à la Bibliothèque nationale ou au Cabinet des Estampes
+de la République, dont il recevra un reçu signé par le Bibliothécaire;
+faute de quoi il ne pourra être admis en justice pour la poursuite des
+Contrefacteurs.
+
+ART. 7. Les héritiers de l'Auteur d'un Ouvrage de Littérature ou de
+Gravure, ou de toute autre production de l'esprit ou du génie qui
+appartiennent aux beaux-arts, en auront la propriété exclusive pendant
+dix années.
+
+ * * * * *
+
+_Je place la présente Édition sous la sauve-garde des Loix et de la
+probité des citoyens. Je déclare que je poursuivrai devant les Tribunaux
+tout_ Contrefacteur, Distributeur _ou_ Débitant _d'Édition
+contrefaite. J'assure même au Citoyen qui me fera connoître le_
+Contrefacteur, Distributeur _ou_ Débitant, _la moitié du
+dédommagement que la Loi accorde._ Paris, ce 5 Prairial, l'an 6e de la
+République Française.
+
+ BUISSON.
+
+
+
+
+ [Illustration: Benjamin Franklin.]
+
+
+
+
+ VIE
+ DE
+ BENJAMIN FRANKLIN,
+
+ ÉCRITE PAR LUI-MÊME,
+
+ SUIVIE
+ DE SES OEUVRES
+ MORALES, POLITIQUES
+ ET LITTÉRAIRES,
+
+ Dont la plus grande partie n'avoit pas encore été publiée.
+
+ TRADUIT DE L'ANGLAIS, AVEC DES NOTES,
+
+ PAR J. CASTÉRA.
+
+ Eripuit coelo fulmen sceptrumque tyrannis.
+
+
+ TOME PREMIER.
+
+ * * * * *
+
+ À PARIS,
+ Chez F. BUISSON, Imp.-Lib. rue Hautefeuille, Nº. 20.
+
+ AN VI DE LA RÉPUBLIQUE.
+
+
+
+
+PRÉFACE DU TRADUCTEUR.
+
+
+Pendant les dernières années que Benjamin Franklin passa en France, on
+parloit beaucoup, dans les Sociétés où il vivoit, des Confessions de
+Jean-Jacques Rousseau, dont la première partie venoit de paroître. Cet
+Ouvrage, dont on peut dire et tant de bien et tant de mal, et qui est
+quelquefois si attrayant par les charmes et la sublimité du style,
+quelquefois si rebutant par l'inconvenance des faits, engagea quelques
+amis de Franklin à lui conseiller d'écrire aussi les Mémoires de sa Vie:
+il y consentit.
+
+Ces amis pensoient, avec raison, qu'il seroit curieux de comparer à
+l'Histoire d'un Écrivain, qui semble ne s'être servi de sa brillante
+imagination que pour se rendre malheureux, celle d'un Philosophe qui a
+sans cesse employé toutes les ressources de son esprit à assurer son
+bonheur, en contribuant à celui de l'humanité entière. Eh! en effet,
+combien il est intéressant de considérer les chemins différens qu'ont
+suivis ces deux hommes également nés dans le simple état d'Artisan,
+livrés à eux-mêmes au sortir de l'enfance et n'ayant presque point eu de
+maîtres. Chacun d'eux fit sa propre éducation et parvint à la plus
+grande célébrité. Mais l'un passa indolemment plusieurs années dans la
+servitude obscure, où le retenoit une femme sensuelle[1]; et l'autre ne
+comptant que sur lui, travailla constamment de ses mains, vécut avec la
+plus grande tempérance, la plus sévère économie, et en même-temps,
+fournit généreusement aux besoins, même aux fantaisies de ses amis.
+
+ [1] Madame de Warens.
+
+Cette comparaison, tout entière à l'avantage de Franklin, ne doit pas
+faire supposer que je cherche à déprécier Jean-Jacques. Personne
+n'admire et n'aime plus que moi le rare talent de cet éloquent Écrivain:
+mais j'ai cru devoir indiquer combien sa conduite, rapprochée de celle
+de Franklin, peut être une utile et grande leçon pour la Jeunesse.
+
+Il y a des préceptes d'une saine morale, non-seulement dans la Vie de
+Franklin, mais dans la plupart des morceaux qui composent le Recueil de
+ses OEuvres. Le reste est historique ou ingénieux.
+
+Une partie de la Vie de Franklin avoit été déjà traduite en français, et
+même d'une manière soignée. Malgré cela, j'ai osé entreprendre de la
+traduire de nouveau.
+
+L'Éditeur anglais a joint à ce qu'il a pu se procurer du manuscrit de
+Franklin, la suite de sa Vie, composée à Philadelphie. J'ai été assez
+heureux pour pouvoir ajouter à ce que m'a fourni cet Éditeur, divers
+morceaux qu'il n'a point connus, et un second Fragment des Mémoires
+originaux[2]: mais j'ai encore à regretter de n'avoir pas eu tous ces
+Mémoires, qui vont, dit-on, jusqu'en 1757.--On ne sait pourquoi M.
+Benjamin Franklin Bache[3], qui les a en sa possession et vit maintenant
+à Londres, en prive si long-temps le Public. Les Ouvrages d'un grand
+Homme appartiennent moins à ses Héritiers qu'au Genre-humain.
+
+ [2] On trouvera ce Fragment à la fin du second Volume, page 388.
+
+ [3] Franklin eut un fils et une fille. Dans la Révolution d'Amérique,
+ le fils suivit le parti des Anglais, et fut quelque temps gouverneur
+ de la province de New-Jersey. Pris par les Américains, il auroit,
+ dit-on, été fusillé sans la considération qu'on avoit pour son père.
+ On le fit évader et il passa à Londres. La fille épousa M. Bache, de
+ Philadelphie, et c'est d'elle qu'est né M. Benjamin Franklin Bache,
+ possesseur des Manuscrits de son grand-père.
+
+Peut-être ne sera-t-on pas fâché de lire une lettre que le célèbre
+Docteur Price a adressée à un de ses amis, au sujet des Mémoires de
+Franklin. La voici:
+
+
+ À Hackney, le 19 juin 1790.
+
+«Il m'est difficile, Monsieur, de vous exprimer combien je suis touché
+du soin que vous voulez bien prendre de m'écrire.--Je suis, sur-tout,
+infiniment reconnoissant de la dernière lettre, dans laquelle vous me
+donnez des détails sur la mort de notre excellent ami, le Docteur
+Franklin.
+
+»Ce qu'il a écrit de sa Vie, montrera, d'une manière frappante, comment
+un homme peut, par ses talens, son travail, sa probité, s'élever du sein
+de l'obscurité jusqu'au plus haut degré de la fortune et de la
+considération. Mais il n'a porté ses Mémoires que jusqu'à l'année 1757;
+et je sais que depuis qu'il a envoyé en Angleterre le manuscrit que j'ai
+lu, il lui a été impossible d'y rien ajouter.
+
+»Ce n'est pas sans un vif regret que je songe à la mort de cet ami. Mais
+l'ordre irrévocable de la nature nous condamne tous à mourir; et quand
+on y réfléchit, il est consolant, sans doute, de pouvoir penser qu'on
+n'a pas vécu en vain, et que tous les hommes utiles et vertueux se
+retrouveront encore au-delà du tombeau.
+
+»Dans la dernière lettre que m'a écrite le Docteur Franklin, il me parle
+de son âge et de ses infirmités; il observe que le Créateur a été assez
+indulgent pour vouloir qu'à mesure que nous approchons du terme de la
+vie, nous ayons plus de raisons de nous en détacher; et parmi ces
+raisons, il regarde comme une des plus grandes, la perte de nos amis.
+
+»J'ai lu, avec beaucoup de satisfaction, le détail que vous me donnez
+des honneurs qui ont été rendus à la mémoire de Franklin, par les
+Habitans de Philadelphie et par le Congrès américain.--J'eus aussi hier
+le plaisir d'apprendre que l'Assemblée nationale de France avoit résolu
+de porter le deuil de ce Sage.--Quel spectacle glorieux la liberté
+prépare dans ce pays!--Les Annales du monde n'en offrent point de
+pareil; et l'un des plus grands honneurs de Franklin est d'y avoir
+beaucoup contribué.»
+
+ Agréez mon respect,
+
+ RICHARD PRICE.
+
+
+Je dois observer que, quoique la _Science du Bonhomme Richard_ ait déjà
+été publiée, je l'ai traduite de nouveau et mise à la fin du second
+Volume, car sans ce petit Ouvrage, les OEuvres Morales de Franklin
+auroient paru trop incomplètes.
+
+
+
+
+ VIE
+ DE
+ BENJAMIN FRANKLIN.
+
+
+ MON CHER FILS,
+
+Je me suis amusé à recueillir quelques petites anecdotes concernant ma
+famille. Vous pouvez vous rappeler que, quand vous étiez avec moi en
+Angleterre, je fis des recherches parmi ceux de mes parens qui vivoient
+encore, et j'entrepris même un voyage à ce sujet. J'aime à penser que
+vous aurez, ainsi que moi, du plaisir à connoître les circonstances de
+mon origine et de ma vie, circonstances qui, en grande partie, sont
+encore ignorées de vous. Je vais donc les écrire: ce sera l'agréable
+emploi d'une semaine de loisir non-interrompu, dont je me propose de
+jouir pendant ma retraite actuelle à la campagne.
+
+Il est aussi d'autres motifs qui m'engagent à écrire mes mémoires. Du
+sein de la pauvreté et de l'obscurité, dans lesquelles je naquis et je
+passai mes premières années, je me suis élevé à un état d'opulence et ai
+acquis quelque célébrité dans le monde. Un bonheur constant a été mon
+partage jusqu'à l'âge avancé où je suis parvenu; mes descendans seront
+peut-être curieux de connoître les moyens qui, grace au secours de la
+providence, m'ont toujours si bien réussi; et si par hasard ils se
+trouvent dans les mêmes circonstances que moi, ils pourront retirer
+quelqu'avantage de mes récits.
+
+Je réfléchis souvent au bonheur dont j'ai joui, et je me dis quelquefois
+que, si l'offre m'en étoit faite, je m'engagerois volontiers à parcourir
+la même carrière, depuis le commencement jusqu'à la fin. Je demanderois,
+de plus, le privilège qu'ont les auteurs, de corriger, dans une seconde
+édition, les erreurs de la première. Je voudrois aussi pouvoir changer
+quelques incidens futiles, quelques petits évènemens pour d'autres plus
+favorables: mais quand bien même cela me seroit refusé, je ne
+consentirois pas moins à recommencer ma vie.
+
+Toutefois, comme une répétition de la vie ne peut avoir lieu, ce qui,
+suivant moi, y ressemble le plus, c'est de s'en rappeler toutes les
+circonstances; et pour en rendre le souvenir plus durable, il faut les
+écrire. En m'occupant ainsi, je satisferai cette inclination qu'ont
+toujours les vieillards, à parler d'eux-mêmes et à conter ce qu'ils ont
+fait; et je suivrai librement mon penchant sans fatiguer ceux qui, par
+respect pour mon âge, se croiroient obligés de m'écouter. Ils pourront,
+au moins, ne pas me lire, si cela ne les amuse pas. Enfin, il faut bien
+que je l'avoue, puisque personne ne voudroit me croire si je le niois,
+peut-être satisferai-je ma vanité.
+
+Toutes les fois que j'ai entendu prononcer ou que j'ai lu cette phrase
+préparatoire:--«_Je puis dire sans vanité_», j'ai vu qu'elle étoit
+aussitôt suivie de quelque trait d'une vanité transcendante. En général,
+quelque vanité qu'aient les hommes, ils la haïssent dans les autres.
+Pour moi, je la respecte par-tout où je la rencontre, parce que je suis
+persuadé qu'elle est utile et à l'individu qu'elle domine et à ceux qui
+sont soumis à son influence. Il ne seroit donc pas tout-à-fait absurde
+que dans beaucoup de circonstances, un homme comptât sa vanité parmi les
+autres douceurs de la vie, et en rendît grace à la providence.
+
+Mais laissez-moi reconnoître ici, en toute humilité, que c'est à cette
+divine providence que je dois toute ma félicité. C'est sa main puissante
+qui m'a fourni les moyens que j'ai employés et les a couronnés du
+succès. Ma foi, à cet égard, me donne, non la certitude, mais
+l'espérance que la bonté divine se signalera encore envers moi, soit en
+étendant la durée de mon bonheur jusqu'à la fin de ma carrière, soit en
+me donnant la force de supporter les funestes revers que je puis
+éprouver comme tant d'autres. Ma fortune à venir n'est connue que de
+celui qui tient dans ses mains notre destinée, et qui peut faire servir
+nos afflictions mêmes à notre avantage.
+
+Un de mes oncles, qui avoit désiré comme moi, de rassembler des
+anecdotes de notre famille, me donna quelques notes dont j'ai tiré
+plusieurs particularités, touchant nos ancêtres. C'est par-là que j'ai
+su que pendant trois cens ans au moins, ils ont vécu dans le village
+d'Eaton, en Northampton-Shire, sur un domaine d'environ trente acres.
+Mon oncle n'avoit pu découvrir combien de temps ils y avoient été
+établis avant ce terme. Probablement ils y étoient depuis l'époque où
+chaque famille prit un surnom, et où la nôtre choisit celui de Franklin,
+qui avoit été auparavant la dénomination d'un certain ordre de
+personnes[4].
+
+ [4] On trouve dans l'ouvrage de Fortescue, écrit vers l'an 1412, et
+ intitulé: _De laudibus legum Angliæ_, une preuve que le mot
+ _Franklin_ désignoit un ordre ou un rang en Angleterre. Voici la
+ traduction du passage qui dit qu'on pouvoit aisément former de bons
+ jurys dans toutes les parties de ce royaume.
+
+ --«En outre, le pays est tellement rempli de propriétaires, qu'il
+ n'y a pas un village, quelque petit qu'il soit, où l'on ne trouve un
+ chevalier, un écuyer, ou un de ces chefs de famille, appelés
+ _Franklins_, qui tous ont de riches possessions. Il y a aussi
+ d'autres francs-tenanciers, et beaucoup de métayers, qui ont assez
+ de bien pour jouir du droit de composer un jury, dans la forme
+ ci-dessus mentionnée».
+
+ Le poëte Chaucer appelle aussi son campagnard un _Franklin_; et
+ ayant décrit la manière honorable dont il tenoit sa maison, il dit
+ à-peu-près:
+
+ Ce bon _Franklin_, l'honneur de son pays,
+ Simple en ses moeurs, simple dans sa parure,
+ Modestement portoit à sa ceinture,
+ Bourse de soie aussi blanche qu'un lys.
+ Preux chevalier, juge très-équitable,
+ Franc, généreux, compatissant, humain,
+ Tendant au pauvre une main secourable,
+ Par ses conseils éclairant l'incertain,
+ Il eut le don de plaire: il fut enfin,
+ Toujours aimé, comme toujours aimable.
+
+Le petit domaine qui appartenoit à nos ancêtres, n'eût pas suffi pour
+leur subsistance, sans le métier de forgeron qui se perpétua parmi eux
+et fut constamment exercé par l'aîné de la famille, jusques au temps de
+mon oncle; coutume que lui et mon père suivirent aussi à l'égard de
+leurs fils.
+
+Dans les recherches que je fis à Eaton, je ne trouvai aucun détail sur
+la naissance, les mariages et la mort de nos parens, que depuis l'année
+1555, parce que le registre de la paroisse ne remontoit pas plus haut.
+J'appris, par ce registre, que j'étois le plus jeune fils du plus jeune
+des Franklin, en remontant à cinq générations. Mon grand-père Thomas, né
+en 1598, vécut à Eaton jusqu'à ce qu'il fût trop âgé pour continuer son
+métier. Alors il se retira à Banbury, dans l'Oxford-Shire, où résidoit
+son fils John, qui exerçoit le métier de teinturier, et chez qui mon
+père étoit en apprentissage. Mon grand-père mourut là et y fut enterré.
+Nous visitâmes sa tombe en 1758. Son fils aîné, Thomas, demeuroit à
+Eaton, dans la maison paternelle, qu'il légua avec la terre qui en
+dépendoit, à sa fille unique. Cette fille, de concert avec son mari, M.
+Fisher de Wellingborough vendit depuis son héritage à M. Ested, qui en
+est encore propriétaire.
+
+Mon grand-père eut quatre fils qui lui survécurent; savoir: Thomas,
+John, Benjamin et Josias. Je ne vous en dirai que ce que me fournira ma
+mémoire; car je n'ai point ici mes papiers, dans lesquels vous trouverez
+un plus long détail, s'ils ne se sont pas égarés en mon absence.
+
+Thomas avoit appris, sous son père, le métier de forgeron. Mais
+possédant beaucoup d'esprit naturel, il le perfectionna par l'étude, à
+la sollicitation de M. Palmer, qui étoit alors le principal habitant de
+la paroisse d'Eaton, et encouragea de même tous mes oncles à
+s'instruire. Thomas se mit donc en état de remplir l'office de
+procureur. Il devint bientôt un personnage essentiel pour les affaires
+du village, et fut un des principaux moteurs de toutes les entreprises
+publiques, tant pour ce qui avoit rapport au comté qu'à la ville de
+Northampton. On nous en raconta plusieurs traits remarquables, lorsque
+nous allâmes à Eaton. Il jouit de l'estime et de la protection
+particulière de lord Halifax, et mourut le 6 janvier 1702, précisément
+quatre ans avant ma naissance. Je me rappelle que le récit que nous
+firent de sa vie et de son caractère, quelques personnes âgées, dans le
+village, vous frappa extraordinairement par l'analogie que vous
+trouvâtes entre ces détails et ce que vous connoissiez de moi.
+
+--«S'il étoit mort quatre ans plus tard, dites-vous, on pourroit croire
+à la transmigration des ames.»
+
+John fut, à ce que je crois, élevé dans la profession de teinturier en
+laine.
+
+Benjamin fut mis en apprentissage à Londres, chez un teinturier en soie.
+Il étoit industrieux. Je me souviens très-bien de lui; car lorsque
+j'étois encore enfant, il vint joindre mon père à Boston et vécut
+quelques années dans notre maison. Il fut toujours lié d'une tendre
+amitié avec mon père, qui me le donna pour parrain. Il parvint à un âge
+très-avancé. Il laissa deux volumes _in-quarto_ de poésies manuscrites,
+consistant en petites pièces fugitives, adressées à ses amis. Il avoit
+inventé une tachygraphie, qu'il m'enseigna; mais n'en ayant jamais fait
+usage je l'ai oubliée. C'étoit un homme rempli de piété, et
+très-soigneux d'aller entendre les meilleurs prédicateurs, dont il se
+fesoit un plaisir de transcrire les sermons d'après sa méthode abrégée.
+Il en avoit ainsi recueilli plusieurs volumes. Il aimoit aussi beaucoup
+les matières politiques, peut-être même trop pour sa situation.
+
+Je trouvai dernièrement à Londres une collection qu'il avoit faite, de
+tous les principaux pamphlets relatifs aux affaires publiques, depuis
+l'année 1641 jusqu'en 1717. Il en manque plusieurs volumes, comme on le
+voit par la série des numéros: mais il en reste encore huit _in-folio_
+et vingt-quatre _in-quarto_ et _in-octavo_. Ce recueil étoit tombé entre
+les mains d'un bouquiniste qui, me connoissant pour m'avoir vendu
+quelques livres, me l'apporta. Il paroît que mon oncle le laissa en
+Angleterre, quand il partit pour l'Amérique, il y a environ cinquante
+ans. J'y trouvai un grand nombre de notes marginales, écrites de sa
+main. Son petit-fils, Samuel Franklin, vit maintenant à Boston.
+
+Notre humble famille avoit embrassé de bonne heure la réformation: elle
+y resta fidélement attachée durant le règne de Marie, et fut même en
+danger d'être persécutée à cause de son zèle contre le papisme. Elle
+avoit une Bible anglaise; et pour la cacher d'une manière plus sûre,
+elle s'avisa de l'attacher toute ouverte, avec des cordons qui
+traversoient les feuillets, en dedans du couvercle d'une chaise percée.
+Quand mon grand-père vouloit la lire à ses enfans, il renversoit sur ses
+genoux le couvercle de la chaise percée, et fesoit passer les feuillets
+d'un cordon sous l'autre. Un des enfans fesoit sentinelle à la porte,
+afin d'avertir s'il voyoit l'appariteur, c'est-à-dire, l'huissier de la
+cour ecclésiastique. Dans ce cas, on remettoit le couvercle à sa place,
+et la Bible demeuroit cachée comme auparavant. C'est mon oncle Benjamin
+qui m'a raconté cette anecdote.
+
+Toute la famille demeura attachée à l'église anglicane jusque vers la
+fin du règne de Charles second. Alors quelques ministres qui avoient été
+destitués comme non-conformistes, tinrent des conventicules en
+Northampton-Shire. Benjamin et Josias se joignirent à eux et ne se
+séparèrent plus de leur croyance. Le reste de la famille resta dans
+l'église épiscopale.
+
+Josias, mon père, s'étoit marié jeune. Vers l'an 1682, il conduisit à la
+Nouvelle-Angleterre, sa femme et trois enfans. Il y avoit été engagé par
+quelques personnes considérables, de sa connoissance, qui, voyant les
+conventicules défendus par la loi et souvent inquiétés, s'étoient
+déterminées à passer en Amérique, dans l'espoir de jouir du libre
+exercice de leur religion.
+
+Mon père eut encore de sa première femme, quatre enfans nés en Amérique.
+Il eut ensuite, d'une seconde femme, dix autres enfans, ce qui fait en
+tout, dix-sept. Je me souviens d'en avoir vu, assis à sa table, treize,
+qui tous grandirent et se marièrent. J'étois le dernier des fils, et le
+plus jeune de la famille, excepté deux filles. Je naquis à Boston, dans
+la Nouvelle-Angleterre. Ma mère, cette seconde femme dont je viens de
+parler, étoit Abiah Folger, fille d'un des premiers colons, nommé
+_Pierre Folger_, que Cotton Mather, dans son histoire ecclésiastique de
+la province, cite honorablement comme un pieux et savant anglais, autant
+que je puis me rappeler ses expressions.
+
+J'ai ouï dire que le père de ma mère avoit composé diverses petites
+pièces: mais l'on n'en a imprimé qu'une, que j'ai vue il y a plusieurs
+années. Elle porte la date de 1675, et est en vers familiers, suivant le
+goût du temps et du pays où elle fut écrite. L'auteur s'adressant à ceux
+qui gouvernoient alors, parle pour la liberté de conscience, et en
+faveur des anabaptistes, des quakers et des autres sectaires qui avoient
+été exposés à la persécution. C'est à cette persécution qu'il attribue
+les guerres avec les sauvages, et les autres calamités qui affligeoient
+le pays, les regardant comme un effet des jugemens de Dieu, en punition
+d'une offense aussi odieuse; et il exhorte le gouvernement à abolir des
+lois aussi contraires à la charité. Cette pièce est écrite avec une
+liberté mâle et une agréable simplicité. Je m'en rappelle les six
+derniers vers, quoique j'aie oublié l'arrangement des mots des deux
+premiers, dont le sens est que les censures de l'auteur sont dictées par
+la bienveillance, et que conséquemment il désire d'être connu. Je hais
+de tout mon coeur, ajoute-t-il, la dissimulation:
+
+ Comme cette pièce est écrite
+ Dans une bonne intention,
+ Je dis qu'à Shelburne[5] j'habite,
+ Et je signe ici mon vrai nom[6].
+
+ PIERRE FOLGER.
+
+ [5] Ville de l'île de Nantuket.
+
+ [6] Voici les vers anglais:
+
+ From Shelburne, where I dwell,
+ I therefore put my name,
+ Your friend, who means you well.
+
+ PETER FOLGER.
+
+Mes frères furent tous placés pour apprendre différens métiers. Pour
+moi, on m'envoya dans un collège à l'âge de huit ans; mon père me
+destinoit à l'église et me regardoit déjà comme le chapelain de la
+famille. Il avoit conçu ce dessein, à cause de la promptitude avec
+laquelle j'avois appris à lire dans mon enfance, car je ne me souviens
+pas d'avoir jamais été sans savoir lire, et il y étoit, en outre, excité
+par les encouragemens de ses amis, qui l'assuroient que je deviendrois
+certainement un homme de lettres. Mon oncle Benjamin l'approuvoit aussi,
+et promettoit de me donner tous ses volumes de sermons, si je voulois me
+donner la peine d'apprendre la méthode abrégée, selon laquelle il les
+avoit écrits.
+
+Cependant, je demeurai à peine un an au collège, quoique dans ce court
+intervalle, je fusse du milieu de ma classe monté à la tête, et ensuite
+dans la classe immédiatement au-dessus, d'où je devois passer, à la fin
+de l'année, dans une classe supérieure. Mais mon père, chargé d'une
+nombreuse famille, se trouva hors d'état de fournir, sans se gêner
+beaucoup, à la dépense d'une éducation de collège. Considérant, en
+outre, comme il le disoit quelquefois devant moi à ses amis, le peu de
+ressources que cette carrière promettoit aux enfans, il renonça à ses
+premières intentions, me retira du collège, et m'envoya dans une école
+d'écriture et d'arithmétique, tenue par M. Georges Brownel, maître
+habile, qui réussissoit très-bien dans sa profession, en n'employant que
+des moyens doux et propres à encourager ses élèves. J'acquis bientôt
+sous lui une belle écriture: mais je ne fus pas aussi heureux en
+arithmétique, car je n'y fis aucun progrès.
+
+Je n'avois encore que dix ans, lorsque mon père me rappela auprès de lui
+pour l'aider dans sa nouvelle profession. C'étoit celle de fabricant de
+chandelles et de savon. Quoiqu'il n'en eût point fait l'apprentissage,
+il s'y étoit livré à son arrivée à la Nouvelle-Angleterre, parce qu'il
+avoit jugé que son métier de teinturier ne lui donneroit pas le moyen
+d'entretenir sa famille. Je fus donc employé à couper des mèches, à
+remplir des moules de chandelle, à prendre soin de la boutique et à
+faire des messages.
+
+Cette occupation me déplaisoit, et je me sentois une forte inclination
+pour celle de marin: mais mon père ne voulut pas me la laisser
+embrasser. Cependant, le voisinage de la mer me donnoit fréquemment
+occasion de m'y hasarder et dedans et dessus. J'appris bientôt à nager
+et à conduire un canot. Quand je m'embarquois avec d'autres enfans, le
+gouvernail m'étoit ordinairement confié, sur-tout dans les occasions
+difficiles. Dans nos projets, j'étois presque toujours celui qui
+conduisoit la troupe, et je l'engageois quelquefois dans des embarras.
+Je vais vous citer un fait qui, quoiqu'il ne soit pas fondé sur la
+justice, prouve que j'ai eu de bonne heure des dispositions pour les
+entreprises publiques.
+
+Le réservoir d'un moulin étoit terminé d'un côté, par un marais sur les
+bords duquel mes camarades et moi avions coutume de nous tenir, à la
+haute marée, pour pêcher de petits poissons. À force d'y piétiner, nous
+en avions fait un vrai bourbier. Ma proposition fut d'y construire une
+chaussée sur laquelle nous puissions marcher de pied ferme. Je montrai
+en même-temps à mes compagnons un grand tas de pierres, destinées à
+bâtir une maison près du marais, et très-propres à remplir notre objet.
+En conséquence, le soir, dès que les ouvriers furent retirés, je
+rassemblai un certain nombre d'enfans de mon âge, et en travaillant avec
+la diligence d'un essaim de fourmis, et nous mettant quelquefois quatre
+pour porter une seule pierre, nous les chariâmes toutes, et
+construisîmes un petit quai. Le lendemain matin, les ouvriers furent
+très-surpris de ne plus retrouver leurs pierres. Ils virent bientôt
+qu'elles avoient été conduites à notre chaussée. On fit les recherches
+sur les auteurs de ce méfait. Nous fûmes découverts. On porta des
+plaintes. Plusieurs d'entre nous essuyèrent des corrections de la part
+de leurs parens; et quoique je défendisse courageusement l'utilité de
+l'ouvrage, mon père me convainquit enfin que ce qui n'étoit pas
+strictement honnête, ne pouvoit être regardé comme utile.
+
+Peut-être sera-t-il intéressant pour vous d'apprendre quelle sorte
+d'homme étoit mon père. Il avoit une excellente constitution. Il étoit
+d'une taille moyenne, mais bien fait, fort, et mettant beaucoup
+d'activité dans tout ce qu'il entreprenoit. Il dessinoit avec propreté,
+et savoit un peu de musique. Sa voix étoit sonore et agréable, quand il
+chantoit un pseaume ou une hymne, en s'accompagnant avec son violon, ce
+qu'il fesoit souvent le soir après son travail; il y avoit vraiment un
+grand plaisir à l'entendre. Il étoit aussi versé dans la mécanique, et
+savoit se servir des outils de divers métiers. Mais son plus grand
+mérite étoit d'avoir un entendement sain, un jugement solide et une
+grande prudence, soit dans sa vie privée, soit dans ce qui avoit rapport
+aux affaires publiques. À la vérité il ne s'engagea point dans les
+dernières, parce que sa nombreuse famille et la médiocrité de sa fortune
+fesoient qu'il s'occupoit constamment des devoirs de sa profession. Mais
+je me souviens très-bien que les hommes qui dirigeoient les affaires,
+venoient souvent lui demander son opinion sur ce qui intéressoit la
+ville, ou l'église à laquelle il étoit attaché, et qu'ils avoient
+beaucoup de déférence pour ses avis. On le consultoit aussi sur des
+affaires particulières; et il étoit souvent pris pour arbitre entre les
+personnes qui avoient quelque différend.
+
+Il aimoit à réunir à sa table, aussi souvent qu'il le pouvoit, quelques
+amis ou quelques voisins, en état de raisonner avec lui, et il avoit
+toujours soin de faire tomber la conversation sur quelque sujet utile,
+ingénieux et propre à former l'esprit de ses enfans. Par ce moyen, il
+tournoit de bonne heure notre attention vers ce qui étoit juste,
+prudent, utile dans la conduite de la vie. Il ne parloit jamais des mets
+qui paroissoient sur la table. Il n'observoit point s'ils étoient bien
+ou mal cuits, de bon ou de mauvais goût, trop ou trop peu assaisonnés,
+préférables ou inférieurs à tel autre plat du même genre. Ainsi,
+accoutumé dès mon enfance à ne pas faire la moindre attention à ces
+objets, j'ai toujours été parfaitement indifférent à l'espèce d'alimens
+qu'on m'a servis; et je m'occupe encore si peu de ces choses-là, que
+quelques heures après mon dîner il me seroit difficile de me ressouvenir
+de quoi il a été composé. C'est, sur-tout, en voyageant que j'ai senti
+l'avantage de cette habitude; car il m'est souvent arrivé de me trouver
+avec des personnes, qui ayant un goût plus délicat que le mien, parce
+qu'il étoit plus exercé, souffroient dans bien des occasions où je
+n'avois rien à désirer.
+
+Ma mère avoit aussi une excellente constitution. Elle nourrit elle-même
+tous ses dix enfans; et je n'ai jamais vu ni à elle, ni à mon père,
+d'autre maladie que celle dont ils sont morts. Mon père mourut à l'âge
+de quatre-vingt-sept ans, et ma mère à celui de quatre-vingt-cinq. Ils
+sont enterrés à Boston, dans le même tombeau; et il y a quelques années
+que j'y plaçai un marbre avec cette inscription.
+
+ «Ci-gissent
+
+ »JOSIAS FRANKLIN et ABIAH,
+
+ »sa femme.
+
+ »Ils vécurent ensemble avec une affection réciproque pendant
+ cinquante-neuf ans; et sans biens-fonds, sans emploi lucratif, par un
+ travail assidu et une honnête industrie, ils entretinrent décemment
+ une famille nombreuse, et élevèrent avec succès treize enfans et sept
+ petits-enfans.--Que cet exemple, lecteur, t'encourage à remplir
+ diligemment les devoirs de ta vocation, et à compter sur les secours
+ de la providence!
+
+ »Il fut pieux et prudent;
+
+ »Elle, discrète et vertueuse.
+
+ »Leur plus jeune fils, par un sentiment de piété filiale, consacre
+ cette pierre à leur mémoire.»
+
+Mes digressions multipliées me font appercevoir que je deviens vieux.
+Mais nous ne devons pas nous parer pour une société particulière, comme
+pour un bal de cérémonie. Ma manière ne mérite peut-être que le nom de
+négligence.
+
+Revenons. Je continuai à être employé au métier de mon père pendant deux
+années, c'est-à-dire, jusqu'à ce que j'eus atteint l'âge de douze ans.
+Alors, mon frère John, qui avoit fait son apprentissage à Londres,
+quitta mon père, se maria et s'établit à Rhode-Island. Je fus, suivant
+toute apparence, destiné à remplir sa place, et à rester toute ma vie
+fabricant de chandelles. Mais mon dégoût pour cet état ne diminuoit pas;
+et mon père appréhenda que s'il ne m'en offroit un plus agréable, je ne
+fisse le vagabond et ne prisse le parti de la mer, comme avoit fait, à
+son grand mécontentement, mon frère Josias. En conséquence, il me menoit
+quelquefois voir travailler des maçons, des tonneliers, des
+chaudronniers, des menuisiers et d'autres artisans, afin de découvrir
+mon penchant, et de pouvoir le fixer sur quelque profession qui me
+retînt à terre. Ces visites ont été cause que depuis j'ai toujours
+beaucoup de plaisir à voir de bons ouvriers manier leurs outils; et
+elles m'ont été très-utiles, puisqu'elles m'ont mis en état de faire de
+petits ouvrages pour moi, quand je n'ai pas eu d'ouvrier à ma portée, et
+de construire de petites machines pour mes expériences, à l'instant où
+l'idée que j'avois conçue étoit encore fraîche et fortement imprimée
+dans mon imagination.
+
+Enfin, mon père résolut de me faire apprendre le métier de coutelier; et
+il me mit pour quelques jours en essai chez Samuel Franklin, fils de mon
+oncle Benjamin. Samuel avoit appris son état à Londres et s'étoit établi
+à Boston. Le payement qu'il demandoit pour mon apprentissage ayant déplu
+à mon père, je fus rappelé à la maison.
+
+J'étois, dès mes plus jeunes ans, passionné pour la lecture, et je
+dépensois en livres tout le peu d'argent que je pouvois me procurer.
+J'aimois, sur-tout, les relations de voyages. Ma première acquisition
+fut le _Recueil de Bunyan_, en petits volumes séparés. Je vendis ensuite
+ce recueil pour acheter la _Collection historique de R. Burton_,
+laquelle consistoit en quarante ou cinquante petits volumes peu coûteux.
+
+La petite bibliothèque de mon père étoit presqu'entièrement composée de
+livres de théologie-pratique et de controverse. J'en lus la plus grande
+partie. Depuis, j'ai souvent regretté, que dans un temps où j'avois une
+si grande soif d'apprendre, il ne fut pas tombé entre mes mains des
+livres plus convenables, puisqu'il étoit alors décidé que je ne serois
+point élevé dans l'état ecclésiastique. Il y avoit aussi parmi les
+livres de mon père, les _Vies de Plutarque_, que je parcourois
+continuellement; et je regarde encore comme avantageusement employé le
+temps que je consacrai à cette lecture. Je trouvai, en outre, chez mon
+père, un ouvrage de Defoe, intitulé: _Essai sur les Projets_; et
+peut-être est-ce dans ce livre que j'ai pris des impressions, qui ont
+influé sur quelques-uns des principaux évènemens de ma vie.
+
+Mon goût pour les livres, détermina enfin mon père à faire de moi un
+imprimeur, bien qu'il eût déjà un fils dans cette profession. Mon frère
+étoit retourné d'Angleterre, en 1717, avec une presse et des caractères,
+afin d'établir une imprimerie à Boston. Cet état me plaisoit beaucoup
+plus que celui que je fesois: mais j'avois pourtant encore une
+prédilection pour la mer. Pour prévenir les effets qui pouvoient
+résulter de ce penchant, mon père étoit impatient de me voir engagé avec
+mon frère. Je m'y refusai quelque temps; mais, enfin, je me laissai
+persuader, et je signai mon contrat d'apprentissage, n'étant encore âgé
+que de douze ans. Il fut convenu que je servirois comme apprenti jusqu'à
+l'âge de vingt-un ans, et que je ne recevrois les gages d'ouvrier que
+pendant la dernière année.
+
+En peu de temps, je fis de grands progrès dans ce métier, et je devins
+très-utile à mon frère. J'eus alors occasion de me procurer de meilleurs
+livres. La connoissance que je fis nécessairement des apprentis des
+libraires, me mit à même d'emprunter de temps en temps quelques volumes,
+que je rendois très-exactement, sans les avoir gâtés. Combien de fois
+m'est-il arrivé de passer la plus grande partie de la nuit à lire à côté
+de mon lit, quand un livre m'avoit été prêté le soir, et qu'il falloit
+le rendre le lendemain matin, de peur qu'on ne s'apperçût qu'il manquoit
+ou qu'on n'en eût besoin!
+
+Par la suite, M. Mathieu Adams, négociant très-éclairé, qui avoit une
+belle collection de livres, et qui fréquentoit notre imprimerie, fit
+attention à moi. Il m'invita à aller voir sa bibliothèque, et il eut la
+complaisance de me prêter tous les livres que j'eus envie de lire. Je
+pris alors un goût singulier pour la poésie, et je composai diverses
+petites pièces de vers.
+
+Mon frère s'imaginant que mon talent pourroit lui être avantageux,
+m'encouragea et m'engagea à faire deux ballades. L'une, intitulée _la
+Tragédie de Phare_, contenoit le récit du naufrage du capitaine
+Worthilake et de ses deux filles; l'autre étoit une chanson de matelot
+sur la prise d'un fameux pirate, nommé _Teach_, ou _Barbe-Noire_. Ces
+ballades n'étoient que des chansons d'aveugle, des vers misérables.
+Quand elles furent imprimées, mon frère me chargea d'aller les vendre
+par la ville. La première eut un débit prodigieux, parce que l'évènement
+étoit récent, et avoit fait grand bruit.
+
+Ma vanité fut flattée de ce succès: mais mon père diminua beaucoup ma
+joie en tournant mes productions en ridicule, et en me disant que les
+faiseurs de vers étoient toujours pauvres. Ainsi j'échappai au malheur
+d'être probablement un très-mauvais poëte. Mais comme la faculté
+d'écrire en prose m'a été d'une grande utilité dans le cours de ma vie,
+et a principalement contribué à mon avancement, je vais rapporter
+comment, dans la situation où j'étois, j'acquis le peu de talent que je
+possède en ce genre.
+
+Il y avoit dans la ville un autre grand amateur de livres. C'étoit un
+jeune garçon, nommé _Collins_, avec lequel j'étois intimement lié. Nous
+disputions souvent ensemble, et nous aimions tellement à argumenter que
+rien n'étoit si agréable pour nous qu'une guerre de mots. Ce goût
+contentieux est, pour l'observer en passant, très-propre à devenir une
+mauvaise habitude, et rend souvent insupportable la société d'un homme,
+parce qu'il le porte à contredire à tous propos; et indépendamment du
+trouble et de l'aigreur qu'il met dans la conversation, il fait naître
+souvent le dédain et même la haine entre des personnes qui auroient
+besoin de s'aimer. J'avois pris ce goût, chez mon père, en lisant les
+livres de controverse. J'ai depuis remarqué qu'un tel défaut est
+rarement le partage des gens sensés, excepté les avocats, les membres
+des universités, et les hommes de tout autre état, élevés à Edimbourg.
+
+Un jour, il s'éleva entre Collins et moi une dispute sur l'éducation des
+femmes. Il s'agissoit de décider s'il convenoit de les instruire dans
+les sciences, et si elles étoient propres à l'étude. Collins soutenoit
+la négative, et affirmoit qu'une telle éducation n'étoit pas à leur
+portée. Je défendis le contraire, peut-être un peu pour le plaisir de
+disputer. Il étoit naturellement plus éloquent que moi. Les paroles
+couloient en abondance de ses lèvres. Je me croyois souvent vaincu,
+plutôt par sa volubilité que par la force de ses raisons. Nous nous
+séparâmes sans nous accorder sur le point en question; et comme nous ne
+devions pas nous revoir de quelque temps, j'écrivis mes raisons, je les
+mis bien au net, et je les lui envoyai. Il répondit; je répliquai. Trois
+ou quatre lettres avoient déjà été écrites de part et d'autre, lorsque
+mon père examina par hasard mes papiers, et lut ces lettres. Sans entrer
+en discussion sur le fond de la dispute, il en prit occasion de me
+parler de ma manière d'écrire. Il observa que bien que je connusse mieux
+que mon adversaire l'ortographe et la ponctuation, je lui étois
+très-inférieur pour l'élégance des expressions, l'ordre et la clarté; et
+il m'en donna plusieurs exemples. Je sentis la justesse de ses
+remarques: je devins plus attentif à la pureté du langage; et je résolus
+de faire tous mes efforts pour perfectionner mon style.
+
+Sur ces entrefaites, il tomba entre mes mains un volume dépareillé du
+_Spectateur_. Je ne connoissois point encore cet ouvrage. J'achetai le
+volume et le lus plusieurs fois. J'en fus enchanté; le style m'en parut
+excellent, et je désirai de pouvoir l'imiter. Dans ce dessein, j'en
+choisis quelques discours, je fis de courts sommaires du sens de chaque
+période, et je les mis de côté pendant quelques jours. Au bout de ce
+temps-là, j'essayai, sans regarder le livre, de rendre aux discours leur
+première forme, et d'exprimer chaque pensée comme elle étoit dans
+l'ouvrage même, employant les mots les plus convenables, qui s'offroient
+à mon esprit. Je comparai ensuite mon _Spectateur_ avec l'original.
+J'aperçus quelques fautes, que je corrigeai: mais je trouvai qu'il me
+manquoit un fonds de mots, si je peux m'exprimer ainsi, et cette
+facilité à me les rappeler et à les employer, qu'il me sembloit que
+j'aurois déjà acquise, si j'avois continué à faire des vers. Le besoin
+continuel d'expressions, qui eussent la même signification, mais dont la
+longueur et le son fussent différens à cause de la mesure et de la rime,
+m'auroit forcé à chercher les divers synonymes et me les eût rendus
+familiers. Plein de cette idée, je mis en vers quelques-uns des contes,
+qu'on trouve dans le _Spectateur_; et après les avoir suffisamment
+oubliés, je les remis en prose.
+
+Quelquefois je mêlois tous mes sommaires; et au bout de quelques
+semaines, je tâchois de les ranger dans le meilleur ordre, avant de
+commencer à former les périodes et à compléter les discours. Je fesois
+cela pour acquérir de la méthode dans l'arrangement de mes pensées. En
+comparant ensuite mon ouvrage avec l'original, je découvrois beaucoup de
+fautes, et je les corrigeois: mais j'avois par fois le plaisir de
+m'imaginer que dans certains passages de peu de conséquence, j'avois été
+assez heureux pour mettre plus d'ordre dans les idées et employer des
+expressions plus élégantes; et cela me faisoit espérer que, par la
+suite, je parviendrois à bien écrire la langue anglaise, ce qui étoit un
+des grands objets de mon ambition.
+
+Le temps que je consacrois à ces exercices et à la lecture, étoit le
+soir après le travail de la journée, le matin avant qu'il commençât, et
+le dimanche quand je pouvois m'empêcher d'assister au service divin.
+Tant que mon père m'avoit eu dans sa maison, il avoit exigé que
+j'allasse régulièrement à l'église. Je le regardois même encore comme un
+devoir, mais un devoir que je ne croyois pas avoir le temps de
+pratiquer.
+
+J'avois environ seize ans, lorsque je lus par hasard un ouvrage de
+Tryon, dans lequel il recommande le régime végétal. Je résolus de
+l'observer. Mon frère étant célibataire n'avoit point d'ordinaire chez
+lui. Il s'étoit mis en pension avec ses apprentis chez des personnes de
+son voisinage. Le parti que j'avois pris de m'abstenir de viande devint
+gênant pour ces personnes, et j'étois souvent grondé pour ma
+singularité. Je me mis au fait de la manière dont Tryon préparoit
+quelques-uns de ses mets, sur-tout de faire bouillir des pommes de terre
+et du riz, et de faire des poudings à la hâte. Après quoi je dis à mon
+frère que s'il vouloit me donner, chaque semaine, la moitié de ce qu'il
+payoit pour ma pension, j'entreprendrois de me nourrir moi-même. Il y
+consentit à l'instant; et je trouvai bientôt le moyen d'économiser la
+moitié de ce qu'il m'allouoit.
+
+Ces épargnes furent un nouveau fonds pour l'achat de livres; et mon plan
+me procura encore d'autres avantages. Quand mon frère et ses ouvriers
+quittoient l'imprimerie pour aller dîner, j'y demeurois; et après avoir
+fait mon frugal repas, qui n'étoit souvent composé que d'un biscuit, ou
+d'un morceau de pain, avec une grappe de raisin, ou, enfin, d'un gâteau
+pris chez le pâtissier et d'un verre d'eau, j'employois à étudier le
+temps qui me restoit jusqu'à leur retour. Mes progrès étoient
+proportionnés à cette clarté d'idées, à cette promptitude de conception,
+qui sont le fruit de la tempérance dans le boire et le manger.
+
+Ce fut à cette époque qu'ayant eu un jour à rougir de mon ignorance dans
+l'art du calcul, que j'avois deux fois manqué d'apprendre à l'école, je
+pris le _Traité d'Arithmétique de Cocker_, et je l'appris seul avec la
+plus grande facilité. Je lus aussi un livre sur la navigation, par
+Seller et Sturmy, et je me mis au fait du peu de géométrie qu'il
+contient: mais je n'ai jamais été loin dans cette science. À-peu-près
+dans le même temps, je lus l'_Essai sur l'Entendement humain de Locke_,
+et l'_Art de Penser, de MM. de Port-Royal_.
+
+Tandis que je travaillois à former et à perfectionner mon style, je
+rencontrai une grammaire anglaise, qui est, je crois, celle de
+Greenwood, à la fin de laquelle il y a deux petits essais sur la
+rhétorique et sur la logique. Je trouvai dans le dernier un modèle de
+dispute selon la méthode de Socrate. Peu de temps après je me procurai
+l'ouvrage de Xenophon, intitulé: _les Choses Mémorables de Socrate_,
+ouvrage dans lequel l'historien grec donne plusieurs exemples de la même
+méthode. Charmé jusqu'à l'enthousiasme de cette manière de disputer, je
+l'adoptai; et renonçant à la dure contradiction, à l'argumentation
+directe et positive, je pris le rôle d'humble questionneur.
+
+La lecture de Shaftsbury et de Collins m'avoient rendu sceptique; et
+comme je l'étois déjà sur beaucoup de points des doctrines chrétiennes,
+je trouvai que la méthode de Socrate étoit à la fois la plus sûre pour
+moi, et la plus embarrassante pour ceux contre lesquels je l'employois.
+Elle me procura bientôt un singulier plaisir. Je m'en servois sans
+cesse, et je devins très-adroit à obtenir, même des personnes d'un
+esprit supérieur, des concessions, dont elles ne prévoyoient pas les
+conséquences. Ainsi, je les embarrassois dans des difficultés y dont
+elles ne pouvoient pas se dégager, et je remportois des victoires, que
+ne méritoient ni ma cause, ni mes raisons.
+
+Je continuai pendant quelques années à me servir de cette méthode. Mais
+ensuite je l'abandonnai peu-à-peu, conservant seulement l'habitude de
+m'exprimer avec une modeste défiance, et de n'employer jamais, pour une
+proposition qui pouvoit être contestée, les mots _certainement_,
+_indubitablement_, ou tout autre qui pût me donner l'air d'être
+obstinément attaché à mon opinion. Je disois plutôt: j'imagine, je
+suppose, il me semble que telle chose est comme cela par telle et telle
+raison; ou bien: cela est ainsi, si je ne me trompe.
+
+Cette habitude m'a été, je crois, très-avantageuse, quand j'ai eu besoin
+d'inculquer mon opinion dans l'esprit des autres, et de leur persuader
+de suivre les mesures que j'avois proposées. Puisque les principaux
+objets de la conversation sont de s'instruire ou d'instruire les autres,
+de plaire ou de persuader, je désirerois que les hommes intelligens et
+bien intentionnés ne diminuassent pas le pouvoir qu'ils ont d'être
+utiles, en affectant de s'exprimer d'une manière positive et
+présomptueuse, qui ne manque guère de déplaire à ceux qui écoutent, et
+n'est propre qu'à exciter des oppositions, et à prévenir les effets pour
+lesquels le don de la parole a été accordé à l'homme.
+
+Si vous voulez instruire, un ton dogmatique et affirmatif en avançant
+votre opinion, est toujours cause qu'on cherche à vous contredire, et
+qu'on ne vous écoute pas avec attention. D'un autre côté, si en désirant
+d'être instruit et de profiter des connoissances des autres, vous vous
+exprimez comme étant fortement attaché à votre façon de penser, les
+hommes modestes et sensibles, qui n'aiment point la dispute, vous
+laisseront tranquillement en possession de vos erreurs. En suivant une
+méthode orgueilleuse, vous pouvez rarement espérer de plaire à vos
+auditeurs, de vous concilier leur bienveillance, et de convaincre ceux
+que vous cherchez à faire entrer dans vos vues. Pope dit
+judicieusement[7]:
+
+ [7] Essai sur la critique.
+
+ En donnant des leçons n'affectez point d'instruire.
+ Plutôt au goût d'autrui soigneux de vous plier,
+ Feignez de rappeler ce qu'on put oublier.
+
+Ensuite il ajoute:
+
+ Quoique certain, parlez d'un air de défiance.
+
+À ces vers, il auroit pu en joindre un autre, qu'il a placé ailleurs
+moins convenablement à mon avis. Le voici:
+
+ Car c'est manquer de sens que manquer de décence.
+
+Si vous demandez pourquoi je dis _moins convenablement_, je vous citerai
+les deux vers ensemble:
+
+ Un immodeste mot n'admet point de défense;
+ Car c'est manquer de sens que manquer de décence.
+
+Le défaut de sens, quand un homme a le malheur d'être dans ce cas,
+n'est-il pas une sorte d'excuse pour le défaut de modestie? Et ces vers
+ne seroient-ils pas plus exacts, s'ils étoient construits ainsi?
+
+ Un immodeste mot n'admet qu'une défense;
+ C'est qu'on manque de sens en manquant de décence.
+
+Mais je m'en rapporte pour cela à de meilleurs juges que moi.
+
+En 1720, ou 1721, mon frère commença à imprimer une nouvelle gazette.
+C'étoit la seconde qui paroissoit en Amérique. Elle avoit pour titre:
+_le Courier de la Nouvelle-Angleterre_[8]. La seule qu'il y eût
+auparavant à Boston, étoit intitulée: _Lettres-Nouvelles de Boston_[9].
+
+ [8] New-England courant.
+
+ [9] Boston News-Letter.
+
+Je me rappelle que quelques-uns des amis de mon frère voulurent le
+détourner de cette entreprise, comme d'une chose qui ne pouvoit pas
+réussir, parce que selon eux un seul papier-nouvelle suffisoit pour
+toute l'Amérique. Cependant, à présent, en 1771, il n'y en pas moins de
+vingt-cinq. Mon frère exécuta son projet. Et moi après avoir aidé à
+composer et à imprimer sa gazette, j'étois employé à en distribuer les
+exemplaires à ses abonnés.
+
+Parmi ses amis étoient plusieurs hommes lettrés, qui se faisoient un
+plaisir d'écrire de petites pièces pour sa feuille; ce qui lui donna de
+la réputation et en augmenta le débit. Ces auteurs venoient nous voir
+fréquemment. J'entendois leur conversation, et ce qu'ils disoient de la
+manière favorable, dont le public accueilloit leurs écrits. Je fus tenté
+de m'essayer parmi eux. Mais comme j'étois encore un enfant, je craignis
+que mon frère ne voulût pas insérer, dans sa feuille, un morceau dont il
+me connoîtroit pour l'auteur. En conséquence, je songeai à déguiser mon
+écriture, et ayant composé une pièce anonyme, je la plaçai le soir sous
+la porte de l'imprimerie. Elle y fut trouvée le lendemain matin. Mon
+frère profitant du moment où ses amis vinrent le voir suivant leur
+coutume, leur communiqua cet écrit. Je le leur entendis lire et
+commenter. J'eus l'extrême plaisir de voir qu'il obtenoit leur
+approbation, et que dans leurs diverses conjectures sur l'auteur, ils
+n'en nommoient pas un, qui ne jouît, dans le pays, d'une grande
+réputation d'esprit et de talent.
+
+Je suppose à présent que je fus heureux en juges, et je commence à
+croire qu'ils n'étoient pas aussi excellens écrivains que je l'imaginois
+alors. Quoi qu'il en soit, encouragé par cette petite aventure,
+j'écrivis et j'envoyai, de la même manière, à l'imprimerie, plusieurs
+autres pièces, qui furent également approuvées. Je gardai le secret
+jusqu'à ce que mon petit fonds de connoissances pour de pareils écrits
+fût presqu'entièrement épuisé. Alors je me nommai.
+
+Après cette découverte, mon frère commença à avoir un peu plus de
+considération pour moi. Mais il se regardoit toujours comme mon maître,
+et me traitoit en apprenti. Il croyoit devoir tirer de moi les mêmes
+services que de tout autre. Moi, au contraire, je pensois qu'il étoit
+trop exigeant dans bien des cas, et que j'avois droit à plus
+d'indulgence de la part d'un frère. Nos disputes étoient souvent portées
+devant mon père; et soit qu'en général mon frère eût tort, soit que je
+plaidasse mieux que lui, le jugement étoit presque toujours en ma
+faveur. Mais mon frère étoit violent, et souvent il s'emportoit jusqu'à
+me donner des coups; ce que je prenois en très-mauvaise part. Ce
+traitement sévère et tyrannique contribua, sans doute, à imprimer dans
+mon ame l'aversion, que j'ai conservée toute ma vie pour le pouvoir
+arbitraire. Mon apprentissage me devint si insupportable que je
+soupirois sans cesse après l'occasion de l'abréger. Elle s'offrit enfin
+à moi d'une manière inattendue.
+
+Un article inséré dans notre feuille, sur quelqu'objet politique, dont
+je ne me souviens point, offensa l'assemblée générale de la province.
+Mon frère fut arrêté, censuré et emprisonné pendant un mois, parce qu'il
+ne voulut pas, je crois, découvrir l'auteur de l'article. Je fus aussi
+arrêté et examiné devant le conseil: mais quoique je ne donnasse aux
+juges aucune satisfaction, ils se contentèrent de me faire une
+réprimande, et ils me renvoyèrent, me regardant, peut-être, comme
+obligé, en qualité d'apprenti, de garder les secrets de mon maître.
+
+Malgré mes querelles particulières avec mon frère, sa détention me causa
+beaucoup de ressentiment. Tandis qu'il étoit en prison, j'étois chargé
+de la rédaction de sa feuille, et j'eus assez de courage pour y insérer
+quelques sarcasmes contre nos gouvernans. Cela fit grand plaisir à mon
+frère: mais d'autres personnes commencèrent à me regarder sous un point
+de vue défavorable, et comme un jeune bel esprit enclin à l'épigramme et
+à la satyre.
+
+L'élargissement de mon frère fut suivi d'un ordre arbitraire de
+l'assemblée, portant: «Que James Franklin n'imprimeroit plus la feuille
+intitulée: _Le Courier de la Nouvelle-Angleterre_».--Dans cette
+conjoncture nous convoquâmes nos amis dans notre imprimerie, afin de les
+consulter sur ce qu'il convenoit de faire. Quelques-uns proposèrent
+d'éluder l'ordre, en changeant le titre de la gazette. Mais mon frère
+craignant qu'il n'en résultât quelques inconvéniens, pensa qu'il valoit
+mieux désormais imprimer cette feuille avec le nom de Benjamin Franklin;
+et pour éviter la censure de l'assemblée qui pouvoit l'accuser d'en être
+encore lui-même l'imprimeur sous le nom de son apprenti, il fut résolu
+que mon ancien contrat d'apprentissage me seroit rendu avec une pleine
+et entière décharge, écrite au verso, afin de le produire dans
+l'occasion. Mais pour assurer mon service à mon frère, on décida, en
+même-temps, que je signerois un nouveau contrat, qui seroit tenu secret
+durant le reste du terme. C'étoit un très-pauvre arrangement. Cependant
+il fut aussitôt mis à exécution; et la feuille continua, pendant
+quelques mois, à paroître sous mon nom. Enfin, un nouveau différend
+s'étant élevé entre mon frère et moi, je me hasardai à profiter de ma
+liberté, présumant qu'il n'oseroit pas montrer le second contrat.
+
+Certes, il étoit honteux pour moi de me servir de cet avantage, et je
+compte cette action comme une des premières erreurs de ma vie. Mais
+j'étois peu capable de la juger pour ce qu'elle étoit. Le souvenir
+d'avoir été battu par mon frère m'avoit excessivement aigri. Quoiqu'il
+se mît souvent en colère contre moi, mon frère n'avoit point un mauvais
+caractère; et peut-être que ma manière de me conduire avec lui, étoit
+trop impertinente pour ne pas lui donner de justes raisons de s'irriter.
+
+Quand il sut que j'avois résolu de quitter sa maison, il voulut
+m'empêcher de trouver de l'emploi ailleurs. Il alla dans les diverses
+imprimeries de la ville, et prévint les maîtres contre moi. En
+conséquence, ils refusèrent tous de me faire travailler. L'idée me vint
+alors de me rendre à New-York, la ville la plus voisine, où il y eût une
+imprimerie. D'autres réflexions me confirmèrent dans le dessein de
+quitter Boston, où je m'étois déjà rendu suspect au parti gouvernant.
+D'après les procédés arbitraires de l'assemblée dans l'affaire de mon
+frère, il étoit probable que si j'étois resté, je me serois bientôt
+trouvé exposé à des difficultés. J'avois même d'autant plus lieu de le
+craindre, que mes imprudentes disputes sur la religion commençoient à me
+faire regarder, par les gens pieux, avec l'horreur qu'inspire un apostat
+ou un athée.
+
+Je pris donc décidément mon parti. Mais comme mon père étoit alors
+d'accord avec mon frère, je pensai que si j'essayois de m'en aller
+ouvertement, on prendroit des mesures pour m'arrêter. Mon ami Collins se
+chargea de favoriser ma fuite. Il fit marché pour mon passage avec le
+capitaine d'une corvette de New-York. En même-temps, il me représenta à
+ce marin comme un jeune homme de sa connoissance, lequel avoit eu
+affaire avec une fille débauchée, dont les parens vouloient le forcer à
+l'épouser, et il dit qu'en conséquence je ne pouvois ni me montrer ni
+partir publiquement. Je vendis une partie de mes livres pour me procurer
+une petite somme d'argent, et je me rendis secrètement à bord de la
+corvette. Favorisé par un bon vent je me trouvai, en trois jours, à
+New-York, à près de trois cents milles de chez moi. Je n'étois âgé que
+dix-sept ans, je ne connoissois personne dans le pays où je venois
+d'arriver, et je n'avois que fort peu d'argent dans ma poche.
+
+L'inclination que je m'étois sentie pour le métier de marin, étoit
+entièrement passée, sans quoi j'aurois été alors bien à même de la
+satisfaire. Mais ayant un autre état, et me croyant moi-même assez bon
+ouvrier, je ne balançai pas à offrir mes services au vieux William
+Bradford qui, après avoir été le premier imprimeur en Pensylvanie, avoit
+quitté cette province, parce qu'il avoit eu une querelle avec le
+gouverneur, William Keith.
+
+William Bradford ayant peu d'ouvrage et autant d'ouvriers qu'il lui en
+falloit, ne put pas m'employer. Mais il me dit que son fils, imprimeur à
+Philadelphie, avoit depuis peu vu mourir Aquila Rose, son principal
+compositeur, et que si je voulois aller le joindre, il s'arrangeroit
+probablement avec moi. Philadelphie n'étoit qu'à cent milles plus loin.
+Je n'hésitai pas à m'embarquer dans un bateau, pour me rendre à Amboy,
+par le plus court trajet de mer; et je laissai ma malle et mes autres
+effets, afin qu'ils me parvinssent par la voie ordinaire. En traversant
+la baie, nous essuyâmes un coup de vent qui mit en pièces nos voiles
+déjà pourries, nous empêcha d'entrer dans le Kill et nous jeta sur les
+côtes de Long-Island[10].
+
+ [10] L'île Longue.
+
+Pendant le mauvais temps, un Hollandais, ivre, qui, comme moi, étoit
+passager à bord du bateau, tomba dans la mer. À l'instant où il
+s'enfonçoit, je le saisis par le toupet, le tirai à bord et le sauvai.
+Cette immersion le désenivra un peu, et il s'endormit tranquillement
+après avoir tiré de sa poche un volume qu'il me pria de faire sècher. Je
+vis bientôt que ce volume étoit la traduction hollandaise des Voyages de
+Bunyan, mon ancien livre favori. Il étoit parfaitement bien imprimé, sur
+de très-beau papier et orné de gravures en taille-douce; parure sous
+laquelle je ne l'avois jamais vu dans sa langue originale. J'ai su
+depuis qu'il a été traduit dans la plupart des langues de l'Europe; et
+je suis persuadé qu'après la Bible, c'est un des livres qui ont été le
+plus répandus.
+
+L'honnête John est, à ma connoissance, le premier qui a mêlé la
+narration et le dialogue, manière d'écrire attrayante pour le lecteur,
+qui dans les endroits les plus intéressans, se trouve admis dans la
+société des personnages dont parle l'auteur, et présent à leur
+conversation. Defoe a suivi avec succès cette méthode, dans son
+_Robinson Crusoé_, dans sa _Molly Flanders_, et dans d'autres ouvrages;
+et Richardson en a fait de même dans sa _Pamela_ et ailleurs.
+
+En approchant de l'île, nous nous apperçûmes que nous étions dans un
+endroit, où nous ne pouvions point aborder, à cause des forts brisans
+qu'occasionnoient les rochers qui hérissoient la côte. Nous jetâmes
+l'ancre et filâmes le cable vers le rivage. Quelques hommes, qui étoient
+sur le bord de l'eau, nous hélèrent, tandis que nous les hélions aussi;
+mais le vent étoit si fort et la vague si bruyante, que nous ne pouvions
+distinguer ce que nous disions ni les uns ni les autres. Il y avoit des
+canots sur la plage. Nous leur criâmes et leur fîmes des signes pour les
+engager à venir nous chercher: mais soit qu'ils ne nous comprissent pas,
+soit qu'ils jugeassent que ce que nous demandions étoit impraticable,
+ils se retirèrent. La nuit approchoit, et le seul parti qui nous resta,
+étoit d'attendre patiemment que le vent s'appaisât. Pendant ce temps-là,
+nous résolûmes, le pilote et moi, d'essayer de nous endormir. Nous nous
+mîmes en conséquence, sous l'écoutille, où étoit le Hollandais, encore
+tout mouillé. Mais nous fûmes bientôt presqu'aussi trempés que lui; car
+la lame qui passoit par-dessus le pont, nous atteignit dans notre
+retraite.
+
+Durant toute la nuit, nous n'eûmes que très-peu de repos. Le lendemain,
+le calme nous permit de gagner Amboy avant la fin du jour. Nous avions
+passé trente heures, sans avoir de quoi manger et sans autre boisson
+qu'une bouteille de mauvais rhum, l'eau sur laquelle nous fîmes route,
+étant salée. Le soir, je me couchai avec une fièvre violente. J'avois lu
+quelque part, que dans ces cas, l'eau fraîche, bue en abondance, étoit
+un bon remède. Je suivis ce précepte; je suai beaucoup la plus grande
+partie de la nuit, et la fièvre me quitta.
+
+Le jour suivant, je passai le bac et continuai mon voyage à pied.
+J'avois cinquante milles à faire pour arriver à Burlington, où l'on
+m'avoit dit que je trouverois des bateaux de passage qui me porteroient
+à Philadelphie. La pluie tomba avec force toute la journée; de sorte que
+je fus mouillé jusqu'à la peau. Vers midi, me trouvant fatigué, je
+m'arrêtai dans un mauvais cabaret, où je passai le reste du jour et
+toute la nuit. Je commençai à me repentir d'avoir abandonné la maison de
+mon frère. D'ailleurs, je fesois une si triste figure, qu'on me
+soupçonna d'être un domestique fugitif. Je m'en apperçus aux questions
+qu'on me fesoit, et je sentis que je courois risque d'être à tout moment
+arrêté comme tel. Cependant, le matin, je me remis en route, et le soir
+j'arrivai à huit ou dix milles de Burlington, dans une auberge dont le
+maître se nommoit le docteur Brown.
+
+Tandis que je prenois quelques rafraîchissemens, cet homme entra en
+conversation avec moi, et s'appercevant que j'avois un peu de lecture,
+il me témoigna beaucoup d'intérêt et d'amitié. Nos liaisons ont duré
+tout le reste de sa vie. Je crois qu'il avoit été ce qu'on appelle un
+docteur ambulant; car il n'y avoit point de ville en Angleterre, même
+dans toute l'Europe, qu'il ne connût d'une manière particulière. Il ne
+manquoit ni d'esprit, ni de littérature; mais c'étoit un vrai mécréant.
+Quelques années après que je l'eus connu, il entreprit malignement de
+travestir la Bible en vers burlesques, comme Cotton a travesti Virgile.
+Par ce moyen, il présentoit plusieurs faits sous un point de vue
+très-ridicule; ce qui auroit pu donner de l'ombrage aux esprits foibles,
+si l'ouvrage eût été publié; mais il ne le fut point.
+
+Je passai la nuit dans la maison de ce docteur. Le lendemain je me
+rendis à Burlington. En arrivant au port, j'eus le désagrément
+d'apprendre que les bateaux de passage venoient de mettre à la voile.
+C'étoit un samedi, et il ne devoit partir aucun autre bateau avant le
+mardi suivant. Je retournai en ville, chez une vieille femme qui m'avoit
+vendu du pain d'épice pour manger dans la traversée. Je lui demandai
+conseil. Elle m'invita à demeurer chez elle, jusqu'à ce que je trouvasse
+une occasion de m'embarquer. Fatigué comme je l'étois d'avoir fait tant
+de chemin à pied, j'acceptai sa proposition. Quand elle sut que j'étois
+imprimeur, elle voulut me persuader de rester à Burlington pour y
+exercer mon état. Mais elle ne se doutoit pas des capitaux qu'il
+m'auroit fallu pour tenter une pareille entreprise. Je fus traité par
+cette bonne femme avec une véritable hospitalité. Elle me donna un dîner
+composé de grillades de boeuf[11], et ne voulut accepter en retour
+qu'une pinte d'aile[12].
+
+ [11] Beef-steak.
+
+ [12] Espèce de bière.
+
+Je m'imaginois que je demeurois là jusqu'au mardi suivant. Mais le soir,
+me promenant sur le bord de la rivière, je vis approcher un bateau, dans
+lequel il y avoit un grand nombre de personnes. Il alloit à
+Philadelphie; et l'on consentit à m'y donner passage. Comme il ne fesoit
+point de vent, nous nous servîmes de nos avirons. Vers minuit, ne voyant
+point la ville, quelques personnes de la compagnie crurent que nous
+l'avions dépassée, et ne voulurent pas ramer davantage. Les autres ne
+savoient pas où nous étions. Enfin, l'on décida qu'il falloit s'arrêter.
+Nous nous approchâmes du rivage, entrâmes dans une crique, et
+débarquâmes près de quelques vieilles palissades, qui nous servirent à
+faire du feu, car nous étions dans une des froides nuits d'octobre.
+
+Nous restâmes là jusqu'au point du jour. Alors une des personnes de la
+compagnie reconnut la crique où nous étions pour celle de Cooper, située
+un peu au-dessus de Philadelphie; et dès que nous eûmes regagné le
+large, nous apperçûmes la ville. Nous y arrivâmes le dimanche vers les
+huit ou neuf heures du matin, et descendîmes sur le quai de
+Market-Street[13].
+
+ [13] La rue du marché.
+
+Je vous ai raconté tous les détails de mon voyage; et je décrirai de la
+même manière ma première entrée à Philadelphie, afin que vous puissiez
+comparer des commencemens si peu favorables, avec la figure que j'y ai
+faite depuis.
+
+À mon arrivée à Philadelphie, j'étois dans mon costume d'ouvrier, mes
+meilleurs habits devant venir par mer. J'étois tout crotté. Mes poches
+étoient remplies de chemises et de bas. Je ne connoissois personne dans
+la ville, et ne savois pas même où je devois aller loger. Fatigué
+d'avoir marché, ramé et passé la nuit sans dormir, j'avois grand'faim,
+et ne possédois pour tout argent qu'une risdale hollandaise[14] et la
+valeur d'un schelling en monnoie de cuivre. Je donnai cette monnoie aux
+bateliers pour mon passage. Comme je les avois aidés à ramer, ils
+refusèrent d'abord de la prendre: mais j'insistai et la leur fis
+accepter. Un homme est quelquefois plus généreux quand il a peu d'argent
+que lorsqu'il en a beaucoup; et probablement c'est parce que, dans le
+premier cas, il cherche à cacher son indigence.
+
+ [14] Environ cinq livres tournois.
+
+Je m'avançai vers le haut de la rue, en regardant attentivement de tous
+côtés, et quand je fus dans Market-Street, je rencontrai un enfant qui
+portoit un pain. J'avois souvent fait mon dîner avec du pain sec. Je
+priai l'enfant de me dire où il avoit acheté le sien, et je fus droit au
+boulanger qu'il m'indiqua. Je voulois avoir des biscuits, parce que je
+croyois qu'il y en avoit de pareils à ceux de Boston; mais on n'en
+fesoit point à Philadelphie. Je demandai alors un pain de trois sols. On
+n'en tenoit point à ce prix. Voyant que j'ignorois la différence des
+prix et les sortes de pain du pays, je priai le boulanger de me donner
+pour trois sols de pain de quelqu'espèce qu'il fût. Il me donna alors
+trois grosses miches. Je fus surpris d'en avoir tant. Cependant je les
+pris; et je me mis à marcher avec un pain sous chaque bras, et mangeant
+le troisième.
+
+Je suivis de cette manière Market-Street, jusqu'à Fourth-Street[15], et
+je passai devant la maison de M. Read, père de la personne qui, depuis,
+devint ma femme. Elle étoit sur sa porte, m'observa et trouva, avec
+raison, que je fesois une très-singulière et très-grotesque figure.
+
+ [15] La quatrième rue.
+
+Je tournai au coin de la rue, et tout en mangeant mon pain, je parcourus
+Chesnut-Street[16]. Après avoir fait ce tour, je me retrouvai sur le
+quai de Market-Street, près du bateau qui m'avoit porté. J'y entrai pour
+boire de l'eau de la rivière; et comme j'étois rassasié d'avoir mangé un
+pain, je donnai les deux autres à une femme et à son enfant, qui avoient
+descendu la rivière dans le même bateau que nous, et attendoient
+l'instant de continuer leur route.
+
+ [16] La rue du Châtaignier.
+
+Ainsi rafraîchi, je regagnai la rue. Elle étoit alors remplie de gens
+proprement vêtus, qui alloient tous du même côté. Je me joignis à eux,
+et je fus conduit dans la grande maison d'assemblée des quakers, près de
+la place du marché. Je m'assis avec les autres; et après avoir regardé
+quelque temps autour de moi, n'entendant rien dire, et ayant besoin de
+dormir à cause du travail de la nuit précédente, je tombai dans un
+profond sommeil. Je restai ainsi jusqu'à ce que l'assemblée se dispersa.
+Alors un des quakers eut la complaisance de me réveiller. Leur maison
+fut donc la première dans laquelle je dormis à Philadelphie.
+
+Je me remis à marcher dans la rue, pour gagner le côté de la rivière. Je
+regardois attentivement tous ceux que je rencontrois. À la fin,
+j'apperçus un jeune quaker, dont la physionomie me plut. Je l'acostai,
+et le priai de me dire où un étranger pouvoit trouver un logement. Nous
+étions près de l'enseigne des _Trois matelots_.--«On reçoit-là les
+étrangers, dit-il; mais ce n'est pas une maison honnête. Si tu veux
+venir avec moi, je t'en montrerai une meilleure». Il me conduisit à la
+_Bûche crochue_, dans Water-Street.
+
+Là je me fis donner à dîner. Pendant que je mangeois on me fit plusieurs
+questions. Ma jeunesse et ma mine fesoient soupçonner que j'étois un
+fugitif. Après dîner je me sentis encore assoupi; et m'étant jeté sur un
+lit sans me déshabiller, je dormis jusqu'à six heures du soir, qu'on
+m'appela pour souper. Je me mis ensuite au lit de très-bonne heure, et
+ne me réveillai que le lendemain matin.
+
+Aussitôt que je fus levé, je m'arrangeai le plus décemment qu'il me fût
+possible, et je me rendis chez l'imprimeur André Bradford. Je trouvai,
+dans sa boutique, son père, que j'avois vu à New-York, et qui ayant
+voyagé à cheval, étoit arrivé à Philadelphie avant moi. Il me présenta à
+son fils, qui me reçut avec beaucoup de civilité et me donna à déjeûner:
+mais il me dit qu'il n'avoit pas besoin d'ouvrier, parce qu'il s'en
+étoit déjà procuré un. Il ajouta qu'il y avoit dans la ville un autre
+imprimeur nommé _Keimer_, qui pourroit peut-être m'employer; et qu'en
+cas de refus, il m'invitoit à venir loger dans sa maison, où il me
+donneroit de temps en temps un peu d'ouvrage, jusqu'à ce qu'il se
+présentât quelque chose de mieux.
+
+Le vieillard offrit de me conduire chez Keimer. Quand nous y
+fûmes:--«Voisin, lui dit-il, je vous amène un jeune imprimeur: peut-être
+avez-vous besoin de ses services.»
+
+Keimer me fit quelques questions, me mit un composteur dans la main,
+pour voir comment je travaillois; et me dit ensuite qu'il n'avoit point
+d'ouvrage à me donner pour le moment, mais qu'il m'emploieroit bientôt.
+Prenant en même-temps le vieux Bradford pour un habitant de la ville,
+bien disposé en sa faveur, il lui fit part de ses projets et de ses
+espérances. Bradford eut soin de ne pas se faire connoître pour le père
+de l'autre imprimeur. Sur ce que Keimer disoit qu'il comptoit bientôt
+avoir l'imprimerie la plus occupée de Philadelphie, il sut, en lui
+fesant des questions adroites et en lui présentant des difficultés,
+l'amener à lui découvrir toutes ses vues, tous ses moyens, et de quelle
+manière il vouloit s'y prendre pour les faire réussir. J'étois présent
+et j'entendois tout. Je vis à l'instant que l'un étoit un vieux renard
+très-rusé, et l'autre un parfait novice. Bradford me laissa chez Keimer,
+qui fut étrangement surpris quand je lui dis le nom du vieillard.
+
+Je trouvai que l'imprimerie de Keimer consistoit en une vieille presse
+endommagée et une petite fonte de caractères anglais usés, dont il se
+servoit alors lui-même, pour une élégie sur la mort d'Aquila Rose, dont
+j'ai parlé plus haut. Aquila Rose étoit un jeune homme plein d'esprit et
+d'un excellent caractère, très-estimé dans la ville, secrétaire de
+l'assemblée et poëte assez agréable. Keimer se mêloit aussi de faire des
+vers, mais ils étoient mauvais. On ne pouvoit pas même dire qu'il
+écrivît en vers; car sa méthode étoit de les composer avec ses
+caractères d'imprimerie, à mesure qu'ils couloient de sa verve. Or,
+comme il travailloit sans copie, qu'il n'avoit qu'une casse, et que
+l'élégie devoit probablement employer tous ses caractères, il étoit
+impossible de l'aider. J'essayai de mettre en ordre sa presse, dont il
+ne s'étoit point servi, et à laquelle il n'entendoit rien; et après lui
+avoir promis de venir tirer son élégie aussitôt qu'elle seroit prête, je
+retournai chez Bradford. Celui-ci m'occupa, pour le moment, à faire
+quelque bagatelle, et me donna la table et le logement.
+
+Peu de jours après, Keimer m'envoya chercher pour tirer son élégie. Il
+s'étoit alors procuré d'autres caractères, et il avoit à réimprimer un
+pamphlet sur lequel il me mit à l'ouvrage.
+
+Les deux imprimeurs de Philadelphie me parurent dénués de toutes les
+qualités nécessaires dans leur profession. Bradford n'avoit point appris
+son état, et étoit absolument illétré. Keimer, quoique moins ignorant,
+n'étoit qu'un simple compositeur, et n'entendoit rien au travail de la
+presse. Il avoit été un des convulsionnaires français, et savoit fort
+bien imiter leurs agitations surnaturelles. Au moment de notre
+connoissance, il ne suivoit aucune religion particulière, mais il
+professoit un peu de toutes, suivant les circonstances. Il ne
+connoissoit absolument point le monde; et il avoit l'ame d'un fripon,
+ainsi que j'ai eu, depuis, occasion de l'éprouver.
+
+Keimer voyoit avec beaucoup de peine que, travaillant avec lui, je fusse
+logé chez Bradford. Il avoit bien une maison; mais elle n'étoit pas
+meublée, et conséquemment il ne pouvoit pas m'y recevoir.
+
+Il me procura un logement chez le propriétaire de sa maison, ce M. Read,
+dont j'ai déjà parlé. Ma malle et mes effets étant alors arrivés, je
+songeai à paroître aux yeux de miss Read, avec un air de plus de
+conséquence, que lorsque le hasard m'avoit offert à sa vue mangeant mon
+pain et errant dans la ville.
+
+Dès ce moment je commençai à faire la connoissance des jeunes gens qui
+aimoient la lecture, et je passois agréablement mes soirées avec eux,
+tandis que je gagnois de l'argent par mon industrie, et vivois
+très-content, grace à ma frugalité. Ainsi, j'oubliois Boston autant
+qu'il m'étoit possible, désirant que le lieu de ma résidence n'y fût
+connu de personne, excepté de mon ami Collins, à qui j'écrivois, et qui
+gardoit mon secret.
+
+Cependant un incident me fit retourner dans ma ville natale beaucoup
+plutôt que je n'y comptois. J'avois un beau-frère, nommé _Robert
+Holmes_, qui commandoit une corvette et fesoit le commerce entre Boston
+et la Delaware. Se trouvant à Newcastle, à quarante milles au-dessous de
+Philadelphie, il entendit parler de moi. Aussitôt il m'écrivit pour
+m'informer du chagrin que mon prompt départ de Boston avoit occasionné à
+mes parens, et de l'affection qu'ils conservoient encore pour moi. Il
+m'assura que si je voulois m'en retourner, tout s'arrangeroit à ma
+satisfaction; et il m'y exhorta d'une manière très-pressante. Je lui
+répondis, le remerciai de son avis, et lui expliquai avec tant de force
+et de clarté les raisons qui m'avoient déterminé à m'éloigner de Boston,
+qu'il resta convaincu que j'étois bien moins répréhensible qu'il ne
+l'avoit imaginé.
+
+Sir William Keith, gouverneur de Pensylvanie, étoit alors à Newcastle.
+Au moment où le capitaine Holmes reçut ma lettre il se trouvoit par
+hasard auprès de lui; et il profita de l'occasion pour la lui montrer et
+lui parler de moi. Le gouverneur lut la lettre, et parut étonné quand on
+lui apprit l'âge que j'avois. Il dit qu'il me regardoit comme un jeune
+homme dont les talens promettoient beaucoup, et qu'à ce titre je
+méritois d'être encouragé; que les imprimeurs de Philadelphie n'étoient
+que des ignorans; que si je m'y établissois il ne doutoit pas de mes
+succès; que pour sa part, il me feroit imprimer tout ce qui avoit
+rapport au gouvernement, et qu'il me rendroit tous les services qui
+dépendroient de lui.
+
+Je ne sus alors rien de tout cela: mais mon beau-frère me le raconta
+dans la suite à Boston. Un jour que nous travaillions ensemble, Keimer
+et moi, auprès d'une fenêtre, nous apperçûmes le gouverneur avec le
+colonel Finch de Newcastle, tous deux très-bien parés, traversant la rue
+et venant droit à notre maison. Nous les entendîmes à la porte. Keimer
+croyant que c'étoit une visite pour lui, descendit à l'instant. Mais le
+gouverneur me demanda, monta; et avec une politesse et une affabilité,
+auxquelles je n'étois nullement accoutumé, il me fit beaucoup de
+complimens, et me témoigna le désir de faire connoissance avec moi. Il
+me reprocha obligeamment de ne m'être pas présenté chez lui à mon
+arrivée dans la ville; et m'invita à l'accompagner à la taverne, où il
+alloit avec le colonel Finch boire d'excellent vin de Madère.
+
+Je fus, je le confesse, un peu surpris, et Keimer parut abasourdi.
+J'allai, cependant, avec le gouverneur et le colonel dans une taverne,
+au coin de Third-Street; et là, tout en buvant le Madère, sir William
+Keith me proposa d'établir une imprimerie. Il me présenta les
+probabilités du succès; et lui et le colonel Finch m'assurèrent que je
+pouvois compter sur leur protection et leur crédit, pour me procurer
+l'impression des papiers que publieroient les deux gouvernemens. Comme
+je paroissois craindre que mon père ne voulût pas m'aider à m'établir,
+sir William me dit qu'il lui écriroit pour moi une lettre dans laquelle
+il lui représenteroit les avantages de cette entreprise, sous un jour
+qui, sans doute, l'y détermineroit. Il fut donc décidé que je
+m'embarquerois dans le premier vaisseau qui partiroit pour Boston, et
+que j'emporterois une lettre de recommandation du gouverneur, pour mon
+père. En attendant, mon projet devoit être tenu secret, et je continuai
+à travailler chez Keimer, comme auparavant.
+
+Le gouverneur m'envoyoit inviter de temps en temps, à dîner avec lui. Je
+regardois cela comme un très-grand honneur; et j'y étois d'autant plus
+sensible, qu'il s'entretenoit avec moi de la manière la plus affable, la
+plus familière et la plus amicale qu'il soit possible d'imaginer.
+
+Vers la fin du mois d'avril 1724, un petit navire étant prêt à faire
+voile pour Boston, je pris congé de Keimer, sous prétexte d'aller voir
+mes parens. Le gouverneur me donna une longue lettre, dans laquelle il
+disoit à mon père beaucoup de choses flatteuses pour moi, et lui
+recommandoit fortement le projet de mon établissement à Philadelphie,
+comme une chose qui ne pouvoit manquer d'assurer ma fortune.
+
+En descendant la Delaware, nous touchâmes sur un écueil et nous eûmes
+une voie d'eau. Le temps étoit très-orageux. Il fallut pomper
+continuellement. J'y travaillai comme les autres. Cependant, après une
+navigation de quinze jours, nous arrivâmes sains et saufs à Boston.
+
+J'avois été absent sept mois entiers, pendant lesquels mes parens
+n'avoient reçu aucune nouvelle de moi; car le capitaine Holmes, mon
+beau-frère, n'étoit point encore de retour, et n'avoit rien dit de moi
+dans ses lettres. Mon aspect inattendu surprit mes parens. Ils furent
+charmés de me revoir, et tous, à l'exception de mon frère,
+m'accueillirent très-bien. J'allai voir ce frère dans son imprimerie.
+J'étois mieux vêtu que du temps que je travaillois chez lui. J'avois un
+habit complet, neuf et très-propre, une montre dans mon gousset, et ma
+bourse garnie de près de cinq livres sterlings en argent. Mon frère ne
+me fit aucune politesse, et m'ayant considéré de la tête aux pieds, il
+se remit à son ouvrage.
+
+Ses ouvriers me demandèrent avec empressement, où j'avois été, comment
+étoit le pays, et si je l'aimois. Je fis alors un grand éloge de
+Philadelphie, et de la vie agréable qu'on y menoit; et je dis que mon
+intention étoit d'y retourner. L'un d'entr'eux me demanda quelle sorte
+de monnoie on y avoit: je tirai aussitôt de ma poche une poignée de
+pièces d'argent, que j'étalai devant eux. C'étoit une chose curieuse et
+rare pour eux; car le papier étoit la monnoie courante de Boston. Je ne
+manquai pas ensuite de leur faire voir ma montre. Mais enfin, comme mon
+frère étoit toujours sombre et de mauvaise humeur, je donnai aux
+ouvriers un schelling pour boire, et me retirai.
+
+Cette visite piqua singulièrement mon frère; car peu temps après, ma
+mère lui ayant parlé du désir qu'elle avoit de nous voir réconcilier et
+bien vivre ensemble, il lui répondit que je l'avois tellement insulté
+devant ses ouvriers, que jamais il ne l'oublieroit ni ne le
+pardonneroit: cependant, il se trompoit en cela.
+
+La lettre du gouverneur parut causer quelqu'étonnement à mon père: mais
+il n'en dit pas grand'chose. Quelques jours après, voyant le capitaine
+Holmes de retour, il la lui montra, et lui demanda s'il connoissoit
+Keith, et quelle espèce d'homme c'étoit, ajoutant que selon lui, il
+falloit qu'il eût bien peu de discernement pour songer à mettre à la
+tête d'une entreprise un enfant qui avoit encore trois ans à courir pour
+être rangé dans la classe des hommes. Holmes dit tout ce qu'il put en
+faveur du projet: mais mon père soutint constamment qu'il étoit absurde,
+et refusa d'y concourir. Cependant, il écrivit une lettre polie à sir
+William. Il le remercia de la protection qu'il m'avoit si obligeamment
+offerte, et lui dit qu'il ne pouvoit, en ce moment, m'aider à établir
+une imprimerie, parce qu'il me croyoit trop jeune pour être chargé d'une
+entreprise si importante, et qui exigeoit des avances si considérables.
+
+Mon ancien camarade, Collins, étoit alors commis à la poste. Charmé de
+la description que je lui fis du pays que j'habitois, il désira d'y
+aller; et tandis que j'attendois la résolution de mon père, il prit, par
+terre, la route de Rhode-Island, laissant ses livres, qui formoient une
+asses belle collection d'ouvrages de physique et de mathématiques, pour
+être envoyés avec les miens à New-York, où il se proposoit de
+m'attendre.
+
+Quoique mon père n'approuvât pas les proposition de sir William, il
+étoit très-satisfait que j'eusse obtenu une recommandation aussi
+avantageuse, que celle d'un homme de ce rang; et que mon industrie et
+mon économie m'eussent mis à même, en très-peu de temps, de m'équiper
+aussi bien que je l'étois. Voyant qu'il n'y avoit pas d'apparence de
+pouvoir me racommoder avec mon frère, il consentit à mon retour à
+Philadelphie. En même-temps il me conseilla d'être poli envers tout le
+monde, de m'efforcer d'obtenir l'estime générale, et d'éviter la satire
+et le sarcasme, auxquels il me croyoit trop enclin. Il ajouta qu'avec de
+la persévérance et une prudente économie, je pouvois amasser de quoi
+m'établir lorsque je serois majeur[17], et que si alors il me manquoit
+une petite somme, il se chargeroit de me la fournir.
+
+ [17] À l'âge de vingt-un ans.
+
+Ce fut là tout ce que j'en obtins, excepté quelques petits présens qu'il
+me donna en signe d'amitié de sa part et de celle de ma mère. Muni alors
+de leur approbation et de leur bénédiction, je m'embarquai encore une
+fois pour New-York. La corvette, où j'étois, ayant relâché à Newport, en
+Rhode-Island, j'allai voir mon frère John qui, depuis quelques années,
+s'y étoit établi et marié. Il avoit toujours eu de l'attachement pour
+moi, et il m'accueillit avec beaucoup d'affection. Un de ses amis, nommé
+_Vernon_, auquel il étoit dû, en Pensylvanie, environ trente-six livres
+sterlings, me pria de les recevoir et de les garder jusqu'à ce que
+j'eusse de ses nouvelles. En conséquence, il me donna un ordre. Cette
+affaire m'occasionna, par la suite, beaucoup d'inquiétude.
+
+Nous prîmes, à Newport, un assez grand nombre de passagers, parmi
+lesquels étoient deux jeunes femmes, et une dame quakeresse, grave et
+sensée, accompagnée de ses domestiques. J'avois montré assez
+d'empressement à rendre quelques légers services à cette dame; ce qui
+l'engagea probablement à prendre quelqu'intérêt à moi. Ayant remarqué
+qu'il s'étoit formé entre les deux jeunes femmes et moi, une
+familiarité, chaque jour croissante, elle me tira à part et me
+dit:--«Jeune homme, je suis en peine pour toi. Tu n'as point de parent
+qui veille sur ta conduite. Tu parois ne pas connoître le monde, et les
+piéges auxquels la jeunesse est exposée. Compte sur ce que je te dis. Ce
+sont-là deux femmes de mauvaise vie. Je le vois à toutes leurs actions.
+Si tu ne prends pas garde à toi, elles t'entraîneront dans quelque
+danger. Elles te sont étrangères. Je te conseille, par l'intérêt amical
+que je prends à ta conservation, de ne former aucune liaison avec
+elles.»
+
+Comme je ne parus pas d'abord penser aussi mal qu'elle sur leur compte,
+elle me rapporta beaucoup de choses, qu'elle avoit vues et entendues, et
+auxquelles je n'avois point fait attention, mais qui me convainquirent
+qu'elle avoit pleinement raison. Je la remerciai de son généreux avis,
+et lui promis de le suivre.
+
+Quand nous arrivâmes à New-York, les deux jeunes femmes m'apprirent où
+elles logeoient, et m'invitèrent à aller les voir. Cependant je n'y
+allai point; et je fis très-bien; car le lendemain de notre arrivée, le
+capitaine s'appercevant qu'il lui manquoit une cuiller d'argent et
+quelques autres objets, qu'on avoit pris dans la chambre du navire, et
+sachant que ces femmes étoient des prostituées, obtint un ordre pour
+faire des recherches dans leur logement, y trouva ce qu'on lui avoit
+volé, et les fit punir. Ainsi après avoir été sauvé d'un rocher caché
+sous l'eau sur lequel notre vaisseau toucha dans la traversée,
+j'échappai à un autre écueil d'un genre bien plus dangereux.
+
+Je trouvai mon ami Collins à New-York, où il étoit arrivé quelque temps
+avant moi. Nous étions intimement liés depuis notre enfance. Nous avions
+lu ensemble les mêmes livres: mais il pouvoit donner plus de temps que
+moi à la lecture et à l'étude, et il avoit une aptitude étonnante aux
+mathématiques, dans lesquelles il me laissa bien loin derrière lui.
+
+Quand j'étois à Boston, j'avois coutume de passer avec lui presque tous
+mes momens de loisir. C'étoit alors un garçon très-rangé et
+très-industrieux. Ses connoissances lui avoient acquis l'estime
+générale, et il sembloit promettre de figurer un jour avec avantage dans
+le monde. Mais pendant mon absence, il s'étoit malheureusement adonné à
+l'usage de l'eau-de-vie; et j'appris, par lui-même, et par d'autres
+personnes, que depuis son arrivée à New-York, il avoit été tous les
+jours ivre, et s'étoit conduit d'une manière extravagante. Il avoit
+aussi joué et perdu tout son argent. Ainsi je fus obligé de payer sa
+dépense à l'auberge, et de le défrayer durant le reste du voyage; ce qui
+devint une charge très-incommode pour moi.
+
+Burnet, gouverneur de New-York, ayant entendu dire au capitaine de notre
+navire, qu'un jeune passager, qui étoit à son bord, avoit beaucoup de
+livres, le pria de me mener chez lui. J'y allai; mais je n'y conduisis
+pas Collins, parce qu'il étoit ivre. Le gouverneur me traita avec
+beaucoup de civilité; me montra sa bibliothèque, qui étoit
+très-considérable, et s'entretint quelque temps avec moi, sur les livres
+et sur les auteurs. C'étoit le second gouverneur qui m'eût honoré de son
+attention; et pour un pauvre garçon, comme je l'étois alors, ces petites
+aventures ne laissoient pas que d'être assez agréables.
+
+Nous arrivâmes à Philadelphie. J'avois recouvré en route l'argent de
+Vernon, sans quoi nous aurions été hors d'état d'achever notre voyage.
+
+Collins désiroit d'être placé dans le comptoir de quelque négociant.
+Mais son haleine ou sa mine trahissoient, sans doute, sa mauvaise
+habitude; car bien qu'il eût des lettres de recommandation, il ne put
+pas trouver de l'emploi, et il continua à loger et à manger avec moi, et
+à mes dépens. Sachant que j'avois l'argent de Vernon, il m'engageoit
+sans cesse à lui en prêter, me promettant de me le rendre aussitôt qu'il
+auroit de l'emploi. Enfin, il me tira une si grande partie de cet
+argent, que je fus vivement inquiet sur ce que je deviendrois s'il
+manquoit de le remplacer. Son goût pour les liqueurs fortes, ne
+diminuoit pas, et devint une source de querelles entre nous; parce que
+quand il avoit trop bu, il étoit extrêmement contrariant.
+
+Nous trouvant un jour dans un canot sur la Delaware, avec quelques
+autres jeunes gens, il refusa de prendre l'aviron à son tour.--«Vous
+ramerez pour moi, nous dit-il, jusqu'à ce que nous soyons à
+terre».--«Non, lui répondis-je, nous ne ramerons point pour
+vous».--«Vous le ferez, répliqua-t-il, ou vous resterez toute la nuit
+sur l'eau».--«Comme il vous plaira, dis-je».--«Ramons, s'écrièrent les
+autres. Qu'importe qu'il nous aide ou non»?--Mais j'étois déjà irrité de
+sa conduite à d'autres égards; et j'insistai pour qu'on ne ramât point.
+
+Alors il jura qu'il me feroit ramer, ou qu'il me jeteroit hors du canot;
+et il se leva, en effet, pour venir vers moi. Aussitôt qu'il fut à ma
+portée, je le pris au collet, et le poussant violemment, je le jetai la
+tête la première dans la rivière. Je savois qu'il nageoit très-bien, et
+par conséquent je ne craignois point pour sa vie. Avant qu'il pût se
+retourner, nous eûmes le temps de donner quelques coups d'aviron, et de
+nous éloigner un peu de lui. Toutes les fois qu'il se rapprochoit du
+canot et le touchoit, nous lui demandions s'il vouloit ramer, et nous
+lui donnions, en même-temps, quelques coups d'aviron sur les mains, afin
+de lui faire lâcher prise. Prêt à suffoquer de colère, il refusoit
+obstinément de promettre qu'il rameroit. Cependant, nous étant apperçus
+qu'il commençoit à perdre ses forces, nous le mîmes dans le canot, et le
+soir nous le conduisîmes encore tout trempé jusqu'à la maison.
+
+Après cette aventure, nous vécûmes, lui et moi, dans la plus grande
+froideur. Enfin, un capitaine qui naviguoit aux Antilles, et s'étoit
+chargé de procurer un instituteur aux enfans d'un planteur de la
+Barbade, fit la connoissance de Collins, et lui proposa cette place.
+Collins l'accepta, et prit congé de moi, en me promettant de me faire
+payer ce qu'il me devoit, avec le premier argent qu'il pourroit toucher:
+mais je n'ai plus entendu parler de lui.
+
+La violation du dépôt, que m'avoit confié Vernon, fut une des premières
+grandes erreurs de ma vie. Elle prouve que mon père ne s'étoit point
+trompé, quand il m'avoit cru trop jeune pour être chargé de conduire des
+affaires importantes. Cependant sir William, en lisant sa lettre, jugea
+qu'il étoit trop prudent. Il dit qu'il y avoit de la différence entre
+les individus; que la maturité de l'âge n'étoit pas toujours accompagnée
+de prudence; et que la jeunesse n'en restoit pas non plus toujours
+dépourvue.--«Puisque votre père, ajouta-t-il, refuse de vous établir, je
+veux le faire moi-même. Faites la liste des articles qu'il faut tirer
+d'Angleterre, et je les ferai venir. Vous me les paierez quand vous
+pourrez. J'ai résolu d'avoir ici un bon imprimeur, et je suis sûr que
+vous le serez.»
+
+Le gouverneur me dit cela avec un si grand air de cordialité, que je ne
+doutai pas un instant de la sincérité de son offre. J'avois jusque-là
+gardé le secret, à Philadelphie, sur l'établissement dont sir William
+m'avoit inspiré le projet; et je continuai à n'en rien dire. Si l'on eût
+su que je comptois sur le gouverneur, peut-être quelqu'ami, connoissant
+mieux que moi son caractère, m'auroit averti de ne pas m'y fier; car
+j'appris depuis qu'il passoit généralement pour un homme libéral en
+promesses, qu'il n'avoit point intention de tenir. Mais, ne lui ayant
+jamais rien demandé, pouvois-je soupçonner que ses offres étoient
+trompeuses? Je le croyois, au contraire, le plus franc, le meilleur de
+tous les hommes.
+
+Je lui remis l'état de ce qu'il falloit pour une petite imprimerie, dont
+le prix se montoit, suivant mon calcul, à environ cent livres sterlings.
+Il l'approuva: mais il me demanda s'il ne seroit pas avantageux que
+j'allasse en Angleterre, pour choisir moi-même les caractères, et
+m'assurer que tous les articles fussent de la meilleure espèce.--«Vous
+pourriez aussi, me dit-il, y faire quelques connoissances, et vous
+procurer des correspondans parmi les libraires et les marchands de
+papier.»
+
+J'avouai que cela étoit à désirer.--«Eh bien, reprit-il, tenez-vous prêt
+à partir dans l'_Annis_».--C'étoit le seul navire, qui fît alors
+annuellement le voyage de Londres à Philadelphie, et de Philadelphie à
+Londres: mais il ne devoit mettre à la voile qu'au bout de quelques
+mois. Je continuai donc à travailler chez Keimer, où j'étois dévoré
+d'inquiétude à cause des sommes que Collins avoit tirées de moi, et
+frémissois à la seule idée de Vernon, qui, heureusement, ne me redemanda
+son argent que quelques années après.
+
+Dans le récit de mon premier voyage de Boston à Philadelphie, j'ai omis,
+je crois, une petite circonstance, qui, peut-être, ne sera point
+déplacée ici. Pendant un calme, qui nous arrêta au-delà de Block-Island,
+l'équipage de notre corvette, se mit à pêcher de la morue, et en prit
+une assez grande quantité. J'avois été jusqu'alors constant dans ma
+résolution de ne manger rien de ce qui avoit eu vie; et conformément aux
+maximes de mon maître Tryon, je regardai, dans cette occasion, la
+capture de chaque poisson, comme un meurtre injustement commis,
+puisqu'aucun d'eux n'avoit pu faire le moindre mal, qui méritât qu'on
+leur donnât la mort. Cette manière de raisonner étoit, selon moi, sans
+réplique.
+
+Cependant j'avois autrefois beaucoup aimé le poisson; et quand je vis
+une morue frite, sortir de la poële, l'odeur m'en parut délicieuse.
+J'hésitai quelque temps entre mes principes et mon inclination. Mais me
+rappelant, enfin, que quand on avoit ouvert la morue, on avoit tiré de
+son estomac plusieurs petits poissons, je dis aussitôt en moi-même:--Si
+vous vous mangez les uns les autres, je ne vois pas pourquoi nous ne
+vous mangerions point. En conséquence, je dînai de morue avec grand
+plaisir, et je continuai depuis, à manger comme les autres, retournant
+seulement par occasion au régime végétal. Ô qu'il est commode d'être un
+_animal raisonnable_, qui connoît ou invente un prétexte plausible pour
+tout ce qu'il a envie de faire!
+
+Je continuai à bien vivre avec Keimer, qui ne se doutoit pas de mon
+projet d'établissement. Il conservoit en partie son premier
+enthousiasme. Il aimoit à argumenter, et nous disputions fréquemment
+ensemble. J'étois si accoutumé à me servir, avec lui, de ma méthode
+socratique, et je l'embarrassois si souvent par mes questions, qui
+paroissoient d'abord très-étrangères aux points que nous discutions,
+mais qui néanmoins l'y ramenoient par degrés, et le fesoient tomber dans
+des difficultés et des contradictions dont il ne pouvoit plus se tirer,
+qu'il en devint d'une circonspection ridicule. Il n'osoit plus répondre
+aux interrogations les plus simples, les plus familières, sans me dire
+auparavant:--«Que prétendez-vous inférer de là»?--Toutefois, il prit une
+si haute idée de mes talens, qu'il me proposa sérieusement de devenir
+son collègue dans l'établissement d'une nouvelle secte. Il devoit
+propager sa doctrine en prêchant, et moi je devois réfuter tous les
+opposans.
+
+Quand il s'expliqua avec moi sur ses dogmes, j'y trouvai beaucoup
+d'absurdités, que je refusai d'admettre, à moins qu'il ne voulût à son
+tour adopter quelques-unes de mes opinions. Keimer portoit une longue
+barbe, parce que Moïse a dit quelque part:--«Tu ne gâteras pas les coins
+de ta barbe».--Il observoit aussi le jour du sabbat; et ces deux points
+lui paroissoient très-essentiels.
+
+Ils me déplaisoient l'un et l'autre. Mais je consentis à y adhérer, si
+Keimer vouloit s'abstenir de manger d'aucune espèce d'animal.--«Je
+crains, dit-il, que ma constitution ne puisse pas y résister».--Je
+l'assurai qu'au contraire, il s'en trouveroit beaucoup mieux. Il étoit
+naturellement gourmand, et je voulois m'amuser à l'affamer. Il se décida
+à faire l'essai de ce régime, pourvu que je voulusse m'y astreindre avec
+lui; et, en effet, nous l'observâmes pendant trois mois. Une femme du
+voisinage préparoit nos alimens et nous les apportoit. Je lui donnai une
+liste de quarante plats, dans la composition desquels il n'entroit ni
+viande ni poisson. Cette fantaisie me devenoit d'autant plus agréable,
+qu'elle étoit à fort bon compte; car notre nourriture ne nous coûtoit
+pas à chacun, plus de dix-huit pences[18] par semaine.
+
+ [18] C'est-à-dire trente-six sols tournois.
+
+Depuis cette époque, j'ai observé très-rigoureusement plusieurs carêmes,
+et je suis revenu tout d'un coup à mon régime ordinaire, sans en
+éprouver la moindre incommodité; ce qui me fait regarder comme inutile,
+l'avis qu'on donne communément, de s'accoutumer par degrés à ces
+changemens de nourriture.
+
+Je continuois gaiement à vivre de végétaux: mais le pauvre Keimer
+souffroit terriblement. Ennuyé de notre régime, il soupiroit après les
+pots de viande d'Égypte. Enfin, il commanda qu'on lui fît rôtir un
+cochon de lait, et m'invita à dîner avec deux femmes de notre
+connoissance. Mais voyant que le cochon de lait étoit prêt un peu avant
+notre arrivée, il ne put résister à la tentation, et il le mangea tout
+entier.
+
+Dans le temps dont je viens de parler, je rendois des soins à miss Read.
+J'avois pour elle beaucoup d'estime et d'affection, et tout me donnoit
+lieu de croire qu'elle répondoit à ces sentimens. Nous étions jeunes
+l'un et l'autre, n'ayant guère plus de dix-huit ans; et comme j'étois
+sur le point d'entreprendre un long voyage, sa mère jugea qu'il étoit
+prudent de ne pas nous engager trop avant pour le moment. Elle pensoit
+que si notre mariage devoit avoir lieu, il valoit mieux que ce fût à mon
+retour, lorsque je serois établi, comme j'y comptois: peut-être
+croyoit-elle aussi que mes espérances à cet égard n'étoient pas aussi
+bien fondées que je l'imaginois.
+
+Mes amis les plus intimes étoient alors Charles Osborne, Joseph Watson
+et James Ralph, qui tous aimoient beaucoup la lecture. Les deux premiers
+étoient clercs de M. Brockden, l'un des principaux procureurs de
+Philadelphie; l'autre étoit commis chez un négociant. Watson étoit un
+jeune homme honnête, sensé et très-pieux. Les autres étoient plus libres
+dans leurs principes religieux, sur-tout Ralph, dont j'avois moi-même
+contribué à ébranler la foi, ainsi que celle de Collins. L'un et l'autre
+m'en ont justement puni. Osborne avoit de l'esprit, et étoit sincère et
+ardent en amitié; mais il aimoit trop la critique en matière de
+littérature. Ralph étoit ingénieux, subtil, plein d'adresse, et
+extrêmement éloquent. Je ne crois pas avoir jamais vu un plus agréable
+parleur. Ils cultivoient les muses, ainsi qu'Osborne; et ils s'étoient
+déjà essayés tous deux, par quelques petites poésies.
+
+Le dimanche, j'avois coutume de faire d'agréables promenades avec ces
+amis, dans les bois qui bordent le Skuylkil. Nous y lisions ensemble, et
+ensuite nous dissertions sur ce que nous avions lu. Ralph étoit disposé
+à se livrer tout entier à la poésie. Il se flattoit de devenir supérieur
+dans cet art, et de lui devoir un jour sa fortune. Il prétendoit que les
+plus grands poëtes, en commençant à écrire, avoient fait non moins de
+fautes que lui. Osborne cherchoit à le dissuader, il l'assuroit qu'il
+n'avoit point un génie poétique, et lui conseilloit de s'attacher à la
+profession dans laquelle il avoit été élevé.
+
+«Dans la carrière du commerce, lui dit-il, vous parviendrez, quoique
+vous n'ayiez point de capitaux, à vous procurer de l'emploi comme
+facteur, et vous pourrez, avec le temps, acquérir les moyens de vous
+établir pour votre compte».--J'approuvois l'opinion d'Osborne: mais je
+prétendois aussi qu'il nous étoit permis de nous amuser quelquefois à
+faire des vers, afin de perfectionner notre style. En conséquence, il
+fut décidé qu'à notre prochaine entrevue, chacun de nous apporteroit une
+petite pièce de poésie de sa composition. Notre objet, dans ce concours,
+étoit de nous perfectionner mutuellement par nos remarques, nos
+critiques et nos corrections; et comme nous n'avions en vue que le style
+et l'expression, nous interdîmes toute invention, en convenant que nous
+prendrions pour tâche une version du dix-huitième pseaume, dans lequel
+est décrite la descente de la divinité.
+
+Le terme de notre rendez-vous approchoit, lorsque Ralph vint me voir, et
+me dit que sa pièce étoit prête. Je lui avouai que j'avois été
+paresseux, et que me sentant fort peu de goût pour ce travail, je
+n'avois rien fait. Il me montra sa pièce et me demanda ce que j'en
+pensois. J'en fis un très-grand éloge, parce qu'elle me parut réellement
+le mériter. Alors il me dit:--«Osborne n'avouera qu'aucun de mes
+ouvrages soit de quelque prix. L'envie seule lui dicte mille critiques.
+Il n'est point jaloux de vous. Ainsi, je vous prie de prendre ces vers,
+et de les présenter comme si vous les aviez faits. Je déclarerai que je
+n'ai eu le temps de rien composer. Nous verrons alors ce qu'il dira de
+cette pièce».--Je consentis à ce que désiroit Ralph, et je me mis
+aussitôt à copier ses vers, afin d'éviter tout soupçon.
+
+Nous nous rassemblâmes. L'ouvrage de Watson fut lu le premier. Il
+renfermoit quelques beautés et de nombreux défauts. Nous lûmes ensuite
+la pièce d'Osborne, et nous la trouvâmes bien supérieure. Ralph lui
+rendit justice. Il y remarqua quelques fautes, et applaudit les endroits
+qui étoient excellens. Il n'avoit lui-même rien à montrer. C'étoit mon
+tour. Je fis d'abord quelques difficultés, je feignis de désirer qu'on
+m'excusât; je prétendis que je n'avois pas eu le temps de faire des
+corrections. Mais aucune excuse ne fut admise; il fallut produire la
+pièce. Elle fut lue et relue. Waston et Osborne lui cédèrent aussitôt la
+palme, et se réunirent pour l'applaudir. Ralph seul fit quelques
+critiques et proposa quelques changemens: mais je défendis la pièce.
+Osborne se joignit à moi, et dit que Ralph ne s'entendoit pas plus à
+critiquer des vers qu'à en faire.
+
+Quand Osborne fut seul avec moi, il s'exprima d'une manière encore plus
+énergique en faveur de ce qu'il croyoit mon ouvrage. Il m'assura qu'il
+s'étoit d'abord un peu contraint, de peur que je ne prisse ses éloges
+pour de la flatterie.--«Mais, qui auroit pu croire, ajouta-t-il, que
+Franklin eût été capable de composer de pareils vers? Quel pinceau!
+quelle énergie! quel feu! Il a surpassé l'original. Dans la conversation
+ordinaire il semble n'avoir point un choix de mots. Il hésite, il est
+embarrassé; et, cependant, bon dieu! comme il écrit!»
+
+À l'entrevue, qui suivit celle-ci, Ralph découvrit le tour que nous
+avions joué à Osborne; et ce dernier fut raillé sans pitié.
+
+Cette aventure confirma Ralph dans la résolution où il étoit de devenir
+poëte. Je n'épargnai rien pour l'en détourner: mais il y persévéra,
+jusqu'à ce qu'enfin la lecture de Pope[19] le guérit. Il écrivoit,
+cependant, assez bien en prose. Par la suite, je m'entretiendrai encore
+de lui: mais comme il est vraisemblable que je n'aurai plus occasion de
+parler des deux autres, je dois observer ici que, peu d'années après,
+Watson mourut dans mes bras. Il fut extrêmement regretté; car c'étoit le
+meilleur d'entre nous. Osborne passa aux Antilles, où il se fit une
+grande réputation comme avocat, et gagna beaucoup d'argent: mais il
+mourut jeune. Nous nous étions sérieusement promis, Osborne et moi, que
+celui qui mourroit le premier de nous deux, reviendroit, s'il étoit
+possible, faire une visite amicale à l'autre, pour lui dire ce qui se
+passe dans l'autre monde: mais il n'a jamais tenu sa promesse.
+
+ [19] Probablement la _Dunciade_, où Pope a immortalisé Ralph de cette
+ manière:
+
+ Quand Ralph hurle à Cynthie, et rend la nuit affreuse,
+ Vous, Loups, faites silence; Hiboux, répondez lui!
+
+Il sembloit que ma société plût beaucoup au gouverneur: aussi
+m'invitoit-il souvent chez lui. Il parloit toujours de l'intention de
+m'établir, comme d'une chose décidée. Il devoit me donner non-seulement
+des lettres de recommandation pour un grand nombre de ses amis, mais
+encore une lettre de crédit pour me procurer l'argent nécessaire à
+l'achat d'une presse, des caractères et du papier. Il me donna plusieurs
+rendez-vous pour aller prendre ces lettres, qui, disoit-il, chaque fois,
+devoient certainement être prêtes: mais quand j'arrivois, il me
+remettoit sans cesse à un autre jour.
+
+Ces délais successifs se prolongèrent jusqu'à ce que le navire, dont le
+départ avoit été plusieurs fois différé, fût enfin prêt à mettre à la
+voile. Alors je me présentai de nouveau chez sir William, pour recevoir
+les lettres promises et prendre congé de lui. Je ne pus voir que le
+docteur Bard, son secrétaire, qui me dit que le gouverneur étoit
+extrêmement occupé à écrire; mais qu'il se rendroit à Newcastle avant le
+navire, et qu'il m'y donneroit ses lettres.
+
+Quoique Ralph fût marié et eût un enfant, il se décida à m'accompagner
+dans mon voyage. Son but supposé étoit de se procurer des correspondans
+en Angleterre, afin d'avoir des marchandises à vendre par commission.
+Mais j'appris ensuite que mécontent des parens de sa femme, il se
+proposoit de la laisser chez eux, et de ne jamais retourner en Amérique.
+
+Après que j'eus pris congé de mes amis, et que miss Read et moi nous
+fûmes mutuellement promis de rester fidèles, je quittai Philadelphie. Le
+navire mouilla à Newcastle. Le gouverneur y étoit déjà arrivé. Je me
+rendis à son logement. Son secrétaire m'accueillit avec beaucoup de
+politesse, et me dit que sir William ne pouvoit me voir pour le moment,
+parce qu'il avoit des affaires de la plus grande importance, mais qu'il
+m'enverroit ses lettres à bord, et qu'il me souhaitoit de tout son
+coeur, un bon voyage et un prompt retour. Un peu surpris de ce discours,
+mais n'ayant cependant encore aucun soupçon, j'allai rejoindre
+l'_Annis_.
+
+M. Hamilton, célèbre avocat de Philadelphie, passoit dans ce navire avec
+son fils; et conjointement avec un quaker nommé _M. Denham_, et MM.
+Oniam et Russel, propriétaires d'une forge dans le Maryland, il avoit
+arrêté la chambre; en sorte que nous fûmes obligés, Ralph et moi, de
+nous loger avec l'équipage. Inconnus l'un et l'autre à toutes les
+personnes du vaisseau, nous étions regardés comme des gens du commun.
+Mais M. Hamilton et son fils, qui fut depuis le gouverneur James
+Hamilton, nous quittèrent à Newcastle; le père étant rappelé, à
+très-grands frais, à Philadelphie, pour plaider une cause concernant un
+vaisseau qui avoit été saisi.
+
+Précisément au moment, où nous allions lever l'ancre, le colonel Finch
+vint à bord et me fit beaucoup d'honnêtetés. Dès-lors, les passagers
+eurent un peu plus d'attention pour moi. Ils m'invitèrent à occuper dans
+la chambre, avec mon ami Ralph, la place que MM. Hamilton venoient de
+laisser vacante; ce que nous acceptâmes avec joie.
+
+Ayant appris que les dépêches du gouverneur avoient été portées à bord
+par le colonel Finch, je demandai au capitaine celles dont je devois
+être chargé. Il répondit qu'elles avoient été toutes mises dans le sac,
+et qu'il ne pouvoit l'ouvrir pour le moment; mais qu'avant d'aborder les
+côtes d'Angleterre, il me donneroit l'occasion de les retirer. Je fus
+content de cette réponse, et nous poursuivîmes notre voyage.
+
+Les personnes logées dans la chambre étoient toutes très-sociables; et
+nous fûmes parfaitement bien pour les provisions; parce que nous
+profitâmes de toutes celles de M. Hamilton, qui en avoit embarqué une
+grande quantité. Durant la traversée, M. Denham se lia avec moi d'une
+amitié qui n'a fini qu'avec sa vie. À tout autre égard, le voyage ne fut
+pas fort agréable, car nous eûmes beaucoup de mauvais temps.
+
+Quand nous entrâmes dans la Tamise, le capitaine fut exact à me tenir sa
+parole. Il me permit de chercher dans le sac, les lettres du gouverneur.
+Je n'en trouvai pas une seule sur laquelle mon nom fût écrit, comme
+devant être confiée à mes soins: mais j'en choisis six ou sept, que je
+jugeai, par les adresses, être celles qui m'étoient destinées. Il y en
+avoit entr'autres une pour M. Basket, imprimeur du roi, et une autre
+pour un marchand de papier, qui fut la première personne chez qui
+j'allai.
+
+Je lui remis la lettre comme venant du gouverneur Keith.--«Je ne le
+connois pas, me dit-il».--Puis, ouvrant la lettre, il s'écria:--«Oh!
+elle est de Riddlesden! J'ai découvert depuis peu que c'est un coquin
+fieffé; et je n'ai envie ni d'avoir affaire avec lui, ni de recevoir de
+ses missives».--En même-temps, il mit la lettre dans mes mains, tourna
+les talons, et se mit à servir quelques chalands.
+
+Je fus très-surpris de voir que ces lettres n'étoient point du
+gouverneur; Réfléchissant alors sur ses délais, et m'en rappelant toutes
+les circonstances, je commençai à douter de sa sincérité. J'allai
+trouver mon ami Denham et lui racontai toute l'affaire. Il me mit tout
+de suite au fait du caractère de Keith, me dit qu'il n'étoit nullement
+probable qu'il eût écrit une seule lettre en ma faveur; et que tous ceux
+qui le connoissoient, n'avoient aucune confiance en lui. Le bon quaker
+ne put s'empêcher de rire de ce que j'avois été assez crédule pour
+croire que le gouverneur me procureroit du crédit, lorsqu'il n'avoit
+aucun crédit pour lui-même. Comme je lui montrai quelqu'inquiétude sur
+le parti que j'avois à prendre, il me conseilla de chercher à travailler
+chez un imprimeur.--«Là, me dit-il, vous pourrez vous perfectionner dans
+votre profession, et vous vous mettrez à même de vous établir plus
+avantageusement quand vous retournerez en Amérique.»
+
+Nous savions déjà, aussi bien que le marchand de papier, que le
+procureur Riddlesden étoit un coquin. Il avoit presque ruiné le père de
+miss Read, en l'engageant à être sa caution. Nous apprîmes par sa
+lettre, que, de concert avec le gouverneur, il tramoit secrètement une
+intrigue pour nuire à M. Hamilton, sur le voyage duquel il avoit compté.
+Denham, qui étoit ami d'Hamilton, pensa qu'il falloit l'instruire de
+cette perfidie. Aussi, dès qu'il arriva en Angleterre, ce qui ne tarda
+pas, je me rendis chez lui, et autant par intérêt pour lui que par
+ressentiment contre le gouverneur, je lui donnai la lettre de
+Riddlesden. L'information qu'elle contenoit étoit très-importante pour
+lui; il m'en remercia beaucoup; et dès ce moment, il m'accorda son
+amitié qui, depuis, m'a été souvent très-utile.
+
+Mais que faut-il penser d'un gouverneur, qui joue de si misérables
+tours, et trompe si grossièrement un pauvre jeune homme sans expérience?
+C'étoit sa coutume. Voulant plaire à tout le monde, et ayant peu à
+donner, il prodiguoit les promesses. D'ailleurs, sensible, judicieux,
+écrivant assez bien, il étoit bon gouverneur pour la colonie, mais non
+pour ses commettans, dont il dédaignoit fréquemment les instructions.
+Plusieurs de nos meilleures loix ont été établies sous son
+administration, et sont son ouvrage.
+
+Nous étions, Ralph et moi, toujours inséparables. Nous prîmes ensemble
+un logement qui nous coûtoit trois schellings et demi par semaine; car
+nous ne pouvions pas y mettre davantage. Ralph trouva quelques parens à
+Londres: mais ils étoient pauvres et hors d'état de l'assister. Il me
+dit alors, pour la première fois, que son intention étoit de rester en
+Angleterre, et qu'il n'avoit jamais pensé à retourner à Philadelphie. Il
+étoit absolument sans argent; le peu qu'il avoit pu s'en procurer, ayant
+à peine suffi à payer son passage. Quant à moi, j'avois encore quinze
+pistoles. Ralph avoit de temps en temps recours à ma bourse, pendant
+qu'il cherchoit de l'emploi.
+
+Se croyant d'abord beaucoup de talent pour l'état de comédien, il songea
+à monter sur le théâtre: mais Wilkes, à qui il s'adressa, lui conseilla
+franchement de renoncer à cette idée, parce qu'il lui étoit impossible
+de réussir. Il proposa ensuite à Roberts, libraire dans
+Pater-Noster-Row, d'écrire pour lui une feuille hebdomadaire dans le
+genre du _Spectateur_: mais les conditions qu'il y mit, ne convinrent
+point à Roberts. Enfin, il essaya de se procurer du travail comme
+copiste. Il parla aux gens de loi et aux marchands de papier des
+environs du Temple: ce fut en vain; il ne trouva point de place vacante.
+
+Pour moi, je fus tout de suite employé chez Palmer, qui étoit alors un
+fameux imprimeur dans l'enclos de Saint-Barthélémy, et chez lequel je
+restai près d'un an. Je m'appliquois assidument à mon ouvrage: mais je
+dépensois avec Ralph, presque tout ce que je gagnois. Quand les
+spectacles et les autres lieux d'amusement, que nous fréquentions
+ensemble, eurent mis fin à mes pistoles, nous fûmes réduits à vivre
+uniquement du travail de mes mains. Ralph sembloit avoir entièrement
+perdu de vue sa femme et son enfant. J'oubliai aussi, par degrés, mes
+engagemens avec miss Read, à laquelle je n'écrivis jamais qu'une lettre;
+encore étoit-ce pour lui apprendre que vraisemblablement je ne
+retournerois pas de sitôt à Philadelphie. Ce fut là une autre grande
+erreur de ma vie; et je désirerois de pouvoir la corriger, si j'étois à
+recommencer.
+
+Je travaillois chez Palmer, à l'impression de la seconde édition de la
+_Religion naturelle, de Woolaston_. Quelques-uns des raisonnemens de cet
+ouvrage ne me parurent pas bien fondés; j'écrivis un petit traité de
+métaphysique pour les combattre. Mon pamphlet étoit intitulé:
+_Dissertation sur la Liberté et la Nécessité, le Plaisir et la Peine_.
+Je le dédiai à mon ami Ralph, l'imprimai et en tirai un petit nombre
+d'exemplaires. Dès-lors, Palmer me traita avec plus de considération, et
+me regarda comme un jeune homme de talent; mais il me fit des reproches
+sérieux sur les principes de mon pamphlet, qu'il regardoit comme
+abominables. La publication de ce petit ouvrage fut une autre erreur de
+ma vie.
+
+Pendant que je logeois dans Little-Britain, je fis connoissance avec le
+libraire Wilcox, dont la boutique touchoit à ma porte. Les magasins de
+lecture n'étoient point encore en usage. Wilcox avoit une immense
+collection de livres de toute espèce. Nous convînmes que, moyennant un
+prix raisonnable, dont je ne me souviens plus, je pourrois prendre chez
+lui les livres qui me plairoient, et que je les lui rendrois après les
+avoir lus. Je regardai ce marché comme très-avantageux pour moi, et j'en
+profitai autant qu'il me fut possible.
+
+Mon pamphlet tomba entre les mains d'un chirurgien, nommé _Lyons_,
+auteur d'un livre intitulé: l'_Infaillibilité du Jugement humain_; et ce
+fut l'occasion d'une liaison intime entre nous. Lyons me témoignoit
+beaucoup d'estime, et venoit souvent me voir, pour s'entretenir avec moi
+sur des sujets de métaphysique. Il me fit connoître le docteur
+Mandeville, auteur de _la Fable des Abeilles_, lequel avoit formé dans
+la taverne de Cheapside, un club dont il étoit l'ame. Ce docteur étoit
+un homme facétieux et très-amusant. Lyons me présenta aussi, dans le
+café Batson, au docteur Pemberton, qui me promit de me procurer
+l'occasion de voir sir Isaac Newton. Je le désirois beaucoup: mais le
+docteur Pemberton ne me tint point parole.
+
+J'avois apporté d'Amérique quelques curiosités, dont la principale étoit
+une bourse, faite d'asbeste[20], qui n'éprouve aucune altération dans le
+feu. Sir Hans-Sloane en ayant entendu parler, vint me voir, et m'invita
+à aller chez lui, dans Bloomsbury-Square. Après m'avoir montré tout ce
+que son cabinet renfermoit de curieux, il m'engagea à y joindre ma
+bourse d'asbeste, qu'il me paya honorablement.
+
+ [20] L'asbeste est une pierre de la nature de l'amiante, et ses filets
+ ne sont pas moins flexibles.
+
+Il logeoit dans notre maison une jeune marchande de modes, qui tenoit
+une boutique du côté de la Bourse. Vive, sensible, et ayant reçu une
+éducation au-dessus de son état, elle avoit une conversation
+très-agréable. Le soir, Ralph lui lisoit des comédies. Ils devinrent
+intimes. Elle changea de logement, et il la suivit. Ils vécurent quelque
+temps ensemble. Mais Ralph étoit sans emploi. Elle avoit un enfant; et
+les profits de sa boutique ne suffisoient pas pour les faire vivre tous
+les trois. Ralph résolut alors de quitter Londres et d'essayer de tenir
+une école de campagne. Il se croyoit très-propre à y réussir; car il
+avoit une belle écriture, et connoissoit très-bien l'arithmétique et la
+partie des comptes. Mais regardant cet emploi comme au-dessous de lui,
+et comptant qu'il feroit un jour une toute autre figure dans le monde,
+et qu'il auroit à rougir si l'on savoit qu'il eût exercé une profession
+si peu honorable, il changea de nom et me fit l'honneur de prendre le
+mien. Bientôt après, il m'écrivit pour m'apprendre qu'il s'étoit établi
+dans un petit village du Berkshire. Il recommanda à mes soins mistriss
+T... la marchande de modes, et il me pria de lui répondre à l'adresse de
+M. Franklin, maître d'école à N....
+
+Il continua de m'écrire fréquemment, m'envoyant de longs fragmens d'un
+poëme épique, qu'il composoit, et qu'il m'invitoit à critiquer et à
+corriger. Je fesois ce qu'il désiroit; mais non sans chercher à lui
+persuader de renoncer à ce travail. Young venoit précisément de publier
+une de ses satyres. J'en copiai une grande partie et l'envoyai à Ralph,
+parce que c'étoit un endroit, où l'auteur démontroit la folie de
+cultiver les muses, dans l'espoir de s'élever dans le monde par leur
+moyen. Tout cela fut en vain. Les feuilles du poëme continuèrent à
+m'arriver par chaque courrier.
+
+Pendant ce temps-là, mistriss T... ayant perdu, à cause de Ralph, et ses
+amis et son commerce, étoit souvent dans le besoin. Elle avoit alors
+recours à moi; et pour la tirer d'embarras, je lui prêtois tout l'argent
+qui ne m'étoit pas nécessaire pour vivre. Je me sentis un peu trop de
+penchant pour elle. N'étant retenu, dans ce temps-là, par aucun frein
+religieux, et abusant de l'avantage que sembloit me donner sa situation,
+j'osai, et ce fut une autre erreur de ma vie, j'osai essayer de prendre
+avec elle des libertés, qu'elle repoussa avec une juste indignation.
+Elle informa Ralph de ma conduite; et cette affaire occasionna une
+rupture entre lui et moi.
+
+Quand il revint à Londres, il me donna à entendre qu'il regardoit toutes
+les obligations qu'il m'avoit, comme anéanties par ce procédé; d'où je
+conclus que je ne devois jamais espérer le remboursement de l'argent que
+j'avois avancé pour lui, ou prêté à lui-même. J'en fus d'autant moins
+affligé qu'il étoit entièrement hors d'état de me payer, et qu'en
+perdant son amitié, je me trouvois en même-temps délivré d'un
+très-pesant fardeau.
+
+Je songeai alors à mettre quelqu'argent en réserve. L'imprimerie de
+Watts, près de Lincoln's-Inn-Fields, étant plus considérable que celle
+où je travaillois, je crus qu'il me seroit plus avantageux d'y entrer.
+Je m'y présentai; on m'y reçut; et ce fut-là que je demeurai pendant
+tout le reste de mon séjour à Londres.
+
+À mon entrée dans cette imprimerie, je commençai à travailler à la
+presse, parce que je crus avoir besoin de l'exercice corporel, auquel
+j'avois été accoutumé en Amérique, où les ouvriers travaillent
+alternativement comme compositeurs et comme pressiers.
+
+Je ne buvois que de l'eau. Les autres ouvriers, au nombre d'environ
+cinquante, étoient grands buveurs de bière. Je portois souvent, en
+montant et en descendant les escaliers, une grande forme de caractères
+dans chaque main, tandis que les autres avoient besoin des deux mains
+pour porter une seule forme. Aussi étoient-ils étonnés de voir, et par
+cet exemple et par beaucoup d'autres, que l'_Américain aquatique_, comme
+ils m'appeloient, étoit plus fort que ceux qui buvoient du porter[21].
+Le garçon du marchand de bière avoit assez d'occupation toute la journée
+à servir cette seule maison. Mon camarade de presse buvoit tous les
+matins, avant le déjeûner, une pinte de bière, une pinte en déjeûnant
+avec du pain et du fromage, une entre le déjeûner et le dîner, une à
+dîner, une vers les six heures du soir, et encore une lorsqu'il avoit
+fini son ouvrage. Cette habitude me sembloit très-mauvaise: mais mon
+camarade disoit que sans cette quantité de bière, il n'auroit pas assez
+de force pour travailler.
+
+ [21] De la bière forte.
+
+J'essayai de le convaincre que la force corporelle, que donnoit la
+bière, ne pouvoit être qu'en proportion de la quantité solide de l'orge,
+dissoute dans l'eau, dont la bière étoit composée. Je lui dis qu'il y
+avoit plus de farine dans un pain d'un sol, et que conséquemment s'il
+mangeoit ce pain et buvoit une pinte d'eau, il en retireroit plus de
+force que d'une pinte de bière. Cependant, ce raisonnement ne l'empêcha
+pas de boire sa quantité de bière accoutumée, et de payer chaque samedi
+au soir, quatre ou cinq schellings d'écot pour cette maudite boisson;
+dépense, dont j'étois entièrement exempt. C'est ainsi que ces pauvres
+diables restent volontairement toute leur vie dans la pénurie et dans le
+malheur.
+
+Au bout de quelques semaines, Watts ayant besoin de m'employer à la
+composition, je quittai la presse. Les compositeurs me demandèrent la
+bienvenue. Mais je considérai cela comme une injustice, attendu que je
+l'avois déjà payée en bas. Le maître fut de mon avis, et m'engagea à ne
+rien donner. Je restai donc deux ou trois semaines, sans fraterniser
+avec personne. On me regardoit comme un excommunié; et quand je
+m'absentois, il n'y avoit point de tour qu'on ne me jouât. Je trouvois à
+mon retour, mes caractères mêlés, mes pages transposées, mes matières
+rompues, etc.; et tout cela étoit attribué au lutin qui fréquentoit la
+chapelle[22], et tourmentoit, me disoit-on, ceux qui n'étoient pas
+régulièrement admis. Enfin, malgré la protection du maître, je fus
+obligé de payer de nouveau, convaincu qu'il y avoit de la folie à ne pas
+être en bonne intelligence avec ceux, au milieu desquels j'étois destiné
+à vivre.
+
+ [22] La chapelle est le nom que les ouvriers donnent à l'imprimerie.
+ Les imprimeurs anglais appellent le lutin _Ralph_, nom que portoit
+ cet ami dont Franklin a parlé plus haut.
+
+Après cela je fus parfaitement d'accord avec mes compagnons de travail,
+et j'acquis bientôt, parmi eux, une grande influence. Je leur proposai
+quelques changemens dans les loix de la chapelle, et ils les acceptèrent
+sans difficulté. Mon exemple détermina plusieurs de mes camarades à
+quitter la détestable habitude de déjeûner avec du pain, du fromage et
+de la bière. Ils firent, ainsi que moi, venir d'une maison voisine, un
+bon plat de gruau chaud, dans lequel il y avoit un petit morceau de
+beurre, avec du pain grillé et de la muscade. C'étoit un bien meilleur
+déjeûner, qui coûtoit tout au plus la valeur d'une pinte de bière,
+c'est-à-dire, trois demi-sols; et qui, en même-temps, fesoit qu'on avoit
+des idées bien plus claires.
+
+Ceux qui continuoient à se gorger de bière, perdoient souvent leur
+crédit chez le cabaretier, faute de payer leur compte. Ils s'adressoient
+alors à moi, pour que je leur servisse de caution; leur _lumière_,
+disoient-ils, _étoit éteinte_. Je me tenois chaque samedi au soir,
+auprès de la table, où l'on payoit l'ouvrage de la semaine, et je
+prenois les petites sommes dont j'avois répondu. Elles s'élevoient
+quelquefois à près de trente schellings.
+
+Cet avantage, joint à la réputation d'être assez goguenard, me donnoit
+de l'importance dans la chapelle. J'avois, en outre, acquis l'estime du
+maître, en m'appliquant beaucoup à l'ouvrage, et n'observant jamais le
+Saint-Lundi. La célérité extraordinaire avec laquelle je composois,
+fesoit qu'on me donnoit toujours les ouvrages les plus pressés, qui sont
+ordinairement les mieux payés. Ainsi Je passois mon temps d'une manière
+très-agréable.
+
+Le logement que j'occupois dans Little-Britain, étant trop éloigné de
+l'imprimerie, je le quittai pour en prendre un autre dans Duke-Street,
+vis-à-vis de l'église catholique. Il étoit sur le derrière d'un magasin
+italien. La maison étoit tenue par une veuve, qui avoit une fille, une
+servante et un garçon de boutique: mais ce dernier ne couchoit point
+dans la maison.
+
+Après avoir fait prendre des informations sur mon compte dans
+Little-Britain, la veuve voulut bien me recevoir au même prix que mes
+premiers hôtes, c'est-à-dire, à trois schellings et demi par semaine.
+Elle se contentoit de si peu, disoit-elle, parce qu'il n'y avoit que des
+femmes dans sa maison, et qu'elles seroient plus en sûreté lorsqu'un
+homme y logeroit.
+
+Cette femme, déjà avancée en âge, étoit née d'un ministre protestant,
+qui l'avoit élevée dans sa religion. Mais son mari, dont elle respectoit
+singulièrement la mémoire, l'avoit convertie à la foi catholique. Elle
+avoit vécu dans la société intime de diverses personnes de distinction,
+et en savoit un grand nombre d'anecdotes, qui remontoient jusqu'au règne
+de Charles second. Étant sujette à des attaques de goutte, qui
+l'obligeoient de garder souvent la chambre, elle aimoit à recevoir
+quelquefois compagnie. La sienne étoit si amusante pour moi, que j'étois
+charmé de passer ma soirée auprès d'elle toutes les fois qu'elle le
+désiroit. Notre souper n'étoit composé que d'une moitié d'anchois pour
+chacun, sur un morceau de pain avec du beurre, avec une pinte d'aile
+pour nous tous. Mais la conversation de la veuve assaisonnoit
+délicieusement ce repas.
+
+Comme je rentrois de bonne heure, et que je n'occasionnois presque aucun
+embarras dans la maison, la veuve avoit de la répugnance à notre
+séparation; et quand je parlai d'un autre logement que j'avois trouvé
+plus près de l'imprimerie et à deux schellings par semaine, ce qui
+s'accordoit avec l'intention où j'étois de faire des épargnes, elle
+m'engagea à y renoncer, et me fit en même-temps une diminution de deux
+schellings. Ainsi je continuai à loger chez elle à un schelling et demi
+par semaine, pendant le reste du temps que je fus à Londres.
+
+Dans un grenier de la maison vivoit de la manière la plus retirée une
+demoiselle âgée de soixante-dix ans. Voici ce que mon hôtesse m'en
+apprit. Elle étoit catholique romaine. Dans sa jeunesse, elle avoit été
+envoyée dans le continent, et étoit entrée dans un couvent pour se faire
+religieuse. Mais le climat ne convenant point à sa santé, elle fut
+obligée de repasser en Angleterre, où, quoiqu'il n'y eût pas de couvens,
+elle fit voeu de mener une vie monastique, de la manière la plus rigide
+que les circonstances le lui permettroient. En conséquence, elle disposa
+de tous ses biens pour être employés en oeuvres de charité, ne se
+réservant qu'une rente annuelle d'onze livres sterlings, dont elle
+donnoit encore une partie aux pauvres. Elle ne mangeoit que du gruau
+bouilli dans de l'eau, et ne fesoit jamais de feu que pour faire cuire
+cette nourriture. Il y avoit déjà plusieurs années qu'elle vivoit dans
+ce grenier, où les principaux locataires catholiques, qui avoient
+successivement tenu la maison, l'avoient toujours logée gratuitement,
+regardant son séjour chez eux comme une faveur céleste. Un prêtre venoit
+la confesser tous les jours.--«Je lui ai demandé, me dit mon hôtesse,
+comment elle peut, vivant comme elle le fait, trouver tant d'occupation
+pour un confesseur; et elle m'a répondu qu'il est impossible d'éviter
+les mauvaises pensées.»
+
+J'obtins une fois la permission de lui rendre visite. Je la trouvai
+polie, gaie et d'une conversation agréable. Son appartement étoit
+propre: mais tous les meubles consistoient en un matelas, une table sur
+laquelle il y avoit un crucifix et un livre, et une chaise qu'elle me
+donna pour m'asseoir. Sur la cheminée étoit un tableau de sainte
+Véronique, déployant son mouchoir, où l'on voyoit l'empreinte
+miraculeuse de la figure du Christ; ce qu'elle m'expliqua avec beaucoup
+de gravité. Son visage étoit pâle; mais elle n'avoit jamais été malade;
+et je puis la citer comme une autre preuve du peu qu'il faut pour
+maintenir la vie et la santé.
+
+À l'imprimerie, je me liai d'amitié avec un jeune homme d'esprit, nommé
+_Wygate_, qui, étant né de parens riches, avoit reçu une meilleure
+éducation que la plupart des autres imprimeurs. Il étoit assez bon
+latiniste, parloit facilement français, et aimoit beaucoup la lecture.
+Je lui appris à nager, ainsi qu'à un de ses amis, en me baignant
+seulement deux fois avec eux. Ils n'eurent plus ensuite besoin de
+leçons. Un jour nous fîmes la partie d'aller par eau à Chelsea, pour
+voir le collége et les curiosités de don Saltero. Au retour, cédant aux
+sollicitations du reste de la compagnie, dont Wygate avoit excité la
+curiosité, je me déshabillai et m'élançai dans la Tamise. Je nageai
+depuis Chelsea jusqu'au pont des Blackfriards[23], et je fis dans ce
+trajet plusieurs tours d'adresse et d'agilité, soit à la surface de
+l'eau, soit en plongeant. Cela causa beaucoup d'étonnement et de plaisir
+à ceux qui le voyoient pour la première fois. Dès mes plus jeunes ans
+j'avois beaucoup aimé cet exercice. Je connoissois et pouvois exécuter
+toutes les évolutions et les positions de Thevenot; et j'en avois
+inventé quelques autres, dans lesquelles je m'efforçois de réunir la
+grace et l'utilité. Je ne négligeai pas de les montrer toutes dans cette
+occasion, et je fus extrêmement flatté de l'admiration qu'elles
+excitèrent.
+
+ [23] Des moines noirs.
+
+Indépendamment du désir qu'avoit Wygate de se perfectionner dans l'art
+de la natation, il m'étoit très-attaché, parce qu'il y avoit une grande
+conformité dans nos goûts et dans nos études. Il me proposa de faire
+avec lui le tour de l'Europe, en nous défrayant, en même-temps, par le
+travail dans notre profession. J'étois sur le point d'y consentir; et
+j'en fis part au quaker Denham, mon ami, avec lequel je me fesois un
+plaisir de passer une heure, lorsque j'en avois le loisir. M. Denham
+m'engagea à renoncer à ce projet, et me conseilla de songer à retourner
+à Philadelphie, ce qu'il se proposoit de faire bientôt lui-même. Il faut
+que je rapporte ici un trait du caractère de ce digne homme.
+
+Il avoit fait autrefois le commerce à Bristol. Obligé de manquer, il
+composa avec ses créanciers et partit pour l'Amérique, où à force de
+travail et d'application, il acquit bientôt une fortune considérable. Il
+repassa alors en Angleterre, dans le vaisseau où j'étois embarqué, ainsi
+que je l'ai rapporté plus haut. Là, il invita tous ses créanciers à une
+fête. Quand ils furent rassemblés, il les remercia de la facilité avec
+laquelle ils avoient consenti à un accommodement favorable pour lui; et
+tandis qu'ils ne s'attendoient à rien de plus qu'à un simple repas,
+chacun trouva sous son assiette, au moment où il la retourna, un mandat
+sur un banquier, pour le reste de sa créance et des intérêts.
+
+M. Denham me dit que son dessein étoit d'emporter à Philadelphie une
+grande quantité de marchandises, afin d'y ouvrir un magasin; et il
+m'offrit de me prendre avec lui, en qualité de commis, pour avoir soin
+de son magasin, copier ses lettres, et tenir ses livres, ce qu'il se
+chargeroit de m'apprendre. Il ajouta qu'aussitôt que je serois au fait
+du commerce, il m'avanceroit, en m'envoyant, avec une cargaison de bled
+et de farine, aux îles de l'Amérique, et en me procurant d'autres
+commissions lucratives; de sorte qu'avec de la conduite et de
+l'économie, je pourrois, avec le temps, entreprendre des affaires
+avantageuses pour mon compte.
+
+Ces propositions me plurent. Londres commençoit à m'ennuyer. Les momens
+agréables que j'avois passés à Philadelphie, se retracèrent à ma
+mémoire, et je désirai de les voir renaître. En conséquence je
+m'engageai avec M. Denham à raison de cinquante livres sterlings par an.
+C'étoit à la vérité, moins que je ne gagnois comme compositeur
+d'imprimerie: mais aussi j'avois une plus belle perspective. Je quittai
+donc l'état d'imprimeur, et je crus que c'étoit pour toujours. Je me
+livrai entièrement à mes nouvelles occupations. Je passois mon temps,
+soit à accompagner M. Denham de magasin en magasin, pour acheter des
+marchandises, soit à les faire emballer et à presser les ouvriers.
+Cependant, lorsque tout fut à bord, j'eus quelques jours de loisir.
+
+Durant cet intervalle, on vint me demander de la part d'un homme que je
+ne connoissois que de nom. C'étoit sir William Wyndham. Je me rendis
+chez lui. Il avoit entendu parler de la manière dont j'avois nagé entre
+Chelsea et Blackfriards; et on lui avoit dit que j'avois enseigné, en
+quelques heures, l'art de la natation, à Wygate et à un autre jeune
+homme. Ses deux fils étoient sur le point de voyager en Europe. Il
+désiroit qu'ils sussent nager avant leur départ; et il m'offrit une
+récompense assez considérable, si je voulois le leur apprendre.
+
+Ils n'étoient pas encore à Londres, et le séjour que j'y devois faire
+moi-même étoit incertain; c'est pourquoi je ne pus accepter sa
+proposition. Mais je supposai, d'après cet incident, que si j'eusse
+voulu rester dans la capitale de l'Angleterre, et y ouvrir une école de
+natation, j'aurois pu gagner beaucoup d'argent. Cette idée me frappa
+même tellement, que si l'offre de sir William Wyndham m'eût été faite
+plutôt, j'aurois renoncé, pour quelque temps, au dessein de retourner en
+Amérique.
+
+Quelques années après, nous avons eu, vous et moi, des affaires plus
+importantes à traiter, avec l'un des fils de sir William Wyndham, devenu
+comte d'Egremont. Mais n'anticipons pas sur les évènemens.
+
+J'avois passé dix-huit mois à Londres, travaillant presque sans relâche
+de mon métier, et ne fesant d'autre dépense extraordinaire pour moi, que
+d'aller quelquefois à la comédie, et d'acheter quelques livres. Mais mon
+ami Ralph m'avoit tenu dans la pauvreté. Il me devoit environ vingt-sept
+livres sterlings, qui étoient autant de perdu, et qui, prises sur mes
+petites épargnes, me paroissoient une somme considérable. Malgré cela,
+j'avois de l'affection pour lui, parce qu'il possédoit beaucoup de
+qualités aimables. Enfin, quoique je n'eusse rien fait pour ma fortune,
+j'avois augmenté la somme de mes connoissances, soit par le grand nombre
+d'excellens livres que j'avois lus, soit par la conversation des savans
+et des gens de lettres, avec lesquels je m'étois lié.
+
+Nous fîmes voile de Gravesende le 23 juillet 1726. Je ne vous dirai rien
+ici des incidens de mon voyage. Vous les trouverez dans mon journal, où
+toutes les circonstances en sont particulièrement détaillées. Nous
+arrivâmes à Philadelphie le 11 octobre suivant.
+
+Keith avoit perdu son emploi de gouverneur de Pensylvanie, et étoit
+employé par le major Gordon. Je le trouvai dans la rue, où il se
+promenoit en simple particulier. Il fut un peu honteux de me voir, et
+passa sans me rien dire.
+
+J'aurois été moi-même aussi honteux en voyant miss Read, si sa famille,
+désespérant avec raison de mon retour, d'après la lecture de ma lettre,
+ne lui eût conseillé de renoncer à moi et d'épouser un potier nommé
+_Rogers_, à quoi elle consentit. Mais ce Rogers ne la rendit point
+heureuse, et bientôt elle se sépara de lui, renonçant même à porter son
+nom, parce qu'on prétendoit qu'il avoit une autre femme. Son habileté
+dans sa profession avoit séduit les parens de miss Read: mais il étoit
+aussi mauvais sujet qu'excellent ouvrier. Il contracta beaucoup de
+dettes, et en 1727 ou 1728, il s'enfuit aux Antilles, où il mourut.
+
+Pendant mon absence, Keimer avoit pris une maison plus considérable, où
+il tenoit un magasin bien fourni de papier et de divers autres articles.
+Il s'étoit procuré quelques caractères neufs et un certain nombre
+d'ouvriers, qui, tous, étoient pourtant très-médiocres. Il paroissoit ne
+pas manquer d'ouvrage.
+
+M. Denham loua un magasin dans Water-Street[24], où nous étalâmes nos
+marchandises. Je m'appliquai au travail; j'étudiai la partie des
+comptes, et en peu de temps, je devins habile commerçant. Je logeois et
+mangeois chez M. Denham. Il m'étoit sincèrement attaché, et me traitoit
+comme s'il eût été mon père. De mon côté, je le respectois et l'aimois.
+Ma situation étoit heureuse: mais ce bonheur ne fut pas de longue durée.
+
+ [24] C'est la rue la plus près du port, et la plus commerçante de
+ Philadelphie. (_Note du Traducteur._)
+
+Au commencement du mois de février 1727, époque où j'entrois dans ma
+vingt-deuxième année, nous tombâmes malades, M. Denham et moi. Je fus
+attaqué d'une pleurésie, qui faillit à m'emporter. Je souffrois
+beaucoup; je crus que c'en étoit fait de moi, et lorsqu'ensuite je
+commençai à me rétablir, j'éprouvai une autre sorte de peine; j'étois
+fâché d'avoir encore à éprouver, tôt ou tard, une scène aussi
+désagréable.
+
+J'avois oublié la maladie de M. Denham. Elle dura long-temps, et enfin
+il y succomba. Il me laissa, par son testament, un petit legs, comme un
+témoignage de son amitié; et je me trouvai encore une fois abandonné à
+moi-même dans ce vaste monde, car l'exécuteur testamentaire s'étant mis
+à la tête du magasin, je fus congédié.
+
+Mon beau-frère Holmes, qui se trouvoit alors à Philadelphie, me
+conseilla de reprendre mon premier état. Keimer m'offrit des
+appointemens considérables, si je voulois me charger de conduire son
+imprimerie, parce qu'il vouloit lui-même ne s'occuper que de son
+magasin. Sa femme et les parens, qu'il avoit à Londres, m'avoient donné
+une mauvaise idée de son caractère, et je répugnois à me lier d'affaires
+avec lui. Je cherchai à me placer chez quelque marchand, en qualité de
+commis; mais ne pouvant y réussir tout de suite, j'accédai aux
+propositions de Keimer.
+
+Voici quels étoient alors ceux qui travailloient dans son imprimerie:
+
+Hugh Meredith, pensylvanien, âgé d'environ trente-cinq ans. Il avoit
+passé sa jeunesse à cultiver la terre. Il étoit honnête, sensé, avoit
+quelqu'expérience et aimoit beaucoup la lecture: mais il s'adonnoit trop
+à la boisson.
+
+Stephen Potts, jeune campagnard sortant de l'école, étant aussi
+accoutumé aux travaux de l'agriculture, mais doué de qualités qui
+n'étoient pas communes, et de beaucoup d'intelligence et de gaîté. Il
+étoit pourtant un peu paresseux. Keimer avoit arrêté ces deux ouvriers à
+très-bas prix: mais il avoit promis de les augmenter tous les trois
+mois, d'un schelling par semaine, pourvu qu'ils le méritassent par leurs
+progrès dans l'art typographique. Cette augmentation de gages étoit
+l'appât dont il s'étoit servi pour les séduire.
+
+John Savage, irlandois, qui n'avoit appris aucune espèce de métier, et
+dont Keimer s'étoit procuré le service pour quatre ans, en l'achetant
+d'un capitaine de navire. Il devoit être pressier.
+
+Un étudiant d'Oxford, nommé _George Webb_, que Keimer avoit aussi acheté
+pour quatre ans, et qu'il destinoit à être compositeur. Je ne tarderai
+pas à parler encore de lui.
+
+Enfin, David Harry, jeune homme de la campagne, entré chez Keimer comme
+apprenti.
+
+Je m'apperçus bientôt que Keimer ne m'avoit engagé à un prix fort
+au-dessus de celui qu'il avoit coutume de donner, que pour que je
+formasse tous ces ouvriers ignorans, qui ne lui coûtant presque rien, et
+étant tous liés avec lui par des contrats, pourroient, aussitôt qu'ils
+seroient suffisamment instruits, le mettre en état de se passer de moi.
+Malgré cela, je fus fidèle à notre accord. L'imprimerie étoit dans la
+plus grande confusion: je la mis en ordre; et j'amenai insensiblement
+les ouvriers à être attentifs à leur travail et à l'exécuter d'une assez
+bonne manière.
+
+Il étoit assez singulier de voir un étudiant d'Oxford, vendu pour le
+paiement de son passage. Il n'avoit pas plus de dix-huit ans, et voici
+les particularités qu'il me raconta. Né à Glocester, il avoit été élevé
+dans une pension, et s'étoit distingué parmi ses camarades, par la
+manière supérieure dont il jouoit, lorsqu'on leur fesoit représenter des
+pièces de théâtre. Il étoit membre d'un club littéraire, et plusieurs
+pièces de vers, et plusieurs morceaux de prose de sa composition,
+avoient été insérés dans les journaux de Glocester. De là, il fut envoyé
+à Oxford, où il demeura environ un an. Mais il n'y étoit pas content. Ce
+qu'il désiroit le plus, c'étoit de voir Londres, et de devenir comédien.
+Enfin, ayant reçu quinze guinées pour payer le quartier de sa pension,
+il quitta le collège, cacha sa robe d'écolier dans une haie et se rendit
+dans la capitale. Là, n'ayant point d'ami qui pût le diriger, il fit de
+mauvaises connoissances, dépensa bientôt ses quinze guinées, ne trouva
+aucun moyen de se faire présenter aux comédiens, devint méprisable, mit
+ses hardes en gage et manqua de pain.
+
+Un jour qu'il marchoit dans la rue, ayant faim et ne sachant que faire,
+on lui mit dans la main un billet d'enrôleur, par lequel on offroit un
+repas soudain et une prime à ceux qui voudroient aller servir en
+Amérique. Aussitôt il se rendit au lieu indiqué dans le billet,
+s'engagea, fut mis à bord d'un vaisseau, et conduit à Philadelphie, sans
+avoir jamais écrit une ligne à ses parens, pour les informer de ce qu'il
+étoit devenu. La vivacité de son esprit et son bon naturel, en fesoient
+un excellent compagnon: mais il étoit indolent, étourdi et excessivement
+imprudent.
+
+L'irlandais John déserta bientôt. Je commençai à vivre très-agréablement
+avec les autres. Ils me respectoient d'autant plus qu'ils voyoient que
+Keimer étoit incapable de les instruire, et qu'avec moi ils apprenoient
+tous les jours quelque chose. Nous ne travaillions jamais le samedi,
+parce que c'étoit le sabbat de Keimer: ainsi nous avions chaque semaine
+deux jours à consacrer à la lecture.
+
+Je fis de nouvelles connoissances dans la ville parmi les personnes qui
+avoient de l'instruction. Keimer me traitoit avec beaucoup de politesse
+et avec une apparente estime; et rien ne me causoit de l'inquiétude,
+sinon la créance de Vernon, que j'étois encore hors d'état de payer, mes
+épargnes ayant été jusqu'alors très-peu de chose.
+
+Notre imprimerie manquoit souvent de caractères, et il n'y avoit point
+en Amérique d'ouvrier qui sût en fondre. J'avois vu pratiquer cet art
+dans la maison de James à Londres, sans y faire beaucoup d'attention.
+Cependant, je trouvai le moyen de fabriquer un moule. Les lettres que
+nous avions me servirent de poinçons; je jetai mes nouveaux caractères
+en plomb dans des matrices d'argile, et je pourvus ainsi assez
+passablement à nos besoins les plus pressans.
+
+Je gravois aussi, dans l'occasion, divers ornemens; je fesois de
+l'encre; je donnois un coup-d'oeil au magasin; en un mot, j'étois le
+_factotum_ de la maison. Mais quelqu'utile que je me rendisse, je
+m'appercevois chaque jour qu'à mesure que les autres ouvriers se
+perfectionnoient, mes services devenoient moins importans. Lorsque
+Keimer me paya le second quartier de mes gages, il me donna à entendre
+qu'il les trouvoit trop considérables, et qu'il croyoit que je devois
+lui faire une diminution. Il devint, par degrés, moins poli et affecta
+davantage le ton de maître. Il trouvoit souvent à reprendre; il étoit
+difficile à contenter; et il sembloit toujours sur le point d'en venir à
+une querelle pour se brouiller avec moi.
+
+Malgré cela, je continuai à le supporter patiemment. J'imaginois que sa
+mauvaise humeur étoit en partie causée par le dérangement et l'embarras
+de ses affaires. Enfin, un léger incident occasionna notre rupture.
+Entendant du bruit dans le voisinage, je mis la tête à la fenêtre pour
+voir ce que c'étoit. Keimer étoit dans la rue; il me vit, et d'un ton
+haut et courroucé, il me cria de faire attention à mon ouvrage. Il
+ajouta quelques mots de reproche, qui me piquèrent d'autant plus qu'ils
+étoient prononcés dans la rue, et que les voisins, que le même bruit
+avoit attirés à leurs fenêtres, étoient témoins de la manière dont on me
+traitoit.
+
+Keimer monta sur-le-champ à l'imprimerie, et continua à déclamer contre
+moi. La querelle s'échauffa bientôt des deux côtés; et Keimer me
+signifia qu'il falloit que je le quittasse dans trois mois, comme nous
+l'avions stipulé, regrettant d'être obligé de me garder encore si
+long-temps. Je lui dis que ses regrets étoient superflus, parce que je
+consentois à le quitter sur-le-champ. Je pris, en effet, mon chapeau, et
+je sortis de sa maison, priant Meredith de prendre soin de quelques
+objets que je laissois, et de les apporter chez moi.
+
+Meredith vint le soir. Nous parlâmes quelque temps du mauvais procédé
+que je venois d'essuyer. Il avoit conçu une grande estime pour moi, et
+il étoit affligé de me voir quitter la maison tandis qu'il y restoit. Il
+m'engagea à renoncer au projet que je formois, de retourner dans ma
+patrie. Il me rappela que Keimer devoit plus qu'il ne possédoit; que ses
+créanciers commençoient à être inquiets; qu'il tenoit son magasin d'une
+manière pitoyable, vendant souvent les marchandises au prix d'achat pour
+avoir de l'argent comptant, et fesant continuellement crédit sans tenir
+aucun livre de comptes; que conséquemment il feroit bientôt faillite; et
+que cela occasionneroit un vide dont je pourrois profiter.
+
+J'objectai mon manque d'argent. Sur quoi il me dit que son père avoit
+une très-haute opinion de moi, et que d'après une conversation, qui
+avoit eu lieu entr'eux, il étoit sûr qu'il nous avanceroit tout ce qui
+seroit nécessaire pour nous établir, si je consentois à entrer en
+société avec lui.--«Le temps, que je dois rester chez Keimer,
+ajouta-t-il, expirera au printems prochain. En attendant, nous pouvons
+faire venir de Londres une presse et des caractères. Je sais que je ne
+suis pas ouvrier: mais si vous acceptez ma proposition, votre habileté
+dans le métier sera balancée par les fonds que je fournirai, et nous
+partagerons également les profits.»
+
+Ce qu'il désiroit étoit raisonnable, et nous fûmes bientôt d'accord. Son
+père, qui se trouvoit en ville, approuva notre arrangement. Il
+n'ignoroit pas que j'avois de l'ascendant sur son fils, puisque j'avois
+réussi à lui persuader de s'abstenir, pendant long-temps, de boire de
+l'eau-de-vie, et il espéroit que quand je serois plus étroitement lié
+avec lui, je parviendrois à le faire renoncer entièrement à cette
+malheureuse habitude.
+
+Je fournis une liste des objets qu'il étoit nécessaire de faire venir de
+Londres. Il la remit à un négociant, et l'ordre fut aussitôt donné. Nous
+convînmes que nous garderions le secret jusqu'à l'arrivée de nos
+caractères et de notre presse, et qu'en attendant, je ferois en sorte de
+travailler dans une autre imprimerie. Mais il n'y avoit point de place
+vacante, et je restai oisif.
+
+Au bout de quelques jours Keimer eut l'espoir d'obtenir l'impression de
+quelque papier-monnoie, pour la province de New-Jersey, impression qui
+exigeoit des caractères et des gravures que je pouvois seul fournir.
+Craignant alors que Bradford ne m'engageât et ne lui enlevât cette
+entreprise, il m'envoya un message très-poli, par lequel il disoit que
+d'anciens amis ne devoient point rester brouillés pour quelques paroles,
+qui n'étoient que l'effet d'un moment de colère, et qu'il m'engageoit à
+retourner chez lui. Meredith me conseilla de me rendre à cette
+invitation, parce qu'alors il pourroit profiter de mes instructions et
+se perfectionner dans son état. Je me laissai persuader; et nous vécûmes
+avec Keimer en meilleure intelligence qu'avant notre séparation.
+
+Keimer eut l'ouvrage de New-Jersey. Pour l'exécuter, je construisis une
+presse en taille-douce, la première de ce genre qu'on eût vue dans le
+pays. Je gravai divers ornemens et vignettes. Nous nous rendîmes ensuite
+à Burlington, où j'imprimai les billets à la satisfaction générale.
+Keimer reçut, pour cet ouvrage, une somme d'argent, qui le mit en état
+de tenir long-temps la tête au-dessus de l'eau.
+
+À Burlington, je fis connoissance avec les principaux personnages de la
+province. Plusieurs d'entr'eux étoient chargés, par l'assemblée, de
+veiller sur la presse, et d'empêcher qu'on n'imprimât plus de billets
+que la loi ne l'ordonnoit. En conséquence, ils devoient se tenir
+tour-à-tour auprès de nous; et celui qui étoit en fonction, amenoit un
+ou deux de ses amis pour lui tenir compagnie.
+
+J'avois l'esprit plus cultivé par la lecture que Keimer. Aussi nos
+inspecteurs fesoient-ils plus de cas de ma conversation que de la
+sienne. Ils m'invitoient à aller chez eux, me présentoient à leurs amis,
+et me traitoient avec la plus grande honnêteté, tandis qu'ils
+négligeoient un peu mon maître Keimer. C'étoit, dans le fait, un assez
+étrange animal, ignorant les usages du monde, prompt à combattre
+grossièrement les opinions reçues, enthousiaste sur certains points de
+religion, d'une mal-propreté rebutante, et de plus, un peu fripon.
+
+Nous restâmes près de trois mois dans le New-Jersey; et à compter de
+cette époque, je pus mettre sur la liste de mes amis, le juge Allen,
+Samuel Bustil, secrétaire de la province; Isaac Pearson, Joseph Cooper,
+plusieurs des Smith, tous membres de l'assemblée, et Isaac Deacon,
+inspecteur-général. Ce dernier étoit un vieillard spirituel et rusé. Il
+me raconta que dans son enfance il avoit commencé par charier de
+l'argile pour les briquetiers; qu'il étoit déjà assez âgé lorsqu'il
+avoit appris à lire et à écrire; qu'ensuite il fut employé à porter la
+chaîne pour un arpenteur, qui lui apprit son état, et qu'à force
+d'industrie, il avoit enfin acquis une fortune honnête.
+
+«Je prévois, dit-il, un jour, en me parlant de Keimer, que vous ne
+tarderez pas à vous mettre à la place de cet homme, et que vous ferez
+fortune à Philadelphie».--Il ignoroit, cependant alors, si mon intention
+étoit de m'établir là ou ailleurs.--Les amis, que je viens de nommer, me
+furent très-utiles par la suite; et je rendis moi-même des services à
+quelques-uns. Nul d'entr'eux n'a cessé d'avoir de l'estime pour moi.
+
+Avant de raconter les circonstances de mon établissement, peut-être
+est-il nécessaire de vous dire quels étoient alors mes principes de
+morale, afin que vous puissiez voir le degré d'influence qu'ils ont eu
+depuis sur les évènemens de ma vie.
+
+Mes parens m'avoient donné de bonne heure des impressions religieuses;
+et je reçus, dès mon enfance, une éducation pieuse, dans les principes
+du calvinisme. Mais à peine fus-je parvenu à l'âge de quinze ans,
+qu'après avoir eu des doutes tantôt sur un point du dogme, tantôt sur
+l'autre, suivant que je les trouvois combattus dans les livres que je
+lisois, je commençai à douter de la révélation même.
+
+Quelques livres contre le déïsme me tombèrent entre les mains. Ils
+contenoient, disoit-on, la substance des sermons prêchés dans le cabinet
+où Boyle fesoit ses expériences de physique. Il arriva qu'ils
+produisirent sur moi un effet précisément contraire à celui qu'on
+s'étoit proposé en les écrivant; car les argumens du déïsme, qu'on y
+citoit pour les combattre, me parurent beaucoup plus forts que leur
+réfutation. En un mot, je devins un vrai déïste.
+
+Ma doctrine pervertit quelques jeunes gens, particulièrement Collins et
+Ralph. Mais quand je vins, dans la suite, à me rappeler qu'ils avoient,
+l'un et l'autre, très-mal agi envers moi, sans en avoir le moindre
+remords; quand je considérai le procédé de Keith, autre esprit fort, et
+ma propre conduite à l'égard de Vernon et de miss Read, qui me donnoit
+de temps en temps, beaucoup d'inquiétude, j'entrevis que quelque vraie
+qu'elle pût être, cette doctrine n'étoit pas très-utile. Je commençai à
+avoir une idée moins favorable du pamphlet que j'avois composé à
+Londres, et auquel j'avois mis pour épigraphe ce passage du poëte
+Dryden:
+
+ Oui, tout est bien, malgré nos préjugés divers.
+ L'homme voit qu'une chaîne embrasse l'univers:
+ Mais de l'anneau qu'il touche, en vain son oeil s'élance;
+ Il ne peut remonter jusques à la balance,
+ Où tout, avec sagesse, est pesé dans les cieux[25].
+
+ [25] Voici les vers anglais:
+
+ Whatever is, is right; though purblind man
+ Sees but a part o' the chain, the nearest link,
+ His eyes not carrying to the equal beam
+ That poises all above.
+
+L'objet de ce pamphlet étoit de prouver que, d'après les attributs de
+Dieu, sa bonté, sa sagesse, sa puissance, rien ne pouvoit être mal dans
+le monde; que le vice et la vertu n'existoient pas réellement, et
+n'étoient que de vaines distinctions. Je ne regardai plus cet écrit
+comme aussi irréprochable que je l'avois d'abord cru; et je soupçonnai
+qu'il s'étoit glissé, dans mes argumens, quelqu'erreur qui s'étendoit à
+toutes les conséquences que j'en avois tirées, comme cela arrive souvent
+dans les raisonnemens métaphysiques. En un mot, je finis par être
+convaincu que la vérité, la probité, la sincérité, dans les relations
+sociales, étoient de la plus grande importance pour le bonheur de la
+vie. Je résolus, dès ce moment, de les pratiquer aussi long-temps que je
+vivrois, et je consignai cette résolution dans mon journal.
+
+La religion révélée n'avoit, à la vérité, comme telle, aucune influence
+sur mon esprit. Mais je pensois que, quoique certaines actions pussent
+n'être pas mauvaises, par la seule raison qu'elle les défendoit, ou
+bonnes, parce qu'elle les prescrivoit, il étoit pourtant probable que
+tout bien considéré, ces actions étoient défendues, parce qu'elles
+étoient dangereuses pour nous, ou commandées parce qu'elles étoient
+avantageuses par leur nature. Grace à cette persuasion au secours de la
+divine providence, ou de quelqu'ange protecteur, et peut-être à un
+concours de circonstances favorables, je fus préservé de toute
+immoralité et de toute grande et _volontaire_ injustice, dont mon manque
+de religion m'exposoit à me rendre coupable, dans ce temps dangereux de
+la jeunesse, et dans les situations hasardeuses où je me trouvai
+quelquefois, parmi les étrangers et loin des regards et des leçons de
+mon père.
+
+Peu de temps après mon retour de Burlington, ce que nous avions demandé
+pour établir notre imprimerie, arriva de Londres. Je réglai mes comptes
+avec Keimer, et le quittai de son consentement, avant qu'il eût
+connoissance de mon projet. Nous trouvâmes, Meredith et moi, une maison
+à louer près du marché. Nous la prîmes. Cette maison, qui depuis a été
+louée soixante-dix livres sterlings par an, ne nous en coûtoit que
+vingt-quatre. Pour rendre ce loyer encore moins lourd pour nous, nous
+cédâmes une partie de la maison à Thomas Godfrey, vitrier, qui vint y
+demeurer avec sa famille, et chez qui nous nous mîmes en pension.
+
+Nous avions à peine déballé nos caractères et mis notre presse en ordre,
+que George House, l'une de mes connoissances, m'amena un homme de la
+campagne, qu'il avoit rencontré dans la rue, cherchant un imprimeur.
+Nous avions déjà dépensé presque tout notre argent, parce que nous
+avions été obligés de nous procurer une grande quantité de choses. Le
+campagnard nous paya cinq schellings, et ce premier fruit de notre
+entreprise, venant si à propos, me fit plus de plaisir qu'aucune des
+sommes que je gagnai depuis; et le souvenir de la reconnoissance que
+George House m'inspira en cette occasion, m'a souvent plus disposé, que
+je ne l'aurois peut-être été, sans cela, à favoriser les jeunes
+commençans.
+
+Il y a dans tous les pays, des esprits chagrins, qui aiment à
+prophétiser le malheur. Un être de cette trempe vivoit alors à
+Philadelphie. C'étoit un homme riche, déjà avancé en âge, ayant un air
+de sagesse et une manière de parler sentencieuse. Il se nommoit _Samuel
+Mickle_. Je ne le connoissois point: mais il s'arrêta un jour à ma
+porte, et me demanda si j'étois le jeune homme qui avoit, depuis peu,
+ouvert une imprimerie. Sur ma réponse affirmative, il me dit qu'il en
+étoit fâché pour moi; que c'étoit une entreprise dispendieuse, et que
+l'argent que j'y avois employé seroit perdu, parce que Philadelphie
+tomboit en décadence, et que tous ses habitans, ou du moins presque
+tous, avoient déjà été obligés de demander des termes à leurs
+créanciers. Il ajouta qu'il savoit, d'une manière certaine, que les
+choses qui pouvoient nous faire supposer le contraire, comme les
+nouvelles bâtisses, le haussement des loyers, n'étoient que des
+apparences trompeuses, qui, dans le fait contribuoient à hâter la ruine
+générale. Il me fit enfin, un si long détail des infortunes qui
+existoient déjà, et de celles qui devoient bientôt avoir lieu, qu'il me
+jeta dans une sorte de découragement.
+
+Si j'avois connu cet homme avant de me mettre dans le commerce, je
+n'aurois sans doute jamais osé m'y hasarder. Cependant il continua à
+vivre dans cette ville en décadence, et à déclamer de la même manière,
+refusant pendant plusieurs années, d'acheter une maison, parce que,
+selon lui, tout alloit chaque jour plus mal; et à la fin, j'eus la
+satisfaction de lui en voir payer une cinq fois aussi cher qu'elle lui
+eût coûté, s'il l'avoit achetée quand il commença ses lamentations.
+
+J'aurois dû rapporter que, pendant l'automne de l'année précédente,
+j'avois réuni la plupart des hommes instruits, que je connoissois, pour
+former un club, auquel nous donnâmes le nom de _Junto_, et dont l'objet
+étoit de perfectionner notre esprit. Nous nous assemblions les vendredis
+au soir. Les règlemens que je traçai, obligeoient chaque membre de
+proposer, à son tour, une ou plusieurs questions de morale, de politique
+ou de philosophie, pour être discutées par la société; et de lire, en
+outre, une fois tous les trois mois, un essai de sa composition sur un
+sujet à son choix.
+
+Nos débats devoient avoir lieu sous la direction d'un président, et être
+dictés par l'amour de la vérité, sans que le plaisir de disputer, et la
+vanité de triompher, pussent y entrer pour rien. Afin de prévenir toute
+chaleur déplacée, nous établîmes que, toutes les fois qu'on se
+permettroit des expressions qui annonceroient trop d'entêtement pour une
+opinion, ou qu'on se livreroit à des contradictions directes, on
+payeroit une légère amende.
+
+Les premiers membres de notre club furent:--Joseph Breintnal, notaire.
+C'étoit un homme dans la maturité de l'âge, doué d'un naturel heureux,
+très-attaché à ses amis, chérissant la poésie, lisant tout ce qui
+tomboit sous sa main, écrivant passablement, ingénieux dans beaucoup de
+petites choses, et d'une conversation agréable.
+
+Thomas Godfrey, habile mathématicien, qui s'étoit formé sans maître, et
+qui fut ensuite l'inventeur de ce qu'on appelle _le Quart de Cercle
+d'Hadley_. Presque tout ce qu'il savoit se bornoit à la connoissance des
+mathématiques. Il étoit insupportable en société, parce qu'il exigeoit,
+ainsi que la plupart des géomètres que j'ai rencontrés, une précision
+inusitée dans tout ce qu'on disoit, et qu'il contrarioit sans cesse ou
+fesoit des distinctions futiles; vrai moyen de faire manquer le but de
+toutes les conversations. Il nous quitta bientôt.
+
+Nicolas Scull, arpenteur, qui devint par la suite arpenteur-général de
+la province. Il aimoit beaucoup les livres et fesoit des vers.
+
+William Parsons, à qui on avoit fait apprendre le métier de cordonnier,
+mais qui, ayant du goût pour la lecture, acquit de profondes
+connoissances dans les mathématiques. Il les étudia d'abord dans
+l'intention d'apprendre l'astrologie, dont il étoit ensuite le premier à
+rire. Il devint aussi arpenteur-général.
+
+William Mawgridge, menuisier, très-excellent mécanicien, et à tous
+égards, homme d'un esprit très-solide.
+
+Hugh Meredith, Stephen Potts et George Webb, dont j'ai déjà parlé.
+
+Robert Grace, jeune homme riche, généreux, vif et plein d'esprit. Il
+aimoit beaucoup l'épigramme, mais encore plus ses amis.
+
+Enfin, William Coleman, commis chez un négociant, et à-peu-près du même
+âge que moi. Il avoit la tête la plus froide, l'esprit le plus clair, le
+meilleur coeur, et la morale la plus pure que j'aie presque jamais
+rencontrés dans aucun homme. Il devint par la suite négociant
+très-considéré, et l'un de nos juges provinciaux. Notre amitié dura,
+sans interruption, pendant plus de quarante ans, et ne finit qu'avec la
+vie de cet homme estimable. Le club continua d'exister presqu'aussi
+long-temps.
+
+C'étoit la meilleure école de politique et de philosophie, qu'il y eût
+alors dans toute la province; car, comme nos questions étoient lues dans
+la semaine qui précédoit celle de leur discussion, nous avions soin de
+parcourir attentivement les livres qui y avoient quelque rapport, afin
+de nous mettre en état de parler plus pertinemment. Nous acquîmes aussi
+l'habitude d'une conversation plus agréable, chaque objet étant discuté
+conformément à nos règlemens, et de manière à prévenir tout ennui. C'est
+à cela qu'on doit attribuer la longue existence de notre club, dont
+j'aurai désormais de fréquentes occasions de parler.
+
+J'en ai fait mention ici, parce que c'étoit un des moyens sur lesquels
+je pouvois compter pour le succès de mon commerce; chacun des membres
+fesant ses efforts pour nous procurer de l'ouvrage. Breintnal
+entr'autres, engagea les quakers à nous donner l'impression de quarante
+feuilles de leur histoire, dont le reste devoit être fait par Keimer.
+Nous n'exécutâmes pas cet ouvrage d'une manière supérieure, attendu
+qu'il étoit à très-bas prix. C'étoit un _in-folio_, sur du papier
+_pro-patria_, en caractère de cicéro, avec de longues notes du plus
+petit caractère. J'en composois une feuille par jour, et Meredith la
+mettoit sous presse.
+
+Il étoit souvent onze heures du soir, quelquefois plus tard, avant que
+j'eusse achevé ma distribution pour le travail du lendemain; car les
+petits ouvrages, que nous envoyoient de temps en temps nos amis, ne
+laissoient pas que de nous détourner. J'avois cependant si bien résolu
+de composer chaque jour une feuille de l'histoire des quakers, qu'un
+soir, lorsque ma forme étoit imposée et que je croyois avoir achevé mon
+travail de la journée, un accident ayant rompu cette forme et dérangé
+deux pages entières, je les distribuai immédiatement, et les composai de
+nouveau, avant de me mettre au lit.
+
+Cette infatigable assiduité, dont s'appercevoient nos voisins, commença
+à nous donner de la réputation et du crédit. J'appris, entr'autres
+choses, que notre imprimerie étant devenue le sujet de la conversation,
+dans un club de marchands, qui s'assembloient tous les soirs, et
+l'opinion générale ayant été qu'elle tomberoit, parce qu'il y avoit déjà
+en ville deux imprimeurs, Keimer et Bradford, cette opinion avoit été
+combattue par le docteur Bard, que nous avons eu vous et moi, occasion
+de voir plusieurs années après, dans son pays natal, à St.-André en
+Écosse.--«L'activité de ce Franklin, dit-il, est supérieure à tout ce
+que j'ai vu en ce genre. Le soir, en me retirant du club, je le vois
+encore à l'ouvrage, et le matin il s'y est remis avant que ses voisins
+soient levés.»
+
+Ce discours frappa le reste de l'assemblée; et bientôt après un de ses
+membres vint nous trouver, et nous offrit de nous fournir des articles
+de papeterie. Mais nous ne voulions pas encore nous charger de tenir une
+boutique.
+
+Ce n'est point pour m'attirer des louanges que j'entre si librement dans
+les détails sur mon assiduité au travail; c'est pour que ceux de mes
+descendans, qui liront ces mémoires, connoissent le prix de cette vertu,
+en voyant dans le récit des évènemens de ma vie, de quel avantage elle
+m'a été.
+
+George Webb ayant trouvé un ami, qui lui prêta l'argent nécessaire pour
+racheter son temps, de Keimer, vint un jour s'offrir à nous pour
+ouvrier. Nous ne pouvions pas l'occuper tout de suite: mais je lui dis
+imprudemment, en lui recommandant le secret, que je me proposois de
+publier avant peu une nouvelle feuille périodique, et qu'alors nous lui
+donnerions de l'ouvrage. Je lui fis part de mes espérances de succès.
+Elles étoient fondées sur ce que le seul papier que nous avions en ce
+temps-là à Philadelphie, et qui s'imprimoit chez Bradford, étoit
+pitoyable, mal dirigé, nullement amusant, et cependant donnoit du profit
+à son propriétaire. J'imaginois donc qu'un bon ouvrage de ce genre ne
+pourroit manquer de réussir. Webb dévoila mon secret à Keimer, qui, pour
+me prévenir, publia sur-le-champ le prospectus d'une feuille, qu'il se
+proposoit d'imprimer, et à laquelle il devoit employer Webb.
+
+Je fus indigné de ce procédé, et comme je voulois contrecarrer Keimer et
+Webb, et que je ne pouvois pas encore commencer ma feuille périodique,
+j'écrivis dans celle de Bradford, quelques pièces amusantes sous le
+titre du _Tracassier_, (Busy-Body)[26] que Breintnal continua pendant
+quelques mois. Par ce moyen, j'attirai l'attention du public sur la
+feuille de Bradford; et le prospectus de Keimer, que nous tournâmes en
+ridicule, fut regardé avec mépris. Malgré cela, sa feuille fut
+commencée: mais l'ayant continuée neuf mois de suite, sans avoir plus de
+quatre-vingt-dix souscripteurs, il me proposa de me la céder pour une
+bagatelle. J'étois prêt, depuis quelque temps, à entreprendre une
+pareille affaire; j'acceptai, sans balancer, l'offre de Keimer; et en
+peu d'années la feuille imprimée pour mon compte, me donna beaucoup de
+profit.
+
+ [26] Une note manuscrite qui se trouve dans la collection du _Mercure
+ Américain_, conservée dans la bibliothèque de Philadelphie, dit que
+ Franklin écrivit les cinq premiers numéros de ce journal et une
+ partie du huitième.
+
+Je m'apperçois que je suis porté à parler au singulier, quoique ma
+société avec Meredith continuât. C'est, peut-être, parce que, dans le
+fait, toute l'entreprise rouloit sur moi. Meredith n'étoit point
+compositeur, mais pressier médiocre, et rarement il s'abstenoit de trop
+boire. Mes amis étoient affligés de me voir lié avec lui: mais je fesois
+en sorte d'en tirer le meilleur parti possible.
+
+Notre premier numéro ne produisit pas plus d'effet que les autres
+feuilles périodiques de la province, soit pour les caractères, soit pour
+l'impression: mais certaines remarques, écrites à ma manière, sur la
+querelle qui s'étoit élevée entre le gouverneur Burnet et l'assemblée de
+Massachusett, paroissant saillantes à quelques personnes, les firent
+parler de la feuille et de ceux qui la publioient, et, en peu de
+semaines, les engagèrent à devenir nos souscripteurs. Beaucoup d'autres
+suivirent leur exemple; et le nombre de nos abonnés continua à
+s'accroître.
+
+Ce fut un des premiers bons effets des peines que j'avois prises pour
+apprendre à former mon style. J'en retirai un autre avantage; c'est
+qu'en lisant ma feuille, les principaux habitans de Philadelphie, virent
+dans l'auteur de ce papier un homme si bien en état de se servir de sa
+plume, et jugèrent qu'il convenoit de le soutenir et de l'encourager.
+
+Les loix, les opinions des membres de l'assemblée et les autres pièces
+publiques s'imprimoient alors chez Bradford. Une adresse de la chambre
+au gouverneur de la province, sortit de ses presses, grossièrement
+exécutée et avec beaucoup d'incorrection. Nous la réimprimâmes d'une
+manière exacte et élégante, et nous en envoyâmes une copie à chaque
+membre. Ils apperçurent aussitôt la différence; et cela augmenta
+tellement l'influence de nos amis dans l'assemblée, que nous fûmes
+nommés ses imprimeurs pour l'année suivante.
+
+Parmi ces amis, je ne dois pas oublier d'en nommer un, M. Hamilton, dont
+j'ai déjà parlé dans ces mémoires, et qui étoit revenu d'Angleterre. Il
+s'intéressa vivement pour moi dans cette occasion, ainsi que dans
+beaucoup d'autres qui suivirent; et il me conserva sa bienveillance
+jusqu'à sa mort.
+
+À-peu-près dans le temps dont je viens de faire mention, M. Vernon me
+rappela ma dette envers lui, mais sans me presser pour le paiement. Je
+lui écrivis une lettre remplie de témoignages de reconnoissance, en le
+priant de m'accorder encore un petit délai, à quoi il consentit.
+Aussitôt que je le pus, je lui payai le capital et les intérêts, et lui
+renouvelai tous mes remerciemens; de sorte que cette première erreur de
+ma vie fut presque corrigée.
+
+Mais il me survint alors un autre embarras, auquel je ne croyois pas
+devoir m'attendre. Le père de Meredith qui, suivant nos conventions,
+s'étoit chargé de payer en entier le fonds de notre imprimerie, n'avoit
+payé que cent livres sterlings. Il en étoit encore dû autant; et le
+marchand impatienté d'attendre, nous fit assigner. Nous fournîmes
+caution, mais avec la triste perspective que si l'argent n'étoit pas
+prêt au temps fixé, l'affaire seroit jugée; le jugement mis à exécution,
+nos belles espérances s'évanouiroient, et nous resterions entièrement
+ruinés, parce que notre presse et nos caractères seroient vendus,
+peut-être à moitié prix, pour payer la dette.
+
+Dans cette détresse, deux vrais amis, dont le procédé généreux sera
+présent à ma mémoire, aussi long-temps que j'aurai la faculté de me
+souvenir de quelque chose, vinrent me trouver séparément, à l'insçu l'un
+de l'autre, et sans que j'eusse eu recours à eux. Chacun d'eux m'offrit
+de m'avancer tout l'argent qu'il me faudroit pour me charger seul de
+l'imprimerie, si cela étoit praticable; attendu qu'ils ne voyoient pas
+avec plaisir que je restasse en société avec Meredith, qu'on
+rencontroit, disoient-ils, souvent ivre dans les rues, et jouant dans
+les cabarets à bière, ce qui nuisoit beaucoup à notre crédit.
+
+Ces amis étoient William Coleman et Robert Grace. Je leur répondis que
+tant qu'il resteroit la moindre probabilité que les Meredith
+rempliroient leurs engagemens, je ne consentirois pas à leur proposer de
+me séparer d'eux, attendu que je croyois leur avoir de grandes
+obligations, pour ce qu'ils avoient fait déjà, et pour ce qu'ils étoient
+encore disposés à faire, s'ils en avoient le pouvoir; mais que s'ils ne
+pouvoient pas enfin tenir leur promesse, et que notre société fût
+dissoute, je me croirois alors libre de profiter de la bienveillance de
+mes amis.
+
+Les choses restèrent quelque temps en cet état. Un jour je dis à mon
+associé:--«Votre père est peut-être mécontent de ce que vous n'avez
+qu'une part dans l'imprimerie, et il répugne à faire pour deux ce qu'il
+feroit pour vous seul. Dites-moi franchement si cela est ainsi. Je vous
+céderai toute l'entreprise, et je chercherai, de mon côté, à faire comme
+je pourrai».--«Non, répondit-il, mon père a réellement été trompé dans
+ses espérances. Il est hors d'état de payer, et je ne veux pas le mettre
+davantage dans l'embarras. Je sens que je ne suis nullement propre au
+métier d'imprimeur. J'ai été élevé au travail des champs; et ce fut une
+folie à moi de venir à la ville, et de me mettre, à l'âge de trente ans,
+en apprentissage d'un nouveau métier. Plusieurs de mes compatriotes vont
+s'établir dans la Caroline septentrionale, où le sol est excellent: je
+suis tenté d'aller avec eux, et de reprendre mon premier état. Vous
+trouverez, sans doute, des amis qui vous aideront. Si vous voulez vous
+charger des dettes de la société, rendre à mon père les cent livres
+sterlings qu'il a avancées, payer mes petites dettes particulières, et
+me donner trente livres sterlings et une selle neuve, je renoncerai à
+notre société et laisserai tout ce qui en dépend, entre vos mains.»
+
+Je n'hésitai point à accepter cette proposition. Elle fut écrite, signée
+et scellée sans délai. Je donnai à Meredith ce qu'il demandoit, et
+bientôt après il partit pour la Caroline, d'où il m'écrivit l'année
+suivante deux longues lettres, contenant les meilleurs détails qui
+eussent été donnés sur cette province, relativement au climat, au sol et
+à l'agriculture; car il ne manquoit pas de connoissances à cet égard. Je
+publiai ses lettres dans ma feuille, et elles furent très-bien
+accueillies du public.
+
+Aussitôt que Meredith fut parti, j'eus recours à mes deux amis; et ne
+voulant donner à aucun d'eux une préférence désobligeante pour l'autre,
+j'acceptai de chacun la moitié de ce qu'il m'avoit offert, et qui
+m'étoit en effet nécessaire. Je payai les dettes de la société, et
+continuai le commerce pour mon propre compte. J'eus soin, en même-temps
+d'avertir le public que la société étoit dissoute. Ce fut, je crois, en
+l'année 1729, ou à-peu-près.
+
+Vers cette époque, le peuple demanda une nouvelle émission de
+papier-monnoie. Tout celui qui avoit été créé jusqu'alors en
+Pensylvanie, ne s'élevoit qu'à quinze mille livres sterlings, et il
+devoit être bientôt éteint. Les habitant riches, prévenus contre tout
+papier de ce genre, parce qu'ils craignoient sa dépréciation, comme on
+en avoit eu l'exemple dans la province de la Nouvelle-Angleterre, au
+préjudice de tous les créanciers, s'opposoient fortement à ce qu'on en
+créât davantage.
+
+Nous avions discuté cette affaire dans notre club, où je m'étois
+prononcé en faveur de la nouvelle émission. J'étois convaincu que la
+première petite somme, fabriquée en 1723, avoit fait beaucoup de bien
+dans la province, en favorisant le commerce, l'industrie et la
+population; car depuis, toutes les maisons étoient habitées, et
+plusieurs autres s'élevoient; tandis que je me souvenois que la première
+fois que j'avois rodé dans les rues de Philadelphie, en mangeant mon
+pain, la plupart des maisons de Walnut-Street, Second-Street,
+Fourth-Street et même plusieurs de celles de Chesnut-Street et ailleurs,
+portoient des écriteaux qui annonçoient qu'elles étoient à louer; ce qui
+m'avoit fait penser que les habitans de cette ville l'abandonnoient l'un
+après l'autre.
+
+Nos débats me mirent si bien au fait de ce sujet, que j'écrivis et
+publiai un pamphlet anonyme intitulé: _Recherches sur la nature et la
+nécessité d'un papier-monnoie_.--Il fut accueilli par les gens de la
+classe inférieure: mais il déplut aux riches, parce qu'il augmenta les
+clameurs en faveur de la nouvelle émission. Cependant, comme il n'y
+avoit dans leur parti aucun écrivain capable de répondre à mon pamphlet,
+leur opposition devint moins forte; et la majorité de l'assemblée étant
+pour le projet, il passa.
+
+Les amis que j'avois acquis dans cette assemblée, persuadés qu'en cette
+occasion j'avois rendu un service essentiel au pays, crurent devoir me
+récompenser en me donnant l'impression des nouveaux billets. L'ouvrage
+étoit lucratif, et il vint très à propos pour moi. Ce fut un autre
+avantage que je dus à mon talent pour écrire.
+
+Le temps et l'expérience démontrèrent si pleinement l'utilité du
+papier-monnoie, que par la suite, il n'éprouva jamais une grande
+contradiction; de sorte qu'il monta bientôt jusqu'à cinquante-cinq mille
+livres sterlings, et en l'année 1739, à quatre-vingt mille livres
+sterlings. Il s'est élevé, durant la dernière guerre, à trois cents
+cinquante mille livres sterlings, et pendant ce temps-là, le commerce,
+le nombre des maisons, la population se sont continuellement accrus.
+Mais je suis maintenant convaincu qu'il est des bornes au-delà
+desquelles le papier-monnoie peut être préjudiciable.
+
+Bientôt j'obtins, à la recommandation de mon ami Hamilton, l'impression
+du papier-monnoie de Newcastle, autre ouvrage avantageux, d'après la
+manière dont je voyois alors; car de petites choses paroissent
+importantes aux personnes d'une médiocre fortune; et en effet, elles
+furent importantes pour moi, parce qu'elles devinrent de grands motifs
+d'encouragement. M. Hamilton me procura aussi l'impression des loix et
+des opinions du gouvernement de Newcastle; et je conservai ce travail
+tant que j'exerçai la profession d'imprimeur.
+
+Sur ces entrefaites, j'ouvris une petite boutique de marchand de papier.
+J'y tenois des obligations en blanc et des accords de toute espèce, les
+plus corrects qui eussent encore paru en Amérique. Mon ami Breintnal
+m'avoit aidé à les dresser. Je vendois aussi du papier, du parchemin, du
+carton, des livres, et divers autres articles. Un excellent compositeur
+d'imprimerie nommé _Whitemash_, que j'avois connu à Londres, vint
+m'offrir ses services. Je l'engageai, et il travailla diligemment et
+constamment avec moi. Je pris aussi un apprenti, qui étoit le fils
+d'Aquila Rose.
+
+Je commençai à payer peu-à-peu la dette que j'avois contractée; et afin
+d'établir mon crédit et ma réputation, comme commerçant, j'eus soin,
+non-seulement d'être laborieux et frugal, mais d'éviter toute apparence
+du contraire. J'étois vêtu simplement, et l'on ne me voyoit jamais dans
+aucun lieu d'amusement public. Je n'allois ni à la pêche ni à la chasse.
+Un livre, il est vrai, me détournoit par fois, de mon ouvrage; mais
+c'étoit rarement, à la dérobée et sans scandale. Pour montrer que je ne
+me regardois pas comme au-dessus de ma profession, je traînois
+quelquefois moi-même la brouette, où étoit le papier que j'avois acheté
+dans les magasins.
+
+Ainsi, je parvins à me faire connoître pour un jeune homme laborieux et
+très-exact dans ses paiemens. Les marchands qui fesoient venir les
+articles de papeterie, sollicitoient ma pratique; d'autres m'offroient
+de me fournir des livres; et mon petit commerce prospéroit.
+
+Pendant ce temps-là, le crédit et les affaires de Keimer diminuoient
+chaque jour. Il fut enfin forcé de vendre tout ce qu'il avoit pour
+satisfaire ses créanciers; et il passa à la Barbade, où il vécut quelque
+temps dans la misère.
+
+David Harry, qui avoit été apprenti chez Keimer, pendant que j'y
+travaillois, et que j'avois instruit, acheta le fonds de l'imprimerie et
+succéda à son maître. Je craignis d'abord, d'avoir en lui un puissant
+concurrent, car il tenoit à une famille opulente et respectée. En
+conséquence, je lui proposai une association, qu'heureusement pour moi
+il rejeta avec dédain. Il étoit extrêmement vain, se croyoit un homme
+très-élégant, fesoit de la dépense, aimoit les plaisirs et se tenoit
+rarement chez lui. Bientôt, ne trouvant plus rien à faire dans le pays,
+il prit, comme Keimer, le chemin de la Barbade, où il emporta ses
+matériaux d'imprimerie; et là, l'apprenti employa, comme ouvrier, son
+ancien maître. Ils se querelloient continuellement. Harry s'endetta de
+nouveau, et fut obligé de vendre sa presse et ses caractères, et de
+retourner en Pensylvanie, pour reprendre son premier état d'agriculteur.
+Celui qui acheta son imprimerie, chargea Keimer de la diriger: mais ce
+dernier mourut peu d'années après.
+
+Il ne me restoit, à Philadelphie, d'autre concurrent que Bradford, qui,
+étant riche, n'entreprenoit d'imprimer des livres que de temps en temps
+et lorsqu'il rencontroit des ouvriers. Il ne se soucioit nullement
+d'étendre son commerce. Cependant, il avoit un avantage sur moi: il
+tenoit le bureau de la poste; et on s'imaginoit d'après cela, qu'il
+étoit mieux à même de se procurer des nouvelles. Sa gazette passoit pour
+être plus propre que la mienne, à avertir les acheteurs, et en
+conséquence, on y inséroit plus d'annonces. Cette source, d'un grand
+profit pour lui, étoit véritablement à mon détriment. En vain je me
+procurois les autres papiers-nouvelles, et j'envoyois le mien par la
+poste; le public étoit persuadé de mon insuffisance à cet égard; et je
+ne pouvois, en effet, y remédier qu'en gagnant les courriers, qui
+étoient obligés de me servir à la dérobée, parce que Bradford avoit la
+malhonnêteté de le leur défendre. Cette conduite excita mon
+ressentiment; j'en eus même tant d'horreur que, lorsqu'ensuite je
+succédai à Bradford, dans la place de directeur de la poste, je me
+gardai bien d'imiter son exemple.
+
+J'avois jusqu'alors continué à manger avec Godfrey, qui occupoit, avec
+sa femme et ses enfans, une partie de ma maison. Il tenoit, en outre, la
+moitié de la boutique, pour son métier de vitrier: mais il travailloit
+peu, parce qu'il étoit continuellement absorbé dans les mathématiques.
+
+Mistriss Godfrey forma le projet de me marier avec la fille d'un de ses
+parens. Elle ménagea diverses occasions de nous faire trouver ensemble;
+et elle vit bientôt que j'étois épris, ce qui ne fut point difficile, la
+jeune personne étant douée de beaucoup de mérite.
+
+Les parens favorisèrent mon inclination, en m'invitant continuellement à
+souper, et me laissant seul avec leur fille, jusqu'à ce qu'il fût,
+enfin, temps d'en venir à une explication.
+
+Mistriss Godfrey se chargea de négocier notre petit traité. Je lui fis
+entendre que je m'attendois à recevoir, avec la jeune personne, une dot,
+qui me mît au moins en état d'acquitter le restant de la dette
+contractée pour mon imprimerie. Ce restant ne s'élevoit plus, je crois,
+qu'à cent livres sterlings. Elle m'apporta pour réponse, que les parens
+n'avoient pas une pareille somme à leur disposition. J'observai qu'ils
+pouvoient aisément se la procurer en donnant une hypothèque sur leur
+maison. Au bout de quelques jours, ils me firent dire qu'ils
+n'approuvoient pas le mariage; qu'ayant consulté Bradford, ils avoient
+appris que le métier d'imprimeur n'étoit pas lucratif; que mes
+caractères seroient bientôt usés, et qu'il faudroit en acheter de neufs;
+que Keimer et Harry avoient manqué, et que vraisemblablement je ferois
+comme eux. En conséquence, on m'interdit la maison, et on défendit à la
+jeune personne de sortir.
+
+J'ignore s'ils avoient réellement changé d'intention, ou bien s'ils
+usoient d'artifice, dans l'idée que leur fille et moi, nous étant
+engagés trop avant pour nous désister, nous trouverions le moyen de nous
+marier clandestinement; ce qui leur laisseroit la liberté de ne nous
+donner que ce qu'il leur plairoit. Mais soupçonnant ce motif, je ne
+remis plus le pied chez eux.
+
+Quelque temps après, mistriss Godfrey me dit qu'ils étoient
+très-favorablement disposés à mon égard, et qu'ils désiroient de renouer
+avec moi. Mais je déclarai que j'étois fermement résolu à ne plus avoir
+aucun rapport avec cette famille. Les Godfrey en furent piqués, et comme
+nous ne pouvions plus être d'accord, ils quittèrent la maison et
+allèrent demeurer ailleurs. Je résolus, dès-lors, de ne plus prendre de
+locataires.
+
+Cette affaire ayant tourné mes pensées vers le mariage, je regardai
+autour de moi, et cherchai en quelques endroits à former une alliance.
+Mais je m'apperçus bientôt que la profession d'imprimeur étant
+généralement regardée comme un pauvre métier, je ne devois pas
+m'attendre à trouver de l'argent avec une femme, à moins que je ne
+désirasse en elle aucun autre charme. Cependant, cette passion de
+jeunesse, si difficile à gouverner, m'avoit souvent entraîné dans des
+intrigues avec des femmes méprisables, qui m'occasionnoient de la
+dépense et des embarras, et qui m'exposoient sans cesse à gagner une
+maladie que je craignois plus que toute autre chose: mais je fus assez
+heureux pour échapper à ce danger.
+
+En qualité de voisin et d'ancienne connoissance, j'avois entretenu une
+liaison d'amitié avec les parens de miss Read. Ils avoient conservé de
+l'affection pour moi, depuis le temps que j'avois logé dans leur maison.
+J'étois souvent invité à aller les voir. Ils me consultoient sur leurs
+affaires, et je leur rendois quelques services. Je me sentois touché de
+la triste situation de leur fille, qui étoit presque toujours
+mélancolique et ne cherchoit que la solitude. Je regardois mon
+inconstance et mon oubli, pendant mon séjour à Londres, comme la
+principale cause de son malheur, quoique sa mère eût la bonne foi de
+s'en attribuer uniquement la faute, parce qu'après avoir empêché notre
+mariage avant mon départ, elle l'avoit engagée à en épouser un autre en
+mon absence.
+
+Notre tendresse mutuelle se ralluma. Mais il y avoit de grands obstacles
+à notre union. Quoique le mariage de miss Read passât pour n'être point
+valide, son mari ayant, disoit-on, une première femme vivante en
+Angleterre, il étoit difficile d'en obtenir la preuve à une si grande
+distance; et quoiqu'on eût déjà rapporté que cet homme étoit mort, nous
+n'en avions pas la certitude; d'ailleurs, en supposant que cela fût
+vrai, il avoit laissé beaucoup de dettes, pour le paiement desquelles il
+étoit à craindre que son successeur ne fût inquiété. Cependant, nous
+passâmes par-dessus toutes ces difficultés; et j'épousai miss Read, le
+premier septembre 1730.
+
+Nous n'éprouvâmes aucun des inconvéniens que nous avions craint. Elle
+fut pour moi une bonne et fidèle compagne, et contribua essentiellement
+au succès de mon magasin. Nous prospérâmes ensemble; et notre étude
+continuelle fut de nous rendre mutuellement heureux. Ainsi, je
+corrigeai, autant que je le pus, le tort que j'avois eu envers miss
+Read, lequel étoit, comme je l'ai dit, une des grandes erreurs de ma
+jeunesse.
+
+Notre club n'étoit point alors établi dans une taverne. Nous tenions nos
+assemblées chez Robert Grace, qui avoit fait arranger une chambre
+exprès. L'un des membres observa un jour que, puisque nos livres étoient
+fréquemment cités dans le cours de nos discussions, il seroit convenable
+de les avoir tous dans le lieu de nos assemblées, afin de les consulter
+au besoin. Il ajouta qu'en formant ainsi de nos différentes
+bibliothèques, une bibliothèque commune, chacun de nous auroit
+l'avantage de se servir des livres de tous les autres, ce qui seroit
+presque la même chose que si chacun possédoit tout. Cette idée fut
+approuvée; et en conséquence, chacun de nous prit chez soi tous les
+livres qu'il crut devoir fournir, et nous les plaçâmes dans le fond de
+la salle du club. Cette collection ne fut pas aussi nombreuse que nous
+nous y attendions; et quoique nous eussions occasion de les feuilleter
+souvent, nous nous apperçûmes, au bout d'environ un an, que le défaut de
+soin leur avoit un peu nui. Nous convînmes alors de séparer la
+collection, et chacun remporta ses livres chez soi.
+
+Ce fut à cette époque que j'eus la première idée d'établir, par
+souscription, une bibliothèque publique. J'en fis le _Prospectus_. Les
+conditions furent rédigées suivant les formes d'usage, par le procureur
+Brockden; et mon projet réussit, comme on le verra par la suite...
+
+ * * * * *
+
+Ici s'arrête ce qu'on a pu se procurer de ce que Franklin a écrit de sa
+vie. On prétend que le manuscrit qu'il a laissé s'étend un peu plus
+loin; et nous espérons qu'il sera tôt ou tard publié. Il y a lieu de
+croire que les lecteurs seront satisfaits de la simplicité, de la
+raison, de la philosophie, qui caractérisent ce qui précède; c'est
+pourquoi nous croyons devoir y joindre la continuation qu'en a faite le
+docteur Stuber[27] de Philadelphie, l'un des intimes amis de Franklin.
+
+ [27] Le docteur Stuber naquit à Philadelphie, d'une famille allemande
+ qui s'y étoit établie. Il fut envoyé jeune au collége, où son
+ esprit, son goût pour l'étude, et la douceur de son caractère lui
+ acquirent l'affection de ses instituteurs. Après avoir passé par les
+ différentes classes du collége, en beaucoup moins de temps qu'on a
+ coutume de le faire, il en sortit, n'étant encore âgé que de seize
+ ans.--Peu de temps après, il commença à étudier la médecine;
+ l'ardeur avec laquelle il s'y livra, les progrès qu'il y fit,
+ donnoient à ses amis, raison d'espérer qu'il se rendroit un jour
+ utile et célèbre dans cette carrière. Cependant, comme sa fortune
+ étoit très-bornée, il cessa bientôt de croire que l'état de médecin
+ pût lui convenir; et après avoir pris un grade et s'être rendu
+ capable de cultiver avec succès l'art de guérir, il y renonça pour
+ se livrer à l'étude de la jurisprudence. Mais la mort vint
+ interrompre le cours de ses travaux, avant qu'il eût le temps de
+ cueillir le fruit des talens dont il étoit doué, et des soins qu'il
+ avoit pris, en consacrant sa jeunesse aux sciences et à la
+ littérature.
+
+ * * * * *
+
+La culture des lettres avoit été long-temps négligée en Pensylvanie. Les
+habitans étoient, pour la plupart, trop attachés à des affaires
+d'intérêt, pour songer à s'occuper des sciences; et le petit nombre de
+ceux que leur inclination portoit à l'étude, ne pouvoit s'y livrer que
+difficilement, parce que les collections de livres étoient trop bornées.
+
+Dans ces circonstances, l'établissement d'une bibliothèque publique fut
+un important évènement. Franklin fut le premier qui le proposa, vers
+l'année 1731. Cinquante personnes s'empressèrent de souscrire pour
+quarante schellings chacune, et s'obligèrent en outre, de payer
+annuellement dix schellings. Peu-à-peu, le nombre des souscripteurs
+augmenta; et en 1742, ils formèrent une société, qui prit le titre de
+_Compagnie de la Bibliothèque de Philadelphie_.
+
+À l'exemple de cette société, il s'en forma plusieurs autres dans la
+même ville: mais toutes finirent par se réunir à la première qui, par ce
+moyen, acquit un surcroît considérable de livres et de revenu. À
+présent, elle contient environ huit mille volumes sur divers sujets, un
+assez grand nombre de machines et d'instrumens de physique, et une
+petite collection d'objets d'histoire naturelle et de productions des
+arts, indépendamment d'une riche propriété territoriale. La société a
+fait récemment bâtir dans Fifth-Street, une maison élégante sur le
+frontispice de laquelle doit être placée la statue, en marbre, de son
+fondateur, Benjamin Franklin.
+
+Cette société fut extrêmement encouragée par les amis des lettres et de
+la littérature en Amérique et dans la Grande-Bretagne. La famille du
+célèbre Penn, se distingua par les dons qu'elle lui fit. On ne doit pas
+oublier de citer aussi parmi les premiers zélateurs de cette
+institution, le docteur Peter Collinson, ami et correspondant de
+Franklin. Non-seulement il fit lui-même à la société des présens
+considérables, et lui en procura de la part d'autres personnes, mais il
+se chargea des affaires qu'elle pouvoit avoir à Londres, lui indiquant
+les bons livres, les achetant et les lui expédiant. Ses connoissances
+étendues, et son zèle pour les progrès des sciences, le rendoient
+capable de justifier de la manière la plus avantageuse la confiance que
+la société avoit en lui. Il la servit pendant plus de trente années
+consécutives, et il refusa constamment toute espèce de récompense.
+Durant ce temps-là, les directeurs étoient exactement instruits par lui,
+de tous les perfectionnemens et les inventions qui avoient lieu dans les
+arts, en agriculture et en philosophie.
+
+Les avantages de cette institution furent bientôt évidens. Ils n'étoient
+point le partage des seuls riches. Le peu qu'il en coûtoit pour devenir
+membre de la société, la rendit aisément accessible. Les citoyens des
+classes mitoyennes et même des dernières classes, y furent admis comme
+les autres. De là s'étendit parmi tous les habitans de Philadelphie, un
+certain degré d'instruction, qu'on trouve rarement dans les autres
+villes.
+
+L'exemple fut bientôt suivi. Il s'établit des bibliothèques en différens
+endroits; et elles sont maintenant très-multipliées dans les États-Unis,
+particulièrement en Pensylvanie. On doit même espérer que le nombre en
+augmentera encore, et que les lumières s'étendront de toutes parts. Ce
+sera le meilleur garant de notre liberté. Une nation d'hommes éclairés,
+qui ont appris de bonne heure à connoître et à estimer les droits, que
+Dieu leur a donnés, ne peut être réduite à l'esclavage. La tyrannie est
+toujours la compagne de l'ignorance; mais elle fuit devant le flambeau
+de l'instruction. Que les Américains encouragent donc les institutions
+propres à répandre les connoissances parmi le peuple; et qu'ils
+n'oublient pas que parmi ces institutions, les bibliothèques publiques
+ne sont pas les moins importantes.
+
+En 1732, Franklin commença à publier l'_Almanach du Bon-homme Richard_,
+ouvrage remarquable par le grand nombre de maximes simples et
+précieuses, qu'il contient, et qui tendent toutes à faire sentir les
+avantages de l'industrie et de la frugalité. Cet almanach parut
+plusieurs années de suite; et dans le dernier volume toutes les maximes
+furent rassemblées dans un discours intitulé: _Le Chemin de la Fortune_,
+ou _la Science du Bon-homme Richard_. Ce morceau a été traduit dans
+plusieurs langues, et inséré dans divers ouvrages[28]. Il a été aussi
+imprimé sur une grande feuille de papier, et on le voit encadré dans
+plusieurs maisons de Philadelphie. Il contient peut-être le meilleur
+systême d'économie-pratique, qui ait jamais paru. Il est écrit d'une
+manière intelligible pour tout le monde; et il ne peut manquer de
+convaincre ceux qui le lisent, de la justesse et de l'utilité des
+observations et des avis qu'il renferme.
+
+ [28] Il est si intéressant, que nous avons cru devoir le joindre à ce
+ recueil.
+
+L'almanach de Franklin eut un tel succès, qu'on en vendit dix mille dans
+l'année, nombre qui doit paroître très-considérable, si l'on réfléchit
+qu'à cette époque l'Amérique n'étoit pas encore très-peuplée. On ne peut
+pas douter que les salutaires leçons, contenues dans cet almanach,
+n'aient fait une impression favorable sur plusieurs de ses lecteurs.
+
+Peu de temps après, Franklin entra dans sa carrière politique. En 1736,
+il fut nommé secrétaire de l'assemblée générale de Pensylvanie; et réélu
+tous les ans pour la même place, jusqu'à ce qu'on l'éleva à celle de
+représentant de la ville de Philadelphie.
+
+Bradford, étant chargé de la direction de la poste, avoit, comme l'a
+observé Franklin lui-même, l'avantage de répandre sa gazette plus
+facilement que les autres, et par conséquent de la rendre plus propre à
+faire circuler les annonces des marchands. Franklin obtint, à son tour,
+cet avantage. Il fut nommé en 1737, directeur des postes de
+Philadelphie. Tandis que Bradford avoit occupé cette place, il en avoit
+agi indignement envers Franklin, en s'opposant, de tout son pouvoir, à
+la circulation de son papier-nouvelle: mais lorsque Franklin eut la
+facilité de prendre sa revanche, la noblesse de son ame ne lui permit
+point d'imiter son lâche concurrent.
+
+La police de Philadelphie avoit établi dès long-temps des gardes de
+nuit[29], qui sont, à-la-fois, chargés de prévenir les vols et de donner
+l'alarme en cas de feu. Cet emploi est peut-être l'un des plus importans
+qu'on puisse confier à une classe d'hommes quelconque. Mais les
+règlemens à cet égard n'étoient pas stricts. Franklin entrevit le danger
+qui pouvoit en résulter; et il proposa des arrangemens, pour obliger les
+gardes à veiller avec plus de soin, sur la vie et la propriété des
+citoyens. L'avantage de ces changemens fut aisément reconnu, et on ne
+balança pas à les adopter.
+
+ [29] Ils ont, comme en Angleterre, le nom de _Watchmen_, et crient
+ exactement l'heure qui sonne.
+
+Rien n'est plus dangereux que les incendies pour des villes qui
+s'agrandissent. Les autres causes, qui peuvent leur nuire, agissent
+lentement et presqu'imperceptiblement: mais celle-ci détruit en un
+moment les travaux des siècles. On devroit donc multiplier, dans toutes
+les cités, les moyens d'empêcher le feu de s'étendre. Franklin en sentit
+bientôt la nécessité; et vers l'année 1738, il forma, à Philadelphie, la
+première compagnie pour éteindre les incendies. Son exemple ne tarda pas
+à être suivi; et on compte maintenant, dans cette ville, plusieurs
+compagnies du même genre. C'est à ces institutions qu'on doit, en grande
+partie, attribuer la promptitude avec laquelle les incendies sont
+éteints à Philadelphie, et le peu de dommage que cette ville a éprouvé
+de ces sortes d'accidens.
+
+Peu de temps après, Franklin suggéra le plan d'une association pour
+assurer les maisons contre le feu. Cette association eut lieu. Elle
+subsiste encore; et l'expérience a montré combien elle est utile.
+
+Il paroît que, dès l'instant où les Européens se sont établis en
+Pensylvanie, un esprit de dispute a régné parmi les habitans de cette
+province. Pendant la vie de William Penn, la constitution de la colonie
+fut changée trois fois. Depuis cette époque, l'histoire de ce pays
+n'offre guère qu'un tableau des querelles, qui ont eu lieu entre les
+propriétaires, ou les gouverneurs et l'assemblée. Les propriétaires
+prétendoient que leurs terres devoient être exemptes d'impôts.
+L'assemblée soutenoit le contraire. L'objet de cette dispute se
+renouveloit à chaque instant, et s'opposoit à l'établissement des loix
+les plus salutaires. Par ce moyen, le peuple se trouvoit souvent dans de
+très-grands embarras.
+
+Lorsqu'en l'année 1744, l'Angleterre étoit en guerre avec la France,
+quelques Français et quelques Indiens firent des incursions sur les
+frontières de la province. Les habitans de ces frontières n'étoient pas
+en état de leur résister. Il devint nécessaire que les citoyens
+s'armassent pour leur défense. Le gouverneur Thomas demanda alors à
+l'assemblée une loi pour une levée de milice. L'assemblée ne voulut
+consentir à l'accorder qu'à condition qu'il donneroit lui-même sa
+sanction à certaines loix favorables aux intérêts du peuple. Mais le
+gouverneur, qui croyoit ces loix nuisibles aux propriétaires, refusa de
+les approuver; et l'assemblée se sépara sans avoir rien statué
+relativement aux milices.
+
+La province étoit alors dans une situation très-alarmante. Exposée à des
+invasions continuelles de la part de l'ennemi, elle restoit sans aucun
+moyen de défense. Dans cette crise, Franklin ne resta point oisif. Il
+proposa, dans une assemblée des citoyens de Philadelphie, une
+association volontaire pour la défense du pays. Son plan fut si bien
+approuvé que douze cents personnes le signèrent sur-le-champ. On en fit
+circuler des copies dans toute la province; et, en peu de temps, le
+nombre des signataires s'éleva jusqu'à dix mille. Franklin fut choisi
+pour colonel du régiment de Philadelphie: mais il ne jugea pas à propos
+d'accepter cet honneur.
+
+Des objets d'un genre bien différent attiroient la plus grande partie de
+son attention, et l'occupèrent même pendant quelques années. Il suivoit
+avec un cours d'expériences électriques tout le désir, que les
+philosophes de ce temps-là avoient de s'illustrer par des découvertes.
+
+De toutes les branches de la physique expérimentale, l'électricité avoit
+été jusqu'alors la moins connue. Théophraste et Pline ont fait mention
+du pouvoir attractif de l'ambre, et après eux, tous les autres
+naturalistes en ont parlé. En l'année 1600, Gilbert, physicien anglais,
+augmenta considérablement le catalogue des substances qui ont la
+propriété d'attirer les corps légers. Boyle, Otto Guericke,
+bourguemestre de Magdebourg, célèbre par l'invention de la machine
+pneumatique, le docteur Wal et l'illustre Isaac Newton ont ajouté
+quelques faits à ceux de Gilbert. Guericke observa le premier le pouvoir
+répulsif de l'électricité, et la lumière et le bruit qu'elle produit. En
+1709, Hawkesbec publia des expériences et des observations importantes
+sur le même sujet.
+
+L'électricité fut ensuite assez long-temps négligée. Mais en 1728, M.
+Grey s'en occupa avec beaucoup d'ardeur. Ce savant et son ami Wheeler
+firent un grand nombre d'expériences, dans lesquelles ils démontrèrent
+que l'électricité pouvoit être communiquée d'un corps à l'autre, même
+sans qu'il y eût un contact immédiat, et que de cette manière, on
+pouvoit la conduire à une grande distance. M. Grey découvrit encore
+qu'en suspendant une baguette de fer avec des cordons de soie ou de
+cheveux, et mettant au-dessous d'elle un tube agité, on pouvoit retirer
+des étincelles des extrémités de cette baguette, et y appercevoir de la
+lumière dans l'obscurité.
+
+M. Dufay, intendant du Jardin des Plantes, à Paris, fit aussi plusieurs
+expériences, très-utiles aux progrès de l'électricité. Il en découvrit
+deux sortes, qu'il distingua sous les noms de _vitreuse_ et de
+_résineuse_; la première, produite par le frottement du verre, et la
+seconde excitée par le soufre, la cire à cacheter et quelques autres
+substances: mais il l'abandonna ensuite comme erronée.
+
+Depuis 1739 jusqu'en 1742, Desaguliers s'occupa beaucoup de
+l'électricité. Mais ses travaux furent de peu d'importance. Il se servit
+pourtant le premier, des termes de _conducteurs_ et _d'électrique_, _par
+soi-même_.
+
+En 1742, plusieurs savans allemands firent des expériences
+d'électricité. Les principaux d'entr'eux étoient le professeur Boze de
+Wittemberg, le professeur Winkler de Leipsic, Gordon, bénédictin
+écossais et professeur de philosophie à Erfurt, et le docteur Ludolf de
+Berlin. Le résultat de leurs recherches étonna l'Europe. Ils se
+servoient de grandes machines, et par ce moyen ils pouvoient recueillir
+une quantité considérable d'électricité, et produire des phénomènes qui
+n'avoient point été jusqu'alors observés. Ils tuèrent de petits oiseaux,
+et mirent le feu à de l'esprit-de-vin.
+
+Leurs expériences excitèrent la curiosité des autres philosophes. Vers
+l'année 1745, Collinson envoya à la compagnie de la bibliothèque de
+Philadelphie, un détail de ces expériences, avec une machine électrique
+et des instructions sur la manière de s'en servir. Franklin et
+quelques-uns de ses amis, entreprirent aussitôt un cours d'expériences,
+dont le résultat est bien connu.
+
+Franklin devint bientôt en état de faire plusieurs découvertes
+importantes, et de donner l'explication théorique de divers phénomènes.
+Ses idées à cet égard ont été universellement adoptées, et
+immortaliseront son nom. Il fit part de toutes ses observations à son
+ami Collinson, à qui il écrivit, en conséquence, une série de lettres,
+dont la première est datée du 28 mars 1747. C'est là qu'il fit connoître
+la propriété qu'ont toutes les pointes, d'attirer et d'écarter la
+matière électrique, propriété qui avoit jusqu'alors échappé à la
+sagacité des physiciens. Il reconnut aussi le premier, un plus et moins,
+ou un état positif et négatif d'électricité. Nous n'hésitons point à lui
+faire honneur de cette découverte, quoique les Anglais l'aient attribuée
+à leur compatriote Watson. L'écrit, où Watson en fait mention, est daté
+du 21 janvier 1748; et celui de Franklin est du 11 juillet 1747,
+c'est-à-dire, de plus de six mois antérieur à l'autre.
+
+Enfin, d'après sa théorie, Franklin expliqua d'une manière
+satisfaisante, les phénomènes de la bouteille de Leyde, phénomènes qui,
+d'abord observés par M. Cuneus, ou par le professeur Muschenbroeck de
+Leyde, ont long-temps embarrassé les physiciens. Il démontra clairement
+que quand on chargeoit la bouteille, elle ne contenoit pas plus
+d'électricité qu'auparavant, parce que plus elle en recevoit d'un côté,
+plus elle en rejetoit de l'autre; et qu'il suffisoit d'établir entre les
+deux côtés une communication, pour opérer le retour de l'équilibre, de
+manière qu'il ne restoit plus aucun signe d'électricité.
+
+Il prouva ensuite, par expérience, que l'électricité ne résidoit pas
+dans la garniture de la bouteille, mais dans les pores du verre même.
+Après qu'une bouteille fut électrisée, il en changea la garniture, et
+trouva, qu'en y en appliquant une nouvelle, il en partoit encore un choc
+électrique.
+
+En 1749, il songea à expliquer les phénomènes de la foudre et des
+aurores boréales, d'après les principes de l'électricité. Il avança
+qu'il y avoit plusieurs traits d'analogie entre les effets de
+l'électricité et ceux de la foudre; et il présenta à l'appui de cette
+assertion, un grand nombre de faits, et de raisonnemens tirés de ces
+faits. La même année, il conçut l'audacieuse et admirable idée de
+démontrer la vérité de son systême, en attirant la foudre, par le moyen
+d'une barre de fer terminée en pointe, et élevée dans la région des
+nuages. Même dans cette expérience incertaine, le désir d'être utile au
+genre-humain se montre d'une manière frappante.
+
+Admettant l'identité de la foudre et de la matière électrique, et
+connoissant la double propriété qu'ont les pointes d'écarter les corps
+chargés d'électricité, et d'attirer ce fluide doucement et
+imperceptiblement, il suggéra l'idée de préserver les maisons et les
+vaisseaux du danger de la foudre, en y plaçant des barres de fer
+pointues, qui en surmonteroient de quelques pieds la partie la plus
+élevée, et descendroient aussi de quelques pieds, soit dans la terre,
+soit dans l'eau. Il conclut que l'effet de ces barres seroit d'écarter
+le nuage à une distance où l'éclat de la foudre ne pourroit pas se faire
+sentir; d'en détacher la matière électrique, ou du moins, de la conduire
+jusque dans la terre, sans qu'elle pût être dangereuse pour le bâtiment.
+
+Ce ne fut que dans l'été de 1752, qu'il put démontrer efficacement sa
+grande découverte. La méthode qu'il avoit d'abord proposée, étoit de
+placer sur une haute tour ou sur quelqu'autre édifice élevé une guérite,
+au-dessus de laquelle seroit une pointe de fer isolée, c'est-à-dire,
+plantée dans un gâteau de résine. Il pensoit que les nuages électriques,
+qui passeroient au-dessus de cette pointe, lui communiqueroient une
+partie de leur électricité, ce qui deviendroit sensible par les
+étincelles, qui en partiroient toutes les fois qu'on en approcheroit une
+clef, la jointure du doigt ou quelqu'autre conducteur.
+
+Philadelphie n'offroit alors aucun moyen de faire une pareille
+expérience. Tandis que Franklin attendoit impatiemment qu'on y élevât
+une pyramide, il lui vint dans l'idée qu'il pourroit avoir un accès bien
+plus prompt dans la région des nuages, par le moyen d'un cerf-volant
+ordinaire, que par une pyramide. Il en fit un en étendant sur deux
+bâtons croisés un mouchoir de soie, qui pouvoit mieux résister à la
+pluie que du papier. Il garnit d'une pointe de fer le bâton qui étoit
+verticalement posé. La corde étoit de chanvre comme à l'ordinaire; et
+Franklin en noua le bout à un cordon de soie, qu'il tenoit dans sa main.
+Il y avoit une petite clef attachée à l'endroit où la corde de chanvre
+se terminoit.
+
+Aux premières approches d'un orage, Franklin se rendit dans les prairies
+qui sont aux environs de Philadelphie. Il étoit avec son fils, à qui
+seul il avoit fait part de son projet, parce qu'il craignoit le
+ridicule, qui trop communément, pour l'intérêt des sciences, accompagne
+les expériences qui ne réussissent pas. Il se mit sous un hangard pour
+être à l'abri de la pluie. Son cerf-volant étoit en l'air. Un nuage
+orageux passa au-dessus: mais aucun signe d'électricité ne se
+manifestoit encore. Franklin commençoit à désespérer du succès de sa
+tentative, quand tout-à-coup il observa que quelques brins de la corde
+de chanvre s'écartoient l'un de l'autre et se roidissoient. Il présenta
+aussitôt son doigt fermé à la clef, et il en tira une forte étincelle.
+Quel dut être alors le plaisir qu'il ressentit! De cette expérience
+dépendoit le sort de sa théorie. Il savoit que s'il réussissoit, son nom
+seroit placé parmi les noms de ceux qui avoient agrandi le domaine des
+sciences; mais que s'il échouoit, il seroit inévitablement exposé au
+ridicule, ou, ce qui est encore pire, à la pitié, qu'on a pour un homme
+qui, quoique bien intentionné, n'est qu'un faible et inepte fabricateur
+de projets.
+
+On peut donc aisément concevoir avec quelle anxiété il attendoit le
+résultat de sa tentative. Le doute, le désespoir avoient commencé à
+s'emparer de lui, quand le fait lui fut si bien démontré, que les plus
+incrédules n'auroient pu résister à l'évidence. Plusieurs étincelles
+suivirent la première. La bouteille de Leyde fut chargée, le choc reçu;
+et toutes les expériences qu'on a coutume de faire avec l'électricité
+furent renouvelées.
+
+Environ un mois avant l'époque, où Franklin fit son expérience du
+cerf-volant, quelques savans français avoient completté sa découverte,
+d'après la manière qu'il avoit d'abord indiquée lui-même. On refusa,
+dit-on, d'insérer, parmi les Mémoires de la Société royale de Londres,
+les lettres qu'il adressa au docteur Collinson. Mais ce dernier les
+réunit en un volume, et les publia sous le titre de _Nouvelles
+Expériences et Observations sur l'Électricité_, faites à Philadelphie,
+en Amérique.
+
+Ces lettres furent lues avec avidité, et on les traduisit bientôt en
+différentes langues. La première traduction française en étoit
+très-incorrecte; cependant, le célèbre Buffon fut extrêmement satisfait
+des idées qu'elle contenoit, et il répéta, avec succès, les expériences
+de Franklin. Il engagea en même-temps son ami Dalibard à donner à ses
+compatriotes une traduction plus correcte de l'ouvrage du physicien de
+Philadelphie; ce qui contribua beaucoup à répandre en France la
+connoissance des principes de Franklin. Louis XV entendant parler de
+l'électricité, témoigna le désir d'en voir des expériences; et pour le
+satisfaire, le physicien Delor en fit un cours dans la maison du duc
+d'Ayen, à Saint-Germain.
+
+Les applaudissement qu'on prodigua alors aux découvertes de Franklin,
+excitèrent en Buffon, Dalibard et Delor, un vif désir de constater la
+vérité de son systême, sur les moyens d'écarter la foudre. Buffon plaça
+une barre de fer pointue et isolée, sur la tour de Montbar; Dalibard en
+mit une à Marly-la-Ville, et Delor une sur sa maison de l'Estrapade,
+l'un des quartiers les plus élevés de Paris. La première de ces
+machines, qui parut électrisée, fut celle de Dalibard. Le 10 mai 1752,
+un nuage électrique passa au-dessus d'elle. Dalibard étoit absent: mais
+Coiffier, menuisier, auquel il avoit laissé des instructions, et Raulet,
+prieur de Marly-la-Ville, tirèrent beaucoup d'étincelles de la barre
+électrisée[30]. On rendit compte de cette expérience à l'Académie des
+Sciences, dans un mémoire composé par Dalibard, et daté du 13 mai 1752.
+
+ [30] Elle avoit quarante pieds de longueur.
+
+Le 18 du même mois, la barre que Delor avoit élevée sur sa maison,
+produisit les mêmes effets que celle de Dalibard. Ce succès excita
+bientôt les autres physiciens de l'Europe, à répéter l'expérience. Mais
+nul d'entr'eux ne se signala plus qu'un moine de Turin, le père
+Beccaria, aux observations duquel les sciences doivent beaucoup.
+
+Jusque dans les froides contrées de la Russie, on sentit l'ardeur de
+participer à ces brillantes découvertes. Le professeur Richman donnoit
+droit d'espérer qu'il ajouteroit aux connoissances déjà acquises,
+lorsqu'un coup, parti de la barre qui servoit à ses expériences, mit un
+terme à sa vie. Les amis des sciences regretteront long-temps cette
+victime de l'électricité.
+
+D'après toutes ces expériences, la théorie de Franklin fut établie de la
+manière la plus solide. Cependant, quand on ne put plus douter de la
+vérité de cette théorie, l'envie essaya d'en rabaisser le mérite. Il
+étoit des hommes qui regardoient comme trop humiliant pour eux, qu'un
+Américain, un habitant d'une ville encore peu célèbre, un homme dont le
+nom étoit à peine connu, fût en état de faire des découvertes, et de
+présenter des théories qui avoient échappé aux recherches des
+philosophes les plus éclairés de l'Europe. On prétendit que cet homme
+devoit à quelqu'autre l'idée de son systême, et qu'il étoit impossible
+qu'il eût fait lui-même les découvertes qu'il s'attribuoit. On dit que
+dès l'année 1748, l'abbé Nollet avoit indiqué dans ses _Leçons de
+Physique_, l'analogie entre l'électricité et la matière de la foudre.
+
+Il est certain que l'abbé Nollet en fait mention: mais il n'en parle que
+comme d'une simple conjecture, et il ne propose aucune manière d'en
+démontrer la vérité. Il reconnoît ensuite lui-même que Franklin a, le
+premier, eu la courageuse idée de faire descendre la foudre, par le
+moyen des barres métalliques, pointues et isolées. L'analogie entre les
+effets de la foudre et l'étincelle électrique est si frappante, qu'il
+n'est point surprenant qu'on l'ait remarquée, aussitôt que les
+phénomènes de l'électricité ont été généralement observés. Le docteur
+Wall et M. Grey en ont eu l'idée, lorsque la science étoit encore dans
+son enfance. Mais l'honneur d'une théorie régulière des causes de la
+foudre, la méthode de démontrer la vérité de cette théorie, et le
+courage de la mettre en pratique et de l'établir sur les solides bases
+de l'expérience, sont incontestablement dus à Franklin. Dalibard qui, le
+premier, fit des expériences en France, avoue qu'il n'a fait que suivre
+les procédés que Franklin avoit indiqués.
+
+On a avancé dernièrement que la gloire de completter l'expérience du
+cerf-volant électrique, n'appartenoit point à Franklin. Quelques
+paragraphes des papiers anglais l'attribuent à un français, qu'ils ne
+nomment pas, mais qui est, vraisemblablement ce M. Deromas, assesseur du
+présidial de Nerac, auquel l'abbé Bertholon prétend qu'elle est due.
+
+Il est aisé de se convaincre de l'injustice de cette assertion.
+L'expérience de Franklin fut faite au mois de juin 1752, et la lettre,
+dans laquelle il en rend compte, est datée du 19 octobre de la même
+année.--Deromas fit la première tentative le 14 mai 1753: mais il ne
+réussit que le 7 juin suivant; c'est-à-dire, un an après que Franklin
+eut fait son expérience, et lorsqu'elle étoit déjà connue de tous les
+physiciens de l'Europe.
+
+Indépendamment des grandes découvertes, dont nous venons de rendre
+compte, on trouve dans les lettres que Franklin a écrites sur
+l'électricité, beaucoup de faits et d'apperçus, qui ont singulièrement
+contribué à faire de cette partie des connoissances humaines une science
+particulière. M. Kinnersley, ami de Franklin, lui apprit qu'il avoit
+découvert différentes espèces d'électricité, produites par le frottement
+du verre et du soufre. Nous avons déjà observé que la même découverte
+avoit été faite par M. Dufay, mais qu'ensuite on l'avoit négligée
+pendant plusieurs années. Les physiciens pensoient que ce phénomène ne
+provenoit que d'une différence dans la quantité d'électricité
+recueillie, et Dufay lui-même parut, à la fin, avoir adopté cette
+opinion.
+
+Franklin eut d'abord la même idée: mais dans le cours de ses
+expériences, il reconnut que M. Kinnersley avoit raison, et que
+l'électricité vitreuse et l'électricité résineuse de Dufay n'étoient
+autre chose que l'état positif et l'état négatif, qu'il avoit d'abord
+observés; c'est-à-dire, que le globe de verre chargeoit positivement le
+principal conducteur, ou lui communiquoit une plus grande quantité
+d'électricité, tandis que le pain de résine diminuoit sa quantité
+naturelle, ou le chargeoit négativement.
+
+Ces expériences et ces observations ouvrirent aux recherches un nouveau
+champ, dans lequel les physiciens entrèrent avec ardeur; et leurs
+travaux ajoutèrent beaucoup à la somme de nos connoissances.
+
+Au mois de septembre 1752, Franklin commença un cours d'expériences,
+pour déterminer l'état de l'électricité dans les nuages; et après un
+grand nombre d'observations, il reconnut que les nuages orageux étoient
+très-communément dans un état négatif d'électricité, mais quelquefois
+aussi dans un état positif. De là il inféra nécessairement que le plus
+souvent les coups de tonnerre étoient l'effet de l'électricité de la
+terre, qui frappoit les nuages, et non de celle des nuages, qui frappoit
+la terre.
+
+La lettre, qui contient ces observations, est datée du mois de septembre
+1753. Cependant la découverte de l'ascension du tonnerre passe pour être
+assez récente, et est attribuée à l'abbé Bertholon, qui publia un
+mémoire sur ce sujet en 1776.
+
+Les lettres de Franklin ont été traduites non-seulement dans la plupart
+des langues de l'Europe, mais en latin. À mesure qu'elles se sont
+répandues, les principes qu'elles contiennent ont été suivis. Cependant
+la théorie de Franklin ne manqua pas d'abord d'adversaires. L'abbé
+Nollet fut un de ceux qui la combattirent: mais les premiers physiciens
+de l'Europe en devinrent les défenseurs; et parmi ces derniers on doit
+distinguer Dalibard et Beccaria. Insensiblement les ennemis disparurent;
+et maintenant par-tout où l'on cultive la science de l'électricité, on a
+adopté le systême de Franklin.
+
+Nous avons déjà fait mention de l'important usage que Franklin fit de
+ses découvertes, pour préserver les maisons des redoutables effets de la
+foudre. Les conducteurs sont devenus très-communs en Amérique: mais
+malgré les preuves certaines de leur utilité, le préjugé les empêche
+encore d'être généralement adoptés en Europe. Les hommes se déterminent
+difficilement à renoncer à leurs coutumes pour en prendre de nouvelles;
+et, peut-être, devons-nous plutôt nous étonner de voir qu'un usage
+utile, qui n'a été proposé que depuis environ quarante ans, soit déjà
+établi en beaucoup d'endroits, que de ce qu'il n'est pas encore
+universellement suivi. Ce n'est que par degrés que les choses les plus
+salutaires peuvent être mises en pratique. Il y a près de quatre-vingts
+ans que l'inoculation a été introduite en Europe et en Amérique.
+Cependant, elle n'est pas d'un usage général; et il faut, peut-être,
+encore un ou deux siècles avant qu'elle le devienne.
+
+En 1745, Franklin publia un mémoire sur les cheminées, qu'il avoit
+nouvellement inventées en Pensylvanie. Il fit connoître, d'une manière
+très-détaillée, les avantages et les désavantages des différentes
+cheminées, et il s'efforça de démontrer que les siennes méritoient
+d'être préférées à toutes les autres. Les poêles ouverts devinrent
+dès-lors d'un usage général: mais ils ne sont pas tout-à-fait construits
+conformément à ses principes, puisqu'ils n'ont point par derrière une
+boîte, par le moyen de laquelle l'air chaud soit rejeté dans
+l'appartement. Ces poêles ont, à la vérité, l'avantage de faire
+continuellement circuler la chaleur; de sorte qu'on a besoin de moins de
+chauffage pour entretenir la température dans un état convenable,
+sur-tout lorsque la chambre est assez close pour empêcher l'air
+extérieur d'entrer: mais ils peuvent aussi occasionner des rhumes, des
+maux de dents, et d'autres incommodités de ce genre.
+
+Quoique pendant plusieurs années la physique fût le principal objet des
+études de Franklin, il ne s'y borna pas entièrement. En 1747, il fut
+élu, par la ville de Philadelphie, membre de l'assemblée générale de la
+province. Il y avoit alors beaucoup de dispute entre l'assemblée et les
+propriétaires[31]. Chaque parti défendoit ce qu'il croyoit être ses
+droits. Franklin, dès son enfance, ardent ami des droits de l'homme, se
+montra bientôt l'un des plus fermes opposans aux injustes projets des
+propriétaires. Il fut même regardé comme le chef de l'opposition; et ce
+fut à lui qu'on attribua la plupart des courageuses réponses que
+l'assemblée fit aux messages des gouverneurs.
+
+ [31] Les héritiers de William Penn.
+
+Il acquit beaucoup d'influence dans l'assemblée: mais il ne dut point
+cette influence à une éloquence extraordinaire. Il ne parloit que
+rarement; et il ne fit jamais ce qu'on appelle un discours soigné. Il
+énonçoit communément une seule maxime, ou bien il racontoit un fait, un
+trait historique, dont la conséquence ne manquoit pas d'être saisie. Son
+extérieur étoit doux et prévenant. Sa méthode, en parlant comme en
+écrivant, étoit simple, sans art et singulièrement concise. Mais avec
+cette manière naturelle, sa sagacité et son jugement solide, il savoit
+confondre les plus éloquens et les plus subtils de ses adversaires,
+soutenir les opinions de ses amis, et entraîner les hommes impartiaux
+qui avoient été d'abord d'un avis différent du sien. Souvent une simple
+observation lui suffisoit pour détruire tout l'effet d'un long et
+élégant discours, et déterminer le sort d'une question importante.
+
+Mais il ne se contentoit point de défendre ainsi les droits du peuple.
+Il vouloit les lui assurer d'une manière permanente. Pour cela, il
+savoit qu'il falloit en faire sentir tout le prix, et que le seul moyen
+d'y réussir étoit d'étendre l'instruction dans toutes les classes de la
+société.
+
+L'on a déjà vu qu'il fut le fondateur d'une bibliothèque publique, qui
+contribua beaucoup à augmenter les connoissances des habitans de
+Philadelphie. Mais cette bibliothèque ne suffisoit pas. Les écoles
+étoient alors en général de très-peu d'utilité. Ceux qui les tenoient,
+n'avoient pas les qualités nécessaires pour remplir l'important devoir
+dont ils s'étoient chargés; et tout ce qu'on pouvoit attendre d'eux
+étoit de donner les principes d'une commune éducation anglaise. Franklin
+traça pour la ville de Philadelphie le plan d'un collége, tel qu'il
+devoit être dans un pays nouveau. Mais dans ce plan, comme dans tous
+ceux qu'il a faits, ses vues ne se bornoient pas à l'intérêt du moment.
+Il regardoit dans l'avenir l'époque où il faudroit étendre les bases de
+ses institutions. Il considéroit le collége de Philadelphie, comme une
+établissement qui deviendroit, avec le temps, un séminaire de savoir,
+plus étendu et plus analogue aux circonstances.
+
+D'après son plan, les statuts du collége furent dressés et signés le 13
+novembre 1749; et on y nomma, en qualité de curateurs, vingt-quatre des
+plus respectables citoyens de Philadelphie. Les principales personnes
+que Franklin consulta, et sur son plan, et sur le choix des curateurs,
+furent Thomas Hopkinson, Richard Peters, alors secrétaire de l'assemblée
+provinciale, Tench Francis, procureur-général, et le docteur Phineas
+Bond.
+
+Nous allons citer un article des statuts, pour montrer que l'esprit de
+bienfaisance, qui l'a dicté, est digne d'imitation; et, pour l'honneur
+de Philadelphie, nous espérons qu'il continuera à être long-temps en
+vigueur.
+
+«En cas que le recteur, ou quelque professeur devienne incapable de
+remplir sa place, soit par maladie, ou par quelqu'autre infirmité
+naturelle, qui peut le réduire à un état d'indigence, les curateurs
+auront le pouvoir de lui donner des secours proportionnés à ses besoins,
+à son mérite, ainsi qu'aux fonds qu'ils auront entre les mains.»
+
+La dernière clause est exprimée d'une manière si tendre, si paternelle,
+qu'elle doit faire un honneur éternel à l'esprit et au coeur des
+fondateurs.
+
+«On doit espérer que les curateurs se feront un plaisir, et même un
+devoir de visiter souvent le collége, soit pour encourager et soutenir
+la jeunesse, soit pour exciter et aider les maîtres, et par tous les
+moyens en leur pouvoir, faire en sorte que cette institution remplisse
+son but. On doit croire aussi qu'ils regarderont jusqu'à un certain
+point, les élèves comme leurs propres enfans; qu'ils les traiteront avec
+familiarité et avec affection; et que quand ils se seront bien conduits,
+qu'ils auront achevé leurs études, et qu'ils entreront dans le monde,
+les curateurs feront à l'envi tout ce qui dépendra d'eux pour les
+avancer et les établir, soit dans le commerce ou dans les emplois, soit
+par des mariages ou de toute autre manière qui pourra leur être
+avantageuse; et cela préférablement à toute autre personne, même d'un
+mérite égal.»
+
+Ces statuts étant signés et rendus publics, avec les noms des personnes
+qui se proposoient pour fondateurs et curateurs, le dessein en fut si
+bien approuvé par les généreux citoyens de Philadelphie, qu'au bout de
+peu de semaines, il y eut une souscription de huit cents livres
+sterlings par an, pour l'espace de cinq années. Au commencement du mois
+de janvier suivant[32], on ouvrit les écoles de latin, de grec,
+d'anglais et de mathématiques.
+
+ [32] En 1750.
+
+D'après un article du premier plan, on établit encore une école pour
+élever gratis soixante garçons et trente filles. Cette école a été,
+depuis, appelée l'_École de Charité_; et malgré l'obstacle que les
+curateurs ont eu quelquefois à vaincre pour se procurer assez de fonds,
+cette école subsiste depuis quarante ans. Or, en comptant que chacun des
+enfans, qui y ont été admis, y a demeuré trois ans, ainsi qu'il est
+d'usage, on trouvera qu'on y a donné la principale partie de leur
+éducation à plus de douze cents enfans, qui, sans cela, seroient restés,
+pour la plupart, privés de toute espèce d'instruction. En outre,
+plusieurs de ceux qui ont été élevés dans cette école, sont maintenant
+comptés parmi les citoyens les plus utiles et les plus estimés de
+l'état.
+
+L'institution, si heureusement commencée, continua à prospérer à la
+grande satisfaction de Franklin. Malgré ses études, et les occupations
+multipliées, qu'il avoit alors, il fut extrêmement assidu aux visites et
+aux examens qui se fesoient chaque mois dans les écoles. Il eut
+également soin de profiter des correspondances qu'il entretenoit dans
+plusieurs pays, pour étendre la réputation du collége de Philadelphie,
+et y attirer des élèves des différentes parties du continent de
+l'Amérique et des Antilles.
+
+Par l'entremise du docteur Collinson, ce généreux et savant ami de
+Franklin, les curateurs du collége virent se réunir à eux[33], les deux
+héritiers du fondateur de la Pensylvanie, Thomas Penn et Richard Penn,
+qui, en même-temps, firent au collége un présent de cinq cents livres
+sterlings. Franklin commença dès-lors à se flatter de voir bientôt
+accomplir son principal dessein. Il espéra que Philadelphie alloit avoir
+une institution semblable aux colléges et aux universités d'Europe;
+institution à laquelle, suivant lui, son premier collége devoit
+seulement servir de base.
+
+ [33] L'acte d'incorporation est du 13 juillet 1753.
+
+L'éclaircissement de ce fait est très-important pour la mémoire de
+Franklin, comme philosophe et comme ami et bienfaiteur des sciences. Il
+dit expressément, dans le préambule des statuts du collége: «Que ce
+collége étoit fondé pour qu'on y enseignât le latin et le grec, avec
+toutes les autres parties utiles des arts et des sciences; qu'il étoit
+en outre tel qu'il convenoit à un pays encore peu avancé, et qu'il
+devoit servir de base à la postérité, pour établir un séminaire de
+savoir, plus étendu et analogue aux circonstances qui auroient lieu dans
+le temps».--Malgré cela, on s'est étayé naguère de l'autorité du docteur
+Franklin, pour prétendre que le latin, le grec et les autres langues
+mortes, étoient un embarras dans le plan d'une éducation utile; et que
+le soin qu'on avoit pris de fonder un collége plus étendu que le sien,
+avoit été contraire à son intention et lui avoit occasionné du
+mécontentement.
+
+Si ce que nous venons de citer plus haut, ne suffit pas pour prouver la
+fausseté de cette assertion, les lettres, que nous allons transcrire,
+achèveront de la démontrer. Un homme, qui venoit de publier des idées
+sur un collége propre à un pays encore peu avancé, c'est-à-dire, à
+New-York, envoya son pamphlet à Franklin, et lui demanda quelle étoit
+son opinion à ce sujet. Franklin lui répondit. Leur correspondance, qui
+dura environ un an, fut suivie de l'établissement du grand collége, sur
+les principes du premier. L'auteur du projet fut, en même-temps, mis à
+la tête de l'un et de l'autre; et depuis trente-six ans, il les dirige
+d'une manière très-distinguée.
+
+On verra aussi par ces lettres, quel étoit alors l'état du collége.
+
+
+ À M. W. SMITH, à Long-Island.
+
+ Philadelphie, le 19 avril 1753.
+
+«J'ai reçu, Monsieur, votre lettre du 11 courant, ainsi que votre nouvel
+écrit[34] sur l'éducation. Je vais le lire attentivement, et par le
+prochain courrier, je vous en dirai ma façon de penser, ainsi que vous
+le désirez.
+
+ [34] Intitulé: _Idée générale du collége de Mirania_.
+
+»Je pense que vos jeunes élèves pourroient faire ici, d'une manière
+satisfaisante, un cours de mathématiques et de physique. M. Alison[35],
+qui a été élevé à Glascow, a long-temps professé la dernière de ces
+sciences, et M. Grew[36] la première; et leurs écoliers font des progrès
+très-rapides. M. Alison est à la tête de l'école de latin et du grec:
+mais comme il a maintenant trois bons aides[37], il peut fort bien
+consacrer, chaque jour, quelques heures à l'instruction de ceux qui
+étudient les hautes sciences.
+
+ [35] Le savant docteur Francis Alison, qui est devenu vice-recteur du
+ collége de Philadelphie.
+
+ [36] M. Théophile Grew, professeur de mathématiques dans le même
+ collége.
+
+ [37] Ces aides étoient alors M. Charles Thompson, dernier secrétaire
+ du congrès; M. Paul Jackson et M. Jacob Duche.
+
+»Notre école de mathématiques est assez bien pourvue d'instrumens. Notre
+bibliothèque de livres anglais est très-bien composée, et nous y avons
+un assortiment de machines pour les expériences de physique, assortiment
+qui n'est pas considérable, mais que nous espérons incessamment
+completter. La bibliothèque loganienne, l'une des plus belles
+collections qu'il y ait en Amérique, sera bientôt ouverte; de sorte que
+les livres, ni les instrumens ne nous manqueront pas. En outre comme
+nous sommes toujours déterminés à allouer de bons honoraires aux
+professeurs, nous avons lieu de croire que nous pourrons en choisir
+d'habiles; et certes, c'est de ce choix que dépend le succès de
+l'institution.
+
+»Si avant de retourner en Europe, il vous est possible de venir à
+Philadelphie, je serai bien charmé de pouvoir converser avec vous.
+J'aurai aussi un vrai plaisir à vous écrire et à recevoir de vos
+lettres, après que vous serez fixé en Angleterre; car la correspondance
+des hommes qui ont du savoir, de la vertu et l'amour du bien public, est
+une de mes plus grandes jouissances.
+
+»J'ignore si vous avez vu le premier plan que j'ai fait pour
+l'établissement de notre collége. Je vous l'envoie ci-joint.
+Quoiqu'imparfait, il a eu le succès que je désirois, puisqu'il a été
+suivi d'une souscription de quatre mille livres sterlings, qui nous ont
+servi à le mettre à exécution. Comme nous aimons beaucoup à recevoir des
+conseils, et que chaque jour nous donne plus d'expérience, j'espère
+qu'en peu d'années, notre institution sera parfaite.
+
+»Je suis, etc.»
+
+ B. FRANKLIN.
+
+
+ AU MÊME.
+
+ Philadelphie, le 3 mai 1753.
+
+«M. Peters, Monsieur, étoit, il n'y a qu'un instant, avec moi; et nous
+avons comparé nos notes sur votre nouvel écrit. Ce plan d'éducation est
+vraiment excellent: nous n'y avons apperçu rien qui ne soit
+très-praticable. La principale difficulté est de trouver l'_aratus_[38],
+et les autres personnes propres à le mettre à exécution; mais on peut
+pourtant y réussir, en offrant à ces personnes les encouragemens
+nécessaires.
+
+ [38] C'est le nom qui étoit donné au chef du collége, dans le plan
+ dont il est ici mention, et qui depuis plusieurs années, a été
+ exécuté en très-grande partie, dans le collége de Philadelphie, et
+ dans divers autres colléges des États-Unis.
+
+»Nous avons eu, M. Peters et moi, un grand plaisir à examiner votre
+plan. Quant à moi, je ne me souviens pas que la lecture d'aucun autre
+écrit m'ait jamais fait plus d'impression; tant il y a de noblesse et de
+justesse dans les idées, et de chaleur et d'élégance dans le style!
+Toutefois, comme les critiques de vos amis peuvent vous être plus utiles
+et plus agréables que leurs éloges, je dois vous observer que je
+désirerois que vous eussiez omis, non-seulement la citation du
+Review[39], mais les expressions[40], que le ressentiment vous a dictées
+contre vos adversaires. En pareil cas, la plus noble victoire est celle
+qu'on obtient en brillant davantage, et en dédaignant l'envie.
+
+ [39] Cette citation du _Monthly Review_ de Londres, année 1749,
+ attaquoit d'une manière trop sévère, l'administration et la
+ discipline des universités d'Oxford et de Cambridge, et fut ôtée des
+ nouvelles éditions de l'écrit de M. W. Smith.
+
+ [40] Pages 65 et 79 du pamphlet.
+
+»M. Allen est depuis dix jours absent de Philadelphie. Avant son départ,
+il me chargea de lui procurer six exemplaires de votre plan. M. Peters
+en a pris dix. Il se proposoit d'abord de vous écrire, mais il ne le
+fait point, parce qu'il espère vous voir bientôt ici. Il me prie de vous
+présenter ses complimens, et de vous assurer qu'il vous accueillera avec
+grand plaisir. J'ajouterai que vous pouvez compter que, de mon côté, je
+ferai tout ce qui dépendra de moi pour vous rendre agréable le séjour de
+Philadelphie.
+
+»Je suis, etc.»
+
+ B. FRANKLIN.
+
+
+ AU MÊME.
+
+ Philadelphie, le 27 novembre 1753.
+
+«Comme je vous ai écrit, mon cher Monsieur, une très-longue lettre, par
+la voie de Bristol, je n'ai maintenant que peu de choses à vous dire. Ce
+qui concerne notre collége, est toujours dans le même état.
+
+»Les curateurs seroient charmés d'y placer un recteur: mais ils
+craignent de prendre de nouveaux engagemens jusqu'à ce qu'ils se soient
+libérés des dettes qu'ils ont contractées; et je n'ai pas encore pu leur
+persuader entièrement qu'un bon professeur dans les hautes sciences,
+attireroit assez d'écoliers pour payer en grande partie, sinon
+tout-à-fait, ses honoraires. Ainsi, à moins que les propriétaires[41] de
+la province ne veuillent soutenir notre institution, je crains que nous
+ne soyons obligés d'attendre encore quelques années avant de la voir
+dans l'état de perfection, dont je la crois déjà susceptible; et
+l'espérance que j'avois de vous voir établi parmi nous, s'évanouira.
+
+ [41] La famille des Penn.
+
+»Le bon M. Collinson m'écrit qu'il n'épargnera pas ses soins à cet
+égard. Il espère qu'avec l'aide de l'archevêque, il décidera nos
+propriétaires[42]; et je prie Dieu qu'il le fasse réussir.
+
+ [42] À la sollicitation de Franklin, de M. Allen et de M. Peters,
+ l'archevêque Herring et M. Collinson, engagèrent MM. Thomas Penn et
+ Richard Penn à souscrire pour une somme annuelle, et à donner
+ ensuite 5000 livres sterlings au collége de Philadelphie.
+
+»Mon fils vous présente sa respectueuse affection.
+
+ »Je suis, etc.
+
+ B. FRANKLIN.
+
+_P. S._ Je n'ai pas reçu un seul mot de vous, depuis votre arrivée en
+Angleterre.»
+
+
+ AU MÊME.
+
+ Philadelphie, le 18 avril 1754.
+
+«Depuis que vous êtes de retour en Angleterre, Monsieur, je n'ai reçu
+qu'une petite lettre de vous, par la voie de Boston, et en date du 18
+octobre dernier. Vous me mandez que vous m'avez écrit très au long par
+le capitaine Davis.--Davis a fait naufrage, et conséquemment votre
+lettre est perdue; ce qui me fait beaucoup de peine.
+
+»Mesnard et Gibbon sont arrivés ici, et ne m'ont rien apporté de votre
+part. Ma consolation est que vous ne m'écrivez point, parce que vous
+venez, et que vous vous proposez de me dire de vive voix ce qui
+m'intéresse. Étant donc incertain que cette lettre vous trouve en
+Angleterre, et espérant de vous voir arriver, ou au moins de recevoir de
+vos nouvelles, par le navire _la Myrtilla_, capitaine Budden, que nous
+attendons à tout instant, je me borne à vous renouveler les assurances
+de mon estime et de mon affection.»
+
+ B. FRANKLIN.
+
+
+Environ un mois après que cette lettre fût écrite, M. Smith arriva à
+Philadelphie, et fut aussitôt placé à la tête du collége. Par ce moyen,
+Franklin et les autres curateurs, purent exécuter le dessein de
+perfectionner leur collége, et de lui donner le degré d'étendue et
+d'utilité, dans lequel il s'est soutenu jusqu'à présent. Ils obtinrent
+pour cela une charte additionelle, datée du 27 mai 1755.
+
+Nous avons cru nécessaire de montrer de quelle importance les soins de
+Franklin furent pour cette institution. Peu de temps après, il
+s'embarqua pour l'Angleterre, où l'appeloit le service de son pays; et
+comme depuis le même service l'a presque toujours occupé au dehors,
+ainsi qu'on le verra dans la suite de ces mémoires, il n'eut plus que
+peu d'occasions de prendre une part directe aux affaires du collége.
+
+Lorsqu'en l'année 1785, il retourna à Philadelphie, il trouva les
+chartes du collége violées, et ses anciens collègues, qui en étoient,
+comme lui, les premiers fondateurs, privés de leurs droits
+d'administration, par un acte de la législature. Quoique son nom eût été
+inséré dans la liste des nouveaux curateurs, il refusa de prendre place
+parmi eux, et de se mêler de l'administration jusqu'à ce qu'une loi eût
+rétabli les choses dans leur premier état.
+
+Cette loi fut rendue. Alors Franklin convoqua ses anciens collègues dans
+sa maison. Ils le choisirent pour leur président; et, à sa
+sollicitation, ils continuèrent long-temps à s'assembler chez lui.
+Cependant, quelques mois avant sa mort, craignant que l'attention qu'il
+donnoit aux affaires du collége, ne le fatiguât trop, ils lui
+proposèrent de tenir leurs assemblées dans le collége même, et il y
+consentit, quoiqu'avec quelque répugnance.
+
+Non-seulement Franklin fut l'auteur de plusieurs institutions utiles,
+mais il favorisa celles dont d'autres hommes avoient conçu l'idée. Vers
+l'année 1752, le docteur Bond, célèbre médecin de Philadelphie, touché
+de l'état déplorable des pauvres, qu'il visitoit dans leurs maladies,
+forma le projet d'établir un hôpital. Quels que fussent ses efforts, il
+ne put déterminer que peu de personnes à concourir à l'exécution d'un
+plan aussi utile. Mais ne voulant pas y renoncer, il eut recours à
+Franklin, qui travailla avec ardeur à le faire réussir, soit en
+employant son crédit auprès de ses amis, soit en démontrant, dans sa
+gazette, les avantages du projet.
+
+Ses soins ne furent point inutiles. Les souscriptions s'élevèrent
+bientôt à une somme considérable. Cependant cette somme étoit encore
+au-dessous de ce qu'il falloit pour les premiers frais de
+l'établissement. Franklin fit une nouvelle tentative. Il s'adressa à
+l'assemblée; et après quelqu'opposition, il obtint la permission de
+présenter un bill, qui disoit qu'aussitôt que les souscriptions pour
+l'établissement de l'hôpital, s'élèveroient à deux mille livres
+sterling, le trésor public fourniroit une pareille somme. Comme cette
+somme étoit promise à des conditions, qu'on espéroit ne voir jamais
+remplir, les opposans gardèrent le silence et le bill passa. Mais les
+soutiens du projet redoublèrent d'efforts, pour obtenir les
+souscriptions nécessaires, et ils ne tardèrent pas à y réussir. Ce
+fut-là l'origine de l'hôpital de Philadelphie; institution qui, avec le
+Mont-de-Piété et la maison où l'on distribue des remèdes, est une preuve
+de l'humanité des habitans de cette ville.
+
+Franklin avoit rempli avec tant d'intelligence l'emploi de directeur des
+postes de Philadelphie, et il connoissoit si bien ce département, qu'on
+jugea nécessaire de l'élever à une place plus distinguée. En 1753, il
+fut nommé sous-directeur-général des postes des colonies britanniques.
+Les profits de la poste aux lettres n'étoient pas une petite partie des
+revenus que le gouvernement anglais retiroit de ses colonies. On prétend
+que tandis que Franklin en fut chargé, les postes de l'Amérique
+septentrionale produisirent annuellement trois fois autant que celles
+d'Irlande.
+
+Les frontières des colonies d'Amérique étoient très-exposées aux
+incursions des Indiens, sur-tout lorsque la guerre avoit lieu entre la
+France et l'Angleterre. Ces colonies étoient individuellement trop
+foibles, pour que chacune pût prendre des mesures efficaces pour sa
+propre défense, ou elles avoient trop peu de bonne volonté pour se
+charger, en particulier, de construire des forts, d'entretenir des
+garnisons, tandis que celle qui auroit fait ces entreprises, auroit vu
+ses voisins partager le fruit de ses peines, sans avoir contribué à les
+faire naître. Quelquefois aussi les querelles, qui subsistoient entre
+les gouverneurs et les assemblées, empêchoient qu'on adoptât des moyens
+de défense, comme nous avons déjà rapporté que cela avoit eu lieu en
+Pensylvanie, en 1745.
+
+Cependant il étoit à désirer que les colonies formassent un plan
+d'union, et pour leur défense commune, et pour leurs autres intérêts.
+Elles en sentirent la nécessité; et en conséquence, des commissaires des
+provinces de New-Hampshire, de Massachusett, de Rhode-Island, de
+New-Jersey, de Pensylvanie et de Maryland, se réunirent, en 1754, à
+Albany. Franklin s'y rendit, en qualité de commissaire de la
+Pensylvanie, et il y présenta un plan, qui, d'après le lieu où se tenoit
+l'assemblée, a été communément appelé le _Plan d'Union d'Albany_.
+
+Il proposoit dans ce plan, de demander au parlement d'Angleterre, un
+acte d'après lequel on établiroit un gouvernement-général, composé d'un
+président, nommé par le roi, d'un grand-conseil, dont les membres
+seroient élus par les représentans des différentes colonies. Il vouloit,
+en même-temps, que le nombre de ces représentans fût proportionné aux
+sommes que chaque colonie verseroit dans le trésor public, avec cette
+restriction, qu'aucune ne pourroit en avoir ni plus de sept, ni moins de
+deux.
+
+Toute l'autorité exécutive devoit être déléguée au président-général, et
+l'autorité législative devoit résider dans le grand-conseil et le
+président réunis; le consentement de ce dernier étant nécessaire pour
+qu'un bill fût converti en loi. Le président et le conseil devoient
+avoir le pouvoir de faire la guerre et la paix, de conclure des traités
+avec les nations indiennes, de régler le commerce avec elles, et d'en
+acheter des terres, soit au nom de la couronne d'Angleterre, soit au nom
+de l'union coloniale; d'établir de nouvelles colonies, de faire des
+loix, pour les gouverner, jusqu'à ce qu'elles fussent érigées en
+gouvernemens séparés; de lever des troupes, de construire des
+forteresses, d'équiper des vaisseaux, et d'employer tous les autres
+moyens propres à la défense générale. En conséquence, ils auroient pu
+aussi établir les impôts, ou mettre les taxes qu'il auroient cru
+nécessaires, et les moins onéreuses au peuple.
+
+Toutes ces loix devoient être envoyées en Angleterre, pour obtenir la
+sanction du roi; et à moins qu'elles ne fussent improuvées avant trois
+ans, elles devoient demeurer en vigueur. La nomination de tous les
+officiers de terre et de mer devoit être faite par le président-général,
+et approuvée par le conseil. Les officiers civils, au contraire,
+devoient être nommés par le conseil, et approuvés par le président.
+
+Telle est l'esquisse du plan que Franklin proposa au congrès d'Albany.
+Après une discussion, qui dura quelques jours, ce plan fut agréé par
+tous les commissaires; et l'on en envoya une copie à l'assemblée de
+chaque province, ainsi qu'au conseil du roi. Sa destinée fut singulière.
+Les ministres anglais le désapprouvèrent, parce qu'il accordoit trop
+d'autorité aux représentans du peuple; et les assemblées coloniales n'en
+voulurent point, parce qu'il donnoit au président-général, qui
+représentoit le roi, une plus grande influence qu'elles ne le jugeoient
+convenable dans un plan de gouvernement destiné à des hommes libres.
+
+Peut-être ce double motif de rejet est ce qui prouve le mieux combien le
+plan de Franklin étoit convenable dans la situation relative où se
+trouvoient alors l'Amérique et la Grande-Bretagne. En homme intelligent
+et sage, il avoit exactement ménagé leurs intérêts divers.
+
+L'adoption de ce plan auroit fort bien pu empêcher que les colonies
+anglaises ne se séparassent de leur métropole: mais c'est une question,
+qu'il n'est nullement aisé de décider. On peut dire qu'en mettant les
+colonies en état de se défendre elles-mêmes, on auroit écarté le
+prétexte, qui a servi à faire passer au parlement d'Angleterre l'acte du
+timbre, l'acte du thé et quelques autres, qui ont excité en Amérique un
+esprit de mécontentement, et occasionné par la suite la séparation des
+deux peuples. Mais d'un autre côté, on doit considérer que quand ces
+actes ne seroient point émanés du parlement, les Américains n'auroient
+pas tardé à briser les entraves que l'Angleterre mettoit à leur
+commerce, en les forçant de ne vendre leurs productions qu'aux Anglais,
+et de leur acheter les marchandises que le peu d'encouragement qu'il y
+avoit dans leurs manufactures leur rendoit nécessaires, et que ces
+Anglais leur fesoient payer beaucoup plus cher que ne l'auroient fait
+les autres nations.
+
+En outre, le président-général devant être nommé par le roi
+d'Angleterre, il n'eût pas manqué de lui être exclusivement dévoué, et
+conséquemment il auroit refusé son consentement aux loix les plus
+salutaires, lorsque ces loix auroient eu la moindre apparence de blesser
+les intérêts de son maître. De plus, le consentement même du président
+n'eût pas suffi. Il auroit fallu que les loix eussent encore
+l'approbation du roi, qui, dans toutes les circonstances, auroit, sans
+doute, préféré l'avantage de ses états d'Europe à celui de ses colonies.
+Cette préférence eût fait naître des discordes perpétuelles entre le
+conseil et le président-général, et par conséquent entre le peuple
+d'Amérique et le gouvernement d'Angleterre.--Tandis que les colonies
+seroient restées faibles, elles auroient été obligées de se soumettre:
+mais aussitôt qu'elles auraient acquis de la force, elles seroient
+devenues plus pressantes dans leurs demandes; et secouant enfin le joug,
+elles se seroient déclarées indépendantes.
+
+Lorsque les Français étoient en possession du Canada, ils fesoient un
+grand commerce avec les Sauvages; ils alloient même traiter jusqu'auprès
+des frontières des colonies britanniques; et quelquefois ils formoient
+de petits établissemens sur le territoire que les Anglais prétendoient
+leur appartenir. Indépendamment du tort considérable que cela fesoit aux
+Anglais relativement au commerce des pelleteries, leurs colonies étoient
+sans cesse exposées à se voir dévastées par les Indiens qu'on excitoit
+contr'elles.
+
+En 1753, il y eut quelques ravages commis sur les frontières de la
+Virginie. Les remontrances, qui furent faites à cet égard, restèrent
+sans effet. En 1754, on envoya sur les lieux un corps de troupes dont le
+commandement fut donné à Washington; car, quoique très-jeune encore, cet
+officier s'étoit conduit, l'année précédente, de manière à prouver qu'il
+méritoit cette confiance.
+
+Tandis qu'il marchoit pour aller prendre possession du poste situé dans
+l'endroit où se réunissent l'Allegany et le Monongahela, il apprit que
+les Français y avoient déjà construit un fort. Un détachement de leurs
+troupes s'avança aussitôt contre lui. Il se fortifia autant que les
+circonstances le lui permirent; mais la supériorité du nombre l'obligea
+bientôt à rendre le fort de _la Nécessité_. Il obtint une capitulation
+honorable, et il retourna en Virginie.
+
+Le gouvernement britannique crut ne pas devoir rester spectateur
+tranquille de cette querelle. En 1755, il donna ordre au général
+Braddock de marcher avec un corps de troupes régulières et quelques
+milices américaines, pour chasser les Français du poste dont ils
+s'étoient emparés. Lorsque les troupes furent rassemblées, il s'éleva
+une difficulté, qui fut sur le point d'empêcher l'expédition. C'étoit le
+manque de chariots. Franklin s'empressa d'en faire fournir; et, avec
+l'aide de son fils, il en procura, en peu de temps, cent cinquante.
+
+Braddock donna dans une embuscade, et y périt avec une grande partie de
+son armée. Washington, qui étoit au nombre des aides-de-camp de ce
+général, et l'avoit en vain averti de son danger, déploya alors de
+grands talens militaires, en rassemblant les débris de l'armée, et
+effectuant une jonction avec l'arrière-garde, que conduisoit le colonel
+Dunbar, devenu commandant en chef par la mort de Braddock. Ce ne fut pas
+sans peine qu'on parvint à conduire dans un endroit sûr les foibles
+restes de ces troupes. On crut devoir, en même-temps, détruire les
+chariots et le bagage pour empêcher qu'ils ne tombassent au pouvoir de
+l'ennemi.
+
+Franklin avoit fait des obligations, en son nom, pour les chariots qui
+avoient été fournis à l'armée. Les propriétaires de ces chariots
+déclarèrent que leur intention étoit de le forcer à leur en tenir
+compte. S'ils avoient exécuté cette menace, il est certain que Franklin
+auroit été ruiné. Mais le gouverneur Shirley voyant qu'il n'avoit
+répondu des chariots que pour servir le gouvernement, se chargea de les
+faire payer, et retira Franklin d'une situation très-désagréable.
+
+La nouvelle de la défaite et de la mort du général Braddock, répandit
+l'alarme dans les colonies anglaises. Toutes s'occupèrent de préparatifs
+de guerre. Mais en Pensylvanie, le crédit des quakers empêcha qu'on
+adoptât aucun systême de défense, qui pourroit forcer les citoyens à
+prendre les armes. Franklin voulant faire organiser une milice, présenta
+à l'assemblée, un bill, d'après lequel tout homme avoit la liberté de
+prendre les armes, ou non. Les quakers restant ainsi maîtres de ne pas
+s'armer, laissèrent passer le bill; car bien que leurs principes ne leur
+permissent pas de combattre, ils ne les obligeoient pas à empêcher leurs
+voisins de combattre pour eux.
+
+D'après ce bill, les milices de Pensylvanie devinrent une troupe
+respectable. L'idée d'un danger imminent enflamma d'une ardeur
+belliqueuse tous ceux à qui leurs principes religieux ne l'interdisoient
+pas. Franklin fut nommé colonel du régiment de Philadelphie, composé de
+douze cents hommes.
+
+L'ennemi ayant fait une invasion sur la frontière nord-ouest de la
+province, on fut obligé de s'occuper à y porter des secours. Le
+gouverneur chargea Franklin de prendre, à cet égard, toutes les mesures
+nécessaires. Il reçut le pouvoir de lever des troupes, et de nommer
+leurs officiers. Aussitôt il forma un régiment, avec lequel il se rendit
+dans l'endroit qui exigeoit sa présence. Il y bâtit un fort, et y mit
+une garnison en état de s'opposer aux incursions qui avoient,
+jusqu'alors, inquiété les habitans. Il y séjourna même quelque temps,
+afin de s'acquitter mieux des soins qui lui avoient été confiés.
+Ensuite, l'intérêt du peuple demandant qu'il reparût dans l'assemblée,
+il retourna à Philadelphie.
+
+La défense des colonies de l'Amérique septentrionale étoit
+très-dispendieuse pour l'Angleterre. Le meilleur moyen de diminuer cette
+dépense, étoit de mettre des armes dans les mains des habitans, et de
+leur enseigner le moyen de s'en servir. Mais l'Angleterre ne se soucioit
+point que les Américains apprissent à connoître leurs propres forces.
+Elle craignoit que dès qu'ils en seroient venus là, ils ne voulussent
+plus se soumettre au monopole qu'elle exerçoit sur leur commerce, et qui
+ne leur étoit pas moins onéreux qu'avantageux à elle-même. L'entretien
+des flottes et des armées qu'elle avoit en Amérique, n'étoit rien, en
+comparaison des profits du commerce qu'elle y fesoit.
+
+Ce qu'elle crut pouvoir faire de mieux, pour retenir ses colonies dans
+une soumission paisible, fut de leur rendre sa protection nécessaire.
+Elle voulut écarter tout ce qui tendoit à montrer un esprit militaire;
+et quoiqu'on fût alors dans le fort de la guerre entre l'Angleterre et
+la France, le ministère anglais improuva l'acte par lequel l'assemblée
+de Pensylvanie avoit permis l'organisation des milices. Les régimens qui
+avoient été formés, furent licenciés; et on fit marcher des troupes
+régulières pour défendre la province.
+
+La guerre qui désoloit les frontières, n'empêchoit pas que les
+propriétaires[43] et le peuple de la Pensylvanie, ne fussent toujours en
+mésintelligence. L'appréhension même d'un danger commun ne suffisoit pas
+pour les réconcilier un moment. L'assemblée prétendoit jouir du juste
+droit de mettre des impôts sur les terres des propriétaires: mais les
+gouverneurs refusoient opiniâtrement de donner à cette mesure, un
+consentement sans lequel aucun bill ne pouvoit être converti en loi.
+
+ [43] Les héritiers Penn.
+
+Indignée d'une résistance qu'elle regardoit comme une iniquité,
+l'assemblée résolut enfin, de demander à la mère-patrie qu'elle y mît un
+terme. Elle adressa au roi et à son conseil, une pétition, dans laquelle
+elle montroit tout le tort que fesoient au peuple, et l'attachement
+exclusif des propriétaires à leur intérêt particulier, et leur
+indifférence pour le bien général de la colonie; et elle en demandoit
+justice.
+
+Franklin fut chargé d'aller présenter cette adresse, et nommé, en
+conséquence, agent de la province de Pensylvanie. Il partit d'Amérique
+au mois de juin 1757. Conformément aux instructions qu'il avoit reçues
+de l'assemblée, il eut une conférence avec les héritiers Penn, qui
+résidoient alors à Londres, et il essaya de les déterminer à abandonner
+des prétentions dès long-temps contestées. Mais voyant qu'ils refusoient
+toute espèce d'accommodement, il présenta au conseil-d'état, la pétition
+de l'assemblée.
+
+Pendant ce temps-là, le gouverneur Denny donna son assentiment à une loi
+qui établissoit un impôt, sans faire aucune distinction en faveur des
+biens de la famille Penn. Alarmée de cette nouvelle et des démarches de
+Franklin, cette famille employa tout son crédit pour empêcher que la
+sanction royale ne fût donnée à la nouvelle loi. Ils la représentèrent
+comme une loi excessivement injuste, qui leur feroit bientôt supporter
+tous les frais du gouvernement, et auroit les conséquences les plus
+funestes pour eux et pour leur postérité.
+
+Cette cause fut amplement discutée devant le conseil privé. Les
+héritiers Penn y trouvèrent plusieurs zélés défenseurs; mais il y eut
+aussi des membres du conseil, qui soutinrent, avec chaleur, la cause du
+peuple. Après d'assez longs débats, on proposa que Franklin promît
+solemnellement que la répartition de l'impôt seroit telle que les biens
+des Penn ne paieroient pas au-delà de ce qu'ils devroient
+proportionnément aux autres. Franklin n'hésita point à le promettre. La
+famille Penn cessa de s'opposer à la sanction de la loi; et la
+tranquillité fut rendue à la Pensylvanie.
+
+La manière dont se termina ce différend, montre clairement la haute
+opinion qu'avoient de l'honneur et de l'intégrité de Franklin, ceux
+mêmes qui le considéroient comme opposé à leurs vues. Certes, cette
+opinion n'étoit point mal fondée. La répartition de l'impôt fut faite
+d'après les principes de la plus austère équité; et les terres des Penn
+ne contribuèrent aux dépenses du gouvernement que proportionnément à
+leur valeur.
+
+Après la conclusion de cette importante affaire, Franklin demeura à la
+cour de Londres, en qualité d'agent de la province de Pensylvanie. La
+profonde connoissance qu'il avoit de la situation des colonies, et son
+zèle constant pour leurs intérêts, le firent nommer aussi agent des
+provinces de Massachusett, de Maryland et de Georgie. Sa conduite dans
+cette place, le rendit encore plus cher à ses compatriotes.
+
+Il eut alors occasion de cultiver la société des amis, que son mérite
+lui avoit procuré pendant qu'il étoit encore éloigné d'eux. L'estime,
+qu'ils avoient conçue pour lui, s'accrut, quand ils le connurent
+personnellement. Ceux, qui avoient combattu les avantages de ses
+découvertes en physique, se turent insensiblement, et les récompenses
+littéraires lui furent prodiguées.
+
+La Société royale de Londres, qui s'étoit d'abord refusée à insérer dans
+ses transactions, les écrits de l'électricien de Philadelphie, pensa
+bientôt qu'elle se feroit un honneur de l'admettre au nombre de ses
+membres. D'autres compagnies savantes désirèrent également d'inscrire
+son nom parmi ceux qui les illustroient. L'université de Saint-André, en
+Écosse, lui conféra le titre de docteur ès loix; et cet exemple fut
+suivi par les universités d'Edimbourg et d'Oxford. Les premiers
+philosophes de l'Europe ambitionnèrent d'entrer en correspondance avec
+lui. Les lettres qu'il leur écrivit, contiennent des idées savantes et
+profondes, exprimées de la manière la plus simple et la plus naturelle.
+
+Les Français possédoient alors le Canada, où ils avoient, les premiers,
+fait des établissemens. Le commerce que cette colonie les mettoit à même
+de faire avec les Sauvages, étoit extrêmement lucratif. Ils avoient
+trouvé là, un débouché considérable pour les produits de leurs
+manufactures, et ils recevoient en échange une grande quantité de belles
+fourrures, qu'ils vendoient chèrement en Europe. Mais si la possession
+du Canada étoit très-avantageuse à la France, les habitans des colonies
+anglaises souffroient beaucoup de ce qu'il lui appartenoit. Les Sauvages
+étoient en général jaloux de cultiver l'amitié des Français, qui leur
+fournissoient abondamment des armes et des munitions. Quand la guerre
+avoit lieu entre l'Angleterre et la France, les Sauvages s'empressoient
+de ravager les frontières des colonies anglaises. Bien plus: ils
+commettoient de pareils excès, lors même que la France et l'Angleterre
+étoient en paix.
+
+D'après ces considérations, il n'étoit pas douteux que l'Angleterre ne
+fût intéressée à acquérir le Canada. Mais l'importance de cette
+acquisition n'étoit pas très-bien sentie à Londres. Franklin publia
+alors un pamphlet, dans lequel il démontra, avec la plus grande force,
+les avantages qui résulteroient de la conquête du Canada.
+
+On traça aussitôt le plan d'une expédition, à la tête de laquelle fut
+mis le général Wolfe. Le succès en est connu. Par le traité de paix
+signé en 1762, la France abandonna le Canada à la Grande-Bretagne; et
+par la cession, qu'elle fit peu après, de la Louisiane, elle perdit
+toutes ses possessions dans le continent d'Amérique.
+
+Quoique Franklin fût alors très-occupé de politique, il trouvoit le
+moyen de cultiver les sciences. Il étendit ses recherches sur
+l'électricité, et fit un très-grand nombre de nouvelles expériences,
+particulièrement sur le tourmalin. Il n'y avoit encore que très-peu de
+temps qu'on avoit découvert la singulière propriété qu'a cette pierre de
+s'électriser positivement, d'un côté, et négativement de l'autre, sans
+friction, et par la seule action de la chaleur.
+
+Le professeur Simpson de Glascow, communiqua à Franklin quelques
+expériences que le docteur Cullen avoit faites sur le froid, produit par
+l'évaporation. Franklin les répéta, et il trouva que lorsqu'on pompoit
+l'air dans le récipient de la machine pneumatique, le froid y augmentoit
+à un tel degré, même en été, que l'eau y étoit convertie en glace. Il se
+servit de cette découverte pour expliquer un nombre de phénomènes, et
+particulièrement un fait, dont les physiciens avoient jusqu'alors
+cherché vainement la cause; c'est que la chaleur du corps humain, dans
+un état de santé, n'excède jamais le quatre-vingt seizième degré du
+thermomètre de Fareinheit, quoique l'atmosphère qui l'environne puisse
+s'élever à un bien plus haut degré. Franklin attribua cela à
+l'augmentation de transpiration, et par conséquent à l'évaporation
+produite par la chaleur.
+
+Dans une lettre écrite à M. Small, à Londres, et datée du mois de mai
+1760, Franklin lui fit part d'un grand nombre d'observations, qui
+servent à prouver que dans l'Amérique septentrionale, les tempêtes du
+nord-est commencent dans le sud-ouest. Il paroît, d'après une
+observation nouvelle, qu'une tempête du nord-est, qui s'étendit à une
+distance considérable, commença à Philadelphie quatre heures avant de se
+faire sentir à Boston.
+
+Franklin essaya d'expliquer le fait, dont il rendoit compte, en
+supposant que la chaleur occasionnoit une raréfaction de l'air dans les
+environs du golfe du Mexique; qu'alors l'air plus froid qui étoit
+immédiatement au nord, se portoit vers ce côté, et étoit remplacé par un
+air plus froid, que suivoit un plus froid encore: ce qui formoit un
+courant d'air continuel.
+
+Le son produit par le frottement du bord d'un verre à boire avec un
+doigt mouillé, étoit généralement connu. Un irlandois, nommé
+_Puckeridge_, essaya de former un instrument harmonieux, en plaçant sur
+une table un certain nombre de verres de diverse grandeur et à moitié
+remplis d'eau. Une mort prématurée l'empêcha de perfectionner cette
+invention. Mais d'autres profitèrent de sa découverte. La douceur des
+sons, que rendoient ces verres, engagea Franklin à s'en occuper, et il
+produisit, enfin, cet élégant instrument, auquel on a donné le nom
+d'_harmonica_.
+
+Dans l'été de 1762, Franklin retourna en Amérique. Dans la traversée, il
+remarqua le singulier effet, produit par le mouvement d'un vase qui
+contenoit de l'huile flottant sur l'eau. La surface de l'huile restoit
+unie et calme, tandis que l'eau étoit très-violemment agitée. Nous ne
+croyons pas que ce phénomène ait été encore expliqué d'une manière
+satisfaisante.
+
+Franklin reçut les remerciemens de l'assemblée de Pensylvanie, et pour
+la fidélité avec laquelle il avoit rempli son devoir envers cette
+province, et pour les nombreux et importans services qu'il avoit rendus
+pendant son séjour à Londres, à toutes les colonies de l'Amérique
+septentrionale. L'assemblée décréta, en même-temps, qu'il lui seroit
+alloué une indemnité de cinq mille livres sterlings[44], pour les six
+ans qu'il avoit passés à Londres.
+
+ [44] Il y a dans l'original, _argent courant de Pensylvanie_, qui vaut
+ à-peu-près un tiers de moins; mais on a traduit _sterling_, parce
+ qu'autrement, peu de lecteurs français auroient compris ce que cela
+ auroit signifié. (_Note du Traducteur._)
+
+Pendant son absence, il avoit été élu tous les ans membre de l'assemblée
+de Pensylvanie. À son retour, il reprit sa place dans ce corps, et il
+continua à être le courageux défenseur des droits du peuple.
+
+Il survint, dans le mois de décembre 1762, un évènement qui répandit
+l'alarme dans la province. Une peuplade, composée d'une vingtaine
+d'Indiens, étoit dès long-temps établie dans le comté de Lancaster, et
+n'avoit pas cessé de se conduire paisiblement et amicalement envers les
+colons anglais. Cependant les dévastations que d'autres Sauvages
+commettoient sur les frontières, irritèrent tellement les colons, qu'ils
+résolurent de s'en venger sur tous les Indiens. Environ cent vingt
+habitans, qui, pour la plupart, étoient de Donnegal et de Peckstang ou
+de Paxton, dans le comté d'York, montèrent à cheval, se rassemblèrent,
+et prirent la route du petit établissement des paisibles et innocens
+Indiens de Lancastre. Ces bons Sauvages furent avertis qu'on venoit les
+attaquer: mais considérant les hommes blancs comme leurs amis, ils
+crurent n'avoir rien à craindre.
+
+Lorsque les colons arrivèrent dans le village de ces Indiens, ils n'y
+trouvèrent que des femmes, des enfans, et quelques vieillards, parce que
+le reste de la peuplade étoit allé vaquer à ses occupations accoutumées.
+Ils égorgèrent tous ceux qu'ils rencontrèrent, entr'autres le chef,
+nommé _Schahaès_, distingué par son attachement aux colons. Cette action
+barbare excita l'indignation de tous ceux des habitans, qui avoient
+quelque sentiment d'humanité.
+
+Les malheureux Indiens, qui, s'étant trouvés absens de leur village,
+avoient échappé à la mort, furent amenés à Lancastre et logés dans la
+geole, afin qu'ils pussent être à l'abri des nouveaux attentats de leurs
+assassins. Le gouverneur témoigna, par une proclamation, combien il
+désapprouvoit le massacre des Indiens, offrit une récompense à ceux qui
+feroient connoître les auteurs de cette barbarie, et défendit qu'on
+portât la moindre atteinte au repos du reste de la peuplade. Mais, au
+mépris de cette proclamation, les scélérats contre lesquels elle étoit
+rendue, marchèrent droit à Lancastre, brisèrent les portes de la geole
+et massacrèrent les infortunés Indiens qui y étoient renfermés.
+
+Une seconde proclamation du gouverneur n'eut pas plus d'effet que la
+première. Un détachement de colons s'avança vers Philadelphie, dans le
+dessein d'égorger quelques Indiens amis qu'on y avoit conduits pour les
+dérober à la mort. Plusieurs citoyens de cette ville prirent les armes
+pour défendre ces malheureux. Les quakers même, à qui leurs principes
+religieux ne permettent pas de combattre pour leur propre défense,
+furent les plus ardens à protéger les Indiens[45].
+
+ [45] Ce trait, ce que Franklin rapporte du bon _Denham_, dans la
+ première partie de ces mémoires, et tout ce que j'ai observé
+ moi-même pendant mon séjour à Philadelphie, m'ont inspiré, je
+ l'avoue, une grande vénération pour les quakers. (_Note du
+ Traducteur._)
+
+Les assassins entrèrent dans Germaintown[46]. Le gouverneur se sauva
+dans la maison de Franklin, tandis que celui-ci marcha, avec quelques
+autres personnes, à la rencontre des enfans de Paxton, car c'est le nom
+qu'avoient pris les assassins. Franklin les harangua, et parvint à leur
+persuader d'abandonner leur entreprise et de retourner chez eux.
+
+ [46] Petite ville à quatre milles de Philadelphie. Elle a été bâtie
+ par une colonie allemande, ainsi que l'indique son nom. (_Note du
+ Traducteur._)
+
+Les disputes entre les propriétaires[47] et l'assemblée avoient été
+long-temps appaisées. Elles se renouvelèrent. Les propriétaires
+mécontens d'avoir cédé aux habitans, s'efforçoient de recouvrer leurs
+priviléges; et quoiqu'ils eussent déjà consenti qu'on mît des impôts sur
+leurs biens, ils vouloient qu'ils en fussent encore exempts.
+
+ [47] Les héritiers Penn.
+
+En 1763, l'assemblée adopta un bill concernant les milices. Le
+gouverneur refusa d'y donner son assentiment, à moins que l'assemblée
+n'y fît quelques changemens qu'il proposa. Ces changemens consistoient
+en une augmentation d'amende, en certains cas, et en une substitution de
+la peine de mort à l'amende, en quelques autres. Il vouloit aussi que
+les officiers fussent nommés par lui seul, et non élus par le peuple,
+comme le portoit le bill. Mais l'assemblée considéra ces changemens
+comme contraires à la liberté. Elle ne voulut point y souscrire. Le
+gouverneur s'opiniâtra; le bill resta sans effet.
+
+Cette circonstance et beaucoup d'autres du même genre, furent cause que
+la mésintelligence qui subsistoit entre les propriétaires et
+l'assemblée, s'accrut à un tel point, qu'en 1764, l'assemblée résolut de
+présenter au roi une pétition, pour le prier de changer le gouvernement
+_propriétaire_ en un gouvernement _royal_.
+
+Il y eut beaucoup d'opposition à cette mesure, non-seulement dans
+l'assemblée, mais dans les papiers publics. On publia un discours de M.
+Dickenson[48], sur ce sujet, avec une préface du docteur Smith, qui
+s'efforça de montrer combien la démarche proposée étoit déplacée et
+impolitique.
+
+ [48] Auteur des fameuses _Lettres d'un Fermier de Pensylvanie_.
+
+M. Galloway fit imprimer un discours en réponse à celui de M. Dickenson;
+et Franklin y mit une préface, dans laquelle il combattit
+victorieusement les principes de celle de Smith. Cependant, l'adresse au
+roi n'eut aucun effet; le gouvernement propriétaire continua.
+
+Lorsque vers la fin de l'année 1764, on fit les élections pour le
+renouvellement de l'assemblée, les partisans de la famille des Penn,
+firent tous leurs efforts pour exclure ceux qui leur étoient opposés, et
+ils obtinrent une petite majorité dans la ville de Philadelphie.
+Franklin perdit alors la place qu'il avoit occupée quatorze ans de suite
+dans l'assemblée. Mais ses amis y conservoient encore une prépondérance
+décidée. Ils le firent nommer, sur-le-champ, agent-général de la
+province; et le parti opposé en fut si mécontent, qu'il protesta contre
+sa nomination. Mais la protestation ne fut point inscrite sur le
+registre, parce qu'elle étoit trop tardive. On la fit insérer dans les
+papiers publics; et avant de s'embarquer pour l'Angleterre, il y
+répondit d'une manière ingénieuse et piquante.
+
+On connoît les troubles que produisit, en Amérique, l'acte du timbre,
+présenté par le ministre Grenville[49], et les oppositions qu'il y
+rencontra. Lorsque le marquis de Rockingham parvint au ministère, on
+crut devoir chercher à calmer les colons, et on pensa qu'un des
+meilleurs moyens d'y réussir, étoit la révocation de l'acte odieux. Pour
+savoir comment le peuple américain étoit disposé à se soumettre à cette
+loi, la chambre des communes fit venir Franklin à sa barre. Les réponses
+qu'il y fit, ont été publiées; et elles sont une preuve frappante de
+l'étendue, de la justesse de ses connoissances, et de la facilité avec
+laquelle il s'exprimoit.
+
+ [49] Dans un discours que prononça, le 15 mai 1777, dans la chambre
+ des communes, Charles Jenkinson, devenu comte de Liverpool, il
+ déclara que l'acte du timbre n'étoit point de l'invention de M.
+ Grenville. On a su depuis que l'idée en étoit due à quelques
+ Américains réfugiés en Angleterre, et mécontens de leur patrie.
+ (_Note du Traducteur._)
+
+Il présenta les faits avec tant de force, que tous ceux qui n'étoient
+pas aveuglés par leurs préventions, virent aisément combien l'acte du
+timbre étoit dangereux. Malgré quelqu'opposition, cet acte fut donc
+révoqué une année après qu'il eut passé, et avant d'avoir été mis à
+exécution.
+
+En 1766, Franklin voyagea en Hollande et en Allemagne, et il y reçut les
+plus grandes marques d'attention de la part de tous les savans.
+Observateur constant, il apprit des matelots, en traversant la Hollande,
+que l'effet d'une diminution d'eau dans les canaux, étoit de ralentir
+nécessairement la marche des yachts. À son retour en Angleterre, il fit
+un grand nombre d'expériences, qui toutes lui confirmèrent cette
+observation. Il adressa ensuite à sir John Pringle, son ami, une lettre
+qui contenoit le détail de ces expériences et l'explication du
+phénomène. Cette lettre se trouve dans le volume de ses oeuvres
+philosophiques.
+
+L'année suivante[50], il se rendit en France, où il ne fut pas accueilli
+d'une manière moins distinguée, qu'il ne l'avoit été en Allemagne. Il
+fut présenté à plusieurs hommes de lettres célèbres, ainsi qu'au
+monarque qui régnoit alors[51].
+
+ [50] En 1767.
+
+ [51] Louis XV.
+
+Il tomba entre les mains de Franklin diverses lettres adressées par
+Hutchinson, Oliver[52] et quelques autres, à des personnes qui
+occupoient des places éminentes en Angleterre. Ces lettres contenoient
+les plus violentes invectives contre les principaux habitans de la
+province de Massachusett, et invitoient les ministres à employer des
+moyens vigoureux pour forcer le peuple à leur obéir. Franklin transmit
+ces lettres à l'assemblée générale de Massachusett, qui les publia. On
+en fit passer aussi en Angleterre, des copies certifiées, avec une
+adresse au roi, pour le prier de rappeler des hommes qui étoient devenus
+odieux au peuple, en se montrant si indignement opposés à ses intérêts.
+
+ [52] Thomas Hutchinson étoit gouverneur de la province de
+ Massachusett, et Andrew Oliver, sous-gouverneur. (_Note du
+ Traducteur._)
+
+La publication de ces lettres occasionna un duel entre M. Temple et M.
+Whately[53], qui, tous deux, étoient soupçonnés de les avoir procurées
+aux Américains. Franklin voulant prévenir de nouvelles querelles à ce
+sujet, déclara, dans une des gazettes de Londres, qu'il avoit lui-même
+envoyé les lettres en Amérique, mais qu'il ne diroit jamais de quelle
+manière il les avoit eues. En effet, on ne l'a jamais découvert.
+
+ [53] Les lettres étoient adressées à Thomas Whately, secrétaire de la
+ trésorerie, sous le ministère de G. Grenville, et le duel eut lieu
+ entre William Whately, frère du premier, et John Temple, américain.
+ Ils commencèrent par se battre au pistolet, après quoi ils mirent
+ l'épée à la main. William Whately reçut cinq blessures. (_Note du
+ Traducteur._)
+
+Bientôt après, l'adresse de l'assemblée de Massachusett fut examinée
+devant le conseil-privé. Franklin s'y rendit en qualité d'agent de
+l'assemblée; et se vit accabler d'un torrent d'injures, par le
+solliciteur-général, qui servoit de défenseur à Oliver et à Hutchinson.
+L'adresse fut déclarée inique et scandaleuse, et la demande qu'elle
+contenoit, fut rejetée.
+
+Le parlement de la Grande-Bretagne avoit, il est vrai, révoqué l'acte du
+timbre; mais c'étoit sous prétexte que la révocation en étoit
+nécessaire. Il n'en prétendoit pas moins avoir le droit de taxer les
+colonies; et dans le même-temps où il révoqua l'acte du timbre, il en
+promulgua un autre, par lequel il déclaroit que, dans tous les cas, il
+avoit le droit de faire des loix pour les colonies, et de les
+contraindre à y obéir. Ce langage étoit celui des membres du parlement
+les plus opposés à l'acte du timbre, et entr'autres, de M. Pitt.
+
+Les colons ne reconnurent jamais ce droit de contrainte: mais comme ils
+se flattoient qu'on ne l'exerceroit pas, ils n'étoient pas très-ardens à
+le combattre. Si les Anglais n'avoient pas eu la prétention de le faire
+valoir, les Américains auroient volontiers continué à fournir leur part
+des subsides, de la manière dont ils avoient coutume de le faire;
+c'est-à-dire, d'après des décrets de leurs propres assemblées, rendus
+sur la demande du secrétaire-d'état.
+
+Si cet usage eût été maintenu, les colonies de l'Amérique septentrionale
+étoient si bien disposées pour la métropole, que malgré les désavantages
+que leur fesoit éprouver les entraves mises à leur commerce, et toute la
+faveur accordée à celui des Anglais, une séparation entre les deux pays
+eût, sans doute, été encore très-éloignée. Les Américains étoient, dès
+leur enfance, instruits à révérer un peuple dont ils descendoient, et
+dont les loix, les moeurs, le langage, étoient les leurs. Ils le
+regardoient comme un modèle de perfection; et leurs préjugés à cet égard
+étoient si grands, que les peuples les plus éclairés de l'Europe leur
+paroissoient des barbares auprès des Anglais. Le seul nom d'Anglais
+portoit dans l'ame des Américains, l'idée d'un être grand et bon. Tels
+étoient les sentimens qu'on leur inspiroit de bonne heure. Il ne falloit
+donc rien moins que des traitemens injustes, long-temps répétés, pour
+les faire songer à rompre les liens qui les attachoient à l'Angleterre.
+
+Mais les impôts mis sur le verre, sur le papier, sur les cuirs, sur les
+matières propres à faire des couleurs, sur le thé et sur plusieurs
+autres articles; les franchises enlevées à quelques colonies;
+l'opposition des gouverneurs aux mesures législatives de quelques
+autres; l'accueil dédaigneux qu'éprouvoient auprès du trône les humbles
+remontrances, dans lesquelles elles demandoient le redressement de leurs
+griefs, et beaucoup d'actes violens et oppressifs, excitèrent enfin un
+ardent esprit d'insurrection. Au lieu de songer à l'appaiser, par une
+conduite plus modérée et plus juste, les ministres anglais parurent
+fermement décidés à exiger des colonies l'obéissance la plus servile.
+Leur imprudence ne servit qu'à faire empirer le mal. Ce fut en vain
+qu'on s'efforça de les faire renoncer à leurs desseins, en leur
+représentant que l'exécution en étoit impossible, et que les
+conséquences en deviendroient funestes à l'Angleterre. Ils persistèrent
+à les suivre avec une opiniâtreté dont l'histoire fournit peu
+d'exemples[54].
+
+ [54] Cet exemple se renouvelle de nos jours; et c'est un ministre
+ anglais qui le donne. William Pitt s'opiniâtre à faire la guerre à
+ la France, contre la volonté de presque tout le peuple anglais.
+ (_Note du Traducteur._)
+
+La conservation des colonies de l'Amérique septentrionale étoit si
+avantageuse à l'Angleterre, qu'il falloit avoir un entêtement
+extravagant pour continuer à employer des moyens propres à donner à
+leurs habitans l'idée de se séparer d'elle. Quand nous considérons les
+grands progrès qu'on a faits dans la science du gouvernement,
+l'extension des principes de liberté parmi les peuples de l'Europe, les
+effets qu'ils ont déjà produits en France, ceux qu'ils auront
+probablement ailleurs[55], et que nous voyons que tout cela est dû à la
+révolution d'Amérique, nous ne pouvons nous empêcher de trouver étrange
+que des évènemens, qui peuvent avoir une si grande influence sur le
+bonheur du genre-humain, aient été occasionnés par la perversité ou
+l'ignorance du cabinet de Londres.
+
+ [55] Cette prophétie, faite il y a cinq ans, est en partie accomplie.
+ (_Note du Traducteur._)
+
+Franklin ne négligea rien pour engager les ministres anglais à prendre
+d'autres mesures. Et dans des entretiens particuliers, qu'il eut avec
+plusieurs chefs du gouvernement, et dans les lettres qu'il leur écrivit,
+il leur démontra combien leur conduite, à l'égard des Américains, étoit
+injuste et dangereuse. Il leur déclara que malgré l'attachement des
+colons pour la métropole, les mauvais traitemens, qu'on leur fesoit
+éprouver, finiroient par les aliéner. On n'écouta point cet avis. Les
+ministres suivirent aveuglément leur plan, et mirent les colons dans
+l'alternative d'opter entre la soumission absolue ou l'insurrection.
+
+En 1775, Franklin voyant que tous ses efforts, pour rétablir l'harmonie
+entre les colonies et la Grande-Bretagne, étoient inutiles, retourna en
+Amérique. Il trouva que les hostilités avoient déjà commencé. Le
+lendemain de son arrivée, il fut élu, par l'assemblée de Pensylvanie,
+membre du congrès des États-Unis. Peu de temps après on le chargea,
+ainsi que M. Lynch et M. Harrison, d'aller visiter le camp de Cambridge,
+et de se concilier avec le commandant en chef, pour tâcher de persuader
+aux troupes, qu'il étoit nécessaire qu'elles renouvelassent leur
+enrôlement, dont le terme devoit bientôt expirer; et qu'elles
+persévérassent à défendre leur pays.
+
+Vers la fin de la même année, il se rendit en Canada, pour proposer aux
+habitans d'embrasser, avec les autres colons, la cause de la liberté.
+Mais il ne put les engager à s'opposer aux mesures du gouvernement
+britannique. M. le Roy dit, dans une lettre écrite à ce sujet, que le
+mauvais succès de la négociation de Franklin fut, en grande partie,
+occasionné par la différence des opinions religieuses, et le
+ressentiment que conservoient les Canadiens, de ce que leurs voisins
+avoient plusieurs fois brûlé leurs églises.
+
+Lorsqu'en 1776, lord Howe[56] passa en Amérique, avec le pouvoir de
+traiter avec les colons. Il écrivit à Franklin, pour l'engager à
+effectuer une réconciliation[57]. Franklin fut nommé, avec John Adams et
+Édouard Rutledge, pour se rendre auprès des commissaires et savoir
+jusqu'où s'étendoient leurs pouvoirs. Il apprit que ces pouvoirs se
+bornoient à pardonner aux colons soumis. De pareilles conditions ne
+convenoient point aux Américains: les commissaires ne purent remplir
+leur mission.
+
+ [56] Lord Howe commandoit la flotte, et le chevalier Howe, son frère,
+ l'armée anglaise. Ils avoient, en même temps, le titre de
+ commissaires pacificateurs. (_Note du Traducteur._)
+
+ [57] Sa lettre et la réponse de Franklin seront imprimées dans le
+ deuxième volume de ce recueil.
+
+L'importante question de l'indépendance des Américains fut bientôt
+agitée; et c'étoit en présence des armées et des flottes formidables,
+destinées à les soumettre. Avec des troupes nombreuses, il est vrai,
+mais sans discipline, et ignorant absolument l'art de la guerre, sans
+argent, sans escadres, sans alliés, n'ayant presque pour appui que le
+seul amour de la liberté, les Américains se déterminèrent à se séparer
+d'une mère-patrie, qui leur avoit fait subir une longue suite de
+vexations et d'outrages. Lorsqu'on proposa cette mesure hardie, Franklin
+fut un des premiers à l'adopter, et son opinion entraîna beaucoup
+d'autres membres du congrès.
+
+L'esprit du peuple avoit été déjà préparé à cet évènement par le célèbre
+pamphlet de Thomas Paine, intitulé: _Le Sens Commun_. Il y a lieu de
+croire que Franklin eut beaucoup de part à cet ouvrage, ou du moins,
+qu'il fournit des matériaux à l'auteur.
+
+Franklin fut élu président de la convention, qui s'assembla en 1776, à
+Philadelphie, pour établir une nouvelle forme de gouvernement. La
+constitution actuelle de l'état de Pensylvanie, fut le résultat des
+travaux de cette assemblée, et peut être considérée comme le fruit des
+principes politiques de Franklin. L'unité législative et la pluralité
+exécutive semblent avoir été ses maximes favorites.
+
+Vers la fin de la même année 1776, Franklin fut choisi pour aller suivre
+les négociations, entamées par Silas Deane à la cour de France. La
+certitude des avantages que la France pouvoit retirer d'un traité de
+commerce avec l'Amérique, et le désir d'affoiblir l'empire britannique,
+en le démembrant, étoient de puissans motifs pour engager le
+gouvernement français à prêter l'oreille aux propositions d'alliance
+avec les Américains. Mais il montroit pourtant une répugnance, que
+firent cesser, et l'adresse de Franklin, et sur-tout le succès des armes
+américaines contre le général Burgoyne[58]. En 1778, on conclut un
+traité d'alliance offensive et défensive, et, en conséquence, la France
+déclara la guerre à l'Angleterre.
+
+ [58] À Saratoga, où les généraux américains Arnold et Gates, le
+ forcèrent de se rendre prisonnier de guerre avec son armée. La
+ trahison d'Arnold a terni, depuis, la gloire qu'il acquit par cette
+ action. (_Note du Traducteur._)
+
+Personne, peut-être, n'étoit aussi en état que Franklin, de servir
+essentiellement les Américains, auprès de la cour de France. Ses
+découvertes, ses talens y étoient connus, et on y avoit la plus profonde
+estime pour son caractère. Il fut accueilli avec les plus grandes
+marques de respect par tous les gens de lettres de Paris, et, en
+général, par tous les Français. Cela lui donna bientôt une grande
+influence, qui, avec divers ouvrages qu'il publia, contribua à établir
+le crédit et l'importance des États-Unis. C'est à ses soins qu'on doit
+attribuer, en grande partie, le succès des emprunts, négociés en
+Hollande et en France, emprunts, qui ont si heureusement décidé le sort
+de la guerre.
+
+Le triste succès des armes britanniques, et sur-tout la prise de lord
+Cornwalis et de son armée, convainquirent enfin les Anglais de
+l'impossibilité de subjuguer les Américains. Les négocians demandoient
+la paix à grands cris. Le ministère sentit qu'il ne pouvoit plus
+long-temps s'opposer à leurs voeux. Les préliminaires furent signés à
+Paris, le 30 novembre 1782, par M. Oswald, qui traitoit pour
+l'Angleterre; et par MM. Franklin, Adams, Jay et Laurens, au nom des
+États-Unis d'Amérique. Ces préliminaires formoient la base du traité
+définitif, qui fut conclu le 3 septembre 1783, et signé par M. David
+Hartley d'une part, et par MM. Franklin, Adams et Jay de l'autre.
+
+Le 3 avril 1783, un traité d'amitié et de commerce entre les États-Unis
+et la Suède, fut conclu à Paris, par Franklin et le comte de Krutz.
+
+Un pareil traité fut conclu avec la Prusse en 1785, quelque temps avant
+que Franklin abandonnât l'Europe.
+
+Les affaires politiques n'étoient pas l'unique objet des occupations de
+Franklin. Quelques-uns de ses ouvrages philosophiques furent publiés à
+Paris. Leur but étoit, en général, de faire sentir les avantages de
+l'industrie et de l'économie.
+
+Lorsqu'en 1784, le magnétisme animal occupoit beaucoup les esprits en
+Europe et sur-tout à Paris, on le crut d'une telle importance, que le
+roi nomma des commissaires pour examiner les fondemens de cette science
+prétendue. Franklin fut un de ces commissaires. Après avoir observé un
+grand nombre des expériences de Mesmer, et dont quelques-unes étoient
+faites sur eux-mêmes, ils décidèrent que ce n'étoit qu'un charlatanisme,
+inventé pour en imposer à des gens ignorans et crédules: Mesmer fut
+ainsi arrêté au milieu de la carrière par laquelle il croyoit arriver à
+la fortune et à la gloire; et l'un des plus insolens moyens, dont on se
+soit servi pour se jouer des hommes, fut anéanti.
+
+Franklin ayant rempli le principal objet de sa mission, en coopérant à
+l'établissement de l'indépendance américaine, et commençant à sentir les
+infirmités de l'âge, désira de revoir son pays natal. Il demanda son
+rappel au congrès, et l'obtint. M. Jefferson partit pour aller le
+remplacer, en 1785; et au mois de septembre de la même année, Franklin
+retourna à Philadelphie. Au bout de quelque temps, il fut nommé membre
+du conseil suprême exécutif de cette ville, et bientôt après, il en fut
+élu président.
+
+En 1787, on forma une convention pour reviser, corriger les articles de
+la confédération, et donner plus d'énergie au gouvernement des
+États-Unis. Elle se rassembla à Philadelphie. Franklin fut nommé l'un
+des délégués des Pensylvaniens. Il signa la constitution, proposée pour
+cimenter l'union, et y donna son approbation dans les termes les moins
+équivoques.
+
+Il s'établit alors, à Philadelphie, une société destinée à s'occuper des
+recherches politiques. Elle choisit Franklin pour son président, et tint
+ses séances chez lui. Deux ou trois essais, lus dans cette société, ont
+été publiés: mais elle n'a pas existé long-temps.
+
+En 1787, il se forma, à Philadelphie, deux autres sociétés, fondées sur
+les principes de l'humanité la plus noble et la plus généreuse. L'une
+étoit la _Société Philadelphienne, pour le soulagement des prisonniers_;
+et l'autre, la _Société Pensylvanienne_, dont l'objet est de travailler
+à l'abolition de l'esclavage, de secourir les nègres naturellement
+libres et retenus dans la servitude, et d'améliorer la condition des
+Africains.--Franklin étoit président de ces deux sociétés. Leurs travaux
+ont déjà eu beaucoup de succès, et elles continuent de marcher avec une
+ardeur infatigable vers le but de leur institution.
+
+Les infirmités de Franklin augmentant, il lui devint impossible
+d'assister régulièrement au conseil; et en 1788, il renonça totalement
+aux affaires publiques.
+
+Son tempérament étoit très-robuste. Il n'étoit sujet à presqu'aucune
+maladie, excepté quelques accès de goutte, qui le tourmentoient de temps
+en temps, et qui cessèrent en 1781, époque où il fut attaqué de la
+pierre, dont il s'est ressenti le reste de sa vie. Dans les intervalles
+de cette cruelle maladie, il passoit beaucoup d'heures agréables, en se
+livrant à une conversation gaie et instructive. Ni son esprit, ni ses
+organes ne parurent affoiblis jusques au moment de sa mort.
+
+En qualité de président de la société pour l'abolition de l'esclavage,
+il signa le mémoire, présenté le 12 mai 1789 au congrès des États-Unis
+de l'Amérique, pour le prier d'employer tout son pouvoir constitutionnel
+à diminuer le trafic de l'espèce humaine. Ce fut le dernier acte public
+de Franklin.
+
+Dans les débats qu'occasionna ce mémoire, on tenta de justifier la
+traite des nègres. Franklin fit insérer dans la gazette fédérative, du
+25 mars, un morceau signé _Historicus_, et il y rapporta un discours,
+qu'il dit avoir été prononcé dans le divan d'Alger, en 1787, à
+l'occasion d'une pétition présentée par la secte des _Erika_, pour
+demander l'abolition de la piraterie et de l'esclavage. Ce prétendu
+discours algérien est une excellente parodie de ce qu'avoit dit un
+représentant de la Georgie, nommé _Jackson_. Tous les argumens en faveur
+de l'esclavage des nègres, y sont ingénieusement appliqués à la
+justification des pirates qui enlèvent les vaisseaux des Européens et
+les réduisent eux-mêmes à l'esclavage. Il démontre, en même-temps, la
+futilité des raisonnemens dont on se sert pour défendre la traite des
+nègres; et il fait voir combien l'auteur avoit encore de force d'esprit
+et de talent à l'âge avancé où il étoit. Enfin, il n'offre pas une
+preuve moins convaincante de la facilité avec laquelle Franklin imitoit
+le style des anciens temps et des nations étrangères, que sa fameuse
+parabole contre la persécution; et de même que cette parabole a engagé
+plusieurs personnes à la chercher dans la bible, le discours algérien a
+été cause que des curieux ont cherché dans diverses bibliothèques,
+l'ouvrage d'où l'on disoit qu'il étoit tiré[59].
+
+ [59] Ce discours sera imprimé dans le deuxième volume de ce recueil.
+
+Au commencement du mois d'avril suivant, il fut attaqué d'une fièvre et
+d'une douleur de poitrine, qui mirent un terme à sa vie. Nous allons
+transcrire les observations qu'a faites sur sa maladie, le docteur
+Jones, son médecin et son ami.
+
+«La pierre dont il étoit attaqué depuis long-temps, l'obligea, pendant
+la dernière année de sa vie, à garder presque toujours le lit; et dans
+les derniers paroxismes de cette cruelle maladie, il falloit qu'il prît
+de fortes doses de _laudanum_ pour calmer ses souffrances. Cependant,
+dans les intervalles de repos, non-seulement il s'amusoit à lire et à
+converser gaiement avec sa famille, et avec quelques amis qui lui
+rendoient visite, mais il s'occupoit d'affaires publiques et
+particulières, avec diverses personnes qui venoient le consulter. Il
+montroit encore ce désir de faire le bien, cet empressement à obliger,
+qui le distinguoient dès long-temps. Il conservoit éminemment ses
+facultés intellectuelles et il aimoit encore à dire des plaisanteries,
+et à raconter des anecdotes qui fesoient un plaisir extrême à tous ceux
+qui les entendoient.
+
+»Environ seize jours avant sa mort, il eut des atteintes de fièvre, mais
+sans aucun symptôme caractéristique. Ce ne fut que le troisième ou
+quatrième jour qu'il se plaignit d'une douleur dans le côté gauche de la
+poitrine, douleur qui s'accrut, devint extrêmement vive, et fut suivie
+d'une toux et d'une respiration pénible. Quand il fut dans cet état, et
+que l'excès de sa souffrance lui arrachoit quelques plaintes, il
+disoit:--Qu'il craignoit bien de ne pas les supporter comme il le
+devoit; qu'il savoit combien l'Être-Suprême avoit versé de bienfaits sur
+lui, en l'élevant de l'obscurité, dans laquelle il étoit né, au rang et
+à la considération dont il jouissoit parmi les hommes; et qu'il ne
+doutoit pas que les douleurs qu'il lui envoyoit en ce moment, ne fussent
+destinées à le dégoûter d'un monde, où il n'étoit plus capable de
+remplir le poste qui lui avoit été assigné.
+
+»Il resta dans cet état jusqu'au cinquième jour qui précéda sa mort.
+Alors sa douleur et sa difficulté de respirer l'abandonnèrent
+entièrement. Sa famille se flatta qu'il guériroit: mais un abcès qui
+s'étoit formé dans le poumon, creva tout-à-coup, et rendit une grande
+quantité de matière que le malade continua à cracher tant qu'il eut
+quelque force. Aussitôt qu'il cessa de pouvoir rejeter cette matière,
+les organes de la respiration s'affoiblirent par degrés. Il éprouva un
+calme léthargique; et il expira tranquillement le 17 avril 1790, à onze
+heures du soir. Il avoit vécu quatre-vingt-quatre ans et trois mois.
+
+»Peut-être n'est-il pas inutile d'observer qu'en l'année 1735, Franklin
+eut une dangereuse pleurésie, qui se termina par un abcès au côté gauche
+de ses poumons, et il fut alors presque suffoqué par la quantité de
+matière qu'il rendit. Quelques années après, il essuya encore une
+maladie pareille: mais il en guérit promptement et sa respiration ne
+s'en ressentit point.»
+
+
+ * * * * *
+
+
+Plusieurs années avant sa mort, il composa lui-même son épitaphe. La
+voici:
+
+
+ LE CORPS
+
+ de
+
+ BENJAMIN FRANKLIN, imprimeur,
+ comme la couverture d'un vieux livre,
+ dont les feuillets sont arrachés,
+ et la dorure et le titre effacés,
+ gît ici, et est la pâture des vers.
+ Cependant, l'ouvrage même ne sera point perdu,
+ car il doit, comme il le croyoit, reparoître encore
+ une fois,
+ dans une nouvelle
+ et plus belle édition,
+ revue et corrigée
+ par
+ l'auteur.
+
+ * * * * *
+
+
+_EXTRAIT du Testament de BENJAMIN FRANKLIN._
+
+
+... Quant à mes livres, ceux que j'avois en France, et ceux que j'avois
+laissés à Philadelphie étant maintenant tous rassemblés ici, et le
+catalogue en étant fait, mon intention est d'en disposer de la manière
+suivante.
+
+Je lègue à la société philosophique de Philadelphie, dont j'ai l'honneur
+d'être président, l'_Histoire de l'académie des sciences_, en soixante
+ou soixante-dix volumes _in-4º_.--Je donne à la société philosophique
+américaine qui est établie à la Nouvelle-Angleterre, et dont je suis
+membre, la collection _in-folio_ des _Arts et Métiers_. L'édition
+_in-4º_. du même ouvrage sera remise de ma part à la compagnie de la
+bibliothèque de Philadelphie.--Je donne à mon petit-fils Benjamin
+Franklin Bache, tous ceux de mes livres, à côté desquels j'ai mis son
+nom dans le catalogue ci-dessus mentionné; et à mon petit-fils William
+Bache, tous ceux auxquels son nom sera également ajouté. Ceux qui seront
+désignés avec le nom de mon cousin Jonatham Williams, seront donnés à ce
+parent.--Je lègue à mon petit-fils, William Temple Franklin, le reste de
+mes livres, mes manuscrits et mes papiers.--Je donne à mon petit-fils,
+Benjamin Franklin Bache, mes droits dans la compagnie de la bibliothèque
+de Philadelphie, ne doutant pas qu'il ne permette à ses frères et à ses
+soeurs d'en jouir comme lui.
+
+Je suis né à Boston, dans la Nouvelle-Angleterre, et je dois mes
+premières connoissances en littérature aux libres écoles de grammaire
+qui y sont établies. C'est pourquoi je laisse à mes exécuteurs
+testamentaires, cent livres sterlings, pour qu'elles soient remises, par
+eux, ou par ceux qui les remplaceront, aux directeurs des libres écoles
+de ma ville natale. J'entends que les directeurs, ou les personnes qui
+auront la surintendance des libres écoles, placent cette somme à intérêt
+perpétuel, afin de l'employer tous les ans à faire frapper des médailles
+d'argent, qui seront distribuées aux élèves pour leur servir de
+récompense et d'encouragement; et cela de la manière que les notables de
+la ville de Boston jugeront convenable.
+
+Je charge mes exécuteurs testamentaires, ou leurs successeurs, de
+prélever sur les honoraires qui me sont redus, comme président de l'état
+de Pensylvanie, deux mille livres sterlings, et de les compter aux
+personnes, qu'un acte de la législature nommera pour les recevoir en
+dépôt, afin qu'elles soient employées à rendre le Skuylkil navigable.
+
+Tandis que j'ai été marchand de papier, imprimeur et directeur de la
+poste, j'ai fait crédit à beaucoup de personnes, pour des livres, des
+insertions d'avis, des ports de lettres et d'autres objets pareils.
+L'assemblée de Pensylvanie m'ayant fait partir en 1757 pour aller être
+son agent en Angleterre, où j'ai rempli ce poste jusqu'en 1775, et à mon
+retour, étant immédiatement occupé des affaires du congrès, et envoyé en
+France en 1776, où j'ai séjourné neuf ans, je n'ai pu réclamer les
+sommes ci-dessus que depuis mon retour en 1785, et ce sont, en quelque
+sorte, des créances surannées, quoique justes. Cependant elles se
+trouvent détaillées dans mon grand livre, coté E; et je les lègue aux
+administrateurs de l'hôpital de Pensylvanie, espérant que les débiteurs,
+ou leurs successeurs, qui font à présent quelque difficulté d'acquitter
+ces dettes, parce qu'ils les croient trop anciennes, voudront pourtant
+bien en compter le montant, comme une charité, en faveur de l'excellente
+institution de l'hôpital.--
+
+Je suis persuadé que plusieurs de ces dettes seront inévitablement
+perdues: mais je me flatte qu'on en recouvrera beaucoup. Il est possible
+aussi que quelques-uns des débiteurs, aient à réclamer de moi le montant
+d'anciens comptes. En ce cas, les administrateurs de l'hôpital voudront
+bien en faire la déduction, et en payer la solde, si c'est moi qui la
+dois.
+
+Je prie mes amis Henry Hyll, John Jay, Francis Hopkinson et M. Edward
+Duffield, de Bonfield dans le comté de Pensylvanie, d'être les
+exécuteurs de mes dernières volontés; c'est pourquoi je les nomme dans
+le présent testament.
+
+Je désire d'être enterré, avec le moins de dépense et de cérémonie qu'il
+sera possible.
+
+À Philadelphie, le 17 juillet 1788.
+
+ B. FRANKLIN.
+
+ * * * * *
+
+CODICILE.
+
+Moi, Benjamin Franklin, après avoir considéré le testament précédent, ou
+ci-joint, je crois à propos d'y ajouter le présent codicile.
+
+L'un de mes anciens et invariables principes politiques, est que, dans
+un état démocratique, il ne doit point y avoir d'emploi lucratif, par
+les raisons détaillées dans un article que j'ai rédigé dans notre
+constitution; et lorsque j'ai accepté la place de président, mon
+intention a été d'en consacrer les honoraires à l'utilité publique. En
+conséquence, j'ai déjà légué, par mon testament du mois de juillet
+dernier, des sommes considérables aux colléges, et pour construire des
+églises. J'ai, de plus, donné deux mille livres sterlings à l'état de
+Pensylvanie, pour être employées à rendre le Skuylkil navigable. Mais
+apprenant depuis, que cette somme est très-insuffisante pour un pareil
+ouvrage, et que vraisemblablement l'entreprise n'aura pas lieu de
+long-temps, j'ai conçu une autre idée, que je crois d'une utilité plus
+étendue. Je révoque donc et annulle le legs qui devoit servir aux
+travaux du Skuylkil; et je désire qu'une partie des certificats, que
+j'ai pour ce qui m'est redû de mes honoraires de président, soit vendue
+pour produire deux mille livres sterlings, dont on disposera, comme je
+vais l'expliquer.
+
+L'on pense que celui qui reçoit un bien de ses ancêtres, est, en quelque
+sorte, obligé de le transmettre à ses descendans. Certes, je ne suis
+point dans cette obligation, moi, à qui mes ancêtres ni aucun de mes
+parens n'ont jamais laissé un schelling d'héritage. J'observe ceci, pour
+que ma famille ne trouve pas mauvais que je fasse quelques legs, qui ne
+sont pas uniquement à son profit.
+
+Né à Boston, dans la Nouvelle-Angleterre, je dois mes premières
+connoissances en littérature aux libres écoles de grammaire de cette
+ville: aussi ne les ai-je point oubliées dans mon testament.
+
+Mais j'ai également des obligations à l'état de Massachusett, qui, sans
+que je l'aie demandé, m'a nommé son agent, pendant plusieurs années, et
+m'a accordé en conséquence des honoraires assez considérables. Quoiqu'en
+servant cet état, et en lui transmettant les lettres du gouverneur
+Hutchinson, j'aie perdu plus qu'il ne m'a jamais donné, je ne pense pas
+lui devoir moins de reconnoissance.
+
+J'ai observé que parmi les artisans, les bons apprentis devenoient
+ordinairement de bons citoyens. J'ai moi-même, dans ma ville natale,
+commencé par apprendre le métier d'imprimeur; et ensuite j'ai eu la
+facilité de m'établir à Philadelphie, parce que deux amis m'ont prêté de
+l'argent, qui a été la base de ma fortune, et la cause de tout ce que
+j'ai pu faire d'utile dans le cours de ma vie.--Je désire de pouvoir
+être encore de quelqu'utilité après ma mort, en formant et soutenant des
+jeunes gens, qui rendent service à leur pays, dans les deux villes que
+je viens de nommer.
+
+Je donne donc en dépôt mille livres sterlings aux habitans de Boston,
+dans l'état de Massachusett, et mille livres sterlings à ceux de
+Philadelphie, afin que ces sommes soient employées de la manière
+suivante.
+
+Si les habitans de Boston acceptent les mille livres sterlings, elles
+seront confiées aux élus de cette ville et aux ministres de l'ancienne
+congrégation épiscopale et presbytérienne; et ces administrateurs en
+feront des prêts à cinq pour cent d'intérêt par an, à de jeunes artisans
+mariés, lesquels seront âgés de vingt-cinq ans, et auront appris leur
+métier dans la ville, et rempli fidèlement les obligations spécifiées
+dans leur contrat d'apprentissage, de manière à mériter qu'au moins deux
+citoyens respectables répondent de l'honnêteté de leur caractère, et
+leur servent de caution, pour le paiement de la somme qu'on leur
+prêtera, ainsi que des intérêts, avec les conditions ci-après
+spécifiées.
+
+Le montant de tous les billets sera payable en piastres espagnoles
+cordonnées, ou en monnoie d'or courante; et les administrateurs
+tiendront un livre, ou des livres, où seront inscrits les noms de ceux
+qui profiteront de l'avantage de cette institution, ainsi que les noms
+de ceux qui leur serviront de caution, avec les sommes qui leur seront
+prêtées, les dates et tout ce qui y aura rapport. Comme ces prêts sont
+destinés à faciliter l'établissement des jeunes ouvriers qui se
+marieront, il faut que les administrateurs ne prêtent à une même
+personne ni plus de soixante livres sterlings, ni moins de quinze.
+
+Et si le nombre de ceux qui feront des demandes étoit si considérable,
+que le legs ne suffît pas pour donner à tous ce qui leur seroit
+nécessaire, on fera une diminution générale, pour que chacun reçoive
+quelque secours.
+
+Ces secours seront d'abord de peu de conséquence; mais à mesure que le
+capital grossira par l'accumulation des intérêts, ils deviendront plus
+considérables. Afin qu'on les multiplie, autant qu'il sera possible, et
+qu'on en rende le remboursement plus aisé, il faut que chaque emprunteur
+soit obligé de payer avec l'intérêt annuel, un dixième du principal; et
+le montant de cet intérêt et de ce principal sera prêté à de nouveaux
+emprunteurs.
+
+Il est à croire qu'il y aura toujours à Boston des citoyens vertueux et
+bienfaisans, qui s'empresseront de consacrer une partie de leur temps à
+l'utilité publique, en administrant gratuitement cette institution. On
+doit aussi espérer qu'aucune partie de la somme ne restera jamais
+oisive, ni ne sera employée à d'autre objet que celui de sa destination
+première; mais bien qu'elle augmentera continuellement. Ainsi, il
+viendra un temps où elle sera plus considérable qu'il ne le faudra pour
+Boston; et alors, on pourra en prêter aux autres villes de l'état de
+Massachusett, pourvu qu'elles s'engagent à payer ponctuellement les
+intérêts, et à rembourser, chaque année, un dixième du principal aux
+habitans de Boston.
+
+Si ce plan est exécuté et réussit, la somme s'élèvera, au bout de cent
+ans, à cent trente-un mille livres sterlings. Je désire qu'alors les
+administrateurs de la donation emploient cent mille livres sterlings à
+faire construire les ouvrages publics qu'on croira les plus généralement
+utiles, comme des fortifications, des ponts, des aqueducs, des bains
+publics; à paver les rues, et à tout ce qui peut rendre le séjour de la
+ville plus agréable aux habitans et aux étrangers qui viendront pour y
+rétablir leur santé, ou y passer quelque temps.
+
+Je désire que les autres trente-un mille livres sterlings, soient
+prêtées à intérêt, de la manière ci-dessus prescrite, pendant cent ans
+encore; et j'espère qu'alors cette institution aura heureusement influé
+sur la conduite de la jeunesse, et aidé plusieurs estimables et utiles
+citoyens.
+
+À la fin de ce second terme, s'il n'est arrivé aucun accident, la somme
+s'élèvera à quatre millions soixante-un mille livres sterlings, dont je
+laisse un million soixante-un mille livres sterlings à la disposition
+des habitans de Boston, et trois millions sterlings à la disposition du
+gouvernement de l'état de Massachusett, car je n'ose pas porter mes vues
+plus loin.
+
+Je désire qu'on observe, pour le don que je fais aux habitans de
+Philadelphie, ce que je viens de recommander pour celui qui concerne les
+habitans de Boston. Il ne doit y avoir qu'une seule différence: c'est
+que comme Philadelphie a un corps administratif, je le prie de se
+charger de ma donation, pour en faire l'usage expliqué plus haut; et je
+lui donne tous les pouvoirs nécessaires à cet égard.--J'ai observé que
+le sol de la ville étant pavé ou couvert de maisons, la pluie étoit
+chariée loin, et ne pouvoit point pénétrer dans la terre, et renouveler
+et purifier les sources, ce qui est cause que l'eau des puits devient
+chaque jour plus mauvaise, et finira par ne pouvoir plus être bonne à
+boire, ainsi que je l'ai vu dans toutes les anciennes villes. Je
+recommande donc qu'au bout de cent ans, le corps administratif emploie
+une partie des cent mille livres sterlings, à faire conduire à
+Philadelphie, par le moyen de tuyaux, l'eau de Wissahickon-Creek[60], à
+moins que cela ne soit déjà fait. L'entreprise est, je crois, aisée,
+puisque la crique est beaucoup plus élevée que la ville, et qu'on peut y
+faire monter l'eau encore plus haut, en construisant une digue.
+
+ [60] La crique de Wissahickon.
+
+Je recommande aussi de rendre le Skuylkil entièrement navigable. Je
+désire que dans deux cents ans, à compter du jour où l'institution
+commencera, la disposition des quatre millions soixante-un mille livres
+sterlings soit partagée entre les habitans de Philadelphie et le
+gouvernement de Pensylvanie, de la même manière que je l'ai indiqué pour
+les habitans de Boston et le gouvernement de Massachusett.
+
+Je désire que ces institutions commencent un an après ma mort. On aura
+soin d'en donner publiquement avis avant la fin de l'année, pour que
+ceux au bénéfice de qui elles sont, aient le temps de faire leurs
+demandes en forme.--Je désire donc que dans six mois, à compter du jour
+de mon décès, mes exécuteurs testamentaires, ou leurs successeurs,
+paient deux mille livres sterlings aux personnes que nommeront les élus
+de Boston et le corps administratif de Philadelphie, pour recevoir les
+mille livres sterlings qui reviendront à chacune de ces villes.
+
+Quand je considère les accidens auxquels sont sujets tous les projets et
+toutes les affaires des hommes, je crains de m'être trop flatté en
+imaginant que ces dispositions, si tant est qu'elles soient suivies,
+continuent sans interruption, et remplissent leur objet. Cependant,
+j'espère que si les habitans de Boston et de Philadelphie, ne jugent pas
+à propos de se charger de l'exécution de mon projet, ils daigneront, au
+moins, accepter les donations, comme une marque de mon attachement, de
+ma gratitude, et du désir que j'ai de leur être utile, même après ma
+mort.
+
+Certes, je désire que l'une et l'autre entreprennent de former
+l'établissement que j'ai conçu, parce que je pense que, quoiqu'il puisse
+s'élever des difficultés imprévues, on peut trouver le moyen de les
+vaincre, et de rendre le plan praticable.
+
+Si l'une des deux villes accepte le don avec les conditions prescrites,
+et que l'autre refuse de remplir les conditions, je veux alors que les
+deux sommes soient données à celle qui aura accepté les conditions, pour
+que le tout soit appliqué au même objet et de la même manière que je
+l'ai dit, pour chaque partie. Si les deux villes refusent la somme que
+je leur offre, elle restera dans la masse de mes biens, et l'on en
+disposera conformément à mon testament du 17 juillet 1788.
+
+Je lègue au général George Washington, mon ami, et l'ami de l'humanité,
+le bâton de pommier sauvage dont je me sers pour me promener, et sur
+lequel il y a une pomme d'or, artistement travaillée, représentant le
+bonnet de la Liberté. Si ce bâton étoit un sceptre, il conviendroit à
+Washington, car il l'a mérité.
+
+ B. FRANKLIN.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+ OEUVRES
+ MORALES, POLITIQUES
+ ET LITTÉRAIRES
+ DE
+ BENJAMIN FRANKLIN,
+
+ DANS LE GENRE DU SPECTATEUR.
+
+
+
+
+ SUR LES PERSONNES
+ QUI SE MARIENT JEUNES.
+
+
+ À JOHN ALLEYNE.
+
+Vous voulez, mon cher John, que je vous dise ma façon de penser sur les
+personnes qui se marient jeunes, et que je réponde aux critiques sans
+nombre, que diverses personnes se sont permises sur votre mariage. Vous
+pouvez vous rappeler que, quand vous me consultâtes à ce sujet, je vous
+dis que ni d'un côté ni de l'autre, la jeunesse ne devoit être un
+obstacle. Certes, tous les ménages que j'ai observés, me font penser que
+les personnes qui se marient jeunes sont plus communément heureuses que
+les autres.
+
+Les jeunes époux ont toujours un caractère plus flexible et tiennent
+moins à leurs habitudes, que lorsqu'ils sont plus avancés en âge. Ils
+s'accoutument plus aisément l'un à l'autre, et par-là, ils préviennent
+beaucoup de contradictions et de dégoûts. Si la jeunesse manque un peu
+de cette prudence qui est nécessaire pour conduire un ménage, elle
+trouve assez de parens et d'amis d'un âge mûr, pour remédier à ce
+défaut, et elle est plutôt habituée à une vie tranquille et régulière.
+En se mariant jeune, un homme prévient peut-être très-heureusement, ces
+accidens, ces liaisons qui auroient pu nuire à sa santé, ou à sa
+réputation, et quelquefois même à toutes les deux.
+
+Quelques personnes peuvent se trouver dans des circonstances où la
+prudence exige qu'elles diffèrent de se marier: mais en général, quand
+la nature nous a rendus physiquement propres au mariage, on doit penser
+qu'elle ne se trompe point en nous le fesant désirer.
+
+Les mariages tardifs sont souvent suivis d'un inconvénient de plus que
+les autres; c'est que les parens ne vivent pas assez long-temps pour
+veiller à l'éducation de leurs enfans.--«Les enfans qui viennent tard,
+sont de bonne heure orphelins», dit le proverbe espagnol. Triste sujet
+de réflexion pour ceux qui peuvent avoir à redouter ce malheur!
+
+Nous autres Américains, nous nous marions ordinairement dès le matin de
+la vie. Nos enfans sont élevés et établis dans le monde, à midi; et nos
+affaires, à cet égard, étant achevées, nous avons un après-midi et une
+soirée de loisir agréable, tel que celui dont jouit à présent notre ami.
+
+En nous mariant de bonne heure, nous avons le bonheur d'avoir un plus
+grand nombre d'enfans; et chaque mère, suivant parmi nous, l'usage de
+nourrir elle-même ses enfans, usage si conforme au voeu de la nature!
+nous en conservons davantage. Aussi, dans nos contrées, les progrès de
+la population sont bien plus rapides qu'en Europe.
+
+Enfin, je suis très-content de vous voir marié, et je vous en félicite
+cordialement. Vous êtes dans le sentier où l'on devient un citoyen
+utile; et vous avez échappé à un état contre nature, à un éternel
+célibat! C'est pourtant là le sort d'un grand nombre d'hommes qui ne s'y
+étoient pas condamnés; mais qui, ayant trop long-temps différé de
+changer de condition, trouvent enfin qu'il est trop tard pour y songer,
+et passent leur vie entière dans une situation où un homme semble
+toujours valoir beaucoup moins. Un volume dépareillé n'a pas la même
+valeur que lorsqu'il fait partie d'une collection complète. Quel cas
+fait-on de la moitié isolée d'une paire de ciseaux? Elle ne coupe jamais
+bien, et ne peut servir que de mauvais racloir.
+
+Je vous prie de présenter à votre jeune épouse, et mes complimens et mes
+voeux pour son bonheur. Je suis vieux et pesant: sans cela, je serois
+allé les lui présenter moi-même.
+
+Je ne ferai que peu d'usage du privilège qu'ont les vieillards, de
+donner des avis à leurs jeunes amis. Traitez toujours votre femme avec
+respect. Cela vous attirera du respect à vous-même, non-seulement de sa
+part, mais de la part de tous ceux qui seront témoins de votre conduite.
+Ne vous servez jamais avec elle, d'expression dédaigneuse, même en
+plaisantant; car les plaisanteries de ce genre finissent souvent par des
+disputes sérieuses.
+
+Étudiez soigneusement ce qui a rapport à votre profession, et vous
+deviendrez savant. Soyez laborieux et économe, et vous deviendrez riche.
+Soyez frugal et tempérant, et vous conserverez votre santé. Pratiquez
+toujours la vertu, et vous serez heureux. Une telle conduite, du moins,
+promet plus que toute autre de pareilles conséquences.
+
+Je prie Dieu qu'il vous bénisse, vous et votre jeune épouse; et je suis
+pour toujours votre sincère ami.
+
+ B. FRANKLIN.
+
+
+
+
+ SUR LA MORT DE SON FRÈRE,
+ JOHN FRANKLIN.
+
+
+ À MISS HUBBARD.
+
+Je le sens comme vous; nous avons perdu un parent cher et estimable.
+Mais telle est la volonté de Dieu et de la nature; il faut que l'ame
+abandonne sa dépouille mortelle, pour entrer dans une véritable vie.
+Elle n'est ici-bas que dans un état imparfait, et pour se préparer à
+vivre. L'homme n'est complètement né qu'au moment où il meurt. Pourquoi
+nous affligerions-nous donc de voir un nouveau né parmi les immortels,
+un nouveau membre ajouté à leur heureuse société?
+
+C'est un acte de la bienfaisance divine que de nous laisser un corps
+mortel, tandis qu'il peut nous procurer des jouissances douces, et nous
+servir à acquérir des connoissances et à faire du bien aux êtres comme
+nous; mais quand ce corps, cessant d'être propre à remplir ces objets,
+ne peut que nous faire sentir la douleur, et non le plaisir, nous
+embarrasse, au lieu de nous être de quelque secours, et ne répond plus à
+aucune des intentions pour lesquelles il nous étoit donné, c'est
+également un effet de la bonté céleste, que de nous en délivrer.
+
+Le moyen dont elle s'est servi est la mort. Quelquefois nous nous
+donnons prudemment nous-même une mort partielle. Nous nous fesons couper
+un membre douloureusement blessé et hors d'état de guérir. Celui à qui
+on arrache une dent, s'en sépare volontiers, parce que la douleur s'en
+va avec elle. Celui qui se sépare de tout son corps, quitte en
+même-temps toutes les douleurs et les maladies auxquelles il étoit
+exposé et qui pouvoient le faire souffrir.
+
+Nous avons été invités, notre ami et nous, à une partie de plaisir, qui
+doit durer à jamais. Sa voiture a été prête avant la nôtre, et il est
+parti le premier. Nous ne pouvions pas convenablement nous en aller tous
+à-la-fois. Et pourquoi, vous et moi, nous affligerions-nous de son
+départ, puisque nous devons bientôt le suivre, et que nous savons où
+nous le trouverons?
+
+ Adieu.
+
+ B. FRANKLIN
+
+
+
+
+ LETTRE
+ AU DOCTEUR MATHER,
+ DE BOSTON.
+
+
+
+ À Passy, le 12 mai 1784.
+
+ RÉVÉREND DOCTEUR,
+
+J'ai reçu votre lettre amicale, et votre excellent avis aux habitans des
+États-Unis. J'ai lu cet avis avec plaisir, et j'espère qu'il aura le
+succès qu'il mérite. Quoique de pareils écrits soient regardés avec
+indifférence par beaucoup de gens, il suffit qu'ils fassent une forte
+impression sur la centième partie des lecteurs, pour que l'effet en soit
+très-considérable.
+
+Permettez-moi de vous citer un petit exemple, qui, quoiqu'il me
+concerne, ne sera peut-être pas sans intérêt pour vous. Lorsque j'étois
+encore enfant, il me tomba sous la main un livre intitulé: _Essais sur
+la Manière de faire le bien_, ouvrage qui, je crois, étoit de votre
+père. Le premier possesseur en avoit fait si peu de cas, qu'il y en
+avoit plusieurs feuillets déchirés. Mais le reste me frappa tellement,
+que durant toute ma vie, il a influé sur ma conduite. C'est pour cela
+que j'ai toujours fait beaucoup plus de cas du renom d'homme
+bienfaisant, que de toute autre espèce de réputation; et si, comme vous
+paroissez le croire, j'ai été un citoyen utile, le public en doit
+l'avantage au livre dont je viens de parler.
+
+Vous dites que vous êtes dans votre soixante-dix-huitième année. Je suis
+dans ma soixante-dix-neuvième. Nous sommes l'un et l'autre devenus
+vieux. Il y a plus de soixante ans que j'ai quitté Boston: mais je me
+souviens très-bien de votre père et de votre grand-père. Je les ai
+entendu prêcher, et je les ai vus chez eux.
+
+La dernière fois que j'ai vu votre père, c'étoit en 1724, lorsque je lui
+rendis visite après mon premier voyage en Pensylvanie. Il me reçut dans
+sa bibliothèque; et quand je pris congé de lui, il m'indiqua un chemin
+plus court que celui par où j'étois entré. C'étoit un passage étroit,
+traversé par une poutre peu élevée. Il conversoit avec moi en
+m'accompagnant, et je me tournois de temps en temps vers lui.
+Tout-à-coup, il me dit: Baissez-vous! baissez-vous! mais je ne le
+compris pas bien, et ma tête heurta contre la poutre.
+
+Votre père étoit un homme qui ne laissoit jamais échapper l'occasion de
+donner de bons conseils. Aussi, quand ma tête eut heurté contre la
+porte, il me dit:--«Vous êtes jeune, et vous allez parcourir le monde.
+Sachez vous baisser à propos, et vous éviterez beaucoup de mal».--Cet
+avis resta au fond de mon coeur, et m'a été souvent utile. Je me le suis
+rappelé, toutes les fois que j'ai vu l'orgueil humilié, et le malheur
+des gens qui avoient voulu porter la tête trop haute.
+
+Je désire beaucoup de revoir la ville où je suis né. J'ai quelquefois
+espéré d'y finir mes jours.--Je la quittai, pour la première fois, en
+1723. J'y suis retourné en 1733, 1743, 1753 et 1763.--En 1773, j'étois
+en Angleterre. En 1775, je passai à la vue de mon pays, mais je ne pus
+pas y aborder, parce qu'il étoit au pouvoir de l'ennemi. Je voulois y
+aller en 1783: mais il ne me fut pas possible d'obtenir ma démission, et
+de quitter le poste que j'occupe ici. Je crains même de n'avoir jamais
+ce bonheur. Mes voeux les plus ardens sont cependant pour ma ville
+natale: _esto perpetua!_ Elle possède maintenant une excellente
+constitution. Puisse-t-elle la conserver à jamais!
+
+Le puissant empire, au milieu duquel je réside, continue d'être l'ami
+des États-Unis. Son amitié est pour eux de la plus grande importance, et
+doit être cultivée avec soin. La Grande-Bretagne n'est pas encore
+consolée d'avoir perdu le pouvoir qu'elle exerçoit sur nous; et elle se
+flatte encore par fois de l'espérance de le recouvrer. Des évènemens
+peuvent accroître cette espérance, et occasionner des tentatives
+dangereuses. Une rupture entre la France et nous, enhardiroit
+infailliblement les Anglais à nous attaquer; et cependant nous avons
+parmi nos compatriotes, quelques animaux sauvages qui s'efforcent
+d'affoiblir les liens qui nous attachent à la France.
+
+Conservons notre réputation, en étant fidèles à nos engagemens; notre
+crédit, en payant nos dettes; et nos amis, en montrant de la sensibilité
+et de la reconnoissance. Nous ne savons pas si nous n'aurons pas bientôt
+besoin de tout cela.
+
+Agréez, révérend docteur, ma sincère estime.
+
+ B. FRANKLIN.
+
+
+
+
+ LE SIFFLET,
+ HISTOIRE VÉRITABLE,
+
+ _Adressée, par Franklin, à son Neveu._
+
+
+Lorsque j'étois encore à l'âge de sept ans, mes amis, un jour de fête,
+remplirent mon gousset de monnoie de cuivre. Je m'en allai droit à une
+échoppe où l'on vendoit des joujoux pour les enfans; et comme j'étois
+charmé du son d'un sifflet, que je venois de voir entre les mains d'un
+autre enfant, j'offris et je donnai tout mon argent pour en avoir un
+pareil.
+
+Je m'en retournai alors à la maison, enchanté de mon sifflet, et
+sifflant continuellement; mais troublant toute ma famille. Mes frères,
+mes soeurs, mes cousins apprenant ce que me coûtoit mon sifflet, me
+dirent que je l'avois payé quatre fois plus qu'il ne valoit. Cela me fit
+songer aux bonnes choses dont j'aurois pu faire emplette avec l'argent
+que j'avois donné de trop. On se moqua tant de ma sottise, que je me mis
+à pleurer de toute ma force; et la réflexion me causa bien plus de
+chagrin, que le sifflet ne m'avoit fait de plaisir.
+
+Cependant cela ne laissa pas que de m'être avantageux dans la suite. Je
+conservai le souvenir de mon sot marché; et toutes les fois que j'étois
+tenté d'acheter des choses inutiles, je me disois à moi-même:--«Ne paye
+pas trop cher le sifflet».--Et j'épargnois mon argent.
+
+Je devins grand, j'entrai dans le monde, j'observai les actions des
+hommes, et je crus en rencontrer plusieurs, oui, plusieurs, qui
+_payoient trop cher le sifflet_.
+
+Quand j'ai vu quelqu'un qui, trop ardent à rechercher les graces de la
+cour, employoit son temps à assister au lever du roi, sacrifioit son
+repos, sa liberté, sa vertu, et peut-être ses amis à s'avancer dans
+cette carrière, je me suis dit:--«_Cet homme paye trop cher son
+sifflet._»
+
+Quand j'ai vu un autre ambitieux, jaloux d'acquérir la faveur populaire,
+s'occuper sans cesse d'intrigues politiques, négliger ses propres
+affaires, et se ruiner en se livrant à cette folie.--«_Certes, ai-je
+dit, celui-ci paye trop cher son sifflet._»
+
+Si je rencontrois un avare, qui renonçât à tous les agrémens de la vie,
+au plaisir de faire du bien aux autres, à l'estime de ses concitoyens, à
+la joie d'une bienveillante amitié, pour satisfaire son désir
+d'accumuler de l'argent:--«_Pauvre homme!_ disois-je, _en vérité, vous
+payez trop cher votre sifflet._»
+
+Lorsque je trouvois quelqu'homme de plaisir, sacrifiant la culture de
+son esprit et l'amélioration de sa fortune à des jouissances purement
+sensuelles:--«Homme trompé, disois-je, vous vous procurez des peines,
+non de vrais plaisirs: _Vous payez trop cher votre sifflet._»
+
+Si j'en voyois un autre aimer la parure, les meubles élégans, les beaux
+équipages, plus que sa fortune ne le permettoit; s'endetter pour en
+avoir, et terminer sa carrière dans une prison:--_Hélas!_ disois-je, _il
+a payé cher, et très-cher son sifflet._
+
+Quand j'ai vu une douce, aimable et jolie fille mariée à un homme d'un
+caractère dur et brutal: _C'est grand'pitié,_ ai-je dit, _qu'elle ait
+payé si cher pour un sifflet._
+
+En un mot, je m'imagine que la plus grande partie des malheurs des
+hommes, viennent de ce qu'ils ne savent pas estimer les choses ce
+qu'elles valent réellement, et de ce qu'ils _payent trop cher leurs
+sifflets_.
+
+
+
+
+ PÉTITION
+ DE LA MAIN GAUCHE,
+
+ À CEUX QUI SONT CHARGÉS D'ÉLEVER
+ DES ENFANS.
+
+
+Je m'adresse à tous les amis de la jeunesse, et je les conjure de jeter
+un regard de compassion sur ma malheureuse destinée, afin qu'ils
+daignent écarter les préjugés dont je suis victime.
+
+Nous sommes deux soeurs jumelles; et les deux yeux d'un homme ne se
+ressemblent pas plus, ni ne sont pas plus faits pour s'accorder l'un
+avec l'autre, que ma soeur et moi: cependant la partialité de nos parens
+met entre nous la distinction la plus injurieuse.
+
+Dès mon enfance on m'a appris à considérer ma soeur comme un être d'un
+rang au-dessus du mien. On m'a laissé grandir sans me donner la moindre
+instruction, tandis que rien n'a été épargné pour la bien élever. Elle
+avoit des maîtres qui lui apprenoient à écrire, à dessiner, à jouer des
+instrumens: mais si par hazard je touchois un crayon, une plume, une
+aiguille, j'étois aussitôt cruellement grondée; j'ai même été battue
+plus d'une fois, parce que je manquois d'adresse et de grace. Il est
+vrai que quelquefois ma soeur m'associe à ses entreprises: mais elle a
+toujours grand soin de prendre le devant, et de ne se servir de moi que
+par nécessité, ou pour figurer auprès d'elle.
+
+Ne croyez pas, messieurs, que mes plaintes ne soient excitées que par la
+vanité. Non. Mon chagrin a un motif bien plus sérieux. D'après un usage
+établi dans ma famille, nous sommes obligées, ma soeur et moi, de
+pourvoir à la subsistance de nos parens. Je vous dirai, en confidence,
+que ma soeur est sujette à la goutte, aux rhumatismes, à la crampe, sans
+compter beaucoup d'autres accidens. Or, si elle éprouve
+quelqu'indisposition, quel sera le sort de notre pauvre famille? Nos
+parens ne se repentiront-ils pas alors amèrement d'avoir mis une si
+grande différence entre deux soeurs si parfaitement égales? Hélas! nous
+périrons de misère. Il me sera même impossible de griffonner une
+pétition, pour demander des secours; car j'ai été obligée d'emprunter
+une main étrangère pour transcrire la requête que j'ai l'honneur de vous
+présenter.
+
+Daignez, messieurs, faire sentir à nos parens l'injustice d'une
+tendresse exclusive, et la nécessité de partager également leurs soins
+et leur affection entre tous leurs enfans.
+
+ Je suis, avec un profond respect,
+
+ Messieurs,
+
+ Votre obéissante servante,
+
+ LA MAIN GAUCHE
+
+
+
+
+ LA BELLE JAMBE
+ ET
+ LA JAMBE DIFFORME.
+
+
+Il y a, dans le monde, deux sortes de gens, qui possédant également la
+santé, les richesses, deviennent les uns heureux et les autres
+malheureux. Cela provient, en très-grande partie, des différens points
+de vue, sous lesquels ils considèrent les choses, les personnes et les
+évènement, et de l'effet que cette différence produit sur leur ame.
+
+Dans quelque situation que soient placés les hommes, ils peuvent y avoir
+des agrémens et des inconvéniens; dans quelque société qu'ils aillent,
+ils peuvent y trouver des personnes et une conversation plus ou moins
+aimables; à quelque table qu'ils s'asseyent, ils peuvent y rencontrer
+des mets et des boissons d'un meilleur ou d'un plus mauvais goût, des
+plats un peu mieux ou un peu plus mal apprêtés; dans quelque pays qu'ils
+demeurent, ils ont du beau et du mauvais temps; quel que soit le
+gouvernement sous lequel ils vivent, ils peuvent y avoir de bonnes et de
+mauvaises loix, et ces loix peuvent être bien ou mal exécutées; quelque
+poëme, quelqu'ouvrage de génie qu'ils lisent, ils peuvent y voir des
+beautés et des défauts; enfin, sur presque tous les visages, dans
+presque toutes les personnes, ils peuvent découvrir des traits fins, et
+des traits moins parfaits, de bonnes et de mauvaises qualités.
+
+Dans ces circonstances, les deux sortes de gens dont nous venons de
+parler s'affectent différemment. Ceux qui sont disposés à être heureux
+ne considèrent que ce qu'il y a d'agréable dans les choses, et d'amusant
+dans la conversation, les plats bien apprêtés, la délicatesse des vins,
+le beau temps, et ils en jouissent avec volupté. Ceux qui sont destinés
+à être malheureux, observent le contraire, et ne s'entretiennent pas
+d'autre chose. Aussi, sont-ils, sans cesse mécontens, et par leurs
+tristes remarques, troublent les plaisirs de la société, offensent
+beaucoup de personnes et deviennent à charge par-tout où ils vont.
+
+Si cette tournure d'esprit étoit donnée par la nature, les malheureux
+qui l'ont seroient très-dignes de pitié. Mais comme la disposition à
+critiquer, à trouver tout mauvais n'est, peut-être, d'abord qu'un effet
+de l'imitation, et devient insensiblement une habitude, il est certain
+que quelque forte qu'elle soit, ceux qui l'ont peuvent s'en défaire,
+lorsqu'ils sont convaincus qu'elle nuit à leur repos. J'espère que ce
+petit avis ne leur sera point inutile et les engagera à renoncer à un
+penchant qui, quoique dicté par l'imagination, a des conséquences
+très-sérieuses dans le cours de la vie, et cause des chagrins et des
+malheurs réels.
+
+Personne n'aime les frondeurs, et beaucoup de gens sont insultés par
+eux. Aussi, ne les traite-t-on jamais qu'avec une politesse froide,
+quelquefois même on la leur refuse; ce qui souvent les aigrit davantage
+et leur occasionne des disputes et de violentes querelles. S'ils
+désirent de s'élever à des emplois, et d'augmenter leur fortune,
+personne ne s'intéresse à leur succès, et ne fait un pas, ni ne dit un
+mot en leur faveur. S'ils essuient la censure publique, ou s'ils
+éprouvent quelque disgrace, personne ne veut ni les défendre, ni les
+justifier. Au contraire, une foule d'ennemis blame leur conduite, et
+s'efforce de les rendre complétement odieux. S'ils ne changent donc
+point d'habitude, et s'ils ne daignent pas trouver agréable ce qui
+l'est, sans se chagriner eux-mêmes pour chagriner les autres, tout le
+monde doit les éviter; car il est toujours fâcheux d'avoir des rapports
+avec de pareilles gens, sur-tout lorsqu'on a le malheur de se trouver
+mêlé dans leurs querelles.
+
+Un vieux philosophe de mes amis étoit devenu, par expérience,
+très-défiant à cet égard, et évitoit soigneusement d'avoir aucune
+liaison avec les frondeurs. Il avoit, comme les autres philosophes, un
+thermomètre, pour connoître le degré de chaleur de l'atmosphère, et un
+baromètre, pour savoir à l'avance, si le temps seroit beau ou mauvais.
+Mais comme on n'a point encore inventé d'instrument pour découvrir, au
+premier coup-d'oeil, si un homme a le caractère chagrin, mon philosophe
+se servoit, pour cela, de ses jambes. Il avoit une jambe très-bien
+faite; mais l'autre ayant éprouvé un accident, étoit crochue et
+difforme.
+
+Lorsqu'il se trouvoit, pour la première fois, avec un homme qui
+regardoit plus sa jambe crochue que l'autre, il commençoit à s'en
+défier; et si cet homme lui parloit de sa vilaine jambe et ne lui disoit
+rien de la belle, il n'en falloit pas davantage pour déterminer le
+philosophe à n'avoir plus aucun rapport avec lui.
+
+Tout le monde n'a pas le baromètre à deux jambes. Mais, avec un peu
+d'attention, tout le monde peut observer les signes de cette fâcheuse
+disposition à chercher des défauts, et on peut prendre la résolution de
+fuir la connoissance de ceux qui ont le malheur de l'avoir. J'avertis
+donc ces gens pointilleux, chagrins, mécontens, que s'ils veulent être
+respectés, aimés et vivre heureux, ils doivent cesser de regarder la
+_jambe crochue_.
+
+
+
+
+ CONVERSATION
+ D'UN ESSAIM D'ÉPHÉMÈRES,
+ ET
+ SOLILOQUE D'UN VIEILLARD.
+
+
+ À MADAME BRILLANT.
+
+ De Passy, le 15 août 1778.
+
+Vous pouvez vous rappeler, ma chère amie, que lorsque nous passâmes
+dernièrement cette heureuse journée dans le délicieux jardin et
+l'agréable société du Moulin-Joli, je m'arrêtai dans une allée, et
+m'écartai quelque temps de la compagnie.
+
+On nous avoit montré un nombre infini de cadavres d'une petite espèce de
+mouche, appelée _éphémère_, dont les générations successives étoient,
+nous dit-on, nées et mortes dans le même jour. J'en apperçus, sur une
+autre feuille, une compagnie vivante, qui fesoit la conversation.
+
+Vous savez que j'entends le langage de toutes les espèces inférieures à
+la nôtre. Ma trop grande application à cette étude, est la meilleure
+excuse que je puisse donner du peu de progrès que j'ai fait dans votre
+charmante langue. La curiosité m'engagea à écouter ce que disoient ces
+petites créatures: mais comme la vivacité qui leur est propre, les
+fesoit parler trois ou quatre à la fois, je ne pus pas entendre bien
+clairement leurs discours. Je compris seulement, par quelques
+expressions interrompues, que je saisis de temps en temps, qu'elles
+disputoient avec chaleur sur le mérite de deux musiciens étrangers, dont
+l'un étoit un cousin, et l'autre un maringouin. Elles passoient leur
+temps dans cette dispute, en paroissant aussi peu songer à la brièveté
+de leur existence, que si elles avoient été sûres de vivre encore un
+mois.--«Heureux peuple! dis-je en moi-même, vous vivez certainement sous
+un gouvernement sage, équitable et doux, puisque vous n'avez à vous
+plaindre d'aucun abus, et que l'unique sujet de vos contestations est la
+perfection ou l'imperfection d'une musique étrangère.»
+
+Je les laissai là, pour tourner la tête du côté d'un vieillard à cheveux
+blancs, qui, seul sur une autre feuille, se parloit à lui-même. Son
+soliloque m'amusa; et je l'ai écrit dans l'espoir qu'il pourra aussi
+amuser la femme à qui je dois le plus délicieux de tous les plaisirs,
+celui de sa société et de l'harmonie céleste qu'elle me fait entendre.
+
+«L'opinion, dit-il, des savans philosophes de notre espèce, qui ont
+fleuri long-temps avant ce temps-ci, étoit que ce vaste monde, qu'on
+nomme _le Moulin-Joli_, ne pourroit pas subsister plus de dix-huit
+heures; et je pense que cette opinion n'étoit pas sans fondement,
+puisque par le mouvement apparent du grand luminaire, qui donne la vie à
+toute la nature, et qui depuis que j'existe a, d'une manière sensible,
+considérablement décliné vers l'océan[61], qui borne cette terre, il
+faut qu'à cette époque, il termine son cours, s'éteigne dans les eaux
+qui nous environnent, et laisse le monde dans le froid et dans les
+ténèbres, qui produiront nécessairement une mort et une destruction
+universelle.
+
+ [61] La Seine.
+
+»J'ai déjà vécu sept de ces heures, long âge, qui n'est pas moins de
+quatre cent vingt minutes. Combien peu d'entre nous existent aussi
+long-temps! J'ai vu des générations naître, fleurir et disparoître. Mes
+amis actuels sont les enfans et les petits-enfans de mes premiers amis,
+qui, hélas! ne sont plus, et que je suivrai bientôt; car, quoique je me
+porte bien, je ne puis pas m'attendre, suivant le cours de la nature, à
+vivre encore plus de sept ou huit minutes. À quoi me servent à présent
+tous mes travaux, tous mes soins, pour amasser sur cette feuille une
+provision de rosée, dont je n'aurai pas le temps de jouir? Qu'importent
+toutes les querelles politiques, dans lesquelles je me suis engagé pour
+l'avantage de mes compatriotes qui habitent sur ce buisson? Qu'importent
+les études philosophiques que j'ai entreprises pour le bien de notre
+race en général? car, en politique, que peuvent les loix sans les
+moeurs[62]? La génération présente de nos éphémères va, dans le cours de
+quelques minutes, devenir aussi corrompue et par conséquent aussi
+malheureuse que celles des buissons plus anciens. Et en philosophie,
+combien nos progrès sont bornés! Hélas! l'art est long et la vie est
+courte[63]. Mes amis voudroient me consoler, par l'idée d'un nom, qu'ils
+prétendent que je laisserai après moi. Ils disent que j'ai assez vécu
+pour la nature et pour la gloire. Mais qu'est la renommée pour un
+éphémère qui n'existe plus? Et que deviendra l'histoire, lorsqu'à la
+dix-huitième heure, le monde lui-même, le Moulin-Joli tout entier
+arrivera à sa fin et sera enseveli dans les ruines universelles?»
+
+ [62] Quid leges sine moribus? HOR. _Od. 24. Lib. III._
+
+ [63] Ars longa, vita brevis, tempus preceps. HIPPOCR. _Aphor. I._
+
+Pour moi, après toutes les entreprises auxquelles je me sais livré avec
+ardeur, il ne me reste de solides plaisirs, que l'idée d'avoir passé ma
+longue vie dans l'intention d'être utile, l'agréable conversation d'un
+petit nombre de bonnes dames éphémères, et quelquefois le tendre sourire
+et le doux chant de la toujours aimable _Brillant_.
+
+
+
+
+ MORALE
+ DES ÉCHECS.
+
+
+Le jeu des échecs est le plus ancien et le plus généralement connu de
+tous les jeux. Son origine remonte au-delà de toutes les notions
+historiques; et pendant une longue suite de siècles il a été l'amusement
+des Perses, des Indiens, des Chinois et de toutes les autres nations de
+l'Asie. Il y a plus de mille ans qu'on le connoît en Europe. Les
+Espagnols l'ont porté dans toutes leurs possessions d'Amérique, et
+depuis quelque temps il est introduit dans les États-Unis.
+
+Ce jeu est si intéressant par lui-même, qu'il n'a pas besoin d'offrir
+l'appât du gain pour qu'on aime à le jouer. Aussi n'y joue-t-on jamais
+de l'argent[64]. Ceux qui ont le temps de se livrer à de pareils
+amusemens, n'en peuvent pas choisir un plus innocent. Le morceau
+suivant, écrit dans l'intention de corriger chez un petit nombre de
+jeunes gens, quelques défauts qui se sont glissés dans la pratique de ce
+jeu, prouve en même-temps que, dans les effets qu'il produit sur
+l'esprit, il peut être non-seulement innocent, mais utile au vaincu
+ainsi qu'au vainqueur.
+
+ [64] Excepté en France et en Angleterre, où l'on joue quelquefois
+ beaucoup d'argent aux échecs. (_Note du Traducteur._)
+
+Le jeu des échecs n'est pas un vain amusement. On peut, en le jouant,
+acquérir ou fortifier plusieurs qualités utiles dans le cours de la vie,
+et se les rendre assez familières pour s'en servir avec promptitude dans
+toutes les occasions. La vie est une sorte de partie d'échecs, dans
+laquelle nous avons souvent des pièces à prendre, des adversaires à
+combattre, et nous éprouvons une grande variété de bons et de mauvais
+évènemens, qui sont, en partie, l'effet de la prudence ou de
+l'étourderie. En jouant aux échecs, nous pouvons donc acquérir.
+
+1º. La _prévoyance_, qui regarde dans l'avenir et examine les
+conséquences que peut avoir une action; car un joueur se dit
+continuellement:--«si je remue cette pièce, quel sera l'avantage de ma
+nouvelle position? Quel parti mon adversaire en tirera-t-il contre moi?
+De quelle autre pièce pourrai-je me servir pour soutenir la première, et
+me garantir des attaques qu'on me fera?»
+
+2º. La _circonspection_, qui surveille tout l'échiquier, le rapport des
+différentes pièces entr'elles, leur position, le danger auquel elles
+sont exposées, la possibilité qu'elles ont de se secourir mutuellement,
+la probabilité de tel ou tel mouvement de l'adversaire, pour attaquer
+telle ou telle autre pièce, les différens moyens qu'on a d'éviter ses
+attaques, ou de les faire tourner à son désavantage.
+
+3º. La _prudence_, qui jamais n'agit trop précipitamment. La meilleure
+manière d'acquérir cette qualité, est d'observer strictement les règles
+du jeu. Elles portent que lorsqu'une pièce est touchée, elle doit être
+jouée, et que toutes les fois qu'elle est posée dans un endroit, il faut
+qu'elle y reste. Il est d'autant plus utile que ces règles soient
+suivies, qu'alors le jeu en devient encore plus l'image de la vie
+humaine, et particulièrement de la guerre. Si, lorsque vous faites la
+guerre, vous vous êtes imprudemment mis dans une position dangereuse,
+vous ne pouvez espérer que votre ennemi vous laisse retirer vos troupes
+pour les placer plus avantageusement, et vous devez éprouver toutes les
+conséquences auxquelles vous a exposé trop de précipitation.
+
+4º. Enfin, nous acquérons par le jeu des échecs, l'habitude de ne pas
+nous décourager, en considérant le mauvais état où nos affaires semblent
+être quelquefois, l'habitude d'espérer un changement favorable, et celle
+de persévérer à chercher des ressources. Une partie d'échecs offre tant
+d'évènemens, tant de différentes combinaisons, tant de vicissitudes; et
+il arrive si souvent qu'après avoir long-temps réfléchi, nous découvrons
+le moyen d'échapper à un danger qui paroissoit inévitable, que nous
+sommes enhardis à continuer de combattre jusqu'à la fin, dans l'espoir
+de vaincre par notre adresse, ou au moins, de profiter de la négligence
+de notre adversaire pour le faire mat. Quiconque réfléchit aux exemples
+que lui fournissent les échecs, à la présomption que produit
+ordinairement un succès, à l'inattention qui en est la suite, et qui
+fait changer la partie, apprend, sans doute, à ne pas trop craindre les
+avantages de son adversaire, et à ne pas désespérer de la victoire,
+quoiqu'en la poursuivant il reçoive quelque petit échec.
+
+Nous devons donc rechercher l'amusement utile que nous procure ce jeu,
+plutôt que d'autres, qui sont bien loin d'avoir les mêmes avantages.
+Tout ce qui contribue à augmenter le plaisir qu'on y trouve, doit être
+observé; et toutes les actions, tous les mots peu honnêtes, indiscrets,
+ou qui peuvent le troubler de quelque manière, doivent être évités,
+puisque les joueurs n'ont que l'intention de passer agréablement leur
+temps.
+
+1º. Si l'on convient de jouer suivant les règles, il faut que les règles
+soient strictement suivies par les deux joueurs, non pas que tandis que
+l'un s'y soumet, l'autre cherche à s'en affranchir; car cela n'est pas
+juste.
+
+2º. Si l'on ne convient pas d'observer exactement les règles, et qu'un
+joueur demande de l'indulgence, il faut qu'il consente à accorder la
+même indulgence à son adversaire.
+
+3º. Il ne faut pas que vous fassiez jamais une fausse marche, pour vous
+tirer d'un embarras, ou obtenir un avantage. On ne peut plus avoir aucun
+plaisir à jouer avec quelqu'un qu'on a vu avoir recours à ces ressources
+déloyales.
+
+4º. Si votre adversaire est lent à jouer, vous ne devez ni le presser,
+ni paroître fâché de sa lenteur. Il ne faut pas, non plus, que vous
+chantiez, que vous siffliez, que vous regardiez à votre montre, que vous
+preniez un livre pour lire, que vous frappiez avec votre pied sur le
+plancher, ou avec vos doigts sur la table, ni que vous fassiez rien qui
+puisse le distraire; car tout cela déplaît et prouve non pas qu'on joue
+bien, mais qu'on a de la ruse et de l'impolitesse.
+
+5º. Vous ne devez pas chercher à tromper votre adversaire en prétendant
+avoir fait une fausse marche, et en disant que vous voyez bien que vous
+perdrez la partie, afin de lui inspirer de la sécurité, de la négligence
+et d'empêcher qu'il aperçoive les pièges que vous lui tendez; car ce ne
+seroit point de la science, mais de la fraude.
+
+6º. Quand vous avez gagné une partie, il ne faut pas que vous vous
+serviez d'expressions orgueilleuses et insultantes, ni que vous montriez
+trop de satisfaction. Il faut, au contraire, que vous cherchiez à
+consoler votre adversaire, par des expressions polies, qui ne blessent
+point la vérité. Vous pouvez lui dire, par exemple:--«Vous savez le jeu
+mieux que moi; mais vous manquez un peu d'attention».--Ou:--«Vous jouez
+trop vîte».--Ou bien:--«Vous aviez d'abord l'avantage: mais quelque
+chose vous a distrait, et c'est ce qui m'a fait gagner».
+
+7º. Lorsqu'on regarde jouer quelqu'un, il faut avoir grand soin de ne
+pas parler; car en donnant un avis, on peut offenser les deux joueurs
+à-la-fois. D'abord, celui contre qui il est donné, parce qu'il peut lui
+faire perdre la partie; ensuite celui à qui on le donne, parce qu'encore
+qu'il croie le coup bon et qu'il le joue, il n'a point autant de plaisir
+que si on le laissoit penser jusqu'à ce qu'il l'eût apperçu lui-même. Il
+faut aussi, quand une pièce est jouée, ne pas la remettre à sa place,
+pour montrer qu'on auroit mieux fait de jouer différemment; car cela
+peut déplaire, et occasionner de l'incertitude et des disputes sur la
+véritable position des pièces. Toute espèce de propos adressé aux
+joueurs, diminue leur attention, et conséquemment est désagréable. On
+doit même s'abstenir de faire le moindre signe ou le moindre mouvement
+qui ait rapport à leur jeu. Celui qui se permet de pareilles choses, est
+indigne d'être spectateur d'une partie d'échecs. S'il veut montrer son
+habileté à ce jeu, il doit jouer lui-même, quand il en trouve
+l'occasion, et non pas s'aviser de critiquer, ou même de conseiller les
+autres.
+
+Enfin, si vous ne voulez pas que votre partie soit rigoureusement jouée,
+suivant les règles dont je viens de faire mention, vous devez moins
+désirer de remporter la victoire sur votre adversaire, et vous contenter
+d'en remporter une sur vous-même. Ne saisissez pas avidement tous les
+avantages que vous offre son incapacité, ou son inattention: mais
+avertissez-le poliment du danger qu'il court en jouant une pièce, ou en
+la laissant sans défense; ou bien dites-lui qu'en en remuant une autre,
+il peut s'exposer à être mal. Par une honnêteté si opposée à tout ce
+qu'on a vu interdit plus haut, vous pouvez peut-être perdre votre
+partie, mais vous gagnerez, ce qui vaut beaucoup mieux, l'estime de
+votre adversaire, son respect, et l'approbation tacite et la
+bienveillance de tous les spectateurs impartiaux.
+
+
+
+
+ L'ART
+ D'AVOIR DES SONGES AGRÉABLES;
+ ADRESSÉ À MISS ...
+ ET ÉCRIT À SA SOLLICITATION.
+
+
+Comme nous employons une grande partie de notre vie à dormir, et que
+pendant ce temps-là nous avons quelquefois des songes agréables et
+quelquefois des songes fâcheux, il est assez important de se procurer
+les premiers et d'écarter les autres; car, réel ou imaginaire, le
+chagrin est toujours chagrin, et le plaisir toujours plaisir.
+
+Si nous pouvons dormir sans rêver, c'est un bien puisque les songes
+fâcheux sont écartés. Si durant notre sommeil, nous pouvons avoir des
+songes agréables, c'est, suivant l'expression des Français, _autant de
+gagné_, c'est-à-dire, autant d'ajouté aux plaisirs de la vie.
+
+Pour cela, il faut commencer par être très-soigneux de conserver sa
+santé, en fesant un exercice convenable, et ayant beaucoup de
+tempérance; car dans les maladies, l'imagination est troublée, et des
+idées désagréables et quelquefois terribles la poursuivent. Il faut que
+l'exercice précède les repas, et non pas qu'il les suive immédiatement.
+Dans le premier cas, il facilite la digestion, et dans le second, il
+l'empêche, à moins qu'il ne soit très-modéré. Si après que nous avons
+fait de l'exercice, nous mangeons avec sobriété, la digestion est aisée
+et bonne, le corps léger, le caractère gai, et toutes les fonctions
+animales se font bien. Le sommeil qui suit est tranquille et doux. Mais
+l'indolence, les excès de la table, occasionnent le cochemar et des
+terreurs inexprimables. Alors on croit tomber dans des précipices, ou
+être attaqué par des bêtes féroces, par des assassins, par des démons;
+et on éprouve toutes sortes de peines.
+
+Observez, cependant, que la quantité d'alimens et la quantité d'exercice
+sont relatives. Ceux qui agissent beaucoup, peuvent et doivent manger
+davantage. Ceux qui font peu d'exercice ne doivent manger que peu. En
+général, depuis que l'art de la cuisine s'est perfectionné, les hommes
+mangent deux fois autant que l'exige la nature. Les soupers ne sont
+point dangereux pour les gens qui n'ont point dîné: mais les insomnies
+sont ordinairement le partage de ceux qui dînent et qui soupent
+beaucoup. Il est vrai que, comme il y a de la différence entre les
+tempéramens, quelques personnes reposent fort bien à la suite de ce
+double repas. Il ne leur en coûte seulement qu'un triste songe et une
+apoplexie, après quoi elles s'endorment jusqu'au jour du jugement. Il
+n'y a rien de plus commun dans les gazettes, que des exemples de gens
+qui, après avoir bien soupé, ont été le lendemain matin, trouvés morts
+dans leur lit.
+
+Un autre moyen dont on doit se servir pour conserver sa santé, c'est de
+renouveler constamment l'air dans la chambre où l'on couche. On a grand
+tort de coucher dans des chambres très-closes et dans des lits avec des
+rideaux. Il est très-mal-sain de ne pas laisser entrer dans une chambre
+l'air extérieur, et de rester long-temps dans un endroit clos où l'air a
+été plusieurs fois respiré. L'eau bouillante ne devient pas plus chaude
+par une longue ébullition, si les parties qui reçoivent une plus grande
+chaleur peuvent s'évaporer; de même les corps vivans ne se putréfient
+point, si les parties putrides en sont exhalées à mesure qu'elles le
+deviennent. La nature les pousse au dehors par les pores et par les
+poumons; et, en plein air, elles sont emportées au loin: mais dans une
+chambre close on les respire plusieurs fois, encore qu'elles se
+corrompent de plus en plus.
+
+Lorsqu'il y a un certain nombre de personnes dans une petite chambre,
+l'air s'y gâte en peu de minutes, et il y devient même mortel comme dans
+la caverne noire de Calcutta. On dit qu'une seule personne ne corrompt
+qu'un galon[65] d'air par minute, et conséquemment il faut plus de temps
+pour que tout celui que contient une chambre soit corrompu: mais il le
+devient proportionnément; et c'est à cela que beaucoup de maladies
+putrides doivent leur origine.
+
+ [65] Mesure de quatre pintes.
+
+Mathusalem qui, ayant vécu plus long-temps qu'aucun autre homme, doit
+avoir mieux conservé sa santé, dormoit, dit-on, toujours en plein air;
+car quand il eut déjà vécu cinq cents ans, un ange lui dit:--«Lève-toi,
+Mathusalem, et bâtis-toi une maison; car tu vivras encore cinq cents
+ans».--Mais Mathusalem répondit:--«Si je ne dois vivre que cinq cents
+ans de plus, ce n'est pas la peine que je me bâtisse une maison. Je veux
+dormir à l'air, comme j'ai toujours eu coutume de le faire.»
+
+Après avoir long-temps prétendu qu'on ne devoit point permettre aux
+malades de respirer un air frais, les médecins ont enfin découvert qu'il
+pouvoit leur être salutaire. C'est pourquoi on doit espérer qu'ils
+découvriront aussi, avec le temps, que l'air frais n'est pas dangereux
+pour ceux qui se portent bien, et qu'alors nous pourrons être guéris de
+l'aërophobie, qui tourmente à présent les esprits faibles, et les engage
+à s'étouffer, à s'empoisonner, plutôt que d'ouvrir la fenêtre d'une
+chambre à coucher, ou de baisser la glace d'un carrosse.
+
+Lorsque l'air d'une chambre close est saturé avec la matière
+transpirable[66], il n'en peut pas recevoir davantage, et cette matière
+doit rester dans notre corps et nous causer des maladies. Mais on a
+auparavant des indices du danger dont elle peut être. On a un certain
+mal-aise, d'abord léger, à la vérité, et tel que quant aux poumons, la
+sensation en est assez foible, mais, quant aux pores de la peau, c'est
+une inquiétude difficile à décrire, et dont un très-petit nombre des
+personnes qui l'éprouvent, connoît la cause. Alors si l'on veille la
+nuit et qu'on soit trop chaudement couvert, on a de la peine à se
+rendormir. On se retourne souvent sans pouvoir trouver le repos d'aucun
+côté. Ce fretillement, pour me servir d'une expression vulgaire, faute
+d'en avoir une meilleure, est absolument occasionné par une inquiétude
+de la peau, dont la matière transpirable ne s'échappe point, attendu que
+les draps en ayant reçu une quantité suffisante, et étant saturés, ils
+ne peuvent en prendre davantage.
+
+ [66] La matière transpirable est cette vapeur qui se détache de notre
+ corps, par les pores et par les poumons. On dit qu'elle est composée
+ des cinq huitièmes de ce que nous mangeons.
+
+Pour connoître cette vérité, par expérience, il faut qu'une personne
+reste au lit, dans la même position, et que relevant ses draps, elle
+laisse une partie de son corps exposée à un air nouveau: alors elle
+sentira cette partie tout-à-coup rafraîchie, parce que l'air soulagera
+sa peau, en recevant et emportant au loin la matière transpirable qui
+l'incommodoit.
+
+Toute portion d'air frais qui approche la peau chaude, reçoit, avec une
+partie de cette vapeur, un degré de chaleur qui la raréfie et la rend
+plus légère; et alors elle est, avec la matière qu'elle a prise, poussée
+au loin par une quantité d'air plus frais, et conséquemment plus pesant,
+qui s'échauffe à son tour et fait bientôt place à une nouvelle portion.
+
+Tel est l'ordre qu'a établi la nature pour empêcher les animaux d'être
+infectés par leur propre transpiration. D'après le moyen que je viens
+d'indiquer, on sentira quelle différence il y aura entre la partie du
+corps exposée à l'air, et celle qui, restant couverte, n'en éprouvera
+pas l'impression. L'inquiétude de cette dernière partie augmentera par
+la comparaison, et on la sentira plus vivement que lorsque tout le corps
+en étoit affecté.
+
+Voilà donc une des grandes et principales causes des songes douloureux.
+Quand le corps est mal à l'aise, l'ame en est troublée, et toutes sortes
+d'idées désagréables en deviennent, dans le sommeil, la conséquence
+naturelle. Je vais indiquer la manière certaine d'y remédier.
+
+1º. En mangeant modérément, non-seulement on conserve sa santé, ainsi
+que je l'ai dit plus haut, mais on transpire moins dans un temps donné.
+Alors les draps du lit sont plus lentement saturés avec la matière
+transpirable; et on peut, par conséquent, dormir plus long-temps, avant
+de sentir l'inquiétude qu'on éprouve lorsqu'ils ne peuvent en recevoir
+davantage.
+
+2º. En ayant des draps légers et une couverture claire, la matière
+transpirable s'échappe plus aisément; l'on en est moins incommodé et on
+la supporte plus long-temps.
+
+3º. Quand on est réveillé par l'inquiétude déjà décrite, et qu'on ne
+peut pas se rendormir, il faut se lever, tourner et battre l'oreiller,
+secouer les draps, au moins vingt fois de suite; ouvrir les rideaux et
+laisser rafraîchir le lit. Pendant ce temps-là, on doit rester sans
+s'habiller, se promener dans sa chambre, jusqu'à ce que les pores se
+soient délivrés du poids qui les accable, ce qui s'opère plutôt lorsque
+l'air est plus sec et plus froid.
+
+Quand on commence à sentir l'air froid incommode, on peut rentrer dans
+le lit. On s'endormira bientôt, et le sommeil sera doux et tranquille.
+Tous les tableaux qui se présenteront à l'imagination, seront agréables.
+J'ai souvent de ces songes, qui ne sont pas moins amusans pour moi que
+les scènes d'un opéra.
+
+S'il vous arrive d'avoir trop de paresse pour sortir du lit, vous pouvez
+soulever vos draps avec la main et le pied, pour y introduire une assez
+grande quantité d'air frais, et ensuite les laisser retomber, pour
+forcer cet air à en sortir. En répétant cela vingt fois de suite, vous
+délivrerez votre lit de la matière transpirable dont il sera imprégné;
+et vous pourrez vous rendormir pour quelque temps. Mais cette méthode
+est loin de valoir la première.
+
+Si ceux qui craignent la fatigue et peuvent avoir deux lits, se
+réveillent dans un lit chaud, ils auront grand plaisir à le quitter pour
+passer dans celui qui est frais. Ce changement de lit est aussi
+très-utile aux personnes attaquées de la fièvre, parce qu'il les
+rafraîchit et leur procure souvent du sommeil. Un lit assez grand, pour
+qu'on puisse passer d'une place chaude dans une place fraîche, a, en
+quelque sorte, le même avantage que deux lits différens.
+
+Un ou deux avis de plus termineront ce petit traité. Quand on se couche,
+on doit avoir soin d'arranger son oreiller conformément à l'habitude
+qu'on a de placer sa tête, afin d'être parfaitement à son aise. On doit
+aussi étendre ses membres, de manière qu'ils ne se gênent pas l'un
+l'autre. Il ne faut pas, par exemple, que la cheville d'un pied porte
+sur l'autre. Quoiqu'une mauvaise situation ne soit pas d'abord
+très-sensible, et qu'on y fasse à peine attention, elle devient bientôt
+moins supportable, et l'incommodité peut s'en faire sentir dans le
+sommeil, et troubler l'imagination.
+
+Telles sont les règles de l'art. Mais quoiqu'elles doivent en général
+conduire au but qu'on se propose, il est un cas où leur observation la
+plus ponctuelle peut être totalement infructueuse. Vous n'avez pas
+besoin que je vous dise quel est ce cas, ma chère amie: mais si je n'en
+fesois pas mention, ce que j'écris sur l'art qui vous intéresse seroit
+imparfait. Ce cas est donc celui où la personne qui veut se procurer des
+songes agréables, n'a pas eu soin de conserver la chose la plus
+nécessaire, UNE BONNE CONSCIENCE.
+
+
+
+
+ CONSEILS
+ À UN JEUNE ARTISAN.
+
+ ÉCRITS EN L'ANNÉE 1748.
+
+
+ À MON AMI A. B.
+
+Vous désirez que je trace ici les maximes qui m'ont été utiles, et qui,
+si vous les suivez, peuvent l'être aussi pour vous. Les voici:
+
+N'oubliez pas que le _temps_ est de l'argent. Celui qui, dans un jour,
+peut gagner dix schellings par son travail, et qui va se promener, ou
+qui reste oisif la moitié de la journée, quoiqu'il ne dépense que six
+sous durant le temps de sa promenade, ou de son oisiveté, ne doit pas
+compter cette seule dépense: il a réellement dépensé, ou plutôt
+prodigué, cinq schellings de plus.
+
+N'oubliez pas que le _crédit_ est de l'argent. Si un homme ne retire pas
+de mes mains l'argent que je lui dois, il m'en donne l'intérêt, au
+plutôt il me fait présent de tout ce que je puis gagner avec cet argent,
+pendant qu'il me le laisse; et cela se monte à une somme considérable,
+si un homme a un grand crédit et sait en faire usage.
+
+Souvenez-vous que l'argent est de nature à se multiplier sans cesse.
+L'argent produit de l'argent; celui qu'il produit en donne d'autre; et
+ainsi de suite. Cinq schellings en font bientôt six; ensuite, ils font
+sept schellings, trois sous, et finissent par monter à cent livres
+sterlings. Plus il y en a, plus il produit chaque fois qu'on le fait
+valoir; de sorte que les profits ont une rapidité toujours croissante.
+Celui qui tue une truie pleine, détruit des milliers de cochons. Celui
+qui assassine une piastre, perd tout ce qu'elle pourroit lui produire,
+c'est-à-dire, plusieurs vingtaines de livres sterlings.
+
+Souvenez-vous que six livres sterlings ne font pas quatre sous par jour.
+Cependant, cette petite somme peut être journellement prodiguée, soit en
+dépense, soit en perte de temps. Un homme d'honneur doit toujours, sur
+son crédit, avoir à sa disposition, cent livres sterlings; et quand il
+est actif et laborieux, il retire un grand avantage d'un pareil fonds.
+
+Souvenez-vous du proverbe, qui dit qu'un bon payeur est le maître de la
+bourse des autres.--Celui qui est connu pour payer ponctuellement, au
+terme de ses engagemens, a, dans tous les temps et dans toutes les
+occasions, l'argent dont ses amis peuvent disposer. Cela est quelquefois
+d'un grand avantage. Après l'assiduité au travail et la frugalité, rien
+n'est plus utile à un jeune homme qui veut prospérer, que l'exactitude
+et l'intégrité dans toutes ses affaires. Ainsi, ne gardez jamais
+l'argent que vous avez emprunté, une heure au-delà de l'époque où vous
+avez promis de le rendre, de peur qu'un manque de parole vous ferme pour
+jamais la bourse de votre ami.
+
+On doit faire attention aux moindres choses qui peuvent altérer le
+crédit d'un homme. Le bruit de votre marteau à cinq heures du matin et à
+neuf heures du soir, peut engager le créancier qui l'entend, à rester
+six mois de plus sans vous rien demander: mais s'il voit que vous êtes
+dans un billard, ou s'il entend votre voix dans un cabaret, tandis que
+vous devriez être à l'ouvrage, il envoie chercher son argent le
+lendemain, et le demande, avant de pouvoir le recevoir tout-à-la-fois.
+
+En outre, votre assiduité au travail montre que vous vous ressouvenez de
+ce que vous devez. Elle vous fait paroître aussi soigneux qu'honnête
+homme, et augmente encore votre crédit.
+
+Gardez-vous de croire que tout ce que vous possédez est à vous, et de
+vivre en conséquence. C'est une erreur dans laquelle tombent beaucoup de
+gens, qui ont du crédit. Pour l'éviter, tenez pendant quelque temps un
+compte exact de vos dépenses et de votre revenu. Si vous commencez par
+prendre la peine de tenir ce compte bien en détail, vous en retirerez un
+assez grand avantage. Vous verrez à quelles sommes considérables
+s'élèvent de très-petites dépenses; et vous apprendrez ce que vous
+auriez épargné, et ce que vous pourrez épargner à l'avenir, sans un
+grand inconvénient.
+
+Enfin, si vous voulez connoître le chemin de la fortune, sachez qu'il
+est tout aussi uni que celui du marché. Pour le suivre, il ne faut que
+deux choses, l'assiduité et la sobriété; c'est-à-dire, ne prodiguer
+jamais ni le temps, ni l'argent, et faire le meilleur usage de l'un et
+de l'autre. Sans assiduité et sans sobriété, on ne fait rien; et avec
+elles on fait tout. Celui qui gagne tout ce qu'il peut gagner
+honnêtement, et qui épargne ce qu'il gagne, à l'exception des dépenses
+nécessaires, doit certainement devenir riche, si toutefois la providence
+de cet être qui gouverne le monde, et que nous devons tous prier de
+bénir nos entreprises, n'en a pas autrement ordonné.
+
+ UN VIEUX ARTISAN.
+
+
+
+
+ AVIS
+ NÉCESSAIRE À CEUX QUI VEULENT
+ DEVENIR RICHES.
+
+ ÉCRIT EN 1736.
+
+
+L'argent n'a de l'avantage que par l'usage qu'on en fait.
+
+Avec six livres sterlings, vous pouvez, dans un an, faire usage de cent
+livres sterlings, pourvu que vous soyez un homme d'une prudence et d'une
+honnêteté reconnues.
+
+Celui qui dépense inutilement plus de quatre sous par jour, dépense
+inutilement plus de six livres sterlings dans un an; ce qui est
+l'intérêt ou le prix de l'usage de cent livres sterlings.
+
+Celui qui chaque jour perd dans l'oisiveté pour quatre sous de son
+temps, perd l'avantage de se servir de cent livres sterlings tous les
+jours.
+
+Celui qui prodigue sottement pour cinq schellings de son temps, perd
+cinq schellings, avec autant d'imprudence que s'il les jetoit dans la
+mer.
+
+Celui qui perd cinq schellings, non-seulement perd ces cinq schellings,
+mais tout le profit qu'il pourroit en retirer en les fesant travailler;
+ce qui, dans l'espace de temps, qui s'écoule entre la jeunesse et l'âge
+avancé, doit s'élever à une somme considérable.
+
+De plus: celui qui vend à crédit, met toujours, à l'objet qu'il vend, un
+prix équivalent au principal et à l'intérêt de son argent, pour le temps
+dont il doit en être privé. Celui qui achète à crédit, paie l'intérêt de
+ce qu'il achète: et celui qui paie argent comptant, pourroit mettre cet
+argent à intérêt. Ainsi celui qui possède une chose, qu'il a achetée,
+paie un intérêt pour l'usage qu'il en fait.
+
+Cependant, il vaut toujours mieux payer comptant les objets qu'on
+achète, parce que celui qui vend à crédit, s'attendant à perdre cinq
+pour cent, par de mauvaises dettes, augmente d'autant le prix de ses
+marchandises.--Celui qui achète à crédit, paie sa part de cette
+augmentation.--Celui qui paie argent comptant, y échappe ou peut au
+moins y échapper.
+
+ Quatre liards épargnés sont un sou que l'on gagne.
+ Une épingle par jour coûte cinq sous par an[67].
+
+ [67] A penny sav'd is two-pence clear;
+ A pin a day's a groat a year.
+
+
+
+
+ MOYENS
+ POUR QUE CHACUN AIT BEAUCOUP
+ D'ARGENT DANS SA POCHE.
+
+
+À présent que tout le monde se plaint de la rareté de l'argent, c'est un
+acte de bienfaisance que d'apprendre à ceux qui n'ont pas le sou,
+comment ils peuvent faire cesser leur pénurie. Je veux leur dire quel
+est le vrai secret de gagner de l'argent, le moyen certain de remplir
+leur bourse et de la conserver toujours pleine. Pour cela, il suffit
+d'observer deux règles très-simples.
+
+Premièrement, sois constamment probe et laborieux.
+
+Secondement, dépense toujours un sou de moins que tu ne gagnes.
+
+Alors, ton gousset se remplira et ne criera jamais qu'il a le ventre
+vide; les créanciers ne te tracasseront point; l'indigence ne
+t'accablera pas; la faim ne pourra point te dévorer, ni le défaut de
+vêtemens te faire transir de froid. L'univers entier te paroîtra plus
+brillant; et le plaisir dilatera tous les replis de ton coeur.
+
+Suis donc les règles que je viens de te prescrire, et sois heureux.
+Bannis loin de toi la tristesse qui glace ton ame, et vis indépendant.
+Tu seras alors vraiment un homme. Tu ne détourneras point la vue à
+l'approche du riche, ni tu ne seras humilié d'avoir peu, quand les
+enfans de la fortune marcheront à ta droite; car l'indépendance, soit
+qu'elle ait peu ou beaucoup, est toujours un bonheur, et te placera de
+niveau avec ceux qui s'enorgueillissent de posséder la toison d'or.
+
+Oh! sois donc sage; et que l'assiduité au travail marche avec toi, dès
+le matin, et t'accompagne jusqu'à ce que tu ayes atteint le soir l'heure
+du repos. Que la probité soit comme le souffle de ton ame. N'oublie
+jamais d'avoir chaque jour un sou de plus que le montant de tes
+dépenses. Alors tu parviendras au plus haut degré du bonheur, et
+l'indépendance sera ton bouclier, ton casque et ta couronne; alors ton
+ame sera élevée, et ne s'abaissera pas devant le faquin vêtu de soie, ni
+ne souffrira point un outrage, parce que la main qui ose le faire, porte
+une bague de diamant.
+
+
+
+
+ PROJET ÉCONOMIQUE,
+ ADRESSÉ
+ AUX AUTEURS D'UN JOURNAL[68].
+
+ [68] En 1784, il parut une traduction de cette pièce dans un des
+ journaux de Paris. Celle que nous donnons ici, est faite d'après
+ l'original, auquel Franklin a fait, depuis, des corrections et des
+ additions.
+
+
+ MESSIEURS,
+
+Vous nous faites souvent part de nouvelles découvertes. Permettez que je
+me serve de la voie de votre journal, pour en communiquer au public une
+que j'ai faite moi-même, et qui, je crois, peut être d'une grande
+utilité.
+
+Je me trouvai, il y a peu de jours, dans une maison où il y avoit
+nombreuse compagnie, et où la nouvelle lampe de MM. Quinquet et Lange
+fut présentée et beaucoup admirée à cause de son éclat. La société
+demanda, en même-temps, si la quantité d'huile que cette lampe
+consumoit, n'étoit pas proportionnée à sa lumière, auquel cas il n'y
+auroit aucune économie à s'en servir. Aucun de ceux qui étoient présens
+ne put nous satisfaire sur ce point; mais tous convinrent qu'il méritoit
+d'être connu, et qu'il étoit à désirer qu'on pût rendre moins cher le
+moyen d'éclairer les appartemens, puisque tous les autres objets de
+dépense d'une maison étoient considérablement augmentés.
+
+Je fus extrêmement flatté de voir ce désir général d'économie; car
+l'économie me plaît singulièrement.
+
+Je me retirai et me mis au lit à trois ou quatre heures après minuit, la
+tête encore remplie du sujet, dont on venoit de s'entretenir. Un bruit
+accidentel me réveilla vers les six heures du matin. Je fus surpris de
+voir ma chambre très-éclairée. Je crus d'abord qu'on y avoit transporté
+un grand nombre de lampes de Quinquet. Mais après m'être frotté les
+yeux, je m'apperçus que la lumière venoit à travers les fenêtres. Je me
+levai, je regardai dehors pour découvrir quelle pouvoit en être la
+cause; et je vis que le soleil s'élevoit précisément au-dessus de
+l'horizon, d'où ses rayons pénétroient dans ma chambre, parce que mes
+domestiques avoient eu la négligence de ne pas fermer les volets.
+
+Je regardai ma montre, qui va très-bien, et je vis qu'il n'étoit que six
+heures. Pensant encore qu'il étoit un peu extraordinaire que le soleil
+parût de si bonne heure, je pris mon almanach, où je trouvai que c'étoit
+l'heure marquée, ce jour là, pour le lever du soleil. Je tournai
+quelques feuillets, et je vis qu'il devoit se lever chaque jour encore
+plus matin jusqu'à la fin de juin; et que dans aucun temps de l'année il
+ne se levoit pas plus tard que huit heures.
+
+Vos lecteurs qui, comme moi, lisent rarement la partie astronomique de
+l'almanach, et n'ont jamais apperçu avant midi, aucun signe du lever du
+soleil, seront aussi étonnés que je l'ai été moi-même, quand ils
+apprendront qu'il se lève de si bonne heure, et sur-tout quand je les
+assurerai qu'il éclaire aussitôt qu'il se lève. J'en suis convaincu,
+j'en suis certain. Personne ne peut être plus sûr d'aucun autre fait. Je
+l'ai vu de mes propres yeux; et après avoir renouvelé l'observation
+trois jours de suite, j'ai chaque fois trouvé précisément le même
+résultat.
+
+Cependant il arrive que quand je parle de cette découverte à
+quelques-uns de mes amis, je m'apperçois aisément à leur air, que
+quoiqu'ils ne me le disent pas expressément, ils ont de la peine à y
+ajouter foi. L'un d'entr'eux, qui, certes, est un très-savant physicien,
+m'a assuré que je dois sûrement m'être trompé quant à la lumière qui a
+pénétré dans ma chambre; parce qu'il est, dit-il, bien connu que comme
+il ne pouvoit pas y avoir de lumière dehors à cette heure-là, il ne
+pouvoit pas en entrer dans l'appartement; et que puisque mes fenêtres
+étoient accidentellement ouvertes, elles devoient, au lieu de laisser
+entrer la lumière, faire sortir l'obscurité. Il a employé plusieurs
+argumens ingénieux, pour me prouver combien je pouvois à cet égard
+m'être fait illusion. J'avoue qu'il m'a un peu embarrassé: mais il ne
+m'a point satisfait; et les observations que j'ai faites, et dont je
+vous ai rendu compte plus haut, m'ont confirmé dans ma première opinion.
+
+Cet évènement m'a fait faire plusieurs réflexions sérieuses et
+importantes. J'ai considéré que si je ne m'étois pas éveillé de si bon
+matin, j'aurois dormi six heures de plus, à la clarté du soleil, et
+qu'en revanche j'aurois la nuit suivante, passé six heures de plus à la
+clarté des bougies; et comme la dernière est beaucoup plus coûteuse que
+l'autre, mon goût pour l'économie m'a induit à faire usage de tout le
+peu d'arithmétique que je sais, pour faire les calculs dont je vais vous
+faire part. Je vous observerai, pourtant, auparavant, que l'utilité est,
+suivant moi, le principal mérite des inventions, et qu'une découverte,
+dont on ne peut pas faire usage ou n'est pas bonne à quelque chose, ne
+vaut rien.
+
+J'établis pour base de mon calcul la supposition qu'il y a à Paris cent
+mille familles, et que ces familles consument chaque soir une demi-livre
+de bougie ou de chandelle par heure. Je pense que c'est une estimation
+raisonnable; car quoique je croie que quelques familles en consument
+moins, je sais que beaucoup d'autres en consument bien plus. Alors, si
+nous prenons six heures par jour pour terme modéré du temps qui s'écoule
+entre le lever du soleil et le nôtre, puisqu'il se lève durant six mois,
+depuis six heures jusqu'à huit heures avant midi, et qu'alors nous
+brûlions de la chandelle chaque jour pendant sept heures de suite, voici
+le compte qui en résultera.
+
+Dans les six mois, qui s'écoulent depuis le 20 mars jusqu'au 20
+septembre, il y a:
+
+ Nuits 183
+
+ Heures de chaque nuit pendant lesquelles nous
+ brûlons de la chandelle 7
+
+ La multiplication donne pour nombre total d'heures 1,281
+
+ Ces 1,281 heures multipliées par le nombre de
+ 100,000 qui est celui des familles, donnent 128,100,000
+
+ Ces cent vingt-huit millions et cent mille
+ heures, passées à Paris, à la clarté de la
+ bougie ou de la chandelle, font, à
+ demi-livre par heure 64,050,000 liv. pes.
+
+ Soixante-quatre millions cinquante mille
+ livres pesant, estimées l'une dans l'autre
+ à trente sols la livre, font la somme de
+ quatre-vingt-seize millions soixante-quinze
+ mille livres tournois 96,075,000 liv. tour.
+
+Somme immense, que la ville de Paris pourroit épargner tous les ans, en
+se servant de la lumière du soleil, au lieu de bougie et de chandelle.
+
+Si l'on prétend que le peuple, étant opiniâtrement attaché à ses
+vieilles coutumes, il seroit difficile de l'engager à se lever avant
+midi, et que conséquemment ma découverte ne peut être que fort peu
+utile, je répondrai: _nil desperandum_. Je crois que tous ceux qui ont
+le sens commun, et qui apprendront par cet écrit, qu'il fait jour dès
+que le soleil se lève, essaieront de se lever avec lui. Pour y obliger
+les autres, voici les règlemens que je proposerai.
+
+1º. Qu'on mette un impôt de vingt-quatre livres tournois par chaque
+fenêtre, où il y a des volets, qui font que les rayons du soleil
+n'éclairent pas les appartemens.
+
+2º. Que pour empêcher de brûler de la bougie et de la chandelle, la
+police emploie le salutaire moyen, qui, l'hiver dernier, nous a rendus
+plus économes, dans la consommation du bois; c'est-à-dire, qu'on mette
+des sentinelles, à la porte des épiciers, et qu'il ne soit permis à
+personne d'acheter plus d'une livre de bougie ou de chandelle par
+semaine.
+
+3º. Qu'on ordonne aux gardes de la ville d'arrêter toutes les voitures
+qui passeront dans les rues après soleil couché, excepté celles des
+médecins, des chirurgiens et des sage-femmes.
+
+4º. Que chaque jour, au lever du soleil, on fasse sonner toutes les
+cloches des églises; et si cela ne suffit pas, qu'on tire le canon dans
+toutes les rues, afin d'éveiller efficacement les paresseux, et de les
+forcer à ouvrir les yeux, pour voir leur véritable intérêt.
+
+La difficulté du succès de ces règlemens ne se fera sentir que dans les
+deux ou trois premiers jours. Après quoi la réforme sera aussi
+naturelle, aussi aisée, que l'est l'irrégularité actuelle; car il n'y a
+que le premier pas qui coûte. Obligez un homme à se lever à quatre
+heures du matin, et il est plus que probable qu'il se couchera
+volontiers à huit heures du soir. Or, quand il aura dormi huit heures,
+il se lèvera volontiers à quatre heures du matin.
+
+Mais la somme de quatre-vingt-seize millions soixante-quinze mille
+livres tournois, n'est pas tout ce qu'on peut épargner par mon projet
+économique. Vous devez observer que je n'ai fait mon calcul que pour la
+moitié de l'année; et l'on peut épargner beaucoup durant l'autre moitié,
+encore que les jours soient beaucoup plus courts. En outre, l'immense
+quantité de bougie et de suif qu'on ne consumera pas pendant l'été,
+rendra la bougie et la chandelle moins chères l'hiver suivant; et le
+prix en diminuera progressivement aussi long-temps qu'on maintiendra la
+réforme que je propose.
+
+Quelque grand que soit l'avantage de la découverte que je communique si
+loyalement au public, je ne demande ni place, ni pension, ni privilége
+exclusif, ni aucune autre espèce de récompense. Je ne veux que la seule
+gloire de l'avoir faite. Malgré cela, je sais bien qu'il se trouvera de
+petits esprits envieux, qui voudront, comme de coutume, me la disputer,
+et qui diront que mon invention étoit connue des anciens. Peut-être même
+citeront-ils, pour le prouver, des passages de quelques vieux livres.
+
+Je ne soutiendrai point, contre ces critiques, que les anciens ne
+savoient pas que le soleil devoit se lever à certaines heures.
+Probablement des almanachs, comme ceux que nous avons aujourd'hui, le
+leur prédisoient. Mais il ne s'ensuit pas que les anciens sussent qu'il
+fesoit jour aussitôt que le soleil se levoit.
+
+C'est là ce que j'appelle ma découverte. Si les anciens connoissoient
+cette vérité, elle doit avoir été oubliée depuis long-temps; car elle
+est ignorée des modernes, ou du moins des Parisiens; et pour le prouver,
+je n'ai besoin de faire usage que d'un argument bien simple.
+
+Les Parisiens sont un peuple aussi bien instruit, aussi judicieux, aussi
+prudent qu'aucun autre qui existe sur la terre. Tous les Parisiens
+professent, comme moi, l'amour de l'économie; et d'après les nombreux et
+pesants impôts qu'exigent les besoins de l'état, ils ont certainement
+bien raison d'être économes. Je dis donc qu'il est impossible que dans
+de pareilles circonstances, un peuple aussi sensé se fût servi si
+long-temps de l'enfumante, mal-saine et horriblement coûteuse lumière de
+la chandelle, s'il avoit réellement su qu'il pouvoit avoir pour rien
+autant de la pure lumière du soleil.
+
+ UN ABONNÉ.
+
+
+_Fin du premier Volume._
+
+
+
+
+ TABLE DES ARTICLES
+ Contenus dans ce Volume.
+
+
+Vie de Benjamin Franklin.
+
+Extrait du Testament de Benjamin Franklin.
+
+Codicile.
+
+Sur les Personnes qui se marient jeunes. À John Alleyne.
+
+Sur la mort de son frère, John Franklin. À miss Hubbard.
+
+Lettre au Docteur Mather de Boston.
+
+Le Sifflet, histoire véritable, adressée, par Franklin, à son Neveu.
+
+Pétition de la Main Gauche, à ceux qui sont chargés d'élever des Enfans.
+
+La belle Jambe et la Jambe difforme.
+
+Conversation d'un essaim d'Éphémères, et soliloque d'un Vieillard.
+À Madame Brillant.
+
+Morale des Échecs.
+
+L'art d'avoir des Songes agréables; adressé à Miss ... et écrit à sa
+sollicitation.
+
+Conseils à un jeune Artisan. Écrits en l'année 1748. À mon ami A. B.
+
+Avis nécessaire à ceux qui veulent devenir riches. Écrit en 1736.
+
+Moyens pour que chacun ait beaucoup d'argent dans sa poche.
+
+Projet économique adressé aux Auteurs d'un Journal.
+
+
+ Fin de la Table du premier Volume.
+
+
+
+
+---------------------
+NOTE DU TRANSCRIPTEUR
+
+L'original comporte en page 190, se rapportant au texte «qui ont eu
+lieu entre les propriétaires», une note de bas de page illisible qui
+n'a pas pu être restituée.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Vie de Franklin, écrite par lui-même -
+Tome I, by Benjamin Franklin
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VIE DE FRANKLIN, ÉCRITE PAR ***
+
+***** This file should be named 18455-8.txt or 18455-8.zip *****
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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+
+*** END: FULL LICENSE ***
+